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Full text of "Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance"



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DICTIONNAIRE RAISONNÉ 



DU 



MOBILIER FRANÇAIS 



n — 699L — Inip. MOTTEROZ cl Maiuinet. 7, rue Saint-Benoît, Paris. 



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DICTIONNAIRE RAISONNÉ 



DU 



MOBILIER FRANÇAIS 



DE L'ÉPOQUE CARLOVINGIENNE A LA RENAISSANCE 



PAR 



E. VIOLLET-LE-DUC 



A R C II I T K C T K 



TOME PREMIER 





PARIS 
LIBRAIRIE CENTRALE D'ARCHITECTURE 

ANCIENNE MAISON MOREL 



PREMIÈRE PARTIE 



MEUBLES 



/■ 



«. - 1 



PREMIÈRE PARTIE 



MEUBLES 



ARMOIRE, s. f. {amaire, almairé). Ce mot était employé, comme 
il l'est encore aujourd'hui, pour désigner un meuble fermé, peu 
profond, haut et large, à un ou plusieurs vantaux, destiné à renfer- 
mer des objets précieux. 

De tous les meubles, l'armoire est peut-être celui qui a conservé 
exactement ses formes primitives. On a retrouvé à Pompéi des 
armoires ou empreintes d'armoires qui donnent la structure et 
l'apparence des meubles de cette nature dont on se sert encore 
aujourd'hui. 

Autrefois, dans les églises, il était d'usage de placer des armoires 
de bois, plus ou moins richement décorées, près des autels, pour 
conserver sous clef les vases sacrés, quelquefois même la sainte 
Eucharistie. Des deux côtés de l'autel des reliques de l'église ab- 
batiale de Saint-Denis, Suger avait fait disposer deux armoires 
contenant le trésor de l'abbaye '. Derrière les stalles, sous les 
jubés, des armoires contenaient les divers objets nécessaires au 
service du chœur , parfois même des vêtements sacerdotaux ; 
beaucoup de petites églises n'avaient pas de sacristies, et des ar- 
moires en tenaient lieu. Il va sans dire que les sacristies conte- 
naient elles-mêmes des armoires dans lesquelles on déposait les 
trésors, les chartes et les livres de chœur. Près des cloîtres, dans 
les monastères, une petite salle, désignée sous le nom à'armarîa, 
contenait des meubles renfermant des livres dont les religieux se 
servaient le plus habituellement pendant les heures de repos. Le 

' Dom Doublet. — Du Gange, Gloss., Armaria, Armariolus. 



[ ARMOIRE ] 



— 4 — 



gardien de la bibliotlièquc du couvent était appelé armariatus ou 
armarius '. 

Les armoires placées près des autels étaient assez ornées pour ne 
pas faire une disparate choquante au milieu du chœur des églises, 
alors si remplies d'objets précieux. Autant qu'on peut en juger par 
le petit nombre de meubles de ce genre qui nous sont conservés, 
les armoires, jusqu'au xiV siècle, étaient principalement ornées de 
peintures exécutées sur les panneaux pleins des vantaux, et de fer- 
rures travaillées avec soin, rarement de sculptures La forme géné- 




rale de ces meubles était toujours simple, et accusait franchement 
leur destination Un des exemples les plus anciens d'armoires ré- 
servées au service du culte existe dans l'église d'Obazine (Corrèze). 
Cette armoire (fig. 1) se compose de pièces de bois de chêne d'un 



^ Udalricus, lib III Constist. Cluniac , cap. x « Prœcentor (cantor) et armarius : 
i armarii nomen obtinuit où quùd in ejus manu solet esse bibliothecaj quae et in alio 
<i nomine arinarium apueUatur. . * 



— 5 — [ ARMOIRE ] 

fort échantillon. Les deux vantaux, terminés en cintre à leur extré- 
mité supérieure, sont" retenus chacun par deux pentures de fer 
forgé , deux verrous ou vertevelles les maintiennent fermés. On ne 
remarque sur la face de cette armoire, comme décoration, qu'un 
rang de dents de scie sur la corniche et de très-petits cercles avec 
un point au centre, gravés régulièrement sous cette corniche et au- 
tour des cintres des vantaux. Les angles sont adoucis au moyen de 
petites colonnettes engagées. Ce meuble, qui paraît dater des pre- 
mières années du xiif siècle, était probablement peint, car on re- 
marque encore quelques parcelles de tons rouges entre les dents de 

scie de la corniche. Les deux 
2. côté de l'armoire d'Obazine 

sont beaucoup plus riches que 
la face; ils sont décorés d'un 
double rang d'arcatures portées 
par de fines colonnettes anne- 
lées (fig.2) Ces deux figures font 
comprendre la construction de 

5 HllMi|;;iLMM|iii'ili|i:illl.lil|| 





0. av- 



ec meuble, qui se compose de 
madriers de 10 centimètres 
d'épaisseur environ, fortement 
assemblés, et reliés en outre à 
la base de la face par une plate- 
bande de fer. Pour compléter 
ces figures, nous donnons (3) le détail d'un des chapiteaux de l'ar- 
cature, (4) la vertevelle, et (5) l'extrémité de l'un des deux verrous, 
se terminant, pour faciliter le tirage ou la poussée, par une tète 
formant crochet. Cette recherchs dans la ferrure d'un meuble aussi 
grossier en apparence fait ressortir le soin que l'on apportait alors 
à l'exécution des objets mobiliers les moins riches. Ces verrous 



[ armoirf; ] 



— 6 — 



sont Ibigés, et les deux petites têtes qui terminent leurs extrémités 
sont remarquablement travaillées. 

J a cathédrale de Bayeux conserve encore, dans la salle du trésor, 




une armoire du commencement du xiif siècle, d'un grand intérêt. 
Cette armoire, mutilée aujourd'hui, occupait autrefois tout un côté 




de la pièce dans laquelle elle est placée. Elle était destinée à ren- 
fermer des châsses ', et l'on y voit encore l'armure de l'homme 



* Ihst. somm de la ville de Bayeux, par Tabbé Béziers, 1771. 



— 7 — 



[ ARMOIRE ] 



d'armes du chapitre {armiger capituli)\ gentilhomme qui, par son 
fief relevant de la couronne, é'.ait tenu d'assister, armé de toutes 




pièces, à l'office de la cathédrale aux grandes fêtes, et de se tenir 



' Voyez la description et la gravur.î de cette armoire dans la Revue de V architecture 
de M. Daly, tome X, page 130. La gravure, entière et fort exacte, est faite sur les des- 
sins de M. Ruprich Robert. 



[ ARMOIRE J 



— 8 — 



près de révèquo toutes les fois qu'il officiait solennellement '. Cette 
armoire était entièrement couverte de peintures représentant des 
translations de reliques. Les sujets qui liarnissent les panneaux sont 
blancs sur un fond vermillon ; les montants et traverses sont remplis 
par un ornement blanc courant sui' un fond noir avec filets rouges ; 
les fleurons sont blancs, noirs et rouges. Nous donnons (fig. 6) la 
moitié de cette armoire, qui se composait autrefois de huit travées. 
Une seule tablette épaisse la sépare horizontalement au droit de la 





traverse intermédiaire, de sorte que les panneaux, s'ouvrant deux 
par deux, laissaient voir séparément les cellules du meuble ; il fal- 
lait forcer l'une après l'autre toutes les vertevelles pour s'emparer 
des objets renfermés dans chacune de ces celhib^s. On remarquera 
la disposition des verrous fermant à la fois deux panneaux en s'en- 
gageant dans un pilon posé sur les mont.mts, et le dépassant assez 
pour mordre sur le panneau qui n'est pas muni de vertevelle. La 
figure 7 présente quelques détails des ferrures; la figure 8, un détail 
de l'un des fleurons terminant le montant du milieu, et les peintures 
de ces montants et traverses. 

Ces exemples font voir que la principale décoiation de ces meu- 



' Ilist. somm. de la ville de liuijeux, par l'abbé lîéziers. 



— 9 — [ ARMOIRE ] 

bles était obtenue au moyen des ferrures nécessaires et de peintures 
recouvrant les panneaux. La menuiserie était d'une grande simpli- 
cité ; les planches formant les panneaux, assemblées à grain d'orge 
(fig. 9) ou simplement collés à joints vifs. Il semble qu'alors on 
tenait à conserver à C(^s armoires l'aspect d'un 
meuble robuste, bien fermé. Ce ne fut que a 

beaucoup plus tard que la sculpture vint dé- 

corer ces menuiseries. Nous ne pourrions 

affirmer cependant qu'il n'y eût pas, avant le 

xv^ siècle, d'armoires sculptées : mais en ob- 
servant les rares exemples d'objets de menuiserie romane, on pour- 
rait admettre que les panneaux (lorsque la peinture seule n'était 
pas appelée à les décorer) recevaient une sculpture plate, champ- 
levée, telle que celle que nous voyons encore conservée sur l'une 
des portes de la cathédrale du Puy en Vélay. Les panneaux de cette 
porte, de sapin, représentent des sujets peints sur une gravure 
dont les fonds sont renfoncés de 2 ou 3 millimètres. Nous avons 
vu en Allemagne, dans la cathédrale de Munich, d(^s armoires du 
XV" siècle dont les planches sont ainsi travaillées; les fonds sont 
peints en bleu sombre, et les ornements conservent la couleur na- 
turelle du Lois. Souvent aussi les vantaux des armoires-trésors 
étaient-ils bordés de bandes de f<^r battu, étamé ou peint, avec re- 
hauts dorés. Ces bandes de fer, croisées en façon de ti'cillis avec 
rivets aux rencontres, étaient posées sur cuir, sur drap ou vélin. 
Mais une des plus belles armoires anciennes connues se trouve dans 
le trésor de la cathédrale de Noyon. Les panneaux sont entièrement 
peints à l'extérieur et à l'intérieur, et déjà le couronnement de ce 
meuble, qui date des dernières années du xiii' siècle, est orné de 
sculptures. Cette armoire était certainement destinée, comme celle 
de Bayeux, à renfermer-des châsses et ustensiles réservés au culte. 
A l'extérieur, les panneaux sont couverts de peintures fines sur fond 
pourpre damasquiné, et bleu semé de fleurs de lis blanches, repré- 
seniant des saints ; à l'intéiieur, ce sont des anges jouant de divers 
instruments de musique, tenant des encensoirs et des chandeliers. 
De petits créneaux se découpent sur le couronnement. Ce genre 
d'ornement fut employé fréquemment dans le mobdier pendant le 
xiv" siècle. Voici un ensemble de cette armoire (10) ; nous suppo- 
sons les volets ouverts, et, comme on peut le remarquer, ces volets 
sont brisés, c'est-à-dire qu'ils se développent en dix feuilles, afin de 
ne pas présenter une saillie gênante lorsque l'armoire est ouverte. 
Les volets sont suspendus à des pentures de fer étamé, et la pein- 



{ ARMOIRK ] 



— 10 — 



iure est exécutée sur une toile marouflée sur le bois. M. Vitet, dans 
sa Description de la cathédrale de JSoyon, et M. Didron, dans les 
Annales archéologiques \ ont donné une description et 'ndue de ce 
meuble ; nous y renvoyons nos lectinirs, car nous ne jiourrions rien 
ajouter à c(» que ces deux savants archéologues en ont dit. Nous joi- 
gnons à la ligure 10 une partie coloriée de l'armoire de Noyon (pi. I)"^, 




qui nous dispensera de plus longs détails. Les deux côtés du meuble 
de Noyon sont décorés de chevrons peints en blanc, alternés avec 
d'autres chevions jaunes 

Le moine Théophile, dans son Essai sur divers arts, ouvrage qui 
date du xiT siècle, donne la manière de préparer les pann(^aux, les 
portes de bois destinés à recevoir de la peinture. Cette méthode pa- 
raît avoir été suivie dans la fabrication des deux armoires de Bayeux 



• Tome IV, page 369. 

^ Ce dessin colorié nous a été communiqué par M. Bœswilwald, architecte. 



DICTIONNAIRE DU MOBILIER ERAINÇAIS 



^i 



|V.'"^'.-^^. 





Càrresse del 



Violleile Duc.Direx' 

ARMOIRE DE NOYQN 



Buard hlh 



V^^AMORELetC'Editeurs 



Imp RBnqelmann Pans 



I 1 — [ ARMOIRE ] 

et de Noyon. Il dit' : « ... Que l'on joint d'abord les planches avec 
« soin, pièce à pièce, et à l'aide de l'instrument à joindre dont se 
« servent les tonneliers et les menuisiers (le sergent). On les assu- 
« jeltit au moyen de la colle de fromage... » L'auteur donne ici la 
manière de faire cette colle : « .... Les tables assemblées au moyen 
« de cette colle, quand elles sont sèches, adhèrent si solidement, 
c( qu'elles ne peuvent èlre disjointes ni par l'humidité ni par la cha- 
« leur. Il faut ensuite les aplanir avec un fer destiné à cet usage. Ce 
<i fer, courbe et tranchant à la partie intérieure, est muni de deux 
« manches, afin qu'il puisse être tiré à deux mains. Il sert à raboter 
« les tables, les portes et les écus, ju-qu'à ce que ces objets devien- 
« nent parfaitement unis. Il faut ensuite les couvrir de cuir, non 
« encore tanné, de cheval, d'àne ou de bœuf. Après l'avoir fait ma- 
« cérer dans de l'eau et en avoir raclé les poils, on en exprimera 
« l'excès d'eau : dans cet état d'humidité, on l'apiiliquera (sur le 
« bois) avec la colle de fromage. » Dans le chapitre xix, Théopliile 
indique le moyen de couvrir ces panneaux revêtus de cuir d'un léger 
enduit de plâtre cuit ou de craie ; il a le soin de recommander l'em- 
ploi de la toile de lin ou de chanvre, si l'on n'a pas de peau à sa dis- 
position ; puis enfin, au chapitre suivant, il donne les procédés pour 
peindre ces tables ou portes en rouge, ou de toute autre couleur, 
avec de l'huile de lin, et de les couvrir d'un vernis. 

Le goût pour les meubles plutôt décorés par la peinture que par 
la sculpture paraît s'être affaibli à la fin du xiv' siècle ; à cette 
époque, les moulures et les ornements taillés dans le bois prennent 
de l'importance et finissent par se substituer entièrement à la poly- 
chromie. Il faut dire qu'il en était alors de la menuiserie et de l'ébé- 
nisterie comme de la construction d(^s édifices ; on aimait à donner 
à la matière employée la forme qui lui convenait. Les larges pan- 
neaux, composés d'ais assemblés à grain d'orge ou simplement collés 
?ur leurs rives, mais non barrés, emboîtés ou encadrés, exigeaient 
des bois parfaitement secs, si l'on voulait éviter qu'ils ne vinssent 
à se voiler , ils se désassemblaicnt facilement, se décollaient ou se 
fendaient, malgré les préparations auxquelles ils étaient soumis et 
les toiles, cuirs ou parchemins collés à leur surface. On prit donc, 
pendant les xiv' et xv' siècles, le parti de ne donner aux panneaux 
des meubles que la largeur d'une planche, c'est-à-diie de 18 à 
25 centimètres, et d'encadrer ces panneaux, afin de les maintenir 
plans, d'empêcher leur coflinage. Ce fut une véritable révolution 

' Cap xvii. 



[ ARMOIRE ] — 12 — 

dans la menuiserie et l'ébénisterie. La construction et la forme des 
meubles, soumises à ce nouveau principe, cliant'èrent d'aspect. Les 
boiseries, comme tous les objets destini's à l'ameublement, au lieu 
de présenter ces surfaces simples, unii'S, favorables à la peinture, 
furent divisées par panneaux de largeur à peu près uniforme, com- 
pris entre des cadres, des montants et traverses accusés et saillants. 




Toutefois ces pièces principales étaient toujours assemblées carré- 
ment; on ne connaissait ou Ton n'admettait pas les assemblages 
d'onglet : et en cela les menuisiers et ébénistes agissaient sagement ; 
l'assemblage d'onglet étant une des plus fâcheuses innovations dans 
l'art de la menuiserie, en ce qu'il ne présente jamais la solidité des 
assemblages à angle droit, et qu'au lieu de maintenir les panneaux, 
il est soumis à leur déformation. 

A la fin du xiif siècle et au commencement du XIV^ on mariait 
volontiers cependant la peinture à la sculpture dans les meubles, et 
le bois sculpté destiné à être peint était parfois couvert de vélm sur 



13 — 



[ ARMOIRE ] 



lequel on exécutait des gaufrures, des dorures, des sujets et orne- 
ments coloriés. Nul doute que, parmi ces grandes armoires qui étaient 
disposées près des autels, il n'y en eut qui fussent ainsi décorées; 
mais c'est surtout dans les palais que ces meubles sculptés et re- 
vêtus de gaufrures et peintures devaient se rencontrer, car jusqu'au 
XV" siècle l'armoire, le bahut, la huche, étaient à peu près les seuls 
meubles fermants, d'un usage habi- 
tuel, chez le riche seigneur comme 
chez le petit bourgeois. 

Les vantaux des armoires présen- 
tent donc rarement, à partir de la 
fin du XIV' siècle , des surfaces unies 
recouvertes de peinture ; ils se com- 
posent de plusieurs panneaux embre- 
vés à languettes dans des montants et 
traverses. Mais, à dyter de cette épo- 
que, l'art du menuisieret du sculpteur 
sur bois avait fait de grands progrès : 
on ne se contente pas de panneaux 
simples; autant pour les renforcer 
par une plus forte épaisseur vers leur 
milieu que pour les décorer, ils présentent, le plus souvent, un 
ornement en forme de parchemin plié. Tels sont les panneaux du 




Î3 





vantail de la petite armoire que nous donnons ici (H ) », fermée par 
un simple verrou (12). Deux pentures suspendent le vantail; voici 
le détail, moitié d'exécution, de l'une d'elles (fig. 13). A l'appui 



' Nous devons ce dessin à l'obligeance de M Ruprich Robert. Cette armoire est 
posée à l'angle d'une salle de l'église de Mortaîn (abbaye Blanche), garnie de stalles; 
elle était élevée au niveau de l'appui des sièges et se raccordait avec la boiserie formant 
leur dossier. 



[" ARMOIRE ] — 14 — 

de la figure 11, nous donnons diverses combinaisons de ces pan- 
neaux figurant des parcliemins plies, si fort en vogue pendant le 
XV' siècle (fig. 14). 




La salle du trésor de l'église Saint-Germain l'Auxerrois, située 
au-dessus du porche, contient encore ses armoires, qui datent de la 
construction de cette partie de rédifice, c'est-à-dire de la fin du 
XV' siècle. Ces meubles sont fort bien exécutés, comme toute la me- 
nuiserie de cette époque, parfaitement conservés, et garnis de leurs 
ferrures. Les armoires du trésor de Saint-Germain l'Auxerrois por- 
tent sur un banc (fig. 15) dont la tablette se relève. Ici les vantaux sont 
unis, sans peintures, décorés seulement de jolies pentures de fer 
plat découpé et d'entrées de serrures posées sur drap rouge ; car 
alors les ferrures de meubb^s, n'étant pas entaillées dans le bois 
comme elles le sont aujourd'hui, s'api)li(iuaient sur des morceaux 
de cuir ou de diap découpé. La peau ou le drap débordait quehpie- 
fois la ferrure par une petite fraise, et se voyait à travers les à-jour 
de la serrurerie. Les vis n'étaient pas encore usitées à cette époque 
pour attacher les ferrures aux bois ' ; les pièces de serrurerie sont 
toujours clouées ; les pointes des clous étaient même souvent rivées 
à l'intérieur, afin d'éviter qu'on ne pût les arracher ; dès lors, pour 
pouvoir frapper sur les tètes de clous sans gâter le bois, et pour que 

' La fabrication à la main, des vis, était trop longue et difficilo, pour que l'on em- 
ployât ce luoyca ù'allacUe dans la meiiuiscrie. La vis ne se trouve iiuc dans les armes 



— 15 — [ ARMOIRE ] 

les ferrures portassent également sur toute leur surlace, rapplicatioD 
d'un corps doux, flexible, entre elles et le bois, était nécessaire . la 
présence du drap ou de la peau est donc parfaitement motivée. 
Les pentures, moitié d'exécution, de l'armoire que nous donnons. 




'UIL^AlMûI ^i-i^f^i 



(fig. 15), sont faites de fer battu ajouré: celles des vantaux du haut 
(46) sont ornées d'inscriptions : Sancie Vîcenti, ora pro nobis^, 
et de feuillages, compris entre deux tringlettes de fer carré décorées 
par des coups de lime qui composent, par leur alternance, un petit 
rinceau de tigettes, ainsi que l'indique la coupe A; celles des vantaux 



• L'église Saint-Germain l'Auxerrois fut primitivement dédiée à saint Vincent. 



[ ARMOIRE ] 



— 16 — 



du bas sont simplement ajourées, sans iringlettes. Nous donnons 
<rig. 17) l'extrémité de l'une d'elles. La construction de ce meuble 



IG 




\SE^'^mJ^P:..^^^^^^^M^^^^B^^^^i 




Cm 

11 
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II 

II 



CX'LLAU*f0 7 >J^i.W£- 



^««1 



est fort simple. Les montants ne sont pas des poteaux carrés, 
mais des madriers de 10 centimètres de face sur 5 centimètres 

d'épaisseur, reliés par des traverses sur les- 
1^ quelles une moulure (fig. 18) est clouée. Une 
frise à jour (19) couronne la traverse supé- 
rieure entre les tètes des montants. Le banc 
à et les côtés du meuble sont formés de pan- 
-î-^v-., neaux présentant des parchemins plies. On 
^ remarquera que les montants sont terminés 
*t ftM par des fleurons A dont la lace antérieure 

seule est ornée de crochets sculptés aux dé- 
pens de l'équarrissage du bois. Ces armoires 
sont disposées pour la pièce qu'elles occupent. Celle-ci est boisée 
ainsi que le plafond, dont les nerfs saillants viennent retomber sur 
des culs-de-lampe sculptés représentant divers personnages. 

Généralem.ent, les ferrures des meubles, toujours apparentes, sont 
étamées, peintes ou dorées, forgées avec soin. C'est surtout à })arlir 
du XY' siècle que les entrées de serrures des meubles sont richement 



^ 



— 17 — [ ARMOIRE ] 

travaillées, présentent des compositions obtenues au moyen de 
feuilles de fer battu découpées rappoitées les unes sur les autres, et 
formant ainsi des successions de plans qui paraissent fort comjjliqués, 
quoique d'une fabrication très-simple. l^Voy. Fabrication des meu- 
bles, Serrurier.) 

19 




/(,'-... .--> 



Dans les salles de trésor des églises, les armoires, bardées de bandes 
de fer battu maintenues avec des clous à tète ronde, sont généra- 
lement d'un travail fort grossier. On jtlaçait également, dans les tré- 
sors, de petites armoires portatives destinées à contenir quelques 
reliques précieuses que l'on déposait, avec le meuble qui les conte- 
nait, sur les autels ou les retables, à certaines époques de l'année, 
ou que l'on portait en procession. La miniature dont nous donnons 
une copie' leproduit une de ces petites armoires (fig. 20). Elle est 
complètement dorée et semble contenir une couronne et un calice. 



' Manusc. anc. fonds Saint-Germain. — Psabn., Bibl. nat., n" 37. 



I.-3 



[ AUIEL ] — 18 — 

Il ne paraît pas que les armoires affectées aux liabitations privées 
aient eu des formes particulières; elles ne se distinguaient des 
meubles destinés à un usage religieux que par les sujets profanes 
peints ou sculptés sur leurs surfaces, par des écussons armoyés, des 
devises ou sentences. 

Les provisions d'armes de main et les armures même, chez les sei- 
gneurs châtelains, étaient soigneusem 'nt 
ningées dtins de grandes armoires disposées 
à cet effet dans de vastes salles. 

Pour le bourgeois et le paysan, l'armoire 
était le meuble principal de la familb'', et 
il est resté tel dans beaucoup de campngnes, 
où la fdle qui se marie apporte toujours 
l'armoire dans la maison de son époux. 
Il n'y a guère de maison de paysan, en 
France, qui n'ait son armoire de chêne ou 
de noyer, et ce meuble se distingue des 
autres par son luxe relatif. L'armoire est 
le trésor de la famille du paysan ; il y ren- 
ferme son linge, l'argenterie qu'il possède, 
ses papiers de famille, ses épargnes. Ce 
meuble, qui représente son avoir, est entre- 
tenu avec soin, luisant, les ferrures en sont 
biillantes. Pour que cette tradition se soit 
aussi bien conservée, il faut que l'armoire ait été, pendant toute la 
durée du moyen âge, la partie la plus importante du mobilier privé; 
aussi les armoires des \\f et xvir siècles ne sont-elles pas rares, et 
nous ne croyons pas nécessaire d'en donner ici un exemple. 




AUTEL, s. m. {aultier, miter). Outre les au els fixes, dont nous 
n'avons pas h nous occuper ici-, on se servais, pendant le moyen 
âge, d'autels portatifs. Ces autels étaient transportés pendant les 
voyages, et, une fois consacrés, permettaient de célébrer la messe 



' « A Roem fist mainte malice (rarchevèque Maugier), 

« N'i lessa tcile ne galicc, 
« Ne croix, ne boen drap en almaire, 
K Kc Maugier ne fist forz traire ; 

K » 

[Le Hoinan de Hou, xir siècle, vers 9685 et suiv., 2= partie) 
' Voyez Iv L'.:t. raisonn. de Varchit. franc., au mot Autel, 



DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRANÇAIS 



Tome l"". 



Meubles, PI. -2. 




TABLE n'Ai; TEL 1' 01! TA TIF 



Pes Fossez et C'«, éditeurs, 



IMP. COMTE-JACQUtT. 



— 19 — [ AUTEL ] 

en tous lieux. Bède', qui vivait au \nf siècle, rapporte que les 
deux Ewakle offraient, chaque jour, le saint sacritice de la messe 
sur une table consacrée qu'ils portaient avec eux. L'ordre romain 
appelle ces autels des tables de voyage, tabulas itinerarias. Il ne 
paraît pas toutefois que les autels portatifs aient été foi't en usage 
avant les xf et xif siècles, tandis qu'à cette époque ils étaient très- 
communs. Saint Anselme croit devoir s'élever contre l'abus des 
autels portatifs- : « Je n'en condamne pas l'usage, dit-il, mais je 
« préfère qu'on ne consacre pas des tables d'autels non fixes. » 

Les voyages en terre sainte furent cause cependant que l'on fit 
beaucoup d'autels portatifs pendant le xif et le xiiT siècle. Ces 
autels se composaient d'une table de pierre, de marbi"e, ou de 
pierre dure, telle que le jaspe, l'agate, le poiphyre, par exemj le, 
enchâssée dans une bordure de cuivre ciselé, doré, niellé, émaillé, 
de vermeil ou de bois précieux. On voyait encore, dans certains 
trésors d'églises cathédrales, avant la révolution, de ces autels por- 
tatifs conservés comme objets précieux. Nous avons vu à l'expo- 
sition de la Société des arts à Londres, en 1850, un bel autel por- 
tatif du xiir siècle, faisant partie du cabinet du révérend docteur 
Rock^ Ce meuble se compose d'une table de jaspe oriental de 
11 centimètres de largeur sur 2"2 centimètres de longueur environ, 
enchâssée dans une riche bordure d'argent niellé, et supportée 
par un socle d'orfèvrerie délicatement travaillé. Les nielles repré- 
sentent, parmi de beaux rinceaux, un agneau au milieu de deux 
anges. Aux angles, on voit des demi-figures de rois (pi. II). Il n'est 
pas besoin de dire que les autels portatifs contenaient toujours des 
reliques. Ces autels, de forme carrée ou barlongue, étaient ordi- 
nairement renfermés dans des coffres de bois ou des étuis de cuir 
estampé, armoyés aux armes du personnage auquel ils apparte- 
naient, garnis de courroies et de fermoirs*. 

M. le prince Soltykoff possédait, dans sa belle collection d'objets 

* Historia Anglor , t. V, 

'- Lib III, epist. 15"J. 

' Cet autel est gravé dans le Glossaire d'architecture de M. Parker (Oxford, \ol. I, 
p 19) et décrit dans le Journal archéologique, vol, IV, p. 245 M. le docteur Rock a eu 
l'obligeance de nous laisser dessiner cet autel, que présente notre planche II. 

' « Un autel beneoit, garny d'argent, dont les hors sont dorez à plusieurs souages, 
(( et la pièce dessouz est toute blanche, et la pierre est de diverses couleurs, et aux 
« IIII. parties a IIII escuçons des armes Pierres d'Avoir, et poise l'argent environ 
« IIII. marcs, et poise en tout IX. marcs I. once. » {Invent, du duc d'Anjou.) Voyez dans 
le Gloss. et Répertoire par. M le comte de Laborde (Paris, 1853), au mot Autel. 
P0RT.\TIF, un curieux catalogue d'autels portatifs extrait de divers inventaires. 



[ AUTEL J 



— 30 — 



du moyen âge, un autel portatif provenant du cabinet Debruge- 
Duménil, décrit par jM. J. Labarle'. Cet autel se compose d'une 
plaque de marbre lumachelle de 165 millimètres de longueur 
sur 135 millimètres de largeur, incrustée dans une pièce de bois 




em.L-ii/M~r^^ --"^/iff 



de 3 centimètres d'épaisseur. La table est entourée d'une plaque 
de cuivre doré, avec clous à le. es plates niellées, percée en haut 
et en bas pour laisser voir deux petits bas-reliefs d'ivoire, l'un 



' Descripl. des objets d'art qui composent la collect. De'truge-Duménil , précédée 
^i'uae Introd. hist. par Jules Labarte (Paris, 1847, p. 737). M, le prince Soltykoff a bien 
"voulu nous permettre de copier ce précieux meuble. 



— 21 — [ AUTEL ] 

représentant un crucifiement avec la Vierge et saint Jean, l'autre la 
sainte Vieroe assise avec deux évêques à droite et à gauche (fig. 1). 




Deux plaques de cristal de rociie, maintenues pu- une bordure 
saillante, ornent les deux côtés du cadre de cuivre; sous ces plaques 
ont été posées, à la fin du xiir siècle, deux petites miniatures 



[ AUTEL ] — ^-' 

représonlant des évèqucs. Sous la table de marbre sont renfermées 
un grand nombre de reliques dans un morr(nm de toile de coton. 
Gel^autel portatif date de la première moitié du xiif siècle. Les 
angles du cadre, entre les bas-reliefs et les plaques de cristal, sont 
décorés de oravures représenlant les signes des évangélistes, saint 
André, saint Pierre, sauit Etienne, premier martyr, et saint 
Laurent. Nous donnons (fig. 2) l'un de ces angles grandeur d'exécu- 
tion. Les l)ords du meuble sont également décorés de gravures 
dont la figure S donne un fragment. Le dessous de l'autel est entiè- 
rement revêtu d'une plaque de cuivre couverte par une longue 




insci i[itioa gravée entre des bandes, de ce vernis brun foncé que 
l'on trouve fréquemment appliqué sur les bronzes dorés des xif et 
XIII' siècles de fabrication rhénane. Celte inscription, transcrite par 
M. Labarte', donne le catalogue des reliques renfermées sous 
la plaque de marbre. Sous le petit bas-relief de la Vierge, on lit : 
« TiiiDERicus. ABBAS. III. DEDIT. )) Cet autcl provient de l'ancienne 
abbaye de Sayna, près de Coblentz. 

Quelquefois, mais plus rarement, les autels portatifs étaient en 
forme de disque. On voit encore, au fond du chœur de la cathédrale 
de Besançon, enchâssé dans la muraille, un disque de marbre blanc 
sur lequel divers symboles sont sculptés, et que l'on prétend avoir 
servi d'autel. 



' Descript. des objets d'art qui composent la collect. Debruge-Duménil, précédée 
d'une Introd. hist , par Jules Labarte. Paris, 1837, p 737. 



^2:] — [bahut j 



BAHUT, s m. (baJm, bahur). On donna en nom primitivomonl 
à des enveloppes d'osier recouvertes de peau de vaclie, renfermant 
un coftre de bois, qui servait, comme nos malles, à transporter des 
effets d'habillement et tous les objets nécessaires en voyage. Plus 
tard, le coffre lui-même, avec ses divisions et tiroirs, prit \o nom de 
bahut. De coffre transportable, le bahut devint un meuble tixe. Il 
n'était pas de chambre, au moyen âge, qui n'eût son bahut. On y 
renfi^rniait des habits, de l'argent, du linge, des objets précieux ; il 
servait, au besoin, de table ou de banc, et fermait, avec l'armoire 
et le lit, les pièces principales du mobilier privé des gens riches 
comme des plus humbles particuliers. Dans les dépendances des 
églises, telles que sacristies, salles capitulaires, vestiaires, on plaçait 
aussi des bahuts. On y serrait des tentures, les tapisseries, les voiles 
destinés à la décoration des choeurs les jours solennels, des parche- 
mins, des chartes, des actes, etc. Cependant le nom de bahut fut éga- 
lement conservé aux coffres de voyage jusqu'à la lin du xv' siècle'. 

Le bahut fixe est ordinairement un coffie long jtosé sur quatre 
pieds courts, ou sur le sol, fermé par un couvercle qui se relève au 
moyen de pentures ou charnières. Le bahut est muni d'une ou 
plusieurs serrures, selon qu'il contient des objets plus ou moins 
précieux. 

Les plus anciens bahuts sont fortement ferrés de bandes de fer 
forgé quelquefois avec luxe, le bois était recouvert de peau ou de 
toile peinte marouflée. Il en est du bahut comme des armoires : sa 
forme première est très-simple; les ferrures, la peinture, ou les 
cuirs gaufrés et dorés le décorent; plus tard, la sculpture orne ses 
parois et même quelquefois son dessus. Le marchand qui paye ou 
reçoit est assis devant son bahut ouvert; l'avare couche sur son 
bahut; on devise en s'asseyant sur le bahut orné de coussins mo- 
biles. Le bahut est oftVe, huche, banc, lit même parfois, armoire, 
trésor; c'est le meuble domestique le plus usuel du moyen âge. Du 
temps de Brantôme encore, ta la cour, chez les riches seigneurs, on 
s'asseyait sur des coftres ou bahuts, pendant les nombreuses réu- 

* Pendant son voyage en Portugal, J. de Lalain porte avec lui des coffres bahuts, 
irodés à ses armes. {Choix de chron., édit. Buchon, p. 664.. j 



f BAHUT ] — 2/p — 

nions, comme de nos jours on s'assifd sur des banquottos'. L'aspect 
tant soit peu sévère du baluit primitif (lig. 1)- correspondait à celui 
des armoires, c'est-à-dire que ces meubles étaient composés d'ais de 
bois, décorés seulement d'une simple gravure, de filets par exemple, 
comme celui-ci, et de ferrures plus ou moins riches, destinées à main- 
tenir solidement les planches entre elles. Le bahut s'élève bientôt 
sur quatre pieds, foimant des montants dans lesquels les planches 




c^M^/^i/^for. 



viennent s'embrever (fii^. 2)\ Des ferrures posées aux angles relient 
ces montants avec les parois. La miniature dont nous donnons ci- 
contre un fac-similé montre le bahut ouvert, rempli d'argent. Le 
personnage déguenillé assis devant le meuble en tire un sac d'écus 
offert en échange d'un vase d'or qu'il semble peser de la main gau- 
che, et qu'un second personnage paraît donner en gage. 

Du temps d'Etienne Boileau, c'est-à-dire au xiir siècle, les h\i- 
chers ou huchiers faisaient partie de la corporation des charpentiers ; 



' Voyez Brantôme, Vies des hommes et femmes illustres. 

' Ce bahut provient de réglise de Brampton (.Nortliamptonsliire), et parait datn- ilos 
dernières années du xn* siècle. Nous le choisissons entre beaucoup d'autres, parce qu'il 
conserve encore la forme primitive du coffre de voyage. A cette époque, d'ailleurs, la 
différence entre les meubles anjflo-normands et les meubles français n'est pas sensible. 

' Manuscr. de la Bibl. nat., anc. fonds Saint-Germain, n" 37. Psahn . m'i" siècle. 




^cTg^w^ 



Wf 



^P» 



— ^25 — [ BAHUT ] 

c'est assoz dire ce qu'étaient ces meiilîles d'un usage si général à 
cette époque'. L'industrie de l'ébéniste (alors désigné sous le nom 
de tabletier) s'appliquait à des ouvrages moins ordinaires; ces 
derniers employaient des bois précieux, 
l'ivoire, la corne, et ne s'occupaient pas 
de fabriquer des meubles vulgaires. Ce- 
pendant, bien que les bahuts, coffres, hu- 
ches, lussent des meubles destin('S à toutes 
les classes, et fort communs, on avait cru 
devoir faire un supplément de règlement 
pour les huchers, afin d'éviter que la mar- 
chandise livrée par eux ne fût défectueuse : 
« Les ouvriers huchers ne pouvaient aller 
« travailler chez les clients du maître 
« hucher que par son ordre; défense était 
« faite aux maîtres de procurer des outils 
« aux ouvriers qui ne travaillaient qu'à la I Ache ou à la journée ; 
« déff^nse était laite de louer des coffres à gens morts-. » Cette 
dernière clause fait supposer que les huchers louaient quelquefois, 
aux familles pauvres, qui voulaient s'éi)argner les frais d'un cercueil 
pour leurs parents morts, des coffres ou bahuts peur porter le coips 
jusqu'au cimetière. 

Mais les bahuts ne conservèrent pas longtemps c^ caractère de 
coffre ferré, verrouillé; lorsque les intérieurs des appartements 
reçurent de riches boiseries, des tentures précieuses de tapisserie, 
de toiles peintes ou de cuir gaufré et doré, ces sortes de meubles de 
bois uni, recouverts seulement de peau ou de (oile, ne pouvaient 
convenir; la sculpture s'empara des bnhuls, et les huchers devinrent 
des artisans habih^s. On renonça aux ais épais et seulement aplanis, 
pour former les bahuts de panneaux assemblés dans des montants 
et traverses, et couverts d'ornements, d'emblèmes, de devises, dar- 
moiries, d'inscriplions; les pentures et f(M'rures furent r(^mplacées 
par des ouvrages de serrurerie moins apparents, mais délicatement 
travaillés. 

Nous donnons ici (fig. 3) un beau bahut du commencement du 
XIV' siècle, qui sert de transition entre le bahut à bois plans recou- 
verts de ferrures et le bahut à panneaux, la huche. Ce bahut, qui 



' Registre des méliers et marchandises; le Livre des métiers d'Etienne Boileau 
publié par G. B. Depping, 1837. 
' Ibid., Ordonn. relat. aux métiers de Paris, titre XIll, 1250. 

I. — 4 



[ BAHUT ] ^ % — 

appartenait à la collection de M. A. Gérente', est encore composé 
d'ais sculptés en plein bois, et non de panneaux embrevés dans 
des montants. Nous regardons ce meuble comme le plus beau qui 
nous soit resté de ce siècle; sa longueur est de l^j^S, sur G5 cen- 
timètres de baut et 34 centimètres de largeur. C'est probablement 
un de ces coffres de mariage que Tépoux envoyait, rempli de bjoux 



3 




ClKi^OHOr ^^Uii£ 



et d'objets de parure, à l'épousée, la veille des noces. Sa face anté- 
rieure leprésente les douze pairs couverts de leurs armes ; les cos- 
tumes de ces personnages ne peuvent laisser de doute sur l'époque 
précise à laquelle appartient ce meuble (de 1280 k 1300). Tous ces 
guerriers sont encore vêtus de mailles avec le haubert par dessus ; 
leurs épîuiles sont garnies d'ailettes carrées; les heaumes sont de 
fer battu et affectent la forme conique ou spliérique (fig. ^-i). Leurs 
écus armoyés sont pendus à leur côté ou tenus du bras gauche. Ces 
<iouze personnages sont placés dans une jolie arcature d'un faible 
relief à simples biseaux. Dans les écoinçons, des têtes bizarres, des 
animaux fantastiques sont sculptés en bas-relief. Le côté droit 
du bahut représenVe les douze pairs à cheval; le côté gauche, un 



' Ce meuble fait partie aujourd'hui du musée de Cluny 



— 27 — [ BAHUT ] 

chêne an pied duquel on voit un phallus sur patios, becqueté par un 
oiseau. Le dessus du couvercle montre, dans douze quatre-feuilles en 
bas-relief, des scènes de la vie conjugale et une sorte de harpie tou- 
chant de l'orgue à main, à côté d'un homme jouant de la corne- 




CiesjtMfûr ^u:s 



muse (fig. 5). La ferrure de ce meuble, autrefois pemt, est fort belle: 
la fig. 4 donne l'entrée de la serrure, et la fig. 6 une des pentures. 
Mais la façon dont le couvercle du bahut roule sur ses charnières 
mérite d'être mentionnée. Les deux montants de derrière forment 



[ BAHUT ] — 2<S — 

charnière à, leur extrémité (fig. 6 bis), et reçoivent une fiche ou 
plutôt un boulon sur lequel roule le couvercle. Afin d'éviter que le 
contre-coup de ce couvercle ne vienne à fatiguer les charnières de 
bois lorsqu'on le laisse retomber, deux bouts de chaîne A, attachés 




à un piton et à l'extrémité de la penture, arrêtent les deux angles 
postérieurs de l'abattant. Ces chaînes ont encore pour effet d'empê- 
cher de forcer le meuble en brisant les charnières ou en enlevant les 




fiches. Ce couvercle, à gorge sur les côtés, tombe dans une feuillure 
garnie de goujons B, qui arrêtent tout mouvement de va-et-vient, et 
maintiennent la gorge parfaitement fixe dans sa feuillure. Les ais du 
coffre sont fortement maintenus par des membrures intérieures, el 
l'on observera que le couvercle n'est pas plan, mais forme deux 
pentes s'inclmant légèrement à droite et à gauche (voy. fig. 3), ce 
qui donne au meuble un caractère de solidité particulier; le couver- 
cle est maintenu ouvert au moyen d'une chaîne intérieure. Quoique 



— 29 — [ BAHUT ] 

large, et même parfois grossière, la sculpture de ce bahut est d'un 
beau style. 

A ce sujet, nous ferons reminxjuer que, dans lesmeubles antérieurs 
au XV siècle encore existants, le style paraît préoccuper les fabri- 




cants plutôt que l'exécution. Il semblerait que, jusqu'à cette époque, 
des artistes, des maîtres prenaient la peine de donner les éléments de 
€68 objets destinés à l'usage journalier, tandis que plus tard, et jus- 
qu'à la renaissance, l'exécution l'emporta sur la composition et le 



[ 15AHUT ] — 30 — 

style; les meubles, parfaits comme travail, perdirent cet aspect mo- 
numental, simple, qui, dans les belles époques de l'art, se retrouve 
jusque dans les objels les plus vulgaires de la vie domestique. 

Au XIV' sièclt', on plaçait des bahuts servant de bancs dans pj esque 
toutes les pièces des apparleracnls. Mais il en était un plus riclie que 
les autres, mieux fermé, auquel on donnait de préférence le nom de 
huche, et qui était destiné à contenir les bijoux, l'argent et les 
objels les plus piécieux du maître ou de la maîtresse de la maison. 
Du Guesclin ne se fait pas scrupule d'enfoncer la huche de sa mère 
pour s'emparer de l'argent dont il a besoin pour payer ses compa- 
gnons d'arnT's : 

c Quant argent i faloit, et petit argent a, 

c En la chambre sa nièie, privécmsnt entra, 

c Une Iiuchc rompi, ou cscrin trouva 

« Ou les joiaux sa mère, sachiez [cachés) estoient là, 

« Et argent et or lin que la dame garda. 

« Bertrand mist tout à fin, à ses gens en donna : 

« Et f(uant la dame sccut comment Bertrand ouvra 

« A démenter se prist, son argent regreta '. » 

Au XY' siècle, la menuiserie fut traitée dune manière remarcjuable 
comme construction et exécution; les bahuts, ou plutôt les huches, 
se couvrirent de riches panneaux présentant de ces arcatures et 
combinaisons de courbes si fréquentes à celte époque'-, ou des simu- 
lacres de parchemins plies. Voici un exemple (fig 7) d'un de ces 
bahuts servant de table, copié sur l'un des petits bas-reliefs qui 
décorent les soubassements de la clôture du chœur de la cathédrale 
d'Amiens^ Le personnage est assis sur un de ces pliants fcmdesteuUs, 
fort en usage pendant le xv' siècle et le commencement du xvr. 

Lorsque des habitudes de comfort se furent introduites dans 
l'ameublement, les bahuts servant de bancs furent souvent garnis 
d'appuis, de dossiers et même de dais (voy. Banc) ; leur abattant fut 
couvert de coussins ou de tapis mobiles, au lieu de ces toiles peintes 
ou cuirs gaufrés collés sur leur surface. 

Pendant les xvf et xvii' siècles, le bahut fit encore partie du mo- 
bilier domestique, et il en existe un grand nombre qui datent de 
cette époque. L'usage d'envoyer les présents de noce à la mariée 
dans de riches bahuts se conserva jusque vers le milieu du dernier 

' Chron. de du Guesclin, vers 057 et suiv. 

' Les exemj)les de ces sortes de meubles se rencontrent si fréquemment dans les col- 
lections publiques ou particulières, que nous ne croyons pas nécessaire d'en donner ici ; 
nous renverrons nos leclours aux ouvrages qui ont reproduit ces meubles. 

' Hisl. de naint Jeun-Uajdiste 



— 31 — [ BANC ] 

siècle. Au Louvre, sous Louis Xlll, l^s salles des gardes étaient encore 
garnies de coflVes ou bahuts qui servaient de bancs. Lorsque Vilry 
attend le maréchal d'Ancre, « il demeure longtemps dans la salle 
« des Suisses, assis sur un coffre, ne faisant semblant de rien » '. 




On disait : « piquer le bahut, » pour attendre dans une anti- 
chambre l'audience d'un personnage ; parce qu'alors, pour passer le 
temps, celui qui attendait s'amusait à piquer avec sa dague le cou- 
vercle du bahut sur lequel il était assis. 

Aujourd'hui, la huche du paysan, qui sert à faire le pain, et les 
banquettes-coffres de nos antichambres, sont un dernier souvenir de 
ce meuble du moyen âge. 

BANC, s. m. Meuble composé d'une planche assemblée dans deux 
montants servant de pied. Dans les premiers siècles de la monarchie 
française, le banc était autant une table qu'un siège. « J'arrive », dit 

' Relat. de ce qui s'est passé a la mort du maréchal d'Ancre (Journ. de Pierre Dupuy, 
1659, Leyde, Elzevier) 



( BANC ] ~ Sîl — 

Grégoire de Tours', « mnndé par Chilpéric; le roi était debout, près 
(( d'un pavillon formé de branches d'arbres. A sa droite était Tévèque 
« Bertrand; à sa gauche, Raguemod. Devant eux un banc- chargé de 

« pains et de mets divers » 

Il était d'usage de couvrir de tapis les bancs posés autour des 
salles, du temps de Grégoire de Tours. « Waddon arrive, entre aus- 
<( sitôt dans la maison, et dit : — Pourquoi ces bancs ne sont-ils pas 
« couverts de tapis? Pourquoi cette maison n'est-elle pas balayée?. . .^)) 
Lorsque Piobert, duc de Normandie, entreprend d aller en pèlerinage 
à Jérusalem, passant à Conslantinople, il est admis avec les j\or- 
mands de sa suite, à une audience de l'empereur d'Orient. La salle 
dans laquelle les seigneurs normands sont reçus était dépourvue de 
sièges : ceux-ci se dépouillent de leurs manteaux, les jettent à terre, 
s'asseyent dessus et dédaignent de les reprendre en partant. Le duc 
répond au Grec qui veut lui rattacher son manteau. 

« Jo ne port pas mun banc od mei » 



« Pur la noblesce des Normanz, 
« Ki de lur manteals firent bancz, 
« Fist l'Emperor el paleiz faire 
« Bancz à siège envirun Taire; 
« Ainz à cel tems à terre séeint, 
« Ki el paleiz séer voleient '. « 



A Constantinople, l'usage des sièges était donc inconnu au xi' siècle, 
et les Grecs s'asseyaient à terre sur des tapis, comme les Orientaux 
de nos jours. Par courtoisie, l'empereur fait faire des bancs autour 
de la salle du palais, afin que les Normands puissent s'asseoir confor- 
mément à leurs habitudes, pendant leur séjour à Byzance. 

Guillaume, duc de Normandie, apprend la mort d'Edouard et le 
couronnement de Harold, étant à la chasse ; il devient pensif, rentre 
dans son palais, et : 

« Al chief d'un banc s'est acotez, 

« D'ores en altre s'est tornez, 

« De Sun mantel covri sun vis, ^ 

« Sor un pecol (appui) sun chief a mis; 

« Issi pensa H Dus grant pose, 

« Ke l'en parler à li n'en ose ^ » 

' Lib V. . ,. { 

^ « ... Et erat ante scamnum pane desuper plénum, cum diversis fcrculir... » 

= Ihid., lib IX. 

'• Le Roman de Rou, 1" partie, vers 8273 et suiv. 

" Le Roman de Rou, 2' partie, vers 1109 et suiv. 



— 33 



[ DANC ] 



Les bancs étaient donc munis d'appuis au xr siècle ; ces appuis 
n'étaient que la prolongation des deux montants servant de pieds, 




avec une barre pour dossier (fig. 1)'. Dans les églises, dès l'époque 
romane, on faisait habituellement régner une assise de pierre sail- 




lante cà l'intérieur des bas côtés ou chapelles, formant un banc con- 



' Mamiscr. de saint Cuthherl, Uiiiversity collège Library, Oxford. — Voyez d'autres 
exemples donnés dans Some Account of domestic Architecture in England, T. Hudson 
Turner. H. Parker, Oxford, 1851. — Voyez aussi la tapisserie de Bayeux, dite de 
la reine Mathilde. 

I. — 5 



[ BAN,G ] 



3 i — 



tinii. Cet iisagv se perpL'lua pendant la période ogivale, ear alors on 
n'établissait pas, comme aujourd'hui, des bancs en menuiserie ou 
des chaises pour les fidèles. Mais dans l 's dépi-ndances des églises, 
dans les salles capitulaires, les bibliothèques et les sacristies, on pla- 
çait des bancs de bois ; b'S. bahuts (voy. ce mot) en tenaient souvent 
lieu. Ces bancs furent alors garnis d'a})puis, de dossiers et même de 
dais. Us étaient d'une forme très-simple jusqu'au xiv" siècl(% com- 
posés de forts madriers, ornés seulement de quelques gravures. Nous 
avons encore vu des débris de bancs de ce genre, qui paraissent dater 
du commencement du xiir siècle, dans des salles voisines des églises 
pauvres dont le mobilier n'avait pas été renouvelé (tlg. "2). 

Dans les habitations, les bancs étaient recouverts de coussins ou 




û a i i a 



J 




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1 



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d'une étoffe rembourrée non fixée après la tablette. Les montants 
latéraux étaient souvent ornés de sculptures, et se recourbaient pour 
offrir un appui plus commode (tig. 3)'. Si l'on s'en rapporte aux 
vignettes des manuscrits, aux peintures et descriptions, les bois de 
ces meubles étaient rehaussés de couleurs, de dorures, d'incrusta- 
tions d'or, d'argent et d'ivoire "^. Au xiir siècle, on ne se contenta 
pas de tablettes assemblées dans des montants ; les bancs aftV'Ctèrent 
souvent la forme; d'un coffr.' long, c'est-à-dire que le devant fut garni 
de planches ornées d"à-jour, d'arcatures et de peintures ; ils pou- 
vaient alors être cons'dérés commî de véritables baliuts, bien qu'ils 
fussent plus longs que u'éla-ent ces derniers meubles. Ce qui dis- 
tingue particulièrement le banc, avec ou sans dossier, de la forme 
ou chaire, par exemple (voy. ces mots), c'est que le banc est Irans- 



' Tapisserie de Bayeux. 
* « Déjoste lui les assist sor un banc 

« Qu'ierl eulaillez à or ot à argent... » 

iliom. de Guill. d'Orange, prise d'Orange.) 



— 35 — [ BANC ] 

portable, qu'il peut être déplacé. Ainsi, pendant le moyen %e, on 
garnissait habituellement les tables à manger de bancs mobiles sur 
lesquels on jetait des couss'ns. 

Voici deux exemples de ces sort<^s de bancs, tirés d'un manuscrit 
(fig. ^j ' ; le dessus de ces sièges se relevait, et, étant fermé par une 



•9- 



H A .. i. À. H M 



Il 4* Il ^11 <• Il ^11 -MI 4- Il 



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y^ï??^^^(/^j5^:^i;7^^f>^^iiI7S5i5^:^i5^^ 




serrure, permettait de serrer des objets. Pendant les \\Y et xV siè- 
cles, les bancs, comme tous les autres meubles domestiques, furent 
décorés de riches étoffes, de cuirs dorés et gaufrés, ou de tapisseries. 
« Le duc de Bourgogne fut en celle journée assis sur un banc paré 
« de tapis, de carreaux et de pâlies ; et fut environné de sa noblesse 
« et accompaigné et adextré de son conseil qui estoyent derrière la 
« perche (le dossier) du banc, tous en pié, et prests pour conseiller 
« le duc si besoing en avoit, et dont les plus prochains de sa per- 
« sonne furent le chancelier et le premier chambellan ; et ceux-là 
« estoyent au plus près du prince, l'un à dexlre et l'autre à sé- 
« nestre''. » 

Pendant les xv' et xvi' siècles, beaucoup de familles nobles firent 
construire des chapelles particulières attenantes aux églises. L'inté- 
rieur de ces chapelles était meublé comme un oratoire privé ; les 
murs étaient garnis de bancs de bois à dossier; on y plaçait des prie- 
Dieu, des pupitres, des tapis, des carreaux, etc. Voici un banc (fig. 5) 



' Ces deux exemples sont tirés d'un manuscrit de l'Apocalypse appartenant à 
M. D Delessert (xiir siècle). 

^ Mém. d'Olivier de la Marche, conférences au sujet du Luxembourg, p. 398, édit. 
Buchon. 



[ B\NC ] — 36 — 

provenant d\me de ces chapelles. Ce meuble appartient aux pr 
mières années du xvf siècle, et est encore dépose dans 1 église de 



e- 




Flavigny ; il est garni de son dossier, et surmonté d'un dais de bois 
sculplé. La tablette du banc devait recevoir des carreaux de tapis- 
serie et d'étoffi' ; ce dont on ne peut douter, les traces des attaches 



37 — 



[ BERCEAU ] 



de celle garnilure élanl encore visibles, el les pelites bases des pilas- 
tres s'arrètanl au poiiil où elle était fixée. Dans les châteaux, les ves- 
tibules, les salles des gardes, les pièces destinées aux réceptions 
étaient entourées de bancs plus ou moins somptueux, soit comme 
sçulptiH-<', soit comme garniture, en raison de la ricliesse des pro- 
pri('taires. Chez les bourgeois, la salle, c'est-à-dire la pièce où l'on 
admettait les étrangers, était également entourée de bancs qui ser- 
vaicnl en même temps de coffres; les uns n'étaient que des coffres, 
les autres étaient munis de marches en avant et de coussins. On trouve 
dans l'inventaire d'un certain Jean Rebours, garde du scel de l'arche- 
vêché de Sens et curé d'Ervy, dressé en 1399, parmi les meubles, 
« une aumoire de bois à trois étnges doubles, un banc, un banc à 
marche, deux banchiers » (couvertures de bancs) '. 



BERCEAU, s. m. (bers). Les berceaux d'enfant, les plus anciens 
et les plus simples, figurés dans des manuscrits des ix' et x' siècles, 
paraissent être formés d'un morceau de tronc d'arbre creusé^ avec 
de petits trous sur les bords, pour passer des brindelettes destinées 
à empêcher le marmot de se mouvoir. La convexité naturelle du bois 
à l'extérieur permettait à la nourrice ^ 

de bercer l'enfant-. Quelquefois les ber- 
ceaux ne sont que des paniers d'osier, 
dans lesquels on déposait les enliints, 
soicneusement entourés de bandelettes 
(fig. i *. Plus lard, on trouve un grand 
nomt)re d'exemples de berceaux qui 
sont façonnés comme de petits lits posés 
sur deux morceaux de bois courbes 
iûg. ^). On ne rencontre guère d'exem- 
ples de berceaux suspendus au-dessus 
du sol sur deux montants, que dans les 
manuscrits ou bas-reliefs du xv' siècle ; 
alors ces montants sont fixes, et le berceau se meut au moyen de 
deux tourillons (fig. 3). Les enfants représentés dans les berceaux 
ou entre les bras de leurs nourrices,, jusqu'au xvf siècle, ont tou- 
jours le corps et les bras soigneusement emmaillottés et entourés 




' Voyage paléogi-. dans le départ, de l'Aube, par H d'Arbois de Jubainvillo, 1855. 

" Les paysans grecs se servent encore aujourd'hui de berceaux ainsi façonnés. 

' Mannscr. latin, W siècle, Aslronom.. fonds Saint-Germain, n" 434, Ribl n.U. 
II faut roniarquei toutefois que, dans cette vignette, qui représente la naissance du Sau- 
Tr-eur, le berceau est une crèche plutôt qu'un meuble d'un usage habituel. 



[ BERCLAU J — SS — 

de band'ieties ; la tête seule reste libre. Cet usage s'est consen'é en 
Orient et dans le sud de l'Italie, et il ne paraît pas que le développe- 
ment physique des enfants ait à en souffrir. 




--^^^-~(r~jtiû£ 



Nous n'avons pas vu, dans les manuscrits, peintures ou bas-reliefs, 
que les berceaux des enfants fussent munis de rideaux jusqu'au 




iuumt jEuw 



XVI' siècle. Il est vrai que les lits des grandes personnes étaient fort 
vastes, entourés presqu-- toujours d'amples courtines, et que la nuit 
le berceau de l'enfant était mis à l'abri derrière ces courtines qui 



— 39 — [ BLFFliT 1 

enveloppaient ainsi toute la famille comme sous une tente com- 
mune. 

BUFFET, s. m. On entendait par ce mot, pendant le moyen âge, 
la chambre où Ton renfermait la vaisselle, des objets précieux, tels 
que vasf^s, bijoux, curiosités ; on donna aussi, pendant les xiv' et 
XV' siècles, le nom de buffet au meuble que l'on plaçait, pendant les 
repas de cérémonie, au milieu de l'espace réservé entre les tables en 
1er à cheval, et sur lequel on rangeait des pièces d'orfèvrerie, des 
épices et confitures, comme sur des gradins. Le dressoir es! un 
meuble servant au même usage, mais ordinairement ap})liqué contre 
le mur; tandis que le buffet est isolé, on tourne autour, il pare le 
centre de la salle du festin. C'est surtout pendant le xv' siècle, alors 
que 11" luxe intérieur atteignit des proportions extravagantes, que b's 
buffets furent en grand usage. A cette époque, le mot buffet indique 
non-seulement le meuble, mais tous les objets dont on le couvre ; on 
dit buffet pour exprimer l'ensembl ' de ces décorations de fêtes. Aux 
entrées de souverains, d'ambassadeurs, on offre un buffet, c'est-à- 
dire qu'on donne au personnage auquel on veut faire honneur un 
amas de vaisselle d'argent ou de vermeil contenant des rafraîchisse- 
ments ; et, dans ce cas, le meuble et ce qu'il porte appartient audit 
personnage. 

C'est au buffet, dans les repas d'apparat, que viennent les cheva- 
liers, écuyers ayant la charge de servir les souverains, pour prendre 
les plats qui doivent être distribués sur les tables, n En celle salb" 
« avoit trois tables drécées, dont l'une fut au bout de dessus.... Celle 
« table étoit plus haute que les autres, et y montoit on à marches de 
(( degrés... Aux deux costés de ladite salle, tirant du long, furent 
« les autres deux tables drécées, moult belles et moult longues ; et 
« au milieu de ladite salle avoit un haut et riche buffet, faict à ma- 
« mère d'une lozange. Le dessouz dudict buffet estoit clos à manière 
« d'une lice, et tout tapicé et tendu des armes de Monsieur le Duc ; 
« et delà en avant commençoyent marches et degrez chargés de vais- 
« selle, dont par le plus bas estoit la plus grosse, et par le plus haut 
« estoit la plus riche et la plus mignole ; c'est à sçavoir par le bas la 
« grosse vaisselle d'argent dorée, et par l'amont estoit la vaiss"lle 
« d'or, garnie de pierrerie, dont il y avoit à très grand nombre. 
« Audessus dudict buffet avoit une riche coupe garnie de pierrerie, 
« et par les quarrés dudict buffet avoit grandes cornes de licornes 
« toutes entières, moult grandes et moult belles ; et de toute la vais- 
« selle de la pareure dudict buffet ne fut servi pour ce jour, mnis 



[ CIIAALIT ] — 40 — 

« avoyent autre vaisselle d'argent, de pots et de tasses, dont la salle 
« et les chambres furent servies ce jour'. » C'est là un buffet d'ap- 
parat, destiné à récréer la vue pendant le repas. 

Voici le buffet d'usage. « Au regard du service, Madame la non- 
ce velle duchesse fut servie d'eschançon et d'escuyer tranchant, et de 
« pannetier, tous Anglois, tous chevaliers, et gens de grande maison; 
« et rhuissier de salle cria : « Chevaliers, à la viande ! » Et ainsi 
« ala-on au buffet la viande quérir ; et autour du buffet marchoyent 
« tous les parens de Monsieur, et tous les chevaliers tant de l'ordre 
« que de grand-maison, tous deux à deux, après les trompettes, de- 
« vaut la viande '^ » 

Le buffet, au moyen âge, n'était donc pas, à proprement parler, 
un meuble, mais une sorte d'échafaudage dressé pour une céré- 
monie ; il n'était décoré que par les étoffes dont il était tapissé et 
surtout par les objets de prix qu'il supportait. (Voy. Dressoir.) 

Buffet s'entend aussi comme soufflet (voy. au Dictionnaire des 
ustensiles le mot Buffet). 

LUSTAIL, s. m. Vieux mot qui signifie bois de lit (voy. Lit). 



Câ 



CABINET, s. m. Au xvf siècle, on donna ce nom à une armoire 
montée sur quatre pieds, fermée par deux vantaux, et remplie de 
petits tiroirs. Ce meuble est particulièrement en usage pendant le 
XVII' siècle. On y serrait des bijoux, des objets précieux ; c'est le bahut 
du moyen âge, dressé sur quatre pieds, ainsi que le fait remarquer 
judicieusement M. le comte de Laborde^ (Voy. Bahut.) 

CASIER, s. m. Sorte de garde -manger en forme de huche 
(voy. Huche). 

CHAALIT, s. m. Vieux mot employé pour bois de lit (voy. Lit). 

' Mém d'Oliv de la Marche, mariage du duc Charles de Bourgogne avec Marguerite 
d'York. Édit. Buchon. p 542, date 1474. 
• Ihid 
' 67oss et Réperl , '2' partie. Paris, 1853. 



— il — [ CHAISK ] 

CHAISE, s. f. {chaire, chaière, forme, fourme). Siège garni de 
bras et dossier, quelquefois de dais pendant les xiv' et xv" siècles. 
Nous comprenons dans cet article tous les sièges, meubles, et même 
les trônes de bois ou de métal, sauf les sièges pliants, faudes- 
' teulls (voy. ce mot). Quant aux ciiaires de marbre et de pierre, 
nous les considérons comme immeubles, et nous renvoyons nos 
lecteurs au Dictionnaire d''arc/iitechu'e,ûnn& lequel ces objets sont 
décrits. 

Il semble que, dès les premiers temps du moyen âge, on ait voulu 
donner aux sièges une élégance et une richesse particulières ; il est 
à remarquer que, plus les meubles se rattachent à l'usage personnel, 
plus ils sont traités avec luxe. Les vêtements étant fort riches, on 
comprendra ce besoin de mettre en harmonie avec ceux-ci les meubles 
destinés, pour ainsi dire, à les compléter. Si un personnage, vêtu de 
couleurs éclatantes et d'étoffes précieuses , s'assied dans une chaire 
grossière comme matière et comme travail , la disparate sera trop 
choquante. On ne sera donc pas étonné si les exemples de sièges que 
nous donnons ici sont, relativement aux autres meubles, d'une 
richesse remarquable. "* 

Les chaires étaient déjà fort anciennement incrustées d'or, d'ivoire, 
d'argent, de cuivre, composées de marqueterie, recouvertes d'ètolTes 
brillantes, non point, comme cela se pratique de nos jours, par des 
tissus cloués, rembourrés et fixes, mais par des coussins et des tapis 
mobiles, attachés par des courroies, ou jetés sur le bois. Ces sortes 
de meubles étaient rares d'ailleurs ; dans la pièce principale de l'ap- 
partement, il n'y avait, la plupart du temps, qu'une seule cliaire, 
place d'honneur réservée au seigneur, au chef de la famille ou à 
l'étranger de distinction que l'on recevait. Autour de la pièce, on ne 
trouvait pour s'asseoir que des bancs, des bahuts, des escabeaux, de 
petits pliants, ou même parfois des coussins posés sur le carreau. 
Dans les chambres à coucher, il y avait aussi une seule chaire et des 
bancs; de même dans la salle où l'on mangeait. La chaire ou chaise 
est toujours le trône du maître ou de la maîtresse ; cet usage était 
d'accord avec les mœurs féodales. Si le chef de la famille recevait 
des inférieurs, il s'asseyait dans sa chaire, et les laissait debout ou les 
faisait asseoir sur des sièges plus bas et souvent sans dossiers ; s'il 
recevait un supérieur dans l'ordre féodal, ou un égal auquel il vou- 
lait faire honneur, il lui cédait la chaire. Toutefois, si ces meubles 
sont riches par la matière et le travail, ils sont simples de forme 
pendant les premiers siècles du moyen âge, se composent de mon- 
tants, de traverses et de tablettes pour s'asseoir, ou parfois de sangles 

I. — 6 



[ CHAISE J — 4i — 

sur lesquelles on jetait un gros coussin enveloppé de cuir gaufré ou 
d'étoffe précieuse. 

Dans les premiers siècles, des chaires avec dossiers hauts sont peu 
communes; cependant des vignettes de manuscrits des ix% x' et 
* xr siècles en laissent voir quelques-unes 

[ûg. 1)'; mais ils paraissent être des sièges 
d'honneur, des trônes réservés pour de 
grands personnages. Il arrivait d'ailleurs 
que des sièges sans dossiers étaient appuyés 
contre la muraille, laquelle alors était ta- 
pissée au-dessus d'eux. Souvent les chaires 
étaient garnies de bras ou d'appuis, et le 
dossier ne dépassait pas la hauteur des bras 
latéraux, ainsi que le fait voir la fig. ^". 
Ces dossiers à même hauteur que h'S bras 
étaient généralement circulaires et enve- 
loppaient les reins, comme la chaise anti- 
^ que. Mais cependant, jusqu'au xiif siècle, 
les chaires de forme carrée étaient parfois 
dépourvues de dossiers élevés, ainsi que le fait voir l'exemple (fig. 3) 
tiré de l'ancienne collection de M. le prince SoUykoff. Celte pièce 





^^ ^ 



d'orfèvrerie est de cuivre èmaillé, fabrication de Limoges, et date 



* Manusc. ix' siècle, n° 6-2, Bib. nat. 

' Ivoire, couverture de manusc. nioul., coll. de M. A. Gérente, xiP siècle. Nous avons 
enlevé la figure de la sainte Vierge assise sur cette chaire, afin d'en mieux faire com- 
prendre fenscnible. 



— 43 — 



[ CHAISE ] 



des premières années du xiir siècle. Les quatre montants, dépas- 
sant les bras et le dossier, sont garnis de pommes sur lesquelles 
on s'appuyait pour se soulever. Ces pommes étaient généralement 
riches, soit comme travail, soit comme matière, d'ivoire, de cristal 
de roche, de cuivre émaillé ou doré. 




Dès le xir siècle, on employait très-fréquemment les bois tournés 
dans la fabrication des chaires ; non-seulement les bois tournés en- 
traient dans la composition des montants, mais ils servaient encore 
à garnir les dossiers, l'intervalle laissé entre la tablette et les bras 
(fig. 4-) '. Parfois les montants supérieurs, en s'élevant au-dessus des 
montants antérieurs et dépassant les bras, ne servaient qu'à main- 
tenir des courroies ou sangles sur lesquelles on jetait un morceau 



' Du linteau de la porte de droite de Téglise Saint-Lazare d'Avallon, xu= siècle. 



[ CHAISE ] — 44 — 

d'étoffe, ainsi que le fait voir la fig. \. La chaire était presque tou- 
jours accompagnée d'un marche-pied fixé au meuble ou libre, alin 
de laisser dominer le personnage assis, surtout lorsque ce meuble 




était destiné à un cérémonial, et que sa tablette, recouverte d'un 
épais coussin, se trouvait assez élevée au-dessus du sol : 



« Par dedenz Rome fu Guillaames li frans, 

« Prent son seignor tost et isiielement, 

« En la chaière l'asiet de maintenant. 

Il Se '1 corona del barnage des Frans. 



Les quelques exemples que nous venons de donner indiquent déjà 
■une assez grande variété dans la composition des chaires, et nous ne 
nous occupons que de celles qui sont mobiles, ne tenant pas à un 
ensemble de sièges comme les stalles, formes et autres meubles dé- 
pendant du mobilier fixe des églises"-. Parmi ces exemples, les uns 
paraissent conserver les traditions du mobilier antique, comme la 
fig. 2, par exemple, les autres affectent des formes plus ou moins origi- 
nales ; mais il ne faut pas oublier que, jusqu'à la fin du xif siècle, l'in- 
fluence de l'antiquité, ou plutôt du Bas-Empire, influence rajeunie, 



• Guill. d'Orange, Li coronemens Looijx, vers 2620 et suiv., édit de la Haye. 
Jonckbioet, 1854. 

' Nous renvoyons nos lecteurs au Dictionnaire d'architecture, pour ces objets que 
nous considérons comme immeubles, aux mots Chairk, Stalle. 



— 45 — 



[ CHAISE ] 



pour ainsi dire, par les relations plus fréquentes avec Conslanti- 
nople, laisse de profondes traces dans la disposition et la forme des 
vêtements; les meubles usuels subissent naturellement cette môme 
influence. 

Au XIII' siècle, la modification dans le costume est sensible; elle^ 
existe également dans le mobilier; nous voyons alors paraître des 
loimes sinon neuves, au moins empruntées à d'autres sources que 
celle de la tradition antique romaine ou byzantine. Diverses causes 
amènent ces changiMuents : les 
rapports avec les populationc 
mahométanes de la Syrie ; le dé- 
veloppement de la ricliesse et de 
l'industrie chez les populations 
urbaines, qui commençaient à 
manifester des goûts de luxe; 
rétablissement régulier des cor- 
porations de gens de métiers, 
qui allaient chercher des modes 
nouvelles en toutes choses, afin 
d'alimenter la production. 

On remarquera que les chaires 
antérieures au xiif siècle sont 
assez étroites entre bras; c'est 
qu'en etïet, jusqu'alors, bien que 
les vêtements fussent amples, ils 
étaient faits d'étoftes souples, 
fines, et leurs nombreux plis 
se collaient au corps. Mais, au 
xiif siècle, on se vêtit détofles 
plus roides, doublées de four- 
rures ou de tissus assez épais; 
on fit usage des velours, des bro- 
carts, qui forment des plis larges : les vêtements se collaient moins 
au corps, ils tenaient plus de place, produisaient des plis amples et 
très-marqués; il fallut élargir les sièges et leur donner des formes 
plus en rapport avec ces nouveaux habits, afin qu'ils ne fussent 
pas froissés et que les plis pussent conserver leur jet naturel. Ainsi, 
nous voyons ici (fig. 5) un roi assis dans une chaire longue et étroite ', 
et le vêtement du personnage, quoique très-ample, dessine la forme 




Vitrail de la cathédrale de Bourges, commencement du xni'= siècle. 



[ CHAISE ] — -40 — 

du corps; il est fait d'une étoffe sou[)lc qui n'avait rien à craindre 
du froissement, et pouvait, sans gêner le personnage, tenir avec lui 
dans in espace assez resserré. 

Nous venons de dire que la Syrie eut une influence sur les meubles 
'usuels vers le commencement du xiir siècle. En effet, à cette époque, 




■on voit dans les peintures, bas-reliefs et manuscrits, des chaires figu- 
rées qui rappellent certaines formes encore usitées dans l'Inde, en 
Perse et en Egypte. Telles sont les deux chaires représentées dans 
les deux figures 6 et 7'. Ces deux chaires, dont l'une dépourvue et 
l'autre munie de bras, ont leurs montants et dossiers de bois tournés; 



' Du manuscrit de la Bibl. nat ancien fonds Saint-Germain , n" 37, xiu^ siècle. Nous 
avons donné à ces copies de meubles une apparence réelle que les vignettes ne présen- 
tent que grossièrement; mais leur forme est parfaitement indiquée d'ailleurs. 



— 47 



[ CHAISE ] 



toutes deux sont des sièges d'honneur, des trônes, et les six montants 
de la première sont posés sui" des lions, genre de support très-fré- 
quent pour ces sortes de sièges. Ces meubles n'étaient guère trans- 
portables; ils occupaient une place fixe dans la pièce où ils se 
trouvaient. Ils sont laigement ouverts, et permettaient au personnage 
assis de se mouvoii' à droite et à gauche sans être gène par le frois- 
sement des vêtements. Des coussins garnissaient la tablette. Les dos- 
siers ne sont ici que des galeries à jour, assez peu élevées pour ne 
pas masquer les personnages assis. Ces meubles n'étaient point 
adossés, mais occupaient un espace libre au milieu d'une pièce; on 




circulait autour, et le personnage séant pouvait voir une nombreuse 
assemblée dont quelques membres se tenaient à ses côtés et derrière 
lui. Ce sont là des chaires de seigneurs féodaux placées dans la salle 
puhlique destmée aux assemblées; ce sont de véritables trônes'. 

En Italie et dans le midi de la France, les sièges d'honneur de 
forme polygonale, avec bras et dossiers, étaient aussi fort en usage, 
et prennent des développements considérables : nous citerons entre 
autres le trône sur lequel est assis Jésus-Christ dans une des pein- 
tures des voûtes de la petite chapelle de Saint-Antonin, aux Jacobins 
de Toulouse (fig. 7 bis). Ce siège est tiès-vaste, ses formes sont com- 



' Toutes les personnes qui onl voyagé en Orient ont pu voir des meubles de ce genre, 
encore eu usage aujourd' hui. On sait combien peu les Orientaux modifient les formes des 
objets usuels. 



[ CHAISE ] 



48 



pliqiiées, et il poimoltait de se placer dans toutes sortes de pos- 
tures. 

Quant aux chaires des ai)parlements privés, elles étaient plus 
généralement garnies de dossiers, élevés. C'est ainsi qu'est figuré le 



7 



U 




siège sur lequel David est assis à côté de Bethsabée, à la porte de 
droite du portail de la cathédrale d'Auxerre (fig. 8) [xiif siècle]. Ce 
beau meuble se rapproche des formes actuelles, et déjcà il est enrichi 

de sculptures plates qui se mêlent aux 
bois tournés encore employés en Orient. 
Nous donnons (fig. 9) le dossier de la 
chnire de David, sur lequel la sculpture 
est prodiguée, mais de façon à ne pas 
offrir de ces aspérités gênantes sur un 
meuble destiné à l'usage ordinaire. 

Il ne faudrait pas croire cependant 
que les bois tournés fussent uniformé- 
ment adoptés dans la construction des 
chaires du xiir siècle, car aucune épo- 
que ne présente une aussi grande va- 
riété de sièges, soit comme forme, soit 
comme matière ou comme système de 
construction. Nous venons de voir des 
chaires qui affectent des dispositions 
particulières, telles que celles représentées figures 6 et 7, qui sont, 
pour ainsi dire, de petites estrades entourées de galeries pour servir 
d'appui ou de dossier; d'autres (fig. 8) qui rentrent dans les formes 
en usage encore aujourd'hui. Mais ces meubles sont de bois; or, 




— 49 — 



[ CHAISE J 



pendant le moyen âge, on fobriquait volontiers des sièges de métal, 
fer ou bronze, que Ton recouvrait de tapisseries. Sans parler des 
pliants {faudesteuils), tels que le trône dit de Dagobert, qui est de 
i)ronze, et tant d'autres que l'on rencontre encore dans nos églises, 




Ry%^%3y^y/ir%"^i^ 






% /% <^>''<!r.ii5 




^ 



et qui sont de fer, il existait aussi des chaires de métal. Nous en 
avons rencontré souvent des débris jetés parmi les vieux meiil)les 
hors de service des cathédrales, et les m-matures des manuscrits ou 
les bas-reliefs nous en présentent souvent des exemples. Nous 
■essayerons de réunir ces divers renseignements de façon à donner un 
modèle assez complet de ces chaires de fer, qui, du reste, étaient 
fort simples, que l'on établissait évidemment dans le but d'obtenir 
des meubles légers, facilement transportables, n'étant décorés que 
par la dorure appliquée sur le métal et les tapisseries dont on les 
couvrait (fig. 10). Ahnde mieux faire comprendre la construction de 
ce meuble, nous supposons les tapisseries enlevées, et nous n'avons 

I — 7 



[ CHAISE J — 50 — 

figuré (|ue les sangles destinées à supporter le coussin; hi figure A 

jo 




donne l'assemblage, moitié d'exécution, des petites écliarpes avec 
les montants et traverses. 

U 











On remarquera que tous ces meubles ne rappellent pas, dans leur 



— 51 — [ CHAISE ] 

composition, les formes adoptées dans l'architecture. Ce n'est guère 
qu'à la fin du xnf siècle que l'on intioduisit des détails d'ornemen- 
tation empruntés à cet art dans la composition des meubles, en 
oubliant trop souvent cette règle si sage, confoime au bon goût, qui 
veut que la matière et l'usage commandent la forme ; que eliaque 




objet soit décoré en raison de sa destmation. Cet empiétement des 
détails de l'architecture dans le mobilier produisit cependani des 
œuvres dont il faut reconnaître le mérite d'exécution et de compo- 
sition; d'autant plus qu'on trouve encore, malgré l'oubli du prin- 
cipe, une simplicité pleine de grâce dans ces premiers écarts, et un 
emploi aussi judicieux que possible de ces formes déplacées. La 



[ CHAISE ] — 52 — 

jolie chaire de pierre de Tonnerre qui existe au musée de Gluny est 




— 53 — [ CHAISE ] 

un chef-d'œuvre en ce genre, elle sert de siège à une Vierge, et 
figure évidemment un meuble de bois de la fin du xiif siècle (fig. M ). 
Outre le coussin, une draperie est jetée sur le dossier et les bras de 
ce siège; cette draperie descend jusqu'à terre et se termine par une 
frange; le coussin servant de marchepied est posé sur le bas de la 




draperie. Nous donnons (fig. 12) le côté de cette chaire, moitié d'exé- 
cution. Ce meuble figure une construction de bois; il était certaine- 
ment peint et doré, comme toutes les boiseries de ce temps. 

Bientôt on ne se contenta pas de dossiers bas, on les éleva beau- 
coup au-dessus de la tête du personnage assis. Les sièges d'honneur 



[ CHAISE ] — 54 — 

du XV' et môme du xvr siècle, conservés encore en grand nombre 
dans les musées, présentent une foule d'exemples de chaires à hauts 
dossiers richement sculptés, décorés souvent d'écussons armoyés, 
et couronnés par des dentelures. La figure 18 représente une belle 
chaire de c^^ genre, qui faisait partie de la collection du prince Sol- 
tykoff, et qui date delà fin du xv' siècle. Le siège sert de coftVe, et est 
muni d'une serrure. Ces sortes de meubles étaient presque toujours 
adossés à la muraille, car le derrière du dossier est laissé brut. Mais 
c'était là un meuble destiné à un riche personnage ; tous n'étaient pas 
décorés avec ce luxe de sculpture. Chez les bourgeois, si la forme de 
la chaire était la même, les détails de son ornementation étaient 
beaucoup plus simples, composés de montants et de panneaux; les 
chaires les plu> ordinaires étaient cependant couronnées encore par 
une crête sculptée. L'exemple que nous donnons (fig. 14), tiré des 




bas-reliefs des stalles de la cathédrale d'Amiens, reproduit une de 
ces chaires vulgaires, comme celles que Ion voyait dans lesappai'te- 
m^nts des marchands, des particuliers, dont l'in'érieur était modeste. 
Ainsi qu'on peut en juger, ces dernieis m Mibles n'étaient guère 
transportidjles, et occupaient une place privilégiée. 



55 — [ CHAR ] 

Les chaires, pendant le xv' siècle, (Hnient souvent drapées, comme 
la chaire du xiV" siècle représentée fig. 11, au moyen d'une grande 
pièce d'étoffe jetée sur le dossier, le siège et le bras. Ces draperies 
mêmes prirent souvent la forme d'une housse, c'est-à-dire qu'elles 
furent adaptées au meuble de façon à le couvrir exactement. Voici 
(fig. 15) une chaire ainsi tapissée : la housse forme de larges plis; 
elle est faite d'un brocart d'or avec pois rouges, et tombe assez bas 
pour que la personne assise puisse mettre ses pieds sur son extré- 
mité antérieure'. 

L'usage des chaires fixes à grands dossiers se perdit pendant le 
xvf siècle; elles furent remplacées par des meubles pkis mobiles, 
et l'on commença dès lors à fixer au bois l'étoff-^ destinée à les earnir. 
Jusqu'alors, comme nous l'avons dit, les coussins ou tapis étaient 
indépendants des sièges et simplement jetés sur la tabbnte et les 
bras; du moment que les chaires devenaient mobiles, il fallait 
nécessairement que les garnitures d'étoffe fussent clouées sur leur 
sui'face. 

CHAPIER. s. m. Meuble composé de tiroirs ssmi-circulaires tour- 
nant sur un pivot placé au centre du demi-cercle, et servant, depuis 
le XYif siècle, à renfermer les chapes. Cette combinaison de meuble 
fut commandée par l'usage que l'on fit, à partir de cette époque, de 
chapes d'étoffes roides et ne pouvant, à causes de lourdes brode- 
ries dont elles étnient surc'.iargées, supporter de plis. Jusqu'au 
XVI' siècle, le clergé se servait de chapes d'étoffes souples- que l'on 
se contentait d'accrocher à des portemanteaux fixés dans les armoires- 
vestiaires. Les cliapiers à tiroirs semi-circulaires ont l'inconvénient, 
outre leur prix, qui est élevé, de tenir une place considérable dans 
les sacristies. Ces meubles ne peuvent avoir moins de 4- mètres de 
longueur sur 2 mètres de largeur : c'est la surface qu'occupe une 
petite chambre. 

CHAR, s. m. (char branlant, charrette, chariot, curré). Les 
chars, carrosses, voitures, étaient en usage pendant le moyen âge. 
Il y a Heu de croire même que, dès l'époque mérovingienne, il 
existait une sorte de service public de voitures. Childebert, voulant 
s'emparer des trésors de Rauching, expédie des ordres et envoie des 
gens munis de lettres qui mettaient à leur disposition les voitures 

' Le Romuléon, hisl. des Romains, man. xv^ siècle. Bibl. nat., n° 0984. « Comment 
)i une femme appelée Zénobic obtint l'empire, en partie, de Perse et de Syrie. » Ce 
meuble est donc celui d'un grand personnage. 



[ CHAR ] — 56 — 

publiques du royaume'. Les voilures ne furent longtemps que de 
véritables cliarrelles non suspendues ù. quatre roues , auxquelles on 
attelait des chevaux montés par des postillons. Ces moyens de loco- 
motion furent tellement communs, qu'au xiif siècle des lois somp- 
tuaires les interdirent aux classes moyennes'. Les femmes nobles, 
les abbés, voyageaient dans des chariots; et les miniatures des ma- 
nuscrits du XIII' siècle nous en ont transmis un grand nombre qui 
tous affectent la forme d'une charrette à quatre roues égales de dia- 
mètre (^lig. l)^ avec brancards ou timons, traînée par des attelages 




accouplés ou en flèche et des postillons. Si ces voitures étaient fort 
simples comme forme et combinaison, elles étaient enrichies de 
peintuies, de dorures, recouvertes d'étoffes posées sur des cercles, 
comme nos voitures de blanchisseurs; à l'intérieur, des coussins 
étaient jetés sur les banquettes disposées en travers. On entrait dans 
ces chars par derrière comme on peut encore entrer dans nos char- 
rettes, et souvent cette issue était fermée par des chaînes ou des 
barres d'appui. Du reste, le coffre, jusqu'à la fin du xv' siècle, repo- 
sait sur deux essieux, sans courroies ni ressorts; et les essieux étant 
fixes, parallèles, il fallait s'y prendre de loin pour tourner. Grâce à 
une grande quantité de coussins, à des étoffes épaisses, on pouvait 
encore voyager longtemps dans ces charrettes, menées d'ailleurs 



' « Qui cum adfuisset (Rauching), priusquam eum rex suo jussissct adstare conspectui, 
(I (latis littcris, et pueris destinalis cum evedione puhlica qui res ejus per loca singula 
<i deborerit capcre... » (Grég. de Tours. Hist. Franc, lib. IX.) 

- Gloss. et liépert., par M. le comte de Lahonie, 1853. 

' Manuscr. Bibl. nat., anc. fonds Saint-Germain, n° 37 (xiil" siècle). 



— 57 — [ ciiÂR ] 

ass?z doucement. Quelle que fut la naïveté de leur structure, il est 
certain que les voitures des xiir et xiv" siècles étaient fort riche- 
ment décorées. 



« ISiaus fil li chars à quatre roës, 

« D'or et de pelles estelés . 

« Eli leu de chevaux atclés 

(( Ot es liuions huit colonibiaus 

(I Pris en son colombier moult biaus; 

« ....»' 

Au XIV" siècle, Eustache Deschamps, dans son M trouer de ma- 
riage, énumérant toutes les charges qui incombent au mari pour le 
mesnage soustenir avec les pompes et grans bobatis des femmes, 
fait dire à l'une d'elles : 



« Et si me fault bien, s'il vous plest, 

« Quant je chevaucheray par rue, 

« Que j'aie ou cloque- ou sambue' 

(( Haquenée belle et ambiant, 

« Et selle de riche semblant, 

« A las et à pendans de soye ; 

« Et se ciievauchier ne povoye, 

« Quant li temps est frès comme burre, 

« Il me fauldroit avoir un curre (char) 

« A clieannes, bien ordonné, 

« Dedenz et dehors painturé, 

« Couvert de drap de camoca. (camelot). 

« Je voy bien femmes d'avocas, 

« De poures bourgois de villaige 

« Qui l'ont bien ; pour quoy ne l'arai-ge, 

« A quatre roncins atelé? » * 

Il fallait donc à une femme de qualité, au xiV siècle, pour voya- 
ger, une haquenée, et un char attelé lorsque le temps était mau- 
vais : les petites bourgeoises en usaient bien de la sorte ! 

Ces chars étaient généralement d'une assez grande dimension pour 
contenir une dizaine de personnes. La couverture était fixée sur une 
armature de bois et percée de trous latéraux fermés par des rideaux 

' Le Roman de la Rose, descrip. du char de Vénus. Édit. de M. Méon (Paris, 1814), 
t. 111, p. 83. 

■ Manteau. 

' Capote pour monter à cheval. 

* Poésies morales et hist. d'Eusl. Deschamps, édit. Crapelet, un vol. Paris, 1832» 
p. 207. 

I. — 8 



[ CHAR ] — 58 — 

(fig. 2)', ou elle était posée sur des cercles et quatre montants, se 




rabattait sur les côtés ou se relevait à volonté (fig. 3)-. Ce dernier 
exemple est copié sur le beau manuscrit le Romuléon, histoire des 




Romains, de la Bibliotlièque nationale. Cette compagnie de dames 



' Manuscr. du XIV si.'-clo, Domef<t. A-xliit. of llie muldle âges. Oxfonl, J. 11. Parker. 
» ManuscT, du xV sièc'.j n" Gi»Hi, Hiiil. i;at. 



- 59 — 



[ CHAR j 



nous représente Tiillie avec ses femmes, faisant passer son char sur 
le corps de son père. 

Les chars de voyage ou h^s chars d'honneur avaient souvent la 
même forme, c'est-à-dire qu'ils n'étaient que des tombereaux recou- 
verts de liches étoffes. Noiis trouvons encore âa.n&\e Ronuih'on une 
miniature représentant le trionijthe de Camille (tig. A). Le dictateur 




est traîné par deux chevaux attelés en flèche, d ms un char do«t la 
couverture, soutenue par des cercles et des traverses, est relevée sur 
les côtés. Deux croix de Saint-André empêi^hent les cercles de se dé- 
former. Camille est assis dans un fauteuil pliant (ftiudesteuil) sim- 
plement posé au milieu du chariot. Le limonier est attelé comme le 
sont nos chevaux de charrettes encore aujourd'hui. Toutefois, ces 
chars d'apparat avaient généralement, au moyen âge, plus d'impor- 
tance. L'exemple que nous donnons plus loin (fig. 5), tiré d'un ma- 
nuscrit du commencement du xvr siècle, de la Bibliothèque natio- 
nale, le prouve. C'est encire une entrée triomphale; le char est 
attelé de plusieurs chevaux en flèche, menés par un postillon. Le 
triomphateur est assis en avant sous un dais; il tient ses prisonniers 
attachés au bout d'une corde; un homme placé dans l'intérieur du 



[ CHAR ] — 60 — 

char les fait marcher avec un bâton. Le corps du char, qui paraît 
assez vaste, est couvert d'une tente ornée d'une crête, d'épis avec 
bannières et pennons armoyés, de franges d'or et d'inscriptions. Il 




-^ W 



faut dire que ces clinrs de cérémonie n'étaient en usage, lors des 
entrées de rois et reines, que pour les dnmes de suite; les rois en- 
traient à cheval et les reines le plus souvent en litière (voy. ce mot). 
« La lictière de la Reyne de France estoit adextrée du duc de Tou- 
« raine et du duc de Bourbon, au premier chef ; secondement et au 
« milieu, tenoient et adextroient la lictière le duc de Berry et le duc 
« de Bourgongne ; et à la dernière suite Messire Pierre de Navarre et 



— 61 



[ CHAR ] 



« le comte d'Ostrevant; et vous dy que la lictière de la Reyne estoit 
« très-riche et bien ornée, et toute découverte.... Des autres dames 
« et damoiselles qui venoient derrière sur chariots couverts et sur 
« pallefrois n'est nulle mention, et des chevaliers qui les sui- 

« voient ' » 

Lors des enterrements des princes, il était d'usage de transporter 
le corps du défunt dans des chars richement décorés. « .... Et fut la 
« préparation du duc moult bien ordonnée et faicte : les chevaux du 
« chariot couverts de velours; et pennons, bannières et cottes- 
« d'armes estoyent bien ordonnés. Le corps gisoiten son chariot, et 
« pardessus avait un poisle élevé ; et après venoit le corps de Madame 




« de Bourgongne en son chariot et chevaux couverts de velours 

« Les églises (le clergé) aloyent devant, par ordre. Les chevaliers de 
(( l'ordre estoyent tousàpié, adextrans le chariot, et tenant le poisle 



* D. Godefroy, le Cérémonial français; 1649, t. I, p. 639 : Entrée de la reine Isabeau 
de Bavière à Paris (Froissart, liv. IV). 



[ CHAR ] 



— 62 — 



« couchant (le drap recouvrant le corps). Le poisle élevé fut souslenii 

« par quatre des plus grands du pays de Bourgungne '. » 

Vers le commencement du xvi" siècle, de certaines modifications 
furent apportées d ns hi construction des cliariots de voyage; on fit 
alors des entrées littérales entre les deux roues. Voici (lig. 6) un 
chariot de cette époque, exécuté en sapin, qui existe encore dans le 
bâtiment de la douane de Const ince La ligure 7 donne les extrémités 




de ce véhicule, qui ne paraît pas avoir été posé autrement que sur 
deux essieux. Les deux banquettes se regardant, le plancher et les 
accoudoirs étaient garnis de tapis mobiles. Quelquefois (si Ton s'en 
rapporte aux gravures du xvf siècle) les deux entrées étaient munies 
de marchepieds fixes sur lesquels tombaient les tapis, et une sorte 
je capote à soufflet pouvant s'abattre et se relever était posée sur les 
dossiers et les accoudoirs, au-dessus de Tune des deux banquettes ou 
sur les deux. Ces voitures prenaient le nom de coches'^. Il ne paraît 
pas qu'elles fussent suspendues avant le milieu du xvr siècle. Ce 
premier système de suspension consiste en deux courroies passant 
longitudinalement sous le coffre (fig. 6 A). Cette suspension fit don- 
ner à ses chars le nom de chars branlants. 

Quant aux charrettes à deux roues, que nous trouvons dans les 
manuscrits des xv* et xvi' siècles, elles diffèrent si peu de celles qui 
sont encore en usage aujourd'hui, qu'il nous semble inutile d'en 
donner un exemple. 

' EnterrcmeiU du duc Philippe de Bourgogne, 1467 (Mem d'Oliv. de la Marche). 
* La Coche, poëme de Marguerite, reine de Navarre, man du xvi" siècle, orné de 
onze iniuiutures. Bibliotli de M. J. Pioliou, prés, de la Soc des bibl frany. 



— GS — [ CHASSE ] 

Nous voyons aussi qu'au moyen âge on se servait de charrettes à 
bras. Les tapisseries de Samt-Médard, dont il existe des copies fort 
belles à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford, nous en donnent un 
exemple. Ces tapisseries dataient de la fin du xiif siècle. (Voy. Tapis- 
serie.) 

CHASSE, s. f. La chasse n'est, à proprement parler, que le cer- 
cueil de pierre, de bois ou de métal dans lequel sont enfermés les 
restes d'un mort. Le mot de châsse, au moyen âge, s'applique indis- 
tinctement aux coffres qui renferment des corps de saints ou de 
grands personnages. 

Les mots arca, capsa, furent employés, dans les premiers siècles 
et jusqu'à l'époque carlovingienne, ind'fféremment pour désigner 
des coffres destinés à un usage profane ou sacré. Grégoire de Tours 
rapporte' que l'empereur Justinien étant mort à Constantinople, 
Justin, qui lui succéda, était d'une avarice outrée. « Telle était sa 
cupidité, dit cet auteur, qu'il fit construire des coffres de fer- pour 
y entasser des milliers de pièces d'or. » 

Frédégonde, voulant se venger de sa fille Rigonthe, qui l'insultait, 
l'engage, comme pour adoucir son mauvais naturel, à prendre ce 
que bon lui semblerait parmi ses bijoux. «... Entrant dans le réduit 
qui renfermait le trésor, elle ouvrit un coffre^ rempli de colliers et 
d'autres ornements précieux; et, après en avoir pendant longtemps 
retiré, en présence de sa fille, divers objets qu'elle lui remettait : 
(< Je suis fatiguée, lui dit-elle; enfonce toi-même la main dans le 
i( coffre, et tires-en ce que tu trouveras. » Pendant que, le bras en- 
foncé dans le coffie, celle-ci en tirait les effets, sa mère prit le cou- 
vercle et le lui rabattit sur la tète, puis pesa dessus avec tant de 
force, que le devimt (du coffre) lui pressa le cou au point que les 
yeux étaient près de lui sortir de la tète*. » 11 faut supposer que ces 
coffres à bijaux étaient de la grandeur d'une huche ou d'un bahut. 

Le même auteur rapporte encore qu'étant évêque de Tours et ayant 
rebâti l'église de Saint-Martin, il trouva dans une auge de pierre, 
fermée par un couvercle, une cassette d'argent^ contenant des reli- 
ques des martyrs de la légion sacrée. 



' Lib. IV. 

' « Gui tanta fuit cupiditas, ut arcas juberet fieri ferreas, in quas numismatis aurei 
« talenta congcreret. » 

* « Reseravit arcam... » 

* Grég. de Tours, Hist. Franc., lib. IX. 

' « Et inveni in hoc c.ipsulaiu argeiUeam, in qua » (Ibid., lib. X.) 



[ CHASSE ] — (34 — 

Depuis le XVI* siècle, le mot chasse ne s'emploie que pour désigner 
le coflre transportable dans lequel est déposé le corps d'un saint. Il 
serait difficile de préciser l'époque où les corps des saints commen- 
cèrent à être déposés dans des châsses (capsœ), que Ton pouvait 
transporter d'un lieu à un autre; originairement, Cl's restes vénérés 
étaient placés dans des sarcophages, au-dessus et au devant desquels 
on élevait un autel. Mais, sauf quelques rares exceptions, et dès 
l'époque carlovingienne déjà, on retira les restes des corps-saints des 
tombeaux fixes, pour les renfermer dans des coffres meubles. Les 
incursions des Normands contribuèrent à répandre cet usage. Ces 
barbares, faisant subitement irruption dans les Gaules, tantôt sur un 
point, tantôt sur un autre, se jetaient de préférence sur les riches 
abbayes, sur les églises qui possédaient des trésors; les religieux 
voulurent empêcher que les sépultures des saints martyrs ne fussent 
violées, leurs restes dispersés. Car, à cette époque, outre le respect 
•dont on entourait ces reliques, celles-ci étaient pour les monastères 
une source intarissable de richesses. L'église pillée, dévastée, brû- 
lée se relevait promptement de ses ruines, si les reliques du saint 
vénéré dans son enceinte étaient conservées. Il y a donc lieu de 
croire que c'est surtout pendant les ix" et x*" siècles que l'usage des 
châsses mobiles devint général, spécialement sur le littoral nord et 
ouest de la France. 

Les premières châsses furent naturellement exécutées en bois; ce 
n'étaient que des coffres assez légers pour être facilement transportés 
d'un lieu à un autre, assez simples pour ne pas exciter la cupidité. 
Pendant les invasions normandes, il est sans cesse question de corps- 
saints enlevés par les religieux, cachés, en attendant des temps meil- 
leurs. La réintégration des reliques, lorsque le calme était rétabli, 
donnait lieu à des processions, à des cérémonies pendant lesquelles 
le saint, rétabli dans son sanctuaire, faisait quelques guérisons mi- 
raculeuses : c'était l'occasion pour les églises de recevoir des dons 
considérables. Nous ne pouvons que difficilement nous faire une idée 
aujourd'hui de la désolation qui s'emparait des populations lorsqu'il 
fallait se séparer des restes du saint vénéré dans la localité, de la 
joie qu'elles éprouvaient lorsque revenait en grande pompe la châsse 
contenant ces restes. C'est qu'en effet un corps-saint, pour une 
population, avait une importance dont nous ne trouvons pas aujour- 
d'hui l'équivalent. Le corps-saint faisait de l'église un lieu inviolable; 
il était le témoin muet de tous les actes publics, le protecteur du 
faible contre l'oppresseur; c'était sur lui que l'on prêtait serment; 
c'était à lui qu'on demandait la cessation des lléaux, de la peste, de 



— G5 — [ CIIASSK J 

la famine ; lui seul avait le pouvoir d'arrêter souvent la main de 
l'homme violent; quand l'ennemi était aux portes, la châsse, parais- 
sant sur les murailles, donnait du courage aux défenseurs de la cité. 
Ce n'est pas tout : si le corps-saint avait le pouvoir de protéger la vie 
des citoyens, d'exciter leur patriotisme, de les guérir de leurs maux et 
de détourner les calamités qui les affligeaient, il était encore une source 
de richesse matérielle, non-seulement pour l'église, mais pour la po- 
pulation au milieu de laquelle il résidait, en attirant de nombreux 
pèlerins, des étrangers, en devenant l'occasion de fêtes qui étaient 
presque toujours aussi bien commerciales que religieuses. 11 nous 
suffit, nous le croyons, de signaler cette influence pour faire com- 
prendre que rien aujourd'hui, si ce n'est peut-être le drapeau pour 
l'armée, ne remplace le corps-saint au milieu de nos cités. Qui donc 
oserait traiter de superstition le sentiment qui fait que le soldat se 
jette au milieu de la mitraille pour reprendre un morceau d'étoffe 
cloué à une hampe? Et comment nous tous, qui regardons cet acte 
comme un simple devoir que l'on ne saurait discuter, dont l'accom- 
plissement fait la force d'une armée, comme le symbole de la disci- 
pline et du patriotisme le plus pur, comment n'aurions-nous plus, à 
défaut de foi vive, un profond respect pour ces chasses qui , elles 
aussi, ont été si longtemps en France l'arche de la civilisation? Et 
cependant nous avons vu et nous voyons encore des églises se défaire 
de ces meubles vénérables, les vendre à des brocanteurs, s'ils ont 
quelque valeur, ou les laisser pourrir dans quelque coin obscur 
parmi les immondices, si la matière en est grossière. Des églises, les 
châsses précieuses épargnées par la révolution ont presque toutes 
passé, en France, des mains du clergé dans les collections publiques 
ou particulières. 

L'histoire des reliques de saint Germain d'Auxerre est celle de 
presque tous les corps-saints depuis les premiers siècles du chris- 
tianisme jusqu'au xr ou xif siècle. L'abbé Lebeuf l'a recueillie avec 
soin d'après les renseignements les plus authentiques'; nous la 
donnons ici sommairement, afin dé bien établir dans l'esprit de nos 
lecteurs cette distinction qu'il iliut faire entre le sépulcre et la chasse. 

Vers le milieu du v" siècle, saint Germain meurt à Ravenne; il 
demande en mourant que son corps soit transporté à Auxerre. En 
effet, ses restes sont déposés dans cette ville deux mois après sa 
mort. Le cercueil était de bois de cyprès, selon Héric; il fut des- 



' Mém. concernant riiist. civ. et eccléit. d'Auxerre et de son ancien diocèse, par 
l'abbé Lebeuf, édit 1848, t. I, p. 72 et suiv. 

I — 9 



[ CIIAGSE ] — GG — 

ceutUi dans un sarcophage de pien e placé sous la petite église de 
Saint-Maurice. Sainte Clolilde fait rebâtir sur ce tombeau une église 
plus grande avec une vaste crypte, et la dédie à saint Germain. Tn 
des successeurs de Clovis fait surmonter le tombeau du saint d'un 
dais recouvert d'or et d'argent. En 8 il , le tombeau est ouvert en 
présence de Charles le Chauve, et le corps est placé dans un nouveau 
tombeau. Lothaire, fils de ce prince et abbé de Saint-Germain, fait 
faire peu après une châsse magnifique, couverte d'or et de pien'e- 
ries, pour y renfcrir?r le corps du saint. Vers la fin du ix'' siècle, la 
crainte qu'in>piraient les Normands fit songer à cacher cette chasse 
somptueuse, et probablement les reliques de Saint-Germain, qui jus- 
qu'alors étaient restées dans le sépulcre donné par Charles le Chauve, 
y furent renfermées. On augmenta, pour ce faire, la profondeur du 
caveau; on y descendit la châsse, et on la mit dans le premier 
sépulcre de pierre où le saint avait reposé; lorsqu'on eut bien ma- 
çonné le couvercle de ce tombeau, de manière à faire disparaître 
toute trace de sépulcre , on plaça par-dessus un autre sépulcre de 
pierre dans lequel on déposa les morceaux du cercueil de cyprès qui 
avait servi à la translation du corps de Ravenne à Auxerre. A la fin 
du XI' siècle, la chasse due à Lothaire est exposée aux yeux du 
peuple. 

Quel que soit le plus ou moins d'exactitude de ces récits, toujours 
est-il que le corps de saint Germain, déposé d'abord dans un cercueil 
de pierre, en est exti'ait pour être mis dans un coffre, une châsse 
transportable. Cet usage fut cause que la plupart des corps-saints 
trouvés entiers dans leurs cercueils, entourés, comme celui de saint 
G.Mm;iin, des suaires et vêtements primitifs, une fois déposés dans 
des châsses que l'on pouvait facilement transporter et ouvrir, furent 
en grande partie dispersés, divisés en une quantité im.ombrable 
de reliques. Ce fut la première et la plus grave atteinte portée au 
respect que l'on avait pour les restes de ces défenseurs de la foi 
chrétienne. 

Jusqu'au xiii" siècle cependant, on conserva aux châsses l'aspect 
de coffres, de cercueils qu'elles avaient eu dans l'origine. A cette 
époque, beaucoup de ces anciennes châsses de bois, revêtues de 
cuivre ou d'argent doré, faites pour soustraire les corps-saints au 
pillage des Normands, existaient encore; on semblait hésiter à dé- 
truire ces enveloppes que les fidèles étaient habitués à vénérer, sur- 
tout lorsqu'elles protégeaient les restes de personnages aussi popu- 
laires que saint Germain, saint Martin, saint Denis, saint Firmin, 
saint Marcel, sainte Geneviève, etc. 



— G7 — [ CHASSE ] 

Autant qu'on peut en juger par les représentations peintes ou 
sculptées, ces châsses primitives étaient d'assez grande dimension 
pour contenir un corp.> ayant conservé sa forme; lorsque ces coffres 
de bois tombèrent de vétusté, ou semblèrent trop pauvres au milieu 
du luxe déployé dans la décoration intérieure des éi^lises, on les 
remplaça par des chasses de cuivre repoussé ou émaillé, d'argen* 
blanc ou de vermeil. Alors les restes des saints ne devaient phis pré- 
senter qu'un amis d'ossements séparés; il n'était plus nécessaire de 
donner aux châsses les dimensions d'un cercueil : l'emploi du métal, 
par sa valeur aussi bien que par son poi.ls, devait nécessairement 
contribuer à faire adopter, pour des chàîscs transportables, dos di- 
mensions qui pussent porniiltre de les porter, et qui ne rendissent 
pas leur fabrication trop dispendieusa. 

C'est à la lui du xif et pendant les xiii^ et xiv' siècles que presque 
toutes ces anciennes châsses de bois peint ou revêtu de lames minces 
de métal furent refaites. En diminuant leur gramleur, en les fabri- 
quant avec des matières plus précieuses, on changea leur forme et 
leur position. Elles perdirent l'aspect de coffre, de cercueil, qu'elles 
avaient généralement conservé, pour prendre la forme de petits mo- 
numents assez semblables à des chapelles ou même à des églises; 
au lieu d'être placées sous l'autel, comme le sépulcre primitif du 
saint, on les éleva et on les suspendit sous des dais, sortes d'exposi- 
tions de bois peint et doré, de pierre ou de métal, disposées der- 
rière les autels. On les descendait de ces expositions, à certains 
jours de l'année, pour les placer sur l'autel même ou sur le retable, 
ou pour les porter processionellement dans l'église, dans la ville 
ou dans tout un diocèse. Quelquefois même on faisait voyager les 
châsses jusque dans des pays éloignés; elles étaient accompagnées 
de religieux qui les offraient à la vénération des fidèles, et recevaient 
des dons en argent destinés à l'achèvement d'une cathédrale, d'une 
abbaye, d'une église. 

Les translations de reliques, leur passage à travers les villes> 
étaient l'occasion de cérémonies imposantes. Les châsses étaient 
ordinairement transportées par des clercs, sur des pavois et des 
brancards. Sous ces pavois, on attachait des cassolettes dans les- 
quelles brûlaient des parfums (fig. 1)'. 

Quand les corporations laïques eurent acquis, au xiii' siècle, une 

• Sculpture de l'un des ciiapiteaux de la crypte de l église de Saint-Denis en France. 
Ces chapitaux appartiennent à la construction conservée par Suger, et paraissent être 
du commencement du x" siècle. 



[ CHASSE ] — 68 — 

grande importance, elles obtinrent souvent le privilège de porter 
des chasses les jours de grandes fêtes'. 

Lorsque Philippe le Hardi revint à Paris avec les ossements du 
roi son père, il voulut transporter lui-même sur ses épaules, de 
Notre-Dame à l'abhaye de Saint-Denis, la châsse qui les contenait. 

1 




Sur la route, en mémoire de cet acte, on éleva, à chaque station 
qu'il fit, des croix de pierre richement sculptées que l'on voyait 
«ncorc debout au commencement du dernier siècle '-. 

Quelques corps- saints restèrent cependant déposés dans leurs 
cercueils primitifs, ou dans des coffres de pierre ou de bois revêtus 
de métal, fixés derrière les autels. C'est ainsi que la châsse de 



' Dubrenil, liv. III, châsses de Saint-Merry. 

" Fc'libicii, IIisl de l'abbaye roij de Saint-Denis, 1700. 



69 



[ CHASSE ] 



saint Firmin était placée derrière l'un des autels de Téglise abba- 
tiale de Saint-Denis'. A la cathédrale d'Amiens, dans les bas-reliefs 
qui décorent le tympan de la porte dite de la Vierge dorée, on 
remarcpie, derrière un autel, une grande chasse en forme de coffre, 
sur laquelle est posée la statue d'un évêque ; un aveugle approche 
de ses yeux la nappe qui couvre ce coffre : c'est la chasse de saint 
Honoré opérant des guérisons miraculeuses par l'attouchement des 




linges dont elle est couverte. Ce renseignement a sa valeur; il ex- 
plique comment, au xiif siècle, étaient placées les grandes chasses 
à la portée des fidèles, comment elles étaient recouvertes de nnppes 
ainsi qu'un autel, et comment l'image des saints dont e'ie envelop- 
paient la dépouille était représentée. La figure 2 nous dispensera 
de plus longues explications. 

Derrière le grand autel de Notre-Dame de Paris, on voyait, dit 
Dubreuil, « sur une large table de cuivre, soutenue de quatre gros 
« et fort liaults piliers de mesme estoffe, la chasse de saint il/arcel, 
« neufième évesque de Paris... A droite, sur l'autel de la Trinité, 
« dict des Ardents, est la chasse de Notre-Dame, d'argent doré; en 
« laquelle il y a du laict de la sainte Vierge, et de ses vêtemens; 
« plus des pierres desquelles fust lapidé samt Etienne.... A côté 
« senestre dudict autel est une châsse de bois, ayant seulement le 
« devant couvert d'argent doré, en laquelle est le corps de sainct 
« Lucain. martyr... Geste châsse, couverte de quelque drap de soye 
« précieux, se porte en procession par deux hommes d'église.... » 



Voyez le Dicl iVarchilect. du xi" au xvF siècle, art. Autel, fig. 15 cL 16. 



[ CHASSE ] — 70 — 

Yoici qui rappelle parfaitement la d spisition de la châsse de saint 
Honoré, représentée figure 2. 

Nous remarquons encore, sur l'un des bas reliefs du tympan de 
la porte mér.dionale de la cathédrale dWmiens, la chasse du même 
saint transportée par deux clercs; elle est à peu près de la dimen- 
sion d'un cercued, et paraît exécutée en bois recouvert de lames de 
métal (fig. 3). Des infirmes se placent sous la châsse et la touchent 




en invoquant le saint, afin d'être guéris de leurs maux. C'était en 
effet ainsi qu'on venait implorer l'intercession d'un saint, en se pla- 
çant directement sous la châsse qui contenait son corps. Cet usage,, 
établi probablement par les fidèles, fit que l'on plaça presque tou- 
jours les chasses, à partir du xii' siècle, soit sur des édicules élevés, 
comme la châsse de saint Marcel , soit sur des crédences, sous les- 
quelles on pouvait passer à genoux et même en rampant. 

Il n'existe aujourd'uni qu'un bien petit nombre de ces châsses de 
bois d'une époque ancienne destinées à contenir des corps-saints. 
Nous en connaissons une ta Cunault (Maine-et-Loire), sur laquelle 
on voit encore des traces de peintures et sculptures représentant 
les douze apôtres, le Christ accompagné d'anges thuriféraires; sa 
forme est d'ailleurs d'une extrême simplicité; une arcature ogivale 
sépare les apôtres. Cette châsse date du xiif siècle. On en voit une. 
étialement de bois, dans l'église de Saint-Thibaut (Côte-d'Or), qui 
date du commencement du xv' siècle, cette châsse n'est ornée 



— 71 



[ CIlAS&c J 



que par les fortes ferrures qui servent à maintenir les panneaux 
de bois et aux deux bouts par six montants se terminant on 
fleurons sculptés. Elle est exactement reproduite, avec tous les dé- 
tails de sa construction, dans ]es Annales archéologiques^ Déjà ce- 
pendant, dès les premiers siècles, ces grandes châsses de bois étaient 
revêtues de lames de métal, d'émaux ou de morceaux de verre-. Les 
feuilles de métal clouées sur le bois étaient fort m'nces, rehaussées 




de gravures et quelquelois accompagnées de figures faites au re- 
poussé ou d'ivoire. Ce mode de fabrication persista longtemps, car 
nous voyons encore des châsses des xir et xiif s!ècles, de d men- 
sions médiocres, dont le fond est de boiS recouvert de plaques de 
métal émaillé, gravé, doré, avec statuettes fa'.tes à Velampe, au 
repoussé, ou embouties, avec des feuilles de cuivre ou d'argent d'une 
faible épaisseur. Outre l'économie, ce procédé de fabrication avait 
l'avantage de laisser à ces châsses, que l'on transportaU fréquem- 
ment, la légèreté d'un coffre de bois. C'est ainsi qu'est exécutée la 
châsse de saint Calmine (fig. 4), duc d'Aquitaine, fondateur des mo- 



' Annales archéol par Didron, t. V, p. 189. 

' « La proin'iùre châsse de sainte Aure, abbesse, n'était que de bois et de verre.. « 
(Dubreuil, Ant. de Pans, liv I ) 



s 



[ CHASSE ] — 7:2 — 

nnslèrcs de Saint-Tliéoplirèdo en Velay et de Masac en Auvergne, 
patron de l'église de Sagiienne , près Tulle. Cette châsse est de cuivre 
émaillé, doré, avec des ligures bas- reliefs laites au repoussé. Sur 
l'une des faces latérales (qui est la face principale), on voit le Christ 
couronné, nimbé, bénissant, et tenant un livre; à sa gauche est un 
personnage drapé tenant un livre, et à sa droite un saint abbé pro- 
bablement. Deux anges thuriféraires sont posés sur les rampants du 
petit omble. Sur le côté droit de la chasse est gravé un saint 
l'aul (lig. 5). Sur le côté gauche, qui sert d'entrée, un saint Pierre. 

