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« ô ma Sophie, il me
resterait donc un espoir
de vous toucher, de vous
aimer, de vous chercher,
de m'unir, de me con-
fondre avec vous, quand
nous ne serons plus. S'il
y avait dans nos princi-
pes une loi d'affinité, s'il
nous était réservé de
composer un être com-
mun ; si je devais dans
la suite des siècles
refaire un tout avec
vous ; si les molécules
de votre amant dissous
venaient à s'agiter, à se
mouvoir et à rechercher
les vôtres éparses dans
la nature ! Laissez-moi
cette chimère. Elle m'est
douce ; elle m'assurerait
l'éternité en vous et avec
vous...»
Diderot
à Sophie Volland,
15 octobre 1759
DIDEROT
ÊPISTOLIER
DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur
Miscellanées en Vhonneur de Gilles Marcotte^ sous la direction de Benoît
Melançon et Pierre Popovic, 1995.
Saint-Denys Garneau et La Relève. Actes du colloque tenu à Montréal le
12 novembre 1993y sous la direction de Benoît Melançon et Pierre
Popovic, 1995.
Chez d'autres éditeurs
Le Conseil des arts du Canada 1957-1982, avec Laurent Mailhot, 1982.
Les Facultés des lettres. Recherches récentes sur Vépistolaire français et
québécois, sous la direction de Benoît Melançon et Pierre Popovic,
1993.
Les femmes de lettres. Écriture féminine ou spécificité générique ? Actes du
colloque tenu à l'Université de Montréal le 15 avril 1994, sous la
direction de Benoît Melançon et Pierre Popovic, 1994.
Montréal 1642-1992. Le grand passage, sous la direction de Benoît
Melançon et Pierre Popovic, 1994.
Lettres des années trente^ sous la direction de Michel Biron et Benoît
Melançon, 1996.
Benoît Melançon
DIDEROT
ÉPISTOLIER
Contribution à une poétique
de la lettre familière au XVIIP siècle
FIDES
Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention
de la Fédération canadienne des sciences humaines et sociales,
dont les fonds proviennent du Conseil de recherches en sciences humaines.
Dépôt légal : 2' trimestre 1996
Bibliothèque nationale du Québec
© Éditions Fides, 1996.
Les Éditions Fides bénéficient de l'appui du Conseil des Arts du Canada
et du ministère de la Culture du Québec.
Préface
En se proposant de constituer, Ã partir des lettres de Diderot et de
certains de ses contemporains, une poétique de la lettre familière
au XVIII' siècle, Benoît Melançon se lançait un défi aussi auda-
cieux que redoutable. Les genres poétiques, du théâtre à la poésie
régulière, ont fait l'objet d'une intense théorisation depuis
l'Antiquité, puis à travers la Renaissance et le classicisme. Le
XIX* siècle a étendu cette réflexion à la problématique du roman.
Notre époque l'a appliquée, avec succès, au journal intime et Ã
l'autobiographie. La dégager de la correspondance intime relevait
de la gageure, et c'est le pari que l'auteur a osé, et tenu.
Qu'une telle investigation nous vienne du Canada, et plus
précisément du Québec, ne surprendra que ceux qui n'ont pas
suivi de près le vaste mouvement de théorisation du phénomène
littéraire qui, sous des formes diverses, parfois antagonistes, a
déferlé sur la critique universitaire américaine, depuis le New
Criticism et à travers le structuralisme et le déconstructionnisme,
avec une vigueur poussée parfois jusqu'à l'intolérance. Tel n'est
pas le cas de Benoît Melançon : il ne s'avance qu'avec une mé-
thode faite de rigueur et de sensibilité plurielle, et il ne néglige
aucune des voies susceptibles de conduire à l'élaboration d'un
modèle formel.
La démarche adoptée ne laisse aucune place à l'imprécision
terminologique, ni à l'arbitraire des choix dans l'établissement du
corpus. Sa large visée lui permet de tenir compte des travaux
antérieurs — d'ailleurs peu nombreux — et de l'étude parallèle
de Geneviève Haroche-Bouzinac sur la correspondance de Vol-
taire. Depuis leur révélation, en 1830, les lettres à Sophie Volland
ont presque toujours été admirées pour leurs qualités stylistiques
VIII Diderot épistolier
(attribuées à une spontanéité primesautière) et pour leur intérêt
biographique, idéologique et documentaire. Le postulat de
Benoît Melançon est de les tenir pour un objet textuel global qui
renvoie à la présence d'un sujet, Tépistolier Diderot : la décision
a l'avantage de la cohérence, mais elle conduit à écarter de l'ana-
lyse le rapport aux autres œuvres, celles du philosophe et du
romancier. L'examen des différences et des similitudes, même
occasionnel, ne serait peut-être pas sans répercussion sur le statut
du corpus épistolaire, fût-ce a contrario.
Solidement structuré, le livre de Benoît Melançon s'articule
autour de quelques questions fondamentales, touchant à l'essence
même du genre : sa définition, son rapport à l'absence, au silence
et au temps, la part de l'autoreprésentation, la fonction publique
et sociale, et enfin celle d'échange, qui induit la relation avec le
dialogue et la conversation, mais aussi avec les textes d'autrui.
Ce qui enrichit et vivifie cette structure, c'est aussi la finesse
de la lecture critique, l'acuité du regard, l'originalité du commen-
taire, tant à propos de la lettre que des textes mis en référence.
L'auteur démontre ainsi qu'on peut être théoricien rigoureux tout
en témoignant d'une grande sensibilité esthétique. On lui saura
gré de nous avoir fait avancer dans la connaissance du statut de
l'individu et de l'ambiguïté des rapports entre le privé et le public
au xviii' siècle et d'éclairer ainsi sous un angle nouveau la pro-
fonde transformation qui s'opère, dans l'ordre littéraire, par cette
intrusion de la subjectivité.
Roland Mortier,
de rinstitut
Liste des sigles et abréviations
Ac. 62 Académie française, Dictionnaire de Vacadémie françoisey Paris,
Chez la veuve de Bernard Brunet, 1762, 4' édition, 2 vol.
Best. D Voltaire, Correspondence and Related Documents^ édition
définitive par Théodore Besterman, The Voltaire Foundation,
coll. « The Complète Works of Voltaire », 1968-1977, vol. 85
à 135.
DPV Diderot, Œuvres complètes, Paris, Hermann, depuis 1975, 33
vol. prévus.
LEW Diderot, Œuvres complètes. Édition chronologique. Introduc-
tions de Roger Lewinter, Paris, Club français du livre, 1969-
1973, 15 vol.
LSV Diderot, Lettres à Sophie Volland. Édition établie et présentée
par Jean Varlooty Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1547, 1984,
405 p.
RDE Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie.
RHLF Revue d'histoire littéraire de la France.
SVEC Studies on Voltaire and the Eighteenth Century.
Toutes les lettres de la Correspondance de Diderot sont citées d'après
l'édition de Georges Roth et Jean Varloot (Paris, Éditions de Minuit,
1955-1970, 16 vol.) : la page (en chiffres arabes) est toujours précédée
du volume (en chiffres romains). La graphie de cette édition est intégra-
lement respectée.
Les traductions des textes anglais sont toutes de l'auteur.
Remerciements
Christie McDonald a été ma directrice de thèse au Département
d*études françaises de TUniversité de Montréal : ses précieux
commentaires, ses suggestions judicieuses et sa diligence ont per-
mis de mener à terme la thèse, soutenue en décembre 1991, dont
est tiré ce livre. Je la remercie vivement.
Plusieurs autres personnes m'ont aidé et c'est avec recon-
naissance que j'adresse ma gratitude : à José-Michel Moureaux,
pour sa direction aux premiers temps de cette recherche ; Ã Artie
Greenspan et Laurent Mailhot, pour leurs lectures et leurs con-
seils ; à Bernard Beugnot, pour ses remarques sur la théorie de
Tépistolaire et pour sa confiance ; à Ladislav Gonczarow et
Maryse Rouy, pour leurs talents de traducteurs ; à Martine Léo-
nard, pour ses commentaires sur une première version de la sec-
tion finale du troisième chapitre ; à Michel Biron, Marc Buffat,
Michel Delon, Geneviève Haroche-Bouzinac et André Magnan,
pour leurs suggestions lors du passage de la thèse au livre ; à mon
éditeur, Antoine Del Busso, pour la chaleur de son accueil et pour
son efficacité ; à monsieur Roland Mortier, qui m'a fait l'honneur
d'une préface. Jean-Luc Godard déclare aimer le tennis parce que
c'est un « échange et donc un dialogue », mais déplore que ce le
soit « de moins en moins », à cause de la puissance des joueurs ;
pourtant, Pierre Popovic voit bien que continuent l'échange, le
dialogue et le tennis, qui n'ont jamais cessé d'accompagner ce
travail. Marie Malo, elle, sait ce que je lui dois.
4 Diderot épistolier
Ma reconnaissance va enfin au Conseil de recherches en
sciences humaines du Canada, pour son soutien financier de
1987 à 1990, et au Programme d*aide à l'édition savante de la
Fédération canadienne des sciences sociales et de la Fédération
canadienne des éudes humaines, pour sa contribution à la publi-
cation de cet ouvrage.
Introduction
Entrant aujourd'hui dans une librairie, tout écrivain ou tout lec-
teur du XVIII' siècle serait sensible à la prédominance, sur les
rayons, de genres qui, à son époque, n'avaient guère le statut qui
est maintenant le leur : le roman, surtout, mais aussi le théâtre et,
dans une moindre mesure, la poésie. Depuis quelques années, Ã
côté de ces genres traditionnels au statut social mouvant, Tinsti-
tution littéraire accorde également une place de plus en plus
grande à ce qu'il est convenu d'appeler les genres intimes ou la
littérature personnelle : le journal, l'autobiographie, la littérature
de voyage et, enfin, la correspondance.
Si ces diverses formes d'écriture sont devenues un des sec-
teurs de pointe dans le monde de l'édition, elles ont aussi fait
l'objet, dans le même temps, de recherches nombreuses dans le
champ de la critique littéraire. On possède depuis plusieurs an-
nées déjà des travaux approfondis sur le journal intime et sur
l'autobiographie, notamment. Sur la pratique de la lettre, en re-
vanche, on ne disposait pas encore d'une introduction générale :
alors qu'il existe des poétiques du journal et de l'autobiographie,
une poétique de la lettre familière faisait encore défaut. Mais
qu'entendre par le mot poétique^. Tout simplement un outil per-
mettant de réfléchir à la nature d'un genre littéraire, de détermi-
ner son fonctionnement le plus général et, finalement, d'aider Ã
lire les textes qui en relèvent. Une telle poétique a pour tâche de
répondre à une question en apparence toute simple: qu'est-ce
qu'une lettre? Cette question peut paraître spécieuse, dans la
mesure où tout le monde est, peu ou prou, un épistolier, où tout
6 Diderot épistolier
le monde a déjà écrit des lettres. Personne, pourtant, ne s'était
demandé à ce jour ce que cette pratique, au xviii*' siècle, avait de
spécifique, ce qui la caractérisait, ce qui la distinguait des autres
formes d'écriture : on possède aujourd'hui des outils pour analy-
ser le roman ou la poésie, on sait à quel protocole de lecture
soumettre un journal intime ou une autobiographie, mais il
manquait encore une réflexion d'ensemble sur la lettre.
L'objectif du présent ouvrage est donc double: il s'agit,
d'une part, de décrire et d'analyser la pratique de Denis Diderot
épistolier dans ses lettres familières, soit 779 textes écrits entre
1742 et 1784; d'autre part, grâce au rapprochement de cette cor-
respondance avec d'autres qui lui sont contemporaines, qu'elles
soient dues à des écrivains célèbres ou à des inconnus, de con-
tribuer à l'élaboration d'une poétique de la lettre familière au
xviii' siècle. Atteindre cet objectif nécessite deux opérations pré-
liminaires: le choix d'une approche théorique et de procédures
méthodologiques (pourquoi une poétique? comment l'élabo-
rer?) et le découpage d'un objet (quels textes retenir? à quoi les
comparer?).
Pour une poétique
Dans son Glossaire pratique de la critique contemporainey Marc
Angenot recense trois acceptions du mot Poétique. Après avoir
rappelé le sens très général du mot chez Roman Jakobson ou
Tzvetan Todorov («théorie de la littérature») et celui, «plus res-
treint, mais traditionnel», de «science dont la poésie est l'objet»
(Jean Cohen), il en indique un troisième:
Poétique peut aussi désigner l'ensemble des principes esthé-
tiques, consciemment exposés ou implicites, qui guident un
écrivain (non pas spécialement un « poète ») dans son œuvre:
la Poétique de Marcel Proust, la Poétique de Mallarmé...
De même s'il s'agit d'un groupe ou d'une génération : la
poétique des grands Rhétoriqueurs, la poétique symboliste...'
1. Marc Angenot, Glossaire pratique de la critique contemporainey Mont-
réal, Hurtubisc HMH, 1979, nouvelle édition, p. 155-156.
Introduction 7
Ces « principes esthétiques » ne se manifestent pas que chez « un
écrivain», «un groupe» ou «une génération»; on les retrouve
également dans le système des genres. Considérés dans un mo-
ment de l'histoire et de leur développement, ceux-là reposent sur
un ensemble de principes esthétiques, identifiés ou non par les
agents, et dont certains leur échappent, qui permettent de recons-
truire ce que l'on appellera une «poétique des genres». Toute
poétique, dans cette acception, est historique. De ce point de vue,
Ton dira que la constitution de la poétique de Diderot épistolier
a pour objectif de participer à l'élaboration d'une poétique de la
lettre familière au xviii* siècle. La lecture proposée sera imma-
nente et ira du texte au genre, et non l'inverse: une conception
statique du genre épistolaire précède son actualisation dans les
lettres de Diderot, par exemple dans les manuels enseignant l'art
d'écrire, mais la lettre réinvente toujours ce genre, lui rend son
dynamisme.
Jean Rousset a publié en 1986 une «poétique» du journal
intime. La définition qu'il donnait du concept de genre, bien que
minimale, est utile à plusieurs égards. Pour Rousset, le genre est
une classe de textes dotée par convention bien établie de
traits communs propres à cette classe seule [...] chaque
texte particulier y est conçu — et lu — dans sa relation avec
tous ceux qui lui ressemblent; le genre préexiste donc Ã
l'œuvre individuelle ; il est un « modèle d'écriture » (Todo-
rov) et tout autant un modèle de lecture^.
De « traits communs » (ou de « principes esthétiques »), la lettre
n'en manque pas — à défaut d'une « convention bien établie » — ,
bien qu'ils varient selon les époques et les lieux, et qu'ils ne soient
« bien établis » que dans des contextes spécifiques : les formules
d'ouverture et de clôture diffèrent, les registres offerts à l'épisto-
2. Jean Rousset, Le lecteur intime. De Balzac au journal, Paris, José
Corti, 1986, p. 14. Dans l'article « Encyclopédie», Diderot dit prendre «le terme
de poétique dans son acception la plus générale, pour un système de règles
données, selon lesquelles, en quelque genre que ce soit, on prétend qu'il faut
travailler pour réussir» (DPV, VII, 234). Contrairement aux poétiques tradi-
tionnelles, la poétique épistolaire n'est pas « donnée » ; il faut la construire.
8 Diderot épistolier
lier se rétrécissent ou s'élargissent, la place de la correspondance
dans le système des genres et dans la sphère des conduites sociales
évolue. Autrement dit, la lettre a toujours été fortement codifiée :
les « modèles d'écriture » sont déterminants dans cette « classe de
textes ». Cette pratique dépend de plus du progrès des communi-
cations, celui de la poste essentiellement, et de l'évolution du
roman épistolaire et des genres de la littérature intime : les « traits
communs propres » à la correspondance acquièrent d'abord leur
spécificité dans l'histoire qui est la sienne et par rapport aux divers
genres de l'expression du moi et à ceux qui utilisent les ressources
fictives de la lettre. Ce « modèle d'écriture », qui « préexiste [...]
à l'œuvre individuelle », a été étudié pour diverses époques, mais
non le « modèle de lecture » qu'il implique. Ce travail reste à faire,
en partant des textes eux-mêmes et non d'une définition figée du
genre.
On dira, pour reprendre les termes de Raymond Jean, que
la forme de la lettre est « autant celle de la communication dé-
monstrative que de la lucidité introspective^ ». C'est en effet la
« communication » qui distingue le « modèle formel » de la cor-
respondance de celui du journal intime tel que le postule Jean
Rousset : « soliloque du je, fréquence quotidienne et optique de
l'instant de rédaction, fragmentation d'un discours mosaïque,
répétition des jours et des formules, etc."* ». Abstraction faite du
« soliloque » et de la « fréquence quotidienne », ce « modèle for-
mel » pourrait être celui de la lettre. Sans analyser cette ressem-
blance de la lettre et du journal, le critique y est cependant sen-
sible. Dressant sa typologie en fonction d'une « échelle
progressive de la destination», il isole un type de journal où se lit
un « degré faible de divulgation intime » ; il y aurait alors une
« situation "quasi épistolaire^" ». L'on voudrait montrer que l'ac-
tivité épistolaire n'est pas affaire de «degré» par rapport à un
genre clairement formalisé: elle est une pratique spécifique où
l'introspection, si elle existe, est toujours aussi affaire de commu-
nication adressée à autrui.
3. Raymond Jean, Un portrait de Sade, Arles, Actes Sud, 1989, p. 201.
4. Jean Rousset, op. cit., p. 15.
5. Ibid, p. 144, 149 et 147.
Introduction 9
Les «traits communs propres» à la lettre sont aussi bien
rhétoriques que thématiques, ils ont une efficacité sémiotique qui
n'est qu'à eux et ils renvoient à des situations pragmatiques tout
à fait précises. Leur description prendra appui sur des textes ve-
nus d'horizons divers : dictionnaires de procédés littéraires et de
comptabilité, recherches historiques sur la lettre et les pratiques
connexes, travaux critiques sur l'Å“uvre de Diderot. Elle fera Ã
l'occasion appel à un vocabulaire technique, ce que Diderot ap-
pelle, dans une lettre à l'abbé Ferdinando Galiani, le « ramage des
grammairiens» (XII, 225). Les mêmes segments textuels sont, de
plus, susceptibles de multiples interprétations, et on en verra
quelques-uns reparaître périodiquement dans l'analyse. La lec-
ture est un travail de coupe et de recoupe: dans la masse des
textes, il faut recueillir ce qui permet de définir un genre et une
pratique particulière de ce genre, mais c'est la combinaison qui
donne sens à cette récolte. Quand il n'y aurait qu'une méthodo-
logie à ce livre, c'est celle-là . Le contenu informatif des lettres n'a
pas été inventorié: la correspondance ne sera pas considérée
comme le dépôt d'un savoir sur le monde, une « gazette » ou un
réservoir de faits et d'anecdotes, mais comme une façon d'écrire,
pour soi et pour autrui, le monde et l'intimité. La lettre est un
texte; elle est aussi un document d'archives, mais on laissera Ã
d'autres le soin d'en exploiter les richesses informatives.
La lettre dont on veut constituer la poétique doit être mise
en relation avec des pratiques similaires qui lui sont contempo-
raines et avec l'ensemble de l'œuvre de Diderot, aussi bien
qu'avec le cortège critique qui l'accompagne. Même si cette poé-
tique sera fondée essentiellement sur l'analyse d'un seul groupe
de lettres, il n'est pas interdit de penser que ses conclusions pour-
ront s'appliquer à d'autres pratiques épistolaires au xviii' siècle.
À partir de la comparaison ponctuelle de ce corpus avec les lettres
d'un auteur aujourd'hui oublié, Nicolas-Maurice Chompré, il
s'agira de mettre en lumière le fait que les déterminations propres
à l'écriture épistolaire touchent, au xviii' siècle du moins, aussi
bien les textes auxquels s'intéresse habituellement la critique lit-
téraire que les textes moins légitimés. On posera l'hypothèse que
l'écrivain reconnu tel par ses pairs et par la critique n'a pas une
pratique générique différente de celle de n'importe quel épistolier
10 Diderot épistolier
lettré, qu*il soit écrivain ou non. En plus des lettres de Diderot et
de Chompré, on mettra à contribution celles de madame Du
Deffand, de madame d'Épinay, de Galiani, de Voltaire, de ma-
dame Du Châtelet, de Rousseau, de Grimm, du prince de Ligne,
d*Élisabeth Bégon, de Julie de Lespinasse, de madame de
Graffigny. À Toccasion, des romans (Guilleragues, madame de
Tencin, Crébillon fils, Bibiena, madame de Graffigny, Charles
Pinot-Duclos, Rousseau, madame Riccoboni, Vivant Denon, La-
clos, Restif de la Bretonne, Sade), des pièces de théâtre (Mari-
vaux, Beaumarchais, Potocki), des poèmes (Voltaire, Dorât, Léo-
nard, Cubières de Palmézeaux), des écrits intimes (Rousseau) et
des textes descriptifs (Louis-Sébastien Mercier) serviront égale-
ment à l'élaboration de la poétique, avec toutes les précautions
qu'exige le recours à des genres qui ont leurs lois propres. Com-
paraison n'est pas raison, certes, mais les genres littéraires et les
pratiques individuelles ne prennent leur sens que lorsqu'on les
fait se détacher du discours social qui les rend compossibles et
leur confère une partie de leur signification.
Les textes épistolaires se rattachent par ailleurs, de façons
multiples, aux autres textes qu'a écrits leur auteur. C'est d'autant
plus vrai à l'époque classique que la spécialisation des pratiques
littéraires, selon Pierre Bourdieu, n'est pas encore réalisée : la con-
ception actuelle du système des genres n'existe pas au xviii^ siècle
et rend difficile d'extraire la correspondance de Diderot de l'en-
semble de ses textes. Or vouloir rendre compte de tous les rap-
ports de la correspondance de Diderot avec les autres textes de
l'écrivain, pour souhaitable que cela soit idéalement, n'est guère
réaliste dans les limites de ce travail. Aussi souvent que possible,
ces rapports seront indiqués, mais sans plus. Les conceptions du
temps et de la matière que l'on trouve dans la lettre du 15 octobre
1759, par exemple, ne peuvent être considérées indépendamment
de la pensée philosophique de Diderot : il faut pourtant s'y rési-
gner. Le psittacisme dans Jacques le fataliste — « Jacques disait
que son capitaine disait» (DPV, XXIII, 23) — est une figure de
la répétition : en quoi se distingue-t-il de la répétition épistolaire?
Cet ouvrage ne porte pas sur l'ensemble des textes de Diderot,
mais d'abord et avant tout sur sa pratique épistolaire.
Introduction 11
Cœuvre de Diderot ne s'avance plus aujourd'hui qu'accom-
pagnée de son cortège critique. N'est-ce pas le propre des auteurs
classiques (ce qui, en fait, les rend classiques) de toujours faire
lire à la fois un texte et le commentaire de ce texte ? Comprendre
Diderot et plus précisément sa correspondance exige aussi bien
une lecture des textes diderotiens que des études écrites sur eux :
la discussion de la tradition critique tiendra dans l'interprétation
une place importante. La poétique proposée se situe en effet par
rapport au discours d'accompagnement des lettres et des autres
textes de Diderot. Ainsi, un des phénomènes les plus souvent
évoqués par les diderotistes viendra alimenter plusieurs des ana-
lyses de ce livre: faisant abstraction des jugements moraux qui
nourrissaient au xix' siècle les attaques d'un Barbey d'Aurevilly,
la critique doit aujourd'hui tenter de concevoir une lecture de la
correspondance qui s'écrive à partir des mêmes principes que
celle de l'œuvre dans son ensemble, et principalement à partir de
la notion de dialogue, cette « technique » qui « fait corps avec l'être
narratif de Diderot », selon Anne-Marie et Jacques Chouillet^. Il
paraît impossible de penser la dimension dialogique de la corres-
pondance diderotienne hors de l'histoire de cette interprétation.
Le rapport de la correspondance avec les autres textes de
l'écrivain ne sera pas de l'ordre du biographique. Désigné par les
mots Diderot ou Vépistoliery le Sujet dont il est question dans cet
ouvrage est d'abord et avant tout un sujet textuel. Ce Diderot
épistolier est une création de la correspondance et c'est dans les
textes qui la composent qu'il se crée lui-même pour ses lecteurs,
les destinataires des lettres comme les lecteurs actuels de son
œuvre. La lettre est le lieu où se construit le sujet Diderot et elle
postule que cette construction est acceptée par le lecteur: pour
que la communication soit possible, il faut que le destinataire (et
le critique avec lui) prenne la lettre au sérieux, lui accorde un
minimum de cohérence interne, lui reconnaisse, au moins, une
certaine forme d'unité. À œt égard, les pragmaticiens, avec H. Paul
Grice, ont conceptualisé la notion de « principe de coopération » :
« que votre contribution conversationnelle corresponde à ce qui
6. Anne-Marie et Jacques Chouillbt, «État actuel des recherches sur
Diderot», Dix-huitième siècle, 12, 1980, p. 461.
12 Diderot épistolier
est exigé de vous, au stade atteint par celle-ci, par le but ou la
direction acceptés de l'échange parlé dans lequel vous êtes en-
gagé^ ». Avec les nuances qu impose le passage d'une réflexion sur
réchange oral à une autre portant sur l'écrit, ce «principe de
coopération» rejoint quelques-unes des lectures élaborées plus
loin : la lettre est soumise à un pacte (« ce qui est exigé de vous »),
elle s'insère dans une série («au stade atteint par celle-ci»), elle
est duelle (c'est un «échange») et elle est déterminée par sa fina-
lité («le but ou la direction acceptés»). Si une intentionnalité est
à l'œuvre dans l'épistolaire, ce ne peut être que celle-là : à un
moment précis, quelqu'un s'adresse à quelqu'un d'autre par un
texte, à des fins ponctuelles et en acceptant de se plier à des règles
implicites et explicites.
On notera que l'histoire tient une place centrale dans la
poétique de la lettre familière, et que cette histoire est triple. Le
texte épistolaire, on l'a vu, doit d'abord être rendu à sa propre
histoire, celle de la correspondance considérée comme un ensem-
ble organisé chronologiquement, et mis en relation, même quand
ce ne serait que par allusion, avec les autres textes de son auteur.
Les lettres de Diderot témoignent ensuite de l'histoire du genre
épistolaire: entre la lettre érudite et ostensible telle que la re-
cueillaient en livres les xvi' et xvii' siècles, et la lettre réputée lieu
de l'intimité telle qu'elle se développe depuis la modernité, la
lettre du xviii*' siècle est le lieu d'une transition cruciale entre le
public et le privé. Enfin, cette transition n'est pas uniquement
affaire de littérature ; elle renvoie plus largement à la transforma-
tion du statut du sujet dont les événements de 1789 et leurs suites
ont été les catalyseurs. Comme le note Michel Condé,
la Révolution a proposé et imposé institutionnellement une
définition originale du rapport entre l'individu et la société
par la liberté et l'égalité des citoyens [ . . . ] Après cette date,
quelles que soient ses opinions politiques et quelle que soit
la réalisation concrète des notions en cause, l'écrivain a
pour horizon de sens l'égalité des citoyens, la liberté,
7. H. Paul Grice, « Logique et conversation », Communications, 30, 1979,
p. 61.
Introduction 13
Tabsence de distinctions fondées sur d'autres qualités que le
« mérite* ».
De cette évolution de V« horizon de sens » au xviii* siècle, la lettre
est tributaire. Si les liens de Fépistolaire, de Fautobiographie et du
journal intime permettent souvent de mieux définir les genres les
uns par rapport aux autres, leur histoire respective est également
riche d'enseignements en ce qui concerne le sujet individuel qui
s y donne à lire. Pour que l'autobiographie et le journal puissent
naître et pour que l'épistolaire puisse glisser du public au privé
(mais ce glissement n'est ni rupture radicale ni changement de
nature), il faut qu'apparaisse un nouvel individu, que celui-ci
existe enfin pour lui-même, que les sphères du privé et du public
soient clairement distinguées. Cette nouvelle conception de l'in-
dividu n'a pas encore au xviii* siècle la forme qu'elle aura au
siècle suivant: «s'affirmer singulier, c'est-à -dire différent des
autres hommes, suppose que ces hommes soient semblables entre
eux, ce que précisément ils n'étaient pas pour l'Ancien Régime »,
fait encore remarquer Michel Condé^. Dans l'histoire de l'indivi-
dualité, le xviii' siècle épistolaire a une place spécifique.
On proposera donc, dans le présent travail, une réflexion
dans laquelle l'histoire des genres et des formes tient une place
cardinale, où la dimension sociale des pratiques est déterminante,
pour laquelle la question du Sujet ne se pose qu'au travers de
celles de l'Histoire et de la Société, et qui accorde une place par-
ticulière aux contextes d'énonciation. Au moyen de descriptions
minutieuses et par la définition de types et de catégories, on ren-
8. Michel Condé, La genèse sociale de V individualisme romantique.
Esquisse historique de l'évolution du roman en France du dix-huitième au dix-
neuvième siècle, TUbingen, Nicmcycr, 1989, coll. «Mimcsis», 7, p. 2. Sur cette
question fondamentale, on verra encore : Michel Condé, « Note sur la poésie
française au xvm* siècle». Études françaises, 27: 1, printemps 1991, p. 25-47;
Catherine Glyn Davies, m Conscience as Consciousness : The Idea of Self-
Awareness in French Philosophical Writing from Descartes to Diderot », SVEC,
272, 1990, viii/170 p.; et Dena Goodman, «Public Sphère and Private Life:
Toward a Synthesis of Current Historiographical Approaches to the Old
Régime», History and Theory, 31:1, 1992, p. 1-20.
9. Michel Condé, La genèse sociale de V individualisme romantique,
op. cit., p. 6.
14 Diderot épistolier
dra la correspondance de Diderot à son histoire, tout en l'inscri-
vant, par le recours à un corpus critique élaboré depuis deux
siècles, dans celle de ses lectures.
Mais une poétique systématique est-elle concevable? Est-il
possible d'imaginer rendre compte de tout ce qui constitue un
genre? Une telle entreprise n'est-elle pas vouée par avance Ã
l*échec lorsqu'on essaie de la concevoir pour les genres dits inti-
mes ? À de telles questions deux réponses sont possibles. La pre-
mière est que les cas d'espèce seraient trop nombreux pour
qu'une poétique des genres ait quelque valeur opératoire: la
multiplication des exceptions abolirait la règle, le texte imposerait
toujours sa loi au genre, le statisme de la description ne rendrait
pas justice à la dynamique des textes. La seconde, que les difficul-
tés réelles que représente la personnalité de chaque œuvre ne
rendent pas pour autant caduque la constitution d'une poétique :
il y a certes des exceptions à ce qui se donne pour la règle, mais
ces exceptions permettent justement de penser cette règle, de
dessiner l'horizon duquel se détachent les œuvres singulières, de
déterminer le protocole de lecture qu'elles édictent, de voir se
déployer des stratégies autonomes. C'est la position qui sera dé-
fendue dans ce livre: non pas la volonté de tout expliquer du
texte par son substrat générique, mais la nécessité d'inscrire
l'Å“uvre dans un ensemble d'autres Å“uvres (du même genre et, Ã
l'occasion, de genres différents) pour décrire la spécificité de son
fonctionnement (thématique, rhétorique, pragmatique). On gar-
dera finalement présent à l'esprit le fait que les frontières parfois
indécises du genre obligent à la prudence dans l'interprétation :
frontières internes (qu'est-ce qui distingue une lettre publique
d'une lettre familière?) et frontières externes (un corpus épisto-
laire clos est-il imaginable?) font que l'œuvre dont il faut penser
la poétique n'est jamais délimitée une fois pour toutes.
Un corpus à définir
Se demandant en 1967 si la littérature épistolaire datait du xviii*
siècle, Georges May appuyait sa réponse (positive, si l'on entend
la lettre privée dans son acception moderne) sur des remarques
Introduction 15
concernant les trois grandes correspondances du siècle, celles de
Diderot, de Rousseau et de Voltaire. Parce que l'unanimité de la
critique était faite depuis longtemps sur les qualités des Lettres Ã
Sophie Volland et parce qu'il comparait Diderot à ses deux pres-
tigieux contemporains, le critique pouvait alors dire que la cor-
respondance de Diderot était «de toutes les grandes correspon-
dances du siècle celle qui a été le plus fréquemment et le plus
sérieusement étudiée'^». Il expliquait cette situation par le cadre
général de la réception de l'œuvre de Diderot depuis le xix* siè-
cle: «les vrais mérites de la correspondance de Diderot ont été
pressentis et même reconnus plus tôt et avec plus de perspicacité
que ceux des lettres de Voltaire et surtout de Rousseau, sans
doute parce que les autres chefs-d'œuvre de l'encyclopédiste ont
été connus et surtout reconnus beaucoup plus tard que les
leurs" ». Pertinente dans une perspective comparatiste, et à l'épo-
que où elle était formulée, l'évaluation de Georges May ne tient
plus aujourd'hui. Sans entrer dans le détail des recherches liées
aux éditions des correspondances de Voltaire par Théodore
Besterman et de Rousseau par Ralph Leigh, force est de constater
que la lecture non documentaire de la correspondance de Diderot
en est encore à ses balbutiements'^ Malgré des publications ré-
centes sur la correspondance diderotienne comme texte littéraire,
un important travail de description critique et d'analyse textuelle
reste à mener. Dans un état présent paru en 1979, Jacques
10. Georges May, « La littérature épistolaire date-t-elle du dix-huitième
siècle?», SVEC, 56, 1967, p. 827.
11. Ibid., p. 828.
12. Parmi les travaux les plus importants sur la correspondance de Vol-
taire, on doit compter ceux de Geneviève Haroche-Bouzinac {Voltaire dans ses
lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation d'un épistolier au XVllV siècle, Paris,
Klincksieck, coll. «Bibliothèque de l'Âge classique», série «Morales», 2, 1992,
394 p.), d'André Magnan («Dossier Voltaire en Prusse (1750-1753)», SVEC,
244, 1986, xii/441 p.) et de Christiane Mervaud («Voltaire et Frédéric II: une
dramaturgie des Lumières. 1736-1778», SVEC, 234, 1985, xiv/617 p.). En ce qui
concerne Rousseau, on lira l'ouvrage d'Anna Jaubert {Étude stylistique de la
correspondance entre Henriette **• ef /.-/. Rousseau, la subjectivité dans le dis-
cours, Paris et Genève, Champion et Slatkine, coll. «Études rousseauistes et
index des œuvres de ].-]. Rousseau. Série C : "Études diverses" », 3, 1987, 561 p.).
16 Diderot épistolier
Chouillet mentionne le fait qu*il existe, pour la période qui va de
1952 à 1977, mille ouvrages ou articles consacrés à Diderot, mais
ne relève aucune étude spécifiquement consacrée à la correspon-
dance*\ «Diderot épistolier [...] n'a été Tobjet que de peu de
recherches», déclare de même Jean Varloot en 1984 (LSV, p. 371).
En fait, les études qui ont porté à ce jour sur la correspon-
dance de Diderot ont le plus souvent eu pour objet des aspects
étroitement circonscrits de celle-ci ou des séries de lettres, soit les
Lettres à Sophie Volland (le corpus le plus souvent étudié), soit les
lettres au sculpteur Etienne-Maurice Falconet. Une des hypothè-
ses fondamentales de cet ouvrage est qu'il n'y a pas lieu, sauf pour
des raisons éditoriales, de démembrer ainsi la correspondance:
qu'il s'adresse à sa femme ou à Sophie''*, à Catherine de Russie ou
à son libraire, à son frère abbé ou à une actrice, Diderot, dans ses
lettres familières, n'écrit pas de façon substantiellement diffé-
rente. Une telle hypothèse va à l'encontre, du moins en partie, des
présupposés de plusieurs études sur la correspondance et elle
implique une définition particulière de la correspondance comme
texte. Elle a aussi des conséquences immédiates sur la constitu-
tion de l'objet d'étude.
Le corpus étudié est constitué des lettres familières écrites
par Diderot telles qu'elles ont été éditées par Georges Roth, puis
par Jean Varloot, entre 1955 et 1970, et des inédits parus depuis
13. Jacques Chouillet, « État présent des études sur Diderot », L'Infor-
mation liuéraire, 31 : 3, mai-juin 1979, p. 103-114. Même absence chez Anne-
Marie Chouillet et Jacques Chouillet (loc. cit.) et chez Arthur M. Wilson
(« Reflections Upon Some Récent Diderot Discoveries », dans Raymond
Trousson (édit.), Thèmes et figures du siècle des Lumières. Mélanges offerts Ã
Roland Mortier^ Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire »,
192, 1980, p. 329-340). Pour connaître l'état présent des recherches sur la cor-
respondance de Diderot, on pourra consulter les deux articles de l'auteur parus
en 1988 et en 1989 (Benoît Melançon, « Du dialogue : la Correspondance de
Diderot. État présent », Études françaises, 23 : 3, hiver 1988, p. 147-162 ; repris
sous le titre « État présent des études sur la correspondance de Diderot », RDE,
6, avril 1989, p. 131-146).
14. Arthur M. Wilson explique que Diderot a rebaptisé Louise-
Henriette Volland du prénom de Sophie « par allusion à la forme française du
mot grec "Sagesse" qui lui semblait la quintessence de ses qualités » {Diderot. Sa
vie et son œuvre, Paris, Laffont-Ramsay, coll. « Bouquins », 1985, p. 192).
Introduction 17
rachèvement de cette édition. Mais qu'est-ce qu'une lettre fami-
lière? L'édition Roth-Varloot comporte 1018 entrées, auxquelles
s'ajoutent les 21 entrées des inédits parus depuis, mais toutes ne
désignent pas des textes relevant de la pratique de ce genre: on
a parfois édité des textes dont la nature épistolaire n'était pas
avérée (des documents juridiques, des dédicaces, des épîtres dédi-
catoires, des préfaces, etc.) ou des lettres qui étaient destinées à la
publication (on parlera alors de lettres publiques'^). Parmi les
lettres publiques, deux séries sont d'un intérêt particulier, car
elles posent la question des rapports du privé et du public. D'une
part, les textes destinés par Diderot à la Correspondance littéraire
de son ami Friederich-Melchior Grimm, au premier rang des-
quels figurent les Salons, encore retenus par Georges Roth dans
son édition, méritent d'être édités et lus indépendamment des
lettres familières : ils relèvent plus du journalisme, au sens que ce
mot pouvait avoir au xviii' siècle, que de l'épistolaire entendu
comme pratique de l'intime. D'autre part, les lettres de Diderot
et de Falconet sur la postérité ont été publiées, encore que partiel-
lement, par Georges Roth dans la Correspondance, mais les
diderotistes s'entendent aujourd'hui pour conférer à ces lettres le
statut d'Å“uvre indépendante, ce qui leur vaut d'être publiées Ã
part, sous le titre Le pour et le contre, dans la nouvelle édition des
Œuvres complètes de Diderot (DPV, XV). Aucune lettre publique
n'a été retenue dans cet ouvrage : destinées à la publication, elles
15. Les principales lettres publiques de Diderot, outre ses préfaces et
dédicaces, les Salons et la correspondance avec Falconet, sont la Lettre historique
et politique adressée à un magistrat sur le commerce de la librairie (LEW, V, 299-
381 ), la Lettre de M. Denis Diderot sur l'Examen de VEssai sur les préjugés (LEW,
IX. 675-688), la Unre à Monsieur"** sur l'abbé Galiani (LEW, IX, 1-8), la Uttre
à Madame la comtesse de Forbach (LEW, X, 1 19-132), la Lettre à Monsieur l'abbé
Galiani sur la sixième ode du troisième livre d'Horace (LEW, X, 25 1 -267), la Lettre
apologétique de l'abbé Raynal à Monsieur Grimm (LEW, XIII, 63-79), la LeUre
d'un citoyen zélé (DPV, II, 197-218), la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui
voient et ses Additions (DPV, IV, 1-107), la Lettre sur les sourds et muets à l'usage
de ceux qui entendent et qui parlent (DPV, IV, 109-233), les deux lettres à Ber-
thier (DPV, V, 27-33), la lettre Au public et aux magistrats (DPV, V, 58-78), la
Uttre à Landois (DPV, IX, 243-260), la lettre À mon frère (DPV, IX, 313-329) et
la Uttre à Madame Riccoboni (DPV, X, 429-451).
