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Full text of "Diderot épistolier : contribution à une poétique de la lettre familière au XVIIIe siècle"

Benoit \lelançon 




DIDEROT 




EPISTOLIER ^^ 




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« ô ma Sophie, il me 
resterait donc un espoir 
de vous toucher, de vous 
aimer, de vous chercher, 
de m'unir, de me con- 
fondre avec vous, quand 
nous ne serons plus. S'il 
y avait dans nos princi- 
pes une loi d'affinité, s'il 
nous était réservé de 
composer un être com- 
mun ; si je devais dans 
la suite des siècles 
refaire un tout avec 
vous ; si les molécules 
de votre amant dissous 
venaient à s'agiter, à se 
mouvoir et à rechercher 
les vôtres éparses dans 
la nature ! Laissez-moi 
cette chimère. Elle m'est 
douce ; elle m'assurerait 
l'éternité en vous et avec 
vous...» 

Diderot 

à Sophie Volland, 

15 octobre 1759 



DIDEROT 
ÊPISTOLIER 



DU MÊME AUTEUR 



Chez le même éditeur 

Miscellanées en Vhonneur de Gilles Marcotte^ sous la direction de Benoît 
Melançon et Pierre Popovic, 1995. 

Saint-Denys Garneau et La Relève. Actes du colloque tenu à Montréal le 
12 novembre 1993y sous la direction de Benoît Melançon et Pierre 
Popovic, 1995. 



Chez d'autres éditeurs 

Le Conseil des arts du Canada 1957-1982, avec Laurent Mailhot, 1982. 

Les Facultés des lettres. Recherches récentes sur Vépistolaire français et 
québécois, sous la direction de Benoît Melançon et Pierre Popovic, 
1993. 

Les femmes de lettres. Écriture féminine ou spécificité générique ? Actes du 
colloque tenu à l'Université de Montréal le 15 avril 1994, sous la 
direction de Benoît Melançon et Pierre Popovic, 1994. 

Montréal 1642-1992. Le grand passage, sous la direction de Benoît 
Melançon et Pierre Popovic, 1994. 

Lettres des années trente^ sous la direction de Michel Biron et Benoît 
Melançon, 1996. 



Benoît Melançon 



DIDEROT 
ÉPISTOLIER 

Contribution à une poétique 
de la lettre familière au XVIIP siècle 



FIDES 



Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention 

de la Fédération canadienne des sciences humaines et sociales, 

dont les fonds proviennent du Conseil de recherches en sciences humaines. 



Dépôt légal : 2' trimestre 1996 

Bibliothèque nationale du Québec 

© Éditions Fides, 1996. 

Les Éditions Fides bénéficient de l'appui du Conseil des Arts du Canada 
et du ministère de la Culture du Québec. 



Préface 



En se proposant de constituer, à partir des lettres de Diderot et de 
certains de ses contemporains, une poétique de la lettre familière 
au XVIII' siècle, Benoît Melançon se lançait un défi aussi auda- 
cieux que redoutable. Les genres poétiques, du théâtre à la poésie 
régulière, ont fait l'objet d'une intense théorisation depuis 
l'Antiquité, puis à travers la Renaissance et le classicisme. Le 
XIX* siècle a étendu cette réflexion à la problématique du roman. 
Notre époque l'a appliquée, avec succès, au journal intime et à 
l'autobiographie. La dégager de la correspondance intime relevait 
de la gageure, et c'est le pari que l'auteur a osé, et tenu. 

Qu'une telle investigation nous vienne du Canada, et plus 
précisément du Québec, ne surprendra que ceux qui n'ont pas 
suivi de près le vaste mouvement de théorisation du phénomène 
littéraire qui, sous des formes diverses, parfois antagonistes, a 
déferlé sur la critique universitaire américaine, depuis le New 
Criticism et à travers le structuralisme et le déconstructionnisme, 
avec une vigueur poussée parfois jusqu'à l'intolérance. Tel n'est 
pas le cas de Benoît Melançon : il ne s'avance qu'avec une mé- 
thode faite de rigueur et de sensibilité plurielle, et il ne néglige 
aucune des voies susceptibles de conduire à l'élaboration d'un 
modèle formel. 

La démarche adoptée ne laisse aucune place à l'imprécision 
terminologique, ni à l'arbitraire des choix dans l'établissement du 
corpus. Sa large visée lui permet de tenir compte des travaux 
antérieurs — d'ailleurs peu nombreux — et de l'étude parallèle 
de Geneviève Haroche-Bouzinac sur la correspondance de Vol- 
taire. Depuis leur révélation, en 1830, les lettres à Sophie Volland 
ont presque toujours été admirées pour leurs qualités stylistiques 



VIII Diderot épistolier 

(attribuées à une spontanéité primesautière) et pour leur intérêt 
biographique, idéologique et documentaire. Le postulat de 
Benoît Melançon est de les tenir pour un objet textuel global qui 
renvoie à la présence d'un sujet, Tépistolier Diderot : la décision 
a l'avantage de la cohérence, mais elle conduit à écarter de l'ana- 
lyse le rapport aux autres œuvres, celles du philosophe et du 
romancier. L'examen des différences et des similitudes, même 
occasionnel, ne serait peut-être pas sans répercussion sur le statut 
du corpus épistolaire, fût-ce a contrario. 

Solidement structuré, le livre de Benoît Melançon s'articule 
autour de quelques questions fondamentales, touchant à l'essence 
même du genre : sa définition, son rapport à l'absence, au silence 
et au temps, la part de l'autoreprésentation, la fonction publique 
et sociale, et enfin celle d'échange, qui induit la relation avec le 
dialogue et la conversation, mais aussi avec les textes d'autrui. 

Ce qui enrichit et vivifie cette structure, c'est aussi la finesse 
de la lecture critique, l'acuité du regard, l'originalité du commen- 
taire, tant à propos de la lettre que des textes mis en référence. 
L'auteur démontre ainsi qu'on peut être théoricien rigoureux tout 
en témoignant d'une grande sensibilité esthétique. On lui saura 
gré de nous avoir fait avancer dans la connaissance du statut de 
l'individu et de l'ambiguïté des rapports entre le privé et le public 
au xviii' siècle et d'éclairer ainsi sous un angle nouveau la pro- 
fonde transformation qui s'opère, dans l'ordre littéraire, par cette 
intrusion de la subjectivité. 

Roland Mortier, 
de rinstitut 



Liste des sigles et abréviations 



Ac. 62 Académie française, Dictionnaire de Vacadémie françoisey Paris, 
Chez la veuve de Bernard Brunet, 1762, 4' édition, 2 vol. 

Best. D Voltaire, Correspondence and Related Documents^ édition 
définitive par Théodore Besterman, The Voltaire Foundation, 
coll. « The Complète Works of Voltaire », 1968-1977, vol. 85 
à 135. 

DPV Diderot, Œuvres complètes, Paris, Hermann, depuis 1975, 33 

vol. prévus. 

LEW Diderot, Œuvres complètes. Édition chronologique. Introduc- 
tions de Roger Lewinter, Paris, Club français du livre, 1969- 
1973, 15 vol. 

LSV Diderot, Lettres à Sophie Volland. Édition établie et présentée 

par Jean Varlooty Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1547, 1984, 
405 p. 

RDE Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie. 

RHLF Revue d'histoire littéraire de la France. 

SVEC Studies on Voltaire and the Eighteenth Century. 

Toutes les lettres de la Correspondance de Diderot sont citées d'après 
l'édition de Georges Roth et Jean Varloot (Paris, Éditions de Minuit, 
1955-1970, 16 vol.) : la page (en chiffres arabes) est toujours précédée 
du volume (en chiffres romains). La graphie de cette édition est intégra- 
lement respectée. 

Les traductions des textes anglais sont toutes de l'auteur. 



Remerciements 



Christie McDonald a été ma directrice de thèse au Département 
d*études françaises de TUniversité de Montréal : ses précieux 
commentaires, ses suggestions judicieuses et sa diligence ont per- 
mis de mener à terme la thèse, soutenue en décembre 1991, dont 
est tiré ce livre. Je la remercie vivement. 

Plusieurs autres personnes m'ont aidé et c'est avec recon- 
naissance que j'adresse ma gratitude : à José-Michel Moureaux, 
pour sa direction aux premiers temps de cette recherche ; à Artie 
Greenspan et Laurent Mailhot, pour leurs lectures et leurs con- 
seils ; à Bernard Beugnot, pour ses remarques sur la théorie de 
Tépistolaire et pour sa confiance ; à Ladislav Gonczarow et 
Maryse Rouy, pour leurs talents de traducteurs ; à Martine Léo- 
nard, pour ses commentaires sur une première version de la sec- 
tion finale du troisième chapitre ; à Michel Biron, Marc Buffat, 
Michel Delon, Geneviève Haroche-Bouzinac et André Magnan, 
pour leurs suggestions lors du passage de la thèse au livre ; à mon 
éditeur, Antoine Del Busso, pour la chaleur de son accueil et pour 
son efficacité ; à monsieur Roland Mortier, qui m'a fait l'honneur 
d'une préface. Jean-Luc Godard déclare aimer le tennis parce que 
c'est un « échange et donc un dialogue », mais déplore que ce le 
soit « de moins en moins », à cause de la puissance des joueurs ; 
pourtant, Pierre Popovic voit bien que continuent l'échange, le 
dialogue et le tennis, qui n'ont jamais cessé d'accompagner ce 
travail. Marie Malo, elle, sait ce que je lui dois. 



4 Diderot épistolier 

Ma reconnaissance va enfin au Conseil de recherches en 
sciences humaines du Canada, pour son soutien financier de 
1987 à 1990, et au Programme d*aide à l'édition savante de la 
Fédération canadienne des sciences sociales et de la Fédération 
canadienne des éudes humaines, pour sa contribution à la publi- 
cation de cet ouvrage. 



Introduction 



Entrant aujourd'hui dans une librairie, tout écrivain ou tout lec- 
teur du XVIII' siècle serait sensible à la prédominance, sur les 
rayons, de genres qui, à son époque, n'avaient guère le statut qui 
est maintenant le leur : le roman, surtout, mais aussi le théâtre et, 
dans une moindre mesure, la poésie. Depuis quelques années, à 
côté de ces genres traditionnels au statut social mouvant, Tinsti- 
tution littéraire accorde également une place de plus en plus 
grande à ce qu'il est convenu d'appeler les genres intimes ou la 
littérature personnelle : le journal, l'autobiographie, la littérature 
de voyage et, enfin, la correspondance. 

Si ces diverses formes d'écriture sont devenues un des sec- 
teurs de pointe dans le monde de l'édition, elles ont aussi fait 
l'objet, dans le même temps, de recherches nombreuses dans le 
champ de la critique littéraire. On possède depuis plusieurs an- 
nées déjà des travaux approfondis sur le journal intime et sur 
l'autobiographie, notamment. Sur la pratique de la lettre, en re- 
vanche, on ne disposait pas encore d'une introduction générale : 
alors qu'il existe des poétiques du journal et de l'autobiographie, 
une poétique de la lettre familière faisait encore défaut. Mais 
qu'entendre par le mot poétique^. Tout simplement un outil per- 
mettant de réfléchir à la nature d'un genre littéraire, de détermi- 
ner son fonctionnement le plus général et, finalement, d'aider à 
lire les textes qui en relèvent. Une telle poétique a pour tâche de 
répondre à une question en apparence toute simple: qu'est-ce 
qu'une lettre? Cette question peut paraître spécieuse, dans la 
mesure où tout le monde est, peu ou prou, un épistolier, où tout 



6 Diderot épistolier 

le monde a déjà écrit des lettres. Personne, pourtant, ne s'était 
demandé à ce jour ce que cette pratique, au xviii*' siècle, avait de 
spécifique, ce qui la caractérisait, ce qui la distinguait des autres 
formes d'écriture : on possède aujourd'hui des outils pour analy- 
ser le roman ou la poésie, on sait à quel protocole de lecture 
soumettre un journal intime ou une autobiographie, mais il 
manquait encore une réflexion d'ensemble sur la lettre. 

L'objectif du présent ouvrage est donc double: il s'agit, 
d'une part, de décrire et d'analyser la pratique de Denis Diderot 
épistolier dans ses lettres familières, soit 779 textes écrits entre 
1742 et 1784; d'autre part, grâce au rapprochement de cette cor- 
respondance avec d'autres qui lui sont contemporaines, qu'elles 
soient dues à des écrivains célèbres ou à des inconnus, de con- 
tribuer à l'élaboration d'une poétique de la lettre familière au 
xviii' siècle. Atteindre cet objectif nécessite deux opérations pré- 
liminaires: le choix d'une approche théorique et de procédures 
méthodologiques (pourquoi une poétique? comment l'élabo- 
rer?) et le découpage d'un objet (quels textes retenir? à quoi les 
comparer?). 

Pour une poétique 

Dans son Glossaire pratique de la critique contemporainey Marc 
Angenot recense trois acceptions du mot Poétique. Après avoir 
rappelé le sens très général du mot chez Roman Jakobson ou 
Tzvetan Todorov («théorie de la littérature») et celui, «plus res- 
treint, mais traditionnel», de «science dont la poésie est l'objet» 
(Jean Cohen), il en indique un troisième: 

Poétique peut aussi désigner l'ensemble des principes esthé- 
tiques, consciemment exposés ou implicites, qui guident un 
écrivain (non pas spécialement un « poète ») dans son œuvre: 
la Poétique de Marcel Proust, la Poétique de Mallarmé... 

De même s'il s'agit d'un groupe ou d'une génération : la 
poétique des grands Rhétoriqueurs, la poétique symboliste...' 



1. Marc Angenot, Glossaire pratique de la critique contemporainey Mont- 
réal, Hurtubisc HMH, 1979, nouvelle édition, p. 155-156. 



Introduction 7 

Ces « principes esthétiques » ne se manifestent pas que chez « un 
écrivain», «un groupe» ou «une génération»; on les retrouve 
également dans le système des genres. Considérés dans un mo- 
ment de l'histoire et de leur développement, ceux-là reposent sur 
un ensemble de principes esthétiques, identifiés ou non par les 
agents, et dont certains leur échappent, qui permettent de recons- 
truire ce que l'on appellera une «poétique des genres». Toute 
poétique, dans cette acception, est historique. De ce point de vue, 
Ton dira que la constitution de la poétique de Diderot épistolier 
a pour objectif de participer à l'élaboration d'une poétique de la 
lettre familière au xviii* siècle. La lecture proposée sera imma- 
nente et ira du texte au genre, et non l'inverse: une conception 
statique du genre épistolaire précède son actualisation dans les 
lettres de Diderot, par exemple dans les manuels enseignant l'art 
d'écrire, mais la lettre réinvente toujours ce genre, lui rend son 
dynamisme. 

Jean Rousset a publié en 1986 une «poétique» du journal 
intime. La définition qu'il donnait du concept de genre, bien que 
minimale, est utile à plusieurs égards. Pour Rousset, le genre est 

une classe de textes dotée par convention bien établie de 
traits communs propres à cette classe seule [...] chaque 
texte particulier y est conçu — et lu — dans sa relation avec 
tous ceux qui lui ressemblent; le genre préexiste donc à 
l'œuvre individuelle ; il est un « modèle d'écriture » (Todo- 
rov) et tout autant un modèle de lecture^. 

De « traits communs » (ou de « principes esthétiques »), la lettre 
n'en manque pas — à défaut d'une « convention bien établie » — , 
bien qu'ils varient selon les époques et les lieux, et qu'ils ne soient 
« bien établis » que dans des contextes spécifiques : les formules 
d'ouverture et de clôture diffèrent, les registres offerts à l'épisto- 



2. Jean Rousset, Le lecteur intime. De Balzac au journal, Paris, José 
Corti, 1986, p. 14. Dans l'article « Encyclopédie», Diderot dit prendre «le terme 
de poétique dans son acception la plus générale, pour un système de règles 
données, selon lesquelles, en quelque genre que ce soit, on prétend qu'il faut 
travailler pour réussir» (DPV, VII, 234). Contrairement aux poétiques tradi- 
tionnelles, la poétique épistolaire n'est pas « donnée » ; il faut la construire. 



8 Diderot épistolier 

lier se rétrécissent ou s'élargissent, la place de la correspondance 
dans le système des genres et dans la sphère des conduites sociales 
évolue. Autrement dit, la lettre a toujours été fortement codifiée : 
les « modèles d'écriture » sont déterminants dans cette « classe de 
textes ». Cette pratique dépend de plus du progrès des communi- 
cations, celui de la poste essentiellement, et de l'évolution du 
roman épistolaire et des genres de la littérature intime : les « traits 
communs propres » à la correspondance acquièrent d'abord leur 
spécificité dans l'histoire qui est la sienne et par rapport aux divers 
genres de l'expression du moi et à ceux qui utilisent les ressources 
fictives de la lettre. Ce « modèle d'écriture », qui « préexiste [...] 
à l'œuvre individuelle », a été étudié pour diverses époques, mais 
non le « modèle de lecture » qu'il implique. Ce travail reste à faire, 
en partant des textes eux-mêmes et non d'une définition figée du 
genre. 

On dira, pour reprendre les termes de Raymond Jean, que 
la forme de la lettre est « autant celle de la communication dé- 
monstrative que de la lucidité introspective^ ». C'est en effet la 
« communication » qui distingue le « modèle formel » de la cor- 
respondance de celui du journal intime tel que le postule Jean 
Rousset : « soliloque du je, fréquence quotidienne et optique de 
l'instant de rédaction, fragmentation d'un discours mosaïque, 
répétition des jours et des formules, etc."* ». Abstraction faite du 
« soliloque » et de la « fréquence quotidienne », ce « modèle for- 
mel » pourrait être celui de la lettre. Sans analyser cette ressem- 
blance de la lettre et du journal, le critique y est cependant sen- 
sible. Dressant sa typologie en fonction d'une « échelle 
progressive de la destination», il isole un type de journal où se lit 
un « degré faible de divulgation intime » ; il y aurait alors une 
« situation "quasi épistolaire^" ». L'on voudrait montrer que l'ac- 
tivité épistolaire n'est pas affaire de «degré» par rapport à un 
genre clairement formalisé: elle est une pratique spécifique où 
l'introspection, si elle existe, est toujours aussi affaire de commu- 
nication adressée à autrui. 



3. Raymond Jean, Un portrait de Sade, Arles, Actes Sud, 1989, p. 201. 

4. Jean Rousset, op. cit., p. 15. 

5. Ibid, p. 144, 149 et 147. 



Introduction 9 

Les «traits communs propres» à la lettre sont aussi bien 
rhétoriques que thématiques, ils ont une efficacité sémiotique qui 
n'est qu'à eux et ils renvoient à des situations pragmatiques tout 
à fait précises. Leur description prendra appui sur des textes ve- 
nus d'horizons divers : dictionnaires de procédés littéraires et de 
comptabilité, recherches historiques sur la lettre et les pratiques 
connexes, travaux critiques sur l'œuvre de Diderot. Elle fera à 
l'occasion appel à un vocabulaire technique, ce que Diderot ap- 
pelle, dans une lettre à l'abbé Ferdinando Galiani, le « ramage des 
grammairiens» (XII, 225). Les mêmes segments textuels sont, de 
plus, susceptibles de multiples interprétations, et on en verra 
quelques-uns reparaître périodiquement dans l'analyse. La lec- 
ture est un travail de coupe et de recoupe: dans la masse des 
textes, il faut recueillir ce qui permet de définir un genre et une 
pratique particulière de ce genre, mais c'est la combinaison qui 
donne sens à cette récolte. Quand il n'y aurait qu'une méthodo- 
logie à ce livre, c'est celle-là. Le contenu informatif des lettres n'a 
pas été inventorié: la correspondance ne sera pas considérée 
comme le dépôt d'un savoir sur le monde, une « gazette » ou un 
réservoir de faits et d'anecdotes, mais comme une façon d'écrire, 
pour soi et pour autrui, le monde et l'intimité. La lettre est un 
texte; elle est aussi un document d'archives, mais on laissera à 
d'autres le soin d'en exploiter les richesses informatives. 

La lettre dont on veut constituer la poétique doit être mise 
en relation avec des pratiques similaires qui lui sont contempo- 
raines et avec l'ensemble de l'œuvre de Diderot, aussi bien 
qu'avec le cortège critique qui l'accompagne. Même si cette poé- 
tique sera fondée essentiellement sur l'analyse d'un seul groupe 
de lettres, il n'est pas interdit de penser que ses conclusions pour- 
ront s'appliquer à d'autres pratiques épistolaires au xviii' siècle. 
À partir de la comparaison ponctuelle de ce corpus avec les lettres 
d'un auteur aujourd'hui oublié, Nicolas-Maurice Chompré, il 
s'agira de mettre en lumière le fait que les déterminations propres 
à l'écriture épistolaire touchent, au xviii' siècle du moins, aussi 
bien les textes auxquels s'intéresse habituellement la critique lit- 
téraire que les textes moins légitimés. On posera l'hypothèse que 
l'écrivain reconnu tel par ses pairs et par la critique n'a pas une 
pratique générique différente de celle de n'importe quel épistolier 



10 Diderot épistolier 

lettré, qu*il soit écrivain ou non. En plus des lettres de Diderot et 
de Chompré, on mettra à contribution celles de madame Du 
Deffand, de madame d'Épinay, de Galiani, de Voltaire, de ma- 
dame Du Châtelet, de Rousseau, de Grimm, du prince de Ligne, 
d*Élisabeth Bégon, de Julie de Lespinasse, de madame de 
Graffigny. À Toccasion, des romans (Guilleragues, madame de 
Tencin, Crébillon fils, Bibiena, madame de Graffigny, Charles 
Pinot-Duclos, Rousseau, madame Riccoboni, Vivant Denon, La- 
clos, Restif de la Bretonne, Sade), des pièces de théâtre (Mari- 
vaux, Beaumarchais, Potocki), des poèmes (Voltaire, Dorât, Léo- 
nard, Cubières de Palmézeaux), des écrits intimes (Rousseau) et 
des textes descriptifs (Louis-Sébastien Mercier) serviront égale- 
ment à l'élaboration de la poétique, avec toutes les précautions 
qu'exige le recours à des genres qui ont leurs lois propres. Com- 
paraison n'est pas raison, certes, mais les genres littéraires et les 
pratiques individuelles ne prennent leur sens que lorsqu'on les 
fait se détacher du discours social qui les rend compossibles et 
leur confère une partie de leur signification. 

Les textes épistolaires se rattachent par ailleurs, de façons 
multiples, aux autres textes qu'a écrits leur auteur. C'est d'autant 
plus vrai à l'époque classique que la spécialisation des pratiques 
littéraires, selon Pierre Bourdieu, n'est pas encore réalisée : la con- 
ception actuelle du système des genres n'existe pas au xviii^ siècle 
et rend difficile d'extraire la correspondance de Diderot de l'en- 
semble de ses textes. Or vouloir rendre compte de tous les rap- 
ports de la correspondance de Diderot avec les autres textes de 
l'écrivain, pour souhaitable que cela soit idéalement, n'est guère 
réaliste dans les limites de ce travail. Aussi souvent que possible, 
ces rapports seront indiqués, mais sans plus. Les conceptions du 
temps et de la matière que l'on trouve dans la lettre du 15 octobre 
1759, par exemple, ne peuvent être considérées indépendamment 
de la pensée philosophique de Diderot : il faut pourtant s'y rési- 
gner. Le psittacisme dans Jacques le fataliste — « Jacques disait 
que son capitaine disait» (DPV, XXIII, 23) — est une figure de 
la répétition : en quoi se distingue-t-il de la répétition épistolaire? 
Cet ouvrage ne porte pas sur l'ensemble des textes de Diderot, 
mais d'abord et avant tout sur sa pratique épistolaire. 



Introduction 11 

Cœuvre de Diderot ne s'avance plus aujourd'hui qu'accom- 
pagnée de son cortège critique. N'est-ce pas le propre des auteurs 
classiques (ce qui, en fait, les rend classiques) de toujours faire 
lire à la fois un texte et le commentaire de ce texte ? Comprendre 
Diderot et plus précisément sa correspondance exige aussi bien 
une lecture des textes diderotiens que des études écrites sur eux : 
la discussion de la tradition critique tiendra dans l'interprétation 
une place importante. La poétique proposée se situe en effet par 
rapport au discours d'accompagnement des lettres et des autres 
textes de Diderot. Ainsi, un des phénomènes les plus souvent 
évoqués par les diderotistes viendra alimenter plusieurs des ana- 
lyses de ce livre: faisant abstraction des jugements moraux qui 
nourrissaient au xix' siècle les attaques d'un Barbey d'Aurevilly, 
la critique doit aujourd'hui tenter de concevoir une lecture de la 
correspondance qui s'écrive à partir des mêmes principes que 
celle de l'œuvre dans son ensemble, et principalement à partir de 
la notion de dialogue, cette « technique » qui « fait corps avec l'être 
narratif de Diderot », selon Anne-Marie et Jacques Chouillet^. Il 
paraît impossible de penser la dimension dialogique de la corres- 
pondance diderotienne hors de l'histoire de cette interprétation. 

Le rapport de la correspondance avec les autres textes de 
l'écrivain ne sera pas de l'ordre du biographique. Désigné par les 
mots Diderot ou Vépistoliery le Sujet dont il est question dans cet 
ouvrage est d'abord et avant tout un sujet textuel. Ce Diderot 
épistolier est une création de la correspondance et c'est dans les 
textes qui la composent qu'il se crée lui-même pour ses lecteurs, 
les destinataires des lettres comme les lecteurs actuels de son 
œuvre. La lettre est le lieu où se construit le sujet Diderot et elle 
postule que cette construction est acceptée par le lecteur: pour 
que la communication soit possible, il faut que le destinataire (et 
le critique avec lui) prenne la lettre au sérieux, lui accorde un 
minimum de cohérence interne, lui reconnaisse, au moins, une 
certaine forme d'unité. À œt égard, les pragmaticiens, avec H. Paul 
Grice, ont conceptualisé la notion de « principe de coopération » : 
« que votre contribution conversationnelle corresponde à ce qui 



6. Anne-Marie et Jacques Chouillbt, «État actuel des recherches sur 
Diderot», Dix-huitième siècle, 12, 1980, p. 461. 



12 Diderot épistolier 

est exigé de vous, au stade atteint par celle-ci, par le but ou la 
direction acceptés de l'échange parlé dans lequel vous êtes en- 
gagé^ ». Avec les nuances qu impose le passage d'une réflexion sur 
réchange oral à une autre portant sur l'écrit, ce «principe de 
coopération» rejoint quelques-unes des lectures élaborées plus 
loin : la lettre est soumise à un pacte (« ce qui est exigé de vous »), 
elle s'insère dans une série («au stade atteint par celle-ci»), elle 
est duelle (c'est un «échange») et elle est déterminée par sa fina- 
lité («le but ou la direction acceptés»). Si une intentionnalité est 
à l'œuvre dans l'épistolaire, ce ne peut être que celle-là: à un 
moment précis, quelqu'un s'adresse à quelqu'un d'autre par un 
texte, à des fins ponctuelles et en acceptant de se plier à des règles 
implicites et explicites. 

On notera que l'histoire tient une place centrale dans la 
poétique de la lettre familière, et que cette histoire est triple. Le 
texte épistolaire, on l'a vu, doit d'abord être rendu à sa propre 
histoire, celle de la correspondance considérée comme un ensem- 
ble organisé chronologiquement, et mis en relation, même quand 
ce ne serait que par allusion, avec les autres textes de son auteur. 
Les lettres de Diderot témoignent ensuite de l'histoire du genre 
épistolaire: entre la lettre érudite et ostensible telle que la re- 
cueillaient en livres les xvi' et xvii' siècles, et la lettre réputée lieu 
de l'intimité telle qu'elle se développe depuis la modernité, la 
lettre du xviii*' siècle est le lieu d'une transition cruciale entre le 
public et le privé. Enfin, cette transition n'est pas uniquement 
affaire de littérature ; elle renvoie plus largement à la transforma- 
tion du statut du sujet dont les événements de 1789 et leurs suites 
ont été les catalyseurs. Comme le note Michel Condé, 

la Révolution a proposé et imposé institutionnellement une 
définition originale du rapport entre l'individu et la société 
par la liberté et l'égalité des citoyens [ . . . ] Après cette date, 
quelles que soient ses opinions politiques et quelle que soit 
la réalisation concrète des notions en cause, l'écrivain a 
pour horizon de sens l'égalité des citoyens, la liberté, 



7. H. Paul Grice, « Logique et conversation », Communications, 30, 1979, 
p. 61. 



Introduction 13 

Tabsence de distinctions fondées sur d'autres qualités que le 
« mérite* ». 

De cette évolution de V« horizon de sens » au xviii* siècle, la lettre 
est tributaire. Si les liens de Fépistolaire, de Fautobiographie et du 
journal intime permettent souvent de mieux définir les genres les 
uns par rapport aux autres, leur histoire respective est également 
riche d'enseignements en ce qui concerne le sujet individuel qui 
s y donne à lire. Pour que l'autobiographie et le journal puissent 
naître et pour que l'épistolaire puisse glisser du public au privé 
(mais ce glissement n'est ni rupture radicale ni changement de 
nature), il faut qu'apparaisse un nouvel individu, que celui-ci 
existe enfin pour lui-même, que les sphères du privé et du public 
soient clairement distinguées. Cette nouvelle conception de l'in- 
dividu n'a pas encore au xviii* siècle la forme qu'elle aura au 
siècle suivant: «s'affirmer singulier, c'est-à-dire différent des 
autres hommes, suppose que ces hommes soient semblables entre 
eux, ce que précisément ils n'étaient pas pour l'Ancien Régime », 
fait encore remarquer Michel Condé^. Dans l'histoire de l'indivi- 
dualité, le xviii' siècle épistolaire a une place spécifique. 

On proposera donc, dans le présent travail, une réflexion 
dans laquelle l'histoire des genres et des formes tient une place 
cardinale, où la dimension sociale des pratiques est déterminante, 
pour laquelle la question du Sujet ne se pose qu'au travers de 
celles de l'Histoire et de la Société, et qui accorde une place par- 
ticulière aux contextes d'énonciation. Au moyen de descriptions 
minutieuses et par la définition de types et de catégories, on ren- 



8. Michel Condé, La genèse sociale de V individualisme romantique. 
Esquisse historique de l'évolution du roman en France du dix-huitième au dix- 
neuvième siècle, TUbingen, Nicmcycr, 1989, coll. «Mimcsis», 7, p. 2. Sur cette 
question fondamentale, on verra encore : Michel Condé, « Note sur la poésie 
française au xvm* siècle». Études françaises, 27: 1, printemps 1991, p. 25-47; 
Catherine Glyn Davies, m Conscience as Consciousness : The Idea of Self- 
Awareness in French Philosophical Writing from Descartes to Diderot », SVEC, 
272, 1990, viii/170 p.; et Dena Goodman, «Public Sphère and Private Life: 
Toward a Synthesis of Current Historiographical Approaches to the Old 
Régime», History and Theory, 31:1, 1992, p. 1-20. 

9. Michel Condé, La genèse sociale de V individualisme romantique, 
op. cit., p. 6. 



14 Diderot épistolier 

dra la correspondance de Diderot à son histoire, tout en l'inscri- 
vant, par le recours à un corpus critique élaboré depuis deux 
siècles, dans celle de ses lectures. 

Mais une poétique systématique est-elle concevable? Est-il 
possible d'imaginer rendre compte de tout ce qui constitue un 
genre? Une telle entreprise n'est-elle pas vouée par avance à 
l*échec lorsqu'on essaie de la concevoir pour les genres dits inti- 
mes ? À de telles questions deux réponses sont possibles. La pre- 
mière est que les cas d'espèce seraient trop nombreux pour 
qu'une poétique des genres ait quelque valeur opératoire: la 
multiplication des exceptions abolirait la règle, le texte imposerait 
toujours sa loi au genre, le statisme de la description ne rendrait 
pas justice à la dynamique des textes. La seconde, que les difficul- 
tés réelles que représente la personnalité de chaque œuvre ne 
rendent pas pour autant caduque la constitution d'une poétique : 
il y a certes des exceptions à ce qui se donne pour la règle, mais 
ces exceptions permettent justement de penser cette règle, de 
dessiner l'horizon duquel se détachent les œuvres singulières, de 
déterminer le protocole de lecture qu'elles édictent, de voir se 
déployer des stratégies autonomes. C'est la position qui sera dé- 
fendue dans ce livre: non pas la volonté de tout expliquer du 
texte par son substrat générique, mais la nécessité d'inscrire 
l'œuvre dans un ensemble d'autres œuvres (du même genre et, à 
l'occasion, de genres différents) pour décrire la spécificité de son 
fonctionnement (thématique, rhétorique, pragmatique). On gar- 
dera finalement présent à l'esprit le fait que les frontières parfois 
indécises du genre obligent à la prudence dans l'interprétation : 
frontières internes (qu'est-ce qui distingue une lettre publique 
d'une lettre familière?) et frontières externes (un corpus épisto- 
laire clos est-il imaginable?) font que l'œuvre dont il faut penser 
la poétique n'est jamais délimitée une fois pour toutes. 

Un corpus à définir 

Se demandant en 1967 si la littérature épistolaire datait du xviii* 
siècle, Georges May appuyait sa réponse (positive, si l'on entend 
la lettre privée dans son acception moderne) sur des remarques 



Introduction 15 

concernant les trois grandes correspondances du siècle, celles de 
Diderot, de Rousseau et de Voltaire. Parce que l'unanimité de la 
critique était faite depuis longtemps sur les qualités des Lettres à 
Sophie Volland et parce qu'il comparait Diderot à ses deux pres- 
tigieux contemporains, le critique pouvait alors dire que la cor- 
respondance de Diderot était «de toutes les grandes correspon- 
dances du siècle celle qui a été le plus fréquemment et le plus 
sérieusement étudiée'^». Il expliquait cette situation par le cadre 
général de la réception de l'œuvre de Diderot depuis le xix* siè- 
cle: «les vrais mérites de la correspondance de Diderot ont été 
pressentis et même reconnus plus tôt et avec plus de perspicacité 
que ceux des lettres de Voltaire et surtout de Rousseau, sans 
doute parce que les autres chefs-d'œuvre de l'encyclopédiste ont 
été connus et surtout reconnus beaucoup plus tard que les 
leurs" ». Pertinente dans une perspective comparatiste, et à l'épo- 
que où elle était formulée, l'évaluation de Georges May ne tient 
plus aujourd'hui. Sans entrer dans le détail des recherches liées 
aux éditions des correspondances de Voltaire par Théodore 
Besterman et de Rousseau par Ralph Leigh, force est de constater 
que la lecture non documentaire de la correspondance de Diderot 
en est encore à ses balbutiements'^ Malgré des publications ré- 
centes sur la correspondance diderotienne comme texte littéraire, 
un important travail de description critique et d'analyse textuelle 
reste à mener. Dans un état présent paru en 1979, Jacques 



10. Georges May, « La littérature épistolaire date-t-elle du dix-huitième 
siècle?», SVEC, 56, 1967, p. 827. 

11. Ibid., p. 828. 

12. Parmi les travaux les plus importants sur la correspondance de Vol- 
taire, on doit compter ceux de Geneviève Haroche-Bouzinac {Voltaire dans ses 
lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation d'un épistolier au XVllV siècle, Paris, 
Klincksieck, coll. «Bibliothèque de l'Âge classique», série «Morales», 2, 1992, 
394 p.), d'André Magnan («Dossier Voltaire en Prusse (1750-1753)», SVEC, 
244, 1986, xii/441 p.) et de Christiane Mervaud («Voltaire et Frédéric II: une 
dramaturgie des Lumières. 1736-1778», SVEC, 234, 1985, xiv/617 p.). En ce qui 
concerne Rousseau, on lira l'ouvrage d'Anna Jaubert {Étude stylistique de la 
correspondance entre Henriette **• ef /.-/. Rousseau, la subjectivité dans le dis- 
cours, Paris et Genève, Champion et Slatkine, coll. «Études rousseauistes et 
index des œuvres de ].-]. Rousseau. Série C : "Études diverses" », 3, 1987, 561 p.). 



16 Diderot épistolier 

Chouillet mentionne le fait qu*il existe, pour la période qui va de 
1952 à 1977, mille ouvrages ou articles consacrés à Diderot, mais 
ne relève aucune étude spécifiquement consacrée à la correspon- 
dance*\ «Diderot épistolier [...] n'a été Tobjet que de peu de 
recherches», déclare de même Jean Varloot en 1984 (LSV, p. 371). 

En fait, les études qui ont porté à ce jour sur la correspon- 
dance de Diderot ont le plus souvent eu pour objet des aspects 
étroitement circonscrits de celle-ci ou des séries de lettres, soit les 
Lettres à Sophie Volland (le corpus le plus souvent étudié), soit les 
lettres au sculpteur Etienne-Maurice Falconet. Une des hypothè- 
ses fondamentales de cet ouvrage est qu'il n'y a pas lieu, sauf pour 
des raisons éditoriales, de démembrer ainsi la correspondance: 
qu'il s'adresse à sa femme ou à Sophie''*, à Catherine de Russie ou 
à son libraire, à son frère abbé ou à une actrice, Diderot, dans ses 
lettres familières, n'écrit pas de façon substantiellement diffé- 
rente. Une telle hypothèse va à l'encontre, du moins en partie, des 
présupposés de plusieurs études sur la correspondance et elle 
implique une définition particulière de la correspondance comme 
texte. Elle a aussi des conséquences immédiates sur la constitu- 
tion de l'objet d'étude. 

Le corpus étudié est constitué des lettres familières écrites 
par Diderot telles qu'elles ont été éditées par Georges Roth, puis 
par Jean Varloot, entre 1955 et 1970, et des inédits parus depuis 



13. Jacques Chouillet, « État présent des études sur Diderot », L'Infor- 
mation liuéraire, 31 : 3, mai-juin 1979, p. 103-114. Même absence chez Anne- 
Marie Chouillet et Jacques Chouillet (loc. cit.) et chez Arthur M. Wilson 
(« Reflections Upon Some Récent Diderot Discoveries », dans Raymond 
Trousson (édit.), Thèmes et figures du siècle des Lumières. Mélanges offerts à 
Roland Mortier^ Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire », 
192, 1980, p. 329-340). Pour connaître l'état présent des recherches sur la cor- 
respondance de Diderot, on pourra consulter les deux articles de l'auteur parus 
en 1988 et en 1989 (Benoît Melançon, « Du dialogue : la Correspondance de 
Diderot. État présent », Études françaises, 23 : 3, hiver 1988, p. 147-162 ; repris 
sous le titre « État présent des études sur la correspondance de Diderot », RDE, 
6, avril 1989, p. 131-146). 

14. Arthur M. Wilson explique que Diderot a rebaptisé Louise- 
Henriette Volland du prénom de Sophie « par allusion à la forme française du 
mot grec "Sagesse" qui lui semblait la quintessence de ses qualités » {Diderot. Sa 
vie et son œuvre, Paris, Laffont-Ramsay, coll. « Bouquins », 1985, p. 192). 



Introduction 17 

rachèvement de cette édition. Mais qu'est-ce qu'une lettre fami- 
lière? L'édition Roth-Varloot comporte 1018 entrées, auxquelles 
s'ajoutent les 21 entrées des inédits parus depuis, mais toutes ne 
désignent pas des textes relevant de la pratique de ce genre: on 
a parfois édité des textes dont la nature épistolaire n'était pas 
avérée (des documents juridiques, des dédicaces, des épîtres dédi- 
catoires, des préfaces, etc.) ou des lettres qui étaient destinées à la 
publication (on parlera alors de lettres publiques'^). Parmi les 
lettres publiques, deux séries sont d'un intérêt particulier, car 
elles posent la question des rapports du privé et du public. D'une 
part, les textes destinés par Diderot à la Correspondance littéraire 
de son ami Friederich-Melchior Grimm, au premier rang des- 
quels figurent les Salons, encore retenus par Georges Roth dans 
son édition, méritent d'être édités et lus indépendamment des 
lettres familières : ils relèvent plus du journalisme, au sens que ce 
mot pouvait avoir au xviii' siècle, que de l'épistolaire entendu 
comme pratique de l'intime. D'autre part, les lettres de Diderot 
et de Falconet sur la postérité ont été publiées, encore que partiel- 
lement, par Georges Roth dans la Correspondance, mais les 
diderotistes s'entendent aujourd'hui pour conférer à ces lettres le 
statut d'œuvre indépendante, ce qui leur vaut d'être publiées à 
part, sous le titre Le pour et le contre, dans la nouvelle édition des 
Œuvres complètes de Diderot (DPV, XV). Aucune lettre publique 
n'a été retenue dans cet ouvrage : destinées à la publication, elles 



15. Les principales lettres publiques de Diderot, outre ses préfaces et 
dédicaces, les Salons et la correspondance avec Falconet, sont la Lettre historique 
et politique adressée à un magistrat sur le commerce de la librairie (LEW, V, 299- 
381 ), la Lettre de M. Denis Diderot sur l'Examen de VEssai sur les préjugés (LEW, 
IX. 675-688), la Unre à Monsieur"** sur l'abbé Galiani (LEW, IX, 1-8), la Uttre 
à Madame la comtesse de Forbach (LEW, X, 1 19-132), la Lettre à Monsieur l'abbé 
Galiani sur la sixième ode du troisième livre d'Horace (LEW, X, 25 1 -267), la Lettre 
apologétique de l'abbé Raynal à Monsieur Grimm (LEW, XIII, 63-79), la LeUre 
d'un citoyen zélé (DPV, II, 197-218), la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui 
voient et ses Additions (DPV, IV, 1-107), la Lettre sur les sourds et muets à l'usage 
de ceux qui entendent et qui parlent (DPV, IV, 109-233), les deux lettres à Ber- 
thier (DPV, V, 27-33), la lettre Au public et aux magistrats (DPV, V, 58-78), la 
Uttre à Landois (DPV, IX, 243-260), la lettre À mon frère (DPV, IX, 313-329) et 
la Uttre à Madame Riccoboni (DPV, X, 429-451). 



18 Diderot épistolier 

relèvent de circuits de diffusion et d^impératifs esthétiques diffé- 
rents de ceux des lettres adressées à un seul destinataire et dont 
la divulgation, même si elle est une potentialité de la lettre, n'est 
pas postulée d*emblée par le texte. De même, les lettres destinées 
à Diderot ou celles écrites entre tiers au sujet de Diderot, conser- 
vées, dans certains cas, par les éditeurs, n'ont été mises à contri- 
bution qu'à titre de textes auxquels comparer ceux de Diderot lui- 
même. S'ajoutent enfin aux textes non retenus des lettres publiées 
deux ou trois fois par Georges Roth et Jean Varloot (une seule 
leçon a été retenue) et les entrées numérotées ne contenant pas de 
lettre (les éditeurs ont réservé des numéros aux lettres dont ils 
connaissaient l'existence mais pas le texte). Le corpus ainsi déter- 
miné est constitué de 779 lettres familières écrites par Diderot 
entre 1742 et 1784, sur les 1039 documents recensés de sa corres- 
pondance'^. 

La précision chiffrée ne doit pas faire oublier qu'une corres- 
pondance n'est jamais close, que les textes retrouvés et publiés 
peuvent ne représenter qu'une partie des lettres réellement 
échangées, qu'une nouvelle découverte est toujours susceptible de 
venir modifier l'équilibre de ce que l'on croyait être, jusque-là, un 
ensemble. En ce qui concerne Diderot, on sait par exemple que la 
correspondance familière avec Grimm fait défaut pour la période 
qui va de 1760 à 1768. De même, les lettres de Diderot aux col- 
laborateurs de V Encyclopédie, qu'on imagine nombreuses, ont 
presque toutes disparu, ainsi qu'une partie de la correspondance 
avec Catherine IL Le cas des Lettres à Sophie Volland est plus 
complexe: si l'on peut imaginer que les lettres du directeur de 
V Encyclopédie ont été détruites pour des raisons de sécurité per- 
sonnelle (l'entreprise a longtemps été clandestine), celles qui ont 
poussé à la destruction de l'ensemble des lettres de Sophie et d'un 
bon nombre de celles de Diderot restent mystérieuses. Censure 
familiale? Préjugés littéraires (Diderot est écrivain, pas Sophie)? 



16. L'annexe I contient un tableau chronologique des volumes de la 
Correspondance et des lettres inédites, et l'annexe II, une liste par catégories des 
textes non retenus. À l'annexe III, on trouve un résumé de l'histoire éditoriale 
des lettres de Diderot. 



Introduction 19 

Cette correspondance, dont il reste 189 lettres de Diderot sur un 
total estimé pour l'instant à 553 par Georges Roth (II, 9), doit- 
elle être étudiée à part? Est-elle une «œuvre», comme le croient 
Jacques Proust'^ et Marc Buffat'* ? Cette question est trop délicate 
pour qu'on puisse espérer arriver à des conclusions tout à fait 
assurées, et Ton préférera se ranger à la conclusion de Michel 
Delon, le maître d'œuvre de l'édition de la Correspondance qui 
clôturera les nouvelles Œuvres complètes, lorsqu'il déclare que 
« Diderot a sans doute songé aussi à tirer de ses envois à Sophie 
la matière d'un ouvrage distinct, mais [que] l'imprécision du 
projet et l'état lacunaire de cette correspondance empêchent de 
procéder avec elle comme avec le débat sur la postérité», en 
publiant ces lettres à part'^ Ce problème éditorial (les lettres à 
Sophie Volland sont-elles un livre?) et critique (doit-on les lire à 
la lumière de l'ensemble du corpus de la correspondance ou in- 
dépendamment de lui?) indique ce qui donne sa spécificité à 
l'épistolaire : les frontières de la correspondance sont toujours 
mouvantes. Corpus en perpétuel devenir, celle-ci n'est pas un 
ensemble clos dont on pourrait baliser la surface une fois pour 
toutes; le critique doit toutefois agir comme si ce balisage était 
possible, sinon l'interprétation ne pourrait jamais commencer. 

Le hasard n'est pas seul en cause. Au-delà des raisons hypo- 
thétiques ou anecdotiques qui permettent d'expliquer l'absence 
de telle lettre ou de tel groupe de lettres, le problème des limites 
est important dans toute réflexion sur la correspondance. La let- 
tre n'est pas en effet un texte comme les autres. Parce qu'elle 
témoigne le plus souvent d'une intentionnalité immédiate et que 
cette intentionnalité se manifeste ostensiblement par un objet, 
elle est d'abord un acte et une performance qui sollicitent la 
participation de l'autre. L'épistolier attend quelque chose de la 



17. Jacques Proust, «Ces lettres ne sont pas des lettres... A propos des 
Lettres à Sophie Volland», Êquinoxe, 3, hiver 1988, p. 5-17. 

18. Marc Bupfat, « Les Lettres à Sophie Volland. Relation amoureuse et 
relation épistolaire », Textuel, 24, juin 1992, p. 33-45. 

19. Michel Delon, « Éditer la correspondance », dans Georges Dulac 
(édit.). « Éditer Diderot », SVEC, 254, 1988, p. 401. 



20 Diderot épistolier 

lettre qu il envoie comme de celle qu'il reçoit ; pour lui, la lettre 
fait quelque chose, elle est un geste. Par ailleurs, du fait qu elle 
constitue un maillon d'une chaîne (l'échange épistolaire pris 
dans son ensemble), elle n'est qu'un moment du texte, qu'une 
stase dans son élaboration. L'absence de clôture de la correspon- 
dance n'est pas qu'éditoriale : acte qui en appelle d'autres et écrit 
qui relance l'échange, la lettre est un texte qui ne cesse de se 
transformer. 



Disposition 

Après une réflexion sur la nature du genre épistolaire, accompa- 
gnée de repères historiques (chap. I), on dressera la poétique de 
la correspondance diderotienne à partir de six grands axes. On 
étudiera d'abord la lettre à partir de ce qui est à la fois un de ses 
thèmes et ce qui lui donne, en bonne part, sa spécificité : l'absence, 
conçue comme une expérience à la fois dysphorique et euphori- 
que, d'où l'aspect souvent paradoxal de la lettre (chap. II). Pour 
écrire une lettre, ce qui peut être une source de plaisir, il faut ne 
pas être avec l'autre, et l'absence de ce dernier, comme la sienne 
propre, conditionne l'écriture épistolaire à plusieurs égards. 

Le traitement du temps dans la lettre sera l'objet du chapi- 
tre III : on verra comment, au-delà des lieux communs, quand ce 
n'est pas grâce à eux, la lettre mêle différentes temporalités afin 
que s'estompe la souffrance d'un présent douloureux. La figure 
de la répétition s'imposera dans cette analyse. L'écriture épisto- 
laire est une expérience du perpétuel recommencement : la sépa- 
ration y est revécue en permanence. Même si elle prétend parfois 
abolir cette séparation, la lettre ne fait pourtant qu'en rappeler 
l'existence et la souffrance qui y est liée. À cet égard, lire une 
lettre c'est souvent la relire, soit pour revivre des moments heu- 
reux, soit pour en espérer de nouveaux, nés de la seule lettre, soit 
parce que c'est la seule présence possible. 

Dans « La lettre et ses miroirs. De l'autoreprésentation épis- 
tolaire» (chap. IV), la spécularité de la lettre sera induite des 
commentaires de Diderot sur sa correspondance, mais aussi de ce 
qu'il a pu écrire des lettres qu'il a reçues et de celles, publiées. 



Introduction 21 

qu'il a lues. Les différents pactes épistolaires auxquels souscrit 
Diderot seront ensuite décrits, de même que seront recensés ses 
jugements sur le commerce épistolaire (au propre et au figuré) et 
les multiples synonymes utilisés pour qualifier la lettre et, par là, 
la définir. Ce ne sont toutefois pas les seuls moyens qu'a trouvés 
la lettre pour parler d'elle-même: il lui arrive fréquemment de 
penser à ce qu'il adviendra d'elle (sera-t-elle conservée ? publiée ?) 
et à ce qu'elle est comme objet (un fétiche investi de divers 
affects). 

Une des principales caractéristiques de la lettre au xviii* 
siècle est son caractère public (chap. V). La bonne société est 
friande de lettres familières rendues publiques par la lecture dans 
les salons et par la publication en revues ou en recueils, mais, au- 
delà de cette pénétration dans les circuits sociaux et littéraires de 
textes qui ne leur étaient peut-être pas destinés à l'origine, c'est 
toute la pratique de l'épistolaire qui est marquée par la présence 
de personnages multiples: destinataires collectifs, intermédiaires 
entre les mains desquels les lettres ne font que transiter, corres- 
pondants à qui l'on résume les lettres que l'on a écrites à d'autres 
ou que d'autres nous ont écrites, etc. De plus, les épistoliers 
savent bien au xviii^ siècle que la censure royale peut à tout 
moment intercepter leurs lettres et les lire. Même si elle est adres- 
sée à quelqu'un de précis, qui est identifié dans le texte, la lettre 
est toujours susceptible d'être lue par des personnes auxquelles 
elle n'est pas destinée. 

Il est convenu de dire, séculairement, que la lettre est une 
«conversation par écrit» et, par suite, qu'elle a des rapports 
directs avec la parole et avec l'oralité. Comment la critique a-t- 
elle tenté de théoriser cette analogie, sinon cette équivalence, de 
la lettre et de l'échange oral ? Quelle est sa place dans un siècle où 
le genre du dialogue philosophique triomphe? Chez un auteur 
dont la critique s'entend pour dire qu'il fut le meilleur représen- 
tant du genre et celui qui en a le plus bousculé les frontières, n'y 
a-t-il pas lieu de penser que cette analogie a pu être plus déter- 
minante que chez d'autres? La lettre elle-même aborde cette 
question: c'est une autre forme de l'autoreprésentation épisto- 
laire. Une fois défini le cadre général dans lequel cette association 



22 Diderot épistolier 

de la lettre et de rechange oral prend son sens, on pourra en 
préciser les effets en en distinguant les diverses manifestations 
dans la lettre: propos rapportés, prosopopées épistolaires, cita- 
tions (chap. VI). 

La dernière partie de Touvrage est consacrée à la triangu- 
larité épistolaire chez Diderot (chap. VII). La situation dialoguée 
à laquelle on associe parfois la lettre ne doit pas laisser croire que 
la correspondance est un lieu réservé aux seuls épistoliers. Dide- 
rot ne peut écrire à un destinataire unique : il lui faut toute une 
société épistolaire. Cette société est celle des lecteurs des lettres, 
mais aussi celle que créent les lettres. Or, chez lui, de telles socié- 
tés exigent que l'on soit trois. Il est en cela fidèle à l'esthétique de 
son époque, comme le fera voir une comparaison des usages de 
cette figure chez Diderot, Voltaire et Rousseau, ainsi qu'à une 
thématique constante de son œuvre, celle de l'amour et de l'ami- 
tié. En outre, deux procédés de rhétorique, la répétition et 
l'antimétabole, appellent cette figure du triangle, cette inclusion 
du tiers, aussi bien dans la correspondance avec Sophie Volland 
que dans les lettres familiales et amicales. 

Au terme de cette lecture, il apparaîtra que la correspon- 
dance s'inscrit, au xviii'^ siècle, dans un univers où les notions 
d'intimité et d'individualité sont en pleine transformation, oii le 
sujet qui commence à se raconter — dans le journal intime, dans 
l'autobiographie, dans la lettre — occupe une place neuve dans la 
hiérarchie sociale. Si la Révolution marque, dans la conscience 
collective, le moment clé de cette transformation, si elle en est 
l'expression radicale, elle ne saurait cependant être comprise hors 
de l'histoire dont elle est l'aboutissement et contre laquelle elle 
crie sa rupture fondatrice. 1789 est un moment essentiel dans le 
processus qui mène à la naissance de l'individu; l'histoire de la 
lettre montre comment ce processus a travaillé les consciences 
durant les dernières années de l'Ancien Régime. 



Introduction 23 

À travers la correspondance de Diderot se révélera la poétique de 
la lettre familière au xviii' siècle. La reconstitution de cette poé- 
tique, sa construction, sera-t-elle convaincante? C*est au lecteur 
de le dire, puisque, comme le faisait remarquer Dorval dans le 
troisième des Entretiens sur le Fils naturel: «C*est aux autres à 
décider si cette espèce de poétique que vous m*avez arrachée, 
contient quelques vues solides, ou n'est qu'un tissu de chimères » 
(DPV, X, 160). 



CHAPITRE PREMIER 



Qu est-ce quune lettre? 



Qu*est-ce qu*une lettre ? La correspondance est-elle un genre lit- 
téraire ? À ces questions, soulevées avec insistance par la critique 
depuis une trentaine d'années, on a répondu de façons fort diver- 
ses, soit en s*interrogeant sur Tintentionnalité du scripteur ou sur 
les rapports des correspondances avec les œuvres que la critique 
a accoutumé de considérer d'emblée comme «littéraires» (roman, 
poésie, théâtre, etc.), soit en décrivant des pratiques spécifiques 
pour essayer de déterminer leur « littérarité », ou son inexistence. 
Au-delà de ces considérations, dont il faut rendre compte et faire 
l'histoire, il importe aujourd'hui de se demander s'il n'est pas 
possible d'isoler des traits formels et thématiques qui permet- 
traient une lecture littéraire de la lettre: peut-on déterminer la 
spécificité de cette pratique? peut-on lire la lettre comme un 
texte ? quelle est sa poétique ? La lettre n'a pas, à ce jour, bénéficié 
de travaux équivalents à ceux de Philippe Lejeune' sur l'autobio- 
graphie ou d'Alain Girard^ de Béatrice Didier^, de Jean Rousset^ 
et de Pierre Pachet^ sur le journal intime. Leur nécessité ne fait 



1. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, coll. «Poé- 
tique», 1975, 341 p 

2. Alain Girard, Le journal inttme, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de 
philosophie contemporaine», 1963, xxiii/638 p. 

3. Béatrice Didier, Le journal intime, Paris, PUF, coll. «Littératures mo- 
dernes», 12, 1976, 205 p. 

4. )ean Rousset, Le lecteur intime. De Balzac au journal, Paris, |osé 
Corti, 1986, 220 p. 

5. Pierre Pachbt, Les baromitres de l'âme. Naissance du journal intime^ 
Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990, liv/140 p. 



26 Diderot épistolier 

pourtant pas de doute : la constitution d'une poétique de la cor- 
respondance diderotienne est, avec la recherche d'inédits, un 
nouvel établissement des textes et leur annotation, une des quatre 
tâches que se sont donnée les éditeurs des nouvelles Œuvres com- 
plètes de Diderot^ 

Théorie de Vépistolaire 

Les définitions précises de la lettre proposées par la critique sont 
encore peu nombreuses et, surtout, peu satisfaisantes dans la pers- 
pective de la constitution d'une poétique. Outre le débat qui a 
opposé Roger Duchêne et Bernard Bray dans les années soixante 
autour de la notion d'auteur de lettres, les définitions de Roger 
Duchêne, de Jacques Rougeot, de Janet Gurkin Altman, de Char- 
les Porter et de Vincent Kauftnann sont ici retenues. La lettre, 
pourtant la plus généralisée de toutes les pratiques « littéraires » 
— « Nous sommes tous des épistoliers », rappelle Axel Preiss^ — , 
n'a été l'objet que de peu de tentatives de définition formelle: 
l'on tentera d'en proposer une à partir de ces réflexions, ainsi que 
de quelques lectures de la correspondance de Diderot. 



Une des notions les plus délicates en critique, et des moins opéra- 
toires, est celle d'intention. Un texte devient-il littéraire du fait 
que son créateur en ait eu la volonté? S'agit-il de vouloir cons- 
ciemment faire œuvre pour que cela soit le cas? La polémique 



6. Voir Michel Delon, « Éditer la correspondance », dans Georges Dulac 
(édit.), «Éditer Diderot», SVEC, 254, 1988, p. 401-404. Bruce Redford sou- 
haite l'élaboration d'une telle poétique de l'épistolaire pour la littérature an- 
glaise {The Converse of the Pen. Acts of Intimacy in the Eighteenth-Century 
Familiar Letter, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 1986, p. 7-9), 
de même que Janet Altman pour la littérature française («The Letter Book as 
a Literary Institution 1539-1789: Toward a Cultural History of Published 
Correspondences in France», Yale French Studies, 71, 1986, p. 18 n. 2). 

7. Axel Preiss, «Correspondance», dans Daniel Couty, Jean-Pierre de 
Beaumarchais et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des littératures de langue fran- 
çaise: A - F, Paris, Bordas, 1984, tome 1, p. 551. 



Qu est-ce quune lettre? 27 

entre Bernard Bray et Roger Duchêne sur la question de Fauteur 
de lettres met au jour, dans le domaine de l'étude de Fépistolarité, 
l'inutilité de telles démarches. À la fm des années soixante, les 
deux critiques se sont opposés sur la place de madame de Sévigné 
dans l'histoire du genre épistolaire*. Bernard Bray, suivi par Jean 
Cordelier, subordonne le contenu informationnel des lettres de la 
marquise à « l'amitié humaniste » à l'œuvre dans l'échange épis- 
tolaire. Roger Duchêne, au contraire, conçoit la lettre d'abord 
comme une activité mondaine, et non comme une activité litté- 
raire. La critique du second est d'inspiration biographique en ce 
qu'elle suppose qu'il est possible de retrouver dans les textes le 
projet ou la volonté de leur auteur au moment de leur écriture; 
celle du premier est textuelle, interne, formaliste, plus descriptive 
que génétique. 

Pour Roger Duchêne, le réfèrent des lettres de madame de 
Sévigné n'est pas la littérature mais la «réalité vécue», et la mar- 
quise est une épistolière spontanée, non un auteur épistolaire à la 
Guez de Balzac: «Le propos est d'arracher M'"' de Sévigné au 
genre épistolaire, conçu comme un ensemble d'usages et de 
contraintes qui viennent brider la spontanéité par la nécessaire 
intervention d'un acte de volonté créatrice'. » L'interprétation de 



8. On trouvera la liste des textes de chacun et un résumé des enjeux de 
ce débat dans l'article de Bernard Beugnot («Débats autour du genre épisto- 
laire: réalité et écriture», RHLF, 74: 2, mars-avril 1974, p. 195-202), auquel 
répondra Roger Duchêne deux ans plus tard («Du destinataire au public, ou 
les métamorphoses d'une correspondance privée», RHLF, 76: 1, janvier-février 
1976, p. 29-46). Les lignes qui suivent s'inspirent de la synthèse de Bernard 
Beugnot. On consultera aussi Louise K. Horowitz («The Correspondence of 
Madame de Sévigné: Letters or Belles-Lettres?», French Forum, 6:1, janvier 
1981, p. 14-18), Janet Altman {loc. cit., p. 29-31) et English Showalter 
(« Authorial Self-Consciousness in the Familiar Letter: The Case of Madame de 
Graffigny», Yale French Studies, 71, 1986, p. 113-114). 

9. Bernard Beugnot, loc. cit., p. 198. Roger Duchêne suggère le distin- 
guo suivant : « Pour clarifier les idées, nous appellerons épistolier celui qui ne 
tient pas compte de l'existence du public et auteur épistolaire celui qui, au con- 
traire, se soucie plus d'un public éventuel que de celui à qui il est censé écrire. 
Les lettres du second appartiennent, par définition, à la littérature épistolaire 
[...]. Les lettres de VépistoUer au contraire ne s'inscrivent pas spontanément 
dans le genre épistolaire, dont il peut ignorer ou mépriser les lots» («Réalité 



28 Diderot épistolier 

Bernard Bray fait la part plus grande au « système » littéraire dans 
lequel évolue la marquise, tel qu'il se manifeste dans les lettres : 

Le système n'est pas un modèle préalable auquel la volonté 
créatrice chercherait à rendre la lettre conforme; il est, à 
l'intérieur du texte même, l'avènement d'un style et d'une 
organisation dont les lettres sont le lieu de progressive éla- 
boration, il est la façon dont fonctionnent, les uns par rap- 
port aux autres, les divers éléments constitutifs du texte'°. 

On notera que l'opposition de ces deux conceptions ne porte pas 
sur ce qu'il est convenu d'appeler la « valeur » des Lettres : les deux 
critiques reconnaissent celle-ci, mais diffèrent en ce qui concerne 
l'intention de l'épistolière. Bernard Bray situe l'œuvre de madame 
de Sévigné dans le cadre de la littérature épistolaire de son épo- 
que; Roger Duchêne la tire vers la littérature romanesque. La 
correspondance est toujours soumise à ce réseau de tensions 
entre les modèles que lui fournit son époque, ses canons littérai- 
res et la volonté expressive de celui qui écrit. 



Peu de critiques, on l'a déjà noté, ont essayé de dresser une 
poétique de la correspondance. C'est peut-être pour combler 
cette lacune que le Dictionnaire international des termes littéraires 
demandait à Roger Duchêne en 1973 de rédiger l'article «Com- 
mentaire historique. Lettre (sens épistolaire) ». Dans la définition 
de la lettre qu'il proposait alors — « l'expression directe et com- 
plexe d'un homme qui, placé dans une situation concrète don- 
née, a besoin de recourir à l'écriture pour communiquer avec 
autrui" » — , Duchêne soulignait trois aspects de l'activité épisto- 
laire : l'expression personnelle, la situation concrète où elle s'ins- 
crit, la communication avec autrui. La situation d'énonciation est 
particulièrement importante : 



vécue et réussite littéraire: le statut particulier de la lettre», RHLF, 71 : 2, mars- 
avril 1971, p. 177). 

10. Bernard Beugnot, loc. cit., p. 199. 

11. Roger Duchêne, «Commentaire historique. Lettre (sens épisto- 
laire) », dans Robert Escarpit (édit.). Dictionnaire international des termes lit- 
téraires, Paris et La Haye, Mouton, 1973, p. L29. 



Qu est-ce quune lettre? 29 

La définition de la lettre doit être tirée de la situation de 
celui qui la fait : elle apparaît chaque fois que l'on écrit ce 
que l'on ne peut pas dire; elle s'efforce de combler une 
distance entre celui qui la compose et le ou les destinataires ; 
elle est, on Ton a souvent répété après les Anciens, une 
conversation en absence. C'est pourquoi elle dépend plus 
que les autres formes littéraires de l'état des civilisations: 
pour qu'il y ait des lettres, il faut non seulement que l'on 
sache écrire mais aussi que Ton ait les moyens de les faire 
parvenir à bon port'^. 

De même, la vie mondaine, avec ses « conventions », ses « poses » 
et ses «rites», influence le développement de la pratique épisto- 
laire. Malgré ces déterminations sociales, «la lettre traduit tou- 
jours des liens individuels», des rapports «de personne à per- 
sonne»: on écrit toujours à quelqu'un, on a «quelque chose à 
LUIdire'^>. 

Le critique distingue dans son article la « vraie lettre » de 
divers types de lettres plus ou moins publiques, de la relation, du 
reportage et de la fiction ^^. Cette « vraie lettre » est celle qu'on lit 
pour la « richesse de la vie intérieure » qu'elle permet de décou- 
vrir, non pour les confidences qu'elle dévoile ou pour l'informa- 
tion qu'elle transmet : « Ce n'est pas ce dont ils parlent, mais M"^^ 
de Sévigné, Voltaire, Flaubert qui nous intéressent ^5 » Le « con- 
tact avec la personnalité d'un être telle qu'elle se découvre à 
l'occasion de son rapport à autrui », s'il rappelle le rôle détermi- 
nant du destinataire dans l'écriture épistolaire, a cependant pour 
corollaire d'établir une hiérarchie entre les lettres « au sens propre 



12. Ibid. 

13. Ibid., p. L30-L31. 

14. Ibid., p. L33-L34. Deux ans auparavant, il définissait la «vraie lettre» 
comme « l'expression spontanée et directe de la réalité vécue à l'intention d'un 
tiers privilégié» («Réalité vécue et réussite littéraire: le statut particulier de la 
lettre», loc. cit., p. 194 ; voir aussi « Du destinataire au public, ou les métamor- 
phoses d'une correspondance privée», bc. cit., p. 30 n. 5). 

15. Roger Duchêne, «Commentaire historique. Lettre (sens épisto- 
laire)», loc. cit., p. L31. 



30 Diderot épistolier 

du mot» (ou les «meilleures lettres») et les autres^^. Mais une 
poétique peut-elle se fonder sur Texclusion, pour des motifs qua- 
litatifs, de textes qui semblent relever du genre que Ton tente de 
décrire ? Les aspects de la lettre que retient Roger Duchêne sont 
capitaux dans la définition que Ton voudrait en proposer, mais il 
ne paraît pas souhaitable de distinguer a priori les lettres selon 
leur valeur supposée. 



Dans un court texte de 1978, Jacques Rougeot présentait égale- 
ment une définition de la lettre. Pour lui, cinq traits distinctifs la 
caractérisent : elle est un moyen de communication ; « elle appa- 
raît comme le substitut des paroles que pourraient échanger deux 
interlocuteurs au cours d'un entretien », mais il s'agit d'une forme 
écrite (la lettre n'est «jamais la transcription de la parole*^ ») ; elle 
est laissée au projet, à la fantaisie de son auteur, «alors qu'une 
conversation se déroule suivant les impulsions que lui donnent 
les interlocuteurs»; son destinataire est connu; elle est, enfin, 
« en grande partie déterminée par des conditions extérieures (oc- 
casion, événements, etc.) ». À partir de ces traits, «les types peu- 
vent [...] être variés presque à l'infini**», ce qui rend toute typo- 
logie exhaustive impossible. 

