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Full text of "Diderot épistolier : contribution à une poétique de la lettre familière au XVIIIe siècle"

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Benoit \lelançon 




DIDEROT 




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« ô ma Sophie, il me 
resterait donc un espoir 
de vous toucher, de vous 
aimer, de vous chercher, 
de m'unir, de me con- 
fondre avec vous, quand 
nous ne serons plus. S'il 
y avait dans nos princi- 
pes une loi d'affinité, s'il 
nous était réservé de 
composer un être com- 
mun ; si je devais dans 
la suite des siècles 
refaire un tout avec 
vous ; si les molécules 
de votre amant dissous 
venaient à s'agiter, à se 
mouvoir et à rechercher 
les vôtres éparses dans 
la nature ! Laissez-moi 
cette chimère. Elle m'est 
douce ; elle m'assurerait 
l'éternité en vous et avec 
vous...» 

Diderot 

à Sophie Volland, 

15 octobre 1759 



DIDEROT 
ÊPISTOLIER 



DU MÊME AUTEUR 



Chez le même éditeur 

Miscellanées en Vhonneur de Gilles Marcotte^ sous la direction de Benoît 
Melançon et Pierre Popovic, 1995. 

Saint-Denys Garneau et La Relève. Actes du colloque tenu à Montréal le 
12 novembre 1993y sous la direction de Benoît Melançon et Pierre 
Popovic, 1995. 



Chez d'autres éditeurs 

Le Conseil des arts du Canada 1957-1982, avec Laurent Mailhot, 1982. 

Les Facultés des lettres. Recherches récentes sur Vépistolaire français et 
québécois, sous la direction de Benoît Melançon et Pierre Popovic, 
1993. 

Les femmes de lettres. Écriture féminine ou spécificité générique ? Actes du 
colloque tenu à l'Université de Montréal le 15 avril 1994, sous la 
direction de Benoît Melançon et Pierre Popovic, 1994. 

Montréal 1642-1992. Le grand passage, sous la direction de Benoît 
Melançon et Pierre Popovic, 1994. 

Lettres des années trente^ sous la direction de Michel Biron et Benoît 
Melançon, 1996. 



Benoît Melançon 



DIDEROT 
ÉPISTOLIER 

Contribution à une poétique 
de la lettre familière au XVIIP siècle 



FIDES 



Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention 

de la Fédération canadienne des sciences humaines et sociales, 

dont les fonds proviennent du Conseil de recherches en sciences humaines. 



Dépôt légal : 2' trimestre 1996 

Bibliothèque nationale du Québec 

© Éditions Fides, 1996. 

Les Éditions Fides bénéficient de l'appui du Conseil des Arts du Canada 
et du ministère de la Culture du Québec. 



Préface 



En se proposant de constituer, à partir des lettres de Diderot et de 
certains de ses contemporains, une poétique de la lettre familière 
au XVIII' siècle, Benoît Melançon se lançait un défi aussi auda- 
cieux que redoutable. Les genres poétiques, du théâtre à la poésie 
régulière, ont fait l'objet d'une intense théorisation depuis 
l'Antiquité, puis à travers la Renaissance et le classicisme. Le 
XIX* siècle a étendu cette réflexion à la problématique du roman. 
Notre époque l'a appliquée, avec succès, au journal intime et à 
l'autobiographie. La dégager de la correspondance intime relevait 
de la gageure, et c'est le pari que l'auteur a osé, et tenu. 

Qu'une telle investigation nous vienne du Canada, et plus 
précisément du Québec, ne surprendra que ceux qui n'ont pas 
suivi de près le vaste mouvement de théorisation du phénomène 
littéraire qui, sous des formes diverses, parfois antagonistes, a 
déferlé sur la critique universitaire américaine, depuis le New 
Criticism et à travers le structuralisme et le déconstructionnisme, 
avec une vigueur poussée parfois jusqu'à l'intolérance. Tel n'est 
pas le cas de Benoît Melançon : il ne s'avance qu'avec une mé- 
thode faite de rigueur et de sensibilité plurielle, et il ne néglige 
aucune des voies susceptibles de conduire à l'élaboration d'un 
modèle formel. 

La démarche adoptée ne laisse aucune place à l'imprécision 
terminologique, ni à l'arbitraire des choix dans l'établissement du 
corpus. Sa large visée lui permet de tenir compte des travaux 
antérieurs — d'ailleurs peu nombreux — et de l'étude parallèle 
de Geneviève Haroche-Bouzinac sur la correspondance de Vol- 
taire. Depuis leur révélation, en 1830, les lettres à Sophie Volland 
ont presque toujours été admirées pour leurs qualités stylistiques 



VIII Diderot épistolier 

(attribuées à une spontanéité primesautière) et pour leur intérêt 
biographique, idéologique et documentaire. Le postulat de 
Benoît Melançon est de les tenir pour un objet textuel global qui 
renvoie à la présence d'un sujet, Tépistolier Diderot : la décision 
a l'avantage de la cohérence, mais elle conduit à écarter de l'ana- 
lyse le rapport aux autres œuvres, celles du philosophe et du 
romancier. L'examen des différences et des similitudes, même 
occasionnel, ne serait peut-être pas sans répercussion sur le statut 
du corpus épistolaire, fût-ce a contrario. 

Solidement structuré, le livre de Benoît Melançon s'articule 
autour de quelques questions fondamentales, touchant à l'essence 
même du genre : sa définition, son rapport à l'absence, au silence 
et au temps, la part de l'autoreprésentation, la fonction publique 
et sociale, et enfin celle d'échange, qui induit la relation avec le 
dialogue et la conversation, mais aussi avec les textes d'autrui. 

Ce qui enrichit et vivifie cette structure, c'est aussi la finesse 
de la lecture critique, l'acuité du regard, l'originalité du commen- 
taire, tant à propos de la lettre que des textes mis en référence. 
L'auteur démontre ainsi qu'on peut être théoricien rigoureux tout 
en témoignant d'une grande sensibilité esthétique. On lui saura 
gré de nous avoir fait avancer dans la connaissance du statut de 
l'individu et de l'ambiguïté des rapports entre le privé et le public 
au xviii' siècle et d'éclairer ainsi sous un angle nouveau la pro- 
fonde transformation qui s'opère, dans l'ordre littéraire, par cette 
intrusion de la subjectivité. 

Roland Mortier, 
de rinstitut 



Liste des sigles et abréviations 



Ac. 62 Académie française, Dictionnaire de Vacadémie françoisey Paris, 
Chez la veuve de Bernard Brunet, 1762, 4' édition, 2 vol. 

Best. D Voltaire, Correspondence and Related Documents^ édition 
définitive par Théodore Besterman, The Voltaire Foundation, 
coll. « The Complète Works of Voltaire », 1968-1977, vol. 85 
à 135. 

DPV Diderot, Œuvres complètes, Paris, Hermann, depuis 1975, 33 

vol. prévus. 

LEW Diderot, Œuvres complètes. Édition chronologique. Introduc- 
tions de Roger Lewinter, Paris, Club français du livre, 1969- 
1973, 15 vol. 

LSV Diderot, Lettres à Sophie Volland. Édition établie et présentée 

par Jean Varlooty Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1547, 1984, 
405 p. 

RDE Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie. 

RHLF Revue d'histoire littéraire de la France. 

SVEC Studies on Voltaire and the Eighteenth Century. 

Toutes les lettres de la Correspondance de Diderot sont citées d'après 
l'édition de Georges Roth et Jean Varloot (Paris, Éditions de Minuit, 
1955-1970, 16 vol.) : la page (en chiffres arabes) est toujours précédée 
du volume (en chiffres romains). La graphie de cette édition est intégra- 
lement respectée. 

Les traductions des textes anglais sont toutes de l'auteur. 



Remerciements 



Christie McDonald a été ma directrice de thèse au Département 
d*études françaises de TUniversité de Montréal : ses précieux 
commentaires, ses suggestions judicieuses et sa diligence ont per- 
mis de mener à terme la thèse, soutenue en décembre 1991, dont 
est tiré ce livre. Je la remercie vivement. 

Plusieurs autres personnes m'ont aidé et c'est avec recon- 
naissance que j'adresse ma gratitude : à José-Michel Moureaux, 
pour sa direction aux premiers temps de cette recherche ; à Artie 
Greenspan et Laurent Mailhot, pour leurs lectures et leurs con- 
seils ; à Bernard Beugnot, pour ses remarques sur la théorie de 
Tépistolaire et pour sa confiance ; à Ladislav Gonczarow et 
Maryse Rouy, pour leurs talents de traducteurs ; à Martine Léo- 
nard, pour ses commentaires sur une première version de la sec- 
tion finale du troisième chapitre ; à Michel Biron, Marc Buffat, 
Michel Delon, Geneviève Haroche-Bouzinac et André Magnan, 
pour leurs suggestions lors du passage de la thèse au livre ; à mon 
éditeur, Antoine Del Busso, pour la chaleur de son accueil et pour 
son efficacité ; à monsieur Roland Mortier, qui m'a fait l'honneur 
d'une préface. Jean-Luc Godard déclare aimer le tennis parce que 
c'est un « échange et donc un dialogue », mais déplore que ce le 
soit « de moins en moins », à cause de la puissance des joueurs ; 
pourtant, Pierre Popovic voit bien que continuent l'échange, le 
dialogue et le tennis, qui n'ont jamais cessé d'accompagner ce 
travail. Marie Malo, elle, sait ce que je lui dois. 



4 Diderot épistolier 

Ma reconnaissance va enfin au Conseil de recherches en 
sciences humaines du Canada, pour son soutien financier de 
1987 à 1990, et au Programme d*aide à l'édition savante de la 
Fédération canadienne des sciences sociales et de la Fédération 
canadienne des éudes humaines, pour sa contribution à la publi- 
cation de cet ouvrage. 



Introduction 



Entrant aujourd'hui dans une librairie, tout écrivain ou tout lec- 
teur du XVIII' siècle serait sensible à la prédominance, sur les 
rayons, de genres qui, à son époque, n'avaient guère le statut qui 
est maintenant le leur : le roman, surtout, mais aussi le théâtre et, 
dans une moindre mesure, la poésie. Depuis quelques années, à 
côté de ces genres traditionnels au statut social mouvant, Tinsti- 
tution littéraire accorde également une place de plus en plus 
grande à ce qu'il est convenu d'appeler les genres intimes ou la 
littérature personnelle : le journal, l'autobiographie, la littérature 
de voyage et, enfin, la correspondance. 

Si ces diverses formes d'écriture sont devenues un des sec- 
teurs de pointe dans le monde de l'édition, elles ont aussi fait 
l'objet, dans le même temps, de recherches nombreuses dans le 
champ de la critique littéraire. On possède depuis plusieurs an- 
nées déjà des travaux approfondis sur le journal intime et sur 
l'autobiographie, notamment. Sur la pratique de la lettre, en re- 
vanche, on ne disposait pas encore d'une introduction générale : 
alors qu'il existe des poétiques du journal et de l'autobiographie, 
une poétique de la lettre familière faisait encore défaut. Mais 
qu'entendre par le mot poétique^. Tout simplement un outil per- 
mettant de réfléchir à la nature d'un genre littéraire, de détermi- 
ner son fonctionnement le plus général et, finalement, d'aider à 
lire les textes qui en relèvent. Une telle poétique a pour tâche de 
répondre à une question en apparence toute simple: qu'est-ce 
qu'une lettre? Cette question peut paraître spécieuse, dans la 
mesure où tout le monde est, peu ou prou, un épistolier, où tout 



6 Diderot épistolier 

le monde a déjà écrit des lettres. Personne, pourtant, ne s'était 
demandé à ce jour ce que cette pratique, au xviii*' siècle, avait de 
spécifique, ce qui la caractérisait, ce qui la distinguait des autres 
formes d'écriture : on possède aujourd'hui des outils pour analy- 
ser le roman ou la poésie, on sait à quel protocole de lecture 
soumettre un journal intime ou une autobiographie, mais il 
manquait encore une réflexion d'ensemble sur la lettre. 

L'objectif du présent ouvrage est donc double: il s'agit, 
d'une part, de décrire et d'analyser la pratique de Denis Diderot 
épistolier dans ses lettres familières, soit 779 textes écrits entre 
1742 et 1784; d'autre part, grâce au rapprochement de cette cor- 
respondance avec d'autres qui lui sont contemporaines, qu'elles 
soient dues à des écrivains célèbres ou à des inconnus, de con- 
tribuer à l'élaboration d'une poétique de la lettre familière au 
xviii' siècle. Atteindre cet objectif nécessite deux opérations pré- 
liminaires: le choix d'une approche théorique et de procédures 
méthodologiques (pourquoi une poétique? comment l'élabo- 
rer?) et le découpage d'un objet (quels textes retenir? à quoi les 
comparer?). 

Pour une poétique 

Dans son Glossaire pratique de la critique contemporainey Marc 
Angenot recense trois acceptions du mot Poétique. Après avoir 
rappelé le sens très général du mot chez Roman Jakobson ou 
Tzvetan Todorov («théorie de la littérature») et celui, «plus res- 
treint, mais traditionnel», de «science dont la poésie est l'objet» 
(Jean Cohen), il en indique un troisième: 

Poétique peut aussi désigner l'ensemble des principes esthé- 
tiques, consciemment exposés ou implicites, qui guident un 
écrivain (non pas spécialement un « poète ») dans son œuvre: 
la Poétique de Marcel Proust, la Poétique de Mallarmé... 

De même s'il s'agit d'un groupe ou d'une génération : la 
poétique des grands Rhétoriqueurs, la poétique symboliste...' 



1. Marc Angenot, Glossaire pratique de la critique contemporainey Mont- 
réal, Hurtubisc HMH, 1979, nouvelle édition, p. 155-156. 



Introduction 7 

Ces « principes esthétiques » ne se manifestent pas que chez « un 
écrivain», «un groupe» ou «une génération»; on les retrouve 
également dans le système des genres. Considérés dans un mo- 
ment de l'histoire et de leur développement, ceux-là reposent sur 
un ensemble de principes esthétiques, identifiés ou non par les 
agents, et dont certains leur échappent, qui permettent de recons- 
truire ce que l'on appellera une «poétique des genres». Toute 
poétique, dans cette acception, est historique. De ce point de vue, 
Ton dira que la constitution de la poétique de Diderot épistolier 
a pour objectif de participer à l'élaboration d'une poétique de la 
lettre familière au xviii* siècle. La lecture proposée sera imma- 
nente et ira du texte au genre, et non l'inverse: une conception 
statique du genre épistolaire précède son actualisation dans les 
lettres de Diderot, par exemple dans les manuels enseignant l'art 
d'écrire, mais la lettre réinvente toujours ce genre, lui rend son 
dynamisme. 

Jean Rousset a publié en 1986 une «poétique» du journal 
intime. La définition qu'il donnait du concept de genre, bien que 
minimale, est utile à plusieurs égards. Pour Rousset, le genre est 

une classe de textes dotée par convention bien établie de 
traits communs propres à cette classe seule [...] chaque 
texte particulier y est conçu — et lu — dans sa relation avec 
tous ceux qui lui ressemblent; le genre préexiste donc à 
l'œuvre individuelle ; il est un « modèle d'écriture » (Todo- 
rov) et tout autant un modèle de lecture^. 

De « traits communs » (ou de « principes esthétiques »), la lettre 
n'en manque pas — à défaut d'une « convention bien établie » — , 
bien qu'ils varient selon les époques et les lieux, et qu'ils ne soient 
« bien établis » que dans des contextes spécifiques : les formules 
d'ouverture et de clôture diffèrent, les registres offerts à l'épisto- 



2. Jean Rousset, Le lecteur intime. De Balzac au journal, Paris, José 
Corti, 1986, p. 14. Dans l'article « Encyclopédie», Diderot dit prendre «le terme 
de poétique dans son acception la plus générale, pour un système de règles 
données, selon lesquelles, en quelque genre que ce soit, on prétend qu'il faut 
travailler pour réussir» (DPV, VII, 234). Contrairement aux poétiques tradi- 
tionnelles, la poétique épistolaire n'est pas « donnée » ; il faut la construire. 



8 Diderot épistolier 

lier se rétrécissent ou s'élargissent, la place de la correspondance 
dans le système des genres et dans la sphère des conduites sociales 
évolue. Autrement dit, la lettre a toujours été fortement codifiée : 
les « modèles d'écriture » sont déterminants dans cette « classe de 
textes ». Cette pratique dépend de plus du progrès des communi- 
cations, celui de la poste essentiellement, et de l'évolution du 
roman épistolaire et des genres de la littérature intime : les « traits 
communs propres » à la correspondance acquièrent d'abord leur 
spécificité dans l'histoire qui est la sienne et par rapport aux divers 
genres de l'expression du moi et à ceux qui utilisent les ressources 
fictives de la lettre. Ce « modèle d'écriture », qui « préexiste [...] 
à l'œuvre individuelle », a été étudié pour diverses époques, mais 
non le « modèle de lecture » qu'il implique. Ce travail reste à faire, 
en partant des textes eux-mêmes et non d'une définition figée du 
genre. 

On dira, pour reprendre les termes de Raymond Jean, que 
la forme de la lettre est « autant celle de la communication dé- 
monstrative que de la lucidité introspective^ ». C'est en effet la 
« communication » qui distingue le « modèle formel » de la cor- 
respondance de celui du journal intime tel que le postule Jean 
Rousset : « soliloque du je, fréquence quotidienne et optique de 
l'instant de rédaction, fragmentation d'un discours mosaïque, 
répétition des jours et des formules, etc."* ». Abstraction faite du 
« soliloque » et de la « fréquence quotidienne », ce « modèle for- 
mel » pourrait être celui de la lettre. Sans analyser cette ressem- 
blance de la lettre et du journal, le critique y est cependant sen- 
sible. Dressant sa typologie en fonction d'une « échelle 
progressive de la destination», il isole un type de journal où se lit 
un « degré faible de divulgation intime » ; il y aurait alors une 
« situation "quasi épistolaire^" ». L'on voudrait montrer que l'ac- 
tivité épistolaire n'est pas affaire de «degré» par rapport à un 
genre clairement formalisé: elle est une pratique spécifique où 
l'introspection, si elle existe, est toujours aussi affaire de commu- 
nication adressée à autrui. 



3. Raymond Jean, Un portrait de Sade, Arles, Actes Sud, 1989, p. 201. 

4. Jean Rousset, op. cit., p. 15. 

5. Ibid, p. 144, 149 et 147. 



Introduction 9 

Les «traits communs propres» à la lettre sont aussi bien 
rhétoriques que thématiques, ils ont une efficacité sémiotique qui 
n'est qu'à eux et ils renvoient à des situations pragmatiques tout 
à fait précises. Leur description prendra appui sur des textes ve- 
nus d'horizons divers : dictionnaires de procédés littéraires et de 
comptabilité, recherches historiques sur la lettre et les pratiques 
connexes, travaux critiques sur l'œuvre de Diderot. Elle fera à 
l'occasion appel à un vocabulaire technique, ce que Diderot ap- 
pelle, dans une lettre à l'abbé Ferdinando Galiani, le « ramage des 
grammairiens» (XII, 225). Les mêmes segments textuels sont, de 
plus, susceptibles de multiples interprétations, et on en verra 
quelques-uns reparaître périodiquement dans l'analyse. La lec- 
ture est un travail de coupe et de recoupe: dans la masse des 
textes, il faut recueillir ce qui permet de définir un genre et une 
pratique particulière de ce genre, mais c'est la combinaison qui 
donne sens à cette récolte. Quand il n'y aurait qu'une méthodo- 
logie à ce livre, c'est celle-là. Le contenu informatif des lettres n'a 
pas été inventorié: la correspondance ne sera pas considérée 
comme le dépôt d'un savoir sur le monde, une « gazette » ou un 
réservoir de faits et d'anecdotes, mais comme une façon d'écrire, 
pour soi et pour autrui, le monde et l'intimité. La lettre est un 
texte; elle est aussi un document d'archives, mais on laissera à 
d'autres le soin d'en exploiter les richesses informatives. 

La lettre dont on veut constituer la poétique doit être mise 
en relation avec des pratiques similaires qui lui sont contempo- 
raines et avec l'ensemble de l'œuvre de Diderot, aussi bien 
qu'avec le cortège critique qui l'accompagne. Même si cette poé- 
tique sera fondée essentiellement sur l'analyse d'un seul groupe 
de lettres, il n'est pas interdit de penser que ses conclusions pour- 
ront s'appliquer à d'autres pratiques épistolaires au xviii' siècle. 
À partir de la comparaison ponctuelle de ce corpus avec les lettres 
d'un auteur aujourd'hui oublié, Nicolas-Maurice Chompré, il 
s'agira de mettre en lumière le fait que les déterminations propres 
à l'écriture épistolaire touchent, au xviii' siècle du moins, aussi 
bien les textes auxquels s'intéresse habituellement la critique lit- 
téraire que les textes moins légitimés. On posera l'hypothèse que 
l'écrivain reconnu tel par ses pairs et par la critique n'a pas une 
pratique générique différente de celle de n'importe quel épistolier 



10 Diderot épistolier 

lettré, qu*il soit écrivain ou non. En plus des lettres de Diderot et 
de Chompré, on mettra à contribution celles de madame Du 
Deffand, de madame d'Épinay, de Galiani, de Voltaire, de ma- 
dame Du Châtelet, de Rousseau, de Grimm, du prince de Ligne, 
d*Élisabeth Bégon, de Julie de Lespinasse, de madame de 
Graffigny. À Toccasion, des romans (Guilleragues, madame de 
Tencin, Crébillon fils, Bibiena, madame de Graffigny, Charles 
Pinot-Duclos, Rousseau, madame Riccoboni, Vivant Denon, La- 
clos, Restif de la Bretonne, Sade), des pièces de théâtre (Mari- 
vaux, Beaumarchais, Potocki), des poèmes (Voltaire, Dorât, Léo- 
nard, Cubières de Palmézeaux), des écrits intimes (Rousseau) et 
des textes descriptifs (Louis-Sébastien Mercier) serviront égale- 
ment à l'élaboration de la poétique, avec toutes les précautions 
qu'exige le recours à des genres qui ont leurs lois propres. Com- 
paraison n'est pas raison, certes, mais les genres littéraires et les 
pratiques individuelles ne prennent leur sens que lorsqu'on les 
fait se détacher du discours social qui les rend compossibles et 
leur confère une partie de leur signification. 

Les textes épistolaires se rattachent par ailleurs, de façons 
multiples, aux autres textes qu'a écrits leur auteur. C'est d'autant 
plus vrai à l'époque classique que la spécialisation des pratiques 
littéraires, selon Pierre Bourdieu, n'est pas encore réalisée : la con- 
ception actuelle du système des genres n'existe pas au xviii^ siècle 
et rend difficile d'extraire la correspondance de Diderot de l'en- 
semble de ses textes. Or vouloir rendre compte de tous les rap- 
ports de la correspondance de Diderot avec les autres textes de 
l'écrivain, pour souhaitable que cela soit idéalement, n'est guère 
réaliste dans les limites de ce travail. Aussi souvent que possible, 
ces rapports seront indiqués, mais sans plus. Les conceptions du 
temps et de la matière que l'on trouve dans la lettre du 15 octobre 
1759, par exemple, ne peuvent être considérées indépendamment 
de la pensée philosophique de Diderot : il faut pourtant s'y rési- 
gner. Le psittacisme dans Jacques le fataliste — « Jacques disait 
que son capitaine disait» (DPV, XXIII, 23) — est une figure de 
la répétition : en quoi se distingue-t-il de la répétition épistolaire? 
Cet ouvrage ne porte pas sur l'ensemble des textes de Diderot, 
mais d'abord et avant tout sur sa pratique épistolaire. 



Introduction 11 

Cœuvre de Diderot ne s'avance plus aujourd'hui qu'accom- 
pagnée de son cortège critique. N'est-ce pas le propre des auteurs 
classiques (ce qui, en fait, les rend classiques) de toujours faire 
lire à la fois un texte et le commentaire de ce texte ? Comprendre 
Diderot et plus précisément sa correspondance exige aussi bien 
une lecture des textes diderotiens que des études écrites sur eux : 
la discussion de la tradition critique tiendra dans l'interprétation 
une place importante. La poétique proposée se situe en effet par 
rapport au discours d'accompagnement des lettres et des autres 
textes de Diderot. Ainsi, un des phénomènes les plus souvent 
évoqués par les diderotistes viendra alimenter plusieurs des ana- 
lyses de ce livre: faisant abstraction des jugements moraux qui 
nourrissaient au xix' siècle les attaques d'un Barbey d'Aurevilly, 
la critique doit aujourd'hui tenter de concevoir une lecture de la 
correspondance qui s'écrive à partir des mêmes principes que 
celle de l'œuvre dans son ensemble, et principalement à partir de 
la notion de dialogue, cette « technique » qui « fait corps avec l'être 
narratif de Diderot », selon Anne-Marie et Jacques Chouillet^. Il 
paraît impossible de penser la dimension dialogique de la corres- 
pondance diderotienne hors de l'histoire de cette interprétation. 

Le rapport de la correspondance avec les autres textes de 
l'écrivain ne sera pas de l'ordre du biographique. Désigné par les 
mots Diderot ou Vépistoliery le Sujet dont il est question dans cet 
ouvrage est d'abord et avant tout un sujet textuel. Ce Diderot 
épistolier est une création de la correspondance et c'est dans les 
textes qui la composent qu'il se crée lui-même pour ses lecteurs, 
les destinataires des lettres comme les lecteurs actuels de son 
œuvre. La lettre est le lieu où se construit le sujet Diderot et elle 
postule que cette construction est acceptée par le lecteur: pour 
que la communication soit possible, il faut que le destinataire (et 
le critique avec lui) prenne la lettre au sérieux, lui accorde un 
minimum de cohérence interne, lui reconnaisse, au moins, une 
certaine forme d'unité. À œt égard, les pragmaticiens, avec H. Paul 
Grice, ont conceptualisé la notion de « principe de coopération » : 
« que votre contribution conversationnelle corresponde à ce qui 



6. Anne-Marie et Jacques Chouillbt, «État actuel des recherches sur 
Diderot», Dix-huitième siècle, 12, 1980, p. 461. 



12 Diderot épistolier 

est exigé de vous, au stade atteint par celle-ci, par le but ou la 
direction acceptés de l'échange parlé dans lequel vous êtes en- 
gagé^ ». Avec les nuances qu impose le passage d'une réflexion sur 
réchange oral à une autre portant sur l'écrit, ce «principe de 
coopération» rejoint quelques-unes des lectures élaborées plus 
loin : la lettre est soumise à un pacte (« ce qui est exigé de vous »), 
elle s'insère dans une série («au stade atteint par celle-ci»), elle 
est duelle (c'est un «échange») et elle est déterminée par sa fina- 
lité («le but ou la direction acceptés»). Si une intentionnalité est 
à l'œuvre dans l'épistolaire, ce ne peut être que celle-là: à un 
moment précis, quelqu'un s'adresse à quelqu'un d'autre par un 
texte, à des fins ponctuelles et en acceptant de se plier à des règles 
implicites et explicites. 

On notera que l'histoire tient une place centrale dans la 
poétique de la lettre familière, et que cette histoire est triple. Le 
texte épistolaire, on l'a vu, doit d'abord être rendu à sa propre 
histoire, celle de la correspondance considérée comme un ensem- 
ble organisé chronologiquement, et mis en relation, même quand 
ce ne serait que par allusion, avec les autres textes de son auteur. 
Les lettres de Diderot témoignent ensuite de l'histoire du genre 
épistolaire: entre la lettre érudite et ostensible telle que la re- 
cueillaient en livres les xvi' et xvii' siècles, et la lettre réputée lieu 
de l'intimité telle qu'elle se développe depuis la modernité, la 
lettre du xviii*' siècle est le lieu d'une transition cruciale entre le 
public et le privé. Enfin, cette transition n'est pas uniquement 
affaire de littérature ; elle renvoie plus largement à la transforma- 
tion du statut du sujet dont les événements de 1789 et leurs suites 
ont été les catalyseurs. Comme le note Michel Condé, 

la Révolution a proposé et imposé institutionnellement une 
définition originale du rapport entre l'individu et la société 
par la liberté et l'égalité des citoyens [ . . . ] Après cette date, 
quelles que soient ses opinions politiques et quelle que soit 
la réalisation concrète des notions en cause, l'écrivain a 
pour horizon de sens l'égalité des citoyens, la liberté, 



7. H. Paul Grice, « Logique et conversation », Communications, 30, 1979, 
p. 61. 



Introduction 13 

Tabsence de distinctions fondées sur d'autres qualités que le 
« mérite* ». 

De cette évolution de V« horizon de sens » au xviii* siècle, la lettre 
est tributaire. Si les liens de Fépistolaire, de Fautobiographie et du 
journal intime permettent souvent de mieux définir les genres les 
uns par rapport aux autres, leur histoire respective est également 
riche d'enseignements en ce qui concerne le sujet individuel qui 
s y donne à lire. Pour que l'autobiographie et le journal puissent 
naître et pour que l'épistolaire puisse glisser du public au privé 
(mais ce glissement n'est ni rupture radicale ni changement de 
nature), il faut qu'apparaisse un nouvel individu, que celui-ci 
existe enfin pour lui-même, que les sphères du privé et du public 
soient clairement distinguées. Cette nouvelle conception de l'in- 
dividu n'a pas encore au xviii* siècle la forme qu'elle aura au 
siècle suivant: «s'affirmer singulier, c'est-à-dire différent des 
autres hommes, suppose que ces hommes soient semblables entre 
eux, ce que précisément ils n'étaient pas pour l'Ancien Régime », 
fait encore remarquer Michel Condé^. Dans l'histoire de l'indivi- 
dualité, le xviii' siècle épistolaire a une place spécifique. 

On proposera donc, dans le présent travail, une réflexion 
dans laquelle l'histoire des genres et des formes tient une place 
cardinale, où la dimension sociale des pratiques est déterminante, 
pour laquelle la question du Sujet ne se pose qu'au travers de 
celles de l'Histoire et de la Société, et qui accorde une place par- 
ticulière aux contextes d'énonciation. Au moyen de descriptions 
minutieuses et par la définition de types et de catégories, on ren- 



8. Michel Condé, La genèse sociale de V individualisme romantique. 
Esquisse historique de l'évolution du roman en France du dix-huitième au dix- 
neuvième siècle, TUbingen, Nicmcycr, 1989, coll. «Mimcsis», 7, p. 2. Sur cette 
question fondamentale, on verra encore : Michel Condé, « Note sur la poésie 
française au xvm* siècle». Études françaises, 27: 1, printemps 1991, p. 25-47; 
Catherine Glyn Davies, m Conscience as Consciousness : The Idea of Self- 
Awareness in French Philosophical Writing from Descartes to Diderot », SVEC, 
272, 1990, viii/170 p.; et Dena Goodman, «Public Sphère and Private Life: 
Toward a Synthesis of Current Historiographical Approaches to the Old 
Régime», History and Theory, 31:1, 1992, p. 1-20. 

9. Michel Condé, La genèse sociale de V individualisme romantique, 
op. cit., p. 6. 



14 Diderot épistolier 

dra la correspondance de Diderot à son histoire, tout en l'inscri- 
vant, par le recours à un corpus critique élaboré depuis deux 
siècles, dans celle de ses lectures. 

Mais une poétique systématique est-elle concevable? Est-il 
possible d'imaginer rendre compte de tout ce qui constitue un 
genre? Une telle entreprise n'est-elle pas vouée par avance à 
l*échec lorsqu'on essaie de la concevoir pour les genres dits inti- 
mes ? À de telles questions deux réponses sont possibles. La pre- 
mière est que les cas d'espèce seraient trop nombreux pour 
qu'une poétique des genres ait quelque valeur opératoire: la 
multiplication des exceptions abolirait la règle, le texte imposerait 
toujours sa loi au genre, le statisme de la description ne rendrait 
pas justice à la dynamique des textes. La seconde, que les difficul- 
tés réelles que représente la personnalité de chaque œuvre ne 
rendent pas pour autant caduque la constitution d'une poétique : 
il y a certes des exceptions à ce qui se donne pour la règle, mais 
ces exceptions permettent justement de penser cette règle, de 
dessiner l'horizon duquel se détachent les œuvres singulières, de 
déterminer le protocole de lecture qu'elles édictent, de voir se 
déployer des stratégies autonomes. C'est la position qui sera dé- 
fendue dans ce livre: non pas la volonté de tout expliquer du 
texte par son substrat générique, mais la nécessité d'inscrire 
l'œuvre dans un ensemble d'autres œuvres (du même genre et, à 
l'occasion, de genres différents) pour décrire la spécificité de son 
fonctionnement (thématique, rhétorique, pragmatique). On gar- 
dera finalement présent à l'esprit le fait que les frontières parfois 
indécises du genre obligent à la prudence dans l'interprétation : 
frontières internes (qu'est-ce qui distingue une lettre publique 
d'une lettre familière?) et frontières externes (un corpus épisto- 
laire clos est-il imaginable?) font que l'œuvre dont il faut penser 
la poétique n'est jamais délimitée une fois pour toutes. 

Un corpus à définir 

Se demandant en 1967 si la littérature épistolaire datait du xviii* 
siècle, Georges May appuyait sa réponse (positive, si l'on entend 
la lettre privée dans son acception moderne) sur des remarques 



Introduction 15 

concernant les trois grandes correspondances du siècle, celles de 
Diderot, de Rousseau et de Voltaire. Parce que l'unanimité de la 
critique était faite depuis longtemps sur les qualités des Lettres à 
Sophie Volland et parce qu'il comparait Diderot à ses deux pres- 
tigieux contemporains, le critique pouvait alors dire que la cor- 
respondance de Diderot était «de toutes les grandes correspon- 
dances du siècle celle qui a été le plus fréquemment et le plus 
sérieusement étudiée'^». Il expliquait cette situation par le cadre 
général de la réception de l'œuvre de Diderot depuis le xix* siè- 
cle: «les vrais mérites de la correspondance de Diderot ont été 
pressentis et même reconnus plus tôt et avec plus de perspicacité 
que ceux des lettres de Voltaire et surtout de Rousseau, sans 
doute parce que les autres chefs-d'œuvre de l'encyclopédiste ont 
été connus et surtout reconnus beaucoup plus tard que les 
leurs" ». Pertinente dans une perspective comparatiste, et à l'épo- 
que où elle était formulée, l'évaluation de Georges May ne tient 
plus aujourd'hui. Sans entrer dans le détail des recherches liées 
aux éditions des correspondances de Voltaire par Théodore 
Besterman et de Rousseau par Ralph Leigh, force est de constater 
que la lecture non documentaire de la correspondance de Diderot 
en est encore à ses balbutiements'^ Malgré des publications ré- 
centes sur la correspondance diderotienne comme texte littéraire, 
un important travail de description critique et d'analyse textuelle 
reste à mener. Dans un état présent paru en 1979, Jacques 



10. Georges May, « La littérature épistolaire date-t-elle du dix-huitième 
siècle?», SVEC, 56, 1967, p. 827. 

11. Ibid., p. 828. 

12. Parmi les travaux les plus importants sur la correspondance de Vol- 
taire, on doit compter ceux de Geneviève Haroche-Bouzinac {Voltaire dans ses 
lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation d'un épistolier au XVllV siècle, Paris, 
Klincksieck, coll. «Bibliothèque de l'Âge classique», série «Morales», 2, 1992, 
394 p.), d'André Magnan («Dossier Voltaire en Prusse (1750-1753)», SVEC, 
244, 1986, xii/441 p.) et de Christiane Mervaud («Voltaire et Frédéric II: une 
dramaturgie des Lumières. 1736-1778», SVEC, 234, 1985, xiv/617 p.). En ce qui 
concerne Rousseau, on lira l'ouvrage d'Anna Jaubert {Étude stylistique de la 
correspondance entre Henriette **• ef /.-/. Rousseau, la subjectivité dans le dis- 
cours, Paris et Genève, Champion et Slatkine, coll. «Études rousseauistes et 
index des œuvres de ].-]. Rousseau. Série C : "Études diverses" », 3, 1987, 561 p.). 



16 Diderot épistolier 

Chouillet mentionne le fait qu*il existe, pour la période qui va de 
1952 à 1977, mille ouvrages ou articles consacrés à Diderot, mais 
ne relève aucune étude spécifiquement consacrée à la correspon- 
dance*\ «Diderot épistolier [...] n'a été Tobjet que de peu de 
recherches», déclare de même Jean Varloot en 1984 (LSV, p. 371). 

En fait, les études qui ont porté à ce jour sur la correspon- 
dance de Diderot ont le plus souvent eu pour objet des aspects 
étroitement circonscrits de celle-ci ou des séries de lettres, soit les 
Lettres à Sophie Volland (le corpus le plus souvent étudié), soit les 
lettres au sculpteur Etienne-Maurice Falconet. Une des hypothè- 
ses fondamentales de cet ouvrage est qu'il n'y a pas lieu, sauf pour 
des raisons éditoriales, de démembrer ainsi la correspondance: 
qu'il s'adresse à sa femme ou à Sophie''*, à Catherine de Russie ou 
à son libraire, à son frère abbé ou à une actrice, Diderot, dans ses 
lettres familières, n'écrit pas de façon substantiellement diffé- 
rente. Une telle hypothèse va à l'encontre, du moins en partie, des 
présupposés de plusieurs études sur la correspondance et elle 
implique une définition particulière de la correspondance comme 
texte. Elle a aussi des conséquences immédiates sur la constitu- 
tion de l'objet d'étude. 

Le corpus étudié est constitué des lettres familières écrites 
par Diderot telles qu'elles ont été éditées par Georges Roth, puis 
par Jean Varloot, entre 1955 et 1970, et des inédits parus depuis 



13. Jacques Chouillet, « État présent des études sur Diderot », L'Infor- 
mation liuéraire, 31 : 3, mai-juin 1979, p. 103-114. Même absence chez Anne- 
Marie Chouillet et Jacques Chouillet (loc. cit.) et chez Arthur M. Wilson 
(« Reflections Upon Some Récent Diderot Discoveries », dans Raymond 
Trousson (édit.), Thèmes et figures du siècle des Lumières. Mélanges offerts à 
Roland Mortier^ Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire », 
192, 1980, p. 329-340). Pour connaître l'état présent des recherches sur la cor- 
respondance de Diderot, on pourra consulter les deux articles de l'auteur parus 
en 1988 et en 1989 (Benoît Melançon, « Du dialogue : la Correspondance de 
Diderot. État présent », Études françaises, 23 : 3, hiver 1988, p. 147-162 ; repris 
sous le titre « État présent des études sur la correspondance de Diderot », RDE, 
6, avril 1989, p. 131-146). 

14. Arthur M. Wilson explique que Diderot a rebaptisé Louise- 
Henriette Volland du prénom de Sophie « par allusion à la forme française du 
mot grec "Sagesse" qui lui semblait la quintessence de ses qualités » {Diderot. Sa 
vie et son œuvre, Paris, Laffont-Ramsay, coll. « Bouquins », 1985, p. 192). 



Introduction 17 

rachèvement de cette édition. Mais qu'est-ce qu'une lettre fami- 
lière? L'édition Roth-Varloot comporte 1018 entrées, auxquelles 
s'ajoutent les 21 entrées des inédits parus depuis, mais toutes ne 
désignent pas des textes relevant de la pratique de ce genre: on 
a parfois édité des textes dont la nature épistolaire n'était pas 
avérée (des documents juridiques, des dédicaces, des épîtres dédi- 
catoires, des préfaces, etc.) ou des lettres qui étaient destinées à la 
publication (on parlera alors de lettres publiques'^). Parmi les 
lettres publiques, deux séries sont d'un intérêt particulier, car 
elles posent la question des rapports du privé et du public. D'une 
part, les textes destinés par Diderot à la Correspondance littéraire 
de son ami Friederich-Melchior Grimm, au premier rang des- 
quels figurent les Salons, encore retenus par Georges Roth dans 
son édition, méritent d'être édités et lus indépendamment des 
lettres familières : ils relèvent plus du journalisme, au sens que ce 
mot pouvait avoir au xviii' siècle, que de l'épistolaire entendu 
comme pratique de l'intime. D'autre part, les lettres de Diderot 
et de Falconet sur la postérité ont été publiées, encore que partiel- 
lement, par Georges Roth dans la Correspondance, mais les 
diderotistes s'entendent aujourd'hui pour conférer à ces lettres le 
statut d'œuvre indépendante, ce qui leur vaut d'être publiées à 
part, sous le titre Le pour et le contre, dans la nouvelle édition des 
Œuvres complètes de Diderot (DPV, XV). Aucune lettre publique 
n'a été retenue dans cet ouvrage : destinées à la publication, elles 



15. Les principales lettres publiques de Diderot, outre ses préfaces et 
dédicaces, les Salons et la correspondance avec Falconet, sont la Lettre historique 
et politique adressée à un magistrat sur le commerce de la librairie (LEW, V, 299- 
381 ), la Lettre de M. Denis Diderot sur l'Examen de VEssai sur les préjugés (LEW, 
IX. 675-688), la Unre à Monsieur"** sur l'abbé Galiani (LEW, IX, 1-8), la Uttre 
à Madame la comtesse de Forbach (LEW, X, 1 19-132), la Lettre à Monsieur l'abbé 
Galiani sur la sixième ode du troisième livre d'Horace (LEW, X, 25 1 -267), la Lettre 
apologétique de l'abbé Raynal à Monsieur Grimm (LEW, XIII, 63-79), la LeUre 
d'un citoyen zélé (DPV, II, 197-218), la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui 
voient et ses Additions (DPV, IV, 1-107), la Lettre sur les sourds et muets à l'usage 
de ceux qui entendent et qui parlent (DPV, IV, 109-233), les deux lettres à Ber- 
thier (DPV, V, 27-33), la lettre Au public et aux magistrats (DPV, V, 58-78), la 
Uttre à Landois (DPV, IX, 243-260), la lettre À mon frère (DPV, IX, 313-329) et 
la Uttre à Madame Riccoboni (DPV, X, 429-451). 



18 Diderot épistolier 

relèvent de circuits de diffusion et d^impératifs esthétiques diffé- 
rents de ceux des lettres adressées à un seul destinataire et dont 
la divulgation, même si elle est une potentialité de la lettre, n'est 
pas postulée d*emblée par le texte. De même, les lettres destinées 
à Diderot ou celles écrites entre tiers au sujet de Diderot, conser- 
vées, dans certains cas, par les éditeurs, n'ont été mises à contri- 
bution qu'à titre de textes auxquels comparer ceux de Diderot lui- 
même. S'ajoutent enfin aux textes non retenus des lettres publiées 
deux ou trois fois par Georges Roth et Jean Varloot (une seule 
leçon a été retenue) et les entrées numérotées ne contenant pas de 
lettre (les éditeurs ont réservé des numéros aux lettres dont ils 
connaissaient l'existence mais pas le texte). Le corpus ainsi déter- 
miné est constitué de 779 lettres familières écrites par Diderot 
entre 1742 et 1784, sur les 1039 documents recensés de sa corres- 
pondance'^. 

La précision chiffrée ne doit pas faire oublier qu'une corres- 
pondance n'est jamais close, que les textes retrouvés et publiés 
peuvent ne représenter qu'une partie des lettres réellement 
échangées, qu'une nouvelle découverte est toujours susceptible de 
venir modifier l'équilibre de ce que l'on croyait être, jusque-là, un 
ensemble. En ce qui concerne Diderot, on sait par exemple que la 
correspondance familière avec Grimm fait défaut pour la période 
qui va de 1760 à 1768. De même, les lettres de Diderot aux col- 
laborateurs de V Encyclopédie, qu'on imagine nombreuses, ont 
presque toutes disparu, ainsi qu'une partie de la correspondance 
avec Catherine IL Le cas des Lettres à Sophie Volland est plus 
complexe: si l'on peut imaginer que les lettres du directeur de 
V Encyclopédie ont été détruites pour des raisons de sécurité per- 
sonnelle (l'entreprise a longtemps été clandestine), celles qui ont 
poussé à la destruction de l'ensemble des lettres de Sophie et d'un 
bon nombre de celles de Diderot restent mystérieuses. Censure 
familiale? Préjugés littéraires (Diderot est écrivain, pas Sophie)? 



16. L'annexe I contient un tableau chronologique des volumes de la 
Correspondance et des lettres inédites, et l'annexe II, une liste par catégories des 
textes non retenus. À l'annexe III, on trouve un résumé de l'histoire éditoriale 
des lettres de Diderot. 



Introduction 19 

Cette correspondance, dont il reste 189 lettres de Diderot sur un 
total estimé pour l'instant à 553 par Georges Roth (II, 9), doit- 
elle être étudiée à part? Est-elle une «œuvre», comme le croient 
Jacques Proust'^ et Marc Buffat'* ? Cette question est trop délicate 
pour qu'on puisse espérer arriver à des conclusions tout à fait 
assurées, et Ton préférera se ranger à la conclusion de Michel 
Delon, le maître d'œuvre de l'édition de la Correspondance qui 
clôturera les nouvelles Œuvres complètes, lorsqu'il déclare que 
« Diderot a sans doute songé aussi à tirer de ses envois à Sophie 
la matière d'un ouvrage distinct, mais [que] l'imprécision du 
projet et l'état lacunaire de cette correspondance empêchent de 
procéder avec elle comme avec le débat sur la postérité», en 
publiant ces lettres à part'^ Ce problème éditorial (les lettres à 
Sophie Volland sont-elles un livre?) et critique (doit-on les lire à 
la lumière de l'ensemble du corpus de la correspondance ou in- 
dépendamment de lui?) indique ce qui donne sa spécificité à 
l'épistolaire : les frontières de la correspondance sont toujours 
mouvantes. Corpus en perpétuel devenir, celle-ci n'est pas un 
ensemble clos dont on pourrait baliser la surface une fois pour 
toutes; le critique doit toutefois agir comme si ce balisage était 
possible, sinon l'interprétation ne pourrait jamais commencer. 

Le hasard n'est pas seul en cause. Au-delà des raisons hypo- 
thétiques ou anecdotiques qui permettent d'expliquer l'absence 
de telle lettre ou de tel groupe de lettres, le problème des limites 
est important dans toute réflexion sur la correspondance. La let- 
tre n'est pas en effet un texte comme les autres. Parce qu'elle 
témoigne le plus souvent d'une intentionnalité immédiate et que 
cette intentionnalité se manifeste ostensiblement par un objet, 
elle est d'abord un acte et une performance qui sollicitent la 
participation de l'autre. L'épistolier attend quelque chose de la 



17. Jacques Proust, «Ces lettres ne sont pas des lettres... A propos des 
Lettres à Sophie Volland», Êquinoxe, 3, hiver 1988, p. 5-17. 

18. Marc Bupfat, « Les Lettres à Sophie Volland. Relation amoureuse et 
relation épistolaire », Textuel, 24, juin 1992, p. 33-45. 

19. Michel Delon, « Éditer la correspondance », dans Georges Dulac 
(édit.). « Éditer Diderot », SVEC, 254, 1988, p. 401. 



20 Diderot épistolier 

lettre qu il envoie comme de celle qu'il reçoit ; pour lui, la lettre 
fait quelque chose, elle est un geste. Par ailleurs, du fait qu elle 
constitue un maillon d'une chaîne (l'échange épistolaire pris 
dans son ensemble), elle n'est qu'un moment du texte, qu'une 
stase dans son élaboration. L'absence de clôture de la correspon- 
dance n'est pas qu'éditoriale : acte qui en appelle d'autres et écrit 
qui relance l'échange, la lettre est un texte qui ne cesse de se 
transformer. 



Disposition 

Après une réflexion sur la nature du genre épistolaire, accompa- 
gnée de repères historiques (chap. I), on dressera la poétique de 
la correspondance diderotienne à partir de six grands axes. On 
étudiera d'abord la lettre à partir de ce qui est à la fois un de ses 
thèmes et ce qui lui donne, en bonne part, sa spécificité : l'absence, 
conçue comme une expérience à la fois dysphorique et euphori- 
que, d'où l'aspect souvent paradoxal de la lettre (chap. II). Pour 
écrire une lettre, ce qui peut être une source de plaisir, il faut ne 
pas être avec l'autre, et l'absence de ce dernier, comme la sienne 
propre, conditionne l'écriture épistolaire à plusieurs égards. 

Le traitement du temps dans la lettre sera l'objet du chapi- 
tre III : on verra comment, au-delà des lieux communs, quand ce 
n'est pas grâce à eux, la lettre mêle différentes temporalités afin 
que s'estompe la souffrance d'un présent douloureux. La figure 
de la répétition s'imposera dans cette analyse. L'écriture épisto- 
laire est une expérience du perpétuel recommencement : la sépa- 
ration y est revécue en permanence. Même si elle prétend parfois 
abolir cette séparation, la lettre ne fait pourtant qu'en rappeler 
l'existence et la souffrance qui y est liée. À cet égard, lire une 
lettre c'est souvent la relire, soit pour revivre des moments heu- 
reux, soit pour en espérer de nouveaux, nés de la seule lettre, soit 
parce que c'est la seule présence possible. 

Dans « La lettre et ses miroirs. De l'autoreprésentation épis- 
tolaire» (chap. IV), la spécularité de la lettre sera induite des 
commentaires de Diderot sur sa correspondance, mais aussi de ce 
qu'il a pu écrire des lettres qu'il a reçues et de celles, publiées. 



Introduction 21 

qu'il a lues. Les différents pactes épistolaires auxquels souscrit 
Diderot seront ensuite décrits, de même que seront recensés ses 
jugements sur le commerce épistolaire (au propre et au figuré) et 
les multiples synonymes utilisés pour qualifier la lettre et, par là, 
la définir. Ce ne sont toutefois pas les seuls moyens qu'a trouvés 
la lettre pour parler d'elle-même: il lui arrive fréquemment de 
penser à ce qu'il adviendra d'elle (sera-t-elle conservée ? publiée ?) 
et à ce qu'elle est comme objet (un fétiche investi de divers 
affects). 

Une des principales caractéristiques de la lettre au xviii* 
siècle est son caractère public (chap. V). La bonne société est 
friande de lettres familières rendues publiques par la lecture dans 
les salons et par la publication en revues ou en recueils, mais, au- 
delà de cette pénétration dans les circuits sociaux et littéraires de 
textes qui ne leur étaient peut-être pas destinés à l'origine, c'est 
toute la pratique de l'épistolaire qui est marquée par la présence 
de personnages multiples: destinataires collectifs, intermédiaires 
entre les mains desquels les lettres ne font que transiter, corres- 
pondants à qui l'on résume les lettres que l'on a écrites à d'autres 
ou que d'autres nous ont écrites, etc. De plus, les épistoliers 
savent bien au xviii^ siècle que la censure royale peut à tout 
moment intercepter leurs lettres et les lire. Même si elle est adres- 
sée à quelqu'un de précis, qui est identifié dans le texte, la lettre 
est toujours susceptible d'être lue par des personnes auxquelles 
elle n'est pas destinée. 

Il est convenu de dire, séculairement, que la lettre est une 
«conversation par écrit» et, par suite, qu'elle a des rapports 
directs avec la parole et avec l'oralité. Comment la critique a-t- 
elle tenté de théoriser cette analogie, sinon cette équivalence, de 
la lettre et de l'échange oral ? Quelle est sa place dans un siècle où 
le genre du dialogue philosophique triomphe? Chez un auteur 
dont la critique s'entend pour dire qu'il fut le meilleur représen- 
tant du genre et celui qui en a le plus bousculé les frontières, n'y 
a-t-il pas lieu de penser que cette analogie a pu être plus déter- 
minante que chez d'autres? La lettre elle-même aborde cette 
question: c'est une autre forme de l'autoreprésentation épisto- 
laire. Une fois défini le cadre général dans lequel cette association 



22 Diderot épistolier 

de la lettre et de rechange oral prend son sens, on pourra en 
préciser les effets en en distinguant les diverses manifestations 
dans la lettre: propos rapportés, prosopopées épistolaires, cita- 
tions (chap. VI). 

La dernière partie de Touvrage est consacrée à la triangu- 
larité épistolaire chez Diderot (chap. VII). La situation dialoguée 
à laquelle on associe parfois la lettre ne doit pas laisser croire que 
la correspondance est un lieu réservé aux seuls épistoliers. Dide- 
rot ne peut écrire à un destinataire unique : il lui faut toute une 
société épistolaire. Cette société est celle des lecteurs des lettres, 
mais aussi celle que créent les lettres. Or, chez lui, de telles socié- 
tés exigent que l'on soit trois. Il est en cela fidèle à l'esthétique de 
son époque, comme le fera voir une comparaison des usages de 
cette figure chez Diderot, Voltaire et Rousseau, ainsi qu'à une 
thématique constante de son œuvre, celle de l'amour et de l'ami- 
tié. En outre, deux procédés de rhétorique, la répétition et 
l'antimétabole, appellent cette figure du triangle, cette inclusion 
du tiers, aussi bien dans la correspondance avec Sophie Volland 
que dans les lettres familiales et amicales. 

Au terme de cette lecture, il apparaîtra que la correspon- 
dance s'inscrit, au xviii'^ siècle, dans un univers où les notions 
d'intimité et d'individualité sont en pleine transformation, oii le 
sujet qui commence à se raconter — dans le journal intime, dans 
l'autobiographie, dans la lettre — occupe une place neuve dans la 
hiérarchie sociale. Si la Révolution marque, dans la conscience 
collective, le moment clé de cette transformation, si elle en est 
l'expression radicale, elle ne saurait cependant être comprise hors 
de l'histoire dont elle est l'aboutissement et contre laquelle elle 
crie sa rupture fondatrice. 1789 est un moment essentiel dans le 
processus qui mène à la naissance de l'individu; l'histoire de la 
lettre montre comment ce processus a travaillé les consciences 
durant les dernières années de l'Ancien Régime. 



Introduction 23 

À travers la correspondance de Diderot se révélera la poétique de 
la lettre familière au xviii' siècle. La reconstitution de cette poé- 
tique, sa construction, sera-t-elle convaincante? C*est au lecteur 
de le dire, puisque, comme le faisait remarquer Dorval dans le 
troisième des Entretiens sur le Fils naturel: «C*est aux autres à 
décider si cette espèce de poétique que vous m*avez arrachée, 
contient quelques vues solides, ou n'est qu'un tissu de chimères » 
(DPV, X, 160). 



CHAPITRE PREMIER 



Qu est-ce quune lettre? 



Qu*est-ce qu*une lettre ? La correspondance est-elle un genre lit- 
téraire ? À ces questions, soulevées avec insistance par la critique 
depuis une trentaine d'années, on a répondu de façons fort diver- 
ses, soit en s*interrogeant sur Tintentionnalité du scripteur ou sur 
les rapports des correspondances avec les œuvres que la critique 
a accoutumé de considérer d'emblée comme «littéraires» (roman, 
poésie, théâtre, etc.), soit en décrivant des pratiques spécifiques 
pour essayer de déterminer leur « littérarité », ou son inexistence. 
Au-delà de ces considérations, dont il faut rendre compte et faire 
l'histoire, il importe aujourd'hui de se demander s'il n'est pas 
possible d'isoler des traits formels et thématiques qui permet- 
traient une lecture littéraire de la lettre: peut-on déterminer la 
spécificité de cette pratique? peut-on lire la lettre comme un 
texte ? quelle est sa poétique ? La lettre n'a pas, à ce jour, bénéficié 
de travaux équivalents à ceux de Philippe Lejeune' sur l'autobio- 
graphie ou d'Alain Girard^ de Béatrice Didier^, de Jean Rousset^ 
et de Pierre Pachet^ sur le journal intime. Leur nécessité ne fait 



1. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, coll. «Poé- 
tique», 1975, 341 p 

2. Alain Girard, Le journal inttme, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de 
philosophie contemporaine», 1963, xxiii/638 p. 

3. Béatrice Didier, Le journal intime, Paris, PUF, coll. «Littératures mo- 
dernes», 12, 1976, 205 p. 

4. )ean Rousset, Le lecteur intime. De Balzac au journal, Paris, |osé 
Corti, 1986, 220 p. 

5. Pierre Pachbt, Les baromitres de l'âme. Naissance du journal intime^ 
Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990, liv/140 p. 



26 Diderot épistolier 

pourtant pas de doute : la constitution d'une poétique de la cor- 
respondance diderotienne est, avec la recherche d'inédits, un 
nouvel établissement des textes et leur annotation, une des quatre 
tâches que se sont donnée les éditeurs des nouvelles Œuvres com- 
plètes de Diderot^ 

Théorie de Vépistolaire 

Les définitions précises de la lettre proposées par la critique sont 
encore peu nombreuses et, surtout, peu satisfaisantes dans la pers- 
pective de la constitution d'une poétique. Outre le débat qui a 
opposé Roger Duchêne et Bernard Bray dans les années soixante 
autour de la notion d'auteur de lettres, les définitions de Roger 
Duchêne, de Jacques Rougeot, de Janet Gurkin Altman, de Char- 
les Porter et de Vincent Kauftnann sont ici retenues. La lettre, 
pourtant la plus généralisée de toutes les pratiques « littéraires » 
— « Nous sommes tous des épistoliers », rappelle Axel Preiss^ — , 
n'a été l'objet que de peu de tentatives de définition formelle: 
l'on tentera d'en proposer une à partir de ces réflexions, ainsi que 
de quelques lectures de la correspondance de Diderot. 



Une des notions les plus délicates en critique, et des moins opéra- 
toires, est celle d'intention. Un texte devient-il littéraire du fait 
que son créateur en ait eu la volonté? S'agit-il de vouloir cons- 
ciemment faire œuvre pour que cela soit le cas? La polémique 



6. Voir Michel Delon, « Éditer la correspondance », dans Georges Dulac 
(édit.), «Éditer Diderot», SVEC, 254, 1988, p. 401-404. Bruce Redford sou- 
haite l'élaboration d'une telle poétique de l'épistolaire pour la littérature an- 
glaise {The Converse of the Pen. Acts of Intimacy in the Eighteenth-Century 
Familiar Letter, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 1986, p. 7-9), 
de même que Janet Altman pour la littérature française («The Letter Book as 
a Literary Institution 1539-1789: Toward a Cultural History of Published 
Correspondences in France», Yale French Studies, 71, 1986, p. 18 n. 2). 

7. Axel Preiss, «Correspondance», dans Daniel Couty, Jean-Pierre de 
Beaumarchais et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des littératures de langue fran- 
çaise: A - F, Paris, Bordas, 1984, tome 1, p. 551. 



Qu est-ce quune lettre? 27 

entre Bernard Bray et Roger Duchêne sur la question de Fauteur 
de lettres met au jour, dans le domaine de l'étude de Fépistolarité, 
l'inutilité de telles démarches. À la fm des années soixante, les 
deux critiques se sont opposés sur la place de madame de Sévigné 
dans l'histoire du genre épistolaire*. Bernard Bray, suivi par Jean 
Cordelier, subordonne le contenu informationnel des lettres de la 
marquise à « l'amitié humaniste » à l'œuvre dans l'échange épis- 
tolaire. Roger Duchêne, au contraire, conçoit la lettre d'abord 
comme une activité mondaine, et non comme une activité litté- 
raire. La critique du second est d'inspiration biographique en ce 
qu'elle suppose qu'il est possible de retrouver dans les textes le 
projet ou la volonté de leur auteur au moment de leur écriture; 
celle du premier est textuelle, interne, formaliste, plus descriptive 
que génétique. 

Pour Roger Duchêne, le réfèrent des lettres de madame de 
Sévigné n'est pas la littérature mais la «réalité vécue», et la mar- 
quise est une épistolière spontanée, non un auteur épistolaire à la 
Guez de Balzac: «Le propos est d'arracher M'"' de Sévigné au 
genre épistolaire, conçu comme un ensemble d'usages et de 
contraintes qui viennent brider la spontanéité par la nécessaire 
intervention d'un acte de volonté créatrice'. » L'interprétation de 



8. On trouvera la liste des textes de chacun et un résumé des enjeux de 
ce débat dans l'article de Bernard Beugnot («Débats autour du genre épisto- 
laire: réalité et écriture», RHLF, 74: 2, mars-avril 1974, p. 195-202), auquel 
répondra Roger Duchêne deux ans plus tard («Du destinataire au public, ou 
les métamorphoses d'une correspondance privée», RHLF, 76: 1, janvier-février 
1976, p. 29-46). Les lignes qui suivent s'inspirent de la synthèse de Bernard 
Beugnot. On consultera aussi Louise K. Horowitz («The Correspondence of 
Madame de Sévigné: Letters or Belles-Lettres?», French Forum, 6:1, janvier 
1981, p. 14-18), Janet Altman {loc. cit., p. 29-31) et English Showalter 
(« Authorial Self-Consciousness in the Familiar Letter: The Case of Madame de 
Graffigny», Yale French Studies, 71, 1986, p. 113-114). 

9. Bernard Beugnot, loc. cit., p. 198. Roger Duchêne suggère le distin- 
guo suivant : « Pour clarifier les idées, nous appellerons épistolier celui qui ne 
tient pas compte de l'existence du public et auteur épistolaire celui qui, au con- 
traire, se soucie plus d'un public éventuel que de celui à qui il est censé écrire. 
Les lettres du second appartiennent, par définition, à la littérature épistolaire 
[...]. Les lettres de VépistoUer au contraire ne s'inscrivent pas spontanément 
dans le genre épistolaire, dont il peut ignorer ou mépriser les lots» («Réalité 



28 Diderot épistolier 

Bernard Bray fait la part plus grande au « système » littéraire dans 
lequel évolue la marquise, tel qu'il se manifeste dans les lettres : 

Le système n'est pas un modèle préalable auquel la volonté 
créatrice chercherait à rendre la lettre conforme; il est, à 
l'intérieur du texte même, l'avènement d'un style et d'une 
organisation dont les lettres sont le lieu de progressive éla- 
boration, il est la façon dont fonctionnent, les uns par rap- 
port aux autres, les divers éléments constitutifs du texte'°. 

On notera que l'opposition de ces deux conceptions ne porte pas 
sur ce qu'il est convenu d'appeler la « valeur » des Lettres : les deux 
critiques reconnaissent celle-ci, mais diffèrent en ce qui concerne 
l'intention de l'épistolière. Bernard Bray situe l'œuvre de madame 
de Sévigné dans le cadre de la littérature épistolaire de son épo- 
que; Roger Duchêne la tire vers la littérature romanesque. La 
correspondance est toujours soumise à ce réseau de tensions 
entre les modèles que lui fournit son époque, ses canons littérai- 
res et la volonté expressive de celui qui écrit. 



Peu de critiques, on l'a déjà noté, ont essayé de dresser une 
poétique de la correspondance. C'est peut-être pour combler 
cette lacune que le Dictionnaire international des termes littéraires 
demandait à Roger Duchêne en 1973 de rédiger l'article «Com- 
mentaire historique. Lettre (sens épistolaire) ». Dans la définition 
de la lettre qu'il proposait alors — « l'expression directe et com- 
plexe d'un homme qui, placé dans une situation concrète don- 
née, a besoin de recourir à l'écriture pour communiquer avec 
autrui" » — , Duchêne soulignait trois aspects de l'activité épisto- 
laire : l'expression personnelle, la situation concrète où elle s'ins- 
crit, la communication avec autrui. La situation d'énonciation est 
particulièrement importante : 



vécue et réussite littéraire: le statut particulier de la lettre», RHLF, 71 : 2, mars- 
avril 1971, p. 177). 

10. Bernard Beugnot, loc. cit., p. 199. 

11. Roger Duchêne, «Commentaire historique. Lettre (sens épisto- 
laire) », dans Robert Escarpit (édit.). Dictionnaire international des termes lit- 
téraires, Paris et La Haye, Mouton, 1973, p. L29. 



Qu est-ce quune lettre? 29 

La définition de la lettre doit être tirée de la situation de 
celui qui la fait : elle apparaît chaque fois que l'on écrit ce 
que l'on ne peut pas dire; elle s'efforce de combler une 
distance entre celui qui la compose et le ou les destinataires ; 
elle est, on Ton a souvent répété après les Anciens, une 
conversation en absence. C'est pourquoi elle dépend plus 
que les autres formes littéraires de l'état des civilisations: 
pour qu'il y ait des lettres, il faut non seulement que l'on 
sache écrire mais aussi que Ton ait les moyens de les faire 
parvenir à bon port'^. 

De même, la vie mondaine, avec ses « conventions », ses « poses » 
et ses «rites», influence le développement de la pratique épisto- 
laire. Malgré ces déterminations sociales, «la lettre traduit tou- 
jours des liens individuels», des rapports «de personne à per- 
sonne»: on écrit toujours à quelqu'un, on a «quelque chose à 
LUIdire'^>. 

Le critique distingue dans son article la « vraie lettre » de 
divers types de lettres plus ou moins publiques, de la relation, du 
reportage et de la fiction ^^. Cette « vraie lettre » est celle qu'on lit 
pour la « richesse de la vie intérieure » qu'elle permet de décou- 
vrir, non pour les confidences qu'elle dévoile ou pour l'informa- 
tion qu'elle transmet : « Ce n'est pas ce dont ils parlent, mais M"^^ 
de Sévigné, Voltaire, Flaubert qui nous intéressent ^5 » Le « con- 
tact avec la personnalité d'un être telle qu'elle se découvre à 
l'occasion de son rapport à autrui », s'il rappelle le rôle détermi- 
nant du destinataire dans l'écriture épistolaire, a cependant pour 
corollaire d'établir une hiérarchie entre les lettres « au sens propre 



12. Ibid. 

13. Ibid., p. L30-L31. 

14. Ibid., p. L33-L34. Deux ans auparavant, il définissait la «vraie lettre» 
comme « l'expression spontanée et directe de la réalité vécue à l'intention d'un 
tiers privilégié» («Réalité vécue et réussite littéraire: le statut particulier de la 
lettre», loc. cit., p. 194 ; voir aussi « Du destinataire au public, ou les métamor- 
phoses d'une correspondance privée», bc. cit., p. 30 n. 5). 

15. Roger Duchêne, «Commentaire historique. Lettre (sens épisto- 
laire)», loc. cit., p. L31. 



30 Diderot épistolier 

du mot» (ou les «meilleures lettres») et les autres^^. Mais une 
poétique peut-elle se fonder sur Texclusion, pour des motifs qua- 
litatifs, de textes qui semblent relever du genre que Ton tente de 
décrire ? Les aspects de la lettre que retient Roger Duchêne sont 
capitaux dans la définition que Ton voudrait en proposer, mais il 
ne paraît pas souhaitable de distinguer a priori les lettres selon 
leur valeur supposée. 



Dans un court texte de 1978, Jacques Rougeot présentait égale- 
ment une définition de la lettre. Pour lui, cinq traits distinctifs la 
caractérisent : elle est un moyen de communication ; « elle appa- 
raît comme le substitut des paroles que pourraient échanger deux 
interlocuteurs au cours d'un entretien », mais il s'agit d'une forme 
écrite (la lettre n'est «jamais la transcription de la parole*^ ») ; elle 
est laissée au projet, à la fantaisie de son auteur, «alors qu'une 
conversation se déroule suivant les impulsions que lui donnent 
les interlocuteurs»; son destinataire est connu; elle est, enfin, 
« en grande partie déterminée par des conditions extérieures (oc- 
casion, événements, etc.) ». À partir de ces traits, «les types peu- 
vent [...] être variés presque à l'infini**», ce qui rend toute typo- 
logie exhaustive impossible. 

Si des éléments de la définition de Rougeot sont pertinents 
pour une définition du genre de la lettre — celle-ci est bien un 
moyen écrit de communication, sans n'être que cela, à l'endroit 
d'un destinataire connu — , d'autres sont insuffisants. Des lettres 
peuvent avoir comme modèle l'entretien ou la conversation, mais 
ce n*est pas le cas de toutes; il importe de ne pas confondre la 



16. Ibid., p. L32. 

17. Cette opposition remonte au moins au xvi* siècle selon Marc Fuma- 
ROLi : Juste Lipse, dans son Epistolica institutio (1591), propose une «distinction 
entre le dialogue et la lettre, dont l'analogie cesse en ceci que le dialogue reflète 
le parler oral (...) et la lettre est un genre écrit, donc plus littéraire, plus orné » 
(«Genèse de l'épistolographie classique: rhétorique humaniste de la lettre, de 
Pétrarque à Juste Lipse», RHLF, 78: 6, novembre-décembre 1978, p. 895 n. 29). 

18. Jacques Rougeot, «La littérature épistolaire», dans Littérature 
et genres littéraires, Paris, Larousse, coll. « Encyclopoche Larousse», 42, 1978, 
p. 169. 



Qu est-ce qu une lettre? 31 

volonté de maintenir un dialogue et le recours à un modèle lit- 
téraire, celui du dialogue ou de la conversation comme genres, lié 
à des pratiques sociales historiquement déterminées. La fantaisie 
de l'auteur, représentée de façon récurrente, il est vrai, par cer- 
tains épistoliers, n'est pas non plus une composante spécifique du 
genre; en quoi une lettre dépendrait-elle plus du projet de son 
auteur que n'importe quel autre écrit ? S'il est vrai que la corres- 
pondance est un échange, comment passer sous silence les « im- 
pulsions» que comporte, ne serait-ce qu'en creux, toute lettre, 
celles des réponses (faites et attendues) de l'autre? De même, des 
correspondances peuvent être déterminées par des «conditions 
extérieures », mais d'autres sont beaucoup plus proches de la lit- 
térature intime et proposent du moi une image à laquelle le 
monde extérieur contribue bien peu, sinon — mais c'est là tout 
autre chose — pour fixer les limites de l'échange : genre infini par 
essence, la correspondance ne se termine véritablement que par 
la mort d'un ou des deux épistoliers. La définition de Rougeot 
permet trop d'exceptions pour être vraiment opératoire. 



Paru en 1982, l'ouvrage de Janet Gurkin Altman, Epistolarity. 
Approaches to a Form^^, ne porte pas spécifiquement sur la lettre 
familière. Altman y propose plutôt la description d'un nouveau 
concept, celui âH « epistolarity » (que l'on traduira ici par «épisto- 
larité»), servant à définir la nature générique de ce qu'on a ac- 
coutumé d'appeler le roman épistolaire (le corpus d'Altman est 
plus large, chronologiquement et génériquement, que la défini- 
tion canonique de ce type de fiction^°). Pourtant, dans la mesure 
où elle s'appuie sur une définition implicite de la lettre pour 
forger le concept d'épistolarité, il est possible de tirer de son 



19. Janet Altman, Epistolarity. Approaches to a Form, Columbus, Ohio 
State University Press. 1982, viii/235 p. 

20. Plutôt que l'expression roman épistolaire {*epistolary novel*), l'auteur 
préfère fiction par lettre {* letter fiction »), genre épistolaire {*epistolary genre»), 
littérature épistolaire {^epistolary litemture»). Au-delà d'une simple question 
lexicale, il s'agit pour elle de modifier la lecture habituelle des fictions épistolai- 
res en montrant que la forme épistolaire est un genre plutôt qu'une simple 
technique narrative. 



32 Diderot épistolier 

ouvrage des renseignements permettant de comprendre généri- 
quement la lettre familière au xviii' siècle français, d'en déduire, 
en fait, une définition de celle-ci, d'autant que la plupart des 
textes de son corpus datent de cette période^'. 

Janet Altman postule que l'épistolarité consiste en « l'utilisa- 
tion des propriétés formelles de la lettre pour créer de la signifi- 
cation»: «Dans plusieurs cas», ses traits fondamentaux, «aussi 
bien formels que fonctionnels, loin d'être simplement ornemen- 
taux, influencent de façon significative la construction, cons- 
ciente et inconsciente, du sens par les auteurs et les lecteurs des 
œuvres épistolaires^^ » Cela implique que la fiction épistolaire 
prenne naissance dans les qualités propres de la lettre réelle. 
Celles-ci ne sont jamais présentées synthétiquement, mais peu- 
vent être déduites de l'analyse des six principales « polarités » étu- 
diées. En effet, la fiction épistolaire évoluerait entre plusieurs 
paires de « pôles » : la lettre comme pont ou comme barrière ; la 
confiance et la non-confiance ; l'auteur et le lecteur ; le je et le tw, 
Tici et Tailleurs, le maintenant et le alors (passé ou futur); la 
fermeture ou l'ouverture; les deux acceptions du mot unité 
(«unity»: la lettre est complète en elle-même; «unit»: la lettre 
est une composante d'un vaste ensemble), la continuité et la dis- 
continuité, la cohérence et la fragmentation". Toutes ces « pola- 
rités » ne s'appliquent pas indistinctement à la lettre familière ; les 
deux derniers groupes, entre autres, parce qu'ils portent sur la 
structure de la narration épistolaire, ne peuvent sans modifica- 
tions majeures être repris pour l'analyse générique de la lettre 
familière. Il reste que les éléments mentionnés ci-dessus peuvent 
servir à définir la lettre, cet «outil d'une extrême flexibilité^S>. 

À l'origine de la lettre, il y a, dit l'auteur, une absence". 
Celle-ci peut parfois être comblée : la lettre est alors un « intermé- 



21. English Showalter {loc. cit.) a lui aussi proposé d'appliquer l'appro- 
che de Janet Altman à d'autres corpus, en l'occurrence à la correspondance de 
madame de Graffigny. 

22. Janet Altman, Epistolarityy op. cit., p. 4. 

23. Ibid., p. 186-187. 

24. Ibid.y p. 43. 

25. Ibid., p. 127-128, 135, 140 et 150. 



Qu est-ce quune lettre? 33 

diaire », elle sert de « médiation » entre le destinateur et le desti- 
nataire. Suivant les contextes, les épistoliers insistent sur ce qui les 
unit (la lettre comme « pont », comme signe de l'intimité) ou sur 
ce qui les sépare (la lettre comme « barrière », comme prélude à 
Tindifférence). 

En tant que moyen de communication entre le destinateur 
et le destinataire, la lettre enjambe le gouffre entre l'absence 
et la présence; les deux personnes qui se «rencontrent» 
grâce aux lettres ne sont ni totalement séparées ni totale- 
ment unies. La lettre se situe à mi-chemin entre la possibi- 
lité d'une communication totale et le risque de l'absence 
totale de communication^^. 

Pour que la lettre fonctionne efficacement, il importe que sa 
«confidentialité», mélange de «confiance» et de «confidence», 
sinon de « confession », soit maintenue par les épistoliers. La cor- 
respondance est « essentiellement une activité privée^^ », dans la- 
quelle l'épistolier peut tout aussi bien faire son propre portrait 
que, au contraire, s'avancer masqué^*. Outil de communication, 
la lettre suppose un pacte, mais ce pacte est spécifique des épo- 
ques étudiées. 

Contrairement aux autres formes où l'énonciateur est un ;e, 
la lettre est toujours destinée à quelqu'un d'identifiable dans le 
texte (même si le véritable destinataire n'est pas, en dernière ins- 
tance, celui que le texte représente) ; ce qui est « profondément » 
épistolaire dans la lettre est la progressive découverte de soi au 
travers de l'autre^^. Le lecteur a un réel «poids» dans la lettre, 
tant comme destinataire que comme figure du texte: «Aucun 
autre genre n'accorde une place aussi grande aux lecteurs, tant 
dans l'univers narratif que dans la genèse des textes. [...] La 
forme épistolaire est unique en ce qu'elle confère au lecteur (le 
narrataire) un rôle presque aussi important, dans la narration, 



26. Ibid., p. 43. 

27. Ibid., p. 48. 

28. Ibid., p. 70 et 186. 

29. Ibid., p. 45 n. 14. 



34 Diderot épistolier 

qu*à l*auteur (le narrateur)-^. » Puisque les épistoliers sont tour à 
tour (re)lecteurs et auteurs, la correspondance est une «expé- 
rience réciproque» où domine le «désir d'échange^' ». Ce critère 
de définition est fondamental: 

Dans une large mesure, c'est cela le pacte épistolaire: Tat- 
tente d*une réponse provenant d*un lecteur précis à Tinté- 
rieur du monde du correspondant. La plupart des autres 
aspects du discours épistolaire étudiés ici sont subordonnés 
à cette donnée fondamentale^^. 

Janet Altman en vient même à dire que chaque lettre reflète son 
contenu à travers deux «prismes», celui de l'auteur et celui du 
lecteur". Ce dernier propose souvent sa propre interprétation de 
la lettre reçue, court-circuitant ainsi, ou du moins modifiant, la 
lecture du lecteur «externe» ou «réel». Cette représentation de 
récriture et de la lecture définit en bonne part l'autoreprésenta- 
tion épistolaire. 



30. Ibid., p. 88. 

31. Ibid., p. 88-89. La critique, pour mieux définir cet aspect du pacte 
épistolaire, oppose la lettre au journal intime et à l'autobiographie «pure», 
formes susceptibles d'être monologiques (du moins dans l'intention du scrip- 
teur), ce que ne saurait absolument pas être la lettre (ibid.). Elle note que le 
journal intime, ne serait-ce que par l'utilisation de la formule dialogique « Cher 
journal », postule aussi un lecteur, mais que celui-ci peut n'être que le scripteur 
{ibid., p. 84 n. 7), et que le lecteur de l'autobiographie n'est pas spécifique {ibid.y 
p. 112 n. 2), contrairement à celui de la lettre. Charles Porter reprend ces 
distinctions («Foreword», Yale French StudieSy 71, 1986, p. 2). Roger Duchêne 
parle, pour sa part, du « moi ouvert que révèle la lettre, différente en cela des 
mémoires ou des journaux dont les auteurs ne se découvrent que parce qu'ils se 
sont tournés vers eux-mêmes» («Commentaire historique. Lettre (sens épisto- 
laire)», loc. cit., p. L32). Sur la question du «destinataire interne» du journal 
intime et sur le «dialogue» entre lui et le narrateur, voir Jean Rousset (op. cit., 
p. 141-153). Sur les rapports de la lettre et du journal chez les épistoliers 
modernes, Rilke ou Kafka, voir Vincent Kaufmann {L'équivoque épistolaire, 
Paris, Éditions de Minuit, coll. «Critique», 1990, p. 166-167 et 176-180), qui 
analyse également ceux de la lettre et des Mémoires chez Flaubert {ibid., p. 182- 
186). Sur les différences entre la lettre et le journal intime dans l'univers carcé- 
ral, voir le roman de Mireille Bonnelle et Alain Caillol {Lettres en liberté 
conditionnelle, Levallois- Perret, Manya, 1990, 407 p.). 

32. Janet Altman, Epistolarity, op. cit., p. 89. 

33. Ibid., p. 92 et 207. 



Qu est-ce quune lettre? 35 

À ces traits fondateurs, Fauteur ajoute des traits formels 
et structurels déterminants. Reprenant la distinction classique 
d'Emile Benveniste entre discours et histoire^*y elle range la lettre 
dans la première catégorie, puisque celle-ci comporte des textes 
où domine la relation ;e/ ru (plutôt que la narration à la troisième 
personne) et où le principal temps verbal est le présent (plutôt 
que le prétérit). La lettre, à l'intérieur de cette catégorie, a ses 
particularités. Le tu de la correspondance est « spécifique » ; il ne 
désigne pas n'importe quel destinataire. De plus, il y joue un rôle 
actif: « Une telle réciprocité — le tu original devenant le je d'une 
nouvelle énonciation — est essentielle à la poursuite de l'échange 
épistolaire". » Ce trait de la lettre — les pronoms personnels y 
sont réversibles — , qui en est « peut-être » le plus distinctif, doit 
être distingué du « prisme » déjà évoqué : ce qui importe ici est la 
« relation spécifique » entre le destinataire et le destinateur, puis- 
que c'est elle qui fonde le dialogue épistolaire, et non uniquement 
le rapport au contenu de la lettre^^. Par ailleurs, Altman considère 
que le présent de la lettre est « impossible^^ », car il n'est essentiel- 
lement qu'un «pivot» entre le passé (la rétrospection) et le futur 
(l'anticipation)'*. Son emblème serait Janus, puisque ce présent 
est tourné à la fois vers le passé et vers l'avenir. C'est par « l'écriture 
de l'instant» (« Writing to the moment », disait Samuel Richardson) 
qu'est créé l'effet d'immédiateté et de spontanéité épistolaires, 
mais celui-ci n'est qu'une illusion du texte'^. La lettre, enfin, est 
le lieu de la « polyvalence temporelle », parce que toute énoncia- 



34. Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale /, Paris, Galli- 
mard, coll. «TcU, 7, 1976, p. 237-250. 

35. Janct Altman, Epistolarity, op. cit., p. 118. 

36. Ibid., p. 121-122. 

37. «L« seul présent possible est le passé le plus immédiat — qu'il 
s'agisse de la dernière rencontre ou de la dernière lettre» {ibid., p. 132). Le 
journal intime, de même, ne peut prétendre à r« immédiateté temporelle », dit 
lean Rousset {op. cit., p. 159): «le présent de simultanéité (yj est l'exception» 
{op. cit., p. 164). L*écart entre «l'écriture et l'événement raconté» y est cepen- 
dant «minimum» {op. cit., p. 179). 

38. Janet Altman, Epistolarity, op. cit., p. 118-119 et 129. 

39. Ibid,, p. 124 et 128-129. 



36 Diderot épistolier 

tion épistolaire suppose le mélange de divers temps : celui où le 
geste rapporté est fait, celui de Técriture, celui où la lettre est 
envoyée, reçue, lue et relue^. Cette « confusion » des temps, cette 
«ambiguïté temporelle^'», est déterminante. Le dialogue épisto- 
laire, «échange discontinu», tire en partie sa spécificité de ce 
traitement particulier du temps'*^ La lettre est faite d'une série de 
«hiatus» (temporels, spatiaux, etc.)> mais elle est aussi le lieu de 
la recherche d'une nouvelle présence visant à faire disparaître ces 
hiatus^\ 

Les deux derniers chapitres de l'ouvrage portent sur la 
structure des fictions épistolaires. Dans le chapitre 5, l'auteur 
étudie la « clôture épistolaire », aussi bien dans chacune des lettres 
composant ces fictions que pour l'ensemble de ces fictions (clô- 
ture ou ouverture de l'œuvre?). Dans le chapitre 6, elle décrit de 
nombreuses modalités de la composition de la mosaïque épisto- 
laire. La lettre a sa propre unité {« unity») et elle fait partie d'un 
ensemble plus large (elle en est un «unit»): «dans la narration 
épistolaire la lettre est à la fois un texte complet en lui-même et 
le contexte des lettres qui lui sont contiguës'''' ». Toute fiction 
épistolaire évolue toujours entre deux possibilités : « En pensant 
la mosaïque de leur narration, les auteurs de romans épistolaires 
doivent continuellement choisir entre la discontinuité constitu- 
tive de la lettre comme forme et la création d'une continuité 
compensatoire''^ » Quelques-uns des éléments analysés dans ces 
chapitres sont susceptibles d'être utiles à qui veut comprendre le 
fonctionnement de la lettre familière, entre autres les réflexions 
sur les formules de clôture propres à chaque épistolier, voire à 
chaque lettre, et celles sur les «trous» {«gaps») dans les lettres et 
entre elles (l'ellipse joue un rôle important dans le roman épis- 
tolaire et dans la correspondance réelle). Il n'est guère possible 
toutefois de recourir mutatis mutandis aux analyses de ces deux 



40. ïbid.,ip. 119 et 129. 

41. îhid., p. 129 et 130. 

42. îbid., p. 134-135. 

43. îhid., p. 140. 

44. ïhid., p. 182. 

45. Ihid., p. 169. 



Qu est-ce quune lettre? 37 

chapitres en vue d*étudier la correspondance privée, à moins, par 
exemple, de posséder toutes les lettres d'un écrivain et de compa- 
rer ce corpus à ce que cet écrivain, ou un autre éditeur, en a publié 
(sinon, comment déterminer quels sont ces «trous»?). L'entre- 
prise ne manquerait pas d'intérêt — une correspondance n'est 
pas immédiatement une œuvre — , mais elle pose au moins deux 
difficultés : d'une part, il n'est pas toujours possible de la mener 
à bien matériellement (la collection de la totalité des textes est 
souvent incertaine); d'autre part, et à cause de cette incertaine 
collection, il importe de distinguer les correspondances dont la 
publication était prévue à l'origine (la collection s'impose alors 
d'elle-même) de celles dont ce n'est pas le cas (la collection ne 
s'impose pas, sinon pour des raisons sentimentales ou documen- 
taires). On ne saurait traiter de la même façon la structure d'une 
œuvre fictive et celle d'une correspondance réelle. 

Bien que les analyses de Janet Altman ne puissent s'appli- 
quer à l'étude de tous les types de lettres, il n'en reste pas moins 
que plusieurs des traits par elle répertoriés sont susceptibles 
d'aider à préciser ce qu'est la lettre au xviii^ siècle. Moyen de 
communication, la lettre élit un (premier) destinataire, dont elle 
construit elle-même la figure, tout en voyant son auteur se cons- 
tituer en destinataire à son tour, par la logique de l'échange. Les 
activités d'écriture et de lecture épistolaires sont des thèmes fi"é- 
quents de la représentation de cet échange. En plus de cette com- 
posante thématique, la lettre prend appui sur des traits syntaxi- 
ques (emploi des pronoms et temps des verbes) et structuraux (la 
clôture, la ft-agmentation et la discontinuité). Ce sont les premiers 
traits qui permettent de lier lettre et dialogue, encore que ce dia- 
logue soit à distinguer de la conversation et du dialogue théâtral 
ou romanesque. Il conviendra de préciser un certain nombre des 
éléments relevés par Janet Altman afin de parvenir à une meilleure 
compréhension de la lettre au xviii' siècle. 



Dans son avant-propos au numéro des Yale French Studies consa- 
cré à Fépistolaire, Charles Porter s'est interrogé sur ce qui fait la 
spécificité de la lettre et sur les traits formels qui lui sont propres. 



38 Diderot épistolier 

La question à laquelle il tente de répondre est générique et insti- 
tutionnelle : « Quel est au juste ce texte que nous appelons "une 
lettre"? Quel est son rapport, si rapport il y a, à la "littéra- 
ture^"?» Sa réflexion se développe en trois temps: après avoir 
défini ce qu*il appelle une lettre «minimale''^», puis affiné cette 
définition, il tente de circonscrire les éléments qui feraient de la 
lettre un texte littéraire. 

La lettre minimale peut, selon lui, être définie à partir de 
quatre critères: il s'agit d'un texte écrit, porteur d'un message, 
qui est un objet et qui provient de quelqu'un, son auteur, que le 
destinataire peut reconnaître''®. Cette définition est toutefois jugée 
trop cursive et doit être approfondie. Sept nouveaux critères sont 
alors proposés^^: la lettre doit être destinée à quelqu'un que le 
destinateur peut identifier — et uniquement à lui ; elle doit com- 
porter un je dont le réfèrent est l'auteur^^ ; elle doit pouvoir être 
datée; elle doit être écrite sans projet, de façon discontinue, en 
explorant plusieurs directions, être fragmentaire ; elle est proche 
de la parole (on parle de «parole écrite^S>); elle doit être maté- 
riellement identifiable comme étant une lettre ; contrairement au 
journal intime — l'auteur compare continuellement ce genre et 
l'autobiographie à la lettre — , elle suppose que le lecteur ait un 
rôle à jouer en ce qui concerne la sincérité de celui qui écrit et elle 
peut être, surtout s'il s'agit d'une lettre d'amour, objet de féti- 
chisme. Cette description formelle, aussi précise soit-elle, ne 
rend pas compte de la dimension littéraire de la lettre, si tant 
est qu'une telle dimension existe. Comment alors aborder cette 
question ? 

Porter, afin de comprendre l'éventuelle littérarité de la let- 
tre, propose de réfléchir à la fonction que ce type d'écrit remplit. 



46. Charles Porter, loc. cit., p. 1. 

47. Ibid., p. 5. 

48. Ibid., p. 1-2. 

49. Ibid, p. 2-5. 

50. Porter reconnaît que ce je non métaphorique est une création du 
texte : « le "je" de la lettre est, d'une certaine façon, une création ou une "fic- 
tion"» {ibid, p. 2). 

51. Ibid., p. 4. 



Qu est-ce quune lettre? 39 

Pour déterminer Féventuel statut littéraire de la lettre [...] il 
faudra presque certainement faire reposer sa définition sur 
la notion de fonction, si Ton veut que la conception du 
« littéraire » prenne appui sur ce qui la constitue tradition- 
nellement, entre autres l'intention, la sélection stylistique, le 
recours à une forme ou à une structure qu'il est possible 
d'identifier". 

La définition de cette fonction littéraire, qui reste à l'état d'hypo- 
thèse chez Porter, devrait s'appuyer sur une série de questions : la 
lettre doit-elle être interprétée dans le cadre d'un dialogue — elle 
est souvent une réponse ou elle invite, elle-même, à répondre — 
ou comme un ft-agment — ce qui, dans certains cas, la rappro- 
cherait de l'essai littéraire? Qui peut la recevoir — un ami? 
l'éditeur d'un journal? — , être un «correspondant valable"»? 
Qu'arrive- 1- il si une publication est prévue? Quels sont les sujets 
qu'elle peut aborder — des sentiments? une prise de position 
ordonnée ? l'exposition de principes scientifiques ? — , ses « sujets 
valables^ » ? 

Sans répondre à ces questions, dont la pertinence ne fait 
généralement aucun doute, l'auteur passe ensuite, toujours dans 
le cadre de sa réflexion sur le statut littéraire de la lettre, à des 
remarques sur la lecture de la lettre. Il note d'abord que « lettre » 
et « correspondance » ne sont pas synonymes : « à partir du mo- 
ment où les lettres deviennent une correspondance, elles perdent, 
du moins pour leur lecteur, leur indépendance"». Ensuite, il 
insiste sur le fait que la position du lecteur de lettres n'est pas la 
même que celle du destinataire: «Ne serait-ce qu'à cause du 
passage du temps, la lettre qui est devant nous n'est pas identique 
à celle qu'a lue son destinataire original, de même que celle-là 
n'était pas tout à fait la même que celle que croyait envoyer son 
destinateur^. » La lecture de la lettre s'inscrit dans une chaîne qui 



52. Ibid.. p. 5. 

53. Ibid. 

54. Ibid. 

55. Ibid,, p. 6. 

56. Ibid., p. 7. 



40 Diderot épistolier 

va du modèle épistolaire préexistant à la lettre particulière jus- 
qu'au lecteur de lettres : 

received form, formula, or « code » of« the letter » —> addresser 
—> worded message + appearance of the « object » —> mode 
and length oftime ofdelivery —> addressee -> means of trans- 
mission to us —> ourselves^^. 

Cauteur conclut qu'aucun de ces « facteurs » n'est simple et qu'ils 
ne sont pas indépendants les uns des autres: les traits formels 
{«worded message + appearance of the "object"») utilisés par le 
destinateur {«addresser») doivent être en étroite relation avec des 
modèles littéraires {«received form, formula, or "code" of "the 
letter"») et des phénomènes socio-historiques (la poste: «mode 
and length oftime of delivery», aussi bien que la tradition litté- 
raire: «means of transmission to us») avant que le lecteur 
{«addressee», «ourselves») ne puisse lire la lettre. Pour Charles 
Porter, la lettre doit, en résumé, être définie par ses traits formels, 
sa fonction et sa lecture, aussi bien que par son inscription his- 
torique et institutionnelle. 



Si l'ouvrage de Janet Altman et l'article de Charles Porter permet- 
tent, par inférence ou explicitement, de constituer génériquement 
la lettre, le livre de Vincent Kaufmann, L'équivoque épistolaire, en 
propose une lecture qui a le mérite de clairement définir les en- 
jeux de la lettre moderne — mais ces enjeux ne sont pas les 
mêmes que ceux de la lettre classique. L'auteur ne tente pas de 
décrire toutes les pratiques épistolaires, mais plutôt de montrer 
en quoi quelques écrivains modernes peuvent être lus à partir de 
ce lieu particulier qu'est la lettre. Il étudie des corpus imposants : 
Artaud, Baudelaire, Flaubert, Kafka, Mallarmé, Proust, Rilke, 
Valéry. Son hypothèse de départ va à l'encontre des idées reçues : 
« La lettre semble favoriser la communication et la proximité ; en 
fait, elle disqualifie toute forme de partage et produit une dis- 
tance grâce à laquelle le texte littéraire peut advenir^^. » Autour de 



57. Ibid., p. 7-8. 

58. Vincent Kaufmann, op. cit., p. 8. 



Qu est-ce qu'une lettre? 41 

la lettre, un échange a bel et bien lieu, mais ce qui sY troque est 
autre chose que de l'information: «tous les écrivains que j'exa- 
mine œuvrent pour s'arracher à l'humanité, pour s'opérer de ce 
qu'il y a d'humain en eux : soit en particulier de la parole, en tant 
qu'elle est instrument de communication avec autrui^'». Kauf- 
mann change radicalement le sens habituellement conféré à la 
lettre: le dialogue épistolaire — que l'on y traite d'r.mour ou de 
santé, de transactions immobilières ou de drames familiaux — 
importe moins pour lui que la recherche de «l'écriture propre- 
ment dite^», celle-ci supposant la mise à distance de l'autre, si- 
non son sacrifice, et la clôture du texte sur lui-même. Semblable 
hypothèse aurait pu entraîner une subordination de la lettre à 
l'œuvre réputée littéraire — et telle remarque sur l'épistolier 
comme « chaînon manquant entre l'homme et l'œuvre^' » pour- 
rait le laisser croire — , mais l'auteur évite cette subordination en 
démontrant que toute correspondance est le lieu d'une pratique 
spécifique entretenant avec l'ensemble des textes d'un écrivain 
des rapports qui ne sont pas que d'antériorité. Il distingue ce 
faisant trois types d'épistolier. 

Chez Rilke et Valéry, il y a une « continuité entre le registre 
épistolaire et la pratique littéraire»: ceux-là «se confondraient, 
parce que relevant tous les deux d'une activité intime (du 
moins au départ)"». Pour d'autres (Baudelaire, Proust, Kafka), il 
y a, au contraire, une « discontinuité entre la lettre et l'œuvre" ». 
Flaubert, par exemple, ne peut atteindre l'impersonnalité dont il 
rêve que par la correspondance avec Louise Colet: «on [l'y voit] 
renoncer à sa personne, et peut-être à ce qu'il a de vivant^^ ». C'est 
la condition de sa venue à l'écriture romanesque: «À l'horizon 
des lettres il y a l'œuvre". » Mallarmé et Artaud, enfin, se situent 
« au-delà de tout rapport d'interlocution à autrui** » et, en ce 



59. Ibid., p. 10. 

60. Ibid., p. 186. 

61. Ibid., p. 9. 

62. Ibid., p. 186. 

63. Ibid,, p. 187. 

64. Ibid, p. 184. 

65. Ibid., p. 187. 

66. Ibid., p. 151. 



42 Diderot épistolier 

sens, sont des cas limites. Le Livre, tel que le concevait le premier, 
est Taboutissement « d'un geste de destruction dans lequel s'an- 
nonce quelque chose comme une dissolution de la littérature^^ » ; 
ses lettres y concourent. La folie du second naît de ce qu'il sou- 
haite être pris «à la lettre^*», qu'il «vire l'espace littéraire au 
compte d'un espace d'authenticité dont l'épistolaire est la struc- 
ture la plus fondamentale et la plus permanente^*^». Dans tous les 
cas, le rapport à la Loi (au Symbolique), et donc aux figures 
parentales, est problématique. La mère (Proust, Baudelaire) ou le 
père (Kafka) ne sont pas que des personnages auxquels on 
s'adresse ; c'est contre eux (tout contre) que « les lettres s'écrivent ». 

Chacune des analyses porte sur un aspect de la pratique des 
écrivains étudiés: l'endettement (Baudelaire), l'imprévisible 
(Proust), l'immobilité (Flaubert), etc. Les auteurs sont contrastés, 
et les textes soumis à divers éclairages, selon que le critique s'inté- 
resse à la question de l'éloignement (le « trafic^" » ou « transit^' » 
épistolaire crée son propre espace) ou au rapport à l'autre 
(convoqué-révoqué), au travail du deuil (ce qui fait vivre Proust, 
«ce sont les morts^^») ou à l'image du destinataire et du lecteur 
que dessine la lettre («écrire autrui» permet de s'effacer). Il ne 
s'agit en aucune façon d'épuiser toutes les dimensions des corres- 
pondances, mais bien de voir comment chacune pose la question 
de la venue à l'écriture, de !'« entrée en inhumanité^^ ». La lecture 
fait ressortir la cohérence « littéraire » de ce que l'on a trop sou- 
vent tendance à reléguer du côté de la biographie ou de l'histoire 
des idées. 

Si riches soient-elles, on aura garde d'étendre les interpréta- 
tions de Véquivoque épistolaire à n'importe quelle correspon- 
dance (l'auteur lui-même n'y prétend d'ailleurs pas). Le rapport 
à la lettre des auteurs qu'il étudie est en effet toujours déterminé 



67. Ibid., p. 193. 

68. Ibid. 

69. Ibid., p. 194. 

70. Ibid., p. 18. 

71. Ibid., p. 168. 

72. Ibid., p. 141. 

73. Ibid., p. 10. 



Qu'est-ce quune lettre? 43 

par leur statut de modernes : on ne peut lire madame de Sévigné 
ou Diderot de la même façon. D*une part, l'intimité — et les 
genres littéraires qu'on lui associe — n'a pas le même statut au 
XVII' ou au xviii' siècle qu'à l'époque moderne. L'autobiographie 
et le journal intime, formes dont le rapport avec la correspon- 
dance est étroit, sont, par exemple, des créations du xviii' et du 
XIX' siècle. D'autre part, l'autonomisation du champ littéraire au 
XIX' siècle, suivant la terminologie bourdieusienne, détermine de 
nouveaux rôles sociaux pour les écrivains. Le rapport de la lettre 
à l'œuvre doit donc nécessairement être pensé dans de nouveaux 
termes à l'époque moderne. La correspondance n'a pas toujours 
été une activité supposément privée et confidentielle dont la va- 
leur viendrait de celle accordée à son auteur lorsqu'il pratique 
d'autres genres ; à certaines époques, le xviii' siècle notamment, 
elle était une activité publique, liée à un état disparu de la société. 
L'équivoque épistolaire, s'il était alors une équivoque, n'était pas 
de même nature que celle de la modernité. Il importe de distin- 
guer historiquement les « gestes épistolaires^^ » : selon le statut des 
genres intimes et l'inscription sociale des écrivains, le pacte épis- 
tolaire change de nature. Si la lettre moderne a bel et bien pour 
objectif de « mettre en échec ce qui fait tenir le lien sociaF^ », elle 
est radicalement différente de la lettre classique. 



Alors que Ton s*est assez peu efforcé de définir la correspon- 
dance, des critiques ont souvent voulu décider de son apparte- 
nance, ou de sa non-appartenance, à ce qu'il est convenu d'appe- 
ler «la Littérature». Est-elle une œuvre? Fait-elle partie de 
TŒuvre d'un écrivain (si elle est écrite par un écrivain) au même 
titre que les autres textes du même écrivain ? Comment classer ce 
qui relève de l'Œuvre et ce qui n'en relève pas? Trois attitudes 
semblent possibles, comme l'enseignent divers jugements criti- 
ques portés sur la correspondance de Diderot. 

La première, que Ton peut supposer la plus répandue si l*on 
en croit le corpus critique, postule que la lettre ne saurait relever 



74. Ibid., p. 147. 

75. Ibid., p. 56. 



44 Diderot épistolier 

de la littérature, car elle n*est le fruit d'aucun travail au sens 
habituellement donné à ce terme dans la perception commune de 
la littérature (inexistence de brouillon, topos de la spontanéité et 
de Timprovisation, etc.) ni d'aucune intention littéraire (la lettre 
ne serait pas un texte destiné à la publication, son auteur ne 
prétendrait pas au titre d'écrivain, etc.). C'est ainsi que pour John 
Renwick, qui cherche dans la correspondance de Diderot des 
documents permettant d'éclairer sa vieillesse, « l'étude de la Cor- 
respondance ne saurait constituer une fin en soi^^». La correspon- 
dance est un matériau, une réserve de faits et d'opinions, l'à-côté 
de la création — un pré-texte ou un sous-texte, mais pas un texte. 
Il est par ailleurs possible de considérer la correspondance 
dans ses rapports avec l'œuvre, mais en lui conférant, explicite- 
ment ou implicitement, un statut différent de l'œuvre achevée. 
Un exemple de cette attitude est l'usage fort fréquent, chez les 
diderotistes comme chez les autres critiques, de termes marquant 
l'antériorité afin de décrire la correspondance : « Riche ou aride, 
la lettre prépare l'œuvre autant qu'elle est œuvre elle-même ; elle 
est comme le laboratoire d'une sensibilité et d'une écriture^^. » 



76. John Renwick, « Réflexions méthodologiques sur la correspondance 
des dernières années (1772-84)», dans Peter France et Anthony Strugnell 
(édit.), Diderot. Les dernières années. 1770-1784. Colloque du bicentenaire. 2-5 
septembre à Edimbourg, Edimbourg, Edinburgh University Press, 1985, p. 75 n. 15. 

77. Ce jugement est d'Axel Preiss {loc. cit., p. 553). Jean-Claude Bonnet 
écrit de même: «Véritable laboratoire sémiotique, la correspondance amou- 
reuse a une fonction décisive dans l'invention du principe de l'œuvre» (« L'écrit 
amoureux ou le fou de Sophie», dans Anne-Marie Chouillet (édit.), Colloque 
international Diderot (1713-1784). Paris-Sèvres-Reims-Langres. 4-11 juillet 1984, 
Paris, Aux amateurs de livres, coll. «Mélanges de la Bibliothèque de la Sor- 
bonne», 8, 1985, p. 1 10). Jacques Proust dit des Lettres à Sophie Volland qu'el- 
les sont «un merveilleux laboratoire de formes» («Ces Lettres ne sont pas des 
lettres... À propos des Lettres à Sophie Volland», Équinoxe, 3, hiver 1988, p. 8) 
et un « extraordinaire vivier de contes, d'historiettes, d'aventures, de récits, de 
scènes, d'anecdotes [...] de fables [...], d'exemples moraux [...]» {ibid., p. 9), 
mais il refuse de les subordonner aux oeuvres de Diderot réputées « littéraires » 
{ibid., p. 11). Geneviève Haroche-Bouzinac intitule le dernier chapitre de son 
ouvrage «Un laboratoire»; elle y conçoit la lettre voltairienne comme un 
«champ d'expérimentation» {Voltaire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La 
formation d'un épistolier au XVIII' siècle, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque 
de l'âge classique», série «Morales», 2, 1992, p. 333). 



Qu'est-ce quune lettre? 45 

On dit aussi que la correspondance est le « creuset » de Toeuvre 
(Jean Varloot, LSV, p. 32), un «atelier^*», un «banc d'essai^'», le 
lieu où l'écrivain « se fait la main*^ » et range ses « ébauches*' », 
son «journal"». Pour les tenants de cette conception, la corres- 
pondance joue un rôle dans Tœuvre, mais il s*agit d*un rôle sou- 
vent limité à l'antécédence. Ainsi, André Magnan, dans son étude 
sur CandidCy a-t-il raison de se demander, après avoir noté les 
«concordances de thèmes et d'intérêts, [les] similitudes d'expres- 
sion, parfois littérales » entre la correspondance de Voltaire et le 
conte philosophique : « quel texte est r"écho" de l'autre*^ ? » 

Pour certains, enfin, mais ils sont peu nombreux, la lettre 
peut être étudiée comme un texte littéraire. Refusant de s'inter- 
roger sur des notions piégées comme celles de littérarité ou d'in- 
tentionnalité, ils soumettent les textes épistolaires à la même lec- 
ture que les textes dits littéraires, tout en cherchant à délimiter, au 
moins empiriquement, les caractéristiques de ces textes. Plusieurs 
des participants aux colloques tenus depuis 1982 par l'Associa- 
tion interdisciplinaire de recherche sur l'épistolaire ont, par 



78. Maurice Roelens, « Le dialogue d'idées au xviii* siècle», dans Pierre 
Abraham et Roland Desné (édit.), Histoire littéraire de la France. 1715-1794. 
Deuxième partie, Paris, Éditions sociales, 1976, vol. 6, p. 281. 

79. Gabrijela Vidan, «Style libertin et imagination ludique dans la cor- 
respondance de Diderot», SVEC, 90, 1972, p. 1744. 

80. Georges May, «Diderot, artiste et philosophe du décousu», dans 
Hugo Friedrich et Fritz Schalk (édit.), Europàische Aufklàrung. Herbert 
Dieckmann zum 60. Geburtstag, Munich, Wilhelm Fink Verlag, 1967, p. 186. 

81. Pierre Lepape, Diderot^ Paris, Flammarion, coll. «Grandes biogra- 
phies», 1991, p. 233. 

82. Le mot est d'Yves Benot («Diderot épistolier. De ses lettres à ses 
livres», La Pensée, 99, septembre-octobre 1961, p. 101). Ce choix lexical est 
d'autant plus intéressant que l'auteur écrit plus loin qu'il faut «pleinement 
mesurer la valeur, non seulement documentaire, mais littéraire» de la corres- 
pondance {ibid., p. 105). Georges Daniel, qui ne fait pourtant aucun cas de la 
provenance des exemples qu'il exploite, définit la correspondance comme un 
« circuit de communication paralittéraire » (Le style de Diderot. Légende et struc- 
ture, Paris et Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire », 240, 
1986, p. 290), sans qu'il soit possible de voir s'il s'agit d'un rapport de hiérar- 
chisation ou de voisinage. 

83. André Magnan, Voltaire. Candide ou L'optimisme, Paris, PUF, coll. 
«Études littéraires», 18, 1987, p. 33. 



46 Diderot épistolier 

exemple, décidé d*aborder les correspondances non plus comme 
des documents mais bien comme des monuments (selon la dis- 
tinction proposée en 1974 par Michael Riffaterre*''). En ce qui 
concerne Diderot, Jean-Claude Bonnet*^ Marc Buffat^^ Jacques 
Chouillet*^, Jacques Proust**, Pierre Rétat*', Jean-Pierre Seguin^ 
et Yoichi Sumi'', pour ne retenir que ces noms, ont montré les 
richesses de l'analyse textuelle de la lettre. Ces travaux, malgré leur 
nombre encore limité, créent un nouvel espace de Tépistolarité. 

♦ 



84. Michael Riffaterre, «The Stylistic Approach to Literary History», 
dans Ralph Cohen (édit.), New Directions in Literary History, Londres, 
Routledge, 1974, p. 147-164. 

85. Jean-Claude Bonnet, lac. cit 

86. Marc Buff\t, «Conversation par écrit», RDE, 9, octobre 1990, p. 55- 
69 et « Les Lettres à Sophie Volland. Relation amoureuse et relation épistolaire », 
loc. cit. 

87. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à 
une voix, Paris, Librairie Honoré Champion, coll. «Unichamp», 14, 1986, 173 p. 
et « Forme épistolaire et message philosophique dans les Lettres à Sophie Vol- 
land», Littératures, 15, automne 1986, p. 101-110. 

88. Jacques Proust, «La fête chez Rousseau et chez Diderot» (1970), 
dans L'objet et le texte. Pour une poétique de la prose française du XVIIP siècle, 
Genève, Droz, coll. «Histoire des idées et critique littéraire», 183, 1980, p. 55- 
73 et « Ces Lettres ne sont pas des lettres. . . À propos des Lettres à Sophie Vol- 
land», loc. cit. 

89. Pierre Rétat, « La représentation de soi dans les lettres à Sophie Vol- 
land», dans Sylvain Auroux, Dominique Bourel et Charles Porset (édit.), 
L'Encyclopédie, Diderot, l'esthétique. Mélanges en hommage à Jacques Chouillet 
1915-1990, Paris, PUF, 1991, p. 131-136. 

90. Jean-Pierre Seguin, « L'illusion du destinataire chez Diderot : un as- 
pect de la stratégie persuasive », dans Stratégies discursives. Actes du colloque du 
Centre de recherches linguistiques et sémiologiques de Lyon. 20-22 mai 1978, Lyon, 
Presses universitaires de Lyon, 1978, p. 217-233. 

91. Yoichi SuMi, «L'été 1762. À propos des lettres à Sophie Volland», 
Europe, 661, mai 1984, p. 113-119 et «Traduire Diderot: style polype et style 
traduit», dans Anne-Marie Chouillet (édit.). Colloque international Diderot 
(1713-1784). Paris- Sèvres- Reims- Langres. 4-11 juillet 1984, Paris, Aux amateurs 
de livres, coll. «Mélanges de la Bibliothèque de la Sorbonne», 8, 1985, p. 255- 
260. 



Qu est-ce quune lettre? 47 

Les études déjà existantes sur la lettre, pour stimulantes qu elles 
soient parfois, restent le plus souvent insatisfaisantes, dans la 
perspective d*une lecture littéraire de Tépistolaire, car elles ne 
proposent pas de définition d'ensemble de la lettre. Eu égard aux 
critiques qui viennent d'être présentés, et par rapport aux prati- 
ques de l'intime que sont le journal (Altman, Duchêne, Rousset, 
Porter) et l'autobiographie (Altman, Porter), on définira la lettre 
comme l'expression écrite d'un je non métaphorique (celui qui 
signe est bien celui qui dit je) à l'adresse d'un destinataire, éga- 
lement non métaphorique, cette double restriction ayant pour 
fonction d'éliminer du corpus épistolaire au sens strict le roman 
épistolaire, la «correspondance littéraire» telle que conçue par 
Thiriot, Raynal, Grimm et Meister, et les lettres fictives^^ Ce 
destinataire, connu du destinateur (Rougeot, Altman, Porter), 
peut aussi bien être un individu qu'un groupe, et ce groupe être 
directement visé par le destinateur ou imaginé derrière la figure 
d'un destinataire individuel (Duchêne); la correspondance est 
donc, à certaines époques dont le xviii^ siècle, une activité publi- 
que, et non pas seulement une activité privée (Porter) ou confi- 
dentielle (Altman). Forme d'échange, et donc de communication 
(Duchêne, Rougeot, Altman), la lettre unit ces deux instances — 
le destinateur, le destinataire — dans un projet commun dont la 
réciprocité est souvent postulée (Altman). Elle naît d'une absence 
que la critique a toute latitude de définir et qui est connotée à la 
fois, et indissolublement, comme négativité et comme positivité. 
À cause de cette absence, la lettre remplit une fonction de subs- 
titution (Rougeot), ce dont témoignent la coalescence de diverses 
temporalités dans la lettre (Altman) et l'importance attachée au 
corps de celle-ci comme substitut de l'absent, parfois jusqu'au 
fétichisme (Porter). Même si la lettre remplace l'autre et sa pa- 
role, elle n'est pas elle-même une forme orale (Rougeot); on 
maniera avec prudence toute analogie de la lettre et de la conver- 
sation ou du dialogue (Porter, Kauftnann). Par la lettre, l'épisto- 
lier propose de lutter contre le silence, de maintenir une forme de 



92. L'acception de fictives est très large : il peut s'agir aussi bien de fausses 
lettres familières que de lettres envoyées au nom d'un tiers. 



48 Diderot épistolier 

dialogue avec Fabsent (Duchêne, Rougeot, Altman, Porter), ce 
qui rend indispensable l'envoi effectif d'un texte, mais ce dialogue 
a ses règles propres, qui ne sont pas celles de la conversation 
mondaine ou du dialogue philosophique. L'expression épistolaire 
est souvent marquée par plusieurs formes d'autoreprésentation, 
entre autres de l'écriture et de la lecture de la lettre (Altman), en 
plus de dépendre, mais de façons différentes selon les époques, de 
modèles épistolaires ou conversationnels (Duchêne, Bray, Rougeot, 
Porter). La représentation de soi et de l'autre dans la lettre est 
subordonnée à cette autoreprésentation : le destinateur et les des- 
tinataires sont des créations du texte (Duchêne, Altman, Porter, 
Kaufmann). De même, les notions de «fantaisie» (Rougeot) ou 
de spontanéité (Altman, Porter) en sont elles aussi des créations. 
Stylistiquement et rhétoriquement, la lettre fait appel à des pro- 
cédés convenus : temps verbaux mêlant anticipation et rétrospec- 
tion (Altman), pronoms personnels réversibles (Altman, Porter), 
métonymie de la mort (Altman, Kaufmann). Tous ces éléments 
ne sont pas présents de la même façon dans toute lettre familière, 
mais c'est leur coïncidence dans un même texte, et l'interpréta- 
tion de cette coïncidence, qui en permet une lecture littéraire 
(Sumi, Proust, Kaufmann). Cette lecture ne reposera pas sur l'in- 
tentionnalité de l'auteur (Duchêne), encore que celle-ci pourra 
être prise en considération si elle est perçue comme un effet du 
texte et non comme un hors-texte relevant de la conscience du 
scripteur. Elle aura, cette lecture, une indispensable dimension 
historique: la lettre n'est pas intemporelle (Rougeot, Porter, 
Kaufmann). Elle sera rendue difficile par la nature nécessaire- 
ment fragmentaire du genre (Altman, Porter) : la correspondance 
est le royaume du discontinu. Toute lettre, enfin, ne présente pas 
tous ces traits — il ne saurait donc être question d'épuiser toutes 
les possibilités rhétoriques et thématiques de la lettre (Rougeot) : 
la correspondance n'est pas «une belle machine bien une^^». 



93. Diderot utilise cette expression, mais dans un contexte différent, en 
1773: «Il faut que l'âme du vieillard soit assise dans son corps, comme son 
corps est assis dans son grand fauteuil. L'âme, le corps et le grand fauteuil font 
alors une belle machine bien une» (XIII, 71). 



Qu est-ce quune lettre? 49 

Repères historiques 

Comme toute pratique littéraire, la lettre a une histoire. De la 
codification des modèles au Moyen Âge jusqu'à l'avènement de la 
lettre familière au xviii^ siècle, elle a évolué entre la place publi- 
que et les lieux du privé, entre la divulgation et la retraite, entre 
la littérature (comme institution) et l'expression de soi. À l'épo- 
que de Diderot, les principaux aspects de l'épistolarité moderne 
sont déjà définis, mais ils coexistent encore avec des conceptions 
de la lettre en voie de marginalisation. 

La lettre, au Moyen Âge, est une forme codifiée depuis long- 
temps. Inspirée des grandes correspondances de l'Antiquité, elle 
s'insère dans un système des genres où elle est considérée comme 
une forme d'écriture réflexive. Depuis « cinq ou six siècles », elle 
constituait, au xii^ ou xiii' siècle, « un genre littéraire défini par 
un véritable canon, et proche de r"essai" moderne»; son «ca- 
dre » contraignait l'esprit « à une démarche d'analyse puis de syn- 
thèse, propre à aider ce qui, de notre temps, apparaît comme 
confession^^ ». De fait, selon Marc Fumaroli, la tradition médié- 
vale fait de la lettre, « avec le sermon, un des deux genres majeurs 
en prose'^». 

À la Renaissance, la lettre continue à servir de moyen d'ex- 
pression des idées tout en devant fournir « des modèles de style, 
de politesse, d'esprit», pour reprendre les mots de Jacques 
Rougeot^. Le passage progressif du latin au français, au xvi* siè- 
cle, et la publication de correspondances contemporaines font 
que la lettre obtient une plus grande audience et que, sans perdre 
sa nature réflexive, elle est appelée à jouer de nouveaux rôles dans 
la société'^. Commencent alors de se côtoyer des lettres « officiel- 



94. Paul ZuMTHOR, dans son édition des lettres d'Abélard et Héloïse 
(Abélard et Héloïse. Correspondance, texte traduit et présenté par Paul Zumthor, 
Paris, Union générale d'éditions, coll. « 10/18», 1309, série « Bibliothèque médié- 
vale», 1979, p. 13). Michel Foucault fait remonter le projet introspectif de la 
lettre au i" ou ii' siècle («L'écriture de soi», Corps écrit, 5, 1983, p. 3-23). 

95. Marc Fumaroli, loc. cit., p. 886-887. 

96. Jacques Rougeot, loc. cit., p. 173. 

97. Le premier recueil de lettres en langue vulgaire est celui de l'huma- 
niste Hélisenne de Crenne, Êpltres familières et invectives, qui parait en 1539; 



50 Diderot épistolier 

les» — pour Axel Preiss, ce sont des «lettre [s] d'apparat^*» — , 
inspirées des grands modèles antiques ou médiévaux, et des tex- 
tes dans lesquels on revendique le droit au naturel et à la liberté. 
Les premières servent de véhicule aux savoirs humanistes ; dans 
les seconds — Érasme, mettant à jour les préceptes cicéroniens, 
le rappelle — , on associe la lettre à la conversation, ce qui ne lui 
dénie pas sa valeur heuristique, mais indique la modification de 
celle-ci aussi bien que des pratiques sociales^^. 

La coexistence de ces types d'écriture épistolaire est attes- 
tée par la publication au xvi' et au xvii' siècle de recueils de 
lettres'^^. Ceux du xvi' siècle sont voulus et conçus par les épis- 
toliers eux-mêmes, qui les publient de leur vivant, en vue de 
servir à la constitution de leur autoportrait, et qui les inscrivent 
dans la tradition du genre. Etienne du Tronchet, par exemple, 
publie en 1569 ses Lettres missives et familières : pour leur auteur, 
récriture épistolaire reste cependant soumise en partie à une 
commande sociale, à la «prééminence du registre mondain», 
d'après Alain Viala'°'. L'ouvrage eut un succès considérable, con- 
naissant 30 rééditions en 50 ans. Dix-sept ans après du Tronchet, 
le recueil d'Etienne Pasquier contribue, contrairement à celui de 
son prédécesseur, à rendre légitime la lettre intime en français. 



voir Janet Altman, «The Letter Book as a Literary Institution 1539-1789: 
Toward a Cultural History of Published Correspondences in France», loc. cit.y 
p. 27 et « 1725. The Politics of Epistolary Art», dans Denis Hollier (édit.), A 
New History of French Literaturey Londres et Cambridge, Harvard University 
Press, 1989, p. 417. 

98. Axel Preiss, loc. cit., p. 552. 

99. Dans le De conscribendis epistolis (1522) d'Érasme, note Marc 
FuMAROLi, « L'art épistolaire, comparé sans réserve au dialogue entre amis, au 
dialogue de comédie, est [ . . . ] senti comme parole et non écriture silencieuse» 
{loc. cit., p. 896). Sur le statut des modèles antiques (Cicéron, Sénèque, Pline, 
Horace) dans les manuels épistolaires de la fin du xvii^ et du début du xviii^ 
siècle, on consultera l'ouvrage de Geneviève Haroche-Bouzinac {op. cit., 
p. 146-152). 

100. Le développement qui suit s'inspire de deux textes de Janet Altman 
parus en 1986 et en 1989. 

101. Alain Viala, «La genèse des formes épistolaires en français et leurs 
sources latines et européennes. Essai de chronologie distinctive (xvi^- xvii*= s.) », 
Revue de littérature comparée, 218, 55: 2, avril-juin 1981, p. 174. 



Qu est-ce qu*une lettre? 51 

Composé dans une perspective autobiographique, cet ensemble 
de Lettres accorde plus de liberté à Fépistolier (et à son lecteur) 
que ne le fait celui de du Tronchet'^^ 

Au XVII' siècle, les anthologies et les manuels épistolaires, 
ceux-ci nés au début du siècle précédent en français'°\ vont pro- 
mouvoir une conception de la lettre plus proche de celle de du 
Tronchet que de celle de Pasquier et subordonner l'espace épisto- 
laire à l'espace social de la Cour, des salons et de l'Académie 
française. Janet Altman insiste sur cette « clôture » du champ de 
l'épistolaire : 

on note, par rapport aux livres de lettres de la Renaissance, 
une semblable clôture de l'espace épistolaire. Même si de 
plus en plus d'auteurs sont admis dans les rangs des épisto- 
liers publiés, l'espace littéraire qu'ils circonscrivent, et leur 
écriture avec eux, est limité quand on le compare à celui du 
XVI' siècle'*^. 

La diversification épistolaire — du moins telle qu'en témoignent 
les recueils publiés, qu'on ne confondra pas avec l'ensemble des 



102. Roger Duchêne propose une lecture différente des recueils de du 
Tronchet et de Pasquier, qu'il considère proches l'un de l'autre: «Continuité: la 
lettre en français pille ouvertement les lettres latines, grecques ou italiennes. 
Complicité: le lecteur y retrouve les sujets et les sentences auxquels il est accou- 
tumé par sa culture. Spécialité : il juge à la lumière des connaissances techniques 
qu'il a acquises dans le domaine de l'expression. Lire, pour lui, c'est reconnaître 
dans le texte un art d'écrire, qui est aussi le sien. En transposant la lettre du latin 
au français, Pasquier ou du Tronchet ont gardé dans l'esprit l'image d'un lecteur 
de lettres latines, l'image d'un docte» («Le lecteur de lettres», RHLF, 78: 6, 
novembre-décembre 1978, p. 981). Cette lecture est aussi celle d'Alain Viala 
{loc. cit., p. 171-174). 

103. Le plus ancien manuel repéré par Janet Altman («La politique de 
l'art épistolaire au xviii* siècle», dans Bernard Bray et Christoph Strosetzki 
(édit.). Art de la lettre. Art de la conversation à l'époque classique en France. Actes 
du colloque de WolfenbUttel octobre 1991, Paris, Klincksieck, coll. «Actes et col- 
loques», 46, 1995, p. 131-144) paraît chez Olivier Arnoullet à Lyon en 1534 et 
s'intitule Le prothocolle des secrétaires et aultres gens desirans scavoir l'art et 
manière de dicter en bon francoys toutes lettres missives et epistres en prose. 

104. Janet Altman, «The Letter Book as a Literary Institution 1539- 
1789 : Toward a Cultural History of Published Correspondences in France », loc 
cit., p. 35. 



52 Diderot épistolier 

pratiques individuelles — reste donc limitée à certains types de 
lettres. La lettre érudite ou historique est toujours une façon 
d*instruire et de s*instruire. La lettre polémique, qui «se déve- 
loppe tardivement en France», culmine avec les Provinciales de 
Pascal'°\ La lettre-gazette devient en outre un moyen de sHnfor- 
mer; elle est, comme le dit Jean Varloot, «la première forme du 
journalisme» (DPV, XIII, xii). Uécriture de ces types de lettres 
est, plus que jamais, une activité publique: s'il est vrai que le 
XVII* siècle est «le grand siècle des correspondances», suivant 
Axel Preiss*°^, ce n*est pas tout à fait au sens moderne du terme. 
C*est la lettre publique (chez Guez de Balzac, par exemple) qui 
domine le siècle, ne serait-ce qu'éditorialement, et insister sur le 
succès de la lettre familière relève de l'anachronisme : madame de 
Sévigné écrit bien ses lettres à cette époque, mais elles ne seront 
largement connues qu'en 1725, même si quelques-unes ont été 
rendues publiques dès après sa mort, en 1697^^^. La pratique 
individuelle se rapproche sans cesse de la confidence, voire du 
journal intime, mais les grands modèles de cette écriture ne sont 
pas encore connus du public, alors que le prestige des recueils de 
lettres destinées dès l'origine à la publication est, lui, fort grand. 
Cela importe d'autant que se multiplient les manuels épis- 
tolaires : les modèles sont codifiés et la liberté de l'épistolier reste 
à conquérir. Alain Viala le fait remarquer pour la lettre mon- 
daine, celle de Voiture par exemple, lorsqu'il souligne la « contra- 
diction interne du genre » : « la lettre mondaine, avant tout civile 
ou amoureuse, exigerait la variété, l'adaptation, V originalité, le 



105. Voir l'étude d'Alain Viala sur « La genèse des formes épistolaires en 
français et leurs sources latines et européennes» {loc. cit.y p. 179): l'auteur fait 
de ce type de lettre (style moyen ; relation faussement individuelle) le troisième 
«courant» dominant aux xvi*et xvii'' siècles, les deux autres étant la lettre 
officielle (substitut de l'éloquence; style soutenu; relation impersonnelle) et la 
lettre mondaine (substitut de la conversation ; style familier ; relation intime). 

106. Axel Preiss, loc. cit.y p. 552. 

107. Roger Duchêne rappelle le caractère exceptionnel de cette publica- 
tion: «avec l'édition de lettres de M*"' de Sévigné à M""' de Grignan, de 1725 à 
1754, paraît pour la première fois une suite de lettres dont l'auteur n'avait ni 
voulu ni prévu la divulgation ou la publication» («Le lecteur de lettres», loc. 
cit., p. 978). 



Qu est-ce quune lettre? 53 

naturely alors que la pratique de Tartifice et du stéréotype carac- 
térise sa gestation'^». L'usage des manuels dépend par ailleurs 
d'une codification plus englobante des pratiques sociales, dont 
témoigne également la «rhétorique de la conversation» décrite 
par Christoph Strosetzki*®^. L'analogie de la correspondance et de 
la conversation n'implique pas une plus grande spontanéité de la 
lettre, bien au contraire : la pratique de la conversation est alors 
précisément codifiée. Cette codification des pratiques inscrit l'ac- 
tivité épistolaire dans la sphère publique: les épistoliers savent 
que toute lettre, si elle agrée à « la communauté des destinataires » 
évoquée par Bernard Bray''°, est susceptible d'être imprimée et 
lue par plusieurs, non par un seul. 

L'« évolution générale du goût'*'», parfois invoquée pour 
expliquer les mutations de la lettre au xviii* siècle, est indissocia- 
ble de facteurs éditoriaux qui en sont à la fois les témoins et les 
agents. Si le goût change, c'est que le public prend connaissance 
de lettres dont la liberté envers les modèles des siècles précédents 
s'accroît sans cesse' *^; c'est surtout vrai de madame de Sévigné, 
dont Antoine- Léonard Thomas écrira en 1772, dans son Essai sur 



108. Alain Viala, loc. cit., p. 176. 

109. Christoph Strosetzki, Rhétorique de la conversation. Sa dimension 
littéraire et linguistique dans la société française du XVII' siècle, Paris, Seattle et 
TUbingen, Papers on French Seventeenth Century Literature, coll. «Biblio 17», 
20, 1984, vii/307 p. 

1 10. Bernard Bray, « L'épistolier et son public en France au xvii' siècle». 
Travaux de linguistique et de littérature, 11:2, 1973, p. 15. 

111. Jacques Rougeot, loc. cit., p. 175. 

1 12. Selon P. Dumonceaux, c'est au xvii* siècle qu'apparaît la lettre in- 
time « mêlant ou entremêlant la relation au badinage et le badinage à la rela- 
tion»; le personnage clé de cette «émergence» serait Voiture («Le xvii' siècle: 
aux origines de la lettre intime et du genre épistolaire», dans Jean-Louis Bonnat 
et Mireille Bossis (édit), Écrire. Publier. Lire. Les correspondances. (Problémati- 
que et économie d'un «genre littéraire»). Actes du Colloque international: «Les 
correspondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982, Nantes, Publications de 
l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 299). Cette position rejoint celle de 
Micheline Cuénin: «par Voiture, les circonstances ont permis un retour de la 
lettre à la vie privée» («La lettre éducatrice de la sensibilité: l'exemple de Voi- 
ture», RHLF, 78: 6, novembre-décembre 1978, p. 925). Pour une comparaison 
des positions esthétiques de Voiture et de Gucz de Balzac, on lira Geneviève 
Haroche-Bouzinac {op. cit., p. 47-52). 



54 Diderot épistolier 

le caractère, les mœurs et Vesprit des femmes dans les différents 
siècles, qu*«avec des Lettres écrites au hasard [elle] a fait sans y 
penser un ouvrage enchanteur"^». La lettre reste un modèle 
d*écriture, mais le passage «vers une certaine spontanéité, au 
moins apparente», toujours selon Jacques Rougeot'*'', est de plus 
en plus marqué — et ne cessera plus de l'être. Les premières 
manifestations publiques de la lettre originellement privée datent 
donc du xviii' siècle, et le rôle de la publication des Lettres de 
madame de Sévigné est capital dans cette évolution' '^ On voit 
alors naître, dit Georges May, « cette chose vraiment nouvelle : de 
véritables lettres intimes, destinées aux seules personnes auxquel- 
les elles sont adressées''^». Le statut du sujet changeant, le xviii*' 
siècle avait besoin de nouveaux genres : « r"invention" du roman 
ou de l'autobiographie est parallèle à celle de la lettre''^». 

Les modèles canoniques d'écriture épistolaire ne disparais- 
sent pas malgré l'émergence de la lettre privée. Les manuels, ou 
«secrétaires personnels», loin de tomber dans l'oubli, connais- 
sent une large diffusion dans toute la société : 

D'abord destinés aux épistoliers nobles ou bourgeois, ces 
secrétaires entrent tôt dans le catalogue des éditeurs de 
livres de large circulation. C'est ainsi que ceux de Troyes 
reprennent dans leur «Bibliothèque bleue» ce même titre 
[Le secrétaire à la mode (1640) de Jean Puget de La Serre], à 
côté des Fleurs de bien dire qui enseignent le beau discours. 



113. Antoine-Léonard Thomas, dans Qu est-ce qu'une femme? Un débat 
préfacé par Elisabeth Badinter, Paris, P.O.L., 1989, p. 145 n. 1. 

114. Jacques Rougeot, loc. cit., p. 176. 

115. Voir Roger Duchêne, «Le lecteur de lettres», loc. cit., p. 987 et 
English Showalter, loc. cit., p. 115. Janet Altman, dans sa réhabilitation des 
Lettres d'Etienne Pasquier, relativise l'importance de la date de 1725 : «la saisis- 
sante originalité de madame de Sévigné dans ses lettres à sa fille [ . . . ] n'est guère 
différente, stratégiquement, de celle de Pasquier» («The Letter Book as a 
Literary Institution 1 539- 1 789 : Toward a Cultural History of Published Corres- 
pondences in France», loc. cit., p. 30). 

1 16. Georges May, « La littérature épistolaire date-t-elle du dix-huitième 
siècle?», SVEC, 56, 1967, p. 837. 

117. îbid., p. 840. 