Outre les émaux, qui sont fort beaux et 
des lldjriques de Limoges, cette châsse 
est décorée de pierres et le faîtage de 
boules de cristal de roche. Tout l'ou- 
vrage appartient à la première moitié 
du xiif siècle '. Vers la fin de ce siècle^ 
la fonte vint, dans les châsses d'orfè- 
vrerie, se marier au métal repoussé, 
embouti ou estampé, aux émaux ou fili- 
granes. Nous renvoyons nos lecteurs» 
jiour l'explication de ces procédés, à la 
partie du Diclionnaire qui traite de 
Vorfévrerie, ne nous occupant ici que 
de la composition générale des châsses. 
Mais ces meubles conservent jusqu'au 
xiY' siècle un caractère particulier; 
ils n'affectent pas encore la forme de 
modèles de chapelles ou d'églises; il 
suffit de voir les châsses des grandes 
reliques de Notre-Dame d'Aix-la-Cha- 
pelle, des Trois-Rois, à Cologne, de 
Saint-Taurin, à Évreux"-, et surtout la 
belle châsse de Tournay, pour recon- 
naître que ces meubles, de la fin du xir siècle et du xiir, ont des 
formes, des proportions et une ornemenlation qui leur appar- 
tiennent. Plus tard, et particulièrement pendant le xv' siècle, les 
orfèvres cherchent, dans la composition des châsses, à reproduire 
en petit de grands édifices : c'est ainsi (pie lut refaite, en 140S, la 
grande châsse de saint Germain, qui d(''pendait du trésor de Saint- 







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'Pi' 



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* Cette châsse faisait partie de la collection de M. le prince Soltjkoff. 

* Mélang. archéul. des RU. PP.Marlin et Cahier. 



— 73 — 



[ CHASSE J 



Germain des Prés. Nous la donnons ici (fig. 6)'. Qi'el que fût le 
mérite d'exécution de ces objets, ils avaient alors perdu leur carac- 
tère propre, si remarquable deux siècles auparavant. La cliâsse de 
saint Germain présentait cependant un grand mlérèt au pomt 




de vue iconograpliique ; c'est ce qui nous engage à la donner ici. 
Ces deux basses nefs étaient divisées en six arcades de chaque côté^ 
dans lesquelles étaient placées les statuettes de cuivre doré des 
douze apôtres. A l'une des extrémités, on voyait, sous un arc, la 
Trinité, représentée par le Père éternel assis, vêtu en pape, tenant 

• Ce dessin est exécuté à l'aide de la gravure de cette châsse, donnée par D. BouiUard 
dans son Hist. de l'abbaye roy. de Saint-Germain des Prés 

i — M 



[ CHASSE ] — 74 — 

devant lui Jésus-Christ en croix. Le Saint-Ksprit, sous forme d'une 
colombe, sort de la bouche du Père et descend vers le crucifix. 
L'abbé Guillaume, qui lit exécuter cette châsse, était à la droite du 
Père, en habit de religieux, la crosse en main et la mitre en tête; 
le roi Eudes était à sa gauche, revêtu des insignes de la dignité 
royale. A l'autre extrémité se voyait également, sous une archivolte, 
saint Germain en habits pontificaux, ayant à ses côtés saint Vincent 
et saint Etienne, patrons de l'abbaye, en habits de diacres. Cette 
châsse, surmontée d'une flèche à jour, n'avait qu'un mètre environ 
de longueur; elle était supportée par six figures d'hommes, de 
cuivre doré, tenant des phylactères sur lesquels étaient gravés des 
vers à la louange de ceux qui avaient contribué à faire exécuter 
ou à décorer tant l'ancienne que la nouvelle châsse. Des pierres 
précieuses qui avaient été posées sur l'ancienne châsse donnée par 
Eudes, comte de Paris, entrèrent dans la décoration de celle-ci; 
ces pierres précieuses étaient au nombre de deux cent soixante, 
les perles au nombre de quatre-vingt-dix-sept'. Un grand nombre 
de châsses furent ainsi refaites pendant les \uf et xiV siècles et 
au commencement du xv". Beaucoup furent vendues ou détruites 
pendant les guerres désastreuses de l'invasion anglaise. Louis XI 
répara ces perles, si toutefois elles étaient réparables. On fit 
refondre encore beaucoup de chAsses neuves au commencement du 
xvi^ siècle, les formes des anciennes châsses n'étant plus dans le 
goût de ce temps ; les guerres religieuses de la fin de ce siècle en 
détruisirent une quantité innombrable. Pendant la Révolution, la 
plupart des châsses qui avaient une valeur intrinsèque furent 
envoyées à la monnaie et deptns, le clergé, les fabriques, les ont 
vendues, souvent à vil prix à des amateurs ou brocanteurs, ou les 
ont échangées contre des ornements de mauvais goût. Aussi, en 
France, les châsses anciennes de quelque importance, et surtout 
exécutées en matières précieuses, sont-elles fort rares. 

Les châsses ne contenaient pas seulement des corps-saints; elles 
étaient destinées aussi à renfermer certaines reliques pieuses. 
On désignait l'armoire de vermeil contenant les précieuses reliques de 
la Sainte-Chapelle à Paris sous le nom de la grande-châsse. Dans 
l'église cathédrale de Chartres, la chemise de la sainte Vierge était 
conservée dans une magnifique châsse donnée en 896 par le roi 

' Le marché passé par Tabbé Guillamnc avec Jean de Clichy, Gauthier Dufour et 
CuiUaiimc Boey, orfèvres à Paris, est donné tout an long dans les pièces justificatives 
de Vllist. de l'abbaye roy. de Saint-Germain des Prés de dam Bouillard. Cette pièce est 
fort curieuse. 



— 75 — [ COFFRET ] 

Charles le Chauve. Cette chasse, cnii avait 0",677 de lonp:iieiir, sur 
0",:271 de largeui' et 0"V569 de hauteur, était posée sur un bran- 
card de vermeil semé de fleurs de lis en relief; elle était de bois 
de cèdre, couverte de plaques d'or et enrichie d'une infinité de 
])erles, diamants, rubis, émeraudes, saphirs, agates, turquoises, 
camées ou intailles, et accompagnée de nombreux bijoux donnés 
par divers princes et des évêques'. (Voyez, pour la position des 
châsses suspendues derrière et au-dessus des autels , le Dictionnaire 
iV architecture, au mot Autel.) 

CHASUBLIER, s. m. Armoire renfermant une suite de tiroirs peu 
profonds, à coulisses, dans lesquels on pose les chasubles. Il est à 
croire que les chasubliers anciens n'étaient autrefois que des 
armoires vestiaires, les chasubles étant faites d'étoffes souples et 
non surchargées, comme elles le sont aujourd'hui, de lourdes 
broderies, doublées de bougran, ce qui leur donne la roideur d'une 
planche. 

COFFRE, s. m. — Voy. Bahut, Chasse. 

COFFRET, s. m. {coffre, escrint). Petit culYie. 

(I Pour les dames, cofres ou cscri.it 
« Pour leurs besongnes liorijcrgier ^. :; 

Dès les premiers siècles du moyen âge. les coffrets étaient fort 
en usage; on les fid^riquait en matières précieuses, en ivoire, en 
marqueterie, en cuivre émaillé, en or, en argent; ils étaient 
lepoussés, ciselés, émaillés. Pendant leurs voyages, les dames les 
transportaient avec elles et y renfermaient des bijoux de prix. En 
campagne, dans les expéditions lointaines, les nobles, les cheva- 
liers, outre les bahuts qui contenaient leurs effets, portaient de ces 
cûftVets qui étaient confiés à la garde des écuyers,et qui contenaient 
l'argent, les bijoux, parfois môme des titres. Car il était assez 
d'usnge, jusqu'au xiii' siècle, d'emporter avec soi les archives de 
famille, les titres précieux : tel était l'esprit de défiance qui domi- 
nait alors toutes les classes, que les plus puissants seigneurs n'osaient 
se séparer des objets dont ils n'eussent pu réparer la perte. Les 
coffres et cotïrets tiennent donc une place importante dans le mo- 
bilier du moyen âge. C'est dans un coffret que sont déposés le 

' Voyez l'inveataire de cette châsse et de ces bijoux dans le BiiUet. des Comités histor ; 
janvier 1851. Les camées et intailles qui garnissaient cette châsse ont été, en 1793, 
envoyés à la Bibliothèque nationale; ils y sont encore déposés. 

' Eust. Deschamps. 



I COFFRET ] — 76 — 

cœur et la lettre de Raoul de Coucy destinés à la dame de Fayel, et 
rapportés par son écuyer Gobert, de Brindes en France. 
Le châtelain de Coucy, sentant sa mort prochaine, 

« fist aporter 

« Un des coffres de ses sonmiers 

« Duquel estoit h trésors chiers 

« Des tresches (tresses) qu'il véoit souvent. 

« Un coffre petitet d'argent 

« En a trait et puis l'a baizié, 

« Ouvert l'a, si a fors sachié 

« Les tresches qui sambloient d'or '. 



Les trésors des cathédrales, des églises, les musées, conservent' 
encore un grand nombre de ces petits meubles, exécutés en généi'al 
avec beaucoup de soin et de recherche. Un des plus beaux et des 
plus anciens coffrets que nous connaissions faisait partie de la col- 
lection de M. le prince Soltykoff-. Ce coffret est d'ivoire bordé de 
lames de cuivre doré finement gravées; il a 3^2 centimètres de long sur 
19 de large et 10 de hauteur. En voici (fig. 1) l'ensemble : il nous 







paraît appartenir au x' siècle, il est intact, sauf la serrure, la 
clef et l'anse, qui ont été refaites au \Y siècle. Les dessins dont il 
est orné sur ses quatre ûices et le couvercle représentent des ani- 
maux dans des entrelacs, biches becquetées par des aigles, daims, 



' L'Htst. du châtelain de Coucy et de la dame de Fayel, vers 7607 et suiv , édit. de 
Crapelet, 1829. 

' Nous devons encore à l'obligeance de M le prince Soltykoff d'avoir pu dessiner ce 
précieux meuble. 



— 11 — 



[ COFFRET ] 




aigleties. La figure 2 donne le détail de la plaque foi 



mant couvercle, 



[ COFFRKT J 



— 78 — 



et la û'^uve o une des bordures de cuivre gravé, giandeur d'exé- 
cution. Il est facile, avec ces renseignements, de se faire une idée 
complète de cet objet, remarquable par sa date, sa belle composition 
et sa parfaite conservation. 

3 




D<n>ki^>!cn^n)ki^>^- 



Beaucoup de ces coffrets étaient renfermés, comme nos néces- 
saires de voyage, dans des enveloppes de cuir ornées elles-mêmes 
de gaufrures et dorures, de légendes armoyées ou d'emblèmes. Ces 
coffrets se rangeaient parfois à côté les uns des autres dans les 
bahuts de voyage, et contenaient chacun des armes, des objets 
nécessaires à la toilette, des parfums, des bijoux, des coiffures, 
aumônières, manches brodées, ceintures, etc. D'autres séries con- 
tenaient couteaux, petite vaisselle de table, coupes, hanaps, tasses 
de vermeil, épices, cordiaux dans de petits flacons. 

« Or est monte a cheual le gentil Palanus lequel sen va accoustre 
e tout ainsi que le vous conteray sans grant nombre de gens ne 
« bagaige, car il nauoit que deux baheux, dont lung portait ung lit 
« de camp bien petit entre deux cotïres ou estoit une partie de son 
« accoustrement, et l'autre bahu portoit ses coffres d'armes avec ses 
(( bardes sans aultre chose*. » 

Les mœurs du moyen âge étaient nomades : nobles et marchands 
étaient souvent sur les grands chemins, et force était alors, lors- 
qu'on voulait vivre passablement, d'emporter tout avec soi; puis, 
comme nous l'avons dit plus haut, on ne s'en rappoitait qu'à soi- 
même pour garder son bien. Arrivait-on dans une ville, dans une 
hôtellerie, s'établissait-on temporairement quelque part, on se fai- 
sait un mobilier de tous ces coffies de voyage : les plus grands de- 



* L'Hist. de Palinus, comte de Lyon, inanuscr. de la Dibl de l'Arsenal. 



— 79 — [ COFFRET ] 

venaient lits, tables ou armoires; les moyens servaient de bancs, et 
les petits de nécessaires propres à renfermer tous les menus objets. 
Ces habitudes prirent un tel empire, f;ue, dans des temps plus rap- 
prochés de nous, où l'état du pays n'exigeait plus le charroi de tous 
les objets utiles à la vie journalière, on voyait encore des princes, et 
même de riches particuliers, se faire suivre en voyage de leui' va'S- 
selle et d'une quantité de meubles, tapisseries, linge et vêlements 
assez considérable pour meubler un palais'. 

Mais revenons aux coffrets. Ceux-ci n'affectent pas toujours la 
forme d'un parallélipipède; quelquefois ils sont à pans. Il existe 
encore aujourd'hui, dans le trésor de la cathédrale de Sens, un cof- 
fret d'ivoire sculpté et peint, qui fut, dit-on, rapporté de Constan- 
linople au xii' siècle, et qui contenait des reliques précieuses. Il est en 
Ibrme de prisme à douze pans, terminé par un couvercle en pyra- 
mide tronquée également à douze faces; la hauteur du prisme est 
de 0",2-2, le diamètre du coffret de 0'",3I. 11 est divisé en trois 
zones : celle inférieure représente l'histoire de David, celle au-dessus 
l'histoire de Joseph ; la troisième, des lions, des griffons affrontés, 
un griffon terrassant un bœuf, un griffon dépeçant une bète à 
cornes, un lion se jetant sur un bœuf, un griffon tuant un serpent,, 
et un lion poursuivant un bouc. Sur le couvercle, on retrouve la 
suite de l'histoire de Joseph, ou plutôt son triomphe, l'arrivée de sa 
famille en Egypte, et son apothéose. La gorge qui sépare le cou- 
vercle du corps du coffret est reyêtue de- plaques d'émail de fabrique 
byzantine. Ce petit meuble fut certainement exécute à Byzance et 
paraît appartenir au xir siècle; les bas-reliefs sont accompagnés 
d'inscriptions grecques, et le style des figures rappelle l'antiquiié 
gréco-romaine. 

Voici (lig. 4) un ensemble de ce précieux coffret, et (fig. 5) un 
fragment d'un des petits bas-reliefs représentant Joseph allant au- 
devant de Jacob et le recevant à son arrivée dans la terre deGessen. 
Le style des bas-reliefs qui décorent l'extérieur du coffret de Sens 
est plein de grandeur, et certainement l'introduction d'objets de 
fabrique byzantine, si fréquente en France pendant le xir siècle, 
dut exercer une notable influence sur la sculpture due à nos artistes 
occidentaux. Le trésor de la cathédrale de Sens n'a pas cessé de pos- 
séder ce coffret depuis celte époque. Son origine n'est pas dou- 



' Nous avons vu encore un auguste personnage qui ne voyageait qu'avec son lit, et 
qui eût mieux aimé passer la nuit dans un fauteuil que de se coucher dans un lit qui 
n'eùL (las été le sien. 



[ COFFRET ] — 80 — 

teuse. Quand on examine les bas-reliefs des édifices du xii° siècle, 



T~ i r~ 




4. 



dans l'Ile-de-France, la Champagne et la Bourgogne, on demeure 




frappé de l'analogie qu'il y a entre les sculptures de ce colïret, par 



— 81 — [ COFFRET ] 

exemple, et celles des chapiteaux du porche de l'église de Vézelay, 
qui datent de 1 130 environ. Nous avons dit que les ivoires du coffret 
de Sens étaient peints : le vert, le pourpre, y dominent; malheureu- 
sement, une maladroite réparation a fait disparaître en grande 
partie cette intéressante coloration et les inscriptions que Millin 
a encore pu copier lorsqu'il visita Sens' en 1805. Sur le sommet 
tronqué de la pyramide s'élevait probablement un bouton de cuivre 
émaillé, pour permettre de soulever le couvercle ; il a été remplacé 
par une de ces pommes de cuivre que Ton pose sur les premiers 
balustres des escaliers. 

L'abbaye du Lys possédait un coffret de bois recouvert de plaques 
d'argent vernies en noir verdàtre, de cuir doré et émaillé; ce 
petit meuble est aussi précieux par sa composition que par son exé- 
cution. Il est aujourd'hui conservé dans l'église de Dammarie (Seine- 
et-Marne), et connu sous le nom de cassette de saint Louis'^. Il est 
certain que ce coffret date du xiif siècle. Sur le couvercle, outre les 
huit médaillons représentant en relief des animaux, quatre amé- 
thystes sont enchâssées sur les encoignures; sur la face et les côtés 
sont également disposés des médaillons. Un grand nombre d'écus- 
sons, semés entre ces médaillons, sont émaillés aux armes de France 
ancien, de Castille, de Bourgogne ancien, de Guillaume de Gourte- 
nay, de Montfort, de Dreux, de Bretagne, de Flandre, de Navarre et 
Champagne, de Graville, de Dammartin, de Toulouse, de France à 
trois fleurs de lis, de Goucy, de Beaumont, de Roye, de Champagne, 
de Jérusalem, de Bar, de Montmorency, de Normandie, d'IIarcourt. 
L'anse, les équerres, les charnières, la serrure et son moraillon 
sont dorés et émaillés. De petits clous d'or à tète ronde fixent, 
entre les médaillons et les écus, la plaque d'argent très-mince qui 
recouvre exactement le bois. Rien n'indique que cette cassette ait 
eu une destination religieuse, et nous la regardons plutôt comme 
un de ces précieux écrins qui devaient renfermer des bijoux de 
prix. 

Souvent les coftrets étaient faits de bois , et n'avaient de valeur 
que par la délicatesse et le goût des sculptures dont leurs ais étaient 
couverts. 

Voici un de ces coffrets, très-simples comme matière, très-riches 
par le travail (fig. 6); il est de bois de châtaignier, avec anse, 

' Voyages clans le midi de la France, par Millin, 1807. Atlas. 

' Ce charmant coffret est reproduit avec beaucoup d'exactitude dans les Monuments 
de Seine-et-Marne, par MM. A. Aufauvre et G. Fichot, in-f°. Melun, 1851. 

I.— 11 



[ COFFRET ] 



— 82 — 



charnières et serrure de fer'. Le dessus, que nous reproduisons 
(PI. III), est remarquable par sa composition. L'anse est munie 
d'un anneau maintenu par une goupille lâche, de manière qu'en le 
passant au doigt, le coffret puisse être cependant tourné en tous 
sens; procédé qui permettait, en tenant cette anse d'une main, de 




f</JÏ.£Al/,t*C T J^i/*^S 



présenter l'entrée de la serrure en face de l'autre main tenant la 
clef. Ce coffret est décoré de figures et d'animaux dans des cercles 
ornés de feuillages; sur le côté, dans un des cercles, est une rose 
au milieu de laquelle est sculptée en relief la lettre H; sur des ban- 
deroles portées par les figures, sont gravées des devises. 

Souvent, sur les coffrets, étaient sculptées des chasses, des scènes 
tirées de romans en vogue, des inscriptions, etc. Il existe encore, 
dans le trésor de l'église de Saint-Bertrand de Comminges, un cof- 
fret de bois recouvert de plaques de cuivre jaune estampé, sur les- 
quelles sont figurés en relief des chevaliers, des dames, des ani- 
maux. Les reliefs faits à l'étampe se répètent comme ceux d'une 
étoffe. Il était d'usage aussi de porter en voyage des coffrets de 
fer solidement fermés, dans lesquels on gardait les bijoux. Voici 
(fig. 7) un de ces coffrets, qui date du xv' siècle. Il se compose 
d'une boîte de chêne recouverte de cuir rouge; sur le cuir est 
appliqué un premier réseau de fer étamé, à jour; puis une seconde 
enveloppe de fer non étamé, également à jour, laissant voir à 
travers ses mailles le cuir et le réseau étamé. Des nerfs de fer 
renforcent le couvercle, et une petite serrure très-solide et habi- 



' Ce coffret, qui date du xiV siècle, faisait partie de la collection de M. A. Gérente; il 
est de fabrication rhénane. Il faut dire qu'à cette époque les provinces de l'est de )a 
France et l'Allemagne fournissaient beaucoup de ces menus objets sculptés en bois. 



Oh 




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33 [ COFFRET ] 

lement travaillée le maintient fermé. Sur les deux côtés, quatre 

7 




anneaux permettent d'attacher ce coffret, au moyen de cour- 




"■-■iiiiMaeïi»*^''^"" 




roies ou de chaînes, à l'intérieur d'un bahut trop lourd pour être 



[ COURTE-POINTE ] — 81 — 

facilement soustrait, ou de le porter en croupe, de le réunir au ba- 
gage chargé sur des bètes de somme'. 

La figure 8 explique la disposition des deux plaques de fer 
appliquées l'une sur l'autre; la charnière occupe toute la largeur 
du coffret et est formée par les plaques de fer battu qui lui servent 
d'enveloppe (fig. 9). 

L'Italie fournit beaucoup de ces petits meubles : on en trouve 
encore dans les trésors de nos églises ; ils sont généralement d'os 
ou d'ivoire sculpté et de marqueterie. Le trésor de l'église de 
Saint-Tropliime d'Arles en possède un fort remarquable, qui parait 
remonter au xiif siècle (PL IV)-. Celui de la cathédrale de Sens en 
conserve un autre du xiv* siècle. On en voit un grand nombre dans 
nos musées et dans les collections particulières. 

COURTE-POINTE, s. f. {couslepointe, keutespointe).Grsindeco\i- 
verture doublée et piquée, que l'on posait sur les bancs et tous les 
meubles pouvant servir de sièges ou de lits de repos. 

(( .... L'empereriz fist traire les dames et les damoiselles en une 
« autre chambre, et entre li et le vallet s'asistrent sor une cheuche 
« (un coussin) d'une coustepointe coverte et d'un drap de soie^. » 

On admet volontiers que les meubles du moyen âge étaient de 
formes incommodes et dépourvus de garnitures d'étoffes, parce que, 
dans quelques musées, on voit des chaires de bois, de la fm du 
xv^ siècle ou du commencement du xvi% à dossiers droits, couverts 
de sculptures souvent, qui ôtent toute idée de s'appuyer. Mais ces 
meubles d'apparat ne servaient guère et n'étaient placés dans 
les appartements que pour la montre. Ce n'étaient qu'à l'occasion 
de certaines solennités que le chef de famille se plaçait entre les 
bras de ces chaires richement sculptées et recouvertes d'ailleurs 
d'un épais coussin. 

Quant aux meubles d'usage, ils étaient bien garnis, non à de- 
meure, comme le sont les nôtres, mais au moyen de ces coussins si 
nombreux mentionnés dans les inventaires du moyen Age, et de ces 
courtes-pointes jetées sur le tout comme une housse, courtes-pointes 
faites d'étoffes moelleuses, épaisses, doublées et piquées. 

Cet usage permettait d'entretenir les étoffes des meubles, de les 

' Nous devons ce petit meuble à M. Alaux, architecte de Bordeaux. Les dimensions de 
ce cotTr-et sont : lonj^ncur, 0">,17; largeur, O™,!!}; hauteur, 0'",10. 

'■ Le dessin de ce colTret nous a été donné par M. Révoil, architecte à Nîmes. 
' Le Roman des sept Sajes, manuscr. Biblioth. nat., fonds Saint-Germain, n" 1672. 






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[ COUSSIN ] 



enfermer quand on quittait le logis et de les conserver lon^itemps 
sans altération. Gomme de nos jours, on plaçait aussi ces courtes- 
pointes sur les lits. 

COUSSIN, s. m. (ceuche, coûte, coite). Sac d'étoffe rembourré de 
laine ou de plume; s'entend comme oreiller, coussin, matelas. 

« Concilier comme sor une coite, 

i< Car la terre estoit douce et moite '. 



Les assassins de la reine Blanche, femme de don Pèdre, étouffent 
cette princesse entre deux matelas : 

« Dont prinrent li Juif sans point de l'atargier 

« La dame, et puis la vont dessus. I. lit couchiar; 

« Et puis giclent sur lui une coûte à ormier-, 

« Et puis vont les. II. coûtes d'une corde lier, 

« Et à chascun coron pendirent. I. mortier ■ ; 



On plaçait des coussins sur les sièges de bois ou de métal, et sous 
les pieds des personnes assises (voy. Chaire), sur les bancs, les 
bahuts ou coffres placés autour des salles de réception, (les cous- 
sins étaient, chez les personnages riches, recouverts d'étoffes pré- 




cieuses, brodées, ou tissées d'or et de vives couleurs ; ils étaient gé- 
néralement carrés, avec quatre boutons ou glands aux quatre angles. 
Dans les peintures et vignettes de manuscrits antérieurs au xif siècle, 
on voit figurer aussi des coussins cylindriques comme nos traver- 
sins. Le xv" siècle, qui apporta un grand luxe dans l'ameublement, 
donna aux coussins des formes appropriées à leur usage particulier : 



' Le Roman de la Rose, vers li03j édit. de Méon. 

- Un coussin d'étoffe d'or. 

' Chron. de Bertrand du, Guesdin, vers 6931 et suiv. 



[ CRKDENCK ] — 86 

•ainsi les coussins de sièges sont épais, larges, carrés ou ronds^ 
ceux destinés à être placés sous les pieds sont quelquefois en forme 
de boule; ceux jetés sur les bancs sont taillés de fticon à permettre 
aux personnes assises d'appuyer leurs coudes entre leurs oreilles. 
C'est ainsi que sont figurés les coussins que nous présente la vi- 
gnette (fig. 1), tirée du manuscrit de Girard de Nevers, de la Biblio- 
thèque nationale'. Les dames de qualité qui se rendaient à l'église 
fiiisaient porter avec elles des coussins que l'onposnit sur les dalles; 
elles pouvaient s'agenouiller ainsi sans trop de fatigue et sans salir 
leurs vêtements. Dans les cérémonies, c'était, comme aujourd'hui 
encore, sur des coussins richement drapés que l'on posait les insi- 
gnes, couronnes, épées, sceptres. . 

COUVERTURE, s. f. — Voy. Lit. 

CRÉDENGE, s. f. Petit buffet sur lequel on déposait les vases des- 
tinés à faire l'essii. Lu crédence, diins l'église, est une tablette sur 
laquelle on plaçait les burettes, les linges et tous les menus objets 
nécessaires aux cérémonies du culte. Jusqu'au xvi* siècle, une cré- 
dence est disposée près de chaque autel et souvent dans la niche 
destinée aux piscines. 

« Les principaux autels d'aujourd'hui », dit Thiers dans sa Disser- 
tation sur les principaux autels des églises, « ne sont pas toujours 
« accompagnés de ce que nous appelions crédences. La plus-part de 
« ceux de.> cathédrales n'en ont point du tout. Ceux des autres 
« églises en ont, les uns deux, l'une à droit, l'autre à gauche; les 
« autres n'en ont qu'une à droit ou du côté de l'épître. Mais il n'y a 
« que c^lle qui est du côté de l'épître qui serve à mettre le calice, 
« les burettes, le livre des épîtres et des évangiles, etc. Celle qui est 
« à gauche ne sert de rien pour l'ordinaire, si ce n'est pour faire 
« la simétrie, ou tout au plus pour placer quelques chandeliers et 
« quelques violiers... » Cette idée de symétrie n'existait pas avant le 
XVI" siècle, et il n'y avait du côté de l'épître qu'une crédence. « Les 
« rubriques du Missel romain n'en veuhmt qu'une tout au plus du 
« côté de l'épître, encore insinuent-elles que l'on s'en pourroit pas- 
« ser s'il y avoit une petite fenêtre proche l'autel, où l'on pût mettre 
(' la clochette, les burettes, le bassin et l'essuie- main qui servent à 
« la messe... Le cérémonial des évoques n'en veut qu'une aussi, 
c dont on ne doit se servir qu'aux messes solemnelles. » Mais jus- 

* Manusc fonds la Yallière, n° 92. 



— 87 — [ CRÉDENCE J 

qu'au xvr siècle, il n'y avait guère de crédence, c'est-à-dire de 
tables découverles près des autels, mais bien des armoires, soit 
prises dans la muiaille, soit meubles, dans lesquelles on déposait 
le calice, la patène, le voile, le corporal, le pain et le vin. Dans les 
églises de l'ordre de Cluny et de l'ordre de Cîteaux, c'était dans des 
armoires (meubles) placées vis-à-vis ou au côté droit de l'autel qu'on 
déposait tout ce qui était nécessaire pour la consécration, pour la 
commun'on des religieux. 

Ces crédences sont immeubles ; nous n'avons pas à nous en occu- 
per ici'. Quelquefois, sur le côlé de l'autel, est réservée une tablette 
saillante ou un petit réduit servant de crédence'-. 

Près des tables à manger, lorsque le couvert était mis^, on ]»la- 

/ 




çaitun meuble qui servait à faiie Tessai; ce meuble se composait 

' Voyez le Dictioini. de l'architecture franc., au mot Piscine. 

' Ibidem, au mol Autel. 

' Il était d'usage, chnz les grands, de ser\ir les mets couverts jusqu'à rarrivée des 
convives ; d'où est resté l'habitude de dire mettre le couvert. (Voy. Gloss. et Répert. de 
M. le comte L. de Laborde.) 



[ CRÉDKNCE ] — 88 — 

d'une petite armoire fermée à clef, dont le dessus, recouvert d'une 
nappe, était destiné, au moment du festin, à recevoir les vases que 
renfermait l'armoire. Avant le \uV siècle, ces petits meubles (autant 
qu'on en peut juger par l'examen des vignettes des manuscrits ou 
les sculptures) sont circulaires et rappellent assez la forme d'un 
guéridon, d'une table ronde entre les pieds de laquelle seraient 
disposées des tablettes. Un des chapiteaux du porche de Vézelay' 
nous présente une crédence assez riche et garnie de ses vases. Cette 
sculpture (fig. l) appartient au xif siècle; elle représente probable- 




ment un des traits de la vie de saint Antoine'-. Sous la tablette cir- 
culaire supérieure s'ouvre une petite armoire plein cintre, dans 
laquelle on voit deux coupes; en avant, sur un escabeau, reposent 
deux vases à col allongé. Dans les vignettes des manuscrits desxiii'et 
xiv' siècles, les vases contenant les liquides soumis à l'essai étaient 
parfois posés simplement à terre, et recouverts d'une petite nappe 



• C'est celui qui est placé sur la colonne engagée à la droite de la porte centrale. 

' Saint Pierre, dit une légende, apparut à saint Antoine dans le désert, et partagea 
un pain avec lui. Ce même sujet se retrouve sur un des chapitiaux du \V siècle de la nef 
de la même église. 

' D'un manuscrit de la fin du xiir siècle, de VApocalijpse, appartenant à M. B. De- 
lessert. 



89 — 



[ CRÉDENCE ] 



Les reproductions de crédences deviennent fréquentes dans les 
manuscrits du xv' siècle, et prennent alors, dans le mobilier, une 
assez grande importance. D'abord fort simples de forme (voy. fig. 3)' 
comme tous les meubles privés, décorées seulement par les étoffes 
dont elles étaient couvertes et par leur construction propre, les cré- 




dences s'enrichissent bientôt de sculptures, de délicates ferrures; 
puis elles sont munies de dossiers, ainsi que l'indique la figure 4, 
copiée sur im des bas-reliefs de bois des stalles de la cathédrale 
d'Amiens'-. Ces dossiers sont même parfois surmontés de dais sculptés 
avec luxe (voy. fig. 5)^ Les deux dernières crédences que nous don- 
nons ici indiquent parfaitement l'usage auquel on les destinait pen- 
dant les repas. 

Chez les souverains, les grands seigneurs, les crédences étaient 
souvent garnies d'orfèvrerie, de plats d'argent ou de vermeil ; on les 
plaçait d'ordinaire derrière le maître, auquel on présentait la pre- 
mière coupe de liqueur après avoir fait l'essai. Les dossiers des cré- 
dences ou les panneaux des vantaux de la petite armoire portent 
quelquefois l'écusson aux armes du maître du logis. 

Le meuble qu'on désignait, dans le siècle dernier et au commen- 
cement de celui-ci, sous le nom de servante, rappelait encore la cré- 
dence ; il a presque totalement disparu de nos maisons, et n'était 
plus destiné au même usage que la crédence, puisqu'il était fait pour 
permettre à un petit nombre de convives de se servir eux-mêmes 
sans le concours des domestiques et sans être obligés de se lever de 



' Manuscr. tic la Bibliotli. nat., n" 698i. 

' Exécutées au comniencemeiit du \\i' siècle, ces stalles reproduisent, dans leurs 
sculptures, des meubles qui appartiennent plutôt au xv°. 
. ' Ce dessin provient des mêmes sculptures. 

I.— 12 



[ CRÉDËNCE J 



— 00 




table. La servante, toutefois, était 'un meuble commode : c'était la 



91 — 



[ CRÉDENCE ] 



crédence mise sur quatre roulettes, devenue légère, et privée de l'é- 
cuyer ou du familier chargé de faire l'essai. C'est à la fin du règne 




de Louis XIV, lorsqu'il s'éleva contre l'étiquette majestueuse du 
grand règne une réaction générale, que la crédence devint servante. 



[ CUIR ] — 92 — 

Le gentilhomme qui avait dans son hôtel une nuée de familiers 
trouva insupportable de manger devant deux ou trois gaillards char- 
gés de lui donner une assiette ou de lui verser du vin ; il fit appro- 
cher la crédence de la table à manger, ferma la porte sur le dos des 
laquais, et put causer à son aise avec les deux, trois ou quatre con- 
vives invités à sa table; on mit dès lors des roulettes aux pieds de 
la crédence, et elle prit un nom indiquant son usage. Aujourd'hui, le 
plus petit bourgeois qui tient un valet à gages se croirait déshonoré 
s'il se servait lui-même ; s'il invite un ami, quitte à rendre le repas 
ennuyeux comme un dîner de table d'hôte, il prétend que le laquais 
soit là. Le bourgeois a repoussé la servante de son père avec dédain ; 
nous en avons vu bon nombre dans les greniers. 

Nos buffets de salle à manger et nos caves à liqueur fermées 
à clef sont encore une dernière tradition de la crédence du moyen 
âge. 

CUIR peint, gaufré, doré (voy. Tenture). L'usage de peindre, 
dorer, argenter et gaufrer le cuir est fort ancien, puisque le moine 
Théophile donne la manière de le préparer pour recevoir la déco- 
ration'. Mais il semblerait que, de son temps, au xir siècle, on 
n'employait guère le cuir dans l'ameublement que comme un moyen 
de recouvrir des tables, armoires, panneaux : il ne paraît pas qu'on 
en ait fait des tentures fabriquées comme celles que nous possédons 
encore et qui datent des xvi' et xvir siècles. Cependant on savait, 
dès les premiers siècles du moyen âge, peindre, dorer et gaufrer le 
cuir libre, non collé sur panneau, et on l'employait dans les équi- 
pements et harnachements militaires ; il est donc probable qu'on 
s'en servait aussi parfois pour recouvrir des meubles, des dossiers 
de bancs, des stalles, etc. '. Au xvr siècle, les cuirs-tentures se 
fabriquaient principalement à Paris, à Rouen, en Allemagne et en 
Brabant. 



' Cap. XIX. 

' Voyez la Descript. hist. des maisom de Rouen, par E. Delaquérière, l. I, p. 130. 
«l t. II, p. 1G8. 



— 93 



[ DAIS ] 



DAIS , s. m. (c?e^). Châssis recouvert d'étoffes et quelquefois accom- 
pagné de courtines, que l'on plaçait au-dessus d'un trône, d'un siège 
d'honneur, ou que l'on transportait sur des bâtons au-dessus d'un 
personnage à pied ou à cheval. Les trônes, dans les vignettes des 
manuscrits qui datent des xiv' et xv' siècles, sont presque tou- 



V\V3 rJ/T, r\t/-» jTït/-» vïr> «■J/*9 rlf» 








jours surmontés de dais très-simples de forme, riches comme étoffe. 
Voici (fig. 1) le trône d'un roi, avec dais, dossier et couverture 
d'étoffe rouge semés de fleurs de lis d'or'. Les dais qui accompa- 
gnaient les sièges des personnes souveraines sont ordinairement 



' Mauuscr. de la biblioth. du Corps législatif, Bible française, n" 35; date, 1290. 



f DAIS ] — Oi — 

carrés, suns pavillon : cette forme était d'étiquette ; les dais avec 
pavillon au-dessus étaient plus particulièrement réservés aux trônes 
d'évèques. Les autels, les suspensions, les fonts baptismaux, étaient 
aussi parfois couverts de dais sans pavillon. Voici (fig. 2) un dais 
royal accompagné de deux courtines relevées ' ; l'étoffe est pourpre 
avec dessin or; le bois du trône est complètement doré. Lors des en- 



% 




trées des princes et princesses, des personnes royales, il était d'usage 
de faire porter un dais au-dessus de leur tête. « Quand nos Rois et 
<i Reines font leur première entrée à Paris, c'est à eux (les échevins) 
<i d'apporter le ciel d'azur semé de fleurs de lis d'or, et le mettre 
« et porter parmi la ville par-dessus leurs majestés-. » En effet, la 
figure S nous représente l'entrée d'Isabeau de Bavière dans la bonne 

' Maiiuscr. le Miroir Inslorial de Vincent de Beauvais, Biblioth. uat., n° 6731; 
date, 1423. 
' Sauvai, Pièces justifie, p. 2i6. 



— 95 — [ DORSAL ] 

ville de Paris La jeune reine est montée snr une haquenée ; quatre 
échevins portent le dais au-dessus de sa tète '. On donnait aussi, 
dans le cérémonial, par extension, le nom de dais à l'estrade sur 
laquelle montaient et se tenaient les personnes royales pendant cer- 




taines solennités ; ce n'était toutefois que lorsque ces estrades étaient 
couvertes d'un ciel. On disait dais à queue, pour désigner les dais 
accompagnés de courtines, comme celui représenté figure 2 ; dais 
sans queue, pour désigner les ciels simples, composés d'un dessus 
avec pentes ou gouttières, sans courtines. Dans les banquets la 
chaire du seigneur était couverte d'un dais ; et pendant les plaids 
royaux le dais était placé sur le trône, à l'un des angles de la salle. 



DORSAL, s. m. Grande pièce de tapisserie ou d'étoffe que l'on 
accrochait aux murs d'appui, aux panneaux des chaires, des formes, 
derrière le dos du clergé, sur le fond des dressoirs chargés de vais- 
selle. Les stalles des chœurs, des salles capitulaires étaient souvent 
garnies d'étoffes ou de cuirs gaufrés et dorés. La cathédrale d'Augs- 
bourg a conservé jusqu'à nos jours ses dossiers de cuir doré, qui 
datent du commencement du xvi' siècle. Nos églises françaises étaient 

' Manusc. de Froissart, Biblioth. nat., fonds Colbert, n" 8323, xV siècle. 



[ DORSAL ] — 9^> — 

fort riches en décorations de ce genre dès les premiers temps 
du moyen Age. Lorsque Héribert, quarante -neuvième évêque 
d'Auxerre, après avoir été sacré en 1040, fut porté, suivant la cou- 




tume, jusqu'à la cathédrale, sur les épaules de la noblesse, et qu'il 
eut fait ainsi son entrée dans l'église, » il y fit présent d'une belle 
(( et grande pièce de tapisserie ou d'étoffe qu'on appelait du nom 
« de dorsal, parce qu'elle servoit à orner les murs d'appui derrière 



— 97 — [ DRAP ] 

« le dos du clergé ^ » Les anciennes slalles de l'église abbatiale d'^ 
Saint-Denis étaient encore, du temps de dom Doubbît, garnies de 
tapisseries semées de fleurs de lis d'or. A la catbédrale de Paris, des 
tapisseries étaient également suspendues aux dossiers des chairco 
du chœur avant 1714'. Ce n'était pas seulenn'nt le long des meubles 
lixes, comme les stalles, que l'on plaçait des tentures d'étoffi'S, c'était 
aussi contre les dossiers des bancs ou formes disposés autour des 
appartements dans les palais et maisons. La fig. 1 ^ représente un de 
ces meubles civils garni de son dorsal, de sa couverture ou keutes- 
pointe et de coussins. Ce dorsal est vert avec dessins or. Il est accro- 
ché par des anneaux à des boutons fixés au sommet des panneaux 
du meuble sous le» dais saillant, et tombe jusqu'au siège. Ces ten- 
tures pouvaient donc être facilement enlevées pour être nettoyées 
ou remplacées. Il est probable qu'on ne les posait, lorsqu'elles étaient 
précieuses , que pour les grands jours ; à l'ordinaire , on accro- 
chait di'S pièces de serge ou d'étoffe commune. 

DRAP, s. m. Pièce d'étoffe plus ou moins riche, que Von posait 
sur le cercueil d'un mort, ou que l'on jetait sur le c^-ps d'un cheva- 
lier, d'un noble tué dans une bataille, avant de l'ensevelir. Quand 
Charles de Blois est tué devant le château d'AIroy, le comte de 
Montlbrt dit à ses chevaliers : 



(( Seignor, allor corchunt 

« Le ber Charles de Bloiz, qui est mort en ce champ; 

« Et puis le reiiileray aux geiitilz (bourgeois) de Guingamp. 

« 

« Adont le fist partir tost et incontinant 

« Et couvrir d'un drap d'or, à loi d'ommc poissant. 

« * « 



Dans la tapisserie de Bayeux, on voit la bière du roi Edward por- 
tée par huit hommes ; elle est couverte d'un drap très-riche et qui 



' Méin. concernant l'hist. civ. et ecclés. d'Auxerre, par l'abbé Lebeuf, t. F, p. 261. 

^ L'Entrée triomphante de LL. MM. Louis XIV et M. Tliérae d'Austriclie, etc. 
Paris, 166:2, pet. in-f". Voyez la gravure, IF part., p. 29. 

^ Du manuscr. le Romuléon, IJiblioth. nat., n« Q'Mi. 

' Variante : « En bière et bien couvert droitement à Guingant. » (Cliron. de Bertr. 
du Guesclin, xiv* siècle, t. I. vers 6318 et suiv. Coll. des docum. inéd. sur l'hist. da 
France ) 

I. — 13 



[ DRAP ] 



— 98 



tombe de chaque côté du cercueil. Ces draps semblent n'avoir 
été, jusqu'au xiv' siècle, qu'une pièce d'étoffe recouvrant les parties 
latérales de la châsse ou bière; plus tard ils furent composés de 
pièces cousues et enveloppant la bière tout entière comme une 
housse, ainsi que le fait voir la iigure I , copiée sur une vignette d'un 
manuscrit du xv' siècle'. Ce drap est noir, rehaussé d'or; il est 




coupé suivant la forme et la dimension du cercueil et tombe large- 
ment tout autour. 

Aux XV' et xvr siècles, il était d'usage de garnir les draps mor- 
tuaires d'écussons armoyés aux armes du défunt. Lorsque le per- 
sonnage était un roi ou un puissant seigneur possesseur de nom- 
breux domaines, on plaçait autour de la bière, sur le drap, les armes 
de chaque fief; une croix, ordinairement blanche, était -cousue sur 



' Le Romuléon, manusc. . de la Biblioth nat., ii° 6984 : Convoi de César. 



99 



[ DRAP ] 



réloffe, el les insignes de la qualité du mort étaient déposés au 
centre de la croix. La figure 2 donne un exemple de cette disposi- 
tion. Pour les obsèques "des souverains, les draps, très-amples, re- 
couvraient le sol autour de la bière, et sur ces pentes étaient placés 
les flambeaux. 




Il ne paraît pas que le noir lut adopté pour les draps mortuan^es 
ou poêles avant le xvr siècle ' ; dans les peintures, les vitraux et les 
miniatures, les cercueils sont recouverts de draps d^or, chamarres 
ou unis, de couleur avec dessins, avec ou sans croix; au xiV siècle 
particulièrement, les draps adoptent les émaux des armes du défunt, 
carie poêle était surtout destiné à faire connaître sa qualité. Cène fût 
guère qu'au xvf siècle que les poêles furent invariablement noirs et 
blancs, exceptés pour les personnages souverains, qui conservèrent 
l'or, le pourpre, le violet ou le rouge. Nous avons encore vu, dans 
quelques églises, des draps de cette époque pendus aux murailles ou 



« Pour la sépulture de l'abbé de Saint-Ouen de Rouen, Jehan Mare-d'Argent, « furent 
achetés deux biaux draps d'or qui furent bordés de noirs cendaux ». yCliron. de Saint- 
Ouen, recueillie par Franc. Mich.'l, p '24.) 



[ DRESSOIR J — 100 — 

conservés dans les sacristies; ils sont noiis, avec une croix blanche 
dont les bras sont divisés par deux autres bandes longitudinales 
également blanches (fig-. 3) qui se trouvaient sur les deux angles 




formés par les deux parties inclinées du couvercle de la bière. Quel- 
quefois de petites croix, noires sur les extrémités de la croix ou 
blanches sur les fonds noirs, viennent rehausser l'étofte. Il existe un 
di'ap de ce genre dansTéglisc de Folleville (Somme) '. 

DRESSOIR, s. m. {dressouer, dreçouer). Meuble fait en forme d'éta- 
gère, garni de nappes, et sur lequel on rangeait de la vaisselle de 
prix, des pièces d'orfèvrerie pour la montre. On disposait dans les 
salles de festins, chez les personnages riches, des dressoirs couverts 
de vaisselle d'argent ou de vermeil, d'objets précieux, de drageoirs, 
de pots contenant des confitures et des épices. Dans la cuisine ou 
l'office, le dressoir était destiné à recevoir, dans l'ordre convenable, 
tous les mets qui devaient être placés sur la table. Dans la chambre, 
de petits dressoirs supportaient sur h^urs gradins, comme les éta- 
gères de notre temps, des vases précieux et les mille superfluités 



' Ce drap est décrit et reproduit par la gravure dans le 2>^ volume des Annales arrhéol. 
de M. Didron, page 230. Les bandes blanciies sont couvertes de tètes de mort, d'ossc- 
-menls et d'inscriptions, mémento mon, brodés. Sur le fond noir sont brodés deux miroirs 
rcllétant des crânes humains. (Voyez l'article de M. Bazin.) 



— 101 — 



[ DRESSOIR ] 



dont les personnes habituées au luxe aim-nt à s'entour-r. Le nombre 
des deurés du dressoir était lixé par Té-liquette : telle personne noble 
pouvait avoir un dresso-r à trois degrés, telle aulre à deux seule- 
ment Ouelquefois la erédenee et le dressoir ne font qn un, ou plutôt 
le dressoir sert de erédenee. La figure 1 nous donne un dressou- 
remplissant cette double fonction ' ; un s-^d gradin porte des pla's 
d'argent appuvés de champ sur un fond couv«'rt d étoffe. La p.'tue 
armoire inférieure, servant de erédenee, est couverte d une nappe 
sur laquelle sont posées trois aiguières éga- 
leim^nt d'argent. Mais le véritable dres- 
seoir n'était' composé que de gradins avec 
un dorsal et quelquefois un dais d'étoffe 
ou de bois sculpté, ainsi que l'indique la 

figure 2. 

il En ladite chambre (de la comtesse 
« de Charolais, femme de Charles le Témé- 
« laii-e), il y avoit ung grand dresseoir, sur 
« lequel y avoit quatre beaux degrez, aussi 
« longs que le dresseoir étoit large, et lotit 
« couvert de nappes, ledit dresseoir et \os 
« dogrez estoient tous chargez de vaisselles 
(( decristalle garnies d'or et de pierreries 
« et sy en y avoit de fin or ; car toute la plus 
« riche vaisselle du Ducq Philippe y estoit, 
« tant de pots, de tasses, comme de cou- 
« pes de lin or. Autres vaisselles et bas- 
« sins, lesquels on y mi^t jamais qu'en t<d 

« cas. Entre autre vaisselle, il y avoit sur b^dit dressoir trois dra- 
« oeoirs d'or et de pierreries, dont l'un estoit estimé à quarente mil 
« escus et l'autre à trente mil. Sur h'dit dressoir estoit tendu un dor- 
« set (dorsal) de drap d'or cianioisy bordé de velours noir, et sur 
« le velour noir estoit brodée de lin or la devise de Monseigneur 
« le Ducq Philippe, qui estoit le fusil. Pour déclarer de quelle façon 
« est un dorseret, pour ce que beaucoup de gens ne sçavent que 
« c'est; un dorseret est de largeur de trois draps d'or ou d'un autre 
« drap de soye, et tout ainsi fait que le ciel que l'on tend sur un 
« lict, mais ce qu'est dessus le dressoir ne le passe point plus d'un 
« quartier ou d'une demi aulne, et est à gouttières et à hanges 




' Du manuscr. de l'IIist. de Girard, comte de Nevers, Biblioth. iiat., fonds la 
Vallièrp, n" 11:2. 



[ DRESSOIR ] 



— 102 — 




— lO.J — j DRESSOIR 1 

« comme le ciel d'un lict, et ce qu'est derrière le dressoir, depuis 
« en hauU jusques en bas esta deux coslez, bordé d^' quelque chose 
« autre que le dorseret n'est; et doit être la bordure d'un quartier 
« de large ou environ, aussi bien au ciel qui^ denière. 

c( Item, sur le dressoir qu'estoit en la chambre de ladite dame, 
« avoit toujours deux chandeliers d'argent, que l'on appelle à la 
« cour mestiers', là où il y avoit toujours deux grands llambeaux 
« ardens, tant qu'elle fut bien quinze jours avant que l'on commen- 
a çat à ouvrir les verrières de sa chambre. Auprès du dressoir à un 
« coing, il y avoit une petite tablette basse, là où l'on mettoit les 
« pots et tasses pour donner à boire à ceux qui venoient voir Ma- 
« dame, après qu'on leur avoit donné de la dragV'c ; mais le drag'-oir 
« estoit sur le dressoir'. » 

Le dressoir décrit ici, placé dans la chambre d'Isabelle de Bour- 
bon, femme du comte de Charollais, depuis Charles le Téméraire, 
fut garni ainsi richement, à l'occasion de la naissance de Marie de 
Bourgogne, qui épousa le duc d'Autiiche. C'était un usage, lors des 
couches des princesses, de tenir leur chambre fermée pondant quinze 
jours, et de la décorer de tout ce que le trésor du palais contenait 
de plus précieux. Les étoffes prenaient une place importante dans 
ces meubles ainsi garnis, et servaient de fond à la vaisselle posée sur 
lesgradins. On voit que l'étiquette, non-seub'ment imposait le nombre 
de ces gradins, mais aussi la forme et la dimension du dorsal, du 
dais et des bordures. Dans la chambre de parade, qui précédait l;i 
chambre de l'accouchée, il y avait un autre dressoir très-grand, tout 
chargé de gi^ands flacons, pots et autre vaisselle d'argent dor(', 
de tasses et drageoirs; celui-ci était égah^Tient couvert de nappes sur 
les degrés et autour, suivant l'usage. Marie de Bourgogne, c >mnie 
fdie du comte de Charolais, et héritière par conséquent, avait ciiK] 
degrés à son dressoir; cependant les reines de France seules jouis- 
saient de ce privilège. Une femme de chevalier banneret n'avait })en- 
dant ses couches que deux degrés à son dressoir; une comtesse 
pouvait en avoir trois ^ 

Les dressoirs n'étaient pas toujours disposés pour être adossés à 
la muraill"; ils étaient isolés quelquefois en forme de buftet (voyez 
ce mot), ronds, à pans ou carrés. Ce meuble ne paraît guère avoir 
été en usage avant le xiV siècle, c;u', jusqu'alors, les plus riches sei- 

' Mortiers, chandelles de nuit, i\n\m appi'lail aussi mortiers de cire. 
^ Alienor de Poictiers, les Honneurs de la cour. 
' Alienor de Poictiers. 



[ DlltSSUlli J — 10 1 — 

gnouis et les souverains ne semblent pas avoir possédé une vaisselle 
somptueuse. Pendant l'époque féodale, les habitudes de la vie inté- 
rieure étaient simples, et les giands possesseurs de fiefs piéféraient 
employer leurs trésors à bâtir des châteaux forts, à tenir près d'eux 
un giand nombre d'hommes d'armes, à les équiper et les nourrir, 
qu'à acheter de la vaisselle d'or ou d'argent. C'est depuis Charles V 
surtoul que l'on voit apparaître ce désir d'étaler un luxe excessif. Ni 
les malheurs qui accablèrent la France pendant le xv" siècle, ni la 
misère des classes inférieures, ne purent arrêter les progrès du mal. 
Le peu de matières d'or ou d'argent qu(3 laissèrent les guerres dans 
ce malheureux pays étaient soustraites à la circulation pour décorer 
les dressoirs de la haute noblesse. 

Dès la fin du xiv' siècle, la maison de Bourgogne, puissante, pos- 
sédant les domaines les plus productifs de l'Europe d'alors, faisait 
parade de sa richesse, donnaient des fêtes qui surpassaient comme luxe 
tout ce que l'on peut imaginer. La cour de France était plus jalouse 
encore peut-être de cette splendeur que de la prédominence poli- 
tique qu'avaient acquise les ducs de Bourgogne. C'était donc à qui, 
à Paris ou à Dijon, éclipserait son rival par un déploiement de luxe 
inouï, par la montre d'une grande quantité de vaisselle d'or et d'ar- 
gent, d'orfèvrerie de table, par des largesses et des fêtes renouvelées 
à de courts intervalles. 

C'est aussi pendant le xv^ siècle que des meubles, et particulière- 
ment ceux d'apparat, prennent une importance inconnue jusqu'a- 
lors. Les dressoirs, qui étaient plutôt des meubles de luxe que d'uti- 
lité, se rencontrent dans toutes les descriplions de fête, de banquets, 
dans les entrées mêmes des personnes souveraines, car les bonnes 
villes en établissaient alors, chargés de vaisselle, en plein air ou 
sur des litières transpoi'tées pendant le passage des [irinces; ils les 
suivaient jusqu'à leur logis, où, bien entendu, on les laissait'. 
(Voy. Litière.) 



' Suivant Nicod, c? qui disting.ie le dressoir du buffet, c'est <]ue le premier n'a 
jumiis de Iroirs ni d";irni(iires a portes. Le dressoir ne sert qu'à étaler la vaisselle 
qu'on lire du buffet. « Jacquemart Canisset, charpentier, fait un < rechoir à coulombe 
{il tablettes ou c()nq)artiuierils) pour l'hôtel de ville de Bélhune, au ccii.menccment du 
xvi<: siècle. » (Voy. les Artinles du nord de la France, par M. le baron de Mélicoc(î. 
Bélhune, 18.8.J 



— 105 — • [ LCRAN ] 



ÉCRAN, s. m. (garde-feu). Sorte de claie d'osier que l'on plarai"; 
devant le feu afm de ne point être incommodé par la tiop grande 
chaleur'. 

« Tables, Irctiaulx, fourmes, escrans -. » 

Les appartements, pendant le moyen âge et jusqu'au xvir siècle, 
étaient chauffés au moyen de très-grandes cheminées dans lesquelles 
on brûlait des troncs d'arbres énormes (voy. dans le Dictionnaire 
raisonné de l'architecture le mot Cheminée) ; ces feux devaient être 
tellement ardents, qu'on ne pouvait s'en approcher sans risquer 
tout au moins de roussir ses vêtements. Ces écrans d'osier, plus ou 
moins grands, tempéraient la chaleur qui arrivait tamisée à travers 
les mailles de la claie; ils étaient montés sur pieds, de manière à 
pouvoir être posés comme bon semblait. On fabriquait encore des 
écrans de ce genre, dans l'ouest de la France, à la fin du siècle der- 
nier; souvent aussi on se contentait de les suspendre par deux 
boucles au manteau de la cheminée, pour pouvoir se chauffer les 
pieds sans avoir le visage brûlé. Nos aïeux prenaient, pour rendre 
le voisinage du feu agréable, une foule de précautions de détail qui 
indiquent combien on appréciait ce compagnon indispensable des 
longues soirées d'hiver. Si le feu était ardent et remplissait l'àtre, 
on approchait les écrans, petits et grands, que l'on disposait comme 
des mantelets pour tempérer le rayonnement de la flamme et de la 
braise; si le feu commençait à s'éteindre et n'occupait plus qu'un 
petit espace du foyer, on s'asseyait sous le manteau de la cheminée, 
sur des escabeaux. Parfois des lambrequins, accrochés au manteau, 
préservaient le visage des personnes qui voulaient se cliaufîer de- 
bout, en se tenant d'une main à des poignées scellées sous le grand 
linteau de la cheminée. 

Voici (fig. 1) la copie d'un meuble qui sert à la fois de siège et 

' A Noël l'escrainier, pour H grans écrans d'osier; à lui pour II petits écrans d'osier 
achetés pour la chambre du Roy et de Monseigneur de Valois. )) (Compte des dépenses 
du roi Charles VI, année 138:2.) 

' Eiistachc Deschamps, le Miroir de mariage, \i\' siècle. 

I. — li 



[ ÉCRAN ] — lOG — 

d'écran; c'est un l)anc double ', avec dossier pivotant sur un axe do 
manière à s'incliner, soit d'un côté, soit de l'autre, suivant que les 
personnes assises veulent faire face au feu ou lui tourner le dos. Ce 




"". ^c^:r^^*<t-.i*'<?' 



meuble, placé dans l'àtre, permettait de profiter de toute la cha- 
leur du foyer en s'asseyant du côté qui lui faisait face, ou de s'en 
garantir en jetant une pièce d'étoffe sur la barre du dossier. Cela est 



ass 'z mgenii'ux. 



Ou avait aussi, pendant le moyen âge, des pnniers ou coffrets d'o- 
sier dans lesquels on mettait les jambes lorsqu'on voulait s'asseoir 
près du feu sans brûler ses chausses'-. 



' Le Romuleon, maimscr. do la Bililintli. iii:|iér., n° GQSi. 

' Pendant le dernier siècle encore, lorsque les hommes portaient tons des culottes 
et des bas de soie, on laissait, près de la cheminée des jambards ou sortes de bottes de 
carton ou d'osier, dont on avait le soin de s'armer pour se chauffer sans se rôtir les- 
jambes. 



— .107 — 



[ ESCABEAU ] 



ESCABEAU, s. m. {escamé). Petit banc sans dossier, court, bas 
et étroit. 

« Uns compains cstoit assomez (assoupi; 
« Qui ronfloit dessus uno cscame '. » 

L'escabeau est plus bas que le banc et la chaise; l'inférieur auquel 
on permettait de s'asseoir prenait un escabeau (fig. 1)'-. C'était un 
meuble commode pour causer avec les femmes, celles-ci étant assises 
sur des bancs ou des chaires ; il permettait de se tourner dans tous 
les sens, de se déplacer facilement. Aussi les escabeaux étaient-ils 
souvent Irianiiulair.^s (lig. ^)'\ On ne s'en servait pas seulement 





comme de sièges, mais aussi comme de petit"S tablas basses, ainsi 
que l'indique la dernière figure ; on posait dessus une tasse, un pot, 
une assiette pour goûter. Les femmes s'en servaient aussi comme 
de tabourets, lorsqu'elles travaillaient cà l'aiguille et au métier, occu- 
pations pendant lesquelles il est nécessaire d'avoir les pieds élevés. 
Les meubles servant de sièges pendant le moyen âge sont très-va.iés 
de forme, df hauteur et de dimensions; autant les uns étaient fixes 
et lourds, autant les auti-es étaient légers et mobiles. Ces différences 
ne contribuent pas pfHi à donner à la conversation un tour facile, 
imprévu, piquant; car, si l'on veut bien le remarquer, rien n'est 
moins pittoresque qu'une réunion de personnes, hommes et femmes, 
assis tous sur des sièges de formes et de hauteurs pareilles : il semble 
qu'alors la conversation prenne quelque chose de runiformité de 
postures qui résulte de la similitude des sièges. Nous ne savons si la 
décence y gagne, mais certainement l'esprit y perd quelque chose 

' Eust. Dcicluuips, le DU du jm des dés, xiv" siècle. 

» MaiHiscr. de VHist. de Girard de Nevers. Bibl. imp., fonds la Vallière, n" 92, xV siècle. 

' Ibid. 



[ ESCABEAU ] — 108 — 

de sa liberté. Nous voyons que, pour rompre cette monotonie de 
poses, les hommes ont pris riiahitude de pai'Ier debout aux l'emmes 
assises; mais celles-ci, le cou tendu, la tète levée, éprouvent de la 
fatigue, et bientôt de Tennui par conséquent. Nous avons, au con- 
traire, observé que, les hommes étant assis plus bas que les femmes, 
chacun se trouve dans la posture qui prête le mieux à une conver- 
sation suivie. 

Les escabeaux étaient donc nombreux dans les appartements du 
moyen âge; ils accompagnaient les grands sièges, et les hommes, 
dans la familiarité, les prenaient volontiers. Chez les gens riches, 
ces escabeaux étaient couverts de petits coussins ou de banquiers^. 




« Item, en la cliambre des dames doit avoir une chaire à doz 
« emprez le ihevel du lict, couverte de velours ou d'aultre drap de 
« soye, ne chnult de quelle couleur il soit; mais le velours est le 
« plus honorable qui le peut recouvrer. Et au plus près de la chaire 
« y aura place où Ton peut mettre un petit banc sans appois (sans 
« appui ni bras), couvert d'un banquier, et des quarreaux de soye 
« ou aullres pour s'asseoir quand on vient veoir raccouchée'. » 

Nous donnons, pour clore cet article, un joli escabeau copié sur 
les bas-reliefs des stalles de la cathédrale d'Amiens (voy. fig. 3). 

' Pièce (l'élofTe jetée sur un banc. 

* Aliéner de l'oictiers, les Honneurs de la cour, W siècle. 



— 109 — [ FAUTEUIL ] 



SiP^^ 



FAUTEUIL, s. m. (fadesteiiil,fauclesteidl,faudestuef,faudestuel'), 
C'est un pliant de bois ou de métal que Ton [touvait transporter ta- 
cilement, et qui, recouvert d'un coussin et d'une tapisserie, servait 
de siège aux souverains, aux évoques, aux seigneurs : c'est à pro- 
prement parler un trône. Le plus ancien de ces meubles connu est 
certainement le fauteuil dit de Dagobeit, conservé dans le Musée 
des Souverains, provenant du tr<'Sor de Saint-Denis, et dont la 
fabrication est attribuée à saint Éloi. Nous ne reviendrons pas sur 
ce qui a été dit à propos de ce précieux meuble par M. Ch. Lenor- 
mant"-; la notice de ce savant archéologue est aussi complète que 
possible , et nous paraît prouver, de la manière la plus évident!.' 
que le trône de Dagobert appartient aux premiers temps mérovin- 
giens, et n'est pas, comme on l'a prétendu, une chaise consulaire 
antique. Cetti^ forme de siège se trouve d'ailleurs reproduite dans 
les manuscrits d'une époque fort reculée (viif, ix' et x" siècles), et 
persiste jusqu'au xv" siècle. Que le fahlistorium soit une tradition 
antique, cela ne peut être nié ; mais le moyen âge en fit de nom- 
breuses applications, et le fauteuil fut toujours considéré comme un 
siège d'honneur. « Le faut(Hiil di^ l'évêque, dit Guillaume Durand ', 
« désigne la juridiction spirituelle qui est annexée à la dignité pon- 
« tificalc » 

« El faudestuel ont Aynieri assis 
« Et la contesse jostc l'Empereriz. 



« El faudcstiief d'or l'ascrront, 
« Illuecques le couronneront. 



.. ' H Faldislorium, sella plicatilis... » (Du Gange, Gloss.j — « Unam cathedram, quam 
faudestolam vocant... » (Matth. Paris, in Vilis abbat. S. Albini.) 

- Mélang. d'archéol. par les RR. PP. Martin et Cahier, t. 1, p. 157. Et à la suite de 
la notice de M. C. Leiionnant, la gravure fidi'l ■ du fauteuil de Dagobert. 

' Rational, lili. II, cap. xi. 

* Guill. d'Oriinje, vers 28r)8 et suiv., édit. delà Haye, 1854. 

^ L" L'isidaire, manuscr. 



[ FAUTEUIL ] — 110 — 

Voici (fig. 1) Naljuchoilonosor assis sur un fiiudesteuil copié sur un 
manuscrit du ix" au x^ siècle '. Ce meuble est élevé, les pieds du roi 
ne touchent point à terre. Nous ne pensons pas que ce soit là une 
lantaisie du dessinateur, car cet exemple n'fst pas le seul. Les per- 
sonnages considérables étaient mis ainsi en évidence, sans qu'il fût 
nécessaire de monter le siège sur une estrade. Et en effet, comme 
lo disent les deux d'-rniers vers c'tés, il fallait asseoir le prince, le 




porter sur le faudesteuil. Ce n'était pas sans raison que ces meubles 
se pliaient facilement ; dans les temps mérovingiens et carlovingiens, 
des souverains étaient souvent en camj)agne. Grégoire de Tours nous 
fait voir sans cesse le roi recevant en plein champ sous une tente ou 
même à l'abri des forêts. On ne pouvait transporter, sur des cha- 
riots qui suivaient la cour, un mobilier considérable ; on se contentait 
de quelques bancs assez bas, sortes d'escabeaux, et d'un trône pour 
le roi : ce trône était fait de facjon à se plier. Cette vie nomade con- 



' Bible manuscr,, n" 6-3, Biblioth. nat 



— m — [ FAUTEUIL ] 

Iribiia, nous le croyons, autant que les traditions romaines, à con- 
server le faudesteuil comme un siège d'honneur chez les grands, à 
cause de la lacilité avec laquelle on pouvait le transporter et le mon- 
ter en tous lieux ; alors on tenait à ce qu'il fût assez élevé pour do- 
miner une assemblée de personnes debout. Plus tard, en conservant 
la forme traditionnelle de pliant donnée au faudesteuil, ces meubles 
n'étant plus sans cesse chargés sur des chariots ou sur des bêtes de 
somme, on les fit plus larges et on les posa sur une estrade, où ils 
furent accompagnés d'un escabeau, sur lequel les pieds du person- 
nage s'appuyaient. « L'escabeau, dit Guillaume Duiand', ou marche- 
« pied (scahellum) (qui accompagne le faudesteuil), désigne la puis- 
« sance temporelle, quidoitêtre soumiseàla puissance spirituelle...» 
C'est possible; mais il devient un appendice obligé des fauteuils 
laïques aussi bien que des trônes épiscopaux dès le xir siècle. 




La figure ^ nous montre un roi assis sur un faudesteuil, avec un 
large escabeau en avant"-. Ce siège est fort élevé, et présente cette 
particularité que les deux montants de derrière sont beaucoup plus 
hauts que ceux de devant; ce n'est plus là, par conséquent, un 
meuble facile à transporter. Au xif siècle déjà, le trône dit de Da- 
gobert avait été restauré par Suger, et de pliant était devenu rigide, 
au moyen de l'adjonction d'un doss'er de bronze \ 

' Rational, lib. H, cap. xi. 

' Bible franc., manuscr. de J294., n" 35, bibliolli. du Corps législatif. 

' Voyez les Mélanges archéol dcsRR, pp. Martin et Cahier. 



[ FAUTEUIL J — 112 — 

Contrairement au dernier exemple (fig. '2), les branches du fau- 
desteuil sont habituellement terminées, à leur partie supéiieure, par 
des tètes d'animaux. M. C. Lenormant regarde l'adjonclion des tètes 
et pattes de lion aux branches de la chaise curule antique comme 
une modification qui eut Heu sous l'influence des idées chrétiennes. 
« Le lion, dit-il, est, dans le langage allégorique de notre religion, 
« l'emblème de la justice, à cause des deux lions qui formaient les 
« bras du trône de Salomon, le roi juste par excellence, et les douze 
(s, lionceaux qui en ornaient les marches. » Cependant les tètes 




d'animaux qui terminent les quatre montants du trône de Dagobert 
sont des tètes de panthère, ainsi que celles figurées sur le dessin 
(fig. 2 bis) '. Ce dernier exemple nous fournit encore un renseigne- 
ment précieux : c'est la draperie ou tapis jeté sur le faudesteuil et 
qui tombe jusque sur le marchepied. Nous voyons ce morceau 
d'étoffe figuré sur presque tous les trônes pliants du xir siècle, et 
plus tard il prend une grande ampleur. 

Les sceaux royaux français,- à partir du xir siècle jusqu'au xv% 
présentent des exemples assez nombreux de trônes pliants, rare- 
ment avec des tètes de lion; ce sont des panthères, des dragons, 



• Manuscr. d'Herrade de Landsbcrg, xii' siècle, biblioth. de Strasbourg. 



— 113 — 



[ FAUTEUIL ] 




des lévriers, des chiens. Le roi Jean est figuré sur un trône terminé 

I. — 15 



j^ 1>ALTEL1L J — 11^* — 

par des têtes d'aigle, peut-être, ainsi que l'observe M. Gh. Lenor- 
matît, en l'honneur du patron du roi, saint Jean. 

;.u xiV' siècle, les laudesteuils royaux sont accompagnés de dos- 
siers avec dais et estrade ; des lionceaux servent de marchepied. 
C'est ainsi qu'est figuré le lauleuil de Charles V sur le sceau de ce 
piince. La figure S nous montre ce meuble, que la belle exécution 
du creux permet de rétablir d'une laçon comi)lèle. , 




Mais, vers le \r siècle, les formes du faudesteuil s'altèrent; ne 
conservant du pliant que l'apparence, il est accompagné de dossiers, 
de barres, qui le rendent fixe et lourd. Nous donnons comme un des 
derniers vestiges de ce meuble, un fauteuil copié sur les bas-reliefs de 
bois des stalles de la cathédrale d'Amiens (fig. 4). Il est décoré de 



— 115 — [ FORME ] 

franges attachées aux barres horizontales, suivant un usage assez 
répandu à la tin du xv' siècle, au moyen de bandes de fer battu étamc 
clouées sur le bois; plus tard encore, les bandes de fer sont rempla- 
cées par des galons de passementerie. Ces petites h'anges se retrou- 
vent sur les bois des lauteuils jusque vers le milieu du xvir siècle. 

FORME, s. f. (fourme). Mot qui s'emploie quelquefois comme 
chaire (siège), mais plus généralement comme banc divisé en stalles, 
avec appui, dossier et dais. On donnait aussi le nom de fourmes aux 
stalles des églises. Nous n'avons pas à nous occuper ici des stalles 
fixes, qui sont immeubles; nous ne parlerons que des bancs divisés 
par des appuis, qui conservent le caractère d'un meuble pouvant 
être déplacé. Nous avons dit ailleurs déjà que les sièges étaient, 
pendant le moyen âge, de formes et de dimensions très-variées. Les 
grand salles des châteaux étaient destinées à divers usages; c'était 
là qu'on recevait, qu'on assemblait les vassaux, que la famille se réu- 
nissait, qu'on donnait les grands repas, que le seigneur rendait l;i 
justice. La grand salle était ordinairement terminée à l'une de ses 
extrémités par une estrade sur laquelle étaient disposées des formes 
deboisplusou moins richement décorées et tapissées, servant de siège 
au chef de la juridiction seigneuriale et à ses assesseurs. Ces sièges 
avaient la forme d'un banc continu, mais où chaque place était mar- 
quée par une séparation; habituellement la forme centrale était plus 
élevée que les autres. 

La forme est un siège d'honneur; elle n'est pas toujours accom- 
pagnée du dais, mais elle possède un dossier. 

Les peintures murales, les vignettes des manuscrits et les bas- 
reliefs des XI' et xif siècles, nous présentent des formes générale- 
ment dépourvues de dais, mais divisées par stalles avec dossier. Pen- 
dant l'époque romane, et jusqu'à l'entier développement du style 
adopté au xiii' siècle, ces sièges à plusieurs places sont massifs et 
ne pouvaient se transporter facilement. S'ils sont de bois, ils parais- 
sent taillés et sculptés à même d'énormes pièces de charpente. Ce 
n'est pas par l'élégante combinaison des différents membres de la me- 
nuiserie que ces meubles se font remarquer, mais bien plutôt par 
l'éclat des peintures ou des étoffes dont ils sont couverts. S'ils se 
C3mposent de riches matières, telles que l'ivoire, des bois précieux, 
de l'or, de l'argent, ou même de l'étain, leur caractère général con- 
serve une certaine lourdeur en harmonie avec le style adopté dans 
l'architecture; mais ils se couvrent de dessins très-fins obtenus par 
des incrustations ou de la marqueterie. 



[ lOIl.ME ] — 110 — 

Il n'existe plus nulle p;\rt, que nous sachions, de ces meubles en- 
tiers d'une époque aussi reculée; on n'en trouve que des fragments 
cpars dans des musées, fragments qui ont changé bien des fois de 
destination, et qui n'ont été conservés qu'à cause de la richesse des 
incrustations. iMais nous en trouvons un grand nombre dans les 
manusci ils carlovin^iens et même dans ceux du xii' siècle. Le beau 



i 




manuscrit d'IIerradedeLandsberg, de la bibliothèque de Strasbourg, 
et brûlé par les Albmiands, contenait plusieurs formes qui parais- 
sent être entièrement décorées de fines incrustations. Nous en 
choisissons une entre autres à trois places, servant de siège à trois 
apôtres. Plutôt que de copier en fac-similé cette vignette, qui ex- 
plique grossièrement la combinaison et les détails de cette foi-me, 
nous croyons plus utile pour nos lecteurs d'en donner ici (fig. 1) 
comme une sorte de traduction, afin de faire mieux comprendre 
la disposition et le mode de décoration de ce meuble roman. L'ivoire 



— 117 — [ for:.ie ] 

-et l'os étaient, pendant toute la période romane, souvent employés 
dans la composition des sièges, des tables, et des meubles à la portés 
de la main; ces matières étaient tournées, gravées de dessins délicats 
^uel'on remplissait d'une matière noire, rouge ou verte, ou bien po- 
sées en placages également gravés, et collés ou cloués sur une carcasse 
de bois. C'est d'après ces données que nous supposons que la forme 
(fig. 1) est fabriquée. Les montants de face, les appuis et les pieds 
sont en partie composés de morceaux d'ivoire et de plaques gravés 
et niellés. L'appui est une marqueterie d'ivoire, de bois et de mor- 
ceaux de métal ; un tapis sans coussins couvre la tablette servant de 
siège. Une marche de bois, plaquée d'ouvrages de marqueterie, est, 
suivant l'usage, placée en avant du siège. Toutes les salles intérieures 
•des palais, des monastères et des habitations privées, à cette époque, 
<Hant toujours carrelées ou dallées, il était nécessaire de disposer 
sous les pieds des personnes assises un parquet tenant au siège. 

Les formes romanes ou de la période ogivale conservent un aspect 
sévère, une sorte de rigidité que nous ne trouvons pas dans les 
autres sièges : c'est que les formes étaient destinées, dans l'ordre 
religieux ou civil, à dos personnes remplissant de graves devoirs, 
pendant l'accomplissement desquels il était convenable de garder une 
posture décente. Nous voyons ces meubles garnis de tapis le plus 
souvent sans coussins. Les dossiers sont droits, les appuis disposés 
plutôt pour servir de séparation que d'accoudoirs. Vers la fin du 
XII' siècle, les dossiers prirent plus de hauteur, et plus tard encore, 
ils furent souvent surmontés de dais. Nous trouvons dans quelques 
manuscrits des formes qui semblent avoir été disposées pour que les 
assesseurs du personnage principal ne puissent converser entre eux 
pendant la séance. 

Nous donnons (fig. 2) un de ces sièges'. La forme centrale est 
élevée de deux marches et placée en avant des formes secondaires; 
ces dernières sont comme autant de niches de bois carrées, complè- 
tement séparées les unes des autres par des cloisons pleines. On 
comprend qu'une pareille disposition ne permettait aux assesseurs 
ou auditeurs aucune distraction ; mais aussi devaient-ils s'endormir 
volontiers dans leur compartiment, pour peu que la cause ou la dis- 
cussion se prolongeât. 

S'il nous reste en France un assez grand nombre de lormes fixes 
ou stalles, nous n'en possédons pas de mobiles, composées d'un 
grand nombre de sièges. Celles que l'on voit dans quelques musées 

' Le Romuleon, manuscr. n" 6981, BiMiolh. nat., xv" siècle. 



[ FOR.MK ] 



118 — 



011 collections particulières ne comjtrenncnt guère que trois places, 
et datent des xV et xvf siècles ; ce sont des formes provenant de 
pièces d'appartements privés, pour la plupart. Ce qui distingue par- 
ticulièrement les formes en usage dans l'ordre civil des formes 
usitées dans l'ordi'e r.'ligieux, c'est qu ? les premières ne sont que 
des bancs divisés, tandis que les autres sont faites comme de véri- 




tables stalles ; c'est-à-dire que les sièges sont à bascule, se relèvent 
au moyen d'un axe, et permettent aux personnes qui veulent s'en 
servir, ou de s'asseoir sur la (ablette abaissée, ou de se tenir à peu 
près debout, tout en s'api)uyant sur une petite console ménagée sous 
la tablette relevée, console appelée patience ou miséricorde. Dans 
ce cas, la forme mobile n'est réellement qu'une fraction des stalles 
continues fixes. Nous poui'rions donner des exemples de ces formes 
d'usage religieux tirés de manuscrits; mais les vignettes n'indiquent 
toujours que d'une manière assez vague ou conventionnelle les dis- 
positions de ces meubles, et nous préférons présenter à nos lec- 



— 110 — 



[ FORME ] 




[ FORMK J — 1-20 — 

leurs une lorme dont la composition est fournie par ces renseigne- 
ments peints, et dont les détails sont tirés de stalles fixes existantes. 
Nous croyons donner ainsi à notre exemple une application plus 
utile '. La figure 3 explique clairement ce qu'était la l'orme d'usage 
religieux au xiir siècle. 

Lorsque les trônes épiscopaux ne furent plus placés au fond de 
l'abside, comme dans la primitive Eglise, on les disposa générale- 
ment à côté du maître autel : « Dans l'église cathédrale de Sens », dit 
le sieur de Mauléon (Voi/ages liturgiques en France), « vis-à-vis du 
« grand autel, du côté de l'épître, il y a un fort beau banc, grand et 
« long, composé de cinq sièges toujours en baissant, dont le premier, 
« qui est le plus haut, est pour le célébrant, et les autres pour les 
« diacres et sous-diacres. Immédiatement au-dessous est la chaire de 
« l'archevêque, qui est assez belle et de menuiserie bien travaillée. » 
Le trône épiscopal se trouvait ainsi en haut des stalles du chœur et 
était souvent accompagné de deux sièges plus bas. Cet ensemble 
constituait une forme à trois places, et était décoré avec un certain 
luxe. Malheureusement les xvif et xviii^ siècles firent disparaître ces 
beaux meubles des chœurs de nos églises pour les remplacer par de 
lourdes charpentes décorées de sculptures de mauvais goût et de dra- 
peries s'mulèes en bois, avec force glands, nœuds et franges égale- 
ment de menuiserie ; ou bien encore, enlevés pendant la Révolution, 
on leur substitua des estrades avec fauteuils et tentures provisoires, 
souvent d'un aspect peu convenable. Les prélats veulent avec raison 
aujourd'hui rétablir ces meubles nécessaires au service religieux, et 
beaucoup d'architectes cherchent, soit à se rattacher à des traditions 
perdues, lorsqu'il s'agit de replacer ces trônes avec leurs accessoires, 
soit à satisfaire au programme, en donnant un libre cours à leur 
imagination. 

Au mot Trône, nous essayons de fournir les documents qui 
peuvent être utiles en pareil cas. 

' Il existe, dans le musée de Cluny, une forme à trois places qui provient de quelque 
salle capitulaire probablement; les sièges sont à bascule, avec miséricordes. Ce meuble 
date de la Renaissance; mais il a certainement été recomposé en grande partie au moyen 
de divers fragments. Toutefois il est bon à consulter comme disposition générale. La 
forme présentée ici est prise de morceaux do boiseries placés aujourd'hui dans le chœur 
de l'église Saint-Audoche de Saulieu. 



1-1 [ HERSE J 



2 



HERSE, s. f. (râtelier). Sorte de traverse de fer, de cuivre ou de 
bois posée sur un ou deux pieds, ou suspendue par des potences, 
sur laquelle on disposait des cierges dans les chœurs, à côté ou de- 
vant l'autel, devant les châsses des saints, près des tombeaux parti- 
culièrement vénérés, dans certaines chapelles. Ce meuble est encore 
en usage dans les églises; il se compose habituellement aujourd'hui 
d'un triangle de fer hérissé de pointes verticales, en forme d'if, des- 
tinées à retenir de petits cierges. 

« Entre le chœur et le sanctuaire (de la cathédrale de Lyon), au 
« milieu, est un chandelier à sept branches appelé râtelier, en latin 
« rastrum ou rastellum ' , composé de deux colonnes de cuivre 
« hautes de six pieds , sur lesquelles il y a une espèce de poutre de 
« cuivre de travers, avec quelques petits ornements de corniches et 
« de moulures, sur laquelle il y a sept bassins de cuivre avec sept 
« cierges qui brûlent aux l'êtes doubles de première et de seconde 

« classe A cette porte (du haut du chœur) il (rarchevèque) salue 

« d'une inclinaison de tète l'autel, puis étant, à côté du râtelier ou 
« chandelier à sept branches, il ôte sa mitre -. » 

La gravure que le sieur de Mauléon donne de ce meuble est fort 
grossière; elle ne peut que nous fournir un renseignement plus pn'-- 
cis que le texte. Nous chercherons à l'interpréter ici du mieux qu'il 
nous sera possible (fig. 1). Les colonnes cannelées qui supportent 
la traverse feraient supposer que la herse de la cathédrale de Lyon 
pouvait appartenir au style du sanctuaire (fin du xif siècle), dans 
lequel on remarque un grand nombre de pilastres cannelés. L'une 
des deux colonnes porte-un crochet. « L'encensoir est accroché, 
« dès le commencement de vêpres, au pilier droit du râtelier, et la 
« navette est au milieu de l'autel. Le thuriféraire, qui doit être sous- 

' « Ordo cereorum instar rastri circa altare Usus cnlturac cenoman. Mss. accendatur 
« omnes lampades ecclesijie et raxtrum ante et rotro. » Consuet. Mss. S. Crucis Burdegal. 
ante anno 1305 : « Debent portari cadavera familiarium per quatuor familiares dicti mo- 
« nasterii coram altari B. M. V. extra januaria ejusdetn altaris, et rastellum ejusdem 
« altaris débet coinpleri de candelis. » (Du Gange, Gloss.) 

' Voyages liturg. en France, par le sieur de Mauléon, p. 14. 

I. — 16 



[ HERSi: J — 1-2-2 — 

« diacre l'I en aube et rabat, sans amict, prend l'encensoir ea 
( passant ' » 




Les herses ou râtelii'rs fournissaient aux artisans du moyen Tige 
un beau progranimc; ils durent en profiter avec le goût qu'ils sa- 
vaient mettre dans tous les objets d'un usage habituel. Les manu- 
scrits et les vitraux reproduisent un grand nombre de ces meubles, 
dont il ne reste guère de traces dans nos églises. 

La fig. 2 représente une herse figurée dans un des manuscrits de 
la Bibliothèque nationale -, dont la disposition est originale; elle 
parait être de métal, sa forme ne se pi'ètant guère à l'emploi d'une 
auti-e matière, et porte sept cierges. Quelquefois les herses se com- 
posaient simplement d'une tringle fixée à la muraille sur deux con- 



* Voyages lHurg. en France, par le sieur de Mauléon, p. 46. 
' Ancien fonds Saint-Germain, n" 37, Xlll° siècle, Biblioth. nat. 



— 123 — [ HERSE ] 

soles: telle est celle que nous montre la fig. 3 '.Ce râtelier est posé 
à côté d'un autel, et devait recevoir les cierges que les fidèles fai- 




saient brûler en grand nombre devant l'autel ou la statue de Notre- 



• Mss. des Miracles de la sainte Vierge, bibliotli. du sémin. de Soissons (xiV siècle) 
« Du cierge qui descendi sus la viele au vieleeus devant lymage Notre-Dame. » 



[ HERSE 1 — l'2i — 

Dame. Dn là vient le dicton, lorsque quelqu'un avait évité un péril : 
« Il doit un beau eiertie à la sainte Vierge. » 

Dans le chœur de ré,<:lise cathédrale de Bourges il existait encore, 
au commencement du dernier siècle, ainsi que le constate le sieur 
de Mauléon dans ses Voyages liturgiques en France, une grande 
herse, dont il donne, du reste, une description assez vague : « Au 



-S*— Su "P Q ^li N! '^ 




^^^\~Z^Z^i/2W^77^7rF 



« pied du cierge, dit-il, qui brûle devant le Saint-Sacremeni, est une 
« barre de fer grosse comme le bras, laquelle soutient une petite 
« poutre longue du travers du chœ^Jr, sur laquelle sont trente-deux 
« cierges. De là jusques à Tautel il y a six grands chandeliers de 

« cuivre hauts de quatre ou cinq pieds » 

Les râteliers étiiient souvent posés sur un seul pied ; c'étaient alors 
de véritables chandeliers. Beaucoup d'églises en possédaient, ordi- 
nairement à sept branches, en mémoire du célèbre chandelier du 
temple de Jérusalem. Un assez grand nombre de ces objets nous ont 
été conservés; nous avons cru devoir les classer parmi les ustensiles 

(vOy. CnANDELIEFt). 

Autour des tombeaux dans les églises, on plaçait aussi, le jour des 
Morts, de ces râteliers de fer ou de cuivre, que l'on couvrait de 
cierges. Les tombeaux élevés par saint Louis, dans l'église de Saint- 
Denis, aux rois de France ses prédécesseurs, étaient presque tous 



— 125 — [ HORLOGE ] 

munis, du côté de la tète, de deux colonnettes sur les chapiteaux 
desquelles étaient posée une tringle garnie de bassins pour rece- 
voir des lumières. Les magnifiques tombeaux de bronze émaillé et 
doré qui, dans l'église de Villeneuve, près de Nantes, recouvraient les 
sépultures des princesses Alix et Yolande de Bretagne, étaient entou- 
rés de chandeliers lixes propres à recevoir des cierges. Il en était 
de même pour les tombeaux de l'abbaye de Braisne. Les vestiges de 
ces dispositions nous sont conservés dans le curieux recueil de 
Gaignères, faisant aujourd'hui partie de la bibliothèque Bodléienne 
à Oxford. (Voy. le Diclionnaire tV architecture, au mot Tombeau.) 

HORLOGE, s. f. Nous ne parlons ici que des horloges meubles, non 
des horloges fixes, comme celles qui tiennent à un monument et sont 
destinées à donner l'heure aux habitants d'une cité ou d'un quartier. 
L'usuge de placer des horloges dans l'intérieur des appartements 
n'est pas nouveau; toutefois, jusqu'au xv' siècle, ce meuble était un 
objet assez rare pour que l'on ne le trouvât que dans des palais, des 
monastères ou des châteaux. Dans l'antiquité et dans les premiers 
temps du moyen âge, on avait déjà des horloges transportables dont 
le mouvement était produit par l'écoulement de l'eau (clepsydre). 
En 505 ou 500, Gondebaud, possesseur du royaume de Bourgogne, 
reçut de Théodoric, roi d'Italie, deux horloges, dont l'une était mue 
au moyen de l'eau '. Les statuts de l'ordre de Cîteaux parlent d'hor- 
loges meubles mues par des rouages et des poids. Plus tard, nous les 
voyons mentionnées dans le Roman de la Rose : 

« Et refait sonner ses orloges, 

« Par ses sales et par ses loges, 

« A roës tro|i sotivemcnt 

« De pardiirablc movcment -. 

Nous n'essayerons pas de décrire le mécanisme de ces horloges 
primitives; cela devait ressembler beaucoup à ces coucous que l'on 
rencontre encore dans presque toutes les maisons de paysans de notre 
temps. Quant à la boîte dans laquelle était renfermé le mécanisme, 
elle pouvait être plus ou moins richement décorée de sculptures et 
de peintures, mais ne se composait que d'ais de bois, sorte de petite 
armoire au milieu de laquelle se détachait le cadran. La sonnerie 

' Hist. de Bourgogne, par dom Plancher, t. 1, p. 48. 

* Vers 21288 et suiv. 



[ HORLOGE ] 



^ i-26 — 



était placée au-dessus, presque toujours visible: c'était le clocher de 
l'horloge. Ce petit meuble, dont le mécanisme était mû par des 
poids no pouvait être placé sur une table ou sur une console ; on le 
suspendait à la muraille, assez haut pour que les poids pussent par- 
courir une distance aussi longue que possible. 

Nous voyons figurée, dans le bas-relief de l'Annonciation des stalles 
de la cathédrale d'Amiens, une horloge d'appartement dont la forme 




appartient aux dernières années du xv° siècle (fig. i). Dans cet 
exemple, on se rend parfaitement compte du mécanisme au moyen 
duquel le marteau fra[ipait sur le timbre supérieur fait en forme de 
toit conique. 

11 était d'usage, dans les*tournois, de limiter parfois la durée des 
joutes entre deux champions à la durée d'un sablier qu'on appelait 
horloge. Celui qui, des deux adversaires, pendant cet espace de 
temps, avait obtenu un plus grand nombre d'avantages, était déclaré 



— 1:27 — f HUCHE ] 

vainqueur. On empêchait ainsi que des joutes à armes courtoises ne 
pussent, par suite de l'acliarnement des jouteurs, dégénérer en luttes 
sanglantes. 

« Aussi lost qu'ils eurent d'un costé et d'autre les lances sur la 
« cuisse, le nain (qui esloit sur le perron) drécea son horloge (qui 
« estoit de verre plein de sablon, par tout le cours d'une grande 
« demye heure), et puis sonna sa trompe tellement que les deux 
« chevaliers le purent ouyr. Si mirent les lances es arrest, et com- 

« mencerent leur jouste, laquelle fut bien courue et joustée et 

« durant celle demye heure rompit le chevalier à l'Arbre d'or plus 
(( de lances que le chevalier venant de dehors, parquoy il gaigna la 
« verge d'or comme il estoit contenu es articles du pas. Ainsi se 

(( passa la demye heure que tout le sablon fut coulé ' » 

Nous voyons ces horloges de sable employées plus tard encore, 
mais dans des circonstances bien différentes. A la Sorbonnc, à pro- 
pos des discussions que suscitèrent les questions sur la grâce efficace 
et la grâce suffisante, Pascal, dans sa seconde lettre h un Provincial , 
rapporte ce propos d'un sien ami :.... « Et je l'ai bien dit ce matin 
en Sorbonne. J'y ai parlé toute ma demi-heure; et, sans le sable, 
j'eusse bien fait changer ce malheureux proverbe qui court d<'jà 
dans Paris : a II opine du bonnet comme un moine en Sorbonne. » 

— Et que voulez-vous dire par votre demi-heure et par votre 
sable ? lui répondis-je; taille-t-on vos avis à une certaine mesure? 

— Oui, me dit-il, depuis quelques jours » 

On employait, il n'y a pas encore longtemps, les horloges de sable 
dans les ventes aux enchères et les adjudications. 

HUCHE, s. f. Meuble en l'orme de colïre monté sur quatre pieds, 
avec dessus formant couvercle. 

« Il faut escrins, hiiches et coffres -. » 

(Yoy. Bahut). Nos paysans ont encore conservé la huche; ce meuble 
sert à renfermer la farine pour faire le pain et à façonner la pâte. 

' Mém. d'Olivier de la Marciie, liv. II. 

— Eust. Descliamps, le Mirouer de Mariage, xiv" siècle. 



[ IMAGE J 



— 1:>8 



w->» 



IMAGE, s. f. {i/)uage, imai(je). On donnait ce nom, pendant le moyen 
Age, à toute représentation sculptée ou peinte qui décorait l'extérieur 
ou l'intérieur des monuments et des habitations privées. Une suite de 
ces images sur un portail, autour d'un chœur, s'appelait yînayerie, 
et l'on désignait sous la dénomination (ïi/magiers les artistes pein- 
tres ou sculpteurs chargés d'exécuter ces représentations fréquentes. 
Mais nous n'avons à nous occuper ici que des images meubles , de 
celles qui, comme nos tableaux ou nos œuvres de sculptures trans- 
portables, sont disposées dans les intérieurs d'églises ou d'apparte- 
ments, sur des meubles, ou appendues aux murailles. Ces images 
meublantes étaient, le plus souvent, dans les appartements, enfer- 
mées dans des sortes de petites armoires dont les vantaux étaient 
décorés de peintures ou même de sculptures. Dans les chambres à 
coucher, par exemple, il y avait toujours une image de la Vierge ou 
de Notre-Seigneur, ou du patron de l'habitant. Les vantaux qui la 
cachaient ne s'ouvraient qu'au moment de la prière du matin ou du 
soir, ou lors de quelque solennité de famille. Les musées et les col- 
lections particulières renferment un grand nombre de ces images, 
mais appartenant presque toutes aux xv' et xvi' siècles, alors que 
l'intérieur des appartements était, même chez les petits bourgeois, 
décoré avec un certain luxe. Le musée de Cluny, à Paris, possède, 
entre autres, deux images à volets, que nous donnons ici (fig. 1 et 2). 
La première représente une Vierge avec l'enlimt Jésus, surmontée 
d'un dais; sa disposition générale est assez adroitement combinée. 
La seconde représente la sainte Trinité dans le panneau du milieu ; 
deux anges, sculptés dans les panneaux des volets, jouent des instru- 
ments de musique. On lit, dans le livre ouvert sur les genoux du 
Père et du Fils : « Ego sum via, veritas et vita. » Dieu le Père, 
ainsi qu'il était d'usage parmi les imagiers du xv siècle, est repré- 
senté en pape, la tiare à triple couronne sur la tète. Le Fils n'est 
vêtu que d'un manteau. Derrière cette image, on lit l'inscription 
suivante : 

A scur Pcrrcttc 
Dobray et luy feut tlonce 
L'an MVXLII au inoy de 
décembre par ses frères et seur 



— 1-29 — 

Et a couste xviii' xM*. 
Je prie à tous ceiilx et celles qu'y 
prendront devo" ce gardent de 
La gaster et prie po"' nioy et po'' 
Ceulx q' nie l'ont donnée 

Se' Perrette Dobray. 



[ IMAGE ] 



Le désir de Perrette Dobray a été respecté : l'image est demeu- 
rée à peu près intacte. Ces images faisaient donc partie du mobi- 




lier des chambres à coucher; on se les donnait en cadeaux, comme 
aujourd'hui ces petits meubles qui abondent dans les appartements 
des femmes. 

Les tablettes sculptées en bois ou en ivoire à deux ou trois pan- 
neaux, et qu'on désigne ordinairement sous les noms de diptyque? 



[ IMAGE ] 



— 130 



ou de triptyques, ne sonl autres que des images destinées à être 
Iransporlées dans les voyages, o;i à décorer la ruelle d'un lit, le des- 
sus d'un prie-Dieu, ou ces petits oratoires qui avoisinaient souvent 
les chambres à coucher. Il existe ent ore un grand nombre de ces 
précii'ux objets qui datent des xiii' et xiv' siècles, ce qui fait sup- 
poser qu'alors on en tiouvait dans les ;ippartements des bourgeois 




•^ 



comme des seigneurs. Toutefois il est rare d'en rencontrer dont 
l'exécution soit parfaite : on voit que ces images se fabriquaient 
en grand nombre et pour toutes les bourses. Lorsque les images 
d'ivoire à deux ou trois volets, des xiii' et xiv' siècles, sont belles 
et exécutées avec soin , ce sont des œuvres d'art fort remar- 
quables. 

Une des plus belles que nous connaissions appartenait à M. le 
prince SoltykolT, et date du milieu du xiir siècle. Elle se com- 
pose d'une tablette centrale accompagnée de deux autres tablettes 
formant volets, le tout d'ivoire. Les sujets sculptés sont divisés en 
trois zones décorées de colonnettes très-délicates et d'une riche 
ai'cature. 

Dans la zone inférieure, la sainte Vierge est assise tenant l'enfant 
Jésus bénissant; à la gauche du trône de la Vierge, un évêque est 



— 131 — [ IMAGE ] 

à genoux; deux anges encensent. Le volet de droite représente les 
trois mages, celui de gauche la circoncision. 

La zone centrale contient le crucifiement de Notre -Seigneur 
entre les deux larrons, la Vierge et saint Jean, TÉglise et la Syna- 
gogue. 

Dans la zom,' supérieure, le Christ est ressuscité ; il est assis demi- 
nu, et montre ses plaies. A droite et à gauche, la Vierge et saint 
Jean, à genoux, intercèdent pour les humains; deux anges tiennent 
les instruments de la passion, deux autres réveillent les morts au son 
de rolil'ant. A droite, un évêque est conduit par un ange en para- 
dis ; à gauche, les damnés sont précipités dans la gueule béante 
de l'enfer par deux démons. Le sommet de cette imagerie est 
décoré de tins pinacles et de gables ornés de crochets, de rosaces 
et de fleurons. Cet ensemble n'a pas plus de 0'",^5 de large sur 
0",^:2 de haut environ, et les figurines sont traitées de main de 
maître. 

Les images portatives de bois ou d'ivoire n'avaient pas toujours 
un caractère religieux ; il en existe qui étaient évidemment destinées 
seulement à récréer les yeux, et qui représentent des jeux, des chasses, 
des passe-temps de nobles et de damoiselles : mais ces sculptures 
sont comparativement en petit nombre. (Voyez à la fin du Diction- 
naire du mobilier, le Résumé historique.) 

Au xvr siècle, les images d'ivoire à volets, si fort prisées jus- 
qu'alors, furent remplacées par des images peintes sur émail par les 
artistes de Limoges. Il existe, au musée de Cluny, une image fort 
précieuse exécutée d'après ce procédé, ayant appartenu à Catherine 
de Médicis, et sur laquelle est représentée celte princesse à genoux 
devant un prie-Dieu : c'est un des meubles les plus remarquables que 
possède cette riche collection. 

Nous ne devons pas omettre ici les images ouvrantes si fort en 
vogue pendant les xir et xiif siècles. On donnait ce nom à des sta- 
tues ou statuettes qui s'ouvraient par le milieu, et laissaient ainsi 
voir dans leur intérieur, soit des reliques, soit des scènes sculptées. 
Le musée du Louvre possède une image de ce genre extrêmement 
précieuse à cause de la beauté du travail. C'est une statuette de la 
sainte Vierge, d'ivoire, dont nous donnons une copie (fig. 3), au 
tiers de l'exécution. La statue est représentée de face en perspective, 
de profil en géométral. Ces deux aspects A et B font voir comment 
s'ouvre l'image en trois parties: les deux composant la face se dé- 
veloppent des deux côtés de celle qui forme le fond; qu;md l'imago 
est ouverte ,. le socle, qui estlixe, laisse une saillie représentant 



[ IMAGE ] _ 132 _ 

assez bien la ligure d'un petit autel devant un grand retable à volets. 




La ngure i, montrant l'image ouverte, explique cette disposition gra- 



— 133 — [ IMAGE ] 

cieuse. Les trois compartiments d'ivoire, étant développés, laissent 

4 




voir une suite de petits bas -reliefs dont la série commence à la 



[ IMAGE ] — 134- — 

gauche du spoclaleur. Dans le compailiment de gauche sont figurées 
les scènes qui précèdent immédiatement le crucifiement de Nolre- 
Scigneur : Jésus est amené devant Pilale; il est flagellé, il porte sa 
croix. Au centre est représenté le crucifiement ; deux anges tenant le 
soleil et la lune accostent les bras delà croix ; au sommet est sculptée 
la figure symbolique de l'Agneau dans un nimbe. De chaque côté du 
Christ on voit, à sa droite, la sainte Vierge ; puis l'Église, représentée 
par une femme couronnée, tenant un calice qu'elle élève pour rece- 
voir le sang du Christ; à sa gauche, saint Jean, et la Synagogue sous 
la forme d'une femme tenant un étendard brisé et les tables de l'an- 
cienne loi n^nversées; ses yeux sont couverts d'un bandeau. Au-des- 
sous du sujet principal, le Christ mort est enseveli; on aperçoit sous 
le sarcophage un animal ressemblant assez à un loup. Dans le com- 
parliment de droite, au sommet, Jésus-Christ ressuscite assisté de 
deux anges; les saintes femmes viennent au tombeau; l'ange leur 
montre le sarcophage vide; des soldats sont endormis sous une 
arcade. Jésus apparaît à Marie-Madeleine, et lui dit : « Ne me tou- 
chez pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père '. » Il tient 
un phylactère dans sa main droite. Deux demi-cercles font voir les 
quatre évangélistes à la base des comparliments, placés dans l'ordre 
suivant: saint Marc, saint Mathieu, saint Jean, saint Luc. Dans les 
lobes pris aux dépens de la tète de la statue se trouvent : au centre, 
le Christ ressuscité, bénissant et tenant le livre des Évangiles ouvert ; 
à sa droite et à sa gauche, deux anges adorateurs. On retrouve ici 
le socle représentant la Nativité que nous avons vu sous les pieds 
de l'image fermée. 

L'image ouvrante du musée du Louvre a 0'",45 de hauteur: elle 
devait être accrochée et non posée, comme le prouve le crochet fixé 
derrière le dossier du siège de la Vierge. Il était d'usage aussi de 
placer dans les églises des statues ouvrantes d'une assez grande di- 
mension, dans lesquelles on déposait des reliques. Lorsqu'en 1 166 le 
sancttiaire de l'église abbatiale de Vézelay fut détruit par un incendie, 
Hugues de Poitiers raconte qu'une statue de bois de la sainte Vierge, 
seule, ne fut pas atteinte par le feu. Cette circonstance étant consi- 
dérée comme miraculeuse, les moines examinèrent la statue avec 
soin, et ils virent qu'elle avait une petite porte très-bien fermée, 
entre les deux épaules. L'ayant ouverte, le prieur et les assistants 
constatèrent l'existence de reliques précieuses déposées dans le corps 
de la statue, qui dès lors fut placée sur le nouveau maître autel, où 

• Évanjiile selon saint Jean. 



--- 135— [ image] 

elle demeura exposée à la vénération des nombreux pèlerins qui 
affluaient à l'abbaye de toutes parts. Le même historien ajoute que, 
les moines ayant été accusés de satisfaire leur avarice par les offrandes 
de ce grand concours de peuple, ils se virent obligés, pour se mettre 
à couvert de ce reproclie, d'empêcher qu'on ne baisjit ni ne louchât 
l'imaae miraculeuse. 

Les images de cire étaient aussi fort en usage pendant le moyen 
âge ; on en plaçait dans les églises et même dans les palais. Ces 
images représentaient des donateurs ou des personnages vénérés dont 
on voulait perpétuer la mémoire ; on les revêtait d'habits comme 
des personnes vivantes, et elles demeuraient en place jusqu'au mo- 
ment où elles tombaient de vétusté. Les sorciers, pendant le moyen 
âge, considéraient les images de cire qu'ils se plaisaient à façonner, 
comme un des moyens les plus puissants d'influence sur la destinée 
de ceux qu'ils prétendaient soumettre à leur volonté. Dans la célèbre 
procédure contre les templiers, sous le règne de Philippe le Bel, il 
est question d'images du roi percées de styles, emjdoyées comme 
malétices contre ce prince. Les sorciers baptisaient aussi certaines 
images de cire. « Il y a néanmoins des gens assez abandonnés de 
Dieu, dit le savant docteur ïhiers en son Traité des superstitions ', 
pour baptiser des figures de cire, afin de faire mourir les personnes 
qu'ils haïssent. Et voici les cérémonies qu'ils pratiquent dans ce cas: 
Ils font une image de cire entière, et avec tous ses membres ; la met- 
tent tout de son long dans une boîte qui se ferme avec un couvercle ; 
prennent de l'eau dans le creux de leur main, la jettent sur cette 
image, en disant: « N. Ego te bajjtizo, etc. » Ils récitent ensuite le 
petit office de la Vierge, et quand ils en sont au psaume... entre 
generatione et generationem, ils prennent une épine d'O... de la- 
quelle ils piquent légèrement l'endroit du cœur de l'image, et achè- 
vent le petit office. Le lendemain, ils font la même cérémonie et 
enfoncent l'épine plus avant. Le troisième jour, ils en font autant et 
enfoncent l'épine tout entière, achèvent l'office, et le neuvième jour 

ils ont ce qu'ils souhaitent » Dans un autre passage -, il ajoute 

« qu'il étoit des prêtres assez malheureux pour dire des messes sur 
des images de cire, en faisant des imprécations contre leurs enne- 
mis, jusques-là qu'ils en disoient dix et plus, afin que leurs ennemis 
mourussent dans le dixième jour... » Ces superstitions prouvent 
l'importance que le vulgaire attachait aiix images. 

' Vol. II, p. 81, édit. de 174-1. 

' Vol. III, p. 207, Rapport de Pierre le Chantre, Abrévial., chap. xxxix. 



[ LAMPESŒR J — l^t3 — 



Oa 



LAMPESIER, LAMPIER (lampe) \ S'entendait, au moyen âge, 
comme lustre portant de petits godets dans lesquels on versait de 
l'huile et qui étaient munis de mèches. Ce meuble se fabriquait en 
argent, en cuivre, en fer ou en bois. Il consistait tiénéralement en 
un cercle d'un diamètre plus ou moins grand, en raison du nombre 
de godets que l'on voulait placer, suspendu par une ou plusieurs 
chaînes, ordinairement trois. On avait, dans les églises, deslampiers 
qui, lorsqu'ils contenaient un grand nombre de godets, étaient dési- 
gnés sous le nom de : couronne de lumières, ou de : roue. Le clocher 
central de la gi ande église abbatiale de Cluny était appelé le clocher 
des lampes, parce que sous ea voûte était suspendue une couronne 
de lumières. C'est, de toute antiquité chrétienne, une manière 
d'honorer Dieu que de placer des lumières dans son église. « La 
lumière qui est allumée dans l'église, dit Guillaume Durand dans 
son Rational, est la figure du Christ, selon cette parole : « Je suis 
« la lumière du monde », et Jean dit: « Il étoit la lumière véri- 
« table qui illumina tout homme venant en ce monde. » Et les 
lampes de l'Église signifient les apôtres et les autres docteurs, par 
la doctrine desquels l'Eglise resplendit comme le soleil et la lune, et 
dont le Seigneur a dit: « Vous êtes la lumière du monde », c'est-à- 
dire : Vous donnez les exemples des bonnes œuvres. C'est pourquoi, 
en les avertissant, il leur dit : « Que votre lumière luise devant 
« les hommes. » Et c'est d'après les ordres du Seigneur que l'église 
est éclairée ; et voilà pourquoi on lit dans l'Exode : « Ordonne 
« aux (ils d'Aaron de m'offrir l'huile la plus pure que l'on lire des 
a olives, afin que la lampe brûle toujours dans le tabernacle du 



< témoignage. 



' « Item trois lampicrs d'argent pendans devant la grant porte. » {Invent, de la 
sainte Cltapelle de faris, 1.37(), Bil)L nation. — « Lampadariuin, caïuielabrum siistinendis 
« lampadibus in Ecclesiis. « (Bidle d'Innocent VIII : vo\. du Gange, Gloss.i Dans l'antiquilc 
romaine, toutefois, les mots « lampadarius, lanipas w, s'appliquaient dans ceitains cas, non 
point à des luminaires contenant de i'huile, mais à des candélabres portant des bougiai 
de cire. 



— 137 — [ LAMPESIKR ] 

ïl était d'usage, autrefois comme aujourd'liui, de maintenir au 
moins une lampe allumée devant l'autel, et, pendant les tètes solen- 
nelles, de garnir un grand nombre de lampes de godets et de bou- 
gies de cire, non-seulement dans l'enceinte des églises, mais même 
dans les rues. Cet usage avait été pratiqué dans les églises de 
Byzance dès les premiers siècles du chrislinnisme, et Sainte-Sophie 
se distinguait entre toutes les églises de la capitale de l'empire d'Orient 
par son riche luminaire '. En Occident, nous voyons que des rentes 
fixes et des revenus fonciers étaient affectés à l'entretien du lumi- 
naire dans les églises abbatiales, collégiales, paroissiales et dans les 
cathédrales. A en juger par l'importance de ces dotations, le lumi- 
naire des églises devait être autrefois très-considérable. Les lam- 
piers étaient vulgairement fabriqués en cuivre doré, enrichis d'émaux, 
de boules de cristal, de dentelles découpées dans le métal, de pen- 
deloques, que rehaussait encore l'éclat des lumières. En Orient, il 
existait des lampiers en forme de navire contenant un grand nombre 
de lumières; le mat était terminé par une croix '-. 

ïl n'existe plus en France une seule de ces lampes, qui se trou- 
vaient encore, avant la révolution du dernier siècle, en grand nombre 
dans nos églises; tout a été jeté au creuset ou détruit. Nous n'en 
pouvons connaître la forme que par quelques descriptions assez 
vagues ou des représentations peintes ou sculptées. Nous sommes 
donc forcés d'avoir recours à ces renseignements. Toutefois on voit 
encore, dans l'église d'Aix-la-Chapelle , une couronne de lumières 
donnée par l'empereur Frédéi'ic Barberousse, qui peut passer poiu- 
une œuvre des plus remarquables et des plus complètes du moyen 
âge, sous le double rapport du goût et de l'exécution; le travail en 
est occidental, et nous semble plutôt avoir été exécuté de ce côté-ci 
du Bliin qu'au delà. Cette couronne se compose, en plan hori- 
zontal, de huit segments de cercle retenus par huit chaînes se réu- 
nissant en quatre; aux points de rencontre des arcs de cercle et au 
sommet de chacun des arcs, sont des lampes ajourées, autrefois 
garnies de statuettes d'argent '; deux bandes de cuivre gravées, for- 
mant les lobes de la couronne, rappellent en vers latins le don de 
l'empereur. Outre les lampes, quarante-huit bobèches permettaient 



' Paul le Silentiaire, Descript de Sainte-Sophie. 

^ Ibid. — Voyez la savante dissertation dn R. P. Cahier, dans les Mélanges d'ar- 
chéologie, vol. ni, p. 1, sur la couronne de lumières d'Aix-la-Chapelle, 

' L'invasion française fut cause que ces statuettes, ainsi que la dentelle d'argent qui 
garnissait le milieu des bandes de cuivre, ont été enlevées. 

I. — 18 



[ LAMPESIER ] — 138 — 

de placer des cierges sur la crête à jour de la couronne. Toute 
la richesse de ce lampier est obtenue au moyen de gravures sur le 
cuivre, lesquelles sont remplies d'un mastic brun formant comme 
un ouvrage niellé. Les chaînes sont alternativement composées de 




cuMi/ii/^for ..^i>;*v- 



boiiles, de chaînons et de petits cubes, aux points de rencontre. Les 
gravures détaillées que les RR. PP. Martin et Cahier ont données de 
cette couronne de lumières dans les Mélanges archéologiques * 
nous dispenseront de nous étendre davantage sur ce précieux 
objet. 

La cathédrale de Toul possédait encore, dans le siècle dernier, 



Vol. m. 



139 — 



[ LAMPKSIER ] 



une énorme couronne de lumières en avant de l'ancien maître autel, 
qui passait pour être d'argent et d'or (probablement de cuivre 
doi-é). « La bande circulaire de la couronne, haute de 0'",22 envi- 
ron, était garnie des statuettes des douze apôtres, ayant entre cha- 
cune d'elles huit girandoles. L'évêque Pibon, qui avait donné cette 
couronne h la cathédrale, au commencement du xii" siècle, y avait 
fait graver des vers de sa composition. Douze chaînes de cuivre 
réunissaient le cercle à une chaîne plus forte, également de 
cuivre '. » 




L'église abbatiale de Saint-Remi de Reims avait aussi, avant la 
révolution, sa couronne de lumières, dont il ne reste qu'un assez 
médiocre dessin dans un manuscrit de la fin du xvr" siècle -. Ce 
dessin est cependant assez précis pour permettre de donner une idée 
de ce que devait être ce grand lampier portant à la fois, comme la 
couronne d'Aix-la-Chapelle, des lampes et des cierges. Nous le repro- 
duisons ici (fig. 1). « C'est, dit l'auteur du manuscrit, le portraict 
« de la couronne qui est au millieux du chœur de la dicte esglise de 



' Morel, Notice sur la calhédrale de Toul. 

' Voici le titre de ce curieux manuscrit : Recherches de plusieurs singularités par 
Françoijs Merlin, control. gén. de la maison de feu Mad. Marie, Eliz., fille unique du 
feu roij Charles dernier que Dieu abxolve. Portraictes et escrites par Jac. Cellier, 
demourant à Reims. Commencé le 3" jour de mars 1583 et achevé le 10" sept. 1587. 
Biblioth. nat., S. F., n" 153. 



[ LAMPESIER ] 



140 



« Sainct-llcrny, laquelle a esté mise en cest endroict en l'honneur el 
«; souvenance de l'aage dudicl patron qui vescut IIII'"' xvj ans, partant 
« y a le tour IIII''' et xvj chierges. » Cette couronne se divisait en douze 
lobes ou segments de cercle séparés par autant de lanternes; elle 
paraît avoir été fabriquée pendant le xii' siècle. Chaque lobe portait 
huit cierges sur de petites bobèches terminées par une pointe; c'était 
donc en tout quatre-vingt-seize cierges. 

Le plan (fig. 2) indique comme étaient disposées les chaînes, 




composées de douze tringles aboutissant à quatre, jjuis à une seule 
chaîne. Ainsi que la couronne d'Aix-la-Chapelle, le lampier de Saint- 
Remi présentait des figures découpées à l'entoiir des tourelles conte- 
nant les lampes (fig. 8). Les RR. PP. Maitin et Cahier, et M. de Cau- 
mont, considèrent les couronnes de lumières suspendues aux voûtes 
des églises comme des représentations de la Jérusalem céleste. En 
effet, cette opinion est confirmée par les inscriptions gravées ou 
émaillées autour de ces phares. 