Si des éléments de la définition de Rougeot sont pertinents 
pour une définition du genre de la lettre — celle-ci est bien un 
moyen écrit de communication, sans n'être que cela, à l'endroit 
d'un destinataire connu — , d'autres sont insuffisants. Des lettres 
peuvent avoir comme modèle l'entretien ou la conversation, mais 
ce n*est pas le cas de toutes; il importe de ne pas confondre la 



16. Ibid., p. L32. 

17. Cette opposition remonte au moins au xvi* siècle selon Marc Fuma- 
ROLi : Juste Lipse, dans son Epistolica institutio (1591), propose une «distinction 
entre le dialogue et la lettre, dont l'analogie cesse en ceci que le dialogue reflète 
le parler oral (...) et la lettre est un genre écrit, donc plus littéraire, plus orné » 
(«Genèse de l'épistolographie classique: rhétorique humaniste de la lettre, de 
Pétrarque à Juste Lipse», RHLF, 78: 6, novembre-décembre 1978, p. 895 n. 29). 

18. Jacques Rougeot, «La littérature épistolaire», dans Littérature 
et genres littéraires, Paris, Larousse, coll. « Encyclopoche Larousse», 42, 1978, 
p. 169. 



Qu est-ce qu une lettre? 31 

volonté de maintenir un dialogue et le recours à un modèle lit- 
téraire, celui du dialogue ou de la conversation comme genres, lié 
à des pratiques sociales historiquement déterminées. La fantaisie 
de l'auteur, représentée de façon récurrente, il est vrai, par cer- 
tains épistoliers, n'est pas non plus une composante spécifique du 
genre; en quoi une lettre dépendrait-elle plus du projet de son 
auteur que n'importe quel autre écrit ? S'il est vrai que la corres- 
pondance est un échange, comment passer sous silence les « im- 
pulsions» que comporte, ne serait-ce qu'en creux, toute lettre, 
celles des réponses (faites et attendues) de l'autre? De même, des 
correspondances peuvent être déterminées par des «conditions 
extérieures », mais d'autres sont beaucoup plus proches de la lit- 
térature intime et proposent du moi une image à laquelle le 
monde extérieur contribue bien peu, sinon — mais c'est là tout 
autre chose — pour fixer les limites de l'échange : genre infini par 
essence, la correspondance ne se termine véritablement que par 
la mort d'un ou des deux épistoliers. La définition de Rougeot 
permet trop d'exceptions pour être vraiment opératoire. 



Paru en 1982, l'ouvrage de Janet Gurkin Altman, Epistolarity. 
Approaches to a Form^^, ne porte pas spécifiquement sur la lettre 
familière. Altman y propose plutôt la description d'un nouveau 
concept, celui âH « epistolarity » (que l'on traduira ici par «épisto- 
larité»), servant à définir la nature générique de ce qu'on a ac- 
coutumé d'appeler le roman épistolaire (le corpus d'Altman est 
plus large, chronologiquement et génériquement, que la défini- 
tion canonique de ce type de fiction^°). Pourtant, dans la mesure 
où elle s'appuie sur une définition implicite de la lettre pour 
forger le concept d'épistolarité, il est possible de tirer de son 



19. Janet Altman, Epistolarity. Approaches to a Form, Columbus, Ohio 
State University Press. 1982, viii/235 p. 

20. Plutôt que l'expression roman épistolaire {*epistolary novel*), l'auteur 
préfère fiction par lettre {* letter fiction »), genre épistolaire {*epistolary genre»), 
littérature épistolaire {^epistolary litemture»). Au-delà d'une simple question 
lexicale, il s'agit pour elle de modifier la lecture habituelle des fictions épistolai- 
res en montrant que la forme épistolaire est un genre plutôt qu'une simple 
technique narrative. 



32 Diderot épistolier 

ouvrage des renseignements permettant de comprendre généri- 
quement la lettre familière au xviii' siècle français, d'en déduire, 
en fait, une définition de celle-ci, d'autant que la plupart des 
textes de son corpus datent de cette période^'. 

Janet Altman postule que l'épistolarité consiste en « l'utilisa- 
tion des propriétés formelles de la lettre pour créer de la signifi- 
cation»: «Dans plusieurs cas», ses traits fondamentaux, «aussi 
bien formels que fonctionnels, loin d'être simplement ornemen- 
taux, influencent de façon significative la construction, cons- 
ciente et inconsciente, du sens par les auteurs et les lecteurs des 
œuvres épistolaires^^ » Cela implique que la fiction épistolaire 
prenne naissance dans les qualités propres de la lettre réelle. 
Celles-ci ne sont jamais présentées synthétiquement, mais peu- 
vent être déduites de l'analyse des six principales « polarités » étu- 
diées. En effet, la fiction épistolaire évoluerait entre plusieurs 
paires de « pôles » : la lettre comme pont ou comme barrière ; la 
confiance et la non-confiance ; l'auteur et le lecteur ; le je et le tw, 
Tici et Tailleurs, le maintenant et le alors (passé ou futur); la 
fermeture ou l'ouverture; les deux acceptions du mot unité 
(«unity»: la lettre est complète en elle-même; «unit»: la lettre 
est une composante d'un vaste ensemble), la continuité et la dis- 
continuité, la cohérence et la fragmentation". Toutes ces « pola- 
rités » ne s'appliquent pas indistinctement à la lettre familière ; les 
deux derniers groupes, entre autres, parce qu'ils portent sur la 
structure de la narration épistolaire, ne peuvent sans modifica- 
tions majeures être repris pour l'analyse générique de la lettre 
familière. Il reste que les éléments mentionnés ci-dessus peuvent 
servir à définir la lettre, cet «outil d'une extrême flexibilité^S>. 

À l'origine de la lettre, il y a, dit l'auteur, une absence". 
Celle-ci peut parfois être comblée : la lettre est alors un « intermé- 



21. English Showalter {loc. cit.) a lui aussi proposé d'appliquer l'appro- 
che de Janet Altman à d'autres corpus, en l'occurrence à la correspondance de 
madame de Graffigny. 

22. Janet Altman, Epistolarityy op. cit., p. 4. 

23. Ibid., p. 186-187. 

24. Ibid.y p. 43. 

25. Ibid., p. 127-128, 135, 140 et 150. 



Qu est-ce quune lettre? 33 

diaire », elle sert de « médiation » entre le destinateur et le desti- 
nataire. Suivant les contextes, les épistoliers insistent sur ce qui les 
unit (la lettre comme « pont », comme signe de l'intimité) ou sur 
ce qui les sépare (la lettre comme « barrière », comme prélude à 
Tindifférence). 

En tant que moyen de communication entre le destinateur 
et le destinataire, la lettre enjambe le gouffre entre l'absence 
et la présence; les deux personnes qui se «rencontrent» 
grâce aux lettres ne sont ni totalement séparées ni totale- 
ment unies. La lettre se situe à mi-chemin entre la possibi- 
lité d'une communication totale et le risque de l'absence 
totale de communication^^. 

Pour que la lettre fonctionne efficacement, il importe que sa 
«confidentialité», mélange de «confiance» et de «confidence», 
sinon de « confession », soit maintenue par les épistoliers. La cor- 
respondance est « essentiellement une activité privée^^ », dans la- 
quelle l'épistolier peut tout aussi bien faire son propre portrait 
que, au contraire, s'avancer masqué^*. Outil de communication, 
la lettre suppose un pacte, mais ce pacte est spécifique des épo- 
ques étudiées. 

Contrairement aux autres formes où l'énonciateur est un ;e, 
la lettre est toujours destinée à quelqu'un d'identifiable dans le 
texte (même si le véritable destinataire n'est pas, en dernière ins- 
tance, celui que le texte représente) ; ce qui est « profondément » 
épistolaire dans la lettre est la progressive découverte de soi au 
travers de l'autre^^. Le lecteur a un réel «poids» dans la lettre, 
tant comme destinataire que comme figure du texte: «Aucun 
autre genre n'accorde une place aussi grande aux lecteurs, tant 
dans l'univers narratif que dans la genèse des textes. [...] La 
forme épistolaire est unique en ce qu'elle confère au lecteur (le 
narrataire) un rôle presque aussi important, dans la narration, 



26. Ibid., p. 43. 

27. Ibid., p. 48. 

28. Ibid., p. 70 et 186. 

29. Ibid., p. 45 n. 14. 



34 Diderot épistolier 

qu*à l*auteur (le narrateur)-^. » Puisque les épistoliers sont tour à 
tour (re)lecteurs et auteurs, la correspondance est une «expé- 
rience réciproque» où domine le «désir d'échange^' ». Ce critère 
de définition est fondamental: 

Dans une large mesure, c'est cela le pacte épistolaire: Tat- 
tente d*une réponse provenant d*un lecteur précis à Tinté- 
rieur du monde du correspondant. La plupart des autres 
aspects du discours épistolaire étudiés ici sont subordonnés 
à cette donnée fondamentale^^. 

Janet Altman en vient même à dire que chaque lettre reflète son 
contenu à travers deux «prismes», celui de l'auteur et celui du 
lecteur". Ce dernier propose souvent sa propre interprétation de 
la lettre reçue, court-circuitant ainsi, ou du moins modifiant, la 
lecture du lecteur «externe» ou «réel». Cette représentation de 
récriture et de la lecture définit en bonne part l'autoreprésenta- 
tion épistolaire. 



30. Ibid., p. 88. 

31. Ibid., p. 88-89. La critique, pour mieux définir cet aspect du pacte 
épistolaire, oppose la lettre au journal intime et à l'autobiographie «pure», 
formes susceptibles d'être monologiques (du moins dans l'intention du scrip- 
teur), ce que ne saurait absolument pas être la lettre (ibid.). Elle note que le 
journal intime, ne serait-ce que par l'utilisation de la formule dialogique « Cher 
journal », postule aussi un lecteur, mais que celui-ci peut n'être que le scripteur 
{ibid., p. 84 n. 7), et que le lecteur de l'autobiographie n'est pas spécifique {ibid.y 
p. 112 n. 2), contrairement à celui de la lettre. Charles Porter reprend ces 
distinctions («Foreword», Yale French StudieSy 71, 1986, p. 2). Roger Duchêne 
parle, pour sa part, du « moi ouvert que révèle la lettre, différente en cela des 
mémoires ou des journaux dont les auteurs ne se découvrent que parce qu'ils se 
sont tournés vers eux-mêmes» («Commentaire historique. Lettre (sens épisto- 
laire)», loc. cit., p. L32). Sur la question du «destinataire interne» du journal 
intime et sur le «dialogue» entre lui et le narrateur, voir Jean Rousset (op. cit., 
p. 141-153). Sur les rapports de la lettre et du journal chez les épistoliers 
modernes, Rilke ou Kafka, voir Vincent Kaufmann {L'équivoque épistolaire, 
Paris, Éditions de Minuit, coll. «Critique», 1990, p. 166-167 et 176-180), qui 
analyse également ceux de la lettre et des Mémoires chez Flaubert {ibid., p. 182- 
186). Sur les différences entre la lettre et le journal intime dans l'univers carcé- 
ral, voir le roman de Mireille Bonnelle et Alain Caillol {Lettres en liberté 
conditionnelle, Levallois- Perret, Manya, 1990, 407 p.). 

32. Janet Altman, Epistolarity, op. cit., p. 89. 

33. Ibid., p. 92 et 207. 



Qu est-ce quune lettre? 35 

À ces traits fondateurs, Fauteur ajoute des traits formels 
et structurels déterminants. Reprenant la distinction classique 
d'Emile Benveniste entre discours et histoire^*y elle range la lettre 
dans la première catégorie, puisque celle-ci comporte des textes 
où domine la relation ;e/ ru (plutôt que la narration à la troisième 
personne) et où le principal temps verbal est le présent (plutôt 
que le prétérit). La lettre, à l'intérieur de cette catégorie, a ses 
particularités. Le tu de la correspondance est « spécifique » ; il ne 
désigne pas n'importe quel destinataire. De plus, il y joue un rôle 
actif: « Une telle réciprocité — le tu original devenant le je d'une 
nouvelle énonciation — est essentielle à la poursuite de l'échange 
épistolaire". » Ce trait de la lettre — les pronoms personnels y 
sont réversibles — , qui en est « peut-être » le plus distinctif, doit 
être distingué du « prisme » déjà évoqué : ce qui importe ici est la 
« relation spécifique » entre le destinataire et le destinateur, puis- 
que c'est elle qui fonde le dialogue épistolaire, et non uniquement 
le rapport au contenu de la lettre^^. Par ailleurs, Altman considère 
que le présent de la lettre est « impossible^^ », car il n'est essentiel- 
lement qu'un «pivot» entre le passé (la rétrospection) et le futur 
(l'anticipation)'*. Son emblème serait Janus, puisque ce présent 
est tourné à la fois vers le passé et vers l'avenir. C'est par « l'écriture 
de l'instant» (« Writing to the moment », disait Samuel Richardson) 
qu'est créé l'effet d'immédiateté et de spontanéité épistolaires, 
mais celui-ci n'est qu'une illusion du texte'^. La lettre, enfin, est 
le lieu de la « polyvalence temporelle », parce que toute énoncia- 



34. Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale /, Paris, Galli- 
mard, coll. «TcU, 7, 1976, p. 237-250. 

35. Janct Altman, Epistolarity, op. cit., p. 118. 

36. Ibid., p. 121-122. 

37. «L« seul présent possible est le passé le plus immédiat — qu'il 
s'agisse de la dernière rencontre ou de la dernière lettre» {ibid., p. 132). Le 
journal intime, de même, ne peut prétendre à r« immédiateté temporelle », dit 
lean Rousset {op. cit., p. 159): «le présent de simultanéité (yj est l'exception» 
{op. cit., p. 164). L*écart entre «l'écriture et l'événement raconté» y est cepen- 
dant «minimum» {op. cit., p. 179). 

38. Janet Altman, Epistolarity, op. cit., p. 118-119 et 129. 

39. Ibid,, p. 124 et 128-129. 



36 Diderot épistolier 

tion épistolaire suppose le mélange de divers temps : celui où le 
geste rapporté est fait, celui de Técriture, celui où la lettre est 
envoyée, reçue, lue et relue^. Cette « confusion » des temps, cette 
«ambiguïté temporelle^'», est déterminante. Le dialogue épisto- 
laire, «échange discontinu», tire en partie sa spécificité de ce 
traitement particulier du temps'*^ La lettre est faite d'une série de 
«hiatus» (temporels, spatiaux, etc.)> mais elle est aussi le lieu de 
la recherche d'une nouvelle présence visant à faire disparaître ces 
hiatus^\ 

Les deux derniers chapitres de l'ouvrage portent sur la 
structure des fictions épistolaires. Dans le chapitre 5, l'auteur 
étudie la « clôture épistolaire », aussi bien dans chacune des lettres 
composant ces fictions que pour l'ensemble de ces fictions (clô- 
ture ou ouverture de l'œuvre?). Dans le chapitre 6, elle décrit de 
nombreuses modalités de la composition de la mosaïque épisto- 
laire. La lettre a sa propre unité {« unity») et elle fait partie d'un 
ensemble plus large (elle en est un «unit»): «dans la narration 
épistolaire la lettre est à la fois un texte complet en lui-même et 
le contexte des lettres qui lui sont contiguës'''' ». Toute fiction 
épistolaire évolue toujours entre deux possibilités : « En pensant 
la mosaïque de leur narration, les auteurs de romans épistolaires 
doivent continuellement choisir entre la discontinuité constitu- 
tive de la lettre comme forme et la création d'une continuité 
compensatoire''^ » Quelques-uns des éléments analysés dans ces 
chapitres sont susceptibles d'être utiles à qui veut comprendre le 
fonctionnement de la lettre familière, entre autres les réflexions 
sur les formules de clôture propres à chaque épistolier, voire à 
chaque lettre, et celles sur les «trous» {«gaps») dans les lettres et 
entre elles (l'ellipse joue un rôle important dans le roman épis- 
tolaire et dans la correspondance réelle). Il n'est guère possible 
toutefois de recourir mutatis mutandis aux analyses de ces deux 



40. ïbid.,ip. 119 et 129. 

41. îhid., p. 129 et 130. 

42. îbid., p. 134-135. 

43. îhid., p. 140. 

44. ïhid., p. 182. 

45. Ihid., p. 169. 



Qu est-ce quune lettre? 37 

chapitres en vue d*étudier la correspondance privée, à moins, par 
exemple, de posséder toutes les lettres d'un écrivain et de compa- 
rer ce corpus à ce que cet écrivain, ou un autre éditeur, en a publié 
(sinon, comment déterminer quels sont ces «trous»?). L'entre- 
prise ne manquerait pas d'intérêt — une correspondance n'est 
pas immédiatement une œuvre — , mais elle pose au moins deux 
difficultés : d'une part, il n'est pas toujours possible de la mener 
à bien matériellement (la collection de la totalité des textes est 
souvent incertaine); d'autre part, et à cause de cette incertaine 
collection, il importe de distinguer les correspondances dont la 
publication était prévue à l'origine (la collection s'impose alors 
d'elle-même) de celles dont ce n'est pas le cas (la collection ne 
s'impose pas, sinon pour des raisons sentimentales ou documen- 
taires). On ne saurait traiter de la même façon la structure d'une 
œuvre fictive et celle d'une correspondance réelle. 

Bien que les analyses de Janet Altman ne puissent s'appli- 
quer à l'étude de tous les types de lettres, il n'en reste pas moins 
que plusieurs des traits par elle répertoriés sont susceptibles 
d'aider à préciser ce qu'est la lettre au xviii^ siècle. Moyen de 
communication, la lettre élit un (premier) destinataire, dont elle 
construit elle-même la figure, tout en voyant son auteur se cons- 
tituer en destinataire à son tour, par la logique de l'échange. Les 
activités d'écriture et de lecture épistolaires sont des thèmes fi"é- 
quents de la représentation de cet échange. En plus de cette com- 
posante thématique, la lettre prend appui sur des traits syntaxi- 
ques (emploi des pronoms et temps des verbes) et structuraux (la 
clôture, la ft-agmentation et la discontinuité). Ce sont les premiers 
traits qui permettent de lier lettre et dialogue, encore que ce dia- 
logue soit à distinguer de la conversation et du dialogue théâtral 
ou romanesque. Il conviendra de préciser un certain nombre des 
éléments relevés par Janet Altman afin de parvenir à une meilleure 
compréhension de la lettre au xviii' siècle. 



Dans son avant-propos au numéro des Yale French Studies consa- 
cré à Fépistolaire, Charles Porter s'est interrogé sur ce qui fait la 
spécificité de la lettre et sur les traits formels qui lui sont propres. 



38 Diderot épistolier 

La question à laquelle il tente de répondre est générique et insti- 
tutionnelle : « Quel est au juste ce texte que nous appelons "une 
lettre"? Quel est son rapport, si rapport il y a, à la "littéra- 
ture^"?» Sa réflexion se développe en trois temps: après avoir 
défini ce qu*il appelle une lettre «minimale''^», puis affiné cette 
définition, il tente de circonscrire les éléments qui feraient de la 
lettre un texte littéraire. 

La lettre minimale peut, selon lui, être définie à partir de 
quatre critères: il s'agit d'un texte écrit, porteur d'un message, 
qui est un objet et qui provient de quelqu'un, son auteur, que le 
destinataire peut reconnaître''®. Cette définition est toutefois jugée 
trop cursive et doit être approfondie. Sept nouveaux critères sont 
alors proposés^^: la lettre doit être destinée à quelqu'un que le 
destinateur peut identifier — et uniquement à lui ; elle doit com- 
porter un je dont le réfèrent est l'auteur^^ ; elle doit pouvoir être 
datée; elle doit être écrite sans projet, de façon discontinue, en 
explorant plusieurs directions, être fragmentaire ; elle est proche 
de la parole (on parle de «parole écrite^S>); elle doit être maté- 
riellement identifiable comme étant une lettre ; contrairement au 
journal intime — l'auteur compare continuellement ce genre et 
l'autobiographie à la lettre — , elle suppose que le lecteur ait un 
rôle à jouer en ce qui concerne la sincérité de celui qui écrit et elle 
peut être, surtout s'il s'agit d'une lettre d'amour, objet de féti- 
chisme. Cette description formelle, aussi précise soit-elle, ne 
rend pas compte de la dimension littéraire de la lettre, si tant 
est qu'une telle dimension existe. Comment alors aborder cette 
question ? 

Porter, afin de comprendre l'éventuelle littérarité de la let- 
tre, propose de réfléchir à la fonction que ce type d'écrit remplit. 



46. Charles Porter, loc. cit., p. 1. 

47. Ibid., p. 5. 

48. Ibid., p. 1-2. 

49. Ibid, p. 2-5. 

50. Porter reconnaît que ce je non métaphorique est une création du 
texte : « le "je" de la lettre est, d'une certaine façon, une création ou une "fic- 
tion"» {ibid, p. 2). 

51. Ibid., p. 4. 



Qu est-ce quune lettre? 39 

Pour déterminer Féventuel statut littéraire de la lettre [...] il 
faudra presque certainement faire reposer sa définition sur 
la notion de fonction, si Ton veut que la conception du 
« littéraire » prenne appui sur ce qui la constitue tradition- 
nellement, entre autres l'intention, la sélection stylistique, le 
recours à une forme ou à une structure qu'il est possible 
d'identifier". 

La définition de cette fonction littéraire, qui reste à l'état d'hypo- 
thèse chez Porter, devrait s'appuyer sur une série de questions : la 
lettre doit-elle être interprétée dans le cadre d'un dialogue — elle 
est souvent une réponse ou elle invite, elle-même, à répondre — 
ou comme un ft-agment — ce qui, dans certains cas, la rappro- 
cherait de l'essai littéraire? Qui peut la recevoir — un ami? 
l'éditeur d'un journal? — , être un «correspondant valable"»? 
Qu'arrive- 1- il si une publication est prévue? Quels sont les sujets 
qu'elle peut aborder — des sentiments? une prise de position 
ordonnée ? l'exposition de principes scientifiques ? — , ses « sujets 
valables^ » ? 

Sans répondre à ces questions, dont la pertinence ne fait 
généralement aucun doute, l'auteur passe ensuite, toujours dans 
le cadre de sa réflexion sur le statut littéraire de la lettre, à des 
remarques sur la lecture de la lettre. Il note d'abord que « lettre » 
et « correspondance » ne sont pas synonymes : « à partir du mo- 
ment où les lettres deviennent une correspondance, elles perdent, 
du moins pour leur lecteur, leur indépendance"». Ensuite, il 
insiste sur le fait que la position du lecteur de lettres n'est pas la 
même que celle du destinataire: «Ne serait-ce qu'à cause du 
passage du temps, la lettre qui est devant nous n'est pas identique 
à celle qu'a lue son destinataire original, de même que celle-là 
n'était pas tout à fait la même que celle que croyait envoyer son 
destinateur^. » La lecture de la lettre s'inscrit dans une chaîne qui 



52. Ibid.. p. 5. 

53. Ibid. 

54. Ibid. 

55. Ibid,, p. 6. 

56. Ibid., p. 7. 



40 Diderot épistolier 

va du modèle épistolaire préexistant à la lettre particulière jus- 
qu'au lecteur de lettres : 

received form, formula, or « code » of« the letter » —> addresser 
—> worded message + appearance of the « object » —> mode 
and length oftime ofdelivery —> addressee -> means of trans- 
mission to us —> ourselves^^. 

Cauteur conclut qu'aucun de ces « facteurs » n'est simple et qu'ils 
ne sont pas indépendants les uns des autres: les traits formels 
{«worded message + appearance of the "object"») utilisés par le 
destinateur {«addresser») doivent être en étroite relation avec des 
modèles littéraires {«received form, formula, or "code" of "the 
letter"») et des phénomènes socio-historiques (la poste: «mode 
and length oftime of delivery», aussi bien que la tradition litté- 
raire: «means of transmission to us») avant que le lecteur 
{«addressee», «ourselves») ne puisse lire la lettre. Pour Charles 
Porter, la lettre doit, en résumé, être définie par ses traits formels, 
sa fonction et sa lecture, aussi bien que par son inscription his- 
torique et institutionnelle. 



Si l'ouvrage de Janet Altman et l'article de Charles Porter permet- 
tent, par inférence ou explicitement, de constituer génériquement 
la lettre, le livre de Vincent Kaufmann, L'équivoque épistolaire, en 
propose une lecture qui a le mérite de clairement définir les en- 
jeux de la lettre moderne — mais ces enjeux ne sont pas les 
mêmes que ceux de la lettre classique. L'auteur ne tente pas de 
décrire toutes les pratiques épistolaires, mais plutôt de montrer 
en quoi quelques écrivains modernes peuvent être lus à partir de 
ce lieu particulier qu'est la lettre. Il étudie des corpus imposants : 
Artaud, Baudelaire, Flaubert, Kafka, Mallarmé, Proust, Rilke, 
Valéry. Son hypothèse de départ va à l'encontre des idées reçues : 
« La lettre semble favoriser la communication et la proximité ; en 
fait, elle disqualifie toute forme de partage et produit une dis- 
tance grâce à laquelle le texte littéraire peut advenir^^. » Autour de 



57. Ibid., p. 7-8. 

58. Vincent Kaufmann, op. cit., p. 8. 



Qu est-ce qu'une lettre? 41 

la lettre, un échange a bel et bien lieu, mais ce qui sY troque est 
autre chose que de l'information: «tous les écrivains que j'exa- 
mine œuvrent pour s'arracher à l'humanité, pour s'opérer de ce 
qu'il y a d'humain en eux : soit en particulier de la parole, en tant 
qu'elle est instrument de communication avec autrui^'». Kauf- 
mann change radicalement le sens habituellement conféré à la 
lettre: le dialogue épistolaire — que l'on y traite d'r.mour ou de 
santé, de transactions immobilières ou de drames familiaux — 
importe moins pour lui que la recherche de «l'écriture propre- 
ment dite^», celle-ci supposant la mise à distance de l'autre, si- 
non son sacrifice, et la clôture du texte sur lui-même. Semblable 
hypothèse aurait pu entraîner une subordination de la lettre à 
l'œuvre réputée littéraire — et telle remarque sur l'épistolier 
comme « chaînon manquant entre l'homme et l'œuvre^' » pour- 
rait le laisser croire — , mais l'auteur évite cette subordination en 
démontrant que toute correspondance est le lieu d'une pratique 
spécifique entretenant avec l'ensemble des textes d'un écrivain 
des rapports qui ne sont pas que d'antériorité. Il distingue ce 
faisant trois types d'épistolier. 

Chez Rilke et Valéry, il y a une « continuité entre le registre 
épistolaire et la pratique littéraire»: ceux-là «se confondraient, 
parce que relevant tous les deux d'une activité intime (du 
moins au départ)"». Pour d'autres (Baudelaire, Proust, Kafka), il 
y a, au contraire, une « discontinuité entre la lettre et l'œuvre" ». 
Flaubert, par exemple, ne peut atteindre l'impersonnalité dont il 
rêve que par la correspondance avec Louise Colet: «on [l'y voit] 
renoncer à sa personne, et peut-être à ce qu'il a de vivant^^ ». C'est 
la condition de sa venue à l'écriture romanesque: «À l'horizon 
des lettres il y a l'œuvre". » Mallarmé et Artaud, enfin, se situent 
« au-delà de tout rapport d'interlocution à autrui** » et, en ce 



59. Ibid., p. 10. 

60. Ibid., p. 186. 

61. Ibid., p. 9. 

62. Ibid., p. 186. 

63. Ibid,, p. 187. 

64. Ibid, p. 184. 

65. Ibid., p. 187. 

66. Ibid., p. 151. 



42 Diderot épistolier 

sens, sont des cas limites. Le Livre, tel que le concevait le premier, 
est Taboutissement « d'un geste de destruction dans lequel s'an- 
nonce quelque chose comme une dissolution de la littérature^^ » ; 
ses lettres y concourent. La folie du second naît de ce qu'il sou- 
haite être pris «à la lettre^*», qu'il «vire l'espace littéraire au 
compte d'un espace d'authenticité dont l'épistolaire est la struc- 
ture la plus fondamentale et la plus permanente^*^». Dans tous les 
cas, le rapport à la Loi (au Symbolique), et donc aux figures 
parentales, est problématique. La mère (Proust, Baudelaire) ou le 
père (Kafka) ne sont pas que des personnages auxquels on 
s'adresse ; c'est contre eux (tout contre) que « les lettres s'écrivent ». 

Chacune des analyses porte sur un aspect de la pratique des 
écrivains étudiés: l'endettement (Baudelaire), l'imprévisible 
(Proust), l'immobilité (Flaubert), etc. Les auteurs sont contrastés, 
et les textes soumis à divers éclairages, selon que le critique s'inté- 
resse à la question de l'éloignement (le « trafic^" » ou « transit^' » 
épistolaire crée son propre espace) ou au rapport à l'autre 
(convoqué-révoqué), au travail du deuil (ce qui fait vivre Proust, 
«ce sont les morts^^») ou à l'image du destinataire et du lecteur 
que dessine la lettre («écrire autrui» permet de s'effacer). Il ne 
s'agit en aucune façon d'épuiser toutes les dimensions des corres- 
pondances, mais bien de voir comment chacune pose la question 
de la venue à l'écriture, de !'« entrée en inhumanité^^ ». La lecture 
fait ressortir la cohérence « littéraire » de ce que l'on a trop sou- 
vent tendance à reléguer du côté de la biographie ou de l'histoire 
des idées. 

Si riches soient-elles, on aura garde d'étendre les interpréta- 
tions de Véquivoque épistolaire à n'importe quelle correspon- 
dance (l'auteur lui-même n'y prétend d'ailleurs pas). Le rapport 
à la lettre des auteurs qu'il étudie est en effet toujours déterminé 



67. Ibid., p. 193. 

68. Ibid. 

69. Ibid., p. 194. 

70. Ibid., p. 18. 

71. Ibid., p. 168. 

72. Ibid., p. 141. 

73. Ibid., p. 10. 



Qu'est-ce quune lettre? 43 

par leur statut de modernes : on ne peut lire madame de Sévigné 
ou Diderot de la même façon. D*une part, l'intimité — et les 
genres littéraires qu'on lui associe — n'a pas le même statut au 
XVII' ou au xviii' siècle qu'à l'époque moderne. L'autobiographie 
et le journal intime, formes dont le rapport avec la correspon- 
dance est étroit, sont, par exemple, des créations du xviii' et du 
XIX' siècle. D'autre part, l'autonomisation du champ littéraire au 
XIX' siècle, suivant la terminologie bourdieusienne, détermine de 
nouveaux rôles sociaux pour les écrivains. Le rapport de la lettre 
à l'œuvre doit donc nécessairement être pensé dans de nouveaux 
termes à l'époque moderne. La correspondance n'a pas toujours 
été une activité supposément privée et confidentielle dont la va- 
leur viendrait de celle accordée à son auteur lorsqu'il pratique 
d'autres genres ; à certaines époques, le xviii' siècle notamment, 
elle était une activité publique, liée à un état disparu de la société. 
L'équivoque épistolaire, s'il était alors une équivoque, n'était pas 
de même nature que celle de la modernité. Il importe de distin- 
guer historiquement les « gestes épistolaires^^ » : selon le statut des 
genres intimes et l'inscription sociale des écrivains, le pacte épis- 
tolaire change de nature. Si la lettre moderne a bel et bien pour 
objectif de « mettre en échec ce qui fait tenir le lien sociaF^ », elle 
est radicalement différente de la lettre classique. 



Alors que Ton s*est assez peu efforcé de définir la correspon- 
dance, des critiques ont souvent voulu décider de son apparte- 
nance, ou de sa non-appartenance, à ce qu'il est convenu d'appe- 
ler «la Littérature». Est-elle une œuvre? Fait-elle partie de 
TŒuvre d'un écrivain (si elle est écrite par un écrivain) au même 
titre que les autres textes du même écrivain ? Comment classer ce 
qui relève de l'Œuvre et ce qui n'en relève pas? Trois attitudes 
semblent possibles, comme l'enseignent divers jugements criti- 
ques portés sur la correspondance de Diderot. 

La première, que Ton peut supposer la plus répandue si l*on 
en croit le corpus critique, postule que la lettre ne saurait relever 



74. Ibid., p. 147. 

75. Ibid., p. 56. 



44 Diderot épistolier 

de la littérature, car elle n*est le fruit d'aucun travail au sens 
habituellement donné à ce terme dans la perception commune de 
la littérature (inexistence de brouillon, topos de la spontanéité et 
de Timprovisation, etc.) ni d'aucune intention littéraire (la lettre 
ne serait pas un texte destiné à la publication, son auteur ne 
prétendrait pas au titre d'écrivain, etc.). C'est ainsi que pour John 
Renwick, qui cherche dans la correspondance de Diderot des 
documents permettant d'éclairer sa vieillesse, « l'étude de la Cor- 
respondance ne saurait constituer une fin en soi^^». La correspon- 
dance est un matériau, une réserve de faits et d'opinions, l'à-côté 
de la création — un pré-texte ou un sous-texte, mais pas un texte. 
Il est par ailleurs possible de considérer la correspondance 
dans ses rapports avec l'œuvre, mais en lui conférant, explicite- 
ment ou implicitement, un statut différent de l'œuvre achevée. 
Un exemple de cette attitude est l'usage fort fréquent, chez les 
diderotistes comme chez les autres critiques, de termes marquant 
l'antériorité afin de décrire la correspondance : « Riche ou aride, 
la lettre prépare l'œuvre autant qu'elle est œuvre elle-même ; elle 
est comme le laboratoire d'une sensibilité et d'une écriture^^. » 



76. John Renwick, « Réflexions méthodologiques sur la correspondance 
des dernières années (1772-84)», dans Peter France et Anthony Strugnell 
(édit.), Diderot. Les dernières années. 1770-1784. Colloque du bicentenaire. 2-5 
septembre à Edimbourg, Edimbourg, Edinburgh University Press, 1985, p. 75 n. 15. 

77. Ce jugement est d'Axel Preiss {loc. cit., p. 553). Jean-Claude Bonnet 
écrit de même: «Véritable laboratoire sémiotique, la correspondance amou- 
reuse a une fonction décisive dans l'invention du principe de l'œuvre» (« L'écrit 
amoureux ou le fou de Sophie», dans Anne-Marie Chouillet (édit.), Colloque 
international Diderot (1713-1784). Paris-Sèvres-Reims-Langres. 4-11 juillet 1984, 
Paris, Aux amateurs de livres, coll. «Mélanges de la Bibliothèque de la Sor- 
bonne», 8, 1985, p. 1 10). Jacques Proust dit des Lettres à Sophie Volland qu'el- 
les sont «un merveilleux laboratoire de formes» («Ces Lettres ne sont pas des 
lettres... À propos des Lettres à Sophie Volland», Équinoxe, 3, hiver 1988, p. 8) 
et un « extraordinaire vivier de contes, d'historiettes, d'aventures, de récits, de 
scènes, d'anecdotes [...] de fables [...], d'exemples moraux [...]» {ibid., p. 9), 
mais il refuse de les subordonner aux oeuvres de Diderot réputées « littéraires » 
{ibid., p. 11). Geneviève Haroche-Bouzinac intitule le dernier chapitre de son 
ouvrage «Un laboratoire»; elle y conçoit la lettre voltairienne comme un 
«champ d'expérimentation» {Voltaire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La 
formation d'un épistolier au XVIII' siècle, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque 
de l'âge classique», série «Morales», 2, 1992, p. 333). 



Qu'est-ce quune lettre? 45 

On dit aussi que la correspondance est le « creuset » de Toeuvre 
(Jean Varloot, LSV, p. 32), un «atelier^*», un «banc d'essai^'», le 
lieu où l'écrivain « se fait la main*^ » et range ses « ébauches*' », 
son «journal"». Pour les tenants de cette conception, la corres- 
pondance joue un rôle dans Tœuvre, mais il s*agit d*un rôle sou- 
vent limité à l'antécédence. Ainsi, André Magnan, dans son étude 
sur CandidCy a-t-il raison de se demander, après avoir noté les 
«concordances de thèmes et d'intérêts, [les] similitudes d'expres- 
sion, parfois littérales » entre la correspondance de Voltaire et le 
conte philosophique : « quel texte est r"écho" de l'autre*^ ? » 

Pour certains, enfin, mais ils sont peu nombreux, la lettre 
peut être étudiée comme un texte littéraire. Refusant de s'inter- 
roger sur des notions piégées comme celles de littérarité ou d'in- 
tentionnalité, ils soumettent les textes épistolaires à la même lec- 
ture que les textes dits littéraires, tout en cherchant à délimiter, au 
moins empiriquement, les caractéristiques de ces textes. Plusieurs 
des participants aux colloques tenus depuis 1982 par l'Associa- 
tion interdisciplinaire de recherche sur l'épistolaire ont, par 



78. Maurice Roelens, « Le dialogue d'idées au xviii* siècle», dans Pierre 
Abraham et Roland Desné (édit.), Histoire littéraire de la France. 1715-1794. 
Deuxième partie, Paris, Éditions sociales, 1976, vol. 6, p. 281. 

79. Gabrijela Vidan, «Style libertin et imagination ludique dans la cor- 
respondance de Diderot», SVEC, 90, 1972, p. 1744. 

80. Georges May, «Diderot, artiste et philosophe du décousu», dans 
Hugo Friedrich et Fritz Schalk (édit.), Europàische Aufklàrung. Herbert 
Dieckmann zum 60. Geburtstag, Munich, Wilhelm Fink Verlag, 1967, p. 186. 

81. Pierre Lepape, Diderot^ Paris, Flammarion, coll. «Grandes biogra- 
phies», 1991, p. 233. 

82. Le mot est d'Yves Benot («Diderot épistolier. De ses lettres à ses 
livres», La Pensée, 99, septembre-octobre 1961, p. 101). Ce choix lexical est 
d'autant plus intéressant que l'auteur écrit plus loin qu'il faut «pleinement 
mesurer la valeur, non seulement documentaire, mais littéraire» de la corres- 
pondance {ibid., p. 105). Georges Daniel, qui ne fait pourtant aucun cas de la 
provenance des exemples qu'il exploite, définit la correspondance comme un 
« circuit de communication paralittéraire » (Le style de Diderot. Légende et struc- 
ture, Paris et Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire », 240, 
1986, p. 290), sans qu'il soit possible de voir s'il s'agit d'un rapport de hiérar- 
chisation ou de voisinage. 

83. André Magnan, Voltaire. Candide ou L'optimisme, Paris, PUF, coll. 
«Études littéraires», 18, 1987, p. 33. 



46 Diderot épistolier 

exemple, décidé d*aborder les correspondances non plus comme 
des documents mais bien comme des monuments (selon la dis- 
tinction proposée en 1974 par Michael Riffaterre*''). En ce qui 
concerne Diderot, Jean-Claude Bonnet*^ Marc Buffat^^ Jacques 
Chouillet*^, Jacques Proust**, Pierre Rétat*', Jean-Pierre Seguin^ 
et Yoichi Sumi'', pour ne retenir que ces noms, ont montré les 
richesses de l'analyse textuelle de la lettre. Ces travaux, malgré leur 
nombre encore limité, créent un nouvel espace de Tépistolarité. 

♦ 



84. Michael Riffaterre, «The Stylistic Approach to Literary History», 
dans Ralph Cohen (édit.), New Directions in Literary History, Londres, 
Routledge, 1974, p. 147-164. 

85. Jean-Claude Bonnet, lac. cit 

86. Marc Buff\t, «Conversation par écrit», RDE, 9, octobre 1990, p. 55- 
69 et « Les Lettres à Sophie Volland. Relation amoureuse et relation épistolaire », 
loc. cit. 

87. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à 
une voix, Paris, Librairie Honoré Champion, coll. «Unichamp», 14, 1986, 173 p. 
et « Forme épistolaire et message philosophique dans les Lettres à Sophie Vol- 
land», Littératures, 15, automne 1986, p. 101-110. 

88. Jacques Proust, «La fête chez Rousseau et chez Diderot» (1970), 
dans L'objet et le texte. Pour une poétique de la prose française du XVIIP siècle, 
Genève, Droz, coll. «Histoire des idées et critique littéraire», 183, 1980, p. 55- 
73 et « Ces Lettres ne sont pas des lettres. . . À propos des Lettres à Sophie Vol- 
land», loc. cit. 

89. Pierre Rétat, « La représentation de soi dans les lettres à Sophie Vol- 
land», dans Sylvain Auroux, Dominique Bourel et Charles Porset (édit.), 
L'Encyclopédie, Diderot, l'esthétique. Mélanges en hommage à Jacques Chouillet 
1915-1990, Paris, PUF, 1991, p. 131-136. 

90. Jean-Pierre Seguin, « L'illusion du destinataire chez Diderot : un as- 
pect de la stratégie persuasive », dans Stratégies discursives. Actes du colloque du 
Centre de recherches linguistiques et sémiologiques de Lyon. 20-22 mai 1978, Lyon, 
Presses universitaires de Lyon, 1978, p. 217-233. 

91. Yoichi SuMi, «L'été 1762. À propos des lettres à Sophie Volland», 
Europe, 661, mai 1984, p. 113-119 et «Traduire Diderot: style polype et style 
traduit», dans Anne-Marie Chouillet (édit.). Colloque international Diderot 
(1713-1784). Paris- Sèvres- Reims- Langres. 4-11 juillet 1984, Paris, Aux amateurs 
de livres, coll. «Mélanges de la Bibliothèque de la Sorbonne», 8, 1985, p. 255- 
260. 



Qu est-ce quune lettre? 47 

Les études déjà existantes sur la lettre, pour stimulantes qu elles 
soient parfois, restent le plus souvent insatisfaisantes, dans la 
perspective d*une lecture littéraire de Tépistolaire, car elles ne 
proposent pas de définition d'ensemble de la lettre. Eu égard aux 
critiques qui viennent d'être présentés, et par rapport aux prati- 
ques de l'intime que sont le journal (Altman, Duchêne, Rousset, 
Porter) et l'autobiographie (Altman, Porter), on définira la lettre 
comme l'expression écrite d'un je non métaphorique (celui qui 
signe est bien celui qui dit je) à l'adresse d'un destinataire, éga- 
lement non métaphorique, cette double restriction ayant pour 
fonction d'éliminer du corpus épistolaire au sens strict le roman 
épistolaire, la «correspondance littéraire» telle que conçue par 
Thiriot, Raynal, Grimm et Meister, et les lettres fictives^^ Ce 
destinataire, connu du destinateur (Rougeot, Altman, Porter), 
peut aussi bien être un individu qu'un groupe, et ce groupe être 
directement visé par le destinateur ou imaginé derrière la figure 
d'un destinataire individuel (Duchêne); la correspondance est 
donc, à certaines époques dont le xviii^ siècle, une activité publi- 
que, et non pas seulement une activité privée (Porter) ou confi- 
dentielle (Altman). Forme d'échange, et donc de communication 
(Duchêne, Rougeot, Altman), la lettre unit ces deux instances — 
le destinateur, le destinataire — dans un projet commun dont la 
réciprocité est souvent postulée (Altman). Elle naît d'une absence 
que la critique a toute latitude de définir et qui est connotée à la 
fois, et indissolublement, comme négativité et comme positivité. 
À cause de cette absence, la lettre remplit une fonction de subs- 
titution (Rougeot), ce dont témoignent la coalescence de diverses 
temporalités dans la lettre (Altman) et l'importance attachée au 
corps de celle-ci comme substitut de l'absent, parfois jusqu'au 
fétichisme (Porter). Même si la lettre remplace l'autre et sa pa- 
role, elle n'est pas elle-même une forme orale (Rougeot); on 
maniera avec prudence toute analogie de la lettre et de la conver- 
sation ou du dialogue (Porter, Kauftnann). Par la lettre, l'épisto- 
lier propose de lutter contre le silence, de maintenir une forme de 



92. L'acception de fictives est très large : il peut s'agir aussi bien de fausses 
lettres familières que de lettres envoyées au nom d'un tiers. 



48 Diderot épistolier 

dialogue avec Fabsent (Duchêne, Rougeot, Altman, Porter), ce 
qui rend indispensable l'envoi effectif d'un texte, mais ce dialogue 
a ses règles propres, qui ne sont pas celles de la conversation 
mondaine ou du dialogue philosophique. L'expression épistolaire 
est souvent marquée par plusieurs formes d'autoreprésentation, 
entre autres de l'écriture et de la lecture de la lettre (Altman), en 
plus de dépendre, mais de façons différentes selon les époques, de 
modèles épistolaires ou conversationnels (Duchêne, Bray, Rougeot, 
Porter). La représentation de soi et de l'autre dans la lettre est 
subordonnée à cette autoreprésentation : le destinateur et les des- 
tinataires sont des créations du texte (Duchêne, Altman, Porter, 
Kaufmann). De même, les notions de «fantaisie» (Rougeot) ou 
de spontanéité (Altman, Porter) en sont elles aussi des créations. 
Stylistiquement et rhétoriquement, la lettre fait appel à des pro- 
cédés convenus : temps verbaux mêlant anticipation et rétrospec- 
tion (Altman), pronoms personnels réversibles (Altman, Porter), 
métonymie de la mort (Altman, Kaufmann). Tous ces éléments 
ne sont pas présents de la même façon dans toute lettre familière, 
mais c'est leur coïncidence dans un même texte, et l'interpréta- 
tion de cette coïncidence, qui en permet une lecture littéraire 
(Sumi, Proust, Kaufmann). Cette lecture ne reposera pas sur l'in- 
tentionnalité de l'auteur (Duchêne), encore que celle-ci pourra 
être prise en considération si elle est perçue comme un effet du 
texte et non comme un hors-texte relevant de la conscience du 
scripteur. Elle aura, cette lecture, une indispensable dimension 
historique: la lettre n'est pas intemporelle (Rougeot, Porter, 
Kaufmann). Elle sera rendue difficile par la nature nécessaire- 
ment fragmentaire du genre (Altman, Porter) : la correspondance 
est le royaume du discontinu. Toute lettre, enfin, ne présente pas 
tous ces traits — il ne saurait donc être question d'épuiser toutes 
les possibilités rhétoriques et thématiques de la lettre (Rougeot) : 
la correspondance n'est pas «une belle machine bien une^^». 



93. Diderot utilise cette expression, mais dans un contexte différent, en 
1773: «Il faut que l'âme du vieillard soit assise dans son corps, comme son 
corps est assis dans son grand fauteuil. L'âme, le corps et le grand fauteuil font 
alors une belle machine bien une» (XIII, 71). 



Qu est-ce quune lettre? 49 

Repères historiques 

Comme toute pratique littéraire, la lettre a une histoire. De la 
codification des modèles au Moyen Âge jusqu'à l'avènement de la 
lettre familière au xviii^ siècle, elle a évolué entre la place publi- 
que et les lieux du privé, entre la divulgation et la retraite, entre 
la littérature (comme institution) et l'expression de soi. À l'épo- 
que de Diderot, les principaux aspects de l'épistolarité moderne 
sont déjà définis, mais ils coexistent encore avec des conceptions 
de la lettre en voie de marginalisation. 

La lettre, au Moyen Âge, est une forme codifiée depuis long- 
temps. Inspirée des grandes correspondances de l'Antiquité, elle 
s'insère dans un système des genres où elle est considérée comme 
une forme d'écriture réflexive. Depuis « cinq ou six siècles », elle 
constituait, au xii^ ou xiii' siècle, « un genre littéraire défini par 
un véritable canon, et proche de r"essai" moderne»; son «ca- 
dre » contraignait l'esprit « à une démarche d'analyse puis de syn- 
thèse, propre à aider ce qui, de notre temps, apparaît comme 
confession^^ ». De fait, selon Marc Fumaroli, la tradition médié- 
vale fait de la lettre, « avec le sermon, un des deux genres majeurs 
en prose'^». 

À la Renaissance, la lettre continue à servir de moyen d'ex- 
pression des idées tout en devant fournir « des modèles de style, 
de politesse, d'esprit», pour reprendre les mots de Jacques 
Rougeot^. Le passage progressif du latin au français, au xvi* siè- 
cle, et la publication de correspondances contemporaines font 
que la lettre obtient une plus grande audience et que, sans perdre 
sa nature réflexive, elle est appelée à jouer de nouveaux rôles dans 
la société'^. Commencent alors de se côtoyer des lettres « officiel- 



94. Paul ZuMTHOR, dans son édition des lettres d'Abélard et Héloïse 
(Abélard et Héloïse. Correspondance, texte traduit et présenté par Paul Zumthor, 
Paris, Union générale d'éditions, coll. « 10/18», 1309, série « Bibliothèque médié- 
vale», 1979, p. 13). Michel Foucault fait remonter le projet introspectif de la 
lettre au i" ou ii' siècle («L'écriture de soi», Corps écrit, 5, 1983, p. 3-23). 

95. Marc Fumaroli, loc. cit., p. 886-887. 

96. Jacques Rougeot, loc. cit., p. 173. 

97. Le premier recueil de lettres en langue vulgaire est celui de l'huma- 
niste Hélisenne de Crenne, Êpltres familières et invectives, qui parait en 1539; 



50 Diderot épistolier 

les» — pour Axel Preiss, ce sont des «lettre [s] d'apparat^*» — , 
inspirées des grands modèles antiques ou médiévaux, et des tex- 
tes dans lesquels on revendique le droit au naturel et à la liberté. 
Les premières servent de véhicule aux savoirs humanistes ; dans 
les seconds — Érasme, mettant à jour les préceptes cicéroniens, 
le rappelle — , on associe la lettre à la conversation, ce qui ne lui 
dénie pas sa valeur heuristique, mais indique la modification de 
celle-ci aussi bien que des pratiques sociales^^. 

La coexistence de ces types d'écriture épistolaire est attes- 
tée par la publication au xvi' et au xvii' siècle de recueils de 
lettres'^^. Ceux du xvi' siècle sont voulus et conçus par les épis- 
toliers eux-mêmes, qui les publient de leur vivant, en vue de 
servir à la constitution de leur autoportrait, et qui les inscrivent 
dans la tradition du genre. Etienne du Tronchet, par exemple, 
publie en 1569 ses Lettres missives et familières : pour leur auteur, 
récriture épistolaire reste cependant soumise en partie à une 
commande sociale, à la «prééminence du registre mondain», 
d'après Alain Viala'°'. L'ouvrage eut un succès considérable, con- 
naissant 30 rééditions en 50 ans. Dix-sept ans après du Tronchet, 
le recueil d'Etienne Pasquier contribue, contrairement à celui de 
son prédécesseur, à rendre légitime la lettre intime en français. 



voir Janet Altman, «The Letter Book as a Literary Institution 1539-1789: 
Toward a Cultural History of Published Correspondences in France», loc. cit.y 
p. 27 et « 1725. The Politics of Epistolary Art», dans Denis Hollier (édit.), A 
New History of French Literaturey Londres et Cambridge, Harvard University 
Press, 1989, p. 417. 

98. Axel Preiss, loc. cit., p. 552. 

99. Dans le De conscribendis epistolis (1522) d'Érasme, note Marc 
FuMAROLi, « L'art épistolaire, comparé sans réserve au dialogue entre amis, au 
dialogue de comédie, est [ . . . ] senti comme parole et non écriture silencieuse» 
{loc. cit., p. 896). Sur le statut des modèles antiques (Cicéron, Sénèque, Pline, 
Horace) dans les manuels épistolaires de la fin du xvii^ et du début du xviii^ 
siècle, on consultera l'ouvrage de Geneviève Haroche-Bouzinac {op. cit., 
p. 146-152). 

100. Le développement qui suit s'inspire de deux textes de Janet Altman 
parus en 1986 et en 1989. 

101. Alain Viala, «La genèse des formes épistolaires en français et leurs 
sources latines et européennes. Essai de chronologie distinctive (xvi^- xvii*= s.) », 
Revue de littérature comparée, 218, 55: 2, avril-juin 1981, p. 174. 



Qu est-ce qu*une lettre? 51 

Composé dans une perspective autobiographique, cet ensemble 
de Lettres accorde plus de liberté à Fépistolier (et à son lecteur) 
que ne le fait celui de du Tronchet'^^ 

Au XVII' siècle, les anthologies et les manuels épistolaires, 
ceux-ci nés au début du siècle précédent en français'°\ vont pro- 
mouvoir une conception de la lettre plus proche de celle de du 
Tronchet que de celle de Pasquier et subordonner l'espace épisto- 
laire à l'espace social de la Cour, des salons et de l'Académie 
française. Janet Altman insiste sur cette « clôture » du champ de 
l'épistolaire : 

on note, par rapport aux livres de lettres de la Renaissance, 
une semblable clôture de l'espace épistolaire. Même si de 
plus en plus d'auteurs sont admis dans les rangs des épisto- 
liers publiés, l'espace littéraire qu'ils circonscrivent, et leur 
écriture avec eux, est limité quand on le compare à celui du 
XVI' siècle'*^. 

La diversification épistolaire — du moins telle qu'en témoignent 
les recueils publiés, qu'on ne confondra pas avec l'ensemble des 



102. Roger Duchêne propose une lecture différente des recueils de du 
Tronchet et de Pasquier, qu'il considère proches l'un de l'autre: «Continuité: la 
lettre en français pille ouvertement les lettres latines, grecques ou italiennes. 
Complicité: le lecteur y retrouve les sujets et les sentences auxquels il est accou- 
tumé par sa culture. Spécialité : il juge à la lumière des connaissances techniques 
qu'il a acquises dans le domaine de l'expression. Lire, pour lui, c'est reconnaître 
dans le texte un art d'écrire, qui est aussi le sien. En transposant la lettre du latin 
au français, Pasquier ou du Tronchet ont gardé dans l'esprit l'image d'un lecteur 
de lettres latines, l'image d'un docte» («Le lecteur de lettres», RHLF, 78: 6, 
novembre-décembre 1978, p. 981). Cette lecture est aussi celle d'Alain Viala 
{loc. cit., p. 171-174). 

103. Le plus ancien manuel repéré par Janet Altman («La politique de 
l'art épistolaire au xviii* siècle», dans Bernard Bray et Christoph Strosetzki 
(édit.). Art de la lettre. Art de la conversation à l'époque classique en France. Actes 
du colloque de WolfenbUttel octobre 1991, Paris, Klincksieck, coll. «Actes et col- 
loques», 46, 1995, p. 131-144) paraît chez Olivier Arnoullet à Lyon en 1534 et 
s'intitule Le prothocolle des secrétaires et aultres gens desirans scavoir l'art et 
manière de dicter en bon francoys toutes lettres missives et epistres en prose. 

104. Janet Altman, «The Letter Book as a Literary Institution 1539- 
1789 : Toward a Cultural History of Published Correspondences in France », loc 
cit., p. 35. 



52 Diderot épistolier 

pratiques individuelles — reste donc limitée à certains types de 
lettres. La lettre érudite ou historique est toujours une façon 
d*instruire et de s*instruire. La lettre polémique, qui «se déve- 
loppe tardivement en France», culmine avec les Provinciales de 
Pascal'°\ La lettre-gazette devient en outre un moyen de sHnfor- 
mer; elle est, comme le dit Jean Varloot, «la première forme du 
journalisme» (DPV, XIII, xii). Uécriture de ces types de lettres 
est, plus que jamais, une activité publique: s'il est vrai que le 
XVII* siècle est «le grand siècle des correspondances», suivant 
Axel Preiss*°^, ce n*est pas tout à fait au sens moderne du terme. 
C*est la lettre publique (chez Guez de Balzac, par exemple) qui 
domine le siècle, ne serait-ce qu'éditorialement, et insister sur le 
succès de la lettre familière relève de l'anachronisme : madame de 
Sévigné écrit bien ses lettres à cette époque, mais elles ne seront 
largement connues qu'en 1725, même si quelques-unes ont été 
rendues publiques dès après sa mort, en 1697^^^. La pratique 
individuelle se rapproche sans cesse de la confidence, voire du 
journal intime, mais les grands modèles de cette écriture ne sont 
pas encore connus du public, alors que le prestige des recueils de 
lettres destinées dès l'origine à la publication est, lui, fort grand. 
Cela importe d'autant que se multiplient les manuels épis- 
tolaires : les modèles sont codifiés et la liberté de l'épistolier reste 
à conquérir. Alain Viala le fait remarquer pour la lettre mon- 
daine, celle de Voiture par exemple, lorsqu'il souligne la « contra- 
diction interne du genre » : « la lettre mondaine, avant tout civile 
ou amoureuse, exigerait la variété, l'adaptation, V originalité, le 



105. Voir l'étude d'Alain Viala sur « La genèse des formes épistolaires en 
français et leurs sources latines et européennes» {loc. cit.y p. 179): l'auteur fait 
de ce type de lettre (style moyen ; relation faussement individuelle) le troisième 
«courant» dominant aux xvi*et xvii'' siècles, les deux autres étant la lettre 
officielle (substitut de l'éloquence; style soutenu; relation impersonnelle) et la 
lettre mondaine (substitut de la conversation ; style familier ; relation intime). 

106. Axel Preiss, loc. cit.y p. 552. 

107. Roger Duchêne rappelle le caractère exceptionnel de cette publica- 
tion: «avec l'édition de lettres de M*"' de Sévigné à M""' de Grignan, de 1725 à 
1754, paraît pour la première fois une suite de lettres dont l'auteur n'avait ni 
voulu ni prévu la divulgation ou la publication» («Le lecteur de lettres», loc. 
cit., p. 978). 



Qu est-ce quune lettre? 53 

naturely alors que la pratique de Tartifice et du stéréotype carac- 
térise sa gestation'^». L'usage des manuels dépend par ailleurs 
d'une codification plus englobante des pratiques sociales, dont 
témoigne également la «rhétorique de la conversation» décrite 
par Christoph Strosetzki*®^. L'analogie de la correspondance et de 
la conversation n'implique pas une plus grande spontanéité de la 
lettre, bien au contraire : la pratique de la conversation est alors 
précisément codifiée. Cette codification des pratiques inscrit l'ac- 
tivité épistolaire dans la sphère publique: les épistoliers savent 
que toute lettre, si elle agrée à « la communauté des destinataires » 
évoquée par Bernard Bray''°, est susceptible d'être imprimée et 
lue par plusieurs, non par un seul. 

L'« évolution générale du goût'*'», parfois invoquée pour 
expliquer les mutations de la lettre au xviii* siècle, est indissocia- 
ble de facteurs éditoriaux qui en sont à la fois les témoins et les 
agents. Si le goût change, c'est que le public prend connaissance 
de lettres dont la liberté envers les modèles des siècles précédents 
s'accroît sans cesse' *^; c'est surtout vrai de madame de Sévigné, 
dont Antoine- Léonard Thomas écrira en 1772, dans son Essai sur 



108. Alain Viala, loc. cit., p. 176. 

109. Christoph Strosetzki, Rhétorique de la conversation. Sa dimension 
littéraire et linguistique dans la société française du XVII' siècle, Paris, Seattle et 
TUbingen, Papers on French Seventeenth Century Literature, coll. «Biblio 17», 
20, 1984, vii/307 p. 

1 10. Bernard Bray, « L'épistolier et son public en France au xvii' siècle». 
Travaux de linguistique et de littérature, 11:2, 1973, p. 15. 

111. Jacques Rougeot, loc. cit., p. 175. 

1 12. Selon P. Dumonceaux, c'est au xvii* siècle qu'apparaît la lettre in- 
time « mêlant ou entremêlant la relation au badinage et le badinage à la rela- 
tion»; le personnage clé de cette «émergence» serait Voiture («Le xvii' siècle: 
aux origines de la lettre intime et du genre épistolaire», dans Jean-Louis Bonnat 
et Mireille Bossis (édit), Écrire. Publier. Lire. Les correspondances. (Problémati- 
que et économie d'un «genre littéraire»). Actes du Colloque international: «Les 
correspondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982, Nantes, Publications de 
l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 299). Cette position rejoint celle de 
Micheline Cuénin: «par Voiture, les circonstances ont permis un retour de la 
lettre à la vie privée» («La lettre éducatrice de la sensibilité: l'exemple de Voi- 
ture», RHLF, 78: 6, novembre-décembre 1978, p. 925). Pour une comparaison 
des positions esthétiques de Voiture et de Gucz de Balzac, on lira Geneviève 
Haroche-Bouzinac {op. cit., p. 47-52). 



54 Diderot épistolier 

le caractère, les mœurs et Vesprit des femmes dans les différents 
siècles, qu*«avec des Lettres écrites au hasard [elle] a fait sans y 
penser un ouvrage enchanteur"^». La lettre reste un modèle 
d*écriture, mais le passage «vers une certaine spontanéité, au 
moins apparente», toujours selon Jacques Rougeot'*'', est de plus 
en plus marqué — et ne cessera plus de l'être. Les premières 
manifestations publiques de la lettre originellement privée datent 
donc du xviii' siècle, et le rôle de la publication des Lettres de 
madame de Sévigné est capital dans cette évolution' '^ On voit 
alors naître, dit Georges May, « cette chose vraiment nouvelle : de 
véritables lettres intimes, destinées aux seules personnes auxquel- 
les elles sont adressées''^». Le statut du sujet changeant, le xviii*' 
siècle avait besoin de nouveaux genres : « r"invention" du roman 
ou de l'autobiographie est parallèle à celle de la lettre''^». 

Les modèles canoniques d'écriture épistolaire ne disparais- 
sent pas malgré l'émergence de la lettre privée. Les manuels, ou 
«secrétaires personnels», loin de tomber dans l'oubli, connais- 
sent une large diffusion dans toute la société : 

D'abord destinés aux épistoliers nobles ou bourgeois, ces 
secrétaires entrent tôt dans le catalogue des éditeurs de 
livres de large circulation. C'est ainsi que ceux de Troyes 
reprennent dans leur «Bibliothèque bleue» ce même titre 
[Le secrétaire à la mode (1640) de Jean Puget de La Serre], à 
côté des Fleurs de bien dire qui enseignent le beau discours. 



113. Antoine-Léonard Thomas, dans Qu est-ce qu'une femme? Un débat 
préfacé par Elisabeth Badinter, Paris, P.O.L., 1989, p. 145 n. 1. 

114. Jacques Rougeot, loc. cit., p. 176. 

115. Voir Roger Duchêne, «Le lecteur de lettres», loc. cit., p. 987 et 
English Showalter, loc. cit., p. 115. Janet Altman, dans sa réhabilitation des 
Lettres d'Etienne Pasquier, relativise l'importance de la date de 1725 : «la saisis- 
sante originalité de madame de Sévigné dans ses lettres à sa fille [ . . . ] n'est guère 
différente, stratégiquement, de celle de Pasquier» («The Letter Book as a 
Literary Institution 1 539- 1 789 : Toward a Cultural History of Published Corres- 
pondences in France», loc. cit., p. 30). 

1 16. Georges May, « La littérature épistolaire date-t-elle du dix-huitième 
siècle?», SVEC, 56, 1967, p. 837. 

117. îbid., p. 840. 



Qu est-ce quune lettre ? 55 

Que ces modèles savants aient réellement servi aux lecteurs 
populaires, on en peut douter, mais posséder le livre qui les 
contient est comme un ennoblissement culturel' '^ 



1 18. Roger Chartier (« Les pratiques de l'écrit », dans Philippe Ariès et 
Georges Duby (édit.), Histoire de la vie privée, tome 3: De la Renaissance aux 
Lumières, volume dirigé par Roger Chartier, Paris, Seuil, coll. « L'univers his- 
torique», 1986, p. 116). Sur les manuels épistolaires, les travaux sont nom- 
breux ; voir ceux de Bernard Bray {Vart de la lettre amoureuse des manuels aux 
romans (1550-1700), Paris et La Haye, Mouton, 1967, 33 p.), de Bernard 
Beugnot («Style ou styles épistolaires ?», RHLF, 78: 6, novembre-décembre 
1978, p. 939-952), de Janet Altman («The Letter Book as a Literary Institution 
1539-1789: Toward a Cultural History of Published Correspondences in 
France», lac. cit. ; « 1725. The Politics of Epistolary Art», loc. cit. ; «La politi- 
que de l'art épistolaire au xviii' siècle», loc. cit.; «Teaching the "People" to 
Write: The Formation of a Popular Civic Identity in the French Letter Manual », 
Studies in Eighteenth-Century Culture, 22, 1992, p. 147-180), de Marie-Claire 
Grassi («Friends and Lovers (or The Codification of Intimacy)», Yale French 
Studies, 71, 1986, p. 91-92; «Les règles de communication dans les manuels 
épistolaires français (xviii'-xix' siècles)», dans Alain Montandon (édit.). Sa- 
voir-vivre I, Lyon, Césura, 1990, p. 85-97), de Jacques Chupeau («Puget de La 
Serre et l'esthétique épistolaire : les avatars du "Secrétaire de la Cour" », Cahiers 
de l'Association internationale des études françaises, 39, mai 1987, p. 1 1 1-126), de 
Roger Chartier («Chapitre III. Des "secrétaires" pour le peuple? Les modèles 
épistolaires de l'Ancien Régime entre littérature de cour et livre de colportage », 
dans Roger Chartier (édit.), La correspondance. Les usages de la lettre au XIX* 
siècle, Paris, Fayard, coll. «Nouvelles études historiques», 1991, p. 159-207) et 
d'Yves GiRAUD («De la lettre à l'entretien: Puget de La Serre et l'art de la 
conversation», dans Bernard Bray et Christoph Strosetzki (édit.). Art de la 
lettre. Art de la conversation à V époque classique en France. Actes du colloque de 
Wolfenbuttel octobre 1991, Paris, Klincksieck, coll. «Actes et colloques», 46, 
1995, p. 217-231). Récemment, c'est Geneviève Haroche-Bouzinac qui s'est le 
plus longuement penchée sur la «mémoire épistolaire» ou r« héritage épisto- 
laire » des manuels, surtout dans la première partie de son ouvrage sur la cor- 
respondance du jeune Voltaire, «Le goût épistolaire avant Voltaire» {op. cit,t 
p. 23-136). Roger Duchêne est sceptique quant au rôle joué par ces manuels: 
« les platitudes des manuels ne sont que l'expression écrite des banalités d'usage. 
C'est pourquoi (...) les préceptes ou les modèles des Secrétaires |...) ne peuvent 
en rien aider à la définition ou à la fécondité du genre épistolaire» («Commen- 
taire historique. Lettre (sens épistolaire) », loc. cit., p. L29 ; voir aussi « Le lecteur 
de lettres», loc. cit., p. 983). Plus mordant, Jean-Philippe Arrou-Vignod re- 
groupe les auteurs de manuels en « une nuée de criticules avides de régenter et 
de donner le ton » {Le discours des absents, Paris, Gallimard, 1993, p. 52). 



56 Diderot épistolier 

La lettre devient très clairement le lieu de divers investissements 
au XVIII* siècle : la lettre officielle ou ouverte, que Diderot prati- 
que fort souvent, côtoie les premières manifestations de la lettre 
privée, les manuels proposent des modèles que la pratique est en 
train d'invalider, la publication des recueils de lettres est influencée 
par le roman qui, en retour, lui impose son besoin de narrativité 
historique, etc. Le succès du roman par lettres et la publication de 
plus en plus fréquente de correspondances (réelles ou fictives) 
contribuent aussi au succès de la forme épistolaire. La lettre 
moderne, dans ses manifestations multiples, est prête à naître. 