Qu est-ce quune lettre ? 55 

Que ces modèles savants aient réellement servi aux lecteurs 
populaires, on en peut douter, mais posséder le livre qui les 
contient est comme un ennoblissement culturel' '^ 



1 18. Roger Chartier (« Les pratiques de l'écrit », dans Philippe Ariès et 
Georges Duby (édit.), Histoire de la vie privée, tome 3: De la Renaissance aux 
Lumières, volume dirigé par Roger Chartier, Paris, Seuil, coll. « L'univers his- 
torique», 1986, p. 116). Sur les manuels épistolaires, les travaux sont nom- 
breux ; voir ceux de Bernard Bray {Vart de la lettre amoureuse des manuels aux 
romans (1550-1700), Paris et La Haye, Mouton, 1967, 33 p.), de Bernard 
Beugnot («Style ou styles épistolaires ?», RHLF, 78: 6, novembre-décembre 
1978, p. 939-952), de Janet Altman («The Letter Book as a Literary Institution 
1539-1789: Toward a Cultural History of Published Correspondences in 
France», lac. cit. ; « 1725. The Politics of Epistolary Art», loc. cit. ; «La politi- 
que de l'art épistolaire au xviii' siècle», loc. cit.; «Teaching the "People" to 
Write: The Formation of a Popular Civic Identity in the French Letter Manual », 
Studies in Eighteenth-Century Culture, 22, 1992, p. 147-180), de Marie-Claire 
Grassi («Friends and Lovers (or The Codification of Intimacy)», Yale French 
Studies, 71, 1986, p. 91-92; «Les règles de communication dans les manuels 
épistolaires français (xviii'-xix' siècles)», dans Alain Montandon (édit.). Sa- 
voir-vivre I, Lyon, Césura, 1990, p. 85-97), de Jacques Chupeau («Puget de La 
Serre et l'esthétique épistolaire : les avatars du "Secrétaire de la Cour" », Cahiers 
de l'Association internationale des études françaises, 39, mai 1987, p. 1 1 1-126), de 
Roger Chartier («Chapitre III. Des "secrétaires" pour le peuple? Les modèles 
épistolaires de l'Ancien Régime entre littérature de cour et livre de colportage », 
dans Roger Chartier (édit.), La correspondance. Les usages de la lettre au XIX* 
siècle, Paris, Fayard, coll. «Nouvelles études historiques», 1991, p. 159-207) et 
d'Yves GiRAUD («De la lettre à l'entretien: Puget de La Serre et l'art de la 
conversation», dans Bernard Bray et Christoph Strosetzki (édit.). Art de la 
lettre. Art de la conversation à V époque classique en France. Actes du colloque de 
Wolfenbuttel octobre 1991, Paris, Klincksieck, coll. «Actes et colloques», 46, 
1995, p. 217-231). Récemment, c'est Geneviève Haroche-Bouzinac qui s'est le 
plus longuement penchée sur la «mémoire épistolaire» ou r« héritage épisto- 
laire » des manuels, surtout dans la première partie de son ouvrage sur la cor- 
respondance du jeune Voltaire, «Le goût épistolaire avant Voltaire» {op. cit,t 
p. 23-136). Roger Duchêne est sceptique quant au rôle joué par ces manuels: 
« les platitudes des manuels ne sont que l'expression écrite des banalités d'usage. 
C'est pourquoi (...) les préceptes ou les modèles des Secrétaires |...) ne peuvent 
en rien aider à la définition ou à la fécondité du genre épistolaire» («Commen- 
taire historique. Lettre (sens épistolaire) », loc. cit., p. L29 ; voir aussi « Le lecteur 
de lettres», loc. cit., p. 983). Plus mordant, Jean-Philippe Arrou-Vignod re- 
groupe les auteurs de manuels en « une nuée de criticules avides de régenter et 
de donner le ton » {Le discours des absents, Paris, Gallimard, 1993, p. 52). 



56 Diderot épistolier 

La lettre devient très clairement le lieu de divers investissements 
au XVIII* siècle : la lettre officielle ou ouverte, que Diderot prati- 
que fort souvent, côtoie les premières manifestations de la lettre 
privée, les manuels proposent des modèles que la pratique est en 
train d'invalider, la publication des recueils de lettres est influencée 
par le roman qui, en retour, lui impose son besoin de narrativité 
historique, etc. Le succès du roman par lettres et la publication de 
plus en plus fréquente de correspondances (réelles ou fictives) 
contribuent aussi au succès de la forme épistolaire. La lettre 
moderne, dans ses manifestations multiples, est prête à naître. 

Paradoxalement, le succès des divers types de lettre au xviii' 
siècle a pour effet de rendre plus difficile leur écriture. La recher- 
che de l'originalité pose en effet problème : « Je te remercie bien 
de ta très ample morale, elle me prouve que tu te trouvais pour 
le moment dans un vide d'idées qui t'a obligé à recourir aux 
grands lieux communs», ironise Chompré à l'endroit de Boissy 
d'Anglas''^. Vingt ans plus tôt, madame Du Deffand n'enseignait 
pas autre chose à Julie de Lespinasse : « Ou il ne faut point écrire 
à ses amis, ou bien il faut que les lettres soient une conversation ; 
les assurances d'attachement et d'amitié sont si communes, et si 
fort d'usage pour ceux qui ne s'aiment point, que ceux qui 
s'aiment doivent s'en abstenir^ ^°. » La lettre est toujours menacée, 
comme le journal intime, par le lieu commun. Diderot l'écrit à 
Sophie Volland le 20 avril 1762: 

Quoique je vous dise que je vous haïsse et que cela soit vrai, 
il est aussi bien vrai que je vous aime de toute mon âme. 
C'est que ce « Je vous hais » n'est qu'un mot, et que ce « Je 
vous aime » est un sentiment bien vrai. Il faut que je parle 



1 19. Nicolas-Maurice Chompré, « Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780) », 
dans Inédits de correspondances littéraires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. 
Chompré (1774-1780), textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, 
préface de François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. « Corres- 
pondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, 
p. 104. 

120. Lettre de madame Du Deffand à Julie de Lespinasse, 16 janvier 
1753, citée par Benedetta Craveri, Madame du Deffand et son monde, Paris, 
Seuil, 1987. p. 126. 



Qu est-ce quune lettre? 57 

comme tout le monde. On ne se fait pas toujours une lan- 
gue propre à son cœur. À demain (IV, 37). 

Parce que Ton parle « comme tout le monde », parce que Ton ne 
sait pas toujours se faire une langue « propre à son cœur », récri- 
ture épistolaire n'est pas toujours originale, ce qui fait que lire 
une lettre c'est souvent avoir l'impression de la relire, c'est devoir 
la relier à d'autres lettres devenues publiques par les vertus de la 
publication, à des discours entendus ailleurs (dans la poésie 
comme dans le roman épistolaire, sur la scène, partout). Parce 
qu'elle est codifiée (par les manuels ou par les modèles implicites 
que sont les correspondances publiées) et parce qu'elle dépend 
toujours peu ou prou de la rhétorique (amoureuse, entre autres) 
de son époque, chaque lettre cherche constamment à se distin- 
guer de toutes celles qui l'ont précédée. Son succès l'emprisonne : 
elle doit se renouveler, mais sans pour autant perdre sa nature. 
Celle-ci est constituée de topoï multiples (l'exigence de naturel, le 
temps qu'il fait, la distance, la santé, etc.) et, surtout, de quelques 
grandes caractéristiques propres à la pratique épistolaire (l'ab- 
sence et le silence, le croisement de temporalités multiples, une 
autoreprésentation constante, la matérialité de l'objet-lettre, l'as- 
pect public de sa circulation, son rapport constant avec la conver- 
sation et le dialogue). Du xvi' au xviii^ siècle, ces topoï et ces 
caractéristiques n'ont cessé de se modifier au fil de l'évolution du 
genre épistolaire. 



CHAPITRE II 



Les paradoxes de Vahsencey 
du silence et de la mort 



Que, loin de moi, ton cœur soit plein de ma présence, 

Comme, dans ton absence, 
Ton aspect bien-aimé m'est présent en tous lieux ! 

André Chénier, ode « À Fanny' » 



Aucune réflexion sur la lettre ne peut faire Téconomie d'un 
truisme qui, pour en être un, n'est pas moins porteur d'une vérité 
fondatrice: toute lettre naît d'une absence, dont l'éloignement 
physique prolongé est la manifestation la plus évidente, sans pour 
autant en être la seule — ainsi du prince de Ligne entretenant 
une « correspondance quotidienne » avec un de ses compagnons 
de voyage, l'ambassadeur de Ségur^. La lettre mystique postule, 
elle, l'existence d'un grand Absent. Des correspondances, celle 
entre Tchaïkowski et la baronne Von Meck par exemple, peuvent 
être fondées sur un pacte excluant explicitement la rencontre 
physique des épistoliers : l'absence est alors érigée en principe^. 



1. Dans Maurice Allem (édit.), Anthologie poétique française, XVllV siè- 
cle, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 101, 1966, p. 479. 

2. Prince de Ligne, Lettres à la marquise de Coigny, édition présentée et 
annotée par Jean-Pierre Guicciardi, Paris, Des;onquères, coll. «xviii* siècle», 
1986, p. 103 n. 6. 

3. Voir Wanda Bannour, « La correspondance de P.I. Tchaïkowski avec 
la baronne Von Meck », dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), 
écrire. Publier. Lire. Les correspondances. (Problématique et économie d'un « genre 



60 Diderot épistolier 

Dans Les confessions^ enfin, Rousseau refusait de railler, avec 
madame de Luxembourg, tel homme « qui quittait sa maîtresse 
pour lui écrire » et il ajoutait : « Je lui dis que j'aurais bien été cet 
homme-là, et j'aurais pu ajouter que je l'avais été quelquefois"^. » 
Qu'elle soit volontaire ou non, l'absence est concurremment la 
source de la correspondance (sa condition), un de ses motifs at- 
tendus et ce qui sans cesse la relance, la réinscrit dans le circuit 
de l'échange, du commerce épistolaire. Comme le note Bernard 
Beugnot, 

la lettre dit à la fois la béance d'une relation interrompue et 
le besoin de l'autre ; mais elle demeure discours solitaire et 
sa forme est la déception de ce qui la fait accéder à l'être, 
l'attente d'une présence, puisque dans l'instant éphémère de 
sa composition et de sa lecture, elle abolit et concrétise la 
séparation^ 

Entre l'absence et la présence, cette « déception » est ce qui donne, 
d'abord et avant tout, sa spécificité à la lettre^. 

En effet, l'absence, vécue comme négativité, comme 
dysphorie, explique et justifie l'écriture de la lettre, vécue, elle, 



littéraire »). Actes du Colloque international : « Les correspondances ». Nantes les 
4, 5, 6, 7 octobre 1982y Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 
1983, p. 418-425. 

4. Rousseau, Les confessions, introduction, bibliographie, notes, relevé 
des variantes et index par Jacques Voisine, édition révisée et augmentée, Paris, 
Garnier, coll. « Classiques Garnier », 1980, p. 207. Jean Starobinski a com- 
menté ce passage : « Lui écrire. Cela veut dire se séparer de la personne aimée 
(ou convoitée) afin de s'entretenir avec son image, et avec soi-même ; mais cela 
veut dire aussi : s'entretenir avec soi-même afin de s'offrir à l'amour dans des 
mots, dans des phrases, dans des images, qui sauront peut-être exercer une 
fascination plus puissante que ne l'avait fait la simple présence physique » {Jean- 
Jacques Rousseau. La transparence et l'obstacle suivi de Sept essais sur Rousseau, 
Paris, Gallimard, coll. « Tel », 6, 1979, p. 208). 

5. Bernard Beugnot, « Style ou styles épistolaires ? », RHLF, 78 : 6, 
novembre-décembre 1978, p. 949. 

6. Et au roman épistolaire, auquel elle annexe la correspondance de Julie 
de Lespinasse, suivant Susan Lee Carrell {Le soliloque de la passion féminine ou 
le dialogue illusoire. Étude d'une forme monophonique de la littérature épistolaire, 
préface de Jean-Noël Pascal, Paris et Tubingen, Jean-Michel Place et Gunter 
Narr Verlag, colL « Études littéraires françaises », 12, 1982, 135 p.). 



VabsencCy le silence et la mort 61 

comme positivité, comme euphorie. De là le paradoxe qui lui 
donne, au moins partiellement, sa nature générique. Comme 
l'écrivait madame de Sévigné à sa fille, madame de Grignan : « Eh 
quoi, ma fille, j*aime à vous écrire, cela est épouvantable, c'est 
donc que j*aime votre absence^ ! » De même, Diderot pense Tab- 
sence comme un «mal» qu'il «chérit» (III, 83) ou dont il refiise 
de guérir: 

Malheur à celui qui cherche des distractions ; il en trouvera ; 
il guérira de son mal, et je veux garder le mien jusqu'au 
moment où tout finit. Je crains de vous aller voir ; il le fau- 
dra pourtant; le sort nous traite comme si la peine étoit 
nécessaire à la durée de nos liens (II, 138). 

La lettre familière, et davantage encore l'amoureuse, parce qu'elle 
postule l'absence (on n'écrit pas une lettre, du moins pas ce genre 
de lettre, sans être seul, sans avoir été abandonné ou sans avoir 
soi-même abandonné l'autre), s'érige sur un manque — «Com- 
bien de fois je vous ai souhaitée là* ! » — , et ce manque est source 
de souffrance ; or, la lettre qui naît de cette souffrance peut, elle, 
être source de plaisir. Il n'est pas jusqu'au silence épistolaire, 
pourtant décrit comme douloureux, qui ne permette à l'épistolier 
de jouir du plaisir d'écrire. 

Avant d'aborder ces manifestations de l'absence dans la 
correspondance de Diderot, il convient de rappeler que celui-ci 
n'a fait que reprendre, à cet égard, une thématique aussi ancienne 
que la lettre elle-même. Il suffit de noter que l'épistolier, dans une 
lettre à Sophie Volland d'octobre 1759 (II, 278) et dans l'article 
« Scholastiques » de V Encyclopédie (DPV, VIII, 285-308), aborde la 



7. Madame de SéviCNé, lettres, introduction, chronologie, notes et 
archives par Bernard Raffalli, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 282, 1976, 
p. 19. 

8. À madame de Maux (IX, 113). À Sophie Volland : « Je sens à tout 
moment qu'il me manque quelque chose ; et quand j'appuie là-dessus, je trouve 
que c'est vous » (11, 184) ; « moi à qui tout manque, et qui sens à chaque instant 
que je ne vous ai pas » (IV, 64) ; « le songe n'offre presque jamais à mon ima- 
gination que l'espace étroit et nécessaire à la volupté ; rien autour de cela ; un 
étui de chair et puis c'est tout, 5 Adieu, ma tendre, mon unique amie. Rapportez- 
moi le reste » (IV, 93). 



62 Diderot épistolier 

célèbre histoire d*Abélard et Héloïse, que la lettre du 7 octobre 
1762, selon Jean Varloot, «rappelle implicitement la destinée du 
couple Héloïse- Abélard » (LSV, p. 20) et que ce couple est men- 
tionné ailleurs encore dans l'œuvre de Diderot (LEW, IX, 865- 
866). Or Ton sait que cette histoire est parvenue aux lecteurs 
modernes sous la forme d'une correspondance et qu'une partie 
de cette correspondance, en l'occurrence la première lettre d' Hé- 
loïse à Abélard, pose explicitement le problème de l'absence : « Au 
nom de Dieu même à qui tu t'es consacré, implore Héloïse, je te 
conjure de me rendre ta présence, dans la mesure oii cela t'est 
possible, en m'envoyant quelques mots de consolation^». De 
plus, dans le même texte, Héloïse cite un passage des Lettres à 
Lucilius de Sénèque, passage qui porte lui aussi sur l'absence : « Si 
les portraits de nos amis absents nous sont chers, s'ils renouvellent 
leur souvenir et calment, par une vaine et trompeuse consolation, 
le regret de l'absence, que les lettres sont donc plus douces, qui 
nous apportent une image vivante'^ ! » L'« image vivante » dont 
parle Sénèque vers l'an 63 ou 64, aussi bien que la « présence » 
qu'appelle de ses vœux Héloïse au xii* ou au xiii' siècle' ^ sont 



9. Abélard et Héloïse. Correspondance, texte traduit et présenté par Paul 
Zumthor, Paris, Union générale d'éditions, coll. «10/18», 1309, série «Biblio- 
thèque médiévale», 1979, p. 134. 

10. Ibid., p. 122. 

11. Bernard Bray a fait l'historique du succès de r« imagerie épistolaire » 
d'Abélard et Héloïse en France au xviii*' siècle : « Dès l'origine, la "littérarité" de 
la correspondance d'Héloïse et Abélard consiste dans l'art expressif qui s'y 
manifeste. Ce texte ne cesse, des siècles durant, de faire figure de référence. C'est 
qu'on a reconnu sa vocation, qui est de systématiser et de transmettre, bien 
plutôt qu'un message moral spécifique, le code toujours réutilisable de l'échange 
épistolaire amoureux» («Héloïse et Abélard au xviii^ siècle en France: une 
imagerie épistolaire», SVEC, 151, 1976, p. 389). Son prestige était tel que, sous 
la Révolution, Alexandre Lenoir, qui devait protéger de la destruction les sculp- 
tures funéraires de Saint-Denis, n'hésitait pas à marchander les reliques des 
amants, rapporte Anthony Vidler : « Les squelettes d'Abélard et d'Héloïse l'inté- 
ressaient davantage comme souvenirs que comme reliques sépulcrales. Lenoir 
en faisait cadeau à des ministres et à des protecteurs, quand il ne les vendait pas. 
(...) Lenoir lui-même estimait que les dents d'Héloïse valaient au moins 1000 
francs pièce sur le marché» («Grégoire, Lenoir et les "monuments parlants"», 
dans Jean-Claude Bonnet (édit.), La carmagnole des Muses. Vhomme de lettres 
et l'artiste dans la Révolution, Paris, Armand Colin, 1988, p. 147). 



VabsencCy le silence et la mort 63 

des façons de conjurer l'absence ; depuis toujours, la lettre est un 
substitut de la présence physique, Le discours des absentSy pour 
citer le titre de l'essai de Jean-Philippe Arrou-Vignod^^ 

Dysphorie 

Selon Diderot, l'absence est une souffrance et une épreuve; 
qu'elle soit la même pour les deux épistoliers et qu'elle donne lieu 
à des morceaux de bravoure épistolaire (on appréciera le rythme 
de l'extrait qui suit) n'en amenuisent pas les effets. La souffrance 
née de l'absence est posée comme réciproque, ainsi que le montre 
telle lettre à Sophie: 

Vous vous plaignez des lieux que vous habitez, des occupa- 
tions qui prennent votre temps, des gens que vous voyez ; et 
croyez- vous qu'on soit mieux ici? Non, chère amie, tout y 
est aussi mal que là bas, parce que vous n'êtes pas ici, parce 
que je ne suis pas là bas. Rien ne manqueroit où vous êtes ; 
je n'aurois rien à désirer où je suis, si j'y étois, si vous y étiez. 
Comptons les jours écoulés, et tâchons d'oublier ceux qui 
sont encore à passer, vous loin de moi, moi loin de vous 
(III, 51). 

Elle pousse l'épistolier à exiger de l'autre qu'il le tranquillise (III, 
60), qu'il le rassure (II, 49 et 153; VII, 211), qu'il lui rende le 
repos (III, 82) — ou vice versa (VII, 143). L'épreuve, elle, naît du 
fait que l'absence est toujours porteuse d'une menace, celle que 
l'amour se soit défait, qu'il ait diminué d'intensité, au point, 
peut-être, de mourir. Ainsi, dès le 24 décembre 1742, Diderot 
écrit à celle qui deviendra sa femme, Anne-Toinette Champion : 

Et toi, ma chère Nanette, t'occupes-tu souvent de ton 
Ninot ? L'aimes-tu toujours bien ? Son absence n'a-t-elle fait 
aucune impression sur ton cœur? Seras-tu bien charmée 
de le revoir aussi tendre, aussi constant, aussi fidèle que 
jamais? (I, 38) 



12. Jean-Philippe Arrou-Vignod. Le discours des absents, Paris, Galli- 
mard, 1993, 123 p. 



64 Diderot épistolier 

Selon lui, pour être «vraiment un amoureux de toute pièce», il 
faut, tel son ami le prince Golitsyn, ne point s*« accommoder » de 
Tabsence (VII, 112)'\ Cette position est toutefois intenable: 
Tépistolier est obligé de s'en accommoder — sinon il n'écrirait 
pas — et il va se donner pour tâche de transmuer les « peines de 
l'absence» (I, 39) en matière épistolaire, de les accommoder à 
une pratique écrite. 

Quel que soit son visage, l'absence est, bien évidemment, 
représentée en tant que manque, et d'abord en tant que manque 
du corps de l'autre, de sa voix. Soit le premier paragraphe d'une 
lettre de Diderot à Sophie Volland du début de 1766: 

Il me prend une bonne envie de vous gronder. Comment ? 
vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi, et vous 
ne vous en plaignez pas? Ah, mon amie, l'absence opère; 
vous m'aimez moins ; vous vous souciez moins d'entendre 
parler de moi; et vous me faites entrevoir un tems oii vous 
pourriez vous en passer tout à fait ; et un, plus éloigné, où 
peut-être... (VI, 23). 

Dans cet extrait, c'est, par extension, à la voix qu'est liée 
l'absence: «vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi»^ 
écrit l'épistolier, et «vous ne vous en plaignez pas»; donc, 
suppose-t-il, «vous vous souciez moins à' entendre parler de moi; 
et vous me faites entrevoir un tems où vous pourriez vous en 
passer tout à fait». Répété à deux reprises dans les mêmes termes, 
puis repris sous forme pronominale, le syntagme « entendre parler 
de moi » est caractéristique de l'écriture de toute lettre : ce qui lui 
manque, c'est d'abord une présence physique, un corps, une voix'''. 



13. La graphie des noms propres russes est celle proposée par Georges 
DuLAC («Les relations de Diderot avec la Russie: transcription et identification 
des noms de personnes», dans Georges Dulac (édit.), « Éditer Diderot», SVEC, 
254, 1988, p. 317-341). 

14. Le 15 octobre 1760 : « Est-il possible que j'aie déjà vécu près de 
quinze jours sans avoir entendu parler de vous ? » (111, 135). L'expression « en- 
tendre parler de vous », « de moi », « de mes amies » ou d'une lettre est souvent 
répétée : II, 165-166, 241, 265, 287, 319 et 320 ; III, 43-44, 127, 134 et 151 ; IV, 
92 ; VII, 100 et 156 ; VIII, 201, 215 et 224 ; IX, 42-43 et 70 ; XI, 37 ; XII, 227- 
228 ; XIII, 41 ; etc. C'est un des lieux communs de la rhétorique épistolaire. Sa 



VabsencCy le silence et la mort 65 

À l'origine de cette lettre — et de toutes celles à Sophie — , il y 
a donc l'absence physique de la femme aimée, généralement re- 
tenue à Isle-sur-Marne par sa mère'^ À ce manque, vient s'en 
ajouter un second, ce qui montre que la question de l'absence ne 
peut se limiter à la simple relation univoque d'un destinateur à 
un destinataire. En effet, ce n'est pas l'absence de Sophie qui est 
le moteur de la lettre citée, bien que sans elle la lettre n'existerait 
pas, mais le fait que la souffrance de Diderot est véritablement 
née de son propre silence (à lui) de quinze jours ! L'absence de 
l'une est renforcée par le silence de l'autre. Ce silence est source 
de déplaisir et risque absolu : il est cause de souffrance parce qu'il 
est accepté par la destinataire. Or, accepter le silence de l'autre, ne 
pas s'insurger contre le fait qu'il ne remplit pas sa part du pacte 
épistolaire, laisser des lettres sans réponse, c'est refuser la lettre 
dans ce qu'elle a de fondamental, c'est accepter l'absence, c'est ne 
plus aimer. L'absence épistolaire n'est jamais une question sim- 
ple : à une absence initiale (celle de Sophie) se greffent le silence 
de Diderot et l'acceptation muette de ce silence par Sophie. 

On pourrait interpréter le même extrait en insistant sur le 
fait qu'à la souffrance liée à la séparation des corps vient se su- 
perposer une menace, liée elle aussi au thème de l'absence. D'une 
part, le danger que constitue toujours virtuellement celle-ci a 
déjà fait sentir ses effets. La lettre est, de fait, le lieu d'une affir- 
mation : « l'absence opère ; vous m'aimez moins ; vous vous sou- 
ciez moins d'entendre parler de moi ». Cela est dit. D'autre part, 
apparaît à l'horizon de la lettre la possibilité d'une absence défi- 
nitive, d'une coupure radicale de la relation épistolaire et donc, 
partant, de la relation amoureuse: «vous vous souciez moins 



fréquence permet d'infirmer le jugement d'Elisabeth de Fontenay selon lequel 
l'écriture, dans les lettres à Sophie VoUand, est « un dérivé du toucher, non le 
représentant de la voix » {Diderot ou le matérialisme enchanté, Paris, Grasset, 
coll. « Le Livre de poche. Biblio. Essais », 4017, 1984, p. 131). 

15. Il existe aussi des lettres parisiennes, Diderot écrivant alors à Sophie 
qu'il n'a pu voir, souvent parce que celle-ci doit obéir aux ordres de sa mère : 
« )e venois chercher mon bouquet, un mot doux, un baiser, une caresse... Et 
vous sçaviez que j'arrivois, et que c'étoit le jour de ma fête, et vous êtes absente ! 
Mais il n'a pas dépendu de vous de rester ; il a fiallu suivre » (II, 267). Voir aussi : 
II, 168-169 et 267; III, 22; etc. 



66 Diderot épistolier 

d'entendre parler de moi ; et vous me faites entrevoir un temps 
où vous pourriez vous en passer tout à fait ; et un, plus éloigné, 
où peut-être...». Comme Técrit Roland Barthes dans ses Frag- 
ments d'un discours amoureux: «Dans ces moments brefs où je 
parle pour rien, c'est comme si je mourais'^. » Parler pour rien, 
parler dans le vide, parler au vide — cela n*est pas tolérable, écrit 
Diderot épistolier. 

Comment lutter alors contre cette menace de silence défini- 
tif, d'absence sans fin? L'épistolaire en a-t-il les moyens? Même 
le paragraphe suivant de la lettre, qui contient pourtant une dé- 
négation explicite de la menace, ne fait finalement que la renfor- 
cer. « Mon amie, ne t'afflige pas. Je ne pense pas ce que je te dis 
là», s'excuse Diderot (VI, 23). Mais, de la même façon 
qu'il vient d'inventer la menace d'un silence définitif pour forcer 
Sophie à répondre, il se voit obligé de se mettre à sa place pour 
lui faire dire qu'elle attend ses lettres à lui avec impatience, que 
ses lettres sont nécessaires pour réussir à vivre dans l'exil. 

Tu attendras toujours mes lettres avec impatience; tu les 
liras toujours avec plaisir. Ce sera la principale allégeance de 
ton ennui, dans l'exil où je te vois condamnée de vivre. 
Qu'il est triste à présent, cet exil! Dure, mon amie; dure 
encore un moment. Bientôt celui que tu aimes, celui que 
ton cœur désire, t'apparoîtra, et sa présence dissipera toute 
la tristesse qui t'environne (VI, 23). 

La menace de la séparation définitive est renforcée par l'évocation 
de la fin éventuelle de cette séparation ponctuelle et par le fait 
que Diderot soliloque. 



16. Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Paris, Seuil, 
coll. «Tel quel», 1977, p. 200. 



Vabsence, le silence et la mort 67 

Le 15 octobre 1759, Diderot écrit à Sophie Volland une de ses 
plus célèbres lettres'^ Bien que, dans ce cas-ci, lui ne soit pas en 
faute, puisqu'il a écrit à Sophie, il s'inquiète, encore une fois, du 
fait qu'il n'a rien reçu d'elle. Cette inquiétude est relayée dans la 
lettre par le thème du jeu et, plus largement, par celui du hasard. 
La réception des lettres semble soumise à des phénomènes tout à 
fait aléatoires, comme l'est, au cœur du texte, la matière vivante. 
Par la réflexion sur les modes d'organisation de la matière, 
l'amoureux va réussir à lier une absence ponctuelle (celle de 
Sophie), le silence (il n'a pas reçu de lettres), la matérialité des 
corps (ceux des amants séparés) et l'absence définitive (la mort), 
tout en esquissant la possibilité d'une solution à l'absence (mais 
hors de la lettre). 

Et moi je disais : Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et 
qui se font inhumer l'un à côté de l'autre ne sont peut-être 
pas si fous qu'on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, 
se mêlent et s'unissent. Que sais-je? peut-être n'ont-elles 
pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier 
état. Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont 
elles jouissent à leur manière au fond de l'urne froide qui les 
renferme. [ . . . ] ma Sophie, il me resterait donc un espoir 
de vous toucher, de vous aimer, de vous chercher, de m'unir, 
de me confondre avec vous, quand nous ne serons plus. S'il 
y avait dans nos principes une loi d'affinité, s'il nous était 
réservé de composer un être commun ; si je devais dans la 
suite des siècles refaire un tout avec vous; si les molécules 
de votre amant dissous venaient à s'agiter, à se mouvoir et 
à rechercher les vôtres éparses dans la nature ! Laissez-moi 
cette chimère. Elle m'est douce; elle m'assurerait l'éternité 
en vous et avec vous... (p. 171-172, lignes 104-110 et 116- 
124) 



17. On en trouvera le texte, tel qu'édité par Jacques Chouillet (Denis 
Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à une voix, Paris, Librairie Honoré Cham- 
pion, coll. «Unichamp», 14, 1986, p. 169-173), dans l'annexe IV. Cette édition 
a été retenue parce que la plus fidèle à l'autographe. La même lettre sera étudiée 
plus en détail au chapitre III. 



68 Diderot épistolier 

Cette lettre est une des représentations les plus complexes dans la 
correspondance de Diderot de renchevêtrement des thèmes de 
Tabsence, du silence et de la mort, et de leur dépassement. 

Au départ, on trouve le silence de Sophie, symbole redoublé 
de son absence'*. Dans cet extrait, celle-ci paraît être irréversible 
et ne devoir être abolie qu'après la mort. Dans le passage « il me 
resterait donc un espoir de vous toucher, de vous aimer, de vous 
chercher, de m*unir, de me confondre avec vous, quand nous ne 
serons plus», la clausule peut être lue de deux façons: comme 
l'espoir d'un recommencement (plus loin, Diderot écrit «si je 
devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous»), mais 
aussi, et peut-être surtout, comme le signe d'une impossibilité 
actuelle de la présence (comme si la fusion, impossible dans le 
présent, était renvoyée à un futur hypothétique'^). 

Le rêve de fusion qui anime ce texte, outre qu'il reporte 
l'union dans le futur, est également riche de sens parce qu'il pro- 
pose une image des corps qui dépasse les habituelles réflexions 
sur le manque physique causé par l'absence. Ainsi, au début de 
Textrait, l'image des cendres, par son association avec celle de la 
mort, mêle indissolublement la présence et l'absence physiques : 
présence des cendres, certes toujours porteuses de vie, mais dans 
«l'urne froide» ou «éparses dans la nature». La matérialité du 
corps n'est pas ici liée à la vie, mais plutôt à la mort («les molé- 
cules de votre amant dissous»). Le corps épistolaire est à l'image 
de ces cendres, dont on espère un jour l'hypothétique réconcilia- 
tion avec les siennes propres, mais dont on sait qu'elle ne se 
trouve que dans un ailleurs de la lettre, dans une présence tou- 
jours différée. 



18. Pour Jacques Chouillet, « Le silence de Sophie domine toute la let- 
tre, et ce silence est ressenti comme une sorte de mort» (« Forme épistolaire et 
message philosophique dans les Lettres à Sophie Volland», Littératures, 15, 
automne 1986, p. 105). 

19. Diderot, qui n'est pas religieux, écrit à madame de Maux en 1769 : 
« Peu s'en faut que je ne me fasse chrétien pour me promettre de vous aimer 
dans ce monde tant que j'y serai ; et de vous retrouver, pour vous aimer encore 
dans l'autre. C'est une pensée si douce que je ne suis point étonné que les 
bonnes âmes y tiennent » (IX, 154-155). Un tel recours au paradis des chrétiens 



VabsencCy le silence et la mort 69 

Les images des cendres et de Tume sont d*ailleurs relative- 
ment fréquentes dans la correspondance, ce qui leur confère un 
réel poids symbolique dans l'imaginaire diderotien. Celle des 
cendres est liée à l'idée du succès nécessairement posthume de 
V Encyclopédie (IV, 172), évoquée au sujet du prince romain Ger- 
manicus (III, 179) ou de la sensibilité de Diderot devant les 
malheureux (XV, 76), et reprise, dans le Salon de 1767, pour 
tenter d'imaginer une vie sans Sophie : « Si je te perdois jamais, 
idole de mon âme ; si une mort inopinée, un malheur imprévu te 
séparoit de moi, c'est ici que je voudrois qu'on déposât ta cendre 
et que je viendrois converser avec ton âme» (VII, 266). Celle de 
l'urne est associée à la Religion et à la Justice éternelle dans le 
quatrième des «Projets de tombeau pour M. le dauphin» que 
Diderot reformule, en février 1766, pour Sophie (VI, 102-103); 
pour ces projets, le roi avait demandé «que la composition et 
l'idée du monument annoncent la réunion future des époux» 
(DPV, XIII, 495). Cette thématique des cendres et de l'urne 
semble commune à l'époque^". En 1758, Diderot écrit à Voltaire: 
« Il vient un tems où toutes les cendres sont mêlées. Alors, que 



s'explique de deux façons : la stratégie de séduction repose sur le postulat de 
l'éternité souhaitée de l'amour ; c'est une préoccupation de Diderot durant cette 
année 1769, comme le montre une lettre à Sophie, datée du 30 juin (« Tout 
passe donc dans ce monde cy. Si cela est, ah, madame de Blacy ! pour m'en 
consoler, je me mets à croire en l'autre », IX, 71). C'est en 1762 que madame 
de Sallignac, la sœur aînée de Sophie Volland, remplace le nom de son mari, 
impliqué dans une faillite frauduleuse, par celui de Blacy. 

20. On en trouve par exemple des occurrences chez madame de Tencin : 
« vous, mon père, je vous demande cette dernière grâce, promettez-moi que le 
même tombeau unira nos cendres » {Mémoires du comte de Comminge, préface 
de Michel Delon, Paris, Desjonquèrcs, coll. «xviii* siècle», 1985, p. 94) et, un 
peu plus tard, dans le Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier: «Je vous 
parlerai plutôt de la châsse de saint Marcel, contemporain et ami intime de 
sainte Geneviève. 5 Quand on porte procession nellement ces deux châsses, et 
qu'elles viennent à se rencontrer, la sympathie qui les liait autrefois agit encore 
si fortement, qu'elles tendent à se réunir; il faut l'effort de douze robustes 
porteurs pour entraîner saint Marcel et rompre l'attraction sentimentale. Si l'on 
ne venait pas à bout de dompter cette tendance réciproque, les deux châsses 
viendraient tout à coup â se joindre, et resteraient collées l'une à l'autre pendant 
trois jours de suite. Quel étonnant privilège a l'amour des saints! Mais les 
porteurs, avertis par l'ancienne tradition, ont soin de promener le saint et la 



70 Diderot épistolier 

m*importera d'avoir été Voltaire ou Diderot, et que ce soient vos 
trois syllabes ou les trois miennes qui restent?» (II, 39) Cette 
perte d'identité est cependant l'inverse de la fusion amoureuse 
souhaitée par Diderot écrivant à Sophie: même au-delà de la 
mort, les cendres de sa maîtresse gardent leur identité — Sophie 
ne change pas. 



Le «commerce» de l'épistolier avec les «fantômes», celui qui 
hante Kafka dans ses Lettres à MilenUy « non seulement avec celui 
du destinataire, mais encore avec le sien propre», précise-t-il^^ 
est affaire de mort. C'est à elle que ne peut manquer, en dernière 
instance, de renvoyer le thème de l'absence". Celle-ci est toujours 
métonymie de la mort, comme en témoigne telle question à 
Sophie — « que seroit-ce si je vous perdois ? » (II, 271 ) — ou aux 
dames Volland — « Seriez vous mortes toutes les trois [...]?» 
(VIII, 100-101) — , ou telle explication pour David Hume — 
« Je ne suis pas mort, monsieur et très honoré David » (VIII, 14, 
incipit). En 1761, par exemple, Diderot écrit à Sophie: 



sainte à une distance convenable» (édition établie sous la direction de Jean- 
Claude Bonnet, Paris, Mercure de France, coll. « Librairie du Bicentenaire de la 
Révolution française», 1994, vol. II, p. 64). Dans le Génie du christianisme, 
Chateaubriand aura recours à la même image : « Enfin l'époux chrétien et son 
épouse vivent, renaissent et meurent ensemble ; ensemble ils élèvent les fruits de 
leur union ; en poussière ils retournent ensemble, et se retrouvent ensemble par- 
delà les limites du tombeau » (Essai sur les révolutions. Génie du christianisme, 
texte établi, présenté et annoté par Maurice Regard, Paris, Gallimard, coll. 
«Bibliothèque de la Pléiade», 272, 1978, p. 510). 

21. Kafka, Lettres à Milena, édition revue et augmentée, traduit de l'al- 
lemand par Alexandre Vialatte, textes complémentaires traduits par Claude 
David, Paris, Gallimard, coll. « L'imaginaire », 200, 1988, p. 267. 

22. À cet égard, la confusion des antécédents du pronom personnel 
«elle» dans l'exemple suivant est révélatrice: «J'aime mieux avoir fait cette 
lettre à mon amie. Elle mourra entre elle et moi. Elle se sera amusée à la lire, 
comme moi à l'écrire, et tout sera bien» (III, 179). Sur la question de la vie et 
de la mort dans les Lettres à Sophie Volland, voir Marc Buffat, « Conversation 
par écrit», RDE, 9, octobre 1990, p. 58-60. Commentant les lettres de Julie de 
Lespinasse, Philippe Garcin note que l'absence, «perte» plutôt que «priva- 
tion », « a le visage d'une mort définitive » (« L'amour et l'absence dans les lettres 
de M"' de Lespinasse», Cahiers du Sud, 37: 302, 1950, p. 116). 



V absence, le silence et la mort 71 

Je vais donc sçavoir incessamment quelle seroit ma conduite 
et ma vie, si vous n étiez plus? [...] Vous êtes également 
morte pour votre amant, et lui pour vous. C'est l'expression 
de ces malheureuses qui s'enterrent toutes vives dans des 
malsons religieuses. Elle n'est que trop vraie. Adieu (IV, 
191). 

La mort que met en scène la lettre est celle du destinataire aussi 
bien que celle du destinateur : la réciprocité est toujours complète 
(voir aussi III, 103 et 118). L'année suivante, à Damilaville, mais 
parlant de Sophie, Diderot exprime son désespoir : « On attend ce 
soir les chevaux. 5 Demain on sera parti si les chevaux arrivent 
ce soir. 5 Après-demain je serai comme tombé dans la solitude et 
la mort, f J'aurai perdu ce qui donne du prix à tout le reste» (III, 
358). Isle est le «tombeau» de Sophie (FV, 191 et 225), sa «cel- 
lule» (II, 245; VII, 147) ou sa «retraite» (II, 309); elle va s'y 
«enterrer» (IV, 223) ou y «périr d'ennui» (II, 125). La mort que 
symbolise l'absence naît de la séparation physique, quelle que soit 
la nature de cette séparation : l'un ou l'autre des amants peut être 
absent; il n'est pas nécessaire que ce soit Sophie: 

Je suis au Grandval, mon ami, et Sophie se meurt à Paris. 
[ . . . ] L'idée d'une absence de six mois, d'un an, de deux ans 
peut-être, l'accable. Il lui semble qu'elle s'en aille à sa der- 
nière demeure. C'est ainsi qu'elle en parle. Elle dépérit à vue 
d'œil (à Grimm, II, 244). 

La « mélancolie » dans laquelle Sophie est plongée lui fait entre- 
voir sa fin, «et tout ce qu'elle dit y a trait» (II, 246). Comme le 
fait remarquer Bernard Beugnot au sujet de la lettre du xvii* 
siècle : « Attente d'un don qui ne sera jamais que partiel et épiso- 
dique, et par là décevant, la lettre est un pari pour la vie qui 
inscrit pourtant la mort en sa finitude et sa fragmentation^.» 
Dans sa correspondance avec Boissy d'Anglas, Chompré relève de 
même l'analogie de l'absence et de la mort, mais, en outre, il en 
marque le caractère habituel: 



23. Bernard Beugnot, loc, cit., p. 949. 



72 Diderot épistolier 

Deux amis dont Tun est fixé par son état et le choix de sa 
famille dans la capitale et l'autre, par le mariage et la situa- 
tion de ses biens, dans le fond d'une province assez éloi- 
gnée, deux amis, dis-je, ainsi séparés sont souvent morts 
Fun pour l'autre et je crains bien que, malgré tes résolutions 
ou au moins tes promesses, l'effet ordinaire n'ait encore lieu 
dans ce cas-ci^^. 

L'« effet ordinaire» est aussi bien celui de la séparation et de 
l'absence que celui ressenti par le lecteur de lettres : l'analogie de 
la mort et de l'absence n est-elle pas, en effet, un des «effets 
ordinaires» de la lettre comme genre"? Celle-ci n'est-elle pas 
« thanatographique en son principe même », pour le dire comme 
Alain Buisine^^? 

L'absence étant métonymie de la mort, le silence épistolaire 
est la forme redoublée de cette métonymie. L'inquiétude qu'ins- 
tille ce silence est un des poncifs de la lettre, au même titre, et 
dans le même registre, que l'analogie de la mort et de l'absence : 
«Ai-je cessé de vous plaire? Faut'il que je meure? Faites-moy 



24. Nicolas-Maurice Chompré, «Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780)», 
dans Inédits de correspondances littéraires. G. T. Raynal (1751-1753). N.M. 
Chompré (1774-1780), textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, 
préface de François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. « Corres- 
pondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, 
p. 127. 

25. Dans ses lettres à Sophie, Diderot désigne la mère de celle-ci du sur- 
nom de Morphyse. Ce « nom de théâtre », « banal » à l'époque (Jean Varloot, 
LSV, p. 14), vient de l'Arioste (LSV, p. 386 n. 166) : « cette femme de tête et 
d'affaires, qui faisait face à la déconfiture de son gendre, mérite quelque peu 
d'être identifiée avec cette vaillante vierge-chevalier que l'épopée oppose aux 
plus héroïques champions du Moyen Âge » (LSV, p. 14). Or ce surnom est aussi 
le paragramme de « mort » (ou « mors ») et de « Sophie ». (Le paragramme 
désigne la « disposition des lettres ordonnées par un principe inconscient, sus- 
ceptible de produire une pluralité de lectures »; cette définition de Julia Kristeva 
est citée par Bernard Dupriez, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), 
Paris, Union générale d'éditions, coll. « 10/18 », 1370, 1980, p. 320.) 

26. Alain Buisine, Proust et ses lettres, Lille, Presses universitaires de 
Lille, coll. « Objet », 1983, p. 86. Sur le thème de la mort chez madame de 
Sévigné et chez Jacques Vaché, voir Jean-Philippe Arrou-Vignod, op. cit., p. 65- 
69 et 105-106. 



Vabsence, le silence et la mort 73 

mourir tout d'un coup; c'est la seule grâce qui me reste à vous 
demander. Si vous me refusez une réponse, je vous avertis que 
votre silence sera mon arrêt» (I, 39). Dix-sept ans après cette 
lettre à Anne-Toinette Champion, en octobre 1760, dans une let- 
tre à Damilaville, Diderot lie encore silence épistolaire, maladie et 
mort: 

Je vous dirai seulement que je me mourois de tristesse et 
d'ennui. Je n'entendois parler ni de vous, ni d'elle. J'ai pu 
vivre huit jours entiers de cet oubli. J'en suis étonné. Mon 
ami, tâchez de ne pas me mettre fréquemment à ces épreu- 
ves. Il est sûr que j*en tomberois malade^^. 

On trouve une semblable équivalence, sous des modes divers, 
chez N.M. Chompré: «Je ne reçois plus de tes nouvelles. Es-tu 
mort ? Mon ami, du moins, marque-le moi^* » ; « Il y a, mon cher 
ami, plus d'un grand mois que je ne t'ai écrit et ce ne sera encore 
cette fois-ci que très en bref et seulement pour que tu ne me 
croies pas mort^'. » La dernière lettre conservée de Chompré à 
Boissy, qui tient toute dans la dernière phrase citée, pose explici- 
tement la question du silence et de la mort — de la correspon- 
dance comme des correspondants. 

Euphorie 

Malgré la connotation négative le plus souvent attachée à l'ab- 
sence de l'être aimé, les manifestations du plaisir épistolaire né de 
cette absence sont nombreuses dans la correspondance: c'est ce 
qui lui donne son caractère paradoxal. Elles sont parfois généra- 
les : « Je n'ai pas employé le tems aussi agréablement que j'aurois 



27. III, 151. On notera que l'absence n'est pas fondatrice que de la lettre 
dite d'amour. De plus, elle peut être utilisée diversement par l'épistolier. Diderot 
l'emploie pour convaincre le même Damilaville de collaborer à V Encyclopédie-, 
«Vous n'avez que ce moyen de vous consoler de mon absence, c'est de me 
servir» (III, 161). Dans la même lettre, Diderot a ce curieux lapsus: «Eh bien, 
mon ami, vous vous ennuyez donc de mon absence» (III, 162). 

28. Chompré, op. cit., p. 93. 

29. Ibid., p. 205. 



74 Diderot épistolier 

pu faire, puisque j'ai été privé du plaisir de causer avec vous, mais 
j*ai abbattu bien de l'ouvrage» (IX, 79) ; annonçant qu'il va dîner 
chez Montamy, Diderot ajoute : « J'aime toutes ces parties-là, et 
par le plaisir que j'y trouve et par celui que j'ai de vous en entre- 
tenir» (IV, 170). Elles sont parfois plus ponctuelles: attendant 
Damilaville, qui doit lui remettre une lettre, Diderot note : « Que 
je suis aise ! D'Aminaville ne vient point, et j'aurai encore le tems 
de tourner la page et de la remplir^^ » ; s'excusant de sa paresse 
auprès de Falconet et de mademoiselle Collot, il déplore qu'il n'y 
ait pas « le premier mot d'écrit d'une infinité de choses utiles et 
douces qu'il se promettoit avec tant de plaisir de [leur] dire» (X, 
195-196). De madame de Maux et de madame de Prunevaux, il 
dit qu'elles ont vécu «pendant près d'un mois sur le plaisir de 
nous attendre, et près d'un mois encore sur le plaisir de nous 
posséder» (X, 123): les plaisirs de l'attente — de l'absence, donc 
— sont de même longueur que ceux de la présence. Écrivant en 
1773 à Falconet et à mademoiselle Collot pour leur annoncer son 
voyage en Russie, Diderot fait remarquer, une fois encore, que la 
séparation, prélude à la rencontre, n'a pas que des effets négatifs : 
«Je vous embrasse tendrement tous les deux. Il me tarde bien 
d'éprouver une chose, que je soupçonne ; c'est qu'on aime plus 
tendrement encore ses amis au loin qu'au coin de son âtre ou du 
leur. C'est un si grand plaisir que de se retrouver^ ^» Mais aussi 
de s'écrire, aurait- il pu ajouter. 

S'il est vrai que l'absence joue un rôle paradoxal dans la 
lettre, il peut en aller de même du silence. Quand Chompré écrit 
le 22 janvier 1777 à Boissy: «Il me semble d'ailleurs qu'au Heu 
d'avoir de l'humeur, on doit apprendre avec plus de plaisir des 
nouvelles d'un ami dont le silence a quelquefois inquiété^^», il 
modifie le sens du lieu commun du silence épistolaire, habituel- 
lement connoté négativement. Alors que le silence est générale- 



30. III, 220. Comme tout son siècle, Diderot n'a guère le respect de l'or- 
thographe des noms propres. 

31. XII, 229. Voir encore, sur le plaisir d'écrire et de lire des lettres : II, 
168. 271 et 308 ; III, 43-44, 131. 154-155, 171, 180, 184-185, 250 et 340 ; IV, 36, 
101 et 166 ; X. 55 ; etc. 

32. Chompré. op. cit., p. 163. 



VabsencCy le silence et la mort 75 

ment associé à la souffrance de celui qui n*entend plus parler 
Fautre, il peut parfois devenir source de plaisir, puisque c*est 
parce que Fautre a été longtemps sUencieux que sa lettre en ac- 
quiert de la valeur («plus de plaisir»). Dans certains cas, fort 
rares, le silence est donc connoté positivement : « Vous avez, ma 
foi, plutôt à me remercier de mon silence qu*à me le reprocher. 
Je n'aurois jamais pu m*enpêcher de traiter durement deux êtres 
qui se calomnient d'une manière aussi forte » (XVI, 43). Il est vrai 
que cette lettre de Diderot est destinée à Jean Devaines et non à 
Sophie Volland... Comme Fabsence en général, le silence peut 
aussi bien être euphorie que dysphorie, même si c'est cette der- 
nière qui donne le plus souvent sa tonalité à la lettre. C'est fré- 
quemment le cas chez Diderot : pendant la maladie de madame 
Legendre en 1766, Fépistolier impute au silence de Sophie Vol- 
land le fait que sa sœur ne guérisse pas-*\ 



Jacques Proust constate, dans une étude du motif de la fête chez 
Rousseau et Diderot, que «toute lettre a pour fonction de nier 
Fabsence^ ». Cela n'implique pas qu'elle fasse silence sur ce qui la 
rend nécessaire : le thème de Fabsence, dans ses multiples mani- 



33. VI, 159 et 161-162. On voit aussi bien Le Gendre que Legendre; la 
seconde graphie a été retenue ici, comme elle Ta été par Jacques Chouillet 
{Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à une voix, op. cit.). 

34. Jacques Proust, « La fête chez Rousseau et chez Diderot », dans L'ob- 
jet et le texte. Pour une poétique de la prose française du XVIII' siècle, Genève, 
Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire», 183, 1980, p. 69. Si Ton suit 
Vincent Kaufmann dans ses analyses, cette négation ne serait pas commune 
aux classiques et aux modernes : « L'usage que les écrivains examinés ici font de 
Tépistolaire est pervers. Leurs lettres creusent les distances et ruinent la possi- 
bilité d'un échange ou d'un engagement. Adressées, par la force des choses, à un 
autre absent, elles le disqualifient comme "être de parole", elles font tout pour 
le faire disparaître encore plus. L'absence du destinataire est, dans tous les sens 
du terme, leur cause : elle les rend possibles et les justifie, mais elle en constitue 
aussi la fin » {L'équivoque épistolaire, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique », 
1990, p. 111). 



76 Diderot épistolier 

festations, est consubstantiel à l'être de la lettre. Il y joue divers 
rôles, à divers niveaux. La lettre ne peut faire son économie : elle 
sait qu elle naît et meurt de l'absence. C'est la position de Jacques 
Chouillet dans son livre sur les Lettres à Sophie Volland: écrire, 
dit- il, c'est « évoquer les absents, leur parler, essayer de les com- 
prendre et si possible de les aimer, et, dans la pire des hypothèses, 
les exorciser par la parole^^ ». Par définition, la lettre est donc une 
forme de substitution — « Grimm, qui porte l'équité en tout, se 
reproche l'interruption de notre commerce, qu'il regarde avec 
juste raison comme l'unique douceur qu'il nous reste», écrit 
Diderot à Sophie (V, 166; voir aussi III, 43-44 et 49) — , mais 
d'une substitution qui ne cesse de pointer et de rappeler ce qui la 
fait naître^^. Par ailleurs, cette absence, constamment liée aux 
thèmes de la mort et du silence, est une figure paradoxale, en ce 
qu'elle est le plus souvent décrite comme une souffrance, alors 
que, sans elle, la lettre qui la dit resterait silencieuse, qu'elle 
n'existerait tout simplement pas. Pour avoir le plaisir d'écrire 
qu'on souffre, il faut souffrir. 



35. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à 
une voiXy op. cit., p. 45-46. 

36. Dans l'étude générique de l'épistoiarité, et eu égard à la question de 
Tabsencc, une place à part devrait être faite à la lettre de prison : elle est le fruit 
d'une absence « obligée » et « incontournable » ; elle crée un rapport au temps 
particulier ; les règlements de la prison peuvent faire qu'elle soit lue obligatoi- 
rement par un tiers ; etc. (voir le roman de Mireille Bonnelle et Alain Caillol, 
Lettres en liberté conditionnelle, Levallois- Perret, Manya, 1990, 407 p.). Claude 
Roy raconte par exemple que les autorités pénitentiaires tchèques interdisaient 
à Vadav Havel, dans ses lettres, de parler de la vie en prison et de philosophie, 
de faire de l'humour, d'utiliser des mots étrangers et les points d'exclamation 
(Létonnement du voyageur 1987-1989, Paris, Gallimard, 1990, p. 315). La réclu- 
sion a donc des effets spécifiques sur la lettre. Alain Verjat les a étudiés dans 
la correspondance de Sade (« Le licencieux es lettres : la correspondance de 
Sade », dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), Écrire. Publier Lire. 
Les correspondances. (Problématique et économie d'un « genre littéraire »). Actes 
du Colloque international : « Les correspondances ». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 
1982, Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 328- 
343). 



CHAPITRE III 



« Que voulez-vous 
que je fasse du temps ?» 

Le temps épistolaire 



Je sais combien l'absence est un temps 
douloureux. 

FoNTENELLE, « Ismène », 
Poésies pastoralesy lôSS' 

Pour moi, je ne distingue plus ni les lieux, 
ni les tems, ni les circonstances, ni les 
personnes. Votre absence a tout mis de 
niveau. [...] Si c'est votre retour qui me 
doit soulager, quand donc revenez-vous ? 

Diderot à Sophie Volland, 
15 septembre 1760 (III, 70) 

S'il est vrai que la lettre, ainsi que Técrit Jean-Louis Cornille, 
«n'est jamais qu'une impatience^», c'est dire que le temps est, 
comme l'absence, un thème attendu de la lettre : « Je compte tou- 



1. Dans Maurice Allem (édit.), Anthologie poétique française. XVUV sii- 
cky Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 101, 1966, p. 39. 

2. Jean-Louis Cornille, « L'assignation. Analyse d'un pacte cpistolairc », 
dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.). Écrire. Publier, lire, les cor- 
respondances. (Problématique et économie d'un • genre littéraire»). Actes du Col- 
loque international: *Les correspondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982, 
Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 54. 



78 Diderot épistolier 

jours le temps de votre absence», avoue Diderot à Grimm en 
1759 (II, 141). Ce thème est lui aussi multiple, complexe, porteur 
de valeurs souvent contradictoires, car la lettre est le lieu de croi- 
sement de nombreuses temporalités: présent douloureux («Vous 
me faites passer de cruels moments», II, 288) que rêve d'abolir 
Tépistolier, regret et nostalgie d'une présence, espoir souvent 
déçu d'une réunion, utopie amoureuse. Le temps de la lettre est, 
de plus, soumis à une série de lieux communs : les temporalités 
épistolaires sont toutes présentes, à des degrés divers, dans n'im- 
porte quelle lettre, celle du grand écrivain comme de celui qui n'a 
jamais aspiré à l'être. On doit également signaler la triple tempo- 
ralité, que l'on pourrait appeler initiale, de la lettre, celle de son 
écriture, de sa réception et celle de sa lecture. Quel que soit le 
temps dont il est question, une figure s'impose dans l'écriture de 
la lettre, celle de la répétition, cette « figure par excellence de la 
monotonie de la vie», selon la définition de Yuochi Sumi\ et 
cette répétition suppose l'emploi de procédés rhétoriques spéci- 
fiques. Le temps peut enfin organiser des lettres de façon spéci- 
fique: l'étude de la thématique et de la structure de la lettre à 
Sophie Volland du 15 octobre 1759 le montrera. Étudier la ques- 
tion du temps dans la correspondance, c'est se demander ce que 
Tépistolier fait du temps, de son temps — dans les lettres et avec 
les lettres. 



Lieux communs 

Tout épistolier, lorsqu'il aborde la question de l'absence, ne peut 
que reprendre un certain nombre de poncifs: la séparation est 
souffrance, elle est venue mettre fin à un état idyllique, elle en 
annonce un à venir, etc. Il en va de même du traitement du 
temps, comme le révèlent quatre séries de lieux communs tem- 
porels repris par Diderot, malgré ses dénégations : «j'ai une allure 
hétéroclite, bizarre, qui ne se prête pas trop aux lieux communs » 
(V, 114). 



3. Yuochi SuMi, «L'été 1762. À propos des lettres à Sophie Volland», 
Europe, 661, mai 1984, p. 119. 



Le temps épistolaire 79 

Le premier lieu commun est celui de Tamour éternel pour une 
seule et unique personne, dont la figure est la même aujourd'hui 
qu'au XVIII' siècle (pour ne pas remonter plus haut dans l'his- 
toire). On note en général que, pour Diderot, cette personne est 
Sophie : « Mais je me console et je vis sur la certitude que rien ne 
séparera nos deux âmes. Cela s'est dit, écrit, juré si souvent. Que 
cela soit vrai, du moins une fois» (II, 138); «J'atteste que ni le 
tems ni l'habitude ni rien de ce qui affoiblit les passions ordinai- 
res, n'a rien pu sur la mienne ; que depuis que je l'ai connue, elle 
a été la seule femme qu'il y eût au monde pour moi » (VII, 68) ; 
«tout ce qui est autour de vous peut changer, excepté mes 
sentimens. Ils sont à l'épreuve du tems et des événements^» 
Pourtant, dès 1742, Diderot promettait déjà cet amour éternel à 
Anne-Toinette Champion: 

Soyez-en bien persuadée. Tonton : le feu dont un jeune li- 
bertin, car j'ai bien mérité ce nom, brûle pour la femme de 
son voisin, est un feu de paille qui s'éteint bientôt et pour 
jamais. Mais celui dont brûle un honnête homme, car je 
mérite ce nom depuis que tu m'as rendu sage, pour la 
sienne, ne s'éteint jamais (I, 32) ; 

Ninot suffit à sa Tonton ; Tonton suffira seule toute sa vie à 
son Ninot. Ils augmenteront le petit nombre des époux 
heureux; cela ne peut être autrement; ils s'aiment beau- 
coup; ils n'ont aucun défaut; ils s'aimeront donc toujours 
(I. 33). 

Dans le lieu commun épistolaire, les positions respectives du 
destinateur et du destinataire sont des cases vides, prêtes à ac- 
cueillir tout épistolier. 

L'amour éternel n'est cependant pas limité à Tamour- 
passion ; même les amis, madame d'Ëpinay ici, reçoivent de sem- 
blables témoignages : « Quoique vous fassiez, il est sûr que je vous 



4. III, 52. Voir encore: I, 27-28, 31 et 32; II, 156, 193, 234, 235, 262, 269, 
276, 277, 317 et 321 ; III, 108, 182, 254 et 326; IV, 47-48, 93, 107. 113, 206 et 
221 ; V, 38-39, 51, 185, 193 et 236; VI, 29; VII, 147 et 153; VIII, 96 et 218; IX. 
102; X, 139, 160 et 187; XIII, 16, 32, 33 et 141 ; XIV, 16. 



80 Diderot épistolier 

aime et que je vous aimerai toujours à la folie^ » Le courtisan s'y 
soumet également, quand Diderot, dans une lettre au D-^ Clerc, 
lui demande d*assurer le général Betski de son « éternelle vénéra- 
tion» (XIII, 215). On retrouve ce lieu commun dans les corres- 
pondances les plus diverses, par exemple celle de la femme de 
Rousseau, Thérèse Levasseur, pourtant quasi illettrée : « que mon 
quer a tousgour étés pour vous et [ . . . ] ne changeras gamès^ ». On 
le lit également sous la plume de Sophie VoUand elle-même, du 
moins peut-on le conclure d'un passage souligné (ce qui porte à 
croire qu'il s'agit d'une citation) dans une lettre de Diderot du 28 
octobre 1760: «Ma mère voudrait bien encore passer ici trois mois. 
Le tems et Véloignement ne peuvent rien changer à mes senti- 
mens\» Sophie n'utilise pas, pour décrire la pérennité de son 
amour, d'autres mots que ceux de son amant — et de son époque. 
Il faut cependant noter que Diderot est conscient de ce que 
l'amour éternel est un lieu commun. Ce qui le distingue des 
autres est justement la conscience qu'il a de l'utiliser. 

Il me semble que de toute éternité la raison fut faite pour 
être foulée aux pieds par l'amour. Il me semble qu'on aime 
mal quand on connaît quelques devoirs. Je ne sçaurois 
m'empêcher de soupçonner les amants si sages de s'en 
imposer à eux mêmes; de croire qu'ils aiment comme au 
premier moment, parce qu'ils ont le langage du premier 



5. III, 19; voir aussi XIII, 46 et 47. Le 30 juin 1765, Diderot confie à 
Guéneau de Montbeillard « ces sentimens vrais et doux que je vous ai voués du 
moment que je vous ai connu, et que je conserverai toute ma vie » (V, 46). Voir 
encore, pour divers amis: III, 154; V, 42; VII, 190; X, 195-196; XII, 62 et 126; 
XIII, 44 et 240; XIV, 33; XV, 179. 

6. Lettre de Thérèse Levasseur à Rousseau, 1762, citée par Jean-Noël 
VuARNET, Le joli temps. Philosophes et artistes sous la Régence et Louis XV. 1715- 
1774, Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990, p. 202. 

7. III, 205. Le lexique que prête Diderot à Sophie Volland est courant; 
voir telle lettre d'Elisabeth Bégon à son gendre en mai 1749: «Tu connais mes 
sentiments : le temps, l'éloignement, les chagrins, rien n'a pu les changer » {Let- 
tres au cher fils. Correspondance d'Elisabeth Bégon avec son gendre (1748-1753), 
établissement du texte, notes et avant-propos de Nicole Deschamps, Montréal, 
Boréal, coll. «Compact classique», 59, 1994, p. 174). 



Le temps épistolaire 81 

moment. Je crois que parce qu ils disent comme autrefois, 
ils pensent sentir comme autrefois, et qu'il n'en est rien. 
Parce qu'ils n'ont aucune raison de se plaindre réciproque- 
ment l'un de l'autre, ils se persuadent qu'ils sont les mêmes ; 
qu'ils n'ont point changé l'un pour l'autre, parce qu'ils ne 
voient en eux aucun motif d'inconstance. Cette justice est 
dans la tête; elle n'est point dans le cœur. La tête dit ce 
qu'elle veut; le cœur sent comme il lui plaît. Rien n'est si 
commun que de prendre sa tête pour son cœur. 

Mes amies, mes bonnes amies, je suis le plus heureux 
de tous les hommes. Ma tête me dit que j'ai mille raisons de 
vous aimer; et mon cœur ne l'en dédit point. Puisse ce 
bonheur et ce concert durer toujours ! Mais il durera, si dix 
à douze ans d'expérience suffisent pour me garantir l'avenir 
(VII, 115). 

Diderot n'est pas un homme «commun» grâce à sa «tête» — 
c'est la « raison » évoquée initialement — , laquelle est en harmo- 
nie avec son «cœur»; de même, par réciprocité, les dames 
Volland ne sont pas communes non plus. À partir de la même 
prémisse que les «amants si sages» (soit les «dix à douze ans 
d'expérience»), l'épistolier arrive à se singulariser, et avec lui ses 
amies, en redonnant à la conscience ses droits. Le lieu commun 
reconnu tel est-il encore un lieu commun ? L'épistolier doit faire 
la part du langage qui est le sien : celui « du premier moment » ne 
suffit pas, ni sa répétition. On ne peut pas toujours dire « comme 
autrefois». Il y aurait donc un paradoxe de l'épistolier, proche de 
celui du comédien : celui qui use de lieux communs ne doit pas 
être victime de son emportement ; il doit le faire en toute con- 
naissance de cause. 



Le deuxième lieu commun est celui du temps qui pèse à Tépisto- 
lier, du temps qui est long pour celui qui est séparé de l'être aimé : 
« Les heures me paroissent longues; les jours n'ont point de fin; 
les semaines sont éternelles » (à Sophie, II, 266) ; « Trois éternelles 
semaines sans recevoir un mot de vous» (à Grimm, II, 169) ; « Il y 
a un siècle que je n'ai entendu parler de vous» (à Sophie, XIII, 41). 



82 Diderot épistolier 

Les manuels épistolaires, estime Geneviève Haroche-Bouzinac, ne 
disent pas autre chose. C'est le cas de celui de Jean Puget de La 
Serre en 1680: «les jours que nous sommes sans les voir [nos 
amis), nous semblent des années et les années des siècles surtout 
quand nous ne recevons point de leurs lettres*». Diderot, lui, 
utilise à de nombreuses reprises des expressions comme « Com- 
bien le tems va me durer'». Celui qui souffre de l'absence ne peut 
se défaire de la pensée de l'autre, qui l'obsède, lui prend tout son 
temps, le ravit au monde : 

vous m'occupez sans cesse; [...] vous me manquez à tout 
moment; [...] l'idée que je ne vous ai plus me tourmente 
même quelquefois à mon insçu (III, 46-47) ; 
Vous auriez aussi quelque pitié de moi, si vous sçaviez l'état 
misérable d'anéantissement où je suis tombé depuis votre 
départ. [ . . . ] Je ne me trouve bien ni chez moi ni ailleurs. La 
compagnie me déplaît quand j'en ai, et je la souhaite quand 
elle me manque. C'est surtout vers les cinq à six heures du 
soir que je sauterois volontiers jusqu'à onze. Vous trouvez 
les journées trop courtes, et moi je les trouve trop longues 
(VIII, 92-93). 

Les seules façons de lutter contre la longueur du temps, de rendre 
celui-ci «supportable» (III, 46-47), sont d'écrire, de rêver à ses 
amis — à Sophie, par exemple, en contemplant la Seine: 
« Comme les heures coulent ! que le tems est court ! » (IV, 74 ; voir 



8. Jean Puget de La Serre, Le secrétaire du cabinet ou la manière d'écrire 
que l'on pratique à la cour, 1680, cité par Geneviève Haroche-Bouzinac, Vol- 
taire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation d'un épistolier au XVIII' 
siècle, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l'âge classique », série « Mora- 
les», 2, 1992, p. 103. Pour une occurrence de ce lieu commun dans une corres- 
pondance de non-lettrée, voir la lettre d'Elisabeth Bégon du 6 décembre 1750: 
« Les jours me paraissent des années, éloignées de toi, et m'imagine que je serais 
beaucoup plus contente si je savais le temps où j'aurai le plaisir de te voir » (op. 
cit., p. 305). 

9. II, 201. La tournure est fréquente: «À peine y a-t'il quatre jours que 
je suis ici, et il me semble qu'il y ait quatre ans. Le tems me dure. Je m'ennuye » 
(II, 188). Voir aussi: II, 200-201; III, 19-20, 57 et 319 («des heures qui me 
pcsoient»); VIII, 116 et 192; XIV, 57; etc. 



Le temps épistolaire 83 

aussi III, 64) — ou de leur rendre visite — « Nous ne nous sépa- 
rons jamais sans avoir trouvé les heures bien courtes », dit Fépis- 
tolier à propos de Grimm (V, 67). 



Le troisième lieu commun est celui, séculaire, du temps perdu, de 
la fuite du temps, de « ce temps qui s*enfuit dans la nuit du tré- 
pas», pour le dire comme le poète Nicolas-Germain Léonard 
dans « Les regrets'^». La fiiite du temps est en effet souvent liée à 
la question de la mort. Dans un art de mourir paru en 1732, Le 
combat spirituel L. Scupoli écrit ainsi: «Quand vous marchez 
prenez garde qu'à chaque pas que vous faites vous vous appro- 
chez de la mort. Le vol d'un oiseau, le cours d'un fleuve impé- 
tueux vous avertit que vos jours s'écoulent encore plus vite". » Ce 
lieu commun n'est toutefois pas toujours, dans la correspondance 
de Diderot, associé à la représentation de la mort : « J'en aurois 
bien un autre meilleur à vous faire [il s'agit d'un conte de l'abbé 
Galiani], mais je n'ai pas le tems» (III, 269); «Combien je vous 
baiserois, combien je vous aimerois, si j'en avois le tems et la 
place » (IV, 59) ; « Combien j 'aurois de choses intéressantes à vous 
dire, si j'en avois le tems'^ ! » L'absence de la femme aimée colore 



10. Dans Maurice Allem (édit.), op. cit., p. 360. Plusieurs autres poètes 
de V Anthologie de Maurice Allem ont recours à ce lieu commun : Saint- Lambert 
(p. 224), Thomas (p. 282-283), Ducis (p. 300) et Diderot lui-même dans un de 
ses rares poèmes (« Stances irrégulières. Pour un premier jour de l'an », p. 202- 
203; voir aussi «Anciens vers de M. Diderot», DPV, XIII, 282-284). 

11. L. Scupoli, Le combat spirituel, Paris, 1732, cité par Daniel Rochb, 
« La mémoire de la mort. Recherche sur la place des arts de mourir dans la 
Librairie et la lecture en France aux xvii' et xviii' siècles », dans Les républicains 
des lettres. Gens de culture et Lumières au XVIII* siècle, Paris, Fayard, série « Nou- 
velles études historiques», 1988, p. 138. 

12. IV, 108 (incipit). Le même lieu commun se trouve chez Chompré: 
« Le style et l'écriture, tu trouveras tout détestable, mais, faute de temps, on écrit 
tout ce qui se présente» (« Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780) », dans Inédits 
de correspondances littéraires. G.T. Raynal {1751-1753). N.M. Chompré (1774- 
1780), textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, préface de 
François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. «Correspondances 
littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, p. 118); 



84 Diderot épistolier 

l^ensemble des activités de celui qui se considère abandonné : « Au 
milieu de ces amusemens, des idées tristes m*obsèdent. Je ne fais 
rien, le tems s*enfuit, et je ne vous ai pas» (III, 107). Cette «fuite 
sourde et légère» du temps (III, 154-155), Diderot l'impute à sa 
générosité ou à la force des événements : « Il faut pourtant que 
Grimm ait raison, que le tems ne soit pas une chose dont nous 
puissions disposer à notre gré» (IV, 117), écrit-il à Sophie; à 
Damilaville, il confie: «Je suis si peu maître de mon tems, de 
mon repos, de mes occupations [...]» (IV, 79); à sa sœur, il 
explique : « Je suis accablé d'affaires. Les journées sont trop cour- 
tes pour moi. Je ne puis m' absenter quinze jours, sans me déran- 
ger pour un an» (X, 40). La fuite du temps peut même être 
imputable à l'activité épistolaire, mais avec d'autres correspon- 
dants que l'amoureuse : « Ce qui me prend un tems infini, ce sont 
les lettres que je suis forcé d'écrire à mes paresseux de collègues 
[de V Encyclopédie] pour les accélérer» (III, 265). Pourtant, si le 
temps fuit, il n'est pas impossible de le rattraper. Le 1" octobre 
1759, Diderot déclare à Sophie : « Mercredi ou jeudi, vous sçaurez 
mon adresse, et nous tâcherons de réparer le tems perdu'^ » 

On aura donc garde de considérer la fuite du temps — et 
par conséquent la continuité de l'absence — comme uniment 
négative. Il est vrai que le temps « dissipe toutes les illusions » et 
que «toutes les passions finissent» (V, 71-72), mais seulement 



« Adieu, mon cher bon ami, j'ai encore mille choses à te dire, mais le temps me 
manque» {ibid., p. 156) ; «je ne t'écris, quand je puis t'écrire, que pour t'assurer 
que, faute de temps, je dois faire une lettre pour quatre des tiennes» {ibid.y 
p. 163). Pour d'autres occurrences de ce lieu commun chez Diderot (et dans les 
mêmes termes que dans les textes cités: [si] [ne pas] avoir le temps [le loisir]), 
voir: II. 310; III, 54, 64, 86, 219, 236 et 242; VIII, 165 et 171 ; IX, 55; X, 159; 
XI, 150-151; etc. Pour d'autres encore, mais dans une formulation différente, 
voir: VII. 39, 49 et 179; VIII, 141 ; X, 159; etc. 

13. II, 265. L'expression «réparer le temps perdu» se retrouve régulière- 
ment chez Diderot: I, 183; VIII, 136; etc. Pourtant, s'il est possible de réparer 
le temps perdu (en écrivant ou en causant), certains maux peuvent ne jamais 
guérir, malgré le temps qui passe : « Le tems dissout tout, et ne répare pas tou- 
jours le mal qu'il fait» (au comte MUnnich, XV, 96). Il est vrai que cette lettre 
est nettement plus tardive que les précédentes ; c'est une lettre de la vieillesse. 



Le temps épistolaire 85 

pour ceux qui ne font pas partie du couple amoureux, qui ne font 
que subir le passage du temps sans l'utiliser afin de fortifier leur 
relation. Dans une lettre de juillet 1765, Diderot distingue en 
effet sa relation avec Sophie de toutes celles soumises à l'emprise 
du temps. Pour les amoureux, le temps peut servir à resserrer les 
liens : « tu m'étois chère la première fois que je te le dis ;[...] tu 
me l'es devenue davantage depuis ce tems là. [ . . . ] Plus je t'ai vue, 
et plus je t'ai aimée. Le tems n'a fait qu'accroître ma tendresse » 
(V, 71-72). D'autres remarques portent à croire que la correspon- 
dance amoureuse de Diderot postule soit une idéalisation du 
temps commun : « Ils me disoient : Tu vieilliras, et je répondois en 
moi-même : Ses ans passeront avec les miens. — Vous mourrez 
tous deux; et j'ajoutois: Si mon amie meurt avant moi, je la 
pleurerai, et je serai heureux, la pleurant» (II, 317), soit une 
dénégation de ce temps commun: «Le tems, qui dépare les 
autres, t'embellit» (IV, 142). Les amoureux ont leur temps à eux 
— « Je suis bien fâché que mad' votre mère soit indisposée. Il n'y 
a qu'un jour à son compte, quoiqu'il y ait bien du tems au nôtre, 
qu'elle est à sa campagne» (III, 245) — , et la correspondance 
aussi. Le temps ne fiiit pas de la même façon pour tous. 



Dernier lieu commun : le temps offre une possibilité de compen- 
sation, de consolation, de réparation. « La nature qui nous a con- 
damnés à éprouver toutes sortes de peines, a voulu que le temps 
les soulageât malgré nous. Heureusement pour la conservation de 
l'espèce malheureuse des hommes, presque rien ne résiste à la 
consolation du temps», écrit Diderot'^ À cet égard, le temps 
réparateur, comme l'utopie amoureuse, n'est pas sans évoquer 
une pensée d'essence religieuse: à la séparation forcée en ce 



14. m, 56. Si le temps entraîne tôt ou tard la consolation, c'est qu'il 
entraîne tout, le bon comme le mauvais : « le tems amène presque tout ce qui 
est possible. Les choses se combinent de tant de façons que révénement fâcheux 
a lieu tôt ou tard» (II, 290). Cette position est la même dans les lettres que dans 
d'autres textes, ceux de la Correspondance littéraire par exemple : « Avec le temps, 
tout ce qui est possible dans la nature, est» (DPV, XVIII, 351). Elle renvoie au 
matérialisme de Diderot. 



86 Diderot épistolier 

inonde, les épistoliers répondent par le rêve d'une véritable in- 
temporalité, d*un temps de la réunification sans faille. Chez Abé- 
lard et Héloïse, ce temps est celui du Paradis. Ainsi, Abélard re- 
commande à Héloïse la prière qui suit : « ceux que tu as, pour peu 
de temps, séparés sur la terre, unis-les en toi dans Téternité du 
ciel, toi notre espérance, notre attente, notre consolation. Sei- 
gneur béni dans tous les siècles'^». Des vers du poème «Les 
ombres » de Claude- Joseph Dorât évoquent, eux aussi, un amour 
vécu au paradis, après la mort : 

Crois-moi, jeune Thaïs, la mort n'est point à craindre. 
Sa faux se brisera sur l'autel des Amours. 
Va, nous brûlons d'un feu qu'elle ne peut éteindre. 
Est-ce mourir, dis-moi, que de s'aimer toujours? 

[...] 

Là, des tendres amants les ombres se poursuivent; 
Ces amants ne sont plus, et leurs flammes revivent'^. 

Quel que soit l'autel où il est consacré, l'amour ne meurt pas avec 
la mort. 

Dans le poème « Planté sur la tombe de Thémire » de Cubiè- 
res de Palmézeaux, l'image de la réunion se rapproche davantage 
de celle des cendres que l'on a déjà vue utilisée par Diderot 
(II, 283-284), mais, de même que chez Abélard ou Dorât, elle 
crée un nouveau temps pour les amants séparés: «Tout mon 
désir, hélas ! / Est qu'un même cercueil à l'instant nous rassemble, / 
Et que, toujours unis, même après le trépas, / Nos jeunes osse- 
ments puissent vieillir ensemble'^. » Chez Diderot, éloigné philo- 
sophiquement d'une pensée religieuse, mais assujetti à l'univers 
langagier que suppose cette pensée, ce n'est pas le Paradis qui est 
investi de charge émotive, mais bien plutôt la fusion des cendres : 



15. Abélard et Héloïse. Correspondance, texte traduit et présenté par Paul 
Zumthor, Paris, Union générale d'éditions, coll. « 10/18», 1309, série «Biblio- 
thèque médiévale», 1979, p. 199. La «consolation» est évoquée par Diderot 
pour des destinataires divers: Damilaville (III, 162), Sophie (III, 16, 43-44, 49, 
250 et 253-254), Vialet (Vil, 191). 

16. Dans Maurice Allem (édit.), op. cit., p. 324. 

17. Ibid.y p. 414. 



Le temps épistolaire 87 

« Laissez- moi cette chimère. Elle m*est douce; elle m*assurerait 
l'éternité en vous et avec vous...*®» Le temps de l'absence, de la 
séparation, est douloureux et un autre temps est possible pour les 
amants, mais ce temps n'est peut-être qu'une « chimère ». De plus 
coexiste avec lui un temps réparateur qui n'est pas postérieur à la 
mort, mais se situe dans un avenir indéfini. On en trouve la 
manifestation dans une réflexion inspirée à Diderot par une re- 
marque du père Hoop. Lorsque celui-ci déclare : « On me donne- 
roit l'immortalité bienheureuse, pour un seul jour de purgatoire 
que je n'en voudrois pas. Le mieux est de n'être plus», Diderot 
écrit à Sophie: 

Cela me fit rêver, et il me sembla que tant que je serois en 
santé, je penserois comme le père Hoop ; mais qu'au dernier 
instant peut-être achèterois-je le bonheur d'exister encore 
une fois, de mille ans, de dix mille ans d'enfer. Ah ! chère 
amie, nous nous retrouverions! Je vous aimerois encore! 
(III, 170) 

Si le lieu commun ne suffit pas, l'épistolier s'invente de nouvelles 
raisons d'espérer. Une chimère chasse l'autre. 

Temporalités multiples 

Thématiquement, le temps de l'absence est d'abord vécu, chez 
Diderot, sous les espèces du regret, ce qui fait de la correspon- 
dance le plus essentiellement mélancolique de tous les genres: 
« La mélancolie a trouvé mon âme ouverte ; elle y est entrée, et je 
ne pense pas qu'on puisse l'en déloger tout à fait» (III, 108); 
« Bonjour, monsieur et unique abbé [il s'agit de Galianij. Je crois 
que vous nous regrettez un peu, parce que nous vous regrettons 



18. Dans Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland, Un dialo- 
gue à une voix, Paris, Librairie Honoré Champion, coll. « Unichamp », 14, 1986, 
p. 171-172. La fin de cette citation évoque le rituel liturgique catholique. En ce 
qui concerne le rapport de Diderot à la notion chrétienne de paradis, on relè- 
vera cet extrait d'une lettre à Théodore Tronchin en 1759: «Vous pensez que le 
bonheur est au-delà du tombeau; moi, je crois qu'il est sous la tombe; voilà 
toute la différence de nos systèmes.» (Il, 139) 



88 Diderot épistolier 

beaucoup. Aucun des amis que vous avez laissés ici n a pu renon- 
cer encore à l*espérance de vous revoir» (XI, 250). Ce regret est 
de deux ordres. D*une part, il peut s'agir du regret de la présence 
physique de Tautre, du regret de ne pas être avec lui. C'est là sa 
forme banale : « Bonsoir et bonne nuit, toutes trois. Je cesse de 
jaser avec vous précisément à l'heure que je vous quittois [à 
Paris] » (VIII, 96); «je ne suis pas où je veux être. Mon amie, il 
n'y a de bonheur pour moi qu'à côté de vous. Je vous l'ai dit cent 
fois, et rien n'est plus vrai'^ ». Pour mettre fin à cette absence, tout 
est bon : « Adieu, bonne amie. Je te reverrai incessamment, j'en 
suis sûr. Oh, que le cœur de l'homme est méchant! Malgré la 
raison qui te rappelle [il s'agit de la maladie de la sœur de Sophie 
Volland], je sens malgré moi une sorte de joye» (VI, 111). 
D'autre part, le regret suppose un travail de la mémoire et peut 
alors prendre la forme du souvenir heureux : « Nous étions seuls 
ce jour là, tous deux appuyés sur la petite table verte. Je me sou- 
viens de ce que je vous disois, de ce que vous me répondîtes. Oh ! 
l'heureux tems que celui de cette table verte^^ ! » Représentant 
l'absence, la lettre ne peut pas ne pas, d'un même mouvement, 
représenter le temps. 



19. II, 266. On pourrait multiplier les exemples: «Ah ! je voudrais être à 
côté de vous. Je péris ici de chagrin, d'impatience et d'ennui» (VI, 108). L'ex- 
pression «à côté de vous» est particulièrement fréquente dans ce contexte: I, 
180; II, 126, 146, 224 et 270; III, 71 et 261; IV, 43, 115 et 206; V, 230; VI, 108, 
345 et 376; VIII, 71 et 124; X, 196; etc. Voir également: V, 137 et 185. Si tous 
ces exemples sont tirés des lettres à Sophie Volland, on trouve malgré tout 
l'expression dans des lettres à d'autres correspondants (par exemple madame 
Diderot, XIII, 81). 

20. V, 39. Ailleurs : « Ils reviendront, ces moments où tu reverras mon 
yvresse» (III, 52). La remémoration de la première rencontre est un lieu com- 
mun « que l'on retrouverait dans de nombreuses correspondances » selon Vin- 
cent Kaufmann (L'équivoque épistolaire, Paris, Éditions de Minuit, coll. «Criti- 
que», 1990, p. 114) et Jean-Philippe Arrou-Vignod: «Il me semble que je te 
revois encore..., écrit-il. Et par la grâce d'un nouvel "Il était une fois", le voici 
projeté en songe dans cette Arcadie des amants qu'est le souvenir de leur pre- 
mière rencontre, d'une promenade au bord d'un lac, en hiver, du premier bal, 
qu'importe — cette seconde d'incandescence devenue aujourd'hui le passé lé- 
gendaire, le mythe fondateur de leur histoire» (Le discours des absents, Paris, 
Gallimard, 1993, p. 33). 



Le temps épistolaire 89 

Ce temps peut donc être celui de Tabsence douloureuse ou 
de la nostalgie. Il arrive aussi que l'absence soit proprement abo- 
lie, que la distance qui la crée disparaisse, que la lettre devienne 
le lieu de retrouvailles instantanées: elle est la seule présence 
possible. C'est ce que montrent deux lettres de Diderot écrites à 
14 ans Tune de l'autre. La première est destinée à Anne-Toinette 
Champion en décembre 1742. 

Je me couche de fort bonne heure, et je me lève fort tard. Je 
t'ai consacré particulièrement depuis huit jusqu'à neuf; 
c'est alors que je pense uniquement à toy. Je te vois, je te 
parle, tu me répons, je t'embrasse, et je te répète tous les 
serments que je t'ai faits tant de fois (I, 37). 

La seconde est adressée à Falconet, le 29 décembre 1 766, alors que 
celui-ci séjourne à Saint-Pétersbourg. 

Mon ami, ne rétrécissons pas notre existence ; ne circonscri- 
vons point la sphère de nos jouissances. Regardez y bien ; 
tout se passe en nous. Nous sommes où nous pensons être ; 
ni le tems ni les distances n'y font rien. À présent, vous êtes 
à côté de moi. Je vous vois ; je vous entretiens ; je vous aime. 
Je tiens les deux mains de Mad"* Collot, et lorsque vous lirez 
cette lettre, sentirez vous votre corps? Songerez vous que 
vous êtes à Pétersbourg? — Non. Vous me toucherez. Je 
serai en vous, comme à présent vous êtes en moi. Car après 
tout, qu'il y ait hors de nous quelque chose ou rien, c'est 
toujours nous que nous apercevons, et nous n'apercevrons 
jamais que nous. Nous sommes l'univers entier. Vrai ou 
faux, j'aime ce système qui m'identifie avec tout ce qui m'est 
cher. Je sçais bien m'en départir dans l'occasion (VI, 376). 

L'abolition du temps et de la distance que décrit Diderot («ni le 
tems ni les distances n'y font rien»), la proximité sensorielle des 
épistoliers («Je te vois, je te parle, tu me répons, je t'embrasse», 
« Je vous vois ; je vous entretiens », « Je tiens les deux mains de 
Mad"* Collot», «Vous me toucherez») et leur fusion dans le pré- 
sent de la lettre (« Je serai en vous, comme à présent vous êtes en 
moi ») participent de la création d'une nouvelle temporalité dans 
laquelle l'absence n'existe plus, dans laquelle le dialogue, épisto- 



90 Diderot épistolier 

laire (ces lettres) ou métaphorisé (par l*emploi des verbes «par- 
ler », « répondre » et « répéter » ou par le jeu des questions et des 
réponses : « Non »), est immédiat (« À présent, vous êtes à côté de 
moi»)^'. On notera cependant que cette immédiateté est contre- 
dite, du moins en partie, par le texte de la lettre elle-même. 
Quand Diderot écrit à Falconet : « lorsque vous lirez cette lettre », 
il souligne le fait que Timmédiateté épistolaire n'est possible, 
paradoxalement, que s'il y a bel et bien séparation des épistoliers, 
donc absence et passage du temps. 

Que, dans le deuxième exemple, la création d'une nouvelle 
temporalité soit associée à une réflexion philosophique («ce sys- 
tème»), pour laquelle le sujet est tout («tout se passe en nous»), 
lui donne une place déterminante non seulement dans la prati- 
que épistolaire mais dans l'ensemble de l'œuvre de Diderot. Le 
portrait du monde qui est dessiné dans cette lettre précise la 
définition du sujet diderotien: dans la «sphère» des «jouissan- 
ces», il est tout («c'est toujours nous que nous apercevons, et 
nous n'apercevrons jamais que nous») — et le monde, une ex- 
tension de lui («Nous sommes l'univers entier»). On aurait tou- 
tefois tort d'y voir l'étape ultime d'une réflexion philosophique 
soumise à une stricte investigation ontologique. Le raisonnement 
est subordonné aux exigences de la lettre — l'amitié («Mon 
ami», «tout ce qui m'est cher») et l'amour («je vous aime») 



21. Pour construire ce présent partagé, Diderot emploie régulièrement le 
mot «moment»: «à tout moment [...] il me manque quelque chose» (II, 184); 
«Au même moment, je venais de faire partir un billet» (II, 289); «vous me 
manquez à tout moment» (III, 46-47); «je sens à tout moment que je vous 
aime à la folie» (IV, 43); «dans ce moment, vous recevez une autre lettre de 
moi» (IX, 135-136); «Je vous écrivois au moment où j'ai reçu un billet doux 
de madame d'Épinai » (X, 80) ; « Au moment où j'allois fermer ma lettre » (XIII, 
221); «au moment où je t'écris» (XIII, 230); «si j'ai jamais désiré d'être utile, 
c'est dans ce moment » (XV, 78) ; etc. On verra aussi tel passage d'une lettre 
d'août 1762 dans lequel Diderot déclare à Sophie et à sa sœur être prêt à faire 
disparaître le passé au bénéfice du présent de la lettre : « Grâce à l'interruption 
que le malheur qui vous est arrivé a fait à mon journal, j'ai une ample provision 
de matière. Mais j'espère que j'en oublierai les trois quarts et demi et que je serai 
contraint de prendre les choses au moment où je vous écrirai, et de me mettre 
ainsi tout de suite au courant» (IV, 124). 



Le temps épistolaire 91 

confèrent à ce texte sa spécificité («j'aime ce système qui m'iden- 
tifie avec tout ce qui m'est cher») — et au refus de la clôture 
System ique — par la remarque finale : « Je sçais bien m'en dépar- 
tir dans l'occasion». 

Regret de ne pas partager son temps avec l'absent, nostalgie 
d'un passé idéalisé ou abolition du présent douloureux, la corres- 
pondance est toujours aussi espoir d'une présence pleine, utopie 
amoureuse, rêve de retrouvailles et de fusion — de cette fusion, 
de ce nouSy qui, selon Jean-Louis Cornille^^ constitue l'essence de 
la lettre. Au temps de la mémoire — le passé — répond nécessai- 
rement celui de l'espoir — le futur^-' : « Dure, mon amie ; dure 
encore un moment. Bientôt celui que tu aimes, celui que ton 
cœur désire, t'apparoîtra, et sa présence dissipera toute la tristesse 
qui t'environne» (VI, 23). Le présent est, par définition, un 
temps douloureux, celui de l'absence, d'où la nécessité de la créa- 
tion d'une autre temporalité, elle-même double par nature. La 
nouvelle temporalité que pratiquent les épistoliers, c'est d'abord 
celle de la lettre, de son écriture, de sa lecture. C'est aussi une 
création de la lettre, ce fiitur toujours repoussé, jamais vécu : le 
temps de la fusion est proprement une utopie, car s'il advenait il 
éliminerait la nécessité de la lettre^^ 

L'utopie amoureuse est fréquemment évoquée par Diderot 
épistolier. 



22. Jean-Louis Cornille, loc. cit., p. 37. 

23. Janet Altman s'est intéressée à ce phénomène: «Le présent du dis- 
cours épistolaire est tout tourné vers l'avenir. Les tournures interrogatives, les 
impératifs et les futurs — rares dans les autres types de narration — expriment 
les promesses, les menaces, les espoirs, les appréhensions, l'attente, l'intention, 
l'incertitude, le pressentiment. Les auteurs de lettres sont pris dans un présent 
ouvert sur l'avenir» {Epistolarity. Approaches to a Form, Columbus, Ohio State 
University Press, 1982, p. 124). 

24. Dans une perspective différente, Bernard Bray parle du « temps tri- 
ple» de la lettre: «tout d'abord il (le lecteur] est ramené par sa lecture dans le 
passé, au moment (ou aux moments) où la lettre qu'il est en train de déchiffrer 
a été écrite ; il est d'autre part plongé dans le présent, où se déroulent l'acte de 
la lecture et celui de l'écriture de la réponse, qu'on peut supposer immédiate- 
ment consécutifs ; enfin il est projeté dans l'avenir, vers l'instant où sera lue cette 
réponse qu'il est en train de rédiger» («L'épistolier et son public en France au 
xvii* siècle». Travaux de linguistuiue et de littérature, li : 2, 1973, p. 9). 



92 Diderot épistolier 

Je vous ai voué un attachement éternel. Vos noms sont gra- 
vés là, Fun à côté de l'autre, pour n'en être jamais effacés. 
Conservez aussi le mien dans vos cœurs. 

(...) 

Si vous parlez de moi quelquefois, sans cesse je pense 
à vous. 

Vous ravir à tout l'univers, vous transporter dans quel- 
que recoin du monde où je puisse vous voir, vous entendre, 
vous aimer, vous adorer, vous avoir tout entières, être tout 
entier à vous, voilà la vision qui ne me quitte point. Com- 
bien je donnerois d'années, pour quelques unes de celles-là ! 
(IV, 206) 

Le rêve de fusion amoureuse est parfois décrit encore plus minu- 
tieusement, mais toujours sur le mode de l'utopie: 

Dépêchez-vous. Faites-moi préparer une niche grande 
comme la main, proche de vous, où je me réfugie loin de 
tous ces chagrins qui viennent m'assaillir. [ . . . ] Est-il prêt, ce 
petit azile ? Veux- tu le partager ? Nous nous verrons le ma- 
tin ; j'irai, tout en m' éveillant, sçavoir comment ta nuit s'est 
passée ; nous causerons ; nous nous séparerons pour brûler 
de nous rejoindre; nous dînerons ensemble; nous irons 
nous promener au loin, jusqu'à ce que nous ayons rencon- 
tré un endroit dérobé où personne ne nous aperçoive. Là, 
nous nous dirons que nous nous aimons, et nous nous 
aimerons; nous rapporterons sur des fauteuils la douce et 
légère fatigue des plaisirs, et nous jouerons, si le songe se 
fait trop attendre. Nous souperons d'appétit, car nous en 
aurons. Nous irons sur une couche bien molette, l'âme con- 
tente, l'esprit libre, le corps sain, attendre un lendemain 
aussi beau que la veille et nous passerons un siècle pareil, 
sans que notre attente soit jamais trompée. Le beau rêve ! 
(V, 60) 

Rêver épistolairement d'une utopie amoureuse («dans quelque 
recoin du monde» ou en un «petit azile»), c'est vivre enfin la 
fusion avec l'autre («vous avoir tout entières, être tout entier à 
vous»), espérer la fin de l'absence et de la douleur qu'elle en- 



Le temps épistolaire 93 

traîne («l'âme contente, Tesprit libre, le corps sain»), souhaiter 
Tabolition du temps par la répétition sans fin du bonheur («at- 
tendre un lendemain aussi beau que la veille») et, à défaut d'im- 
mortalité, par une longévité exceptionnelle («nous passerons un 
siècle pareil») — mais c'est aussi souhaiter, sans pouvoir le dire, 
la fin de la correspondance^^ L'utopie («la vision qui ne me 
quitte point », « Le beau rêve ! ») est source de plaisir, et de déplai- 
sir : « Malgré toutes les promesses que je me suis faites de ne me 
plus promettre rien, je ne sçais pourquoi je me flatte que cette 
lettre sera la dernière que je vous écrirai» (III, 260) ; «cette lettre 
sera-t-elle enfin la dernière?» (III, 267); «Voilà la 44* datée 
d'Isle, et je recevrai aujourd'huy la 45' datée d'Isle ; et plût à Dieu 
que ce soit la dernière» (IV, 226). Le fiitur est dysphorie (impli- 
cite) et euphorie (explicite^^). 

Cette conception de l'utopie amoureuse est inséparable de 
la réflexion de Diderot sur la postérité: au temps douloureux 
qu'est le présent, pour l'amoureux comme pour l'homme de let- 
tres, répond un temps réparateur, le futur. Si l'amant rêve d'une 
éventuelle fiision avec sa maîtresse après la mort, l'écrivain ne 



25. L'utopie amoureuse est représentée, durant l'année 1759, par les 
nombreuses allusions de Diderot à un petit château dans lequel lui, Sophie et 
quelques personnes choisies se réfugieraient. Au terme du séjour dans ce châ- 
teau, il y aurait la mort : « Nous nous fermerons tous les yeux les uns aux autres 
dans le petit château; et le dernier sera bien à plaindre, n'est-ce pas?» (II, 195). 
On trouve les allusions à cette « maison bénie », exempte de tout faste, dans les 
lettres 127, 132, 133, 140 et 141 du volume II. Outre ce «château» et l'^azilc» 
dont il a été question auparavant, Diderot rêve aussi d'un «chiostre» où fuir 
les «méchants» (III, 196) et d'une «cahute» dans laquelle Uranie ne pourrait 
pénétrer (III, 312). «Uranie» est le surnom, choisi par Diderot, de Marie- 
Charlotte VoUand (madame Legendre), la soeur cadette de Sophie. 

26. II l'est dans la correspondance amoureuse, dont c'est un lieu com- 
mun, comme dans la correspondance amicale. En mai 1769, Diderot écrit à 
Falconct : « Je reçois vos amitiés et celles de mad"* CoUot comme vous recevrez 
les miennes, quand je vous les porterai. Ah ! quel moment, mon ami ! Si nous 
avons la force de parler, c'est que nous ne nous aimons pas autant que nous le 
croyons» (IX, 57-58). En revanche, «Le pressentiment de la peine ne trompe 
guères les hommes», confie-t-il à Grimm en 1759. «Vous ne mourrez point 
dans mes bras. |c ne mourrai point dans les vôtres ; ne croyez point cela, mon 
ami. Il viendra quelque secousse qui jettera l'un à mille lieues de l'autre. Et 
pourquoi voulez-vous que l'avenir soit mieux que le passé?» (II, 165) 



94 Diderot épistolier 

conçoit son véritable public qu'éloigné de lui dans le temps, mais, 
dans les deux cas, il s'agit peut-être d'une «chimère» (Diderot 
utilise effectivement ce mot dans les deux contextes ; voir II, 283- 
284 et VI, 265). Diderot destine V Encyclopédie à ses « neveux», de 
même qu'il écrit à Falconet d'attendre ses défenseurs à venir plu- 
tôt que d'être blessé par ses détracteurs actuels, voués qu'ils sont 
à l'oubli. Sa querelle avec Rousseau lui permet, dans une lettre de 
septembre 1768 à Falconet, de se dessiner en homme patient, 
assuré que l'histoire reconnaîtra tôt ou tard ses vertus. 

C'est, mon ami, que la méchanceté n'a que son moment. 
C'est qu'il faut tôt ou tard que la peine boiteuse atteigne le 
coupable qui fiiit devant elle. C'est que le tems suscite un 
vengeur à la vertu ; et ce vengeur, il est près de nous, il est 
loin, dans un grenier obscur, sur un trône, à Paris, à 
Pétersbourg, je ne sçais ou; mais il ne manque jamais de 
paroître. Il ne s'agit que d'attendre. J'ai attendu. Il a paru, 
et le même moment nous a vengés, toi des injustices de ton 
pais, moi de la perfidie d'un ami. 

Cher ami, profite de cette leçon; laisse faire les mé- 
chants; fais le bien; attens, et sois heureux (VIII, 108). 

Cette leçon de stoïcisme est-elle autre chose qu'un appel à la 
postérité? Le temps — et particulièrement le futur — est bel et 
bien ce qui « console » et « répare » ; il « éclaircit tout^^ ». 



27. VIII, 136. Diderot défend particulièrement cette position dans les 
lettres qui composent La dispute sur la postérité : « Ne dédaignez pas mes deux 
lignes. Ces deux lignes resteront, le tems anéantira tout, excepté ce que j'écris » 
(VI, 82). Si La dispute est le texte de Diderot qui pousse le plus loin la réflexion 
sur la postérité, il en est également d'autres qui l'abordent, ainsi tel article pour 
la Correspondance littéraire de Grimm que Georges Roth a publié comme s'il 
s'agissait d'une lettre : « Je sens bien, je juge bien ; et le tems finit toujours par 
prendre mon goût et mon avis. Ne riez pas : c'est moi qui anticipe sur l'avenir, 
et qui sçais sa pensée» (V, 206), ou cette remarque dans une lettre publique à 
la comtesse de Forbach : « Le méchant ne dure qu'un moment ; le grand homme 
ne finira point» (XII, 37). La lettre familière n'est pas exempte de ce genre de 
déclarations: «Je dirai toujours, et j'attendrai que le tems me justifie à vos 
dépens» (à Vialet, VII, 184-185). La belle assurance de Diderot ne se dément 
pas : « Je ne mourrai pas sans avoir imprimé sur la terre quelques traces que le 



Le temps épistolaire 95 

Les diverses modalités temporelles de Tabsence ne s'ex- 
cluent pas mutuellement ; certaines lettres, au contraire, les mê- 
lent. Le 2 juin 1759, Diderot écrit ainsi à Sophie: 

Venez, ma Sophie, venez. Je sens mon cœur échauffé. Cet 
attendrissement qui vous embellit va paroître sur ce visage. 
Il y est. Ah que n êtes-vous à côté de moi pour en jouir ! 
[...] Et pourquoi s*opiniâtrent-ils à troubler deux êtres, 
dont le ciel se plaisoit à contempler le bonheur? Ils ne 
sçavent pas tout le mal qu'ils font; il faut leur pardonner (II, 
146). 

Uappel lancé à Sophie dans le présent de la lettre («Venez, ma 
Sophie; venez»), la description d'une scène à venir («Cet atten- 
drissement [...] va paroître sur ce visage»), renonciation expH- 
cite du regret (« que n'êtes- vous à côté de moi pour en jouir») et 
de la nostalgie («le ciel se plaisoit à contempler le bonheur»), et 
finalement la constitution d'un couple idéalisé opposé à la 
mauvaiseté d'un monde inconscient de celle-ci («Ils ne savent 
pas tout le mal qu'ils font^*»), désignent le lieu d'où s'exprime 
tout épistolier: l'autre est ailleurs alors qu'il devrait être ici; le 
présent, à cause de l'absence de l'autre, est un temps douloureux 
auquel l'épistolier doit substituer un autre temps — qu'il s'agisse 
du passé («le ciel se plaisoit») ou du futur («Cet attendrissement 
[...] va paroître sur ce visage»). 



tcms n'effacera pas» (XIV, 42), écrit-il au D' Clerc au sujet du projet d'une 
Encyclopédie russe auquel il adhère temporairement, mais qui ne sera jamais 
mené à terme. 

28. L'idéalisation du couple est renforcée par l'emploi du pronom per- 
sonnel «ils» qui a valeur d'indéfini puisqu'il ne renvoie à aucun antécédent 
clairement identifiable. De plus, ce rappel des paroles du Christ sur la croix, et 
l'évocation du ciel qui le précède, soulignent « l'imprégnation qu'exerce sur le 
langage la persistance des traditions religieuses» (Anne-Marie Chouillet et 
Jacques Chouillet, «Le Ciel de Diderot», dans Catherine Lafarge (édit.), 
Dilemmes du roman. Essays in Honor of Georges May, Saratoga (Californie), 
Anma Libri, coll. «Stanford French and Italian Studies», 65, 1989, p. 102). 
L'enquête lexicale d'Anne-Marie Chouillet et lacques Chouillet sur « Le Ciel de 
Diderot » fait d'ailleurs appel aux Lettres à Sophie Votland. |ean Varloot avait 
déjà signalé le foisonnement des « expressions d'origine chrétienne » dans l'en- 
semble de la correspondance (XV, 114 n. 6). 



96 Diderot épistolier 

Les lieux mêmes sont marqués par le temps. En fait, dès que 
Diderot quitte Paris — pas nécessairement pour la campagne — 
son rapport au temps se modifie. Il écrit aux dames VoUand, de 
La Haye : « C'est ici qu'on employé bien son tems. Point d'impor- 
tuns qui viennent vous prendre toutes vos matinées. Le malheur 
est qu'on se couche fort tard, et qu'on se lève de même. Notre vie 
est tranquille, sobre et très retirée» (XIII, 32). Dans une lettre à 
madame de Maux, en 1769, Diderot se fait lyrique à propos de ce 
qu'est le temps à la campagne: 

Est bien mal né, est bien méchant, est bien profondément 
pervers, celui qui médite le mal au milieu des champs. Il 
lutte contre l'impulsion de la nature entière qui lui répète 
à voix basse et sans cesse, qui lui murmure à l'oreille: 
Demeure en repos, demeure en repos, reste comme tout ce 
qui t'environne, dure comme tout ce qui t'environne, jouis 
doucement comme tout ce qui t'environne, laisse aller les 
heures, les journées, les années, comme tout ce qui t'envi- 
ronne, et passe comme tout ce qui t'environne. Voilà la 
leçon continue de la nature (IX, 186). 

Le texte mime son objet. Si la nature «entière» répète «à voix 
basse et sans cesse» son message, l'épistolier ne fait pas autre- 
ment : trois fois l'adverbe « bien », deux fois « demeure en repos » 
et «qui lui», cinq fois «comme tout ce qui t'environne». À la 
campagne («au milieu des champs»), le temps est différent de 
celui de la ville (il est toujours le même), mais surtout il redevient 
propriété de l'homme, qui peut choisir de le «laisse[r] aller^'». 
Havre de repos et de bonheur («jouis doucement»), la campagne 
est ce lieu où le temps redevient humain. 



29. La vie urbaine, « en comparaison de celle des champs », est un « en- 
fer» (III, 218), répète souvent Diderot à Sophie. Voir: II, 230; III, 153 et 165 
V, 19i-192;X, 95;XV. 78. 



Le temps épistolaire 97 

Écriture, réception, lecture 

Parce que Tépistolier investit la lettre de la mission ci*assurer une 
simultanéité par-delà Fabsence, il se donne souvent à voir au 
moment de Técriture de la lettre, de sa réception ou de sa lecture, 
du contact physique avec ce qui remplace l'absent ou est appelé 
à le remplacer, lui, auprès de cet absent. En septembre 1772, 
bouleversé par le mariage de sa fille, Diderot écrit à Grimm. 

Bonjour, mon ami ; bonjour, mon tendre ami. Mon âme est 
devenue si douloureuse que je ne vois rien, n entens rien, 
sans émotion. Tout m'affecte. J'ai ouvert votre billet en 
pleurant; je l'ai lu en pleurant; je vous écris en pleurant. 
Cependant il n'y a pas sujet. Je me le dis, et je n'en pleure 
pas moins (XII, 128). 

Les situations de réception («J'ai ouvert»), de lecture («je l'ai 
lu») et d'écriture («je vous écris») ne sont pas toujours aussi 
chargées émotivement («en pleurant» est répété trois fois), mais 
toujours elles constituent, pour les épistoliers, des instants privi- 
légiés^. 

La situation d'écriture donne lieu à des notations diverses. 
Les lieux d'où l'on écrit sont nommés, surtout s'il ne s'agit pas de 
la maison parisienne-^' : de la campagne (XV, 34), de chez ma- 
dame Volland à Isle — «Je laisse tout, pour vous marquer le 
plaisir que j'ai d'être dans un lieu que vous avez habité» (II, 231) 
— , de chez le curé de Guémont — « c'est de là que je vous écris 
avec la plume du curé» (II, 223) — , de chez Le Breton (III, 352; 
IV, 47-48, 109 et 1 17; V, 64), de chez Grimm (II, 269-270, 272 et 
277), de chez Falconet à Saint-Pétersbourg (XIII, 66), de chez 
Damilaville (III, 218, 245 et 253). C'est de chez ce dernier que 
Diderot écrit, le 19 octobre 1761 : 



30. Jean-Philippe Arrou-Vignod a noté ce «Plaisir propre aux écrits 
intimes: les brusques, bouleversantes invasions du temps de l'écriture dans le 
récit» {op. cit., p. 41). 

31. L'épistolier ne fait exception que pour se décrire, au bénéfice de 
Catherine II, en bon père de famille: «C'est du sein de ma famille que j'ai 
l'honneur d'écrire à Votre Majesté» (XIV, 118; voir aussi XIV, 176). 



98 Diderot épistolier 

Ne soyez point surprise du décousu de tout ceci. Thiriot, 
d*Ainilaville et quelques autres personnes font un bruit 
horrible au milieu duquel je vous écris. C'est une incom- 
modité à laquelle je suis souvent exposé ; mais ici du moins 
je ne crains point que la curiosité s'approche de moi sur la 
pointe du pied, et vienne, penchée sur mon épaule, lire les 
lignes que je lui dérobe (III, 344). 

Souvent, il dit à Damilaville (III, 220; VIII, 169-170), à madame 
d'Épinay (IX, 49-51) ou à Sophie qu'il a décidé de leur écrire en 
les attendant, chez eux, d'où ils sont temporairement (espère-t-il) 
absents. Les jours de la semaine ou les moments de la journée 
choisis pour écrire sont le fruit de notations innombrables et 
participent de la construction d'un temps commun : écrivant « Il 
est minuit. Je tombe aussi de sommeil» (VII, 153; voir aussi IV, 
119), l'épistolier se situe dans la même temporalité que Sophie 
(«aussi»). Diderot n'hésite pas à écrire dans le noir s'il le faut: 
chaque moment passé auprès de Sophie, même s'il ne s'agit que 
d'un moment d'écriture, est chéri par le destinateur. Il faut en 
profiter jusqu'au bout : « Adieu. Je ne sçaurois vous quitter tant 
qu'il me reste un quart d'heure et que je suis à côté de vous, ou 
tant qu'il me reste une ligne de papier blanc et que je vous écris » 
(III, 261) ; «Adieu, mon amie. Bonsoir. La lumière et le papier me 
manquent en même tems» (V, 66). S'il lui faut s'interrompre, ce 
n'est pas de son propre chef. 

Quand il écrit, Diderot se sait près de Sophie, même si elle 
n'est pas consciente de cette coïncidence — c'est encore un des 
paradoxes de la lettre. 

Je ferois tout aussi bien de continuer à vous écrire ; car il est 
deux heures du matin, et cette singulière aventure ne me 
laissera pas dormir. 

Vous dormez, vous. Vous ne pensez pas qu'il y a à 
soixante lieues de vous un homme qui vous aime et qui 
s'entretient avec vous tandis que tout dort autour de lui. 
Mais demain, je serai une de vos premières pensées (V, 185). 

Le sommeil, qui devrait pourtant séparer les amants («Vous 
dormez, vous»), déjà éloignés physiquement l'un de l'autre 



Le temps épistolaire 99 

(«soixante lieues»), finit par les unir: il est à la fois leur décor 
commun (« tout dort» autour de Diderot), ce qui oblige Tépisto- 
lier à écrire («cette singulière aventure ne me laissera pas dor- 
mir») et le moment de la communication, sinon de la conversa- 
tion («qui s'entretient avec vous»). Le temps de l'écriture est, 
dans le meilleur des cas, cette plage de communication dans 
une relation placée sous le signe de la séparation. Même si elle 
dort, Sophie, écrit Diderot, aura pour lui « une de [ses] premières 
pensées" ». 

Avant que d'être un texte, la lettre est toujours une chose 
dont l'apparence même unit les épistoliers, parfois jusqu'au trou- 
ble. Sa réception peut devenir une épreuve: 

Je regrette un jour qui me tient éloigné de vous. Je regrette 
aussi cette lettre qui m'attend à présent à Isle. Elle est entre 
les mains de votre mère ; elle y restera trop de tems. Je re- 
doute le moment où elle me la remettra. Comment me l'of- 
frira-t-elle? Comment la recevrai-je? Nous serons troublés 
tous les deux. Elle verra mon trouble ; je devinerai le sien ; 
nous garderons le silence, ou, si nous parlons, je sens que je 
bégaierai, et je n'aime pas à bégayer. Et vous croyez que 
j'auroi le courage de demander une plume et de l'encre 
pour vous écrire? Vous me connoissez bien! (II, 207). 

Même si elle est une offrande («Comment me Toffrira-t-elle?»), 
la lettre reste porteuse d'une menace (trouble, bégaiement), que 
l'épistolier énonce pour mieux montrer qu'il n'y cédera point 
(«Vous me connoissez bien!»). 

À d'autres moments, la réception de la lettre transporte 
tellement de joie l'épistolier que le commerce épistolaire éclipse la 
rencontre virtuelle avec la femme aimée. 



32. L'union dans le sommeil est fréquemment évoquée par Diderot: 
« Bonsoir, mon amie. Je m'en vais achever la nuit avec vous. Dormez un petit 
moment avec moi» (V, 128). Voir aussi: III, 46-47 et 352; IV, 93. L'écriture 
nocturne est représentée ailleurs: «comme je me retire de très bonne heure, 
j'espère vous donner une de ces nuits chaudes qu'on ne sçauroit dormir, et vous 
mettre un peu au courant de ma vie» (IX, 80). 



100 Diderot épistolier 

Non, mon amie, votre présence même n auroit pas fait sur 
moi plus d*impression que votre première lettre. Avec quelle 
impatience je Tattendois ! Je suis sûr qu'en la recevant mes 
mains tremblaient, mon visage se décomposait, ma voix 
s'altérait, et que, si celui qui me l'a remise n'est pas un 
imbécile il aura dit : Voilà un homme qui reçoit des nouvel- 
les ou de son père, ou de sa mère ou de celle qu'il aime. Au 
même moment, je venais de faire partir un billet où vous 
aurez vu toute mon inquiétude (II, 289). 

Le trouble, dont la vraisemblance est renforcée par la simulta- 
néité de la réception de la lettre avec l'expédition d'un message 
inquiet («Au même moment»), agite toujours le destinataire 
(mains qui tremblent, visage qui se décompose, voix qui s'altère), 
mais l'enjeu de l'épistolaire s'est déplacé: la lettre possède alors 
un pouvoir plus grand que l'absente qui l'écrit (« Non, mon amie, 
votre présence même n'auroit pas fait sur moi plus d'impression 
que votre première lettre»). Le corps de la lettre est porteur d'un 
symbolisme plus fort que celui de la maîtresse ; il le remplace. Le 
temps de la réception de la lettre est plus euphorique que celui de 
la rencontre des amants. 

Le temps de la lecture devient aussi, sous la plume de Dide- 
rot, une figure du partage. Ce temps commun peut être le pré- 
sent : « Croyez- vous, mon amie, que je ne me sois pas dit là dessus 
tout ce qui se passe à présent dans votre tête?» (V, 221) Il peut 
également s'agir du futur. Le 10 septembre 1760, Diderot déplore 
que Sophie n'ait pas reçu la Tancrède de Voltaire qu'il lui a en- 
voyée : 

Je me disois: Quel plaisir elle aura dans cet endroit! Elle 
n'entendra jamais cet Eh bien, mon père? sans fondre en 
larmes. J'unissois mes sensations aux vôtres. J'étois en- 
chanté que, séparés par une distance de soixante lieues, 
nous éprouvassions un plaisir commun ; et voilà que vous 
n'avez pas encore reçu cet envoi (III, 62). 

Il y a un temps de la lecture de la lettre. Diderot et ses correspon- 
dants y sont ensemble, leur pensée coïncide, la distance géogra- 
phique n'existe plus: 



Le temps épistolaire 101 

Adieu, mesdames et belles amies. Ne me regrettez pas 
autant que vous êtes regrettées ; cela vous feroit trop de mal. 
La véritable amitié ne s'affoiblit pas par la distance, et mon 
cœur touche le vôtre comme si nous étions au coin du 
même foyer (XIII, 16; voir aussi VII, 123). 

Une intimité est possible, malgré Tabsence — en fait : grâce à elle. 
La distance est abolie, la séparation refusée. Dans ce temps idéal, 
la réciprocité est totale : « Je regretterois beaucoup la lettre [si elle 
était perdue], parce que j*ai eu grand plaisir à Técrire, parce qu'on 
aura grand plaisir à la lire » (VII, 211) ; « Je ne sçais pourquoi je 
ne passe pas mes journées à vous écrire ; j'ai tant de plaisir à vous 
lire!» (VII, 136). 

Pourtant, le temps de la lettre n est pas imperméable à celui 
du monde extérieur. Dans Les posthumes (1786-1796) de Restif de 
la Bretonne, le personnage de De Fontlhète, se sentant irrémédia- 
blement malade, écrit une série de lettres à sa femme qu'on doit 
continuer à lui envoyer pendant une année après sa mort et sans 
lui annoncer celle-ci^^. Ce que donne à lire cette situation, c'est 
que le temps de la lecture de la lettre est aussi celui de l'illusion : 
la mort a déjà remplacé l'absence ponctuelle, sans que la destina- 
taire le sache. Il est vrai que la lettre est une présence, la 
coalescence de nombreuses temporalités: celles de ce qui est 
narré, de celui qui narre et de celui qui lit, de qui envoie et reçoit, 
de l'amour et de son prolongement infini, mais elle génère par- 
fois un temps cruellement faux. 



33. Voir Janet Altman, op. cit., p. 132-133. 



102 Diderot épistolier 

Bis 

Il n'est sottises, pour vous plaire, 
Qu'on ne fît chez nos bons aïeux, 
Et qu'aujourd'hui pour vos beaux yeux 
On ne soit tout prêt à refaire. 

Diderot, «Vers aux femmes», 

1" septembre 1771 

(LEW, IX, 619) 

La répétition — ce temps figé, toujours le même — est omnipré- 
sente dans la correspondance de Diderot. Elle prend principale- 
ment deux formes: celle du cœur est posée comme pure 
positivité, c*est celle de l'amoureux ou de l'ami qui ne change 
pas ; celle du monde est de l'ordre du contingent. Souvent expri- 
mée par des serments, elle représente aussi, dans certains cas, un 
danger, une menace. Elle fait par ailleurs appel à des procédés 
rhétoriques spécifiques: anaphores, verbes de répétition, anti- 
métaboles. Dans ses réalisations multiples, elle désigne un des 
traits essentiels de la lettre : celle-ci est une expérience constam- 
ment revécue, un texte que les circonstances obligent à relire. 

La répétition du cœur se manifeste par de nombreuses pro- 
messes de fidélité et de constance. Dès 1743, Diderot écrit à sa 
femme, Anne-Toinette Champion: «Je suis toujours le même; 
mais combien je vous trouve changée^'' » ; seize ans plus tard, c'est 
à Sophie VoUand qu'il dira que la constance est « la plus difficile 
et la plus rare de nos vertus» (II, 277); en 1777, enfin, c'est sa 
fille Angélique qui recevra ces mots: «je suis l'homme du monde 
le moins inconstante^ ». Les nombreux serments d'amour éternel 



34. 1, 46. Cette déclaration contient deux syntagmes qui sont repris dans 
d'autres lettres. À madame d'Épinay, en 1767: «je suis toujours le même, et j'ai 
même la vanité de douter que je puisse devenir meilleur en changeant » (VII, 
156). Aux dames Volland, en 1774: «Vous êtes bien injustes si vous ne croyez 
pas que je vous rapporte les mêmes sentiments que j'avois en me séparant de 
vous. Ce n'est pas mon cœur, ce seront vos âmes qui seront changées » (XIII, 
224). 

35. XV, 44. La constance est un sentiment que Diderot épistolier pro- 
meut fréquemment, auprès de femmes différentes: I, 38; II, 181-182; III, 78; 
XI, 17; XV, 44. Elle est soumise à la raison: «Je suis constant dans mes goûts. 



Le temps épistolaire 103 

constituent une des figures de la répétition, soit qu'on les formule 
soi-même — « je te répète tous les serments que je t'ai faits tant 
de fois» (I, 37) ; « Je vous l'ai dit cent fois» (II, 266) ; « ce que je 
vous ai promis mille fois^ » — soit qu'on les exige de l'autre — 
«Continuez de vous bien porter. Àimez-moi, dites-le-moi. 
Aimez-moi tendrement, dites-le-moi souvent» (III, 81). Les let- 
tres de fin d'année et d'anniversaire (à sa sœur Denise, à Sophie, 
à Catherine II) mettent en scène cette répétition des jours et donc 
des sentiments: «Les pères, les mères, les enfants et les petits- 
enfants, tous ceux qui m'entourent et qui vous doivent leur bon- 
heur, renouvellent au commencement de cette année les vœux 
qu'ils font tous les jours pour Votre Majesté» (XIV, 176). Tel 
passage sur la douleur de la séparation et sur la permanence de 
l'amour est fondé sur de « vieilles preuves » que Sophie trouvera 
« toujours nouvelles» (V, 40). Au cœur de l'appel à l'autre se love 
toujours cette présence du même : « Tenez, mesdames et bonnes 
amies, je suis et serai le même tant que je vivrai» (IX, 102); 
« Mademoiselle Volland, c*est comme le premier jour ; et quand 
nous nous reverrons, ce sera comme la première fois » (VII, 178) ; 
« Bonjour, Mad"' Volland. Mon cœur est le même. Je vous l'ai dit, 
et je ne mens pas» (X, 160). Situation extrême, Diderot en vient 
même à faire passer la répétition avant l'amour : « Ah ! Sophie, 



Ce qui m'a plu une fois me platt toujours, parce que mon choix m'est toujours 
motivé. Que je haïsse ou que j'aime, je sçais pourquoi » (II, 208 ; voir XVI, 53). 
Elle le distingue des Langrois, qu'il caractérise par leur « inconstance de girouet- 
tes» (II, 207), ou du «satyre» Georges Le Roy, «plus inconstant encore que 
libertin» (III, 147). À son départ pour la Russie, Diderot rassure ses amis — 
Jean Devaines, madame d'Épinay, Grimm — sur sa constance : « La différence 
des degrés de latitude ne changera rien à mes sentimens ; et vous me serez chère 
sous le pôle, comme vous me l'étiez sous le méridien de Cassini (Paris] » (à 
Sophie Volland, XIII, 42). 

36. X, 139. Le syntagme «cent fois» est récurrent: «vous me feriez 
mourir cent fois» (I, 28) ; «Tel eût été Néron, qui s'est dit cent fois» (III, 213) ; 
«ce que j'ai désiré cent fois» (IV, 39-40); «je l'aurois embrassé cent fois» (IV, 
140); «vous valez cent fois mieux {...]» (V, 126. Ces paroles sont attribuées à 
d'Holbach.); «Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois j...) ?» (VU, 143); «je 
te l'ai déjà dit cent fois et je te le répète» (VIII, 87); «le vous l'ai dit cent fois. 
Monsieur, et je vous ai toujours dit vrai» (IX, 171); «|e te bénis dix fois, cent 
fois, mille fois» (XII, 127); etc. 



104 Diderot épistolier 

vous ne m*aimiez pas assez, si vous m'aimez aujourd'hui davan- 
tage» (II, 158). L'épistolier semble alors préférer un sentiment 
amoureux toujours semblable à celui qui changerait et, par effet 
de retour, viendrait modifier ce que lui croyait. 

L'écriture épistolaire est soumise à la même répétition, par- 
ticulièrement lorsqu'il est question du pacte épistolaire. L'écriture 
des lettres se fait «aux jours accoutumés» (V, 176). On y trouve 
un contenu toujours le même: «c'est par vous aimer qu'il faut 
que je commence ou que je finisse» (III, 180). Dès 1760, Diderot 
indique que le texte de ses lettres à Sophie est une reprise de celui 
des années antérieures: «Voilà, ma bonne amie, notre causerie 
[avec le père Hoop]. Elle vous amusoit l'an passé. Pourquoi vous 
ennuyeroit-elle cette année?» (II, 131), car la vie elle-même est 
une reprise: «Me voilà donc aux mêmes lieux où j'étois l'an 
passé. Y suis-je plus heureux? Non» (III, 85). À Falconet, il an- 
nonce qu'il se répétera : « Mon ami, faites leur un beau cheval ; ce 
sera le refrain de toutes mes lettres» (IX, 81-82), ou qu'il évitera 
de le faire pour ne pas troubler son bonheur: «je me garderai 
bien de corrompre votre bonheur par l'éternelle histoire de mes 
peines» (IX, 42-43). En 1769, il décrit «le remors continuel de 
[se] dire perpétuellement » qu'il n'a pas écrit, alors qu'il aurait dû 
le faire (IX, 229). 

Le temps social n'est pas différent du temps intime. Quand 
il ne rêve pas d'une nouvelle vie («Ah! si c'était à recommen- 
cer!», V, 37), Diderot, seul, doit se contenter de refaire constam- 
ment les mêmes gestes, qu'il soit à Paris : 

Dans l'absence de tous mes amis dispersés autour de Paris, 
mes journées sont assez uniformes. Se lever tard, parce 
qu'on est paresseux ; faire répéter à sa petite fille un chapitre 
d'histoire et une leçon de clavecin ; aller à son atelier ; cor- 
riger des épreuves jusqu'à deux heures ; dîner, se promener, 
faire un piquet, souper, et recommencer le lendemain (IV, 
171), 

ou au Grandval, en 1759: 

Notre vie est toujours la même. On travaille, on mange, on 
digère si l'on peut, on se chauffe, on se promène, on cause. 



Le temps épistolaire 105 

on joue, on soupe, on écrit à son amie, on se couche, on 
dort, on se lève, et Ton recommence le lendemain (II, 290), 

comme en 1767: 

Nos journées ici se ressemblent toutes. Nous nous levons de 
bon matin. Nous déjeunons gaiement. Nous travaillons. 
Nous dînons ferme et longtems ; nous digérons en plaisan- 
tant sur de grands canapés. Nous faisons deux ou trois tours 
d*un passe-dix ruineux. Nous prenons nos bâtons, et nous 
faisons des promenades immenses. De retour, nous nous 
mettons tous en bonnet de nuit. Cohault et la baronne 
prennent leurs luths ; ou nous prenons des cartes. Le souper 
sonne. Nous soupons, car il faut souper sous peine de dé- 
plaire à la maîtresse de la maison. Après souper nous cau- 
sons; et cette causerie nous mène quelquefois fort loin. 
Nous nous couchons dans des lits si bons qu'on n'y sçauroit 
dormir, et le lendemain nous recommençons". 

La vie de société se répète^®. 



37. VII, 139-140; voir aussi: III, 62; VII, 148-149. La même expression 
— «Le lendemain nous recommençons» (II, 264) — clôt une autre présenta- 
tion des journées du Grandval. On notera la ressemblance entre ces descriptions 
et celle de l'utopie amoureuse du «petit azile» (V, 60). 

38. Il est possible que ce soit là un souhait partagé par plusieurs des 
contemporains de Diderot. C'est du moins ce que peut laisser croire, chez 
Rousseau, tel passage des Rêveries: «Après le souper, quand la soirée était belle, 
nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la ter- 
rasse pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, 
on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le 
tortillage moderne, et enfin l'on s'allait coucher content de sa journée et n'en 
désirant qu'une semblable pour le lendemain » {Les rêveries du promeneur soli- 
taire, texte établi, avec introduction, notes et relevé de variantes par Henri 
Roddier, Paris, Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1960, p. 69) ou de La nou- 

elle Hêloise: «Tous les soirs, Julie, contente de sa journée, n'en désire point une 
différente pour le lendemain, et tous les matins elle demande au ciel un jour 
semblable à celui de la veille; elle fait toujours les mêmes choses parce qu'elles 
sont bien, et qu'elle ne connaît rien de mieux à faire» {Julie ou La nouvelle 
Héloise. Lettres de deux amants habitants d'une petite ville au pied des Alpes 
recueillies et publiées par Jean-Jacques Rousseau, introduction, chronologie, bi- 
bliographie, notes et choix de variantes par René Pdmeau, Paris, Garnier, coll. 

Classiques Garnier», 1960, p. 539). 



106 Diderot épistolier 

Plus rarement, la répétition, plutôt que d'être de Tordre du 
constat, représente un danger. Il peut s'agir d'un geste qui, une 
fois fait, ne cesserait de se reproduire, pour en venir à miner la 
relation amoureuse, soit en modifiant cette relation : « Je ne sçais, 
mais si je vous étois une fois infidèle, il me semble que je ne m'en 
tiendrois pas là. Il ne faut donc pas commencer» (IV, 66), soit en 
modifiant le commerce qui en est le support : « Mais il ne faut pas 
que ce silence dure. Si c'est ainsi que vous débutez, dans un mois 
vous ne songerez non plus à moi que si je n'existois plus» (IX, 
71). Il peut également s'agir d'une des figures de la récurrence de 
l'absence, comme dans la lettre à Grimm du 9 juin 1777 : « On dit 
que vous rapparoîtrez en septembre prochain. Je n'en crois rien. 
J'efface le prochain ; et je dis : le mois de septembre revient tous 
les ans» (XV, 62). La répétition («rapparoîtrez», «revient»), 
dans de telles conditions, est dysphorique. 

La répétition peut encore être vécue sur le mode dyspho- 
rique, mais par la faute de Diderot lui-même: la menace n'est 
plus alors le fait du destinataire et elle prend le visage de la 
mise au défi (ce procédé est commun à plusieurs lettres). Le 30 
novembre 1765 (V, 193), par exemple, Diderot se plaint à Sophie 
de ne pas avoir reçu de lettres d'elle: «Je ne sçais que devenir», 
lit-on en incipit. 

J'ai toutes sortes d'occupations autour de moi, et aucune ne 
me convient. Je voudrais sortir, et je sens qu'en quelque 
endroit que j'aille, j'y porterai et trouverai l'ennui. Le 
domestique de Grimm [qui agit comme intermédiaire entre 
Diderot et Sophie] ne m'a point apparu, et demain diman- 
che, s'il faut que je revienne à vuide de la rue neuve Luxem- 
bourg, il est sûr que je serai l'homme du monde le plus 
inquiet et le plus malheureux^^. 



39. Le thème de l'inquiétude est consubstantiel à celui du silence. On le 
voit chez Diderot (II, 289; III, 43-44, 50, 251, 253 et 305; VIII, 191 ; IX, 80, 85 
et 229; X, 117, 160 et 187; XI, 143; XIII, 42 et 83; XIV, 34, 55 et 218; etc.) 
comme chez Chompré : « Les courriers se succèdent, mon cher ami et je ne 
reçois plus de tes nouvelles. Pour le coup, je ne puis pas ne pas être inquiet. Je 
ne t'écrirai plus que quelques lignes de courrier jusqu'à ce que je sache le motif 



Le temps épistolaire 107 

Le silence épistolaire de Sophie est vécu comme présent doulou- 
reux, mais également comme avenir menaçant: pas de lettres 
aujourd'hui, pas de lettres demain. Se déclarant incapable de 
subir une telle épreuve, Tépistolier a alors recours à la mise au 
défi: «Et vous croyez que, si c'étoit à recommencer, je vous 
aimerois, ni vous ni aucune autre ; que je ferois assez peu de cas 
du repos, de la liberté, du sens commun, pour le confier derechef 
à personne? Cassez moi aux gages, seulement une fois, pour 
voir.» Uabsence de répétition («recommencer», «derechef») 
viendrait mettre fin à la dysphorie, comme si une rupture radi- 
cale (la fin de l'amour) valait mieux que le silence des lettres. 

Rhétoriquement, l'importance de la répétition est soulignée 
de trois façons principales''^. D'abord par le recours à l'anaphore : 

Cette mère empêchera donc toutes les choses douces et in- 
nocentes que nous méditerons ? Dites-lui qu'on peut arran- 
ger les deux portraits comme il lui plaira. . . ; dites-lui que je 
suis un homme de bien ; que rien ne me fera changer pour 
vous... ; dites-lui que la plus grande considération dans la 
mémoire des hommes m'est assurée...; dites-lui que j'ai 
atteint l'âge où l'on ne change plus de caractère... ; dites-lui 
combien je serois flatté, combien vous seriez heureuse de 
tenir, de sentir, de regarder elle et moi, moi et elle...^' 



de ce silence et dans une quinzaine de jours, s'il ne me parvient aucun éclair- 
cissement, je m'adresserai à Madame de Boissy qui peut-être m'apprendra ce 
que j'en dois penser» {op cit., p. 241; voir aussi p. 163 et 181). Si le mot 
inquiétude est fréquent, le thème peut cependant être exprimé de diverses fe- 
çons: «Toutes ces idées font mon supplice» (VU, 217); «Ce silence me chif- 
fonne» (X, 127); etc. 

40. Pour les définitions des procédés étudiés, voir le Gradus de Bernard 
Du PRIEZ {Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris. Union générale 
d'éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, 541 p.). 