18 Diderot épistolier
relèvent de circuits de diffusion et d^impératifs esthétiques diffé-
rents de ceux des lettres adressées à un seul destinataire et dont
la divulgation, même si elle est une potentialité de la lettre, n'est
pas postulée d*emblée par le texte. De même, les lettres destinées
à Diderot ou celles écrites entre tiers au sujet de Diderot, conser-
vées, dans certains cas, par les éditeurs, n'ont été mises à contri-
bution qu'Ã titre de textes auxquels comparer ceux de Diderot lui-
même. S'ajoutent enfin aux textes non retenus des lettres publiées
deux ou trois fois par Georges Roth et Jean Varloot (une seule
leçon a été retenue) et les entrées numérotées ne contenant pas de
lettre (les éditeurs ont réservé des numéros aux lettres dont ils
connaissaient l'existence mais pas le texte). Le corpus ainsi déter-
miné est constitué de 779 lettres familières écrites par Diderot
entre 1742 et 1784, sur les 1039 documents recensés de sa corres-
pondance'^.
La précision chiffrée ne doit pas faire oublier qu'une corres-
pondance n'est jamais close, que les textes retrouvés et publiés
peuvent ne représenter qu'une partie des lettres réellement
échangées, qu'une nouvelle découverte est toujours susceptible de
venir modifier l'équilibre de ce que l'on croyait être, jusque-là , un
ensemble. En ce qui concerne Diderot, on sait par exemple que la
correspondance familière avec Grimm fait défaut pour la période
qui va de 1760 à 1768. De même, les lettres de Diderot aux col-
laborateurs de V Encyclopédie, qu'on imagine nombreuses, ont
presque toutes disparu, ainsi qu'une partie de la correspondance
avec Catherine IL Le cas des Lettres à Sophie Volland est plus
complexe: si l'on peut imaginer que les lettres du directeur de
V Encyclopédie ont été détruites pour des raisons de sécurité per-
sonnelle (l'entreprise a longtemps été clandestine), celles qui ont
poussé à la destruction de l'ensemble des lettres de Sophie et d'un
bon nombre de celles de Diderot restent mystérieuses. Censure
familiale? Préjugés littéraires (Diderot est écrivain, pas Sophie)?
16. L'annexe I contient un tableau chronologique des volumes de la
Correspondance et des lettres inédites, et l'annexe II, une liste par catégories des
textes non retenus. À l'annexe III, on trouve un résumé de l'histoire éditoriale
des lettres de Diderot.
Introduction 19
Cette correspondance, dont il reste 189 lettres de Diderot sur un
total estimé pour l'instant à 553 par Georges Roth (II, 9), doit-
elle être étudiée à part? Est-elle une «œuvre», comme le croient
Jacques Proust'^ et Marc Buffat'* ? Cette question est trop délicate
pour qu'on puisse espérer arriver à des conclusions tout à fait
assurées, et Ton préférera se ranger à la conclusion de Michel
Delon, le maître d'œuvre de l'édition de la Correspondance qui
clôturera les nouvelles Œuvres complètes, lorsqu'il déclare que
« Diderot a sans doute songé aussi à tirer de ses envois à Sophie
la matière d'un ouvrage distinct, mais [que] l'imprécision du
projet et l'état lacunaire de cette correspondance empêchent de
procéder avec elle comme avec le débat sur la postérité», en
publiant ces lettres à part'^ Ce problème éditorial (les lettres Ã
Sophie Volland sont-elles un livre?) et critique (doit-on les lire Ã
la lumière de l'ensemble du corpus de la correspondance ou in-
dépendamment de lui?) indique ce qui donne sa spécificité Ã
l'épistolaire : les frontières de la correspondance sont toujours
mouvantes. Corpus en perpétuel devenir, celle-ci n'est pas un
ensemble clos dont on pourrait baliser la surface une fois pour
toutes; le critique doit toutefois agir comme si ce balisage était
possible, sinon l'interprétation ne pourrait jamais commencer.
Le hasard n'est pas seul en cause. Au-delà des raisons hypo-
thétiques ou anecdotiques qui permettent d'expliquer l'absence
de telle lettre ou de tel groupe de lettres, le problème des limites
est important dans toute réflexion sur la correspondance. La let-
tre n'est pas en effet un texte comme les autres. Parce qu'elle
témoigne le plus souvent d'une intentionnalité immédiate et que
cette intentionnalité se manifeste ostensiblement par un objet,
elle est d'abord un acte et une performance qui sollicitent la
participation de l'autre. L'épistolier attend quelque chose de la
17. Jacques Proust, «Ces lettres ne sont pas des lettres... A propos des
Lettres à Sophie Volland», Êquinoxe, 3, hiver 1988, p. 5-17.
18. Marc Bupfat, « Les Lettres à Sophie Volland. Relation amoureuse et
relation épistolaire », Textuel, 24, juin 1992, p. 33-45.
19. Michel Delon, « Éditer la correspondance », dans Georges Dulac
(édit.). « Éditer Diderot », SVEC, 254, 1988, p. 401.
20 Diderot épistolier
lettre qu il envoie comme de celle qu'il reçoit ; pour lui, la lettre
fait quelque chose, elle est un geste. Par ailleurs, du fait qu elle
constitue un maillon d'une chaîne (l'échange épistolaire pris
dans son ensemble), elle n'est qu'un moment du texte, qu'une
stase dans son élaboration. L'absence de clôture de la correspon-
dance n'est pas qu'éditoriale : acte qui en appelle d'autres et écrit
qui relance l'échange, la lettre est un texte qui ne cesse de se
transformer.
Disposition
Après une réflexion sur la nature du genre épistolaire, accompa-
gnée de repères historiques (chap. I), on dressera la poétique de
la correspondance diderotienne à partir de six grands axes. On
étudiera d'abord la lettre à partir de ce qui est à la fois un de ses
thèmes et ce qui lui donne, en bonne part, sa spécificité : l'absence,
conçue comme une expérience à la fois dysphorique et euphori-
que, d'où l'aspect souvent paradoxal de la lettre (chap. II). Pour
écrire une lettre, ce qui peut être une source de plaisir, il faut ne
pas être avec l'autre, et l'absence de ce dernier, comme la sienne
propre, conditionne l'écriture épistolaire à plusieurs égards.
Le traitement du temps dans la lettre sera l'objet du chapi-
tre III : on verra comment, au-delà des lieux communs, quand ce
n'est pas grâce à eux, la lettre mêle différentes temporalités afin
que s'estompe la souffrance d'un présent douloureux. La figure
de la répétition s'imposera dans cette analyse. L'écriture épisto-
laire est une expérience du perpétuel recommencement : la sépa-
ration y est revécue en permanence. Même si elle prétend parfois
abolir cette séparation, la lettre ne fait pourtant qu'en rappeler
l'existence et la souffrance qui y est liée. À cet égard, lire une
lettre c'est souvent la relire, soit pour revivre des moments heu-
reux, soit pour en espérer de nouveaux, nés de la seule lettre, soit
parce que c'est la seule présence possible.
Dans « La lettre et ses miroirs. De l'autoreprésentation épis-
tolaire» (chap. IV), la spécularité de la lettre sera induite des
commentaires de Diderot sur sa correspondance, mais aussi de ce
qu'il a pu écrire des lettres qu'il a reçues et de celles, publiées.
Introduction 21
qu'il a lues. Les différents pactes épistolaires auxquels souscrit
Diderot seront ensuite décrits, de même que seront recensés ses
jugements sur le commerce épistolaire (au propre et au figuré) et
les multiples synonymes utilisés pour qualifier la lettre et, par là ,
la définir. Ce ne sont toutefois pas les seuls moyens qu'a trouvés
la lettre pour parler d'elle-même: il lui arrive fréquemment de
penser à ce qu'il adviendra d'elle (sera-t-elle conservée ? publiée ?)
et à ce qu'elle est comme objet (un fétiche investi de divers
affects).
Une des principales caractéristiques de la lettre au xviii*
siècle est son caractère public (chap. V). La bonne société est
friande de lettres familières rendues publiques par la lecture dans
les salons et par la publication en revues ou en recueils, mais, au-
delà de cette pénétration dans les circuits sociaux et littéraires de
textes qui ne leur étaient peut-être pas destinés à l'origine, c'est
toute la pratique de l'épistolaire qui est marquée par la présence
de personnages multiples: destinataires collectifs, intermédiaires
entre les mains desquels les lettres ne font que transiter, corres-
pondants à qui l'on résume les lettres que l'on a écrites à d'autres
ou que d'autres nous ont écrites, etc. De plus, les épistoliers
savent bien au xviii^ siècle que la censure royale peut à tout
moment intercepter leurs lettres et les lire. Même si elle est adres-
sée à quelqu'un de précis, qui est identifié dans le texte, la lettre
est toujours susceptible d'être lue par des personnes auxquelles
elle n'est pas destinée.
Il est convenu de dire, séculairement, que la lettre est une
«conversation par écrit» et, par suite, qu'elle a des rapports
directs avec la parole et avec l'oralité. Comment la critique a-t-
elle tenté de théoriser cette analogie, sinon cette équivalence, de
la lettre et de l'échange oral ? Quelle est sa place dans un siècle où
le genre du dialogue philosophique triomphe? Chez un auteur
dont la critique s'entend pour dire qu'il fut le meilleur représen-
tant du genre et celui qui en a le plus bousculé les frontières, n'y
a-t-il pas lieu de penser que cette analogie a pu être plus déter-
minante que chez d'autres? La lettre elle-même aborde cette
question: c'est une autre forme de l'autoreprésentation épisto-
laire. Une fois défini le cadre général dans lequel cette association
22 Diderot épistolier
de la lettre et de rechange oral prend son sens, on pourra en
préciser les effets en en distinguant les diverses manifestations
dans la lettre: propos rapportés, prosopopées épistolaires, cita-
tions (chap. VI).
La dernière partie de Touvrage est consacrée à la triangu-
larité épistolaire chez Diderot (chap. VII). La situation dialoguée
à laquelle on associe parfois la lettre ne doit pas laisser croire que
la correspondance est un lieu réservé aux seuls épistoliers. Dide-
rot ne peut écrire à un destinataire unique : il lui faut toute une
société épistolaire. Cette société est celle des lecteurs des lettres,
mais aussi celle que créent les lettres. Or, chez lui, de telles socié-
tés exigent que l'on soit trois. Il est en cela fidèle à l'esthétique de
son époque, comme le fera voir une comparaison des usages de
cette figure chez Diderot, Voltaire et Rousseau, ainsi qu'Ã une
thématique constante de son œuvre, celle de l'amour et de l'ami-
tié. En outre, deux procédés de rhétorique, la répétition et
l'antimétabole, appellent cette figure du triangle, cette inclusion
du tiers, aussi bien dans la correspondance avec Sophie Volland
que dans les lettres familiales et amicales.
Au terme de cette lecture, il apparaîtra que la correspon-
dance s'inscrit, au xviii'^ siècle, dans un univers où les notions
d'intimité et d'individualité sont en pleine transformation, oii le
sujet qui commence à se raconter — dans le journal intime, dans
l'autobiographie, dans la lettre — occupe une place neuve dans la
hiérarchie sociale. Si la Révolution marque, dans la conscience
collective, le moment clé de cette transformation, si elle en est
l'expression radicale, elle ne saurait cependant être comprise hors
de l'histoire dont elle est l'aboutissement et contre laquelle elle
crie sa rupture fondatrice. 1789 est un moment essentiel dans le
processus qui mène à la naissance de l'individu; l'histoire de la
lettre montre comment ce processus a travaillé les consciences
durant les dernières années de l'Ancien Régime.
Introduction 23
À travers la correspondance de Diderot se révélera la poétique de
la lettre familière au xviii' siècle. La reconstitution de cette poé-
tique, sa construction, sera-t-elle convaincante? C*est au lecteur
de le dire, puisque, comme le faisait remarquer Dorval dans le
troisième des Entretiens sur le Fils naturel: «C*est aux autres Ã
décider si cette espèce de poétique que vous m*avez arrachée,
contient quelques vues solides, ou n'est qu'un tissu de chimères »
(DPV, X, 160).
CHAPITRE PREMIER
Qu est-ce quune lettre?
Qu*est-ce qu*une lettre ? La correspondance est-elle un genre lit-
téraire ? À ces questions, soulevées avec insistance par la critique
depuis une trentaine d'années, on a répondu de façons fort diver-
ses, soit en s*interrogeant sur Tintentionnalité du scripteur ou sur
les rapports des correspondances avec les œuvres que la critique
a accoutumé de considérer d'emblée comme «littéraires» (roman,
poésie, théâtre, etc.), soit en décrivant des pratiques spécifiques
pour essayer de déterminer leur « littérarité », ou son inexistence.
Au-delà de ces considérations, dont il faut rendre compte et faire
l'histoire, il importe aujourd'hui de se demander s'il n'est pas
possible d'isoler des traits formels et thématiques qui permet-
traient une lecture littéraire de la lettre: peut-on déterminer la
spécificité de cette pratique? peut-on lire la lettre comme un
texte ? quelle est sa poétique ? La lettre n'a pas, à ce jour, bénéficié
de travaux équivalents à ceux de Philippe Lejeune' sur l'autobio-
graphie ou d'Alain Girard^ de Béatrice Didier^, de Jean Rousset^
et de Pierre Pachet^ sur le journal intime. Leur nécessité ne fait
1. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, coll. «Poé-
tique», 1975, 341 p
2. Alain Girard, Le journal inttme, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de
philosophie contemporaine», 1963, xxiii/638 p.
3. Béatrice Didier, Le journal intime, Paris, PUF, coll. «Littératures mo-
dernes», 12, 1976, 205 p.
4. )ean Rousset, Le lecteur intime. De Balzac au journal, Paris, |osé
Corti, 1986, 220 p.
5. Pierre Pachbt, Les baromitres de l'âme. Naissance du journal intime^
Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990, liv/140 p.
26 Diderot épistolier
pourtant pas de doute : la constitution d'une poétique de la cor-
respondance diderotienne est, avec la recherche d'inédits, un
nouvel établissement des textes et leur annotation, une des quatre
tâches que se sont donnée les éditeurs des nouvelles Œuvres com-
plètes de Diderot^
Théorie de Vépistolaire
Les définitions précises de la lettre proposées par la critique sont
encore peu nombreuses et, surtout, peu satisfaisantes dans la pers-
pective de la constitution d'une poétique. Outre le débat qui a
opposé Roger Duchêne et Bernard Bray dans les années soixante
autour de la notion d'auteur de lettres, les définitions de Roger
Duchêne, de Jacques Rougeot, de Janet Gurkin Altman, de Char-
les Porter et de Vincent Kauftnann sont ici retenues. La lettre,
pourtant la plus généralisée de toutes les pratiques « littéraires »
— « Nous sommes tous des épistoliers », rappelle Axel Preiss^ — ,
n'a été l'objet que de peu de tentatives de définition formelle:
l'on tentera d'en proposer une à partir de ces réflexions, ainsi que
de quelques lectures de la correspondance de Diderot.
Une des notions les plus délicates en critique, et des moins opéra-
toires, est celle d'intention. Un texte devient-il littéraire du fait
que son créateur en ait eu la volonté? S'agit-il de vouloir cons-
ciemment faire œuvre pour que cela soit le cas? La polémique
6. Voir Michel Delon, « Éditer la correspondance », dans Georges Dulac
(édit.), «Éditer Diderot», SVEC, 254, 1988, p. 401-404. Bruce Redford sou-
haite l'élaboration d'une telle poétique de l'épistolaire pour la littérature an-
glaise {The Converse of the Pen. Acts of Intimacy in the Eighteenth-Century
Familiar Letter, Chicago et Londres, University of Chicago Press, 1986, p. 7-9),
de même que Janet Altman pour la littérature française («The Letter Book as
a Literary Institution 1539-1789: Toward a Cultural History of Published
Correspondences in France», Yale French Studies, 71, 1986, p. 18 n. 2).
7. Axel Preiss, «Correspondance», dans Daniel Couty, Jean-Pierre de
Beaumarchais et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des littératures de langue fran-
çaise: A - F, Paris, Bordas, 1984, tome 1, p. 551.
Qu est-ce quune lettre? 27
entre Bernard Bray et Roger Duchêne sur la question de Fauteur
de lettres met au jour, dans le domaine de l'étude de Fépistolarité,
l'inutilité de telles démarches. À la fm des années soixante, les
deux critiques se sont opposés sur la place de madame de Sévigné
dans l'histoire du genre épistolaire*. Bernard Bray, suivi par Jean
Cordelier, subordonne le contenu informationnel des lettres de la
marquise à « l'amitié humaniste » à l'œuvre dans l'échange épis-
tolaire. Roger Duchêne, au contraire, conçoit la lettre d'abord
comme une activité mondaine, et non comme une activité litté-
raire. La critique du second est d'inspiration biographique en ce
qu'elle suppose qu'il est possible de retrouver dans les textes le
projet ou la volonté de leur auteur au moment de leur écriture;
celle du premier est textuelle, interne, formaliste, plus descriptive
que génétique.
Pour Roger Duchêne, le réfèrent des lettres de madame de
Sévigné n'est pas la littérature mais la «réalité vécue», et la mar-
quise est une épistolière spontanée, non un auteur épistolaire à la
Guez de Balzac: «Le propos est d'arracher M'"' de Sévigné au
genre épistolaire, conçu comme un ensemble d'usages et de
contraintes qui viennent brider la spontanéité par la nécessaire
intervention d'un acte de volonté créatrice'. » L'interprétation de
8. On trouvera la liste des textes de chacun et un résumé des enjeux de
ce débat dans l'article de Bernard Beugnot («Débats autour du genre épisto-
laire: réalité et écriture», RHLF, 74: 2, mars-avril 1974, p. 195-202), auquel
répondra Roger Duchêne deux ans plus tard («Du destinataire au public, ou
les métamorphoses d'une correspondance privée», RHLF, 76: 1, janvier-février
1976, p. 29-46). Les lignes qui suivent s'inspirent de la synthèse de Bernard
Beugnot. On consultera aussi Louise K. Horowitz («The Correspondence of
Madame de Sévigné: Letters or Belles-Lettres?», French Forum, 6:1, janvier
1981, p. 14-18), Janet Altman {loc. cit., p. 29-31) et English Showalter
(« Authorial Self-Consciousness in the Familiar Letter: The Case of Madame de
Graffigny», Yale French Studies, 71, 1986, p. 113-114).
9. Bernard Beugnot, loc. cit., p. 198. Roger Duchêne suggère le distin-
guo suivant : « Pour clarifier les idées, nous appellerons épistolier celui qui ne
tient pas compte de l'existence du public et auteur épistolaire celui qui, au con-
traire, se soucie plus d'un public éventuel que de celui à qui il est censé écrire.
Les lettres du second appartiennent, par définition, à la littérature épistolaire
[...]. Les lettres de VépistoUer au contraire ne s'inscrivent pas spontanément
dans le genre épistolaire, dont il peut ignorer ou mépriser les lots» («Réalité
28 Diderot épistolier
Bernard Bray fait la part plus grande au « système » littéraire dans
lequel évolue la marquise, tel qu'il se manifeste dans les lettres :
Le système n'est pas un modèle préalable auquel la volonté
créatrice chercherait à rendre la lettre conforme; il est, Ã
l'intérieur du texte même, l'avènement d'un style et d'une
organisation dont les lettres sont le lieu de progressive éla-
boration, il est la façon dont fonctionnent, les uns par rap-
port aux autres, les divers éléments constitutifs du texte'°.
On notera que l'opposition de ces deux conceptions ne porte pas
sur ce qu'il est convenu d'appeler la « valeur » des Lettres : les deux
critiques reconnaissent celle-ci, mais diffèrent en ce qui concerne
l'intention de l'épistolière. Bernard Bray situe l'œuvre de madame
de Sévigné dans le cadre de la littérature épistolaire de son épo-
que; Roger Duchêne la tire vers la littérature romanesque. La
correspondance est toujours soumise à ce réseau de tensions
entre les modèles que lui fournit son époque, ses canons littérai-
res et la volonté expressive de celui qui écrit.
Peu de critiques, on l'a déjà noté, ont essayé de dresser une
poétique de la correspondance. C'est peut-être pour combler
cette lacune que le Dictionnaire international des termes littéraires
demandait à Roger Duchêne en 1973 de rédiger l'article «Com-
mentaire historique. Lettre (sens épistolaire) ». Dans la définition
de la lettre qu'il proposait alors — « l'expression directe et com-
plexe d'un homme qui, placé dans une situation concrète don-
née, a besoin de recourir à l'écriture pour communiquer avec
autrui" » — , Duchêne soulignait trois aspects de l'activité épisto-
laire : l'expression personnelle, la situation concrète où elle s'ins-
crit, la communication avec autrui. La situation d'énonciation est
particulièrement importante :
vécue et réussite littéraire: le statut particulier de la lettre», RHLF, 71 : 2, mars-
avril 1971, p. 177).
10. Bernard Beugnot, loc. cit., p. 199.
11. Roger Duchêne, «Commentaire historique. Lettre (sens épisto-
laire) », dans Robert Escarpit (édit.). Dictionnaire international des termes lit-
téraires, Paris et La Haye, Mouton, 1973, p. L29.
Qu est-ce quune lettre? 29
La définition de la lettre doit être tirée de la situation de
celui qui la fait : elle apparaît chaque fois que l'on écrit ce
que l'on ne peut pas dire; elle s'efforce de combler une
distance entre celui qui la compose et le ou les destinataires ;
elle est, on Ton a souvent répété après les Anciens, une
conversation en absence. C'est pourquoi elle dépend plus
que les autres formes littéraires de l'état des civilisations:
pour qu'il y ait des lettres, il faut non seulement que l'on
sache écrire mais aussi que Ton ait les moyens de les faire
parvenir à bon port'^.
De même, la vie mondaine, avec ses « conventions », ses « poses »
et ses «rites», influence le développement de la pratique épisto-
laire. Malgré ces déterminations sociales, «la lettre traduit tou-
jours des liens individuels», des rapports «de personne à per-
sonne»: on écrit toujours à quelqu'un, on a «quelque chose Ã
LUIdire'^>.
Le critique distingue dans son article la « vraie lettre » de
divers types de lettres plus ou moins publiques, de la relation, du
reportage et de la fiction ^^. Cette « vraie lettre » est celle qu'on lit
pour la « richesse de la vie intérieure » qu'elle permet de décou-
vrir, non pour les confidences qu'elle dévoile ou pour l'informa-
tion qu'elle transmet : « Ce n'est pas ce dont ils parlent, mais M"^^
de Sévigné, Voltaire, Flaubert qui nous intéressent ^5 » Le « con-
tact avec la personnalité d'un être telle qu'elle se découvre Ã
l'occasion de son rapport à autrui », s'il rappelle le rôle détermi-
nant du destinataire dans l'écriture épistolaire, a cependant pour
corollaire d'établir une hiérarchie entre les lettres « au sens propre
12. Ibid.
13. Ibid., p. L30-L31.
14. Ibid., p. L33-L34. Deux ans auparavant, il définissait la «vraie lettre»
comme « l'expression spontanée et directe de la réalité vécue à l'intention d'un
tiers privilégié» («Réalité vécue et réussite littéraire: le statut particulier de la
lettre», loc. cit., p. 194 ; voir aussi « Du destinataire au public, ou les métamor-
phoses d'une correspondance privée», bc. cit., p. 30 n. 5).
15. Roger Duchêne, «Commentaire historique. Lettre (sens épisto-
laire)», loc. cit., p. L31.
30 Diderot épistolier
du mot» (ou les «meilleures lettres») et les autres^^. Mais une
poétique peut-elle se fonder sur Texclusion, pour des motifs qua-
litatifs, de textes qui semblent relever du genre que Ton tente de
décrire ? Les aspects de la lettre que retient Roger Duchêne sont
capitaux dans la définition que Ton voudrait en proposer, mais il
ne paraît pas souhaitable de distinguer a priori les lettres selon
leur valeur supposée.
Dans un court texte de 1978, Jacques Rougeot présentait égale-
ment une définition de la lettre. Pour lui, cinq traits distinctifs la
caractérisent : elle est un moyen de communication ; « elle appa-
raît comme le substitut des paroles que pourraient échanger deux
interlocuteurs au cours d'un entretien », mais il s'agit d'une forme
écrite (la lettre n'est «jamais la transcription de la parole*^ ») ; elle
est laissée au projet, à la fantaisie de son auteur, «alors qu'une
conversation se déroule suivant les impulsions que lui donnent
les interlocuteurs»; son destinataire est connu; elle est, enfin,
« en grande partie déterminée par des conditions extérieures (oc-
casion, événements, etc.) ». À partir de ces traits, «les types peu-
vent [...] être variés presque à l'infini**», ce qui rend toute typo-
logie exhaustive impossible.
Si des éléments de la définition de Rougeot sont pertinents
pour une définition du genre de la lettre — celle-ci est bien un
moyen écrit de communication, sans n'être que cela, à l'endroit
d'un destinataire connu — , d'autres sont insuffisants. Des lettres
peuvent avoir comme modèle l'entretien ou la conversation, mais
ce n*est pas le cas de toutes; il importe de ne pas confondre la
16. Ibid., p. L32.
17. Cette opposition remonte au moins au xvi* siècle selon Marc Fuma-
ROLi : Juste Lipse, dans son Epistolica institutio (1591), propose une «distinction
entre le dialogue et la lettre, dont l'analogie cesse en ceci que le dialogue reflète
le parler oral (...) et la lettre est un genre écrit, donc plus littéraire, plus orné »
(«Genèse de l'épistolographie classique: rhétorique humaniste de la lettre, de
Pétrarque à Juste Lipse», RHLF, 78: 6, novembre-décembre 1978, p. 895 n. 29).
18. Jacques Rougeot, «La littérature épistolaire», dans Littérature
et genres littéraires, Paris, Larousse, coll. « Encyclopoche Larousse», 42, 1978,
p. 169.
Qu est-ce qu une lettre? 31
volonté de maintenir un dialogue et le recours à un modèle lit-
téraire, celui du dialogue ou de la conversation comme genres, lié
à des pratiques sociales historiquement déterminées. La fantaisie
de l'auteur, représentée de façon récurrente, il est vrai, par cer-
tains épistoliers, n'est pas non plus une composante spécifique du
genre; en quoi une lettre dépendrait-elle plus du projet de son
auteur que n'importe quel autre écrit ? S'il est vrai que la corres-
pondance est un échange, comment passer sous silence les « im-
pulsions» que comporte, ne serait-ce qu'en creux, toute lettre,
celles des réponses (faites et attendues) de l'autre? De même, des
correspondances peuvent être déterminées par des «conditions
extérieures », mais d'autres sont beaucoup plus proches de la lit-
térature intime et proposent du moi une image à laquelle le
monde extérieur contribue bien peu, sinon — mais c'est là tout
autre chose — pour fixer les limites de l'échange : genre infini par
essence, la correspondance ne se termine véritablement que par
la mort d'un ou des deux épistoliers. La définition de Rougeot
permet trop d'exceptions pour être vraiment opératoire.
Paru en 1982, l'ouvrage de Janet Gurkin Altman, Epistolarity.
Approaches to a Form^^, ne porte pas spécifiquement sur la lettre
familière. Altman y propose plutôt la description d'un nouveau
concept, celui âH « epistolarity » (que l'on traduira ici par «épisto-
larité»), servant à définir la nature générique de ce qu'on a ac-
coutumé d'appeler le roman épistolaire (le corpus d'Altman est
plus large, chronologiquement et génériquement, que la défini-
tion canonique de ce type de fiction^°). Pourtant, dans la mesure
où elle s'appuie sur une définition implicite de la lettre pour
forger le concept d'épistolarité, il est possible de tirer de son
19. Janet Altman, Epistolarity. Approaches to a Form, Columbus, Ohio
State University Press. 1982, viii/235 p.
20. Plutôt que l'expression roman épistolaire {*epistolary novel*), l'auteur
préfère fiction par lettre {* letter fiction »), genre épistolaire {*epistolary genre»),
littérature épistolaire {^epistolary litemture»). Au-delà d'une simple question
lexicale, il s'agit pour elle de modifier la lecture habituelle des fictions épistolai-
res en montrant que la forme épistolaire est un genre plutôt qu'une simple
technique narrative.
32 Diderot épistolier
ouvrage des renseignements permettant de comprendre généri-
quement la lettre familière au xviii' siècle français, d'en déduire,
en fait, une définition de celle-ci, d'autant que la plupart des
textes de son corpus datent de cette période^'.
Janet Altman postule que l'épistolarité consiste en « l'utilisa-
tion des propriétés formelles de la lettre pour créer de la signifi-
cation»: «Dans plusieurs cas», ses traits fondamentaux, «aussi
bien formels que fonctionnels, loin d'être simplement ornemen-
taux, influencent de façon significative la construction, cons-
ciente et inconsciente, du sens par les auteurs et les lecteurs des
œuvres épistolaires^^ » Cela implique que la fiction épistolaire
prenne naissance dans les qualités propres de la lettre réelle.
Celles-ci ne sont jamais présentées synthétiquement, mais peu-
vent être déduites de l'analyse des six principales « polarités » étu-
diées. En effet, la fiction épistolaire évoluerait entre plusieurs
paires de « pôles » : la lettre comme pont ou comme barrière ; la
confiance et la non-confiance ; l'auteur et le lecteur ; le je et le tw,
Tici et Tailleurs, le maintenant et le alors (passé ou futur); la
fermeture ou l'ouverture; les deux acceptions du mot unité
(«unity»: la lettre est complète en elle-même; «unit»: la lettre
est une composante d'un vaste ensemble), la continuité et la dis-
continuité, la cohérence et la fragmentation". Toutes ces « pola-
rités » ne s'appliquent pas indistinctement à la lettre familière ; les
deux derniers groupes, entre autres, parce qu'ils portent sur la
structure de la narration épistolaire, ne peuvent sans modifica-
tions majeures être repris pour l'analyse générique de la lettre
familière. Il reste que les éléments mentionnés ci-dessus peuvent
servir à définir la lettre, cet «outil d'une extrême flexibilité^S>.
À l'origine de la lettre, il y a, dit l'auteur, une absence".
Celle-ci peut parfois être comblée : la lettre est alors un « intermé-
21. English Showalter {loc. cit.) a lui aussi proposé d'appliquer l'appro-
che de Janet Altman à d'autres corpus, en l'occurrence à la correspondance de
madame de Graffigny.
22. Janet Altman, Epistolarityy op. cit., p. 4.
23. Ibid., p. 186-187.
24. Ibid.y p. 43.
25. Ibid., p. 127-128, 135, 140 et 150.
Qu est-ce quune lettre? 33
diaire », elle sert de « médiation » entre le destinateur et le desti-
nataire. Suivant les contextes, les épistoliers insistent sur ce qui les
unit (la lettre comme « pont », comme signe de l'intimité) ou sur
ce qui les sépare (la lettre comme « barrière », comme prélude Ã
Tindifférence).
En tant que moyen de communication entre le destinateur
et le destinataire, la lettre enjambe le gouffre entre l'absence
et la présence; les deux personnes qui se «rencontrent»
grâce aux lettres ne sont ni totalement séparées ni totale-
ment unies. La lettre se situe à mi-chemin entre la possibi-
lité d'une communication totale et le risque de l'absence
totale de communication^^.
Pour que la lettre fonctionne efficacement, il importe que sa
«confidentialité», mélange de «confiance» et de «confidence»,
sinon de « confession », soit maintenue par les épistoliers. La cor-
respondance est « essentiellement une activité privée^^ », dans la-
quelle l'épistolier peut tout aussi bien faire son propre portrait
que, au contraire, s'avancer masqué^*. Outil de communication,
la lettre suppose un pacte, mais ce pacte est spécifique des épo-
ques étudiées.
Contrairement aux autres formes où l'énonciateur est un ;e,
la lettre est toujours destinée à quelqu'un d'identifiable dans le
texte (même si le véritable destinataire n'est pas, en dernière ins-
tance, celui que le texte représente) ; ce qui est « profondément »
épistolaire dans la lettre est la progressive découverte de soi au
travers de l'autre^^. Le lecteur a un réel «poids» dans la lettre,
tant comme destinataire que comme figure du texte: «Aucun
autre genre n'accorde une place aussi grande aux lecteurs, tant
dans l'univers narratif que dans la genèse des textes. [...] La
forme épistolaire est unique en ce qu'elle confère au lecteur (le
narrataire) un rôle presque aussi important, dans la narration,
26. Ibid., p. 43.
27. Ibid., p. 48.
28. Ibid., p. 70 et 186.
29. Ibid., p. 45 n. 14.
34 Diderot épistolier
qu*à l*auteur (le narrateur)-^. » Puisque les épistoliers sont tour Ã
tour (re)lecteurs et auteurs, la correspondance est une «expé-
rience réciproque» où domine le «désir d'échange^' ». Ce critère
de définition est fondamental:
Dans une large mesure, c'est cela le pacte épistolaire: Tat-
tente d*une réponse provenant d*un lecteur précis à Tinté-
rieur du monde du correspondant. La plupart des autres
aspects du discours épistolaire étudiés ici sont subordonnés
à cette donnée fondamentale^^.
Janet Altman en vient même à dire que chaque lettre reflète son
contenu à travers deux «prismes», celui de l'auteur et celui du
lecteur". Ce dernier propose souvent sa propre interprétation de
la lettre reçue, court-circuitant ainsi, ou du moins modifiant, la
lecture du lecteur «externe» ou «réel». Cette représentation de
récriture et de la lecture définit en bonne part l'autoreprésenta-
tion épistolaire.
30. Ibid., p. 88.
31. Ibid., p. 88-89. La critique, pour mieux définir cet aspect du pacte
épistolaire, oppose la lettre au journal intime et à l'autobiographie «pure»,
formes susceptibles d'être monologiques (du moins dans l'intention du scrip-
teur), ce que ne saurait absolument pas être la lettre (ibid.). Elle note que le
journal intime, ne serait-ce que par l'utilisation de la formule dialogique « Cher
journal », postule aussi un lecteur, mais que celui-ci peut n'être que le scripteur
{ibid., p. 84 n. 7), et que le lecteur de l'autobiographie n'est pas spécifique {ibid.y
p. 112 n. 2), contrairement à celui de la lettre. Charles Porter reprend ces
distinctions («Foreword», Yale French StudieSy 71, 1986, p. 2). Roger Duchêne
parle, pour sa part, du « moi ouvert que révèle la lettre, différente en cela des
mémoires ou des journaux dont les auteurs ne se découvrent que parce qu'ils se
sont tournés vers eux-mêmes» («Commentaire historique. Lettre (sens épisto-
laire)», loc. cit., p. L32). Sur la question du «destinataire interne» du journal
intime et sur le «dialogue» entre lui et le narrateur, voir Jean Rousset (op. cit.,
p. 141-153). Sur les rapports de la lettre et du journal chez les épistoliers
modernes, Rilke ou Kafka, voir Vincent Kaufmann {L'équivoque épistolaire,
Paris, Éditions de Minuit, coll. «Critique», 1990, p. 166-167 et 176-180), qui
analyse également ceux de la lettre et des Mémoires chez Flaubert {ibid., p. 182-
186). Sur les différences entre la lettre et le journal intime dans l'univers carcé-
ral, voir le roman de Mireille Bonnelle et Alain Caillol {Lettres en liberté
conditionnelle, Levallois- Perret, Manya, 1990, 407 p.).
32. Janet Altman, Epistolarity, op. cit., p. 89.
33. Ibid., p. 92 et 207.
Qu est-ce quune lettre? 35
À ces traits fondateurs, Fauteur ajoute des traits formels
et structurels déterminants. Reprenant la distinction classique
d'Emile Benveniste entre discours et histoire^*y elle range la lettre
dans la première catégorie, puisque celle-ci comporte des textes
où domine la relation ;e/ ru (plutôt que la narration à la troisième
personne) et où le principal temps verbal est le présent (plutôt
que le prétérit). La lettre, à l'intérieur de cette catégorie, a ses
particularités. Le tu de la correspondance est « spécifique » ; il ne
désigne pas n'importe quel destinataire. De plus, il y joue un rôle
actif: « Une telle réciprocité — le tu original devenant le je d'une
nouvelle énonciation — est essentielle à la poursuite de l'échange
épistolaire". » Ce trait de la lettre — les pronoms personnels y
sont réversibles — , qui en est « peut-être » le plus distinctif, doit
être distingué du « prisme » déjà évoqué : ce qui importe ici est la
« relation spécifique » entre le destinataire et le destinateur, puis-
que c'est elle qui fonde le dialogue épistolaire, et non uniquement
le rapport au contenu de la lettre^^. Par ailleurs, Altman considère
que le présent de la lettre est « impossible^^ », car il n'est essentiel-
lement qu'un «pivot» entre le passé (la rétrospection) et le futur
(l'anticipation)'*. Son emblème serait Janus, puisque ce présent
est tourné à la fois vers le passé et vers l'avenir. C'est par « l'écriture
de l'instant» (« Writing to the moment », disait Samuel Richardson)
qu'est créé l'effet d'immédiateté et de spontanéité épistolaires,
mais celui-ci n'est qu'une illusion du texte'^. La lettre, enfin, est
le lieu de la « polyvalence temporelle », parce que toute énoncia-
34. Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale /, Paris, Galli-
mard, coll. «TcU, 7, 1976, p. 237-250.
35. Janct Altman, Epistolarity, op. cit., p. 118.
36. Ibid., p. 121-122.
37. «L« seul présent possible est le passé le plus immédiat — qu'il
s'agisse de la dernière rencontre ou de la dernière lettre» {ibid., p. 132). Le
journal intime, de même, ne peut prétendre à r« immédiateté temporelle », dit
lean Rousset {op. cit., p. 159): «le présent de simultanéité (yj est l'exception»
{op. cit., p. 164). L*écart entre «l'écriture et l'événement raconté» y est cepen-
dant «minimum» {op. cit., p. 179).