Paradoxalement, le succès des divers types de lettre au xviii' 
siècle a pour effet de rendre plus difficile leur écriture. La recher- 
che de l'originalité pose en effet problème : « Je te remercie bien 
de ta très ample morale, elle me prouve que tu te trouvais pour 
le moment dans un vide d'idées qui t'a obligé à recourir aux 
grands lieux communs», ironise Chompré à l'endroit de Boissy 
d'Anglas''^. Vingt ans plus tôt, madame Du Deffand n'enseignait 
pas autre chose à Julie de Lespinasse : « Ou il ne faut point écrire 
à ses amis, ou bien il faut que les lettres soient une conversation ; 
les assurances d'attachement et d'amitié sont si communes, et si 
fort d'usage pour ceux qui ne s'aiment point, que ceux qui 
s'aiment doivent s'en abstenir^ ^°. » La lettre est toujours menacée, 
comme le journal intime, par le lieu commun. Diderot l'écrit à 
Sophie Volland le 20 avril 1762: 

Quoique je vous dise que je vous haïsse et que cela soit vrai, 
il est aussi bien vrai que je vous aime de toute mon âme. 
C'est que ce « Je vous hais » n'est qu'un mot, et que ce « Je 
vous aime » est un sentiment bien vrai. Il faut que je parle 



1 19. Nicolas-Maurice Chompré, « Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780) », 
dans Inédits de correspondances littéraires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. 
Chompré (1774-1780), textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, 
préface de François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. « Corres- 
pondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, 
p. 104. 

120. Lettre de madame Du Deffand à Julie de Lespinasse, 16 janvier 
1753, citée par Benedetta Craveri, Madame du Deffand et son monde, Paris, 
Seuil, 1987. p. 126. 



Qu est-ce quune lettre? 57 

comme tout le monde. On ne se fait pas toujours une lan- 
gue propre à son cœur. À demain (IV, 37). 

Parce que Ton parle « comme tout le monde », parce que Ton ne 
sait pas toujours se faire une langue « propre à son cœur », récri- 
ture épistolaire n'est pas toujours originale, ce qui fait que lire 
une lettre c'est souvent avoir l'impression de la relire, c'est devoir 
la relier à d'autres lettres devenues publiques par les vertus de la 
publication, à des discours entendus ailleurs (dans la poésie 
comme dans le roman épistolaire, sur la scène, partout). Parce 
qu'elle est codifiée (par les manuels ou par les modèles implicites 
que sont les correspondances publiées) et parce qu'elle dépend 
toujours peu ou prou de la rhétorique (amoureuse, entre autres) 
de son époque, chaque lettre cherche constamment à se distin- 
guer de toutes celles qui l'ont précédée. Son succès l'emprisonne : 
elle doit se renouveler, mais sans pour autant perdre sa nature. 
Celle-ci est constituée de topoï multiples (l'exigence de naturel, le 
temps qu'il fait, la distance, la santé, etc.) et, surtout, de quelques 
grandes caractéristiques propres à la pratique épistolaire (l'ab- 
sence et le silence, le croisement de temporalités multiples, une 
autoreprésentation constante, la matérialité de l'objet-lettre, l'as- 
pect public de sa circulation, son rapport constant avec la conver- 
sation et le dialogue). Du xvi' au xviii^ siècle, ces topoï et ces 
caractéristiques n'ont cessé de se modifier au fil de l'évolution du 
genre épistolaire. 



CHAPITRE II 



Les paradoxes de Vahsencey 
du silence et de la mort 



Que, loin de moi, ton cœur soit plein de ma présence, 

Comme, dans ton absence, 
Ton aspect bien-aimé m'est présent en tous lieux ! 

André Chénier, ode « À Fanny' » 



Aucune réflexion sur la lettre ne peut faire Téconomie d'un 
truisme qui, pour en être un, n'est pas moins porteur d'une vérité 
fondatrice: toute lettre naît d'une absence, dont l'éloignement 
physique prolongé est la manifestation la plus évidente, sans pour 
autant en être la seule — ainsi du prince de Ligne entretenant 
une « correspondance quotidienne » avec un de ses compagnons 
de voyage, l'ambassadeur de Ségur^. La lettre mystique postule, 
elle, l'existence d'un grand Absent. Des correspondances, celle 
entre Tchaïkowski et la baronne Von Meck par exemple, peuvent 
être fondées sur un pacte excluant explicitement la rencontre 
physique des épistoliers : l'absence est alors érigée en principe^. 



1. Dans Maurice Allem (édit.), Anthologie poétique française, XVllV siè- 
cle, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 101, 1966, p. 479. 

2. Prince de Ligne, Lettres à la marquise de Coigny, édition présentée et 
annotée par Jean-Pierre Guicciardi, Paris, Des;onquères, coll. «xviii* siècle», 
1986, p. 103 n. 6. 

3. Voir Wanda Bannour, « La correspondance de P.I. Tchaïkowski avec 
la baronne Von Meck », dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), 
écrire. Publier. Lire. Les correspondances. (Problématique et économie d'un « genre 



60 Diderot épistolier 

Dans Les confessions^ enfin, Rousseau refusait de railler, avec 
madame de Luxembourg, tel homme « qui quittait sa maîtresse 
pour lui écrire » et il ajoutait : « Je lui dis que j'aurais bien été cet 
homme-là, et j'aurais pu ajouter que je l'avais été quelquefois"^. » 
Qu'elle soit volontaire ou non, l'absence est concurremment la 
source de la correspondance (sa condition), un de ses motifs at- 
tendus et ce qui sans cesse la relance, la réinscrit dans le circuit 
de l'échange, du commerce épistolaire. Comme le note Bernard 
Beugnot, 

la lettre dit à la fois la béance d'une relation interrompue et 
le besoin de l'autre ; mais elle demeure discours solitaire et 
sa forme est la déception de ce qui la fait accéder à l'être, 
l'attente d'une présence, puisque dans l'instant éphémère de 
sa composition et de sa lecture, elle abolit et concrétise la 
séparation^ 

Entre l'absence et la présence, cette « déception » est ce qui donne, 
d'abord et avant tout, sa spécificité à la lettre^. 

En effet, l'absence, vécue comme négativité, comme 
dysphorie, explique et justifie l'écriture de la lettre, vécue, elle, 



littéraire »). Actes du Colloque international : « Les correspondances ». Nantes les 
4, 5, 6, 7 octobre 1982y Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 
1983, p. 418-425. 

4. Rousseau, Les confessions, introduction, bibliographie, notes, relevé 
des variantes et index par Jacques Voisine, édition révisée et augmentée, Paris, 
Garnier, coll. « Classiques Garnier », 1980, p. 207. Jean Starobinski a com- 
menté ce passage : « Lui écrire. Cela veut dire se séparer de la personne aimée 
(ou convoitée) afin de s'entretenir avec son image, et avec soi-même ; mais cela 
veut dire aussi : s'entretenir avec soi-même afin de s'offrir à l'amour dans des 
mots, dans des phrases, dans des images, qui sauront peut-être exercer une 
fascination plus puissante que ne l'avait fait la simple présence physique » {Jean- 
Jacques Rousseau. La transparence et l'obstacle suivi de Sept essais sur Rousseau, 
Paris, Gallimard, coll. « Tel », 6, 1979, p. 208). 

5. Bernard Beugnot, « Style ou styles épistolaires ? », RHLF, 78 : 6, 
novembre-décembre 1978, p. 949. 

6. Et au roman épistolaire, auquel elle annexe la correspondance de Julie 
de Lespinasse, suivant Susan Lee Carrell {Le soliloque de la passion féminine ou 
le dialogue illusoire. Étude d'une forme monophonique de la littérature épistolaire, 
préface de Jean-Noël Pascal, Paris et Tubingen, Jean-Michel Place et Gunter 
Narr Verlag, colL « Études littéraires françaises », 12, 1982, 135 p.). 



VabsencCy le silence et la mort 61 

comme positivité, comme euphorie. De là le paradoxe qui lui 
donne, au moins partiellement, sa nature générique. Comme 
l'écrivait madame de Sévigné à sa fille, madame de Grignan : « Eh 
quoi, ma fille, j*aime à vous écrire, cela est épouvantable, c'est 
donc que j*aime votre absence^ ! » De même, Diderot pense Tab- 
sence comme un «mal» qu'il «chérit» (III, 83) ou dont il refiise 
de guérir: 

Malheur à celui qui cherche des distractions ; il en trouvera ; 
il guérira de son mal, et je veux garder le mien jusqu'au 
moment où tout finit. Je crains de vous aller voir ; il le fau- 
dra pourtant; le sort nous traite comme si la peine étoit 
nécessaire à la durée de nos liens (II, 138). 

La lettre familière, et davantage encore l'amoureuse, parce qu'elle 
postule l'absence (on n'écrit pas une lettre, du moins pas ce genre 
de lettre, sans être seul, sans avoir été abandonné ou sans avoir 
soi-même abandonné l'autre), s'érige sur un manque — «Com- 
bien de fois je vous ai souhaitée là* ! » — , et ce manque est source 
de souffrance ; or, la lettre qui naît de cette souffrance peut, elle, 
être source de plaisir. Il n'est pas jusqu'au silence épistolaire, 
pourtant décrit comme douloureux, qui ne permette à l'épistolier 
de jouir du plaisir d'écrire. 

Avant d'aborder ces manifestations de l'absence dans la 
correspondance de Diderot, il convient de rappeler que celui-ci 
n'a fait que reprendre, à cet égard, une thématique aussi ancienne 
que la lettre elle-même. Il suffit de noter que l'épistolier, dans une 
lettre à Sophie Volland d'octobre 1759 (II, 278) et dans l'article 
« Scholastiques » de V Encyclopédie (DPV, VIII, 285-308), aborde la 



7. Madame de SéviCNé, lettres, introduction, chronologie, notes et 
archives par Bernard Raffalli, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 282, 1976, 
p. 19. 

8. À madame de Maux (IX, 113). À Sophie Volland : « Je sens à tout 
moment qu'il me manque quelque chose ; et quand j'appuie là-dessus, je trouve 
que c'est vous » (11, 184) ; « moi à qui tout manque, et qui sens à chaque instant 
que je ne vous ai pas » (IV, 64) ; « le songe n'offre presque jamais à mon ima- 
gination que l'espace étroit et nécessaire à la volupté ; rien autour de cela ; un 
étui de chair et puis c'est tout, 5 Adieu, ma tendre, mon unique amie. Rapportez- 
moi le reste » (IV, 93). 



62 Diderot épistolier 

célèbre histoire d*Abélard et Héloïse, que la lettre du 7 octobre 
1762, selon Jean Varloot, «rappelle implicitement la destinée du 
couple Héloïse- Abélard » (LSV, p. 20) et que ce couple est men- 
tionné ailleurs encore dans l'œuvre de Diderot (LEW, IX, 865- 
866). Or Ton sait que cette histoire est parvenue aux lecteurs 
modernes sous la forme d'une correspondance et qu'une partie 
de cette correspondance, en l'occurrence la première lettre d' Hé- 
loïse à Abélard, pose explicitement le problème de l'absence : « Au 
nom de Dieu même à qui tu t'es consacré, implore Héloïse, je te 
conjure de me rendre ta présence, dans la mesure oii cela t'est 
possible, en m'envoyant quelques mots de consolation^». De 
plus, dans le même texte, Héloïse cite un passage des Lettres à 
Lucilius de Sénèque, passage qui porte lui aussi sur l'absence : « Si 
les portraits de nos amis absents nous sont chers, s'ils renouvellent 
leur souvenir et calment, par une vaine et trompeuse consolation, 
le regret de l'absence, que les lettres sont donc plus douces, qui 
nous apportent une image vivante'^ ! » L'« image vivante » dont 
parle Sénèque vers l'an 63 ou 64, aussi bien que la « présence » 
qu'appelle de ses vœux Héloïse au xii* ou au xiii' siècle' ^ sont 



9. Abélard et Héloïse. Correspondance, texte traduit et présenté par Paul 
Zumthor, Paris, Union générale d'éditions, coll. «10/18», 1309, série «Biblio- 
thèque médiévale», 1979, p. 134. 

10. Ibid., p. 122. 

11. Bernard Bray a fait l'historique du succès de r« imagerie épistolaire » 
d'Abélard et Héloïse en France au xviii*' siècle : « Dès l'origine, la "littérarité" de 
la correspondance d'Héloïse et Abélard consiste dans l'art expressif qui s'y 
manifeste. Ce texte ne cesse, des siècles durant, de faire figure de référence. C'est 
qu'on a reconnu sa vocation, qui est de systématiser et de transmettre, bien 
plutôt qu'un message moral spécifique, le code toujours réutilisable de l'échange 
épistolaire amoureux» («Héloïse et Abélard au xviii^ siècle en France: une 
imagerie épistolaire», SVEC, 151, 1976, p. 389). Son prestige était tel que, sous 
la Révolution, Alexandre Lenoir, qui devait protéger de la destruction les sculp- 
tures funéraires de Saint-Denis, n'hésitait pas à marchander les reliques des 
amants, rapporte Anthony Vidler : « Les squelettes d'Abélard et d'Héloïse l'inté- 
ressaient davantage comme souvenirs que comme reliques sépulcrales. Lenoir 
en faisait cadeau à des ministres et à des protecteurs, quand il ne les vendait pas. 
(...) Lenoir lui-même estimait que les dents d'Héloïse valaient au moins 1000 
francs pièce sur le marché» («Grégoire, Lenoir et les "monuments parlants"», 
dans Jean-Claude Bonnet (édit.), La carmagnole des Muses. Vhomme de lettres 
et l'artiste dans la Révolution, Paris, Armand Colin, 1988, p. 147). 



VabsencCy le silence et la mort 63 

des façons de conjurer l'absence ; depuis toujours, la lettre est un 
substitut de la présence physique, Le discours des absentSy pour 
citer le titre de l'essai de Jean-Philippe Arrou-Vignod^^ 

Dysphorie 

Selon Diderot, l'absence est une souffrance et une épreuve; 
qu'elle soit la même pour les deux épistoliers et qu'elle donne lieu 
à des morceaux de bravoure épistolaire (on appréciera le rythme 
de l'extrait qui suit) n'en amenuisent pas les effets. La souffrance 
née de l'absence est posée comme réciproque, ainsi que le montre 
telle lettre à Sophie: 

Vous vous plaignez des lieux que vous habitez, des occupa- 
tions qui prennent votre temps, des gens que vous voyez ; et 
croyez- vous qu'on soit mieux ici? Non, chère amie, tout y 
est aussi mal que là bas, parce que vous n'êtes pas ici, parce 
que je ne suis pas là bas. Rien ne manqueroit où vous êtes ; 
je n'aurois rien à désirer où je suis, si j'y étois, si vous y étiez. 
Comptons les jours écoulés, et tâchons d'oublier ceux qui 
sont encore à passer, vous loin de moi, moi loin de vous 
(III, 51). 

Elle pousse l'épistolier à exiger de l'autre qu'il le tranquillise (III, 
60), qu'il le rassure (II, 49 et 153; VII, 211), qu'il lui rende le 
repos (III, 82) — ou vice versa (VII, 143). L'épreuve, elle, naît du 
fait que l'absence est toujours porteuse d'une menace, celle que 
l'amour se soit défait, qu'il ait diminué d'intensité, au point, 
peut-être, de mourir. Ainsi, dès le 24 décembre 1742, Diderot 
écrit à celle qui deviendra sa femme, Anne-Toinette Champion : 

Et toi, ma chère Nanette, t'occupes-tu souvent de ton 
Ninot ? L'aimes-tu toujours bien ? Son absence n'a-t-elle fait 
aucune impression sur ton cœur? Seras-tu bien charmée 
de le revoir aussi tendre, aussi constant, aussi fidèle que 
jamais? (I, 38) 



12. Jean-Philippe Arrou-Vignod. Le discours des absents, Paris, Galli- 
mard, 1993, 123 p. 



64 Diderot épistolier 

Selon lui, pour être «vraiment un amoureux de toute pièce», il 
faut, tel son ami le prince Golitsyn, ne point s*« accommoder » de 
Tabsence (VII, 112)'\ Cette position est toutefois intenable: 
Tépistolier est obligé de s'en accommoder — sinon il n'écrirait 
pas — et il va se donner pour tâche de transmuer les « peines de 
l'absence» (I, 39) en matière épistolaire, de les accommoder à 
une pratique écrite. 

Quel que soit son visage, l'absence est, bien évidemment, 
représentée en tant que manque, et d'abord en tant que manque 
du corps de l'autre, de sa voix. Soit le premier paragraphe d'une 
lettre de Diderot à Sophie Volland du début de 1766: 

Il me prend une bonne envie de vous gronder. Comment ? 
vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi, et vous 
ne vous en plaignez pas? Ah, mon amie, l'absence opère; 
vous m'aimez moins ; vous vous souciez moins d'entendre 
parler de moi; et vous me faites entrevoir un tems oii vous 
pourriez vous en passer tout à fait ; et un, plus éloigné, où 
peut-être... (VI, 23). 

Dans cet extrait, c'est, par extension, à la voix qu'est liée 
l'absence: «vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi»^ 
écrit l'épistolier, et «vous ne vous en plaignez pas»; donc, 
suppose-t-il, «vous vous souciez moins à' entendre parler de moi; 
et vous me faites entrevoir un tems où vous pourriez vous en 
passer tout à fait». Répété à deux reprises dans les mêmes termes, 
puis repris sous forme pronominale, le syntagme « entendre parler 
de moi » est caractéristique de l'écriture de toute lettre : ce qui lui 
manque, c'est d'abord une présence physique, un corps, une voix'''. 



13. La graphie des noms propres russes est celle proposée par Georges 
DuLAC («Les relations de Diderot avec la Russie: transcription et identification 
des noms de personnes», dans Georges Dulac (édit.), « Éditer Diderot», SVEC, 
254, 1988, p. 317-341). 

14. Le 15 octobre 1760 : « Est-il possible que j'aie déjà vécu près de 
quinze jours sans avoir entendu parler de vous ? » (111, 135). L'expression « en- 
tendre parler de vous », « de moi », « de mes amies » ou d'une lettre est souvent 
répétée : II, 165-166, 241, 265, 287, 319 et 320 ; III, 43-44, 127, 134 et 151 ; IV, 
92 ; VII, 100 et 156 ; VIII, 201, 215 et 224 ; IX, 42-43 et 70 ; XI, 37 ; XII, 227- 
228 ; XIII, 41 ; etc. C'est un des lieux communs de la rhétorique épistolaire. Sa 



VabsencCy le silence et la mort 65 

À l'origine de cette lettre — et de toutes celles à Sophie — , il y 
a donc l'absence physique de la femme aimée, généralement re- 
tenue à Isle-sur-Marne par sa mère'^ À ce manque, vient s'en 
ajouter un second, ce qui montre que la question de l'absence ne 
peut se limiter à la simple relation univoque d'un destinateur à 
un destinataire. En effet, ce n'est pas l'absence de Sophie qui est 
le moteur de la lettre citée, bien que sans elle la lettre n'existerait 
pas, mais le fait que la souffrance de Diderot est véritablement 
née de son propre silence (à lui) de quinze jours ! L'absence de 
l'une est renforcée par le silence de l'autre. Ce silence est source 
de déplaisir et risque absolu : il est cause de souffrance parce qu'il 
est accepté par la destinataire. Or, accepter le silence de l'autre, ne 
pas s'insurger contre le fait qu'il ne remplit pas sa part du pacte 
épistolaire, laisser des lettres sans réponse, c'est refuser la lettre 
dans ce qu'elle a de fondamental, c'est accepter l'absence, c'est ne 
plus aimer. L'absence épistolaire n'est jamais une question sim- 
ple : à une absence initiale (celle de Sophie) se greffent le silence 
de Diderot et l'acceptation muette de ce silence par Sophie. 

On pourrait interpréter le même extrait en insistant sur le 
fait qu'à la souffrance liée à la séparation des corps vient se su- 
perposer une menace, liée elle aussi au thème de l'absence. D'une 
part, le danger que constitue toujours virtuellement celle-ci a 
déjà fait sentir ses effets. La lettre est, de fait, le lieu d'une affir- 
mation : « l'absence opère ; vous m'aimez moins ; vous vous sou- 
ciez moins d'entendre parler de moi ». Cela est dit. D'autre part, 
apparaît à l'horizon de la lettre la possibilité d'une absence défi- 
nitive, d'une coupure radicale de la relation épistolaire et donc, 
partant, de la relation amoureuse: «vous vous souciez moins 



fréquence permet d'infirmer le jugement d'Elisabeth de Fontenay selon lequel 
l'écriture, dans les lettres à Sophie VoUand, est « un dérivé du toucher, non le 
représentant de la voix » {Diderot ou le matérialisme enchanté, Paris, Grasset, 
coll. « Le Livre de poche. Biblio. Essais », 4017, 1984, p. 131). 

15. Il existe aussi des lettres parisiennes, Diderot écrivant alors à Sophie 
qu'il n'a pu voir, souvent parce que celle-ci doit obéir aux ordres de sa mère : 
« )e venois chercher mon bouquet, un mot doux, un baiser, une caresse... Et 
vous sçaviez que j'arrivois, et que c'étoit le jour de ma fête, et vous êtes absente ! 
Mais il n'a pas dépendu de vous de rester ; il a fiallu suivre » (II, 267). Voir aussi : 
II, 168-169 et 267; III, 22; etc. 



66 Diderot épistolier 

d'entendre parler de moi ; et vous me faites entrevoir un temps 
où vous pourriez vous en passer tout à fait ; et un, plus éloigné, 
où peut-être...». Comme Técrit Roland Barthes dans ses Frag- 
ments d'un discours amoureux: «Dans ces moments brefs où je 
parle pour rien, c'est comme si je mourais'^. » Parler pour rien, 
parler dans le vide, parler au vide — cela n*est pas tolérable, écrit 
Diderot épistolier. 

Comment lutter alors contre cette menace de silence défini- 
tif, d'absence sans fin? L'épistolaire en a-t-il les moyens? Même 
le paragraphe suivant de la lettre, qui contient pourtant une dé- 
négation explicite de la menace, ne fait finalement que la renfor- 
cer. « Mon amie, ne t'afflige pas. Je ne pense pas ce que je te dis 
là», s'excuse Diderot (VI, 23). Mais, de la même façon 
qu'il vient d'inventer la menace d'un silence définitif pour forcer 
Sophie à répondre, il se voit obligé de se mettre à sa place pour 
lui faire dire qu'elle attend ses lettres à lui avec impatience, que 
ses lettres sont nécessaires pour réussir à vivre dans l'exil. 

Tu attendras toujours mes lettres avec impatience; tu les 
liras toujours avec plaisir. Ce sera la principale allégeance de 
ton ennui, dans l'exil où je te vois condamnée de vivre. 
Qu'il est triste à présent, cet exil! Dure, mon amie; dure 
encore un moment. Bientôt celui que tu aimes, celui que 
ton cœur désire, t'apparoîtra, et sa présence dissipera toute 
la tristesse qui t'environne (VI, 23). 

La menace de la séparation définitive est renforcée par l'évocation 
de la fin éventuelle de cette séparation ponctuelle et par le fait 
que Diderot soliloque. 



16. Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Paris, Seuil, 
coll. «Tel quel», 1977, p. 200. 



Vabsence, le silence et la mort 67 

Le 15 octobre 1759, Diderot écrit à Sophie Volland une de ses 
plus célèbres lettres'^ Bien que, dans ce cas-ci, lui ne soit pas en 
faute, puisqu'il a écrit à Sophie, il s'inquiète, encore une fois, du 
fait qu'il n'a rien reçu d'elle. Cette inquiétude est relayée dans la 
lettre par le thème du jeu et, plus largement, par celui du hasard. 
La réception des lettres semble soumise à des phénomènes tout à 
fait aléatoires, comme l'est, au cœur du texte, la matière vivante. 
Par la réflexion sur les modes d'organisation de la matière, 
l'amoureux va réussir à lier une absence ponctuelle (celle de 
Sophie), le silence (il n'a pas reçu de lettres), la matérialité des 
corps (ceux des amants séparés) et l'absence définitive (la mort), 
tout en esquissant la possibilité d'une solution à l'absence (mais 
hors de la lettre). 

Et moi je disais : Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et 
qui se font inhumer l'un à côté de l'autre ne sont peut-être 
pas si fous qu'on pense. Peut-être leurs cendres se pressent, 
se mêlent et s'unissent. Que sais-je? peut-être n'ont-elles 
pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier 
état. Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont 
elles jouissent à leur manière au fond de l'urne froide qui les 
renferme. [ . . . ] ma Sophie, il me resterait donc un espoir 
de vous toucher, de vous aimer, de vous chercher, de m'unir, 
de me confondre avec vous, quand nous ne serons plus. S'il 
y avait dans nos principes une loi d'affinité, s'il nous était 
réservé de composer un être commun ; si je devais dans la 
suite des siècles refaire un tout avec vous; si les molécules 
de votre amant dissous venaient à s'agiter, à se mouvoir et 
à rechercher les vôtres éparses dans la nature ! Laissez-moi 
cette chimère. Elle m'est douce; elle m'assurerait l'éternité 
en vous et avec vous... (p. 171-172, lignes 104-110 et 116- 
124) 



17. On en trouvera le texte, tel qu'édité par Jacques Chouillet (Denis 
Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à une voix, Paris, Librairie Honoré Cham- 
pion, coll. «Unichamp», 14, 1986, p. 169-173), dans l'annexe IV. Cette édition 
a été retenue parce que la plus fidèle à l'autographe. La même lettre sera étudiée 
plus en détail au chapitre III. 



68 Diderot épistolier 

Cette lettre est une des représentations les plus complexes dans la 
correspondance de Diderot de renchevêtrement des thèmes de 
Tabsence, du silence et de la mort, et de leur dépassement. 

Au départ, on trouve le silence de Sophie, symbole redoublé 
de son absence'*. Dans cet extrait, celle-ci paraît être irréversible 
et ne devoir être abolie qu'après la mort. Dans le passage « il me 
resterait donc un espoir de vous toucher, de vous aimer, de vous 
chercher, de m*unir, de me confondre avec vous, quand nous ne 
serons plus», la clausule peut être lue de deux façons: comme 
l'espoir d'un recommencement (plus loin, Diderot écrit «si je 
devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous»), mais 
aussi, et peut-être surtout, comme le signe d'une impossibilité 
actuelle de la présence (comme si la fusion, impossible dans le 
présent, était renvoyée à un futur hypothétique'^). 

Le rêve de fusion qui anime ce texte, outre qu'il reporte 
l'union dans le futur, est également riche de sens parce qu'il pro- 
pose une image des corps qui dépasse les habituelles réflexions 
sur le manque physique causé par l'absence. Ainsi, au début de 
Textrait, l'image des cendres, par son association avec celle de la 
mort, mêle indissolublement la présence et l'absence physiques : 
présence des cendres, certes toujours porteuses de vie, mais dans 
«l'urne froide» ou «éparses dans la nature». La matérialité du 
corps n'est pas ici liée à la vie, mais plutôt à la mort («les molé- 
cules de votre amant dissous»). Le corps épistolaire est à l'image 
de ces cendres, dont on espère un jour l'hypothétique réconcilia- 
tion avec les siennes propres, mais dont on sait qu'elle ne se 
trouve que dans un ailleurs de la lettre, dans une présence tou- 
jours différée. 



18. Pour Jacques Chouillet, « Le silence de Sophie domine toute la let- 
tre, et ce silence est ressenti comme une sorte de mort» (« Forme épistolaire et 
message philosophique dans les Lettres à Sophie Volland», Littératures, 15, 
automne 1986, p. 105). 

19. Diderot, qui n'est pas religieux, écrit à madame de Maux en 1769 : 
« Peu s'en faut que je ne me fasse chrétien pour me promettre de vous aimer 
dans ce monde tant que j'y serai ; et de vous retrouver, pour vous aimer encore 
dans l'autre. C'est une pensée si douce que je ne suis point étonné que les 
bonnes âmes y tiennent » (IX, 154-155). Un tel recours au paradis des chrétiens 



VabsencCy le silence et la mort 69 

Les images des cendres et de Tume sont d*ailleurs relative- 
ment fréquentes dans la correspondance, ce qui leur confère un 
réel poids symbolique dans l'imaginaire diderotien. Celle des 
cendres est liée à l'idée du succès nécessairement posthume de 
V Encyclopédie (IV, 172), évoquée au sujet du prince romain Ger- 
manicus (III, 179) ou de la sensibilité de Diderot devant les 
malheureux (XV, 76), et reprise, dans le Salon de 1767, pour 
tenter d'imaginer une vie sans Sophie : « Si je te perdois jamais, 
idole de mon âme ; si une mort inopinée, un malheur imprévu te 
séparoit de moi, c'est ici que je voudrois qu'on déposât ta cendre 
et que je viendrois converser avec ton âme» (VII, 266). Celle de 
l'urne est associée à la Religion et à la Justice éternelle dans le 
quatrième des «Projets de tombeau pour M. le dauphin» que 
Diderot reformule, en février 1766, pour Sophie (VI, 102-103); 
pour ces projets, le roi avait demandé «que la composition et 
l'idée du monument annoncent la réunion future des époux» 
(DPV, XIII, 495). Cette thématique des cendres et de l'urne 
semble commune à l'époque^". En 1758, Diderot écrit à Voltaire: 
« Il vient un tems où toutes les cendres sont mêlées. Alors, que 



s'explique de deux façons : la stratégie de séduction repose sur le postulat de 
l'éternité souhaitée de l'amour ; c'est une préoccupation de Diderot durant cette 
année 1769, comme le montre une lettre à Sophie, datée du 30 juin (« Tout 
passe donc dans ce monde cy. Si cela est, ah, madame de Blacy ! pour m'en 
consoler, je me mets à croire en l'autre », IX, 71). C'est en 1762 que madame 
de Sallignac, la sœur aînée de Sophie Volland, remplace le nom de son mari, 
impliqué dans une faillite frauduleuse, par celui de Blacy. 

20. On en trouve par exemple des occurrences chez madame de Tencin : 
« vous, mon père, je vous demande cette dernière grâce, promettez-moi que le 
même tombeau unira nos cendres » {Mémoires du comte de Comminge, préface 
de Michel Delon, Paris, Desjonquèrcs, coll. «xviii* siècle», 1985, p. 94) et, un 
peu plus tard, dans le Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier: «Je vous 
parlerai plutôt de la châsse de saint Marcel, contemporain et ami intime de 
sainte Geneviève. 5 Quand on porte procession nellement ces deux châsses, et 
qu'elles viennent à se rencontrer, la sympathie qui les liait autrefois agit encore 
si fortement, qu'elles tendent à se réunir; il faut l'effort de douze robustes 
porteurs pour entraîner saint Marcel et rompre l'attraction sentimentale. Si l'on 
ne venait pas à bout de dompter cette tendance réciproque, les deux châsses 
viendraient tout à coup â se joindre, et resteraient collées l'une à l'autre pendant 
trois jours de suite. Quel étonnant privilège a l'amour des saints! Mais les 
porteurs, avertis par l'ancienne tradition, ont soin de promener le saint et la 



70 Diderot épistolier 

m*importera d'avoir été Voltaire ou Diderot, et que ce soient vos 
trois syllabes ou les trois miennes qui restent?» (II, 39) Cette 
perte d'identité est cependant l'inverse de la fusion amoureuse 
souhaitée par Diderot écrivant à Sophie: même au-delà de la 
mort, les cendres de sa maîtresse gardent leur identité — Sophie 
ne change pas. 



Le «commerce» de l'épistolier avec les «fantômes», celui qui 
hante Kafka dans ses Lettres à MilenUy « non seulement avec celui 
du destinataire, mais encore avec le sien propre», précise-t-il^^ 
est affaire de mort. C'est à elle que ne peut manquer, en dernière 
instance, de renvoyer le thème de l'absence". Celle-ci est toujours 
métonymie de la mort, comme en témoigne telle question à 
Sophie — « que seroit-ce si je vous perdois ? » (II, 271 ) — ou aux 
dames Volland — « Seriez vous mortes toutes les trois [...]?» 
(VIII, 100-101) — , ou telle explication pour David Hume — 
« Je ne suis pas mort, monsieur et très honoré David » (VIII, 14, 
incipit). En 1761, par exemple, Diderot écrit à Sophie: 



sainte à une distance convenable» (édition établie sous la direction de Jean- 
Claude Bonnet, Paris, Mercure de France, coll. « Librairie du Bicentenaire de la 
Révolution française», 1994, vol. II, p. 64). Dans le Génie du christianisme, 
Chateaubriand aura recours à la même image : « Enfin l'époux chrétien et son 
épouse vivent, renaissent et meurent ensemble ; ensemble ils élèvent les fruits de 
leur union ; en poussière ils retournent ensemble, et se retrouvent ensemble par- 
delà les limites du tombeau » (Essai sur les révolutions. Génie du christianisme, 
texte établi, présenté et annoté par Maurice Regard, Paris, Gallimard, coll. 
«Bibliothèque de la Pléiade», 272, 1978, p. 510). 

21. Kafka, Lettres à Milena, édition revue et augmentée, traduit de l'al- 
lemand par Alexandre Vialatte, textes complémentaires traduits par Claude 
David, Paris, Gallimard, coll. « L'imaginaire », 200, 1988, p. 267. 

22. À cet égard, la confusion des antécédents du pronom personnel 
«elle» dans l'exemple suivant est révélatrice: «J'aime mieux avoir fait cette 
lettre à mon amie. Elle mourra entre elle et moi. Elle se sera amusée à la lire, 
comme moi à l'écrire, et tout sera bien» (III, 179). Sur la question de la vie et 
de la mort dans les Lettres à Sophie Volland, voir Marc Buffat, « Conversation 
par écrit», RDE, 9, octobre 1990, p. 58-60. Commentant les lettres de Julie de 
Lespinasse, Philippe Garcin note que l'absence, «perte» plutôt que «priva- 
tion », « a le visage d'une mort définitive » (« L'amour et l'absence dans les lettres 
de M"' de Lespinasse», Cahiers du Sud, 37: 302, 1950, p. 116). 



V absence, le silence et la mort 71 

Je vais donc sçavoir incessamment quelle seroit ma conduite 
et ma vie, si vous n étiez plus? [...] Vous êtes également 
morte pour votre amant, et lui pour vous. C'est l'expression 
de ces malheureuses qui s'enterrent toutes vives dans des 
malsons religieuses. Elle n'est que trop vraie. Adieu (IV, 
191). 

La mort que met en scène la lettre est celle du destinataire aussi 
bien que celle du destinateur : la réciprocité est toujours complète 
(voir aussi III, 103 et 118). L'année suivante, à Damilaville, mais 
parlant de Sophie, Diderot exprime son désespoir : « On attend ce 
soir les chevaux. 5 Demain on sera parti si les chevaux arrivent 
ce soir. 5 Après-demain je serai comme tombé dans la solitude et 
la mort, f J'aurai perdu ce qui donne du prix à tout le reste» (III, 
358). Isle est le «tombeau» de Sophie (FV, 191 et 225), sa «cel- 
lule» (II, 245; VII, 147) ou sa «retraite» (II, 309); elle va s'y 
«enterrer» (IV, 223) ou y «périr d'ennui» (II, 125). La mort que 
symbolise l'absence naît de la séparation physique, quelle que soit 
la nature de cette séparation : l'un ou l'autre des amants peut être 
absent; il n'est pas nécessaire que ce soit Sophie: 

Je suis au Grandval, mon ami, et Sophie se meurt à Paris. 
[ . . . ] L'idée d'une absence de six mois, d'un an, de deux ans 
peut-être, l'accable. Il lui semble qu'elle s'en aille à sa der- 
nière demeure. C'est ainsi qu'elle en parle. Elle dépérit à vue 
d'œil (à Grimm, II, 244). 

La « mélancolie » dans laquelle Sophie est plongée lui fait entre- 
voir sa fin, «et tout ce qu'elle dit y a trait» (II, 246). Comme le 
fait remarquer Bernard Beugnot au sujet de la lettre du xvii* 
siècle : « Attente d'un don qui ne sera jamais que partiel et épiso- 
dique, et par là décevant, la lettre est un pari pour la vie qui 
inscrit pourtant la mort en sa finitude et sa fragmentation^.» 
Dans sa correspondance avec Boissy d'Anglas, Chompré relève de 
même l'analogie de l'absence et de la mort, mais, en outre, il en 
marque le caractère habituel: 



23. Bernard Beugnot, loc, cit., p. 949. 



72 Diderot épistolier 

Deux amis dont Tun est fixé par son état et le choix de sa 
famille dans la capitale et l'autre, par le mariage et la situa- 
tion de ses biens, dans le fond d'une province assez éloi- 
gnée, deux amis, dis-je, ainsi séparés sont souvent morts 
Fun pour l'autre et je crains bien que, malgré tes résolutions 
ou au moins tes promesses, l'effet ordinaire n'ait encore lieu 
dans ce cas-ci^^. 

L'« effet ordinaire» est aussi bien celui de la séparation et de 
l'absence que celui ressenti par le lecteur de lettres : l'analogie de 
la mort et de l'absence n est-elle pas, en effet, un des «effets 
ordinaires» de la lettre comme genre"? Celle-ci n'est-elle pas 
« thanatographique en son principe même », pour le dire comme 
Alain Buisine^^? 

L'absence étant métonymie de la mort, le silence épistolaire 
est la forme redoublée de cette métonymie. L'inquiétude qu'ins- 
tille ce silence est un des poncifs de la lettre, au même titre, et 
dans le même registre, que l'analogie de la mort et de l'absence : 
«Ai-je cessé de vous plaire? Faut'il que je meure? Faites-moy 



24. Nicolas-Maurice Chompré, «Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780)», 
dans Inédits de correspondances littéraires. G. T. Raynal (1751-1753). N.M. 
Chompré (1774-1780), textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, 
préface de François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. « Corres- 
pondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, 
p. 127. 

25. Dans ses lettres à Sophie, Diderot désigne la mère de celle-ci du sur- 
nom de Morphyse. Ce « nom de théâtre », « banal » à l'époque (Jean Varloot, 
LSV, p. 14), vient de l'Arioste (LSV, p. 386 n. 166) : « cette femme de tête et 
d'affaires, qui faisait face à la déconfiture de son gendre, mérite quelque peu 
d'être identifiée avec cette vaillante vierge-chevalier que l'épopée oppose aux 
plus héroïques champions du Moyen Âge » (LSV, p. 14). Or ce surnom est aussi 
le paragramme de « mort » (ou « mors ») et de « Sophie ». (Le paragramme 
désigne la « disposition des lettres ordonnées par un principe inconscient, sus- 
ceptible de produire une pluralité de lectures »; cette définition de Julia Kristeva 
est citée par Bernard Dupriez, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), 
Paris, Union générale d'éditions, coll. « 10/18 », 1370, 1980, p. 320.) 

26. Alain Buisine, Proust et ses lettres, Lille, Presses universitaires de 
Lille, coll. « Objet », 1983, p. 86. Sur le thème de la mort chez madame de 
Sévigné et chez Jacques Vaché, voir Jean-Philippe Arrou-Vignod, op. cit., p. 65- 
69 et 105-106. 



Vabsence, le silence et la mort 73 

mourir tout d'un coup; c'est la seule grâce qui me reste à vous 
demander. Si vous me refusez une réponse, je vous avertis que 
votre silence sera mon arrêt» (I, 39). Dix-sept ans après cette 
lettre à Anne-Toinette Champion, en octobre 1760, dans une let- 
tre à Damilaville, Diderot lie encore silence épistolaire, maladie et 
mort: 

Je vous dirai seulement que je me mourois de tristesse et 
d'ennui. Je n'entendois parler ni de vous, ni d'elle. J'ai pu 
vivre huit jours entiers de cet oubli. J'en suis étonné. Mon 
ami, tâchez de ne pas me mettre fréquemment à ces épreu- 
ves. Il est sûr que j*en tomberois malade^^. 

On trouve une semblable équivalence, sous des modes divers, 
chez N.M. Chompré: «Je ne reçois plus de tes nouvelles. Es-tu 
mort ? Mon ami, du moins, marque-le moi^* » ; « Il y a, mon cher 
ami, plus d'un grand mois que je ne t'ai écrit et ce ne sera encore 
cette fois-ci que très en bref et seulement pour que tu ne me 
croies pas mort^'. » La dernière lettre conservée de Chompré à 
Boissy, qui tient toute dans la dernière phrase citée, pose explici- 
tement la question du silence et de la mort — de la correspon- 
dance comme des correspondants. 

Euphorie 

Malgré la connotation négative le plus souvent attachée à l'ab- 
sence de l'être aimé, les manifestations du plaisir épistolaire né de 
cette absence sont nombreuses dans la correspondance: c'est ce 
qui lui donne son caractère paradoxal. Elles sont parfois généra- 
les : « Je n'ai pas employé le tems aussi agréablement que j'aurois 



27. III, 151. On notera que l'absence n'est pas fondatrice que de la lettre 
dite d'amour. De plus, elle peut être utilisée diversement par l'épistolier. Diderot 
l'emploie pour convaincre le même Damilaville de collaborer à V Encyclopédie-, 
«Vous n'avez que ce moyen de vous consoler de mon absence, c'est de me 
servir» (III, 161). Dans la même lettre, Diderot a ce curieux lapsus: «Eh bien, 
mon ami, vous vous ennuyez donc de mon absence» (III, 162). 

28. Chompré, op. cit., p. 93. 

29. Ibid., p. 205. 



74 Diderot épistolier 

pu faire, puisque j'ai été privé du plaisir de causer avec vous, mais 
j*ai abbattu bien de l'ouvrage» (IX, 79) ; annonçant qu'il va dîner 
chez Montamy, Diderot ajoute : « J'aime toutes ces parties-là, et 
par le plaisir que j'y trouve et par celui que j'ai de vous en entre- 
tenir» (IV, 170). Elles sont parfois plus ponctuelles: attendant 
Damilaville, qui doit lui remettre une lettre, Diderot note : « Que 
je suis aise ! D'Aminaville ne vient point, et j'aurai encore le tems 
de tourner la page et de la remplir^^ » ; s'excusant de sa paresse 
auprès de Falconet et de mademoiselle Collot, il déplore qu'il n'y 
ait pas « le premier mot d'écrit d'une infinité de choses utiles et 
douces qu'il se promettoit avec tant de plaisir de [leur] dire» (X, 
195-196). De madame de Maux et de madame de Prunevaux, il 
dit qu'elles ont vécu «pendant près d'un mois sur le plaisir de 
nous attendre, et près d'un mois encore sur le plaisir de nous 
posséder» (X, 123): les plaisirs de l'attente — de l'absence, donc 
— sont de même longueur que ceux de la présence. Écrivant en 
1773 à Falconet et à mademoiselle Collot pour leur annoncer son 
voyage en Russie, Diderot fait remarquer, une fois encore, que la 
séparation, prélude à la rencontre, n'a pas que des effets négatifs : 
«Je vous embrasse tendrement tous les deux. Il me tarde bien 
d'éprouver une chose, que je soupçonne ; c'est qu'on aime plus 
tendrement encore ses amis au loin qu'au coin de son âtre ou du 
leur. C'est un si grand plaisir que de se retrouver^ ^» Mais aussi 
de s'écrire, aurait- il pu ajouter. 

S'il est vrai que l'absence joue un rôle paradoxal dans la 
lettre, il peut en aller de même du silence. Quand Chompré écrit 
le 22 janvier 1777 à Boissy: «Il me semble d'ailleurs qu'au Heu 
d'avoir de l'humeur, on doit apprendre avec plus de plaisir des 
nouvelles d'un ami dont le silence a quelquefois inquiété^^», il 
modifie le sens du lieu commun du silence épistolaire, habituel- 
lement connoté négativement. Alors que le silence est générale- 



30. III, 220. Comme tout son siècle, Diderot n'a guère le respect de l'or- 
thographe des noms propres. 

31. XII, 229. Voir encore, sur le plaisir d'écrire et de lire des lettres : II, 
168. 271 et 308 ; III, 43-44, 131. 154-155, 171, 180, 184-185, 250 et 340 ; IV, 36, 
101 et 166 ; X. 55 ; etc. 

32. Chompré. op. cit., p. 163. 



VabsencCy le silence et la mort 75 

ment associé à la souffrance de celui qui n*entend plus parler 
Fautre, il peut parfois devenir source de plaisir, puisque c*est 
parce que Fautre a été longtemps sUencieux que sa lettre en ac- 
quiert de la valeur («plus de plaisir»). Dans certains cas, fort 
rares, le silence est donc connoté positivement : « Vous avez, ma 
foi, plutôt à me remercier de mon silence qu*à me le reprocher. 
Je n'aurois jamais pu m*enpêcher de traiter durement deux êtres 
qui se calomnient d'une manière aussi forte » (XVI, 43). Il est vrai 
que cette lettre de Diderot est destinée à Jean Devaines et non à 
Sophie Volland... Comme Fabsence en général, le silence peut 
aussi bien être euphorie que dysphorie, même si c'est cette der- 
nière qui donne le plus souvent sa tonalité à la lettre. C'est fré- 
quemment le cas chez Diderot : pendant la maladie de madame 
Legendre en 1766, Fépistolier impute au silence de Sophie Vol- 
land le fait que sa sœur ne guérisse pas-*\ 



Jacques Proust constate, dans une étude du motif de la fête chez 
Rousseau et Diderot, que «toute lettre a pour fonction de nier 
Fabsence^ ». Cela n'implique pas qu'elle fasse silence sur ce qui la 
rend nécessaire : le thème de Fabsence, dans ses multiples mani- 



33. VI, 159 et 161-162. On voit aussi bien Le Gendre que Legendre; la 
seconde graphie a été retenue ici, comme elle Ta été par Jacques Chouillet 
{Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à une voix, op. cit.). 

34. Jacques Proust, « La fête chez Rousseau et chez Diderot », dans L'ob- 
jet et le texte. Pour une poétique de la prose française du XVIII' siècle, Genève, 
Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire», 183, 1980, p. 69. Si Ton suit 
Vincent Kaufmann dans ses analyses, cette négation ne serait pas commune 
aux classiques et aux modernes : « L'usage que les écrivains examinés ici font de 
Tépistolaire est pervers. Leurs lettres creusent les distances et ruinent la possi- 
bilité d'un échange ou d'un engagement. Adressées, par la force des choses, à un 
autre absent, elles le disqualifient comme "être de parole", elles font tout pour 
le faire disparaître encore plus. L'absence du destinataire est, dans tous les sens 
du terme, leur cause : elle les rend possibles et les justifie, mais elle en constitue 
aussi la fin » {L'équivoque épistolaire, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique », 
1990, p. 111). 



76 Diderot épistolier 

festations, est consubstantiel à l'être de la lettre. Il y joue divers 
rôles, à divers niveaux. La lettre ne peut faire son économie : elle 
sait qu elle naît et meurt de l'absence. C'est la position de Jacques 
Chouillet dans son livre sur les Lettres à Sophie Volland: écrire, 
dit- il, c'est « évoquer les absents, leur parler, essayer de les com- 
prendre et si possible de les aimer, et, dans la pire des hypothèses, 
les exorciser par la parole^^ ». Par définition, la lettre est donc une 
forme de substitution — « Grimm, qui porte l'équité en tout, se 
reproche l'interruption de notre commerce, qu'il regarde avec 
juste raison comme l'unique douceur qu'il nous reste», écrit 
Diderot à Sophie (V, 166; voir aussi III, 43-44 et 49) — , mais 
d'une substitution qui ne cesse de pointer et de rappeler ce qui la 
fait naître^^. Par ailleurs, cette absence, constamment liée aux 
thèmes de la mort et du silence, est une figure paradoxale, en ce 
qu'elle est le plus souvent décrite comme une souffrance, alors 
que, sans elle, la lettre qui la dit resterait silencieuse, qu'elle 
n'existerait tout simplement pas. Pour avoir le plaisir d'écrire 
qu'on souffre, il faut souffrir. 



35. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à 
une voiXy op. cit., p. 45-46. 

36. Dans l'étude générique de l'épistoiarité, et eu égard à la question de 
Tabsencc, une place à part devrait être faite à la lettre de prison : elle est le fruit 
d'une absence « obligée » et « incontournable » ; elle crée un rapport au temps 
particulier ; les règlements de la prison peuvent faire qu'elle soit lue obligatoi- 
rement par un tiers ; etc. (voir le roman de Mireille Bonnelle et Alain Caillol, 
Lettres en liberté conditionnelle, Levallois- Perret, Manya, 1990, 407 p.). Claude 
Roy raconte par exemple que les autorités pénitentiaires tchèques interdisaient 
à Vadav Havel, dans ses lettres, de parler de la vie en prison et de philosophie, 
de faire de l'humour, d'utiliser des mots étrangers et les points d'exclamation 
(Létonnement du voyageur 1987-1989, Paris, Gallimard, 1990, p. 315). La réclu- 
sion a donc des effets spécifiques sur la lettre. Alain Verjat les a étudiés dans 
la correspondance de Sade (« Le licencieux es lettres : la correspondance de 
Sade », dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), Écrire. Publier Lire. 
Les correspondances. (Problématique et économie d'un « genre littéraire »). Actes 
du Colloque international : « Les correspondances ». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 
1982, Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 328- 
343). 



CHAPITRE III 



« Que voulez-vous 
que je fasse du temps ?» 

Le temps épistolaire 



Je sais combien l'absence est un temps 
douloureux. 

FoNTENELLE, « Ismène », 
Poésies pastoralesy lôSS' 

Pour moi, je ne distingue plus ni les lieux, 
ni les tems, ni les circonstances, ni les 
personnes. Votre absence a tout mis de 
niveau. [...] Si c'est votre retour qui me 
doit soulager, quand donc revenez-vous ? 

Diderot à Sophie Volland, 
15 septembre 1760 (III, 70) 

S'il est vrai que la lettre, ainsi que Técrit Jean-Louis Cornille, 
«n'est jamais qu'une impatience^», c'est dire que le temps est, 
comme l'absence, un thème attendu de la lettre : « Je compte tou- 



1. Dans Maurice Allem (édit.), Anthologie poétique française. XVUV sii- 
cky Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 101, 1966, p. 39. 

2. Jean-Louis Cornille, « L'assignation. Analyse d'un pacte cpistolairc », 
dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.). Écrire. Publier, lire, les cor- 
respondances. (Problématique et économie d'un • genre littéraire»). Actes du Col- 
loque international: *Les correspondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982, 
Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 54. 



78 Diderot épistolier 

jours le temps de votre absence», avoue Diderot à Grimm en 
1759 (II, 141). Ce thème est lui aussi multiple, complexe, porteur 
de valeurs souvent contradictoires, car la lettre est le lieu de croi- 
sement de nombreuses temporalités: présent douloureux («Vous 
me faites passer de cruels moments», II, 288) que rêve d'abolir 
Tépistolier, regret et nostalgie d'une présence, espoir souvent 
déçu d'une réunion, utopie amoureuse. Le temps de la lettre est, 
de plus, soumis à une série de lieux communs : les temporalités 
épistolaires sont toutes présentes, à des degrés divers, dans n'im- 
porte quelle lettre, celle du grand écrivain comme de celui qui n'a 
jamais aspiré à l'être. On doit également signaler la triple tempo- 
ralité, que l'on pourrait appeler initiale, de la lettre, celle de son 
écriture, de sa réception et celle de sa lecture. Quel que soit le 
temps dont il est question, une figure s'impose dans l'écriture de 
la lettre, celle de la répétition, cette « figure par excellence de la 
monotonie de la vie», selon la définition de Yuochi Sumi\ et 
cette répétition suppose l'emploi de procédés rhétoriques spéci- 
fiques. Le temps peut enfin organiser des lettres de façon spéci- 
fique: l'étude de la thématique et de la structure de la lettre à 
Sophie Volland du 15 octobre 1759 le montrera. Étudier la ques- 
tion du temps dans la correspondance, c'est se demander ce que 
Tépistolier fait du temps, de son temps — dans les lettres et avec 
les lettres. 



Lieux communs 

Tout épistolier, lorsqu'il aborde la question de l'absence, ne peut 
que reprendre un certain nombre de poncifs: la séparation est 
souffrance, elle est venue mettre fin à un état idyllique, elle en 
annonce un à venir, etc. Il en va de même du traitement du 
temps, comme le révèlent quatre séries de lieux communs tem- 
porels repris par Diderot, malgré ses dénégations : «j'ai une allure 
hétéroclite, bizarre, qui ne se prête pas trop aux lieux communs » 
(V, 114). 



3. Yuochi SuMi, «L'été 1762. À propos des lettres à Sophie Volland», 
Europe, 661, mai 1984, p. 119. 



Le temps épistolaire 79 

Le premier lieu commun est celui de Tamour éternel pour une 
seule et unique personne, dont la figure est la même aujourd'hui 
qu'au XVIII' siècle (pour ne pas remonter plus haut dans l'his- 
toire). On note en général que, pour Diderot, cette personne est 
Sophie : « Mais je me console et je vis sur la certitude que rien ne 
séparera nos deux âmes. Cela s'est dit, écrit, juré si souvent. Que 
cela soit vrai, du moins une fois» (II, 138); «J'atteste que ni le 
tems ni l'habitude ni rien de ce qui affoiblit les passions ordinai- 
res, n'a rien pu sur la mienne ; que depuis que je l'ai connue, elle 
a été la seule femme qu'il y eût au monde pour moi » (VII, 68) ; 
«tout ce qui est autour de vous peut changer, excepté mes 
sentimens. Ils sont à l'épreuve du tems et des événements^» 
Pourtant, dès 1742, Diderot promettait déjà cet amour éternel à 
Anne-Toinette Champion: 

Soyez-en bien persuadée. Tonton : le feu dont un jeune li- 
bertin, car j'ai bien mérité ce nom, brûle pour la femme de 
son voisin, est un feu de paille qui s'éteint bientôt et pour 
jamais. Mais celui dont brûle un honnête homme, car je 
mérite ce nom depuis que tu m'as rendu sage, pour la 
sienne, ne s'éteint jamais (I, 32) ; 

Ninot suffit à sa Tonton ; Tonton suffira seule toute sa vie à 
son Ninot. Ils augmenteront le petit nombre des époux 
heureux; cela ne peut être autrement; ils s'aiment beau- 
coup; ils n'ont aucun défaut; ils s'aimeront donc toujours 
(I. 33). 

Dans le lieu commun épistolaire, les positions respectives du 
destinateur et du destinataire sont des cases vides, prêtes à ac- 
cueillir tout épistolier. 

L'amour éternel n'est cependant pas limité à Tamour- 
passion ; même les amis, madame d'Ëpinay ici, reçoivent de sem- 
blables témoignages : « Quoique vous fassiez, il est sûr que je vous 



4. III, 52. Voir encore: I, 27-28, 31 et 32; II, 156, 193, 234, 235, 262, 269, 
276, 277, 317 et 321 ; III, 108, 182, 254 et 326; IV, 47-48, 93, 107. 113, 206 et 
221 ; V, 38-39, 51, 185, 193 et 236; VI, 29; VII, 147 et 153; VIII, 96 et 218; IX. 
102; X, 139, 160 et 187; XIII, 16, 32, 33 et 141 ; XIV, 16. 



80 Diderot épistolier 

aime et que je vous aimerai toujours à la folie^ » Le courtisan s'y 
soumet également, quand Diderot, dans une lettre au D-^ Clerc, 
lui demande d*assurer le général Betski de son « éternelle vénéra- 
tion» (XIII, 215). On retrouve ce lieu commun dans les corres- 
pondances les plus diverses, par exemple celle de la femme de 
Rousseau, Thérèse Levasseur, pourtant quasi illettrée : « que mon 
quer a tousgour étés pour vous et [ . . . ] ne changeras gamès^ ». On 
le lit également sous la plume de Sophie VoUand elle-même, du 
moins peut-on le conclure d'un passage souligné (ce qui porte à 
croire qu'il s'agit d'une citation) dans une lettre de Diderot du 28 
octobre 1760: «Ma mère voudrait bien encore passer ici trois mois. 
Le tems et Véloignement ne peuvent rien changer à mes senti- 
mens\» Sophie n'utilise pas, pour décrire la pérennité de son 
amour, d'autres mots que ceux de son amant — et de son époque. 
Il faut cependant noter que Diderot est conscient de ce que 
l'amour éternel est un lieu commun. Ce qui le distingue des 
autres est justement la conscience qu'il a de l'utiliser. 

Il me semble que de toute éternité la raison fut faite pour 
être foulée aux pieds par l'amour. Il me semble qu'on aime 
mal quand on connaît quelques devoirs. Je ne sçaurois 
m'empêcher de soupçonner les amants si sages de s'en 
imposer à eux mêmes; de croire qu'ils aiment comme au 
premier moment, parce qu'ils ont le langage du premier 



5. III, 19; voir aussi XIII, 46 et 47. Le 30 juin 1765, Diderot confie à 
Guéneau de Montbeillard « ces sentimens vrais et doux que je vous ai voués du 
moment que je vous ai connu, et que je conserverai toute ma vie » (V, 46). Voir 
encore, pour divers amis: III, 154; V, 42; VII, 190; X, 195-196; XII, 62 et 126; 
XIII, 44 et 240; XIV, 33; XV, 179. 

6. Lettre de Thérèse Levasseur à Rousseau, 1762, citée par Jean-Noël 
VuARNET, Le joli temps. Philosophes et artistes sous la Régence et Louis XV. 1715- 
1774, Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990, p. 202. 

7. III, 205. Le lexique que prête Diderot à Sophie Volland est courant; 
voir telle lettre d'Elisabeth Bégon à son gendre en mai 1749: «Tu connais mes 
sentiments : le temps, l'éloignement, les chagrins, rien n'a pu les changer » {Let- 
tres au cher fils. Correspondance d'Elisabeth Bégon avec son gendre (1748-1753), 
établissement du texte, notes et avant-propos de Nicole Deschamps, Montréal, 
Boréal, coll. «Compact classique», 59, 1994, p. 174). 



Le temps épistolaire 81 

moment. Je crois que parce qu ils disent comme autrefois, 
ils pensent sentir comme autrefois, et qu'il n'en est rien. 
Parce qu'ils n'ont aucune raison de se plaindre réciproque- 
ment l'un de l'autre, ils se persuadent qu'ils sont les mêmes ; 
qu'ils n'ont point changé l'un pour l'autre, parce qu'ils ne 
voient en eux aucun motif d'inconstance. Cette justice est 
dans la tête; elle n'est point dans le cœur. La tête dit ce 
qu'elle veut; le cœur sent comme il lui plaît. Rien n'est si 
commun que de prendre sa tête pour son cœur. 

Mes amies, mes bonnes amies, je suis le plus heureux 
de tous les hommes. Ma tête me dit que j'ai mille raisons de 
vous aimer; et mon cœur ne l'en dédit point. Puisse ce 
bonheur et ce concert durer toujours ! Mais il durera, si dix 
à douze ans d'expérience suffisent pour me garantir l'avenir 
(VII, 115). 

Diderot n'est pas un homme «commun» grâce à sa «tête» — 
c'est la « raison » évoquée initialement — , laquelle est en harmo- 
nie avec son «cœur»; de même, par réciprocité, les dames 
Volland ne sont pas communes non plus. À partir de la même 
prémisse que les «amants si sages» (soit les «dix à douze ans 
d'expérience»), l'épistolier arrive à se singulariser, et avec lui ses 
amies, en redonnant à la conscience ses droits. Le lieu commun 
reconnu tel est-il encore un lieu commun ? L'épistolier doit faire 
la part du langage qui est le sien : celui « du premier moment » ne 
suffit pas, ni sa répétition. On ne peut pas toujours dire « comme 
autrefois». Il y aurait donc un paradoxe de l'épistolier, proche de 
celui du comédien : celui qui use de lieux communs ne doit pas 
être victime de son emportement ; il doit le faire en toute con- 
naissance de cause. 



Le deuxième lieu commun est celui du temps qui pèse à Tépisto- 
lier, du temps qui est long pour celui qui est séparé de l'être aimé : 
« Les heures me paroissent longues; les jours n'ont point de fin; 
les semaines sont éternelles » (à Sophie, II, 266) ; « Trois éternelles 
semaines sans recevoir un mot de vous» (à Grimm, II, 169) ; « Il y 
a un siècle que je n'ai entendu parler de vous» (à Sophie, XIII, 41). 



82 Diderot épistolier 

Les manuels épistolaires, estime Geneviève Haroche-Bouzinac, ne 
disent pas autre chose. C'est le cas de celui de Jean Puget de La 
Serre en 1680: «les jours que nous sommes sans les voir [nos 
amis), nous semblent des années et les années des siècles surtout 
quand nous ne recevons point de leurs lettres*». Diderot, lui, 
utilise à de nombreuses reprises des expressions comme « Com- 
bien le tems va me durer'». Celui qui souffre de l'absence ne peut 
se défaire de la pensée de l'autre, qui l'obsède, lui prend tout son 
temps, le ravit au monde : 

vous m'occupez sans cesse; [...] vous me manquez à tout 
moment; [...] l'idée que je ne vous ai plus me tourmente 
même quelquefois à mon insçu (III, 46-47) ; 
Vous auriez aussi quelque pitié de moi, si vous sçaviez l'état 
misérable d'anéantissement où je suis tombé depuis votre 
départ. [ . . . ] Je ne me trouve bien ni chez moi ni ailleurs. La 
compagnie me déplaît quand j'en ai, et je la souhaite quand 
elle me manque. C'est surtout vers les cinq à six heures du 
soir que je sauterois volontiers jusqu'à onze. Vous trouvez 
les journées trop courtes, et moi je les trouve trop longues 
(VIII, 92-93). 

Les seules façons de lutter contre la longueur du temps, de rendre 
celui-ci «supportable» (III, 46-47), sont d'écrire, de rêver à ses 
amis — à Sophie, par exemple, en contemplant la Seine: 
« Comme les heures coulent ! que le tems est court ! » (IV, 74 ; voir 



8. Jean Puget de La Serre, Le secrétaire du cabinet ou la manière d'écrire 
que l'on pratique à la cour, 1680, cité par Geneviève Haroche-Bouzinac, Vol- 
taire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation d'un épistolier au XVIII' 
siècle, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l'âge classique », série « Mora- 
les», 2, 1992, p. 103. Pour une occurrence de ce lieu commun dans une corres- 
pondance de non-lettrée, voir la lettre d'Elisabeth Bégon du 6 décembre 1750: 
« Les jours me paraissent des années, éloignées de toi, et m'imagine que je serais 
beaucoup plus contente si je savais le temps où j'aurai le plaisir de te voir » (op. 
cit., p. 305). 

9. II, 201. La tournure est fréquente: «À peine y a-t'il quatre jours que 
je suis ici, et il me semble qu'il y ait quatre ans. Le tems me dure. Je m'ennuye » 
(II, 188). Voir aussi: II, 200-201; III, 19-20, 57 et 319 («des heures qui me 
pcsoient»); VIII, 116 et 192; XIV, 57; etc. 



Le temps épistolaire 83 

aussi III, 64) — ou de leur rendre visite — « Nous ne nous sépa- 
rons jamais sans avoir trouvé les heures bien courtes », dit Fépis- 
tolier à propos de Grimm (V, 67). 



Le troisième lieu commun est celui, séculaire, du temps perdu, de 
la fuite du temps, de « ce temps qui s*enfuit dans la nuit du tré- 
pas», pour le dire comme le poète Nicolas-Germain Léonard 
dans « Les regrets'^». La fiiite du temps est en effet souvent liée à 
la question de la mort. Dans un art de mourir paru en 1732, Le 
combat spirituel L. Scupoli écrit ainsi: «Quand vous marchez 
prenez garde qu'à chaque pas que vous faites vous vous appro- 
chez de la mort. Le vol d'un oiseau, le cours d'un fleuve impé- 
tueux vous avertit que vos jours s'écoulent encore plus vite". » Ce 
lieu commun n'est toutefois pas toujours, dans la correspondance 
de Diderot, associé à la représentation de la mort : « J'en aurois 
bien un autre meilleur à vous faire [il s'agit d'un conte de l'abbé 
Galiani], mais je n'ai pas le tems» (III, 269); «Combien je vous 
baiserois, combien je vous aimerois, si j'en avois le tems et la 
place » (IV, 59) ; « Combien j 'aurois de choses intéressantes à vous 
dire, si j'en avois le tems'^ ! » L'absence de la femme aimée colore 



10. Dans Maurice Allem (édit.), op. cit., p. 360. Plusieurs autres poètes 
de V Anthologie de Maurice Allem ont recours à ce lieu commun : Saint- Lambert 
(p. 224), Thomas (p. 282-283), Ducis (p. 300) et Diderot lui-même dans un de 
ses rares poèmes (« Stances irrégulières. Pour un premier jour de l'an », p. 202- 
203; voir aussi «Anciens vers de M. Diderot», DPV, XIII, 282-284). 

11. L. Scupoli, Le combat spirituel, Paris, 1732, cité par Daniel Rochb, 
« La mémoire de la mort. Recherche sur la place des arts de mourir dans la 
Librairie et la lecture en France aux xvii' et xviii' siècles », dans Les républicains 
des lettres. Gens de culture et Lumières au XVIII* siècle, Paris, Fayard, série « Nou- 
velles études historiques», 1988, p. 138. 

12. IV, 108 (incipit). Le même lieu commun se trouve chez Chompré: 
« Le style et l'écriture, tu trouveras tout détestable, mais, faute de temps, on écrit 
tout ce qui se présente» (« Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780) », dans Inédits 
de correspondances littéraires. G.T. Raynal {1751-1753). N.M. Chompré (1774- 
1780), textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, préface de 
François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. «Correspondances 
littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, p. 118); 



84 Diderot épistolier 

l^ensemble des activités de celui qui se considère abandonné : « Au 
milieu de ces amusemens, des idées tristes m*obsèdent. Je ne fais 
rien, le tems s*enfuit, et je ne vous ai pas» (III, 107). Cette «fuite 
sourde et légère» du temps (III, 154-155), Diderot l'impute à sa 
générosité ou à la force des événements : « Il faut pourtant que 
Grimm ait raison, que le tems ne soit pas une chose dont nous 
puissions disposer à notre gré» (IV, 117), écrit-il à Sophie; à 
Damilaville, il confie: «Je suis si peu maître de mon tems, de 
mon repos, de mes occupations [...]» (IV, 79); à sa sœur, il 
explique : « Je suis accablé d'affaires. Les journées sont trop cour- 
tes pour moi. Je ne puis m' absenter quinze jours, sans me déran- 
ger pour un an» (X, 40). La fuite du temps peut même être 
imputable à l'activité épistolaire, mais avec d'autres correspon- 
dants que l'amoureuse : « Ce qui me prend un tems infini, ce sont 
les lettres que je suis forcé d'écrire à mes paresseux de collègues 
[de V Encyclopédie] pour les accélérer» (III, 265). Pourtant, si le 
temps fuit, il n'est pas impossible de le rattraper. Le 1" octobre 
1759, Diderot déclare à Sophie : « Mercredi ou jeudi, vous sçaurez 
mon adresse, et nous tâcherons de réparer le tems perdu'^ » 

On aura donc garde de considérer la fuite du temps — et 
par conséquent la continuité de l'absence — comme uniment 
négative. Il est vrai que le temps « dissipe toutes les illusions » et 
que «toutes les passions finissent» (V, 71-72), mais seulement 



« Adieu, mon cher bon ami, j'ai encore mille choses à te dire, mais le temps me 
manque» {ibid., p. 156) ; «je ne t'écris, quand je puis t'écrire, que pour t'assurer 
que, faute de temps, je dois faire une lettre pour quatre des tiennes» {ibid.y 
p. 163). Pour d'autres occurrences de ce lieu commun chez Diderot (et dans les 
mêmes termes que dans les textes cités: [si] [ne pas] avoir le temps [le loisir]), 
voir: II. 310; III, 54, 64, 86, 219, 236 et 242; VIII, 165 et 171 ; IX, 55; X, 159; 
XI, 150-151; etc. Pour d'autres encore, mais dans une formulation différente, 
voir: VII. 39, 49 et 179; VIII, 141 ; X, 159; etc. 