A Ilildesheim, il existe encore deux couronnes de lumières fort 



— 141 — [ LàMPESIER ] 

belles. « L'une d'elles, la plus grande, dit M. de Caumont *, remonte 
« à l'évèque Hézilon. Elle se compose de cercles d'un très-grand 
« diamètre, portant des tours et des flambeaux de cuivre doré sur 
« lesquels se lisent des inscriptions émaillées : la dentelle du pour- 
« tour était d'argent. Les douze tours attachées sur les cercles de 
« métal, comme dans la couronne d'Aix-la-Chapelle, logeaient cha- 
« cune quatre statuettes d'argent, représentant des personnages 
<( de l'Ancien Testament et les personnifications des Vertus, ce que 
<( prouvent les noms qu'on lit encore sur ces tours. Au milieu des 
« espaces compris entre les tours se trouvent des niches qui portent 
« les noms des douze apôtres, preuve qu'elles en renfermaient les 
« statuettes. Il y aurait donc eu soixante statuettes dans les niches 
« et les tours qui garnissent les cercles de cette grande couronne. 
« On croit que les lampes étaient superposées aux tours. D'une 
« tour à l'autre, six flambeaux portaient des cierges; il y en avait 

« en tout soixante-douze La seconde couronne de Ilildesheim se 

« trouve dans le chœur de la cathédrale. On la fait remonter au mi- 

« lieu du xf siècle.... ; mais elle est moins grande 

« que celle de la nef, et les espaces compris entre 

« les tours ne portaient que trois flamlseaux, de *' 

« sorte qu'il n'y en avait que trente - six au lieu 

« de soixante-douze dans le pourtour. Les tours 

« ou niches renfermaient quarante -huit statuettes 

« de bronze, qui n'existent plus -. » 

Les lampiers, couronnes ou phares, n'avaient 
pas toujours ces dimensions considérables, et il en 
était beaucoup qui ne portaient qu'une seule lampe : 
celles-ci sont encore pkis rares que les grandes cou- 
ronnes, s'il est possible ; leur peu d'importance les 
a fait supprimer depuis longtemps dans les églises. 
Il nous faut avoir recours aux vignettes des ma- 
nuscrits, aux vitraux ou aux bas-reliefs, pour pouvoir nous rendre 
compte de leur disposition et de leur forme. 

Les petits lampiers à une seule lampe étaient habituellement sus- 
pendus au-dessus des autels, et leur forme la plus vulgaire est celle 
reproduite dans la figure -4 ^ Quelquefois la lampe est placée au milieu 

' Voyez le Rapport de M. de Caumont sur les couronnes de lumières de Hildesheim 
(Bull, monum., vol. XX, p. 289). 

' Voyez, dans le même rapport, un croquis de cette seconde couronne, fait sur une 
gravure de M. le docteur Kratz. 

' Du bas-relief de la porte Sainte-Anne, à Notre-Dame de Paris, xii* siècle. 




[ LAMPESIKR ] 



— 142 



d'un cercle de métal ciselé, ainsi que l'indique la figure 5, copiée 
sur l'un des bas-reliefs du porche nord de la cathédrale de Chartres 
(xiii' siècle). Souvent aussi les lampes sont disposées autour d'une 




roue, et le lampier était alors appelé roue. Dans un des vitraux de 
l'église Saint-Martin de Troyes, représentant sainte Anne et saint 




Joachim apportant un agneau dans le temple, on voit une roue en- 
tourée d'un certain nombre de godets, et sous laquelle est suspen^ 
due une dernière lampe (fig. 6). Ce vitrail date du xvf siècle. 



— 143 — [ LAMPESIER ] 

Il paraîtrait, en consultant les bas-reliefs et les vignettes des ma- 
nuscrits, que la forme circulaire donnée aux couronnes de lumières, 
ou lampiers, serait la plus ancienne. La division en lobes semble 




y.. r£i^/f!a.j7if 



avoir été préférée pendant les xif et xiir siècles. Dans les peintures 
des xiv^ et xv^ siècles, on en voit qui adoptent, en plan, la 
figure d une étoile à six ou huit branches. Il en existe aussi en forme 
de croix, dans les églises qui subissent l'influence byzantine. A 



I LANDIER ] — U4 — 

Sainl-Marc de Venise, on voit encore, suspendue à la coupole de la 
nef, une croix de cuivre qui paraît remonter au xiii' siècle, et qui 
servait de luminaire les jours fériés. Les bras de cette croix lumi- 
neuse sont doubles et se coupent à angles droits, ainsi que l'indique 
la figure 7. Les godets contenant l'huile se trouvaient suspendus 
entre les branches de a lampier, au moyen de chaînettes. 

La croix illuminée est une fort ancienne tradition dont on re- 
trouve la trace dans des manuscrits cailovingiens *, et beaucoup plus 
anciennement dans les peintures des catacombes de Rome '-. Nous 
devons mentionner aussi les lampes que Ton plaçait sur les tombeaux 
élevés à l'extérieur des églises. Cet usage était usité chez les chré- 
tiens de Syrie dès le iv' siècle; nous le retrouvons adopté chez les 
Occidentaux jusqu'à la lin du xvr siècle. Le nombre de renseigne- 
ments précis qu'il est possible de recueillir encore sur les lampiers, 
si communs dans nos églises pendant le moyen âge, indique assez 
l'iniportance de ce meuble, le luxe avec lequel il était traité, la 
richesse des matières employées. Il est certain que les orfèvres de 
cette époque avaient déployé, dans la fabrication de ces objets, toute 
leur hahileté, ce goût parfait qui dislingue leurs œuvres; employant 
îi la fois le cuivre doré, le vermeil, les fines dentelures, le cristal, 
les émaux, ils avaient su donner aux grandes couronnes de lumières 
un aspect éblouissant qui représentait aux yeux des fidèles, les jours 
de fôle, l'image de la Jérusalem céleste. Ces grands cercles lumi- 
neux complélaient l'éclairage des chœurs garnis de râteliers, de 
nombreux candélabres, de flambeaux autour de l'autel, de cierges 
sur les tombeaux. 

LANDIER, s. m. (chenet). Les cheminées, dans les habitations du 
moyen âge, étaient larges et hautes. Généralement un homme pou- 
vait y entrer d 'bout sans se baisser, et dix ou douze personnes 
se plr.çaient facilement autour de l'âtre ^ Il fallait, à l'intérieur de 
ces cheminées, de forts chenets de fer, désignés alors sous le nom 
de landiers, pour supporter les bûches énormes que l'on jetait sur 
le foyer et les empêcher de rouler dans l'appartement. Il y avait les 
landiers de cuisine et les landiers d'appartement. Les premiers étaient 
assez compUqués comme forme, car ils étaient destinés à plusieurs 
usMges. Leur tige était munie de supports ou ciochets pour recevoir 

' Voyez !a bible d'.Mcuin, Brit. Mus. 

' Voyez lioma xuhlerranea, tab. secund. cœtneterii Potiani via Portuensi, une croix 
peinte sur les bras de laquelle sont posés deux flambeaux. 
' Voyez l'article Chemi.nek dans le Dictionnaire raisonné d'archilecture. 



— 145 — 



[ LAN DIEU ] 



les broches, et leur tète s'épanouissait en forme de petit réchaud 
pour préparer quel([ues mets, comme nos cases de fourneaux, ou 
pour maintenir les plats chauds. Dans les cuisines, l'usage des four- 



DETAIL 




neaux divisés en plusieurs cases n'était pas fréquent comme de nos 
jours ; les mets cuisaient sur le feu de la cheminée, et Ton comprend 
facilement que ces foyers ardents ne permettaient pas d'apprêter cer- 
tains mets qu'il fallait remuer pendant leur cuisson ou qui se pré- 

I — 19 



j LANDIER J — 140 — 

jiaiaient dans de pelils poêlons. Les lécliauds remplis de biaise à la 
lèle des landiers, se trouvant à la hauteur de la main et hors du lover 
de la cheminée, facilitaient la préparation de ces mets. 

Nous donnons (fig. 1) un de ces landiers de cuisine déposé au mu- 
sée de Gluny. Sa hauteur est de I", lîJ; le diamètre du réchaud su- 
périeur est de 0", :25. A la base de la tige, on voit trois crochets des- 
tinés à supporter la broche. Vers la partie supérieure de la tige estun 
crochet recouvert A, muni d'une boucle B, à laquelle étaient sus- 
pendues les petites pincettes destinées à attiser le feu du fourneau 
supérieur C, une cuiller de fer ou une fourchette, pour retourner les 
viandes ou remuer les sauces. Cette boucle, dont nous donnons le 
détail en E, était faite de façon que les pincettes, en raison de la 
forme de leur tête G, pouvaient facilement être suspendues au cro- 
chet F. Los objets accrochés aux boucles E servaient également pour 
le rôti. On voit enC lerécliauddefer battu qui se posait sur la tête D du 
landier, pour recevoir la braise. Les gens de la cuisine mangeaient 
même sur ces petits fourneaux, tout en se chauffant'. Quelquefois, 
mais plus rarement, la tête du landier se divisait en deux réchauds-. 
C'était donc alors quatre plats que l'on pouvait apprêter et faire 
cuire en dehors du foyer, sur lequel étaient suspendues une ou 
plusieurs mai mites au moyen de la crémaillère et de trépieds, et 
devant lequel tournaient une ou deux broches garnies de plusieurs 
pièces. La cheminée suffisait seule ainsi pour apprêter un repas 
abondant (fig. ^). 

Dan> le Charrois deNymes, II' livre de Guillaume d'Orange (chan- 
sons de geste des xi' et xir siècles), il est question du bagage du 
piince porté par trois cents bêtes de somme; les meubles et usten- 
siles destinés à la cuisine ne sont pas oubliés : 

« Bien vos s«i dire que reporte 11 tierz : 

(( Prcoz et pailles, chauderons et trepiez, 

« Et cros agus, tenailles et landiers; 

i( Quant il venront el règne essilié 

; Que bien en puissent alorncr cà luengier; 

:< S'en serviront Guillaume le guerrirî ', 

i( Et en après trestoz les chevaliers. » 

La Og. 2 fera comprendre les divers procédés du cuisson employés 
simultanément autour de l'àtre. Ordinairement un gros anneau était 

' Nous avons encore vu cet usage conservé dans quelques campagnes de l'ouest et du 
centre de la France. 
' Il existait encore, il y a quelques années, des landiers à deux réchauds dans une 



— 147 



[ LANDIER ] 



fixé à la tige des landiers pour pouvoir les remuer avec plus de fa- 
cilité, lorsqu'on voulait les éloigner ou les rapprocher l'un de l'autre, 
suivant le besoin. La même figure montre la disposition de ces 
anneaux. Les landiers de cuisine sont simples, quoique forgés avec 
grand soin; mais ceux qui devaient être placés dans les appartements 




«talent souvent fort riches, ornés di brindilles de 1er étampé sou 
dées sur la tige, de pièces de forge (inement exécutées. On rencontre 
peu de landiers antérieurs au xV siècle qui aient quelque valeur 
comme travail, ces objets ayant, depuis longtemps, été vendus 
comme vieille ferraille. Nous en avons dessiné un cependant qui exis- 
tait encore, il y a quinze ans, dans une maison de Vézelay, et qui 



cuisine dépendant de l'hôtel de la Poste à Saulieu; on en trouve un a sez grand nombre 
dont les deux branches supérieures sont conservées, mais dont les réchauds ont été enlevés, 
dans les provinces du centre de la France- 



[ LANDIER J 



148 — 




— \m 



[ LANDIER ] 



provenait probablement de l'abbaye'. Cette paire de landiers datait 
certainement du xiif siècle; elle était d'une exécution assez gros- 
sière, mais d'une belle forme et bien composée. Nous reproduisons 
ici (fig. 3) notre croquis. Ce landier est formé d'une tige de fer plat 
de 0'",05surO™,0-2àO'",0.'] de gros, gravée, et sur laquelle sont sou- 
dées des embrasses d'où s'échappent des feuilles étampées et soudées 



v^. 




après ces embrasses. L'extrémité supérieure du landier se compose 
d'une tête d'animal fort bien forgée et soudée sur la tige ; une des 
embrasses maintient un anneau; le pied se termine en jambes 
d'homme. La queue du landier, destinée à supporter les bûches, est 
rivée au moyen de trois gros rivets à tète ronde sur la tige. Ce 
landier n'avait pas moins de 0'",90 de hauteur. 
Voici (fig. 4-) un landier d'une cheminée d'appartement aujour- 

' Depuis lors nous avons recherché cette paire de landiers qui était d'une assez belle 
exécution, afin de l'acheter pour le musée de Cluny; mais nous n'avons pu savoir ce 
qu'elle était devenue : il est probable qu'elle aura été, comme tant d'autres anciennes 
pijces de forges éparses dans nos petites villes de province, vendue avec de vieux fers. 



l LANDIER J — 150 — 

d'hui conservé dans le musée de Gluny; il est de fer fondu, proba- 
blement, sur nn modèle de bois, avec ornements appliqués en cire. 
La queue du landier est assemblée à tenon dans le pied de fonte et 
rivée, ainsi que l'indique la gravure; sa hauteur est de 0'",64. Nous 
le croyons du commencement du xv' siècle : on remarque sur sa face 
un écusson sur le champ duquel sont posées trois merlettes. A partir 
de cette époque, il n'est pas rare de rencontrer des landiers de fonte 
de fer. Il en existait deux il y a quelques années, posés en guise de 




^. cc/^ji/ii-jtfa/- . 



bornes, sur la place de Saint-Thaurin, à Évreux ; nous ne savons s'ils 
s'y trouvent encore. Ces deux landiers de fonte de fer paraissent 
appartenir aux dernières années du xiv' siècle et sont fort grands; 
avec la partie des pieds enterrée, ils devaient avoir plus d'un mètre 
de haut. La portion supérieure, seule apparente, représente une 
figure d'homme debout tenant un écu et une massue ; Técu et le 
vêtement de la figure sont échiquetés. M. de Caumont en donne un 
croquis dans le XI' volume du Bulletin monumental, page 644, 
Nous donnons (fig. 5), pour finir cet article, un landier d'appar- 



— 131 [ LAVOIU J 

lemenl de la fin du xvf siècle, dont la foi-me ditïère de celle usit'^e 
jusqu'alors : la lige verticale, destinée à empèrher les bûches de 
rouler sur le pavé, a disparu et est remplacée par une ponsme. Ces 
landiers paraissent combinés de façon à permettre de poser les pieds 
sur les deux volutes, afin de se cliaulYer plus facilement. Ils sont 
ornés de rosaces de tôle rivées sur le fer. La queue est de fer carré 
présentant sa d'agonale parallèlement au sol de l'àtre; un ornement 
de tôle découpée, placé en B, cache le tenon de la grosse pomme ; 
ce tenon passe à travers ui queue du chentsl aplatie, ainsi qu'on le 
voit en G, et est retenu |ar une clavette. Le landier représenté 
figure 5, et dont le profil est tr. ce en A, provient d'une auberge de 
Froissy (Gôte-d'Or), et est fort petit. 

L'époque d3 la renaiss:mce apporta un grand luxe dans la compo- 
sition des landiers; mais alors ils sont presque toujours de fonte de 
fer coulée sur des modèles de cire exécutés souvent par de très- 
habiles artistes. Ils sont ornés de figures humaines, d'animaux fan- 
tastiques, et le plus souvent ils étaient dorés ou argentés. Ce n'est 
guère qu'au milieu du xvif siècle que l'on commença en France à 
fondre des landiers en cuivre. Ceux-ci ont complétem 'Ut abandonna 
la forme haute et primitive, et s'étendent au contraire en largeur 
devant le foyer, en se reliant même parfois au moyen de galeries 
destinées à empèciier le bois enflammé de rouler sur les parquets 
qui, dans les appartements riches, remplaçaient les anciens carre- 
lages de terre cuite émaillée. L'Italie, Venise et Florence fabri- 
quaient dès le xvr" siècle de magnifiques landieis de bronze. Beau- 
coup de palais et châteaux en possédaient dans le nord do la 
France. 

LAVOIR, s. m. (7rti'a6o).Il était d'usage déplacer, à proximité d s 
réfectoires des établissements monastiques ou des palais, souvent 
dans la salle elle-même, de grands bassins de pierre, de m irbre, de 
cuivi'e ou de plomb, destinés au lavement des mains avant et après 
le repas. On voit encore, dans un graud nombre de monastères, l.i 
place destinée à recevoir ces meubles d'un usage journalier'. C'est 
ordinairement une niche peu profonde, mais fort large, couronnée 
par une arcalure soutenue par des consoles (voy. le Dictionnaire 
d' archi lecture, au\ mots L.vvago et Réfectoire). Ces lavoirs étaiiMil 

' Les ruines de Tabbave de Beauport (Bretagne) possèilont encore nie île ces gra ules 
niches, surmontée d'une tiipb_^ arcature supportée par des culs-dc-lauipe. M. Ait", lîanié 
nous a fourni un dessin de cette niche. 



[ LAVUlIl ] 



152 — 



munis d'une grande quantité de petites gargouilles qui répandaient 
l'eau sur les mains des personnes qui venaient laver. Quelquefois, 
dans les couvents, le lavoir était une grande vasque circulaire placée 
à Tun des angles du cloître (voy. le Dictionnaire cVarchitecture, au 
mot Cloître). Mais ces derniers objets ne pouvant être considérés 
comme des meubles, nous n'avons j)as à nous en occuper ici Les 
lavoirs de bronze ou de plomb étaient fréquents; il n'est pas besoin 
de dire qu'ils ont tous disparu des établissements monastiques jien- 
dant la révolution de 179."], et même avant cette époque; leur usage 
n'étAiit plus, pendant le dernier siècle, conforme aux habitudes des 
moines. Ces meubles étaient ordinairement en forme d'un grand 
coffre long, assez profond, posé sur un appui au-dessous duquel 
était une auge de pierre ou de métal, recevant l'eau tombant par les 
gargouilles et r(^)anchant au dehors par une rigole. On en voit des 
représentations assez grossières et fort simples dans des vignettes 
de manusciits, et la reproduction de ces vignettes ne peut avoir plus 
d'intérêt qu'une description. Mais on trouve, dans la collection Gai- 
gnières de la bibliothèque Bodléienne, un grand dessin assez bien 



1 




|i illi/iii|>iH/nii|l"'"" 



1 2^\ ^VçtL^:::^•J 

l!t5^:SP>/'l fl^S.'V r/i" ' '1 " i. "1,1, il. ..■.■■ 



exécuté d'un de ces lavoirs. A défaut de monument existant, nous 
devons nous trouver fort heureux de rencontrer une copie fidèle 
d'un meuble de cette importance'. 

Voici (fig. 1) uneiéduction de cette copie, au-dessous de laquelle 
est écrite cette légende : « Piscine ou lavoir dans l'abbaye de Saint- 
« Amand de Rouen, auquel sont les armes de plusieurs abbesses, et 



' Ce dessin, qui a 25 centimètres de long, et bien exécuté, se trouve dans le tome I" 
des Epitaplies des églises de Normandie, p. 53, Bibliotli. Bodl. Oxford. 



— 153 



[ LAVOIR J 




jJii;,)i|iJ/(nii)jiwiiii'/"'"/'/iiv'''1lii/'(^ilî'il)iii^iï'.'/.' ''|iiilii iV"'(ai'u' 



1. - 20 



[ LAVOlK J 154 " 

« qui a été fondu en \'0'1 pour employci' aux dépenses du bâtiment 
« neul\ » 

Le lavoir est de bronze, divisé en trois ooinpaitiments, que Ton 
re iiplissiiit probablement en raison de la quantité de personnes qu. 
venaient laver; ou chaque compartiment, ainsi que les gargouilles y 
correspondant, était peut-être affecté aux différents degrés du cou- 
vent : auxabbesses, prieures, sous-prieures, etc. ; aux nonnes et aux 
novices. ïl est percé de onze gargouilles posées à des hauteurs diffé- 
rentes. Le dessin fait supposer que le bronze était émaillé sur les 
écussons armoyés et dans les bordures. La cuvette qui reçoit les eaux 
était également de bi'onze. Ce magnifique lavoir datait certainement 
de la fin du xii" siècle ou du commencement du xiv'. La figure 2 en 
donne le détail. 

Dans les palais, depuis le xiif siècle, on ne se servait plus des 
lavoirs : lorsqu'on se mettait à table, des écuyers apportaient à 
laver au seigneur, dans un bassin; des serviteurs, aux personnages 
moins élevés en dignité (voy, le Dictionnaire des nstensiles, au 
mot BASSI^). Cet usage se conserva jusqu'au commencement du der- 
nier siècle. C'était sur la crédence que l'on plaçait le bassin et l'ai- 
guière destinés au lavement des mains avant et après les repas. 

« Quand tous ceux-cy furent entrez, on prit aussitôt à l'autel de 
« la crédence un grand bassin d'argent doré avec une aiguière de 
« mesme estoffe, et d'un des côtés de la nef qui estoit sur la table 
« on prit une serviette plyée à fort petits plis. Avec tout cecy, les 
« trois que je viens de dire ' se lavèrent tous les mains, puis ceux 
« qui estoient de cette suite auxquels on bailla d'autres serviettes, 

« et aussitôt chacun se vint seoir- » Puis après le repas : 

« Après que chacun se fut rassasié de ces délicatesses, on com- 

4 mença à desservir ceux du bas bout, car en ceste action là ils 
« escorchent l'anguille i)ar la queue. Et après qu'on eust tout osté, on 
« appoila à ceux qui estoient demeurez à table (d'autant que la 
« pluspart s'estoicnt levez) un grand bassin d'argent doré avec un 
« vase de mesme estoffe, et dedans de l'eau où avait trempé de l'iris, 
« avec laquelle ils lavèrent leurs mains, celix du haut bout sé[»aré- 
« ment, et ceux qui estaient au-dessous cnsemblement, et toutefois 
« (ajoute l'auteur de cette curieuse satire'), elles ne dévoient pas 



' Henri III et deux de ses mignons. 

- L'hle des Heniiaphrodiles , pour servir de supplément au Journal de Henri 111. 
Cologne, 1624. 

' D'Aubigné, croit-on. 



— 155 — [ LIBRAIRIE ] 

« trop sentir la viande ni la grosse, car ils ne l'avoient pas touchée, 

« ains seulement de la fourchette » 

Les lavoirs n'avaient pas toujours l'importance de celui que nous 
avons donné fig. 1 ; dans les maisons, dnns les châteaux, on se ser- 
vait, pendant le moyen âge, de lavoirs de marbre, de terre cuite, de 
pierre, de cuivre ou de plomb, munis d'un ou deux robinels avec 
une cuvette au-dessous. M. Parkei", dans son ouvrage sur l'archilec- 
ture domestique du moyen âge, donne un de ces lavoirs du xiv' siècle. 
Nous en connaissons un autre existant encore dans vui des bâti- 
ments du palais archiépiscopal de Narbonne, mais il est de pierre et 
fait partie de la construction. Ces lavoirs privés sont toujours dis- 
posés dans de petites niches pratiquées dans la muraille et souvent 
décorées avec élégance. On trouve beaucoup de ces niches dans les 
salles de nos anciens châteaux; quant aux lavoirs, ordinairement de 
métal, ils ont disparu. Les petites fontaines de faïence ou de cuivre 
qu'on rencontre encore dans quelques vieilles maisons et dans la 
plupai't des auberges de province, suspendues à l'entrée des salles 
à manger, sont un dernier vestige de ces meubles du moyen âge. 

LIBRAIRIE, s. f. On donnait ce nom, pendant le moyen âge, aux 
pièces qui renfermaient des meubles en forme de casiers, sur les 
rayons desquels on plaçait des manuscrits, et, par extension, aux 
meubles eux-mêmes. 

Les livres, avant l'invention de l'imprimerie, étaient fort rares et 
par conséquent chers : une bibliothèque qui se composait de cent 
volumes était un luxe peu commun; les abbayes, les évêchés, les pa- 
lais des souverains, pouvaient seuls posséder un assez grand nombre 
de manuscrits pour qu'il fût nécessaire de disposer des salles garnies 
de meubles propresà lesrenfermer. Lelectrinavec une petite armoire, 
une simple tablette disposi'C dans un angle de la chambre ou d'un 
cabinet, pouvaient contenir toute la bibliothèque d'un particulier se 
livrant à l'étude. 

Presque toutes les abbayes possédaient déjà, au xif siècle, une 
bibliothèque à proximité de laquelle se trouvaient des cellules desti- 
nées aux copistes. Dans les cloîtres mêmes, il y avait un petit réduit 
dans lecjuel on renfermait les livres laissés aux religieux pour les 
lectures ordinaires pendant les heures de repos. Ce réduit, appelé 
armariolum, était garni au pourtour de quelques tablettes et fermé 
{»ar une porte donnant sur l'une des galeries du cloître. \ proxi-. 
mité des chœurs des églises abbatiales et cathédrales, ou dans leur 
enceinte même, une grande armoire, bien fermée, contenait les 



[ LIT ] — 156 — 

Évangiles et les livres de chant nécessaires au service religieux, 
(voy. Armoire). 

Charles V réunit, dans l'une des tours du château du Louvre, une 
belle bibliothèque pour son temps, qui forma le premier noyau de 
cette riche collection de livres conservés aujourd'hui rue de Richelieu. 
Comment étaient faits les meubles de cette librairie, c'est ce que 
nous ne pouvons savoir aujourd'hui. C'était, autant qu'on peut en juger 
parles peintures des manuscrits, des tablettes sur lesquelles étaient 
rangés les livres, soit sur leur plat, soit le dos contre la muraille et 
la tranche vers le dehors; car les manuscrits, fermés par deux bandes 
de cuir et d'^s agvai'es (pipes), avaient le plus souvent leur titre gravé 
sur la tranche et non sur le dos. Ou bien c'étaient des armoires 
basses, sortes de buffets fermés avec tablette sui- laquelle on ouvrait 
les livres lorsqu'on voulait les consult'n\ Sauvai', qui pouvait puiser 
des renseignements à des sources perdues aujourd'hui, dit que 
Charles V « n'oublia rien pour rendre la bibliothèque du Louvre la 
« plus nombreuse et la mieux conditionnée de son temps.... Si bien 
« que, outre les bancs, les roues, les lettrins et les tablettes de la 
« bibliothèque du Palais qu'on y avoit transportés, il fallut que le 
« roi en fit faire encore quantité d'autres. Il ne se contenta pas de 
« cela; car, pour garantir ses livres de l'injure du temps, il ferma de 
« barreaux en fer, de fil d'arclial et de vitres peintes, toutes lescroi- 
« sées; et afin qu'à toute heure on y pût travailler, trente petits 
« chandeliers et une lampe d'argent furent pendus à la voûte, qu'on 
<( allumoit le soir et la nuit. On ne sait point de quel bois étoient les 
« bancs, les roues, les tablettes, ni les lectriiis; il falloit néanmoins 
« qu'ils fussent d'un bois extraordinaire, etpeut-ètremêmerehaussé 
« de quantité de moulures; car enfin les lambris étoient de bois 
« d'Iiland'^ la voûte enduite de cyprès, et le tout chargé de basses 
« tailles (bas-reliefs) » 

LIT, s. m. Meuble de bois ou de métal garni de matelas, couver- 
tures, oreillers, courtes-pointes et draps, destiné au rejjos. De toute 
antiquité, les lits ont été en usage; les peintures et bas-reliefs assy- 
riens, égyptiens, grecs et romains, nous en donnent de nombreux 
exemples. Les anciens, jusqu'aux iv' et V siècles, prenaient mémo 
leurs repas couchés surdes lits disposés en fer à cheval autourd'une 
table sur laquelle étaient placés les mets. Cet usage paraît avoir été 
abandonné vers le vr siècle. A daierde cette épocpie ou environ, en 

* Livre VII, p. 15. 



~ — 157 — [ LIT ] 

Occident, les lits furent uniquement destinés au repos. Le moyen 
Age mit un grand luxe dans la façon et la décoration des lits, qui 
prirent en même temps des formes très-variées. Le métal, le bronze, 
largent, les bois précieux, l'ivoire, la corne, étaient employés dans 
la construction de ces meubles, qui formaient rorncment principal 
des cbambres à coucher. 

Dans l'antiquité, les lits de repos étaient souvent fabriqués en 
métal, et il semble que cet usage ait persisté assez longtemps. Les- 




manuscrits de l'époque carlovingienne fournissent un gr;ind nombre 
d'exemples de ces meubles, qui par leur forme et leur disposition, 
indiquent l'emploi du bronze. Ces lits étaient beaucoup plus élevés 
du côté du chevet que vers les pieds, de manière que la })ersonne 
couchée se trouvait presque sur son séant. Nous voyons cette forme 
de lits persister jusqu'au xiir siècle. C'est par des amas de coussins 
plus nombreux et plus épais vers la tète que l'on donnait une grande 



[ LIT ] — I5S — 

déclivité à la couchette. Ces lits «'taient souvent garnis, sur l'un des 
grands côtés, comme nos sofas modernes, et la sangle n'était qu'un 
réseau de cordes lacées sur les deux traverses basses. 

Nous donnons (fig. 1) un de ces lits '. 

A cette époque, et plus tard encore, les personnages couchés sont 
presque toujours représentés nus-. Il semblerait qu'on se drapait 
dans l'ample linceul qui était jeté sur des amas de matelas et de 
coussins. C étaient encore là un reste des usages antiques. Le per.son- 
nage représenté couché, fig. 1, quoique nu, est coiffé d'un bonnet 
bizarre et que mus avons rendu tel que la vignette nous le donne. 
Ce bonnet est décoré de palmettes qui paraissent être d'étoffe 
découpée. 

Mais c'est surtout à partir du \ir siècle que l'on déploya un grand 
luxe dans la confection des lits de rej)OS. Lesmanuscrilsdu xir siècle 
nous donn mt des lits d'une grande richesse : les bois semblent cou- 
verts d'ornements incrustés, sculptés ou peints; les matelas, ornés 
de galons et de broderies, ainsi que les couvertures. Alors ces lits 
sont généralement accompagnés de courtines suspendues à des tra- 
verses ou à des ciels portés sur des colonnes. 

Les lits ne semblent pas avoir en largeur, une dimension 
extraord'uaire, quoique souvent deux personnes soient couchées 
ensemble. 

Voici (fig. 2) une copie d'une vignette du manuscrit d'Herrade de 
Landsberg, de la bibliothèque de Strasbourg, représentant Salomon 
couché sur un lit magnifique''. Le roi est habillé, la couronne sur 
la tète. Il ne faut pas prendre, bien entendu, cette représentation à 
la lettre : c'était là, dans les peintures antérieures au xiv' siècle, 
une manière de désigner le personnage. Parmi les fragments des 
beaux bas-reliefs du xiif siècle provenant du jubé de la cathédrale de 
Chartres, on voit encore les trois rois mages couchés, réveillés par 
l'ange annonçant la naissance du Sauveur, coiu'onnés et habillés. Ce 



' Tiré (lu manuscrit de la, Bihlioth. nat., Bible, n° 6, x*^ siècle. Les vignettes au 
trait de ce nianu<;crit sont fort grossières, et la perspective en est, comme toujours, très- 
irrégulière. Nous avons, tout en conservant l'exactitude du dessin, redressé ces imper- 
fections pour mieux faire compr.Midre la construction de ce meuble. 

' (I La pucele ki fut moult cointe , 

(( Et li vallés ki moult biax fut, 
« Se couchèrent tôt nut à nut. » 

(Le Roman des sept Sages, xiii" siècle.) 

■* Cette copie est réduite de moitié. Le manuscrit date du xii* siècle et appartient à 
l'école riiénaiie. Il a été brûlé par les Allemands en 1870. 



159 — 



[ LIT ] 



n'est que lorsque le réalisme commence à dominer dans les bas- 
reliefs et peintures du moyen âge, c'est-à-dire vers le milieu du 
XV' siècle, que les artistes abandonnent ces traditions; jusqu'alors 
un roi, un évêque, un pape, quelles que soient leur position ou l'ac- 




tion dans laquelle ils figurent, sont toujours revêtus de leurs insi- 
gnes. Dans la vignette reproduite fig. 2, on voit indiquées les cordes 
ou tringles de fer qui sont attachées aux deux montants du chevet et 
maintiennent le matelas très-incliné du côté de la tète; un tapis 



[ UT J — 160 — 

couvert d'ornements est pLicé sous le matelas, qui lui-même est 
couvert d'une étoffe très-riche. Sous la tète de Salomon est placé 
un petit oreiller, et le roi est enveloppé dans une couverture doublée 
de fourrure (vaii-). Des courtines sont suspendues au-dessus du 
lit, ainsi qu'une petite lampe. J/usage des veilleuses suspendues 
au-dessus des lits paraît avoir été habituel pendant les xir, xiif et 
XIV' siècles. On semblait craindre l'obscurité complète pendant le 
repos de la nuit. A une époque où l'on croyait aux apparitions, 
à l'influence des mauvais esprits, il n'est pas surprenant qu'on 
voulut avoir une lampe allumée près de soi pendant le sommeil ; la 
clarté d'une lampe rassure les personnes qui éprouvent cette vague 
inquiétude que cause l'obscurité complète. On supposait d'ailleurs 
que les lumières éloignaient les esprits malfaisants ou des appari- 
tions funestes. 

11 s'agit d'une veuve qui se retire dans un monastère, voulant 
abandonner les pompes du siècle : 



« Or avoit donc en usage 
« Que près du lit ou elle jesoit 
« Touz tenis por nuit mettre fesoit 
« Deux chandelles qui y ardoienl, 
« Quar ténèbres mal li faisoient. 

« 

« Une nuit gcsoit moult grevée 

« 

« Si vit entre les .ii. lumières 
« Devant son lit saint Pierre ester 
« Quel connut bien sans arrêter. 
« '. » 



Les courtines sont, au xif siècle, comme nous l'avons dit plus 
haut, attachées à des traverses, avec ou sans ciel. 

Voici encore un exemple (fig. 3) tiré du même manuscrit-, repré- 
sentant le songe de la femme de Pilate. Le lit paraît être de bois 
tourné décoré d'incrustations. Un seul matelas, très-relevé vers le 
chevet, pose sur un drap jeté sur la sangle. Un linceul enveloppe le 
personnage, qui, du reste, paraît vêtu d'une tunique et dont la tête 
est couverte d'un voile. Un petit oreiller couvert d'une riche étoffe 



' Poésies diverses d'un prieur du Mont-Saint-Michel. Extraits publ. en 1837, p H, 
Caen, chez Mancel. 

' D'Herrade de Landsberg, biblioth. de Strasbourg, xii' siècle. Nous avons ici, comme 
dans la fig. 1 , rectifié la perspective et le dessin. 



— 161 — [ LIT ] 

■est placé auchevelet un marchepied au bas du lit. Les courtines sont 
attachées à des poutres sans ciel, de manièi'e à former seulement 
deux paravents. Il faut remarquer qu'à cette époque les lits étaient 
placés le chevet vers la muraille; on pouvait y monter à droite ou à 
i^auche. Cet usage se conserva jusque pendant le dernier siècle, et ce 




n'est que depuis que les appartements ont été tracés sur des plans 
exigus que, pour gagner de l'espace, on a placé les lits dans les 
angles des chambres à coucher, ou l'un des grands côtés contre la 
muraille. Autrefois, on laissait d'un côté un espace assez étroit entre 
le mur et l'un des grands côtés du lit, ou derrière le chevet, qui était 
la ruelle, et c'était dans cet espace que l'on recevait les intimes 

I. -21 



[ LIT J — 16-2 — 

lorsqu'on gardait le lit '. Ces ruelles étaient même paifois de véri- 
tables cabinets ou clotets sans plafond. Les alcôves ne paraissent 
pas avoir été d'usage avant le xvi* siècle. 

Le xiii" siècle déploya, dans la construction et la garniture des lits, 
un luxe qui ne le cède en rien au siècle précédent. Les exemples 
peints ou sculptés et les descriptions abondent. 

« Eu .i vorgicr moult riche et bel 

« Fist la piiccle apareiller 

K .1. bel lit souef d'oreillier; 

<( Molz (Je coûtes et de blans il ras 

« Qui ne n'iero petis, n'escliars, 

« Fu toute an mi la chambre pointi^ -. a 

Et diins le roman de Guillaume d'Orange : 

« Après mengier fout les iiapes oster; 
« Au gentil conte font son lit atorner, 
:( De riches coûtes et de dras d'outremer (d'Orient)'. > 

Quand on recevait un hôte, on lui faisait dresser un lit dans la 
salle, c'est-à-dire dans la pièce principale de la maison; on se ser- 
vait donc de lits facilement transportables. On paraît avoir, à cette 
époque, abandonné presque complètement le métal dans la confec- 
tion des lits. Les vignettes des manuscrits, les bas-reliefs, les repré- 
sentent façonnés de bois avec des pePntures ou des sculptures, et dispo- 
sés d'une façon particulière. En cela, comme en tout, le xiif siècle 
était innovateur. Les lits de cette époque se composent habituelle- 
ment d'une sorte de balustrade posée sur quatre pieds, avec un in- 
tervalle libre dans le milieu de l'un des grands côtés, pour permettre 
à la personne qui veut se coucher de se placer sans efforts entre ses 
draps. Ces lits sont bas, de la hauteur d'un sofa. La tète delà personne 
couchée est relevée pai' plusieurs oreillers posés les uns sur les 
autroâ. 

Voici (iig. 4) un de ces lits *, dont la forme et les ornements se 
reproduisent souvent dans les manuscrits du xiir siècle. Alors on ne 
montait pas sur son lit comme on le fait généralement aujourd'hui 

• Voyez le mot Chambrf,, f)ict. raisonné (Tarchit. 
*JLc Roman des sejit Sayes. 

' Vers 2773 et suiv. 

* Voyez le manuscr. de la fin du xilP siècle, Bihl. nat., n" 6767. Ce manuscrit con- 
tient Vllisl. du Saint-Graal, la Branche de Merlin, le Homan des sept Sages, Chron. 
(ah. depuis Adam jusqu'à Néron, transi, du latin en français. Le lit représenté sur noire 
gravure est copié scrupuleusement sur une des vignettes; nous n'avons fait que rectil'cr 
la perspective de l'ancieune miniature. 



— 103 — [ LIT ] 

pour se coucher; on s'asseyait enlrc les deux montants du milieu, 
et, en soulevant la couverture, on se glissnit entre les draps. Des 
courtines pendues au plafond, à des (ringles de fer ou de bois, pro- 




il 



liM^S^Si^^S^^Mft' '' i ■ :<^|^'^^'"^%^^%I>^''*>|1^'*! 










'^4 



'■^:^=:^MmMS'M^\3HmiX^iiîmÉ^ 



légeaient le dormeur. Le peu d'élévation de ces lits au-dessus du sol, 
placés dans la salle et pouvant au besoin servir de sièges, explique 
ce passage curieux d'un de nos meilleurs romans du xiii" siècle. Une 
jeune temme, mariée à un vieux seigneur, veut éprouver sa patience. 



[ LIT ] — 104 — 

« La dame s'en vint en sa meson. Il fu tari ; li feus futbiaiis et ardoit 
« «•1er, et li lit furent bien paré de belles coûtes pointes, de biauz 
« tapis; et la dame fu vestue d'une pelice d'escureus toute fresche. 
ï Maintenant vint li sires de chacier ; ele se leva contre lui, si li oste 
« sa cliape, si li volt osier ses espérons, si s'obeist moult à li, et 
« aporte .i. mantel d'escarlate forré, et li met à ses espaules, et apa- 
« reille une chaière (approche un siège), et li sire s'i asiet; d'autre 
« part s'asiel la dame sor une sele. Et li chien vindrent de toutes 
« parz, si s'en montèrent sur les Hz; et la levrière vient, si s'asiet 
« sor le peliçon à la dame. La dame esgarde .i. des boviers qui fu 
« venuz de la charrue. Si ot .i. costel à sa ceinture. La dame saut, si 
« prant ce costel et fiert (frappe) celé levrière, si l'oeil, si que li 
« peliçon fu ensanglantez, et li foiers. Li sires regarde celle mer- 
« veille : Qu'est-ce, dame, fait-il, commant fustes vos si hardie que 
« vos osastes ocirre ma levrière? — Commant, sire, donc ne véez 
« vos, chacun jor, commant ils alornent vos liz; il ne passera ja .iii. 
« jorz qui ne nos conviengne fere buée (lessive) por vos chiens; par 
« la mort Dieu ! si les occiroies avant, toz, de mes meins, que il 
« alasscnl ainsinl par ceanz '. » 

Au XIV' siècle, les bois de lit prennent moins d'importance et sont 
complètement recouverts de larges draperies flottantes. Mais le 
chevet s'élève souvent beaucoup au-dessus de la tête de la personne 
couchée et est composé de panneaux pleins moulurés et sculptés. La 
décoration principale de ces meubles consiste dans la richesse des 
couvertures ou courtes-pointes; celles-ci sont de soie, de velours, 
de drap d'or même, doublé de fourrures. « Item un couvertouer et 
« demi d'escarlatle vermeille fourré de menuver, pour son lit à 
« parer -. » 

Le luxe déployé à celte époque dans les chambres à coucher des 
princes ou princesses est fait pour nous surprendre. Les lits sont 
entourés d'étoffes précieuses tissées de riches couleurs brodées d'ar- 
gent et d'or ; on les surmonte de ciels avec lambrequins (gouttières), 
courtines, dossiers, pendants (queues). 



' Le Roman des sept Sages. Le lit, dans les manoirs, élail dans la salle où se rassem- 
blait la famille, dans la pièce princiiiale, où entraient même les bouviers revenant de la 
charrue pour rendre compte de l'emploi de leur journée. Ce passage donne l'idée des 
niœuis intérieures des petits seigneurs de cette époque, chez lesquels on trouvait encore 
les habitudes patriarcales de la féodalité primitive avec un certain amour du luxe, des 
étolTcs précieuses, des meubles et hi)billements somptueux. 

' Comptes de Geoffroi de Fleuri, 1326; Compte de l'argenterie des rois de France, 
publ par L. Douët d'Arcq 1851. 



— 165 — 



[ LIT 1 



<? Pour sept mille de tréfiles, fais d'argent, dont la coustepointe, 
« le ciel, le cheveciel (le chevet garni depuis les oreillers jusqu'au 
« ciel), les gouttières et huit quarriaux, furent semez entre les pap- 
« pegaus (perroquets) et pappeillons, pour argent, pour soye, de 
« quoy ils furent faiz, 4d. pour pièce, valent 116 1. 18 s. 4 d. — 
« Pour pourtraire les pappegaus, pappeillons et treffles, par deux 
« fois. Tune fois sus taille, et l'autre fois pour faire l'armoierie, 
« 36 1.... — Pour assambler les veluiaus (velours) de la couste- 
« pointe, du ciel, du cheveciel, des gouttières et des huitquarriaus, 
(< et la saierie d'entour le lit.... — Pour douze aunes de frenges 
« dont les gouttières furent frengées, 6 s. pour l'aune, valent 72 s. 
« — Pour la façon du materas, 16s.'. » 

Nous donnerons une idée de ces lits du xiv' siècle sur lesquels 
étaient jetées des courtes-pointes larges, et qui se terminaient au 




chevet par un haut dossier, en reproduisant une vignette d'un ma- 
nuscrit de cette époque (fig. 5) "2, 

Quant aux draps de lits, ils étaient déjîi, pendant le xiv' siècle, au 
nombre de deux, comme de nos jours, l'un posé sur les matelas, 
l'autre sous la couverture. 



' Ihid., p. 59 et 60. Chambre brodée, à Reims, de la reine, femme de Philippe le 
Long, 1317. 

' Les Miracles de Notre-Dame, biblioth. du séminaire de Soissons : « Du prestre que 
« Notre-Dame deffendi de l'injure que son evesque li vouloit faire parce qu'il ne savoit 
« chanter que une messe Je Notre-Dame. » 



[ LIT J — 166 — 

Robert le Diable simulant la folie à la cour de l'empereur de 
Rome, couche auprès du chien, et ne se fait pas connaître : 

« Se tu me vcul/ servir à gré, 

dit l'empereur à son écuyer en parlant de Robert, 

« Oste lie ci preniicrement (prends ici d'abord) 
« Et puis l'en vas isnellement 
" Et li portez coste et cossin, 
« Couverture et deuz dras de lin, 
(I Pour li couchier '....» 

Le xV siècle renchérit encore sur le xiv' quant au luxe des mate- 
las, coussins, couvertures, courtes-pointes, courtines ou ciels. Au 
XIII' siècle, le lit ordinaire ne se composait que « d'une couste, d'un 
« coussin et im faissel de feurre - ». Au xiv' siècle, au lieu d'un 
seul matelas, on en mettait déjà eux, des couvertures et deux draps. 
Au xv% le nombre des matelas et des coussins grands et petits était 
plus considérable, et les lits étaient en outre garnis d'un traversin. 
Les matelas des grands seigneurs étaient recouverts de satin ver- 
meil ou d'autre étoffe de soie^; ceux des riches particuliers, de 
coutil de Caen; ceux des bourgeois, de toile. Les linceuls (draps) 
étaient amples; on les enroulait autour de soi avant le xiii' siècle, 
mais depuis ils furent posés de façon que la personne couchée les 
laissât tomber autour du lit K 

Ce fut pendant le xv' siècle que les lits commencèrent à prendre 
des dimensions exagérées; ils portaient déjà, à cette époque, sept 
pi'^ds de long sur six pieds de large, et même quelquefois plus. Ces 
dimensions expliquent les fonctions singulières des fourriers du 
palais, qui devaient, chaque soir, avant le coucher des princes, 
battre le lit, afin de s'assurer que personne n'y était caché; c'était 
comme marque de cette charge que le foun-ier portait un bâton de 
bois veit. Ces dimensions extraordinaires données aux lits n'em- 
jtèchaient pas les princes d'en mettre deux dans une même 
chambre. 

' Miracle de Notre-Dame de Robert le Dijahle, nianuscr. du xiv' siècle, Bibl. iiat. 
' Ordonn. de l'hôtel, \i'M (J. reg., 57, loi. Itlj. 
' Comptes de Clin rie s Vf. 

» Et si leur fault encore avoir 

Il Beaux lis, beaux draps, chambres tendues. 

'I . . 1) 

(Eust. Dcscliamps, le Miroir du mariage, xiv* et xv s.) 



— 167 — [ LIT ] 

« La chambre de Madame » (Isabelle de Bourbon, femme de 
Charles le Téméraire, alors comte de Charolais) , dit Aliénor de 
Poitiers dans ses Honneurs de la cour, « cstoit grande et y avoit 
« deux grands licts l'un emprez l'autre d'un rang, et au milieu des 
« deux licts y avoit une allée (ruelle) bien de quatre ou cinq pieds 
« de large.... Item il y avoit un grand ciel de diap de damas verd, 
« lequel ciel comprenoit tous les deux grands licts, et y avoit cour- 
« tines de demi-satin verd tout autour ceste entrée des deux licts, et 
a lesdictes courtines estoient cousues au ciel, et ne couvroient point 
« celles des pieds, et n'approchoient point l'une l'autre d'aussi 
« large que l'allée (ruelle) esloit entre les deux licls; les franges 
c( qui estoient autour des gouttières (lambrequins) du ciel estoient 
« de soie verde. 

(( Aux pieds de deux grands licts estoient lesdites courtines à 
* annelets (anneaux) pour courre toutes deux, joindans (joignants) 
« ensembles, quant on vouloit ; et estoient lesdictes courtines tendues 
« aussi hault que le ciel ; et à deux ou trois pieds loing des autres 
« courtines, et quand on vouloit on les clooit tout prcz, que l'on ne 
<( voyoit point l'allée entre lesdicts licts, mais de jour elles estoient 
« ouvertes, autant que l'allée entre les deux licts portoit. 

« Au milieu des deux grands licts, il y avoit une pareille courtine 
<( (de séparation), laquelle estoit troussée tout hault , comme l'on 
« trousse courtines, et estoit toute serrée au bout (de l'allée) dessus 
« la chaire (placée entre les deux lits à la tète), et cette couitine 
« n'estoit jamais tendue. Ces trois courtines dont j'ay icy parlé (une 
« entre les deux lits et les deux autres des deux côtés extérieurs) on 
« les appelle traversaines ; et ay ouy dire que quand la royne de 
<( France gist, elle en a une plus, et est au travers de la chambre 
« (comme paravent) : mais M™' la duchesse de Bourgongne ne 
« M™' de Charrolois sa belle-lille n'en avoient que trois, comme cy- 
« dessus est escript. 

« La couchette * estoit tendue d'un pavillon quarré aussy grand 
« que la couche estoit, aigu amont et avoit audit pavillon tout autour 
« courtines de satin verd, lesquelles estoient cousues aud'ct pavillon, 
<( mais aux deux costez les courtines estoient fendues pour les lever 
« de quelque costé que l'on vouloit, et estoit le dessus dudict pavil- 

« Ion de damas verd, comme le ciel des licts Les deux o:rands 

« licts et la couchette estoient couverts d'ermines arminées (mou- 

' Celle coucliette était dispos('-c dans la chambre quelques jours avant l'accouchement 
de la princesse; c'était ce qu'on appelle aujourd'hui le lit de misère. 



[ LIT ] 



168 — 



« chelées, avec les queues), et le dedans desdicts couveitoirs estoit 
* de fin drap violet; et passoit If drap violet bien trois quartiers de 
« la panne (fourrure) ; et quand ils estoient sur les licts, la panne 




« et le drap pendoient bien à terre aulne et demie, et est à sravoir 
« que Ton met toujours la panne dehors. Dessi'.s ces couvertoirs il y 
« avoil deux beaux draps de lin couvrechiet de crespe empesé 
« (toile fine comme de la batiste), qui Iraînoient plus long que les 



— 109 — [ LIT ] 

« couvortoirs, et la couchette estoit couverte comme les grands licts^ 
« et estoient touls les licts rebrassés (relevés), comme pour s'y cou- 
«f cher ; mais les couvertoirs d'ermine estoient si hault que l'on ne 
« voyoit point les draps; sinon au chevet, et estoit ledit chevet cou- 
« vert de drap de crespe (batiste) ; sur chaque grand lict avoit sur le 
« chevet un carreau ; et estoient lesdicts quarreaux de trois quar- 

« tiers de long et de deux de large ou environ » La couchette 

était à roulettes, et placée devant le feu. 

Il ne paraît pas que l'on fît, avant le xvr siècle, des lits à colonnes ; 
les ciels et courtines étaient, avant cette époqui^, suspendus aux 
murs ou au plafond. Voici (fig. 6) un grand lit disposé comme ceux 
que décrit Aliénor de Poitiers, avec couverture de riche étoffe vio- 
lette rehaussée d'or et courtines de drap d'or; les draps sont blancs' 
et tombent, ainsi que la couverture, jusqu'à terre. 

Au XV' siècle, on employait déjà la plume dans la confection des 
sommiers'-; pour les matelas, ils étaient rembourrés de cosses de 
pois^ de paille''. Il n'est pas fait mention de laine ou de crin. 

Chez les paysans et les petits bourgeois, le lit servait souvent à 
toute la famille. Père, femme et enfanls reposaient ensemble. 

Outre les lits de repos, il y avait des lits de parade, et des lits sur 
lesquels on s'asseyait ou l'on s'étendait comme sur nos sofas, mais 
qui n'étaient pas faits pour se reposer la nuit entre des draps. 

« Li nobles duc d'Anjou n'i fist arrcstenient; 
« En sa chambre mena roi Henri vistenni'nt : 
« Sur .i. lit sont assis qui fut de parement, 
« Là li compta li rois tout son demainement. 



On était dan? l'usage aussi, pendant le moyen âge, de dresser des 
lils de parade dans une pièce précédant la chambre à coucher d'un 
prince ou d'une princesse. Au Louvre, il y avait la chambre de pa- 
rade du roi, dans laquelle il ne couchait point, mais où se trouvait 
cependant un grand lit richement garni. C'était dans ces chambres 
que l'on recevait certaines personnes de la cour qui n'entraient pas 

' Le Romuléon, manuscr. du xv= siècle, n" 6984, Biblioth. nat. 

' {( A deux sols la livre. » {Décor, et ameuhl. du palais abhat. de Saint-Bertm 
aux xv% wV^ et xvir siècles, Docum. hist., Bull, monum. des comit. hist., janvier 1851.) 

^ « Pezats de pois à quatre sols la botte. » {Ihid.) 

* « Gluis à deux sols six deniers par matelas. » (Ibid.) 

' Chron. de Bertr. du Guesclin, poëme du xiV siècle, vers 13088 et suiv. (Coll. des 
docum. inéd. sur l'hist. de France.) 



[ UT J — 170 — 

dans la chambre à coucher, mais qui jouissaient cependant du privi- 
lège d'être reçues d'une façon plus intime que la foule des courtisans 
et des officiers du palais; c'était souvent dans la chambre de parade 
ou de parement que l'on recevait les ambassadeurs en audience par- 
ticulière ou desg^'ands seigneurs auxquels on voulait faire honneur. 
Ce sont ces chambres de parade qui établirent la distmction, con- 
servée jusque dans le siècle dernier, entre le petit et le grand lever 
des souverains. Le petit lever se faisait primitivement dans la 
chambre à coucher, et le grand dans la chambre de parade. 

La chambre à coucher de la femme du comte de Charolais dont 
nous avons parlé ci-dessus était précédée d'une « grande chambre, 
« de laquelle on entroit dans la chambre de Madame, et estoit ceste 
« chambre appellée la chambre de parement, laquelle estoit parée, 
<i comme s'ensuit : 

« En ladite chambre avoit seulement un grand lict, lequel estoit 
« tendu d(3 satin cramoisy tout autour, et le couvertoir de mesme, 
« et avoit au ciel un autre couvertoir, en chacune pièce un grand 
« soleil aussy grand que le tapis brodé de fin or moult riche, et 
« estoit appellée cette tapisserie la chambi'e d'Utrecht, et crois que 
« ceux d'Utrecht la donnèrent au duc Philippe. Les tapis (tapisse- 
« ries) d'autour de la chambre estoienl de soie rouge, à ce que j'ai 
« retenu, les courtines de samyt cramoisy, et estoient troussées, et 
« le lict fait et couvert du couvertoir, comme un lict ou nully ne 
« couche : à un bout du chevet il y avoit un grand carreau de drap 
« d'or cramoisy, item autour du lict, tant aux pieds qu'au chevet, 
« un fort grand tipis velus'. » 

A l'occasion de certaines cérémonies, on dressait des lits de pa- 
rade; lors du baptême des princes, par exemple : « En la chapelle 
« auprès du chœur de l'églis:' estait fait un lict de carreaux de drap 
« d'oi", et est à sçavoir que c'estoit une table quarrée sur deux tret- 
« taux haults comme un lict. Dessus cette table avoit un beau fin drap 
« de toillelte de Hollande, et dessus ce drap avoit un couvertoir de 
« drap violet fourré d'ermines arminées (mouchetées de leurs 
« queues), et passoit le drap violet une demie aulne la panne, et 
« estoit ledit couvertoir mis sur ladicte table tout estendu, et traînoit 
« tout autour bien une aulne, et estoit mise la panne dehors, comme 
<[ aux licts, et pardessus un beau drap fin de crespe empesé, et des- 
« sus tout avoit deux carreaux de drap d'or cramoisy, l'un au che- 
■« vet et l'autre plus bas, comme on fait au lict. 

* Aliéner de Poictiers, les Honneurs de la cour. 



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— 171 — [ LIT ] 

« Item, dessus le lict esloit tendu un pavillon verd quané aussy 
« grand que la table, et estoient les courlines roullées (relevées) 
« devant ; et estoit le dessus du pavillon verd et les courtines de 
« samyt. 

« Item, tout autour estoient lapis velus ' » 

L'usage des chambres et lits de parade se perpétua jusque vers la 
fin du xvii' siècle. 

Ce qu'on appelait un lit de justice était, en effet, une estrade ta- 
pissée, surmontée d'un dais duquel pendaient des courtines. Sur 
cette estrade était posé un trône large, garni de coussins, avec car- 
reau devant. L(' souverain était plutôt étendu qu'assis sur ce siège. 
Autour de lui, sur le parquet et les marclies de l'estrade, se tenaient 
assis, sur des pliants et tabourets, debout, couchés ou k genoux sur 
les degrés, les princes de la famille, les grands du royaume et les 
officiers du palais "-. 

Lors du sacre et couronnement des rois de France, un lit élait 
dressé dans la grand'salle du palais archiépiscopal de Reims pour 
le roi, qui recevait, ass's sur ce lit, les évèques et chanoines venant 
le prendre processionnellement pour le conduire à la cathédrales 

Pendant le moyen âge, on attachait une grande importance à la 
décoration des lits d'appartements; les exemples que nous avons 
donnés indiquent assez quelle était la richesse do ces meubles cou- 
verts des plus brillantes tenlures. La renaissance mit plus de luxe 
encore dans la façon de tapisser les lits : chez les grands, les lits 
furent surmontés souvent de doubles ciels et de doubles courtines 



' Idem, Baptesme de mademoiselle Marie de Dourgongne. 

' « Le vingt-quatrième jour de juillet 1527, le matin, le roy cstoiL en son siège et 
<t trône royal, au parquet du parlement (à Paris), tenant son Lict de Justice : pour 
« monter auquel y avoit sept degrez, couverts d'un tapis de veloux bleu, semé de fljeurs 
« de lys d'or en façon de broderie, et au-dessus un ciel de même. Et à l'entour, derrière 
« ledit sieur (le roi), et sous les pieds, y avoit quatre grands carreaux de mesme. Au 
« costé dextre du roy, aux hauts sièges dudit parquet (estrade), estoient le roy de 
« Navarre, etc.. Au costé sencstre, aux hauts sièges... esloient : le cardinal de Bour- 
« bon.... etc. Aux pieds du roy estoient le duc de Longueville, grand chambellan de 
« France, le plus près de la personne du roy du costé dextre, couché en terre sur le plus 

« haut degré Devant le roy estoient à genoux , Anne de Resne, dit Michclet, capi- 

« taine du Pont de Sée, et le sieur Nagu, huissiers de la chambre du roy, tcnans chacun 
« une veige à la main... » (Godefroy, le Cérémonial français, Lit de justice du roy 
François I", t. Il, p. 403.) 

' « Et in caméra magna debent reperire principem in regem consecrandum seden- 

<i tem, et quasi jacentem supra thalamum decenter ornatum » (Formttl. des sacres et 

couronn. des roijs; corrig. et mis par escrit en Van 1365, du commandement du roij 
Charles V. — Godefroy, le Cérémon. français, t. I, p. 32.) 



[ LIT ] — 17-2 — 

sur lesquelles l'art du brodeur figurait des sujets, des emblèmes qui 
clioqueraient fort nos mœurs modernes. Les bois étaient de cèdre, 
de rose, d'ébène et d'ivoire, posés sur des tapis de soie avec une 
nuiltilude de carreaux. « Nous entendons, dit Fauteur de Ylsle des 
« Her)uap]trodites\ que chacun ait double ciel en son lict, et que 
« celui qui sera au ded;ms ne soit pas moins riche que celui du de- 
(( hors; voulons que riiisloire en soit prise des Métamorphoses 
« d'Ovide, déguisement des dieux, et autres choses pareilles. . . D'au- 
« t;int aussi que la terre n'est pus digne de porter chose si précieuse, 
« nous ordonnons qu'on eslendra sous lesdicts licts quelques riches 
(' cairins ou autres tentures de soye. » Le même auteur décrit le lit 
du roi en cette façon'- : « Ce lit estoit bien l'un des plus richement 
« parez qu'on eust sceu voir : car le ciel estoit fait par carrez dont 
« le fond estoit de toille d'argent, rehaussez d'or et de sove, où estoit 
« représentée l'histoire de.... Les montans estoienl d'or nuez de 
« relief, et le double ciel : car ils ne pouvoient pas dormir en ce pays 
« là sous une simple couverture de carrez de point couppé. Sur le 
« lict estoit une grande housse à bastons de velours vert, chamarée 
« de clinquant, à bastons rompus qui estoit un secret hiéroglifique 
« du pays ; elle estoit traînante à un pied près de terre, et audessous 

« se voyait le souzbassement de mesme estoffe » Deux oreillers 

de satin cramoisi soutenaient les bras du personnage à demi vêtu et 
sur son séant; « sous le lict on voyoit un grand marchepied, et à la 
« ruelle force sièges de même parure que le lict et houssez pour la 
« même considération ». Le luxe des lits des seigneurs persista; les 
lits desxvir et xviir siècles sont d'une grande richesse : chez les 
souverains, les lits, à dater du xvir siècle, sont entourés d'une balus- 
trade au dedans de laquelle, au petit lever, se tenaient les grands 
seigneurs particulièrement favorisés. La première toilette du roi 
s'achevait dans l'espace compris entre la balustrade et le lit. 

Pendant le moyen âge et jusqu'au dernier siècle, il était d'usage 
de bénir le lit des nouveaux époux avant la première nuit des noces. 
Les seigneurs féodaux avaient un droit sur cette première nuit, qui 
se payait non point au moyen d'une odieuse concession de l'époux, 
comme on a voulu le faire croire, mais bien par une redevance en 
argent, qui n'était pas plus immorale que beaucoup de nos lois 
fiscales. 



' Pag:f» 60. L'hle des Hermaphrodites, pour faire suite au Journal de Henri III. 
* Page -21. 



— 173 — [ LITIÈRE ] 

LITIÈRE, s. f. La litière était une sorte de lit couvert ou décou- 
vert, juché sur un double brancard et porté par deux chevaux. Les 
femmes, les malades, voyageaient souvent en litière, et ce mode de 
locomotion, hors d'usage chez nous depuis longtemps, est encore 
usité en Orient, en Sicile et en Espagne. Dans Tantiquité, on se ser- 
vait de litières. L'absence de route rendait cette façon de voyager 
fréquente pendant le moyen âge; si elle n'était pas des plus rapides, 
elle était du moins fort douce et permettait de traverser sans fatigue 
des pays dans lesquels on ne trouvait pas souvent de voies carros- 
sables, car une litière passe partout où peut passer un cheval. 

Nos plus vieux auteurs parlant de litières : 



(I . . . . une gc'liiic 
« Que l'on onienoit en litière 



Il Fête autres! con une bicre '. » 

Quand Robert le Diable veut se faire ermite, l'empereur de Rome 

«... a niendé les charpentiers, 

« Et fet une litière ovrer, 

« Apareiller et manovrer, 

« Puis fait mettre Robert de seure 

(( Qui avec lui plus ne demeure -. » 

Dans les cérémonies publiques, les princesses étaient le plus 
souvent portées en litière. C'est ainsi qu'Isabeau de Bavière fit son 
entrée à Paris, en 1389, le :20 juin. Froissart, et Godefroy, dans le 
Cérémonial français, ont décrit les magnificences de cette fête. 
La reine était en litière découverte, « si richement parée, que rien 
« n'y failloit. » 

Dans le compte des dépenses du mariage de Blanche de Bourbon 
avec le roi de Castille % nous trouvons le détail de toutes les pièces 
qui composent la litière de la reine. Ce sont deux pièces de drap 
d'or et de soie « tenans sur l'azur pour housser ladicte litière par 
« dedens a[)rès la peinture; six aunes d'escarlate vermeille pour 
« couvrir ladicte litière et housser le fonz d'icelle; huit aunes de 
« toille vermeille pour mettre dessous le drap d'or; huit aunes de 
« toille cirée pour mettre dessous la toille teinte ; huit aunes de cha- 
« nevaz à mettre entre l'escarlate et ladicte toille cirée ; trois onces 
(' de soye à brouder les fenêtres, les pendans (glands), les mantellez 

' Roman du Renart, vers 9978 et suiv. 
' Li Roman de Robert le Dijahie, xw" siècle. 

' Comptes de Vargenterie des rois de France au xiv* siècle, publ. par L. Douët d'Arcq, 
1851 (Société de V histoire de France). 



[ LITIÈR!': J — 17 



't 



« et les lus de ladicle litière; sept quartiers d'un marbré brun de 
« graine à faire rayes, cousues doubles, pour mettre dessoubs les 
« doux; sept aunes d'un autre marbré de Sainl-Odmer, à faire une 
« liousse dessus et diux mantellez pour ladicte litière; huit aunes de 
€ toille bourgoise pour faire une autre housse et deux mantellez. Il 
«-( est donné 1 iO 1. par. à un certain Robert de Troies, pour le fust 
a (le charronnage) d'icelle litière, pour la peinture, pour les clous 
« dorés et autres qui y appartiennent, pour les pommeaux, aneaux 
(' et chevilètes ù fermer ladicte litière, tout de cuivi'^ doré, et pour 
(( le bernois de deux chevaux, c'est assavoir selles, colliers, aval- 
« loueres et tout ce qui y appartient pour ledit bernois, fait de 
« cordouan (de cuir de Gordoue) vermeil, garnis de clos dorez, et les 
(( airons devant et derrière pains delà devise de ladicte litière; un 
« tapi/, provenant du mobilier de la reine; deux pièces de velluau 
« (velours) vermeil des fors, deux pièces de cendal verd des larges, 
(I un quartier et demi de drap d'or et une demi-aune de camocas 
« d'outremer. » 

Olivier de la Marche, dans ses Mémoires, raconte comment, pen- 
dant les fêtes données à la cour de Bourgogne', lors du mariage 
du duc Charles avec Marguerite d'York, sœur du roi d'Angleterre, 
le bâtard de Bourgogne, qui avait été blessé dans un tournoi, se lit 
toutefois a{)porter en litière couverte de drap d'or cramoisi: «... et les 
« chevaux qui portoyent la litière estoyent enharnachés de mesme, à 
« gros boulions d'argent dorés. Il étoit, ajoute-t-il, dedans sa litière, 
« veslu d'une moult riche robe d'orfèvrerie. Ses archers marchoyent 
« autour de sa litière, et ses chevaliers et gentils-hommes autour de 
« luy; et certes il entra dedans la lice, selon le cas, si pomj)euse- 
« ment el par si br'l ordre, qu'il ne sembloit pas estre un bastard 
« de Bourgougne, mais héritier d'une des plus grandes seigneuries 
« du monde. En cette ordonnance se lit amener jusques à un hourd 
<i qu'il avoit lait faire à ce propos au bout de la lice, sur lequel hourd 
« fut sa litière posée, el fut soudainement close et baillée; tellement 
« qu'il fut hors du danger de toute presse de chevaux. » 

Le même auteur décrit la litière du seigneur de Bavestain qui 
figure dans les mêmes fêtes. « Suyvant ledict chevalier, dit-il, venoit 
« la peisonne de monsieur Bavestain en une litière richement 
« couverte de drap d'or cramoisy. Les pommeaux de ladicte litière 
« estoyent d'argent, aux armes de mondict seigneur de Bavestain, et 
(S. tout le bois richement peinct, aux devises de mondict seigneur. 

' En 1474. 



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s 



— 175 — [ LUTRIN J 

Ladicte litière estoit portée par deux chevaux noirs moult beaux, 
et moult fiers ; lesquels chevaux esloyent enharnachés de velours 
bleu, à gros doux d'argent, richement; etsur iceux chevaux avoit 
deux pages vestus de robes de velours bleu, chargés d'orfèvrerie, 
ayant barrettes de mesmes; et estoyenl housses de petits brode- 
quins jaunes, et sans espérons; et avoient chascun un iouet en la 
main. Dedans ladicte litière estoit le chevalier, à demy assis sur 
de grans coussins de riche velours cramoisy ; et le fond de sa dict 
litière estoit d'un tapis de Turquie. Le chevalier estoit vestu d'une 
lonuue robe de velours tanné, fourrée d'ermines, à un oraud 
c^let renversé, et la robe fendue de costé, et les manches fendues 
par telle façon, que quand il se drécea en sa litière l'on voyoit 
partie de son harnois. Il avoit une barrette de velours noir en sa 
teste, et tenoit toute manière de chevalier ancien (vieux), foulé et 
débilité des armes porter. Ladicte litière estoit adextrée de quatre 
chevaliers qui maichoyent à pié, grans et beaux hommes, qui 
lurent habillés de paletots de velours bleu, et avoyent chacun un 
gros batton en la main. » 
Nous donnons (PI. YI) une de ces litières. 
Ces descriptions peuvent faire connaître le luxe que l'on déployait 
dans les litières et dans les harnais des chevaux qui les portaient. 
Ordinairement, les conducteurs des litières étaient à pied et me- 
naient les chevaux parla bride; ou bien, si la route était longue, 
étaient à cheval des deux côtés des porteurs. En voyage, la litière 
d'un seigneur considérable ou d'une dame était accompagnée de 
nombreux serviteurs à pied et à cheval qui formaient comme une 
escorte autour d'elle. 

On avait aussi de simples litières découvertes, sortes de brancards 
portés par deux chevaux, sur lesquelles on enlevait les combattants 
blessés dans un tournoi, pour les transporter à leur hôtellerie. 

LUTRIN, s. m. (lectrin, leutrin, poulpilre, pupitre). Meuble de 
bois ou de métal disposé pour recevoir un ou plusieurs livres ouverts 
de manière à en fliciliter la lecture. Il y a plusieurs sortes de lectrins : 
les lectrins fixes, placés au milieu des chœurs des églises, à l'usage 
des chantres ; les lectrins facilement Iransportables, pour lire l'épître 
et l'évangile sur le jubé, cà l'entrée du chœur; les lectrins de librai- 
ries, de bibliothèques, pour poser des livres à consulter. 

Pendant le moyen âge, les lutrins de chœurs étaient souvent d'une 
grande richesse comme matière et comme travail : on s'en servait 
en France dès le vir siècle, car dom Doublet, dans ses Antiquitez 



[ LUTRIN ] — 176 — 

<le r abbaye de Sainct-Denys en France, rapporte, qu'au milieu de 
la première partie du chœur de cette église, « est posée l'aigle (ou 
« poulpitre) de cuivre, enrichie des quatre évangélistes (}t aultres 
« ligures, donnée par le roy Dngobert, provenant de l'église de 
« Sainct-Hylaire de Poictiers, lorsque ledit roy ruina la ville dudict 
« Poictiers pour cause de rébellion '. » Ce lutrin avait été doré de 
fin or par l'abbé Suger'-. 

Dans la primitive Église, les clercs se tenaient debout autour de 
l'autel, encercle, et chantaient les psaumes à l'unisson; mais Fla- 
vianus et Theodorus établirent qu'ils chanteraient et psalmodieraient 
alternativement. En France, en Allemagne et en Angleterre, un lec- 
Irin l'ut donc placé au milieu du chœur, et les chantres au-dessous, 
à droite ou à gauche. 

Le lutrin était un meuble nécessaire dans toutes les églises abba- 
tiales, cathédrales et paroissiales. Lebeuf, dans son Histoire du dio- 
cèse d'Auxerre, parle de « deux aigles qu'on fit faire, vers 1 390, pour 
la cathédrale d'Auxerre, dont l'une était destinée à la chapelle de 
Saint-Alexandre^». « En 1400, dit DubreuiP, l'évêque Guillaume 
fit faire l'aigle et le pupitre de cuivre qui se trouvaient de son temps 
au milieu du chœur de l'église Saint-Germain des Prés. » Le lectrin 
était toujours en effet placé au milieu du chœur, devant le sanctuaire. 
Dans le Roman de Rou\ Robert AYace raconte que le duc Richard 
de Normandie, ayant coutume d'entrer à toute heure dans les églises 
qu'il trouvait sur son chemin pour y prier : 

« Une nuit vint à un musticr, 

« Orer voici t è Dex prier : 

« Luing de sa gent alout pensant, 

« Arierc alouent et avant, 

« Sun cheval arcigna de fors (attacha dehors). 

c( Dedens truva en bière un cors, 

« Juste la bière avant passa, 

« Devant Taute) s'agenuilla, 

I' Sur un leitrum (lutrin) sis ganz gela, 

« Mez el partir les ubiia 



Sa prière finie, Richard, s'en retournant voit 

a Moveir li cors, cruistre la bière. « 

' Dom Doublet, liv. I, p. 286. 
' Ibi(l.,p. 245. 
' Tome II, p. 18. 

* Antiq. de Pam, liv. I 

* Rob. Wace, édit. de Rouen, 1827. 



— 17'/ — [ LUTRIN ] 

Devant la porte se dresse le diable prêt à le saisir; prenant son 
'épée, il coupe en deux le malin esprit, qui retombe dans la bière. 
Dehors, le duc se souvient qu'il a oublié ses gants'sur le lutrin; il 
revient sur ses pas, rentre dans le chœur et reprend ses gants. De})nis 
lors il commanda qu'aucun corps mort ne restât dans une église sans 
quelqu'un pour le garder. 

Le lutrin était généralement surmonté d'un aigle, qui dominait 
les deux tablettes inclinées destinées à porter les livres de chant, ou 
qui recevait la tablette sur ses ailes, si le lutrin n'en possédait 
qu'une. L'aigle prend son vol vers les régions les plus élevées ; c'est 
pourquoi il accompagne le lutrin, comme pour porter vers Dieu le 
chant des clercs. Guillaume Durand dit qu'on donne à saint Jean la 
fjgure d'un aigle, parce que son Évangile est celui qui s'élève le plus 
haut, lorsqu'il dit : « Dans le principe était le Yerbe. » Saint Jérôme 
exprime cette pensée de l'élévation du chant d'église vers Dieu lors- 
qu'il conseille aux jeunes gens de ne pas écouter le chant. « On doit, 
ajoute-t-il, chanter pour Dieu, non pas autant avec la voix qu'avec 
le cœur. » 

Les anciens lutrins de chœur ont disparu de nos églises ; ceux que 
nous y voyons encore aujourd'hui ne remontent pas au delà du xv' 
•ou xvr siècle, et encore sont-ils fort rares. Nous n'en connaissons 
aucun de l'époque romane qui ait quelque valeur. Il Tant donc nous 
contenter de donner les seuls exemples existants. 

Comme nous l'avons dit plus haut, le lutrin de chœur est simple 
ou double, c'est-à-dire qu'il se compose d'une seule tablette inclinée 
•ou de deux. On voit encore un des premiers dans l'église de Saint- 
Symphorien à Nuits, qui date du milieu du xv" siècle (fig. 1 ). L'aigle 
et le pied sont de bois, le support du livre, de fer. Ce support est 
muni d'une rallonge A avec flambeaux qui permet de placer, pendant 
les offices de nuit, le Uvre de chant plus bas, près de l'œil, et de 
l'éclairer au moyen de bougies. L'aigle tient un dragon entre ses 
serres, et pivote, à la volonté des chantres, sur son pied, au moyen 
d'un fort cylindre de fer entrant dans une douille pratiquée dans la 
tige octogone du pied. Cet aigle est doré, ainsi que la boule qui le 
porte ; le dragon est peint en vert. Quant au pied, il a conservé sa 
couleur naturelle '. 

Les vignettes des manuscrits nous donnent d'assez nombreux 
exemples de lutrins de chœur dont les dispositions méritent d'être 

' Ce lutrin est reproduit à une grande échelle dans ïArchiieclure du Y au XIU" 
siècle de M. Gailhabaud. 

K — 23 



[ LUTRIN J 



— 178 — 




— 170 — [ LUTRIN ] 

signalées. La fig. 2 nous présente un lutrin à double tablette posé 
sur un pivot, sans aigle '. Ce meuble date de la fin du xiif siècle. 
La tige est contournée comme une manivelle, afin de permettre d'a- 
vancer plus ou moins les tablettes supérieures portant les livres de 
chant. Cette tige entre dans un 3 douille percée dans un socle figu- 




rant une petite arcade, afin de donner, dans un sens, du pied au 
meuble, tandis que les deux patins A lui en donnent dans l'autre : 
on évitait ainsi une trop grande lourdeur dans la paitie inférieure 
du lutrin; les tablettes tournaient elles-mêmes sur la tige. Souvent 
la crête formée par la réunion des deux tablettes était garnie de 
lacets de soie avec un petit poids au bout, afin d'empêcher les pages 

' Bible franc., manuscr. de 1290, biblioth. du Corps législatif, n" 35. 



[ LUTRIN ] — 180 — 

du livre de se retourner mal à propos. La figure 3 indique celte 
disposition. Ces lacets avaient encore l'avantage de pouvoir servir de 



signets. 



Quelquefois les lutrins de chœur possédaient des tiges à vis per- 
mettant d'élever ou d'abaisser les tablettes supérieures suivant le 




besoin. La figure 4, copiée sur une vignette d'un manuscrit de la Bi- 
bliothèque nationale *, nous fait voir un lutrin établi conformément 
à cette donnée. 

En Angleterre et en Belgique, il existe encore quelques lutrins 
des xiv' et xv' siècles, de bois ou de bronze; mais le style de ces 
meubles est complètement différent de celui des meubles du même 
temps que l'on trouvait dans les églises de France, et nous crain- 
drions de les donner comme des modèles bons à suivre. Leur dis- 



' Vita et pass. S. Dionijsii Areop., fonds latin, n° 35, niantiscr. xv" siècle. On remar- 
quera ici que la bière du mort est placée entre le lutrin et l'autel, ce qui est indiqué par 
la position des chantres. Cela explique le passage du Roman de Rou cité plus haut. 



— 181 — 



[ LUTRIN ] 



position générale est d'ailleurs semblable à celle des lutrins fran- 
çais dont nous venons de présenter quelques exemples à nos lec- 
teurs. 

Nous avons dit qu'outre les lutrins fixes placés au milieu des 
chœurs, les églises en possédaient d'autres plus légers, facilement 




transportables, que l'on plaçait sur les jubés, à l'entrée des chœurs, 
pour lire l'épître et l'évangile, ou suivant les besoins du culte. Ces 
meubles, très-simples de forme, généralement fabriqués en fer, ont 
échappé au vandalisme du dernier siècle et aux dévastations de la 
révolution. Nos églises en possèdent un assez grand nombre encore 
utilisés aujourd'hui. 

Un des plus anciens et des [)lus intéressants par s:i forme que 
nous connaissions est certainement le lutrin de fer que l'on voit 
dans le chœur de la cathédrale de Narbonne. Il ne se compose que 
de deux tiges adroitement combinées pour obtenir en même temps 
une grande légèreté et une assiette parfaite sur le pavé de l'église. 



[ LUTRIN ] — 1^- — 

Nous le donnons fig. 5. Ce meuble date du xiif siècle. La garni- 
ture supérieure, destinée à supporter le livre, est de cuir; étant 
llexible, elle permettait de fermer le lutrin pour le transporter plus 




focilement. En A, nous avons présenté le détail d'une des fourchettes 
supérieures qui reçoivent 1<'S traverses munies de pommes. Une riche 
couverture d'étoffe était jetée sur ce meuble ouvert avant de poser le 



— 183 — [ I.UTRl.N ] 

livre saint; les petites peiiinies ((ui teniiinenl l''S traverses étaient 




destinées à empêcher cette étoffe de glisser à droite ou à gauche et 



[ LUTRIN ] 



1<S.' 



à retenir le livre ouvert. Le trésor do la cathédrale de Sens a conservé 
un de ces parements de pupitre fort précieux, qui parait dater du r au 
XI' siècle. C'est un morceau d'étoile de lin tissé exprès pour l'usage 
auquel il était destiné; il a i"',HS de long sur 0",78 de large, et se 
termine par un effilé à chaque extrémité. La partie de devant est 
couverte d'ornements; celle de derrière est beaucoup plus simple et 
ne présente qu'un quadrillé ; le fond de l'étofté est jaune écru avec 
ornements rouges et verts. Nous en donnons un fragment (PI. V). 

Le musée de Cluny possède un charmant lutrin transportable^ 
de fer, du xv" siècle, dont nous donnons une copie (fig. 0). Le tablier 
de cuir portant le livre est renforcé par quatre sangles. Deux gale- 




^. ccy^^j^Mf<'c/,r 



ries de tôle découpée servent. Tune de couronnement, l'autre d'arrêf 
à la partie inf(''rieure du tablier; cette dernière galerie est échancrée 
au milieu pour laisser passer les signets du livre ouvert. Les quatre 
tiges de fer qui servent de supports sont légèrement renforcées près 
de l'axe et finement forgées, ainsi que l'indiquent les détails A et B. 
On voit en C le détail de la galerie supérieure et en D le détail de l'un 
des pieds. 

Les lutrins destinés à lusage privé et qui se trouvaient, soit dans 
les librairies (bibliothèques), soit dans les cabinets des personnes 
livrées à l'étude des lettres, des copistes, sont beaucoup plus variés 



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— 185 [ LUTRIN ] 

de forme que ceux réservés aux chœurs des églises. Il ne faut pas 
les confondre avec les scriptionaiia, qui étaient des pupitres sur les- 
quels on posait le vélin pour écrire (voy. Pupitre). Dans les vignettes 
des manuscrits du moyen âge, à partir du xiir siècle, on voit sou- 
vent les personnages occupés à écrire ayant un scriptionale devant 
eux, quelquefois même sur leurs genoux, et un lectrin à côté de leur 
siège. Le lutrin était donc uniquement destiné à porter les livres à 
consulter. Alors les livres étaient fort chers, et par conséquent fort 
rares; le lectrin à lui seul pouvait contenir la bibliothèque d'un 
homme leltré. A cet effet, outre la tablette propre à recevoir plusieurs 
livres ouverts, il était muni de petits casiers dans lesquels on ran- 
geait les manuscrits. Un lectrin pouvait ainsi renfermer une vingtaine 
de volumes, et beaucoup de gens d'étude n'en possédaient pas autant. 

Voici (fig. 7) un de ces lectrins réservés à l'usage particulier, qui 
date du xiir siècle; il est tiré d'un manuscrit de la Bibliothèque 
nationale '. 

Afm de pouvoir consulter un certain nombre de volumes à la fois, 
on donnait souvent à la tablette du lectrin de bibliothèque la forme 
circulaire. Le lectrin s'appelaitalorsroé(roue). Nous donnons (fig. 8) 
un de ces meubles. La disposition en est ingénieuse et mérite que 
nous nous y arrêtions quelques instants '-. Le personnage est assis 
dans une chaire à dais, munie par-devant d'un scriptionale mobile 
posé sur deux petites potences. Des lacets de soie avec poids au bout 
sont attachés à la partie inférieure du pupitre et servent à maintenir 
le vélin sur la planchette inclinée. Le lectrin (roë) est placé à la 
gauche de l'écrivain, qui peut faire tourner à volonté sur son axe la 
tablette circulaire garnie de plusieurs livres ouverts. Un plateau 
porté sur trois pieds surmonte la tablette aux livres, et reçoit au 
centre un:^ bougie qui, pendant le travail de nuit, éclaire à la fois les 
pages des livres à consulter et la tablette de la personne qui écrit. 
Nous savons, par expérience, combien il est fatigant d'avoir, sur la 
table où l'on écrit, plusieurs livres ouverts pour faire des recherches, 
le temps que l'on perd à placer ces volumes d'une (açon commode, 
le danger qu'ils courent d'être maculés d'encre ou d'huile. On voit 
que les gens livrés à l'étude, autrefois, savaient prendre leurs aises 
pendant leurs occupations les plus graves, et qu'au moins ceux-ci 
n(^ méritent pas l'épithète de barbares. Des lectrins placés sur les 
tables de nos bibliothèques publiques seraient, nous le croyons, fort 

' Ancien fonds Saint-Germain, n° 37. Psahn. 

' Cet ensemble est copié, sauf quelques rectifications de perspective, d'une vignette de 
la Bible franc, de la bildiotli. du Corps législatif, ms. de 129-i, n" 35, fin du xiir siècle- 

I. —'li 



[ LL'TRLN ] 



- H6 - 




appivciés par les peisonnes .lui ol.tie 



'"^MiAVOICNAX 



enne/i( la permission de consuJlcr 



— 187 — [ H'IRIN 1 

à la fois plusionrs oiivrnc^os Les lecteurs y trouveraient moins de 
fatigue et les livres seraient préservés des taches d'encre. 

Voici (fig. 0) un lectrin analogue au précédent ', mais qui parait 
destiné à poser les livres à ]»lat : c'est une façon de guéridon, au 




centre duquel on peut licher un cierge sur une pointe de fer pour 
lire la nuit. Ces meubles destinés à l'étude, abondent dans les ma- 
nuscrits des XIV' et xv" siècles. 




£. CU'l^A'^'^^'^ ' 



Voici (fig. 10) encore un lectrin circulaire terminé en cône; il est 

' Tiré du nianuscr. le Miroir historial, Biblioth. nat., a" 07.31, xv' siècle. 



f LUTRIN ] — 188 — 

tiré d'un manuscrit du xv' siècle. Le pupitre de l'écrivain n'est pas 
ici maintenu, comme dans la fig. 8, par deux potences fixées aux bras 
de la chaire, mais par une corde attachée aux montants du dossier, 
de façon à permettre de l'incliner plus ou moins. Mêmes lacets avec 
poids au bout pour maintenir la feuille de vélin sur la tablette. 

Nous terminerons cette série de lectrins circulaires tournant sur 
un axe par un joli meuble copié sur un imprimé de la fin du xV siè- 



// 




cle ' (fig. 1 1). Le plateau circulaire de ce lecfrin tourne sur un arbre 
fixe en forme de vis, et peut ainsi être élevé ou abaissé à volonté pour 
lire debout ou assis. L'arbre servant d'axe est fiché au milieu d'un 
coffre tenant lieu de jietile bibliothèque, et se termine à son sommet 
par un pinacle sculpté. 

Les lectrins circulaires ne sont pas les seuls cependant qui aient 
élé adoptés par les hommes d'étude ; vers les derniers temps du moyen 
âge, il en est qui sont simplement composés de deux tablettes incli- 

' L'Art de bien vivre et de bien mourir. Paris, 1492, in-l". 



— 189 



[ LUTRIN ] 



nées, ainsi que les lectrins d'église , ou de quatre tablettes formant 
comme un petit toit à deux croupes. Parmi ces derniers, nous en 
€hoisissons un qui offre cette particularité de pouvoir être plus ou 
moins rapproché du lecteur, sans cependant déranger le meuble 
(fig. 12). Le chapeau de ce lectrin A tourne sur l'arbre B coudé en 
façon de manivelle, et cet arbre pivote lui-même dans une douille 
percée dans le socle C : on pouvait ainsi, à volonté, éloigner ou 



i2 




". t'M-^^j'UAtfCr . 



avancer le chapeau sui' lequel quatre volumes ouverts trouvaient 
place, deux grands et deux petits. Sur la tablette du socle qui sert à 
renfermer des livres on voit une horloge de sable contenue dans un 
étui à volets, une écritoire et le grattoir indispensable pour écrire 
sur le vélin ' . 

On trouve encore, dans quelques-unes des bibliothèques des col- 
lèges d'Oxford, de ces meubles destinés à faciliter Fétude des livres; 

' Vignette d'un manuscr. intitulé : Proverbes, adages, allégories, porlraicls, ms. 
franc, du xv* siècle, fonds Lavallière, n 44, Bibliotii. nat. 



[ MIROIR ] — 190 — 

mais ils ne remontent pas au delà du xvr siècle. Il serait difficile de 
dire pourquoi ils ont cessé d'être en usage chez nous, dans nos bi- 
bliothèques publiques ou privées, car ils présentent les plus grandes 
facilités aux personnes appelées à faire des recherches, aujourd'hui 
surtout que les études sur les livres anciens sont très-répandues, 
et que nos bibliothèques, à Paris du moins, sont encombrées de 
lecteurs. 



iL:iO 



MALLE, s. f. Coffre d ' voyage. La malle, p 'ndant le moyen âge, 
accompagne presque toujours le baliut. <.< Pour 4 malles à la garde- 
« robe du commun, 40 s. pour pièce, valent 8 l. Pour une prant 
(( malle à chevaliers nouviaus, 30 s. '. » Elles étaient faites habituel- 
lement de diap vert. « Item, ^ aunes de vert (drap) pour faire 
malles '-. » 

Ces malles ressemblaient à des ballots fermés par des courroies. 

MALLETTE, s. f. Petite malle. 

MATELAS, s. m. Grand sac d'étoffe, rembourré de cosses de pois, 
de paille ou de laine, que Ton posait sur les bois de lit ou sur des 
bancs, pour s'asseoir ou se coucher. Les matelas étaient souvent 
faits, pendant le moyen âge, d'étoffes précieuses et décorés de bro- 
deries. (Voy. Coussins, Coûte, Lit.) 

MIROIR, s. m. Pièce de verre étainé ou de métal poli destinée à 
reflf'ter les objets. On ne possédait, avant le xvr siècle, dans les 
appartements, que de pi'tits miroirs à main (voy. au Dictionnaire 
des ustensiles). 



' Comptes de Geo/f'roi de Fleuri : Comptes de l'argenterie des rois de France au 
::iv siècle, publ. pai- L. Douel d'Arcq. 
* Ibid. 



191 — [ ^'AI•PE ] 



NAPPE, s. f. Pièce de toile ou de lin que l'on posait sur les tables 
à manger, sur les dressoirs et les crédences (voy. Crédence, Dres- 
soir, Table). 

« Et sur ce point ou apporta la iiappo, 

« Où il congiieut que le diiier s'advauce '.» 

Les nappes de tables à manger, et principalement celles que l'on 
étendait sui' les tablettes des dressoirs, étaient souvent très-riches, 
en linge damassé, avec bordures de velours et oi", franges ei 
soie, etc. Les nappes de table étaient doubles comme aujourd'hui, 
celle du dessous tombant jusqu'à terre, celle du dessus, le napperon, 
couvrant le milieu de la table et ne la débordant pas. Le plus beau 
linge de table damassé se tissait à Caen; on l'appelait linge de haute 
lice. « Les artisans telliers, dit le sieur de Bourgueville, y repré- 
« sentent toutes sortes de fleurs, bestes, oyseaux, arbres, medalles, 
« et armoiries de roys, princes et seigneurs, voire aussi nailVement 
(( et proprement que le plus estimé paintre pourroit rapporter 
« avecques son pinceau "-. » 

« Or demande le bonhomme, des nappes, des touailles (serviettes) 
« ouvrées et blanches : mais on lui rapporte qu'il n'en peut point 
« avoir ■'. » 

Aujourd'hui, on met sur les autels des églises trois nappes, et 
auti'elbis la nappe de dessus devait descendre des deux côtés jusques 
à terre. Dans l'Eglise grecque, qui conservait religieusement les tra- 



' Les Lamentations Bourrien, H. Baude (xV siècle). 

- Les Recherches et Antiquités de la ville de Caen, par C. de Bourgueville, sieur de 
Bras, 1570. 

' Les Quinze joijes de mariage (xV siècle), édit. Jauet, 1853, p. 77. Le mot de touaUle 
s'emploie encore, dans le midi de la Fraiise, pour serviette. 

(' Puis preus ton vaissel (graal) et le mets 

« Sus la table 

« 

« Et là, en droit te serras lu 
« Et le cuevre d'une touaille. » 

{Roman du Sainl-GraaL) 



:[ NAi'PE ] — 19:2 — 

ditions de la liturgie primitive, on mettait aux quatre coins de la 
table de l'autel quatre morceaux de drap qu'on appelait évangélistes, 
parce que, dit Thiers dans ses Dissertations sur les principaux 
autels des églises, « le nom et l'image de chacun des quatre évan- 

« gélisles y étoient Sur ces quatre morceaux de drap, on mettoit 

« une première nappe appelée adcarnem,\iHYcequc]\e est la ligure 
« du linceul blanc dans lequel le corps de Notre-Seigneur fut ense- 
« veli.... Sur cette nappe, on en mettoit une autre de lîl plus délié, 
« parce qu'elle représente la gloire du fils de Dieu assis sur l'autel 

« comme dans son trône Enfin, on mettoit par-dessus ces quatre 

« morceaux de drap et ces deux nappes un corporal, qui estoit 
« tout ensemble la figure de la mort et de la résurrection de Jésus- 
« Christ. » 

Chez les Latins, dans les siècles primitifs, les traditions sont moins 
précises ; il est question souvent de nappes de soie. 

Saint Sylvestre (iV siècle) fut le })remier qui ordonna que les 
nappes d'autel fussent de linge blanc et non de soie teinte; et 
cependant Grégoire de Tours, sur la fin du vr siècle, parle de 
nappes d'autel de soie ', à propos d'un songe qu'il eut : « Putabam 
« me quasi in hac basilica sacro-sancta missarum solemnia cele- 
« brare ; cumque jam altarium cum oblationibus pallio serico 

« coopertum esset » Enfin, Polydore Virgile dit- que ce fut 

Boniface III (vir siècle) qui, le premier, ordonna que l'on couvrirait 
à l'avenir les autels de nappes blanches; cependant Thiers ^ ne con- 
sidère pas le texte de cet auteur comme faisant autorité, et il ajoute 
d'après Anastase le Bibliothécaire, que l'empereur Constance étant 
venu à Rome, et ayant visité l'église de Saint-Pierre, il y fit présent 

d'une pièce de drap d'or pour couvrir l'autel Que le pape Zacha- 

rie fit l'aire une couverture de pareille étoffe pour le même autel, sur 
laquelle il fit représenter la nativité de Notre-Seigneur, et qu'il Ten- 
rirhit de pierreiies. Mais ces nappes étaient plutôt des parements 
d'autel que des nappes, comme celles adoptées depuis le xv" siècle; 
car ces couvertures tombaient sur le devant de la table, et il est pro- 
bable que les broderies et les pierreries se trouvaient sur la face 
vue de cette couverture. Nous penchons à croire qu'il en était de 
même des nappes d'autel données par le pape Adrien P' à la basi- 
lique de Sainle-Marie-Majeure, nappes de toiles d'or sur lesquelles 



' Hist. Franc., lib. VII, cap. xxii. 

' De inventor. ver., lib. V, cap. vi. 

^ Disserl. sur les principaux autels des églises, chap. xxi 



— 103 — [ NAPI'E J 

étaient représentées Tassomption de la Vierge, des fleurs et figures 
avec bordure d'écarlate; de celles données par Léon 111 à la même 
église, et qui représentaient, l'une la Nativité en broderie, l'autre 
des figures de griffons sur toile écarlate, des roues ornées de clous 
d'or, etc. ; la troisième, l'histoire de la passion, donnée à féglise de 
Saint-Laurent; et enfin des trois autres données à la basilique Saint- 
Paul : la première, de soie blanche, avec des clous d'or et l'histoire 
de la résurrection; la seconde, de soie à clous d'or, avec l'histoire 
de la nativité et des saints Innocents, et la troisième, d'écarlate, avec 
l'histoire de l'aveugle-né et une résurrection. Thiers considère aussi 
ces nappes d'autel comme servant également de parements; et, à 
l'appui de son opinion, il cite une nappe d'autel existant de son 
temps dans l'église de l'abbaye de Chaise-Dieu en Auvergne, laquelle 
« couvre le dessus, le devant et les côtés du grand autel » . Guil- 
laume Durand, mort à la fin du xiif siècle, ne parle que de deux, 
nappes sur les autels, pour marquer l'habit du corps et celui de 
l'esprit, et le corporal, de son temps, était une de ces deux nappes. 
Toutefois l'ordre de Citeaux mettait, dès le xu" siècle, trois nappes 
sur les autels de ses églises'. 

Depuis le xv' siècle, les rubriques des missels et des cérémoniaux 
veulent trois nappes sur les autels, ou deux au moins, dont une 
pliée en deux. Le synode d'Angers, en 1507, et le concile provin- 
cial de Toulouse, en 1500, ordonnent absolument de mettre trois 
nappes sur les autels. 

Quant à la forme donnée à ces nappes d'autel, nous ne pouvons 
en prendre une idée que d'après les bas-reliefs ou vignettes des 
manuscrits, les églises ayant depuis longtemps perdu ces couver- 
tures sacrées. Or, lesplusanciennes représentations d'autels que nous 
connaissions en France indiquent une nappe tombant des deux côtés 
■de l'autel jusqu'à terre, et, par-dessus, le corporal plié. 

Nous avons donné des copies de ces autels dans le Dictionnaire 
d'architecture (voy. le mot Autel, fig. 6, 7, 1^, 10, 21 et :2i), et 
ces exemples appartiennent à des monuments des xi% xir', xiir et 
xV siècles. 

Mais voici (fig. 1) un autel tiré d'un manuscrit de la fin du 
XIII' siècle - qui indique d'une manière précise les trois nappes. Celle 
du dessous tombe sur le devant jusqu'à moitié de la hauteur de 



* Uz, c. 53. 

' Manuscr. da ï Apocalypse, appartenant à M. B. Delossert. Ouverture du cinquième 
sceau ; sous l'autel sont les âmes des martyrs, qui demandent vengeance au Seigneur. 



[ HXVVE J 



— iy4 




de 



— 195 — [ NATTE ] 

l'autel , elle est de couleur, bordée d'un galon et drapée ; la seconde 
porte une bordure avec écussons armoyés et fianges; et enfin la 
tj'oisième, qui paraît être le corporal, tombe sur les côtés, elle est 
blanche, avec fines bordures et petites franges aux extrémités. 

Les nappes d'autel ornées d'écussons armoyés paraissent avoir 
été assez communément adoptées à partir de la fin du xiif siècle. 
En effet, dans l'inventaire des meubles de la comtesse Mahaut 
d'Artois, de 1.313 ', nous lisons : « Item une nape d'autel, parée 
« d'une pareure des armes d'Artois et de Beaugiu, tout à pelles, ou 
« pris de ii c. lib. » Ces nappes sont souvent désignées, à cette 
époque,, sous le nom de toiiailles: « Item II touailles d'autel, ou 
« pris de xl. s. » 

Ce ne fut qu'cà dater du xv*" siècle que l'on attacha aux nappes 
d'autel des ouvrages de fil à jour, des guipures; mais, à cette 
époque, ces ornements n'étaient attachés qu'aux extrémités de la 
dernière nappe tombant des deux côtés de l'autel. Quant à la seconde 
nappe, elle n'était bordée souvent sur le devant de l'autel que par 
une petite frange de fin or de deux ou trois doigts de haut. Le sire 
de Mauléon dit, dans ses Voyages liturgiques en France pendant le 
siècle dernier, avoir vu encore une certaine quantité de ces nappes 
frans:ées d'or. 

NATTE, s. f. Treillis de joncs que l'on posait sur les planchers 
des maisons et châteaux. 

« A Régnant Laucon, nattîer, pour avoir livré et assiz audict 
« Louvre en la chambre à parer du roy, devers la Fauconnerie, et 
« en la chambre à parer de la royne, dix toises et demys de nattes 
« en réparation -. » 

On posait aussi des nattes sur les bancs et les coffres servant de 
sièges dans les salles des palais. Les lits (châlits) des prisonniers 
étaient couverts de nattes. 



' Publ. par M. Le Roux Je Lincy, Biblioth de l'École des chartes, 3' série, t. lU^ 
p. 53. 
' Comptes des dépenses faites par Charles V, publ par M Le Roux de Lincy. 



[ PARAVE.NT ] — 196 — 



Œ> 



OREILLER, s. m. (orillier). Sac d'étoffe carré, rembourré de laine 
ou de plume, que l'on posait à la tète du lit. 

« L'oreiller crolle (tombe) et cil est estormis '. » 

Si les matelas des lits étaient richement couvertSj les oreillers ne 
Tétaient pas moins. 

a Pour. I. orillier de veluyau (velours) vermeil semé de perles 

« d'Orient losengié d'arm .yerie de France et de Bourgoigne, et y a 
« arbieciaux d'or, et y faillent (manquent) les i boutons de perles 
« des 4 corneiz et 15 autres perles queledictEstienne doit rendre-. » 

Ce n'était là, comme on l'entendra facilement, qu'un oreiller de 
parade; mais cependant, pour l'usage habituel, les oreillers étaient 
souvent couverts de broderies et faits d'étoffe de soie (voy. Lit). 



PARAVENT, s. m. [clotet, éperon (espenun)^ ote-vent]. Les 
appartements des châteaux étaient très-vastes, et, bien que les portes 
fussent étroites et basses, les fenêtres rares, les murs épais, les 
cheminées énormes qui chauffaient les pièces réservées à l'habita- 
tion établissaient un courant d'air fort gênant. Il est un fait digne 
de remarque d'ailleurs: les hommes habitués à la vie en plein air, 
du moment qu'ils s'enferment dans une chambre, tiennent à être 
bien clos. Nos paysans, qui passent tout le jour aux champs, sitôt 
rentrés dans leur chaumière, ferment portes et fenêtres et craignent 
plus les courants d'air que les personnes qui vivent habituellement 
dans l'intérieur des appartements. Les habitants des châteaux et 
maisons du moyen âge prenaient toutes sortes de précautions pour 



' Li Romans de Garin le Loherain. 

' Invent, de l'argent, dressé en 1353 {Comptes de Varosnlerie des rois de France 
au xiV siècle). 



— 107 — [ PARAVENT ] 

éviter rhumidité, le froid et les courants d'air. Outre les doubles 
vitrages, qui étaient assez fréquents, les portières de tapisserie tom- 
bant sur les portes, les vastes cheminées, on plaçait, dans les salles 
où Ton se réunissait le soir ou dans les chambres à coucher, de grands 
paravents dont la disposition est singulière. Ces paravents étaient 
des sortes de tambours placés au-devant des portes à l'intérieur, 
composés de deux joues et d'un plafond. Une draperie tombait de- 
vant l'ouverture. 

Il est souvent question de ces sortes de paravents, appelés eperovs, 
dans les ordonnances du règne de Henri III d'Angleterre. Ils sont 
désignés aussi sous le nom à^escrinia (écrans) ; mais, dans ce der- 
nier cas, les paravents ne paraissent être qu'une garde de bois élevée 
sur le montant de la porte du côté de l'ouverture du vantail. Quel- 
quefois les paravents étaient de grandes tentures libres que l'on pen- 
dait au plafond en travers des pièces, et qui manœuvraient sur une 
ti'ingle au moyen d'anneaux et de cordes. 

« Item pour 3 pièces de cendaus noirs, dont l'en fist \ clotet, 

« pesant 55 onces 2 s. 6 d. l'once, valent 6 1. 17 s. 6 d Item 

«( pour la façon de ce clotet, et pour corde et ruben, et pour aniaus, 
« 30 s. *. » 

Ces clotets ne sont pas des courtines ordinaires placées devant les 
portes, les fenêtres et autour des lits; ils ont une destination toute 
spéciale. 

(( Pour faire une grant courtine de salle et 1 clotet, 9 pièces de 

« cendaus vermeus Pour la façon d'un dot et pour le roy, de 

« cendaus vermeus, pour ime grant corde et pour ruben de soie, 
« pour aniaus, et pour façon, 30 s...., Pou.- la façon d'un clotet de 
« cendaus rouges, pour une grant corde, pour soye, pour aniaus, 
« pour ruben de soie et pour façon, 30 s. -. » 

Plus tard, l'usage des paravents cà feuilles, analogues cà ceux que 
nous avons vu encore lorsque les appartements avaient des dimen- 
sions moins exiguës, paraît s'être établi. Philippe de Commines 
rapporte ^ que « le roy (Louis XI) fit mettre (cacher) le seigneur de 
« Contay dedans un vieil oste-venl qui estoit dedans sa chambre, et 
« moy (Commines) avec luy, afin qu'il entend ist et pust faire rap- 
« port à son maistre des paroles dont usoient ledict connestable e( 
(( les gens dudict duc; et le roy se vint seoir sur un escabeau, rasi- 

' Compte de Geojfroi de Fleuri (Comptes de l'argenterie des rois de France 
au XIV' siècle). 
» Ihtd. 
' Livre IV. 



[ TAREMENÏ ] — 108 — 

« bus diulil osle-vent, afin que nous pussions mieux entendre les 

c paroles que disoil Louis de Creville Et en disant ces paroles, 

« pour cuydcr complaire au roy, ledit Louis de Creville commença 
« à contrefaire le duc de Bourgongne, et à frapper du pied contre 
« terre, et à jurer Saint-Georges, et qu'il appeloit le roi d'Angle- 
« terre Blanc-borgne, fils d'un archer qui portoit son nom; et tou- 
« tes les moqueries qu'en ce monde étoit possible de dire d'homme. 
« Le roy rioit fort, et lui disoit qu'il parlât haut; et qu'il commen- 
« çoit à devenir un peu sourd ; et qu'il le dit encore une fois ; l'autre 
« ne feignoit pas, et recommençoit encore une fois de très bon 
« cœur. Monseigneur de Contay, qui estoit avec moy en cet oste- 
« vent, estoit le plus esbahy du monde » 

Lorsque dans les manoirs on donnait l'hospitalité, fortuitement, à 
des personnes de distinction, on établissait pour leur suite des lits 
dans la grand salle, et ces lits étaient séparés par des clotets que 
Ton posait, à la demande, comme on pose des paravents. 

Derrière les lits placés de bout, c'est-à-dire le chevet vers le mur, 
des clotets étaient souvent établis et formaient ainsi comme une 
petite garde-robe ou une ruelle conli'e laquelle s'appuyait le dossier 
du lit. On pouvait facilement cacher quelqu'un dans ces sortes de 
cabinets, qui, habituellement, n'avaient pas de plafond et d'où l'on 
pouvait entendre ce qu'on disait dans la chambre. Ces clotets étaient 
de menuiserie, avec portes latéralement, ou de tapisseries montées 
sur châssis. Dans les grand salles des palais et châteaux, les clotets 
qui servaient de tambours devant certaines portes donnant sur les 
appartements privés, enfin d'éviter le bruit, étaient quelquefois sur^ 
montés d'une tribune, où les dames se réunissaient les jours de 
plaids. 

PAREMENT (d'autel), s. m. Table de métal, de bois, ou pièce 
d'étoffe que l'on pesait et que l'on pose encore devant les autels des 
églises. Dans les premiers siècles du christianisme, les autels étaient 
€reux, en forme de table ou de coffre, de marbre ou de pierre, de 
métal ou même de bois(voy. le Dictionnaire iV architecture, au mot 
Autel). Il était d'usage, dans l'Église latine, dès une époque fort 
reculée, de poser des paremenis devant les autels. Le pape Léon III 
(viii^ siècle) fit don de parements de vermeil aux églises de Saint- 
Grégoire, de Saint-André et de Sainte-Pétronille à Rome ' Le cé- 
lèbre Hmcmar, archevêque de Reims, passait pour avoir donné à sa 

' Anastase le Bibliothécaire, in Leone III. 



• — 199 — [ PARFMENT ] 

cathédrale un parement d'autel d'or. Il existait, devant le maître 
autel de l'église abbatiale de Saint-Denis en France, une plaque d'or 
qui avait été donnée par Charles le Chauve. Suger l'avait fait réparer 
et y avait joint deux autres plaques de même métal lorsqu'il rebâtit 
son église. Nous ne possédons d'ailleurs aucun dessin de ces pare- 
ments. La table d'or aujourd'hui déposée au musée deCluny, et qui 
provient du trésor de la cathédrale de Bàle, était un retable et non 
un parement, ainsi qu'on le suppose généralement. Il existe, dans le 
musée de Munster, une table de bois ornée de figures peintes sur 
fond d'or, dont le style appartient à la fin du xir siècle, qu'on pré- 
tend être un parement d'autel; mais nous pencherions à croire que 
cet objet est aussi un retable '. 

Jusqu'au xv" siècle, les autels se composaient, le plus souvent, 
d'un dossier, avec une, deux, trois ou quatre colonnettes recevant la 
table. Cette disposition, très-simple, était destinée à être masquée par 
un parement; et ces parements, dès une époque très-reculée, fui( ni 
habituellement faits d'étoffes brodées enrichis de perles et de pierres 
précieuses. Les plus anciens parements d'étofte couvraient le dessus 
de l'autel et tombaient par devant jusqu'au socle (voy. Nappe). Ils 
ne devaient être autrefois, en France, que blancs, rouges, noirs ou 
verts. Du temps de Guillaume Durand, cependant, qui mourut en 
1^96, le violet était une des couleurs admises dans les ornements 
ecclésiastiques. Lesretnbles des autels avaient aussi leurs parements 
d'étoffe; mais cet usage ne paraît pas remonter au delà du xn'*" siècle. 
L'abbé Lebeuf - dit qu'il a vu dans l'église parois:;iale de Toussus ^ 
un parement d'autel composé « d'une pièce de tapisserie parsemée 
« de tleurs de lis, sur laquelle est représenté un saint évêque et un 
« saint diacre; on y voit, ajoute-t-il, brodé en letti'es de petite go- 
« thique, que Tanneguy A uhery et Jeanne Formentin sa femme ont 

« donné à cette église ces deux parements Yu les fleurs de lis, il 

« y a apparence que ce fut à Saint-Germain l'Auxerrois de Paris que 
« Tanneguy Aubery fit présent de ce parement qui étoit double, 
« c'est-à-dire l'un pouria table de l'autel, l'autre pour le retable. » 

Dans l'inventaire des meubles dressé en l'église de Samte-Made- 
laine de Genève, le 9 août 1535, on trouve cet article: « Le drapt 
« d'ort devellour roge borde de vellours pert, appartenant au grant 



' Voyez 1.1 Notice sur ce devant d'autel, insérée dans le Bulletin monumental de 
M de Cnumonl, t. XVIll, p. 27(3. 

' U>Ht. du dioc. de Paris, t VIII, p. 492. 
* Dovnné de Château-Fort. 



[ POÊLE ] _ 200 — 

« otel Item ung aultre drapt port semé à figure de Madellene 

« Ilem iing- drapt de vellours noir et la croys de damas roge figuré 
« à frenges '. y> 

Si les parements d'autel étaient souvent très-riches en broderie 
ou ornés de peintures, ceux des retables ne l'étaient pas moins. On 
voit, dans le musée du Louvre, un parement de retable de soie 
peinte d'une très-grande dimension et provenant de la cathédrale de 
Narbonne (voy. Retable). Le musée du Grand-Jardin, à Dresde, 
conserve deux parements d'autel d'étoffe brodée; l'un d'eux, qui 
date de la fin du xiif siècle, représente un arbre de Jessé, dont les 
figures et ornements sont délicatement tracés par la broderie sur une 
étoffe de lin blnnche; l'autre appartient au commencement du 
xiv^ siècle; il est brodé de soie de couleur et d'or sur toile. Le centre 
de ce beau parement, qui appartient à l'école française, représente 
le couronnement de la Yierge; à la gauche du Christ est saint Jean- 
Baptiste, et à la droite de la mère de Dieu saint Jean l'évangéliste -. 

PiganioP dit avoir vu, dans la sacristie de l'église des Dominicains 
à Toulouse, un parement d'autel en broderie or et argent avec fleurs 
au naturel; il vante fort cet ouvrage, mais ne nous en donne pas la 
date. 

L'usage des parements d'autel s'est conservé jusqu'à nos jours; 
on les change suivant les fêtes de l'année. 

On disait chambre de parement pour chambre de parade. 

PLACET, s. m. Tabouret pour s'asseoir. Ce petit meuble ne prit 
ce nom qu'à la fin du xvi' siècle (voy. Ql'arrel). 

POÊLE, s. m. [)>oisIe, palle (de pallium. drap d'or ou de soie)]. 
Voile (pie l'un suspendiit en signe d'honneur au-dessus de la tète 
des grands personnages, et que l'on posait sur des reliquaires lors- 
qu'on les transportait hors de l'église. Quand Guillaume le Bâtard 
fait promettre à Ilarold de lui livrer l'Angleterre à la mort du roi 
Edouard, afin de donner plus de solennité à son serment: 

« A Baieiies, ço solont dire, 

a Fiat assembler un graiit concire; 

' Ilisl. de l'archit. sacrée du iV au x° siècle dans les anciens évêchés de Genève, 
Lausanne et Sion, par J.-D. Blavignac, 1853, chap. m. 

' Ce parement est fort bien gravé dans le Catalogue du musée du Grand-Jardin da 
Dresde (Dresde, 185-2). 

' Noui\ descripl. de la France, t. VI, p. 271. 



— 201 



[ l'UÈLE J 



« Toz H corz sainz fist demander, 

« Et en un lia (en un lieu) tuz assembler, 

« Tut une cuve en fist emplir, 

« Pois d'un paele les fist covrir 



Quand, en i-440, Frédéric, roi des Romains, arriva à Besançon 
el fut reçu par le duc de Bourgogne, « tant chemina celle noble 
K compagnie, qu'ils arrivèrent à Tentrée de la cité : et là les 
« citoyens apportèrent un palle de drap d'or, porté par les plus 
« notables d'icelle cité, sous lequel palle entra le roy des Rom- 
« mains, et à la vérité il travailla beaucoup, et mit grand'peine de 
« faire que le duc de Bourgongne entrast avecques luy sous ledict 
« palle. Mais le duc ne le voulut point faire ' » 

« Et fut la place du duc de Bourgongne (lors de la solennité de la 
« Toison d'or) au maistre et principal siège, couvert de son palle,. 
« qui fut de drap d'or^ » 

On couvrait aussi les cercueils d'un drap ou poêle lorsqu'on 




les transportait ou lorsqu'ils étaient déposés dans une chapelle 
(voy. Drap). Ces sortes de poêles, tissus d'or et de soie, n'élaien^, 
pas toujours revêtus de la croix, mais de broderies de diverses 
couleurs. La tapisserie de Bayeux nous montre le cercueil du roi 
Edouard transporté sur les épaules de huit hommes et recouvert 
d'un poêle brodé d'ornements de diverses couleurs; de petites 
croix surmontent les deux extiémités de la bière. 

Nous voyons un cercueil ainsi couvert d'un poêle dans le Roman 
d'Alexandre, de la Bibliothèque nationale ^ ^'ous en donnons une 
copie (fig. 1). 



' Mém. d'Olivier de la Marche, liv I, chap. vn. 

' Ibid., liv. I, chap. xv. 

' Rom. d'Alexandre, fonds Lavallière, n" 45, fin du x:ii' siècle. 



I. —26 



[ PRIE-DIEU ] — 202 — 

Il est question, dans l'inventaire du trésor de l'église de Sainte- 
Madelaine de Genève, de poêles mortuaires brodés de daupliins d'or 
et d'armoiries. 

PRIE-DIEU, s. m. Sorte de pupitre destiné à la prière. L'usage 
de ce meuble n'est pas ancien, et ne remonte pas au delà des der- 
nières années du xV siècle. Jusqu'alors, lorsqu'on disait la prière 
du soir ou du matin, les seigneurs se rendaient avec leur famille et 
leur monde dans la chapelle du château, les bourgeois dans la salle 
principale de la maison; là on s'agenouillait à terre ou sur des 
tapis et des coussins. Les églises n'avaient ni chaises ni bancs; on 
se tenait debout pendant les offices ou à genoux sur les dalles. Mais, 




à la fin du xv' siècle, lorsque les habitudes de luxe et de confort 
commencèrent à se répandre dans toutes les classes de la société, 
on plaça des bancs dans les églises, des prie-Dieu dans les oratoires 
et chapelles des châteaux pour les seigneurs. Des oratoires, ces 
meubles pénétrèient dans les chambres à coucher ou les retraits 
(cabinets) y attenants. La prière cessant d'être commune, chacun 
voulut avoir un m"uble pnrfirulier pour la dire à son aise. Les prie- 
Dieu de la fin du xV siècle et du commencement du xvi'ne sont pas 



— 203 — [ QUARIiEL J 

rares ; les vignetles des manuscrits et les bas-reliefs de cette époque 
en sont remplis, et ils adoptent tous la même forme. 