38. Janet Altman, Epistolarity, op. cit., p. 118-119 et 129.
39. Ibid,, p. 124 et 128-129.
36 Diderot épistolier
tion épistolaire suppose le mélange de divers temps : celui où le
geste rapporté est fait, celui de Técriture, celui où la lettre est
envoyée, reçue, lue et relue^. Cette « confusion » des temps, cette
«ambiguïté temporelle^'», est déterminante. Le dialogue épisto-
laire, «échange discontinu», tire en partie sa spécificité de ce
traitement particulier du temps'*^ La lettre est faite d'une série de
«hiatus» (temporels, spatiaux, etc.)> mais elle est aussi le lieu de
la recherche d'une nouvelle présence visant à faire disparaître ces
hiatus^\
Les deux derniers chapitres de l'ouvrage portent sur la
structure des fictions épistolaires. Dans le chapitre 5, l'auteur
étudie la « clôture épistolaire », aussi bien dans chacune des lettres
composant ces fictions que pour l'ensemble de ces fictions (clô-
ture ou ouverture de l'œuvre?). Dans le chapitre 6, elle décrit de
nombreuses modalités de la composition de la mosaïque épisto-
laire. La lettre a sa propre unité {« unity») et elle fait partie d'un
ensemble plus large (elle en est un «unit»): «dans la narration
épistolaire la lettre est à la fois un texte complet en lui-même et
le contexte des lettres qui lui sont contiguës'''' ». Toute fiction
épistolaire évolue toujours entre deux possibilités : « En pensant
la mosaïque de leur narration, les auteurs de romans épistolaires
doivent continuellement choisir entre la discontinuité constitu-
tive de la lettre comme forme et la création d'une continuité
compensatoire''^ » Quelques-uns des éléments analysés dans ces
chapitres sont susceptibles d'être utiles à qui veut comprendre le
fonctionnement de la lettre familière, entre autres les réflexions
sur les formules de clôture propres à chaque épistolier, voire Ã
chaque lettre, et celles sur les «trous» {«gaps») dans les lettres et
entre elles (l'ellipse joue un rôle important dans le roman épis-
tolaire et dans la correspondance réelle). Il n'est guère possible
toutefois de recourir mutatis mutandis aux analyses de ces deux
40. ïbid.,ip. 119 et 129.
41. îhid., p. 129 et 130.
42. îbid., p. 134-135.
43. îhid., p. 140.
44. ïhid., p. 182.
45. Ihid., p. 169.
Qu est-ce quune lettre? 37
chapitres en vue d*étudier la correspondance privée, à moins, par
exemple, de posséder toutes les lettres d'un écrivain et de compa-
rer ce corpus à ce que cet écrivain, ou un autre éditeur, en a publié
(sinon, comment déterminer quels sont ces «trous»?). L'entre-
prise ne manquerait pas d'intérêt — une correspondance n'est
pas immédiatement une œuvre — , mais elle pose au moins deux
difficultés : d'une part, il n'est pas toujours possible de la mener
à bien matériellement (la collection de la totalité des textes est
souvent incertaine); d'autre part, et à cause de cette incertaine
collection, il importe de distinguer les correspondances dont la
publication était prévue à l'origine (la collection s'impose alors
d'elle-même) de celles dont ce n'est pas le cas (la collection ne
s'impose pas, sinon pour des raisons sentimentales ou documen-
taires). On ne saurait traiter de la même façon la structure d'une
œuvre fictive et celle d'une correspondance réelle.
Bien que les analyses de Janet Altman ne puissent s'appli-
quer à l'étude de tous les types de lettres, il n'en reste pas moins
que plusieurs des traits par elle répertoriés sont susceptibles
d'aider à préciser ce qu'est la lettre au xviii^ siècle. Moyen de
communication, la lettre élit un (premier) destinataire, dont elle
construit elle-même la figure, tout en voyant son auteur se cons-
tituer en destinataire à son tour, par la logique de l'échange. Les
activités d'écriture et de lecture épistolaires sont des thèmes fi"é-
quents de la représentation de cet échange. En plus de cette com-
posante thématique, la lettre prend appui sur des traits syntaxi-
ques (emploi des pronoms et temps des verbes) et structuraux (la
clôture, la ft-agmentation et la discontinuité). Ce sont les premiers
traits qui permettent de lier lettre et dialogue, encore que ce dia-
logue soit à distinguer de la conversation et du dialogue théâtral
ou romanesque. Il conviendra de préciser un certain nombre des
éléments relevés par Janet Altman afin de parvenir à une meilleure
compréhension de la lettre au xviii' siècle.
Dans son avant-propos au numéro des Yale French Studies consa-
cré à Fépistolaire, Charles Porter s'est interrogé sur ce qui fait la
spécificité de la lettre et sur les traits formels qui lui sont propres.
38 Diderot épistolier
La question à laquelle il tente de répondre est générique et insti-
tutionnelle : « Quel est au juste ce texte que nous appelons "une
lettre"? Quel est son rapport, si rapport il y a, à la "littéra-
ture^"?» Sa réflexion se développe en trois temps: après avoir
défini ce qu*il appelle une lettre «minimale''^», puis affiné cette
définition, il tente de circonscrire les éléments qui feraient de la
lettre un texte littéraire.
La lettre minimale peut, selon lui, être définie à partir de
quatre critères: il s'agit d'un texte écrit, porteur d'un message,
qui est un objet et qui provient de quelqu'un, son auteur, que le
destinataire peut reconnaître''®. Cette définition est toutefois jugée
trop cursive et doit être approfondie. Sept nouveaux critères sont
alors proposés^^: la lettre doit être destinée à quelqu'un que le
destinateur peut identifier — et uniquement à lui ; elle doit com-
porter un je dont le réfèrent est l'auteur^^ ; elle doit pouvoir être
datée; elle doit être écrite sans projet, de façon discontinue, en
explorant plusieurs directions, être fragmentaire ; elle est proche
de la parole (on parle de «parole écrite^S>); elle doit être maté-
riellement identifiable comme étant une lettre ; contrairement au
journal intime — l'auteur compare continuellement ce genre et
l'autobiographie à la lettre — , elle suppose que le lecteur ait un
rôle à jouer en ce qui concerne la sincérité de celui qui écrit et elle
peut être, surtout s'il s'agit d'une lettre d'amour, objet de féti-
chisme. Cette description formelle, aussi précise soit-elle, ne
rend pas compte de la dimension littéraire de la lettre, si tant
est qu'une telle dimension existe. Comment alors aborder cette
question ?
Porter, afin de comprendre l'éventuelle littérarité de la let-
tre, propose de réfléchir à la fonction que ce type d'écrit remplit.
46. Charles Porter, loc. cit., p. 1.
47. Ibid., p. 5.
48. Ibid., p. 1-2.
49. Ibid, p. 2-5.
50. Porter reconnaît que ce je non métaphorique est une création du
texte : « le "je" de la lettre est, d'une certaine façon, une création ou une "fic-
tion"» {ibid, p. 2).
51. Ibid., p. 4.
Qu est-ce quune lettre? 39
Pour déterminer Féventuel statut littéraire de la lettre [...] il
faudra presque certainement faire reposer sa définition sur
la notion de fonction, si Ton veut que la conception du
« littéraire » prenne appui sur ce qui la constitue tradition-
nellement, entre autres l'intention, la sélection stylistique, le
recours à une forme ou à une structure qu'il est possible
d'identifier".
La définition de cette fonction littéraire, qui reste à l'état d'hypo-
thèse chez Porter, devrait s'appuyer sur une série de questions : la
lettre doit-elle être interprétée dans le cadre d'un dialogue — elle
est souvent une réponse ou elle invite, elle-même, à répondre —
ou comme un ft-agment — ce qui, dans certains cas, la rappro-
cherait de l'essai littéraire? Qui peut la recevoir — un ami?
l'éditeur d'un journal? — , être un «correspondant valable"»?
Qu'arrive- 1- il si une publication est prévue? Quels sont les sujets
qu'elle peut aborder — des sentiments? une prise de position
ordonnée ? l'exposition de principes scientifiques ? — , ses « sujets
valables^ » ?
Sans répondre à ces questions, dont la pertinence ne fait
généralement aucun doute, l'auteur passe ensuite, toujours dans
le cadre de sa réflexion sur le statut littéraire de la lettre, à des
remarques sur la lecture de la lettre. Il note d'abord que « lettre »
et « correspondance » ne sont pas synonymes : « à partir du mo-
ment où les lettres deviennent une correspondance, elles perdent,
du moins pour leur lecteur, leur indépendance"». Ensuite, il
insiste sur le fait que la position du lecteur de lettres n'est pas la
même que celle du destinataire: «Ne serait-ce qu'à cause du
passage du temps, la lettre qui est devant nous n'est pas identique
à celle qu'a lue son destinataire original, de même que celle-lÃ
n'était pas tout à fait la même que celle que croyait envoyer son
destinateur^. » La lecture de la lettre s'inscrit dans une chaîne qui
52. Ibid.. p. 5.
53. Ibid.
54. Ibid.
55. Ibid,, p. 6.
56. Ibid., p. 7.
40 Diderot épistolier
va du modèle épistolaire préexistant à la lettre particulière jus-
qu'au lecteur de lettres :
received form, formula, or « code » of« the letter » —> addresser
—> worded message + appearance of the « object » —> mode
and length oftime ofdelivery —> addressee -> means of trans-
mission to us —> ourselves^^.
Cauteur conclut qu'aucun de ces « facteurs » n'est simple et qu'ils
ne sont pas indépendants les uns des autres: les traits formels
{«worded message + appearance of the "object"») utilisés par le
destinateur {«addresser») doivent être en étroite relation avec des
modèles littéraires {«received form, formula, or "code" of "the
letter"») et des phénomènes socio-historiques (la poste: «mode
and length oftime of delivery», aussi bien que la tradition litté-
raire: «means of transmission to us») avant que le lecteur
{«addressee», «ourselves») ne puisse lire la lettre. Pour Charles
Porter, la lettre doit, en résumé, être définie par ses traits formels,
sa fonction et sa lecture, aussi bien que par son inscription his-
torique et institutionnelle.
Si l'ouvrage de Janet Altman et l'article de Charles Porter permet-
tent, par inférence ou explicitement, de constituer génériquement
la lettre, le livre de Vincent Kaufmann, L'équivoque épistolaire, en
propose une lecture qui a le mérite de clairement définir les en-
jeux de la lettre moderne — mais ces enjeux ne sont pas les
mêmes que ceux de la lettre classique. L'auteur ne tente pas de
décrire toutes les pratiques épistolaires, mais plutôt de montrer
en quoi quelques écrivains modernes peuvent être lus à partir de
ce lieu particulier qu'est la lettre. Il étudie des corpus imposants :
Artaud, Baudelaire, Flaubert, Kafka, Mallarmé, Proust, Rilke,
Valéry. Son hypothèse de départ va à l'encontre des idées reçues :
« La lettre semble favoriser la communication et la proximité ; en
fait, elle disqualifie toute forme de partage et produit une dis-
tance grâce à laquelle le texte littéraire peut advenir^^. » Autour de
57. Ibid., p. 7-8.
58. Vincent Kaufmann, op. cit., p. 8.
Qu est-ce qu'une lettre? 41
la lettre, un échange a bel et bien lieu, mais ce qui sY troque est
autre chose que de l'information: «tous les écrivains que j'exa-
mine œuvrent pour s'arracher à l'humanité, pour s'opérer de ce
qu'il y a d'humain en eux : soit en particulier de la parole, en tant
qu'elle est instrument de communication avec autrui^'». Kauf-
mann change radicalement le sens habituellement conféré à la
lettre: le dialogue épistolaire — que l'on y traite d'r.mour ou de
santé, de transactions immobilières ou de drames familiaux —
importe moins pour lui que la recherche de «l'écriture propre-
ment dite^», celle-ci supposant la mise à distance de l'autre, si-
non son sacrifice, et la clôture du texte sur lui-même. Semblable
hypothèse aurait pu entraîner une subordination de la lettre Ã
l'œuvre réputée littéraire — et telle remarque sur l'épistolier
comme « chaînon manquant entre l'homme et l'œuvre^' » pour-
rait le laisser croire — , mais l'auteur évite cette subordination en
démontrant que toute correspondance est le lieu d'une pratique
spécifique entretenant avec l'ensemble des textes d'un écrivain
des rapports qui ne sont pas que d'antériorité. Il distingue ce
faisant trois types d'épistolier.
Chez Rilke et Valéry, il y a une « continuité entre le registre
épistolaire et la pratique littéraire»: ceux-là «se confondraient,
parce que relevant tous les deux d'une activité intime (du
moins au départ)"». Pour d'autres (Baudelaire, Proust, Kafka), il
y a, au contraire, une « discontinuité entre la lettre et l'œuvre" ».
Flaubert, par exemple, ne peut atteindre l'impersonnalité dont il
rêve que par la correspondance avec Louise Colet: «on [l'y voit]
renoncer à sa personne, et peut-être à ce qu'il a de vivant^^ ». C'est
la condition de sa venue à l'écriture romanesque: «À l'horizon
des lettres il y a l'œuvre". » Mallarmé et Artaud, enfin, se situent
« au-delà de tout rapport d'interlocution à autrui** » et, en ce
59. Ibid., p. 10.
60. Ibid., p. 186.
61. Ibid., p. 9.
62. Ibid., p. 186.
63. Ibid,, p. 187.
64. Ibid, p. 184.
65. Ibid., p. 187.
66. Ibid., p. 151.
42 Diderot épistolier
sens, sont des cas limites. Le Livre, tel que le concevait le premier,
est Taboutissement « d'un geste de destruction dans lequel s'an-
nonce quelque chose comme une dissolution de la littérature^^ » ;
ses lettres y concourent. La folie du second naît de ce qu'il sou-
haite être pris «à la lettre^*», qu'il «vire l'espace littéraire au
compte d'un espace d'authenticité dont l'épistolaire est la struc-
ture la plus fondamentale et la plus permanente^*^». Dans tous les
cas, le rapport à la Loi (au Symbolique), et donc aux figures
parentales, est problématique. La mère (Proust, Baudelaire) ou le
père (Kafka) ne sont pas que des personnages auxquels on
s'adresse ; c'est contre eux (tout contre) que « les lettres s'écrivent ».
Chacune des analyses porte sur un aspect de la pratique des
écrivains étudiés: l'endettement (Baudelaire), l'imprévisible
(Proust), l'immobilité (Flaubert), etc. Les auteurs sont contrastés,
et les textes soumis à divers éclairages, selon que le critique s'inté-
resse à la question de l'éloignement (le « trafic^" » ou « transit^' »
épistolaire crée son propre espace) ou au rapport à l'autre
(convoqué-révoqué), au travail du deuil (ce qui fait vivre Proust,
«ce sont les morts^^») ou à l'image du destinataire et du lecteur
que dessine la lettre («écrire autrui» permet de s'effacer). Il ne
s'agit en aucune façon d'épuiser toutes les dimensions des corres-
pondances, mais bien de voir comment chacune pose la question
de la venue à l'écriture, de !'« entrée en inhumanité^^ ». La lecture
fait ressortir la cohérence « littéraire » de ce que l'on a trop sou-
vent tendance à reléguer du côté de la biographie ou de l'histoire
des idées.
Si riches soient-elles, on aura garde d'étendre les interpréta-
tions de Véquivoque épistolaire à n'importe quelle correspon-
dance (l'auteur lui-même n'y prétend d'ailleurs pas). Le rapport
à la lettre des auteurs qu'il étudie est en effet toujours déterminé
67. Ibid., p. 193.
68. Ibid.
69. Ibid., p. 194.
70. Ibid., p. 18.
71. Ibid., p. 168.
72. Ibid., p. 141.
73. Ibid., p. 10.
Qu'est-ce quune lettre? 43
par leur statut de modernes : on ne peut lire madame de Sévigné
ou Diderot de la même façon. D*une part, l'intimité — et les
genres littéraires qu'on lui associe — n'a pas le même statut au
XVII' ou au xviii' siècle qu'à l'époque moderne. L'autobiographie
et le journal intime, formes dont le rapport avec la correspon-
dance est étroit, sont, par exemple, des créations du xviii' et du
XIX' siècle. D'autre part, l'autonomisation du champ littéraire au
XIX' siècle, suivant la terminologie bourdieusienne, détermine de
nouveaux rôles sociaux pour les écrivains. Le rapport de la lettre
à l'œuvre doit donc nécessairement être pensé dans de nouveaux
termes à l'époque moderne. La correspondance n'a pas toujours
été une activité supposément privée et confidentielle dont la va-
leur viendrait de celle accordée à son auteur lorsqu'il pratique
d'autres genres ; à certaines époques, le xviii' siècle notamment,
elle était une activité publique, liée à un état disparu de la société.
L'équivoque épistolaire, s'il était alors une équivoque, n'était pas
de même nature que celle de la modernité. Il importe de distin-
guer historiquement les « gestes épistolaires^^ » : selon le statut des
genres intimes et l'inscription sociale des écrivains, le pacte épis-
tolaire change de nature. Si la lettre moderne a bel et bien pour
objectif de « mettre en échec ce qui fait tenir le lien sociaF^ », elle
est radicalement différente de la lettre classique.
Alors que Ton s*est assez peu efforcé de définir la correspon-
dance, des critiques ont souvent voulu décider de son apparte-
nance, ou de sa non-appartenance, Ã ce qu'il est convenu d'appe-
ler «la Littérature». Est-elle une œuvre? Fait-elle partie de
TŒuvre d'un écrivain (si elle est écrite par un écrivain) au même
titre que les autres textes du même écrivain ? Comment classer ce
qui relève de l'Œuvre et ce qui n'en relève pas? Trois attitudes
semblent possibles, comme l'enseignent divers jugements criti-
ques portés sur la correspondance de Diderot.
La première, que Ton peut supposer la plus répandue si l*on
en croit le corpus critique, postule que la lettre ne saurait relever
74. Ibid., p. 147.
75. Ibid., p. 56.
44 Diderot épistolier
de la littérature, car elle n*est le fruit d'aucun travail au sens
habituellement donné à ce terme dans la perception commune de
la littérature (inexistence de brouillon, topos de la spontanéité et
de Timprovisation, etc.) ni d'aucune intention littéraire (la lettre
ne serait pas un texte destiné à la publication, son auteur ne
prétendrait pas au titre d'écrivain, etc.). C'est ainsi que pour John
Renwick, qui cherche dans la correspondance de Diderot des
documents permettant d'éclairer sa vieillesse, « l'étude de la Cor-
respondance ne saurait constituer une fin en soi^^». La correspon-
dance est un matériau, une réserve de faits et d'opinions, l'à -côté
de la création — un pré-texte ou un sous-texte, mais pas un texte.
Il est par ailleurs possible de considérer la correspondance
dans ses rapports avec l'œuvre, mais en lui conférant, explicite-
ment ou implicitement, un statut différent de l'œuvre achevée.
Un exemple de cette attitude est l'usage fort fréquent, chez les
diderotistes comme chez les autres critiques, de termes marquant
l'antériorité afin de décrire la correspondance : « Riche ou aride,
la lettre prépare l'œuvre autant qu'elle est œuvre elle-même ; elle
est comme le laboratoire d'une sensibilité et d'une écriture^^. »
76. John Renwick, « Réflexions méthodologiques sur la correspondance
des dernières années (1772-84)», dans Peter France et Anthony Strugnell
(édit.), Diderot. Les dernières années. 1770-1784. Colloque du bicentenaire. 2-5
septembre à Edimbourg, Edimbourg, Edinburgh University Press, 1985, p. 75 n. 15.
77. Ce jugement est d'Axel Preiss {loc. cit., p. 553). Jean-Claude Bonnet
écrit de même: «Véritable laboratoire sémiotique, la correspondance amou-
reuse a une fonction décisive dans l'invention du principe de l'œuvre» (« L'écrit
amoureux ou le fou de Sophie», dans Anne-Marie Chouillet (édit.), Colloque
international Diderot (1713-1784). Paris-Sèvres-Reims-Langres. 4-11 juillet 1984,
Paris, Aux amateurs de livres, coll. «Mélanges de la Bibliothèque de la Sor-
bonne», 8, 1985, p. 1 10). Jacques Proust dit des Lettres à Sophie Volland qu'el-
les sont «un merveilleux laboratoire de formes» («Ces Lettres ne sont pas des
lettres... À propos des Lettres à Sophie Volland», Équinoxe, 3, hiver 1988, p. 8)
et un « extraordinaire vivier de contes, d'historiettes, d'aventures, de récits, de
scènes, d'anecdotes [...] de fables [...], d'exemples moraux [...]» {ibid., p. 9),
mais il refuse de les subordonner aux oeuvres de Diderot réputées « littéraires »
{ibid., p. 11). Geneviève Haroche-Bouzinac intitule le dernier chapitre de son
ouvrage «Un laboratoire»; elle y conçoit la lettre voltairienne comme un
«champ d'expérimentation» {Voltaire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La
formation d'un épistolier au XVIII' siècle, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque
de l'âge classique», série «Morales», 2, 1992, p. 333).
Qu'est-ce quune lettre? 45
On dit aussi que la correspondance est le « creuset » de Toeuvre
(Jean Varloot, LSV, p. 32), un «atelier^*», un «banc d'essai^'», le
lieu où l'écrivain « se fait la main*^ » et range ses « ébauches*' »,
son «journal"». Pour les tenants de cette conception, la corres-
pondance joue un rôle dans Tœuvre, mais il s*agit d*un rôle sou-
vent limité à l'antécédence. Ainsi, André Magnan, dans son étude
sur CandidCy a-t-il raison de se demander, après avoir noté les
«concordances de thèmes et d'intérêts, [les] similitudes d'expres-
sion, parfois littérales » entre la correspondance de Voltaire et le
conte philosophique : « quel texte est r"écho" de l'autre*^ ? »
Pour certains, enfin, mais ils sont peu nombreux, la lettre
peut être étudiée comme un texte littéraire. Refusant de s'inter-
roger sur des notions piégées comme celles de littérarité ou d'in-
tentionnalité, ils soumettent les textes épistolaires à la même lec-
ture que les textes dits littéraires, tout en cherchant à délimiter, au
moins empiriquement, les caractéristiques de ces textes. Plusieurs
des participants aux colloques tenus depuis 1982 par l'Associa-
tion interdisciplinaire de recherche sur l'épistolaire ont, par
78. Maurice Roelens, « Le dialogue d'idées au xviii* siècle», dans Pierre
Abraham et Roland Desné (édit.), Histoire littéraire de la France. 1715-1794.
Deuxième partie, Paris, Éditions sociales, 1976, vol. 6, p. 281.
79. Gabrijela Vidan, «Style libertin et imagination ludique dans la cor-
respondance de Diderot», SVEC, 90, 1972, p. 1744.
80. Georges May, «Diderot, artiste et philosophe du décousu», dans
Hugo Friedrich et Fritz Schalk (édit.), Europà ische Aufklà rung. Herbert
Dieckmann zum 60. Geburtstag, Munich, Wilhelm Fink Verlag, 1967, p. 186.
81. Pierre Lepape, Diderot^ Paris, Flammarion, coll. «Grandes biogra-
phies», 1991, p. 233.
82. Le mot est d'Yves Benot («Diderot épistolier. De ses lettres à ses
livres», La Pensée, 99, septembre-octobre 1961, p. 101). Ce choix lexical est
d'autant plus intéressant que l'auteur écrit plus loin qu'il faut «pleinement
mesurer la valeur, non seulement documentaire, mais littéraire» de la corres-
pondance {ibid., p. 105). Georges Daniel, qui ne fait pourtant aucun cas de la
provenance des exemples qu'il exploite, définit la correspondance comme un
« circuit de communication paralittéraire » (Le style de Diderot. Légende et struc-
ture, Paris et Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire », 240,
1986, p. 290), sans qu'il soit possible de voir s'il s'agit d'un rapport de hiérar-
chisation ou de voisinage.
83. André Magnan, Voltaire. Candide ou L'optimisme, Paris, PUF, coll.
«Études littéraires», 18, 1987, p. 33.
46 Diderot épistolier
exemple, décidé d*aborder les correspondances non plus comme
des documents mais bien comme des monuments (selon la dis-
tinction proposée en 1974 par Michael Riffaterre*''). En ce qui
concerne Diderot, Jean-Claude Bonnet*^ Marc Buffat^^ Jacques
Chouillet*^, Jacques Proust**, Pierre Rétat*', Jean-Pierre Seguin^
et Yoichi Sumi'', pour ne retenir que ces noms, ont montré les
richesses de l'analyse textuelle de la lettre. Ces travaux, malgré leur
nombre encore limité, créent un nouvel espace de Tépistolarité.
♦
84. Michael Riffaterre, «The Stylistic Approach to Literary History»,
dans Ralph Cohen (édit.), New Directions in Literary History, Londres,
Routledge, 1974, p. 147-164.
85. Jean-Claude Bonnet, lac. cit
86. Marc Buff\t, «Conversation par écrit», RDE, 9, octobre 1990, p. 55-
69 et « Les Lettres à Sophie Volland. Relation amoureuse et relation épistolaire »,
loc. cit.
87. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue Ã
une voix, Paris, Librairie Honoré Champion, coll. «Unichamp», 14, 1986, 173 p.
et « Forme épistolaire et message philosophique dans les Lettres à Sophie Vol-
land», Littératures, 15, automne 1986, p. 101-110.
88. Jacques Proust, «La fête chez Rousseau et chez Diderot» (1970),
dans L'objet et le texte. Pour une poétique de la prose française du XVIIP siècle,
Genève, Droz, coll. «Histoire des idées et critique littéraire», 183, 1980, p. 55-
73 et « Ces Lettres ne sont pas des lettres. . . À propos des Lettres à Sophie Vol-
land», loc. cit.
89. Pierre Rétat, « La représentation de soi dans les lettres à Sophie Vol-
land», dans Sylvain Auroux, Dominique Bourel et Charles Porset (édit.),
L'Encyclopédie, Diderot, l'esthétique. Mélanges en hommage à Jacques Chouillet
1915-1990, Paris, PUF, 1991, p. 131-136.
90. Jean-Pierre Seguin, « L'illusion du destinataire chez Diderot : un as-
pect de la stratégie persuasive », dans Stratégies discursives. Actes du colloque du
Centre de recherches linguistiques et sémiologiques de Lyon. 20-22 mai 1978, Lyon,
Presses universitaires de Lyon, 1978, p. 217-233.
91. Yoichi SuMi, «L'été 1762. À propos des lettres à Sophie Volland»,
Europe, 661, mai 1984, p. 113-119 et «Traduire Diderot: style polype et style
traduit», dans Anne-Marie Chouillet (édit.). Colloque international Diderot
(1713-1784). Paris- Sèvres- Reims- Langres. 4-11 juillet 1984, Paris, Aux amateurs
de livres, coll. «Mélanges de la Bibliothèque de la Sorbonne», 8, 1985, p. 255-
260.
Qu est-ce quune lettre? 47
Les études déjà existantes sur la lettre, pour stimulantes qu elles
soient parfois, restent le plus souvent insatisfaisantes, dans la
perspective d*une lecture littéraire de Tépistolaire, car elles ne
proposent pas de définition d'ensemble de la lettre. Eu égard aux
critiques qui viennent d'être présentés, et par rapport aux prati-
ques de l'intime que sont le journal (Altman, Duchêne, Rousset,
Porter) et l'autobiographie (Altman, Porter), on définira la lettre
comme l'expression écrite d'un je non métaphorique (celui qui
signe est bien celui qui dit je) à l'adresse d'un destinataire, éga-
lement non métaphorique, cette double restriction ayant pour
fonction d'éliminer du corpus épistolaire au sens strict le roman
épistolaire, la «correspondance littéraire» telle que conçue par
Thiriot, Raynal, Grimm et Meister, et les lettres fictives^^ Ce
destinataire, connu du destinateur (Rougeot, Altman, Porter),
peut aussi bien être un individu qu'un groupe, et ce groupe être
directement visé par le destinateur ou imaginé derrière la figure
d'un destinataire individuel (Duchêne); la correspondance est
donc, à certaines époques dont le xviii^ siècle, une activité publi-
que, et non pas seulement une activité privée (Porter) ou confi-
dentielle (Altman). Forme d'échange, et donc de communication
(Duchêne, Rougeot, Altman), la lettre unit ces deux instances —
le destinateur, le destinataire — dans un projet commun dont la
réciprocité est souvent postulée (Altman). Elle naît d'une absence
que la critique a toute latitude de définir et qui est connotée à la
fois, et indissolublement, comme négativité et comme positivité.
À cause de cette absence, la lettre remplit une fonction de subs-
titution (Rougeot), ce dont témoignent la coalescence de diverses
temporalités dans la lettre (Altman) et l'importance attachée au
corps de celle-ci comme substitut de l'absent, parfois jusqu'au
fétichisme (Porter). Même si la lettre remplace l'autre et sa pa-
role, elle n'est pas elle-même une forme orale (Rougeot); on
maniera avec prudence toute analogie de la lettre et de la conver-
sation ou du dialogue (Porter, Kauftnann). Par la lettre, l'épisto-
lier propose de lutter contre le silence, de maintenir une forme de
92. L'acception de fictives est très large : il peut s'agir aussi bien de fausses
lettres familières que de lettres envoyées au nom d'un tiers.
48 Diderot épistolier
dialogue avec Fabsent (Duchêne, Rougeot, Altman, Porter), ce
qui rend indispensable l'envoi effectif d'un texte, mais ce dialogue
a ses règles propres, qui ne sont pas celles de la conversation
mondaine ou du dialogue philosophique. L'expression épistolaire
est souvent marquée par plusieurs formes d'autoreprésentation,
entre autres de l'écriture et de la lecture de la lettre (Altman), en
plus de dépendre, mais de façons différentes selon les époques, de
modèles épistolaires ou conversationnels (Duchêne, Bray, Rougeot,
Porter). La représentation de soi et de l'autre dans la lettre est
subordonnée à cette autoreprésentation : le destinateur et les des-
tinataires sont des créations du texte (Duchêne, Altman, Porter,
Kaufmann). De même, les notions de «fantaisie» (Rougeot) ou
de spontanéité (Altman, Porter) en sont elles aussi des créations.
Stylistiquement et rhétoriquement, la lettre fait appel à des pro-
cédés convenus : temps verbaux mêlant anticipation et rétrospec-
tion (Altman), pronoms personnels réversibles (Altman, Porter),
métonymie de la mort (Altman, Kaufmann). Tous ces éléments
ne sont pas présents de la même façon dans toute lettre familière,
mais c'est leur coïncidence dans un même texte, et l'interpréta-
tion de cette coïncidence, qui en permet une lecture littéraire
(Sumi, Proust, Kaufmann). Cette lecture ne reposera pas sur l'in-
tentionnalité de l'auteur (Duchêne), encore que celle-ci pourra
être prise en considération si elle est perçue comme un effet du
texte et non comme un hors-texte relevant de la conscience du
scripteur. Elle aura, cette lecture, une indispensable dimension
historique: la lettre n'est pas intemporelle (Rougeot, Porter,
Kaufmann). Elle sera rendue difficile par la nature nécessaire-
ment fragmentaire du genre (Altman, Porter) : la correspondance
est le royaume du discontinu. Toute lettre, enfin, ne présente pas
tous ces traits — il ne saurait donc être question d'épuiser toutes
les possibilités rhétoriques et thématiques de la lettre (Rougeot) :
la correspondance n'est pas «une belle machine bien une^^».
93. Diderot utilise cette expression, mais dans un contexte différent, en
1773: «Il faut que l'âme du vieillard soit assise dans son corps, comme son
corps est assis dans son grand fauteuil. L'âme, le corps et le grand fauteuil font
alors une belle machine bien une» (XIII, 71).
Qu est-ce quune lettre? 49
Repères historiques
Comme toute pratique littéraire, la lettre a une histoire. De la
codification des modèles au Moyen Âge jusqu'à l'avènement de la
lettre familière au xviii^ siècle, elle a évolué entre la place publi-
que et les lieux du privé, entre la divulgation et la retraite, entre
la littérature (comme institution) et l'expression de soi. À l'épo-
que de Diderot, les principaux aspects de l'épistolarité moderne
sont déjà définis, mais ils coexistent encore avec des conceptions
de la lettre en voie de marginalisation.
La lettre, au Moyen Âge, est une forme codifiée depuis long-
temps. Inspirée des grandes correspondances de l'Antiquité, elle
s'insère dans un système des genres où elle est considérée comme
une forme d'écriture réflexive. Depuis « cinq ou six siècles », elle
constituait, au xii^ ou xiii' siècle, « un genre littéraire défini par
un véritable canon, et proche de r"essai" moderne»; son «ca-
dre » contraignait l'esprit « à une démarche d'analyse puis de syn-
thèse, propre à aider ce qui, de notre temps, apparaît comme
confession^^ ». De fait, selon Marc Fumaroli, la tradition médié-
vale fait de la lettre, « avec le sermon, un des deux genres majeurs
en prose'^».
À la Renaissance, la lettre continue à servir de moyen d'ex-
pression des idées tout en devant fournir « des modèles de style,
de politesse, d'esprit», pour reprendre les mots de Jacques
Rougeot^. Le passage progressif du latin au français, au xvi* siè-
cle, et la publication de correspondances contemporaines font
que la lettre obtient une plus grande audience et que, sans perdre
sa nature réflexive, elle est appelée à jouer de nouveaux rôles dans
la société'^. Commencent alors de se côtoyer des lettres « officiel-
94. Paul ZuMTHOR, dans son édition des lettres d'Abélard et Héloïse
(Abélard et Héloïse. Correspondance, texte traduit et présenté par Paul Zumthor,
Paris, Union générale d'éditions, coll. « 10/18», 1309, série « Bibliothèque médié-
vale», 1979, p. 13). Michel Foucault fait remonter le projet introspectif de la
lettre au i" ou ii' siècle («L'à ©criture de soi», Corps écrit, 5, 1983, p. 3-23).
95. Marc Fumaroli, loc. cit., p. 886-887.
96. Jacques Rougeot, loc. cit., p. 173.
97. Le premier recueil de lettres en langue vulgaire est celui de l'huma-
niste Hélisenne de Crenne, Êpltres familières et invectives, qui parait en 1539;
50 Diderot épistolier
les» — pour Axel Preiss, ce sont des «lettre [s] d'apparat^*» — ,
inspirées des grands modèles antiques ou médiévaux, et des tex-
tes dans lesquels on revendique le droit au naturel et à la liberté.
Les premières servent de véhicule aux savoirs humanistes ; dans
les seconds — Érasme, mettant à jour les préceptes cicéroniens,
le rappelle — , on associe la lettre à la conversation, ce qui ne lui
dénie pas sa valeur heuristique, mais indique la modification de
celle-ci aussi bien que des pratiques sociales^^.
La coexistence de ces types d'écriture épistolaire est attes-
tée par la publication au xvi' et au xvii' siècle de recueils de
lettres'^^. Ceux du xvi' siècle sont voulus et conçus par les épis-
toliers eux-mêmes, qui les publient de leur vivant, en vue de
servir à la constitution de leur autoportrait, et qui les inscrivent
dans la tradition du genre. Etienne du Tronchet, par exemple,
publie en 1569 ses Lettres missives et familières : pour leur auteur,
récriture épistolaire reste cependant soumise en partie à une
commande sociale, à la «prééminence du registre mondain»,
d'après Alain Viala'°'. L'ouvrage eut un succès considérable, con-
naissant 30 rééditions en 50 ans. Dix-sept ans après du Tronchet,
le recueil d'Etienne Pasquier contribue, contrairement à celui de
son prédécesseur, à rendre légitime la lettre intime en français.
voir Janet Altman, «The Letter Book as a Literary Institution 1539-1789:
Toward a Cultural History of Published Correspondences in France», loc. cit.y
p. 27 et « 1725. The Politics of Epistolary Art», dans Denis Hollier (édit.), A
New History of French Literaturey Londres et Cambridge, Harvard University
Press, 1989, p. 417.
98. Axel Preiss, loc. cit., p. 552.
99. Dans le De conscribendis epistolis (1522) d'Érasme, note Marc
FuMAROLi, « L'art épistolaire, comparé sans réserve au dialogue entre amis, au
dialogue de comédie, est [ . . . ] senti comme parole et non écriture silencieuse»
{loc. cit., p. 896). Sur le statut des modèles antiques (Cicéron, Sénèque, Pline,
Horace) dans les manuels épistolaires de la fin du xvii^ et du début du xviii^
siècle, on consultera l'ouvrage de Geneviève Haroche-Bouzinac {op. cit.,
p. 146-152).
100. Le développement qui suit s'inspire de deux textes de Janet Altman
parus en 1986 et en 1989.
101. Alain Viala, «La genèse des formes épistolaires en français et leurs
sources latines et européennes. Essai de chronologie distinctive (xvi^- xvii*= s.) »,
Revue de littérature comparée, 218, 55: 2, avril-juin 1981, p. 174.
Qu est-ce qu*une lettre? 51
Composé dans une perspective autobiographique, cet ensemble
de Lettres accorde plus de liberté à Fépistolier (et à son lecteur)
que ne le fait celui de du Tronchet'^^
Au XVII' siècle, les anthologies et les manuels épistolaires,
ceux-ci nés au début du siècle précédent en français'°\ vont pro-
mouvoir une conception de la lettre plus proche de celle de du
Tronchet que de celle de Pasquier et subordonner l'espace épisto-
laire à l'espace social de la Cour, des salons et de l'Académie
française. Janet Altman insiste sur cette « clôture » du champ de
l'épistolaire :
on note, par rapport aux livres de lettres de la Renaissance,
une semblable clôture de l'espace épistolaire. Même si de
plus en plus d'auteurs sont admis dans les rangs des épisto-
liers publiés, l'espace littéraire qu'ils circonscrivent, et leur
écriture avec eux, est limité quand on le compare à celui du
XVI' siècle'*^.
La diversification épistolaire — du moins telle qu'en témoignent
les recueils publiés, qu'on ne confondra pas avec l'ensemble des
102. Roger Duchêne propose une lecture différente des recueils de du
Tronchet et de Pasquier, qu'il considère proches l'un de l'autre: «Continuité: la
lettre en français pille ouvertement les lettres latines, grecques ou italiennes.
Complicité: le lecteur y retrouve les sujets et les sentences auxquels il est accou-
tumé par sa culture. Spécialité : il juge à la lumière des connaissances techniques
qu'il a acquises dans le domaine de l'expression. Lire, pour lui, c'est reconnaître
dans le texte un art d'écrire, qui est aussi le sien. En transposant la lettre du latin
au français, Pasquier ou du Tronchet ont gardé dans l'esprit l'image d'un lecteur
de lettres latines, l'image d'un docte» («Le lecteur de lettres», RHLF, 78: 6,
novembre-décembre 1978, p. 981). Cette lecture est aussi celle d'Alain Viala
{loc. cit., p. 171-174).
103. Le plus ancien manuel repéré par Janet Altman («La politique de
l'art épistolaire au xviii* siècle», dans Bernard Bray et Christoph Strosetzki
(édit.). Art de la lettre. Art de la conversation à l'époque classique en France. Actes
du colloque de WolfenbUttel octobre 1991, Paris, Klincksieck, coll. «Actes et col-
loques», 46, 1995, p. 131-144) paraît chez Olivier Arnoullet à Lyon en 1534 et
s'intitule Le prothocolle des secrétaires et aultres gens desirans scavoir l'art et
manière de dicter en bon francoys toutes lettres missives et epistres en prose.