13. II, 265. L'expression «réparer le temps perdu» se retrouve régulière- 
ment chez Diderot: I, 183; VIII, 136; etc. Pourtant, s'il est possible de réparer 
le temps perdu (en écrivant ou en causant), certains maux peuvent ne jamais 
guérir, malgré le temps qui passe : « Le tems dissout tout, et ne répare pas tou- 
jours le mal qu'il fait» (au comte MUnnich, XV, 96). Il est vrai que cette lettre 
est nettement plus tardive que les précédentes ; c'est une lettre de la vieillesse. 



Le temps épistolaire 85 

pour ceux qui ne font pas partie du couple amoureux, qui ne font 
que subir le passage du temps sans l'utiliser afin de fortifier leur 
relation. Dans une lettre de juillet 1765, Diderot distingue en 
effet sa relation avec Sophie de toutes celles soumises à l'emprise 
du temps. Pour les amoureux, le temps peut servir à resserrer les 
liens : « tu m'étois chère la première fois que je te le dis ;[...] tu 
me l'es devenue davantage depuis ce tems là. [ . . . ] Plus je t'ai vue, 
et plus je t'ai aimée. Le tems n'a fait qu'accroître ma tendresse » 
(V, 71-72). D'autres remarques portent à croire que la correspon- 
dance amoureuse de Diderot postule soit une idéalisation du 
temps commun : « Ils me disoient : Tu vieilliras, et je répondois en 
moi-même : Ses ans passeront avec les miens. — Vous mourrez 
tous deux; et j'ajoutois: Si mon amie meurt avant moi, je la 
pleurerai, et je serai heureux, la pleurant» (II, 317), soit une 
dénégation de ce temps commun: «Le tems, qui dépare les 
autres, t'embellit» (IV, 142). Les amoureux ont leur temps à eux 
— « Je suis bien fâché que mad' votre mère soit indisposée. Il n'y 
a qu'un jour à son compte, quoiqu'il y ait bien du tems au nôtre, 
qu'elle est à sa campagne» (III, 245) — , et la correspondance 
aussi. Le temps ne fiiit pas de la même façon pour tous. 



Dernier lieu commun : le temps offre une possibilité de compen- 
sation, de consolation, de réparation. « La nature qui nous a con- 
damnés à éprouver toutes sortes de peines, a voulu que le temps 
les soulageât malgré nous. Heureusement pour la conservation de 
l'espèce malheureuse des hommes, presque rien ne résiste à la 
consolation du temps», écrit Diderot'^ À cet égard, le temps 
réparateur, comme l'utopie amoureuse, n'est pas sans évoquer 
une pensée d'essence religieuse: à la séparation forcée en ce 



14. m, 56. Si le temps entraîne tôt ou tard la consolation, c'est qu'il 
entraîne tout, le bon comme le mauvais : « le tems amène presque tout ce qui 
est possible. Les choses se combinent de tant de façons que révénement fâcheux 
a lieu tôt ou tard» (II, 290). Cette position est la même dans les lettres que dans 
d'autres textes, ceux de la Correspondance littéraire par exemple : « Avec le temps, 
tout ce qui est possible dans la nature, est» (DPV, XVIII, 351). Elle renvoie au 
matérialisme de Diderot. 



86 Diderot épistolier 

inonde, les épistoliers répondent par le rêve d'une véritable in- 
temporalité, d*un temps de la réunification sans faille. Chez Abé- 
lard et Héloïse, ce temps est celui du Paradis. Ainsi, Abélard re- 
commande à Héloïse la prière qui suit : « ceux que tu as, pour peu 
de temps, séparés sur la terre, unis-les en toi dans Téternité du 
ciel, toi notre espérance, notre attente, notre consolation. Sei- 
gneur béni dans tous les siècles'^». Des vers du poème «Les 
ombres » de Claude- Joseph Dorât évoquent, eux aussi, un amour 
vécu au paradis, après la mort : 

Crois-moi, jeune Thaïs, la mort n'est point à craindre. 
Sa faux se brisera sur l'autel des Amours. 
Va, nous brûlons d'un feu qu'elle ne peut éteindre. 
Est-ce mourir, dis-moi, que de s'aimer toujours? 

[...] 

Là, des tendres amants les ombres se poursuivent; 
Ces amants ne sont plus, et leurs flammes revivent'^. 

Quel que soit l'autel où il est consacré, l'amour ne meurt pas avec 
la mort. 

Dans le poème « Planté sur la tombe de Thémire » de Cubiè- 
res de Palmézeaux, l'image de la réunion se rapproche davantage 
de celle des cendres que l'on a déjà vue utilisée par Diderot 
(II, 283-284), mais, de même que chez Abélard ou Dorât, elle 
crée un nouveau temps pour les amants séparés: «Tout mon 
désir, hélas ! / Est qu'un même cercueil à l'instant nous rassemble, / 
Et que, toujours unis, même après le trépas, / Nos jeunes osse- 
ments puissent vieillir ensemble'^. » Chez Diderot, éloigné philo- 
sophiquement d'une pensée religieuse, mais assujetti à l'univers 
langagier que suppose cette pensée, ce n'est pas le Paradis qui est 
investi de charge émotive, mais bien plutôt la fusion des cendres : 



15. Abélard et Héloïse. Correspondance, texte traduit et présenté par Paul 
Zumthor, Paris, Union générale d'éditions, coll. « 10/18», 1309, série «Biblio- 
thèque médiévale», 1979, p. 199. La «consolation» est évoquée par Diderot 
pour des destinataires divers: Damilaville (III, 162), Sophie (III, 16, 43-44, 49, 
250 et 253-254), Vialet (Vil, 191). 

16. Dans Maurice Allem (édit.), op. cit., p. 324. 

17. Ibid.y p. 414. 



Le temps épistolaire 87 

« Laissez- moi cette chimère. Elle m*est douce; elle m*assurerait 
l'éternité en vous et avec vous...*®» Le temps de l'absence, de la 
séparation, est douloureux et un autre temps est possible pour les 
amants, mais ce temps n'est peut-être qu'une « chimère ». De plus 
coexiste avec lui un temps réparateur qui n'est pas postérieur à la 
mort, mais se situe dans un avenir indéfini. On en trouve la 
manifestation dans une réflexion inspirée à Diderot par une re- 
marque du père Hoop. Lorsque celui-ci déclare : « On me donne- 
roit l'immortalité bienheureuse, pour un seul jour de purgatoire 
que je n'en voudrois pas. Le mieux est de n'être plus», Diderot 
écrit à Sophie: 

Cela me fit rêver, et il me sembla que tant que je serois en 
santé, je penserois comme le père Hoop ; mais qu'au dernier 
instant peut-être achèterois-je le bonheur d'exister encore 
une fois, de mille ans, de dix mille ans d'enfer. Ah ! chère 
amie, nous nous retrouverions! Je vous aimerois encore! 
(III, 170) 

Si le lieu commun ne suffit pas, l'épistolier s'invente de nouvelles 
raisons d'espérer. Une chimère chasse l'autre. 

Temporalités multiples 

Thématiquement, le temps de l'absence est d'abord vécu, chez 
Diderot, sous les espèces du regret, ce qui fait de la correspon- 
dance le plus essentiellement mélancolique de tous les genres: 
« La mélancolie a trouvé mon âme ouverte ; elle y est entrée, et je 
ne pense pas qu'on puisse l'en déloger tout à fait» (III, 108); 
« Bonjour, monsieur et unique abbé [il s'agit de Galianij. Je crois 
que vous nous regrettez un peu, parce que nous vous regrettons 



18. Dans Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland, Un dialo- 
gue à une voix, Paris, Librairie Honoré Champion, coll. « Unichamp », 14, 1986, 
p. 171-172. La fin de cette citation évoque le rituel liturgique catholique. En ce 
qui concerne le rapport de Diderot à la notion chrétienne de paradis, on relè- 
vera cet extrait d'une lettre à Théodore Tronchin en 1759: «Vous pensez que le 
bonheur est au-delà du tombeau; moi, je crois qu'il est sous la tombe; voilà 
toute la différence de nos systèmes.» (Il, 139) 



88 Diderot épistolier 

beaucoup. Aucun des amis que vous avez laissés ici n a pu renon- 
cer encore à l*espérance de vous revoir» (XI, 250). Ce regret est 
de deux ordres. D*une part, il peut s'agir du regret de la présence 
physique de Tautre, du regret de ne pas être avec lui. C'est là sa 
forme banale : « Bonsoir et bonne nuit, toutes trois. Je cesse de 
jaser avec vous précisément à l'heure que je vous quittois [à 
Paris] » (VIII, 96); «je ne suis pas où je veux être. Mon amie, il 
n'y a de bonheur pour moi qu'à côté de vous. Je vous l'ai dit cent 
fois, et rien n'est plus vrai'^ ». Pour mettre fin à cette absence, tout 
est bon : « Adieu, bonne amie. Je te reverrai incessamment, j'en 
suis sûr. Oh, que le cœur de l'homme est méchant! Malgré la 
raison qui te rappelle [il s'agit de la maladie de la sœur de Sophie 
Volland], je sens malgré moi une sorte de joye» (VI, 111). 
D'autre part, le regret suppose un travail de la mémoire et peut 
alors prendre la forme du souvenir heureux : « Nous étions seuls 
ce jour là, tous deux appuyés sur la petite table verte. Je me sou- 
viens de ce que je vous disois, de ce que vous me répondîtes. Oh ! 
l'heureux tems que celui de cette table verte^^ ! » Représentant 
l'absence, la lettre ne peut pas ne pas, d'un même mouvement, 
représenter le temps. 



19. II, 266. On pourrait multiplier les exemples: «Ah ! je voudrais être à 
côté de vous. Je péris ici de chagrin, d'impatience et d'ennui» (VI, 108). L'ex- 
pression «à côté de vous» est particulièrement fréquente dans ce contexte: I, 
180; II, 126, 146, 224 et 270; III, 71 et 261; IV, 43, 115 et 206; V, 230; VI, 108, 
345 et 376; VIII, 71 et 124; X, 196; etc. Voir également: V, 137 et 185. Si tous 
ces exemples sont tirés des lettres à Sophie Volland, on trouve malgré tout 
l'expression dans des lettres à d'autres correspondants (par exemple madame 
Diderot, XIII, 81). 

20. V, 39. Ailleurs : « Ils reviendront, ces moments où tu reverras mon 
yvresse» (III, 52). La remémoration de la première rencontre est un lieu com- 
mun « que l'on retrouverait dans de nombreuses correspondances » selon Vin- 
cent Kaufmann (L'équivoque épistolaire, Paris, Éditions de Minuit, coll. «Criti- 
que», 1990, p. 114) et Jean-Philippe Arrou-Vignod: «Il me semble que je te 
revois encore..., écrit-il. Et par la grâce d'un nouvel "Il était une fois", le voici 
projeté en songe dans cette Arcadie des amants qu'est le souvenir de leur pre- 
mière rencontre, d'une promenade au bord d'un lac, en hiver, du premier bal, 
qu'importe — cette seconde d'incandescence devenue aujourd'hui le passé lé- 
gendaire, le mythe fondateur de leur histoire» (Le discours des absents, Paris, 
Gallimard, 1993, p. 33). 



Le temps épistolaire 89 

Ce temps peut donc être celui de Tabsence douloureuse ou 
de la nostalgie. Il arrive aussi que l'absence soit proprement abo- 
lie, que la distance qui la crée disparaisse, que la lettre devienne 
le lieu de retrouvailles instantanées: elle est la seule présence 
possible. C'est ce que montrent deux lettres de Diderot écrites à 
14 ans Tune de l'autre. La première est destinée à Anne-Toinette 
Champion en décembre 1742. 

Je me couche de fort bonne heure, et je me lève fort tard. Je 
t'ai consacré particulièrement depuis huit jusqu'à neuf; 
c'est alors que je pense uniquement à toy. Je te vois, je te 
parle, tu me répons, je t'embrasse, et je te répète tous les 
serments que je t'ai faits tant de fois (I, 37). 

La seconde est adressée à Falconet, le 29 décembre 1 766, alors que 
celui-ci séjourne à Saint-Pétersbourg. 

Mon ami, ne rétrécissons pas notre existence ; ne circonscri- 
vons point la sphère de nos jouissances. Regardez y bien ; 
tout se passe en nous. Nous sommes où nous pensons être ; 
ni le tems ni les distances n'y font rien. À présent, vous êtes 
à côté de moi. Je vous vois ; je vous entretiens ; je vous aime. 
Je tiens les deux mains de Mad"* Collot, et lorsque vous lirez 
cette lettre, sentirez vous votre corps? Songerez vous que 
vous êtes à Pétersbourg? — Non. Vous me toucherez. Je 
serai en vous, comme à présent vous êtes en moi. Car après 
tout, qu'il y ait hors de nous quelque chose ou rien, c'est 
toujours nous que nous apercevons, et nous n'apercevrons 
jamais que nous. Nous sommes l'univers entier. Vrai ou 
faux, j'aime ce système qui m'identifie avec tout ce qui m'est 
cher. Je sçais bien m'en départir dans l'occasion (VI, 376). 

L'abolition du temps et de la distance que décrit Diderot («ni le 
tems ni les distances n'y font rien»), la proximité sensorielle des 
épistoliers («Je te vois, je te parle, tu me répons, je t'embrasse», 
« Je vous vois ; je vous entretiens », « Je tiens les deux mains de 
Mad"* Collot», «Vous me toucherez») et leur fusion dans le pré- 
sent de la lettre (« Je serai en vous, comme à présent vous êtes en 
moi ») participent de la création d'une nouvelle temporalité dans 
laquelle l'absence n'existe plus, dans laquelle le dialogue, épisto- 



90 Diderot épistolier 

laire (ces lettres) ou métaphorisé (par l*emploi des verbes «par- 
ler », « répondre » et « répéter » ou par le jeu des questions et des 
réponses : « Non »), est immédiat (« À présent, vous êtes à côté de 
moi»)^'. On notera cependant que cette immédiateté est contre- 
dite, du moins en partie, par le texte de la lettre elle-même. 
Quand Diderot écrit à Falconet : « lorsque vous lirez cette lettre », 
il souligne le fait que Timmédiateté épistolaire n'est possible, 
paradoxalement, que s'il y a bel et bien séparation des épistoliers, 
donc absence et passage du temps. 

Que, dans le deuxième exemple, la création d'une nouvelle 
temporalité soit associée à une réflexion philosophique («ce sys- 
tème»), pour laquelle le sujet est tout («tout se passe en nous»), 
lui donne une place déterminante non seulement dans la prati- 
que épistolaire mais dans l'ensemble de l'œuvre de Diderot. Le 
portrait du monde qui est dessiné dans cette lettre précise la 
définition du sujet diderotien: dans la «sphère» des «jouissan- 
ces», il est tout («c'est toujours nous que nous apercevons, et 
nous n'apercevrons jamais que nous») — et le monde, une ex- 
tension de lui («Nous sommes l'univers entier»). On aurait tou- 
tefois tort d'y voir l'étape ultime d'une réflexion philosophique 
soumise à une stricte investigation ontologique. Le raisonnement 
est subordonné aux exigences de la lettre — l'amitié («Mon 
ami», «tout ce qui m'est cher») et l'amour («je vous aime») 



21. Pour construire ce présent partagé, Diderot emploie régulièrement le 
mot «moment»: «à tout moment [...] il me manque quelque chose» (II, 184); 
«Au même moment, je venais de faire partir un billet» (II, 289); «vous me 
manquez à tout moment» (III, 46-47); «je sens à tout moment que je vous 
aime à la folie» (IV, 43); «dans ce moment, vous recevez une autre lettre de 
moi» (IX, 135-136); «Je vous écrivois au moment où j'ai reçu un billet doux 
de madame d'Épinai » (X, 80) ; « Au moment où j'allois fermer ma lettre » (XIII, 
221); «au moment où je t'écris» (XIII, 230); «si j'ai jamais désiré d'être utile, 
c'est dans ce moment » (XV, 78) ; etc. On verra aussi tel passage d'une lettre 
d'août 1762 dans lequel Diderot déclare à Sophie et à sa sœur être prêt à faire 
disparaître le passé au bénéfice du présent de la lettre : « Grâce à l'interruption 
que le malheur qui vous est arrivé a fait à mon journal, j'ai une ample provision 
de matière. Mais j'espère que j'en oublierai les trois quarts et demi et que je serai 
contraint de prendre les choses au moment où je vous écrirai, et de me mettre 
ainsi tout de suite au courant» (IV, 124). 



Le temps épistolaire 91 

confèrent à ce texte sa spécificité («j'aime ce système qui m'iden- 
tifie avec tout ce qui m'est cher») — et au refus de la clôture 
System ique — par la remarque finale : « Je sçais bien m'en dépar- 
tir dans l'occasion». 

Regret de ne pas partager son temps avec l'absent, nostalgie 
d'un passé idéalisé ou abolition du présent douloureux, la corres- 
pondance est toujours aussi espoir d'une présence pleine, utopie 
amoureuse, rêve de retrouvailles et de fusion — de cette fusion, 
de ce nouSy qui, selon Jean-Louis Cornille^^ constitue l'essence de 
la lettre. Au temps de la mémoire — le passé — répond nécessai- 
rement celui de l'espoir — le futur^-' : « Dure, mon amie ; dure 
encore un moment. Bientôt celui que tu aimes, celui que ton 
cœur désire, t'apparoîtra, et sa présence dissipera toute la tristesse 
qui t'environne» (VI, 23). Le présent est, par définition, un 
temps douloureux, celui de l'absence, d'où la nécessité de la créa- 
tion d'une autre temporalité, elle-même double par nature. La 
nouvelle temporalité que pratiquent les épistoliers, c'est d'abord 
celle de la lettre, de son écriture, de sa lecture. C'est aussi une 
création de la lettre, ce fiitur toujours repoussé, jamais vécu : le 
temps de la fusion est proprement une utopie, car s'il advenait il 
éliminerait la nécessité de la lettre^^ 

L'utopie amoureuse est fréquemment évoquée par Diderot 
épistolier. 



22. Jean-Louis Cornille, loc. cit., p. 37. 

23. Janet Altman s'est intéressée à ce phénomène: «Le présent du dis- 
cours épistolaire est tout tourné vers l'avenir. Les tournures interrogatives, les 
impératifs et les futurs — rares dans les autres types de narration — expriment 
les promesses, les menaces, les espoirs, les appréhensions, l'attente, l'intention, 
l'incertitude, le pressentiment. Les auteurs de lettres sont pris dans un présent 
ouvert sur l'avenir» {Epistolarity. Approaches to a Form, Columbus, Ohio State 
University Press, 1982, p. 124). 

24. Dans une perspective différente, Bernard Bray parle du « temps tri- 
ple» de la lettre: «tout d'abord il (le lecteur] est ramené par sa lecture dans le 
passé, au moment (ou aux moments) où la lettre qu'il est en train de déchiffrer 
a été écrite ; il est d'autre part plongé dans le présent, où se déroulent l'acte de 
la lecture et celui de l'écriture de la réponse, qu'on peut supposer immédiate- 
ment consécutifs ; enfin il est projeté dans l'avenir, vers l'instant où sera lue cette 
réponse qu'il est en train de rédiger» («L'épistolier et son public en France au 
xvii* siècle». Travaux de linguistuiue et de littérature, li : 2, 1973, p. 9). 



92 Diderot épistolier 

Je vous ai voué un attachement éternel. Vos noms sont gra- 
vés là, Fun à côté de l'autre, pour n'en être jamais effacés. 
Conservez aussi le mien dans vos cœurs. 

(...) 

Si vous parlez de moi quelquefois, sans cesse je pense 
à vous. 

Vous ravir à tout l'univers, vous transporter dans quel- 
que recoin du monde où je puisse vous voir, vous entendre, 
vous aimer, vous adorer, vous avoir tout entières, être tout 
entier à vous, voilà la vision qui ne me quitte point. Com- 
bien je donnerois d'années, pour quelques unes de celles-là ! 
(IV, 206) 

Le rêve de fusion amoureuse est parfois décrit encore plus minu- 
tieusement, mais toujours sur le mode de l'utopie: 

Dépêchez-vous. Faites-moi préparer une niche grande 
comme la main, proche de vous, où je me réfugie loin de 
tous ces chagrins qui viennent m'assaillir. [ . . . ] Est-il prêt, ce 
petit azile ? Veux- tu le partager ? Nous nous verrons le ma- 
tin ; j'irai, tout en m' éveillant, sçavoir comment ta nuit s'est 
passée ; nous causerons ; nous nous séparerons pour brûler 
de nous rejoindre; nous dînerons ensemble; nous irons 
nous promener au loin, jusqu'à ce que nous ayons rencon- 
tré un endroit dérobé où personne ne nous aperçoive. Là, 
nous nous dirons que nous nous aimons, et nous nous 
aimerons; nous rapporterons sur des fauteuils la douce et 
légère fatigue des plaisirs, et nous jouerons, si le songe se 
fait trop attendre. Nous souperons d'appétit, car nous en 
aurons. Nous irons sur une couche bien molette, l'âme con- 
tente, l'esprit libre, le corps sain, attendre un lendemain 
aussi beau que la veille et nous passerons un siècle pareil, 
sans que notre attente soit jamais trompée. Le beau rêve ! 
(V, 60) 

Rêver épistolairement d'une utopie amoureuse («dans quelque 
recoin du monde» ou en un «petit azile»), c'est vivre enfin la 
fusion avec l'autre («vous avoir tout entières, être tout entier à 
vous»), espérer la fin de l'absence et de la douleur qu'elle en- 



Le temps épistolaire 93 

traîne («l'âme contente, Tesprit libre, le corps sain»), souhaiter 
Tabolition du temps par la répétition sans fin du bonheur («at- 
tendre un lendemain aussi beau que la veille») et, à défaut d'im- 
mortalité, par une longévité exceptionnelle («nous passerons un 
siècle pareil») — mais c'est aussi souhaiter, sans pouvoir le dire, 
la fin de la correspondance^^ L'utopie («la vision qui ne me 
quitte point », « Le beau rêve ! ») est source de plaisir, et de déplai- 
sir : « Malgré toutes les promesses que je me suis faites de ne me 
plus promettre rien, je ne sçais pourquoi je me flatte que cette 
lettre sera la dernière que je vous écrirai» (III, 260) ; «cette lettre 
sera-t-elle enfin la dernière?» (III, 267); «Voilà la 44* datée 
d'Isle, et je recevrai aujourd'huy la 45' datée d'Isle ; et plût à Dieu 
que ce soit la dernière» (IV, 226). Le fiitur est dysphorie (impli- 
cite) et euphorie (explicite^^). 

Cette conception de l'utopie amoureuse est inséparable de 
la réflexion de Diderot sur la postérité: au temps douloureux 
qu'est le présent, pour l'amoureux comme pour l'homme de let- 
tres, répond un temps réparateur, le futur. Si l'amant rêve d'une 
éventuelle fiision avec sa maîtresse après la mort, l'écrivain ne 



25. L'utopie amoureuse est représentée, durant l'année 1759, par les 
nombreuses allusions de Diderot à un petit château dans lequel lui, Sophie et 
quelques personnes choisies se réfugieraient. Au terme du séjour dans ce châ- 
teau, il y aurait la mort : « Nous nous fermerons tous les yeux les uns aux autres 
dans le petit château; et le dernier sera bien à plaindre, n'est-ce pas?» (II, 195). 
On trouve les allusions à cette « maison bénie », exempte de tout faste, dans les 
lettres 127, 132, 133, 140 et 141 du volume II. Outre ce «château» et l'^azilc» 
dont il a été question auparavant, Diderot rêve aussi d'un «chiostre» où fuir 
les «méchants» (III, 196) et d'une «cahute» dans laquelle Uranie ne pourrait 
pénétrer (III, 312). «Uranie» est le surnom, choisi par Diderot, de Marie- 
Charlotte VoUand (madame Legendre), la soeur cadette de Sophie. 

26. II l'est dans la correspondance amoureuse, dont c'est un lieu com- 
mun, comme dans la correspondance amicale. En mai 1769, Diderot écrit à 
Falconct : « Je reçois vos amitiés et celles de mad"* CoUot comme vous recevrez 
les miennes, quand je vous les porterai. Ah ! quel moment, mon ami ! Si nous 
avons la force de parler, c'est que nous ne nous aimons pas autant que nous le 
croyons» (IX, 57-58). En revanche, «Le pressentiment de la peine ne trompe 
guères les hommes», confie-t-il à Grimm en 1759. «Vous ne mourrez point 
dans mes bras. |c ne mourrai point dans les vôtres ; ne croyez point cela, mon 
ami. Il viendra quelque secousse qui jettera l'un à mille lieues de l'autre. Et 
pourquoi voulez-vous que l'avenir soit mieux que le passé?» (II, 165) 



94 Diderot épistolier 

conçoit son véritable public qu'éloigné de lui dans le temps, mais, 
dans les deux cas, il s'agit peut-être d'une «chimère» (Diderot 
utilise effectivement ce mot dans les deux contextes ; voir II, 283- 
284 et VI, 265). Diderot destine V Encyclopédie à ses « neveux», de 
même qu'il écrit à Falconet d'attendre ses défenseurs à venir plu- 
tôt que d'être blessé par ses détracteurs actuels, voués qu'ils sont 
à l'oubli. Sa querelle avec Rousseau lui permet, dans une lettre de 
septembre 1768 à Falconet, de se dessiner en homme patient, 
assuré que l'histoire reconnaîtra tôt ou tard ses vertus. 

C'est, mon ami, que la méchanceté n'a que son moment. 
C'est qu'il faut tôt ou tard que la peine boiteuse atteigne le 
coupable qui fiiit devant elle. C'est que le tems suscite un 
vengeur à la vertu ; et ce vengeur, il est près de nous, il est 
loin, dans un grenier obscur, sur un trône, à Paris, à 
Pétersbourg, je ne sçais ou; mais il ne manque jamais de 
paroître. Il ne s'agit que d'attendre. J'ai attendu. Il a paru, 
et le même moment nous a vengés, toi des injustices de ton 
pais, moi de la perfidie d'un ami. 

Cher ami, profite de cette leçon; laisse faire les mé- 
chants; fais le bien; attens, et sois heureux (VIII, 108). 

Cette leçon de stoïcisme est-elle autre chose qu'un appel à la 
postérité? Le temps — et particulièrement le futur — est bel et 
bien ce qui « console » et « répare » ; il « éclaircit tout^^ ». 



27. VIII, 136. Diderot défend particulièrement cette position dans les 
lettres qui composent La dispute sur la postérité : « Ne dédaignez pas mes deux 
lignes. Ces deux lignes resteront, le tems anéantira tout, excepté ce que j'écris » 
(VI, 82). Si La dispute est le texte de Diderot qui pousse le plus loin la réflexion 
sur la postérité, il en est également d'autres qui l'abordent, ainsi tel article pour 
la Correspondance littéraire de Grimm que Georges Roth a publié comme s'il 
s'agissait d'une lettre : « Je sens bien, je juge bien ; et le tems finit toujours par 
prendre mon goût et mon avis. Ne riez pas : c'est moi qui anticipe sur l'avenir, 
et qui sçais sa pensée» (V, 206), ou cette remarque dans une lettre publique à 
la comtesse de Forbach : « Le méchant ne dure qu'un moment ; le grand homme 
ne finira point» (XII, 37). La lettre familière n'est pas exempte de ce genre de 
déclarations: «Je dirai toujours, et j'attendrai que le tems me justifie à vos 
dépens» (à Vialet, VII, 184-185). La belle assurance de Diderot ne se dément 
pas : « Je ne mourrai pas sans avoir imprimé sur la terre quelques traces que le 



Le temps épistolaire 95 

Les diverses modalités temporelles de Tabsence ne s'ex- 
cluent pas mutuellement ; certaines lettres, au contraire, les mê- 
lent. Le 2 juin 1759, Diderot écrit ainsi à Sophie: 

Venez, ma Sophie, venez. Je sens mon cœur échauffé. Cet 
attendrissement qui vous embellit va paroître sur ce visage. 
Il y est. Ah que n êtes-vous à côté de moi pour en jouir ! 
[...] Et pourquoi s*opiniâtrent-ils à troubler deux êtres, 
dont le ciel se plaisoit à contempler le bonheur? Ils ne 
sçavent pas tout le mal qu'ils font; il faut leur pardonner (II, 
146). 

Uappel lancé à Sophie dans le présent de la lettre («Venez, ma 
Sophie; venez»), la description d'une scène à venir («Cet atten- 
drissement [...] va paroître sur ce visage»), renonciation expH- 
cite du regret (« que n'êtes- vous à côté de moi pour en jouir») et 
de la nostalgie («le ciel se plaisoit à contempler le bonheur»), et 
finalement la constitution d'un couple idéalisé opposé à la 
mauvaiseté d'un monde inconscient de celle-ci («Ils ne savent 
pas tout le mal qu'ils font^*»), désignent le lieu d'où s'exprime 
tout épistolier: l'autre est ailleurs alors qu'il devrait être ici; le 
présent, à cause de l'absence de l'autre, est un temps douloureux 
auquel l'épistolier doit substituer un autre temps — qu'il s'agisse 
du passé («le ciel se plaisoit») ou du futur («Cet attendrissement 
[...] va paroître sur ce visage»). 



tcms n'effacera pas» (XIV, 42), écrit-il au D' Clerc au sujet du projet d'une 
Encyclopédie russe auquel il adhère temporairement, mais qui ne sera jamais 
mené à terme. 

28. L'idéalisation du couple est renforcée par l'emploi du pronom per- 
sonnel «ils» qui a valeur d'indéfini puisqu'il ne renvoie à aucun antécédent 
clairement identifiable. De plus, ce rappel des paroles du Christ sur la croix, et 
l'évocation du ciel qui le précède, soulignent « l'imprégnation qu'exerce sur le 
langage la persistance des traditions religieuses» (Anne-Marie Chouillet et 
Jacques Chouillet, «Le Ciel de Diderot», dans Catherine Lafarge (édit.), 
Dilemmes du roman. Essays in Honor of Georges May, Saratoga (Californie), 
Anma Libri, coll. «Stanford French and Italian Studies», 65, 1989, p. 102). 
L'enquête lexicale d'Anne-Marie Chouillet et lacques Chouillet sur « Le Ciel de 
Diderot » fait d'ailleurs appel aux Lettres à Sophie Votland. |ean Varloot avait 
déjà signalé le foisonnement des « expressions d'origine chrétienne » dans l'en- 
semble de la correspondance (XV, 114 n. 6). 



96 Diderot épistolier 

Les lieux mêmes sont marqués par le temps. En fait, dès que 
Diderot quitte Paris — pas nécessairement pour la campagne — 
son rapport au temps se modifie. Il écrit aux dames VoUand, de 
La Haye : « C'est ici qu'on employé bien son tems. Point d'impor- 
tuns qui viennent vous prendre toutes vos matinées. Le malheur 
est qu'on se couche fort tard, et qu'on se lève de même. Notre vie 
est tranquille, sobre et très retirée» (XIII, 32). Dans une lettre à 
madame de Maux, en 1769, Diderot se fait lyrique à propos de ce 
qu'est le temps à la campagne: 

Est bien mal né, est bien méchant, est bien profondément 
pervers, celui qui médite le mal au milieu des champs. Il 
lutte contre l'impulsion de la nature entière qui lui répète 
à voix basse et sans cesse, qui lui murmure à l'oreille: 
Demeure en repos, demeure en repos, reste comme tout ce 
qui t'environne, dure comme tout ce qui t'environne, jouis 
doucement comme tout ce qui t'environne, laisse aller les 
heures, les journées, les années, comme tout ce qui t'envi- 
ronne, et passe comme tout ce qui t'environne. Voilà la 
leçon continue de la nature (IX, 186). 

Le texte mime son objet. Si la nature «entière» répète «à voix 
basse et sans cesse» son message, l'épistolier ne fait pas autre- 
ment : trois fois l'adverbe « bien », deux fois « demeure en repos » 
et «qui lui», cinq fois «comme tout ce qui t'environne». À la 
campagne («au milieu des champs»), le temps est différent de 
celui de la ville (il est toujours le même), mais surtout il redevient 
propriété de l'homme, qui peut choisir de le «laisse[r] aller^'». 
Havre de repos et de bonheur («jouis doucement»), la campagne 
est ce lieu où le temps redevient humain. 



29. La vie urbaine, « en comparaison de celle des champs », est un « en- 
fer» (III, 218), répète souvent Diderot à Sophie. Voir: II, 230; III, 153 et 165 
V, 19i-192;X, 95;XV. 78. 



Le temps épistolaire 97 

Écriture, réception, lecture 

Parce que Tépistolier investit la lettre de la mission ci*assurer une 
simultanéité par-delà Fabsence, il se donne souvent à voir au 
moment de Técriture de la lettre, de sa réception ou de sa lecture, 
du contact physique avec ce qui remplace l'absent ou est appelé 
à le remplacer, lui, auprès de cet absent. En septembre 1772, 
bouleversé par le mariage de sa fille, Diderot écrit à Grimm. 

Bonjour, mon ami ; bonjour, mon tendre ami. Mon âme est 
devenue si douloureuse que je ne vois rien, n entens rien, 
sans émotion. Tout m'affecte. J'ai ouvert votre billet en 
pleurant; je l'ai lu en pleurant; je vous écris en pleurant. 
Cependant il n'y a pas sujet. Je me le dis, et je n'en pleure 
pas moins (XII, 128). 

Les situations de réception («J'ai ouvert»), de lecture («je l'ai 
lu») et d'écriture («je vous écris») ne sont pas toujours aussi 
chargées émotivement («en pleurant» est répété trois fois), mais 
toujours elles constituent, pour les épistoliers, des instants privi- 
légiés^. 

La situation d'écriture donne lieu à des notations diverses. 
Les lieux d'où l'on écrit sont nommés, surtout s'il ne s'agit pas de 
la maison parisienne-^' : de la campagne (XV, 34), de chez ma- 
dame Volland à Isle — «Je laisse tout, pour vous marquer le 
plaisir que j'ai d'être dans un lieu que vous avez habité» (II, 231) 
— , de chez le curé de Guémont — « c'est de là que je vous écris 
avec la plume du curé» (II, 223) — , de chez Le Breton (III, 352; 
IV, 47-48, 109 et 1 17; V, 64), de chez Grimm (II, 269-270, 272 et 
277), de chez Falconet à Saint-Pétersbourg (XIII, 66), de chez 
Damilaville (III, 218, 245 et 253). C'est de chez ce dernier que 
Diderot écrit, le 19 octobre 1761 : 



30. Jean-Philippe Arrou-Vignod a noté ce «Plaisir propre aux écrits 
intimes: les brusques, bouleversantes invasions du temps de l'écriture dans le 
récit» {op. cit., p. 41). 

31. L'épistolier ne fait exception que pour se décrire, au bénéfice de 
Catherine II, en bon père de famille: «C'est du sein de ma famille que j'ai 
l'honneur d'écrire à Votre Majesté» (XIV, 118; voir aussi XIV, 176). 



98 Diderot épistolier 

Ne soyez point surprise du décousu de tout ceci. Thiriot, 
d*Ainilaville et quelques autres personnes font un bruit 
horrible au milieu duquel je vous écris. C'est une incom- 
modité à laquelle je suis souvent exposé ; mais ici du moins 
je ne crains point que la curiosité s'approche de moi sur la 
pointe du pied, et vienne, penchée sur mon épaule, lire les 
lignes que je lui dérobe (III, 344). 

Souvent, il dit à Damilaville (III, 220; VIII, 169-170), à madame 
d'Épinay (IX, 49-51) ou à Sophie qu'il a décidé de leur écrire en 
les attendant, chez eux, d'où ils sont temporairement (espère-t-il) 
absents. Les jours de la semaine ou les moments de la journée 
choisis pour écrire sont le fruit de notations innombrables et 
participent de la construction d'un temps commun : écrivant « Il 
est minuit. Je tombe aussi de sommeil» (VII, 153; voir aussi IV, 
119), l'épistolier se situe dans la même temporalité que Sophie 
(«aussi»). Diderot n'hésite pas à écrire dans le noir s'il le faut: 
chaque moment passé auprès de Sophie, même s'il ne s'agit que 
d'un moment d'écriture, est chéri par le destinateur. Il faut en 
profiter jusqu'au bout : « Adieu. Je ne sçaurois vous quitter tant 
qu'il me reste un quart d'heure et que je suis à côté de vous, ou 
tant qu'il me reste une ligne de papier blanc et que je vous écris » 
(III, 261) ; «Adieu, mon amie. Bonsoir. La lumière et le papier me 
manquent en même tems» (V, 66). S'il lui faut s'interrompre, ce 
n'est pas de son propre chef. 

Quand il écrit, Diderot se sait près de Sophie, même si elle 
n'est pas consciente de cette coïncidence — c'est encore un des 
paradoxes de la lettre. 

Je ferois tout aussi bien de continuer à vous écrire ; car il est 
deux heures du matin, et cette singulière aventure ne me 
laissera pas dormir. 

Vous dormez, vous. Vous ne pensez pas qu'il y a à 
soixante lieues de vous un homme qui vous aime et qui 
s'entretient avec vous tandis que tout dort autour de lui. 
Mais demain, je serai une de vos premières pensées (V, 185). 

Le sommeil, qui devrait pourtant séparer les amants («Vous 
dormez, vous»), déjà éloignés physiquement l'un de l'autre 



Le temps épistolaire 99 

(«soixante lieues»), finit par les unir: il est à la fois leur décor 
commun (« tout dort» autour de Diderot), ce qui oblige Tépisto- 
lier à écrire («cette singulière aventure ne me laissera pas dor- 
mir») et le moment de la communication, sinon de la conversa- 
tion («qui s'entretient avec vous»). Le temps de l'écriture est, 
dans le meilleur des cas, cette plage de communication dans 
une relation placée sous le signe de la séparation. Même si elle 
dort, Sophie, écrit Diderot, aura pour lui « une de [ses] premières 
pensées" ». 

Avant que d'être un texte, la lettre est toujours une chose 
dont l'apparence même unit les épistoliers, parfois jusqu'au trou- 
ble. Sa réception peut devenir une épreuve: 

Je regrette un jour qui me tient éloigné de vous. Je regrette 
aussi cette lettre qui m'attend à présent à Isle. Elle est entre 
les mains de votre mère ; elle y restera trop de tems. Je re- 
doute le moment où elle me la remettra. Comment me l'of- 
frira-t-elle? Comment la recevrai-je? Nous serons troublés 
tous les deux. Elle verra mon trouble ; je devinerai le sien ; 
nous garderons le silence, ou, si nous parlons, je sens que je 
bégaierai, et je n'aime pas à bégayer. Et vous croyez que 
j'auroi le courage de demander une plume et de l'encre 
pour vous écrire? Vous me connoissez bien! (II, 207). 

Même si elle est une offrande («Comment me Toffrira-t-elle?»), 
la lettre reste porteuse d'une menace (trouble, bégaiement), que 
l'épistolier énonce pour mieux montrer qu'il n'y cédera point 
(«Vous me connoissez bien!»). 

À d'autres moments, la réception de la lettre transporte 
tellement de joie l'épistolier que le commerce épistolaire éclipse la 
rencontre virtuelle avec la femme aimée. 



32. L'union dans le sommeil est fréquemment évoquée par Diderot: 
« Bonsoir, mon amie. Je m'en vais achever la nuit avec vous. Dormez un petit 
moment avec moi» (V, 128). Voir aussi: III, 46-47 et 352; IV, 93. L'écriture 
nocturne est représentée ailleurs: «comme je me retire de très bonne heure, 
j'espère vous donner une de ces nuits chaudes qu'on ne sçauroit dormir, et vous 
mettre un peu au courant de ma vie» (IX, 80). 



100 Diderot épistolier 

Non, mon amie, votre présence même n auroit pas fait sur 
moi plus d*impression que votre première lettre. Avec quelle 
impatience je Tattendois ! Je suis sûr qu'en la recevant mes 
mains tremblaient, mon visage se décomposait, ma voix 
s'altérait, et que, si celui qui me l'a remise n'est pas un 
imbécile il aura dit : Voilà un homme qui reçoit des nouvel- 
les ou de son père, ou de sa mère ou de celle qu'il aime. Au 
même moment, je venais de faire partir un billet où vous 
aurez vu toute mon inquiétude (II, 289). 

Le trouble, dont la vraisemblance est renforcée par la simulta- 
néité de la réception de la lettre avec l'expédition d'un message 
inquiet («Au même moment»), agite toujours le destinataire 
(mains qui tremblent, visage qui se décompose, voix qui s'altère), 
mais l'enjeu de l'épistolaire s'est déplacé: la lettre possède alors 
un pouvoir plus grand que l'absente qui l'écrit (« Non, mon amie, 
votre présence même n'auroit pas fait sur moi plus d'impression 
que votre première lettre»). Le corps de la lettre est porteur d'un 
symbolisme plus fort que celui de la maîtresse ; il le remplace. Le 
temps de la réception de la lettre est plus euphorique que celui de 
la rencontre des amants. 

Le temps de la lecture devient aussi, sous la plume de Dide- 
rot, une figure du partage. Ce temps commun peut être le pré- 
sent : « Croyez- vous, mon amie, que je ne me sois pas dit là dessus 
tout ce qui se passe à présent dans votre tête?» (V, 221) Il peut 
également s'agir du futur. Le 10 septembre 1760, Diderot déplore 
que Sophie n'ait pas reçu la Tancrède de Voltaire qu'il lui a en- 
voyée : 

Je me disois: Quel plaisir elle aura dans cet endroit! Elle 
n'entendra jamais cet Eh bien, mon père? sans fondre en 
larmes. J'unissois mes sensations aux vôtres. J'étois en- 
chanté que, séparés par une distance de soixante lieues, 
nous éprouvassions un plaisir commun ; et voilà que vous 
n'avez pas encore reçu cet envoi (III, 62). 

Il y a un temps de la lecture de la lettre. Diderot et ses correspon- 
dants y sont ensemble, leur pensée coïncide, la distance géogra- 
phique n'existe plus: 



Le temps épistolaire 101 

Adieu, mesdames et belles amies. Ne me regrettez pas 
autant que vous êtes regrettées ; cela vous feroit trop de mal. 
La véritable amitié ne s'affoiblit pas par la distance, et mon 
cœur touche le vôtre comme si nous étions au coin du 
même foyer (XIII, 16; voir aussi VII, 123). 

Une intimité est possible, malgré Tabsence — en fait : grâce à elle. 
La distance est abolie, la séparation refusée. Dans ce temps idéal, 
la réciprocité est totale : « Je regretterois beaucoup la lettre [si elle 
était perdue], parce que j*ai eu grand plaisir à Técrire, parce qu'on 
aura grand plaisir à la lire » (VII, 211) ; « Je ne sçais pourquoi je 
ne passe pas mes journées à vous écrire ; j'ai tant de plaisir à vous 
lire!» (VII, 136). 

Pourtant, le temps de la lettre n est pas imperméable à celui 
du monde extérieur. Dans Les posthumes (1786-1796) de Restif de 
la Bretonne, le personnage de De Fontlhète, se sentant irrémédia- 
blement malade, écrit une série de lettres à sa femme qu'on doit 
continuer à lui envoyer pendant une année après sa mort et sans 
lui annoncer celle-ci^^. Ce que donne à lire cette situation, c'est 
que le temps de la lecture de la lettre est aussi celui de l'illusion : 
la mort a déjà remplacé l'absence ponctuelle, sans que la destina- 
taire le sache. Il est vrai que la lettre est une présence, la 
coalescence de nombreuses temporalités: celles de ce qui est 
narré, de celui qui narre et de celui qui lit, de qui envoie et reçoit, 
de l'amour et de son prolongement infini, mais elle génère par- 
fois un temps cruellement faux. 



33. Voir Janet Altman, op. cit., p. 132-133. 



102 Diderot épistolier 

Bis 

Il n'est sottises, pour vous plaire, 
Qu'on ne fît chez nos bons aïeux, 
Et qu'aujourd'hui pour vos beaux yeux 
On ne soit tout prêt à refaire. 

Diderot, «Vers aux femmes», 

1" septembre 1771 

(LEW, IX, 619) 

La répétition — ce temps figé, toujours le même — est omnipré- 
sente dans la correspondance de Diderot. Elle prend principale- 
ment deux formes: celle du cœur est posée comme pure 
positivité, c*est celle de l'amoureux ou de l'ami qui ne change 
pas ; celle du monde est de l'ordre du contingent. Souvent expri- 
mée par des serments, elle représente aussi, dans certains cas, un 
danger, une menace. Elle fait par ailleurs appel à des procédés 
rhétoriques spécifiques: anaphores, verbes de répétition, anti- 
métaboles. Dans ses réalisations multiples, elle désigne un des 
traits essentiels de la lettre : celle-ci est une expérience constam- 
ment revécue, un texte que les circonstances obligent à relire. 

La répétition du cœur se manifeste par de nombreuses pro- 
messes de fidélité et de constance. Dès 1743, Diderot écrit à sa 
femme, Anne-Toinette Champion: «Je suis toujours le même; 
mais combien je vous trouve changée^'' » ; seize ans plus tard, c'est 
à Sophie VoUand qu'il dira que la constance est « la plus difficile 
et la plus rare de nos vertus» (II, 277); en 1777, enfin, c'est sa 
fille Angélique qui recevra ces mots: «je suis l'homme du monde 
le moins inconstante^ ». Les nombreux serments d'amour éternel 



34. 1, 46. Cette déclaration contient deux syntagmes qui sont repris dans 
d'autres lettres. À madame d'Épinay, en 1767: «je suis toujours le même, et j'ai 
même la vanité de douter que je puisse devenir meilleur en changeant » (VII, 
156). Aux dames Volland, en 1774: «Vous êtes bien injustes si vous ne croyez 
pas que je vous rapporte les mêmes sentiments que j'avois en me séparant de 
vous. Ce n'est pas mon cœur, ce seront vos âmes qui seront changées » (XIII, 
224). 

35. XV, 44. La constance est un sentiment que Diderot épistolier pro- 
meut fréquemment, auprès de femmes différentes: I, 38; II, 181-182; III, 78; 
XI, 17; XV, 44. Elle est soumise à la raison: «Je suis constant dans mes goûts. 



Le temps épistolaire 103 

constituent une des figures de la répétition, soit qu'on les formule 
soi-même — « je te répète tous les serments que je t'ai faits tant 
de fois» (I, 37) ; « Je vous l'ai dit cent fois» (II, 266) ; « ce que je 
vous ai promis mille fois^ » — soit qu'on les exige de l'autre — 
«Continuez de vous bien porter. Àimez-moi, dites-le-moi. 
Aimez-moi tendrement, dites-le-moi souvent» (III, 81). Les let- 
tres de fin d'année et d'anniversaire (à sa sœur Denise, à Sophie, 
à Catherine II) mettent en scène cette répétition des jours et donc 
des sentiments: «Les pères, les mères, les enfants et les petits- 
enfants, tous ceux qui m'entourent et qui vous doivent leur bon- 
heur, renouvellent au commencement de cette année les vœux 
qu'ils font tous les jours pour Votre Majesté» (XIV, 176). Tel 
passage sur la douleur de la séparation et sur la permanence de 
l'amour est fondé sur de « vieilles preuves » que Sophie trouvera 
« toujours nouvelles» (V, 40). Au cœur de l'appel à l'autre se love 
toujours cette présence du même : « Tenez, mesdames et bonnes 
amies, je suis et serai le même tant que je vivrai» (IX, 102); 
« Mademoiselle Volland, c*est comme le premier jour ; et quand 
nous nous reverrons, ce sera comme la première fois » (VII, 178) ; 
« Bonjour, Mad"' Volland. Mon cœur est le même. Je vous l'ai dit, 
et je ne mens pas» (X, 160). Situation extrême, Diderot en vient 
même à faire passer la répétition avant l'amour : « Ah ! Sophie, 



Ce qui m'a plu une fois me platt toujours, parce que mon choix m'est toujours 
motivé. Que je haïsse ou que j'aime, je sçais pourquoi » (II, 208 ; voir XVI, 53). 
Elle le distingue des Langrois, qu'il caractérise par leur « inconstance de girouet- 
tes» (II, 207), ou du «satyre» Georges Le Roy, «plus inconstant encore que 
libertin» (III, 147). À son départ pour la Russie, Diderot rassure ses amis — 
Jean Devaines, madame d'Épinay, Grimm — sur sa constance : « La différence 
des degrés de latitude ne changera rien à mes sentimens ; et vous me serez chère 
sous le pôle, comme vous me l'étiez sous le méridien de Cassini (Paris] » (à 
Sophie Volland, XIII, 42). 

36. X, 139. Le syntagme «cent fois» est récurrent: «vous me feriez 
mourir cent fois» (I, 28) ; «Tel eût été Néron, qui s'est dit cent fois» (III, 213) ; 
«ce que j'ai désiré cent fois» (IV, 39-40); «je l'aurois embrassé cent fois» (IV, 
140); «vous valez cent fois mieux {...]» (V, 126. Ces paroles sont attribuées à 
d'Holbach.); «Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois j...) ?» (VU, 143); «je 
te l'ai déjà dit cent fois et je te le répète» (VIII, 87); «le vous l'ai dit cent fois. 
Monsieur, et je vous ai toujours dit vrai» (IX, 171); «|e te bénis dix fois, cent 
fois, mille fois» (XII, 127); etc. 



104 Diderot épistolier 

vous ne m*aimiez pas assez, si vous m'aimez aujourd'hui davan- 
tage» (II, 158). L'épistolier semble alors préférer un sentiment 
amoureux toujours semblable à celui qui changerait et, par effet 
de retour, viendrait modifier ce que lui croyait. 

L'écriture épistolaire est soumise à la même répétition, par- 
ticulièrement lorsqu'il est question du pacte épistolaire. L'écriture 
des lettres se fait «aux jours accoutumés» (V, 176). On y trouve 
un contenu toujours le même: «c'est par vous aimer qu'il faut 
que je commence ou que je finisse» (III, 180). Dès 1760, Diderot 
indique que le texte de ses lettres à Sophie est une reprise de celui 
des années antérieures: «Voilà, ma bonne amie, notre causerie 
[avec le père Hoop]. Elle vous amusoit l'an passé. Pourquoi vous 
ennuyeroit-elle cette année?» (II, 131), car la vie elle-même est 
une reprise: «Me voilà donc aux mêmes lieux où j'étois l'an 
passé. Y suis-je plus heureux? Non» (III, 85). À Falconet, il an- 
nonce qu'il se répétera : « Mon ami, faites leur un beau cheval ; ce 
sera le refrain de toutes mes lettres» (IX, 81-82), ou qu'il évitera 
de le faire pour ne pas troubler son bonheur: «je me garderai 
bien de corrompre votre bonheur par l'éternelle histoire de mes 
peines» (IX, 42-43). En 1769, il décrit «le remors continuel de 
[se] dire perpétuellement » qu'il n'a pas écrit, alors qu'il aurait dû 
le faire (IX, 229). 

Le temps social n'est pas différent du temps intime. Quand 
il ne rêve pas d'une nouvelle vie («Ah! si c'était à recommen- 
cer!», V, 37), Diderot, seul, doit se contenter de refaire constam- 
ment les mêmes gestes, qu'il soit à Paris : 

Dans l'absence de tous mes amis dispersés autour de Paris, 
mes journées sont assez uniformes. Se lever tard, parce 
qu'on est paresseux ; faire répéter à sa petite fille un chapitre 
d'histoire et une leçon de clavecin ; aller à son atelier ; cor- 
riger des épreuves jusqu'à deux heures ; dîner, se promener, 
faire un piquet, souper, et recommencer le lendemain (IV, 
171), 

ou au Grandval, en 1759: 

Notre vie est toujours la même. On travaille, on mange, on 
digère si l'on peut, on se chauffe, on se promène, on cause. 



Le temps épistolaire 105 

on joue, on soupe, on écrit à son amie, on se couche, on 
dort, on se lève, et Ton recommence le lendemain (II, 290), 

comme en 1767: 

Nos journées ici se ressemblent toutes. Nous nous levons de 
bon matin. Nous déjeunons gaiement. Nous travaillons. 
Nous dînons ferme et longtems ; nous digérons en plaisan- 
tant sur de grands canapés. Nous faisons deux ou trois tours 
d*un passe-dix ruineux. Nous prenons nos bâtons, et nous 
faisons des promenades immenses. De retour, nous nous 
mettons tous en bonnet de nuit. Cohault et la baronne 
prennent leurs luths ; ou nous prenons des cartes. Le souper 
sonne. Nous soupons, car il faut souper sous peine de dé- 
plaire à la maîtresse de la maison. Après souper nous cau- 
sons; et cette causerie nous mène quelquefois fort loin. 
Nous nous couchons dans des lits si bons qu'on n'y sçauroit 
dormir, et le lendemain nous recommençons". 

La vie de société se répète^®. 



37. VII, 139-140; voir aussi: III, 62; VII, 148-149. La même expression 
— «Le lendemain nous recommençons» (II, 264) — clôt une autre présenta- 
tion des journées du Grandval. On notera la ressemblance entre ces descriptions 
et celle de l'utopie amoureuse du «petit azile» (V, 60). 

38. Il est possible que ce soit là un souhait partagé par plusieurs des 
contemporains de Diderot. C'est du moins ce que peut laisser croire, chez 
Rousseau, tel passage des Rêveries: «Après le souper, quand la soirée était belle, 
nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la ter- 
rasse pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, 
on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le 
tortillage moderne, et enfin l'on s'allait coucher content de sa journée et n'en 
désirant qu'une semblable pour le lendemain » {Les rêveries du promeneur soli- 
taire, texte établi, avec introduction, notes et relevé de variantes par Henri 
Roddier, Paris, Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1960, p. 69) ou de La nou- 

elle Hêloise: «Tous les soirs, Julie, contente de sa journée, n'en désire point une 
différente pour le lendemain, et tous les matins elle demande au ciel un jour 
semblable à celui de la veille; elle fait toujours les mêmes choses parce qu'elles 
sont bien, et qu'elle ne connaît rien de mieux à faire» {Julie ou La nouvelle 
Héloise. Lettres de deux amants habitants d'une petite ville au pied des Alpes 
recueillies et publiées par Jean-Jacques Rousseau, introduction, chronologie, bi- 
bliographie, notes et choix de variantes par René Pdmeau, Paris, Garnier, coll. 

Classiques Garnier», 1960, p. 539). 



106 Diderot épistolier 

Plus rarement, la répétition, plutôt que d'être de Tordre du 
constat, représente un danger. Il peut s'agir d'un geste qui, une 
fois fait, ne cesserait de se reproduire, pour en venir à miner la 
relation amoureuse, soit en modifiant cette relation : « Je ne sçais, 
mais si je vous étois une fois infidèle, il me semble que je ne m'en 
tiendrois pas là. Il ne faut donc pas commencer» (IV, 66), soit en 
modifiant le commerce qui en est le support : « Mais il ne faut pas 
que ce silence dure. Si c'est ainsi que vous débutez, dans un mois 
vous ne songerez non plus à moi que si je n'existois plus» (IX, 
71). Il peut également s'agir d'une des figures de la récurrence de 
l'absence, comme dans la lettre à Grimm du 9 juin 1777 : « On dit 
que vous rapparoîtrez en septembre prochain. Je n'en crois rien. 
J'efface le prochain ; et je dis : le mois de septembre revient tous 
les ans» (XV, 62). La répétition («rapparoîtrez», «revient»), 
dans de telles conditions, est dysphorique. 

La répétition peut encore être vécue sur le mode dyspho- 
rique, mais par la faute de Diderot lui-même: la menace n'est 
plus alors le fait du destinataire et elle prend le visage de la 
mise au défi (ce procédé est commun à plusieurs lettres). Le 30 
novembre 1765 (V, 193), par exemple, Diderot se plaint à Sophie 
de ne pas avoir reçu de lettres d'elle: «Je ne sçais que devenir», 
lit-on en incipit. 

J'ai toutes sortes d'occupations autour de moi, et aucune ne 
me convient. Je voudrais sortir, et je sens qu'en quelque 
endroit que j'aille, j'y porterai et trouverai l'ennui. Le 
domestique de Grimm [qui agit comme intermédiaire entre 
Diderot et Sophie] ne m'a point apparu, et demain diman- 
che, s'il faut que je revienne à vuide de la rue neuve Luxem- 
bourg, il est sûr que je serai l'homme du monde le plus 
inquiet et le plus malheureux^^. 



39. Le thème de l'inquiétude est consubstantiel à celui du silence. On le 
voit chez Diderot (II, 289; III, 43-44, 50, 251, 253 et 305; VIII, 191 ; IX, 80, 85 
et 229; X, 117, 160 et 187; XI, 143; XIII, 42 et 83; XIV, 34, 55 et 218; etc.) 
comme chez Chompré : « Les courriers se succèdent, mon cher ami et je ne 
reçois plus de tes nouvelles. Pour le coup, je ne puis pas ne pas être inquiet. Je 
ne t'écrirai plus que quelques lignes de courrier jusqu'à ce que je sache le motif 



Le temps épistolaire 107 

Le silence épistolaire de Sophie est vécu comme présent doulou- 
reux, mais également comme avenir menaçant: pas de lettres 
aujourd'hui, pas de lettres demain. Se déclarant incapable de 
subir une telle épreuve, Tépistolier a alors recours à la mise au 
défi: «Et vous croyez que, si c'étoit à recommencer, je vous 
aimerois, ni vous ni aucune autre ; que je ferois assez peu de cas 
du repos, de la liberté, du sens commun, pour le confier derechef 
à personne? Cassez moi aux gages, seulement une fois, pour 
voir.» Uabsence de répétition («recommencer», «derechef») 
viendrait mettre fin à la dysphorie, comme si une rupture radi- 
cale (la fin de l'amour) valait mieux que le silence des lettres. 

Rhétoriquement, l'importance de la répétition est soulignée 
de trois façons principales''^. D'abord par le recours à l'anaphore : 

Cette mère empêchera donc toutes les choses douces et in- 
nocentes que nous méditerons ? Dites-lui qu'on peut arran- 
ger les deux portraits comme il lui plaira. . . ; dites-lui que je 
suis un homme de bien ; que rien ne me fera changer pour 
vous... ; dites-lui que la plus grande considération dans la 
mémoire des hommes m'est assurée...; dites-lui que j'ai 
atteint l'âge où l'on ne change plus de caractère... ; dites-lui 
combien je serois flatté, combien vous seriez heureuse de 
tenir, de sentir, de regarder elle et moi, moi et elle...^' 



de ce silence et dans une quinzaine de jours, s'il ne me parvient aucun éclair- 
cissement, je m'adresserai à Madame de Boissy qui peut-être m'apprendra ce 
que j'en dois penser» {op cit., p. 241; voir aussi p. 163 et 181). Si le mot 
inquiétude est fréquent, le thème peut cependant être exprimé de diverses fe- 
çons: «Toutes ces idées font mon supplice» (VU, 217); «Ce silence me chif- 
fonne» (X, 127); etc. 

40. Pour les définitions des procédés étudiés, voir le Gradus de Bernard 
Du PRIEZ {Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris. Union générale 
d'éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, 541 p.). 

41. II, 147. Pour des exemples d'autres anaphores, on verra: I, 157, 190, 
220 et 240; II, 190, 201, 228, 230, 283-284, 284. 285, 285-286, 300 et 31 1 ; III, 
46-47, 52, 62, 99, 210, 248-249, 267 et 316; IV, 56, 64, 93. 101. 122-123 (dans 
cette lettre à Sophie Voliand, se lit une triple anaphore: des «que», des «parce 
que», des «ce n'est plus»), 165-166 (neuf «c'est que», quatre «que») et 206; V, 
47-48. 48-49, 71-72, 73, 78, 125, 178. 190-191, 200 et 236; VI, 103 et 178; VU, 
60, 70, 1 16, 139 et 189; VIII, 32, 36-37, 38-39, 75, 108. 127, 128, 135. 147. 152. 
169, 201 et 231 ; IX, 22, 29, 31-32, 33, 34-35, 42-43. 84. 95, 101-102, 107-108, 



108 Diderot épistolier 

et à diverses autres figures de répétition lexicale: épiphores'•^ 
parallélismes*^ isolexismes^, épanalepses^^ anadiploses''^ sym- 
ploques*^ Ensuite par l'emploi de verbes construits à partir du 
préfixe r(e)-. La création néologique diderotienne repose en par- 
tie sur ce procédé — « Je vous raimerai quand je ne souffrirai 
plus^»; «Vous raurez donc votre Marin» (VIII, 205; le verbe 
«ravoir» n existe qu'à l'infinitif); «On dit que vous rapparoîtrez 
en septembre prochain » (XV, 62) — et c'est lui qui attire d'abord 
l'attention du lecteur, mais il faut ensuite le lier à la forte présence 
dans la correspondance de verbes déjà existants et construits sur 
le même modèle. Quelques-uns de ces verbes sont utilisés plu- 
sieurs dizaines de fois dans les lettres: «revoir», «retrouver», 
« revenir », « retourner », « recommencer », « reprendre », « relire », 



117-118, 160-161, 171, 179, 186, 193, 196 et 209; X, 41, 48, 144, 145, 159, 160, 
185. 205 et 249; XI, 87 et 137; Xll, 23, 53-54, 64, 76, 78, 114, 134, 143, 161- 
162, 163, 165, 166-167, 167, 168, 171, 173, 179, 209, 221, 223-224, 227-228, 230 
et 252; XIII, 48, 67, 76, 77, 80, 98, 117-118, 119, 153-154, 201, 208 et 216; XIV, 
23, 24, 34, 42, 48, 49, 68, 73-74, 77, 83, 97, 110-111, 145-151, 154, 177, 217 et 
218; XV, 27, 33-34, 46, 50, 60, 62, 81, 94, 126, 160-161 et 160-162; XVI, 36 et 
66; Michèle Gauthier, «Une lettre manuscrite de Diderot à la Bibliothèque 
municipale », dans Autour de Diderot, numéro spécial du Bulletin de la Société 
historique et archéologique de Langres, Langres, Société historique et archéologi- 
que de Langres, 1984, p. 106-107; Michel Delon, «Éditer la correspondance», 
dans Georges Dulac (édit.), «Éditer Diderot», SVEC, 254, 1988, p. 54; etc. 

42. II, 204; III, 22; IV, 141; V, 236; XI, 19; etc. 

43. III, 155, 187 et 219; Vil, 78 et 152; Vlll, 207; IX, 35 et 204; X, 144; 
XII, 164-165, 170 et 175-176; etc. 

44. Il, 283; XI, 88; XIII, 80; etc. 

45. X, 137; etc. 

46. XI, 18-19 et 84; etc. Selon Le secrétaire à la mode de Jean Puget de 
La Serre, l'anadiplose est une des cinq lois de la conversation galante (voir Yves 
GiRAUD, «De la lettre à l'entretien: Puget de La Serre et l'art de la conversa- 
tion », dans Bernard Bray et Christoph Strosetzki (édit.). Art de la lettre. Art 
de la conversation à l'époque classique en France. Actes du colloque de Wolfenbuttel 
octobre 1991, Paris, Klincksieck, coll. «Actes et colloques», 46, 1995, p. 217-231). 

47. VII, 187; XIII, 73 et 208; etc. 

48. VI, 160. Madame de Graffigny écrivait déjà: «je te raime» (Corres- 
pondance de Madame de Graffigny. Tome III. 1'' octobre - 27 novembre 1742. 
Lettres 309-490, préparée par N.R. Johnson et al, Oxford, Taylor Institution, 
The Voltaire Foundation, 1992, p. 339). 



Le temps épistolaire 109 

« remettre », par exemple. D*autres, utilisés moins fréquemment, 
suggèrent la même idée: «revoler», «recouvrer», «raccommo- 
der», «recoucher», «relever», «renouveler», «rappeler», «ren- 
gager», «regagner», «reparaître», «rejoindre», «refaire», «re- 
chercher », « renaître », « rentrer », « retrancher », « ravoir », 
« rapporter », « récrire », « rouvrir », « réunir », « réchapper », « ré- 
tablir», «rassembler», «ramener», «remontrer», «rabaisser», 
«repasser», «renvoyer», «redire», «radoucir», «rapprocher», 
«redemander», «renouer», «repenser», etc. Le verbe «répéter» 
lui-même est employé, ainsi que «réitérer» et «rabâcher^'». En- 
fin, la figure de l'antimétabole, matrice possible de la relation 
triangulaire dont l'hypothèse sera développée plus loin, mêle la 
répétition des syntagmes et leur permutation: «Madame de 
Maux m'a de tems en tems dit un petit mot de vous, et je crois 
que de tems en tems aussi elle vous aura dit un petit mot de 
moi^. » 

La fréquence de la répétition dans la lettre s'explique en 
partie par le découpage temporel que suppose la correspondance : 
celle-ci est, avec le journal intime, la seule pratique où le passage 
quotidien du temps est aussi nettement marqué, au point d'en 
constituer un trait générique. Bien qu'elle ne soit pas soumise. 



49. Didier-Pierre Diderot, le 14 décembre 1772, accuse d'ailleurs son 
frère de « répétailler » (XII, 184). On relèvera, toujours en ce qui concerne la 
répétition, l'emploi des expressions «encore une fois» ou «cette fois» (IV, 202 
et 230 ; VII, 207 ; VIII, 1 27 ; IX, 3 1 ; etc. ), « derechef» (V, 93 et 1 24- 1 25 ; VI, 369 ; 
X, 69; XV, 179; etc.), «revoilà» (VIII, 205; etc.), etc. Des textes édités par 
Georges Roth, mais qui ont été exclus du corpus ici étudié, pourraient être 
interprétés à partir de ce trait stylistique. Ainsi, un court passage du Salon de 
1767 contient les mots « derechef» et « retour », et les verbes « rechercher » (deux 
fois), «retrouver», «relever», «revenir» (deux fois), «retourner» (VII, 266). Le 
texte porte sur l'absence et la mort ; il naît du rappel d'un « égarement volup- 
tueux» dans un endroit «où je fiis heureux avec toi et sans toi» (VII, 266). 

50. XIV, 213. Pour d'autres exemples d'antimétabole, on verra: II, 118, 
290, 295 et 319; III, 43-44, 51,52. 53-54, 120-121. 151.231 et 282; IV, 75, 115 
et206;VII.40, 185 et 211 ; VIII, 104;XII, 109, 230 et 231 ; XIII. 214; XIV, 13, 
41 et 213; etc. Marc Bufpat s'est intéressé à ce procédé, qu'il désigne par les 
expressions «phrases symétriques» ou «structure en chiasme» («Conversation 
par écrit». RD£. 9, octobre 1990, p. 66 et 67); il insiste sur la musicalité qu'il 
permet. 