Voici (fig. 1) un de ces meubles copié sur les bas-reliefs des 
stalles de la cathédrale d'Amiens. Les prie-Dieu de cette époque 
n'ont pas toujours, comme les nôtres, une marche inclinée en avant 
pour se mettre à genoux, mais un carreau garni d'étoffe ; le panneau 
de devant, ou l'un de ceux des côtés, s'ouvre afin de permettre de 
déposer le livre d'heures dans Tinlérieur du meuble, comme dans 
une petite armoire. Dans les cérémonies, les prie-Dieu des princes 
étaient recouverts d'une pièce d'étoffe, de soie, d'or ou d'argent, 
tombant tout autour jusqu'à terre. Les monuments funéraires qui 
représentent un personnage agenouillé sur un sarcophage, monu- 
ments fort communs pendant le xvf siècle, montrent habituellement 
un prie -Dieu drapé devant la statue. 



C^ 



QUARREL, s. m. ' Coussin carré, tabouret pour poser l 'S pieds et 
aussi pour s'asseoir. La variété des petits meubles servant de sièges 
ou annexés aux grands sièges est innombrable, pendant le moyen 
âge, comme forme et dimension. On s'asseyait fréquemment à terre 
sur des tapis, sur des coussins, des carreaux, pour se livrer au plaisir 
de la conversation, et même pendant certaines séances solennelles. 

Les faudesteuils, les trônes, les chaires, étaient toujours accom- 
pagnés d'un carreau de bois recouvert d'étoffe, ou simplement 
d'étoffe, sur lequel la personne assise posait les pieds. Ces carreaux 
étaient sur pieds (fig. i)-ou pleins (fig. 2), de bois sculpté, de mar- 
queterie, plats ou rembourrés de laine ou de plume. On en plaçait 
près des lits ; ceux-ci étaient généralement très-larges et servaient 
de marchepied (voy. Chaire, Faudestelil, Forme, Lit, Trône). 

Les inventaires des xiv^ et xv' siècles font souvent mention de 
carreaux. « Pour la façon de 15 quarriaus de duvet pour 2 cham- 

* i( Cil guerpissent murs et bretèches 

u Et quarriaus de plume ou de bourre. » 

(Giiill. Guiart, vers 4010.) 
' Tiré de la vignette de la création de l'houiine (Manuscr. d'Herrade de Landsberg, 
Biblioth. de Strasbourg). 



f QLÂRIŒL ] — 204 — 

« bres' Pour pièce et demie de samit vert baillé audit Thomas 

« pour couvrir les 6 petis quarreaux de ladite chambre (du roi), 

« les deux grans quarreaux de l'oratoire ^ Pour une pièce et 

« demie de "cendal de grainne, et une pièce de toille vermeille, 
c( baillées audit Thomas pour recouvrir 3 grans carreaux, appor- 




« tés de par devers Monseigneur le Dauphin le vif jour de fé- 
« vrier CCCLI, pour recouvrir, c'est assavoir les deux de son ora- 

(( toire, et un autre pour les nappes^ » Ces derniers carreaux ne 

sont, h proprement parler, que des coussins d'étoffe et n'étaient pas 
montés sur châssis de bois ; car, à dater du xiv' siècle, on paraît 




avoir abandonné les carreaux sur pieds ou sur cadre pour les sacs 
d'étoffe rembourrés de laine ou de plume. Ces derniers carreaux se 
posaient sur les meubles, bancs, formes, chaires, escabeaux, lits ; 
par terre, sur les nattes et les tapis, dans les litières et les chariots 
de voyage. 



' Compte de Geoffroy de Flettnj (Comptes de l'argenterie des rois de France 
an xiV' siècle, publ. par L. Douët d'Arcq). 
' Comptes d'Eslienne delà Fontaine (ibiil.). 
• Ibid. 



— ^05 — [ RÉCHAUD ] 



RÉCHAUD, s. m. Sorte de récipient de tôle ou de fer forgé à jour, 
dans lequel on plaçait de la braise allumée pour chaulfer Tintérieur 
des appartements. Ce meuble était le plus ordinairement monté sur 
roulelles ; on remplissait le récipient de braise en dehors de l'ap- 
partement, et lorsque celle-ci était incandescente, qu'elle avait ainsi 
perdu la plus grande partie des gaz incommodes, on roulait le 
réchaud dans la pièce que Ton voulait chauffer. On se sert encore, 
en Italie et en Espagne, de meubles analogues à nos réchauds du 
moyen âge ; ce sont des cuves de tôle ou de bronze, posées sur un 
trépied, et que l'on remplit de braise et de cendres chaudes. Dès le 
XI* siècle, dans les abbayes, on avait d'immenses réchauds de fer 
forgé dont le fond et les côtés formaient une sorte de grillage ; sous 
cette caisse à jour était une plaque de tôle avec rebords, pour rece- 
voir les cendres, et montée sur quatre roues ; une flèche ou timon 
permettait de tramer ce biasier à travers les dortoirs, avant l'arrivée 
des moines, et répandait de la chaleur dans les vastes salles. On en 
avait dans les bibliothèques et dans les sacristies, pour permettre 
aux prêtres de se chauffer les doigts avant d'aller à l'autel ou lors- 
qu'ils en revenaient. Au xr siècle, beaucoup d'églises abbatiales de 
la Bourgogne et du Midi étaient dépourvues de vitraux; les fenêtres, 
assez étroites et dont les ébrasements étaient coupés en biseau à 
l'extérieur et à l'intérieur, ne permettaient pas au vent de s'engouf- 
frer dans l'intérieur ; mais lorsque les moines venaient, en hiver, 
chanter les matines et qu'ils restaient dans leurs stalles depuis une 
heure après minuit jusqu'au lever du soleil, ils devaient, malgré 
leurs épais vêtements, souffrir cruellement du froid. En sortant du 
chœur, ils se rendaient au chauffoir : c'était une pièce attenante au 
cloître et autour de laquelle on plaçait plusieurs réchauds remplis 
de braise incandescente. Avant d'aller vaquer à leurs travaux du 
jour, les religieux pouvaient chauffer devant ces brasiers leurs mem- 
bres engourdis par le froid de la nuit. Dans les châteaux, dans les 
palais, avant le xiii' siècle, époque pendant laquelle on établit des 
cheminées dans toutes les pièces importantes, ces réchauds roulants 
étaient fort usités. 11 y a quelques années, on voyait encore un de ces 



[ RÉCHAUD ] » _ 206 — 

réchauds dans une des salles de l'ancien archevêché de Narbonne, 
el, quoiqu'il fût en fort mauvais état, on pouvait cependant se rendre 




compte de c.a construction. Nous en donnons (fig. 1) le dessin. Ce 
meuble paraissait api)aitenir au commencement du \nV siècle. 

Le manuscrit d'IIerrade de Landsberg, de la bibliothèque de 
Strasbourg, contient une vignette ' dans laquelle est figuré un 

• Saint Pierre, interrogé par la servante, renie son maître. 



— -07 — [ RtCIFAUD J 

réchaud disposé pour se (hauffer les mains; il est monté sur quati'c 
pieds ^ mais sans roulettes. La figure -2 est une réduction de cetta 
vignette. 




L'art de la serrurerie forgée était poussé ti ès-loin pendant les^ 
xif et xiii^ siècles, et ces meubles en fer devaient être, dans les cliù-- 




teaux ou les riches abbayes, fort beaux comme ouvrage de forge.. 
Quelquefois même les panneaux à jour dont ils se composaient, 
étaient de tonte de fer. Il existe encore, dans les magasins de l'église 



l RÉCHAUD J 



— 208 — 




de Saint-Denis, une de ces plaques de fer délicatement fondue et qui 



— '209 — [ RÉCHAUD J 

appartient au xiii* ou au xiV siècle ; c'est une suite de quatre 
feuilles à jour formant le compartiment indiqué fig. 3. 

Les sacristies des églises possédaient toutes des réchauds, comme 
encore aujourd'hui, pour fournir de la braise allumée aux thurifé- 
raires ; ces réchauds n'étaient ordinairement qu'un bassin avec 
poignées garnies de bois, posé sur un trépied. Quelques églises pos- 
sèdent encore des débris de ces meubles, qui disparaissent tous 
les jours pour être remplacés par des objets d'une forme le plus 
souvent barbare. On trouve un de ces réchauds dans la sacristie do 
l'église de Saint-Pierre de Béarnais : il est carré (fig. 4-); posé sur 
quatre pieds cà roulettes, et est surmonté d'un petit toit destiné à 
condenser la vapeur de la braise. La hauteur des pieds, qui n'est 
que de 0"',40, indique assez que ce réchaud n'était pas fait pour se 




chauffer les mains, mais pour mettre la braise au niveau de la cap- 
sule de l'encensoir que le thuriféraire tient de la main gauche ; de 
la droite, au moyen des pincettes suspendues à l'une des consoles, 
il choisissait les morceaux de charbon rougis qu'il devait jeter dans 
la capsule. Une petite pelle longue et fine servait à retourner les 
cendres pour trouver la braise enfouie. Deux poignées, placées de 
manière que la chaleur du brasier ne pût les échauffer, permettaient 
de transporter le réchaud, fort léger, sans être obligé de le faire 

I. -- 27 



[ llELlQUAiHE ] — 210 -- 

rouler, et d'aller le remplir de sa braise. Ce meuble date du xv' siè- 
cle ; il esl finement forgé '. 

On fiibriquait aussi, pendant le moyen âge, de petits réchauds pro- 
pres à faire chauffer de l'eau. C'étaient ordinairement des cylindres 
de fer battu ou de terre cuite, ou des cônes tronqués, creux et percés 
(\i trous, afin d'activer le feu. Un chapiteau de métal port;iit la bouil- 
loire ; le tout était posé sur un plateau de terre cuite. Voici un de 
ces petits meubles (fig. 5) -, avec la pelle servant à retirer les cen- 
dres du fourneau. 

RELIQUAIRE, s. m. (phylactère, p/iilatièré). Nom que l'on donne 
à tout meuble contenant des reliques de saint. Il y avait des reli- 
quaires de toutes formes, de toutes matières et de toutes dimen- 
sions. Il faut cependant distinguer le reliquaire, de la châsse. La 
châsse contient un corps-saint : c'est le cercueil. Le reliquaire est le 
vase, le coffre, le meuble enfm dans lequel on renferme, soit une 
partie d'un corps-saint, soit un objet sanctifié. Ainsi on ne pourrait 
dire que la couronne d'épines de Notre-Seigneur fût renfermée 
dans une châsse, mais dans un reliquaire. 

Dans l'église de l'abbaye de Saint-Denis en France, la châsse ren- 
fermant les ossements de saint Louis était déposée derrière l'autel 
malulinal, ce qui n'empêchait pas le chapitre de la sainte Chapelle 
de Paris de posséder un reliquaire contenant le chef du saint roi. 
On comprend dès lors que, pendant le moyen âge, si le nombre des 
châsses était limité par le nombre des corps-saints, il n'en était pas 
de même des reliquaires, puisque la possession d'une parcelle d'un 
de ces corps, ou d'un morceau d'étoffe, ou d'un objet ayant appar- 
tenu à un saint, obligeait le possesseur à faire faire un reliquaire. 
Aussi n'essayerons-nous pas de donner un catalogue, même très- 
soinmaire, des principaux reliquaires du moyen âge. Non -seulement 
les trésors des abbayes, des cathédrales et même des églises parois- 
siales en possédaient en quantité innombrable, mais les oratoires 
des princes ou des seigneurs en étaient garnis. Les particuliers 
mêmes avaient des reliquaiies dans leurs maisons. La plupart de 
ces meubles, grands ou petits, richement ornés ou simples, étaient 
faits de métaux précieux, ou tout au moins de cuivre ou d'ivoire. 
Il y avait cependant des reliquaires de bois précieux, de cristal et 

'. C) réchaud est gravé dans le Bulletin du Comité des arts de la France, années 
1853, 1854, n° 3. 

' Manuscr. de la Biblioth. nat., fonds Lavallière, n" -ii. Proverbes, adages, allégo- 
ries, portraits, xV siècle. 



— :2il — [ RELIQUAIRE ] 

même d'étoffe. On donnait aussi le nom de phylactères aux reli- 
quaires. Guillaume Durand décrit ainsi les phi/latteria : « C'est un 
« petit vase d'argent ou d'or, ou de cristal ou d'ivoire, ou d'autre 
« matière aussi précieuse, dans lequel sont enfermées les cendres 
« ou les reliques des saints. Or, comme Elindiiis appelait les fidèles 
« cendreux {cinericios), à cause de ce qu'ils conservaient ces cen- 
(( dres, il lut établi dans l'Eglise, contre son avis, qu'on les garde- 
« rait d'une manière honorable dans de précieux petits vases ; et 
« ce nom est tiré de yu)âTT£!v, garder, et de Te'pov, tine extrémité, 
« parce que dans ces vaisseaux on garde un fragment de l'extrémité 
« du corps des saints, comme, par exemple, une dent ou un doigt, 

(.< ou quelque chose de semblable ' » 

Eginhard parle de saintes reliques transportées dans des sacs de 
soie déposés dans des coffres de bois ; c'est de cette manière qu'il 
fait venir de Rome à Sélingenstadt les restes des saints Marcellin, 
Pierre et Tiburce. La translation de ces reliques, longuement dé- 
•crite par cet auteur, et pleine de détails curieux, fait ressortir l'im- 
portance que l'on attachait alors à la possession des corps-saints, 
de quels soins et respects on entourait ces restes, et, il faut le dire, 
•du peu de sciupule que l'on apportait dans la manière de se les pro- 
curer. Le bénéfice de la possession semblait excuser, aux yeux des 
personnages les plus respectables, la fourberie et le vol. 11 est !=ans 
cesse question, dans l'histoire du moyen âge, de reliques dérobées, 
et dont la possession n'en est pas moins profitable aux larrons, 
comme si l'intercession des s-aints était atttachée à leurs cendres. On 
comprend alors avec quelle ardeur on désirait posséder des reliques 
•qui étaient considérées comme de véritables talismans ; comme cer- 
tains personnages, dont la vie n'était qu'un tissu de ci'imes abomi- 
nables, croyaient cependant à l'efficacité de quelques ossements pour 
les préserver de tout châtiment d;ms ce monde et dans l'autre ; com- 
Tiient ils s'en entouraient et les portaient même avec eux, pensant 
•que le saint dont ils possédaient un fragment ne pouvait se dispen- 
ser de veiller sur leur salut. Celte ci'oyance fit que les reliquaires se 
multiplièrent à l'infini ; si bien qu'à plusieurs reprises le clergé dut 
s'élever contre un abus qui tenait plus de la superstition que de la 
véritable foi, et déclaiTr fausses et sans valeur toutes les reliques 
dont l'origine n'était pas dûment constatée par l'Église ^ 

' national, lib. I, cap. m. 

' Saint Thomas d'Aquin examine et discute cette question : Ulrum suspendere 
divina verha ad collum sil illicitum? Le cardinal Tolet la nomme observantia reli- 
qviannn. 



[ RKLIQLAIRE ] — 21-2 — 

Pendant les xii* et xiir siècles, les juifs faisaient un véritable 
trafic de reliques, et contribuaient ainsi à détiuire le prestige qui 
s'attacbait aux restes des martyrs. Cependant, jusqu'au xvi* siècle, 
on ne cessa de fabriquer des reliquaires, non-seulement pour les 
églises, mais pour des particuliers, et il faut dire même que plus 
la croyance en l'efficacité des précieux restes diminuait, plus on 
donnait de richesse et d'élégance au contenant ; si bien qu'au 
moment de la Héformation, les reliquaires étaient devenus plutôt 
des objets de luxe propres à décorer un oratoire que des meubles 
sacrés. 

Non-seulement, pendant le moyen âge, chacun désirait posséder 
des reliques de quelque martyr, mais on en était venu à porter sur 
soi des objets auxquels on attachait une vertu particulière : par 
exemple, l'Évangile de saint Jean pendu au cou dans un tuyau de 
plume d'oie brodé par les deux bouts et ornés de franges de soie, ce 
qui garantissait d'une infinité de maux ; un morceau de verre sur 
lequel on gravait le psaume 9^; un rosaire, un scapulaire, une cein- 
ture de saint Augustin, un ceinturon de sainte Monique, un cordon 
de saint François, ou quelque autre signe de piété, ce qui devait 
vous préserver de la damnation éternelle et vous assurer les sacre- 
ments de l'Église à l'article de la mort, eussiez- vous vécu en païen ; 
ou bien encore des croix faites de certaines manières, des sachets 
remplis de mots cabalistiques. Tous les théologiens s'élevaient natu- 
rellement contre de pareilles pratiques; mais la preuve que le mal 
était fort répandu, c'est qu'ils ne cessent de s'en plaindre comme 
étant l'œuvre du démon. 

Nous diviserons les reliquaires en reliquaires de trésors déposés 
dans les églises, les saintes Chapelles et les oratoires, et les reli- 
quaires portatifs, que l'on portait avec soi ou sur soi. Les premiers 
sont encore aujourd'hui fort communs ; quant aux autres, étant de 
petite dimension et faits de matières précieuses, ils sont assez rares. 
Jusq^Vau \iV siècle, les reliquaires n'étaient pas aussi nombreux 
qu'ils le devinrent plus tard, car les églises qui possédaient des 
corps-saints entiers n'en laissaient pas aisément distraire quelques 
parcelles. Le culte pour les précieux restes des martyrs avait quel- 
que chose de touchant dans les premiers temps de l'Église, et l'on 
comprend parfaitement le respect que les poi)ulations portaient aux 
tombeaux, demeurés intacts, des confesseurs de la foi. Mais peu à 
peu les abbayes, qui la plupart possédaient des corps-saints, soit 
pour obtenir les bonnes grâces d'un grand personnage, soit pour 
reconnaître un service signalé, donnèrent des fragments de ces 



— 213 — [ RELIQUAIRE ] 

corps, et il fallut faire des reliquaires pour contenir ces parcelles. 
Les croisades contribuèrent puissamm:3nt à répandre la passion 
pour les reliques saintes. Tous ceux qui revenaient de Palestine rap- 
portaient quelque fragment sacré ou quelques ossements de saints. 
Constanlinople et Venise en vendaient à toute la chrélienté, et fabri- 
quaient les coffres ou éluis de métal, bois ou ivoire qui les conte- 
naient. C'est ainsi probablement que les premiers émaux byzantins, 
imités plus tard à Limoges, vinrent en France ; que les arts de l'or- 
fèvrerie et de la sculpture sur ivoire pénétrèrent en Occident. Cette 
origine orientale est évidente, elle subsiste longtemps dans ces meu- 
bles ou objets sacrés, et lorsque déjà les arts de l'architecture et de 
'la grande sculpture ont pris un caractère franchement occidental. 
L'orfèvrerie, la sculpture sur ivoire, les émaux, la ciselure sur mé- 
taux, les nielles, sont encore empreints des arts industriels de 
l'Orient au commencement du xiii' siècle, tandis qu'à cette époque 
l'architecture rejette complètement les traditions d'outre-mer. 

Ce qui caractérise les reliquaires fabriqués en Occident particu- 
lièrement pendant les xif et xiii' siècles, c'est qu'ils affectent à 
l'extérieur la forme des objets qu'ils renferment : est-ce un ciàne, 
le reliquaire est un buste d'or, d'argent ou de cuivre, reproduisant 
les traits du saint ; est-ce une côte, le reliquaire se recourbe en sui- 
vant les contours de cet os ; est-ce un bras, le reliquaire est façonné 
en forme de bras vêtu, avec la main bénissant. Tandis que les reli- 
quaires venus d'Orient, pendant les xir et xiii' siècles, sont des 
coffres, des boîtes plus ou moins riches, mais qui étaient évidem- 
mant des objets fabriqués d'avance et dans lesquels on plaçait les 
reliques envoyées. Jamais ces reliquaires ne retracent en sculpture, 
ciselure ou émaux, des scènes ayant un rapport avec l'histoire du 
personnage dont ils contiennent les restes, et quelquefois même ce 
sont des scènes profanes qui entourent la boîte sacrée. 

Le plus ancien et le plus précieux de tous les reliquaires vénérés 
pendant le moyen âge est le saint Graal. 

Nous n'entreprendrons pas, après MM. Paulin Paris, Le Roux de 
Lincy et Francisque Michel, de dire quelque chose de neuf sur la 
légende du saint Graal. Le saint Graal est le vase qui servit à Jésus- 
Christ pour célébrer la cène ', et dans lequel Joseph d'Arimalhie 

(c Leenz eut un veissel moult gent, 
<i Où Criz feisoit son sacrement; 

<( . . » 

(Le Roman du saint Graal, vers 395. man. de la Biblioth. nat , 
fonds Saint-Germain, n" 1987.) 



[ RELIQUAIIIE ] — 214 — 

recueillit des gouttes du sang de Noire-Seigneur après la passion. 
Ce vase passa, dit la légende, des mains de Joseph d'Aiimathie, qui 
vécut plus de deux siècles, en celles de son neveu, nommé Alain. 
L'histoire de ce précieux vase a fourni le sujet de plusieurs romans 
pendant le moyen âge. 

Après cette relique, celle de la vraie croix occupe la première 
place. Découverte par sainte Hélène, elle fut transpoitée à Constan- 
tinople, et, de là, des fragments plus ou moins considérables furent 
donnés à la plupart des princes de la chrétienté. La sainte Chapelle 
de Paris en possédait plusieurs morceaux enfermés dans un étui 
fabriqué à Byzance. • 

Jérôme Morand, dans son Histoire de la sainte Chapelle, donne 
une gravure assez bien exécutée de ce reliquaire, dans lequel étaient 
incrustées trois croix à doubles branches, une grande et deux pe- 
'iles. Saint Louis avait acheté la sainte couronne d'épines de Bau- 
douin de Courtenay, empereur de Constantinople ; il lui fit faire un 
magnifique reliquaire d'or, qui existait encore dans le ti'ésor de la 
sainte Chapelle en 1789, et dont nous possédons une assez belle 
copie coloriée dans le manuscrit des Heures d'Anne de Bretagne. Ce 
reliquaire était en forme de couionne royale, avec les douze apôtres 
dans des niches sur le cercle ; un cylindre de cristal entrant dans le 
cercle renfermait la relique : le tout était porté sur un pied. Si le 
reliquaire fut fondu en 1792, la relique fut conservée; elle est au- 
jourd'hui déposée dans le trésor de la cathédrale de Paris '. Parmi 
les reliquaires les plus célèbres, il faut encore signaler celui qui 
contenait la tunique de la sainte Vierge, appartenant au trésor de la 
cathédrale de Chartres, et qui avait été donné à cette église par 
Charles le Chauve, en 87G. 

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les formes données aux reli- 
quaires pendant le moyen dge sont très-va liées ; les plus anciens 
sont ordinairement des coffres de métal ou d'ivoire, quelques-uns 
sont façonnés en forme de tours ou ressemblent assez à une lan- 
terne. Le trésor de Conques possède encore un reliquaire de ce 
genre, de bois recouvert de feuilles de cuivre ou d'argent. Carré à 
sa base, il arrive à l'octogone au moyen de pans coupés, comme cer- 
tains clochers du Limousin ; sa partie supérieure est ta jour. Les An- 
nales archéologiques de M. Didron ont donné une très-bonne gra- 
vure du reliquaire de Conques, accompagnée d'une notice à laquelle 



' Le reliquaire de la sainte Chapelle a été rétabli depuis peu, et est renfermé dan» 
le trésor de Notre-Dame de Paris, où chacun peut le voir. 



^ -215 — 



[ RELIQUAIRE J 



rions ne pouvons mieux faire que de renvoyer nos lecteurs'. Une 
ins(Miption constale que ce reliquaire fut donné j)ar l'abbé Bégon, 
(jui gouverna le monastère de Conques de 1009 à 1118. Le musée 
de Cluny possède un fort beau reliquaire en forme d"" coffre, qui ap- 
partient aux dernières années du \i siècle ; il est connu sous le nom 
de châsse de saint Y cet, et provient de l'abbaye de Braisne. Ses 
faces et son couvercle sont sculptés dans des plaques d'ivoire. Les 
ligures qui l'entourent représentent : sur l'une des grandes faces, 




les trois mages, un ange thuriféraire, la Vierge et le Christ avec saint 
Joseph et saint Siméon ; sur la face opposée, le Christ bénissant, saint 
Pierre et saint Paul ; puis, à droite, saint André, saint Thomas, saint 
Jacques, saint Judé, saint Barnabe e' saint Barlliélemy ; à gauche, 
saint Jean, saint Jacques le Mineur, saint Philippe, saint Mathias, 
saint Mathieu et saint Simon ; sur le couvercle, du côté de la Vierge, 
Moïse, Isaïe, Jacob, David, Salomon et Aaron; du côté du Christ, 
Jérémie, Samuel, Uoboani, Balam, Abraham et Daniel; au-dessus 



Tome XVl, p 277. 



[ RELIQUAIRE ] — ^216 — 

des petites faces, à la droite du Christ, Adam, Noé et les archanges 
Michel et Gabriel ; à sa gauche, Jessé, Jonas et les archanges Ra- 
phaël et Jérubin. 

Nous donnons (fig. 1) l'ensemble de ce reliquaire, et (fîg. 2) un 
détail de la sculpture sur ivoire. Le reliquaire de saint Yvet n'a pas, 




amsi qu'on peut en juger, une destination spéciale : c'est un coffret 
pouvant renfermer quelque objet sacré que ce soit; tandis que les 
chefs, par exemple, ou bustes de métal renfermant la tête d'un 
saint, indiquaient parfaitement leur contimu. Les trésors des 
abbayes et des cathédrales en conservaient un assez grand nombre, 
entre autres ceux des églises de Saint-Denis en France et de Saint- 



— -'7 — [ RELIQUAIRE ] 

Germain-des-Prés ; ces chefs sont gravés dans les histoires de ces 
abbayes *. 

Un des chefs les plus célèbres était celui que possédait la sainte 
Chapelle de Paris, et dans lequel était renfermée la partie supérieure 
du crâne de saint Louis. Ce chef était d'or, décoré de pierres pré- 
cieuses ; il avait été donné à la chapelle royale par Philippe le Bel, 
et reproduisait les traits du saint roi. Il est fort bien gravé dans 
ÏHistoire de saint Louis du sire de Joinville, publiée par Dufresne 
du Cange-. Nous croyons devoir donner ici une copie de ce reli- 
quaire, afin, s'il est possible, de détruire une erreur grossière per- 
pétuée depuis la révolution par nos peintres d'histoire. M. A. Lenoir, 
en faisant le classement du Musée des monuments français, avait fait 
enlever les statues de Charles V et de Jeanne de Bourbon, sa femme, 
qui décoraient le portail des Célestins à Paris, et, changeant les noms 
de ces deux personnages, les avait exposées au public comme étant 
les figures de saint Louis et de Blanche de Castille : il lui semblait 
regrettable de laisser dans sa collection une lacune aussi importante ; 
et, comme il possédait deux statues de Charles V et deux de Jeanne 
de Bourbon, il s'était permis cette innocente supercherie. Mais 
quand, au retour des Bourbons, on commanda aux artistes bon 
nombre de bas-reliefs ou de tableaux dans lesquels devait figurer le 
saint roi, ceux-ci copièrent tous, avec la plus scrupuleuse fidélité, la 
tête et le costume de la statue des Célestins, et donnèrent ainsi au 
roi Louis IX les traits passablement vulgaires du sage roi Charles V. 
Or, Joinville dit que son maître avait la taille élevée, le port noble 
et la tête haute ^ ; portrait qui répond parfaitement au buste de la 
sainte Chapelle que nous donnons (fig. 3), mais qui ne ressemble 
en rien au masque de Charles ^V. Il serait convenable, lorsqu'on veut 
peindre ou sculpter les traits du saint roi, ou de les trouver dans 
l'imagination de l'artiste, ou, si l'on veut rester fidèle à la tradition, 
de ne point perpétuer cette erreur qui prête au ridicule. Nous ne 
savons, au point de vue de l'art, ce que pouvait valoir le chef de la 
sainte Chapelle exécuté en or repoussé ; si l'on en juge par la gra- 
vure, c'était une œuvre remarquable. 

Il existe encore, dans quelques églises, musées et collections par- 
ticulières, des reliquaires de ce genre qui sont beaux. Un des plus 



' Dom Felibien, dom Bouillard. 
^ 1678, in-fol. 

' « ... Et vous promets que oncques si bel homme armé ne veis, car il paroissoit par 
« dessus tous depuis les espaules en amont... « (Joinville, Histoire de saint Louis.) 

I. — -28 



[ RELIQUAIRE ] 



— 218 — 




ILAvaieiiAT 



anciens 



est le chef de saint Candide, copié par M. BlavignaC. Ce 

• Hidoire de Varchitedure sacrée dam les amiem évéché^ de Genève, Lausanne et 
Sion, 1«63, D. Blavignac, p. 7. 



DICTIONNAIRE I^SONNÉ DU MOBILIER, 



Meubles _P1, VI! 




''iûllet le l>ao del 



RELIQUAIRE DE S^ OS¥/ALD 



ARGENT REPOUSSE 



— 219 — [ RELIQUAIRE ] 

chef est fait de lames d'argent clouées sur un bois dur. La coiffure 
et les moustaches du saint sont ornées d'arabesques, ainsi que la 
bordure du collet. Le buste est monté sur un piédouche carré, sur 
l 'quel est représenté en petit relief le martyre du saint. Ce monu- 
ment paraît dater du ix' ou x" siècle. La cathédrale de Vienne en 
Dauphiné conservait le chef de saint Maurice, lequel était d'or cou- 
ronné de pierreries ; ce reliquaire datait du ix' siècle '. Comme tia- 
vail de repoussé, un des plus beaux chefs que nous connaissions se 
trouvait dans la collection de M. Louis Fould. C'est là une œuvre 
d'une grande valeur : nous ne connaissons pas la provenance de ce 
monument, qui appartient aux premières années du xiif siècle, et 
est de cuivre fort épais, complètement repoussé au marteau ; les che- 
veux seuls sont retouchés au burin. Notie gravure (PI. VII) repro- 
duit le reliquaire, chef de saint Oswald, qui est déposé dans la cathé- 
drale de Ilildesheim (Hanovre). Ce reliquaire est un des plus 
remarquables parmi tous ceux que le xiir siècle nous a laissés. Il est 
d'argent repoussé. La couronne est ornée de perles et de pierres 
dures. Dans les huit tympans du dôme sont figurés en gravure rem- 
plie d'un mastic noir les quatre évangélistes et les quatre fleuves du 
paradis. Au-dessous, dans les huit faces du piédestal, des rois saints. 
Sur le listel est gravée l'inscription suivante : R. ISTO -[- REX. 
PIVS. OSWALDVS. SESE. DEDIT. ET. SVA. XPO. LICTOHI. 
Q. CAPVD. QVOD. T. AVRO CONDITV. Les fonds des rois sont déli- 
catement niellés, ainsi que les bordures du socle. Cet ouvrage est 
de travail rhénan. 

Le trésor de la cathédrale de Laon était singulièrement riche en 
reliquaires. Plusieurs de ces reliquaires figuraient des images de la 
sainte Vierge portant de petits vases, des médaillons contenant de 
précieuses reliques ; d'autres avaient la forme de petites châsses ; 
beaucoup étaient de cristal, afin de permettre de voir les reliques 
qu'ils renfermaient. Dans l'inventaire de ce trésor-, on remarqu ■ un 
magnifique reliquaire servant en même temps d'ostensoir '\ plu- 
sieurs statuettes, et des reliquaires (monstrances) en forme de can- 
délabre, des coffrets (pixides), des boîtes en forme de boule, de 
croix, etc. ; des couronnes autour desquelles étaient suspendus de 
petits vases et des médaillons contenant des reliques. Le nombre 
des reliquaires du trésor de Laon s'élevait à près de cent quatre- 



' Bérodi, Histoire de saiiU Sigismond, p. 364-. 

' Inventaire du trésor de la cathédrale de Laon, publié par Edouard Fleury, 1855. 

' Voyez p. 4. 



[ RELIQUAIRE ] — 220 — 

vingts, et la plupart étaient de matières précieuses. Les cathédrales 
de Reims, de Rouen, de Bourges, de Chartres, d'Arras, de Saint- 
Omer, de Troyes, de Sens, n'étaient guère moins riches en objets de 
ce genre, qui, malheureusement pour l'histoire de l'art, sont au- 
jourd'hui fondus ou dispersés. Mais c'était dans les abbayes parti- 
culièrement qu'on trouvait les plus riches et les plus nombreux 
reliquaires. Celle de Saint-Denis en France contenait, dans son tré- 
sor, une quantité incroyable de ces meubles sacrés ; les plus remar- 
quables sont gravés dans l'œuvre de Félibien. Celle de Saint-Germain- 
des-Prés n'était guère moins riche. Les trésors des églises parois- 
siales elles-mêmes possédaient des reliquaires célèbres, et l'abbé 
Lebeuf, dans son Histoire du diocèse de Paris, en signale un grand 
nombre dont quelques -uns paraissent fort anciens. 

La plupart des églises cathédrales et paroissiales avaient, dans 
leurs trésors, de grands coffres, sorte de châsses dans lesquelles on 
enfermait les reliques les plus vénérées, afin de les transporter dans 
ies villes et villages du diocèse, pour recueillir des dons destinés à 
subvenir aux dépenses de la construction ou aux répirations de 
l'église. C'est en transportant au milieu des populations les plus 
précieuses reliques de leurs trésors que les cathédrales d'Amiens, 
deNoyon, de Senlis, purent achever les constructions entreprises à 
la fin du xii*" siècle et au commencement du xiir. Ces voyages que 
l'on faisait faire aux reliques des églises, accompagnées de plusieurs 
religieux s'étendaient souvent bien au delà du diocèse particulière- 
ment intéressé à l'achèvement de l'œuvre, et les dons recueillis ainsi 
étaient parfois considérables: Cependant, à la fin du xiif siècle déjà, 
tes collectes ne produisaient probablement plus des résultats assez 
importants pour valoir la peine et les dangers auxquels les religieux 
s'exposaient en transportant au loin leurs plus saintes reliques ; car, 
à partir de cette époque, sauf dans les cas de calamités publiques, 
les reliques restent dans les trésors, et c'est aussi à cette époque 
que les chapitres comme les abbés font faire un grand nombre de 
reliquaires sur des formes nouvelles et très-variées, afin d'attirer 
l'attention des fidèles sur le contenu par la beauté du contenant. 
C'est évidemment autant le besoin de réchauffer le zè>e attiédi des 
populations que le désir de donner aux reliques des enveloppes 
dignes d'elles, qui engagea le clergé, pendant les xiii% xiv' et xv* 
siècles, à faire exécuter une quantité si prodigieuse de reliquaires 
sur les dessins les plus riches et les plus propres à émerveiller les 
fidèles. Le clergé du moyen âge avait parfaitement l'intelligence de 
sou temps, et il savait qu'il captivait autant et plus peut-être les peu- 



221 — 



[ RELIQUAIRE ] 



i 




fV.LL.}.' 



[ RELIQUAIRE J — 22^ 

pies par les yeux que par la parole et les saintes maximes. Les mo- 
numents qu'il éleva, qu'il couvrit de sculptures, de peintures et de 
vitraux, qu'il remplit des meubles les plus précieux, les plus curieu- 
sement travaillés, font ressortir l'importance qu'il attachait aux arts 
comme moyen de retenir les populations autour de lui. 

Pour donner à nos lecteurs une idée de quelques-unes des con- 
ceptions les plus heureuses de cette époque, en fait de reliquaires, 
nous choisirons plusieurs exemples, inédits autant que possible ', 
et exécutés en France : car, il faut le dire, la moisson serait beau- 
coup plus riche si nous allions chercher ces exemples en Allemagne; 
mais les caractères de l'orfèvrerie des pays d'outre-Rhin, comme 
style et moyens de fabrication, sont tellement différents de ce qui 
tient aux anciens arts industriels de notre pays, que nous ne pour • 
lions, sans jeter la confusion dans l'esprit de nos lecteurs, prendre 
indifféremment nos exemples en deçà ou au delà du Rhin. 

Voici (fig. i) un reliquaire (monstrance) dépendant du trésor de 
Il cathédrale de Reims, qui, comme composition et travail, est une 
œuvre remarquable. 11 consiste en une sorte de tableau peu profond, 
})orté sur un pied, et est fabriqué en argent et cuivre repoussé et 
doré. Cet objet d'orfèvrerie appartient à la première moitié du xiir 
siècle. La partie centrale, comprise dans l'arcature, est détruite et 
était destinée à recevoir une statuelt ■ probablement assise, ainsi que 
nous avons cru devoir le figurer. Ce reliquaire s'ouvre par derrière 
au moyen d'une plaque de cuivre gravé et doré montée sur char- 
nière. Au centre de cette plaque, la gravure représente Samson dé- 
chirant le lion avec ses mains. Sur le devant du pied, on voit repré- 
senté un personnage portant une épée et attaquant un lion. Le pied 
de cette monstrance est charmant comme forme et comme travail : 
le quatre-lobes repoussé sur ce pied est couvert de gravures repré- 
Sî^ntant des rinceaux d'un beau caractère. 

Notre fig. 5 donne un reliquaire dépendant du trésor de la même 
église, et qui consiste en un cylindre de cristal enchâssé entre deux 
gables, une sorte de faîtage et quatre tourelles. Sous le cylindre est 
posée une cassette couverte de charmantes gravures. Ce reliquaire 

' Les publications archéologiques ont reproduit déjà un grand nombre de ces char- 
mants p tits meubles sacrés, et nous renvoyons nos lecteurs aux Annales archéologiques 
de M. Didron, aux Mélanges archéologiques des RU. PP. Martin et Cahier, à l'ouvrage 
déjà cité de M. Rlarignac, pour prendre une idée générale de ces conceptions variées et 
souvent très-belles. Dans la partie de notre Dictionnaire qui traite de l'orfèvrerie, nous 
avons d'ailleurs l'occasion de revenir sur ces objets, dans lesquels la linessc du travail 
l'emporte toujours sur la richesse de la matière. 



2^2:^ — 



[ RELlQUAlllE j 



S 




est quelque peu postérieur au précédent : il appartient à la seconde 



[ RELIQUAIRE J 



224 — 



moitié du xiiT siècle, et n'est malheureusement pas complet : ainsi 
que la plupart de ces objets, il a été dépouillé de quelques orne- 
ments et leinonté assez grossièrement. Il présente cependant encore 
un ensr'nible giaiieux et original. On remarquera la statuette d'ar- 
gent re[)0ussé qui est posée en avant de l'un des deux gables : cette 
statuette représente un des apôtres poi tant de la main gauche une 




CéOC/^^^^'Jl^£7/^ . 



bourse qu'il montre de la droite. Nous la supposons provenir d'un 
autre reliquaire ; cependant elle esi de la même époque que celui-ci 
et du plus beau travail. Comme repoussé, c'est là une œuvre du 
plus haut intérêt. Nous donnons (fig. 6) un fragment des gravures 
appartenant au couvercle de la petite cassette posée sur le plateau 
intérieur. 

Beaucoup de ces objets étaient enrichis de pierres précieuses, d'in- 
tailles ou camées antiques j ces orueinents ont été presque toujours 



— ^îlb — 



[ RELIQUAIRE ] 



enlevés et dispersés. Les trésors de Notre-Dame de Chartres, de 
Paris, de Reims, de Bourges, de l'église de Saint-Denis, possédaient 
une grande quantité de reliquaires sur lesquels étaient incrustées 
des pierres antiques. Quelquefois même des vases antiques de jaspe, 
de cristal de roche ou d'agate, furent montés en argent ou en or et 
considérés comme des reliquaii'es d'un grand prix. 

Le trésor de l'église de Saint-Denis possédait un de ces reli- 




quaires (fig. 7), composé d'un vase de porphyre monté en vermeil. 
Cette monture figure un aigle ; elle date du xif siècle, et est d'un 
travail précieux, ainsi qu'on en peut juger par le détail (fig. 8) de 
la tète de l'aigle. Sur le collet de métal du vase, on lit ces deux vers 
latins : 



a Includi gemmis lapis iste merctar et auro : 
« MarniDr erat, scd in his ninrinore carior est. » 

Pendant hs xiv" et xv' siècles, on composa beaucoup de reliquaires 

1. — 29 



[ RELlQLAïaZ J — 226 — 

avec des figures comme supports : c'étaient des anges, des religieux, 
des rois, des évoques qui portaient un vase ou un cylindre de cristal 
renfermant les précieux restes d'un suint. Tel était le reliquaire éga- 
lement déposé dans le trésor de Saint-Denis et qui contenait la 
mâchoire inférieure de saint Louis. « La relique, dit Félibien ', était 
poitée par deux ligures couronnées, dont l'une représentait Philippe 

8 




le Hardi et l'autre Philippe le Bel. » Sous la capsule contenant la 
relique, était représenté, à g.-noux, l'abbé mitre Gilles de Pontoise, 
tenant un autre petit reliquaire où se voyait enchâssé un fragment 
d'os du saint roi. Derrière l'abbé, sur le soubassement, était gravée 
cette inscription : « Mfjidius abbas sancti Dionysi qui in honorem 
« beati Liidovici prœsens vas fiéri fecit, quocl ejus sacris istis reli- 
Il quiis decenter ornavit. » On trouve la gravure de ce reliquaire 
dans l'ouvrage de Félibien. 

Voici (fig. 9) un autre petit meuble de ce genre, qui fait partie de 
la collection du musée de Cluny. C'est un cylindre de cristal, en- 
châssé dans du cuivre doré, avec crête décorée de boules de corna- 
line, Quatre abbés portent la relique sur une sorte de brancard. Le 
tout posé sur une feuille de cuivre soutenue par quatre colonuettes. 
Ce reliquaire appartient à la fin du xiv' siècle. 

Nous avons dit qu'il était d'usage, pendant le moyen âge, d'avoir 
des reliquaires portatifs ; et, bien que ceux-ci ne puissent être con- 
sidérés comme des meubles, cependant nous ne croyons pas devoir 
les séparer des reliquaires à demeure. Ces reliquaires étaient de 
deux sortes: les uns faisaient partie des bagages avec les ustensiles 
sacrés que la plupart des princes et seigneurs faisaient porter avec 
eux en voyage ; les autres se plaçaient dessus ou dessous les vête- 
ments, de manière à mettre en tout temps et en tous lieux le pos- 

' Description de Saint-Denis en France. 



- 227 — 



[ RELIQUAIRE ] 



sesseur sous la protection du saint dont il portait les reliques. 
Pendant leur séjour en Palestine, les croisés récollaient une grande 
quantité de reliques, tout était relique sur la terre sainte : les 
pierres du sépulcre de Jésus-Christ, les pierres du Calvaire, les 
pierres des portes sous lesquelles Notre-Seigneur avait dû passer. 
Si, parmi les croisés, il se trouvait bon nombre de chevaliers et d'é- 



9 




cuyers qui entreprenaient le voyage par des motifs peu édifiants, la 
plupart étaient croyants et ramassaient avec un pieux empressement 
quantité de fragments provenant des lieux visités par Jésus-Christ et 
sa mère. De retour dans leur pays, ils s'empressaient de faire en- 
châsser ces parcelles dans des reliquaires, comme nos touristes 
aujourd'hui recueillent et gardent dans un écrin des morceaux de 
monuments et même des fragments du sommet des montagnes qu'ils 



[ RELIQUAIRE J — 228 — 

ont visités '. Souvent ces écrins sacrés des croisés étaient faits en 

10 




forme de d'ptyque ou de triptyque d'une assez petite dimension 
pour être portés partout avec eux. 



' Ce n'est pas d'aujourd'hui, on le voit, qu'est né chez les peuples de l'Occident ce 
désir de conserver des souvenirs palpables, matériels, des lieux que l'un voit eu passant. 
Au xi.r siècle, les touristes rapporl.'nt un petit morceau du l'artiiéuou mi inscrivent sur 
un bâton ferré tous les sommets de montagnes qu'ils ont gravis; cela est à coup sur 
fort innocent, mais il ne faut pas s'étonner de trouver chez les pèlerins du moyen âge 
les mêmes idées auxquelles se mêle un sentiment religieux, et il ne faut pas jiour cela 
les traiter de barbares. C'était un mérite au moyen âge, aux yeux de la société d'alors, 
d'avoir visité les lieux saints, et ceux qui avaient le bonheur d'en revenir en rapportaient 



— i29 — [ RELIQUAIRE ] 

M. Arondel possédait un précieux reliquaire de ce genre qui date 
de la première croisade de saint Louis '. C'est un triptyque t'e bois, 
recouvert, en dedans et en dehors, de lames de cuivre repoussées 
à l'étampe, gravées et dorées. Les trois plaques intérieures, dont 
nous donnons l'ensemble au tiers de l'exécution, représentent, au 
sommet, le crucifiement, avec saint Jean et la Vierge, le soleil et la 
lune et deux anges pleureurs (fig. 10). Derrière saint Jean est un 
chevalier armé et agenouillé; derrière la Vierge, une femme égale- 
ment agenouillée : ce sont les deux personnages qui ont dû recueillir 
l(»s reliques et qui les ont fait enchâsser dans ce reliquaire portatif. 
Au sommet de la plaque de droite est un saint Jean Bouche-d'or assis 
devant un scriptionale ; une main soi'tant d'une nuée le bénit. Au 
sommet de la plaque de gauche sont représentés la Visitation et saint 
Zacliarie. Au-dessous de ces sujets sont percées, dans les plaques de 
cuivre, une quantité de petites ouvertures en forme de roses ou de 
fenêtres, renfermant des fragments collés sur le bois qui fait le fond 
de ces ouvertures. Des inscriptions gravées surmontent chacune de 
ces petites cases et indiquent ce qu'elles contiennent : ce sont des 
reliques de sainte Elisabeth, de saint Zacharie, de saint Jean Ghry- 
sostome ; des parcelles de pierres du Calvaire, du saint sépulcre, de 
la grotte ou Jésus s'est désaltéré, du rocher du mont des Oliviers, 
où Dieu pleura, du bloc sur lequel saint Georges eut la tête tran- 
chée, de la colonne où le Christ fut attaché ; des fragments de la 
crèche, de la porte Noire, etc. Ces reliques sont au nombre de 
trente-six. 

Nous donnons (fig. H) un détail, grandeur d'exécution, de l'un 
des compartiments du reliquaire, et (fig. 12) la copie, également 
grandeur d'exécution, du chevalier agenouillé. La partie externe du 
reliquaire est couverte de gravures représentant un losange dans 
lequel apparaissent des fleurons, des fleurs de lis et des tours de 



des preuves matérielles II n'y a nul danger aujourd'hui à visiter l'Egypte et les Alpes, 
mais c'est un mérite dans le monde d'avoir vu beaucoup de pays, et l'on en rapporte 
des preuves. Le plaisir de raconter les événemeuts et les cangers du voyage était aussi 
vif chez les croisés que chez nos pèlerins savants ou désœuvrés. Pendant la bataille 
de la Massoure, Joinvilli rapporte « que le bon conte de Soissons se railloit avec lui, et 
« disoit : Senneschal, tessons crier et braire cette quena Ile. Et par la creffe Dieu, 
« ainsi qu'il juroit, encores parlerons-nous vous et moy de cette journée en cham- 
» bre devant les Dames. « Pèlerins du moyen âge et touristes peuvent se donner la 
main. 

' M. Arondel a bien voulu nous communiquer ce précieux petit meuble et nous per- 
mettre de le faire graver. 



[ RELIQUAIRE J 



— 230 — 



Castille. En voici (fig. 13) un morceau, moitié d'exécution. De pe- 
tites plaques émaillées devaient autrefois être incrustées dans les 
deux écus suspendus au-dessus des personnages agenouillés. Ces 
plaques ont disparu, de sorte qu'il est assez difficile de savoir à qui 
ce reliquaire porlatif appartenait. La présence des fleurs de lis et 
des tours de Castille gravées sur les plaques qui revêtent l'extérieur 
du reliquaire ne désigne pas nécessairement le possesseur ; car, à 



€Vii€îa::D.OEi 




pikgs:oTL.aTGSTa(](opeQ 




1' l'M: 



A 



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lORCa@8:oT-LeT6:sTe copee 



11 



I G . J£i/\f 



cette époque, on mettait des fleurs de lis sur beaucoup d'objets qui 
ne dépendaient pas pour cela du trésor royal. M. Arondel, le pos- 
seur de ce précieux meuble, et plusieurs archéoloiiues avec lui, ne 
semblent pas douter qu'il ait appartenu au roi saint Louis ; mais, si 
cela était, le chevalier agenouillé serait couronné suivant l'usage, 
et l'on verrait entre le losange extérieur, avec les fleurs de lis et les 
tours de Castille, les armes de Marguerite de Provence, sa femme, 
qui, l'ayant suivi en terre sainte, serait alors la personne agenouillée 



— -231 — [ RELIQUAIRE J 

derrière la Vierge. D'ailleurs ce reliquaire portatif est trop grossiè- 
rement exécuté et fabriqué en matière trop commune pour donner 

13 




•^ 



G. .c:. 



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lieu de croire qu'il ait fait partfe du trésor du saint roi. Peut-être 

/4 







/^axc'^ ". 



a-t-il appartenu à l'un des membres de sa famille. Les plaques inté- 



[ lŒTADLE J — 23:2 - 

rioures, ainsi que nous l'avons dit, sont repoussées à l'étampe; ce 
qui fait supposer que c'est là un de ces meubles de pacotille comme 
on en pouvait fournir à. tous ceux qui rapportaient de terre sainte 
des reliques à enchâsser; les fleurs de lis n'indiqueraient dansée 
cas que la crois.".de dirigée par Louis IX. Cet exemple, unique peut- 
être, et qui appartient bien évidemment au milieu du xiii" siècle, 
n'en est pas moins d'un grand intérêt, en ce qu'il fait ressortir un 
usnge de l'époque. 

Le trésor de la cathédrale de Sens possède un reliquaire de la fin 
du xir siècle, destiné à être porté sur les vêtements. Il est fait en 
forme de petite châsse, de cuivre doré plaqué sur bois, et se sus- 
pendait en bandoulière, comme nos gibernes de cavaliers. Il s'ouvre 
par-dessous à coulisse. Nous en donnons (fig. 14-) une copie. 

Les reliquaires destinés à être portés sous les vêtements étaient 
de formes très-vai iées : c'étaient des médaillons, des sachets, des 
diptyques. Souvent même certains bijoux recevaient des reliques, 
tels que les agrafes, les anneaux, les boucles (voy. les Dictionnaires 
des vêtements et des bijoux). 

RETABLE, s. m. C'est le nom que l'on donne à la table posée ver- 
ticali^ment au-dessus du dossier de l'autel. Nous n'avons pas à nous 
occuper ici des retables fixes, mais des retables meubles que l'on 
posait sur l'autel à l'occasion de certaines solennités. Ces retables 
étaient de bois sculpté, peint ; ou de métal, or, argent, cuivre re- 
poussé et émaillé. La célèbre 'pala d'oro de l'église Saint-Marc de 
Venise est un retable, le plus riche et le plus précieux qu'il y ait en 
Europe. C'est une grande table de vermeil et d'or fin, de 3"', 70 de 
long sur 2'", 30 de haut, qui fut commandée à des orfèvres de By- 
zance, en 976, par Pierre Orseolo. A plusieurs époques, ce retable 
fut augmenté et décoré de nouveaux ornements. Le comte Cicognara' 
estime que quelques panneaux byzantins de ce magnifique monu- 
ment d'orfèvrerie appartiennent à l'année 976 ; ce sont ceux qui 
contiennent des inscriptions grecques. Il paraîtrait que ce fut le doge 
André Dandolo qui fit remonter entièrement la pala vers 1345, en 
se servant de toutes les pièces successivement ajoutées à celles du 
retable primitif. Les figures sont de vermeil et d'or, faites au re- 
poussé et ciselées; la plupart des fonds sont émaillés et enrichis 
d'une quantité considérable de pierres précieuses, parmi lesquelles 
il y en a de fort belles. Au centre est le Christ bénissant et tenant le 

' Cicognara, Fabbnclie piu cospictie di Veneiia. 



— 233 — [ RETABLE ] 

livre des Evangiles ouvert ; autour de lui sont posés, dans des mé- 
daillons circulaires, les quatre évangélisles. Au-dessus on voit, dans 
cinq compartiments de formes différentes, deux archanges et deux 
chérubins ; au centre, un trône surmonté d'une colombe et d'une 
sphère avec une croix. Ces sujets forment ensemble un carré parfait 
et sont la partie la plus ancienne du retable. A droite et à gauche, 
sont les apôtres et les archanges; au-dessous, les prophètes; au- 
dessus et sur les côtés, diverses petites scènes : un crucifiement, 
Jésus au milieu des docteurs, Jésus descendant aux limbes, des su- 
jets de la vie d^ saint Marc et de la Vierge. Enfin, dans la grande 
frise supérieure, on voit, au centre, l'archange Michel; à sa droite, 
le crucifiement, la résurrection et l'entrée à Jérusalem ; à sa gauche, 
l'Ascension, la Pentecôte et la mort de la Vierge. 

Comme nous le disions au commencement de cet article, ces sor- 
tes de retables n'étaient point à demeure sur les autels, et ce sont 
les plus anciens. Dans les églises primitives, et particulièrement dans 
les cathédrales, il n'y avait pas de retables fixes sur les autels prin- 
cipaux, puisque le trône épiscopal se trouvait au fond de l'abside. 
D'ailleurs, Gudlaume Durand ' dit expressément : « Que c'est pour 
« symboliser la fuite des apôtres, après que Jésus eut été livré, qu'a- 
« près avoir reçu l'hostie, le prêtre cache la patène sous le corporal, 
« ou au moins que le sous-diacre, l'ayant enlevée de dessus l'autel, 
« la tient enveloppée par derrière... ou ne laisse à découvert qu'une 
« petite partie de la patène, pour montrer que la bienheureuss 
« Vierge et le bienheureux Jean l'évangéliste ne s'enfuirent pas et 

« ne se cachèrent pas C'est pourquoi le prêtre, avant de dire 

« Pax Domini, comme pour annoncer la bonne nouvelle de la ré- 

« surrection du Seigneur, reprend la patène «Et plus loin it 

ajoute - : « S'il en est (des diacres et sous diacres) qui se tiennent 
« debout derrière l'autel, les yeux fixés sur Vévêque, Us représen- 
« tent les femmes qui virent la passion de loin. Tous ceux qui sont 
(( derrière l'évèque ou derrière l'autel s'inclinent, par respect pour 

« la majesté divine et l'incarnation du Seigneur •> Ces passages 

indiquent clairement que, du temps de Guillaume Durand, c'est-à- 
dire à la fin du xiif siècle, en France, il ne pouvait y avoir de retable 
sur le maître autel des cathédrales, puisque la présence du retable 
eût empêché l'officiant de reprendre la patène, et les diacres, rangés 
derrière ce retable, d'avoir les yeux fixés sur l'évèque. Mais, dans 



' national, lib. IV, cap. xxx. 
' Ibid , cap. XXXIV. 

I. — 30 



[ RETAItLE ] — i284 — 

les églises abl)afialos, il y avait, bien avant cette époque, des retables 
mobiles sur les principaux autels; et dans les églises paroissiales et 
les chapelles il en existait, dès le xii" siècle, de lixes. L'église abba- 
tiale de Saint-Denis possédait un retable d'or sur Tautel de la Tri- 
nité, dit autel matutinal (voy. Dicliotmaire d'architecture, au mot 
Autel, fig. 7). 

Si, en France, les cathédrales ne possédaient pas de retables fixes 
avant le xvf siècle, il paraîtrait qu'il en était de même en Allema- 
gne, en Italie et en Angletei re^, la pa/a cVoro de Saint-Marc est, 
comme on l'a vu plus haut, d'une époque fort reculée, mais c'est un 
retable mobile; et la cathédrale de Bàle en Suisse possédait un 
retable d'or du temps de saint Henri, que l'on plaçait sur son maître 
autel, à l'occasion de certaine? solennités seulement. Ce retable fait 
aujourd'hui partie de la collection du musée de Cluny; nous en par- 
lons dans le Dictionnaire de Vorfévrerie, quoique ce ne soit pas là 
une œuvre française. 

On voit aujourd'hui, dans la sacristie de l'église abbatiale de 
Saint-Denis, un refable mobile de cuivre repoussé et émaillé, d'une 
grande pureté de style, qui appartient au xif siècle et fut rapporté 
de Coblentz pendant les guerres de la révolution. Ce retable porte 
S'",'! 6 de longueur sur 0'",50 de hauteur, non compris l'arcade cen- 
trale. Notre PI. VIII en donne l'ensemble. Au sommet est représenté 
le Christ en buste, bénissant de la droite à la manière grecque, et 
tenant dans sa main gauche un livre ouvert, sur les pages duquel on 
lit : « Pax vobis. » Le Sauveur est entouré de langues de feu. Au- 
dessous de lui sont rangés, assis, les douze apôtres. Des rayons 
partant du Christ se répandent derrière eux sur le fond du retable, 
La tête de chaque apôtre porte un nimbe magnifique d'émail, et une 
flamme descend sur chaque nimbe. Ces personnages sont très-ani- 
mes ; plusieurs tiennent des livres, un seul porte un phylactère ; 
quelques-uns montrent le Christ par im geste expressif, d'autres 
semblent écouter la voix d'en haut. Nous donnons (fig. 1) la copie 
d'une de ces figures pleines de style et d'une exécution parfaite. 
Toutes sont en ronde bosse, le cuivre doré très-mince est repoussé et 
rempli de bois et de mastic. Les émaux des nimbes sont de fabrique 
rhénane et d'une grande finesse. Les colonnes et les chapitaux qui 
séparent les apôtres deux par deux sont une restauration moderne 
(voyez, pour les détails relatifs à la fabrication de ces meubles, le 
Dictionnaire de V orfèvrerie). 

Un des plus anciens grands retables (meubles) que nous connais- 
sions est celui que l'on voit encore aujourd'hui accroché dans le 



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bas côté sud du chœur de l'église de Westminster à Londres, et qui, 
par sa dimension, n'a pu servir qu'au maître autel de cette célèbre 




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abbaye. Si ce retable n'est pas de fabrication française, il est du 
moins d'un style et d'une exécution qui rappellent les ouvrages de 



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DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRANÇAIS 

Tome 1 PI TY 




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Imp. R -Engelmaim , Pari s 



Lemo/ne h th. 



FRAGMENT DU RÉ TABLE DE WESTMINSTER. 



— 237 — [ RETABLE ] 

ce genre dont il reste en France quelques débris et qui datent du 
nnilieu du xiir siècle. Sa longueur est de 8'", 30 (10 pieds) sur 0"',0G 
de haut (8 pieds). Il se compose d'un parquet de bois à conipaiti- 
ments et sculpté, entièrement revêtu de vélin collé à la colle de 
fromage, couvert de gaufrures dorées, de plaques de verre fixant 
des dessins d'or sur couleur, d'une extrême finesse, et de p':>intures 
d'un beau style. Le moine Théophile parle longuement, dans son 
Traité des divers arts, de ce genre de décoration appliquée sur pan- 
neaux de bois. La moitié environ de ce beau retable est malheureu- 
sement altérée, au point qu'on a peine à reconnaître les sujets ; 
mais ce qui en reste suffit pour donner une haute idée de la perfec- 
tion apportée dans la fabrication de ces meubles qui garnissaient 
nos églises. Nos lecteurs ne nous sauront pas mauvais gré de leur 
donner quelques renseignements sur un objet peut-être unique eu 
Europe, et qui permet, en l'étudiant avec soin, de ressusciter un 
genre de fabrication entièrement oublié aujourd'hui, produisant les 
effets les plus splendides avec des moyens très-simples. 

D'abord, la figure 2 donne l'ensemble de toute la composition de 
l'aimature de bois. La partie centrale présente, dans l'arcature A, 
le Christ debout bénissant ; il tient dans sa main gauche une sphère 
sur laquelle sont peints le firmament, la terre et les eaux ; à sa 
droite, dans l'arcature B, est la Vierge, et dans l'arcature G, à sa 
gauche, saint Jean. Dans la niche D, on voit saint Pierre, et dans 
celle E, saint Paul. Divers sujets peints, d'un style remarquable, 
garnissaient les huit étoiles. Trois de ces sujets seulement sont assez 
bien conservés : l'un représente la femme adultère et Jésus écrivant 
sur le sable; le second représente la résurrection de la fille du cen- 
turion; le troisième, la multiplication des pains. Nous donnons 
(pi. ix) le saint Pierre avec son entourage. Pour le mode de fabri- 
cation de ces sortes de meubles, voyez le Résumé historique. 

L'église abbatiale de Saint-Germain des Prés possédait un beau 
retable de cuivre doré, qui avait été donné à l'abbaye par l'abbé 
Simon, en 1:230 '. Ge retable, qui avait 3 mètres de long sur 0'",70 de 



' Ce retaille est assez bien gravé dans YHistoire de Vahbaije de dom Bouillard, pour 
faire voir que le bénédictin se trompe Iors(|u'il prétend que l'abbé Guillaume III 1 ' fit 
refondre en 1409. Ce n'est pas la seule erreur de dom Bouillard à ce sujet; il donne le 
retable comme un parement d'autel, parce que de son temps, ce meuble était, en effet, 
enchâssé dans une riche bordure d'orfèvrerie et se trouvait placé devant le maître autel. 
Mais les dimensions en hauteur de cette plaque de cuivre repoussé, ciselé, éniaillé et doré, 
"insi que les sujets qui la décorent, ne peuvent laisser douter qu'elle n'ait été origi- 
nairement un retable mobile, de même que le style de rornenientation la fait certii- 



[ SCllIPTIO-NALfc; ] — 238 — 

hauteur, se composait d'une suite d'arcatures séparées par des co- 
lonnettes. Dans rarcuture centrale, plus large que les autres, on 
voyait le Christ en croix, saint Jean et la Vierge, puis l'abbé Guil- 
laume à genoux, rapporté en 1400 devant le crucifix. Dans les trois 
arcatures jumelles, à la droite du Christ, étaient placées les statuet- 
tes de cuivre repoussé et doré de saint Jean-Bapliste, de saint 
Pierre, de saint Jacques, de saint Philippe, de saint Germain et de 
sainte Catherine. Dans les arcatures à la gauche du Christ, celles de 
saint Paul, de saint André, de saint Michel archange, de saint Vin- 
cent (premier patron de l'abbaye), de saint Barthélémy et de sainte 
Madeleine. La bordure était ornée d'émaux ou de filigranes. 

L'usage des retables mobiles paraît avoir cessé vers la fin du 
XIV' siècle. Les maîtres autels de quelques cathédrales continuèrent 
à en être dépourvus jusque vers le milieu du siècle dernier ; quant 
aux autels des églises paroissiales et des chapelles, ils possédaient 
depuis longtemps des retables fixes (voy. le Dictionnaire d'archi- 
tecture, au mot Retable). 



SCRIPTIONALE, s. m. Pupitre que l'on plaçait sur les genoux 
pour écrire, ou qui était monté sur pieds. Ce meuble est d'un usage 
très-ancien ; on le voit figuré dans des manuscrits grecs et latins du 
IX* siècle, et il ne cesse d'être employé jusqu'au xv* siècle. 

Les scriptionales portatifs les plus anciens se composent de deux 

nement remonter au xiii' siècle. La petite figure qui est à genoux devant le Christ, 
au milieu du retable, portait, sous ses pieds, cette inscription : « Gnillermus lerlius 
hujus ecclesiœ abbaa. » C'est probablement là ce qui fit croire à dom Bouillard que le 
retable en entier avait été refondu par cet abbé. Mais ceci prouve seulement que Guil- 
laume trouva bon de faire ajouter sa statuette au devant du retable qu'il répara peut- 
être; on voit très-bien d'ailleurs, que cette statuette n'a aucun rapport avec le reste 
de la composition et ne s'y relie en aucune façon. Puis Guillaume, s'il eût été le dona- 
teur du retable, n'eût pas manqué d'ajouter « hoc opus fecit », suivant l'usage, et comme 
il n'avait pas manqué de le dire dans l'inscription de la grande châsse refaite par lui. 
Ajoutons que dom Bouillard reconnaît son erreur, car il dit : « Mais parce que ce retable 
(I n'avait pas assez de hauteur pour remplir le devant de l'autel, on y a ajouté une 
« bordure.... » Si nous insistons sur ce fait, c'est qu'il est important de constater qu'a- 
vant le xvr siècle on plaçait rarement des sujets et des personnages saints, surtout le 
Christ, devant l'autel. Et, en eflet. cette représentation de personnes divines devant les- 
geiioax de l'ofliciaut ne pajail guère convenable. 



— 239 



[ SCRIPTIONALE ] 



tablettes de bois réunies par trois planchettes verticales, de façon à 
former comme une petite boîte, dans laquelle on rangeait les rou- 
leaux ou feuillets de vélin, le grattoir et les plumes. La tablette su- 
périeure était munie d'une queue percée à son extrémité pour y 
placer un encrier de corne. 

Nous voyons sculptés, sur la première rangée de personnages. 
qui entourent le grand tympan de la porte de l'église de Vézelay 
(xi" siècle), du côté gauche, deux personnages assis qui ont chacun 
un scriptionale sur leurs genoux. Voici (lig. I) la (orme de l'un de 




ces petits meubles : on voit, sous la tablette supérieure, trois rou- 
leaux rangés dans la petite boîte; à l'extrémité de la queue, en A^ 
l'écritoire dans son trou. Une feuille de vélin est déployée sur le 
scriptionale ; les tablettes supérieure et inférieure, dépassant la 
boîte, permettaient de prendie et dé poser facilement ce petit meuble 
sur les genoux. Nous trouvons, à la porte de droite de la façade occi- 
dentale de la cathédrale de Chartres, dont les sculptures appartien- 
nent au xif siècle, des scriptionales cà peu près semblables à celui-ci. 
Les écoliers qui fréquentaient, pendant les xii' et xiif siècles, les 
écoles de monastères et des cathédrales portaient avec eux ces scrip- 
tionales, dans lesquels ils plaçaient ce qu'il faut pour écrire, comme 
aujourd hui les jeunes gens qui suivent les cours se munissent de 
cahiers-pupitres pour prendre des notes. Lorsqu'on cessait d'écrire, 
on bouchait l'encrier de corne et on le suspendait à sa ceinture ; on 
plaçait le scriptionale sous son bras, avec les plumes et peaux de 
vélin qu'il contenait. Quant aux scriptionales à pieds, ils ressem- 
blent assez à nos guéridons, si ce n'est que la tablette supérieure est 
carrée et inclinée. On voit ces meubles figurés dans un grand nom- 
bre de manuscrits ; ils paraissent avoir été souvent assez richement 
décorés et fabriqués en métal ou en bois. 



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— 240 — 



Dans la figure 2, copiée sur une vignette du x' siècle ' représenlant 
saint Jean ailé, on voit un scriptionaleà trois pieds et dont la tablette 
supérieure inclinée est portée par trois branches. Ce meuble paraît 
être de métal ; mais ici l'écritoire est portée par l'aigle de Tévangé- 
liste. Une belle vignette d'un évangéliaire du ix^ siècle, faisant pai- 




tie de la bibliothèque d'Amiens, représente saint Luc ayant devant 
lui un scriptionale dont la forme est singulière -. Nous le donnons 
ici (fig. S). Il semblerait que le support A était de métal, de fer 
ou cuivre, et que la tablette B, sur laquelle on écrivait, pouvait 
s'enlever et s'incruster au moyen des deux tasseaux G sur la plan- 



' Biblia sacra, Biblioth. nat., fonds lat., n° 10. 

' Notre dessin représente ce meuble d'une façon moins conventionnelle que la vignette 
du manuscrit, afin de rendre sa forme et sa construction plus intelligibles. 



— 241 — [ SCRIPTIONALE ] 

chetle fixe E. Celte disposition d'une tablette mobile paraît se pré- 
senter fréquemment, et elle était justifiée pai- la nécessité où se trou- 
vait le copiste de tendre sa feuille de vélin pour écrire ou peindre, 
au moyen de fils passant à travers de petits trous ménagés dans les 
tasseaux C, comme on tend la peau d'un tambour. Ce qui prouve 
que les copistes, les dessinateurs et peintres en miniature tendaient 





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les peaux de vélin avant de s'en servir, c'est qu'on remarque encore, 
sur les bords des marues des manuscrits, des traces de tension et 
même quelquefois des trous rapprochés. L'usage de tendre les peaux 
de vélin au moyen de fils a causé ces ondulations qui se voient sur 
les tranches des manuscrits, et qui empêchent les feuillets d'être 
parfaitement plans, comme le sont nos papiers soumis à la presse 
avant d'être reliés. 

Nous donnons ici (fig. 4) un joli scriptionale de la fin du 
xiif siècle, provenant d'une vignette du roman d'Alexandre ^ Ce 
scriptionale est muni, dans sa partie inférieure, d'une grosse bague 
destinée à donner du poids au pied et à empêcher le meuble de bas- 
culer sous la pression de la main s'appuyant sur la tablette. Le moine 

' Rommans d'Alimndre, Bibliotli. nation., fonds la Vallière, n° -iô. 

;. —31 



[ SCRIPTIONALE ] — 24-2 — 

écrit avec une plume et tient un grattoir de la main gauche, suivant 
l'usage. Ce grattoir était destiné à tailler la plume et à enlever les 
aspérités qui se rencontraient sur la peau de vélin. La chaire dans 
laquelle ce moine est assis est d'une forme assez peu commune. 




Les scriptionales à un pied étaient souvent, pendant le xv* siècle, 
•munis d'une double tablette pouvant s'incliner plus ou moins au 




moyen d'une petite crémaillère de fer. Il existait encore, en 18.35, 
dans les galetas de l'abbaye du Mont-Saint-Michel en mer, des débris 
de plusieurs scriptionales ayant la forme indiquée dans la fig. 5. La 



— :243 — [ SURTOUT ] 

planchette supérieure, maintenue à la planchette intérieure au moyen 
de deux charnières, était garnie d'une peau de vélin collée sur le 
bois, puis percée de trous, ainsi que l'indique notre figure, afin de 
permettre de tendre les feuilles sur b^squelles on voulait écrire. La 
petite crémaillère à trois crans est indiquée en A. Dans la planche B, 
d'un pouce d'épaisseur, servant de support principal, viennent s'as- 
sembler de biais deux pieds, formant ainsi un trépied fort simple. 
Le support principal B est disposé de manière à ne point gêner les 
genoux du copiste qui, grâce au peu d'épaisseur et à la direction de 
cette planche verticale, peut approcher le meuble entre ses jambes, 
tout près de sa poitrine. La faculté de pouvoir incliner plus ou moins 
la tablette, connue on le fait pour les tables dites à la Tronchin, 
rendait ce scriptionale fort commode. N'ayant que trois pieds, il 
était parfaitement lixc sur le sol , celui-ci n'eût-il pas été de 
niveau. 

Les scriptionales à un support n'étaient pas les seuls en usage 
pendant le moyen âge ; quelquefois ils étaient façonné en forme d-î 
pupitre sur quatre pieds, comme certains lectrins. Une des clefs dé 
TOiite du jubé de la cathédrale de Chartres, déposée dans les maga- 
sins de cette église, nous a conservé un scriptionale de ce genre 
près d'une figure de saint Jean l'évangéliste. Ce scriptionale, d'une 
simplicité primitive, se compose d'une tablette épaisse portée sur 
quatre pieds réunis par des croix de Saint-André. Un pot de terre 
€ontient l'encre. 

Nos petits pupitres modernes, renfermant du papier, de l'encre, et 
dont la tablette inclinée est garnie de peau ou de drap, sont un der- 
nier vestige du scriptionale du moyen âge. 

SURTOUT (DE TABLE), S. m. L'usage des surtouts est fort ancien. 
Grégoire de Tours raconte que, s'étant rendu à la maison royale de 
Nogent ', Chilpéric lui montra un grand plateau (Ibique nohis rex 
missorium - magnum ostendit) fabiiqué par son ordre, com- 
posé d'or et de pierres précieuses et du poids de cinquante livres : 
« Je l'ai fait, dit-il, pour donner du relief et de l'éclata la maison 
« des Francs. J'en ferai encore bien d'autres, si Dieu me conserve 
« la vie. » Le poids et la richesse de ce plateau indiquent une pièce 
d'orfévi^erie qui était destinée à décorer la table et à contenir une 
certaine quantité de vases plus petits, et peut-être des tleurs et des 

' Histor. Franc, lib. VI. 
n Missorium » signifie un plateau destiné à servir à table. 



[ TABERNACLE ] 



— iH — 



fruits. Plus loin, le même auteur ' dit que la reine Frédégonde, de- 
venue veuve, laissa à Chelles une partie du trésor royal, et, entre 
autres, « ce bassin {7nissorium) d'or, fabriqué depuis peu ». 

Pendant le moyen âge, il était d'usage de placer sur les tables de 
grandes pièces d'orfèvrerie représentant des monuments, des fon- 
taines, des jardins, des combats, qui tenaient exactement lieu de nos 
surtouts modernes. La cour de Bourgogne particulièrement, pen- 
dant le xv' siècle, déploya un grand luxe dans ces sortes de décora- 
tions de tables. 

TABERNACLE, s. m. (de tabernaculum, tente). Dieu commanda à 
Moïse, sur le mont Sinaï, de faire un tabernable composé de tapisse 
ries les plus riches. Depuis plusieurs siècles, on appelle tabernacle, 
dans l'Église, le petit édicule fermé posé sur la table de l'autel, et 
dans lequel on réserve la sainte Eucharistie ; mais, pendant les pre- 
miers siècles du moyen âge, il ne paraît pas qu'on mît des taber- 
nacles sur les autels. Guillaume Durand - ne parle du tabernacle 
que dans le sens figuré, comme représentant le sanctuaire, ainsi que 
chez le peuple hébreu. Thiers ^ est d'opinion qu'il n'y avait pas de 
tabernacles dans la plupart des églises, « parce qu'on n'y réservoit 
« point du tout la sainte Eucharistie pour les malades : ou que, si on 
« ly réservoit, ce n'étoit point sur les principaux autels. » Ce savant 
auteur prétend (et les monuments confirment son opinion) que 
l'eucharistie était réservée dans des armoires pratiquées dans la 
muraille derrière ou à côté des autels, ou encore dans des tours 
transportables, habituellement déposées dans la sacristie, et que l'on 
n'apportait près de l'autel qu'au moment de la communion des 
fidèles. Ce qui est certain, c'est que la sain e Eucharistie était réser- 
vée, dans beaucoup d'églises cathédrales et conventuelles, dès le 
xif siècle, dans une colombe ou une petite boîte d'or ou d'argent 
suspendue au-dessus de l'autel au moyen d'une chaîne. Quant à ces 
tours servant de tabernacles et placées à côté des autels, le même 
Thiers dit en avoir vu une de bronze assez ancienne dans le chœur 
de l'église paroissiale de Saint-Michel de Dijon. Fortunat, évêque de 
Poitiers, loue saint Félix, archevêque de Bourges, qui vivait vers 570, 
de ce qu'il avait fait faire une tour d'or très-précieuse pour mettre 
le corps de Jésus-Christ. Flodoard ^ rapporte que Landon, archevêque 

' Lib. VIL 

• RaUonal, lib. l. 

• Dissert, sur les principaux autels des églises, chap. xxiv. 

• Hist. eccies. reinens., lib. II, cap. vi. 



— 245 [ TABERNACLE ] 

de Reims, fit faire une tour pour être placée sur l'autel de l'église 
cathédrale de Reims. Grégoire de Tours raconte qu'un diacre indigne 
de la ville de Riom, voulant porter une tour d'une sacristie voisine 
dans l'église, cette tour s'échappa de ses mains et se transporta 




\1 



d'elle-même en l'air sur l'autel où l'on célébrait les saints mystères. ' 
Ces textes, et bien d'autres qu'il serait superflu de citer, nous font 
assez voir que si, dans les premiers siècles du moyen âge, il n'y 
avait pas de tabernacles fixes sur les autels, les églises en possédaient 
de portatifs qui conservaient ainsi le caractères de meubles , et qui. 



[ TABERNACLE ] — 240 — 

à ce titre, doivent trouver ici leur place. Nous nous occuperons 
d'abord des tabernacles en forme de tours suspendues ou posées sur 
les autels ou près d'eux. Le nom de tabernacle nous indique assez 
que, dans l'origine, les meubles destinés à renfermer la sainte Eu- 
charistii' devaient être revêtus d'uno sorte de tente, 

L'Eglise grecque, à laquelle il faut revenir toutes les fois que l'on 
veut retrouver les traditions primitives, conservait et conserve encore 
l'eucharistie dans une boîte entourée d'une morceau d'étoffe, ou 
même dans un sacsusp^nduà la muraille, près de l'autel. En Italie, 
il est encore d'usage de porter le saint sacrement dans une boîte 
placée sous une sorte d'enveloppe d'étoffe précieuse qui, tombant 
tout autour, forme au-dessus d'elle une sorte de petite tente. Enfin, 
l'un des chapiteaux du cloître de Moissac (xiir siècle) nous donne 
la représentation sculptée d'un dais encourtiné qui, suivant toute 
apparence, reproduit la forme des tabernacles les plus anciennement 
adoptés par l'Église. Nous donnons (fig. 1) une copie de ce curieux 
fragment. 

Les tours de métal servant de tabernacles ont disparu depuis long- 
temps de nos églises ; mais, heureusement, ces meubles n'étaient 
pas toujours fabriqués en matières précieuses; beaucoup étaient 
simplement de bois peint et doré. On voit encore, dans l'église de 
l'ancienne abbaye de Sénanque (Vaucluse),une de ces tours qui date 
du xiir siècle ; elle est de bois dur, à deux étages séparés par un 
petit plancher, percés de fenêtres vitrées en verre d'un ton verdàtre. 
Quoique repeinte grossièrement à une époque récente, on retrouve 
l'ancienne peinture sous la nouvelle, et le plafond du premier étage 
a conservé ses tons primitifs. 

Voici (fig. 2 ) Uîie copie de ce meuble, destiné à être porté sur un 
pied dont on aperçoit l'attache sous la planchette inférieure. Chaque 
étage est muni d'une pet'te porte simplement fermée par un tour- 
niquet de bois. La croix qui devait terminer la pyramide principale 
n'existe plus. Sur les bandeaux qui portent les pignons, entre les 
tailloirs des chapiteaux, on lit l'inscription suivante, repeinte proba- 
blement d'après l'ancienne : qui : manducat : hunc : panem : vivet : 
IN : STERNUM. Chaque mot occupnnt une des faces de l'octogone, 
l'une d'elles, par conséquent, est vide '. 

La figure 3 présente le plnn du tabernacle au niveau AB, et la 
figure 4, le plan au-dessus des pyramides. 

* 31. Joffroy, architecte à Avignon, a bien voulu tl^ssiner ce précieux meuble pour 
nous. 



— 247 — 



[ TABERNACLE ] 




•i 



[ TABERNACLE J 



— 248 — 



L'abbé Lebeuf ' dit avoir vu, sur le grand autel de l'église de 
Choiscul, du doyenné de Châteaufort, un retable de pierre « devant 
« lequel est posé un tabernacle à l'antique qui est en l'orme de pyra- 




mide ou tourelle à jour. L'abbé Chastelain et autres célèbres litur- 
gistes estimoient fort ces sortes de tabornacles, dont quelques-uns 
qui restent peuvent avoir trois ou quatre cents ans d'antiquité ; 




« mais ils ajoutent que leur place étoit à côté de l'autel, comme on 
« les voit communément dans les Pays-Bas. » 

Piganiol, dans la Nouvelle description de la France -, rapporte 
que Louis LX, avant de mourir, donna à la cathédrale d'Arras, entre 
autres legs pieux, un tabernacle et une statue de la Vierge d'argent 
pesant deux cent cinquante marcs. On voit encore, dans l'église de 
iMoltot (Calvados, canton d'Evrecy), un tabernacle replacé par les 
soins du curé de cette église en 1842. « Ce tabernacle, dit M. de 
« Caumont^, offre l'image d'une tour pentagone terminée par une 

* llint. du diocèse de Paris, t. IX, p. 155. 

* Tome II, p. AW. 

^Bulletin monum., t. IX, p. 321. 



— 249 



[ TABERNACLE ] 



« gracieuse pynimide garnie de crochets. Deux étages superposés 
« dans la hauteur d'un joli tourillon sont percés sur chaque face de 
« fenêtres d'une délicatesse extrême dans le genre flamboyant. Ces 
« étages sont séparés l'un de l'autre par une rampe simulée, dans le 

« même style que les fenêtres Tout porte à croire que ce 

« tabernacle est à peu près du temps de Louis XII. L'étage inférieur 
« était destiné à contenir les hosties, et l'étage supérieur pouvait 
« servir d'exposition. » Ces descriptions et l'exemple que nous don- 
nons (fig. 2) indiquent assez quelle était la forme habituelle de ces 
sortes de meubles, posés, comme le disent Thiers et l'abbé Lebeuf, 
plutôt à côté des autels que sur les retables. 

Pour les tabernacles suspendus, et qu'on désignait sous le nom de 
suspensions, ils étaient fréquents, ainsi que nous l'avons dit, dans 
les églises cathédrales et monastiques. Mabillon, Thiers, le sieur de 







Moléon, l'abbé Lebeuf, citent un grand nombre de ces sortes de 
tabernacles, dont la forme la plus ordinaire était celle d'une colombe 
posée sur un plateau suspendu par trois chaînettes et une chaîne 
principale à une crosse de bronze ou même d'argent doré. Nos 
musées conservent encore un assez grand nombre de ces taberna- 

I — 32 



[ TAIJERNACLE ] 



— 250 - 



M 




^ fgwrn 



des, ce qui indique suffisamment qu'ils étaient fort communs. On 



— 251 — [ TABhlRNACLE ] 

en voit plusieurs au musée de Gluny. M. le prince Soltykof en pos- 
sédait un fort beau de cuivre doré et émailié. 

La figure 5 reproduit l'une de ces colombes. Le couvercle est 
placé sur le dos de l'oiseau. Les ailes, au lieu de simuler des plumes, 
sont couvertes d'arnbesques d'un beau style et qui donnent la date 
précise de cet objet (xii*' siècle). 

Nous ne saurions faire comprendre les dispositions d'ensemble 
de ces tabernacles suspendus, sans une ligure(6), qui nous épargnera 
de longues descriptions. On voit en A la colombe disposée sur son 
plateau, accrocbée au dais B par trois chaînes pouvant être facile- 
rn 'Ut décrochées, de manière à enlever le plateau avec le ciboire, 
si l'on ne veut le laisser exposé. Au dais B est fixée une tringlette 
circulaire par deux attaches, l'une derrière, l'autre devant. Un petit 
rideau, garni au chef de ganses de soie, muni de deux annelets, 
peut entourer complètement le plateau inféi'ieur, si l'on tire les deux 
bouts G de la ganse passant par les annelets. Cette manœuvre est 
facile à comprendre. Voulant fermer le tabernacle (la petite tente), 
le prêtie tient de la main droite le bord antérieur du plateau, afin 
de rem[)êcher de basculer ; de la gauche, il prend les deux glands G, 
tire sur les annelets qui tendent à se réunir au point D, les ganses 
du chef du rideau glissent ainsi sur la tringlette circulaire. On voit 
que la chaîne principale roule sur une poulie E, puis vient entrer 
dans une petite lucarne percée en F dans les combles d'un groupe 
de tourelles. Une autre poulie, logée dans l'intérieur de ia tige de 
la suspension, renvoie la chaîne jusqu'au pied de la colonne, où elle 
est accrochée à un goujon caché par une petite porte fermant à clef. 
C'est le même mécanisme que celui servant à faire descendre et à 
hisser les anciens réverbères suspendus à des crosses de fer. 

Dans notre Dictionnaire d'architecture, au mot Autel, on trouve 
plusieurs de ces suspensions au-dessus des retables. Quelquefois le 
tabernacle suspendu se composait d'une boîte (custode) accrochée 
sous le dais par un anneau sans plateau. Le plus ordinairement une 
petite tente d'étoffe entourait cette boîte, comme dans l'exemple 

que nous venons de donner. « Pour cinq pièces de custodes 

« de cendal de grainne ' pour l'oratoire du roy pour la feste de l'Es- 
« toile.... ^ » Le nom de tabernacle, conservé à travers les siècles, 

' Cendal, étoffe de soie unie, employée fréquemment pour tentures. Le cendal de 
grainne était rouge. 

- Invent, de l'argenterie trouvée en garnison en Vostel de Entienne de la Fontaine, 
arçientier du roy, fait le 15 mai 1353 (Comptes de l'argenterie des rois de France au 
xiy" siècle, publ. par L. Douët d'Arcq. 1851), 



l TABERNACLE ] — 25^ — 

pour indiquer la réserve de la sainte Kucliaristie, indique assez que 




la forme d'une tente fut longtemps adoptée. L'enveloppe d'étofte, 
qui était destinée à entourer la boîte (custode) suspendue sans pla- 




teau, était fixée au dais; mais sa partie inférieure était garnie d'une 



— 253 — [ TABLE ] 

ganse cousue seulement do distance en distance. Un cordonnet pas- 
sant entre la ganse comme dans des anneaux permettait de fermer la 
petite tente parle bas, qui avait ainsi l'apparence d'un sac retourné. 
La fig, 7 indique ce genre de tabernacle ouvert, et la fig. 7 bis le 
tabernacle fermé. Jusqu'à la fin du dernier siècle, l'usage de sus- 
pendre la sainte Eucharistie au-dessus du maître autel s'est conservé 
dans la plupart de nos grandes églises cathédrales et abbatiales ; 
mais depuis le rétabhssement du culte, il n'en est plus tenu compte, 
bien qu'il y ait encore quelques cathédrales, comme Reims et 
Amiens, qui ont conservé la suspension. Il arrivait aussi que l'on 
suspendait au bec d'une colombe la boîte contenant l'eucharistie ; 
nous avons encore vu, il y a quelques années, dans l'église de Saint- 
Thibaut (Côte-d'Or), une crosse et une colombe de bois doré posées- 
au-dessus du retable de l'autel et servant à suspendre la boîte aux 
hosties; mais ces objets étaient d'une fabrication assez récente et 
grossièrement exécutés. 

TABLE, s. m. Meuble composé d'un plateau circulaire ou de 
figure rectiligne portant sur des pieds. Les tables ont de tout temps^ 
été destinées à des usages divers : les unes, couvertes de nappes, ser- 
vaient à placer les mets pendant les repas ; d'autres étaient dispo- 
sées dans les appartements des palais, pour jouer à divers jeux • 
quelques-unes n'étaient guère que des objets de luxe. Nous com- 
mencerons par parler des tables à manger. Il est difficile de préciser 
l'époque où l'on cessa de prendre les repas couchés sur des lits^ 
inclinés, autour d'une table étroite disposée ordinairement en fer à 
cheval. Il ne paraît pas que les barbares qui envahirent les Gaules 
aient conservé cet usage antique ; leurs mœurs sauvages ne se prê- 
taient pas à de pareils raffinements, et les monuments écrits les plus 
anciens que nous possédions font supposer que les Germains et les 
Francs s'asseyaient, pour manger, autour de tables assez basses. 
Grégoire de Tours parle souvent de tables sur lesquelles sont posés 
les mets, mais il n'indique pas que ces tables fussent entourées de 
lits. Il est certain que, dès les premiers temps de la période carlo- 
vingienne, on s'asseyait autour de tables rondes ou rectangulaires 
pour prendre les repas. Une Bible manuscrite du ix' ou x' siècle, 
de la Bibliothèque nationale, et contenant un grand nombre de 
vignettes au trait ', nous donne la forme des tables à manger de 
cette époque. 

' Manuscr., n° 6-3. 



[ TABLE J 



— 254 — 



Nous donnons (fig. 1) le fac-similé de l'une de ces vignettes repré- 
sentant le festin de Balthazar. La table est de forme semi-circulaire, 
posée sur des tréteaux pliants. Vn rebord ou galerie, qui semble 
avoir une hauteur de quelques centimètres, cerne les bords de la 
table dans tout son pourtour. De cette galerie pendent des draperies 
qui masquent en partie les tréteaux. Au milieu, un seul plat, posé 




sur un pied élevé, contient un chevreau ; à côté du plat est un vase, 
peut-être une salière. D'ailleurs on n'y voit ni assiettes ni four- 
chettes, mais des couteaux, des pains, et des os dépouillés de chair. 
Les convives se détournent pour boire dans des cratères énormes 
ou à même des bouteilles, ce qui paraît indiquer que les vases à 
boire étaient placés en dehors de la table, autour des convives. C'était 
là un usage des Germains, qui se levaient de table pour aller boire, 
à même des vases disposés le long des murs de la salle. On prenait 



— 255 — [ TABLE j 

les viandes avec les mains, après les avoir coupées par quartiers, 
el les os restaient sur la table, alors dépourvue de nappes. 

Au xir siècle, il semblerait qu'on avait encore conservé ces gale- 
ries ou rebords saillants autour des tables et les pentes drapées 
tombant de ce rebord à terre. Le manuscrit dllerrade de Landsberg, 
de la bibliothèque de Strasbourg-, nous fait voir une table à manger 
ainsi disposée (fig. 2). Les pentes sont attachés par des anneaux à 
une tringle qui pourtourne le rebord de la table. 




« Les tables furent mises et li tabliers, et li saliers, et li couslel ; 
« et il s'assistrent '. » Bien que ce texte appartienne à un roman du 
xiir siècle, le mot tablier indiquerait ces pentes drapées. Ici il n'est 
question ni de nappes, ni d'assiettes. Xotre figure -2 ne montre, en 
effet, que des plats sur pieds, des couteaux, des salières et des four- 
chettes à deux branches qui paraissent destinées à pincer les mor- 
ceaux que les convives prenaient dans les plats, plutôt qu'à lespiquer. 
Le roman du châtelain de Coucy, qui fut écrit vers le commence- 
ment du xiir siècle, parle de tables à manger autour desquelles les 
convives s'asseyaient, ayant une seule assiette pour deux personnes. 
Ces tables sont couvertes de nappes. Du reste, le manuscrit déjà 
cité de la bibliothèque de Strasbourg- nous fait voir une table ser- 
vie qui paraît être entièrement couverte d'une nappe; mais il faut 
dire que cette table oblongue est accompagnée d'un dossier sur l'un 
de ses deux giands côtés, ce qui lui donne l'apparence de ces meu- 
bles que nous désignons sous le nom de buffets. . 

' Le Homau des sept Siujes. 

" Herrade de Larulsbeig. Ce manuscrit a été brûlé par les Allemands en 1870. 



[ TABLE ] 



— 256 — 



Nous donnons (fig. 3) une copie réduite de la vignette '. 
U est certain qu'au xiir siècle, les tables à manger étaient habi- 
luellenient couvertes de nappes : 



« Einsi s'csliatent sans dangier 
« Tant qu'il fu ore de mangier 
« Et pue les napcs furent mises, 
(' Et dessus les tables assises 
« Et les salières et li pains -. » 



Après le repas, les convives se levaient ; des serviteurs enlevaient 




les nappes, et, sur les mêmes tables qui avaient servi à manger, on 
jouait aux échecs, aux tables (trictrac), aux dés : 



« Rois Arragons les fist moult bien servir, 
« A mangier orent assez et pain et vin, 
« Grues et gcntes et bons poons rostiz ; 
« Des autres mes ne sais que vos devis; 
t Tant en i ot com lor vint à plésir. 
« Quant ont mengié et béu à loisir, 
« Cil esclianrons vont les napos tolir, 
« As esches jeuent paien et Sarrazm '. » 



Ce texte, antérieur au précédent, parle déjà de nappes enlevées 
de dessus les tables à manger pour permetlreaux convives déjouer. 



' Page 119. 

' Le Roman du Renart, vers 22769 et suiv. 

' La Prise d'Orenge, vers 551 • Gmll d'Orange, chansons de geste des \V et xii' siècles, 
publ. par J.-A. Jonckbloet. La Hayo, 1854- 



— 257 — [ TADLE ] 

Les tables à manger du xiii' siècle sont ordinairement carrées, 
lorsque le nombre des convives est petit; oblongues ou enfer à 
cheval, lorsque ce nombre est grand. A roccasion de certaines 
fêtes, loi'squ'on donnait de grands repas auxquels prenaient part de 
nombreux invités, il était d'usage aussi de dresser quantité de petites 
tables : 

« Frotnons commande qu'on les tables méist, 
« Et l'on sj fait, léans en un jardin; 
« Onze vint tables i poissiez choisir '. » 

La rapidité avec laquelle, dans les grandes salles des châteaux, 
on dressait et Ton enlevait les tables à manger ou à jouer indique 
assez que ces meubles n'étaient composés que de grands panneaux 
posés sur des tréteaux pliants, qu'ils n'étaient pas à demeure. Sui- 
vant que le nombre des convives était plus ou moins grand, on dres- 
sait et Ton assemblait un nombre plus ou moins considérable de ces 
tables. Cependant il existait, dans certaines grandes salles, des tables 
fixes de pierre ou de marbre destinées à divers usages. Dans la 
grand salle du palais de la Cité à Paris, il y avait, à l'un des bouts, 
dit Sauvai -, « une table qui en occupoit presque toute la largeur, 
« et qui de plus portoit tant de longueur, de largeur et d'épaisseur, 
« qu'on tient que jamais il n'y a eu de tranches de marbre plus 
(( épaisses, plus larges, ni plus longues. Elle servoit à deux usages 
« bien contraires : pendant deux ou trois cents ans, les Clers de la 
« Basoche n'ont point eu d'autre théâtre pour leurs farces et leurs 
« momeries ; et cependant c'étoit le lieu où se faisoient les festins 
« Royaux, et où l'on n'admettoit que les Empereurs, les Rois, les 
« Princes du sang, les Pairs de France, et leurs femmes, tandis que 
« les autres Grands Seigneurs mangeoient à d'autres tables. Tout 
« cela fut consumé en 1G18 » 

Toutes les représentations de repas laissent toujours un des 
grands côtés des tables libre pour le service ; c'est-à-dire que, sur 
une table longue, par exemple, les convives n'étaient assis que d'un 
coté; l'autre côté était, comme dans l'antiquité, laissé libre pour 
faciliter le service. 

Dans les châteaux des princes et grands seigneurs, les tables à 
manger étaient si larges, que souvent, pendant les entremets, des 
personnages y montaient pour réciter des couplets, pour distribuer 

' Li Romans de Garin de Loherain, édit. Techcner, 1833, t. II, p. 143. 
* Antiq. de la ville de Paris, t. H, p. 3. 

I. — 33 



[ TABLE ] — -^^ — 

des fleurs aux convives ou représenter quelque scène allégorique. 
il n'est pas besoin de dire que ces tables devaient être solidemunl 
établies. Habituellement, cependant, ces entremets, c'est-à-dire ces 
re[>résenlations entre deux services, se donnaient sur le pavé de la 
salle, au milieu des tables disposées en fer à cheval. (Voy. le Klsu.mé 

HISTORIQUE.) 

Les personnages qui possédaient de gi'andes richesses faisaient 
labiiqurr des tables de métal, de bronze, d'or ou d'argent, qui 
semblent n'avoir eu d'autre usage que de décorer les intérieurs des 
appartements. Éginhard, en rapportant le testament de Chaiiemagne, 
menlionne ' l'existence de trois tables d'argent et d'une table d'or 
d'une dimension et d'un poids considérables. « L'une d'elles, dit-il, 
« de forme carrée, sur laquelle est représentée la ville de Constan- 
« tinople, devoit être jointe aux autres dons destinés à la basilique 
« de Saint-Pierre de Rome et y être transportée; l'autre, de forme 
« ronde, ornée d'une vue de la ville de Rome, devoit être donnée à 
« l'église de Ravenne; la troisième, qui surpasse de beaucoup les 
« deux autres par la beauté du travail comme par le poids, et qui, 
« formée de trois cercles, contient une description de l'univeis 
« entier, tracée avec autant d'art que de délicatesse, étoit destinée, 
« ainsi que la table d'or, que l'on a déjà dit être la quatrième, à 
» augmenter le lot qui devoit être réparti entre ses héritiers et dis- 
« tribué eu aumônes". » Ces tables étaient-elles montées sur pieds, 
ou étaient-ce des tableaux destinés à être adossés aux murs des 
appartements, ou des plateaux sur lesquels on apporlait des fruits, 
des épices, des parfums, ainsi qu'on le fait encore en Orient? C'est 
ce que nous ne saurions décider. Toutefois il nous est resté une 
description d'une table d'or, enrichie de pierreries et d'un admi- 
rable travail, d'une époque plus rapprochée de nous, qui était évi- 
demment destinée à servir de plateau, qui se développait au moyen 
de charnières, et sur laquelle on apportait du vin, des épices, comme 
on le fait encore aujourd'hui avec nos tables de déjeuners, qu'un 



' Vita Karoli imperatoris, xxxm. 

' M. Teuiet, dans les notes qu'il a jointe à sa tiailuction de la vie de l'emperenr 
Charles, dit (t. I, p. 3), d'après Thégan, cliap. vili : « Que de tous les trésors de Cluir- 
lemagne, Louis le Débonnaire ne se réserva, en mémoire de son père, que cette lablo, 
« formée de trois cercles, ce qui la faisait paraître l'assemblage de trois boucliers 
ic réunis»; et d'après les Annales de Saint-Berlin, qui la décrivent « comme un disque 
( d'argent d'une grandeur et d'une beauté remarquables, sur laquelle brillaient, sculptés 
« en relief et occupant des espaces distincts, la descrijition du globe terrestre, les con- 
a stellations et les mouvements des diverses planètes. » 



— '259 — [ TABLL '\ 

seiviteur apporte toutes montées et pose sur un trépied ou un pliant. 
Cette table célèbre est celle apportée, par don Pèdre de Castille, à 
Angoulème, et dont il fit présent au prince de Galles, afin d'obtenir 



4 




des secours contre Henri de Transtamare. Voici ce que Cuvelier, 
trouvère du xiv' siècle, dit de cette table ' : 

'I La tible du roy Piètre iloiit je vous voi comptant 

« Ne saroient nonibrer nul clerc qui soil lisant; 

« Car trestoute estoit d'or, en croix aloit ploiant (fig. 4) 

(! A charnières d'or fin qui bien furent séant 

« E' qui moult justement vont gentement fermant; 

(( !)_• pierres précieuses, de pieres (perles) d'Oriant 

(( Estoit environnez et de maint diamant (aymantj; 

« D'asur et de sinople y ot ouvre plaisant, 

« Où ymages taillées y avoit de Rolant, 

« De tous les .xii. pers, d'Olivier le poissant; 

« Comment furent vendu à Marsille la grant de grant) 

K Et dedens Roncevaux occis en combatant; 

« Et en mi celle table dont je vous voi comptant 

K Estoit =1. escharboucle si clère et si poissant 

« Qu'elle rendoit daité par jour à nuit faillaat ' 

« Ainsi con li solaus va à midi luisant; 

(( Et delez l'escharboucle, qui valoit maint besant, 

« I avoit une table (une pierre) qui de v. rtu ot tant 

« Que nulz bonis ne pooit ne roy ne amirant 

« Aporter nul venin qui tant fu mal faisant, 

« Que s'on li apportoit la table eu servant ' 

« Que pierre n'alast tout en l'eure changent . 

« Noire comme charbon se changoit en samblaiit » 

Ces derniers vers indiquent bien clairement que cette table était 
destinée au service, qu'on y plaçait des mets ou des épices, puisque 

^ Chron. de Bertrand du Guesclm [Collect. des docum. inédits xur l'Iiist. de France, 
t. I, vers 9093 et suiv,). 

- C'était une croyance généralement répandue alors, que l'escarboucle brillait la nuit 
et donnait une lumière assez vive pour éclairer l'intérieur d'une pièce comme un flam- 
beau. 

' C'est-à-dire : « Que si on lui apportait la table sur laquelle des mets auraient été 
empoisonnés. » Donc les mets étaient posés sur cette table comme un plateau, pour être 
présentés à la personne qui voulait être servie. 



[ TABLE ] 



— 260 — 



l'auteur prétend que si ces mets étaient empoisonnés, fût-ce par un 
roi ou un amiral, les pierres précieuses devenaient noires comme 
charbon. Plus loin, en donnant la table merveilleuse au prince de 
Galles, don Pèdre indique l'origine de ce riche joyau : 

<i Sire, ccstui joiiel je vous le donne en don 
<i Qui me vint par eschange de mon père Alfon; 
« Et saciiiez que jadis la conquist mon tayon (aïeul) 
Il Au roy qui de Grenade maintenoit le royon; 
Il Car il le tint jadis et mist en sa prison 
« Et se riche joiel il en ot à rençon '. » 

Sans croire aux vertus merveilleuses du joyau de don Pèdre, ce 
curieux passage nous fait voir qu'alors ces tables portatives étaient 
en usage, et que parfois elles étaient d'une excessive richesse. 

Le manuscrit d'IIerrade de Landsberg"^, dans la miniature qui 
représente les meubles et ustensiles reunis par Salomon.dans le 




temple de Jérusalem, donne une table carrée ornée de tête de rois 
gravées sur le dessus ^ Voici (fig. 5) la réduction de cette table, telle 
que la vignette la donne. 

' Vers 10650 et suiv. 

' XII' siècle, biblioth. de Strasbourg, brûlée par les Allemands en 1870. 

' « Il donna (David) de même de l'or pour faire les tables qui dévoient servir à exposer 
u les pains, selon les mesures qu'elles dévoient avoir; et donna aussi l'argent pour on 
« faire aussi d'autres tables d'argent. » (I l'araUp., x.wiii, v. IC.) 



— 201 — 



[ TADLE ] 




Chez les particuliers et dans l'intérieur des châteaux, on avait de 



es 



[ TAHLE J 



— t262 



tables de petite dimension pour manger, lorsque l'on n'avait point 
de convives. Les princes et les grands seigneurs avaient l'habitude, 
même lorsqu'ils recevaient des étrangers, de manger sur une table 
séparée; ces tables étaient longues et étroites, accompagnées d'un 
banc avec marchepied et garni quelquefois d'un dais. L'inventaire 
du mobilier du Louvre, sous Charles V, mentionne des tables à dais, 
et un grand nombre de vignettes de manuscrits des xiV et \Y siè- 
cles représentent de grands personnages, rois ou princes, mangeant 
seuls ou avec leur femme sur des tables dont les bancs sont uarnis 
de dossiers et de dais tendus de tapisseries (fig. 6). Parfois aussi 
ces bancs sont simples ; mais les tables à manger affectent toujours 
la forme barlongue (fig. 7)'. Les mets, les vins étant déposés sur 

7 




les buffets et les ciédences, les serviteurs n'apportaient sur la table 
que l'assiette dans laquelle l'écuyer tranchant avait déposé la pièce 
de viande découpée et le hanap contenant le vin versé après avoir 
fait Fessai. Ce n'était que dans les repa> composés d'un grand nom- 
bre de convives que l'on déposait sur les tables des viandes et pièces 
montées, que l'on découpait sur le buffet après qu'elles avaient 
été vues par les invités, comme cela se fait encore de nos jours. 
Dans le privé ou sur les tables séparées des princes, il n'y avait que 
de petits pains, les assiettes servies, la coupe de chaque convive, des 

' Vignette de YHisl. de Girart, comte de Xevers. manuscr. de la Biblioth. nation.. 
fonds la Vallièie, n° 9^. 



— ll&S — [ TABLE j 

fourcbeites ' et cuillers, suivant la nature du mets placé sur les as- 
siettes. Les serviteurs présentaient alors en face des personnes assises 
des plats dans lesquels, grâce à l'étroitcsse des tables, on pouvait 
choisir le uiorceau qui convenait. Les bancs sur lesquels les convives 
étaient assis étant munis d'un marchepied, les tables étaient plus 
hautes que les nôtres ; cette disposition faisait ressortir davantage les 
personnages mangeant à des tables spécialement réservées pour eux. 

8 





'M 




Nous terminerons ce passage sur les tables barlongues par des 
ligures indiquant les divers assemblages des pieds de ces meubles 
pendant le W siècle et le commencement du xvr (fig. 8) "-. De petits 



' L'usage des fourchettes ne fut guère iiitroiUiit qu'au xiii^ siècle. 
' Des bas-reliefs des stalles de la cathédrale d'Amiens. 



[ TABLEAU ] — 264 — 

goussets A, assemblés dans les inontanls et les traverses, étaient 
destinés à empêcher le roulement des pieds et à leur donner une 
parfaite rigidité. 

Il ne faudrait pas croire que les tables à un pied n'étaient pas en 
usage pendant le moyen âge. Dans les appartements des femmes, il 




y avait çà et là des guéridons sur lesquels on déposait les ouvrages 
d'aiguille, des vases de fleurs, des livres, etc. Dans le manuscrit des 
chroniques du roi Louis Xi, nous trouvons une vignette représen- 
tant une table carrée à un pied (fig. 9) '. 

TABLEAU, s. m. Panneau composé d'ais assemblés présentant 
une surllice plane que l'on recouvrait de cire, de toile ou de pein- 
ture, suivant la destination particulière du meuble. Nous parlerons 
d'abord des tableaux de tour, c'est-à-dire des panneaux appcndus 
aux piliers des églises, et sur lesquelles on écrivait avec un poinçon 
les noms de ceux qui devaient faire l'office de la semaine. 

Au commencement du dernier siècle, il existait encore, près du 
maître autel de la cathédrale de Rouen, contre un pilier, un tableau 
enduit de cire destiné à cet usage -, c'est-à-dire à recevoir les noms 
de ceux qui devaient faire l'office de célébrant pendant la semaine, 
de diacre, de sous-diacre ou porte-chape. Une fois inscrits au ta- 
ble lu de semaine, les manquants étaient punis d'une grosse amende 



• Mélanges pour xervir à l'histoire. Biblioth. nation., vol. 748, manuscr. du commen- 
cement du xvr siècle. 

• Voyages liturg. en France, par le sieur de Moléon, 17t8, p. 275. 



& 




f TABLEAU ] 



mîjitijii'!' iifmMii'mi ii'iijiiâ 



C.31 '- 



pécuniaire. Le même usage était observé dans l'église de Saint-L6 



i— 34 



[ TABLEAU J 



^ -2l)G.— 



de Rouen. Ces sortes de tableaux sont encore usités de nos jours 
dans les cathédrales ou grosses paroisses; seulemont le panneau, au 
lieu d'être enduit de cire, est couvert d'un drap sur lequel om pique 
la liste des semainiers écrite sur un papier. 

Il existe encore, dans l'ancienne cathédrale de Coire, en Suisse, 
un tableau de ce genre, qui date du \ii siècle. Il est fait de bois de 
châtaignier, à deux faces et monté sur gonds, de manière à pouvoir 
présenter à la vue l'une ou l'autre de ses deux faces. Il est entouré 
d'un double cadre richement sculplé et percé de petits trous. M. le 
docteur Relier, de Zurich, à qui nous devons des détails sur ce 
meuble précieux, dit « qu'il est destiné à contenir, sur l'une de ses 
« faces, la liste des membres de la congrégation, et à indiquer les 
« noms de ceux dont le tour arrive le lendemain, soit pour dire la 
« messe, soit pour remplir d'autres fonctions. Le tour de service 
« est pointé au moyen d'une cheville de bois fixée dans le trou qui 
« correspond au nom de la personne désignée. » 

La fig. I représente la face de devant de ce tableau. La face op- 
posée offre la même disposition; les ornements seuls qui décorent 
le cadre et le tympan sont différents. Nous donnons (fig. 2) le som- 




met de cette autre face'. La sculpture est plate, franchement coupée 
dans le bois, et indiquerait chez nous une époque antérieure au 
XII' siècle. Mais les parties les plus anciennes de la cathédrale de 
Coire ne remontant pas au dehà de cette époque, il n'est pas proba- 
ble que ce tableau soit plus ancien ; les arts de ces contrées sont 
d'ailleurs foit en retard sur ceux de la France. Ce tableau présente 



Nous devons ces dessins à l'oMigcance de M. Didron, directeur des Annales archéo- 



iogiques. 



— i(}l — [ TABLEAU J 

encore des traces de peinture; le fond de la face qui contient 
l'Agneau est peint en brun rouge, les feuillages se détachent en vert 
et les figures du tympan en bleu d'outremer. 

Ce n'est que fort (ard, vers la fin du xv' siècle, que l'usage de sus- 
pendre des tableaux peints aux murailles fut introduit dans les 
églises. Jusqu'alors on réservait ce genre de décoration, assez peu 
commun, pour les intérieurs des sacristies, des salles des palais ( t 
châteaux. Les peintures des églises étaient faites sur les murs ou 
remplissaient les verrières (voy. le Dictionnaire d'architecture, au 
mot Peinture). Il faut reconnaître que l'effet des tableaux appendus 
aux murailles ou piliers des églises n'est pas heureux, et indique, 
de la part de ceux qui tolèrent ce genre de décoration, un singulier 
mépris des foi mes de l'architecture et aussi de la peinture, souvent 
même l'oubli des plus simples convenances. Mais ce n'est pas ici le 
lieu de discuter celte qiestioh. 

Dès le xii^ siècle, on peignait des tableaux sur panneaux de bois. 
Le moine Théophile ' indique les moyens de préparer ces panneaux. 
Ils étaient formés d'ais de bois séchés au four, collés avec de la 
colle de fromage, mis sous presse, enduits d'une préparation de 
plâtre et de colle de peau. Ces tableaux n'étaient guère destinés qu'à 
la décoration des retables d'autel, des oratoires; ils étaient de petite 
dimension, presque toujours à volets et peints avec un soin et une 
recherche infinis sur fond d'or gaufré, enrichis quelquefois même de 
verroteries et de pierres. Peu à peu on donna des dimensions pkr, 
grandes à ces tableaux ; on les entoura de cadres décorés de sculp- 
tures dorées. Tout le monde connaît les tableaux précieux des 
anciennes écoles italienne et flamande déposés dans nos musées, et 
provenant presque tous d'établissements religieux. La sacristie de 
la cathédrale d'Amiens possédait, avant 1850, une suite de tableaux 
entourés de cadres d'une excessive richesse, donnés par la confrérie 
de Notre-Dame du Puy. Vers cette époque, un évêque d'Amiens 
donna les cadres à madame la duchesse de Berry, et ces meubles, 
respectés par la Révolution, furent ainsi dispersés"^. 

Pendant le moyen âge, il était d'usage de suspendre dans les rues, 
les jours de fête, des tableaux couverts d'armoiries et d'emblèmes. 
<i. Devant ledict hostel ^ avoit un riche tableau tout pemt d'or et 

' Esisai sur divers arts. 

* Ces tableaux sont aujourd'hui déposés dans l'escalier de l'évcché d'Amiens; doux 
cadres sont placés dans le musée de la même ville, deux autres dans le château de Rosny. 

' Du duc de Dcurgogne. — Entrée de la duchesse à Bruges (Mémoires d'Olivier de la 
jr rchc). 



[ TAHLEAU ] — 208 — 

« d'asiir, au milieu duquel avait deux lions élevés, tenant un écu 
« armoyé des armes de Monsieur de Bourgongne; et à l'entour du- 
« dict tableau avnit douze blasons des armes des païs de mondict 
« seigneur.... Et au-dessus du tabernacle estoit à un des costés saint 
« Adrien, et au-dessous dudict tableau estoyent des fusils pour devise, 
« et le mot de mondict seigneur, qui dit : « Je l'ay emprins » 

Dans Tune des salles des châteaux, il existait presque toujours un 
grand tableau peint sur bois représentant la généalogie du seigneur. 
Dans les hôtels de ville, quelques tableaux étaient aussi appendus 
aux murailles des chambres principales. En 1535, on voyait encore, 
dans une salle de l'hôtel de ville de Béthune, un certain « grand 
1 rolle ou estoit empraint et figuré, par privilège, toute la noble 
(( généalogie et descente de l'empereur. » Puis « une painture sur 
« parchemin, ou estoient pourtraictz les éschevins, le greffier et le 
« clerc, selon fanchienne loy, avecq dictiez et escriptz comment 
« juges doibvent maintenir justice '. » Dans la salle des plaids, on 
voyait aussi un tableau représentant le jugement dernier, et un 
nommé Micquiel le Thieulier, peintre, fournissait, en 1540, moyen- 
nant vingt livres, un nouveau tableau représentant « une histoire en 
« forme d'arbre, ou s'observoient les sept pechies mortelz et les 
« branches et deppendances d'iceulx; ainsi que pluisseurs person- 
« naiges, auctorités, et escriptions de la saincte escripture'. » On 
voyait, dans la salle du parlement de Paris, à la fin du dernier siècle, 
un magnifique tableau (triptyque) représentant un Crucifiement, de 
Jean de Bruges, entouré d'un cadre sculpté, et au fond duquel était 
représentée la cour du May ^. 

Les tableaux allégoriques furent en vogue à la fin du xv" siècle et 
pendant le cours du xvf . Les seigneurs ou les bourg 'ois tenant pour 
tel ou tel parti aimaient à placer sous leurs yeux des allégories plus 
ou moins transparentes qui représentaient le triomphe de leur opi- 
nion, tout en étant une énigme pour les étrangers. Au moment de 
la réformation, cette mode fut suivie dans les châteaux comme dans 
les plus humbl(^s maisons. 11 nous reste encore quelques-^ins de ces 
tableaux, médiocres pour la plupart au point de vue de l'art, mais 
assez curieux au point de vue de l'histoire des moeurs. On en voit 
un dans le château du Mesnil, autrefois Mesnil-IIabert ou Mesnil- 



' Les Artistes du nord de la France, etc., aux xiv% xV et \\f siècles, par Al. De la 
Fons, baron de Mélicocq. Béthune, 18i8. 
» Ibid 
' Ce tableau existe encore et est déposé dans la salle des séances de la Cour d'appol. 