104. Janet Altman, «The Letter Book as a Literary Institution 1539-
1789 : Toward a Cultural History of Published Correspondences in France », loc
cit., p. 35.
52 Diderot épistolier
pratiques individuelles — reste donc limitée à certains types de
lettres. La lettre érudite ou historique est toujours une façon
d*instruire et de s*instruire. La lettre polémique, qui «se déve-
loppe tardivement en France», culmine avec les Provinciales de
Pascal'°\ La lettre-gazette devient en outre un moyen de sHnfor-
mer; elle est, comme le dit Jean Varloot, «la première forme du
journalisme» (DPV, XIII, xii). Uécriture de ces types de lettres
est, plus que jamais, une activité publique: s'il est vrai que le
XVII* siècle est «le grand siècle des correspondances», suivant
Axel Preiss*°^, ce n*est pas tout à fait au sens moderne du terme.
C*est la lettre publique (chez Guez de Balzac, par exemple) qui
domine le siècle, ne serait-ce qu'éditorialement, et insister sur le
succès de la lettre familière relève de l'anachronisme : madame de
Sévigné écrit bien ses lettres à cette époque, mais elles ne seront
largement connues qu'en 1725, même si quelques-unes ont été
rendues publiques dès après sa mort, en 1697^^^. La pratique
individuelle se rapproche sans cesse de la confidence, voire du
journal intime, mais les grands modèles de cette écriture ne sont
pas encore connus du public, alors que le prestige des recueils de
lettres destinées dès l'origine à la publication est, lui, fort grand.
Cela importe d'autant que se multiplient les manuels épis-
tolaires : les modèles sont codifiés et la liberté de l'épistolier reste
à conquérir. Alain Viala le fait remarquer pour la lettre mon-
daine, celle de Voiture par exemple, lorsqu'il souligne la « contra-
diction interne du genre » : « la lettre mondaine, avant tout civile
ou amoureuse, exigerait la variété, l'adaptation, V originalité, le
105. Voir l'étude d'Alain Viala sur « La genèse des formes épistolaires en
français et leurs sources latines et européennes» {loc. cit.y p. 179): l'auteur fait
de ce type de lettre (style moyen ; relation faussement individuelle) le troisième
«courant» dominant aux xvi*et xvii'' siècles, les deux autres étant la lettre
officielle (substitut de l'éloquence; style soutenu; relation impersonnelle) et la
lettre mondaine (substitut de la conversation ; style familier ; relation intime).
106. Axel Preiss, loc. cit.y p. 552.
107. Roger Duchêne rappelle le caractère exceptionnel de cette publica-
tion: «avec l'édition de lettres de M*"' de Sévigné à M""' de Grignan, de 1725 Ã
1754, paraît pour la première fois une suite de lettres dont l'auteur n'avait ni
voulu ni prévu la divulgation ou la publication» («Le lecteur de lettres», loc.
cit., p. 978).
Qu est-ce quune lettre? 53
naturely alors que la pratique de Tartifice et du stéréotype carac-
térise sa gestation'^». L'usage des manuels dépend par ailleurs
d'une codification plus englobante des pratiques sociales, dont
témoigne également la «rhétorique de la conversation» décrite
par Christoph Strosetzki*®^. L'analogie de la correspondance et de
la conversation n'implique pas une plus grande spontanéité de la
lettre, bien au contraire : la pratique de la conversation est alors
précisément codifiée. Cette codification des pratiques inscrit l'ac-
tivité épistolaire dans la sphère publique: les épistoliers savent
que toute lettre, si elle agrée à « la communauté des destinataires »
évoquée par Bernard Bray''°, est susceptible d'être imprimée et
lue par plusieurs, non par un seul.
L'« évolution générale du goût'*'», parfois invoquée pour
expliquer les mutations de la lettre au xviii* siècle, est indissocia-
ble de facteurs éditoriaux qui en sont à la fois les témoins et les
agents. Si le goût change, c'est que le public prend connaissance
de lettres dont la liberté envers les modèles des siècles précédents
s'accroît sans cesse' *^; c'est surtout vrai de madame de Sévigné,
dont Antoine- Léonard Thomas écrira en 1772, dans son Essai sur
108. Alain Viala, loc. cit., p. 176.
109. Christoph Strosetzki, Rhétorique de la conversation. Sa dimension
littéraire et linguistique dans la société française du XVII' siècle, Paris, Seattle et
TUbingen, Papers on French Seventeenth Century Literature, coll. «Biblio 17»,
20, 1984, vii/307 p.
1 10. Bernard Bray, « L'épistolier et son public en France au xvii' siècle».
Travaux de linguistique et de littérature, 11:2, 1973, p. 15.
111. Jacques Rougeot, loc. cit., p. 175.
1 12. Selon P. Dumonceaux, c'est au xvii* siècle qu'apparaît la lettre in-
time « mêlant ou entremêlant la relation au badinage et le badinage à la rela-
tion»; le personnage clé de cette «émergence» serait Voiture («Le xvii' siècle:
aux origines de la lettre intime et du genre épistolaire», dans Jean-Louis Bonnat
et Mireille Bossis (édit), Écrire. Publier. Lire. Les correspondances. (Problémati-
que et économie d'un «genre littéraire»). Actes du Colloque international: «Les
correspondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982, Nantes, Publications de
l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 299). Cette position rejoint celle de
Micheline Cuénin: «par Voiture, les circonstances ont permis un retour de la
lettre à la vie privée» («La lettre éducatrice de la sensibilité: l'exemple de Voi-
ture», RHLF, 78: 6, novembre-décembre 1978, p. 925). Pour une comparaison
des positions esthétiques de Voiture et de Gucz de Balzac, on lira Geneviève
Haroche-Bouzinac {op. cit., p. 47-52).
54 Diderot épistolier
le caractère, les mœurs et Vesprit des femmes dans les différents
siècles, qu*«avec des Lettres écrites au hasard [elle] a fait sans y
penser un ouvrage enchanteur"^». La lettre reste un modèle
d*écriture, mais le passage «vers une certaine spontanéité, au
moins apparente», toujours selon Jacques Rougeot'*'', est de plus
en plus marqué — et ne cessera plus de l'être. Les premières
manifestations publiques de la lettre originellement privée datent
donc du xviii' siècle, et le rôle de la publication des Lettres de
madame de Sévigné est capital dans cette évolution' '^ On voit
alors naître, dit Georges May, « cette chose vraiment nouvelle : de
véritables lettres intimes, destinées aux seules personnes auxquel-
les elles sont adressées''^». Le statut du sujet changeant, le xviii*'
siècle avait besoin de nouveaux genres : « r"invention" du roman
ou de l'autobiographie est parallèle à celle de la lettre''^».
Les modèles canoniques d'écriture épistolaire ne disparais-
sent pas malgré l'émergence de la lettre privée. Les manuels, ou
«secrétaires personnels», loin de tomber dans l'oubli, connais-
sent une large diffusion dans toute la société :
D'abord destinés aux épistoliers nobles ou bourgeois, ces
secrétaires entrent tôt dans le catalogue des éditeurs de
livres de large circulation. C'est ainsi que ceux de Troyes
reprennent dans leur «Bibliothèque bleue» ce même titre
[Le secrétaire à la mode (1640) de Jean Puget de La Serre], Ã
côté des Fleurs de bien dire qui enseignent le beau discours.
113. Antoine-Léonard Thomas, dans Qu est-ce qu'une femme? Un débat
préfacé par Elisabeth Badinter, Paris, P.O.L., 1989, p. 145 n. 1.
114. Jacques Rougeot, loc. cit., p. 176.
115. Voir Roger Duchêne, «Le lecteur de lettres», loc. cit., p. 987 et
English Showalter, loc. cit., p. 115. Janet Altman, dans sa réhabilitation des
Lettres d'Etienne Pasquier, relativise l'importance de la date de 1725 : «la saisis-
sante originalité de madame de Sévigné dans ses lettres à sa fille [ . . . ] n'est guère
différente, stratégiquement, de celle de Pasquier» («The Letter Book as a
Literary Institution 1 539- 1 789 : Toward a Cultural History of Published Corres-
pondences in France», loc. cit., p. 30).
1 16. Georges May, « La littérature épistolaire date-t-elle du dix-huitième
siècle?», SVEC, 56, 1967, p. 837.
117. îbid., p. 840.
Qu est-ce quune lettre ? 55
Que ces modèles savants aient réellement servi aux lecteurs
populaires, on en peut douter, mais posséder le livre qui les
contient est comme un ennoblissement culturel' '^
1 18. Roger Chartier (« Les pratiques de l'écrit », dans Philippe Ariès et
Georges Duby (édit.), Histoire de la vie privée, tome 3: De la Renaissance aux
Lumières, volume dirigé par Roger Chartier, Paris, Seuil, coll. « L'univers his-
torique», 1986, p. 116). Sur les manuels épistolaires, les travaux sont nom-
breux ; voir ceux de Bernard Bray {Vart de la lettre amoureuse des manuels aux
romans (1550-1700), Paris et La Haye, Mouton, 1967, 33 p.), de Bernard
Beugnot («Style ou styles épistolaires ?», RHLF, 78: 6, novembre-décembre
1978, p. 939-952), de Janet Altman («The Letter Book as a Literary Institution
1539-1789: Toward a Cultural History of Published Correspondences in
France», lac. cit. ; « 1725. The Politics of Epistolary Art», loc. cit. ; «La politi-
que de l'art épistolaire au xviii' siècle», loc. cit.; «Teaching the "People" to
Write: The Formation of a Popular Civic Identity in the French Letter Manual »,
Studies in Eighteenth-Century Culture, 22, 1992, p. 147-180), de Marie-Claire
Grassi («Friends and Lovers (or The Codification of Intimacy)», Yale French
Studies, 71, 1986, p. 91-92; «Les règles de communication dans les manuels
épistolaires français (xviii'-xix' siècles)», dans Alain Montandon (édit.). Sa-
voir-vivre I, Lyon, Césura, 1990, p. 85-97), de Jacques Chupeau («Puget de La
Serre et l'esthétique épistolaire : les avatars du "Secrétaire de la Cour" », Cahiers
de l'Association internationale des études françaises, 39, mai 1987, p. 1 1 1-126), de
Roger Chartier («Chapitre III. Des "secrétaires" pour le peuple? Les modèles
épistolaires de l'Ancien Régime entre littérature de cour et livre de colportage »,
dans Roger Chartier (édit.), La correspondance. Les usages de la lettre au XIX*
siècle, Paris, Fayard, coll. «Nouvelles études historiques», 1991, p. 159-207) et
d'Yves GiRAUD («De la lettre à l'entretien: Puget de La Serre et l'art de la
conversation», dans Bernard Bray et Christoph Strosetzki (édit.). Art de la
lettre. Art de la conversation à V époque classique en France. Actes du colloque de
Wolfenbuttel octobre 1991, Paris, Klincksieck, coll. «Actes et colloques», 46,
1995, p. 217-231). Récemment, c'est Geneviève Haroche-Bouzinac qui s'est le
plus longuement penchée sur la «mémoire épistolaire» ou r« héritage épisto-
laire » des manuels, surtout dans la première partie de son ouvrage sur la cor-
respondance du jeune Voltaire, «Le goût épistolaire avant Voltaire» {op. cit,t
p. 23-136). Roger Duchêne est sceptique quant au rôle joué par ces manuels:
« les platitudes des manuels ne sont que l'expression écrite des banalités d'usage.
C'est pourquoi (...) les préceptes ou les modèles des Secrétaires |...) ne peuvent
en rien aider à la définition ou à la fécondité du genre épistolaire» («Commen-
taire historique. Lettre (sens épistolaire) », loc. cit., p. L29 ; voir aussi « Le lecteur
de lettres», loc. cit., p. 983). Plus mordant, Jean-Philippe Arrou-Vignod re-
groupe les auteurs de manuels en « une nuée de criticules avides de régenter et
de donner le ton » {Le discours des absents, Paris, Gallimard, 1993, p. 52).
56 Diderot épistolier
La lettre devient très clairement le lieu de divers investissements
au XVIII* siècle : la lettre officielle ou ouverte, que Diderot prati-
que fort souvent, côtoie les premières manifestations de la lettre
privée, les manuels proposent des modèles que la pratique est en
train d'invalider, la publication des recueils de lettres est influencée
par le roman qui, en retour, lui impose son besoin de narrativité
historique, etc. Le succès du roman par lettres et la publication de
plus en plus fréquente de correspondances (réelles ou fictives)
contribuent aussi au succès de la forme épistolaire. La lettre
moderne, dans ses manifestations multiples, est prête à naître.
Paradoxalement, le succès des divers types de lettre au xviii'
siècle a pour effet de rendre plus difficile leur écriture. La recher-
che de l'originalité pose en effet problème : « Je te remercie bien
de ta très ample morale, elle me prouve que tu te trouvais pour
le moment dans un vide d'idées qui t'a obligé à recourir aux
grands lieux communs», ironise Chompré à l'endroit de Boissy
d'Anglas''^. Vingt ans plus tôt, madame Du Deffand n'enseignait
pas autre chose à Julie de Lespinasse : « Ou il ne faut point écrire
à ses amis, ou bien il faut que les lettres soient une conversation ;
les assurances d'attachement et d'amitié sont si communes, et si
fort d'usage pour ceux qui ne s'aiment point, que ceux qui
s'aiment doivent s'en abstenir^ ^°. » La lettre est toujours menacée,
comme le journal intime, par le lieu commun. Diderot l'écrit Ã
Sophie Volland le 20 avril 1762:
Quoique je vous dise que je vous haïsse et que cela soit vrai,
il est aussi bien vrai que je vous aime de toute mon âme.
C'est que ce « Je vous hais » n'est qu'un mot, et que ce « Je
vous aime » est un sentiment bien vrai. Il faut que je parle
1 19. Nicolas-Maurice Chompré, « Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780) »,
dans Inédits de correspondances littéraires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M.
Chompré (1774-1780), textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl,
préface de François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. « Corres-
pondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988,
p. 104.
120. Lettre de madame Du Deffand à Julie de Lespinasse, 16 janvier
1753, citée par Benedetta Craveri, Madame du Deffand et son monde, Paris,
Seuil, 1987. p. 126.
Qu est-ce quune lettre? 57
comme tout le monde. On ne se fait pas toujours une lan-
gue propre à son cœur. À demain (IV, 37).
Parce que Ton parle « comme tout le monde », parce que Ton ne
sait pas toujours se faire une langue « propre à son cœur », récri-
ture épistolaire n'est pas toujours originale, ce qui fait que lire
une lettre c'est souvent avoir l'impression de la relire, c'est devoir
la relier à d'autres lettres devenues publiques par les vertus de la
publication, à des discours entendus ailleurs (dans la poésie
comme dans le roman épistolaire, sur la scène, partout). Parce
qu'elle est codifiée (par les manuels ou par les modèles implicites
que sont les correspondances publiées) et parce qu'elle dépend
toujours peu ou prou de la rhétorique (amoureuse, entre autres)
de son époque, chaque lettre cherche constamment à se distin-
guer de toutes celles qui l'ont précédée. Son succès l'emprisonne :
elle doit se renouveler, mais sans pour autant perdre sa nature.
Celle-ci est constituée de topoï multiples (l'exigence de naturel, le
temps qu'il fait, la distance, la santé, etc.) et, surtout, de quelques
grandes caractéristiques propres à la pratique épistolaire (l'ab-
sence et le silence, le croisement de temporalités multiples, une
autoreprésentation constante, la matérialité de l'objet-lettre, l'as-
pect public de sa circulation, son rapport constant avec la conver-
sation et le dialogue). Du xvi' au xviii^ siècle, ces topoï et ces
caractéristiques n'ont cessé de se modifier au fil de l'évolution du
genre épistolaire.
CHAPITRE II
Les paradoxes de Vahsencey
du silence et de la mort
Que, loin de moi, ton cœur soit plein de ma présence,
Comme, dans ton absence,
Ton aspect bien-aimé m'est présent en tous lieux !
André Chénier, ode « À Fanny' »
Aucune réflexion sur la lettre ne peut faire Téconomie d'un
truisme qui, pour en être un, n'est pas moins porteur d'une vérité
fondatrice: toute lettre naît d'une absence, dont l'éloignement
physique prolongé est la manifestation la plus évidente, sans pour
autant en être la seule — ainsi du prince de Ligne entretenant
une « correspondance quotidienne » avec un de ses compagnons
de voyage, l'ambassadeur de Ségur^. La lettre mystique postule,
elle, l'existence d'un grand Absent. Des correspondances, celle
entre Tchaïkowski et la baronne Von Meck par exemple, peuvent
être fondées sur un pacte excluant explicitement la rencontre
physique des épistoliers : l'absence est alors érigée en principe^.
1. Dans Maurice Allem (édit.), Anthologie poétique française, XVllV siè-
cle, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 101, 1966, p. 479.
2. Prince de Ligne, Lettres à la marquise de Coigny, édition présentée et
annotée par Jean-Pierre Guicciardi, Paris, Des;onquères, coll. «xviii* siècle»,
1986, p. 103 n. 6.
3. Voir Wanda Bannour, « La correspondance de P.I. Tchaïkowski avec
la baronne Von Meck », dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.),
écrire. Publier. Lire. Les correspondances. (Problématique et économie d'un « genre
60 Diderot épistolier
Dans Les confessions^ enfin, Rousseau refusait de railler, avec
madame de Luxembourg, tel homme « qui quittait sa maîtresse
pour lui écrire » et il ajoutait : « Je lui dis que j'aurais bien été cet
homme-là , et j'aurais pu ajouter que je l'avais été quelquefois"^. »
Qu'elle soit volontaire ou non, l'absence est concurremment la
source de la correspondance (sa condition), un de ses motifs at-
tendus et ce qui sans cesse la relance, la réinscrit dans le circuit
de l'échange, du commerce épistolaire. Comme le note Bernard
Beugnot,
la lettre dit à la fois la béance d'une relation interrompue et
le besoin de l'autre ; mais elle demeure discours solitaire et
sa forme est la déception de ce qui la fait accéder à l'être,
l'attente d'une présence, puisque dans l'instant éphémère de
sa composition et de sa lecture, elle abolit et concrétise la
séparation^
Entre l'absence et la présence, cette « déception » est ce qui donne,
d'abord et avant tout, sa spécificité à la lettre^.
En effet, l'absence, vécue comme négativité, comme
dysphorie, explique et justifie l'écriture de la lettre, vécue, elle,
littéraire »). Actes du Colloque international : « Les correspondances ». Nantes les
4, 5, 6, 7 octobre 1982y Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre
1983, p. 418-425.
4. Rousseau, Les confessions, introduction, bibliographie, notes, relevé
des variantes et index par Jacques Voisine, édition révisée et augmentée, Paris,
Garnier, coll. « Classiques Garnier », 1980, p. 207. Jean Starobinski a com-
menté ce passage : « Lui écrire. Cela veut dire se séparer de la personne aimée
(ou convoitée) afin de s'entretenir avec son image, et avec soi-même ; mais cela
veut dire aussi : s'entretenir avec soi-même afin de s'offrir à l'amour dans des
mots, dans des phrases, dans des images, qui sauront peut-être exercer une
fascination plus puissante que ne l'avait fait la simple présence physique » {Jean-
Jacques Rousseau. La transparence et l'obstacle suivi de Sept essais sur Rousseau,
Paris, Gallimard, coll. « Tel », 6, 1979, p. 208).
5. Bernard Beugnot, « Style ou styles épistolaires ? », RHLF, 78 : 6,
novembre-décembre 1978, p. 949.
6. Et au roman épistolaire, auquel elle annexe la correspondance de Julie
de Lespinasse, suivant Susan Lee Carrell {Le soliloque de la passion féminine ou
le dialogue illusoire. Étude d'une forme monophonique de la littérature épistolaire,
préface de Jean-Noël Pascal, Paris et Tubingen, Jean-Michel Place et Gunter
Narr Verlag, colL « Études littéraires françaises », 12, 1982, 135 p.).
VabsencCy le silence et la mort 61
comme positivité, comme euphorie. De là le paradoxe qui lui
donne, au moins partiellement, sa nature générique. Comme
l'écrivait madame de Sévigné à sa fille, madame de Grignan : « Eh
quoi, ma fille, j*aime à vous écrire, cela est épouvantable, c'est
donc que j*aime votre absence^ ! » De même, Diderot pense Tab-
sence comme un «mal» qu'il «chérit» (III, 83) ou dont il refiise
de guérir:
Malheur à celui qui cherche des distractions ; il en trouvera ;
il guérira de son mal, et je veux garder le mien jusqu'au
moment où tout finit. Je crains de vous aller voir ; il le fau-
dra pourtant; le sort nous traite comme si la peine étoit
nécessaire à la durée de nos liens (II, 138).
La lettre familière, et davantage encore l'amoureuse, parce qu'elle
postule l'absence (on n'écrit pas une lettre, du moins pas ce genre
de lettre, sans être seul, sans avoir été abandonné ou sans avoir
soi-même abandonné l'autre), s'érige sur un manque — «Com-
bien de fois je vous ai souhaitée là * ! » — , et ce manque est source
de souffrance ; or, la lettre qui naît de cette souffrance peut, elle,
être source de plaisir. Il n'est pas jusqu'au silence épistolaire,
pourtant décrit comme douloureux, qui ne permette à l'épistolier
de jouir du plaisir d'écrire.
Avant d'aborder ces manifestations de l'absence dans la
correspondance de Diderot, il convient de rappeler que celui-ci
n'a fait que reprendre, à cet égard, une thématique aussi ancienne
que la lettre elle-même. Il suffit de noter que l'épistolier, dans une
lettre à Sophie Volland d'octobre 1759 (II, 278) et dans l'article
« Scholastiques » de V Encyclopédie (DPV, VIII, 285-308), aborde la
7. Madame de SéviCNé, lettres, introduction, chronologie, notes et
archives par Bernard Raffalli, Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 282, 1976,
p. 19.
8. À madame de Maux (IX, 113). À Sophie Volland : « Je sens à tout
moment qu'il me manque quelque chose ; et quand j'appuie là -dessus, je trouve
que c'est vous » (11, 184) ; « moi à qui tout manque, et qui sens à chaque instant
que je ne vous ai pas » (IV, 64) ; « le songe n'offre presque jamais à mon ima-
gination que l'espace étroit et nécessaire à la volupté ; rien autour de cela ; un
étui de chair et puis c'est tout, 5 Adieu, ma tendre, mon unique amie. Rapportez-
moi le reste » (IV, 93).
62 Diderot épistolier
célèbre histoire d*Abélard et Héloïse, que la lettre du 7 octobre
1762, selon Jean Varloot, «rappelle implicitement la destinée du
couple Héloïse- Abélard » (LSV, p. 20) et que ce couple est men-
tionné ailleurs encore dans l'œuvre de Diderot (LEW, IX, 865-
866). Or Ton sait que cette histoire est parvenue aux lecteurs
modernes sous la forme d'une correspondance et qu'une partie
de cette correspondance, en l'occurrence la première lettre d' Hé-
loïse à Abélard, pose explicitement le problème de l'absence : « Au
nom de Dieu même à qui tu t'es consacré, implore Héloïse, je te
conjure de me rendre ta présence, dans la mesure oii cela t'est
possible, en m'envoyant quelques mots de consolation^». De
plus, dans le même texte, Héloïse cite un passage des Lettres Ã
Lucilius de Sénèque, passage qui porte lui aussi sur l'absence : « Si
les portraits de nos amis absents nous sont chers, s'ils renouvellent
leur souvenir et calment, par une vaine et trompeuse consolation,
le regret de l'absence, que les lettres sont donc plus douces, qui
nous apportent une image vivante'^ ! » L'« image vivante » dont
parle Sénèque vers l'an 63 ou 64, aussi bien que la « présence »
qu'appelle de ses vœux Héloïse au xii* ou au xiii' siècle' ^ sont
9. Abélard et Héloïse. Correspondance, texte traduit et présenté par Paul
Zumthor, Paris, Union générale d'éditions, coll. «10/18», 1309, série «Biblio-
thèque médiévale», 1979, p. 134.
10. Ibid., p. 122.
11. Bernard Bray a fait l'historique du succès de r« imagerie épistolaire »
d'Abélard et Héloïse en France au xviii*' siècle : « Dès l'origine, la "littérarité" de
la correspondance d'Héloïse et Abélard consiste dans l'art expressif qui s'y
manifeste. Ce texte ne cesse, des siècles durant, de faire figure de référence. C'est
qu'on a reconnu sa vocation, qui est de systématiser et de transmettre, bien
plutôt qu'un message moral spécifique, le code toujours réutilisable de l'échange
épistolaire amoureux» («Héloïse et Abélard au xviii^ siècle en France: une
imagerie épistolaire», SVEC, 151, 1976, p. 389). Son prestige était tel que, sous
la Révolution, Alexandre Lenoir, qui devait protéger de la destruction les sculp-
tures funéraires de Saint-Denis, n'hésitait pas à marchander les reliques des
amants, rapporte Anthony Vidler : « Les squelettes d'Abélard et d'Héloïse l'inté-
ressaient davantage comme souvenirs que comme reliques sépulcrales. Lenoir
en faisait cadeau à des ministres et à des protecteurs, quand il ne les vendait pas.
(...) Lenoir lui-même estimait que les dents d'Héloïse valaient au moins 1000
francs pièce sur le marché» («Grégoire, Lenoir et les "monuments parlants"»,
dans Jean-Claude Bonnet (édit.), La carmagnole des Muses. Vhomme de lettres
et l'artiste dans la Révolution, Paris, Armand Colin, 1988, p. 147).
VabsencCy le silence et la mort 63
des façons de conjurer l'absence ; depuis toujours, la lettre est un
substitut de la présence physique, Le discours des absentSy pour
citer le titre de l'essai de Jean-Philippe Arrou-Vignod^^
Dysphorie
Selon Diderot, l'absence est une souffrance et une épreuve;
qu'elle soit la même pour les deux épistoliers et qu'elle donne lieu
à des morceaux de bravoure épistolaire (on appréciera le rythme
de l'extrait qui suit) n'en amenuisent pas les effets. La souffrance
née de l'absence est posée comme réciproque, ainsi que le montre
telle lettre à Sophie:
Vous vous plaignez des lieux que vous habitez, des occupa-
tions qui prennent votre temps, des gens que vous voyez ; et
croyez- vous qu'on soit mieux ici? Non, chère amie, tout y
est aussi mal que là bas, parce que vous n'êtes pas ici, parce
que je ne suis pas là bas. Rien ne manqueroit où vous êtes ;
je n'aurois rien à désirer où je suis, si j'y étois, si vous y étiez.
Comptons les jours écoulés, et tâchons d'oublier ceux qui
sont encore à passer, vous loin de moi, moi loin de vous
(III, 51).
Elle pousse l'épistolier à exiger de l'autre qu'il le tranquillise (III,
60), qu'il le rassure (II, 49 et 153; VII, 211), qu'il lui rende le
repos (III, 82) — ou vice versa (VII, 143). L'épreuve, elle, naît du
fait que l'absence est toujours porteuse d'une menace, celle que
l'amour se soit défait, qu'il ait diminué d'intensité, au point,
peut-être, de mourir. Ainsi, dès le 24 décembre 1742, Diderot
écrit à celle qui deviendra sa femme, Anne-Toinette Champion :
Et toi, ma chère Nanette, t'occupes-tu souvent de ton
Ninot ? L'aimes-tu toujours bien ? Son absence n'a-t-elle fait
aucune impression sur ton cœur? Seras-tu bien charmée
de le revoir aussi tendre, aussi constant, aussi fidèle que
jamais? (I, 38)
12. Jean-Philippe Arrou-Vignod. Le discours des absents, Paris, Galli-
mard, 1993, 123 p.
64 Diderot épistolier
Selon lui, pour être «vraiment un amoureux de toute pièce», il
faut, tel son ami le prince Golitsyn, ne point s*« accommoder » de
Tabsence (VII, 112)'\ Cette position est toutefois intenable:
Tépistolier est obligé de s'en accommoder — sinon il n'écrirait
pas — et il va se donner pour tâche de transmuer les « peines de
l'absence» (I, 39) en matière épistolaire, de les accommoder Ã
une pratique écrite.
Quel que soit son visage, l'absence est, bien évidemment,
représentée en tant que manque, et d'abord en tant que manque
du corps de l'autre, de sa voix. Soit le premier paragraphe d'une
lettre de Diderot à Sophie Volland du début de 1766:
Il me prend une bonne envie de vous gronder. Comment ?
vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi, et vous
ne vous en plaignez pas? Ah, mon amie, l'absence opère;
vous m'aimez moins ; vous vous souciez moins d'entendre
parler de moi; et vous me faites entrevoir un tems oii vous
pourriez vous en passer tout à fait ; et un, plus éloigné, où
peut-être... (VI, 23).
Dans cet extrait, c'est, par extension, à la voix qu'est liée
l'absence: «vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi»^
écrit l'épistolier, et «vous ne vous en plaignez pas»; donc,
suppose-t-il, «vous vous souciez moins à ' entendre parler de moi;
et vous me faites entrevoir un tems où vous pourriez vous en
passer tout à fait». Répété à deux reprises dans les mêmes termes,
puis repris sous forme pronominale, le syntagme « entendre parler
de moi » est caractéristique de l'écriture de toute lettre : ce qui lui
manque, c'est d'abord une présence physique, un corps, une voix'''.
13. La graphie des noms propres russes est celle proposée par Georges
DuLAC («Les relations de Diderot avec la Russie: transcription et identification
des noms de personnes», dans Georges Dulac (édit.), « Éditer Diderot», SVEC,
254, 1988, p. 317-341).
14. Le 15 octobre 1760 : « Est-il possible que j'aie déjà vécu près de
quinze jours sans avoir entendu parler de vous ? » (111, 135). L'expression « en-
tendre parler de vous », « de moi », « de mes amies » ou d'une lettre est souvent
répétée : II, 165-166, 241, 265, 287, 319 et 320 ; III, 43-44, 127, 134 et 151 ; IV,
92 ; VII, 100 et 156 ; VIII, 201, 215 et 224 ; IX, 42-43 et 70 ; XI, 37 ; XII, 227-
228 ; XIII, 41 ; etc. C'est un des lieux communs de la rhétorique épistolaire. Sa
VabsencCy le silence et la mort 65
À l'origine de cette lettre — et de toutes celles à Sophie — , il y
a donc l'absence physique de la femme aimée, généralement re-
tenue à Isle-sur-Marne par sa mère'^ À ce manque, vient s'en
ajouter un second, ce qui montre que la question de l'absence ne
peut se limiter à la simple relation univoque d'un destinateur Ã
un destinataire. En effet, ce n'est pas l'absence de Sophie qui est
le moteur de la lettre citée, bien que sans elle la lettre n'existerait
pas, mais le fait que la souffrance de Diderot est véritablement
née de son propre silence (à lui) de quinze jours ! L'absence de
l'une est renforcée par le silence de l'autre. Ce silence est source
de déplaisir et risque absolu : il est cause de souffrance parce qu'il
est accepté par la destinataire. Or, accepter le silence de l'autre, ne
pas s'insurger contre le fait qu'il ne remplit pas sa part du pacte
épistolaire, laisser des lettres sans réponse, c'est refuser la lettre
dans ce qu'elle a de fondamental, c'est accepter l'absence, c'est ne
plus aimer. L'absence épistolaire n'est jamais une question sim-
ple : Ã une absence initiale (celle de Sophie) se greffent le silence
de Diderot et l'acceptation muette de ce silence par Sophie.
On pourrait interpréter le même extrait en insistant sur le
fait qu'à la souffrance liée à la séparation des corps vient se su-
perposer une menace, liée elle aussi au thème de l'absence. D'une
part, le danger que constitue toujours virtuellement celle-ci a
déjà fait sentir ses effets. La lettre est, de fait, le lieu d'une affir-
mation : « l'absence opère ; vous m'aimez moins ; vous vous sou-
ciez moins d'entendre parler de moi ». Cela est dit. D'autre part,
apparaît à l'horizon de la lettre la possibilité d'une absence défi-
nitive, d'une coupure radicale de la relation épistolaire et donc,
partant, de la relation amoureuse: «vous vous souciez moins
fréquence permet d'infirmer le jugement d'Elisabeth de Fontenay selon lequel
l'écriture, dans les lettres à Sophie VoUand, est « un dérivé du toucher, non le
représentant de la voix » {Diderot ou le matérialisme enchanté, Paris, Grasset,
coll. « Le Livre de poche. Biblio. Essais », 4017, 1984, p. 131).
15. Il existe aussi des lettres parisiennes, Diderot écrivant alors à Sophie
qu'il n'a pu voir, souvent parce que celle-ci doit obéir aux ordres de sa mère :
« )e venois chercher mon bouquet, un mot doux, un baiser, une caresse... Et
vous sçaviez que j'arrivois, et que c'étoit le jour de ma fête, et vous êtes absente !
Mais il n'a pas dépendu de vous de rester ; il a fiallu suivre » (II, 267). Voir aussi :
II, 168-169 et 267; III, 22; etc.
66 Diderot épistolier
d'entendre parler de moi ; et vous me faites entrevoir un temps
où vous pourriez vous en passer tout à fait ; et un, plus éloigné,
où peut-être...». Comme Técrit Roland Barthes dans ses Frag-
ments d'un discours amoureux: «Dans ces moments brefs où je
parle pour rien, c'est comme si je mourais'^. » Parler pour rien,
parler dans le vide, parler au vide — cela n*est pas tolérable, écrit
Diderot épistolier.
Comment lutter alors contre cette menace de silence défini-
tif, d'absence sans fin? L'épistolaire en a-t-il les moyens? Même
le paragraphe suivant de la lettre, qui contient pourtant une dé-
négation explicite de la menace, ne fait finalement que la renfor-
cer. « Mon amie, ne t'afflige pas. Je ne pense pas ce que je te dis
là », s'excuse Diderot (VI, 23). Mais, de la même façon
qu'il vient d'inventer la menace d'un silence définitif pour forcer
Sophie à répondre, il se voit obligé de se mettre à sa place pour
lui faire dire qu'elle attend ses lettres à lui avec impatience, que
ses lettres sont nécessaires pour réussir à vivre dans l'exil.
Tu attendras toujours mes lettres avec impatience; tu les
liras toujours avec plaisir. Ce sera la principale allégeance de
ton ennui, dans l'exil où je te vois condamnée de vivre.
Qu'il est triste à présent, cet exil! Dure, mon amie; dure
encore un moment. Bientôt celui que tu aimes, celui que
ton cœur désire, t'apparoîtra, et sa présence dissipera toute
la tristesse qui t'environne (VI, 23).
La menace de la séparation définitive est renforcée par l'évocation
de la fin éventuelle de cette séparation ponctuelle et par le fait
que Diderot soliloque.
16. Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Paris, Seuil,
coll. «Tel quel», 1977, p. 200.
Vabsence, le silence et la mort 67
Le 15 octobre 1759, Diderot écrit à Sophie Volland une de ses
plus célèbres lettres'^ Bien que, dans ce cas-ci, lui ne soit pas en
faute, puisqu'il a écrit à Sophie, il s'inquiète, encore une fois, du
fait qu'il n'a rien reçu d'elle. Cette inquiétude est relayée dans la
lettre par le thème du jeu et, plus largement, par celui du hasard.
La réception des lettres semble soumise à des phénomènes tout Ã
fait aléatoires, comme l'est, au cœur du texte, la matière vivante.
Par la réflexion sur les modes d'organisation de la matière,
l'amoureux va réussir à lier une absence ponctuelle (celle de
Sophie), le silence (il n'a pas reçu de lettres), la matérialité des
corps (ceux des amants séparés) et l'absence définitive (la mort),
tout en esquissant la possibilité d'une solution à l'absence (mais
hors de la lettre).
Et moi je disais : Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et
qui se font inhumer l'un à côté de l'autre ne sont peut-être
pas si fous qu'on pense. Peut-être leurs cendres se pressent,
se mêlent et s'unissent. Que sais-je? peut-être n'ont-elles
pas perdu tout sentiment, toute mémoire de leur premier
état. Peut-être ont-elles un reste de chaleur et de vie dont
elles jouissent à leur manière au fond de l'urne froide qui les
renferme. [ . . . ] ma Sophie, il me resterait donc un espoir
de vous toucher, de vous aimer, de vous chercher, de m'unir,
de me confondre avec vous, quand nous ne serons plus. S'il
y avait dans nos principes une loi d'affinité, s'il nous était
réservé de composer un être commun ; si je devais dans la
suite des siècles refaire un tout avec vous; si les molécules
de votre amant dissous venaient à s'agiter, à se mouvoir et
à rechercher les vôtres éparses dans la nature ! Laissez-moi
cette chimère. Elle m'est douce; elle m'assurerait l'éternité
en vous et avec vous... (p. 171-172, lignes 104-110 et 116-
124)
17. On en trouvera le texte, tel qu'édité par Jacques Chouillet (Denis
Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à une voix, Paris, Librairie Honoré Cham-
pion, coll. «Unichamp», 14, 1986, p. 169-173), dans l'annexe IV. Cette édition
a été retenue parce que la plus fidèle à l'autographe. La même lettre sera étudiée
plus en détail au chapitre III.
68 Diderot épistolier
Cette lettre est une des représentations les plus complexes dans la
correspondance de Diderot de renchevêtrement des thèmes de
Tabsence, du silence et de la mort, et de leur dépassement.
Au départ, on trouve le silence de Sophie, symbole redoublé
de son absence'*. Dans cet extrait, celle-ci paraît être irréversible
et ne devoir être abolie qu'après la mort. Dans le passage « il me
resterait donc un espoir de vous toucher, de vous aimer, de vous
chercher, de m*unir, de me confondre avec vous, quand nous ne
serons plus», la clausule peut être lue de deux façons: comme
l'espoir d'un recommencement (plus loin, Diderot écrit «si je
devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous»), mais
aussi, et peut-être surtout, comme le signe d'une impossibilité
actuelle de la présence (comme si la fusion, impossible dans le
présent, était renvoyée à un futur hypothétique'^).
Le rêve de fusion qui anime ce texte, outre qu'il reporte
l'union dans le futur, est également riche de sens parce qu'il pro-
pose une image des corps qui dépasse les habituelles réflexions
sur le manque physique causé par l'absence. Ainsi, au début de
Textrait, l'image des cendres, par son association avec celle de la
mort, mêle indissolublement la présence et l'absence physiques :
présence des cendres, certes toujours porteuses de vie, mais dans
«l'urne froide» ou «éparses dans la nature». La matérialité du
corps n'est pas ici liée à la vie, mais plutôt à la mort («les molé-
cules de votre amant dissous»). Le corps épistolaire est à l'image
de ces cendres, dont on espère un jour l'hypothétique réconcilia-
tion avec les siennes propres, mais dont on sait qu'elle ne se
trouve que dans un ailleurs de la lettre, dans une présence tou-
jours différée.
18. Pour Jacques Chouillet, « Le silence de Sophie domine toute la let-
tre, et ce silence est ressenti comme une sorte de mort» (« Forme épistolaire et
message philosophique dans les Lettres à Sophie Volland», Littératures, 15,
automne 1986, p. 105).