41. II, 147. Pour des exemples d'autres anaphores, on verra: I, 157, 190, 
220 et 240; II, 190, 201, 228, 230, 283-284, 284. 285, 285-286, 300 et 31 1 ; III, 
46-47, 52, 62, 99, 210, 248-249, 267 et 316; IV, 56, 64, 93. 101. 122-123 (dans 
cette lettre à Sophie Voliand, se lit une triple anaphore: des «que», des «parce 
que», des «ce n'est plus»), 165-166 (neuf «c'est que», quatre «que») et 206; V, 
47-48. 48-49, 71-72, 73, 78, 125, 178. 190-191, 200 et 236; VI, 103 et 178; VU, 
60, 70, 1 16, 139 et 189; VIII, 32, 36-37, 38-39, 75, 108. 127, 128, 135. 147. 152. 
169, 201 et 231 ; IX, 22, 29, 31-32, 33, 34-35, 42-43. 84. 95, 101-102, 107-108, 



108 Diderot épistolier 

et à diverses autres figures de répétition lexicale: épiphores'•^ 
parallélismes*^ isolexismes^, épanalepses^^ anadiploses''^ sym- 
ploques*^ Ensuite par l'emploi de verbes construits à partir du 
préfixe r(e)-. La création néologique diderotienne repose en par- 
tie sur ce procédé — « Je vous raimerai quand je ne souffrirai 
plus^»; «Vous raurez donc votre Marin» (VIII, 205; le verbe 
«ravoir» n existe qu'à l'infinitif); «On dit que vous rapparoîtrez 
en septembre prochain » (XV, 62) — et c'est lui qui attire d'abord 
l'attention du lecteur, mais il faut ensuite le lier à la forte présence 
dans la correspondance de verbes déjà existants et construits sur 
le même modèle. Quelques-uns de ces verbes sont utilisés plu- 
sieurs dizaines de fois dans les lettres: «revoir», «retrouver», 
« revenir », « retourner », « recommencer », « reprendre », « relire », 



117-118, 160-161, 171, 179, 186, 193, 196 et 209; X, 41, 48, 144, 145, 159, 160, 
185. 205 et 249; XI, 87 et 137; Xll, 23, 53-54, 64, 76, 78, 114, 134, 143, 161- 
162, 163, 165, 166-167, 167, 168, 171, 173, 179, 209, 221, 223-224, 227-228, 230 
et 252; XIII, 48, 67, 76, 77, 80, 98, 117-118, 119, 153-154, 201, 208 et 216; XIV, 
23, 24, 34, 42, 48, 49, 68, 73-74, 77, 83, 97, 110-111, 145-151, 154, 177, 217 et 
218; XV, 27, 33-34, 46, 50, 60, 62, 81, 94, 126, 160-161 et 160-162; XVI, 36 et 
66; Michèle Gauthier, «Une lettre manuscrite de Diderot à la Bibliothèque 
municipale », dans Autour de Diderot, numéro spécial du Bulletin de la Société 
historique et archéologique de Langres, Langres, Société historique et archéologi- 
que de Langres, 1984, p. 106-107; Michel Delon, «Éditer la correspondance», 
dans Georges Dulac (édit.), «Éditer Diderot», SVEC, 254, 1988, p. 54; etc. 

42. II, 204; III, 22; IV, 141; V, 236; XI, 19; etc. 

43. III, 155, 187 et 219; Vil, 78 et 152; Vlll, 207; IX, 35 et 204; X, 144; 
XII, 164-165, 170 et 175-176; etc. 

44. Il, 283; XI, 88; XIII, 80; etc. 

45. X, 137; etc. 

46. XI, 18-19 et 84; etc. Selon Le secrétaire à la mode de Jean Puget de 
La Serre, l'anadiplose est une des cinq lois de la conversation galante (voir Yves 
GiRAUD, «De la lettre à l'entretien: Puget de La Serre et l'art de la conversa- 
tion », dans Bernard Bray et Christoph Strosetzki (édit.). Art de la lettre. Art 
de la conversation à l'époque classique en France. Actes du colloque de Wolfenbuttel 
octobre 1991, Paris, Klincksieck, coll. «Actes et colloques», 46, 1995, p. 217-231). 

47. VII, 187; XIII, 73 et 208; etc. 

48. VI, 160. Madame de Graffigny écrivait déjà: «je te raime» (Corres- 
pondance de Madame de Graffigny. Tome III. 1'' octobre - 27 novembre 1742. 
Lettres 309-490, préparée par N.R. Johnson et al, Oxford, Taylor Institution, 
The Voltaire Foundation, 1992, p. 339). 



Le temps épistolaire 109 

« remettre », par exemple. D*autres, utilisés moins fréquemment, 
suggèrent la même idée: «revoler», «recouvrer», «raccommo- 
der», «recoucher», «relever», «renouveler», «rappeler», «ren- 
gager», «regagner», «reparaître», «rejoindre», «refaire», «re- 
chercher », « renaître », « rentrer », « retrancher », « ravoir », 
« rapporter », « récrire », « rouvrir », « réunir », « réchapper », « ré- 
tablir», «rassembler», «ramener», «remontrer», «rabaisser», 
«repasser», «renvoyer», «redire», «radoucir», «rapprocher», 
«redemander», «renouer», «repenser», etc. Le verbe «répéter» 
lui-même est employé, ainsi que «réitérer» et «rabâcher^'». En- 
fin, la figure de l'antimétabole, matrice possible de la relation 
triangulaire dont l'hypothèse sera développée plus loin, mêle la 
répétition des syntagmes et leur permutation: «Madame de 
Maux m'a de tems en tems dit un petit mot de vous, et je crois 
que de tems en tems aussi elle vous aura dit un petit mot de 
moi^. » 

La fréquence de la répétition dans la lettre s'explique en 
partie par le découpage temporel que suppose la correspondance : 
celle-ci est, avec le journal intime, la seule pratique où le passage 
quotidien du temps est aussi nettement marqué, au point d'en 
constituer un trait générique. Bien qu'elle ne soit pas soumise. 



49. Didier-Pierre Diderot, le 14 décembre 1772, accuse d'ailleurs son 
frère de « répétailler » (XII, 184). On relèvera, toujours en ce qui concerne la 
répétition, l'emploi des expressions «encore une fois» ou «cette fois» (IV, 202 
et 230 ; VII, 207 ; VIII, 1 27 ; IX, 3 1 ; etc. ), « derechef» (V, 93 et 1 24- 1 25 ; VI, 369 ; 
X, 69; XV, 179; etc.), «revoilà» (VIII, 205; etc.), etc. Des textes édités par 
Georges Roth, mais qui ont été exclus du corpus ici étudié, pourraient être 
interprétés à partir de ce trait stylistique. Ainsi, un court passage du Salon de 
1767 contient les mots « derechef» et « retour », et les verbes « rechercher » (deux 
fois), «retrouver», «relever», «revenir» (deux fois), «retourner» (VII, 266). Le 
texte porte sur l'absence et la mort ; il naît du rappel d'un « égarement volup- 
tueux» dans un endroit «où je fiis heureux avec toi et sans toi» (VII, 266). 

50. XIV, 213. Pour d'autres exemples d'antimétabole, on verra: II, 118, 
290, 295 et 319; III, 43-44, 51,52. 53-54, 120-121. 151.231 et 282; IV, 75, 115 
et206;VII.40, 185 et 211 ; VIII, 104;XII, 109, 230 et 231 ; XIII. 214; XIV, 13, 
41 et 213; etc. Marc Bufpat s'est intéressé à ce procédé, qu'il désigne par les 
expressions «phrases symétriques» ou «structure en chiasme» («Conversation 
par écrit». RD£. 9, octobre 1990, p. 66 et 67); il insiste sur la musicalité qu'il 
permet. 



1 10 Diderot épistolier 

comme le journal, à l'empire du calendrier, la lettre subit des 
jours rinaltérable outrage : chaque jour répète l'absence, la ren- 
force, oblige à la réécrire. Elle est donc une forme à la fois frag- 
mentaire — fragment d'un ensemble (la correspondance), la let- 
tre est elle-même souvent constituée de fragments, de ce que 
Diderot appelle des « bâtons rompus » : « Adieu, mon amie. Vous 
voyez bien que ce n'est là qu'un fragment d'une lettre que je n'ai 
pas le temps d'achever» (IV, 78) — et unie, car le découpage par 
jour ou moment de la journée l'insère dans une continuité, celle 
de l'absence^'. La lettre est aussi bien écriture de l'instant que de 
la durée (mais d'une durée lisse, sans aspérité — d'une souf- 
france une). Elle peut avoir un commencement: la première ab- 
sence, mais elle n'a pas de fin, sinon dans la mort. Elle peut être 
relancée et recommencée. 



Que le temps soit toujours en quelque sorte le même, qu'il ne se 
vive que sous la forme de la répétition, et d'une répétition sou- 
vent dysphorique, n'implique pas que celle-ci assure à la relation 
amoureuse sa pérennité. En effet, Diderot semble souvent déchiré 
entre l'affirmation du caractère éternel de son amour pour So- 
phie — cet amour se répète — et les dangers de la séparation, 
donc de l'absence, et, par extension, du passage du temps. Deux 
lettres illustrent cela. 

La première est du 24 septembre 1767: comme souvent 
dans la correspondance, la position qu'y tient Diderot diffère, du 
moins en partie, de celle défendue par lui dans d'autres textes, où 
il élabore de façon plus soutenue sa pensée philosophique (mais 
comment exiger de la lettre la même argumentation qu'une ré- 
flexion philosophique?). Diderot déclare à Sophie Volland qu'il 
est éternel: 



51. On remarquera que le roman épistolaire est lui aussi une forme frag- 
mentée : « Par définition, la narration épistolaire est une narration fragmentée » 
(Janet Altman, op. cit., p. 169), comme le journal intime, dont la «fragmenta- 
rité» est «constitutive» (Jean Rousset, Le lecteur intime. De Balzac au journal, 
Paris, José Corti, 1986, p. 160). 



Le temps épistolaire 111 

Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois que j*étois éternel ? 
Est-ce que jusqu'à présent cela n'est pas vrai? N'allez pas 
prendre cela pour un mensonge officieux: c'est la pure 
vérité. J'ai bien ouï dire qu'on mourroit ; mais je n'en crois 
rien". 

Diderot feint ici de ne pas croire à la mort, ce qui lui permet de 
rassurer Sophie sur l'amour littéralement éternel qu'il lui porte et 
sur son silence épistolaire : « de grâce, tâchez donc de vous rassu- 
rer. Est-ce qu'il ne seroit pas plus agréable pour vous de me croire 
paresseux, négligent, occupé, que malade ou mort?», demandait 
Diderot, avant de répondre qu'il était éternel. 

Ailleurs, le temps est toutefois lié à une menace, et à une 
menace double. Lorsque Diderot écrit à Sophie : « Toujours, mon 
amie, toujours vous me serez chère ; faites seulement que ce tou- 
jours dure longtems» (IV, 115), non seulement il laisse planer la 
possibilité d'un éventuel changement d'attitude amoureuse de sa 
part, mais, en outre, il impute par avance ce changement à So- 
phie. C'est à elle que revient la tâche de faire que le « toujours » 
du serment amoureux dure « longtemps ». L'éternité dont il était 
question dans le premier extrait cité devient bien relative dans le 



52. VII, 143. Huit ans plus tôt, le 3 juillet 1759, au sujet de sa santé, 
Diderot confiait semblablement à Grimm : « La mienne est de fer. Je ne mourrai 
jamais; voilà qui est décidé et fort consolant d'après l'opinion et l'expérience 
que nous avons de la vie» (II, 166). Dans un fragment que Jean Varloot date de 
1769, cette question de la mort refusée est précisément évoquée: « Il est sûr que 
c'est une belle inconséquence que de s'être fixé un terme, et que de vivre au jour 
le jour. C'est qu'on ne croit pas trop à ce terme; c'est que c'est une pensée de 
nuit qui s'évanouit au point du jour; et qu'on unit les projets d'un être éternel 
à la durée d'un éphémère; c'est qu'il y a des instans monastiques sur la vie d'un 
homme du monde, tout comme il y a des instans mondains sur la vie d'un 
moine, et que ces instans passés, l'un va à matines et l'autre au bal de l'Opéra » 
(XVI, 56). L'âge aidant, le ton sera moins assuré: «Il faudroit, pour le mieux, 
mourir tous le même jour. Mais comme il ne faut pas s'y attendre, je jure de 
rester aux deux qui auront le malheur de survivre ; je jure de rester à celle qui 
survivra» (en 1770, aux dames Volland, X, 160); «je suis et serai, in œtcrnum, 
s'il y a quelque éternité pour cet être chétif qu'on appelle l'homme» (en 1780, 
à François Tronchin, XV, 182-183). Sur le thème du vieillissement, voir: IX, 166 
et 193; XII, 102 et 115; etc. 



112 Didero t épistolier 

second. Comme Fécrit Diderot dans le Salon de 1767 au sujet des 
ruines: 

Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde 
qui reste. Il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce 
monde! Je marche entre deux éternités. De quelque part 
que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annon- 
cent une fin et me résignent à celle qui m'attend". 

Pour l'épistolier, l'amour semble parfois devoir être éternel (mais 
c'est là, on l'a vu, un lieu commun) ; pour le philosophe, il est 
soumis aux lois du monde. Le premier ne cesse de répéter ses 
serments, pendant que le second se résigne à sa fin. Il est vrai 
qu'ils ne s'adressent pas à la même personne. Mais qu'en est-il 
lorsque Sophie reçoit une lettre où Diderot philosophe sur ce 
qu'est le temps? 

Le temps comme thème et comme structure. 
La lettre du 15 octobre 1759 

Étudiant les rapports entre « Forme épistolaire et message philo- 
sophique dans les Lettres à Sophie Volland», Jacques Chouillet 
déclarait que distinguer dans les lettres entre discours amoureux 
et discours philosophique était un «contresens majeur^S>. Pour 
Diderot, la coupure entre le privé et le public, entre le sentimen- 
tal et le raisonnable, ne tient guère. Fondé sur une réflexion 
matérialiste qui va s'affermissant tout au long de la vie de l'écri- 
vain, ce refiis de la dichotomie est aussi bien refiis du dualisme 
traditionnel que rapport au monde et à la littérature. Ainsi, pour 
faire l'histoire intellectuelle de Diderot, il s'impose de considérer 



53. VII, 265. L'image des «deux éternités» entre lesquelles marcherait 
l'homme ne parait pas être propre à Diderot. On la retrouve par exemple dans 
une lettre que lui adresse Voltaire: «La nature m'a donné la permission de 
passer encore quelque temps dans ce monde, c'est à dire une seconde entre ce 
qu'on appelle deux éternités, comme s'il pouvoit y en avoir deux» (XII, 204). 
Cela n'est pas non plus sans évoquer les infinis pascaliens. 

54. Jacques Chouillet, «Forme épistolaire et message philosophique 
dans les Lettres à Sophie Volland», LittératureSy 15, automne 1986, p. 101. 



Le temps épistolaire 113 

tous les textes de Técrivain, de les replacer dans leur chronologie, 
d'y suivre révolution d'une pensée. Une telle lecture doit tirer 
parti de la correspondance; on le montrera à partir d'un aspect 
d'une lettre de Diderot à Sophie Volland : le traitement du temps. 
La structuration de la lettre du 15 octobre 1759 par la notion de 
temps, couplée à une réflexion de Diderot sur la question de la 
« sensibilité universelle », permet une double réflexion sur l'épis- 
tolaire : peut-on dire d'une lettre accueillant divers types de dis- 
cours qu'elle a une unité, et si oui laquelle ? comment la lettre se 
situe-t-elle par rapport à d'autres écrits qui portent sur le même 
sujet ? 

La richesse de la lettre du 15 octobre 1759 permet de la 
considérer sous différents points de vue^^ : économique (le « pro- 
jet de finance » pour lequel l'écrivain va à Sussy), scientifique (par 
la réflexion sur le polype), littéraire (quel est le lieu de la vérité 
littéraire au xviii' siècle?), philosophique (l'idée de «sensibilité 
universelle»), humoristique (monsieur de Saint Germain peut 
rajeunir à volonté, la chienne Tisbé a «de l'esprit et du juge- 
ment»), etc. Jacques Chouillet en a proposé une lecture théma- 
tique (la séparation, la peine et le plaisir, le bien et le mal) et 
structurale, malgré « son apparent désordre^^ » : « on peut obser- 
ver [dans cette lettre] un mouvement presque pendulaire, allant 
chaque fois d'un état d'heureuse distraction, presque d'oubli, à 
un état douloureux d'inquiétude"». Pour B. Lynne Dixon, qui la 
compare à l'article « Naître » de V Encyclopédie, cette lettre occupe 
une place déterminante dans la réflexion philosophique de Dide- 
rot entre les Pensées sur V interprétation de la nature et Le rêve de 
D*Alembert: avant de donner sa pleine extension au concept de 
«sensibilité universelle», Diderot s'y révèle encore tenté par le 
vitalisme^*. Sans prétendre, donc, que la lecture ici proposée soit 



55. Le texte est cité d'après l'édition de Jacques Chouillet {Denis Dide- 
rot ' Sophie Volland. Un dialogue à une voix, op. cit., p. 169-173). Voir l'annexe 
IV, où il est reproduit. 

56. Ibid., p. 41. 

57. Ibid., p. 38. 

58. B. Lynne Dixon, « Diderot, Philosopher of Energy: The Development 
of his Concept ofPhysical Energy 1745-1769», SVEC, 255, 1988, p. 95- 104. Voir 



114 Diderot épistolier 

la seule possible, on partira de ce que Ton considère être le « cen- 
tre» de la lettre — le temps comme champ sémantique et comme 
élément structurel — plutôt que de ses contenus ou de ses motifs. 
Ce parti pris repose sur une remarque maintes fois citée de la 
lettre à Sophie du 20 octobre 1760 et dans laquelle Diderot décrit 
la conversation en insistant sur son unité. Or l'analogie de la 
lettre du 15 octobre 1759 et de la conversation est explicite. Le 
terme central qui permet de la lire, le « chaînon imperceptible » 
qui en « attire » les « idées disparates », leur « qualité commune » 
(III, 173), est le temps. On notera cependant que l'unité postulée 
est un a priori critique que certaines lettres de Diderot contestent^^. 



Près de soixante termes et expressions composent le champ sé- 
mantique du temps dans la lettre du 15 octobre 1759. En cinq 
occasions, l'heure est mentionnée; elle donne son rythme au 
texte («à deux heures et demie», «À six heures», «il est sept 
heures», «Il est neuf heures», etc.). On trouve sept mentions 
relatives au jour : « hier », « aujourd'hui », « demain » (trois occur- 
rences), «avant-hier» (deux occurrences). Le moment du jour, 
sans que l'heure soit précisée, fait l'objet de neuf mentions : « dî- 
ner» (deux occurrences), «de si grand matin», «matinée», 
«nuit», «soir» (deux occurrences), «soirée» (deux occurrences). 
L'anecdote sur monsieur de Saint-Germain renvoie évidemment 
à la notion de temps, puisqu'elle porte sur l'âge du personnage 
(neuf expressions). Enfin, vingt-cinq mentions ponctuelles don- 



aussi Jacques Chouillet, Diderot poète de Vénergiey Paris, PUF, coll. « Écri- 
vains», 1984. 303 p. 

59. Ce choix critique de l'unité cachée rejoint celui de Marc Buffat 
analysant les lettres de Diderot: «"Lier tant d'idées disparates" [à Sophie, le 17 
novembre 1765] (c'est-à-dire unifier le divers sans effacer sa diversité) voilà 
peut-être la clef de l'univers et du style de Diderot, éminemment musical en ce 
sens» (loc. cit., p. 67), celui de Gabrijela Vidan déclarant que Diderot, dans ses 
lettres, «combine, (...] associe, d'après une logique rigoureuse, en dépit de "l'air 
de négligence qui plaît toujours" (vii.62)» («Style libertin et imagination ludi- 
que dans la correspondance de Diderot», SVEC, 90, 1972, p. 1735) et celui de 
Mireille Gérard analysant la lettre au xvii' siècle («Art épistolaire et art de la 
conversation: les vertus de la familiarité», RHLF, 78: 6, novembre-décembre 
1978, p. 966). 



Le temps épistolaire 115 

nent au champ du temps son importance dans le texte: «bien 
tard», «de bonne heure», «Au milieu de la partie», «moment» 
(deux occurrences), «J*étais impatient», «encore trois heures», 
« avant les édits », « durable ou momentané », « Après quoi », « en- 
suite », « autrefois », « en attendant », « un jour », « vieillot », « tou- 
jours» (quatre occurrences), «jamais», «éternels», «éternité», 
« dans vingt ans d*ici », « tout à Fheure », « attendez », « Vous vous 
souvenez bien d'un temps », « pendant leur vie », « mémoire de 
leur premier état», «espoir», «quand nous ne serons plus», 
«dans la suite des siècles», «de retour», «jusqu'à présent», 
«Adieu», mentions auxquelles il faudrait ajouter les réflexions 
sur la vie, la croissance et la mort: «particule morte», «corps 
vivant », résurrection, etc. Le nombre de ces occurrences, même 
si toutes n'ont pas la même importance, invite de prime abord à 
penser la lettre comme une réflexion sur le temps. 



La seule homogénéité du champ sémantique ne justifie pas que 
l'on reconnaisse au temps un rôle central dans la lettre; il faut 
également analyser sa structure. Au niveau narratif, on proposera 
un découpage fondé sur la notion de temps: la lettre peut être 
décomposée en six séquences, chacune de celles-ci renvoyant au 
champ sémantique dominant^. Au début (lignes 1-28) et à la fin 
(1. 159-175) de la lettre, Diderot apostrophe Sophie, lui manifeste 
son inquiétude et lui reproche de ne pas lui avoir écrit. Entre le 
« Je patienterai donc encore trois heures » inaugural et r« Adieu » 
final, temps forts de la première et de la dernière séquence, la 
situation n'a pas évolué : n'ayant reçu aucune lettre, Diderot a tué 
le temps en écrivant (« en attendant je causerai avec mon amie »). 
Par ailleurs, l'incipit du texte le place sous le signe de la répéti- 
tion, qui est, comme on Fa vu, une modalité majeure du temps 
épistolaire diderotien : « Voilà pour la troisième fois que j'envoie 
à Charenton. » Entre les séquences d'ouverture et de fermeture de 



60. Le découpage en séquences ne correspond pas à celui des paragra- 
phes. La question des alinéas est d'ailleurs un problème majeur pour les éditeurs 
de la correspondance : Jacques Chouillet est le premier à les respecter pour cette 
lettre. 



116 Diderot épistolier 

la lettre, la narration de Diderot est structurée en quatre séquen- 
ces: le récit des activités de la veille (1. 29-55 : la visite à Sussy ; la 
première partie de la conversation — autour du père Hoop sur la 
vie et la mort, monsieur de Saint Germain) ; la seconde partie de 
la conversation, que Diderot appelle « mon paradoxe » (1. 56-102 : 
le long développement sur la « sensibilité universelle », centre de 
la lettre comme de la réflexion matérialiste de Diderot; les plai- 
santeries sur la chienne de madame d*Aine) ; le « reste de la soi- 
rée» (1. 102-124: les taquineries des hôtes du baron d'Holbach; 
le monologue intérieur de Diderot) ; le récit des activités de la 
journée (1. 125-159: la visite de madame d'Houdetot; le jeu; 
monsieur de Sussy et les jésuites). Le passage de séquence en 
séquence se fait à l'aide d'allusions au temps et la progression 
dramatique est un élément déterminant du texte. Encore une 
fois, les lieux mêmes sont à considérer dans leur dimension tem- 
porelle, la campagne ayant l'avantage sur la ville de permettre 
d'avoir du temps libre : « Combien on y a de tems, et comme on 
l'employé!»; on y a du temps «à profusion» (X, 159). 

Chacune des séquences ainsi délimitée contient une ré- 
flexion sur le temps, et chacun des épisodes secondaires de 
même. La visite à Sussy est introduite par une notation tempo- 
relle («Hier je perdis toute ma matinée, ou plutôt je l'employai 
bien») ; le projet de finance y est surtout abordé en termes mo- 
nétaires («Il en reviendrait au roi cent vingt millions»), mais 
Diderot ne manque pas de faire remarquer que «Cela pourrait 
être durable ou momentané». Dans la première partie de la con- 
versation qui suit («Je revins pour dîner [...] vous me tuerez»), 
le « mélancolique Écossais » plaisante sur sa vie : la possibilité de 
lui mettre fin, même présentée de façon humoristique, ne l'ef- 
fraie pas — le temps lui serait-il compté qu'il n'en ferait que « peu 
de cas ». L'anecdote concernant monsieur de Saint Germain (« On 
parla ensuite [...] fît sortir»), qui semble tout naturellement 
appeler une lecture psychanalytique, repose sur un découpage du 
temps poussé jusqu'à l'absurde («en doublant la dose»), procédé 
stylistique cher à Diderot, notamment dans Le rêve de D'Alem- 
bert. La notion de temps est aussi mise en évidence dans l'avant- 
dernière séquence («Mais il est sept heures [...] Saviez-vous 



Le temps épistolaire 117 

cela»): pour madame d*Houdetot, le temps qu'il fait déclenche 
une réflexion sur son amant parti à la guerre (« nous profitons de 
ce moment») ; par définition, le jeu (le «piquet à tourner») sert 
à passer le temps ; même la proposition faite par le roi de Portu- 
gal aux jésuites peut s'inscrire dans le champ temporel : « se sécu- 
lariser » ne signifie-t-il pas « rentrer dans le siècle » ? C'est encore 
par des notations temporelles (« deviennent », « avant-hier », « de- 
main») que se fait la transition entre la lettre reçue par monsieur 
de Sussy et le passage final. 

On doit traiter à part le développement par Diderot de son 
paradoxe (1. 56-102) et celui débutant par « Le reste de la soirée» 
(1. 102-124) parce que ces réflexions témoignent d'une concep- 
tion particulière du temps et parce qu'elles introduisent ce que 
Jacques Chouillet appelle un « romantisme de la matière^' », soit 
la possibilité de rejoindre Sophie «quand [ils] ne seron[t] plus», 
de voir leurs « cendres » se presser, se mêler et s'unir. Dès le dé- 
part, la réflexion se situe dans une chaîne temporelle, puisqu'elle 
représente une étape de la discussion («À ce propos» désigne le 
moment et l'objet de la conversation), qu'elle reprend le paradoxe 
« entamé un jour » avec la sœur de Sophie dans une conversation 
et qu'elle s'adresse au père Hoop, personnage à « l'air ridé, sec et 
vieillot». L'introduction et la conclusion de la réflexion sur le 
mouvement et la matière sont également de nature temporelle, 
comme l'indique la répétition des verbes («exister», «avoir», 
« vivre ») et de l'adverbe (« toujours ») : « Le pis n'est pas d'exister, 
mais d'exister pour toujours. [ . . . ] Ce qui a ces qualités les a tou- 
jours eues et les aura toujours. Le sentiment et la vie sont éter- 
nels. Ce qui vit a toujours vécu, et vivra sans fin". » De la même 
façon, l'échange entre Diderot et madame d'Aine (après « Dans 
vingt ans, c'est bien loin ! ») trouve son origine dans l'histoire de 
l'évolution (au sens biologique) de Tisbé, passe par les répliques, 



61. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland, Un dialogue à 
une voix^ op. cit., p. 40. 

62. Pour Georges Poulet, dans le matérialisme de Diderot, dans cet 
univers où tout est «mouvement», une seule chose ne change pas: le temps 
(« Diderot», dans Études sur le temps humain, Paris, Union générale d'éditions, 
coll. « 10/18», 1972, vol. 1. p. 236-258). 



118 Diderot épistolier 

parsemées des « Pardi » de madame d*Aine, de la conversation sur 
la « mangeaiiie », puis se termine sur la possible résurrection d'un 
mort, bref: sur une reprise d'un temps arrêté. Ce dialogue, com- 
mencé avec le père Hoop, terminé avec madame d'Aine, est suivi 
d'un monologue intérieur de Diderot (« Et moi je me disais ») sur 
les mêmes thèmes temporels, l'opposition de l'amour terrestre 
(«pendant leur vie ») et de l'éternité (la «suite des siècles ») en- 
cadrant et venant appuyer une réflexion matérialiste sur la mé- 
moire (que Georges Poulet tient pour le principe de l'humain 
dans la philosophie de Diderot) et le polype^\ Le matérialisme 
diderotien est indissociable d'une réflexion sur l'amour et sur le 
temps : « cette chimère [ . . . ] m'est douce ; elle m'assurerait l'éter- 
nité en vous et avec vous... » et trouve à s'exprimer grâce aux 
ressources de la conversation, du monologue intérieur et de 
l'apostrophe («0 ma Sophie»). 



Une étude de la pensée matérialiste de Diderot ne peut être fon- 
dée uniquement sur ce que la lettre du 15 octobre 1759 permet 
d*en découvrir; de même une réflexion liant temps et amour 
chez Diderot aurait aussi à puiser à d'autres sources. En ce qui 
concerne le matérialisme de Diderot, il importerait, pour en sai- 
sir toutes les ramifications, de situer cette lettre dans la chrono- 
logie de l'écrivain: elle précède la lettre à Duclos de 1765, la 
grande affirmation matérialiste du Rêve de D'Alembert (1769) et 
sa confirmation dans la Réfutation suivie de Vouvrage d'Helvétius 
intitulé VHomme (1773), mais elle suit les Pensées sur l'interpré- 
tation de la nature (1754), tout en étant contemporaine de l'écri- 
ture de plusieurs articles de philosophie pour V Encyclopédie. Plus 
qu'un simple « creuset », la correspondance est un moment de 
l'élaboration de l'œuvre. Les rapports entre temps et amour sont 
à lire, eux, dans une perspective différente, leur histoire ne pou- 
vant être de même nature que celle d'une entreprise systématique 
de compréhension du monde. La question temporelle dans la 



63. Voir, sur ce problème, Le rêve de D'Alembert, ainsi qu'une lettre à 
Falconet (VI, 291-292). 



Le temps épistolaire 119 

correspondance revêt plusieurs visages et s'articule autour d*un 
certain nombre de pôles, et ceux-ci se donnent à lire dans la lettre 
du 15 octobre 1759: la matérialité même du commerce épisto- 
laire (attente et réception des lettres: Diderot trouve le temps 
long), la constitution de Diderot en figure du distrait (donner 
l'impression d'avoir tout son temps), l'opposition entre «jamais» 
et « toujours », les empêchements imposés par la mère de Sophie 
(et l'espoir que les choses s'arrangent avec le temps), le vieillisse- 
ment des amants (la fuite du temps), l'espoir en la postérité (être 
de son temps n'est pas un but en soi), etc. 

« L'amoureux comblé n'a nul besoin d'écrire, de transmet- 
tre, de reproduire», faisait remarquer Roland Barthes^^ Tout 
commerce épistolaire suppose une économie de la communica- 
tion : il est un moyen de combler l'absence, d'opposer une parole 
au silence, de rattraper le temps perdu. Chez Diderot, cette néces- 
sité amoureuse est indissociable d'une réflexion philosophique 
sur la matière, elle-même encadrée par une conception du temps 
comme assise du monde. Cette réflexion traverse toute l'œuvre, 
inédite et publiée, privée et publique ; il n'est donc pas surprenant 
qu'elle s'élabore également dans la correspondance, mais selon 
des modalités qui lui sont propres. Les notations temporelles y 
sont liées à une rhétorique de la persuasion amoureuse qui tra- 
verse toutes les Lettres à Sophie Volland. Elles structurent des tex- 
tes, leur donnent leur coloration particulière et leur unité — 
alors que, historiquement, on a souvent reproché à Diderot le 
caractère improvisé de sa prose, son côté brouillon^\ 

Le rapport au temps, en certaines occasions euphorique, est 
ici vécu dans la dysphorie. Roland Barthes avait également décrit 
ce phénomène: 



64. Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux^ Paris, Seuil, 
coll. *Tcl qucU, 1977. p. 67. 

65. Même Naigeon, l'éditeur et Tami, voyait chez Diderot «deux tons 
très disparates : un ton domestique et familier, qui est mauvais, et un ton réflé- 
chi qui est excellent » {Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les 
ouvrages de Diderot, 1821, cités par Jean Fabre dans son édition du Neveu de 
Rameau, Genève, Droz, coll. «Textes littéraires français», 37, 1977, p. xi). Un tel 
reproche trouve encore plus facilement à s'exprimer lorsqu'il est question de la 
lettre intime, jugée le plus souvent en fonction de sa prétendue spontanéité. 



120 Diderot épistolier 

Je tiens sans fin à Tabsent le discours de son absence ; situa- 
tion en somme inouïe; l'autre est absent comme réfèrent, 
présent comme allocutaire. De cette distorsion singulière, 
naît une sorte de présent insoutenable ; je suis coincé entre 
deux temps, le temps de la référence et le temps de l'allocu- 
tion: tu es parti (de quoi je me plains), tu es là (puisque je 
m'adresse à toi). Je sais alors ce qu'est le présent, ce temps 
difficile: un pur morceau d'an'goisse^^. 

Cette angoisse liée au temps est bien celle de Diderot^^ Elle peut 
prendre dans la correspondance le visage du doute («J'accuse 
tout hors vous»), de la jalousie («Y aurait-il quelque chose de 
plus étrange que je ne conçois pas? ») ou de la peur (de la fin de 
l'amour, de la mort). Toujours elle est au fondement de l'écri- 
ture: 

Venez, mon amie ; venez que je vous embrasse. Venez et que 
tous vos instants et tous les miens soient marqués par notre 
tendresse ; que votre pendule et la mienne battent toujours 
la minute où je vous aime, et que la longue nuit qui nous 
attend soit au moins précédée de quelques beaux jours (III, 
155). 

Comme on peut le constater, jamais le matérialisme de Diderot 
n'est vécu comme pure négativité : du bon emploi du temps. 



66. Roland Barthes, op. cit., p. 21-22. 

67. Et ce même si le critique pose qu'« il n'y a d'absence que de l'autre : 
c'est l'autre qui part, c'est moi qui reste» {ibid., p. 19) et que, « Historiquement, 
le discours de l'absence est tenu par la Femme» {ibid., p. 20). Sa définition de 
l'absence est cependant la suivante: «Tout épisode de langage qui met en scène 
l'absence de l'objet aimé — quelles qu'en soient la cause et la durée — et tend 
à transformer cette absence en épreuve d'abandon» {ibid., p. 19). Pour Diderot, 
l'absence n'est pas toujours du fait de l'autre : « c'est au milieu des fêtes et des 
acclamations de vos sujets, que je regrette d'être absent» (XIV, 79), confie-t-il 
à Catherine II en 1774. 



Le temps épistolaire 121 

Dans la préface à Tédition des correspondances de Raynal et de 
Chompré, François Moureau déclare : « La correspondance ami- 
cale est à trois personnages : moi, l'autre et l'absence^. » Pour la 
correspondance de Diderot, comme pour toute correspondance, 
on pourrait ajouter qu'un quatrième personnage est présent: le 
temps. Dépendant certes de l'absence qu'évoque, déplore et feint 
d'effacer la lettre, le temps est le sujet souvent explicite des lettres, 
la matière même du commerce épistolaire et ce que celui-ci tente, 
en dernière instance, d'abolir ; parfois, c'est lui qui la structure. Si 
la lettre peut servir à tuer le temps, c'est au sens littéral que 
l'expression doit être entendue: tuer le temps pour l'épistolier, 
c'est biffer l'absence, la remplacer par une présence pleine, celle 
de la lettre, substituer un plaisir à une souffrance, faire de la 
souffrance un plaisir. 



68. François Moureau, « Préface », dans Inédits de correspondances litté- 
raires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774-1780), textes établis et 
annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 
coll. «Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrè- 
tes», m, 1988, p. 8. 



CHAPITRE IV 



La lettre et ses miroirs 
De V autoreprésentation épistolaire 



Les genres de la littérature intime — le journal, l'autobiographie, 
les Mémoires, les souvenirs, Tautoportrait — ont en commun 
que renonciation y est le fait d'un je réfléchissant sur lui-même, 
soit au jour le jour, soit rétrospectivement, devant l'Histoire ou 
pour Soi. La correspondance n'est pas en reste, qui ne cesse de se 
mettre en scène: «écrire et se regarder écrire est une attitude 
caractéristique de l'épistolier», rappelle Roger Duchéne'; «chez 
tous les maîtres du genre épistolaire, l'instrument qu'ils utilisent 
est continuellement remis en question et décrit dans le mouve- 
ment même de son utilisation», disait déjà Bernard Bra/; le 
« geste d'écriture » y est l'objet d'une « mise en scène », précisera 
Cécile Dauphin'. On sera donc sensible au fort degré d'auto- 
représentation de la lettre, en donnant au mot la définition pro- 
posée par Janet Paterson: «processus selon lequel un texte se 
représente^». Avant d'en décrire les manifestations à plusieurs 



1. Roger DucHÊNE, «Du destinataire au public, ou les métamorphoses 
d'une correspondance privée», RHLF, 76: 1, janvier-février 1976, p. 33. 

2. Bernard Bray, « Quelques aspects du système épistolaire de madame 
de Sévigné», RHLF, 69: 3-4, mai-août 1969, p. 494. 

3. Cécile Dauphin, « Mise en scène du geste d'écriture », dans Mireille 
Bossis (édit.), La lettre à la croisée de l'individuel et du social, Paris. Kimé. coll. 
«Détours littéraires», 1994, p. 127. 

4. Janet Paterson, « L'autorepréscntation : formes et discours », Texte, 1, 



124 Diderot épistolier 

niveaux du texte, il importe toutefois de définir la spécificité de 
cette autoreprésentation, d*autant plus qu'elle n'a pas été l'objet 
de recherches systématiques à ce jour. 

L'autoreprésentation, le plus souvent étudiée dans des cor- 
pus romanesques ou poétiques contemporains (par exemple dans 
les travaux de Jean Ricardou sur le Nouveau Roman), a, dans la 
pratique épistolaire, sa spécificité et elle peut être comprise 
comme une autre manifestation de la répétition. Elle n'est pas, du 
moins à l'époque classique, la marque d'une conscience «litté- 
raire» des épistoliers^ Elle diffère des pratiques romanesques et 
poétiques en ce qu'elle n'est pas d'abord le retour d'un texte sur 
lui-même, mais celui d'un personnage qui se construit par la 
lettre. Si l'on peut suivre Janet Paterson quand elle emploie l'ex- 
pression «pulsion réflexive^», c'est au sens fort de l'épithète: la 
pulsion qui se met au jour dans l'autoreprésentation désigne 
précisément le sujet de renonciation (qui n'est considéré ici que 
comme sujet textuel, il faut le rappeler). 



1982, p. 177. On préférera le terme autoreprésentation à tous ceux qui compo- 
sent la pléiade de ce qui désigne le retour d'un texte sur lui-même : « auto- 
référence », « auto-légitimation », « auto-conscience accrue », « métafiction », 
« auto-théorisation », « autoréflexivité », « métatextualité » (Linda Hutcheon, 
«Introduction», Texte, 1, 1982, p. 7-14); «pratique auto-réflexive, autony- 
mique, sui-référentielle » (Catherine Kerbrat-Orecchioni, « Le texte litté- 
raire : non-référence, auto- référence, ou référence fictionnelle ? », Texte, 1, 1982, 
p. 31) ; « récit spéculaire » (Lucien Dàllenbach, Le récit spéculaire. Essai sur la 
mise en ahyme, Paris, Seuil, coU. «Poétique», 1977, 247 p.); «autotexte» 
(Lucien Dàllenbach, «Intertexte et autotexte». Poétique, 27, 1976, p. 282- 
296) ; « réduplication structurale» (Janet Paterson, loc. cit., p. 177) ; « narcis- 
sisme littéraire », « littérature autocentrique », « introversion littéraire », « cons- 
cience de soi métafictionnelle », « fiction littéraire auto-structurante » (Linda 
Hutcheon, « Modes et formes du narcissisme littéraire », Poétique, 29, février 
1977, p. 90-106) ; « mise en abyme» (André Gide) ; etc. 

5. On voudra bien noter que le recours à cette notion n'a pas pour ob- 
jectif de confirmer le statut « littéraire » de la correspondance, mais plus prosaï- 
quement de décrire le fonctionnement de ce genre d'écrit. Comme l'a expliqué 
Marc Angenot, « l'argument du texte autotélique, non référentiel » ne peut en 
aucune façon « définir la particularité du fait littéraire » au sein du discours 
social « tout entier » ; il « ne tient finalement pas » (« Méthodes des études litté- 
raires, méthodes des sciences sociales et historiques». Paragraphes, 8, 1992, 
p. 17-18). 

6. Janet Paterson, loc. cit, p. 183. 



V autoreprésentation épistolaire 125 

La question de l*autoreprésentation épistolaire n'a jusqu'à 
maintenant été abordée, et seulement indirectement, que par 
Janet Altman^ et Bernard Bray*, mais dans le cadre de la fiction 
épistolaire ou d'un corpus limité (les lettres de madame de Sévi- 
gné) et non dans celui de la correspondance familière dans son 
ensemble. La première, d'une part, qui parle explicitement, 
comme le second, de mise en abyme^ lit celle-ci dans la représen- 
tation, à l'intérieur des œuvres de fiction, de la lecture et de 
l'écriture de la lettre. D'autre part, elle étudie un exemple de 
réduplication structurale dans les Lettres de la marquise de M*** 
au comte de -R*** (1732) de Crébillon fils, sans lier cet exemple à 
sa réflexion sur la mise en abyme : 

Une séquence de lettres près de la fin des Lettres de la mar- 
quise [...] constitue une reproduction en miniature de celles 
qui composent le corps du récit. [...] Les parallèles entre 
cette séquence et celle qui apparaît plus tôt font de la nou- 
velle tentative de séduction le miroir ironique de la pre- 
mière, puisque la marquise est pour une deuxième fois vic- 
time des mêmes stratagèmes^. 

Ces deux types d'autoreprésentation ne sont pas de même nature 
que ceux que l'on rencontre dans la correspondance familière, car 
ils sont des phénomènes proprement narratifs et correspondent 
donc de ce fait parfaitement à la définition que donne Lucien 
Dàllenbach de la mise en abyme : « Conformément à la leçon de 
Gide [...], j'entends par mise en abyme le redoublement spécu- 



7. Janct Altman, Epistoîarity. Approaches to a Form, Columbus, Ohio 
State Univcrsity Press, viii/235 p. 

8. Bernard Bray, « Quelques aspects du système épistolaire de madame 
de Sévigné», toc. cit. et «Héloise et Abélard au xvm' siècle en France: une 
imagerie épistolaire», SVEC, 151, 1976, p. 385-404. 

9. Janet Altman, op. cit., p. 181. L'analyse de ce passage du roman de 
Crébillon fait partie de la section du chapitre 6 intitulée « Order and Juxtapo- 
sition of Letters* {op. cit., p. 179-181). Les autres œuvres étudiées dans cette 
section — La nouvelle Hélo'ise, Les liaisons dangereuses, les Lettres persanes — ne 
semblent pas relever de la mise en abyme telle que strictement définie par 
Dàllenbach, car les segments découpés par Altman ne sont liés que thémati- 
quement (contraste, coïncidence, reprise), et non structurellement. 



126 Diderot épistolier 

laire, "à l*échelle des personnages", du "sujet même" d'un récit'°. » 
Or on ne peut pas considérer Tépistolier « réel » comme un per- 
sonnage sans prendre en compte toute une série de médiations. 
Non pas qu il ne soit pas un personnage, mais son statut de per- 
sonnage dans la correspondance n'est pas le même que dans une 
œuvre narrative". 



10. Lucien Dàllenbach, « L'œuvre dans l'œuvre chez Zola », dans Pierre 
CoGNY (édit.), Le naturalisme, Paris, Union générale d'éditions, coll. «10/18», 
1225, 1978, p. 126. 

11. Marie-Odile Sweetser a décrit les « images » que « Madame de Sévi- 
gné épistolière a su présenter d'elle-même et de l'autre » (« Madame de Sévigné, 
écrivain sans le savoir?». Cahiers de l'Association internationale des études fran- 
çaises, 39, mai 1987, p. 143): Cérès, Nicobé, Andromaque, Proserpine, Énée et 
le Christ sont de «véritables créations romanesques» chez la marquise {ihid., 
p. 155). Pour Axel Preiss, «Chaque épistolier est un Frégoli que nous suivons 
dans ses incarnations successives» («Correspondance», dans Daniel Couty, 
Jean-Pierre de Beaumarchais et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des littératures 
de langue française: A - F, Paris, Bordas, 1984, tome 1, p. 553). Roger Duchêne 
propose une semblable distinction entre la personne qui écrit et le personnage 
de la lettre (« Commentaire historique. Lettre (sens épistolaire) », dans Robert 
EscARPiT (édit.). Dictionnaire international des termes littéraires, Paris et La 
Haye, Mouton, 1973, p. L32). Selon Geneviève Haroche-Bouzinac, les rôles 
que joue Voltaire dans ses lettres (ceux de l'amoureux, de l'ami, du flatteur, du 
malade, du solitaire et de l'homme de lettres) renvoient à autant de « scénarios 
constructeurs» {Voltaire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation 
d'un épistolier au XVIII' siècle, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l'âge 
classique», série «Morales», 2, 1992, p. 221-340). Pour cette critique, la notion 
d'adaptation (à un lecteur, à une situation, à un rôle) est fondamentale dans 
l'écriture épistolaire, et chaque épistolier est un Protée. C'est une des leçons des 
manuels épistolaires : « Il faut disposer d'autant de personnages que d'interlocu- 
teurs pour être un agréable correspondant» {ibid., p. 72). Quelques diderotistes 
se sont de même interrogés sur les masques de l'épistolier : Jean-Claude Bonnet 
(« L'écrit amoureux ou le fou de Sophie», dans Anne-Marie Chouillet (édit.). 
Colloque international Diderot (1713-1784). Paris-Sèvres-Reims-Langres. 4-11 
juillet 1984, Paris, Aux amateurs de livres, coll. «Mélanges de la Bibliothèque de 
la Sorbonne», 8, 1985, p. 105-114), Jacques Proust («Ces Lettres ne sont pas 
des lettres... À propos des Lettres à Sophie Volland», Équinoxe, 3, hiver 1988, 
p. 5-17), Pierre Rétat (« La représentation de soi dans les lettres à Sophie Vol- 
land», dans Sylvain Auroux, Dominique Bourel et Charles Porset (édit.), 
L'Encyclopédie, Diderot, l'esthétique. Mélanges en hommage à Jacques Chouillet 
1915-1990, Paris, PUF, 1991, p. 131-136), Yoichi Sumi («L'été 1762. À propos 
des lettres à Sophie Volland», Europe, 661, mai 1984, p. 113-119). 



V autoreprésentation épistolaire 127 

Le danger qui guette le critique avide d'autoreprésentation 
est d'en déceler partout: «voir dans tout texte un système 
d'autoreprésentation, c'est enlever à ce concept la spécificité qui 
lui revient », prévient Janet Paterson'^. Afin d'éviter ce travers, elle 
décrit les critères de la « pertinence » de l'autoreprésentation : 

Tautoreprésentation dépend non seulement d'une certaine 
redondance mais également d'une corrélation entre plusieurs 
niveaux textuels. Ainsi d'une catégorie à une sous-catégorie, 
d'un signe à l'autre, l'autoreprésentation fonctionne par la 
projection de nombreux et divers paradigmes. Si ces para- 
digmes sont faibles ou bien rares, on ne reconnaîtra pas à 
un texte une fonction réflexive alors que leur accumulation 
confirmera la présence d'un système important '^ 

Étendant ces critères d'un texte à l'ensemble d'un genre, on dira 
que les formes de l'autoreprésentation épistolaire sont nombreu- 
ses et spécifiques, et que leur combinaison est particulière au 
genre. 



Quelles sont ces formes de l'autoreprésentation épistolaire ? L'épis- 
tolier se regarde écrire, certes, mais il n'oublie jamais non plus 
que la lettre est une chose, que son envoi dépend d'un système 
d'échange, que d'autres ont écrit avant lui (et qu'il y a donc des 
modèles d'écriture), que lui-même est lecteur de lettres (et 
d'abord des siennes propres). Cette présence dans la lettre 
d'autres correspondants et d'autres correspondances renforce la 
clôture du genre, lui donne à la fois sa place dans un réseau social 
et une origine. La plus importante forme de l'autoreprésentation 
épistolaire est cependant la présence constante dans la lettre de 
réflexions sur le pacte qui lie les épistoliers, sur les modalités de 
leur échange, sur le respect ou le non-respect de leur contrat, 
implicite ou explicite. De même, le recours aux synonymes pour 
qualifier l'écriture épistolaire — pour le plus souvent la disqua- 
lifier, en fait — est une façon pour la lettre de réfléchir à son 



12. Janet Paterson, loc. cit., p. 187. 

13. îhid., p. 188. 



128 Diderot épistolier 

statut. Cautoreprésentation se manifeste enfin dans des discus- 
sions sur la possibilité de conserver les lettres pour les publier ou, 
simplement, pour les toucher de nouveau, plus tard, si l'autre est 
toujours absent. Les situations d'écriture et de lecture épistolaires 
représentées sont le lieu d'une double mise en scène : de la réalité 
de l'activité épistolaire, d'un protocole de lecture. Elisabeth de 
Fontenay a saisi cette caractéristique de l'écriture épistolaire 
diderotienne : « Contraint de choisir ce mode de rapprochement, 
Diderot l'a conjuré dans une réflexion sur l'écriture et sa maté- 
rialité, sur l'opération de substitution, de métamorphose et d'ex- 
tension qu'accomplit toute correspondance'^ » On montrera que 
cette « réflexion sur l'écriture et sa matérialité » est constitutive de 
Tépistolaire. 

Diderot lecteur de lettres 

Diderot n'a jamais écrit d'art épistolaire au sens strict. On peut 
néanmoins découvrir dans ses différents textes (épistolaires ou 
non) quelques allusions et réflexions éparses qui se rattachent au 
genre. Il a donné, avec La religieuse, un roman épistolaire — 
même si ce texte se réclame également du roman-mémoires — , 
en plus de commenter à l'occasion ce genre pour la Correspon- 
dance littéraire de Grimm : on lui doit, par exemple, des comptes 
rendus (jamais publiés) des Lettres d'Amabed de Voltaire (DPV, 
XVIII, 273-275) et du Pornographe de Restif de la Bretonne (DPV, 
XVIII, 318-324). Son « Éloge de Richardson » a paru dans le Jour- 
nal étranger en 1762'^ Pour Grimm, il a rendu compte de lettres 
publiques ou fictives : la Lettre de M. Raphaël le jeune (LEW, IX, 
813-814), les Lettres de Sainville à Sophie du poète Léonard (LEW, 



14. Elisabeth de Fontenay, Diderot ou le matérialisme enchantéy Paris, 
Grasset, coll. «Le Livre de poche. Biblio. Essais», 4017, 1984, p. 131. 

15. DPV, XIII, 181-208. Les romans de Richardson sont souvent men- 
tionnés dans les lettres de Diderot, ainsi que ceux de madame Riccoboni, son 
amie (II, 101-102). Diderot ne fait cependant jamais référence aux Lettres de la 
religieuse portugaise de Guilleragues, comme l'a relevé Jacques Chouillet 
(«Une présence/absence: le roman français du dix-septième siècle dans l'œuvre 
de Diderot», Œuvres et critiques^ 12: 1, 1987, p. 172-173). 



V autoreprésentation épistolaire 129 

IX, 947-952), la Lettre de Brutus sur les chars anciens et modernes 
de Delisle de Sales (LEW, IX, 915-921), les Lettres écrites de la 
montagne de Jean-Jacques Rousseau (DPV, IX, 393-396), les Let- 
tres d'un fermier de Pensylvanie de John Dickinson (DPV, XVIII, 
290-297), la Lettre aux académiciens du royaume et à tous les 
Français sensés de Jean Henri Marchand (DPV, XVIII, 313-318) et 
les Lettres sur Vesprit du siècle de dom Deschamps (IX, 108-109; 
voir DPV, XVIII, 324-332). Dans le Salon de 1767, il a commenté, 
fort sévèrement, deux tableaux de Jean-Baptise Leprince: «Le 
message envoyé » et « Le message reçu », mais sans s*attacher au 
sujet de l'échange représenté par ce « pendant », la lettre'*. Dans 
celui de 1765, après avoir louange deux tableaux de Greuze, Le 
fils ingrat et Le fils puni, il interroge Grimm sur la nature de la 
«véritable poésie» en opposant une lettre authentique («pleine 
de beaux et grands traits d'éloquence et de pathétique») à une 
lettre fictive («simple, naturelle»), avant de laisser entendre que 
la seconde est « la bonne » et « même [ . . . ] la plus difficile à faire » 
(DPV, XIV, 201). 

Dans ses lettres familières, il commente souvent les paru- 
tions récentes. À Sophie, il parle d'une Épître du Diable à M. de 
V... par le marquis D*** attribuée au médecin C.C. Giraud (III, 
46, 49, 59 et 76-77), des Petites lettres sur les grands philosophes de 
Charles Palissot (III, 275), des Lettres de Charles Gouju à ses frères 
de Voltaire (III, 341), de la Lettre d'un fils parvenu à son père, 
laboureur de l'abbé de Langeac (VIII, 152; voir aussi VIII, 142), 
de la Lettre du comte de Lauraguais à l'abbé Morellet (IX, 103). 
À Charles Burney, il annonce la parution de la Lettre de M. 
Bemetzrieder, le professeur de clavecin de sa fille (XI, 97). Il s'en- 
tretient avec Damilaville de la Lettre de M. de l'Écluse [...] à son 
curé de Voltaire (IV, 249). Il soumet à l'éditeur Marc-Michel Rey, 
d'Amsterdam, le manuscrit des Lettres à différentes personnes 
sur les finances, les subsistances, les corvées, et les communautés 
religieuses de Gaudet (XV, 50 et 54). L'on a déjà vu qu'il a lu 
des correspondances publiées, notamment celles d'Abélard et 



16. Voir la description de ces tableaux par André Macnan, « Pour une 
iconographie épistolaire», Bulletin de rA.I.R.E., 5, juin 1990, p. 14-19. 



130 Diderot épistolier 

Héloïse, et de Sénèque'^ Il connaît évidemment celle de madame 
de Sévigné, dont il est fait mention à deux reprises dans ses let- 
tres : lorsqu*il se décrit comme « bavard » et « glouton », c'est en se 
comparant à «Mad* de Sévigney», qu'il cite**; à Angélique, il 
raconte les adieux de l'abbé Têtu à la marquise (XV, 44). Lors de 
son passage à Langres en 1770, il exprime le souhait de prendre 
copie des lettres de Henri IV aux « officiers » de cette ville (X, 124 
et 126). L'année suivante, il demande à madame d'Épinay, à pro- 
pos de V Éloge de Fénelon par La Harpe : « Est-ce là de l'éloquence ? 
C'est à peine le ton d'une lettre ; encore ne faudroit-il pas l'avoir 
écrite dans un premier moment d'émotion» (XI, 182). Son ami 
d'Holbach traduit des lettres publiques, dont Diderot fait état à 
Falconet (VIII, 116) et à Sophie (VIII, 234). L' épistolier connaît 
également des lettres qui circulent dans des cercles restreints, par 
exemple celles dans lesquelles Amélie Suard, à la suite de sa visite 
à Ferney, a évoqué Voltaire et qu'elle a réunies, après les avoir 
complétées, revues et corrigées, en un recueil manuscrit : « Mille 
remercîments de ces charmantes lettres» (XIV, 154, incipit), lui 
écrit-il en 1775. On ne sait pas par ailleurs s'il a pu lui arriver de 
consulter des manuels épistolaires, durant ses études, sur lesquel- 
les on connaît peu de choses, ou au fil de ses lectures*^ Bref: 
Diderot, hors les allusions ici recensées, s'est rarement expliqué 
de façon précise et détaillée sur la pratique de la lettre. 

À ce relatif silence sur ce qu'est la nature de la lettre selon 
Diderot, trois exceptions. D'abord: un commentaire destiné à 
Sophie Volland et portant sur une lettre de mademoiselle Dornet 
au prince Golitsyn: 



17. XII, 16. La lecture que propose Diderot des Lettres à Lucilius dans 
VEssai sur les règnes de Claude et de Néron (DPV, XXV, 229-309) est surtout 
philosophique : le moraliste y cherche des maximes pour les commenter ou les 
réfuter. 

18. III, 174. Il n'est peut-être pas innocent que cette comparaison se 
trouve dans une lettre du Grandval: «On comprend, fait remarquer Jean 
Varloot, que Diderot pense à la grande épistolière que fut la marquise de 
Sévigné ; elle passait l'été, au reste, non loin du Grandval, chez son oncle Cou- 
langes, au château de Montaleau» (LSV, p. 385 n. 107). 

19. Bien qu'il mentionne le nom de Jean Despautère en 1773 (XII, 222). 
Johann van Pauteren est l'auteur d'un Ars epistolica (1515). 



V autoreprésentation épistolaire 131 

Elle écrit fort bien, mais très bien. C*est que le bon style est 
dans le cœur; et voilà pourquoi tant de femmes disent et 
écrivent comme des anges, sans avoir appris ni à dire ni à 
écrire, et pourquoi tant de pédants diront et écriront mal 
toute leur vie, quoiqu'ils n'aient cessé d'étudier sans appren- 
dre (VII, 116-117). 

Uécriture — et particulièrement l'écriture épistolaire — est donc 
affaire de sensibilité («dans le cœur») plus que d'étude, de spon- 
tanéité — et de spontanéité féminine — plus que de travail. Cette 
façon de décrier l'écriture des «pédants» trouve un écho en 1772 
dans une lettre à François Tronchin, au sujet d'une lettre que 
Diderot a reçue d'un commerçant de Rouen: «J'en reçois moi 
même les lettres les plus officieuses ; et pourquoi ne me méfiai je 
pas d'un commerçant qui écrit avec la pureté et l'élégance d'un 
homme de lettres? » (XII, 85). À partir de lettres dont il n'était pas 
le seul destinataire («J'en reçois moi même») ou le destinataire 
premier (la lettre de mademoiselle Dornet au prince Golitsyn), 
Diderot expose un aspect de sa réflexion sur l'écriture épistolaire 
comme acte spontané duquel doit être exclu ce qui est de Tordre 
de la littérature («la pureté et l'élégance d'un homme de lettres»). 
Ensuite : une lettre de 1767 à Vialet au sujet du « commerce de 
lettres » de celui-ci avec madame Legendre et des dangers qu'il com- 
porte (VII, 181-195). Ayant décidé de convaincre les principaux 
intéressés d'y mettre un terme — il parviendra à ses fins — , 
Diderot s'applique à démontrer qu'un tel commerce n'est possi- 
ble que dans des conditions bien déterminées. Il situe sa réflexion 
dans le cadre plus général de la fiction épistolaire: «Dans ces 
entrefaites, ces dames [les dames Volland] lurent Clarice [de 
Richardson] dont tous les malheurs avoient commencé par un 
pareil commerce. » Cette lecture est le sujet de nombreux échan- 
ges : « Elles revinrent de leur campagne. Ce roman que la mère et 
les filles avoient si diversement jugé fit l'éternel sujet de nos en- 
tretiens et de nos disputes. » De la littérature, on est passé à la 
conversation; on passe ensuite à l'échange épistolaire «réel»: 
« Un jour, la conversation tomba sur les lettres, cette ressource si 
dangereuse et si nécessaire aux amants séparés.» En quoi cette 
ressource est-elle si dangereuse? 



132 Diderot épistolier 

le prétendis que le tems qui combinoit sans cesse les événe- 
ments amèneroit à la longue tout ce qui pouvoit arriver, et 
qu'un hazard au dessus de toute humaine prudence jetoit 
tôt ou tard un de ces papiers fatals entre les mains de celui 
à qui il n'étoit pas adressé; qu'il y en avoit dix mille exem- 
ples connus, cent mille autres qu'on ignoroit, et que je 
défiois de me citer deux amants d'une date de quelques 
années à qui ce malheur ne fut arrivé, ou qui n'en eussent 
été plusieurs fois menacés, un seul procès en séparation 
pour cause de galanterie où il n'y eût de lettres produites. 

Face à la menace de tels malheurs, devant les dangers de ces 
«papiers fatals», pourquoi les lettres demeurent- elles une res- 
source «nécessaire»? 

J'ajoutai que, malgré cela, je n'aurois jamais la force de me 
priver, ni la cruauté d'interdire aux autres une consolation 
aussi douce, et la seule qui restât dans l'éloignement; 
mais à condition toutefois qu'on s'aimeroit à la folie, car 
le moyen de faire entendre raison à deux têtes tournées? 
que, pour ces tristes, froides et plates amours, telles qu'il 
y en a tant, je ne pouvois souffrir qu'elles se donnassent un 
air d'extravagance qui n'alloit bien qu'à des gens yvres de 
passion. 

Seuls les amoureux passionnés peuvent se livrer au commerce 
épistolaire; les autres cèdent à l'extravagance s'ils le pratiquent. 
Le cœur épistolaire a des raisons que la raison n'a pas, et ne doit 
pas avoir. 

Enfin : une lettre, non datée par Georges Roth, dont la des- 
tinataire serait peut-être madame de Maux et qui révèle que la 
lettre a partie liée avec l'amour, certes, mais aussi avec la séduc- 
tion en ses multiples masques (IX, 160-161). L'épistolier y fait 
l'histoire des relations entre les hommes et les femmes «avant 
que cette communication des sentimens et des idées fût inven- 
tée». Il insiste sur le fait que les «serments» de fidélité éternelle 
n'ont pas toujours existé, qu'ils ne sont donc pas naturels, mais 
plutôt une invention des hommes : « On s'aima longtems sans se 



V autoreprésentation épistolaire 133 

faire des serments de s'aimer toujours. » La lettre n'a été conçue 
que du moment où l'ont été les premiers serments de fidélité: 
« l'art de se rassurer mutuellement sur les inconvénients de l'ab- 
sence naquit tout juste au moment où il n'y avoit plus guères de 
confiance sur la terre, et où les protestations se multiplièrent à 
mesure que la sécurité s'affoiblit ». Si la lettre est le fi-uit de la 
méfiance créée par l'absence, elle est également, dès l'origine, 
marquée par la nécessité de la répétition: «D'abord il n'y eut 
qu'un mot ; ensuite il fallut dire et redire sans cesse pour être cru. 
On pensa que ce l'on se plaisoit à répéter, c'étoit la vérité, et l'on 
eut raison. » De plus, écrire des lettres a toujours fait partie d'une 
stratégie de séduction : 

On se dit en soi même : Si tu ne m'aimes pas, oh ! combien 
je te vais faire mentir. Il se mêla à tout cela bien d'autres 
motifs, parmi lesquels il y en eut sans soute de fort délicats. 
S'il y eut des doutes réels, il y en eut aussi de simulés. On 
se fit tranquilliser sur des craintes qu'on n'avoit pas. 

Il y eut aussi, immédiatement, un plaisir de la lettre : « Ce ftit une 
chose si douce que le premier aveu, qu'on ne se lassa point d'y 
revenir. Ce fiit une chose si douce que le premier moment, qu'on 
alla toujours le recherchant. » La lettre devint alors le substitut de 
la présence physique: «On serra toujours contre son sein celui 
qu'on aime, et l'art d'écrire n'est que l'art d'allonger ses bras. » Le 
détour par l'histoire apparaît en dernière instance comme une 
façon de se rapprocher de la destinataire jusqu'à la toucher. 

On trouve dans ces textes les réflexions les plus longues de 
Diderot sur le genre épistolaire. Certains de leurs éléments ont 
déjà été étudiés (l'éternité de l'amour, la nécessité de la répétition, 
l'importance d'être rassuré sur les sentiments de l'autre — et 
donc sur les siens — , le plaisir épistolaire, la simultanéité tempo- 
relle et physique créée par la lettre, sa nécessité dans l'éloigne- 
ment, la passion à laquelle elle se substitue) ; d'autres seront dé- 
veloppés dans les pages qui suivent (les règles spécifiques de la 
lettre d'amour, qui la distinguent de la lettre amicale, les dangers 
de la circulation des lettres, la spontanéité de l'écriture, le refus 
des modèles imposés). Il s'agira alors de comprendre le sens 



134 Diderot épistolier 

accordé par Diderot à ses propres lettres, non au genre dans son 
ensemble, et il faudra, pour ce faire, lire ce que la correspondance 
dit d*elle-mênie. Uautoreprésentation y prend diverses figures 
qu'il importe de décrire, chacune dans sa spécificité, afin de re- 
constituer Tart épistolaire diderotien. 



Les pactes épistolaires 

(...] et voilà, Madame, comme dans ce 
pacte, ainsi que dans tous les autres, il n'y a 
rien eu de sacré et que le plus fort a, selon 
l'usage, donné la loi au plus foible. 

Diderot à Catherine II, 

13 septembre 1774 

(XIV, 81) 

La notion de «pacte épistolaire», inspirée du «pacte autobiogra- 
phique» de Philippe Lejeune^'^, est peu théorisée^^ Janet Altman 
Futilise", de même que Vincent Kaufmann^^ et Jean-Louis 
Cornille^^, mais cette notion tient plus, chez eux, de la pétition de 
principe qu'elle ne désigne des procédés textuels précis. En ce 
qui concerne la lettre familière au xyiii*^ siècle, seules Simone 



20. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, coll. « Poé- 
tique», 1975, 341 p. 

21. Dans sa présentation des travaux de Philippe Lejeune, Jean-Yves 
Tadié a noté les rapports de l'autobiographie et de la lettre, mais sans prendre 
en compte la question de la destination de la lettre : « Ce qui pourrait dénoncer 
une certaine fragilité des critères de Lejeune, c'est que la lettre établit aussi 
rtdcntité entre l'auteur, le narrateur et le personnage, et qu'elle obéit, égale- 
ment, à un pacte » {La critique littéraire au XX' siècle, Paris, Belfond, coll. « Les 
dossiers Belfond», 1987, p. 259). 

22. Janet Altman, op. cit. 

23. Vincent Kaufmann, L'équivoque épistolaire, Paris, Éditions de 
Minuit, coll. «Critique», 1990, 199 p. 

24. Jean-Louis Cornille, «L'assignation. Analyse d'un pacte épisto- 
laire», dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), Écrire. Publier. Lire. 
Les correspondances. (Problématique et économie d'un «genre littéraire»). Actes du 
Colloque international: «Les correspondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982, 
Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 25-52. 



V autoreprésentation épistolaire 135 

Lecointre^^ et Geneviève Haroche-Bouzinac^* ont essayé de cerner 
la notion de pacte. 

Pour Janet Altman, celui-ci consiste essentiellement en la 
volonté du scripteur de forcer le destinataire à lui répondre ; il est 
demande de réciprocité^^ Chez Vincent Kaufmann, la notion de 
« contrat épistolaire^* » n est définie qu'à Toccasion de Fétude de 
la correspondance entre Gide et Valéry ; utilisée ailleurs, Texpres- 
sion est presque toujours entre guillemets^^. Dans une étude de la 
lettre d'amour balzacienne, Jean-Louis Cornille décrit V« assigna- 
tion » comme un pacte, en montrant comment la parole singu- 
lière parvient à trouver son lieu, à se l'assigner, vis-à-vis des 
discours fortement déterminés socialement: 

Résumons: de sa faiblesse, une correspondance tire sa 
contre- valeur de vérité: l'amoureux fait vrai, convainc de 
son état, qui n'a pas la maîtrise de son énonciation. Je ne 
domine pas mes phrases, celles-ci m'échappent, me vien- 
nent, s'imposent à moi, irrépressiblement^. 

Simone Lecointre emploie les expressions «contrat épisto- 
laire » et « pacte épistolaire^* » lorsqu'elle lit les Lettres à Sophie 
Volland des années 1759-1760. Elle se donne pour objectif de 
réintroduire dans la lecture de l'échange épistolaire sa réalité prag- 
matique. Pour elle, la correspondance est acte avant d'être texte 
littéraire, et c'est en tant qu'acte d'interaction qu'il faut l'étudier, 
non pas comme un texte toujours-déjà littéraire : « il serait dan- 
gereux de saisir comme une "écriture de soi" (M. Foucault) ce qui 



25. Simone Lecointre, «Diderot, Lettres à Sophie Volland: le dit et le 
non-dit», L'Information grammaticale, 32, janvier 1987, p. 17-22 et «Diderot, 
Lettres à Sophie Volland: le dit et le non-dit», L'Information grammaticale, 33, 
mars 1987, p. 14-19. 

26. Geneviève Haroche-Bouzinac, op. cit., p. 187-191. 

27. Janet Altman, op. cit., p. 89. 

28. Vincent Kaufmann, op. cit., p. 160. 

29. Ibid,, p. 161, 167, 168 et 173. 

30. Jean-Louis Cornille, lac. cit., p. 30. 

31. Simone Lecointre, «Diderot, Lettres à Sophie VoUand: le dit et le 
non-dit», L'Information grammaticale, 32, janvier 1987, p. 18 et 20. 



136 Diderot épistolier 

demeure, fût-ce obscurément, fût-ce inconsciemment une écri- 
ture pour et avec Vautre de la lettre^^ ». Le pacte qui unit Diderot 
et Sophie porterait sur trois aspects de l'échange : « les lettres à 
Sophie Volland ne semblent pas avoir respecté la "règle constitu- 
tive" qui impose, à chaque lettre, son destinataire unique (cf. 
"l'adresse"), et engage le "secret" de la correspondance"»; cet 
effacement de l'autre mène à une fictionnalisation du je dans la 
lettre — « dans certaines "lettres immenses" de Diderot [celles du 
Grandval, par exemple], le "Je" du Narrateur non seulement se 
perd formellement, mais encore tend à se fictionnaliser 
sémantiquement, définissant ainsi un "rôle" pour un "person- 
nage" » ; enfin, Diderot et Sophie ont « substitué à la convention 
épistolaire un pacte singulier fait à leur usage » — ils doivent tenir 
leur journal, celui-ci reposant sur un «pacte de véridiction^'' ». 
Simone Lecointre conclut de ce triple pacte que 

Le «non-conformisme» épistolaire de Diderot, comme Ta 
nommé la critique, est ressenti, moins à travers l'allure « à 
sauts et à gambades» des lettres à Sophie, qu'à travers les 
constants évanouissements de la relation énoncée Destina- 
teur/Destinataire, évanouissements qui occultent l'existence 
d'une pragmatique proprement épistolaire". 

La description du pacte épistolaire mène donc à déterminer le 
fonctionnement d'une série particulière de lettres de Diderot et à 
en affirmer la spécificité, sinon l'originalité. 

À partir de l'étude de la correspondance amicale de Voltaire, 
Geneviève Haroche-Bouzinac, elle, s'intéresse essentiellement à 
deux aspects du pacte: l'obligation de régularité et le refus du 
silence (ou du retard, qui en est un des avatars). Ces deux aspects 
du pacte — que l'on distinguera de l'adaptation constitutive 
du commerce épistolaire et du «contrat» qui fonde l'amitié 
dont rend compte la lettre — ont donc pour objet premier le 



32. Ibid., p. 19. 

33. Ibid., p. 17 n. 1. 

34. Ibid., p. 20 et 21. 

35. Ibid., p. 21. 



V autoreprésentation épistolaire 137 

« rythme » de rechange^. Parce que « le commerce épistolaire se 
remet mal des silences^^ », le premier des « devoirs^* » des corres- 
pondants est d'écrire, quoi qu il arrive. Sans cette clause initiale, 
aucun pacte n'est viable. 

Ces réflexions méritent d'être approfondies. Chez Diderot, 
la notion de pacte épistolaire est double: un pacte général dicte 
les principales conduites des épistoliers, mais des pactes particu- 
liers sont élaborés à des moments précis de la correspondance, 
pour des périodes de temps limité — c'est ce qui ressortira de la 
comparaison entre le pacte des années 1759-1760 tel que l'a ana- 
lysé Simone Lecointre et d'autres pactes épistolaires ponctuels. 
On notera par ailleurs qu'il y a autant de pactes que de destina- 
taires : le lien qui unit Diderot à Sophie n'est pas le même, pour 
ne donner qu'un exemple, que celui qui l'unit à l'actrice Marie 
Madeleine Jodin. Diderot le notait dès 1742 dans une lettre à 
Anne-Toinette Champion : « Ce n'est pas la coutume d'oublier en 
écrivant les personnes à qui l'on écrit, et je n'en écrirai jamais de 
pareille [des épîtres amoureuses] qu'à vous^'. » L'analyse des pac- 
tes entre Diderot et Sophie, sur la longue durée de l'ensemble de 
l'échange épistolaire, mais aussi pour des périodes courtes, et sa 
comparaison avec le pacte entre Diderot et mademoiselle Jodin, 
puis avec celui des frères Diderot, serviront d'exemples à cette 
description des contrats épistolaires diderotiens. On verra enfin 
qu'à plusieurs égards le pacte épistolaire amoureux n'est guère 
différent chez lui du pacte épistolaire amical. Dans les deux cas, 
toutefois, il est implicite: la correspondance familière n'a ni 
charte ni lettres patentes. 



36. Geneviève Haroche-Bouzinac, op. cit., p. 187. 

37. Ibid., p. 190. 

38. Ibid., p. 189. 

39. I, 32. Voir le Salon de 1769: « Il (Desbrosses, qui s'est suicidé) a écrit 
I plusieurs personnes, et ses lettres ont le caractère qu'elles dévoient avoir, selon 
les personnes auxquelles elles étoient adressées » (IX, 220) et une lettre à Sophie 
Volland : « Je vous salue et vous embrasse toutes ensemble, et chacune en par- 
ticulier avec les distinctions qui conviennent» (22 novembre 1768, VIII, 235). 



138 Diderot épistolier 

Le pacte épistolaire entre Diderot et Sophie, bien qu'il ne fasse 
qu'accessoirement l'objet d'échanges, peut être induit des lettres 
conservées de Diderot. Les principales clauses en sont la régula- 
rité, l'obligation de ne pas rester silencieux et de répondre aux 
lettres et demandes de l'autre, la volonté de tout se dire le plus 
fidèlement possible et la spontanéité. Cette clause est particuliè- 
rement déterminante, car c'est elle qui assure que le texte dise la 
vérité et qui explique son (apparent) désordre. Elle a également 
pour effet de souligner l'importance de la connivence, voire de la 
communion, entre les épistoliers: la spontanéité épistolaire est 
une création qui leur est commune. 

Les épistoliers s'engagent d'abord et avant tout à écrire ré- 
gulièrement, avec exactitude. N'importe quelle lettre est un billet 
à terme. 

Ne dites jamais : Il n'a pas écrit. Tant que j'ai compté vous 
revoir, j'ai pu me permettre un peu d'inexactitude. Depuis 
qu'il a été question de vous montrer qu'une absence éter- 
nelle ne me changeroit pas, je n'ai pu laisser passer le jeudi 
et le dimanche sans faire partir un petit mot, qu'il n'y en ait 
eu une raison capable de m' excuser auprès de vous, et 
auprès de moi qui suis peut-être encore moins indulgent 
que vous. Et ne connais-je pas les malheureux? Ils sont 
prompts à soupçonner l'oubli. Il faut avoir pour leur état 
tous les égards''^. 

Comme l'annonce Diderot ce 21 novembre 1762, l'absence « éter- 
nelle » a tout changé : dorénavant, « comptez sur mon exactitude 
à vous instruire» (VI, 133) ; «aucun de mes devoirs n'est ni plus 
exactement rempli, ni avec plus de plaisir» (IV, 166); «Chère 
amie, dispensez-moi de dater; mais comptez que je vous écris 
tous les dimanches et tous les jeudis sans manquer» (IV, 102). La 
régularité de l'échange — son exactitude — peut seule adoucir la 



40. IV, 225. Dans une lettre que Georges Roth croit destinée au pasteur 
Jacob Vernes, Diderot déclare que sa «négligence» à écrire est «inexcusable». 
Il lui demande néanmoins son «pardon»: «Vous imiterez Celui qui nous 
reçoit en quelque tems que nous revenions, et qui n'a jamais dit: C'est trop 
tard» (II, 106). 



V autoreprésentation épistolaire 139 

souffrance de Tabsence: elle est la condition sine qua non de la 
correspondance entre Diderot et Sophie VoUand, mais c*est une 
condition textuelle. Écrire, c'est écrire régulièrement — ou ne 
plus aimer''^ Dans la correspondance, il n'y a ni délai de grâce ni 
pacte d'atermoiement*^. 

Cette régularité de la correspondance, même si elle est po- 
sée comme une condition générale de l'échange épistolaire, peut 
être jugée plus importante à certains moments qu'à d'autres. De 
telles situations ont le double mérite de souligner l'importance de 
la régularité épistolaire et de révéler comment l'épistolier s'y 
prend pour reporter sur l'autre le poids du pacte. En novembre 
1770, madame VoUand étant malade à Isle, Diderot écrit à Sophie 
une lettre dans laquelle il se dit inquiet: 

Je vous avois suppliée, bonne amie, de ne laisser passer 
aucun ordinaire sans me donner des nouvelles de maman, 
et vous ne m'avez pas écrit un mot. C'est ce silence qui est 
vraiment cruel. [...] Si j'avois été coupable de la même 
faute. Dieu sçait comment je serois traité (X, 188). 

L'absente, même si elle a été suppliée, ne respecte pas les règles du 
jeu («ne laisser passer aucun ordinaire»): son «silence» est 
«vraiment cruel». L'épistolier, lui, s'absout, par avance, de la 
« même faute ». Retors, il ne manque jamais de faire entendre à 
l'autre que la réciprocité se joue à deux : « Elles arrivent quand 
elles peuvent, ces lettres, et mes réponses aussi. Mais laissons là 



41. Et à partir du moment où l'autre n'aime plus, car il n'écrit plus, on 
est soi-même prêt à ne plus aimer. À preuve, la lettre à Sophie du 1" octobre 
1768, dont l'incipit est particulièrement courroucé: «Mademoiselle Volland, 
vous n'écrivez point ; vous ne répondez point aux lettres qu'on vous écrit ; vous 
vous laissez fourvoyer par M' Marin que je commence à haïr et que j'abhorrerai 
incessamment» (VIII, 182) et qui se termine par ces mots: «Mad*^ Volland. je 
ne vous aime plus. Vous me négligez» (VIII, 184). 

42. Le pacte d'atermoiement est, selon la définition de Fernand Sylvain. 
la « procédure qui aboutit au paiement de l'intégralité des dettes mais avec un 
report d'échéance » {Dictionnaire de la comptabilité et des disciplines connexes, 
Toronto, Institut canadien des comptables agréés. Paris. Ordre des experts 
comptables et des comptables agréés, et Bruxelles, Institut des réviseurs d'entre- 
prises, deuxième édition entièrement revue, corrigée et augmentée. 1986. p. 31). 



140 Diderot épistolier 

les contretems auxquels vous ne pouvez remédier, et jugez seule- 
ment de mon exactitude par la vôtre''^ » Si vous respectez votre 
part du pacte, il est bien sûr que je respecte U mienne, et si je ne 
la respecte pas, cela ne vous ennuiera que si vous la respectez: 
« Vous me pardonnerez d'avoir omis une poste sans vous écrire ; 
et cela ne doit pas vous coûter beaucoup » (II, 234; voir aussi IV, 
166). La représentation du pacte épistolaire dans la correspon- 
dance est grosse de ces renversements de perspective : tout con- 
trat unit toujours (au moins) deux signataires, la convention est 
synallagmatique. 

Une fois la régularité posée en règle quasi immuable, cha- 
que silence est perçu comme le signe virtuel de quelque chose de 
grave: «Pas un mot de vous depuis huit ou dix jours. C'est bien 
du tems pour un homme qui explique toujours votre silence par 
le défaut de votre santé. Lorsque je n'entens pas parler de vous 
aux jours accoutumés, je vous crois malade. Retenez bien cela » 
(IV, 159); «lorsque je n'entens point parler de vous, je n'en 
sçaurois imaginer qu'une raison qui me rend fou», écrit Diderot 
le 21 novembre 1765 à Sophie, dont il dit considérer le silence 
plus lourd de sens que le sien, car elle est « à la campagne, libre 
de toute occupation qui [la] commande, maîtresse absolue de 
[ses] instants», à l'inverse de l'écrivain «embarrassé d'affaires, 
distrait par des amis, des indifférents, des importuns de toutes les 



43. III, 336. Le thème de Texactitude est fort souvent repris dans les 
lettres de Diderot: I, 183; III, 134 et 263; IV, 39-40; VIII, 192, 214-215 et 230; 
IX, 80; X, 187; XVI, 42, comme par d'autres auteurs du xviif siècle, dont 
Chompré : « Tu voudras bien te rappeler que ton exactitude à fournir ton con- 
tingent, dans notre correspondance, est un motif très sérieux d'alarmes dans le 
cas où tu te tairais pendant un certain temps et que, par conséquent, tu as deux 
fois tort quand tu n'écris pas, du moins, un mot en six semaines» (Nicolas- 
Maurice Chompré, «Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780)», dans Inédits de 
correspondances littéraires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774- 
1780) y textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, préface de 
François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. «Correspondances 
littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, p. 190). Les 
antonymes de l'exactitude sont la négligence (II, 106 et 190; VII, 143 ; VIII, 184 
et 221 ; IX, 70 et 84 ; X, 128 ; XV, 145-146 et 244 ; XVI, 42) et la paresse (II, 172 ; 
VII, 39, 49, 99 et 143; IX, 91 ; X, 195-196), mais ce dernier terme caractérise 
surtout une correspondance particulière, celle avec Falconet. 



V autoreprésentation épistolaire 141 

couleurs» (V, 191-192). En septembre 1762, il lui avait déjà de- 
mandé de le prévenir si elle était incapable d'écrire aux «jours 
marqués » : « Je souffre trop quand je suis trompé. Je ne suis plus 
à rien, ni à la société, ni à mes devoirs. Mon caractère s'en res- 
sent» (IV, 166). 

Le pacte de régularité, malgré cette conséquence négative (le 
silence est virtuellement porteur de toutes les calamités^^), per- 
met d'installer l'échange épistolaire dans la durée, d'en minimiser 
la fragmentation — tout en ménageant à l'épistolier des plages de 
liberté susceptibles de surprendre agréablement l'autre: «Vous 
n'attendiez pas de moi ce billet. Il vous en sera plus doux» (II, 
271). C'est vrai des époques où un pacte particulier vient se 
surimposer au pacte d'ensemble, et c'est encore le cas lorsque 
l'épistolier annonce le contenu de lettres à venir: «À une autre 
fois le sujet de ce petit voyage et la description de la maison, qui 
est charmante» (IV, 107); «Puisque le récit des bonnes actions 
vous touche, je vous dirai toutes celles qui viendront à ma con- 
naissance» (IV, 110). Le cas extrême est celui des lettres repre- 
nant, de but en blanc, l'échange engagé dans la lettre précédente : 
en incipit, Diderot inscrit, le 31 juillet 1762: «Je continue; et 
pour en venir à ce que vous pensez sur le jeu, je suis plus indul- 
gent que vous» (IV, 80), le 8 octobre 1768: «Ce n'est pas tout^^» 



44. « Je ne vois qu'un malheur possible dans la nature. Mais ce malheur 
se multiplie et se présente à moi sous cent aspects. Passe-t'elle un jour sans 
m'écrire, qu'a-t-elle? seroit-elle malade? Et voilà les chimères qui voltigent 
autour de ma tête et qui me tourmentent. M'a-t*elle écrit ; j'interpréterai mal un 
mot indifférent, et je suis aux champs» (II, 320) ; «Vous ne sçavez pas les idées 
qui me passent par la tète. C'est à me la faire tourner. [ . . . ] Ayez donc la bonté 
de me rendre le sens commun. J'en ai encore besoin quelquefois» (VIII, 191- 
192). Au début de sa lettre du 18 octobre 1759, Diderot énumère les « imagina- 
tions fâcheuses» qui le bouleversent quand il ne reçoit pas les lettres attendues 
(II, 287). En 1773, il est question des «visions cruelles qui (l'jobsédent» (XIII, 
41). Dans celle du 28 juin 1781, il reproche son silence à Angélique pour des 
raisons semblables, comme quoi la correspondance avec l'amoureuse n'est pas 
la seule à causer de l'inquiétude si elle n'est pas régulière (XV, 244). 

45. VIII, 185. Georges Roth commente: «Le début de cette lettre (...1 
donne à penser que le texte pourrait n'être que la suite d'une page précédente» 
(VIII, 185 n. 2). En l'absence de cette page, on interprétera l'incipit, ainsi que 
ceux qui lui ressemblent, comme le signe d'une volonté de défragmenter la 
correspondance et de la transformer en présence pleine. 



142 Diderot épistolier 

et, le 22 septembre 1769 : « Oh que non \^^ » Il crée alors Timpres- 
sion d'une continuité épistolaire, en plus de maintenir vivant le 
dialogue. Dernière conséquence de cet aspect du pacte de régu- 
larité: le destinataire doit se souvenir de ce quil a lu comme de 
ce qu'il a écrit pour comprendre ce qu'il est en train de lire. Deux 
lettres à Sophie le montrent, celle du 26 octobre 1760: «Si vous 
ne vous rappelez pas vos lettres depuis le n° 22 jusqu'au n° 29 que 
je viens de recevoir, vous n'entendrez rien à ceci^^ », puis celle du 
18 juillet 1762 : « Si vous ne vous rappelez pas vos propres lettres, 
celle-ci sera pire qu'un chapitre de l'Apocalypse» (IV, 73). 

Comme l'expose clairement Diderot dans une lettre à 
Grimm, le pacte comporte non seulement une obligation de 
régularité, mais encore l'engagement de répondre aux lettres re- 
çues: racontant que madame de Maux a permis à monsieur de 
Foissy «de se prêter à une correspondance pendant l'absence» 
(X, 163), il écrit: «accorder la permission d'écrire, et par consé- 
quent s'engager à répondre, etc.. » (X, 144). Le refus de passer 
quelque lettre que ce soit sous silence fait aussi partie du pacte : 
« J'avois placé toutes vos lettres sur mon bureau ; j'allois répondre 
à ce que je pouvois avoir laissé en arrière » (III, 72) ; « Vous voyez 
que je répons à votre seconde lettre» (III, 100) ; «C'est la 20% je 
crois. Je répondrai jeudy à votre 22^'*^. » Même si la réponse est 



46. IX, 146. Voir aussi: I, 30; VII, 39 et 136; VIII, 201, 227 et 235-236; 
IX, 79, 117 et 135. Ces débuts ex abrupto se trouvent aussi dans la correspon- 
dance avec Grimm, en 1759: «Je vais donc passer la matinée à causer avec 
vous» (II, 118), comme en 1771 : «Que s'en suit il de là, mon ami» (XI, 84). 
Dans une lettre à la princesse Dachkov, le 24 décembre 1773, toujours en inci- 
pit, c'est la dénégation qui s'impose comme la suite d'une lettre précédente: 
«Rien n'est plus vrai. Je suis réellement à Pétersbourg» (XIII, 134). 

47. III, 187. La formule est presque la même pour Falconet en 1768 : «Si 
vous ne vous rappelez pas un peu vos lettres, je veux mourir si vous entendez 
rien à cette réponse» (VIII, 142). 

48. V, 21 ; voir aussi VIII, 224. Ce procédé permet à l'épistolier de distin- 
guer ses destinataires les uns des autres. En 1759, Diderot avoue à Grimm qu'il 
remet « toujours au lendemain » les lettres qu'il doit à d'Holbach (II, 21 1). Le 30 
juin 1765, il écrit à Guéneau de Montbeillard : « J'ai rompu avec le genre humain 
(...) J'ai vingt lettres de ma sœur ; elles sont sur ma table, sous mes yeux ; tous 
les jours je dis que j'y répondrai, et je n'y réponds point ; et je n'y répondrai pas. 
Autant, de différents hommes de lettres ; plusieurs, de de Voltaire. Un millier, de 



V autoreprésentation épistolaire 143 

différée, l'épistolier, «homme aux contretems» (V, 40), s'engage 
à la faire : « Vous voyez bien, chère amie, que jusqu ici je n'ai pas 
encore répondu un seul mot à aucune de vos lettres. Ce sera ma 
ressource de la saison morte, lorsque tous mes amis seront ab- 
sents, et que j'en serai réduit comme vous aux petits événements 
domestiques» (V, 88-89). Non seulement, dans le meilleur des 
mondes épistolaires possibles, les épistoliers répondraient à tou- 
tes les lettres, mais, en outre, ils ne laisseraient rien passer dans 
le contenu des lettres sans y donner suite: « Je vais reprendre ma 
réponse à votre dix-huitième à l'endroit où j'en étois resté» (IV, 
119); «Combien de choses dans mes lettres auxquelles vous 
n'avez point répondu. Combien j'aurois de questions à vous faire, 
mais auxquelles vous ne répondriez pas», déplore Diderot 
ailleurs (FV, 206). Même le plus infime détail demande, dans la 
lettre, que l'on s'y attache : l'engagement des épistoliers doit être 
total. 

Les amants s'engagent à ne jamais s'oublier ; pour ce faire, 
il leur importe de tout se dire. Le projet de Diderot est de rendre 
compte à Sophie «de toutes [s] es heures^'» : «J'aime à vivre sous 



CCS prétendus amis sur lesquels je n'ai plus la bêtise de compter » (V, 45-46 ; voir 
VII, 209). On s'adresse souvent au destinataire comme à un privilégié, surtout 
si l'on prend la peine de ne passer aucune de ses lettres sous silence. Pour 
Falconet, Diderot précise: «j'ai répondu à votre lettre du 21 mai. Passons à celle 
du 3 juillet» (VIII, 127; voir VIII, 40, 115, 138 et 139). Chompré est aussi 
précis : « Je vais enfin, mon cher ami, répondre un peu plus au long au recueil 
de tes lettres que mon insouciance indolente laisse accumuler depuis si long- 
temps. J'ai tant de milliers de choses à te dire que je ne sais par où débuter. Pour 
me tirer d'embarras, je suivrai à peu prés l'ordre chronologique de tes lettres et 
de tes questions. (...) J'espère pourUnt que tu seras content de la longueur et 
du menu caractère de cette interminable épttre. l . . . ) Adieu, mon bon ami, j'ai 
— je crois — répondu à peu près à toutes tes lettres ; ainsi tu vois que tu peux 
m'écrire à tout hasard dans le cas même où ma paresse me subjuguerait encore, 
parce que, tôt ou tard, j'ai réponse à tout» {op. cit., p. 149 et 153). 

49. III, 219. Voir aussi: IV, 39-40; VII. 105. Il s'agit d'un poncif de la 
lettre: Marianne demande dans la cinquième des Lettres portugaises: «suis-je 
obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements?» 
{Lettres portugaises, dans Lettres portugaises. Lettres d'une Péruvienne et autres 
romans d'amour par lettres, textes établis, présentés et annotés par Bernard 
Bray et Isabelle Landy-Houillon, Paris, GF-Flammarion, coll. «GF», 379, 



144 Diderot épistolier 

vos yeux, et je ne me souviens que des moments que je me pro- 
pose de vous écrire; tous les autres sont perdus» (IV, 133); 
«Voilà tout, je crois, mais tout, comme si j'étois à confesse» 
(VIII, 95). Celui de Sophie n est pas différent : « Voilà qui est bien, 
ma tendre amie ; vous m'instruisez de l'emploi de votre tems, de 
vos amusements, de vos récoltes. Vous supposez que j'y prends 
intérêt, et vous avez raison » (IX, 1 17) ; « Quoique je ne vous dise 
rien de ma vie, ne me laissez rien ignorer de la vôtre, à laquelle 
je ne sçaurois prendre un médiocre intérêt sans être le plus ingrat 
des hommes » (IX, 85-86). Cette obligation réciproque n'est pas 
universelle : « Il y a dans ces lettres tant de choses que je n'écris 
que pour mon amie, que j'ignore pour le reste de la terre^^ ! » 

La fidélité amoureuse et épistolaire se double toujours 
d'une fidélité descriptive: «je vais vous rendre un compte très 
fidèle de ce qu'ils ont trouvé » (VI, 108) ; «Vous voyez que je suis 
toujours le plan que je me suis fait de ne vous laisser ignorer 
aucun des instants de ma vie » (V, 225). La lettre doit assurer à 
chacun qu'il n'ignore rien de l'autre : « quelle que soit la durée de 
ton absence, je n'aurai rien à t'apprendre à ton retour, pas même 
que je n'ai pas cessé un moment de t'aimer » (V, 48) ; « Pour moi, 
dans l'éloignement où je suis de vous, je ne sache rien qui vous 
rapproche de moi, comme de vous dire tout et de vous rendre 
présente à mes actions par mon récit^^ » Cette volonté de « dire 



1983, p. 95). Les expressions «rendre compte» et «devoir compte» sont habi- 
tuelles chez Diderot épistolier: II, 39, 172 et 270; III, 43-44, 242 et 319; IV, 88; 
V, 47-48 et 223; VII, 156; VIII, 95; X, 157 et 181 ; XIV, 164; etc. On leur trouve 
les plus divers synonymes : « J'ai oublié dans ce détail de mes journées beaucoup 
de choses» (VII, 133); «J'emploierai la première journée libre à vous détailler 
toute une vie depuis que je vous ai perdus» (XVI, 42). Cette volonté de tout 
raconter de sa vie quotidienne est proche du projet de la correspondance de 
Sénèque reconstruit par Michel Foucault : un des deux « points stratégiques » 
de celle-ci est l'obligation de faire minutieusement le récit des «activités du 
loisir (plutôt que les événements extérieurs)» («L'écriture de soi». Corps écrit, 
5, 1983, p. 18), en vue d'un «examen de conscience» {ibid., p. 21). 

50. IV, 69. La retenue n'est pas non plus de mise dans certaines corres- 
pondances amicales : « quand on fait tant que d'ouvrir son âme à son ami, il ne 
la faut point ouvrir à demi» (à Falconet, VII, 67). 

51. IV, 39-40. On mesure l'évolution de la relation entre Diderot et 
Sophie non seulement en constatant que les lettres d'abord destinées à elle seule 



V autoreprésentation épistolaire 145 

tout » explique, du moins en partie, l'importance accordée à la 
longueur des lettres: 

Tant que vous ne recevrez de moi que de ces petits billets, 
plaignez-moi d*être obligé de donner à des occupations fas- 
tidieuses un tems que j'employerois délicieusement à vous 
dire que je vous aime et à vous rendre compte de tous les 
instants d*une vie qui vous est chère. Mais vous n*y perdrez 
rien. Je ne manque jamais en rentrant chez moi de tenir 
note sur mon agenda de tout ce que je fais, dis et entens". 

Expliquant comment il écrit — réfléchissant à sa propre prati- 
que — , Diderot dévoile quel est le but de la lettre d'amour selon 
lui et comment elle est marquée par ce but dans sa matérialité 
même (la longueur des lettres). 

Le pacte postule également la spontanéité des échanges: 
«Chère amie, pardonnez-moi cet écart, c'est vous qui m'avez 
échauffé. J'ai suivi ma chaleur, et j'ai écrit tout ce qu'elle 
m'inspiroit" » ; « Je vous écris cela à la hâte. Cela est lâche, mais 
cela pourroit, entre les mains d'un homme habile et maître de 
l'art de la parole, prendre la couleur la plus forte^^. » Cette carac- 



dcviennent des lettres aux daines Volland, mais encore en relevant que le projet 
de «dire tout» à la femme aimée n'a plus lieu d'être à partir d'un certain 
moment. Durant son voyage de Russie, Diderot écrit ainsi : « Combien de détails 
interressants je vous réserve pour le coin du feu» (XIV, 13; voir XIII, 76). 
L'amoureux avide s'est assagi: la lettre n'est qu'un passe-temps précédant la 
conversation. 

52. V, 223. Ce qui est vrai du pacte avec Sophie ne l'est pas du pacte entre 
Diderot et Catherine II, que l'épistolier prétend ne pas avoir le droit de déran- 
ger: «Je demande mille pardons à Votre Majesté de la longueur de ma lettre» 
(XIV, 86). 

53. III, 157. La «chaleur» est aussi un des thèmes d'une lettre à Falconet: 
« Je vous ai dit dans la chaleur du premier moment, et je vous répète de sang 
froid (...]» (XIII, 116). Voir encore: II. 146 (à Sophie): X, 162-163 (à 
Grimm?); XI, 44 (à Falconet). 

54. IV, 181. Diderot ne réserve pas la spontanéité qu'à Sophie. À Grimm : 
« Je suis un sot de m'étre embarqué dans cette phrase. Mais je ne me résoudrai 
jamais à rayer un mot dans une lettre écrite à mon ami» (II, 155). À madame 
de Maux : « Vous avez bien raison : je ne sais pas le premier mot de ce qu'il y a 
dans cette page qui vous a tant plu. C'est le jet du moment. (...) Comme rien 
ne ressemble à ce qu'on éprouve alors, rien ne ressemble à la manière dont on 



146 Diderot épistolier 

téristique est peut-être ce qui permet, selon l'écrivain lui-même, 
d'unifier ses diverses pratiques et de montrer leurs limites : « Ce qui 
s'échappe de moi, ne vaut jamais ce qui s'y passe. Je ne parle bien 
qu'avec moi, ou avec les autres quand je n'y pense pas. Plus j'écris 
vite, mieux j'écris » (XVI, 53). L'ingéniosité se situe à l'opposé 
d'une telle attitude : « Toutes ces choses ingénieuses là ne sont pas 
de moi, au moins. C'est une lettre de la cour que je vous copie, 
mais mot pour mot » (III, 314). L'espace intime — celui de l'ins- 
piration, de la « chaleur », de r« écart », du « lâche », de la vitesse, 
de la « hâte^^ » — est spontané ; l'espace public — celui de la 
« cour » et de la maîtrise « de l'art de la parole » — est le lieu de 
l'artifice et de la répétition («je vous copie »). Cette (prétendue) 
spontanéité dont se réclame l'épistolier a trois conséquences. 

La première est que la lettre se présente comme un texte sur 
lequel on ne peut pas avoir un contrôle parfait : « Je vous en dirois 
bien davantage, mais vous n'êtes pas digne seulement de sçavoir 
ceci, que j'avois bien résolu de vous celer » (III, 46-47) ; «Où il 
n'y a pas un mot de ce que j'avois à vous dire » (IV, 60) ; « Non, 
Mad"S je ne vous dirai plus que je vous aime ; ou si je vous le dis, 
ce sera malgré moi; c'est que je ne pourrai résister à l'habi- 
tude^^ ». En fait, l'on pourrait dire de la spontanéité épistolaire 
qu'elle permet, sous diverses modulations, l'expression d'un mes- 
sage unique et que grâce à elle l'épistolier peut tout justifier de 
son écriture: «Voici encore une lettre immense. J'aurois bien 
envie de la relire et de la corriger ; mais je n'en aurai pas le cou- 
rage ; elle sera bien, si vous y voyez que je vous aime, et cela y est 
sûrement" » ; « De quelque chose que je vous entretienne, c'est 



s'exprime» (IX, 209). À Vialet: «Je ne puis m'empêcher de voir les choses 
comme je les dis, et de les dire comme je les vois à un ami avec qui je ne retiens 
rien, et à qui je laisse toute liberté de penser autrement» (VII, 185). 

55. Voir: II, 172 (incipit) et 240; III, 72; IV, 140 et 144 (incipit) ; VIII, 
71 et 171 ; IX, 55 et 97; X, 248; XII, 20; etc. 

56. VIII, 190. Autre exemple: «Je ne sçavois pas quand cette parenthèse 
finiroit ; c'est que quand on vous cajole, il en coûte si peu qu'on ne finit [point]. 
En voilà une autre, et si je n'y prends garde, j'en ferai une troisième, f Mais où 
en étois-je?» (à l'abbé Le Monnier, X, 86). Voir aussi II, 164 et 224. 

57. III, 150. Georges Roth fait sienne cette déclaration: «Il semble évi- 
dent que Diderot ne se relisait que rarement, sinon pas du tout. Les mots 



Vautoreprésentation épistolaire 147 

mon âme qui s*épanche et vous apercevrez toujours ma passion, 
nichée dans quelque coin » (IV, 44). Spontanéité épistolaire et 
épanchement amoureux sont réversibles pour Fépistolier. 

La deuxième conséquence du pacte de spontanéité est 
l'obligation de dire vrai. Elle s^applique d^abord au destinateur: 
«C*est la pure vérité » (V, 185 et VII, 143) ; «Si j'étois aussi mé- 
chant que je suis vrai [...]» (IX, 70) ; « Je vous parle dans Fexacte 
vérité^* ». Le destinataire doit se plier lui aussi à cette injonction : 
« Parlez-moi vrai. N'est-ce pas que vous n*aimez plus? » (II, 323) ; 
«Arrêtez par de la vérité exacte cette imagination cruelle qui 
m'exagère tout en général, mais surtout les plus petites choses qui 
vous concernent» (IV, 109); «Si mademoiselle Volland vouloit 
être vraie, elle m'avoueroit que c'est à la chère sœur que je dois 
les trois ou quatre lignes de reproches qu'elle me fait sur mon 
silence » (VI, 30). Plus l'on écrit rapidement, dit le pacte, plus on 
laisse s'exprimer ses sentiments, l'amour surtout, et plus l'on se 
rapproche de la vérité («pure », «exacte », etc.). 

La spontanéité a enfin des effets sur la structure de la lettre, 
lointe aux aléas de la poste et au croisement des courriers, elle fait 
que la correspondance est souvent décousue : « Je cause un peu 
avec vous comme ce voyageur à qui son camarade disoit : Voilà 
une belle prairie, et qui lui répondoit au bout d'une lieue : Oui, 
elle est fort belle» (III, 187); «c'est à cette mère qu'elle doit sa 
naissance, par quoi j'aurois dû commencer » (X, 185). Écrire au 
fil de la plume implique, de même, que la répétition menace 



oubliés, qu'il n'eût pas manqué de rétablir, en témoignent» (I, 14 n. 11). À 
propos des «différents petits papiers» qu'il utilise pour ses Mémoires pour 
Catherine II, Diderot déclare: «11 est rare que je récrive» (XIII, 131). 

58. XIII, 225; voir aussi III, 134. De tous les lieux communs de la lettre, 
celui de la vérité est le plus constant. À (la future) madame Diderot : « J'atteste 
la vérité, que je n'aime rien au monde que vous» (I, 28) ; « Je te prie de n'en pas 
rabattre un mot, parce que c'est l'exacte vérité» (XIII, 67). À Rousseau: «Une 
bonne fois pour toutes, mon ami, que je vous parle à cœur ouvert » (I, 256). A 
l'abbé Gayet de Sansale: «mon dessein n'est pas de vous toucher. Je me suis 
simplement proposé de dire la vérité» (VIII, 98). À Robert Tronchin: «ce que 
j'ai l'honneur de vous écrire à coeur ouvert, comme d'honnêtes gens qui causent 
librement entr'eux» (XI, 92). À Grimm: «et dans le vrai, je ne sçaurois remuer» 
(XII, 65). À Beaumarchais: «à vous parler vrai» (XV, 71 ; la même expression 
se trouvait dans une lettre à madame d'Epinay, XIII, 48). 



148 Diderot épistolier 

constamment la lettre: «Je ne sçais si vous ne retrouverez pas 
déjà dans quelques-unes de mes lettres quelque chose de ce que 
je viens de vous dire, et même peut-être aussi quelque chose de 
ce que je vais vous raconter. Mais que m*importe » (IV, 39-40). La 
spontanéité suppose donc explicitement une écriture du désordre 
(au moins apparent) : 

Je vous dis sans ordre, sans réflexion, sans suite, tout ce qui 
se passe dans Tespace que je remplis et hors de cet espace ; 
dans le lieu où je suis et dans celui où les autres se meuvent ; 
dans le lieu où je sens à tout moment que je vous aime à la 
folie et où le reste se tourmente pour cent mille colifichets 
(IV, 43). 

Ne commençant pas là où elle devrait, coupée de longues plages 
de silence, oublieuse de ce qu'elle a déjà dit, insouciante envers ce 
qu elle dira, la lettre occupe divers « espaces » et « lieux » sans 
tenter de les unifier. 

S'il est souvent dit que la lettre est écrite au fil de la plume 
— «je ne sçais par où commencer » (VIII, 27) — , il arrive qu'à 
l'occasion Diderot distingue les parties de ses lettres : « Voilà, mon 
amie, un préambule honnêtement long» (à Sophie, V, 53); 
« Voilà un long préambule pour vous prier, madame, d'accorder 
un de ces matins un moment d'audience à une femme à qui vous 
avez fait l'honneur d'écrire et qui me désole » (à madame Necker, 
XV, 77) ; « Je commencerai par lui rendre grâces » (à Catherine II, 
XIV, 172) ; « Encore un moment, mon ami. Je sens que mon âme 
s'ouvrira, mais que le moment n'en est pas encore venu^^ » À cet 
égard, on jugera des limites de la spontanéité épistolaire en lisant 
la lettre au prince Golitsyn de mai 1774. Après avoir exposé le 
sujet du texte qu'il se prépare à rédiger — « voici un petit échan- 
tillon de ce qu'un homme de lettres qui n'est ni le plus ignorant 
ni le plus éclairé des amateurs peut sentir et dire d'un ouvrage de 



59. À Falconet (VII, 93), Diderot parle également de «petit préambule» 
et, ailleurs, d'« excursion » (VIII, 114-115). Dans la lettre du 15 mai 1767 adres- 
sée au même, l'épistolier souligne à plusieurs reprises qu'il ne viendra que plus 
tard au sujet qui les intéresse; c'est une façon pour lui de se moquer de l'im- 
patience de son correspondant (VII, 58, 61, 64 et 67). 



V autoreprésentation épistolaire 149 

sculpture» (XIV, 20) — , puis marqué les parties de sa réflexion 
— «Bref, je partage cette figure en trois sections» (XJV, 23) — , 
l'épistolier conclut en ces termes : « Et voilà comment un homme 
de lettres juge un morceau de sculpture lorsqu'il a été bien exa- 
miné et quil s*est proposé de contrister l'artiste» (XIV, 24). De 
«voici» en «voilà», le développement de l'argumentation de la 
lettre a respecté les modèles classiques : introduction, transitions 
soignées, conclusion^. Pourtant, lorsque l'épistolier est pris en 
flagrant délit d'organisation (XTV, lettre 875 à Grimm), il se sent 
obligé de revenir sur celle-ci dans une lettre ultérieure: «Ne 
donnez pas là-dedans: ces 1°, 2°, 3° de ma lettre sont les tâtonne- 
ments d'un aveugle, avec son bâton, et non des lignes d'ordre et 
d'amandement^'. » Ordre et désordre sont des concepts mouvants 
dans Tépistolaire diderotien, et l'épistolier se sent tenu de les 
discuter. On peut toutefois se demander — et ce serait là un 
nouveau paradoxe — si leur coexistence ne vient pas confirmer 
le pacte plutôt que l'infirmer: l'absence de régularité, ici le mé- 
lange de l'ordre et du désordre, n'est-elle pas le signe par excel- 
lence de la spontanéité? 

On aura garde en effet d'oublier que la spontanéité épisto- 
laire est une construction du texte et non la manifestation d'un 
mécanisme psychologique dont l'inspiration serait la valeur clé. 
D'une part, Diderot a beau dire qu'il est spontané lorsqu'il prend 
la plume, il n'empêche qu'il ne peut tout narrer à Sophie — ce 
serait matériellement impossible — , qu'un choix est opéré dans 
ce qu'il raconte: 

Il s'est dit et fait ici tant de choses sages et folles, que je ne 
finirois point si je ne rompois le fil pour aller tout de suite 
à deux petites aventures burlesques dont je ne sçaurois vous 
faire grâce, quoique je sache très bien qu'elles sont puériles, 
et d'une couleur qui ne revient guères à la situation d'esprit 
où vous êtes (III, 174). 



60. Une lettre à Falconet, portant également sur Part, est organisée de 
façon semblable (XII, 235-236 et 251). 

61. XV, 24. Un tel procédé de numérotation se retrouve dans une lettre 
à Sophie VoUand en 1769 (IX, 229). 



150 Diderot épistolier 

Même si le procédé n*est pas sans facticité — « Tenez, puisqu en 
y pensant, cela me fait un si grand mal, n'y pensons plus; et 
parlons d'autre chose» (XII, 229) — , Tépistolier doit faire des 
choix pour son destinataire : « C'est un si joli texte que celui-ci, 
que je ne finirois point, s'il me prenoit en fantaisie de le suivre 
jusqu'où il pourroit me mener» (IX, 160-161); «À présent que 
M' de Neufond est guéri, on peut vous apprendre qu'il a eu une 
attaque d'apoplexie» (X, 190); «Une autre fois je te parlerai de 
[...]» (XIII, 72); «Combien je dirois aussi de sottises, si je 
voulois ! » (XIII, 34) ; « Je ne vous dis rien de ces petits voyages. Ils 
ont été trop courts pour donner lieu à des scènes plaisantes » (III, 
340). Être spontané, soit, mais pas au détriment du plaisir ou de 
la mainmise de l'épistolier sur ce qu'il écrit. 

D'autre part, dans certaines lettres, l'épistolier s'impose à 
lui-même des contraintes. Le 6 janvier 1755, dans une lettre à sa 
famille, il s'excuse de son manque d'exactitude à écrire afin d'ex- 
pliquer la longueur des lettres : 

Après un silence aussi long que celui que j'ai gardé, je n'ai 
guères d'autres moyens de me justifier et de m'acquitter que 
par une très longue lettre; et j'espère qu'ayant à vous entre- 
tenir de tout ce qui m'est arrivé depuis le jour que je vous 
fis mes adieux, celle- cy ne sera pas fort courte (I, 172). 

Le 23 décembre 1777, il expose ouvertement à François Tronchin 
l'objectif de la lettre qu'il est à écrire : 

Mon projet n'étoit pas d'ailleurs de vous envoyer quelques 
notes, quelques idées de scène ; mais de tracer le plan géné- 
ral et de le remplir en prose, au courant de la plume [...]. 
Mais puisque votre statue est fondue, il ne me reste plus 
qu'à vous ramener sur quelques principes, assez communs, 
mais pratiques, pour le moment où vous prendrez le ciseau 
pour couper les jets et la réparer (XV, 80-81). 

Parce que Sophie vit hors de Paris, il a auprès d'elle des obliga- 
tions quant au récit de la vie parisienne : « Je n'ai presque plus le 
courage de vous écrire des nouvelles. Il faut cependant que vous 
sachiez [...]» (III, 342). Dans ces trois cas, la spontanéité fait 
place au projet de l'auteur, même si ce projet ne se déroule pas 



V autoreprésentation épistolaire 151 

comme celui-ci l'avait originellement prévu". On notera que, 
dans le second, la spontanéité est programmée par la lettre («au 
courant de la plume»), quelle découle d'«un plan général», 
qu'elle est son projet. 

Enfin, des circonstances extérieures peuvent déterminer, 
sinon le contenu, du moins la longueur des lettres et leur orga- 
nisation — ce qui modifie la spontanéité qu'on leur suppose. 
Comme nombre de ses contemporains, Diderot est conscient du 
coût de la correspondance : des ft-ais postaux, bien sûr, même s'il 
essaie souvent de faire contresigner ses envois, mais aussi du prix 
du papier, ce qui fait qu'il remplit complètement les pages qu'il 
écrit^\ Cette rationalisation économique de la lettre trouve son 
écho jusque dans les missives elles-mêmes : « Puisque je suis en 
train et qu'il me reste encore de la marge, disons tout, ne fut ce 
que pour ne pas envoyer si loin du papier blanc » (VII, 105) ; « Si 
j'avois encore de la place, je vous continuerois ce bavardage, dont 
vous avez peut être déjà trop» (VII, 169); «J'aurois bien encore 
une autre belle lettre à vous faire voir, un placet de Poincinet à 
vous envoyer ; votre dernière à répondre. Mais la marge me man- 
que. [ . . . ] Mon respect à toutes. Il n'y a pas de place pour davan- 
tage» (VIII, 162) ; « Encore un mot d'autre chose, puisque j'en ai 
la place^». Parfois ce sont les circonstances de la rédaction qui 
expliquent la structure des lettres : « Je n'entens rien non plus à la 
ligne où il s'agit de fête et de messe, sinon que quelquefois je vous 
commence la veille une lettre que je continue le lendemain 
comme si c'étoit le même jour. Voilà la clef d'une infinité d'autres 
endroits» (III, 249). La spontanéité épistolaire n'est pas indépen- 



62. Une même opposition (entre le projet exposé et la lettre qui devait 
en être la réalisation) est à l'œuvre dans la lettre à madame Necker de 1777: « le 
voulois vous écrire trois lignes et voilà bientôt quatre pages » (XV, 79). Voir aussi 
XIV, 220. 

63. Contresigner «se dit (...] en parlant des lettres qui viennent des 
Bureaux des Ministres ou des Secrétaires d'État, & sur l'enveloppe desquelles on 
met le nom du Ministre ou du Secrétaire d'État de chez qui elles viennent. Le 
Commis a contresigné cette lettre» (Ac. 62). Diderot profitait souvent de ses 
relations (Damilaville, surtout) pour faire contresigner ses envois. 

64. X, 38. Voir aussi: II, 293; III, 162; IV, 59 et 112; VIII, 206. 



152 Diderot épistolier 

dante du contexte d*énonciation, jusque dans ce qu il a de con- 
cret. Elle dépend de lui : dès lors, y a-t-il encore spontanéité ? 

Les moyens mis en œuvre par Tépistolier pour donner 
rUlusion de la spontanéité sont divers. On a déjà vu comment il 
crée, pour amenuiser les effets de l'absence, un présent épistolaire 
postulant la simultanéité de la lecture et de l'écriture de la lettre : 
la création de cette nouvelle temporalité se donne pour sponta- 
née, dans la mesure où l'épistolier prétend être avec son destina- 
taire lorsqu'il écrit, ne plus en être séparé. Un autre de ces 
moyens est le rapport analogique constamment posé entre con- 
versation et correspondance : les deux peuvent être interrompues 
en tout temps ou prendre des directions imprévues. Diderot fait 
également appel à des expressions toutes faites qui lui permettent 
de montrer — ou de faire croire — que la lettre s'écrit au fil de 
la plume. Parmi elles, celles contenant le verbe «oublier» sont 
fréquentes : « Je ne veux pas vous écrire cela, et si j'oublie de vous 
en parler, tant mieux» (III, 205) ; « j'allois oublier de vous parler 
de l'Habillement» (XIII, 117) ; «j'oubliois de vous dire aussi que 
[...]» (XIII, 120) ; «j'oubliois de vous parler d'un de mes plaisirs 
les plus vifs" ». D'autres expressions signalent que la lettre aurait 
pu dire autre chose, mais que l'épistolier se ravise — «Vous ne 
sçavez pas le nouveau plaisir que je vous prépare. Je vais vous le 
dire. Non, je ne vous le dirai pas. Je me tiens à deux mains » (VII, 
179); «Je ments. J'ai encore eu deux accidents un peu plus fâ- 
cheux; ne t'effarouche pas» (XIII, 64); «J'allois continuer, mais 
je me suis rappelé que [...]» (XIII, 219) — ou feint de se raviser : 
« Le ton pédantesque et dur n'est point celui de l'amitié. Je m'ar- 
rête pour ne pas donner moi même dans le défaut dont je me 
plains ; et si j'en croyois mon cœur, j'effacerois ces deux dernières 
lignes» (VIII, 120). L'écrivain se représente en train d'écrire, avec 
ce que cela comporte d'oublis et de corrections faites au fur et à 
mesure de la rédaction : il construit sa spontanéité pour l'autre et 
avec lui. Si le lecteur n'accepte pas de croire au discours de l'épis- 
tolier, la spontanéité n'existe pas. 



65. XIII, 228. Voir aussi: I, 222; VIII, 147; X, 155. La même impression 
de simultanéité peut être exprimée sans le verbe « oublier » : « Je croyois n'avoir 
plus rien à ajouter à ce qui précède; je me suis trompé» (XIII, 120). 



V autoreprésentation épistolaire 153 

La parfaite communion qui les anime est ce qui permet aux 
épistoliers de s'écrire (c'est le dernier aspect du pacte épistolaire 
entre Sophie et Diderot) : « Je vous conte cette histoire à la hâte. 
Mettez à mon récit toutes les grâces qui y manquent, et puis, 
quand vous le referez à d'autres, il sera charmant**. » Pour Sophie, 
à laquelle il vient de résumer un «amphigouri» de Lauraguais, 
Diderot conclut: «et cœtera, encore; car il suffit que je vous 
mette sur la voye» (III, 350). Il lui envoie un long développement 
sur la bienfaisance et l'amitié : « En voilà là dessus bien plus qu'il 
n'en faut. Suppléez le reste» (III, 330). Plutôt que de lui offrir ses 
vœux, il inscrit, après la date du 29 décembre 1773: «C'est la 
veille du jour de l'an. Le reste s'entend» (XIII, 141). Rien de ce 
qu'il peut dire ou faire ne contient de véritable menace : « Vous 
seriez bien aise, mademoiselle, de trouver ici un mot doux ; mais 
votre lettre m'a fait trop de peine pour n'en pas avoir du ressen- 
timent. Je vous aime bien ; mais, pardieu, je ne vous le dirai pas ! » 
(X, 112-113). Il faut s'écrire, certes, mais tout n'a pas à être dit. 

Dans la correspondance amicale, la prétérition sert à souli- 
gner une connivence qui est proche de cette communion de la 
communication amoureuse. Les exemples en sont nombreux : « Je 
n'ai pas besoin de dire un mot de l'esprit éclairé et du jugement 
du Comte de Crillon. Bientôt vous serez à même de vous former 
une opinion sur ces points» (à la princesse Dachkov, XIII, 154); 
« Il est arrivé dans nos affaires publiques une révolution dont je 
pourrois me dispenser de vous parler» (à Grimm, XIV, 16) ; «Ce 
n'est pas à vous qu'il faut dire de respecter vos propres bienfaits » 
(à madame Necker, XIV, 46); «Je ne vous dirai pas qu'il [mon- 
sieur de Limon] est intendant de la maison de Monsieur; qu'est- 
ce que cela vous fait?» (à Voltaire, XIV, 202). Par la prétérition, 
Diderot rappelle ce qui l'unit à ses correspondants et ce qui dicte 
à la lettre son économie: une même opinion, des jugements par- 
tagés, des valeurs communes. 



66. IV, 140. Il arrive souvent que Diderot dise à Sophie de faire sienne 
une des anecdotes qu'il lui raconte, car elle en fera un « meilleur récit » que lui 
(III, 300-301). Cela se trouve également dans la correspondance avec Falconet: 
« )e ne vous jette qu'un mot là dessus, parce qu'il n'en fout pas davantage à un 
penseur» (IX, 60). 



154 Diderot épistolier 

Malgré la disparition des lettres de Sophie, celles de Diderot 
laissent deviner le pacte tel qu elle le concevait. Ses clauses, du 
moins celles que Ton peut inférer de la lecture des lettres de 
Diderot, sont les mêmes que celles stipulées par lui : obligation de 
tout dire, soumission (feinte ou réelle) aux demandes épistolaires 
de l'autre, énonciation de serments d'amour éternel, répétition 
d'un message unique dans la lettre («je vous aime»), réciprocité 
idéalisée, etc. Pour Sophie, en novembre 1760, Diderot note, au 
sujet de madame VoUand : « On diroit que Morphyse ait deviné 
que vous m'écrivez tout» (III, 255). Le 10 décembre 1765, il lui 
redit ce qu'elle lui aurait déjà déclaré : « N'attendez donc de moi, 
d'ici à quinze jours, que des billets conçus comme vous me les 
avez dictés ; c'est-à-dire : "Je me porte bien. Je vous aime comme 
un homme qui n'aime que vous et qui ne doit plus rien aimer 
après vous^^". » Les tenants d'une lecture documentaire des textes 
s'intéresseraient ici à la réalité de la déclaration de Diderot eu 
égard à ce que l'ensemble de la correspondance laisse deviner de 
Sophie; dans une perspective poétique, il importe plutôt de se 
demander en quoi une telle déclaration permet de penser 
l'autoreprésentation épistolaire. Non seulement la lettre se repré- 
sente à elle-même et à son lecteur (son projet, ses rythmes, son 
but), mais elle représente également la correspondance de l'autre 
et se l'assimile: 

Les endroits de mes lettres oii je vous dis que je vous aime 
sont ceux qui vous plaisent le plus. C'est, dites-vous, la seule 
chose qu'il y ait dans les vôtres, c'est-à-dire qu'elles sont 
pour moi partout comme les miennes dans les lignes qui 
vous paroissent excellentes. Ne suis-je pas bien à plaindre? 
Mes lettres sont variées? Et les vôtres le seront, et plus et 



67. V, 213. Ce pacte est bien celui de Sophie tel que l'interprète Diderot. 
À preuve, on comparera le texte cité à tels extraits de lettres aux dames Volland 
de 1773-1774: «Dites moi seulement que vous vous portez bien, et que vous 
m'aimez» (XIII, 41); «Dites moi seulement que vous vous portez bien; que 
vous m'attendez avec impatience, que je vous suis toujours cher ; ce sera quelque 
chose de mieux que des nouvelles» (XIV, 34). La similitude des trois textes 
oblige à penser que le pacte entre Diderot et Sophie n'est jamais que celui 
exprimé par lui. 



V autoreprésentation épistolaire 155 

plus agréablement encore que les miennes, quand vous 
pourrez vous résoudre, comme moi, à m'envoyer vos con- 
versations d'Isle (III, 248-249). 

La circularité est complète: ce que vous lisez dans ma lettre, ce 
que vous écrivez dans la vôtre, ce que fy lis, ce que je voudrais y 
lire. L'autoreprésentation est celle de l'échange épistolaire dans 
son ensemble, et pas seulement de la conception que s'en fait un 
des épistoliers lorsqu'il parle de ses lettres à lui. S'il est possible de 
dire que la lettre est un dialogue, c'est que l'on peut toujours y 
entendre la voix de l'autre. 



Si, pour la correspondance connue entre Diderot et Sophie, il 
peut exister un pacte «général» qui dicte souvent les conduites 
des deux épistoliers, il s'y trouve également des pactes particu- 
liers: pendant une courte période de temps, la correspondance 
est le lieu d'un projet ponctuel, limité dans le temps, circonscrit 
quant à ses objectifs. En 1759-1760, en 1762 et en 1765, par 
exemple, Diderot propose à Sophie de lui envoyer des textes qui 
correspondraient à la définition moderne du journal intime. 

Mes lettres sont une histoire assez fidèle de la vie. J'exécute 
sans m'en apercevoir ce que j'ai désiré cent fois. Comment, 
ai-je dit, un astronome passe trente ans de sa vie au haut 
d'un observatoire, l'œil appliqué le jour et la nuit à l'extré- 
mité d'un télescope pour déterminer le mouvement d'un 
astre, et personne ne s'étudiera soi-même, n'aura le courage 
de nous tenir un registre exact de toutes les pensées de son 
esprit, de tous les mouvements de son cœur, de toutes ses 
pensées, de tous ses plaisirs ; et des siècles innombrables se 
passeront sans qu'on sache si la vie est une bonne ou une 
mauvaise chose, si la nature humaine est bonne ou mé- 
chante, ce qui fait naître notre bonheur et notre malheur. 
Mais il faudroit bien du courage pour rien celer. On 
s*accuseroit peut-être plus aisément du projet d'un grand 
crime, que d'un petit sentiment obscur, vil et bas. [...] 
Cette espèce d'examen ne seroit pas non plus sans utilité 
pour soi. Je suis sûr qu'on seroit jaloux à la longue de 



156 Diderot épistolier 

n avoir à porter en compte le soir que des choses honnêtes. 
Je vous demanderois, à vous : « Diriez-vous tout ? » Faites un 
peu la même question à Uranie ; car il faudroit absolument 
renoncer à un projet de sincérité qui vous effrayeroit (IV, 
39). 

Des éléments du pacte général sont repris dans ce pacte particu- 
lier (fidélité, exactitude, sincérité absolue, refus de l'autocensure), 
mais de nouvelles contraintes s'y ajoutent : devenir « astronome » 
de soi-même, transformer la lettre en « registre » ou en « espèce 
d'examen», être utile (pour la postérité, «pour soi»). Tel que 
conçu par l'épistolier, ce projet n'est pas sans difficultés («On 
s'accuseroit peut-être plus aisément») : il demande du courage (le 
mot est utilisé deux fois). La lettre permet de mener à bien un 
projet semblable à celui du journal intime, projet longtemps 
désiré («cent fois»), mais réalisé plus facilement («sans m'en 
apercevoir»), tout en comportant sa part de risques («un projet 
de sincérité qui vous effrayeroit»). Ce nouveau pacte, plus 
circonscrit que le pacte général dans le temps comme dans ses 
objectifs, se rapproche de celui du journal intime, à cette diffé- 
rence près, et elle est majeure, que la quotidienneté de l'écriture 
n'en est pas une constituante^^ 



68. L'analogie de la lettre et du journal dépend peut-être plus simple- 
ment d'une rhétorique commune que d'un projet conscient de Diderot. Le 
ferait penser certaine demande de l'épistolier, à Grimm par exemple: «Adieu, 
mon ami. Portez-vous bien. Rendez-moi compte de votre tems, et écrivez-moi » 
(II, 172). Cette remarque peut laisser croire que la correspondance, du moins au 
xviii' siècle, est conçue, dans un système des genres qui ne connaît pas encore 
le journal intime, comme ce qui permet de rendre compte du temps. Il importe 
de rappeler que le mot n'a pas, au moment où écrit Diderot, le sens qu'il a pris 
depuis le xix' siècle: quand Jacques-Louis Ménétra rédige son Journal de ma 
vie {Journal de ma vie. Jacques-Louis Ménétra. Compagnon vitrier au 18' siècle, 
présenté par Daniel Roche, Paris, Montalba, 1982, 431 p.), il ne livre pas un 
journal intime (au sens moderne), mais une autobiographie. Déjà, en 1760, 
Diderot disait vouloir faire « l'histoire des [ses] moments » (III, 45) ou de son 
«cœur» (III, 46). Il revient à la même idée plus tard: «Moi qu'on a comparé 
à l'éternel pour qui l'espace et la durée ne sont rien ; moi qui vis de la vie la plus 
découpée, la plus inadvertante, la plus oubliée, pour qui épiai-je tous mes ins- 
tants?» (V, 48; voir aussi IV, 88). On doit distinguer ces projets, repris dans une 



V autoreprésentation épistolaire 157 

En 1765, le «projet» de Diderot est proche de Tautobiogra- 
phie et donc du récit. 

Comme mon projet étoit de reprendre Thistoire de ma vie 
aussitôt que la fin de ma tâche m*en laisseroit la liberté, 
j*avois jeté des petites notes sur un feuillet volant qui est 
devenu par lapse de tems un logogriphe à déchiffrer. Je n y 
entens plus rien (V, 169-170). 

Cet « agenda » sur lequel Diderot note ce que de r« histoire » de 
sa vie il voudrait transmettre à Sophie, tout illisible qu*il soit, est 
le signe tangible d'une volonté autobiographique circonscrite 
dans le temps: Diderot prend «des petites notes sur un feuillet 
volant » afin de reconstruire le récit d'une vie. Une telle technique 
de composition est bien celle de l'autobiographie (activité rétros- 
pective) et non du journal (activité quotidienne). Cette volonté 
est toutefois soumise au bon vouloir de Sophie: «Voilà, mon 
amie, une petite ébauche de nos causeries ; si elles vous convien- 
nent, je continuerai^^ » Fût-il voué à l'échec — Diderot ne con- 
tinua pas — , le pacte épistolaire, général ou temporaire, est tou- 
jours un contrat, et à ce titre il met en relation deux personnes 
(au moins). Ce sont elles qui lui permettent d'exister (ou non). 
La correspondance que Diderot adresse à Marie Madeleine 
Jodin ne repose pas sur le même pacte que celui l'unissant à sa 



série de lettres, d'évocations ponctuelles de sa vie par Tépistolier, comme dans 
la lettre à Berryer d'août 1749 (I, lettre 21): s'il s'agit d'un «récit fidèle» de la 
vie de l'écrivain (I, 88), celui-ci est rétrospectif et n'a donc pas le caractère 
quotidien du journal. En 1762, Diderot utilise fréquemment le mot «journal» 
(IV, 1 14, 124, 125, 133, 147 et 161); il ne le reprend qu'une fois, en 1767 (VU, 
126). Sur les rapports du journal intime et de la correspondance, on verra les 
textes de François Laforge («Diderot et le "journal intime**», RHLF, 87: 6, 
novembre-décembre 1987, p. 1015-1022) et de Martine Reid («Écriture intime 
et destinataire», dans Mireille Bossis et Charles A. Porter (édit.), Vépistolariti 
à travers les siècles. Geste de communication et/ou d'écriture. Colloque culturel 
international de Cerisy la Salle France, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, coll. 
«Zeitschrift fUr Franzôsische Sprache und Literatur. Rcihcftc. Ncuc FoIrc». 18. 
1990, p. 20-26). 

69. V, 173. Pierre Lepape a été sensible à la «tcntatum .mtobicigraphi- 
que» à l'oeuvre dans les lettres de Diderot {Diderot, Paris, Flammarion, coll. 
«Grandes biographies», 1991, p. 167; voir aussi p. 223-224 et 288-290). Il la 
distingue de celle de Rousseau dans Les confessions. 



158 Diderot épistolier 

maîtresse. Diderot ne s'y montre pas tant épris de la spontanéité 
amoureuse que du moralisme bourgeois dont son théâtre, dans 
un autre registre, témoigne également^". Ce Diderot, qui disait 
dans la Satire première avoir le « tic » de « moraliser » (DPV, XII, 
28), est présent à divers endroits de la correspondance (voir la 
lettre à Grimm [ ?] sur la conduite de madame de Maux, X, 162- 
163), mais jamais de façon aussi soutenue que dans la série de 
lettres à Marie Madeleine Jodin. À l'évidence, Diderot s'impose, 
lorsqu'il écrit à cette jeune femme qu'il sent guettée par la disso- 
lution, un personnage hautement moral : « Je voudrois bien vous 
sçavoir heureux tous les deux [La lettre s'adresse à la comédienne 
et à son « protecteur», le comte Werner XXV de Schulenburg.]. Je 
n'ai pas le temps de moraliser. Il est une heure passée, il faut que 
cette lettre soit à la grande poste avant qu'il en soit deux» (VIII, 
165). L' épistolier endosse le costume de tuteur et devient alors un 
nouveau personnage de ses propres lettres — au point où Elisa- 
beth de Fontenay a pu se demander pourquoi Diderot oublie 
«d'être lui-même» dans les lettres qu'il adresse «à sa pupille^' ». 
Outre la moralité et les finances — Diderot s'est occupé des 
affaires des Jodin, comme l'a révélé Emile Lizé^^ — , la pratique 
théâtrale de la comédienne fait l'objet de conseils de Diderot, mais 
ces conseils sont surtout intéressants par le modèle auquel ils sont 
subordonnés : le découpage du temps de la religion catholique. 

Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Sacrifiez 
aux grâces, et étudiez surtout la scène tranquille ; jouez tous 
les matins, pour votre prière, la scène d'Athalie avec Joas ; 
et, pour votre prière du soir, quelques scènes d'Agrippine 
avec Néron. Dites pour bénédicité la scène première de 
Phèdre et de sa confidente, et supposez que je vous écoute 
(VII, 13). 



70. En 1830, Sainte-Beuve disait de cet échange que c'était un «admi- 
rable petit cours de morale pratique, sensée et indulgente» (Œuvres I. Premiers 
lundis. Début des portraits littéraires, texte annoté et présenté par Maxime Leroy, 
Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 80, 1966, p. 887). 