— 269 — [ TAPIS j 

Fargis, près de Trappes, qui date du commencement du xvif siècle ; 
il est peint sur toile et représente une allégorie de la réformation 
traitée de la façon la plus singulière '. 

TAPIS, s. m. (tapiz). TAPISSERIE, s. f. L'usage des tapis et tapis- 
series remonte à l'antiquité. Pendant les premiers siècles du moyen 
âge, on en plaçait à profusion dans les églises, soit sur le pavé, soit 
comme tentures. Dans les cathédrales, les côtés du chœur étaient 
tendus en tapisserie de diverses sortes que l'on changeait suivant les 
temps de l'année, et, dès le x^ siècle, les évêques affectaient des 
sommes importantes à l'acquisition de ces tissus, qui venaient pres- 
que tous de l'Orient. L'abbé Lebeuf, dans ses Mémoires concernant 
r histoire civile et ecclésiastique d'Aiixerre - , rapporte que l'évêque 
Gaudry, vers 925, possédant « une très-belle tenture parsemée de 
« lions, au milieu de laquelle étoit une inscription brodée en lettres 
« grecques, n'eut point de repos qu'il n'eût trouvé une autre tenture 
« de même dessin. L'ayant trouvée, il l'acheta et la donna à l'église, 

« afin qu'elles ornassent les deux côtés » L'usage de décorer les 

églises de tapisseries se perpétua jusque vers le commencement du 
dernier siècle, et les trésors des cathédrales et des églises abbatiales 
renfermaient une grande quantité de ces tissus que l'on étendait 
dans les sanctuaires et même dans les nefs pendant les jours fériés 
ou à l'occasion de certaines cérémonies. Dans les châteaux, les ap- 
partements d'habitation, les salles de parement ou de parade étaient 
tendues le plus souvent de tapisseries, ou tout au moins de toiles 
peintes (voy. Toile). Il est difficile de donner la date de l'introduc- 
tion des fabrications de tapis en France. Dès le ix' siècle, saint An- 
gelme, trente-quatrième évêque d'Auxerre, faisait présent à la cathé- 
drale de très-belles tapisseries pour orner le lieu où se tenait le 
clergé ^ Il n'est pas certain que ces tapisseries fussent de fabrica- 
tion occidentale ; mais, vers 985, les religieux de l'abbaye de Saint- 
Florent de Saumur fabriquaient eux-mêmes, dans leur monastère, 
des tapisseries*. En 1025, la ville de Poitiers possédait des fabriques 
de tapis ; il en était de même à Troyes, à Beauvais, à Reims, à Arras, 

' Voyez la description de ce curieux table:iu dans la Notice sur Noire-Dame de la 
Roche, par M. P. Huot {Bullel. monum. de M. de Caumont, t. XII, p. 3-i). L'explication 
de ce tableau donnée par Muet nous paraît excellente, mais elle indiquerait que ce 
tableau est une satire des deux partis calliolique et de la réforme. 

= Publ. par MM. Challe et Quanlin, 1818, t., p. 2.31. 

' L'abbé Lebeuf, t. I, p 18G. 

* D. D. Marlenne et Durand, Hist. monast. S. Florenli Salin 



[ TAPIS ] — -270 — 

à Saint-Quentin. Ces tapisseries étaient à haute lisse, c'est-à-dire 
que la chaîne servant à faire le tissu était placée verticalement sur 
le méti'.'r. Ce genre de fabrication, qui remonte à la plus haute ant • 
quité, puisqu'il était connu des Égyptiens, fut probablement prati- 
qué en Occident dès l'époque de la domination romaine. Quant aux 
tapis veloutés, ils furent introduits en France, pendant le moyen 
âge, par les Orientaux. Au xir siècle, sous le règne de Philippe- 
Auguste, les fabricants de ces sortes de tapis portaient le nom de 
Sarrasinois, et l'on entendait par tapis sarrasinois les tapis velou- 
tés ; ces fabricants formaient alors une corpoiation réglementée par 
des statuts. Au commencement du xiV siècle, les tapissiers sarrasi- 
nois et les tapissiers hauts lissiers furent soumis à une même maî- 
trise, dont les règlements datent de 130-2 '. Ce ne fut que sous le 
règne de François I" que la fabrication dos tapis, qui jusqu'alors 
était du domaine de l'industrie privée, fut confiée par ce prince à 
quelques maîtres venus de Flandre et d'Italie, et prit un nouvel 
essor. Cette première manufacture royale fut d'abord établie à Fon- 
tainebleau, et était destinée à fournir à la décoration de cette belle 
résidence. 

L'usage d'étendre des tapis sur le sol des appartements paraît 
avoir été fort anciennement adopté chez les peuples orientaux ou 
ceux qui subissaient leur influence, et introduit en France à l'époque 
des crosades. Nous voyons qu'en Angleterre les tapis de plancher 
furent importés, au xiii' siècle, parEléonore de Castille et les am- 
bassadeurs espagnols qui précédèrent son arrivée-. Mathieu Paris 
raconte que les habitants de Londres s'indignaient du luxe déployé 
par les seigneurs étrangers, qui couvraient leurs planchers de pré- 
cieux tapis, tandis que leur suite était misérable, désordonnée, et 
n'était montée que sur des mules. Il ajoute que quand Éléonore 
arriva à. Westminster, elle trouva les appartements qui lui étaient 
destinés, décorés, par le soin des envoyés de son pays, de riches 
tentures, comme l'étaient les églises, et les planchers couverts de 
tapis, conformément à la mode espagnole. Il ne paraît pas qu'avant 
le xiV siècle les intérieurs des appartements en France fussent 
tendus de tapisseries de haute lisse, du moins nous ne trouvons à 
cet égard aucun renseignement certain, mais plutôt de toiles peintes 
et d'étoffes. 

' Par le prévôt Pierre le Jir.ncau. (Voy. la Notice sur les manufactures de tapisseries 
et de tapis réunies aux Gobelins, par M. Lacordaire, 1852.) 

» Voy. VArchit. domesl. pendant le moyen âje. — Pai-kor, Some Account of dômes t. 
Archit. in Enijland, t. I, p. 'J8. — Mathieu Paris, p. 'S± 



271 



[ TAPIS J 



u Eu haut tout tendre les cortines, 

« Où il y a estoires devines 

« De la loy anciiennes pointes, 

« 



De maintes bonnes coulors taintes '. 



<( , . . Encourtiné ont 

!! De dras d'or la maison Irestoute -. » 

Ces tapisseries, soit de haute lisse, soit brodées sur un fond 
d'étoffe, paraissent avoir été réservées pour séparer des pièces, 
comme portières, ou encore comme courtines de lits. Cependant 
Necham^, lorsqu'il censure* le 
luxe étalé dans les constructions 
de son temps, parle avec dédain 
des vestibules couverts de sculp- 
tures comme étant le réceptacle 
de toiles d'araignée. Il dit encore 
que les murailles de la chambre 
privée devraient être couvertes 
de tentures pour éviter les mou- 
ches et les araignées ; il lait ob- 
server que la tapisseiie serait 
convenablement suspendue de- 
vant répistyle, et cela dans le cas 
où la chambre se trouvait divisée 
par des colonnes. 

Les vignettes des manuscrits 
du xir siècle nous donnent de 
nombreux exemples de ces tapis- 
series suspendues en guise de 
grandes portières pour séparei- 
les pièces d'un appartement ou 
même pour diviser une chambre. Flodoard rapporte que saint Rémi 
laissa par testament, à l'évèque son successeur, « trois tapis qui 
« servent les jours de fête à fermer les portes de la salle du festin, 
« du cellier et de la cuisine ^ » 
La ligure l " nous donne une de ces tentures suspi^ndue à l'entrée 

' Roman de Mahomet, en vers, du xiii' siècle, publ. par MM. Reinaud et Francisque 
Michel, 1831. 

^ Le Roman du Renart, vers 1170. 

' De naluris rerum, manuscr. Harl., 3737, t. 95, 6. 

* Voy. Parker, Domest. Archit., t. I, p. 15, auquel nous empruntons ce passage. 

^ Flodoard, p. 67 (M. Guizot, Collection des mémoires). 

^ Manuscr. d'Herrade de Landsberg, biblioth. de Strasbourg, briilce par les Allemande 
en 1870. 




[ TAPIS J 



-27-2 — 



d'une salle. Cet usage se perpétua fort tard; des tableaux et des gra- 
vures du xvr siècle en font voir quantités d'exemples, et même 
encore, au commencement du xviir siècle, dans les palais, certaines 
pièces n'étaient fermées que par des portières sans vantaux. Saint- 
Simon, en racontant la scène qui, au château de Marly, précéda la 
mort de Monsieur, frère du roi, remarque que le cabinet de 
Louis XIV n'était fermé que par des portières ; ce qui })ermit à tous 
les courtisans, et même aux gens de service, d'entendre la querelle 
des deux princes. 

Au xir siècle, on tendait autour des lits des tapisseries dont la 
disposition mérite d'être remarquée. C'était comme une sorte de 
tente dont la partie supérieure était fixée à une tringle de bois ou 




de métal, et qui tombait des deux côtés avec une ouverture permet- 
tant d'entrer dans le lit, à peu près comme les moustiquaires en 
usage dans le Midi. Voici (fig. ^) une de ces tapisseries de lit '. 

Au xiV siècle, l'emploi des tapisseries comme tenture devint gé- 
néral ; beaucoup de salles de châteaux de cette époque ont conservé 
les clous à crochet qui servaient à suspendre ces tapisseries mainte- 
nues seulement au chef, tombant jusqu'au sol, et masquant les 
portes. Il faut observer que, dans les distributions intérieures, on ne 



' Manuscr. d'Hirrade de Laiidcberg, biblioth. de Strasbourg, brûlée par les Allemands. 
en 187U. Le sujet représente la mort d'Holopherne. 



— '21S — [ TAPIS J 

ménageait point de ces portes larges de quatre à cinq pieds, comme 
on le fit vers le milieu du xvif siècle, mais seulement des baies 
larges de quatre pieds au plus et hautes de six pieds, qui, souvent 
même, n'étaient pas munies de vantaux. Une fente verticale, prati- 
quée dans la tapisserie, permettait aux entrants et aux sortants de 
passer en soulevant l'un des pans de la tenture, ainsi que le fait voir 




^^K^fS-î^-^-^^^^^i-i^Z - 






"*-■ r*- ^r-^^^ ^-^ 



lafig. 3. Derrière ces tapisseries, on pouvait se cacher; aussi, cha- 
que fois que l'on voulait être seul, on avait le soin de tâter la tapis- 
serie autour de la pièce. Dans la tragédie de Shakspeare, Hamlet, 
s'apercevant que quelqu'un écoute, derrière la tenture, son entre- 
tien avec sa mère, tire son épée et perce Polonius à travers la tapis- 
serie : c( Comment! ici un rat?.. Mort!.. Un ducat qu'il est 
« mort î ' » Qu'on se figure la scène d'Hamietau milieu d'une pièce 



How now ! a rat? 
Dead, for a ducat. Dead. 



35 



[ TAI'IS J — 474 — 

onlièremcnt tendue de tapisseries dont les fi anges traînent à terre:, 
l'action du héros est d'un effet terrible ; mais que Polonius soit 
caclié derrière une portière comme un enfant ']ounni k cligne-mu- 
sette, Polonius est un niais, et le coup d'épée, l'acte d'un fou en- 
ragé, llamlet ferait mieux alors d'aller prendre Polonius par les 
oreilles et de le jeter à la porte. C'est ainsi que, sur nos théâtres, la 
mauvaise mise en scène d'anciens chefs-d'œuvre altère la pensée du 
poëte. Ceci dit sous forme de parenthèse. 

Ces vastes pièces tendues de tapisseries étaient trop peu sures 
pour la vie intime ; cela explique pourquoi, dans les châteaux, on 
réservait presque toujours, près des grandes pièces, de ces réduits 
étroits où l'on pouvait s'eniermer lorsque l'on voulait se livrer à 
quelque entretien secret ou lorsqu'on cherchait la solitude. Dans 
l'intérieur même des grandes pièces, on établissait des clotets (voyez 
ce mot), qui, le plus souvent, n'étaient fermés que de tapisseries. 
C'est au moyen de ces clotets que l'on pouvait donner à coucher à 
beaucoup de monde dans des châteaux pourvus d'un très-petit 
nombre d'appartements. La grand salle était alors un véritable dor- 
toir divisé en cellules par des cloisons d'étoffe. 

Les tapisseries les plus riches étaient possédées par les églises. 
Comme nous l'avons dit plus haut, ces tapisseries étaient exposées 
dans les chœurs et même dans les nefs à l'occasion de certaines fêtes 
religieuses. De ces tentures, il ne nous reste rien qui soit antérieur 
au XV' siècle, si ce n'est la tapisserie de Bayeux, attribuée à la reine 
Malhilde, femme de Guillaume le Conquérant, et qui est certaine- 
ment un monument de la seconde moitié du xi' siècle. Cette tapis- 
serie n'est qu'une longue bande de canevas sur laquelle des événe- 
ments relatifs à la conquête d'Angleterre par les Normands sont 
brodés sans fond. Il y a tout lieu de supposer qu'elle était destinée à 
décorer le chœur des clianoines comme une frise continue accrochée 
pendant certains jours de l'année'. La collection Gaignères de la 
bibliothèque Bodléienne à Oxford contient une suite de tapisseries 
fort belles, du xiir siècle, qui existaient encore dans l'église Saint- 
Médard en l'Ile, à Paris, au commencement du dernier siècle, et 
figuraient la légende du patron de l'église. 

En \A^'3, Louis Raguier, chanoine de Pai'is, devenu évêque de 
Troyes, donna à son église quatre grandes pièces de tapisserie qui 
représentaient plusieurs sujets de la vie de saint Pierre et les figures 

' Voy. Un mot xur les disaiss. relat à l'origine de la tapisserie de Bayeux, jiar M. de 
Cauniont [liullel. monuin., t. VHI, p. 73). 



— :275 — [ TAPIS ] 

des évêques canonisés de ïroyes. Ces tapisseries étaient destinées à 
décorer le chœur'. 

La catliédrale de Sens possède encore quelques-unes des magni- 
ques tapisseries qui étaient gardées dans son trésor; elles datent du 
XV' siècle et sont d'un travail admirable : Tune d'elles surtout, qui 
représente le couronnement d'Esther, est traitée avec une linesse 
exquise. Les personnages sont certainement des portraits, et l'As- 
suérus est très-probablement une image de Charles VIIL Les vête- 
ments, les meubles, les bijoux, sont lebaussés de fils d'or très-habi- 
lement mêlés à la laine, et les têtes, qui n'ont que six à huit 
cenlimètres de haut, sont modelées par des artistes fort habik'S. 
Cette tapisserie est de haute lisse. Les cathédrales de Reims-, les 
églises de Saint-Remi de Reims, de la Chaise-Dieu, de Montpezat 
rfarn-et-Garonne), le palais ducal à Nancy, conservent encore de 
fort belles tapisseriesqui datent du xv' et du xvi' siècle. 

Quant aux tapis destinés à être étendus sur le sol des églises, on 
en fit longtemps venir d'Orient. On voit encore, dans beaucoup de 
nos églises, des fragments de ces tapis qui sont originaires de Perse. 
L'église de ^Mantes possède encore un magnifique tapis persan qui 
paraît dater du xvf siècle, et qui était tendu sur les marches de l'au- 
tel. Il représente, au milieu d'arabesques d'un goût charmant, des 
chasseurs et des animaux. Les chasseurs portent des arquebuses 
assez semblables à celles dont on se servait en France vers le com- 
mencement du xvf siècle. 

Les tentures des appartements se composaient souvent d'étoffes 
brodées ou couvertes d'applications. 

Quand du Guesclin fut lait connétable, la chambre qu'il occupait 
dans le logis du roi était tendue de drap semé de fleurs de lis d'or. 

« Pour une chambre broudée pour madame la Royne, qu'elle ot 
« à son couronnement à Rains. 

« Premièrement. Pour la façon de 13:^1 pappegaus, faiz de brou- 
« deure amanlelés des armes nostre sire le Roy, pour la façon de 
« ces pappegaus, pour or, pour soie, de quoy ils furent faiz, et pour 
« paine d'ouvriers, 6 s. pour pièce, valent .'396 1. 6 s. ^ » 

Ces tentures étaient souvent couvertes d'armoiries, de devises. 

' Vov. Compte de l'œuvre de l'église de Troijes. Troyes, 1855. 

' Voy. l'ouvrage de MM. Leberthois et Louis l'aris sur les toiles peintes et tapisseries 
de la ville de Reims (Paris, 1843), et entre autres les pièces de tapisseries de haute lisse 
représentant l'iiistoire de Clovis. 

' Comptes de Geoffroi de Fleuri, 1316 (Comptes de l'argenterie des rois de France 
au \i\' siècle, par L. Douët d'Arcq). 



[ TAPIS ] — 270 — 

« ... Pour la chambre de la Toussains, dont le cheveciel est vert, 
« bordé d'une bordeure de soucie tout entour, de compas des^ 
« armes de France et de monsseigneur de Vallois, de monsseigneur 
« d'Evreus et de monsseigneur de la Marche, tenant 9 aunes quar- 
« rées, 15 s. l'aune, valent 6 1. 15 s. Item, pour 6 tapiz vers, dont 
« les 3 tiennent 30 aunes, et les autres 3, ^A aunes, toutes quar- 
« rées, et sont à tiex esauciax comme le cheveciel,' 11 s. pour aune^ 
« valent 29 1. 14 s. '. » 

« ...Pour une chambre vermeille de dix tappiz..., qui sont semer 
« de pappegaus armoiez de France, et de pappeillons armolez rte 
« Bourgongne, et entre deux semez de tréfiles d'argent^ » 

La serge était employée souvent comme tenture. 

« ...Pour une sarge de tapisserie semée de feuillage de 
« vigne* » 

Les salles de villes, les parlements, étaient tendus d'étoffes fort 
riches souvent, pendant certaines solennités. 

(( Quant ilhs furent la venus, sachies que la ville fut durement 
(( plaine de singnours, chevaliers, eskuwiers et daltres gens, et fut 
« li halle de la ville engordinee de béais draps dor et de soye, come 
« les chambres de roys *. » 

A l'occasion des fêtes publiques, des entrées des rois et reines, on 
tendait des tapisseries dans les rues, devant les maisons, et l'on se 
plaisait, vers la (in du xv' siècle, à représenter sur ces tapisseries 
des histoires morales, des caricatures, des satires. Henri Baude, 
poëte du XV' siècle, donne plusieurs Dictz moraulz pour mettre en 
tapisserie, tels que ceux-ci : 

— (' Des pourceaulz qui ont répandu ung plain panier de fleurs » 
(avec celle devise) : 

M Belles raisons qui sont mal entendues 

« Ressemblent (leurs à pourceaulz estendues. » 

— « Ung bonhomme regardant dans un bois ouquel a entre deux 
« arbres une grant toi lie d'éroigne. Unh homme de court luy dit : 

« Bonhomme, diz-moy, si lu daignes, 



(I 



Que regardc-tu en ce bois 



<o 



' Compte de Geoffroi de Fleuri 1316 (Comptes de l'argenterie des rois de France- 
au xiv° siècle, par L. Douët d'Arcq. 

' Ibid. 

' Invent, de l'argent, dressé en 1353 (ibid.). 

' Conférences du roi Pliilippe de Valois et du roi David d'Ecosse [Chroniq. de Jehan 
le Bel, clian. de Sainl-Lambert à Liège, publ. par M. L. Polain; Liège, 1850) 



— 277 — [ TAPIS ] 

LE BONHOMME. 

« Je pence aux toilles des éreignes 

Qui sont semblables à noz droiz ; 

« drossas mouches on tous endroiz 

« Fiassent; les petites sont prises. 

LE FOL. 

« Les petitz sont subjectz aux loiz, 

« Et les grans en font à leurs guises '. n 

Nous renverrons nos lecteurs au poëte ; plusieurs de ces satires 
"Sont assez vives. 

* Pendant les xv' et xvr siècles, on se plaisait fort à garnir les mu- 
railles des appartements de ces tapisseries sur lesquelles étaient 
figurés des allégories, des fables, des apologues, des moralités. Tout 
le monde connaît les tapisseries trouvées dans la tente de Cliarles le 
Téméraire, après la bataille de Nancy, et déposées aujourdliui dans 
l'ancien palais ducal de celte ville ^. Ces tapisseries font ressortir 
ies dangers de la bonne chère, au moyen d'une suite de tableaux 
allégoriques dans lesquels Gourmandise, Friandise, Passe-temps, 
Je-bois-à-vous et Bonne-compagnie, deviennent lez victimes de 
Banquet et Souper, qui conspirent contre leurs hôtes en appelant 
à leur aide Gravelle, Goutte, Colique, Apoplexie. Souper et Banquet 
finissent par être traduits devant le tribunal de dame Expérience, 
assistée de docteurs. La plainte entendue. Banquet est condamné à 
être pendu ; des circonstances atténuantes sont admises en faveur de 
Souper. 

(I Quant à Soupper qui n'est pas si coulpable, 

u Nous luy ferons plus gracieusement; 

1 Pour ce qu'il sert de trop de nietz sur table 

•< Il le convient restraindrc aucunement. 

« Poignets de piomb pcsans bien largement 

« En long du bras aura sur son pourpoint, 

« Et du Diuer prins ordinairement 

« De six lieues il n'approchera poini, » 

Maître Avicenne, présent au parquet, prend le soin d'expliquer 
la partie de l'arrêt relative aux six lieues : 

(( Qu'entre eux deux fault ordonner 
« Six heures par digestion ' . » 

* Voyez les Vers de maître H liaude, recueillis par I\L J Quicherat (Paris, Aug. Aubry, 
1856). 

' Palais (le justice aujourd'hui. 

' Condamnation des banqitetz-, par Nicole de la Chesnaye, poëte de la fin du xv^ siècle. 
Paris, 1836 — Voyez la Nolice de M. Achille Jubinal sur la tapisserie de Nancy. 



[ TAPIS ] — 278 — 

Toutcela esl d'un assez pauvre goùl ; mais ces tapisseries, que nous 
croyons postérieures à la mort de Cliarles le Téméraire, sont tort 
curieuses, pleines de détails, de costumes, de meubles, qui sont 
pour nous aujourd'hui d'un grand intérêt. 

Pendnnt l: xvr siècle, la mytiiologie païenne vint remplacer les 
moralités du \V siècle, et l'on exécuta alors un nombre prodigieux 
de tapisseries retraçant l'histoire des dieux, les métamorphoses, et 
quantité d'allégories plus ou moins transparentes, suivant le goût 
des seigneurs'. Plus tard, les paysages, les fables d'Esope, les 
chasses, les sujets historiques, eurent leur tour; ces dernières tapis- 
series étaient fort en vogue pendant le xvif siècle, et il en existe 
encore un grand nombre dans nos musées et nos châteaux. Dans les 
vieux inventaires, les tapisseries représentant des animaux, des 
chasses, des p:iysages, sont désignées sous le nom de tapisseries de 
verdures ou à figures de bêtes. 

A voir les tapisseries qui, dans des peintures ou les bas-reliefs, 
décorent les murs ou qui drapent les grands meubles, pendant le 
moyen Age, comme les lits, les dais, les trônes, il est facile de recon- 
naître qu'à cette époque les tapissiers avaient acquis une grande 
habitude pratique de tailler les étoffes de manière à produire cer- 
tains eftets de plis, de chutes très-mesquinement rendus de notre 
temps, non pas tant à cause de l'économie appartée dans l'emploi 
de la matière que par un défaut d'instruction première. Beaucoup 
de personnes seraient foi't étonnées si on leur disait qu'un bon 
tapissier doit posséder à fond la géométrie et l'art de développer les 
surfaces ; rien cependant n'est plus certain. Nous voyons tous les 
jours des pentes de lit, des tentures drapées, qui, malgré l'abon- 
dance de l'étoffe mise en œuvre, sont maigres et d'un aspect pauvre; 
c'est que la plupart de nos tapissiers ne se rendent pas un compte 
exact de rellel que doit produire la coupe de l'étoffe avant delà 
mettre en place, qu'ils tâtonnent et emploient des surfaces considé- 
rables en pure perte. Avec un même aunage d'étoffe, on peut faire 
une tenture ample ou mesquine ; le tout est de savoir la tailler. On 
reconnaît tout de suite, en voyant les plis d'un rideau, par exemple, 
si le tapissier est géomètre ou s'il n'est qu'un artisan ignorant. Pen- 
dant le moyen âge et plus tard, dans le dernier siècle encore, les 
tapissiers avaient conservé certaines traditions de coupes qui produi- 
saient toujours un effet sûr. Ces traditions ont été perdues, et il 

' Voyez, dans Vfsie (Iph fknnaplirofUtPs (Coli>j!;no, édit. I7'2i), la description satirique 
des tapisseries qui ornent les appartements du roi Henri UI 



— 279 — [ TKONC J 

serait à désirer pour nos bourses, aussi bien que pour l'eftet de nos 
tentures d'appartements, que les tapissiers voulussent bien appren- 
dre le géométrie. 

TOILE, s. f. Tissu de fil. La toile peinte était une des tentures les 
plus ordinaires pendant le moyen âge. On commençait par coucher 
un encollage assez épais sur le tissu, à peu près comme le font en- 
core nos décorateurs de théâtres, et sur cet apprêt on peignait, soit 
des sujets, soit des ornements. 

Dans les premiers siècles de notre ère, à l'imitation des anciens, 
on employait les toiles peintes pour décorei" et couvrir les rues lors 
des grandes solennités publiques. Grégoire de Tours dit qu'à l'occa- 
sion du baptême de Clovis, les rues de la ville de Reims étaient 
ombragées par des toiles peintes '. Et, encore aujourd'hui, l'IIôtel- 
Dieu de cette ancienne cité possède une nombreuse coUecl'on de 
toiles peintes représentant la mise en scène du théâtre des confrères 
de la Passion'-, qui datent de la fin du xV siècle et du commence- 
ment du xvr". 

Nos collections, nos églises et nos châteaux ne possèdent }»oint do 
fragments de ces tentures antérieures à cette époque ; nous ne pou- 
vons avoir qu'une idée assez vague du genre d'ornementat'on qui 
s'y trouvait appliqué. Les comptes des xiv' et xv' siècles mentionnent 
souvent des toiles et des couleurs destinées à les décorer, mais ne 
nous donnent aucun détail sur le caractère de ces décorations. Ces 
documents, si précieux d'ailleurs, parlent de toiles employées comme 
doublures de tentures, de courtines de tapis. La toile, dans ce cas, 
était piquée, ainsi que cela se pratique encore de notie temps pour 
les doublures. 

TRONC, s. m. Pièce de bois creusée, munie d'un couvercle avec 
une fermeture solide, destinée à recevoir les aumônes des fidèles 
à l'entrée des églises, des monastères, des hôpitaux, maisons de 
refuge, etc. Cette dénomination de tronc indique assez que ces meu- 
bles étaient originairement composés d'une bille de bois évidée. En 
effet, les plus anciens troncs sont ainsi façonnés; on obtenait ainsi 
une plus grande solidité, et les voleurs ne pouvaient songer à s'em- 
parer des sommes déposées dans ces meubles, scellés d'ailleurs à la 
muraille. En France, les anciens troncs ont été partout remi)lacéspar 

' « Telis deptictis adumbrantiir plateœ. » 

' Toiles peintes et tapisseries de la ville de Reims, par C. Leberthois et L. Paris, 
1843. 



[ TRONC J 



n 



— i>«0 






FEihRD. 



des boites de bois mal failes et qui n'opposent aux larrons qu'une 



— 2Sl — [ TRÔNE J 

très-faible résistance; mais ramour (Je la nouveauté a prévalu; on 
ne fabrique plus depuis longtemps de troncs évidés dans une bille 
de bois. Cependant les provinces de l'est et l'Allemagne en}iossèdent 
encore quelques-uns qui rajtpellent les formes primitives, quoiqu'ils 
ne soient pas fort anciens. 

Nous donnons (fig. I) le tronc qui se trouve scellé, à l'intérieur, 
près de la porte de la cathédrale de Fribourg en Brisgau. Il paraît 
être du xiv' siècle, et, comme on le voit, est ferré avec un luxe re- 
marquable. C'est une seule pièce de bois, percée d'un trou à sa par- 
tie supérieure pour le passage des pièces de monnaie, évidée à l'in- 
térieur et munie à sa base d'une petite porte fermée par deux barres 
en croix entrant dans des pitons auxquels sont appendus des cade- 
nas cylindriques. Nous donnons en A l'un de ces cadenas de fer. Il 
est probable qu'il fallait, pour ouvrir le tronc, le concours de deux 
personnes ; c'est ce qui explique la présence de deux cadenas. 

Nous avons vu quelquefois, dans des églises françaises, des troncs 
pratiqués dans la muraille; ils n'étaient alors que de petites armoires 
fermées par une porte ferrée solidement et percée d'une fente pour 
le passage des pièces de monnaie. 

TRONE, s. m. Siège réservéaux rois et aux évêques pourles occa- 
sions solennelles. Nous donnons, dans les articles Chaise et Fau- 
teuil, des sièges qui peuvent passer pour de véritables trônes. Mais 
ce qui constitue le ti'ône, ce n'est pas tant la forme particulière 
donnée au siège que les accessoires qui raccompagnent, tels que les 
gradins, les dossiers et les dais. Un fauteuil pouvait devenir un trône 
du moment qu'on le plaçait sur un emmarchement et qu'on l'entou- 
rait de tapisseries; c'est cet ensemble qui constitue, à proprement 
parler, le trône, et non la forme donnée au siège. Les fauteuils ou 
faudesteuils pliants, par exemple, si fréquemment employés pen- 
dant les premiers siècles du moyen âge, et qui faisaient partie du 
bagage des princes, devenaient de véritables trônes du moment qu'on 
les posait sur des gradins et qu'on les surmontait de dais. Il est à 
croire que l'usage d'entourer, dans certaines occasions solennelles, 
un siège royal de courtines, était venu de l'Orient. En effet, dans ces 
contrées, un roi, encore de nos jours, ne se laisse pas voir facile- 
ment; à l'idée de puissance sur les hommes s'attache l'idée du mys- 
tère, et, chez ces peuples du moins, la foule respecte d'autant 
mieux le pouvoir souverain qu'elle ne voit celui qui le représente 
qu'à l'occasion de certaines solennités pendant lesquelles il n'appa- 
raît que comme un être mystérieux qui demeure habituellement 

I. — 36 



[ TRÔNE ] — 

caché aux regards humains. Les Romains étaient fort éloignés de 
partager ces idées, et les empereurs tenaient au contraire à être vus 
et connus de tous ; ils paraissaient continuellement en public, dans 
les fêtes, dans les occasions qui réunissaient un grand concours de 
monde. Leur siège alors demeurait découvert, et s'il était plus élevé 
que les autres, c'était autant comme marque de leur dignité que 
pour fiiire voir leur personne. Mais lorsque les empereurs s'instal- 
lèrent à Byzance,ils prirent peu à peu aux Orientaux quelques-unes 
de leurs habitudes, et le souverain s'entoura bientôt de mystère. Les 
palais devinrent des sanctuaires dans lesquels on ne pénétrait 
qu'avec de grandes difficultés ; le représentant du pouvoir ne se 
montra plus aux peuples que comme on montre une châsse vénérée. 




avec tout l'appareil et toute la pompe dont on entoure ces objets 
sacrés. Les trônes furent entourés de courtines qui demeuraient bais- 
sées, et que l'on n'ouvrait qu'au moment où le prince devait faire 
acte de présence. Ces dispositions durent avoir une influence en 
Occident ; mais là les traditions romaines étaient encore vivaces et 
les habitudes des barbares complètement opposées aux idées des 
peuples orientaux : si l'on prit aux trônes des princes byzantins leur 
décoration, on n'en adopta point la signification mystérieuse; les 
draperies ne furent qu'un ornement destiné à donner plus de ma- 
jesté au siège royal, non i)oint un moyen de cacher la personne sou- 
veraine aux yeux de la foule. Les vi,unettes des manuscrits des x" et 
XV siècles nous représentent quantité de ces trônes entourés de dra- 



— 283 



[ TRÔNE J 



peries disposées comme un fond derrière les sièges, ou bien comme 
des lambrequins appendus à des sortes de coupoles qui les surmon- 
tent en guise de dais. La tapisserie de Bayeux (xf siècle) montre le 
roi Edward assis sur une sorte de banc garni d'un coussin et dont 




les montants se terminent, sous la tablette, par des tètes d'animaux, 
et aux pieds par des griffes ; ce trône est surmonté d'une arcade 
dont le fond est drapé. 

Voici (fig. 1) une copie de ce fragment. Les formes des trônes 



[ TRÔNE ] — -284 — 

sont très-variables pendant le moyen âge, soit comme sièges, soit, 
comme accessoires. Quelquefois les sièges sont des bancs longs sans 
dossier, ou de larges chaires à dossier (fig. ^) \ ou des })liants - de 
métal ou de bois. Les dais qui les surmontent ne paraissent pas avoir 
eu, avant le xiv' siècle, une forme consacrée : ce sont de petites 
coupoles portées sur quatre colonnes, ou des demi-berceaux repo- 
sant sur un dossier plein, ou des cadres suspendus au plafond et 
garnis d'étoffes. Pendant la période romane, les bois de ces trônes 
paraissent avoir été de préférence ornés d'incrustations de métal, 
d'ivoire et de pierres dures ; plus tard, pendant la période gothique, 
la sculpture l'emporta sur la marqueterie. 

Lorsque, dans les cathédrales, les trônes ou chaires des évoques 
n'étaient point à demeure, c'est-à-dire de pierre ou de marbre 
(voy. le Diclionnaire d'architecture, un mot Chaire), mais de bois, 
ou plus fréquemment de métal, ils affectaient la forme de pliants ; 
et, en effet, avec l'habit épiscopal, cette forme est la meilleure, en 
i'C qu'elle permet de passer la chasuble ou la chape derrière le meu- 
ble, et d'éviter ainsi de s'asseoir sur un vêtement décoré de brode- 
ries. D'ailleurs ces trônes pouvaient être facilement changés de 
place, et cela était nécessaire lors de certaines cérémonies. Il est 
certain que, déjà au xi' siècle, les sièges èpiscopaux fixes ou mobiles 
étaient surmontés de dais et souvent accompagnés de dorsals ou pa- 
rement d'étoffe derrière le dossier; ils constituaient donc de vérita- 
bles trônes. 

Nous ne pouvons avoir quelque idée de ces meubles primitifs que 
par les manuscrits, les ivoires ou les bas-reliefs, et c'est d'après ces 
documents, fort incomplets il est vrai, que nous avons cherché à 
restituer un de ces trônes romans (fig. 3) ^ Les pliants furent bien- 
tôt remplacés par des sièges à dossier bas, car, pendant des offices 
très-longs, il était fatigant pour un prélat d'être assis sans pouvoir 
s'appuyer^; puis on supprima les colonneltes antérieures, qui, le 
plus souvent, soutenaient le dais, afin de laisser un espace plus libre 
autour du personnage assis, et ces dais furent ou suspendus aux 
voûtes ou fixés au dossier. Aux formes simples des trônes primitifs 
on substitua de riches sculptures et des étoffes d'un grand prix. Au 
XIII' siècle, le mobilier des églises était d'une telle valeur comme 
matière et comme travail, qu'il fallait mettre en harmonie les 

* Manuscr. d'Herradc de Landsborg, biblioth. de Strasbourg, xii'' siècle- 

* Siège de Dagobert, biblioth. nationale. Voy. Fauteiil. 

* Ivoire du XI" siècle, moulage appartenant à l'auteur. 

* Au XIX' siècle, le trône pliant de Dagobcrl fut surmonté d'un dossier. 



— 285 



[ TRÔNE ] 



trônes des évèques avec la splendeur des objets qui les entouraient. 
De ces meubles, il ne reste que des représentations tout à fait insuf- 
fisantes dans les manuscrits, les vilraux ou les bas-reliefs, et les 
textes ne font que les énoncer. En réunissant toutefois ces renseigne- 




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ments, si faibles qu'ils soient, particulièrement ceux qui nous sont 
laissés par les ivoires délicatement travaillés de la seconde moitié 
du xiir siècle, on peut arriver à donner une idée de ces grands 
meubles, et c'est ce que nous avons essayé de faire ici (fig. 4) '. Les 



' Ce trône est copié sur un ivoire du Musée du Louvre, salle des Émaux, n"^ 866. 




^^v^ et XV» siècles renchérir 



ont encore sur ie xiir, quant à la sculp- 



— -287 



[ TRÔNE ] 



ture. Les étoffes jouèrent un rôle plus important dans la composition 
des trônes; on en trouve beaucoup dans les manuscrits de ces épo- 
ques qui sont complètement drapés et ne laissent voir que peu de 




f . CU/J.^AiJAfÛ7/t 



bois. Ce qui distingue toujours ces meubles des chaires, c'est que . 
le siège est indépendant du dossier et du dais, ainsi que le font voir 
ces deux derniers exemples. Ces sièges sont, pour les trônes laïques, 
des pliants terminés par des tètes d'animaux, recouverts de coussins 



[ TRÔNE j 



— 288 



et de draperies, ou des sortes de coffres sans dossier, mais enrichis 
d'incrustations d'or, d'argent et d'ivoire. Pendant le xiir siècle, les 
pliants persistent encore ', et un grand nombre de sceaux des xiir 
et XIV* siècles nous en ont conservé la forme, ou sont remplacés par 
des sièges dont le dossier ne se compose que d'une sangle drapée 
maintenue par deux montants qui paraissent être de métal, comme 
le corps du meuble, et sont richement ouvragés. 

Nous donnons (fig. 5) un de ces sièges (trône) de la fin du 
xiir siècle -. Nous avons supposé ce meuble dépouillé de ses drape- 
ries, du dossier et des coussins, pour en mieux faire comprendre la 
forme. Quelquefois ces montants, ornés el recourbés, au lieu de 



- '-^ 



ft ^wbinr ~ 




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former le dossier du siège, surmontent ses côtés; alors le trône a la 
figure d'un banc assez long, accompagné latéralement de ces appen- 
dices qui semblent destinés à servir d'accoudoirs ou tout au moins 
de saillies pour poser les mains. 

La fig, 6 reproduit un de ces sièges si fréquemment représentés 
dans les vitraux, les peintures ou les vignettes des manuscrits ^. 



' Voyez FALTEiif,. 

* Manuscr. de la Genèse, d'une partie de l'Ancien Testament et de la généalogie de la 
Vierge (Musée Britannique, vij, p. 2:2). 

' Voyez l'un des médaillons du réduit gauche de la sainte Chapelle du Palais à Paris. 



— 289 — [ TRÔNE J 

On sait quel était le luxe de la cour du duc de Bourgogne pendant 
le XV' siècle. Lorsque les aftaires de P^rance furent rétablies, et que 
Charles VIII eut fait son expédition d'Italie, la cour de France dé- 
passa, comme splendeur, ce que Ton avait vu jusqu'alors; elle avait 
pris outre monts des idées de grandeur qui influèrent sur l'architec- 
ture, les meubles, les vêtements et sur le cérémonial. Pendant le 
XV' siècle, le gôùt dominant de cette époque, recherché à l'excès, 
donnait à tout ce que l'on faisait alors, quelle que fût la richesse des 
sculptures, des peintures et des étoffes, une apparence de maigreur 
et de pauvreté. La jeune cour du roi Charles YIII abandonna bien 
vite ces traditions vieillies. Les meubles particulièrement, la manière 
de les draper, prirent plus d'ampleur. Les artisans français, arrivés 
à une exécution aussi parfaite que possible, l'appliquèrent aux mo- 
des nouvelles. La composition plus large des meubles fut cependant 
soumise cà cette exécution parfaite, et la cour imprimant le mouve- 
ment, ce changement se fit sentir d'abord dans les meubles tenant 
au cérémonial. Ceux-ci prirent un certain air de grandeur que l'on 
ne trouvait pas encore dans l'archilecture, plus lente à se conformer 
aux idées nouvelles. Les peintures, les vignettes et les gravures de 
la tin du xV siècle et du xvr nous ont conservé des représentations 
des meubles d'apparat qui, comme disposition générale, comme 
ampleur, comme entente de Yeffet, l'emportent certainement sur ce 
qui se faisait sous Charles VII et Louis XI. La disposition pittoresque 
des diaperies, leur abondance, indiquent l'habitude du vrai luxe. A 
ce point de vue, nous ne sauiions trop étudier les œuvres de cette 
époque et même celles du xvir siècle, qui conservèrent ces qualités 
précieuses. Poumons, aujourd'hui, les meubles d'apparat, étrangers 
à nos mœurs, sont ou mesquins ou théàlrals ; ils ne s'accordent ni 
avec nos vêtements élroits, ni avec nos habitudes bourgeoises ; ils 
sont chargés d'ornements dont on ne comprend pas la significalion ; 
leurs draperies pauvres indiquent trop les efforts du tapissier, avai'e 
■de sa précieuse marchandise, rarement l'invention de l'artiste. Or, il 
est bon d'observer que pour qu'un meuble de luxe ait l'apparence de 
la véritable grandeur, il faut que sa construction soit claire, simple, 
et que la richesse soit obtenue, non par des combinaisons cherchées, 
mais par l'ampleur et la juste disposition des parties décoratives. Il 
ne faut pas prendre ici le gros pour le grand, l'exagération d'échelle 
des détails pour la magnificence ou la majesté. Le gros a l'inconvé- 
nient, dans les meubles d'apparat, d'amoindrir l'objet principal, le 
personnage. Les meubles du commencement de la renaissance ont 
le mérite d'éviter les mièvreries de ceux de la dernière époque go- 

1. — 37 



[ YOILK J — 200 — 

tliique, et de ne pas tomber d lus les exagéralions et la lourdeur de 
ceux du siècle de Louis XIV. Alors (au commencement de la renais- 
sance) les vêtements si laids du milieu du xv' siècle avaient lait place 
à un costume élégant et large, laissant au corps toute sa libi'rté. Il 
en était de même pour les meubles d'apparat : leur construction 
s'était simpliliée, s'était soumise aux besoins, les indiquait claire- 
ment ; et leur décoration facile à comprendre, leurs di-aperies lai'ge- 
ment disposées, s'accordaient avec l'aisance et l'ampleur du vêle- 
ment. Louis XIV avait tait faire à Versailles un trône d'argent qui 
était d'une grande magnificence comme travail. C'était une dei'nière 
tradition de ces meubles destinés à des personnagi^s souverains, et 
que l'on ne cunqjosait que de matières précieuses. 



"-^^ 



VESTIAIRE, s. m. (revestiaire, revestouère) . Coffre renfermant 
les habits sacerdotaux. Beaucoup de petites églises ne possédaient 
pas de sacristies, mais une armoire ou un grand coffre derrière l'au- 
tel, où l'on enfermait les habits religieux du desservant. M. Blavi- 
gnac, dans son Histoire de V architecture sacrée dans les anciens 
évêchés de Genève, Lausanne et Sion, a donné le dessin d'un de ces 
coffres déposé dans l'église Notre-Dame de Valère '. Il se compose 
d'une grand(ï caisse longue fermée par un couvercle, et déposée sur 
quatre pieds ajourés par de petites arcades plein cintre découpées 
dans les madriers. La face antérieure du coffre est décorée d'une 
double arcature bas-reliei. Il est fermé par une vertevelle -. Ce 
meuble paraît être du xiii^ siècle et de fabrication méridionale. On 
rencontre encore, dans nos petites églises de village, de ces bahuts 
vestiaires, fortement ferrés et très-simples de forme. lien existe un 
assez complet encore, mais fort grossier, dans l'église de Montréal 
(Yonne). 

VOILE, s. m. On entend par voile, pendant le moyen âge, les 
couitines qui entoui'aient les autels. Tliiers observe avec raison ^ 



' Atlas, p. 22. 

' Vertevelle, serrure à inoiaillon. 

' Dimert. sur les principaux aulels des églises, par J.-B. Ttiiers, chap. xiv. 



DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRANÇAIS 

Tome 1 MeubksPLlV 




Carresse del 



ViolletLe Duc direx 



E.Beau Mb 



VOILE D'AUTEL. 



V^AMORELSeC^ediLeiirs 



Imn R Fnn.lirmnT, P.n< 



— l91 — [ VOILE J 

que les anciens autels dans les églises d'Orienl et d'Occident étaient 
entourés de voiles « que Ton tenait dépliés et étendus au moins 
(( pendant la consécration et jusqu'à l'élévation de la sainte hostie, 

« atin de procurer plus de vénération aux divins mystères Mon- 

« sieur de l'Aubespine, évêque d'Orléans, ajoute-t-ii, appelle l'autel 
« lérmé de toutes parts, le premier sanctuaire, ou le vestibule du 
« Sancta sanctorum, et assure que c'est de ce vestibule qu'on doit 

« entendre les oraisons du voile » Ce prélat n'entend j arler ici 

toutefois que de l'Église grecque. Il dit' : « Dans ce vestibule et pre- 
« mier sanctuaire, il y avait un espace fermé, non de balustres, mais 
« de rideaux et de voiles, dans lequel était le Saticta sanctorum.... 
« L'oraison du voile, qui se trouve dans les liturgies, et particuliè- 
« rement dans celle de saint Jacques et dans celle de saint Basile, de 
« la version arabique, oratio veli, oratio veiaminis, se doit expli- 
(( quer du Sancta sanctorum et du voile qui le fermait... » 

En Occident, pendant le xiii' siècle, Thiers croit qu'on n'avait 
conservé que les deux voiles latéraux de l'autel ; mais cependant les 
tableaux déposés dans la sacristie de la cathédrale d'Arras, et qui 
représentent les anciens autels principaux de cette église, les gi-a- 
Yures de l'ancien maître autel de Notre-Dame de Paris, et quantité 
de vignettes de manuscrits, nous iont voir autour des autels, non- 
seulement des voiles latéraux, mais aussi un voile postérieur. Le 
tableau de van Eyck, représentant l'autel malutinal de l'église de 
Saint-Denis, reproduit dans notre Dictionnaire dUirchitedure , au 
mot Autel, indique encore un voile antérieur relevé pour laisser 
voir le saint sacrifice. Cette tradition se perpétua pour les princi- 
paux autels des églises régulières ou séculières jusqu'à la fin du 
xvf siècle, et même alors, en enlevant les courtines, on laissa sub- 
sister souvent les colonnes qui les portaient. Il n'est pas besoin de 
dire que la plupart de ces voiles étaient faits d'étofîes précieuses 
et richement brodés. Plusieurs représentaient des scènes de l'Ancien 
ou du Nouveau Testament ou des imnges de saints, les signes des évan- 
gélistes. Un de ces voiles nous est conservé; il faisait partie de la col- 
lection de M. A. Gérente. C'est une toile verte brodée de soie jaune 
et rehaussée de traits noirs dessinés au pinceau. Au centre est la 
Charité, sous la figui-e d'une femme assise dans un trône; deux au- 
tres femmes debout lu" amènent des enfants; toutes ces figures sont 
nimbées. La Charité tient sur son giron une petite fille vêtue et uu 
petit garçon nu ; autour d'elle d'autres enfants jouent à divers jeux 

' De l'ancienne police de l'Eglise, liv. U, cliai). x. 



[ VOILE J — 292 — 

Aux quatre coins sont brodés les signes des évangélistes. Nous don- 
nons (PI. X) le sujet principal du voile et l'un des signes des évan- 
gélistes. Cette broderie paraît appartenir aux dernières années du 
XV' siècle; elle est exécutée avec soin. Une ganse de soie, cousue de 
distance en distance au chef, tenait lieu d'anneaux en passant dans 
]a tringle posée d'une colonne à l'autre. Il est vraisemblable que 
deux autres voiles accompagnaient celui-ci et représentaient, au 
centre, l'Espérance et la Foi. (Voyez, pour la position de ces voiles, 
le mot Autel du Dictionnaire raisonné d'architecture.) 



RÉSUMÉ HISTORIQUE 



Les meubles antérieurs au xvf siècle sont devenus fort rares en 
Occident, et particulièrement en France. La mode a, de tout temps, 
chez nous, rejeté de la vie habituelle ce qui n'est pas du jour, et, 
depuis l'époque de la renaissance, il semble que ce côté de notre 
caractère national ait pris chaque jour plus de force et d'activité. 
Or, un meuble remplacé, abandonné dans un grenier, ou laissé à la 
merci du premier venu, est bientôt détruit. 

Les établissements religieux, les églises, conservaient cependant 
des meubles anciens, soit parce qu'ils étaient vénérés, soit parce 
qu'ils étaient d'une trop grande valeur pour être remplacés fiicile- 
ment. Les guerres de religion de la lîn du xvf siècle et du commen- 
cement du xvir en détruisirent un grand nombre. Pendant le 
xviir siècle, le clergé régulier ou séculier s'était laissé aller au goût 
pour les décorations lourdes et les meubles contournés de cette 
époque ; les évêques, les abbés et les chapitres firent disparaître 
alors les mobiliers d'églises dont la forme paraissait vieillie et l'usage 
incommode. La révolution du dernier siècle acheva la destruction 
mobilière poursuivie sans relâche par le clergé et les familles nobles. 
Cependant des amateurs tentèrent de réunir les quelques débris 
épars dans les châteaux et les églises. Alexandre Lenoir forma le 
Musée des monuments français. Cette recherche toutefois ne s'adres- 
sait guère qu'à des meubles de l'époque de la renaissance, et l'on 
ne songeait pas encore qu'il put y avoir de l'intérêt à rassembler 



294 RÉSUMÉ HISTORIQUE 

des débi'is pourris anh'rieurs à celte époque, à les classer dans un 
ordre méthodique, et à étudier les moyens de fabrication abandon- 
nés depuis si longtemps. Le musée des Petits-Augustins contenait 
cependant encore une quantité considérable de ces précieux l'estes 
déposés dans des caves ou des galetas. Sa dispersion, à un moment 
où les amateurs de ces sortes d'objets étaient en très-petit nombre, 
fut une nouvelle occasion de pertes regrettables. Dans Tempresse- 
ment que l'on mit à commencer les travaux de la nouvelle École 
des Beaux-Arts, on laissa perdre la majeure partie des objets qui 
n'avaient point été restitués aux. églises '. Cette triste fin d'un musée 
très-précieux, ce pillage officiel, enrichit quelques collections parti- 
culières. Aujourd'hui, le musée-de-duny, fondé par feu du Somme- 
rard, à une époque où l'on n'attachait qu'une faible valeur aux 
meubles anciens, est devenu le noyau d'une collection qui, chaque 
jour, s'enrichit, sous la direction du ministère d'État et d'un conser- 
vateur intelligent et infatigable, M. du Sommerard, le fils du fonda- 
teur. Mais, quel que soit le zèle de l'administration du musée de Gluny, 
cette collection présente des lacunes fort difficiles et peut-être im- 
possibles à combler. On y voit bien peu de meubles des bois antérieurs 
à la fin du xv' siècle : ceux de métal, d'une époque plus ancienne, 
plus faciles à conserver, y sont même fort rares ; et ces objets ont 
acquis aujourd'hui une telle valeur, que le musée de Cluny ne peut 
entrer en concurrence avec les riches particuliers qui font des col- 
lections. Il faut donc, lorsqu'on veut connaître les meubles du moyen 
âge, fouiller de tous côtés : dans les églises, dans les musées de pro- 
vince, dans les collections particulières, et surtout dans les manu- 
scrits. Nos lecteurs ont pu voir, en parcourant ce Dictionnaire, à 
combien de sources il nous a fallu aller puiser pour donner des 
exemples de meubles antérieurs à l'époque de la renaissance, et 
comment nous avons dû souvent, à défaut des objets ou de leurs 
représentations,, nous aider de textes, presqiie toujours laconiques 
ou très-vagues. De ce travail il nous est resté une masse considérable 
de documents qui, par leur caractère général, ne pouvaient entrer 
dans nos articles spéciaux, mais qui ont cependant, nous osons le 
croire, un véritable intérêt, en ce qu'ils mettent en lunuère les ha- 



' Cette reslitulion ne pouvait être réelle. Beaucoup d'églises auxquelles on avait enlevé 
des fragments précieux pour composer le Musée des monuments français n'existaient 
plus; les premiers venus s'emparèrent des olijcts à leur convenance, cl l'église de Saint- 
Denis hérita de tout ce qui ne fut pas erdevé par les plus avisés, qui revendiquèrent une 
possession à laquelle ils n'avaieul nui droit. 



RÉSUMÉ HISTORIQUE. 495 

hitiides et les mœurs d'une société dont nous chercliions à réunir le 
mobilier. 

Pour prendre une idée exacte de hi destination des meubles an- 
ciens, il est nécessaire, d'ailleurs, de connaître les usages de ceux 
qui s'en servaient : or, ces usages difierent des nôtres sur bien des 
points, s'en rapprochent sur d'autres ; certaines habitudes de notre 
société, dont nous ne nous rendons pas compte, ne sont que des 
traditions d'habitu(]es antérieures conservées à travers les siècles et 
les révolulions, parce qu'elles tiennent à la nature même de notre 
caractère national. Ces dissemblances et ces rapprochements, qui 
nous avaient frappé tout d'abord, nous ont mis sur la voie de re- 
cherches nouvelles qui peuvent avoir ime certaine utilité pour ceux 
qui étudient notre histoire et croient que la véritable civilisation d'un 
peuple consiste, non pas à mépriser son passé, si elle a le bonheur 
ou le malheur d'en avoir un, mais à le connaître et à s'en servir. 

Monleil avait déjà, au commencement de ce siècle, entrevu le parti 
que l'on pouvait tirer de l'étude des mœurs des lemps passés, et son 
ouvrage ', présenté sous forme d'épîtres, est un des plus attrayants 
que l'on puisse lire. Toutefois les sources auxquelles il va puiser ne 
sont pas toujours des plus pures. De son temps, les savantes recher- 
ches historiques des Guizot, des A. Thierry, n'étaient point faites, et 
il n'avait pu compulser avec soin les nombreux documents manu- 
scrits, les chroniques, les poèmes, les romans, les contes, qui depuis 
ont été livrés à la publicité. Il règne dans tout le cours de son livre 
une intention satirique assez piquante, mais qui s'éloigne souvent 
delà vérité. Entln, il ne cite jamais les textes, el ses j)ièces justitl- 
catives, très-légèrement notées, viennent parfois, si l'on veut y recou- 
rir, contredire son discours. Il faut lui savoir gré d'avoir donné une 
forme attrayante à une matière aride, de s'être fait lire ; car, si par- 
fait que soit un livre plein de recherches, faut-il encore, pour qu'il 
puisse être de quelque utilité, qu'on le lise. Nous avons donc cher- 
ché à classer méthodiquement nos pièces justificatives, de manière 
à en faire une sorte de récit, à coudre ces notes éparses, afin de pré- 
senter une suite de faits propres à jeter quelque clarté sur la vie 
publique et privée de la société du moyen âge et sur l'industrie 
appliquée aux objets mobiliers; au besoin, des figures vien(h'ont 
appuyer le texte, ce qui nous épargnera souven! de fastidieuses des- 
criptions. Il est une observation qui nous a engagé à terminer par 



' Htët. des Français des dicers Etats aux cinq derniers siècles, par Aia. A. MoiiteU, 



296 RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

un résumé historique notre travail sur les meubles. Depuis le com- 
mencement (lu siècle, les gens de lettres et les artistes ont cherché 
à donner à leurs tiavaux historiques un cachet de vérité, ce qu'on 
appelait, il y a vingt ans, la couleur locale. Jusqu'alors, sur le 
théâtre, dans les peintures, on attachait peu d'importance à la repro- 
duction fidèle des habitudes, des vêtements, des objets que l'on 
leprésentait ; c'était peut-être, au point de vue de l'art, un avantage, 
et personne ne songe à blâmer le Titien d'avoir entouré la Vierge 
présentée au temple, de personnages en costume vénitien du 
XVI" siècle. Le Cid vêtu comme un seigneur du temps de Louis XIV, 
et les Iloraces coiffés d'une grande perruque, n'ôtaient rien à la 
quaUté des chefs-d'œuvre de Corneille. Mais le jour où les acteurs, 
aussi bien que les peintres, se sont mis à vouloir exprimer les pas- 
sions et les sentiments des hommes, en même temps qu'ils les repré- 
sentaient sous leur forme réelle, qu'ils se sont attachés à reproduire 
fidèlement leur entourage, leurs habitudes du moment, le public est 
devenu bientôt exigeant : il a discuté le costume, il a relevé les 
erreurs ; il s'est mis à siffler sans miséricorde les anachronismes. 
C'est un malheur : l'art, à proprement parler, n'a rien à faire de 
cette friperie ; ce n'en est pas moins un fait auquel il faut se sou- 
mettre de bonne grâce. Si l'on représentait aujourd'hui sur la scène 
du Guesclin en uniforme de général, avec le tricorne, les épaulettes 
et la culotte blanche, le drame, fùt-il un chef-d'œuvre, serait hué 
impitoyablement dès le lever du rideau. Ce que nous tolérons dans 
les œuvres des artistes passés, nous ne l'admettons plus chez les 
nôtres ; si nous ne trouvons pas mauvais que Lebrun ait donné à 
Alexandre le vêtement d'un romain de cainaval, nous ne permet- 
trions pas cette licence à nos peintres. Grâce aux études classiques, 
ceux-ci connaissent assez bien les vêtements, les meubles, les usten- 
siles de l'antiquité ; depuis quelques années particulièrement, plu- 
sieurs d'entre eux affectent même une sévérité d'observation, une 
fidélité dans la reproduction de la forme extérieure, qui passent, à 
tort ou à raison, pour une qualité aux yeux du public. Quant à ce 
qui est du moyen âge, nous ne sommes pas aussi avancés, et nous 
voyons, tous les ans, quantité de tableaux à sujets historiques où 
l'on pourrait signaler de singulières bévues. Telles, par exemple, 
que si l'on représentait sur une même toile une scène dans laquelle 
les personnages seraient vêtus, qui en marquise du temps de 
Louis XV, qui en officier de dragons de l'empire, qui en maire de 
notre temps, qui en conseiller au j)arlement du dernier siècle ; c'est- 
à-dire une mascarade grotesque. Cela est peu de chose encore auprès 



RÉSUMÉ HISTORIQUE. 297 

des erreurs qui touchent aux habitudes, aux mœurs, aux cérémo- 
nies, aux meubles, aux ustensiles, à la façon d'être, etc. La bonne 
peinture n'a pas affaire de tout ceci, soit ; mais aloi'S mettons de côté 
toute prétention à la vérité : que les peintres ne suivent que leur fon- 
taisie ou leur inspiiation ; s'ils semblent rechercher la vérité sur*un 
point, le public a le droit de l'exiger partout. Lorsque le peinti'e 
entre dans le domaine de l'archéologie, nous lui demandons d'être 
archéologue, de ne point nous représenter saint Louis dans une 
salle du xV siècle, de ne pas l'armer comme un chevalier du temps 
de Charles Ylï, de ne pas l'entourer de nobles du temps de Fran- 
çois P', de ne pas surtout le représenter agissant comme aucun 
grand seigneur de son temps n'eût agi : tout saint qu'il ïùi, Louis IX 
était fort grand seigneur. Les artistes ont rarement le temps d'étu- 
dier les mœurs et les habitudes des personnages historiques qu'ils 
veulent représenter : ils se fient à des compilations erronées souvent, 
à des recueils de gravures faits sans critique et sans méthode; il ea 
résulte les rapprochements les plus étranges, ils perpétuent ainsi les 
erreurs dont ils sont les victimes. Depuis Voltaire, qui, le premier, 
attacha une grande importance à la vérité du costume sur le théâtre 
et fut l'inventeur de la couleur locale, nous avons fait des progrès ; 
nous avons beaucoup à faire encore. La vérité est un besoin de notre 
temps ; nous n'admettons guère les à peu près ; le public en sait 
trop pour ne pas lui donner beaucoup : il veut qu'on lui montre le 
passé tel qu'il était. Blàmons-le, disons-lui que l'art n'est pas là ; 
mais, tant que son goût n'aura pas pris un autre cours, nos protes- 
tations seront inutiles : il courra voir une mise en scène qui passe 
pour être la reproduction fidèle d'un ftiit historique, il lira avec pas- 
sion un roman qui ra})pellera les mœurs et les usages d'un monde 
éloigné de nous, et il ne s'inquiétera pas de savoir si ces œuvres sont 
conformes ou non aux règles immuables de l'art. Or, le devoir des 
artistes, à notre sens, dans ce cas, c'est d'aller au-devant du public. 
Pourquoi l'art ne trouverait-il pas sa place à côté de la vérité? Les 
anachronismes, ou l'ignoi'ance des moeurs appartenant aux person- 
nages que l'on fait parler ou que l'on représente, ne sont pas abso- 
lument nécessaires dans une œuvre d'art ; celle-ci peut subsister 
malgré l'étude de ces mœurs, elle peut aussi s'en servir; quelques- 
uns de nos auteurs modernes nous l'ont prouvé. Pourquoi donc les 
peintres et le théâtre resteraient-ils en arrière? Il nous semble que, 
pour une époque comme la nôtre, où tout tend à se niveler, où les 
grands caractères disparaissent, il y aurait au contraire, pour les 
artistes, un avantage réel à se retremper dans l'étude scrupuleuse. 

I. — 38 



208 TiESUMÉ HISTORIQUE. 

du passé. Les époques héroïques sont loin de nous, les caractères 
individuels s'eflacent, chacun sent instinctivement que le vieux 
monde craque de toutes parts, et, dans ce naufrage que la masse 
pressent, les esprits éclairés cherchent avec une ardeur fébrile à 
rassembler tout ce qui pourra venir en aide à la civilisation future. 
Nous sommes dans h temps des innovations en toutes choses ; mais 
nous inventorions le passé, parce que nous sentons qu'il nous échappe. 
Le i)ublic, qui ne peut heureusement se livrer à de grands excès au 
milieu d'une civilisation policée, veut au moins repaître son imagi- 
nation de la grandeur en bien ou en mal des siècles précédents ; 
c'est un besoin qu'il faut satisfaire : ne pouvant plus être acteur, il 
veut être spectateur, et c'est un spectateur difficile, déjà instruit, 
blasé même et passablement sceptique. 11 n'admet pas que Philippe- 
Aug\iste doive parler comme Louis XIV, et qu'il se promène dans le 
Louvre de Charles V; la vérité, ou ce qu'il croit être la vérité, agit 
sur lui plus que toutes les fictions poétiques. 

Il y a vingt-cinq ans déjà, les novateurs que l'on désignait sous le 
nom de romantiques ont dit ce que nous disons ici ; mais leur arse- 
nal, assez médiocrement garni, ne leur a pas permis de remporter 
une victoire décisive. Lorsqu'ils ont voulu se mettre à l'œuvre, il 
s'est trouvé que leurs principes ne pouvaient s'appuyer que sur des 
études très-superficielles ; le public s'est moqué d'eux. Et cependant 
qui ne se rappelle certains succès de leurs chefs? Est-il un livre qui 
ait été plus lu que la Notre-Dame de Paris'! Est-il un succès plus 
justement mérité et plus durable que celui des Chroniques du temps 
de Charles IX, de M. Mérimée, de la Ligue, de M. Vitet? Ces ou- 
vrages resteront, parce que leurs auteurs sont des écrivains du pre- 
mier ordre. Mais sont-ce seulement les qualités de style qui ont fait 
leur succès populaire? Non, certes. C'est l'étude suivie, minutieuse 
des mœurs d'une époque, la vérité histoi'ique sans pédanterie, sans 
affectation ; c'est la réalité des contours et des couleurs, ce caractère 
un que donne toujours la connaissance parfaite des hommes et des 
choses d'une époque. Qu'y a-t-il de plus poétique que la vérité ? 
L'imagination des poètes ou des romanciers a-t-elle jamais pu oflVir 
un spectacle plus émouvant que celui de l'histoire, que celui des 
événements qui sans cesse passent devant nos yeux? Pourquoi donc 
les peintres dans leurs tableaux, les auteurs dramatiques dans Imir 
mise en scène, ne tenteraient-ils pa-; de substituer la reproduction 
de la réalité à ces défroques de convention, si complètement usées 
aujourd'hui? Pourquoi? Parce que les idées banales, les préjugés, 
on fait d'art, ont chez nous force de loi, et que les meilleurs esprits 



RÉSUMÉ HlSTORIQUt;. ^99 

aiment encore mieux s'y soumettre que les combattre. On aura vu 
au théâtre, ou sur des toiles peintes de nos jours, des copies, 
souvent mal comprises ou incomplètes, de meubles de la fin du 
XV' siècle ; on en conclut que les meubles du moyen âge étaient 
incommodes, rares, peu variés, lourds, qu'ils sont en désaccord 
avec nos habitudes. Le gros luxe de ré[ioque de Louis XIV ne s'ac- 
corde guère avec le confort moderne ; on fait une règle de propor- 
tion, et l'on raisonne de cette manière : « Si les meubles du temps 
de Louis XIV nous semblent incommodes et barbares, à plus forte 
raison ceux de Charles V[ et de Charles Vil le sont-ils. » Autant 
vaudrait dire : « Si les perruques de Louis XIV étaient lourdes, 
combien devaient être pesantes et incommodes celles de Louis XI. » 
Le fait est que l'excessive recherche des habitudes des \\Y et 
xv" siècles, le luxe intérieur des appartements du commencement 
du xvi% s'étaient perdus et avaient été laissés de côté pendant les 
longues guerres religieuses de la fin du xvr siècle, et que le mobilier 
d'un grand seigneur sous Louis XllI aurait paru barbare et grossier 
à un grand vassrd de Charles Vil. 11 faisa't meilleur, peut-être, de 
vivre sous le règne de Louis XIV que sous celui t'e Charles V; mais 
certainement Charles V, les nobles et les bourgeois de son temps, 
étaient logés et meublés d'une façon plus confortable que ne l'étaient 
les seigneurs et les roturiers sous le règne du grand roi. 

Pour conclure, nous ne prétendons pas que la connaissance exacte 
des choses et des habituâes du moyen âge donne du talent aux 
artistes de notre temps qui n'ont pu en acquérir; mais nous sommes 
convaincu qu'elle doit aider l'homme habile et familier avec les res- 
sources de son art. 



TIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 
RELIGIEUSE ET LAÏQUE 



CÉRÉMONIES, SACRES, COURONNEMENTS. 

Eginhard rapporte que le jour de Noël de l'année 801, Charle- 
mngne entra dans la basilique de Saint-Pierro à Rome, pour assister 
à la célébration de la messe, et qu'au nwmentoù il s'inclinait, pour 
prier, devant l'autel, le pape Léon lui mit une couronne sur la tète. 
Alors tout le peuple romain s'écria : « A Charles Auguste, cou- 
ronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et 
victoire! » Après cette proclamation, le pontife se prosterna devant 
lui, et l'adora suivant la coutume établie du temps des anciens em- 
pereurs, et dès lors Charles, quittant le nom de Patrice, porta celui 
d'empereur et d'Auguste '. 

Guillaume le Conquérant se fit couronner roi d'Angleterre dans 
l'église abbatiale de Westminster, le jour de la Nativité de Notre- 
Seigneur. 



« E tant que li Noël avint 
« Que li Engleis e li Normant 
H Communauinent petit e grant 
» Voudront qu'il fust reis coronez. 
« Eissi le jor que Deus fu nez, 
« Sens terme plus e senz devise, 
« Ont la corone el chef assise 
(( A Saint-Pere de Weslmostier '. » 



■* Eginhard, Hist. de Charles 

* Cliron. de Benoît de Sainte-More. 



Syi VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

AVace décrit les pompos du couronnement d'Arthur'. La cour 
s'assemble, 

« Quant la cort al roi fut jostée (réuniej 

« Mult véissiés forte asamblée, 

« Et tote la cité frémir; 

« Scrgans ahr, sergans venir, 

« Et ostex saisir et porprandre ' ; 

« Maisons vcair, cortines tandre. 

« Les niarescax ostex livrer ', 

« Soliers (sall»s) et c-ambres délivrer. 

« Et cil qui nul ostel u'avoicnt 

(t Lor loges et lor très tendoient '. 

« Mult véissiés as escuiers 

(( Palefrois mener et deffiTS 

(I Seles mètre, seles ester, 

« Lorains (harnais) terdre (essuyer), lorains laver, 

« Faire estables, paissons fichier S 

t Cevax mener et cstrillicr, 

« Ceval tondre, ceval férer, 

« Et scies des cevaus oster, 

« Cevaux torchier et abrever, 

« Avaine et fuerre (paille), erbe porter. 

« Mult véissiés en pluisors sens 

« Vallès aler el caniberlctis (chambellans), 

« Garnimcns et mantiax ploier, 

(I Et enverser et atacier, 

« Péliçons porter vairs et gris; 

« Foire saniblasl, ce vous fust vis. 

« Al matin, al jor de la feste, 

(( Ce dist l'estoire de la geste, 

(( Li vinrent tôt H arcevesque 

(( Et li abé cl li evesque. 

« El paliis le roi coronerent ", 

« Et à l'église le menèrent : 

« Dui arclicvesque le menoienl; 

' Li Romans de Brut, xii* siècle, vers 10609 et suiv. On ne peut mieux faire qu"" d« 
donner ce passage, qui peint vivement l'animation de la foule, le jour de la fête, et qui, 
d'ailleurs, est plein de curieux détails. 

* S'emparer des hôtels. 

' Les maréchaux font les logis. 

* -Ceux fpii ne peuvent Irouver de logements se mettent sous des tentes. 

' Paissons, littéralement lieux de pâture, mais ici doit s'entendre comme fourrage; 
paissons fichier, fourrage fiché, mis dans les râteliers, ou peut-être posé sur des fourches, 
ainsi que cela se pratiquait en campagne. 

* La cérémonie du couronnement se fait dans le palais du roi, Artur est ensuite con- 
duit à l'église. 



CÉRÉMONIES, SACRES, COURONNEMEINTS. 303. 



« Chascuns un bras li sostpnoit 
(( De si qu'à son sicge venoit. 
u Qalre csiiées i ot à or 
« Que pont, que lielt, que ontrctor. 
(I Qatre roi< ces quatii^ j)orti)iont 
« Qui par devant Artur aloienl; 

« 

« La roine par grant esgart 

« Fu servie de l'autre part. 

« Devant la feslc avoit mandées 

(( Et à celé cort assaniblées 

(I Les grant ('âmes del païs, 

« Et les famés à ses amis ; 

K Ses amies et ses parantes 

« Et nieschines bêles et gantes 

« Fist à la feste à soi venir. 

M Por celé feste maintenir 

« En sa chambre fu coronée*. 

* Et al temi'le as nonains menée, 

« l'or la grant presse départir, 

« Que nus masters ne peust sofrir, 

(I Quatre dames qui devant vinrent 

« Quatre cornelles blauces tinrent; 

« As quatre estoient mariées 

« Qui portoienl les quatre cspées. 

(( » 



Le poëte décrit les riches costumes des personnages composant 
le cortège, la presse du peuple, la splendeur de la cérémonie dans 



l'église : 

« Mult oïssiez orgres soner, 

M Et clers chanter et oiguener. » 

Et les chevaliers qui vont et viennent, regardent les dames, courent 
aux églises. La messe finie, le roi et la reine ôtent leurs couronnes, 
cliangent leurs vêtements de céi'émonie pour d'autres plus légers, et 
vont s'asseoir au festin, le roi chez lui, la reine chez elle. Après, 
commencent les jeux : les uns montent à cheval, d'autres combat- 
tent, sautent, jettent la pierre ou le dard; les vainqueurs sont con- 
duits devant le roi, qui leur donne des présents. 

« Les dames sor le mur montoient, 

« Qui les jus agarder voloient, 

(I Qui ami avoit en la place, 

« Tost li monstre l'oil et la face. » 

' Comme le roi, la reine est couronnée dans ses appartements, avant d'aller à l'églis».. 



30A VIE PUBLIQUE DE LA INOBLESSE FÉODALE, ETC. 

Puis vionncnl les jongleurs, les chanteurs et joueurs d'instru- 
ments, les jjoëtes et les conteurs. Ou joue aux dés, aux dames, aux 
jeux de hasard. La fête se prolonge ainsi trois jours, et finit par de 
grandes largesses à toute rassemblée. 

Le cérémonial des couronnements des rois ne fut formulé à peu 
près régulièrement qu'au xii' siècle, à l'occasion du sacre du roi 
J.ouis le Jeune, en 1 179, et enregistré, la même année, en la chambre 
des comptes'. Voici en quoi consistait cette cérémonie : Devant le 
chœur de l'église cathédrale de Reims était dressé un trône sur un 
échafaud élevé, auquel on montait par des gradins en assez grand 
nombre pour que les pairs du royaume et d'autres seigneurs s'y 
pussent tenir. Le sacre devait avoir lieu le dimanche, et, dès la 
veille, l'église était gardée par les gens du roi et ceux de l'église. La 
nuit, le roi venait prier dans l'église, avant les matines, chantées à 
l'ordinaire. 

Primes sonnées, le roi est accompagné à la cathédrale par les 
archevêques, évêques et barons, avant que l'eau bénite soit faite. 
Des sièges sont disposés autour de l'autel à droite et à gauche, celui 
du roi au milieu. Dès l'aube, le roi a dû envoyer ses plus notables et 
puissants barons à l'abbaye de Sainl-Remi chercher la sainte am- 
poule; ceux-ci jurent de la reconduire après la cérémonie et de la 
rendre à l'église abbatiale. La sainte ampoule est accompagnée, 
entre prime et tierce, par les religieux de Saint-Remi, et portée par 
l'abbé sous un dais de soie, dont les bâtons sont soutenus par quatre 
moines en aube. L'archevêque de Reims reçoit la sainte ampoule à 
la grande porle de la cathédrale, étant accompagné des autres arche- 
vêques, évêques et baions ; il promet de la rendre à l'église de 
Saint-Remi, et la porte sur l'autel. Les religieux attendent la fin de 
la cérémonie que la sainte ampoule soit rapportée. 

L'archevêque se préparc à dire la messe, et le roi se lève. Après 
quoi, le prélat fait au roi cette demande : « Nous te requérons nous 
<( octroyer, que à nous et aux églises à nous commises, conserves le 
<i privilège canonique, loi et justice dues; nous gardes et défendes 
« comme roi est tenu en son royaume, à chaque évêque et église à 
« lui commise. » Le roi octroie et promet. 

Le Te Deum est entonné, et deux archevêques ou évêques con- 
duisent le roi par les mains à l'autel, devant lequel il se prosterne, 
ne se relevant qu'après le chant. Sur l'autel ont été placés la cou- 

' Voyez le Formulaire des sacrer et couronnemenu des roijs (.Codefroy, Cérémonial 
françois 1649). 



CÉRÉMOMES, SACRES, COURONiNLMENTS. 305 

ronne royale, l'épée dans son fourreau, les éperons d'or, le sceptre, 
la verge surmontée d'une main d'ivoire, les chausses ou bottines de 
soie bleue semées de fleurs de lis d'or, la tunique ou dalmatique 
de même étoffe et couleur, le manteau royal également bleu, semé 
de fleurs de lis, fait en manière de chape sans chaperon; toutes 
choses apportées par l'abbé de Saint-Denis en France et gardées par 
lui. Alors le roi, étant devant l'autel, ôte ses vêtements, sauf la cami- 
sole ou veste de soie et sa chemise, lesquels dernieis vêtements sont 
ouverts fort bas devant et derrière et maintenus par des agrafes 
d'argent. 

Le grand chambellan de France chausse au roi les bottines ; le 
duc de Bourgogne lui attache les éperons et incontinent les lui ôte. 
L'archevêque lui ceint son épée, puis, replaçant le fourreau sur 
l'autel, remet le fer nu entre les mains du roi en lui disant : « Prends 
« ce glaive donné avec la bénédiction de Dieu, etc. '. » Le chœur 
chante une antienne pendant laquelle le roi offre l'épée à l'autel, la 
reprend des mains de l'archevêque, et sans délai la remet au conné- 
table ou à celui des barons qui en tient lieu, lequel la porte devant 
le roi tant en l'église qu'après la cérémonie et jusqu'au palais. Cela 
fait, l'archevêque ouvre la sainte ampoule, en tire un peu d'huile 
qu'il mêle au saint chrême dans une patène sur l'autel. Les agi'ales 
des vêtements du roi sont ouvertes, et celui-ci s'étant mis à genoux 
devant l'archevêque, assis comme quand il consacre, les évêques 
disent sur lui trois oraisons. L'archevêque dit celle de la consécra- 
tion et oint la personne du roi en cinq endroits, savoir : le dessus de 
la tête, la poitrine, entre les épaules, sur les deux épaules et aux 
saignées des deux bras. A chaque onction, le prélat dit : « Je t'oins 
« de l'huile sanctifiée, au nom du Père, etc., etc. », et l'on chante 
une antienne. 

Le vêtement du roi est refermé, et le grand chambellan de France 
revêt le roi de la dalmatique, du manteau royal, de façon que son 
bras droit soit libre ; l'archevêque lui met l'anneau au doigt du 
milieu de la main droite, en disant : « Prends l'anneau, signal de la 
sainte Foi, etc. » Puis il récite une oraison. Il remet le sceptre en 
la main droite du roi, en disant : « Prends ce sceptre, insigne de la 



• A l'occasion du sacre de Louis le Gros, Suger, dans la Vie de ce prince, s'exprime 
ainsi . « ... L'archevêque oignit de l'huile sainte le seigneur Louis, célébra la messe 
« d'actions de grâces, ôta au jeune roi le glaive de la milice séculière, lui ceignit celui 
« de l'Église pour la punition des mall'aiteurs..., etc. « (Suger, F.'e de Louis le Gros^ 
chap. xili ) 

I. — 30 



306 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

« puissance royale, etc. » Il récite une seconde oraison. Il remet la 
verge de justice en la main gauche du roi, en disant ; « Prends la 
« verge de vertu et d'équité, etc. » Le chancelier de France, ou, à son 
défaut, l'archevêque, appelle par leurs noms et selon leui' oi'dre les 
pairs de France, les laïcs les premiers, lesquels étant réunis aulour 
du roi, le prélat prend la couronne sur l'autel et la pose sur le chef 
du roi, etaussitôttous les personnages assemblés y mettent les mains 
et la soutiennent pendant que l'archevêque dit: « Dieu te couronne 
de la couronne de gloire et de justice..., etc. » Puis il récite une 
oraison. S'adressant ensuite à la personne du roi, il lui dit: «Sois 
stable, et retiens dorénavant l'Etat, lequel tu as tenu jusqu'aujour- 
d'hui par la succession de ton père de droit héréditaire..., etc. » 11 
termine en appelant les bénédictions de Dieu sur le roi. Cette céré- 
monie achevée, l'archevêque, accompagné des pairs, mène le roi sur 
le trône posé sur l'estrade, afin qu'il soit vu de tous, et la messe 
commence. Au moment de la lecture de l'Evangile, le roi se lève, et 
la couronne est enlevée de dessus sa tête. Le livre est porté ensuite 
au roi à baiser parle plus grand parmi les archevêques, puis à l'ar- 
chevêque officiant. A l'offrande, on porte un pain, un baril d'argent 
rempli de vin et treize pièces d'or ; le roi y est conduit et ramené 
par les pairs soutenant la couronne, son épée nue portée devant lui. 
La secrète étant dite et les bénédictions appelées sur le roi et le 
peuple, après le Pax Domini, celui qui aura porté le livre des Evan- 
giles à baiser au roi prend la paix de l'archevêque, le baisant sur 
la joue, et la présente à baiser au roi. Après lui, tous les autres 
archevêques et évêques en leur ordre vont baiser le roi séant sur 
son trône. La messe achevée, les pairs conduisent le roi derechef 
à l'autel, où il reçoit la communion. Cela fait, l'archevêque luiôte la 
grande couronne et met sur sa tête une autre couronne plus petite 
et légère ; ainsi le roi s'en va au palais, l'épée nue portée de- 
vant lui. Sa chemise est brûlée, à cause de l'onction qu'elle a tou- 
chée. La sainte ampoule est accompagnée à Saint-Remi comme elle 
a été amenée. 

Quand la reine est sacrée et couronnée avec le roi à Reims, un 
trône est préparé pour elle, de moindre apparence que celui du roi, 
lequel séant déjà couronné, la reine est amenée dans l'église, et se 
prosterne devant l'autel pour prier. Après son oraison dite, les 
évêques la relèvent sur les genoux. La reine est ointe sur le chef et 
la poitrine; le sceptre, la main de justice et l'anneau lui sont remis 
comme au roi. Puis l'archevêque seul place la couronne sur sa tête, 
laquelle couronne cstsoutenue de tous côtés par les barons. La reine 



GiiUÉMONIES, SACRES, COURONNEMENTS. '307 

est conduite ainsi jusqu'à son trône, et le même ordre est suivi 
comme pour le roi pendant le reste de la cérémonie. 

Un grand festin était donné après le sacre et le couronnement. 
Philippe-Auguste fut servi par le roi d'Angleterre pendant ce ban- 
quet du sacre, le vassal à genoux '. Pendant ces fêtes, on tendait des 
étoffes dans les rues de la ville. Au sacre et couronnement de la 
reine Marie de Brabant, en 1275, à Paris, « les bourgeois firent aussi 
« fètc grande et solennelle ; ils encourtinèrentla ville de riches draps 
<i de diverses couleurs. Les dames et pucelles s'éjouissoient en 
« chantant diverses chansons -. » On se ferait difficilement une idée 
aujourd'hui du luxe déployé dans les cérémonies des couronnements 
et de l'hospitalité donné ) à tous venants pendant })lusiei rs jour-; par 
les princ 'S à cette occasion, s'il ne nous était pas resté des descrip- 
tions assez détaillées de ces solennités. Un écrivain de Londres, clerc 
probablement *, vers la fin du xiii' siècle, raconte ce qui fut f;ùt au 
palais de Westminster pour le couronnement d'Edward I", en 1273: 
(( Tout l'espace de terrain vacant dans l'enclos du palais de Wesl- 
« minsler fui entièrement couvert de maisons et dépendances. Plu- 
« sieurs salles furent construites au sud du vieux palais, autant qu'il 
(( en put tenir, dans lesquelles des tables, solidement fixées sur le sol, 
« furent dressées pour régaler les grands et tous les nobles le jour 
« du couronnement et pendant deux semaines après. Tous ceux qui 
(( vinrent à la solennité, riches ou pauvres, furent reçus et nourris 
« gratuitement. Des cuisines en grand nombre furent bâties dans le 
(( même enclos, et, dans la crainte qu'elles ne pussent suffire, des 
« chaudières d;' plomb en nombre incalculable furent disposées au 
(( dehors, en plein air, pour la cuisson des viandes. » L'auteur fait 
r.^maïqiier que « la cuisine principale dans laq u'ile les volailles et 
« aulri'S meLs devaient être cuits était entièrement découverte, afin 
« de permettre à la fumée de s'échapper librement » . Les comptes 
des dépenses faites à cette occasion mentionnent « l'acquisition de 
« 300 tonneaux de vin qui coûtèrent, compris le transport, 6-43 livres 
« 15 s. 4 d. Il en fut bu 116 le seul jour du couronnement. Ces 
« vins provenaient en grande partie de Bordeaux o . Ces mêmes 
^i'omptes relatent l'achat des chaudières de plomb, l'éuiblissement 



' La Chronique de Rains, cliap. i, manuscr. de la Bibliotli. nation , puW. par L. Paris, 
Techcner, 18o7. 

' Huhriq. et chapitres du bon roij Philippe, fih de Mqr saint Louis (Coll. des mém. 
relatifs àriiist. de France, do MM. Micliaud et Voujoulat, l. Il, p. l.'>8). 

^ Voy. Domestic Archilect., by T. Hudsou Turner, t. I, p. 64. Oxford, Parker, 1851 



308 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

de fours, elc. Une écurie provisoire, d'une étendue considérable, 
fut élevée dans le cimetière de Sainl-Margarel. Pour que le roi et la 
reine pussent passer à couvert de leurs appartements à l'église, on 
dressa une ealerie de bois. Le chœur de l'abbaye élait garni d'un 
plancher provisoire '. Les travaux et le vin seulement s'élèvent à 
2865 liv. i s. l d. Cette somme doit être multipliée par 15, si l'on 
veut connaître la valeur qu'elle représente aujourd'hui, c'est-à-dire 
1 07-4 875 francs environ. A cette occasion, la grande et la petite 
salle de Westminster furent « blanchies et repeintes à neuf, et le 
« palais fut réparé ». 

Le trouvère Cuviiier, au xiv' siècle, donne quelques détails sur le 
couronnement de Henri de Transtamare à Burgos : 

« Le jour de saintes Pasques que Dieu fu surrexis, 

« Fu couronnez à joie li nobles roys Henris 

« Ou mouslier Nostre-Dame, la mère Jhesu-Cris 

« Là fu li nobles rois sacrez et bénéis 

« Et receut la couronne par devant les martirs; 

« De l'cvesque de Burs (Burgos) fu li services dis; 

« Li rois fu couronnez, et la dame genlilz 

« Ramenée au palais, qui esloit moult jolis. 

« A joie et à lionnour fu li rois recueillis. 

« Nobles fu li disners de tous bien raemplis, 

« De gelines, de grues et de chappons rostis 

« Et de tous riches vins des meilleurs du pais. 

« Maint son de menes(r.>z y fu ce jour oys, 

« Mencstrez et héraut y furent bien partis : 

« Cliascun receut beaux dons et fu bel revestis. » 

Les comptes de Geoffroi de Fleury, argentier du roi Philippe le 
Long (fin de l'année 1316), donnent le détail des dépenses faites à 
l'occasion du sacre du roi, le 9 janvier 1317, en vêtements, étoffes, 
tentures et tapis. Ces dépenses s'élèvent, pour le roi, à :2378 liv. 8 s. 
6 d., pour la reine et ses enfants à 5007 liv. 13 s. 10 d. Ils men- 
tionnent, pour le roi, trois chambres, et pour la reine deux cham- 
bres, tendues de neuf avec un grand luxe d'étoffes, de broderies, de 
tapis, coussins, courtines'-. 

Froissart s'étend assez longuement sur le sacre et couronnement 
du jeune roi Charles VI, le dimanche 4 novembre 1380 : « Et entra 



' Comptes de maître Robert. Voy. Domeslic Architecl., thirteenth century, General 
liemarks, p. 65. 

' Voyez les Comptes de l'argenterie des rois de France au xiv siècle, publ. par L. Douët 
d'Arcq. Renouard, 1851. 



CÉRÉMONIES, SACRES, COURONNEMENTS. 309 

« le jeune roi en la cité de Reims le samedi à heures de vespres, 
^< bien accompagné de noblesses, de hauts seigneurs et de menes- 
« trandies ; et par espécial il avoit plus de trente trompettes devant 
« lui qui S( nnoient si clair que merveilles » Le roi veilla en l'église, 
suivant Tusage, une bonne partie de la nuit, a Quant ce vint le 
« dimanche, jour de la Toussaint, l'église de Notre-Dame fut parée 
« très richement, et si que on ne sauroit mieux ordonner ni deviser; 
« et là fut à haule solennité de la haute messe, de l'archevesque de 
« Reims, sncré et béni.... Avant la consécration, le roi fil là devant 

« l'autel tous les jeunes chevaliers nouveaux Et là seoit le jeune 

« roi, en habit royal, en une chaire élevée moult haut, parée et 
« vestue de draps d'or, si très liclies que on ne pouvoit avoir j lus; 
« et tous les jeunes et nouveaux chevaliers dessous, sur bas écha- 

« fauds couverts de draps d'or, à ses pieds et seoit le roi en 

« majesté royale, la couronne très riche et outre mesure précieuse 

« en chef Après la messe on vint au palais; et pour ce que la 

« salle étoit trop petite pour recevoir tel peuple, on avoit, en-my 
« la cour du palais où il a grand'j)lace, tendu un haut et grand 
« tref (tente) sur hautes estaches; et là futledisner fait et ordonné. 
« Et s'assist le jeune roi Charles et ses quatre oncles, Anjou, Berry, 
« Bourgogne et Bourbon, et avec eux son grand oncle Brabant à sa 
« table et bien en sus de lui. L'archevesque de Reims et autres pré- 
« lats seoient à dextre; et servoient hauts barons; le sire de Coucy, 
« le sire de Cliçon, messire Guy de la Trémoille, l'amiral de mer 
« (Jean de Vienne), et ainsi des autres, sur hauts destriers couverts 

« de drap d'or » 

Le journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de Charles YH 
donne, sur le couronnement à Paris du jeune roi Henri d'Angle- 
terre, petit-fils d'isabeau de Bavière, de curieux renseignements. 
« Le 16 décembre à ung dimenche, vint le dit roy Henry du Palais 
« Royal (palais de la Cité) à Nostre-Dame de Paris, c'est assavoir 
« à pié bien matin, accompaigné des processions de la bonne ville 
« de Paris, qui tous moult chanloient mélodieusement ; et en la dite 

« église avoit ung eschaffaut qui avoit bien de long et de large 

« et montoit sus à bien granz degrez larges que dix hommes et plus 
« y pouvoient de front ; et quant on estoit dessus, on pouvoit aller 
« par-dessous le crucifi autant dedans le chœur, comme on avoit 
« fait par dehors', et estoit tout paint et couvert d'azur, et là fut 
« sacré de la main du cardinal de Vincestre. » 

^ Il existait alors, devant l'entrée du ciiœur de Notre-Dame de Paris, un jubé haut 



SiO VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

Mais voici qui peint les mœurs de cette malheureuse époque : 

« Item, après son sacre vint au Palays (en l'Ile) disner lui et sa 
« compagnie, et disna en la grant salle, à la grant table de marbre, 
« et tout le remanant (le reste) parmy la salle çà et là; car il y avoit 
« nulle ordonnance, car le commun de Paris y estoit entré dès le 
«: matin, les ungs pourveoir, les autres pourgourmander, les autres 
« pour piller ou pour desrober viandes ou autre chose ; car icellui 
t jour à icelle assemblée fiu-ent emblez en la presse plus de qua- 
« rante chap|)erons et coppes et mordans (boucles) de saintures 
« grant nombre; car si grant presse y ot pour le s;icre du roy, que 
« l'université, ne le parlement, ne le prevost des marchans, ne 
c eschevins n'osoient entreprendre à monter à montpour le peuple, 
« dont il y avoit très grand nombre; et vray est qu'ils cuiderent 
« monter devant deux o»i trois foys à mont ; mais le commun les. 
« reboutoit arriéres si fièrement, que par plusieurs foys leur con- 
« venoit Iresbucher l'ung sur l'autre ; voire quatre-vingt ou cent à 
« une foys, et là besoingnoient les larrons. Quant tout fut esroullé 
« le commim, ils montèrent (le roi et seigneurs); et quant ils furent 
« en la salle, tout estoit si plain, que à peine trouvcrent-ils où ils 
« peussent s'asseoir; neanlmoins s'assirent-ils aux tables qui pour 
« eulx ordonnées estoient; mais ce fut aux savetiers, moustardiers, 
« lieurs ou vendeuis de vin de buffet, aides à maçons, qu'on cuida 
« faire lever ; mais quant on en faisoit lever ung ou deux, il s'en 
« asseoit six ou huit d'autre coslé. » 

On peut admettre que l'auteur du journal a forcé un peu le ta- 
ble: u; mais ce mélange de splendeurs et de misère, cette anarchie 
pendant la domination du paiti des Anglais, cette police étrangère 
à la cité n'ayant nul pouvoir, ce peuple qui n'est plus retenu par le 
respect qu'inspirait alors la présence de hauts personnages, tout 
cela peint cette triste époque. 

Le cérémonial des sacres des rois et reines ne fut guère modifié 
jusqu'au xvif siècle. 11 est à remarquer cependant que le sacre de 
François P à Reims eut lieu la nuit du 25 janvier 1515, contraire- 
ment à l'usage, si l'on en croit le témoignage de Chanipier, qui 
assista à celle cérémonie. 

On prendrait une idée inexacte des mœurs et habitudes du moyen 



de 5 mèlres environ, dont la porte principale était surmontée d'un grand crucifix de 
pierre; récliafaud était donc placé devant ce crucifix, son sol au niveau du pied de la 
croix, c'est-à-dire à mètres environ au-dessus du pav.- de l'église. Un cmmarchemenL 
descendait de l'échafaud jusque dans le chœur par-dessus le jubé. 



ENTRÉES DE SOUVERAINS. 3l I 

âgft si l'on admettait que le cérémonial des sacres et couronnements 
fût rigoureusement observé, ainsi que les auteurs ecclésiastiques 
particulièrement le donnent à entendre. Tous les actes auxquels, 
pendant cette péiiode, les pouvoirs religieux et civil participent à la 
fois sont soumis à des variations. La grande querelle des investi- 
tures, qui occupa près de trois siècles, dut réagir nécessairement 
sur des cérémonies qui leniiaient, après tout, à remettre aux mains 
de l'Église la consécration des pouvoirs civils. Il ne faudrait donc 
pas toujours prendre à la lettre les procès-verbaux plus ou moins 
authentiques que des chroniqueurs, clercs pour la plupart, nous ont 
laissés sur les détails de ces cérémonies. 



ENTRÉES DE ROIS, DE REINES, DE SEIGNEURS ET D'ÉVÊQUES. 

Rien n'égale la magnificence des entrées solennelles des rois et 
reines à dater du xiv' siècle. Jusqu'alors ces sortes de cérémonies 
tiraient leur lustre principal de la richesse de l'assemblée des sei- 
gneurs, de l'empressement du populaire, des tentures improvisées 
dans les rues, des jonchées de Heurs sur le pavé; mais il ne semble 
pas que les cités fissent les dépenses extraordinaires qu'elles ordon- 
nèrent plus tard. Les personnes souveraines entrant dans leur ville 
capitale allaient tout d'abord à la cathédrale rendre grâces à Dieu; 
de là elles se dirigeaient vers leur palais ou le logis qui leur avait 
été préparé, et la fête se terminait par un banquet. 

« Gran\, joie oui à Roem quant Richard i entra '; 

« Li cvoskes e li clers, li conte e li baron 

« Ont Richart recheu o grant procession. 

Cl El niostier Nostre-Dame fist prime s'oroison; 

(I Devant li nieslre autel list mainte allicion. 

« Mult ont riche conrei (assemblée^ li jor en sa ineson; 

« Grant presse veissiez des baronz environ. » 

Au XIII' siècle, les choses se font avec plus de magnificence et un 
certain appareil de fête. Dans le roman de Berthe aux grands 

' Le Roman de Rou, vers 3810 et suiv. 



SH VIE l'UBLlQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

pieds ', la princesse entre dans la ville du Mans ; les habitants sortent 
de la cité à sa rencontre : 

i( Leur dame ont salué bel et courtoisement, 

M Roy Floires l'adestroit (la dirigeait) et Naymons ensemeiit. 

(I Delez li fu sa mère qui l'esgarde souvent. 

« Ce jour y ot de lances fait grant defroissement \ 

« Tuit li saint ' de la vile sonnoient hautement 

« Li clergiés vint encontre moult ordenécment, 

" A grant procession et bel et nettement 

« Fiertés ' et encensiers y ot d'or et d'argent, 

«De dras d'or et de soie la cliampaigne resplent. 

« Tous li pais y est venus communément. 

« Dames et chevalier y viennent noblement 

« Pour coimoistre leur dame, qu'il en ont grant talent 

« En la cité du Mans entrèrent erramment; 

" Les rues sont couvertes et bel et richement, 

« Les chaucies jonchiés, desus le pavement, 

« De freschc herbe et de jonc partout espessemcnt. 

« Les dames as fenestres sont acesméement; 

« Ce jour y peussiez veoir maint parement. 

« De ce ne vous ferai nul lonc acontement. » 

Blanchefleur veut aller voir sa fille Berthe en France; le roi 
entend qu'elle sera accompagnée de cent chevaliers : 

u Des plus vaillans qui soient enlrestoute Hongrie. 

« Ne veuil pas que aillez à petite mesnie, 

« Car gont françoise sont de grant beubancerie. » 

Quand le roi Jean revint en France après sa captivité, les Pari- 
siens lui firent une entrée magnifique : les rues et le grand pont 
étaient tendus de tapisseries; près de la porte Saint-Denis était une 
fontaine « qui rendoit vin aussi abondamment comme eau, et por- 
« toit dessus le roi un poelle (dais) d'or, sur quatre lances; et alla 
« le roi faire son oraison à Notre-Dame, et puis retourna descendre 
« au Palais, et firent à lui ceux d(! Paris un bel présent de vaisselle 
« qui pesoit environ mil marcs d'argent^ ». 

Lorsque l'entiée d'un prince avait lieu dans une ville soumise 
ou rendue, il était d'usage de présenter au roi les clefs de la ville. 



' Li liomaiiK de llerle aux grans pies, édit. 1832, p, 179. Techencr. 
' 11 y cul des tournois pour fêter rentrée de la reine. 

' Li saint pour les églises, ou pour les cloche?, signa, mais, suivant ce dernier sens, 
\l y aurait sains, conformément à rorthographe ordinaire de ce mot. 
* Ciiàsses. 
' CLron de Sainl-Denis 



ENTRÉES DE SOUVERAINS. 313 

Ilenii de Translamare reçut, en entrant à Tolède, les huit clefs des 
huit portes de la ville '. 

De toutes les entrées solennelles dont il nous reste des descrip- 
tions, la plus magnifique est celle de la reine Isabeau de Bavière 
à Paris, le 20 aoiit 1389. Le cortège de la jeune reine était composé 
en grande partie de dames en litières découvertes ou sur des pale- 
frois, accompagnées des plus brillants seigneurs, a A la première 
« porle de Saint-Denis-, ainsi que on entre dedans Paris, et que on 
« dit à la Bastide% y avoit un ciel tout estellé, et dedans ce ciel 
« jeunes enfans appareillés el mis en ordonnance d'anges, lesquels 
« enfims chantoient moult mélodieusement et doucement. Et avec 
« tout ce il y avoit une image de Nostre-Dame qui tenoit par figures 
« un petit enfant, lequel enfant s'ébattoit par soi à un moulinet fait 
« d'une Q^rosse noix ; et estoit haut le ciel armové très richement des 
« armes de France et de Bavière, à un soleil d'or resplendissant et 

« donnant ses rais Après ce vu, laroyne de France et les dames 

« vinrent tout le petit pas devant la fontaine en la rue Saint-Denis, 
« laquelle estoit toute couverte et parée sur un drap de fin azur, 
« .peint et semé de fleurs de lys d'or, et les piliers qui environnoient 
« la fontaine armoyés des armes de plusieurs hauts et notables sei- 
« gneurs du royaume de France ; et donnoit cette fontaine par ses 
« conduits claret et piment^ très bons et par grans rieus; et avoit 
« là, autour de la fontaine, jeunes filles très richement ornées, et 
« sur leurs chefs chapeaux d'or bons et riches, lesquelles chantoient 

« très mélodieusement Et tenoient en leurs mains hanaps d'or 

« et coupes d'or; et olTroient et donnoient à boire à tous ceux qui 

« boire vouloient » Devant le couvent de la Trinité, on avait 

dressé un théâtre, sur lequel on représenta une bataille entre chré- 
tiens et Sarrasins. A la seconde porte Saint-Denis ^ un château avait 
été dressé, couvert d'un ciel semé d'étoiles, avec la représentation 
de Dieu le Père, du Fils et du Saint-Esprit, entourés d'anges chan- 
tants. Lorsque la reine vint à passer, « la porte de paradis ouvrit et 
<( deux anges yssirent hors, en eux avalant; et tenoient en leurs 



' Chron de du Guesdin, liv. II {Coll. des mém.). 

' Froissart, liv. IV. 

' La porte Saint-Denis était, en effet, une petite bastil/e. Frois.virt e.itend parler de 
celle-là, et non de la bastille Saint-Antoine, qui conserva seule ce nom de bastille jus- 
qu'à la fin du dernier siècle. 

» Le claret était une boisson fabriquée avec des vins du Midi et du miel ; le piment 
était un vin de Grèce ou d'Espagne mêlé d'épices 

' Démolie sous François I". 

I. - 40 



S\ï VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

« mains une très riche cotironne d'or garnie de pierres précieuses, 
< et la mirent les deux anges el l'assirent moult doucement sur le 
« chef de la royne, on chant-int tels vers : 

« Dame enclose entre fleurs de lis, 
(I Royne estes vous de Paris, 
« De lYaiicc et de tout le pays; 
« Nous en râlions en paradis. « 

Autre échafaud devant la chapelle Saint-Jacques, richement 
étoffé, au milieu duquel on jouait des orgues. La rue Saint-Denis 
était couverte dans toute sa longueur de draps camelots et de soie, 
« si richement cQmme si on eust les draps pour néant ou que on 
« fust en Alexandrie ou en Damas ». Jusqu'au grand Ghàtelet, les 
maisons étaient tendues de tapisseries de haute lisse. Devant le grand 
Ghàtelet était un château de charpente, avec hois autour rempli 
de lièvres, de lapins, d'oiseaux. Le pont Notre-Dame était couvert 
d'étoffes de soie verte et blanche lamée d'étoiles. 

Lorsque le cortège déboucha dans l'île de la Cité, il était tard 
déjà; ce fut alors qu'un homme « natif de Genève » descendit sur 
une corde tendue du haut des tours de Notre-Dame à la plus haute 
maison du pont Saint-Michel. Il portait des torches dans chaque 
main et chantait. Tout Paris et les campagnes virent ainsi descendre 
cet acrobate portant ses deux flambeaux. Arrivée dans la cathédrale, 
la reine, r(^çue par l'évêque, alla faire ses prières au grand autel, 
offrit au trésor la couronne qu'elle avait reçue à la porte Saint-Denis 
et quatre draps d'or ; l'évêque lui mit sur la tète une couronne plus 
riche que la première; après quoi, le cortège se rendit au Palais, 
dans le même ordre qu'il était venu, à la lueur des flambeaux. 

Lorsque Gharles Yï rentra à Paris, le 13 octobre UI4, le soir, 
les « bonnes gens de Paris commencèrent, sans commandement, à 
« faire feus, et à buciner (jouer des instruments) le plus grande- 
« ment qu'on eust vri passé cent ans devant, et les tables emmy les 
c< rues dreciées à tous venans par toutes les rues de Paris qui point 
« ayent de renom '. » 

Quelques années plus tard, ce fut le duc de Bedford, régent de 
France, qui fit son entrée dans la ville de Paris {\iili). Les gens de 
Paris se portèrent au-devant de lui, « vêtus de vermeil » et enton- 
nèrent le Te Deum à son ariivée. Le peuple criait Noël! et les rues 
étaient parées. « Devant le Ghastelet avoit ung moult bel mystère 

' Journal d'un bourgeois de Pans sous Charte^ VI (Coll. des mém). 



ENTRÉES DE SOUVERAINS. 315 

« du Viel Testammt et du Nouvel, que les enffans de Paris firent, 
« et l'ut fait sans parler ne sans signer (gestes), comme ce si ce 
« feussent ymages enlevez contre ung mur (bas-relief) '. Après, 
« quand il ot moult regardé le mystère, il s'en alla à Nostre-Dame, 
« où il lut reçeu comme ce fust Dieu ; car les processions qui 
« n'avoient pas esté aux champs et les chanoynes de Nostre-Dame le 
« recourent à la plus grant honneur, en chantant hymnes et louanges 
« qu'ils purent, et joiioit-on dos orgues et des trom[)es, et sonnèrent 
« toutes les cloches '. « Mêmes réjouissances, fêtes et mystères, pour 
l'entrée du roi Charles Yll, en liSH : « Et à l'entrée, les bourgeois 
(' luy mirent un ciel (dais) sur la teste que on a, à la Saint Sauveur, 
c à porter Nostre-Seigneur, et ainsi le portèrent jusques à la porte 

« aux Painlres ^ dedens la ville » 

Martial d'Auvergne, poète du xV siècle, décrit en assez jolis vers 
l'entrée du roi Charles YII à Rouen. Le cortège ici prend une nou- 
velle allure ; ce sont des compagnies régulières d'archers qui ouvrent 
la marche : 

« Ih estoient bien six cens arcliiers 
« A briganilines et jacquettes 
« Montez s.ii' poussins et dexlriers 
« A harnoix et armes complettes. » 

Puis vient le comte de Saint-Pol, armé tout de blanc, et accom- 
pagné de trois pages; puis le comte de Nevers, suivi de huit 
hommes d'armes en rang dont les chevaux étaient housses de satin 
vermeil à croix blanches. Après lui, Juvénal le chancelier, vêtu 
d'une robe écarlate, précédant une haquenée blanche couverte de 
velouis bleu fleurdelisé et portant un coffret renfermant les sceaux 
de France. Les hérauts d'armes, les trompettes et bannières for- 
maient une troupe brillante que suivait le grand écuyer Poton 
de Xaintrailles : 

« 11 estoit tout armé à blanc ', 

« Fringant sur un dextrier paré, 

« Combien qu'il feust vieillart et blanc, 

« Couvert de velours azui'é. >> 

Le roi était monté sur un coursier caparaçonné de velours bleu 

' On voit que les tableaux vivants ne sont point une invention nouvelle. 
' Journal d'un bouiuji'ois de Parix sous Charles VU [Coll. des rném.). 
' La seconde porte Saint-Denis dont paile Froissart. 

* « Armé à blanc » voulait dire armé de plates d'acier poli sans mailles apparentes 
ni liaubergeon d'étoile. 



^10 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

fleurdelisé, suivi de ses pages, et accompagné du roi de Sicile et 
<iu comte du iMaine, son frère. Derrière eux chevauchaient des 
seigneurs 

« Par ordre et selon leur degré, 

« Vestuz de diverses couleurs, 

u De satin et de soye à leur gré, » 

Vécuyer tranchant, le grand maître de Thôtel. Le cortège était fermé 
par six cents hommes d'armes à cheval, tous richement armés et 
portant lances à pennon de satin vermeil. 

L'archevêque, suivi d'un nombreux clergé, vint à sa rencontre, 
ainsi que les bourgeois de la ville et gros marchands. Après la 
harangue obligée, les clefs d3 la ville furent remises au roi, 

« Et les bailla de prime face 
« A Brezé qu'il fist capitaine. » 

Le roi entra par la porte des Charti'eux, où il trouva de nom- 
breuses processions portant bannières et reliquaires. Les rues étaient 
tapissées et couvertes de draps très-riches; les enfants criaient iVoé// 
les ménétriers jouaient de leurs instruments, montés sur des estrades 
et sur les tours; le Te Deum chanté dans toutes les églises. 

« Quatre bourgeois de la cité 

<i Portoient sur le roy, à l'entrée, 

• Ung beau ciel vermeil velouté, 

(I Aux armes du roy et livrée. » 

On n'avait pas oublié la fontaine laissant couler vin et hypocras. 

« Puis au carrefour de l'église 
« Y avoit ung beau cerf volant * 
« Portant en son col par devise 
« Une couronne d'or boullant. 

Il Et quant le roy illec alla 

« Dire ses grâces en l'église, 

« Le dit cerf s'agenouilla 

<i Par riionneur et plaisance exquise. » 

La fête se termina par des feux et des repas dans les rues, et dura 
cinq jours. 



* Le roi Charles VII avait adopté, comme support de ses armes, un cerf aiié portant 
au cou une couronne d'or. 



ENTRÉES DE SOUVERAINS. 317 

L'entrée du roi Louis XI à Paris, le 31 août 1<461, fut magnifique. 
A la porte Saint-Denis (car l'usage voulait que tous les rois entrassent 
par cette porte) le roi « trouva une moult belle nef en figure d'ar- 
« gent, portée par hault contre la maçonnerie de la dicte porte 
« dessus le pont-levis d'icelle, en signifiance des armes de la dicte 
« ville, dedans laquelle nef estoient les trois Estais, et aux chas- 
« teaulx (gaillards) de devant et derrière d'icelle estoient Justice 
(( et Équité, qui avoient personnages pour ce à eulx ordonnez, et 
« à la hune du mast de la dicte nef, qui estoit (la hune) en façon 
« d'un lys, yssoit ung Roy habillé en habit royal que deux anges 
« conduisoient. » 

Les entrées des grands seigneurs dans les villes soumises à leur 
juridiction, pour être moins splendides que celles des rois et reines 
de Fiance, n'en différaient guère. Le cérémonial était le même : le 
seigneur entrant se présentait d'abord à l'église, et les bourgeois 
venaient au-devant de lui jusqu'en dehors des portes. Si ces entrées 
se faisaient dans des villes soumises ou revenues à l'obéissance, 
outre l'apport des clefs des portes, les bourgeois marquaient leur 
soumission par quelque signe apparent. Ainsi, quand le duc de 
Bretagne, Artus III, rentra dans sa ville de Saint-Malo, en 1413, 
« ceux de la ville vindrent au devant de lui vestus de blanc et de 
(( noir'; et tous les petits enfans avoient pnnonceaux d'hermine 
« blancs et noirs ; et on y cria bien Noël ! et fut tout aboli ; et depuis 
« ont esté bons et loyaux au duc. » Si c'était au nom du roi que 
des seigneurs prenaient possession d'une ville, l'un d'eux portait la 
bannière royale. Après la reddition de Bayonne, en 1451 , le 21 août, 
les gens du roi entrèrent dans la ville, précédés de mille archers ; 
« et après vindrent deuxheraulx du roy, et autres portant leur cotte 
« d'arme; et après messire Bertrand d'Espagne, seneschal de Foix, 
« armé tout au blancq"', qui portoit la bannière du roy monté sur 
« un coursier moult richement habillé '\ » 

Il était d'usage d'offrir le vin d'honneur aux grands personnages 
dans les églises, lorsqu'ils entraient dans une ville, soit comme 
seigneurs, soit comme représentants du roi. Cette coutume s'éten- 



' Hist. ctArlus III, duc de Dret. et comte de Richemont (Coll. des mém.,t. III). Les 
ducs de Bretagne portaient d'hermine; c'est pour rappeler ces armes, que les bourgeois 
de Saint-Malo se vêtirent de blanc et de noir. 

' On entendait, comme il est dit ci-dessus, par armé au blanc, couvert d'une armure 
d'acier poli, sans damasquinages ni couleurs. 

' il/ém de du Ctercq [Coll. des mém., t. IIIj. 



■318 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

doit même aux femmes : en 1381, Blanche d'Orléans reçoit des 
chanoines de Saint-Quiriace de Provins le vin d'honneur '. 

Les entrées des rois, pendant le moyen âge, étaient, comme 
toutes les cérémonies publiques de cette époque, roccasion de 
certains privilèges. Piganiol de la Force - rapporte qu'il existait 
dans la place publique de Péronne « un grès long de quatre pieds, 
« large de deux, élevé au-dessus du pavé de quatre ou cinq pouces, 
« et qui étoit érigé en fief dont il est la glèbe et tout le domnine. 
« On assure, ajoute-t-il, que quand le roi veut faire son entrée dans 
ft la ville, le tenancier de ce fief doit faire ferrer avec des fers d'ar- 
« gent les quatre pieds du cheval sur lequel le roi doit monter, et 
« c'est sur ce grès que le maréchal doit ferrer le cheval ou haquenée. 
« Le tenancier du fief le présente ensuite au roi, qui le monte pour 
« entrer en souverain dans la ville de Péronne. Le tenancier de ce 
« fief jouit de plusieurs privilèges : 1° La desserte et la vaisselle 
« qui a servi au roi dans le repas qu'il a fait après son entrée dans 
a la ville de Péronne lui appartiennent. 2" Il jouit d'une redevance 
« sur toute la bière qui se consomme dans Péronne. 3' Il perçoit un 
« droit sur toutes les boutiques des marcliands qui s'établissent en 
« baraques pendant la foire qui se tient dans celte ville ; il va choisir 
« dans les boutiques de ceux qui vendent des instrumens coipms 
« la pièce qui lui convient le mieux et qu'on nomme le premier 
« taillant; c'est-à-dire que, chez les couteliers, il prend un couteau 
« ou un rasoir; chez les taillandiers, une hache ou doloire, ou une 
« bêche, etc. ; chez les autres marchands, on lui donne une rede- 
« vance en argent. 4° Un homme qui est décrété de prise de corps 
« ne peut être enlevé de dessus ce grès ou glèbe, s'il a le temps de 
« s'y réfugier. » 

Entrées des évêques. 

Les cérémonies observées aux entrées solennelles des évêques, 
qu'ils soient ou non seigneurs des villes, méritent d'être mention- 
nées. L'évêque, le jour de son entrée, se rendait d ins l'église d'une 
abbaye proclie l'une des portes, en dehors ou en dedans de la ville. 
Là il trouvait une chaire préparée; on le revêtait de ses habits 
épiscopaux; le clergé entonnait le Te Dewm; puis, processionnel- 
lement, le prélat était porté dans la chaire, recouverte de riches 
étoffes, jusqu'à la cathédrale. Les porteurs étaient les quatre plus 

' Coutumes de Provins, t. II, p. 42. 

* Nouv. Descript. de la France, t. II, p. 20i 



ENTRIÎES DES ÉVÈQUES. Sl'J 

grands seigneurs du diocèse, lorsque l'évêque n'était point seignenr 
de la ville, ou les quatre plus notables bourgeois, s'il l'était. Li'S 
évèques de Soissons étaient portés par le cornte de Soissons, le 
seigneur de Pierrelbnds, le seigneur de Monlmirail et le seigneur 
de Bazocbes'. Les évèques d'Auxerre se rendaient bnbituellement, 
le jour de leur entrée, à l'abbaye de Saint-Germain; c'était du 
chœur de ce le église que le prélat était porté dans sa chaire, par 
quatre des plus notibles bourgeois, jnsqu'à la porte de la cathé- 
diale, où les chanoines le recevaient en chape, avec la croix et l'eau 
bénite. L'évêque fais lit alors le serment d'usage, qui consistait à 
maintenir les privilèges du chapitre; après quoi, ayant sonné une 
clochette, la poite principale s'ouvrait, et les bourgeois portaient 
le prélat jusqu'au grand autel. Alors commençait la cérémonie 
d'installation'-. Les cérémonies qui avaient lieu pendant ces entrées 
donnèrent souvent lieu à des contestations ou des protestations. Il 
arrivait que les clefs des villes étaient remises aux prélats, bien que 
ces villes dépendissent du domaine royal. Quelquefois le serment 
des évèques de Laon, dit Piganiol '\ se faisait dans la cour de 
l'évèché et dans les assemblées générales. « Les habitnns, un genou 
« en terre, la main droite étendue vers l'église cathédrale, promet- 
« toient d'être fidèles à l'évêque (sauf l'obéissnnce due au roi, et à 
c( leurs droits de commune et privilèges), et l'évêque leur promettait 
« de ne rien attenter ontre leurs droits, leurs libertés, et de con 
« server leurs privilèges. Dans cette cérémonie, ajoute cet auteur, 
« on s'est quelquefois avisé de présenter les clefs de la ville à 
« l'évêque, parce que quelques-uns de ces prélats ont prétendu, 
« très-mal à propos, être seigneurs de la ville, quoique ce soit le 
« roi. » Piganiol nous a laissé une description fort détaillée des 
cérémonies de l'entrée des évèques de Beauvais et des fêtes à cette 
occasion ^ Nous renvoyons nos lecteurs, pour le menu, à cette 
description. 