19. Diderot, qui n'est pas religieux, écrit à madame de Maux en 1769 :
« Peu s'en faut que je ne me fasse chrétien pour me promettre de vous aimer
dans ce monde tant que j'y serai ; et de vous retrouver, pour vous aimer encore
dans l'autre. C'est une pensée si douce que je ne suis point étonné que les
bonnes âmes y tiennent » (IX, 154-155). Un tel recours au paradis des chrétiens
VabsencCy le silence et la mort 69
Les images des cendres et de Tume sont d*ailleurs relative-
ment fréquentes dans la correspondance, ce qui leur confère un
réel poids symbolique dans l'imaginaire diderotien. Celle des
cendres est liée à l'idée du succès nécessairement posthume de
V Encyclopédie (IV, 172), évoquée au sujet du prince romain Ger-
manicus (III, 179) ou de la sensibilité de Diderot devant les
malheureux (XV, 76), et reprise, dans le Salon de 1767, pour
tenter d'imaginer une vie sans Sophie : « Si je te perdois jamais,
idole de mon âme ; si une mort inopinée, un malheur imprévu te
séparoit de moi, c'est ici que je voudrois qu'on déposât ta cendre
et que je viendrois converser avec ton âme» (VII, 266). Celle de
l'urne est associée à la Religion et à la Justice éternelle dans le
quatrième des «Projets de tombeau pour M. le dauphin» que
Diderot reformule, en février 1766, pour Sophie (VI, 102-103);
pour ces projets, le roi avait demandé «que la composition et
l'idée du monument annoncent la réunion future des époux»
(DPV, XIII, 495). Cette thématique des cendres et de l'urne
semble commune à l'époque^". En 1758, Diderot écrit à Voltaire:
« Il vient un tems où toutes les cendres sont mêlées. Alors, que
s'explique de deux façons : la stratégie de séduction repose sur le postulat de
l'éternité souhaitée de l'amour ; c'est une préoccupation de Diderot durant cette
année 1769, comme le montre une lettre à Sophie, datée du 30 juin (« Tout
passe donc dans ce monde cy. Si cela est, ah, madame de Blacy ! pour m'en
consoler, je me mets à croire en l'autre », IX, 71). C'est en 1762 que madame
de Sallignac, la sœur aînée de Sophie Volland, remplace le nom de son mari,
impliqué dans une faillite frauduleuse, par celui de Blacy.
20. On en trouve par exemple des occurrences chez madame de Tencin :
« vous, mon père, je vous demande cette dernière grâce, promettez-moi que le
même tombeau unira nos cendres » {Mémoires du comte de Comminge, préface
de Michel Delon, Paris, Desjonquèrcs, coll. «xviii* siècle», 1985, p. 94) et, un
peu plus tard, dans le Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier: «Je vous
parlerai plutôt de la châsse de saint Marcel, contemporain et ami intime de
sainte Geneviève. 5 Quand on porte procession nellement ces deux châsses, et
qu'elles viennent à se rencontrer, la sympathie qui les liait autrefois agit encore
si fortement, qu'elles tendent à se réunir; il faut l'effort de douze robustes
porteurs pour entraîner saint Marcel et rompre l'attraction sentimentale. Si l'on
ne venait pas à bout de dompter cette tendance réciproque, les deux châsses
viendraient tout à coup â se joindre, et resteraient collées l'une à l'autre pendant
trois jours de suite. Quel étonnant privilège a l'amour des saints! Mais les
porteurs, avertis par l'ancienne tradition, ont soin de promener le saint et la
70 Diderot épistolier
m*importera d'avoir été Voltaire ou Diderot, et que ce soient vos
trois syllabes ou les trois miennes qui restent?» (II, 39) Cette
perte d'identité est cependant l'inverse de la fusion amoureuse
souhaitée par Diderot écrivant à Sophie: même au-delà de la
mort, les cendres de sa maîtresse gardent leur identité — Sophie
ne change pas.
Le «commerce» de l'épistolier avec les «fantômes», celui qui
hante Kafka dans ses Lettres à MilenUy « non seulement avec celui
du destinataire, mais encore avec le sien propre», précise-t-il^^
est affaire de mort. C'est à elle que ne peut manquer, en dernière
instance, de renvoyer le thème de l'absence". Celle-ci est toujours
métonymie de la mort, comme en témoigne telle question Ã
Sophie — « que seroit-ce si je vous perdois ? » (II, 271 ) — ou aux
dames Volland — « Seriez vous mortes toutes les trois [...]?»
(VIII, 100-101) — , ou telle explication pour David Hume —
« Je ne suis pas mort, monsieur et très honoré David » (VIII, 14,
incipit). En 1761, par exemple, Diderot écrit à Sophie:
sainte à une distance convenable» (à ©dition établie sous la direction de Jean-
Claude Bonnet, Paris, Mercure de France, coll. « Librairie du Bicentenaire de la
Révolution française», 1994, vol. II, p. 64). Dans le Génie du christianisme,
Chateaubriand aura recours à la même image : « Enfin l'époux chrétien et son
épouse vivent, renaissent et meurent ensemble ; ensemble ils élèvent les fruits de
leur union ; en poussière ils retournent ensemble, et se retrouvent ensemble par-
delà les limites du tombeau » (Essai sur les révolutions. Génie du christianisme,
texte établi, présenté et annoté par Maurice Regard, Paris, Gallimard, coll.
«Bibliothèque de la Pléiade», 272, 1978, p. 510).
21. Kafka, Lettres à Milena, édition revue et augmentée, traduit de l'al-
lemand par Alexandre Vialatte, textes complémentaires traduits par Claude
David, Paris, Gallimard, coll. « L'imaginaire », 200, 1988, p. 267.
22. À cet égard, la confusion des antécédents du pronom personnel
«elle» dans l'exemple suivant est révélatrice: «J'aime mieux avoir fait cette
lettre à mon amie. Elle mourra entre elle et moi. Elle se sera amusée à la lire,
comme moi à l'écrire, et tout sera bien» (III, 179). Sur la question de la vie et
de la mort dans les Lettres à Sophie Volland, voir Marc Buffat, « Conversation
par écrit», RDE, 9, octobre 1990, p. 58-60. Commentant les lettres de Julie de
Lespinasse, Philippe Garcin note que l'absence, «perte» plutôt que «priva-
tion », « a le visage d'une mort définitive » (« L'amour et l'absence dans les lettres
de M"' de Lespinasse», Cahiers du Sud, 37: 302, 1950, p. 116).
V absence, le silence et la mort 71
Je vais donc sçavoir incessamment quelle seroit ma conduite
et ma vie, si vous n étiez plus? [...] Vous êtes également
morte pour votre amant, et lui pour vous. C'est l'expression
de ces malheureuses qui s'enterrent toutes vives dans des
malsons religieuses. Elle n'est que trop vraie. Adieu (IV,
191).
La mort que met en scène la lettre est celle du destinataire aussi
bien que celle du destinateur : la réciprocité est toujours complète
(voir aussi III, 103 et 118). L'année suivante, à Damilaville, mais
parlant de Sophie, Diderot exprime son désespoir : « On attend ce
soir les chevaux. 5 Demain on sera parti si les chevaux arrivent
ce soir. 5 Après-demain je serai comme tombé dans la solitude et
la mort, f J'aurai perdu ce qui donne du prix à tout le reste» (III,
358). Isle est le «tombeau» de Sophie (FV, 191 et 225), sa «cel-
lule» (II, 245; VII, 147) ou sa «retraite» (II, 309); elle va s'y
«enterrer» (IV, 223) ou y «périr d'ennui» (II, 125). La mort que
symbolise l'absence naît de la séparation physique, quelle que soit
la nature de cette séparation : l'un ou l'autre des amants peut être
absent; il n'est pas nécessaire que ce soit Sophie:
Je suis au Grandval, mon ami, et Sophie se meurt à Paris.
[ . . . ] L'idée d'une absence de six mois, d'un an, de deux ans
peut-être, l'accable. Il lui semble qu'elle s'en aille à sa der-
nière demeure. C'est ainsi qu'elle en parle. Elle dépérit à vue
d'œil (à Grimm, II, 244).
La « mélancolie » dans laquelle Sophie est plongée lui fait entre-
voir sa fin, «et tout ce qu'elle dit y a trait» (II, 246). Comme le
fait remarquer Bernard Beugnot au sujet de la lettre du xvii*
siècle : « Attente d'un don qui ne sera jamais que partiel et épiso-
dique, et par là décevant, la lettre est un pari pour la vie qui
inscrit pourtant la mort en sa finitude et sa fragmentation^.»
Dans sa correspondance avec Boissy d'Anglas, Chompré relève de
même l'analogie de l'absence et de la mort, mais, en outre, il en
marque le caractère habituel:
23. Bernard Beugnot, loc, cit., p. 949.
72 Diderot épistolier
Deux amis dont Tun est fixé par son état et le choix de sa
famille dans la capitale et l'autre, par le mariage et la situa-
tion de ses biens, dans le fond d'une province assez éloi-
gnée, deux amis, dis-je, ainsi séparés sont souvent morts
Fun pour l'autre et je crains bien que, malgré tes résolutions
ou au moins tes promesses, l'effet ordinaire n'ait encore lieu
dans ce cas-ci^^.
L'« effet ordinaire» est aussi bien celui de la séparation et de
l'absence que celui ressenti par le lecteur de lettres : l'analogie de
la mort et de l'absence n est-elle pas, en effet, un des «effets
ordinaires» de la lettre comme genre"? Celle-ci n'est-elle pas
« thanatographique en son principe même », pour le dire comme
Alain Buisine^^?
L'absence étant métonymie de la mort, le silence épistolaire
est la forme redoublée de cette métonymie. L'inquiétude qu'ins-
tille ce silence est un des poncifs de la lettre, au même titre, et
dans le même registre, que l'analogie de la mort et de l'absence :
«Ai-je cessé de vous plaire? Faut'il que je meure? Faites-moy
24. Nicolas-Maurice Chompré, «Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780)»,
dans Inédits de correspondances littéraires. G. T. Raynal (1751-1753). N.M.
Chompré (1774-1780), textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl,
préface de François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. « Corres-
pondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988,
p. 127.
25. Dans ses lettres à Sophie, Diderot désigne la mère de celle-ci du sur-
nom de Morphyse. Ce « nom de théâtre », « banal » à l'époque (Jean Varloot,
LSV, p. 14), vient de l'Arioste (LSV, p. 386 n. 166) : « cette femme de tête et
d'affaires, qui faisait face à la déconfiture de son gendre, mérite quelque peu
d'être identifiée avec cette vaillante vierge-chevalier que l'épopée oppose aux
plus héroïques champions du Moyen Âge » (LSV, p. 14). Or ce surnom est aussi
le paragramme de « mort » (ou « mors ») et de « Sophie ». (Le paragramme
désigne la « disposition des lettres ordonnées par un principe inconscient, sus-
ceptible de produire une pluralité de lectures »; cette définition de Julia Kristeva
est citée par Bernard Dupriez, Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire),
Paris, Union générale d'éditions, coll. « 10/18 », 1370, 1980, p. 320.)
26. Alain Buisine, Proust et ses lettres, Lille, Presses universitaires de
Lille, coll. « Objet », 1983, p. 86. Sur le thème de la mort chez madame de
Sévigné et chez Jacques Vaché, voir Jean-Philippe Arrou-Vignod, op. cit., p. 65-
69 et 105-106.
Vabsence, le silence et la mort 73
mourir tout d'un coup; c'est la seule grâce qui me reste à vous
demander. Si vous me refusez une réponse, je vous avertis que
votre silence sera mon arrêt» (I, 39). Dix-sept ans après cette
lettre à Anne-Toinette Champion, en octobre 1760, dans une let-
tre à Damilaville, Diderot lie encore silence épistolaire, maladie et
mort:
Je vous dirai seulement que je me mourois de tristesse et
d'ennui. Je n'entendois parler ni de vous, ni d'elle. J'ai pu
vivre huit jours entiers de cet oubli. J'en suis étonné. Mon
ami, tâchez de ne pas me mettre fréquemment à ces épreu-
ves. Il est sûr que j*en tomberois malade^^.
On trouve une semblable équivalence, sous des modes divers,
chez N.M. Chompré: «Je ne reçois plus de tes nouvelles. Es-tu
mort ? Mon ami, du moins, marque-le moi^* » ; « Il y a, mon cher
ami, plus d'un grand mois que je ne t'ai écrit et ce ne sera encore
cette fois-ci que très en bref et seulement pour que tu ne me
croies pas mort^'. » La dernière lettre conservée de Chompré Ã
Boissy, qui tient toute dans la dernière phrase citée, pose explici-
tement la question du silence et de la mort — de la correspon-
dance comme des correspondants.
Euphorie
Malgré la connotation négative le plus souvent attachée à l'ab-
sence de l'être aimé, les manifestations du plaisir épistolaire né de
cette absence sont nombreuses dans la correspondance: c'est ce
qui lui donne son caractère paradoxal. Elles sont parfois généra-
les : « Je n'ai pas employé le tems aussi agréablement que j'aurois
27. III, 151. On notera que l'absence n'est pas fondatrice que de la lettre
dite d'amour. De plus, elle peut être utilisée diversement par l'épistolier. Diderot
l'emploie pour convaincre le même Damilaville de collaborer à V Encyclopédie-,
«Vous n'avez que ce moyen de vous consoler de mon absence, c'est de me
servir» (III, 161). Dans la même lettre, Diderot a ce curieux lapsus: «Eh bien,
mon ami, vous vous ennuyez donc de mon absence» (III, 162).
28. Chompré, op. cit., p. 93.
29. Ibid., p. 205.
74 Diderot épistolier
pu faire, puisque j'ai été privé du plaisir de causer avec vous, mais
j*ai abbattu bien de l'ouvrage» (IX, 79) ; annonçant qu'il va dîner
chez Montamy, Diderot ajoute : « J'aime toutes ces parties-là , et
par le plaisir que j'y trouve et par celui que j'ai de vous en entre-
tenir» (IV, 170). Elles sont parfois plus ponctuelles: attendant
Damilaville, qui doit lui remettre une lettre, Diderot note : « Que
je suis aise ! D'Aminaville ne vient point, et j'aurai encore le tems
de tourner la page et de la remplir^^ » ; s'excusant de sa paresse
auprès de Falconet et de mademoiselle Collot, il déplore qu'il n'y
ait pas « le premier mot d'écrit d'une infinité de choses utiles et
douces qu'il se promettoit avec tant de plaisir de [leur] dire» (X,
195-196). De madame de Maux et de madame de Prunevaux, il
dit qu'elles ont vécu «pendant près d'un mois sur le plaisir de
nous attendre, et près d'un mois encore sur le plaisir de nous
posséder» (X, 123): les plaisirs de l'attente — de l'absence, donc
— sont de même longueur que ceux de la présence. Écrivant en
1773 à Falconet et à mademoiselle Collot pour leur annoncer son
voyage en Russie, Diderot fait remarquer, une fois encore, que la
séparation, prélude à la rencontre, n'a pas que des effets négatifs :
«Je vous embrasse tendrement tous les deux. Il me tarde bien
d'éprouver une chose, que je soupçonne ; c'est qu'on aime plus
tendrement encore ses amis au loin qu'au coin de son âtre ou du
leur. C'est un si grand plaisir que de se retrouver^ ^» Mais aussi
de s'écrire, aurait- il pu ajouter.
S'il est vrai que l'absence joue un rôle paradoxal dans la
lettre, il peut en aller de même du silence. Quand Chompré écrit
le 22 janvier 1777 à Boissy: «Il me semble d'ailleurs qu'au Heu
d'avoir de l'humeur, on doit apprendre avec plus de plaisir des
nouvelles d'un ami dont le silence a quelquefois inquiété^^», il
modifie le sens du lieu commun du silence épistolaire, habituel-
lement connoté négativement. Alors que le silence est générale-
30. III, 220. Comme tout son siècle, Diderot n'a guère le respect de l'or-
thographe des noms propres.
31. XII, 229. Voir encore, sur le plaisir d'écrire et de lire des lettres : II,
168. 271 et 308 ; III, 43-44, 131. 154-155, 171, 180, 184-185, 250 et 340 ; IV, 36,
101 et 166 ; X. 55 ; etc.
32. Chompré. op. cit., p. 163.
VabsencCy le silence et la mort 75
ment associé à la souffrance de celui qui n*entend plus parler
Fautre, il peut parfois devenir source de plaisir, puisque c*est
parce que Fautre a été longtemps sUencieux que sa lettre en ac-
quiert de la valeur («plus de plaisir»). Dans certains cas, fort
rares, le silence est donc connoté positivement : « Vous avez, ma
foi, plutôt à me remercier de mon silence qu*à me le reprocher.
Je n'aurois jamais pu m*enpêcher de traiter durement deux êtres
qui se calomnient d'une manière aussi forte » (XVI, 43). Il est vrai
que cette lettre de Diderot est destinée à Jean Devaines et non Ã
Sophie Volland... Comme Fabsence en général, le silence peut
aussi bien être euphorie que dysphorie, même si c'est cette der-
nière qui donne le plus souvent sa tonalité à la lettre. C'est fré-
quemment le cas chez Diderot : pendant la maladie de madame
Legendre en 1766, Fépistolier impute au silence de Sophie Vol-
land le fait que sa sœur ne guérisse pas-*\
Jacques Proust constate, dans une étude du motif de la fête chez
Rousseau et Diderot, que «toute lettre a pour fonction de nier
Fabsence^ ». Cela n'implique pas qu'elle fasse silence sur ce qui la
rend nécessaire : le thème de Fabsence, dans ses multiples mani-
33. VI, 159 et 161-162. On voit aussi bien Le Gendre que Legendre; la
seconde graphie a été retenue ici, comme elle Ta été par Jacques Chouillet
{Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue à une voix, op. cit.).
34. Jacques Proust, « La fête chez Rousseau et chez Diderot », dans L'ob-
jet et le texte. Pour une poétique de la prose française du XVIII' siècle, Genève,
Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire», 183, 1980, p. 69. Si Ton suit
Vincent Kaufmann dans ses analyses, cette négation ne serait pas commune
aux classiques et aux modernes : « L'usage que les écrivains examinés ici font de
Tépistolaire est pervers. Leurs lettres creusent les distances et ruinent la possi-
bilité d'un échange ou d'un engagement. Adressées, par la force des choses, à un
autre absent, elles le disqualifient comme "être de parole", elles font tout pour
le faire disparaître encore plus. L'absence du destinataire est, dans tous les sens
du terme, leur cause : elle les rend possibles et les justifie, mais elle en constitue
aussi la fin » {L'équivoque épistolaire, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique »,
1990, p. 111).
76 Diderot épistolier
festations, est consubstantiel à l'être de la lettre. Il y joue divers
rôles, à divers niveaux. La lettre ne peut faire son économie : elle
sait qu elle naît et meurt de l'absence. C'est la position de Jacques
Chouillet dans son livre sur les Lettres à Sophie Volland: écrire,
dit- il, c'est « évoquer les absents, leur parler, essayer de les com-
prendre et si possible de les aimer, et, dans la pire des hypothèses,
les exorciser par la parole^^ ». Par définition, la lettre est donc une
forme de substitution — « Grimm, qui porte l'équité en tout, se
reproche l'interruption de notre commerce, qu'il regarde avec
juste raison comme l'unique douceur qu'il nous reste», écrit
Diderot à Sophie (V, 166; voir aussi III, 43-44 et 49) — , mais
d'une substitution qui ne cesse de pointer et de rappeler ce qui la
fait naître^^. Par ailleurs, cette absence, constamment liée aux
thèmes de la mort et du silence, est une figure paradoxale, en ce
qu'elle est le plus souvent décrite comme une souffrance, alors
que, sans elle, la lettre qui la dit resterait silencieuse, qu'elle
n'existerait tout simplement pas. Pour avoir le plaisir d'écrire
qu'on souffre, il faut souffrir.
35. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland. Un dialogue Ã
une voiXy op. cit., p. 45-46.
36. Dans l'étude générique de l'épistoiarité, et eu égard à la question de
Tabsencc, une place à part devrait être faite à la lettre de prison : elle est le fruit
d'une absence « obligée » et « incontournable » ; elle crée un rapport au temps
particulier ; les règlements de la prison peuvent faire qu'elle soit lue obligatoi-
rement par un tiers ; etc. (voir le roman de Mireille Bonnelle et Alain Caillol,
Lettres en liberté conditionnelle, Levallois- Perret, Manya, 1990, 407 p.). Claude
Roy raconte par exemple que les autorités pénitentiaires tchèques interdisaient
à Vadav Havel, dans ses lettres, de parler de la vie en prison et de philosophie,
de faire de l'humour, d'utiliser des mots étrangers et les points d'exclamation
(Létonnement du voyageur 1987-1989, Paris, Gallimard, 1990, p. 315). La réclu-
sion a donc des effets spécifiques sur la lettre. Alain Verjat les a étudiés dans
la correspondance de Sade (« Le licencieux es lettres : la correspondance de
Sade », dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), Écrire. Publier Lire.
Les correspondances. (Problématique et économie d'un « genre littéraire »). Actes
du Colloque international : « Les correspondances ». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre
1982, Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 328-
343).
CHAPITRE III
« Que voulez-vous
que je fasse du temps ?»
Le temps épistolaire
Je sais combien l'absence est un temps
douloureux.
FoNTENELLE, « Ismène »,
Poésies pastoralesy lôSS'
Pour moi, je ne distingue plus ni les lieux,
ni les tems, ni les circonstances, ni les
personnes. Votre absence a tout mis de
niveau. [...] Si c'est votre retour qui me
doit soulager, quand donc revenez-vous ?
Diderot à Sophie Volland,
15 septembre 1760 (III, 70)
S'il est vrai que la lettre, ainsi que Técrit Jean-Louis Cornille,
«n'est jamais qu'une impatience^», c'est dire que le temps est,
comme l'absence, un thème attendu de la lettre : « Je compte tou-
1. Dans Maurice Allem (édit.), Anthologie poétique française. XVUV sii-
cky Paris, Garnier-Flammarion, coll. «GF», 101, 1966, p. 39.
2. Jean-Louis Cornille, « L'assignation. Analyse d'un pacte cpistolairc »,
dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.). Écrire. Publier, lire, les cor-
respondances. (Problématique et économie d'un • genre littéraire»). Actes du Col-
loque international: *Les correspondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982,
Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 54.
78 Diderot épistolier
jours le temps de votre absence», avoue Diderot à Grimm en
1759 (II, 141). Ce thème est lui aussi multiple, complexe, porteur
de valeurs souvent contradictoires, car la lettre est le lieu de croi-
sement de nombreuses temporalités: présent douloureux («Vous
me faites passer de cruels moments», II, 288) que rêve d'abolir
Tépistolier, regret et nostalgie d'une présence, espoir souvent
déçu d'une réunion, utopie amoureuse. Le temps de la lettre est,
de plus, soumis à une série de lieux communs : les temporalités
épistolaires sont toutes présentes, à des degrés divers, dans n'im-
porte quelle lettre, celle du grand écrivain comme de celui qui n'a
jamais aspiré à l'être. On doit également signaler la triple tempo-
ralité, que l'on pourrait appeler initiale, de la lettre, celle de son
écriture, de sa réception et celle de sa lecture. Quel que soit le
temps dont il est question, une figure s'impose dans l'écriture de
la lettre, celle de la répétition, cette « figure par excellence de la
monotonie de la vie», selon la définition de Yuochi Sumi\ et
cette répétition suppose l'emploi de procédés rhétoriques spéci-
fiques. Le temps peut enfin organiser des lettres de façon spéci-
fique: l'étude de la thématique et de la structure de la lettre Ã
Sophie Volland du 15 octobre 1759 le montrera. Étudier la ques-
tion du temps dans la correspondance, c'est se demander ce que
Tépistolier fait du temps, de son temps — dans les lettres et avec
les lettres.
Lieux communs
Tout épistolier, lorsqu'il aborde la question de l'absence, ne peut
que reprendre un certain nombre de poncifs: la séparation est
souffrance, elle est venue mettre fin à un état idyllique, elle en
annonce un à venir, etc. Il en va de même du traitement du
temps, comme le révèlent quatre séries de lieux communs tem-
porels repris par Diderot, malgré ses dénégations : «j'ai une allure
hétéroclite, bizarre, qui ne se prête pas trop aux lieux communs »
(V, 114).
3. Yuochi SuMi, «L'été 1762. À propos des lettres à Sophie Volland»,
Europe, 661, mai 1984, p. 119.
Le temps épistolaire 79
Le premier lieu commun est celui de Tamour éternel pour une
seule et unique personne, dont la figure est la même aujourd'hui
qu'au XVIII' siècle (pour ne pas remonter plus haut dans l'his-
toire). On note en général que, pour Diderot, cette personne est
Sophie : « Mais je me console et je vis sur la certitude que rien ne
séparera nos deux âmes. Cela s'est dit, écrit, juré si souvent. Que
cela soit vrai, du moins une fois» (II, 138); «J'atteste que ni le
tems ni l'habitude ni rien de ce qui affoiblit les passions ordinai-
res, n'a rien pu sur la mienne ; que depuis que je l'ai connue, elle
a été la seule femme qu'il y eût au monde pour moi » (VII, 68) ;
«tout ce qui est autour de vous peut changer, excepté mes
sentimens. Ils sont à l'épreuve du tems et des événements^»
Pourtant, dès 1742, Diderot promettait déjà cet amour éternel Ã
Anne-Toinette Champion:
Soyez-en bien persuadée. Tonton : le feu dont un jeune li-
bertin, car j'ai bien mérité ce nom, brûle pour la femme de
son voisin, est un feu de paille qui s'éteint bientôt et pour
jamais. Mais celui dont brûle un honnête homme, car je
mérite ce nom depuis que tu m'as rendu sage, pour la
sienne, ne s'éteint jamais (I, 32) ;
Ninot suffit à sa Tonton ; Tonton suffira seule toute sa vie Ã
son Ninot. Ils augmenteront le petit nombre des époux
heureux; cela ne peut être autrement; ils s'aiment beau-
coup; ils n'ont aucun défaut; ils s'aimeront donc toujours
(I. 33).
Dans le lieu commun épistolaire, les positions respectives du
destinateur et du destinataire sont des cases vides, prêtes à ac-
cueillir tout épistolier.
L'amour éternel n'est cependant pas limité à Tamour-
passion ; même les amis, madame d'Ëpinay ici, reçoivent de sem-
blables témoignages : « Quoique vous fassiez, il est sûr que je vous
4. III, 52. Voir encore: I, 27-28, 31 et 32; II, 156, 193, 234, 235, 262, 269,
276, 277, 317 et 321 ; III, 108, 182, 254 et 326; IV, 47-48, 93, 107. 113, 206 et
221 ; V, 38-39, 51, 185, 193 et 236; VI, 29; VII, 147 et 153; VIII, 96 et 218; IX.
102; X, 139, 160 et 187; XIII, 16, 32, 33 et 141 ; XIV, 16.
80 Diderot épistolier
aime et que je vous aimerai toujours à la folie^ » Le courtisan s'y
soumet également, quand Diderot, dans une lettre au D-^ Clerc,
lui demande d*assurer le général Betski de son « éternelle vénéra-
tion» (XIII, 215). On retrouve ce lieu commun dans les corres-
pondances les plus diverses, par exemple celle de la femme de
Rousseau, Thérèse Levasseur, pourtant quasi illettrée : « que mon
quer a tousgour étés pour vous et [ . . . ] ne changeras gamès^ ». On
le lit également sous la plume de Sophie VoUand elle-même, du
moins peut-on le conclure d'un passage souligné (ce qui porte Ã
croire qu'il s'agit d'une citation) dans une lettre de Diderot du 28
octobre 1760: «Ma mère voudrait bien encore passer ici trois mois.
Le tems et Véloignement ne peuvent rien changer à mes senti-
mens\» Sophie n'utilise pas, pour décrire la pérennité de son
amour, d'autres mots que ceux de son amant — et de son époque.
Il faut cependant noter que Diderot est conscient de ce que
l'amour éternel est un lieu commun. Ce qui le distingue des
autres est justement la conscience qu'il a de l'utiliser.
Il me semble que de toute éternité la raison fut faite pour
être foulée aux pieds par l'amour. Il me semble qu'on aime
mal quand on connaît quelques devoirs. Je ne sçaurois
m'empêcher de soupçonner les amants si sages de s'en
imposer à eux mêmes; de croire qu'ils aiment comme au
premier moment, parce qu'ils ont le langage du premier
5. III, 19; voir aussi XIII, 46 et 47. Le 30 juin 1765, Diderot confie Ã
Guéneau de Montbeillard « ces sentimens vrais et doux que je vous ai voués du
moment que je vous ai connu, et que je conserverai toute ma vie » (V, 46). Voir
encore, pour divers amis: III, 154; V, 42; VII, 190; X, 195-196; XII, 62 et 126;
XIII, 44 et 240; XIV, 33; XV, 179.
6. Lettre de Thérèse Levasseur à Rousseau, 1762, citée par Jean-Noël
VuARNET, Le joli temps. Philosophes et artistes sous la Régence et Louis XV. 1715-
1774, Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990, p. 202.
7. III, 205. Le lexique que prête Diderot à Sophie Volland est courant;
voir telle lettre d'Elisabeth Bégon à son gendre en mai 1749: «Tu connais mes
sentiments : le temps, l'éloignement, les chagrins, rien n'a pu les changer » {Let-
tres au cher fils. Correspondance d'Elisabeth Bégon avec son gendre (1748-1753),
établissement du texte, notes et avant-propos de Nicole Deschamps, Montréal,
Boréal, coll. «Compact classique», 59, 1994, p. 174).
Le temps épistolaire 81
moment. Je crois que parce qu ils disent comme autrefois,
ils pensent sentir comme autrefois, et qu'il n'en est rien.
Parce qu'ils n'ont aucune raison de se plaindre réciproque-
ment l'un de l'autre, ils se persuadent qu'ils sont les mêmes ;
qu'ils n'ont point changé l'un pour l'autre, parce qu'ils ne
voient en eux aucun motif d'inconstance. Cette justice est
dans la tête; elle n'est point dans le cœur. La tête dit ce
qu'elle veut; le cœur sent comme il lui plaît. Rien n'est si
commun que de prendre sa tête pour son cœur.
Mes amies, mes bonnes amies, je suis le plus heureux
de tous les hommes. Ma tête me dit que j'ai mille raisons de
vous aimer; et mon cœur ne l'en dédit point. Puisse ce
bonheur et ce concert durer toujours ! Mais il durera, si dix
à douze ans d'expérience suffisent pour me garantir l'avenir
(VII, 115).
Diderot n'est pas un homme «commun» grâce à sa «tête» —
c'est la « raison » évoquée initialement — , laquelle est en harmo-
nie avec son «cœur»; de même, par réciprocité, les dames
Volland ne sont pas communes non plus. À partir de la même
prémisse que les «amants si sages» (soit les «dix à douze ans
d'expérience»), l'épistolier arrive à se singulariser, et avec lui ses
amies, en redonnant à la conscience ses droits. Le lieu commun
reconnu tel est-il encore un lieu commun ? L'épistolier doit faire
la part du langage qui est le sien : celui « du premier moment » ne
suffit pas, ni sa répétition. On ne peut pas toujours dire « comme
autrefois». Il y aurait donc un paradoxe de l'épistolier, proche de
celui du comédien : celui qui use de lieux communs ne doit pas
être victime de son emportement ; il doit le faire en toute con-
naissance de cause.
Le deuxième lieu commun est celui du temps qui pèse à Tépisto-
lier, du temps qui est long pour celui qui est séparé de l'être aimé :
« Les heures me paroissent longues; les jours n'ont point de fin;
les semaines sont éternelles » (à Sophie, II, 266) ; « Trois éternelles
semaines sans recevoir un mot de vous» (à Grimm, II, 169) ; « Il y
a un siècle que je n'ai entendu parler de vous» (à Sophie, XIII, 41).
82 Diderot épistolier
Les manuels épistolaires, estime Geneviève Haroche-Bouzinac, ne
disent pas autre chose. C'est le cas de celui de Jean Puget de La
Serre en 1680: «les jours que nous sommes sans les voir [nos
amis), nous semblent des années et les années des siècles surtout
quand nous ne recevons point de leurs lettres*». Diderot, lui,
utilise à de nombreuses reprises des expressions comme « Com-
bien le tems va me durer'». Celui qui souffre de l'absence ne peut
se défaire de la pensée de l'autre, qui l'obsède, lui prend tout son
temps, le ravit au monde :
vous m'occupez sans cesse; [...] vous me manquez à tout
moment; [...] l'idée que je ne vous ai plus me tourmente
même quelquefois à mon insçu (III, 46-47) ;
Vous auriez aussi quelque pitié de moi, si vous sçaviez l'état
misérable d'anéantissement où je suis tombé depuis votre
départ. [ . . . ] Je ne me trouve bien ni chez moi ni ailleurs. La
compagnie me déplaît quand j'en ai, et je la souhaite quand
elle me manque. C'est surtout vers les cinq à six heures du
soir que je sauterois volontiers jusqu'Ã onze. Vous trouvez
les journées trop courtes, et moi je les trouve trop longues
(VIII, 92-93).
Les seules façons de lutter contre la longueur du temps, de rendre
celui-ci «supportable» (III, 46-47), sont d'écrire, de rêver à ses
amis — à Sophie, par exemple, en contemplant la Seine:
« Comme les heures coulent ! que le tems est court ! » (IV, 74 ; voir
8. Jean Puget de La Serre, Le secrétaire du cabinet ou la manière d'écrire
que l'on pratique à la cour, 1680, cité par Geneviève Haroche-Bouzinac, Vol-
taire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation d'un épistolier au XVIII'
siècle, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l'âge classique », série « Mora-
les», 2, 1992, p. 103. Pour une occurrence de ce lieu commun dans une corres-
pondance de non-lettrée, voir la lettre d'Elisabeth Bégon du 6 décembre 1750:
« Les jours me paraissent des années, éloignées de toi, et m'imagine que je serais
beaucoup plus contente si je savais le temps où j'aurai le plaisir de te voir » (op.
cit., p. 305).
9. II, 201. La tournure est fréquente: «À peine y a-t'il quatre jours que
je suis ici, et il me semble qu'il y ait quatre ans. Le tems me dure. Je m'ennuye »
(II, 188). Voir aussi: II, 200-201; III, 19-20, 57 et 319 («des heures qui me
pcsoient»); VIII, 116 et 192; XIV, 57; etc.
Le temps épistolaire 83
aussi III, 64) — ou de leur rendre visite — « Nous ne nous sépa-
rons jamais sans avoir trouvé les heures bien courtes », dit Fépis-
tolier à propos de Grimm (V, 67).
Le troisième lieu commun est celui, séculaire, du temps perdu, de
la fuite du temps, de « ce temps qui s*enfuit dans la nuit du tré-
pas», pour le dire comme le poète Nicolas-Germain Léonard
dans « Les regrets'^». La fiiite du temps est en effet souvent liée Ã
la question de la mort. Dans un art de mourir paru en 1732, Le
combat spirituel L. Scupoli écrit ainsi: «Quand vous marchez
prenez garde qu'Ã chaque pas que vous faites vous vous appro-
chez de la mort. Le vol d'un oiseau, le cours d'un fleuve impé-
tueux vous avertit que vos jours s'écoulent encore plus vite". » Ce
lieu commun n'est toutefois pas toujours, dans la correspondance
de Diderot, associé à la représentation de la mort : « J'en aurois
bien un autre meilleur à vous faire [il s'agit d'un conte de l'abbé
Galiani], mais je n'ai pas le tems» (III, 269); «Combien je vous
baiserois, combien je vous aimerois, si j'en avois le tems et la
place » (IV, 59) ; « Combien j 'aurois de choses intéressantes à vous
dire, si j'en avois le tems'^ ! » L'absence de la femme aimée colore
10. Dans Maurice Allem (édit.), op. cit., p. 360. Plusieurs autres poètes
de V Anthologie de Maurice Allem ont recours à ce lieu commun : Saint- Lambert
(p. 224), Thomas (p. 282-283), Ducis (p. 300) et Diderot lui-même dans un de
ses rares poèmes (« Stances irrégulières. Pour un premier jour de l'an », p. 202-
203; voir aussi «Anciens vers de M. Diderot», DPV, XIII, 282-284).
11. L. Scupoli, Le combat spirituel, Paris, 1732, cité par Daniel Rochb,
« La mémoire de la mort. Recherche sur la place des arts de mourir dans la
Librairie et la lecture en France aux xvii' et xviii' siècles », dans Les républicains
des lettres. Gens de culture et Lumières au XVIII* siècle, Paris, Fayard, série « Nou-
velles études historiques», 1988, p. 138.
12. IV, 108 (incipit). Le même lieu commun se trouve chez Chompré:
« Le style et l'écriture, tu trouveras tout détestable, mais, faute de temps, on écrit
tout ce qui se présente» (« Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780) », dans Inédits
de correspondances littéraires. G.T. Raynal {1751-1753). N.M. Chompré (1774-
1780), textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, préface de
François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. «Correspondances
littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, p. 118);
84 Diderot épistolier
l^ensemble des activités de celui qui se considère abandonné : « Au
milieu de ces amusemens, des idées tristes m*obsèdent. Je ne fais
rien, le tems s*enfuit, et je ne vous ai pas» (III, 107). Cette «fuite
sourde et légère» du temps (III, 154-155), Diderot l'impute à sa
générosité ou à la force des événements : « Il faut pourtant que
Grimm ait raison, que le tems ne soit pas une chose dont nous
puissions disposer à notre gré» (IV, 117), écrit-il à Sophie; Ã
Damilaville, il confie: «Je suis si peu maître de mon tems, de
mon repos, de mes occupations [...]» (IV, 79); à sa sœur, il
explique : « Je suis accablé d'affaires. Les journées sont trop cour-
tes pour moi. Je ne puis m' absenter quinze jours, sans me déran-
ger pour un an» (X, 40). La fuite du temps peut même être
imputable à l'activité épistolaire, mais avec d'autres correspon-
dants que l'amoureuse : « Ce qui me prend un tems infini, ce sont
les lettres que je suis forcé d'écrire à mes paresseux de collègues
[de V Encyclopédie] pour les accélérer» (III, 265). Pourtant, si le
temps fuit, il n'est pas impossible de le rattraper. Le 1" octobre
1759, Diderot déclare à Sophie : « Mercredi ou jeudi, vous sçaurez
mon adresse, et nous tâcherons de réparer le tems perdu'^ »
On aura donc garde de considérer la fuite du temps — et
par conséquent la continuité de l'absence — comme uniment
négative. Il est vrai que le temps « dissipe toutes les illusions » et
que «toutes les passions finissent» (V, 71-72), mais seulement
« Adieu, mon cher bon ami, j'ai encore mille choses à te dire, mais le temps me
manque» {ibid., p. 156) ; «je ne t'écris, quand je puis t'écrire, que pour t'assurer
que, faute de temps, je dois faire une lettre pour quatre des tiennes» {ibid.y
p. 163). Pour d'autres occurrences de ce lieu commun chez Diderot (et dans les
mêmes termes que dans les textes cités: [si] [ne pas] avoir le temps [le loisir]),
voir: II. 310; III, 54, 64, 86, 219, 236 et 242; VIII, 165 et 171 ; IX, 55; X, 159;
XI, 150-151; etc. Pour d'autres encore, mais dans une formulation différente,
voir: VII. 39, 49 et 179; VIII, 141 ; X, 159; etc.