71. Elisabeth de Fontenay, op. cit., p. 141. 

72. Emile LizÉ, «Notes bio-bibliographiques sur Diderot», SVEC, 241, 
1986, p. 285-296. 



V autoreprésentation épistolaire 159 

La présence de rhomme moral (« supposez que je vous écoute »), 
la scansion religieuse (les deux prières, le bénédicité) et le choix 
du corpus racinien placent Factivité dramatique — en fait, il 
s*agit d'un seul de ses aspects : « la scène tranquille » — sous le 
signe de la moralité la plus traditionnelle^\ 

Les apostrophes et les formules de clôture témoignent de la 
retenue qui caractérise tout l'échange. Alors que les premières 
sont fort nombreuses et diverses dans la correspondance avec 
Sophie, elles sont réduites ici à leur forme minimale : « Mademoi- 
selle». Les secondes se refusent à toute légèreté: «Je vous salue et 
finis sans fadeur et sans compliment» (V, 105). Dans cet échange 
qui s'étend entre 1765 et 1769 et qui comprend dix- neuf lettres, 
Diderot ne se départ jamais de l'image qu'il veut projeter: celle 
d'un qui ne cède pas à la familiarité lorsqu'il s'agit de morale. 
Dans le même ordre d'idées, et pour s'en tenir à ce seul trait 
formel, on notera que la correspondance échangée entre Diderot 
et Voltaire repose sur un système d'apostrophes où le respect est 
déterminant (bilatéralement). Le pacte épistolaire n'a pas à être 
explicite — ce qu'il peut être lorsque l'autoreprésentation est 
forte — , mais il existe toujours : celui qui ne le respecterait pas — 
Diderot tutoyant Voltaire ou saluant légèrement sa pupille — 
pourrait entraîner la rescision de l'échange ou, à tout le moins, en 
fausser les données^^ L'être social est nécessairement divers: 
« C'est une chose bien bizarre que la variété de mes rôles en ce 
monde», explique Diderot à Sophie en septembre 1768 (VIII, 
178). L'épistolier se doit de l'être lui aussi. 



73. Diderot pousse la moralité plus loin : il recommande à mademoiselle 
Jodin d'abandonner le théâtre. Pour des informations générales sur ce person- 
nage, on consultera les textes d'Alphonse Daudet («Conseils de Diderot à une 
comédienne », dans Entre les frises et la rampe. Petites études de la vie théâtrale, 
tome 18 des Œuvres complètes de Alphonse Daudet, Paris, Alexandre Houssiaux, 
1909, p. 289-301), de Georges Roth («Diderot et sa pupille, mademoiselle 
lodin», Lettres nouvelles, 4: 44, 1956, p. 699-714), de Paul Verniére («Marie 
Madeleine Jodin, amie de Diderot et témoin des Lumières», SVEC, 58, l%7, 
p. 1765-1775) et d'Elisabeth de Fontenay {op. cit., p. 140-150). 

74. « L'annulation d'un contrat pour cause de vice radical ou en raison 
des préjudices qui en résultent pour une des parties porte le nom de rescision », 
suivant Fernand Sylvain (op. cit.» p. 209). 



160 Diderot épistolier 

De même, quand Diderot écrit à son frère l'abbé, les règles 
du jeu changent. On notera par exemple que la diversité des su- 
jets des lettres à Sophie fait place à un éventail restreint : la reli- 
gion et la tolérance sont les sujets les plus souvent abordés, 
comme Tétaient le théâtre et la morale auprès de mademoiselle 
Jodin. Le ton des lettres n'est évidemment pas le même, les sujets 
religieux créant entre les deux frères un échange qui est loin 
d'être exempt de violence verbale: «Tu m'as écrit une dernière 
lettre à laquelle on ne répond pas avec une plume. Hé bien, 
malgré cela, s'il ne falloit que quelques bonnes palettes de mon 
sang pour redresser ta tête et adoucir ton cœur farouche, elles 
seroient tirées tout à l'heure» (XII, 169). De plus, Diderot s'ap- 
plique à répondre article par article aux lettres de son frère, tout 
«méchant», «acariâtre», «insolent» et «fanatique» qu'il est 
(XII, 170) : «Mon cher abbé, tu es si bête, mais si bête, que tu ne 
t'aperçois pas que tu te contredis d'une ligne à l'autre» (XII, 
163). Si spontanéité il y a, elle suit le déroulement de la lettre 
reçue et a pour effet de transformer l'échange informel en débat 
d'idées : « Il faut donc vous démontrer que vous avez prêché la 
haine contre moi à mon père, à ma sœur, à ma femme, et à ma 
fille. Je vais tâcher de vous satisfaire» (XII, 159). Le dialogue 
épistolaire est constamment menacé par la rupture entre les deux 
frères (rupture d'ailleurs consommée): «Voilà la dernière lettre 
que tu recevras de moi. Je te dispense d'y répondre. Ne m'écris 
que lorsque je pourrai te servir. Alors, dispose de moi» (XII, 
134), écrit Diderot le 25 septembre 1772, puis, six semaines plus 
tard: 

Monsieur l'abbé, je ne suis nullement votre serviteur. Je suis 
un bon philosophe indigné de l'outrage, sensible à l'injure, 
à l'injustice, à la dureté, à la noirceur; mais tout prêt à 
recevoir son frère, sans aigreur, sans reproches, sans ressen- 
timent, lorsqu'il lui plaira de se remontrer. Jusqu'à ce 
moment : paix et silence. Plus de lettres à recevoir, plus de 
réponses à faire (XII, 176). 

Dans ce cas, le pacte est modifié par la nécessité d'avoir le dernier 
mot. Enfin, le pacte de régularité, pour les raisons qui viennent 
d'être évoquées, n'est pas déterminant: on verra plus loin que 



V autoreprésentation épistolaire 161 

Diderot n ouvre pas des lettres de son frère; il lui arrive égale- 
ment de ne pas se dépêcher pour écrire : « Je ne suis jamais pressé 
de vous écrire, parce que je le suis encore moins de recevoir vos 
réponses. Vous crevez de bile, et vous êtes d*une tristesse à périr » 
(XII, 158). Un pacte épistolaire en creux — ne pas écrire, pour ne 
pas avoir à lire — est aussi un pacte^^ 



Les pactes épistolaires dépendent donc en partie de l'identité du 
destinataire et du moment où sont écrites les lettres : le pacte qui 
unit Sophie Volland et Diderot n'est pas le même que celui entre 
Diderot et Marie Madeleine Jodin ou son frère ; plusieurs pactes 
jalonnent la correspondance avec Sophie. À cette double spécifi- 
cité, qui reste cependant subordonnée aux conditions générales 
du pacte épistolaire, il convient d'en ajouter une troisième, qui 
n'est peut-être, en fait, que la condition des deux premières. En 
1781, Diderot écrit à Angélique une lettre plutôt sombre: 

Je ne sçais, mon enfant, si tu as grand plaisir à me lire, mais 
tu n'ignores pas que c'est un supplice pour moi que 
d'écrire; et cela ne t'empêche pas d'exiger encore une de 
mes lettres; voilà ce qui s'apelle de la personnalité toute 
pure, et se donner à soi-même bien décidément la préfé- 
rence sur un autre, et quel autre encore? (XV, 252-253) 

Jean Varloot propose trois explications à cette remarque qu'il 
croit «certainement sincère^^»: «Physiquement, cela pourrait 



75. La rupture entre les frères est causée par l'impiété de l'aîné, par le 
mariage d'Angélique avec Caroillon de Vandeul, soupçonné d'irréligion, et par 
des raisons économiques liées à l'héritage laissé par Didier Diderot à ses trois 
enfants : « J'avois un frère sur l'amitié duquel je pouvois compter, en remplissant 
quelques conditions stipulées entre nous. J'ai rempli ces conditions à la rigueur. 
Je n'en ai pas moins perdu mon frère. Je rentre donc dans tous mes droits. Tout 
pacte est donc anéanti entre nous, et je suis maître de faire tout ce qu'il me 
plaira, sans qu'il ait aucune raison de se plaindre» (XII, 133). On ne saurait 
mieux résumer l'économie du commerce épistolaire entre les deux frères. 

76. Il peut alors s'appuyer sur des passages des lettres de Voltaire à 
Diderot: «Vous n'écrivez que dans les grandes occasions» (XII, 61); «On dit 
que vous n'aimez pas trop à écrire des lettres» (XV, 20). Ces passages doivent 
cependant être interprétés dans le contexte du difficile dialogue épistolaire entre 



162 Diderot épistolier 

signifier un affaiblissement de la vue, mais on verra qu'il est ca- 
pable de lire Gil Bios. Moralement, c'est le dégoût pour la corres- 
pondance. Intellectuellement, c'est l'abandon de la création.» 
L'éditeur choisit l'explication morale : « La seconde raison est l'es- 
sentielle », mais sans donner de preuve textuelle de ce qu'il avance 
(XV, 253 n. 2). Plutôt que de favoriser une réflexion fondée sur 
la sincérité supposée de l'épistolier, on interprétera la lettre à 
Angélique à la fois comme un moment singulier d'un pacte épis- 
tolaire particulier et comme une stratégie textuelle convenue, 
voire une topique du pacte épistolaire général : à une époque de 
sa vie, Diderot dit que la correspondance est pour lui un « sup- 
plice », mais, parce qu'il écrit à sa fille, il ne peut céder à l'aban- 
don qu'implique ce supplice, ce qui le pousse donc malgré tout 
à écrire, et longuement : « Pour un homme dont le désespoir est 
de faire des réponses, en voilà une suffisamment longue» (XV, 
257). Quand il s'agit d'écrire à Angélique, le «supplice» et le 
«désespoir» de Diderot ne sont que rhétoriques: c'est sur eux 
que s'appuie la composition épistolaire. S'il est un pacte univer- 
sel, c'est celui-là : malgré tout, je t'écris. 

Le commerce épistolaire 

Tout se compte, tout se mesure. 

Diderot, Plan d'une université, 1775 
(LEW, XI, 771) 

Afin d'abolir l'absence, les correspondants ne cessent d'insister 
sur la matérialité de l'échange épistolaire et de représenter le 
pacte qui les unit : dans l'absence, tout est différé, sauf la lettre. 
Celle-ci ne peut se substituer à l'absent que si ce dernier respecte, 
et soi avec lui, les règles du « commerce^^ » épistolaire. Un contrat 



les deux écrivains (sur cet échange, voir José-Michel Moureaux, « La place de 
Diderot dans la correspondance de Voltaire : une présence d'absence », SVEC, 
242, 1986, p. 169-217). 

77. C'est le mot qu'utihse le xviii* siècle pour désigner l'échange épisto- 
laire ; il « signifie (...) Communication & correspondance ordinaire avec quel- 
qu'un, soit pour la société seulement, soit aussi pour quelques affaires. [...] Ils 



V autoreprésentation épistolaire 163 

est passé entre les épistoliers: pour «abréger» l'absence, pour 
r« alléger» (III, 155), pour en «tempérer les douleurs» selon le 
mot de Rousseau dans ses Confessions^^ y pour essayer de différer 
la souffrance, ils doivent s'engager à échanger régulièrement, à 
écrire longuement, à ne rien se cacher, à tout faire pour qu'aucun 
texte ne manque à la relation, à ne jamais perdre des yeux le 
passage du temps. L'apurement est fondateur de ce commerce, 
car quiconque est respectueux des règles de l'échange refuse 
d'être obéré : les bons comptes font les bons épistoliers. Les for- 
mulations de ce précepte (épistolaire, commercial) abondent: 

Eh bien! mademoiselle, voilà ma quatrième; et si une de 
mes lignes vaut une page des vôtres, où en êtes-vous? 
quand serez vous quitte? Mais dormez sur cette dette. J'ai 
de la conscience, et je sçais bien qu'un grain d'or vaut une 
grosse masse de billion (à Sophie Volland, VIII, 160) ; 

Commençons, Mademoiselle, par arranger nos comptes; 
ensuite nous causerons d'autre chose (à Marie Madeleine 
Jodin, VIII, 237) ; 

Mad"' Volland, j'ai reçu vos quatre lettres. N'en soyez point 
inquiète. Je serai plus exact à l'avenir, et j'espère qu'à votre 
arrivée à Paris, lorsque nous réglerons nos comptes, je ne 
serai pas en reste (IX, 80). 

Pesée des lignes et des pages, reconnaissance de dettes, valeur 
relative, comptes à arranger ou à régler, quittance : les lettres for- 
ment, au sens commercial du terme, un grand livre^'. Tout y est 
consigné : le nombre et la longueur des lettres, leur ordre d'expé- 
dition et de réception, le poids de chacune pour chacun, la 



entretiennent commerce de lettres, ou par lettres. Ils ont commerce de nouvelles. 
Commerce d'esprit. Commerce de Littérature» (Ac. 62). On le trouve plusieurs 
fois sous la plume de Diderot (II, 290; III, 43-44, 49 et 263 ; IV, 232 ; V, 166; VII, 
190 et 193; VIII, 131). 

78. Rousseau, Les confessions, introduction, bibliographie, notes, relevé 
des variantes et index par Jacques Voisine, édition révisée et augmentée, Paris, 
Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1980, p. 31. 

79. Voir encore: I, 172 et 249; Ili. 102 et 251 ; IV, 109; VIII, 104 et 1 16; 
XIV, 74; XV, 125-126. 



164 Diderot épistolier 

comparaison des investissements respectifs, les échéances et les 
retards, Fidentité des messagers et des lecteurs, etc.*^ Le balance- 
ment épistolaire n est pas que le mouvement pendulaire dans 
lequel la lettre de l'un entraînerait la réponse de Tautre, et vice 
versa; il s'agit aussi de faire la balance des comptes. 

On trouve l'exemple achevé de l'importance accordée à ce 
que Geneviève Haroche-Bouzinac appelle le « thème postal*^ » 
dans la lettre à Sophie du 31 août 1760. Le texte est long, et c'est 
justement par sa longueur qu'il est significatif. Chaque détail a un 
rôle à jouer dans la transmission épistolaire, que Diderot rêve ici 
sans parasites ni bruits. 

Voici ma quatrième. La première m'a fort inquiété. J'ai cru 
qu'elle avoit été interceptée, et par qui encore ? Vous l'avez 
reçue à Chaalons. Les deux suivantes vous ont été écrites, à 
Vitry, à l'adresse de M' de Maux ; l'une sous le contreseing 
de M' de Courteil, où je vous souhaitois une bonne fête et 
vous priois de m' indiquer comment et par quelle voye je 
vous ferois passer sûrement le petit bouquet que je vous 
avois destiné. L'autre tout simplement par la poste, où je 
vous rendois compte de ma vie depuis le jour que je vous 
avois perdue. 

Hier samedi, au soir, d'Aminaville m'envoya vos 
numéros 4 et 5. Croyez-vous que, par le besoin que j'ai 
d'entendre parler de vous, je ne conçoive pas tout celui que 



80. Bruce Redford indique que James Boswell tenait un «Registar of 
letters » dans lequel il consignait la date d'envoi de ses lettres et les décrivait ou 
les commentait en quelques mots {The Converse of the Pen. Acts oflntimacy in 
the Eighteenth-Century Familiar Letter, Chicago et Londres, University of Chi- 
cago Press, 1986, chap. 5) ; en outre, l'épistolier gardait soigneusement les lettres 
reçues, prenait copie de celles qu'il envoyait et communiquait ces procédés à ses 
correspondants {ihid., p. 199). Jean-Jacques Rousseau, de son côté, à partir de 
1763-1764, a constitué «un copie-de-lettres, recueil de pièces justificatives pour 
ses Confessions. Ce recueil comportait un choix, non seulement de ses propres 
lettres, mais aussi de celles qu'il avait reçues» (Ralph Leigh, dans Rousseau, 
Correspondance complète. Tome I. 1730-1744, édition critique établie et annotée 
par R.A. Leigh, Genève, Les Délices, Institut et musée Vohaire, 1965, p. xix). Sur 
cette question, voir Benoît Melançon, «Le malentendu épistolaire. Note sur le 
statut de la lettre dans Les confessions». Littérales, 17, 1995, p. 77-89. 

81. Geneviève Haroche-Bouzinac, op. cit., p. 183-187. 



V autoreprésentation épistolaire 165 

vous avez d'entendre parler [de] moi? Je ne serois pas assez 
aimé, si les jours de poste n'étoient pas pour vous et pour 
moi des jours de fête, et je n'aimerois pas assez. Mais puis- 
qu'il est si doux pour nous de nous écrire ; puisque c'est la 
seule consolation qui nous reste, puisque ce reste de com- 
merce doit nous tenir lieu de tout pendant deux mois au 
moins, tâchons, s'il se peut, de mettre quelqu'arrangement 
dans notre correspondance (III, 43-44). 

(Suivent deux paragraphes décrivant avec force détails cet «arran- 
gement».) Numérotation des lettres de façon à s'assurer que rien 
ne se perde («ma quatrième», «vos numéros 4 et 5»), présence 
éventuelle d'un tiers indiscret qui aurait lu « la première » de Dide- 
rot et qui oblige à trouver une façon de transmettre « sûrement » 
le bouquet destiné à Sophie, lieux où sont écrites, envoyées et lues 
les lettres (Chaalons, Vitry), identification des intermédiaires 
(monsieur de Maux, monsieur de Courteil[les]), apparence phy- 
sique des objets expédiés («le contreseing»), allusions au contenu 
des lettres (dans les dernières lignes du premier paragraphe) et 
aux modalités de leur circulation postale (le contreseing, la poste 
« tout simplement»), euphorie épistolaire («jours de fête », « il est 
si doux pour nous de nous écrire») et dysphorie amoureuse 
(«c'est la seule consolation qui nous reste»), réciprocité idéalisée 
(par le recours à l'antimétabole dans la deuxième phrase du 
deuxième paragraphe), équivalence de l'écriture et de l'amour, 
pesée des sentiments («je n'aimerois pas assez»), fonction de 
substitution de la lettre (« nous tenir lieu de tout ») : presque tout 
ce qui donne sa spécificité à la pratique épistolaire, particuliè- 
rement en tant qu'échange d'objets matériels, est évoqué ici". 



Diderot s'intéresse méticuleusement à toutes les facettes du com- 
merce épistolaire, ce mot étant entendu au sens d'une stricte 
économie des échanges, avec ses actifs et ses passifs. En 1768, il 
écrit à Sophie: 



82. Un développement semblable se trouve dans la lettre du 3 août 1759 
(II, 192). 



166 Diderot épistolier 

Où est le tems où mon impatience, mon dépit, ma colère 
vous auraient fait grand plaisir ? où vous auriez été enchan- 
tée que je n'eusse donné le tems ni à mes lettres ni à vos 
réponses d'arriver ? où deux jours passés sans avoir entendu 
parler de moi, m'auroient été reprochés comme un silence 
de deux semaines? Cela vous paroît injuste aujourd'huy. 
Vous êtes d'une justesse admirable dans vos calculs ; on ne 
sçauroit avoir plus de raison que vous en avez acquis ; vous 
ne vous fâchez plus ; vous ne voulez plus que je me fâche ; 
voilà qui est dit: je ne me fâcherai plus (VIII, 228). 

L'expression de cette attitude ne se limite pas à la correspondance 
avec Sophie. La même année, Diderot écrit à son ami Falconet: 

Que je ne m'attende pas à vingt pages? Je vois, mon ami, que 
le tems ne vous dure pas, quand vous m'écrivez. Depuis 
trois mois, j'en ai reçu plus de quarante. Aimez moi autant 
que je vous aime. Écrivez moi le plus souvent et le plus que 
vous pourrez. Je suis en fonds. J'ai de quoi m'acquitter. Il 
me semble qu'on soit moins sûr de l'existence et des 
sentimens de ceux qui nous sont chers, à proportion de 
l'intervalle qui nous en sépare (VIII, 116). 

L'échange épistolaire n'a rien d'immatériel, il est affaire de chif- 
fres autant que de sentiments*^ : « J'ai compté sur vous pour toute 
ma vie ; si vous me laissez là, je resterai seul » (X, 188). L'épistolier 
veut faire nombre : « Dieu soit loué, en voilà quatre d'arrivées ! Il 
en reste trois qui vont à vous, sans compter celle-cy» (V, 73, 



83. C'est vrai de l'échange premier, du destinateur au destinataire, mais 
aussi de l'inscription de la lettre dans le circuit commercial par la suite. Pour le 
dire comme Michel Delon, les lettres «constituent un objet de prédilection 
pour les collectionneurs, donc pour les marchands» («Éditer la correspon- 
dance», dans Georges Dulac (édit.), « Éditer Diderot», SVEC, 254, 1988, p. 400). 
En France, la divulgation des autographes est, selon Pierre Riberette, rendue 
difficile par les lois successorales, et des personnes possédant des inédits refu- 
sent de les voir publier, sous prétexte que leur prix sur le marché en souffrirait 
(«On Editing Chateaubriand's Correspondence », Yale Fretich Studies, 71, 1986, 
p. 134-135)! La lettre est toujours un objet de valeur, et cette valeur s'accroît 
d'autant plus que la critique — cet ouvrage, par exemple — s'intéresse à elle. 
La lecture est aussi une source de plus-value. 



V autoreprésentation épistolaire 167 

incipit); «Si cette lettre part demain matin, vous en pourriez 
bien recevoir quatre à la fois» (V, 137); «je ne conçois pas moi 
même comment on peut allarmer, inquiéter, faire du mal à celle 
qu'on aime, quand il ne faut que quatre lignes bien douces pour 
le lui épargner, et que Tâme toujours la même en dicteroit un 
cent tout de suite» (IX, 85). En lui se tapit un comptable (qui 
feint de s'ignorer) : c'est lui qui reproche à Sophie ses « calculs » 
d'une «justesse admirable», qui dit à Falconet être «en fonds» 
pour s' « acquitter », qui compte les pages reçues («plus de qua- 
rante») et qui fixe les ordres de grandeur («Aimez moi autant 
que je vous aime. Écrivez moi le plus souvent et le plus que vous 
pourrez. [...] Il me semble qu'on soit moins sûr de l'existence et 
des sentimens de ceux qui nous sont chers, à proportion de l'in- 
tervalle qui nous en sépare»). Plus que la simple utilisation d'un 
vocabulaire comptable*^ ou arithmétique, ce qui importe ici est la 
possibilité de comparaison qu'elle entraîne: «vous souffrirez 
beaucoup; la même peine que moi! Cette idée double la 
mienne» (III, 144); « Connoissez-vous la centième partie de ma 
passion?» (IV, 42); «Ne me regrettez pas autant que vous êtes 
regrettées ; cela vous feroit trop de mal » (XIII, 16) ; « Ah ! Sophie, 
Sophie ! foible comme tu es, si tu souffrois la moitié de ma peine, 
tu n'y résisterois pas®^ » La consolation est affaire de comparai- 
son : « Je voudrais que vous m'aimassiez comme je vous aime**. » 
Diderot écrira d'ailleurs un jour, de façon irréfragable: «votre 



84. Dans la lettre à Sophie du 31 juillet 1762, «Diderot emploie, pour 
désigner la livre, le sigle H, habituel aux comptables» (lean Varloot, LSV, 
p. 391 n. 173). 

85. V, 129. La formulation, au pronom personnel et au substantif près, 
était la même en septembre 1760: «0 mon amie, si vous souffriez seulement la 
moitié de mon ennui, vous n'y résisteriez pas» (111, 70). 

86. IV, 64. Les occurrences de cette arithmétique amoureuse, qui s'ap- 
puie le plus souvent sur l'antimétabole, sont nombreuses: III, 52, 53-54 et 282; 
XII, 230; XIII, 214; XIV, 13. On les trouve dans la correspondance amoureuse 
et dans la correspondance amicale; Diderot écrit à Grimm en mai 1759: 
«Seroit-il bien sûr que mon silence vous f)t autant souffrir que je souffre du 
vôtre? » (II, 140) La force des sentiments de Diderot, à laquelle il compare celle 
des autres, est marquée par le recours très fréquent au « combien » exdamatif. 



168 Diderot épistolier 

absence a bien été pour moi aussi longue que la mienne pour 
vous» (111,271). 

Le décompte des lettres est analogue à celui des jours. Il 
renvoie, en dernière instance, à l'absence, mais perçue en sa face 
quantifiable: «la peine s'accroît de jour en jour» (XIII, 79). De 
Russie, le 30 décembre 1773 — le moment est propice à l'évoca- 
tion du temps qui passe — , Diderot écrit à sa famille : 

Ah, ma femme ! ah, ma fille ! il faut vous aimer bien tendre- 
ment pour vous regretter au milieu de ces séductions [il 
s'agit de celles offertes par Catherine II] ! Cependant je vous 
regrette à tel point que je compte tous les jours, et que je ne 
calcule jamais les mois que dans notre nouveau stile, qui les 
avance de onze jours. C'est aujourd'huy le 19 X*"*" à Péters- 
bourg, et le trente à Paris (XIII, 142). 

L'artifice a pour objectif d'amoindrir la douleur causée par l'ab- 
sence, mais il reste subordonné à la volonté de l'épistolier de tenir 
le compte des jours. Ce que celui qui aime confie à la personne 
aimée, laisse entendre Diderot, c'est son temps. Ce temps, que 
l'épistolier compte, est un «bien» dont on doit lui rendre la 
«jouissance» advenant une rupture, comme le démontrent les 
lettres de Diderot au moment où il se sépare de madame de 
Maux : « Je demande deux choses qu'on ne sçauroit me refiiser 
sans tyrannie : la jouissance d'un bien que vous avez tant de fois 
regretté, de mon tems; et la liberté de m' éloigner, quand il me 
plaira» (à Grimm [?], X, 146). Le temps est déposé entre les 
mains de la personne aimée, mais ce dépôt a un terme, celui de 
l'amour lui-même: «je veux absolument la restitution de mon 
tems» (X, 142). 

Diderot revient sans cesse sur la nécessité de ne pas perdre 
de lettre, en les numérotant par exemple, ce qui est plus sûr que 
la seule datation: «Toutes ces dates ne m'apprennent rien. Je 
voulois sçavoir s'il n'y avoit eu aucune de mes lettres égarée» (III, 
118). Parmi les contemporains de Diderot, madame d'Épinay 
numérote aussi ses lettres: «J'ai reçu votre lettre répondant au 
n" 74», écrit-elle à Galiani en 1771 (XI, 254), de même que 
madame Du Deffand: «Adieu, Monsieur, n'oubliez pas de me 
parler de votre santé. Je numéroterai mes lettres, numérotez les 



V autoreprésentation épistolaire 169 

vôtres; c*est le moyen de savoir s*il ne s*en égare pas®^» et que 
Grimm, pour ses lettres à Catherine IP. La numérotation des 
lettres sert non seulement à s*assurer que rien ne se perd, mais 
elle est également justifiée par le croisement des lettres. C*est 
pourquoi Chompré peut écrire à Boissy d'Anglas : 

Nous nous reprochons souvent, mon ami, de ne pas écrire 
et cela faute de nous entendre. Ne nous grondons plus et 
soyons tous deux persuadés que, si nous n avons point de 
lettre aujourd'hui, nous en aurons demain. Tu dois actuel- 
lement avoir la preuve de ce que je te dis*^ ; 
Tu grondes encore de ce que je ne t'écris pas et tu as encore 
reçu de moi une longue lettre le lendemain peut-être du 
départ de la tienne^. 

En effet, comment savoir si l'autre a bien reçu toutes les lettres à 
lui adressées ? « Mademoiselle, nous avons reçu toutes vos lettres, 
mais il nous est difficile de deviner si vous avez reçu toutes les 
nôtres », déplore Diderot auprès de Marie Madeleine Jodin (VI, 
166). De même, à Sophie Volland: «J'ai reçu votre numéro 18. 
Mais le numéro 17, où est-il? qu' est-il devenu? La lettre de 
Chaalons doit-elle, ou ne doit-elle pas être comptée?» (V, 115); 
Dites-moi, je vous prie, combien vous avez reçu de lettres de 
moi, en comptant celle-cy» (V, 220, incipit) ; «Vous n'avez encore 
que deux de mes lettres ? J'en suis pourtant à la sixième. Je les ai 
toutes numérotées, afin que nous puissions nous assurer qu'il 
ne s'en est pas égaré. Regardez-y» (V, 61). La précision des ins- 
tructions («doit-elle, ou ne doit-elle pas être comptée?», «en 
comptant celle-cy»'') et la force de l'injonction («Regardez-y») 



87. Lettre de Madame Du Deffand à Horace Walpole, 19 avril 1766, citée 
par Benedetta Craveri, Madame du Deffand et son monde, Paris, Seuil, 1987, 
p. 252. 

88. Voir Sergueï Karp et Sergueï Iskul, avec la collaboration de Georges 
DuLAC et Nadejda Plavinskaya, «Les lettres inédites de Grimm à Catherine 
II», RDE, 10, avril 1991, p. 43. 

89. Chompré, op. cit., p. 97. 

90. Ibid., p. 99 

91. Un autre incipit, le 14 juillet 1762, comporte la même expression: 
Comment se fait-il que je reçoive à l'instant votre septième lettre, et que vous 



170 Diderot épistolier 

soulignent l'importance de Tenjeu : « combien vous avez reçu de 
lettres de moi»'*^ 

Eu égard à l'autoreprésentation épistolaire, la crainte de la 
perte autorise une triple lecture. On dira d'abord que chaque 
envoi est un pari contre la perte matérielle ou sémiotique: la 
lettre sera-t-elle reçue ou interceptée ? Si elle atteint son destina- 
taire, aura-t-elle auparavant été lue par d'autres? Sera-t-elle lue 
comme elle doit l'être? L'enjeu est de taille, puisqu'il s'agit de 
l'amour ou de l'amitié eux-mêmes, la lettre tenant la place de soi 
ou de l'autre. Une lettre perdue équivaut à la perte du corps et, 
en définitive, à la mort : « que seroit-ce si je vous perdois ? » (II, 
271). En deuxième lieu, la correspondance comporte aussi la 
possibilité d'une perte identitaire, car écrire une lettre suppose 
toujours un rapport à l'autre qui fonde le soi. L'absence de l'autre 
peut donc entraîner la perte de sa propre identité : « il n'y a per- 
sonne ici depuis que vous n'y êtes plus » (II, 118). Enfin, l'absence 
elle-même est une expérience de la perte: «je suis accoutumé à 
vous perdre pour six mois» (VII, 116). L'épistolier joue toujours 
gros jeu : voir une lettre se perdre — ou pire : la perdre soi-même 
— , ne pas en entendre le sens, ne pas toucher le destinataire, ne 
plus exister pour lui, sentir qu'il n'est plus là, avoir un avant-goût 
de l'absence définitive — voilà l'échec qui menace chaque lettre. 
Comme le dit Claire Pouget-Dompmartin : « Le discours de Dide- 
rot porte la marque de la conscience du risque encouru : celui de 
la lettre morte, perdue ou mal entendue^l » Une telle perte, irré- 
parable, ne cesse de menacer : elle est l'horizon de la lettre. 



n'ayez reçu que la quatrième des neuf que je vous ai écrites, en comptant celle- 
cy?» (IV, 38-39). L'obsession arithmétique — comment Sophie pourrait-elle 
avoir reçu une lettre que Diderot ne lui a pas encore envoyée («celle-cy»)? — 
n'est que partiellement tempérée par les phrases suivantes : « Mais laissons aller 
les courriers à leur gré ; aussi bien, ils ne pourroient jamais aller au gré de notre 
amour. L'homme passionné voudroit disposer de la nature entière. » Diderot ne 
laisse « aller les courriers » qu'après avoir fait ses calculs. 

92. Pour d'autres occurrences de notations sur la numérotation indis- 
pensable des lettres et d'indications de numéros reçus, voir: II, 239 et 287; III, 
43-44, 50, 112, 181 et 329; IV, 69, 72, 78 et 87; VIII, 230. 

93. Claire Pouget-Dompmartin, « Des "griffonnages d'auberge". Propos 
sur les Lettres, billets et fragments de lettres écrites par M. Diderot à Mlle Volland, 
depuis le l" juillet 1755 jusqu'au 10 juin 1774», Le Discours psychanalytique, 21, 



V autoreprésentation épistolaire 171 

Uépistolier s'attache dès lors à assurer le suivi de la corres- 
pondance, à vérifier qu'il reçoit toutes les lettres de ses correspon- 
dants, surtout celles de Sophie, et vice versa — jusqu'à l'absurde: 
« Combien de tems resterez- vous encore à Chaalons ? Si par hazard 
cette lettre ne vous y trouvoit plus, que deviendroit'elle ? » (III, 
69). Il multiplie les instructions sur les adresses et la circulation 
des lettres. Au marquis d'Adhémar, il écrit le 15 mai 1752 une 
lettre qu'a publiée Edward Mass: 

Je partirai Samedi prochain pour Langres où je pourrai re- 
cevoir de vos nouvelles. Ecrivez a Diderot fils chez m' Son 
père Place chambeau a langres. [...] Si dans L'intervalle De 
cette absence, vous avez a Ecrire a M' Poulliot, adressez 
votre Lettre chez moi. ma femme que J'y laisse La lui remet- 
tra, a M' poulliot Chez M' Diderot vieille estrapade au coin 
de la rue des poules, voila ma nouvelle adresse. Si vous 
veniez a la perdre. Ecrivez à l'ancienne adresse, et votre 
Lettre Sera toujours rendue'^ 

Tout compte — et est compté : « Comptez mes petits feuilletons, 
et vous en trouverez quatre, et puis une longue et volumineuse 
lettre à l'ordinaire, tout pleine de mes radoteries et de celles de 
mes amies » (V, 176). Commis aux écritures, ne quittant jamais sa 
contrepartie, Diderot n'est pas un amoureux oblatif et il refuse 
d'être perdant à l'échange: pas d'arrérages pour lui. Des lettres 
lui sont dues — « Si demain je ne reçois pas mes deux lettres, la 
tête m'en tournera» (II, 201) — , il les exige: «Je vous conseille 
de vous plaindre de moi, Mademoiselle ! Comptez mes lettres, et 
faites moi réparation, s'il vous plaît» (VIII, 188). Lui alimente 
consciencieusement son compte et évite de ne pas respecter le 
pacte: «Voici, mon amie, la lettre que je vous ai promise» (II, 



b: 4, décembre 1986, p. 8. Les occurrences du thème de la perte (de la lettre, du 
temps, de Tautre, de soi, etc.) sont nombreuses: I, 183; II, 265 et 320-321 : III, 
43-44, 184-185, 241, 319 et 358; IV, 64, 133 et 220; V, 223; VI!, 40 et 266; VIII. 
39 et 136; IX, 53; X, 90; XV, 58; XVI, 42. 

94. Dans Edward Mass, «Le marquis d'Adhémar: la correspondance 
inédite d'un ami des philosophes à la cour de Bayreuth», SVEC, 109, 1973, 
p. 97. 



172 Diderot épistolier 

294) ; « Je comptois avoir de la place pour quelques douceurs. Je 
comptois aussi répondre à mad' de Blacy. Mais voilà mes quatre 
pages remplies. C*est ma tâche. Bonsoir, mesdames» (VIII, 206) ; 
ou encore, et plus significativement : « Votre absence ne me déta- 
chera point. Je m'imposerai la loi de vous écrire tous les jeudis et 
tous les dimanches» (IV, 90). À défaut d'une réelle plénitude de 
la rencontre amoureuse — qui, il est vrai, exclut, du moins théo- 
riquement, la correspondance — , il rêve d'une plénitude épisto- 
laire: toutes ses lettres à elle («Arrivez donc, lettres de mon 
amie», III, 137; «J'ai reçu toutes vos lettres», III, 201-202; «Vos 
lettres me parviennent à de très longs intervalles, mais il ne s'en 
perd aucune », IV, 200), toutes ses lettres à lui : 

Chère amie, je suis désespéré. Il faut qu'il y ait une douzaine 
de mes lettres en l'air. Il y en a une surtout très étendue, 
grand papier, à sept ou huit feuilles coupées. Je vous y dis 
si bien combien vous m'êtes chère; vous l'auriez lue avec 
tant de plaisir, que je ne voudrois pas qu'elle se fut perdue. 
Quand elle vous sera parvenue, dites-le moi (III, 184-185, 
incipit). 

Si les interrogations de Diderot sont parfois simplement de cet 
ordre (il a peur qu'une de ses lettres ne se soit perdue, car il en 
est fier), dans d'autres cas ses inquiétudes confinent à l'obsession, 
comme en témoigne la lettre à Sophie du 7 septembre 1760, dont 
l'unique sujet est la réception des lettres : 

Pour Dieu, si ce billet vous parvient, aussitôt que vous l'aurez 
reçu, tranquillisez-moi en me marquant le nombre de lettres 
que vous aurez reçues et le commencement de chacune. Si 
celle-cy s'égare, j'aurai bientôt pris mon parti. Je ne ferai plus 
contresigner. [ . . . ] Je vous aime de toute mon âme, et qu'im- 
porte que je l'écrive, si mes lettres ne vous parviennent pas ? 
[ . . . ] Adieu, mon amie. Je trouve que vous prenez ces délais 
bien patiemment. Il y a de quoi me rendre malade^^ 



95. III, 60. L'année précédente, Diderot couvrait l'ensemble du circuit 
épistolaire : « Mais que m'importe qu'elle vous parvienne ou non, si elle ne doit 
point avoir de réponse» (II, 287). La réception des lettres par Sophie ne lui 
suffisait pas; il lui fallait une réponse. 



V autoreprésentation épistolaire 173 

Tout est lié: Famour, le silence épistolaire, la panique devant 
celui-ci, la numérotation des lettres (et, exceptionnellement, leur 
citation), la maladie éventuelle, Taccusation voilée («Je trouve 
que vous prenez ces délais bien patiemment»). 

Il est vrai que la lettre manquante («mes lettres en Tair»^) 
représente parfois une menace: «Et qui sçait ce qu*il y a dans 
cette lettre, en quelles mains elle est tombée ? et l'usage qu'on en 
fera^^?» Il arrive que le frère abbé (II, 192) ou Anne-Toinette (IV, 
232) lisent une lettre de Sophie destinée à Diderot, et le prince 
Golitsyn une lettre de madame Diderot à son mari (XIII, 82). En 
novembre 1762, relatant une anecdote mettant en scène Duclos, 
sa femme et Damilaville, Diderot démontre le danger « de tous les 
commerces de lettres, à moins qu'on ne prenne comme [lui] la 
précaution de les recevoir ailleurs, et celle de ne les jamais garder 
sur soi» (IV, 232). Ici dépeint négativement, le danger d'une lec- 
ture tierce peut pourtant être là source de griserie, comme dans 
la lettre à Sophie du 25 octobre 1761 : 

Je tremble de vous envoyer Miss Sara Sampsony de peur qu'il 
ne vous en arrive comme à moi et que si l'on venoit, comme 
on vient de me faire, à décacheter le paquet, on ne le taxât, 
et qu'il ne vous en coûtât une vingtaine de francs. Malgré 
cela, nous risquerons, si vous l'ordonnez. Il y a cent à parier 
contre un que nous réussirons. Voyez (III, 349). 

Ce pari épistolaire porte directement sur la matérialité de 
l'échange: son enjeu est la lettre elle-même. Le jeu en vaut la 
chandelle, mais c'est à la partenaire — Diderot joue avec Sophie, 
pas contre elle — de décider de la suite des événements**. 



96. La même expression est utilisée le 20 octobre 1760: «Adieu, adieu! 
Prévenez-moi de loin sur votre retour, afin qu'il n'y ait pas une douzaine de mes 
lettres en l'air qui aillent vous chercher à Isle quand vous n'y serez plus » (III, 182). 

97. IV, 73 ; voir aussi : X, 90 et Georges Dulac, « Diderot, Suard et le livre 
aux ''figures infâmes" (Une lettre inédite) », RDE, 5, octobre 1988, p. 31. La lettre 
interceptée est aussi un thème pictural (voir Geneviève Harochb-Bouzinac, 
«Iconographie épistolaire». Bulletin de VA.IR,E, 9, juin 1992, p. 29-32). 

98. On trouve de nombreuses autres occurrences du verbe « gager » dans 
a correspondance: «Je gage que si vous lisez» (III, 78); « le gage, si l'on veut 



174 Diderot épistolier 

Dans un tel contexte, chaque contretemps doit être motivé, 
chaque absence de lettre justifiée : « Je vous prie, ma bonne amie, 
de m'apprendre pourquoi je ne reçois plus vos lettres que le 
mardi» (V, 220). Cabsence de l'être aimé fait que l'on ne peut 
tolérer le manque de la moindre lettre, du billet en apparence le 
plus insignifiant (pour le lecteur non destinataire) : l'épistolier ne 
cesse jamais de récoler les lettres. S'il est en retard, il lui faut 
s'excuser, au prix de détails physiologiques précis. 

Il y a trois jours que j'ai cette lettre toute prête. Je l'écrivis 
chez Le Breton, au milieu des douleurs les plus aiguës que 
ma colique m'eût encore fait souffrir. Je comptois la porter 
le soir même chez d' Amilaville ; mais le mal, le mauvais 
tems et l'heure m'en empêchèrent. Le lendemain j'ai été 
alité. Hier on me purgea^^. 

Il faut de bonnes raisons pour échapper à l'empire de la lettre: 
«Que pensez-vous de mon silence? Le croyez-vous libre?» (II, 
263, incipit). Ainsi, le «Je n'ai pas la force de vous écrire» initial 
de la lettre du 19 novembre 1760 (III, 252) est-il contredit par 
l'existence même de cette lettre. Plusieurs lettres sont consacrées, 
elles, au «circuit» (III, 122) qu'elles parcourent, aux «allées et 



[...)» (IV, 100); «J'ai gagé avec l'abbé [...]» (V, 229); «Je gage qu'il vous a 
passé par la tête» (X, 90); etc. Voir aussi: II, 271 ; IV, 231 ; V, 93. Geneviève 
Haroche-Bouzinac a montré que la prudence est une des qualités de la lettre 
que mettent de l'avant les manuels épistolaires {op. cit., p. 66-67 et 186). 

99. III, 352. Diderot, qui avoue être « un homme qui n'a pas la clef de 
son derrière» (V, 40), n'épargne aucun détail à ses correspondants, non sans 
cocasserie parfois. Dans la lettre du 20 octobre 1765, par exemple, l'association 
d'idées a des effets étonnants : « Le travail de la journée m'avoit donné le soir un 
appétit dévorant. J'ai voulu souper; une fois, deux fois, cela m'a bien réussi; 
mais la troisième a payé pour toutes. J'ai fait l'indigestion la mieux condition- 
née ; mais avec de l'eau chaude, de la diète, des clystères, la médecine de maman, 
on guérit de tout; il faut encore y ajouter son tempérament et le mien. Présen- 
tez-lui mon respect et à mad' et à mad"^ de Blacy» (V, 146). Voir aussi: I, 37; 
II, 291 et 320; III. 346; VII, 116 et 141 ; VIII, 15 et 189; X, 64; XIII, 227; etc. 
Fernando Savater a souligné les liens du physiologique et du philosophique 
dans les Lettres à Sophie Volland {« Por amor a Sofia : una evocaciôn diderôtica », 
dans Francisco Lafarga (édit.), Diderot, Barcelone, Publicacions de la 
Universitat de Barcelona, 1987, p. 46-47). 



V autoreprésentation épistolaire 175 

venues» (III, 134) causées par les séjours de Diderot et de Sophie 
à la campagne (parfois Tun ou Tautre étant resté à Paris). La 
logique épistolaire suppose que soit représentée la circulation des 
lettres, au sens strict: la poste est omniprésente dans les lettres 
(III, 70-71, 79 et 102, par exemple). C'est elle seule qui peut 
assurer qu ils ne soient pas complètement absents l'un à l'autre. 
De même, la longueur des lettres est un des leitmotive de 
Diderot épistolier. Dans une lettre à Catherine II, Grimm évoque 
les « pancartes » de Diderot ; selon Jean Varloot, ce terme lui sert 
à «désigner les lettres longues et soignées» (XIV, 99 n. 4). Le 18 
juillet 1768, l'épistolier clôt une lettre à Falconet et à mademoi- 
selle Collot par des excuses : « Adieu, mes amis, adieu. Il n'y a là 
que quelques Ugnes; et c'est bien contre mon usage et contre 
mon gré ; car je n'aime rien tant que bavarder avec mes amis, et 
vous en sçavez quelque chose» (VIII, 72). À la même époque, il 
déclare, toujours à Falconet : « Je vous écris rarement, il est vrai. 
Mais en revanche quand je m'y mets, je ne finis point, surtout 
lorsque je suis à mon aise, que je puis ouvrir mon cœur et que 
je suis sûr que mes lettres ne seront pas interceptées» (VIII, 39), 
puis, dans une autre lettre : « Après avoir eu le courage de lire tout 
ce qui précède, il vous en restera peut être assez pour quelques 
lignes de plus» (VIII, 150). Neuf ans plus tôt, c'est à Sophie que 
Diderot révèle le plaisir que lui procurent ses longues lettres : « du 
train que j'y vais, je ne finirai point. Tant mieux, n'est-il pas vrai ? 
ma Sophie, si vous me lisez plus longtems'"^. » Il revient plus tard 
sur les raisons qui expliquent la longueur de certaines lettres : « Je 
ne me suis soucié que de les faire longues ; j'ai voulu vous occu- 
per longtems; j'ai voulu que vous me suivissiez pas à pas; j'ai 
voulu vivre sous vos yeux. Je ne tuerai pas non plus une puce sans 
vous en rendre compte» (V, 47-48). De telles remarques sont plus 
lourdement chargées de sens lorsqu'elles donnent lieu à des com- 
paraisons: ainsi, par exemple, quand, au «volume» qu'il écrit, 
Sophie se contente, mais c'est là le point de vue du destinateur, 



100. II, 222. Les expressions «ne finir point» ou «plus» (I, 185; II, 222; 
III. 174; Vil, 166-167 et 194; VIII, 124; IX, 32 et 160-161 ; X, 86) sont égale- 
ment utilisées dans d'autres lettres. 



176 Diderot épistolier 

d*une seule «ligne» de réponse'^' ou quand, finalement, elle se 
décide à écrire longuement : « Ah ! voilà ce qui s'appelle une let- 
tre, cela. Une fois en votre vie, vous aurez du moins causé cinq 
ou six pages de suite avec moi» (VII, 136). S'il arrive à Diderot 
de faire bref, ce n'est pas comme les autres : 

Je vous salue et vous embrasse ; si j'avois voulu allonger mes 
lettres en pattes de sauterelles, comme vous savez tous faire, 
mes quatre pages seroient pleines, et trompé par l'espace, 
vous auriez cru, sur la foi de mon griffonnage allongé, que 
j'avois beaucoup écrit. Mais je ne sçais rien surfaire (III, 162). 

Même pour définir son unicité (au moins à ce moment de la 
correspondance), l'épistolier doit mesurer, comparer («comme 
vous savez tous faire»), compter. 

Quand Diderot écrit : « Je mets si peu de prétention à ce que 
je vous écris, que, d'un courrier à l'autre, la seule chose qui m'en 
reste, c'est que j'ai voulu vous rendre compte de tous les instants 
d'une vie qui vous appartient, et vous faire lire au fond d'un 



101. III, 152. Cette opposition est reprise d'une lettre de 1759 (II, 320). 
On verra encore : « Et puis, mon amie, comptez mes feuillets, et vous verrez que 
j'ai donné au plaisir de causer avec vous plus d'heures que vous ne m'avez 
accordé de minutes» (VI, 35). Le 19 novembre 1760, Diderot, ne pouvant écrire 
qu'un « mot », alors qu'il voudrait plutôt envoyer « un petit volume », s'excuse 
de sa brièveté auprès de Sophie (III, 253). La semaine précédente, il notait: «Je 
vous écris seulement ce billet pour prévenir l'inquiétude que mon silence 
pourroit vous causer, ma tendre amie. 5 Jeudi je tâcherai de réparer la brièveté 
de celle cy. [ . . . ] Je ne me tiens pas quitte pour ce petit nombre de lignes. Le sujet 
est trop important pour n'y pas revenir» (III, 251). Comme c'est souvent le cas, 
la correspondance avec Sophie n'est guère différente de celle avec Falconet — 
« Voilà madame Diderot qui dit que je vous fais un livre et non pas une lettre » 
(VII, 106) — ou de celle avec Grimm : « Mais est-ce que vous n'avez pas reçu 
un volume de mon écriture, de cette écriture dont vous désespériez de voir une 
ligne?» (II, 140). Dans la même lettre, Diderot exige de son ami «un billet, 
grand comme l'ongle, qui dise seulement que vous vous portez bien, et que vous 
m'aimez». Auprès de Damilaville, Diderot se plaint de ne pas avoir reçu même 
un «petit chiffon» de Sophie, «grand comme le bout du doigt» (111, 82). 
Une contemporaine de Diderot, Julie de Lespinasse, opposera pareillement le 
«volume» et la «ligne» {Correspondance entre mademoiselle de Lespinasse et le 
comte de Guibert publiée pour la première fois d'après le texte original, édition du 
comte de Villeneuve-Guibert, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 344). 



V autoreprésentation épistolaire 177 

cœur où vous régnez» (III, 242), il ne fait quune dupe: lui- 
même. La correspondance, substitut de la présence, n*est pas que 
ce «reste» courant d'un «courrier» sur Tautre. Le calcul des 
pertes éprouvées et des revenus escomptés («la seule chose qui 
m'en reste») est peut-être aussi important que son projet expli- 
cite («vous rendre compte de tous les instants d'une vie qui vous 
appartient, et vous faire lire au fond d'un cœur où vous régnez »). 
Encore une fois, n'importe quelle correspondance est susceptible 
de donner lieu à de telles remarques: «En voilà cinq pages, 
es-tu content, Boissy? Il faut que je t'aime infiniment pour 
t'écrire une lettre aussi infiniment longue », demande, et répond, 
Chompré'^^ Chez lui, la logique du commerce épistolaire joue 
aussi, jusque dans le choix des termes : « Mais surtout je ne t'épar- 
gnerai pas la prose et ce ne sera jamais avec toi qu'elle tarira '°\ » 
La correspondance est affaire de dépense: celui qui économise 
(«je ne t'épargnerai pas la prose») ne remplit pas sa part du 
pacte. Dans la correspondance amoureuse comme dans l'amicale, 
ce ne peut être que parce qu'il aime moins — à moins que l'épis- 
tolier ne prévienne à l'avance les coups : « Ne te fâche pas de la 
brièveté de l'épître, quatre mots valent mieux que rien'^»; «Il 
vaut mieux, mon cher ami, t'écrire quatre mots que de ne te rien 
dire•°^ » La force de la relation qui unit les épistoliers se mesure 
en temps consacré à l'écriture et en nombre de pages. L'épistolier 
pingre est, dans la logique épistolaire, un mauvais épistolier, voire 
un tricheur. 

Le passage du temps, qui est un thème essentiel de la lettre, 
est aussi une réalité matérielle pour l'épistolier. La position de 
Diderot semble toutefois varier selon qu'il s'agit de la douleur de 
l'absence ou de la représentation du passage du temps au fil de la 
correspondance. En effet, Diderot insiste pour que Sophie numé- 
rote ses lettres et lui tienne un compte exact des lettres reçues et 
envoyées, soulignant par là tant la valeur qu'il attache aux lettres 
(objets, textes) que l'importance du contrat épistolaire passé 



102. CHOMPBé, op. cit., p. 101. 

103. Ibid., p. 72. 

104. IbitL, p. 115. 

105. Ibid., p. 185. 



178 Diderot épistolier 

entre eux. Cependant, il est un aspect de la matérialité de la lettre 
auquel il n'attache, ou ne semble attacher, aucune importance : la 
datation. Il déclare volontiers : «je ne sçais jamais bien le jour que 
je vis'°* » et, dès lors, ne se sent guère d'obligation quant à la date 
à laquelle il écrit: «au Grandval, ce mercredi, je crois, 15 8^''» 
(III, 150) ; «À Paris ce octobre 1761. Remplissez la date, je ne 
la sçais pas» (III, 351) ; « Dimanche; non, c'est 5 un jeudi que j'ai 
pris 5 pour un dimanche» (V, 61); «Dimanche ou jeudi» (V, 
109); «à Paris, ce. Ma foi, je n'en sçais rien, mais il me semble 
qu'il y a longtems que vous êtes parties'^l » Cette « inaptitude 
congénitale» de Diderot à dater ses lettres (Georges Roth, II, 13), 
qui est signalée dès le xviii'' siècle par ses correspondants'^^, peut 
être interprétée de quatre façons. 



106. II, 223. À Grimm: «J'ignore toujours le tems, et vais comme de 
coutume, brouillant les jours, les semaines, les années et les mois ; ainsi, aucun 
déchet dans ma conformité avec l'éternel» (XIV, 238-239). À Sophie: «Je ne 
serois pas ici, si j'avois pensé que c'est lundi et que Grimm est arrivé de la 
Chevrette. Mais je me console de cette distraction» (III, 218). 

107. IX, 71 ; voir encore: II, 242; IV, 93; X, 173; XIV, 240. 

108. L'abbé Galiani à madame d'Épinay: «Je suis honteux de n'avoir pas 
encore répondu à Diderot. Mais comme le philosophe ne connaît pas la durée 
du temps, il n'y aura ni tôt ni tard pour lui» (8 septembre 1770, X, 128); «le 
temps et l'espace sont devant lui comme devant Dieu : il croit être partout et 
être éternel» (15 mai 1773, XII, 211). Jean-Baptiste Suard au margrave de 
Bayreuth: «il n'a su de sa vie l'heure qu'il était» (XIV, 197). Grimm, Lettre à 
Sophie, ou Reproches adressés à une jeune philosophe, 15 août 1763: «Le philo- 
sophe m'a affligé ces jours passés, car il savait le jour du mois et de la semaine ; 
mais il prétend que c'est votre absence qui en est cause. Sophie, s'il apprend 
jamais à dater ses lettres, c'en est fait de son bonheur et de son génie. Revenez, 
et qu'il ne vous doive point cette funeste science » (II, 13). Grimm a été l'artisan 
inlassable de la création de l'image d'un Diderot insensible au calendrier (XV, 
86 et 143). Comme le lui fait remarquer Diderot le 13 décembre 1776: «Vous 
m'avez prédit que je sortirois de ce monde-cy sans avoir sçu quel jour et quelle 
heure il étoit, et votre prédiction s'accomplira. Je mourrai vieil enfant » (XV, 24 ; 
voir XV, 15). Il est vrai que Grimm, qui a beaucoup profité du temps de Dide- 
rot, avait tout avantage à prétendre que le temps ne comptait pas pour son ami. 
Diderot lui-même véhicule cette image : « Que pourrois je avoir de mieux à en 
faire (de mon temps] que de le donner à mon ami? Est ce que cette façon de 
penser n'est pas la vôtre?» (IX, 90; voir aussi I, 86). Écrivant à Sophie la même 
année (1769), sa position n'est pas tout à fait la même: «Grimm me prend tout 
mon tems» (IX, 80); «Je crois que nous nous aimons toujours bien, quoique 



V autoreprésentation épistolaire 179 

D'une part, Georges Daniel a proposé de considérer l'inca- 
pacité à dater qu'affiche Diderot non comme une réelle distrac- 
tion de sa part, mais comme un phénomène proprement litté- 
raire: Diderot ne serait pas un vrai distrait, mais plutôt un 
personnage en train de se construire une identité de distrait et 
d'improvisateur'^^. À l'encontre de cette interprétation, aussi 
séduisante soit-elle (l'accepter reviendrait à doter d'une cohé- 
rence interne ce qui paraissait jusque-là relever du tic personnel 
et à faire de la correspondance l'expression d'une intention 
«littéraire»), on notera que la construction, si c'en est une, se 
manifeste dès les premières lettres à Anne-Toinette Champion: 
« Je ne sçais quel jour du mois, mais c'est dix jours après mon 
départ» (I, 36). En outre, cette stratégie n'est pas limitée aux 
principales séries de lettres de Diderot. On en trouve des occur- 
rences dans des lettres à sa sœur Denise : « Ce dimanche au soir. 
Je ne sçais quel jour du mois. On peut, je crois, ignorer le jour du 
mois sans vous scandaliser» (XII, 22), à monsieur d'Hornoy: 
« Ce jeudi, je ne sçais î quel jour du mois d'aoust, 5 le lendemain 
de la Vierge. î 1781 » (XV, 263) et à Guéneau de Montbeillard : 
«Ce samedi, je ne sçais quel jour du mois» (VII, 15). La perma- 
nence de la difficulté à dater ne discrédite pas totalement l'hypo- 
thèse avancée par Georges Daniel, mais la stratégie de Diderot, 
active dans l'ensemble de la correspondance et non seulement 
dans certaines séries de lettres, oblige à en relativiser le pouvoir 
d'explication. 



cette maudite corvée dont Grimm m'avoit chargé m'ait souvent empêché de 
vous le dire à mon aise» (IX, 188). Le changement de destinataire explique bien 
des choses. 

109. Georges Daniel, U style de Diderot. Légende et structure, Paris et 
Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire», 240, 1986, p. 3 n. 18. 
Sans aller aussi loin, Jean Varloot signale la «paresse naturelle, entretenue et 
affectée de Diderot pour la mémoire des dates» (XIV, 218 n. 21). Il commente 
alors un passage d'une lettre de 1776 à Grimm: «Songez qu'au deux octobre 
prochain, j'aurai soixante-trois, quatre ou cinq ans, que sçais je? C'est un Age 
où Ton compte les années, qui touche de fort prés à l'âge où l'on compte les 
mois, et qui est tout voisin de l'âge où l'on vit au jour la journée» (XIV, 218). 
La formule de la dernière partie de la citation est reprise d'une lettre aux dames 
Volland (XIV, 67-68). 



180 Diderot épistolier 

D*autre part, si écrire équivaut à vouloir substituer un 
temps qui n'est pas douloureux, ou qui Test moins, à un temps 
qui Fest, celui de l'absence, ne peut-on pas émettre l'hypothèse 
que le refus de la datation est, pour Diderot, un refus du temps 
présent, du temps de l'absence, et une forme d'investissement 
très fortement connoté affectivement dans une autre temporalité, 
celle de la lettre ? Pour le dire autrement : le refus de la datation, 
donc d'un des aspects du temps épistolaire, serait une nouvelle 
façon de combattre le temps de l'absence. En novembre 1762 
Diderot utilise l'expression « tout à l'heure » pour situer un évé- 
nement qui s'est produit cinq jours auparavant^ ^°; le lecteur 
moderne, plutôt que de voir en ce phénomène la preuve d'une 
faible maîtrise de la chronologie, conclura à la volonté de l'épis- 
tolier de fondre dans un même temps — le présent de la lettre — 
toutes les temporalités, voire de les abolir dans ce présent épisto- 
laire : « je ne sçais jamais bien le jour que je vis. Je vous aime tous 
les jours, et je ne distingue que celui où je me crois plus aimé » 
(II, 223). À l'appui de cette lecture, on fera remarquer que la 
datation est beaucoup plus fi-équente dans la correspondance des 
dernières années. On expliquera ce revirement par le fait que la 
correspondance amoureuse est marginale à la fm de la vie de 
Diderot: l'absence n'aurait pas le même poids dans la lettre 
d'amour que dans d'autres types de lettres — et, par le fait 
même, la datation non plus. 

Plutôt que de s'interroger sur la construction de la figure du 
distrait ou sur le rapport qu'entretient l'épistolier avec le temps 
de l'absence, on pourrait se demander si l'image que veut donner 
Diderot de lui-même n'est pas, au fond, celle du généreux, de 
l'altruiste, de celui qui ne compte pas le temps qu'il dépense pour 
les autres — et pas seulement pour sa maîtresse. Cela expliquerait 
plusieurs passages dans lesquels Diderot parle de son travail 
auprès de Grimm, ou celui-ci, tiré d'une lettre à David Hume: 
« Je ne sçais si j'ai tort, mais le tems me paroît mieux employé 
pour un autre qui me le demande que pour moi. J'aurai toujours 



110. IV, 231. Voir aussi: II, 268; III, 225. Dans un sens semblable, Dide- 
rot utilise « un petit moment » : « Adieu, mesdames et bonnes amies. Encore un 
petit moment, et nous nous reverrons» (XIV, 68). 



V autoreprésentation épistolaire 181 

le tems d'écrire, et je saisis avec empressement le moment de bien 
faire'".» Fausse modestie? Culte de la bienfaisance commun à 
tout le siècle''^? Irréalisme? La réponse à ces questions importe 
moins que la nécessité d'y répondre à partir des textes et non de 
la réalité extraépistolaire. 

La dernière explication de la position de Diderot envers la 
datation dépendrait de sa conception de la correspondance 
comme totalité continue. Dans cette perspective, l'on pourrait 
avancer que la datation est moins importante que la numérota- 
tion, car c'est cette dernière qui permet le mieux de constituer les 
lettres en séries. S'il s'agit de s'assurer que toutes les lettres du 
destinateur sont parvenues au destinataire, ou qu'il a reçu toutes 
celles qu'on lui a envoyées, la numérotation présenterait des 
avantages supérieurs à ceux de la datation. De plus, elle aurait 
pour effet de rappeler que les lettres sont les maillons d'une 
chaîne de communication, et que chacune d'entre elles a une 
position précise par rapport à celles qui la précèdent et qui la 
suivent. La datation pourrait aussi permettre ce type d'organisa- 
tion, mais sans le caractère explicitement sériel de la numérota- 
tion: dater chacune de ses lettres les situe dans le temps; les 
numéroter les met en rapport les unes avec les autres, leur fait 
composer un tout, voire une somme, pour des lecteurs éventuels. 



111. VIII, 17. En 1767, c'est pour madame d'Épinay qu'il s'explique: 
« Madame, je suis l'homme des malheureux; il semble que le sort me les adresse. 
Je ne sçaurois manquer à aucun ; cela est au dessus de mes forces. Ils me dé- 
pouillent de mon tems, de mon talent, de ma fortune, de mes amis même dont 
ils ne me laissent que les reproches» (VII, 156), ainsi que pour Sophie: «Ne 
vois-tu pas que les importuns, mes amis, mes affaires, celles des autres ne me 
laissent presque pas le tems d'être seul avec toi?» (VII, 136) 

112. V Essai sur les règnes de Claude et de Néron comporte un passage 
dans lequel un «philosophe» répond au Sénèque du De brevitate vitœ'. «Ce 
n'est point un mauvais échange que celui de la bienfaisance dont la récompense 
est sûre, contre de la célébrité qu'on n'obtient pas toujours, et qu'on n'obtient 
jamais sans inconvénient. Je n'ai jamais regretté le temps que j'ai donné aux 
autres, je n'en dirais pas autant de celui que j'ai employé pour moi. Peut-être 
m'en imposé-je par des illusions spécieuses, et ne suis-je prodigue de mon 
temps que par le peu de cas que j'en fais: je ne dissipe que la chose que je 
méprise ; on me la demande comme rien, et je l'accorde de même. Il faut bien 
que cela soit ainsi, puisque je blâmerais en d'autres ce que j'approuve en moi. » 
(DPV, XXV, 364) 



182 Diderot épistolier 

Quelle que soit Texplication retenue de Fapparente indiffé- 
rence de Diderot en ce qui concerne la datation, qu'on la lise 
comme une stratégie littéraire, comme un refus du temps de l'ab- 
sence, comme Télaboration d'un personnage prodigue de son 
temps ou comme le signe que la continuité de la lettre est plus 
sérielle que temporelle, il reste que cette attitude est une cons- 
truction du texte: dans le commerce épistolaire, elle est un élé- 
ment investi de sens, comme elle le serait dans n'importe quel 
autre type de texte"^ En quoi l'épistolier prétendant ne pas con- 
naître la date — et le disant dans sa lettre — serait- il différent du 
narrateur de Jacques le fataliste refusant, dans l'incipit du roman, 
d'accorder la moindre importance à la rencontre de Jacques et de 
son maître, à leur nom, à leur lieu d'origine et de destination, à 
leur propos? 

La correspondance est représentée, dans la lettre, comme un 
système où l'actif (de soi) est toujours déficitaire du passif (de 
l'autre), où la demande excède douloureusement l'offre. Ce désé- 
quilibre (les comptes ne balancent pas toujours, on ne peut ja- 
mais fermer les livres) n'est pas perçu uniquement dans la stricte 
réciprocité idéalisée de l'épistolaire (le nombre de lettres, leur 
longueur, le fait de les dater, etc.) ; il surgit encore dans la pesée 
des sentiments échangés. L'amoureux est celui qui essaie de cal- 
culer, mais qui en est toujours pour de nouveaux frais: «Vous 
voilà donc encore absente pour un mois. Je ne vous avois accordé 
que jusqu'à la St-Martin, et je n'aime pas que vous dérangiez 
mon calcul. Il faut que je prenne patience sur nouveaux frais' '^ » 
À la bourse épistolaire, l'épistolier ne fait que de modestes profits, 
quand il en fait. L'intérêt sur son dépôt est parfois bien limité. 



113. Chez d'autres épistoliers, par contre, la datation joue un rôle uni- 
voque. Son importance et sa nécessité sont sans cesse soulignées par Chompré 
par exemple : « Non, Monsieur, je ne vous pardonnerai plus de ne pas dater » 
{op. cit., p. 83); «Date donc que je sache où t'adresser!» {ihid.., p. 155); «Je 
reçois à l'instant ta lettre sans date ni lieu, ni temps» {ihid., p. 224). 

114. III, 238. Le même syntagme est repris plus tard, Diderot révélant 
alors ses défauts à madame d'Épinay, au moment où il va partir pour la Russie : 
« je vous en demande un sincère pardon ; sauf à recommencer sur nouveaux 
frais si j'en réchappe. C'est la condition générale à laquelle vous ne voulez pas 
que je fasse une exception» (XIII, 48). 



V autoreprésentation épistolaire 183 

Uesprit est abattu, la tête lasse et paresseuse, le œrps en 
piteux état. Il ne me reste de bon que la partie de moi- 
même dont vous vous êtes emparée. C*est un dépôt où je la 
trouve si bien que j'ai résolu de Fy laisser toute ma vie. Ne 
me le conseillez- vous pas? (V, 94). 

Cette évocation du « dépôt » n est pas la première que livre Dide- 
rot. Le 7 octobre 1760, il écrivait déjà à Sophie: 

Le bonheur ou le malheur de votre vie est entre mes mains, 
dites- vous? Ce n*est pas comme cela. Le bonheur de votre 
vie est entre mes mains ; le bonheur de la mienne entre les 
vôtres. C'est un dépôt réciproque confié à d'honnêtes gens 
(III, 120-121). 

Et encore, le 18 octobre de la même année: 

Nous recevrons, vous, mes lettres, moi, les vôtres, deux à 
deux; c'est une affaire arrangée. Combien d'autres plaisirs 
qui s'accroissent par l'impatience et par le délai! Éloigner 
nos jouissances, c'est souvent nous servir. Faire attendre le 
bonheur, c'est ménager à son ami une perspective agréable ; 
c'est en user avec lui comme l'économe fidèle qui placeroit 
à un haut intérêt le dépôt oisif qu'on lui auroit confié (III, 
154-155). 

Malgré ce nouveau paradoxe — le fait de différer le plaisir est 
source de déplaisir (immédiat) et prédiction de plaisir (à venir) 
— et la réversibilité des rôles — dans le premier cas, la destina- 
taire des lettres est la dépositaire; dans le second, la réciprocité 
est soulignée par l'antimétabole ; dans le troisième, c'est le desti- 
nateur qui reçoit le dépôt — , il convient surtout de souligner 
l'emploi d'une même métaphore. Le « dépôt » est, dit le Diction- 
naire de l'Académie française de 1762, affaire de confiance («Le 
dépôt est un contrat de bonne foi») ; il lie profondément celui qui 
dépose au dépositaire (« Le dépôt est une chose sacrée») ; il s'inscrit 
dans un système d'échange («Meftre de V argent en dépôt»); il 
désigne, enfin, « Le lieu des Archives publiques ». La correspon- 
dance est un dépôt : de choses matérielles (les lettres) et de sen- 
timents («Combien d'autres plaisirs», «la partie de moi-même 
dont vous vous êtes emparée », « Le bonheur ou le malheur de 



184 Diderot épistolier 

votre vie»), dont il importe, d*un commun accord («Ne me le 
conseillez- vous pas?»), de tenir le registre, afin de les faire fi-uc- 
tifier («haut intérêt »)"^ 

S*agissant du roman par lettres, Janet Altman dit du « con- 
fident épistolaire» qu'il est «fondamentalement» un «archi- 
viste"^». Ce personnage est proche par plusieurs aspects de celui 
du comptable ici décrit, à ceci près qu'il se donne d'abord pour 
tâche de conserver les lettres, qu'il en a le dépôt, alors que le 
comptable, lui, les compte, les pèse, les évalue. Le premier garde 
les lettres, pour qu'elles puissent éventuellement être relues, tan- 
dis que le second sait qu'elles sont des armes entre les mains de 
qui sait compter. 

Vous avez besoin dans le commerce habituel d'un ami très 
indulgent, et vous l'avez trouvé. Je garde vos lettres. Quel- 
que jour je les remettrai sous vos yeux, et vous verrez jus- 
qu'où vous avez étendu le privilège de l'amitié. Il me semble 
que quand on est de chair, il ne faudrait pas croire que les 
autres sont de marbre (VIII, 121). 

L'archiviste peut ne jamais revenir aux lettres qu'il a retirées de la 
circulation. Dans le « commerce habituel », au contraire, les comp- 
tes ne sont jamais fermés ; celui qui possède « le privilège de l'ami- 
tié » est aussi détenteur du privilège sur ce texte qu'est la lettre et 
il peut l'exercer quand bon lui semble"^. C'est une des potentia- 
lités de la lettre, aussi bien que sa menace toujours ouverte. 



115. Voir aussi IV, 112. Dans la lettre du 22 juillet 1762, il n'est pas 
question de « dépôt », mais de « trésor » : « Ah, mon amie, je vous ai trop laissé 
voir dans mon cœur; vous comptez trop sur moi; vous en usez avec moi 
comme avec un trésor dont on s'est éloigné, mais qu'on est sûr de retrouver 
encore» (IV, 64). L'inaltérabilité de ce qui a de la valeur (Diderot impliquant 
qu'il est lui-même un trésor) est la même, quelle que soit la métaphore. 

116. Janet Altman, op. cit., p. 53. Par sa correspondance, Mallarmé se 
constituerait, dit Vincent Kaufmann, en «secrétaire-archiviste», en «bibliothé- 
caire comptabilisant les fragments du Livre» (op. cit., p. 193) ; contrairement au 
comptable diderotien, il rêverait de la dissolution de sa bibliothèque ou de ses 
archives — de la Littérature. Geneviève Haroche-Bouzinac découvre chez 
Voltaire épistolier une «comptabilité épistolaire» et une «comptabilité créa- 
trice» (op. cit., p. 184 et 336). 

117. Elisabeth Bégon ne dit pas autre chose au début de 1753: «Je n'ai 
jamais cherché à vous brouiller avec personne et si je me suis mêlée de vos 



V autoreprésentation épistolaire 185 

Des mots pour dire la lettre 

Si Diderot a caressé à certaines époques le projet de tenir ce que 
Ton appellerait aujourd'hui un journal intime, mais sans y parve- 
nir, on peut néanmoins découvrir dans ses lettres un des traits 
qui permettent d'unir ces deux pratiques de l'intime que sont le 
journal et la correspondance. Le diariste, praticien exemplaire du 
retour de la prose sur elle-même"*, commente régulièrement son 
écriture par l'usage d'une série de synonymes, généralement 
dévalorisants : 

Quand le monologuiste rêve du regard de l'autre, tout en se 
hâtant de l'exclure, c'est pour déprécier ce que lirait ce lec- 
teur hypothétique: ici fatras [le mot est emprunté à Amiel), 
ailleurs radotages^ écrivaillerie... Fatras déjà chez Stendhal, 
argument dissuasif. Ainsi se juge ce qui n'est pas encore 
tenu pour littérature"'. 

Le lecteur de la lettre, qui n'est pas, lui, un lecteur « hypothéti- 
que », est soumis à semblable équivalence. Le lexique de l'auto- 
désignation épistolaire chez Diderot n'est toutefois pas unique- 
ment péjoratif. En fait, il est dominé, sans y être confiné, par 
deux grands réseaux : la lettre est (trop) petite, elle est une parole. 
Mais celui qui écrit ne parle pas uniquement de ce qu'il écrit ; il 
se met lui-même en scène, personnage de ses propres lettres. 



affaires, ce n*a été qu'à la sollicitation de votre famille. J'ai leurs lettres que je 
vous ferai voir si jamais je vous revois, ainsi que la vôtre, dont j'espère que vous 
aurez du regret» (Lettres au cher fils. Correspondance d'Elisabeth Bégon avec son 
gendre (1748-1753), établissement du texte, notes et avant-propos de Nicole 
Deschamps, Montréal, Boréal, coll. «Compact classique», 59, 1994, p. 418). 

118. Pour Jean Rousset, le «premier trait générique» du journal est 
qu'il s'agit d'un texte «qui parle de lui-même, se regarde et se questionne, se 
constitue souvent en journal du journal » {Le lecteur intime. De Balzac au jour- 
nal, Paris, José Corti, 1986, p. 155). Ce trait générique est présent dés les ori- 
gines du genre, comme le révèlent les textes cités par Pierre Pachbt {Les baro- 
mètres de l'âme. Naissance du journal inrime, Paris, Hatier, coll. «Brèves 
Littérature», 1990, liv/140 p.). 

119. Jean Rousset, op. cit., p. 150. 



186 Diderot épistolier 

Diderot décrit souvent ses lettres en utilisant ce substantif ou 
ceux de «ligne», «mot», «billet», «dépêches» (III, 183), 
« feuillet» (XII, 230), etc., mais aussi, et plus significativement, de 
«riens'^'^», de «misères» (III, 333), de «bâtons rompus'^'», 
d*« historiettes» (III, 175; IV, 78), de «niaiseries» (IV, 205), de 
«folies» (I, 177; V, 72; XI, 65), de «griffonnage'"», de «bagatel- 
les [courantes]» (III, 45; VII, 138-139; XIII, 220), de «gue- 
nUles'"», d'« ébauche» (XIV, 74), de «généralités» (XIII, 43), de 
« poliçonnerie » (XI, 64), d'« apostille » (X, 107), de «chiffon» 
(III, 82; VIII, 42), etc. Cadjectif «petit» qualifie de nombreux 
substantifs qui désignent la lettre : « mot'^'* », « billet'^^ » — dont 
un « petit billet pantagruélique » (XIV, 44), qui suit un « petit mot 
pantagruélique» (XIV, 28) — , «notes» (V, 169-170), «ébauche» 
(V, 173), «bouquet» (III, 43-44), «feuilletons» (V, 176), «ser- 
mon» (I, 177; X, 116), «aventures burlesques» (III, 74), «bout 
de philosophie» (II, 208) et «bouffée philosophique» (VIII, 
200), «pincée d'amitié, de conseil et de raison» (VI, 239), 
«échantillon» (XIV, 20), «signe de vie» (XVI, 42), «listes de 
commissions» (XV, 15), «logogriphe» (X, 141), «préambule» 



120. Mais «ces riens mis bout à bout forment de toutes les histoires la 
plus importante: celle de l'ami de notre cœur» (III, 188). 

121. IV, 73. Grimm emploie cette expression en 1784 (voir Sergueï Karp 
et Sergueï Iskul, loc. cit., p. 45). Elle est courante au xviii' siècle: «On dit aussi. 
Faire une chose à bâtons rompus, pour dire, La faire à diverses reprises, // ne m'a 
parlé de cette affaire quà hâtons rompus» (Ac. 62). 

122. II, 223, 226 et 227; III, 15, 95, 162, 263 et 298; VI, 345; VIII, 200; 
IX, 50-51 ; XV, 37. Le mot est chez Chompré, qui avoue un « griffonnage hâtif» 
{op. cit., p. 184). Le Dictionnaire de l'Académie de 1762 ne fait référence qu'à la 
calligraphie dans sa définition du mot; rien ne porte sur l'écriture de la lettre. 

123. Diderot emploie ce mot pour désigner, dans une lettre à Grimm, les 
premières lettres à Falconet sur la postérité (XVI, 32) et, dans des lettres à 
madame Necker et au D' Clerc, ses textes en général («pauvres guenilles», XI, 
67 et XIV, 110; voir XIV, 42). Selon Jean Varloot, «Dans le vocabulaire de 
Diderot, "guenilleux" comme "guenilles" s'appliquent aux textes qui sentent leur 
improvisation» (XV, 192 n. 4). 

124. I, 203; II, 181 et 272; III, 117, 242, 253 et 315; IV, 109; V, 176; VII, 
211; VIII, 171; XII, 170; XIII, 34; XIV, 202, 219 et 239; XV, 37. 

125. II, 148; V, 223; XII, 150-151 ; XIV, 34; XV, 28. 



V autoreprésentation épistolaire 187 

(VIII, 115), «nombre de mots'^*». Malgré les allusions aux «let- 
tres immenses» (III, 150), à telle «longue, ennuyeuse épître» (IV, 
47), à certaine «énorme lettre» (VII, 138) ou à «quatre mortelles 
pages» (XIV, 220), le registre le plus fréquent est celui de la «pe- 
titesse » — de la lettre ou d'une de ses parties : « Je vous écris un 
petit mot à la hâte. Vous m'avez dit que vous [vous] contenteriez 
de quelques lignes, lorsque je n'aurois pas le tems de causer quel- 
ques pages, et je ne l'ai pas» (VIII, 171); «Tout mon plaisir se 
réduit à vous écrire quelques lignes à la dérobée» (IX, 139). Ce 
registre permet de construire des alliances de mots (presque) 
contradictoires'^^: «petit roman» (III, 159) ou «petit volume» 
(III, 202, 242 et 253). Les verbes sont de même nature et donc 
porteurs d'une connotation de légèreté ou de facilité, en tout cas 
de manque de sérieux: «marivauder» (III, 248-249), «brouiller 
du papier» (FV, 232), «barbouiller» (XII, 176), «griffonner'"». 
On ne s'étonnera pas de ce procédé, utilisé dans toutes sortes de 
contextes par Diderot '^^, mais il importe d'en souligner la fré- 
quence, d'autant qu'il vient à l'occasion se greffer sur des expres- 
sions récurrentes dans les lettres : « Rendons à mes amies un petit 
compte de ma conduite» (X, 157, incipit) ; « Je n'y sçaurois tenir; 
j'interromps mon Sallon pour causer un petit moment avec 
vous» (VII, 174, incipit). 



126. III, 251. On Ta déjà vu, la brièveté des missives est un défaut dont 
il faut s'excuser. Le 18 juillet 1739, Diderot à Grimm: «Je ne suis pas trop 
content de vous. De petites épitres, écrites à la hâte, et si courtes qu'à peine les 
a-t-on commencées qu'on est au bout. î Si vous êtes paresseux d'écrire, venez 
causer» (II, 172, incipit). 

127. À «Alliance de mots», Bernard Dupriez donne la définition sui- 
vante: «Rapprocher deux termes dont les significations paraissent se contre- 
dire» {Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris, Union générale 
d'éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, p. 31). 

128. II, 225 et 240; VI, 345; IX, 50-51 ; X, 45; XI, 248. 

129. Il désigne ses propres oeuvres, qu'il expédie à Catherine II, de «pe- 
tits ouvrages» (XIV, 84 et 121) et, à madame Necker, de «petits feuillets» (XI, 
67). Il déplore que les dames Volland ne soient pas à Paris : « Mais sçavez vous 
mon grand chagrin? C'est de n'avoir personne à qui lire une foule de petits 
papiers délicieux» (IX, 100). 



188 Diderot épistolier 

Le registre de l*oralité constitue le deuxième champ syno- 
nymique majeur. Il est usuel: «sermon'^^», « bavardage '^^> — 
tantôt «maussade» (IV, 186), tantôt «énorme» (Vil, 195) — , 
«causerie» (111, 276; V, 77 et 173), «entretien» (111, 159), «ver- 
biage» (1, 185), «conte» (Vlll, 218), «radoterie» (V, 176) et 
«radotage» (111, 146), et les verbes «causer^^^», «entretenir'"», 
«bavarder'^'*», «parler'"», «dire'^^», «conter'^^», «confier tout 
ba$^^^»y «jaser'^^», «adresser [la parole] ''*°». Inversement, ne 
pas écrire, en général ou sur un sujet en particulier, c'est se 
taire''*'. La lettre ne cesse de se désigner comme parole, conversa- 
tion, dialogue. 



130. I, 29, 177 et 182; IX, 87; X, 116 et 124. Chompré emploie le même 
terme {op. cit., p. 159). 

131. I, 217; IV, 78; VII, 169; IX, 201. L'épistolier se définit comme «un 
furieux bavard» (III, 241; voir III, 174). L'emploi de «bavardage» n'est pas 
limité à la correspondance, Diderot désignant du même substantif ses articles 
pour la Correspondance littéraire de Grimm (II, 151) ou ses Regrets sur ma vieille 
robe de chambre (IX, 207). Grimm qualifie ses propres textes du même substan- 
tif (DPV, XVIII, 96 n. 1). 

132. I, 185; II, 108, 118, 130, 217, 218-219, 271, 280 et 320-321 ; III, 96, 
108-109, 149, 183 et 187; IV, 43, 105, 117 et 124; VI, 35, 57 et 346; VII, 42, 49, 
118, 136, 157, 174, 177 et 194; VIII, 147, 171 et 237; IX, 42, 45, 79, 92 et 180; 
X, 126, 161 et 197; XI, 92; XII, 50. 

133. I, 172; II, 185, 188 et 202; III, 54, 70, 134, 180, 219, 250 et 333; IV, 
44, 64 et 170; V, 170 et 185; VI, 376; VII, 211; VIII, 124; XIV, 72 et 150. 

134. IV, 59; VIII, 72 et 170. 

135. I, 185, 233, 256 et 257; II, 190 et 323; III, 76, 157, 205, 308, 346 et 
352; IV, 59; V, 190-191 ; VIII, 214-215; IX, 135-136 et 205; X, 190; XII, 212- 
213 et 229; XIII, 34, 35, 117, 138, 225 et 228; XIV, 71 et 74. 

136. I, 37, 190, 222 et 233; II, 112-113, 118, 125, 175, 200-201, 203, 209, 
218-219, 293, 306 et 319; III, 99, 108, 117, 120, 121, 164 et 248; IV, 57, 113, 202 
et 230; V, 47-48, 175, 190-191, 215, 228 et 229; VI, 159; VII, 40, 61, 102, 105, 
138-139, 147, 148-149, 166-167, 179, 185, 201 et 214; VIII, 27, 71, 129, 147, 
170, 190, 205, 215 et 218; IX, 42, 70, 85-86, 92, 100 et 145; X, 127, 128, 155 et 
189; XII, 50, 126, 159, 175 et 218; XIII, 34, 116, 224 et 234; XV, 26 et 43. 

137. II, 118. 

138. XIV, 72-73. 

139. VIII, 96. 

140. V, 190-191. 

141. 1, 178 et 185. 



V autoreprésentation épistolaire 189 

Ces deux principaux réseaux n'épuisent évidemment pas les 
possibilités d*autodésignation de la lettre. Dans certains cas, le 
vocabulaire courant suffit à Diderot: «ordinaire» (X, 188; XIII, 
216), «paquet'^^» ou «volume'^^», pour désigner les lettres, sont 
communs (madame de Sévigné les utilisait déjà) et n*ont pas de 
valeur expressive particulière. Dans d'autres lettres, Diderot em- 
ploie des expressions personnelles, mais la plupart d'entre elles ne 
se rencontrent cependant qu'une seule fois, contrairement à celles 
regroupées ici, et ne dessinent pas, comme elles, des réseaux par- 
ticuliers de sens. L'épistolier a parfois recours à la « fable » pour 
décrire le contenu d'une de ses lettres (XVI, 57), parfois à la 
«remontrance», par allusion à une expression proverbiale 
(«Gros-Jean veut en remontrer à son curé», XV, 83). Il lui arrive 
de se prendre pour Rabelais et d'avouer qu'il « pantagruélise » 
(XIV, 31). Plus critique que de coutume, il se moque de son 
«radotage philosophique» (III, 146), là où madame Du Deffand 
aurait peut-être décrié une « métaphysique à quatre deniers*^ ». 

Enfin, il peut arriver que l'épistolier se peigne lui-même au 
moment où il écrit ses lettres. On ne sera pas étonné de le voir 
se présenter en «amant tendre et passionné» écrivant «à une 
femme qu'il aime» (V, 136) ou se désignant, «Crapuleux ou 
sobre, mélancolique ou serein », comme un amoureux constant : 
«je vous aime également'^^ ». Pour Grimm, il se fait « nouvelliste» 
(II, 155) et pour Catherine II, «Philosophe Gallo-russe» (XIV, 
122). C'est en ami reconnaissant qu'il se peint auprès de l'abbé 
Le Monnier — « quoi que Rousseau en dise, j'aime encore mieux 
que cette main qui trace ces caractères soit une main qui vous 
écrive que je vous chéris de tout mon cœur, et que j'accepte tous 
les services que vous m'offrez, que d'être une vilaine patte, mal- 
propre et crochue» (X, 205) — et en altruiste auprès de madame 



142. VII. 211; VIII, 201 et 214-215; X, 127; XIII. 78. 

143. II, 140; III. 152, 202. 242 et 253; VII. 215; VIII. 150. 

144. Correspondance complète de la marquise du Deffand, éditée par 
M. de Lescure, Paris, 1865, vol. 1, p. 426. 

145. II, 320. La même formule est adressée à Denise Diderot lors de son 
anniversaire: «Je vous aime toujours également» (XIV, 230). Les mots de la 
passion et de l'amour familial sont les mêmes. 



190 Diderot épistolier 

Necker : « Voilà une lettre d'un homme qui n est pas trop person- 
nel [au sens d'« égoïste»] et qui sera encore pleine de;e» (XV, 
76). 11 essaie alors de la convaincre d'aider la malheureuse Pillain 
de Val du Fresne et son mari : madame Necker a écrit à la femme 
— Diderot a lu ses lettres (XV, 78) — , mais cela reste insuffisant, 
d'où l'insistance diderotienne à solliciter une audience: «Je me 
suis engagé à écrire en leur faveur. Je le fais ; et si j'ai jamais désiré 
d'être utile, c'est dans ce moment» (XV, 78). Pour son frère, qui 
est triste « à périr » et crève « de bile » (XII, 158), Diderot se décrit 
comme « un bon philosophe indigné de l'outrage, sensible à l'in- 
jure, à l'injustice, à la dureté, à la noirceur; mais tout prêt à 
recevoir son frère, sans aigreur, sans reproches, sans ressentiment, 
lorsqu'il lui plaira de se remontrer» (XII, 176). Le personnage 
écrivant à Denise correspond à ses attentes à elle : « Puisque vous 
me défendez d'être badin, je vais tâcher de prendre mon sérieux » 
(XII, 18). L'ami fâché ne fait pas mystère de sa mauvaise humeur: 
« Je vais, mon ami, vous écrire avec humeur » (à Grimm, XI, 68, 
incipit). Auprès de la princesse Dachkov, il s'excuse de son silence 
en prétextant qu'il est « toujours, hélas ! le plus occupé des hom- 
mes» (XI, 18). Parce qu'il est «paresseux», il n'a pas écrit à Fal- 
conet et à mademoiselle Collot (X, 195). L'amant compréhensif 
va même jusqu'à proposer à sa maîtresse de ne pas venir le re- 
joindre, de faire durer l'absence, pour des motifs qui ont autant 
à voir avec l'expression de l'amour et d'une piété quasi filiale à 
l'endroit de madame VoUand qu'avec la nécessité de la constitu- 
tion du personnage de l'épistolier dans le texte : « Je n'approuve 
point votre retour ; il fait froid et mauvais ; la route sera longue 
et pénible. Regardez y de plus près. C'est pour vous et pour elle 
[madame VoUand, malade, est à Isle] que je parle, contre ma 
satisfaction la plus douce» (X, 190). Les identités épistolaires 
qu'emprunte Diderot dépendent trop étroitement, on peut le 
constater, des contextes d'énonciation pour que des règles géné- 
rales puissent être discernées : le faible taux de fréquence ne per- 
met pas les regroupements de substantifs et de verbes étudiés ici. 
Elles n'ont pas de valeur d'ensemble qui soit caractéristique, si- 
non celle de révélateur du caractère toujours construit du person- 
nage épistolaire. 



V autoreprésentation épistolaire 191 

Ces diverses formes d'autoreprésentation, qu'elles soient réguliè- 
res ou ponctuelles, peuvent être expliquées aussi bien généri- 
quement qu'historiquement. Génériquement : d'une part, malgré 
les nombreuses publications de correspondances à l'époque 
même de Diderot, la lettre familière n'est pas un genre noble, 
d'où sa dépréciation constante («griffonnages», etc.) — l'épisto- 
laire est un petit genre; d'autre part, la lettre est associée à 
l'échange oral, d'où le recours au champ lexical de la parole 
(«conversation», «causerie», «bavardage», etc.), ce qui a encore 
pour effet de la subordonner à la Littérature canonique. Histori- 
quement : parce que lire une lettre c'est toujours la relire, l'épis- 
tolier attentif à sa propre pratique est toujours en quelque sorte 
forcé d'annoncer qu'il sait être en train de reproduire des poncifs, 
des lieux communs; il déprécie donc sa propre écriture pour 
montrer qu'il n'est pas dupe, qu'il connaît la chaîne historique 
dans laquelle il s'insère. 

Relire, conserver, publier 

La lecture et la relecture des lettres sont des sujets qu'aborde 
souvent l'épistolier; ils sont un de ses thèmes privilégiés. Mais 
toutes les lettres valent-elles d'être relues? Tous les destinataires 
sont-ils dignes d'un échange réitéré ? Vanter les qualités épistolai- 
res de l'autre, c'est le constituer en interlocuteur valable et c'est, 
par le fait même, rehausser l'importance de ses lettres à soi. 
Quand Diderot écrit à Sophie : « J'ai eu la lettre. Je l'ai lue avec le 
plaisir que toutes me donnent» (III, 250) ou à Grimm: «Votre 
lettre m'a fait grand plaisir'^ », il leur indique que leurs lettres le 
satisfont, qu'ils sont dignes (épistolairement) de lui et qu'ils ne 
doivent pas cesser de lui écrire. Le commerce qu'entretient Dide- 
rot avec eux est alors valorisé. Cela veut- il dire pour autant que 
les lettres de Diderot sont destinées à la publication? Qu'elles 



146. X, 117. Voir aussi la lettre du 14 novembre 1769 à Grimm, dont 
Angélique Diderot vient de lire une lettre : « Elle a très bien senti et la douceur 
et la politesse et la facilité de votre style. le ne vous ai pas mieux lu qu'elle» (IX. 
212-213). 



192 Diderot épistolier 

sont constituées par leur auteur comme des textes littéraires qui 
feraient partie de ses œuvres complètes ? Aucune réponse défini- 
tive ne peut être apportée à cette question. Essayer d'y répondre 
oblige à s'interroger sur ce que pensait et faisait Diderot des let- 
tres qu'il envoyait et de celles qu'il recevait. 



Diderot ne lit pas que les lettres que publient les autres : il lit et 
relit ses lettres à lui et celles qu'il reçoit. Il lui arrive ainsi de se 
citer lui-même, de renvoyer à une de ses lettres antérieures. Le 15 
novembre 1762, il rappelle à Sophie ce qu'il lui a écrit «la der- 
nière fois : 11 y a bien loin d'isle à Châlons ; mais il y a bien plus 
loin encore de Châlons à Isle» (IV, 229). Qu'il ait en fait écrit: 
«Vous ne sçavez pas combien il y a loin d'isle à Châlons, mon 
amie, presqu'aussi loin que de Châlons à Paris» (IV, 225) a peu 
d'importance ; ce qui importe c'est que la lettre fasse retour sur 
elle-même, qu'elle se cite (même fautivement), qu'elle constitue 
la matière d'autres lettres. L'autocitation épistolaire (la lettre cite 
une lettre ou la paraphrase) est une des nombreuses facettes de 
l'autoreprésentation épistolaire. L'épistolier est, par définition, 
quelqu'un qui se met en scène (se) lisant et (se) relisant, dans la 
longue durée de l'échange (c'est l'exemple précédent''*^) ou dans 
la courte durée d'un même «fragment épistolaire '''^». 

S'il relit une lettre antérieure, ce peut être pour en rappeler 
le contenu au destinataire, pour dire qu'il l'a oublié — « Il y a si 
longtems de cette lettre que je ne sçais plus ce que c'est » (VIII, 
42) — , pour se corriger ou s'excuser: «Je crois vous avoir dit 
avant hier que je vous haïssois. Cela n'est pas vrai. Ne le croyez 
pas» (VIII, 190). S'il relit le texte qu'il est en train d'écrire, les 



147. Voir aussi: II, 148, 149, 154 et 209; III, 74, 76, 164, 180, 187 et 256; 
VI, 102; VII, 126, 136 et 214; VIII, 42, 131 (Diderot s'excuse à Falconet d'une 
de ses lettres antérieures), 146, 159 et 207; IX, 191-192 et 205; XI, 140; XII, 15 
et 165; XIII, 69, 142 et 224. 

148. IX, 150. Voir aussi: II, 107, 155, 208 et 320; III, 96, 182, 260, 266 
et 346; IV, 56; V, 67; VII, 185; VIII, 129; Anne-Marie Chouillet, «Deux 
lettres inédites de Diderot», RDE, 8, avril 1990, p. 10. 



V autoreprésentation épistolaire 193 

commentaires peuvent être fort divers: de l*autocritique — 
« Adieu, mes amies. Voilà une bien mauvaise lettre. Bien froide. 
Pas un petit mot ni d'amitié ni d'amour. Cela est bien mal. Je 
commets là une faute que je ne vous pardonnerois pas » (III, 315) 
— à l'attendrissement — « Je relis cet endroit de ma lettre, et il 
m'attendrit encore» (IV, 66) — , de l'autosatisfaction — «Je suis 
bien aise que ce dernier trait me soit venu, sans quoi j'aurois été 
bien mécontent de cette lettre. Si elle est maussade, c'est que ma 
vie l'est aussi» (IV, 172) — à la conscience douloureuse — «Je 
sens toute l'inutilité de ma remontrance ; mais mon devoir est de 
remontrer » (XVI, 68) — , de l'impatience — « Il y a dans le com- 
mencement de cette longue phrase, je ne sçais quoi d'incorrect et 
d'entortillé ; mais je n'ai pas le tems de m' expliquer plus nette- 
ment» (XI, 150-151) — à l'éclaircissement — «Je me relis et me 
demande s'il n'entre point ici de ressentiment. Aucun, mon ami ; 
je vous le jure, aucun » (VII, 185) — et à l'ironie — « La modicité 
du prix m'a rendu la qualité suspecte. (Voilà une frase cadencée 
qui put r Académie) *^^.» La relecture est enfin, comme l'a noté 
Maguy de Saint-Laurent, une expérience particulière du temps et 
de la répétition: 

Conserver [les lettres], c'est arrêter le temps, ne pas accepter 
Toubli et la destruction, se donner la possibilité, par une 
relecture, de retrouver le temps de l'amour, de le réanimer 
avec d'autant plus de vigueur que, dans ce bloc de docu- 
ments, les temps morts n'apparaissent plus... on n'y trouve 
que les témoignages répétitifs d'un amour qui ne connaî- 
trait, illusoirement, ni l'usure, ni la mort'^. 



149. III, 241. Georges Roth rétablit dans le texte «phrase» et «pue», 
mais donne en note les formes autographes «frase» et «put» (III, 241 n. 58). 
Y aurait-il là une plaisanterie orthographique qui lui échappe? 

150. Maguy de Saint-Laurent, «Cent lieues et dix-huit jours. Lettres 
d'amour en 1844», dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), Écrire. 
Publier. Lire. Les correspondances. (Problématique et économie d*un m genre litté- 
raire»). Actes du Colloque international: m Les correspondances». Nantes les 4, 5, 
6, 7 octobre 1982, Nantes, Publications de TUniversité de Nantes, novembre 
1983, p. 88. 



194 Diderot épistolier 

Relire, ce n'est pas qu'une nouvelle expérience du déjà-connu — 
c'est une expérience nouvelle, la création d'une lettre toujours la 
même (du moins en apparence) et pourtant autre à chaque nou- 
velle lecture'^'. 

L' épistolier est aussi celui qui expose comment lire : la lettre 
contient à l'occasion son propre protocole de lecture. Cela peut 
s'appliquer à des lettres déjà reçues, mais dont le destinateur a 
lieu de penser qu'elles peuvent déplaire au destinataire : « À pro- 
pos, je me rappelle qu'il pourrait bien y avoir dans ma dernière 
lettre quelque vivacité qui vous aura contristés. Je ne sçais plus ce 
que c'est, et j'espère que vous l'aurez oublié comme moi» (VIII, 
73). Masquées par le doute (« il pourrait bien y avoir») et l'oubli 
(«Je ne sçais plus ce que c'est», «vous l'aurez oublié comme 
moi »), les excuses de Diderot à Falconet et à mademoiselle Collot 
sont aussi une façon de lire une lettre déjà reçue. Même si la lettre 
a échappé à celui qui l'a écrite — parce qu'elle lui a échappé ? — , 
il tente de maintenir sa mainmise sur son sens. 

La valeur qu'accorde Diderot à ses propres lettres se révèle 
parfois par l'usage qu'il demande que l'on en fasse: «Je vous 
ordonne de serrer cette lettre, et de la relire au moins une fois par 
mois» (XII, 126), parfois par la panique à laquelle il succombe 
lorsqu'il croit, comme en juillet 1770, avoir perdu plusieurs let- 
tres qu'il vient d'écrire : « Tout cela étoit égaré. J'ai tout renversé, 
bouleversé, pendant deux heures; j'ai cru que j'en deviendrois 
fou» (X, 90). Si la lettre était sans intérêt, ou sans utilité, si 
Diderot n'en était pas fier, demanderait- il à sa fille de la relire 



151. «Lui», le personnage masculin du roman de Mireille Bonnelle et 
Alain Caillol, hésite à accepter le projet de «Elle» (relire les lettres qu'ils ont 
échangées puis les brûler), car «Ils allaient faire surgir des personnages qui 
n'existaient plus, des doubles qui avaient fait long feu...» {Lettres en liberté 
conditionnelle, Levallois-Perret, Manya, 1990, p. 15). À l'opposé, madame de 
Graffigny se réjouissait à l'avance du projet de Devaux, en octobre 1738: 
«C'est pourquoy je vous prie de garder mes lettres [C'est Devaux qui parle.], 
toutes mauvaises qu'elles sont. Je me fais un plaisir de rabâcher un jour avec 
vous en les relisant. Cela me rappellera mille choses qui pour lors seront toutes 
nouvelles pour moi» (Correspondance de madame de Graffigny. Tome I. 1716 - 
17 juin 1739. Lettres 1-144, préparée par English Showalter et al, Oxford, 
Taylor Institution, The Voltaire Foundation, 1985, p. 82 n. 29; voir aussi p. 79). 



V autoreprésentation épistolaire 195 

mensuellement? Écrirait-il à Falconet: «Et gardez ce volume, 
pour quelques unes de vos longues soirées d*hyver» (VIII, 150)? 
À Caroillon La Salette, à la suite d'un passage qu'il a pris la peine 
de souligner, et entre parenthèses: «deux lignes à méditer» (I, 
157; voir encore IX, 205 n. 1) ? S*il ne les considérait pas comme 
importantes, dirait-il à Grimm, à qui il a raconté Tépisode des 
lettres égarées: «Je vous jure que j'ai été très malheureux hier» 
(X, 91)? Des remarques permettent à Tépistolier de marquer la 
valeur que d'autres accordent à ses lettres, mais elles sont com- 
mentées de telle façon que la modestie est sauve : « Mad* de Maux 
prétends que je lui ai écrit du Grand- Val une lettre sublime sur 
la vie champêtre. Cela se peut, mais je veux que le diable m'em- 
porte si j'en sçais rien » (IX, 207). Les exemples d'un tel retour de 
la lettre sur elle-même, immédiatement relue par son scripteur 
ou reprise ultérieurement, sont légion dans la correspondance de 
Diderot. 

Ces commentaires de Diderot doivent être mis en relation 
avec les passages dans lesquels il commente les lettres de Sophie 
ou celles de Grimm. Même si les lettres de la femme aimée sont 
disparues depuis, ce que leur destinataire laisse entendre d'elles 
permet de déterminer comment Diderot percevait ses propres 
lettres : la lettre de l'autre devient le miroir de la sienne. La lettre 
du 7 octobre 1760 en témoigne: 

Les dix lignes où vous me dites qu'il n'y a rien dans vos 
lettres valent mieux que toutes les miennes. Si je vous avois 
dit les choses que j'y lis, et que j'eusse eu le bonheur de vous 
les persuader de moi comme je les crois de vous, je n'aurois 
plus qu'un souhait à faire ; c'est que le tems et ma conduite 
vous entretinssent à jamais dans cette douce opinion 
(III, 118). 

Même en faisant la part de la modestie et de la stratégie de séduc- 
tion, ce commentaire porte en lui une vision de la lettre qui est 
bien celle de Diderot lui-même: les lettres se pèsent et se compa- 
rent, elles doivent persuader l'autre de l'amour que l'on a pour 
lui, elles supposent la réciprocité des sentiments, elles ont affiaire 
avec la longue durée, ultime juge de la force de l'amour. Lire 



196 Diderot épistolier 

Tautre, c*est se lire soi-même. La relecture des lettres de l'ami, 
Grimm, ne signifie pas autre chose: 

Adieu, mon ami. Portez-vous bien. Dites-le-moi. Il n'y a 
plus que vos lettres que je puisse lire avec plaisir et attendre 
avec impatience. Je reviens sur les anciennes, au défaut des 
nouvelles. Mon respect à tout ce qui vous entoure. Dites- 
moi tout ce qui vous viendra dans la tête ; pourvu que je 
vous lise, cela sera bien (II, 168). 

Lettres « nouvelles », lettres « anciennes » : le « plaisir » ne fait pas 
ces distinctions. Il faut à l'épistolier lire et relire, et avouer ce 
double plaisir, signe de r« impatience » envers les lettres à venir 
(«pourvu que je vous lise»). 



Sa correspondance était-elle considérée par Diderot comme une 
œuvre littéraire à part entière? Peut-on écrire, avec René M. Pille, 
que les Lettres à Sophie Volland sont le « chef-d'œuvre épistolaire 
de Diderot'^^ » ? Avec Jean-Noël Vuarnet, qu'elles constituent « un 
roman par lettres qui est peut-être [son] œuvre la plus tou- 
chante'"»? Avec Pierre Lepape, qu'elles forment «Le plus beau 
roman épistolaire de notre littérature », même si c'est un « roman 
vrai*^^ » ? S'il n'est guère possible de répondre une fois pour toutes 
à de telles questions, qui auraient pour conséquence de 
réintroduire la notion d'intention dans l'analyse, il importe de 
souligner que la constitution de la correspondance en œuvre et sa 
publication peuvent, elles aussi, constituer une forme d'autore- 
présentation, à condition que ce soit dans la lettre que la volonté 
d'impression s'exprime et que l'on puisse distinguer ce qui relève 
de la simple conservation de ce qui est destiné à devenir public. 
C'est par la publication que l'activité épistolaire s'inscrit le 
plus clairement dans la sphère des échanges sociaux. À la Renais- 



152. René M. Pille, [s.t.], RDE, 2, avril 1987, p. 190. 

153. Jean-Noël Vuarnet, Le joli temps. Philosophes et artistes sous la 
Régence et Louis XV. 1715-1774, Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990, 
p. 163. 

154. Pierre Lepape, op. cit., p. 167; voir aussi p. 350, 372, 389 et 417-418. 



V autoreprésentation épistolaire 197 

sance et au xvii' siècle, on publiait des lettres, mais, le plus sou- 
vent, celles-ci étaient dès leur origine offertes au public, Texten- 
sion de celui-ci pouvant varier de quelques humanistes aux lec- 
teurs des Provinciales. À partir du xviii' siècle, à la suite de 
l'exemple de madame de Sévigné, la publication de recueils de 
lettres familières se développe. Toute lettre n'est pas encore pu- 
bliable pourtant: il faut qu'il s'agisse de lettres d'écrivains déjà 
reconnus ou, mais le cas est rare à l'exception de madame de 
Sévigné, que l'épistolier soit coopté par des écrivains reconnus. 
Une fois que l'on a accepté de publier des lettres privées (qui ne 
le sont plus), écrites par des personnes qui ne sont pas des écri- 
vains (mais le deviennent), la pratique de la lettre s'en trouve 
radicalement modifiée. 

Au moins trois types de publication sont possibles au xviii' 
siècle. Certains, s'inspirant des épistoliers de la Renaissance ou du 
XVII' siècle, publient eux-mêmes leurs lettres : elles sont souvent 
écrites en fonction de cette éventuelle publication. D'autres les 
voient publiées à leur insu. Les lettres de Voltaire à madame Du 
Deffand, lues dans son salon, sont parfois copiées subrepticement 
et publiées. Quelques-unes paraissent dans des revues : sa célèbre 
lettre sur le Discours sur V inégalité de Rousseau («Il prend envie 
de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage») parait, 
entre autres, dans le Mercure d'octobre 1755 (Best. D6451). Le 
même périodique publie une autre «lettre ostensible», en 1757, 
adressée à Thiriot et portant sur les copies de La pucelle et sur 
l'attentat de Damiens ; « la pratique voltairienne de la lettre tient 
de l'éditorial », commente André Magnan'^^ Il arrive que des 



155. André Magnan, «Voltaire, François Marie Arouet, dit», dans Da- 
niel CouTY, Jean-Pierre de Beaumarchais et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des 
littératures de langue française : P - Z, Paris, Bordas, 1984, tome 3. p. 2502. Janet 
Altman a dressé une liste indicative des recueils de lettres de Rousseau et de 
Voltaire publiés au xviii* siècle («The Letter Book as a Literary Institution 
1539-1789: Toward a Cultural History of Published Correspondences in France». 
Yale French Studies, 71, 1986, p. 59). La publication sans permission des lettres 
de grands écrivains n'est pas propre à cette époque; madame de Sévigné et 
Victor Hugo, pour retenir deux exemples éloignés dans le temps, en furent eux 
aussi victimes. Ces faits sont rappelés par Sheila Gaudon («On Editing Victor 
Hugo's Correspondence», Yale French Studies, 71, 1986, p. 178 et 182-183). 



198 Diderot épistolier 

recueils complets paraissent sans que Voltaire soit consulté, 
comme le rapporte Jeroom Vercruysse: en 1764, des Lettres secrè- 
tes de m. de Voltaire (éditées à Amsterdam, chez van Harrevelt, 
par Jean Baptiste Robinet) et, en 1766, des Lettres de m. de 
Voltaire à ses amis du Parnasse (éditées à Amsterdam, chez Marc- 
Michel Rey, par Jean Baptiste Robinet ou La Beaumelle)'^^. La 
publication sans permission de lettres que Ton a soi-même écrites 
devient parfois celle de lettres que Ton a reçues. C'est à Thiriot 
(encore) que madame Du Châtelet manifeste son mécontente- 
ment à ce sujet: 

On mande a M. de Voltaire Monsieur que vous faites impri- 
mer dans le Pour et Contre la lettre que vous m'avez escrit, 
et que je vous ay renvoyée. Je ne puis croire que vous 
puissiés imaginer de faire imprimer sans mon consente- 
ment une lettre qui m'est adressée [...] M. de V. vous a 
mandé il y a plus de 12 jours combien j'étois ofensée que 
vous eussiés lu la lettre que vous m'aviés escrit a plus de 200 
personnes (ce sont vos propres termes). J'ay prié M. d'Ar- 
gental et M. Helvetieus de vous le dire, et de vous prier de 
ma part de finir ces confidences, il seroit bien inoui que 
malgré tout cela, et même sans cela, vous la fissiés impri- 
mer, je ne le veux pas croire, et je ne vous escris même cette 
lettre que pour obéir a M. du Chastellet qui est aussi inquiet 
des bruits qui courent [...]'^^. 

Diderot, en 1768, prévient Falconet du fait qu'une de ses lettres 
circule sans son approbation : « Il a couru par la ville une lettre de 
vous à M' de Marigny, et une réponse de lui à vous» (VIII, 138). 
De même, certains de ses correspondants rendent publiques 
quelques-unes de ses lettres. Michel Delon donne en exemple 
deux lettres adressées à John Wilkes: l'une (XIII, 21-22) est 
publiée en 1768 dans le Courier du Bas-Rhin; l'autre (XIV, 198- 
200) est communiquée par Wilkes à sir William Jones qui lui- 



156. Jeroom Vercruysse, «Voltaire correcteur de ses Lettres de m. de 
Voltaire à ses amis du Parnasse (1766)», SVEC, 201, 1982, p. 67-79. 

157. Voir Christian Albertan, «Autographes et documents», RDE, 10, 
avril 1991, p. 175. 



V autoreprésentation épistolaire 199 

même la copie pour lord Teignmouth'^. André Magnan a montré 
que la Lettre critique à hf' sur la tragédie de Tancrède a été faus- 
sement attribuée à Diderot parce qu'on Ta confondue avec une 
lettre « strictement personnelle » de celui-ci à Voltaire (III, lettre 
220), lettre connue des philosophes et de leurs amis, de 
Damilaville, du « peu discret » Thiriot et de Grimm, qui la publie 
dans sa Correspondance littéraire^ avec la réponse de Voltaire'^'. 
Une troisième façon de faire consiste en la publication posthume 
des lettres de grands écrivains. C'est ainsi que le Journal de Paris 
de mai-juin 1780 appelle les correspondants de Voltaire à envoyer 
les lettres qu'ils en ont reçues aux éditeurs de ce qui deviendra 
l'édition de Kehl de ses Œuvres (1785-1789, 70 vol.). Diderot, 
encore vivant à ce moment, a pu prendre connaissance de cet 
appel ou d'autres semblables, de même que son gendre, monsieur 
de Vandeul, ce qui expliquerait peut-être pourquoi celui-ci a 
demandé à quelques correspondants de son beau-père la restitu- 
tion de ses lettres. 

La publication autorisée des lettres est donc tributaire du 
risque de publication clandestine : pour éviter les éditions pirates, 
mieux vaut publier soi-même ses lettres. Que Diderot ait voulu 
que sa correspondance soit publiée, voire qu'il ait préparé cette 
publication, personne ne peut cependant aujourd'hui le certifier. 
À cet égard, on évitera de confondre la volonté de publier avec la 
préparation des manuscrits pour Catherine II ou avec le soin 
apporté aux lettres, à leur écriture, à leur conservation'**^. S'il est 
vrai que Diderot a fait copier ses lettres à Sophie, ou qu'il lui est 



158. Voir les articles de Michel Delon {loc. cit., p. 403-404) et de Fran- 
çois MouREAU («Sur une lettre de Diderot à John Wilkes publiée dans U Cou- 
rier du Bas-Rhin*, Dix-huitième siècle, 6, 1974, p. 277-285). 

159. André Magnan, «Une lettre oubliée de Diderot», Diderot Studies, 
18, 1975, p. 142. 

160. English Showalter arrive à la même conclusion en ce qui concerne 
la correspondance de madame de Graffigny: il fait remarquer que la conserva- 
tion des lettres reçues est une pratique sociale largement répandue au xviii* 
siècle («Authorial Self-Consciousness in the Familiar Letter: The Ciie of 
Madame de Graffigny», Yale French Studtes, 71, 1986, p. 120-121 et 124). 
Geneviève Haroche-Bouzinac fait observer que les manuels épistolaires insis- 
tent sur la conservation des lettres: «la correspondance est loin d'être regardée 
comme le mode de l'éphémère» {op. cit., p. 66). Horace Walpole est peut-être 



200 Diderot épistolier 

arrivé de demander à des correspondants de lui renvoyer ses let- 
tres (à Vialet, VII, 195, 209 et 215), parfois après leur avoir donné 
la permission d*en prendre copie (VII, 195), cela ne veut pas 
nécessairement dire qu'il prévoyait en faire un livre. 

En fait, Diderot n'a laissé aucun témoignage quant à ce que 
ses héritiers devaient faire de ses lettres ; il n'aborde pas non plus 
la question dans les lettres elles-mêmes, sinon allusivement. En 
1759, par exemple, il dit à Grimm d'une lettre qu'il vient d'écrire 
(le 10 mai) à Sophie Volland: «J'ai écrit de Marly une lettre dont 
j'avois envie de vous garder une copie. Mais je crains bien qu'un 
jour vous n'en deveniez possesseur et d'une infinité d'autres» 
(II, 141). Pas question ici de publication, mais d'un plaisir à 
partager et d'une éventuelle transmission des textes entre amis. 
Une lettre à Sophie Volland, l'année suivante, contient une 
apostrophe qui pourrait laisser penser que Diderot espérait une 
éventuelle circulation de ses lettres au-delà de leur première 
destinataire : 

ô Angélique, ma chère enfant, je te parle ici et tu ne 
m'entens pas; mais si tu lis jamais ces mots quand je ne 
serai plus, car tu me survivras, tu verras que je m'occupois 
de toi et que je disois, dans un tems oii j'ignorois quel sort 
tu me préparois, qu'il dépendroit de toi de me faire mourir 
de plaisir ou de peine (III, 157). 

Écrivant à sa maîtresse, mais s'adressant à sa fille (alors âgée de 
sept ans), Diderot postule-t-il une publication de ses lettres ou ne 
rêve-t-il pas plutôt d'une situation dans laquelle les deux femmes 
qui tiennent un rôle si grand dans sa vie seraient réunies ? L'in- 



l'épistolier du xviii'^ siècle qui a le plus systématiquement exhibé la volonté de 
faire œuvre épistolaire ; sa correspondance avec madame Du Deffand en donne 
des exemples ad infinitum. Benedetta Craveri rappelle qu'elle « compte environ 
1700 lettres, dont 955 ont été conservées. 840 sont de Madame Du Deffand, 100 
— il s'agit en général de fragments — de Walpole, 14 de Wiart et une de la 
dame de compagnie de la marquise ; 700 lettres de Walpole ont été détruites sur 
sa demande» {op. cit., p. 253). La sélection des lettres par leur destruction 
partielle (c'est Walpole qui la demande) et la volonté de les découper (on a 
conservé «en général» des fragments) indiquent une conception de la lettre 
comme texte méritant conservation et publication. 



V autoreprésentation épistolaire 201 

vestissement affectif de Tépistolier Femporte-t-il sur une possible 
visée littéraire? On sait cependant que la famille de Diderot a 
récupéré, à la mort de Sophie, et après que les proches de celle- 
ci eurent exercé leur préséance, des lettres qu'il avait écrites à sa 
maîtresse. Jean Varloot a raconté cela : 

On ne sait quand Diderot avait rendu à son amie les lettres 
qu elle lui avait envoyées, et qu'elle a détruites, mais elle 
laissa celles qu elle avait reçues de lui et qu elles n'avaient 
pas brûlées à sa sœur [madame de Sallignac], qui «en fit le 
sacrifice à la fille de M. Diderot» [selon une note de mon- 
sieur de Vandeul sur le manuscrit de la Bibliothèque natio- 
nale] (XV, 324). 

Une fois de plus, nulle mention n'est faite d'une éventuelle publi- 
cation des lettres, mais il est évident qu'une valeur — ne fût-ce 
que sentimentale — leur est attachée par les deux familles que 
touchait la relation épistolaire. La situation n'est guère différente 
pour les lettres reçues par Diderot. La lettre est en effet un objet 
précieux, qu'elle provienne de la femme aimée ou de pupilles 
russes : « Présentez mon respect à Mad' et Mad"^ de Lafont et à 
leurs très aimables élèves », demande Diderot au général Betski à 
son retour de Russie. « Je garde très précieusement les lettres dont 
elles m'ont honoré avant mon départ. J'attends des dessins que je 
puisse joindre à ces lettres» (XIV, 38). L'usage de ces lettres et 
dessins reste inconnu. Conserver? Certes. Thésauriser? Parfois. 
Mais publier? 

Il n'empêche que l'épistolier du xviii* siècle est conscient de 
la possibilité de la publication et que certains prennent un soin 
tout particulier de leurs lettres. On sait, par exemple, que Rous- 
seau faisait des brouillons de ses lettres, ce qui n'est pas le cas de 
i )iderot, sauf dans l'échange avec Falconet sur la postérité, qui 
était conçu à l'origine comme un texte public**'. Dans ce cas 



161. Jean Varloot se demande si certains des Fragments sans date re- 
cueillis par Naigeon ne sont pas des « notes préparatoires à une lettre », mais 
aucun document ne soutient cette hypothèse (XVI. 12 n. 2). R.A. Leigh a décrit 
la situation des brouillons de Rousseau dans le premier volume de son édition 
de la Correspondance complète {op. cit., p. xviii-xxii). 



202 Diderot épistolier 

exceptionnel, on connaît jusqu'à quatre brouillons du même 
texte, selon le relevé de Georges Daniel'". Cette correspondance 
a toutefois un statut particulier pour Diderot: ce qu'il appelle 
« nos lettres de Paris » (VII, 61) ou « cette causerie » (VII, 62) a eu 
des lecteurs parmi ses contemporains, dont Catherine II (VII, 
62), mais Diderot avait envers ces textes une attitude ambiva- 
lente, faite aussi bien d'une volonté analogue à celle qui est à 
l'œuvre dans n'importe quel texte destiné à la publication (par la 
préparation des brouillons) que d'une recherche de l'impression 
de négligence et d'improvisation: 

Si vous m'en croyez, vous ne supprimerez rien de ces 
feuillets-là. Vous risquez en les châtiant de leur ôter un air 
de négligence qui plaît toujours ; c'est la caractéristique des 
ouvrages faits sans peine, sans apprêt, sans prétention. Si on 
ne lit pas notre brochure comme nous l'avons écrite, nous 
sommes perdus (VII, 62). 

Si r« ouvrage» (XV, 193) devait être publié — ce que Diderot ne 
souhaite finalement pas (XV, 192-194) — , il faudrait qu'il paraisse 
être une réelle correspondance, et ce même s'il existe des brouil- 
lons des textes qui le composent. Par ailleurs, Diderot ne prenait 
pas copie des lettres familières qu'il envoyait: «Je n'ai aucun 
double des lettres que j'écris. Je prends une plume, de l'encre et 
du papier, et puis va comme je te pousse'^\ » Néanmoins, sans 
aller jusqu'à prendre copie de ses lettres, il indiquait parfois à 
Grimm que certaines pouvaient figurer dans sa Correspondance 
littéraire. Dans une lettre datée par Georges Roth de 1768, il 
donne ainsi la permission à son ami de conserver des éléments de 
cette lettre pour les faire connaître ; Grimm en rend des éléments 
publics la même année, puis en 1779, mais il doit la remettre à 
Diderot : « Que vous fassiez usage ou non de cecy, vous le join- 
drez à mes autres griffonnages quand vous me le rendrez » (VIII, 
200). Il existe donc des lettres de Diderot dont la publication était 



162. Georges Daniel, op. cit., p. 3 n. 20. 

163. À Falconet (IX, 131-132; voir IX, 72). Sur le plan pragmatique, 
cette confidence a valeur d'injonction: elle intime au destinataire l'ordre de 
garder la lettre qu'il reçoit, lui qui en est l'unique dépositaire. 



V autoreprésentation épistolaire 203 

prévue par leur auteur, mais ce n*est pas la règle générale, dans la 
mesure où l'on peut juger ses projets à partir de la seule lecture 
des lettres. 

Quelques-uns ont spéculé sur la volonté de Diderot de con- 
sidérer ses lettres comme relevant de ses œuvres complètes, mais 
rien ne permet de connaître avec sûreté sa position. Il est vrai 
qu'il n'exclut pas expressément les lettres de l'ensemble des textes 
qu'il a écrits: 

Comme je fais un long voyage, et que j'ignore ce que le sort 
me prépare, s'il arrivoit qu'il disposât de ma vie, je recom- 
mande à ma femme et à mes enfants de remettre tous mes 
manuscripts à monsieur Naigeon, qui aura pour un homme 
qu'il a tendrement aimé et qui l'a bien payé de retour, le 
soin d'arranger, de revoir et de publier tout ce qui lui 
paroîtra ne devoir nuire ni à ma mémoire, ni à la tranquil- 
lité de personne (XII, 231). 

La dernière partie de ce « testament littéraire » pourrait évoquer 
la correspondance, de même que telle remarque d'une lettre d'oc- 
tobre 1773 — «Je voudrais qu'il eût tout ce que j'ai fait, mais 
comment le lui faire parvenir?» (XIII, 82) — , mais Naigeon, 
dans son édition des Œuvres (1798), ne publie aucune lettre. On 
sait de plus que Diderot, à son retour de Russie, avait le projet de 
publier lui-même ses Œuvres et qu'il a supervisé la préparation 
de ses manuscrits (y compris quelques éléments de la correspon- 
dance, surtout avec Sophie Volland), mais le sort qu'il réservait à 
ses lettres familières dans cette collection n'est pas connu'*^. 
Grimm, qui a servi d'intermédiaire entre Catherine II et la famille 
Diderot au moment de la vente des manuscrits et de leur trans- 



it. Voir Jean Varloot. XV, 50, 54-55, 106-107, 193 n. 11 et 274-276. 
Au sujet des dernières années de Diderot, son éditeur écrit : « La solitude permet 
à l'écrivain de se consacrer aux tâches essentielles: aider Raynal à compléter 
VHistoire des deux Indes, Naigeon à préparer VEncycbpédie méthodique, réviser, 
surtout, ses propres Œuvres, où la correspondance ne tiendra, au reste, qu'une 
moindre place, sous la forme de quelques ensembles: le dialogue avec Falconet, 
dont il n'est pas content, et les lettres à Sophie, si Mademoiselle Volland veut 
bien les léguer à la postérité» (XV, 8). Aucun document ne permet d'attester le 
bien -fondé de la remarque finale. 



204 Diderot épistolier 

port en Russie, ne les décrit pas dans sa longue lettre de l'au- 
tomne 1784; il n*y est donc évidemment pas fait mention de la 
correspondance ni de son éventuelle valeur marchande•^^ 

Certains croient possible d'approcher autrement que par le 
recours aux lettres elles-mêmes le statut que leur aurait accordé 
Técrivain dans l'ensemble de sa production. Plutôt que de s'inter- 
roger sur la volonté de conservation ou de publication de Diderot 
telle qu elle s'énonce explicitement dans les lettres, ils préfèrent 
s'attacher à l'intention stylistique qui s'y lirait. Jean Varloot con- 
sidère ainsi le «goût de la belle page» comme une «seconde 
nature» chez Diderot, semblable en cela à madame de Sévigné: 
« L'écrivain lui-même, s'il ne pense pas d'abord à un public, est 
bien vite pris à son propre style» (XVI, 90). Yvon Belaval croit, 
pour sa part, que 

sous la plume d'un auteur du xviii^ siècle, seuls les courts 
billets à but étroitement utilitaire — demande de service, 
remerciements, recommandations, etc. — avaient une des- 
tination privée ; les lettres étendues, même à première vue 
les plus intimes, comme les lettres à Sophie Volland, sont 
rarement exemptes de préoccupations littéraires, relèvent en 
réalité du genre littéraire ^^^. 

Selon ce critique, on ne doit pas accorder trop d'importance à 
l'improvisation de la lettre au xviii^ siècle, car « les lettres circu- 
laient, on les recopiait, on en tirait des extraits : on devait donc les 
travailler^^^». L'« habitude de métier à chercher l'effet littéraire et 
à en exploiter les réussites^^* » explique les répétitions d'une lettre 
à l'autre. Pour Daniel Roche, qui a étudié les correspondances 
érudites, il en va de même: «Les lettres sont toujours plus ou 
moins écrites pour être diffusées [ . . . ] '^^ » C'est encore la position 



165. On peut lire la lettre de Grimm dans l'article de Sergueï Karp et 
Sergueï Iskul (loc. cit.). 

166. Yvon Belaval, «Nouvelles recherches sur Diderot (IV)», Critique, 
14: 109, juin 1956, p. 537 n. 110. 

167. îhid., p. 537. 

168. îhid. 

169. Daniel Roche, « Q)rrespondance et voyage au xviii' siècle: le ré- 
seau des sociabilités d'un académicien provincial, Séguier de Nîmes », dans Les 



V autoreprésentation épistolaire 205 

de François Moureau : « la correspondance privée est presque tou- 
jours en représentation '^° » et de Benedetta Craveri: «il est in- 
concevable qu'une société artificielle, où tous les gestes, toutes les 
paroles sont étudiés, s'abandonne soudain au laisser-aller lorsqu'il 
s'agit de les fixer sur papier'^' ». L'épistolier n'aurait donc pas, selon 
Jean Varloot, Yvon Belaval, Daniel Roche, François Moureau et 
Benedetta Craveri, à dire explicitement qu'il destine ses lettres à la 
publication; le contexte littéraire dans lequel il se trouve plongé 
supposerait cette éventuelle publication. Le 9 novembre 1778, 
madame d'Épinay reprend une correspondance interrompue avec 
Galiani de la façon suivante : 

Eh bien, me voilà, me voilà ! Allons ! mon cher abbé, repre- 
nez votre gaieté, votre plume et faisons revivre notre corres- 
pondance. Mais plus d'apathie, car j'ai la main tremblante, 
je ne vois goutte et je suis encore un tantinet hébétée: si 
vous êtes apathique de votre côté, nos lettres seront pitoya- 
bles, et que dira la postérité de nous, que l'on aura vus si 
brillants dans l'art vous de dire les choses, et moi les riens ? 
(XV, 123) 

On fera la part du badinage et de l'ironie dans ce texte («les 
riens»), mais non sans noter que la postérité est déjà, dès l'écri- 
ture de la lettre, présente en elle : il y a là un troisième lecteur. 
Celui-ci n'est toutefois pas une créature idéale : il faut le voir se 
constituer dans la lettre, non dans les présupposés de la critique. 



On constate que la publication de la lettre est, au xviii' siècle, 
une question particulièrement complexe (des lettres familières 
sont publiées avec ou sans la permission de leur destinataire ou 



républicains des lettres. Gens de culture et Lumières au Wllf siècle, Paris, Fayard, 
série «Nouvelles études historiques», 1988, p. 265. 

170. François Moureau, « Préface», dans Inédits de correspondances lit- 
téraires. G.T Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774-17801 textes établis et 
annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 
coll. «Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrè- 
tes», m, 1988, p. 7. 

171. Benedetta Craveri, op. cit., p. 99. 



206 Diderot épistolier 

de leur destinateur, d*autres sont conçues d'emblée comme 
publiques), mais quelle n'a été abordée qu'indirectement ou 
allusivement, lorsqu'elle l'a été, par Diderot. Conscient d'être lu 
par plusieurs, sensible à la valeur de ses lettres, refusant de les 
détruire, révisant leur copie, connaissant les usages de son épo- 
que, l'épistolier aurait pu dire qu'il envisageait, du moins dans 
quelques cas, la publication d'éléments de sa correspondance ; il 
ne l'a pas fait. 

Le corps de la lettre 

Je viens de recevoir en même temps deux 
numéros de vous; le 83 et le 84... Je consa- 
cre ce jour au plaisir de lire, de relire, de 
savourer, de goûter, de mâcher même et de 
sucer tout ce papier. 

Galiani à madame d'Épinay, 
15 février 1772 (XII, 31) 

Sans doute il est doux d'écrire à son ami, de 
penser qu'il recevra notre lettre et qu'il en 
sera touché. Mais sa réponse que je lis est 
bien plus douce encore. Elle est évidente; 
elle est palpable. Elle me place auprès de 
lui ; je l'entens ; je jouis de son existence. Il 
est bien doux pour moi de penser que vous 
m'aimez; mais quand vos billets le répè- 
tent, quand vous le répétez vous-même... 

Falconet à Diderot, 
25 février 1766 (VI, 115) 

Parce qu'elle est le substitut de la présence physique et parce 
qu'elle s'impose comme objet avant que d'être texte, la lettre est 
souvent chargée par les épistoliers de divers affects, dont plu- 
sieurs sont Ués au corps: sa matérialité est un des thèmes de 
prédilection de l'écriture épistolaire. C'est là une forme spécifi- 
que de son autoreprésentation: la lettre n'est pas représentée 
comme simple texte, elle est d'abord une chose dans le texte. La 
forme la plus banale de cette représentation consiste en la men- 
tion de la texture du papier, de la couleur de l'encre, de l'aspect 



V autoreprésentation épistolaire 207 

de Tenveloppe, etc. — les variantes en sont infinies'^^. Pour dé- 
crire son manuscrit du Salon de 1765 à Sophie Volland, Diderot, 
par exemple, parle de son écriture « petite et menue », la même 
qui se trouve dans ses « longues lettres », et du papier, encore « le 
même » (V, 168) ; à la fin d'une lettre écrite durant les chaleurs de 
l'été 1769 — l'incipit est on ne peut plus clair: «ô qu'il fait 
chaud!» (IX, 100) — , Diderot note: «Bonjour, mesdames et 
bonnes amies. La sueur de mes mains mouille mon papier» (DC, 
103) ; l'image de Falconet en Russie est associée, par la forme du 
papier utilisée, à sa vie à Paris (VII, 39) : les correspondants par- 
tagent donc, en plus du commerce épistolaire qui les unit, un 
univers commun, tout à fait matériel celui-là, qui est un des thè- 
mes attendus de la lettre. Cela peut éventuellement participer 
d'une ritualisation de la pratique épistolaire: deviner qui écrit, 
par la reconnaissance de la calligraphie ou du papier, peut induire 
des comportements de lecture, de même que le choix d'une encre 
ou d'un lieu d'écriture peut déterminer la pratique d'écriture. 
Une fois la lettre lue, elle reste toujours un objet, susceptible de 
divers investissements. Dans sa manifestation la plus forte, la 
corporéité de la lettre deviendra objet de fétichisme et sera con- 
notée sexuellement. Cette propension au fétichisme est double : la 
lettre comme objet est un fétiche'^^ ; dans la lettre, des objets sont 
fétichisés. 



172. Et largement mises à contribution dans la fiction épistolaire. Janet 
Altman en donne des exemples dans les Lettres portugaises (Epistolarity, op. cit., 
p. 152) et dans Les liaisons dangereuses {ibid., p. 18-19). 

173. Certaines pratiques éditoriales tentent de prendre en compte la fac- 
ture des lettres, en allant parfois jusqu'au fac-similé. Il arrive même que ce soit 
le cas dans des romans épistolaires: fanet Altman donne l'exemple du Songe 
d'une femme (1899), dans lequel Rémy de Gourmont reproduit les signatures de 
ses épistoliers {ibid., p. 147). La lettre n'est plus seulement une chose pour son 
destinataire; elle le devient aussi pour tous ses lecteurs. Pour d'autres remarques 
sur le fétichisme épistolaire, voir Bernard Bray, « Héloïse et Abélard au xviii* 
siècle en France: une imagerie épistolaire», loc. àt., p. 404. 