1 10 Diderot épistolier 

comme le journal, à l'empire du calendrier, la lettre subit des 
jours rinaltérable outrage : chaque jour répète l'absence, la ren- 
force, oblige à la réécrire. Elle est donc une forme à la fois frag- 
mentaire — fragment d'un ensemble (la correspondance), la let- 
tre est elle-même souvent constituée de fragments, de ce que 
Diderot appelle des « bâtons rompus » : « Adieu, mon amie. Vous 
voyez bien que ce n'est là qu'un fragment d'une lettre que je n'ai 
pas le temps d'achever» (IV, 78) — et unie, car le découpage par 
jour ou moment de la journée l'insère dans une continuité, celle 
de l'absence^'. La lettre est aussi bien écriture de l'instant que de 
la durée (mais d'une durée lisse, sans aspérité — d'une souf- 
france une). Elle peut avoir un commencement: la première ab- 
sence, mais elle n'a pas de fin, sinon dans la mort. Elle peut être 
relancée et recommencée. 



Que le temps soit toujours en quelque sorte le même, qu'il ne se 
vive que sous la forme de la répétition, et d'une répétition sou- 
vent dysphorique, n'implique pas que celle-ci assure à la relation 
amoureuse sa pérennité. En effet, Diderot semble souvent déchiré 
entre l'affirmation du caractère éternel de son amour pour So- 
phie — cet amour se répète — et les dangers de la séparation, 
donc de l'absence, et, par extension, du passage du temps. Deux 
lettres illustrent cela. 

La première est du 24 septembre 1767: comme souvent 
dans la correspondance, la position qu'y tient Diderot diffère, du 
moins en partie, de celle défendue par lui dans d'autres textes, où 
il élabore de façon plus soutenue sa pensée philosophique (mais 
comment exiger de la lettre la même argumentation qu'une ré- 
flexion philosophique?). Diderot déclare à Sophie Volland qu'il 
est éternel: 



51. On remarquera que le roman épistolaire est lui aussi une forme frag- 
mentée : « Par définition, la narration épistolaire est une narration fragmentée » 
(Janet Altman, op. cit., p. 169), comme le journal intime, dont la «fragmenta- 
rité» est «constitutive» (Jean Rousset, Le lecteur intime. De Balzac au journal, 
Paris, José Corti, 1986, p. 160). 



Le temps épistolaire 111 

Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois que j*étois éternel ? 
Est-ce que jusqu'à présent cela n'est pas vrai? N'allez pas 
prendre cela pour un mensonge officieux: c'est la pure 
vérité. J'ai bien ouï dire qu'on mourroit ; mais je n'en crois 
rien". 

Diderot feint ici de ne pas croire à la mort, ce qui lui permet de 
rassurer Sophie sur l'amour littéralement éternel qu'il lui porte et 
sur son silence épistolaire : « de grâce, tâchez donc de vous rassu- 
rer. Est-ce qu'il ne seroit pas plus agréable pour vous de me croire 
paresseux, négligent, occupé, que malade ou mort?», demandait 
Diderot, avant de répondre qu'il était éternel. 

Ailleurs, le temps est toutefois lié à une menace, et à une 
menace double. Lorsque Diderot écrit à Sophie : « Toujours, mon 
amie, toujours vous me serez chère ; faites seulement que ce tou- 
jours dure longtems» (IV, 115), non seulement il laisse planer la 
possibilité d'un éventuel changement d'attitude amoureuse de sa 
part, mais, en outre, il impute par avance ce changement à So- 
phie. C'est à elle que revient la tâche de faire que le « toujours » 
du serment amoureux dure « longtemps ». L'éternité dont il était 
question dans le premier extrait cité devient bien relative dans le 



52. VII, 143. Huit ans plus tôt, le 3 juillet 1759, au sujet de sa santé, 
Diderot confiait semblablement à Grimm : « La mienne est de fer. Je ne mourrai 
jamais; voilà qui est décidé et fort consolant d'après l'opinion et l'expérience 
que nous avons de la vie» (II, 166). Dans un fragment que Jean Varloot date de 
1769, cette question de la mort refusée est précisément évoquée: « Il est sûr que 
c'est une belle inconséquence que de s'être fixé un terme, et que de vivre au jour 
le jour. C'est qu'on ne croit pas trop à ce terme; c'est que c'est une pensée de 
nuit qui s'évanouit au point du jour; et qu'on unit les projets d'un être éternel 
à la durée d'un éphémère; c'est qu'il y a des instans monastiques sur la vie d'un 
homme du monde, tout comme il y a des instans mondains sur la vie d'un 
moine, et que ces instans passés, l'un va à matines et l'autre au bal de l'Opéra » 
(XVI, 56). L'âge aidant, le ton sera moins assuré: «Il faudroit, pour le mieux, 
mourir tous le même jour. Mais comme il ne faut pas s'y attendre, je jure de 
rester aux deux qui auront le malheur de survivre ; je jure de rester à celle qui 
survivra» (en 1770, aux dames Volland, X, 160); «je suis et serai, in œtcrnum, 
s'il y a quelque éternité pour cet être chétif qu'on appelle l'homme» (en 1780, 
à François Tronchin, XV, 182-183). Sur le thème du vieillissement, voir: IX, 166 
et 193; XII, 102 et 115; etc. 



112 Didero t épistolier 

second. Comme Fécrit Diderot dans le Salon de 1767 au sujet des 
ruines: 

Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde 
qui reste. Il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce 
monde! Je marche entre deux éternités. De quelque part 
que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annon- 
cent une fin et me résignent à celle qui m'attend". 

Pour l'épistolier, l'amour semble parfois devoir être éternel (mais 
c'est là, on l'a vu, un lieu commun) ; pour le philosophe, il est 
soumis aux lois du monde. Le premier ne cesse de répéter ses 
serments, pendant que le second se résigne à sa fin. Il est vrai 
qu'ils ne s'adressent pas à la même personne. Mais qu'en est-il 
lorsque Sophie reçoit une lettre où Diderot philosophe sur ce 
qu'est le temps? 

Le temps comme thème et comme structure. 
La lettre du 15 octobre 1759 

Étudiant les rapports entre « Forme épistolaire et message philo- 
sophique dans les Lettres à Sophie Volland», Jacques Chouillet 
déclarait que distinguer dans les lettres entre discours amoureux 
et discours philosophique était un «contresens majeur^S>. Pour 
Diderot, la coupure entre le privé et le public, entre le sentimen- 
tal et le raisonnable, ne tient guère. Fondé sur une réflexion 
matérialiste qui va s'affermissant tout au long de la vie de l'écri- 
vain, ce refiis de la dichotomie est aussi bien refiis du dualisme 
traditionnel que rapport au monde et à la littérature. Ainsi, pour 
faire l'histoire intellectuelle de Diderot, il s'impose de considérer 



53. VII, 265. L'image des «deux éternités» entre lesquelles marcherait 
l'homme ne parait pas être propre à Diderot. On la retrouve par exemple dans 
une lettre que lui adresse Voltaire: «La nature m'a donné la permission de 
passer encore quelque temps dans ce monde, c'est à dire une seconde entre ce 
qu'on appelle deux éternités, comme s'il pouvoit y en avoir deux» (XII, 204). 
Cela n'est pas non plus sans évoquer les infinis pascaliens. 

54. Jacques Chouillet, «Forme épistolaire et message philosophique 
dans les Lettres à Sophie Volland», LittératureSy 15, automne 1986, p. 101. 



Le temps épistolaire 113 

tous les textes de Técrivain, de les replacer dans leur chronologie, 
d'y suivre révolution d'une pensée. Une telle lecture doit tirer 
parti de la correspondance; on le montrera à partir d'un aspect 
d'une lettre de Diderot à Sophie Volland : le traitement du temps. 
La structuration de la lettre du 15 octobre 1759 par la notion de 
temps, couplée à une réflexion de Diderot sur la question de la 
« sensibilité universelle », permet une double réflexion sur l'épis- 
tolaire : peut-on dire d'une lettre accueillant divers types de dis- 
cours qu'elle a une unité, et si oui laquelle ? comment la lettre se 
situe-t-elle par rapport à d'autres écrits qui portent sur le même 
sujet ? 

La richesse de la lettre du 15 octobre 1759 permet de la 
considérer sous différents points de vue^^ : économique (le « pro- 
jet de finance » pour lequel l'écrivain va à Sussy), scientifique (par 
la réflexion sur le polype), littéraire (quel est le lieu de la vérité 
littéraire au xviii' siècle?), philosophique (l'idée de «sensibilité 
universelle»), humoristique (monsieur de Saint Germain peut 
rajeunir à volonté, la chienne Tisbé a «de l'esprit et du juge- 
ment»), etc. Jacques Chouillet en a proposé une lecture théma- 
tique (la séparation, la peine et le plaisir, le bien et le mal) et 
structurale, malgré « son apparent désordre^^ » : « on peut obser- 
ver [dans cette lettre] un mouvement presque pendulaire, allant 
chaque fois d'un état d'heureuse distraction, presque d'oubli, à 
un état douloureux d'inquiétude"». Pour B. Lynne Dixon, qui la 
compare à l'article « Naître » de V Encyclopédie, cette lettre occupe 
une place déterminante dans la réflexion philosophique de Dide- 
rot entre les Pensées sur V interprétation de la nature et Le rêve de 
D*Alembert: avant de donner sa pleine extension au concept de 
«sensibilité universelle», Diderot s'y révèle encore tenté par le 
vitalisme^*. Sans prétendre, donc, que la lecture ici proposée soit 



55. Le texte est cité d'après l'édition de Jacques Chouillet {Denis Dide- 
rot ' Sophie Volland. Un dialogue à une voix, op. cit., p. 169-173). Voir l'annexe 
IV, où il est reproduit. 

56. Ibid., p. 41. 

57. Ibid., p. 38. 

58. B. Lynne Dixon, « Diderot, Philosopher of Energy: The Development 
of his Concept ofPhysical Energy 1745-1769», SVEC, 255, 1988, p. 95- 104. Voir 



114 Diderot épistolier 

la seule possible, on partira de ce que Ton considère être le « cen- 
tre» de la lettre — le temps comme champ sémantique et comme 
élément structurel — plutôt que de ses contenus ou de ses motifs. 
Ce parti pris repose sur une remarque maintes fois citée de la 
lettre à Sophie du 20 octobre 1760 et dans laquelle Diderot décrit 
la conversation en insistant sur son unité. Or l'analogie de la 
lettre du 15 octobre 1759 et de la conversation est explicite. Le 
terme central qui permet de la lire, le « chaînon imperceptible » 
qui en « attire » les « idées disparates », leur « qualité commune » 
(III, 173), est le temps. On notera cependant que l'unité postulée 
est un a priori critique que certaines lettres de Diderot contestent^^. 



Près de soixante termes et expressions composent le champ sé- 
mantique du temps dans la lettre du 15 octobre 1759. En cinq 
occasions, l'heure est mentionnée; elle donne son rythme au 
texte («à deux heures et demie», «À six heures», «il est sept 
heures», «Il est neuf heures», etc.). On trouve sept mentions 
relatives au jour : « hier », « aujourd'hui », « demain » (trois occur- 
rences), «avant-hier» (deux occurrences). Le moment du jour, 
sans que l'heure soit précisée, fait l'objet de neuf mentions : « dî- 
ner» (deux occurrences), «de si grand matin», «matinée», 
«nuit», «soir» (deux occurrences), «soirée» (deux occurrences). 
L'anecdote sur monsieur de Saint-Germain renvoie évidemment 
à la notion de temps, puisqu'elle porte sur l'âge du personnage 
(neuf expressions). Enfin, vingt-cinq mentions ponctuelles don- 



aussi Jacques Chouillet, Diderot poète de Vénergiey Paris, PUF, coll. « Écri- 
vains», 1984. 303 p. 

59. Ce choix critique de l'unité cachée rejoint celui de Marc Buffat 
analysant les lettres de Diderot: «"Lier tant d'idées disparates" [à Sophie, le 17 
novembre 1765] (c'est-à-dire unifier le divers sans effacer sa diversité) voilà 
peut-être la clef de l'univers et du style de Diderot, éminemment musical en ce 
sens» (loc. cit., p. 67), celui de Gabrijela Vidan déclarant que Diderot, dans ses 
lettres, «combine, (...] associe, d'après une logique rigoureuse, en dépit de "l'air 
de négligence qui plaît toujours" (vii.62)» («Style libertin et imagination ludi- 
que dans la correspondance de Diderot», SVEC, 90, 1972, p. 1735) et celui de 
Mireille Gérard analysant la lettre au xvii' siècle («Art épistolaire et art de la 
conversation: les vertus de la familiarité», RHLF, 78: 6, novembre-décembre 
1978, p. 966). 



Le temps épistolaire 115 

nent au champ du temps son importance dans le texte: «bien 
tard», «de bonne heure», «Au milieu de la partie», «moment» 
(deux occurrences), «J*étais impatient», «encore trois heures», 
« avant les édits », « durable ou momentané », « Après quoi », « en- 
suite », « autrefois », « en attendant », « un jour », « vieillot », « tou- 
jours» (quatre occurrences), «jamais», «éternels», «éternité», 
« dans vingt ans d*ici », « tout à Fheure », « attendez », « Vous vous 
souvenez bien d'un temps », « pendant leur vie », « mémoire de 
leur premier état», «espoir», «quand nous ne serons plus», 
«dans la suite des siècles», «de retour», «jusqu'à présent», 
«Adieu», mentions auxquelles il faudrait ajouter les réflexions 
sur la vie, la croissance et la mort: «particule morte», «corps 
vivant », résurrection, etc. Le nombre de ces occurrences, même 
si toutes n'ont pas la même importance, invite de prime abord à 
penser la lettre comme une réflexion sur le temps. 



La seule homogénéité du champ sémantique ne justifie pas que 
l'on reconnaisse au temps un rôle central dans la lettre; il faut 
également analyser sa structure. Au niveau narratif, on proposera 
un découpage fondé sur la notion de temps: la lettre peut être 
décomposée en six séquences, chacune de celles-ci renvoyant au 
champ sémantique dominant^. Au début (lignes 1-28) et à la fin 
(1. 159-175) de la lettre, Diderot apostrophe Sophie, lui manifeste 
son inquiétude et lui reproche de ne pas lui avoir écrit. Entre le 
« Je patienterai donc encore trois heures » inaugural et r« Adieu » 
final, temps forts de la première et de la dernière séquence, la 
situation n'a pas évolué : n'ayant reçu aucune lettre, Diderot a tué 
le temps en écrivant (« en attendant je causerai avec mon amie »). 
Par ailleurs, l'incipit du texte le place sous le signe de la répéti- 
tion, qui est, comme on Fa vu, une modalité majeure du temps 
épistolaire diderotien : « Voilà pour la troisième fois que j'envoie 
à Charenton. » Entre les séquences d'ouverture et de fermeture de 



60. Le découpage en séquences ne correspond pas à celui des paragra- 
phes. La question des alinéas est d'ailleurs un problème majeur pour les éditeurs 
de la correspondance : Jacques Chouillet est le premier à les respecter pour cette 
lettre. 



116 Diderot épistolier 

la lettre, la narration de Diderot est structurée en quatre séquen- 
ces: le récit des activités de la veille (1. 29-55 : la visite à Sussy ; la 
première partie de la conversation — autour du père Hoop sur la 
vie et la mort, monsieur de Saint Germain) ; la seconde partie de 
la conversation, que Diderot appelle « mon paradoxe » (1. 56-102 : 
le long développement sur la « sensibilité universelle », centre de 
la lettre comme de la réflexion matérialiste de Diderot; les plai- 
santeries sur la chienne de madame d*Aine) ; le « reste de la soi- 
rée» (1. 102-124: les taquineries des hôtes du baron d'Holbach; 
le monologue intérieur de Diderot) ; le récit des activités de la 
journée (1. 125-159: la visite de madame d'Houdetot; le jeu; 
monsieur de Sussy et les jésuites). Le passage de séquence en 
séquence se fait à l'aide d'allusions au temps et la progression 
dramatique est un élément déterminant du texte. Encore une 
fois, les lieux mêmes sont à considérer dans leur dimension tem- 
porelle, la campagne ayant l'avantage sur la ville de permettre 
d'avoir du temps libre : « Combien on y a de tems, et comme on 
l'employé!»; on y a du temps «à profusion» (X, 159). 

Chacune des séquences ainsi délimitée contient une ré- 
flexion sur le temps, et chacun des épisodes secondaires de 
même. La visite à Sussy est introduite par une notation tempo- 
relle («Hier je perdis toute ma matinée, ou plutôt je l'employai 
bien») ; le projet de finance y est surtout abordé en termes mo- 
nétaires («Il en reviendrait au roi cent vingt millions»), mais 
Diderot ne manque pas de faire remarquer que «Cela pourrait 
être durable ou momentané». Dans la première partie de la con- 
versation qui suit («Je revins pour dîner [...] vous me tuerez»), 
le « mélancolique Écossais » plaisante sur sa vie : la possibilité de 
lui mettre fin, même présentée de façon humoristique, ne l'ef- 
fraie pas — le temps lui serait-il compté qu'il n'en ferait que « peu 
de cas ». L'anecdote concernant monsieur de Saint Germain (« On 
parla ensuite [...] fît sortir»), qui semble tout naturellement 
appeler une lecture psychanalytique, repose sur un découpage du 
temps poussé jusqu'à l'absurde («en doublant la dose»), procédé 
stylistique cher à Diderot, notamment dans Le rêve de D'Alem- 
bert. La notion de temps est aussi mise en évidence dans l'avant- 
dernière séquence («Mais il est sept heures [...] Saviez-vous 



Le temps épistolaire 117 

cela»): pour madame d*Houdetot, le temps qu'il fait déclenche 
une réflexion sur son amant parti à la guerre (« nous profitons de 
ce moment») ; par définition, le jeu (le «piquet à tourner») sert 
à passer le temps ; même la proposition faite par le roi de Portu- 
gal aux jésuites peut s'inscrire dans le champ temporel : « se sécu- 
lariser » ne signifie-t-il pas « rentrer dans le siècle » ? C'est encore 
par des notations temporelles (« deviennent », « avant-hier », « de- 
main») que se fait la transition entre la lettre reçue par monsieur 
de Sussy et le passage final. 

On doit traiter à part le développement par Diderot de son 
paradoxe (1. 56-102) et celui débutant par « Le reste de la soirée» 
(1. 102-124) parce que ces réflexions témoignent d'une concep- 
tion particulière du temps et parce qu'elles introduisent ce que 
Jacques Chouillet appelle un « romantisme de la matière^' », soit 
la possibilité de rejoindre Sophie «quand [ils] ne seron[t] plus», 
de voir leurs « cendres » se presser, se mêler et s'unir. Dès le dé- 
part, la réflexion se situe dans une chaîne temporelle, puisqu'elle 
représente une étape de la discussion («À ce propos» désigne le 
moment et l'objet de la conversation), qu'elle reprend le paradoxe 
« entamé un jour » avec la sœur de Sophie dans une conversation 
et qu'elle s'adresse au père Hoop, personnage à « l'air ridé, sec et 
vieillot». L'introduction et la conclusion de la réflexion sur le 
mouvement et la matière sont également de nature temporelle, 
comme l'indique la répétition des verbes («exister», «avoir», 
« vivre ») et de l'adverbe (« toujours ») : « Le pis n'est pas d'exister, 
mais d'exister pour toujours. [ . . . ] Ce qui a ces qualités les a tou- 
jours eues et les aura toujours. Le sentiment et la vie sont éter- 
nels. Ce qui vit a toujours vécu, et vivra sans fin". » De la même 
façon, l'échange entre Diderot et madame d'Aine (après « Dans 
vingt ans, c'est bien loin ! ») trouve son origine dans l'histoire de 
l'évolution (au sens biologique) de Tisbé, passe par les répliques, 



61. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland, Un dialogue à 
une voix^ op. cit., p. 40. 

62. Pour Georges Poulet, dans le matérialisme de Diderot, dans cet 
univers où tout est «mouvement», une seule chose ne change pas: le temps 
(« Diderot», dans Études sur le temps humain, Paris, Union générale d'éditions, 
coll. « 10/18», 1972, vol. 1. p. 236-258). 



118 Diderot épistolier 

parsemées des « Pardi » de madame d*Aine, de la conversation sur 
la « mangeaiiie », puis se termine sur la possible résurrection d'un 
mort, bref: sur une reprise d'un temps arrêté. Ce dialogue, com- 
mencé avec le père Hoop, terminé avec madame d'Aine, est suivi 
d'un monologue intérieur de Diderot (« Et moi je me disais ») sur 
les mêmes thèmes temporels, l'opposition de l'amour terrestre 
(«pendant leur vie ») et de l'éternité (la «suite des siècles ») en- 
cadrant et venant appuyer une réflexion matérialiste sur la mé- 
moire (que Georges Poulet tient pour le principe de l'humain 
dans la philosophie de Diderot) et le polype^\ Le matérialisme 
diderotien est indissociable d'une réflexion sur l'amour et sur le 
temps : « cette chimère [ . . . ] m'est douce ; elle m'assurerait l'éter- 
nité en vous et avec vous... » et trouve à s'exprimer grâce aux 
ressources de la conversation, du monologue intérieur et de 
l'apostrophe («0 ma Sophie»). 



Une étude de la pensée matérialiste de Diderot ne peut être fon- 
dée uniquement sur ce que la lettre du 15 octobre 1759 permet 
d*en découvrir; de même une réflexion liant temps et amour 
chez Diderot aurait aussi à puiser à d'autres sources. En ce qui 
concerne le matérialisme de Diderot, il importerait, pour en sai- 
sir toutes les ramifications, de situer cette lettre dans la chrono- 
logie de l'écrivain: elle précède la lettre à Duclos de 1765, la 
grande affirmation matérialiste du Rêve de D'Alembert (1769) et 
sa confirmation dans la Réfutation suivie de Vouvrage d'Helvétius 
intitulé VHomme (1773), mais elle suit les Pensées sur l'interpré- 
tation de la nature (1754), tout en étant contemporaine de l'écri- 
ture de plusieurs articles de philosophie pour V Encyclopédie. Plus 
qu'un simple « creuset », la correspondance est un moment de 
l'élaboration de l'œuvre. Les rapports entre temps et amour sont 
à lire, eux, dans une perspective différente, leur histoire ne pou- 
vant être de même nature que celle d'une entreprise systématique 
de compréhension du monde. La question temporelle dans la 



63. Voir, sur ce problème, Le rêve de D'Alembert, ainsi qu'une lettre à 
Falconet (VI, 291-292). 



Le temps épistolaire 119 

correspondance revêt plusieurs visages et s'articule autour d*un 
certain nombre de pôles, et ceux-ci se donnent à lire dans la lettre 
du 15 octobre 1759: la matérialité même du commerce épisto- 
laire (attente et réception des lettres: Diderot trouve le temps 
long), la constitution de Diderot en figure du distrait (donner 
l'impression d'avoir tout son temps), l'opposition entre «jamais» 
et « toujours », les empêchements imposés par la mère de Sophie 
(et l'espoir que les choses s'arrangent avec le temps), le vieillisse- 
ment des amants (la fuite du temps), l'espoir en la postérité (être 
de son temps n'est pas un but en soi), etc. 

« L'amoureux comblé n'a nul besoin d'écrire, de transmet- 
tre, de reproduire», faisait remarquer Roland Barthes^^ Tout 
commerce épistolaire suppose une économie de la communica- 
tion : il est un moyen de combler l'absence, d'opposer une parole 
au silence, de rattraper le temps perdu. Chez Diderot, cette néces- 
sité amoureuse est indissociable d'une réflexion philosophique 
sur la matière, elle-même encadrée par une conception du temps 
comme assise du monde. Cette réflexion traverse toute l'œuvre, 
inédite et publiée, privée et publique ; il n'est donc pas surprenant 
qu'elle s'élabore également dans la correspondance, mais selon 
des modalités qui lui sont propres. Les notations temporelles y 
sont liées à une rhétorique de la persuasion amoureuse qui tra- 
verse toutes les Lettres à Sophie Volland. Elles structurent des tex- 
tes, leur donnent leur coloration particulière et leur unité — 
alors que, historiquement, on a souvent reproché à Diderot le 
caractère improvisé de sa prose, son côté brouillon^\ 

Le rapport au temps, en certaines occasions euphorique, est 
ici vécu dans la dysphorie. Roland Barthes avait également décrit 
ce phénomène: 



64. Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux^ Paris, Seuil, 
coll. *Tcl qucU, 1977. p. 67. 

65. Même Naigeon, l'éditeur et Tami, voyait chez Diderot «deux tons 
très disparates : un ton domestique et familier, qui est mauvais, et un ton réflé- 
chi qui est excellent » {Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les 
ouvrages de Diderot, 1821, cités par Jean Fabre dans son édition du Neveu de 
Rameau, Genève, Droz, coll. «Textes littéraires français», 37, 1977, p. xi). Un tel 
reproche trouve encore plus facilement à s'exprimer lorsqu'il est question de la 
lettre intime, jugée le plus souvent en fonction de sa prétendue spontanéité. 



120 Diderot épistolier 

Je tiens sans fin à Tabsent le discours de son absence ; situa- 
tion en somme inouïe; l'autre est absent comme réfèrent, 
présent comme allocutaire. De cette distorsion singulière, 
naît une sorte de présent insoutenable ; je suis coincé entre 
deux temps, le temps de la référence et le temps de l'allocu- 
tion: tu es parti (de quoi je me plains), tu es là (puisque je 
m'adresse à toi). Je sais alors ce qu'est le présent, ce temps 
difficile: un pur morceau d'an'goisse^^. 

Cette angoisse liée au temps est bien celle de Diderot^^ Elle peut 
prendre dans la correspondance le visage du doute («J'accuse 
tout hors vous»), de la jalousie («Y aurait-il quelque chose de 
plus étrange que je ne conçois pas? ») ou de la peur (de la fin de 
l'amour, de la mort). Toujours elle est au fondement de l'écri- 
ture: 

Venez, mon amie ; venez que je vous embrasse. Venez et que 
tous vos instants et tous les miens soient marqués par notre 
tendresse ; que votre pendule et la mienne battent toujours 
la minute où je vous aime, et que la longue nuit qui nous 
attend soit au moins précédée de quelques beaux jours (III, 
155). 

Comme on peut le constater, jamais le matérialisme de Diderot 
n'est vécu comme pure négativité : du bon emploi du temps. 



66. Roland Barthes, op. cit., p. 21-22. 

67. Et ce même si le critique pose qu'« il n'y a d'absence que de l'autre : 
c'est l'autre qui part, c'est moi qui reste» {ibid., p. 19) et que, « Historiquement, 
le discours de l'absence est tenu par la Femme» {ibid., p. 20). Sa définition de 
l'absence est cependant la suivante: «Tout épisode de langage qui met en scène 
l'absence de l'objet aimé — quelles qu'en soient la cause et la durée — et tend 
à transformer cette absence en épreuve d'abandon» {ibid., p. 19). Pour Diderot, 
l'absence n'est pas toujours du fait de l'autre : « c'est au milieu des fêtes et des 
acclamations de vos sujets, que je regrette d'être absent» (XIV, 79), confie-t-il 
à Catherine II en 1774. 



Le temps épistolaire 121 

Dans la préface à Tédition des correspondances de Raynal et de 
Chompré, François Moureau déclare : « La correspondance ami- 
cale est à trois personnages : moi, l'autre et l'absence^. » Pour la 
correspondance de Diderot, comme pour toute correspondance, 
on pourrait ajouter qu'un quatrième personnage est présent: le 
temps. Dépendant certes de l'absence qu'évoque, déplore et feint 
d'effacer la lettre, le temps est le sujet souvent explicite des lettres, 
la matière même du commerce épistolaire et ce que celui-ci tente, 
en dernière instance, d'abolir ; parfois, c'est lui qui la structure. Si 
la lettre peut servir à tuer le temps, c'est au sens littéral que 
l'expression doit être entendue: tuer le temps pour l'épistolier, 
c'est biffer l'absence, la remplacer par une présence pleine, celle 
de la lettre, substituer un plaisir à une souffrance, faire de la 
souffrance un plaisir. 



68. François Moureau, « Préface », dans Inédits de correspondances litté- 
raires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774-1780), textes établis et 
annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 
coll. «Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrè- 
tes», m, 1988, p. 8. 



CHAPITRE IV 



La lettre et ses miroirs 
De V autoreprésentation épistolaire 



Les genres de la littérature intime — le journal, l'autobiographie, 
les Mémoires, les souvenirs, Tautoportrait — ont en commun 
que renonciation y est le fait d'un je réfléchissant sur lui-même, 
soit au jour le jour, soit rétrospectivement, devant l'Histoire ou 
pour Soi. La correspondance n'est pas en reste, qui ne cesse de se 
mettre en scène: «écrire et se regarder écrire est une attitude 
caractéristique de l'épistolier», rappelle Roger Duchéne'; «chez 
tous les maîtres du genre épistolaire, l'instrument qu'ils utilisent 
est continuellement remis en question et décrit dans le mouve- 
ment même de son utilisation», disait déjà Bernard Bra/; le 
« geste d'écriture » y est l'objet d'une « mise en scène », précisera 
Cécile Dauphin'. On sera donc sensible au fort degré d'auto- 
représentation de la lettre, en donnant au mot la définition pro- 
posée par Janet Paterson: «processus selon lequel un texte se 
représente^». Avant d'en décrire les manifestations à plusieurs 



1. Roger DucHÊNE, «Du destinataire au public, ou les métamorphoses 
d'une correspondance privée», RHLF, 76: 1, janvier-février 1976, p. 33. 

2. Bernard Bray, « Quelques aspects du système épistolaire de madame 
de Sévigné», RHLF, 69: 3-4, mai-août 1969, p. 494. 

3. Cécile Dauphin, « Mise en scène du geste d'écriture », dans Mireille 
Bossis (édit.), La lettre à la croisée de l'individuel et du social, Paris. Kimé. coll. 
«Détours littéraires», 1994, p. 127. 

4. Janet Paterson, « L'autorepréscntation : formes et discours », Texte, 1, 



124 Diderot épistolier 

niveaux du texte, il importe toutefois de définir la spécificité de 
cette autoreprésentation, d*autant plus qu'elle n'a pas été l'objet 
de recherches systématiques à ce jour. 

L'autoreprésentation, le plus souvent étudiée dans des cor- 
pus romanesques ou poétiques contemporains (par exemple dans 
les travaux de Jean Ricardou sur le Nouveau Roman), a, dans la 
pratique épistolaire, sa spécificité et elle peut être comprise 
comme une autre manifestation de la répétition. Elle n'est pas, du 
moins à l'époque classique, la marque d'une conscience «litté- 
raire» des épistoliers^ Elle diffère des pratiques romanesques et 
poétiques en ce qu'elle n'est pas d'abord le retour d'un texte sur 
lui-même, mais celui d'un personnage qui se construit par la 
lettre. Si l'on peut suivre Janet Paterson quand elle emploie l'ex- 
pression «pulsion réflexive^», c'est au sens fort de l'épithète: la 
pulsion qui se met au jour dans l'autoreprésentation désigne 
précisément le sujet de renonciation (qui n'est considéré ici que 
comme sujet textuel, il faut le rappeler). 



1982, p. 177. On préférera le terme autoreprésentation à tous ceux qui compo- 
sent la pléiade de ce qui désigne le retour d'un texte sur lui-même : « auto- 
référence », « auto-légitimation », « auto-conscience accrue », « métafiction », 
« auto-théorisation », « autoréflexivité », « métatextualité » (Linda Hutcheon, 
«Introduction», Texte, 1, 1982, p. 7-14); «pratique auto-réflexive, autony- 
mique, sui-référentielle » (Catherine Kerbrat-Orecchioni, « Le texte litté- 
raire : non-référence, auto- référence, ou référence fictionnelle ? », Texte, 1, 1982, 
p. 31) ; « récit spéculaire » (Lucien Dàllenbach, Le récit spéculaire. Essai sur la 
mise en ahyme, Paris, Seuil, coU. «Poétique», 1977, 247 p.); «autotexte» 
(Lucien Dàllenbach, «Intertexte et autotexte». Poétique, 27, 1976, p. 282- 
296) ; « réduplication structurale» (Janet Paterson, loc. cit., p. 177) ; « narcis- 
sisme littéraire », « littérature autocentrique », « introversion littéraire », « cons- 
cience de soi métafictionnelle », « fiction littéraire auto-structurante » (Linda 
Hutcheon, « Modes et formes du narcissisme littéraire », Poétique, 29, février 
1977, p. 90-106) ; « mise en abyme» (André Gide) ; etc. 

5. On voudra bien noter que le recours à cette notion n'a pas pour ob- 
jectif de confirmer le statut « littéraire » de la correspondance, mais plus prosaï- 
quement de décrire le fonctionnement de ce genre d'écrit. Comme l'a expliqué 
Marc Angenot, « l'argument du texte autotélique, non référentiel » ne peut en 
aucune façon « définir la particularité du fait littéraire » au sein du discours 
social « tout entier » ; il « ne tient finalement pas » (« Méthodes des études litté- 
raires, méthodes des sciences sociales et historiques». Paragraphes, 8, 1992, 
p. 17-18). 

6. Janet Paterson, loc. cit, p. 183. 



V autoreprésentation épistolaire 125 

La question de l*autoreprésentation épistolaire n'a jusqu'à 
maintenant été abordée, et seulement indirectement, que par 
Janet Altman^ et Bernard Bray*, mais dans le cadre de la fiction 
épistolaire ou d'un corpus limité (les lettres de madame de Sévi- 
gné) et non dans celui de la correspondance familière dans son 
ensemble. La première, d'une part, qui parle explicitement, 
comme le second, de mise en abyme^ lit celle-ci dans la représen- 
tation, à l'intérieur des œuvres de fiction, de la lecture et de 
l'écriture de la lettre. D'autre part, elle étudie un exemple de 
réduplication structurale dans les Lettres de la marquise de M*** 
au comte de -R*** (1732) de Crébillon fils, sans lier cet exemple à 
sa réflexion sur la mise en abyme : 

Une séquence de lettres près de la fin des Lettres de la mar- 
quise [...] constitue une reproduction en miniature de celles 
qui composent le corps du récit. [...] Les parallèles entre 
cette séquence et celle qui apparaît plus tôt font de la nou- 
velle tentative de séduction le miroir ironique de la pre- 
mière, puisque la marquise est pour une deuxième fois vic- 
time des mêmes stratagèmes^. 

Ces deux types d'autoreprésentation ne sont pas de même nature 
que ceux que l'on rencontre dans la correspondance familière, car 
ils sont des phénomènes proprement narratifs et correspondent 
donc de ce fait parfaitement à la définition que donne Lucien 
Dàllenbach de la mise en abyme : « Conformément à la leçon de 
Gide [...], j'entends par mise en abyme le redoublement spécu- 



7. Janct Altman, Epistoîarity. Approaches to a Form, Columbus, Ohio 
State Univcrsity Press, viii/235 p. 

8. Bernard Bray, « Quelques aspects du système épistolaire de madame 
de Sévigné», toc. cit. et «Héloise et Abélard au xvm' siècle en France: une 
imagerie épistolaire», SVEC, 151, 1976, p. 385-404. 

9. Janet Altman, op. cit., p. 181. L'analyse de ce passage du roman de 
Crébillon fait partie de la section du chapitre 6 intitulée « Order and Juxtapo- 
sition of Letters* {op. cit., p. 179-181). Les autres œuvres étudiées dans cette 
section — La nouvelle Hélo'ise, Les liaisons dangereuses, les Lettres persanes — ne 
semblent pas relever de la mise en abyme telle que strictement définie par 
Dàllenbach, car les segments découpés par Altman ne sont liés que thémati- 
quement (contraste, coïncidence, reprise), et non structurellement. 



126 Diderot épistolier 

laire, "à l*échelle des personnages", du "sujet même" d'un récit'°. » 
Or on ne peut pas considérer Tépistolier « réel » comme un per- 
sonnage sans prendre en compte toute une série de médiations. 
Non pas qu il ne soit pas un personnage, mais son statut de per- 
sonnage dans la correspondance n'est pas le même que dans une 
œuvre narrative". 



10. Lucien Dàllenbach, « L'œuvre dans l'œuvre chez Zola », dans Pierre 
CoGNY (édit.), Le naturalisme, Paris, Union générale d'éditions, coll. «10/18», 
1225, 1978, p. 126. 

11. Marie-Odile Sweetser a décrit les « images » que « Madame de Sévi- 
gné épistolière a su présenter d'elle-même et de l'autre » (« Madame de Sévigné, 
écrivain sans le savoir?». Cahiers de l'Association internationale des études fran- 
çaises, 39, mai 1987, p. 143): Cérès, Nicobé, Andromaque, Proserpine, Énée et 
le Christ sont de «véritables créations romanesques» chez la marquise {ihid., 
p. 155). Pour Axel Preiss, «Chaque épistolier est un Frégoli que nous suivons 
dans ses incarnations successives» («Correspondance», dans Daniel Couty, 
Jean-Pierre de Beaumarchais et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des littératures 
de langue française: A - F, Paris, Bordas, 1984, tome 1, p. 553). Roger Duchêne 
propose une semblable distinction entre la personne qui écrit et le personnage 
de la lettre (« Commentaire historique. Lettre (sens épistolaire) », dans Robert 
EscARPiT (édit.). Dictionnaire international des termes littéraires, Paris et La 
Haye, Mouton, 1973, p. L32). Selon Geneviève Haroche-Bouzinac, les rôles 
que joue Voltaire dans ses lettres (ceux de l'amoureux, de l'ami, du flatteur, du 
malade, du solitaire et de l'homme de lettres) renvoient à autant de « scénarios 
constructeurs» {Voltaire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation 
d'un épistolier au XVIII' siècle, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l'âge 
classique», série «Morales», 2, 1992, p. 221-340). Pour cette critique, la notion 
d'adaptation (à un lecteur, à une situation, à un rôle) est fondamentale dans 
l'écriture épistolaire, et chaque épistolier est un Protée. C'est une des leçons des 
manuels épistolaires : « Il faut disposer d'autant de personnages que d'interlocu- 
teurs pour être un agréable correspondant» {ibid., p. 72). Quelques diderotistes 
se sont de même interrogés sur les masques de l'épistolier : Jean-Claude Bonnet 
(« L'écrit amoureux ou le fou de Sophie», dans Anne-Marie Chouillet (édit.). 
Colloque international Diderot (1713-1784). Paris-Sèvres-Reims-Langres. 4-11 
juillet 1984, Paris, Aux amateurs de livres, coll. «Mélanges de la Bibliothèque de 
la Sorbonne», 8, 1985, p. 105-114), Jacques Proust («Ces Lettres ne sont pas 
des lettres... À propos des Lettres à Sophie Volland», Équinoxe, 3, hiver 1988, 
p. 5-17), Pierre Rétat (« La représentation de soi dans les lettres à Sophie Vol- 
land», dans Sylvain Auroux, Dominique Bourel et Charles Porset (édit.), 
L'Encyclopédie, Diderot, l'esthétique. Mélanges en hommage à Jacques Chouillet 
1915-1990, Paris, PUF, 1991, p. 131-136), Yoichi Sumi («L'été 1762. À propos 
des lettres à Sophie Volland», Europe, 661, mai 1984, p. 113-119). 



V autoreprésentation épistolaire 127 

Le danger qui guette le critique avide d'autoreprésentation 
est d'en déceler partout: «voir dans tout texte un système 
d'autoreprésentation, c'est enlever à ce concept la spécificité qui 
lui revient », prévient Janet Paterson'^. Afin d'éviter ce travers, elle 
décrit les critères de la « pertinence » de l'autoreprésentation : 

Tautoreprésentation dépend non seulement d'une certaine 
redondance mais également d'une corrélation entre plusieurs 
niveaux textuels. Ainsi d'une catégorie à une sous-catégorie, 
d'un signe à l'autre, l'autoreprésentation fonctionne par la 
projection de nombreux et divers paradigmes. Si ces para- 
digmes sont faibles ou bien rares, on ne reconnaîtra pas à 
un texte une fonction réflexive alors que leur accumulation 
confirmera la présence d'un système important '^ 

Étendant ces critères d'un texte à l'ensemble d'un genre, on dira 
que les formes de l'autoreprésentation épistolaire sont nombreu- 
ses et spécifiques, et que leur combinaison est particulière au 
genre. 



Quelles sont ces formes de l'autoreprésentation épistolaire ? L'épis- 
tolier se regarde écrire, certes, mais il n'oublie jamais non plus 
que la lettre est une chose, que son envoi dépend d'un système 
d'échange, que d'autres ont écrit avant lui (et qu'il y a donc des 
modèles d'écriture), que lui-même est lecteur de lettres (et 
d'abord des siennes propres). Cette présence dans la lettre 
d'autres correspondants et d'autres correspondances renforce la 
clôture du genre, lui donne à la fois sa place dans un réseau social 
et une origine. La plus importante forme de l'autoreprésentation 
épistolaire est cependant la présence constante dans la lettre de 
réflexions sur le pacte qui lie les épistoliers, sur les modalités de 
leur échange, sur le respect ou le non-respect de leur contrat, 
implicite ou explicite. De même, le recours aux synonymes pour 
qualifier l'écriture épistolaire — pour le plus souvent la disqua- 
lifier, en fait — est une façon pour la lettre de réfléchir à son 



12. Janet Paterson, loc. cit., p. 187. 

13. îhid., p. 188. 



128 Diderot épistolier 

statut. Cautoreprésentation se manifeste enfin dans des discus- 
sions sur la possibilité de conserver les lettres pour les publier ou, 
simplement, pour les toucher de nouveau, plus tard, si l'autre est 
toujours absent. Les situations d'écriture et de lecture épistolaires 
représentées sont le lieu d'une double mise en scène : de la réalité 
de l'activité épistolaire, d'un protocole de lecture. Elisabeth de 
Fontenay a saisi cette caractéristique de l'écriture épistolaire 
diderotienne : « Contraint de choisir ce mode de rapprochement, 
Diderot l'a conjuré dans une réflexion sur l'écriture et sa maté- 
rialité, sur l'opération de substitution, de métamorphose et d'ex- 
tension qu'accomplit toute correspondance'^ » On montrera que 
cette « réflexion sur l'écriture et sa matérialité » est constitutive de 
Tépistolaire. 

Diderot lecteur de lettres 

Diderot n'a jamais écrit d'art épistolaire au sens strict. On peut 
néanmoins découvrir dans ses différents textes (épistolaires ou 
non) quelques allusions et réflexions éparses qui se rattachent au 
genre. Il a donné, avec La religieuse, un roman épistolaire — 
même si ce texte se réclame également du roman-mémoires — , 
en plus de commenter à l'occasion ce genre pour la Correspon- 
dance littéraire de Grimm : on lui doit, par exemple, des comptes 
rendus (jamais publiés) des Lettres d'Amabed de Voltaire (DPV, 
XVIII, 273-275) et du Pornographe de Restif de la Bretonne (DPV, 
XVIII, 318-324). Son « Éloge de Richardson » a paru dans le Jour- 
nal étranger en 1762'^ Pour Grimm, il a rendu compte de lettres 
publiques ou fictives : la Lettre de M. Raphaël le jeune (LEW, IX, 
813-814), les Lettres de Sainville à Sophie du poète Léonard (LEW, 



14. Elisabeth de Fontenay, Diderot ou le matérialisme enchantéy Paris, 
Grasset, coll. «Le Livre de poche. Biblio. Essais», 4017, 1984, p. 131. 

15. DPV, XIII, 181-208. Les romans de Richardson sont souvent men- 
tionnés dans les lettres de Diderot, ainsi que ceux de madame Riccoboni, son 
amie (II, 101-102). Diderot ne fait cependant jamais référence aux Lettres de la 
religieuse portugaise de Guilleragues, comme l'a relevé Jacques Chouillet 
(«Une présence/absence: le roman français du dix-septième siècle dans l'œuvre 
de Diderot», Œuvres et critiques^ 12: 1, 1987, p. 172-173). 



V autoreprésentation épistolaire 129 

IX, 947-952), la Lettre de Brutus sur les chars anciens et modernes 
de Delisle de Sales (LEW, IX, 915-921), les Lettres écrites de la 
montagne de Jean-Jacques Rousseau (DPV, IX, 393-396), les Let- 
tres d'un fermier de Pensylvanie de John Dickinson (DPV, XVIII, 
290-297), la Lettre aux académiciens du royaume et à tous les 
Français sensés de Jean Henri Marchand (DPV, XVIII, 313-318) et 
les Lettres sur Vesprit du siècle de dom Deschamps (IX, 108-109; 
voir DPV, XVIII, 324-332). Dans le Salon de 1767, il a commenté, 
fort sévèrement, deux tableaux de Jean-Baptise Leprince: «Le 
message envoyé » et « Le message reçu », mais sans s*attacher au 
sujet de l'échange représenté par ce « pendant », la lettre'*. Dans 
celui de 1765, après avoir louange deux tableaux de Greuze, Le 
fils ingrat et Le fils puni, il interroge Grimm sur la nature de la 
«véritable poésie» en opposant une lettre authentique («pleine 
de beaux et grands traits d'éloquence et de pathétique») à une 
lettre fictive («simple, naturelle»), avant de laisser entendre que 
la seconde est « la bonne » et « même [ . . . ] la plus difficile à faire » 
(DPV, XIV, 201). 

Dans ses lettres familières, il commente souvent les paru- 
tions récentes. À Sophie, il parle d'une Épître du Diable à M. de 
V... par le marquis D*** attribuée au médecin C.C. Giraud (III, 
46, 49, 59 et 76-77), des Petites lettres sur les grands philosophes de 
Charles Palissot (III, 275), des Lettres de Charles Gouju à ses frères 
de Voltaire (III, 341), de la Lettre d'un fils parvenu à son père, 
laboureur de l'abbé de Langeac (VIII, 152; voir aussi VIII, 142), 
de la Lettre du comte de Lauraguais à l'abbé Morellet (IX, 103). 
À Charles Burney, il annonce la parution de la Lettre de M. 
Bemetzrieder, le professeur de clavecin de sa fille (XI, 97). Il s'en- 
tretient avec Damilaville de la Lettre de M. de l'Écluse [...] à son 
curé de Voltaire (IV, 249). Il soumet à l'éditeur Marc-Michel Rey, 
d'Amsterdam, le manuscrit des Lettres à différentes personnes 
sur les finances, les subsistances, les corvées, et les communautés 
religieuses de Gaudet (XV, 50 et 54). L'on a déjà vu qu'il a lu 
des correspondances publiées, notamment celles d'Abélard et 



16. Voir la description de ces tableaux par André Macnan, « Pour une 
iconographie épistolaire», Bulletin de rA.I.R.E., 5, juin 1990, p. 14-19. 



130 Diderot épistolier 

Héloïse, et de Sénèque'^ Il connaît évidemment celle de madame 
de Sévigné, dont il est fait mention à deux reprises dans ses let- 
tres : lorsqu*il se décrit comme « bavard » et « glouton », c'est en se 
comparant à «Mad* de Sévigney», qu'il cite**; à Angélique, il 
raconte les adieux de l'abbé Têtu à la marquise (XV, 44). Lors de 
son passage à Langres en 1770, il exprime le souhait de prendre 
copie des lettres de Henri IV aux « officiers » de cette ville (X, 124 
et 126). L'année suivante, il demande à madame d'Épinay, à pro- 
pos de V Éloge de Fénelon par La Harpe : « Est-ce là de l'éloquence ? 
C'est à peine le ton d'une lettre ; encore ne faudroit-il pas l'avoir 
écrite dans un premier moment d'émotion» (XI, 182). Son ami 
d'Holbach traduit des lettres publiques, dont Diderot fait état à 
Falconet (VIII, 116) et à Sophie (VIII, 234). L' épistolier connaît 
également des lettres qui circulent dans des cercles restreints, par 
exemple celles dans lesquelles Amélie Suard, à la suite de sa visite 
à Ferney, a évoqué Voltaire et qu'elle a réunies, après les avoir 
complétées, revues et corrigées, en un recueil manuscrit : « Mille 
remercîments de ces charmantes lettres» (XIV, 154, incipit), lui 
écrit-il en 1775. On ne sait pas par ailleurs s'il a pu lui arriver de 
consulter des manuels épistolaires, durant ses études, sur lesquel- 
les on connaît peu de choses, ou au fil de ses lectures*^ Bref: 
Diderot, hors les allusions ici recensées, s'est rarement expliqué 
de façon précise et détaillée sur la pratique de la lettre. 

À ce relatif silence sur ce qu'est la nature de la lettre selon 
Diderot, trois exceptions. D'abord: un commentaire destiné à 
Sophie Volland et portant sur une lettre de mademoiselle Dornet 
au prince Golitsyn: 



17. XII, 16. La lecture que propose Diderot des Lettres à Lucilius dans 
VEssai sur les règnes de Claude et de Néron (DPV, XXV, 229-309) est surtout 
philosophique : le moraliste y cherche des maximes pour les commenter ou les 
réfuter. 

18. III, 174. Il n'est peut-être pas innocent que cette comparaison se 
trouve dans une lettre du Grandval: «On comprend, fait remarquer Jean 
Varloot, que Diderot pense à la grande épistolière que fut la marquise de 
Sévigné ; elle passait l'été, au reste, non loin du Grandval, chez son oncle Cou- 
langes, au château de Montaleau» (LSV, p. 385 n. 107). 

19. Bien qu'il mentionne le nom de Jean Despautère en 1773 (XII, 222). 
Johann van Pauteren est l'auteur d'un Ars epistolica (1515). 



V autoreprésentation épistolaire 131 

Elle écrit fort bien, mais très bien. C*est que le bon style est 
dans le cœur; et voilà pourquoi tant de femmes disent et 
écrivent comme des anges, sans avoir appris ni à dire ni à 
écrire, et pourquoi tant de pédants diront et écriront mal 
toute leur vie, quoiqu'ils n'aient cessé d'étudier sans appren- 
dre (VII, 116-117). 

Uécriture — et particulièrement l'écriture épistolaire — est donc 
affaire de sensibilité («dans le cœur») plus que d'étude, de spon- 
tanéité — et de spontanéité féminine — plus que de travail. Cette 
façon de décrier l'écriture des «pédants» trouve un écho en 1772 
dans une lettre à François Tronchin, au sujet d'une lettre que 
Diderot a reçue d'un commerçant de Rouen: «J'en reçois moi 
même les lettres les plus officieuses ; et pourquoi ne me méfiai je 
pas d'un commerçant qui écrit avec la pureté et l'élégance d'un 
homme de lettres? » (XII, 85). À partir de lettres dont il n'était pas 
le seul destinataire («J'en reçois moi même») ou le destinataire 
premier (la lettre de mademoiselle Dornet au prince Golitsyn), 
Diderot expose un aspect de sa réflexion sur l'écriture épistolaire 
comme acte spontané duquel doit être exclu ce qui est de Tordre 
de la littérature («la pureté et l'élégance d'un homme de lettres»). 
Ensuite : une lettre de 1767 à Vialet au sujet du « commerce de 
lettres » de celui-ci avec madame Legendre et des dangers qu'il com- 
porte (VII, 181-195). Ayant décidé de convaincre les principaux 
intéressés d'y mettre un terme — il parviendra à ses fins — , 
Diderot s'applique à démontrer qu'un tel commerce n'est possi- 
ble que dans des conditions bien déterminées. Il situe sa réflexion 
dans le cadre plus général de la fiction épistolaire: «Dans ces 
entrefaites, ces dames [les dames Volland] lurent Clarice [de 
Richardson] dont tous les malheurs avoient commencé par un 
pareil commerce. » Cette lecture est le sujet de nombreux échan- 
ges : « Elles revinrent de leur campagne. Ce roman que la mère et 
les filles avoient si diversement jugé fit l'éternel sujet de nos en- 
tretiens et de nos disputes. » De la littérature, on est passé à la 
conversation; on passe ensuite à l'échange épistolaire «réel»: 
« Un jour, la conversation tomba sur les lettres, cette ressource si 
dangereuse et si nécessaire aux amants séparés.» En quoi cette 
ressource est-elle si dangereuse? 



132 Diderot épistolier 

le prétendis que le tems qui combinoit sans cesse les événe- 
ments amèneroit à la longue tout ce qui pouvoit arriver, et 
qu'un hazard au dessus de toute humaine prudence jetoit 
tôt ou tard un de ces papiers fatals entre les mains de celui 
à qui il n'étoit pas adressé; qu'il y en avoit dix mille exem- 
ples connus, cent mille autres qu'on ignoroit, et que je 
défiois de me citer deux amants d'une date de quelques 
années à qui ce malheur ne fut arrivé, ou qui n'en eussent 
été plusieurs fois menacés, un seul procès en séparation 
pour cause de galanterie où il n'y eût de lettres produites. 

Face à la menace de tels malheurs, devant les dangers de ces 
«papiers fatals», pourquoi les lettres demeurent- elles une res- 
source «nécessaire»? 

J'ajoutai que, malgré cela, je n'aurois jamais la force de me 
priver, ni la cruauté d'interdire aux autres une consolation 
aussi douce, et la seule qui restât dans l'éloignement; 
mais à condition toutefois qu'on s'aimeroit à la folie, car 
le moyen de faire entendre raison à deux têtes tournées? 
que, pour ces tristes, froides et plates amours, telles qu'il 
y en a tant, je ne pouvois souffrir qu'elles se donnassent un 
air d'extravagance qui n'alloit bien qu'à des gens yvres de 
passion. 

Seuls les amoureux passionnés peuvent se livrer au commerce 
épistolaire; les autres cèdent à l'extravagance s'ils le pratiquent. 
Le cœur épistolaire a des raisons que la raison n'a pas, et ne doit 
pas avoir. 

Enfin : une lettre, non datée par Georges Roth, dont la des- 
tinataire serait peut-être madame de Maux et qui révèle que la 
lettre a partie liée avec l'amour, certes, mais aussi avec la séduc- 
tion en ses multiples masques (IX, 160-161). L'épistolier y fait 
l'histoire des relations entre les hommes et les femmes «avant 
que cette communication des sentimens et des idées fût inven- 
tée». Il insiste sur le fait que les «serments» de fidélité éternelle 
n'ont pas toujours existé, qu'ils ne sont donc pas naturels, mais 
plutôt une invention des hommes : « On s'aima longtems sans se 



V autoreprésentation épistolaire 133 

faire des serments de s'aimer toujours. » La lettre n'a été conçue 
que du moment où l'ont été les premiers serments de fidélité: 
« l'art de se rassurer mutuellement sur les inconvénients de l'ab- 
sence naquit tout juste au moment où il n'y avoit plus guères de 
confiance sur la terre, et où les protestations se multiplièrent à 
mesure que la sécurité s'affoiblit ». Si la lettre est le fi-uit de la 
méfiance créée par l'absence, elle est également, dès l'origine, 
marquée par la nécessité de la répétition: «D'abord il n'y eut 
qu'un mot ; ensuite il fallut dire et redire sans cesse pour être cru. 
On pensa que ce l'on se plaisoit à répéter, c'étoit la vérité, et l'on 
eut raison. » De plus, écrire des lettres a toujours fait partie d'une 
stratégie de séduction : 

On se dit en soi même : Si tu ne m'aimes pas, oh ! combien 
je te vais faire mentir. Il se mêla à tout cela bien d'autres 
motifs, parmi lesquels il y en eut sans soute de fort délicats. 
S'il y eut des doutes réels, il y en eut aussi de simulés. On 
se fit tranquilliser sur des craintes qu'on n'avoit pas. 

Il y eut aussi, immédiatement, un plaisir de la lettre : « Ce ftit une 
chose si douce que le premier aveu, qu'on ne se lassa point d'y 
revenir. Ce fiit une chose si douce que le premier moment, qu'on 
alla toujours le recherchant. » La lettre devint alors le substitut de 
la présence physique: «On serra toujours contre son sein celui 
qu'on aime, et l'art d'écrire n'est que l'art d'allonger ses bras. » Le 
détour par l'histoire apparaît en dernière instance comme une 
façon de se rapprocher de la destinataire jusqu'à la toucher. 

On trouve dans ces textes les réflexions les plus longues de 
Diderot sur le genre épistolaire. Certains de leurs éléments ont 
déjà été étudiés (l'éternité de l'amour, la nécessité de la répétition, 
l'importance d'être rassuré sur les sentiments de l'autre — et 
donc sur les siens — , le plaisir épistolaire, la simultanéité tempo- 
relle et physique créée par la lettre, sa nécessité dans l'éloigne- 
ment, la passion à laquelle elle se substitue) ; d'autres seront dé- 
veloppés dans les pages qui suivent (les règles spécifiques de la 
lettre d'amour, qui la distinguent de la lettre amicale, les dangers 
de la circulation des lettres, la spontanéité de l'écriture, le refus 
des modèles imposés). Il s'agira alors de comprendre le sens 



134 Diderot épistolier 

accordé par Diderot à ses propres lettres, non au genre dans son 
ensemble, et il faudra, pour ce faire, lire ce que la correspondance 
dit d*elle-mênie. Uautoreprésentation y prend diverses figures 
qu'il importe de décrire, chacune dans sa spécificité, afin de re- 
constituer Tart épistolaire diderotien. 



Les pactes épistolaires 

(...] et voilà, Madame, comme dans ce 
pacte, ainsi que dans tous les autres, il n'y a 
rien eu de sacré et que le plus fort a, selon 
l'usage, donné la loi au plus foible. 

Diderot à Catherine II, 

13 septembre 1774 

(XIV, 81) 

La notion de «pacte épistolaire», inspirée du «pacte autobiogra- 
phique» de Philippe Lejeune^'^, est peu théorisée^^ Janet Altman 
Futilise", de même que Vincent Kaufmann^^ et Jean-Louis 
Cornille^^, mais cette notion tient plus, chez eux, de la pétition de 
principe qu'elle ne désigne des procédés textuels précis. En ce 
qui concerne la lettre familière au xyiii*^ siècle, seules Simone 



20. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, coll. « Poé- 
tique», 1975, 341 p. 

21. Dans sa présentation des travaux de Philippe Lejeune, Jean-Yves 
Tadié a noté les rapports de l'autobiographie et de la lettre, mais sans prendre 
en compte la question de la destination de la lettre : « Ce qui pourrait dénoncer 
une certaine fragilité des critères de Lejeune, c'est que la lettre établit aussi 
rtdcntité entre l'auteur, le narrateur et le personnage, et qu'elle obéit, égale- 
ment, à un pacte » {La critique littéraire au XX' siècle, Paris, Belfond, coll. « Les 
dossiers Belfond», 1987, p. 259). 

22. Janet Altman, op. cit. 

23. Vincent Kaufmann, L'équivoque épistolaire, Paris, Éditions de 
Minuit, coll. «Critique», 1990, 199 p. 

24. Jean-Louis Cornille, «L'assignation. Analyse d'un pacte épisto- 
laire», dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), Écrire. Publier. Lire. 
Les correspondances. (Problématique et économie d'un «genre littéraire»). Actes du 
Colloque international: «Les correspondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982, 
Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 25-52. 



V autoreprésentation épistolaire 135 

Lecointre^^ et Geneviève Haroche-Bouzinac^* ont essayé de cerner 
la notion de pacte. 

Pour Janet Altman, celui-ci consiste essentiellement en la 
volonté du scripteur de forcer le destinataire à lui répondre ; il est 
demande de réciprocité^^ Chez Vincent Kaufmann, la notion de 
« contrat épistolaire^* » n est définie qu'à Toccasion de Fétude de 
la correspondance entre Gide et Valéry ; utilisée ailleurs, Texpres- 
sion est presque toujours entre guillemets^^. Dans une étude de la 
lettre d'amour balzacienne, Jean-Louis Cornille décrit V« assigna- 
tion » comme un pacte, en montrant comment la parole singu- 
lière parvient à trouver son lieu, à se l'assigner, vis-à-vis des 
discours fortement déterminés socialement: 

Résumons: de sa faiblesse, une correspondance tire sa 
contre- valeur de vérité: l'amoureux fait vrai, convainc de 
son état, qui n'a pas la maîtrise de son énonciation. Je ne 
domine pas mes phrases, celles-ci m'échappent, me vien- 
nent, s'imposent à moi, irrépressiblement^. 

Simone Lecointre emploie les expressions «contrat épisto- 
laire » et « pacte épistolaire^* » lorsqu'elle lit les Lettres à Sophie 
Volland des années 1759-1760. Elle se donne pour objectif de 
réintroduire dans la lecture de l'échange épistolaire sa réalité prag- 
matique. Pour elle, la correspondance est acte avant d'être texte 
littéraire, et c'est en tant qu'acte d'interaction qu'il faut l'étudier, 
non pas comme un texte toujours-déjà littéraire : « il serait dan- 
gereux de saisir comme une "écriture de soi" (M. Foucault) ce qui 



25. Simone Lecointre, «Diderot, Lettres à Sophie Volland: le dit et le 
non-dit», L'Information grammaticale, 32, janvier 1987, p. 17-22 et «Diderot, 
Lettres à Sophie Volland: le dit et le non-dit», L'Information grammaticale, 33, 
mars 1987, p. 14-19. 

26. Geneviève Haroche-Bouzinac, op. cit., p. 187-191. 

27. Janet Altman, op. cit., p. 89. 

28. Vincent Kaufmann, op. cit., p. 160. 

29. Ibid,, p. 161, 167, 168 et 173. 

30. Jean-Louis Cornille, lac. cit., p. 30. 

31. Simone Lecointre, «Diderot, Lettres à Sophie VoUand: le dit et le 
non-dit», L'Information grammaticale, 32, janvier 1987, p. 18 et 20. 



136 Diderot épistolier 

demeure, fût-ce obscurément, fût-ce inconsciemment une écri- 
ture pour et avec Vautre de la lettre^^ ». Le pacte qui unit Diderot 
et Sophie porterait sur trois aspects de l'échange : « les lettres à 
Sophie Volland ne semblent pas avoir respecté la "règle constitu- 
tive" qui impose, à chaque lettre, son destinataire unique (cf. 
"l'adresse"), et engage le "secret" de la correspondance"»; cet 
effacement de l'autre mène à une fictionnalisation du je dans la 
lettre — « dans certaines "lettres immenses" de Diderot [celles du 
Grandval, par exemple], le "Je" du Narrateur non seulement se 
perd formellement, mais encore tend à se fictionnaliser 
sémantiquement, définissant ainsi un "rôle" pour un "person- 
nage" » ; enfin, Diderot et Sophie ont « substitué à la convention 
épistolaire un pacte singulier fait à leur usage » — ils doivent tenir 
leur journal, celui-ci reposant sur un «pacte de véridiction^'' ». 
Simone Lecointre conclut de ce triple pacte que 

Le «non-conformisme» épistolaire de Diderot, comme Ta 
nommé la critique, est ressenti, moins à travers l'allure « à 
sauts et à gambades» des lettres à Sophie, qu'à travers les 
constants évanouissements de la relation énoncée Destina- 
teur/Destinataire, évanouissements qui occultent l'existence 
d'une pragmatique proprement épistolaire". 

La description du pacte épistolaire mène donc à déterminer le 
fonctionnement d'une série particulière de lettres de Diderot et à 
en affirmer la spécificité, sinon l'originalité. 

À partir de l'étude de la correspondance amicale de Voltaire, 
Geneviève Haroche-Bouzinac, elle, s'intéresse essentiellement à 
deux aspects du pacte: l'obligation de régularité et le refus du 
silence (ou du retard, qui en est un des avatars). Ces deux aspects 
du pacte — que l'on distinguera de l'adaptation constitutive 
du commerce épistolaire et du «contrat» qui fonde l'amitié 
dont rend compte la lettre — ont donc pour objet premier le 



32. Ibid., p. 19. 

33. Ibid., p. 17 n. 1. 

34. Ibid., p. 20 et 21. 

35. Ibid., p. 21. 



V autoreprésentation épistolaire 137 

« rythme » de rechange^. Parce que « le commerce épistolaire se 
remet mal des silences^^ », le premier des « devoirs^* » des corres- 
pondants est d'écrire, quoi qu il arrive. Sans cette clause initiale, 
aucun pacte n'est viable. 

Ces réflexions méritent d'être approfondies. Chez Diderot, 
la notion de pacte épistolaire est double: un pacte général dicte 
les principales conduites des épistoliers, mais des pactes particu- 
liers sont élaborés à des moments précis de la correspondance, 
pour des périodes de temps limité — c'est ce qui ressortira de la 
comparaison entre le pacte des années 1759-1760 tel que l'a ana- 
lysé Simone Lecointre et d'autres pactes épistolaires ponctuels. 
On notera par ailleurs qu'il y a autant de pactes que de destina- 
taires : le lien qui unit Diderot à Sophie n'est pas le même, pour 
ne donner qu'un exemple, que celui qui l'unit à l'actrice Marie 
Madeleine Jodin. Diderot le notait dès 1742 dans une lettre à 
Anne-Toinette Champion : « Ce n'est pas la coutume d'oublier en 
écrivant les personnes à qui l'on écrit, et je n'en écrirai jamais de 
pareille [des épîtres amoureuses] qu'à vous^'. » L'analyse des pac- 
tes entre Diderot et Sophie, sur la longue durée de l'ensemble de 
l'échange épistolaire, mais aussi pour des périodes courtes, et sa 
comparaison avec le pacte entre Diderot et mademoiselle Jodin, 
puis avec celui des frères Diderot, serviront d'exemples à cette 
description des contrats épistolaires diderotiens. On verra enfin 
qu'à plusieurs égards le pacte épistolaire amoureux n'est guère 
différent chez lui du pacte épistolaire amical. Dans les deux cas, 
toutefois, il est implicite: la correspondance familière n'a ni 
charte ni lettres patentes. 



36. Geneviève Haroche-Bouzinac, op. cit., p. 187. 

37. Ibid., p. 190. 

38. Ibid., p. 189. 

39. I, 32. Voir le Salon de 1769: « Il (Desbrosses, qui s'est suicidé) a écrit 
I plusieurs personnes, et ses lettres ont le caractère qu'elles dévoient avoir, selon 
les personnes auxquelles elles étoient adressées » (IX, 220) et une lettre à Sophie 
Volland : « Je vous salue et vous embrasse toutes ensemble, et chacune en par- 
ticulier avec les distinctions qui conviennent» (22 novembre 1768, VIII, 235). 



138 Diderot épistolier 

Le pacte épistolaire entre Diderot et Sophie, bien qu'il ne fasse 
qu'accessoirement l'objet d'échanges, peut être induit des lettres 
conservées de Diderot. Les principales clauses en sont la régula- 
rité, l'obligation de ne pas rester silencieux et de répondre aux 
lettres et demandes de l'autre, la volonté de tout se dire le plus 
fidèlement possible et la spontanéité. Cette clause est particuliè- 
rement déterminante, car c'est elle qui assure que le texte dise la 
vérité et qui explique son (apparent) désordre. Elle a également 
pour effet de souligner l'importance de la connivence, voire de la 
communion, entre les épistoliers: la spontanéité épistolaire est 
une création qui leur est commune. 

Les épistoliers s'engagent d'abord et avant tout à écrire ré- 
gulièrement, avec exactitude. N'importe quelle lettre est un billet 
à terme. 