13. II, 265. L'expression «réparer le temps perdu» se retrouve régulière-
ment chez Diderot: I, 183; VIII, 136; etc. Pourtant, s'il est possible de réparer
le temps perdu (en écrivant ou en causant), certains maux peuvent ne jamais
guérir, malgré le temps qui passe : « Le tems dissout tout, et ne répare pas tou-
jours le mal qu'il fait» (au comte MUnnich, XV, 96). Il est vrai que cette lettre
est nettement plus tardive que les précédentes ; c'est une lettre de la vieillesse.
Le temps épistolaire 85
pour ceux qui ne font pas partie du couple amoureux, qui ne font
que subir le passage du temps sans l'utiliser afin de fortifier leur
relation. Dans une lettre de juillet 1765, Diderot distingue en
effet sa relation avec Sophie de toutes celles soumises à l'emprise
du temps. Pour les amoureux, le temps peut servir à resserrer les
liens : « tu m'étois chère la première fois que je te le dis ;[...] tu
me l'es devenue davantage depuis ce tems là . [ . . . ] Plus je t'ai vue,
et plus je t'ai aimée. Le tems n'a fait qu'accroître ma tendresse »
(V, 71-72). D'autres remarques portent à croire que la correspon-
dance amoureuse de Diderot postule soit une idéalisation du
temps commun : « Ils me disoient : Tu vieilliras, et je répondois en
moi-même : Ses ans passeront avec les miens. — Vous mourrez
tous deux; et j'ajoutois: Si mon amie meurt avant moi, je la
pleurerai, et je serai heureux, la pleurant» (II, 317), soit une
dénégation de ce temps commun: «Le tems, qui dépare les
autres, t'embellit» (IV, 142). Les amoureux ont leur temps à eux
— « Je suis bien fâché que mad' votre mère soit indisposée. Il n'y
a qu'un jour à son compte, quoiqu'il y ait bien du tems au nôtre,
qu'elle est à sa campagne» (III, 245) — , et la correspondance
aussi. Le temps ne fiiit pas de la même façon pour tous.
Dernier lieu commun : le temps offre une possibilité de compen-
sation, de consolation, de réparation. « La nature qui nous a con-
damnés à éprouver toutes sortes de peines, a voulu que le temps
les soulageât malgré nous. Heureusement pour la conservation de
l'espèce malheureuse des hommes, presque rien ne résiste à la
consolation du temps», écrit Diderot'^ À cet égard, le temps
réparateur, comme l'utopie amoureuse, n'est pas sans évoquer
une pensée d'essence religieuse: à la séparation forcée en ce
14. m, 56. Si le temps entraîne tôt ou tard la consolation, c'est qu'il
entraîne tout, le bon comme le mauvais : « le tems amène presque tout ce qui
est possible. Les choses se combinent de tant de façons que révénement fâcheux
a lieu tôt ou tard» (II, 290). Cette position est la même dans les lettres que dans
d'autres textes, ceux de la Correspondance littéraire par exemple : « Avec le temps,
tout ce qui est possible dans la nature, est» (DPV, XVIII, 351). Elle renvoie au
matérialisme de Diderot.
86 Diderot épistolier
inonde, les épistoliers répondent par le rêve d'une véritable in-
temporalité, d*un temps de la réunification sans faille. Chez Abé-
lard et Héloïse, ce temps est celui du Paradis. Ainsi, Abélard re-
commande à Héloïse la prière qui suit : « ceux que tu as, pour peu
de temps, séparés sur la terre, unis-les en toi dans Téternité du
ciel, toi notre espérance, notre attente, notre consolation. Sei-
gneur béni dans tous les siècles'^». Des vers du poème «Les
ombres » de Claude- Joseph Dorât évoquent, eux aussi, un amour
vécu au paradis, après la mort :
Crois-moi, jeune Thaïs, la mort n'est point à craindre.
Sa faux se brisera sur l'autel des Amours.
Va, nous brûlons d'un feu qu'elle ne peut éteindre.
Est-ce mourir, dis-moi, que de s'aimer toujours?
[...]
LÃ , des tendres amants les ombres se poursuivent;
Ces amants ne sont plus, et leurs flammes revivent'^.
Quel que soit l'autel où il est consacré, l'amour ne meurt pas avec
la mort.
Dans le poème « Planté sur la tombe de Thémire » de Cubiè-
res de Palmézeaux, l'image de la réunion se rapproche davantage
de celle des cendres que l'on a déjà vue utilisée par Diderot
(II, 283-284), mais, de même que chez Abélard ou Dorât, elle
crée un nouveau temps pour les amants séparés: «Tout mon
désir, hélas ! / Est qu'un même cercueil à l'instant nous rassemble, /
Et que, toujours unis, même après le trépas, / Nos jeunes osse-
ments puissent vieillir ensemble'^. » Chez Diderot, éloigné philo-
sophiquement d'une pensée religieuse, mais assujetti à l'univers
langagier que suppose cette pensée, ce n'est pas le Paradis qui est
investi de charge émotive, mais bien plutôt la fusion des cendres :
15. Abélard et Héloïse. Correspondance, texte traduit et présenté par Paul
Zumthor, Paris, Union générale d'éditions, coll. « 10/18», 1309, série «Biblio-
thèque médiévale», 1979, p. 199. La «consolation» est évoquée par Diderot
pour des destinataires divers: Damilaville (III, 162), Sophie (III, 16, 43-44, 49,
250 et 253-254), Vialet (Vil, 191).
16. Dans Maurice Allem (édit.), op. cit., p. 324.
17. Ibid.y p. 414.
Le temps épistolaire 87
« Laissez- moi cette chimère. Elle m*est douce; elle m*assurerait
l'éternité en vous et avec vous...*®» Le temps de l'absence, de la
séparation, est douloureux et un autre temps est possible pour les
amants, mais ce temps n'est peut-être qu'une « chimère ». De plus
coexiste avec lui un temps réparateur qui n'est pas postérieur à la
mort, mais se situe dans un avenir indéfini. On en trouve la
manifestation dans une réflexion inspirée à Diderot par une re-
marque du père Hoop. Lorsque celui-ci déclare : « On me donne-
roit l'immortalité bienheureuse, pour un seul jour de purgatoire
que je n'en voudrois pas. Le mieux est de n'être plus», Diderot
écrit à Sophie:
Cela me fit rêver, et il me sembla que tant que je serois en
santé, je penserois comme le père Hoop ; mais qu'au dernier
instant peut-être achèterois-je le bonheur d'exister encore
une fois, de mille ans, de dix mille ans d'enfer. Ah ! chère
amie, nous nous retrouverions! Je vous aimerois encore!
(III, 170)
Si le lieu commun ne suffit pas, l'épistolier s'invente de nouvelles
raisons d'espérer. Une chimère chasse l'autre.
Temporalités multiples
Thématiquement, le temps de l'absence est d'abord vécu, chez
Diderot, sous les espèces du regret, ce qui fait de la correspon-
dance le plus essentiellement mélancolique de tous les genres:
« La mélancolie a trouvé mon âme ouverte ; elle y est entrée, et je
ne pense pas qu'on puisse l'en déloger tout à fait» (III, 108);
« Bonjour, monsieur et unique abbé [il s'agit de Galianij. Je crois
que vous nous regrettez un peu, parce que nous vous regrettons
18. Dans Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland, Un dialo-
gue à une voix, Paris, Librairie Honoré Champion, coll. « Unichamp », 14, 1986,
p. 171-172. La fin de cette citation évoque le rituel liturgique catholique. En ce
qui concerne le rapport de Diderot à la notion chrétienne de paradis, on relè-
vera cet extrait d'une lettre à Théodore Tronchin en 1759: «Vous pensez que le
bonheur est au-delà du tombeau; moi, je crois qu'il est sous la tombe; voilÃ
toute la différence de nos systèmes.» (Il, 139)
88 Diderot épistolier
beaucoup. Aucun des amis que vous avez laissés ici n a pu renon-
cer encore à l*espérance de vous revoir» (XI, 250). Ce regret est
de deux ordres. D*une part, il peut s'agir du regret de la présence
physique de Tautre, du regret de ne pas être avec lui. C'est là sa
forme banale : « Bonsoir et bonne nuit, toutes trois. Je cesse de
jaser avec vous précisément à l'heure que je vous quittois [Ã
Paris] » (VIII, 96); «je ne suis pas où je veux être. Mon amie, il
n'y a de bonheur pour moi qu'à côté de vous. Je vous l'ai dit cent
fois, et rien n'est plus vrai'^ ». Pour mettre fin à cette absence, tout
est bon : « Adieu, bonne amie. Je te reverrai incessamment, j'en
suis sûr. Oh, que le cœur de l'homme est méchant! Malgré la
raison qui te rappelle [il s'agit de la maladie de la sœur de Sophie
Volland], je sens malgré moi une sorte de joye» (VI, 111).
D'autre part, le regret suppose un travail de la mémoire et peut
alors prendre la forme du souvenir heureux : « Nous étions seuls
ce jour là , tous deux appuyés sur la petite table verte. Je me sou-
viens de ce que je vous disois, de ce que vous me répondîtes. Oh !
l'heureux tems que celui de cette table verte^^ ! » Représentant
l'absence, la lettre ne peut pas ne pas, d'un même mouvement,
représenter le temps.
19. II, 266. On pourrait multiplier les exemples: «Ah ! je voudrais être Ã
côté de vous. Je péris ici de chagrin, d'impatience et d'ennui» (VI, 108). L'ex-
pression «à côté de vous» est particulièrement fréquente dans ce contexte: I,
180; II, 126, 146, 224 et 270; III, 71 et 261; IV, 43, 115 et 206; V, 230; VI, 108,
345 et 376; VIII, 71 et 124; X, 196; etc. Voir également: V, 137 et 185. Si tous
ces exemples sont tirés des lettres à Sophie Volland, on trouve malgré tout
l'expression dans des lettres à d'autres correspondants (par exemple madame
Diderot, XIII, 81).
20. V, 39. Ailleurs : « Ils reviendront, ces moments où tu reverras mon
yvresse» (III, 52). La remémoration de la première rencontre est un lieu com-
mun « que l'on retrouverait dans de nombreuses correspondances » selon Vin-
cent Kaufmann (L'équivoque épistolaire, Paris, Éditions de Minuit, coll. «Criti-
que», 1990, p. 114) et Jean-Philippe Arrou-Vignod: «Il me semble que je te
revois encore..., écrit-il. Et par la grâce d'un nouvel "Il était une fois", le voici
projeté en songe dans cette Arcadie des amants qu'est le souvenir de leur pre-
mière rencontre, d'une promenade au bord d'un lac, en hiver, du premier bal,
qu'importe — cette seconde d'incandescence devenue aujourd'hui le passé lé-
gendaire, le mythe fondateur de leur histoire» (Le discours des absents, Paris,
Gallimard, 1993, p. 33).
Le temps épistolaire 89
Ce temps peut donc être celui de Tabsence douloureuse ou
de la nostalgie. Il arrive aussi que l'absence soit proprement abo-
lie, que la distance qui la crée disparaisse, que la lettre devienne
le lieu de retrouvailles instantanées: elle est la seule présence
possible. C'est ce que montrent deux lettres de Diderot écrites Ã
14 ans Tune de l'autre. La première est destinée à Anne-Toinette
Champion en décembre 1742.
Je me couche de fort bonne heure, et je me lève fort tard. Je
t'ai consacré particulièrement depuis huit jusqu'à neuf;
c'est alors que je pense uniquement à toy. Je te vois, je te
parle, tu me répons, je t'embrasse, et je te répète tous les
serments que je t'ai faits tant de fois (I, 37).
La seconde est adressée à Falconet, le 29 décembre 1 766, alors que
celui-ci séjourne à Saint-Pétersbourg.
Mon ami, ne rétrécissons pas notre existence ; ne circonscri-
vons point la sphère de nos jouissances. Regardez y bien ;
tout se passe en nous. Nous sommes où nous pensons être ;
ni le tems ni les distances n'y font rien. À présent, vous êtes
à côté de moi. Je vous vois ; je vous entretiens ; je vous aime.
Je tiens les deux mains de Mad"* Collot, et lorsque vous lirez
cette lettre, sentirez vous votre corps? Songerez vous que
vous êtes à Pétersbourg? — Non. Vous me toucherez. Je
serai en vous, comme à présent vous êtes en moi. Car après
tout, qu'il y ait hors de nous quelque chose ou rien, c'est
toujours nous que nous apercevons, et nous n'apercevrons
jamais que nous. Nous sommes l'univers entier. Vrai ou
faux, j'aime ce système qui m'identifie avec tout ce qui m'est
cher. Je sçais bien m'en départir dans l'occasion (VI, 376).
L'abolition du temps et de la distance que décrit Diderot («ni le
tems ni les distances n'y font rien»), la proximité sensorielle des
épistoliers («Je te vois, je te parle, tu me répons, je t'embrasse»,
« Je vous vois ; je vous entretiens », « Je tiens les deux mains de
Mad"* Collot», «Vous me toucherez») et leur fusion dans le pré-
sent de la lettre (« Je serai en vous, comme à présent vous êtes en
moi ») participent de la création d'une nouvelle temporalité dans
laquelle l'absence n'existe plus, dans laquelle le dialogue, épisto-
90 Diderot épistolier
laire (ces lettres) ou métaphorisé (par l*emploi des verbes «par-
ler », « répondre » et « répéter » ou par le jeu des questions et des
réponses : « Non »), est immédiat (« À présent, vous êtes à côté de
moi»)^'. On notera cependant que cette immédiateté est contre-
dite, du moins en partie, par le texte de la lettre elle-même.
Quand Diderot écrit à Falconet : « lorsque vous lirez cette lettre »,
il souligne le fait que Timmédiateté épistolaire n'est possible,
paradoxalement, que s'il y a bel et bien séparation des épistoliers,
donc absence et passage du temps.
Que, dans le deuxième exemple, la création d'une nouvelle
temporalité soit associée à une réflexion philosophique («ce sys-
tème»), pour laquelle le sujet est tout («tout se passe en nous»),
lui donne une place déterminante non seulement dans la prati-
que épistolaire mais dans l'ensemble de l'œuvre de Diderot. Le
portrait du monde qui est dessiné dans cette lettre précise la
définition du sujet diderotien: dans la «sphère» des «jouissan-
ces», il est tout («c'est toujours nous que nous apercevons, et
nous n'apercevrons jamais que nous») — et le monde, une ex-
tension de lui («Nous sommes l'univers entier»). On aurait tou-
tefois tort d'y voir l'étape ultime d'une réflexion philosophique
soumise à une stricte investigation ontologique. Le raisonnement
est subordonné aux exigences de la lettre — l'amitié («Mon
ami», «tout ce qui m'est cher») et l'amour («je vous aime»)
21. Pour construire ce présent partagé, Diderot emploie régulièrement le
mot «moment»: «à tout moment [...] il me manque quelque chose» (II, 184);
«Au même moment, je venais de faire partir un billet» (II, 289); «vous me
manquez à tout moment» (III, 46-47); «je sens à tout moment que je vous
aime à la folie» (IV, 43); «dans ce moment, vous recevez une autre lettre de
moi» (IX, 135-136); «Je vous écrivois au moment où j'ai reçu un billet doux
de madame d'Épinai » (X, 80) ; « Au moment où j'allois fermer ma lettre » (XIII,
221); «au moment où je t'écris» (XIII, 230); «si j'ai jamais désiré d'être utile,
c'est dans ce moment » (XV, 78) ; etc. On verra aussi tel passage d'une lettre
d'août 1762 dans lequel Diderot déclare à Sophie et à sa sœur être prêt à faire
disparaître le passé au bénéfice du présent de la lettre : « Grâce à l'interruption
que le malheur qui vous est arrivé a fait à mon journal, j'ai une ample provision
de matière. Mais j'espère que j'en oublierai les trois quarts et demi et que je serai
contraint de prendre les choses au moment où je vous écrirai, et de me mettre
ainsi tout de suite au courant» (IV, 124).
Le temps épistolaire 91
confèrent à ce texte sa spécificité («j'aime ce système qui m'iden-
tifie avec tout ce qui m'est cher») — et au refus de la clôture
System ique — par la remarque finale : « Je sçais bien m'en dépar-
tir dans l'occasion».
Regret de ne pas partager son temps avec l'absent, nostalgie
d'un passé idéalisé ou abolition du présent douloureux, la corres-
pondance est toujours aussi espoir d'une présence pleine, utopie
amoureuse, rêve de retrouvailles et de fusion — de cette fusion,
de ce nouSy qui, selon Jean-Louis Cornille^^ constitue l'essence de
la lettre. Au temps de la mémoire — le passé — répond nécessai-
rement celui de l'espoir — le futur^-' : « Dure, mon amie ; dure
encore un moment. Bientôt celui que tu aimes, celui que ton
cœur désire, t'apparoîtra, et sa présence dissipera toute la tristesse
qui t'environne» (VI, 23). Le présent est, par définition, un
temps douloureux, celui de l'absence, d'où la nécessité de la créa-
tion d'une autre temporalité, elle-même double par nature. La
nouvelle temporalité que pratiquent les épistoliers, c'est d'abord
celle de la lettre, de son écriture, de sa lecture. C'est aussi une
création de la lettre, ce fiitur toujours repoussé, jamais vécu : le
temps de la fusion est proprement une utopie, car s'il advenait il
éliminerait la nécessité de la lettre^^
L'utopie amoureuse est fréquemment évoquée par Diderot
épistolier.
22. Jean-Louis Cornille, loc. cit., p. 37.
23. Janet Altman s'est intéressée à ce phénomène: «Le présent du dis-
cours épistolaire est tout tourné vers l'avenir. Les tournures interrogatives, les
impératifs et les futurs — rares dans les autres types de narration — expriment
les promesses, les menaces, les espoirs, les appréhensions, l'attente, l'intention,
l'incertitude, le pressentiment. Les auteurs de lettres sont pris dans un présent
ouvert sur l'avenir» {Epistolarity. Approaches to a Form, Columbus, Ohio State
University Press, 1982, p. 124).
24. Dans une perspective différente, Bernard Bray parle du « temps tri-
ple» de la lettre: «tout d'abord il (le lecteur] est ramené par sa lecture dans le
passé, au moment (ou aux moments) où la lettre qu'il est en train de déchiffrer
a été écrite ; il est d'autre part plongé dans le présent, où se déroulent l'acte de
la lecture et celui de l'écriture de la réponse, qu'on peut supposer immédiate-
ment consécutifs ; enfin il est projeté dans l'avenir, vers l'instant où sera lue cette
réponse qu'il est en train de rédiger» («L'épistolier et son public en France au
xvii* siècle». Travaux de linguistuiue et de littérature, li : 2, 1973, p. 9).
92 Diderot épistolier
Je vous ai voué un attachement éternel. Vos noms sont gra-
vés là , Fun à côté de l'autre, pour n'en être jamais effacés.
Conservez aussi le mien dans vos cœurs.
(...)
Si vous parlez de moi quelquefois, sans cesse je pense
à vous.
Vous ravir à tout l'univers, vous transporter dans quel-
que recoin du monde où je puisse vous voir, vous entendre,
vous aimer, vous adorer, vous avoir tout entières, être tout
entier à vous, voilà la vision qui ne me quitte point. Com-
bien je donnerois d'années, pour quelques unes de celles-là !
(IV, 206)
Le rêve de fusion amoureuse est parfois décrit encore plus minu-
tieusement, mais toujours sur le mode de l'utopie:
Dépêchez-vous. Faites-moi préparer une niche grande
comme la main, proche de vous, où je me réfugie loin de
tous ces chagrins qui viennent m'assaillir. [ . . . ] Est-il prêt, ce
petit azile ? Veux- tu le partager ? Nous nous verrons le ma-
tin ; j'irai, tout en m' éveillant, sçavoir comment ta nuit s'est
passée ; nous causerons ; nous nous séparerons pour brûler
de nous rejoindre; nous dînerons ensemble; nous irons
nous promener au loin, jusqu'Ã ce que nous ayons rencon-
tré un endroit dérobé où personne ne nous aperçoive. Là ,
nous nous dirons que nous nous aimons, et nous nous
aimerons; nous rapporterons sur des fauteuils la douce et
légère fatigue des plaisirs, et nous jouerons, si le songe se
fait trop attendre. Nous souperons d'appétit, car nous en
aurons. Nous irons sur une couche bien molette, l'âme con-
tente, l'esprit libre, le corps sain, attendre un lendemain
aussi beau que la veille et nous passerons un siècle pareil,
sans que notre attente soit jamais trompée. Le beau rêve !
(V, 60)
Rêver épistolairement d'une utopie amoureuse («dans quelque
recoin du monde» ou en un «petit azile»), c'est vivre enfin la
fusion avec l'autre («vous avoir tout entières, être tout entier Ã
vous»), espérer la fin de l'absence et de la douleur qu'elle en-
Le temps épistolaire 93
traîne («l'âme contente, Tesprit libre, le corps sain»), souhaiter
Tabolition du temps par la répétition sans fin du bonheur («at-
tendre un lendemain aussi beau que la veille») et, à défaut d'im-
mortalité, par une longévité exceptionnelle («nous passerons un
siècle pareil») — mais c'est aussi souhaiter, sans pouvoir le dire,
la fin de la correspondance^^ L'utopie («la vision qui ne me
quitte point », « Le beau rêve ! ») est source de plaisir, et de déplai-
sir : « Malgré toutes les promesses que je me suis faites de ne me
plus promettre rien, je ne sçais pourquoi je me flatte que cette
lettre sera la dernière que je vous écrirai» (III, 260) ; «cette lettre
sera-t-elle enfin la dernière?» (III, 267); «Voilà la 44* datée
d'Isle, et je recevrai aujourd'huy la 45' datée d'Isle ; et plût à Dieu
que ce soit la dernière» (IV, 226). Le fiitur est dysphorie (impli-
cite) et euphorie (explicite^^).
Cette conception de l'utopie amoureuse est inséparable de
la réflexion de Diderot sur la postérité: au temps douloureux
qu'est le présent, pour l'amoureux comme pour l'homme de let-
tres, répond un temps réparateur, le futur. Si l'amant rêve d'une
éventuelle fiision avec sa maîtresse après la mort, l'écrivain ne
25. L'utopie amoureuse est représentée, durant l'année 1759, par les
nombreuses allusions de Diderot à un petit château dans lequel lui, Sophie et
quelques personnes choisies se réfugieraient. Au terme du séjour dans ce châ-
teau, il y aurait la mort : « Nous nous fermerons tous les yeux les uns aux autres
dans le petit château; et le dernier sera bien à plaindre, n'est-ce pas?» (II, 195).
On trouve les allusions à cette « maison bénie », exempte de tout faste, dans les
lettres 127, 132, 133, 140 et 141 du volume II. Outre ce «château» et l'^azilc»
dont il a été question auparavant, Diderot rêve aussi d'un «chiostre» où fuir
les «méchants» (III, 196) et d'une «cahute» dans laquelle Uranie ne pourrait
pénétrer (III, 312). «Uranie» est le surnom, choisi par Diderot, de Marie-
Charlotte VoUand (madame Legendre), la soeur cadette de Sophie.
26. II l'est dans la correspondance amoureuse, dont c'est un lieu com-
mun, comme dans la correspondance amicale. En mai 1769, Diderot écrit Ã
Falconct : « Je reçois vos amitiés et celles de mad"* CoUot comme vous recevrez
les miennes, quand je vous les porterai. Ah ! quel moment, mon ami ! Si nous
avons la force de parler, c'est que nous ne nous aimons pas autant que nous le
croyons» (IX, 57-58). En revanche, «Le pressentiment de la peine ne trompe
guères les hommes», confie-t-il à Grimm en 1759. «Vous ne mourrez point
dans mes bras. |c ne mourrai point dans les vôtres ; ne croyez point cela, mon
ami. Il viendra quelque secousse qui jettera l'un à mille lieues de l'autre. Et
pourquoi voulez-vous que l'avenir soit mieux que le passé?» (II, 165)
94 Diderot épistolier
conçoit son véritable public qu'éloigné de lui dans le temps, mais,
dans les deux cas, il s'agit peut-être d'une «chimère» (Diderot
utilise effectivement ce mot dans les deux contextes ; voir II, 283-
284 et VI, 265). Diderot destine V Encyclopédie à ses « neveux», de
même qu'il écrit à Falconet d'attendre ses défenseurs à venir plu-
tôt que d'être blessé par ses détracteurs actuels, voués qu'ils sont
à l'oubli. Sa querelle avec Rousseau lui permet, dans une lettre de
septembre 1768 Ã Falconet, de se dessiner en homme patient,
assuré que l'histoire reconnaîtra tôt ou tard ses vertus.
C'est, mon ami, que la méchanceté n'a que son moment.
C'est qu'il faut tôt ou tard que la peine boiteuse atteigne le
coupable qui fiiit devant elle. C'est que le tems suscite un
vengeur à la vertu ; et ce vengeur, il est près de nous, il est
loin, dans un grenier obscur, sur un trône, à Paris, Ã
Pétersbourg, je ne sçais ou; mais il ne manque jamais de
paroître. Il ne s'agit que d'attendre. J'ai attendu. Il a paru,
et le même moment nous a vengés, toi des injustices de ton
pais, moi de la perfidie d'un ami.
Cher ami, profite de cette leçon; laisse faire les mé-
chants; fais le bien; attens, et sois heureux (VIII, 108).
Cette leçon de stoïcisme est-elle autre chose qu'un appel à la
postérité? Le temps — et particulièrement le futur — est bel et
bien ce qui « console » et « répare » ; il « éclaircit tout^^ ».
27. VIII, 136. Diderot défend particulièrement cette position dans les
lettres qui composent La dispute sur la postérité : « Ne dédaignez pas mes deux
lignes. Ces deux lignes resteront, le tems anéantira tout, excepté ce que j'écris »
(VI, 82). Si La dispute est le texte de Diderot qui pousse le plus loin la réflexion
sur la postérité, il en est également d'autres qui l'abordent, ainsi tel article pour
la Correspondance littéraire de Grimm que Georges Roth a publié comme s'il
s'agissait d'une lettre : « Je sens bien, je juge bien ; et le tems finit toujours par
prendre mon goût et mon avis. Ne riez pas : c'est moi qui anticipe sur l'avenir,
et qui sçais sa pensée» (V, 206), ou cette remarque dans une lettre publique Ã
la comtesse de Forbach : « Le méchant ne dure qu'un moment ; le grand homme
ne finira point» (XII, 37). La lettre familière n'est pas exempte de ce genre de
déclarations: «Je dirai toujours, et j'attendrai que le tems me justifie à vos
dépens» (à Vialet, VII, 184-185). La belle assurance de Diderot ne se dément
pas : « Je ne mourrai pas sans avoir imprimé sur la terre quelques traces que le
Le temps épistolaire 95
Les diverses modalités temporelles de Tabsence ne s'ex-
cluent pas mutuellement ; certaines lettres, au contraire, les mê-
lent. Le 2 juin 1759, Diderot écrit ainsi à Sophie:
Venez, ma Sophie, venez. Je sens mon cœur échauffé. Cet
attendrissement qui vous embellit va paroître sur ce visage.
Il y est. Ah que n êtes-vous à côté de moi pour en jouir !
[...] Et pourquoi s*opiniâtrent-ils à troubler deux êtres,
dont le ciel se plaisoit à contempler le bonheur? Ils ne
sçavent pas tout le mal qu'ils font; il faut leur pardonner (II,
146).
Uappel lancé à Sophie dans le présent de la lettre («Venez, ma
Sophie; venez»), la description d'une scène à venir («Cet atten-
drissement [...] va paroître sur ce visage»), renonciation expH-
cite du regret (« que n'êtes- vous à côté de moi pour en jouir») et
de la nostalgie («le ciel se plaisoit à contempler le bonheur»), et
finalement la constitution d'un couple idéalisé opposé à la
mauvaiseté d'un monde inconscient de celle-ci («Ils ne savent
pas tout le mal qu'ils font^*»), désignent le lieu d'où s'exprime
tout épistolier: l'autre est ailleurs alors qu'il devrait être ici; le
présent, à cause de l'absence de l'autre, est un temps douloureux
auquel l'épistolier doit substituer un autre temps — qu'il s'agisse
du passé («le ciel se plaisoit») ou du futur («Cet attendrissement
[...] va paroître sur ce visage»).
tcms n'effacera pas» (XIV, 42), écrit-il au D' Clerc au sujet du projet d'une
Encyclopédie russe auquel il adhère temporairement, mais qui ne sera jamais
mené à terme.
28. L'idéalisation du couple est renforcée par l'emploi du pronom per-
sonnel «ils» qui a valeur d'indéfini puisqu'il ne renvoie à aucun antécédent
clairement identifiable. De plus, ce rappel des paroles du Christ sur la croix, et
l'évocation du ciel qui le précède, soulignent « l'imprégnation qu'exerce sur le
langage la persistance des traditions religieuses» (Anne-Marie Chouillet et
Jacques Chouillet, «Le Ciel de Diderot», dans Catherine Lafarge (édit.),
Dilemmes du roman. Essays in Honor of Georges May, Saratoga (Californie),
Anma Libri, coll. «Stanford French and Italian Studies», 65, 1989, p. 102).
L'enquête lexicale d'Anne-Marie Chouillet et lacques Chouillet sur « Le Ciel de
Diderot » fait d'ailleurs appel aux Lettres à Sophie Votland. |ean Varloot avait
déjà signalé le foisonnement des « expressions d'origine chrétienne » dans l'en-
semble de la correspondance (XV, 114 n. 6).
96 Diderot épistolier
Les lieux mêmes sont marqués par le temps. En fait, dès que
Diderot quitte Paris — pas nécessairement pour la campagne —
son rapport au temps se modifie. Il écrit aux dames VoUand, de
La Haye : « C'est ici qu'on employé bien son tems. Point d'impor-
tuns qui viennent vous prendre toutes vos matinées. Le malheur
est qu'on se couche fort tard, et qu'on se lève de même. Notre vie
est tranquille, sobre et très retirée» (XIII, 32). Dans une lettre Ã
madame de Maux, en 1769, Diderot se fait lyrique à propos de ce
qu'est le temps à la campagne:
Est bien mal né, est bien méchant, est bien profondément
pervers, celui qui médite le mal au milieu des champs. Il
lutte contre l'impulsion de la nature entière qui lui répète
à voix basse et sans cesse, qui lui murmure à l'oreille:
Demeure en repos, demeure en repos, reste comme tout ce
qui t'environne, dure comme tout ce qui t'environne, jouis
doucement comme tout ce qui t'environne, laisse aller les
heures, les journées, les années, comme tout ce qui t'envi-
ronne, et passe comme tout ce qui t'environne. Voilà la
leçon continue de la nature (IX, 186).
Le texte mime son objet. Si la nature «entière» répète «à voix
basse et sans cesse» son message, l'épistolier ne fait pas autre-
ment : trois fois l'adverbe « bien », deux fois « demeure en repos »
et «qui lui», cinq fois «comme tout ce qui t'environne». À la
campagne («au milieu des champs»), le temps est différent de
celui de la ville (il est toujours le même), mais surtout il redevient
propriété de l'homme, qui peut choisir de le «laisse[r] aller^'».
Havre de repos et de bonheur («jouis doucement»), la campagne
est ce lieu où le temps redevient humain.
29. La vie urbaine, « en comparaison de celle des champs », est un « en-
fer» (III, 218), répète souvent Diderot à Sophie. Voir: II, 230; III, 153 et 165
V, 19i-192;X, 95;XV. 78.
Le temps épistolaire 97
Écriture, réception, lecture
Parce que Tépistolier investit la lettre de la mission ci*assurer une
simultanéité par-delà Fabsence, il se donne souvent à voir au
moment de Técriture de la lettre, de sa réception ou de sa lecture,
du contact physique avec ce qui remplace l'absent ou est appelé
à le remplacer, lui, auprès de cet absent. En septembre 1772,
bouleversé par le mariage de sa fille, Diderot écrit à Grimm.
Bonjour, mon ami ; bonjour, mon tendre ami. Mon âme est
devenue si douloureuse que je ne vois rien, n entens rien,
sans émotion. Tout m'affecte. J'ai ouvert votre billet en
pleurant; je l'ai lu en pleurant; je vous écris en pleurant.
Cependant il n'y a pas sujet. Je me le dis, et je n'en pleure
pas moins (XII, 128).
Les situations de réception («J'ai ouvert»), de lecture («je l'ai
lu») et d'écriture («je vous écris») ne sont pas toujours aussi
chargées émotivement («en pleurant» est répété trois fois), mais
toujours elles constituent, pour les épistoliers, des instants privi-
légiés^.
La situation d'écriture donne lieu à des notations diverses.
Les lieux d'où l'on écrit sont nommés, surtout s'il ne s'agit pas de
la maison parisienne-^' : de la campagne (XV, 34), de chez ma-
dame Volland à Isle — «Je laisse tout, pour vous marquer le
plaisir que j'ai d'être dans un lieu que vous avez habité» (II, 231)
— , de chez le curé de Guémont — « c'est de là que je vous écris
avec la plume du curé» (II, 223) — , de chez Le Breton (III, 352;
IV, 47-48, 109 et 1 17; V, 64), de chez Grimm (II, 269-270, 272 et
277), de chez Falconet à Saint-Pétersbourg (XIII, 66), de chez
Damilaville (III, 218, 245 et 253). C'est de chez ce dernier que
Diderot écrit, le 19 octobre 1761 :
30. Jean-Philippe Arrou-Vignod a noté ce «Plaisir propre aux écrits
intimes: les brusques, bouleversantes invasions du temps de l'écriture dans le
récit» {op. cit., p. 41).
31. L'épistolier ne fait exception que pour se décrire, au bénéfice de
Catherine II, en bon père de famille: «C'est du sein de ma famille que j'ai
l'honneur d'écrire à Votre Majesté» (XIV, 118; voir aussi XIV, 176).
98 Diderot épistolier
Ne soyez point surprise du décousu de tout ceci. Thiriot,
d*Ainilaville et quelques autres personnes font un bruit
horrible au milieu duquel je vous écris. C'est une incom-
modité à laquelle je suis souvent exposé ; mais ici du moins
je ne crains point que la curiosité s'approche de moi sur la
pointe du pied, et vienne, penchée sur mon épaule, lire les
lignes que je lui dérobe (III, 344).
Souvent, il dit à Damilaville (III, 220; VIII, 169-170), à madame
d'Épinay (IX, 49-51) ou à Sophie qu'il a décidé de leur écrire en
les attendant, chez eux, d'où ils sont temporairement (espère-t-il)
absents. Les jours de la semaine ou les moments de la journée
choisis pour écrire sont le fruit de notations innombrables et
participent de la construction d'un temps commun : écrivant « Il
est minuit. Je tombe aussi de sommeil» (VII, 153; voir aussi IV,
119), l'épistolier se situe dans la même temporalité que Sophie
(«aussi»). Diderot n'hésite pas à écrire dans le noir s'il le faut:
chaque moment passé auprès de Sophie, même s'il ne s'agit que
d'un moment d'écriture, est chéri par le destinateur. Il faut en
profiter jusqu'au bout : « Adieu. Je ne sçaurois vous quitter tant
qu'il me reste un quart d'heure et que je suis à côté de vous, ou
tant qu'il me reste une ligne de papier blanc et que je vous écris »
(III, 261) ; «Adieu, mon amie. Bonsoir. La lumière et le papier me
manquent en même tems» (V, 66). S'il lui faut s'interrompre, ce
n'est pas de son propre chef.
Quand il écrit, Diderot se sait près de Sophie, même si elle
n'est pas consciente de cette coïncidence — c'est encore un des
paradoxes de la lettre.
Je ferois tout aussi bien de continuer à vous écrire ; car il est
deux heures du matin, et cette singulière aventure ne me
laissera pas dormir.
Vous dormez, vous. Vous ne pensez pas qu'il y a Ã
soixante lieues de vous un homme qui vous aime et qui
s'entretient avec vous tandis que tout dort autour de lui.
Mais demain, je serai une de vos premières pensées (V, 185).
Le sommeil, qui devrait pourtant séparer les amants («Vous
dormez, vous»), déjà éloignés physiquement l'un de l'autre
Le temps épistolaire 99
(«soixante lieues»), finit par les unir: il est à la fois leur décor
commun (« tout dort» autour de Diderot), ce qui oblige Tépisto-
lier à écrire («cette singulière aventure ne me laissera pas dor-
mir») et le moment de la communication, sinon de la conversa-
tion («qui s'entretient avec vous»). Le temps de l'écriture est,
dans le meilleur des cas, cette plage de communication dans
une relation placée sous le signe de la séparation. Même si elle
dort, Sophie, écrit Diderot, aura pour lui « une de [ses] premières
pensées" ».
Avant que d'être un texte, la lettre est toujours une chose
dont l'apparence même unit les épistoliers, parfois jusqu'au trou-
ble. Sa réception peut devenir une épreuve:
Je regrette un jour qui me tient éloigné de vous. Je regrette
aussi cette lettre qui m'attend à présent à Isle. Elle est entre
les mains de votre mère ; elle y restera trop de tems. Je re-
doute le moment où elle me la remettra. Comment me l'of-
frira-t-elle? Comment la recevrai-je? Nous serons troublés
tous les deux. Elle verra mon trouble ; je devinerai le sien ;
nous garderons le silence, ou, si nous parlons, je sens que je
bégaierai, et je n'aime pas à bégayer. Et vous croyez que
j'auroi le courage de demander une plume et de l'encre
pour vous écrire? Vous me connoissez bien! (II, 207).
Même si elle est une offrande («Comment me Toffrira-t-elle?»),
la lettre reste porteuse d'une menace (trouble, bégaiement), que
l'épistolier énonce pour mieux montrer qu'il n'y cédera point
(«Vous me connoissez bien!»).
À d'autres moments, la réception de la lettre transporte
tellement de joie l'épistolier que le commerce épistolaire éclipse la
rencontre virtuelle avec la femme aimée.
32. L'union dans le sommeil est fréquemment évoquée par Diderot:
« Bonsoir, mon amie. Je m'en vais achever la nuit avec vous. Dormez un petit
moment avec moi» (V, 128). Voir aussi: III, 46-47 et 352; IV, 93. L'écriture
nocturne est représentée ailleurs: «comme je me retire de très bonne heure,
j'espère vous donner une de ces nuits chaudes qu'on ne sçauroit dormir, et vous
mettre un peu au courant de ma vie» (IX, 80).
100 Diderot épistolier
Non, mon amie, votre présence même n auroit pas fait sur
moi plus d*impression que votre première lettre. Avec quelle
impatience je Tattendois ! Je suis sûr qu'en la recevant mes
mains tremblaient, mon visage se décomposait, ma voix
s'altérait, et que, si celui qui me l'a remise n'est pas un
imbécile il aura dit : Voilà un homme qui reçoit des nouvel-
les ou de son père, ou de sa mère ou de celle qu'il aime. Au
même moment, je venais de faire partir un billet où vous
aurez vu toute mon inquiétude (II, 289).