208 Diderot épistolier 

Au premier abord (littéralement), le support épistolaire — le 
papier, la calligraphie, Tencre, parfois associée au sang — rem- 
place Tautre, est l'autre : « Je t'ai lue avant que de m'endormir » 
(V, 78). Ainsi Diderot, le 26 octobre 1760, imagine Sophie rece- 
vant une de ses lettres, la soupesant, s'interrogeant sur ce qu elle 
contient. Parce qu'elle a reconnu l'écriture de son amant, elle 
investit déjà la lettre d'affects amoureux: 

Avec les autres, plus mes lettres sont courtes ; avec vous au 
contraire, plus elles sont longues, plus j'en suis content. Je 
me dis : Quel plaisir elle aura quand elle recevra ce paquet. 
D'abord, elle le pèsera de la main. Elle le serrera, pour 
quand elle sera seule. Il lui tardera bien d'être seule. Seule, 
elle l'ouvrira avec empressement, croyant y trouver au 
moins une brochure. Point de brochure, mais un volume de 
mon écriture en feuilles séparées. On rangera ces feuilles. 
On lira presque toute la nuit ; il en restera la moitié encore 
pour le lendemain (III, 188). 

La lettre est un objet que l'on pèse, que l'on serre, que l'on ap- 
précie quantitativement, de l'œil et de la main, dès réception. Ce 
rituel est un des moments privilégiés du commerce épistolaire 
(en plus d'être une façon pour Diderot de rappeler à Sophie 
qu'elle ne doit pas oublier que sa lettre est un objet de valeur) ^^'*. 
De telles lettres, malgré le trouble qu'elles font naître, sont 
destinées à être lues: l'émotion dont rêve le destinateur est la 
métaphore de celle qu'il connaît. Dans certains cas, toutefois, 
l'objet-lettre se suffit à lui-même : il n'est alors pas nécessaire de 
lire la lettre. On ne s'étonnera donc pas de la réaction de Diderot 
à la réception d'une lettre de son frère en 1772. 



174. « Ernestine était avec M"" de Ranci quand on lui apporta la lettre de 
M. de Clémengis; elle la prit en tremblant, la tint longtemps sans oser l'ouvrir; 
une pâleur mortelle se répandit sur son visage. [...] Ernestine rompit enfin le 
cachet, et, portant des regards timides sur ces caractères chéris, des larmes de 
joie inondèrent bientôt cette lettre consolante » {Histoire d'Ernestine, préface de 
Colette Piau-Gillot, Paris, Côté-femmes éditions, coll. « Des femmes dans l'his- 
toire», 1991, p. 101) ; comme l'atteste ce passage de VHistoire d'Ernestine (1762) 
de madame Riccoboni, les romanciers ont souvent été conscients de la charge 
dramatique du moment de la réception de l'objet-lettre. 



V autoreprésentation épistolaire 209 

M^ Tabbé, si j'étois sûr 

de retrouver mon frère 

dans cette lettre, je Touvrirois et 

je ne la lirois pas sans verser 

des larmes de joye. 

Mais j*aime mieux vous 

la renvoyer toute cachetée, 

et m'épargner deux peines; 

Tune, d'entendre et l'autre 

de répondre des choses déplaisantes (XII, 190). 

Cette lettre en tant qu'objet est porteuse a priori d'un message 
indépendant de son texte : sa seule vue a suffi à inquiéter Diderot, 
au point qu'il a refusé de l'ouvrir, et à le forcer à la renvoyer en 
écrivant dessus le texte cité'^^ 

Si la lettre peut troubler le destinataire au moment même 
qu'il la reçoit, cela ne revient pas à dire que son pouvoir disparait 
pour autant par la suite: ni consomptible ni fongible, elle reste 
chargée de sens, on peut y revenir, la relire, la toucher de nou- 
veau, lui donner un nouveau sens — ou le même — , comme 
texte et comme objet. Diderot, lors du procès intenté par Luneau 
de Boisjermain aux libraires de V Encyclopédie^ écrit à Grimm : 

La chose est arrivée comme je l'avois prévue. Vous m'aurez 
donné du chagrin et très inutilement. Mon mémoire res- 
tera, et restera tel qu'il est. J'ai pris votre lettre ; je l'ai frois- 
sée entre mes mains de rage ; ensuite je me suis souffleté de 
ma bêtise, de mon incompréhensible bêtise (XII, 58). 

La lettre est une chose que l'on traite comme telle — ce que ne 
sont pas d'abord les textes canoniques de la Littérature. Le voca- 



175. En 1771, Diderot avait ainsi renvoyé «toute cachetée» une lettre de 
Grimm (XI, 84). En 1762, il avait avoué à Sophie avoir détruit une lettre et en 
avoir tiré satisfaction: «J'ai reçu une lettre. )*ai reconnu l'écriture. 11 y avoit cent 
à parier contre un qu'elle contenoit des choses déplaisantes. J'ai commencé par 
la garder trois ou quatre jours sans l'ouvrir ; et le cinquième, je l'ai brûlée sans 
la lire, parce qu'il n'étoit plus tems d'y répondre. Celui qui l'a écrite s'en repent 
peut-être; si je le rencontrois, je le mettrois tout d'un coup à son aise » (IV, 231). 



210 Diderot épistolier 

bulaire épistolaire utilise ainsi, pour décrire certain type de lettre, 
le mot brûlant: des lettres sont brûlantes, il faut les cacher ou les 
détruire'^^; pour la destruction de la lettre, souvent il est question 
de les brûler: «Au reste, mon ami, c'est pour m'acquitter avec 
vous et avec moi que je vous écris ce billet. S'il vous déplaît, jetez- 
le dans le feu, et qu'il n'en soit plus question que s'il n'avait point 
été écrit '^. » Après avoir été consumé par sa passion, l'épistolier 
soumet la lettre à l'épreuve du feu. Cette immolation, omnipré- 
sente dans le roman épistolaire au moins depuis les Lettres portu- 
gaiseSy est souvent celle de l'amour. Le lexique rejoint la symbo- 
lique fondamentale de l'épistolaire : l'absent est devenu cette 
chose qu'est la lettre et la détruire, par le feu, c'est le détruire, 
affirmer qu'on ne brûle plus d'aucun amour pour lui. C'est refu- 
ser de continuer à dire ou à écrire : « nous nous séparerons pour 
brûler de nous rejoindre» (V, 60) ; «Je brûle de vous revoir» (III, 
182) ; «Je brûle du désir de vous revoir^^l » L'image est la même 
chez Chompré, le 22 janvier 1777: «Je te renvoie, mon cher ami, 
ta lettre du 14. Je ne veux pas qu'elle séjourne avec les autres que 
j'ai reçues de toi. Brûle-la, brûle la plume avec laquelle tu l'as 
écrite, jette par la fenêtre l'encre ou plutôt le fiel dont tu t'es 
servi'^^. » Au temps de l'amour, la lettre est objet de convoitise, 
parce qu'elle est le seul signe de la présence de l'autre ; durant les 
épreuves, elle représente toujours ce corps, mais l'épistolier la 



176. C'est ainsi que Georges Roth explique la destruction de ses lettres 
par Sophie Volland: «Peut-être étaient-elles, en effet, brûlantes» (II, 9). 

177. À Rousseau, en octobre 1757, 1, 249. Dans une lettre d'avril 1774, 
Diderot écrit à sa femme: «Ne brûle pas cette lettre» (XIII, 235), mais le con- 
texte ne permet pas d'interpréter cet ordre. De même, cette remarque sibylline 
d'une lettre à Vialet en 1767 : « J'ai brûlé votre lettre, mais j'en ai pris une copie 
que je brûlerai, si vous l'exigez» (VII, 195). Pourquoi brûler une lettre dont on 
a une copie ? Parce que, sur la copie, il n'y a plus la trace du corps de l'autre ? 
Parce que la copie ne permet pas d'identifier à coup sûr l'expéditeur? 

178. II, 270. Cette occurrence du thème est particulièrement intéres- 
sante, parce que, quelques lignes avant d'exprimer l'état d'impatience dans le- 
quel il se trouve, Diderot avait avoué qu'il avait «presque envie» de brûler la 
lettre: la liaison entre les deux acceptions du mot est rendue évidente par ce 
rapprochement. Voir aussi V, 175. 

179. Chompré, op. cit.y p. 163. 



V autoreprésentation épistolaire 211 

violente («je l'ai froissée entre mes mains de rage», «Brûle- 
la »)'««. 

Le fétichisme de la lettre est peu pratiqué par Diderot, mais 
on trouve néanmoins chez lui quelques exemples de cet attache- 
ment à la chose qu'est la lettre, aussi bien la lettre reçue que la 
lettre adressée. À la suite de la mort de son père, il recopie 
pour Grimm le «détail» de ses dernières volontés (II, 162-163). 
Il ne s'agit pas du texte du testament officiel, mais peut-être du 
« papier » reçu de Langres : « C'est un papier à arroser de larmes 
depuis la première ligne jusqu'à la dernière, et à faire mourir de 
douleur» (II, 162). La calligraphie est évoquée dans les lettres à 
Falconet (VIII, 134) ou à Sophie: 

depuis votre accident, je suis dix à onze jours sans voir un 
nouveau caractère de votre main. Cela me semble bien long 
(IV, 188); 

Je baise tes deux dernières lettres. Ce sont les caractères que 
tu as tracés ; et à mesure que tu les traçois, ta main touchoit 
l'espace que les lignes dévoient remplir, et les intervalles qui 
les dévoient séparer. 

Adieu, mon amie. Vous baiserez au bout de cette ligne, 
car j*y aurai baisé aussi là, là. Adieu'*'. 



180. Il est courant de détruire les lettres dans la correspondance réelle et 
dans la fiction romanesque. II arrive aussi que l'épistolier, plutôt que de détruire 
les lettres de l'autre, demande la restitution des siennes et rentre ainsi en pos- 
session d'objets dont la circulation a nécessairement modifié la valeur. Chez 
Charles Pinot-Duclos, par exemple, le narrateur et sa maltresse, résignés à 
rompre, décident d'un commun accord de se rendre leurs lettres, mais leur 
relecture repousse temporairement la rupture (Mémoires pour servir à l'histoire 
des mœurs du XVIII* siècle, préface de Henri Coulet, Paris, Desjonquères, coll. 
« XVIII* siècle», 1986, p. 106-107). Dans les Lettres d'une Péruvienne de madame 
de Graffigny, Aza, venu annoncer à Zilia qu'il va épouser une Espagnole et donc 
mettre fin aux espoirs de sa soeur, lui rend ses lettres {Lettres d'une Péruvienne, 
dans Lettres portugaises. Lettres d'une Péruvienne et autres romans d'amour par 
lettres, textes établis, présentés et annotés par Bernard Bray et Isabelle Landy- 
Houillon, Paris, GF-Flammarion, coll. «GF», 379, 1983, p. 359). 

181. III, 47. Ailleurs, Diderot dit qu'il a baisé les «caractères sacrés» 
d'une lettre de Catherine II à madame Geofïrin (VI, 361). Ces baisers ne sont 



212 Diderot épistolier 

Cet « intervalle » entre les lignes n est-il pas analogue à celui qui 
«sépare» les amants? Dans le même ordre d'idées, le célèbre 
écrivain des Lumières, forcé d'écrire une lettre à Sophie Volland 
dans « les ténèbres » (« J'écris sans voir »), retourne la difficulté en 
preuve d'amour, ce dont témoigne matériellement la lettre: 
« L'espoir de vous voir un moment m'y retient [Diderot est chez 
elle], et je continue de vous parler, sans savoir si je forme des 
caractères. Partout où il n'y aura rien, lisez que je vous aime'*^ » 
Le blanc même de la lettre joue un rôle expressif; rien n'échappe 
à l'emprise épistolaire. 

L'enveloppe est également objet d'amour, car on y reconnaît 
la main de l'autre et on peut parfois y lire des mots qu'il a ajoutés 
avant de la confier à la poste. Les signes de reconnaissance y sont 
nombreux : toutes les lettres de Diderot à Falconet et plusieurs de 
celles envoyées à Sophie sont scellées à la cire rouge et « portent 
l'empreinte d'une intaille oii l'on reconnaît le profil de Socrate », 
rappelle Jean Seznec'^l L'utilisation de l'enveloppe reste limitée 



jamais que des substituts: «Quand est-ce que je vous embrasserai vraiment?», 
demande-t-il à Sophie le 25 novembre 1760 (III, 271); «Adieu mille fois, et 
mille baisers de loin, qui n'en valent pas un de près» (IV, 72). Pour un autre 
exemple de lettre baisée par un des épistoliers, voir III, 304. Galiani fait preuve 
d'un même fétichisme le 5 septembre 1772: «je reçois quelques lignes de vous 
qui ne me paroissent précieuses que par l'écriture et la main qui les a tracées » 
(XII, 116). «Le fait d'embrasser la lettre demeure, écrit Geneviève Haroche- 
BouziNAC, un des lieux communs de la correspondance intime, mise en scène 
à un seul spectateur [...]» {op. cit., p. 240). 

182. II, 168-169. Que le manuscrit infirme la remarque, comme le note 
Georges Roth, importe peu: ce qui compte ici, c'est ce que la lettre comme 
objet dit de l'amour auquel elle se substitue par la force des choses. Elisabeth de 
FoNTENAY commente ce passage en insistant sur ce qu'il révèle de l'écriture 
diderotienne : « La main du désir divague dans la nuit, couvre le feuillet, à moins 
qu'elle ne le déborde — mais y a-t-il même un feuillet ? — , rompt la linéarité, 
brouille la distinction des caractères, somme la page blanche ou les blancs de la 
page de déclarer l'amour, se soumet au risque de l'indéchiffrable. Les conditions 
sacrilèges et quasi expérimentales d'une écriture qui soit un pur toucher sont 
réunies par le hasard d'un rendez-vous manqué et l'obstination d'une espé- 
rance» {op. cît.y p. 132). Diderot se souviendra de cet épisode quelques mois 
plus tard (II, 220-221). 

183. Jean Seznec, « Le Socrate imaginaire », dans Essais sur Diderot et sur 
V Antiquité, Oxford, Clarendon Press, 1957, p. 21. 



V autoreprésentation épistolaire 213 

durant le xviii* siècle: le plus souvent, Tadresse apparaît sur la 
quatrième page de la lettre et celle-ci, repliée, sert d'enveloppe, ce 
qui fait que Ton retrouve souvent sur elle des mots écrits par le 
destinateur : « Nota bene: qu*il faut ouvrir cette lettre avec précau- 
tion, parce que ce qu il y a sous le cachet est précieux, et qu*il n*y 
a pas un mot à perdre, surtout dans la dernière page» (IX, 205 
n. 1). Si ce qui se trouve «sous le cachet» est «précieux», s*il n'y 
a pas « un mot à perdre », si, donc, le texte n'est pas sans valeur, 
la lettre elle-même est un objet à manipuler « avec précaution ». 
Les lettres décrivent également l'attachement de Diderot à 
des objets ayant appartenu à Sophie ou la représentant : fétiche, 
la lettre devient le lieu où d'autres fétiches sont mis en scène. Ces 
objets peuvent être réels : il s'agit tantôt d'une bague (« Je baise la 
bague que vous avez portée», II, 138), tantôt d'une tabatière de 
Sophie qui contiendrait un portrait de Diderot et un autre 
d'Uranie (II, 146-147), tantôt d'un portrait à la «glace rompue» 
(Diderot déplore ne pouvoir l'embrasser : « Je sçais seulement que 
vous êtes là-dessous; mais je ne vous y vois pas'®^»). Il arrive 
aussi qu'ils soient imaginaires, tel ce « miroir magique » qui per- 
mettrait à Diderot de suivre Sophie «dans tous les instants» (« Je 
ne la quitterois guères, cette glace'"»). Diderot reconnaît 



184. II, 203. Voir aussi II, 193 et 294. L'équivalence du portrait et de la 
lettre est un thème fréquent de l'épistolaire : on en a vu un exemple chez Sénè- 
que; Geneviève Haroche-Bouzinac en a suivi l'évolution («Quelques méta- 
phores de la lettre dans la théorie épistolaire au xvii' siècle. Flèche, miroir, 
conversation », XVII' siècle, 172, 43: 3, juillet-septembre 1991, p. 246-249) ; elle 
est présente chez Laclos : « C'est alors qu'une Lettre est précieuse ! si on ne la 
lit pas, du moins on la regarde... Ah! sans doute, on peut regarder une Lettre 
sans la lire, comme il me semble que la nuit j'aurais encore quelque plaisir à 
toucher ton portrait... » {Les liaisons dangereuses, dans Œuvres complètes, texte 
établi, présenté et annoté par Laurent Versini, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothè- 
que de la Pléiade», 6, 1979, lettre CL, p. 345). Chez Diderot, outre le portrait 
à la « glace rompue », il est question d'un portrait de Sophie ornant la couver- 
ture d'une édition d'Horace (IV, 86): «Je l'ai enfin ce portrait, enfermé dans 
l'auteur de l'antiquité le plus sensé et le plus délicat. Mercredi (c'est le jour de 
l'anniversaire de Sophie) je le baiserai le matin en me levant ; et le soir en me 
couchant je le baiserai encore» (IV, 115) et d'un portrait de Diderot destiné à 
Grimm: «C'est lui qui m'aura» (III, 282; voir aussi III, 73). 

185. V, 77. L'utilisation de ce miroir reposerait sur l'invisibilité d'un 



214 Diderot épistolier 

d'ailleurs explicitement l'importance qu'il attache aux objets de 
substitution le 18 août 1759: «J'aime les lieux où ont été les 
personnes que je chéris; j'aime à toucher ce qu'elles ont appro- 
ché ; j'aime à respirer l'air qui les environnoit. Seriez-vous jalouse 
même de l'air'*^?» Cette allusion à la jalousie révèle, comme si 
besoin était, que le fétichisme, malgré des degrés d'intensité va- 
riables, est toujours affaire de désir, sinon d'amour. L'épistolier 
aime l'absent par tout ce qui est, ou a été, près de lui et dont la 
lettre peut témoigner. 



La lettre est une chose que Ton vénère, ainsi que les objets dont 
elle se fait fort de souligner le symbolisme. Elle n'est pourtant pas 
chargée que de sexualité. En tant que relique^^^, elle relève égale- 
ment de l'ordre du sacré. Comme le faisait remarquer Diderot 
dans son commentaire, sous forme de lettre, du manuscrit du 



Diderot devenu voyeur. Ce thème est repris ailleurs dans la correspondance avec 
Sophie (III, 219). 

186. II, 234. Cette question rappelle des vers du poème «L'absence» de 
LÉONARD : « Doris vers ce coteau précipitait sa fuite, / Lorsque de ses attraits je 
me suis séparé : / Doux zéphyr ! si tu sors du séjour qu'elle habite, / Viens ! que 
je sente au moins l'air qu'elle a respiré» (dans Maurice Allem (édit.). Anthologie 
poétique française. XVIIP siècle, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 101, 
1966, p. 361). Le syntagme «respirer le même air» est également un lieu com- 
mun romanesque: voir les Mémoires du comte de Comminge de madame de 
Tencin (préface de Michel Delon, Paris, Desjonquères, coll. «xviii* siècle», 
1985, p. 90), les Lettres d'une Péruvienne de madame de Graffigny {op. cit., 
p. 273) et Pauliska ou La perversité moderne de Révéroni Saint-Cyr (édition 
établie et présentée par Michel Delon, Paris, Desjonquères, coll. «xviii^ siècle», 
1991, p. 45). On le retrouve même au théâtre: «J'aimois l'air qu'on respire aux 
endroits où vous êtes» (Jean Potocki, Parades. Les Bohémiens d'Andalousie, 
théâtre édité par Dominique Triaire, Arles, Actes Sud, 1989, p. 91). 

187. Geneviève Haroche-Bouzinac emploie ce mot pour une lettre 
d'Olympe du Noyer à Voltaire que celui-ci conservait en permanence sur lui, 
trois ans encore après leur rupture (« L'éclipsé du sentiment dans la Correspon- 
dance de Voltaire: de l'amour à l'amitié», communication inédite). Sur la lettre 
et le sacré, voir Jacques Brengues, «La correspondance amoureuse et le sacré», 
dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.). Écrire. Publier. Lire. Les cor- 
respondances. (Problématique et économie d'un «genre littéraire»). Actes du Col- 
loque international: «Les correspondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982, 
Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 55-73. 



V autoreprésentation épistolaire 215 

président de Brosses qui deviendra le Mémoire du culte des dieux 
fétiches (1760): «Le fétischisme a certainement été la religion 
première, générale et universelle» (XVI, 20). De même, pour 
madame Necker en 1774, Diderot fait allusion à la dimension 
religieuse que revêt le fétiche à son époque : « Je me vois, moi, et 
lorsque j'ai besoin d'un appui, d'un censeur, d'un panégyriste ou 
d'un témoin, je vais chercher mon ami [Grimm] ; tandis que 
vous avez les yeux tournés vers le ciel, je regarde vers la rue Anne 
ou j'y cours ; mon fétiche est sous ma main » (XIV, 76). L'amitié, 
dont dépend l'amour, est une des religions de l'épistoHer. 






La lettre parle d'elle-même : c'est un de ses traits fondamentaux. 
L'autoreprésentation épistolaire imprègne divers niveaux du texte 
et rapproche clairement la lettre d'autres pratiques intimes, par- 
ticulièrement du journal. Les manifestations de cette forte 
autoreprésentation sont nombreuses. Lorsqu'il fait état des lettres 
qu'il a lues, qu'elles soient publiques ou privées, l'épistolier réflé- 
chit, par la médiation des textes des autres, à sa propre activité, 
l'inscrit dans un circuit social où la lettre est appelée à jouer un 
rôle singulier. En révélant les clauses des pactes épistolaires qu'il 
signe, les généraux aussi bien que les particuliers, il indique quel- 
les sont les règles du jeu qui l'unissent à son destinataire, ce qui 
est permis et ce qui ne l'est pas, ce qui est requis et ce qui est 
laissé à la discrétion de chacun. Ce sont cependant les perpétuel- 
les remarques et questions sur les divers modes du commerce des 
lettres qui constituent l'aspect le plus obvie de l'autoreprésenta- 
tion épistolaire: le comptable qu'est tout épistolier ne cesse 
jamais de chiffrer la correspondance, la sienne et celle de l'autre, 
de tenir ses comptes à jour, de compter et de recompter. Par 
ailleurs, la lettre qui parle d'elle-même le fait souvent en ayant 
recours à toute une série de synonymes. Chez Diderot, deux ré- 
seaux synonymiques sont spécialement importants: celui de la 
«petitesse» (la lettre est un petit genre) et celui de l'oralité (par 
la lettre, on cause). La lettre individuelle se prend elle-même 
pour sujet, mais elle s'intéresse également à la collection de l'en- 



216 Diderot épistolier 

semble des lettres, à leur conservation et à leur éventuelle publi- 
cation (même si Diderot est muet là-dessus) ; c'est encore une 
façon qu*a la lettre de se commenter, de se représenter. L'épisto- 
lier peut à l'occasion colliger des textes, mais il veille d'abord à 
collectionner des choses: ses fétiches. Pour s'en assurer, il 
n'oublie jamais de rappeler que la lettre est une chose avant d'être 
un écrit. 

Cette multiple autoreprésentation est-elle le signe, pour re- 
prendre une remarque de Janet Paterson, d'« une aptitude à atti- 
rer l'attention sur la littérarité du texte»? Peut-on dire que le 
texte, en se dédoublant, « exhibe sa pratique signifiante'^* » ? Dans 
le domaine épistolaire et pour l'époque classique, la question ne 
se pose pas en ces termes. L'autoreprésentation épistolaire n'est 
pas une façon qu'aurait découverte le texte d'assurer son appar- 
tenance au champ de la Littérature, pas plus qu'elle n'est le signe 
d'une pratique signifiante refermée sur elle-même. Parce que son 
statut social et institutionnel n'est pas encore assuré et parce 
qu'elle est une forme de communication adressée à autrui, la 
lettre est en constant rapport avec le monde ; elle n'est pas (en- 
core) à la recherche d'une quelconque retraite. Elle est une forme 
ouverte (sur l'autre, sur le monde) et elle le répète constamment. 
L'autoreprésentation épistolaire vise avant tout à s'assurer que 
cette ouverture, soumise à une esthétique générale et à des pactes, 
ne soit pas mise en danger. Quand elle parle d'elle-même, la lettre 
cherche à se garantir contre tout parasitage dans sa communica- 
tion avec l'autre ou, éventuellement, avec un public. La transpa- 
rence épistolaire est peut-être un mythe, mais sans elle la lettre 
n'aurait pas, sous diverses formes, à se représenter. 



188. Janet Paterson, loc. cit., p. 181. 



CHAPITRE V 



Une activité publique 



Ma première sera datée du Grandval, et 
peut-être sera-t-elle un peu moins vuide 
que les précédentes, grâce à la compagnie 
que je vais trouver. 

Diderot à Sophie Volland, 
8 octobre 1760 (III, 125) 



Selon plusieurs, la correspondance représente le lieu de la vérita- 
ble intimité, là où Fécrivain se promènerait en « déshabillé idéo- 
logique», selon le mot de François Moureau', là où on le lirait «à 
nu », écrivait déjà Sainte-Beuve^. Ainsi Lester G. Krakeur peut-il 
dire de la correspondance de Diderot qu'elle est 

comme une fenêtre sans rideaux, par laquelle on surprend, 
dans toute son intimité, sans fard et sans contrainte, Tâme 
nue du philosophe et celle de son milieu. Le réalisme, la 



1 . François Moureau, « Préface », dans Inédits de correspondances litté- 
aires. G.T Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774-1780), textes établis et 
iiinotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, Paris-Genève, Champion-Slatktne, 
oll. «Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrè- 

:cs», III, 1988, p. 9. 

2. Qui conclut son Lundi sur les lettres de Julie de Lespinasse par ces 
mots : « la surface de la vie tout à coup se déchire, et on lit à nu » (Sainte- 
Beuve, La vie des lettres. Anthologie établie et présentée par Pierre Berès. Les 
lumières et les salons, Paris, Hermann, coll. «Savoir: Lettres», 1992, p. 101). 



218 Diderot épistolier 

variété, le mouvement qu'on y trouve, sont ceux de la vie 
plutôt que d'une création littéraire^ 

Outre le défaut de ne considérer la correspondance que comme 
un réservoir documentaire et de perpétuer le mythe de l'impro- 
visation épistolaire comme garant de sa vérité, cette approche fait 
que l'on a souvent tendance à passer sous silence que la corres- 
pondance, du moins au xviii'' siècle, n'est pas encore ce qu'elle est 
devenue depuis, soit une activité souvent privée entre deux per- 
sonnes (le cas le plus fréquent), à côté de laquelle se développe 
une pratique de la correspondance d'écrivain dont la publication 
est déjà prévue. 

En effet, la lettre est au xviii* siècle le lieu de croisements de 
diverses pratiques publiques et privées. Qu'il s'agisse de la lecture 
collective des lettres (en groupe ou les uns à la suite des autres), 
du partage des informations qu'elles contiennent, de leur destina- 
tion collective (le système des apostrophes indique alors quoi est 
destiné à qui dans telle lettre, mais il arrive que la même lettre 
soit envoyée, à quelques variantes près, à plusieurs), de la place 
qu'elles tiennent dans le circuit des échanges culturels personnels 
(lettres de remerciement, de recommandation, d'introduction, 
etc.) et collectifs (dans l'échange paneuropéen), ou du rôle de la 
censure et de la police, la lettre est alors aussi souvent publique 
que privée, quand elle n'est pas les deux à la fois. Il n'est d'ailleurs 
pas interdit de penser que le xviii*' siècle représente à cet égard 
une étape importante de l'évolution de la lettre, celle-ci devenant 
de plus en plus privée (après avoir été longtemps publique), mais 
sans l'être encore complètement^ Autour de la lettre, se déploie 
toute une société de destinateurs et de destinataires, de lecteurs 
voulus ou clandestins, de personnes à recommander, d'intermé- 



3. Lester Gilbert Krakeur, La correspondance de Diderot. Son intérêt do- 
cumentaire, psychologique et littéraire, New York, Kingsley Press, 1939, p. 100. 

4. Le « statut semi-collectif» de certaines lettres est abordé par Geneviève 
Haroche-Bouzinac {Voltaire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La forma- 
tion d'un épistolier au XVIir siècle, Paris, Klincksieck, coll. «Bibliothèque de 
l'âge classique», série «Morales», 2, 1992, p. 181). 



Une activité publique 219 

diaires. La «clause du secret» du journal intime' n*est pas la 
même que celle de la correspondance ; chacun de ces genres s'en 
joue de façon spécifique. 

Adresse, destination, circulation 

Une véritable société épistolaire se constitue dans la lettre. D*un 
texte à l'autre se tisse un réseau d'échanges sans fin: une lettre 
utilise une autre lettre pour répondre à une première et elle- 
même peut être reprise par d'autres — sans toujours que celui 
qui l'a écrite le sache. Sur la place du marché épistolaire, tout est 
à tout le monde. Si la lettre est à l'origine un dialogue entre un 
destinateur et un destinataire, elle devient fort souvent au xviii* 
siècle l'objet d'échanges sociaux beaucoup plus larges qu'une 
simple conversation par écrit entre deux personnes: les épisto- 
liers ne sont jamais seuls au monde. 

En 1771, un lettré hollandais, Willem van Hogendorp, sui- 
vant l'exemple de la princesse Golitsyn, écrit à Diderot pour le 
consulter sur une question de phonétique: peut-on faire rimer 
«grâces» et «traces^»? C'est dans un salon des Pays-Bas, en pré- 
sence de « femmes de condition » (Xll, 81), qu'est né le débat sur 
la versification. Ces femmes ont suggéré à van Hogendorp de 
communiquer avec Diderot. La réponse de celui-ci (XI, 62-65) 
est lue par van Hogendorp en leur présence (XII, 80), mais la 
chaîne des échanges, éminemment publique, ne se brise pas dès 
lors pour autant. Insatisfait de la réponse de Diderot, van 
Hogendorp lui répond (XII, 80-82), puis consulte Marmontel sur 
la même question (XII, 93-94). Pour ce faire, il lui envoie, outre 
sa lettre elle-même, une copie de sa demande originale à Diderot, 



5. Jean Rousset, Le lecteur intime. De Balzac au journal Paris, José 
Corti, 1986, p. 15 et 42. 

6. XI, 38-62. La question peut paraître spécieuse, mais elle ne l'est pas: 
en 1672, Molièke emploie une rime semblable dans Les femmes savantes (Le 
bourgeois gentilhomme. Les femmes savantes. Le malade imaginaire, texte établi, 
présenté et annoté par Georges Couton, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 334, 
1973, p. 205 V. 1241-1242). Van Hogendorp se réclame pour sa part de Cor- 
neille, Boileau, Racine et Voltaire. 



220 Diderot épistolier 

la réponse de ce dernier et une copie de sa deuxième et dernière 
lettre à Diderot. Née d'une discussion, communiquée lors d'une 
autre discussion, envoyée à une personne extérieure à l'échange, 
commentée par ce tiers (XII, 95-96), la lettre est rien moins que 
privée. Cet échange est emblématique de la circulation publique 
du texte épistolaire au xviii* siècle. 

La lecture publique des lettres est une des manifestations de cette 
circulation. Elle peut avoir lieu devant un auditoire nombreux, 
dans les salons par exemple, aussi bien qu'en petit comité. Ma- 
dame Du Deffand pratique ces deux activités. D'une part, elle fait 
lire dans son salon des lettres, par exemple celles de Voltaire: 
«Votre lettre est charmante, tout le monde m'en demande des 
copies^. » Il arrive d'ailleurs que des lettres soient copiées à son 
insu lors de ces lectures publiques, ce qui en permet la diffusion 
bien au-delà des habitués du salon, et ce au grand déplaisir des 
principaux intéressés: «Ah! j'oubliais de vous dire que je suis 
furieuse de ce qui vient d'arriver: on a imprimé, sans mon 
consentement, à mon insu, la lettre que vous m'avez écrite la 
dernière^. » D'autre part, madame Du Deffand aime partager la 
lecture avec des intimes: «j'aurais bien du plaisir de pouvoir lire 
vos lettres avec quelqu'un qui en sentirait le mérite, et avec qui 
j'en pourrais rire», écrit-elle à Horace Walpole, le 21 avril 1766^ 
Lire une lettre, pour elle, c'est étendre le partage à son entourage 
(restreint ou élargi). 

Il en est de même pour Diderot. La lecture peut être collec- 
tive. On lit en groupe les lettres aux dames Volland : « Ces vers [de 



7. Best. D11755. De même, madame d'Épinay annonce à Galiani qu'elle 
s'apprête à recevoir Diderot, le marquis de Croismare et Grimm : « Nous allons 
lire une demi-douzaine de vos lettres et la Bagarre, qu'ils ne connoissent pas. 
Oh! la belle journée! » (X, 140). À la fin du siècle, le prince de Ligne écrivant 
à la marquise de Coigny savait, selon Jean-Pierre Guicciardi, « que son repor- 
tage serait lu et abondamment commenté par tout un groupe, et au-delà par 
tout ce que Paris comptait d'intelligence, de culture et de talent » {Lettres à la 
marquise de Coigny, édition présentée et annotée par Jean-Pierre Guicciardi, 
Paris, Desjonquères, coll. «xviii' siècle», 1986, p. 27). 

8. Madame Du Deffand, Correspondance complète de la marquise du 
Deffand, éditée par M. de Lescure, Paris, 1865, vol. I, p. 286. 

9. Ibid., p. 343. 



Une activité publique 221 

Voltaire] m*ont paru jolis, et je vous les envoyé pour vous, pour 
mad*' Le Gendre et pour mad' votre mère» (II, 322-323); «Je 
vous aime pourtant toutes également. Ho, cela n est pas vrai. 
Maman et sa fille aînée ne le voudroient pas. Lisez leur, si vous 
voulez, cela ; et j*espère qu elles auront le bon esprit de m*en ten- 
dre et ne s*en pas fâcher» (IX, 118). La lettre n'est pas toujours 
un texte circulant d*un destinateur à un destinataire de façon 
univoque: «Je vous salue et vous embrasse toutes ensemble, et 
chacune en particulier avec les distinctions qui conviennent» 
(VIII, 235). Elle peut s*adresser à plusieurs personnes: Diderot 
écrit de longues lettres à sa famille, dans lesquelles le système des 
apostrophes indique ce qui est destiné à un seul («cher père», 
« mon cher monsieur Caroillon », « ma chère sœur » ou « Seurette », 
« mon cher abbé [Peigney] ») et ce qui est destiné à tous (« Je vous 
nomme tous, car c'est à vous tous que j'écris à la fois», «adieu, 
tous tant que vous êtes'°»). En 1781, il s'adresse à Angélique, qui 
se trouve alors à Langres dans la famille de son mari : « Ne leur 
lisez pas cet article de ma lettre qui pourrait les scandaliser et les 
courroucer» (XV, 247). Non seulement on lit collectivement les 
lettres de Diderot dans les cercles auxquels elles sont destinées, 
mais elles sont parfois lues par des groupes auxquels elles ne 
l'étaient pas: « J'ai eu la vanité de la Hre [la lettre 852] à mes amis, 
avec les précautions que votre prudence pouvoit exiger» (XIV, 
90-91), avoue madame Necker en septembre 1774. La «vanité» 
l'a emporté sur les «précautions». Un dernier mode de socialisa- 
tion de la lettre consiste à répartir le récit d'un même événement 
entre les correspondants. Au printemps de 1774, peu après son 
départ pour la Russie, Diderot écrit aux Caroillon de Vandeul : 

Vous devez sçavoir à présent, mes enfants, que je suis arrivé 
à La Haye. Partie dans les lettres que je vous ai écrites, partie 
dans celles que j'ai écrites à votre mère, vous trouverez les 
détails de mon voyage, allée, séjour et retour. Ainsi je ne 
reviendrai pas là-dessus (XIII, 240, incipit). 



10. 1, 172-187. Pour monsieur et madame Caroillon La Salette. il désigne 
ce type de lettres du nom de «lettre de famille» (I, 203; voir XII, 131). 



222 Diderot épistolier 

Pour tout savoir, les destinataires doivent lire les lettres ensemble''. 
Le procédé de la lettre collective prend un relief inhabituel 
lorsqu il se manifeste dans ce qu'on a Thabitude de considérer 
comme la lettre amoureuse ; c'est le cas, trop peu souvent relevé, 
des lettres à Sophie Volland. Diderot, en effet, sait fort bien que 
les lettres qu'il écrit à Sophie ne sont pas lues que par elle : 

Mais il est inutile de vous achever cette histoire. La destina- 
tion que vous avez faite de mes lettres va me contraindre, 
parce que ce n'est plus à vous seule que je parlerai, et cela 
n'en sera pas plus mal. Je louerai plus volontiers, et je blâ- 
merai avec plus de circonspection '^ 

Lorsque Diderot doit écrire: « J'espère que vous ne ferez pas part 
de cet endroit à votre mère» (III, 260), «Le paragraphe qui suit 
est pour vous» (VI, 107), «Lettre pour vous et pour vous seule, 
entendez vous?» (VI, 156), «ne lisez rien de mes lettres sur le 
Perronnet » (V, 96) ou encore, en surcharge, au début de la lettre 
du 23 août 1770: «Mademoiselle, ce n'est pas à vous que je dis, 
c'est à celles qui m'aiment» (X, 108; voir aussi III, 146, 148 et 
177), il indique clairement que les lettres que l'on dit être «à 
Sophie Volland» sont le plus souvent des lettres collectives, ou 
qu'elles le sont devenues, et que Diderot en tient compte lorsqu'il 
écrit ; l'intimité de la correspondance n'est possible qu'au prix de 
telles injonctions. 

On sait, par les lettres de Diderot, que Sophie lisait ses let- 
tres, tout ou partie, à ses sœurs, au premier chef à madame 
Legendre, et à sa mère (III, 263), malgré l'opinion peu favorable 



1 1. La même façon de faire est présente dans d'autres lettres du voyage 
de Russie : « Je ne vous dirai rien du succès de mon voyage ; Grimm sans doute 
vous en aura parlé» (à madame d'Épinay, XIII, 237). 

12. IV, 43-44. L'attitude de Diderot devant la lecture collective de ses 
lettres n'est pas toujours aussi sereine : « Mais pourquoi lisez-vous comme cela 
aux autres ce que je n'écris qu'à vous. Un jour on craignoit que cette confiance 
ne me mît trop bien avec la nièce ; et moi je crains qu'un jour elle ne [me] mette 
fort mal avec les tantes. Je ne veux ni l'un ni l'autre. Vous êtes devenue bien 
circonspecte; est-ce [que] quand vous vous retenez, vous n'en êtes pas trop 
incommodée?» (V, 229). 



Une activité publique 223 

que celle-ci avait de la relation de sa fille et de Diderot. Le relevé 
systématique des apostrophes nominatives dans les lettres de 
Diderot obligerait à conclure qu'une forte proportion de celles-ci 
désignent plusieurs personnes — et non une seule : « Adieu, mes 
bonnes amies. Depuis que je cause avec vous deux, il me semble 
que je cause plus facilement, plus doucement» (IV, 124). De ce 
fait, la lettre ne peut plus guère être considérée comme le lieu de 
la complète intimité. Georges Roth a saisi l'importance de cette 
question, mais sans la développer: des 189 «lettres à Sophie», 
huit sont classées par lui sous la mention « Aux Dames Volland » 
(de 1769 à 1774, mais on trouve toujours des lettres classées «À 
Sophie Volland») et une sous «À Sophie Volland et sa soeur» (en 
1773, XIII, 15-16); les 180 autres lettres sont classées sous la 
rubrique «À Sophie Volland». L'éditeur ne se donne pourtant la 
peine ni de justifier ce classement ni d'en penser la portée, qui 
pourtant est grande: qu'est-ce qu'une lettre d'amour écrite à la 
famille de sa maîtresse? 

La lecture commune des lettres de Diderot peut être intime, 
partagée moins largement que dans les exemples précédents. 
Parmi les lectrices des lettres destinées originellement à Sophie se 
trouve également sa mère : « Je ne sçais pas ce qu'il y avoit dans 
ma dernière lettre sur le vice et sur la vertu d'assez passable, pour 
que vous aîez osé en faire part à Mad' votre mère» (III, 242 ; voir 
aussi II, 293). La principale lectrice des lettres de Diderot, outre 
Sophie elle-même, est néanmoins sa sœur: 

Jusqu'à présent j'ai écrit comme si Uranie devait me lire. 
Peut-être y avez- vous un peu perdu ; mais j'ai voulu épar- 
gner à votre délicatesse le petit déplaisir de sauter des lignes, 
et de celer quelque chose à celle qu'on porte au fond de son 
cœur. Il me semble que cela me coûteroit, à moi, et je vous 
mets souvent à ma place (III, 241); 

si je ne craignois de scandaliser Uranie, je vous dirois ft-an- 
chement que je me porterois mieux si j'étois resté penché 
sur une femme une portion du tems que je suis resté penché 
sur mes livres (IV, 213). 



224 Diderot épistolier 

La prétention ne change rien à l'affaire: Uranie lit, et souvent 
avec elle, les lettres que Diderot écrit à Sophie'\ À l'occasion, 
Diderot profite de cette lecture par Uranie pour commenter ses 
propres textes : « Je suis fâché que vous n'ayez pu parler à votre 
sœur de mon avis sur le philosophe. C'est peut-être ce qu'il y a 
de mieux et de plus singulier dans ma lettre» (III, 266). Plus 
outre: des passages des lettres adressées officiellement à Sophie 
sont en fait destinés à Uranie: «je sens que c'est pour elle que 
j'écris tout ceci» (III, 96). La lecture des lettres de Sophie est 
commune elle aussi, comme le note Diderot vivant à Paris au 
chevet de madame Legendre : « Je lui ai fait lire votre rêve, à cette 
petite sœur^''. » Il arrive également que Diderot lise des lettres 
d'Uranie et les commente pour le bénéfice de Sophie dans un 
« griffonnage » : « Vous le lui enverrez si vous croyez qu'il en vaille 
la peine^^ », ou qu'il analyse une lettre galante reçue par sa maî- 
tresse (IX, 150). Par ailleurs, lui-même reçoit des lettres des deux 
sœurs de Sophie, madame de Blacy (IX, 71 et 102) et madame 
Legendre : « sa lettre m'a fait un plaisir très pur, contre mon at- 
tente. [ . . . ] Voilà le ton de l'amitié. Je le reconnois. Il n'y a pas un 
mot dans ces quatre pages que j'ai lues et relues, qui ait réveillé 
ma jalousie» (IV, 64). Dans le titre Lettres à Sophie Vollandy le 
complément du nom ne va pas de soi. 

Cette façon de concevoir la circulation de la lettre n'est pas 
propre à la correspondance amoureuse. Par exemple, Diderot 
écrit des lettres «à Falconet et Mademoiselle Collot», et d'autres 
s'adressent aux deux, même si Falconet est en apparence le seul 
destinateur (VI, 344). Des vœux de bonne année, adressés à 



13. Voir: II, 184; III, 78, 149, 180, 187, 188, 189 et 241 ; V, 178; etc. 

14. V, 234. Des lettres reçues par Diderot paraissent avoir été écrites non 
seulement par Sophie, mais également par sa sœur : « Eh vraiment, non ! je n'ai 
point distingué les lignes qu Uranie avoit écrites. La lettre entière m'avoit paru 
de votre main» (IV, 206; voir aussi VI, 30). La critique ne peut juger de cette 
écriture duelle, les textes ayant disparu, mais on notera qu'elle répondrait à une 
demande de Diderot : « Mais est-ce qu'Uranie ne daignera pas prendre la plume 
un jour, et mettre un petit mot de sa main à la fin d'une de vos lettres?» (III, 
242). 

15. III, 15. Ailleurs: «Gardez-moi les lettres de votre sœur, et quand 
vous lui écrirez, ne m'oubliez pas» (II, 321). 



Une activité publique 225 

madame Caroillon La Salette, doivent rejoindre un auditoire plus 
étendu, celui du couple: «Permettez aussi que cette lettre vous 
soit commune avec Caroillon» (XI, 257; voir X, 199). À Denise 
Diderot, son frère ordonne: «Lis cette lettre avec madame 
Caroillon» (XI, 143; voir X, 43). En 1771, il déplore, auprès de 
Grimm, avoir divulgué une lettre : « Je viens de recevoir une lettre 
de ma sœur. Je suis au désespoir d*avoir montré la première à ma 
femme» (XI, 70). En 1773, durant la grossesse d'Angélique, il 
écrit à Anne-Toinette : « Tu ne liras pas cette lettre à Angélique, 
parce qu'il y a des détails qui pourroient la déranger dans l'état 
où elle est» (XIII, 69). Il arrive même, par exemple en mai 1768, 
qu'il suggère à un destinataire de lire une lettre qu'il a envoyée à 
un autre : « Faites vous montrer la lettre où je dis à M' le général 
Betzky que je serois à Pétersbourg s*il Vavoit assez voulu» (VIII, 
42). Les couples de lecteurs se font et se défont au rythme des 
sujets, de l'évolution des relations, de l'humeur du destinateur et 
du destinataire. Quelles que soient les configurations qu'ils des- 
sinent, peut-on encore concevoir la lettre comme le lieu idéalisé 
de l'intimité? 



La circulation publique de la lettre n'est pas en cause uniquement 
sur le plan restreint de l'échange amical ou amoureux. Les mani- 
festations de son élargissement sont nombreuses au xviii' siècle. 
On trouverait des exemples d'une telle socialisation dans plu- 
sieurs correspondances du siècle, celle de madame Du Deffand 
entre autres: «Je vous envoie l'original de la lettre de M"^ de 
Choiseul; je n'en ai gardé que la copie. Vous pouvez montrer 
cette lettre si vous en avez envie à qui vous jugerez à propos'*. » 
Ou celle de Jean-Robert Tronchin: «Mercredi d*' j'allai voir 
M. Diderot p' causer avec lui, et je lui lus l'art' de ta lettre sur 
le cabinet de M. de Thiers, il m'en demanda copie que je lui 
ai envoyée, parce qu'il me dit qu'il vouloit la faire passer à 



16. Lettre de madame Du Deffand à Horace Walpole, 24 avril 1766, citée 
par Benedetta Craveri, Madame du Deffand et son monde, Paris, Seuil, 1987, 
p. 263. 



226 Diderot épistolier 

S' Pet**'^.» Ou celle, encore, de Voltaire'^ Fâché du silence de 
Diderot à son égard, l'impatient collaborateur de V Encyclopédie 
écrit à D'Alembert le 25 février 1758 pour s'en plaindre: «je suis 
indigné de son impolitesse grossière avec moy. Vous pouvez luy 
montrer cet article de ma lettre» (Best. D7651), puis, le lende- 
main, à d'Argental, que José-Michel Moureaux définit alors 
comme « interlocuteur fictif» : « Je vais vous demander une grâce, 
c'est de daigner aller chez luy sur le champ et de luy montrer ce 
que je vais vous écrire*^. » La lettre devient alors le point d'inter- 
section de relations interpersonnelles multiples. Elle s'inscrit dans 
la sphère publique des échanges sociaux. « J'ay fait vos compli- 
mens à mon camarade, qui vous remercie de tout cœur, & qui 
compte vous faire lui même les siens en vous écrivant incessam- 
ment», écrit D'Alembert à Voltaire en avril 1757, au nom de 
Diderot (Best. D7247). Les pourparlers se poursuivent sur ce ton 
pendant quelques semaines, D'Alembert transmettant les vœux 
de Diderot, Voltaire ceux de madame Denis. Plus tard, Diderot se 
servira de Grimm pour s'adresser à Voltaire (II, 126). Ses lettres 
de souhaits de bonne année, enfin, sont souvent écrites au nom 
de toute sa famille : « Recevez nos souhaits et nos complimens. Je 
vous présente les miens, ceux de ma femme et ceux de la petite 
Angélique» (I, 204). L'épistoUer est aussi un passeur^^. 



17. À François Tronchin (voir Jean-Daniel Candaux, «Le manuscrit 180 
des Archives Tronchin : inventaire critique et compléments à la correspondance 
de Diderot», Dix-huitième siècle, 2, 1970, p. 16). La même lettre est donc en- 
voyée par François à son frère Jean-Robert Tronchin, lue à voix haute à Diderot, 
copiée pour lui, puis la copie envoyée à Catherine IL Pour d'autres exemples de 
lecture d'« articles » (« art*») qui ne sont pas écrits pour le destinataire principal, 
voir XIV, 95. 

18. Voir José-Michel Moureaux, «La place de Diderot dans la corres- 
pondance de Voltaire: une présence d'absence», SVEC, 242, 1986, p. 169-217. 

19. Best. D7652. On lira d'autres exemples dans une lettre de madame 
d'Épinay à Galiani (XII, 197) et dans celle du baron de Nolcken à Jean-François 
Beylon (XIII, 194). 

20. Vincent Kaufmann emploie ce mot pour décrire la pratique épisto- 
laire de Mallarmé {L'équivoque épistolairey Paris, Éditions de Minuit, coll. « Cri- 
tique», 1990, p. 91-92). Le passeur est celui qui fait circuler les lettres: les 
siennes comme celles des autres. 



Une activité publique 227 

La correspondance est en effet le lieu nodal de tout un en- 
semble d*échanges, de passages, de commerces. Le destinataire 
ultime de la lettre n est pas toujours celui qui est le premier à la 
recevoir. Diderot reçoit une lettre de Guéneau de Montbeillard 
dont quelques lignes sont destinées à Angélique (VI, 369). Il écrit 
au général Betski, mais sa lettre comporte des passages dans les- 
quels il s'adresse directement à Catherine II (VI, 355 et 356 ; XIV, 
48). Il demande à l'impératrice d'« ordonner à Grimm» de lui 
écrire (XIII, 222). Il se plaint à Falconet de ce que celui-ci ait 
transmis une de ses lettres à Golitsyn (XI, 128), mais le félicite de 
ce qu'il en ait fait passer une autre à Catherine II — « vous sçavez 
bien que c'étoit mon dessein secret, quand je l'écrivais» (VII, 
217). Parmi les «nouvelles» qu'il apprend à Grimm, il y a l'exis- 
tence d'une lettre reçue « dans la maison » et qu'il va lui montrer 
(X, 155). Il «dicte» à Caroillon La Salette, par écrit, une lettre 
destinée à Le Normant (I, 198-199). Il lit à diverses personnes des 
passages de lettres qu'il a reçues et qui s'adressent à elles : « J'ai lu 
à Daminaville l'endroit où vous le remerciez», rapporte-t-il à 
Sophie (IV, 147); «Je lui ai lu [à madame Therbouche] l'endroit 
de votre lettre qui la concerne, et elle en tombe à vos genoux» 
(VIII, 126; voir VIII, 135), écrit-il à Falconet. Il permet à ses 
correspondants de lire à d'autres les lettres qu'il leur envoie : « La 
première fois que vous aurez occasion de le voir [le chevalier de 
Jaucourt], vous pouvez lui montrer ce que je vous écris^' », voire 
le leur demande: 

En lui présentant [au général Betski] mon respect, vous 
aurez la bonté de lui lire ce paragraphe de mon billet, de le 
remercier du mot obligeant qu'il a écrit de moi au prince de 
Galitzine, et de l'assurer de ma reconnoissance et de mon 
éternelle vénération (XIII, 215). 

L'épistolier confie des messages à ses correspondants: «Jusqu'à 
présent je ne vous avois pas chargée d'un seul mot pour votre 



21. Voir Michèle Gauthier, « Une lettre manuscrite de Diderot à la Biblio- 
thèque municipale », dans Autour de Diderot, numéro spécial du Bulletin de la 
Société historique et archéologique de Langres, Langres, Société historique cl 
archéologique de Langres, 1984, p. 107. 



228 Diderot épistolier 

mère. Je vous prie de lui marquer toute la part que je prens à son 
accident» (IV, 1 14) ; sachant qu'une lettre de lui à son frère serait 
sans effet («cette sollicitation seroit inutile»), il écrit à sa sœur 
pour la charger de l'intéresser « à une autre bonne œuvre" » ; à 
Grimm, il écrit : « J'ai une petite négociation à vous donner » (X, 
128), auprès de madame d'Épinay. Il est lui-même chargé de 
missions: «Voicy des lignes qu'elle [madame Legendre] permet 
que j'écrive, à condition qu'elles seront pour vous seule» (VI, 
110); «Ma fille, qui est là, me charge de vous embrasser pour 
elle^^. » Des lettres, considérées ici comme objet et indépendam- 
ment de leur contenu, ne font que transiter entre les mains de ses 
correspondants. C'est le cas d'une lettre à Golitsyn destinée, en 
bout de chaîne, à Falconet : « Voilà mon avis, que je vous supplie 
de faire passer à Falconnet, en lui envoyant cette lettre dans la- 
quelle, avec un peu de justice, il ne trouvera rien, je crois, qui 
puisse lui déplaire» (XV, 194), et d'une autre, toujours pour 
Golitsyn, que celui-ci remet à Falconet qui lui-même la transmet 
à Catherine IP''. Dans un texte des Mémoires pour Catherine //, 
mais que Georges Roth a publié comme s'il s'agissait d'une lettre. 



22. XV, 34. Voir aussi: X, 184; XII, 150-151. La bienfaisance dont Dide- 
rot se targue et celle qu'il dit ne pas rencontrer chez son frère sont des thèmes 
importants dans les lettres adressées à Denise Diderot (voir XIV, 231). 

23. À Grimm (XV, 17). La lettre à Grimm d'août 1776 fournit un bon 
exemple de la complexité des échanges sociaux dans la lettre : Diderot évoque 
une conversation avec madame de Maux qu'il a eue au sujet de son ami, décrit 
une médaille qu'il vient de recevoir pour indiquer qu'il n'a pas encore répondu 
au secrétaire de l'Académie qui l'a primé, résume une lettre à Olsoufiev au sujet 
de Carmontelle, mais ce «muet-là» n'a pas répondu «à cinq ou six lettres», 
transmet ses amitiés à mademoiselle Collot et les « tendres civilités » d'Angéli- 
que à Grimm (XIV, 213-218). On verra aussi la lettre à Denise Diderot du 8 
décembre 1775 (XIV, 178-179). 

24. IX, 151. On trouve une situation semblable dans une lettre de 
madame d'Épinay à Galiani, le 21 janvier 1776: «Vous ferez part de cette lettre 
à monsieur de Grimm, mon cher abbé, qui devra être avec vous lorsque vous 
la recevrez» (XIV, 184) et, sous une forme plus évidente encore, dans une lettre 
de Julie de Lespinasse à Guibert en 1774, puisque, selon son éditeur, un passage, 
«de l'écriture de M. de Vaines et découpé dans sa lettre, est intercalé ici dans la 
lettre autographe de mademoiselle de Lespinasse» {Correspondance entre made- 
moiselle de Lespinasse et le comte de Guibert publiée pour la première fois d'après 
le texte original, édition du comte de Villeneuve-Guibert, Paris, Calmann-Lévy, 



Une activité publique 229 

Diderot écrit : « Je n*ai pas le mérite de ces observations : Mr. le 
général de Betzki les avoit faites avant moi, et je ne fais que trans- 
crire une page de ses lettres» (XIII, 126-127). Non seulement la 
lettre n'est pas originale; elle affiche ce manque d originalité. 
L'entiercement fait partie du pacte épistolaire". 

L'épistolier, non content de multiplier les adresses, annonce 
également à ses correspondants les lettres qu'il écrit à d'autres, 
crée une société de destinataires, lit et fait lire des lettres de toutes 
sortes. Il dit à sa femme qu'il a écrit à Narychkine et à Grimm 
(XIII, 66-67) et qu'il va écrire au prince Golitsyn (XIII, 82), à 
Angélique qu'il va écrire à sa mère et à celle de Caroillon (XIII, 
78), à Catherine II qu'il a reçu une lettre du D' Clerc (XIII, 221). 
Il montre sa lettre d'adieu à Catherine II à Grimm et à « deux ou 
trois "honnêtes gens^*" ». Il commente des lettres qu'il a reçues : 
tel «billet» de Damilaville est «bien honnête», confie-t-il à 
Sophie (III, 245) ; il résume pour sa (future) femme une lettre de 
son père (I, 29) et en commente une de leur gendre (XIII, 68) ; 
il parle à Sartine de lettres que lui a envoyées Vallet de FayoUe 
(XV, 156), et aux dames VoUand de lettres de sa fille (XIV, 15 et 
34) ; pour Grimm, il interprète (« Ou je ne sais pas lire, ou ce 
n'est pas le langage d'une femme sûre d'elle») une lettre qu'il a 
reçue de madame de Maux (X, 146; voir aussi X, 155); en 1770, 
c'est encore pour Sartine qu'il cite, entre guillemets, une lettre 
qu'il a reçue de Galiani (X, 34). 

En plus des lettres écrites ou reçues par lui, il fait circuler le 
contenu de lettres entre tiers. Dans les lettres à Sophie, il cite. 



1906, p. 155 n. 1). Voir encore XIV, 44-45, où Diderot transmet à Betski un mot 
de mademoiselle Biheron pour qu'il le fasse tenir à Catherine II. 

25. L'entiercement, appelé aussi mise en main tierce ou contrat de mise 
en main tierce, est, selon Fernand Sylvain, un «Contrat de droit anglais en 
vertu duquel un titre, de l'argent ou d'autres biens sont confiés à un dépositaire 
qui ne les livrera au destinataire que lors de la réalisation de certaines condi- 
tions » {Dictionnaire de la comptabilité et des disciplines connexes, Toronto, Ins- 
titut canadien des comptables agréés, Paris, Ordre des experts comptables et des 
comptables agréés, et Bruxelles, Institut des réviseurs d'entreprises, deuxième 
édition entièrement revue, corrigée et augmentée, 1986, p. 189). 

26. Georges Roth, XIII, 198. De même, Falconet h\\ lire ses lettrei à 
Diderot par Catherine II (XI, 53). 



230 Diderot épistolier 

entre guillemets (selon la leçon de Georges Roth), un passage 
d*une lettre d*Helvétius à d'Holbach (V, 136), un autre d'une 
lettre de madame Volland à madame Legendre (VI, 158) et un 
billet de Fanfan à son père, monsieur Legendre^^ Il écrit à Falco- 
net, en 1766, qu'il a lu une lettre adressée par Catherine II à 
madame Geofîrin et dans laquelle il est question de lui : « Tenez, 
j'ai lu écrit de sa main dans une lettre à Madame Geoffrin : Ce que 
y ai fait pour Diderot est bien; mais cela ri immortalise pas^^.» Il 
remet au sculpteur Lemoyne une lettre que lui a envoyée Falconet 
et la copie d'une lettre de celui-ci à Fontaine (VIII, 111). Mar- 
montel a reçu, pour son Bélisaire, des lettres de félicitations de 
Catherine II, du fils de la reine de Suède, du fils du médecin Van 
Swieten, etc. ; Diderot connaît le contenu de ces lettres et promet 
à Sophie de les lui faire passer (VII, 175). Il lui arrive donc sou- 
vent de lire des lettres dont il n'est pas le destinataire : « J'ai lu. 
Mademoiselle, la lettre que vous avez écrite à mad^ votre mère » 
(à Sophie Volland, V, 100) ; «J'ai vu mad^ Necker à qui vous avez 
écrit un billet fort gai » (à Grimm, XV, 31) ; « elle m'apporta votre 
lettre^^». Mais quand Diderot lit les lettres de madame Volland à 
madame de Blacy et à son mari (VI, 157) ou à madame Legendre 
(IV, 222-225 et 228-229 ; VI, 158), quand Catherine II et Falconet 
ou Grimm s'échangent des lettres de Diderot ou de Golitsyn^^, 
quand madame d'Épinay prend copie, pour Galiani, d'une lettre 
de Diderot à Sartine (X, 40), les principaux intéressés le savent- 
ils toujours ? On peut prendre connaissance d'une lettre destinée 
à un autre sans que celui-ci sache qu'elle est passée en d'autres 
mains que celles de son destinateur et de son destinataire. 
L'adresse de l'épistolier peut souvent en camoufler une autre. 



27. VI, 162. Pour d'autres exemples de lettres dans lesquelles Diderot cite 
ou résume celles de tiers, voir : 1, 1 16 ; II, 258 ; III, 79 et 304 ; IV, 91 ; V, 136 ; VIII, 
119, 129 et 158; IX, 101-102; X, 146; XIII, 239. Il arrive aussi que Diderot 
recopie ses propres lettres adressées à un tiers : I, 1 16 ; II, 288 ; VIII, 42 ; XI, 140. 
Dans un cas, Diderot cite une lettre familière (de Voltaire) dans une lettre 
publique (à madame Riccoboni) (II, 101). 

28. VI, 375; voir aussi une lettre à Betski (VI, 361). 

29. À Didier-Pierre Diderot, au sujet d'Angélique (XII, 159). Voir 
encore : VIII, 238 ; IX, 55 ; X, 68. 

30. VII, 154 et 198; VIII, 62-63; IX, 52, 178 et 195; XI, 44; XIII, 28-29; 
XrV, 207. 



Une activité publique 231 

Dans certaines situations, les brouillages sont tels que la 
circulation réelle de la lettre est difficile à évaluer: destination et 
circulation se confondent, se mêlent, se contredisent, s'annulent. 
En décembre 1772, Diderot déplore Tattitude de Caroillon de 
Vandeul auprès d'Angélique et s'en ouvre à Grimm: «J'ai été 
tenté de lui envoyer cette lettre à lui même, afin qu'elle le fît un 
peu réfléchir ; mais je la trouve amère. Je la garde, pour la recti- 
fier, en prendre ce qui peut lui servir, et vous la donner ensuite » 
(XII, 181). Georges Roth commente, à juste titre: «Grimm de- 
vra-t-il la conserver, ou la remettre à... l'intéressé?» (XII, 181). 
Il arrive de même que des lettres n'atteignent pas leur destina- 
taire, car elles ont été lues par un tiers avant d'être remises à ce 
destinataire présumé. C'est le cas d'une lettre à Grimm en octo- 
bre 1770: «Je vous avois écris hier, mon ami; j'allai porter ma 
lettre à votre porte, où elle n'arriva pas. On [madame d'Épinay] 
en exigea la lecture ; on jura que, quoi qu'elle contînt, on ne s'en 
offenseroit pas. On s'en offensa, et elle fut déchirée» (X, 141). Le 
destinataire premier disparaît au profit d'un intermédiaire qui, 
par le fait même, devient le seul destinataire de la lettre (déchirée, 
elle est perdue non seulement pour Grimm, mais également pour 
tout lecteur). La lettre a changé d'adresse. 



Une variante de la destination collective de la lettre est l'envoi, à 
des destinataires différents, de commentaires identiques, de la 
même lettre ou d'une lettre quasi identique: une seule lettre, 
plusieurs adresses. Les passages semblables de deux lettres ne 
renseignent guère sur le statut de la correspondance au xviii' 
siècle : qu'un extrait de lettre à Sophie Volland soit semblable à un 
extrait d'une lettre à Voltaire (IV, 176 et 185) renvoie plus à la 
technique personnelle de composition de Diderot qu'à la place de 
la lettre dans le réseau des échanges sociaux^'. Il arrive par exem- 



31. Une telle technique de composition caractérise Pécriture de Diderot, 
mais ne lui est pas propre: Sénèque compose la même lettre pour Marullus, 
puis pour Lucilius (Michel Foucault, «L'écriture de soi», Corps écrit, 5, 1983, 
p. 15). Cette lettre renvoie cependant à une topique bien délimitée, celle de la 
consolation, ce qui n'est pas toujours le cas chez Diderot 



232 Diderot épistolier 

pie que Diderot écrive le même jour à d*Aguesseau et à Berryer 
(I, lettres 20 et 21), à Grimm et à Sophie Volland^^ au duc de 
Praslin et au comte de Saint-Florentin (V, 28-29, lettre 326), à 
Falconet et à Sophie (VIII, lettres 491 et 492), à madame 
Caroillon La Salette et à Denise Diderot (XII, lettres 773 et 774) 
ou à madame d'Épinay et aux dames VoUand (XIII, lettres 800 et 
801); il raconte alors à deux destinataires les mêmes choses et 
aborde les mêmes sujets, parfois dans des termes absolument 
identiques. En 1760, un billet de Diderot à madame d'Épinay est 
constitué pour l'essentiel d'un mot (cité entre guillemets) qu'il a 
remis à l'acteur Blainville (III, 48-49). En 1768, Diderot copie 
pour Sophie quatre lettres qu'il vient d'écrire à madame de 
Lavillemenu (VIII, 203-204 et 209). Le rôle que se donne le père 
d'Angélique lors de son mariage avec Caroillon de Vandeul est 
exposé à madame Caroillon La Salette, à Denise Diderot et à 
madame Necker dans des termes qui sont presque les mêmes 
dans les trois cas (XII, lettres 773, 774 et 778). Les lettres du 
voyage en Russie comportent plusieurs occurrences de telles re- 
prises et, lors de son retour, Diderot écrit, en deux jours, les 8 et 
9 avril 1774, cinq lettres: au D' Clerc, à Catherine II, aux dames 
Volland, à un homme non identifié et à madame Diderot (XII, 
832 à 836). À tous, il fait le récit de son voyage; à quatre d'entre 
eux, il raconte comment il s'est entendu avec Catherine II avant 
son départ et comment les modalités de leur séparation ont été 
négociées. En octobre 1776, il écrit des lettres fort semblables à sa 
sœur et à Grimm (XIV, lettres 877 et 878) sur son vieillissement 
et son dépérissement physique. Cette façon de composer est le 
plus souvent passée sous silence, mais, dans certains cas, la défé- 
rence oblige à l'exposer: «Je répéterai à Votre Maj. ce que j'ai 
écrit à M^ le G^' Betzky» (à Catherine II, XIV, 82). 



32. II, lettres 129 et 130, 134 et 135, 136 et 137, 138 et 139. Jacques 
Proust, après avoir comparé les deux lettres du 14 août 1759, conclut: 
« Grimm est sensible, sans doute, mais Sophie l'est plus encore, sans pourtant 
incliner à la sensiblerie, et c'est à cette personnalité-là que s'accorde avec le plus 
de justesse le ton de la lettre» («Ces Lettres ne sont pas des lettres... À propos 
des Lettres à Sophie Volland »y Équinoxe, 3, hiver 1988, p. 14). Plus rarement, 
deux phrases identiques se trouvent dans des lettres écrites à une dizaine de 
jours d'intervalle (II, 138 et 140). 



Une activité publique 233 

La lettre reste privée, certes, car elle s'ajuste, ne serait-ce que 
minimalement, à son destinataire, mais il ne lui est plus guère 
possible de se réclamer d'une quelconque originalité, ce qui a 
pour effet de la tirer vers la sphère publique ou, du moins, de la 
montrer se constituant un auditoire peu différencié. Il en va de 
même lorsque Diderot, en 1767, se plaint à madame d*Épinay 
d'avoir reçu des lettres semblables de d'Holbach, de Grimm et 
d'eUe: 

Je ne vous accuse pas de prendre les phrases d'autrui ; mais 
imaginez qu'en moins d'un mois, le baron m'écrit: Vous 
n'aimez pas vos amis, puisque vous ne sentez pas le besoin 
de les voir ; Grimm m'écrit : Vous êtes bienheureux d'aimer 
vos amis, sans sentir le besoin de les voir ; Mad' d'Épinay : 
Vous sentiriez le besoin de voir vos amis, si vous les aimiez 
(VII, 168). 

Écrire la même lettre à plusieurs destinataires, c'est (presque) 
priver chacun d'eux de son identité épistolaire ; se mettre à plu- 
sieurs pour écrire la même lettre à un seul, c'est se priver soi- 
même d'originalité. La question de la réalité de la spontanéité 
épistolaire, de la rédaction improvisée, perd ici toute importance, 
sauf à chercher, enquête de peu de poids, quelle lettre a précédé 
l'autre. Quelles que soient les raisons qui poussent l'épistolier à 
rendre plus ou moins interchangeables ses correspondants, ou 
les destinateurs à vouloir convaincre leur destinataire unique de 
revoir ses amis, cette façon de faire a pour conséquence de déper- 
sonnaliser la lettre, d'en faire, à la limite, un texte sans destina- 
taire ni destinateur. 



Dans un monde où les moyens modernes de communication des 
idées n'existent pas, la lettre joue un rôle essentiel. Par les lettres 
familières, c'est une Europe philosophique qui, au xviii' siècle, 
s'entretient d'elle-même, comme dans cette lettre de madame 
d'Épinay à Galiani, en date du 26 juin 1773 (elle est à Paris, lui 
à Naples): «On n'a point eu encore de nouvelles directes du 
philosophe [Diderot). Par une lettre du prince de Galitzine à 
madame Geoffrin, on sait seulement qu'il est arrivé à La Haye en 



234 Diderot épistolier 

très bonne santé [etc.] » (XIII, 19). On connaît par ailleurs la 
fortune des « gazettes à la main » durant ce siècle. Qu elles pro- 
viennent de Raynal, de Grimm ou de Meister, ces publications 
manuscrites s'apparentent à la lettre humaniste, car elles sont 
destinées à un petit groupe de destinataires et le contenu de cha- 
cune est adapté à celui qui la lit, mais elles s'en distinguent par 
leur périodicité (même si elle n'est pas absolument fixe, elle se 
doit d'exister, cette forme de lettre remplaçant en quelque sorte 
la revue ou le journal), par le pacte qui unit son destinateur (ou 
ses destinateurs : Grimm dirige un véritable atelier) à ses destina- 
taires (il n'est ni amical ni amoureux: c'est un contrat, au sens 
commercial du terme) et par la nature de son contenu (anecdo- 
tes, annonces de parutions ou de spectacles, comptes rendus de 
lecture). 

Jochen Schlobach, dans le volume des Œuvres complètes 
contenant les premiers textes journalistiques de Diderot (Arts et 
lettres (1739-1766). Critique J), a montré les effets des caractéris- 
tiques du genre sur le ton des textes : 

Si les journaux imprimés se gonflèrent et se miniaturisèrent 
à la fois, les journaux manuscrits restèrent plus proches de 
la lettre personnelle. Le journal littéraire veut longtemps 
apparaître comme une correspondance adressée à un seul 
destinataire, même s'il échoit en réalité à plusieurs : au reste, 
maint destinataire de haut rang gardait le désir, effet de la 
vanité et du luxe, de se croire l'unique lecteur, ce qui con- 
tribua au maintien de la formule, 

et sur leur contenu : le « contrat » entre le journaliste et son client 

reposait sur la clause du secret. C'était naturellement la 
condition d'existence des billets politiques, mais les journa- 
listes littéraires surent l'adopter, non seulement pour vendre 
au mieux leurs « feuilles », mais aussi pour les valoriser par 
la liberté d'allure et de jugement, qui assurera leur tenue 
devant la postérité (DPV, XIII, xii). 

Privées et publiques, ces « nouvelles à la main » permettent, tou- 
jours selon Jochen Schlobach, la circulation des idées dans la 
«Paneurope» des Lumières: 



Une activité publique 235 

Le genre des correspondances littéraires fiit fondé, dès sa 
naissance avec Thiérot, qui écrit à Frédéric dans les années 
trente, et jusqu'à sa quasi-disparition après la Révolution, 
sur l'attachement des écrivains français à la cause de la 
philosophie des Lumières et au service des princes éclairés, 
ou se disant éclairés, de l'Europe (DPV, XIII, xviii). 

La correspondance familière et la gazette littéraire manuscrite sont 
des véhicules privilégiés de la pensée française au xviii' siècle. 

La circulation des idées s'appuie également sur celle des 
personnes. La lettre de recommandation ou d'introduction joue 
ainsi, dans les échanges intellectuels, un rôle considérable. 
Devenu célèbre, Diderot écrit beaucoup de ces lettres — toujours 
élogieuses pour le porteur, c'est la loi du genre: à Hume (IV, 39), 
à Falconet et à mademoiselle Collot (XII, 228-229 et 230), ou à 
Falconet seul (XII, 51), à Charles Burney (XIV, 196-197), à lohn 
Wilkes (XIV, 198-200), à Voltaire (XIV, 202-203), à Galiani (XV, 
153-154), à François Tronchin (XV, 208), à Catherine II (XV, 266- 
268), à Girbal (XV, 277-278), à lean Devaines (XVI, 43), à Turgot 
(XVI, 46-47), à madame Necker (XVI, 68). Celle destinée à la 
princesse Dachkov est exemplaire : 

Le porteur de cette lettre est un honnête homme avec qui 
vous pourrez causer en sûreté et tout à fait à votre aise. Son 
respect pour vous, fondé sur une juste appréciation de votre 
caractère, est parfaitement sincère. Donnez moi carte blan- 
che pour tout ce que je dis de lui, et n'hésitez pas à croire 
tout ce qu'il vous dira de moi ; et alors. Madame, permettez 
moi de prendre votre main et de la presser très cordialement 
(XIII, 137; voir XIII, 154). 

Dans quelques cas, la lettre ne recommande pas celui qui la 
porte: Diderot écrit à Sartine (XV, 155-158) ou à l'abbé Le Mon- 
nier pour recommander Vallet de FayoUc^'. On rangera parmi les 
lettres de recommandation les interventions de Diderot auprès de 
Turgot en faveur de sa fille et de son gendre (XIV, 56 et 62-65), 



33. XV, 159-163. Dans ce dernier cas, la recommandation est encore plus 
indirecte, puisque le destinataire final de la lettre est l'avocat Target. 



236 Diderot épistolier 

et lui-même profite de son amitié pour demander à madame 
Necker de transmettre une «requête» à son mari (XIV, 45). 
Publiques en ce qu'elles s'insèrent nécessairement dans un réseau 
social et intellectuel, ces lettres de recommandation font en outre 
appel à une rhétorique convenue, au point de devenir interchan- 
geables. Le «porteur» — il n'est d'ailleurs pas toujours nommé 
dans les lettres^'' — pourrait être n'importe qui ; s'il ne l'est pas, 
s'il accède à la vie publique, c'est par la lettre^^ Le cas extrême de 
cette socialisation de la lettre est celui où Diderot, non content 
de recommander quelqu'un, se met à sa place, devient écrivain 
public: en 1768 et en 1771, il écrit ainsi au comte de Saint- 
Florentin, avec succès, des lettres au nom de la veuve Panet pour 
lui demander la première fois de l'argent et la seconde, un asile 
pour sa vieillesse^^. 



34. La correspondance d'Elisabeth Bégon comporte des exemples extrê- 
mes de cela, en 1749: «Je t'ai écrit, cher fils, par un jeune capitaine marchand, 
qui m'a demandé une lettre de recommandation pour toi. Je ne sais son nom » 
{Lettres au cher fils. Correspondance d'Elisabeth Bégon avec son gendre (1748- 
1753), établissement du texte, notes et avant-propos de Nicole Deschamps, 
Montréal, Boréal, coll. «Compact classique», 59, 1994, p. 193) et en 1750: «Il 
sort d'ici, cher fils, un officier que je ne connais point, qui m'a priée beaucoup 
de lui donner une lettre pour toi de recommandation [...]. [je] lui donnerai un 
mot puisqu'il le souhaite» {ibid., p. 318). 

35. Au xix^ siècle, de jeunes auteurs profiteront du capital symbolique 
d'aînés prestigieux pour publier, en préface à leurs propres œuvres, des lettres 
familières à eux adressées par ces aînés. Des lettres de Victor Hugo et de Cha- 
teaubriand serviront ainsi de caution à des écrivains débutants. Ces exemples 
sont donnés par Sheila Gaudon (« On Editing Victor Hugo's Correspondence », 
Yale French Studies, 71, 1986, p. 185) et par Pierre Riberette («On Editing 
Chateaubriand's Correspondence», Yale French Studies, 71, 1986, p. 131-132 et 
137). 

36. VIII, 91 (lettre non numérotée) et XI, lettre 714. Il dira à Sophie que 
sa première lettre est « sublime » : « Il n'est donc pas tout à fait inutile de sçavoir 
écrire; et l'éloquence peut briser les pierres» (VIII, 162). Ces lettres doivent être 
distinguées de celles, très nombreuses, dans lesquelles Diderot intercède auprès 
de tiers au nom de personnes de sa famille ou d'amis, car alors il conserve sa 
véritable identité, ce qui n'est pas le cas lorsqu'il prend celle de la veuve Panet. 
Il est également arrivé à Diderot d'écrire pour madame de Maux et sa fille, 
madame de Prunevaux : ces lettres sont « les plus contraires à mon caractère, car 
elles sont d'une fermeté que je ne me serois jamais crue» (X, 127). 



Une activité publique 237 

Si les correspondances littéraires, telle celle de Grimm, et la 
lettre de recommandation permettent et renforcent les échanges 
paneuropéens, il est encore une fonction de la lettre qui la lie à 
la vie publique. Les voyages, autre grande source d'échanges in- 
tellectuels, et la lecture sont soumis à des impératifs qui limitent 
leurs possibilités : difficultés financières ou personnelles pour les 
voyages, censure pour les ouvrages «éclairés». La correspon- 
dance, elle, permet au contraire des échanges faciles et, le plus 
souvent, sans danger (malgré le contrôle de la poste par les gou- 
vernements). Le meilleur exemple des possibilités publiques de la 
lettre est celui de Voltaire. Après avoir voyagé, il est vrai, durant 
une partie de sa vie (Angleterre, Prusse), et écrit de nombreux 
ouvrages en butte à toutes sortes de difficultés éditoriales (ce 
dont témoigne son usage quasi systématique du pseudonyme), 
celui qu'on a accoutumé d'appeler «le patriarche de Ferney» 
maintient, par la correspondance, une réelle présence publique. 
Sur toutes les places de l'Europe, Voltaire est présent par ses let- 
tres: au-delà de 15 000 dans la dernière édition Besterman (1968- 
1977), pour 1837 correspondants". 

Ce qui est vrai de l'écrivain le plus célèbre du xviii' siècle 
Test aussi d'autres personnalités moins connues, tels le prince de 
Ligne^ et Jean-François Séguier, dont le réseau de correspon- 
dants a été comparé par Daniel Roche aux « grands réseaux épis- 
tolaires du xviii' siècle», ceux de Voltaire, de Montesquieu, de 
Rousseau et de Diderot^'. De cette comparaison, il ressort que le 
«réseau Diderot» — Roche lui oppose le «réseau Séguier» — 
ressemble à celui de ses contemporains en ce que ses correspon- 
dants sont majoritairement laïques (à 90 %), qu'ils vivent majori- 
tairement en France (à Paris et à Versailles pour 45 % d'entre eux, 
ce qui donne à ses lettres, ainsi qu'à celles de Voltaire, un « écho 



37. Voir Christiane Mervaud, « L*épistolicr », dans Voltaire, Paris, Bor- 
das, coll. «en toutes lettres», 10, 1991, p. 148. 

38. Prince de Ligne, op. àt., p. 25-26. 

39. Daniel Roche, «Correspondance et voyage au xviii* siècle: le réseau 
des sociabilités d'un académicien provincial, Séguier de Nîmes», dans Les répu- 
blicains des lettres. Gens de culture et Lumières au XVÎW siècle, Paris. Fayard, série 
«Nouvelles études historiques», 1988, p. 263. 



238 Diderot épistolier 

sensiblement plus centralisé et moins périphérique» que celles 
des trois autres), que ceux qui vivent hors de France se trouvent 
surtout dans les cours de l'Europe septentrionale et protestante et 
que, lorsqu'ils sont bourgeois, leur « recrutement » est le même ; 
il en est différent en ce qu'il compte le plus faible taux de corres- 
pondants nobles (25 %) parmi les cinq auteurs étudiés'*^. Célèbres 
ou non, les écrivains des Lumières existent, en Europe, par la 
lettre, substitut du voyage et des publications jugées dangereuses. 
Chez les voyageurs européens ayant quitté la France après y 
avoir été mêlés à la vie intellectuelle, la perspective est inversée : 
alors que Voltaire rayonne sur l'Europe grâce à la lettre et qu'il 
reste, malgré l'exil, un personnage public, celui qui n'est plus à 
Paris et s'ennuie a recours à la lettre pour se donner l'impression 
de toujours faire partie de cette vie culturelle qu'il regrette. Lors- 
qu'il est rappelé en Suède en 1752, le comte Cari Frederik 
Scheffer, en poste à Paris depuis huit ans, demande à madame Du 
Deffand la permission de correspondre avec elle: «L'échange 
épistolaire devient pour lui, comme pour tant d'autres exilés, 
l'unique soulagement de cette "douleur" [devoir quitter la 
France], ce à quoi il faut se raccrocher pour ne pas être totale- 
ment exclu du monde civilisé», explique Benedetta Craveri'*^ La 
limite est ici difficile à tracer entre les correspondances littéraires 
dont il a déjà été fait mention et les lettres de nouvelles telles 
celles de Chompré, qu'Elisabeth Wahl appelle «correspondance 
littéraire privée'*^ ». Dans les deux cas, tout comme pour Voltaire 



40. Ibid.y p. 270-271. «Le rôle des échanges épistolaires est l'une des 
traditions qui organise le plus fortement la notion même de "République des 
Lettres" C'est un élément indispensable de la circulation des informations et 
écrire des lettres, en recevoir, y répondre constitue l'une des tâches principales 
des érudits et des savants. [ . . . ] Séguier révèle la liaison qui existe dans l'établis- 
sement d'un réseau épistolaire et la pratique du voyage», précise l'historien 
{ibid., p. 264). 

41. Benedetta Craveri, op. cit., p. 93. 

42. Elisabeth Wahl, « Introduction », dans Inédits de correspondances lit- 
téraires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774-1780), textes établis et 
annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 
coll. «Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrè- 
tes», III, 1988, p. 61. 



Une activité publique 239 

et pour Scheffer, il s*agit de faire comme si Tabsence publique 
pouvait être remplacée par une pratique privée. 



L'état de la poste étant ce qu*il est au xviii* siècle, la correspon- 
dance nécessite souvent des intermédiaires^\ Leur présence et 
leur rôle sont des sujets constamment rencontrés dans les lettres. 
Les intermédiaires, qui restent souvent anonymes ou que l'on 
n'arrive pas à identifier avec précision, transmettent les lettres 
quand la poste est trop lente ou trop coûteuse, ils sont discrets 
quand le secret est souhaitable, ils assurent concrètement le lien 
entre les absents*^. On les voit souvent pressant Diderot de finir: 
« et je manquerois une occasion de causer avec mes amis ? Oh ! 
que non. Voilà à côté de ma table un jeune homme qui part pour 
Pétersbourg et qui a la complaisance d'attendre que je vous aie 
dit quelques douceurs» (IX, 42-43, incipit) ; « Je me hâte donc de 
vous griffonner quelques lignes que Mr. Weynacht vous remettra 
de la main à la main. (...) Mr. Weynacht ne me laisse pas le 
temps de vous parler à mon aise sur ces productions de votre 
loisir^^ » Alter ego de l'épistolier, passeur lui aussi, l'intermédiaire 



43. Les délais sont longs, les censures multiples et les coûts élevés. Cela 
est vrai à Paris (X, 189), mais encore davantage pour le courrier international: 
«comment vous faire passer cela par la poste? Cela seroit ruineux» (de Russie, 
à madame d'Épinay, XIII, 37). Ainsi, madame d'Épinay, chargée par Diderot de 
faire passer à Galiani une longue lettre, la fait recopier « d'une écriture très fine 
sur du papier très fin » et propose à son correspondant de lui en faire deux 
envois si elle est « trop considérable », de façon à ne pas le ruiner (XII, 21 1 ). Sur 
les lenteurs de la poste entre Paris et Saint-Pétersbourg, voir la lettre à Robert 
Tronchin d'ao(^t I77I (XI, 90). Sur la situation de la poste au xviii* siècle, on 
consultera les ouvrages de Paul Charbon {Quelle belle invention que la poste!, 
Paris, Gallimard, coll. «Découvertes», 123, 1991, 144 p.) et d'Eugène Vaille 
(Histoire générale des postes françaises. Tome Vet Tome VI, Paris, PUF, 1951- 
1955, 596 et vii/764 p.). 

44. 1, 28, 40 et 1 15 ; II, 1 38 et 287-288 ; IX. 42-43 et 97 ; XI. 37 cl 97 ; XII, 
75;XIII, 24I;XIV, 35. 

45. À Falconet (X. 248-249). Voir également : III, 72 ; VII, 39 et 153 ; IX, 
55 et 81 ; X, 69 et 195-196. Le frontispice du Secrétaire des œurtisans (Amster- 
dam, George Gallet, 1696), que reproduit Geneviève Harochb-Bouzinac {op. 
cit., p. 30), reprend ce lieu commun. Celui-ci est aussi fréquent dans la corres- 



240 Diderot épistolier 

rend possible la circulation de la lettre; il est lui-même une « let- 
tre vivante** ». 

Une pareille mission de confiance, Diderot ne la confie pas 
à n importe qui. À Paris, le principal intermédiaire entre lui et 
Sophie est Damilaville («tout se fait par ses ordres''^»), mais ce 
peut être Duclos (IV, 145), Bouret (X, 95), Grimm (II, 287) ou 
son domestique (V, 193), ou encore monsieur Berger (II, 192, 203 
et 227). Madame de Maux, qui fiit un temps la maîtresse de 
Diderot, joue le même rôle auprès de Grimm''*. En province, les 
choses sont plus complexes et, surtout, plus mouvantes. À Langres, 
un cousin, Humblot, sert d'intermédiaire avec Anne-Toinette : 
une croix sur l'enveloppe indique que la lettre est destinée à 
Diderot (I, 38). À Isle-sur-Marne, lorsque Diderot écrit à Sophie 
Volland, il n'a personne de sûr à qui confier ses lettres : le direc- 
teur du Vingtième, Gaudet, par exemple, met trop de temps à 
ouvrir ses paquets et il retarde leur circulation'^^. De plus, les 
intermédiaires changent : à Isle, encore, Diderot doit parfois faire 
passer ses lettres par monsieur Desmarets (II, 190), par madame 
Volland (II, 207 et 231) ou par monsieur Duclos, du bureau du 
Vingtième (V, 138; VII, 177). Le commis de Charenton, qui 
transmet les lettres au Grandval, en la résidence de d'Holbach, est 
souvent retardé (II, 265 et 293 ; III, 135), mais Diderot profite des 
services de visiteurs de passage, Grimm ou monsieur de Berlize 
(II, 306), ainsi que de la poste de Boissy-Saint-Léger (IX, 187). À 



pondance de Voltaire, selon la même critique {op. cit., p. 185), et dans la fiction 
épistolaire, note Janet Altman {Epistolarity. Approaches to a Form, Columbus, 
Ohio State University Press, 1982, p. 136). 

46. L'expression désigne les prisonniers amérindiens dans le journal de 
campagne du Canada de Louis-Antoine de Bougainville en date du 25 avril 
1757 {Écrits sur le Canada. Mémoires — Journal — Lettres, publiés sous la direc- 
tion de Roland Lamontagne, Sillery (Québec), Éditions du Pélican et Klincksieck, 
1993, p. 197). 

47. III, 201-202. Plusieurs des lettres à Damilaville ne portent que sur les 
modalités de l'échange avec Sophie (III, 42, 44, 70, 71, 81-83, 101, 122, 134, 135, 
152-153 et 184). Damilaville est aussi l'intermédiaire parisien de Voltaire; c'est 
son emploi au bureau du Vingtième qui lui permet d'assurer efficacement et à 
moindres coûts l'acheminement du courrier de ses amis. 

48. IX, 89; XIV, 214 et 236; XV, 15 et 28. 

49. III, 44; IV, 145; VIII, 201 ; IX, 93. 



Une activité publique 241 

la Chevrette, chez madame d*Épinay, le substitut Courteilles est 
trop lent au gré de Diderot (III, 61). C'est par Gillet (III, 44, 54 et 
59-60), monsieur de Maux (III, 43), Gras (V, 143) et Frérot (VII, 
174) que transite le courrier à Vitry-le- François. À l'étranger, ce 
n'est guère plus simple. John Wilkes reçoit un «billet extrava- 
gant» des mains de mademoiselle Biberon (XI, 21 1), et monsieur 
Ménageot est le délégué de Diderot auprès de François Tronchin 
(XI, 205). Philidor remet à Charles Burney, à Londres, une lettre 
de Diderot (XI, 37), comme le fera Démeunier pour le même 
Burney et pour Wilkes (XIV, 196 et 198). Pour les lettres russes, 
Grimm se fait le messager de Diderot auprès de Catherine II (XV, 
143) et Testard l'est auprès d'Adam Vasilievitch Olsoufiev (XV, 
25-26). Le prince GoUtsyn est l'intermédiaire à La Haye (XIII, 42, 
43, 48 et 82). Monsieur Shwartz (X, 36), le comte de Stroganov 
(XII, 48), monsieur de Moissy (XII, 51) et monsieur Lévesque 
(XII, 228-230) remettent des lettres de Falconet à Diderot. Lui- 
même se fait l'intermédiaire entre Grimm et Sedaine (V, 211) ou 
Angélique (IX, 200 et 212-213), entre Falconet et madame Geof- 
frin — le sculpteur a écrit deux lettres, mais Diderot en a « sup- 
primé» une (VIII, 38) — et entre Sophie et monsieur de Prysie; 
il en profite pour montrer à sa correspondante ce qu'aurait pu 
devenir cette lettre entre les mains d'un autre que son destinataire 
(III, 162), ce qui rappelle que l'intermédiaire est aussi un lecteur. 
Dans une instance unique, Sophie sert d'intermédiaire à Isle, 
mais pour une lettre dont on ne connaît pas le destinataire et 
dont le contenu ne lui est pas communiqué^. On notera, pour 
finir, que les intermédiaires ne servent pas qu'à faire circuler le 



50. III, 153. La nécessité de trouver des intermédiaires sûrs se présente 
pour Diderot dès 1742, quand il écrit à celle qui deviendra sa femme: «Ne me 
fais point encore de réponse; il faut que je cherche pour tes lettres un entrepôt; 
car je suis bien aise qu'elles parviennent dans mes mains sans être décachetées » 
(I, 36). Une telle patience (fréquente à ce moment de la vie de Diderot — 1, 27- 
28 et 37 — et qui réapparaîtra dans la correspondance avec les C^roillon de 
Vandeul — XIV, 63) est bien éloignée de l'emportement amoureux de la corres- 
pondance avec Sophie. La représentation des intermédiaires donne parfois lieu 
à des commentaires cocasses: «Le porteur est fidèle, on peut s'y 6er; et ne le 
payez pas, car c'est une affaire faite» (I, 28). Le «porteur» attendrait donc 
pendant qu'Anne-Toinette lit la lettre? 



242 Diderot épistolier 

courrier, mais qu'ils deviennent des personnages de la correspon- 
dance et qu'ils sont dépeints, à ce titre, comme des membres à 
part entière de la société épistolaire. À Grimm, Diderot écrit par 
exemple en juillet 1759: «Je n'entens point parler de vous. De- 
puis quinze jours je vais inutilement au Palais-Royal recevoir 
d'André à travers sa porte vitrée un triste signe de tête négatif ^^ » 
L'intermédiaire est aussi attristé que le destinataire est déçu. 

Voeil d'un autre 

Il existe un aspect du commerce épistolaire encore peu étudié, mais 
qui a pourtant tout à voir avec la divulgation publique de la lettre : 
la possibilité bien réelle que le contenu d'une lettre soit connu des 
autorités gouvernementales avant de l'être de son destinataire, 
voire que la lettre soit saisie par ces autorités. Même si Diderot a 
peu subi les effets de cette censure, elle reste toutefois pour lui et 
ses contemporains une menace planant à l'horizon de la lettre. 

La manifestation par excellence de cette censure postale est 
le Cabinet noir. Apparu sous Louis XIV, puis fait permanent sous 
Louis XV, ce service avait pour fonction de lire le courrier des 
particuliers et de faire rapport au roi ou à ses ministres surtout 
sur les sujets politiques abordés dans ces correspondances pri- 
vées. Le Grand dictionnaire universel du XIX^ siècle de Pierre La- 
rousse qualifie ce service royal, qui employait quatre personnes, 
« sous la surveillance immédiate du directeur de l'administration 
des postes», d'« inquisition épistolaire^^». C'est à ce Cabinet noir 
que pense Voltaire lorsqu'il écrit à madame Du Deffand le 12 
janvier 1759: 



51. II, 165-166; voir aussi II, 156, 164, 197 et 262. 

52. Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIX' siècle, cité par 
Benedetta Craveri, op. cit., p. 380-381 n. 20. Sur l'histoire de la censure postale 
en France, du Cabinet noir à la Deuxième Guerre mondiale en passant par le 
Bureau du dedans des deux Napoléon, on lira les ouvrages de Gilles Perrault 
{Le secret du roi. Tome I. La passion polonaise, Paris, Fayard, 1992, 585 p. et Le 
secret du roi. Tome IL L'ombre de la Bastille, Paris, Fayard, 1993, 538 p.) et 
d'Antoine Lefébure (Les conversations secrètes des Français sous VOccupation, 
Paris, Pion, 1993, 444 p.). 



Une activité publique 243 

Que vous dirais je du fonds de mes retraittes ? Vous ne me 
manderiez aucune nouvelle de la rôtie de fortune sur la 
quelle tournent nos ministres du haut en bas, ni des sottises 
publiques, ni des particulières. Les lettres qui étaient autre- 
fois la peinture du cœur, la consolation de Tabsence, et le 
langage de la vérité, ne sont plus que de tristes et vains témoi- 
gnages de la crainte qu*on a d*en trop dire, et de la contrainte 
de TEsprit. On tremble de laisser échaper un mot qui peut 
être mal interprêté : on ne peut plus penser par la poste^\ 

Dans le même ordre d'idées, Robert Darnton, étudiant Vunivers 
de la littérature clandestine au XVIII' siècle^ montre combien les 
libraires pratiquant le commerce des « livres philosophiques » ont 
conscience du pouvoir qu a la police d'intercepter leur courrier et 
quels moyens ils mettent en œuvre pour détourner son attention 
ou éviter des indiscrétions dangereuses: 

La crainte d'être espionné dans sa correspondance ou à son 
comptoir est très souvent exprimée par les libraires, qui 
concluent leur correspondance par ces «Ne montrez pas 
cette lettre à vos commis» ou «Silence à votre comptoir» 
que nous connaissons bien'^. 

Sous la Révolution, la situation est institutionnalisée. Le 21 sep- 
tembre 1793, le Suisse Johann Kaspar Lavater écrit par exemple à 
Hérault de Séchelles: 

À ce moment même on vient de me dire qu*à Strasbourg, 
personne n'ose sceller une lettre sans l'avoir fait lire à la 
Municipalité, et que c'est elle qui scelle toutes les lettres. 

l'ignore si cela est ; je n'en crois rien ; mais si l'impos- 
sible était possible, et si la chose la plus incroyable se trou- 



53. Best. D8040. Voir également ses Mémoires, dans lesquels il rapporte 
qu'une lettre de Frédéric II a été décachetée avant de lui parvenir (postface et 
notes de Louis Lecomte, Paris, Seuil, coll. «L'école des lettres», 1993, p. 125- 
131). 

54. Robert Darnton, Édition et sédition. L'univers de la littérature clan- 
destine au XVIII* siècle, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais», 1991, p. 136: voir 
également p. 18 et 29. 



244 Diderot épistolier 

vait vraie par hasard, je rougirais non seulement d'être 
contemporain de ces monstres de liberté, je rougirais d'être 
appelé homme^^. 

Dans ses ConfessionSy Rousseau raconte enfin que le courrier di- 
plomatique, en l'occurrence celui entre Venise et Paris, est ouvert 
et lu, même s'il est chiffré^^. Écrivains, libraires, simples particu- 
liers, diplomates: chaque épistolier sait que l'intervention d'un 
lecteur imprévu est toujours possible. 

Le pouvoir royal va même jusqu'à s'intéresser aux lettres 
d'amour de ses citoyens, chargeant l'inspecteur de police Joseph 
d'Hémery de perquisitionner chez les valets de chambre de 
Voltaire et de madame Du Châtelet après la mort de celle-ci, en 
1751, afin 

d'y trouver les lettres que Voltaire avait écrites à Madame du 
Châtelet touchant leur amour, que cette dame avait fait re- 
lier en quatre volumes, et que, ne les ayant point trouvé [e] s 
après sa mort, on craignait que la femme de chambre ne les 
eut prises pour les faire imprimer, ce qui serait plaisant. 
Voltaire ayant craint cet accident fit prier M. Dargenson de 



55. Dans Hérault de Séchelles, Œuvres littéraires et politiques, édition 
établie et présentée par Hubert Juin, Lausanne, Rencontre, coll. « Bibliothèque 
Rencontre des lettres anciennes et modernes», 1970, p. 295-296. Pourtant, si 
Ton en croit Janet Altman, le pouvoir révolutionnaire avait voulu modifier 
cette situation: «Un des premiers soins de l'Assemblée constituante sous la 
Révolution a été de rédiger des lois protégeant le secret inviolable des corres- 
pondances» («The Letter Book as a Literary Institution 1539-1789: Toward a 
Cultural History of Published Correspondences in France », Yale French Studies, 
71, 1986, p. 56 n. 48). Les décrets dont il est question datent du 10 août 1790 
et du 10 juillet 1791. Sur la lente instauration de l'inviolabilité du courrier au 
XVIII' et au XIX* siècle, voir Michelle Perrot, « Le secret de la correspondance 
au XIX* siècle», dans Mireille Bossis et Charles A. Porter (édit.), L'épistolarité 
à travers les siècles. Geste de communication et/ou d'écriture. Colloque culturel 
international de Cerisy la Salle France, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, coll. 
«Zeitschrift fiir Franzôsische Sprache und Literatur. Beihefte. Neue Folge», 18, 
1990, p. 184-188. 

56. Rousseau, Les confessions, introduction, bibliographie, notes, relevé 
des variantes et index par Jacques Voisine, édition révisée et augmentée, Paris, 
Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1980, p. 357 et 367. 



Une activité publique 245 

faire faire cette perquisition sous un autre prétexte, ce qui 
n'a cependant pas eu de succès^^. 

L'anecdote est intéressante à plusieurs égards. On y voit la police 
partir à la recherche de lettres d'amour, la destinataire les faire 
relier en volume, une femme de chambre penser peut-être à les 
publier, un inspecteur de police déplorer que leur publication 
n'ait pas lieu («ce qui serait plaisant»), un homme de lettres 
solliciter l'aide du pouvoir royal. Mieux encore : quelques semai- 
nes après cette infructueuse perquisition, d'Hémery apprend que 
se trouvaient dans un tiroir du bureau du valet de Voltaire des 
vers contre Louis XV et madame de Pompadour, « peut-être de 
l'écriture de Voltaire^* ». La peur de voir des lettres d'amour dé- 
voilées publiquement avait amené Voltaire à s'exposer à des situa- 
tions bien plus dangereuses^'. 

Diderot, qui ne mentionne jamais le Cabinet noir dans sa 
correspondance, n'est pas pour autant inconscient du caractère 
public de l'activité épistolaire au xviii' siècle. Il sait que la police 
ou la direction de la poste peuvent ouvrir son courrier ; les allu- 
sions à cet état de fait sont nombreuses dans sa correspondance. 
Il s'excuse auprès de Sophie, de sa sœur et de sa mère de « quel- 
ques traits de gaieté indiscrètement répandus dans [sa] dernière 
lettre» (III, 159). Le paquet dans lequel il a reçu Miss Sara 
Sampson de Lessing a été décacheté (III, 349) et il craint qu'il 
n'en soit de même pour une lettre de la princesse Golitsyn (VIII, 
95). Certaines de ses lettres de recommandation, pour « un Mr. 
Bérard et consorts», par exemple, ont été interceptées, et les 
réponses qu'on y a faites également ; Diderot est alors menacé de 
la Bastille, car on le soupçonne de servir d'« embaucheur » pour 



57. Joseph d'Hémery, rapports de police inédits, cités par Robert 
Darnton, «Les encyclopédistes et la police», RDE, 1, octobre 1986, p. 101. 

58. Ibid., p. 102. 

59. À la lumière de ces anecdotes au sujet du caractère public involon- 
taire de la correspondance de Voltaire, il est ironique de noter que celui-ci et 
madame Du Châtelet ouvraient les lettres de madame de Graffigny lorsqu'elle 
séjourna auprès d'eux, à Cirey, en 1738-1739, et que madame Du ChAtelet, à la 
même époque, interceptait celles de Voltaire (sur cet épisode, voir English 
Showalter, « Authorial Self-Consciousness in the Familiar Letter: The Case of 
Madame de Graffigny», Yale French Studies, 71. 1986, p. 121-122 et 128). 



246 Diderot épistolier 

Catherine II (VI, 346-347). À Falconet, il conseille: «Vous voyez, 
mon ami, par ce que je vous dis là, combien vous devez être 
réservé, soit que vous m'écriviez, soit que vous écriviez rue Neuve 
St. Augustin^.» Après son voyage en Russie, il s'inquiète de la 
disparition de deux lettres adressées à l'éditeur amstellodamien 
Marc-Michel Rey : il les croit « interceptées », ce qui semble « vrai- 
semblable» selon Jean Varloot (XV, 49-50). Dans son édition de 
la Satire première de Diderot, Naigeon explique un passage du 
texte, qui était à l'origine une lettre à lui destinée : « Ce passage ne 
peut avoir aucun sens pour le public ; mais il était très clair pour 
Diderot et pour moi : et cela suffisait dans une lettre qui pouvait 
être interceptée et compromettre celui à qui elle était écrite» 
(DPV, XII, 28 n. 63). N'osant commenter l'accueil des jésuites par 
Catherine II, Diderot marque à Grimm, plutôt que de donner ses 
objections: «Mais... mais... etc.. » (XV, 61). Il sait que la police 
est l'œil du roi: 

Un étranger arrive t'il dans la capitale [Paris], en moins de 
vingt-quatre heures on pourra vous dire, rue Neuve Saint- 
Augustin [siège de la Lieutenance générale de la police], qui 
il est, comment il s'appelle, d'où il vient, pourquoi il vient, 
où il demeure, avec qui il est en correspondance, avec qui il 
vit, et quelque soin qu'il se donne pour échapper, on le 
trouve (XIII, 99). 

Cet extrait des Mémoires pour Catherine //, comme tel autre, 
d'une lettre du comte de Crillon à D'Alembert — en Russie, 
« toutes les lettres des étrangers sont certainement ouvertes^' » — , 



60. VI, 347. Le 26 mai 1769, Diderot se plaint au même que « cinq ou six 
réponses [ . . . ] faites depuis le mois de décembre ont été interceptées » et « qu'el- 
les contenaient des choses que je ne retrouverai plus et que vous auriez eu du 
plaisir à lire. Je vous disois en cent façons différentes, tantôt en vous cajolant, 
tantôt en vous brusquant, que je vous aimois à la folie» (IX, 55). La perte des 
lettres paraît habituelle en Russie (VIII, 39; IX, 53). 

61. XIII, 151. Dont celle-là! Des écrivains furent employés à la lecture 
des lettres interceptées, Restif de la Bretonne par exemple (voir l'introduction de 
Daniel Baruch à ses Nuits de Paris, dans Paris le jour, Paris la nuit, Paris, Robert 
Laffont, coll. «Bouquins», 1990, p. 595-597 et 609-613). 



Une activité publique 247 

révèlent une fois encore que la lettre n*élit jamais définitivement 
son lecteur. 

Cette éventuelle lecture tierce de la lettre, potentiellement 
dangereuse, ne doit cependant pas être considérée pour plus 
qu'elle n est : une virtualité qui varie selon les humeurs du Pou- 
voir, le statut du Philosophe, la situation sociale et politique dans 
le Royaume. En témoigne une curieuse prétérition contenue dans 
la lettre de Diderot du 3 avril 1771 à la princesse Dachkov: «Si 
j'étois sûr que ce que je suis en train d'écrire ne dût pas tomber 
en d'autres mains que celles auxquelles je la destine, je pourrois 
vous dire que [...]» (XI, 18) — et il le dit! L'œil d'un autre ne 
pousse pas toujours l'épistolier à l'autocensure. 



* 
* 



De ces quelques remarques sur le caractère public de la lettre, on 
voudra bien retenir que, dans la société du xviii' siècle, il ne peut 
être question de considérer la lettre comme une activité stricte- 
ment privée, intime, personnelle. Que ce soit en inscrivant la 
lettre dans un circuit dont le salon serait une des étapes, en la 
lisant collectivement ou en petit comité, en l'adressant à plusieurs 
et non à un seul, en visant un destinataire derrière un autre, en 
parlant de son activité épistolaire à tous, en écrivant la même 
lettre à plusieurs, en postulant l'existence d'une Europe des 
Lumières, en faisant vivre une société d'intermédiaires et de lec- 
teurs ou en se sentant menacé par un regard tiers, l'épistolier sait 
que quelqu'un lit toujours par-dessus son épaule. 



CHAPITRE V 



Vautre de rechange 

Dialogue, conversatioriy 
monologue 



[...] il me semble que je vous parle quand 
je vous écris, et que vous m'êtes un peu 
plus présent. 

GUILLERAGUES, 

Lettres portugaises^ 
lettre IV» 

Une conversation est plus aisée qu'une let- 
tre, parce qu'on est deux au moins quand 
on converse, et qu'une lettre ne s'écrit ordi- 
nairement que par une personne, qui en a 
seule toute la peine. 

MÉRÉ, Lettres^ 

La lettre a toujours été un substitut de la présence de Tautre et, 
plus précisément encore, de sa parole. On Tassocie à la conversa- 
tion ou au dialogue, le plus souvent indistinctement, aussi bien 



1. GuiLLERAGUES, Lettres portugaises, dans Lettres portugaises. Lettres 
d'une Péruvienne et autres romans d'amour par lettres, textes établis, présentés et 
annotés par Bernard Bray et Isabelle Landy-Houillon, Paris, GF- Flammarion, 
coll. «GF». 379, 1983, p. 87. 

2. Antoine Gombaud, chevalier de Méré, Lettres de Monsieur k Cheva- 
lier de Méré, Paris, Par la Compagnie de libraires, 1689, vol. II, p. 633. 



250 Diderot épistolier 

dans TAntiquité et durant les siècles classiques que chez les théo- 
riciens contemporains. Chompré écrivant à Boissy, en octobre 
1774: «vous causez avec votre ami et c'est là la vraie tournure 
épistolaire^ » ne dit pas autre chose que Bernard Dupriez lorsqu'il 
définit la lettre: «Monologue du signataire assumant seul un 
dialogue avec le destinataire, par écrif*. » Les diderotistes repren- 
nent la même association au sujet de la correspondance de Dide- 
rot. Dans deux textes parus la même année, Jacques Chouillet, 
par exemple, lie épistolarité, dialogue et conversation. Dans son 
ouvrage consacré aux Lettres à Sophie Volland, il affirme qu'elles 
sont « un dialogue virtueP », puis, dans un article, qu'elles 

sont une conversation et sont soumises à des lois identiques, 
d'abord quand elles reproduisent un entretien (ce sont les 
«lettres immenses» écrites du Grandval), ensuite, d'une 
façon générale, chaque fois que Diderot s'adresse à sa des- 
tinataire sur le mode de la conversation, c'est-à-dire, prati- 
quement, toujours^. 

Qu'est-ce à dire ? Doit-on entendre les mots dialogue et conversa- 
tion comme des métaphores d'un procès de communication, ce 
que viendraient corroborer les réseaux synonymiques de la cor- 



3. Nicolas-Maurice Chompré, « Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780) », 
dans Inédits de correspondances littéraires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. 
Chompré (1774-1780), textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, 
préface de François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. « Corres- 
pondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, 
p. 67. 

4. Bernard Dupriez, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris, 
Union générale d'éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, p. 274. Geneviève 
Haroche-Bouzinac a étudié la fortune de cette métaphore de la conversation 
chez les théoriciens de l'épistolaire au xvii' et au xviii*' siècle («Quelques méta- 
phores de la lettre dans la théorie épistolaire au xvii' siècle. Flèche, miroir, 
conversation», XVIF siècle, 172, 43: 3, juillet-septembre 1991, p. 249-254; Vol- 
taire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation d'un épistolier au XVIIP 
siècle, Paris, Klincksieck, coll. «Bibliothèque de l'âge classique», série «Mora- 
les», 2, 1992, p. 53-57). 

5. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à une 
voiXy Paris, Librairie Honoré Champion, coll. «Unichamp», 14, 1986, p. 84. 

6. Jacques Chouillet, «Forme épistolaire et message philosophique 
dans les Lettres à Sophie Volland», Littératures, 15, automne 1986, p. 103. 



Dialogue, conversation, monologue 251 

respondance elle-même? Les prendre au sens strict comme les 
matrices de la correspondance, ce qui la structurerait en profon- 
deur ? Faut-il accorder à l'épithète qui accompagne le mot dialo- 
gue plus de poids qu'au substantif, la lettre étant alors ce qui ne 
peut devenir tout à fait un dialogue ? Accueillir la première hypo- 
thèse amène à reconduire Féquivalence séculaire entre ces formes 
sans la questionner, tandis que la troisième suppose une défini- 
tion négative de la lettre comme pratique à laquelle il manquerait 
quelque chose. Selon la deuxième hypothèse, qui est retenue ici, 
la lettre emprunterait à la conversation et au dialogue divers pro- 
cédés — ce qui rendrait possible de poser une analogie générale 
entre elle et ces pratiques — , mais en subordonnant ces em- 
prunts aux exigences de la langue et du style écrits. 

Cela dit, toutes sortes de difficultés se présentent pour qui 
veut préciser en quoi la lettre est une conversation ou un dialogue 
et, surtout, comment elle Test formellement. Janet Altman et 
Bruce Redford ont, à partir de corpus différents, proposé des 
réflexions permettant de cerner les liens du dialogue ou de la 
conversation avec l'épistolaire. À leurs yeux, la lettre et l'échange 
oral partagent des traits (la reconnaissance d'une connivence, la 
nécessité de la réciprocité, la liberté d'expression, une semblable 
dépendance envers l'esthétique dominante, etc.), mais l'inscrip- 
tion scripturaire de la première la coupe définitivement, à cer- 
tains égards du moins, du second : la conversation dans la lettre 
est toujours l'objet d'une représentation écrite, comme le rappel- 
lent également Jacques Rougeot et Jean Varloot. De plus, chacune 
de ces formes d'expression duelle a son histoire propre; c'est ce 
que montrera un rapide historique de la tradition du dialogue. 

Une fois ce cadre général d'interprétation exposé dans ses 
dimensions théorique, historique et critique, on tentera de parti- 
culariser Tépistolarité diderotienne eu égard à ces pratiques voi- 
sines que sont la conversation et le dialogue. La description tien- 
dra une large place dans cette analyse : afin de sortir des discours 
généralisants sur les relations des trois pratiques, il s'impose, au 
risque de paraître trop découper l'objet d'analyse, de relever sys- 
tématiquement les segments textuels qui concourent à faire de la 
lettre une conversation ou un dialogue, de les regrouper en types 



252 Diderot épistolier 

et en catégories, de comparer ces types et catégories les un(e)s 
aux autres, bref: de définir le plus clairement possible les élé- 
ments de la lettre qui témoignent d'un rapport explicite à la 
parole, plutôt que de simplement se contenter de reconduire le 
discours que la lettre tient sur elle-même. En effet, à l'intérieur de 
la lettre, les formes du dialogue sont diverses et elles constituent 
un de ses sujets récurrents, une forme spécifique de son 
autoreprésentation : l'épistolier n'hésite jamais à écrire qu'il parle, 
cause, dialogue. Dire de sa propre lettre qu'elle est une conversa- 
tion ou un dialogue est un des lieux communs de l'épistolaire — 
un lieu commun qu'il faut décrire et analyser. 

Un des liens manifestes de la pratique épistolaire et de la 
conversation ou du dialogue est le fait que l'épistolier choisit 
souvent de rapporter des propos, une conversation ou des bribes 
de conversation dans une lettre; celle-ci est une conversation, 
mais il y a aussi de la parole représentée, une activité conversa- 
tionnelle ou dialogique (au sens courant du terme), dans la cor- 
respondance. Il arrive également — et ceci semble donner à 
Diderot une bonne part de son originalité — qu'une parole pro- 
che de la conversation ou du dialogue soit imaginée dans la cor- 
respondance, tantôt sous forme de dialogue, tantôt sous 
forme de monologue ; l'on dira alors qu'il s'agit de formes parti- 
culières de la prosopopée. On doit enfin signaler qu'il existe une 
forme plus ponctuelle de l'insertion de l'exogène dans la pratique 
épistolaire: la citation. Le dialogue épistolaire sera exposé ici 
pour ce qu'il est toujours nécessairement : un monologue, mais à 
l'intérieur duquel s'imbriquent plusieurs niveaux d'enchâssement 
de la parole et des discours. 

Dialogue et épistolarité. Aspects théoriques 

Bien que l'on répète depuis des siècles que la lettre est une « con- 
versation par écrit », les conséquences d'une telle affirmation, pas 
plus que les analogies qui la justifieraient, n'ont jusqu'ici été dé- 
crites de façon systématique. Janet Altman s'y est employée, mais 
indirectement: le phénomène ne l'intéresse que dans la mesure 
où il lui permet de comprendre le fonctionnement de la fiction 



Dialogue, conversation, monologue 253 

épistolaire romanesque. Bruce Redford, malgré un titre qui laisse 
présager une réflexion globale sur la question, ne Texplore qu*à 
partir de corpus limités et sans formuler de proposition générale. 
D'autres — Jacques Rougeot, Jean Varloot — ont également ré- 
fléchi à ce problème, mais la synthèse nécessaire de ces diverses 
réflexions pour la lettre familière du xviii' siècle se fait encore 
attendre^. 



Parce qu'elle sert de médiateur entre des partenaires absents Fun 
à l'autre, la lettre, selon Janet Altman, permet l'existence d'une 
«chaîne de communication» ou d'une «chaîne de dialogue*». 
Expérience de «réciprocité» (écrire une lettre, c*est demander 
une réponse) et de « réversibilité » (du je au tu) fondée sur un 
besoin d'échange, elle se rapproche indubitablement du dialogue. 
Pour cette critique, le «pacte épistolaire» porte essentiellement 
sur cela : « l'attente d'une réponse provenant d'un lecteur précis à 
l'intérieur du monde du correspondant'». La lettre se distingue 
des autres formes de littérature intime (Mémoires, journal, auto- 
biographie) en ce qu'elle s'adresse à quelqu'un de spécifique, à un 
autre identifié dans la lettre : « Le je du discours épistolaire se 
situe toujours par rapport à un autre je: son lieu, son "adresse", 
est toujours relatif à celui de son destinataire'". » Comme il ne 
peut y avoir de dialogue sans la présence d'au moins deux inter- 
locuteurs, la lettre n'est pas une activité solipsiste: «Écrire une 



7. L'article de Mireille Gérard, « Art épistolaire et art de la conversation : 
les vertus de la familiarité» (RHLF, 78: 6, novembre-décembre 1978, p. 958- 
974), et le livre de Christoph Strosetzki, Rhétorique de la conversation. Sa 
dimension littéraire et linguistique dans la société française du XVII' siècle (Paris, 
Seattle et TUbingen, Papers on French Seventeenth Ccntury Literature, coll. 
«Biblio 17», 20, 1984, particulièrement p. 106-110), abordent cette question, 
mais pour le xvii* siècle seulement. Les pratiques qu'ils étudient ne sont cepen- 
dant pas complètement étrangères à la situation au siècle suivant. 

8. Janet Altman, Epistolarity. Approaches to a Form, Columbus. Ohio 
State University Press, 1982, p. 15 et 187. 

9. Ibid., p. 89. 

10. Ibid., p. 119. 
IL Ibid., p. 122. 



254 Diderot épistolier 

lettre c*est non seulement se définir par rapport à un tu particu- 
lier, mais c*est encore tenter de faire en sorte que ce tu devienne 
à son tour un ;V.» Sur le plan général de l'échange, la lettre 
s'apparente donc au dialogue. 

On ne peut toutefois soutenir que la lettre et le dialogue 
sont en parfaite relation d'équivalence, même s'ils relèvent tous 
deux de ce que la critique appelle le «domaine plus large de 
l'échange verbal entre deux parties'^ ». À cet égard, elle propose 
de distinguer la conversation et le dialogue de théâtre (les 
énonciateurs partagent le même temps et le même espace, ce qui 
fait que le message verbal est doublé de signes « non verbaux » 
[«extraverbal»] tels le ton et les gestes) de la communication 
téléphonique (même temps, mais espace différent; le seul signe 
non verbal est le ton), de la communication radio (même temps, 
espace différent, importance du ton; s'ajoute ici une obligation 
de respecter les tours de parole) et finalement de la lettre (ni 
temps ni espace ne sont partagés ; les signes non verbaux ne sont 
pas de même nature que ceux de la communication orale et dé- 
pendent du fait que la lettre est un objet; l'ordre des tours de 
parole n'est pas nécessairement respecté lors de l'écriture ou de la 
lecture des lettres). Les deux dernières formes d'échange (la com- 
munication radio et la lettre) reposent, à des degrés divers, sur 
des procédés proches du monologue^l 

Ces distinctions sont essentielles, car même si la lettre est 
«obsédée par son modèle oraP'*» elle est d'abord et avant tout 
une forme écrite. Ne partageant pas le même temps, les épisto- 
liers ne discutent pas de la même chose : « "Je sens" n'a pas pour 
équivalent, pour le destinataire, "Tu sens", mais plutôt "Tu sentais 
au moment où tu as écrit ceci^^.."» La distance temporelle 
modifie la lecture de la lettre, voire, par intériorisation de cette 
conscience temporelle, son écriture. Séparés spatialement, le des- 



12. Ibid., p. 134. 

13. Ibid., p. 134-135. 

14. En anglais : « obsessed with its oral model» (ibid., p. 135). Cette obses- 
sion est tellement prégnante que l'équivalence entre parole, écriture et présence 
serait un des «clichés» de la lettre {ibid., p. 135). 

15. Ibid., p. 129. 



Dialogue, conversation, monologue 255 

tinataire et le destinateur sont soumis à un ensemble de brouilla- 
ges auxquels n'ont pas à faire face des interlocuteurs en présence 
l'un de l'autre — ce qui ne revient pas à dire que la conversation 
est une communication parfaitement claire. Dans le roman 
épistolaire, les épistoliers tentent de combler, du moins littéraire- 
ment, l'écart qui les sépare les uns des autres par le recours à 
«l'écriture du moment» (Richardson) ou à la présence d'un per- 
sonnage d'intermédiaire pressant l'épistolier de finir. 

Par ailleurs, la lettre est également le lieu où des dialogues 
se font entendre. Fidèle à son habitude, Janet Altman propose des 
définitions qui permettent de déduire, pour la lettre familière, 
une typologie des phénomènes qu'elle a relevés dans la fiction 
épistolaire. On trouverait ainsi dans la lettre des dialogues rap- 
portés qui ne seraient pas la reproduction absolument exacte des 
propos entendus (il s'agit des «concise analyses^^»). Plus impor- 
tant: la lettre serait le lieu par excellence de l'élaboration de ce 
que l'auteur appelle des «dialogues intérieurs» («interior dialo- 
gue») ou des «pseudo-dialogues'^». Cette forme de dialogue se- 
rait double ; elle pourrait être constituée par des citations de let- 
tres reçues et des paraphrases de lettres ou de conversations (on 
entendrait donc en quelque sorte la voix de l'autre, ce qui trans- 
formerait le monologue en dialogue), mais elle pourrait égale- 
ment être complètement imaginaire (ce serait le «fantasy dialo- 
gwc'®»). Cette dernière façon de faire relève proprement de la 
fiction : « En l'absence de son véritable interlocuteur, l'épistolier 
s'en crée une image avec laquelle il peut converser à son aise. 
L'imagination procure ce que ne peut procurer la réalité". » Quel- 
ques autres procédés décrits dans Epistolarity peuvent être consi- 
dérés comme caractérisant la pratique épistolaire, entre autres 
ce que l'on pourrait appeler la prosopopée épistolaire dans Les 
lettres de Milady Juliette Catesby (1759) de madame Riccoboni^. 



16. /frtti., p. 113 n. 6. 

17. îhid., p. 137. 

18. ïhid., p. 139. 

19. îhid. 

20. îhid., p. 178. 



256 Diderot épistolier 

Ces diverses définitions, approfondies, peuvent servir de fonde- 
ment à une typologie précise du dialogue épistolaire. 



Paru en 1986, le livre de Bruce Redford, The Converse ofthe Pen. 
Acts ofîntimaq^ in the Eighteenth-Century Familiar Letter, a pour 
sujet, comme son titre l'indique, la lettre familière au xviii'^ siè- 
cle, mais dans la littérature anglaise (le titre est emprunté à une 
lettre de Richardson). L'auteur se propose d'étudier ce type de 
lettre, tel que pratiqué par six auteurs, en tant que « conversation 
intime» {«intimate conversation^^»). Pour ce faire, il couple les 
écrivains: la partie intitulée «Fortifying a Self» porte sur lady 
Mary Wortley Montagu et William Cowper, et les montre à la 
recherche d'un équilibre précaire entre le chaos des émotions et 
la retraite; dans «Love in Several Masques» y Bruce Redford décrit, 
à partir des catégories de Wayne C. Booth, les métamorphoses 
des destinateurs (« implied authors») et des destinataires (« implied 
readers») chez Thomas Gray et Horace Walpole^^; la réussite de 
la constitution d'une intimité épistolaire (James Boswell dans ses 
lettres à John Wilkes, Samuel Johnson dans celles à Hester 
Thrale) et son échec (Boswell au comte de Pembroke) sont le 
sujet d\<Intimacy Failed andAchieved». Chez tous ces épistoliers, 
la pratique de la conversation et celle de la lettre sont liées dra- 
matiquement et linguistiquement : 

Le principe qui sous-tend chacun des chapitres est le sui- 
vant : la lettre famiUère du xviii^ siècle, comme la conversa- 
tion de la même époque, est une performance — aussi bien 
dans l'acception théâtrale que linguistique du mot. Grâce à 
diverses techniques, dont l'emploi du masque et l'imitation, 
l'épistolier crée des substituts du geste, de l'inflexion et du 



21. Bruce Redford, The Converse of the Pen. Acts of întimacy in the 
Eighteenth-Century Familiar Letter, Chicago et Londres, University of Chicago 
Press, 1986, p. 1. 

22. Les transformations de ce dernier sont tellement nombreuses que 
l'auteur en vient à conclure que l'épistolier se fond {«vanishes»), tel un camé- 
léon, «dans son public» {ibid., p. 14) : «On peut dire de Walpole qu'il redessine 
son identité d'une correspondance à l'autre» {ibid., p. 133). 



Dialogue, conversatioriy monologue 257 

contexte physique. Le sous-titre de ce livre — M^Acts of 
Intimacy» — a été choisi pour mettre en évidence les ajus- 
tements constants du masque et de la voix, du texte et du 
sous-texte, qui caractérisent la performance épistolaire^\ 

La lettre n'est donc pas que le substitut de Tautre absent ; elle est 
aussi le substitut de l'échange conversationnel entre soi et cet 
autre. Elle a ses techniques qui lui permettent de remplacer le 
geste, la voix, le contexte. La performance est différente dans les 
deux cas, mais performance il y a. 

Celle-ci est déterminée par Testhétique de l'époque, parti- 
culièrement la soumission de l'art à la nature, mais à une nature 
soumise elle-même à la «méthode» de l'auteur: 

Tous ceux qui écrivent sur ce sujet [la conversation] souli- 
gnent l'importance des règles à respecter pour atteindre un 
idéal de « Civilité » proposant un subtil équilibre entre une 
«Liberté» impertinente d'une part et un «Cérémonial» 
excessif de l'autre. Le thème d'une « Gestion » consciente 
mais discrète se retrouve chez chacun^\ 

Ce fragile équilibre de la liberté et du cérémonial, qui confine au 
paradoxe, est le même dans la conversation que dans la lettre, 
disent les traités contemporains sur les arts du langage et les 
auteurs de lettres. Ces derniers cherchent à représenter la conver- 
sation en prenant pour modèle le travail de l'acteur : « L'épistolier 
est un acteur, mais un acteur-magicien qui influence son public 
en lui faisant croire à l'illusion d'une présence physique. Par con- 
séquent, la lettre la plus vraie est, en quelque sorte, celle qui fait 
le plus semblant". » Des trois critères qui permettraient d'identi- 
fier les maîtres du genre — l'autonomie, la fécondité et la sou- 
plesse — , le dernier suppose un rapport étroit du destinateur et 
du destinataire: «Les lettres familières les plus réussies sont 
toujours accordées à leur destinataire [«correspondent-specifia^] : 
elles ne visent qu'un public particulier^*.» La définition de l'inti- 



23. Ibid., p. 2. 

24. Ibid., p. 3. 

25. Ibid., p. 6-7. 

26. Ibid, p. 10. 



258 Diderot épistolier 

mité épistolaire de Bruce Redford repose directement sur cette 
adaptation du destinateur au destinataire. La lettre et la conver- 
sation s*adressent à quelqu'un : de là leur analogie. 

Le projet de l'auteur, clairement exposé en introduction, 
n'est guère développé par la suite, sauf dans son étude sur Samuel 
Johnson. Le livre est constitué d'une série de portraits des épis- 
toliers étudiés et d'une description, non exempte de jugements de 
valeur, de la pratique de chacun : leur rapport à la conversation, 
tel qu'il s'exprimerait par exemple dans la lettre, n'est jamais sys- 
tématiquement exploité, pas plus que la façon qu'aurait chacun 
de rapporter la conversation ou même de la pratiquer sociale- 
ment (cela n'est mentionné qu'au sujet de Cowper et de 
Pembroke). L'auteur se contente souvent de noter des impres- 
sions de lecture pour justifier le rapprochement qui est pourtant 
au fondement de son travail: on a «l'impression d'entendre un 
monologue parlé plein de verve », écrit-il par exemple des lettres 
de Boswell à Pembroke^^. Les liens de la conversation et de la 
lettre sont réels, mais suffit-il d'indiquer que la lettre se modèle 
sur son destinateur, qu'elle est déterminée, à l'avance, par sa récep- 
tion, pour avoir exploité toutes les facettes de cette analogie ? Cela 
est juste, mais la lettre est-elle une conversation pour autant ? 

Le chapitre sur Johnson fournit des éléments de réponse à 
ces questions. Le genre épistolaire emprunterait, selon le critique, 
trois traits à la conversation : cet épistolier essaie le plus souvent 
de recréer «la chaude inconséquence, le caractère allusif et la 
brusque fragmentation du discours oral sincère^*». Pour mener à 
bien ce projet, explicite dans ses lettres, Johnson a recours à qua- 
tre procédés : l'attention constante aux détails, une ironie grave et 
généralisée, l'autodérision et le recours à l'allusion littéraire^^. Ces 
procédés exigent la participation active du destinataire, sa conni- 
vence: Johnson attend des réponses et essaie de les prévoir; 
quand une allusion est sibylline ou une citation incomplète, le 
destinataire, qui est supposé pouvoir comprendre la première ou 



27. Ibid., p. 190. 

28. Ibid., p. 217. 

29. Ibid., p. 218-230. 



Dialogue, conversation, monologue 259 

compléter la seconde, est valorisé; une communauté d'intérêts 
sous-tend nécessairement l'échange. La comparaison de la corres- 
pondance de Johnson avec le Journal to Stella de Jonathan Swift 
permet finalement à l'auteur de définir ce qui dans la lettre re- 
joindrait la conversation: «Swift et Johnson jonglent avec les 
sujets et les tons, et tentent de rendre sur la page les rythmes 
changeants, les associations à mi-mot et les juxtapositions impré- 
vues de l'échange oraP. » « Performativité », fonction de substitu- 
tion, dépendance envers une même esthétique, intimité, liberté, 
multiplicité des rôles, fi-agmentation, adaptation du destinateur 
au destinataire: telles sont les caractéristiques communes de la 
lettre familière et de la conversation qu'il est possible de déduire 
du livre de Bruce Redford. 



D'autres écrivains et critiques ont abordé les liens de la conver- 
sation et de la lettre, mais de façon plus cursive que Janet Altman 
et Bruce Redford. On a souvent noté, par exemple, que la lettre 
postule une connivence et une réciprocité: non seulement l'im- 
plicite de chaque lettre doit être perçu et déchiffré par l'autre, 
sinon il se disqualifie lui-même comme destinataire, mais il lui 
faut en outre donner en échange matière à déchiffrement, être à 
la hauteur de son destinateur. La conversation ne fonctionne pas 
autrement : à défaut d'échange, elle devient monologue, ou cesse. 
Dans ses Réflexions diverses, La Rochefoucauld disait déjà à son 
propos ceci, qui serait également vrai de la correspondance: 

Ce qui fait que si peu de personnes sont agréables dans la 
conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il veut dire 
qu'à ce que les autres disent. Il faut écouter ceux qui parlent, 
si on veut être écouté ; il faut leur laisser la liberté de se faire 
entendre, et même de dire des choses inutiles". 



30. Ibid., p. 240. 

31. La Rochefoucauld, «Réflexions diverses», dans Œuvres complètes^ 
introduction par Robert Kanters, chronologie et index par fean Marchand, 
édition établie par L Martin -Chauffier, revue et augmentée par Jean Marchand, 
Paris. Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 24. 1973, p. 509. 



260 Diderot épistolier 

Lorsque, au-delà de cette participation active, la correspondance 
se transmue en confrontation, elle n*échappe pas à cette implicite 
règle du jeu, elle en révèle au contraire le fonctionnement pro- 
fond : Tégalité théorique des épistoliers comme des personnes qui 
conversent masque en fait leur pouvoir. Dans la lettre comme 
dans la conversation, chacun doit prendre la parole, sinon rien ne 
(se) passe, mais, chacun son tour, Tépistolier et celui qui converse 
dominent cet échange réputé égalitaire. C'est toujours eux qui 
ont le dernier mot. 

Si, par plusieurs aspects, et chez divers épistoliers, conversa- 
tion et correspondance ou dialogue paraissent interchangeables, 
il importe pourtant, disent quelques critiques, de les bien distin- 
guer. La raison en est simple : la lettre, comme le fait remarquer 
à juste titre Jacques Rougeot, n'est «jamais la transcription de la 
parole^^». L' épistolier n'est pas, pour utiliser un anachronisme, 
qu'un magnétophone servant à enregistrer des échanges verbaux. 
Jean Varloot remarque de même que. 

Conçue comme une « causerie », la correspondance suppose 
la confiance, mais est privée des moyens gestuels et des jeux 
de la physionomie, pour distinguer par exemple fabulation 
et affabulation: on ne cause pas avec un portrait figé, le 
miroir ne renvoie que sa propre image à celui qui écrit. Et 
la réponse met longtemps à venir (LSV, p. 29). 

Le dialogue dans son acception la plus étendue se retrouve dans 
la correspondance, ce qui d'ailleurs la fait relever de l'unité géné- 
rale de l'œuvre de Diderot, mais il y prend des formes spécifiques 
et particulières. Il n'a, pour se réaliser, que les moyens du mono- 
logue. 



Que conclure? D'abord que la lettre, la conversation et le dialo- 
gue ont en commun d'être des formes de communication et de 
s'adresser spécifiquement à quelqu'un, mais que ce quelqu'un est 
construit par la lettre, tandis qu'il est une présence physique et 



32. Jacques Rougeot, «La littérature épistolaire », dans Littérature et gen- 
res littéraires, Paris, Larousse, coll. « Encyclopoche Larousse», 42, 1978, p. 169. 