Il était d'usage encore, pendant le xiv' siècle, lorsque les évèques 
de Troyes faisaient leur entrée dans la ville, de descendre à l'abbaye 
des Dames; l'abbesse prenait le cheval du prélat par la bride pour 
le faire entrer dans le monastère, et ce cheval lui appartenait. Le 



' Nouv. Descript de la France. Piganiol de la Force, t. I, p. 27. 
' Voy. Méin coitccrnant Vhistoire du diocè.te d'Auxerre, par l'abbé Lebeuf, publ. par 
MM. Challe et Quantm, t. Il, p. 23 et 61. 
' Nouv. Descript. de la France, t. I, p. 47. 
* Ibid , t. I, p. 75 et suiv. 



320 vir: pirlique de la noblesse fkodale, etc. 

If-ndemain, en partant, l'évêque, qui avait droit de gîte, empoilail 
le lit dans lequel il s'était couché '. 



BAPTÊMES, NOCES, OBSÈQUES. 
Baptêmes. 

. Les baptêmes des princes furent, pendant le moyen âge, l'occa- 
sion de cérémonies et de fêtes splendides. Jusqu'au xv' siècle, les 
catéchumènes étaient plongés dans une cuve baptismale ; on ne se 
contentait pas, comme aujourd'hui, de les asperger d'eau. 

Dans les premiers temps du christianisme, il fallait baptiser des 
personnes de tout âge, et souvent en grand nombre, beaucoup étant 
enlndnés par l'exemple de quelques-uns. Les baptistères étaient 
alors des salles assez vastes, carrées, ou plus ordinairement circu- 
laires ou à pans, au milieu desquelles était creusée une large cuve 
au ras du sol. Nous possédons encore en France quelques-uns de ces 
baptistères primitifs, à Poitiers (église Saint-Jean), à Aix en Pro- 
vence. Dernièrement, en démolissant les maisons qui entouraient la 
cathédrale de Marseille, on a trouvé l'ancien baptistère circulaire, 
avec sa cuve pavée de mosaïques au centre. Flodoard* raconte ainsi 
le baptême de Clovis à Reims : « Cependant on prépare le chemin 
« depuis le palais du roi jusqu'au baptistère ; on suspend des voiles, 
« des tapis précieux; on tend les maisons de chaque côté des rues ; 
« on pare l'église, on couvre le baptistère de toutes sortes de par- 
« fums.... Le cortège part du palais : le clergé ouvre la marche, 
« avec les saints Évangiles, les croix et les bannières, chantant des 
« hymnes et des cantiques spirituels; vient ensuite l'évêque (saint 
« Rémi), conduisant le roi par la main; enfin, la reine suit avec le 
« peuple. » Le prêtre qui portait le saint chrême n'ayant pu percer 
la foule et arriver aux fonts, une colombe blanche apporta la sainte 
ampoule. « Le saint évêque prend la fiole miraculeuse, asperge 
« de chrême l'eau baptismale, et Clovis demande avec instance le 
« baptême. Il est plongé par trois fois dans la cuve. » Ces cérémo- 
nies furent exactement suivies pendant plusieurs siècles. Grégoire 
de Tours raconte le baptême de Clovis à peu près dans les mêmes 

' Topogr. de Trorjes : Ahbaye de Noire-Dame aux Nonnains. 

' Ilist de l'église de Reims (Coll. des méin. relatifs â l'hisl. de France, trad. de 
M. Guizotj. 



BAPTÊMES. 321 

termes. Il était d'usage alors de baptiser les catéchumènes la veille 
de Pâques ; ceux-ci étaient vêtus de blanc et ne quittaient cet habii 
que le premier dimanche après Pâques, qui, à cause de cela, était 
nommé : Dominica in albis ou abalbis depositis. Le baptême ayant 
lieu par immersion, c'était le parrainqui relirait l'enfant ou le catéchu- 
mène de la cuve, et, par cet acte, il l'adoptait pour son fils en Dieu. 

Souvent alors les baptistères étaient hors de la ville, à cause du 
concours de personnes qui se présentaient ensemble pour être 
baptisées. Grégoire de Tours ' rapporte que l'évêque Avitus baptisa 
un grand nombre de Juifs en dehors de la ville de Clermont. Une 
émeute po})ulaire avait détruit leur synagogue ; cinq cents d'entre 
eux demandèrent le baptême. « A cette nouvelle, dit l'historien, le 
(( pontife, transporté de joie, pendant la nuit de la Pentecôte, après 
« la célébration des vigiles, se rendit au baptistère situé hors des 
« murs de la ville ; là, une multitude, prosternée devant lui^ 
« demanda le baptême. Et lui, pleurant de joie, les lava tous dans 

« l'eau sainte, les oignit du saint chrême Les cierges brûlaient, 

(( les lampes jetaient un vif éclat; toute la ville brillait de la blan- 
(' cheur de ce troupeau. » 

Lorsque l'on convertissait des femmes infidèles à la foi chrétienne, 
il était d'usage souvent de les marier après qu'elles avaient reçu le 
baptême. Dans la Chevalerie (VOgier de Danemark, un passage 
signale une cérémonie de ce genre ordonnée par Charlemagne : 

Il Là (dans le palais) sont les dames qi qiierroiit en Jliésu : 

« Kalles les ot amenées lassns, 

« Soixante furent vestues de bon fus; 

« Tes lor adous furent à or halus. 

« Trente arcevesque furent tous revestus, 

« Cil les balisent el non del roi Jliésu; 

<i Kalles de France, aine si bon rois ne fii, 

« Les maria as contes et as dux '. 

« » 

Au XIV' siècle, nous voyons qu'il est question, pour la cérémonie 
du baptême, non-seulement de l'eau et du saint chrême, mais du sel : 

i( Quant li enfcs ot pris baptcsme 
« Et seil et oile e ewe et cresme, 
« Dont li fait noriches venir 
(1 Por nlaitier et por norir '. » 

' Lib. V. 

' La Chevalerie Ogier de Danemarche, xni- siècle, vers 13001 et suiv. 

' Li Romans de Robert le Dyable, xiv" siècle. 

I. -il 



SÛ^2 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

Ce fut à celle époque aussi que le cérémonial du baptême des 
princes fut réglé et suivi avec une grande solennité. 

Les chroniques nous ont laissé des descriptions détaillées de 
l'oidre et des splendeurs de ces fêtes. Charles VI étant né le 3 dé- 
cembre 1368, quehjues jours après eut lieu la cérémonie du bap- 
tême, le 11 du même mois, en Téglise Saint-Pol : « Dès le jour 
« précédent' furent faictes lices de bois en la rue devant la dicte 
<! église, et autour des fonts de V église, pour mieux empescher la 
« grande presse de gens qu'elle ne fust trop grant. Premièrement, 
« devant le dit enfant il y avoit deux cens torches et deux cens 
« varlets qui les portoient, qui tous demourercnt en la rue, excepté 
« seulement vingt-cinq torches qui furent dedans l'église. Et après 
« estoit messire Hue de Chastillon, seigneur de Dampierre, maistie 
« des arbalétriers, qui portoit un cierge, et le comte de Tancarville 
« portoit une couppe en laquelle estoit le sel, et avoit une touaille 
« (serviette) sur son col, dont le sel estoit couvert. Et après estoit 

« la royne Jehanne d'Evreux qui portoit l'enfant Et ainsi fut 

« apporté ledit enfant jusques à la grant porte de l'église de Saint- 
« Pol, à laquelle estoient, qui attendoient l'enfant, le cardinal de 
« P>eauvois, chancelier de France, qui le dit enfant crestienna (bap- 
« tisa), et le cardinal de Paris en sa chappe de drap sans autre 
« parement, » et quantité de prélats et d'abbés. « Et le tint sur les 

« fonts monseigneur de Montmorency En celluy jour fist le roy 

« faire une donnée (aumône, largesse) en la coulture de Sainte- 
« Catherine de vingt deniers parisis à chascune personne qui y 
« vouloit aller, et y eut si grant presse qu'il y eut plusieurs femmes 
« mortes. » 

Dans les Honneurs de la cour (xv' siècle), Aliénor de Poitiers 
nous a conservé l'ordonnance de ces cérémonies princières. Voici 
ce qu'elle dit : « Le portail, où l'on commence l'office du baptesme, 
« doibt estre tendu de tapisserie; et sy le font (les fonts) est en une 
« chapelle, elle doibt estre tendue tout autour, et s'il n'y at chapelle, 
« sy doibl-on mettre tapisserie Là où sont les fonts. Item la pierre 
« des fonts jusques à teire tout autour doibt estre couverte de 
« velour, et dessus les bords du font tout autour un beau doublier 
« (nappe en double), et dessus les fonts il ne doibt ri'^n avoir de 
« tondu, car cela est pour les princesses. Item, il y doibt avoir une 
(' chapelle toutte tendue, et là doibt avoir une table carrée, comme 
*' un lict, et dessus un couvertoir de menu vair, et par dessus le 

' Chron de Suinl-Oenis. 



MARIAGE. — NOCES. 



323 



« menu vair un drap de crespe, et là-dessus des oreillers ou quar- 

« reaux de drap de soye pour desmaillotler el renvelopper l'enfant. » 

François I" pria le pape d'être le parrain de son premier-né ; ce 

fut le duc d'Urbin, son neveu, qui vint à sa place à .\rnboise, où 

eut lieu la cérémonie du baptême du Dauphin. Il y eut à cette 

occasion des fêtes splendides, tournois, banquets, bals. Toute la 

cour du château d'Amboise fut tapissée et couverte d'une riche 

tenture. A cette occasion, le roi fit faire une ville de bois environnée 

de fossés en plein champ, que l'on se mit à battre en brèche avec 

de l'artillerie. « Dedans la ville, il y avoit de gros canons faicts de 

« bois, et cerclés de fer, qui tiroient avec de la poudre, et les bou- 

« lets, qui estoient grosses balles pleines de vent et aussi grosses 

« que le cul d'ung tonneau, frappoient au travers de ceulx qui 

« tenoient le siège, et les ruoient par terre, sans leur fau'e aucun 

« mal ; et estoit chose plaisante à veoir des bonds qu'elles faisoient. » 

Les assiégés firent une sortie vivement reçue. « Et feust le plus 

« beau combat qu' on ait oncques veu, et le plus approchant du 

« naturel de la guerre. Mais le passe-temps », ajoute le chroniqueur 

auquel nous empruntons ce passage', « ne plust pas à tous; car il 

« yen eust beaucoup de tués et afiblés. » C'est là, il faut l'avouer, 

une singulière façon de fêter un baptême et une noce. Le duc 

dTrbin épousa pendant ces fêtes « la plus jeune fille de Bou- 

« longue ». 

Mariage. — Noces. 

Chez les Germains, c'était l'époux qui apportait une dot à l'épou- 
sée, et non celle-ci à l'époux^, La femme se trouvait, par suite de 
cette habitude, dans une dépendance servile à l'égard de son mari, 
et devenait chose acquise. Nous trouvons cet usage encore établi 
chez les Francs du temps de Grégoire de Tours. « Les députés du 
« roi Chilpéric, dit cet historien, Ansovald et Domegisil, revinrent 
« d'Espagne où ils avaient été envoyés pour prendre connaissance 
« de la dot destinée à sa lille^ » Les seigneurs barbares, à cette 
époque, ne pratiquaient nullement, à l'égard du mariage, l'antique 
loi romaine, ni la loi chrétienne ; ils prenaient plusieurs femmes, 
qui semblent être traitées sur le pied de l'égalité. >< Le roi Clotaire, 

' Mém (le Fleumnge. 

' Tacit., Genn., Vi. 

^ Grég. de Tours, Hist. Franc , lib. VI, xvin. 



324 YIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

« dit le même auteur', eut sept fils de différentes femmes Il 

avait pour épouse Ingonde; il l'aimait uniquement, lorsqu'elle 
lui fit cette demande : — Monseigneur a fait de sa servante {ancilla 
sua) ce qu'il a voulu; il m'a reçue dans son lit : maintenant, pour 
mettre le comble à ses faveurs, que mon seigneur roi daigne 
écouter ce que sa servante lui demande. Je vous prie de vouloir 
bien chercher pour ma sœur Aregonde, votre esclave, un homme 
capable et riche, qui m'élève au lieu de m'abaisser, et me donne 
les moyens de vous servir avec plus d'attachement encore. — A ces 
mots, Clotaire, déjà trop enclin à la volupté, s'enflamme d'amour 
pour Aregonde, se rend à la campagne où elle résidait, et se 
l'attache par le mariage. Quand elle fut à lui, il retourna près 
d'Ingonde, et lui dit : — J'ai travaillé à te procurer cette suprême 
faveur que m'a demandée ta douce personne ; et en cherchant un 
homme riche et sage qui méritât d'être uni à la sœur, je n'ai 
trouvé rien de mieux que moi-même. Sache donc que je l'ai prise 
pour épouse ; je ne crois pas que cela te déplaise. — Ce qui 
paraît bon aux yeux de mon maître, répondit-elle, qu'il le fasse ; 
seulement, que la servante vive toujours en grâce avec le roi? » 
Un certain Andarchius, esclave, homme entreprenant, ayant acquis 
près de son jeune maître des connaissances dans les lettres et les 
sciences, attaché plus tard au roi Sigebert, résolut darriver à la 
fortune par un mariage. Il se lie d'amitié avec un citoyen de Cler- 
mont nommé Ursus, cache sa cuirasse dans un coffre où l'on a 
riiabitude de serrer les papiers, et dit à la femme d'Ursus, pendant 
une absence de celui-ci : « Je te recommande mes pièces d'or ren- 
fermées dans ce meuble; il y en a plus de seize mille, et elles 
pourront l'appartenir, si tu me donnes ta fille en mariage. » La 
femme promet. Andarchius obtient un privilège, qu'il montre au 
juge du lieu, pour épouser la fille d'Ursus, en lui disant : « J'ai 
donné des arrhes pour l'épouser-. » Le mariage des Francs était 
donc alors précédé d'un contrat consistant en la remise d'une 
somme par le futur aux parents de la future. C'était un véritable 
marché. Le clergé eut à lutter longtemps contre ces habitudes de 
barbares ; nous les voyons persister encore au commencement du 
IX' siècle. Il n'est pas besoin de dire que, jusqu'au moment où 
l'épousée fut considérée comme une compagne et non comme une 
esclave, les cérémonies qui avaient lieu au moment du mariage 



• Gré^. de Tours, //isf. Franc , Iib. IV, \». 
' Ibid , lib. IV: vil, XL. 



MARIAGE. — NOCES. 325 

•étaient fort simples. Un seigneur franc qui épousait autant de 
femmes qu'il en pouvait nourrir, malgré les lois canoniques, n'ad- 
mettait pas qu'un acte ressemblant passablement à une acquisition 
fût revêtu des formes solennelles d'un sacrement. Aussi ne doit-on 
point s'étonner de la persistance du haut clergé à donner tous les 
jours aux cérémonies du mariage une splendeur et, par suite, une 
authenticité plus considérable. Chez les peuples du Nord qui 
s'étaient emparés du sol des Gaules, la femme possédait, de toute 
antiquité, une influence et inspirait un respect inconnu parmi les 
Romains. Profitant avec adresse de cette disposition, le clergé sut 
se servir de celte influence pour agir à son tour sur l'esprit des 
conquérants barbares ; si bien que les mariages des princes devinrent 
bientôt des actes politiques; par suite, les cérémonies qui avaient 
lieu dans ces occasions se firent avec une pompe extraordinaire. 
Suger rapporte, dans la Vie de Louis le Gros, que Bohémond, prince 
d'Anlioche, vint dans les Gaules en 1 106, afin d'obtenir en mariage 
Constance, sœur du roi futur. Cette princesse était parfaitement 
belle, et possédait un certain empire sur la cour du roi Philippe, 
son père. « L'adroit prince d'Antioche fit si bien, dit Suger, à force 
« de dons et de promesses, qu'il fut jugé tout à fait digne de s'unir 
« solennellement à cette princesse, dans la ville de Chartres, en 
« présence du roi, du seigneur Louis, de beaucoup d'archevêques, 
■a d'évêques et de grands du royaume. A cette cérémonie assista 
« aussi le seigneur Brunon, évêque de Segni, légat du siège aposto- 
« lique de Rome, et chargé par le pape Pascal d'accompagner le 
« seigneur Bohémond, afin de solliciter et d'encourager les fidèles à 
« partir pour le Saint-Sépulcre'. » Après les cérémonies religieuses, 
c'étaient pendant plusieurs jours des fêtes, des repas, des jeux, qui 
quelquefois dégénéraient en rixes sanglantes, car il était difficile 
alors de réunir un grand concours de monde sans en venir à des 
combats. 

Dans le Roman de Gavin, on trouve la description d'un repas de 
noces de l'empereur Pépin avec Blanchefleur, qui se termine par 
une véritable bataille; les convives se jettent les coupes à la tète, 
s'arment de broches, de pilons, s'accablent d'injures ; la nouvelle 
reine elle-même n'est point épargnée'-. 

Lorsque les enfants étaient nés avant le mariage, pour les légi- 
timer, on les plaçait sous le poêle. « Por quoy li dus espousa 



■* Suger, Vie de Louis le Gros. 

* Li Rom de Garinle Loherain, publ par M. P. Paris, t. II, p. U. Techener, 1833. 



cJ:2ti VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

« Grannor, et li enfant qui devant avoient esté né furent mis souz 
« le paiie '. » 

Les chansons de geste des xV et xif siècles décrivent des noces 
splendides. Après la prise d'Orange, le duc Guillaume fuit baptiser 
Orable, retenue prisonnière par les Sarrasins, et l'épouse. 

« A un mostier qu'eurent fet dédier, 

(( Là ou Malioms fut devant reclamez, 

« L'ala li cuens Guillaunies espousor. 

i( Messe lor chante li evesques Guimers. 

« Apres la messe sont del mostier torné, 

« En gloriete (boudoir richement ornéj font la dame monter 

« Granz sont les noces sus el paies pavé. 

(( Li cuens Bertrans les servit au digner, 

« Et Guileberz et Guielins li bers. 

« Viij. jorz dureront à joie et à barné, 

« Assez 1 orent harpcor et jugler 

« Et dras de soie et hermins engrailez, 

« El muls d'Espaigne et destriers sejornez '. » 

Jehan le Bel, qui mourut vers 1370, raconte le mariage par pro- 
curation du roi d'Angleterre Edouard avec la fille du comte de 
Hainaut, à Valenciennes, et décrit les fêtes qui eurent lieu à Londres 
à l'arrivée de la jeune reine. « Quant ilhs furent revenus à Yalen- 
chines si fut li mariage otroyeis et affermcis donc part et doltre ; 
si fist ons apparelhier tout chu quilh y afferoit honorablement et 
puis fut esposée par le vertu donc procuration suffisante qui fut 
la ai)porlée de part le roy d'Engleterre. Après chu fut emenée en 
Engleterre et conduycte à Londreparmessire Johans de Bralmont 
son oncle. La furent ilhs rechcus noblement et mult honoreis et 
festoies de roy et de ma damme la royne sa mère, des oltres 
dammes, des barons et de toute la chevalerie d'Engleterre. Si ilh 
oit adoncq à Londre grant gentilheche de singnours, de comtes, 
dus et marchis, de barons, de haltes dammes, de riches pucelles, 
et de joustcs et behours por lamour délie, de danseir et carosseir 
et des beaux et gras manguiers cascon jour donncir che nest mie 
à demandeir ne al mettre en escript, car cascon doit savoir que 
toute noblechc afferoit là et y astoit. 

« Cette fieste durât bien par lespause de trois samaines anchois 
que lidit messire Johans se posist partir; et après ilh prist congiet 



' Citron, de Normaiidie, publ. par Franc. Michel, 1831, p. 64. 

' La Prise d'Orenge, vers 1872 et suiv. {Guillaume d'Orange, chansons de geste, publ. 
par M. W. J. A. Jonckbloct, 1854, t I). 



MARIAGE. — NOCES. 327 

« et se partit atout sa compagnie, bien lurnis de béais joweals et 
« riches que ons les avoit donneit don costeit et doltre '. » 

Les noces d'Isabeau de Bavière furent magnitlques; elles eurent 
lieu à Amiens, en 1385, le 18 juillet. La jeune reine était dans 
l'hôtel de la duchesse Marguerite de Hainaut, qui fut chargée de la 
conduire à la cathédrale « en chars couverts si riches qu'il ne fait 
« pas ademander comment, la couronne au chef, qui valoit l'avoir 

« d'un pays, et que le roy le dimanche lui avoit envoyée Après 

« la haute messe et les solemnités faites qui au mariage apparle- 
« noient à faire, on se retrait au palais de l'evesque où le roi estoit 
« logé ; et là fut le disner des dames appareillé, et du roi et des sei- 
« gneurs à part eux; et ne servoient que comtes et barons'-.... y> 

Les mariages des princes étant devenus des actes de politique, 
ils furent souvent la cause de rivalités et de guerre entre seigneurs 
suzerains. Tel seigneur qui prétendait avoir des droits à une 
alliance, se trouvant déçu dans ses espérances, devenait un ennemi. 
A ce propos, nous citerons une curieuse anecdote rapportée par 
Froissart. Le duc Aubert de Ihiinaut ayant résolu de marier son 
fils Guillaume à la fille du duc de Bourgogne (1385), le duc de 
Lam^astre, qui pensait que Guillaume devait épouser sa fille, « tout 
« mérencolieux de ces nouvelles », envoya à Cambrai, près du duc 
Aubert, pour savoir la vérité. Le maître du marché des laines de 
toute rAiigleteri-e prit la parole et demanda audit duc s'il était 
réellement dans l'intention de marier son fils à la fille du duc de 
Bourgogne. « De celle parole le duc Aubert mua un petit couleur 
c et dit : Oil, sire, par ma foi! pouiqiioi le demandez-vous? — 
« Monseigneur, dit-il, j'en parle pour ce que monseigneur le duc 
€ de Lancaslre a toujours espéré jusques à ci que madamoiselle 
e Philippe, sa fille, auroit Guillaume monseigneur votre fils. — Lors 
« dit le duc Aubert : Compaing, dites à mon cousin que quand 
c il aura marié ou mariera ses enfans, que point je ne m'en ensoi- 
« gnerai ; aussi ne se a-t-il que faire d'ensoigner de mes enfans, ni 
(( quand je les vaeil marier, ni où, ni comment, ni à qui^ » Il n'en 
fallait pas tant pour causer une guerre longue et cruelle entre deux 
pays. L'importance que l'on attachait alors à ces alliances faisait 
qu'on entourait les cérémonies nuptiales d'un luxe inouï et qu'on 



• Les Chvon. vraijes de Jehan le Bel, chaii. de SaiiU-Lambert de Liège, piibl par 
M. L. Polaiii, 185U. 
' Cliron. (le Froissart, liv. Il, c. ccxx.xi. 
' Jbid., liv II, c. ccxxm. 



3^8 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

cherchait à léiinir aulour des époux le plus grand nombre de nobles 
en les attirant par des fêtes somptueuses, de brillantes joutes et des 
largesses. C'était une façon de faire montre de ses partisans. A 
l'occasion du mariage que nous venons de citer, des charpentiers 
et maçons furent employés pendant plusieurs joui's à mettre les 
hôtels de la ville à Cambrai en état de recevoir les hôtes illustres 
que Ton attendait, et parmi lesquels était le roi de France. « Aussi, 
« dit notre chroniqueur, en devant de celle fêle, il n'esloit pas ainsi 
« et n'estoit point en souvenance d'homme ni en mémoire que depuis 
« deux cens ans si grandïète eust été à Cambray comme elle se 
« tailloit de avoir et estre ; ni les seigneurs pour eux appareiller et 
« jolier, et pour exaulcier leur estât n'épargnoient or ni argent, non 
« plus que dont si il plust des nues; et s'efforçoient tous l'un pour 
« l'autre. » Ce déploiement de luxe, à l'occasion des noces, avait 
gagné même la bourgeoisie, si bien qu'à Paris, pendant la triste 
année 1416, le peuple mourant de faim, et toujours prêt à insulter 
à toute manifestation ressemblant à une fête privée, on fut obligé 
de faire crier par les rues « que nul ne fust si hardy de faire assem- 
« blée à corps, ne à nopces, ne en quelque manière, sans le congié 
« du prevost de Paris. En ce tems avoit, quant on faisoit nopces, 
« certains commissaires et sergens aux despens de l'espouse, pour 
« garder que homme ne murmurast de rien '. » 

Obsèques. 

La coutume, chez les Francs, était d'ensevelir les corps en terre, 
dans un cercueil de pierre ou de bois, dans lequel on réunissait les 
objets qui appartenaient au défunt : armes, bijoux, ustensiles, 
monnaies. Après la mort, les^ corps restaient exposés quelque temps 
à visage découvert, peut-être étaient-ils soumis à un embaumement 
grossier; puis ils étaient ensevelis. Il dut y avoir, dans les Gaules, 
vers le Y siècle, des habitudes diverses dans la façon d'ensevelir 
les corps; les traditions romaines étaient encore puissantes, et les 
invasions barbares introduisaient au milieu de la société gallo- 
romaine de nouveaux usages. Ce n'est pas le lieu ici de nous occuper 
des sépultures, mais seulement des usages et des cérémonies qui 
furent adoptés dès les premiers temps du moyen âge. 

Les Romains païens, comme chacun sait, brûlaient les corps des 

' Joury\. d'un bourgeois de Paris sous Charles VI [Coll. des mém., par MM. Micliaud 
et Poujoulat, t. II). 



OBSÈQUES. S'id 

morts, déposaient les ossements calcinés dans nne urne de terre 
cuite, un vase ou un sarcophage de marbre. Les chrétiens, croyant 
à la résurrection, laissaient les corps entiers, les lavaient d'eaux 
odoriférantes, les enveloppaient de bandelettes ou de linceuls, et 
les plaçaient horizontalement dans des cavités creusées dans les 
parois des carrières ou des rochers; ces sortes de cases étaient 
murées. Parfois aussi les corps morts étaient couchés dans des sar- 
cophages de pierre ou de marbre placés dans des monuments ou 
des enclos réservés aux sépultures. Dans les Gaules, ces usages se 
mêlèrent aux habitudes germaniques. Cependant les gens riches 
pouvaient seuls faire la dépense d'une pareille sépulture; aussi 
beaucoup de cimetières gallo-romains ou même mérovingiens font 
voir des corps simplement posés dans une fosse creusée au milieu 
de l'argile, de la craie ou du tuf, et, dans ce cas, les squelettes sont 
inclinés ou même assis. 

Pendant ces époques primitives, les morts étaient toujours ense- 
velis avec leurs vêtements, et souvent, avant l'inhumation, on 
entourait les corps de mottes de gazon '. On les portait en terre 
ainsi après les avoir laissés exposés dans l'église pendant un ou 
plusieurs jours. Le lavage des corps est sans cesse mentionné par 
les historiens. Flodoard rapporte que, l'archevêque de Reims 
Foulques ayant été assassiné dans la campagne, les gens de Reims 
rapportèrent le corps du prélat dans la ville au milieu du deuil et 
âe la désolation de tous les siens, a Là, après avoir lavé le coips et 
« lui avoir rendu les derniers devoirs avec pompe, ils le déposèrent 
(( dans un sépulci'e digne de lui ''. » 

Plus lard, au xif siècle, le poète auteur de la Chanson de Roland 
décrit ainsi les obsèques de son héros et des barons morts à Ron- 
cevaux. Gharlemagne, arrivé sur le lieu du combat trop tard, 
exprime sa douleur et ses regrets : 

« Pluret des oilz, sa blanche barbe tiret ; 

« Et dist dux Naimes : Or ad Caries graiit ire. 

CCVIII. " S re emperere, ço dist Gefrei d'Anjou, 
" Geste dolor ne démenez tant fort, 
« Par tut le camp faites querre les noz 
« Que cil d'Espaigne en la bataille unt mort, 
« En un carnel cuinandez que lioni les port. 
« Ço dist H reis .Sunez-eii vostre corn. Aoi. 



■• Grégoire de Tours, Vttœ Patrum, cap. vi, n" 7; cap. ix, n' 3. 
* Hodoard, Ilist de l'eglise de Reims, chap x. 



1. -- 4-2 



o30 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

CCIX. Il Gefreid d'Anjou ad sun greisic sunet : 

« Franceis descendent, Caries Tad conmndet 

Il Tuz lur amis qu'il i unt morz Iruvet, 

Il Ad un carner sempres les unt portet. 

Il Asez i ad evesques et abez, 

Il Muiiies, canonies, proveircs coronez. 

Il Si 's unt asols et seignez de part Deu; 

Il Mirre e timoine i firent aknner, 

(I Gaillardement tuz les unt ensensez, 

(I A grant lionor pois les unt enterrez, 

Il Li "s unt laisez qu'en fereint-il el? Aoi. 

CCX. I' Li cmpererc fait RoUant costéir 

Il E Olivier el farcevesque Turpin, 

Il Devant sei les ad fait tuz uverir 

« E tuz les queis en paile recuillir. 

Il Un blanc sairau de marbre sunt enz mis, 

Il E puis les cors des barons si unt pris, 

Il En quirs de cerf les seignurs unt mis ' 

Il Ben sunt lavez de pimente de vin. 

Il Li reis cumandet TeJbalt c Guebuin, 

« Milun le cunte e Otes le marchis; 

(I En .iii. carottes très bon les unt guiez. 

Il Bien sunt cuverz d'un pâlie galazin. Aoi. » 

Ces vers sont pleins d'intérêt; ils nous donnent le détail des 
coutumes observées lors des obsèques de personnages plus ou moins 
considérables. Les uns sont simplement portés au cimetière en 
présence du clergé et après qu'ils ont été encensés. Les corps de 
Roland, d'Olivier, de l'archevêque Turpin, sont ouverts; leurs 
cœurs, enveloppés dans des étoffes précieuses, sont placés dans un 
coffre de marbre; les cadavres sont lavés de vins épicés, puis ense- 
velis dans du cuir de cerf et placés sur trois chariots recouverts d'un 
poêle. L'usage de brûler des parfums autour des corps morts paraît 
avoir subsisté jusqu'à la fin du \uV siècle, puisque Ton trouve 
encore, dans des cercueils de cette époque, de petits vases troués 
remplis de charbon, que l'on plaçait dans la bière même au moment 
de la mise en terre'. Dans la Vie de Charles le Bon, écrite par 
Galbert (xii' siècle), nous trouvons des détails sur la manière d'en- 
sevelir les corps des grands personnages à cette époque. « Le jeudi 
« 21 avril (1127), dit cet auteur, on fit coudre une peau do cerf 



' Il était d'usage, pendant les premiers siècles du moyen âge, d'ensevelir les corps de 
personnages notables dans des peaux de cerf 

• Voyez la Normandie souterraine de M l'abbé Coclict Nous avons trouvé beauconp de 
ces vas:;s, faits de terre légère non vernie, dans des tombeau.x des xii« et xiiP sièjcles. 



OBSÈQUES. 331 

pour y mettre le corps du comte, et Ton fit aussi une bière pour 
l'y placer et l'y renfermer. 
« Le vendiedi i24 avril, sept semaines après la première sépulture 
du comte » (enseveli provisoirement après l'assassinat dont il 
vait été victime), & on détruisit le tombeau qu'on lui avait construit 
dans le clocher, et on lava respectueusement son corps avec des 
parfums, de l'encens et des odeurs; car les frères de cette église 
croyaient que le corps du comte avait déjà mauvaise odeur, et que 
personne n'en pourrait soutenir la puanteur.... Ils ordonnèrent 
donc qu'au moment où l'on enlèverait le coips du tombeau, on fit 

du feu tout auprès, et qu'on y jetât des parfums et de l'encens 

Lorsque la pierre fut levée, on ne sentit aucune odeur : alors on 
enveloppa le coi'ps dans la peau de cerf, et on le mit dans un 
cercueil au milieu du chœur. Le roi, entouré de la multitude des 
citoyens et de tous les autres, attendit dans l'église que Tévêque, 
accompagné de trois abbés de l'église de Saint-Christophe, et 
avec toute la procession du clergé et les reliques de saint Dona- 
tien, saint Basile, saint Maxime, vinssent au-devant du mort et 
de lui, sur le pont du château, et emportassent le saint corps au 
"milieu des larmes et des soupirs dans cette même église de Saint- 
Christophe. Là, l'évêque, avec tout le chœur des prêtres, célébra 

« la messe des morts pour le salut de l'âme du bon comte '. » 
Suger, rapportant la mort de Louis le Gros, dit qu'aussitôt après 

la mort du prince, le l"'' août 1137, « son corps fut enveloppé de 

« riches étoffes pour être transporté et enterré dans l'église des 

« Saints-Martyrs (Saint-Denis) "-. » 
Le Roman de Garin nous fournit une remarquable description 

d'un ensevelissement. Le vieux Fromont veut lui-même rendre les 

derniers devoirs à son ennemi 

« Bègues de Belin : 

« Puis fait le cors del chevalier ouvrir, 

(( Et le dedans (les entrailles) en palle recoillir, 

« Et puis le fist riclienient sevelir 

« Devant rautel, au niostier Saint-Bertin. 

(( Le cors lavèrent et d'iave (d'eau) et de vin. 

(1 Li quens méismes ses blanches mains i mist; 

« D'un fil de soie le restraint et cousi. 

« Puis l'envolupe en un drap de samis. 

« En cuir de cerf font le baron covrir, 

• Galbert, Vie de Charles le Bon {Collecl. des niéin relatifs a l'hist. de France, par 
M Guizot). 

' Suger, Vie de Louis le Gros (même collection). 



332 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

(I Font une bière, le vassal i ont mis, 

Il Et environ trente cierges espris, 

( Il firent crois et encensiers venir, 

« Li quens Fromons à son chevet s'assit'. » 



Et plus loin on exhume le corps : 

« 11 li descout le cuir de cerfbouli. 



» Sus en la salle font la bière venir, 

Il Veoir la vont cil danioisiaus depris. 

Il Les belles dames qui ont simples les vis (visages). 

Il Dist l'une à l'autre : Diex ! quel damage a ci ! 

Il Grant luminaire ont entor lui esprins. » 

Puis enfin : 

Il En un sarcuel qui fu de mabre bis 

« Cochent le duc, en terre le r'ont mis ; 

« Apres l'ont fait moult richement couvrir; 

i< Un paile d'Ynde ont desus des cors mis; 

Il La scpoiture toute faite à or fin, 

« Et por desore ot sa scmblance escrit. 

(I La lettre dit qu'il ont desor lui mis : 

« Ce fu li MIEULDRES qui SOR destrier SEIST. )i 

Rien ne manque à cette description. 

Si un chevalier était tué sur le champ de bataille, on rapportait 
son corps sur son écu, comme faisaient les Spartiates. Ce détail, 
mentionné dans plusieurs chansons de geste, est précieux, et nous 
en trouvons l'expression très-vive dans le remarquable Roman de 
Baonl de Cambrai, qui paraît avoir été écrit au xii' siècle. 

Raoul est tué dans une bataille sanglante; son oncle le retrouve 
parmi les morts, et rapporte le corps à sa mère Alaïs. Celle-ci est 
prévenue du malheur qui la frappe par la voix publique et par un 
songe. Raoul est fils unique. 

I. La gentix dame (Alaïs) vit le duel (deuil) engraigner (grandir). 

« Parmi la porte (du château qu'elle habite) entrent li bon destrier, 

Il Les arçons frais (brisés) ; n'i a que pécoier (détruire) 

« Ocis i furent li vaillant chevalier. 

Il Sergant y qourcnt l'y courent), vaslct et esquier. 

Il Parmi la porte ei^-vos entrer Gautier 



' Li Roman de Garin le Loherain. 



OBSÈQUES. 3;j^ 

« Qui Raoul porte sor son escu plegnier. 

« Si le sostiennent H vaillant chevalier, 

« Le chief enclin soz son elme (heaume) à ormier. 

(( A Saint Géré le portent au inostier : 

« En une bière fissent le cor couchier; 

« «luatre crois d'or fisent au chief drécier '. » 

Ce passage est d'un véritable intérêt comme étude des mœurs du 
moyen Age. Le cortège funèbre (le dueil) arrive au château, les che- 
vaux en désarroi, les harnais brisés par le combat. Le fils de la 
châtelaine, l'héritier, est rapporté sur son écu par les chevaliers ses 
frères d'armes, sa tête repose sur son heaume. Mais bientôt le corps 
est déposé dans une bière à l'église du monastère voisin. Cette 
bière reste ouverte, ainsi que le montre la suite du récit; un poêle 
recouvre seulement le corps, et chaque personne qui vient pleurer 
le mort soulève ce voile funèbre. Quatre croix d'or sont placées au 
chevet. Sur les sarcophages mérovingiens, nous avons souvent vu 
trois ou cinq croix gravées sur la paroi du côté de la tète '^ 

Terminons ce que nous avons à dire sur les obsèques des pre- 
miers temps du moyen âge, en mentionnant un fait digne d'intérêt. 
Les églises étaient la plupart entourées de cimetières, ou des char- 
niers étaient établis en dehors de l'enceinte des villes. Il était d'usage 
de planter des ifs dans les champs de repos, comme on y plante au- 
jourd'hui des cyprès, et encore des ifs. Le trouvère Benoît, dans 
ses Chroniques des ducs de Normandie, décrit un cimetière 
abandonné ^ : 

« Tombes i ont et cors enz mis, 

« Kar cimelire i out jadis. 

« N'ont bore ne ville ne maison 

« D'une bonne leuve (lieue) environ : 

« Arbres i out e un grand if 

« Où li venz mena grant eslrif. » 

Cet usage devait remonter à une haute antiquité, ainsi que l'ob- 
serve M. L. Delisle '. 



' Li Romans de Raoul de Cambrai et de Bernier, chap. clxx, publ. d'après le manuscr. 
unique de la Biblioth. nation., par M. Evvard Le Glay Paris, Tecliener, 1840 

' Voyez le Dictionnaire d'architecture, à l'art Tombeau 

» Liv. II, V. 25036. 

* Études sur la condit. de la classe agric. en Normandie au moyen âge. Évreux, 
1851. — M. L. Delisle cite à ce propos un passage curieux de Sulpice Sévère {De vita 
B. Martini) : « Item dum in vico quodam templum antiquissimum diruisset, et arboreni 
« pinum, qnae fano erat proxima, esset agressus excedere, etc. » 



334 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

Les cérémonies des obsèques des princes sont décrites avec détail 
par les auteurs des xiv' et xv' siècles, et elles se faisaient avec une 
pompe exlraord maire. Les corps restaient exposés à visage décou- 
vert dans l'église, à la vue du peuple, entourés de cierges en grand 
nombre, et revêtus des babils de pai'ade. Christine de Pisan, dans 
le Livre des fais et bonnes mœurs du sage roi/ Charles V, rend 
compte ainsi des obsèques de la reine Jeanne de Bourbon, femme 
de ce prince : 

« Si fu son corps apporté solemnéemenl, selon l'usage des 

« roys et roynes, veslue, parée et couronnée, sus un riche lit cou- 
« vert de drap d'or, à tout un ciel dessus, et ainssi fu portée à 
« grant procession à régiise Notre-Dame; le ciel à quatre lances 
« portoient le prevost des Marchans et les eschevins, et le poille 
« les seigneurs de parlement; quatre cens torches, chascune de six 
« livres de cire, y avoit; toutes les religions (communautés) devant 
« le corps aloyent, et noz seigneurs après vestus de noir. A Nostre- 
« Dame fu recenps le corps à grans sons de cloches et chant, dictes 
« messes et faicles grans aumônes et grans oblacions à 1res grant et 
« merveilleux luminaire; là furent quinze que arccvesques que 
« evesques, en ponùilcal, et là fu la royne Blanche, la duchece 
« d'Orliens, fille de roy, et toutes les haultes dames de France qui 
« lors à Paris estoyent, dont y ot grant compaignie. Toute jour et 
« la nuit, demoura le corps ou cueur de l'esglise, soubz une cha- 
« pelle couverte de sierges, et sanz cesser y estoit service dit de 
« messes, vigiles, psaultiers et prières de jour et de nuit. 

« Lendemain, après les messes dictes, fu semblablement porté 
« le corps à Saint-Denis, à merveilleusement bel luminaire et 
« solemnité » 

Il n'est pas besoin de dire que les corps ainsi transportés à visage 
découvert étaient embaumés. Dans les comptes de Geoffroi de 
Fleuri ', nous trouvons le détail des dépenses faites à l'occasion des 
obsèques du petit roi Jean, né le 15 novembre 131 G et mort peu de 
jours après. Il est question de drap d'or à fleurs de lis, de chande- 
liers de bois, d'une bière, d'un brancard, de tréteaux, d'étoffes 
noires, de drap d'or de Turquie, de marchepieds tendus d'éloffe 
bleue, de crieurs « qui alerent avec le cors à Saint-Denis », et enfin 
des objets et ingrédients qui servirent à Tembaumement du corps, 
et qui sont : six livres de coton, une aune et demie de toile cirée et 
une aune et demie de toile fine blanche; deux onces d'ambre, une 

' Comptes de l'aryenle/ie des rois de France au xiv« «léc/e, publ par L Douët d'Arcq. 



OBSÈQUES. 335 

demi-once de musc, quatre onces « d'estorat? calmite et mierre», 
de l'encens et du laudanum. 

Froissart, racontant les obsèques du roi Edouard III d'Angle- 
terre, mort le :21 juin 1370, dit : « Si fut le dit roi embaumé et mis 
« et couché sur un lit moult révéramment et moult puissamment, et 
« porté tout ainsi aval la cité de Londres de vingt-quatre chevaliers 
« vestus de noir, ses trois fils et le duc de Bretagne et le comte de la 
« Marche derrière hii, et ainsi allant pas pour pas, à viaire (visage) 
(( découvert '. » Et ailleurs, en parlant de l'ensevelissement du 
comte de Foix-en loîM : « En cî propre jour fut apporté à Ortais 

« et mis en un chercus le comte Gaston de Foix et fut appoité à 

« viaire découvert, ainsi que je vous dis, à réglise des Cordeliers ; 
« et là fut vuidé et embaumé, et mis en un chercus de plomb ; et 
« laissé en cel état, et bonnes gardes de-lez lui jusques au jour de 
« son obsèque ; et ardoient nuit et jour sans cesse autour du corps 
« vingt quatre gros cierges tenus de quarante huit varlets, les vingt 
» quatre par jour et les autres vingt quatre par nuit » 

« Si fut avisé pour le meilleur que on feroit l'obsèque du bon 
<( comte Gaston de Foix à Orlais; et soroient mandés tous les nobles 
« et prélats de Béarn, et ceux de la comté de Foix qui venir y vou- 
f droient, et là auroit-on conseil général comment on se cheviroit 
a à la recueillette du seigneur...» (comment on se comporterait à la 
r.'ception du corps). 

Le jour des obsèques, le 12 octobre 1391, trois évêqiies assistè- 
rent au service. Le luminaire fut magnifique. Devant l'autel, pendant 
la célébration de la messe, quatre chevaliers tinrent des bannières 
aimoyées aux armes de Foix et de Béarn. Le vicomte de Bruniquel 
portait l'écu, le sire de Valencin et de Béarn offrit le heaume, et le 
sire de Corassele cheval. 

« Et fut le jour de l'obsèque, après la messe dite, le comte 

« de Foix oté du chercus de plomb et enveloppé le corps en belle 
« touaille (linceul) neuve cirée, et ensepveli en l'église des Gorde- 
« liers devant le grand autel du chœur. >> 

Il était d'usage, aux funérailles des seigneurs, d'offrir à l'autel le 
cheval et certaines parties de l'armure du défunt, ou de payer un 
droit équivalent. 

Lorsque le corps de du Guesclin fut apporté à Saint-Denis, par 
ordre du roi, pour être enseveli dans l'éghse, au milieu du chœur 



' citron, de Froissart, liv I, "l" part , chap. ccclxxxv. 
' Liv IV, chap. xxiii 



330 VIE PUnLIQUE DE LA NOBLESSl': FÉODALE, ETC. 

d'icelle, on avait dressé une grande chapelle ardente couverte de 
torches et de cierges, sous laquelle était une représentation de 
l'illustre défunt, prohahlcment de cire'. « L'evesque d'Auxerre qui 
« célébroit la messe conventuelle étant à l'offerte, il descendit avec 
« le roy pour le recevoir, jusques à la porte du chœur (vers le 
< milieu de la nef), et là parurent quatre chevaliers armez de toutes 
« pièces et des mesmes armes du feu connestable, qu'ils représen- 
« toient parfaitement, suivis de quatre autres montez sur les plus 
(( beaux chevaux de l'escurie du roy, caparaçonnez des armoiries 
« du mesme connestable et portant ses bannières jadis si redoutables 
c aux ennemis de l'Estat. L'evesque reçut ces chevaux par l'impo- 
« silion des mains sur leur teste, et on les ramena (puisqu'ils appar- 
« tenaient au roi) en mesme tems qu'il retourna à l'autel; mais il 
« fallut pour cela composer du prix ou de la récompense, pour le 
« droict des religieux ou de l'abbaye, à qui ils appartenoienl. Après 
« cela marchèrent à l'offrande le connestable de Clisson et les deux 
« maréchaux, au milieu de huit seigneurs de marque qui porloient 
(( chascun un escu aux armes du défunt, la pointe en haut, en signe 
« de perte de sa noblesse terrestre, et tous entourez de cierges allu- 
« mez. Puis suivirent monsieur le duc de Touraine, frère du roy^ 
« Jean, comte deNevers, filsduducdeBourgongne, et messire Pierre, 
« fils du roy de Navarre, tous princes du sang, et messire Henry 
« de Bar, aussi cousin du roy, tous la veuë baissée (visière baissée) et 
« portans chascun une épée nuë par la pointe, pour marque qu'ils 
« offroient à Dieu les victoires qu'ils avoient remportées, et qu'ils 
ff avoûoient qu'on les avoit receuës de sa grâce par la valeur du dé- 
« funt. Au troisième rang parurent quatre autres des plus grans de 
« la cour, armez de pied en cap, conduits par huit escuyers choisis 
« entre la plus noble jeunesse de la suitte du roy, porlans chascun un 
« casque entre les mains ; puis quatre autres aussi vestus de noir, 
« avec chascun une bannière déployée et armoyée aux armes de du 
« Guesclin, qui sont d'argent à l'aigle impériale de sable. Tout 
« cela marcha pas à pas avec beaucoup de gravité et de marque de 
« deuil, et chascun en son ordre s'agenouilla devant l'autel, où 
a furent posées toutes les pièces d'honneur, et se retira dans le 

' Ces représentations des morts, en cire, étaient fiéijiicntes depuis le xii' siècle ; elles res- 
taient dans les é^'lises et étaient placées dans quelriiie endroit apparent. Il y en avait plu- 
sieurs à Notre-Dame de Paris du temps de Dubieul Cet usage se consena jusque pendant 
le XVI' siècle. Sur une litière couverte de drap d'or « estoit la portraicture dudict défunt 
« roy Charles (VIII), revestu d'un bel habit royal, une couronne en la teste, etc. » (Cliron. 
de Jean de Troyes.) 



OBSÈQUES. 387 

«même ordre, après avoir baisé les mains du prélat officiant'. » 
Celte pompe ne se pratiquait qu'aux funérailles des rois et des princes 
du sang ; ce fut un honneur extraordinaire que méritait certaine- 
ment le crand connétable. 

Alain Ghartier, dans son Histoire du rotj Char /es VU, nous a 
conservé une très-curieuse description des funérailles de ce prince ; 
nous en extrayons les principaux passages : 

c( Le mercredy cinquiesme jour d'aoust (1400), h dix heures de 
« nuict, fut apporté le corps du roy Chai'les à Paris, et demoura 
«. hors de la dite ville en l'église de Nostre-Dame des Champs, et 
(( reposa jusques au landemain qu'il fut porté à Nostre-Dame de 
« Paris. Et y eut quatre seigneurs de la cour de Parlement qui 
« tenoient les quatre cornets du poésie revestuz de manteaux d'es- 
c( carlate, et plusieurs autres seigneurs de la dite Cour vestuz de 
« vermeil tenans le dit poésie. 

« Item après ledit corps, lequel esloit couvert d'un poésie de diap 
« d'or bien riche en une litière, laquelle portoienl six vingt 11a- 
« nouars, estoient monseigneur d'Orléans, monse:gneur d'Angou- 
« lesme, monseigneur d'Eu, et le comte de Duiiois, lai:-ant le deuil 
« à cheval tous quatre. 

« Item après un chariot, auquel avoit esté apporté ledit corps de 
« Mehun jusques à Paris, couvert de velouis nou', signé du long et 
« du travers d'une grant croix blanche de drap de velours moult 
•c( riche. Et au dit cliariot y avoit cinq chevaux qui le rnenoient, 
« couverts jusques à terre de velours noir figuré, et ne voyoit on 
« que les yeux des dits chevaux. Et après ce dit chariot y avoit six 
« paiges vestuz de velours noir enchapperonnezde mesmes, montez 
<( sur six chevaux, et les harnois de velours noir. » 

Devant le corps marchaient le patriarche qui fit le service à Notre- 
Dame à Paris et à Saint-Denis, les chapitres de Notre-Dame et de 
la sainte Chapelle ; puis les clergés des paroisses, FUniversité de 
Paris, le recteur en tète, la chambre des comptes, les maîtres des 
requêtes, le prévôt de Paris, la cour du Chàtelet, et enfin les bour- 
geois et le peuple, « chacun en son ordonnance », les ordres men- 
diants et des communautés religieuses. 

Derrière le corps suivaient les gens de la maison du roi et la foule. 
« Et y avoit deux cens torches de quatre cens livres, que portoient 
« deux cens hommes vestus de noir. Et tout devant estoient toutes 



- vjxlrait de Vhist. de du Gueschn — Nouv. Coll des mém. relut, a l'Iiisf. de France 
publ. pnr MM Michaud et Poujoiilat, IS.".?, t. II, p. 577. 

I.— 4-3 



338 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

« les clocluHtcs de Paris, que porloient hommes vestuz de noir '. 

« Ilem en l'église Notre-Dame de Paris, laquelle cstoit tendue 
« doublement de toille perse semée de fleurs de lys, fut apporté le dit 
( corps, et mis au milieu du cueur. » 

Le lendemain, le corps fut transporté à Saint-Denis. Arrivés à la 
Croix-aux-fiens (entre la Cliapelle-Saint-Denis et le champ de foire 
du Lendit), les porteurs ne voulurent passer outre, prétendant qu'il 
leur était dû dix livres parisis pour aller jusqu'à Saint-Denis. Pen- 
dant la discussion qui s'en suivit, le corps « demeura assez grant 
« pièce sur le chemin ». Les dix livres lurent enfin accordées aux 
Ilanouars, qui portèrent le cercueil jusqu'au milieu du chœur de 
l'église abbatiale ; il était huit heures du soir. 

« Item avoient appoi'lé les gens du roy un ciel (dais) de drap d'or, 
« auquel esloient huit lances pour le porter, et sur le chemin de 
« Paris endroit la dessusdite Croix-aux-fiens, voulurent huict reli- 
ft gieux de Saint-Denys bien richement revestuz prendre le dit ciel 
« pour porter sur le dit roy jusques au lieu de Saint-Denis, mais 
« fut refusé par le grant escuyer, en disant que n estoit pas la 
« couslume de porter le dit ciel sur iceluy corps, parniy les champs, 
a mais seulement parmy les villes. Et quand ledit corps fut arrivé 
« à la porte de la dite ville, fut là faicte station, et là furent dites 
« certaines oraisons propres. Etadonc fut baillé le dit ciel aux huict 
« religieux » 

Ce soir-là vêpres furent chantées, et le lendemain matin la messe 
dite devant la plus noble assistance. 

« Item après la dite messe fut le roy mis en terre en la chapelle 
« de son grant père, entre son dit grant père et son père, et estoit 
« le chœur d'icelle église tendu tout autour par bas, de velours 
« noir, et aussi une chappelle qui estoit au milieu du chœur, souz 
« laquelle estoit ledit roy, et pardessus estoient tant de cierges qu'on 
« pouvoit mettre. Et estoit le roy dedens une bière de plomb tout 
(( de son long, en laquelle estoit une autre dedens de bois. 

« Item estoit pardessus la figure du dit roy sur un matheras, une 
« paire de fins draps de lin, et le poésie dessus dit. Et estoit la dite 
« figure vestue d'une tunicque, et un manteau de velours bkmes à 
<( fleurs de lis fourré d'ermines, tenant en main un sceptre, et en 
« l'autre main la justice, une couronne dessus sa teste, et un orillier 
« de velours dessouz. 

1 Dans quelques provinces de France encore, les convois funèbres sont précédés- 
il'liommes tenant des clochettes que Ton tinte par intervalles 



OBSÈQUES. 339 

i Item après renleri-emont du dit corps eut grosse altercation 
« entre le gi'ant escuytM" d'escuyrie du dit roy et les religieux du dit 
« Saint-Denis, pour le poésie qui estoit souz la d^ssusdite figure; 
(<; pource qu'iceulz escuyers disoient le dit poésie leur apjiartenir, et 
« les dits religieux au contraire. Et tellement que le dit poésie, fut 
« mis en la main de monseigneur de Dunois et de monseigneur le 
(( chanceliei' de France. Et en fm fut appoincté que le dit poésie qui 
« estoit de drap d'or bien riche, demoureroità l'église. 

« Après Toraison funèbre prononcée par Thomas de Courselles, 
« docteur en théologie, fut ci'ié : — Dieu ayt l'ame du roy Ghailes 
« très victorieux. — Puis après : — Vive le roy Loys! — Et adonc 
« les huissiers et autres Sfîigneurs jetterent leurs verges sur la fosse 
« d'icelluy. 

« Item après toutes ces choses faites alla un chascun disner en la 
« grant salle de l'abbé d'icelle église, où fut court planiere et ouverte 
« à tous venans. Et de ceste heure le disner fait, les grâces dites, 
« mon: elgneur de Dunois dit à haulte voix que luy et tous les autres 
« serviteurs avoient perdu leur maistre, et qu'un chascun pensast à 
« se pourveoir. A quoy furent plusieurs moult dolans, et alors com- 
« mencerent ses paiges à plorer. » 

Les cérémonies des funérailles étaient suivies chez les princes, 
comme chez les particuliers, d'un repas ; c'était là un usage remon- 
tant à une haute antiquité. A la mort des rois, et lorsque le corps 
était descendu dans le S(!']»ulcre, tous les serviteurs, à quelque degré 
qu'ils fussent, perdaient leur charge; c'était en signe de cet abandon 
des charges que l'on jetait les bâtons, marques de commandement, 
dans la fosse. 

On a conservé tout au long la description détaillée des cérémo- 
nies qui eurent lieu à Angers, en 14S1, h l'occasion de l'enterre- 
ment du corps et du cœur de René d'.Vnjou, roi de Sicile. 

La duchesse, sa femme, avait fait transporter le corps de son 
époux d'Aix en Provence à Angers. Le corps arriva la nuit et fut 
déposé dans l'église de Saint-Lau, près de la ville. Après la messe, le 
lendemain matin, les chanoines firent transporter le cercueil dans 
la salle capitulaire et constatèrent l'identité du corps en ouvrant le 
ceicueil de bois, et dessoudant une partie de la boîte de plomb. On 
ne connut à Angers l'arrivée du cor})s qu'après le reçu des lettres 
de Louis XI, ordonnant que chaque chef de maison de la ville se 
rendrait à l'église cathédrale pour entendre la lecture de ces 
lettres. Après cette lecture, toutes les cloches delà ville sonnèrent 
une heure durant, et l'on délibéra sur l'enterrement du roi de Sicile. 



340 VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE, ETC. 

Tous les abbés d'Anjou furent mandés pour le jour de la cérémonie, 
fixée au 9 d'ocLobre, dans la grande église des Frères mineurs 
d'Angers. On dressa une chapelle ardente au milieu du chœur de 
cette église, hiquelle chapelle fut « moult belle et magnitique à 
<i quatre croysées et à seize croix doubles d'Anjou de tous les quar- 
« tiers ; au milieu de la dicte chapelle avoit un hault clocher de 
« boys et sur icelluy estoit un crucifix. Laquelle cliapelle estoit 
« garnie dessus et dessoubz et par les costez de fine thoile noire, et 
« es quatre croysées y avoit à cliacune un grant ange qui tenoit 
« les armes et escussons couronnez dudict roy, et sur icelle chapelle 
« avoit de mil à douze cens cierges de deux livres la pièce, et es 
« quatre coings de la dicte chapelle, auprez du corps, en quatre 
« giandz chandelliers avoit quatre cierges de chacun neuf livres, 
« pareillement au grant autel avoit dix cierges de chacun cinq 
« livres, et aussy par tous les aulelz de la dicte église, qui sont en 
« nombre de vingt huict, avoit chacun deux cierges de chacun une 
a livre. En oultre, estoient tous les dessus dictz autelz parez hault 
« et bas de parementz noirs es lesquelz estoit la croix de Jérusalem 
« polencée à escussons des armes du dict seigneur faict à argent. » 

L'église entière, à l'intérieur, était tendue d'une litre de fine 
toile noire couverte d'écussons armoyés aux armes du l'oi, avec 
chacun une torche allumée. Le caveau du roi fut ouvert, et toutes 
les cloches de la ville furent mises en branle. Il était midi. Tout le 
cortège s'étant rendu à l'église de Saint-Lau, les chanoines de cette 
église levèrent le corps, « lequel estoit à la porte de la dicte église, 
« sous la galerie d'icelle en une littiere, laquelle et estoit fournie 
« de sel tout à l'enlour, et dedans estoit la chasse de plomb en 
« laquelle estoit le corps, et dessus y avoit une table fort large, 
« faicte propre à ce, sur laquelle estoit un grand drap d'or cramoysy 
« pendant jusques à teire, lequel estoit bordé tout à l'entour de 
« veloux noir, et en icelluy veloux esloient escussons couronnez du 
« dict roy, lesquelz estoient moult riches. 

« En aprez dessus l'icelluy drap d'or estoit la représentation 
« dudict prince vestu d'un habillement royal de veloux cramoysy 
« obscur, fouré d'hermines. Laquelle représentation avoit sur la 
« teste une couronne moult riche; en la main dextre tenoit un 
« sceptre doré de fin or, et en la senestre tenoit une pomme en 
« laquelle on avoit élevé une petite croix, pareillement le tout doré, 
« et avecq ce avoit aux mains gans, chausses et souliers, ainsy qu'il 
« est de coustume en rovaux à avoir. 

« Pareillement à l'issue de la dicte gallerie, avoit un grant poisle 



OBSÈQUES. 341 

« tout de veloiix noir avecq gouttières et franges de mesme, auquel 
« avoit dix boiislons noirs, lequel poisle portoient sur le dict coips 
« et représentation six ciianoynes de la grande église, et fut ainsy 
« porté jiisques en une place qui est entre le chasteau et ladicte 
« église de Sainct-Lau, nommée les Lices, Là où l'Université Tallen- 
« doit et illec le prindrent en la manière qui s'en suit : 

(( C'est assavoir, six docteurs en droictz canon et civil prindrent 
« le dict poisle, vingt escoliers licenciez, touz gentilz hommes et 
« vestus (le noir portoient le corps. Le recteur de l'Université se 
« tenoit à la teste, en soustenant et portant le dict drap d'or, et tous 
».( les aultres docteurs, es droictz canon et civil que en théologie, 
« Icsquelz estoicnt engrant nombre à l'entour du corps en souste- 
« nant de tous costez le dict drap d'or, et fut ainsy porté par l'une 
« des grandes rues de la ville , jusques au milieu du chœur 
« de la grant église et fut mis soubz la chapelle ardente dessus 
« dicte '. » 

Toutes les CjUimunautés religieuses suivaient processionnelle- 
ment ; puis les collèges, puis cinquante pauvres vêtus de noir, por- 
tant chacun un^ lorche ; puis les serviteurs et chapelains des églises 
de Saint-Lau et de la grande église. Après ceux-ci, les abbés, l'ad- 
ministration d'Angers et les gens de justice. Le cœur du roi était 
enfermé dans une boîte d'argent et déposé dans la chasse. Le corps 
placé dans l'église, chacun retourna faire un service dans les 
paroisses, communautés et chapelles. 

Le lendemain, après la messe dite, on procéda k l'enterrement. 
Huit des plus grands personnages de l'assemblée mirent le corps en 
terre ; le cœur fut enlevé par l'évêquc pour être porté en grande 
pompe dans la chapelle de Saint -Bernardin, où fut fait un service 
comme pour le corps. 

Les obsèques de Charles le Téméraire ont, comme la vie entière 
de ce prince, quelque chosî d'étrange. Son corps, trouvé dépouillé 
de vêtements après la bataille de Nancy, par un page à lui et son 
médecin (7 janvier 1 i7G), fut transporté dans la ville, « et illec lavé 
« et mondé, et netoyé, il fut mis en une chambre bien close où il 
« n'y avoit point de clarté, laquelle fut tendue de veloux noir, et 
« estendu le corps dessus une table, habillé d'un vestement de toile 
« depuis le coljusques aux pieds, et dessous sa teste fut mis ung 
« oreiller de veloux noir, et dessus le corps ung poille de veloux 



' Voyez Œuvres choisies du roij René, avec notes, etc , par M. le comte de Qiintre- 
barbes, t I". Angers, 1845. — Manuscrit n" 265, coll. Diipuy. 



S^S VIE PUBLIQUE DE LA NOBLESSE FÉODALE ETC. 

« noir, et aux quatre cornets ' avoit quatre grans cierges, et aux 
« pieds la croix et l'eauë benoiste. Et ainsi habillé qu'il estoitlc vint 
« veoir mon dit seigneur de Lorraine- vestu de deuil et avoit une 
« grant barbe d'or venant jusques à la seinture, en signification des 
« anciens preux, et de la victoire qu'il avoit sur luy eue. Et à l'en- 
« trée dist ces mots en luy prenant l'une des mains do dessus le dit 
« poille : « Vos âmes ait Dieu, vous nous avez fait mains maulx et 
« douleurs. » Et à tout vint prendre l'eauë benoiste et en gelta 
« dessus le corps, et depuis y entrèrent tous ceulx qui le vouldrcnt 
« voir, et puis le fist le dit duc de Lorraine enterrer en sépulture bien 
fe et honorablement, et luy fit faire moult beau service^ » 



INVESTITURE. 

L'investiture est un acte, une cérémonie par laquelle le suzerain 
investit d'un fief son vassal. Il était plusieurs manières de donner 
l'investiture. Au vf siècle, le roi Gontran, en déclarant son neveu 
majeur, lui donne l'investiture de son royaume en lui mettant une 
lance en la main \ Plus tard, la lance fut remplacée par le bâton de 
commandement, le sceptre. Dans la cérémonie du sacre, la remise 
du sceptre entre les mains du roi est une tradition de cette coutume 
des Francs. Quand le royaume du Dauphiné est cédé à Humbert H, 
dauphin de Vienne, en 1835, par l'empereur Louis de Bavière, le 
comte chargé de la procuration de ce souverain rem »t un bâton 
audit dauphins L'investiture se donnait aussi par la paille ou 
l'anneau. « En I2i9, Anseau, chevalier, seigneur de Tournan, 
« ayant fait homm;ige à l'évêque Gautier (de Paris) pour le château 
« et la chàtellenie d'; Tournan, en fut investi par l'anneau". Jean, 
« son frère, fit le môme hommage à raison de sa part dans le même 
< fief, et comme l'évêque voulait lui donner l'investiture j)ar le 

'' On appelait cornetx le; roins du poêle, à cause du pli en forme de cône ou de corne 
que formait, aux arglvs, 1' drap mortuaire. 

* Le duc de Lorraine, qui l'Mvail battu à la bataille livrée deux jours auparavant. 
' Les Chron. de Jean de Troijes. (Coll. des méin.). 

* Grég. de Tours, Hist. Franc, lib. Vil, c xxxiii. 

* Dom Plancher, Hist. de Bourgogne, t. \'% liv. IV, p. 217. 

* On donnait autant d'anneaux que de fiefs 



HOMMAGE. 34-3 

« bâton ou la paille, suivant l'usage, il la refusa, prétendant qu'il 
« devait être investi par l'anneau d'or'. » Thibaut, comte de Beau- 
mont sous Philippe-Auguste, fait hommage à l'évêque de Paris, 
pro Castro et castellania de Confluente, et reçoit de l'évêque un 
anneau d'or '-. 

Les seigneurs de Montjoy étaient de même investis de leur châ- 
teau et châlellenie par l'évêque de Paris. « Ils devaient se recon- 
« naître hommes liges de ce prélat et lui présenter un cierge de dix 
« sols ; et l'évêque, de son côté, leur devait un anneau d'or pour la 
« cérémonie de l'investiture^ » 

Aymo de Donjon, sous Louis le Gros, entrant en religion dans le 
prieuré de Longpont, donna à cette maison son domaine de la forêt 
de Séquigny. « Ce présent, dit l'abbé Lebœuf, fut revêtu de l'une 
« des cérémonies des investitures observées alors; sçavoir de la po- 
« sition d'une petite cuiller d'airain sur l'autel de Notre-Dame '. » 
Les personnes qui, sans prendrel'habit monastique, donnaient quel- 
que bien à une maison religieuse, en investissaient l'abbé ou le prieur 
en lui mettant un chandelier dans la main ^ 

Tout le monde connaît la longue querelle qui s'éleva entre le pape 
et l'empereur d'Allemagne au sujet des investitures des évêques 
au xir siècle. L'empereur, considérant les évêques comme des sei- 
gneurs féodaux, prétendait devoir les investir seul, par la crosse et 
l'anneau; à cela le pape répondaitw que, si l'Église ne pouvait élire 
« un prélat sans consulter l'empereur, elle lui était servilement 
<( subordonnée, etc. ^ » 



HOMMAGE 

Les fiefs nobles obligeaient le possesseur à l'hommage envers le 
seiorneur suzerain et au service militaire. La cérémonie de l'hom- 
mage fut pratiquée, pendant le moyen âge, de diverses manières. 

' Voytîz la préface au Ca/<(i« detéiflise Notre D vm de Paris, par M. Guérard, p. LXX/I 
(Colled. des cartul., Docum. inéd. sur l'hist. de France). 
» Lebeuf, Hist. du dioc. de Paris, t. IV, p. 146. 
3 Ihid., t. VI, p. 103. 
* Hnd., t. X, p. 117. 
' Ihid., t. IV, p. 143. 
" Suger, Vie de Louis le Gros, cli ip. ix. 



Q/// 



o'ti VIE PL'BLIQUE DE LA NOBLESSE FEODALE, ETC 

Galbert' décrit ainsi la cérémonie de l'hommage prêté au comte de 
Flandre, Giiiliaumo, parles seigneurs ses vassaux (1 IM). « La chose 
« se passa dans Tordre suivant, selon les formes déterminées pour 
« prêter foi et serment. On fit hommage d'abord de cette manière. 
« Le comte demanda à celui qui prêtait hommage s'il voulait sincè- 
( renient devenir son homme, et celui-ci répondit : — Je le veux. — • 
« Ils unirent leurs mains, et le comte l'entourant de ses bras, ils 
« s'allièrent par un baiser. En second lieu, celui qui avait fait 
« hommage donna sa foi en ces termes au prolocuteur (avocat) du 
« comte : — Je promets sur ma foi d'être fidèle au comte Guillaume, 
« et de bonne foi et sans fourberie, de garder sincèrement contre 
« tous l'hommage que je lui ai fait. — En troisième lieu, il fit le 
« même serment sur les reliques des saints. Ensuite, avec une 
« baguette qu'il tenait à la main, le comte donna l'investiture à 
« tous ceux qui, par traité, lui avaient fait foi et hommage, et prêté 
« serment. » 

Cette cérémonie, antérieurement à cette époque, revêtait des 
formes moins civiles; l'hommage se prêtait quelquefois en baisant 
le pied du suzerain : aussi, quand le roi Charles, pour vivre en paix 
avec RoUon, consentit à lui céder le duché de Normandie, celui-ci, 
devant, selon l'usnge, prêter hommage comme vassal, se refusa 
absolument à baiser le pied du roi, malgré l'insistance des évêques 
assistants; à force de prières, il consentit à remplir cette formalité 
par procuration, et ordonna vi l'un de ses chevaliers d'accomplir la 
cérémonie usitée. «Alors le chevalier saisissant aussitôt le pied du 
« roi, le porta à sa bouche, et, se tenant debaut, il le baisa, et fit 
« tomber le roi à la renverse- », « dont moult fu ris et gobé par 
« la ville ^» Parfois aussi l'hommage, quand le suzerain voulait y 
attacher une linmiliation, se prêtait en mettant une selle sur son dos 
et oflrantau seigneur de chevaucher : 

« Quant à lîichait vint li cucns Hue, 

(I Une soliï à sun col pendue 

« Sun dos offri à clievalcliior ' » 

Quand on voulait renoncer à l'hommage, on rompait des brins 
de paille en disant : « Désoi'mais nous rompons, repoussons et 



' Vie de Charles le Bon, chap. xii. 

' Guillaume de Jiimiéges, liv H. 

' Illxl. des ducs de Normandie et des rois d'Angleterre, publ. par Franc Michel 

* Le lioman de Hou. 



HOMMAGE. 345 

« abjurons la foi et liommage que nous vous avons gardés jusqu'à 
« présent'. » 

« Il est parlé, dit Lebeuf-, dans des lettres de 1248, d'une reddi- 
c( tion de devoir d'un (?hevaiier tenant en fief un domain»^ dépen- 
« dant (les abbés de Saint-Maur, à Ozoir, indiqui' par ces mots : 
« Palmeiaprœslila, ce qui paraît signifier riiommage lige rendu 
« entre les deux paumes des mains du seigneur. » En effet, la cbro- 
nique de Cluny dit que le comte de Clermont, vers l.i75, « les deux 
(( mains jointes dans celles de l'abbé de Cluny, et la tète découverte^ 
« le baisa sur la bouche, et lui fit foi et hommage ' >>. 

La coutume de donner la main droite en signe d'amitié, de 
dévouemenl, dérive de cet usage. Suger rapporte^ que le roi 
Philippe et le seigneur Louis, son fils, élant venus voir le pape 
Pascal II à Ckiny \ »( lui donnèrent leur main droite en signe 
« d'amitié, de secours et d'union ». 

Dans certains cas, l'hommage pouvait être prêté par procuration. 
Lebeuf*^ rapporte que l'évêque d'Auxerre, Pierre de Longueil, en 
14(34, voulut bien admettre que Pierre de Beffroymont, sénéchal du 
duc de Bourgogne, qui tenait en fief plusieurs terres à Chàtel-Gensoir 
et aux environs, lui ferait hommage comme à son seigneur féodal, 
par procuration. Antoine de Montaignerot, chargé de cette procura- 
tion, « s'étant mis à genoux et ayant les mains jointes, baisa le prélat 
« à la bouche et fit le serment et les devoirs en tels cas accou- 
« tumés ». 



' Galbert, Vie de Charles le Bon, chap. is. 

' Uist. (lu dioc. de Paris, t. XIV, p. 260. 

' Hist. de l'abbaije de Clunij, pnr M. P. Lorain, p. 209. 

* Vie de Louis le Gros, chnp. ix. 

' Premières années du xii" siècle. 

' Ilisl. du dioc. d'Auxerre, t. 11, p. 64. 



J. — U 



VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 



LE CHATEAU 
Mœurs de ses habitants. — Son mobilier. 

Il nous faut prendre le château lorsqu'il devient une demeure con- 
tenant tous les services nécessaires à la vie sédenlaire, lorsqu'il cesse 
d'être simplement une enceinte plus ou moins étendue protégée par 
un donjon, et renfermant des bâtiments, ou plutôt des baraques de 
bois destinées au logement d'une garnison temporaire. Ce n'est guère 
qu'au xif siècle que le château commence à perdre l'aspect d'un 
camp retranché ou d'une villa entourée d'un retranchement, pour 
prendre les disposilionsqui conviennent à une demeure permanente, 
el destinée à des propriétaires habitués déjà au bien-èlre, au luxe 
même, clierchant à s'entourer de toutes les commodités de la vie. Il 
serait fort inutile d'essayer de donner un aperçu de la vie du château 
avant cette époque : les documents font défaut; puis, par ce qui reste 
des habitations des x' et xr siècles (fragments rares d'ailleurs), on 
doit supposer que la vie s'y passait à peu près comme elle se passe 
dans un campement fortifié. Excepté le donjon, qui présentait une 
demeure bâtie d'une manière durable, et qui ne contenait qu'une 
ou deux salles à chaque étage, le reste de ces enceintes défendues 
n'était qu'une sorte de hameau ou de village où l'on se logeait comme 
on pouvait. Ici une écurie, là une salle de festin, plus loin des cui- 
sines, puis des hangars pour serrer les fouirages elles engins. Le 
long des murailles, des appentis pour la garnison, qui, en temps or- 
dinaire, habitait les tours. Mais, vers la fin du xii" siècle, la noblesse 
féodale avait rapporté d'Orient des habiludes de luxe, des étofi) s, 
des objets et meubles de toute nature qui devaient modifier profon- 
dément l'aspect intérieur des châteaux. A cette époque aussi, la féo- 



348 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

dalité cléricale, singulièrement enrichie aepuis les réformes deCluny 
et de Cîleaux, donnait l'exemple d'un luxe raffiné, dont nous pou- 
vons difficilement aujourd'hui nous faire une idée, malgré les nom- 
breux abus si souvent signalés alors et dont les textes font mention. 
Les seigneurs laïques ne pouvaient, près des riches abbayes, des évè- 
chés déjà somptueux, à leur retour d'Orient, conserver les mœurs 
grossières de ces châtelains des x' et xf siècles, ayant pour habitude 
de porter leur avoir avec eux; avoir qui ne consistait qu'en quelques 
bijoux, quelques meubles Iransportables, une vaisselle d'élain, force 
armes et harnais, et un trésor en matière qui ne les quittait pas. 

Pour qu'un homme songe à se bâtir une demeure dans laquelle il 
accumule peu à peu les objels nécessaires à la vie, des provisions, 
dans laquelle il laisse en dépôt ses richesses, il faut qu'il soit arrivé 
à un degré de civilisation assez avancé. Il faut qu'il ait confiancenon- 
seulemenl en la sûreté de cette demeure, mais en la fidélité du per- 
sonnel chargé de la garder. Il faut qu'il ait des garanties, des sûretés 
autour de cette demeure, qu'il ait acquis, par la crainte ouïe res- 
pect, une influence morale sur ses voisins. Tant qu'il n'est pas arrivé 
à ce résultat, il n'a que des repaires et non des demeures. La femme 
n'était pas, vis-à-vis du chef germain, ce qu'elle était chez les Ro- 
mains; quelle que fût l'infériorité de sa position, voisine de l'escla- 
vage, cependant elle participait jusqu'à un certain point aux afllii- 
res, non-seulement de la famille, mais de la tribu. Le christianisme 
développa rapidement ces tendances ; l'émancipation fut à peu près 
complète. Le clergé sut profiter avec adresse de ces dispositions des 
conquérants barbares, et il fit tout pour relever la femme à leurs 
yeux ; par elle, il acquérait une influence sur ces esprits sauvages; 
et plus la compagne du chef franc sortait de l'état de domesticité, 
plus cette influeme était efficace. 

Le syslèmi) féodal était d'ailleurs singulièrement propre à donner 
à la femme une prépondérance marquée dans la vie journalière. Les 
Romains, qui passaient toute leur vie dans*les lieux publics, ne pou- 
vaient considérer la compagne attachée à la maison que comme 
un être réservé à leur plaisir, une société n'ayant et ne pouvant 
exercer aucune influence sur leur vie de citoyen. Mais, dans le 
château féodal, quelle que fût l'activité du seigneur, il se passait 
bien des journées pendant lesquelles il fallait rester près de l'àtre. 
Ce tête-à-tète forcé amenait nécessairement une intimité, une soli- 
darité entre l'époux et l'épouse dont le Romain n'avait point l'idée. 
Cette vie isolée, parquée, de lutte contre tous, rendait le rôle de la 
femme important, bi leseigneur faisait quelque lointaine expédition. 



LE CHATEAU. 



349 



en défiance perpétuelle, ne comptant même pas toujours sur le petit 
nombre d'hommes qui l'entourait, il fallait bien qu'il conliât ses plus 
chers intérêts à quelqu'un; que, lui absent, il eût un représentant 
puissant et considéré comme lui-même. Ce rôle ne pouvait convenir 
qu'à la femme, et il tant dire qu'elle le remplit presque toujours 
avec dévouement et prudence. Le moral de la femme s'élève dans 
l'isolement ; n'éiirouvant pas les besoins d'activité physique au même 
degré que l'homme, étant douée d'une imagination plus vive, son 
esprit lui crée, dans la vie sédentaire, des ressources qu'elle sait 
mettre à profit. 11 ne faut donc point s'étonner si, au moment où la 
féodalité était dans sa force, le rôle de la femme devint important, 
si elle prit dans le château une autorité et une influence supérieures 
à celles du châtelain sur toutes les choses de la vie ordinaire. Plus 
sédentaire que celui-ci, elle dut certainement contribuer à l'embel- 
lissement de ces demeures fermées, et les rivalités s'en mêlant, au 
xiir siècle déjà, beaucoup de châteaux étaient meublés avec luxe et 
contenaient en tentures, tapis, boiseries sculptées, objets précieux, 
des richesses d'autant plus considérables qu'elles s'accumulaient sans 
cesse, la roue de la mode ne tournant pas alors avec la vitesse que 
nous lui voyons prendre depuis un siècle. 11 n'était pas aisé d'ail- 
leurs, alors comme aujourd'hui, de remplacer un mobilier vieilli : 
il fallait faire sculpter les bois, ce qui était long; pourcela s'adresser 
au huchier, au boîtier '; acheter les étoftes à la ville, et souvent le 
château en était éloigné; s'adresser au mercier, au cloutier, au cres- 
pinier-, au caideur, au chavenacier^, puis enfin au tapissier. Tout 
cela demandait du temps, des soins, beaucoup d'argent, et c'est ce 
dont les seigneurs féodaux vivant sur leurs domaines manquaient 
le plus; car la plupart des redevances se payaient, soit en nature'*, 
soit en services. 

Jusqu'à la fm du xv' siècle, le service intérieur des châteaux était 
fait au moyen de corvées'\ Les difficultés n'étaient pas moindres 



' Fabricanl de serrures à boites pour meubles. 

^ Faiseurs de crépines. 

^ Marchand de grosse toile, canevas, pour doublures. 

* Les redevances des paysans s'appelaient, en Normandie, regarda, rerjardamenta, 
regardaliones, roarda et respectiis, elles consistaient en poules, cbapons, œufs, oies et 
.gibier de rivière, pains de diverses espèces, pains fètis, pains quartonniers, fouaces, 
tarières et tourteaux; quelipiefois une rente en deniers s';ijoutail à ces redevances. 
(Voy. Ëtiides sur la condit. de la classe agric. en Normandie au moyen âge, par Léop. 
Delisle, 1851, p. 57 ) 

■' En Normandie, cette classe de paysans était désignée sous le nom général de hor- 
4iers. Les bordiers étaient assujettis aux travaux les plus pénibles, tels que le curage 



SbO VIE PRIVÉE DE LA INUBLESSE FÉODALE. 

lorsqu'il fi\ll;iil transporter jusque dans la résidence du châtelain des 
meubles fabriqués au loin. 11 l'aliait alors réclamer les services des 
vavasseurs ou des villages et hameaux. Tel canton devait un char 
traîné par plusieurs paires de bœufs, tel village ou te! vavasseur ne 
devait qu'un cheval et une charrette ou une bête de somme'. Les 
dépenses, la difficulté d'obtenir du crédit, l'embarras d'avoir affaire à 
toutes sortes de fournisseurs, faisaient qu'on gardait ses vieux meu- 
bles, qu'on ne les remplaçait ou plutôt qu'on n'en augmentait le 
nombre (pi'à l'occasion de certaines solennités. Peu à peu cependant, 
ne détruisant rien, on accumulait ainsi, dans les résidences féodales, 
une énorme (piantilé d'objets mobiliers, reléguant les plus vieux 
dans les appartements du second ordre, dans les galetas, où ils pour- 
rissaient sous une vénérable poussière. 

Les distributions intérieures des châteaux étaient larges, et ne 
ressemblaient guère à nos appartements. Les bâtiments, simples en 
épaisseur, ne contenaient souvent qu'une suite de grandes salles avec 
quelques dégagements secrets. On suppléait à ce défaut de distri- 
bution par des divisions obtenues au moyen de tapisseries tendues 
sur des huisseries, ou par des sortes d'alcôves drapées qu'on appe- 
lait des clolels (voyez ce mot), des éperviers ou espevriers, des pa- 
villons'-. Ces distributions s'enlevaient, au besoin, lors des grandes 
réceptions, des fêtes, ou même pendant la saison d'été. On retrouve 
encore, dans cet usage qui fut suivi jusqu'à l'époque de la renais- 
sance, une tradition des mœurs primitives féodales ; car, dans les 
premières enceint"s fortifiées, les habitations, comme nous l'avons 
dit plus haut, n'étaient, pour ainsi dire, qu'un campement c{ue l'on 
disposait en raison des besoins du moment ^ 

Au xir siècle, les manoirs, habitations des chevaliers, sans don- 
jons ni tours, ne se composent généralement à l'intérieur que d'une 
salle basse à rez-de-chaussée contenant la cuisine et le cellier, d'une 
salle au ])remier étage avec une garde-robe voisine. Par le fait, les. 

des étangs, des éj,-outs, dos fossés, le nettoyage et balayage des salles du château, de la 
cour, des écuries; ils aidaient aux maçons... {Ibid., p. 15, "20, 79, 83; voyez les notes 
p. 709.) 

' « ... Pcr scrvitium roncini. » (Cart. de la Cliaise-Dleu.) — « Servicium ad saccum 
« cum inasculo cquo. » — c Par service de cheval sont entendus villains services qui se 
« font à sac et à somim-', lesquels on appelle comoiunément sommages... » (Liv. des 
fieux de Saint-Floscel.) — Voyez L. Delisle, p. 78. 

' Inlerclusoria, dans les anciens textes latins. 

' Les manuscrits des xi" et xn" siècles, les peintures murales ou des vitraux, et les 
bas-reliefs des xil" et xiii" siècles, indiquent souvent ces sortes de clôtures provisoires en 
tapisseries établies dans de grandes salles. 0;i trouve là d'ailleurs une tradition antique. 



LE CHATLAU. 351 

distributions des appartements des châteaux ne différaient de celle- 
ci que par leurs dimensions ou par une agglomération de pièces 
répétant cette disposition primitive. Dans la salle, qui était le lieu de 
réunion, se trouvait la chambre à coucher, prise aux dépens de la 
pièce. Le mobilier de la salle se composait de bancs à barres avec 
coussins, de sièges mobiles, de tapis, ou tout au moins de nattes de 
jonc, de courtines devant les lènètres et les portes, d'une grande 
table fixée au plancher, d'un dressoir, d'une crédence, de pliants et 
de la chaire du seigneur. Le soir, des bougies de cire étaient posées 
sur des bras de fer scellés aux côtés de la cheminée, dans des flam- 
beaux placés sur la table, ou sur des lustres façonnés au moyen de 
deux barres de fer ou de bois en croix, suspendus au plafond. Le feu 
de la cheminée ajoutait son éclat à cet éclairage. Le mobilier de la 
chambre consistait en un lit avec ciel ou dais, en une chaire ; des 
coussins en grand nombre, quelquefois des bancs servant de coftres, 
complétaient ce mobilier. Des tapisseries de Flandre, ou des toiles 
peintes, tendaient les parois, et sur le pavé on jetait des tapis sar- 
rasinois qu'alors on fabriquait à Paris et dans quelques grandes villes. 
Dans la garde-robe étaient rangés des bahuts renfermant le linge et 
les habillements d'hiver et d'été, les armes du seigneur; celte pièce 
devait avoir une certaine ét-mdue, car c'était là que travaillaient les 
ouvi'iers et ouvrières chargés de la confection des habits' ; c'était 
encore dans la garde-robe que l'on conservait les épicis d'Orient, 
qui alors coûtaient fort cher"-. Un château grand ou petit devait con- 
tenir les mêmes services, car le régime téodal faisait de chaque 
vassal de la couronne un petit souverain ayant sa cour, ses archives, 
sa juridiction, ses audiences, ses hommes d'armes, son sénéchal, 
son sommi'lier, son veneur, ses écuyers, etc. 

Cependant, vers la seconde moitié du xiv' siècle, les distributions 
intérieures des châteaux étaient plus compliquées. Déjà les princi- 
paux habitants possédaient des appartements séparés, composés de 
plusieurs pièces, avec escaliers spéciaux à chacun d'eux. On ne cou- 
chait plus dans la salle, mais dans des chambres séparées, possédant 
des dépendances, cabinets, retraits, etc. 

Jusqu'alors, en temps de guerre, le château était occupé et défendu 

' On ne pouvait alors se procurer certaines étoffes qu'aux foires périodiques qui se 
tenaient dans les villes ou gros bourgs. Il fallait donc acheter à l'avance les fourrures, 
les draps, les soieries nécessairee pendant toute une saison. Or, la plupart des seigneurs 
se chargeaient de fournir des vêtements aux personnes attachées à leur maison, et tout 
cela se façonnait dans le château. 

' Ces épices sont désignées sous le nom général de stomatica. 



352 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

par les hommes liges du seigneur, par ceux qui lui devaient le ser- 
vice militaire; mais beaucoup de ces redevances avaient été rachetées 
à prix d'argent, et les châtelains se voyaient alors contraints d'en- 
rôler des mercenaires. Ces troupes d'aventuriers, peu sûres, étaient 
casernées dans les places de manière à permettre d'exercer sur 
elles une surveillance constante. Ainsi, dans le château des xiV et 
XV' siècles, y a-l-il les locaux destinés au casernement, et ceux des- 
tinés aux habitants, à ce qu'on appelait la maison, aux fidèles. 

Le mobilier de ces locaux destinés aux mercenaires était très- 
simple. Une ou deux grandes salles, en raison de l'étendue du châ- 
teau, contenaient des lits (châlits) disposés comme le sont nos lits 
de camp, quelques grandes armoires pour renfermer les armes et 
vêtements, des tables, bahuts et bancs. De vastes cheminées chauf- 
faient ces salles, qui n'avaient aucune communication directe, soit 
avec les appartements, soit avec les dehors. (Voyez le Dict. d'archi- 
tecture, art. Château.) 

Mœurs féodales. 

Vers la fin du xiiT siècle, les mœurs étaient devenues plus raf- 
finées ; on séparait alors les appartements privés des appartements 
destinés aux réceptions, des salles d'audience, des salles réservées 
aux hommes d'armes. Ce fut ce changement dans les mœurs féodales 
qui fit modifier et rebâtir en partie les vieux châteaux des xii" et 
xiif siècles. Les seigneurs féodaux n'admettaient plus la viecommune 
avec leurs hommes. On fit des chambres à coucher séparées des 
appartements de réception ; ces chambres eurent toutes leur garde- 
robe, leur issue particulière ; on y joignit même souvent des cabinets 
ou retraits, comme au château de Coucy, par exemple, à Pierre- 
fonds, à Creil, à Loches. Ces cabinets étaient garnis de boiseries 
et meubles de bois précieux', de rouets, de métiers propres à des 
ouvrages de femmes. Alors les appartements des femmes étaient 
séparés de ceux du châtelain, souvent dans un corps de logis parti- 
culier. Il en était de même des appartements destinés aux étrangers : 
ceux-ci étaient placés le plus ordinairement à proximité des dehors, 
ayant leur escalier et leurs dégagements privés. 

Pour donner une idée de ce qu'était la vie de château à la fin du 

' Au cliàteau de Marcoussis, il y avait anciennement, dit Lebeuf, des meubles de 
chêne entremêlé de cèdre et de bois odoriférant, « aussi bien que des tables longues ou 
« caisses à nourrir des vers à soye, et jusqu'à des moulins et ustensiles à façonner les 
« soyes » {Uist. du clioc de Paris, t. IX, p. 272. j 



, .MŒIT.S FÉODALES, 353 

XIV' siècl<^ nous ne saurions mieux faire que de citer ici un passage 
de la Cronica del conde don Pcro Nulo^ : 

« Il y avait près de Rouen un noble chevalier qu'on nommait mon- 
« sieur Renaud de Trie'-, amiral de France, lequel était vieux. Ft il 
« dépêcha au capitaine Pero Nino pour qu'il le vînt visiter. Adonc 
« se parlit de Rouen et s'en vint en un lieu nommé ^érifontaine où 
« demeurait l'amiral '\ Lequel le recueillit très-bien cl le convia d'y 
« reposer avec lui, et s'y donner du bon temps après si grand Irava' 
« en la mor. Et de fait y reposa trois jours. Or l'amiral était un che- 
« valier vieil et dolent, tout travaillé par les armes qu'il avait faites, 
« ayant toujours été pratique en la guerre; car il avait été bien rude 
« chevalier en armes, mais lors ne pouvait pratiquer ni la cour ni 
« les armes. Il vivait retiré dans son château, où il tenait force com- 
« modilés et toutes chos:'S à ?a personne nécessaires. Et son chà- 
« teau était simple et fort, mais si bien ordonné et garni comme s'il 
« eût été dans la ville de Paris. Là entretenait ses gentilshommes et 
« serviteurs de tous ofllces comme à un si grand seigneur apparte- 
« nait. Dans ledit château était une chapelle moult bien pourvue dans 
(( laquelle tous les jours on lui chantait messe; des ménestrels, des 
« trompettes sonnaient merveilleusement de leurs instruments. 
(( Devant le château passait une rivière'', le long de laquelle on trou- 
« vait force bois et jardinets. De l'autre côté dudit château était nn 
« é!ang fort poissonneux bien fermé à clef, et tous les jours on en 
« eût pu tirer du poisson pour rassasier trois cents personnes. Et 
« quand on voulait prendre le poisson, on retenait l'eau d'en haut 
« qu'elle n'entrât pas en l'étang, et l'on ouvrait un canal par où se 
(( vidait toute l'eau, et l'étang demeurait à sec. Lois prenait-on le 
« poisson à volonté, laissant le reste; puis ouvrant le canal d'en 
« haut, en peu d'heures l'étang était rempli. Et il entretenait qua- 
« rante ou cinquante chiens pour courre le fauve, avec gens pour en 
« avoir soin. Item jusques à vingt chevaux pour son corps, parmi 
« lesquels il .y avait des destriers, coursiers, roussins el haquenées. 



' M. Mérimée a bien voulu nous traduire ce curieux passage en vieux langage français, 
avec lequel le texte espagnol a beaucoup de ra|)ports. 

' Renaud de Trie, seigneur de Sérifontaiue, capitaine du cliàleau de Rouen; il s'é'lait 
démis en celte année (14.05) de la charge d'amiral de France. (Note des Irad. du Vic- 
torial.) — Voyez la Iraduction de la Chronique de D. Pero Niîio par M le comte Albert 
de Circourt et M. le comte de Puvmaigre, liv II, chap xi.ii (Paris, V. Palmé, 18G7). 

' Sérifontaiue, dans le Vexin, à 8 kilomètres au nord de Gisors, près de Trie et de 
Chaumout, berceaux de la famille de l'amiral. (Note des traducteurs.) 

* L'Epte. 

I.— 45 



S54 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

« Que dirai-je de tous les meubles et provisions ? A l'entour ne 
<i faillîiient iirands bois pleins de cerfs, daims et sangiieis. Outre 
<i plus avait des faucons neblis, que les P'iançais appellent gentils, 
c pour voler le long de la rivière, et Irès-bons héronniers. Ce vieux 
v chevalier avait à femme la plus belle dame qui fût lors en France, 
« laquelle venait du plus grand lignage de Normandie, fille du sei- 
« gneur de Dellengues, et était fort louable en toutes perfections 
« appartenant à si noble dame, de grand sens, et entendue â gou- 
« verner sa maison mieux que dame quelconque du pays, et riche 
« à l'avenant, b^lle avait sa maison seigneuriale à part de celle de 
« M. l'amiral, entre lesquelles deux était un pont-levis. Or les deux 
« maisons étaient comprises dans une même enceinte. Les meubles 
« et pourvéances d'icelles étaient tant et de si rare façon, que le 
« compte en serait long. Là se tenaient jusques à dix damoiselles de 
« parage, bien étoffées et habillées, lesquelles n'avaient d'autre soin 
« que de leurs corps et de garder leur dame tant seulement. Enten- 
« dez qu'il y avait force filles de chambre. Je vous coulerai l'ordie 
« et la règle que madame observait. Se levait le malin avec ses dé- 
fi moiselles, et allait dans un bois là près, chacun son livre d'heures 
« en main et son chapelet, et s'asseyaient à part et disaient leurs 
« prières, sans mot souffler tant que priaient; après cueillaient vio- 
« letles et lleurettes, ainsi s'en retournaient au château, en la cha- 
« pelle, et entendaient basse messe. Sortant de la chapelle, on leur 
« apportait un bassin d'argent auquel étaient poules et alouettes et 
« autres oiseaux rôlis; lors mangeaient ou laissaient à leur volonté, 
« et on leur donnait le vin. Rarement madame mangeait, elle, le 
« malin, ou peu de chose pour faire plaisir à ceux qui là étaient. 
« .Vussitôt madame chevauchait ensemble ses damoiselles loutes sur 
(' haquenées, les meilleures et les mieux harnachées qui se pussent 
« voir, et avec elles les chevaliers et gentilshommes qui se trouvaient 
« là, et allaient s'ébatlre aux champs faisant chapels de verdure. Là 
« aussi enlendre chauler lais, virelais, rondes, complaintes, ballades 
« et chansons de tout art que savent les trouvères de France, en voix 
« diverses et bien accordées. Là venait le capitaine Pero Nino avec ses 
<s gentilshommes, pour qui se faisaient loutes ces fêtes, et semblable- 
« ment s'en relournaient au château à l'heure de dîner; descen- 
« daient de cheval et enlraienl dans la salle à manger où trouvaient 
« les tables dressées. Le vieux chevalier, ne pouvant plus chevau- 
« cher, les attendait et les accueillait si gracieusement que c'était 
« merveille, car il était chevalier très-gracieux, bien que dolent en 
« son corps. A table s'asseyaient l'amiral, madame et Pero Nifio, et 



MŒLRS FÉODALES. 355 

« le maître d'hôtel donnait ordre à la table et plaçait chacun un 
« chevalier à côté d'une damoiselle ou un écuyer. Les viandes étaient 
« très-diverses et abondantes avec bons ragoûts tant de chair que de 
<( poisson et de fiuits, selon le jour de la semaine. Tant que durai: 
« le dîner, qui savait parler celui-là, pourvu qu' il gardât l'hon- 
<( nêteté et la modestie, d'armes et d'amour il pouvait deviser, sur 
« de trouver oreille pour l'écouler et langue pour lui répondre et 
« le rendre satisfait. Cependant ne manquaient pas jongleurs pour 
« jouer gentils instruments de main. Le Bénédicité dit et les nappes 
« ôtées, venaient les ménestrels, et madame dansait avec Pero Nino 
« et chacun de ses chevaliers avec une damoiselle, et durait icelle 
« danse environ une heure. Après la danse, madame donnait la 
« paix au capitaine, et chacun h la dame avec qui il avait dansé. Puis 
« on apportait les épiées et le vin, et l'on allait dormir la sieste. Le 
« capitaine allait dans sa chambre, laquelle était dans la maison de 
« madame, et l'appelait-on h chambre touraine. Aussitôt qu'on se 
« levait après dormir, on montait à cheval, et les pages portaient les 
« faucons et d'avance on avait dépisté les hérons. Madame prenait 
« un faucon gentil sur son poing, les pages faisaient lever le héron, 
« et elle lançait son faucon si adroitement qu'on ne saurait mieux. 
« Là enfin une belle chasse et grande liesse : chiens de nager, tam- 
« bours de battre, leurres de tourner', et damoiselles et gentils- 
« hommes s'abattaient si joyeusement le long de cette eau qu'on ne le 
« saurait conter. Lâchasse terminée, madame mettait pied à terre et 
< tous avec elle dans un pré, et l'on tirait des paniers poulets, perdrix, 
« viandes froides et fruits dont chacun mangeait, puis on faisait des 
« chipels de verdure et l'on s'en retournait au ch iteau en chantant 
« belles chansonnettes. Lanuiton soupait si c'était l'hiver; si c'était 
« l'été, on mangeait plus tôt, et madame sortait à pied aux champs 
<{ pour s'ébattre, et l'on jouait à la boule jusqu'à nuit noire. On ren- 
« trait aux torches dans la salle, puis venaient les ménestrels et l'on 
« dansait bien avant dans la nuit. Alors on apportait des fruits et du 
« vin, et prenant congé chacim allait dormir. 

« Or de la façon que j'ai dite se passaient tous les jours toutes les 
(( fois que venait le capitaine ou d'autres, selon leur mérite. Tout 
« cela était régi et ordonné par madame, et ses terres et autres biens 



' « Leurif, terme de fauconnerie, morceau de cuir rouge ou estuf garny de bec, et 
■d'ongles et d'ailes, estant p^idu par une lesse à un crochet de corne, dont les faucon- 
niers se servent pour réclamer leurs oiseaux On le nomme quelquefois nppel. » {Dict. 
<ie Furetière.) 



656 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

« régis par elle, car Tamiral était un riche seigneur, possédant des 
« terres et de grosses rentes, mais ne se mêlait de rien, car sa dame 
« suflisait à tout. Et Pero Nino fut tant aimé honnêtement de madame 
« pour le mérite qu'elle voyait en lui, qu'elle lui parlait un peu de 
« ses affaires, et le pria qu'il allât voir son père, un noble chevalier 
« qui s'appelait Bellengues et vivait en Normandie.» 

Parmi les renseignements que nous fournit ce passage, l'un des 
plus curieux est certainement celui concernant la châtelaine, qui 
l'emplit exactement les fonctions d'une maîtresse de maison, comme 
on dirait aujourd'hui ; dont Tappartement est séparé des autres corps 
de logis par un pont-levis ; qui exerce, dans le domaine, un pouvoir 
entier. Au xiv' siècle donc, l'importance de la femme dans le château 
féodal était considérnble. Le passage de don Pero Nino n'est pas le 
seul qui puisse nous éclairer sur ce fait : Froissart et les auteurs des 
xiv^ et xv^ siècles, parlent fréquemment de châtelaines possédant la 
direction des affaires du seigneur. On comprendra facilement com- 
ment, sous une pareille influence, les châteaux des seigneurs féo- 
daux devaient se garnir non-seulement de tous les objets néces- 
saires à la vie, mais encore de toutes les supertluités et du luxe dont 
s'entoure bientôt toute existence riche et oisive. Dans l'espace d'un 
si"'cle, les mœurs féodales s'étaient profondément modifiées. Les 
romans du xiii' siècle sont remplis d'histoires dans lesquelles les 
lemmes sont loin d'avoir acquis cette indépendance que nous leur 
voyons prendre pendant le xiv'; traitées avec égard et respect, leur 
rôle n'est cependant que celui de sujettes. Il n'est point de ruses que 
les poètes ne leur prêtent pour se soustraire à la dépendance absolue 
de l'époux; ces ruses ont toujours un plein succès, bien entendu. 
Lorsqu'on lit, comme nous avons du le faire, les romans si nombreux 
écrits pendant les xiif et xiV siècles, on reconnaît bientôt que les 
mœurs de cette époque étaient fort éloignées de la barbarie. On sent 
dans ces œuvres littéraires un parfum de politesse exquise; à chaque 
page percent des habitudes raffinées, un amour du luxe, de bien-être, 
qui ne rappellent guère les mœurs farouches, les grossières rodo- 
montades et le sans-gêne que la plupart de nos auteurs modernes ont 
bien voulu prêter à la noblesse et à la bourgeoisie de cette époque. 
On pourrait, avec plus de raison, reprocher à cette société des xiir et 
xiv^ siècles une recherche excessive poussée jusqu'à l'afféterie. 

Charles V avait donné à la reine Jeanne de Bourbon, sa femme, 
un train magnifique ; il l'avait entourée des plus nobles dames de 
France, « toutes de parage, honestes, duites d'onneur, et bien 
« morigénées, car, autrement, ne fussent ou lieu souffertes, et 



MŒLRS FEODALES. 



607 



<( toutes vestues de propres abis, chascune, selon sa faculté, corres- 

« pondens à la solemnilé de la teste Les aornemens des sales, 

« chambres d'estranges, et riches brodeures à grosses perles d'or 
« et soyes à ouvrages divers; le vaissellement d'or et d'argent et 
« autres nobles esloremens n'estoit se merveilles non. » Sa maison 
« était parfaitement réglée et gouvernée; « car autrement ne le souf- 
« frist le très sage roy, sanz lequel commandement et ordonnance ne 
« feist quelconques nouvelleté en aucune chose; et comme ce soit 
« de belle pollicie à prince, pour la joye de ses barons, resjoyssans 
« de la présence de leur prmce, mengeoit en sale communément le 
« sage roy Charles; semblablement luy plaisoit que la royne feust 
« entre les princepceset dam^s , se par grossesse ou autre impédi- 
« ment n'en estoit gardée ; servye estoit de gentilzhommes, de par 
« le roy, à ce commis, sages, loyaux, bons et honnestes, et, durant 
« son mangier, par ancienne coustumedesroys, bien ordonnée pour 
« obvyer à vaines et vagues parolleset pensées, avoit un preudomme 
« en estant au bout de la table, qui, sans cesser, disoil gestes de 
<( meurs virtueux d'aucuns bons trespassez. En tel manière le sage 
« l'oy gouvernoit sa loyal espouse, laquelle il tenoit en tout'^ paix 
« et amour et en continuelz plaisirs, comme d'estranges et belles 
« choses luy envoyer, tant joyauls, comme autres dons, s ' présentez 
« luy fussent, ou qu'il pensast que à elle deussent plaire, les procu- 
« roit et achctoit; en sa compagnie souvent estoit et tousjours à 

« joyeux visages et moz gracieux, plaisans et efllcaces ' » 

Ce Pero Nino, comte de Buelna, dont nous avons parlé plus haut, 
et qui fut envoyé en France par le roy d'Espagne avec des galères 
armées, conformément au traité d'alliance signé par Don Enrique II, 
en ioG8, pour courir sus aux .Anglais, nous fournit, dans les mé- 
moires écrits par Guttierre Diaz de Gamez-, son al ferez (lieutenant 
porte-bannière), de nombreux renseignements sur la manière de 
vivre de la noble.-se française en 1400. Fort honorablement reçu 
partout, même à la cour du malheureux Charles VI, et malgré une 
scène assez vive au sein du conseil des princes, Pero Mno vante 
avec chaleur les mœurs de la noblesse fiançaise. 



' Christine de Pisaii, le Livre des fais et bonnes meurs du sage roij Charles V, 
cli:ip. xx. 

- Voyez le Victorial, citron, de !). Pero Niiio, comte de Buelna, par Gultierre Diaz, 
de Gamei, 1379- 1449, trad. de respag;nol par M. le comte de Circouit et M. le comte dj 
Piiymaigre, avec introd. et noies. Cet ouvrage est un des documents curieux que doivent 
consulter les personnes qui veulent se faire une idée exacte des mœurs de la noblesse 
peudaut le xiv siècle et le commencement du W. 



358 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

« Les Français, dit-il ', sont une noble nation ; ils sont sages, en- 
« tendus et raffinés en toutes choses qui appartiennent à bonne 
« éducation, courtoisie et noblesse. Ils sont très-élégants dans leurs 
a habits et niaj;nifiques en leurs équipages. Us sont très-attachés aux 
«choses de leur pays; ils sont larges et grandi donneurs de pré- 
« senls; ils aiment à faire plaisir à tout le monde, ils traitent très- 
ci honorablement les étrangers ; ils savent louer, et louer beaucoup 
« les belles actions; ils ne sont pas malicieux, ils hébergent même 
« les ennuyeux (dan posada à los enojosos); ils ne demandent raison 
« à personne en paroles ou en fait, sauf s'il y va beaucoup de leur 
« honneur. Ils sont très-courtois et gracieux dans leur parler ; ils 
« sont très-gais, se Uvient au plaisir de bon cœur et le recherchent, 
« aussi bien les femmes que les hommes. Ils sont très-amoureux et 

« s'en piquent » En faisant la paît à l'exagération naturelle chez 

un étranger auquel on croit devoir les plus grands égards, et qui doit 
emporter, comme allié fidèle et brave, la meilleure opinion des gen- 
tilshommes, ses frères d'armes, cet éloge cependant n*a point l'ap- 
parence d'une banalité. Cette courtoisie parfaite était bien en elTet 
dans les mœurs de la noblesse féodale de l'époque; et pour qu'elle 
ait pu laisser dans l'esprit d'un seigneur de la cour d'Espagne, alors 
renommée piur sa politesse, une impression aussi vive, il fallait 
qu'elle se manifestât en toute occasion. La noblesse sous Charles VI 
n'était que trop raffinée, et bien mal lui en advint. Mais toute consi- 
dération politique mise à part, on se méprend étrangement quand 
on, représente cette société du xiv' siècle comme vivant, relativement 
à notre temps, dans un état barbaïc el giossier; ie contraire s .'rail 
plus près de la vérité. 

Mobilier des châteaux. 

Vers le commencement du xiii' siècle, les mœurs de la noblesse 
se ressentent déjà de la galanterie romanesque et affectée si fort en 
honneur pendant le xiv' siècle. De la déférence et du respect pour 
les femmes, on arrivait à exprimer d'^s sentiments de dévouement 
aveugle, véritable culte dont les romans de cette époque nous don- 
nent la mesure et nous font connaître l'exagération. Dans les choses 
ordinaires de la vie, cette direction des esprits se manifeste par un 
luxe inouï dans les habits, les parures, les armes et le mobilier. 
Parmi les seigneurs, c'était à qui surpasserait ses rivaux en dépi^ises 
de tout génie. Peu à peu ce qu'il pouvait y avoir de sincère dans ce 

' Liv. II, cliap XLi. 



MOmi.IEIl DES CHATEAUX. 359 

désir de plaire aux femmes dé|iénéraen vanilé ; et la passion s'estimait 
en raison dn luxe déployé dans les tournois, dnns les fêtes, les ban- 
quets et les demeures. Non-seulement les meubles étaient précieux 
par le travail et la matière, par les étoiles dont on les couvrait, 
mais ils étaient nombreux et d'une incioyable variété de foimes; les 
appartements se remplissaient de ces superduilés innombrables qui 
sont considérées, dans une société raffinée, comme des nécessités. 
Quand on parle de la simplicité de nos aïeux, il ne faut pas espér^^r 
la trouver dans les époques comprises entre les règnes de saint Louis 
et de Charles Yi. Il faut remonter plus haut ou ne pas aller au delà 
de la fin du xvr siècle, alors qu'une partie de la noblesse, ayant 
embrassé les tendances delà réformation, livrée à la guerre civile, 
n'avait ni le loisir de s'abandonner au luxe, ni les moyens de se le 
procurer. A la fin du xir siècle, la plupart des gentilshommes avaient 
été en Orient ; ils avaient rapporté de ces contrées le goût des habi- 
tations splendides, des meubles précieux, et les artisans devenant 
de plus en plus habiles et nombreux sous le règne de Louis IX, les 
châteaux se garnirent de riches tapis, de meubles sculptés, incrus- 
tés, peints et dorés. Les lourds bahuts, sièges et lits romans, étaient 
remplacés par des objets plus maniables, plus élégants et plus com- 
modes. On ne s'en tenait pas là : on voulait avoir des pièces mieux 
chauflées, mieux fermées; on encourtinait les fenêtres, on garnis- 
sait les murailles de boiseries ou de tapisseries. Dans les vastes 
chambres des châteaux, on disposait des réduits, des clotets de me- 
nuiserie ou de tentures, derrière lesquels on abritait les lits : 

(( . . en la chambre qui bien est eslou|K'e, 

(I De dras dor et de soie 1res bien encourlinée ,. » 

Devant le.-> bancs, les chaires, on posait des marchepieds et des 
carreaux pour éviter le froid des carrelages. On étendait sur le sol 
des lapis de laine, des fourrures ou des nattes et drsjoncltees ; on 
parfumait les intérieurs. 

(.( Elle vet (passe) avant et il après : si trespasserent la lor et vien- 
« nenten une grant sale jonchiée de jonc menuz; et tïeroit si souei 
(( comm:' se totes les espices dou monde i fussent espandues"-. » 

On multipliait à l'infini les sièges : les uns fixes, largos, bien gar- 
nis, couveits de dais et d'abris ; les autres mobiles, de toutes dimen- 
sions et formes. L'usage si ancien de s'asseoir à terre se conservait 

' liRomans de Berle aus granspies (xiu^ siècle), c, ixxxii 
* Li Roman de la Charrette. 



360 VIE PKIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

copendant, et de nombreux coussins, des fourrures, de petits tapis 
étaient, à cet effet, répandus dans les pièces : 

« Quant il les voit, sis apela, 

« Mut les chéri e honera, 

« Entur ses bras prist Gracient 

I Si racola eslreitement ; 

« De josle H séir le fist 

« Sor un tapi, puis si li dist '.. » 

Et dans le roman de Berle aus grans piés (xiir siècle) : 

(' En la chambre s'assienl tous trois sur les tapis. » 

Ce qui donnait alors aux appartements un aspect particulier, 
c'étaient ces dispositions provisoires, ces sortes de campements que 
Ton établissait au milieu des pièces immenses, pour les distribuer 
suivant les besoins du moment; puis ce mélange de services domes- 
tiques et d'iiabitudes de luxe. Arrîve-t-il un étranger, on lui dresse 
un lit dans la pièce occupée par les maîtres, on encourline le lit, on 
lui compose une petite chambre dans la grande, un pavillon à lui. 
Les romans, les chroniques, rapportent sans cesse des faits de ce 
genre. Dans ces grandes pièces, à côté d'un meuble élégant, on 
trouve le bahut dans lequel on rangn les draps et la perche pour 
les étendre. Le ciievalier Gugemer est surpris dans la chambre de 
la reine par son époux : 

« Gugemer est en piez levez, 
« Ne s'est de nient effréez ; 
« Une grosse perce de saj^ (sapin), 
« U suleient pendre li drap, 
n Prist en sa main, si les aient, 
« 11 en ferat aukun dolent' » 

Ces perches, destinées à suspendre le linge ou les habits, repa- 
raissent souvent dans les romans ou les chroniques ; 

« Tôt maintenant lor fist douer 
« Mantiax vairs et pelices grises, 
« Qui à ses perces furent mises '. » 

' Lai de Graelent (Poés de Marie de France, publ. par Roquefort, t I, p 490) — 
Dans r//t.sL de saint Louis du sire de Joinvillc, on lit ce passage : « Fesoit (le roy) 
« -slcndre tapis pour nous seoir entour li. » 

» Le Lai de Gugemer {Poés. de Marie de France, t. I, p. 92) 

' Chron. du roi GuilUntme d'Angleterre Ulecueil d'extraits et d'écrits relatifs a iliisl. 
de Normandie, etc , publ. par Franc Michel, 1840, t III, p 106). 



M0I31LIER DES CHATEAUX. 361 

Et dans le Roman de la Charrette ' ; 

« Et lors va jus de la ChaiTetc (Lancelot), si a monté contromont 
<i les degrez oh une tor, et trove une blanche et bêle cliambie de- 
« vers senestre ; et il entre enz, si se lesse en vue des plus bêles 
« couches dou monde qui i estoit. Si dot feneslres qui estoient 
« overtes por la chambre plus ennubler; si se commence tôt par lui 
« desarmer. Mes laiitost i viennent dui vallet illecques, si le desar- 
« ment. Et il voit un mantel à une perche pendre, si le prent et 
« s'en afuble, et enveloppe sa teste que l'en ne le quenoisse. » 

Le luxe était si bien passé dans les habitudes au xiv' siècle, que 
ce n'était pas, pour un gentilhomme possédant un bien médiocre, 
une petite affaire de prendre femme. Aussi Eustache Deschanips, 
écuyer des rois Charles V et Charles VI, châtelain de Eismes et 
bailli de Sentis, fait-il, sous forme de satiie, une longue énuméra- 
tion de? charges qu'entraîne le mariage pour un gentilhomme : 

« Et sces-tu qu'il fault aux matrones ' 

« Nobles palais et riches trônes; 

« Et à celles qui se marient, 

« Qui moult tost leurs pensers varient', 

(I Elles veulent tenir li'usaige 

a D'avoir pour parer leur mesnaige, 

« Et qui est de nécessité, 

« Oullre ta possibilité, 

i( Vestemens d'or, de drap de s )ye, 

Il Couronne, cliapel et courroye 

« De fin or, espingles d'argent. » 

La femme énumère tons les objets de toilette qui lui sont néces- 
saires, dit-elle ; puis elle demande un char, une haquenée, le tout 
pour faire honneur à son seigneur. D'ailleiu^s n'est-elle pas de bonne 
maison? peut-elle n'avoir point le train qu'on voit prendre à des 
bourgeoises ? 