Le trouble, dont la vraisemblance est renforcée par la simulta-
néité de la réception de la lettre avec l'expédition d'un message
inquiet («Au même moment»), agite toujours le destinataire
(mains qui tremblent, visage qui se décompose, voix qui s'altère),
mais l'enjeu de l'épistolaire s'est déplacé: la lettre possède alors
un pouvoir plus grand que l'absente qui l'écrit (« Non, mon amie,
votre présence même n'auroit pas fait sur moi plus d'impression
que votre première lettre»). Le corps de la lettre est porteur d'un
symbolisme plus fort que celui de la maîtresse ; il le remplace. Le
temps de la réception de la lettre est plus euphorique que celui de
la rencontre des amants.
Le temps de la lecture devient aussi, sous la plume de Dide-
rot, une figure du partage. Ce temps commun peut être le pré-
sent : « Croyez- vous, mon amie, que je ne me sois pas dit là dessus
tout ce qui se passe à présent dans votre tête?» (V, 221) Il peut
également s'agir du futur. Le 10 septembre 1760, Diderot déplore
que Sophie n'ait pas reçu la Tancrède de Voltaire qu'il lui a en-
voyée :
Je me disois: Quel plaisir elle aura dans cet endroit! Elle
n'entendra jamais cet Eh bien, mon père? sans fondre en
larmes. J'unissois mes sensations aux vôtres. J'étois en-
chanté que, séparés par une distance de soixante lieues,
nous éprouvassions un plaisir commun ; et voilà que vous
n'avez pas encore reçu cet envoi (III, 62).
Il y a un temps de la lecture de la lettre. Diderot et ses correspon-
dants y sont ensemble, leur pensée coïncide, la distance géogra-
phique n'existe plus:
Le temps épistolaire 101
Adieu, mesdames et belles amies. Ne me regrettez pas
autant que vous êtes regrettées ; cela vous feroit trop de mal.
La véritable amitié ne s'affoiblit pas par la distance, et mon
cœur touche le vôtre comme si nous étions au coin du
même foyer (XIII, 16; voir aussi VII, 123).
Une intimité est possible, malgré Tabsence — en fait : grâce à elle.
La distance est abolie, la séparation refusée. Dans ce temps idéal,
la réciprocité est totale : « Je regretterois beaucoup la lettre [si elle
était perdue], parce que j*ai eu grand plaisir à Técrire, parce qu'on
aura grand plaisir à la lire » (VII, 211) ; « Je ne sçais pourquoi je
ne passe pas mes journées à vous écrire ; j'ai tant de plaisir à vous
lire!» (VII, 136).
Pourtant, le temps de la lettre n est pas imperméable à celui
du monde extérieur. Dans Les posthumes (1786-1796) de Restif de
la Bretonne, le personnage de De Fontlhète, se sentant irrémédia-
blement malade, écrit une série de lettres à sa femme qu'on doit
continuer à lui envoyer pendant une année après sa mort et sans
lui annoncer celle-ci^^. Ce que donne à lire cette situation, c'est
que le temps de la lecture de la lettre est aussi celui de l'illusion :
la mort a déjà remplacé l'absence ponctuelle, sans que la destina-
taire le sache. Il est vrai que la lettre est une présence, la
coalescence de nombreuses temporalités: celles de ce qui est
narré, de celui qui narre et de celui qui lit, de qui envoie et reçoit,
de l'amour et de son prolongement infini, mais elle génère par-
fois un temps cruellement faux.
33. Voir Janet Altman, op. cit., p. 132-133.
102 Diderot épistolier
Bis
Il n'est sottises, pour vous plaire,
Qu'on ne fît chez nos bons aïeux,
Et qu'aujourd'hui pour vos beaux yeux
On ne soit tout prêt à refaire.
Diderot, «Vers aux femmes»,
1" septembre 1771
(LEW, IX, 619)
La répétition — ce temps figé, toujours le même — est omnipré-
sente dans la correspondance de Diderot. Elle prend principale-
ment deux formes: celle du cœur est posée comme pure
positivité, c*est celle de l'amoureux ou de l'ami qui ne change
pas ; celle du monde est de l'ordre du contingent. Souvent expri-
mée par des serments, elle représente aussi, dans certains cas, un
danger, une menace. Elle fait par ailleurs appel à des procédés
rhétoriques spécifiques: anaphores, verbes de répétition, anti-
métaboles. Dans ses réalisations multiples, elle désigne un des
traits essentiels de la lettre : celle-ci est une expérience constam-
ment revécue, un texte que les circonstances obligent à relire.
La répétition du cœur se manifeste par de nombreuses pro-
messes de fidélité et de constance. Dès 1743, Diderot écrit à sa
femme, Anne-Toinette Champion: «Je suis toujours le même;
mais combien je vous trouve changée^'' » ; seize ans plus tard, c'est
à Sophie VoUand qu'il dira que la constance est « la plus difficile
et la plus rare de nos vertus» (II, 277); en 1777, enfin, c'est sa
fille Angélique qui recevra ces mots: «je suis l'homme du monde
le moins inconstante^ ». Les nombreux serments d'amour éternel
34. 1, 46. Cette déclaration contient deux syntagmes qui sont repris dans
d'autres lettres. À madame d'Épinay, en 1767: «je suis toujours le même, et j'ai
même la vanité de douter que je puisse devenir meilleur en changeant » (VII,
156). Aux dames Volland, en 1774: «Vous êtes bien injustes si vous ne croyez
pas que je vous rapporte les mêmes sentiments que j'avois en me séparant de
vous. Ce n'est pas mon cœur, ce seront vos âmes qui seront changées » (XIII,
224).
35. XV, 44. La constance est un sentiment que Diderot épistolier pro-
meut fréquemment, auprès de femmes différentes: I, 38; II, 181-182; III, 78;
XI, 17; XV, 44. Elle est soumise à la raison: «Je suis constant dans mes goûts.
Le temps épistolaire 103
constituent une des figures de la répétition, soit qu'on les formule
soi-même — « je te répète tous les serments que je t'ai faits tant
de fois» (I, 37) ; « Je vous l'ai dit cent fois» (II, 266) ; « ce que je
vous ai promis mille fois^ » — soit qu'on les exige de l'autre —
«Continuez de vous bien porter. Àimez-moi, dites-le-moi.
Aimez-moi tendrement, dites-le-moi souvent» (III, 81). Les let-
tres de fin d'année et d'anniversaire (à sa sœur Denise, à Sophie,
à Catherine II) mettent en scène cette répétition des jours et donc
des sentiments: «Les pères, les mères, les enfants et les petits-
enfants, tous ceux qui m'entourent et qui vous doivent leur bon-
heur, renouvellent au commencement de cette année les vœux
qu'ils font tous les jours pour Votre Majesté» (XIV, 176). Tel
passage sur la douleur de la séparation et sur la permanence de
l'amour est fondé sur de « vieilles preuves » que Sophie trouvera
« toujours nouvelles» (V, 40). Au cœur de l'appel à l'autre se love
toujours cette présence du même : « Tenez, mesdames et bonnes
amies, je suis et serai le même tant que je vivrai» (IX, 102);
« Mademoiselle Volland, c*est comme le premier jour ; et quand
nous nous reverrons, ce sera comme la première fois » (VII, 178) ;
« Bonjour, Mad"' Volland. Mon cœur est le même. Je vous l'ai dit,
et je ne mens pas» (X, 160). Situation extrême, Diderot en vient
même à faire passer la répétition avant l'amour : « Ah ! Sophie,
Ce qui m'a plu une fois me platt toujours, parce que mon choix m'est toujours
motivé. Que je haïsse ou que j'aime, je sçais pourquoi » (II, 208 ; voir XVI, 53).
Elle le distingue des Langrois, qu'il caractérise par leur « inconstance de girouet-
tes» (II, 207), ou du «satyre» Georges Le Roy, «plus inconstant encore que
libertin» (III, 147). À son départ pour la Russie, Diderot rassure ses amis —
Jean Devaines, madame d'Épinay, Grimm — sur sa constance : « La différence
des degrés de latitude ne changera rien à mes sentimens ; et vous me serez chère
sous le pôle, comme vous me l'étiez sous le méridien de Cassini (Paris] » (Ã
Sophie Volland, XIII, 42).
36. X, 139. Le syntagme «cent fois» est récurrent: «vous me feriez
mourir cent fois» (I, 28) ; «Tel eût été Néron, qui s'est dit cent fois» (III, 213) ;
«ce que j'ai désiré cent fois» (IV, 39-40); «je l'aurois embrassé cent fois» (IV,
140); «vous valez cent fois mieux {...]» (V, 126. Ces paroles sont attribuées Ã
d'Holbach.); «Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois j...) ?» (VU, 143); «je
te l'ai déjà dit cent fois et je te le répète» (VIII, 87); «le vous l'ai dit cent fois.
Monsieur, et je vous ai toujours dit vrai» (IX, 171); «|e te bénis dix fois, cent
fois, mille fois» (XII, 127); etc.
104 Diderot épistolier
vous ne m*aimiez pas assez, si vous m'aimez aujourd'hui davan-
tage» (II, 158). L'épistolier semble alors préférer un sentiment
amoureux toujours semblable à celui qui changerait et, par effet
de retour, viendrait modifier ce que lui croyait.
L'écriture épistolaire est soumise à la même répétition, par-
ticulièrement lorsqu'il est question du pacte épistolaire. L'écriture
des lettres se fait «aux jours accoutumés» (V, 176). On y trouve
un contenu toujours le même: «c'est par vous aimer qu'il faut
que je commence ou que je finisse» (III, 180). Dès 1760, Diderot
indique que le texte de ses lettres à Sophie est une reprise de celui
des années antérieures: «Voilà , ma bonne amie, notre causerie
[avec le père Hoop]. Elle vous amusoit l'an passé. Pourquoi vous
ennuyeroit-elle cette année?» (II, 131), car la vie elle-même est
une reprise: «Me voilà donc aux mêmes lieux où j'étois l'an
passé. Y suis-je plus heureux? Non» (III, 85). À Falconet, il an-
nonce qu'il se répétera : « Mon ami, faites leur un beau cheval ; ce
sera le refrain de toutes mes lettres» (IX, 81-82), ou qu'il évitera
de le faire pour ne pas troubler son bonheur: «je me garderai
bien de corrompre votre bonheur par l'éternelle histoire de mes
peines» (IX, 42-43). En 1769, il décrit «le remors continuel de
[se] dire perpétuellement » qu'il n'a pas écrit, alors qu'il aurait dû
le faire (IX, 229).
Le temps social n'est pas différent du temps intime. Quand
il ne rêve pas d'une nouvelle vie («Ah! si c'était à recommen-
cer!», V, 37), Diderot, seul, doit se contenter de refaire constam-
ment les mêmes gestes, qu'il soit à Paris :
Dans l'absence de tous mes amis dispersés autour de Paris,
mes journées sont assez uniformes. Se lever tard, parce
qu'on est paresseux ; faire répéter à sa petite fille un chapitre
d'histoire et une leçon de clavecin ; aller à son atelier ; cor-
riger des épreuves jusqu'à deux heures ; dîner, se promener,
faire un piquet, souper, et recommencer le lendemain (IV,
171),
ou au Grandval, en 1759:
Notre vie est toujours la même. On travaille, on mange, on
digère si l'on peut, on se chauffe, on se promène, on cause.
Le temps épistolaire 105
on joue, on soupe, on écrit à son amie, on se couche, on
dort, on se lève, et Ton recommence le lendemain (II, 290),
comme en 1767:
Nos journées ici se ressemblent toutes. Nous nous levons de
bon matin. Nous déjeunons gaiement. Nous travaillons.
Nous dînons ferme et longtems ; nous digérons en plaisan-
tant sur de grands canapés. Nous faisons deux ou trois tours
d*un passe-dix ruineux. Nous prenons nos bâtons, et nous
faisons des promenades immenses. De retour, nous nous
mettons tous en bonnet de nuit. Cohault et la baronne
prennent leurs luths ; ou nous prenons des cartes. Le souper
sonne. Nous soupons, car il faut souper sous peine de dé-
plaire à la maîtresse de la maison. Après souper nous cau-
sons; et cette causerie nous mène quelquefois fort loin.
Nous nous couchons dans des lits si bons qu'on n'y sçauroit
dormir, et le lendemain nous recommençons".
La vie de société se répète^®.
37. VII, 139-140; voir aussi: III, 62; VII, 148-149. La même expression
— «Le lendemain nous recommençons» (II, 264) — clôt une autre présenta-
tion des journées du Grandval. On notera la ressemblance entre ces descriptions
et celle de l'utopie amoureuse du «petit azile» (V, 60).
38. Il est possible que ce soit là un souhait partagé par plusieurs des
contemporains de Diderot. C'est du moins ce que peut laisser croire, chez
Rousseau, tel passage des Rêveries: «Après le souper, quand la soirée était belle,
nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la ter-
rasse pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon,
on riait, on causait, on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le
tortillage moderne, et enfin l'on s'allait coucher content de sa journée et n'en
désirant qu'une semblable pour le lendemain » {Les rêveries du promeneur soli-
taire, texte établi, avec introduction, notes et relevé de variantes par Henri
Roddier, Paris, Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1960, p. 69) ou de La nou-
elle Hêloise: «Tous les soirs, Julie, contente de sa journée, n'en désire point une
différente pour le lendemain, et tous les matins elle demande au ciel un jour
semblable à celui de la veille; elle fait toujours les mêmes choses parce qu'elles
sont bien, et qu'elle ne connaît rien de mieux à faire» {Julie ou La nouvelle
Héloise. Lettres de deux amants habitants d'une petite ville au pied des Alpes
recueillies et publiées par Jean-Jacques Rousseau, introduction, chronologie, bi-
bliographie, notes et choix de variantes par René Pdmeau, Paris, Garnier, coll.
Classiques Garnier», 1960, p. 539).
106 Diderot épistolier
Plus rarement, la répétition, plutôt que d'être de Tordre du
constat, représente un danger. Il peut s'agir d'un geste qui, une
fois fait, ne cesserait de se reproduire, pour en venir à miner la
relation amoureuse, soit en modifiant cette relation : « Je ne sçais,
mais si je vous étois une fois infidèle, il me semble que je ne m'en
tiendrois pas là . Il ne faut donc pas commencer» (IV, 66), soit en
modifiant le commerce qui en est le support : « Mais il ne faut pas
que ce silence dure. Si c'est ainsi que vous débutez, dans un mois
vous ne songerez non plus à moi que si je n'existois plus» (IX,
71). Il peut également s'agir d'une des figures de la récurrence de
l'absence, comme dans la lettre à Grimm du 9 juin 1777 : « On dit
que vous rapparoîtrez en septembre prochain. Je n'en crois rien.
J'efface le prochain ; et je dis : le mois de septembre revient tous
les ans» (XV, 62). La répétition («rapparoîtrez», «revient»),
dans de telles conditions, est dysphorique.
La répétition peut encore être vécue sur le mode dyspho-
rique, mais par la faute de Diderot lui-même: la menace n'est
plus alors le fait du destinataire et elle prend le visage de la
mise au défi (ce procédé est commun à plusieurs lettres). Le 30
novembre 1765 (V, 193), par exemple, Diderot se plaint à Sophie
de ne pas avoir reçu de lettres d'elle: «Je ne sçais que devenir»,
lit-on en incipit.
J'ai toutes sortes d'occupations autour de moi, et aucune ne
me convient. Je voudrais sortir, et je sens qu'en quelque
endroit que j'aille, j'y porterai et trouverai l'ennui. Le
domestique de Grimm [qui agit comme intermédiaire entre
Diderot et Sophie] ne m'a point apparu, et demain diman-
che, s'il faut que je revienne à vuide de la rue neuve Luxem-
bourg, il est sûr que je serai l'homme du monde le plus
inquiet et le plus malheureux^^.
39. Le thème de l'inquiétude est consubstantiel à celui du silence. On le
voit chez Diderot (II, 289; III, 43-44, 50, 251, 253 et 305; VIII, 191 ; IX, 80, 85
et 229; X, 117, 160 et 187; XI, 143; XIII, 42 et 83; XIV, 34, 55 et 218; etc.)
comme chez Chompré : « Les courriers se succèdent, mon cher ami et je ne
reçois plus de tes nouvelles. Pour le coup, je ne puis pas ne pas être inquiet. Je
ne t'écrirai plus que quelques lignes de courrier jusqu'à ce que je sache le motif
Le temps épistolaire 107
Le silence épistolaire de Sophie est vécu comme présent doulou-
reux, mais également comme avenir menaçant: pas de lettres
aujourd'hui, pas de lettres demain. Se déclarant incapable de
subir une telle épreuve, Tépistolier a alors recours à la mise au
défi: «Et vous croyez que, si c'étoit à recommencer, je vous
aimerois, ni vous ni aucune autre ; que je ferois assez peu de cas
du repos, de la liberté, du sens commun, pour le confier derechef
à personne? Cassez moi aux gages, seulement une fois, pour
voir.» Uabsence de répétition («recommencer», «derechef»)
viendrait mettre fin à la dysphorie, comme si une rupture radi-
cale (la fin de l'amour) valait mieux que le silence des lettres.
Rhétoriquement, l'importance de la répétition est soulignée
de trois façons principales''^. D'abord par le recours à l'anaphore :
Cette mère empêchera donc toutes les choses douces et in-
nocentes que nous méditerons ? Dites-lui qu'on peut arran-
ger les deux portraits comme il lui plaira. . . ; dites-lui que je
suis un homme de bien ; que rien ne me fera changer pour
vous... ; dites-lui que la plus grande considération dans la
mémoire des hommes m'est assurée...; dites-lui que j'ai
atteint l'âge où l'on ne change plus de caractère... ; dites-lui
combien je serois flatté, combien vous seriez heureuse de
tenir, de sentir, de regarder elle et moi, moi et elle...^'
de ce silence et dans une quinzaine de jours, s'il ne me parvient aucun éclair-
cissement, je m'adresserai à Madame de Boissy qui peut-être m'apprendra ce
que j'en dois penser» {op cit., p. 241; voir aussi p. 163 et 181). Si le mot
inquiétude est fréquent, le thème peut cependant être exprimé de diverses fe-
çons: «Toutes ces idées font mon supplice» (VU, 217); «Ce silence me chif-
fonne» (X, 127); etc.
40. Pour les définitions des procédés étudiés, voir le Gradus de Bernard
Du PRIEZ {Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris. Union générale
d'éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, 541 p.).
41. II, 147. Pour des exemples d'autres anaphores, on verra: I, 157, 190,
220 et 240; II, 190, 201, 228, 230, 283-284, 284. 285, 285-286, 300 et 31 1 ; III,
46-47, 52, 62, 99, 210, 248-249, 267 et 316; IV, 56, 64, 93. 101. 122-123 (dans
cette lettre à Sophie Voliand, se lit une triple anaphore: des «que», des «parce
que», des «ce n'est plus»), 165-166 (neuf «c'est que», quatre «que») et 206; V,
47-48. 48-49, 71-72, 73, 78, 125, 178. 190-191, 200 et 236; VI, 103 et 178; VU,
60, 70, 1 16, 139 et 189; VIII, 32, 36-37, 38-39, 75, 108. 127, 128, 135. 147. 152.
169, 201 et 231 ; IX, 22, 29, 31-32, 33, 34-35, 42-43. 84. 95, 101-102, 107-108,
108 Diderot épistolier
et à diverses autres figures de répétition lexicale: épiphores'•^
parallélismes*^ isolexismes^, épanalepses^^ anadiploses''^ sym-
ploques*^ Ensuite par l'emploi de verbes construits à partir du
préfixe r(e)-. La création néologique diderotienne repose en par-
tie sur ce procédé — « Je vous raimerai quand je ne souffrirai
plus^»; «Vous raurez donc votre Marin» (VIII, 205; le verbe
«ravoir» n existe qu'à l'infinitif); «On dit que vous rapparoîtrez
en septembre prochain » (XV, 62) — et c'est lui qui attire d'abord
l'attention du lecteur, mais il faut ensuite le lier à la forte présence
dans la correspondance de verbes déjà existants et construits sur
le même modèle. Quelques-uns de ces verbes sont utilisés plu-
sieurs dizaines de fois dans les lettres: «revoir», «retrouver»,
« revenir », « retourner », « recommencer », « reprendre », « relire »,
117-118, 160-161, 171, 179, 186, 193, 196 et 209; X, 41, 48, 144, 145, 159, 160,
185. 205 et 249; XI, 87 et 137; Xll, 23, 53-54, 64, 76, 78, 114, 134, 143, 161-
162, 163, 165, 166-167, 167, 168, 171, 173, 179, 209, 221, 223-224, 227-228, 230
et 252; XIII, 48, 67, 76, 77, 80, 98, 117-118, 119, 153-154, 201, 208 et 216; XIV,
23, 24, 34, 42, 48, 49, 68, 73-74, 77, 83, 97, 110-111, 145-151, 154, 177, 217 et
218; XV, 27, 33-34, 46, 50, 60, 62, 81, 94, 126, 160-161 et 160-162; XVI, 36 et
66; Michèle Gauthier, «Une lettre manuscrite de Diderot à la Bibliothèque
municipale », dans Autour de Diderot, numéro spécial du Bulletin de la Société
historique et archéologique de Langres, Langres, Société historique et archéologi-
que de Langres, 1984, p. 106-107; Michel Delon, «Éditer la correspondance»,
dans Georges Dulac (édit.), «Éditer Diderot», SVEC, 254, 1988, p. 54; etc.
42. II, 204; III, 22; IV, 141; V, 236; XI, 19; etc.
43. III, 155, 187 et 219; Vil, 78 et 152; Vlll, 207; IX, 35 et 204; X, 144;
XII, 164-165, 170 et 175-176; etc.
44. Il, 283; XI, 88; XIII, 80; etc.
45. X, 137; etc.
46. XI, 18-19 et 84; etc. Selon Le secrétaire à la mode de Jean Puget de
La Serre, l'anadiplose est une des cinq lois de la conversation galante (voir Yves
GiRAUD, «De la lettre à l'entretien: Puget de La Serre et l'art de la conversa-
tion », dans Bernard Bray et Christoph Strosetzki (édit.). Art de la lettre. Art
de la conversation à l'époque classique en France. Actes du colloque de Wolfenbuttel
octobre 1991, Paris, Klincksieck, coll. «Actes et colloques», 46, 1995, p. 217-231).
47. VII, 187; XIII, 73 et 208; etc.
48. VI, 160. Madame de Graffigny écrivait déjà : «je te raime» (Corres-
pondance de Madame de Graffigny. Tome III. 1'' octobre - 27 novembre 1742.
Lettres 309-490, préparée par N.R. Johnson et al, Oxford, Taylor Institution,
The Voltaire Foundation, 1992, p. 339).
Le temps épistolaire 109
« remettre », par exemple. D*autres, utilisés moins fréquemment,
suggèrent la même idée: «revoler», «recouvrer», «raccommo-
der», «recoucher», «relever», «renouveler», «rappeler», «ren-
gager», «regagner», «reparaître», «rejoindre», «refaire», «re-
chercher », « renaître », « rentrer », « retrancher », « ravoir »,
« rapporter », « récrire », « rouvrir », « réunir », « réchapper », « ré-
tablir», «rassembler», «ramener», «remontrer», «rabaisser»,
«repasser», «renvoyer», «redire», «radoucir», «rapprocher»,
«redemander», «renouer», «repenser», etc. Le verbe «répéter»
lui-même est employé, ainsi que «réitérer» et «rabâcher^'». En-
fin, la figure de l'antimétabole, matrice possible de la relation
triangulaire dont l'hypothèse sera développée plus loin, mêle la
répétition des syntagmes et leur permutation: «Madame de
Maux m'a de tems en tems dit un petit mot de vous, et je crois
que de tems en tems aussi elle vous aura dit un petit mot de
moi^. »
La fréquence de la répétition dans la lettre s'explique en
partie par le découpage temporel que suppose la correspondance :
celle-ci est, avec le journal intime, la seule pratique où le passage
quotidien du temps est aussi nettement marqué, au point d'en
constituer un trait générique. Bien qu'elle ne soit pas soumise.
49. Didier-Pierre Diderot, le 14 décembre 1772, accuse d'ailleurs son
frère de « répétailler » (XII, 184). On relèvera, toujours en ce qui concerne la
répétition, l'emploi des expressions «encore une fois» ou «cette fois» (IV, 202
et 230 ; VII, 207 ; VIII, 1 27 ; IX, 3 1 ; etc. ), « derechef» (V, 93 et 1 24- 1 25 ; VI, 369 ;
X, 69; XV, 179; etc.), «revoilà » (VIII, 205; etc.), etc. Des textes édités par
Georges Roth, mais qui ont été exclus du corpus ici étudié, pourraient être
interprétés à partir de ce trait stylistique. Ainsi, un court passage du Salon de
1767 contient les mots « derechef» et « retour », et les verbes « rechercher » (deux
fois), «retrouver», «relever», «revenir» (deux fois), «retourner» (VII, 266). Le
texte porte sur l'absence et la mort ; il naît du rappel d'un « égarement volup-
tueux» dans un endroit «où je fiis heureux avec toi et sans toi» (VII, 266).
50. XIV, 213. Pour d'autres exemples d'antimétabole, on verra: II, 118,
290, 295 et 319; III, 43-44, 51,52. 53-54, 120-121. 151.231 et 282; IV, 75, 115
et206;VII.40, 185 et 211 ; VIII, 104;XII, 109, 230 et 231 ; XIII. 214; XIV, 13,
41 et 213; etc. Marc Bufpat s'est intéressé à ce procédé, qu'il désigne par les
expressions «phrases symétriques» ou «structure en chiasme» («Conversation
par écrit». RD£. 9, octobre 1990, p. 66 et 67); il insiste sur la musicalité qu'il
permet.
1 10 Diderot épistolier
comme le journal, Ã l'empire du calendrier, la lettre subit des
jours rinaltérable outrage : chaque jour répète l'absence, la ren-
force, oblige à la réécrire. Elle est donc une forme à la fois frag-
mentaire — fragment d'un ensemble (la correspondance), la let-
tre est elle-même souvent constituée de fragments, de ce que
Diderot appelle des « bâtons rompus » : « Adieu, mon amie. Vous
voyez bien que ce n'est là qu'un fragment d'une lettre que je n'ai
pas le temps d'achever» (IV, 78) — et unie, car le découpage par
jour ou moment de la journée l'insère dans une continuité, celle
de l'absence^'. La lettre est aussi bien écriture de l'instant que de
la durée (mais d'une durée lisse, sans aspérité — d'une souf-
france une). Elle peut avoir un commencement: la première ab-
sence, mais elle n'a pas de fin, sinon dans la mort. Elle peut être
relancée et recommencée.
Que le temps soit toujours en quelque sorte le même, qu'il ne se
vive que sous la forme de la répétition, et d'une répétition sou-
vent dysphorique, n'implique pas que celle-ci assure à la relation
amoureuse sa pérennité. En effet, Diderot semble souvent déchiré
entre l'affirmation du caractère éternel de son amour pour So-
phie — cet amour se répète — et les dangers de la séparation,
donc de l'absence, et, par extension, du passage du temps. Deux
lettres illustrent cela.
La première est du 24 septembre 1767: comme souvent
dans la correspondance, la position qu'y tient Diderot diffère, du
moins en partie, de celle défendue par lui dans d'autres textes, où
il élabore de façon plus soutenue sa pensée philosophique (mais
comment exiger de la lettre la même argumentation qu'une ré-
flexion philosophique?). Diderot déclare à Sophie Volland qu'il
est éternel:
51. On remarquera que le roman épistolaire est lui aussi une forme frag-
mentée : « Par définition, la narration épistolaire est une narration fragmentée »
(Janet Altman, op. cit., p. 169), comme le journal intime, dont la «fragmenta-
rité» est «constitutive» (Jean Rousset, Le lecteur intime. De Balzac au journal,
Paris, José Corti, 1986, p. 160).
Le temps épistolaire 111
Est-ce que je ne vous ai pas dit cent fois que j*étois éternel ?
Est-ce que jusqu'à présent cela n'est pas vrai? N'allez pas
prendre cela pour un mensonge officieux: c'est la pure
vérité. J'ai bien ouï dire qu'on mourroit ; mais je n'en crois
rien".
Diderot feint ici de ne pas croire à la mort, ce qui lui permet de
rassurer Sophie sur l'amour littéralement éternel qu'il lui porte et
sur son silence épistolaire : « de grâce, tâchez donc de vous rassu-
rer. Est-ce qu'il ne seroit pas plus agréable pour vous de me croire
paresseux, négligent, occupé, que malade ou mort?», demandait
Diderot, avant de répondre qu'il était éternel.
Ailleurs, le temps est toutefois lié à une menace, et à une
menace double. Lorsque Diderot écrit à Sophie : « Toujours, mon
amie, toujours vous me serez chère ; faites seulement que ce tou-
jours dure longtems» (IV, 115), non seulement il laisse planer la
possibilité d'un éventuel changement d'attitude amoureuse de sa
part, mais, en outre, il impute par avance ce changement à So-
phie. C'est à elle que revient la tâche de faire que le « toujours »
du serment amoureux dure « longtemps ». L'éternité dont il était
question dans le premier extrait cité devient bien relative dans le
52. VII, 143. Huit ans plus tôt, le 3 juillet 1759, au sujet de sa santé,
Diderot confiait semblablement à Grimm : « La mienne est de fer. Je ne mourrai
jamais; voilà qui est décidé et fort consolant d'après l'opinion et l'expérience
que nous avons de la vie» (II, 166). Dans un fragment que Jean Varloot date de
1769, cette question de la mort refusée est précisément évoquée: « Il est sûr que
c'est une belle inconséquence que de s'être fixé un terme, et que de vivre au jour
le jour. C'est qu'on ne croit pas trop à ce terme; c'est que c'est une pensée de
nuit qui s'évanouit au point du jour; et qu'on unit les projets d'un être éternel
à la durée d'un éphémère; c'est qu'il y a des instans monastiques sur la vie d'un
homme du monde, tout comme il y a des instans mondains sur la vie d'un
moine, et que ces instans passés, l'un va à matines et l'autre au bal de l'Opéra »
(XVI, 56). L'âge aidant, le ton sera moins assuré: «Il faudroit, pour le mieux,
mourir tous le même jour. Mais comme il ne faut pas s'y attendre, je jure de
rester aux deux qui auront le malheur de survivre ; je jure de rester à celle qui
survivra» (en 1770, aux dames Volland, X, 160); «je suis et serai, in œtcrnum,
s'il y a quelque éternité pour cet être chétif qu'on appelle l'homme» (en 1780,
à François Tronchin, XV, 182-183). Sur le thème du vieillissement, voir: IX, 166
et 193; XII, 102 et 115; etc.
112 Didero t épistolier
second. Comme Fécrit Diderot dans le Salon de 1767 au sujet des
ruines:
Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde
qui reste. Il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce
monde! Je marche entre deux éternités. De quelque part
que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annon-
cent une fin et me résignent à celle qui m'attend".
Pour l'épistolier, l'amour semble parfois devoir être éternel (mais
c'est là , on l'a vu, un lieu commun) ; pour le philosophe, il est
soumis aux lois du monde. Le premier ne cesse de répéter ses
serments, pendant que le second se résigne à sa fin. Il est vrai
qu'ils ne s'adressent pas à la même personne. Mais qu'en est-il
lorsque Sophie reçoit une lettre où Diderot philosophe sur ce
qu'est le temps?
Le temps comme thème et comme structure.
La lettre du 15 octobre 1759
Étudiant les rapports entre « Forme épistolaire et message philo-
sophique dans les Lettres à Sophie Volland», Jacques Chouillet
déclarait que distinguer dans les lettres entre discours amoureux
et discours philosophique était un «contresens majeur^S>. Pour
Diderot, la coupure entre le privé et le public, entre le sentimen-
tal et le raisonnable, ne tient guère. Fondé sur une réflexion
matérialiste qui va s'affermissant tout au long de la vie de l'écri-
vain, ce refiis de la dichotomie est aussi bien refiis du dualisme
traditionnel que rapport au monde et à la littérature. Ainsi, pour
faire l'histoire intellectuelle de Diderot, il s'impose de considérer
53. VII, 265. L'image des «deux éternités» entre lesquelles marcherait
l'homme ne parait pas être propre à Diderot. On la retrouve par exemple dans
une lettre que lui adresse Voltaire: «La nature m'a donné la permission de
passer encore quelque temps dans ce monde, c'est à dire une seconde entre ce
qu'on appelle deux éternités, comme s'il pouvoit y en avoir deux» (XII, 204).
Cela n'est pas non plus sans évoquer les infinis pascaliens.
54. Jacques Chouillet, «Forme épistolaire et message philosophique
dans les Lettres à Sophie Volland», LittératureSy 15, automne 1986, p. 101.
Le temps épistolaire 113
tous les textes de Técrivain, de les replacer dans leur chronologie,
d'y suivre révolution d'une pensée. Une telle lecture doit tirer
parti de la correspondance; on le montrera à partir d'un aspect
d'une lettre de Diderot à Sophie Volland : le traitement du temps.
La structuration de la lettre du 15 octobre 1759 par la notion de
temps, couplée à une réflexion de Diderot sur la question de la
« sensibilité universelle », permet une double réflexion sur l'épis-
tolaire : peut-on dire d'une lettre accueillant divers types de dis-
cours qu'elle a une unité, et si oui laquelle ? comment la lettre se
situe-t-elle par rapport à d'autres écrits qui portent sur le même
sujet ?
La richesse de la lettre du 15 octobre 1759 permet de la
considérer sous différents points de vue^^ : économique (le « pro-
jet de finance » pour lequel l'écrivain va à Sussy), scientifique (par
la réflexion sur le polype), littéraire (quel est le lieu de la vérité
littéraire au xviii' siècle?), philosophique (l'idée de «sensibilité
universelle»), humoristique (monsieur de Saint Germain peut
rajeunir à volonté, la chienne Tisbé a «de l'esprit et du juge-
ment»), etc. Jacques Chouillet en a proposé une lecture théma-
tique (la séparation, la peine et le plaisir, le bien et le mal) et
structurale, malgré « son apparent désordre^^ » : « on peut obser-
ver [dans cette lettre] un mouvement presque pendulaire, allant
chaque fois d'un état d'heureuse distraction, presque d'oubli, Ã
un état douloureux d'inquiétude"». Pour B. Lynne Dixon, qui la
compare à l'article « Naître » de V Encyclopédie, cette lettre occupe
une place déterminante dans la réflexion philosophique de Dide-
rot entre les Pensées sur V interprétation de la nature et Le rêve de
D*Alembert: avant de donner sa pleine extension au concept de
«sensibilité universelle», Diderot s'y révèle encore tenté par le
vitalisme^*. Sans prétendre, donc, que la lecture ici proposée soit
55. Le texte est cité d'après l'édition de Jacques Chouillet {Denis Dide-
rot ' Sophie Volland. Un dialogue à une voix, op. cit., p. 169-173). Voir l'annexe
IV, où il est reproduit.
56. Ibid., p. 41.
57. Ibid., p. 38.
58. B. Lynne Dixon, « Diderot, Philosopher of Energy: The Development
of his Concept ofPhysical Energy 1745-1769», SVEC, 255, 1988, p. 95- 104. Voir
114 Diderot épistolier
la seule possible, on partira de ce que Ton considère être le « cen-
tre» de la lettre — le temps comme champ sémantique et comme
élément structurel — plutôt que de ses contenus ou de ses motifs.
Ce parti pris repose sur une remarque maintes fois citée de la
lettre à Sophie du 20 octobre 1760 et dans laquelle Diderot décrit
la conversation en insistant sur son unité. Or l'analogie de la
lettre du 15 octobre 1759 et de la conversation est explicite. Le
terme central qui permet de la lire, le « chaînon imperceptible »
qui en « attire » les « idées disparates », leur « qualité commune »
(III, 173), est le temps. On notera cependant que l'unité postulée
est un a priori critique que certaines lettres de Diderot contestent^^.
Près de soixante termes et expressions composent le champ sé-
mantique du temps dans la lettre du 15 octobre 1759. En cinq
occasions, l'heure est mentionnée; elle donne son rythme au
texte («à deux heures et demie», «À six heures», «il est sept
heures», «Il est neuf heures», etc.). On trouve sept mentions
relatives au jour : « hier », « aujourd'hui », « demain » (trois occur-
rences), «avant-hier» (deux occurrences). Le moment du jour,
sans que l'heure soit précisée, fait l'objet de neuf mentions : « dî-
ner» (deux occurrences), «de si grand matin», «matinée»,
«nuit», «soir» (deux occurrences), «soirée» (deux occurrences).
L'anecdote sur monsieur de Saint-Germain renvoie évidemment
à la notion de temps, puisqu'elle porte sur l'âge du personnage
(neuf expressions). Enfin, vingt-cinq mentions ponctuelles don-
aussi Jacques Chouillet, Diderot poète de Vénergiey Paris, PUF, coll. « Écri-
vains», 1984. 303 p.
59. Ce choix critique de l'unité cachée rejoint celui de Marc Buffat
analysant les lettres de Diderot: «"Lier tant d'idées disparates" [à Sophie, le 17
novembre 1765] (c'est-à -dire unifier le divers sans effacer sa diversité) voilÃ
peut-être la clef de l'univers et du style de Diderot, éminemment musical en ce
sens» (loc. cit., p. 67), celui de Gabrijela Vidan déclarant que Diderot, dans ses
lettres, «combine, (...] associe, d'après une logique rigoureuse, en dépit de "l'air
de négligence qui plaît toujours" (vii.62)» («Style libertin et imagination ludi-
que dans la correspondance de Diderot», SVEC, 90, 1972, p. 1735) et celui de
Mireille Gérard analysant la lettre au xvii' siècle («Art épistolaire et art de la
conversation: les vertus de la familiarité», RHLF, 78: 6, novembre-décembre
1978, p. 966).
Le temps épistolaire 115
nent au champ du temps son importance dans le texte: «bien
tard», «de bonne heure», «Au milieu de la partie», «moment»
(deux occurrences), «J*étais impatient», «encore trois heures»,
« avant les édits », « durable ou momentané », « Après quoi », « en-
suite », « autrefois », « en attendant », « un jour », « vieillot », « tou-
jours» (quatre occurrences), «jamais», «éternels», «éternité»,
« dans vingt ans d*ici », « tout à Fheure », « attendez », « Vous vous
souvenez bien d'un temps », « pendant leur vie », « mémoire de
leur premier état», «espoir», «quand nous ne serons plus»,
«dans la suite des siècles», «de retour», «jusqu'à présent»,
«Adieu», mentions auxquelles il faudrait ajouter les réflexions
sur la vie, la croissance et la mort: «particule morte», «corps
vivant », résurrection, etc. Le nombre de ces occurrences, même
si toutes n'ont pas la même importance, invite de prime abord Ã
penser la lettre comme une réflexion sur le temps.