Dialogue^ conversation, monologue 261 

qu'il joue un rôle pragmatique actif dans la œnversation. En tant 
que performance, pour reprendre Texpression de Bruce Redford, 
la lettre sert à cela : se créer un autre et se créer soi-même comme 
autre. Ensuite, que cette attention à Tautre est réciproque : la let- 
tre, le dialogue et la conversation se jouent à deux, ils exigent une 
connivence. Que la prétention à la liberté, de plus, est constitutive 
des trois pratiques : malgré la dépendance envers l'esthétique de 
leur époque, elles postulent un espace où la spontanéité, fût-elle 
feinte, est capitale. Que la lettre, enfin, est une représentation: 
elle peut remplacer une conversation ou un dialogue, elle ne peut 
pas être exactement de même nature qu eux, car elle est un texte 
(donc un écrit) qui se substitue à une présence (parlante) et qui 
la remplace en ayant recours aux divers procédés qu'a décrits 
Janet Altman («concise analyses »y «interior dialogue »y «fantasy 
dialogue »y prosopopée épistolaire) — elle est donc toujours, par 
définition, un monologue. Le destinateur ne partage qu'un temps 
avec son destinataire, celui de la lettre, et aucun espace physique; 
l'objet lettre, même fétichisé, n'est qu'une présence de substitu- 
tion, ce qui l'empêche de tirer avantage des mêmes signes non 
verbaux que l'échange oral; la stricte alternance des tours de 
parole est subvertie à souhait dans le commerce de lettres : telles 
sont les conditions spécifiques de la parole épistolaire. Mais les 
rapports de la lettre et de l'échange oral ne se limitent pas à cela : 
il faut voir ce que dit la lettre de la conversation et du dialogue, 
bref: de la parole, comment elle se pense elle-même en tant que 
parole, afin de savoir où elle se situe par rapport à cet autre qui 
l'aide à se définir. Les réflexions de Janet Altman et de Bruce 
Redford sur la lettre et la conversation supposent en effet qu'il 
existe un genre par rapport auquel ces pratiques se spécifient: 
celui du dialogue (au sens restreint). 

Du dialogue au XVIII' siècle 

La partie la plus importante des Infortunes de la vertu du marqub 
de Sade est constituée d'un dialogue, dans une auberge, entre 
Justine et sa sœur Juliette. À l'intérieur de ce cadre, tout à fait 
banal dans la littérature du xvin* siècle (de Candide à lacques le 



262 Diderot épistolier 

fataliste), s*inscrivent des passages dialogues. Ainsi, au terme de 
mésaventures plus terribles et avilissantes les unes que les autres, 
Justine discute de son sort avec la Dubois, forte femme qui a 
décidé, contrairement à l'héroïne sadienne, de ne pas opposer à 
Tordre social de quelconques préceptes moraux. Les infortunes de 
la vertu étant un conte philosophique, il est peu étonnant que les 
enjeux de la discussion soient rapidement dévoilés. À Justine 
déclarant : « je me plaindrais des hommes ou de ma maladresse, 
mais je serais toujours en paix avec moi-même », la Dubois répli- 
que : « Soit, mais raisonnons un instant sur les mêmes principes 
de philosophie que vous". » La jonction qu'opère Sade entre la 
raison (même si ce n'est que par le verbe «raisonnons»), le dia- 
logue (puisque toute cette partie du conte est un échange dialo- 
gué) et la philosophie (dont les «principes» seront confrontés les 
uns aux autres dans la suite de la discussion) est exemplaire de la 
difficulté qu'a eue le xyiii*^ siècle à concilier ces trois termes. Non 
seulement la phrase de la Dubois met en relief la facticité du 
conte et de sa structure, mais elle laisse deviner une tension, qui 
fut celle de tout le siècle, entre la primauté de la raison et sa 
contestation, entre la démonstration et la fiction. On peut émet- 
tre l'hypothèse que cette tension est constitutive du genre du 
dialogue au xyiii*^ siècle. 



Le Siècle des lumières a érigé en valeur absolue la raison. Au 
frontispice de ÏEncydopédiey pour ne prendre qu'un exemple, si 
la Raison figure au deuxième rang, immédiatement derrière la 
Vérité, figure centrale de la gravure, ce n'en est pas moins elle 
qui règne sur la composition (elle porte une couronne), en 
dépouillant la Vérité de ses voiles. Ce dévoilement est embléma- 
tique du travail intellectuel des Lumières. La raison peut être 
appliquée à tous les objets (sensibles, intellectuels) de la nature : 
tout peut et doit être dit, tout peut et doit être expliqué. Les 
Lumières prétendent ne rien laisser dans l'ombre : la vérité est à 
ce prix. Tous les genres sont requis par elle. La poésie se fait 



33. Sade, Les infortunes de la vertu, chronologie et préface par Jean Marie 
Goulemot, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 214, 1969, p. 166. 



Dialogue, conversation^ monologue 263 

didactique et démonstrative, le drame bourgeois est conscrit 
pour remplacer les désuètes tragédie et comédie, le roman ne 
cesse de se débattre avec les discours de vérité qui l'entourent. 
Parce que, de par sa nature même, il était un genre démonstratif, 
qu'il permettait l'expression de différents points de vue et leur 
confrontation, et qu'il était présenté comme un moyen d'attein- 
dre la vérité, le dialogue a été, dès le début du xviii' siècle, un 
outil de défense de la raison particulièrement prisé. La coïnci- 
dence est très forte entre le postulat philosophique, celui de la 
primauté de la raison, et le développement du genre. 

Parmi les genres didactiques, le dialogue occupe au xviii* 
siècle une place à part, comme en témoigne son succès éditorial : 
Maurice Roelens a relevé 250 « œuvres dialoguées ou recueils de 
dialogues entre 1700 et 1789'S>. Dans un siècle qui s'est pas- 
sionné pour le théâtre, le dialogue met en scène, sous le masque 
de personnages conversant, des idées, des systèmes philosophi- 
ques, des théories scientifiques, les fait s'affronter, leur donne vie. 
Dans une société dont le salon est un des centres, voire la méta- 
phore, il se propose comme le lieu d'interférences entre le dis- 
cours de la bonne société et le discours littéraire, essentiellement 
par le biais du recours à la conversation, pratique sociale et tra- 
dition littéraire héritée du siècle précédent. Dans une culture 
dont le fondement est l'étude de l'Antiquité, il s'avance drapé du 
prestige de Platon (pour le dialogue maieutique ou philosophi- 
que), de Cicéron (pour le dialogue didactique) ou de Lucien 
(pour le dialogue des morts ou le dialogue satirique) — sans rien 
dire du prestige des grandes réussites de la Renaissance, «l'âge 
même du dialogue» selon Eva Kushner", et du xvii' siècle, celles 
de Pascal et de Fontenelle, notamment'*. Dans un monde en 



34. Maurice Roelens, « Le dialogue d'idées au xviii' siècle », dans Pierre 
Abraham et Roland Desné (édit.), Histoire littéraire de la France, 1715-1794, 
Deuxième partie, Paris, Éditions sociales, 1976, vol. 6, p. 259. 

35. Eva KusHNER, « Réflexions sur le dialogue en France au xvi' siècle ». 
Revue des sciences humaines, 37: 148, octobre-décembre 1972, p. 487. 

36. Ce passage est inspiré des analyses de Bernard Beugnot {Ventrcttcn 
au XVII* siècle. Leçon inaugurale faite à VVniversiti de Montréal le mercredi 17 
février 1971, Montréal, PUM, 1971. p. 12), d'Eva Kushner (loc, ciL, p. 490) et 



264 Diderot épistolier 

mutation qui voit apparaître le concept d'opinion publique, il est 
un outil de combat intellectuel de premier plan, en ce qu'il per- 
met d'aborder n'importe quel sujet tout en respectant les règles 
de bon goût de l'époque^^ Théâtral, postulant une immédiate 
socialisation de la parole et du savoir, inscrit dans les grands 
débats de l'actualité, prestigieux, le dialogue a été pour plusieurs 
le moyen idéal d'atteindre et de propager la raison. Voltaire, par 
exemple, dans ses luttes contre l'Infâme, a usé du dialogue phi- 
losophique comme d'une arme, au point où Maurice Roelens a 
pu parler, pour décrire sa pratique, de «pamphlet dialogué^^». 
Mais le dialogue est aussi, et c'est là que se pose le problème de 
sa prétendue transparence, une forme qui, parce que littéraire, ne 
saurait être interprétée comme servant uniquement à la trans- 
mission d'un message, fût-il rationnel. 

Chez nombre d'auteurs du xviii*^ siècle, parmi lesquels il 
faut compter Diderot dans quelques-uns de ses textes, on peut 
voir s'exprimer le postulat d'une transparence, sinon du langage, 
du moins de certaines formes littéraires, dont le dialogue d'idées 
ou philosophique, défini, par Eva Kushner, comme «structure 
dynamique capable d'incarner la poussée conjointe de la pensée 
et de la forme vers une résolution^^». Ce postulat repose sur le 



de Roland Mortier («Variations on the Dialogue in the French 
Enlightenment », Studies in Eighteenth Century Culture, 16, 1986, p. 226). 

37. De la même façon que la conversation au xvii^ siècle était soumise 
aux règles de la bienséance et à une « injonction de modération » d'après Carol 
Sherman {Diderot and the Art of Dialogue, Genève, Droz, coll. «Histoire des 
idées et critique littéraire», 156, 1976, p. 28). Voir aussi Christoph Strosetzki 
(op. cit., chap. 6). 

38. Maurice Roelens, loc. cit., p. 275. 

39. Eva Kushner, loc. cit., p. 487-488. Voir également les définitions de 
Christie McDonald: «Le xviii'^ siècle semblait de toute évidence concevoir le 
dialogue philosophique comme un système, fermé sur lui-même, dans lequel les 
interlocuteurs, à partir d'une question initiale, cheminaient d'une résolution 
d'un problème à une autre, éliminant une à une les objections, avant de parve- 
nir à répondre à la question initiale» {The Dialogue of Writing. Essays in 
Eighteenth-Century French Literature, Waterloo, Wilfrid Laurier University 
Press, coll. «Bibliothèque de la Revue canadienne de littérature comparée», 7, 
1984, p. 12) et de Roland Mortier: «genre littéraire autonome lorsqu'il se 
présente de manière exclusive comme la transcription (plus ou moins libre) 



Dialogue, conversatioriy monologue 265 

souci de didactisme, voire de vulgarisation, qui a traversé le siè- 
cle : la conversation, Tentretien ou le dialogue, qui ont remplacé 
depuis le xvii^ siècle le discours, la dissertation ou le traité, sont 
devenus l'arme favorite de ceux qui veulent transmettre un mes- 
sage, une information, un contenu, tout en respectant les lois de 
l'agrément. On en prendra pour preuve cette définition donnée 
par le philosophe anglais David Hume au début de ses Dialogues 
sur la religion naturelle (1779): 

Tout point de doctrine si évident qu'il souffre à peine de 
dispute, mais si important aussi qu'on ne saurait trop sou- 
vent l'inculquer dans les esprits, semble devoir être traité 
selon une méthode de cette sorte, où la nouveauté de la 
manière compense la banalité du sujet, où la vivacité de la 
conversation rend le précepte plus frappant et où la variété 
des éclairages présentés par les divers personnages et carac- 
tères n'apparaît ni fastidieuse ni redondante^. 

Nouveauté de la «manière», «vivacité de la conversation», «va- 
riété des éclairages » : le contenu du « point de doctrine » ou du 
«précepte» bénéficie, pour Hume, d'enjolivements propres à 
cette «méthode» qu'est le dialogue, mais n'est pas modifié par 
elle. Il ne s'agit que de « compense! r] la banalité du sujet» ; pour 
reprendre une ancienne terminologie, la forme change, mais pas 
le fond («Tout point de doctrine si évident qu'il souffre à peine 
de dispute»). La démonstration l'emporte sur la fiction. 



d'une conversation (donnée pour authentique dans certains cas, pour imagi- 
naire dans d'autres) entre deux ou plusieurs personnages sur un ou plusieurs 
thèmes de discussion (ces thèmes n'étant pas nécessairement philosophiques, 
mais pouvant être artistiques, littéraires ou moraux) » (« Pour une poétique du 
dialogue: essai de théorie d'un genre», dans Joseph P. Strelka (édit.). Literary 
Theory and Criticism. Festschrift. Presented to René Wellek in Honor of his 
Eightieth Birthday. Part I: Theory, Berne-Francfort-New York, Peter Lang, 1984, 
p. 458). 

40. David Hume, Dialogues sur la religion naturelle, introduction, tra- 
duction et notes par Michel Malherbe, Paris, Librairie philosophique |. Vrin, 
coll. «Bibliothèque des textes philosophiques», 1987, p. 54. 



266 Diderot épistolier 

Deux exemples tirés de l'œuvre de Diderot illustrent la tension 
interne de la démonstration et de la fiction dans le dialogue 
philosophique au xviii^ siècle. Il s'agit des lignes finales de deux 
textes écrits à une quinzaine d'années d'intervalle, le premier en 
1757, le second, au moins dans un premier état, en 1773''^ Les 
lignes finales du troisième et dernier des Entretiens qui accompa- 
gnent la parution initiale de la pièce Le fils naturel situent claire- 
ment le texte dans un passé révolu: 

On parla devant et après le souper gouvernement, religion, 
politique, belles-lettres, philosophie ; mais quelle que fût la 
diversité des sujets, je reconnus toujours le caractère que 
Dorval avait donné à chacun de ses personnages. Il avait le 
ton de la mélancolie; Constance, le ton de la raison; 
Rosalie, celui de l'ingénuité ; Clairville, celui de la passion ; 
moi, celui de la bonhomie (DPV, X, 162). 

Les dernières lignes du Supplément au voyage de Bougainville 
sont fort différentes. A. demande à J3., alors qu'ils vont retrouver 
leur femme: «Si nous leur lisions l'entretien de l'aumônier et 
d'Orou? » (cet entretien constitue une des sections antérieures du 
Supplément). B. lui répond, mais par une question, ce qui n'est 
pas innocent : « À votre avis, qu'en diraient-elles ? » « Je n'en sais 
rien», reprend A. «Et qu'en penseraient-elles?», relance B. Le 
mot de la fin revient à A. — mais, dans la mesure où 
l'indistinction des voix domine dans le Supplément, le fait que A. 
soit en position finale n'est guère porteur de sens quant aux 
grands thèmes du dialogue : « Peut-être le contraire de ce qu'elles 
en diraient» (DPV, XII, 644). Qu'est-ce qui distingue ces deux 
textes ? 

Dans le premier, et sans vouloir le réduire à un message 
univoque, on ne peut manquer de noter que, d'une part, le dia- 
logue est décrit comme clos («On parla, devant et après le sou- 
per») et que, d'autre part, il se termine par une affirmation («je 
reconnus toujours»). Dans le second, il n'existe pas de clôture: 



41. La rupture de l'écrivain avec les manifestations canoniques du dialo- 
gue date, selon la plupart des critiques, des années 1760, soit entre les deux dates 
retenues. 



Dialogue, conversation, monologue 267 

d'abord parce que le dialogue se ferme sur une interrogation 
(quel est le sens à donner aux paroles, non encore formulées, des 
femmes?), mais surtout parce qu'il fait retour sur lui-même (par 
le projet qu'ont A. et B. de soumettre un des éléments du dialo- 
gue que le lecteur vient de lire à l'attention des femmes). On 
aurait tort de ne considérer ce refus de la conclusion que comme 
un des multiples procédés mis en place par Diderot pour créer un 
effet de réalité, car il pose avant tout la question du sens à donner 
au dialogue et de son élaboration. Malgré la similitude des pas- 
sages finaux (y a-t-il concordance entre les discours et la « na- 
ture» de ceux qui les tiennent?). Ton voit tout ce qui sépare les 
deux textes, et jusque dans leur facture: aux passés simples du 
premier, qui l'enferment dans une temporalité révolue, répon- 
dent les conditionnels du second. Pour Carol Sherman, dans 
Diderot and the Art of Dialogue, les Entretiens, comme plus tard 
le Paradoxe sur le comédien, sont des « pseudo-dialogues », car ils 
traitent « un seul thème d'une manière directe^^ » ; le Supplément 
serait au contraire une tentative de fusion, mais encore « impar- 
faite », de toutes les formes dialogiques diderotiennes^\ 

Les Entretiens sur le Fils naturel jouent jusqu'au bout leur 
rôle didactique de discours d'accompagnement : dans le but d'ex- 
poser et d'expliciter ses théories dramatiques, Diderot s'est servi 
de la forme dialoguée. Parvenu au dénouement de cette exposi- 
tion, le texte se referme*^. La raison, à défaut de triompher, s'est 
donné les moyens de le faire. Le dialogue pourrait être résumé, 
ses thèses alignées, ses arguments repérés. La «pédagogie», 
comme le note Jean Marie Goulemot, s'y fait « militante^^ ». 



42. Carol Sherman, op. cit., p. 55. 

43. Ibid., p. 122. 

44. Cela reste vrai même en considérant, comme le fait Georges Danibl 
(Le style de Diderot. Légende et structure, Paris et Genève, Droz, coll. « Histoire 
des idées et critique littéraire», 240, 1986. p. 382 n. 170), que la toute dernière 
réplique de Moi peut être lue comme un signe de l'inclusion de celui-ci dans la 
fiction de Dorval, de sa constitution comme personnage. La clôture du texte 
n'en est que resserrée. 

45. Jean Marie Goulemot, La littérature des Lumières, Pttris, Bordas, coU. 
«en toutes lettres», 4, 1989, p. 107. 



268 Diderot épistolier 

Depuis l'initial « J'ai promis de dire pourquoi je n'entendis pas la 
dernière scène» (DPV, X, 83), il y a eu résolution des difficultés 
posées par la création d'un nouveau genre dramatique, le drame 
bourgeois ; il y a donc eu, qu'on y adhère ou non, démonstration, 
voire « manifeste », comme l'écrit un des éditeurs du texte, Paul 
Vernière'*^. Le Supplément au voyage de Bougainvilky pour sa part, 
reste imperméable à toute réduction de son « message » : de son 
ouverture (« Cette superbe voûte étoilée sous laquelle nous revîn- 
mes hier et qui semblait nous garantir un beau jour, ne nous a 
pas tenu parole», DPV, XII, 579), qui déjà place le dialogue sous 
le signe de la déceptivité, à l'indécision de ses répliques finales, 
aucun chemin rectiligne n'a été parcouru, aucune thèse n'a été 
développée systématiquement, aucun sujet n'a été épuisé. Le dia- 
logue reste ouvert, ce qui correspond à la définition du dialogue 
heuristique selon Roland Mortier''^. D'abord sous-titré « Dialogue 
entre A. et B. », puis également « Sur l'inconvénient d'attacher des 
idées morales à certaines actions physiques qui n'en comportent 
pas », le Supplément n'est pas la quelconque démonstration d'une 
thèse, même s'il est bien l'illustration, la mise en scène de « l'in- 
convénient » du sous-titre. Ainsi, en son aboutissement, il ne peut 
revenir synthétiquement sur son propos, car celui-ci échappe 
justement à toute synthèse. Plutôt que de répéter son contenu, il 
revient sur sa propre énonciation : « Si nous leur lisions l'entre- 
tien de l'aumônier et d'Orou''^?» La dimension informative du 



46. Diderot, Œuvres esthétiques, éditées par Paul Vernière, Paris, Gar- 
nier, coll. «Classiques Garnier», 1968, p. 73. 

47. Roland Mortier, «Diderot et le problème de l'expressivité: de la 
pensée au dialogue heuristique », Cahiers de V Association internationale des étu- 
des françaises, 13, 1961, p. 283-297. Le critique se sert lui-même de cet exemple 
dans «Pour une poétique du dialogue: essai de théorie d'un genre» {toc. cit., 
p. 468). De même, pour John Pedersen, le Supplément est le «modèle du 
genre» (« Le dialogue — du classicisme aux Lumières. Réflexions sur l'évolution 
d'un genre», Studia Neophilologica, 51 : 2, 1979, p. 310). 

48. Christie McDonald dit du texte qu'il est « autoréférentiel » (« Le dia- 
logue, l'utopie : Le supplément au voyage de Bougainville par Denis Diderot », 
Revue canadienne de littérature comparée, 3: 1, hiver 1976, p. 68). Pour elle, le 
dialogue, « genre hybride tenant à la fois de la littérature et de la philosophie », 
est le lieu d'un conflit: il est «à la fois une méthode dialectique dont l'objectif 
est la révélation de la vérité et l'actualisation, par l'écriture, de cette méthode. 



Dialogue^ conversation^ monologue 269 

message est brouillée, ensevelie sous les bruits de la communica- 
tion, à moins de considérer que ce message porte justement sur 
renonciation et non sur le contenu; ainsi, le dialogue, dans ses 
réalisations les plus accomplies, serait cette forme duelle qui a le 
pouvoir de se commenter, de se mettre elle-même en scène, théâ- 
tre d'un théâtre^^ 

Cette hypothèse est celle de Maurice Roelens en 1972 et en 
1976 dans deux textes essentiels à la compréhension du genre du 
dialogue au xviii' siècle. Pour lui, tout dialogue est toujours le 
lieu d'un conflit «métalinguistique^», parce qu'il repose sur une 
«dualité théorique» et qu'il possède une «double finalité»: 
« communication d'un message conceptuel », il est aussi « organi- 
sation de cette communication en spectacle^^ ». Dans le premier 
cas, il postule une «continuité»^ qui est celle de la pensée logique 
ou philosophique, alors que dans l'autre il se fonde sur la « dis- 
continuité» du réel qu'il prétend rendre et dont le modèle est la 



Le dialogue met en scène un interlocuteur utilisant le langage et permet de 
réfléchir au même moment, que ce soit implicitement ou explicitement, à l'acte 
de communication par le langage» {The Dialogue of Writing. Essays in 
Eighteenth-Century French Literature, op. cif., p. xii). Carol Sherman défend une 
position similaire: « Le dialogue est à la fois une méthode d'interprétation et le 
produit de cette interprétation» {op. cit., p. 150). 

49. L'interprétation proposée ici ne s'appuie que sur une lecture frag- 
mentaire des deux exemples retenus. Il faudrait étudier de plus l'enchâssement 
des dialogues dans l'ensemble intitulé Supplément au voyage de Bougainville (et 
l'opposition que cet enchâssement permet entre dialogue «monologique» — 
celui d'Orou et de l'aumônier — et dialogue réellement «dialogique» — entre 
A. et B.)y le dialogue implicite avec Jean-Jacques Rousseau sur l'idée de nature, 
etc. De même, la nature duelle du genre est soulignée par le fait que les inter- 
locuteurs des dialogues enchâssés, en plus de défendre leurs propres positions, 
défendent aussi, par ricochet, celles de leur société (voir la lecture proposée ptr 
Christie McDonald, The Dialogue of Writing. Essays in Eighteenth-Century 
French Literature, op. cit., passim). 

50. Il utilise le mot dans la discussion qui suit la communication de 
Béatrice Didier sur «Sade et le dialogue philosophique» {Cahiers de l'Associa- 

nm internationale des études françaises, 24, mai 1972. p. 279) et dans son texte 
de 1976 («Le dialogue d'idées au xviii' siècle», lac. cit., p. 260-261 et 282). 

51. Maurice Roelens, «Le dialogue philosophique, genre impossible? 
l'opinion des siècles classiques». Cahiers de l'Association internationale des étu- 
des françaises, 24, mai 1972, p. 47; voir aussi «Le dialogue d'idées au xviii* 
lècle», loc. cit., p. 285-286. 



270 Diderot épistolier 

conversation familière ou mondaine". «L'essentielle et fonda- 
mentale difficulté du genre, conclut le critique, tient à son ambi- 
valence, à la dualité d'intentions qui le constituent à la fois 
comme discours philosophique et comme discours littéraire^\ » Le 
dialogue, dont la réussite devrait être fondée sur un souci maxi- 
mal d'économie, se voit toujours lesté, qu'il le veuille ou non, du 
poids spécifique de sa forme. Pour employer une autre opposi- 
tion de Maurice Roelens^'', la simple « diction » dont le dialogue 
rêve entre nécessairement en opposition avec la « représentation » 
qu'il ne saurait pas ne pas être, sauf à perdre sa nature générique. 



«Si l'esprit philosophique, déclare encore Maurice Roelens, se 
définit d'abord comme esprit d'examen», et relève donc du 
domaine de la raison, pourrait-on ajouter, « le dialogue en est à 
la fois l'actualisation et la dramatisation"». La contestation de la 
raison dans le dialogue vient de ce que quelques écrivains des 
Lumières, en le pratiquant, ont donné sans le vouloir la preuve 
que tout ne pouvait pas être ramené à la seule activité de la raison 
(à la simple «actualisation» de !'« esprit philosophique») et que 
naissait, de la seule présence de la forme (de la « dramatisation »), 
l'impossibilité de la transparence. Le dialogue a certes été pour le 
XVIII' siècle, tant dans ses préceptes que dans ses réalisations, le 



52. Maurice Roelens, « Le dialogue philosophique, genre impossible ? », 
loc. cit.y p. 50-52 et «Le dialogue d'idées au xviii* siècle», loc. cit., p. 265. 

53. Maurice Roelens, «Le dialogue philosophique, genre impossible?», 
loc. cit. y p. 262. Dans le même ordre d'idées, Bernard Beugnot parle d'un 
conflit entre « pluralité de voix et cohérence textuelle », « uniformité de style et 
juxtaposition des locuteurs» («Dialogue, entretien et citation à l'époque classi- 
que », Revue canadienne de littérature comparée, 3 : 1, hiver 1976, p. 40-41), ainsi 
que d'« exigences contraires » à « concilier » : « la fidélité au caractère détendu de 
la conversation réelle avec ce qu'elle comporte de risque de laisser-aller, sinon 
de désordre, et la nécessité de concentrer, d'élaguer et d'animer pour "faire un 
corps" comme le disait Balzac» {L'entretien au XVII' siècle. Leçon inaugurale 
faite à l'Université de Montréal le mercredi 17 février 1971, op. cit., p. 33). 

54. Maurice Roelens, «Le dialogue philosophique, genre impossible?», 
loc. cit., p. 46-47. 

55. Maurice Roelens, «Le dialogue d'idées au xviii^ siècle», loc. cit., 
p. 260. 



Dialogue, conversation, monologue 271 

lieu où prime la raison et Toutil de sa propagation» mais il a aussi 
été le véhicule qui, par sa nature même, la conteste. Cela ne 
change bien sûr rien au fait que le dialogue n*a cessé d*imprégner 
les pratiques littéraires tout le siècle durant. Les infortunes de la 
vertu datent de 1787; trois ans après la mort de Diderot, le genre 
n'a rien perdu de son autorité. Le romantisme marquera son 
éclipse, mais, selon plusieurs, Diderot lui avait déjà porté un coup 
fatal. 

Diderot, la conversation et le dialogue. État de la recherche 

Je ne œmpose point, je ne suis point auteur ; 
je lis ou je converse ; j'interroge ou je réponds. 

Diderot, Essai sur les règnes 

de Claude et de Néron, 1782 

(DPV, XXV, 36) 

Dans un ouvrage d'introduction à la littérature du xviii' siècle, 
Jean Marie Goulemot déclare qu'«Il faut rendre hommage au 
génie de Diderot d'avoir [ . . . ] fait du dialogue une œuvre spéci- 
fique qui prend des libertés avec le genre pour trouver sa voie 
propre^». En 1976, Maurice Roelens traçait déjà la voie à ce type 
de valorisation en consacrant au dialogue diderotien une section 
complète dans son histoire du genre au xviii' siècle, comme si 
son point d'aboutissement se trouvait dans l'œuvre de l'auteur 
du Neveu de Rameau : 

On peut poser que l'histoire du dialogue d'idées au xviii* 
siècle n'a de sens ou presque que par rapport aux œuvres de 
Diderot, mais à condition de bien marquer les ruptures, les 
transformations, les remaniements radicaux auxquels elles 
procèdent par rapport aux genres fixés et à leurs codes". 

Cette reconnaissance du dialogue diderotien comme «nouvelle 
logique» et «nouvelle rhétorique**» semble aujourd'hui faire 



56. Jean Marie Goulemot, op. cit., p. 116. 

57. «Le dialogue d'idées au xviii' siècle», toc. cit., p. 277. 

58. Ibid., p. 283. 



272 Diderot épistolier 

runanimité chez les historiens de la littérature, mais les spéciaUs- 
tes de Diderot ne s'accordent pas, eux, sur son importance dans 
leur corpus. Pourtant, le dialogue de Diderot ne fait pas qu'occu- 
per une place centrale dans le développement du genre; il est, 
dans l'œuvre même, facteur d'unité. L'étude des propositions de 
lecture de quelques exégètes permettra de suivre l'évolution de la 
réflexion critique sur ce dialogue. Celui-ci a longuement été étu- 
dié ; ce n'est pas encore le cas de la pratique de la conversation par 
Diderot, pourtant maintes fois commentée par ses contemporains, 
malgré les recherches de Bernard Waisbord, de Georges May, de 
Gabrijela Vidan et de Marc Buffat. À partir de l'étude du rôle de 
la conversation, puis du dialogue, dans la critique diderotienne, 
il sera possible de voir si le dialogue épistolaire a une spécificité. 



La légende de Diderot a longtemps reposé sur son rapport à la 
conversation, ou du moins à la parole : ses contemporains en ont 
parlé et lui-même abordait parfois la question. Ces témoignages 
ont souvent tenu lieu de réflexion sur le sens de la conversation 
diderotienne. On cite à l'envi une déclaration de la mère de sa 
future femme selon laquelle il aurait été une « langue dorée''^ » et 
une lettre de Catherine II à madame Geoffrin dans laquelle l'im- 
pératrice aurait dit que Diderot était un homme «extraordi- 
naire»: «je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir 
les cuisses meurtries et toutes noires; j'ai été obligée de mettre 
une table entre lui et moi pour me mettre moi et mes membres 
à l'abri de sa gesticulation^^ ». Racontant son séjour à Paris, le 



59. DPV, I, 17. «On dit fig. & fam. de quelqu'un qui parle facilement & 
élégamment, que Cest une langue dorée» (Ac. 62). On trouve l'expression dans 
Le mariage de Figaro de Beaumarchais — Figaro l'emploie pour désigner 
Marceline (IV, 1, Œuvres, édition établie par Pierre Larthomas avec la collabo- 
ration de Jacqueline Larthomas, Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la 
Pléiade», 22, 1988, p. 451) — et chez Louis-Sébastien Mercier, selon qui la 
langue des escrocs «est dorée, comme dit le peuple» {Tableau de Paris, édition 
établie sous la direction de Jean-Claude Bonnet, Paris, Mercure de France, coll. 
«Librairie du Bicentenaire de la Révolution française», 1994, vol. I, p. 89). 

60. On ne connaît pas l'original de cette lettre. Le texte cité est celui 
d'une lettre de Grimm à Nesselrode du 2 novembre 1773 (voir Arthur M, 



[Dialogue, conversation, monologue 273 



^r octobre 1766: «Diderot est la simplicité même. Il a environ cin- 
T quante ans. Il déclame toujours avec véhémence; il délire; il est 
chaud, aussi chaud dans les choses de la conversation que dans 
ses livres» (VI, 339). Willem van Hogendorp se souvient, «douze 
ou treize ans » après, des « charmes » de la conversation de Dide- 
rot (XI, 58) et sa femme lui en loue également la «vivacité» (XIII, 
30). Pour le jeune Hérault de Séchelles, la conversation de Dide- 
rot est plus brillante et plus instructive que celle de Rousseau 
(XV, 100 n. 11). En 1812, Morellet, qui en a pourtant contre le 
« despotisme » dans rechange oral, vantera sa « manière de s*em- 
parer de la conversation », car elle est le propre des hommes de 
talent^'». De même. Garât (XV, 129-131), l'abbé Georgel" et 
dom Deschamps contestent à Técrivain toute qualité d'écoute: 
« Mr Diderot [ . . . ] parle toujours et n'entend guère » (Deschamps, 
IX, 106). Ils auraient pu endosser telle déclaration (probablement 
apocryphe) de Voltaire: «Cet homme a de l'esprit assurément; 
mais la nature lui a refusé un talent et un talent essentiel : celui 
du dialogue^\ » 

Au sujet de la conversation, Diderot lui-même, dont le « ra- 
mage» n'est pas «trop mélodieux» (XIV, 70-71), confie tantôt 
avoir un «fonds inépuisable de ressources contre les ennuyeux» 
— « Pour peu que la société et la conversation me soient indiffé- 
rentes, zeste! voilà ma tête partie» (IV, 215) — , tantôt céder à 
une «effusion d'âme» (VI, 233), quand il ne passe pas d'un état 



WiLSON, Diderot. Sa vie et son œuvre, Paris, Laffont-Ramsay, coll. « Bouquins». 
1985. p. 525). 

61. André Morellet, De la conversation. Suivi d'un essai de Jonathan 
Swift, préface de Chantai Thomas, Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite biblio- 
thèque et Rivages poche», 169. 1995, p. 61. 

62. Jean-François Georgel, Mémoires, 1817-1818, cités par Morris 
Wachs, «L'identité de quatre interlocuteurs de la Satire première; RDE, 10, 
avril 1991, p. 108-109. Pierre Lepape cite d'autres témoignages sur la conversa- 
tion de Diderot {Diderot, Paris. Flammarion, coll. «(irandcs biographies» 1991. 
p. 62, 76 et 163). 

63. Cette déclaration est rapportée par hrançois Metra, Correspondance 
secrète, politique et littéraire, Londres, 1787-1790 (cité par Pierre Lbpapb, op. cit, 
p. 403). 



274 Diderot épistolier 

à Tautre dans la même conversation : « Quant à votre serviteur, il 
fait le rôle du silence au milieu de tous ces concertants là; à 
moins que son imagination ne vienne à s'éveiller brusquement et 
ne lui donne le ton et le propos d'un énergumène » (à Galiani, X, 
67). Causeur enthousiaste, comme proclament certains? Discou- 
reur sourd aux autres, comme le déplorent Garât, Georgel et 
Deschamps? Spectateur refusant de s'ennuyer dans la conversa- 
tion ou, au contraire, s'y laissant entraîner, selon l'image de lui- 
même qu'il veut donner ? Ces remarques sur la pratique didero- 
tienne de la conversation ne permettent pas de déterminer la 
conception que se faisait Diderot des rapports entre celle-ci et la 
pratique de la lettre. Comme le fait remarquer à juste titre Reino 
Virtanen: «Diderot le causeur [«the talker»] est une chose; 
Diderot l'écrivain, autre chose^"*. » 

Quelques critiques se sont néanmoins intéressés à la conver- 
sation chez Diderot. Selon Bernard Waisbord, qui l'a étudiée 
dans la correspondance avec Sophie, elle revêt plusieurs formes, 
elle «mobilise en [Diderot] l'émotivité du cœur autant que 
l'activité de l'esprit^S) et elle correspond à une existentielle 
mobilité. Georges May, dans une étude d'ensemble consacrée au 
«décousu» dans l'œuvre de Diderot, conclut que c'est par la 
réflexion scientifique que l'écrivain en est venu à élaborer une 
nouvelle rhétorique, en accord avec les progrès de la science de 
son époque: 

Parler, au contraire [d'écrire], c'est faire droit à l'inspiration 
du moment, de chaque moment successif; c'est faire place 
à l'improvisation, à la contradiction, à la fantaisie; c'est 
accorder à la fugacité des idées, à leur flexibilité, à leur irres- 
ponsabilité une fonction expressive à laquelle la rhétorique 
en cours était foncièrement hostile^^. 



64. Reino Virtanen, Conversations on Dialogue, Lincoln, University of 
Nebraska, coll. «University of Nebraska Studies: New Séries», 54, 1977, p. 70. 

65. Bernard Waisbord, «La conversation de Diderot», Europe, 41 : 405- 
406, janvier- février 1963, p. 170. 

66. Georges May, «Diderot, artiste et philosophe du décousu», dans 
Hugo Friedrich et Fritz Schalk (édit.), Europàische Aufklàrung. Herbert Dieck- 
mann zum 60. Geburtstag, Munich, Wilhelm Fink Verlag, 1967, p. 168. 



Dialogue, conversatioriy monologue 275 

Fondé sur la parataxe, figure centrale de la conversation, le style 
de Diderot, en exigeant une grande capacité d'analyse du lecteur 
(qui doit reconstruire l'unité du texte, comme le philosophe et le 
scientifique reconstruisent celle du monde), serait d'un «parallé- 
lisme rigoureusement fondamental » avec sa philosophie matéria- 
liste. Puisque entre l'écrit et l'oral se situerait «une sorte de 
moyen terme» trouvé «spontanément»: «la lettre familière*^», 
c'est dans la correspondance que le style de Diderot trouverait 
son premier champ d'application, et un champ privilégié, avant 
de rayonner dans les autres textes. 

En 1972, Gabrijela Vidan fait paraître dans les Studies on 
Voltaire and the Eighteenth Century un article intitulé « Style liber- 
tin et imagination ludique dans la correspondance de Diderot » 
dans lequel elle s'interroge sur les rapports de la conversation et 
de la lettre. Elle se donne pour objectif de « reconstituer l'image, 
tellement humaine, du Diderot de la correspondance » et de com- 
prendre son « non-conformisme épistolaire^ ». Parce qu'impres- 
sionniste (les types de dialogue ne sont pas définis précisément) 
et parce que postulant l'existence d'un conformisme épistolaire 
sans en donner les caractéristiques, cette lecture ne permet pas de 
saisir comment jouent, dans la correspondance, les liens de la 
lettre et de la conversation ou du dialogue (l'auteur emploie les 
deux termes). Deux intuitions y sont cependant énoncées, dont 
l'importance est réelle en ce qui concerne le statut de l'oralité 
dans l'œuvre de Diderot. 

La première est que la correspondance n'est pas différente 
des autres textes de l'écrivain : on y trouve le même « aspect dia- 
logique», la même «trame essentiellement dialogique*'». Malgré 
une subordination des lettres aux « textes purement littéraires^ », 
Gabrijela Vidan montre en effet qu'il y a du dialogue dans la 
correspondance. Les lettres ont beau être un « premier jet » des 



67. Ibid. 

68. Gabrijela Vidan. « Style libertin et imagination ludique dans la cor- 
respondance de Diderot», SVEC, 90, 1972, p. 1734. 

69. Ibid., p. 1734 et 1741. 

70. Ibid., p. 1745. 



276 Diderot épistolier 

œuvres à venir, ou leur « matière première^^ », elles n'ont toutefois 
pas une nature dialogique différente de la leur. 

La seconde intuition est que les manifestations conversa- 
tionnelles ou dialogiques dans la correspondance sont multiples. 

Soit que Ton ramène la lettre à un dialogue imaginaire ou 
réel avec un ou plusieurs interlocuteurs — et alors on s'en 
tient à l'aspect plus ou moins conventionnel — soit que l'on 
songe aux multiples modes de simulacre de conversations 
effectivement entendues ou de celles auxquelles Diderot 
avait pris lui-même part, il n'en reste pas moins que c'est 
l'échange d'idées ou l'établissement d'une relation qui pré- 
occupe le plus l'auteur. Enfin le dialogue avec soi-même ne 
découle point d'une introspection mais d'un contact avec la 
pensée d'autrui^^ 

Il existerait donc selon Vidan au moins trois formes de dialogue 
épistolaire: à un niveau général, la lettre serait un dialogue (c'est 
«l'aspect plus ou moins conventionnel») ; dans la lettre, des con- 
versations seraient représentées (ce sont les « multiples modes de 
simulacre de conversations»); même le «dialogue avec soi- 
même» serait engendré par le «contact avec la pensée d'autrui». 
Une telle typologie, pour stimulante qu'elle soit, pose des diffi- 
cultés. Comment distinguer les dialogues «imaginaires» des 
«réels», ceux-ci paraissant «naturels bien qu'étant inventés de 
toutes pièces^^»? Quels sont les «modes de simulacre», ces 
«moyens d'expression» dont l'auteur souligne la «diversité^'*»? 
Comment distinguer formellement, par exemple, les « relations » 
des « transcriptions » ou des « rapports^^ » de conversations et de 
dialogues réels? Que sont ces «textes calqués sur l'allure de la 
conversation^^ » ? Gabrijela Vidan est consciente de la nécessité de 
catégories précises — « Depuis une relation en forme de narra- 



71. Ibid., p. 1744 et 1745. 

72. Ibid., p. 1734-1735. 

73. Ibid., p. 1742. 

74. Ibid., p. 1736. 

75. Ibid., p. 1735, 1736 et 1739. 

76. Ibid., p. 1744. 



> 



VialoguCy conversation, monologue 277 

tion sage, et allant jusqu à une transcription presque littérale du 
décousu sans insister sur la distinction des personnages^» — , 
mais elle n*en propose pas. 

Malgré son titre — « Conversation par écrit » — , Tarticle de 
Marc Buffat paru en 1990 ne porte pas spécifiquement sur la 
lettre comme conversation. En fait, dans son étude du « discours 
amoureux» dans les Lettres à Sophie Volland, Tauteur ne consacre 
que quelques paragraphes à cette question. Pour lui, un des pro- 
jets de Fépistolier est de «Tout dire», ce qui suppose un double 
statut de la lettre : d'une part, le rapport épistolaire, « supérieur à 
tout contact physique, est rapport accompli, c'est-à-dire fusion » ; 
d'autre part, il « équivaut à un contact physique » et il est alors 

'analogue de la conversation^*. Trois traits caractérisent cette 

nalogie : 

— D'abord la proximité matérielle des interlocuteurs. La 
lettre est à cet égard dotée d'un pouvoir magique: elle 
abolit les distances. 

— Ensuite, que nous avons affaire à un échange en acte 
(Diderot et Sophie sont en train de communiquer). 

— Enfin qu'il y a simultanéité de la lecture et de l'écriture 
(Sophie lit pendant que Diderot écrit ou inversement)^. 

Ces caractéristiques rejoignent l'analyse proposée ici: la lettre 
réussit à abolir l'absence qui la rend nécessaire et elle crée une 
temporalité spécifique, un présent épistolaire. Le critique ajoute: 
« Dans les trois cas la référence implicite est la parole, conversa- 
tion, entretien ou dialogue, qui suppose deux interlocuteurs pré- 
sents physiquement l'un à l'autre**. » Ce commentaire doit être 
doublement nuancé: la référence à la parole n'est pas «impli- 
cite», mais au contraire explicite dans la lettre — celle-ci répète 
constamment qu'elle est une parole qui se substitue à une autre 



77. /frttl, p. 1738-1739. 

78. Marc Buffat, « Conversation par écrit », RDE, 9, octobre 1990, p. 60. 

79. Ibid., p. 61. 

80. Ibid, 



278 Diderot épistolier 

qui fait défaut; «conversation», «entretien» ou «dialogue» ne 
sont pas des synonymes — chacune de ces pratiques a des effets 
particuliers sur la lettre. Marc Buffat fait finalement remarquer 
que la fragmentation épistolaire modifie fondamentalement les 
rapports de la lettre et de la parole : 

Nous avons affaire à un continu coupé. Le texte de Diderot 
renvoie à une continuité morcelée. Plus précisément, il su- 
perpose Timmédiateté de la parole et le différé de Técriture, 
la parole comme continuum ou lien et l'écriture comme 
discontinuité ou séparation^^ 

La coupure, le morcellement, le différé, la discontinuité et la sé- 
paration font que la lettre ne peut pas être une conversation 
comme les autres et qu'elle doit donc avoir recours à des procédés 
qui ne sont pas les mêmes, des procédés d'écriture et non des 
procédés vocaux ou physiques. 

Si la conversation est au fondement de l'écriture didero- 
tienne, avec les nuances qu'il convient d'apporter à cette affirma- 
tion, c'est surtout, pour plusieurs, parce que Diderot a un rare 
talent pour l'écoute, autant dans la conversation que dans la lec- 
ture : qu'il s'agisse de rendre les discussions du Grandval, chez le 
baron d'Holbach, et de la Chevrette, chez madame d'Épinay, ou 
de composer ses œuvres à partir de celles des autres, comme 
dans le Commentaire sur Hemsterhuis ou la Réfutation suivie de 
Vouvrage d'Helvétius intitulé VHomme^ pour ne donner que deux 
exemples, Diderot se nourrit de la parole des autres, lit la plume 
à la main, saisit les discours qui l'environnent^^ Auteur dialogi- 
que par excellence, il pratique la conversation et le dialogue 



81. Ibid. 

82. Maurice Roelens emploie l'expression «lecture active» («Le dialo- 
gue d'idées au xviii' siècle», loc. cit.y p. 281) et Jean Mayer celle de jeu: «il 
arrive très souvent que le partenaire soit un auteur et que la partie se joue 
autour d'une lecture [...] le philosophe prend appui sur l'ouvrage d'autrui pour 
le combattre avec sa propre tactique, exploitant comme il convient les faiblesses 
du jeu adverse » (« La philosophie de Diderot : une philosophie de joueur », dans 
Centre aixois d'études et de recherches sur le xviii' siècle. Le jeu au XVIIP siècle. 
Colloque d'Aix- en-Provence (30 avril, l" et 2 mai 1971), Aix-en-Provence, 
EDISUD, 1976, p. 206). 



Dialogue, conversatioriy monologue 279 

nnme «méthode d'enquête intellectuelle*^» et la première lui 
ît « intellectuellement nécessaire" ». La conversation est pour lui 

un choix matérialiste de Textériorité. Parce qu'il n'est pas 
confiné dans une philosophie du sujet, Diderot tend à se 
fondre dans le discours commun. Dans ce jeu de relais et de 
hasard, où les voix se croisent au sein mouvant de la matière 
du monde, il n'est pas dépossédé de sa propre parole, mais 
il va d'abord vers la parole des autres [...]*^ 

Au-delà de la biographie et de l'anecdote, c'est toute la création 
diderotienne que sollicite la parole. 



De l'analyse de la tradition critique du dialogue chez Diderot**, il 
est possible d'isoler cinq traits sur lesquels les critiques s'enten- 
dent, malgré la diversité des approches. Le premier est que Dide- 
rot lui-même est à l'origine de la conception voulant que le dia- 
logue soit la valeur fondatrice de sa pratique ; si la biographie est 
récupérée par l'analyse critique, c'est seulement dans cette pers- 
pective. Le deuxième est que les manifestations du dialogue chez 
lui sont multiples et spécifiques : elles ne sont pas les mêmes dans 
Le neveu de Rameau et les Entretiens sur le Fils naturel^ pas plus 



83. Yves Benot, « Diderot épistolier. De ses lettres à ses livres », La Pen- 
sée, 99, septembre-octobre 1961, p. 103. 

84. Michel Kerautret, La littérature française du XVJII* siècle, Paris, 
PUF, coll. «Que sais-je?», 128, 1983, p. 75. 

85. Jean-Claude Bonnet, Diderot, Paris, coll. « Le livre de poche. Textes 
et débats», 5001, 1984, p. 222. 

86. Telle qu'on peut en suivre le développement chez Herbert Dieck- 
MANN {Cinq leçons sur Diderot, Genève, Droz et Paris, Minard, coll. « Société de 
publications romanes et françaises», 64, 1959, 149 p.), Roland Mortier («Di- 
derot et le problème de l'expressivité : de la pensée au dialogue heuristique ». loc 
cit. : «Diderot et le dialogue philosophique», dans Provokatie en inspiratie/ 
Provocation et inspiration. Liber amicorum Léopold Flam, Anvers, Uitgeverij 
Ontwikkeling, 1973-1975, vol. 2, p. 467-486), Carol Sherman {op. cit.) et 
Georges Daniel {op. cit.). On consultera également Wilda Anderson {Diderot's 
Dream, Baltimore et Londres, The Johns Hopkins University Press, 1990. vu/ 
259 p.), Huguette Cohen («Diderot's Machiavellian Harlequin: Ferdinando 
Galiani», SVEC, 256, 1988, p. 129-148) et Jean Macary («Le dialogue de 
Diderot et l'anti-rhétorique », SVEC, 153, 1976, p. 1337-1346). 



280 Diderot épistolier 

que la rhétorique de la persuasion dans le Paradoxe sur le comé- 
dien n*est la même que dans les Lettres à Sophie Volland. Par 
ailleurs, et c*est le troisième trait, l'importance de la figure du 
lecteur est soulignée par tous les critiques: qu'il soit implicite- 
ment représenté, comme personnage ou comme destinataire, 
qu'il soit dissimulé sous le masque de la postérité (Herbert 
Dieckmann) ou présent parmi les contemporains (Carol Sher- 
man), qu'il ait ou non à interpréter ce qu'on lui donne à lire, le 
lecteur est, pour Diderot, une réalité de tous les instants. De 
même, quatrième trait, tous les critiques s'entendent pour dire 
que le dialogue de Diderot doit être pensé en relation avec la 
réalité sociale et littéraire de la conversation, et avec sa propre 
pratique de cette activité. On convient également, et c'est le der- 
nier trait commun aux critiques, que le dialogue peut se trouver 
dans toutes les formes pratiquées par l'écrivain, de l'article ency- 
clopédique (par le système des renvois ou, dans le célèbre article 
«Animal» de V Encyclopédie, par citations interposées) à la tra- 
duction (le traducteur ne fait pas que transcrire la pensée de 
Shaftesbury, il dialogue avec elle, comme plus tard avec celle de 
Sénèque), du dialogue au sens strict jusqu'à la lettre familière, du 
manifeste théâtral [De la poésie dramatique, 1758) aux Pensées sur 
l'interprétation de la nature (1753). 

L'on peut donc interpréter les manifestations dialogiques 
chez Diderot de multiples points de vue. À celles des critiques 
déjà mentionnés, on ajoutera pour conclure les remarques de 
Jean Starobinski sur le rapport de Diderot à «la parole des 
autres». En introduction aux traductions de Diderot, le critique 
lie la philosophie de l'écrivain et son choix du genre dialogué. 
Bien que sa réflexion ne porte que sur un aspect particulier du 
dialogisme diderotien, on peut l'étendre à l'ensemble de l'œuvre. 
« Dans un langage qui lui vient du dehors, écrit le critique, Dide- 
rot tente d'exposer une anthropologie où l'homme est soumis, à 
tous égards, au règne de l'extériorité, à la loi du dehors^^ » Pour 
Diderot, ajoute-t-il, « la présence d'autrui est fondamentalement 



87. Jean Starobinski, «Diderot et la parole des autres», dans Denis 
Diderot, Œuvres complètes. Édition chronologique. Introductions de Roger Lewin- 
ter, Paris, Club français du livre, 1972, vol. XIII, p. xvi. 



Dialogue, conversation, monologue 281 

présence parlante** ». Cette soumission au règne de Textériorité, 
cet accueil de la «présence parlante», est bien ce qui caractérise 
et unit, dans toutes ses œuvres, la pratique littéraire de Diderot. 
Barbey d'Aurevilly ne Tavait-il pas perçu, lui qui postulait une 
triple unité de son œuvre: matérialiste, bourgeoise, bavarde? La 
\itupération des «entrailles oratoires*'» ne témoignait-elle pas 
d'une lecture attentive de Diderot, de la mise au jour de ce qui lui 
donne sa spécificité comme écrivain? 

La conversation et le dialogue pensés par la lettre 

Pour l'épistolier, Tépistolaire est explicitement rattaché à la con- 
versation et au dialogue ; la lettre amoureuse, la lettre amicale — 
à défaut de termes moins ambigus — et la lettre publique abor- 
dent cet aspect du commerce épistolaire. On y trouve également 
des remarques sur le dialogue au théâtre et sur le dialogue philo- 
sophique qui fournissent quelques indications sur les qualités 
propres à ces pratiques. Pourtant, leur équivalence n*est pas par- 
faite : il arrive que l'une ait préséance sur l'autre, soit par ses qua- 
lités particulières, soit pour des raisons liées au fonctionnement 
de la réflexion diderotienne. Ces pratiques supposent des qualités 
communes — connivence, liberté, discontinuité, réciprocité, par 
exemple — , mais elles peuvent aussi être le lieu d'affrontements 
plus ou moins ludiques. Souvent changeante, voire chargée de 
contradictions, la conception diderotienne de la lettre, de la con- 
versation et du dialogue doit servir de cadre dans lequel les paroles 
entendues ou inventées et les citations vont prendre leur sens. 

Plusieurs remarques de l'épistolier montrent que le lien de la 
lettre et de l'échange oral relève pour lui de l'évidence. Cette 
équivalence est posée dans la lettre publique aussi bien que dans 
la lettre familière. Par exemple, en 1751, dans la préface à sa Lettre 
<ur les sourds et muets à Vusage de ceux qui entendent et qui par- 
Icnty Diderot explique à son libraire, Bauche, que dans une lettre 



88. Ibid., p. viii. 

89. Barbey d'Aurevilly, Contre Diderot, préface de Hubert fuin. 
uxellcs, Éditions Complexe, coll. «Le regard littéraire», 3. 1986, p. 134. 



282 Diderot épistolier 

« on est censé converser librement » et que « le dernier mot d'une 
phrase [y] est une transition suffisante» (I, 101). L'échange sur la 
postérité avec Falconet reprend une conception semblable, mais 
d'une façon singulière. Diderot, d'un côté, pense que « l'homme 
précoce », celui que son temps ne peut pas, ou ne veut pas, recon- 
naître pour ce qu'il est, n'a pas de public véritable parmi ses 
contemporains et qu'il «converse avec l'avenir»: «C'est à ceux 
qui ne sont pas encore, qu'il adresse la parole» (VI, 68). À cette 
métaphore, souvent reprise (VI, 69, 71, 91 et 97), Falconet ré- 
pond par celle de la lettre : « celui que son siècle écoute, remet sa 
lettre à un porteur fidèle qui se charge de la faire passer à tous 
ceux qui auront intérêt à la lire» (VI, 115). L'homme de génie 
doit choisir : converser avec ses « neveux » ou écrire à ses contem- 
porains. Les moyens sont différents, mais l'activité, dans sa fonc- 
tion de communication, est la même. 

Dans la lettre familière, la conversation et la lettre sont éga- 
lement interchangeables : « Si vous êtes paresseux d'écrire, venez 
causer» (II, 172), écrit Diderot à Grimm en juillet 1759. Quel- 
ques semaines plus tard, une prescription rappelle l'alternative 
proposée en juillet : « Suppléez là le ton et la pantomime » (II, 
198). Il ne s'agit pas dans ce cas de rapporter une conversation, 
mais bien de transformer la lettre en conversation. L'analogie est 
sans cesse soulignée par les synonymes utilisés : « je cause en vous 
écrivant, comme si j'étois à côté de vous, un bras passé sur le dos 
de votre fauteuil et que je vous parlasse », écrit Diderot à Sophie 
Volland (IV, 43). À la fin de 1773, il s'adresse à son amie la prin- 
cesse Dachkov : 

Je parle, vous le voyez, comme si j'étois réellement près de 
vous, juste comme j'avois l'habitude de le faire, tandis que 
vous vous teniez debout, le coude appuyé sur le chambranle 
de la cheminée, et examinant ma physionomie pour décou- 
vrir si j'étois sincère ou à quel point je l'étois (XIII, 138). 

Le décor («le chambranle de la cheminée^^»), les positions 
(«comme si j'étois réellement près de vous», «vous vous teniez 



90. Dans la correspondance, les intérieurs sont souvent limités à cet élé- 
ment du décor: «feu» (I, 249; XIII, 43; XIV, 13), «foyer» (II, 295; IV, 231; 
XIII, 16, 32, 35 et 141), «cheminée» (III, 171), «âtre» (XII, 229), etc. 



Dialogue, conversation^ monologue 283 

debout, le coude appuyé»), les physionomies, la connivence 
(«vous le voyez», «j'avois l'habitude de le faire»), Foralité («Je 
parle»), la sincérité: tout unit la pratique de la lettre à celle de la 
conversation. Lorsque Tépistolier rapporte les propos du père 
Hoop au Grandval, il prend la peine d'ajouter : « Vous voyez bien 
qu'il faut lire tout ceci comme une conversation» (III, 228). La 
lettre, qui rapporte une conversation, en est elle-même une. 
L'analogie de la conversation et de la lettre rend même possible la 
création d'une nouvelle temporalité abolissant la distance et an- 
nulant les effets de l'absence, comme dans la lettre à Falconet et 
à mademoiselle Collot de mars 1769: «Adieu, mon ami; adieu 
bonne, amie. Je vous salue et vous embrasse tous les deux. Nous 
causerons une autre fois plus à notre aise et plus au long» (IX, 
45). L'épistolier n'écrit pas : « je causerai avec vous », mais : « Nous 
causerons». C'est la conversation qui est reportée dans le futur, 
non l'adresse du destinateur au destinataire ; ni la séparation ni la 
distance n'y font rien. Dans les dernières lignes de la lettre d'oc- 
tobre 1767, enfin, Diderot résume la pratique épistolaire de sa 
correspondante, madame d'Épinay : « Vous dialoguez à la Racine. 
Ce n'est pas à la phrase, c'est au sentiment que vous répondez ; et 
c'est fort bien fait» (VII, 172). L'opposition du texte de la lettre 
(«la phrase») et de ce qu'il recouvre et dévoile (le «sentiment») 
est une des formes du dialogue épistolaire («Vous dialoguez», 
vous répondez»). Toujours, chez Diderot, la lettre est une 
parole partagée au présent. 

Une démonstration particulièrement claire de ce partage se 
lit dans la lettre à Sophie de novembre 1760, soit tout de suite 
après que Diderot a écrit quelques-unes de ses plus longues mis- 
sives du Grandval (celles-ci contiennent plusieurs conversations 
rapportées). L'épistolier, en réponse à un commentaire de sa 
maîtresse («dites- vous»), compare leurs lettres respectives. Les 
siennes sont « variées » ? 

Et les vôtres le seront, et plus et plus agréablement encore 
que les miennes, quand vous pourrez vous résoudre, 
comme moi, à m'envoyer vos conversations d'Isle. Vous 
verrez que ce que vous, mad' Lcgendre et mad* votre mère 
direz sur un sujet ou de goût, ou de caractère, ou d'affaires, 



284 Diderot épistolier 

ou de conduite, ou de mode, ou de ridicule, ou de vice, ou 
de vertu, ou d'histoire, ou de morale, ne vaudra pas mieux 
que les boutades de TÉcossois, que les fautes de mad' 
d'Aine, que la mauvaise humeur du baron, et que mon 
marivaudage. Car je marivaude, Mariveau sans le sçavoir, et 
moi le sachant (III, 248-249). 

Malgré la difficulté que constitue la conversation rapportée 
(«quand vous pourrez vous résoudre»), Sophie pourrait être 
épistolairement l'égale de Diderot : le parallèle d'Isle et du Grand- 
val mène à la reconnaissance de l'égalité des épistoliers, et celle- 
ci suppose connivence (entre épistoliers, on peut se permettre ces 
folies-là), liberté (les lettres sont «variées», en style et en ton), 
discontinuité (comme en témoigne la liste des sujets possibles) et 
réciprocité (Sophie ferait pour Diderot ce qu'il fait pour elle). 
Pour que cela soit possible, il faut passer par la conversation. 

Le dialogue de théâtre est également un sujet des lettres 
familières. Sa difficulté est reconnue dans une lettre à Grimm de 
1759 : « Il est sûr que le plan ne me coûte rien et que le dialogue 
me tue; c'est le contraire des autres» (II, 200). Pourtant, dans 
deux lettres de 1760, Diderot soumet une série de répliques à 
Bernard-Joseph Saurin et à Sophie pour un projet de Siège de 
Calais (III, 90, 92 et 105) ; plus tard la même année, il en propose 
une à Voltaire (III, 274); en 1776, il en suggère à François 
Tronchin (XV, 38). Les dialogues ne sont pas réputés difficiles que 
pour les auteurs, fait remarquer Diderot en conseillant à made- 
moiselle Jodin de se rapprocher « de la conversation noble et sim- 
ple » dans son jeu (VII, 14). Critiquant Le philosophe sans le savoir 
(1765) de Sedaine, l'épistolier a recours à un dialogue imaginaire 
pour exposer ce qu'il attend du drame bourgeois : « Que diable 
voulez-vous que je réponde à un plat qui me demande si je 
trouve cela écrit? "Et foutre non, lui réponds-je, cela n'est pas 
écrit, mais cela est parlé"» (V, 212). La parole («cela est parlé») 
doit, au théâtre, avoir préséance sur le texte dramatique («cela 
n'est pas écrit») et elle doit être condensée, ramassée. «Gardez- 
vous des longs couplets», conseille Diderot à François Tronchin 
le 23 décembre 1777 ; « ils ôtent à la scène sa rapidité, et sont très 



DialoguCy conversation^ monologue 285 

souvent contraires à la nature de la conversation''». Celle-ci a 

donc une nature à laquelle le théâtre doit être fidèle. En rappelant 

difficultés inhérentes au genre, en accordant la priorité aux 

îxtes écrits pour être dits et en insistant sur la rapidité qui doit 

caractériser, le dramaturge ne montre-t-il pas la voie à Tépis- 

>lier? 

Le dialogue philosophique (au sens strict) est aussi présent 
ins la correspondance sous la forme de commentaires et de 
itations de Diderot, mais, dans l'ensemble, celui-ci ne porte guère 
jugements particulièrement importants sur le genre en tant 
le tel. Il cite Platon (IV, 161) et mentionne son nom à plusieurs 
>rises, ainsi que ceux de Cicéron, de Fontenelle et de Pascal, 
tais aucune mention n'est faite de Lucien'^. En 1769, il travaille 
^ec madame d'Épinay à la correction des Dialogues de l'abbé 
iiani, ouvrage qui devait selon lui surnager « à côté des Provin- 
iles et des Dialogues de Platon^^ ». Des dialogues diderotiens — 
\Entretien d'un père avec ses enfants, VEntretien d'un philosophe 
fec la maréchale de *** — font l'objet d'allusions: l'épistolier 
îmande à Grimm de faire préparer des copies du premier (X, 
18) et annonce à Catherine II que le second est un texte de 



91. XV, 82. La rapidité de la conversation mondaine est signalée par 
LiVAUX {Théâtre complet. Tome premier, texte établi, avec introduction, chro- 

lologie, commentaire, index et glossaire par Frédéric Deloffre, nouvelle édition, 
revue et mise à jour avec la collaboration de Françoise Rubellin, Paris, Bordas, 
coll. «Classiques Garnier», 1989, p. 967), Mercier {op. cit., vol. I, p. 43), Rous- 
seau {Julie ou La nouvelle Héloïse. lettres de deux amants habitants d'une petite 
ville au pied des Alpes recueillies et publiées par Jean-Jacques Rousseau, introduc- 
tion, chronologie, bibliographie, notes et choix de variantes par René Pomeau, 
Paris, Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1960, p. 208), Morellet {op. cit., 
p. 82), Paradis de Moncrif {Essais sur la nécessité et sur les moyens de plaire, 
1738) et madame de Staël {De l'Allemagne, 1808-1810) (ces deux derniers 
auteurs sont cités par Benedetta Graver i, Madame du Deffand et son monde, 
Paris, Seuil, 1987, p. 61 et 366-367 n. 7). 

92. Voir r« Index général des noms de personnes», XVI, 145-303. 

93. X, 69. Dans une lettre publique au h4ercure de France de juin 1771, 
Diderot loue la «facilité», la «force». Inélégance» et le «ton de la plaisanterie 
naturelle» de Galiani (XI, 46) : «Ceux qui Pont un peu connu vous diront tous 
que ses Dialogues sont calqués sur sa conversation» (XI, 47). La comparaison 
ivec Pascal est reprise et les Dialogues présentés comme un « modèle» du genre 
XI, 50). 



286 Diderot épistolier 

quelques pages, «moitié sérieuses et moitié gaies» (XIV, 85). En 
1773, il «exhorte» madame d'Épinay à continuer ses Conversa- 
tions (TÉmilie (XIII, 38) et lui offre même de se charger de leur 
«édition» (XIII, 46); elles paraîtront en 1774 et en 1781. 

Deux moments de la correspondance méritent d'être rete- 
nus, car les lettres posent alors le problème des qualités du genre 
dialogué, tandis que dans les extraits précédents le dialogue 
n*avait qu'un intérêt épisodique. Celle de juin 1766 à Le Monnier 
est un commentaire de sa brochure en vers et en prose intitulée 
Dialogue sur la raison humaine (VI, 202-206). Diderot reproche à 
son auteur sa prose : « je la trouve commune, point d'élégance, et 
pas assez de naïveté ; que ne causiez vous de cela, comme quand 
vous causez avec nous?» (VI, 203). Plusieurs lettres des années 
1769, 1770 et 1771 portent, elles, sur la rédaction du Rêve de 
D'Alembert; l'épistolier déclare dans une de celles-ci que, parmi 
les « qualités si essentielles au dialogue », il y a « de l'originalité, de 
la force, de la verve, de la gaieté, du naturel, et même de la suite » 
(IX, 157; voir aussi XIV, 165). Ces brèves remarques de Diderot 
épistolier sur le genre du dialogue mettent en lumière quelques- 
unes des qualités attendues du genre : élégance, naïveté, origina- 
lité, force, verve, gaieté, naturel, «et même de la suite». De ces 
qualités, la dernière doit être soulignée, car, même si elle est éton- 
nante, on la retrouve souvent sous la plume de Diderot lorsqu'il 
s'interroge sur la nature de la conversation. 



L'équivalence posée entre la lettre et la conversation, pourtant 
généralisée chez Diderot, fait néanmoins place, à l'occasion, à la 
dépendance d'une pratique par rapport à l'autre. Si Diderot, in- 
carcéré à Vincennes en 1749, n'a pu se défendre convenablement 
devant Berryer, c'est à cause de son « trouble » : la lettre remplace 
alors la conversation qui a eu lieu, mais de façon insatisfaisante 
(I, 86). Pareillement, en 1743, l'épistolier écrit à Anne-Toinette 
que la lettre vaut mieux que la rencontre réelle des amants. 

Je prens le parti de vous écrire; car dans l'état où vous 
m'avez mis, je ne vous parlerois point sans pleurer, et je me 
suis aperçu que mes larmes vous importunent. Icy, ma tris- 



Dialogue, conversation, monologue 287 

tesse ne gêne personne ; et pour m y livrer, je n*ai pas besoin 
de me cacher derrière une porte (I, 46). 

Pragmatiquement, Diderot utilise ici un des procédés qu'il affec- 
tionne: expliquer à Tautre («mes larmes vous importunent») 
que c'est lui qui lui dicte sa conduite (« Je prens le parti de vous 
écrire») — comme le disent les formules traditionnelles de clô- 
ture des lettres, Diderot est bel et bien, en quelques occasions 
choisies par lui, un « très humble et très obéissant serviteur » de 
son destinataire. Dans ce cas, la lettre est un paravent derrière 
lequel se réfugier et éviter les désagréments de la conversation, 
ainsi que le moyen de verser au compte de l'autre la responsabi- 
lité de l'écriture. 

Pendant le voyage de Russie, le pacte épistolaire est modifié 
de telle façon que la lettre change radicalement de fonction, ce 
qui a pour effet de redéfinir ses liens avec la conversation : il n'est 
alors plus question de tout y dire ou de la charger d'affects im- 
portants liés à sa fonction de substitution, mais simplement d'y 
dresser la liste des sujets des futures conversations parisiennes. 
Diderot l'indique clairement à Sophie et à madame de Blacy le 18 
juin 1773: «Je ne vous écris qu'un mot. Je serai même à l'avenir 
aussi laconique. Je réserverai tout pour les moments doux que 
nous passerons encore ensemble» (XIII, 16). Que la lettre soit 
destinée aux deux sœurs et non à la seule Sophie est significatif 
d'une évolution majeure du rôle joué par la correspondance entre 
les amants: à partir de la mort de Morphyse et de l'installation 
définitive de Sophie à Paris, la lettre n'a plus la fonction de subs- 
titution radicale qu'elle avait auparavant et sa vocation informa- 
tive est désormais affirmée. Il n'y a cependant pas que la corres- 
pondance avec l'amoureuse qui soit modifiée durant le périple 
russe. D'autres lettres expriment la même réserve et elles sont 
adressées aux «Dames Volland» (XIII, 32), à madame d'Épinay 
(XIII, 35) et à Angélique (XIII, 142 et 144). Le comte de CrUlon 
écrit d'ailleurs à D'Alembert qu'il a abordé cette question avec 
l'écrivain : 

Mr. Diderot m'a dit qu'il n'écrivoit à personne. Je lui ai 
demandé pourquoi. Il m'a répondu: «Je suis trop éloigné 
de mes amis pour causer avec eux. J'ai essayé vingt fois. 



288 Diderot épistolier 

Quand j*ai dit: Mes parents, mes amis, je veux m'en aller, il 
ne me vient plus rien» (XIII, 151). 

La distance et l'envie de partir — ce voyage a été une grande 
source de désillusion pour Diderot — ont eu pour effet de ré- 
duire la correspondance à la portion congrue : elle n'est que le 
préambule de la conversation. 

Il arrive enfin que celle-ci soit préférable à la lettre pour 
d'autres raisons d'ordre ponctuel: brièveté, nature des sujets à 
aborder, prudence, limites de l'épistolaire, etc. Rousseau veut- il 
accepter que Diderot le visite pour «conférer» avec lui sur les 
deux premières parties de La nouvelle Héloïse^ Cette visite s'im- 
pose pour une raison au moins : « Il n'est pas possible que je vous 
écrive; cela seroit trop long» (I, 240). En 1759, l'épistolier essuie 
un «orage» domestique à Paris et l'annonce à Grimm: «Je ne 
vous écris point de cela; nous en causerons» (II, 197). En 1762, 
les Le Breton l'invitent à souper, mais il ne veut pas y aller: «j'ai 
juré que je n'y mangerois plus, pour une raison que je vous dirai, 
mais qui ne vaut pas la peine d'être écrite » (à Sophie Volland, IV, 
192). Qui ne vaut pas la peine d'être écrite ou qu'il vaut mieux 
ne pas confier au papier ? La comparaison de Piron et de Voltaire 
n'est pas non plus de ces sujets sur lesquels on écrit librement: 
« Le dévot Piron fait de mauvais vers orduriers. Le vieux Voltaire 
fait des ouvrages tout jeunes. Je lis tout cela; si vous étiez là, j'en 
causerois; mais je ne sçaurois en écrire» (à Le Monnier, IX, 93). 
Cette distinction des pratiques a également valeur pragmatique : 
«revenez», ou «j'arrive», sous-entend toujours l'épistolier, «que 
je puisse tout vous dire ». La position de Diderot envers Falconet 
et mademoiselle Collot — «J'ai reçu vos brochures; il faudroit 
être à côté de vous pour vous en dire mon avis» (X, 196) — et 
envers Galiani — «croyez surtout qu'il me conviendroit bien 
davantage de vous dire ces choses de vive voix que de vous les 
écrire» (XII, 226) — est la même. La lettre a beau être une 
conversation, elle reste différente d'elle, pour ne pas dire qu'elle 
paraît lui être inférieure^'*. 



94. Le 21 novembre 1775, Chompré écrit ainsi à Boissy d'Anglas: «tu 
m'écris et ce n'est plus la même chose que lorsque tu me parles» {op. cit., 



DialoguCy conversation, monologue 289 

La conversation et la lettre ne sont pas que deux pratiques 
entre lesquelles choisir selon les contextes et les besoins particu- 
liers. Diderot les considère également à Foccasion comme des 
moments, sinon des outils, de la réflexion. Avant d'écrire la Lettre 
d'un citoyen zélé en 1748 (il s'agit d'une lettre publique), Diderot 
a « proposé » ses idées « en conversation » : « je vous assure qu'elles 
n'ont souffert aucune objection qui n'ait contribué à m'en décou- 
vrir la justesse» (I, 71). Trois ans plus tard, il écrit à Jaucourt 
pour lui annoncer qu'il ira causer avec lui de V Encyclopédie: «je 
veux mettre à profit cette conversation même pour la perfection 
de notre ouvrage» (I, 133). L'article «Sarrasins ou Arabes, Philo- 
sophie des» (DPV, VIII, 228-282) fait l'objet d'une des plus lon- 
gues conversations rapportées par Diderot, lors d'un séjour au 
Grandval en octobre 1759 (II, 295-305); madame d'Aine note 
alors que Diderot travaille à la « socoplie^^ ». À La Chevrette, les 
conversations sont «tantôt badines, tantôt sérieuses» et on en 
sort «instruit» (III, 61-62). Elles servent souvent à réfléchir au 
sens des mots, car elles peuvent être amenées par un terme, 
«viol» (III, 73) ou «instinct» (IV, 125), par exemple. Afin d'ex- 
pliquer à Damilaville son engouement pour les théories économi- 
ques de Lemercier de la Rivière, Diderot lui confie que « Tous les 
écrits, toutes les conversations, toutes les lectures» lui avaient 
« embrouillé la tête » : La Rivière est « le premier qui m'ait éclairé, 
qui m'ait instruit, qui m'ait convaincu et qui ait dissipé les fan- 
tômes que les autres m'avoient faits » (VI, 77). L'épistolier écrit à 
Falconet, toujours dans le même ordre d'idées, que «Quelques 
sçavants, quelques bons esprits s'instruisent par les écrits et dans 



p. 107), L'année suivante, on trouve sous sa plume une phrase exprimant la 
spécialisation des pratiques: « Réservons tout cela pour la conversation, surtout 
motus» {ibid., p. 157). La fiction romanesque distingue également la conversa- 
tion et la lettre. Dans Les liaisons dangereuses, Laclos fait par exemple écrire à 
Valmont : « Cette double raison me fait vous demander un moment d'entretien. 
Inutilement voudrions- nous y suppléer par Lettres: on écrit des volumes, et Ton 
explique mal ce qu'un quart d'heure de conversation suffit pour faire bien en- 
tendre » {Les liaisons dangereuses, dans Œuvres complètes, texte établi, présenté et 
annoté par Laurent Versini, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade», 
6, 1979, lettre XLII, p. 85). 

95. C'est le mot qu'elle utilise pour désigner VEnqvlopédie (II, 299). 



290 Diderot épistolier 

les bibliothèques, rectifient par la réflexion, la lecture et la con- 
versation, le vice de leurs idées» (VII, 90). Ce sont «les belles 
conversations» de son gendre, le baron d'Holbach, qui ont fait 
vaciller les convictions religieuses de madame d'Aine (VII, 167). 
La Correspondance littéraire de Grimm publie en 1776 le «Résul- 
tat d'une conversation sur les égards que l'on doit aux rangs et 
aux dignités de la société» (XIV, 223-228), réflexion de Diderot 
sur la place de l'homme de lettres dans l'échelle sociale. Dans la 
conversation, comme dans les «écrits» ou les «lectures», les 
interlocuteurs s'instruisent, la pensée se précise et détruit les 
«objections» qu'on lui fait, la «réflexion» évolue, l'argumenta- 
tion se raffine, le « vice » des idées se rectifie, l'obscurité « se dis- 
sipe», la raison s'aiguise et s'affirme. La conversation fait passer 
le temps, parfois bien vite (V, 67), mais elle n'est pas du temps 
perdu. 

À l'opposé, la conversation amoureuse tire à l'occasion sa 
substance de la lettre. Commentant un passage de sa missive du 
11 août 1759 — «Voilà un petit bout de philosophie qui m'est 
échappé » — , Diderot ajoute : « Ce sera le texte d'une de nos cau- 
series sur le banc du Palais - Royal » (II, 208). À un autre moment, 
il clôt sa lettre par: «Comme tout cela va vous faire causer. Je 
voudrois bien être là, seulement pour vous entendre» (V, 185). 
L'échange entre les deux pratiques se fait sans hiatus : de l'une à 
l'autre il y a continuité. La conversation nourrit la réflexion, qui 
nourrit la lettre, qui nourrit la conversation. Les distinctions que 
propose Diderot entre les pratiques sont le plus souvent tacti- 
ques : sa stratégie réflexive ne dépend pas d'elles. 

Distinguer deux pratiques avec leurs caractéristiques pro- 
pres est donc un des sujets de la lettre. Cela dit, cette distinction 
a ses limites : même si la conversation doit parfois être préférée à 
la lettre, ou vice versa, des frontières ne peuvent être transgressées 
ni dans une pratique ni dans l'autre. Une de ces frontières est 
celle de la vérité ; cette clause du pacte épistolaire s'applique éga- 
lement à la conversation et à la lettre. Une lettre à Vialet de 
l'automne 1767 insiste sur cette obligation. Diderot explique 
d'abord à son correspondant que son attitude à lui envers ma- 
dame Legendre est la même dans la lettre que dans la conversa- 
tion: «Je ne la calomnie point, ami Lovelace [Diderot donne à 



Dialogue, conversation, monologue 291 

Vialet le nom d*un personnage de Clarissa de Richardson). Je lui 
dis la vérité; et les mêmes choses qui vous blessent dans mes 
lettres, elle les entend dans nos conversations, et elle ne s'en fâche 
pas » (VII, 206). Il s'en prend ensuite à l'attitude de son amie : « Je 
vous prie, mon ami, de la traiter durement sur ses injustes soup- 
çons, et surtout sur la fausseté qu'il y a à me parler d'une façon, 
et à vous écrire d'une autre. Encore une fois, cela est mal» (VII, 
207). Ni la conversation ni la lettre, intimement liées chez Dide- 
rot, ne tolèrent la « fausseté » : une même vérité doit s'y exprimer. 



Au-delà de ces considérations sur ce qui lie la lettre et la conver- 
sation, existe-t-il des caractéristiques constitutives communes 
aux deux pratiques ? Dans une table ronde consacrée à « La ques- 
tion des journaux intimes», Nicole Brossard définissait la lettre 
« un rapport d'adresse », au double sens du terme : « C'est-à-dire 
je te choisis pour te parler mais aussi je veux être habile dans ce 
que je vais t'adresser. Il y a un effet de stimulation et aussi de 
dépassement**. » Ce « rapport d'adresse » est affaire de confiance 
et de compétence, d'ouverture et de retraite. Comme dans la 
conversation et le dialogue, pour que l'échange ait lieu il faut que 
l'on puisse s'adresser à quelqu'un et qu'un terrain commun soit 
partagé par les épistoliers: on peut se parler à mots couverts (au 
risque d'être incompréhensible pour le lecteur non destinataire). 
On trouve chez Diderot diverses figurations de la conni- 
vence qui défmit à la fois la lettre et la conversation. Dans certai- 
nes situations, elle détermine la parole de l'épistolier comme celle 
du personnage conversant: «j'ai de l'esprit à proportion de celui 
qu'on a», avoue Diderot à Sophie, avant d'ajouter: «Votre sœur 
m'en donnoit quelquefois beaucoup» (II, 277). La connivence est 
double ici : celle de la conversation entre Diderot et Uranie, celle 
de la lettre à Sophie. L'épistolier illustre parfois la connivence par 
des situations hypothétiques vécues hors de la lettre — mais sans 
elle la connivence n'existerait pas : « Ah ! si j*étois à Isie, et que 



96. Voir Lise Gauvin. « La question des journaux intimes», Études fran- 
çaises, 11: 3, hiver 1987, p. 108. 



292 Diderot épistolier 

vous voulussiez ! Ils diroient tous le lendemain : "La nuit affreuse 
qu*il a fait !" Et nous nous tairions, nous, et nous nous regarde- 
rions en souriant» (III, 201). Uabsence de parole («nous nous 
tairions, nous») est le signe d'une connivence que seule la lettre 
permet, car Diderot n'est pas à Isle. Le silence épistolaire témoi- 
gne d'une semblable connivence: «Vous voyez bien à quoi je 
répons» (III, 254), «Vous voyez bien que je réponds à votre 
huitième» (IV, 55) et «C'est la veille du jour de l'an. Le reste 
s'entend », écrit l'épistolier à Sophie^^. Le lecteur de la lettre, son 
destinataire premier, possède un savoir partagé avec le destina- 
teur, et ce partage explique tel silence de la lettre («Le reste s'en- 
tend »). Il arrive même que la connivence confine à la prétérition, 
comme dans le cas d'une lettre à Falconet : 

Il se passera bien du temps avant que j'aie épuisé ce que j'ai 
à dire de la grande Souveraine; 8c ce n'est pas trop tôt. 
Quelle femme, mon ami! Quelle étonnante femme! Mais 
vous le sçavez aussi bien que moi ; nous n'avons rien à nous 
apprendre là-dessus (XIII, 121). 

La lettre suppose une connivence et elle est donc par définition 
elliptique: je n'ai pas besoin de tout vous «dire», puisque nous 
partageons un savoir et que « Le reste s'entend » ; non seulement 
je n'ai pas besoin de tout vous dire, mais je vous dis que je n'ai 
pas besoin de vous le dire — tout en vous le disant, donc. Cette 
situation n'est pas sans rappeler la « conversation muette » dont 
Diderot déplore la fin entre lui et madame d'Épinay (III, 102) : 
tout n'a pas à être dit pour que l'on se comprenne. L'épistolier 
l'annonce explicitement : « Il est inouï jusqu'à quel point je vous 
connois» (V, 216). 

À l'inverse, et concurremment, la connivence donne aussi 
l'impression que l'on peut tout se dire : elle permettrait l'entière 



97. XIII, 141 ; voir aussi: IV, 112; V, 88; VII, 205; XII, 63. L'importance 
de la connivence s'accroît lorsqu'un des épistoliers trouve que l'autre apporte 
trop peu de soin à ses lettres : « il m'est absolument impossible de deviner pour- 
quoi vous êtes à peu près contente de mon exactitude, puisque je ne m'aperçois 
pas qu'il vous parvienne un mot de moi. [ . . . ] J'ai beau lire et relire vos lettres, 
elle ne me rappelle (sic) jamais ce que je vous ai ou n'ai pas dit» (VIII, 215). 



DialoguCy conversation^ monologue 293 

liberté (de sujet et de composition) des épistoliers. Ainsi, la liberté 
des activités quotidiennes (IX, 228) devient souvent sous la plume 

• de Diderot une véritable liberté épistolaire : il prend des libertés 
avec ses correspondants, leur révèle qu il fait ce qu il veut dans ses 
lettres. Dans certains cas, un pacte épistolaire ponctuel peut être 
Fenjeu de cette liberté : « Vous me défiez de vous dire que je ne 
vous dois aucune sorte de reconnoissance. Je vous le dis» (XII, 
175), répond le frère aîné à son cadet le 13 novembre 1772. À la 
mise au défi de l'autre répond le pouvoir de Tépistolier de mon- 

»trer qu'il a entière liberté sur sa lettre. Dans d'autres cas, c*est le 
commerce épistolaire qui est l'enjeu de paris : « Voyons si je par- 
viendrai à vous écrire un mot », écrit Diderot en incipit à sa lettre 
à Sophie du 25 octobre 1761 (III, 346). L'écriture est incertaine, 
mais cela n'empêche pas l'épistolier de s'y mettre: il est libre 
d'essayer de déjouer les contingences. 

Cette liberté est partagée par celui qui écrit et par celui qui 
converse. Écrivant à Sophie (IV, 105) ou à Robert Tronchin (XI, 
92) qu'il «cause» avec eux «librement», ou mettant en évidence 
le « libertinage » de la conversation^*, Diderot signale la liaison de 
la lettre, de la conversation et de la liberté. Cette liberté est cepen- 
dant plus grande dans la lettre que dans la conversation. Ceux qui 
conversent, en effet, ne peuvent pas deviser de n'importe quoi, 
ils sont tenus d'écouter les autres, comme le recommandait La 
Rochefoucauld, ou de ne pas s'entêter dans leurs erreurs. Tous les 
sujets ne peuvent pas être abordés en conversation : « Nous som- 
mes mal à notre aise toutes les fois que le sujet de la conversation 
est tel qu'il nous réduit à un silence forcé. Plus on a l'habitude 
d'aller la tête haute, plus il est dur de baisser la vue» (IV, 219), 
écrit Diderot à Sophie le 1 1 novembre 1762. Au début de novem- 
bre 1760, il lui indique qu'il s'est plié, avec Dieskau, aux bons 
usages : 



98. IX. 157; XIV, 165. Le libertinage, qui signifie « Débauche & mauvaise 
conduite», ainsi que «L'état d'une personne qui témoigne peu de respect pour 
les choses de la Religion », «s'emploie aussi quelquefois sans aucun rapport à la 
religion ni aux mœurs; mais pour signifier une inconstance, une légèreté dans 
le caractère, qui fait qu'on ne s'assujettit à aucune règle, à aucune méthode» 
(Ac. 62). 



294 Diderot épistolier 

Vous voyez, mon amie, que nous faisions très bien les hon- 
neurs de la maison à ceux qui nous visitoient. Nous avions 
un militaire et nous l'avons fait parler guerre, tout son bien 
aise. Nous avons appris de lui des choses que nous ne 
sçavions pas ; et nous avons été polis ; ce qui vaut beaucoup 
mieux que de lui avoir répété celles que nous sçavions, et 
qu il pouvoit ignorer (III, 229). 

Dans une lettre à Vialet en 1767, Diderot dévoile de même «la 
vraie bienséance de la conversation», qui consiste à «ne parle[r] 
jamais contre [sa] conscience» : «Quand tu auras tort, au lieu de 
balbutier, de t'échauffer, de te démener comme un démoniaque, 
d'impatienter les autres, de te déplaire à toi même, et d'arrêter la 
bonne opinion qu'on se pressoit à prendre de toi, dis nettement 
et sans barguigner: J'ai tort» (VII, 187). Malgré les apparences, 
la conversation a ses règles qui, pour être moins formelles au 
XVIII* siècle qu'au xvii% n'en existent pas moins. À la différence 
de celles de la lettre, elles ont des conséquences immédiates : leur 
non-respect peut entraîner un silence immédiat, tandis que la 
lettre se nourrit de ses incompréhensions et autres brouillages. Le 
mot liberté n'a pas le même sens dans les deux cas. 

Cette connivence et cette liberté, considérées avec la pru- 
dence nécessaire, expliquent le discontinu apparent de la lettre et 
de la conversation. Malgré des remarques contradictoires sur 
cette question, Diderot a souvent postulé que la conversation 
avait une unité, même si celle-ci n'est pas toujours facile à perce- 
voir. La lettre du 20 octobre 1760 est la plus souvent citée à cet 
égard. 

C'est une chose singulière que la conversation, surtout lors- 
que la compagnie est un peu nombreuse. Voyez les circuits 
que nous avons faits. Les rêves d'un malade en délire ne 
sont pas plus hétéroclites. Cependant, comme il n'y a rien 
de décousu ni dans la tête d'un homme qui rêve, ni dans 
celle d'un fou, tout tient aussi dans la conversation ; mais il 
seroit quelquefois bien difficile de retrouver les chaînons 
imperceptibles qui ont attiré tant d'idées disparates. Un 
homme jette un mot qu'il détache de ce qui a précédé et 
suivi dans sa tête; un autre en fait autant; et puis attrape 



Dialogue, conversation, monologue 295 

qui pourra. [...] La folie, le rêve, le décousu de la conversa- 
tion consistent à passer d'un objet à un autre par Fentre- 
mise d'une qualité commune**. 

Deux ans plus tard, toutefois, Diderot dit le contraire, presque 
mot pour mot : « Rien ne tient dans la conversation ; et il semble 
que les cahots d'une voiture, les différents objets qui se présen- 
tent en chemin, les silences plus fréquents, achèvent encore de la 
découdre» (IV, 135). Comment interpréter ces deux déclarations 
en apparence contradictoires? 

Sans vouloir minimiser la portée de la seconde, ni d'autres 
qui s'en approchent (VII, 91 ; IX, 94), on se rappellera que la ques- 
tion des rapports, même invisibles, est au fondement de l'esthé- 
tique diderotienne, telle qu'elle s'exprime, par exemple, dans 
l'article «Beau» de V Encyclopédie (DPV, VI, 135-171) ou dans le 
Salon de 1767 : « une idée stérile et un phénomène isolé sont deux 
impossibilités» (VII, 261). Cette pensée de l'unité cachée — la 
« qualité commune » n'est pas donnée, il faut la découvrir — est 
aussi une des caractéristiques fondamentales de la réflexion phi- 
losophique de Diderot : elle structure Le rêve de D'Alembert, texte 
dont le désordre apparent est « poussé fort au delà du libertinage 
de la conversation» (IX, 157). Cette volonté de liaison des phé- 
nomènes entre eux est également défendue dans des lettres fami- 
lières, à madame de Maux (IX, 204-205), à Naigeon (XII, 47), à 
Turgot (XVI, 44-45) et surtout à Grimm, dans un texte de 1768: 

Une observation digne de remarque, c'est l'étrange machine 
qu'est une langue, et la machine plus étrange encore qu'est 
une tête ! Il n'y a rien, ni dans l'une, ni dans l'autre, qui ne 
tienne par quelque coin. Il n'y a idées si bizarres, rimes si 
détournées, qui ne se touchent par quelque bout et qui ne 
se lient'™. 



99. III, 172-173. Postulant l'unité secrète de la conversation, Diderot 
s'inspire, selon Jacques Proust, des réflexions de Hume dans ses Philosophiad 
Essays Concerning Human Understanding {Diderot et /'Encyclopédie, Pari», 
Armand Colin, 1967, seconde édition, p. 270-272). 

100. VIII, 198. Cette «observation», Diderot la rapporte, dans des ter- 
mes quasi identiques, mais comme étant de Morellet, dans le Stihn de 1767 
(VII, 259). 



296 Diderot épistolier 

Dire d*une conversation qu'elle est décousue, n'est-ce pas tout 
simplement ne pas être tenu de dévoiler ce qui en constitue la 
« qualité commune » ? La lettre familière, ces « bâtons rompus » si 
habituels chez Diderot, n'est pas moins discontinue que la con- 
versation : quand on écrit familièrement, l'autre s'attend à ce que 
la logique qui gouverne la lettre, si logique il y a, ne soit pas 
toujours de la première évidence. C'est à lui de la reconstruire, 
comme c'est à celui qui converse de découvrir les « chaînons im- 
perceptibles » de la conversation à laquelle il participe'^^ 

De même que la liberté épistolaire et la liberté conversa- 
tionnelle ont leurs limites, la connivence est également porteuse 
de sa propre destruction: elle doit être bilatérale pour que 
l'échange progresse. Sans réciprocité celui-ci est impossible. Si, 
dans la conversation, le silence peut être acceptable ponctuelle- 
ment, et peut donc à ce titre être «parlant», la non-réciprocité 
dans la lettre, elle, mène à l'échec de la correspondance. Quand 
Chompré écrit : « Pour moi, tu as tort de me faire, par-ci par-là, 
quelques reproches d'insensibilité et de non-réciprocité^^^ », il 
révèle précisément, par la conjonction de !'« insensibilité » et de la 



101. Louis-Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris, intitule un de 
ses chapitres «De la conversation». Dans des termes souvent très proches de 
ceux de Diderot, il postule lui aussi une unité secrète de la conversation : « Il faut 
avouer que la conversation à Paris est perfectionnée à un point dont on ne 
trouve aucun exemple dans le reste du monde. Chaque trait ressemble à un 
coup de rame tout à la fois léger et profond. On ne reste pas longtemps sur le 
même objet; mais il y a une couleur générale qui fait que toutes les idées 
rentrent dans la matière dont il est question. [ . . . ] L'enchaînure est impercepti- 
ble ; mais elle existe aux yeux de l'observateur attentif. Les rapports, pour être 
éloignés, n'en sont pas moins réels ; et si l'on est né pour penser, il est impos- 
sible alors de ne pas apercevoir que tout est lié, que tout se touche, et qu'il faut 
avoir une multitude d'idées pour enfanter une bonne idée» (op. cit., vol. I, 
p. 43). Parmi les douze choses à éviter dans la conversation, Morellet, dans 
son Essai sur la conversation, relève, lui, le «défaut de suite» {op. cit., p. 67-71). 
On notera par ailleurs que la supériorité française, mieux: parisienne, dans le 
domaine de la conversation est un lieu commun que l'on ne trouve pas unique- 
ment chez Mercier, mais encore chez Morellet {ibid., p. 51), chez Kant (cité 
par Christoph Strosetzki, op. cit., p. 19) ou chez Rivarol {L'universalité de la 
langue française, présenté par Jean Dutourd de l'Académie française, Paris, 
Arléa, 1991, p. 36, 42, 69 et 80), par exemple. 

102. Chompré, op. cit., p. 178. 



Dialogue, conversatioriy monologue 297 

non-réciprocité », quel est Tenjeu de la correspondance. Être 
insensible à la parole de l'autre, ne pas prendre son «tour de 
parole» (pour recourir au vocabulaire des linguistes), conduit 
inévitablement à la fin de rechange. La correspondance, pas plus 
que la conversation, n'est une activité solitaire: l'étude du com- 
merce épistolaire l'a montré. 

Une lettre d'octobre 1761 le confirme. Diderot y lie la con- 
versation («vous parler», «Je vous ai dit»), l'écriture épistolaire 

vous écrire») et le plaisir commun qu'ils produisent: 

Revenez. L'ennui et le malaise m'accablent. Je passe une 
partie des nuits à vous parler et à vous écrire, comme si je 
ne devois plus vous revoir. Cela n'est pas gai ; mais cela est 
du moins fort tendre. N'allez pas compter ces instants entre 
les plus mauvais. Je sens alors combien vous m'êtes chère, et 
par l'effet que je produis sur vous, je vois combien je suis 
chéri. Je vous ai dit des choses très douces. J'ai vu toute 
votre sensibilité, et le lendemain je fuis et j'espère de vous 
revoir (III, 352). 

La lettre reste une épreuve de séparation (le verbe « revoir » est 
utilisé deux fois et «revenir», une), mais elle permet une pré- 
sence commune («Je vous ai dit des choses très douces. J'ai vu 
toute votre sensibilité») et elle assure que les sentiments sont 
partagés («vous m'êtes chère», «je suis chéri»). Dans de tels 
moments, la connivence et la réciprocité sont explicitement des 
traits positifs de la lettre, et implicitement de la conversation. 

Dans quelques cas limites, connivence et réciprocité tirent la 
lettre vers l'affrontement (plus ou moins) ouvert, ce qui est en- 
core une forme de l'échange, et certaines oppositions mènent au 
ilence épistolaire. Quand Diderot écrit à son frère: «Vous me 
défiez de vous dire que je ne vous dois aucune sorte de reconnais- 
sance. Je vous le dis» (XII, 175), il relève son défi et le met à son 
tour au défi : de répondre, de continuer la correspondance. L'af- 
frontement entraîne ici l'échec: Didier-Pierre se taira. Dans 
d'autres cas, c'est l'émulation qui nourrit l'échange, qui le rend 
possible. C'est ce qu'indique Benedetta Craveri : 

La correspondance entre M"** du Deffand et Voltaire est une 
joute entre deux virtuoses chez qui l'impatience de briller 



298 Diderot épistolier 

s*accompagne du sentiment que la prouesse de l'adversaire 
est nécessaire pour que chacun puisse donner sa mesure ; ce 
sont deux joueurs qui se renvoient la balle savamment, s'at- 
tachent moins au score réalisé qu'au caractère spectaculaire 
du match. Le public n'est jamais oublié, mais c'est un jeu 
entre initiés, entre complices, aux allusions subtiles '°\ 

Alors qu'entre Diderot et son frère la correspondance est proche 
du duel, celle entre madame Du Deffand et Voltaire tient de la 
joute sportive. Dans les deux cas, les épistoliers traitent d'égal à 
égal (donc dans une relative connivence), mais, dans le premier, 
le refus de répondre (le refus de la réciprocité) conduit à la mort 
de l'échange et, dans le second, l'allusion (la connivence repliée 
sur elle-même) peut avoir pour conséquence de rendre inintelli- 
gible la lettre pour le lecteur non destinataire. 

L'égalité supposée des épistoliers n'est toutefois qu'une illu- 
sion (mais indispensable) : si, au niveau le plus élevé de la corres- 
pondance, cette connivence existe bel et bien entre les partenai- 
res, au niveau de chacune des lettres, les épistoliers imposent à 
tour de rôle leur monde à l'autre. Diderot le fait remarquer à 
Sophie en octobre 1761. Un mois après avoir soumis une 
«énigme» à sa correspondante (III, 322-323), l'épistolier lui fait 
savoir qu'elle en a bien percé le mystère: 

Enfin, vous l'avez donc deviné, mon cénobite ! C'est bien de 
ma faute. Il n'a tenu qu'à moi de vous y intéresser plus d'un 
mois, sans que vous trouvassiez le mot de l'énigme. Mais si 
je vous trompois jamais, je voudrois que ce fût en matière 
plus grave. Oh ! quel bond vous faites en arrière. Rassurez- 
vous. Je ne vous tromperai jamais (III, 350-351). 

Diderot feint d'être en présence de sa maîtresse; c'est ainsi 
qu'il peut rendre ses réactions («Oh ! quel bond vous faites en 
arrière»). Il lui fait connaître très clairement le pouvoir qu'est 
celui de l'épistolier sur le contenu de ses textes (« Il n'a tenu qu'à 
moi de vous y intéresser plus d'un mois»). Au-delà de la menace 
potentielle (« si je vous trompois jamais »), s'exprime la mainmise 



103. Benedetta Craveri, op. cit., p. 183. 



Dialogue^ conversation, monologue 299 

de l'épistolier. La connivence, comme la réciprocité, a ses limites : 
celui qui écrit a toujours le dernier mot'^. 



Les rapports de la conversation (mondaine, amoureuse ou ami- 
cale), du dialogue (théâtral ou philosophique) et de la lettre (fa- 
milière ou publique) sont pensés par celle-ci, avec les distinctions 
et nuances qui peuvent apparaître lorsque des pratiques aussi peu 
formalisées sont liées analogiquement et que leur mise en rela- 
tion se fait sur une durée de plusieurs années. C*est donc un des 
sujets que la lettre aborde (explicitement ou implicitement, par 
les réseaux synonymiques, par exemple), mais, de plus, elle re- 
vendique des traits de l'échange oral. La liberté, par laquelle 
Bruce Redford liait ces diverses pratiques, même si sa nature varie 
de Tune à Fautre, est posée comme une condition de Tépistolaire 
par les épistoliers eux-mêmes. Elle est rendue possible par la 
connivence entre le destinateur et le destinataire, elle-même en- 
traînant à son tour la nécessité de la réciprocité. Dans les trois 
pratiques, la vérité est la règle de l'échange : aucune ne tolère le 
mensonge. Des traits formels, enfin, l'unité secrète ou la rapidité 
par exemple, leur sont communs: l'étude de la lettre comme 
dialogue, des propos rapportés, des propos inventés et de la cita- 
tion dans la lettre permettront d'approfondir cette réflexion for- 
melle. Tous, cependant, témoignent d'une réalité fondatrice de la 
lettre, qui n'est pas la même que dans la conversation ou le dia- 
logue : l'épistolier est toujours seul, et c'est seul qu'il écrit. Même 
lorsqu'il choisit le dialogue, il est un absent écrivant à un autre 
absent. 



104. Diderot l'écrit à Sophie: «Ils dirent beaucoup de choses que je ne 
vous rapporte pas» (III, 167) et à Falconet: «vous avez senti que j'avois le droit 
lie vous dire tout ce qui me plaît» (VIII, 133). Chompré ne se gène pas pour 
lire la même chose à Boissy : « tant que tu seras U-bas, comme je serai le verre 
lu travers lequel tu verras tous les objets, il faudra bien que tu en passes ptr 
toutes les modifications qu'il me plaira de leur donner» (op. cif., p. 76). 



300 Diderot épistolier 

De la lettre comme dialogue 

Les procédés formels qui rapprochent la lettre, le dialogue et la 
conversation, que l'on considère le plus souvent, sans y réfléchir, 
comme étant de même nature, doivent et peuvent être répertoriés 
et étudiés chez Diderot'^^ : il s'agira de voir comment la lettre est 
un dialogue — et non comment elle accueille les propos rappor- 
tés, invente des propos imaginaires ou intègre la citation. En re- 
cyclant les lettres qu'il reçoit, en prévoyant les réactions de son 
lecteur, en le sollicitant, en lui donnant des ordres, voire en le 
menaçant, en prenant avec lui le ton familier du tutoiement, 
l'épistolier confère à la lettre les vertus de l'échange oral. Il cher- 
che à assurer cette continuité épistolaire dont les débuts ex 
abrupto des lettres ou les renvois à des lettres antérieures sont les 
signes manifestes. Le dialogue est feint (on écrit toujours seul), 
mais la reconnaissance de cette feinte ne libère pas le critique de 
l'obligation de décrire ses moyens^^^. 



Le trait qui rapproche le plus profondément, et aussi le plus im- 
médiatement, la lettre et l'échange oral est l'usage que fait l'épis- 
tolier des lettres qu'il reçoit. Le pacte épistolaire oblige à ne 
jamais laisser passer une lettre sous silence et cette obligation, qui 
permet l'engendrement de la lettre, y est souvent représentée 
(c'est le cas chez Diderot). Les moyens de cette représentation 
sont nombreux: réponse, résumé, paraphrase, citation (identique 
ou modifiée), allusion. Par l'incorporation de la lettre de l'autre 



105. Ils ne l'ont été jusqu'ici que par Jean-Biaise Grize (« Le dialogue par 
correspondance », dans La lettre. Approches sémiotiques. Les Actes du VF colloque 
interdisciplinaire. En collaboration avec l'Association suisse de sémiotique (ASS), 
Fribourg, Éditions universitaires, coll. «Interdisciplinaire», 9, 1988, p. 9-17), 
mais de façon trop cursive pour rendre justice à la complexité du dialogue 
épistolaire diderotien. 

106. Sur un sujet comme celui-ci, l'exhaustivité de la description n'est 
guère utile, si même elle est pensable. Les exemples recensés ne le sont que pour 
leur caractère représentatif. On se souviendra de plus que les textes étudiés ne 
sont jamais le dernier terme du dialogue épistolaire; ils sont toujours porteurs 
de sa relance et ne constituent donc qu'un moment dans la chaîne du dialogue. 



DialoguCy conversation, monologue 301 

dans la sienne, l*épistolier se met en position de dialogue, car il 
se peint répondant à une demande. Il remplit sa part du pacte et, 
ce faisant, oblige l'autre à faire de même. « Puisque j*ai encore un 
moment, je vais, mademoiselle, répondre à vos lettres» (II, 232) ; 
l'affirmation comporte aussi implicitement une sollicitation 
(«faites de même»). 

Lorsqu'il répond à une lettre reçue, l'épistolier assure la 
continuité du dialogue épistolaire: c'est un truisme. Le nombre 
de formes que prend la réponse épistolaire est impossible à déter- 
miner. L'épistolier peut répéter une déclaration de son correspon- 
dant (I, 30 ; XII, 159 ; XIV, 47), confirmer'°^ ou contester'**» une de 
ses affirmations, accuser réception d'une de ses lettres'*^ ou refu- 
ser d'en ouvrir une (XI, 84; XII, 190), le remercier (I, 40; IX, 
117; XIII, 38 et 78), le rassurer (III, 50), lui indiquer qu'U ne 
comprend pas ce qu'il a lu (VI, 156; VIII, 222) ou qu'il voudrait 
en lire davantage (VII, 110-111), se plier à ses demandes (VII, 
56), s'excuser de ne pas avoir eu le temps d'écrire (VII, 136; XII, 
85 ; XV, 64), essayer de clarifier le contenu de lettres antérieures 
(III, 249 et 266; VIII, 207), répondre à une question ponctuelle 
(111, 94; IX, 148-149; XIII, 83 et 134), appuyer un jugement 
(XIII, 68), échanger des «compliments» (XIII, 83), etc. Qu'il 
s'agisse de flatter son correspondant" '° ou de s'en plaindre'", la 



107. III, 246 et 350; IV, 206 et 226; XIII, 84. 

108. I, 40; II. 289 et 308; III, 121, 201 et 256; IV, 59, 81 et 141. 

109. I, 40; II, 192 et 308; III, 99, 112 et 304; XIII, 68 et 213; XIV, 70; 
Edward Mass, «Le marquis d'Adhémar: la correspondance inédite d'un ami 
des philosophes à la cour de Bayreuth», SVEC, 109, 1973, p. 96; François 
MouREAU, «Diderot et le portrait de Perronet: trois lettres inédites». Dix- 
huitième siècle, 16, 1984, p. 250; etc. La lettre à Sophie du 20 octobre 1759 est 
une des rares dans la correspondance où Diderot se laisse emporter dans ses 
commentaires sur la lettre reçue : « Le paquet errant est arrivé à sa destination. 
le répondrai au reste quand j'en aurai le temps et l'espace. Je ne sçaurois m'em- 
pécher de vous dire que la fin de celle-cy est de la plus grande beauté, l'en suis 
touché jusqu'aux larmes. )e me coucherai aussi sur cette urne» (II, 293; voir 
iiissi III, 120-121 et 156). Quelques semaines plus tard, autre exception, le ton 
st impersonnel : « J'ai vu la réponse que vous avez faite à un certain billet » ; ce 

«billet» est de Diderot et la «réponse», de Sophie (II, 323). 

110. I, 115 et 130; XII, 132; XIII. 1 52 ; XV, 26 et 37. 

111. I, 32, 38-39, 221-222 et 235; XI. 129. 



302 Diderot épistolier 

lettre comporte presque toujours des commentaires sur les lettres 
reçues. Une des traces formelles de ces réactions diverses de 
Tépistolier aux lettres reçues est Tutilisation de « oui », « non » ou 
« donc » pour répondre à des questions qui ne sont pas représen- 
tées textuellement dans la lettre où ces adverbes et cette conjonc- 
tion apparaissent, ou pour en répéter des éléments : « Oui, mon 
amie, oui, j'ai reçu toutes vos lettres» (II, 308) ; « Non, mademoi- 
selle, non; elle [mademoiselle d'Houdetot] n'est point du tout 
coquette» (IV, 102, incipit); «On parle donc de retour? On re- 
mue donc les malles?» (III, 246). 

Le résumé et la paraphrase sont également des manifesta- 
tions fréquentes de l'inclusion de la lettre de l'autre dans celle du 
destinateur. Toutes sortes de formules indiquent que les propos 
rapportés par l'épistolier sont tirés d'une lettre qu'il a reçue : « tu 
m'as deffendu» (I, 32) et «vous me défendez» (XII, 18 ; XIII, 34), 
«vous me l'avez permis» (II, 188) et «vous permettez donc» (XI, 
180), «ce que vous m'en avez dit» (II, 200), «vous [me] dites» 
(III, 120; XII, 159 et 173) et «dites-vous» (III, 121 et 248; IV, 
113), «vous m'annoncez» (III, 198), «vous m'apprenez» (IV, 
116; XIII, 34), «Vous revenez encore» (VII, 189) et «Tu reviens 
encore» (XII, 168), «vous me rappelez» (VII, 190), «ce conte 
que vous me faites» (XII, 161), «Vous prétendez» (XII, 167), 
«Vous avez répondu» (XII, 168), «Vous ajoutez» (XII, 169), 
«Vous demandez» (XV, 43), etc. La paraphrase assure à l'épisto- 
lier une liberté formelle entière. Elle lui permet par exemple d'in- 
sister sur un élément d'une de ses lettres antérieures, de le répéter 
et de le préciser, tout en prétendant confirmer que le message a 
été bien transmis : « Il est très vrai. Monsieur, que j'ai dit que le 
théâtre peut être une école capable de former les mœurs par sa 
nature, mais que par notre faute il ne l'est pas, c'est le correctif 
que j'ai ajouté» (XII, 15, incipit). Écrivant: «Si les endroits de 
mes lettres où je vous entretiens de mes sentimens sont ceux 
qu'Uranie aime le mieux à lire, ce sont aussi ceux qui ne m'ont 
rien coûté, et qui me plaisoient le plus à écrire», Diderot profite 
de ce qu'il entend la voix de madame Legendre au travers de celle 
de Sophie pour assurer les deux sœurs de son plaisir à leur écrire, 
pour s'adresser à toutes les deux en feignant de répondre à une 
seule, bref: pour mettre en scène trois voix (III, 180; voir aussi 



Dialogue, conversatioriy monologue 303 

III, 187). Quand il déclare à Berryer: «Vous voulez bien déposer 
avec moi la qualité de magistrat, de dépositaire de Fautorité 
royale, en un mot d'homme qui juge et punit, pour vous en tenir 
à celle d'homme qui prétend qu'on rende justice à son honneur 
et à sa probité» (I, 89), le «en un mot» désigne aussi bien le 
synonyme ici proposé que le travail de l'épistolier : ce mot, 
d'abord prononcé par l'autre, c'est maintenant le sien"^ 

La citation est aussi un procédé textuel courant de la corres- 
pondance, puisqu'elle permet d'entendre ensemble les deux voix 
de l'échange, sans avoir à se contenter du seul message transmis 
de l'un à l'autre. Diderot cite ainsi régulièrement les lettres qu'il 
reçoit, mais à l'intérieur de limites: des correspondants (son 
frère, Sophie, Grimm, Vialet, Falconet) sont cités plus que 
d'autres, et à certaines époques (la fin des années 1750 et les 
années 1760) plus qu'à d'autres; la citation n'est pas toujours 
fidèle ; elle est souvent transformée en question à laquelle le des- 
tinataire doit se sentir tenu de répondre; etc."^ La citation de la 
lettre reçue ne se fait pas, en outre, sans des transformations 
(graphiques ou linguistiques) : il arrive souvent que Diderot uti- 
lise des guillemets ou le soulignement afin de marquer la pré- 
sence d'un discours exogène dans le sien, ou qu'il transforme les 
pronoms personnels de la lettre qu'il a reçue de façon à l'inclure 
dans la sienne"^. Même s'il est impossible d'énoncer des règles 



112. Pour d'autres exemples de résumés ou de paraphrases de lettres 
reçues, voir: I, 89 et 235; II, 165 et 290; III, 63, 120, 237, 246, 249, 263 et 266; 
IV, 166; V, 89; XII, 165, 175 et 176; XIII, 47; XIV, 47, 48 et 49; XV, 61-62; etc. 
Quand des résumés ou des paraphrases se trouvent en incipit (I. 181 et 288; 
VIII, 214; IX, 117; X, 106; XI, 180; XII, 18 et 85; XIIl, 34 et 80; etc.), la 
continuité du commerce épistolaire est renforcée. 

113. Si l'on en croit Bernard Beugnot, les «citations expresses» de let- 
tres sont rares dans la correspondance au xvii' siècle («Les voix de l'autre: 
typologie et historiographie épistolaires », dans Bernard Bray et Christoph 
Strosetzki (édit.). Art de la lettre. Art de la conversation à l'époque classique en 
France. Actes du colloque de Wolfenbtittel octobre 1991, Paris, Klincksieck, coll. 
«Actes et colloques», 46, 1995, p. 47-59). On peut se demander si cela ne 
distinguerait pas ce siècle du suivant. 

114. Michel Delon, qui a étudié le soulignement dans les Lettres à 
Sophie Volland, rappelle que rien dans la « présentation graphique et typogra- 
phique de toutes les citations, emprunts, reprises ou détournements de textes 



304 Diderot épistolier 

générales en ce domaine, on distinguera deux phénomènes prin- 
cipaux: la simple transcription, avec ou sans modification du 
texte cité (en autant qu'il soit possible d'en juger), et le recyclage 
d'un texte exogène à l'intérieur d'une structure question-réponse 
ou affirmation-question. 

La transcription simple est l'équivalent fonctionnel du ré- 
sumé ou de la paraphrase. Elle témoigne, dans la lettre, de la 
présence de la parole de l'autre. Des lettres citées peuvent être 
manifestement transformées, lorsque les pronoms personnels ont 
été changés, par exemple : « Vous ajoutez que si favois répondu 
aux instances pressantes que vous m'avez faites, on ne vous auroit 
pas trouvé dans un état de liberté qui justifie ceux que je crois si 
coupables» (VII, 186). Dans d'autres, l'absence de modifications 
formelles ou la disparition de la lettre originale que cite Diderot 
rendent impossible de déterminer s'il y a eu ou non adaptation 
de la lettre: «Je ne veux plus aller à Paris. Je n'irai plus. Pour cette 
fois, je Vai résolu », aurait ainsi écrit Rousseau à Diderot, dans une 
lettre aujourd'hui disparue^ ^^ 

Le phénomène du recyclage est soumis aux mêmes con- 
traintes que la transcription simple : les lettres de l'autre peuvent 
être incorporées à la prose de l'épistolier après avoir été manifes- 
tement transformées, ou sans l'avoir été. Ce qui le distingue de 
cette transcription est que la citation de la lettre reçue, qui est 



antérieurs» n'est systématique («La circulation de l'écriture dans les Lettres à 
Sophie», dans Béatrice Didier et Jacques Neefs (édit.), Diderot Autographes, 
manuscrits, éditions, Paris, Presses universitaires de Vincennes, 1986, p. 136). 

115. I, 234. Pour des extraits de lettres qui paraissent avoir été recopiés 
fidèlement, voir: II, 235 et 293; III, 54, 74, 76, 99 et 117; V, 51 ; VII, 95, 110- 
111, 155, 182, 186, 187, 188, 192, 193, 203, 205, 212 et 214; VIII, 57, 61, 117, 
118, 119, 120, 121, 124, 125, 128, 129, 130, 131, 133, 135, 137, 138, 141 et 205; 
XI, 152; XII, 190. Pour des occurrences de citations manifestement transfor- 
mées, voir: III, 100, 189, 205 et 323; VII, 188 et 212; VIII, 116, 122, 124, 125, 
126, 127, 129, 131, 132, 133, 136, 138 et 139; XI, 152. Le 20 octobre 1760, 
Diderot cite entre guillemets, pour Sophie, les derniers mots d'une lettre qu'elle 
a elle-même écrite à monsieur de Prysie et les commente: «11 pourroit y avoir 
bien de la coquetterie là-dedans, ou même pis» (III, 162). Pour un exemple de 
citation de lettre reçue dans une lettre publique, voir la Lettre à Madame Rie- 
coboni (II, 89-102). 



Dialogue, conversation, monologue 305 

parfois elle-même une question, devient alors le premier temps 
d'une structure en comportant deux: une question et une ré- 
ponse, ou une affirmation et une question. Le premier cas est 
celui où Tépistolier répond à une question que comporte une 
lettre reçue par lui, ou transforme cette lettre en question en en 
reprenant, avec des modifications, le texte. La citation peut paraî- 
tre fidèle, comme dans une lettre de mai 1768 à Falconet au sujet 
des textes de la dispute sur la postérité : « Vous ne voulez pas quil 
soit imprimé, n^est-il pas vrai ? Voilà votre question. Je veux qu il 
soit imprimé; voilà ma réponse, fai craint quil ne fut imprimé à 
Pétersbourg. Voilà votre supposition» (VIII, 40). La question se 
trouve dans la lettre de Falconet, Diderot y répond dans la sienne, 
puis interprète le sens des propos de son ami, ouvrant ainsi la 
porte à une réponse de sa part. Telle question de Sophie, au con- 
traire de ce qui se passe dans la lettre à Falconet, apparaît sous la 
plume de Diderot en une forme nécessairement nouvelle: «S'il 
me convient d'être toujours aimé à la folie ? — Il ne me convient 
d*aimer toujours et d'être toujours aimé que comme cela» (III, 
193). La phrase originale de Sophie n'est pas connue, mais il est 
possible de l'imaginer («Vous convient-il d'être toujours aimé à 
la folie?» ou «Il vous convient d'être toujours aimé à la folie») 
et, partant, d'évaluer partiellement la transformation qu'elle a dû 
subir. 

Le second cas est celui dans lequel une phrase est citée et 
entraîne une question de l'épistolier, question à laquelle il lui 
arrive de répondre. C'est ce qui se produit dans la lettre du 7 
octobre 1760 à Sophie : « Pardonnez! — Qu'avez- vous dit là ? Elle 
[madame Legendre] n'a pas vu ce mot, j'en suis sûr» (III, 121). 
Il n'est pas indispensable, dans ce cas, que la lettre citée soit du 
destinataire: dans deux lettres de 1762, Diderot cite une lettre de 
Morphyse à ses filles, que lui a communiquée Sophie, puis inter- 
^roge celle-ci sur le sens de remarques qu'elle contient (IV, 222 et 
229). Ces transformations multiformes de la lettre reçue sont une 
i véritable transsubstantiation : elles donnent voix à l'autre absent, 
elles créent un dialogue dans la lettre qui est l'analogue du dia- 
logue qu'est la correspondance. Elles n'assurent toutefois pas la 
parfaite harmonie de ceux qui s'écrivent : « Quel chagrin je vous 



306 Diderot épistolier 

fais à toutes deux ? Me le pardonnerez-vous ? — Je n'entens pas 
plus à ceci qu'à ce qui précède^ *^.» 

L'emploi de l'allusion constitue une des difficultés posées à 
l'interprète par la correspondance. Quand Diderot parle à Sophie 
d'un mot de «grimoire» qu'il renferme dans une de ses lettres 
(III, 72 et 74), de quoi s'agit-il? D'une lettre de Sophie? D'une 
lettre pour elle, mais écrite par un tiers ? Le contexte ne permet 
pas d'en juger. De même, que signifie le soulignement des mots 
« sur la terrasse» dans la lettre à Sophie du 30 septembre 1762 (IV, 
183)? Est-ce une citation d'une lettre que Diderot aurait reçue? 
L'épistolier ne veut-il pas plutôt insister sur un secret qu'il partage 
avec sa destinataire ? Ce qui fut un dialogue ne l'est plus toujours 
pour les lecteurs non destinataires : la citation de la lettre reçue, 
transformée ou non, ne fait pas que la lettre devienne pour 
autant une forme purement transparente. 



Les procédés qui viennent d'être décrits supposent tous que la 
lettre de l'autre soit représentée dans celle de l'épistolier : le lec- 
teur sait que l'épistolier a reçu une lettre et qu'il y répond. Le 
dialogue épistolaire est alors explicite. Il lui arrive cependant 
d'être implicite. Lorsque Diderot écrit à Sophie le 10 mai 1759: 
« J'ai dormi de lassitude et de peine. Oui, mon amie : de peine » 
(II, 137-138), il ne fait pas que lui décrire ses nuits. Il entend déjà 
la question que pourrait lui faire Sophie — « et de peine ?» — et 
y répond : « Oui, mon amie : de peine. » Ailleurs, l'insistance et la 



116, IV, 223. Diderot a recours à ces mêmes procédés dans ses lettres 
publiques: à son frère (1, 50-52), à Landois (I, 209-217), à Berthier (I, 103-107). 
Dans la lettre adressée à ce dernier, il précise: «j'aime à me servir de vos expres- 
sions» (I, 105). Pour d'autres lettres familières dans lesquelles les lettres reçues 
constituent des questions auxquelles répond Diderot, voir, pour des citations en 
apparence fidèles: II, 150; III, 103, 197, 238 et 243; IV, 111, 224, 225 et 226; 
VII, 193 et 208; VIII, 120, 130, 140, 229 et 236; X, 151, et, pour des citations 
modifiées: I, 257; III, 93, 99, 100, 121, 239, 240, 248, 265, 307, 310, 313, 319 
et 332; IV, 69, 92, 96, 97, 109, 110, 113, 122, 165-166 et 226; V, 39, 116, 215 et 
230; VI, 177, 178 et 232; VII, 60, 147 et 151-152; VIII, 57, 59, 116, 122, 127, 
128, 129, 133, 134, 137, 138, 139, 141, 188, 189 et 228 ; IX, 72 ; X, 153 ; XII, 146, 
163 et 165; XIII, 83; XIV, 47; XV, 256. 



Dialogue, conversation, monologue 307 

répétition ont pour objectif de faire taire les objections hypothé- 
tiques du destinataire: «Toutes les autres [religions] sont tolérées, 
entendez-vous, tolérées, les autres» (III, 95). Il en va de même 
quand, prenant de vitesse François Tronchin, Tépistolier déclare, 
le 23 décembre 1777: «vous en conviendrez» (XV, 81). Le lecteur 
ne lit qu'un texte, mais dans ce texte il s'en trouve un autre, sous- 
entendu. Qu'il soit complètement fictif importe peu : la lettre est 
ce dialogue dans lequel il arrive le plus souvent que l'on n'en- 
tende qu'une seule voix"^. 

Parmi les moyens dont dispose Tépistolier pour faire de la 
lettre un dialogue, mais sans représenter la voix de l'autre, l'uti- 
lisation de questions lui sert à obliger l'autre à se soumettre au 
pacte: il inclut des passages des lettres qu'il reçoit, il imagine la 
voix de l'autre, mais, en plus, il n'a de cesse qu'il n'obtienne une 
réponse à ses demandes. La sollicitation est un de ses modes 
d'existence. Des questions peuvent être dites rhétoriques, dans la 
mesure où elles ne contraignent guère le destinataire. C'est le cas 
le 10 mai 1759 : « Mr. de St-Lambert nous invite, le baron et moi, 
à aller à Épinay passer quelque tems avec madame d'Houdetot », 
raconte Diderot à Sophie. «Je refuse, et je fais bien, n'est-ce 
pas?», ajoute-t-il (II, 138). La question finale («n'est-ce pas?») 
n'indique pas que le destinataire est tenu de répondre : l'épistolier 
cherche ici une approbation pour un geste qu'il a déjà fait, et 
longtemps avant que Sophie ne reçoive la lettre dans laquelle il lui 
pose la question. Si Sophie ne répondait pas à cette question — 
et il est impossible de vérifier si elle l'a fait, sinon au travers des 
lettres de Diderot lui-même — , les conséquences seraient de 
peu de poids, sauf, éventuellement, sur le pacte épistolaire. De la 
même façon, les questions peuvent être utilisées à la seule fin 



117. On trouve le même procédé dans une lettre à Falconet de 1767 (VII, 
54). Son équivalent romanesque serait le « dialogue monodique » ou « monodie 
épistolaire » que lit Jean Rousset dans les Lettres de Fanny Butkrd et les Lettres 
de Milady Juliet Catesby de madame Riccoboni (Le lecteur intime. De Balzac au 
journal, Paris, José Corti, 1986, p. 84 et 208) : «deux correspondants, l'un atteint 
un destinataire dont les réponses sont supposées ; nous nVntendons qu'une des 
deux voix» {ibid., p. 84). Bernard Bray désigne également les «suites à une 
voix» comme des «monodies» («L'épistolier et son public en France au xvir 
siècle», Travaux de linguistique et de littérature, 11:2, 1973, p. 17). 



308 Diderot épistolier 

de s'assurer que le destinataire ne passe pas à côté de quelque 
chose d'important : « de bonnes mœurs nationales constantes ; — 
Constantes, entendez vous bien ? » (VII, 78), précise ainsi Diderot 
à Damilaville. Quand Tépistolier demande à son destinataire la 
permission de lui dire quelque chose ou de se taire, sa requête 
est sans conséquence. Écrivant à madame Necker: «Permettez 
cependant, sauf à ne m'en pas croire, que je vous parle de quel- 
ques usages de ce pays ci, qui m'ont fait plaisir» (XIV, 71), Dide- 
rot n'attend pas de réponse et y va tout de go. De même, à la suite 
du « c'est ici que finira, si vous le trouvez bon, la remontrance de 
Gros- Jean à son curé» de la lettre à Tronchin de décembre 1777 
(XV, 83), l'épistolier décide seul d'interrompre sa lettre, que le 
destinataire le « trouve bon » ou non. Il existe aussi des lettres où 
Diderot essaie d'imaginer les attentes du destinataire quant au 
contenu de la lettre qu'il est en train d'écrire (IV, 50; XIV, 72), 
tout en sachant qu'il peut les déjouer comme bon lui semble. La 
politesse ne peut cacher une vérité épistolaire première : ce qui est 
dit est fait, et fait au gré de celui qui écrit. 

En revanche, dans d'autres circonstances, l'épistolier se fait 
insistant : il ne s'agit plus dès lors de simplement poser une ques- 
tion ou de formuler une demande pour la forme, mais bien d'at- 
tendre quelque chose de l'autre. Relèvent de cette catégorie les 
demandes de lettres (II, 141 ; X, 188; XIII, 76), l'évocation du sort 
des lettres déjà envoyées (IV, 119 et 161; VIII, 215), de celles 
attendues avec «impatience» (IV, 72 et 113) et de celles qui se 
sont peut-être perdues (II, 193; IV, 69), de même que toutes les 
questions qui pourraient jouer un rôle en ce qui concerne le 
commerce épistolaire: le destinataire est-il malade? a-t-il quitté 
l'endroit où il se trouvait ? a-t-il d'autres raisons de se taire ? Toute 
réponse affirmative à une de ces questions est grosse de danger. 
« Qu'est-ce que cela m'annonce ? », s'effraie Diderot lorsque Sophie 
lui apprend que sa mère voudrait passer trois mois de plus à Isle 
(III, 205; voir aussi II, 287). Il faut assurer la continuité de 
l'échange : les demandes et questions du destinataire servent à cela. 

Des questions ont pour but de connaître la position de 
l'autre sur un sujet précis: «Qu'en pensez-vous?», demande 
Diderot à Sophie après lui avoir décrit le « petit château » dont il 



Dialogue, conversation, monologue 309 

rêve (II, 191), exposé un paradoxe de d*Holbach (II, 291) ou fait 
le portrait d*un personnage d'une pièce de Sedaine (V, 230). À sa 
femme, il explique qu'il est «tenté» de «faire présent» de sa 
montre à monsieur Bala, son compagnon de voyage en Russie: 
« qu'en penses-tu ? [ . . . ] Dis moi ton avis là dessus ; je ferai ce que 
tu me conseilleras. Ainsi, réponse sur le champ» (XIII, 234). En 
1762, l'épistolier consacre plusieurs lettres à interroger Sophie sur 
des cas de conscience et il attend d'elle qu'elle en soit juge (IV, 
lettres 261, 264, 267, 269 et 271): 

À propos, voici une question importante sur laquelle je 
vous prie de me dire votre avis ; mais que ce ne soit qu'après 
y avoir pensé sérieusement, parce que ce n'est point un cas 
de conscience imaginaire, comme on s'amuse à en compli- 
quer pour s'amuser soi et pour embarrasser les docteurs de 
Sorbonne, mais c'est un fait. Si vous pouviez joindre la déci- 
sion d'Uranie à la vôtre, cela n'en seroit que mieux (IV, 57). 

Des réponses vont décider du contenu des lettres à venir: celles 
des autres — « Et mon père ? Je me fâcherois bien contre vous, si 
je voulois. Vous ne me dites rien du cher père. [ . . . ] En un mot : 
qu'en faites-vous ? Réponse là-dessus, s'il vous plaît » (à Caroillon 
La Salette, I, 190) — comme celles de l'épistolier — «Voilà, mon 
amie, une petite ébauche de nos causeries ; si elles vous convien- 
nent, je continuerai"*» — , et peut-être même de ses gestes — 
« S'il nous est permis d'aller au devant de vous, vous nous le direz 
apparemment» (III, 246). 

Des questions révèlent que des menaces pèsent sur la lettre 
ou sur l'amour. La simple accumulation est signe d'inquiétude: 
des dix premières phrases de la première lettre conservée de 
Diderot (à Anne-Toinette Champion, en 1742), huit sont des 
questions. L'épistolier n'attend pas alors une réponse précise, 
mais n'importe quelle réponse : « Seriez-vous agitée de quelqu'in- 
quiétude?» (I, 27). Il se trouve ainsi des lettres où l'épistolier 



118. À Sophie Volland, V, 173. Pour d'autres situations dans lesquelles 
Diderot sollicite son destinataire sur le contenu de ses prochaines lettres, voir: 
II. 155; V, 175. 



310 Didero t épistolier 

laisse libre cours à son déplaisir ou à ses tourments, tout en es- 
pérant entendre la voix de l'autre, en l'appelant : « Parlez-moi vrai. 
N'est-ce pas que vous ne m'aimez plus ? » (II, 323) ; « Plus je vous 
relis, moins je vous comprens. Mais par hazard, est-ce que vous 
prendriez en plaisanterie tout ce que je vous ai écrit de la maladie 
de votre sœur? » (VI, 156) ; « Pas un mot de douceur pour mad"^ 
VoUand. Cela s'obtient, mais cela ne se commande pas. Eh bien, 
n'appelez vous pas cela de la fatuité?» (VIII, 212, clausule); «Je 
ne vous demande point de douceurs ; mais qu'une de vous, mes- 
dames, la moins occupée, prenne la plume et écrive ces mots: 
Nous sommes arrivées à bon port, nous nous portons bien » (IX, 
71). Quand ce ne sont pas la fin de l'amour, le manque d'écoute, 
la dureté ou l'inquiétude qui menacent la lettre, c'est le monolo- 
gue, comme le montrent deux lettres contemporaines l'une de 
l'autre : « Vous ne vous êtes pas donné la peine de lire ma lettre. 
Vous répondez ainsi très parfaitement à tout ce que je ne dis pas. 
Mais n'importe» (à madame d'Épinay, VIII, 168) ; «Vous ne lisez 
point mes lettres [...]. Aussi la plus part du tems, c'est à vous 
même, à vos idées, à ce qui se passe dans votre tête, et non à ce 
que je vous dis, que vous répondez» (à Vialet, VII, 201). La cor- 
respondance avec le frère abbé comporte même une réflexion de 
Diderot sur la potentielle inutilité dialogique d'une de ses lettres : 
«Cette lettre ne sera peut-être ni ouverte ni lue. Mais si je ne 
l'écris pas pour vous, je l'auroi écrite pour moi» (XII, 103-104). 
Le refus de lire du destinataire, même hypothétique, n'empêche 
pas l'écriture de la lettre. Dans de tels cas, la communication 
risque d'être complètement brouillée et le dialogue, un échec. 
Sous d'innombrables formes, la lettre est une demande réitérée 
d'échange. 

Une des formes les plus radicales de l'adresse à l'autre con- 
siste en la formulation d'ordres. Le signe par excellence de ce 
phénomène est le recours à l'impératif. Un seul paragraphe de 
la lettre du 2 juin 1759 contient ainsi cinq «Dites-lui» et un 
«Transportez-la», pour 12 lignes de texte (II, 147). La correspon- 
dance regorge de verbes à ce mode, mais il faut distinguer ceux 
qui sont à la deuxième personne du pluriel de ceux qui sont à la 
première. L'impératif de la deuxième personne implique le dialo- 



I 



Dialogue, conversatioriy monologue 311 

guc: on donne un ordre ou on exprime un souhait, en espérant 
une réponse de Tautre, ou, du moins, en considérant sa possibi- 
lité. L'impératif de la première personne sert plutôt à la constitu- 
tion d'une temporalité commune à Tépistolier et à son destina- 
^taire: «Voyons si je parviendrai à vous écrire un mot» (III, 346) 
signifie « Voyons ensemble^ tout de suite^ si je parviendrai à vous 
écrire un mot » ; « venons à la dernière lettre dont vous m'avez 
fhonoré » (XIV, 47) invite à la relecture commune des lettres. La 
;ion temporelle a remplacé la coupure que nécessite le dialo- 
le: celui-ci demande qu'on ne parle pas en même temps. 
L'imposition de ses souhaits par l'épistolier s'appuie égale- 
ment sur d'autres procédés que l'emploi de l'impératif, seuls ou 
m conjonction avec ce mode verbal. La position dans la lettre des 
rordres de l'épistolier peut varier à l'infini, de l'incipit — « Lettre 
pour vous et pour vous seule, entendez vous?» (à Sophie, VI, 
156) — à la clausule — «Réponse sur-le-champ, s'il vous plaît» 
(à la même, III, 96). Ils concernent le plus souvent la lecture ou 
l'écriture même des lettres : « Voilà encore un endroit qu'il ne faut 
pas Ure à notre sœur Uranie» (III, 148) ; « Comptez bien ; voici la 
douzième. Un mot de réponse là-dessus» (IV, 69); «Dites donc 
que vous m'aimez et que vous êtes persuadées de mon inviolable 
attachement. Ajoutez à cela que maman boit, mange, dort, se 
porte bien; et je vous devrai un moment très doux» (X, 189). 
^Dans l'incipit de la lettre du 9 septembre 1767, Diderot formule 
ises exigences auprès de Sophie d'une façon qui ne laisse guère de 
place à l'initiative personnelle de la destinataire, malgré le « ten- 
dre amie » initial et le « s'il vous plaît » fmal. 