Il Liicor voy-je », dit-elle, « que leurs maris, 

Il Quant ilz reviennent de Pans, 

« De Reims, de Rouen ou de Troyes, 

« Leur apportent gans ou courroyes, 



* Le Roman de la Charrette, Gauthier Map et Chrestiens de Troies. Publ. par le doc- 
teur Jonckbloet. La Haye, I85U, p. 0. 

' Le Miroiter de manaige. 

' On est trop disposé à croire que les modes des iiabils ne variaient pas alors avcr 'a 
même rapidité qu'aujourd'hui. 11 snflit de jeter les yeu.\ sur h's vignettes des manuscrrts 
du xiV siècle, pour être aisuré que, dans un espace de temps très-court, les moues se 
niodinaient profondément. 

1. —46 



3t)2 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

« Pclices, anneaulz, fremillez (agrafes), 

« Tasses d'argent ou gobelez, 

« Pièces de cuevrecliiés entiers (coiffures montées) 

« Et aussi me fust bien mestiers 

« D'avoir bourses de pierrerie, 

« Coutoaulx à ymaginerie, 

u Espingliers tailliez à esmaulx; 

« Et chambre, quant j'aray les maulx 

(I D'eufans, belle et bien ordonnée 

« De blanc camelot, et brodée, 

« Et les courtines enscment, 

« Pigne, tressoir ' semblablement, 

« Et miroir, pour moy ordonner. 

Il D'yvoire me devez donner; 

« Et l'estuy qui soit noble et gent, 

Il Pendu à clicann?s d'argent. » 

Il lui faut encore des Heures bien peintes et couvertes de drap 
d'or ; puis vient le train de maison : 

« Escuier fault et clianibricrc ' 

u Qui voisent ' devant et derrière 

(I Et qui facent vuidier les rens *, 

Il Et fi fault faire grans despcas; 

(I Un clerc fault ci un chapelain 

(( Qui chantera la messe au niaiii (matin) ; 

« Un queu.x (cuisinier), une femme de chambre. 

« Et si fault, quant je m'en remembre, 

« Maistre d'ost-l et clacelier (chef d'office) ; 

« Grant foison grain en un celier, 

« Bestaulx, poulailles, garnisons, 

Poings, avoines en leurs maisons, 

» Grans chevaul.x, roncins, haguenées, 

(I Salles, chambres bien ordonnées, 

Il Pour les cstrangiers recevoir; 

« Et si leur fault encor avoir 

u Beaux lis, beaux draps, chambres tendues, 

« Et qu'ils mettent leurs entendues 

Il A belles touailles et nappes. 

« Et si fault, ains que tu escliapes. 

Il Belles chaicres et beaux bans. 

Il Tables, tretiaulx, fourmes, escrans, 

« Drcçoirs, granl nombre de vaisselle; 

Il Maint plat d'argent, et mainte escuelle 

' Dîmôloir. 

'- Kon point femme de chambre, mais demoiselle de compagnie 

* L accompagii îut 

* Faire place 



MOBILIER DES CHATEAUX. Siy^X 

« Si non d'argent, si corn je tain, 

n Les fault-il de plomb ou d'estain; 

« Pintes, pos, aiguiers, chopines, 

« Salières, et pour les cuisines 

« Fault poz, paclles, chauderons, 

« Cramaulx (crémaillères), rostiers, sausseroiis, 

« Broches de fer, hastes de fust (broches de bois), 

« Croches hanes (fourgons), car ce ne fust, 

n L'en s'ardist la main à saichier 

(I La char du pot, sanz l'acrochier. 

« Lardouere fault et cheminons (chenets). 

(I Pétail (pilon), mortier, aulx et oignons, 

(I Estamine, poclle trouuée (passoire) 

« Pour plus tost faire la poréc (purée), 

(( Cuilliers grandes, cuilliers petites, 

« Crétine (lard) pour les leschefrites. » 

La dame do maison ne s'ariête pas en si beau chemin ; elle de- 
mande des pelles à four, des terrines, des couteaux de cuisine 
et du bois, du charbon, du sel, du vinaigre, des épiées en grand 
nombre, des tranchoirs, de la poudre à mêler à l'hypocras, du sucre 
blanc pour la pâtisserie, des fruits, des conserves, des dragées, des 
drageoirs, des serviettes pour la table et pour laver, etc. : 



(( Encor ne l"ay-jc pas ouvert 

« Qu'il fault cscrins, huches et coffres. « 



Elle décrit la garde-robe du gentilhomme, puis la sienne ; on 
peut en conclure que les artifices de la toilette des dames d'aujour- 
d'hui ne sont pas plus étranges que ceux employés par les élégantes 
du XI v' siècle. 

L'auteur finit par ces trois vers : 

« Des nopccs qui sont de grans coux (dépense) 
« Puisse bien sermonner à tous 
« Que c'est folie de les faire. .• 

Le luxe, dès le xiv' siècle, s'était introduit dans la bourgeoisie^ 
et les demeures des riches marchands ne le cédaient guère, comme 
richesse de mobilier, à celles des nobles. Chez les bourgeois comme 
chez les seigneurs, les femmes sont accusées, par les romanciers ou 
les poètes, de provoquer des dépenses hors de proportion avec le 
bien de leui's époux : 

« Pancez vous quelle preignent garde 
(I Gommant largent se depenl. Non 



. » 



• La Complainte du nouveau marié (\\- siècle). 



364 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

Il tant dire que le luxe de bon aloi n'csl que plus ruineux. Les 
<^toffes étaient fort chères ; l'industrie n'en était pas arrivée à fabri- 
quer à bon niarclié et à donner l'apparence pour la réalité. La 
sculpture, répandue à profusion sur les meubles, attachait à chacun 
d'eux la valeur d'un objet d'art. Mais ce qui caractérise le mobilier 
du moyen âge, ce n'est pas tant sa richesse que le goût et la raison 
dans l'adoption des formes, la destination franchement accusée, la 
variété infinie et l'apparence de la solidité, l'emploi vrai de la ma- 
tière en raison de sa qualité. Le bois, le cuivre, le fer, conservent les 
formes qui leur conviennent ; la sti'ucture reste toujours apparente, 
<[uelle que soit 1 abondance de l'ornementation. Par le fait, les meu- 
bles de bois ont toujours l'apparence primitive de la charpente ; ce 
n'est que pendant le xv' siècle que celte construction est masquée 
par une décoration confuse. Jusqu'alors les étoffes sont particulièie- 
ment destinées à revêtir d'une enveloppe la forme simple des meu- 
bles: aussi étaient-elles, chez les riches nobles, employées avec une 
grande profusion; on en peut juger en fouillant les inventaires, en 
examinant les vignettes des manuscrits. Posées sur des coussins ou 
petits matelas mobiles, ces étoffes pouvaient être enlevées, soit pour 
être nettoyées, soitpour être remplacées par d'autres. C'est ainsi que 
dans les inventaires on trouve deux garnitures pour un même mo- 
bilier : l'une i)Ouvait, par exemple, être posée en hiver, l'autre en 
été, OU bien la plus simple à l'ordinaire, la plus riche pour les jours 
de gala. Ces étoffes étaient donc à peu près ce que sont aujourd'hui 
nos housses, seulement les coussins sur lesquels on les posait étaient 
eux-mêmes mobiles, non point cloués sur les bois. 

Nous terminerons cet article en donnant à nos lecteurs des appar- 
tements m.'ublés de châteaux aux xif, xiir, xiv' et xv' siècles. 

La planche XII représente une chambre de seigneur vers le milieu 
du xir siècle. L'architecture est d'une grande simplicité: des poi- 
Iraux accolés, portés par de lourds piliers, traversent la pièce et re- 
ijoivent les poutres qui elles-mêmes supportent le solivage. La che- 
minée est circulaire ' ; sa hotte est décorée de peintures'-. A côté est 
suspendue une im:ige du patron du maître de la chambre; au-des- 
sous, un bras de 1er attaché à la muraille est destiné à recevo'r un 
•cierge. Des couitines suspendues à des potences mobiles de fer 
peuvent masquer les jours des fenêtres ^ Le lit est protégé par deux 

' Voyez le Dict. raisonné d'arcltttt'rt. franc., au mot Curminée. 
' Salle de la inailnse, près de la catliédrale du Puy en Vclay 

' Dans les chambres des chàieaux des xii° et xiii^ siècles, on vojt encore, le long des 
fenêtres, les pitons de fer qui étaient destinés à recevoir ces potences mobiles. 



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courlinesallacliées à des tringles de 1er tenant au mur par des pitons 
et au philbnd par des cordes. Une lampe était allumée la nuiî, au 
pied du lit. Les meubles ne consistent qu'en escabeaux, pliants, 
cbaises de bois, armoires et bancs servant de cofires. Los murs ne 
sont décorés que par des peintures s-mples, à deux ou trois tons, 
paimi lesquels le jaune et le brun-rouge domiuonl. Les éloffes 
seules sont déjà ricbes et reliaussées de broderies ou d'applications. 
Le pavé est lait de petils carreaux de teri'e cuite émaillée. Alors, sur 
le sol des cbambres étaient jetées des peaux de l)ètes l'auves, pro 
duils de la cliasse des seigneurs. Les la])is rapportés d'Orient étaient 
rares et cbers, et on ne les employait que comme couvertures de 
meubles, tlorsals de l)ancs, portières, etc. 

La plancbe XIII nous montre une chand)re de cliàteau veis le mi- 
lieu du xiif siècle. Les fenêtres sont plus grandes; les plafonds, 
exécutés en solivages apparents, Irailés avec plus de soin et d'élé- 
gance, décorés de moulures etde quelques ornements. Laclieminée, 
plus vaste, et son manteau décoré de sculptures. Le lit est garanti 
par un clotet peu élevé, sorte de paravent fixe ; il est surmonté d'un 
dais ou ciel suspendu au plafond et garni de courtines sui* les trois 
côtés; celle du devant est relevée et nouée, suivant l'usage, pendant 
le jour. A côté du lit est la cbaire, le siège bonorable, avec deux de- 
grés. Entre les fejaètres est placée une armoire décorée de ferrures, 
de sculptures et de peintures. Les murs sont tendus de tapisseries 
fendues devant les portes. Les courtines des fenêtres sont atlacbées 
à des tringles avec corde de tirage, et les vitres garnies de volets. 
Les bancs fixes, recouverts de coussins, sont l'éservés dans les ébra- 
sements des baies. Les sièges se composent de bancs ta dossier, ou 
bancs-coflres, d'escabeaux et pliants. Des coussins, des tapis par 
terre et sur les sii'ges. 

La plancbe XIV leproduit une cbaml)rede cliàteau du commence- 
ment (lu xiv' siècle. Le lit est disposé dans un angle avec ruelle et am- 
ples courtines. Un banc à dossier lient lieu de paravent au pied de ce 
lit. Un dressoir est placé à côté (le la fenêtre. Laclieminée estricbe; son 
manteau est décoré d'un grand écusson armoyé avec deux suppoi'ls. 
Les solives et poutres des plafonds sont moulurées avec soin, Les 
meubles sont plus nomI)i'eux, plus ricliesel d'un usage pluscommode. 

La plancbe XY est une cbambre du commencement du xv^ siècle. 
Les l'arois des murailles sont entièi'ement boisées, et le lit est lui- 
même enfermé dans un clotet de menuiserie. Les fenêti'cs sont 
larges et les solives du plafond disposées déjà de manière à former 
comme une suite de caissons. 



SG6 VIE PRIVÉE DE LA iNOBLESSE FÉODALE. 

La planche XVI nous donne une garde-robe de la même époque ^ 
On voit, tout autour de la pièce, des armoires et bahuts destinés 
à renfermer les vêtements, les armes, les bijoux, des provisions 
d'étoffes. Au centre, une table basse pour les tailleurs, les cou- 
seuses, etc. 



COURS, FÊTES, BANQUETS. 



La salle principale des châteaux, la grand salle, n'élait jamais trop 
vaste ; et lorsqu'on examine le plan des châteaux bàlis depuis le 
XII* siècle, on reconnaît que les salles occupaient un espace considé- 
rable comparativement aux autres pièces. C'est que, par le fait, la 
Tie du châtelain et de ses hommes se passait dans la grand salle, 
lorsqu'il n'était pas en course ou en chasse. C'était là qu'il rendait 
la justice, qu'il assemblait ses vassaux, qu'il donnait des fêtes et 
ban(iuets. 

Guillaume le Roux fit bâtir près de l'abbaye de Westminster, où 
les rois normands résidaient souvent, une salle, une des plus riches 
du monde, dit la chronique : « Ançois k'ele fust parfaite, le vint 
« veoir, si le blasma moult durement (la salle), ses gens li demau- 
« derent por coi û le blasmoit, s'ele li sambloit estre trop grans. — 
« Par Diu ! dist li rois, chou n'est nulle chose : elle est trop grans à 
« chambre, et trop petite à sale-. » 

11 prit fantaisie à Guillaume de tenir une cour plénière dans sa 
nouvelle salle ; elle n'était pas encore couverte. « Or oiiés que il fist: 
« toutes les escarlates (étoffe de soie) de Londres fist prendre, si en 
« fist couvrir sa sale ; et tant comme la fieste dura, fu-elle couvierle 
« d'escaiiate. » 

On ne s'étonne pas des dimensions extraordinaires données aux 
grand salles des palais et châteaux, lorsqu'on voit quel était le nom- 
bre de personnes qu'il y fallait réunir dans certaines circonstances. 

' Au château de Picrrcfoiids, il reste des traces de ces garde-robes boisées et garnies 
de tablettes. Dans ces pièces était ordinairement une chaise percée ou un siège d'ai- 
sances; ce qui n'empêchait pas de recevoir les intimes dans cette annexe de toute 
chambre à coucher A Pierrefonds, les garde-robes sont nnmies de cheminées et de 
sièges d'aisances. 

' Hist. des ducs de Normandie, d'après deux nss. <le la Biblioth. nation., publ par 
•Francisque Michel, p. 65. Paris, 1840. 



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COURS, FEIES, liANQUETS. 367 

Guillaume le Conquérant, lors de son retour en Angleterre, tint une 
cour plénière. 

« En Engletcrre s'enrevint, 

(1 A Wcstmosicr sa festc tint; 

* En la sale que crt novele 

Il Tint une feste riche et bele. 

« Mult i oui rois, confes et ducs; 

« Tii'is ccnz huissers i ont as huis, 

I Chescuns avoit ou veir ou gris 

II U bon paille d autres païs. 
(I Si conduient les barons 

« Por les degrez par les garçons, 

•I Od les verges k'es mains tenoient 

Il As evesques voie fesoierit 

Il Que nul garçon n'i aprcsmast, 

« Si aucuns de eus n'cl coniandast '. » 



11 airivait souvent encore, au xiir siècle, que Ton trouvait diffi- 
cilement des emplacements propres à contenir de si nombreuses 
assemblées ; aussi est-ce à cette époque cjue l'on commence à élever 
des salles immenses dans les châteaux et les résidences seis:^neu- 
riales. Quand Louis IX alla à Poitiers, avant la levée de boucliers 
du comte de la Marche, il tint une grande cour à Saumur. Join- 
ville-, témoin oculaire, a laissé une description détaillée du nom- 
breux personnel qui y figura. La fête se tint dans les halles de Sau- 
mur. (( Et disoit l'en que le grand roy Henry d'Angleterre les avoit 
« faites pour ces grans festes tenir. Et les haies sont faites à la guise 
« des cloistres de ces moinnes blans; mes je croi que de trop il n'en 
« soit nul si grant. » Le roi et la reine sa mère occupaient une des 
galrries, avec vingt évèques et archevêques, entourés de nombreux 
chevaliers et « serjans ». La galerie opposée contenait les cuisines, 
paneteries, bouleillei les et dépenses. Les deux autres ailes et le 
préau étaient remplis de convives ; « et dient que il y ot bien trois 
« mille chevaliers ». 

Froissart nous donne le détail du banquet offert par le duc 
de Lancastre au roi de Portugal, en 1^386. « Et, dit-il, estoient 
« en rhôtel du duc chambres et salles toutes parées de l'armoiiie 
« et des draps de haute lice et de broderie du duc, aussi richement 
« et aussi largement que si il fust à Londres. » L'ordre des tables 



* Chron.de GeofJ'roi Gainiar. 

* Première partie. 



868 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

est celui-ci : une haute table, à laquelle séaient le roi de Portugal, 
quatre évèques et archevêques, le duc de Lancastre, « un petit 
« audessous du roi, et audessous du duc le comte de Novarre el le 
a comte d'Angousse, Portingalois. » Deux autres tables séparées, 
probablement disposées en retour, ainsi qu'il était d'usage, pour les 
grands maîti'es des ordres, les hauts barons, les dignitaires, abbés^ 
et ambassadeurs. D'autres tables séparées étaient réservées pour 
« les chevaliers et escuyers de Portingal, CMr oncques Anglois ne 
« sist à table ce jour en la salle ou le grand disner fut ; mais ser- 
« voient tous chevaliers et escuyers d'Angleterre, et asseoit à la 
« table du roi messire Jean de Hollande; et servit ce jour le vin 
(' devant le roi de Portingal Galop Ferrand Percek, Portingalois; et 
(( devant le duc de Lancastre, le vin aussi, Thierry de Soumain de 
« llainaut. Le disner fut grand et bel et bien étoffé de toutes choses; 
« et y ot là grand foison de mrnestrieux qui firent leur métier. Si 
« leur donna le duc cent nobles et aux heraults autant, dont ils 
« crioient largesse à pleine gueule.... » Après le repas: « Vous 
c vissiez varlels ensonniés (empressés) de descendre draps et de- 
(L trousser, et ne cessèrent toute la nuit ; et le dimanche on mit tout 
« à voiture ' — » 

Pendant ces banquets, le siège du prince était ordinairement 
couvert d'un dais et sa table plus élevée que les autres. Les con- 
vives n'étaient assis que d'un côté ; les tables assez peu larges pour 
que le service pût se faire en face des personnes assises. Au xv^ 
siècle cependant, on avait déjà des tables doubles fort larges el sur 
lesquelles on représentait même diverses scènes. Le cérémonial de 
ces repas de fêtes est décrit tout au long dans VEslat de la maison 
du duc Charles de Bourgongne (Charles le Téméraire) composé par 
Olivier de la Marche -. Le service était fait, lorsque le suzerain pré- 
sidait au festin, pai- des nobles, souvent achevai; dans l'intervîiUe 
des services, on j'eprésentait quelque fable dialoguée en vers, ou des 
pantomimes, que l'on appelait des entremets. (Voyez notre pi. XVII, 
qui figure un de ces repas de cours plénières vers la seconde moitié 
du XIV' siècle.) Sauf les personnes suzeraines, tous les convives 
étaient assis sur des bancs ^ recouverts de tapis et coussins. Le pavé 
était jonché de feuillées et de fleurs. Les nappes étaient peluchées 

' Froissart. Chron., liv. III, chap. xu, édit. Buchon. 

* Voyez la Nouv. Collect. des mem. relatifs a l'Iiist. de France, par MM. Michaud et 
Poujoulat, t. III, p. 679 et suiv. Ce cérémonial est des plus cui-ieux el décrit jusque dans 
les moindros dôtails. 

• D'OU le iiuui de 'janqutls. 



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XI 






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COURS, FÊTES, BANQUETS. * 3G0 

et pliées en doiiblo (doubliers). Des cierges de cire portés par des 
valets composaient le pi mcipal éclairage. Dans la salle du banquet 
étaient disposés des buffets et dressoirs qui servaient à étaler la vais- 
selle d'argent ou de vermeil, la verrerie et les émaux. Il y avait un 
dressoir pour chaque espèce de vaisselle. Suivant la tradition antique, 
on jetait des roses sur les tables ; les convives portaient des chapels 
de fleurs, et l'on en couronnait les vases à boire. Le moment du lepas 
s'annonçait au son du cor, ce qui s'appelait corwerTea^, parce que, 
avant de s'asseoir, on présentait à laver. Après le repas, on enlevait 
les nappes : c'était alors le moment des jeux, et l'on servait les 
épices comme ne faisant pas partie du repas, mais seulement 
comme on sert aujourd'hui le café. Ce ne fut guère qu'au xvf siècle 
que l'on donna des fruits crus aux convives après les viandes. Avant 
celte époque, on les servait souvent au commencement du repas. 
Legrand d'Aussy, dans son Histoire de la vie privée des François, 
donne à ce sujet de nombreux détails qu'il est inutile de reproduire 
ici, cet ouvrage étant entre les mains de tout le monde. 

Notre planche XVII indique la disposition des tables simples. Au 
fond de la salle est la placedu suzerain, plus hautes que les autres, et au 
milieu d'une table particulière à laquelle sont assis les membres de 
sa famille ou les personnages auxquels il prétend faire honneur. 
Deriière lui sont les dressoirs sur lesquels est rangée sa vaisselle par- 
ticulière; les vins sont placés de même, hors d:3 la table, sur des 
crédences. Des nobles à cheval apportent les mets, qui sont présentés 
par un seigneur un genou en terre, puis portés à l'écuyer tranchant. 
Des deux côtés de la salle est la foule des convives; deux grands buf- 
fets sur lesquels on apporte les plats de la cuisine servent à découper 
les viandes, à disposer les assiettes et tout le menu service. Les va- 
lets viennent prendre les plats découpés sur ces buffets et les pré- 
sentent devant les convives; ceux-ci choisissent et sont servis sur des 
assiettes d'argent ou d'étain. Derrière les convives sont les valets 
portant des torches et les échansons servant à boire; le long du mur 
sont disposées des crédences sur lesquelles sont rangés les vases con- 
tenant les boissons. Devant la table du prince, on représente une 
scène (entremets). Une tribune (éehafaud) est dressée d'un côté de 
la salle pour l'assistance. Outre les torches portés par des valets, on 
pendait des lustres aux plafonds; quelquefois des torchères étaient 
posées sur les tables même. Le service des tables est dirigé par ai' 
maîtres d'hôtel. 

Ces sortes de repas, mêlés d'entremets joués, et composés d'une 
quantité considérable de services, devaient être fort longs et fort 

1 - 47 



370 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉOIALE. 

élourdissants. Ils coulaient des sommes fabuleuses ; on doit croire 
qu'ils étaient du goût de la noblesse pendant les xiv% xv' et wi" siè- 
cles, car ils se répètent à chaque occasion, et sont décrits parles his- 
toriens du temps avec une abondance de détails et unfi minutie qu'ils 
ne recherchent pas lorsqu'il s'agit de sujets plus graves. 



FABRICATION DES MEUBLES 
Le Huchier. 

Les huchiers, au xiii" siècle, fobriquaient des portes, des fenêtres, 
des volets, des coffres, bahuts, armoires, bancs'. Cet art équivalait 
à celui de menuisier. Défense leur était faite de prendre des ouvriers 
tâcherons. Ils étaient compris dans la classe des charpentiers-; c'est 
qu'en effet les meubles, à cette époque, aussi bien que la menuiserie, 
étaient taillés et assemblés comme de la charpenterie fine. Les bois 
étaient toujours employés de fil, assemblés à tenons et mortaises, 
chevillés en bois ou en fer ^ Les collages n'étaient employés que 
pour les panneaux, les applications de marqueterie, de peaux ou de 
toiles peintes ; quant aux moulures et à la sculpture, elles étaient tail- 
lées en plein bois, et non point appliquées. 

Pour éviter les longueurs et rendre nos descriptions des moyens 
de fabrication plus vives et plus claires, nous nous supposons in- 
troduits dans un atelier de menuiserie en meubles, d'un huchir^r, 
vers la lin du xiir siècle, et nous rendons compte du travail des ou - 
vriers. 

Jacques le hucliicr nous lit voir d'abord, deirière son atelier, une 
assez grande pièce remplie de bois de chêne refendu, disposé là 
pour sécher, en nous faisant observer qu'il n'emploi»^ que du mer- 
rain* emmagasiné depuis plusieurs années, en ayant soin de rem- 
placer le vieux par du neuf, afin de conserver toujours la même 

' Voyez les Ordonn. relal. aux métiers de Paris {Coll. des docum. inéd. sur l'hist. 
de France, \" série). 
' Réylein. d'Etieime Boileau. 

* « Item, ne huchier ne huissier ne peuent ne ne doivent faire ne trappe ne huis ne 
c fenestrc, sans gouions de fust ou de fer. » {Reglem. d Etienne Boileau) 

* Uois refendu et non scié. 



FABRICATION DES MEUBLES. 



371 




provision. De ces bois, les uns sont carrés comme du chevron plus 



372 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

OU moins gros, les autres sont retendus en planche d'un à deux 
pouces d'épaisseur pour les encadrements et panneaux. Quand il a 
quelque ouvrage de choix à exécuter, Jacques nous dit qu'il soumet 
les panneaux à l'action de la fumée pendant plusieurs semaines, 'en 
les suspendant au-dessus de l'àtre de la chemmée. Jacques n'a et ne 
peut avoir qu'un apprenti ; son fils et son neveu complètent l'ate- 
lier. Ils sont donc trois ouvriers ; lui, Jacques, ordonne, s'occupe 
de ses bois dont il a grand soin, va chez les seigneurs ou le; bour- 
geois pour prendre les commandes, et travaille aussi dd s 'S mains : 
c'est un habile homme. II nous montra un banc à barre, s 'rvanl de 
coflVe (lig. I), et dont toutes les pièces, terminées, étaimt prêtes 
à être assemblées. « Vous voyez, nous dit Jacpies, les quatre mon- 
« lanls principaux, ceux du dossier A plus élevés que ceux du d> 
« vant L) pour recevoir la barre C. Je fais toujours mes a>seml)lages 
« de barres à doubles tenons D avec embrèvement, car j'ai rem uqué 
c que ces barres sont sujettes à se désassembler ; je les renforce à 
« l'assembhige : cela perd un peu de bois, mais les personnes à qui 
« je les fournis ne me les renvoient jamais pour être réparés. Un 
8 s'appuie sur ces barres; les valets peu soigneux tirent d^'ssus 
« pour reculer ou avancer les bancs, et si elles ne sont pas solide- 
« ment assemblées et chevillées, elles ont bientôt quitté les mon- 
« tanls. Deux tenons valent mieux qu'un, car ils sont tous deux 
« serrés par les doubles mortaises. Vous voyez aussi que je donne 
« de la force à mes bois là où je suis obligé de pratiquer des mor- 
« taises, puisque celles-ci affaiblissent les pièces. Maintenant, nos 
{( seigneurs ne veulent plus de ces meubles massifs comme ceux 
« que l'on faisait autrefois; ils veulent être commodément assis, se 
« plaignent quand ils trouvent sous leur main des arêles vives. Il 
« faut nous soumettre à ces exigences, et. sans nuire à la solidité^ 
« je diminue autant que je puis la force du bois entre lesassem- 
« blages, soit par des adoucis, des chanfreins ou quelques colon- 
« nettes. Remarquez cet appui E, comme il permet de poser le bras 
c( sans fatigue, et comme je l'assemble par de bons doubles tenons 
« pour réunir le grand montant A au petit B. Devant mon banc, 
« j'ai une suite de panneaux F serrés entre deux traverses et des 
i( montants. J'en fais autant par derrière; puis, sur les côtés, j ai 
« des joues II qui portent les tasseaux I recevant le couvercle K 
« qui sert de siège. Le bord des joues L affleure la tablette à 
<L charnières. Ces charnières (fig. 2) sont forgées avec soin; on les 

* Règlem. d'Etienne Doileau. 



FABRICATION DES MEUBLES. 373 

« pose avec des clous rivés sur le coffre, et l.-s bords du fer sont 
« fraisés pour ne point accrocher les habits des personnes qui 
« s'assoient. C'est une précaution assez inutile, car personne ne 
« s'assied sur un i)anc sans coussins. J'ai vu un temps, qui n'est pas 
« ti'ès-éloigné,où les couvercles des bancs servant de coffres étaient 
«ferrés avec des pentures saillantes sur le dessus du couvercle; 
« mais on ne veut plus de ces lourdes ferrures sur les meubles ; 
« déjà on nous demande de les dissimuler autant que possible, et 
<( l'on arrivera à nous demander de les supprimer entièrement. — 
<( Vous regardez ces sculptures qui décorent les montants et la 
« barre. C'est mon neveu qui les exécute, et j'espère en faire un 
« imagier ; d'ici à quelque temps il entrera en ap};renlissage chez 
« l'imagier Belot, l'un des meilleurs de Paris et que je vous engage 
« à visiter. Tous les jours on nous demande de la scul[)ture sur les 
« meubles, et l'on ne veut plus entendre parler de ces incrustai ions 
« d'ivoire, d'étain, de cuivre ou d'argent que l'on aimait beaucoup 
G jadis. Cependant les seigneurs et les bourgeois riches qui exigent 
de la sculpture sur les bois des meubles les [ilus ordinaires n'y 
« mettent pas un prix raisonnable, et nous sommes obligés ou de 
c travailler pour rien, ou de nous contenter d'une exécution gros- 
« sièr<\ Puis les imagiers prétendent que nous empiétons sur leurs 
« privilèges, et si nous avons recours à eux, ils se font si bien payer, 
« ({u'il ne nous reste pas de quoi payer le bois. » Jacques nous fît 
voir alors dans un coin de son atelier une assez grande armoire 
prèle à èlie livrée. Sur notre observation que ce meuble paraissait 
être de Ibrmc ancienne, bien qu'il fût neuf, Jacques nous dit qu'il 
était destiné à l'abbaye de***, qu'il devait renfermer des reliquaires 
et vases sacrés, que l'abbé avait exigé que C3 meuble fût couvert 
de peintures et dorures, afin de s'accorder avec l'ancien mobilier du 
sacraire, exécuté il y a plus d'un siècle. « J'ai eu grand'peine, con- 
« tinua le huchier, à faire cette armoire, on ne veut plus de ces 
« meubles dont la fabrication exige beaucoup de temps et de soin ; 
« aujourd'hui on est pressé, et personne ne consent à attendre un 
« meuble pendant un an, car il n'a pas fallu moins de lemiis pour 
« terminer celui-ci : encore les peintures ne sont-elles pas ache- 
« vées ; le peintre imagier de l'abbé a plus d'ouvrage qu'il n'en peut 
« faire. Voyez comme ces faces de volets sont unies ; on croirait voir 
« du marbre poli. Mon grand-père a fait beaucoup de ces meubles 
« peints et dorés pour les églises et les appartomenls des seigneurs, 
« t't c'est à lui que je dois de savoir les fabriquer. Les volets sont 
<( composés d'ais parlaitement secs, collés ensemble sur leur rive 



374 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

« avec de la colle de fromage ; il fout beaucoup de peine et de soin 
« pour les bien assembler'. Ces ais tiennent ainsi entre eux, sans 
« grains d'orge, par la seule force de la colle; car les grains d'orge - 
« ont l'inconvénient de paraître toujours à la surface du panneau et 
« les font fendre le long des joints. Quand tous les ais d'un panneau 
« sont bien collés el secs, il faut racler sa surface avec un fer tran- 
a chant, mais peu à peu ; autrement on éraille le fil du bois, et l'on 
« n'obtient pas une surface unie. Après cela, on tend sur les pan- 
« neaux une peau de cheval, d'àne ou de vache, non encore tannée, 
« mais bien macérée et dépouillée de son poil ; la peau est collée au 
« panneau avec cette même colle de fromage. Ceci fait, il fout laisser 
« sécher doucement, sous presse, et ne point se hâter de toucher 
« aux panneaux, car si la peau n'est pas parfaitement desséchée, elle 
« fait coffiner les panneaux. En été, il faut compter un mois au 
« moins pour que ces apprêts soient secs et en état d'être employés. 
« Alors, dans un lieu frais mais non humide, on passe, sur la peau 
« ainsi tendue sur les ais, trois couches de plâtre bien broyé, que 
c l'on fait chauffer dans de l'eau avec delà colle de peau; entre 
« chaque couche, il faut laisser s'écouler un temps assez long pour 
« que le plâtre sèche parfaitement. Après quoi, on racle doucement 
« la surface et on la dresse avec un fer plat et tranchant. Ce travail 
« exige une main exercée, car si l'ouvrier appuie sur un point plus 
« que sur un autre, il se produit des bosses et des dépressions; il 
« faut recommencer l'opération ; encore ne réussit-elle jamais 
c comme la première fois. Les couches de plâtre aplanies au ïjv, 
« il faut les polir avec de la prêle jusqu'à ce que la surface devienne 
« brillante comme du marbre. Ceci terminé, on passe sur le plâtre 
« une première couche de peinture bien broyée avec de Thuile de 
«lin, puis une seconde. C'est sur ce fond que l'imagier trace et 
« peint les figures ou les ornements, qu'il applique les feuilles d'or- 
« ou d'argent, au moyen d'une colle faite de clair de blanc d'œuf 
« battu sans ea>i ; s'd veut brunir l'or ainsi appliqué et lui donner 
(' un certain relief, ce qui est fort plaisant aux yeux, il supei-pose 
« jusqu'à trois feuilles d'or battu, en ayant le soin de coller chacune 
« d'elles; puis, quand l'ouvrai^e est bien ferme, mais non encore 
« complètement desséché, d brunit doucement l'or ou l'argent avec 
« une pierre d'agate polie et arrondie en forme de dent de loup. 

' Voyez la manière de faire la colle de fromage dans l'Essai sur divers arts du moine 
Théopliile, cliap. xvu. 

' On assemblait alors les planches à grain d'orge, et non par de? languettes, couiiae 
nnjoiud'liui. 






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FÂDRICATION DES MEUBLES. 375 

(i II rehausse sa peinture et cerne la dorure par un trait de couleur 
« brune détrempée dans un vernis composé d'huile de lin et de 
« gomme laque que l'on a lait cuire à feux doux. S'il veut donner 
« du brihant à la peinture, il passe sur toute sa surface une couche 
« de ce même vernis fait avec le plus grand soin dans un pot neuf 
« et bien propre Ouant aux parties sculptées du meuble sur les- 
« quelles on ne peut tendre de la peau, on se contente de passer les 
« couches de plAtre sur le bois, puis on répare avec de petits oui ils 
« de fer et l'on polit avec de la prêle, comme je viens de le dire tout 
« à l'heure. Ces meubles sont fort beaux, tiès-riches, brillants et 
« propres ; ils décorent mieux les salles et les chambres que nos 
« meubles de bois sculpté, souvent grossièrement peints; mais cela 
« est passé de mode aujourd'hui, et l'on n'emploie plus guère ce 
« genre de fabrication que chez les écriniers, pour les litières, pour 
« les selles de chevaux, les écus et quelques petits coffres de voyage.» 
Jacques nous ht voir ensuite une huche d'une dimension énorme, 
telle qu'un àne eût pu y être enfermé'. Sur ce que nous étions 
ébahis de voir pareille huche, Jacques nous dit : a Vous vous émer- 
« veillez, messieurs, mais on nous demande aujourd'hui des huches 
« de cette taille ; nos seigneurs et même nos bourgeois et bourgeoises 
« ne trouvent jamais les huches assez grandes pour serrer leur be- 
« sognes. Levez le couvercle, et vous trouverez en dedans plusieurs 
« coffres faits pour la place. Si la huche est bien travaillée, les coffres 
« le sont mieux encore. Vous allez me demander comment on peut 
« sortir ces coffres ? Or remarquez que le devant de la huche est 
« divisé en deux vantaux, retenus par une feuillure, un loqueteau et 
« le moraillon attaché au couvercle ; ouvrant les vantaux, vous tirez 
« les coffres à votre plaisir. Il y a dans cette huche (pi. XVlll) quatre 
« malles ; la tablette qui supporte les deux malles supérieures permet 



' Les vigiiclles des manuscrits du commencement du xiV siècle indiquent déjà des 
huches énorme?, et dans les romans il est souvent question de huches dans lesquelles 
on renferme quantité d'objets et des coffres, des malles. Ces grandes huches furent long- 
temps en usage. — Voyez la nouvelle LXl ; le C. . dupé {Cent .\'ouvelles nouvelles). 

« L'an mil .ccccxviii. ung gentilhomme freciuentant les armes, aiipelé Casin du Boys, 
« estoit en garnison au chasteau de Beau Mont sur Oyse, lequel cliasleau le duc de Bour- 
« goigne assaillit, et dura l'assault troys jours et troys nuiz .. Lequel Casin fut prins 
« et mené en ung villaige environ deux lieues de Bcaumont, et la fut enfermé en une 
« huche fermante de clef, et en oultre fut liée ladite huche d'une moult grosse corde 
« tout à travers, à l'endroit de la claveure,... cl fut coucher un homme dessus ladite 
« huche, affin qu'il ne peust trouver manière de soy en sortir ne cschapper... » {Les 
« Miracles de madame sa tite Katherine de Fierbmjs, 1375-1446, mss. de la Biblioth. 
« nation., publ. par l'abbé Bourassé Tours, 1808 ) 



37G VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

« de tirer celles du dessous. — Mais pourquoi enfermer des coffres 
« dans une huche? — Ah! voici pourquoi, continua Jacques : quand 
« on part en campagne, on emporte un, deux, tiois ou quatre coffres 
« avec soi, suivant le besoin; dans l'un doit être enfermé du linge, 
« dans le second des habits, dans le troisième des armes, dans le der- 
« nier de la vaisselle. Celui-ci est encore, à l'intérieur, divisé en trois 
(( petites caisses séparées et fermées chacunes : dans Tune est de 
« l'argenterie, dans Taulre des bijoux et dans la troisième des 
« épices et des dragées'. On peut ainsi charger chacune de ces 
« caisses sur des bètes de somme, ou les placer facilement dans des 
« chariots ; on les enveloppe alors dans des peaux munies de boucles 
« et courroies qui servent à les attacher. Si l'on paît avec ces 

' (c Pour 4 bahuz pour les sommiers de la chambre.... 
« Pour 4 bouges, desquelles il y en a deux fermaiiz à clef.... 
« Pour ses chauces et pour ses soUers, i coffre.... 
Il Pour un coffre à espices.... 

« Pour 1 grand coffre à nieclre les robes de madame la Royne.... 
« Pour 4 coffres.... pour la chambre de la Royne.... » Comptes de Geoffroi de 
Fleuri.) 

Il Ciuillaume F^e Bon, coffrier, pour un grand coffre fermant à clef, délivré le xxiiii' jour 
« demai CCCLII, par mandement du Roy, rendu à court, pour mectre et porter les robes 
« dudit seigneur, 12' p. 

« Ledit Guillaume, pour 4 paires de coffres garniz de 4 bahuz, livrés en ce terme en 
« la chapelle du Roy.... 

(( Ledit Guillaume, pour 4 malles et 4 bahus, baillés et délivrés en ce terme à Thomas 
■i de Chaalons, coutepointier le Roy, pour charger dedens la coutepointerie et tapisserie 
des cha.nbres du Roy et de Nosseigneurs, et porter hors de Paris aus termes de 
« Pas:;ues et de Toiissains, quelle part qu'ils soient; pour malle et bahu, ^lO^ pièce, 
n valent 10 p. » ( Comptes d'Elienne de la Fontaine, dans Comptes de l'argenterie des 
rois de France au xiV siècle, publ. par L. Douët d'Arcq.) 

« La nuit prenant fin, le jour commença à primer. Alors on ouvrit les coffres de 
« voyage; car il fallait bien choisir avec soin maintes pierreries qui devaient reluirj sur 
« des robes de prix préparées par la main des femmes. Elles choisirent leurs meilleurs 
(( habits. » {Les Niebelungen, 13' aventure, trad. de M" Moreau de la Meltière.) 

Dans le Voijaige d'oullremer en Jliérusalem par le seigneur de Caumont, l'an \iiS, 
on trouve un inventaire des joyaux rapportés par ce seigneur dans une u huche de siprès ». 
La liuche devait être grande, car l'inventaire mentionne des étoffes, des pierres pré- 
cieuses, des chapelets, des croix, des reliques, des parfums, une bouteille d'eau du 
Jourdain; cette huclie en contenait plusieurs autres. 

(I Item, trois caixons; l'un de siprès, et les deux de fust pinte (de bois peint] où sont 
« l'une partie des joyes susdites. 

« Item une autre petite caixelte de siprès où il ha nuatre targes de saint George de ma 
« devise ouvréez de fil d'argent et de soye. 

« ... lesquelles joyes de celuy pais je pourtay pour donner à ma femme et aux seigneurs 
Il et dames de mon pais ) (Voy la publ. de ce voyage par le marquis de la Grande, 
Il d'après le manusc. du .Musée britann., 1858.) 



FABRICATION DES MEUBLES. 



^77 



« caisses, on ôle la lablrlte intérieure, qui est mobile, et l'on enferme 
<s. drins la huche des couitines, des fourrures, des tapis, des draps, 
« que Ton ne veut point laisser à la poussière ou qui j)Ourrai( nt 
« être gàlés par les insectes et les rats. Les petits bourgeois (.'t l's 
« paysans ont aussi de ces grandes huches grossières : quand ils 
« sont à la maison, ils y mettent la farine et y font le pain ; quand 
« ils quittent le logis, ils y enferment leurs ustensiles de ménage et 
« les habits qu'ils ne veulent pas emporter avec eux. Dans tous les 
« ménages grands ou petits, vous veri'cz au moins une huche. Nous 
« en faisons toujours, et jamais nous n'en avons de reste ; souvent 
« même on vient nous en demander à louer pour porter les mor'.s 
« au c'metière, et quoique ce profit nous soit interdit, il est des iiio- 
« ments de mortalité où le prévôt est obligé de fermer les yeux, car 
(I bien de pauvres gens ne peuvent payer une bière, et Ton fait sem- 
« blant de croire qu' ils ont pris leur tiuche pour ensevel:]' leur 




<i parent, tandis que la même huche sert à une dou/aine d'cnler- 
« rements en quelques jours. Mais liions un des coU'r. s d.3 la 
<• grande huche que vous voyez. Chacun des côtés de ces colTres est 
« garni de charnières bien ferrées qui peimelire d'abattre le 
<( devant, les côtés, le couvercle et le derrière. On voit ainsi d'un 
« coup d'œil tout ce qu'on a rangé dans son colfre. Vous rcinar- 
<( quez que chaque abattant est maintenu par de piHits ])risonniers 
« sur ses rives, qui forment autant de tenons quand tout est fermé 
« au moyen de la vertevelle. Ces cotTres sont munis de poignées sur 
« le devant pour les tirer et sur les côtés pour les soulever et les 
«transporter ( fig. 3). Aujourd'hui, il est rare que nous soyons 
« chargés de fabriquer les cofTres inléiieiirs ; ce sont ordinairement 
« les ecriniers qui se mêlent de cette besogne, car ils font, pour les 

\ - AS 



378 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

« voyages, des malles de bois très-légères, recouvertes de cuir 
« o-aufré, et qui sont extrêmement solides ; on préfère ces écrins à 
« nos coffres de menuiserie, car ceux-ci sont lourds. Si vous voulez, 
« je vais vous conduire chez mon voisin l'écrinier ; vous y verrez 
« de très-beaux ouvrages de ce genre. » Nous nous empressâmes 
d'accepter la proposition de Jacques le huchier ; et, ôtant sa robe 
de travail et son tablier', il nous conduisit chez Pierre Aubri, 
l'écrinier. 

L'Écrinier. 



Pierre Aubri est un homme âgé, d'un aspect vénérable, et qui 
prend volontiers des airs d'importance, car il fait des affaires avec 
toute la noblesse; il est souvent appelé dans les appartements des 
seigneurs et des damoiselles pour recevoir leuis ordres et s'occuper 
du mobilier de l'intérieur des familles. Il tient à paraître discret et 
réservé, non sans raisons, car il sait bien des secrets de nobles 
dames et riches seigneurs. Dans la boutique, sur la rue, on ne voit 
guère que des coffrets recouverts de lames de cuivre étampé ou de 
plaques d'étain fondu, puis de petites tables incrustées d'os et 
d'ébène. Mais lorsque Jacques lui eut assuré que nous étions étran- 
gers et très-capables d'apprécier le mérite de ses œuvres, il nous 
fit passer dans un atelier situé au premier étage où travaille son 
apprenti. Là nous nous trouvâmes au milieu de petits meubles de 
toute forme et de toute manière, les uns de bois, d'autres d'ivoire 
ou d'os, de marqueterie de métal et de bois étrangers, de cuir de 
vache, d'âne ou de cheval; les uns peints des plus brillantes cou- 
leurs et dorés, d'autres couverts de plaques d'émaux. En soulevant 
quelques-uns de ces coffrets, nous fûmes surpris de leur extrême 
légèreté, et notre étonnement à ce sujet fit sourire Pierre Aubri. 
« Il n'y a qu'ici, messieurs, nous dit-il, où vous trouverez des éciins 
« aussi solides qu'ils sont légers. Voyez ce coffre, poursuivit-il en 
« nous mettant dans les mains une assez grande boîte recouverte de 
« cuir gauffré et qui paraissait ancienne, il y a douze ans que je l'ai 
« fabriquée pour un riche marchand de bijoux qui ne cesse de 

' Les menuisiers liuchiers endossaient, pour travailler, une sorte de blouse juste au 
corps, à manches courtes, et mettaient devant eux un petit tablier (vignettes de manu- 
crits, vitraux). Ce vêtement se conserva jusqu'au xvi' siècle (voy. une très-belle vignette 
du temps de Louis XII appartenant à M. Delalierclie, de Beauvais). On retrouve dans 
cette vignette tous les outils alors en usage : ee sont les mêmes que ceux dont s? servent 
encore aujourd'hui nos menuisiers. 









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FABRICATION DES MELBLKS. ci79 

« courir les foires toute l'année • eli bien ! il n'a jamais laissé ce 
« coffre chez lui, toujours il le porte à cheval, en croupe, ou en 
« chariot; il me l'a rendu pour réparer les coins qui sont usés et y 
« mettre une serrure neuve à secret comme celles que je fais fahri- 
« quer depuis peu. D'ailleurs, il pourrait servir longtemps sans y 
« rien faire. » Nous avisâmes un coffret d'ivoire fort beau et cou- 
vert de sculptures et d'écus armoyés peints et dorés. — « Oh ! je 
« vois que vous aimez les œuvres qui méritent d'être examinées. 
« C'est un bel écrin, celui-ci », dit maître Aubri en soulevant le 
coffre avec précaution par ses deux poignées cl le plaçant sur une 
petite table (pi. XIX). « Vous n'êtes point de la ville, n'est-ce pas? 
« car, y demeurant, vous connaîtriez la personne à laquelle ce coffre 
«^ est destiné ; vous me permettrez de ne pas vous la nommer : c'est 
« un présent que fait un noble baron des environs à une belle dame 
« de la ville, qu'il aime fort. Laissez faire, je vous l'ouvrirai tout à 
« l'heure. Toute cette enveloppe est composée de })laques d'ivoire 
« assemblées non sans peine. Les charnières, poignées, la bosse de 
« la vertevelle et son moraillon sont d'argent ciselé ; les clous stnt 
« de même d'argent. Sur le devant de l'écrin, au milien, j'ai ligiu'é 
(( LOYAUTÉ, tenant un écu sur lequel sonl gravées deux mains enlre- 
a lacées. A sa droite, des damoiseiles cueillent des fleurs et des 
« feuilles pour en faire des chapels ; à sa gauche, un chevalier et 
« une gentille dame se divertissent en jouant des instruments '. Sur 

' Le? habitants des châteaux, et les danus parliculièreinenf, aimaient fort à passer 
leur temps à deviser dans les jardins, les vergers qui entouraient leur résidence; on 
cueillait des fleurs, on inventait des jeux. En voici qui jouent au confesseur. 

(I Tant c'uiie feste saiiU Jeliaii, 

(I K'osjoïst toute créature. 

« S'en alereut par aventure 

« I,os grans dames eslianoier 

« Toutes .xij. eu j. •vregier; 

« Ains plus ii'i ol que eies .xij. 

« Une eu i ot niolt Ires jalouse 

« A dire chou ke elle pense; 

« Dehait cui mais fera delTeuse 

« A chou k'ele vaura jà dire : 

« — Voire itel chosi i pores dire, 

« Bien sai quant le raison orJs 

« Ke volentiers l'ostrierés. 

(I Or dites donc clioii U'il voas s.niible, >• 

« — Nous l'olrioiis toutes ensainble, 

« Dame sommes et renvoisios, 

« Cointcs ot nobles et prisies, 

B Femmes as pers de cest cliastiel, 

« Plainnes sommes de grant reviel, 

( Ni a clieh n'aint par amours, 

« Et molt est envoisiés cis jourj. » 

« — D'une do nous fasons nous prestre; 

« Seoir en voist e i mi cel estre (clôture), 



380 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

« le retour de droile sont des chevaliers qui devisent de leurs faits, 
<( deux damoiselles les écoutent sans se faire voir. De l'autre côté, 
« de nobles dames tiennent quelque gentil propos, et un chevalier 
« survient qui prend plaisir à les entendre. L'une des damoiselles 
« trouve les devis de son ami plus doux que ceux de ses compngnes. 
« Sur la plaque de derrière, divisée en trois compaitiments comme 
« le devant, vous voyez, au milieu, constance, et des deux côtés des 
« seigneurs et dames qui se promènent par couples dans un jardin, 
« et vont boire à la fontaine du dieu Gupidon. Sur le couvercle sont 
« sculptés et peints les blasons de la dame à laquelle appartiendra 
« cet ccrin. Il y a huit écus armoyés : ce sont ses huit quaitiei's. » 
Après nous avoir laissé le temps d'admirer les ivoires sculptés de ce 
meuble, lesquels, en vérité, nous ont paru fort délicats et sont gra- 
cieusement rehaussés de couleurs dans les fonds et de fines dorures 
sur les habits des personnages, mais sans profusion, en laissant 
paraître la pâleur de l'ivoire sur les têtes et les mains et sur toutes 
les parties nues des figures, Pierre Aubri mit une petite clef d'argent 
bien travaillée dans la serrure attachée à l'un des rampants du cou- 
vercle, et nous fûmes surpris de voir comment s'ouvre cetécrin. Le 
dessus se sépare en deux plaques d'ivoire, maintenues par le mo- 
raillon de la serrure et par deux charnières d'argent. Ces deux 
plaques renversées de çà et de là, les deux rampant se développent 
devant et derrière, et tout le devant tombe d'une pièce. Alors 
(pi. XX) on aperçoit, à l'intérieur, quatre petites liettes ' gracieuse- 
ment ornées sur le devant de feuillages, de fleurs et d'oiselets 
gravés et d'annelets d'argent. La tablette qui couvre les tiiettes, le 
revers des abattants des couvercles, sont gravés de même, et cette 
gravure est bien remplie, jusque dans les traits les plus déliés, 
d'une matière brune qui la fait ressortir. Cet ensemble était dun 
aspect si doux et gracieux, la couleur de l'ivoire si délicate, qu'il 
semblait vivant. Maître Aubri jouissait, sans mot dire, du plaisir que 

a Lès cel cnle (arbre fruitier) ki est flounc; 

« Chascunc i voist, et se li d:e 

Il Cui ele a imiiic en coiiliessioix 

« .Ne à CUI elle a fait le don . 

u Ensi sarons certainnement 

H I.i qu'ele aiinnic plus hautement. > 

« Toutes respondent : •• — Bien a dit. 

« Nous l'otroions sans contredit. 

« Vous méisnie prestres sercs, 

« Les confiesses cscouterés. 

« Aies seoir dalés cel' onle. » 

Il se trouve que les douze dames confessent avoir accordé leurs faveurs au même che- 
valier. (Le Lai d'Ignaurés, xm" siècle ) 
' Tirette, tiroir. Lietle, d'où est venu laijelte. 



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FABRICATION DES MEUBLES. 381 

nous éprouvions à voir un si beau travail, nous regardant nous 

baisser et nous relever tour à tour pour examiner les détails et Ten- 

semble. <i Tirez une des lietles , nous dit enfin récrinier, mais 

(( doucement; il n'est pas besoin d'effort. » Notre admiration 

redoubla en sentant les liettes tourner sui' leur angle comme les 

tiroirs d'un chapier, et former, en s'ouvraut, deux cases étagées à 

droite et à gauche. « Examinez bien ceci, continua Aubri. Cet écrin 

« est pour enfermer tous les objets de toilette de la dame. Dans les 

« tirettes du haut, elle met d'un côté les parfums, de l'autre tous 

« les menus objets de l;i coiffure, peignes d'ivoire, épingles, poudre 

(( blonde et poudre d'or; dans celles du bas, elle enfermera ses 

« bijoux de col, de coiffure et de corsage, ses bracelets, ses 

(( baguiers, son riche fermail, son aumùnière brodée, ses ceintures 

« d'orfèvrerie, ses patenôtres, et tant d'autres menus objets de la 

a femme. Mais il ne faut pas perdre de place dans des meubles de 

« ce genre, qu'on emporte souvent en voyage. Levez le petit cou- 

«( vercle en forme de triangle qui est engagé dans la tablette du 

« dessus ; c'est dans ce petit réduit bien doublé de velours que la 

a dame met son miroir à main, ses baguettes de fer enveloppées 

c dans un étui pour rouler les cheveux, les pinces pour les faire 

« friser, des ciseaux, des spatules d'ivoire et d'argent pour 

« gratter et polir la peau, et même des boîtes de couleurs pour la 

« colorer suivant la circonstance. Sur la tablette et dans l'intervalle 

« qui reste entre elle et les abattants du couvercle, on place de 

« fines touailles' de lin pour la toilette. Remarquez que les côtés 

« courbes et droits des lietles étant vus lorsqu'elles sont ouvertes, 

(( j'ai jugé bon de les graver comme le reste. Quand tout l'écrin est 

« développé, c'est comme un petit dressoir de dame. Ainsi le 

« dedans comme le dehors de cet écrin sont composés de tablettes 

« divoire collées ensemble, de manière à contrarier les joints, et 

(( maintenues encore par de petits clous d'argent munis de leur 

« rondelle -, afin de ne pas faire fendre l'ivoii-e en frappant sur la 

a tète de ces clous, qui sont d'ailleurs posés le ])lus souvent dans 

« les joints mêmes, et maintiennent ainsi chacun deux plaques 

(( d'ivoire. Si l'on place l'écrin sur le bord d'une table, l'abattant 

« du devant peut tomber verticalement, car vous voyez que les char- 

c nières de cet abattant sont posées sous la plaque du fond. Les 

« tirettes sont fortement maintenues chacune par trois pentures 

* Serviettes 

* La figure A donne un de ces clous avec sa rondelle grandeur d'exécuti m 



382 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE . 

« d argent allacliées av<xi des clous rivés par dedans sur une ron- 

« délie; car il faut prendre garde que ces tirettes fatiguent beaucoup 

i< lorsqu'elles sont ouvertes, et si la dame, impatiente peut-être, 

« cherche brusquement les objets dont elle a besoin. » Nous deman- 
dâmes alors à )Iaitre Aubri combien coûtait un pareil écrin. « Je 

« ne le sais pas encore, nous répondit-il, car je n'ai pas tout fall : 

« l'imagier de crucifix' a fait les sculptures du dehors; l'orfèvre a 

« fabriqué les pieds, les bandes, charnières, poignées et anneaux 

« d'argent; un serrurier habile a fait la serrure; un gaînier, les 

« compartiments de velours des tirettes que je n'ai pas encore pla- 

« cées. lit quand j'aurais tous ces comptes par devers moi, vous 

« m'excuseriez de ne pas vous dire le prix de cet écrin, car le noble 

« seigneur qui me l'a commandé ne me pardonnerait pas de l'avoir 

« dit à d'autre qu'à lui. Ce dont vous pouvez être assurés, c'est que 

« cela coûte gros, car il y a pour plus de six mois de travail rien 

« que pour moi et mon apprenti. — Je le crois bien, répliqua 

« Jacques le liuchier. Tel vvl le siècle : nos riches hommes dépensent 

<( le plus clair de leur revenus en habits, en écrins, en étoffes, en 

« bijoux, et il est de nobles damoiselles qui portent sur elles do 

« quoi acheter un château. — Pourquoi nous en plaindrions-nous ? 

« reprit Aubri, cela enrichit les bourgeois et les gens de métiers. 

« Mon père ne faisait que des malles de voyage en cuir de vache, et 

« encore ne le payait- on pas toujours. Les seigneurs ne venaient à 

« la ville que pendant les parlements et cours plénières, ils vivaient 

« comme des loups; aujourd'hui, ils engagent leurs terres, mais ils 

« nous payent : nous ne nous en trouvons pas plus mal. — Les juifs 

« y trouvent encore mieux leur compte que nous », ajouta 
Jacques. 

Maitie Aubri rompit brusquement le propos en prenant un assez 
grand étui de couleur brune et en forme de mallette : « Prenez ceci, 

« messieurs, nous dit-il, ce n'est giière pesant, c'est l'écrin du 

« maîirc-queux de notre seigneur le comte de*** (pi. XXI). Dans 

« toute cette pièce, il n'entre pas un copeau de bois, tout est fait de 

« cuir bouilli. Ni la pluie ni le soleil ne peuvent altérer cette enve- 

« loppe, lorsqu'elle est bien fabriquée. Observez que cet étui est 

« double, que ce n'est qu'une Hotte entrant dans une enveloppe. 

« Voici d'abord quatre petits compartiments pour les épices, poivre, 

« cannelle, poudre pour les sauces et piment; puis, au bout 

« de la tirette, un grand compartiment divisé par des lanières de 

' Les imagiers qui travaillaient l'ivoire. 



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FABRICATION DES MEUBLES. 383 

« peau souple pour serrer les couteaux, lardoirs, les cuillei-s et 
« fourchettes. Deux anneaux attacliés aux deux bouts permettent de 
« passer une courroie et de porter Tétui en bandoulière. La tirette 
« est fermée par une petite serrure à moraillon. Voyez comme les 
ft angles sont légèrement relevés pour que la tirette glisse bien dioit 
« dans son étui. Je donne une surface quelque peu cylindrique à 
« trois côtés, parce que cette forme est plus solide, puis parce que 
« le fi'ottement se trouve diminué, les courbes des faces de la 
« tirette étant un peu peu plus plates que celles de l'étui. La face du 
«dessous est plate pour pouvoir poser l'étui sur une table. La 
fl fabrication de ces étuis demande beaucoup d'expérience et de 
« soin, et je puis me vanter d'être le premier qui ait fait de ces 
« écrins qui ne se gauchissent ni à la chaleur, ni à l'humidité. Je 
commence par ûiire un moule de bois de tilleul ou de hêtre bien 
<i séché au four, suivant la forme que je veux donner à Técrin; ce 
« moule est en plusieurs pièces, l'une au centre, en forme de coin. 
« Puis je prends la meilleure peau de veau que je puis trouver, non 
<( tannée ; je la fais macérer longtemps dans de l'eau avec de 
<( récorce de chêne : il faut changer l'eau plusieurs fois. Après 
'< quelques semaines, j'étends la peau sur une table de pierre polie, 
c et je la gratte en enlevant le poil jusqu'à ce qu'il n'en reste plus 
<( trace. Je la retourne et je la racle avec un racloir de fer large et 
« bien affûté. J'enlève ainsi toutes les parties étrangères au cuir, et 
« cette opération étend la peau d'un cinquième au moins. Ceci fait, 
<( je la laisse sécher, non au soleil, mais dans un lieu sec et fermé. 
(( H faut huit jours au moins, en été, pour qu'elle soit sèche. Je 
i( plonge alors cette peau, qui est devenue roide, dans une cuve d'eau 
c( bouillante avec un peu de très-belle colle de peau faite avec des 
<i peaux de lapin. Je laisse bouihir dix heures, renouvelant l'eau, 
<( afin que les peaux demeurent bien baignées. Pendant ce temps, 
<i j'ai mouillé d'eau gommée l'extérieur du moule, et je l'ai 
<( saupoudré de sable de plaine très-lin et pur. Alors je retire la 
<i peau de la cuve, je l'étends sur une pierre tiédie, je la coupe 
<ï suivant le besoin, j'amincis les bords qui doivent se rejoindre et 
<i se couvrir ; je la plonge ainsi coupée dans un bain chaud de colle 
c( de peau claire, et je l'étends sur le moule avec les mains, en ayant 
« grand soin de jeter du sable sur le moule pour qu'il soit bien 
<( poudreux. Puis on frotte la peau avec un outil de bois à mesure 
« qu'elle se refroidit, de façon qu'elle touche le moule partout et 
« que ses deux bords soient parfaitement collés. Je laisse sécher, 
« pas trop cependant ; je retire le moule au moyen du coin, comme 



SSA VIE PRIVÉt: i)Z LA NOBLESSE FÉODALE. 

« les cordonniers foril avec leurs embaiiclioirs. Je làte mon étui, jr 
« vois s'il ne s'y trouve aucun défaut en dedans et en dehors ; il est 
« encore souple. M'étant bien assuré qu'il n'y manque rien, je sau- 
« poudre de nouveau le moule de sable et je remets le cuir sur la 
« forme. Il faut laisser sécher doucement pendant plusieurs jours. 
« On fait alors cuire de l'huile de lin avec de la gomme arabique 
« dans un pot de terre vernie neuf; et prenant une peau d'àne très- 
« belle et unie, on la trempe dans cette huile très-chaude jusqu'à 
« ce qu'elle soil devenue souple comme une toile de lin. On met une 
« couche de cette même huile chaude sur le cuir de veau, toujours 
« sur forme, et, retirant la peau d'àne de son pot, on l'étend sur ce 
« cuir; on la coupe, on amincit les bords sur une pierre chaude, et 
a on la colle en frottant avec une agate, de façon à polir l'œuvre et 
« à lui donner exactement la forme du moule. On laisse sécher 
« quatre ou six jours, suivant le temps ; et ensuite, avec un petit fer 
(' chaud, on fait tous ks dessins que vous voyez sur la surface, les 
« lignes, les filets, les figures, les animaux, tout ce que l'on veut, 
« en appuyant fortement sur la peau. 11 ne s'agit plus alors que 
« d'être bon imagier et d'avoir la main ferme, égale et sûre, car 
(( tout faux Irait ne se peut réparer. Il faut aussi que les fers soient 
« toujours à la même température, assez chaude pour qu'on ne 
« puisse y tenir la main, mais pas assez pour brûler la peau. Ces 
« dessins ont encore l'avantage de donner beaucoup de solidité 
« à tout l'ouvrage, en reliant ensemble par une quantité de linéa- 
« ments et en faisant adhérer davantage les deux peaux l'une à 
« l'autre. J'ai quelquefois employé de la peau de chien préparée 
« avec du vert-de-gris; cet ouvrage se polit bien, est brillant 
« et plaisant à l'œil, mais on n'y peut tracer des dessins. Il faut des- 
« sécher complètement l'ouvrage dans un four, à une chaleur 
« très-douce et égale, après quoi on retire le moule; mais faut-il 
« s'assurer auparavant que tout est bien sec, autrement Técrin se 
a gauchirait. Quand tout est fini, si Ton veut, on peut, avec un pin- 
« ceau, de la couleur et de l'huile de lin chaude, peindre les figures, 
« les animaux, les feuillages, et même étendre des feuilles d'or par 
« parties ou sur le tout. On vernit par-dessus avec de l'huile de lin 
« et de la gomme cuites ensemble. Un écrin ainsi disposé est dur 
« comme le bois le plus dur; il ne saurait cependant se briser et est 
« très-léger. On fait les trous pour poser les anneaux, les poignées, 
« la serrure, fixés avec des rivets. On dispose des compartiments 
« faits de la même manière et qui sont roides comme des planchettes, 
(( on les colle avec de la bonne colle de peau. On tait des char- 



FABRICATION DES MEUGLES. 385 

<■ mères avec du cuir souple de clievreau, collées de même avec de la 
•« colle de peau; un colle, si l'on veut, en dedans, du drap, de la 
peau douce, du velours ou des feuilles d'or el d'argent, comme 
(( je l'ai fait pour les cases aux épices. Pour que la tirette glisse par- 
ce laitement dans l'étui, j'ai frotté ses parois avec une agate. Tous 
(( pouvez vous asseoir sur cet étui sans qu'il subisse la moindre 
(( déformation. » 

Maître Aubri nous fit voir encore quantité de coffrets, d'étuis et 
de mallettes exécutées avec beaucoup d'art et de soin. Après quoi, il 
nous offrit de nous conduire chez un de ses amis, peintre imagier, 
qui travaille en même temps et pour les églises et pour les palais '. 

L'Imagier. 

Nous entrâmes bientôt dans un atelier assez vaste, bien éclairé, 
au milieu duquel travaillaient un assez grand nombre d'ouvriers, car 
Guillaume Bériol est l'imagier le plus occupé de Paris, et il peut 
avoir avec lui autant d'apprentis et de valets qu'il en veut prendre ; 
les privilèges de sa corporation lui permettent même de travailler 
de nuit quand besoin est. Guillaume Bériot façonnait alors un beau 
retable de bois recouvert de reliefs, de peintures et de dorures. Lais- 
sant de côté ses pinceaux el sa petite palette de bois divisée en plusieurs 
cases dans lesquelles se trouvaient des couleurs Inmiides, et après 
quelques compliments, car les bourgeois de Paris sont polis et affa- 
bles, il nous montra son atelier. De tous côtés nous vîmes des plan- 
chettes de bois bien dressées et préparées pour la peinture et la gau- 
frure, de petites figures de bois et d'os, des baquets dans lesquels 
trempaient des peaux d'âne ou de cheval, des pots bien nets remplis 
de colle, et quantité d'outils très-délicats pour sculpter et graver. 
Revenant au grand retable, il se mit à nous en détailler la fabrica- 
tion : « C'est une pièce considérable, nous dit-il, et qui m'occupe, 
moi et mes liommes, depuis plus de six mois, encore n'est-elle 
point achevée. Le huchier, mon compère, qui vous accompagne, 
m'a fait la grande table de bois assemblée par petites pièces, em- 
brevées et collées ensemble de manière à ne point jouer ; de 



' Au xiiF siècle, du temps d'Etienne Boileau, il existait, à Paris, deux corporations 
il imagiers • les « ymagiers tailleurs qui taillent crucliefis » , ceux-ci sculptaient l'os, 
l'ivoire, le bois, façonnaient des crucifix, des figures de saints, des manches de couteau 
et autres menus objets; puis les « paintres et taillières ymagiers », qui pouvaient sculpter 
et peindre des meubles, ustensiles et tableaux ; ceux-ci subsistèrent seuls et fabriquèrent 
les objets sacrés et profanes (Voy les Registres des métiers et marchandises d'Etienne 
JJoileau, titres LXII et LXIII ) 

I. — 49 



386 



VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FLODALE. 



« grandes barres cà queue maintiennenl le tout bien uni et toutes les 
« pièces joinlivcs. Vous voyez ces petits cadres en étoiles qui s'en- 
« trelacent, ces culonnettes en relief avec leurs arcatures et leurs 
« gables, tout cela est pris non dans la masse, mais apporté sur le 
« champ et collé avec som. Sur ce premier travail de bois, j'ai 

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€ étendu plusieurs couches de colle de peau, puis des feuilles de peau 

« d'àne, puis eniin d'autres couches de colle de peau mélangées avec 

« du plâtre fin ; après quoi j'ai tracé tous les dessins que vous voyez 

« en relief. Au moyen d'oui ils de fer, j'ai gravé les compartiments 

« pi-imipaux; dans chacun d'eux, j'ai posé une couche très-épaisse 

« de ce mélange de colle de peau et de plâtre, el pendant que la ma- 



FABRICATION DES MEUBLES. 



387 



€ tière était molle, j'ai estampillé les ornements saillants au moyen 
« de petites matrices de plomb préparées exprès, comme on im- 
« prime un sceau sur de la cire (lig-. 4)'. Tous ces reliefs très-lé- 
« gers qui garnissent les fûts de colonnettes et les champs seront 
« dorés, comme vous le voyez de ce côté , la dorure appliquée, je 
« redessinelerclief j)ar des lignes brunes, presque noires, très-fmes, 
a qui donnent à l'or du brillant et aux reliefs la netteté nécessaire 

5 





« à un meuble de cette nature destiné à être vu de loin. La peau 
« collée sur le bois m? pouvant suivre la sculpture des chapiteaux, 
« ceux ci sont laissés unis, et les feuilles sont snnple nient redessi- 
« nées en noir (fig. 5). Atiu de donner au retable une grande 

' Nous avons indiqué dans notre lij,ure 1, non les ma'.ric-'S, mais les empreintes, pom' 
rendre le dessin plus intelligible. Cas matriccs'étaient quelquefois faites de bois, de 
pierre fine ou d'ardoise On comprend comment, avec une seule matrice ayant la forme 
donnée par la figure A, on pouvait estamper un fond étendu, ou même des parties 
cylindriques. L'ornement A pro\ient du retable de Westminster; celui B, d'un fragment 
de boiserie en notre possession, et celui C, du tabeniucle de la sainte Chapelle de Paris^ 
avant sa restauration. 



388 VIE PRIVÉE DE L.V NOBLESSE FÉODALE. 

richesse à laquelle l'application seule de l'or ne saurait atteindre, 
de place en place j'ai collé des pâtes de verre de diverses couleurs 
faisant l'effet de cabochons, puis quelques pierres dures, intailles 
et camées, qui m'ont été données pour cet objet. Ces pierres et 
gouttes de verre sont enchâssées dans un oiie de pâte faite avec 
de la gomme laque et de l'huile de lin cuites ensemble; cette 
même matière sert à les coller; les sertissures sont dorées comme 
le reste, et sous chaque pierre est une petite feuille d'argent qui 
leur donne de l'éclat. Dans les fonds et les bordures, j'ai collé 
des plaques de verre, qui, vous le voyez, ont tout l'éclat des plus 
brillants émaux et une apparence plus délicate et plus transpa- 
rente. Voyez celles-ci (A et B, pi. XXII) : ce sont des verres bleus 
et pourpres. Voici comment on obtient l'effet qu'ils produisent: 
On commence par coller sous le verre une feuille d'argent battu 
avec de la gomme arabique pure mélangée d'un peu de miel. Puis, 
sur le verre, on peint des ornements délicats avec de Thuile de lin 
mêlée à de la cire, de l'essence de térébenthine et de la sanguine, 
que l'on fait cuire ensemble à un feu très-doux. Sur cette assiette 
encore molle, on applique de l'or en feuilles ; quand l'assiette est 
durcie, on brosse l'or, et il ne reste que l'ornement ; puis on colle 
la plaque comme les pâtes de verre. L'ornement doré extérieur 
projette une ombre sur la feuille d'argent du dessous; cela donne 
une grande élégance et du relief àrornement. Ces autres fonds (C) 
sont peints de diverses couleurs rehaussées de dorures sous un 
verre blanc verdàtre ; on applique sous la peinture, qui est trans- 
parente, une feuille d'or, et l'on colle la plaque comme les autres : 
cela prend un vif éclat et ne peut s'altérer Mais il faut apporter 
dans ces menus travaux beaucoup de soin et de délicatesse, car de 
pareils ouvrages paraissent communs s'ils ne sont exécutés par des 
mains habiles, et ressemblent à ces boîtes que l'on vend dans les 
foires aux petites gens pour enfermer leurs bijoux. Les sujets 
colorés sur les fonds gaufrés et dorés sont peints à l'œuf et vernis 
très-légèrement au moyen d'une couche d'huile de lin cuite avec 
de la gomme arabique. Ce vernis s'étend avec la paume de la main, 
afin de ne faire aucune épaisseur et de ne donner qu'un brillant 
très-doux. Quelques parties de la dorure sont également vernies, 
pour leur donner de la chaleur et leur enlever l'apparence trop 
métallique, notamment dans les fonds gaufrés; car, si l'on ne 
prenait cette précaution, la peinture paraîtrait terne et terreuse'.» 

' Cest ainsi qu'est fabriqué le beau re ;L e déposé dans le collatéral sud du chœur de 



DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRAr^ÇAIS 

Tome 1 '. Meuoles. PI XXII 



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Moitié d'exécution 




Ywletle-Buc âel. DéivmoTit liû 

DETAILS LU RETABLE DE AVESTMINSTER 



r.'AMORELelC''Ecliteurs 



Imp.R-Eiigelmarm Paris 



FABRICATION DES MEUBLES. 389 

Après avoir admiré l'œuvre de Guillaume Bériot, nous lui deman- 
dâmes s'il faisait pour les appailements des riches seigneurs des 
ouvrages de celle nature : « Oui, nous dit-il, j'ai fait des lambris 
« et des plafonds ainsi décorés, recouverts de toile fine collée 
« sur le bois, dorés et couverts de pales gaufrées et de plaques de 
(( verre, de feuilles d'argent, de peintures représentant des feuil- 
« lages et des oiseaux, el de petites figures en relief peintes au 
a naturel. J'ai fait ainsi des bois de lit, de petits tableaux pour ora- 
« toires, des armoires et des dressoirs ; mais ces ouvrages sont 
(( chers, et aujourd'hui on préfère les meubles de bois sculpté et 
a recouverts de belles étoffes ou de tapisseries. » 

Le Serrurier. 

En sortant de chez l'imagier, Jacques le huchier nous engagea à. 
entrer avec lui dans l'atelier du serrurier qui fabrique des penlurcs, 
charnières et serrures pour les coffres et armoires aussi bien que 
pour les écrins. « Hugues, nous dit Jacques, est un serrurier déjà 
vieux, mais qui fabrique suivant la mode du jour ; le fer semble 
doux comme le plomb entre ses mains : il le tourne, l'amincit, le 
burine, le façonne aussi facilement que la pâte, et il n'est pas de 
forgeron à Paris qui travaille plus rapidement. Vous lui voyez faire 
des grilles, des landiers, de grandes pentures de portes et les 
ouvrages les plus fins, de petits coffrets de fer, des étuis, de petites 
serrures, des cadenas, que vous prendriez pour de l'orfèvrerie, 
tant la matière est délicatement travaillée. Hugues emploie aussi 
parfois l'argent pour certains objets, tels que les écrins que vous 
avez vus tout à l'heure. On est surpris de voir ses larges mains 
noires et calleuses façonner adroitement les objets de métal les 
plus délicats; cependant il a le poignet solide, et il n'est pas un 
forgeron qui étampe aussi nettement que lui un morceau de fer 
rouge. )' 

L'atelier de Hugues est grand ; on y voit une forge fixe, de petites 
forges mobiles avec leurs soufflets, des enclumes et bigornes de 
toutes dimensions, de gros marteaux , d'autres très-menus, des 
ciseaux, des pinces de toutes tailles et quanlilé d'étampes ou ma- 
trices d'acier soigneusement ranuées sur des tablettes. Hugues n'a 
qu'un apprenti, mais lui-même est un homme vigoureux malgré son 
âge, et ti'availlant tant que dure le jour. 

l'église abbatiale de Westminster, et dont nous avons donné l'ensemble au mot Retable, 
fig. 2. (Voyez, pour ces derniers procédés, l'Essai sur divers arts, du moine Théophile ) 



390 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

En nou? voyant entrer, Hugues salua de la tête le huchier et 
l'écrinier et leur demanda la permission de terminer son travail. Il 
forgeait i\ petits coups une plaque de fer très-mince, qu'il remettait 
à chaque instant dans un tas de braise incandescente sans trop la 
laisser rougir. « Que faites-vous là, maître Hugues? dit le huchier. 
« — Une boîte de serrure à bosse, répondit le serrurier. Vous savez 
« que je les fais toujours d'une seule pièce; c'est pourrendrc le fer 
« ferme et malléable que je le chauffe ainsi doucement et le bats à 
« petits coups, afin de ne point brûler et de ne point crever la boîte, 
« qui doit être très-relevée pour contenir le mécanisme. » Laissant 
alors son marteau, il nous fil voir une serrure à bosse en forme 
d'écu, fort délicatement travaillée: « Voici, ajouti-t-il, une pièce 
« pareille, ou peu s'en faudra, à celle dont je fais la boîte. Tout cela 
« n'est que de la forge avec quelques burinages (pi. XXÏH). Les 
« feuilles et tigettes qui ornent la boîte sont soudées à chaud, rele- 
« vées au marteau, puis attachées au fond par de petits rivets que 
« vous voyez apparents. 11 faut de bon fer pour un travail aussi délicat 
« et qu'un coup de feu trop vif brûlerait sans ressource : c'est dans 
« les vieilles ferrailles des anciennes portes, dans les rebuts et les 
« vieux clous, que je trouve le fer convenable pour faire ces travaux 
« très-fins; les fers qu'on nous vend aujourd'hui sont cassants et 
« mal corroyés. Vous ne voyez d:ms tout ceci ni cuivre, ni étain. 
«. Le mécanisme G est d'acier ; c'est un pêne qui entre dans le 
« moraillon au moyen d'un tour de clef. L'entrée de la serrure est 
« masquée par une garde retenue par un ressort; en poussant le 
« bouton A, la garde saute d'elle-même par l'effet d'une paillette 
« entaillée à côté de l'entrée, et l'on introduit la clef. — Pourquoi, 
« dit l'éciinier, ne me faites-vous jamais d'aussi belles pièces, maître 
« Hugues? — C'est que vous ne me les payez pas assez cher. Un 
« riche marchand, mon voisin, m'a commandé cette seriure pour 
« un vieux coffre très-beau qu'il a acheté en Touraine ; c'est un 
« amateur. Les seigneurs qui vous commandent des écrins ne 
a veulent pas mettre le prix à ce qui ne brille point, et tous les jours 
« l'art du forgeron se perd ; les serruriers d'aujourd'hui n'ont pas 
« l'occasion de se donner tant de peine, et vous n'en trouveriez plus 
« un seul en état de forger les penlures de Notre-Dame de Paris. 
« — Je le crois bien, répliqua le huchier, ces pentures ont été for- 
« gées par le diable ! — Voire! dit Hugues; mon grand-père les 
« aurait bien forgées, sans avoir besoin d'appeler le diable. Voilà 
« une de ces œuvres que mon père a toujours gardée chez lui et 
a. que je conserve de même, sans la vouloir vendre. Qui achèterait 



DICTÏÔXNAIUE 1)1 mmUMW FINANÇAIS 



l- Vol. 



Meubles, P. xxiii. 



iifir^', ,„ 














'-ï 




SERRURE A BOSSE, XIV'' SIECLE. 



Dïr.TIOXNAlHK Dl MOBILIKK FHAXCAIS 



1'' Vol. 



Meubles, P. wiv 








% 



.PIED DE CIERGE PASCAL, Xllf SIECLE. 



FABRICATION DES MEUBLES. 3J1 

« cette pièce, d'ailleurs? Personne aiijoui'd'hiii. d En disant cela, 
maître Hugues ouvrit une armoire dans laquelle était enfermée une 
grande pièce de forge qu'il nous laissa le temps d'admirer (pi. XXIV). 

c( C'est, continua maître Hugues, un pied de cierge pascal. L'abbé de 

« Saint-Germain des Prés l'avait commandé à mon grand-père; 

« mais, l'ouvrage terminé, l'abbé étant mort, son successeur, ama- 

« leur des choses nouvelles, n'offrit de ce pied qu'un prix fort infé- 

« rieur à celui qui avait été convenu, car on voulait alors faire dans 

« Tabbaye de grosses dépenses pour la conslruction du réfectoire et 

« de la cliapelle de la sainte Vierge. Mon grand-père garda son œuvre, 

« espérant toujouis que, les travaux achevés, on la lui payei-ail ce 

« qu'elle vaut; mais il mourut avant que Pierre de Montereau eût 

« terminé les constructions nouvelles de l'abbaye. Plus lard, cepen- 

(( dant, mon père fit porter le pied de cierge chez l'abbé ; les reli- 

« gieux trouvèrent le travail ancien, firent les connaisseurs, pré- 

« tendirentavoirpour le prix demandé un pied qui décorerait mieux 

« le chœur de l'église. Le candélabre revint donc à la maison, et je 

« le garde pour me remettre toujours en mémoire, ainsi qu'à mes 

« apprentis, comment on savait forger le fer autrefois. Les gens du 

<( siècle et les religii.'ux veulent aujourd'hui des meubles qui brillent, 

« qui soient chargés d'argent et d'or et de petits morceaux de verre 

« que le menu peuple prend pour des pierres précieuses. Peu de 

« personnes savent apprécier ce qui est bon et bien fait ; chacun lient 

« à paraître: aussi les artisans perdent les traditions de leur métier. 

« — Vous feriez bien encore , maître Hugues, un candélabre 

« comme celui-ci? — Hum! peut-être; mais je suis vieux, et j'ai 

« fabriqué de ces sortes d'ouvrages avec mon père ; les jeunes 

« gens ne sauraient s'en tirer, et moi-même il me faudrait, pour 

« achever une œuvre pareille, le double du temps qu'y a mis mon 

« grand-père. Remarquez bien que chacun des trois grands pan- 

« neaux de rinceaux est d'une seule pièce , les trois pieds ou branches 

« sont chacun aussi d'une seule pièce. Il n'y a donc dans ce candé- 

« labre, haut comme un homme, que six pièces, la bague supé- 

« rieure et le plateau inférieur avec sa pointe. Les pièces principales 

« sont maintenues ensemble, non par des rivets, mais par des 

« brides qui tiennent à l'ornement. Bien que le tout ne pèse guère, 

« cependant lorsqu'un homme forge un de ces panneaux, aidé seu- 

(( lement par son apprenti, croyez qu'il lui faut de bons bras pour 

« retourner dans la braise et sur l'enclume une pièce de cette lon- 

« gueur, la façonner, souder chaque branche, ligette et bouquet, 

« et leur donner le contour convenable. Chaque tigette, fleur ou 



392 VIE PRIVÉE DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

« feuille est d'abord forgée et étampée à paît, puis on soude ces 

(( petites pièces ensemble de façon à en composer les bouquets ; puis 

« enfin, lorsque ces bouquets ont reçu leur contour, on les soude 

« ensemble pour composer le panneau par leur réunion. Ainsi, dans 

(( un panneau, il va environ quarante fleurettes ou feuilles, ou tètes, 

« qui, pour être étampées et façonnées de manière à pouvoir être 

« soudées, ont passé chacune au moins quatre fois au feu, ce qui 

« fait déjà cent soixante passages dans la braise. Pour souder et 

« contourner ces petites pièces de manière à former les bouquets 

« et leur donner le contour convenable, il faut compter au moins 

« dix passages au feu en moyenne par bouquet, ce qui fait cin- 

« quante, puisqu'il y a cinq bouquets par panneau. Pour les souder 

« ensemble, faire les embrasses et entrelacs, il faut compter pour le- 

« moins trente passages au feu, ce qui fait pour un panneau deux 

« cent quarante ou deux cent cinquante chauffages, et pour les 

« trois panneaux sept cent cinquante environ. Si nous comptons 

« quarante chauffages par pied ou branche, vingt pour la bague et 

« le plateau, nous aurons en tout bien près de mille passages au feu 

« pour forger ce candélabre. Ajoutons à cela les retouches et les 

« gravures au burin, les pièces manquées qu'il faut recommencer, 

« vous comprendrez qu'aujourd'hui on n'estime pas un pareil Ira- 

« vail ce qu'il coûte de temps, de sueurs et de charbon. Les habiles 

« forgerons qui façonnaient autrefois ces pièces, ne gagnant plus 

« leur vie ici, se sont établis ou en Ai.gleterre ou dans les villes 

« de l'Allemagne, car dans ces pays on estime et l'on paye encore 

« ces sortes d'ouvrages A Paris, vous voyez quantité de serruriers, 

« ou de gens se disant tels, n'ayant d'autre souci que de découper 

« de petites plaques de fer aminci, de les river les unes sur les 

« autres, d'y graver quelque dessin au burin, et de faire ainsi des 

« ouvrages qui séduisent les ignorants par leur apparence déli- 

« cate, mais qui ne sont ni solides ni beaux, et devraient être lais- 

« ses aux chaudronniers ou à ceux (pii fabriquent des bossettes 

(( pour les selles et pour les chariots, ou des plaques de cein- 

« tures et de hauberts. » Ayant dit, maître Hugues nous laissa ad- 
mirer le candélabre fabriqué par son gr;md-père, et se remit à sa 
forge. « Mais», reprit-il après avoir plongé le fer dans la braise et 
pendant que son garçon soufflait, « nous ne devons pas nous 

<' plaindre; en somme, je gagne deux fois plus que mon père 

« chaque année, et lui-même gagnait plus que son père : les sei« 

•( gneurs et les riches hommes recherchent moins ce qui est bon et 

4i bien fait qu'autrefois, mais ils dépensent plus d'argent pour ve~ 



DICTIOAXAIHK 

1" Vol. 



i^lOHIMi:i{ FRANÇAIS 

Meublai, P. xxv 




VERTEVELLE, XIV' SIECLE. 



DICTIONNAIRE 01 MOBILIER FRANÇAIS 

V' Vol, Meubles, P, xxvi 





CANDELABRE EN FER, XIV SIECLE. 



FABRICATION DES MEUBLES. S9^ 

« nouveler leurs meubles et leurs maisons; les gens de métier sont 
« plus heureux, moins Ibulés; ils mangent du pain et de la viande 
« tous les jours, et s'ils sont moins Imbiles, ils se font mieux payer. 
« Moi aussi je m'accommode au temps. Tenez, voici une vertevelle 
« que je viens de finir (pi. XXV) ; cela ne donne pas grand'peine à ïa- 
(( fonner, ce n'est que du fer battu découpé, quelque peu relevé à 
« froid et buriné. Cependant j'ai soudé dessus, ces grappelettes 
« faites à la forge pour recevoir les tètes des clous, afin que celles-ci 
« n'appuient pas sur le fer à cru, ce qui ne vaut rien. C'est pour 
« une armoire servant de librairie. Vous voyez que j'ai orné le mo- 
« raillon d'un petit clerc assis tenant un livre ouvert; j'ai conservé 
« l'habitude de placer ainsi quelques pièces de forge très-fines, même 
« sur les objets les plusvulgaires ; il faut s'entretenir la main, etmon- 
« treraux apprenlisà ne laisser jamais perdre le métier. Yoici encore 
« une pièce de serrurerie comme nous en fabriquons cliaque jour 
« pour les églises et les châteaux ; c'est un grand chandeliei' à cou- 
(( ronne ; cela ne demande ni beaucoup de peine, ni beaucoup de 
« soin. Vous voyez au centre une tige de fer, ronde au sommet, à six 
(* pans dans la partie inférieure (pi. XXVI) ' , puis des traverses plates 
<! posées en croix, soulagées par des potences qui maintiennent les 
« trois cercles auxquels sont fixées des pointes pour les grands cierges 
« et des viroles pour les petits cierges. Le candélabre est porté sur 
« trois pieds et ne peut ainsi vaciller, quelle que soit l'inégalité du sol. 
« Je fais de ces grands porte-lumières par douzaine, et cela ne coûte 
« pas cher; mais aussi n'est-ce ni long ni difficile à fabriquer. Les 
« branches soutenant les cercles sont assemblées avec ceux-ci au 
« moyen de rivets, et leur extrémité inférieure passe à travers les 
« petits plateaux circulaires qui sont enfilés par la tige de fer. Les 
« cercles peuvent ainsi tourner sur l'arbre centnd, afin que rallumeur 
« de cierges ne soit pas obligé de faire le tour du porte-lumières. Les 
« petits ornements qui égayent les supports des cercles sont eux- 
« mêmes rivés. Ainsi, dans ces grandes pièces, les difficultés de 
« forge sont évitées ; il n'y a point de soudures ; les pièces sont tour- 
<i nées à chaud, quelque peu gravées par des coups de burin et rivées 
« les unes aux autres. De pareilles œuvres déplaisent à un vrai for- 
ce geron; elles gâtent la main. Cependant, ces pièces ne coûtant pas 
« cher et ayant de l'apparence, quelques-uns les font dorer et les 
(( placent dans les salles de banquet. A dislance, on peut croire que 
« ce sont là des porte-lumières d'un beau travail... Que voulez- 

* Candélabre de fer tiré du cabiact de M. A. Céreiite. 

I. —50 



39-i VIE PRIVÉli DE L\ NOBLESSIÎ FÉODALE. 

<s VOUS? Si nous passions noU e temps à ne faire que des ouvrages re- 

« chercliés par les amateurs, nous ne pourrions gagner assez pour 

« donner du pain à nos enfants. Mon voisin, Jacques Blin, qui était 

« bon serrurier el façonnait ces beaux ouvrages tant prisés, est mort 

« dans la misère, sans laisser de quoi l'enterrer. Quand il venait me 

« voir, el si j'avais sur ma forge une pièce comme celle-ci, j'étais 

u lionteux; il ne disait rien, et se sauvait. Ce sont ces ouvrages de 

« peu de valeur qui nous rapportent les plus gros bénéfices. » Maître 
Hugues reprit alors sa boîte de serrure, et nous le quittâmes. 

« Avant que le soleil soilcouclié, nous avons encore le temps, si 

« vous voulez, nous dit Jacques le hucliier, d'aller visiter l'atelier de 

« mon compère le lampier, Alain Le Granl. C'est un habile et ridie 

« homme qui a voyagé longtemps et qui sait bien son métier, il est 

« fort considéré parles seigneurs, qui lui confient l'exécution de leurs 

« sceaux, bien que ces ouvrag s no dépendent pas de son état ■. c'est, 

« comme vous savez, une besogne délicate, car on doit craindre l-s 

« faux ; s'il gagne beaucoup à faire ces petits ouvrages, ce n'est pas 

« là ce que je vous ferai voir chez lui, mats de belles œuvres de fonte 

« d'arclial et de cuivre. Il a des secrets pour jeter en moule de 

« glandes pièces d'un seul jet, et il est rare qu'il les manque. » 

Le Lampier. 

Nous allâmes donc chez Alain Le Granl. Son atelier est au fond 
d'une allée, près d'une cour assez spacieuse autour de laquelle sont 
bâtis des hangars renfermant des fourneaux et des provisions de 
sable, de terre grass:-, du bois sec, des lingots de cuivre jaune et 
rouge, des pots déterre et des creusets de toutes dimensions. Sur 
la rue, Alain Le Grant ne possède qu'une boutique étroite, sur la 
devanture de laquell.' on voit de petits chandeliers, des anneaux, des 
plaques de chariots, de harnais, et quantité de petits objets qui se 
vendent habituellement. Maître Alain était occupé à façonner un 
grand lampier en cire brune, car il est bon modeleur', a Yoici, dit 
« Jacques, des étrangers de mes amis qui demandent la permission 

' « Premièrement, que nulle ne pourra ouvrer ou dit r.iesticr de nuys, fors tant seuV.'- 
« ment corne il verra du jour, si ce n'est pour fondre. . Item, que nus chandclliers de 
« cuivre ne soient faiz de pièces soudées pour mètre sus table, ne lampes ne soient faites 
« que d'une pièce, se ils ne sont à clavail (pièces retenues par des clavettes) . item, 
« que nuls ne puisse nulles vielles ouvres réjiarer ne brunir, ne vendre pour neuves, sus 
« paine de perdre les, et de paier l'amende, etc.. . » [Registres des met el marchand. 
d'£t. Boileau ) 



FABRICATION DES MEUBLES. 395 

« de visiter vos ateliers, et qui voudraient bien voir quelques-unes 
« de ces belles pièces de fonte que vous avez chez vous. — Soyez 
« les bienvenus, messieurs, dit Alain, vous me faites honneur: je 
« vous ferai voir ce que j'ai de meilleur, et si vous restez à Paris, vous 
(( pourrez, si bon vous semble, voir couler cette pièce que je termiue 
« et qui sera prête à fondre dans un mois environ. On ditquej'aides 
« secrets, mais ce sont là des contes, mon secret est do savoir mon 
« métier etdenejam.xis rien négliger. Si les fondeurs, mes confrères, 
(( ne réussissent pas comme moi, c'est qu'ils ne mettent pas à leur 
« travail le temps et la patience qu'il faut y apporter, ou qu'ils crai- 
« gnent la dépense. A Paris, on veut aller trop vite en besogne, et 
(( pour un fondeur, le temps et le soin font les trois quarts du travail. 
« J'ai été longtemps en Brabant, en Bourgogne, en Allemagne et en 
« Italie, où il se trouve de bons fondeurs, qu3 l'on paye bien, parce 
« que, dans ces pays, on estime leur travail, et si l'on me trouve habile 
« ici, c'estqueje n'ai pas perdu mon temps en ch'^minetne me suis 
« pas amusé, comme tant d'autres, à blâmer ce qu'ils voient chez les 
« étrang<^rs, sans songer à profiter de ce que ceux-ci savent et prali- 
« quent mieux que nous. C'est à Milan et à Venise que j'ai appris à mé- 
langer les métaux, chose d'une grande importance poumons; que 
« j'ai vu comment on préparait de grands modèles et comment on 
« fait pénétrer le métal en fusion jusque dans les parties les plus dé- 
« licates du moule. Ne croyez pas qu'en France on ne sût pas fondre 
(( autrefois; il y a un siècle et demi, nos devanciers savaient bien 
« leur métier, et vous en aurez la preuve si vous allez à Saint-RiMui 
« de Reims, par exemple ' . Vous verrez dans le chœur des religieux 
« un candélabre qui est aussi beau comme fonte que le grand chan- 
« déliera sept branches de Milan -, J'ai recueilli dans mes voyages 
« quelques belk'spiècesqueje conpcrve comme modèles ; je voudrais 
« les vendre que je ne pourrais en tirer un bon piix, car cela est 
« passé de mode, et aujourd'hui on ne veut plus que des pièces de 
« fonte toutes remplies de petites figures, de niches, de colonnettes, 
« de feuillages, de clochetons : cela est surprenant, mais c'est, entre 



* Un fragment du candélabre de Saint-Remi de Reims se voit encore dans le musée de 
cette ville; c'est une des plus belles pièces de fonte que nous connaissions : ce candélabre 
fut fabriqué vers la fin du xii' siècle. Mais l'une des pièces de fonte de cuivre les plus 
remarquables que l'on puisse voir est le grand chandelier qui appartient à M. Espaular, 
au Mans. Il est fondu sur cire perdue, et date du xii* siècle (Voy les Mélang. arcliéoi, 
t. IV. des RR. PP. Martin et Cahier, et le Dictionnaire, partie Ustensiles ) 

' Ce chandelier existe encore dans le trésor de la cathédrale; il a été publié dans les 
Ann. archéol. de M Didrou 



300 VIE PRIVÉK DE LA NOBLESSE FÉODALE. 

« nous, bien moins difficile à fabriquer que des anciens meubles, car 
« on dissimule les défauts sous la multiplicité des détails. On attache 
« les pièces les unes aux autres par des goupilles, on les retaille, on 
« les couvre de ciselures; s'il se trouve une soufflure, on la remplit 
« d'étain. Mais les gens d'église et les seigneurs n'y connaissent 
fi rien, et veulent avoir beaucoup pour peu d'argent ; il faut bien les 
« satisfaire. Toutefois j'aime mon métier,j'ai de quoi vivre, et n'en- 
« Ireprends que les travaux qui me plaisent. Le grand lampesier 
« dont je termine le modèle en ce moment est pour notre sire le roi ; 
(( il doit être suspendu dans sa chambre, au Louvre. Il sera fondu en 
« sept pièces. Mais tout à l'heure, quand les apprentis auront dîné, 
« je vous ferai voir les modèles déjà terminés. Entrez dans cette 
« chambre, où je conserve les objets que j'ai pu me procurer pen- 
« dant mes voyages. » Maître Alain nous ouvrit une petite porte 
basse, et nous nous trouvâmes dans une assez belle chambre toute 
tendue de vieilles tapisseries, contre lesquelles sont rangées des dé- 
bris de meubles, de métal et aussi de quelques meubles entiers; 
de grandir chandeliers, des suspensions pour les autels ; des bra- 
« sierset des plateaux à jour de cuivre comme nos drageoirs, mais 
plus grands ; des lampiers de toute forme, des bi'as pour recevoir des 
cierges, quantité d'objets d'une finesse extrême de travail, tels qu'en- 
censoirs, navettes, crosses, fermaux, pièces de harnais, etc. Il eût 
fallu une journée entière pour examiner toutes ces choses à loi- 
sir, car dans le-nombre il y en avait qui me parurent d'une sin- 
gulière délicatesse. « C'est ici, nous dit maître Alain, queje viens me 
« reposer de mon travail et chercher les moyens de perfectionner 
« mes modèles et ma fonte. Voici, par exemple, des ouvrages sar- 
« rasinois que j'ai achetés à Venise : ce sont de petits vases d'argent 
« faits pour contenir des boissons chaudes, enveloppés d'un réseau 
« ajouré de fonte de cuivre, afin d'éloigner les mains du vase et de 
« ne point brûler les doigts. Voyez comme ces ornements sont dé- 
(' liés, regardez ce métal comme il est beau. J'ai bien des fois cher- 
« ché à obtenir une fonte pareille, mais je n'ai pu encore y parvenir. 
« De ce côlé est une de mes plus belles pièces: c'est une table de 
« campagne, comme les grands seigneurs en faisaient mettre dans 
« leurs bagages et sur lesquelles on servait un repas. Lorsqu'on 
« campait, on apportait les mets sur ce plateau garni de rebords, 
« chacun s'asseyait autour sur des tapis, de la paille ou du foin, 
« et l'on posait les assiettes sur des escabeaux ou même à terre'. 

* Bien que dès le ix' siècle Tusage des tables hautes et des sièges fût généralement 



FABRICATION DES MEUBLES. 



397 



<i Deux hommes pouvaient facilement porter le plateau au moyen 
(( de deux bâtons que l'on passait dans les anneaux (fig. 0). Aujour- 
(( d'hui nos seigneurs, à la guerre, veulent être servis comme dans 
(( leurs châteaux : au camp, on met des tables et des nappes, on 




(. place des sièges autour, et il faut de nombreux serviteurs; mais, 
« autrefois, un connétable, ou même un roi en campagne se con- 
« tentait d'un plateau comme celui-ci pour son souper. Ce plaleau 
« peut se démonter; les quatre pieds ne sont que des boulons qui 
« passent à travers des œils ménagés aux extrémités des rebords, 
« qui portent en dessous un repos sur lequel pose le panneau du 
« fond, de bois, que l'on conviait d'une nappe débordant par-des- 
« sous des deux côtés, de façon à faire deux nappes pour poser les 
<i assiettes, le pain et le sel. En apportant la table et lorsqu'on la 
« desservait, les deux pans de la nappe étaient reployés sur le pla- 
« teau et Ton emportait la table avec son service en un moment '. Il 



adopté en France, même en campagne, cependant il est question parfois, pendant les 
XI* et XII* siècles, de tapis étendus à terre pour manger (Voy. la Vte de saint Aniouhl, 
évèque de Soissons; vov- Legrand d'Aussv, Ihst. de la vie privée des François, t. 111, 
p. 153 ) 

' Au XII' siècle encore, les tables étaient souvent munies de rebords (voy Tables). 
Quant aux meubles transporlables, nous avons expliqué ailleurs qu'ils étaient fort en 
usage jusque vers la fin du moyen âge Le métal se prêtait mieux que toute autre matière 
à la fabrication de ces meubles, qu'il fallait démonter souvent, qui devaient occuper peu 
de place et peser le moins possible Nous savons par expérience, de nos jours, comment 
des meubles de métal, adroitement composés et exécutés, ont moins de poids que des 
meubles de bois. Lord Londesborough possède, dans sa magnifuiue collection d'objets 
du moyen âge, un faudesleuil (pliant à dossier! de fabrication espagnole, qui date pro- 
bablement du xvi* siècle et qui est entièrement de fer, travaillé avec une délicatesse 
rare, composé de panneaux ajourés pouvant se démonter, se plier et se placer facilement 
parmi les bagages (voy MisceU. Graphica : represent. of ancient, médiéval,^ and renais- 
sance remains; London, 1857) Il est à croire que les Maures possédaient beaucoup de 
ces meubles portatifs; ils excellaient dans les ouvrages de métal. La table de dom Pèdrc 
Je Castille était d'origine mauresque. 



308 VIE IRIVÉE DE LA NOBLESS>: FÉODALE. 

« fallait que ces tables fussent légères ; aussi les quatre galeries à 
« jour, d'une fonte si fine, les quatre boulons et l'ais de bois qui 
« forme le plateau, ne pèsent ensemble plus de vingt-cinq livres, 
(i bien que le tout soit assez grand pour contenir plusieurs plats '. 

' Nous ne possédons sur ces tables portatives que des données assez vagues, et l'exemple 

que nous donnons ici ne s'appuie l'quant à la forme et aux détails de l'ornementation) que 

sur un calque fait sur les dessins de la collection Garnerey, vendue il y a vingt-cinq a;is> 

cl malheureusement dispersée. Jusqu'à nos jours, les personnes sou\eraines avaient pour 

habitude de manger seules. Leur repas était apporté dans des barquettes couvertes, et les 

mets étaient déposés couverts sur la table (d'où le mot couvert pour désigner une table 

servie). Ces usages s'étaient conservés encore sous les rois Louis XVllI et Charles X. Le 

dîner du roi était porté, des cuisines à la salle à manger, dans une ou deux barquettes, 

par des valets, et précédé d'un quartier-maître en uniforme et de gardes du corps. De 

temps à autre le quartier-maître criait . « Messieurs ! la viande du roi ! » Et chacun de 

se découvrir. Notre table peut bien avoir servi de barquette Mais alors (au xir siècle) 

le cérémonial n'était pas réglé comme il he fut plus tard. Pour prendre une idée de ce 

qu'était le cérémonial de table au w" siècle, il faut voir VEtat de la maison de Charles le 

Hardy, par Olivier de la Marche, Cet auteur dit (chap. du Tiers estât) « Or il est besoin 

« que je déclare comment l'escuyer trenchant sert, ne en quelle manière, quand les estats 

« sont appointés, et la table parée, l'escuyer trenchant qui doit servir doit mettre son 

« chapperon ou chappeau sur le buffet, es mains du somellier, et en doit le somcllier 

» prendre garde, et doit bailler à l'escuyer à laver, qui essuie ses mains à la nappe du 

« buffet, et CCS choses ne doit-on souffrir ne laisser faire à autre que à rescuyer tren- 

« chant; et le prince assis, l'escuyer trenchant va devant hiy, puis desveloppe le pain. 

« et baise la petite serviette qu'il trouve enveloppée (avec le pain), et la mect en'.re les 

t muiiis du prince, et puis prend celle où pstoit le pain enveloppe, il Tescout (la secoue) 

t et la mect sur son col, et y mect les deux bouts d'icelle devant luy, et la cause est 

t telle, car Tesouyer trenchant doit tousjours veoir toutes les choses qui doivent toucher 

f au pain, à la viande et aux cousteaux, dont il doit trencher, et doit toucher à ses mains 

« et à sa bouche » Ce passage doit s'entendre ainsi : L'écuyer tranchant examinera avec 

soin tous les ustensiles qui doivent toucher au pain et aux mets; il les prendra en sa main 

et les approchera de sa bouche, pour faire l'essai, et s'assurera si ces ustensiles ne sont 

point empoisonnés. « Puis il prend le pain et le mect en la main séncstre, qui doit estre 

K couverte de la serviette (attachée à son col), et du plus grand cousteau le doit partir 

« en deux Cpartager le pain en deux), et en doit prendre l'une, et la bailler au valet 

« servant pour faire son essay, puis prend l'épreuve de la licorne en la petite nef, et 

« touche le pain tout à rentour, et puis trenche devant le prince, et quand il a servi le 

« pain, il la remet sur la table (la petite nefj, entre luy et le panetier, et puis pfend 

« un petit Cousteau, et baise le manche, et puis le mect devant le prince, et tous les 

« mects et toute la viande qui est sur la table, il la doibt descouvri^- l'un après l'autre, 

« et mettre devant le prince, soit fruicl ou autrement, et quant le prince a mangé de 

« l'un, il lui baille de l'autre, selon son appétit, et doit avoir discrétion de présenter 

« au prince' les mects comme ils doivent aller, c'est à sçavoir, les potages premiers que 

« le plat, et les œut's avant le poisson, et quand il a mis a chascun plat devant le prince, 

« il le doibt descouvrir, et puis faire espreuvt de la licorne, et après faire son cssay avant 



TiinioxxAmE î)r :\iotîiijru français 

jp' Vol. Meubles, P. xxvii. 

A 




FAUDESTEUIL EN BRONZE, Xll" SIÈCLE. 



FABRICATION DES MLLBLES. 399 

<t Dnns ces ouvrages de fonte anciens on enchâssait volontiers des 
« cabochons de cristal de roche '. Cela n'est plus de mode depuis 
(i longtemps; je le regrette, car ces pierres transparentes et bril- 
« lanles donnent quelque chose de précieux aux ouvrages de fonte, 
a surtout lorsqu'ils ne sont pas destinés à être dorés. Cependant ce 
« que je possède de plus liche, c'est cefaiidesteuil, fondu en Flandre 
« il y a plus de cent ans; car alors û faut dire que ces fondeurs en 
c cuivre étaient plus habiles qu'ils ne le sont aujourd'hui. Ce siège 
(( (pi. XXVil) se démonte, afin de pouvoir être transporté avec le 
« bagage du seigneur. Après avoir retiré les clavettes à ressort D, 
« on enlève les quati-e montants A, B, qui passent à travers les œils 
(( réservés aux extrémités supérieures du pliant, dans les accoudoirs 
« et le dossier; les quatre pieds croisés, à tête de compas, se plienl ; 
« les plaques d'appui et celle du dossier ne sont alors que des pan- 
« neaux légers que l'on met dans un coffre. L' s deux tètes tenant 
« aux montants du devant sont de cristal de roche, ce qui est foit 
« sain, parce que celte matière, étant toujours froide, entrelient la 

« fiaîchi'ur d( s mains Mais les apprentis - ont fini de dîner, et 

« si vous voulez, messieurs, nous allons rentrer dans l'ateli'jr; ils 
« m'aideront à vous faire voir le lampier du roi notre sire. » En 
effet, plusieurs apprends s'étaient remis au Iravad ; les plus âgés 
(( batiaieni des pièces sur des modèles, d'autres enduisaient de terie 
des objets de cire ; nous en vîmes deux qui étaient occupés à fondre 
de l'or dans une coupelle de terie au milieu d'un réchaud muni d'un 
soufflet (fig. 7) ^ Auprès d'eux se trouvait le moule d'une cioix 



« que le prince en mange, et si c'est viande qu'il faille Irenclier, il doit prendre un tren- 
(I choir d'argent (plat propre à découper), et mectre dessus quatre trenclioirs de paui et 
« les mettre devant le prince, et devant soy doit mettre quatre trenclioirs de pain, et 
« sur iceux un autre qui font le cinquiesme trenclioir de la crouste, pour soustenir le 
« fais du trenclioir et du Cousteau, et doit l'escuyer prendre la chair sur son cousteau, 
« et le mettre devant le prince; et s'il est bon conipaignon, il doit très-hien manger, et 
e son droit est de manger ce que kiy demeure en la main en trenchant, et certes s'il 
a mange bien, le prince luy en sçay bon gré, car en ce faisant il lui montre seurelé el 
« appétit, il peut aller boire au buffet, et ne luy peut-on refuser le vin de bouche, 
« toute la viande qui est devant le prince est sienne, pour en faire son plaisir, pourveu 
(I que le prince mange publiquement, car si le prince mangeoit en sa chambre à privé, 
(( en ce cas la viande est à ceux de la chambre, et n'en alleroit Tescuyer trenchant que 
« par portion » 

' Comme on peut le voir encore dans le fragment du candélabre de Saint-Remi de 
Reims. (Bibl. de Reims.) 

2 Les fondeurs en métaux à Paris pouvaient avoir autant d'apprentis qu'ils voulaient. 
(Et. Boileau ) 

' Bibliolh. nation., ms. ancien fonds Saint-Cerniain, n° 37, xiii" siècle. On voit, dans, 
cette vignette, le boisseau dans lequel est la provision de charbon ; puis, par derrière^ 



400 



VIE PRIVEE DE LA NOBLESSE FEODALE. 



dont le pied rcposnit au fond d'une sorte d'auge de terre destinée à 
recevoir le surplus du métal. Maître Alain, voyant que j'examinais le 
soulllet avec attention, nous dit : « Vous voyez là un de ces soufflets 
« que j'emploie de piélérence à tout autre pour obtenir un couiaut 




« d'air éi;;il et continu. Il se compose de trois cellules, de façon 
« qu'eu poussant et en tirant le fond comme le fait l'apprenli, au 
« moyen de soupapes intérieures de peau, l'air est toujours chassé 
u par le tuyau. Je fais presque tous mes outils moi-même, et vous 
« voyez que le conduit de métal du soufflet s'attache à la peau par 
« une tête de bête. Soyez assuré que ce luxe n'est pas inutile; il 
(( porte les apprentis à soigner et à respecter les ustensiles dont ils 
« se servent journellement. La petite tête d'animal n'ajoute rien à la 
<( bonté du soufflet, mais elle le fait durer plus longtemps, parce 
« que les jeunes gens sont naturellement disposés à ménager des 
« objets qui paraissent précieux par le travail : je me trouve ainsi 
« laigi m 'Ut dédommagé de la peine que j'ai prise de mettre de 
« l'art dans un objet vulgaire Maintenant l'apprenti a monté la lige 
« principale de mon lampesier et l'une de ses six branches ; vous 
« pouvez vous figurer ce que deviendra l'ensemble du travail lors- 
« qu'il sera terminé (pi. XXVIII). Les six cavaliers seront variés, les 
« ornements seuls se répètent à toutes les branches. Chacune de ces 
« branches sera fondue d'un seul jet, sauf les plateaux des cierges 

1; moule d'une croix (|uc le fondeur s'apprête, à remplir. Comme aujourd'hui le fondeur 
a la tète garnie d'un bonnet feutré dont la visière peut se rabattre sur ses yeux lors- 
qu'il coule les métaux. 



DICTIONNAIRE DU MOBILIER ERANÇAIS 

Meubles, W wvui. 




IMP. COMTE-JACUIET 



llîAG.MEM Dl.N I. A M l' E S 1 E li EN lOME DE CLIVr.E, XIV^' SIÈCLE. 



FABRICATION DES MEUBLES. A0\ 

■« qui sont rapportées avec leurs pointes. Pour qu'une pièce de fonte 
« soit belle, la première condition c'est que le travail du modèle soit 
« irréprochable. Celui-ci qui vous semble achevé, cependant il me 
« faut deux ou trois semaines pour le terminer. Tout ce que vous 
« voyez est en cire ; mais, au milieu des parties les |»lus éj)aisses, il 
« y a des noyaux de terre pétrie avec de la paille pourrie. L;i cire 
« bien modelée à ma satisfaction à l'aide de ces outils de bois et de fer, 
« j'enduirai le tout avec un grand soin d'une couche d'argile légère, 
« puis d'une autre, et toujours ainsi jusqu'à ce que la forme ait la 
« solidité convenable, en réservant des entonnoirs, des jets et des 
« évents, en maintenant les parties délicates au moyen de petites 
« tiges de fer et de renforts d'argile. Quand cette forme sera bien 
« sèche, je mettrai la pièce au-dessus d'un feu très-doux, et, par 
« des trous réservés exprès, la cire coulera fondue ; lorsqu'il n'en 
« restera plus dans les formes, je placerai celle-ci au milieu de la 
« braise, qu'on allumera peu à peu et bien également. Cette opéra- 
« tion est très-délicate, car, faute de soin, on peut faire éclater le 
« moule. Je chaufferai ainsi successivement jusqu'à ce que la forme 
« blanchisse au feu ; après quoi, l'en ayant retirée, je l'enduirai de 
« nouveau d'argile, puis je la placerai dans une fosse avec de la 
« terre battue tout autour, en laissant les entonnoirs et les évents 
« libres. Alors je jetterai le métal en fusion dans le moule. Lorsqu'il 
« est refroidi, on casse la terre, et par des trous laissés exprès dans 
« les parties cachées, on enlève les noyaux intérieurs. Vous voyez 
« ici, à travers la cire, les parties du noyau qui doivent toucher la 
« forme, afin que, la cire étant fondue, ce noyau ne ballotte pas 
« dans le moule. Ce sont ces parties adhérentes qui produiront les 
« issues par lesquelles le noyau sera enlevé à l'aide de fers re- 
« courbés '. » 

Maître Alain Le Grant ne voulut nous laisser prendre congé de 
lui qu'après nous avoir fait accepter à chacun une boucle de cein- 
ture d'un joli travail. Il se faisait tard, et nous allâmes souper chez 
notre ami le huchier. 

' Voy Théophile, Diversarum arlium schedula : De thurihulo fusili, lib. III, c. lx. 



î. — 51 



VIE PRIVÉE DE L.\ HAUTE BOURGEOISIE 



Si, de nos jours, quelques industries nouvelles se sont élevées, 
s'il en est d'anciennes qui se soient perfectionnées, il en est plu- 
sieurs qui n'ont fait que décroître depuis le xvi" siècle. Les corps de 
métiers avaient l'inconvénient de maintenir la main-d'œuvre à un 
prix élevé, de composer une sorte de coalition permanente, exclu- 
sive, jalouse, et toujours en situation de faire la loi à l'acheteur ; 
mais ces corps conservaient les traditions, repoussaient les incapa- 
cités ou les mains inhabiles. La main-d'œuvre, n'ayant pas de concur- 
rence ruineuse à craindre, tenait à la bonne renommée qui faisait 
sa richesse et lui assurait le travail de chaque jour. Il faut bien 
reconnaître qu'en France nous ne savons pas user de la liberté avec 
la discrétion et la tenue qui peuvent seules en garantir la durée, et 
qu'une barrière n'est pas plutôt renversée, que tout le monde veut la 
franchir en même temps sous peine de passer les uns sui' les autres. 
Les industries affranchies de toute entrave par les principes de 1789 
se sont bientôt livrées à une concurrence effrénée, à ce point que 
plusieurs ont cessé d'inspirer la confiance, et ont vu les demandes 
cesser peu à peu, surtout à l'étranger, à cause de l'infériorité de la 
fabrication. Aucun peuple ne sait faire d'aussi bonnes lois que nous, 
mais aucun peut-être ne sait moins s'y soumettre. Nos chefs d'in- 
dustrie sont très-capables, nos ouvriers sont pleins d'intelligence ; 
mais, dans le cours ordinaire des choses, maîtres et ouvriers se 
contentent d'à jwu près. S'il s'agit d'une exposition industrielle, de 
paraître devant les autres nations, la plupart de nos fabricants 



AOi VIE PRIVÉE DE LA HAUTE BOURGEOISIE. 

poniTonl se trouver au premier rang, envoyer des produits incom- 
piirables sous le rapport du goût et de l'exécution ; mais s'il s'agit 
(le multiplier ces produits à rinfini,d'en exporter des milliers, beau- 
coup seront défectueux, négligés, incomplets. Ce malheureux défaut, 
qui tient à notre caractère, nous a fermé bon nombre de débouchés 
sur la surface du globe ; tandis que nos voisins les Anglais, inférieurs 
à nous sur bien des points, s'emparent des marchés par l'égalité de 
leurs produits. L'organisation des jurandes et maîtrises apportait 
un frein à cette déplorable habitude de fabriquer d'autant moins 
bien qu'on fabrique davantage. Nous avons tous éprouvé que l'on 
ne peut aujourd'hui prendre dans le commerce les objets qui de- 
mandent une exécution régulière et soignée, et que si nous voulons, 
par exemple, de bonnes serrures, il faut les faire faire exjirès ; que si 
nous avons un appartement à meubler, nous devons commander 
chaque meuble et veiller à ce que son exécution soit irréprochable. 