Ne dites jamais : Il n'a pas écrit. Tant que j'ai compté vous 
revoir, j'ai pu me permettre un peu d'inexactitude. Depuis 
qu'il a été question de vous montrer qu'une absence éter- 
nelle ne me changeroit pas, je n'ai pu laisser passer le jeudi 
et le dimanche sans faire partir un petit mot, qu'il n'y en ait 
eu une raison capable de m' excuser auprès de vous, et 
auprès de moi qui suis peut-être encore moins indulgent 
que vous. Et ne connais-je pas les malheureux? Ils sont 
prompts à soupçonner l'oubli. Il faut avoir pour leur état 
tous les égards''^. 

Comme l'annonce Diderot ce 21 novembre 1762, l'absence « éter- 
nelle » a tout changé : dorénavant, « comptez sur mon exactitude 
à vous instruire» (VI, 133) ; «aucun de mes devoirs n'est ni plus 
exactement rempli, ni avec plus de plaisir» (IV, 166); «Chère 
amie, dispensez-moi de dater; mais comptez que je vous écris 
tous les dimanches et tous les jeudis sans manquer» (IV, 102). La 
régularité de l'échange — son exactitude — peut seule adoucir la 



40. IV, 225. Dans une lettre que Georges Roth croit destinée au pasteur 
Jacob Vernes, Diderot déclare que sa «négligence» à écrire est «inexcusable». 
Il lui demande néanmoins son «pardon»: «Vous imiterez Celui qui nous 
reçoit en quelque tems que nous revenions, et qui n'a jamais dit: C'est trop 
tard» (II, 106). 



V autoreprésentation épistolaire 139 

souffrance de Tabsence: elle est la condition sine qua non de la 
correspondance entre Diderot et Sophie VoUand, mais c*est une 
condition textuelle. Écrire, c'est écrire régulièrement — ou ne 
plus aimer''^ Dans la correspondance, il n'y a ni délai de grâce ni 
pacte d'atermoiement*^. 

Cette régularité de la correspondance, même si elle est po- 
sée comme une condition générale de l'échange épistolaire, peut 
être jugée plus importante à certains moments qu'à d'autres. De 
telles situations ont le double mérite de souligner l'importance de 
la régularité épistolaire et de révéler comment l'épistolier s'y 
prend pour reporter sur l'autre le poids du pacte. En novembre 
1770, madame VoUand étant malade à Isle, Diderot écrit à Sophie 
une lettre dans laquelle il se dit inquiet: 

Je vous avois suppliée, bonne amie, de ne laisser passer 
aucun ordinaire sans me donner des nouvelles de maman, 
et vous ne m'avez pas écrit un mot. C'est ce silence qui est 
vraiment cruel. [...] Si j'avois été coupable de la même 
faute. Dieu sçait comment je serois traité (X, 188). 

L'absente, même si elle a été suppliée, ne respecte pas les règles du 
jeu («ne laisser passer aucun ordinaire»): son «silence» est 
«vraiment cruel». L'épistolier, lui, s'absout, par avance, de la 
« même faute ». Retors, il ne manque jamais de faire entendre à 
l'autre que la réciprocité se joue à deux : « Elles arrivent quand 
elles peuvent, ces lettres, et mes réponses aussi. Mais laissons là 



41. Et à partir du moment où l'autre n'aime plus, car il n'écrit plus, on 
est soi-même prêt à ne plus aimer. À preuve, la lettre à Sophie du 1" octobre 
1768, dont l'incipit est particulièrement courroucé: «Mademoiselle Volland, 
vous n'écrivez point ; vous ne répondez point aux lettres qu'on vous écrit ; vous 
vous laissez fourvoyer par M' Marin que je commence à haïr et que j'abhorrerai 
incessamment» (VIII, 182) et qui se termine par ces mots: «Mad*^ Volland. je 
ne vous aime plus. Vous me négligez» (VIII, 184). 

42. Le pacte d'atermoiement est, selon la définition de Fernand Sylvain. 
la « procédure qui aboutit au paiement de l'intégralité des dettes mais avec un 
report d'échéance » {Dictionnaire de la comptabilité et des disciplines connexes, 
Toronto, Institut canadien des comptables agréés. Paris. Ordre des experts 
comptables et des comptables agréés, et Bruxelles, Institut des réviseurs d'entre- 
prises, deuxième édition entièrement revue, corrigée et augmentée. 1986. p. 31). 



140 Diderot épistolier 

les contretems auxquels vous ne pouvez remédier, et jugez seule- 
ment de mon exactitude par la vôtre''^ » Si vous respectez votre 
part du pacte, il est bien sûr que je respecte U mienne, et si je ne 
la respecte pas, cela ne vous ennuiera que si vous la respectez: 
« Vous me pardonnerez d'avoir omis une poste sans vous écrire ; 
et cela ne doit pas vous coûter beaucoup » (II, 234; voir aussi IV, 
166). La représentation du pacte épistolaire dans la correspon- 
dance est grosse de ces renversements de perspective : tout con- 
trat unit toujours (au moins) deux signataires, la convention est 
synallagmatique. 

Une fois la régularité posée en règle quasi immuable, cha- 
que silence est perçu comme le signe virtuel de quelque chose de 
grave: «Pas un mot de vous depuis huit ou dix jours. C'est bien 
du tems pour un homme qui explique toujours votre silence par 
le défaut de votre santé. Lorsque je n'entens pas parler de vous 
aux jours accoutumés, je vous crois malade. Retenez bien cela » 
(IV, 159); «lorsque je n'entens point parler de vous, je n'en 
sçaurois imaginer qu'une raison qui me rend fou», écrit Diderot 
le 21 novembre 1765 à Sophie, dont il dit considérer le silence 
plus lourd de sens que le sien, car elle est « à la campagne, libre 
de toute occupation qui [la] commande, maîtresse absolue de 
[ses] instants», à l'inverse de l'écrivain «embarrassé d'affaires, 
distrait par des amis, des indifférents, des importuns de toutes les 



43. III, 336. Le thème de Texactitude est fort souvent repris dans les 
lettres de Diderot: I, 183; III, 134 et 263; IV, 39-40; VIII, 192, 214-215 et 230; 
IX, 80; X, 187; XVI, 42, comme par d'autres auteurs du xviif siècle, dont 
Chompré : « Tu voudras bien te rappeler que ton exactitude à fournir ton con- 
tingent, dans notre correspondance, est un motif très sérieux d'alarmes dans le 
cas où tu te tairais pendant un certain temps et que, par conséquent, tu as deux 
fois tort quand tu n'écris pas, du moins, un mot en six semaines» (Nicolas- 
Maurice Chompré, «Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780)», dans Inédits de 
correspondances littéraires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774- 
1780) y textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, préface de 
François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. «Correspondances 
littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, p. 190). Les 
antonymes de l'exactitude sont la négligence (II, 106 et 190; VII, 143 ; VIII, 184 
et 221 ; IX, 70 et 84 ; X, 128 ; XV, 145-146 et 244 ; XVI, 42) et la paresse (II, 172 ; 
VII, 39, 49, 99 et 143; IX, 91 ; X, 195-196), mais ce dernier terme caractérise 
surtout une correspondance particulière, celle avec Falconet. 



V autoreprésentation épistolaire 141 

couleurs» (V, 191-192). En septembre 1762, il lui avait déjà de- 
mandé de le prévenir si elle était incapable d'écrire aux «jours 
marqués » : « Je souffre trop quand je suis trompé. Je ne suis plus 
à rien, ni à la société, ni à mes devoirs. Mon caractère s'en res- 
sent» (IV, 166). 

Le pacte de régularité, malgré cette conséquence négative (le 
silence est virtuellement porteur de toutes les calamités^^), per- 
met d'installer l'échange épistolaire dans la durée, d'en minimiser 
la fragmentation — tout en ménageant à l'épistolier des plages de 
liberté susceptibles de surprendre agréablement l'autre: «Vous 
n'attendiez pas de moi ce billet. Il vous en sera plus doux» (II, 
271). C'est vrai des époques où un pacte particulier vient se 
surimposer au pacte d'ensemble, et c'est encore le cas lorsque 
l'épistolier annonce le contenu de lettres à venir: «À une autre 
fois le sujet de ce petit voyage et la description de la maison, qui 
est charmante» (IV, 107); «Puisque le récit des bonnes actions 
vous touche, je vous dirai toutes celles qui viendront à ma con- 
naissance» (IV, 110). Le cas extrême est celui des lettres repre- 
nant, de but en blanc, l'échange engagé dans la lettre précédente : 
en incipit, Diderot inscrit, le 31 juillet 1762: «Je continue; et 
pour en venir à ce que vous pensez sur le jeu, je suis plus indul- 
gent que vous» (IV, 80), le 8 octobre 1768: «Ce n'est pas tout^^» 



44. « Je ne vois qu'un malheur possible dans la nature. Mais ce malheur 
se multiplie et se présente à moi sous cent aspects. Passe-t'elle un jour sans 
m'écrire, qu'a-t-elle? seroit-elle malade? Et voilà les chimères qui voltigent 
autour de ma tête et qui me tourmentent. M'a-t*elle écrit ; j'interpréterai mal un 
mot indifférent, et je suis aux champs» (II, 320) ; «Vous ne sçavez pas les idées 
qui me passent par la tète. C'est à me la faire tourner. [ . . . ] Ayez donc la bonté 
de me rendre le sens commun. J'en ai encore besoin quelquefois» (VIII, 191- 
192). Au début de sa lettre du 18 octobre 1759, Diderot énumère les « imagina- 
tions fâcheuses» qui le bouleversent quand il ne reçoit pas les lettres attendues 
(II, 287). En 1773, il est question des «visions cruelles qui (l'jobsédent» (XIII, 
41). Dans celle du 28 juin 1781, il reproche son silence à Angélique pour des 
raisons semblables, comme quoi la correspondance avec l'amoureuse n'est pas 
la seule à causer de l'inquiétude si elle n'est pas régulière (XV, 244). 

45. VIII, 185. Georges Roth commente: «Le début de cette lettre (...1 
donne à penser que le texte pourrait n'être que la suite d'une page précédente» 
(VIII, 185 n. 2). En l'absence de cette page, on interprétera l'incipit, ainsi que 
ceux qui lui ressemblent, comme le signe d'une volonté de défragmenter la 
correspondance et de la transformer en présence pleine. 



142 Diderot épistolier 

et, le 22 septembre 1769 : « Oh que non \^^ » Il crée alors Timpres- 
sion d'une continuité épistolaire, en plus de maintenir vivant le 
dialogue. Dernière conséquence de cet aspect du pacte de régu- 
larité: le destinataire doit se souvenir de ce quil a lu comme de 
ce qu'il a écrit pour comprendre ce qu'il est en train de lire. Deux 
lettres à Sophie le montrent, celle du 26 octobre 1760: «Si vous 
ne vous rappelez pas vos lettres depuis le n° 22 jusqu'au n° 29 que 
je viens de recevoir, vous n'entendrez rien à ceci^^ », puis celle du 
18 juillet 1762 : « Si vous ne vous rappelez pas vos propres lettres, 
celle-ci sera pire qu'un chapitre de l'Apocalypse» (IV, 73). 

Comme l'expose clairement Diderot dans une lettre à 
Grimm, le pacte comporte non seulement une obligation de 
régularité, mais encore l'engagement de répondre aux lettres re- 
çues: racontant que madame de Maux a permis à monsieur de 
Foissy «de se prêter à une correspondance pendant l'absence» 
(X, 163), il écrit: «accorder la permission d'écrire, et par consé- 
quent s'engager à répondre, etc.. » (X, 144). Le refus de passer 
quelque lettre que ce soit sous silence fait aussi partie du pacte : 
« J'avois placé toutes vos lettres sur mon bureau ; j'allois répondre 
à ce que je pouvois avoir laissé en arrière » (III, 72) ; « Vous voyez 
que je répons à votre seconde lettre» (III, 100) ; «C'est la 20% je 
crois. Je répondrai jeudy à votre 22^'*^. » Même si la réponse est 



46. IX, 146. Voir aussi: I, 30; VII, 39 et 136; VIII, 201, 227 et 235-236; 
IX, 79, 117 et 135. Ces débuts ex abrupto se trouvent aussi dans la correspon- 
dance avec Grimm, en 1759: «Je vais donc passer la matinée à causer avec 
vous» (II, 118), comme en 1771 : «Que s'en suit il de là, mon ami» (XI, 84). 
Dans une lettre à la princesse Dachkov, le 24 décembre 1773, toujours en inci- 
pit, c'est la dénégation qui s'impose comme la suite d'une lettre précédente: 
«Rien n'est plus vrai. Je suis réellement à Pétersbourg» (XIII, 134). 

47. III, 187. La formule est presque la même pour Falconet en 1768 : «Si 
vous ne vous rappelez pas un peu vos lettres, je veux mourir si vous entendez 
rien à cette réponse» (VIII, 142). 

48. V, 21 ; voir aussi VIII, 224. Ce procédé permet à l'épistolier de distin- 
guer ses destinataires les uns des autres. En 1759, Diderot avoue à Grimm qu'il 
remet « toujours au lendemain » les lettres qu'il doit à d'Holbach (II, 21 1). Le 30 
juin 1765, il écrit à Guéneau de Montbeillard : « J'ai rompu avec le genre humain 
(...) J'ai vingt lettres de ma sœur ; elles sont sur ma table, sous mes yeux ; tous 
les jours je dis que j'y répondrai, et je n'y réponds point ; et je n'y répondrai pas. 
Autant, de différents hommes de lettres ; plusieurs, de de Voltaire. Un millier, de 



V autoreprésentation épistolaire 143 

différée, l'épistolier, «homme aux contretems» (V, 40), s'engage 
à la faire : « Vous voyez bien, chère amie, que jusqu ici je n'ai pas 
encore répondu un seul mot à aucune de vos lettres. Ce sera ma 
ressource de la saison morte, lorsque tous mes amis seront ab- 
sents, et que j'en serai réduit comme vous aux petits événements 
domestiques» (V, 88-89). Non seulement, dans le meilleur des 
mondes épistolaires possibles, les épistoliers répondraient à tou- 
tes les lettres, mais, en outre, ils ne laisseraient rien passer dans 
le contenu des lettres sans y donner suite: « Je vais reprendre ma 
réponse à votre dix-huitième à l'endroit où j'en étois resté» (IV, 
119); «Combien de choses dans mes lettres auxquelles vous 
n'avez point répondu. Combien j'aurois de questions à vous faire, 
mais auxquelles vous ne répondriez pas», déplore Diderot 
ailleurs (FV, 206). Même le plus infime détail demande, dans la 
lettre, que l'on s'y attache : l'engagement des épistoliers doit être 
total. 

Les amants s'engagent à ne jamais s'oublier ; pour ce faire, 
il leur importe de tout se dire. Le projet de Diderot est de rendre 
compte à Sophie «de toutes [s] es heures^'» : «J'aime à vivre sous 



CCS prétendus amis sur lesquels je n'ai plus la bêtise de compter » (V, 45-46 ; voir 
VII, 209). On s'adresse souvent au destinataire comme à un privilégié, surtout 
si l'on prend la peine de ne passer aucune de ses lettres sous silence. Pour 
Falconet, Diderot précise: «j'ai répondu à votre lettre du 21 mai. Passons à celle 
du 3 juillet» (VIII, 127; voir VIII, 40, 115, 138 et 139). Chompré est aussi 
précis : « Je vais enfin, mon cher ami, répondre un peu plus au long au recueil 
de tes lettres que mon insouciance indolente laisse accumuler depuis si long- 
temps. J'ai tant de milliers de choses à te dire que je ne sais par où débuter. Pour 
me tirer d'embarras, je suivrai à peu prés l'ordre chronologique de tes lettres et 
de tes questions. (...) J'espère pourUnt que tu seras content de la longueur et 
du menu caractère de cette interminable épttre. l . . . ) Adieu, mon bon ami, j'ai 
— je crois — répondu à peu près à toutes tes lettres ; ainsi tu vois que tu peux 
m'écrire à tout hasard dans le cas même où ma paresse me subjuguerait encore, 
parce que, tôt ou tard, j'ai réponse à tout» {op. cit., p. 149 et 153). 

49. III, 219. Voir aussi: IV, 39-40; VII. 105. Il s'agit d'un poncif de la 
lettre: Marianne demande dans la cinquième des Lettres portugaises: «suis-je 
obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements?» 
{Lettres portugaises, dans Lettres portugaises. Lettres d'une Péruvienne et autres 
romans d'amour par lettres, textes établis, présentés et annotés par Bernard 
Bray et Isabelle Landy-Houillon, Paris, GF-Flammarion, coll. «GF», 379, 



144 Diderot épistolier 

vos yeux, et je ne me souviens que des moments que je me pro- 
pose de vous écrire; tous les autres sont perdus» (IV, 133); 
«Voilà tout, je crois, mais tout, comme si j'étois à confesse» 
(VIII, 95). Celui de Sophie n est pas différent : « Voilà qui est bien, 
ma tendre amie ; vous m'instruisez de l'emploi de votre tems, de 
vos amusements, de vos récoltes. Vous supposez que j'y prends 
intérêt, et vous avez raison » (IX, 1 17) ; « Quoique je ne vous dise 
rien de ma vie, ne me laissez rien ignorer de la vôtre, à laquelle 
je ne sçaurois prendre un médiocre intérêt sans être le plus ingrat 
des hommes » (IX, 85-86). Cette obligation réciproque n'est pas 
universelle : « Il y a dans ces lettres tant de choses que je n'écris 
que pour mon amie, que j'ignore pour le reste de la terre^^ ! » 

La fidélité amoureuse et épistolaire se double toujours 
d'une fidélité descriptive: «je vais vous rendre un compte très 
fidèle de ce qu'ils ont trouvé » (VI, 108) ; «Vous voyez que je suis 
toujours le plan que je me suis fait de ne vous laisser ignorer 
aucun des instants de ma vie » (V, 225). La lettre doit assurer à 
chacun qu'il n'ignore rien de l'autre : « quelle que soit la durée de 
ton absence, je n'aurai rien à t'apprendre à ton retour, pas même 
que je n'ai pas cessé un moment de t'aimer » (V, 48) ; « Pour moi, 
dans l'éloignement où je suis de vous, je ne sache rien qui vous 
rapproche de moi, comme de vous dire tout et de vous rendre 
présente à mes actions par mon récit^^ » Cette volonté de « dire 



1983, p. 95). Les expressions «rendre compte» et «devoir compte» sont habi- 
tuelles chez Diderot épistolier: II, 39, 172 et 270; III, 43-44, 242 et 319; IV, 88; 
V, 47-48 et 223; VII, 156; VIII, 95; X, 157 et 181 ; XIV, 164; etc. On leur trouve 
les plus divers synonymes : « J'ai oublié dans ce détail de mes journées beaucoup 
de choses» (VII, 133); «J'emploierai la première journée libre à vous détailler 
toute une vie depuis que je vous ai perdus» (XVI, 42). Cette volonté de tout 
raconter de sa vie quotidienne est proche du projet de la correspondance de 
Sénèque reconstruit par Michel Foucault : un des deux « points stratégiques » 
de celle-ci est l'obligation de faire minutieusement le récit des «activités du 
loisir (plutôt que les événements extérieurs)» («L'écriture de soi». Corps écrit, 
5, 1983, p. 18), en vue d'un «examen de conscience» {ibid., p. 21). 

50. IV, 69. La retenue n'est pas non plus de mise dans certaines corres- 
pondances amicales : « quand on fait tant que d'ouvrir son âme à son ami, il ne 
la faut point ouvrir à demi» (à Falconet, VII, 67). 

51. IV, 39-40. On mesure l'évolution de la relation entre Diderot et 
Sophie non seulement en constatant que les lettres d'abord destinées à elle seule 



V autoreprésentation épistolaire 145 

tout » explique, du moins en partie, l'importance accordée à la 
longueur des lettres: 

Tant que vous ne recevrez de moi que de ces petits billets, 
plaignez-moi d*être obligé de donner à des occupations fas- 
tidieuses un tems que j'employerois délicieusement à vous 
dire que je vous aime et à vous rendre compte de tous les 
instants d*une vie qui vous est chère. Mais vous n*y perdrez 
rien. Je ne manque jamais en rentrant chez moi de tenir 
note sur mon agenda de tout ce que je fais, dis et entens". 

Expliquant comment il écrit — réfléchissant à sa propre prati- 
que — , Diderot dévoile quel est le but de la lettre d'amour selon 
lui et comment elle est marquée par ce but dans sa matérialité 
même (la longueur des lettres). 

Le pacte postule également la spontanéité des échanges: 
«Chère amie, pardonnez-moi cet écart, c'est vous qui m'avez 
échauffé. J'ai suivi ma chaleur, et j'ai écrit tout ce qu'elle 
m'inspiroit" » ; « Je vous écris cela à la hâte. Cela est lâche, mais 
cela pourroit, entre les mains d'un homme habile et maître de 
l'art de la parole, prendre la couleur la plus forte^^. » Cette carac- 



dcviennent des lettres aux daines Volland, mais encore en relevant que le projet 
de «dire tout» à la femme aimée n'a plus lieu d'être à partir d'un certain 
moment. Durant son voyage de Russie, Diderot écrit ainsi : « Combien de détails 
interressants je vous réserve pour le coin du feu» (XIV, 13; voir XIII, 76). 
L'amoureux avide s'est assagi: la lettre n'est qu'un passe-temps précédant la 
conversation. 

52. V, 223. Ce qui est vrai du pacte avec Sophie ne l'est pas du pacte entre 
Diderot et Catherine II, que l'épistolier prétend ne pas avoir le droit de déran- 
ger: «Je demande mille pardons à Votre Majesté de la longueur de ma lettre» 
(XIV, 86). 

53. III, 157. La «chaleur» est aussi un des thèmes d'une lettre à Falconet: 
« Je vous ai dit dans la chaleur du premier moment, et je vous répète de sang 
froid (...]» (XIII, 116). Voir encore: II. 146 (à Sophie): X, 162-163 (à 
Grimm?); XI, 44 (à Falconet). 

54. IV, 181. Diderot ne réserve pas la spontanéité qu'à Sophie. À Grimm : 
« Je suis un sot de m'étre embarqué dans cette phrase. Mais je ne me résoudrai 
jamais à rayer un mot dans une lettre écrite à mon ami» (II, 155). À madame 
de Maux : « Vous avez bien raison : je ne sais pas le premier mot de ce qu'il y a 
dans cette page qui vous a tant plu. C'est le jet du moment. (...) Comme rien 
ne ressemble à ce qu'on éprouve alors, rien ne ressemble à la manière dont on 



146 Diderot épistolier 

téristique est peut-être ce qui permet, selon l'écrivain lui-même, 
d'unifier ses diverses pratiques et de montrer leurs limites : « Ce qui 
s'échappe de moi, ne vaut jamais ce qui s'y passe. Je ne parle bien 
qu'avec moi, ou avec les autres quand je n'y pense pas. Plus j'écris 
vite, mieux j'écris » (XVI, 53). L'ingéniosité se situe à l'opposé 
d'une telle attitude : « Toutes ces choses ingénieuses là ne sont pas 
de moi, au moins. C'est une lettre de la cour que je vous copie, 
mais mot pour mot » (III, 314). L'espace intime — celui de l'ins- 
piration, de la « chaleur », de r« écart », du « lâche », de la vitesse, 
de la « hâte^^ » — est spontané ; l'espace public — celui de la 
« cour » et de la maîtrise « de l'art de la parole » — est le lieu de 
l'artifice et de la répétition («je vous copie »). Cette (prétendue) 
spontanéité dont se réclame l'épistolier a trois conséquences. 

La première est que la lettre se présente comme un texte sur 
lequel on ne peut pas avoir un contrôle parfait : « Je vous en dirois 
bien davantage, mais vous n'êtes pas digne seulement de sçavoir 
ceci, que j'avois bien résolu de vous celer » (III, 46-47) ; «Où il 
n'y a pas un mot de ce que j'avois à vous dire » (IV, 60) ; « Non, 
Mad"S je ne vous dirai plus que je vous aime ; ou si je vous le dis, 
ce sera malgré moi; c'est que je ne pourrai résister à l'habi- 
tude^^ ». En fait, l'on pourrait dire de la spontanéité épistolaire 
qu'elle permet, sous diverses modulations, l'expression d'un mes- 
sage unique et que grâce à elle l'épistolier peut tout justifier de 
son écriture: «Voici encore une lettre immense. J'aurois bien 
envie de la relire et de la corriger ; mais je n'en aurai pas le cou- 
rage ; elle sera bien, si vous y voyez que je vous aime, et cela y est 
sûrement" » ; « De quelque chose que je vous entretienne, c'est 



s'exprime» (IX, 209). À Vialet: «Je ne puis m'empêcher de voir les choses 
comme je les dis, et de les dire comme je les vois à un ami avec qui je ne retiens 
rien, et à qui je laisse toute liberté de penser autrement» (VII, 185). 

55. Voir: II, 172 (incipit) et 240; III, 72; IV, 140 et 144 (incipit) ; VIII, 
71 et 171 ; IX, 55 et 97; X, 248; XII, 20; etc. 

56. VIII, 190. Autre exemple: «Je ne sçavois pas quand cette parenthèse 
finiroit ; c'est que quand on vous cajole, il en coûte si peu qu'on ne finit [point]. 
En voilà une autre, et si je n'y prends garde, j'en ferai une troisième, f Mais où 
en étois-je?» (à l'abbé Le Monnier, X, 86). Voir aussi II, 164 et 224. 

57. III, 150. Georges Roth fait sienne cette déclaration: «Il semble évi- 
dent que Diderot ne se relisait que rarement, sinon pas du tout. Les mots 



Vautoreprésentation épistolaire 147 

mon âme qui s*épanche et vous apercevrez toujours ma passion, 
nichée dans quelque coin » (IV, 44). Spontanéité épistolaire et 
épanchement amoureux sont réversibles pour Fépistolier. 

La deuxième conséquence du pacte de spontanéité est 
l'obligation de dire vrai. Elle s^applique d^abord au destinateur: 
«C*est la pure vérité » (V, 185 et VII, 143) ; «Si j'étois aussi mé- 
chant que je suis vrai [...]» (IX, 70) ; « Je vous parle dans Fexacte 
vérité^* ». Le destinataire doit se plier lui aussi à cette injonction : 
« Parlez-moi vrai. N'est-ce pas que vous n*aimez plus? » (II, 323) ; 
«Arrêtez par de la vérité exacte cette imagination cruelle qui 
m'exagère tout en général, mais surtout les plus petites choses qui 
vous concernent» (IV, 109); «Si mademoiselle Volland vouloit 
être vraie, elle m'avoueroit que c'est à la chère sœur que je dois 
les trois ou quatre lignes de reproches qu'elle me fait sur mon 
silence » (VI, 30). Plus l'on écrit rapidement, dit le pacte, plus on 
laisse s'exprimer ses sentiments, l'amour surtout, et plus l'on se 
rapproche de la vérité («pure », «exacte », etc.). 

La spontanéité a enfin des effets sur la structure de la lettre, 
lointe aux aléas de la poste et au croisement des courriers, elle fait 
que la correspondance est souvent décousue : « Je cause un peu 
avec vous comme ce voyageur à qui son camarade disoit : Voilà 
une belle prairie, et qui lui répondoit au bout d'une lieue : Oui, 
elle est fort belle» (III, 187); «c'est à cette mère qu'elle doit sa 
naissance, par quoi j'aurois dû commencer » (X, 185). Écrire au 
fil de la plume implique, de même, que la répétition menace 



oubliés, qu'il n'eût pas manqué de rétablir, en témoignent» (I, 14 n. 11). À 
propos des «différents petits papiers» qu'il utilise pour ses Mémoires pour 
Catherine II, Diderot déclare: «11 est rare que je récrive» (XIII, 131). 

58. XIII, 225; voir aussi III, 134. De tous les lieux communs de la lettre, 
celui de la vérité est le plus constant. À (la future) madame Diderot : « J'atteste 
la vérité, que je n'aime rien au monde que vous» (I, 28) ; « Je te prie de n'en pas 
rabattre un mot, parce que c'est l'exacte vérité» (XIII, 67). À Rousseau: «Une 
bonne fois pour toutes, mon ami, que je vous parle à cœur ouvert » (I, 256). A 
l'abbé Gayet de Sansale: «mon dessein n'est pas de vous toucher. Je me suis 
simplement proposé de dire la vérité» (VIII, 98). À Robert Tronchin: «ce que 
j'ai l'honneur de vous écrire à coeur ouvert, comme d'honnêtes gens qui causent 
librement entr'eux» (XI, 92). À Grimm: «et dans le vrai, je ne sçaurois remuer» 
(XII, 65). À Beaumarchais: «à vous parler vrai» (XV, 71 ; la même expression 
se trouvait dans une lettre à madame d'Epinay, XIII, 48). 



148 Diderot épistolier 

constamment la lettre: «Je ne sçais si vous ne retrouverez pas 
déjà dans quelques-unes de mes lettres quelque chose de ce que 
je viens de vous dire, et même peut-être aussi quelque chose de 
ce que je vais vous raconter. Mais que m*importe » (IV, 39-40). La 
spontanéité suppose donc explicitement une écriture du désordre 
(au moins apparent) : 

Je vous dis sans ordre, sans réflexion, sans suite, tout ce qui 
se passe dans Tespace que je remplis et hors de cet espace ; 
dans le lieu où je suis et dans celui où les autres se meuvent ; 
dans le lieu où je sens à tout moment que je vous aime à la 
folie et où le reste se tourmente pour cent mille colifichets 
(IV, 43). 

Ne commençant pas là où elle devrait, coupée de longues plages 
de silence, oublieuse de ce qu'elle a déjà dit, insouciante envers ce 
qu elle dira, la lettre occupe divers « espaces » et « lieux » sans 
tenter de les unifier. 

S'il est souvent dit que la lettre est écrite au fil de la plume 
— «je ne sçais par où commencer » (VIII, 27) — , il arrive qu'à 
l'occasion Diderot distingue les parties de ses lettres : « Voilà, mon 
amie, un préambule honnêtement long» (à Sophie, V, 53); 
« Voilà un long préambule pour vous prier, madame, d'accorder 
un de ces matins un moment d'audience à une femme à qui vous 
avez fait l'honneur d'écrire et qui me désole » (à madame Necker, 
XV, 77) ; « Je commencerai par lui rendre grâces » (à Catherine II, 
XIV, 172) ; « Encore un moment, mon ami. Je sens que mon âme 
s'ouvrira, mais que le moment n'en est pas encore venu^^ » À cet 
égard, on jugera des limites de la spontanéité épistolaire en lisant 
la lettre au prince Golitsyn de mai 1774. Après avoir exposé le 
sujet du texte qu'il se prépare à rédiger — « voici un petit échan- 
tillon de ce qu'un homme de lettres qui n'est ni le plus ignorant 
ni le plus éclairé des amateurs peut sentir et dire d'un ouvrage de 



59. À Falconet (VII, 93), Diderot parle également de «petit préambule» 
et, ailleurs, d'« excursion » (VIII, 114-115). Dans la lettre du 15 mai 1767 adres- 
sée au même, l'épistolier souligne à plusieurs reprises qu'il ne viendra que plus 
tard au sujet qui les intéresse; c'est une façon pour lui de se moquer de l'im- 
patience de son correspondant (VII, 58, 61, 64 et 67). 



V autoreprésentation épistolaire 149 

sculpture» (XIV, 20) — , puis marqué les parties de sa réflexion 
— «Bref, je partage cette figure en trois sections» (XJV, 23) — , 
l'épistolier conclut en ces termes : « Et voilà comment un homme 
de lettres juge un morceau de sculpture lorsqu'il a été bien exa- 
miné et quil s*est proposé de contrister l'artiste» (XIV, 24). De 
«voici» en «voilà», le développement de l'argumentation de la 
lettre a respecté les modèles classiques : introduction, transitions 
soignées, conclusion^. Pourtant, lorsque l'épistolier est pris en 
flagrant délit d'organisation (XTV, lettre 875 à Grimm), il se sent 
obligé de revenir sur celle-ci dans une lettre ultérieure: «Ne 
donnez pas là-dedans: ces 1°, 2°, 3° de ma lettre sont les tâtonne- 
ments d'un aveugle, avec son bâton, et non des lignes d'ordre et 
d'amandement^'. » Ordre et désordre sont des concepts mouvants 
dans Tépistolaire diderotien, et l'épistolier se sent tenu de les 
discuter. On peut toutefois se demander — et ce serait là un 
nouveau paradoxe — si leur coexistence ne vient pas confirmer 
le pacte plutôt que l'infirmer: l'absence de régularité, ici le mé- 
lange de l'ordre et du désordre, n'est-elle pas le signe par excel- 
lence de la spontanéité? 

On aura garde en effet d'oublier que la spontanéité épisto- 
laire est une construction du texte et non la manifestation d'un 
mécanisme psychologique dont l'inspiration serait la valeur clé. 
D'une part, Diderot a beau dire qu'il est spontané lorsqu'il prend 
la plume, il n'empêche qu'il ne peut tout narrer à Sophie — ce 
serait matériellement impossible — , qu'un choix est opéré dans 
ce qu'il raconte: 

Il s'est dit et fait ici tant de choses sages et folles, que je ne 
finirois point si je ne rompois le fil pour aller tout de suite 
à deux petites aventures burlesques dont je ne sçaurois vous 
faire grâce, quoique je sache très bien qu'elles sont puériles, 
et d'une couleur qui ne revient guères à la situation d'esprit 
où vous êtes (III, 174). 



60. Une lettre à Falconet, portant également sur Part, est organisée de 
façon semblable (XII, 235-236 et 251). 

61. XV, 24. Un tel procédé de numérotation se retrouve dans une lettre 
à Sophie VoUand en 1769 (IX, 229). 



150 Diderot épistolier 

Même si le procédé n*est pas sans facticité — « Tenez, puisqu en 
y pensant, cela me fait un si grand mal, n'y pensons plus; et 
parlons d'autre chose» (XII, 229) — , Tépistolier doit faire des 
choix pour son destinataire : « C'est un si joli texte que celui-ci, 
que je ne finirois point, s'il me prenoit en fantaisie de le suivre 
jusqu'où il pourroit me mener» (IX, 160-161); «À présent que 
M' de Neufond est guéri, on peut vous apprendre qu'il a eu une 
attaque d'apoplexie» (X, 190); «Une autre fois je te parlerai de 
[...]» (XIII, 72); «Combien je dirois aussi de sottises, si je 
voulois ! » (XIII, 34) ; « Je ne vous dis rien de ces petits voyages. Ils 
ont été trop courts pour donner lieu à des scènes plaisantes » (III, 
340). Être spontané, soit, mais pas au détriment du plaisir ou de 
la mainmise de l'épistolier sur ce qu'il écrit. 

D'autre part, dans certaines lettres, l'épistolier s'impose à 
lui-même des contraintes. Le 6 janvier 1755, dans une lettre à sa 
famille, il s'excuse de son manque d'exactitude à écrire afin d'ex- 
pliquer la longueur des lettres : 

Après un silence aussi long que celui que j'ai gardé, je n'ai 
guères d'autres moyens de me justifier et de m'acquitter que 
par une très longue lettre; et j'espère qu'ayant à vous entre- 
tenir de tout ce qui m'est arrivé depuis le jour que je vous 
fis mes adieux, celle- cy ne sera pas fort courte (I, 172). 

Le 23 décembre 1777, il expose ouvertement à François Tronchin 
l'objectif de la lettre qu'il est à écrire : 

Mon projet n'étoit pas d'ailleurs de vous envoyer quelques 
notes, quelques idées de scène ; mais de tracer le plan géné- 
ral et de le remplir en prose, au courant de la plume [...]. 
Mais puisque votre statue est fondue, il ne me reste plus 
qu'à vous ramener sur quelques principes, assez communs, 
mais pratiques, pour le moment où vous prendrez le ciseau 
pour couper les jets et la réparer (XV, 80-81). 

Parce que Sophie vit hors de Paris, il a auprès d'elle des obliga- 
tions quant au récit de la vie parisienne : « Je n'ai presque plus le 
courage de vous écrire des nouvelles. Il faut cependant que vous 
sachiez [...]» (III, 342). Dans ces trois cas, la spontanéité fait 
place au projet de l'auteur, même si ce projet ne se déroule pas 



V autoreprésentation épistolaire 151 

comme celui-ci l'avait originellement prévu". On notera que, 
dans le second, la spontanéité est programmée par la lettre («au 
courant de la plume»), quelle découle d'«un plan général», 
qu'elle est son projet. 

Enfin, des circonstances extérieures peuvent déterminer, 
sinon le contenu, du moins la longueur des lettres et leur orga- 
nisation — ce qui modifie la spontanéité qu'on leur suppose. 
Comme nombre de ses contemporains, Diderot est conscient du 
coût de la correspondance : des ft-ais postaux, bien sûr, même s'il 
essaie souvent de faire contresigner ses envois, mais aussi du prix 
du papier, ce qui fait qu'il remplit complètement les pages qu'il 
écrit^\ Cette rationalisation économique de la lettre trouve son 
écho jusque dans les missives elles-mêmes : « Puisque je suis en 
train et qu'il me reste encore de la marge, disons tout, ne fut ce 
que pour ne pas envoyer si loin du papier blanc » (VII, 105) ; « Si 
j'avois encore de la place, je vous continuerois ce bavardage, dont 
vous avez peut être déjà trop» (VII, 169); «J'aurois bien encore 
une autre belle lettre à vous faire voir, un placet de Poincinet à 
vous envoyer ; votre dernière à répondre. Mais la marge me man- 
que. [ . . . ] Mon respect à toutes. Il n'y a pas de place pour davan- 
tage» (VIII, 162) ; « Encore un mot d'autre chose, puisque j'en ai 
la place^». Parfois ce sont les circonstances de la rédaction qui 
expliquent la structure des lettres : « Je n'entens rien non plus à la 
ligne où il s'agit de fête et de messe, sinon que quelquefois je vous 
commence la veille une lettre que je continue le lendemain 
comme si c'étoit le même jour. Voilà la clef d'une infinité d'autres 
endroits» (III, 249). La spontanéité épistolaire n'est pas indépen- 



62. Une même opposition (entre le projet exposé et la lettre qui devait 
en être la réalisation) est à l'œuvre dans la lettre à madame Necker de 1777: « le 
voulois vous écrire trois lignes et voilà bientôt quatre pages » (XV, 79). Voir aussi 
XIV, 220. 

63. Contresigner «se dit (...] en parlant des lettres qui viennent des 
Bureaux des Ministres ou des Secrétaires d'État, & sur l'enveloppe desquelles on 
met le nom du Ministre ou du Secrétaire d'État de chez qui elles viennent. Le 
Commis a contresigné cette lettre» (Ac. 62). Diderot profitait souvent de ses 
relations (Damilaville, surtout) pour faire contresigner ses envois. 

64. X, 38. Voir aussi: II, 293; III, 162; IV, 59 et 112; VIII, 206. 



152 Diderot épistolier 

dante du contexte d*énonciation, jusque dans ce qu il a de con- 
cret. Elle dépend de lui : dès lors, y a-t-il encore spontanéité ? 

Les moyens mis en œuvre par Tépistolier pour donner 
rUlusion de la spontanéité sont divers. On a déjà vu comment il 
crée, pour amenuiser les effets de l'absence, un présent épistolaire 
postulant la simultanéité de la lecture et de l'écriture de la lettre : 
la création de cette nouvelle temporalité se donne pour sponta- 
née, dans la mesure où l'épistolier prétend être avec son destina- 
taire lorsqu'il écrit, ne plus en être séparé. Un autre de ces 
moyens est le rapport analogique constamment posé entre con- 
versation et correspondance : les deux peuvent être interrompues 
en tout temps ou prendre des directions imprévues. Diderot fait 
également appel à des expressions toutes faites qui lui permettent 
de montrer — ou de faire croire — que la lettre s'écrit au fil de 
la plume. Parmi elles, celles contenant le verbe «oublier» sont 
fréquentes : « Je ne veux pas vous écrire cela, et si j'oublie de vous 
en parler, tant mieux» (III, 205) ; « j'allois oublier de vous parler 
de l'Habillement» (XIII, 117) ; «j'oubliois de vous dire aussi que 
[...]» (XIII, 120) ; «j'oubliois de vous parler d'un de mes plaisirs 
les plus vifs" ». D'autres expressions signalent que la lettre aurait 
pu dire autre chose, mais que l'épistolier se ravise — «Vous ne 
sçavez pas le nouveau plaisir que je vous prépare. Je vais vous le 
dire. Non, je ne vous le dirai pas. Je me tiens à deux mains » (VII, 
179); «Je ments. J'ai encore eu deux accidents un peu plus fâ- 
cheux; ne t'effarouche pas» (XIII, 64); «J'allois continuer, mais 
je me suis rappelé que [...]» (XIII, 219) — ou feint de se raviser : 
« Le ton pédantesque et dur n'est point celui de l'amitié. Je m'ar- 
rête pour ne pas donner moi même dans le défaut dont je me 
plains ; et si j'en croyois mon cœur, j'effacerois ces deux dernières 
lignes» (VIII, 120). L'écrivain se représente en train d'écrire, avec 
ce que cela comporte d'oublis et de corrections faites au fur et à 
mesure de la rédaction : il construit sa spontanéité pour l'autre et 
avec lui. Si le lecteur n'accepte pas de croire au discours de l'épis- 
tolier, la spontanéité n'existe pas. 



65. XIII, 228. Voir aussi: I, 222; VIII, 147; X, 155. La même impression 
de simultanéité peut être exprimée sans le verbe « oublier » : « Je croyois n'avoir 
plus rien à ajouter à ce qui précède; je me suis trompé» (XIII, 120). 



V autoreprésentation épistolaire 153 

La parfaite communion qui les anime est ce qui permet aux 
épistoliers de s'écrire (c'est le dernier aspect du pacte épistolaire 
entre Sophie et Diderot) : « Je vous conte cette histoire à la hâte. 
Mettez à mon récit toutes les grâces qui y manquent, et puis, 
quand vous le referez à d'autres, il sera charmant**. » Pour Sophie, 
à laquelle il vient de résumer un «amphigouri» de Lauraguais, 
Diderot conclut: «et cœtera, encore; car il suffit que je vous 
mette sur la voye» (III, 350). Il lui envoie un long développement 
sur la bienfaisance et l'amitié : « En voilà là dessus bien plus qu'il 
n'en faut. Suppléez le reste» (III, 330). Plutôt que de lui offrir ses 
vœux, il inscrit, après la date du 29 décembre 1773: «C'est la 
veille du jour de l'an. Le reste s'entend» (XIII, 141). Rien de ce 
qu'il peut dire ou faire ne contient de véritable menace : « Vous 
seriez bien aise, mademoiselle, de trouver ici un mot doux ; mais 
votre lettre m'a fait trop de peine pour n'en pas avoir du ressen- 
timent. Je vous aime bien ; mais, pardieu, je ne vous le dirai pas ! » 
(X, 112-113). Il faut s'écrire, certes, mais tout n'a pas à être dit. 

Dans la correspondance amicale, la prétérition sert à souli- 
gner une connivence qui est proche de cette communion de la 
communication amoureuse. Les exemples en sont nombreux : « Je 
n'ai pas besoin de dire un mot de l'esprit éclairé et du jugement 
du Comte de Crillon. Bientôt vous serez à même de vous former 
une opinion sur ces points» (à la princesse Dachkov, XIII, 154); 
« Il est arrivé dans nos affaires publiques une révolution dont je 
pourrois me dispenser de vous parler» (à Grimm, XIV, 16) ; «Ce 
n'est pas à vous qu'il faut dire de respecter vos propres bienfaits » 
(à madame Necker, XIV, 46); «Je ne vous dirai pas qu'il [mon- 
sieur de Limon] est intendant de la maison de Monsieur; qu'est- 
ce que cela vous fait?» (à Voltaire, XIV, 202). Par la prétérition, 
Diderot rappelle ce qui l'unit à ses correspondants et ce qui dicte 
à la lettre son économie: une même opinion, des jugements par- 
tagés, des valeurs communes. 



66. IV, 140. Il arrive souvent que Diderot dise à Sophie de faire sienne 
une des anecdotes qu'il lui raconte, car elle en fera un « meilleur récit » que lui 
(III, 300-301). Cela se trouve également dans la correspondance avec Falconet: 
« )e ne vous jette qu'un mot là dessus, parce qu'il n'en fout pas davantage à un 
penseur» (IX, 60). 



154 Diderot épistolier 

Malgré la disparition des lettres de Sophie, celles de Diderot 
laissent deviner le pacte tel qu elle le concevait. Ses clauses, du 
moins celles que Ton peut inférer de la lecture des lettres de 
Diderot, sont les mêmes que celles stipulées par lui : obligation de 
tout dire, soumission (feinte ou réelle) aux demandes épistolaires 
de l'autre, énonciation de serments d'amour éternel, répétition 
d'un message unique dans la lettre («je vous aime»), réciprocité 
idéalisée, etc. Pour Sophie, en novembre 1760, Diderot note, au 
sujet de madame VoUand : « On diroit que Morphyse ait deviné 
que vous m'écrivez tout» (III, 255). Le 10 décembre 1765, il lui 
redit ce qu'elle lui aurait déjà déclaré : « N'attendez donc de moi, 
d'ici à quinze jours, que des billets conçus comme vous me les 
avez dictés ; c'est-à-dire : "Je me porte bien. Je vous aime comme 
un homme qui n'aime que vous et qui ne doit plus rien aimer 
après vous^^". » Les tenants d'une lecture documentaire des textes 
s'intéresseraient ici à la réalité de la déclaration de Diderot eu 
égard à ce que l'ensemble de la correspondance laisse deviner de 
Sophie; dans une perspective poétique, il importe plutôt de se 
demander en quoi une telle déclaration permet de penser 
l'autoreprésentation épistolaire. Non seulement la lettre se repré- 
sente à elle-même et à son lecteur (son projet, ses rythmes, son 
but), mais elle représente également la correspondance de l'autre 
et se l'assimile: 

Les endroits de mes lettres oii je vous dis que je vous aime 
sont ceux qui vous plaisent le plus. C'est, dites-vous, la seule 
chose qu'il y ait dans les vôtres, c'est-à-dire qu'elles sont 
pour moi partout comme les miennes dans les lignes qui 
vous paroissent excellentes. Ne suis-je pas bien à plaindre? 
Mes lettres sont variées? Et les vôtres le seront, et plus et 



67. V, 213. Ce pacte est bien celui de Sophie tel que l'interprète Diderot. 
À preuve, on comparera le texte cité à tels extraits de lettres aux dames Volland 
de 1773-1774: «Dites moi seulement que vous vous portez bien, et que vous 
m'aimez» (XIII, 41); «Dites moi seulement que vous vous portez bien; que 
vous m'attendez avec impatience, que je vous suis toujours cher ; ce sera quelque 
chose de mieux que des nouvelles» (XIV, 34). La similitude des trois textes 
oblige à penser que le pacte entre Diderot et Sophie n'est jamais que celui 
exprimé par lui. 



V autoreprésentation épistolaire 155 

plus agréablement encore que les miennes, quand vous 
pourrez vous résoudre, comme moi, à m'envoyer vos con- 
versations d'Isle (III, 248-249). 

La circularité est complète: ce que vous lisez dans ma lettre, ce 
que vous écrivez dans la vôtre, ce que fy lis, ce que je voudrais y 
lire. L'autoreprésentation est celle de l'échange épistolaire dans 
son ensemble, et pas seulement de la conception que s'en fait un 
des épistoliers lorsqu'il parle de ses lettres à lui. S'il est possible de 
dire que la lettre est un dialogue, c'est que l'on peut toujours y 
entendre la voix de l'autre. 



Si, pour la correspondance connue entre Diderot et Sophie, il 
peut exister un pacte «général» qui dicte souvent les conduites 
des deux épistoliers, il s'y trouve également des pactes particu- 
liers: pendant une courte période de temps, la correspondance 
est le lieu d'un projet ponctuel, limité dans le temps, circonscrit 
quant à ses objectifs. En 1759-1760, en 1762 et en 1765, par 
exemple, Diderot propose à Sophie de lui envoyer des textes qui 
correspondraient à la définition moderne du journal intime. 

Mes lettres sont une histoire assez fidèle de la vie. J'exécute 
sans m'en apercevoir ce que j'ai désiré cent fois. Comment, 
ai-je dit, un astronome passe trente ans de sa vie au haut 
d'un observatoire, l'œil appliqué le jour et la nuit à l'extré- 
mité d'un télescope pour déterminer le mouvement d'un 
astre, et personne ne s'étudiera soi-même, n'aura le courage 
de nous tenir un registre exact de toutes les pensées de son 
esprit, de tous les mouvements de son cœur, de toutes ses 
pensées, de tous ses plaisirs ; et des siècles innombrables se 
passeront sans qu'on sache si la vie est une bonne ou une 
mauvaise chose, si la nature humaine est bonne ou mé- 
chante, ce qui fait naître notre bonheur et notre malheur. 
Mais il faudroit bien du courage pour rien celer. On 
s*accuseroit peut-être plus aisément du projet d'un grand 
crime, que d'un petit sentiment obscur, vil et bas. [...] 
Cette espèce d'examen ne seroit pas non plus sans utilité 
pour soi. Je suis sûr qu'on seroit jaloux à la longue de 



156 Diderot épistolier 

n avoir à porter en compte le soir que des choses honnêtes. 
Je vous demanderois, à vous : « Diriez-vous tout ? » Faites un 
peu la même question à Uranie ; car il faudroit absolument 
renoncer à un projet de sincérité qui vous effrayeroit (IV, 
39). 

Des éléments du pacte général sont repris dans ce pacte particu- 
lier (fidélité, exactitude, sincérité absolue, refus de l'autocensure), 
mais de nouvelles contraintes s'y ajoutent : devenir « astronome » 
de soi-même, transformer la lettre en « registre » ou en « espèce 
d'examen», être utile (pour la postérité, «pour soi»). Tel que 
conçu par l'épistolier, ce projet n'est pas sans difficultés («On 
s'accuseroit peut-être plus aisément») : il demande du courage (le 
mot est utilisé deux fois). La lettre permet de mener à bien un 
projet semblable à celui du journal intime, projet longtemps 
désiré («cent fois»), mais réalisé plus facilement («sans m'en 
apercevoir»), tout en comportant sa part de risques («un projet 
de sincérité qui vous effrayeroit»). Ce nouveau pacte, plus 
circonscrit que le pacte général dans le temps comme dans ses 
objectifs, se rapproche de celui du journal intime, à cette diffé- 
rence près, et elle est majeure, que la quotidienneté de l'écriture 
n'en est pas une constituante^^ 



68. L'analogie de la lettre et du journal dépend peut-être plus simple- 
ment d'une rhétorique commune que d'un projet conscient de Diderot. Le 
ferait penser certaine demande de l'épistolier, à Grimm par exemple: «Adieu, 
mon ami. Portez-vous bien. Rendez-moi compte de votre tems, et écrivez-moi » 
(II, 172). Cette remarque peut laisser croire que la correspondance, du moins au 
xviii' siècle, est conçue, dans un système des genres qui ne connaît pas encore 
le journal intime, comme ce qui permet de rendre compte du temps. Il importe 
de rappeler que le mot n'a pas, au moment où écrit Diderot, le sens qu'il a pris 
depuis le xix' siècle: quand Jacques-Louis Ménétra rédige son Journal de ma 
vie {Journal de ma vie. Jacques-Louis Ménétra. Compagnon vitrier au 18' siècle, 
présenté par Daniel Roche, Paris, Montalba, 1982, 431 p.), il ne livre pas un 
journal intime (au sens moderne), mais une autobiographie. Déjà, en 1760, 
Diderot disait vouloir faire « l'histoire des [ses] moments » (III, 45) ou de son 
«cœur» (III, 46). Il revient à la même idée plus tard: «Moi qu'on a comparé 
à l'éternel pour qui l'espace et la durée ne sont rien ; moi qui vis de la vie la plus 
découpée, la plus inadvertante, la plus oubliée, pour qui épiai-je tous mes ins- 
tants?» (V, 48; voir aussi IV, 88). On doit distinguer ces projets, repris dans une 



V autoreprésentation épistolaire 157 

En 1765, le «projet» de Diderot est proche de Tautobiogra- 
phie et donc du récit. 

Comme mon projet étoit de reprendre Thistoire de ma vie 
aussitôt que la fin de ma tâche m*en laisseroit la liberté, 
j*avois jeté des petites notes sur un feuillet volant qui est 
devenu par lapse de tems un logogriphe à déchiffrer. Je n y 
entens plus rien (V, 169-170). 

Cet « agenda » sur lequel Diderot note ce que de r« histoire » de 
sa vie il voudrait transmettre à Sophie, tout illisible qu*il soit, est 
le signe tangible d'une volonté autobiographique circonscrite 
dans le temps: Diderot prend «des petites notes sur un feuillet 
volant » afin de reconstruire le récit d'une vie. Une telle technique 
de composition est bien celle de l'autobiographie (activité rétros- 
pective) et non du journal (activité quotidienne). Cette volonté 
est toutefois soumise au bon vouloir de Sophie: «Voilà, mon 
amie, une petite ébauche de nos causeries ; si elles vous convien- 
nent, je continuerai^^ » Fût-il voué à l'échec — Diderot ne con- 
tinua pas — , le pacte épistolaire, général ou temporaire, est tou- 
jours un contrat, et à ce titre il met en relation deux personnes 
(au moins). Ce sont elles qui lui permettent d'exister (ou non). 
La correspondance que Diderot adresse à Marie Madeleine 
Jodin ne repose pas sur le même pacte que celui l'unissant à sa 



série de lettres, d'évocations ponctuelles de sa vie par Tépistolier, comme dans 
la lettre à Berryer d'août 1749 (I, lettre 21): s'il s'agit d'un «récit fidèle» de la 
vie de l'écrivain (I, 88), celui-ci est rétrospectif et n'a donc pas le caractère 
quotidien du journal. En 1762, Diderot utilise fréquemment le mot «journal» 
(IV, 1 14, 124, 125, 133, 147 et 161); il ne le reprend qu'une fois, en 1767 (VU, 
126). Sur les rapports du journal intime et de la correspondance, on verra les 
textes de François Laforge («Diderot et le "journal intime**», RHLF, 87: 6, 
novembre-décembre 1987, p. 1015-1022) et de Martine Reid («Écriture intime 
et destinataire», dans Mireille Bossis et Charles A. Porter (édit.), Vépistolariti 
à travers les siècles. Geste de communication et/ou d'écriture. Colloque culturel 
international de Cerisy la Salle France, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, coll. 
«Zeitschrift fUr Franzôsische Sprache und Literatur. Rcihcftc. Ncuc FoIrc». 18. 
1990, p. 20-26). 

69. V, 173. Pierre Lepape a été sensible à la «tcntatum .mtobicigraphi- 
que» à l'oeuvre dans les lettres de Diderot {Diderot, Paris, Flammarion, coll. 
«Grandes biographies», 1991, p. 167; voir aussi p. 223-224 et 288-290). Il la 
distingue de celle de Rousseau dans Les confessions. 



158 Diderot épistolier 

maîtresse. Diderot ne s'y montre pas tant épris de la spontanéité 
amoureuse que du moralisme bourgeois dont son théâtre, dans 
un autre registre, témoigne également^". Ce Diderot, qui disait 
dans la Satire première avoir le « tic » de « moraliser » (DPV, XII, 
28), est présent à divers endroits de la correspondance (voir la 
lettre à Grimm [ ?] sur la conduite de madame de Maux, X, 162- 
163), mais jamais de façon aussi soutenue que dans la série de 
lettres à Marie Madeleine Jodin. À l'évidence, Diderot s'impose, 
lorsqu'il écrit à cette jeune femme qu'il sent guettée par la disso- 
lution, un personnage hautement moral : « Je voudrois bien vous 
sçavoir heureux tous les deux [La lettre s'adresse à la comédienne 
et à son « protecteur», le comte Werner XXV de Schulenburg.]. Je 
n'ai pas le temps de moraliser. Il est une heure passée, il faut que 
cette lettre soit à la grande poste avant qu'il en soit deux» (VIII, 
165). L' épistolier endosse le costume de tuteur et devient alors un 
nouveau personnage de ses propres lettres — au point où Elisa- 
beth de Fontenay a pu se demander pourquoi Diderot oublie 
«d'être lui-même» dans les lettres qu'il adresse «à sa pupille^' ». 
Outre la moralité et les finances — Diderot s'est occupé des 
affaires des Jodin, comme l'a révélé Emile Lizé^^ — , la pratique 
théâtrale de la comédienne fait l'objet de conseils de Diderot, mais 
ces conseils sont surtout intéressants par le modèle auquel ils sont 
subordonnés : le découpage du temps de la religion catholique. 

Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Sacrifiez 
aux grâces, et étudiez surtout la scène tranquille ; jouez tous 
les matins, pour votre prière, la scène d'Athalie avec Joas ; 
et, pour votre prière du soir, quelques scènes d'Agrippine 
avec Néron. Dites pour bénédicité la scène première de 
Phèdre et de sa confidente, et supposez que je vous écoute 
(VII, 13). 



70. En 1830, Sainte-Beuve disait de cet échange que c'était un «admi- 
rable petit cours de morale pratique, sensée et indulgente» (Œuvres I. Premiers 
lundis. Début des portraits littéraires, texte annoté et présenté par Maxime Leroy, 
Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 80, 1966, p. 887). 

71. Elisabeth de Fontenay, op. cit., p. 141. 

72. Emile LizÉ, «Notes bio-bibliographiques sur Diderot», SVEC, 241, 
1986, p. 285-296. 



V autoreprésentation épistolaire 159 

La présence de rhomme moral (« supposez que je vous écoute »), 
la scansion religieuse (les deux prières, le bénédicité) et le choix 
du corpus racinien placent Factivité dramatique — en fait, il 
s*agit d'un seul de ses aspects : « la scène tranquille » — sous le 
signe de la moralité la plus traditionnelle^\ 

Les apostrophes et les formules de clôture témoignent de la 
retenue qui caractérise tout l'échange. Alors que les premières 
sont fort nombreuses et diverses dans la correspondance avec 
Sophie, elles sont réduites ici à leur forme minimale : « Mademoi- 
selle». Les secondes se refusent à toute légèreté: «Je vous salue et 
finis sans fadeur et sans compliment» (V, 105). Dans cet échange 
qui s'étend entre 1765 et 1769 et qui comprend dix- neuf lettres, 
Diderot ne se départ jamais de l'image qu'il veut projeter: celle 
d'un qui ne cède pas à la familiarité lorsqu'il s'agit de morale. 
Dans le même ordre d'idées, et pour s'en tenir à ce seul trait 
formel, on notera que la correspondance échangée entre Diderot 
et Voltaire repose sur un système d'apostrophes où le respect est 
déterminant (bilatéralement). Le pacte épistolaire n'a pas à être 
explicite — ce qu'il peut être lorsque l'autoreprésentation est 
forte — , mais il existe toujours : celui qui ne le respecterait pas — 
Diderot tutoyant Voltaire ou saluant légèrement sa pupille — 
pourrait entraîner la rescision de l'échange ou, à tout le moins, en 
fausser les données^^ L'être social est nécessairement divers: 
« C'est une chose bien bizarre que la variété de mes rôles en ce 
monde», explique Diderot à Sophie en septembre 1768 (VIII, 
178). L'épistolier se doit de l'être lui aussi. 



73. Diderot pousse la moralité plus loin : il recommande à mademoiselle 
Jodin d'abandonner le théâtre. Pour des informations générales sur ce person- 
nage, on consultera les textes d'Alphonse Daudet («Conseils de Diderot à une 
comédienne », dans Entre les frises et la rampe. Petites études de la vie théâtrale, 
tome 18 des Œuvres complètes de Alphonse Daudet, Paris, Alexandre Houssiaux, 
1909, p. 289-301), de Georges Roth («Diderot et sa pupille, mademoiselle 
lodin», Lettres nouvelles, 4: 44, 1956, p. 699-714), de Paul Verniére («Marie 
Madeleine Jodin, amie de Diderot et témoin des Lumières», SVEC, 58, l%7, 
p. 1765-1775) et d'Elisabeth de Fontenay {op. cit., p. 140-150). 

74. « L'annulation d'un contrat pour cause de vice radical ou en raison 
des préjudices qui en résultent pour une des parties porte le nom de rescision », 
suivant Fernand Sylvain (op. cit.» p. 209). 



160 Diderot épistolier 

De même, quand Diderot écrit à son frère l'abbé, les règles 
du jeu changent. On notera par exemple que la diversité des su- 
jets des lettres à Sophie fait place à un éventail restreint : la reli- 
gion et la tolérance sont les sujets les plus souvent abordés, 
comme Tétaient le théâtre et la morale auprès de mademoiselle 
Jodin. Le ton des lettres n'est évidemment pas le même, les sujets 
religieux créant entre les deux frères un échange qui est loin 
d'être exempt de violence verbale: «Tu m'as écrit une dernière 
lettre à laquelle on ne répond pas avec une plume. Hé bien, 
malgré cela, s'il ne falloit que quelques bonnes palettes de mon 
sang pour redresser ta tête et adoucir ton cœur farouche, elles 
seroient tirées tout à l'heure» (XII, 169). De plus, Diderot s'ap- 
plique à répondre article par article aux lettres de son frère, tout 
«méchant», «acariâtre», «insolent» et «fanatique» qu'il est 
(XII, 170) : «Mon cher abbé, tu es si bête, mais si bête, que tu ne 
t'aperçois pas que tu te contredis d'une ligne à l'autre» (XII, 
163). Si spontanéité il y a, elle suit le déroulement de la lettre 
reçue et a pour effet de transformer l'échange informel en débat 
d'idées : « Il faut donc vous démontrer que vous avez prêché la 
haine contre moi à mon père, à ma sœur, à ma femme, et à ma 
fille. Je vais tâcher de vous satisfaire» (XII, 159). Le dialogue 
épistolaire est constamment menacé par la rupture entre les deux 
frères (rupture d'ailleurs consommée): «Voilà la dernière lettre 
que tu recevras de moi. Je te dispense d'y répondre. Ne m'écris 
que lorsque je pourrai te servir. Alors, dispose de moi» (XII, 
134), écrit Diderot le 25 septembre 1772, puis, six semaines plus 
tard: 

Monsieur l'abbé, je ne suis nullement votre serviteur. Je suis 
un bon philosophe indigné de l'outrage, sensible à l'injure, 
à l'injustice, à la dureté, à la noirceur; mais tout prêt à 
recevoir son frère, sans aigreur, sans reproches, sans ressen- 
timent, lorsqu'il lui plaira de se remontrer. Jusqu'à ce 
moment : paix et silence. Plus de lettres à recevoir, plus de 
réponses à faire (XII, 176). 

Dans ce cas, le pacte est modifié par la nécessité d'avoir le dernier 
mot. Enfin, le pacte de régularité, pour les raisons qui viennent 
d'être évoquées, n'est pas déterminant: on verra plus loin que 



V autoreprésentation épistolaire 161 

Diderot n ouvre pas des lettres de son frère; il lui arrive égale- 
ment de ne pas se dépêcher pour écrire : « Je ne suis jamais pressé 
de vous écrire, parce que je le suis encore moins de recevoir vos 
réponses. Vous crevez de bile, et vous êtes d*une tristesse à périr » 
(XII, 158). Un pacte épistolaire en creux — ne pas écrire, pour ne 
pas avoir à lire — est aussi un pacte^^ 



Les pactes épistolaires dépendent donc en partie de l'identité du 
destinataire et du moment où sont écrites les lettres : le pacte qui 
unit Sophie Volland et Diderot n'est pas le même que celui entre 
Diderot et Marie Madeleine Jodin ou son frère ; plusieurs pactes 
jalonnent la correspondance avec Sophie. À cette double spécifi- 
cité, qui reste cependant subordonnée aux conditions générales 
du pacte épistolaire, il convient d'en ajouter une troisième, qui 
n'est peut-être, en fait, que la condition des deux premières. En 
1781, Diderot écrit à Angélique une lettre plutôt sombre: 

Je ne sçais, mon enfant, si tu as grand plaisir à me lire, mais 
tu n'ignores pas que c'est un supplice pour moi que 
d'écrire; et cela ne t'empêche pas d'exiger encore une de 
mes lettres; voilà ce qui s'apelle de la personnalité toute 
pure, et se donner à soi-même bien décidément la préfé- 
rence sur un autre, et quel autre encore? (XV, 252-253) 

Jean Varloot propose trois explications à cette remarque qu'il 
croit «certainement sincère^^»: «Physiquement, cela pourrait 



75. La rupture entre les frères est causée par l'impiété de l'aîné, par le 
mariage d'Angélique avec Caroillon de Vandeul, soupçonné d'irréligion, et par 
des raisons économiques liées à l'héritage laissé par Didier Diderot à ses trois 
enfants : « J'avois un frère sur l'amitié duquel je pouvois compter, en remplissant 
quelques conditions stipulées entre nous. J'ai rempli ces conditions à la rigueur. 
Je n'en ai pas moins perdu mon frère. Je rentre donc dans tous mes droits. Tout 
pacte est donc anéanti entre nous, et je suis maître de faire tout ce qu'il me 
plaira, sans qu'il ait aucune raison de se plaindre» (XII, 133). On ne saurait 
mieux résumer l'économie du commerce épistolaire entre les deux frères. 

76. Il peut alors s'appuyer sur des passages des lettres de Voltaire à 
Diderot: «Vous n'écrivez que dans les grandes occasions» (XII, 61); «On dit 
que vous n'aimez pas trop à écrire des lettres» (XV, 20). Ces passages doivent 
cependant être interprétés dans le contexte du difficile dialogue épistolaire entre 



162 Diderot épistolier 

signifier un affaiblissement de la vue, mais on verra qu'il est ca- 
pable de lire Gil Bios. Moralement, c'est le dégoût pour la corres- 
pondance. Intellectuellement, c'est l'abandon de la création.» 
L'éditeur choisit l'explication morale : « La seconde raison est l'es- 
sentielle », mais sans donner de preuve textuelle de ce qu'il avance 
(XV, 253 n. 2). Plutôt que de favoriser une réflexion fondée sur 
la sincérité supposée de l'épistolier, on interprétera la lettre à 
Angélique à la fois comme un moment singulier d'un pacte épis- 
tolaire particulier et comme une stratégie textuelle convenue, 
voire une topique du pacte épistolaire général : à une époque de 
sa vie, Diderot dit que la correspondance est pour lui un « sup- 
plice », mais, parce qu'il écrit à sa fille, il ne peut céder à l'aban- 
don qu'implique ce supplice, ce qui le pousse donc malgré tout 
à écrire, et longuement : « Pour un homme dont le désespoir est 
de faire des réponses, en voilà une suffisamment longue» (XV, 
257). Quand il s'agit d'écrire à Angélique, le «supplice» et le 
«désespoir» de Diderot ne sont que rhétoriques: c'est sur eux 
que s'appuie la composition épistolaire. S'il est un pacte univer- 
sel, c'est celui-là : malgré tout, je t'écris. 

Le commerce épistolaire 

Tout se compte, tout se mesure. 

Diderot, Plan d'une université, 1775 
(LEW, XI, 771) 

Afin d'abolir l'absence, les correspondants ne cessent d'insister 
sur la matérialité de l'échange épistolaire et de représenter le 
pacte qui les unit : dans l'absence, tout est différé, sauf la lettre. 
Celle-ci ne peut se substituer à l'absent que si ce dernier respecte, 
et soi avec lui, les règles du « commerce^^ » épistolaire. Un contrat 



les deux écrivains (sur cet échange, voir José-Michel Moureaux, « La place de 
Diderot dans la correspondance de Voltaire : une présence d'absence », SVEC, 
242, 1986, p. 169-217). 