Vous ne faites rien du tout, tendre amie, de ce que je vous 
ai demandé. Je voulois un détail circonstancié de votre 
voyage. Vous me l'aviez promis ; et vous vous croyez quitte 
en m'écrivant: «Nous sommes arrivées à deux heures du 
matin à Chaalons. La belle dame a un peu dormi ; maman 
a été tourmentée de sa colique. » 

Réparez ce laconisme-là, s'il vous plaît (Vil, 110-111). 

Retour à l'expéditeur et à la case départ : répistolicr a demandé 
quelque chose, la destinataire s'est engagée à le lui procurer, elle 
n'y coupera pas. Pour que le dialogue soit concevable, il faut de 



312 Diderot épistolier 

la réciprocité, même si celle-ci est imposée. Il peut même arriver 
— les seules occurrences se trouvent dans les lettres de Diderot à 
son frère — que l'épistolier ulcéré exige qu'on ne lui réponde 
pas : « Ne vous donnez pas la peine de me répondre. Je veux enfin 
demeurer en repos» (I, 222). L'expression d'un ordre n'est toute- 
fois pas du seul ressort du destinateur: celui-ci peut très bien 
évoquer dans ses lettres ce que l'autre lui a demandé de faire ou 
de ne pas faire. «Vous me défendez de vous parler de ce pais», 
rappelle par exemple l'épistolier à madame d'Épinay durant son 
voyage en Russie; «je m'en garderai bien» (XIII, 34). Il a choisi 
de se plier à l'injonction de sa destinataire. Dans la lettre, donner 
un ordre, ou le respecter, c'est toujours dialoguer. 

Dans des cas extrêmes, l'épistolier va jusqu'à menacer son 
destinataire, implicitement ou explicitement, ce qui est encore 
une façon de l'obliger, sinon à modifier son comportement, du 
moins à réagir et donc à dialoguer. Toutes les menaces n'ont pas 
le même poids. Certaines sont badines: «Écrivez-moi donc si 
vous voulez que je vous dise combien je vous aime. Toutes les 
lettres qui ne seront pas en réponse aux vôtres seront froides, je 
vous en avertis. S'il me vient au bout de la plume un mot qui soit 
doux, crac, je le supprime^ '^.» D'autres sont immédiatement 
démenties : « Vous mériteriez bien que je fermasse cette lettre sans 
vous dire seulement que je vous aime; mais je ne sçaurois» (III, 
46). Quelques-unes sont lestées de dangers réels, comme celle du 
2 janvier 1743 à Anne-Toinette. Diderot vient de recevoir «une 
lettre pleine d'injustice et de duretés»: «Vous serez ma cruelle 
ennemie si vous ne vous hâtez pas de réparer le mal que vous avez 
fait à l'homme du monde qui le mérite le moins et qui vous aime 
le plus. [ . . . ] Montrez-vous donc telle que vous êtes » (I, 39). Dans 
les deux premiers cas, l'amour n'est pas menacé; dans le troi- 



119. II, 203. Ce «je vous en avertis» se retrouve dans une lettre de 1770. 
La solitude de l'épistolier est alors la menace qui pèse sur lui : « Est ce que je ne 
suis plus fait pour partager vos peines? Chères et bonnes amies, vous prenez un 
bien mauvais moment pour vous refroidir ; je vous en avertis. J'ai besoin, plus 
besoin que jamais, d'aimer quelqu'un et d'en être aimé. J'ai compté sur vous 
pour toute ma vie; si vous me laissez là, je resterai seul» (X, 188). 



Dialogue, conversation, monologue 313 

sième, il Test. La limite de la menace est atteinte lorsque Tépisto- 
lier dépose sa vie entre les mains de son destinataire : si son désir 
n est pas comblé — mais il parie qu*il le sera — , il mourra (I, 43, 
85, 87 et 88-89; III, 118). Tout serait alors fini: Tamour comme 
la lettre. Pour éviter cela, le destinataire doit répondre à la de- 
mande de Fépistolier, dans la lettre ou hors d'elle; la logique 
épistolaire ne lui laisse pas le choix. 

Diderot conçoit la lettre comme une conversation et un 
dialogue. Ces deux pratiques ont fi*équemment recours, aussi 
bien dans la société que dans les textes littéraires qui la représen- 
tent, au tutoiement; qu'en est-il de Diderot dans sa correspon- 
dance ? Qui tutoie-t-il ? Pourquoi ? Est-ce une façon pour lui de 
mimer l'échange oral ? Un relevé des occurrences du tutoiement 
dans les lettres permet de noter l'existence de deux constantes: 
d'abord, qu'il ne tutoie qu'un petit nombre de destinataires — 
quelques membres de sa famille (sa femme, sa fille et son gendre, 
son frère et sa sœur) et des amis (Sophie, Vialet, Falconet, 
Guéneau de Montbeillard, peut-être Naigeon) ; ensuite, que lors- 
qu'il tutoie ce n'est que rarement pour l'ensemble d'une lettre. En 
effet, des 62 lettres familières (sur les 779 de la correspondance) 
où le « tu » est employé pour désigner le destinataire — on laisse 
de côté les propos rapportés, les prosopopées et les citations — , 
seulement onze ne comportent que le tutoiement, les autres com- 
prenant un mélange de tutoiement et de vouvoiement : il s'agit de 
lettres à sa femme'^^, à sa sœur (XII, 139-143; XV, 33-35), à son 
gendre (X, 200-201) et à son ft-ère (X, 106-108). Les lettres n'em- 
ployant que le « tu » sont donc réservées au cercle familial immé- 
diat'^'. Ce recours épisodique au tutoiement s'explique par des 
facteurs historiques et par des raisons ponctuelles. 



120. I, 31. 40-41 et 43-44; XIII, 63-69. 71-73, 80-83 et 229-236. 

121. Mais Diderot est vouvoyé par son père (I, 92-94). Madame de 
allignac, qui ajoute quelques lignes à une lettre de Diderot pour Sophie, tutoie 
.1 soeur (VI, 57). comme le fait Caroillon de Vandeul écrivant à sa femme, ou 

Sade à la sienne (voir les lettres éditées par Georges Viard, « Auberive et mon- 
sieur de VandeuU. RDE, 10. avril 1991, p. 134 et celles citées par Raymond 
Iean. Un portrait de Sade, Arles. Actes Sud, 1989. passtm). 



314 Diderot épistolier 

Le choix du pronom personnel est marqué historiquement. 
Au XVIII* siècle, tutoyer est familier. Le Dictionnaire de l'Acadé- 
mie française de 1762 indique à plusieurs reprises que les emplois 
possibles du tutoiement sont limités. L'article « Tutoyer » dit qu'il 
consiste à « User du mot de Tw, & de Toiy en parlant à quelqu'un. 
// est familier, il tutoie tout le monde. On ne lui fait pas de plaisir 
de le tutoyer.» À «Tutoiement», on note: «En France, le tutoie- 
ment nest guère en usage que de maître à valet, ou entre des amis 
intimes. » À la suite de «Tu», «Toi» et «Te», un paragraphe pré- 
cise les conditions d'emploi de ces mots : 

On se sert d'ordinaire de ces pronoms, ni du pronom pos- 
sessif Ton, & du relatif Tien, que quand on parle à des per- 
sonnes, ou fort inférieures, ou avec qui on est en très- 
grande familiarité. On s'en sert cependant en faisant parler 
certaines nations, & principalement les Orientaux, lors- 
qu'on veut leur conserver un caractère étranger, & quelque- 
fois aussi dans la Poésie. Hors de là, on se sert du pronom 
personnel Vous. 

Trois usages sont donc reconnus par l'Académie : avec les domes- 
tiques, entre amis intimes, dans la littérature^^^. Le théâtre de 
Marivaux donne un bon exemple du caractère exceptionnel du 
tutoiement lorsque, dans Le jeu de V amour et du hasard. Dorante 
déclare à Silvia : « quand je te tutoie, il me semble que je jure'" ». 
Diderot lui-même est conscient du caractère familier du tutoie- 
ment, au moment où, à propos du travail de réécriture des lettres 
à Falconet sur la postérité, il note : « Cela est plein d'endroits où 
nous nous tutoiions ; et ce ton qui peut passer dans un ouvrage 
manuscript, est du plus mauvais goût dans un ouvrage imprimé » 
(XV, 192). 



122. Il faudrait ajouter la prière. C'est ce que fait observer le prince de 
Ligne à Catherine II qui lui demande «Pourquoi a-t-on banni le tw?»: «Il ne 
l'est pas, lui dis-je, Madame, et peut encore servir aux grands personnages, 
puisque J.-B. Rousseau dit à Dieu : "Seigneur, dans ta gloire adorable...", et que 
Dieu est tutoyé dans toutes nos prières, comme "Nwnc dimittis servum tuum, 
Domine"» {Lettres à la marquise de Coigny, édition présentée et annotée par 
Jean-Pierre Guicciardi, Paris, Desjonquères, coll. «xviii* siècle», 1986, p. 46). 

123. Marivaux, op. cit., p. 808. 



Dialogue, conversation, monologue 315 

Même dans la correspondance, pourtant souvent considé- 
rée comme le lieu de l'intime, le tutoiement ne se pratique pas 
beaucoup au xviii' siècle, comme le démontrent les lettres de 
Diderot, celles de la noblesse'^* ou celles entre Palissot et Fré- 
ron*^^. De même, dans ses premières lettres à Boissy d*Anglas, 
Chompré, pourtant près de l'adolescence, joue un « rôle de con- 
vention» qui s'exprime «par de multiples signes épistolaires », 
dont le vouvoiement, qu'il abandonne à la lettre V'^*. Dans sa 
correspondance familière avec Sophie d'Houdetot, Rousseau la 
tutoie, mais, quand les lettres sont constituées en recueil sous le 
titre de Lettres morales, le « tu » est remplacé par le « vous », fait 
remarquer Jean Terrasse*^^. Le choix du pronom personnel n'est 
pas innocent au xviii* siècle. 



124. Dans un texte de 1983, Marie-Claire Grassi, après avoir étudié un 
corpus de lettres de la noblesse écrites entre 1700 et 1850, note que le tutoie- 
ment y est « exceptionnel » jusque vers 1800 (« Un exemple d'analyse sérielle: les 
correspondances intimes de la noblesse française», dans Jean-Louis Bonnat et 
Mireille Bossis (édit.), Écrire. Publier. Lire. Les correspondances. (Problématique 
et économie d'un « genre littéraire»). Actes du Colloque international: « Les corres- 
pondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982, Nantes, Publications de l'Univer- 
sité de Nantes, novembre 1983, p. 246). En 1986, à partir d'un corpus élargi 
( 1 100 lettres), elle précise ses conclusions: « Marquant l'égalité ou la familiarité, 
la deuxième personne du singulier n'est employée qu'exceptionnellement dans 
les lettres du xviii' siècle du corpus. On ne la trouve que dans peu de leUres, 
par exemple entre parent et enfant, entre mari et femme, entre hommes, entre 
amants. Après 1800, le "tu" familier sera de plus en plus en usage» («Friends 
and Lovers (or The Codification of Intimacy)», Yale French Studies, 71. 1986, 
p. 81). 

125. Us se tutoient dans leur correspondance, «fait très exceptionnel à 
cette époque», dit Jean Fabre {Le neveu de Rameau, édition critique avec notes 
et lexique par Jean Fabre, Genève, Droz, coll. «Textes littéraires français», 37, 
1977. p. 179 n. 136). 

126. Voir François Moureau, « Préfece», dans Inédits de correspondance 
littéraires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774-1780), textes établis et 
annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, Paris-Genève, Champion-Slatkine. 
coll. «Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrè- 
tes», III, 1988, p. 7. 

127. Jean Terrasse, «Le pédagogue amoureux», dans De Mentor à 
Orphée. Essais sur les écrits pédagogiques de Rousseau, Montréal. Hurtubise 
HMH, coll. «Brèches», 1992, p. 87. Dans Les confessions, Rousseau fait lui- 
même allusion au caractère ^imilier du tutoiement et aux reproches que lui 



316 Diderot épistolier 

Dans un tel contexte, chaque emploi ponctuel du tutoie- 
ment est chargé de sens*^^ Lorsque Tépistolier, en tant que mari, 
père, beau-père ou frère, tutoyait, son destinataire ne devait pas 
s*en étonner, puisque c'était l'usage social. En revanche, l'expres- 
sivité du tutoiement est claire quand il est employé pour des amis 
comme Vialet ou Falconet — alors que Diderot n'en use pas avec 
Grimm — , ou quand l'épistolier joue de l'alternance des tu et des 
vous dans la même lettre. Cette alternance, présente dans 51 des 
62 lettres où apparaît le « tu », est souvent motivée par des raisons 
affectives *^^. 

L'alternance joue le plus généralement à l'intérieur d'une 
seule lettre. Dans une lettre à Anne-Toinette de 1742, Diderot 
utilise ainsi le « tu », sauf lorsqu'il se plaint d'une lettre qu'il a 
reçue : « Ah, méchante que vous êtes ! Que de malice dans votre 



adresse Sophie d'Houdetot à ce sujet (introduction, bibliographie, notes, relevé 
des variantes et index par Jacques Voisine, édition révisée et augmentée, Paris, 
Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1980, p. 547-548). 

128. Tous les éditeurs de la correspondance n'ont pas été sensibles à cette 
dimension du texte : Assézat-Tourneux et Babelon remplacent parfois les « tu » 
de Diderot par des «vous» (V, 59, 77 et 236; VI, 23). Georges Roth précise: 
«Nulle part A.T. n'introduit le tutoiement, BAB. l'admet parfois, mais ne le 
transcrit pas toujours» (V, 77 n. 16). 

129. Cette ressource est fréquemment mise à contribution par les 
romanciers : voir par exemple La poupée de Bibiena (préface de Henri Lafon, 
Paris, Desjonquères, coll. «xviii'= siècle», 1987, p. 91-92, 95 et 138), La nuit et 
le moment (préface de Henri Coulet, Paris, Desjonquères, coll. «xviii'^ siècle», 
1983, p. 86, 95 et 107-108) et Le sopha (préface de Jean Sgard, Paris, Des- 
jonquères, coll. «xviii* siècle», 1984, p. 55-56 et 77-78) de Crébillon fils, 
VHistoire d'Ernestine de madame Riccoboni (préface de Colette Piau-Gillot, 
Paris, Côté-femmes éditions, coll. «Des femmes dans l'histoire», 1991, p. 119) 
et Point de lendemain de Vivant Denon (préface de René Démoris, Paris, 
Desjonquères, coll. «xviii* siècle», 1987, p. 50-52). Dans l'incipit de la lettre 
CXLVIII des Liaisons dangereuses, le chevalier Danceny écrit à la marquise de 
Merteuil : « ô vous que j'aime ! ô toi que j'adore ! ô vous qui avez commencé 
mon bonheur! ô toi qui l'as comblé» (Laclos, op. cit.., p. 339). On retrouve 
aussi cette alternance, toujours sur le mode plaisant, dans la célèbre «Épître 
connue sous le nom des "vous" et des "tu" » de Voltaire (dans Maurice Allem 
(édit.). Anthologie poétique française. XVllV siècle, Paris, Garnier-Flammarion, 
coll. «GF», 101, 1966, p. 131-132): le «tu» y désigne la Philis jeune, celle des 
« doux instants », et le « vous », l'opulente « madame » qu'elle est devenue. Dans 
sa lettre de mars 1757 à Diderot, Rousseau emploie le procédé (I, 243). 



Dialogue, conversation, monologue 317 

peste de lettre ! » Devant une lettre qui lui déplaît, Tépistolier se 
départ de la chaleur de Tamoureux («ton Ninot n*ainie et 
n'aimera jamais que toi») et pour ce faire abandonne le «tu» 
pour le «vous» (I, 32). L'alternance peut aussi se produire d'une 
lettre à l'autre. C'est le cas en 1742, encore une fois dans les 
lettres à Anne-Toinette, quand, après avoir envoyé des lettres 
uniquement écrites au « tu » et destinées à sa « chère amie » ou à 
sa «chère Nanette», Diderot revient au «vous» et à «mademoi- 
selle Champion » pour des lettres complètes : il n'a pas apprécié la 
dernière lettre d' Anne-Toinette (I, 38-39) ou la croit hésitante au 
sujet du mariage (I, 45-46). Dans la majorité des cas, le contexte 
permet de déterminer pourquoi l'épistolier a choisi d'avoir re- 
cours au tutoiement épisodique ou de changer d'apostrophe* '°. 
Dans les lettres à Sophie, trois types d'occurrence du tutoie- 
ment sont à relever. Dans le premier cas, Diderot l'emploie pour 
mettre en relief la force de ses sentiments menacés (par une lettre 
non reçue, un passage mal interprété, une déclaration qui lui fait 
peur), pour répéter qu'ils ne changent pas ou tout simplement 
pour laisser libre cours à son épanchement amoureux; cela cor- 
respond à ce qui se passe dans les lettres à sa femme' ^*. Dans le 
deuxième, il distingue par le « tu » ce qui est destiné à Sophie de 
ce qui l'est conjointement à elle et à sa sœur (IV, 142 ; V, 147 ; VII, 
179), comme ailleurs il faut distinguer Falconet et mademoiselle 
Collot'", madame Diderot et sa fille (XIII, 145), Angélique et son 
mari (XIV, 55-57). Dans le troisième, il a recours à un tutoiement 
initial ou à un tutoiement final, que le vouvoiement du reste de 
la lettre fait ressortir: « Je ne t'ai plus; je n'ai plus personne à qui 
parler de toi. La solitude où je suis tombé m'est affreuse'"»; 



130. Geneviève Haroche-Bouzinac interprète de façon semblable le 
phénomène de «l'alternance des personnes» chez Voltaire {Voltaire dans ses 
lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation d'un àphtaUer au XVltV siècle, op. 
cit., p. 233). 

131. V, 48, 59, 71-72 et 77-78; VI, 23; VU, 130. 

132. VI, 345; VII, 69 et 86; VIII, 71-72, 109 et 117; X. 197; XII, 50. 

133. V, 129, incipit. On trouve ce procédé dans une lettre à Denise 
Diderot, dans laquelle le «tu» est renforcé par l'apostrophe «Mon enfiint» 
(VIII, 87 ; voir aussi : VIII, 194 ; X. 29) et dans une lettre à Angélique (XV, 244). 



318 Diderot épistolier 

«Ah ! si j'étois à côté de toi, combien je t'aimerois encore ! Je me 
meurs de passion et de désirs. Adieu. Adieu' ^'*. » L'alternance est 
ainsi renforcée par la position du tutoiement: au début de la 
lettre, le pronom personnel de la deuxième personne du singulier 
donne sa tonalité à ce qui va venir, en révélant que l'affect sera 
particulièrement fort dans le texte ; à la fin, il se voit conférer un 
poids spécifique, puisque c'est le point d'orgue du texte, la note 
sur laquelle les épistoliers se quittent. Dépourvue des ressources 
de la communication orale (les gestes, le ton), la lettre crée ses 
propres moyens d'insistance — le tutoiement en est un — , dont 
la signification peut varier selon les destinataires. 



Il est des truismes qui ont la vie dure : l'analogie de la conversa- 
tion ou du dialogue et de la lettre est de ceux-là. Non qu'elle soit 
fausse ou indémontrable, mais on la prend trop souvent pour un 
acquis et la pétition de principe l'emporte alors sur l'analyse. Il 
est pourtant possible de voir comment à un niveau général — 
celui de l'échange de lettres entre un destinateur et un destina- 
taire — la lettre est bel et bien un dialogue ou une conversation. 
Les formes de l'analogie de la conversation ou du dialogue 
et de la lettre sont nombreuses. Les apparences du contact entre 
les épistoliers sont maintenues, entre autres, par le recours à la 
structure question-réponse qui caractérise maints échanges oraux. 
L'épistolier emploie son temps à questionner l'autre et à répondre 
à ses demandes, parfois en le paraphrasant, parfois en le citant 
(avec ou sans modifications) : la lettre recycle la lettre. À la limite, 
cet usage de la lettre reçue mène à l'incompréhension pour le 
lecteur non destinataire: des allusions à des lettres antérieures 
qu'il n'a pas lues ou ne peut pas lire — les lettres de Sophie 
Volland, par exemple — rendent parfois le texte incompréhensi- 
ble. Le dialogue existe toujours, mais le lecteur y est sourd. Ce 
dialogue explicite — la lettre dit qu'elle est une réponse ou une 
question — se double d'un autre dialogue, implicite celui-là. 



134. II, 270, clausule; voir aussi: III, 47, 52 et 57; V, 147, 185 et 236; VI, 
35-36 et 111. La lettre à Angélique du 28 juillet 1781 s'ouvre et se clôt par le 
tutoiement, mais le reste de la lettre est au «vous» (XV, 257). 



, Dialogue, conversation, monologue 



319 



ms lequel Tépistolier imagine par avance Tintervention de 
l'autre, l'entend avant qu'il n'ait soufflé mot, le force à répondre, 
lettre est une sollicitation dont les formes sont multiples : in- 

îrrogations, ordres, menaces. Une dernière manifestation de 
l'analogie de la conversation et de la lettre est l'emploi écrit d'une 
les ressources de l'échange oral : le tutoiement. Si la lettre est un 

ialogue à son niveau le plus élevé — la circulation des lettres 
l'un épistolier à l'autre — et si, dans la lettre, du dialogue se 

institue, il reste que l'analogie a des limites bien réelles : l'autre 
l'est pas là et toute lettre est une feinte, une fausse conversation, 
lettre n'oublie jamais qu'elle n'est qu'un substitut : il lui faut 

ins cesse inventer de nouvelles façons de combler l'absence qui 
fait naître, de se rapprocher d'une présence qui se refuse. La 

ranscription des propos rapportés est une de ces façons de com- 
bler le gouffre qui sépare la présence conversationnelle de l'ab- 

înce épistolaire. 



»s propos rapportés 

26 octobre 1760, dans une lettre à Sophie VoUand, Diderot 
^interroge sur sa propre pratique de la mondanité : 

Je me suis demandé plusieurs fois pourquoi avec un carac- 
tère doux et facile, de l'indulgence, de la gaieté et des 
connoissances, j'étois si peu fait pour la société. C'est qu'il 
est impossible que j'y sois comme avec mes amis et que je 
ne sçais pas cette langue froide et vuide de sens qu'on parle 
aux indifférents. J'y suis silencieux ou indiscret (III, 187- 
188). 

correspondance vient en quelque sorte remplacer cette société 
mr laquelle l'épistolier est « si peu fait » ou, plutôt, s'y élabore 

me autre société, à son image et à sa ressemblance. Refusant la 
langue froide et vuide de sens qu'on parle aux indifférents», il 
ipporte, pour ses destinataires, les paroles qu*il entend et qu'il 

Prononce, celles qu'on lui rapporte personnellement ou que la 
adition colporte. «Silencieux»? Diderot s'y refuse quand il 

l*agit de transcrire ce qui vient à ses oreilles. «Indiscret»? Le 
loyen de le savoir? L'intérêt? 



320 Diderot épistolier 

Les segments que Ton appelle « propos rapportés » mettent 
en scène une parole entendue ou prononcée par Tépistolier. Ils se 
donnent comme la transcription de paroles réelles, soit parce que 
Diderot indique qu elles ont été prononcées en sa présence (« Je 
vous rends tout ce qui se fait ici mot à mot», II, 308), a fortiori 
si c'est lui qui les prononce, soit parce que la description des 
personnages, sans qu'on puisse décider de la réalité de la situation 
où ils se trouvent, s'appuie sur les mêmes procédés que dans le 
premier cas : présence d'un verbe lié à la parole (le plus souvent 
«dire»), utilisation des guillemets ou du soulignement, etc. Les 
propos rapportés dans la correspondance peuvent être répartis en 
trois catégories: certains, qu'ils aient une occurrence unique ou 
s'inscrivent plutôt dans l'ordre de la répétition, mettent explicite- 
ment Diderot en scène ; dans d'autres circonstances, on peut être 
assuré, par le contexte, que l'épistolier n'était pas présent lorsque 
les propos qu'il rapporte ont été tenus ; restent des cas dans les- 
quels il est difficile de déterminer la présence ou l'absence de 
l'épistolier. L'enchâssement des dialogues les uns dans les autres 
permet, dans quelques cas, de mêler ces trois catégories. 

Ces distinctions pourraient paraître spécieuses, n'était le fait 
que, dans les trois cas, le traitement réservé aux propos rapportés 
est exactement le même: que Diderot ait entendu ou non les 
paroles qu'il rapporte, toutes ont le même statut stylistique. Rap- 
porter ses propres propos ou ceux de Henri IV est une seule et 
même entreprise pour lui. Dans l'un et l'autre cas, l'épistolier est 
confronté à la même difficulté — qu'est-ce que la fidélité à la 
conversation? — et utilise les mêmes procédés — un propos 
rapporté peut toujours en inclure un autre, les styles peuvent être 
mêlés, le soulignement ou les guillemets peuvent distinguer les 
voix les unes des autres, le lecteur peut être appelé à jouer un rôle 
actif, etc. Conversation ou dialogue à un niveau général, la lettre 
est aussi le lieu ponctuel où le monologue et le dialogue sont 
représentés. Qu'ils relèvent de celui-ci ou de celui-là, les propos 
rapportés dans la correspondance sont toujours soumis aux 
lois et aux techniques qui gouvernent l'ensemble des textes de 
Diderot. 



Dialogue, conversation, monologue 321 

Avant de décrire les modalités particulières de Tinsertion des 
propos rapportés dans les lettres de Diderot, et afin de mieux 
mettre en relief la variété des techniques de Tépistolier lorsqu'il 
rapporte des propos, quelques-uns des termes utilisés dans cette 
étude doivent être définis. Le mot propos a été choisi pour trois 
raisons : il est utilisé par Diderot lui-même ; même si l'expression 
« conversation rapportée » est retenue par des diderotistes — Jac- 
ques Proust'", notamment — , «propos rapportés» a pour avan- 
tage d'englober la notion de conversation, d'être plus général 
qu elle, ce qui paraît important dans la mesure où Diderot ne 
fait pas que s'intéresser aux échanges qu'il entend, mais à toute 
parole, qu'elle s'insère ou non dans un échange ; « paroles rappor- 
tées» et «formules rapportées», qu'emploie Michel Delon'^ 
auraient été acceptables, mais l'on verra que la transcription 
diderotienne a parfois pour effet de gommer la parole réellement 
prononcée pour n'en retenir que son « essence », le sens qui y est 
développé. 

La notion de style mérite également éclaircissement. Les 
grammairiens s'entendent pour dire que les propos peuvent être 
rapportés de trois façons. Le style direct est « caractérisé par l'ef- 
facement du narrateur derrière celui dont il rapporte l'énoncé», 
selon la définition de Jean Dubois et René Lagane'". Pour indi- 
quer qu'il rapporte fidèlement un énoncé, l'énonciateur a sou- 
vent recours à un verbe introducteur (dire, demander, penser, 
affirmer, etc.), à des signes graphiques (il peut s'agir aujourd'hui 
des guillemets), à des signes de ponctuation (les deux points), à 
une proposition incise, ou à une combinaison de ces ressources. 
Dans ce style, les propos rapportés ne sont pas modifiés, du 
moins grammaticalement. Le style indirect, lui, est «caractérisé 
par la manifestation de la personnalité de celui qui raconte à 
travers l'énoncé rapporté'^». L'énonciateur transforme gramma- 



135. Jacques Proust, *t Ces Lettres ne sont pas des lettres... À propot des 
Lettres à Sophie Volland», Êquinoxe, 3. hiver 1988. p. 5-17. 

136. Michel Delon, Uk. cit.» p. 137. 

137. Jean Dubois et René Laoane, La nouvelle grammaire du Jrançau, 
Paris, Larousse, 1973, p. 211. 

138. Ibid., p. 212. 



322 Diderot épistolier 

ticalement les propos qu*il rapporte: ils sont repris dans une 
proposition subordonnée (complétive introduite par «que» ou 
subordonnée interrogative indirecte introduite par «si») ; l'inter- 
rogation directe (inversion verbe-sujet) est transformée en inter- 
rogation indirecte ; les adjectifs possessifs, les adverbes de lieu et 
de temps (ici, hier), les pronoms, les modes et les temps verbaux 
doivent parfois être modifiés; les signes graphiques et les signes 
de ponctuation disparaissent. Le verbe de la proposition princi- 
pale dont dépend la subordonnée est un verbe introducteur (dire, 
demander, noter, faire remarquer, penser, affirmer, exposer, expli- 
quer, convenir, etc.). La fidélité grammaticale n'est pas un trait du 
style indirect, alors qu'elle l'est du style direct. Le style indirect 
libre, enfin, est une catégorie « syncrétique » du «discours rap- 
porté», disent Oswald Ducrot et Tzvetan Todorov'^^, celle dans 
laquelle sont présents à la fois des traits du style direct et du style 
indirect: «Les marques du style indirect libre sont pour la plu- 
part celles du style indirect proprement dit », mais « il n'y a pas de 
transformation complétive et la phrase interrogative a la même 
forme que dans le style direct^'*^. » Dans ce style, les propos ne 
sont pas rapportés textuellement ; il s'agit de transposition. Cette 
façon de faire est, des trois décrites, la plus complexe formelle- 
ment et celle qui laisse le plus de liberté au scripteur. Ces trois 
styles ne sont pas utilisés également par Diderot — le style indi- 
rect libre est rare — , mais tous le sont. 



Diderot se nourrit, quels que soient les correspondants auxquels 
il s'adresse, des propos qu'il tient et de ceux qu'il entend autour 
de lui. Pour rendre ces divers propos dont il est clair, par le con- 
texte ou renonciation, qu'ils ont été réellement dits ou entendus 
par lui, l'épistolier a le plus souvent recours au style direct. Qua- 
tre types de propos s'inscrivent de cette façon dans les lettres. Le 
premier type est celui dans lequel l'épistolier reprend une de ses 



139. Oswald Ducrot et Tzvetan Todorov, Dictionnaire encyclopédique 
des sciences du langage, Paris, Seuil, coll. «Points. Sciences humaines», 110, 
1972, p. 387. 

140. Jean Dubois et René Lagane, op. cit., p. 213. 



Dialogue, conversation, monologue 323 

propres déclarations, mais pas les propos des autres personnages 
qui l'entourent. Durant son voyage à Langres et à Bourbonne en 
1770, il écrit à Sophie: «Je disois en arrivant, à Grimm: Je crois 
que ma sœur sera bien caduque. Jugez de ma surprise lorsqu'elle 
s'est élancée vers notre voiture avec une légèreté de biche, et 
qu'elle m'a présenté à baiser un visage de bernardin'^'.» Le 
deuxième type est constitué par les propos entendus par Diderot, 
sans que ses interventions à lui soient notées : ces propos ont été 
tenus par d'autres que lui, mais en sa présence, comme le prouve 
alors le contexte. En 1766, plusieurs lettres destinées à Vialet 
portent sur madame Legendre et sur l'amour que lui voue le 
correspondant de Diderot: 

Ce long entretien finit pourtant par un propos que je 
devrois peut-être vous celer, mais qui vous fera tant de plai- 
sir que je ne sçaurois vous le taire. — Tenez, me dit elle, je 
vous aime ce soir à la folie; mais j'ai bien peur que cela ne 
vienne de ce que vous m'avez conseillé sans relâche de 
raimer»^. 



141. X, 111. En 1989, Lucette Perol a proposé de cette lettre une leçon 
qui permet de œnstater que la transcription des propos dans l'édition Roth- 
Varloot est assez éloignée de celle des autographes. On lit en effet dans cette 
nouvelle leçon : « Je disais en arrivant, à Grimm, je crois que ma soeur sera bien 
caduque, jugez de ma surprise, lorsqu'elle s'est élancée vers notre voiture avec 
une légèreté de biche et qu'elle m'a présenté à baiser un visage de bernardin » 
(«Lettres de Diderot sur son voyage, suivies d'un commentaire de Lucette 
Perol », dans Voyage à Bourbonne, à Langres et autres réàts, ouvrage collectif 
présenté par Anne-Marie Chouillet, Paris, Aux amateurs de livres, 1989, p. 84). 
La belle régularité née de la modification de la ponctuation et de l'utilisation des 
signes typographiques ne se trouve pas dans le manuscrit : la parole exogène est 
fondue dans le texte. Pour d'autres occurrences de propos diderotiens transcrits 
dans la correspondance, voir: II. 141, 152,225, 306 et 320; 111,68. 106, 161-162. 
264, 267 et 307-308; IV, 70 et 231-232; V, 223-224; VI. 31. 178 et 370; VII. 72 
et 130-131; VIII, 110 et 152; IX, 30. 124 et 214; XI, 146; XII. 69 et 174. 

142. VI, 178. Pour d'autres occurrences de propos entendus par Diderot, 
mais sans que l'on entende sa voix à lui, voir: I, 156; II, 197. 213, 219, 232, 244. 
268 et 269; III, 94-95. 101. 128, 135. 144-145. 146. 149. 164. 167-169. 170. 174- 
175, 199-200. 203. 204, 217. 228, 247. 270. 318. 322, 323-324 et 335; IV, 51, 58- 
59, 74, 83, 89, 90, 92, 97. 135 et 199-200; V. 48. 48-49. 54. 62 et 136; VI, 110, 
157. 370 et 373; VII, 101-102. 111, 127 et 146; VIII. 144 et 158-159; IX. 84; X. 



324 Diderot épistolier 

Le troisième type de propos rapportés regroupe les passages dans 
lesquels Diderot rapporte une conversation à laquelle il a pris 
part, ce qui permet d'entendre plusieurs voix, dont la sienne. 
Dans la lettre du 15 octobre 1759, on trouve une illustration 
particulièrement élaborée de ce type de conversation rapportée. 
La scène réunit Diderot et madame d'Aine. 

Et Madame d'Aine, On ne naît point, on ne meurt point, 
quelle diable de folie... Non madame... Quoiqu'on ne 
meure point, je veux mourir tout à l'heure, si vous me faites 
croire cela... Attendez. Tisbé vit, n'est-il pas vrai?... Si ma 
chienne vit ? Je vous en réponds ; elle pense; elle aime ; elle 
raisonne ; elle a de l'esprit et du jugement. . . Vous vous sou- 
venez bien d'un temps où elle n'était pas plus grosse qu'un 
rat... Oui... Pourriez- vous me dire comment elle est deve- 
nue si rondelette?... Pardi, en se crevant de mangeaille 
comme vous et moi. . . Fort bien, et ce qu'elle mangeait vivait- 
il ou non?... Quelle question, pardi non, il ne vivait pas... 
Quoi ! une chose qui ne vivait pas appliquée à une chose qui 
vivait est devenue vivante, et vous entendez cela... Pardi, il 
faut bien que je l'entende. . . J'aimerais tout autant que vous 
me dissiez que si l'on mettait un homme mort entre vos 
bras, il ressusciterait... Ma foi, s'il était bien mort, bien 
mort... Mais laissez-moi en repos, voilà-t-il pas que vous 
me feriez dire des folies...''*^ 

L'écrivain, on peut le constater, s'attache à caractériser les person- 
nages dont il rapporte les propos*'*''. Le dernier type de propos 



163 et 241 ; XI, 68-69 et 88; XII, 236; XIII, 31-32, 35, 143 et 219; XV, 24, 160 
et 294; Jean Varloot, « Métalégomènes à l'édition de la Correspondance de 
Diderot», dans Approches des Lumières. Mélanges offerts à Jean Fabre, Paris, 
Klincksieck, 1974, p. 502. 

143. Lettre citée d'après la leçon de Jacques Chouillet, Denis Diderot - 
Sophie Volland. Un dialogue à une voix, op. cit., p. 171. Voir l'annexe IV. 

144. La caractérisation des voix passe parfois par l'emploi d'un mot 
particulier, par exemple les «pardi» de madame d'Aine, que l'on retrouve 
d'ailleurs dans d'autres lettres (II, 297, 301, 302-303, 304 et 305). Pour d'autres 
exemples de conversations rapportées auxquelles prend part Diderot, voir: I, 
176; II, 124-125, 220, 221-222, 227-228, 246, 268, 270, 272-275, 291-292 et 295- 



Dialogue, conversation, monologue 325 

rapportés par Diderot et qui sont présentés comme ayant été 
tenus en sa présence rassemble des textes dans lesquels deux ou 
plusieurs personnes conversent, mais pas Diderot. Ce type de 
dialogue est peu fréquent, mais on en trouve un exemple dans la 
lettre de janvier 1753 à Caroillon La Salette: 

Mr. de Buffon de retour n*avoit qu'un cri : Voyez Mr. Bou- 
ret, voyez Mr. Bouret. Mais ce Mr. Bouret est un homme 
invisible. Uabbé Sallier, bibliothécaire du roi, devant qui il 
me parloit ainsi, dit : « Bon, qu il voye Bouret ; il vaudroit 
bien mieux que nous le vissions, nous; il n'y a qu*à lui 
demander à souper»***. 

Ces quatre types de dialogue ont en commun d*être rendus 
comme ayant été entendus par Diderot : le contexte leur confère 
habituellement leur valeur de vérité. 

Les propos rapportés par Diderot dont il a été fait mention 
jusqu ici sont inscrits dans un lieu et dans un temps déterminés; 
d'autres, au contraire, sont situés dans un lieu et dans un temps 
qui, pour être parfois précisés par Diderot, n'en perdent pas 
moins leur valeur descriptive au profit d'une assertion d'ordre 
général. Us rejoignent souvent par là la répétition épistolaire: 
quelqu'un a bel et bien tenu les propos rapportés par Diderot 
(sous la forme dans laquelle ils sont rapportés ou sous une forme 
s'en approchant), mais leur répétition a pour effet de les détacher 
de leur contexte d'énonciation. En accordant peu d'importance à 
ce contexte, l'épistolier subordonne la part de réalisme épisodi- 
que de tels propos au message qu'il veut livrer (ils se rapprochent 
dès lors des propos inventés). La lettre au pasteur Jacob Vernes du 
9 janvier 1759 comporte une occurrence d'un tel type de propos 



305; m, 56, 68, 110, 128, 130-131. 131, 198, 314 et 333-334; IV. 40. 67, 82. 86. 
90, 128-131.157-158, 158 et 220-22 1;V, 58-59, 67-68. 95 et 2 17; VI. 57 et 159; 
Vil. 56 n. 6. 113-114, 118-119, 120-123. 127. 129. 140. 165 et 184; VIII. 144. 158 
et 197-198; IX. 97 et 139-140; XII, 145. 254 et 260-261 ; XIII. 143. 144. 232-234 
et 236. On comparera à cet égard deux leçons de la lettre à Grimm d'octobre 
1770, celle de Roth-Varloot (X. 142) et celle de Perol {loc. cit., p. 97), 

145. I, 153. Pour d'autres occurrences de conversations entendues ptr 
Diderot, mais auxquelles il ne participe pas. voir: II. 246; III. 94, 135-139. 142. 
165. 167, 175-176. 176-177 et 348; IV. 68; V, 74 et 127; VIII. 102. 



326 Diderot épistolier 

à valeur répétitive: «Des occupations, des embarras, des cha- 
grins, de la mauvaise santé; voilà. Monsieur, depuis deux mois 
que je vous dois une réponse, ce qui m'a fait dire tous les jours : 
Demain, demain» (II, 106). Du Grandval, le 3 novembre de la 
même année, Sophie reçoit une lettre dans laquelle l'affirmation 
de l'amour procède de renonciation d'une de ces phrases à valeur 
générale : « Je vous l'ai dit souvent, et plus je vais, mieux je sens 
que je vous ai bien dit : Il n'y a et il n'y aura jamais qu'une femme 
au monde pour moi'"*^. » Un message a été énoncé une fois, par 
Diderot ou en sa présence, mais il conserve toujours sa valeur 
hors du contexte où il a été formulé. Sa reprise dans la lettre est 
une redondance justifiée. 

Nombreux sont les procédés menant à l'indétermination 
des voix dans les propos rapportés et à leur subordination à l'ex- 
pression d'une affirmation générale. La lettre à Sophie du 28 
septembre 1761 témoigne ainsi de la répétition dans un contexte 
d'énonciation particulier, puisque Diderot rapporte ses propres 
propos, mais à l'intérieur d'une apostrophe à Uranie: «Uranie, 
Uranie, vous oubliez votre devoir; et c'est à vous que je m'en 
prendrai. Ici, je lui disois : Je ne veux pas que vous mangiez da- 
vantage; et elle m'obéissoit. L'amitié seroit-elle moins attentive 
ou moins absolue que l'amour?» (III, 319). Pour confier la santé 
de Sophie à sa sœur, l'épistolier a recours à l'enchâssement de 
deux formes de propos dans la lettre : l'apostrophe et les propos 
rapportés, et ces derniers ont valeur de répétition. On peut croire 
que ces propos ont été tenus, mais leur contexte d'énonciation 
reste peu déterminé, sauf par le « Ici » désignant Paris ; de plus, 
l'usage de l'imparfait souligne le caractère répétitif de l'énoncé. 
Ailleurs, le pronom « nous » est à la source de l'indétermination : 
« Nous n'avions pas la force de causer en revenant ; seulement de 
tems en tems nous nous écriions encore: "Ma foi, cela est bien 
beau! Quel instrument! quelle musique! quel homme!"» (V, 
178; voir aussi II, 231). Les voix sont mêlées dans un discours 



146. II, 321. Pour d'autres occurrences de ces propos à valeur plus géné- 
rale que ponctuelle, voir: IV, 62-63, 68 et 161 ; V, 123 et 216; VI, 107 et 234; 
VII, 183; VIII, 87, 125, 140, 143, 144, 150-151, 155-157, 159 et 184; IX, 25, 61 
et 112; X, 59; XI, 129 et 137; XII, 251; XIII, 208; XIV, 176; XV, 16; XVI, 59. 



Dialogue, conversation, monologue 327 

unique, dont la finalité (vanter les mérites d'une pièce musicale) 
est plus importante que renonciation (qui dit quoi ?). La lettre du 
20 octobre 1760 offre un exemple plus clair encore de Tindis- 
[.tinction des voix potentiellement à l'œuvre chez Diderot lorsqu'il 
rapporte des propos: le procédé retenu est celui de Talternance 
^rapide de répliques dont Ténonciateur n est pas identifié. La ca- 

ractérisation des voix est aussi limitée ici que dans l'exemple pré- 
tcédent et vise surtout à mettre en évidence l'union de Diderot et 

le madame d'Holbach, union que rendent explicite les notations 
[encadrant les propos tenus par les personnages. 

Voilà Monsieur Schistre qui prend sa mandore. Le voilà qui 
joue. Quelle musique! Quelle exécution! Tout ce que ses 
doigts font dire à des cordes ! cela est incroyable ; et comme 
Madame d'Holback et moi nous n'en perdions pas un mot ! 
— Le joli courroux ! — Que cette plainte est douce ! — Il se 
dépite ; il prend son parti. — Je le crois. — Les voilà qui se 
raccommodent. — Il est vrai. — Le moyen de tenir contre 
un homme qui sçait s'excuser ainsi ! — Il est sûr que nous 
entendions tout cela (III, 166). 

Le lecteur non destinataire, lui, n'est pas sûr d'entendre «tout 
[cela», confi-onté qu'il est à des paroles n'ayant pas, malgré leur 
alternance, de heu fixe, ne renvoyant pas à un énonciateur que le 
^texte permettrait d'identifier. De même, à Langres, lorsqu'il passe 
[«dans les rues», Diderot entend «des gens» parler de lui (II, 
:13), énoncer une parole commune, (re)lancer la rumeur. Dans 
circonstances, qui prend la parole a peu d'importance — à 
{Condition que ce qui a été dit soit entendu. Même rapportés avec 
les apparences de la fidélité, les propos diderotiens mènent vers 
[cet espace de parole où régnent la circulation des voix, l'indistinc- 
tion, la fusion de ceux qui conversent, entre eux et avec celui qui 
.écrit»*^ 



147. Cette indistinction peut parfois être contredite par la lettre elle- 
iméme: dans celle du début novembre 1760, on trouve aussi bien l'indistinction 
[(«pourquoi cela? a demandé une voix qui venoit du fond du talon». III, 231- 
1232) que la précision («c'est toujours le père Hoop qui parle». III, 233). Pour 
rdes exemples d'indistinction des voix dans les propos rapportés, voir: II, 170, 
et 231; III. 165. 



328 Diderot épistolier 

La deuxième grande catégorie de propos rapportés par Di- 
derot est celle dans laquelle il est avéré que Tépistolier n*a pu 
entendre les propos qu'il rapporte: ils ont été prononcés par 
d'autres que lui, dans un lieu ou un temps dont il était évidem- 
ment absent. La forme la plus banale de ces propos rapportés est 
la citation de phrases prononcées par des personnages (inégale- 
ment) célèbres: Damiens (III, 142), le prophète Osée (III, 143), 
Saint-Évremond (III, 148; dans ce cas, Diderot rapporte les 
paroles de Georges Le Roy rapportant celles de Saint-Évremond), 
un «philosophe athénien» (III, 190), l'apôtre Thomas (IV, 225), 
Socrate (V, 217), «je ne sçais plus quel ancien» (VII, 164), un 
cardinal italien (VIII, 242), le poète Saint-Lambert (IX, 209), 
Jésus-Christ (XI, 202), Newton (XIII, 26), l'abbé Têtu s'adressant 
à madame de Sévigné (XV, 44). Dans d'autres cas, des propos 
rapportés sont indiqués par l'épistolier comme étant de seconde 
main: «On me rendit ce discours de Mr. Bouret» (I, 153) ou 
« C'est ainsi qu'on m'a écrit cet événement ; car vous sçavez bien 
que je n'y étois pas » (II, 162), avoue Diderot après avoir rapporté 
des propos entre guillemets (si l'on en croit la leçon de Georges 
Roth). Le 9 septembre 1768, Diderot cite dans sa lettre à Falconet 
des propos qu'aurait tenus Lemercier de La Rivière : ces propos, 
soulignés, sont tirés d'une lettre antérieure de Falconet, mais 
celui-ci ne les tient pas de Lemercier lui-même, puisque Diderot 
précise: «je ne l'ai pas entendu, ni vous non plus» (VIII, 119). 
De la parole circule, mais personne n'est garant, dans la lettre, de 
sa véracité^''^. 



148. Pour d'autres exemples de propos rapportés par Diderot, mais dont 
il est clair d'après le contexte qu'il ne les a pas entendus lui-même, voir, pour 
des propos d'un seul personnage: II, 158, 161, 162, 162-163, 195, 213, 215 et 
245; III, 46, 57, 110, 132, 195, 260, 268, 303 et 324; IV, 135, 137, 153, 194-195, 
201, 204 et 213; V, 128, 172, 173, 195 et 196; VI, 34 et 285; VII, 40, 87 et 132; 

VIII, 33, 159-160, 176, 185, 208, 209 et 215; IX, 179-180; X, 164; XI, 64; XII, 
89-90, 166 et 242; XIII, 209 et 234; XIV, 40-41 et, pour des propos de plusieurs 
personnages échangeant entre eux: I, 154; III, 87, 111, 124, 148, 225, 226, 227, 
232, 232-233, 234-235, 257, 258-259, 268-269, 308, 320 et 338; IV, 66, 138-139, 
152, 162, 170, 171 et 201 ; V, 55-56, 132-133, 133. 180-181, 182-185, 196-197 et 
216; VI, 34-35, 104-105 et 107; VII, 128-129 et 132; VIII, 103, 175, 207 et 218; 

IX, 61-62; X, 237-238; XI, 223. 



Dialogue, conversation^ monologue 



329 



La dernière catégorie est celle dans laquelle des propos sont 
inscrits par Diderot comme s'ils avaient été entendus par lui, 
lis sans que le contexte permette de décider s'ils l'ont été réel- 
lent. C'est le cas lorsqu'il cite le dramaturge Louis de Cahuzac 
128), ses adversaires Fréron et Palissot (II, 170), un enfant 
rodige et l'évêque du Puy (III, 45), le peintre Greuze (III, 100), 
comédienne Lépri (III, 268), le comte de Lauraguais (III, 338). 
>es groupes ou des personnages (dont l'identité est définie ou 
ion) sont également présentés comme ayant dit quelque chose, 
lais sans que l'on sache si l'épistolier retranscrit une parole 
felle, même quand des traits formels semblent l'indiquer (la 
présence d'un verbe introducteur au présent de l'indicatif, par 
împle: «ils disent»), s'il fait d'une parole entendue dans un 
>ntexte particulier le modèle de propos rapportés régulièrement 
m s'il résume plutôt les déclarations entendues. Ces groupes ou 
îrsonnages sont des parlementaires (II, 129), des amis de Voi- 
re (II, 242), deux voyageurs (III, 187), un jeune libertin du 
lais-Royal (IV, 131), les «fanatiques» accusant Calas (IV, 180- 
181), des «âmes roides et courageuses» (IV, 218), des commen- 
lux (IV, 294), un père et une mère (V, 65), des amis parisiens 
[, 356), la rumeur publique (VII, 171 ; X, 210), des beaux es- 
prits et des philosophes (VIII, 41), l'Académie de peinture (IX, 
(32). Dans ces cas Hmites, on ne peut déterminer si les propos 
ipportés ne sont pas des citations de textes qu'il n'est pas pos- 
Ac d'identifier ou des propos que l'on a rapportés à Diderot, 
lais que lui-même n'a pas entendus. Comme l'indique Georges 
>th au sujet d'une phrase rapportée entre guillemets : « L'allu- 
m nous échappe'^'. » 

Une des particularités du dialogue diderotien est l'enchâsse- 
lent des dialogues les uns dans les autres. Cette caractéristique 



149. III, 159 n. 20; voir aussi III, 155. Pour d'autres occurrences de 

>pos rapportés par Diderot sans que l'on puisse déterminer s'il les a bien 

itendus, voir, pour des interventions d'un seul personnage: II. 177; III, 239, 

et 292; V, 126, 218, 227, 228 et 230; VI, 25, 27, 29. 160 et 287; VIII, 1 10, 

13. 144. 150-151. 155 et 156; X. 164; XII. 145-146 et 257; XVI. 54 et 66; et. 

mr des échanges dialogues: II, 226; III. 170 et 244; IV, 40. 103. 122-123. 134 

186-187; V, 94; VII, 119; VIII, 144. 153 et 156. 



330 Diderot épistolier 

générale de Tœuvre structure aussi la façon qu'a Diderot de rap- 
porter les propos, quelle que soit la catégorie à laquelle ils appar- 
tiennent. Du Grandval, Diderot écrit le 30 octobre 1759 une lon- 
gue lettre faite en bonne partie de la transcription d'une 
conversation sur la philosophie des Sarrasins (on retrouve dans sa 
transcription des passages de l'article encyclopédique que Dide- 
rot a consacré à cette question) et à laquelle participent plusieurs 
des habitants du Grandval : le père Hoop, madame d'Aine, Dide- 
rot, etc. À un moment de la conversation, Diderot, le scripteur de 
la lettre adressée à Sophie (cette lettre est un moment du dialogue 
épistolaire), est celui qui discute avec ses hôtes (une conversation 
est donc rapportée) et qui rapporte les propos qu'adresse un 
manichéen à un optimiste, et ce manichéen lui-même imagine les 
réponses de Dieu à un personnage dont il raconte l'histoire ^^°. De 
même, la lettre à Sophie du 17 novembre 1765 est constituée en 
bonne partie par la transcription d'un dialogue entre un jeune 
homme et un de ses amis. Diderot n'a pas assisté à ce dialogue ; 
il le tient du jeune homme. Les propos sont toutefois rapportés 
comme si Diderot avait été là lorsqu'ils ont été énoncés. À l'inté- 
rieur de cette conversation, l'ami du jeune homme invente une 
phrase qu'il pourrait lui dire, mais ne lui dira pas : 

Si je Taimois encore d'amour, je vous dirois: Mon ami, 
j'aime d'amour madame une telle, et j'espérerois de votre 
amitié une conduite conforme à ma tranquillité. Mais je ne 
sçaurois vous parler ainsi, car je vous avouerois un senti- 
ment que je ne sens ni loin ni près d'elle (V, 183). 

La lettre est un moment d'un dialogue ; dans ce dialogue, on rap- 
porte des propos ou des conversations, mais des propos ou des 
conversations qui n'ont pas été tenus en notre présence ; ces propos 
ou conversations rapportés contiennent eux-mêmes des dialogues 
hypothétiques. La complexité est bien ce qui caractérise la pratique 
diderotienne du dialogue jusque dans la correspondance. 



150. II, 302-303. Pour d'autres occurrences d'enchâssement dans la 
même lettre, voir II, 300, 304 et 305. Pour d'autres occurrences dans d'autres 
lettres, voir: II, 277, 300, 302 et 305; III, 144-145, 167-169, 323-324 et 348; IV, 
131, 162 et 204; V, 122, 123 et 200; VIII, 32-33; IX, 112 et 139; XV, 16. 



Dialogue, conversation, monologue 331 

Quels que soient la catégorie considérée ou le niveau d*en- 
châssement des propos rapportés, rien ne permet cependant de 
distinguer les façons de les rendre. En décembre 1776, Diderot 
note pour Grimm un mot de l'enfant d'Angélique : « sa petite fille 
qui a trois ans et qui me vit une énorme bosse à la tête, me dit : 
"Ah, ah, grand-papa, tu te coignes donc aussi le nez contre les 
portes?"» (XV, 24). Résumant pour Sophie un conte de l'abbé 
Galiani, il rapporte les propos d'un des personnages du conte de 
la même façon qu'il rapporte les propos qu'il a réellement enten- 
dus de la bouche de ceux qui les ont dits : « On lui répondit : "Un 
de nos camarades, honnête homme. C'est une perte. Mais voilà 
le train des choses de ce monde: les bons s'en vont et les mé- 
chants restent" » (III, 105). À la princesse Dachkov, le 25 janvier 
1774, il présente le porteur de sa lettre, puis fait entendre Henri 
IV : « Il se nomme Grillon, et il n'est pas indigne du nom qu'il 
porte. G'est d'un de ses ancêtres que Henry quatre, son souverain 
et son ami, disoit: "Voilà l'homme le plus brave de tout mon 
royaume"» (XIII, 154). Lorsqu'il raconte, dans une très longue 
lettre à Falconet de septembre 1768, les péripéties d'un concours 
de l'Académie de peinture, des propos sont également rapportés, 
mais on ne sait pas si Diderot les tient de première main : « Ces 
enfants se disoient l'un à l'autre : Si c*est toi qui as le prix, je m'en 
consolerai; car si fai fait une assez bonne chose, tu en as fait une 
belle» (VIII, 143). Le 30 octobre 1759, la conversation sur la 
philosophie des Sarrasins dont il a déjà été fait mention permet 
à l'épistolier de faire entendre la parole de Dieu telle que la rap- 
porte un manichéen dont les propos sont rapportés par un des 
amis de Diderot : 

Quel sera leur sort dans l'autre vie [il est question de trois 
enfants) ? L'optimiste répondit que le premier seroit récom- 
pensé dans le ciel, le second puni dans les enfers, et que le 
troisième n'auroit ni châtiment ni récompense. Mais, reprit 
le manichéen, si ce dernier disoit à Dieu : « Seigneur, il n*a 
dépendu que de toi que je vécusse plus longtems et que je 
fiisse assis dans le ciel à côté de mon frère; cela eût été 
mieux pour moi», que lui répondroit le Seigneur? Il lui 
répondroit: «J'ai vu que si je t'accordois une plus longue 



332 Diderot épistolier 

vie, tu tomberois dans le crime et qu'au jour de mes ven- 
geances tu mériterois le supplice du feu» (II, 303). 

Que Ton soit une fillette de trois ans, un personnage de conte, un 
roi de France, un apprenti artiste ou le Créateur, pour Diderot 
c'est tout un: on est une «présence parlante». 

Soutenir que Tépistolier ne distingue guère stylistiquement 
les diverses catégories de propos rapportés implique une ré- 
flexion sur les traits formels qui caractérisent la transcription de 
ces propos et sur le thème de la fidélité dans le rendu telle que la 
postule la lettre. Jusqu'à maintenant, la grande majorité des textes 
cités était du style direct : c'est le procédé qui se rapproche le plus 
fidèlement de la conversation in vivo^^K Diderot emploie néan- 
moins d'autres formes pour rendre la parole. Le style indirect 
peut être utilisé seul, comme c'est le cas dans la lettre du 15 
octobre 1760: 

Le mauvais tems a fort allongé la visite de nos habitants de 
Sussi. On a dit que celle qui n'avoit pas été aimée d'un 
homme foible ignoroit les caresses de l'amour. Autre thèse : 
Qu'il y avoit plus de rapport qu'on ne croyoit entre la dévo- 
tion et la tendresse, et que la dévotion, tout bien pesé, 
consistoit à se priver des choses qui ne nous plaisoient plus 
ou qui nous échappoient et à expier par des sacrifices qui ne 
coûtent rien la jouissance de celles qu'on aimoit encore et 
qu'on ne pouvoit procurer. 

Est-ce parce qu'il n'a pas fait appel au style direct que l'épistolier 
ajoute à la suite de ces lignes : « Il m'a semblé que cela avoit été 
mieux dit que je ne vous l'écris^" » ? Que l'on réponde, ou non, par 
l'affirmative à cette question, il reste qu'il faut constater l'emploi 



151. Dans de rares cas, on trouve sous la plume de Diderot les mêmes 
conversations, mais dans des styles différents. Durant son séjour à La Haye, 
l'épistolier rapporte aux dames Volland et à madame d'Épinay, le même jour, 
soit le 22 juillet 1773, les propos de la princesse Golitsyn: dans le premier cas, 
il a recours au style indirect et, dans le second, au mélange du style direct et du 
style indirect (XIII, 33 et 35-36). 

152. III, 143. L'emploi du seul style indirect est trop généralisé pour que 
le relevé de ses occurrences soit possible. On verra néanmoins : V, 122-123 ; VIII, 
32, 144, 151 et 156; X, 139. 



Dialogue, conversation, monologue 333 

par Diderot du style indirect pour rapporter les propos entendus et 
que ces propos sont lourds, comme dans plusieurs cas rapportés au 
style direct, d'une indétermination des voix («On», «nous»). 

Dans d'autres cas, l'épistolier joue des ressources des divers 
styles dans un même passage. Ainsi, un échange dialogué entre 
lui et Montamy repose sur l'emploi du style indirect et du style 
direct, en plus du recours au soulignement: «Le Montamy me 
demanda ce que c'étoit quun homme heureux dans ce monde. Et je 
lui répondis: Celui à qui la nature a accordé un bon esprit, un 
cœur juste, et une fortune proportionnée à son état'".» Les styles 
indirect libre, indirect et direct sont utilisés dans une lettre à 
Sophie du 30 septembre 1769: 

En suivant la conversation sur la nature humaine, on en 
vint à cette question: Comment il arrivoit que des sots 
réussissoient toujours, et que des gens de sens échouoient 
en tout, en sorte qu'on diroit que les uns sembloient de 
toute éternité avoir été prédestinés au bonheur, et les autres 
à l'infortune. Je répondis que la vie était un jeu de hazard ; 
que les sots ne jouoient pas assez longtems pour recueillir le 
salaire de leur sottise, ni les gens sensés, celui de leur cir- 
conspection. Ils quittent les dés lorsque la chance alloit 
tourner; en sorte que, selon moi, un sot fortuné et un 
homme d'esprit malheureux sont deux êtres qui n'ont pas 
assez vécu. Et puis voilà comme nous causons ici'". 



153. II, 276. On trouve le même mélange du style direct et du style 
indirect dans une lettre de février 1760 à Sophie: «Clairet m'a dit que votre 
mère étoit malade, et moi j'ai demandé: Et Mademoiselle f — Qu'elle avoit eu 
l'estomac dérangé. — Et j'ai ajouté: Et Mademoiselle^* (III, 22). Pour d'autres 
propos rapportés mêlant style direct et style indirect, voir: I, 175; II, 68, 160 et 
276-277; III, 56, 69, 104, 105, 129, 140, 144-145, 165-166, 222-223. 231-232. 
235, 243 et 248; IV, 40-41. 46 et 77; V, 56-57, 69-70, 71, 72, 74-75, III. 131, 
132-133, 134, 173, 196, 200-201, 214 et 216; VI, 25-26, 33-34, 107. 109. 110 et 
158-159; VII, 139, 161 et 167-169; VIII, 32-33. 175 et 216; IX, 101 et 219; X. 
237-238; XII, 23 et 242-243; XIII, 66-67, 143 et 144; XVI. 56. L'empbi du style 
indirect libre est rare; on le trouve parfois en conjonction avec le style direct (V, 
195; VII, 213). 

154. III, 98-99. On trouve une phrase similaire à ce commentaire fmal 
dans la lettre à mesdames Diderot et de Vandeul du 30 décembre 1773 (il est 



334 Diderot épistolier 

Ualternance des formes est précise. La première phrase, du style 
indirect libre, indique clairement que le projet de Tépistolier est 
de rendre la suite de «la conversation sur la nature humaine», 
mais elle ne possède ni les traits du style indirect (présence d'un 
verbe introducteur et subordination de la proposition contenant 
les propos rapportés) ni ceux du style direct (inversion du verbe 
et du sujet dans l'interrogation, présence du point d'interroga- 
tion). La deuxième comporte un verbe introducteur («Je répon- 
dis que») qui permet la subordination de la proposition conte- 
nant les propos rapportés; c'est du style indirect. La troisième, 
enfin, a toutes les apparences du style direct : rien ne laisse croire 
que les propos n'ont pas été énoncés tels qu'ils sont rapportés. La 
quatrième et dernière phrase vient indiquer la fin de la conversa- 
tion rapportée'". Les ressources de l'épistolier rapportant des 
propos sont multiples et Diderot les emploie toutes. Mais cet 
emploi est-il le gage de la fidélité de l'épistolier à ce qu'il entend 
ou a entendu? 

En effet, la fidélité dans le rendu des conversations occupe 
souvent l'épistolier, comme elle occupait le dramaturge. Parfois, 
il se contente, et ses correspondants avec lui, d'une «ébauche» 
(V, 173; IX, 139; XIV, 74), du «gros» d'une conversation (IV, 
131), d'un «récit» (VII, 129) ou d'un «échantillon» (III, 257). 
Des remarques indiquent alors que les propos ne sont pas trans- 
crits textuellement : « Voilà le discours de cette femme, à très peu 
de chose près » (IV, 59) ; «je l'ai fait asseoir et lui ai dit à peu près 
ce qui suit» (XIII, 66). L'absence de certains propos peut être 
marquée par les mots «et caetera» (VIII, 153; IX, 140) ou «et 
cœtera» (XII, 69 et 146). Parfois, l'épistolier annonce qu'il a 
transcrit une conversation «mot à mot» (II, 308), «mot pour 
mot » (VIII, 136), « en propres termes » (1, 156), avec les « propres 
mots» de celui qui les a dits (XII, 236), en utilisant «son exprès- 



alors fait mention des conversations avec Catherine II) : «Voilà comme on cause 
avec elle» (XIII, 143). Ces deux phrases ont pour effet de souligner la véracité 
des propos rapportés. 

155. Pour une autre occurrence du mélange des trois styles, voir VIII, 
231-232. 



Dialogue, conversation, monologue 335 

sion» (X, 152) ou «ses mots» (XIII, 233) — au risque de la 
grossièreté : « je compte peu sur la bienveillance de ces bougres- 
là (c'est son mot)» (I, 156) ou de l'obscurité: la lettre du 20 
octobre 1760 «n'est obscure que par l'impossibilité de ne rien 
omettre de ce qui s'est dit» (III, 182). Parfois, non sans contra- 
diction, il révèle qu'il s'est permis quelque liberté, qu'il a noté 
«presque mot pour mot» (II, 272): 

Au demeurant, je vous prie de croire qu'il n'y a pas un mot 
ni à ajouter ni à retrancher à tout cela. C'est la vérité pure, 
à l'exception de quelques discours que j'ai peut-être faits 
mieux ou moins bien qu'ils n'ont été tenus (V, 185). 

Dans la transcription des propos entendus, l'écriture ne cède pas 
ses droits et, au premier chef, sa liberté formelle. 

Comment expliquer la position changeante de Diderot sur 
ces questions? Comment rendre compte de ces déclarations en 
apparence contradictoires ? Elles sont d'abord le signe de l'adap- 
tation de l'épistolier aux situations qu'il rapporte : toutes les con- 
versations ne sont pas identiques, ce qui fait qu'on ne peut toutes 
les rendre de la même manière dans la lettre. Elles soulignent 
encore que l'investissement affectif varie d'un destinataire à 
l'autre et d'un sujet à l'autre. C'est ainsi que Diderot, décrivant à 
sa femme ses dernières rencontres avec Catherine II, note qu'il est 
troublé : « Tiens, ma femme, j'ai peine à te continuer cette conver- 
sation, car je sens que mon âme s'embarrasse'^ .» Si l'épistolier se 
permet à l'occasion quelque liberté avec le texte des propos rap- 
portés, c'est aussi parce qu'il leur arrive d'avoir un caractère 
répétitif. Il l'écrit à sa femme en avril 1774: «Voilà, ma bonne, 
comment on cause avec l'impératrice de Russie, et cette conver- 
sation que je viens de te rendre ressemble aux soixante autres 
qui l'avoient précédée » (XIII, 235). Les déclarations contradictoi- 
res de l'épistolier constituent enfin la manifestation de la 
conscience qu'il a des difficultés que pose la transcription des 



156. XIII, 234. On entendra doublement «conversation», au sens de 
«conversation rapportée par Diderot» et au sens de «cette lettre est une con- 
versation ». 



336 Diderot épistolier 

conversations*^^. C*est ce que laisse entendre la lettre à Sophie du 
20 octobre 1759: 

Dans les choses les plus légères ainsi que dans les plus im- 
portantes, il nY a de bien que ce qui est un. Pourquoi ces 
gentillesses de conversation qu'on a entendues avec tant de 
plaisir, s*émoussent-elles quand on les rend ? C'est qu'on les 
présente isolées; c'est que l'intérêt du moment et de Tà- 
propos n'y est plus (II, 289). 

La variété de la conversation, son discontinu («on les présente 
isolées») et l'importance du contexte dans lequel elle se déroule 
(le «moment», !'« à-propos») entraînent nombre de difficultés. 
Dans ses lettres, Diderot revient fréquemment sur ces diffi- 
cultés. Pour le paraphraser, on peut se demander si une de ses 
principales interrogations ne porte pas précisément sur la façon 
de rendre le «babil de dessous la cheminée» (III, 171). Par exem- 
ple, les contes de Galiani, auxquels Diderot attache pourtant une 
grande importance, ne peuvent pas être transposés comme il le 
faudrait : « cela ne vous amuseroit peut-être pas autant écrit que 
cela nous amuse récité» (III, 269). Il est «impossible», de même, 
de rendre certains «entretiens», par exemple avec Uranie (V, 
122). À la limite, les « causeries » qu'il a avec elle peuvent être « si 
variées» que l'épistolier ne parvient pas à se les rappeler, tout 
«agréables» qu'elles aient été (V, 63) et il arrive même, une fois 
transcrites, qu'elles aient quelque chose « de sec et d'abstrait » (IV, 



157. Il partage cette conscience avec ses contemporains, comme en 
témoigne r« Avertissement » aux Serments indiscrets de Marivaux : « il est vrai 
que j'ai tâché de saisir le langage des conversations, et la tournure des idées 
familières et variées qui y viennent, mais je ne me flatte pas d'y être parvenu ; 
j'ajouterai seulement, là-dessus, qu'entre gens d'esprit les conversations dans le 
monde sont plus vives qu'on ne pense, et que tout ce qu'un auteur pourrait faire 
pour les imiter n'approchera jamais du feu et de la naïveté fine et subite qu'ils 
y mettent» {op. cit., p. 967). Cette difficulté peut cependant avoir des effets 
positifs, par exemple au plan de l'argumentation, comme c'est le cas dans les 
Mémoires pour servir à l'histoire des mœurs du XVIIP siècle de Charles Pinot- 
DucLOS : « C'est pour mettre le lecteur en état d'en juger que je vais rapporter 
en une seule conversation ce que madame de Retel m'a dit en différentes occa- 
sions, et à mesure qu'elle me croyait en état de goûter ses principes» (préface 
de Henri Coulet, Paris, Desjonquères, coll. «xviii'= siècle», 1986, p. 31). 



Dialogue, conversation, monologue 337 

128). Ainsi, la réponse que fait Catherine II à une demande de 
Diderot, rapportée au style indirect, n*était pas « sèche comme je 
vous récris » : « Il faudroit vous peindre sa personne, ses yeux, son 
visage dans ce moment, pour suppléer à mon discours ce qui y 
manque» (XIII, 210). Uépistolier a peur que les propos de Fim- 
pératrice, en «séjournant dans [sja tête», «ne dégénérassent en 
prenant un goût de terroir'^® ». La fidélité est enfin fonction de la 
mémoire de Fépistolier : « Si je pouvois me rappeler ses discours 
et ses actions, je vous déchirerois Tâme» (IV, 92). Par cette inces- 
sante réflexion sur les difficultés de rendre les propos tenus ou 
entendus, Tépistolier réintroduit une fois de plus dans la corres- 
pondance la question de Fautoreprésentation. Se demander si la 
lettre est inférieure à la conversation, s*il est possible de transcrire 
tous les propos, si leur variété ne rend pas aléatoire toute volonté 
de fidélité, si la sécheresse ne marque pas le passage de Forai à 
Fécrit: toutes ces questions obligent Fépistolier à réfléchir à ce 
qu*il écrit, à ce qu'est le dialogue qu il tente de maintenir, par la 
lettre, avec Fautre absent, à ce qui manque à la lettre pour être 
une conversation ou un dialogue. 

Alors qu'il est possible de décrire précisément les styles 
qu'emploie Diderot et dans quel contexte, et de recenser ses di- 
verses réflexions sur la notion de fidélité dans le rendu des pro- 
pos, on prendra garde d'accorder trop d'importance à la typogra- 
phie des textes dans l'édition de Georges Roth. En retournant au 
manuscrit original de la lettre du 15 octobre 1759 qui contient la 
conversation entre Diderot et madame d'Aine citée ci-dessus, 
Jean Varloot (LSV, p. 90) et Jacques Chouillet'*' ont pu faire la 
preuve que Diderot n'a jamais recours dans ce passage aux tirets 
pour distinguer les répliques des deux personnages — il utilise 
plutôt les points de suspension — , pas plus qu'aux guillemets (les 
autres différences de graphie entre les trois éditions sont volon- 



1 58. XIV, 74. « On dit, que Du vin sent le terroir, qu*ii a un goût de terroir, 
pour dire, qu'il a une certaine odeur, un certain goût qui vient de la qualité du 
terroir. Et figurément, qu*t/n homme sent le terroir, pour dire, qu'il a le$ défauU 
qu'on attribue ordinairement aux gens de son pays» (Ac.62). 

159. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie VoUand, Un dialogue à 
une voix, op. cit., p. 171. 



338 Diderot épistolier 

tairement laissées de côté). Du fait de Tutilisation des points de 
suspension pour marquer les tours de parole, leur alternance est 
moins claire dans le manuscrit original que dans la Correspon- 
dance: ceux entre «bien mort» et «Mais laissez-moi» (II, 283) 
n'indiquent pas un changement de locuteur, mais simplement les 
hésitations de madame d'Aine. L'épistolier rapporte des conversa- 
tions auxquelles il a mêlé sa voix, mais il tolère quelque flotte- 
ment dans leur transposition •^^. 

Cette liberté formelle explique en partie que le destinataire 
de la lettre ait un rôle à jouer dans les propos rapportés ; l'épis- 
tolier lui confie une mission importante d'achèvement. Diderot 
explique régulièrement ce rôle à Sophie, par exemple durant 
l'automne 1760: «Il est inutile que je vous nomme dans la suite 
les interlocuteurs. Vous les connaissez tous'^'»; «Je vous fais 
grâce de toutes les réflexions qui fiirent amenées par ces traits 
historiques. Vous les referez toutes, et beaucoup d'autres» (III, 
234). Cette façon de donner un rôle au lecteur dans la lettre est 
un procédé rhétorique courant au xviii^ siècle, dans la fiction 
épistolaire comme dans la lettre familière. Dans la lettre LXXXV 
des Liaisons dangereuses de Laclos, la marquise de Merteuil écrit 
à Valmont : « Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que 
vous suppléerez aisément^". » Dans une lettre à Galiani, madame 
d'Épinay, qui note le « précis » d'une conversation de Diderot et 
de Morellet, reconnaît avoir supprimé les « épithètes énergiques » 
dont le premier ornait ses répliques, mais recommande à son 
correspondant de les restituer «pour la vérité du narré» (X, 215- 
216). On retrouve fréquemment ce procédé sous la plume de 



160. «Une typographie dramatique moderne ne doit pas rompre l'effet 
de continuité qui assimile, sous la plume de Diderot, la citation : dialogue avec 
des textes antérieurs, dialogue avec le lecteur, réemploi de discours déjà tenus, 
ouverture à un discours à venir», conseille Michel Delon {loc. cit.y p. 138-139). 

161. II, 295. La connivence est soulignée par cette remarque. L'épistolier 
n'a pas besoin de distinguer les voix de la conversation qu'il rapporte à sa 
correspondante : la sienne et celles de madame d'Aine, de madame d'Holbach, 
de son mari et du père Hoop, car elle saura les entendre. Le lecteur non desti- 
nataire est moins favorisé: à part celles de Diderot et de madame d'Aine, les 
voix de la conversation sont difficiles à distinguer. 

162. Laclos, op. cit., lettre LXXXV, p. 188. 



Dialogue, conversation^ monologue 



339 



Diderot, surtout dans les lettres à Sophie (III, 300-301 et 350; IV, 
140; V, 182) et à Grimm (II, 198). Il peut être, comme dans les 
exemples précédents, Tobjet d*injonctions explicites, mais aussi 
de remarques en apparence anodines. Dans une lettre à Vialet de 
novembre 1767, Fépistolier rapporte les propos de madame 
Legendre: «Elle rêve un moment. L'illusion disparoît, et elle 
s'écrie: Non, non, cela ne se peut, et le reste» (VII, 213). Le «et 
le reste» final est le signe que le lecteur doit suppléer à ce qui 
manque aux propos rapportés. Le dialogue épistolaire, c'est aussi 
cela : demander au lecteur de faire sa part du travail. « Il n'est pas 
nécessaire de vous avertir que je suis toujours notre conversation ; 
vous vous en apercevrez bien » (III, 228), note Diderot, rappelant 
à sa destinataire ce qui est attendu d'elle. Quand il lui écrit: 
«Cette causerie où je vous mets en tiers» (V, 77), il ne veut pas 
simplement dire qu'elle sera le témoin d'une conversation, mais 
plutôt qu'elle en sera le troisième participant. Non seulement la 
conversation n'existerait pas sans elle, car on n'aurait personne à 
qui la rapporter, mais elle resterait lettre morte: personne ne la 
compléterait. 



À la fin du XVII' siècle, Bussy-Rabutin écrivait à madame de Sé- 
vigné qu'« imiter les conversations » était « la chose la plus agréa- 
ble dans un commerce de lettres'^' ». Diderot semble bien parta- 
ger son avis, à condition de donner une acception élargie au mot 
conversation. Les propos rapportés sont en effet des moments 
importants des lettres, ne serait-ce que parce que la conversation 
est une des activités par excellence de la vie sociale au xviii' 
siècle. L'épistolier annonce parfois à l'avance qu'il rapportera une 
conversation, avec D'Alembert par exemple: «Je vous rendrai 
cette conversation au Grandval » (à Sophie VoUand, II, 270). C'est 
un des grands plaisirs de la correspondance et une de ses ressour- 
ces fondamentales : « Et voilà, mon amie, comme le tems se passe. 



163. Lettre de Bussy-Rabutin à madame de Sévigné, citée par fivelyne 
Bachellier, «De la conservation à la conversion», Coniniuttùmions, 30, 1979, 
p. 41. 



340 Diderot épistolier 

Je n*ai à vous dire que de ma tendresse et de nos entretiens» (II, 
306). L' épistolier déplore ailleurs ne pas avoir le «loisir» de ren- 
dre une «bonne conversation» (III, 86; voir aussi III, 220). Les 
conversations, qu elles soient « politiques », « littéraires » ou « mé- 
taphysiques» (VII, 149), Diderot ne cesse de les faire entendre à 
ses destinataires. Plus largement, il s*agit pour lui d'accueillir la 
parole dans la lettre. 

Cette inclusion des propos peut être analysée à partir de 
plusieurs catégories et types, selon que l'épistolier ait tenu ou 
entendu les propos qu il rapporte, qu'il cite des propos qu'il ne 
peut pas avoir entendus ou qu'il laisse indécis le lecteur quant à 
leur énonciation. Pourtant, malgré ces distinctions, il faut cons- 
tater que les moyens stylistiques dont Diderot dispose pour rap- 
porter les propos ne varient guère : ceux-ci s'inscrivent toujours 
de la même façon dans la lettre, même si la fidélité dans le rendu 
de la parole est une valeur changeante. Les difficultés que Diderot 
énumère, pour être réelles, ne changent rien fondamentalement 
à son rapport au monde : c'est une voix qu'il entend, et une voix 
qu'il veut, à son tour, faire entendre, à défaut d'entendre réelle- 
ment la voix de l'autre. Cette parole exogène reste cependant 
insuffisante : Diderot ne peut se contenter de la parole entendue. 
Il lui faut également en inventer d'autres. 

Prosopopées épistolaires 

La lettre ne permet pas uniquement à son auteur de conserver la 
conversation, de recueillir la voix des autres et la sienne, d'enre- 
gistrer la rumeur du monde, de rapporter des propos. Elle est 
aussi le support d'une forme particulière d'inscription de la pa- 
role: dans les lettres, l'épistolier note des phrases ou crée de 
courts échanges dont il ne s'efforce pas de montrer qu'ils ont 
réellement été entendus. Ces dialogues ou bribes de dialogues, 
créés de toutes pièces par l'épistolier, ont parfois été désignés 
par les expressions «dialogues fictifs'^S>, «fantasy dialogue^^^ », 



164. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à 
une voix, op. cit., p. 18 et Hisayasu Nakagawa, [s.t.], RDE, 4, avril 1988, p. 155. 

165. Janet Altman, op. cit., p. 139. 



Dialogue, conversation, monologue 341 

dialogues heuristiques'** ou dialogues socratiques. Aucune de ces 
appellations n'est satisfaisante : les deux premières, parce qu elles 
semblent opposer des dialogues fictifs à d'autres qui ne le seraient 
pas (or, tout propos rapporté comporte une part de fiction) ; les 
deux dernières, parce qu'elles rattachent le dialogue épistolaire 
diderotien à une tradition (la maieutique) à laquelle il ressortit 
effectivement (vu le statut du genre au xviii' siècle), mais dans 
laquelle sa spécificité se perd. Enfin, la question de l'absence, et 
de la mort dont elle est la métonymie et l'annonce, n'est pas prise 
en considération par les tenants de ces définitions. 

On préférera rattacher cette façon d'introduire une parole 
inventée au procédé de la prosopopée. Celle-ci permet, dit Ber- 
nard Dupriez, de « Mettre en scène les absents, les morts, les êtres 
surnaturels, ou même les êtres inanimés: les faire agir, parler, 
répondre'^^. » Selon Fontanier (Les figures du discours^ 1818- 
1827), que résume et commente Dupriez, elle est proche de la 
personnification, de l'apostrophe et du dialogisme: 

Toutefois, il n'y a dialogisme que si l'on fait parler et con- 
verser l'être absent ou ce qui est personnifié ; il n'y a apos- 
trophe que si l'on s'adresse à lui ou à cela ; il n'y a person- 
nification que si l'être mis en scène n'est pas déjà une 
personne...'" 

Puisqu'elle est fondée sur l'absence, la lettre fait ft^équemment 
appel à ce type d'apostrophe et de dialogue'*' : la voix de l'absent 
(qu'il s'agisse ou non du destinataire) trouve ainsi à s'inscrire 
dans le texte épistolaire, soit que l'on s'adresse à lui (à la limite, 
toute lettre est une apostrophe, et rien que cela), soit qu'on le 
représente parlant (avec soi ou avec un autre). L'apostrophe, le 



166. Roland Mortier, «Diderot et le problème de l'expressivité: de U 
pensée au dialogue heuristique», loc. àt. 

167. Bernard Dupriez, op. cit., p. 364. 

168. Ibid., p. 365. 

169. On préférera le mot dialogue à dialogisme, aujourd'hui accolé sur- 
tout aux travaux de Mikhaïl Bakhtine, car le second postule une forme de pro- 
duction textuelle qui dépasse largement l'échange oral dont il est question ici. 
La simple personnification, sans représentation de la parole, n'a pas lieu d'être 
étudiée. 



342 Diderot épistolier 

dialogue, ainsi qu'une forme intermédiaire entre ces deux procé- 
dés, sont trois des façons qu a découvertes la lettre pour faire 
entendre la voix de l'autre, ou pour lui faire entendre la sienne ; 
ces prosopopées sont spécifiquement épistolaires. 

En quoi ce dialogue et cette apostrophe diffèrent-ils des 
propos rapportés? Ne peut-on pas dire que toute lettre est une 
prosopopée, puisque celui qui écrit le fait toujours pour un ab- 
sent, est toujours lui-même un absent? Si l'on a choisi le terme 
prosopopées^ c'est qu'il est souhaitable de distinguer dans la lettre 
ce qui relève d'un discours que Ton dira d'imitation (rendre ses 
propos ou ceux que l'on a entendus) d'un discours que l'on dira 
de pure création (les propos dont il est question n'ont jamais été 
prononcés par personne, ils sont créés de toutes pièces par l'épis- 
tolier — c'est du moins ce que laisse croire la lettre). Pour rendre 
compte de phénomènes différents, malgré des similitudes qu'il 
faut préciser, des appellations différentes sont nécessaires. 



Au sens littéral, Vapostrophe^ explique Bernard Dupriez, désigne 
le procédé par lequel «L'orateur, s'interrompant tout à coup, 
adresse la parole à quelqu'un ou à quelque chose^^"», mais, de 
même que le mot prosopopée est doté ici d'une extension plus 
englobante que celle qu'il a habituellement, on désignera par le 
mot apostrophe la représentation dans la lettre d'une parole, celle 
du destinateur comme celle du destinataire, qui, d'une part, reste 
sans réponse et qui, d'autre part, est explicitement imaginée par 
l'épistolier. Proche du monologue intérieur, cette apostrophe est 
toujours l'expression d'un seul : l'épistolier. Elle lui permet de se 
représenter, ou de représenter l'autre, parlant — mais sans ré- 
ponse ni référence à une situation réelle de conversation. Dans les 
deux cas, on n'entend qu'une parole en apparence seconde dont 
la représentation est liée à l'oralité, mais la parole première dont 
elle se dit l'écho ne se déploie en fait que dans la lettre. 

L'apostrophe épistolaire peut, d'une part, représenter les 
propos que s'adresse à lui-même l'épistolier. On trouve un exem- 



170. Bernard Dupriez, op. cit., p. 65. 



Dialogue, conversation, monologue 343 

pie de cette façon de procéder dans une lettre à Sophie de juillet 
1762. Diderot rapporte alors un jugement qu'il porte sur lui- 
même : « Quand je me suis dit une fois, dans mon cœur : "Je suis 
son amant, je suis son ami" [...J'^'.» Le monologue de Diderot 
est rapporté comme ayant lieu à l'intérieur de sa conscience 
(« dans mon cœur»), et non pas comme s'adressant (même faus- 
sement) au destinataire. Il est de plus lié à Toralité («je me suis 
dit »). La lettre est bel et bien destinée à un autre, ici Sophie, mais 
à rintérieur d'elle une voix se prend elle-même pour auditeur, 
quand elle n'est pas adressée à personne en particulier, quand elle 
ne résonne pas dans le vide. 

D'autre part, le monologue peut être celui du destinataire. 
C'est le cas d'une lettre à Sophie du 24 septembre 1759, dans 
laquelle l'épistolier lie son absence à lui et celle de madame 
Legendre : 

Vous nous croyez tous les deux loin de vous, ma bonne 
amie; votre cœur nous suit alternativement. Vous dites: 
Celui-cy est arrivé ; il se réconcilie avec son ami ; celle-cy est 
là ; dans une heure elle sera là, et puis vous me reprenez'^. 

La représentation de la voix de Sophie participe à la fois de la 
triangularité amoureuse, de la constitution d'un temps commun 
avec l'absente et de l'échange oral: Sophie est une voix dans la 
voix de Diderot. C'est par lui qu'elle peut s'entendre. 

Il arrive enfin que la lettre contienne des apostrophes au 
sens strict, qui s'adressent à des personnes qui ne sont pas le 
destinataire du texte. Dans les lettres à Sophie VoUand, Diderot 



171. IV, 42. Pour d'autres occurrences du discours intérieur diderotien 
dans la lettre familière, voir: II, 193, 266 et 267-268; III, 56. 62, 100. 123. 188, 
298 et 300; IV, 39-40. 197 et 225; V. 47-48 et 229; VI, 335 et 343; VII. 91, 150. 
204 et 214; VIII. 116; IX, 50; X. 104; XII, 125; XIII, 232; XIV. 41 et 55. Pdur 
un exemple dans une lettre publique, voir la Lettre d'un citoyen zélé (I, 67). 

172. II, 261-262. Voir aussi, pour des monologues intérieurs tenus par 
des destinataires réels ou par des personnages imaginaires: I, 240; II. 289; III. 
100. 229 et 254 ;V, 126; VI. 158, 159 et 336; VII. 155; VIII. 181; IX. 50 et 160- 

jl61; XI, 23; XII. 125; XIII, 199 et 232; XIV, 12; Georges Dulac, «Diderot, 
lard et le livre aux "figures infâmes" (Une lettre inédite)». RDE. 5, octobre 
1988, p. 31. 



344 Diderot épistolier 

adresse ainsi directement la parole à Pascal (il le tutoie, II, 193), 
à son père, qui est déjà mort à répoque'^\ aux aubergistes chez 
lesquels il est descendu (II, 218-219), à la main des hommes («ô 
main sacrilège», II, 230), à Voltaire (III, 106), aux lettres de sa 
maîtresse («Arrivez donc, lettres de mon amie», III, 137), aux 
«Paysannes innocentes et jeunes» (III, 147), à Angélique (III, 
157), à madame Legendre (III, 241), au «gros Fourmont» (III, 
241), à des «Brigands» et des «scélérats» (IV, 43), à madame 
Volland, à Damilaville et à monsieur Gillet ensemble (IV, 74), à 
l'abbé du Moncetz (IV, 206), à d'Holbach (V, 73), à madame 
Volland (VII, 147), à madame de Golitsyn (VIII, 95). Dans des 
lettres à des destinataires qui ne sont pas Sophie, on l'entend se 
confier à la Philosophie (I, 79), à Solon (VI, 335), à sa fille (I, 
204 ; VI, 370), à Sophie (III, 82), à Rousseau (IV, 308-309 : l'apos- 
trophe constitue presque toute cette lettre à Grimm), à Catherine 
II (VI, 355 et 356; VII, 69; XIV, 48), à Lévesque (XII, 230), à un 
personnage non identifié (VIII, 15), à ses amis (IX, 49), à 
Naigeon (IX, 114), à Morellet (XVI, 59), à monsieur Garcin (XI, 
215), à la femme du D' Clerc (XIV, 41) et, enfin, au Parlement 
britannique'^^ Un destinataire, pour Diderot, c'est toujours trop 
peu. 

Dans la lettre à Sophie du 1^' novembre 1760, on lit un 
exemple un peu différent d'apostrophe à un absent qui n'est pas 



173. II, 206 : « Ah ! cher père, si votre âme erroit entre vos enfants, qu'elle 
seroit contente d'eux. » Le lendemain, Diderot reprend pour Grimm l'évocation 
de son père, mais non sous la forme d'une apostrophe : « Ah, si l'âme de mon 
père étoit parmi nous, qu'elle seroit contente!» (II, 209). Comment expliquer 
cette formulation différente? Par la volonté de l'épistolier de rendre plus per- 
sonnelle chacune de ses lettres, même si leur «contenu» est le même? Par un 
simple oubli? Par une spécialisation des séries épistolaires (auquel cas, il fau- 
drait poser l'hypothèse que la correspondance avec Sophie tire en partie sa 
spécificité de son usage de l'apostrophe) ? 

174. XIV, 198-199. Diderot a aussi recours à l'apostrophe dans d'autres 
types de textes que la lettre familière, le Salon de 1763 par exemple, qui se 
présente sous la forme d'une lettre à Grimm et dans laquelle Diderot s'adresse 
à la «Belle Sophie» (IV, 258), ou un article de la Correspondance littéraire dont 
la destinataire est madame d'Épinay, mais qui contient des appels, parfois à la 
deuxième personne du singulier, à Carnéade, à Cicéron, à La Harpe, à l'abbé 
Arnaud, aux lecteurs (XI, 182-184). Voir aussi: II, 253-254; XV, 115 et 117. 



Dialogue, conversation, monologue 345 

le destinataire du texte : l'apostrophe n*est que virtuelle, Fépisto- 
lier annonçant ce qu'il voudrait dire à quelqu'un, précisant qu'il 
ne peut pas le dire, mais, ce faisant, le dit (mais pas à la bonne 
personne). Se trouvant alors au Grandval, Diderot reproche au 
baron d'Holbach d'être mauvais perdant: 

Si je ne me tenois à deux mains, je lui dirois : « Comment, 
mordieu, vous êtes fâché de perdre au jeu et vous oubliez 
que le sort vous a envoyé deux fois de suite la vraie compa- 
gne de la vie qu'il vous falloit. Vous êtes riche ; vous avez de 
vrais amis ; vous êtes considéré ; vous avez de la santé ; vos 
enfants se tournent à bien; eh! que diable vous faut-il 
donc?» (111,210) 

La lettre n'est pas destinée à d'Holbach mais à Sophie, qui sont 
tous les deux absents, sans cependant avoir le même statut épis- 
tolaire; le message qu'elle contient n'a jamais été émis dans le 
monde extraépistolaire et il ne doit pas parvenir à celui auquel il 
s'applique (« Si je ne me tenois à deux mains ») ; c'est une parole 
qui est représentée («je lui dirois»): les traits qui caractérisent 
l'apostrophe épistolaire sont réunis. 



Il y a dialogue lorsqu'un échange est reproduit, mais sans qu'il 
soit possible de le rattacher à des circonstances situées hors de 
['épistolaire: il ne s'agit pas de transcrire des propos exogènes, 
mais de modeler un échange sur de tels propos pour créer un 
dialogue sans réfèrent explicite. Ce type de dialogue sert à l'occa- 
sion au développement de l'argumentation de Tépistolier par 
l'alternance des questions et des réponses, au sein même de sa 
conscience. Dans certains cas, il paraît être une façon d'inscrire 
explicitement le destinataire dans le texte du destinateur. Dans 
d'autres, l'indétermination domine la représentation dialogique 
et l'entraîne vers une forme autonome d'argumentation. Ce type 
de représentation sera désigné par l'appellation dialogue rhétori- 

juey l'adjectif ayant le premier des quatre sens, le plus ancien, que 
lui donne Marc Angenot dans son Glossaire pratique de la critique 

ontemporaine: «L'ensemble des techniques et des figures ayant 



346 Diderot épistolier 

pour objet la persuasion (que le persuadeur soit un orateur ou 
non)^^^. » Cette épithète a pour elle de désigner des traits formels 
(«techniques», «figures»), d'insister sur leurs fins («la persua- 
sion ») et de montrer qu'ils peuvent avoir partie liée, même indi- 
rectement, avec la parole («un orateur ou non»). Le substantif, 
lui, rappelle que ce type de phénomène est caractérisé par un 
échange entre des voix. 

La forme courante de ce dialogue est celle dans laquelle 
Diderot fait à la fois les questions et les réponses. Elle mérite 
d'être décrite, car elle s'appuie sur les mêmes procédés que les 
propos rapportés: volonté de rendre la vie de la parole, alter- 
nance des tours de parole, utilisation d'un verbe introducteur, 
etc. Deux choses l'en distinguent toutefois : il n'est pas nécessaire 
d'identifier les personnages (il n'y en a qu'un et cela est évident 
dans le texte) et il s'agit de segments souvent très brefs. Le cas le 
plus fréquent est celui dans lequel Diderot pose une question au 
destinataire, mais l'absence de celui-ci fait qu'une réponse immé- 
diate est évidemment impossible — et c'est alors le destinateur 
qui tient les deux rôles, qui interroge et répond. Ainsi, en décem- 
bre 1765, Diderot écrit à Sophie au sujet de sa sœur, madame 
Legendre: «Voulez-vous que je vous dise le dernier mot sur la 
petite sœur ? — Il n'y a pas plus de ressource pour elle que dans 
la caducité de l'homme» (V, 228). Avant même de savoir si 
Sophie veut effectivement entendre une réponse à sa question 
(«Voulez-vous que je vous dise»), Diderot la lui fait entendre (le 
rapport à l'oralité est indiqué par l'emploi du verbe «dire»). Les 
occurrences de ce procédé pour lequel on a parfois parlé de « dia- 
logues intérieurs » ou de « pseudo-dialogues » sont omniprésentes 
dans la correspondance^^^. 



175. Marc Angenot, Glossaire pratique de la critique contemporaine, 
Montréal, Hurtubise HMH, 1979, nouvelle édition, p. 173. 

176. La lettre publique à la comtesse de Forbach (1772) est un exemple 
particulièrement clair de cette rhétorique de la question et de la réponse: les 
syntagmes «Je me suis demandé» (ou «dit») et «je me suis répondu» (ou 
«dit») y sont utilisés en conjonction six fois (XII, 36-40; voir aussi II, 98). Pour 
d'autres occurrences de ce type de structure dans la lettre familière, voir : I, 257 ; 
II, 145, 147, 164, 196, 201, 208, 218-219, 221, 280, 283, 287, 289 et 321 ; III, 85, 



DialoguCy conversation, monologue 347 

Il arrive souvent que la parole de Tépistolier accueille une 
parole qui n*est pas la sienne et qu'à cette parole, dont la présence 
est indiquée par l'alternance des répliques, on réponde. Au début 
de novembre 1760, dans une lettre à Sophie, les rôles sont, par 
exemple, précisément répartis : « Eh bien ! me direz- vous, où est 
la bonté naturelle ? Qui est-ce qui a corrompu ces Iroquois ? Qui 
est-ce qui leur a inspiré la vengeance et la trahison ? — Les dieux, 
mon amie, les dieux» (III, 227). Si Diderot fait toujours les ques- 
tions et les réponses, il attribue les unes et les autres à des instan- 
ces différentes et clairement identifiées dans le texte. Cette forme 
de dialogue, dans laquelle l'épistolier prévoit — mieux: choisit 
— les questions qu'on lui fera, voire les arguments qu'on lui 
opposera, permet non seulement de faire entendre la voix de 
l'autre, mais de se situer, soi, dans un espace de langage qui per- 
met de mesurer sa voix à celle de l'autre. La lettre a une double 
fonction de substitution: de l'autre absent et, plus spécifique- 
ment, de sa voix. Cet autre est généralement Sophie'^, qu'il n'est 
pas donné d'entendre autrement, à l'occasion sa famille à elle 
(VI, 44; XIII, 223; XIV, 14), mais l'épistolier s'imagine aussi en 
dialogue avec madame d'Épinay (III, 39), avec Grimm'^*, avec 
l'abbé Gayet de Sansale (VIII, 75), avec madame de Maux (IX, 
95-96), avec madame Necker (XII, 150; XV, 77), avec Galiani 
(XII, 221 et 222), avec Falconet — avec (XII, 228) ou sans (VII, 
70; XII, 253) mademoiselle Collot — , avec la princesse Dachkov 
(XIII, 136 et 153-154), avec sa femme (XIII, 231), avec le prince 
Golitsyn (XIV, 22), avec Naigeon (XII, 53 et 54; XIV, 18-19 — 
l'attribution de cette dernière lettre est incertaine). Ce type de 



•9, 135, 178-179, 188, 230, 238, 297 et 31 1 ; IV. 42, 64 et 81 ; V, 50. 89. 1 10. 122 
et 136; VI. 358. 360 et 376; VU. 40. 60. 102, 104, 138-139. 147, 152-153 et 225; 
VIII, 92. 188 et 189; IX. 30, 32, 61, 94. 114, 116. 148 et 215; X. 1 39 ; XI. 23. 84. 
146-147. 151 et 210; XII, 15. 16, 17, 19. 21-22. 46-47. 64. 160. 165. 166. 167- 
L68. 170, 174, 175-176, 220, 223, 224. 225 et 250; XIII. 83. 1 18-1 19 et 228; XIV. 
.63, 70-71 et 217; XV, 194; XVI, 36 et 60. Exceptionnellement. Diderot po«e 
type de question, mais sans y répondre de façon définitive (II, 130; XIII. 
>5). 

177. II, 120 et 267-268; III. 71 ; IV, 83; V. 49. 

178. VII. 87; VIII. 33; X. 90. 127 et 155; XV. 30. 



348 Diderot épistolier 

dialogue est celui qui refuse le plus clairement l'absence, tout en 
naissant d'elle : les absents sont réunis dans l'échange'^^. 

Des dialogues inventés par Diderot, différents de ceux dans 
lesquels il représente deux voix dans sa conscience ou met en 
scène la voix de l'autre pour mieux s'adresser à lui, méritent 
d'être traités à part. Quatre cas d'espèce sont possibles. Dans le 
premier, il s'agit d'inventer des discussions imaginaires que le 
destinateur tiendrait non pas avec le destinataire, mais avec une 
troisième personne: écrivant à sa femme, l'épistolier s'adresse à 
ses propres parents (I, 40) ; dans la lettre, dont il a déjà été fait 
mention, à l'abbé Gayet de Sansale, s'instituant «juge» de l'af- 
faire qu'il expose, il donne à lire un échange qu'il imagine entre 
lui-même et «la fille de Desgrey» (VIII, 76-77; voir aussi VIII, 
98) ; la lettre à Sophie du 23 août 1765 contient un échange entre 
Uranie et Diderot ^*^. Dans le second, le destinataire et un autre 
personnage que le destinateur dialoguent: dans sa lettre du 11 
juin 1749 à Voltaire, Diderot imagine que les passages de la Lettre 
sur les aveugles qu'il n'a pu écrire par peur de la censure consti- 
tuent le texte d'un échange entre Voltaire et le mathématicien 
anglais Nicolas Saunderson'*^ Dans le troisième, on trouve deux 



179. Diderot n'est pas le seul à exploiter les ressources de ce dialogue ; on 
en trouve un exemple dans une lettre de Galiani à Diderot en septembre 1772: 
«Vous me demandez si j'ai lu l'abbé Raynal? — Non. — Mais pourquoi? — 
Parce que je n'ai plus ni le tems ni le goût de la lecture» (XII, 117). 

180. V, 107. Georges Roth commente: «Diderot imagine les questions 
que se pose M""' Le Gendre, les objections qu'elle formule, les réponses qu'elle 
y fait» (V, 107 n. 5); c'est ne pas tenir compte des réponses de l'épistolier lui- 
même. Si l'on se fie aux leçons de Georges Roth et d'André Babelon {Lettres 
à Sophie Volland. Textes publiés d'après les manuscrits originaux, avec une intro- 
duction, des variantes et des notes par André Babelon, Paris, Gallimard, 1938, vol. 
II, p, 66), aucun signe typographique ne distingue ce dialogue imaginaire du 
reste du texte. 

181. I, 76-77. Les répliques que prête Diderot à Saunderson se trouvent 
déjà, sous une forme légèrement différente, dans La promenade du sceptique 
(1747). En d'autres termes, Diderot propose un dialogue entre un mort, 
Saunderson, auquel il fait tenir des propos qui sont les siens dans un ouvrage 
antérieur (mais il conserve La promenade par-devers lui et elle ne paraîtra qu'en 
1830), et un vivant duquel il invente les objections et qui est le destinataire du 
texte. 



Dialogue, conversation, monologue 349 



II., 

^■personnages distincts du destinateur et du destinataire ; Tidentité 
^He ces personnages peut être soit partiellement imprécise — « si 
"quelqu'un demande: Qui est ce jeune homme-là? la maîtresse de 
la maison répondra: C*est M' de Villeneuve» (III, 196; voir aussi 
IV, 210-211 et 230) — soit, au contraire, être avérée historique- 
ment, sans toutefois que les dialogues ainsi créés soient réalistes 
pour autant, comme le démontre telle rencontre, dans une lettre 
à Sophie Volland, entre Louis XTV et Henri IV**^. Dernier cas 
recensé: Tépistolier rapporte une conversation entre lui et un 
personnage qui n'est pas le destinataire, imagine une question de 
celui-ci, puis fait répondre un des personnages de la conversation 
rapportée. On en trouve un exemple dans la lettre à Sophie du 12 
octobre 1760, à propos du gouvernement anglais: «Vous me 
demanderez sans doute pourquoi les délibérations se font 
aujourd'huy à portes fermées : "C'est, me répondit le père Hoop 
(car je lui fis la même question) [...]"» (III, 129). La communion 
des épistoliers n'est pas qu'amoureuse: elle est argumentative 
(Diderot et Sophie font la même question à celui qui parle) et 
épistolaire (ils posent la question ensemble, au même moment, 
dans la lettre). De tels dialogues rhétoriques, quelles qu'en soient 
les figures, sont importants pour Diderot, qui se plaint, le 3 no- 
vembre 1760, de ne pas avoir le temps de rendre les conversations 
d'Isle, auxquelles il n'a pas assisté : « Et votre conversation, est-ce 
que je ne la ferois pas ? Est-ce que je ne ferois pas parler chacun 
selon le caractère que je lui connois, et l'abbé selon celui que je 
lui prête?» (III, 219). L'épistolier ne recule devant rien: inventer 
les conversations de personnages qu'il connaît, mais aussi de ceux 
qu'il n'a jamais vus'"\ 

Dans les cas précédents, c'est souvent le style direct qui est 
retenu; dans une lettre à sa femme en octobre 1773, Diderot 
utilise en revanche le style indirect. 



182. IV, 164. Le modèle d'un tel échange est celui du dialogue des morti. 

183. C'est un talent de famille: Denise Diderot («Seurette»), die, rend 
les conversations «comme elles lui viennent», même celles de personnages 

qu'elle n'a jamais vus qu'en imagination» (II, 204). 



350 Diderot épistoîier 

Tu diras que c'est là se démener diablement; et tu auras 
raison. Tu diras que ce n'est pas la peine de tant tourner, 
pour trouver le dernier sommeil; et tu auras raison. Tu 
diras qu il faut revenir le plus tôt possible et par le plus 
court chemin; et tu auras raison'**. 

Bien que l'attention du lecteur soit d'abord attirée par la 
symploque — que Bernard Dupriez définit comme l'emploi si- 
multané de l'anaphore («Tu diras que») et de l'épiphore («et tu 
auras raison»)'*^ — , la représentation de la parole de l'autre, et 
le dialogue avec elle, est également importante ici, ne serait-ce 
que parce qu'elle se trouve dans une lettre à Anne-Toinette, alors 
que personne ne s'est intéressé à cette destinataire de Diderot, 
et que cette lettre date des dernières années de l'écrivain, cette 
période de sa vie, et plus particulièrement de sa correspondance, 
qui, selon certains, ne serait pas digne d'intérêt. 

Un exemple particulier de dialogue rhétorique se trouve 
dans une lettre officielle de Diderot, sa lettre de remerciement à 
l'Académie impériale des arts de Saint-Pétersbourg du 5 février 
1767. 

Si je me demande à moi même quelle est, de ces trois clas- 
ses, celle où je puis être admis, je ne suis pas peu embarrassé 
de me répondre. En effet: Suis-je un grand, un homme 
puissant? — Non, messieurs. — Un artiste distingué? — 
Non, messieurs. Un amateur éclairé? — Je craindrais d'en 
appeler sur ce point même au témoignage de Mr. Falconet, 
mon ami (VII, 28). 

Même les lettres qui paraissent être les plus éloignées de la lettre 
dite intime fonctionnent d'une façon identique: par le dialogue 
de la voix intérieure de l'épistolier avec celle d'un autre, ici celle 
des Académiciens. Un curieux déplacement s'est toutefois pro- 
duit: alors que le dialogue est d'abord introduit comme s'il se 
déroulait au sein de la conscience de l'épistolier («Si je me 



184. XIII, 73. Pour d'autres utilisations du style indirect, voir: I, 78; II, 
224. 

185. Bernard Dupriez, op. cit., p. 439. 



Dialogue, conversation, monologue 351 

demande à moi même»), il apparaît rapidement que l'alternance 
des questions et des réponses excède la conscience, puisque les 
réponses aux questions ne sont pas destinées à Tépistolier lui- 
même (malgré le «je ne suis pas peu embarrassé de me répon- 
dre»), mais aux académiciens destinataires de la lettre («Non, 
messieurs»). Le dialogue rhétorique est aussi un dialogue avec 
l'autre, mais sous le couvert d*une représentation résolument 
imaginaire. 

Dans les exemples recensés jusqu'ici, il était possible de 
déterminer l'identité des personnages conversant. En revanche, 
dans d'autres lettres, on ne peut pas toujours identifier qui s'ex- 
prime dans le dialogue rhétorique. Le 20 décembre 1765, Diderot 
confie à Sophie son pronostic concernant la pièce Le philosophe 
sans le savoir de Sedaine: «Écoutez bien mon prognostic: de 
Voltaire en dira pis que pendre. — Et la cour ? — Elle appellera 
cela du commérage et du caquet» (V, 230). La question intercalée 
entre la première et la dernière réplique peut aussi bien être une 
question que se ferait à lui-même l'épistolier que l'anticipation 
d'une question que le destinataire — ou n'importe qui d'autre — 
aurait pu poser, mais ne posera jamais (puisque le destinateur Fa 
déjà posée et y a déjà répondu). Un dialogue est ici représenté, 
entre deux voix que le contexte ne permet pas d'identifier avec 
certitude, mais qui pourraient être celle du destinateur et celle du 
destinataire. La structure formelle est la même que dans la lettre 
aux Académiciens, mais un degré d'indétermination plus grand 
caractérise cet exemple. 

De ce dialogue à interlocuteurs indéterminés, les lettres à 
Sophie Volland du 26 octobre 1760 et du 9 septembre 1767, et 
celle à Naigeon d'avril ou mai 1772 sont des manifestations par- 
ticulièrement riches. Dans le premier cas, Diderot répond à une 
lettre de Sophie en la citant (le passage cité dans la première 
phrase, manifestement transformé, est souligné par Diderot). Le 
dialogue rhétorique alors constitué se fonde sur la parole de 
Sophie, mais ce n'est peut-être pas Sophie qui se fait entendre par 
la suite — du moins, rien ne l'indique formellement. 

Lorsque ;e défendois le jeune homme, c'est comme aimable et 
non comme honnête homme. — Mais est-on aimable sans 



352 Diderot épistolier 

être honnête? — Hélas oui, et c'est un peu la faute des 
femmes. — Mais après tout, c'est là Thomme qu'il leur faut, 
puisqu'elles trompent, trahissent, tourmentent, écondui- 
sent, ou méprisent et font mourir les autres de douleur (III, 
189). 

Dans le second cas, Diderot raconte une journée à la campagne 
sous forme de questions posées par un personnage anonyme et 
de réponses faites par lui-même : 

Et me voilà cheminant vers S'*" Pétrine de Chaillot, par le 
plus bel orage. — À pié ? — Non. Est-ce que je vais à pié ? 
— Et qu'alliez -vous faire à S^*' Pétrine de Chaillot ? — Voir 
une femme, cela va sans dire. — Et qu'aviez-vous à faire à 
cette femme ? — Mais, rien. — Et qu'aviez-vous donc à lui 
dire; car c'est l'un ou l'autre, quand ce n'est pas tous les 
deux? — Lui dire qu'il vaut mieux être bonne mère que 
bonne amante; que le remors est pire que la douleur, et 
caetera, et caetera (VII, 114). 

Alors que, dans la lettre du 26 octobre 1760, l'on pouvait croire 
que la voix représentée était celle de Sophie, la citation servant 
alors d'indice, plus rien ne permet, dans le texte qui vient d'être 
cité, d'attribuer une origine précise aux questions auxquelles 
l'épistolier répond. Dans le troisième cas, enfin, les trois premiers 
paragraphes de la lettre commencent par le syntagme «Cet 
homme, dites vous», suivi du résumé d'un commentaire de 
Naigeon contre Voltaire, puis d'un échange dialogué, introduit 
par «Soit; mais qu'est ce que cela fait?», dans lequel Diderot 
conteste les arguments de Naigeon : à l'intérieur de ces dialogues 
rhétoriques, l'indétermination des voix règne. De plus, la double 
anaphore («Cet homme, dites vous», «Soit; mais qu'est-ce que 
cela fait?») a pour effet de souligner le caractère argumentatif 
du texte : Diderot résume une position, déclare cette position in- 
défendable, le prouve par le recours au dialogue, puis passe à 
l'argument suivant (XII, 53-54). 

Ces trois dialogues sont accompagnés, ce qui est relative- 
ment rare chez Diderot, des tirets. L'alternance précise des répli- 
ques, que permet ce procédé graphique, n'a pas pour fonction de 



Dialogue, conversation, monologue 353 

caractériser les voix, qui ne sont jamais identifiées ni véritable- 
ment distinguées sinon comme signes vides d'une parole qui cir- 
cule — encore qu'une des voix, celle de Diderot, soit parfois re- 
pérable — , mais plutôt de marquer les cheminements de la 
pensée et d'identifier les obstacles qu'elle doit affronter. Ailleurs, 
Diderot emploie le dialogue rhétorique pour assurer Sophie de 
l'éternité de son amour (II, 317), expliquer la théorie de Galiani 
sur le commerce des blés (VIII, 233), réfléchir aux rapports de la 
poésie et de la musique (XI, 216), conseiller une destinataire sur 
l'éducation des jeunes filles (XII, 20), louanger Catherine II (XIII, 
221 ; XIV, 119-120 et 121) ou décider «la querelle des Économis- 
tes et de leurs adversaires » (XTV, 145). Dans des cas comme ceux- 
là, le modèle du dialogue philosophique classique remplace celui 
de la conversation familière. Le message que livrent les dialogues 
rhétoriques n'est pas nécessairement plus équivoque que celui des 
dialogues rapportés, mais leur énonciation, elle, peut l'être'**. 



Une forme intermédiaire entre l'apostrophe et le dialogue rhéto- 
rique se rencontre dans les lettres où Diderot imagine les décla- 
rations d'un personnage soit réel (lui ou un autre) soit imagi- 
naire: l'épistolier ne s'adresse alors à personne d'autre qu'au 
destinataire de la lettre, ni ne représente le discours de quelqu'un 
s'adressant à soi-même, pas plus qu'il ne met en place des répli- 
ques en alternance. Il reste qu'il donne la parole à un absent et 
qu'il lui prête des propos qu'il n'a pas tenus dans la réalité 
extraépistolaire. Il s'agit d'une forme particulière du monologue. 
En 1767, décrivant son amour pour Sophie à Falconct, 
Diderot écrit : « Si elle me disoit : Donne moi de ton sang, j'en 
veux boire, je m'en épuiserois pour la rassasier» (VII, 68). Le 
caractère hypothétique de la phrase («Si elle me disoit») montre 



1186. Pour d'autres exemples d'échanges dans lesquels les interlocuteurs 
ne sont pas identifiés, voir: IV. 126; VII. 78; VIII. 43. 198. 199-200 et 209; XII. 
53-54. Ce type de dialogue, dans ses réalisations diverses, est également présent 
dans les lettres publiques : la Lettre d'un citoyen zélé (1, 66-67), la Lettre à Landois 
(1, 2 1 1 et 2 1 3) et VÊpitre à Son Altesse Sérénissime Madame la princesse de Natmu 



354 Diderot épistolier 

que les paroles de Sophie n*ont pas été réellement prononcées par 
elle; de plus, elles ne relèvent pas du discours intérieur, elles ne 
s'adressent à personne hors du couple destinateur-destinataire 
(ce n'est pas une apostrophe) et elles ne constituent pas un dia- 
logue (on n'entend qu'une voix). Leur présence sert à révéler la 
force de l'amour que Diderot a pour sa maîtresse ; elles ont valeur 
argumentative. Formellement, quand le contexte ne suffit pas à 
indiquer le caractère imaginaire des propos, l'épistolier peut avoir 
recours à trois procédés pour le souligner : construction hypothé- 
tique (souvent avec «si»); présence d'un verbe introducteur 
(dans presque tous les cas, il s'agit de « dire », mais on voit aussi 
«crier», «s'écrier», «ajouter», «signifier», «demander», «ré- 
pondre», «continuer», «répliquer», «entendre»); emploi de 
l'impératif, du futur ou des deux formes du conditionnel (il s'agit 
de marquer le caractère hypothétique de ce qui va suivre). Ces 
procédés peuvent enfin se combiner: «Si j'avois à dire de ma 
Sophie, ce seroit ceci [...]» (III, 52). 

Cette forme intermédiaire de la parole inventée dans la let- 
tre peut aussi bien être le fait de personnages réels que de person- 
nages imaginaires. Celui des personnages réels qui s'imagine le 
plus souvent parlant est l'épistolier lui-même, mais il n'est cepen- 
dant pas le seuP*^. La famille Volland au complet est représentée 
dans la même situation : Sophie (II, 323 ; IV, 225 ; IX, 80), madame 
Volland (III, 191), Uranie^»», madame de Blacy (V, 147 ; VII, 1 14), 
les dames Volland (VIII, 209), comme le sont des membres de la 
famille Diderot: Angélique'*^ Didier-Pierre (VIII, 58; X, 61), et 
des amis ou connaissances: Grimm (II, 152; IX, 201; X, 46 et 
220), Jeannette Chevalier (III, 78), Catherine II (VII, 62, 69 et 
217; XIV, 84), le comte de Lauraguais (III, 325), Damilaville (III, 
354; V, 118-119), Voltaire (IV, 100), Falconet'^ Vialet (VII, 187 
et 203), Caroillon La Salette (XI, 15), la Princesse Dachkov (XI, 



187. Voir: II, 39, 190 et 278; III, 46, 61, 145 et 270; IV, 39-40, 11, 131, 
140, 146 et 181 ; V, 64-65, 70-71, 78, 91, 96 et 212 ; VI, 335 ; VII, 157, 171 et 194 ; 
VIII, 57, 115 et 174; X, 60 et 107; XI, 146; XII, 172; XIV, 23. 

188. III, 310; IV, 75 et 146; V, 49; VII, 201. 

189. II, 199; IV, 86; VIII, 233; XII, 159. 

190. VII, 100; VIII, 108-109, 127 et 151; X, 37; XIII, 119. 



Dialogue, conversation, monologue 355 

17), mademoiselle Kamenski (XI, 17), monsieur de la Fermière 
(XI, 127), Luneau de Boisjermain (XI, 147) et mademoiselle 
Olympe (IX, 155). Dans trois cas, des personnages historiques 
que Diderot n a pas connus — Tun mort, Michel- Ange (IV, 125), 
et deux ses contemporains. Silhouette (II, 128) et Calas (IV, 180) 
— apparaissent comme des voix de la correspondance. 

La liste des personnages imaginaires auxquels TépistoHer 
prête voix est tout à fait hétéroclite. Certains sont des personna- 
ges de tableau (IV, 57 ; VII, 102-103), des figures de sculpture (VI, 
42, 43, 44 et 103; VIII, 44) ou des héros de théâtre (V, 87). 
Diderot se prête à quelques personnifications: d*animaux (III, 
178; IX, 198), de la religion (VI, 42 et 103), de la nature (IX. 
186), de «têtes» (XII, 209 et 250), de la Providence'". Des caté- 
gories générales de personne ou des personnages sans identité 
bien définie se voient aussi dotés du don de la parole épistolaire : 
les personnes qui «entoureront» Sophie (III, 133), des paysannes 
(III, 147), un Martin, dont on ne sait s*il est le curé de La Che- 
vrette ou Luther (III, 183), un poète ami du marquis de la Viéville 
(IV, 294), un Genevois «qui auroit de Tesprit, de la délicatesse» 
(IV, 307), les Russes (VIII, 35), les adversaires des philosophes, 
qui sont des «méchants» (IV, 45), un misanthrope (V, 117), un 
spectateur de théâtre (VI, 240; XV, 38), «un homme libre, ins- 
truit et courageux» (VII, 89), le «premier ministre du maître du 
monde» (VIII, 101), dix mille hommes (VIII, 114) ou un seul 
(VIII, 115), rhomme du peuple (IX, 116), un géant (IX, 116), 
«Les femmes» (IX, 199), le prévôt des marchands (XI, 65), des 
enfants ou des collatéraux (XI, 140-141), la maîtresse d*un sau- 
vage (IX, 199), un Tartare (IX, 199), un sage (XI, 202), un 
homme « qui n*a jamais tenu le crayon » et dont l'imagination est 
plus forte que celle des peintres et des sculpteurs (XII, 209-210), 
un contemporain d'Horace (XII, 216), «Les gens qui ont de 
l'humeur et qui sont portés à le témoigner» (XII, 237). des 



191. ni, 102-103. La lettre publique emploie les mêmes procédés: dans 
les Additions à la Lettre sur les sourds et muets, Diderot propose une « conversa- 
tion» entre «nos sens personnifiés»: l'ouïe, le goût, l'odorat et le toucher dis- 
cutent delà vue (1, 118-119). 



356 Diderot épistolier 

«hommes de génie silencieux» (XII, 257-258), les souverains 
(XIII, 81). Parfois, il s'agit tout simplement d'un «on'^^», de 
«quelqu'un» (V, 169) ou d'une personne indéterminée'^\ Dieu 
Lui-Même, «Celui qui nous reçoit en quelque tems que nous 
revenions», est décrit en situation de monologue'^''. 

Au début de novembre 1760, Diderot imagine un monolo- 
gue dans lequel on rapporte les propos d'autrui, mais d'un autrui 
à la réalité problématique: 

On est bien fier, quand on raconte, de pouvoir ajouter: 
Celui à qui cela est arrivé, je l'ai vu ; c'est de lui-même que 
je tiens la chose. Il n'y a qu'un cran au-dessus de celui-là ; ce 
seroit de pouvoir dire: J'ai vu la chose arriver, et j'y étois. 
Encore ne sçais-je s'il ne vaut pas mieux quelquefois ap- 
puyer son récit de l'autorité d'un personnage important, 
que de son propre témoignage; et si un homme n'est pas 
plus croyable quand il dit : Je tiens la chose du maréchal de 
Turenne, ou du maréchal de Saxe, que s'il disoit : Je l'ai vue 
(III, 229-230). 

Le passage est particulièrement riche: dans un dialogue avec 
Sophie (cette lettre), l'épistolier consigne une parole imaginaire 
(«ce seroit de pouvoir dire»), qui, dans un premier temps, paraît 
être la sienne («On est bien fier»), pour en devenir ensuite une 
autre énonçant une loi générale («un homme»). On est passé du 
particulier au général: la parole s'est faite porteuse d'une thèse 
qui s'applique peut-être («Encore ne sçais-je») à tous. Pour per- 
suader Sophie du pouvoir de la parole autorisée par le rang (les 
maréchaux de Turenne et de Saxe), l'épistolier représente l'étage- 
ment (« Il n'y a qu'un cran au-dessus de celui-là») des phénomè- 
nes: «la chose», le récit de celui qui a vu la chose («c'est de 
lui-même que je tiens la chose»), la parole des maréchaux 
(«l'autorité d'un personnage important»), celle de l'épistolier. En 



192. III, 243; IX, 127; XII, 238; XIII, 119; XV, 294. 

193. II, 147; III, 201 et 273; X, 151; XII, 236, 237, 238, 240 et 246; 
XVI, 67. 

194. II, 106. Dans la lettre publique, le procédé est aussi utilisé {Lettre à 
Madame Riccoboni, II, 92), ainsi que dans les Salons (II, 248 et 253-254). 



Dialogue, conversation, monologue 357 

fait, la vérité ne réside ici que dans sa propre voix : si « Je Fai dit » 
vaut mieux que « Je l'ai vu » lorsqu'il s'agit de raconter, il en va de 
même dans la lettre (qui est parfois le récit d'une parole). L'épis- 
tolier est le plus « croyable » de tous les parleurs"^. 



Les types d'apostrophe, de dialogue et de monologue ici décrits 
ne sont évidemment pas exclusifs les uns des autres: une lettre 
peut très bien contenir plusieurs types de propos imaginaires en 
interaction. Celle du 22 septembre 1769 à Sophie Volland met 
ainsi côte à côte un dialogue intérieur et l'invention par Diderot 
d'un dialogue à venir. 

Il y a longtems qu'on a dépouillé les comètes de toute in- 
fluence sur nos affaires. Est-ce à tort ou à raison ? Ma foi, je 
n*en sçais rien. Vous direz, vous, qu'elles font perdre au jeu ; 
mais maman dira, elle, qu'elles y font gagner ; et puis ce sera 
comme toutes les choses de ce monde, qui ne peuvent nuire 
à l'un qu'elles ne soient utiles à l'autre (IX, 148). 

L'épistolier fait les questions (« Est-ce à tort ou à raison? ») et les 
réponses (« Ma foi, je n'en sçais rien »), avant d'inventer les répli- 
ques de l'une (Sophie) et de l'autre (madame Volland). Le mé- 
lange des types de dialogue lui permet de feindre l'indécision, 
puis de proposer une affirmation générale (« ce sera comme tou- 
tes les choses de ce monde»). La persuasion passe par le dialogue 
intérieur et par le dialogue rhétorique. 



L'apostrophe, le dialogue rhétorique et le monologue, ces formes 
particulières de prosopopées épistolaires, n'ont pas pour but de 
rapporter des propos. Ils sont bien le lieu d'élaboration d'une 
parole, mais d'une parole dont les paramètres sont les plus 



195. Parleur est un terme de grammaire (voir letn-Claude Chivaubr. 
Claire Blanchb-Bbnveniste, Michel Arrivé et Jean Pbytard, Grammatre 
Larousse du français contemporain, Paris, Larousse. 19M, 1964, p. 2BI S 426). 11 
,cst aussi chez Louis- Sébastien Mercier (op. àt, vol. 1. p. 185), qui empbie de 
plus écouteur (vol. II, p. 294) et diahgueur (vol. II, p. 295). 



358 Diderot épistolier 

discrets possibles. Souvent, ils servent à faire progresser une 
démonstration. Diderot ne tente pas seulement de rendre la vie 
de la conversation, mais aussi de convaincre son destinataire 
d'une vérité particulière en utilisant les techniques de la conver- 
sation : le « message » prend appui sur le plaisir de converser. Uin- 
détermination des voix narratives y est parfois poussée à son 
extrême limite. N'est-ce donc pas plutôt le monologue qui est la 
règle, et le dialogue l'exception? 

Pour rendre justice au texte diderotien, il faudrait pouvoir 
étudier la graphie des passages relevés ici, de façon à comprendre 
quel statut l'épistolier réserve matériellement à la parole exogène. 
L'édition Roth-Varloot ne le permet toutefois pas, on l'a vu, car 
elle ne respecte pas les alinéas, les guillemets, les deux points et 
les tirets, bref: tout ce qui sert à introduire la parole et à assurer 
(matériellement) la clarté du dialogue depuis le xix*' siècle^^^. La 
comparaison des leçons de l'édition Roth-Varloot et des textes 
édités scientifiquement depuis montre en tout cas que cette édi- 
tion ne permet pas de porter quelque jugement que ce soit quant 
à la présentation graphique de l'insertion de la parole imaginée 
dans la lettre. Même l'édition de Jean Varloot des Lettres à Sophie 
Vollandj où l'éditeur est pourtant sensible à ces questions, n'est 
pas sans reproches, entre autres en ce qui concerne les alinéas 
(l'éditeur en ajoute sous prétexte de clarté). Il est à souhaiter que 
les éditeurs futurs de Diderot soient sensibles à cet aspect de sa 
pratique épistolaire, sinon il sera toujours aussi difficile de saisir 
comment s'agencent entre elles les diverses paroles que rapporte 
ou crée l'épistolier. 



196. Jean Varloot l'indique en note après avoir transcrit une série de 
questions et de réponses de Diderot dans une lettre à Catherine 11 : « La ponc- 
tuation du dialogue est modernisée» (XIV, 119 n. 4). Georges Roth a fait de 
même pour les volumes qu'il a édités (I, 14-15). La parfaite alternance des 
tirades, lorsqu'elle existe, est donc souvent un effet du travail de l'éditeur. Selon 
Yves Le Hir, dans son étude des rapports entre «Dialogue et typographie», 
«l'usage des tirets aussi bien que des guillemets dans le dialogue» ne s'est 
« généralisé» qu'à la fm du xviii^ siècle, sous l'influence de V Encyclopédie (« Dia- 
logue et typographie», L'Information littéraire, 13:5, novembre-décembre 1961, 
p. 216). 



Dialogue, conversation, monologue 359 

La citation 

La présence de Taltérité dans la lettre n est pas limitée à la trans- 
cription de propos, à l'apostrophe ou à Tinvention de dialogues 
rhétoriques et de monologues. Elle est aussi inscrite dans Fusage 
que fait l'épistolier de la citation: la voix de Fautre est parfois 
conservée dans des textes et ces textes se font entendre dans la 
lettre"^. Comme Técrit Severo Sarduy, la citation est la « forme 
élémentaire du dialogue"*». 



La culture gréco-latine et classique de Diderot se manifeste évi- 
demment dans ses lettres: sont cités Montaigne (I, 51 et 78), 
Héloise (II, 278), un «philosophe athénien» (III, 190), Pétrone 
(III, 238 ; XII, 240-241), Platon (IV, 161), des maximes latines (V, 
173), Ovide (VI, 179), CapeUa (VIII, 199), VirgUe (XI, 65), Sénè- 
que (XII, 16), Perse (XII, 236-237), un «architecte ancien» (XII, 
258), Salluste (XIV, 80), et surtout Horace, «le poëte le plus in- 
téressant de Tantiquité'*' ». Comme tous les écrivains de son épo- 



197. Ne sont relevées que les citations au sens strict, non pas les nom- 
breuses mentions d'écrivains ou d'œuvres. Dans la perspective du dialogue, 
Jacques Chouillet a étudié la citation dans les Lettres à Sophie Volland {Denis 
Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à une voix, op. cit., p. 15-19) et Georges 
Daniel dans la Réfutation d'Helvétius et l'article «Animal» de VEncycbpédie 
{op. cit., p. 394 et 402). 

198. Severo Sarduy, « Le baroque et le néo-baroque », Liberté, 90, 15 : 5- 
6, novembre-décembre 1973, p. 268. 

199. XII, 217. Voir: II, 176; VI, 345; VII. 58-59, 65 et 114; VIII. 43-44 
et 230; XIII, 220. Sur les rapports de Diderot et d'Horace, voir Emst Robert 
CuRTius (« Diderot et Horace», dans La littérature européenne et le Moyen Age 
II, Paris, PUF, coll. «Agora», 14 b. 1986, p. 453-469), Michèle Mat-Hasquin 
(«Diderot et Horace», Diderot Studies, 19, 1978, p. 103-127). |ean Marie 
GouLEMOT (« Réflexions sur un vers d'Horace en exergue du Neveu de Ra- 
meau», dans R. Chevallier (édit.), Présence d'Horace, Tours, Publications de 
l'Université de Tours, Centre de recherches A. Piganiol, coll. « Qrsarodunum », 
XXIII bis, 1988, p. 109-1 15) et David Fishelov {m Homo ardens chez Horace et 
Diderot. Affinités classiques et sensibilité moderne dans Le neveu de Rameau; 
Études Art et Littérature, 16, automne 1989, p. 46-64). Dans des lenres publi- 
ques, on trouve divers auteurs latins et grecs, les mêmes — Virgile (I. 107 et 
126). Horace (I. 126; XII, 38 et 212-227) — ou d'autres — Hippocrtte (1. 68), 
Arria, femme de Caïus Partus (I, 103), Tércnce (II, 9), Tertullien (III, 283). 



360 Diderot épistolier 

que, Tépistolier est imprégné de culture religieuse : en font foi les 
citations des Écritures^°°. Les cultures non occidentales sont re- 
présentées par la traduction que prépare Diderot d'un poème de 
Sadi (II, 312-314), par des fables des Sarrasins (II, 314-316), par 
une anecdote mettant en scène un roi de Perse (III, 203-204), par 
«la prière du philosophe musulman» (IV, 172) et par «les livres 
sacrés des anciens Perses^^^ ». La sagesse des nations passe par la 
citation de proverbes (VIII, 210) et de maximes (XII, 16). 

Diderot cite aussi ses contemporains, mais de deux façons 
fort différentes. Dans le premier cas, Tépistolier insère des passa- 
ges de lettres, voire des lettres au complet : il peut s'agir de ses 
propres lettres ou de celles des autres. Dans le second, les textes 
transcrits (l'acception du mot textes est large) sont fort divers : le 
traité passé entre lui et les libraires de Y Encyclopédie (I, 185-186), 
le «détail» des dernières volontés de son père (II, 162-163), des 
tirades de pièces de Rousseau (II, 289), de Saurin (III, 21), de 
Colardeau (III, 256-257 et 264), de Voltaire (III, 62; VIII, 173 et 
199) et de Gresset (XII, 21), le texte du collier que porte le chien 
de madame d'Épinay (III, 204), des vers, parfois des poèmes 
entiers, de Voltaire^^^ d'Ossian (sous forme de dialogue, III, 337 ; 
XVI, 65), de Boufflers (VI, 45-47), de Devaines (VI, 357-358) et 
de l'abbé Mangenot (X, 104), une réplique d'un texte du Métas- 
tase (IV, 95), une phrase en latin attribuée à Voltaire (IV, 100), 
l'éloge de Descartes par Thomas (V, 57), le jugement d'un roi du 
Portugal au xvii^ siècle (V, 175), des comptes rendus parus dans 
des «papiers publics» (V, 134-135), des extraits du Bélisaire de 
Marmontel (VII, 105), l'épitaphe du comte de Caylus (VII, 106), 
des «cartons» (ou «étiquettes») de monsieur Duperrier (VIII, 
172), une chanson politique (elle contient des passages dialogues, 
VIII, 207), des affiches vues dans la rue (XI, 64), des actes nota- 



200. III, 143 (à Sophie Volland); IV, 225 (à la même); VII, 87 (à Falco- 
net) ; XV, 33 (à Denise Diderot) ; XVI, 46 (à Turgot). Une lettre publique à son 
frère contient de nombreux autres exemples (III, 284-287) : «On rempliroit des 
volumes de ces citations oubliées», précise le philosophe (III, 287). 