L'amour irréfléchi pour le luxe qui s'est répandu dans toutes les 
classes est venu encore augmenter chez nous cette disposition de 
l'industrie mobilière à donner son attention à l'apparence, au détri- 
ment du fond. Si bien que, pour aucun prix, on ne trouve, dans 
les ateliers, un meuble simple, mais irréprocliable comme exécu- 
tion ; s'il vous prend fantaisie d'en posséder un, il faut le faire faire. 
11 est vrai qu'aujourd'hui un chef de famille change cinq ou six fois 
son mobilier pendant le cours de sa vie, et qu'autrefois les mêmes 
meubles servaient à deux ou trois générations. Les meubles étaient 
de la famille, on les avait toujours vus, on s'y attachait, comme il 
est naturel de s'attacher à tout objet témoin des événements de la 
vie et des occupations de chaque jour. Sans être trop profond obser- 
vateur, chacun peut reconnaître qu'il s'établit entre les hommes et 
les objets qui les entourent, quand ces objets demeurent con- 
stamment sous leurs mains, certains rapports harmonieux qui, à 
notre avis, donnent aux habitations un caractère particulier, comme 
une âme. 

Tout s'enchaîne et se tient dans la vie des hommes ; il serait illo- 
gique dèvdemander aux familles du xix' siècle une perpétuité dans 
leurs meubles qui n'existe plus dans les mœurs. Les familles se dis- 
persent aujourd'hui à chaque génération, après chaque décès, et 
nous ne pouvons raisonnablement demandera un chef de famille de 
meubler sa maison pour un temps illimité, puisque, lui mort, sa 
maison sera démembrée. Mais telle est la force des traditions, mal- 
gré les lois, malgré les mœurs, que nous voyons cependant chaque 
jour des hommes graves oublier qu'ils sont, au xix' siècle, à l'au- 



VIE PRIVÉE DE LA HAUTE BOURGEOISIE, 405 

berge leur vie durant, et qu'après eux un voyageur inconnu habi- 
tera leur chambre. 

Du xiif au xvi'' siècle, le luxe était singulièrement développé, 
non-seulement chez les nobles, mais aussi parmi la classe bour- 
geoise. Pendant les malheurs politiques des xiv' et xv' siècles même, 
il semble que dans les habitations des villes le mobilier devint plus 
riche et plus nombreux. A cette époque, la bourgeoisie profitait de 
l'alTaiblissement de la noblesse et rivalisait de luxe avec elle dans 
ses maisons et sur ses habits. Elle ne se ruinait pas comme les gen- 
tilshommes à la guerre ; elle vendait, achetait, prenait en gage, se 
plaignait fort, obtenait des privilèges, imposait des conditions usu- 
raires aux seigneui-s qui avaient besoin d'argent, et se moquait 
d'eux quand elle les voyait dénués de tout. 

« Hommes d'oniieur, chevalereiix, 

« Geiitilz, sages, loyaulx et preus 

'.{ N'en savoietit leur ciier abaisser 

(( De toiirjours ses dons (iemander (au roi); 

« Mais hommes bas, de néant venus, 

(( Qui veulent de bas monter sus, 

« N'ont honte de riens demand r; 

« Puys parle qui en vouldra parler, 

« Car ils l'auront pour flatoyer, 

« Ou pour la robe desplunier • 

K Sy se riront des chevaliers 

« Qui n'auront robes ne deniers, 

« Qui ont porté pour le Roy douleur, 

« Et sont prests de porter greiguour, 

« Et de mourir com bon vassal 

« Pour garder le Roy de tout mal. 

(( Les autres, par sainte Marie, 

« Le serviront de llaterie 

« Et de porter nouvelle guise; 

« N'oncques leur pères n'eust la mise 

« Que il peust payer la façon. 

« Après vouldront faire maison 

« De deu\ sales de lis tendus, 

« D'argent vaisselle comme dus 

« Vouldront-il avoir tost après, 

(I El s'ils treuvent rentes assés 

Que veulent vendre gentilz hommes, 

« Les achèteront ces prudommes 

« Le mondes est huy très-puissans 

« Quant des sy bas fait sitost grans; 

« Car de vray vilain, chevalier t 

Il Ne de droit buzart, esprevier • 



400 VIE TRiVÉE DE LA HALTE BOURGEOISIE. 

« Ne (le toillo, franc camelin : 

(( Ne de Gouilale, sade vin, 

« Souloient dire les anciens, 

« Non se pourroit fiire pour riens 

(1 Se au prince faiiloit conseil querre, 

(I Ou s'il survenoit une guerre, 

« De quoy luy sauroyent ayder? 

« Ne le me vueilliez demander'. 



Ailleurs le Sarrasin reproche aux Français les abus du temps : 

« Vous avez une autre police 

" Qui certes me samble trop nice, 

« Qu'entre vous je voy ces truans 

« Voulans contrefaire les grans; 

« s? un grans portoit manlel en ver, 

« Incontinent un vilain sers 

« Aussi se prent en ver porter 

Il Pour les bien nobles ressamblcr. 

« » 

Puis, c'est le Juif qui demande à rentrer en France ; car les mar- 
chands, dit-il, se livrent, à l'abri de leur négoce, à une usure cent 
fois pire que la sienne. Jehan lui reproche de ne cultiver aucun art. 
de n'être ni laboureur ni marin : 

» Pourquoi estes-vous venus cy? » 

Le Juif répond : 

i( Loy de Dieu, Sire, je vous pry 

Il Que vous me veuilliez escoutcr : 

« Je suy çà venus espyor, 

« Par mandement de nos Juifz, 

(' Se nous pourrions estre remis 

« Et retourner en ceste terre. 

Il Nous avons oy que tel guerre 

K Y font les usuriers marclians 

" Qii'ilz gaignent le tiers tous les ans : 

(I Sy font secrètement usure 

Il Tel qui passe toute mesure, 

Il Car il fuulclra grand gage perdre 

« Se cilz ne vient au jour pnr rembre; 

' L'Apparition de Jehan de Meun, par Honoré Bonet, prieur de Salon, xiv» siècle. 
Publ. par la Société des Biblioph. franc., 1858. 



VIE PR1Vi5e DK la HAUTfi BOURGEOISIE. AOl 

« Et qui gnge bailler ne puet 

« Il aura perles se il vuelt, 

« Mais il failli qu'il les pleige bien, 

« Autrement n'emportera rien. 

(I Les perles on ly monstrera, 

« Mille francs les achètera : 

« 11 confessera ccl achat, 

« Mais il vendra de l'autre part 

« Un marchant qui marchié fera, 

« Et pour huit cens francs les aura 

« Et sy sera mise journée 

<( Pour payer la somme nommée, 

« Et s'il ne paye celluy jour 

« Oncques ne fut tant mal séjour, 

« Car il fault prendre autre terme 

« Mais il fault bien l'intérest rendre 

« Tel que, si je disoye tôt 

« Vous orriez envis celluy mot 

« Pires usures oncques ne vy 

« Qu'ils font aujourd'uy, je vous dy : 

« Les courratiers font ce Lendit. 



Ces braves marchands des villes qui rançonnaient si bien les sei- 
gneurs, et qui n'avaient nulle occasion de déployer un luxe ruineux 
à Textérieur, se meublaient richement, mettaient leur plaisir à avoir 
de bonnes maisons bien closes et bien garnies, de belle vaisselle, de 
bons vêtements ; et certainement il était, au xiv'' siècle, plus d'un 
baron en France qui se fût trouvé heureux de posséder le mobilier, 
l'argenterie, les provisions de toiles, de di^ap et d'étoffes de tel gros 
bourgeois de la ville voisine. Les documents écrits qui nous restent 
de cette époque, et qui donnent quelques détails sur la vie privée 
de la bourgeoisie, sont tous empreints de cet amour du chez soi, 
qui indique toujours le bien-être intérieur, la vie régulière, l'aisance 
et ce luxe privé, égoïste, que nous appelons le confort. Il est un 
livre fort curieux à lire lorsqu'on veut prendre une idée complète 
des habitudes de la riche bourgeoisie au xiv^ siècle en France, c'est 
1(^ Ménagier de Paris K L'auteur de cet ouvrage entre dans tous les 
détails de la vie privée ; il nous fait connaître que le hixe s'était 
répandu partout sous les règnes de Charles Y et de Charles VI, et 
qu'alors, plus qu'aujourd'hui peut-être, la vie était embarrassée de 



' Le Ménagier de Paris, composé vers 1393 par un Parisien pour Véducatinn de sa 
femme. Publ. pour la première fois par la Société des Biblioph. franc., 2 vol., 1857. 



408 VIE privée; de la haute boltxGeûisie. 

ces soins infinis, de ces habitudes de bien-êlre, de ces menus détails,, 
qui appartiennent à une société très-raffinée. Nous allons essayer 
de résumer les passages de ce traité qui se rapportent à notre sujet. 
Notre a»iteur recommande à sa femme de prendre soin de son mari, 
dans la crainte qu'il ne s'éloigne d'elle. Les hommes, dit-il, doivent 
s'occuper des affaires du dehors ; c'est aux femmes à avoir cure de 
la maison. Le mari ne craindra ni le froid, ni la pluie, ni la grêle, 
ni les mauvais gîtes, s'il sait au retour trouver ses aises, « eslre des- 
« chaux à bon feu, estre lavé des pies, avoir chausses et soulers 
« frais, bien peu (repu), bien abreuvé, bien servi, bien seignouri 
« (traité en maître), bien couchié en blans draps, et cueuvrechiefs 
« blans, bien couvert de bonnes fourrures.... » Trois choses, dit-il, 

« chassent le preudhomme de son logis : c'est assavoir maison dé- 
« couverte, cheminée fumeuse et femme rioteuse...... Gardez en 

« yver qu'il ait bon feu sans fumée, et entre vos mamelles hiea 
« couchié, bien couvert, et illec l'ensorceliez. Et en esté gardez que 
« en vostre chambre ne en vostre lit n'ait nulles puces, ce que vous 

« povez faire en six manières, si comme j'ay oy dire » Plus loin, 

il recommande à sa femme de se garantir des cousins (cincenelles) 
au moyen de moustiquaires (cincenelliers), des mouches, en pre- 
nant certaines précautions encore en usage de nos jours'. L'auteur 
parle de chambres dont les fenêtres doivent être bien closes de 
« toile cirée ou*autre, ou de parchemin ou autre chose. » On pour- 
rait croire, d'après ce passage, que les châssis de fenêtres des habi- 
tations bourgeoises, au xv" siècle, n'étaient fermés que par de la 
toile cirée, du parchemin ou du papier huilé'- mais cependant on 
employait depuis longtemps le verre à vitres, et l'on en trouve des 
traces nombreuses dans les constructions mêmes des xiV et xv' siè- 
cles, et des représentations dans les peintures et les vignettes des 
manuscrits. Nous pensons que ces toiles cirées, parchemins, etc., 
s'appliquaient bien plutôt sur les volets dont on laissait une partie 
découpée à jour. Celte précaution était d'autant plus utile pour se. 
garantir du froid, du soleil et des mouches, que les verres à vitres, 
n'étaient alors, dans les habitations, que des boudinés, c'est-à-dire 
de petits culots de verre circulaiies réunis par un léseau de plomb. 
L'air devait passer entre ces pièces de verre, et le soleil, traversant 
ces lentilles, eût été insupportable si l'on n'eût tempéré son éclat 
par des châssis tendus de toile ou de parchemin. 

' Tome I, art. vu, p. 1G9 cl suiv. 

* Vojfcz la note, t. 1, p. 173, le Ménagier. 



VIE PRIVER DE L.\ HAUTE BOURGEOISIE. 409 

Plus loin' il est fait mention des soins donnés aux chevaux reve- 
nant de longue course et aux chiens revenant de chasse. Les che- 
vaux sont déferrés et couchés (mis au bas) ; « ils sont emmiellés, ils 

4 ont foing trié et avoine criblée Aux chiens qui viennent des 

« bois et de la chasse fait-1'en licliere devant leur maistre, et luy 
« même leur faicl licliere blanche devant son feu ; l'en leur oint dfr 
« sain doulx leurs pies au feu, l'en leur lait souppes, et sont aisiés- 
« par pitié de leur travail.... » 

Les bourgeois des villes, n'avaient pas autour d'eux les ressources 
que possédait le châtelain pour se faire servir; ils n'avaient pas de 
pavsans corvéables et étaient obligés de prendre des valets à gage. 
Dans le Roman du roi Guillaume iV Angleterre^- le héros, fugitif,, 
se voit forcé de se mettre en service chez un bourgeois, auquel il se 
présente sous le nom de Gui : 

« Or me dit (le bourgeois), Gtii, que sès-tu faire? 

« Saras-tu l'eue dcl pue traire ', 

« Et mes anguilles escorcier? 

(( Saras-tu mes cevax torcier '? 

« Saras-tu uies oisiax larder'.' 

« Saras-tu ma maison gard^ r? 

« Se lu le ses bien faire nete 

« Et tu ses mener me carete, 

c( Dont deserviras-tu niolt bien 

(( Çou que jeu donrai del mien. 

« — Sire, fait (lui, je ne refus 

« Tou çou à faire et eucor plus: 

« J;i de faire vostre servisse 

(( Ne troverés en moi faintise. — 

« En liu de garçon sert li rois 

« Molt V(dentiers cbiés le borgois, 

« Ne ja par lui n'iert refusée 

« Cose ipii lui soit commandée. « 

Un valet chez un bourgeois, au xiiT siècle, remplissait ainsi Tof- 
fice de cuisinier, de palefrenier, de cocher, de majordome, de })or- 
tier, d'homme de peine. Il faut dire qu'alors les maisons de ces 
bourgeois étaient petites et qu'elles ne contenaient (jue deux ou 

* Tome I, p. 175. 

- ChroH. anglo-nonnandei , Recueil d'extiads et d'écrits lelat. à l'Iiist. île Nor~ 
mandie et d'Angleterre. Publ. par Francisque Micliel, t. III, p. 79. 
' Tirer l'eau du puits 

* Panser mes chevaux 

I. - 52 



4-10 VIE PRIVÉE DE LA HAUTE BOURGEOISIE. 

trois pièces à chaque étage, simplement meublées. D'itilleurs les 
bourgeois étaient tous ou fabricants ou négociants, et, comme tels, 
ils avaient un ou plusieurs apprentis qui demeuraient chargés d'une 
partie du service intérieur de la maison. 

Les seigneurs féodaux résidant sur leurs terres pouvaient facile- 
ment faire faire tout le service grossier de l'intérieur du château 
avec un intendant' et des corvées ; mais les bourgeois, dès que les 
habitudes de luxe se furent introduites chez eux, ne pouvant avoir 
un nombre considérable de valets, en louaient, suivant le besoin, 
pour cei tains services. Les serviteurs, dit l'auteur du Ménagier-, 
« sont de trois manières. Les uns qui sont prins comme aides pour 
« certaine heure, à un besoin hastif, comme porteurs à l'enfeu- 
« treure' brouetiers (voy. fig. 8)*, lieurs de fardeaulx elles sem- 
« blables ; ou pour un jour ou deux, une sepmaine ou une saison, 
« en un cas nécessaire ou pénible ou de fort labour (travail) comme, 
« soieurs, faucheurs, bateurs en grenche ou vendengeurs, bottiers, 
« fouleurs, tonneliers et les semblables. Les autres à lems pour un 
« certain mistere (ministère), comme cousturiers, fourreurs, bou- 
« lengiers, bouchiers, cordœnniers et les semblables qui œuvrent <à 
« la pièce ou à la tasche pour certain œuvre. Et les autres sont pris 
€ pour estre serviteurs domestiques pour servir à l'année et demou- 
« rer à l'ostel. Et de tous les dessusdis aucun n'est qui voulentiers 
« ne quiere besongneet maistre. » Pour les premiers continue l'au- 
teur, que l'on prend pour des travaux de peine, les transports, etc., 
ils sont « communément ennuyeux », grossiers, arrogants, prêts à 

' Au XIII' siècle, nous voyons apparaître déjà cet intendant, dont les fonctions sont 
définies dans le Lai dlguaurés : 

« Il vint por mi une an Ire rnc 

" Avoec lui avoit un aufage 

« Ki li faisoil lont son message : 

« Iril 11 asscnibloit sa rente. 

« La dame ki fu en atente 

« Avdit le postic (la porte) enlr'ouvert 

u l.i bers i entre tout en apert 

» (Ains k'il en is aura anui) ; 

« I.a dame vint encontre lui ; 

« Son message à l'osltl renvoie, 

« Il n'a cure ke il li' voie. » 

Ce nom A' aufage, pour intendant, nVst pas ordinaire, et nous ne l'avons vu employé 
que dans ce petit poi'me. 

' Tome H, p 53. 

' Porteurs munis d'un bourrelet feutré ou d'un coussin pour placer sur la tète ou les 
épaules, et faciliter ainsi le port de la charge, comme le fout encore nos portefaix. 

* Ms. Vila et passio S- Diomjnu Areopagi, Biblioth. nation., fonds latin, n" ô:î86. 



VIE PRIVEE DE LA HAUTE BOURGEOISIE. 



Ai\ 



dire des injures lorsqu'il s'agit de les payer : aussi faut-il faire avec 
eux prix d'avance ; quant aux seconds, il est bon de régler claire- 
ment et souvent leur compte pour éviter toute discussion. Mais pour 
les serviteurs à gages, notre auteur veut (ju'on s'informe de leurs 
précédents, « de quels pays et gens ils sont », pourquoi ils ont quitté 






leurs premiers maîtres. 11 entend qu'on doit tenir un livret de leur 
entrée, du lieu de naissance de leurs parents, de leurs répon- 
dants. <( Et nonobstant tout, aiez en mémoire le dit du philosophe, 
« lequel s'appelle Bertrand le vieil, qui dit que se vous prenez 
« chambrière ou varlet de haultes responses et fieres, sachiez que 
« au départir, s'elle peut, elle vous fera injure ; et se elle n'est mie 
c( telle, mais flateresse et use de blandices, ne vous y fiez point, 
« car elle bée en aucune autre partie à vous trichier ; mais si elle 



412 VIE PRIVÉE DE L.\ HAUTE BOURGEOISIE. 

û roiigist et est taisant et veigongneuse quant vous la corrigerez^ 
a amoz la comme vostre fille. » 

Notre auteur a un intendant, Jehan le dépensier (dispensator)^ 
et une première femme de ménage, Agnès la béguine ; ce qui 
indique un personnel nombreux de gens. « Si soiez advertie, con- 
« linue-t-il, et dites à dame Agnès la béguine qu'elle voie com- 
i< mencier devant elle ce que vous aurez à cuer estre tost fait ; et 
« premièrement qu'elle commande aux chambrières que bien 
« matin les entrées de vostre hostel, c'est assavoir la salle et les 
(( autres lieux par où les gens entrent et s'arrestent en l'ostel pour 
« parler, soient au bien matin balleyés et tenus nettement, et les 
« marchepiés (devant les bancs), banquiers et fourmiers (garni- 
ct tures, coussins, tapis posés sur les formes) qui illecques sont sur 
« les formes, despoudrés et secoués ; et subséquemment les autres 
« chambres pareillement nettoiées et ordonnées pour ce jour, et de 
« jour en jour ainsi comme il appartient à nostre estât. 

« Ilem, que par ladicte dame Agnès vous faciez principalement 
« et songneusement et diligemment penser de vos bestes de chambre 
« comme petits chiennes, oiselets de chambre : et aussi la béguine 
« et vous pensez des autres oiseaulx domeschés, car ils ne pevent 
« parler, et pour ce vous devez parler et penser pour eulx, se vous 
« en avez. » S'ensuivent de longues recommandations sur les soins 
à prendre des bêtes, au village, dans la proi)riété des champs, mou- 
tons, bœufs, gélines, oies, chevaux, sur l'état qu'il en faut tenir, 
sur leurs produits ; comme il faut que la maîtresse prenne intérêt 
à ces détails, se faire renseigner, afin que les domestiques soient 
plus diligents. Puis des recettes pour détruire les loups, les rats ; 
les soins à apporter pour la conservation des fourrures, des draps, 
pour détacher les étoffes, pour conserver les vins. Encore sur les 
repas des domestiques, qui doivent être abondants mais courts; car, 
disent « les communes gens : Quant varlel presche à lable et cheval 
« paist en gué, il est lems quon Ven oste, que assez 1/ a esté. » 
Sur la clôture la nuit, sur le couvre-leu. « Et ayez fait adviser, par 
« avant, qu'ils aient chascun (les gens) loing de son lit le chandelier 
« à platine (à large plat) pour mettre sa chandelle, et les aicz 
« fait introduire (instruire) sagement de l'eslaindre à la bouche 
(' ou à la main avant qu'ils entrent en leur lit, et non mie à la che- 
« mise '. » Il recommande à la maîtresse de faire coucher ses 



' On se couchait nu; il paraîtrait que les domestiques avaient rtiabitude i'éteindre 
leur c'.iandelle en jetant leur chemise dessus 



VIE PRIVÉE DE LA HAUTE BOURGEOISIE. hl'S 

diambrieres de quinze à vingt ans ^( })Our ce que en tel aage elles 
« sont sottes et n'ont guère vcu du siècle » près d'elle, en la garde- 
robe ou en chambre qui n'ait ni lucarne ni fenêtre basse. Cette 
instruction se termine par ces mots : « .... Si est que se l'un de 
« vos serviteurs chiet en maladie, toutes cboses communes mises 
« arrière, vous mesmes pensez de luy très amoureusement et 
« charitablement, et le revisetez et pensez de lui ou d'elle très 
« curieusement en avançant sa garison, et ainsi aurez acompli cet 
« article. » 

Ces extraits font assez voir qu'à la lin du xiv siècle la vie inté- 
rieure de la riche bourgeoisie ne dilïérait guère de celle de la 
noblesse ; mais si nous parcourons les parties de ce curieux livre 
qui traitent de la table, on sera surpris du luxe et des raffinements 
qui s'étaient introduits dans la manière de recevoir les hôtes et dans 
tout ce qui tenait à l'existence matérielle. Cependant les maisons 
habitées par la haute bourgeoisie, par les gens de robe ne contenaient 
pas de salles assez vastes pour permettre de recevoir un très-grand 
nombre de convives. A l'occasion de certaines fêtes de famille, 
comme les noces par exemple, on louait la salle meublée de quehjue 
hôtel seigneurial. Nous trouvons la trace de cet usaoe dans le 

Ménagiev^ « Sur quoi est assavoir que l'ostel de Beauvais- 

« cousia à Jehan du Chesne quatre francs ; tables trestaulx, fourmes 
(( el similia cinq h'ancs ; et la chapellerie luy cousta quinze 
« francs^. » Le personnel loué en pareil cas était considérable. Il 
faut, dit l'auteur du Ménagier : 1 " trouver un clerc ou un valet qui 
se chargera d'acheter « erbe vert, violette, chapeaulx, lait, l'ro- 
« mages, œufs, busche, charbon, sel, cuves et cuviers tant pour 
« sale que pour garde-mengiers, vert jus, vinaigre, ozeille, sauge, 
« percil, aulx nouveaulx, deux balais, une poésie, et telles menues 
« choses ; 2° un queux (cuisinier) et ses varlets qui cousteront deux 
<( francs de loyer, sans les autres drois. mais le queux paiera varlets 
« el portages, et dient : à plus cVescuelles plus de loyer. 3° Deux 

• Tome II, p. 1 16. 
' L'hôtel de l'évèque de Bcauvais. 

' La chappellerie, c'esl-à-dire l'acquisition des couronnes ou cliapcls de fleurs que l'on 
donnait aux convives. 

« Totes estoient desfublées, 

« Ensi s.ins moeickins (coiffes) estoient, 

« Mais capcaiis de roses avoient 

« Eu lor cillés mis, el ii'ai^:lL'i)tier, 

« Por le plus doucement flairer. » 

(Le Lai du trot .\in' s.) 



/^li VIE PRIVÉt: DE LA HAUTE BOUMGEOISIE. 

« poile-chappes', dont lun clmppellera pain et fera Iranchouers- 
« cl sallières de pain% et porteront le sel et le pain et tianchouers 
« aux tables, et fineront pour la sale de deux ou trois couloueres 
<i pour gecter le gros relief comme souppes, pain trenché ou brisié, 
« lianchoucrs, cliars et telles choses : et deux seaulx pour gecter et 
« recueillir brouels, sausses et choses coulans'. 4' Convient un ou 
« deux porteurs d'eaue ; 5" sergens gtans et fors à gaider l'uis ; 
« Cf deux escuiers de cuisine, desquels l'un ira marchander de 
a Toflice de cuisine, de palicerie et du linge pour six tables; aus- 
« quelles convient deux grans pos de cuivre pour vingt escuelles, 
« deux chaudières, quatre couloueres, un mortier et un pcstiiil 
« (pilon), six grosses nappes pour cuisine, trois grans pos de terre 
« à vin, un grant pot de terre pour potage, quatre jattes et quatre 
« cuillers de bois, une paelle de fer, quatre grans paelles à ance, 
« deux trépiers et une cuiller de fer. Et aussi marcliandera de la 
« vaisselle d'estain : c'est assavoir dix douzaines d'escuelles, six dou- 
« zaines de petits plas, deux douzaines et demie de grans plas, huit 
< quartes, deux douzaines de pintes, deux pos à aumosne\ El 
.« lautre escuier de cuisine ou son aide ira avecques le queux vers 



' Porteurs de pains. 

' Tranclics de pain sur lesquelles on servait les viandes. 



' Le sel se mettait dans des morceaux de pain creusés en forme de godets. 

* La viande était servie à ciiaque convive sur des tranchoirs, c'est-à-dire sur dos 
morceaux de pain rassis, cuits exprès pour cet usage. Les écuycrs Iranciiants découpant 
les viandes plaçaient ciiaque morceau sur ces tranchoirs rangés sur un plat; on les pré- 
sentait aux convives, qui désignaient le morceau à leur convenance, afin qu'on h pla. "it 
devant eux avec son tranchoir sur la nappe, ou, ciiez les grands, sur une assiette d'ar- 
gent. Chacun coupait ainsi sa viande sur ce lit de pain, sans endommager la nappe ou 
sans faire grincer le couteau sur la vaisselle plate. Chez les petites gens, on mangeait 
avec ses doigts. Quant aux potages, aux brouets, ils étaient servis dans des écuelles ou 
assiettes creuses communes à deux convives; d'où la !ccution « à pot et à cuiller », 
c'est-à-dire dans la plus grande intimité avec quelqu'un. Dans l'Apologie pour Hérodote, 
on lit ce passago, liv. 1'', chap. xxr : « Un bouche.- ayant perdu sa femme, et mesnie 
« pensant qu'elle fust morte (au moins estoit-elle bien perdue pour hiy, mais non pas 
« pour les cordclicrs, avec lesquels elle estoit cum poto et cochleari, à pot et à cueiller, 

« ainsi que nous avons ony parler Menotj, et voyant un novice -i Bii'ii que Tusagi' 

de manger deux dans la même ccuellc et avec la mcm'; cuiller se soit perpétué jusqu.ui 
XVII' siècle, déjà cependant, au XlV siècle, on voit que, dans les repas somptueux, chaque 
convive possède son écuelle à potage. Les couloueres étaient des vases percés de trous, 
comme nos passoires; nous serions disposé à pen cr que les couloueres se posaient sur 
les seaulx, 1 1 qu'en jetant les restes dt;s mets solides et liquides dans ces couloueres, 
les premiers y restaient, tandis que les seconds tombaient dans les seau.\. 

' Vases destinés à recevoir les reliefs que chaque convive voulait faire remettre au:; 
pauvres. « Et après hiy (le panetierj va le somellier qui porte en ses bras la nef d'ar- 
« geul qui sert aux aumosnes, et dedans icelle nef d'agent sont les trenchoirs d'argi'iit 



VIE PRIVÉE DE I.A HAUTE BOURGEOISIE. 415 

« io Ijoucliier, vers le poulaillirr, l'espicier, etc., marchander, 
« dioisir et fiùre apporter, et paier portages ; et auront une huche 
« fermant à clef où seront les espices, etc., et tout distribueront 
« par raison et mesure. Et après ce, eulx ou leurs aides rctrairont 
« et mettront en garde le surplus en corbeillons et corbeilles, en 
li huche termant pour eschever le gast et excès des mesnies. 7" Deux 
«, autres escuiers convient pour le dressouer de sale, qui livreront 
« cuiUiers et les recouvreront ; livreront hauaps, et verseront tel 
(L vin comme chascun leur demandera pour ceulx qui seront à table, 
« et recouvreront la vaisselle ; 8" deux autres escuiers jtour l'es- 
« chanconnerie, lesquels livreront bon vin pour porter au dres- 
« souer, aux tables et ailleurs ; et auront un valet qui traiera le vin ; 
« 9' deux plus honnestes et miculx savans, qui compaigneront 
« toujours le marié et avec luy yront devant les mets; 10' deux 
« maistres d'ostel pour faire lever et ordencr l'assiette des per- 
« sonnes, un asséeur et deux serviteurs pour chascune table, qui 
« serviront et desserviront ; getleronl le relief es corbeilles, les 
<i sausses et brouets es seilles ou cuviers, et retrairont et apporte- 
« ronl la desserte des mets aux escuiers de cuisine ou autres qui 
« seront ordonnés à la sauver, et ne porteront rien ailleurs. L'oftice 
« du maistre d'ostel est de pourveoir des salières pour la grant 
a table ; hanaps, quatre douzaines ; gobelets couverts dorés, quatre, 
fe aiguières, six ; cuilliers d'argent, quatre douzaines; quartes d'ar- 
(< gent, quatre; pos à aumosne, deux; dragouers, deux. — Une 
(( chappeliere qui livrera chappeaulx le jour du regard ' et le jour 
« des nopecs. L'office des femmes est de faire provision de tapis- 
« série, de ordonner à les tendre, et par espécial, la chambre parer 
« et le lit qui sera benoist (béni) (voy. Lit). Laveiidière pour 
« Iressier- Et )wla que se le lit est couvert de drap, il convient 
« penne de menu vair ; mais s'il est couveit de sarge, de broderie, 
« ou courte-pointe de cendail, non. » Ce curieux passage, résumé 
par M. Jérôme Pichon, de la manière la plus claiie, dans la savante 



e et la petite salliere, et imc autre petite nef, ensemble le baston d'argent et licorne, 

(I dont on iaict Tespreave en la viande du prince " (Olivier de la Marclie, Estât de 

la maison de Charles le Ilardij.j Cbez les grands, au lieu de reliefs du festin, on dépo- 
sait des pièces de monnaie pour les pauvres, dans la grande nef d'argent, à la lin Ou 
repas. 

' Repas de noce rendu par les parents des mariés. 

' Probablement des nattes d'iierbes fraîches et aromalniues destinées à couvrir le sol, 
ru lieu des simples jonchées usitées pendant les xir et xiii' siècles. 



4l(J vu: l'ItlVÉE DE LA HAUTE BOURGEOISIE. 

lulrodaclkni {dacée en lèle du Menagier\ nous donne une idée 
CiMiipIèle de ce qu'était le luxe de table, à la fin du xiV siècle, dans 
la classe moyenne, les jours de (êtes de famille, lorsqu'on réunis- 
sait un nond)re de convives assez considérable pour être obligé de 
louer une salle gainie de ses meubles, des gens, de la vaisselle, etc. 
Dans la vii; liabiluelle, rauteur du il/e/ir^f/Zt^r. nous fait assez voir que 
les riches bourgeois avaient, de son leni})S, des habitudes de bien- 
èlre et de luxe même fort avancées. Outre les détails infinis qu'il 
•donne sur l'intérieur d'une maison bien tenue (non noble), il raconte 
à sa leiimie quelques histoires morales pleines de renseignements 
piécieux. Entre autres, cette histoire d'une femme qui, pai' caprice, 
fantaisie ou ennui, veut prendre un amant, mais qui, conseillée par 
sa mère, éprouve par trois fois la patience de son époux, avant d'en 
venir à le tromper : les deux premières épreuves lui réussissent, le 
mari se contient ; à grand'peine la mère décide sa fille à tenter une 
dernière épreuve : « Essayer tant et tant, dit la fille, et encores et 
« encores, ainsi ne liniroie jamais! — Par mon chief! fait la mère, 
« tu l'essaieras encore par mon los (conseil), car tu ne verras jà si 
« maie vengence ne si cruelle comme de vieil homme.... — Ainsi 
« auray essaie monseigneur par trois fois de trois grans essais, et 
« légèrement rappaisié, et à ce savez-vous bien que ainsi légiere- 
« ment le rappaiseray-je des cas plus obscurs et couvers et es quels 
« ne pourra déposer que par souspecon.... » Voici donc celte troi- 
sième épreuve. La fille, rentrée chez elle, « servit cordieusement, 
« par semblant, et moult attraiement et bien son seigneur, et moult 
« bel, tant que le jour de Noël vint. Les vavasseurs de fiomme (la 
« scène se passe à Rome) et les damoiselles furent venues, les tables 
« furent drécées et les nappes mises, et tous s'assirent, et la dame 
« fist la gouverneresse et l'embesongnée, et s'assist au chef de la 
« table en une chaire^, et les serviteurs apportèrent le premier mes 
« et brouets sur table. Ainsi comme les variés Iranchans orent com- 
« mencié à trenchier, la dame entortille ses clefs es franges de la 
d fin de la nappe, et quant elle sceut qu'elles y furent bien entor- 
« tillées elle se lieve à un coup et fait un grant pas arrière, ainsi 
« comme se elle eust chancelé en se levant ; si tire la nappe, et 
« escuelles plaines de brouet, et hanaps })leins de vin, et sausses 
« versent et espandent tout quanque il y avoit sur la table. Quant le 



» Page .\L. 

" Ce n'est pas d'hier que la maîtresse de la maison prend le liant bout de la table 
dans la bourgeoisie 



•VIE PRIVÉE DE LA HAUTE BOURGEOISIE. 417 

« seigneur vit ce, si ot honte et fut moult courroucié, et luy remem- 
« bra (se ressouvint) des clioses précédens. Aussilost la dame osta 
« ses clefs qui estoient entortillées en la nnppe. — Dame, fit le sei- 
« gneur, mal avez exploitié ! — Sire, fait la dame, je n'en puis 
« mais, je aloie querre vos couteaulx à tranchier qui n'estoient mie 
«. sur la table, si m'en pesoit. — Dame, fil le seigneur, or nous 
« apportez autres nappes. La dame fit apporter autres nappes, el 
^( autres mes recommencent à venir ' 

' Le Ménagiei; Hist de la Romaine, t. 1, p. Iô8 et suiv 



I. - r3 



CONCLUSION 



Lorsque l'empire romain tomba en Occident sous l'épée des bar- 
bares, ceux-ci trouvèrent chez les populations conquises, el parti- 
culièrement dans les Gaules, les habitudes de luxe qui s'étaient 
développées sous les derniers empereurs. En s'emparant du terri- 
toire, des propriétés publiques et privées, ces barbares cherchèrent 
bientôt à ressemble!' aux vaincus; ils voulurent avoir des demeures 
abondamment pourvues de ce qui constitue le bien-être et le luxe. 
iMais en tarissant les sources de la richesse publique, des arts et 
du commerce, ils furent réduits à se servir longtemps des débris 
ramassés dans les villes et les campagnes ; le mobilier de leurs 
palais dut être ce qu'étaient ces palais eux-mêmes : un amas désor- 
donné, produit du pillage et de la ruine. L'industrie, en Occident, 
fut anéantie à ce point que les Mérovingiens, et après eux les 
princes de la race cailovingienne, durent longtenq)s recevoir de 
l'Orient les meubles précieux, les étoffes et tous les ubjels de luxe 
dont ils voulaient s'entourer. Sous Justinien déjcà, des fabriques de 
soieries s'établirent à Byzance, à Athènes, à Thèbes et à Corinthe. 
L'Occident acheta ces étoffes précieuses dans ces centres de fabri- 
cation, et aussi en Kgypte, grand entrepôt des soieries de l'Asie, 
qui furent longtemps apportées par les marchands arabes trafiquant 
avec la Perse, l'Inde et même la Chine'. Plus tard les relations 
avec l'Orient s'établirent, d'une part, entre les pèlerins qui se ren- 

' Voyez la Relut, de deux mijag. arabes ou ix' siècle, trad. par ReiiauLlot. — Ihxt, 
du coininerce entre le Levant et l'Europe. De[>i>iiig. 1830. 



420 CONCLUSION. 

daicnl à Jérusalem el les Arabes qui visitaient la Mecque. Ainsi ces 
pèlerinages religieux furent, pour les chrétiens occidentaux comme 
pour les mahométans, une des voies les plus actives de commerce 
qu'il y ait eu d;tns Tliistoire du monde. Le but religieux n'était pas 
le seul qui faisait affluer les Occidentaux vers les lieux saints. Beau- 
coup certainement, dans ce mouvement qui dura plusieurs siècles, 
pensaient à s'enrichir. Voyant sans cesse venir d'Orient tous les 
objets précieux, les barbares dominateurs de l'Occident se sentaient 
attirés vers ces régions privilégiées qui leur envoyaient l'or, la soie, 
les épices, les parfums et tout ce qui constituait la richesse et le 
luxe, comme autrefois les Gaulois s'étaient rués sur l'Italie et la 
Grèce, mus par l'amour du pillage. Ces relations durent avoir et 
eurent en eflet, dans les premiers siècles du moyen âge, une grande 
inflence sur l'industrie qui se reformait péniblem -nt en Occident. 

Si donc nous voulons avoir une idée de ce que pouvait être le 
mobilier des seigneurs dans les Gaules, la Bi'etagne et la Germanie, 
jusqu'à la fin du x' siècle, il faut aller chercher les types, les moyens 
de fabrication et les matières premières en Orient. Certes les tradi- 
tions romaines occidentales avaient, dans ces contrées, laissé des 
traces profondes ; mais elles durent être peu à peu altérées par 
l'importation d'une quantité prodigieuse d'objets fabriqués en Asie 
ou à Constanlinople et dans les villes grecques. L'architecture elle- 
même subit cette influence; mais on ne transporte pas un édifice, 
et l'on transporte facilement un meuble. Ce mouvement des arts 
d'Orient en Occident se prononce d'une manière bien évidente déjà 
sous le règne de Charlemagne. Ce prince fait venir d'Orient des 
manuscrits, des objets de toute nature, des armes, des étoffes, et ce 
n'est véritablement qu'à partir de son règne que l'on voit percer les 
premiers germes de l'art appliqué à l'industrie en Occident. L'in- 
fluence des manuscrits grecs et des étofîes orientales fut considé- 
rable à partir du ix' siècle. Nous avons l'occasion ailleurs de suivre 
pas à pas les traces de cette influence sur l'architecture ' ; nous de- 
vons nous borner ici à constater qu'elle fait naître une véritable 
renaissance dans les produits industriels, tombés, avant cette époque, 
dans la plus grossière barbarie. 

L'architectiuNi répond à des besoins tellement impérieux, qu'elle 
avait pu se soutenir tant bien que mal à l'aide des traditions 
romaines occidentales. Depuis l'époque de l'invasion des barbares 
jusqu'à Charlemagne, l'architecture n'est plus un art, par le fait : 

* Voyez les Enlreltens sur l'architecture, t. I. 



CONCLUSION. Aîl\ 

c'est une imilalion grossière ou plutôt un pillage des arts du Bas- 
Empire en Occident ; mais les types subsistaient et pouvaient encore 
servir de modèles. Il n'en est pas de même du mobilier antique, 
qui dut être promptement détruit; sa fabrication exigeant des 
ouvriers habiles, instruits par des traditions non interrompues, 
était tombée dans l'oubli. L'introduction d'un grand nombre de 
manuscrits byzantins, d'étoffes et d'objets fabriqués en Orient, fut 
le point de départ des nouveaux artisans occidentaux, qui s'effor- 
cèrent, non sans succès, de reproduire ces types d'un art très- 
avancé, assez mal connu chez nous encore aujourd'hui, m;ilgré les 
nombreux documents que nous avons entre les mains. C'est surtout 
dans les contrées formant le centi-e du gouvernement impérial de 
Charlemagne que l'on voit combien la renaissance byzantine des 
viir et IX' siècles fut complète, et combien elle laissa des traces 
profondes et durables. Le manuscrit d'IIerrade de Landsberg souvent 
cité par nous 'et qui datait du xii" siècle, nous laissait voir encore, 
dans ce qui touche au mobilier et aux étoffes, rinlluence très-pro- 
noncée des manuscrits antérieurs de l'école byzantine. Les quelques 
débris de meubles carlovingiens qui existent sur les bords du Rhin 
sont également empreints des arts industriels de l'empire d'Orient. 
Mais les manuscrits grecs des vr, vu', viif et ix^ siècles, bien qu'ils 
soient nombreux, particulièrement dans la bibliothèque nationale, 
sont peu connus des gens qui s'occupent d'art, ainsi que nous le 
disions tout à l'heure; cependant c'est en examinant leurs précieux 
feuillets que l'on peut se former une idée de ce qu'était l'art 
byzantin : c'était un art très-puissant, beaucoup plus fort et vivace 
que ne l'était l'art romain sous les derniers empereurs de Rome. 
L'art romain s'était évidemment retrempé en s'établissant à 
Byzance, et quand on compare les manuscrits grecs des vu" et 
viir siècles avec les derniers débris des arts romains sous Constantin 
en Italie, on constate mieux qu'un progrès : on reconnaît une 
véritable renaissance, pleine de jeunesse et d'avenir, une verdeur 
sauvage, plutôt que la décrépitude des derniers artistes de Rome. 
Ces éléments, importés chez des nations barbares, devaient être 
beaucoup plus fertiles que ne l'eussent été les tiaditions affaiblies de 
l'art romain occidental. Aussi la renaissance carlovingienne a cela 
de particulier qu'étant le résultat d'une importation étrangère, elle 
conserve cependant une sève pleine d'énergie, d'originalité, et se 
trouve en parfaite harmonie avec les mœurs de cette époque. 

' Bibliolh. de Strasbourg, Brûlé par les Allemands. 



422 CONCLUSION. 

Dès le XI" siècle, Venise cUiil non-seulement un entrepôt du com- 
merce du Levant et de l'Occident; c'était déjà une ville indus- 
trieuse, manufacturière. Venise tirait des laines de Flandre et d'An- 
gleterre, et fabriquait des draps qu'elle vendait sur les côtes d'Asie 
et à Conslanlinople ; ne pouvant lutter avec les drapiers flamands 
et frani;ais qui fabriquaient à meilleur marché, puisqu'ils possé- 
daient chez eux la matière première, elle laissa entrer les draps 
et rangers, et en éebanae elle livrait aux marchands occidentaux 
des épices, du sucre, de l'ivoire, des soieries, des tapis, des meu- 
bles ou ustensiles précieux, du verre coloré, du coton tissé, de 
la toiI<^ de lin d'Éiivpte, des lames d'or et d'argent, de la cire, des 
fourrures qu'elle tirait de Russie. A l'Orient, outre ses diaps, elle 
fournissait du cuivre, de Tétain affinés, du fer, du bois, des armes 
(ce qui était, delà part des gouvernements chrétiens, l'objet de 
reproches incessants), des canevas, de la toile, des cuirs façonnés, 
du savon. La multitude d'artisans qui affluaient à Venise fil instituer 
des juges, des inspecteurs et toute une hiérarchie de fonctionnaires 
veillant à la fabricntion, à la navigation, au trafic. A la fin du 
xif siècle déjà, la douane vénitienne fonctionne régulièrement pour 
les marchandises importées de l'étranger, soit par la voie de mer, 
soit par la voie de terre. Au commencement du xiif siècle, il existe 
des consuls étrangers. C'est donc à Venise qu'il faut chercher le 
nœuû des arts industiiels en Europe. C'est elle, qui la première, 
fabrique et exporte. Placée entre l'Orient et l'Occident, c'est chez 
elle que la plupart des objets nécessaires à la vie journalière de la 
classe riche prennent une forme, un style partie oriental, partie 
occidental. A'enise est, pendant la première période du moyen âge, 
un vaste creuset dans lequel se fondent les traditions de l'antiquité 
romaine, les arts de l'Orient, quelques industries des barbares, 
pour former les modèles de tout ce qui tient au mobilier, aux 
ustensiles, aux vêtements, aux armes adoptés par les Occidentaux. 
11 ne faut donc pas s'étonner si, dans le mobilier primitif du moyen 
âge, on trouve des éléments étrangers que l'architecture laisse à 
peine entrevoir, des formes qui sont empreintes d'une influence 
orientale très-fianche ; c'est dans les tissus principalement que l'on 
reconnaît cette influence, dans de petits meubles ou ustensiles de 
marqueterie ou de métal fondu, facilement transportables. On con- 
state cependant qu'en France, dès le xiii* siècle, les arts industriels 
s'affianchissent de cette influence ; ils ont leurs écoles, leur style 
particulier beaucoup mieux caractérisé qu'en Italie, qu'en Alle- 
magne et en Angleterre. Les corps de métiers réglementés à cette 



CONCLUSION. A±3 

époque indiquenl, d'ailleurs, une industrie locale avancée, indé- 
pendante, possédant ses procédés et son goût propre. Avissi voit-on 
alors les autres contrées envoyer des artistes et des artisans étudier 
à Paris, centre de l'unité des arts pendant les xiiT et xiv^ siècles. 
Jusqu'à la fin du xiT siècle, on ne peut dire qu'il y ait un mobilier 
français; il n'en est plus ainsi au \uf. Alors les artisan> procèdent 
métliodiquement dans leur fabrication, tout comme les maîtres des 
œuvres d'architecture dans la construction ; le mobilier suit une 
mode locale, il se transforme chez lui sans subir d'influences étran- 
gères. Certaines villes sont renommées pour leurs tissus, pour les 
ouvrages de métal fondu ou repoussé. Les fabricants emj)loient de 
préférence les matières premières provenant du sol. Le bois, et le 
bois de chêne particulièrement, sculpté, peint ou doré, remplace 
ces ouvrages de marqueterie en faveur en Orient et même en Italie. 
Le fer forgé remplace le bronze coulé. Les étoffes de laine couvrent 
les murs et les pavés. L'ivoire, l'ébène, l'or et l'argent, les verro- 
teries ne sont employés que pour de petits meubles très portatifs, 
mais ne trouvent plus guère leur em[tloi pour les m<'ubles d'un 
usage ordinaire. La main-d'œuvre, enfin, l'emporte sur la valeur de 
la matière employée, ce qui est le signe d'un art qui n'a plus rien 
de barbare, chez qui le goût s'est développé. La ligne de démar- 
cation entre les arts industriels empruntés à l'Orient et ceux qui 
s'élèvent chez nous au xiir siècle est facile à tracer. Jusque vers le 
milieu du xif siècle, l'ornementation sculptée ou peinte est toute 
conventionnelle ; on reconnaît parfaitement qu'elle subit une in- 
fluence dont elle ne se rend pas compte ; elle ne consiste même sou- 
vent qu'en un travail mécanique dans lequel la main, guidée pardi^s 
traditions, suit certaines lois importées ; tandis qu'à dater de la fin 
du xir siècle, dans l'architecture comme dans les meubles, la déco- 
ration peinte ou sculptée commence à rechercher l'imitation des 
végétaux delà contrée ; plus tard elle arrive même à pousser cette 
imitation jusqu'au réalisme. Alors les dernières traces des arts by- 
zantins sont comphjtement effacées et l'art industriel nous appar- 
tient : car si, dans l'ornementation, l'imitation des végétaux et ani- 
maux se fait sentir, dans la composition des meubles les traditions 
font place à l'observation des besoins auxquels il faut satisfaire et 
des propriétés particulières à la matière employée. C'est le rationa- 
lisme substitué à la tradition. 



424 CO-NCLUSION. 

Des maisons particulières, décorées à rextérieur comme celles 
dont nous voyons quelques débris dans nos vieilles villes franrnises, 
devaient être garnies intérieurement de meubles en rapport avec 
cette richesse ; si quelque chose doit surprendre, c'est qu'on ait pu 
si lonL^tmips croire au dénùment et à la simplicité barbare des ha- 
bitants de ces demeures. Le luxe décroît chez les bourgeois vers la 
lin du xvr" siècle ; cela tient principalement aux longues guerres re- 
ligieuses qui ruinèrent alors la portion élevée de la classe moyenne. 
La renaissance, qui produisit de si gracieuses compositions et mo- 
difia les meubles comme Tarchitecture, fit abandonner bon nombre 
d'habitudes attachées à notre vieux mobilier français. A peine la 
bourgeoisie avait-elle commencé à remplacer les décorations inté- 
rieures de ses apitaitemenls (ce qu'elle ne pouvait faire qu'avec plus 
de lenteur que lanoblesse), que la guerre civile éclata. Sous Henri IV, 
la bourgeoisie respira ; mais la révolution dans les arts était ter- 
minée, les traditions s'étaient perdues ; les mobiliers des châteaux 
comme des maisons ne se rattachait plus guère au passé. La réfor- 
mation avait apporté avec elle certaines habitudes de simplicité qui 
n'étaient pas laites pour développer le goût. Les seigneurs les plus 
riches s'étaient pris d'engouement pour tout ce qui venait d'Italie, 
Les corps de métiers, si florissants au commencement du xvi" siècle, 
avaient vu s'élrindre les traditions du passé et ne possédaient pas 
encore un nouvel art applicable aux objets usuels de la vie. Si bien 
qu'au commencement du xvii' siècle, alors que l'architecture civile 
prenait un nouvel essor, tout ce qui tenait au mobilier était compa- 
rativement giossier, d'une exécution lâche, d'un goût bâtard, visant 
au magnifique et n'arrivant qu'à faire lourd et gros. Si l'Italie bril- 
lait par ses monuments des xv*" et xvr siècles, elle n'avait à nous 
fournir, pour h' mobilier, que des objets d'un usage incommode et 
assez rares. On était venu en France, â cette époque, à faire de 
Varchitecture en petit lorsqu'on voulait une armoire, un cabinet, un 
dressoii', et nous avions pris ce faux goût à nos voisins d'outre- 
mouts. Ce ne fut guère que pendant le siècle de Louis XIV que la 
France reconquit, dans la fabrication des meubles, la juste influence 
qu'elle avait conservée pendant plusieurs siècles. Ce prince fit de 
grands eflbrts pour organiser des fabriques d'objets mobiliers, 
comme chacun sait, et de son temps la noblesse ne pensa plus guère 
à imiter dans les châteaux les meubles inutiles et fastueux ({ui sont 
clair-semés dans les palais de Rome. Fn plein xvr siècle tous les 
gens de bon sens ne croyaient pas qu'il fallût tout prendre à l'Italie, 
et comme preuve nous terminons par cette boutade d'Henri Etienne : 



CONCLUSION. 425 

« Et toutesfois c'est aiijourd'liuy plus grant honneur d'avoir esté 

« en telle escole (à Rome) que ce n'estoil anciennement d'avoir 
« esté en celle d'Athènes, remplie de tant et de si grands philo- 
« sophes ; voire tant plus un François sera romanizé, ou italianizé, 
« tant plus lost il seia avancé par les grands seigneurs, comme 
« ayant très bien estudié, et pour ceste raison estant homme de 
« service, par le moyen de ceste messinge de deux naturels ; comme 
« si un François de soy-mesme ne pouvoit estre assez meschant pour 
« estre employé en leurs bonnes affaires. » 

Si la noblesse et la bourgeoisie vivaient dans des demeures 
bien pourvues de tout le nécessaire et même du superflu, les petits 
marchands, les artisans, et surtout les paysans, n'avaient qu'une 
existence fort précaire. Dans les villes, le menu peuple habitait 
des chambres louées dans lesquelles s'entassait une famille entière. 
Le même lit recevait le père, la mère et les enfants ; ou bien, dans 
un angle de l'unique pièce qui servait de chambre à coucher, de 
cuisine et de salle, des cases superposées, comme des tiroirs, rece- 
vaient les membres de toute une famille, depuis l'aïeul jusqu'au 
petit-fils ; de grands volets glissant sur galets fermaient ces lits 
posés les uns sur les autres. On peut se figurer ce que devaient être 
ces intérieurs, souvent exigus, donnant sur des rues étroites, dans 
lesquelles le soleil ne pénétrait jamais, et traversées par un ruisseau 
puant et recouvert de planches ou de dalles disjointes. La peste, 
inconnue de nos jours dans les villes de l'Europe, faisait invasion 
parfois au milieu de ces demeures et enlevait en quelques jours un 
cinquième de la population. Les écoliers et les ouvriers qui ne de- 
meuraient pas chez les patrons, couchaient dans des maisons garnies^ 
sur la paille ou sur des grabats fourmillant d'insectes. On peut 
encore prendre une idée de ce qu'étaient ces habitations, si l'on 
parcourt certains quartiers de Paris, comme le faubourg Saint-Mar- 
ceau, les alentours de Sainte-Geneviève, la Cité, et quelques-unes 
de ces rues, heureusement devenues rares, qui se croisaient en 
tous sens dans le centre de Paris il y a quelques années. Nous avons 
vu encore, dans la rue des Gravilliers, des Ménétriers, Simon-le- 
Franc, de laGrande-Truanderie, du Grand-Hurleur, du Mouton, etc., 
des maisons n'ayant que deux fenêtres de façade sur la voie, habi- 
tées par des familles nombreuses du rez-de cliaussée au cinquième 
étage, et dont tout le mobilier consistait en un lit, deux chaises, une 
table et un coffre, ne possédant qu'un escalier étroit, sombre, cou- 
vert de boue et d'ordures. Beaucoup de ménages n'avaient même 
pas une cheminée pour faire cuire leurs aliments et devaient aller 

i — 54 



4fîO CONCLUSION. 

prendre leur repas chez le gargolier voisin. Les meuble garnissant 
cesliabitations n'ont pas besoin d'être décrits.... Le paysan au moyen 
âge était relativement mieux logé et mieux meublé; l'air et l'espace 
ne lui manquaient pas; il possédait toujours son lit large et garni 
de gros draps, surtout dans les campagnes du Nord, sa huche, ses 
bancs, sa table et son foyer, el souvent son armoire bien remplie de 
linge, sa vaisselle de terre. Dans ces demeures, cependant, les ani- 
maux domestiques vivaient pèle-mcle avec les humains : le poulailler, 
le toit à porcs, étaient quelquefois près du lit des habitants; mais le 
soleil pouvait réchauffer et assainir ces demeures, le foyer s'allumait 
chaque jour, et le paysan passait sa journée aux champs. Si la dé- 
ni -ure de l'artisan citadin, du pauvre écolier, de l'ouvrier, ne four- 
nil nulle matière à la description, si elle n'est qu'un amas sordide 
de meubles sans non, sans forme, qu'une sorte de détritus de la 
civilisation des villes, il n'en est pas de même de la chaumière : 
celle-ci conserve les traces de l'industrie de ses habitants, car le 
paysan peut créer; la matière première ne lui fait pas défaut ; on 
n'éprouve pas, au milieu de la campagne, ce découragement pro- 
fond qui saisit le pauvre dans les grandes villes. Si le chef de famille 
est robuste et intelligent, si la femme est active et laborieuse, on 
voit bientôtle mobilier satisfaire aux besoins de la vie ; car aux champs 
les bras suffisent pour tout créer, tandis qu'cà la ville on ne peut 
rien obtenir qu'avec de l'argent. D'ailleurs le paysan avait, au moyen 
âge, une grande res.source: c'était celle du voisinage du château ou 
de l'abbaye. Tous les seigneurs féodaux n'étaient pas des tyrans 
aveugles, dépouillant les paysans pour le plaisir de les ruiner; le 
paysan était une richesse, un revenu, et c'était d'une sage adminis- 
tiation de lui laisser un bien-être qui profitait au seigneur. Beaucoup 
de vieux meubles du château ou de l'abbaye allaient garnir les chau- 
mières. Quantité de bahuts ramassés par nos brocanteurs étaient 
installés depuis plusieurs siècles dans les maisons des paysans, et il 
ne faut pas croire qu'ils aient tous été pillés à la fin du dernier 
siècle. Les demeures seigneuriales s'étaient débarrassées depuis 
longtemps de ces meubles hors d'usage au profit des chaumières, 
comm-î beaucoup de villages s'étaient élevés avec les débris des 
donjons féodaux avant la révolution de I70:î. 

Lorsque la mode n'avait pas remis en honni'ui- encordes meubles 
du moyen âge, il n'était guère de hameau, surtout dans le voisinage 
des châteaux ou des abbayes, qui ne possédât quantité d'objets pré- 
cieux par leur âge et même leur travail. Les familles qui étaient 
devenur's propriétaires de ces meubles les gardaient avec une sorte 



CONCLUSION. 427 

de rospnct; et conservant les meubles, elles conservaient les usages 
auxquels ils étaient destines. Aujourd'hui les commissionnaires en 
vieilleries ramassent tous ces débris, les payent cher, et les paysans 
vont acheter à la ville voisine des meubles d'acajou ou de noyer pla- 
qué. Or rien n'est plus ridicule que de voir ce faux luxe moderne 
installé dans la demeure du campagnard. Nous avons trouvé parfois 
ainsi des tables à ouvrage de la plus mauvaise fabrication du fau- 
bourg Saint-.Vntoine renfermant des oignons, leurs angles d'acajou 
plaqué laissant voir le bois blanc ; des commodes à dessus de marbre 
dont les tiroirs capricieux ne veulent pas rentrer dans leurs rai- 
nures ; des pendules de zinc représentant Geneviève de Brabant, 
ornant la cliambre d'une paysanne. Tout cola avait été échangé 
contre une vieille huche sculptée en bois de chêne et un coucou 
dont la boîte vénérable avait vu passer plusieurs générations. Bien 
mieux, il est tel village non loin de Paris où nous tiouvames un 
piano droit dans une chaumière ; sur ce que nous demandions à la 
maîtresse du logis si elle touchait de cet instrument, celle-ci, ouvrant 
de grands yeux, nous répondit : « iMais c'est une ormoëre. » Et en 
effet, à la place du clavier, il y avait des fourchettes et des couteaux, 
et le coffie inférieur s'ouvrant à deux battants renfei'mait du pain, 
du sel et des objets de ménage : un commis voyageur avait fourni 
ce meuble étrange en remplacement d'un vieux coffre incrusté de 
cuivre. Il n'y a pas grand mal à cela. Cependant il est toujours bon 
que les choses soient à leur place, les meubles comme le reste; et si 
le luxe de mauvais aloi que nous voyons aujouid'liui pénétrer par- 
tout n'a pas sur les mœurs une fâcheuse influence, il faut avouer 
qu'il tend à avilir l'art industriel, si brillant et si fécond pendant 
plusieurs siècles en France. 

Aujourd'hui, tout le monde veut être meublé avec le luxe qui 
convient à un financier ; mais comme peu de gens possèdent une 
fortune qui permet de payer ce qu'ils valent des meubles somptueux 
et bien faits, il en résulte que les fabiicants s'évertuent à donner 
l'apparence du luxe et de la richesse aux objets les plus vulgaires 
comme façon et matière. On ne trouve partout que tables garnies de 
cuivre, mais qui ne tiennent pas sur leurs pieds, que fauteuils 
sculptés et dorés dont les débi-is jonchent les parquets, que tentures 
de laine et de coton qui simulent la soie. 

iSous ne prétendons pas qu'il faille, au milieu du xix' siècle, 
s'entourer de meubles copiés sur ceux qui nous sont laissés par le 
moyen âge. Et s'il paraît ridicule aujourd'hui de voir une femme 
en robe bouffante assise sur un fauteuil imité d'un siège grec, il ne 



A^S CONCLUSION. 

l'est guère moins de placer dans un salon une chaire de quelque 
seipneur du xv' siècle. Ce que nous voudiions trouver dans nos ha- 
bitations, c'est une harmonie parfaite entre l'architecture, le mobi- 
lier, les vêtements et les usages. Lorsque nous voyons des hommes 
habillés comme nous le sommes, assis dans des fauteuils du temps 
de Louis XV, il nous semble assister à une réunion de notaires et 
de commissaires-priseurs procédant à un inventaire après décès. 
Évidemment ces formes molles, ces couleurs tendres, ne sont point 
en harmonie avec nos habitudes et notre costume. Le signe le plus 
certain d'une civilisation avancée c'est l'harmonie entre les manirs, 
les diverses expressions de l'art et les produits de l'industrie. 
« Montre -moi ton mobilier, et je te dirai qui tu es. » Or, si l'on 
s'en tenait à l'apparence, on pourrait prendre aujourd'hui de petits 
bourgeois pour des seigneurs. Il est certain que, de nos jours, le 
sens moral s'est modifié. La résignation fière et digne est considérée 
comme un défaut de savoir-vivre et la vanité un moyen de succès. 
Nous n'avons pas à faire ici un sermon ou un cours de morale, mais 
il est difficile de ne pas parler des mœurs lorsqu'on s'occupe des 
objets qui en sont la vivante expression. Ces mœurs du moyen âge, 
tiint vantées par les uns, si fort décriées par les autres, sont, à tout 
prendre, assez mal appréciées : comme citoyens d'un pays, nous 
valons mieux, il nous semble, qu'au moyen Age; comme hommes 
privés, nous sommes loin d'égaler les caractères tranchés, éner- 
giques, individuels, que l'on rencontre à chaque pas jusqu'au siècle 
de Louis XIV. La révolution de 1792 a laissé dans nos lois, dans 
nos habitudes et nos mœurs, une empreinte qu'aucun pouvoir ne 
saurait effacer ; ce que nous ne pouvons comprendre et ce qui nous 
paraît dangeieux, c'est de ne pas admettre les conséquences de ce 
changement d; ns ce qui touche à la vie journalière. Vouloir imiter 
les habitudes de luxe, les idées et jusqu'aux préjugés d'une époque 
séparée de nous par l'abîme de 179::2, est au moins un travers. Nous 
possédons des qualités précieuses ; nous possédons, à un haut degré, 
le sentiment des devoirs publics, comparativement aux siècles pré- 
cédents ; nous avons la conscience de notre droit et de la justice ; 
nous sommes eniin en état de distinguer le vrai du faux : pourquoi 
donc étouffer ces sentiments dans la vie privée, préfendre être 
autres que nous ne sommes, et nous cramponner à ces vieilleries 
auxquelles personne, au fond, ne croit plus? Veut-on mesurer 
l'abîme qui nous sépare de ces temps auxquels nous essayons de 
revenir par un seul exemple? ce sera facile. N'allons pas au delà du 
xvif siècle. Nous trouvons, en ces temps, des gentilshommes, gens 



CONCLUSION. 429 

de bien et d'honneur, bons pères de famille, religieux, qui ne se 
font aucun scrupule de provoquer une guerre civile, de piller leur 
propre pays, de s'allier avec des souverains étrangers, parce qu'ils 
sont au prince de Condé ou au duc de Beaufort'. Nous avouons que 
lorsque nous voyons un notaire ou un négociant retirés vouloir au- 
jourd'hui se meubler comme ces gens-là, c'est-à-dire vivre comme 

eux dans leur intérieur, le fou rire nous prend Il semble que, 

dans notre pays, le désordre et les contradictions doivent toujours 
exister quelque part. Jusqu'au commencement du dernier siècle, 
bien peu de citoyens possèdent le sentiment des devoirs publics ; 
mais, dans la vie privée, on trouve de grands caractères, un respect 
général pour les traditions, des mœurs qui s'accordent avec le mi- 
lieu dans lequel on est né. Depuis 179:2, l'esprit public présente une 
certaine unité, il s'est développé ; mais la confusion est entrée dans 
la vie privée, et l'on peut citer comme des exceptions les hommes 
qui savent être ce que la fortune les a faits ou s'accommoder à leur 
temps. Le besoin de paraître s'e&t introduit dans le mobilier comme 
dans les vêtements, et l'industrie s'efforce naturellement de satisfaire 
à ces travers. On concevrait que les petites fortunes prétendissent au 
luxe apparent que peuvent se permettre les grandes, et que le bien- 
être fût ainsi, parfois, sacrifié au désir de briller — il y a longtemps 
que pour la première fois on a reproché à la bourgeoisie de vouloir 
singer les gentihJiommes, — mais notre temps dévoile une infirmité 
sociale qui ne s'était pas encore produite au même degré. C'est au 
contraire dans les classes élevées (ou du moins favorisées de la for- 
tune) que se manifestent particulièrement ce besoin de paraître, ce 
goût pour le faux luxe qui semblaient autrefois réservés à ceux 

' Une seule citation entre mille. Henri de Campion, bon gentilhomme, br.ivc, excellent 
lionime au fond, plein de droiture et d'honneur, dit, dans ses Mémoires, lorsque le duc 
de Longueville, auquel il s'était donné, rompt avec les princes : « 11 avoit (le duc de 
« Longuevillel alors changé de projet, pour quelques mécontentemens qu'il eut des 
« Princes, qui refusèrent de lui accorder des choses qu'il souhaitoit d'eux pour se dé- 
(I clarer « (c'est-à-dire pour concourir avec eux à faire entrer les troupes espagnoles sur 
le territoire français). « Il envoya à la cour le sieur de lu Croisette, qui négocia si bien, 
« que le duc (de Longuevillej s'engagea entièrement dans les intérêts du roi. J'ai lou- 
« jours eu une telle passion pour le maintien des lois, que je ressentis une extrême joie 
Il de cet arrangement, quoique je jugeasse que je ferois pluti^t fortune dans l'autre parti. » 
Il est difficile de se réjouir plus naïvement de ne pas être traître à son pays. Remar- 
quons, en passant, que ce même Henri de Campion, bien qu'il trouvât le procédé vif, était 
un des gentilshommes du duc de Beaufort qui devait assassiner le cardinal Mazarin dans 
sa voiture (voy. Mém de Campion, Jannet, 1857). Cela ne se passe pas sous Philippe- 
Auguste, mais au milieu du xvu" siècle 



<4J0 CONCLUSION. 

qu'on appelait les parvenus. Bien rares sont aujourd'hui, parmi les 
classes les plus riches de notre société, ceux rpii aiment à s'entourer 
d'ohjels plus remarquables par leur qualité que par leur apparence, 
ceux qui s'cnquièrent si un meuble est bien fait, s'il est conçu et 
exécuté de façon à être utile. On achète, il est vrai, à des prix fabu- 
leux, des objets anciens, souvent faux, parce que cela est de mise, 
et qu'il convient de montrer dans sa galerie des faïences, des émaux, 
des bronzes et des raretés d'un autre Age ; mais s'il s'agit d'un obj t 
moderne, sorti de nos ateliers, on s'adresse le plus souvent à la fa- 
brication de pacotille, qui donne à bas prix des meubles bons pour 
la montre ; si bien que, chaque jour, les industriels consciencieux, 
et qui penseiaient avant tout à ne pioduire que des œuvres de bon 
aloi, se découragent et suivent le courant qui pousse dans le luxe à 
bon marché. 

On aurait pu croire que la vogue du bibelot, des vieux débris, 
épaves du passé, aurait fait pénétrer dans l'esprit des heureux du 
siècle le goût des bonnes et belles choses, ou du moins le dégoût 
pour ce luxe malsain qui envahit le salon et la mansaide. Il n'en est 
rien; et l'on ne peut se résoudre à blâmer les petits de s'adonner à 
l'amour du luxe qui cache la misère, quand on voit les appartements 
les plus somptueux remplis d'objets dont l'apparence menteuse 
ne saurait tromper sur leur valeur réelle les gens de goût. Ce sont 
là des vanités qui accusent la faiblesse des convictions et des carac- 
tères d'une société qui ne sait trop ce qu'elle est et où elle va, et 
qui Cl oit maintenir un passé qui croule, en simulant des goûts 
qu'elle n'a plus, une grandeur qui lui échappe. Mais que dire de ceux 
qui affectent des principes en fait d'ait et de goût, et qui s'entou- 
rent d'objets aussi plats par le style que grossiers par l'exécution ; 
qui, nous entretenant de la supériorité de l'art grec à tout propos, 
renq)lissent leurs appartements de meubles mal copiés sur les débris 
des salons de M™' de Pompadour ou de Marie-Antoinette ; de ceux 
qui s'émerveillent sui' les créations du moyen âge, et, ne voyant dans 
ces œuvres que l'apparence, non le sens vrai et pratique, garniss'^it 
leurs châteaux de meubles aussi incommodes que mal faits, ornés 
de pâtes, et rappelant ces formes que l'on qualifiait de style trou- 
badour, il y a trente ans? Quelques-uns (et ceux-ci au moins sont 
l'expression vivante de la confusion de nos principes en fait d'art) 
s'entourent des débris de tous les âges, de tous les styles, et ressem- 
blent ainsi chez eux à des marchands de bric-à-brac. Beaucoup se 
soucient médiocrement qu'un meuble rem{)lisse sod objet, pourvu 
qu'il sorte des ateliers de tel fabricant en vogue. Tout cela n'est pas 



CO.NCLUSION. 4ïJi 

liès-sérieux, et nous avouons qu'il faut avoir l'es[)rit mal fait pour 
s'en fâcher ; mais ce qui n'est qu'un liaveis d'e^^prit chez un parti- 
culier devient une inconvenance au premier chef lorsqu'il s'agit des 
ohjets destinés à l'usage du culte religieux, par exemple. Or, depuis 
qu'il s'est fait une réaction chez nous en faveur des arts du moyen 
âge, nous voyons nos églises se remplir de meubles soi-disant go- 
lhi({ues, ridicules par la forme, insuffisants pai' la matière et l'exé»- 
cution, et qui n'ont d'autre avantage que de périr proniptement. Le 
zèle, respectable, mais peu éclairé souvent, des ecclésiastiques, la 
modicité des ressources dont ils disposent, les ont mis à la discré- 
tion de cette classe de fabricants qui avilissent leur profession en 
produisent à bas prix des objets qui, par leur nature et leur destina- 
lion, exigent sinon du luxe, au moins du soin, un travail conscien- 
cieux, du savoir et le respect pour tout ce qui tient au culte. C'est 
là une chose funeste, et à laquelle les esprits éclairés dans le clergé 
apporteront certainement un remède; car, pour quelques dignes 
dévotes émerveillées devant ces productions barbares, il est beaucoup 
de gens quf s'attristent en voyant nos églisr-s se garnir de meubles 
d'un goùl déplorable, piêtant à rire, mal faits, inconvenants même, 
et qui, sous la dorure et les oiipeaux, cachent les matières les plus 
fragiles eu les plus grossières, un art sans forme, une exécution 
misérable. La pauvreté décente et modeste commande partout le 
respect et la sympathie, mais la pauvreté qui se cache sous l'appa- 
rence du luxe et de la richesse, et laisse voir, malgré qu'elle en ait, 
les haillons sous la pourpre, n'est plus la pauvreté : c'est la misère 
vaniteuse qui n'excite que la pitié et la )-aillerie. 

Parmi ces splendeurs à bon marché, ce faux goût et ce faux luxe, 
nous sommes ravi quand nous trouvons un banc bien fait, une 
bonne table de chêne portant d'aplomb sur ses pieds, des rideaux de 
laine qui paraissent être de laine, une chaise commode et solide, 
une armoire qui s'ouvre et se ferme bien, nous montrant en dedans 
et en dehors le bois dont elle est ftiite et laissant deviner son usage. 
Espérons un retour vers ces idées saines, et qu'en fait de mobilier, 
comme en toute chose, on en viendra à comprendre que le goùl con- 
siste à paraître ce que l'on est et non ce que l'on voudrait être. 



iS 



TABLE DES MATIERES 



PAU ORDRE ALPHAHÉTIijLE 



ARMOIRE. Amaire, ulmnire, page 3. 

— (Assemblage d'}, p. ■12. 

— Baveux de), xiir' siècle, p. 6, fig. 6. 
-- Banc, xV^s., p. 14, fig. 15. 

— Catli. de Munich (de la), xV^ s., p. 9. 

— Ca h. de Noyon (de la), xill'' s., p. 9, 

fig. 10, pL I. 

— (^Clous d'-, xv'' s., p. 14, 16. 

— Colle de fromage (son emploi peur 

panneau d'), p. 1 1. 

— (Cuir sur), xu^ s , p. 1 1 ; xV s., p. 14. 

— Dorée, p. 18, M^% llg. 20, p. 373. 

— (^Enduit sur), xii*" s , p. 11. 

— (Entrée de serrure d';, xV s., p. 14, 

16. 

— (Ferruie d"), xiii^ s., p. 8, fig. 7; 

p. 14, 16. 

— Grain d'orge (panneaux à), xiii*^ s., 

p. 9, fig. 9; p. 372. 

— Mortain (de l'église de), xv'' s., p. 13, 

fig. 11. 

— Obazine (de l'église d'), xiii'' s., p. 4, 

fig. 1 , 2, 3. 

— (Panneaux d'),xil'' s., p. 8, 10, 11,13, 

fig. 11, xV s., p. 14, fig. 14, ]). 10. 

— (Peau sur), xir' s., p. 11; xV s., p. 14. 

— Peinte, xii<' s., p. 11; xin<^s., p. 5, 8, 

fig. 6,8; XV- s., p 9, fig. 10, |.l. 1, 
p. 373. 

— (Pentures d'), xlii*" s., p. 5, 9 ; xv" s.. 

p. 13, fig. 13, p. 14.15, fig. 16, 17. 

— Saint Denis (de}, xiii*^ s., p. 3. 

— Saint-Germain ! Auxerrois (de), xv^ s., 

p. 14, fig. 15, 19. 

— (Vantaux d'), xui'' s., p. 5; xiv'= s., 

p. 13, 14, 15, fig. 15. 

— (Vernis pour) xii* s , p. 11. 



ARMOIRE (Verrous d';, x;ii^ s., p. 5, fig. 5, 

p. 8," 13, fig 12. 
— (Verteveile d'), xiu" s., p. 5, fig. 4, 

p. 8. 

AUTEL PORTATIF. Aultiev, auter, p. 18, 
fig. 1, 2, 3, pi. II. 



B 



BAHUT. Bahu, hahur, p. 23. 

— Banc, XIV- s., p. 30, 

— Bram(iton (de), xii- s., p. 24, fig 1. 

— (Charnières de), xiv^ 3., p. 29, fig. 6 

hh. 

— (Entrée de serrure de), xiv- s., p. 27, 

• fig- ^• 

— (Ferrure de^l, p. 23, 24 ; xiv-s., p. 27, 

fig. 4. 

— Fixe, p. 23. 

— Garni, xv- s., p. 30. 

— (Pentuics de), p. 23; MV- «., p. 27. 

fig. 6. 

— Pieds (.'i), XMi- s., p. 24, llg. 2, >P'. 

— Sculpté, xiV s , p. 26, fig. 3, 4, 5. 

— Table, xv« s., p. 31, ù^ 7. 

— Voyage (de), p. 23, 375. 

BANC, p. 31, 32; x;- s., p. 33; xiii- s., 
p. 34, 35, M"; mv- s.; xv-s., p. 35; 
xvr s. p. 36, fig. 5. 

— (Appui de), XI- s., p. 33, fig. I; xiii-s., 

p. 33, fig. 2, 3. 

— Bane (à), xiii- s., p. 371, fig. 1. 

— Flavigny (de), xv'' s., p. 36, fig. 5. 

— Garni, xiV^ s., p. 32; xv« s., p. 35, 

96, fig. 1. 

— (Marchepied de), p. 262, fig. 7. 

— Table, vi- s., p. 32. 

I. — 55 



i:îi 



TABLE DES MATIERES. 



BANCHIER (Couverture de banc), xiv« s., 
l<. 37. 

BERCEAU. Bers, p. 37 

— Creusé dans un tronc d'arbre, ix* s.; 

X' s.. M", p. 37. 

— l'anicr d'osier, M'Six's.jp. 37,fig. 1. 

— l'etil lit, p. 38, fig. 2. 

— Suspendu, p. 38, M", xv^ s., fig. 3. 

BUFFET, p. 39. 

— Apparat fd'), p 39, x\' s. 

— l'^'ige (d'j, p 39. 

BUSTAIL. Bois de lit, p. 40. 



CABINET. Armoire sur pied, xvi«s.,p. 40. 

CASIER en forme de huche, p. 40. 

CHAALIT. Bois délit, p. 40. 

CHAISE. Chaire, chaière, forme, fourme, 
p. 41; ix" s., x*s.,xi^ s., M5% p. 42, 
fig. 1. 

— Bois tourné (de), bas relief de l'église 

Saint-Lazare d'Avallon, xu* s., p 44, 

fig. 4. 

— Bias à), xii<= s., p. 42, fig. 2. 

— Calh. d'Auxerre (de la), xiu*s., p. 48, 

fig. 8, 9. 

— Calh. de Bourges ',de la) , vitrail , 

xin'' s., p. 45, fig. 5. 

— Coffre, xv« s., p. 54, fig. 13. 

— (Coussins (le), xlV^s., p. 54, fig. 11, 12. 

— Dorée, xiii' s., p. 49, fig. 10 

— Dossier (à), xill" s., p. 43, fig. 3. 

— Dossier haut (à), bas-relief des stalles 

d'Amiens, p. 54, fig. 14; Xv'^ s., 
p. 54, fig. 13. 

— (Housse de), p. 54, fig. 15, M". 

— (.Marchepied de), p. i4, fig. 4. 

— .Musée de Cluny (du), xiV s., p. 52, 

fig. 11, 12. 

— Polygonale (peintures des Jacobins de 

Toulouse), p. 47, fig. 7 bis; xiii« s., 
p. 46, fig. 6, 7, M". 

— Pommes de;, xiu* s., p. 43. 

CHAMBRE dlsabelle de Bourbon, W s , 
p. 167. 

— Parade du Boi (de), au Louvre, p. 169 

— Seigneur (de_,, xii* s., p. 364, pi. XII ; 

xiii" s., p. 365, pi. XIII; \i\" s., 
pi. XIV, xv« s., p. 365, pi. XV. 



CHAMBRES (Tapisseries dans les), p. 269. 

CHANDELIER à couronnes de fer, p. 393, 
pi. XXVI 

— Portatif, p, 412. 

CHAPIER, p. 55. 

CHAR. Char- branlant, charetle, chariot, 
cttrre, p. 55; Xlil' s., p. 55, fig 1, 
M"; xiv« s., p. 57, fig. 2, M'»; 
w' s., p. 58, fig. 3, M^% fig. 4, W; 

xvr s., p. 59, fig. 5, ^p^ 

— Branlant, xvi'" s , p. 62, fig. 6. 

— Bras (à), xill*^ s , p. 62. 

— Coche, M", XVI'' s., p. 62. 

— Constance (de la douane de), xvi' s., 

p. 62, fig. 6, 7. 

— Mortuaire de Philii'pe de Bourgogne, 

xV s., p. 61. 

— Voyage (de), M", xv^ s., p. 58, fi. 4. 

CHÂSSE, p. 63. 

— Bois (de) de Cunault,xiir s., p. 70. 

— (Cassolettes sous les), Xi*^ s., p. 67, fig 1. 

— Cuivre émaillé (de), de Saiiit-Culmii e, 

xiii"' s., p. 71, fig. 4, 5. 

— Chapelle (de la sainte), xiii' s., p. 74. 

— Chartres (de la sainte Vierge de), 

ix" s., p. 74. 

— Ferrures de), xiv^ s., p. 70. 

— Métal (de), xui' s., p. 67, 71. 

— Peintes, xiii'' s., p. 70. 

— Primitives (de bois), p. 64. 

— Saint-Firmin (de), p. 69. 

— Saint-Germain (de), p. 65, xV s., 

p. 73, fig. 6. ^ 

— Saint-Honoré (de), cath. d'Amiens. 

xiu" s., p. 69, fig. 2, 3. 

— Saint Marcel de Paris (de), p. 69. 

— Saint-Thibaud (de), de bois, xiv^ s., 

p. 70. 
CHASUBLIER, p. 75. 

CHATEAU ;Mobilier de), xni's., p. 358. 

— Iléception de la noblesse, Xlv' s., 

p. 352. 

— (Tables de), p. 257. 

— (Tableaux dans les), p. 268. 

— Allégoriques, p. 268. 

— Généalogiques, p 268. 

— (Tapis, tapisseries dans les), p. 270. 

CHEMINÉE, xii" s., p. 364, pi. XII, xni'' s , 
p. 364, pi. XIII; \i\- s., p 365, 
pi. XIV; xv^ s , p. 365, pi XV. 



TAULE DES .AIATIÈRES. 



435 



COFFRE, p 75. 

— (Poignées de"», xiii'" s., p 377, fig 3. 

— Voyage (de), p. 78, xiir' s., p. 376, 

l'ï XVIII. 

COFFRET Coffre, escriut, petit coffre. 
p. 75, X" s , p 76, flg 1,2, 3. 

— (Anse de), xiV s., p. 82, fig. 6, pi. III, 

MV s., p 76, fig. 1. 

— Bois (de\ x;V s., p. 82, [.1. 111, fig. 6. 

— Cassette de saint Louis, xui'' s., p. 81 

— Catii de Sens (de la), d'ivoire sculplô, 

xii"s , p 79, fig. 'i, ô; \\\' s., p. 83. 

— (^Charnières de), xiV s., XV s., p. 83, 

fig. 9. 

— Fer (de), xv« s., p. 82, fig. 7, 8. 

— Sainl-Trophime d'Ar'es (de), xin*' ?., 

p 8i, pi. IV. 

— (Serrure de), xiv^ s., xv* s., p. 76, 

fin- 1 

COLLE de blanc d'œuf pDur meaLles, p. 374 

— Fromage (de), xiii« s., p. 237, p 37/i ; 

xii« s., p. 267. 

— Peau (de), p 267, 279. 

COUR plénière à Saumur, xiir' s., p. 367. 

COURONNEMENT d'Arthur de Breligne, 
xii" s., p. 302. 

— Charleniagne (de), ix"" s., p. 301. 

— Edward I" (d'), xu^s., p. 307. 

— François I" (de), xvi« s., p. 310. 

— Guillaume le Conquérant (de), xi'' s,, 

p. 301. 

— Henri d'Angleterre (d'), xv^ s., p. 309. 

— Henri de Transtamare (de', xiV s., 

p. 308. 

COURTE-POINTE. Coustc-poiate, keustes- 
poinfe, p. 84. 

COUSSINS. Cheucke, coûte, coite, p. 85, 
xv^ s., p. 85, fig. 1, M'K 

:OU«ERTURE, p. 86, 

£RÉDENCE, xv^ s., p. 89, fig. 3, M". 

— A dossier, xV s., p. 89, fig. 4. 

— A dossier, avec dais, p. 89, fig, 5. 

— Vases couverts >vec), Xlir s., M-'; 

xiv^ s., p. 88, fig. 2, 

— Vézelay 'd'un chapiteau de), xu" s., 

p. 87, fig. 1. 

CUIR peint, gaufré, doré, p. 92. 



D 

DAIS. Ciel, p. 93. 

— Porté, XIV" s., p. 94, fig. 3, 

— Queue (à), p. 95, fig. 2, .'^I", xV s. 

— Trône (de), xv's., JP^ p. 93, fig. 1, 2. 

DÉPENSIER, p. 412. 
DOMESTIQUES loués, p. 410. 

DORSAL, xV s., p 95, fig 1. 

— Cath. d'Augsbourg (de la), xvi" s., 

p. 95. 

— Calh. d'Auxerre (de la), xi* s , p 96. 

— Saint-Denis (de), p. 97. 

DOTS chez les Francs, p. 323. 

DRAPS. Housse de bière, xv' s., M', 
p. 97, fig 1. 

— Mortuaire, xvi« s., p. 98, fig. 2. 

— Mortuaire, à Folleville, .xvi" s., p. 1 00. 

fig. 3. 

DRESSOIR. Drrssowr, dreçouer, p. 100. 

— Apparat (d'), p. 103, 

— Crédcnce, p. 101, fig. 1, M^^ 

— Dais (à), p. 101, fig. 2. 

— Isabelle de Bourbon (d'), c"' de Chn- 

rolais, p. 103. 

— Marie de Bourgogne (à Foccasion de 

la naissance de), p 102. 

E 

ÉCRAN. B.mc double, p 105, fig. 1 M-', 
XV* s., 

— Garde feu, p. 105 

ÉCRIN (Charnière ds cuir d"), p. -84. 

— Cuir bouilli (de), p. 382, pi. XXF, 

— Garni d'argent, p. 379, pi. MX. 

— Ivnire scu'plé d'), p. 379. p; XIX. 

— Jiroirs d'), tirettes, liettes, p. 380, 

pi. XX. 

— Toilette de), p. 379. 

ÉCRINIER(r),xiv«s., p. 378. 

ENTRÉES solennelles. 

— ArthusIII(d'),àSl-Ma'o,xVs.. p. 317, 

— Berthe de), au Mans, p. 311. 

— Blanche d'Orléans 'de\ xiV s, p. 3 18. 

— Charles VI (de), xV" s., p. 314. 

— Charles Vil ide), à ' aris et à Rouen, 

xv« s , p. 315 



Aù(j 



TABLE DES MATIICRES. 



ENTRÉES Évêqiies (d';, p. 319. 

— Henri de Translamare (de), xiV s., 

p 313 

— Isabeau de Bavière (d'), xiV s., p. 313. 

— Jean (du roi), xiV s., p 312. 

— Louis XI (de,, xVs., p. 317. 

— llégenl (du,, xv« s., p. 314. 

— Richard (de), à Rouen, p. 311 

ESCABEAU. Escam'', XV s., p 107, fig. 1, 
M", fig. 2,W'; p. 107, fig. 3. 

— (Banquiers d'), p. 108, xV s. 

ÉTAT de maison. 

— Bourgpois (des), XIV s., p. /i07. 

— Femmes nobles (des), xiV s., p. 57, 

p 357, 359. 

— Jeanne de Bourbon (de) , xiv^ s. , 

p. 356 



F 



fAUTEUIL. Fcidesteuil, fimdesteuil, fnu- 
de^lue''. faiidestiœl, p. 30, fig. 7, 
p. 109, 1 10, fig. 2 ; p. 1 1 1 , ii^^. 2 bù, 
W; xir s., p. 113; xV s., fig. à. 

— Bronze (de), p. 49, 399, pi. \XV!!. 

— Dagobert (de), vin" s., ix" s., x- s., 

M'% p i09, fig. 1, M"; xn* s., 
p. 110. 

— Dais el à dossiers Cà), de Cliarles V, 

xiv" s., p. 114, fig. 3. 

FEMME DE MÉNAGE, p. 412. 

FERRURES d'armoire, xii^s., p. 8, fig. 7, 
p. 14, 16. 

— Bahut (de), p. 23, 24; xiv^ s., p. 27, 

lig. 4. 

— Châsse (de), xiv* s., p. 70. 

— Coffre (dei, p. 75, xiii" s., p. 373, 

XV s., p. 82, 83, fig. 7, 8, 9. 

FONTE DE LOR. ].. 399, Cg. 7. 

FORME, Fourme, xV s., p. 117, fig. 2, 
M". 

— Calli. de Sens (de la), p. 120. 

— Ivoire {d'), marqueterie, xii" s., p. 115, 

fig. 1. 

— Stalles, xm' s., p. 118, fig. 3. 



GARDE-ROBE de château, xV s., p. 363, 
pi. XVI. 



GRAIN D'ORGE (Assemblage à), xiu' s., 
p 9, fig. 9, p. 374. 



H 



HERSE. Mlelier, p. 121. 

— Calh de Bourges (de la), p. 124. 

— Cath. de Lyon (de la), xii^ s., p. 121, 

fig. 1; xiii'' s., p. 122, fi^'. 2, M''; 
xiV s., p. 123, fig. 3, M \ 

HOMMAGE (Rollon baisant le pied en), 
p. 344. 

— Guillaume de Flandre (à), xli" s., 

p. 344. 

— Main droite (par la), :cii' s., p. 345. 

— Procuration (par), xv^ s., p. 345. 

— (Renoncement à 1'), p. 345. 

HORLOGE. Eau (à\ xi'= s , p. 125. 

— Poids ^à), XV" s., p. 126, fig. 1. 

— Sablon (à), p. 126. 

HOTEL loué, p. 413. 

— Ville (de) (tableaux dans les), p. 268. 

HUCHE, xiii^s,,p. 375, pi. XViil. 

— (Vantaux de), xlii® s., p. 375. 

HUCHIER(le), xiii" s., p. 370, p. 25. 

— (Costume du), p. 378. 



I 



IMAGES. Yrnages, p. 128. 

— Bois (de), xil* s., p. 131. 

— Cire (de), p. 135. 

— Ivoire (d"), xiii" s., p. 130. 

— Ivoire (d'j ouvrantes, p. 131, fig. 3, 4. 

— Peintes sur émail, Catherine de Mé- 

dicis, xvi" s., p. 131. 

— Volets (à), p. 128, fig. 1, 2; xiir s., 

p 130. 

IMAGIER d'), p. 385. 

— Ivoire (sur), p. 381. 

IMPRESSION sur cuir bouilli, p. 383. 

INVESTITURE. Anneau (par 1'), xiii" s., 
p 342. 

— Bâlon (par le), xiv*" s., p. 342 

— Cuiller d'airain (par la) déposée sur 

l'autel, xil^ s., p. 343. 

— Lance Cpar la), vi" s. p. 343. 

— Paille (par la), xili* s., p. 342. 



TABLE DES MATIERES. 



437 



LAMPE. Lmnpesier, lampier, p. 136. 
LAMPESIER, p. 399, pi XXVllI. 

LAMPIER d'Aix-la-Chapelle, xin^s., p. 139. 

— Cath. de Chartres (de la), Mir' s., 

p. Ii2, fig. U. 

— Calh. de Toul (de la), oui re doré, 

xii^s., p. 138. 

— Cluny (de l'église abbat. de), p. 136. 

— Hiidesheim ^d'), p. HO, xi"^ s., p. U7. 

— Lampe (à une), xii* s., p. Ul, fig. !i ; 

xiii*" s., fig. 5. 

— Saint-Marc de Venise (de) , croix de 

cuivre, xni« s., p. 143, fig. 7. 

— Saint-Martin <'e Troyes (de) , roue , 

xvi*' s., p. 142, fig. 6. 

— Saint-Remi de Reims (de), xii*^ s., 

p. 139, fig. 1, 2, 3; xvi^ s., W. 

LAMPIER (le), p. 394. 

LANDIER. Chenet, p. 144, xiii'^ s., p. 147, 
fig. 3. 

— Cuisine (de), p. 146, fig. 1, 2. 

— Fer fondu (de), xV s., p. 149, fig. 4; 

xvi'= s., p. 150, fig. 5. 

— ^Pincettes de), p. 145, fig. 1. 

— (Queue de), xV s., p. 149, fig. 4. 

xvi« s., p. 150, fig. 1, 2. 

— (Réchaud de), p. 145, fig. 1, 2. 

LAVOIR. Lavafjo de St-.4mand de Rouen, 
de bronze, xiii'" s., p. 152, ïi^- 1^ '-• 

LECTRIN de bibliothèque, \\W s., p. 184 
fig. 7, WK 

— Mobile, p. 189, fig. 12, M^^ 

— Roë 'joue), xiii'^ s., p. 185, fig. 8, M'^; 

w" s., p. 187, fig. 9, W; p. 187. 
fig. 10, W; p. 188, fig. H. 

— Vis (à), xv^ s., p. 188, fig. 11. 

LIBRAIRIE, p. 155. 

— Charles V de), p. 156. 

LIT, xiir s., p. 156; xiV^ s., xv^ s. 

— (^BahistrHde de) xvii'" s., p. 172. 

— Bas, xiii" s , p. 162, fig. 4, M*'. 

— Rois tourné (de), incrusté, xii*^ s., 

P. 160, fig. 3, M". 

— Bronze de), x-^ s., p. 157, fig. 1, M'\ 

— Ciel (à), xii'^ s , p. 158, fig. 2, M^^ 

— (Courtines de), xiF s., p. ICO, fig. 3, 

M'«; xiii' s., p. 172; xV s., p. 165. 



LIT Draps de), xiii» s., p. 162; xiV s., 
p. 164, M". 

— Encourtiné, xiv« s., p. 165, fig. 5; 

yV'; xv« s., p. 166, 168, fig. 6. 

— Grand, xv« s., p. 166. 

— Henri 111 (de), p. 172. 

— Isabelle de Rourbon (d'), x\« s., p. 167 

— Justice (de), p. 171 . 

— Parade (de), xiv- s., p. 170. 

— Peints, Xlll« s., p. 162. 

— Plumes (de), xv"^ s., p. 169. 

— Repas (de), iv*^ s., v« s., p. 156. 

— Sculpté, .Mil" s., p. 162. 

LITIÈRE de Blanche de Bourbon, xiv' s., 
p. 173. 

— Garnie, xv^ s , p. 174. 

— Isabeau de Bavière (d'), découverte, 

p. 60, xiv« s., p. 173. 

— Robert !e Diab e (de), p. 173. 

— Voyage (de), p. 174, pi. VI. 
LIVRE D'HEURES, xiv«s., p. 362. 
LUTRIN de chœur, ledrin, Uuirin, poul- 

pitre, pupitre, p. 175. 

— Cath. d'Auxerre (de In), xiV^ s., p. 176. 

— Cath. de Narbonne (de la), xiii"^ s., 

p 181, fig. 5. 

— Doré, xii'' s , p. 176. 

— Fer ^de),xiil''s., p. 181, fig. 5, xv" s., 

p. 184, fig. 6, Musée de Cluny. 

— (Laret de soie pour), M'% xiii" s., 

p. 180, fig. 3 

— (Parements de), cath. de Sens, x'- s., 

xi'^ s., p. 184, pi. V. 

— Saint Denis (de), vu" s., p. 175. 

— Saint-Germain des Prés (de), xv" s., 

p. 175. 

— Saint-Symphorien (de), xv" s., p. 177, 

fig. 1. 

— (Signets de), xv" s., p. 184, fig. 6. 

— Tablettes doubles (à), xiii" s., p. 179, 

fig. 2, M*^ 

— Tiges à vis (à), p. 1 77, fig. 4, \r s., M'^ 

M 

MALLE, XIV" s., p. 190. 
MALLETTE, p. 190. 

MARIAGE de Constance, sœur de Louis VU, 
p. 325, XII" s. 

— Contrat chez les Francs, p. 324. 

— Edouard (d'), roi d'Angleterre et de 

la comtesse de Hainaut, p. 326. 



438 



TABLE DES MATIKRES. 



MARIAGE Guillaume de Hain.iut (de) e' de 
la fille du duc de Bourgogne, p. 327. 

— Guillaume d'Orange (de) et d'Oiable, 

p. 326. 

— Pépin (de) et de Blanchefleur, p. 325. 

MATELAS, p. 190. 

MATRICES. Impressions (par), p. 386, 
fig. 4. 

MIROIR, p. 190. 

MŒURS féodales, \\\' s., p. 3i7. 

N 

NAPPE d'Autel, p. 191, ir s., vr' s., 
Vli'^ s., xiii» s., p. 193, fig. 1, M»; 
xir s., xiii« s., p. 193; XV' s. 

. — Brodée, p. 193. 

— Ecussoiis armoyés (avec), p. 195. 

— Guipure (de), xv* s., p. 195. 

H^PPi (fouble, doublier, p. 191; xiv^ s., 
p. 368. 

— Frangée, p. 191, 416. 

— Haute lice (de) xvr s., p. 191. 

NATTE d'herbes, sur le sol, p. 415. 
NOCES d'Isabeau de Bavière, xiV- s., p. 327. 



OBSÈQUES de Bègues de Beli.i, p. 331. 

— Charles le Bon (de), xii* s., p. 330. 

— Charles VU (dej, xV s., p. 337. 

— Charles le Téméraire (de;, xV s., p 341. 

— Du Guesclin (de), p. 335. 

— Edouard III (d',, xiV" s., p. 335. 

— Foix (du comte de;, xiv- s., p. 335. 

— Foulques (de^, archevêque de Reims, 

p. 329. 
• — Jean (du petit roi), xiV^ s., p. 334. 

— Jeanne de Bourbon (de), xiv"" s., p 334. 
• — Philippe de Bourgogne (de) , xv'' s., 

p. 61. 

— Itené d'Anjou (de), xv" s., p. 339. 

— Roland (de), p. 329. 

OREILLER. Orillier, p. 196. 

— Parade (dej, xiV s., p. 196. 



PARAVENT. Clotet, éperon (esperum), ôte- 

vent, p. 196; xiV s., p. 197. 
— Courtine de salle, p. 197 (clotet). 



PARAVENT Feuilles (à), xV s., p. 197 (oste- 
vent/. 

PAREMENT d'autel, viii"s., p. 198;xirs., 
xiii'^ s., \V s., 

— Calh. de Narbonne (de la,, p. 200. 

— (Couleurs des;, xiu' s., p. 200 

— Musée de Dresde (du), xiir s., p. 200, 

xiv« s. 

— Musée de Munster (du), xii" s., p. l'.iO. 

— Sainte-Magdeleine (de l'églTse dej, à 

Genève, xvi^ s., p, 19"^. 

— Soie peinte (de), p. 200. 

— Tapisserie brodée (de), p. 199. 

— Toulouse (dans l'ég'ise des Dominicains 

de), p. 200 

PATES gauffrées (sur meubles), p. 386. 

PEAU tannée (pour meubles), p. 243, 374. 

PEINTURE à l'œuf, p. 388. 

PIED de cierge pascal (forgé), p. 390> 
pi XXIV. 

PLACET. Tabouret, wf s., p. 200. 

POÊLE. Poi<le, pâlie (de pallïu7n), drap 
d'or ou de soie, xv^ s., p. 200. 

— Cercueil (drap de), xill« s., M*% p. 201, 

fig. 1 

— Cercueil du roi Edouard (du,, p. 201. 

POLYGAMIE chez les Francs, p. 323. 

PORTE-MANTEAU. Perces, perches, p. 360. 

PRIE-DIEU. Stalles d'Amiens (bas-relief 
des), p. 202, fig. 1. 

Q 

QUARREL. Coussin carré, p. 203. 

— Pieds (à), p, 203, fig. 1, M*\ 

— Pleins, p. 203, fig. 2, xiv*" s.; xv'' s., 

p. 204. 

R 

RÉCHAUD, p. 205 (à roulettes), xiii^ s., 
p. 206, fig. 1. 

— Carré (à roulettes), xV s., p. 209, fig 4. 

— Fer fondu (de,, xiii*^ s., xiv s., p. 207 

f>«'. 3. 

— For forgé de), xi"" s., p. 207. 

— Pieds (monté sur quatre , sans rou- 

lettes, xii' s., p. 206, fig 2, M". 



TABLE DES MATIERES. 



439 



RÉCHAUD Terre cuite (de), xV s., p. 209, 

fi-, fi, M". 
RELIQUAIRE. P/u/actère,p'iy/alière, p.210. 

— Châsse de saint Ivel (d'ivoire), Musée 

de Ciuiiy, xi^ s., p. 215, fig. 1, 2. 

— Chef de saint Candide (de bois dur), 

jx*^ s., x^ s., p. 218. 

— Chef de saint Louis, p. 217, fig. 3. 

— Chef de saint Maurice (d'orj, ix' s., 

p. 319. 

— Chef (d'or), p. 216. 

— Chef ( au repoussé), Xlll'^ s., p 219, 

pi. VU. 

— Conques (de), de hois, xli'^ s., p. 2U. 

— Couronne (de la sainte), xm' s., p. 2 li. 

— Cuivre doré (de), Musée de Clunj , 

xiv^ s., p. 226, fig. 9. 

— Craal (Saint-}, p. 213. 

— Monjtrance d'argent et cuivre, du tré- 

sor de la cath. de Kcini;, xui' s., 
p. 222, fig. Il 
-- Ostensoir, du trésor de la cath. de 
Laon, p. 219. 

— Portatif xir s., p. 232, fig. 1/i. 

-=- Tunique de la Vierg<^, ix'' s., p. 21i. 

— Triptyque de bcis, xlil" s., p. 228, 

fig.'lO, 11, 12, 13, 

— Repoussé (au), du trésor de la cath. 

de Reims, xin" s., p. 222, fig. 5, 6. 

— Vase du trésor de Saint -Denis, xii* s., 

p. 225, fih. 7, 8. 

RETABLE, p. 232. 

— Bois peint et doré (de), p. 385. 

— Fixe, xu^ s., p. 234. 

— Saint-Denis ;de), d'or, p. 234. 

— Saint-Germain des Prés (de), WW s , 

p. 237. 

— Mobile, de la cath. de Bàle, x*" s., p. 234. 

— Cobleniz (do), xli* s, p. 234, 

fi,'. l,pL Vill. 

— Sainl-Marc de Venise (de), (Pala 

d'oro), \' s., p. 232. 

— '^^'estminste^ (de), de bois peint, 

xm'" s., p. 235, fig. 2, pi. I\. 



SACRE de Charles VI, xiV' s., p. 308. 

— Louis VU (de), xii" s. p. 304. 

— Marie de Brabant (de), xiii'^ s., p. 307. 

— Philippe-Auguste (de), xii" s , p. 307. 

— Pluhppe le Long ;de), xiv^^ s., p. 308. 



SALLE de Westminster, p. 367. 

SCRIPTIONALE, p. 238; ix" s , p. 239, 
fig. 3, M**; x^s., p. 239, fig. 2, M^^ 
xrs., p. 239, \]g. 1; xir s., p. 240; 
xm" s., p. 240, fig. 4, M^^ 

— (Liicel de soie avec poids pour), xiii" s., 

p. 180, fig. 8, M"; xv" s., p. 187, 

% 10, M^^ 

— Pieds (à , XIII' s., jubé de la cath. de 

Chartres, p. 243; xV- s., p. 2!j2, fig. 5. 

SERRURE à bosse, p. 390, pi. Wlll. 

— Cofrret( le). xiVs., xVs., p. 76, fig 1. 

— Ecrin (d'), p. 381. 

— (Entrée de) d'armoire, xv''£.,p. 14, 16. 

— de balmt, xiv- s., p. 27, fig. 4. 

SERRURIER (le), p. 389. 

SERVICE chez les bourgeois, p. 409. 

— Repas (pendant les), p 413. 

SOUFFLET de forge, p. 400, fig. G. 

SURTOUT de table, p. 243. 

— Plateau (grand) de Chilpéric, p. 243. 



T 



TABERNACLE, p. 244. 

— Colombe (en forme de), xii" s., p. 2U. 

p. 249, fig. 5 et 6. 

— Cath. de Bourges (de la), vi" s,, p. 244. 

— Cath. de Reims (de la), p. 244. 

— Dais (à), encourtiné sur un cha; iteau 

du cloître de Moissuc, xn" s., p. 245. 

%• 1. 

— Jour (à), p. 246. 

— Pentagone, xv'" s., p. 246. 

— Pvraiiiide (fu forme de), de l'églis'» de 

Choisel,doyemiédeCliàteaufort,p.2i8. 

— Suspeniu, p 252, fig. 7, 7 bis. 

— Suspension, p. 251, fig. 6. 

— Saint-Thibaut (de l'église de), p. 2' ". 

— Tour (en forme de), de bois peint, de 

Sénanque, xm* s , p. 246, fig. 2, 3, 4. 

TABLE, p. 253, xir s,, p. 256, fig. 3, M -. 

— Barlongue, p. 262, fig. 7; xv^ =., 

p. 263, fig. 8. 

— Campagne (de), à rebords, p. 396, fig. 6. 

— Carrée, à un pied, xvi" s., .M'^', p. 2 ;4, 

— Charlemagne (de), \iW s., p. 258. 

— Dais (à), p. 261, fig. 6. 



440 



TABLE DES MATIÈRES. 



TABLE Figuies(à), p. 260, fig. 5, M", xii<^ s. 

— Marbre (de; de la grande salle du Pa- 

lais, xiv^ s., p, 257. 

— Pèdre (de don), d'or, p. 259, fig. 4. 

— (Pieds de), xvi^ s., p. 263, fig. 8. 

— Rebords (à), ix* 8., p. 253, fig. 1; 

XII'' s., p. 254, fig. 2, M". 

TABLEAU allégorique du château de Mes- 
nil, XVII*- s., p. 268. 

— Calh. d'Amiens (de la), xvi« s., p. 267. 

— (Colle de fromage pour^, XII' s., p. 266. 

— Hôtel de ville de Bélliuiie (de 1'), xvi*' s., 

p. 268. 

— (Panneaux de bois peint pour), xll* s., 

p. 266. 

— Peint de la cath. de Coire, xii^ s., 

p. 266. fig. i, 2. 

— Suspendus dans les rues, p. 267. 

— Tour (de), culli. de Rouen, p. 264. 

— Triptyque de la salle du Parlement 

de Pari-, xv*= s., p. 2b8. 

— Volets peints (à), p. 267. 

TAPIS. Tapiz, tapisserie, p. 269. 

— Étendus, p. 270, 359. 

— Haute lisse (de), xi« s., p. 270. 

— Lit ,de;, p. 271, XII' s., p. 272, fig. 2. 

— Persan de l'église de Mantes, xvi' s., 

p. 275. 

— Portières, p 271, fig. 1. 

— Saint-Florent ;àj de Saumur, x' s., 

p. 269. 

— Sarrasinuis, xn' s., p. 270. 

TAPISSERIE, p. 272, 415. 

— Baveux de), xr s., 274. 

— Calh. d'Auxerre (de la), x' s., p. 269. 

— Cath. de Reims (de la>, xV «., xvi' s.. 

p. 275. 

— Calh. de Sens (de la), xV s., p. 275. 

— Cath. de Troyes (du chœur de la), 

xV s., p. 274. 

— (Chan:bres tendues en), p. 276, 

— Charles le Téméraire (de), xv' s. , p. 27 7 . 

— Dans les appartements, p. 275. 

— Dans les rues, p. 276. 

— Montpesal(deréglisedej,xvi*s.p. 275. 



TAPISSERIE Saint-Médard (de l'église de), 
xiir s., p. 274. 

— Sainl-Remi de Reims (de l'église de), 

xvr s., p. 275. 

— Tenture, p. 273, fig. 3. p. 275. 

TAPISSIERS (Corporation des), p. 270 

TOILE, p. 279. 

— Cirée, devant les fenêtres, p. 408. 

— Peinte, p. 279, xv" s. 

— Tentures (pour), V s., p. 279. 

— Tissu de fil, p. 279. 

TOILETTE des femmes, xiv« s., p. 361. 

TOUAILLE. Serviette pour la table, p. 191 . 

— Toilette (pour la), p. 381, w- s. 



u 



USTENSILES de cuisine, xiv' s., p. 362, 
413. 



VAISSELLE, p. 413. 

VASES sarrasinois, d'argent, p. 396. 

— Table (pour la), p. 413. 

VERNIS sur cuir bouilli, p. 384. 

— .Meubles (pour), p. 374. 

VERRES collés sur meubles, p. 388, 

pi. XXII. 
VERTEVELLE d'Armoire, xiii' s., p. 5, 

fig. 4, p. 8. 

— Bahut (de), p. 377. 

— Coffre (de), xiil' s., p. 377. 

— Vestiaire (de coffre de), p. 290. 

VESTIAIRE. Revestiaire, revestouère. 

— .Montréal (dans l'église de), Yonne, 

p. 290. 

— Notre-Dame de Valère (dans l'église 

de), Suisse, xiii' s., p. 290. 

VITRAGES de fenêtres, xiv' s., p. 408. 

VOILE d'autel, brodé, xv' s., p. 291, 
pi. X. 



F .N DE LA TABLE DES MATIERES. 



EXPLICATION 



KT 



CLASSEMENT DES PLANCHES 



ORDRE DE CLASSEMENT' 



MEU BLES 

NUUÉRUS 

des planches 

1 . Planche 1. Armoire peinte de l'ancien trésor de la cathédrale de 

Noyon, fin du xiii' siècle (cliromolith.). Page 10. 

2. Planche II. Autel portatif de jaspe oriental, avec bordure d'ar- 

gent ciselé, commencement du xiir' siècle, provenant de la 
collection du docteur Rock (grav. sur bois). Page 10. 

3. Planche III. Dessus d'un coiïret de bois du xiv" siècle provenant 

de la collection de M. A. Gérente (grav. sur acier). Page 8^. 

XI. PlanChi; IV. Colîret d'os sculpté, avec incrustatioi.s, provenant 
de l'ancien trésor de Sainl-Trophime d'Arles, xin' siècle 
(cliromolith.). Page 84. 

5. Planche V. Parement de lutrin, tissu de lin, provenant du trésor 

de la cathédrale de Sens,xi' siècle (chromolith.). Page 184. 

6. PLANCHEVl.Litière devoyage, xv'siècle(grav. suracier). Pagel 74. 

' Les cliiffres romains ou arabes de la première colonne sont les numéros d'ordre 
gravés en tète des planches. Les chiffres romains après le mot Pi.anxhe servent à classer 
ces planches à la fin du volume, et les numéros des pages posés à la fin de chaqucarticlc 
donnent le classement de ces planches, si l'on préfère les intercaler dans le texte. 

I. —56 



4i.-2 EXPLICATION ET CLASSEMENT DES PLANCHES. 

VIF. Planche VII. Reliquaire; chef de saint Oswald, provenant dn trésor 
de la cathédrale de Hildejlieim. Ce n'li(]iiaire est d'argent, 
orné de nielles, de pierres piécieuses et de perles : quelques 
parties sont dorées (grav. sur acier). Le reliquaire de saint 
Oswald est d'une conservation paifaite, de fabrication rhénane. 
xiir siècle. Dans les tympans sont tracés en nielles les quatre 
évangélistes et les quatre fleuves du paradis. Au-dessous, sur 
les laces du piéiioueiie, s m! représentés en nielles huit rois : 

S.O.?WALlt,S. E\VARIt,S. ElFRRIIjS. KDELWALDjS.CANUT.S.EnEL- 
BERT, S.Ed.MUNDUS, s. SiGEMU.NDUS. Quelques parli:'sde la cou- 
ronne et les prunelles du saint sont éniaillées. N')us devons 
lesde^sinsde ce beau reliquaireà robligeauce deM.J. H.Kinir, 
de Bruges. A proposdel' orfèvrerie etdes nielles, nous aurons 
l'occasion de revenir sur ce précieux reliquaire, d'une exé- 
cution très-remarquable. Page :219, 

VIII. PlancheVIII. Retable de cuivre repoussé et doré, xirsiècle, pro- 
venant de Coblenz, aujourd'hui déposé dans le trésor de 
léglise nationale de Saint-Denis (grav. suracier). Page :23ù. 

IX-, Planche IX Délails des peintures du retable déposé dans le coi- 
latéral sud de l'église de Westminster, à Londres, xiif siècle 
(chromolilh.). Page 237. 

4. Planche X. Voile d'aulel de toile teinte et brodée, provenant 
de la collection de M. A. Gérente, xV siècle (chromolith.). 

Page 291. 

10, Planche XI. Gouttière de lit de drap rouge, avec applications de 
velours noir el broderie de lil blanc, provenant de la collec- 
tion de M. Delaherche, de Beauvais,xvr siècle (chromoli!h.). 

Page 171. 

XII. Planche Xll. Chambre de château du xii' siècle (grav. sur bois). 

Page 304. 

XIII. Planche XIII. Chambre de château du xiii' sièi le (grav. sur bois). 

Page 305. 

XIV. Planche XIV. Chambre de château du xv" siècle (grav. sur bois). 

Page 305. 

XV. Planche XV. Chambre de château du xv' siècle (grav. sur bois). 

Page 305. 

XVI. Planche XVI. Garde-robe d'appartement du xv" siècle (grav. sur 

bois). Page 306. 

XVII. Planche XVII. Banquet au xiV siècle (grav. sur bois). Page 369. 

xviiL Planche XVIII. Grande huche de bois contenant des coffres, 
xiV siècle (grav. sur bois). Page 375. 



EXPLICATION ET CLASSEMENT DES PLANCHES. 443 

XIV. Planche XIX. Écrin d'ivoire du xiv' siècle, servant de loilelle 
(grav. sur bois). Page 379. 

XX. PlancheXX. Intérieur de récrin d'ivoire (grav. sur bois). P. 380. 

XXI. Planche XXI. Écrin de cuir bouilli, xiV siècle (grav. surbois). 

Page 38-2 

XXII PlancheXXII. Détails des applications en verres colorés et dorés du 
retable de Westminster, xiii' siècle (cbromolilli.). Page 388. 

XXIII. Planche XXIII. Serrure àbossejXiV siècle (grav. sur bois). P. 390. 

XXIV. Planche XXIV. Pied de cierge pascal de fer forgé, commencement 

du XII' siècle (grav. sur bois). Page 391. 

XXV. Planche XXV. Vertevelle de meuble, xiv* siècle (grav. sur bois). 

Page 393. 

xxTi. Planche XXVI. Candélabre de fer forgé du xiv siècle, provenant 

de la collection de M. A. Gérente (grav. sur bois). Page 393. 

xxvii. Planche XXVII. Faudesteuil transportable, de fonte de cuivre, 
commencement du xiii' siècle (grav. sur bois). Page 390. 

xxviil. Planche XXVIII. Fragment d'un lampesier de fonte de cuivre, 
XIV' siècle (grav. sur bois). Page 400. 



FIN DU classement DES PLANCHES. 



B — 7140. — Impr. Motteroz et Martinet, 7, rue S«înt-Benoît, Parii. 



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