77. C'est le mot qu'utihse le xviii* siècle pour désigner l'échange épisto- 
laire ; il « signifie (...) Communication & correspondance ordinaire avec quel- 
qu'un, soit pour la société seulement, soit aussi pour quelques affaires. [...] Ils 



V autoreprésentation épistolaire 163 

est passé entre les épistoliers: pour «abréger» l'absence, pour 
r« alléger» (III, 155), pour en «tempérer les douleurs» selon le 
mot de Rousseau dans ses Confessions^^ y pour essayer de différer 
la souffrance, ils doivent s'engager à échanger régulièrement, à 
écrire longuement, à ne rien se cacher, à tout faire pour qu'aucun 
texte ne manque à la relation, à ne jamais perdre des yeux le 
passage du temps. L'apurement est fondateur de ce commerce, 
car quiconque est respectueux des règles de l'échange refuse 
d'être obéré : les bons comptes font les bons épistoliers. Les for- 
mulations de ce précepte (épistolaire, commercial) abondent: 

Eh bien! mademoiselle, voilà ma quatrième; et si une de 
mes lignes vaut une page des vôtres, où en êtes-vous? 
quand serez vous quitte? Mais dormez sur cette dette. J'ai 
de la conscience, et je sçais bien qu'un grain d'or vaut une 
grosse masse de billion (à Sophie Volland, VIII, 160) ; 

Commençons, Mademoiselle, par arranger nos comptes; 
ensuite nous causerons d'autre chose (à Marie Madeleine 
Jodin, VIII, 237) ; 

Mad"' Volland, j'ai reçu vos quatre lettres. N'en soyez point 
inquiète. Je serai plus exact à l'avenir, et j'espère qu'à votre 
arrivée à Paris, lorsque nous réglerons nos comptes, je ne 
serai pas en reste (IX, 80). 

Pesée des lignes et des pages, reconnaissance de dettes, valeur 
relative, comptes à arranger ou à régler, quittance : les lettres for- 
ment, au sens commercial du terme, un grand livre^'. Tout y est 
consigné : le nombre et la longueur des lettres, leur ordre d'expé- 
dition et de réception, le poids de chacune pour chacun, la 



entretiennent commerce de lettres, ou par lettres. Ils ont commerce de nouvelles. 
Commerce d'esprit. Commerce de Littérature» (Ac. 62). On le trouve plusieurs 
fois sous la plume de Diderot (II, 290; III, 43-44, 49 et 263 ; IV, 232 ; V, 166; VII, 
190 et 193; VIII, 131). 

78. Rousseau, Les confessions, introduction, bibliographie, notes, relevé 
des variantes et index par Jacques Voisine, édition révisée et augmentée, Paris, 
Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1980, p. 31. 

79. Voir encore: I, 172 et 249; Ili. 102 et 251 ; IV, 109; VIII, 104 et 1 16; 
XIV, 74; XV, 125-126. 



164 Diderot épistolier 

comparaison des investissements respectifs, les échéances et les 
retards, Fidentité des messagers et des lecteurs, etc.*^ Le balance- 
ment épistolaire n est pas que le mouvement pendulaire dans 
lequel la lettre de l'un entraînerait la réponse de Tautre, et vice 
versa; il s'agit aussi de faire la balance des comptes. 

On trouve l'exemple achevé de l'importance accordée à ce 
que Geneviève Haroche-Bouzinac appelle le « thème postal*^ » 
dans la lettre à Sophie du 31 août 1760. Le texte est long, et c'est 
justement par sa longueur qu'il est significatif. Chaque détail a un 
rôle à jouer dans la transmission épistolaire, que Diderot rêve ici 
sans parasites ni bruits. 

Voici ma quatrième. La première m'a fort inquiété. J'ai cru 
qu'elle avoit été interceptée, et par qui encore ? Vous l'avez 
reçue à Chaalons. Les deux suivantes vous ont été écrites, à 
Vitry, à l'adresse de M' de Maux ; l'une sous le contreseing 
de M' de Courteil, où je vous souhaitois une bonne fête et 
vous priois de m' indiquer comment et par quelle voye je 
vous ferois passer sûrement le petit bouquet que je vous 
avois destiné. L'autre tout simplement par la poste, où je 
vous rendois compte de ma vie depuis le jour que je vous 
avois perdue. 

Hier samedi, au soir, d'Aminaville m'envoya vos 
numéros 4 et 5. Croyez-vous que, par le besoin que j'ai 
d'entendre parler de vous, je ne conçoive pas tout celui que 



80. Bruce Redford indique que James Boswell tenait un «Registar of 
letters » dans lequel il consignait la date d'envoi de ses lettres et les décrivait ou 
les commentait en quelques mots {The Converse of the Pen. Acts oflntimacy in 
the Eighteenth-Century Familiar Letter, Chicago et Londres, University of Chi- 
cago Press, 1986, chap. 5) ; en outre, l'épistolier gardait soigneusement les lettres 
reçues, prenait copie de celles qu'il envoyait et communiquait ces procédés à ses 
correspondants {ihid., p. 199). Jean-Jacques Rousseau, de son côté, à partir de 
1763-1764, a constitué «un copie-de-lettres, recueil de pièces justificatives pour 
ses Confessions. Ce recueil comportait un choix, non seulement de ses propres 
lettres, mais aussi de celles qu'il avait reçues» (Ralph Leigh, dans Rousseau, 
Correspondance complète. Tome I. 1730-1744, édition critique établie et annotée 
par R.A. Leigh, Genève, Les Délices, Institut et musée Vohaire, 1965, p. xix). Sur 
cette question, voir Benoît Melançon, «Le malentendu épistolaire. Note sur le 
statut de la lettre dans Les confessions». Littérales, 17, 1995, p. 77-89. 

81. Geneviève Haroche-Bouzinac, op. cit., p. 183-187. 



V autoreprésentation épistolaire 165 

vous avez d'entendre parler [de] moi? Je ne serois pas assez 
aimé, si les jours de poste n'étoient pas pour vous et pour 
moi des jours de fête, et je n'aimerois pas assez. Mais puis- 
qu'il est si doux pour nous de nous écrire ; puisque c'est la 
seule consolation qui nous reste, puisque ce reste de com- 
merce doit nous tenir lieu de tout pendant deux mois au 
moins, tâchons, s'il se peut, de mettre quelqu'arrangement 
dans notre correspondance (III, 43-44). 

(Suivent deux paragraphes décrivant avec force détails cet «arran- 
gement».) Numérotation des lettres de façon à s'assurer que rien 
ne se perde («ma quatrième», «vos numéros 4 et 5»), présence 
éventuelle d'un tiers indiscret qui aurait lu « la première » de Dide- 
rot et qui oblige à trouver une façon de transmettre « sûrement » 
le bouquet destiné à Sophie, lieux où sont écrites, envoyées et lues 
les lettres (Chaalons, Vitry), identification des intermédiaires 
(monsieur de Maux, monsieur de Courteil[les]), apparence phy- 
sique des objets expédiés («le contreseing»), allusions au contenu 
des lettres (dans les dernières lignes du premier paragraphe) et 
aux modalités de leur circulation postale (le contreseing, la poste 
« tout simplement»), euphorie épistolaire («jours de fête », « il est 
si doux pour nous de nous écrire») et dysphorie amoureuse 
(«c'est la seule consolation qui nous reste»), réciprocité idéalisée 
(par le recours à l'antimétabole dans la deuxième phrase du 
deuxième paragraphe), équivalence de l'écriture et de l'amour, 
pesée des sentiments («je n'aimerois pas assez»), fonction de 
substitution de la lettre (« nous tenir lieu de tout ») : presque tout 
ce qui donne sa spécificité à la pratique épistolaire, particuliè- 
rement en tant qu'échange d'objets matériels, est évoqué ici". 



Diderot s'intéresse méticuleusement à toutes les facettes du com- 
merce épistolaire, ce mot étant entendu au sens d'une stricte 
économie des échanges, avec ses actifs et ses passifs. En 1768, il 
écrit à Sophie: 



82. Un développement semblable se trouve dans la lettre du 3 août 1759 
(II, 192). 



166 Diderot épistolier 

Où est le tems où mon impatience, mon dépit, ma colère 
vous auraient fait grand plaisir ? où vous auriez été enchan- 
tée que je n'eusse donné le tems ni à mes lettres ni à vos 
réponses d'arriver ? où deux jours passés sans avoir entendu 
parler de moi, m'auroient été reprochés comme un silence 
de deux semaines? Cela vous paroît injuste aujourd'huy. 
Vous êtes d'une justesse admirable dans vos calculs ; on ne 
sçauroit avoir plus de raison que vous en avez acquis ; vous 
ne vous fâchez plus ; vous ne voulez plus que je me fâche ; 
voilà qui est dit: je ne me fâcherai plus (VIII, 228). 

L'expression de cette attitude ne se limite pas à la correspondance 
avec Sophie. La même année, Diderot écrit à son ami Falconet: 

Que je ne m'attende pas à vingt pages? Je vois, mon ami, que 
le tems ne vous dure pas, quand vous m'écrivez. Depuis 
trois mois, j'en ai reçu plus de quarante. Aimez moi autant 
que je vous aime. Écrivez moi le plus souvent et le plus que 
vous pourrez. Je suis en fonds. J'ai de quoi m'acquitter. Il 
me semble qu'on soit moins sûr de l'existence et des 
sentimens de ceux qui nous sont chers, à proportion de 
l'intervalle qui nous en sépare (VIII, 116). 

L'échange épistolaire n'a rien d'immatériel, il est affaire de chif- 
fres autant que de sentiments*^ : « J'ai compté sur vous pour toute 
ma vie ; si vous me laissez là, je resterai seul » (X, 188). L'épistolier 
veut faire nombre : « Dieu soit loué, en voilà quatre d'arrivées ! Il 
en reste trois qui vont à vous, sans compter celle-cy» (V, 73, 



83. C'est vrai de l'échange premier, du destinateur au destinataire, mais 
aussi de l'inscription de la lettre dans le circuit commercial par la suite. Pour le 
dire comme Michel Delon, les lettres «constituent un objet de prédilection 
pour les collectionneurs, donc pour les marchands» («Éditer la correspon- 
dance», dans Georges Dulac (édit.), « Éditer Diderot», SVEC, 254, 1988, p. 400). 
En France, la divulgation des autographes est, selon Pierre Riberette, rendue 
difficile par les lois successorales, et des personnes possédant des inédits refu- 
sent de les voir publier, sous prétexte que leur prix sur le marché en souffrirait 
(«On Editing Chateaubriand's Correspondence », Yale Fretich Studies, 71, 1986, 
p. 134-135)! La lettre est toujours un objet de valeur, et cette valeur s'accroît 
d'autant plus que la critique — cet ouvrage, par exemple — s'intéresse à elle. 
La lecture est aussi une source de plus-value. 



V autoreprésentation épistolaire 167 

incipit); «Si cette lettre part demain matin, vous en pourriez 
bien recevoir quatre à la fois» (V, 137); «je ne conçois pas moi 
même comment on peut allarmer, inquiéter, faire du mal à celle 
qu'on aime, quand il ne faut que quatre lignes bien douces pour 
le lui épargner, et que Tâme toujours la même en dicteroit un 
cent tout de suite» (IX, 85). En lui se tapit un comptable (qui 
feint de s'ignorer) : c'est lui qui reproche à Sophie ses « calculs » 
d'une «justesse admirable», qui dit à Falconet être «en fonds» 
pour s' « acquitter », qui compte les pages reçues («plus de qua- 
rante») et qui fixe les ordres de grandeur («Aimez moi autant 
que je vous aime. Écrivez moi le plus souvent et le plus que vous 
pourrez. [...] Il me semble qu'on soit moins sûr de l'existence et 
des sentimens de ceux qui nous sont chers, à proportion de l'in- 
tervalle qui nous en sépare»). Plus que la simple utilisation d'un 
vocabulaire comptable*^ ou arithmétique, ce qui importe ici est la 
possibilité de comparaison qu'elle entraîne: «vous souffrirez 
beaucoup; la même peine que moi! Cette idée double la 
mienne» (III, 144); « Connoissez-vous la centième partie de ma 
passion?» (IV, 42); «Ne me regrettez pas autant que vous êtes 
regrettées ; cela vous feroit trop de mal » (XIII, 16) ; « Ah ! Sophie, 
Sophie ! foible comme tu es, si tu souffrois la moitié de ma peine, 
tu n'y résisterois pas®^ » La consolation est affaire de comparai- 
son : « Je voudrais que vous m'aimassiez comme je vous aime**. » 
Diderot écrira d'ailleurs un jour, de façon irréfragable: «votre 



84. Dans la lettre à Sophie du 31 juillet 1762, «Diderot emploie, pour 
désigner la livre, le sigle H, habituel aux comptables» (lean Varloot, LSV, 
p. 391 n. 173). 

85. V, 129. La formulation, au pronom personnel et au substantif près, 
était la même en septembre 1760: «0 mon amie, si vous souffriez seulement la 
moitié de mon ennui, vous n'y résisteriez pas» (111, 70). 

86. IV, 64. Les occurrences de cette arithmétique amoureuse, qui s'ap- 
puie le plus souvent sur l'antimétabole, sont nombreuses: III, 52, 53-54 et 282; 
XII, 230; XIII, 214; XIV, 13. On les trouve dans la correspondance amoureuse 
et dans la correspondance amicale; Diderot écrit à Grimm en mai 1759: 
«Seroit-il bien sûr que mon silence vous f)t autant souffrir que je souffre du 
vôtre? » (II, 140) La force des sentiments de Diderot, à laquelle il compare celle 
des autres, est marquée par le recours très fréquent au « combien » exdamatif. 



168 Diderot épistolier 

absence a bien été pour moi aussi longue que la mienne pour 
vous» (111,271). 

Le décompte des lettres est analogue à celui des jours. Il 
renvoie, en dernière instance, à l'absence, mais perçue en sa face 
quantifiable: «la peine s'accroît de jour en jour» (XIII, 79). De 
Russie, le 30 décembre 1773 — le moment est propice à l'évoca- 
tion du temps qui passe — , Diderot écrit à sa famille : 

Ah, ma femme ! ah, ma fille ! il faut vous aimer bien tendre- 
ment pour vous regretter au milieu de ces séductions [il 
s'agit de celles offertes par Catherine II] ! Cependant je vous 
regrette à tel point que je compte tous les jours, et que je ne 
calcule jamais les mois que dans notre nouveau stile, qui les 
avance de onze jours. C'est aujourd'huy le 19 X*"*" à Péters- 
bourg, et le trente à Paris (XIII, 142). 

L'artifice a pour objectif d'amoindrir la douleur causée par l'ab- 
sence, mais il reste subordonné à la volonté de l'épistolier de tenir 
le compte des jours. Ce que celui qui aime confie à la personne 
aimée, laisse entendre Diderot, c'est son temps. Ce temps, que 
l'épistolier compte, est un «bien» dont on doit lui rendre la 
«jouissance» advenant une rupture, comme le démontrent les 
lettres de Diderot au moment où il se sépare de madame de 
Maux : « Je demande deux choses qu'on ne sçauroit me refiiser 
sans tyrannie : la jouissance d'un bien que vous avez tant de fois 
regretté, de mon tems; et la liberté de m' éloigner, quand il me 
plaira» (à Grimm [?], X, 146). Le temps est déposé entre les 
mains de la personne aimée, mais ce dépôt a un terme, celui de 
l'amour lui-même: «je veux absolument la restitution de mon 
tems» (X, 142). 

Diderot revient sans cesse sur la nécessité de ne pas perdre 
de lettre, en les numérotant par exemple, ce qui est plus sûr que 
la seule datation: «Toutes ces dates ne m'apprennent rien. Je 
voulois sçavoir s'il n'y avoit eu aucune de mes lettres égarée» (III, 
118). Parmi les contemporains de Diderot, madame d'Épinay 
numérote aussi ses lettres: «J'ai reçu votre lettre répondant au 
n" 74», écrit-elle à Galiani en 1771 (XI, 254), de même que 
madame Du Deffand: «Adieu, Monsieur, n'oubliez pas de me 
parler de votre santé. Je numéroterai mes lettres, numérotez les 



V autoreprésentation épistolaire 169 

vôtres; c*est le moyen de savoir s*il ne s*en égare pas®^» et que 
Grimm, pour ses lettres à Catherine IP. La numérotation des 
lettres sert non seulement à s*assurer que rien ne se perd, mais 
elle est également justifiée par le croisement des lettres. C*est 
pourquoi Chompré peut écrire à Boissy d'Anglas : 

Nous nous reprochons souvent, mon ami, de ne pas écrire 
et cela faute de nous entendre. Ne nous grondons plus et 
soyons tous deux persuadés que, si nous n avons point de 
lettre aujourd'hui, nous en aurons demain. Tu dois actuel- 
lement avoir la preuve de ce que je te dis*^ ; 
Tu grondes encore de ce que je ne t'écris pas et tu as encore 
reçu de moi une longue lettre le lendemain peut-être du 
départ de la tienne^. 

En effet, comment savoir si l'autre a bien reçu toutes les lettres à 
lui adressées ? « Mademoiselle, nous avons reçu toutes vos lettres, 
mais il nous est difficile de deviner si vous avez reçu toutes les 
nôtres », déplore Diderot auprès de Marie Madeleine Jodin (VI, 
166). De même, à Sophie Volland: «J'ai reçu votre numéro 18. 
Mais le numéro 17, où est-il? qu' est-il devenu? La lettre de 
Chaalons doit-elle, ou ne doit-elle pas être comptée?» (V, 115); 
Dites-moi, je vous prie, combien vous avez reçu de lettres de 
moi, en comptant celle-cy» (V, 220, incipit) ; «Vous n'avez encore 
que deux de mes lettres ? J'en suis pourtant à la sixième. Je les ai 
toutes numérotées, afin que nous puissions nous assurer qu'il 
ne s'en est pas égaré. Regardez-y» (V, 61). La précision des ins- 
tructions («doit-elle, ou ne doit-elle pas être comptée?», «en 
comptant celle-cy»'') et la force de l'injonction («Regardez-y») 



87. Lettre de Madame Du Deffand à Horace Walpole, 19 avril 1766, citée 
par Benedetta Craveri, Madame du Deffand et son monde, Paris, Seuil, 1987, 
p. 252. 

88. Voir Sergueï Karp et Sergueï Iskul, avec la collaboration de Georges 
DuLAC et Nadejda Plavinskaya, «Les lettres inédites de Grimm à Catherine 
II», RDE, 10, avril 1991, p. 43. 

89. Chompré, op. cit., p. 97. 

90. Ibid., p. 99 

91. Un autre incipit, le 14 juillet 1762, comporte la même expression: 
Comment se fait-il que je reçoive à l'instant votre septième lettre, et que vous 



170 Diderot épistolier 

soulignent l'importance de Tenjeu : « combien vous avez reçu de 
lettres de moi»'*^ 

Eu égard à l'autoreprésentation épistolaire, la crainte de la 
perte autorise une triple lecture. On dira d'abord que chaque 
envoi est un pari contre la perte matérielle ou sémiotique: la 
lettre sera-t-elle reçue ou interceptée ? Si elle atteint son destina- 
taire, aura-t-elle auparavant été lue par d'autres? Sera-t-elle lue 
comme elle doit l'être? L'enjeu est de taille, puisqu'il s'agit de 
l'amour ou de l'amitié eux-mêmes, la lettre tenant la place de soi 
ou de l'autre. Une lettre perdue équivaut à la perte du corps et, 
en définitive, à la mort : « que seroit-ce si je vous perdois ? » (II, 
271). En deuxième lieu, la correspondance comporte aussi la 
possibilité d'une perte identitaire, car écrire une lettre suppose 
toujours un rapport à l'autre qui fonde le soi. L'absence de l'autre 
peut donc entraîner la perte de sa propre identité : « il n'y a per- 
sonne ici depuis que vous n'y êtes plus » (II, 118). Enfin, l'absence 
elle-même est une expérience de la perte: «je suis accoutumé à 
vous perdre pour six mois» (VII, 116). L'épistolier joue toujours 
gros jeu : voir une lettre se perdre — ou pire : la perdre soi-même 
— , ne pas en entendre le sens, ne pas toucher le destinataire, ne 
plus exister pour lui, sentir qu'il n'est plus là, avoir un avant-goût 
de l'absence définitive — voilà l'échec qui menace chaque lettre. 
Comme le dit Claire Pouget-Dompmartin : « Le discours de Dide- 
rot porte la marque de la conscience du risque encouru : celui de 
la lettre morte, perdue ou mal entendue^l » Une telle perte, irré- 
parable, ne cesse de menacer : elle est l'horizon de la lettre. 



n'ayez reçu que la quatrième des neuf que je vous ai écrites, en comptant celle- 
cy?» (IV, 38-39). L'obsession arithmétique — comment Sophie pourrait-elle 
avoir reçu une lettre que Diderot ne lui a pas encore envoyée («celle-cy»)? — 
n'est que partiellement tempérée par les phrases suivantes : « Mais laissons aller 
les courriers à leur gré ; aussi bien, ils ne pourroient jamais aller au gré de notre 
amour. L'homme passionné voudroit disposer de la nature entière. » Diderot ne 
laisse « aller les courriers » qu'après avoir fait ses calculs. 

92. Pour d'autres occurrences de notations sur la numérotation indis- 
pensable des lettres et d'indications de numéros reçus, voir: II, 239 et 287; III, 
43-44, 50, 112, 181 et 329; IV, 69, 72, 78 et 87; VIII, 230. 

93. Claire Pouget-Dompmartin, « Des "griffonnages d'auberge". Propos 
sur les Lettres, billets et fragments de lettres écrites par M. Diderot à Mlle Volland, 
depuis le l" juillet 1755 jusqu'au 10 juin 1774», Le Discours psychanalytique, 21, 



V autoreprésentation épistolaire 171 

Uépistolier s'attache dès lors à assurer le suivi de la corres- 
pondance, à vérifier qu'il reçoit toutes les lettres de ses correspon- 
dants, surtout celles de Sophie, et vice versa — jusqu'à l'absurde: 
« Combien de tems resterez- vous encore à Chaalons ? Si par hazard 
cette lettre ne vous y trouvoit plus, que deviendroit'elle ? » (III, 
69). Il multiplie les instructions sur les adresses et la circulation 
des lettres. Au marquis d'Adhémar, il écrit le 15 mai 1752 une 
lettre qu'a publiée Edward Mass: 

Je partirai Samedi prochain pour Langres où je pourrai re- 
cevoir de vos nouvelles. Ecrivez a Diderot fils chez m' Son 
père Place chambeau a langres. [...] Si dans L'intervalle De 
cette absence, vous avez a Ecrire a M' Poulliot, adressez 
votre Lettre chez moi. ma femme que J'y laisse La lui remet- 
tra, a M' poulliot Chez M' Diderot vieille estrapade au coin 
de la rue des poules, voila ma nouvelle adresse. Si vous 
veniez a la perdre. Ecrivez à l'ancienne adresse, et votre 
Lettre Sera toujours rendue'^ 

Tout compte — et est compté : « Comptez mes petits feuilletons, 
et vous en trouverez quatre, et puis une longue et volumineuse 
lettre à l'ordinaire, tout pleine de mes radoteries et de celles de 
mes amies » (V, 176). Commis aux écritures, ne quittant jamais sa 
contrepartie, Diderot n'est pas un amoureux oblatif et il refuse 
d'être perdant à l'échange: pas d'arrérages pour lui. Des lettres 
lui sont dues — « Si demain je ne reçois pas mes deux lettres, la 
tête m'en tournera» (II, 201) — , il les exige: «Je vous conseille 
de vous plaindre de moi, Mademoiselle ! Comptez mes lettres, et 
faites moi réparation, s'il vous plaît» (VIII, 188). Lui alimente 
consciencieusement son compte et évite de ne pas respecter le 
pacte: «Voici, mon amie, la lettre que je vous ai promise» (II, 



b: 4, décembre 1986, p. 8. Les occurrences du thème de la perte (de la lettre, du 
temps, de Tautre, de soi, etc.) sont nombreuses: I, 183; II, 265 et 320-321 : III, 
43-44, 184-185, 241, 319 et 358; IV, 64, 133 et 220; V, 223; VI!, 40 et 266; VIII. 
39 et 136; IX, 53; X, 90; XV, 58; XVI, 42. 

94. Dans Edward Mass, «Le marquis d'Adhémar: la correspondance 
inédite d'un ami des philosophes à la cour de Bayreuth», SVEC, 109, 1973, 
p. 97. 



172 Diderot épistolier 

294) ; « Je comptois avoir de la place pour quelques douceurs. Je 
comptois aussi répondre à mad' de Blacy. Mais voilà mes quatre 
pages remplies. C*est ma tâche. Bonsoir, mesdames» (VIII, 206) ; 
ou encore, et plus significativement : « Votre absence ne me déta- 
chera point. Je m'imposerai la loi de vous écrire tous les jeudis et 
tous les dimanches» (IV, 90). À défaut d'une réelle plénitude de 
la rencontre amoureuse — qui, il est vrai, exclut, du moins théo- 
riquement, la correspondance — , il rêve d'une plénitude épisto- 
laire: toutes ses lettres à elle («Arrivez donc, lettres de mon 
amie», III, 137; «J'ai reçu toutes vos lettres», III, 201-202; «Vos 
lettres me parviennent à de très longs intervalles, mais il ne s'en 
perd aucune », IV, 200), toutes ses lettres à lui : 

Chère amie, je suis désespéré. Il faut qu'il y ait une douzaine 
de mes lettres en l'air. Il y en a une surtout très étendue, 
grand papier, à sept ou huit feuilles coupées. Je vous y dis 
si bien combien vous m'êtes chère; vous l'auriez lue avec 
tant de plaisir, que je ne voudrois pas qu'elle se fut perdue. 
Quand elle vous sera parvenue, dites-le moi (III, 184-185, 
incipit). 

Si les interrogations de Diderot sont parfois simplement de cet 
ordre (il a peur qu'une de ses lettres ne se soit perdue, car il en 
est fier), dans d'autres cas ses inquiétudes confinent à l'obsession, 
comme en témoigne la lettre à Sophie du 7 septembre 1760, dont 
l'unique sujet est la réception des lettres : 

Pour Dieu, si ce billet vous parvient, aussitôt que vous l'aurez 
reçu, tranquillisez-moi en me marquant le nombre de lettres 
que vous aurez reçues et le commencement de chacune. Si 
celle-cy s'égare, j'aurai bientôt pris mon parti. Je ne ferai plus 
contresigner. [ . . . ] Je vous aime de toute mon âme, et qu'im- 
porte que je l'écrive, si mes lettres ne vous parviennent pas ? 
[ . . . ] Adieu, mon amie. Je trouve que vous prenez ces délais 
bien patiemment. Il y a de quoi me rendre malade^^ 



95. III, 60. L'année précédente, Diderot couvrait l'ensemble du circuit 
épistolaire : « Mais que m'importe qu'elle vous parvienne ou non, si elle ne doit 
point avoir de réponse» (II, 287). La réception des lettres par Sophie ne lui 
suffisait pas; il lui fallait une réponse. 



V autoreprésentation épistolaire 173 

Tout est lié: Famour, le silence épistolaire, la panique devant 
celui-ci, la numérotation des lettres (et, exceptionnellement, leur 
citation), la maladie éventuelle, Taccusation voilée («Je trouve 
que vous prenez ces délais bien patiemment»). 

Il est vrai que la lettre manquante («mes lettres en Tair»^) 
représente parfois une menace: «Et qui sçait ce qu*il y a dans 
cette lettre, en quelles mains elle est tombée ? et l'usage qu'on en 
fera^^?» Il arrive que le frère abbé (II, 192) ou Anne-Toinette (IV, 
232) lisent une lettre de Sophie destinée à Diderot, et le prince 
Golitsyn une lettre de madame Diderot à son mari (XIII, 82). En 
novembre 1762, relatant une anecdote mettant en scène Duclos, 
sa femme et Damilaville, Diderot démontre le danger « de tous les 
commerces de lettres, à moins qu'on ne prenne comme [lui] la 
précaution de les recevoir ailleurs, et celle de ne les jamais garder 
sur soi» (IV, 232). Ici dépeint négativement, le danger d'une lec- 
ture tierce peut pourtant être là source de griserie, comme dans 
la lettre à Sophie du 25 octobre 1761 : 

Je tremble de vous envoyer Miss Sara Sampsony de peur qu'il 
ne vous en arrive comme à moi et que si l'on venoit, comme 
on vient de me faire, à décacheter le paquet, on ne le taxât, 
et qu'il ne vous en coûtât une vingtaine de francs. Malgré 
cela, nous risquerons, si vous l'ordonnez. Il y a cent à parier 
contre un que nous réussirons. Voyez (III, 349). 

Ce pari épistolaire porte directement sur la matérialité de 
l'échange: son enjeu est la lettre elle-même. Le jeu en vaut la 
chandelle, mais c'est à la partenaire — Diderot joue avec Sophie, 
pas contre elle — de décider de la suite des événements**. 



96. La même expression est utilisée le 20 octobre 1760: «Adieu, adieu! 
Prévenez-moi de loin sur votre retour, afin qu'il n'y ait pas une douzaine de mes 
lettres en l'air qui aillent vous chercher à Isle quand vous n'y serez plus » (III, 182). 

97. IV, 73 ; voir aussi : X, 90 et Georges Dulac, « Diderot, Suard et le livre 
aux ''figures infâmes" (Une lettre inédite) », RDE, 5, octobre 1988, p. 31. La lettre 
interceptée est aussi un thème pictural (voir Geneviève Harochb-Bouzinac, 
«Iconographie épistolaire». Bulletin de VA.IR,E, 9, juin 1992, p. 29-32). 

98. On trouve de nombreuses autres occurrences du verbe « gager » dans 
a correspondance: «Je gage que si vous lisez» (III, 78); « le gage, si l'on veut 



174 Diderot épistolier 

Dans un tel contexte, chaque contretemps doit être motivé, 
chaque absence de lettre justifiée : « Je vous prie, ma bonne amie, 
de m'apprendre pourquoi je ne reçois plus vos lettres que le 
mardi» (V, 220). Cabsence de l'être aimé fait que l'on ne peut 
tolérer le manque de la moindre lettre, du billet en apparence le 
plus insignifiant (pour le lecteur non destinataire) : l'épistolier ne 
cesse jamais de récoler les lettres. S'il est en retard, il lui faut 
s'excuser, au prix de détails physiologiques précis. 

Il y a trois jours que j'ai cette lettre toute prête. Je l'écrivis 
chez Le Breton, au milieu des douleurs les plus aiguës que 
ma colique m'eût encore fait souffrir. Je comptois la porter 
le soir même chez d' Amilaville ; mais le mal, le mauvais 
tems et l'heure m'en empêchèrent. Le lendemain j'ai été 
alité. Hier on me purgea^^. 

Il faut de bonnes raisons pour échapper à l'empire de la lettre: 
«Que pensez-vous de mon silence? Le croyez-vous libre?» (II, 
263, incipit). Ainsi, le «Je n'ai pas la force de vous écrire» initial 
de la lettre du 19 novembre 1760 (III, 252) est-il contredit par 
l'existence même de cette lettre. Plusieurs lettres sont consacrées, 
elles, au «circuit» (III, 122) qu'elles parcourent, aux «allées et 



[...)» (IV, 100); «J'ai gagé avec l'abbé [...]» (V, 229); «Je gage qu'il vous a 
passé par la tête» (X, 90); etc. Voir aussi: II, 271 ; IV, 231 ; V, 93. Geneviève 
Haroche-Bouzinac a montré que la prudence est une des qualités de la lettre 
que mettent de l'avant les manuels épistolaires {op. cit., p. 66-67 et 186). 

99. III, 352. Diderot, qui avoue être « un homme qui n'a pas la clef de 
son derrière» (V, 40), n'épargne aucun détail à ses correspondants, non sans 
cocasserie parfois. Dans la lettre du 20 octobre 1765, par exemple, l'association 
d'idées a des effets étonnants : « Le travail de la journée m'avoit donné le soir un 
appétit dévorant. J'ai voulu souper; une fois, deux fois, cela m'a bien réussi; 
mais la troisième a payé pour toutes. J'ai fait l'indigestion la mieux condition- 
née ; mais avec de l'eau chaude, de la diète, des clystères, la médecine de maman, 
on guérit de tout; il faut encore y ajouter son tempérament et le mien. Présen- 
tez-lui mon respect et à mad' et à mad"^ de Blacy» (V, 146). Voir aussi: I, 37; 
II, 291 et 320; III. 346; VII, 116 et 141 ; VIII, 15 et 189; X, 64; XIII, 227; etc. 
Fernando Savater a souligné les liens du physiologique et du philosophique 
dans les Lettres à Sophie Volland {« Por amor a Sofia : una evocaciôn diderôtica », 
dans Francisco Lafarga (édit.), Diderot, Barcelone, Publicacions de la 
Universitat de Barcelona, 1987, p. 46-47). 



V autoreprésentation épistolaire 175 

venues» (III, 134) causées par les séjours de Diderot et de Sophie 
à la campagne (parfois Tun ou Tautre étant resté à Paris). La 
logique épistolaire suppose que soit représentée la circulation des 
lettres, au sens strict: la poste est omniprésente dans les lettres 
(III, 70-71, 79 et 102, par exemple). C'est elle seule qui peut 
assurer qu ils ne soient pas complètement absents l'un à l'autre. 
De même, la longueur des lettres est un des leitmotive de 
Diderot épistolier. Dans une lettre à Catherine II, Grimm évoque 
les « pancartes » de Diderot ; selon Jean Varloot, ce terme lui sert 
à «désigner les lettres longues et soignées» (XIV, 99 n. 4). Le 18 
juillet 1768, l'épistolier clôt une lettre à Falconet et à mademoi- 
selle Collot par des excuses : « Adieu, mes amis, adieu. Il n'y a là 
que quelques Ugnes; et c'est bien contre mon usage et contre 
mon gré ; car je n'aime rien tant que bavarder avec mes amis, et 
vous en sçavez quelque chose» (VIII, 72). À la même époque, il 
déclare, toujours à Falconet : « Je vous écris rarement, il est vrai. 
Mais en revanche quand je m'y mets, je ne finis point, surtout 
lorsque je suis à mon aise, que je puis ouvrir mon cœur et que 
je suis sûr que mes lettres ne seront pas interceptées» (VIII, 39), 
puis, dans une autre lettre : « Après avoir eu le courage de lire tout 
ce qui précède, il vous en restera peut être assez pour quelques 
lignes de plus» (VIII, 150). Neuf ans plus tôt, c'est à Sophie que 
Diderot révèle le plaisir que lui procurent ses longues lettres : « du 
train que j'y vais, je ne finirai point. Tant mieux, n'est-il pas vrai ? 
ma Sophie, si vous me lisez plus longtems'"^. » Il revient plus tard 
sur les raisons qui expliquent la longueur de certaines lettres : « Je 
ne me suis soucié que de les faire longues ; j'ai voulu vous occu- 
per longtems; j'ai voulu que vous me suivissiez pas à pas; j'ai 
voulu vivre sous vos yeux. Je ne tuerai pas non plus une puce sans 
vous en rendre compte» (V, 47-48). De telles remarques sont plus 
lourdement chargées de sens lorsqu'elles donnent lieu à des com- 
paraisons: ainsi, par exemple, quand, au «volume» qu'il écrit, 
Sophie se contente, mais c'est là le point de vue du destinateur, 



100. II, 222. Les expressions «ne finir point» ou «plus» (I, 185; II, 222; 
III. 174; Vil, 166-167 et 194; VIII, 124; IX, 32 et 160-161 ; X, 86) sont égale- 
ment utilisées dans d'autres lettres. 



176 Diderot épistolier 

d*une seule «ligne» de réponse'^' ou quand, finalement, elle se 
décide à écrire longuement : « Ah ! voilà ce qui s'appelle une let- 
tre, cela. Une fois en votre vie, vous aurez du moins causé cinq 
ou six pages de suite avec moi» (VII, 136). S'il arrive à Diderot 
de faire bref, ce n'est pas comme les autres : 

Je vous salue et vous embrasse ; si j'avois voulu allonger mes 
lettres en pattes de sauterelles, comme vous savez tous faire, 
mes quatre pages seroient pleines, et trompé par l'espace, 
vous auriez cru, sur la foi de mon griffonnage allongé, que 
j'avois beaucoup écrit. Mais je ne sçais rien surfaire (III, 162). 

Même pour définir son unicité (au moins à ce moment de la 
correspondance), l'épistolier doit mesurer, comparer («comme 
vous savez tous faire»), compter. 

Quand Diderot écrit : « Je mets si peu de prétention à ce que 
je vous écris, que, d'un courrier à l'autre, la seule chose qui m'en 
reste, c'est que j'ai voulu vous rendre compte de tous les instants 
d'une vie qui vous appartient, et vous faire lire au fond d'un 



101. III, 152. Cette opposition est reprise d'une lettre de 1759 (II, 320). 
On verra encore : « Et puis, mon amie, comptez mes feuillets, et vous verrez que 
j'ai donné au plaisir de causer avec vous plus d'heures que vous ne m'avez 
accordé de minutes» (VI, 35). Le 19 novembre 1760, Diderot, ne pouvant écrire 
qu'un « mot », alors qu'il voudrait plutôt envoyer « un petit volume », s'excuse 
de sa brièveté auprès de Sophie (III, 253). La semaine précédente, il notait: «Je 
vous écris seulement ce billet pour prévenir l'inquiétude que mon silence 
pourroit vous causer, ma tendre amie. 5 Jeudi je tâcherai de réparer la brièveté 
de celle cy. [ . . . ] Je ne me tiens pas quitte pour ce petit nombre de lignes. Le sujet 
est trop important pour n'y pas revenir» (III, 251). Comme c'est souvent le cas, 
la correspondance avec Sophie n'est guère différente de celle avec Falconet — 
« Voilà madame Diderot qui dit que je vous fais un livre et non pas une lettre » 
(VII, 106) — ou de celle avec Grimm : « Mais est-ce que vous n'avez pas reçu 
un volume de mon écriture, de cette écriture dont vous désespériez de voir une 
ligne?» (II, 140). Dans la même lettre, Diderot exige de son ami «un billet, 
grand comme l'ongle, qui dise seulement que vous vous portez bien, et que vous 
m'aimez». Auprès de Damilaville, Diderot se plaint de ne pas avoir reçu même 
un «petit chiffon» de Sophie, «grand comme le bout du doigt» (111, 82). 
Une contemporaine de Diderot, Julie de Lespinasse, opposera pareillement le 
«volume» et la «ligne» {Correspondance entre mademoiselle de Lespinasse et le 
comte de Guibert publiée pour la première fois d'après le texte original, édition du 
comte de Villeneuve-Guibert, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 344). 



V autoreprésentation épistolaire 177 

cœur où vous régnez» (III, 242), il ne fait quune dupe: lui- 
même. La correspondance, substitut de la présence, n*est pas que 
ce «reste» courant d'un «courrier» sur Tautre. Le calcul des 
pertes éprouvées et des revenus escomptés («la seule chose qui 
m'en reste») est peut-être aussi important que son projet expli- 
cite («vous rendre compte de tous les instants d'une vie qui vous 
appartient, et vous faire lire au fond d'un cœur où vous régnez »). 
Encore une fois, n'importe quelle correspondance est susceptible 
de donner lieu à de telles remarques: «En voilà cinq pages, 
es-tu content, Boissy? Il faut que je t'aime infiniment pour 
t'écrire une lettre aussi infiniment longue », demande, et répond, 
Chompré'^^ Chez lui, la logique du commerce épistolaire joue 
aussi, jusque dans le choix des termes : « Mais surtout je ne t'épar- 
gnerai pas la prose et ce ne sera jamais avec toi qu'elle tarira '°\ » 
La correspondance est affaire de dépense: celui qui économise 
(«je ne t'épargnerai pas la prose») ne remplit pas sa part du 
pacte. Dans la correspondance amoureuse comme dans l'amicale, 
ce ne peut être que parce qu'il aime moins — à moins que l'épis- 
tolier ne prévienne à l'avance les coups : « Ne te fâche pas de la 
brièveté de l'épître, quatre mots valent mieux que rien'^»; «Il 
vaut mieux, mon cher ami, t'écrire quatre mots que de ne te rien 
dire•°^ » La force de la relation qui unit les épistoliers se mesure 
en temps consacré à l'écriture et en nombre de pages. L'épistolier 
pingre est, dans la logique épistolaire, un mauvais épistolier, voire 
un tricheur. 

Le passage du temps, qui est un thème essentiel de la lettre, 
est aussi une réalité matérielle pour l'épistolier. La position de 
Diderot semble toutefois varier selon qu'il s'agit de la douleur de 
l'absence ou de la représentation du passage du temps au fil de la 
correspondance. En effet, Diderot insiste pour que Sophie numé- 
rote ses lettres et lui tienne un compte exact des lettres reçues et 
envoyées, soulignant par là tant la valeur qu'il attache aux lettres 
(objets, textes) que l'importance du contrat épistolaire passé 



102. CHOMPBé, op. cit., p. 101. 

103. Ibid., p. 72. 

104. IbitL, p. 115. 

105. Ibid., p. 185. 



178 Diderot épistolier 

entre eux. Cependant, il est un aspect de la matérialité de la lettre 
auquel il n'attache, ou ne semble attacher, aucune importance : la 
datation. Il déclare volontiers : «je ne sçais jamais bien le jour que 
je vis'°* » et, dès lors, ne se sent guère d'obligation quant à la date 
à laquelle il écrit: «au Grandval, ce mercredi, je crois, 15 8^''» 
(III, 150) ; «À Paris ce octobre 1761. Remplissez la date, je ne 
la sçais pas» (III, 351) ; « Dimanche; non, c'est 5 un jeudi que j'ai 
pris 5 pour un dimanche» (V, 61); «Dimanche ou jeudi» (V, 
109); «à Paris, ce. Ma foi, je n'en sçais rien, mais il me semble 
qu'il y a longtems que vous êtes parties'^l » Cette « inaptitude 
congénitale» de Diderot à dater ses lettres (Georges Roth, II, 13), 
qui est signalée dès le xviii'' siècle par ses correspondants'^^, peut 
être interprétée de quatre façons. 



106. II, 223. À Grimm: «J'ignore toujours le tems, et vais comme de 
coutume, brouillant les jours, les semaines, les années et les mois ; ainsi, aucun 
déchet dans ma conformité avec l'éternel» (XIV, 238-239). À Sophie: «Je ne 
serois pas ici, si j'avois pensé que c'est lundi et que Grimm est arrivé de la 
Chevrette. Mais je me console de cette distraction» (III, 218). 

107. IX, 71 ; voir encore: II, 242; IV, 93; X, 173; XIV, 240. 

108. L'abbé Galiani à madame d'Épinay: «Je suis honteux de n'avoir pas 
encore répondu à Diderot. Mais comme le philosophe ne connaît pas la durée 
du temps, il n'y aura ni tôt ni tard pour lui» (8 septembre 1770, X, 128); «le 
temps et l'espace sont devant lui comme devant Dieu : il croit être partout et 
être éternel» (15 mai 1773, XII, 211). Jean-Baptiste Suard au margrave de 
Bayreuth: «il n'a su de sa vie l'heure qu'il était» (XIV, 197). Grimm, Lettre à 
Sophie, ou Reproches adressés à une jeune philosophe, 15 août 1763: «Le philo- 
sophe m'a affligé ces jours passés, car il savait le jour du mois et de la semaine ; 
mais il prétend que c'est votre absence qui en est cause. Sophie, s'il apprend 
jamais à dater ses lettres, c'en est fait de son bonheur et de son génie. Revenez, 
et qu'il ne vous doive point cette funeste science » (II, 13). Grimm a été l'artisan 
inlassable de la création de l'image d'un Diderot insensible au calendrier (XV, 
86 et 143). Comme le lui fait remarquer Diderot le 13 décembre 1776: «Vous 
m'avez prédit que je sortirois de ce monde-cy sans avoir sçu quel jour et quelle 
heure il étoit, et votre prédiction s'accomplira. Je mourrai vieil enfant » (XV, 24 ; 
voir XV, 15). Il est vrai que Grimm, qui a beaucoup profité du temps de Dide- 
rot, avait tout avantage à prétendre que le temps ne comptait pas pour son ami. 
Diderot lui-même véhicule cette image : « Que pourrois je avoir de mieux à en 
faire (de mon temps] que de le donner à mon ami? Est ce que cette façon de 
penser n'est pas la vôtre?» (IX, 90; voir aussi I, 86). Écrivant à Sophie la même 
année (1769), sa position n'est pas tout à fait la même: «Grimm me prend tout 
mon tems» (IX, 80); «Je crois que nous nous aimons toujours bien, quoique 



V autoreprésentation épistolaire 179 

D'une part, Georges Daniel a proposé de considérer l'inca- 
pacité à dater qu'affiche Diderot non comme une réelle distrac- 
tion de sa part, mais comme un phénomène proprement litté- 
raire: Diderot ne serait pas un vrai distrait, mais plutôt un 
personnage en train de se construire une identité de distrait et 
d'improvisateur'^^. À l'encontre de cette interprétation, aussi 
séduisante soit-elle (l'accepter reviendrait à doter d'une cohé- 
rence interne ce qui paraissait jusque-là relever du tic personnel 
et à faire de la correspondance l'expression d'une intention 
«littéraire»), on notera que la construction, si c'en est une, se 
manifeste dès les premières lettres à Anne-Toinette Champion: 
« Je ne sçais quel jour du mois, mais c'est dix jours après mon 
départ» (I, 36). En outre, cette stratégie n'est pas limitée aux 
principales séries de lettres de Diderot. On en trouve des occur- 
rences dans des lettres à sa sœur Denise : « Ce dimanche au soir. 
Je ne sçais quel jour du mois. On peut, je crois, ignorer le jour du 
mois sans vous scandaliser» (XII, 22), à monsieur d'Hornoy: 
« Ce jeudi, je ne sçais î quel jour du mois d'aoust, 5 le lendemain 
de la Vierge. î 1781 » (XV, 263) et à Guéneau de Montbeillard : 
«Ce samedi, je ne sçais quel jour du mois» (VII, 15). La perma- 
nence de la difficulté à dater ne discrédite pas totalement l'hypo- 
thèse avancée par Georges Daniel, mais la stratégie de Diderot, 
active dans l'ensemble de la correspondance et non seulement 
dans certaines séries de lettres, oblige à en relativiser le pouvoir 
d'explication. 



cette maudite corvée dont Grimm m'avoit chargé m'ait souvent empêché de 
vous le dire à mon aise» (IX, 188). Le changement de destinataire explique bien 
des choses. 

109. Georges Daniel, U style de Diderot. Légende et structure, Paris et 
Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire», 240, 1986, p. 3 n. 18. 
Sans aller aussi loin, Jean Varloot signale la «paresse naturelle, entretenue et 
affectée de Diderot pour la mémoire des dates» (XIV, 218 n. 21). Il commente 
alors un passage d'une lettre de 1776 à Grimm: «Songez qu'au deux octobre 
prochain, j'aurai soixante-trois, quatre ou cinq ans, que sçais je? C'est un Age 
où Ton compte les années, qui touche de fort prés à l'âge où l'on compte les 
mois, et qui est tout voisin de l'âge où l'on vit au jour la journée» (XIV, 218). 
La formule de la dernière partie de la citation est reprise d'une lettre aux dames 
Volland (XIV, 67-68). 



180 Diderot épistolier 

D*autre part, si écrire équivaut à vouloir substituer un 
temps qui n'est pas douloureux, ou qui Test moins, à un temps 
qui Fest, celui de l'absence, ne peut-on pas émettre l'hypothèse 
que le refus de la datation est, pour Diderot, un refus du temps 
présent, du temps de l'absence, et une forme d'investissement 
très fortement connoté affectivement dans une autre temporalité, 
celle de la lettre ? Pour le dire autrement : le refus de la datation, 
donc d'un des aspects du temps épistolaire, serait une nouvelle 
façon de combattre le temps de l'absence. En novembre 1762 
Diderot utilise l'expression « tout à l'heure » pour situer un évé- 
nement qui s'est produit cinq jours auparavant^ ^°; le lecteur 
moderne, plutôt que de voir en ce phénomène la preuve d'une 
faible maîtrise de la chronologie, conclura à la volonté de l'épis- 
tolier de fondre dans un même temps — le présent de la lettre — 
toutes les temporalités, voire de les abolir dans ce présent épisto- 
laire : « je ne sçais jamais bien le jour que je vis. Je vous aime tous 
les jours, et je ne distingue que celui où je me crois plus aimé » 
(II, 223). À l'appui de cette lecture, on fera remarquer que la 
datation est beaucoup plus fi-équente dans la correspondance des 
dernières années. On expliquera ce revirement par le fait que la 
correspondance amoureuse est marginale à la fm de la vie de 
Diderot: l'absence n'aurait pas le même poids dans la lettre 
d'amour que dans d'autres types de lettres — et, par le fait 
même, la datation non plus. 

Plutôt que de s'interroger sur la construction de la figure du 
distrait ou sur le rapport qu'entretient l'épistolier avec le temps 
de l'absence, on pourrait se demander si l'image que veut donner 
Diderot de lui-même n'est pas, au fond, celle du généreux, de 
l'altruiste, de celui qui ne compte pas le temps qu'il dépense pour 
les autres — et pas seulement pour sa maîtresse. Cela expliquerait 
plusieurs passages dans lesquels Diderot parle de son travail 
auprès de Grimm, ou celui-ci, tiré d'une lettre à David Hume: 
« Je ne sçais si j'ai tort, mais le tems me paroît mieux employé 
pour un autre qui me le demande que pour moi. J'aurai toujours 



110. IV, 231. Voir aussi: II, 268; III, 225. Dans un sens semblable, Dide- 
rot utilise « un petit moment » : « Adieu, mesdames et bonnes amies. Encore un 
petit moment, et nous nous reverrons» (XIV, 68). 



V autoreprésentation épistolaire 181 

le tems d'écrire, et je saisis avec empressement le moment de bien 
faire'".» Fausse modestie? Culte de la bienfaisance commun à 
tout le siècle''^? Irréalisme? La réponse à ces questions importe 
moins que la nécessité d'y répondre à partir des textes et non de 
la réalité extraépistolaire. 

La dernière explication de la position de Diderot envers la 
datation dépendrait de sa conception de la correspondance 
comme totalité continue. Dans cette perspective, l'on pourrait 
avancer que la datation est moins importante que la numérota- 
tion, car c'est cette dernière qui permet le mieux de constituer les 
lettres en séries. S'il s'agit de s'assurer que toutes les lettres du 
destinateur sont parvenues au destinataire, ou qu'il a reçu toutes 
celles qu'on lui a envoyées, la numérotation présenterait des 
avantages supérieurs à ceux de la datation. De plus, elle aurait 
pour effet de rappeler que les lettres sont les maillons d'une 
chaîne de communication, et que chacune d'entre elles a une 
position précise par rapport à celles qui la précèdent et qui la 
suivent. La datation pourrait aussi permettre ce type d'organisa- 
tion, mais sans le caractère explicitement sériel de la numérota- 
tion: dater chacune de ses lettres les situe dans le temps; les 
numéroter les met en rapport les unes avec les autres, leur fait 
composer un tout, voire une somme, pour des lecteurs éventuels. 



111. VIII, 17. En 1767, c'est pour madame d'Épinay qu'il s'explique: 
« Madame, je suis l'homme des malheureux; il semble que le sort me les adresse. 
Je ne sçaurois manquer à aucun ; cela est au dessus de mes forces. Ils me dé- 
pouillent de mon tems, de mon talent, de ma fortune, de mes amis même dont 
ils ne me laissent que les reproches» (VII, 156), ainsi que pour Sophie: «Ne 
vois-tu pas que les importuns, mes amis, mes affaires, celles des autres ne me 
laissent presque pas le tems d'être seul avec toi?» (VII, 136) 

112. V Essai sur les règnes de Claude et de Néron comporte un passage 
dans lequel un «philosophe» répond au Sénèque du De brevitate vitœ'. «Ce 
n'est point un mauvais échange que celui de la bienfaisance dont la récompense 
est sûre, contre de la célébrité qu'on n'obtient pas toujours, et qu'on n'obtient 
jamais sans inconvénient. Je n'ai jamais regretté le temps que j'ai donné aux 
autres, je n'en dirais pas autant de celui que j'ai employé pour moi. Peut-être 
m'en imposé-je par des illusions spécieuses, et ne suis-je prodigue de mon 
temps que par le peu de cas que j'en fais: je ne dissipe que la chose que je 
méprise ; on me la demande comme rien, et je l'accorde de même. Il faut bien 
que cela soit ainsi, puisque je blâmerais en d'autres ce que j'approuve en moi. » 
(DPV, XXV, 364) 



182 Diderot épistolier 

Quelle que soit Texplication retenue de Fapparente indiffé- 
rence de Diderot en ce qui concerne la datation, qu'on la lise 
comme une stratégie littéraire, comme un refus du temps de l'ab- 
sence, comme Télaboration d'un personnage prodigue de son 
temps ou comme le signe que la continuité de la lettre est plus 
sérielle que temporelle, il reste que cette attitude est une cons- 
truction du texte: dans le commerce épistolaire, elle est un élé- 
ment investi de sens, comme elle le serait dans n'importe quel 
autre type de texte"^ En quoi l'épistolier prétendant ne pas con- 
naître la date — et le disant dans sa lettre — serait- il différent du 
narrateur de Jacques le fataliste refusant, dans l'incipit du roman, 
d'accorder la moindre importance à la rencontre de Jacques et de 
son maître, à leur nom, à leur lieu d'origine et de destination, à 
leur propos? 

La correspondance est représentée, dans la lettre, comme un 
système où l'actif (de soi) est toujours déficitaire du passif (de 
l'autre), où la demande excède douloureusement l'offre. Ce désé- 
quilibre (les comptes ne balancent pas toujours, on ne peut ja- 
mais fermer les livres) n'est pas perçu uniquement dans la stricte 
réciprocité idéalisée de l'épistolaire (le nombre de lettres, leur 
longueur, le fait de les dater, etc.) ; il surgit encore dans la pesée 
des sentiments échangés. L'amoureux est celui qui essaie de cal- 
culer, mais qui en est toujours pour de nouveaux frais: «Vous 
voilà donc encore absente pour un mois. Je ne vous avois accordé 
que jusqu'à la St-Martin, et je n'aime pas que vous dérangiez 
mon calcul. Il faut que je prenne patience sur nouveaux frais' '^ » 
À la bourse épistolaire, l'épistolier ne fait que de modestes profits, 
quand il en fait. L'intérêt sur son dépôt est parfois bien limité. 



113. Chez d'autres épistoliers, par contre, la datation joue un rôle uni- 
voque. Son importance et sa nécessité sont sans cesse soulignées par Chompré 
par exemple : « Non, Monsieur, je ne vous pardonnerai plus de ne pas dater » 
{op. cit., p. 83); «Date donc que je sache où t'adresser!» {ihid.., p. 155); «Je 
reçois à l'instant ta lettre sans date ni lieu, ni temps» {ihid., p. 224). 

114. III, 238. Le même syntagme est repris plus tard, Diderot révélant 
alors ses défauts à madame d'Épinay, au moment où il va partir pour la Russie : 
« je vous en demande un sincère pardon ; sauf à recommencer sur nouveaux 
frais si j'en réchappe. C'est la condition générale à laquelle vous ne voulez pas 
que je fasse une exception» (XIII, 48). 



V autoreprésentation épistolaire 183 

Uesprit est abattu, la tête lasse et paresseuse, le œrps en 
piteux état. Il ne me reste de bon que la partie de moi- 
même dont vous vous êtes emparée. C*est un dépôt où je la 
trouve si bien que j'ai résolu de Fy laisser toute ma vie. Ne 
me le conseillez- vous pas? (V, 94). 

Cette évocation du « dépôt » n est pas la première que livre Dide- 
rot. Le 7 octobre 1760, il écrivait déjà à Sophie: 

Le bonheur ou le malheur de votre vie est entre mes mains, 
dites- vous? Ce n*est pas comme cela. Le bonheur de votre 
vie est entre mes mains ; le bonheur de la mienne entre les 
vôtres. C'est un dépôt réciproque confié à d'honnêtes gens 
(III, 120-121). 

Et encore, le 18 octobre de la même année: 

Nous recevrons, vous, mes lettres, moi, les vôtres, deux à 
deux; c'est une affaire arrangée. Combien d'autres plaisirs 
qui s'accroissent par l'impatience et par le délai! Éloigner 
nos jouissances, c'est souvent nous servir. Faire attendre le 
bonheur, c'est ménager à son ami une perspective agréable ; 
c'est en user avec lui comme l'économe fidèle qui placeroit 
à un haut intérêt le dépôt oisif qu'on lui auroit confié (III, 
154-155). 

Malgré ce nouveau paradoxe — le fait de différer le plaisir est 
source de déplaisir (immédiat) et prédiction de plaisir (à venir) 
— et la réversibilité des rôles — dans le premier cas, la destina- 
taire des lettres est la dépositaire; dans le second, la réciprocité 
est soulignée par l'antimétabole ; dans le troisième, c'est le desti- 
nateur qui reçoit le dépôt — , il convient surtout de souligner 
l'emploi d'une même métaphore. Le « dépôt » est, dit le Diction- 
naire de l'Académie française de 1762, affaire de confiance («Le 
dépôt est un contrat de bonne foi») ; il lie profondément celui qui 
dépose au dépositaire (« Le dépôt est une chose sacrée») ; il s'inscrit 
dans un système d'échange («Meftre de V argent en dépôt»); il 
désigne, enfin, « Le lieu des Archives publiques ». La correspon- 
dance est un dépôt : de choses matérielles (les lettres) et de sen- 
timents («Combien d'autres plaisirs», «la partie de moi-même 
dont vous vous êtes emparée », « Le bonheur ou le malheur de 



184 Diderot épistolier 

votre vie»), dont il importe, d*un commun accord («Ne me le 
conseillez- vous pas?»), de tenir le registre, afin de les faire fi-uc- 
tifier («haut intérêt »)"^ 

S*agissant du roman par lettres, Janet Altman dit du « con- 
fident épistolaire» qu'il est «fondamentalement» un «archi- 
viste"^». Ce personnage est proche par plusieurs aspects de celui 
du comptable ici décrit, à ceci près qu'il se donne d'abord pour 
tâche de conserver les lettres, qu'il en a le dépôt, alors que le 
comptable, lui, les compte, les pèse, les évalue. Le premier garde 
les lettres, pour qu'elles puissent éventuellement être relues, tan- 
dis que le second sait qu'elles sont des armes entre les mains de 
qui sait compter. 

Vous avez besoin dans le commerce habituel d'un ami très 
indulgent, et vous l'avez trouvé. Je garde vos lettres. Quel- 
que jour je les remettrai sous vos yeux, et vous verrez jus- 
qu'où vous avez étendu le privilège de l'amitié. Il me semble 
que quand on est de chair, il ne faudrait pas croire que les 
autres sont de marbre (VIII, 121). 

L'archiviste peut ne jamais revenir aux lettres qu'il a retirées de la 
circulation. Dans le « commerce habituel », au contraire, les comp- 
tes ne sont jamais fermés ; celui qui possède « le privilège de l'ami- 
tié » est aussi détenteur du privilège sur ce texte qu'est la lettre et 
il peut l'exercer quand bon lui semble"^. C'est une des potentia- 
lités de la lettre, aussi bien que sa menace toujours ouverte. 



115. Voir aussi IV, 112. Dans la lettre du 22 juillet 1762, il n'est pas 
question de « dépôt », mais de « trésor » : « Ah, mon amie, je vous ai trop laissé 
voir dans mon cœur; vous comptez trop sur moi; vous en usez avec moi 
comme avec un trésor dont on s'est éloigné, mais qu'on est sûr de retrouver 
encore» (IV, 64). L'inaltérabilité de ce qui a de la valeur (Diderot impliquant 
qu'il est lui-même un trésor) est la même, quelle que soit la métaphore. 

116. Janet Altman, op. cit., p. 53. Par sa correspondance, Mallarmé se 
constituerait, dit Vincent Kaufmann, en «secrétaire-archiviste», en «bibliothé- 
caire comptabilisant les fragments du Livre» (op. cit., p. 193) ; contrairement au 
comptable diderotien, il rêverait de la dissolution de sa bibliothèque ou de ses 
archives — de la Littérature. Geneviève Haroche-Bouzinac découvre chez 
Voltaire épistolier une «comptabilité épistolaire» et une «comptabilité créa- 
trice» (op. cit., p. 184 et 336). 

117. Elisabeth Bégon ne dit pas autre chose au début de 1753: «Je n'ai 
jamais cherché à vous brouiller avec personne et si je me suis mêlée de vos 



V autoreprésentation épistolaire 185 

Des mots pour dire la lettre 

Si Diderot a caressé à certaines époques le projet de tenir ce que 
Ton appellerait aujourd'hui un journal intime, mais sans y parve- 
nir, on peut néanmoins découvrir dans ses lettres un des traits 
qui permettent d'unir ces deux pratiques de l'intime que sont le 
journal et la correspondance. Le diariste, praticien exemplaire du 
retour de la prose sur elle-même"*, commente régulièrement son 
écriture par l'usage d'une série de synonymes, généralement 
dévalorisants : 

Quand le monologuiste rêve du regard de l'autre, tout en se 
hâtant de l'exclure, c'est pour déprécier ce que lirait ce lec- 
teur hypothétique: ici fatras [le mot est emprunté à Amiel), 
ailleurs radotages^ écrivaillerie... Fatras déjà chez Stendhal, 
argument dissuasif. Ainsi se juge ce qui n'est pas encore 
tenu pour littérature"'. 

Le lecteur de la lettre, qui n'est pas, lui, un lecteur « hypothéti- 
que », est soumis à semblable équivalence. Le lexique de l'auto- 
désignation épistolaire chez Diderot n'est toutefois pas unique- 
ment péjoratif. En fait, il est dominé, sans y être confiné, par 
deux grands réseaux : la lettre est (trop) petite, elle est une parole. 
Mais celui qui écrit ne parle pas uniquement de ce qu'il écrit ; il 
se met lui-même en scène, personnage de ses propres lettres. 



affaires, ce n*a été qu'à la sollicitation de votre famille. J'ai leurs lettres que je 
vous ferai voir si jamais je vous revois, ainsi que la vôtre, dont j'espère que vous 
aurez du regret» (Lettres au cher fils. Correspondance d'Elisabeth Bégon avec son 
gendre (1748-1753), établissement du texte, notes et avant-propos de Nicole 
Deschamps, Montréal, Boréal, coll. «Compact classique», 59, 1994, p. 418). 

118. Pour Jean Rousset, le «premier trait générique» du journal est 
qu'il s'agit d'un texte «qui parle de lui-même, se regarde et se questionne, se 
constitue souvent en journal du journal » {Le lecteur intime. De Balzac au jour- 
nal, Paris, José Corti, 1986, p. 155). Ce trait générique est présent dés les ori- 
gines du genre, comme le révèlent les textes cités par Pierre Pachbt {Les baro- 
mètres de l'âme. Naissance du journal inrime, Paris, Hatier, coll. «Brèves 
Littérature», 1990, liv/140 p.). 

119. Jean Rousset, op. cit., p. 150. 



186 Diderot épistolier 

Diderot décrit souvent ses lettres en utilisant ce substantif ou 
ceux de «ligne», «mot», «billet», «dépêches» (III, 183), 
« feuillet» (XII, 230), etc., mais aussi, et plus significativement, de 
«riens'^'^», de «misères» (III, 333), de «bâtons rompus'^'», 
d*« historiettes» (III, 175; IV, 78), de «niaiseries» (IV, 205), de 
«folies» (I, 177; V, 72; XI, 65), de «griffonnage'"», de «bagatel- 
les [courantes]» (III, 45; VII, 138-139; XIII, 220), de «gue- 
nUles'"», d'« ébauche» (XIV, 74), de «généralités» (XIII, 43), de 
« poliçonnerie » (XI, 64), d'« apostille » (X, 107), de «chiffon» 
(III, 82; VIII, 42), etc. Cadjectif «petit» qualifie de nombreux 
substantifs qui désignent la lettre : « mot'^'* », « billet'^^ » — dont 
un « petit billet pantagruélique » (XIV, 44), qui suit un « petit mot 
pantagruélique» (XIV, 28) — , «notes» (V, 169-170), «ébauche» 
(V, 173), «bouquet» (III, 43-44), «feuilletons» (V, 176), «ser- 
mon» (I, 177; X, 116), «aventures burlesques» (III, 74), «bout 
de philosophie» (II, 208) et «bouffée philosophique» (VIII, 
200), «pincée d'amitié, de conseil et de raison» (VI, 239), 
«échantillon» (XIV, 20), «signe de vie» (XVI, 42), «listes de 
commissions» (XV, 15), «logogriphe» (X, 141), «préambule» 



120. Mais «ces riens mis bout à bout forment de toutes les histoires la 
plus importante: celle de l'ami de notre cœur» (III, 188). 

121. IV, 73. Grimm emploie cette expression en 1784 (voir Sergueï Karp 
et Sergueï Iskul, loc. cit., p. 45). Elle est courante au xviii' siècle: «On dit aussi. 
Faire une chose à bâtons rompus, pour dire, La faire à diverses reprises, // ne m'a 
parlé de cette affaire quà hâtons rompus» (Ac. 62). 

122. II, 223, 226 et 227; III, 15, 95, 162, 263 et 298; VI, 345; VIII, 200; 
IX, 50-51 ; XV, 37. Le mot est chez Chompré, qui avoue un « griffonnage hâtif» 
{op. cit., p. 184). Le Dictionnaire de l'Académie de 1762 ne fait référence qu'à la 
calligraphie dans sa définition du mot; rien ne porte sur l'écriture de la lettre. 

123. Diderot emploie ce mot pour désigner, dans une lettre à Grimm, les 
premières lettres à Falconet sur la postérité (XVI, 32) et, dans des lettres à 
madame Necker et au D' Clerc, ses textes en général («pauvres guenilles», XI, 
67 et XIV, 110; voir XIV, 42). Selon Jean Varloot, «Dans le vocabulaire de 
Diderot, "guenilleux" comme "guenilles" s'appliquent aux textes qui sentent leur 
improvisation» (XV, 192 n. 4). 

124. I, 203; II, 181 et 272; III, 117, 242, 253 et 315; IV, 109; V, 176; VII, 
211; VIII, 171; XII, 170; XIII, 34; XIV, 202, 219 et 239; XV, 37. 