201. XVI, 31. Le poème (II, 314) et les fables (II, 315-316; III, 203-204) 
sont en partie constitués par des échanges dialogues. 

202. III, 322; VIII, 153; XI, 64; XII, 172. 



Dialogue, conversatioriy monologue 361 

ries (XI, 87-88), la défense des libraires Briasson et Le Breton 
contre les accusations de Luneau de Boisjermain (XI, 152), Tépî- 
tre de Sedaine à son habit (XII, 47), le livre de Falconet sur la 
statue de Marc-Aurèle (XII, 235-263), un ouvrage d*esthétique de 
Mendelssohn (XII, 255), un texte de D'Alembert (XII. 255), 
quatre vers qui sont peut-être de Corneille (XIV, 75), un passage 
de Don Quichotte^^^. Accueillant volontiers divers propos — qu*il 
les rapporte ou les imagine — , l'épistolier est toujours prêt à 
entendre ce que d*autres ont à dire ou à écrire et à les faire en- 
tendre à ses destinataires. 

Il arrive enfin que Diderot cite ses propres textes : des vers 
(I, 169; II, 226), un article pour la Correspondance littéraire (III, 
345), son «agenda» (V, 170) ou un «chant» composé durant le 
voyage de Russie, dans lequel il s*adresse à la Muse (XIII, 218- 
219) — et quà l'intérieur de ces textes du dialogue s*entende. 
Une lettre à Anne-Toinette de 1742 contient ainsi un poème con- 
sacré au « baubau » que Diderot a sur la lèvre : on y lit aussi bien 
ce qui se donne pour des propos rapportés («dit Tun», «dit 
Tautre») quune apostrophe («Iris») qui désigne la destinataire 
(I, 29). La superposition des voix est constante dans la lettre, 
quelle que soit leur origine. 

Diderot ne fait pas discourir que les classiques, ses contem- 
porains ou des personnages imaginaires; il converse également 
avec des écrivains du passé, ou, pour le dire plus justement, avec 
les textes de ces auteurs. Il réalise par là une des acceptions par- 
ticulières du mot conversation à Tâge classique. Le Dictionnaire de 
l'Académie de 1762 donne en effet comme exemple d'emploi de 
ce mot: « Converser avec les livres. » Or, quelques-uns des échanges 
créés par Diderot mettent justement en relation un personnage, 
l'épistolier, et des citations. Les lettres du 14 octobre 1759, du 20 
octobre 1760 et de mars 1777 en donnent des exemples particu- 
lièrement féconds, car elles s'appuient sur des textes épistolaires. 
La première porte sur les relations des deux amants épistolaires 



203. XV, 148. L'attribution de quelques textes n'est pas claire: III, 159, 
183, 241, 246 et 297; VIII. 115, 150, 160 et 179; X, 79 (il s'agit d'une épi- 
gramme). Peut-être s'agit-il de «bons mots» dont le succès public aurait pres- 
que le caractère d'une citation. 



362 Diderot épistolier 

les plus célèbres du xviii' siècle: « J*ai été occupé toute la matinée 
d*Héloïse et d*Abélard », note Diderot qui travaille alors à l'article 
« Scolastiques » de V Encyclopédie. « Elle disoit : "J'aimerois mieux 
être la maîtresse de mon philosophe que la femme du plus grand 
roi du monde." — Et je disois, moi: Combien cet homme fut 
aimé! » (II, 278). Les deux autres évoquent madame de Sévigné: 
« ô chère amie, combien je suis bavard. "Ne pourrai-je jamais," 
comme disoit Mad*' de Sévigney qui étoit aussi bavarde et aussi 
gloutonne [que moi], "ne plus manger et me taire"?» (III, 174), 
écrit d'abord Diderot à Sophie. Dix-sept ans plus tard, dans une 
lettre à Angélique, la marquise réapparaît et, encore une fois, sa 
présence est associée à la parole: 

Si par hazard vous lui remarquiez de l'ennui [il est question 
d'une mademoiselle d'Autrée] ; de la mélancolie ; quelques 
larmes furtives, consolez la, et assurez la bien que je suis 
l'homme du monde le moins inconstant. Dites lui du ton 
affectueux dont l'abbé Têtu disoit adieu à mad^ de Sévigné : 
hé bien, ma belle amie, ne vous désespérez pas ; vous nous 
re verrez (XV, 44). 

Pour s'adresser à l'être aimé, l'épistolier paraphrase^^^ la parole 
des grandes amoureuses, et cette parole le pousse lui-même à 
parler: «Et je disois, moi», «comme disoit», «Dites lui». 

Des textes non épistolaires sont également l'objet de conver- 
sations de Diderot. L'article «Sarrasins» de V Encyclopédie est-il 
achevé ? L'épistolier, qui vient de traduire leurs fables, confie alors 
à Sophie: «Voilà, mon amie, ceux avec qui je converse depuis 
quelques jours» (II, 316). Dans son commentaire du Spartacus 



204. Le verbe citer ne serait pas juste. Comme le dit Michel Delon, « Les 
hommes du xviii' siècle n'ont pas la superstition de la citation exacte, pas plus 
que le respect de la signature. Ils ont l'habitude d'adapter les textes qu'ils citent 
souvent de mémoire, de seconde ou de troisième main et de les adopter, de se 
les approprier si besoin est» (loc. cit., p. 138). Diderot prend souvent de grandes 
libertés avec les textes qu'il cite: il copie fréquemment «à peu près» (III, 68). La 
présence des guillemets n'indique donc pas que la citation est reproduite tex- 
tuellement. En fait, Jean Varloot, après être retourné aux manuscrits, les a fait 
disparaître de son édition de la première lettre citée (LSV, p. 88) ; la seconde et 
la troisième ne font pas partie des lettres à Sophie Volland. 



Dialogue, conversation^ monologue 363 

(1760) de Saurin, Diderot cite un vers de la pièce, puis le para- 
phrase en empruntant leje du personnage qui a prononcé ce vers: 
écrivant à Sophie, Diderot devient, par les vertus de la citation, 
Spartacus (III, 21). Le 2 mai 1773, le dialogue naît de la lecture 
du livre de Falconet sur la statue de Marc-Aurèle, dont le passage 
cité est souligné: «Les Poètes, les Historiens, les Orateurs grecs et 
latins lus dans votre cabinet, sont-ils moins bons que si vous les lisiez 
à Athènes, ou à Rome? — Vraiment oui, ils sont moins bons» 
(XII, 259). A-t-il besoin de se comparer à quelqu'un ou d'expli- 
quer l'emploi de son temps, l'épistolier recommande à ses desti- 
nataires le roman de Cervantes: «dites de moi ce que Dom 
Quichotte disoit de Sancho : "Enfile, bourreau, enfile" » (XV, 148) 
ou une épigramme : « Vous allez dire, comme le moine de l'épi- 
gramme: Quel chien de train! quelle chienne de vie!» (X, 79). 
Dans une lettre dont on ignore la date et le destinataire, Ossian 
entre en scène: «je leur dirois avec Oscian; votre mémoire ne 
périra plus parmi les hommes ; allés reposer en paix et laissés moi 
reposer» (XVI, 65). Avant de converser avec son destinataire, 
avant de dire quoi que ce soit, il a conversé avec les livres, toutes 
sortes de livres; cette conversation, il la poursuit avec lui'^\ 



Le dialogue épistolaire est caractérisé par le recours de l'épistolier 
à plusieurs formes d'inclusion de propos exogènes et à l'invention 
d'une nouvelle parole, proprement épistolaire celle-là. Il peut 
s'agir de considérer la lettre reçue comme un succédané de la voix 
de l'autre, de rendre la parole réellement entendue (les propos 
rapportés) ou d'inventer une parole de toutes pièces (les proso- 
popées), mais l'on peut aussi dire que le phénomène de la cita- 
tion relève de la même volonté de faire circuler des voix dans la 



205. Cette conversation séduit les lecteurs de la Correspondance littéraire, 
qui, en retour, imaginent converser avec celui dont ils lisent les articles. Le roi 
de Pologne Stanislas Poniatowski exprime ce sentiment dans une lettre À Grimm 
du 30 décembre 1769: « Une des choses qui me font le plus aimer vos feuilles, 
c'est qu'elles me font, pour ainsi dire, causer quelquefois avec ce philosophe que 
vous avez tant de raison de chérir (Diderot). Faites-moi parler avec lui, ou 
plutôt lui à moi, le plus souvent que vous pourrez» (tX, 237). 



364 Diderot épistolier 

lettre. Citer le texte d'un écrivain (mort ou vivant, soi ou un 
autre) n'est pas exactement la même chose que citer une lettre 
reçue ou une conversation réellement entendue, ou qu'inventer 
un dialogue. Pourtant, il s'agit là d'accueillir une parole qui cir- 
cule, de faire entendre une voix, de montrer que la lettre est en 
constant rapport avec ce qui se dit autour d'elle. 



Était-il nécessaire pour décrire la pratique du dialogue épistolaire 
chez Diderot de mener une réflexion théorique sur les rapports 
du dialogue et de la lettre chez les théoriciens de l'épistolaire, puis 
sur le statut du genre du dialogue au xviii* siècle? Avait-on à 
recenser les principaux travaux de la critique diderotienne qui 
ont porté sur la question du dialogue et de la conversation? 
Devait-on interroger la lettre elle-même sur son analogie avec la 
conversation et le dialogue ? La création de catégories et de types, 
puis la répartition des traits dialogiques de la correspondance 
selon ces catégories et types, justifiaient- elles le risque d'une des- 
cription peut-être fastidieuse? Pour éviter de répéter, sans le 
questionner, le truisme de l'analogie de la correspondance et de 
la conversation ou du dialogue, et pour décrire le plus précisé- 
ment possible ce qu'est le dialogue par la lettre et dans la lettre, 
il le fallait. Au terme de ce parcours, cinq remarques synthétiques 
peuvent être formulées au sujet de cette analogie. 

La première est descriptive. Afin de saisir la lettre comme 
dialogue, il était nécessaire de le faire en distinguant le plus pré- 
cisément possible tous les aspects de l'épistolaire susceptibles 
d'éclairer cette question. Du niveau le plus général — l'échange 
épistolaire considéré comme un dialogue dont chacune des lettres 
est une réplique — au plus ponctuel — le recours au tutoiement 
ou l'inclusion de la citation — , la lettre est bel et bien un dialo- 
gue, mais ce dialogue doit être étudié dans toutes ses manifesta- 
tions et chacune de ces manifestations est à décrire. Qu'il rap- 
porte des propos ou qu'il les imagine, qu'il cite son destinataire 
ou qu'il le questionne, qu'il réponde à une interrogation de 



Dialogue, conversatioriy monologue 



365 



l'autre ou qu*il lui adresse une injonction, Fépistolier exploite 
toutes les ressources du dialogue et c*est Femploi de Tensemble 
de ces ressources qui fait de la lettre une «conversation par 
écrit ». 

Il importe ensuite de situer la pratique du dialogue épisto- 
lire diderotien par rapport aux autres manifestations du dialo- 
le dans son œuvre. La principale conclusion que Ton tirera de 
cette analyse est que la lettre est semblable aux autres textes de 
Diderot, ceux qui ont généralement la réputation d*être littérai- 
res, en ce que les manifestations du dialogue y sont présentes à 
divers niveaux. Uenchâssement des dialogues les uns dans les 
autres dans la correspondance, par exemple, est tout à fait con- 
forme à l'imprégnation de Foeuvre par le dialogue que plusieurs 
(Carol Sherman, Christie V. McDonald, lacques Chouillet) ont 
déjà relevée dans les autres textes de Diderot. Par ailleurs. Ton 
remarquera que r« ouverture » du dialogue diderotien qu'a défi- 
nie Roland Mortier est également à l'œuvre dans la correspon- 
dance, particulièrement dans les dialogues inventés de toutes piè- 
ces : le dialogue représenté ne transmet pas, dans la plupart des 
cas, un message univoque, qu'il serait possible de résumer et de 
distinguer de son contexte d'énonciation. L'épistolaire, en ce qui 
concerne le dialogue, offre les mêmes possibilités que le romanes- 
que ou le théâtral. 

Cette deuxième remarque suppose une réflexion sur la si- 
tuation historique de la correspondance de Diderot. Le dialogue 
et la conversation, que le xviii* siècle distinguait relativement 
peu, ne sont pas les mêmes à toutes les époques, et leur analogie 
avec la lettre varie donc également. Ainsi, au Siècle des lumières, 
les modèles traditionnels du dialogue philosophique ont encore 
une réelle influence sur les épistoliers, comme le montre chez 
Diderot la présence de dialogues entre les morts ou de dialogues 
maïeutiques, encore que ces deux traditions soient transformées 
par leur inclusion dans la lettre. De même, la liberté formelle de 
la lettre est soumise — ce qui ne manque pas d'être paradoxal — 
aux mêmes impératifs que la conversation mondaine: la conni- 
vence et la réciprocité ne jouent pas le même rôle dans la société 
d'Ancien Régime que là où les relations égalitaires sont possibles. 



366 Diderot épistolier 

Pour ne prendre qu*un exemple, on rappellera que le recours au 
tutoiement avant 1789 (dans une société fortement hiérarchisée), 
pendant la Révolution (le tutoiement imposé par l'État y avait 
valeur politique) et depuis le xix^ siècle (la République postulant 
une égalité des citoyens qui, pour n'être pas toujours réelle, n'en 
est pas moins virtuelle) ne peut avoir le même statut. La liberté 
épistolaire a son histoire. 

Les principaux interprètes du dialogue diderotien recon- 
naissent l'importance, pour Diderot, de la figure du lecteur. Pour 
eux, ce n'est pas tant la présence de cette figure qui détermine la 
valeur des dialogues, que la conscience aiguë que l'auteur a de 
cette présence. «Lorsqu'on fait un conte, c'est à quelqu'un qui 
l'écoute» (DPV, XII, 521) ; l'incipit de Ceci n est pas un conte, en 
ce qu'il témoigne de la conscience de renonciation chez son 
auteur, est emblématique d'une prose toujours consciente de ses 
effets, comme de ses assises. Or, quel genre accueille plus claire- 
ment que la lettre la figure du lecteur? Texte toujours destiné à 
quelqu'un et qui, par sa nature même, oblige le scripteur à se 
représenter un autre absent, à s'adresser à lui et à le faire parler, 
la lettre rejoindrait par là l'ensemble des textes dialogues de 
Diderot et, au-delà, tous les textes de l'écrivain. En liant le dialo- 
gue à la représentation multiforme du lecteur, les diderotistes ont 
réservé, sans peut-être en avoir conscience, une place à la corres- 
pondance dans leurs analyses. 

On notera enfin, cinquième et dernière remarque, que la 
raison, omniprésente dans la correspondance de Diderot, n'est 
pas ce qui permet de lier sa pratique épistolaire à celle du genre 
du dialogue philosophique, sauf dans les dialogues rhétoriques. Si 
l'épistolier constitue ses lettres en dialogues et y représente le 
dialogue du monde qui l'entoure, ce n'est pas pour mettre en 
scène le triomphe de la faculté maîtresse des Lumières. Il y a un 
travail de la raison dans la correspondance. Il y a également dans 
certaines lettres une évidente volonté de démonstration. Ce n'est 
cependant pas par là que la lettre relève du dialogue. Diderot ne 
cesse de le répéter: parler à l'autre par la lettre, c'est rendre 
matériel un désir que la réalité, celle de l'absence, ne peut per- 
mettre d'assouvir. La passion n'exclut jamais chez lui la raison. 



DialoguCy conversation, monologue 367 

mais, dans le dialogue épistolaire* la logique de la seconde est 
toujours subordonnée à Texpression de la première. 

Formellement, les propos que rapporte Diderot, quelle que 
soit leur nature, sont rendus de façon identique — en autant que 
Ton en puisse juger à partir de Tédition Roth-Varloot. En défini- 
tive, ce qui importe dans le dialogue épistolaire diderotien est 
donc moins Femploi de procédés formels (Fomniprésence du 
verbe « dire », par exemple, ou le mélange des styles) que le choix, 
par l'écrivain, de l'extériorité. Ce phénomène, qu'a étudié Jean 
Starobinski chez Diderot traducteur, caractérise aussi l'épistolier : 
le monde pour Diderot est « présence parlante ». 



CHAPITRE VII 

Le tiers inclus 
Triangularité de la lettre 



Entre chaque tilleul, on a construit des bancs 
de pierre. [...] Je passe dans cet endroit des 
heures à Ure, à méditer, à contempler la nature 
et à rêver à mon amie. Oh ! qu'on seroit bien 
trois sur ce banc de pierre ! 

Diderot à Sophie VoUand, 
3 août 1759 (II, 194) 



Bien que la lettre soit une forme de dialogue ou de conversation, 
Ton aurait tort de penser qu*elle se résume à un échange synal- 
lagmatique. L*on a déjà vu qu'elle s'insère dans un tissu social 
pour lequel l'intimité n'a pas le même statut qu'aujourd'hui : elle 
est toujours susceptible de devenir publique, quand elle n'est pas 
pensée comme publique dès l'origine. Dans quelques cas, elle 
peut même être admise au temple de la Littérature, ce qui a pour 
effet de la faire passer défmitivement de la sphère privée à la 
sphère publique. Cet usage social de la lettre n'est pas le seul biais 
par lequel saisir ce qui, dans la correspondance, excède le contrat 
bilatéral: il existe en effet, dans le modèle de la lettre au xviii* 
siècle, une structure faisant place à un tiers. Comme l'explique 
Michel Delon, 

Si les lettres à Sophie ne se réduisent pas à une simple cor- 
respondance entre deux individus, ce n'est pas parce que 



370 Diderot épistolier 

Sophie se trouve coincée dans une situation familiale telle 
que tout ce qui la touche concerne aussi ses sœurs et sa 
mère. Diderot sait qu il n est de rapports que triangulaires, 
que les dialogues supposent des tiers et des relais'. 

Ces « tiers » et ces « relais » peuvent être complètement extérieurs 
au texte — et, dès lors, ils échappent à l'analyse. Ils peuvent aussi 
lui être intérieurs ; ce sont des « tiers inclus » — ceux-là doivent 
être étudiés. L'on voudrait montrer que, plus qu'un thème de la 
lettre, c'est une de ses structures profondes: la nécessité d'être 
trois pour dire le rapport à deux^ 

Pour ne donner qu'un exemple : Diderot épistolier amou- 
reux ne peut se contenter de Sophie Volland; il lui faut aussi 
madame Legendre. La lettre convoque ainsi divers lecteurs et 
personnages dès son écriture, les représente, leur fait jouer plu- 
sieurs rôles, les compare les uns aux autres, les unit ou les sé- 
pare. Parmi les critiques ayant étudié les lettres de Diderot, 
seule Catherine Lafarge s'est intéressée de près à ce phénomène, 
mais son travail porte uniquement sur les lettres à Sophie Vol- 
land, alors que la structure triangulaire de la lettre détermine 
des conduites multiples, aussi bien dans la correspondance en- 
tre amants que dans celle destinée aux parents et amis. Cette 
figure marque l'ensemble de la correspondance diderotienne, 
comme le révéleront un répertoire de ses occurrences et l'étude 
des triangles les plus importants: Diderot-Grimm-Sophie, Di- 
derot-Sophie-madame Legendre. Que l'on explique l'existence 
de cette triangularité par une thématique commune au xviii^ 
siècle, par les relations qu'ont chez Diderot les sentiments de 
l'amour et de l'amitié ou par le recours à des tropes particuliers 



1. Michel Delon, « La circulation de l'écriture dans les Lettres à Sophie», 
dans Béatrice Didier et Jacques Neefs (édit.), Diderot Autographes, manuscrits, 
éditions, Paris, Presses universitaires de Vincennes, 1986, p. 140, 

2. Ce « tiers inclus » n'est pas le même que celui étudié par Pierre Missac 
(« La correspondance comme genre littéraire et phénomène sociologique». Cri- 
tique, 37: 415, décembre 1981, p. 1321-1323), pour qui il s'agit du destinataire- 
éditeur. 



Le tiers inclus 371 

(rantimétabole, notamment), il reste qu*elle structure constam- 
ment la correspondance\ 

Dans une étude de 1985 consacrée au déclin de l'amour 
chez Diderot, Catherine Lafarge s*est donné pour objectif de ré- 
pondre à plusieurs questions: «Comment Diderot a-t-il aimé? 
Comment a-t-il surmonté la crise de Fâge mûr? Et quelles réper- 
cussions cette crise a-t-elle eues sur sa vie et sur son œuvre*?» 
Pour ce faire, elle suppose chez l'écrivain « une profonde exigence 
d'absolu » : « absolu de la fidélité, absolu de la durée, absolu de 
l'éternité^ ». Cet absolu n'est toutefois pas le propre de la corres- 
pondance amoureuse. La critique trouve «caractéristique» de 
Diderot « le lien étroit qu'il établit entre amour et amitié* ». Selon 
elle, la relation avec Grimm est parallèle et identique à celle avec 
Sophie Volland, les deux personnages se confondant parfois (sur- 
tout en 1759). Elle isole aussi une «figure triangulaire» dans les 
lettres à Sophie^, dont le troisième figurant est d'abord Grimm, 
puis madame Legendre (autour de 1762), qui sont les principaux 
confidents des amants*. Le déclin de l'amour daterait chez Didc- 



3. D'autres textes de Diderot se prêteraient à une lecture de la structure 
triangulaire, mais des déterminations génériques joueraient dans chaque cas. 
Par exemple, rédigeant le poème « Les Éleuthéromanes », Diderot avait d'abord 
songé à composer, tel Pindare, une strophe, une antistrophe et une épodc, mais 
il a finalement opté pour la mise en scène de trois personnages: «on voit assez 
souvent dans la conversation trois interlocuteurs, d'un même sentiment, s'inter- 
rompre, se relayer, pour suivre leur objet» (à Turgot, XVI, 44-45). 

4. Catherine Lafarge, «Le déclin de l'amour», dans Anne-Marie 
Chouillet (édit.). Colloque international Diderot (1713-1784). Paris-Sèvres- 
Reims-Langres. 4-11 juillet 1984, Paris, Aux amateurs de livres, coll. «Mélanges 
de la Bibliothèque de la Sorbonne», 8, 1985, p. 125. 

5. Ibid., p. 126. 

6. Ibid. 

7. Ibid., p. 128. 

8. Dans un texte également consacré aux lettres à Sophie, Claire Pouget- 
Dompmartin a une remarque qui va dans le même sens que l'analyse approfon- 
die de Catherine Lafarge: « La communication n'est (...) pas communication à 
deux et deux seulement, mais se développerait plutôt en faisceaux. (...) Même 
si elle emprunte parfois la forme du jeu, cette modalité fait loi. jusque dans le 
discours amoureux. Diderot inscrit en permanence un tiers dans sa relation » 
(«Des "griffonnages d'auberge". Propos sur les Lettres, billets et fragments de 
lettres écrites par M. Diderot à M* Volland, depuis le r juillet 1755 jusquau 10 
juin 1774; Le Discours psychanalytique, 21,6:4, décembre 1986, p. 48). 



372 Diderot épistolier 

rot des années 1768-1769, qui voient mourir madame Legendre 
et Damilaville, et se détériorer les liens avec Grimm. Ce déclin, 
cette « crise sentimentale aiguë », serait lié à celui de Diderot lui- 
même: «Cette fin d'année 1768 marque bien pour Diderot le 
creux de la vague^. » Au-delà de la biographie de l'écrivain paraît 
intéressant le fait d'isoler dans sa correspondance une figure, celle 
de la triangularité, dont les personnages peuvent changer, comme 
si la figure préexistait à son actualisation dans des situations 
ponctuelles'^. 

Les personnages qui peuvent composer cette figure sont 
nombreux. Dans la correspondance amoureuse, il s'agira, autour 



9. Catherine Lafarge, loc. cit., p. 132. 

10. D'autres critiques ont évoqué la présence de tiers dans l'œuvre de 
Diderot. Georges Benrekassa expose l'existence d'un « triangle Grimm-Diderot- 
Rousseau » dans la Lettre apologétique de l'abbé Raynal (« Scène politique, scène 
philosophique, scène privée : à propos de la Lettre apologétique de l'abbé Raynal 
à Monsieur Grimm », dans Élizabeth de Fontenay et Jacques Proust (édit.). 
Colloque de Cerisy. Interpréter Diderot aujourd'hui, Paris, le Sycomore, 1984, 
p. 185-186 et 193). Jean Mayer, dans un article sur la place du jeu dans sa 
philosophie, montre que les «interlocuteurs fictifs» de Diderot peuvent être 
aussi bien des personnages que des textes ; or, dans la Réfutation d'Helvétius, le 
philosophe « établit [. . . ] avec ses adversaires une discussion à trois » : lui-même, 
Helvétius et Rousseau ou Falconet («La philosophie de Diderot: une philoso- 
phie de joueur», dans Centre aixois d'études et de recherches sur le xviii' siècle. 
Le jeu au XVIIP siècle. Colloque d'Aix- en-Provence (30 avril, 1^ et 2 mai 1971), 
Aix-en-Provence, EDISUD, 1976, p. 206-207). Rosalina De la Carrera, elle, a 
étudié les «triangles amoureux» dans le discours d'accompagnement de La 
religieuse («Triangles épistolaires : une relecture de la Préface-annexe de La reli- 
gieuse», Le Discours psychanalytique, 6: 4, décembre 1986, p. 38-46; «Epistolary 
Triangles: The Préface- Annexe of La religieuse Reexamined», The Eighteenth 
Century: Theory and Interprétation, 29: 3, 1988, p. 263-280). Pour sa part, Jac- 
ques Proust parle d'un « triangle énonciatif » dans les Lettres à Sophie Volland, 
mais il s'agit en fait de Diderot s'adressant à lui-même, dans une lettre dont la 
«destinataire ostensible» est Sophie («Ces Lettres ne sont pas des lettres... À 
propos des Lettres à Sophie Volland», Équinoxe, 3, hiver 1988, p. 14). Marc 
BuFFAT note, au sujet des pronoms personnels dans les lettres à Sophie, qu'elles 
ne proposent pas «un système à deux termes — je, tu — mais un système 
ternaire que l'on pourrait schématiser ainsi: je, tu/ils» («Conversation par 
écrit», RDE, 9, octobre 1990, p. 55). Selon Pierre Lepape, enfin, madame Legen- 
dre « est le troisième personnage du couple Sophie-Denis, l'objet-bis d'un amour 
qui ne peut être vrai que s'il se dédouble, s'il s'offre la chance d'un dialogue » 
(Diderot, Paris, Flammarion, coll. «Grandes biographies», 1991, p. 287). 



Le tiers inclus 373 

de Diderot et de Sophie, de Grimm, de madame Legendre et de 
madame de Blaq^. La correspondance amicale est également le 
lieu de constitution de cette figure: Diderot y retrouve Grimm 
et madame d*Épinay ou, parfois, madame de Maux. Dans la cor- 
respondance familiale, il faut distinguer les triangles langrois 
(Diderot, Denise et Fabbé) des parisiens (Diderot, Angélique, 
Anne-Toinette ; Morphyse, Uranie, Sophie; Morphyse, Sophie, 
Diderot). D'autres triangles, enfin, sont épisodiques: madame 
d'Holbach, le baron d'Holbach et Le Roy (ou Suard ou Kohaut) ; 
un « petit amoureux bigot », mesdemoiselles Gargau et Dornet ; 
Damilaville, Duclos et madame Duclos; Diderot et les Golitsyn 
ou les Le Breton ; Falconet, mademoiselle CoUot et Diderot ; Di- 
derot, Falconet et Golitsyn; Damilaville, Diderot et Sophie. 
Comme on peut le deviner à la seule énumération de ces person- 
nages, la figure triangulaire est susceptible d'investissements fort 
divers dans la lettre diderotienne. Pour prendre les choses chro- 
nologiquement, il convient d'abord de décrire la relation triangu- 
laire unissant Diderot à Sophie et à Grimm, avant de voir com- 
ment ce triangle est modifié lorsque madame Legendre remplace 
Grimm, puis quand madame de Blacy vient combler le vide causé 
par la mort de madame Legendre. 

Amants 

La relation entre Diderot et Grimm est l'objet de nombreuses 
remarques dans la correspondance : pendant longtemps l'épisto- 
lier considère Grimm comme « le seul ami que j'aie et que je 
veuille avoir» (à Grimm, II, 131) ; c'est lui qui l'a introduit auprès 
du duc d'Orléans, chez le baron d'Holbach, chez M"** d'Épinay; 
dans le discours De la poésie dramatique (1758), il s'adresse à lui ; 
il a collaboré avec lui à la Correspondance littéraire, et Grimm, à 
V Encyclopédie — mais seulement pour deux articles, note Frank 
A. Kafker: «Motif» et «Poème lyrique"»; il a même pensé un 
temps lui donner Angélique en mariage, rappelle Jean Mayer'^ 



11. Frank A. Kafker, «Notices sur les auteurs des dtx-iept volumes de 
"Discours" de V Encyclopédie n, RDE, 7, octobre 1989. p. 142. 

12. Jean Maybr, « Angélique et l'art musical: deux passions du PhikMO- 
phe », dans Diderot. Les beaux- Arts et la musique. Actes du colloque mtematiomd 



374 Diderot épistolier 

Pour citer Jean Varloot, Diderot « a déjà cru trouver la véritable 
amitié avec D'Alembert ou Jean-Jacques Rousseau. Seul, Friedrich 
Melchior Grimm est devenu son alter ego» (LSV, p. 9). Pourtant, 
Diderot en est venu à ressentir un déplaisir sans cesse grandissant 
devant le travail que lui imposait le directeur de la Correspon- 
dance littérairey avant de finalement s'en prendre violemment à 
lui dans la Lettre apologétique de Vabbé Raynal (1781), ce qui a 
amené Jacques Chouillet à conclure que l'histoire de cette amitié 
fut celle « d'une déception'^ ». L'on verra pourtant que l'épistolier, 
du moins dans les années 1750 et 1760, ne se gène pas pour faire 
de Sophie l'équivalent de Grimm, et vice versa. Cette équivalence, 
qui rend possible la constitution d'un triangle Diderot-Sophie- 
Grimm, est la première manifestation d'importance d'une struc- 
ture profonde de la pensée épistolaire de Diderot^''. 

Au même titre que n'importe quel autre destinataire de 
Diderot, et au même titre que le destinateur lui-même, Grimm 
est un personnage de la correspondance, une de ses créations. 
«Grimm, l'homme, était réel, fait remarquer Martine Darmon 
Meyer, avec ses défauts dont Diderot se rendait quelquefois 
compte, mais Grimm, l'ami, était une création de l'imagination 
de Diderot et n'existait que par son désir de maintenir une telle 
fiction*^. » Cette fiction est d'abord faite de la reconnaissance de 
la supériorité de Grimm sur Diderot : « Je vous prie, mon amie : 



tenu à Aix- en-Provence les 14, 15 et 16 décembre 1984, Aix-en-Provence, Univer- 
sité de Provence, Centre aixois d'études et de recherches sur le xviii'^ siècle, 
1986, p. 152-153. 

13. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à 
une voix, Paris, Librairie Honoré Champion, coll. «Unichamp», 14, 1986, p. 69. 
Ce revirement de Diderot ne se fait que lentement, comme en témoigne le 
régime des apostrophes: de «cher Grimm» (II, 157) en «homme très cher» 
(XII, 131), de «monsieur le plaisant» (V, 206) en «Saint Prophète» (XII, 121), 
de «Monsieur et cher beau-frère» (X, 123) en «frère très cher» (XVI, 67), 
Diderot met de nombreuses années à déchanter. 

14. Quelques allusions à une figure triangulaire de moindre importance 
précèdent cette manifestation. En 1742, Diderot écrit ainsi à Anne-Toinette 
Champion : « Bien des respects à Madame Champion. Comment vous portez- 
vous Tune et l'autre?» (II, 38; voir aussi: I, 36; II, 44). 

15. Martine Darmon Meyer, «L'art du portrait dans les "Lettres à So- 
phie Volland"», French Review, 32: 1, octobre 1958, p. 26. 



Le tiers inclus 375 

plus de comparaison entre Grim et moi. Je me console de sa 
supériorité en la reconnoissant » (III, 240; voir aussi III, 78), 
déclare Diderot à Sophie en novembre 1760. Deux ans plus tard, 
les raisons de cette supériorité sont précisées, toujours dans une 
lettre à Sophie: 

Je ne vous dis rien de Tétat de Grimm ; sinon que je le crois 
incapable de la moindre fausseté. S*il y a dans ce qui pré- 
cède quelque chose qui ressemble au vice, je le rétracte, fe 
n'ai pas plus ni moins de confiance dans sa probité que dans 
la mienne. Dans quel étonnement je tomberois, quel cri je 
pousserois s'il se trouvoit que cet homme, mon idole, etc. ? 
Mais non, on ne trouvera rien de cela (IV, 54). 

Absence de fausseté et de vice, probité : telles sont les qualités de 
cet homme devenu «idole». La fiction diderotienne postule éga- 
lement des liens indissolubles entre les deux hommes et une 
équivalence entre ces liens amicaux et les liens amoureux expri- 
més ailleurs dans la correspondance. Il n'arrive qu'exceptionnel- 
lement que l'ami soit délaissé au profit d'un autre (mais cet autre, 
ici, est Sophie). 

J'aime Grimm. Dans d'autres circonstances mon cœur auroit 
tressaiUi à la seule pensée que j'allois le recouvrer et l'em- 
brasser; avec quelle impatience n'aurois-je pas attendu cet 
homme si cher ! À peine y pensais-je. C'est vous, c'est vous 
seule qui m'occupez. Vous anéantissez tout dans mon cœur 
et dans mon esprit (24 septembre 1759, II, 262). 

La situation est exceptionnelle («vous anéantissez tout dans mon 
cœur et dans mon esprit»): généralement les objets d'amour 
(«J'aime Grimm», «cet homme si cher») ne sont pas ainsi hié- 
rarchisés chez Diderot. 

Plutôt qu'une hiérarchisation, c'est l'image d'une figure à 
trois participants qui s'impose en 1759 dans les lettres adressées 
à Grimm et à Sophie, puis dans celles, plus tardives, à la seule 
Sophie'*. En mai 1759, Diderot présente de façon semblable, dans 



16. C'est donc en 1759 que se met au jour ce triangle, mais on aura garde 
d'accorder trop d'importance à cette date, car la correspondance de la décennie 



376 Diderot épistolier 

une lettre à Grimm, l'ami et la maîtresse: «Mais vous pensez à 
tout ; vous sentez si juste ; vous faites tout bien ; sans cesse vous 
m'humiliez. Et elle m'humilie aussi quelquefois ; en vérité, je ne 
sçais comment j'aime si fort deux êtres qui font que je me mé- 
prise» (II, 119). La triangularité est exprimée de façon encore 
plus explicite dans la lettre à Sophie du 28 juillet 1762. Grimm, 
«l'homme de [son] cœur» (IV, 75), a peur de devenir aveugle, ce 
qui entraîne de la part de Diderot un passage lyrique sur l'amitié : 

Le moment approche où je vais apprendre ce que valent nos 
protestations, nos serments, nos souhaits, l'estime que nous 
faisons de nous-même, si je sçais être ami. Si je ne me 
retrouvois pas moi, combien je me mépriserois ! Si mon ami 
devient aveugle, je vous prens à témoin de ma conduite. 
Venez me connoître. Venez connoître votre amant. Car ce 
qu'il fera pour son ami, il l'eût fait pour sa maîtresse ; et je 
ne crois pas qu'il eût fait pour sa maîtresse, ce qu'il n'aura 
point eu la force de faire pour son ami. Le triste moment 
pour mon ami ! Le grand moment pour moi, si je ne me 
trompe (IV, 75). 

Par le recours à l'antimétabole («Car ce qu'il fera pour son ami, 
il l'eût fait pour sa maîtresse ; et je ne crois pas qu'il eût fait pour 
sa maîtresse, ce qu'il n'aura point eu la force de faire pour son 
ami »), l'épistolier souligne l'équivalence de l'ami et de la maîtresse, 
ainsi que la réversibilité de leur position dans l'économie amou- 
reuse et épistolaire. Cette situation n'a d'ailleurs pas échappé aux 
lecteurs des lettres à Sophie Volland. Jacques Chouillet, par exem- 
ple, dans un chapitre intitulé «Est-ce qu'on a des amis?», étudie 
les relations de Diderot avec le «météore» Grimm '^, en les 
comparant avec celles de Diderot et de Sophie : il voit une « équi- 
valence» entre les deux destinataires et les passages les 



suivante entre Diderot et Grimm est inconnue (Georges Roth, II, 259 n. 52) : 
le triangle a pu y être représenté aussi bien que pour la période précédente, sans 
qu'il soit possible aujourd'hui d'en juger. 

17. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à 
une voix, op. cit., p. 74. 



Le tiers inclus 377 

concernant sont « frappés d'ambiguïté », car il y a entre eux une 
«non-contradiction» ou une «contradiction non ressentie**». 

Les manifestations de l'équivalence entre Grimm et Sophie 
sont fort nombreuses tout au long des correspondances avec ces 
deux destinataires. Le relevé des allusions à cette équivalence dans 
les seules lettres de 1759 est éloquent". Le 1" mai, Diderot écrit 
à Grimm pour déplorer son absence: 

J*ai tout plein de choses à vous dire, mais la plus pressée, 
celle que je sens à chaque instant, c'est qu'il n'y a personne 
ici depuis que vous n'y êtes plus. Je n'ai personne à qui je 
puisse parler d'elle; qu'elle à qui je puisse parler de vous; 
mais je la vois bien rarement, et dans la suite je la verrai 
bien encore moins; et puis je ne la verrai plus (II, 118). 

À cause de l'absence d'un seul («vous n'y êtes plus»), toute pré- 
sence, même celle de l'épistolier lui-même, est impossible : « il n'y 
a personne ici». Le 2 juin, Diderot souligne, pour le bénéfice de 
Sophie, la ressemblance de leurs trois « âmes » : « Les trois belles 
âmes que la vôtre, la mienne et la sienne ! S'il m'en manquait une 
des deux autres, qui est-ce qui rempliroit ce vuide terrible ? Vivez 
tous les deux, si vous ne voulez pas que je sois un jour la voix qui 
crie dans le désert» (II, 146). Le triangle diderotien a horreur du 
vide. Trois jours plus tard, Diderot prête à Sophie, mais dans une 
lettre à Grimm, des sentiments qui paraissent bien être aussi les 
siens : « Votre absence la désespère. Elle vous regarde comme ma 
consolation, mon soutien. Comme je la vois peu à présent, elle 
sçait que, si vous étiez ici, au moins je vous parlerois d'elle» (II, 
150). Toujours dans la lettre du 5 juin 1759, l'épistolier se défend 
du reproche de jalousie et en profite pour énoncer un des aspects 
déterminants de sa relation avec son ami et sa maîtresse : 



18. îbid., p. 64-67. 

19. De plus, il faut rappeler que durant cette période Diderot écrit sou- 
vent des lettres quasi identiques à Sophie et à Grimm (II, lettres 129 et 130, 154 
et 135, 136 et 137, 138 et 139). Georges Roth le note: « La lettre suivante, écrite 
à Sophie le même jour, est la reproduction à peu prés littérale de celle que 
Diderot envoyait à Grimm; ou inversement» (II, 214), de même que |ean 
Varloot, qui parle de lettres écrites « à peu près dans les mêmes termes » (LSV. 
p. 66). 



378 Diderot épistolier 

je ne suis pas jaloux, moi. Ce moi là n'est pas de vous à moi, 
mais de moi à Sophie. M 'en tendez- vous actuellement? Est- 
ce que vous ne sçavez pas que nous sommes trois ? Ne vous 
offensez pas, mon ami, que je la compte avec nous. En vé- 
rité c'est la plus belle âme de femme, comme la vôtre est la 
plus belle âme d'homme, qu'il y ait sous le ciel (II, 149). 

L'épistolier met cartes sur table: «nous sommes trois», «je la 
compte avec nous». À la fm de juin, l'absence de l'ami force 
l'amie à jouer un rôle plus important dans la relation amoureuse : 
«Vous êtes absent, et il faut que Sophie fasse pour elle et pour 
vous; et elle fait de son mieux. Je lui dois la santé» (II, 165). Le 
mois suivant, Diderot déplore que Grimm n'ait pas écrit : « Grimm 
me sçait ici ; pourquoi donc ne m'a-t-il point écrit ? Il me néglige. 
Mon amie, réparez sa faute. Parlez-moi de vous. Parlez-moi de 
votre chère sœur» (II, 190). La présence des lettres de Sophie doit 
compenser l'absence (le mot revient souvent) physique et épisto- 
laire de Grimm ; la « faute » de l'un (la négligence) doit être répa- 
rée par l'autre (invitée à l'exactitude). Quand, quelques jours plus 
tard, son correspondant se manifeste enfin, Diderot compare sa 
lettre à celles qu'écrit Sophie : « Oh ! pour cela, bien belle et bien 
tendre; presque comme si vous l'aviez dictée» (II, 202). Le même 
jour, le 5 août, il note que les lettres de Sophie doivent être jointes 
à celles de son ami: «Cette lettre sera l'avant-dernière. Je 
pourvoirai à ce que les vôtres, s'il m'en vient pendant mon ab- 
sence, soient renvoyées à Paris, à l'adresse de Mr. Berger. On y 
joindra celles de Grimm » (II, 203) — il n'est pas même les objets 
qui ne soient unis au sein du triangle. Deux mois plus tard, Di- 
derot indique que Grimm, en l'absence de Sophie, pourrait la 
remplacer : « Je ne prens un certain intérêt à rien. Si vous éprou- 
vez les mêmes choses, que je vous plains ! Mais que fait donc ce 
Grimm à Genève? qu'est-ce qui l'y retient? Encore, si je l'avois ! » 
(II, 266) Le 8 octobre, il évalue par avance ses retrouvailles avec 
Sophie en les comparant à celles avec Grimm : « Jugez combien je 
vais être heureux tout à l'heure que je vous reverrai... » (II, 268) 
Dix jours après, se plaignant du silence de sa maîtresse et de son 
ami, il adresse des reproches à Sophie, qui sont aussi destinés à 
Grimm — même si celui-ci ne les recevra jamais : « Je n'entens 



Le tiers inclus 379 

non plus parler de Grimm que de vous. Je crois que demain je 
vous haïrai ; que je vous oublierai tous les deux. Je vous accorde 
encore vingt quatre heures pour vous amender» (II, 287). Bien 
que la destinataire soit unique (Sophie), l'adresse est double. 
Dans la lettre du 3 novembre, Diderot, non seulement reprend la 
figure du triangle, mais il la lie à des syntagmes imporUnts de 
l'ensemble de la correspondance : 

J'avois un ami dont je n*entendois point parler. J'étois loin 
d'une amie que je regrettois. Peines à la campagne ; peines 
à la ville; peines partout. [...] 

Nous irons peut-être demain au soir ou lundi matin 
passer un jour à la ville. Je la verrai donc, cette amie que je 
regrettois; je recouvrerai donc cet ami silencieux dont je 
n entendois point parler. Mais je les perdrai le lendemain ; et 
plus j'aurai senti le bonheur d'être à côté d'eux, plus je 
souffrirai de m'en séparer. C'est ainsi que tout va ; tournez- 
vous, retournez-vous, et il y aura toujours une feuille de 
rose pliée qui vous blessera (II, 319-320). 

L'on a déjà vu que les expressions «entendre parler de» ou «à 
côté de» figurent parmi celles employées le plus souvent pour 
désigner l'absence dans les lettres, pour marquer la souffrance 
(«je souffrirai de m'en séparer») dont elle est la cause. De plus, 
la répétition, ici dysphorique, est doublement soulignée dans 
cette lettre : par la reprise des mêmes syntagmes (quatre fois pour 
« ami », trois fois pour « peines », deux fois pour « entendre parler 
de », « regretter », « ville », « donc » et « plus je ») et par la présence 
de deux de ces verbes marquant la répétition qui sont si chers à 
Diderot épistolier («recouvrerai», «retournez»). De mai à no- 
vembre, l'épistolier répète, sous différentes formes, le même 
message : « nous sommes trois^° ». 



20. Fin juillet, rêvant d'un utopique «petit chAteau», Diderot disait à 
Sophie que, dans «cet établissement», «on (...) auroit besoin d'un personnage 
qui fût le confident de tous et qui fit entr'eux le rôle de conciliateur commun. 
Qu'en pensez-vous? Tout bien considéré, j'aimerois mieux que cette fonction 
fût confiée à une femme qu'à un homme» (II. 191). Il n'y a pas U de triangle 
au même titre que dans les autres cas, mais la «fonction» de ce «conciliateur 
commun » serait au moins celle d'intercesseur entre diverses parties. 



380 Diderot épistolier 

L'équivalence rêvée par Diderot entre Grimm et Sophie 
n est pas qu'un thème de la lettre ou qu'une de ses figures d'or- 
ganisation des liens entre les personnages ; on la retrouve égale- 
ment dans l'évocation des divers aspects du commerce épisto- 
laire. Les lieux d'écriture permettent l'association des deux 
personnages, comme dans l'incipit de la lettre du 12 octobre 
1759: «Je suis chez mon ami, et j'écris à celle que j'aime» (II, 
269; voir aussi II, 270). Le moment de la réception des lettres 
réintroduit lui aussi le triangle: «Notre commissionnaire est de 
retour. Tous ont reçu des nouvelles, excepté moi. Pas un mot ni 
de Grimm ni de Sophie. Il est impossible que vous ne m'ayez pas 
écrit » (II, 285). Qui ce « vous » désigne-t-il ? Sophie, à qui la lettre 
est adressée ? Ou elle et Grimm, puisque ni l'un ni l'autre n'écri- 
vent ? Diderot délaisse certains épistoUers — ici le baron d'Hol- 
bach — et explique le fait qu'il n'ait pas de temps à consacrer à 
l'écriture par ses liens avec Grimm et Sophie : « Je me reproche de 
ne lui avoir écrit ni mon départ, ni mon séjour, ni mes arrange- 
ments, ni ma vie, ni mon retour. Grimm et ma Sophie ont tout 
pris» (II, 235). Les lettres sont, on l'a vu, des objets chargés sym- 
boliquement, et ces objets circulent entre les épistoliers. Grimm 
sert parfois d'intermédiaire entre les amants (II, 287). En 1761, 
Diderot fait parvenir à Sophie une lettre courroucée qui lui a été 
envoyée par Grimm (III, 313). À ce dernier, il lit un passage d'une 
lettre de Sophie dans lequel elle compare Hypermnestre du jeune 
Lemierre à la Tancrède de Voltaire: «Il [Grimm] trouve que cela 
n'est pas si faux qu'il en faille rougir» (III, 255), rapporte Dide- 
rot, qui complète alors le cercle épistolaire (de Sophie à Diderot 
à Grimm à Diderot à Sophie). Il arrive également que Sophie 
écrive à Grimm (V, 167). La triangularité épistolaire est affaire de 
représentation (par Diderot, à défaut de connaître les lettres de 
Sophie ou la plupart de celles de Grimm) et de circulation effec- 
tive des sentiments, des idées et des objets. 

La structure triangulaire mettant en relation Diderot et 
Grimm n'est pas limitée à la relation avec Sophie Volland, encore 
que ce soit la présence de celle-ci qui confère à la relation entre 
les deux hommes tout son poids symbolique. À La Chevrette, le 
triangle inclut plutôt madame d'Épinay, qui remplace alors en 
quelque sorte Sophie (mais c'est à elle que Diderot continue 



Le tiers inclus 381 

d'écrire) : « Nous voilà trois pour jusqu*à lundi prochain » (III, 
62), écrit Diderot le 10 septembre 1760, puis, une semaine plus 
tard : « On tire madame d*Épinai en regard avec moi. C*est vous 
dire en un mot à qui les deux tableaux sont destinés» (III, 73). 
Au moment du départ de Grimm, il prévient sa correspondante 
du danger que celui-ci représente : « En vérité, quand il auroit le 
dessein de me rendre amoureux de sa maîtresse, il ne s*y 
prendroit pas autrement» (III, 106). Toujours durant le même 
séjour, Diderot annonce à Sophie Tarrivée de Galiani parmi eux: 
« J*étois mieux entre Grimm et son amie» (III, 76), confesse-t-il, 
non sans prendre la peine de rayer le « avec » de la version origi- 
nale et de le remplacer par «entre» (III, 76 n. 3) — le triangle 
n'est pas qu'un simple amalgame («avec»), c'est aussi un espace 
qui unit («entre»). Après qu'il a quitté lui-même La Chevrette, 
c'est dans une lettre à madame d'Épinay, et non plus à Sophie, qu*il 
insiste sur les liens qui l'unissent à son hôtesse et à son amant. 

Je reçois avec votre lettre un petit mot de lui. Il est sûr que 
vous me tournerez la tête tous deux. Qu'il est doux d'être 
aimé comme cela ! Je voudrois bien vous rendre tout le plai- 
sir que vous me faites. En vérité, j'en suis touché jusqu*à 
pleurer. Quand est-ce donc que je l'embrasserai? Quand 
donc vous baiserai-je la main? Il me gronde un peu, lui. 
C'est son caractère. Avec cela, il n'y en a qu'un au monde, 
et nous l'avons (III, 117). 

L'association est épistolaire («avec votre lettre un petit mot de 
lui»), amoureuse («Qu'il est doux d'être aimé comme cela!»), 
physique («embrasserai», «baiserai»). Elle est surtout partage et 
double possession: «et nous l'avons». En 1770, le triangle est 
constitué de Grimm, de Diderot et de sa maltresse, madame de 
Maux; exeunt Sophie et madame d'Épinay. Opposés par un dif- 
férend qui mènera finalement à leur rupture, les amants choisis- 
sent Grimm comme «juge» (X, 142) ou «tribunal» (X, 155): il 
doit «prononcer» sur «trois ou quatre lettres que j*ai écrites 
d'ici » et qui ont rendu madame de Maux « furieuse^' ». Six ans 



21. X, 155; voir aussi X, 163. La rupture de Diderot et de madame de 
Maux viendra du refus de celui-là de « partager » sa maltresse avec monsieur de 



382 Diderot épistolier 

plus tard, dans une lettre à Grimm, ce triangle épistolaire est 
réactivé, mais sans sa solennité juridique: «Madame de Maux 
m'a de tems en tems dit un petit mot de vous, et je crois que de 
tems en tems aussi elle vous aura dit un petit mot de moi » (XIV, 
213). Suivant les tiers qu'il inclut, le triangle dans lequel évoluent 
Diderot et Grimm change de nature: tantôt amoureux, tantôt 
amical — si tant est que la distinction entre ces mots ait un 
sens dans la correspondance — , tantôt juridique, tantôt tout cela 
à la fois. 



Le deuxième des principaux triangles de la correspondance de 
Diderot est celui qui l'unit à Sophie et à sa sœur cadette, Uranie 
— c'est d'ailleurs aux relations entre ces trois personnages qu'a 
été consacrée la majorité des travaux critiques portant sur la 
famille VoUand. L'évolution de ce triangle est particulièrement 
intéressante en ceci qu'elle met en lumière la pérennité de la 
figure triangulaire dans la correspondance, quels que soient les 
personnages qui la composent. Ainsi, à un premier triangle dans 
lequel domine l'image de Grimm, surtout durant l'année 1759, 
succède un deuxième triangle, révélant les liens de Sophie avec sa 
sœur, à partir de 1762. Le lien entre Diderot et les deux sœurs est 
obvie à cette date : « Je vous aime toutes les deux à la folie. Amant 
de l'une ou de l'autre, il est certain qu'il m'eût fallu l'autre pour 
amie^^ » La relation de Diderot et de madame Legendre connaît 
son temps fort en 1765 : Uranie est restée à Paris et Sophie est à 
Isle; c'est l'époque du marivaudage et de la maladie de «notre 
chère sœur" ». Mais il y a plus important : quand madame Legen- 



Foissy; il veut que ce dernier soit seul au milieu de madame de Maux et de 
madame de Prunevaux (voir les lettres 633, 634, 636 et 638 du volume X). 

22. IV, 140. Les mots «ou de l'autre» n'apparaissent pas dans l'édition 
Roth-Varloot, mais André Babelon [Lettres à Sophie Volland. Textes publiés 
d'après les manuscrits originaux, avec une introduction, des variantes et des notes 
par André Babelon, Paris, Gallimard, 1938, vol. I, p. 289) et Jean Varloot les 
restituent (LSV, p. 215), à la suite d'Assézat-Tourneux. 

23. V, 48-49 et 68-69. Paul Hoffmann cite Frédéric Deloppre (Une pré- 
ciosité nouvelle. Marivaux et le marivaudage, Paris, Armand Colin, 1971, seconde 
édition, revue et mise à jour, p. 5-6), selon lequel le premier emploi attesté du 



Le tiers inclus 383 

dre meurt en août 1768, elle disparait de la correspondance avec 
Sophie et elle est remplacée par madame de Blacy (« mon amou- 
reuse»), comme si, un des sommets du triangle s*étant libéré, il 
importait de combler ce vide rapidement, comme si, en fait, la 
structure triangulaire comptait plus que les personnages qui 
l'animent. Après 1768, la correspondance peut faire Féconomie 
de madame Legendre: quelqu'un a pris sa place. Des facteurs 
extérieurs à la lettre expliquent évidemment cette éclipse de 
madame Legendre de l'univers de référence diderotien, mais ils 
ne sauraient suffire dès lors que l'on compare la structure qui 
l'accueillait à d'autres, qui l'ont précédée ou suivie, dans 
l'échange épistolaire. 

L'année 1762 marque un tournant essentiel dans la relation 
entre Diderot, Sophie et madame Legendre. Avant cette date, il 
n'y a pas d'équivalence sentimentale entre les deux femmes aux 
yeux de l'épistolier. Elles ne sont pas l'objet des mêmes senti- 
ments : « Sophie, je vous aime bien, et je révère votre soeur autant 
que je vous aime» (31 juillet 1759, II, 191); «Mes sentimens les 
plus tendres sont pour vous ; mes sentimens les plus respectueux 
pour madame Le Gendre» (17 septembre 1760, III, 74); le 8 
octobre 1760, Diderot exige de Sophie un baiser (épistolaire), 
mais n'envoie qu'une simple «commémoration de moi à mad' 
votre mère et à mad' votre sœur^S. Diderot partage déjà des 
intérêts communs avec Uranie, mais leur relation reste empreinte 
de retenue. Ébauchée, la relation triangulaire reste toutefois à 
dire : « Quand elle revient, ses yeux sont humides et rouges. Nous 
nous en apercevons, sa sœur et moi, et nous nous communi- 
quons par nos regards la peine que nous souffrons et la pitié 



mot marivaudage dans le style sérieux se trouve dans les Lettres à Sophie VoUand 
en 1760 («Marivaudage de Diderot», L'Information littéraire, 39: 2. mare-avril 
1987, p. 56 n. 7). English Showalter a montré depuis que le mot se trouvait 
dans la correspondance de madame de Graffigny dès le 1 2 mai 1739 (« Authorial 
Self-Consciousness in the Familiar Letter: The Case of Madame de Graffigny», 
Yale French Studies, 71, 1986, p. 119). 

24. III, 125. Cette distinction des sentiments ne disparaît pas complète- 
ment de la correspondance avec Sophie après 1759-1760, mais elle est moins 
marquée pendant quelques années. On la rencontre, par exemple, dans une 
lettre du 21 novembre 1765 (V. 190-191). 



384 Diderot épistolier 

qu'elle nous fait» (à Grimm, 15 septembre 1759, II, 246). Pour 
passer du regard à la parole épistolaire, la communication mettra 
quelques années. Il arrive enfin, à la même époque, que Diderot 
se méfie d'Uranie: 

Vous vous plaindrez à votre sœur, et elle, qui ne demande 
pas mieux que de me trouver des torts, m'en supposera, et 
ses discours iront me chercher jusqu'au fond de votre cœur, 
et m'y blesser. Ce sont des coups d'épingle qui, réitérés, font 
mourir. Je vous en avertis (III, 144). 

Le triangle Diderot-Sophie-Uranie n'est pas un donné de la cor- 
respondance ; il s'y construit avec le temps. 

À partir de 1762, les lettres témoignent que tout a changé: 
le mois d'octobre marque le début de V« arrangement » qui doré- 
navant domine la vie de Sophie. Cet arrangement est pris à la 
suite de la banqueroute frauduleuse du mari de l'aînée des trois 
sœurs Volland, monsieur de Sallignac, banqueroute à la suite de 
laquelle elle prend le nom de madame de Blacy. D'un ton résigné, 
Diderot, le 7 octobre de cette année, décrit à Sophie le futur qu'il 
entrevoit pour eux deux: 

Voici ce qu'il convient que mad^ votre mère fasse par la 
suite, et ce qu'elle fera. Elle emmènera à Isle mad*' de 
Salignac et ses deux enfants. Vous n'en sortirez plus. Elle 
chargera M' et mad^ Le Gendre de ses affaires, toutes les fois 
qu'elles n'exigeront pas sa présence ici. Dans les autres cas, 
elle accompagnera mad^ Le Gendre, et vous ferez compa- 
gnie à Isle à mad' de Salignac. Elle aura même alors la 
malice de proposer à mad* Le Gendre le choix d'elle ou de 
vous, et je vous laisse à penser qui il faudra préférer. Adieu 
donc, mon amie, et adieu donc pour toujours. Je ne vous 
reverrai plus. 

J'ai déjà arrangé ma vie en conséquence de la vôtre. Je 
ne sortirai plus; je ne verrai personne. J'accélérerai mon 
ouvrage. Il n'y a plus qu'un homme au monde pour moi ; il 
n'y a plus de femme. Votre absence ne me détachera point. 
Je m'imposerai la loi de vous écrire tous les jeudis et tous les 
dimanches. J'avancerai assez l'éducation de ma fille, pen- 



Le tiers inclus 385 

dant les trois ou quatre ans que mon ouvrage et mes enga- 
gements me retiendront encore à Paris, pour que je puisse 
sans regret pour elle ni pour moi quitter Paris et me réfu- 
gier en province. Je ne vous verrai pas davantage, mais 
j'abrégerai du moins des deux tiers la distance qui nous 
séparera (IV, 190). 

Cet arrangement, que viendront démentir les faits, correspond 
chronologiquement à la fois à un surcroît d'investissement dans 
Tépistolaire et au remplacement de Grimm par madame Legen- 
dre dans le triangle amoureux^^ 

Ce remplacement de l'ami par la sœur, sans qu'on aille jus- 
qu'à dire qu'il était prévisible, était une des possibilités de l'ima- 
ginaire épistolaire dès 1759. À cette époque, en effet, on trouve 
déjà des remarques oii Diderot associe non seulement Grimm à 
Sophie, mais également à Uranie. Ainsi, en juillet, Diderot con- 
fiait à Sophie : « Je veux être aimé de ma Sophie ; je veux être aimé 
de mon Grimm ; je veux être aimé et estimé de Mad* Le Gendre. 
Qu'on m'assure le suffrage de ces trois êtres, et que je puisse 
m'avouer à moi même que je le mérite un peu, et tout sera bien » 
(II, 185). La présence de Grimm, de Sophie et d'Uranie dans le 
même passage et la similitude des sentiments que l'épistolier 
éprouve à leur égard (il veut en « être aimé ») montrent que l'ima- 
ginaire diderotien intègre dès cette période les trois personnages, 
tout en marquant une nuance en ce qui concerne madame 
Legendre (il veut en «être aimé et estimé^'»); celle-ci n'est pas 



25. À la lecture des lettres à Sophie VoUand contemporaines de cet arran- 
gement ou postérieures à lui, le lecteur constate que celles où il est fait affec- 
tueusement mention de Grimm se font rares. 

26. On doit tenir compte ici de l'attraction mutuelle des verbes « aimer » 
et «estimer» dans la correspondance des années 1759-1762: il arrive souvent 
qu'un verbe appelle l'autre (III, 62, 99 et 156; IV, 206. Pour des occurrences 
tardives, voir : VII, 86 et 214 ; VIII, 108 et 135 ; X. 61 ; XII, 133.). U nuance entre 
les deux sentiments est peut-être moins importante qu'il n'y parait. Voltaire, 
dans ses lettres à Olympe du Noyer, utilise les mêmes termes, également en 
conjonction (voir Geneviève Harochb-Bouzinac, «L'éclipsé du sentiment 
dans la Correspondance de Voltaire: de l'amour à l'amitié», communication à 
paraître). On ne s'étonnera pas de voir réapparaître de telles particularités lexi- 



386 Diderot épistolier 

encore objet d'amour au même titre que sa sœur et que l'ami de 
Diderot, mais elle leur est déjà associée. Le 10 août, Diderot note, 
à la suite d'une discussion esthétique, mais sans distinguer les 
personnages: «Vous le sçavez, vous ma Sophie, vous sa sœur, 
vous mon ami» (II, 208). Le 27 septembre de l'année suivante, 
Grimm et Uranie sont associés, tout en étant distingués de Sophie 
(et des membres de la famille Diderot) : 

Si elle [la Providence] prenait la parole, et si elle me disait : 
Je t'ai donné Grimm et Uranie pour amis; je t'ai donné 
Sophie pour amie; je t'avais donné Didier pour père et 
Angélique pour mère ; tu sais ce qu'ils étaient et ce qu'ils ont 
fait pour toi ; que te reste-t-il à demander — je ne sais ce 
que je lui répondrais (III, 102-103). 

Diderot ne sait que répondre à la Providence, mais il a appris à 
qui s'adresser dans sa correspondance. Une dernière lettre, celle 
du 1" novembre 1760, complète ce portrait des relations entre 
Diderot, Sophie, Grimm et Uranie avant 1762. L'espoir d'une 
rencontre, trois fois répété, indique assez quels sont les personna- 
ges qui comptent pour l'épistolier : « Adieu, ma tendre amie. J'ai 
bien des souhaits : celui de vous revoir est le premier ; à côté, celui 
de revoir Grimm, avant lequel j'aurois mis celui de revoir votre 
sœur ; mais vous m'avez prévenu qu'il n'y falloit pas penser » (III, 
212). On notera que cette association de Grimm et d'Uranie n'est 
pas soutenue par des liens réels entre les deux correspondants de 
Diderot, puisqu'ils ne se connaissent pas : « Tenez, mon amie, si 
Uranie et cet homme là viennent à se connoître, ils s'aimeront, et 



cales dans la correspondance; comme le note Etienne Brunet dans un texte sur 
l'emploi des méthodes informatiques dans les études littéraires, «les études 
quantitatives montrent que la loi du genre est souveraine [en matière de choix 
lexicaux] et que son pouvoir discriminant est plus fort que celui du temps ou 
celui du tempérament propre de l'écrivain. [...] si Hugo qui a cultivé tous les 
genres prétend supprimer les barrières entre eux, la ségrégation n'en reste pas 
moins entière, et chez lui la poésie ne se mêle pas à la prose, ni le roman au 
théâtre, ni la fiction à la correspondance» («Apport des technologies modernes 
à l'histoire littéraire», dans Henri Béhar et Roger Fayolle (édit.), L'histoire 
littéraire aujourd'hui, Paris, Armand Colin, 1990, p. 108). L'auteur parle de la 
«primauté du genre» (ibid., p. 117) en ce domaine. 



Le tiers inclus 387 

ils auront pitié de nous depuis le matin jusqu'au soir; et je n'aime 
point à faire pitié. Il ne faut donc pas qu'ils se connoissent » (14 
juillet 1762, IV, 46). Cela ne change rien à leur association ima- 
ginaire. 

Une équivalence amoureuse nouvelle entre «mes deux 
sœurs» (IV, 105) s'énonce dans les lettres de la fin de l'été et de 
l'automne 1762: «Adieu encore une fois, mes bonnes et tendres 
amies. Vous voilà donc réunies pour deux mois dans mes lettres » 
(8 août 1762, IV, 97); «Je serai souvent en esprit entre l'une et 
l'autre, mêlant vos mains entre les miennes, ne sachant laquelle 
des deux j'aime le plus; autant ami de l'aînée que de la cadette; 
partageant également mon respect et mon estime^^; «Adieu, 
mes amies. Je vous embrasse de tout mon cœur. (...) Je vous 
aime toutes les deux à la folie» (5 septembre 1762, IV, 140). La 
lettre du 24 octobre est particulièrement importante pour l'ana- 
lyse de la figure triangulaire dans la correspondance avec Sophie, 
car Diderot y expose explicitement le lien qui l'attache aux sœurs 
Volland. 

Je vous ai voué un attachement éternel. Vos noms sont gra- 
vés là, l'un à côté de l'autre, pour n'en être jamais effacés. 
Conservez aussi le mien dans vos cœurs. 

Mais vous m'aimez donc bien? Vous m'estimez donc 
beaucoup ? 

Qu'il est heureux, qu'il doit être vain celui qui a pu 
devenir l'objet de l'estime et de la tendresse de ces deux 
sœurs, et le sujet de leur entretien ! 

Si vous parlez de moi quelquefois, sans cesse je pense 
à vous. 

Vous ravir à tout l'univers, vous transporter dans quel- 
que recoin du monde où je puisse vous voir, vous entendre, 
vous aimer, vous adorer, vous avoir tout entières, être tout 



27. 19 août 1762 (IV, 109). Limage des « mains melccs •» csl rqniM: quel- 
ques semaines plus tard, toujours dans le même contexte d'indistinction : 
« Adieu. Portez-vous bien. Les mains mille fois baisées, péle-méle, i vous et à 
notre sœur» (IV, 191 ; voir aussi IV, 142 et 159). On en trouvait une occurrence 
dès octobre 1760 (III, 249). 



388 Diderot épistolier 

entier à vous, voilà la vision qui ne me quitte point. Com- 
bien je donnerois d*années, pour quelques unes de celles-là ! 
Je m'interroge dans ce moment et je sens qu'entre vous deux 
l'oubli du reste des hommes ne me seroit rien. Si j'étois à 
côté d'Uranie, comme je la remercierois de son bouquet ; 
comme je Tembrasserois ; comme elle m'abandonneroit sa 
main ; comme elle me tendroit sa joue ou son front ! Faites 
et recevez ces caresses pour moi. Peut-être un jour pourrez- 
vous me les rendre et me les redemander. Ainsi soit- il (IV, 
206). 

L'équivalence amoureuse (« ne sachant laquelle des deux j'aime le 
plus») devient, toujours dans cette lettre du 24 octobre, une 
équivalence épistolaire — au sens strict du terme : « Et vraiment 
non, je n'ai point distingué les lignes qu'Uranie avait écrites. La 
lettre entière m'avait paru de votre main^^. » Les sentiments non 
plus ne peuvent plus être distingués : « qu'il est heureux, qu'il doit 
être vain celui qui a pu devenir l'objet de l'estime et de la ten- 
dresse de ces deux sœurs et le sujet de leur entretien » ; « parta- 
geant également mon respect et mon estime » ; « Je vous embrasse 
de tout mon cœur, toutes les deux, indistinctement» (IV, 216). 
Même les billets de loterie sont achetés «pour nous trois» (IV, 
207). Les caresses circulent librement, comme les lettres et les 
sentiments: Sophie est Diderot («faites et recevez ces caresses 
pour moi»), avant de devenir — mais ce n'est qu'un souhait — 
Uranie («Peut-être un jour pourrez-vous me les rendre»), puis, 
enfin, elle-même («et me les redemander»). Le temps de la réa- 
lisation de ce souhait importe peu : l'attachement de Diderot est 
«éternel». Inscrite sur les tables de la loi amoureuse («Vos noms 
sont gravés là, l'un à côté de l'autre, pour n'en être jamais effa- 
cés»), la trinité diderotienne, circulation et fusion, est d'essence 
divine : « Ainsi soit-il^^. » 



28. Le 8 septembre 1765, une semblable équivalence est souhaitée, mais 
le sens de la circulation épistolaire est différent : « dormez bien, et quand vous 
serez bien reposée, écrivez à la chère sœur; écrivez-moi» (V, 116). 

29. Pour d'autres occurrences de la relation triangulaire dans les lettres de 
1762, voir IV, 101, 1 15 («C'est précisément comme je ferois à sa place») et 191. 



Le tiers inclus 389 

En 1765, la triangularité de la relation amoureuse est tou- 
jours aussi forte : « Mais où croyez- vous donc que le bonheur soit 
sous le ciel, si je ne le trouve pas entre deux femmes charmantes 
qui me font éprouver les sentimens les plus doux, et à qui je fais 
le même bonheur?» (23 février, V, 20). Six mois plus tard, la 
description des soirées parisiennes de Diderot et d*Uranie — 
«des heures délicieuses, Tattente de toute notre journée et la 
consolation de son ennui» — vaut cette question à Sophie: 
« Pourquoi n*êtes-vous pas de ces entretiens là ? » (20 septembre, 
V, 122). À propos de sa première lettre à Falconet sur la postérité, 
l'épistolier rappelle à sa destinataire que c*est à elle et à sa sœur 
qu'il pense lorsqu'il écrit, même lorsqu'il s'adresse à d'autres. 

Ou je me trompe fort, ou il y a dans ce morceau des idées 
qui vous plairoient, et d'autres idées qui feroient tressaillir 
de joye la sœur bien aimée. Vingt fois en l'écrivant je croyois 
vous parler ; vingt fois je croyois m'adresser à elle. Quand je 
disois des choses justes, sensées, réfléchies, c'est vous qui 
m'écoutiez. Quand je disois des choses douces, hautes, pa- 
thétiques, pleines de verve, de sentiment et d'enthousiasme, 
c'est elle que je regardois (21 novembre, V, 190-191). 

Néanmoins, malgré la cadenœ des phrases, une ombre apparaît 
au tableau: de nombreuses lettres de Diderot portent à cette 
époque sur le marivaudage supposé de madame Legendre. L'épis- 
tolier la croit sensible aux charmes d'autres hommes que son 
mari, mais sans être consciente de sa responsabilité : c'est elle qui 
doit éviter que les choses n'aillent trop loin et, prétend Diderot, elle 
ne semble pas s'en rendre compte. Plusieurs hommes sont con- 
cernés : Digeon, Marson, Vialet, Perronet (V, 49-50 et 1 14), Dide- 
rot lui-même'^. La triangularité est une des interprétations pos- 



30. Voir la lettre à Sophie du 28 juillet 1765 (V, 67-72). En septembre 
1767, Diderot raconte à Sophie qu'il a proposé à madame Legendre de jouer le 
rôle de son amant, de façon à éloigner ses nombreux prétendanU; il s'agit d'une 
«folle conversation» (VII, 123). L'épistolier voit souvent madame Legendre 
accompagnée de deux hommes: dans la lettre du 28 octobre 1760. il l'imaginait 
déjà entre «deux momies» ou «deux sempernités », le père Hoop et le D' San 
chez (III, 202). Georges Daniel a étudié les rapporu de Vialet et de Diderot 
dans la correspondance («Visages d'Uranie», Diderot Studies, 23, 1988, p. 9-38). 



390 Diderot épistolier 

sibles de cet échange ponctuel. La maladie de madame Legendre, 
durant Tannée suivant l'épisode du marivaudage, fera, elle, va- 
ciller la relation amoureuse entre Diderot et Sophie. 

Le débat sur la légèreté d'Uranie, même s'il occupe Diderot 
surtout en 1765, n'est pas nouveau. Dès 1760, l'épistolier se de- 
mandait si elle ne faisait pas « trop de cas des qualités agréables, 
et pas assez des qualités solides » : « Vous craignez trop l'ennui ; le 
ridicule vous touche trop vivement, pour que vous estimiez la 
vertu tout son prix» (III, 189; voir aussi III, 255). Il est vrai que 
déjà à cette époque la coquetterie est chez Diderot un sujet de 
réflexion, comme en témoigne une lettre du début novembre 
1760: 

Les coquettes laissent prendre de l'avantage sur elles. Les 
femmes galantes et à tempérament, aussi; les folles, les 
étourdies, en un mot toutes celles qui ne mettent aucun prix 
honnête à leurs faveurs, et qu'on possède sans les avoir 
méritées. Mais il n'en est pas ainsi des autres (III, 243). 

Il va de soi que Sophie et Uranie font alors toujours partie « des 
autres », malgré les hésitations de Diderot au sujet d'Uranie. 

En 1765, les choses semblent avoir changé. Diderot se sent 
obligé de défendre la sœur de son amie des reproches qui pour- 
raient lui être faits. Ainsi, le 20 septembre, il insiste sur la naïveté 
d'Uranie. 

Non, je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel une plus honnête 
et plus innocente créature que cette petite sœur. À l'âge 
qu'elle a, avec sa pénétration, son esprit, femme et mère, 
pour peu qu'il y ait de malhonnêteté dans un usage, dans les 
conventions, dans les mœurs, elle n'y entend rien ; elle est à 
quinze ans ; cela lui est étranger, et les choses courantes sont 
des énigmes qu'on lui explique et au sens desquelles elle a 
toute la peine du monde à croire (V, 122). 

Si Uranie semble marivauder (le mot apparaît dans la lettre), c'est 
le fruit de son innocence, de sa jeunesse en matière d'affaires de 
sentiment («elle est à quinze ans»); de fait, elle n'« entend» rien 
à la malhonnêteté. Pourtant, si Diderot prend aussi longuement 
la peine de la disculper, c'est qu'il doit y avoir une raison. 



1 



Le tiers inclus 391 

Cette raison est la curiosité, essentiellement sexuelle, d*Ura- 
nie, que Diderot se félicite de Tavoir aidée à comprendre: «Et 
puis peu à peu je l'amène à reconnoître qu elle désire vraiment 
quelque chose de plus que ce qu elle avoue ; qu il y a des caresses 
que nous ne lui proposerons jamais Tun et Tautre et qui lui 
seroient douces; et elle en convient» (V, 123). Cette reconnais- 
sance du caractère physique du marivaudage de madame Legen- 
dre permet de réintroduire le thème du triangle. Pourquoi Uranie 
aurait-elle besoin de quelqu'un d'autre, puisqu'elle a déjà Diderot 
et Sophie ? « Mais si cela est, lui dis-je, quel besoin avez- vous d'un 
amant? Moi qui suis votre ami, votre sœur qui vous aime si 
tendrement, ne vous offrons-nous pas ensemble ou séparés les 
qualités qui manquent en votre époux?» (V, 123). Une personne 
extérieure est inutile dans ce contexte: individuellement («sépa- 
rés») ou à deux («ensemble»), l'ami et la sœur suffisent à com- 
bler les vides laissés par l'époux (réduit à sa seule fonction 
sexuelle): «quel besoin avez- vous d'un amant?». 

Le marivaudage n'est ici interprété que par rapport à la fi- 
gure triangulaire. On pourrait également le lire comme l'image 
inversée de la fidélité amoureuse et épistolaire dont se réclame 
Diderot, comme une expérience particulière de langage ou 
comme une idéalisation de son rapport à la femme^'. La première 
explication rejoindrait le thème de l'amour éternel et l'obligation 
de respecter le pacte épistolaire : qui marivaude ne s'astreint ni à 



31. Sans rien dire des relations littéraires entre Diderot et Marivaux. 
Contestant l'opinion courante selon laquelle l'auteur de Marianne aurait déplu 
à celui de La religieuse, Jacques Proust a montré que la lettre à Sophie du 20 
septembre 1765 contient un pastiche d'un texte du Cabinet du philosophe (1734) 
et que ce texte sera encore repris trois fois par Diderot : en 1 768 (dans une autre 
lettre à Sophie), en 1772 (dans le fraient Sur les femmes), en 1774 (dans les 
Mémoires pour Catherine ïî) (« Ces Lettres ne sont pas des lettres. . . À propos des 
[offres à Sophie Volland», loc. cit.; « Diderot et la fée Moustache», dans Cathe- 
rine Lafarge (édit.), Dilemmes du roman. Essays in Honor of Georges May, 
Saratoga (Californie), Anma Libri, coll. « Stanford French and Italian Studics », 
65, 1989, p. 1 1 1-120). Malgré les différences stylistiques entre ces quatre varia- 
tions sur un même thème, Proust conclut à l'existence de «similitudes entre 
Diderot et Marivaux traitant de la métaphysique du cœur » (« Diderot et la fée 
Moustache», loc. cit., p. 118). 



392 Diderot épistolier 

un amour unique ni à une correspondance suivie. La seconde 
interprétation touche quelque chose de plus profond que la thé- 
matique épistolaire. En octobre 1760, Diderot dit qu'il est «peu 
fait pour la société », qu'il ne sait pas « cette langue froide et vuide 
de sens qu'on parle aux indifférents » et qu'il perd donc ainsi des 
occasions de «marivauder» (III, 188). Le marivaudage serait 
donc avant tout une expérience de langage — plus précisément : 
de langage littéraire — et non une structure du texte. L'interpré- 
tation de Paul Hoffmann porte précisément sur cet aspect du 
thème : le critique considère la pratique de Diderot comme plus 
proche de celle de Crébillon fils, nommé dans la correspondance 
(V, 125), que de celle de Marivaux lui-même, et y voit «un ma- 
rivaudage moins délicat, brutal même, dans la démystification 
des formes spiritualisées de l'amour^^». On pourrait enfin, 
comme l'a fait Kathleen Murphy Lambert en 1972, lier l'attrait 
sexuel de Diderot pour les sœurs Volland à la représentation idéa- 
lisée de la société dans le Supplément au voyage de Bougainville, 
les trois sœurs représentant «le désir de Diderot de posséder la 
femme sous toutes ses facettes, d'habiter un monde oii elle lui 
serait accessible dans sa totalité. La place de Diderot dans ce 
monde n'est pas moins significative. Il pourrait remplir tous les 
rôles auprès de toutes les femmes^l » Cette représentation n'est 
pas liée explicitement au marivaudage, mais, par la mobilité 
sexuelle qu'elle implique, elle s'en rapproche. Selon l'axe de lec- 
ture privilégié, la relation complexe de Diderot avec les personna- 
ges féminins des lettres à Sophie est donc investie de divers sens, 
et le marivaudage avec elle. 

De même que Diderot avait souvent demandé à Uranie de 
le remplacer auprès de Sophie dont la santé l'inquiétait (II, 196; 
III, 319), durant l'année 1766 il est le délégué de cette dernière 
auprès de madame Legendre malade. Lui qui avait d'abord cru 



32. Paul Hoffmann, loc. cit., p. 56; Jacques Proust ne partage pas cette 
interprétation («Ces Lettres ne sont pas des lettres... À propos des Lettres à 
Sophie Volland», loc. cit., p. 9-11 et «Diderot et la fée Moustache», loc. cit., 
passim). 

33. Kathleen Murphy Lambert, «Some Thoughts on Diderot and 
Sophie Volland», SVEC, 98, 1972, p. 135. 



Le tiers inclus 393 

que la sœur cadette survivrait à son aînée (IV, 202) se rend 
compte que sa vie est menacée et tente de faire revenir Sophie et 
sa mère à Paris avant qu il ne soit trop tard. Dès 1765, un chan- 
gement était perceptible dans la relation de Fépistolier avec les 
deux sœurs. Cas rarissime, Diderot donnait alors la permission à 
Sophie de ne pas lui écrire ou de lui écrire brièvement : 

Vos lettres lui font un plaisir infini. J'en allonge la lecture 
des miennes. Écrivez-lui souvent ; écrivez-lui fort au long. Je 
regretterai le moins que je pourrai tous les instants que vous 
me volerez pour elle. C*est en sa faveur seulement que je 
vous pardonnerai de prendre sur votre sommeil (V, 115). 

Par la force des choses, la géométrie du triangle commençait déjà 
de se transformer: «Je rêve quelquefois que si je mourois et 
qu'elle vous restât, la vie pourroit encore avoir toute sa douceur 
pour vous» (V, 115). Durant la maladie de madame Legendre, 
cette transformation s'accélère. Le « nous », qui avait à l'origine 
pour antécédent l'épistolier et Sophie, désigne à la fois, dans la 
lettre du 27 février 1766 (VI, 130-133), Uranie — «Nous ne 
sommes pas guérie au moins» — , Diderot et Uranie — «vous 
devriez bien au moins nous envoyer ce secret » — , et Diderot et 
Sophie — «notre malade »^^. Malgré quelque allusion au rang 
tenu par la maîtresse en titre dans la relation amoureuse — « Ah, 
mademoiselle VoUand, ces petites menottes si rebondies, si pote- 
lées, je ne les prends plus sans me rappeler les vôtres ! » — , Di- 
derot ne peut plus concevoir l'image de Sophie sans celle d*un 
tiers, et sans s'exprimer au nom de ce tiers. La dualité amoureuse 
se trouve déplacée par ce jeu pronominal". 



34. La tonalité d'ensemble de la lettre lui est cependant donnée ptr 
l'identification du « nous» à Uranie, même si c'est Diderot qui écrit — en fait, 
il écrit à sa place, pour elle. 

35. Sur le front domestique, la triangularité est également présente du- 
rant la maladie d'Uranie. En mars 1766, Diderot écrit à Sophie qu'il lui arrive 
de tenir le rôle de monsieur Legendre: «elle a besoin de quelqu'un qui lui serre 
les flancs dans la toux ; c'est la fonction de l'époux, lorsqu'il y est ; la mienne, 
à son défaut» (VI, 156-157; même expression : VI, 109). Diderot est le mari par 
défaut de son amoureuse par défaut. 



394 Diderot épistolier 

À Tintérieur de l*évolution générale dont les temps forts sont 
l'arrangement de 1762, le marivaudage de 1765 et la maladie de 
1766, les liens entre Diderot, Sophie et Uranie sont complexes et 
variables. La relation entre les deux sœurs est d'abord le lieu de 
l'amour idéalisé, car Uranie a un avantage sur Diderot : elle côtoie 
quotidiennement celle qu'elle aime, Sophie. Mais parce que, jus- 
tement, elle est proche de la femme aimée, c'est sur elle que 
Diderot fait porter ses accusations de jalousie. Il y a bel et bien 
union des trois personnages, mais sans que l'on puisse voir, dans 
tous les cas, d'équivalence sentimentale des deux sœurs pour 
Diderot. 

L'idéalisation des sœurs n'est pas une interprétation psycho- 
logique inventée par la critique: elle est un motif sur lequel 
Diderot revient fréquemment. S'il écrit à Sophie et à Uranie en- 
semble, c'est, dit-il, qu'elles ne sont pas comme les autres, qu'elles 
valent mieux que les autres. 

Il faut que vous sachiez toutes deux que je vous rapproche 
sans cesse de l'idée que je me suis formée de votre esprit et 
de votre caractère, et que cette mesure n'est pas commune. 
La pluspart des autres s'y trouveroient bien petits. Ces riens 
que je ne ferai pas l'honneur à la foule de remarquer en elle, 
je vous les reprocherai durement, et je serois fâché que vous 
n'eussiez pas pour moi la même sévérité. Je veux que vous 
attendiez de moi tout ce que vous attendriez de Dieu, s'il 
avoit ma bonté ou si j'avois sa puissance, et que vous soyez 
surprise toutes les fois que je tromperai votre attente. Si je 
suis quelquefois amant ombrageux et difficile, c'est que je 
meurs de passion pour vous ; si je me fâche si vite contre 
elle, c'est que personne au monde ne l'estime plus que moi. 
ô femmes ! vous me serez bien indifférentes le jour que je 
vous laisserai dire et faire tout ce qu'il vous plaira (III, 99). 

La comparaison constante de Sophie et de sa sœur avec l'image 
idéalisée que s'est créée Diderot («je vous rapproche sans cesse de 
l'idée que je me suis formée de votre esprit et de votre carac- 
tère»), l'unicité de cette image («cette mesure n'est pas com- 
mune») et la sévérité de l'épistolier («je vous les reprocherai 
durement») — qu'il souhaite réciproque («je serois fâché que 



Le tiers inclus 395 

vous n eussiez pas pour moi la même sévérité») — montrent la 
force du sentiment qui unit Diderot aux deux femmes (« toutes 
deux», «ô femmes! »), encore que ce sentiment ne soit pas tout 
à fait le même : à Tune la passion, à l'autre Testime. Le refus de 
l'indifférence prend cependant une dimension toute particulière 
par l'identification de Diderot à Dieu («Je veux que vous atten- 
diez de moi tout ce que vous attendriez de Dieu»). La critique 
religieuse («s'il avoit ma bonté») est secondaire dans ce portrait 
idéalisé de l'épistolier: ce dont il rêve c'est de «puissance», et 
d'une puissance exercée sur les deux femmes qu'il aime. À l'idéa- 
lisation des destinataires correspond celle du destinateur ; la réci- 
procité colore toujours l'échange. Dans ce triangle amoureux, 
tout le monde est exceptionnel, mais certains le sont plus que 
d'autres^. 

L'équivalence entre Diderot épistolier et Dieu mérite qu'on 
s'y attache, car elle n'est pas univoque dans la correspondance. Si 
dans la lettre du 30 septembre 1760 c'est Diderot qui occupe la 
place de Dieu au sein du triangle, dans trois autres lettres, deux 
qui la précèdent et une qui la suit, les avatars de la divinité sont 
différents. La lettre du 1" mai 1759 à Grimm fait ainsi de ma- 
dame VoUand une idole. 

Un spectacle qui vous toucheroit sûrement, c'est celui de la 
tendresse réciproque de ces deux sœurs et de l'attention 
continuelle qu'elles ont pour leur mère. Leurs yeux sont 
sans cesse attachés sur elle; et c'est à qui sera la plus intel- 
ligente à connoître ses volontés et la plus prompte à les 
satisfaire. Il ne tiendroit qu'à cette femme d'être adorée. 
Mais au lieu de nous rapprocher autour d'elle, elle s'éloigne 
de nous, nous écarte les uns des autres, et ne jouit que d'un 
culte partagé (II, 125). 

En septembre 1761, nouvelle transformation. Le rôle de Dieu est 
désormais usurpé (le mot n'est pas trop fort) par Sophie et sa 
sœur, et Diderot le leur reproche : 



36. Une telle réciprocité pourrait aisément se transmuer en relation 
maître-esclave, la double idéalisation ayant pour conséquence pragmatique de 
forcer le destinauire à se conformer à Timage que se fait de lui le destinateur. 



396 Diderot épistolier 

Vous trouvez que le monde va mal ; vous vous mettez à la 
place de celui qui l'a fait et qui le gouverne et vous réparez 
ses sottises. 

Vous jugez les actions des hommes? Vous? [...] Et 
depuis quand a-t'il été permis à un autre être qu'à Dieu 
d'être en même tems le juge et le délateur? (III, 316-317). 

Enfin, dans la lettre du 14 octobre 1762, les deux sœurs tiennent 
encore la place de Dieu, mais l'identification est ici positive. 

Adieu, mes bonnes et tendres amies, que j'aime d'autant 
plus que je fais pour vous deux ce que les dévots font pour 
Dieu : tout pour se rendre agréables à Lui. Vous êtes le terme 
de mes pensées et de mes actions. S'il se présente quelque 
chose de bien à faire, je le fais, et je dis : Elles le sçauront et 
elles m'en estimeront davantage^^. 

Présence de Dieu (de puissance, de justice ou de bonté), associa- 
tion de la mort et de la passion, images de dévotion, de culte et 
d'adoration: dans l'imaginaire épistolaire diderotien, le triangle 
amoureux est une Sainte Famille dans laquelle les rôles n'ont pas 
été répartis une fois pour toutes^^ 



37. IV, 197. On peut interpréter cette occurrence de la figure de Dieu 
comme un écho de la correspondance de madame de Sévigné. Étudiant celle- 
ci comme un «noviciat épistolaire» («De la conservation à la conversion», 
CommunicationSy 30, 1979, p. 53), Evelyne Bachellier s'appuie sur une remar- 
que de la marquise — « Enfin tout tourne ou sur vous, ou de vous, ou pour 
vous, ou par vous» (ibid., p. 53 n. 2) — qui n'est pas sans rappeler ce qui est 
à l'œuvre dans la lettre de Diderot. Le lieu commun religieux deviendrait ici un 
lieu commun épistolaire. 

38. L'on se souviendra, dans le même ordre d'idées, mais dans des con- 
textes où l'analogie est moins précisément soulignée, que Grimm est !'« idole » 
de Diderot (IV, 54) et que celui-ci avoue rêver d'« adorer» les soeurs Volland 
dans un développement qui se clôt par la formule «Ainsi soit-il» (IV, 206). Le 
28 septembre 1767, Diderot s'imagine dans le rôle de Robert d'Arbrissel, ce 
théologien que le roman pornographique Vénus dans le cloître, ou la religieuse 
en chemise (1746) représentait couché avec ses religieuses «afin de les éprouver 
et de remarquer en même temps dans sa personne jusqu'où pouvaient aller les 
forces de la vertu qui combat les tentations de la chair» (VII, 151 n. 16). «Et 
vous croyez que je dormirois bien profondément entre deux jeunes Suna- 
mites?» (VII, 151), ajoute l'épistolier. 



Le tiers indus 397 

Uranie et Sophie ne font pas que œnstituer la figure (duelle) 
idéalisée de Tamour pour Diderot. Elles sont aussi souvent décri- 
tes comme étant amoureuses Tune de Tautre ou, du moins, leur 
relation est présentée comme un danger pour la relation entre 
Diderot et Sophie. On a beaucoup discuté le lien incestueux qui 
unirait les deux femmes, Thomosexualité féminine étant elle- 
même un des thèmes fréquents de l'écriture diderotienne^'. En- 
core une fois, le texte lui-même ne saurait être étranger aux effets 
quil produit. Lorsque Diderot écrit, le 18 août 1759: «Pourquoi 
cette curiosité sur cette lettre de Grimm ? Espéreriez-vous y trou- 
ver l'excuse de votre sœur et la vôtre?» (II, 235), ou, le 15 sep- 
tembre 1760 : « Où êtes-vous ? Est-ce à Chaalons? M 'oubliez- vous 
là dans le tumulte des fêtes et dans les bras de votre sœur. 
Madame, ménagez un peu sa santé, et songez que le plaisir a aussi 
sa fatigue» (III, 69), il crée lui-même cette image de la relation 
homosexuelle, fut-elle latente, entre Sophie et Uranie. Il ne fait 
pas autre chose le 17 septembre de la même année 1760 lorsqu'il 
prend la peine d'ajouter l'adjectif « aimables » au mot « femmes » 
dans la phrase « Mad^ votre mère prétend que votre sœur aime les 
femmes» (III, 74). En ce domaine, même l'onomastique n'est pas 
innocente. Pourquoi Diderot a-t-il surnommé Uranie la sœur 
cadette de Sophie Volland, qui se prénommait en réalité Marie- 
Charlotte? Cette désignation peut s'expliquer de deux façons: 
d'une part, Uranie est la «Muse de l'astronomie, de la science 
contemplative, et partant de la philosophie» (Georges Roth, III, 
187 n. 3) ; d'autre part, « les Grecs honoraient une Vénus-Uranic, 
déesse idéale, qui ne pouvait être l'objet de désirs charnels» 
(André Billy, cité dans IV, 30) — c'est la position de Diderot, 
mais pas, disent les lettres, celle de Sophie*°. 



39. Voir les remarques de Georges May («Quelques modèles authenti- 
ques », dans Diderot et nia religieuse: Étude historique et littéraire, New Haven, 
Yale Univcrsity Press et Paris, PUF, 1954, p. M2-I60), d'Elisabeth de Fontbnay 
{Diderot ou le matérialisme enchanté, Paris. Grasset, coll. «Le Livre de poche. 
Biblio. Essais». 4017, 1984. p. 132-140), de Chantai Thomas («Les femmes 
folles de leurs sœurs», Quinzaine littéraire, 418, 1" au 15 juin 1984, p. 7) et 
d'Arthur M. Wilson {Diderot. Sa vie et son œuvre, Paris, Laffbnt-IUmsay, coU. 
«Bouquins», 1985, p. 325). 

40. Le prénom d'Uranie n'est pas original parmi les écrivains du xviir 
siècle : Voltaire désignait madame Du Châtelet de ce prénom ; dans une épitrc 



398 Diderot épistolier 

Que rhomosexualité soit réelle ou non, la jalousie, durant 
certaines périodes de la correspondance, ne fait aucun doute: 
« Mon amie, ne me louez pas trop votre sœur, je vous en prie. 
Cela me fait du mal. Je ne sçais pas pourquoi, mais cela est» (10 
septembre 1760, III, 63); «Pourquoi nentens-je plus parler de 
vous? Ah! mon amie, la chère sœur est à côté de vous; vous 
m*oubliez! vous me négligez!» (12 octobre 1760, III, 127, inci- 
pit); «D'où vient donc ce silence? Votre sœur remplit-elle si 
exactement les moments que vous dérobez à votre mère que vous 
ne puissiez plus m'en donner un seul!» (12 octobre 1760, III, 
134); «Tandis que je perds mes instants à vous parler de je ne 
sçais quoi, Uranie s'empare de votre âme» (22 juillet 1762, IV, 
64). En septembre 1762, Diderot lie le silence de Sophie à l'arri- 
vée auprès d'elle d'Uranie: 

Non, je ne me suis pas aperçu que votre silence tombât 
précisément au tems de l'arrivée de notre chère sœur ; mais 
je vois que vous en avez fait vous même la réflexion, que 
vous vous êtes souvenue des reproches que vous avez méri- 
tés plusieurs années de suite, et que cette année cy vous les 
auriez esquivés sans en être moins coupable. [ . . . ] Sans l'in- 
cendie qui vous a servi d'excuse, vous ne m'auriez pas 
moins oublié ; une autre n'en aurait pas moins occupé votre 
âme tout entière pendant cinq ou six jours ; mais je ne m'en 
serois pas aperçu (IV, 141). 

Les « reproches » de Diderot — que Sophie a mérités « plusieurs 
années de suite » — sont justifiés : la destinataire et le destinateur 
s'entendent là-dessus. Diderot n'hésite donc pas à reconnaître 
qu'il est jaloux d'Uranie^'. Sa réaction est proportionnelle à 



à Diderot, Pierre Légier parle du «flambeau d'Uranie» (IX, 11; voir DPV, 
XVIII, 220-222) ; Maurice Allem, dans son Anthologie poétique française. XVIIP 
siècle (Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 101, 1966), a retenu cinq textes 
dans lesquels des poètes s'adressent à cette Muse (p. 304) ou la font figurer 
(p. 98, 184, 282 et 462); etc. Jean Varloot soutient que «dans l'ancienne lan- 
gue uraniste signifiait inverti» (LSV, p. 18) — ce qui aurait pour effet de ren- 
forcer l'image de l'amour homosexuel — , mais la consultation de dictionnaires 
des xvii'^ et xv!!!*" siècles n'a pas permis de vérifier cette affirmation. 
41. Voir encore: II, 147; III, 74 et 312; IV, 64 et 182-183. 



Le tiers inclus 399 

l'amour qu'il porte à Sophie, et il souhaiterait que l'inverse soit 
aussi vrai; il trouve souvent Sophie trop tiède, peu jalouse, 
comme l'a remarqué Catherine Lafarge*^ 

À d'autres époques, pourtant, l'épistolier se défend de tou- 
tes les accusations de jalousie. Dès août 1759, il donne à Sophie 
la permission d'aimer sa sœur: 

Nous nous rapprocherons, mon amie, nous nous rappro- 
cherons; et ces lèvres se poseront encore sur celles que 
j'aime. En attendant, je ne permets votre bouche qu'à votre 
sœur. Je ne souffre point, je dirois presque que j'aime, à lui 
succéder. Il me semble qu'alors je presse son âme entre la 
vôtre et la mienne. C'est un flocon de neige qui se résoudra 
peut-être entre deux charbons ardens^\ 

La réalité extraépistolaire de cette succession importe peu; est 
déterminante, cependant, son image. L'épistolier « aime » à succé- 
der à Uranie auprès de Sophie ; il aime alors doublement, puis- 
qu'il aime les deux sœurs. Leur relation n'est pas qu'une menace; 
c'est aussi la possibilité de faire s'accroître l'amour et le désir de 
l'épistolier. Il est vrai que Diderot n'a pas toujours le choix : « Et 
je ne la hairois pas?... Hélas! non», avoue-t-il le 7 octobre 1760 
(III, 121). À mesure que la relation évolue, moins Uranie repré- 
sente une menace pour Diderot, plus il accepte de partager son 
amour : « Si je puis, j'irai sous quinzaine faire variété et m'inter- 
poser entre elle et vous. C'est mon rôle ici. Ce sera encore mon 
rôle là-bas, et il ne me déplaira plus» (8 septembre 1765, V, 1 16). 
L'interchangeabilité des rôles renforce la figure triangulaire et fait 
disparaître la jalousie entre les personnages : « Puisqu'elle nous a 
tous les deux quand elle a l'un ou l'autre, en quittant l'un ou 
l'autre elle nous quitte tous deux» (28 octobre 1761, III, 352). À 



42. Catherine Lafarge, loc. cit., p. 130. 

43. II, 193. La formule de clôture de la lettre minimise encore les b«iiert 
de madame Legendre: «Adieu, mon amie; j'approche mes lèvres des vôtres; je 
les baise ; dussai-je {sic) y trouver la trace des baisers de votre sœur ; mais non, 
il ny a rien. Les siens sont si légers, si superficiels» (II. 196). Dans la même 
lettre, Diderot évoque un souvenir langrois qui réintroduit la perspective trian- 
gulaire. Il raconte avoir rencontré une femme dont l'amie était morte : ayant 
déjà été amoureux de cette amie, il partage la peine de la femme (II, 195). 



400 Diderot épistolier 

Fintérieur du triangle, forme fixe, les positions peuvent changer ; 
cela est dans la logique des choses et ne porte pas à jalousie. 

Le thème récurrent de la délégation des baisers — de Dide- 
rot à Uranie, de Sophie à Uranie, de Diderot à Sophie — mérite 
une place à part dans l'analyse de la triangularité épistolaire. En 
octobre 1760, une lettre de Sophie porte sur cette question: 

Elle ne vous a pas proposé de vous embrasser pour moi; 
mais si elle l'eût fait, Teussiez-vous accepté ? 

J'aimerais tout autant que vous partissiez toutes deux 
pour Paris et que madame Legendre vînt faire la chose elle- 
même. Vous ne la serviriez peut-être pas à son gré. Et puis, 
vous embrasser pour moi ; je n'entens pas. Est-ce vous em- 
brasser comme je vous embrasserois bien, si vous vouliez ? 
ou comme je serois embrassé d'elle, si j'y étois ? Cela est fort 
différent. Je permets le second'*'*. 

Cinq ans plus tard, plutôt que de s'interroger sur le sens des 
propos de Sophie, c'est à la proximité physique permise par le 
baiser que s'attache l'épistolier. Encore une fois, le dialogue rhé- 
torique («dira la petite sœur») est mis à contribution: 

Embrassez [-vous] l'une et l'autre pour moi; c'est une com- 
mission qui ne vous sera pas désagréable et que j'aimerois 
autant faire moi même. Il y en a une des deux que 
j'embrasserois bien deux fois. Devinez laquelle? «Voilà, dira 
la petite sœur, de ces coquetteries qu'il a sans cesse et que je 
ne lui passerois pas.» Eh! Madame, de quoi vous mêlez 
vous? Ce n'est peut-être pas vous que je veux embrasser 
deux fois. Hé! pour une, il seroit sûr que cela me feroit 
grand plaisir, et parce que quand on embrasse on est tout 
contre l'embrassée, et que cette fois cy l'embrassée seroit 
tout contre celle que j'aime. Si ce que je dis là pouvoit la 
dépiter un peu'*^ ! 



44. 26 octobre 1760 (III, 196-197). Pour d'autres occurrences du thème 
du baiser délégué, voir aussi: III, 187; IV, 101 ; V, 146; XII, 109; XIII, 215; XV, 
127; etc. 

45. 20 octobre 1765 (V, 146). Le «vous» du « Embrassez- vous » initial ne 
se trouve que dans la leçon de Jean Varloot (LSV, p. 278). 



Le tiers inclus 401 

Dans un cas comme dans l'autre, il est dit que le baiser de subs- 
titution, le baiser délégué, est insuffisant (« J'aimerais tout autant 
que vous partissiez toutes deux pour Paris et que madame Legen- 
dre vînt faire la chose elle-même », « C'est une commission qui ne 
vous sera pas désagréable et que j'aimerais autant faire moi- 
même»), que son expression est difficile («je n'entends pas») ou 
délicate (« Devinez laquelle»), mais que si l'on doit s'en contenter 
il peut avoir des qualités. D'une part, il reconduit l'image de la 
relation à trois, ce leitmotiv des lettres. D'autre part, il crée un 
nouvel espace amoureux : « quand on embrasse on est tout contre 
l'embrassée, et [...] cette fois-ci l'embrassée serait tout contre 
celle que j'aime». En 1760 et en 1765, mais plus dans le premier 
extrait que dans le second, on notera que les pronoms personnels 
peuvent laisser planer un doute quant à l'identité des deux fem- 
mes, comme si « l'embrassée » et « celle que j'aime » pouvaient ne 
plus faire qu'une: «elle». Il ne manque à la seconde lettre que le 
«nous» qui désignerait le rapprochement du «je» et de «elle». 
Le baiser épistolaire permet une présence, voire une fusion à 
trois, que, dans la réalité, l'absence dénie. 

Pour en revenir au thème de la jalousie, il arrive enfin que 
Diderot se défende à l'avance des accusations qui pourraient être 
portées contre lui. En 1767, il se construit ainsi un personnage de 
« vrai janséniste, et pis encore » : 

Pour moi, qui suis au plus attentif sur mes pensées, mes 
paroles et mes actions, qui aime avec une précision, un 
scrupule, une pureté vraiment angélique, qui ne permet- 
trois pas à un de mes soupirs, à un de mes regards de s'éga- 
rer ; à qui Céladon a légué sa féalté et sa conscience, legs que 
j'ai encore améliorés par des raffinemens dont aucun mys- 
tique, soit en amour, soit en religion, ne s'est jamais avisé ; 
jugez combien je dédaigne la tendresse courante** ! 



46. VII, 144. Céladon, «symbole de l'amoureux insatisfait et fidèle», est 
un personnage de L'astrée d'Honoré d'Urfé; pour le jugement de Diderot sur ce 
roman, voir l'article de Jacques Chouillet («Une présence/absence: le roman 
français du dix-septième siècle dans l'œuvre de Diderot », Œuvres et cmigiMs, 
12: 1, 1987. p. 174). 



402 Diderot épistolier 

Sa pureté est telle qu'il ne voit même pas les « deux petits tétons » 
de madame d'Holbach « qu'elle montre tant qu'elle peut ». L'épis- 
tolier prétend n'avoir d'yeux que pour sa maîtresse, alors qu'elle 
en aurait pour lui et pour sa sœur''^. D'une construction l'autre. 



De la même façon que Grimm semble avoir été remplacé en 1762 
par madame Legendre dans la structure triangulaire, après sa 
mort Uranie est remplacée par madame de Blacy, la structure 
survivant aux personnages qui y occupent des positions. Il est à 
cet égard révélateur que le nom même de madame Legendre dis- 
paraisse presque complètement des lettres à Sophie après sa mort. 
En effet, celui-ci n'apparaît pour ainsi dire plus dans l'échange 
épistolaire, la correspondance ne faisant allusion à Uranie qu'à 
quatre reprises : lorsque son mari reçoit des lettres de condoléan- 
ces après sa mort (8 octobre 1768, VIII, 189) ; lors d'une conver- 
sation avec Perronet («Nous parlâmes un peu de mad^ Le Gen- 
dre. Il convint qu'il en avoit eu le cœur un peu égratigné», 31 
août 1769, IX, 125) ; une autre fois le 22 septembre 1769, quand 
Diderot rapppelle à Sophie un certain Touche « dont vous aurez 
pu entendre parler à mad^ Legendre qui le connoissoit et 
l'estimoit» (IX, 149); une dernière le 2 novembre de la même 



47. Sur le thème de la jalousie diderotienne, fort important durant les 
années 1760, on consultera les textes de Jacques Chouillet {Denis Diderot - 
Sophie Volland. Un dialogue à une voix, op. cit., p. 116-123 et «Le regard jaloux 
de la sœur dans "L'accordée de village". Réflexions sur le thème de la jalousie 
dans l'œuvre de Diderot», dans Antoinette et Jean Ehrard (édit.), Diderot et 
Greuze. Actes du colloque de Clermont-Ferrand (16 novembre 1984), Clermont- 
Ferrand, ADOSA, Université de Clermont-Ferrand II, Centre de recherches ré- 
volutionnaires et romantiques, coll. «Textes et documents», 9, 1986, p. 67-75), 
de Jeannette Geffriaud-Rosso («Les demi-silences de mademoiselle Volland: 
sur la jalousie», Diderot Studies, 26, août 1995, p. 109-124) et de Jacques 
Proust («La fête chez Rousseau et chez Diderot», dans Vobjet et le texte. Pour 
une poétique de la prose française du XVIII' siècle, Genève, Droz, coll. « Histoire 
des idées et critique littéraire», 183, 1980, p. 55-73). Ce dernier considère que 
r« amour idyllique de Diderot et de Sophie» est, «pour l'essentiel, un rêve 
éveillé, une fiction, un être poétique» {ibid., p. 69) et que pèse sur lui la menace 
de la folie. Cette folie pourrait être causée par la relation de Sophie et de 
madame Legendre {ibid., p. 69-71). 



Le tiers inclus 403 

année, au sujet des rapports de Perronet et de Vialet, prétendants 
d'Uranie à la même époque (IX, 193). Elle, si importante durant 
les années 1759-1768, n*est plus digne de figurer dans les lettres. 
Uranie disparue, et Sophie silencieuse, il faut à Diderot une 
correspondante : ce sera madame de Blacy. Même si la sœur aînée 
des Volland est celle dont Diderot fait la connaissance le plus 
tardivement — le 7 octobre 1760, il dit ne «jamais» avoir eu 
«l'honneur» de voir madame de Sallignac (III, 121) et le 26 du 
même mois : « Au reste, je suis prêt à croire tout le bien que vous 
me dites de votre sœur. Il faut bien quelle soit de la famille» (III, 
197) — , elle devient à la fin des années 1760 un des personnages 
importants des lettres à Sophie Volland^. Sa position dans le 
triangle amoureux n*est toutefois pas exactement la même que 
celle d'Uranie. D'une part, Diderot loue la moralité de la fille 
aînée, ce qu'il ne pouvait faire avec la cadette, dont la conduite ne 
lui semblait pas toujours sans reproches (VII, 114). D'autre part, 
madame de Blacy est d'abord pour lui une correspondante, 
comme il le note en 1768: «Mad"' Volland, songez y bien: je ne 
vous écrirai plus. J'écrirai à maman. J'écrirai à ma sœur aînée qui 
m'aime, et que j'aime mieux que vous; et je leur enjoindrai bien 
de ne vous pas souffler un mot de moi, ni à moi un mot de vous » 
(VIII, 104) et le 30 juin 1769: «Si c'est l'intention de mad"' Vol- 
land de rompre notre correspondance, je demande à mad' de 
Blacy la permission de [la] renouer avec elle^'». Il faut à Diderot, 
maintenant que madame Legendre n'est plus, quelqu'un à qui 
écrire chez les Volland, quelqu'un qui ne soit pas Sophie tout en 
se trouvant à ses côtés. 



Jusqu'à maintenant, les relations triangulaires dans lesquelles 
évoluent Diderot et Sophie ont été abordées chronologiquement. 
On aura toutefois garde d'accorder à cette chronologie un trop 
grand pouvoir d'explication : il n'y a pas ici plus qu'ailleurs de 



48. Dès 1765, Diderot présente son respect «et à madame et à mademoi- 
selle de Blacy» (V. 146 et 213). 

49. IX, 71. Le «la » se trouve dans les éditions d'André Babblon {op. ciL, 
vol. II. p. 215) et de Jean Varloot (LSV, p. 357). 



404 Diderot épistolier 

phénomène de génération spontanée et l'évolution des relations 
triangulaires dans la correspondance n'est pas affaire de rupture 
radicale mais de transitions différenciées. Le triangle unissant 
Diderot à Grimm et à Sophie est surtout représenté dans les let- 
tres de l'année 1759. Pourtant, des allusions à l'équivalence 
Grimm-Sophie se trouvent également dans des textes, épistolaires 
ou non, qui précèdent ou suivent cette année, soit en 1758: 
« C'est à Sophie que je veux plaire. Si vous m'avez souri, si elle a 
versé une larme, si vous m'en aimez tous les deux davantage, je 
suis récompensé» (DPV, X, 335), soit en 1760: «Si je ne suis pas 
avec [Grimm] du moins je m'entretiens avec vous» (III, 218- 
219). Il en va de même pour les relations de Diderot et de Sophie 
avec Uranie, dominantes à partir de 1762, mais évoquées quel- 
ques années plus tôt, dans une lettre du 10 mai 1759 : « À propos, 
ménagez la complaisance de votre sœur; et ne l'entretenez de 
vous et de moi que quand vous ne pourrez contenir vos senti- 
mens, ou qu'elle vous en sollicitera» (II, 138) et dans une autre 
du début novembre 1760: «Quand vous vous séparerez de cette 
chère sœur, dites-lui de ma part, et du ton le plus touché que 
vous pourrez: "Chère sœur, nous nous reverrons tous les trois. 
Nous nous reverrons^^" ». C'est en 1759, probablement le 2 juin, 
que Diderot écrit à Sophie au sujet de sa tabatière et des portraits 
qu'elle pourrait contenir : « Si votre sœur se résout à ce que nous 
lui demandons, et que vous nous ayez tous les deux, Sophie, 
prenez garde. Ne la regardez pas plus tendrement que moi. Ne la 
baisez pas plus souvent. Si cela vous arrive, je le sçaurai» (II, 
147). Le fétichisme (en puissance) annonce le triangle épistolaire. 
Deux mois plus tard, la description des « vordes » et de leur « petit 
chiostre» permet la réunion imaginaire de Diderot et des deux 
sœurs, avec, au centre, Uranie, à laquelle un long passage de la 
lettre du 18 août est destiné: «Venez; vous n'y serez point trou- 
blée ; ma profane Sophie et moi, nous irons nous égarer loin de 
vous, et nous attendrons qu'Uranie nous fasse signe pour nous 
approcher d'elle» (II, 230). 



50. III, 241 ; voir aussi II, 184 et 208; III, 187. 



Le tiers inclus 405 

Malgré ces réserves quant à la lecture chronologique des 
relations triangulaires, on constatera que celles-ci se trouvent 
essentiellement dans les lettres — surtout à Sophie VoUand, mais 
pas uniquement — écrites de 1759 à 1768, avec des pointes en 
1759, en 1762 et en 1765-1766. Cette période de la pratique épis- 
tolaire de Diderot tire donc une partie de sa spécificité de cet 
usage particulier de la figure emblématique du triangle épistolaire 
amoureux. On trouvera plus tard, dans d*autres séries épistolai- 
res, des triangles d*une nature différente, mais sporadiquement et 
dans un contexte généralement moins connoté affectivement. 

Parents et amis 

Plusieurs autres triangles se constituent dans la correspondance 
— au sein des familles Volland ou Diderot, ou parmi les amis de 
Tépistolier — , mais aucun n'a l'importance ni toutes les caracté- 
ristiques de ceux mettant en scène Grimm ou Uranie. Celui qui 
unit Sophie, Uranie et Morphyse n'est pas amoureux. On y voit 
la mère soupçonnée de vouloir séparer ses deux filles (« Profitez 
de l'absence de celle qui vous sépare, pour vous unir plus intime- 
ment^' »), jalouse du lien entre elles (12 août 1762, IV, 101), ou 
encore accusée par Uranie d'être despotique à l'égard de Sophie^^ 
Celui qui unit Sophie, Diderot et Morphyse est également source 
de souffrance, du moins au début de la correspondance, quand la 
mère surprend les amants («Je ne sçais ce que nous devînmes 
tous les trois», II, 125) et qu'elle est tenue responsable du main- 
tien de leur séparation", du silence épistolaire de Sophie (II, 287) 



51. 24 octobre 1762, IV, 206; voir aussi: II, 125; IV, 222-223 el 229. 

52. IV, 223-224. Diderot laisse entendre en 1766 que Morphyse préfére- 
rait Uranie à Sophie, malgré ce qu'elle «prétend» (VI, 132). Au début de la 
correspondance, tout particulièrement, les images d'unité familiale sont rares : 
« )e les écoutois (il s'agit de personnes ayant connu madame Lcgendre] et je leur 
disois qu'elle avoit une sœur; et ik trouvoient que la mère étoit bien heureufc» 
(5 août 1759, II, 203-204). En une seule occasion, durant la maladie d'Uranie, 
Morphyse et Sophie sont associées, pour leur manque de compassion à l'endroit 
de la malade (2-3 mars 1766, VI, 157-158). 

53. Voir: III, 255: IV 190 et 222-224; V, 51. 



406 Diderot épistolier 

ou des menaces qui pèsent sur elle (II, 154). Ce n'est pas encore 
Tépoque durant laquelle Diderot s'adresse à « maman » : 

Morphise est assez disposée dans les occasions importantes 
à me rendre justice. Toutes les fois qu'une affaire exige de la 
confiance, et que j'y peux quelque chose, elle me préfère; 
avec tout cela, elle me mortifie, elle me rend la vie longue 
et pénible. La conduite qu elle tient ne répond guères à l'es- 
time qu'elle m'accorde. Si j'ai quelques instants heureux, je 
les lui arrache. Si mon projet me réussit... ; mais il ne faut 
pas vous parler de cela ; vous n'approuveriez pas mes idées, 
quoiqu'elles soient fondées sur un principe très raisonnable. 
C'est qu'à quarante ans passés, une fille a ses amis, ses con- 
noissances, qui peuvent très bien n'être point les connois- 
sances et les amis de sa mère (5 septembre 1762, IV, 141). 

C'est Morphyse qui contrecarre les plans de bonheur de Diderot, 
malgré la confiance qu'elle peut placer en son jugement, con- 
fiance que Diderot ne cesse d'entretenir en se faisant l'inter- 
médiaire de la famille VoUand dans diverses affaires. Comme il 
l'écrit à Grimm le 2 septembre 1759, alors que Sophie, Uranie et 
madame VoUand se trouvent à Paris : « Nous voilà à Paris quatre, 
où nous serions beaucoup mieux trois^^ » 

De même que la famille Volland, la famille Diderot donne 
lieu à la constitution de triangles — à Paris comme à Langres. 
Le ménage parisien de Diderot voit se constituer une triade 
Diderot — ^Anne-Toinette — Angélique dont l'un ou l'autre mem- 
bre se révèle parfois difficultueux. Lui, qui aurait comme carac- 
téristique d'être, parmi les écrivains du xviii*' siècle, un des seuls 
à avoir accordé autant d'importance à la vie familiale^^ n'a jamais 



54. II, 240. Le 10 décembre 1765 la situation sera bien différente: «Pré- 
sentez mon respect et toute la tendresse qu'un enfant bien né doit à sa mère, à 
la vôtre qui sera aussi la mienne, tant que je vivrai» (V, 213). 

55. Cest du moins la position de Sainte-Beuve: «Diderot a cela de 
particulier entre les grands hommes du xviii*' siècle, d'avoir eu une famille, une 
famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, de s'y être rattaché 
toujours avec effusion, cordialité et bonheur. [ . . . ] Je n'ai guère vu trace de rien 



Le tiers inclus 4gyj 

vécu au sein d'une famiUe harmonieuse. Si le couple Diderot — 
Anne-Toinette survit, c'est seulement, estime Lucette Perol, parce 
qu'« Angélique est le ciment de ce ménage désuni^ ». Pourtant, la 
source des «dissensions conjugales les plus graves» est l'éduca- 
tion de la jeune fille^^. Dans d'autres contextes, toujours à l'inté- 
rieur du cercle familial, Diderot joue parfois le rôle de pacifica- 
teur: ainsi, le 4 octobre 1767, au retour du Grandval, il doit 
« arrêter les suites d'une multitude de petits orages domestiques 
qui s'étoient élevés pendant [s] on absence entre la sœur et la 
sœur, entre la mère et la fille, entre la nièce et la tante » (VII, 160). 
Entre les deux personnages qui s'opposent, Diderot vient s'inter- 
poser: de nouveaux triangles sont créés. 

À Langres, deux modèles organisent les relations familiales. 
Celui du pater familias classique rassemble Didier et ses trois 
enfants. C'est l'image que livre VEntretien d*un père avec ses en- 
fants (1771, dans un premier état) : « C'était en hiver. Nous étions 
assis autour de lui, devant le feu, l'abbé, ma sœur et moi» (DPV, 
XII, 465-466). Dans la correspondance, après la mort du père en 
1759, ce modèle est progressivement remplacé par un autre dans 
lequel Diderot voudrait bien occuper la place laissée vide, mais 
qui lui est contestée, pour cause d'irréligion, par son frère le 
chanoine. Cette image est celle que dessine Diderot dans les let- 
tres à Sophie : « J'ai fait le bien que je désirois. J'ai rapproché mon 
frère de ma sœur. Nous nous sommes embrassés tous les trois » 
(II, 195); «Doux, facile, indulgent, trop peut-être, il me semble 



de pareil chez Jean-Jacques. d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon. ou 
(...) M. de Grimm, ou M. Arouet de Voluire» {Œuvres I. Premiers lundis. Début 
des portraits littéraires, texte annoté et présenté par Maxime Leroy, Paris, Galli- 
mard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 80, 1966. p. 873-874). 

56. Lucette Perol, «Hidcrot. Sophie et la paternité», RDE. 5, octobre 
1988, p. 20. 

57. Ibid., p. 21. 11 eM iiiUK»«int de constater que, si Ion accepte les 
conclusions de Lucette Perol, le triangle familial exclut Sophie. Celle-ci ne 
serait pas la «mère de substitution» à laquelle aurait pensé Diderot — il s'agi- 
rait plutôt d'Uranie ou de madame d'Êpinay {ibid., p. 21 ). Sophie et Angélique 
vivent dans « deux mondes séparés»; «aucun pont n'est jeté dans la correspon- 
dance de Diderot entre ses deux affections, Sophie et Angélique, entre l'amour 
et la paternité» {ibid., p. 22). 



408 Diderot épistolier 

que je tiens entre*eux un assez juste milieu. Je suis comme l'huile 
qui empêche ces machines raboteuses de crier, lorsqu'elles vien- 
nent à se toucher» (II, 189). Au moment de signer r«acte de 
nos partages» en août 1759 (II, 214 et 215), Diderot trace pour 
Sophie et pour Grimm un tableau identique : « Nous n'étions que 
nous trois» (II, 214 et 216; voir aussi II, 219-220). La cellule 
familiale langroise est triple ; c'est la condition fantasmée de son 
harmonie. 



Plusieurs des amis de Diderot sont présentés dans des structures 
triangulaires, mais souvent au sens courant du terme: l'éternel 
triangle. L'épistolier, par exemple, juge sévèrement l'attitude de 
Suard, de Le Roy ou de Kohaut courtisant la femme de leur ami, 
le baron d'Holbach : 

Que croyez-vous que ce Suart se dise au fond de son cœur, 
lorsqu'il pense à l'injure qu'il fait à un ami dont il cherche 
à séduire la femme, et à une femme charmante qu'il 
trompe, et qu'il abuse ? Est-il possible que les parjures 
soient heureux ? (IV, 54) ; 

Et ce Le Roy, il n'y a que l'habitude de l'intrigue, de la 
fausseté, du mensonge, qui puisse le tranquilliser ; mais son 
amour-propre souffre du moins (IV, 54) ; 

La baronne est fort gaie. Je soupçonne l'ami Cohault d'en 
être un peu féru. Tant pis pour lui^^. 

Il n'est guère plus tendre pour un « petit amoureux bigot » qui, 
«soupirant mad"^ Gargau», lorgne «fort tendrement la belle 
mad"^ d'Ornet» (VII, 144). Pourtant, il semble accepter la rela- 
tion de son ami Damilaville avec madame Duclos (III, 83 ; IV, 40- 



58. VII, 140. Dans les deux premiers cas, Diderot s'en prend à l'homme 
voulant séduire la femme d'un ami et celle-ci n'est l'objet d'aucun reproche; si 
madame Legendre était l'exemple du marivaudage, madame d'Holbach en est le 
contre-exemple. Dans le troisième, l'analogie des situations est relevée par Di- 
derot : « La baronne est un peu le pendant de notre petite sœur, et je crains bien 
que le musicien ne fasse le pendant de l'instituteur» (Vil, 140). 



Le tiers inclus 409 

41 et 232), jusqu'à veiller son ami malade en compagnie de sa 
maîtresse (VIII, 101). Si Diderot «aime à la folie» la femme de 
Golitsyn, ce n est toutefois pas comme Suard, Le Roy ou le « petit 
amoureux bigot»: «je vis entre le prince et sa femme comme 
entre un bon frère et une bonne soeur^' ». De même, à Massy, il 
se contente de feindre de vouloir séduire la femme de son hôte. 
Le Breton (III, 322). 

La triangularité amicale est aussi afBiiire d'adresse. Diderot 
écrivant conjointement à Falconet et à mademoiselle CoUot en 
vient à composer avec eux un nouveau triangle: «Adieu, mon 
amie. Adieu, mon bon ami. Embrassez vous tous les deux pour 
moi» (VI, 277); «La belle bouffée de morale! Le beau texte à 
suivre sous le petit berceau ! Nous en aurions tous les trois pour 
jusqu'à la chute du jour» (VII, 53). Les mêmes syntagmes («à 
côté de ») et les mêmes tropes sont utilisés que dans la correspon- 
dance avec l'amoureuse : « Ah ! si j'étois à côté de toi, cher frère ! 
si j'étois à côté de vous, chère enfant! il me semble que nous 
serions bien forts» (VI, 345). La délégation des baisers s'y trouve 
également représentée: «Embrassez le pour moi. Embrassez la 
pour nous tous ; et songez que nous sommes trois"* » ; « Si vous 
désirez sincèrement de me voir, embrassez vous tous les deux 
pour vous et pour moi; et puis pour moi et pour vous*'.» C'est 
dans une lettre de 1769 à Falconet que Diderot le félicite «sur le 
retour du prince de Gallitzin » : « le pense avec plaisir que je serai 
de tems en tems au milieu de vous» (IX, 96). Qu'il écrive à sa 
maîtresse et à son ami, à celle-ci et à sa sœur, à sa famille ou à ses 
amis, l'épistolier puise au même fonds rhétorique. 

Autrement intéressante est une lettre d'octobre 1760 à 
Damilaville, car elle reprend la figure triangulaire là où l'on ne 



59. Cette notation se trouve dans deux lettres écrites le même jour (XII, 
32 et 36). 

60. VII, 41 ; l'expression «nous sommes trots» désigne Diderot, Angéli- 
que et Anne-Toinette. 

61. XII, 231 ; voir aussi II, 229. Le thème du baiser apparaît encore dans 
la lettre au D' Clerc du 8 avril 1774: «Bonjour, bonjour, monsieur et cher 
docteur, je vous embrasse, vous et madame, conjointement et séparément» 
(Xlll, 216). 



410 Diderot épistolier 

l'attendait pas. Damilaville n'est pas en effet un des correspon- 
dants importants dans l'économie amoureuse et amicale de la 
correspondance de Diderot à cette époque (il ne le devient qu'au 
moment de sa maladie en 1768). Pourtant la figure triangulaire 
est explicitement développée dans cette lettre, dans des termes 
proches des lettres à Sophie du 2 juin 1759 et du 14 juillet 1762 
(il y est question de Grimm) ou de celles qui en sont contempo- 
raines (7, 12 et 26 octobre 1762: il y est question de madame 
Legendre et de Grimm). 

Je vous dirai seulement que je mourois de tristesse et d'en- 
nui. Je n'entendois parler ni de vous, ni d'elle. J'ai pu vivre 
huit jours entiers dans cet oubU. J'en suis étonné. Mon ami, 
tâchez de ne pas me mettre fréquemment à ces épreuves. Il 
est sûr que j'en tomberois malade. [...] Mais mon ami, 
nous nous reverrons ; je compte sur le secours du mauvais 
tems. Il me rendra à mon ami, et il me restituera ma maî- 
tresse. Je ne sçais si vous êtes content de la manière dont je 
vous aime; mais il est sûr que, d'une lettre écrite à ma 
maîtresse, en changeant très peu de chose, j'en ferois une 
lettre pour vous, et que d'une lettre pour vous, en y chan- 
geant très peu, j'en ferois une à ma maîtresse (III, 151). 

Plusieurs des thèmes fondamentaux de l'épistolaire diderotien 
sont réunis dans cette lettre: l'absence («cet oubli»), la souf- 
france («ces épreuves»), la maladie («Il est sûr que j'en 
tomberois malade»), la mort («je mourois de tristesse et d'en- 
nui »), le silence (« Je n'entendois parler ni de vous, ni d'elle »), le 
passage douloureux du temps («J'ai pu vivre huit jours entiers 
dans cet oubU. J'en suis étonné»), l'espoir d'une réunion («mon 
ami, nous nous reverrons»). En outre, l'équivalence quasi com- 
plète («en changeant très peu de chose») entre les lettres à la 
maîtresse et à l'ami est reconnue et soulignée par le recours à 
l'antimétabole. Que cette reconnaissance se développe dans une 
lettre à un correspondant qui est loin d'avoir une aussi grande 
importance que Grimm ou Uranie est significatif, au même titre 
que le remplacement de madame Legendre par madame de 
Blacy: dans la correspondance de Diderot, la triangularité est une 
structure vide en attente de personnages. 



Le tiers inclus 411 

La génération des triangles 

Comment expliquer le recours de Diderot à la figure triangu- 
laire? Trois interprétations sont possibles, qui ne s*exduent pas 
Tune l'autre. La nécessité d'inclure un tiers dans la lettre peut 
d'abord être interprétée comme un phénomène d'époque: elle 
s'inscrit dans une rhétorique convenue. Par ailleurs, on doit la 
mettre en relation avec la conception que se fait Diderot de 
l'amour et de l'amitié. On s'interrogera enfin sur les tropes uti- 
lisés par l'épistolier pour structurer les relations à trois. 

La littérature du xviii' siècle peut, dans une première dé- 
marche, servir de cadre dans lequel viendrait s'inscrire le recours 
de Diderot à la figure triangulaire : on en prendra pour exemple 
des œuvres de Voltaire et de Rousseau. Dans le premier cas, il 
s'agit d'une simple allusion dans un poème de circonstance, mais 
qui correspond fort justement au propos de Diderot. Dans le 
poème de 1729 «Aux mânes de monsieur de Genonville" », Vol- 
taire fait l'éloge de son ami mort. S'adressant à lui (« ô mon cher 
Genonville! avec plaisir reçoi / Ces vers et ces soupirs que je 
donne à ta cendre, / Monument d'un amour immortel comme 
toi »), le poète se souvient de l'ami et du temps de leur amitié. Ce 
temps est le thème constamment repris du poème: «dans son 
printemps», «souvenir fidèle», «Vainqueur de la mort et du 
temps», «après dix ans», «âme immortelle», «amour immor- 
tel », « Il te souvient du temps », « les beaux jours de notre vie », 
«jeunes», «sans prévoyance», «douceurs du présent», «beaux 
jours coulés dans la mollesse», «âge mûr», «jeunesse», «incons- 
tance». Chaque époque de la vie a sa propre temporalité: «Les 
plaisirs ont leur temps, la sagesse a son tour. » Le texte, qui vise 
à la conservation («Toi de qui je conserve un souvenir fidèle»), 
dit l'absence, la nostalgie («Que nous étions heureux!», «nous 
avions les plaisirs! ») et la répétition du temps douloureux («Toi 
dont la perte, après dix ans / M'est encore affreuse et nouvelle»). 
Là où Voltaire rejoint Diderot épistolier, c'est lorsqu'il mélc le 
souvenir de l'ami à celui de !'« aimable Égérie», sa «maîtresse»: 



62. Dans Maurice Allem (édit.), op. cit. p. 128-129. 



412 Diderot épistolier 

«Nous nous aimions tous trois. La raison, la folie, / L'amour, 
l'enchantement des plus tendres erreurs, / Tout réunissait nos 
trois cœurs. » Penser au disparu quelques années après sa mort 
implique cette triple présence: moi, lui, elle — «nous». Sans 
cesse, ceux qui ont survécu s'entretiennent du disparu: «Nous 
chantons quelquefois et tes airs et les miens; / De ton aimable 
esprit nous célébrons les charmes; / Ton nom se mêle encore à 
tous nos entretiens ; / Nous lisons tes écrits, nous les baignons de 
larmes. » Malgré la mort, les devoirs des amis restent toujours les 
mêmes : « L'amour s'est envolé sur l'aile du bel âge ; / Mais jamais 
l'amitié ne fuit le cœur du sage. » Absence, réunion idéalisée («ta 
cendre»), temps douloureux, répétition, nostalgie, étroite rela- 
tion de l'amour et de l'amitié, triangularité" — le poème voltai- 
rien s'élabore bien dans le même espace de langage que l'épisto- 
laire diderotien. 

L'exemple de Rousseau est peut-être plus probant, car on 
retrouve chez lui une semblable triangularité, mais dans le champ 
de l'épistolaire : dans le roman par lettres, dans le traité moral 
sous forme de missives et dans la correspondance familière. Janet 
Altman a étudié le premier cas, celui de La nouvelle Héloïse. Elle 
s'interroge sur le triangle «ambigu» constitué par Julie, Saint- 
Preux et Claire et donne, entre autres exemples d'occurrences de 
ce triangle, celui du début de la lettre dans laquelle Claire an- 
nonce à Saint-Preux le mariage de Julie: «Votre amante n'est 
plus; mais j'ai retrouvé mon amie [...]^''. » Pour la critique. 



63. Cette triangularité n'est pas exactement la même que celle mise en 
scène par Diderot; elle a sa spécificité, générique entre autres, même si elle 
relève d'une semblable pensée des relations entre amis et amants. On notera par 
exemple que la présence d'un tiers dans ce poème est en quelque sorte indispen- 
sable — sinon, à qui parler de l'autre? Geneviève Haroche-Bouzinac a étudié 
le «trio charmant», qu'elle nomme aussi «trinité amoureuse», «parfait accord 
triadique » ou « harmonie triadique », dans la correspondance du jeune Voltaire 
(« L'éclipsé du sentiment dans la Correspondance de Voltaire : de l'amour à l'ami- 
tié», communication inédite). Elle voit dans ce «thème du trio parfait réunis- 
sant ami et