125. II, 148; V, 223; XII, 150-151 ; XIV, 34; XV, 28. 



V autoreprésentation épistolaire 187 

(VIII, 115), «nombre de mots'^*». Malgré les allusions aux «let- 
tres immenses» (III, 150), à telle «longue, ennuyeuse épître» (IV, 
47), à certaine «énorme lettre» (VII, 138) ou à «quatre mortelles 
pages» (XIV, 220), le registre le plus fréquent est celui de la «pe- 
titesse » — de la lettre ou d'une de ses parties : « Je vous écris un 
petit mot à la hâte. Vous m'avez dit que vous [vous] contenteriez 
de quelques lignes, lorsque je n'aurois pas le tems de causer quel- 
ques pages, et je ne l'ai pas» (VIII, 171); «Tout mon plaisir se 
réduit à vous écrire quelques lignes à la dérobée» (IX, 139). Ce 
registre permet de construire des alliances de mots (presque) 
contradictoires'^^: «petit roman» (III, 159) ou «petit volume» 
(III, 202, 242 et 253). Les verbes sont de même nature et donc 
porteurs d'une connotation de légèreté ou de facilité, en tout cas 
de manque de sérieux: «marivauder» (III, 248-249), «brouiller 
du papier» (FV, 232), «barbouiller» (XII, 176), «griffonner'"». 
On ne s'étonnera pas de ce procédé, utilisé dans toutes sortes de 
contextes par Diderot '^^, mais il importe d'en souligner la fré- 
quence, d'autant qu'il vient à l'occasion se greffer sur des expres- 
sions récurrentes dans les lettres : « Rendons à mes amies un petit 
compte de ma conduite» (X, 157, incipit) ; « Je n'y sçaurois tenir; 
j'interromps mon Sallon pour causer un petit moment avec 
vous» (VII, 174, incipit). 



126. III, 251. On Ta déjà vu, la brièveté des missives est un défaut dont 
il faut s'excuser. Le 18 juillet 1739, Diderot à Grimm: «Je ne suis pas trop 
content de vous. De petites épitres, écrites à la hâte, et si courtes qu'à peine les 
a-t-on commencées qu'on est au bout. î Si vous êtes paresseux d'écrire, venez 
causer» (II, 172, incipit). 

127. À «Alliance de mots», Bernard Dupriez donne la définition sui- 
vante: «Rapprocher deux termes dont les significations paraissent se contre- 
dire» {Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris, Union générale 
d'éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, p. 31). 

128. II, 225 et 240; VI, 345; IX, 50-51 ; X, 45; XI, 248. 

129. Il désigne ses propres oeuvres, qu'il expédie à Catherine II, de «pe- 
tits ouvrages» (XIV, 84 et 121) et, à madame Necker, de «petits feuillets» (XI, 
67). Il déplore que les dames Volland ne soient pas à Paris : « Mais sçavez vous 
mon grand chagrin? C'est de n'avoir personne à qui lire une foule de petits 
papiers délicieux» (IX, 100). 



188 Diderot épistolier 

Le registre de l*oralité constitue le deuxième champ syno- 
nymique majeur. Il est usuel: «sermon'^^», « bavardage '^^> — 
tantôt «maussade» (IV, 186), tantôt «énorme» (Vil, 195) — , 
«causerie» (111, 276; V, 77 et 173), «entretien» (111, 159), «ver- 
biage» (1, 185), «conte» (Vlll, 218), «radoterie» (V, 176) et 
«radotage» (111, 146), et les verbes «causer^^^», «entretenir'"», 
«bavarder'^'*», «parler'"», «dire'^^», «conter'^^», «confier tout 
ba$^^^»y «jaser'^^», «adresser [la parole] ''*°». Inversement, ne 
pas écrire, en général ou sur un sujet en particulier, c'est se 
taire''*'. La lettre ne cesse de se désigner comme parole, conversa- 
tion, dialogue. 



130. I, 29, 177 et 182; IX, 87; X, 116 et 124. Chompré emploie le même 
terme {op. cit., p. 159). 

131. I, 217; IV, 78; VII, 169; IX, 201. L'épistolier se définit comme «un 
furieux bavard» (III, 241; voir III, 174). L'emploi de «bavardage» n'est pas 
limité à la correspondance, Diderot désignant du même substantif ses articles 
pour la Correspondance littéraire de Grimm (II, 151) ou ses Regrets sur ma vieille 
robe de chambre (IX, 207). Grimm qualifie ses propres textes du même substan- 
tif (DPV, XVIII, 96 n. 1). 

132. I, 185; II, 108, 118, 130, 217, 218-219, 271, 280 et 320-321 ; III, 96, 
108-109, 149, 183 et 187; IV, 43, 105, 117 et 124; VI, 35, 57 et 346; VII, 42, 49, 
118, 136, 157, 174, 177 et 194; VIII, 147, 171 et 237; IX, 42, 45, 79, 92 et 180; 
X, 126, 161 et 197; XI, 92; XII, 50. 

133. I, 172; II, 185, 188 et 202; III, 54, 70, 134, 180, 219, 250 et 333; IV, 
44, 64 et 170; V, 170 et 185; VI, 376; VII, 211; VIII, 124; XIV, 72 et 150. 

134. IV, 59; VIII, 72 et 170. 

135. I, 185, 233, 256 et 257; II, 190 et 323; III, 76, 157, 205, 308, 346 et 
352; IV, 59; V, 190-191 ; VIII, 214-215; IX, 135-136 et 205; X, 190; XII, 212- 
213 et 229; XIII, 34, 35, 117, 138, 225 et 228; XIV, 71 et 74. 

136. I, 37, 190, 222 et 233; II, 112-113, 118, 125, 175, 200-201, 203, 209, 
218-219, 293, 306 et 319; III, 99, 108, 117, 120, 121, 164 et 248; IV, 57, 113, 202 
et 230; V, 47-48, 175, 190-191, 215, 228 et 229; VI, 159; VII, 40, 61, 102, 105, 
138-139, 147, 148-149, 166-167, 179, 185, 201 et 214; VIII, 27, 71, 129, 147, 
170, 190, 205, 215 et 218; IX, 42, 70, 85-86, 92, 100 et 145; X, 127, 128, 155 et 
189; XII, 50, 126, 159, 175 et 218; XIII, 34, 116, 224 et 234; XV, 26 et 43. 

137. II, 118. 

138. XIV, 72-73. 

139. VIII, 96. 

140. V, 190-191. 

141. 1, 178 et 185. 



V autoreprésentation épistolaire 189 

Ces deux principaux réseaux n'épuisent évidemment pas les 
possibilités d*autodésignation de la lettre. Dans certains cas, le 
vocabulaire courant suffit à Diderot: «ordinaire» (X, 188; XIII, 
216), «paquet'^^» ou «volume'^^», pour désigner les lettres, sont 
communs (madame de Sévigné les utilisait déjà) et n*ont pas de 
valeur expressive particulière. Dans d'autres lettres, Diderot em- 
ploie des expressions personnelles, mais la plupart d'entre elles ne 
se rencontrent cependant qu'une seule fois, contrairement à celles 
regroupées ici, et ne dessinent pas, comme elles, des réseaux par- 
ticuliers de sens. L'épistolier a parfois recours à la « fable » pour 
décrire le contenu d'une de ses lettres (XVI, 57), parfois à la 
«remontrance», par allusion à une expression proverbiale 
(«Gros-Jean veut en remontrer à son curé», XV, 83). Il lui arrive 
de se prendre pour Rabelais et d'avouer qu'il « pantagruélise » 
(XIV, 31). Plus critique que de coutume, il se moque de son 
«radotage philosophique» (III, 146), là où madame Du Deffand 
aurait peut-être décrié une « métaphysique à quatre deniers*^ ». 

Enfin, il peut arriver que l'épistolier se peigne lui-même au 
moment où il écrit ses lettres. On ne sera pas étonné de le voir 
se présenter en «amant tendre et passionné» écrivant «à une 
femme qu'il aime» (V, 136) ou se désignant, «Crapuleux ou 
sobre, mélancolique ou serein », comme un amoureux constant : 
«je vous aime également'^^ ». Pour Grimm, il se fait « nouvelliste» 
(II, 155) et pour Catherine II, «Philosophe Gallo-russe» (XIV, 
122). C'est en ami reconnaissant qu'il se peint auprès de l'abbé 
Le Monnier — « quoi que Rousseau en dise, j'aime encore mieux 
que cette main qui trace ces caractères soit une main qui vous 
écrive que je vous chéris de tout mon cœur, et que j'accepte tous 
les services que vous m'offrez, que d'être une vilaine patte, mal- 
propre et crochue» (X, 205) — et en altruiste auprès de madame 



142. VII. 211; VIII, 201 et 214-215; X, 127; XIII. 78. 

143. II, 140; III. 152, 202. 242 et 253; VII. 215; VIII. 150. 

144. Correspondance complète de la marquise du Deffand, éditée par 
M. de Lescure, Paris, 1865, vol. 1, p. 426. 

145. II, 320. La même formule est adressée à Denise Diderot lors de son 
anniversaire: «Je vous aime toujours également» (XIV, 230). Les mots de la 
passion et de l'amour familial sont les mêmes. 



190 Diderot épistolier 

Necker : « Voilà une lettre d'un homme qui n est pas trop person- 
nel [au sens d'« égoïste»] et qui sera encore pleine de;e» (XV, 
76). 11 essaie alors de la convaincre d'aider la malheureuse Pillain 
de Val du Fresne et son mari : madame Necker a écrit à la femme 
— Diderot a lu ses lettres (XV, 78) — , mais cela reste insuffisant, 
d'où l'insistance diderotienne à solliciter une audience: «Je me 
suis engagé à écrire en leur faveur. Je le fais ; et si j'ai jamais désiré 
d'être utile, c'est dans ce moment» (XV, 78). Pour son frère, qui 
est triste « à périr » et crève « de bile » (XII, 158), Diderot se décrit 
comme « un bon philosophe indigné de l'outrage, sensible à l'in- 
jure, à l'injustice, à la dureté, à la noirceur; mais tout prêt à 
recevoir son frère, sans aigreur, sans reproches, sans ressentiment, 
lorsqu'il lui plaira de se remontrer» (XII, 176). Le personnage 
écrivant à Denise correspond à ses attentes à elle : « Puisque vous 
me défendez d'être badin, je vais tâcher de prendre mon sérieux » 
(XII, 18). L'ami fâché ne fait pas mystère de sa mauvaise humeur: 
« Je vais, mon ami, vous écrire avec humeur » (à Grimm, XI, 68, 
incipit). Auprès de la princesse Dachkov, il s'excuse de son silence 
en prétextant qu'il est « toujours, hélas ! le plus occupé des hom- 
mes» (XI, 18). Parce qu'il est «paresseux», il n'a pas écrit à Fal- 
conet et à mademoiselle Collot (X, 195). L'amant compréhensif 
va même jusqu'à proposer à sa maîtresse de ne pas venir le re- 
joindre, de faire durer l'absence, pour des motifs qui ont autant 
à voir avec l'expression de l'amour et d'une piété quasi filiale à 
l'endroit de madame VoUand qu'avec la nécessité de la constitu- 
tion du personnage de l'épistolier dans le texte : « Je n'approuve 
point votre retour ; il fait froid et mauvais ; la route sera longue 
et pénible. Regardez y de plus près. C'est pour vous et pour elle 
[madame VoUand, malade, est à Isle] que je parle, contre ma 
satisfaction la plus douce» (X, 190). Les identités épistolaires 
qu'emprunte Diderot dépendent trop étroitement, on peut le 
constater, des contextes d'énonciation pour que des règles géné- 
rales puissent être discernées : le faible taux de fréquence ne per- 
met pas les regroupements de substantifs et de verbes étudiés ici. 
Elles n'ont pas de valeur d'ensemble qui soit caractéristique, si- 
non celle de révélateur du caractère toujours construit du person- 
nage épistolaire. 



V autoreprésentation épistolaire 191 

Ces diverses formes d'autoreprésentation, qu'elles soient réguliè- 
res ou ponctuelles, peuvent être expliquées aussi bien généri- 
quement qu'historiquement. Génériquement : d'une part, malgré 
les nombreuses publications de correspondances à l'époque 
même de Diderot, la lettre familière n'est pas un genre noble, 
d'où sa dépréciation constante («griffonnages», etc.) — l'épisto- 
laire est un petit genre; d'autre part, la lettre est associée à 
l'échange oral, d'où le recours au champ lexical de la parole 
(«conversation», «causerie», «bavardage», etc.), ce qui a encore 
pour effet de la subordonner à la Littérature canonique. Histori- 
quement : parce que lire une lettre c'est toujours la relire, l'épis- 
tolier attentif à sa propre pratique est toujours en quelque sorte 
forcé d'annoncer qu'il sait être en train de reproduire des poncifs, 
des lieux communs; il déprécie donc sa propre écriture pour 
montrer qu'il n'est pas dupe, qu'il connaît la chaîne historique 
dans laquelle il s'insère. 

Relire, conserver, publier 

La lecture et la relecture des lettres sont des sujets qu'aborde 
souvent l'épistolier; ils sont un de ses thèmes privilégiés. Mais 
toutes les lettres valent-elles d'être relues? Tous les destinataires 
sont-ils dignes d'un échange réitéré ? Vanter les qualités épistolai- 
res de l'autre, c'est le constituer en interlocuteur valable et c'est, 
par le fait même, rehausser l'importance de ses lettres à soi. 
Quand Diderot écrit à Sophie : « J'ai eu la lettre. Je l'ai lue avec le 
plaisir que toutes me donnent» (III, 250) ou à Grimm: «Votre 
lettre m'a fait grand plaisir'^ », il leur indique que leurs lettres le 
satisfont, qu'ils sont dignes (épistolairement) de lui et qu'ils ne 
doivent pas cesser de lui écrire. Le commerce qu'entretient Dide- 
rot avec eux est alors valorisé. Cela veut- il dire pour autant que 
les lettres de Diderot sont destinées à la publication? Qu'elles 



146. X, 117. Voir aussi la lettre du 14 novembre 1769 à Grimm, dont 
Angélique Diderot vient de lire une lettre : « Elle a très bien senti et la douceur 
et la politesse et la facilité de votre style. le ne vous ai pas mieux lu qu'elle» (IX. 
212-213). 



192 Diderot épistolier 

sont constituées par leur auteur comme des textes littéraires qui 
feraient partie de ses œuvres complètes ? Aucune réponse défini- 
tive ne peut être apportée à cette question. Essayer d'y répondre 
oblige à s'interroger sur ce que pensait et faisait Diderot des let- 
tres qu'il envoyait et de celles qu'il recevait. 



Diderot ne lit pas que les lettres que publient les autres : il lit et 
relit ses lettres à lui et celles qu'il reçoit. Il lui arrive ainsi de se 
citer lui-même, de renvoyer à une de ses lettres antérieures. Le 15 
novembre 1762, il rappelle à Sophie ce qu'il lui a écrit «la der- 
nière fois : 11 y a bien loin d'isle à Châlons ; mais il y a bien plus 
loin encore de Châlons à Isle» (IV, 229). Qu'il ait en fait écrit: 
«Vous ne sçavez pas combien il y a loin d'isle à Châlons, mon 
amie, presqu'aussi loin que de Châlons à Paris» (IV, 225) a peu 
d'importance ; ce qui importe c'est que la lettre fasse retour sur 
elle-même, qu'elle se cite (même fautivement), qu'elle constitue 
la matière d'autres lettres. L'autocitation épistolaire (la lettre cite 
une lettre ou la paraphrase) est une des nombreuses facettes de 
l'autoreprésentation épistolaire. L'épistolier est, par définition, 
quelqu'un qui se met en scène (se) lisant et (se) relisant, dans la 
longue durée de l'échange (c'est l'exemple précédent''*^) ou dans 
la courte durée d'un même «fragment épistolaire '''^». 

S'il relit une lettre antérieure, ce peut être pour en rappeler 
le contenu au destinataire, pour dire qu'il l'a oublié — « Il y a si 
longtems de cette lettre que je ne sçais plus ce que c'est » (VIII, 
42) — , pour se corriger ou s'excuser: «Je crois vous avoir dit 
avant hier que je vous haïssois. Cela n'est pas vrai. Ne le croyez 
pas» (VIII, 190). S'il relit le texte qu'il est en train d'écrire, les 



147. Voir aussi: II, 148, 149, 154 et 209; III, 74, 76, 164, 180, 187 et 256; 
VI, 102; VII, 126, 136 et 214; VIII, 42, 131 (Diderot s'excuse à Falconet d'une 
de ses lettres antérieures), 146, 159 et 207; IX, 191-192 et 205; XI, 140; XII, 15 
et 165; XIII, 69, 142 et 224. 

148. IX, 150. Voir aussi: II, 107, 155, 208 et 320; III, 96, 182, 260, 266 
et 346; IV, 56; V, 67; VII, 185; VIII, 129; Anne-Marie Chouillet, «Deux 
lettres inédites de Diderot», RDE, 8, avril 1990, p. 10. 



V autoreprésentation épistolaire 193 

commentaires peuvent être fort divers: de l*autocritique — 
« Adieu, mes amies. Voilà une bien mauvaise lettre. Bien froide. 
Pas un petit mot ni d'amitié ni d'amour. Cela est bien mal. Je 
commets là une faute que je ne vous pardonnerois pas » (III, 315) 
— à l'attendrissement — « Je relis cet endroit de ma lettre, et il 
m'attendrit encore» (IV, 66) — , de l'autosatisfaction — «Je suis 
bien aise que ce dernier trait me soit venu, sans quoi j'aurois été 
bien mécontent de cette lettre. Si elle est maussade, c'est que ma 
vie l'est aussi» (IV, 172) — à la conscience douloureuse — «Je 
sens toute l'inutilité de ma remontrance ; mais mon devoir est de 
remontrer » (XVI, 68) — , de l'impatience — « Il y a dans le com- 
mencement de cette longue phrase, je ne sçais quoi d'incorrect et 
d'entortillé ; mais je n'ai pas le tems de m' expliquer plus nette- 
ment» (XI, 150-151) — à l'éclaircissement — «Je me relis et me 
demande s'il n'entre point ici de ressentiment. Aucun, mon ami ; 
je vous le jure, aucun » (VII, 185) — et à l'ironie — « La modicité 
du prix m'a rendu la qualité suspecte. (Voilà une frase cadencée 
qui put r Académie) *^^.» La relecture est enfin, comme l'a noté 
Maguy de Saint-Laurent, une expérience particulière du temps et 
de la répétition: 

Conserver [les lettres], c'est arrêter le temps, ne pas accepter 
Toubli et la destruction, se donner la possibilité, par une 
relecture, de retrouver le temps de l'amour, de le réanimer 
avec d'autant plus de vigueur que, dans ce bloc de docu- 
ments, les temps morts n'apparaissent plus... on n'y trouve 
que les témoignages répétitifs d'un amour qui ne connaî- 
trait, illusoirement, ni l'usure, ni la mort'^. 



149. III, 241. Georges Roth rétablit dans le texte «phrase» et «pue», 
mais donne en note les formes autographes «frase» et «put» (III, 241 n. 58). 
Y aurait-il là une plaisanterie orthographique qui lui échappe? 

150. Maguy de Saint-Laurent, «Cent lieues et dix-huit jours. Lettres 
d'amour en 1844», dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), Écrire. 
Publier. Lire. Les correspondances. (Problématique et économie d*un m genre litté- 
raire»). Actes du Colloque international: m Les correspondances». Nantes les 4, 5, 
6, 7 octobre 1982, Nantes, Publications de TUniversité de Nantes, novembre 
1983, p. 88. 



194 Diderot épistolier 

Relire, ce n'est pas qu'une nouvelle expérience du déjà-connu — 
c'est une expérience nouvelle, la création d'une lettre toujours la 
même (du moins en apparence) et pourtant autre à chaque nou- 
velle lecture'^'. 

L' épistolier est aussi celui qui expose comment lire : la lettre 
contient à l'occasion son propre protocole de lecture. Cela peut 
s'appliquer à des lettres déjà reçues, mais dont le destinateur a 
lieu de penser qu'elles peuvent déplaire au destinataire : « À pro- 
pos, je me rappelle qu'il pourrait bien y avoir dans ma dernière 
lettre quelque vivacité qui vous aura contristés. Je ne sçais plus ce 
que c'est, et j'espère que vous l'aurez oublié comme moi» (VIII, 
73). Masquées par le doute (« il pourrait bien y avoir») et l'oubli 
(«Je ne sçais plus ce que c'est», «vous l'aurez oublié comme 
moi »), les excuses de Diderot à Falconet et à mademoiselle Collot 
sont aussi une façon de lire une lettre déjà reçue. Même si la lettre 
a échappé à celui qui l'a écrite — parce qu'elle lui a échappé ? — , 
il tente de maintenir sa mainmise sur son sens. 

La valeur qu'accorde Diderot à ses propres lettres se révèle 
parfois par l'usage qu'il demande que l'on en fasse: «Je vous 
ordonne de serrer cette lettre, et de la relire au moins une fois par 
mois» (XII, 126), parfois par la panique à laquelle il succombe 
lorsqu'il croit, comme en juillet 1770, avoir perdu plusieurs let- 
tres qu'il vient d'écrire : « Tout cela étoit égaré. J'ai tout renversé, 
bouleversé, pendant deux heures; j'ai cru que j'en deviendrois 
fou» (X, 90). Si la lettre était sans intérêt, ou sans utilité, si 
Diderot n'en était pas fier, demanderait- il à sa fille de la relire 



151. «Lui», le personnage masculin du roman de Mireille Bonnelle et 
Alain Caillol, hésite à accepter le projet de «Elle» (relire les lettres qu'ils ont 
échangées puis les brûler), car «Ils allaient faire surgir des personnages qui 
n'existaient plus, des doubles qui avaient fait long feu...» {Lettres en liberté 
conditionnelle, Levallois-Perret, Manya, 1990, p. 15). À l'opposé, madame de 
Graffigny se réjouissait à l'avance du projet de Devaux, en octobre 1738: 
«C'est pourquoy je vous prie de garder mes lettres [C'est Devaux qui parle.], 
toutes mauvaises qu'elles sont. Je me fais un plaisir de rabâcher un jour avec 
vous en les relisant. Cela me rappellera mille choses qui pour lors seront toutes 
nouvelles pour moi» (Correspondance de madame de Graffigny. Tome I. 1716 - 
17 juin 1739. Lettres 1-144, préparée par English Showalter et al, Oxford, 
Taylor Institution, The Voltaire Foundation, 1985, p. 82 n. 29; voir aussi p. 79). 



V autoreprésentation épistolaire 195 

mensuellement? Écrirait-il à Falconet: «Et gardez ce volume, 
pour quelques unes de vos longues soirées d*hyver» (VIII, 150)? 
À Caroillon La Salette, à la suite d'un passage qu'il a pris la peine 
de souligner, et entre parenthèses: «deux lignes à méditer» (I, 
157; voir encore IX, 205 n. 1) ? S*il ne les considérait pas comme 
importantes, dirait-il à Grimm, à qui il a raconté Tépisode des 
lettres égarées: «Je vous jure que j'ai été très malheureux hier» 
(X, 91)? Des remarques permettent à Tépistolier de marquer la 
valeur que d'autres accordent à ses lettres, mais elles sont com- 
mentées de telle façon que la modestie est sauve : « Mad* de Maux 
prétends que je lui ai écrit du Grand- Val une lettre sublime sur 
la vie champêtre. Cela se peut, mais je veux que le diable m'em- 
porte si j'en sçais rien » (IX, 207). Les exemples d'un tel retour de 
la lettre sur elle-même, immédiatement relue par son scripteur 
ou reprise ultérieurement, sont légion dans la correspondance de 
Diderot. 

Ces commentaires de Diderot doivent être mis en relation 
avec les passages dans lesquels il commente les lettres de Sophie 
ou celles de Grimm. Même si les lettres de la femme aimée sont 
disparues depuis, ce que leur destinataire laisse entendre d'elles 
permet de déterminer comment Diderot percevait ses propres 
lettres : la lettre de l'autre devient le miroir de la sienne. La lettre 
du 7 octobre 1760 en témoigne: 

Les dix lignes où vous me dites qu'il n'y a rien dans vos 
lettres valent mieux que toutes les miennes. Si je vous avois 
dit les choses que j'y lis, et que j'eusse eu le bonheur de vous 
les persuader de moi comme je les crois de vous, je n'aurois 
plus qu'un souhait à faire ; c'est que le tems et ma conduite 
vous entretinssent à jamais dans cette douce opinion 
(III, 118). 

Même en faisant la part de la modestie et de la stratégie de séduc- 
tion, ce commentaire porte en lui une vision de la lettre qui est 
bien celle de Diderot lui-même: les lettres se pèsent et se compa- 
rent, elles doivent persuader l'autre de l'amour que l'on a pour 
lui, elles supposent la réciprocité des sentiments, elles ont affiaire 
avec la longue durée, ultime juge de la force de l'amour. Lire 



196 Diderot épistolier 

Tautre, c*est se lire soi-même. La relecture des lettres de l'ami, 
Grimm, ne signifie pas autre chose: 

Adieu, mon ami. Portez-vous bien. Dites-le-moi. Il n'y a 
plus que vos lettres que je puisse lire avec plaisir et attendre 
avec impatience. Je reviens sur les anciennes, au défaut des 
nouvelles. Mon respect à tout ce qui vous entoure. Dites- 
moi tout ce qui vous viendra dans la tête ; pourvu que je 
vous lise, cela sera bien (II, 168). 

Lettres « nouvelles », lettres « anciennes » : le « plaisir » ne fait pas 
ces distinctions. Il faut à l'épistolier lire et relire, et avouer ce 
double plaisir, signe de r« impatience » envers les lettres à venir 
(«pourvu que je vous lise»). 



Sa correspondance était-elle considérée par Diderot comme une 
œuvre littéraire à part entière? Peut-on écrire, avec René M. Pille, 
que les Lettres à Sophie Volland sont le « chef-d'œuvre épistolaire 
de Diderot'^^ » ? Avec Jean-Noël Vuarnet, qu'elles constituent « un 
roman par lettres qui est peut-être [son] œuvre la plus tou- 
chante'"»? Avec Pierre Lepape, qu'elles forment «Le plus beau 
roman épistolaire de notre littérature », même si c'est un « roman 
vrai*^^ » ? S'il n'est guère possible de répondre une fois pour toutes 
à de telles questions, qui auraient pour conséquence de 
réintroduire la notion d'intention dans l'analyse, il importe de 
souligner que la constitution de la correspondance en œuvre et sa 
publication peuvent, elles aussi, constituer une forme d'autore- 
présentation, à condition que ce soit dans la lettre que la volonté 
d'impression s'exprime et que l'on puisse distinguer ce qui relève 
de la simple conservation de ce qui est destiné à devenir public. 
C'est par la publication que l'activité épistolaire s'inscrit le 
plus clairement dans la sphère des échanges sociaux. À la Renais- 



152. René M. Pille, [s.t.], RDE, 2, avril 1987, p. 190. 

153. Jean-Noël Vuarnet, Le joli temps. Philosophes et artistes sous la 
Régence et Louis XV. 1715-1774, Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990, 
p. 163. 

154. Pierre Lepape, op. cit., p. 167; voir aussi p. 350, 372, 389 et 417-418. 



V autoreprésentation épistolaire 197 

sance et au xvii' siècle, on publiait des lettres, mais, le plus sou- 
vent, celles-ci étaient dès leur origine offertes au public, Texten- 
sion de celui-ci pouvant varier de quelques humanistes aux lec- 
teurs des Provinciales. À partir du xviii' siècle, à la suite de 
l'exemple de madame de Sévigné, la publication de recueils de 
lettres familières se développe. Toute lettre n'est pas encore pu- 
bliable pourtant: il faut qu'il s'agisse de lettres d'écrivains déjà 
reconnus ou, mais le cas est rare à l'exception de madame de 
Sévigné, que l'épistolier soit coopté par des écrivains reconnus. 
Une fois que l'on a accepté de publier des lettres privées (qui ne 
le sont plus), écrites par des personnes qui ne sont pas des écri- 
vains (mais le deviennent), la pratique de la lettre s'en trouve 
radicalement modifiée. 

Au moins trois types de publication sont possibles au xviii' 
siècle. Certains, s'inspirant des épistoliers de la Renaissance ou du 
XVII' siècle, publient eux-mêmes leurs lettres : elles sont souvent 
écrites en fonction de cette éventuelle publication. D'autres les 
voient publiées à leur insu. Les lettres de Voltaire à madame Du 
Deffand, lues dans son salon, sont parfois copiées subrepticement 
et publiées. Quelques-unes paraissent dans des revues : sa célèbre 
lettre sur le Discours sur V inégalité de Rousseau («Il prend envie 
de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage») parait, 
entre autres, dans le Mercure d'octobre 1755 (Best. D6451). Le 
même périodique publie une autre «lettre ostensible», en 1757, 
adressée à Thiriot et portant sur les copies de La pucelle et sur 
l'attentat de Damiens ; « la pratique voltairienne de la lettre tient 
de l'éditorial », commente André Magnan'^^ Il arrive que des 



155. André Magnan, «Voltaire, François Marie Arouet, dit», dans Da- 
niel CouTY, Jean-Pierre de Beaumarchais et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des 
littératures de langue française : P - Z, Paris, Bordas, 1984, tome 3. p. 2502. Janet 
Altman a dressé une liste indicative des recueils de lettres de Rousseau et de 
Voltaire publiés au xviii* siècle («The Letter Book as a Literary Institution 
1539-1789: Toward a Cultural History of Published Correspondences in France». 
Yale French Studies, 71, 1986, p. 59). La publication sans permission des lettres 
de grands écrivains n'est pas propre à cette époque; madame de Sévigné et 
Victor Hugo, pour retenir deux exemples éloignés dans le temps, en furent eux 
aussi victimes. Ces faits sont rappelés par Sheila Gaudon («On Editing Victor 
Hugo's Correspondence», Yale French Studies, 71, 1986, p. 178 et 182-183). 



198 Diderot épistolier 

recueils complets paraissent sans que Voltaire soit consulté, 
comme le rapporte Jeroom Vercruysse: en 1764, des Lettres secrè- 
tes de m. de Voltaire (éditées à Amsterdam, chez van Harrevelt, 
par Jean Baptiste Robinet) et, en 1766, des Lettres de m. de 
Voltaire à ses amis du Parnasse (éditées à Amsterdam, chez Marc- 
Michel Rey, par Jean Baptiste Robinet ou La Beaumelle)'^^. La 
publication sans permission de lettres que Ton a soi-même écrites 
devient parfois celle de lettres que Ton a reçues. C'est à Thiriot 
(encore) que madame Du Châtelet manifeste son mécontente- 
ment à ce sujet: 

On mande a M. de Voltaire Monsieur que vous faites impri- 
mer dans le Pour et Contre la lettre que vous m'avez escrit, 
et que je vous ay renvoyée. Je ne puis croire que vous 
puissiés imaginer de faire imprimer sans mon consente- 
ment une lettre qui m'est adressée [...] M. de V. vous a 
mandé il y a plus de 12 jours combien j'étois ofensée que 
vous eussiés lu la lettre que vous m'aviés escrit a plus de 200 
personnes (ce sont vos propres termes). J'ay prié M. d'Ar- 
gental et M. Helvetieus de vous le dire, et de vous prier de 
ma part de finir ces confidences, il seroit bien inoui que 
malgré tout cela, et même sans cela, vous la fissiés impri- 
mer, je ne le veux pas croire, et je ne vous escris même cette 
lettre que pour obéir a M. du Chastellet qui est aussi inquiet 
des bruits qui courent [...]'^^. 

Diderot, en 1768, prévient Falconet du fait qu'une de ses lettres 
circule sans son approbation : « Il a couru par la ville une lettre de 
vous à M' de Marigny, et une réponse de lui à vous» (VIII, 138). 
De même, certains de ses correspondants rendent publiques 
quelques-unes de ses lettres. Michel Delon donne en exemple 
deux lettres adressées à John Wilkes: l'une (XIII, 21-22) est 
publiée en 1768 dans le Courier du Bas-Rhin; l'autre (XIV, 198- 
200) est communiquée par Wilkes à sir William Jones qui lui- 



156. Jeroom Vercruysse, «Voltaire correcteur de ses Lettres de m. de 
Voltaire à ses amis du Parnasse (1766)», SVEC, 201, 1982, p. 67-79. 

157. Voir Christian Albertan, «Autographes et documents», RDE, 10, 
avril 1991, p. 175. 



V autoreprésentation épistolaire 199 

même la copie pour lord Teignmouth'^. André Magnan a montré 
que la Lettre critique à hf' sur la tragédie de Tancrède a été faus- 
sement attribuée à Diderot parce qu'on Ta confondue avec une 
lettre « strictement personnelle » de celui-ci à Voltaire (III, lettre 
220), lettre connue des philosophes et de leurs amis, de 
Damilaville, du « peu discret » Thiriot et de Grimm, qui la publie 
dans sa Correspondance littéraire^ avec la réponse de Voltaire'^'. 
Une troisième façon de faire consiste en la publication posthume 
des lettres de grands écrivains. C'est ainsi que le Journal de Paris 
de mai-juin 1780 appelle les correspondants de Voltaire à envoyer 
les lettres qu'ils en ont reçues aux éditeurs de ce qui deviendra 
l'édition de Kehl de ses Œuvres (1785-1789, 70 vol.). Diderot, 
encore vivant à ce moment, a pu prendre connaissance de cet 
appel ou d'autres semblables, de même que son gendre, monsieur 
de Vandeul, ce qui expliquerait peut-être pourquoi celui-ci a 
demandé à quelques correspondants de son beau-père la restitu- 
tion de ses lettres. 

La publication autorisée des lettres est donc tributaire du 
risque de publication clandestine : pour éviter les éditions pirates, 
mieux vaut publier soi-même ses lettres. Que Diderot ait voulu 
que sa correspondance soit publiée, voire qu'il ait préparé cette 
publication, personne ne peut cependant aujourd'hui le certifier. 
À cet égard, on évitera de confondre la volonté de publier avec la 
préparation des manuscrits pour Catherine II ou avec le soin 
apporté aux lettres, à leur écriture, à leur conservation'**^. S'il est 
vrai que Diderot a fait copier ses lettres à Sophie, ou qu'il lui est 



158. Voir les articles de Michel Delon {loc. cit., p. 403-404) et de Fran- 
çois MouREAU («Sur une lettre de Diderot à John Wilkes publiée dans U Cou- 
rier du Bas-Rhin*, Dix-huitième siècle, 6, 1974, p. 277-285). 

159. André Magnan, «Une lettre oubliée de Diderot», Diderot Studies, 
18, 1975, p. 142. 

160. English Showalter arrive à la même conclusion en ce qui concerne 
la correspondance de madame de Graffigny: il fait remarquer que la conserva- 
tion des lettres reçues est une pratique sociale largement répandue au xviii* 
siècle («Authorial Self-Consciousness in the Familiar Letter: The Ciie of 
Madame de Graffigny», Yale French Studtes, 71, 1986, p. 120-121 et 124). 
Geneviève Haroche-Bouzinac fait observer que les manuels épistolaires insis- 
tent sur la conservation des lettres: «la correspondance est loin d'être regardée 
comme le mode de l'éphémère» {op. cit., p. 66). Horace Walpole est peut-être 



200 Diderot épistolier 

arrivé de demander à des correspondants de lui renvoyer ses let- 
tres (à Vialet, VII, 195, 209 et 215), parfois après leur avoir donné 
la permission d*en prendre copie (VII, 195), cela ne veut pas 
nécessairement dire qu'il prévoyait en faire un livre. 

En fait, Diderot n'a laissé aucun témoignage quant à ce que 
ses héritiers devaient faire de ses lettres ; il n'aborde pas non plus 
la question dans les lettres elles-mêmes, sinon allusivement. En 
1759, par exemple, il dit à Grimm d'une lettre qu'il vient d'écrire 
(le 10 mai) à Sophie Volland: «J'ai écrit de Marly une lettre dont 
j'avois envie de vous garder une copie. Mais je crains bien qu'un 
jour vous n'en deveniez possesseur et d'une infinité d'autres» 
(II, 141). Pas question ici de publication, mais d'un plaisir à 
partager et d'une éventuelle transmission des textes entre amis. 
Une lettre à Sophie Volland, l'année suivante, contient une 
apostrophe qui pourrait laisser penser que Diderot espérait une 
éventuelle circulation de ses lettres au-delà de leur première 
destinataire : 

ô Angélique, ma chère enfant, je te parle ici et tu ne 
m'entens pas; mais si tu lis jamais ces mots quand je ne 
serai plus, car tu me survivras, tu verras que je m'occupois 
de toi et que je disois, dans un tems oii j'ignorois quel sort 
tu me préparois, qu'il dépendroit de toi de me faire mourir 
de plaisir ou de peine (III, 157). 

Écrivant à sa maîtresse, mais s'adressant à sa fille (alors âgée de 
sept ans), Diderot postule-t-il une publication de ses lettres ou ne 
rêve-t-il pas plutôt d'une situation dans laquelle les deux femmes 
qui tiennent un rôle si grand dans sa vie seraient réunies ? L'in- 



l'épistolier du xviii'^ siècle qui a le plus systématiquement exhibé la volonté de 
faire œuvre épistolaire ; sa correspondance avec madame Du Deffand en donne 
des exemples ad infinitum. Benedetta Craveri rappelle qu'elle « compte environ 
1700 lettres, dont 955 ont été conservées. 840 sont de Madame Du Deffand, 100 
— il s'agit en général de fragments — de Walpole, 14 de Wiart et une de la 
dame de compagnie de la marquise ; 700 lettres de Walpole ont été détruites sur 
sa demande» {op. cit., p. 253). La sélection des lettres par leur destruction 
partielle (c'est Walpole qui la demande) et la volonté de les découper (on a 
conservé «en général» des fragments) indiquent une conception de la lettre 
comme texte méritant conservation et publication. 



V autoreprésentation épistolaire 201 

vestissement affectif de Tépistolier Femporte-t-il sur une possible 
visée littéraire? On sait cependant que la famille de Diderot a 
récupéré, à la mort de Sophie, et après que les proches de celle- 
ci eurent exercé leur préséance, des lettres qu'il avait écrites à sa 
maîtresse. Jean Varloot a raconté cela : 

On ne sait quand Diderot avait rendu à son amie les lettres 
qu elle lui avait envoyées, et qu'elle a détruites, mais elle 
laissa celles qu elle avait reçues de lui et qu elles n'avaient 
pas brûlées à sa sœur [madame de Sallignac], qui «en fit le 
sacrifice à la fille de M. Diderot» [selon une note de mon- 
sieur de Vandeul sur le manuscrit de la Bibliothèque natio- 
nale] (XV, 324). 

Une fois de plus, nulle mention n'est faite d'une éventuelle publi- 
cation des lettres, mais il est évident qu'une valeur — ne fût-ce 
que sentimentale — leur est attachée par les deux familles que 
touchait la relation épistolaire. La situation n'est guère différente 
pour les lettres reçues par Diderot. La lettre est en effet un objet 
précieux, qu'elle provienne de la femme aimée ou de pupilles 
russes : « Présentez mon respect à Mad' et Mad"^ de Lafont et à 
leurs très aimables élèves », demande Diderot au général Betski à 
son retour de Russie. « Je garde très précieusement les lettres dont 
elles m'ont honoré avant mon départ. J'attends des dessins que je 
puisse joindre à ces lettres» (XIV, 38). L'usage de ces lettres et 
dessins reste inconnu. Conserver? Certes. Thésauriser? Parfois. 
Mais publier? 

Il n'empêche que l'épistolier du xviii* siècle est conscient de 
la possibilité de la publication et que certains prennent un soin 
tout particulier de leurs lettres. On sait, par exemple, que Rous- 
seau faisait des brouillons de ses lettres, ce qui n'est pas le cas de 
i )iderot, sauf dans l'échange avec Falconet sur la postérité, qui 
était conçu à l'origine comme un texte public**'. Dans ce cas 



161. Jean Varloot se demande si certains des Fragments sans date re- 
cueillis par Naigeon ne sont pas des « notes préparatoires à une lettre », mais 
aucun document ne soutient cette hypothèse (XVI. 12 n. 2). R.A. Leigh a décrit 
la situation des brouillons de Rousseau dans le premier volume de son édition 
de la Correspondance complète {op. cit., p. xviii-xxii). 



202 Diderot épistolier 

exceptionnel, on connaît jusqu'à quatre brouillons du même 
texte, selon le relevé de Georges Daniel'". Cette correspondance 
a toutefois un statut particulier pour Diderot: ce qu'il appelle 
« nos lettres de Paris » (VII, 61) ou « cette causerie » (VII, 62) a eu 
des lecteurs parmi ses contemporains, dont Catherine II (VII, 
62), mais Diderot avait envers ces textes une attitude ambiva- 
lente, faite aussi bien d'une volonté analogue à celle qui est à 
l'œuvre dans n'importe quel texte destiné à la publication (par la 
préparation des brouillons) que d'une recherche de l'impression 
de négligence et d'improvisation: 

Si vous m'en croyez, vous ne supprimerez rien de ces 
feuillets-là. Vous risquez en les châtiant de leur ôter un air 
de négligence qui plaît toujours ; c'est la caractéristique des 
ouvrages faits sans peine, sans apprêt, sans prétention. Si on 
ne lit pas notre brochure comme nous l'avons écrite, nous 
sommes perdus (VII, 62). 

Si r« ouvrage» (XV, 193) devait être publié — ce que Diderot ne 
souhaite finalement pas (XV, 192-194) — , il faudrait qu'il paraisse 
être une réelle correspondance, et ce même s'il existe des brouil- 
lons des textes qui le composent. Par ailleurs, Diderot ne prenait 
pas copie des lettres familières qu'il envoyait: «Je n'ai aucun 
double des lettres que j'écris. Je prends une plume, de l'encre et 
du papier, et puis va comme je te pousse'^\ » Néanmoins, sans 
aller jusqu'à prendre copie de ses lettres, il indiquait parfois à 
Grimm que certaines pouvaient figurer dans sa Correspondance 
littéraire. Dans une lettre datée par Georges Roth de 1768, il 
donne ainsi la permission à son ami de conserver des éléments de 
cette lettre pour les faire connaître ; Grimm en rend des éléments 
publics la même année, puis en 1779, mais il doit la remettre à 
Diderot : « Que vous fassiez usage ou non de cecy, vous le join- 
drez à mes autres griffonnages quand vous me le rendrez » (VIII, 
200). Il existe donc des lettres de Diderot dont la publication était 



162. Georges Daniel, op. cit., p. 3 n. 20. 

163. À Falconet (IX, 131-132; voir IX, 72). Sur le plan pragmatique, 
cette confidence a valeur d'injonction: elle intime au destinataire l'ordre de 
garder la lettre qu'il reçoit, lui qui en est l'unique dépositaire. 



V autoreprésentation épistolaire 203 

prévue par leur auteur, mais ce n*est pas la règle générale, dans la 
mesure où l'on peut juger ses projets à partir de la seule lecture 
des lettres. 

Quelques-uns ont spéculé sur la volonté de Diderot de con- 
sidérer ses lettres comme relevant de ses œuvres complètes, mais 
rien ne permet de connaître avec sûreté sa position. Il est vrai 
qu'il n'exclut pas expressément les lettres de l'ensemble des textes 
qu'il a écrits: 

Comme je fais un long voyage, et que j'ignore ce que le sort 
me prépare, s'il arrivoit qu'il disposât de ma vie, je recom- 
mande à ma femme et à mes enfants de remettre tous mes 
manuscripts à monsieur Naigeon, qui aura pour un homme 
qu'il a tendrement aimé et qui l'a bien payé de retour, le 
soin d'arranger, de revoir et de publier tout ce qui lui 
paroîtra ne devoir nuire ni à ma mémoire, ni à la tranquil- 
lité de personne (XII, 231). 

La dernière partie de ce « testament littéraire » pourrait évoquer 
la correspondance, de même que telle remarque d'une lettre d'oc- 
tobre 1773 — «Je voudrais qu'il eût tout ce que j'ai fait, mais 
comment le lui faire parvenir?» (XIII, 82) — , mais Naigeon, 
dans son édition des Œuvres (1798), ne publie aucune lettre. On 
sait de plus que Diderot, à son retour de Russie, avait le projet de 
publier lui-même ses Œuvres et qu'il a supervisé la préparation 
de ses manuscrits (y compris quelques éléments de la correspon- 
dance, surtout avec Sophie Volland), mais le sort qu'il réservait à 
ses lettres familières dans cette collection n'est pas connu'*^. 
Grimm, qui a servi d'intermédiaire entre Catherine II et la famille 
Diderot au moment de la vente des manuscrits et de leur trans- 



it. Voir Jean Varloot. XV, 50, 54-55, 106-107, 193 n. 11 et 274-276. 
Au sujet des dernières années de Diderot, son éditeur écrit : « La solitude permet 
à l'écrivain de se consacrer aux tâches essentielles: aider Raynal à compléter 
VHistoire des deux Indes, Naigeon à préparer VEncycbpédie méthodique, réviser, 
surtout, ses propres Œuvres, où la correspondance ne tiendra, au reste, qu'une 
moindre place, sous la forme de quelques ensembles: le dialogue avec Falconet, 
dont il n'est pas content, et les lettres à Sophie, si Mademoiselle Volland veut 
bien les léguer à la postérité» (XV, 8). Aucun document ne permet d'attester le 
bien -fondé de la remarque finale. 



204 Diderot épistolier 

port en Russie, ne les décrit pas dans sa longue lettre de l'au- 
tomne 1784; il n*y est donc évidemment pas fait mention de la 
correspondance ni de son éventuelle valeur marchande•^^ 

Certains croient possible d'approcher autrement que par le 
recours aux lettres elles-mêmes le statut que leur aurait accordé 
Técrivain dans l'ensemble de sa production. Plutôt que de s'inter- 
roger sur la volonté de conservation ou de publication de Diderot 
telle qu elle s'énonce explicitement dans les lettres, ils préfèrent 
s'attacher à l'intention stylistique qui s'y lirait. Jean Varloot con- 
sidère ainsi le «goût de la belle page» comme une «seconde 
nature» chez Diderot, semblable en cela à madame de Sévigné: 
« L'écrivain lui-même, s'il ne pense pas d'abord à un public, est 
bien vite pris à son propre style» (XVI, 90). Yvon Belaval croit, 
pour sa part, que 

sous la plume d'un auteur du xviii^ siècle, seuls les courts 
billets à but étroitement utilitaire — demande de service, 
remerciements, recommandations, etc. — avaient une des- 
tination privée ; les lettres étendues, même à première vue 
les plus intimes, comme les lettres à Sophie Volland, sont 
rarement exemptes de préoccupations littéraires, relèvent en 
réalité du genre littéraire ^^^. 

Selon ce critique, on ne doit pas accorder trop d'importance à 
l'improvisation de la lettre au xviii^ siècle, car « les lettres circu- 
laient, on les recopiait, on en tirait des extraits : on devait donc les 
travailler^^^». L'« habitude de métier à chercher l'effet littéraire et 
à en exploiter les réussites^^* » explique les répétitions d'une lettre 
à l'autre. Pour Daniel Roche, qui a étudié les correspondances 
érudites, il en va de même: «Les lettres sont toujours plus ou 
moins écrites pour être diffusées [ . . . ] '^^ » C'est encore la position 



165. On peut lire la lettre de Grimm dans l'article de Sergueï Karp et 
Sergueï Iskul (loc. cit.). 

166. Yvon Belaval, «Nouvelles recherches sur Diderot (IV)», Critique, 
14: 109, juin 1956, p. 537 n. 110. 

167. îhid., p. 537. 

168. îhid. 

169. Daniel Roche, « Q)rrespondance et voyage au xviii' siècle: le ré- 
seau des sociabilités d'un académicien provincial, Séguier de Nîmes », dans Les 



V autoreprésentation épistolaire 205 

de François Moureau : « la correspondance privée est presque tou- 
jours en représentation '^° » et de Benedetta Craveri: «il est in- 
concevable qu'une société artificielle, où tous les gestes, toutes les 
paroles sont étudiés, s'abandonne soudain au laisser-aller lorsqu'il 
s'agit de les fixer sur papier'^' ». L'épistolier n'aurait donc pas, selon 
Jean Varloot, Yvon Belaval, Daniel Roche, François Moureau et 
Benedetta Craveri, à dire explicitement qu'il destine ses lettres à la 
publication; le contexte littéraire dans lequel il se trouve plongé 
supposerait cette éventuelle publication. Le 9 novembre 1778, 
madame d'Épinay reprend une correspondance interrompue avec 
Galiani de la façon suivante : 

Eh bien, me voilà, me voilà ! Allons ! mon cher abbé, repre- 
nez votre gaieté, votre plume et faisons revivre notre corres- 
pondance. Mais plus d'apathie, car j'ai la main tremblante, 
je ne vois goutte et je suis encore un tantinet hébétée: si 
vous êtes apathique de votre côté, nos lettres seront pitoya- 
bles, et que dira la postérité de nous, que l'on aura vus si 
brillants dans l'art vous de dire les choses, et moi les riens ? 
(XV, 123) 

On fera la part du badinage et de l'ironie dans ce texte («les 
riens»), mais non sans noter que la postérité est déjà, dès l'écri- 
ture de la lettre, présente en elle : il y a là un troisième lecteur. 
Celui-ci n'est toutefois pas une créature idéale : il faut le voir se 
constituer dans la lettre, non dans les présupposés de la critique. 



On constate que la publication de la lettre est, au xviii' siècle, 
une question particulièrement complexe (des lettres familières 
sont publiées avec ou sans la permission de leur destinataire ou 



républicains des lettres. Gens de culture et Lumières au Wllf siècle, Paris, Fayard, 
série «Nouvelles études historiques», 1988, p. 265. 

170. François Moureau, « Préface», dans Inédits de correspondances lit- 
téraires. G.T Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774-17801 textes établis et 
annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 
coll. «Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrè- 
tes», m, 1988, p. 7. 

171. Benedetta Craveri, op. cit., p. 99. 



206 Diderot épistolier 

de leur destinateur, d*autres sont conçues d'emblée comme 
publiques), mais quelle n'a été abordée qu'indirectement ou 
allusivement, lorsqu'elle l'a été, par Diderot. Conscient d'être lu 
par plusieurs, sensible à la valeur de ses lettres, refusant de les 
détruire, révisant leur copie, connaissant les usages de son épo- 
que, l'épistolier aurait pu dire qu'il envisageait, du moins dans 
quelques cas, la publication d'éléments de sa correspondance ; il 
ne l'a pas fait. 

Le corps de la lettre 

Je viens de recevoir en même temps deux 
numéros de vous; le 83 et le 84... Je consa- 
cre ce jour au plaisir de lire, de relire, de 
savourer, de goûter, de mâcher même et de 
sucer tout ce papier. 

Galiani à madame d'Épinay, 
15 février 1772 (XII, 31) 

Sans doute il est doux d'écrire à son ami, de 
penser qu'il recevra notre lettre et qu'il en 
sera touché. Mais sa réponse que je lis est 
bien plus douce encore. Elle est évidente; 
elle est palpable. Elle me place auprès de 
lui ; je l'entens ; je jouis de son existence. Il 
est bien doux pour moi de penser que vous 
m'aimez; mais quand vos billets le répè- 
tent, quand vous le répétez vous-même... 

Falconet à Diderot, 
25 février 1766 (VI, 115) 

Parce qu'elle est le substitut de la présence physique et parce 
qu'elle s'impose comme objet avant que d'être texte, la lettre est 
souvent chargée par les épistoliers de divers affects, dont plu- 
sieurs sont Ués au corps: sa matérialité est un des thèmes de 
prédilection de l'écriture épistolaire. C'est là une forme spécifi- 
que de son autoreprésentation: la lettre n'est pas représentée 
comme simple texte, elle est d'abord une chose dans le texte. La 
forme la plus banale de cette représentation consiste en la men- 
tion de la texture du papier, de la couleur de l'encre, de l'aspect 



V autoreprésentation épistolaire 207 

de Tenveloppe, etc. — les variantes en sont infinies'^^. Pour dé- 
crire son manuscrit du Salon de 1765 à Sophie Volland, Diderot, 
par exemple, parle de son écriture « petite et menue », la même 
qui se trouve dans ses « longues lettres », et du papier, encore « le 
même » (V, 168) ; à la fin d'une lettre écrite durant les chaleurs de 
l'été 1769 — l'incipit est on ne peut plus clair: «ô qu'il fait 
chaud!» (IX, 100) — , Diderot note: «Bonjour, mesdames et 
bonnes amies. La sueur de mes mains mouille mon papier» (DC, 
103) ; l'image de Falconet en Russie est associée, par la forme du 
papier utilisée, à sa vie à Paris (VII, 39) : les correspondants par- 
tagent donc, en plus du commerce épistolaire qui les unit, un 
univers commun, tout à fait matériel celui-là, qui est un des thè- 
mes attendus de la lettre. Cela peut éventuellement participer 
d'une ritualisation de la pratique épistolaire: deviner qui écrit, 
par la reconnaissance de la calligraphie ou du papier, peut induire 
des comportements de lecture, de même que le choix d'une encre 
ou d'un lieu d'écriture peut déterminer la pratique d'écriture. 
Une fois la lettre lue, elle reste toujours un objet, susceptible de 
divers investissements. Dans sa manifestation la plus forte, la 
corporéité de la lettre deviendra objet de fétichisme et sera con- 
notée sexuellement. Cette propension au fétichisme est double : la 
lettre comme objet est un fétiche'^^ ; dans la lettre, des objets sont 
fétichisés. 



172. Et largement mises à contribution dans la fiction épistolaire. Janet 
Altman en donne des exemples dans les Lettres portugaises (Epistolarity, op. cit., 
p. 152) et dans Les liaisons dangereuses {ibid., p. 18-19). 

173. Certaines pratiques éditoriales tentent de prendre en compte la fac- 
ture des lettres, en allant parfois jusqu'au fac-similé. Il arrive même que ce soit 
le cas dans des romans épistolaires: fanet Altman donne l'exemple du Songe 
d'une femme (1899), dans lequel Rémy de Gourmont reproduit les signatures de 
ses épistoliers {ibid., p. 147). La lettre n'est plus seulement une chose pour son 
destinataire; elle le devient aussi pour tous ses lecteurs. Pour d'autres remarques 
sur le fétichisme épistolaire, voir Bernard Bray, « Héloïse et Abélard au xviii* 
siècle en France: une imagerie épistolaire», loc. àt., p. 404. 



208 Diderot épistolier 

Au premier abord (littéralement), le support épistolaire — le 
papier, la calligraphie, Tencre, parfois associée au sang — rem- 
place Tautre, est l'autre : « Je t'ai lue avant que de m'endormir » 
(V, 78). Ainsi Diderot, le 26 octobre 1760, imagine Sophie rece- 
vant une de ses lettres, la soupesant, s'interrogeant sur ce qu elle 
contient. Parce qu'elle a reconnu l'écriture de son amant, elle 
investit déjà la lettre d'affects amoureux: 

Avec les autres, plus mes lettres sont courtes ; avec vous au 
contraire, plus elles sont longues, plus j'en suis content. Je 
me dis : Quel plaisir elle aura quand elle recevra ce paquet. 
D'abord, elle le pèsera de la main. Elle le serrera, pour 
quand elle sera seule. Il lui tardera bien d'être seule. Seule, 
elle l'ouvrira avec empressement, croyant y trouver au 
moins une brochure. Point de brochure, mais un volume de 
mon écriture en feuilles séparées. On rangera ces feuilles. 
On lira presque toute la nuit ; il en restera la moitié encore 
pour le lendemain (III, 188). 

La lettre est un objet que l'on pèse, que l'on serre, que l'on ap- 
précie quantitativement, de l'œil et de la main, dès réception. Ce 
rituel est un des moments privilégiés du commerce épistolaire 
(en plus d'être une façon pour Diderot de rappeler à Sophie 
qu'elle ne doit pas oublier que sa lettre est un objet de valeur) ^^'*. 
De telles lettres, malgré le trouble qu'elles font naître, sont 
destinées à être lues: l'émotion dont rêve le destinateur est la 
métaphore de celle qu'il connaît. Dans certains cas, toutefois, 
l'objet-lettre se suffit à lui-même : il n'est alors pas nécessaire de 
lire la lettre. On ne s'étonnera donc pas de la réaction de Diderot 
à la réception d'une lettre de son frère en 1772. 



174. « Ernestine était avec M"" de Ranci quand on lui apporta la lettre de 
M. de Clémengis; elle la prit en tremblant, la tint longtemps sans oser l'ouvrir; 
une pâleur mortelle se répandit sur son visage. [...] Ernestine rompit enfin le 
cachet, et, portant des regards timides sur ces caractères chéris, des larmes de 
joie inondèrent bientôt cette lettre consolante » {Histoire d'Ernestine, préface de 
Colette Piau-Gillot, Paris, Côté-femmes éditions, coll. « Des femmes dans l'his- 
toire», 1991, p. 101) ; comme l'atteste ce passage de VHistoire d'Ernestine (1762) 
de madame Riccoboni, les romanciers ont souvent été conscients de la charge 
dramatique du moment de la réception de l'objet-lettre. 



V autoreprésentation épistolaire 209 

M^ Tabbé, si j'étois sûr 

de retrouver mon frère 

dans cette lettre, je Touvrirois et 

je ne la lirois pas sans verser 

des larmes de joye. 

Mais j*aime mieux vous 

la renvoyer toute cachetée, 

et m'épargner deux peines; 

Tune, d'entendre et l'autre 

de répondre des choses déplaisantes (XII, 190). 

Cette lettre en tant qu'objet est porteuse a priori d'un message 
indépendant de son texte : sa seule vue a suffi à inquiéter Diderot, 
au point qu'il a refusé de l'ouvrir, et à le forcer à la renvoyer en 
écrivant dessus le texte cité'^^ 

Si la lettre peut troubler le destinataire au moment même 
qu'il la reçoit, cela ne revient pas à dire que son pouvoir disparait 
pour autant par la suite: ni consomptible ni fongible, elle reste 
chargée de sens, on peut y revenir, la relire, la toucher de nou- 
veau, lui donner un nouveau sens — ou le même — , comme 
texte et comme objet. Diderot, lors du procès intenté par Luneau 
de Boisjermain aux libraires de V Encyclopédie^ écrit à Grimm : 

La chose est arrivée comme je l'avois prévue. Vous m'aurez 
donné du chagrin et très inutilement. Mon mémoire res- 
tera, et restera tel qu'il est. J'ai pris votre lettre ; je l'ai frois- 
sée entre mes mains de rage ; ensuite je me suis souffleté de 
ma bêtise, de mon incompréhensible bêtise (XII, 58). 

La lettre est une chose que l'on traite comme telle — ce que ne 
sont pas d'abord les textes canoniques de la Littérature. Le voca- 



175. En 1771, Diderot avait ainsi renvoyé «toute cachetée» une lettre de 
Grimm (XI, 84). En 1762, il avait avoué à Sophie avoir détruit une lettre et en 
avoir tiré satisfaction: «J'ai reçu une lettre. )*ai reconnu l'écriture. 11 y avoit cent 
à parier contre un qu'elle contenoit des choses déplaisantes. J'ai commencé par 
la garder trois ou quatre jours sans l'ouvrir ; et le cinquième, je l'ai brûlée sans 
la lire, parce qu'il n'étoit plus tems d'y répondre. Celui qui l'a écrite s'en repent 
peut-être; si je le rencontrois, je le mettrois tout d'un coup à son aise » (IV, 231). 



210 Diderot épistolier 

bulaire épistolaire utilise ainsi, pour décrire certain type de lettre, 
le mot brûlant: des lettres sont brûlantes, il faut les cacher ou les 
détruire'^^; pour la destruction de la lettre, souvent il est question 
de les brûler: «Au reste, mon ami, c'est pour m'acquitter avec 
vous et avec moi que je vous écris ce billet. S'il vous déplaît, jetez- 
le dans le feu, et qu'il n'en soit plus question que s'il n'avait point 
été écrit '^. » Après avoir été consumé par sa passion, l'épistolier 
soumet la lettre à l'épreuve du feu. Cette immolation, omnipré- 
sente dans le roman épistolaire au moins depuis les Lettres portu- 
gaiseSy est souvent celle de l'amour. Le lexique rejoint la symbo- 
lique fondamentale de l'épistolaire : l'absent est devenu cette 
chose qu'est la lettre et la détruire, par le feu, c'est le détruire, 
affirmer qu'on ne brûle plus d'aucun amour pour lui. C'est refu- 
ser de continuer à dire ou à écrire : « nous nous séparerons pour 
brûler de nous rejoindre» (V, 60) ; «Je brûle de vous revoir» (III, 
182) ; «Je brûle du désir de vous revoir^^l » L'image est la même 
chez Chompré, le 22 janvier 1777: «Je te renvoie, mon cher ami, 
ta lettre du 14. Je ne veux pas qu'elle séjourne avec les autres que 
j'ai reçues de toi. Brûle-la, brûle la plume avec laquelle tu l'as 
écrite, jette par la fenêtre l'encre ou plutôt le fiel dont tu t'es 
servi'^^. » Au temps de l'amour, la lettre est objet de convoitise, 
parce qu'elle est le seul signe de la présence de l'autre ; durant les 
épreuves, elle représente toujours ce corps, mais l'épistolier la 



176. C'est ainsi que Georges Roth explique la destruction de ses lettres 
par Sophie Volland: «Peut-être étaient-elles, en effet, brûlantes» (II, 9). 

177. À Rousseau, en octobre 1757, 1, 249. Dans une lettre d'avril 1774, 
Diderot écrit à sa femme: «Ne brûle pas cette lettre» (XIII, 235), mais le con- 
texte ne permet pas d'interpréter cet ordre. De même, cette remarque sibylline 
d'une lettre à Vialet en 1767 : « J'ai brûlé votre lettre, mais j'en ai pris une copie 
que je brûlerai, si vous l'exigez» (VII, 195). Pourquoi brûler une lettre dont on 
a une copie ? Parce que, sur la copie, il n'y a plus la trace du corps de l'autre ? 
Parce que la copie ne permet pas d'identifier à coup sûr l'expéditeur? 

178. II, 270. Cette occurrence du thème est particulièrement intéres- 
sante, parce que, quelques lignes avant d'exprimer l'état d'impatience dans le- 
quel il se trouve, Diderot avait avoué qu'il avait «presque envie» de brûler la 
lettre: la liaison entre les deux acceptions du mot est rendue évidente par ce 
rapprochement. Voir aussi V, 175. 

179. Chompré, op. cit.y p. 163. 



V autoreprésentation épistolaire 211 

violente («je l'ai froissée entre mes mains de rage», «Brûle- 
la »)'««. 

Le fétichisme de la lettre est peu pratiqué par Diderot, mais 
on trouve néanmoins chez lui quelques exemples de cet attache- 
ment à la chose qu'est la lettre, aussi bien la lettre reçue que la 
lettre adressée. À la suite de la mort de son père, il recopie 
pour Grimm le «détail» de ses dernières volontés (II, 162-163). 
Il ne s'agit pas du texte du testament officiel, mais peut-être du 
« papier » reçu de Langres : « C'est un papier à arroser de larmes 
depuis la première ligne jusqu'à la dernière, et à faire mourir de 
douleur» (II, 162). La calligraphie est évoquée dans les lettres à 
Falconet (VIII, 134) ou à Sophie: 

depuis votre accident, je suis dix à onze jours sans voir un 
nouveau caractère de votre main. Cela me semble bien long 
(IV, 188); 

Je baise tes deux dernières lettres. Ce sont les caractères que 
tu as tracés ; et à mesure que tu les traçois, ta main touchoit 
l'espace que les lignes dévoient remplir, et les intervalles qui 
les dévoient séparer. 

Adieu, mon amie. Vous baiserez au bout de cette ligne, 
car j*y aurai baisé aussi là, là. Adieu'*'. 



180. Il est courant de détruire les lettres dans la correspondance réelle et 
dans la fiction romanesque. II arrive aussi que l'épistolier, plutôt que de détruire 
les lettres de l'autre, demande la restitution des siennes et rentre ainsi en pos- 
session d'objets dont la circulation a nécessairement modifié la valeur. Chez 
Charles Pinot-Duclos, par exemple, le narrateur et sa maltresse, résignés à 
rompre, décident d'un commun accord de se rendre leurs lettres, mais leur 
relecture repousse temporairement la rupture (Mémoires pour servir à l'histoire 
des mœurs du XVIII* siècle, préface de Henri Coulet, Paris, Desjonquères, coll. 
« XVIII* siècle», 1986, p. 106-107). Dans les Lettres d'une Péruvienne de madame 
de Graffigny, Aza, venu annoncer à Zilia qu'il va épouser une Espagnole et donc 
mettre fin aux espoirs de sa soeur, lui rend ses lettres {Lettres d'une Péruvienne, 
dans Lettres portugaises. Lettres d'une Péruvienne et autres romans d'amour par 
lettres, textes établis, présentés et annotés par Bernard Bray et Isabelle Landy- 
Houillon, Paris, GF-Flammarion, coll. «GF», 379, 1983, p. 359). 

181. III, 47. Ailleurs, Diderot dit qu'il a baisé les «caractères sacrés» 
d'une lettre de Catherine II à madame Geofïrin (VI, 361). Ces baisers ne sont 



212 Diderot épistolier 

Cet « intervalle » entre les lignes n est-il pas analogue à celui qui 
«sépare» les amants? Dans le même ordre d'idées, le célèbre 
écrivain des Lumières, forcé d'écrire une lettre à Sophie Volland 
dans « les ténèbres » (« J'écris sans voir »), retourne la difficulté en 
preuve d'amour, ce dont témoigne matériellement la lettre: 
« L'espoir de vous voir un moment m'y retient [Diderot est chez 
elle], et je continue de vous parler, sans savoir si je forme des 
caractères. Partout où il n'y aura rien, lisez que je vous aime'*^ » 
Le blanc même de la lettre joue un rôle expressif; rien n'échappe 
à l'emprise épistolaire. 

L'enveloppe est également objet d'amour, car on y reconnaît 
la main de l'autre et on peut parfois y lire des mots qu'il a ajoutés 
avant de la confier à la poste. Les signes de reconnaissance y sont 
nombreux : toutes les lettres de Diderot à Falconet et plusieurs de 
celles envoyées à Sophie sont scellées à la cire rouge et « portent 
l'empreinte d'une intaille oii l'on reconnaît le profil de Socrate », 
rappelle Jean Seznec'^l L'utilisation de l'enveloppe reste limitée 



jamais que des substituts: «Quand est-ce que je vous embrasserai vraiment?», 
demande-t-il à Sophie le 25 novembre 1760 (III, 271); «Adieu mille fois, et 
mille baisers de loin, qui n'en valent pas un de près» (IV, 72). Pour un autre 
exemple de lettre baisée par un des épistoliers, voir III, 304. Galiani fait preuve 
d'un même fétichisme le 5 septembre 1772: «je reçois quelques lignes de vous 
qui ne me paroissent précieuses que par l'écriture et la main qui les a tracées » 
(XII, 116). «Le fait d'embrasser la lettre demeure, écrit Geneviève Haroche- 
BouziNAC, un des lieux communs de la correspondance intime, mise en scène 
à un seul spectateur [...]» {op. cit., p. 240). 

182. II, 168-169. Que le manuscrit infirme la remarque, comme le note 
Georges Roth, importe peu: ce qui compte ici, c'est ce que la lettre comme 
objet dit de l'amour auquel elle se substitue par la force des choses. Elisabeth de 
FoNTENAY commente ce passage en insistant sur ce qu'il révèle de l'écriture 
diderotienne : « La main du désir divague dans la nuit, couvre le feuillet, à moins 
qu'elle ne le déborde — mais y a-t-il même un feuillet ? — , rompt la linéarité, 
brouille la distinction des caractères, somme la page blanche ou les blancs de la 
page de déc