La seule homogénéité du champ sémantique ne justifie pas que
l'on reconnaisse au temps un rôle central dans la lettre; il faut
également analyser sa structure. Au niveau narratif, on proposera
un découpage fondé sur la notion de temps: la lettre peut être
décomposée en six séquences, chacune de celles-ci renvoyant au
champ sémantique dominant^. Au début (lignes 1-28) et à la fin
(1. 159-175) de la lettre, Diderot apostrophe Sophie, lui manifeste
son inquiétude et lui reproche de ne pas lui avoir écrit. Entre le
« Je patienterai donc encore trois heures » inaugural et r« Adieu »
final, temps forts de la première et de la dernière séquence, la
situation n'a pas évolué : n'ayant reçu aucune lettre, Diderot a tué
le temps en écrivant (« en attendant je causerai avec mon amie »).
Par ailleurs, l'incipit du texte le place sous le signe de la répéti-
tion, qui est, comme on Fa vu, une modalité majeure du temps
épistolaire diderotien : « Voilà pour la troisième fois que j'envoie
à Charenton. » Entre les séquences d'ouverture et de fermeture de
60. Le découpage en séquences ne correspond pas à celui des paragra-
phes. La question des alinéas est d'ailleurs un problème majeur pour les éditeurs
de la correspondance : Jacques Chouillet est le premier à les respecter pour cette
lettre.
116 Diderot épistolier
la lettre, la narration de Diderot est structurée en quatre séquen-
ces: le récit des activités de la veille (1. 29-55 : la visite à Sussy ; la
première partie de la conversation — autour du père Hoop sur la
vie et la mort, monsieur de Saint Germain) ; la seconde partie de
la conversation, que Diderot appelle « mon paradoxe » (1. 56-102 :
le long développement sur la « sensibilité universelle », centre de
la lettre comme de la réflexion matérialiste de Diderot; les plai-
santeries sur la chienne de madame d*Aine) ; le « reste de la soi-
rée» (1. 102-124: les taquineries des hôtes du baron d'Holbach;
le monologue intérieur de Diderot) ; le récit des activités de la
journée (1. 125-159: la visite de madame d'Houdetot; le jeu;
monsieur de Sussy et les jésuites). Le passage de séquence en
séquence se fait à l'aide d'allusions au temps et la progression
dramatique est un élément déterminant du texte. Encore une
fois, les lieux mêmes sont à considérer dans leur dimension tem-
porelle, la campagne ayant l'avantage sur la ville de permettre
d'avoir du temps libre : « Combien on y a de tems, et comme on
l'employé!»; on y a du temps «à profusion» (X, 159).
Chacune des séquences ainsi délimitée contient une ré-
flexion sur le temps, et chacun des épisodes secondaires de
même. La visite à Sussy est introduite par une notation tempo-
relle («Hier je perdis toute ma matinée, ou plutôt je l'employai
bien») ; le projet de finance y est surtout abordé en termes mo-
nétaires («Il en reviendrait au roi cent vingt millions»), mais
Diderot ne manque pas de faire remarquer que «Cela pourrait
être durable ou momentané». Dans la première partie de la con-
versation qui suit («Je revins pour dîner [...] vous me tuerez»),
le « mélancolique Écossais » plaisante sur sa vie : la possibilité de
lui mettre fin, même présentée de façon humoristique, ne l'ef-
fraie pas — le temps lui serait-il compté qu'il n'en ferait que « peu
de cas ». L'anecdote concernant monsieur de Saint Germain (« On
parla ensuite [...] fît sortir»), qui semble tout naturellement
appeler une lecture psychanalytique, repose sur un découpage du
temps poussé jusqu'à l'absurde («en doublant la dose»), procédé
stylistique cher à Diderot, notamment dans Le rêve de D'Alem-
bert. La notion de temps est aussi mise en évidence dans l'avant-
dernière séquence («Mais il est sept heures [...] Saviez-vous
Le temps épistolaire 117
cela»): pour madame d*Houdetot, le temps qu'il fait déclenche
une réflexion sur son amant parti à la guerre (« nous profitons de
ce moment») ; par définition, le jeu (le «piquet à tourner») sert
à passer le temps ; même la proposition faite par le roi de Portu-
gal aux jésuites peut s'inscrire dans le champ temporel : « se sécu-
lariser » ne signifie-t-il pas « rentrer dans le siècle » ? C'est encore
par des notations temporelles (« deviennent », « avant-hier », « de-
main») que se fait la transition entre la lettre reçue par monsieur
de Sussy et le passage final.
On doit traiter à part le développement par Diderot de son
paradoxe (1. 56-102) et celui débutant par « Le reste de la soirée»
(1. 102-124) parce que ces réflexions témoignent d'une concep-
tion particulière du temps et parce qu'elles introduisent ce que
Jacques Chouillet appelle un « romantisme de la matière^' », soit
la possibilité de rejoindre Sophie «quand [ils] ne seron[t] plus»,
de voir leurs « cendres » se presser, se mêler et s'unir. Dès le dé-
part, la réflexion se situe dans une chaîne temporelle, puisqu'elle
représente une étape de la discussion («À ce propos» désigne le
moment et l'objet de la conversation), qu'elle reprend le paradoxe
« entamé un jour » avec la sœur de Sophie dans une conversation
et qu'elle s'adresse au père Hoop, personnage à « l'air ridé, sec et
vieillot». L'introduction et la conclusion de la réflexion sur le
mouvement et la matière sont également de nature temporelle,
comme l'indique la répétition des verbes («exister», «avoir»,
« vivre ») et de l'adverbe (« toujours ») : « Le pis n'est pas d'exister,
mais d'exister pour toujours. [ . . . ] Ce qui a ces qualités les a tou-
jours eues et les aura toujours. Le sentiment et la vie sont éter-
nels. Ce qui vit a toujours vécu, et vivra sans fin". » De la même
façon, l'échange entre Diderot et madame d'Aine (après « Dans
vingt ans, c'est bien loin ! ») trouve son origine dans l'histoire de
l'évolution (au sens biologique) de Tisbé, passe par les répliques,
61. Jacques Chouillet, Denis Diderot - Sophie Volland, Un dialogue Ã
une voix^ op. cit., p. 40.
62. Pour Georges Poulet, dans le matérialisme de Diderot, dans cet
univers où tout est «mouvement», une seule chose ne change pas: le temps
(« Diderot», dans Études sur le temps humain, Paris, Union générale d'éditions,
coll. « 10/18», 1972, vol. 1. p. 236-258).
118 Diderot épistolier
parsemées des « Pardi » de madame d*Aine, de la conversation sur
la « mangeaiiie », puis se termine sur la possible résurrection d'un
mort, bref: sur une reprise d'un temps arrêté. Ce dialogue, com-
mencé avec le père Hoop, terminé avec madame d'Aine, est suivi
d'un monologue intérieur de Diderot (« Et moi je me disais ») sur
les mêmes thèmes temporels, l'opposition de l'amour terrestre
(«pendant leur vie ») et de l'éternité (la «suite des siècles ») en-
cadrant et venant appuyer une réflexion matérialiste sur la mé-
moire (que Georges Poulet tient pour le principe de l'humain
dans la philosophie de Diderot) et le polype^\ Le matérialisme
diderotien est indissociable d'une réflexion sur l'amour et sur le
temps : « cette chimère [ . . . ] m'est douce ; elle m'assurerait l'éter-
nité en vous et avec vous... » et trouve à s'exprimer grâce aux
ressources de la conversation, du monologue intérieur et de
l'apostrophe («0 ma Sophie»).
Une étude de la pensée matérialiste de Diderot ne peut être fon-
dée uniquement sur ce que la lettre du 15 octobre 1759 permet
d*en découvrir; de même une réflexion liant temps et amour
chez Diderot aurait aussi à puiser à d'autres sources. En ce qui
concerne le matérialisme de Diderot, il importerait, pour en sai-
sir toutes les ramifications, de situer cette lettre dans la chrono-
logie de l'écrivain: elle précède la lettre à Duclos de 1765, la
grande affirmation matérialiste du Rêve de D'Alembert (1769) et
sa confirmation dans la Réfutation suivie de Vouvrage d'Helvétius
intitulé VHomme (1773), mais elle suit les Pensées sur l'interpré-
tation de la nature (1754), tout en étant contemporaine de l'écri-
ture de plusieurs articles de philosophie pour V Encyclopédie. Plus
qu'un simple « creuset », la correspondance est un moment de
l'élaboration de l'œuvre. Les rapports entre temps et amour sont
à lire, eux, dans une perspective différente, leur histoire ne pou-
vant être de même nature que celle d'une entreprise systématique
de compréhension du monde. La question temporelle dans la
63. Voir, sur ce problème, Le rêve de D'Alembert, ainsi qu'une lettre Ã
Falconet (VI, 291-292).
Le temps épistolaire 119
correspondance revêt plusieurs visages et s'articule autour d*un
certain nombre de pôles, et ceux-ci se donnent à lire dans la lettre
du 15 octobre 1759: la matérialité même du commerce épisto-
laire (attente et réception des lettres: Diderot trouve le temps
long), la constitution de Diderot en figure du distrait (donner
l'impression d'avoir tout son temps), l'opposition entre «jamais»
et « toujours », les empêchements imposés par la mère de Sophie
(et l'espoir que les choses s'arrangent avec le temps), le vieillisse-
ment des amants (la fuite du temps), l'espoir en la postérité (être
de son temps n'est pas un but en soi), etc.
« L'amoureux comblé n'a nul besoin d'écrire, de transmet-
tre, de reproduire», faisait remarquer Roland Barthes^^ Tout
commerce épistolaire suppose une économie de la communica-
tion : il est un moyen de combler l'absence, d'opposer une parole
au silence, de rattraper le temps perdu. Chez Diderot, cette néces-
sité amoureuse est indissociable d'une réflexion philosophique
sur la matière, elle-même encadrée par une conception du temps
comme assise du monde. Cette réflexion traverse toute l'œuvre,
inédite et publiée, privée et publique ; il n'est donc pas surprenant
qu'elle s'élabore également dans la correspondance, mais selon
des modalités qui lui sont propres. Les notations temporelles y
sont liées à une rhétorique de la persuasion amoureuse qui tra-
verse toutes les Lettres à Sophie Volland. Elles structurent des tex-
tes, leur donnent leur coloration particulière et leur unité —
alors que, historiquement, on a souvent reproché à Diderot le
caractère improvisé de sa prose, son côté brouillon^\
Le rapport au temps, en certaines occasions euphorique, est
ici vécu dans la dysphorie. Roland Barthes avait également décrit
ce phénomène:
64. Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux^ Paris, Seuil,
coll. *Tcl qucU, 1977. p. 67.
65. Même Naigeon, l'éditeur et Tami, voyait chez Diderot «deux tons
très disparates : un ton domestique et familier, qui est mauvais, et un ton réflé-
chi qui est excellent » {Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les
ouvrages de Diderot, 1821, cités par Jean Fabre dans son édition du Neveu de
Rameau, Genève, Droz, coll. «Textes littéraires français», 37, 1977, p. xi). Un tel
reproche trouve encore plus facilement à s'exprimer lorsqu'il est question de la
lettre intime, jugée le plus souvent en fonction de sa prétendue spontanéité.
120 Diderot épistolier
Je tiens sans fin à Tabsent le discours de son absence ; situa-
tion en somme inouïe; l'autre est absent comme réfèrent,
présent comme allocutaire. De cette distorsion singulière,
naît une sorte de présent insoutenable ; je suis coincé entre
deux temps, le temps de la référence et le temps de l'allocu-
tion: tu es parti (de quoi je me plains), tu es là (puisque je
m'adresse à toi). Je sais alors ce qu'est le présent, ce temps
difficile: un pur morceau d'an'goisse^^.
Cette angoisse liée au temps est bien celle de Diderot^^ Elle peut
prendre dans la correspondance le visage du doute («J'accuse
tout hors vous»), de la jalousie («Y aurait-il quelque chose de
plus étrange que je ne conçois pas? ») ou de la peur (de la fin de
l'amour, de la mort). Toujours elle est au fondement de l'écri-
ture:
Venez, mon amie ; venez que je vous embrasse. Venez et que
tous vos instants et tous les miens soient marqués par notre
tendresse ; que votre pendule et la mienne battent toujours
la minute où je vous aime, et que la longue nuit qui nous
attend soit au moins précédée de quelques beaux jours (III,
155).
Comme on peut le constater, jamais le matérialisme de Diderot
n'est vécu comme pure négativité : du bon emploi du temps.
66. Roland Barthes, op. cit., p. 21-22.
67. Et ce même si le critique pose qu'« il n'y a d'absence que de l'autre :
c'est l'autre qui part, c'est moi qui reste» {ibid., p. 19) et que, « Historiquement,
le discours de l'absence est tenu par la Femme» {ibid., p. 20). Sa définition de
l'absence est cependant la suivante: «Tout épisode de langage qui met en scène
l'absence de l'objet aimé — quelles qu'en soient la cause et la durée — et tend
à transformer cette absence en épreuve d'abandon» {ibid., p. 19). Pour Diderot,
l'absence n'est pas toujours du fait de l'autre : « c'est au milieu des fêtes et des
acclamations de vos sujets, que je regrette d'être absent» (XIV, 79), confie-t-il
à Catherine II en 1774.
Le temps épistolaire 121
Dans la préface à Tédition des correspondances de Raynal et de
Chompré, François Moureau déclare : « La correspondance ami-
cale est à trois personnages : moi, l'autre et l'absence^. » Pour la
correspondance de Diderot, comme pour toute correspondance,
on pourrait ajouter qu'un quatrième personnage est présent: le
temps. Dépendant certes de l'absence qu'évoque, déplore et feint
d'effacer la lettre, le temps est le sujet souvent explicite des lettres,
la matière même du commerce épistolaire et ce que celui-ci tente,
en dernière instance, d'abolir ; parfois, c'est lui qui la structure. Si
la lettre peut servir à tuer le temps, c'est au sens littéral que
l'expression doit être entendue: tuer le temps pour l'épistolier,
c'est biffer l'absence, la remplacer par une présence pleine, celle
de la lettre, substituer un plaisir à une souffrance, faire de la
souffrance un plaisir.
68. François Moureau, « Préface », dans Inédits de correspondances litté-
raires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774-1780), textes établis et
annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, Paris-Genève, Champion-Slatkine,
coll. «Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrè-
tes», m, 1988, p. 8.
CHAPITRE IV
La lettre et ses miroirs
De V autoreprésentation épistolaire
Les genres de la littérature intime — le journal, l'autobiographie,
les Mémoires, les souvenirs, Tautoportrait — ont en commun
que renonciation y est le fait d'un je réfléchissant sur lui-même,
soit au jour le jour, soit rétrospectivement, devant l'Histoire ou
pour Soi. La correspondance n'est pas en reste, qui ne cesse de se
mettre en scène: «écrire et se regarder écrire est une attitude
caractéristique de l'épistolier», rappelle Roger Duchéne'; «chez
tous les maîtres du genre épistolaire, l'instrument qu'ils utilisent
est continuellement remis en question et décrit dans le mouve-
ment même de son utilisation», disait déjà Bernard Bra/; le
« geste d'écriture » y est l'objet d'une « mise en scène », précisera
Cécile Dauphin'. On sera donc sensible au fort degré d'auto-
représentation de la lettre, en donnant au mot la définition pro-
posée par Janet Paterson: «processus selon lequel un texte se
représente^». Avant d'en décrire les manifestations à plusieurs
1. Roger DucHÊNE, «Du destinataire au public, ou les métamorphoses
d'une correspondance privée», RHLF, 76: 1, janvier-février 1976, p. 33.
2. Bernard Bray, « Quelques aspects du système épistolaire de madame
de Sévigné», RHLF, 69: 3-4, mai-août 1969, p. 494.
3. Cécile Dauphin, « Mise en scène du geste d'écriture », dans Mireille
Bossis (édit.), La lettre à la croisée de l'individuel et du social, Paris. Kimé. coll.
«Détours littéraires», 1994, p. 127.
4. Janet Paterson, « L'autorepréscntation : formes et discours », Texte, 1,
124 Diderot épistolier
niveaux du texte, il importe toutefois de définir la spécificité de
cette autoreprésentation, d*autant plus qu'elle n'a pas été l'objet
de recherches systématiques à ce jour.
L'autoreprésentation, le plus souvent étudiée dans des cor-
pus romanesques ou poétiques contemporains (par exemple dans
les travaux de Jean Ricardou sur le Nouveau Roman), a, dans la
pratique épistolaire, sa spécificité et elle peut être comprise
comme une autre manifestation de la répétition. Elle n'est pas, du
moins à l'époque classique, la marque d'une conscience «litté-
raire» des épistoliers^ Elle diffère des pratiques romanesques et
poétiques en ce qu'elle n'est pas d'abord le retour d'un texte sur
lui-même, mais celui d'un personnage qui se construit par la
lettre. Si l'on peut suivre Janet Paterson quand elle emploie l'ex-
pression «pulsion réflexive^», c'est au sens fort de l'épithète: la
pulsion qui se met au jour dans l'autoreprésentation désigne
précisément le sujet de renonciation (qui n'est considéré ici que
comme sujet textuel, il faut le rappeler).
1982, p. 177. On préférera le terme autoreprésentation à tous ceux qui compo-
sent la pléiade de ce qui désigne le retour d'un texte sur lui-même : « auto-
référence », « auto-légitimation », « auto-conscience accrue », « métafiction »,
« auto-théorisation », « autoréflexivité », « métatextualité » (Linda Hutcheon,
«Introduction», Texte, 1, 1982, p. 7-14); «pratique auto-réflexive, autony-
mique, sui-référentielle » (Catherine Kerbrat-Orecchioni, « Le texte litté-
raire : non-référence, auto- référence, ou référence fictionnelle ? », Texte, 1, 1982,
p. 31) ; « récit spéculaire » (Lucien Dà llenbach, Le récit spéculaire. Essai sur la
mise en ahyme, Paris, Seuil, coU. «Poétique», 1977, 247 p.); «autotexte»
(Lucien Dà llenbach, «Intertexte et autotexte». Poétique, 27, 1976, p. 282-
296) ; « réduplication structurale» (Janet Paterson, loc. cit., p. 177) ; « narcis-
sisme littéraire », « littérature autocentrique », « introversion littéraire », « cons-
cience de soi métafictionnelle », « fiction littéraire auto-structurante » (Linda
Hutcheon, « Modes et formes du narcissisme littéraire », Poétique, 29, février
1977, p. 90-106) ; « mise en abyme» (André Gide) ; etc.
5. On voudra bien noter que le recours à cette notion n'a pas pour ob-
jectif de confirmer le statut « littéraire » de la correspondance, mais plus prosaï-
quement de décrire le fonctionnement de ce genre d'écrit. Comme l'a expliqué
Marc Angenot, « l'argument du texte autotélique, non référentiel » ne peut en
aucune façon « définir la particularité du fait littéraire » au sein du discours
social « tout entier » ; il « ne tient finalement pas » (« Méthodes des études litté-
raires, méthodes des sciences sociales et historiques». Paragraphes, 8, 1992,
p. 17-18).
6. Janet Paterson, loc. cit, p. 183.
V autoreprésentation épistolaire 125
La question de l*autoreprésentation épistolaire n'a jusqu'Ã
maintenant été abordée, et seulement indirectement, que par
Janet Altman^ et Bernard Bray*, mais dans le cadre de la fiction
épistolaire ou d'un corpus limité (les lettres de madame de Sévi-
gné) et non dans celui de la correspondance familière dans son
ensemble. La première, d'une part, qui parle explicitement,
comme le second, de mise en abyme^ lit celle-ci dans la représen-
tation, à l'intérieur des œuvres de fiction, de la lecture et de
l'écriture de la lettre. D'autre part, elle étudie un exemple de
réduplication structurale dans les Lettres de la marquise de M***
au comte de -R*** (1732) de Crébillon fils, sans lier cet exemple Ã
sa réflexion sur la mise en abyme :
Une séquence de lettres près de la fin des Lettres de la mar-
quise [...] constitue une reproduction en miniature de celles
qui composent le corps du récit. [...] Les parallèles entre
cette séquence et celle qui apparaît plus tôt font de la nou-
velle tentative de séduction le miroir ironique de la pre-
mière, puisque la marquise est pour une deuxième fois vic-
time des mêmes stratagèmes^.
Ces deux types d'autoreprésentation ne sont pas de même nature
que ceux que l'on rencontre dans la correspondance familière, car
ils sont des phénomènes proprement narratifs et correspondent
donc de ce fait parfaitement à la définition que donne Lucien
Dà llenbach de la mise en abyme : « Conformément à la leçon de
Gide [...], j'entends par mise en abyme le redoublement spécu-
7. Janct Altman, Epistoîarity. Approaches to a Form, Columbus, Ohio
State Univcrsity Press, viii/235 p.
8. Bernard Bray, « Quelques aspects du système épistolaire de madame
de Sévigné», toc. cit. et «Héloise et Abélard au xvm' siècle en France: une
imagerie épistolaire», SVEC, 151, 1976, p. 385-404.
9. Janet Altman, op. cit., p. 181. L'analyse de ce passage du roman de
Crébillon fait partie de la section du chapitre 6 intitulée « Order and Juxtapo-
sition of Letters* {op. cit., p. 179-181). Les autres œuvres étudiées dans cette
section — La nouvelle Hélo'ise, Les liaisons dangereuses, les Lettres persanes — ne
semblent pas relever de la mise en abyme telle que strictement définie par
Dà llenbach, car les segments découpés par Altman ne sont liés que thémati-
quement (contraste, coïncidence, reprise), et non structurellement.
126 Diderot épistolier
laire, "à l*échelle des personnages", du "sujet même" d'un récit'°. »
Or on ne peut pas considérer Tépistolier « réel » comme un per-
sonnage sans prendre en compte toute une série de médiations.
Non pas qu il ne soit pas un personnage, mais son statut de per-
sonnage dans la correspondance n'est pas le même que dans une
œuvre narrative".
10. Lucien Dà llenbach, « L'œuvre dans l'œuvre chez Zola », dans Pierre
CoGNY (édit.), Le naturalisme, Paris, Union générale d'éditions, coll. «10/18»,
1225, 1978, p. 126.
11. Marie-Odile Sweetser a décrit les « images » que « Madame de Sévi-
gné épistolière a su présenter d'elle-même et de l'autre » (« Madame de Sévigné,
écrivain sans le savoir?». Cahiers de l'Association internationale des études fran-
çaises, 39, mai 1987, p. 143): Cérès, Nicobé, Andromaque, Proserpine, Énée et
le Christ sont de «véritables créations romanesques» chez la marquise {ihid.,
p. 155). Pour Axel Preiss, «Chaque épistolier est un Frégoli que nous suivons
dans ses incarnations successives» («Correspondance», dans Daniel Couty,
Jean-Pierre de Beaumarchais et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des littératures
de langue française: A - F, Paris, Bordas, 1984, tome 1, p. 553). Roger Duchêne
propose une semblable distinction entre la personne qui écrit et le personnage
de la lettre (« Commentaire historique. Lettre (sens épistolaire) », dans Robert
EscARPiT (édit.). Dictionnaire international des termes littéraires, Paris et La
Haye, Mouton, 1973, p. L32). Selon Geneviève Haroche-Bouzinac, les rôles
que joue Voltaire dans ses lettres (ceux de l'amoureux, de l'ami, du flatteur, du
malade, du solitaire et de l'homme de lettres) renvoient à autant de « scénarios
constructeurs» {Voltaire dans ses lettres de jeunesse. 1711-1733. La formation
d'un épistolier au XVIII' siècle, Paris, Klincksieck, coll. « Bibliothèque de l'âge
classique», série «Morales», 2, 1992, p. 221-340). Pour cette critique, la notion
d'adaptation (à un lecteur, à une situation, à un rôle) est fondamentale dans
l'écriture épistolaire, et chaque épistolier est un Protée. C'est une des leçons des
manuels épistolaires : « Il faut disposer d'autant de personnages que d'interlocu-
teurs pour être un agréable correspondant» {ibid., p. 72). Quelques diderotistes
se sont de même interrogés sur les masques de l'épistolier : Jean-Claude Bonnet
(« L'écrit amoureux ou le fou de Sophie», dans Anne-Marie Chouillet (édit.).
Colloque international Diderot (1713-1784). Paris-Sèvres-Reims-Langres. 4-11
juillet 1984, Paris, Aux amateurs de livres, coll. «Mélanges de la Bibliothèque de
la Sorbonne», 8, 1985, p. 105-114), Jacques Proust («Ces Lettres ne sont pas
des lettres... À propos des Lettres à Sophie Volland», Équinoxe, 3, hiver 1988,
p. 5-17), Pierre Rétat (« La représentation de soi dans les lettres à Sophie Vol-
land», dans Sylvain Auroux, Dominique Bourel et Charles Porset (édit.),
L'Encyclopédie, Diderot, l'esthétique. Mélanges en hommage à Jacques Chouillet
1915-1990, Paris, PUF, 1991, p. 131-136), Yoichi Sumi («L'été 1762. À propos
des lettres à Sophie Volland», Europe, 661, mai 1984, p. 113-119).
V autoreprésentation épistolaire 127
Le danger qui guette le critique avide d'autoreprésentation
est d'en déceler partout: «voir dans tout texte un système
d'autoreprésentation, c'est enlever à ce concept la spécificité qui
lui revient », prévient Janet Paterson'^. Afin d'éviter ce travers, elle
décrit les critères de la « pertinence » de l'autoreprésentation :
Tautoreprésentation dépend non seulement d'une certaine
redondance mais également d'une corrélation entre plusieurs
niveaux textuels. Ainsi d'une catégorie à une sous-catégorie,
d'un signe à l'autre, l'autoreprésentation fonctionne par la
projection de nombreux et divers paradigmes. Si ces para-
digmes sont faibles ou bien rares, on ne reconnaîtra pas Ã
un texte une fonction réflexive alors que leur accumulation
confirmera la présence d'un système important '^
Étendant ces critères d'un texte à l'ensemble d'un genre, on dira
que les formes de l'autoreprésentation épistolaire sont nombreu-
ses et spécifiques, et que leur combinaison est particulière au
genre.
Quelles sont ces formes de l'autoreprésentation épistolaire ? L'épis-
tolier se regarde écrire, certes, mais il n'oublie jamais non plus
que la lettre est une chose, que son envoi dépend d'un système
d'échange, que d'autres ont écrit avant lui (et qu'il y a donc des
modèles d'écriture), que lui-même est lecteur de lettres (et
d'abord des siennes propres). Cette présence dans la lettre
d'autres correspondants et d'autres correspondances renforce la
clôture du genre, lui donne à la fois sa place dans un réseau social
et une origine. La plus importante forme de l'autoreprésentation
épistolaire est cependant la présence constante dans la lettre de
réflexions sur le pacte qui lie les épistoliers, sur les modalités de
leur échange, sur le respect ou le non-respect de leur contrat,
implicite ou explicite. De même, le recours aux synonymes pour
qualifier l'écriture épistolaire — pour le plus souvent la disqua-
lifier, en fait — est une façon pour la lettre de réfléchir à son
12. Janet Paterson, loc. cit., p. 187.
13. îhid., p. 188.
128 Diderot épistolier
statut. Cautoreprésentation se manifeste enfin dans des discus-
sions sur la possibilité de conserver les lettres pour les publier ou,
simplement, pour les toucher de nouveau, plus tard, si l'autre est
toujours absent. Les situations d'écriture et de lecture épistolaires
représentées sont le lieu d'une double mise en scène : de la réalité
de l'activité épistolaire, d'un protocole de lecture. Elisabeth de
Fontenay a saisi cette caractéristique de l'écriture épistolaire
diderotienne : « Contraint de choisir ce mode de rapprochement,
Diderot l'a conjuré dans une réflexion sur l'écriture et sa maté-
rialité, sur l'opération de substitution, de métamorphose et d'ex-
tension qu'accomplit toute correspondance'^ » On montrera que
cette « réflexion sur l'écriture et sa matérialité » est constitutive de
Tépistolaire.
Diderot lecteur de lettres
Diderot n'a jamais écrit d'art épistolaire au sens strict. On peut
néanmoins découvrir dans ses différents textes (épistolaires ou
non) quelques allusions et réflexions éparses qui se rattachent au
genre. Il a donné, avec La religieuse, un roman épistolaire —
même si ce texte se réclame également du roman-mémoires — ,
en plus de commenter à l'occasion ce genre pour la Correspon-
dance littéraire de Grimm : on lui doit, par exemple, des comptes
rendus (jamais publiés) des Lettres d'Amabed de Voltaire (DPV,
XVIII, 273-275) et du Pornographe de Restif de la Bretonne (DPV,
XVIII, 318-324). Son « Éloge de Richardson » a paru dans le Jour-
nal étranger en 1762'^ Pour Grimm, il a rendu compte de lettres
publiques ou fictives : la Lettre de M. Raphaël le jeune (LEW, IX,
813-814), les Lettres de Sainville à Sophie du poète Léonard (LEW,
14. Elisabeth de Fontenay, Diderot ou le matérialisme enchantéy Paris,
Grasset, coll. «Le Livre de poche. Biblio. Essais», 4017, 1984, p. 131.
15. DPV, XIII, 181-208. Les romans de Richardson sont souvent men-
tionnés dans les lettres de Diderot, ainsi que ceux de madame Riccoboni, son
amie (II, 101-102). Diderot ne fait cependant jamais référence aux Lettres de la
religieuse portugaise de Guilleragues, comme l'a relevé Jacques Chouillet
(«Une présence/absence: le roman français du dix-septième siècle dans l'œuvre
de Diderot», Œuvres et critiques^ 12: 1, 1987, p. 172-173).
V autoreprésentation épistolaire 129
IX, 947-952), la Lettre de Brutus sur les chars anciens et modernes
de Delisle de Sales (LEW, IX, 915-921), les Lettres écrites de la
montagne de Jean-Jacques Rousseau (DPV, IX, 393-396), les Let-
tres d'un fermier de Pensylvanie de John Dickinson (DPV, XVIII,
290-297), la Lettre aux académiciens du royaume et à tous les
Français sensés de Jean Henri Marchand (DPV, XVIII, 313-318) et
les Lettres sur Vesprit du siècle de dom Deschamps (IX, 108-109;
voir DPV, XVIII, 324-332). Dans le Salon de 1767, il a commenté,
fort sévèrement, deux tableaux de Jean-Baptise Leprince: «Le
message envoyé » et « Le message reçu », mais sans s*attacher au
sujet de l'échange représenté par ce « pendant », la lettre'*. Dans
celui de 1765, après avoir louange deux tableaux de Greuze, Le
fils ingrat et Le fils puni, il interroge Grimm sur la nature de la
«véritable poésie» en opposant une lettre authentique («pleine
de beaux et grands traits d'éloquence et de pathétique») à une
lettre fictive («simple, naturelle»), avant de laisser entendre que
la seconde est « la bonne » et « même [ . . . ] la plus difficile à faire »
(DPV, XIV, 201).
Dans ses lettres familières, il commente souvent les paru-
tions récentes. À Sophie, il parle d'une Épître du Diable à M. de
V... par le marquis D*** attribuée au médecin C.C. Giraud (III,
46, 49, 59 et 76-77), des Petites lettres sur les grands philosophes de
Charles Palissot (III, 275), des Lettres de Charles Gouju à ses frères
de Voltaire (III, 341), de la Lettre d'un fils parvenu à son père,
laboureur de l'abbé de Langeac (VIII, 152; voir aussi VIII, 142),
de la Lettre du comte de Lauraguais à l'abbé Morellet (IX, 103).
À Charles Burney, il annonce la parution de la Lettre de M.
Bemetzrieder, le professeur de clavecin de sa fille (XI, 97). Il s'en-
tretient avec Damilaville de la Lettre de M. de l'Écluse [...] à son
curé de Voltaire (IV, 249). Il soumet à l'éditeur Marc-Michel Rey,
d'Amsterdam, le manuscrit des Lettres à différentes personnes
sur les finances, les subsistances, les corvées, et les communautés
religieuses de Gaudet (XV, 50 et 54). L'on a déjà vu qu'il a lu
des correspondances publiées, notamment celles d'Abélard et
16. Voir la description de ces tableaux par André Macnan, « Pour une
iconographie épistolaire», Bulletin de rA.I.R.E., 5, juin 1990, p. 14-19.
130 Diderot épistolier
Héloïse, et de Sénèque'^ Il connaît évidemment celle de madame
de Sévigné, dont il est fait mention à deux reprises dans ses let-
tres : lorsqu*il se décrit comme « bavard » et « glouton », c'est en se
comparant à «Mad* de Sévigney», qu'il cite**; à Angélique, il
raconte les adieux de l'abbé Têtu à la marquise (XV, 44). Lors de
son passage à Langres en 1770, il exprime le souhait de prendre
copie des lettres de Henri IV aux « officiers » de cette ville (X, 124
et 126). L'année suivante, il demande à madame d'Épinay, à pro-
pos de V Éloge de Fénelon par La Harpe : « Est-ce là de l'éloquence ?
C'est à peine le ton d'une lettre ; encore ne faudroit-il pas l'avoir
écrite dans un premier moment d'émotion» (XI, 182). Son ami
d'Holbach traduit des lettres publiques, dont Diderot fait état Ã
Falconet (VIII, 116) et à Sophie (VIII, 234). L' épistolier connaît
également des lettres qui circulent dans des cercles restreints, par
exemple celles dans lesquelles Amélie Suard, à la suite de sa visite
à Ferney, a évoqué Voltaire et qu'elle a réunies, après les avoir
complétées, revues et corrigées, en un recueil manuscrit : « Mille
remercîments de ces charmantes lettres» (XIV, 154, incipit), lui
écrit-il en 1775. On ne sait pas par ailleurs s'il a pu lui arriver de
consulter des manuels épistolaires, durant ses études, sur lesquel-
les on connaît peu de choses, ou au fil de ses lectures*^ Bref:
Diderot, hors les allusions ici recensées, s'est rarement expliqué
de façon précise et détaillée sur la pratique de la lettre.
À ce relatif silence sur ce qu'est la nature de la lettre selon
Diderot, trois exceptions. D'abord: un commentaire destiné Ã
Sophie Volland et portant sur une lettre de mademoiselle Dornet
au prince Golitsyn:
17. XII, 16. La lecture que propose Diderot des Lettres à Lucilius dans
VEssai sur les règnes de Claude et de Néron (DPV, XXV, 229-309) est surtout
philosophique : le moraliste y cherche des maximes pour les commenter ou les
réfuter.
18. III, 174. Il n'est peut-être pas innocent que cette comparaison se
trouve dans une lettre du Grandval: «On comprend, fait remarquer Jean
Varloot, que Diderot pense à la grande épistolière que fut la marquise de
Sévigné ; elle passait l'été, au reste, non loin du Grandval, chez son oncle Cou-
langes, au château de Montaleau» (LSV, p. 385 n. 107).
19. Bien qu'il mentionne le nom de Jean Despautère en 1773 (XII, 222).
Johann van Pauteren est l'auteur d'un Ars epistolica (1515).
V autoreprésentation épistolaire 131
Elle écrit fort bien, mais très bien. C*est que le bon style est
dans le cœur; et voilà pourquoi tant de femmes disent et
écrivent comme des anges, sans avoir appris ni à dire ni Ã
écrire, et pourquoi tant de pédants diront et écriront mal
toute leur vie, quoiqu'ils n'aient cessé d'étudier sans appren-
dre (VII, 116-117).
Uécriture — et particulièrement l'écriture épistolaire — est donc
affaire de sensibilité («dans le cœur») plus que d'étude, de spon-
tanéité — et de spontanéité féminine — plus que de travail. Cette
façon de décrier l'écriture des «pédants» trouve un écho en 1772
dans une lettre à François Tronchin, au sujet d'une lettre que
Diderot a reçue d'un commerçant de Rouen: «J'en reçois moi
même les lettres les plus officieuses ; et pourquoi ne me méfiai je
pas d'un commerçant qui écrit avec la pureté et l'élégance d'un
homme de lettres? » (XII, 85). À partir de lettres dont il n'était pas
le seul destinataire («J'en reçois moi même») ou le destinataire
premier (la lettre de mademoiselle Dornet au prince Golitsyn),
Diderot expose un aspect de sa réflexion sur l'écriture épistolaire
comme acte spontané duquel doit être exclu ce qui est de Tordre
de la littérature («la pureté et l'élégance d'un homme de lettres»).
Ensuite : une lettre de 1767 à Vialet au sujet du « commerce de
lettres » de celui-ci avec madame Legendre et des dangers qu'il com-
porte (VII, 181-195). Ayant décidé de convaincre les principaux
intéressés d'y mettre un terme — il parviendra à ses fins — ,
Diderot s'applique à démontrer qu'un tel commerce n'est possi-
ble que dans des conditions bien déterminées. Il situe sa réflexion
dans le cadre plus général de la fiction épistolaire: «Dans ces
entrefaites, ces dames [les dames Volland] lurent Clarice [de
Richardson] dont tous les malheurs avoient commencé par un
pareil commerce. » Cette lecture est le sujet de nombreux échan-
ges : « Elles revinrent de leur campagne. Ce roman que la mère et
les filles avoient si diversement jugé fit l'éternel sujet de nos en-
tretiens et de nos disputes. » De la littérature, on est passé à la
conversation; on passe ensuite à l'échange épistolaire «réel»:
« Un jour, la conversation tomba sur les lettres, cette ressource si
dangereuse et si nécessaire aux amants séparés.» En quoi cette
ressource est-elle si dangereuse?
132 Diderot épistolier
le prétendis que le tems qui combinoit sans cesse les événe-
ments amèneroit à la longue tout ce qui pouvoit arriver, et
qu'un hazard au dessus de toute humaine prudence jetoit
tôt ou tard un de ces papiers fatals entre les mains de celui
à qui il n'étoit pas adressé; qu'il y en avoit dix mille exem-
ples connus, cent mille autres qu'on ignoroit, et que je
défiois de me citer deux amants d'une date de quelques
années à qui ce malheur ne fut arrivé, ou qui n'en eussent
été plusieurs fois menacés, un seul procès en séparation
pour cause de galanterie où il n'y eût de lettres produites.
Face à la menace de tels malheurs, devant les dangers de ces
«papiers fatals», pourquoi les lettres demeurent- elles une res-
source «nécessaire»?
J'ajoutai que, malgré cela, je n'aurois jamais la force de me
priver, ni la cruauté d'interdire aux autres une consolation
aussi douce, et la seule qui restât dans l'éloignement;
mais à condition toutefois qu'on s'aimeroit à la folie, car
le moyen de faire entendre raison à deux têtes tournées?
que, pour ces tristes, froides et plates amours, telles qu'il
y en a tant, je ne pouvois souffrir qu'elles se donnassent un
air d'extravagance qui n'alloit bien qu'Ã des gens yvres de
passion.
Seuls les amoureux passionnés peuvent se livrer au commerce
épistolaire; les autres cèdent à l'extravagance s'ils le pratiquent.
Le cœur épistolaire a des raisons que la raison n'a pas, et ne doit
pas avoir.
Enfin : une lettre, non datée par Georges Roth, dont la des-
tinataire serait peut-être madame de Maux et qui révèle que la
lettre a partie liée avec l'amour, certes, mais aussi avec la séduc-
tion en ses multiples masques (IX, 160-161). L'épistolier y fait
l'histoire des relations entre les hommes et les femmes «avant
que cette communication des sentimens et des idées fût inven-
tée». Il insiste sur le fait que les «serments» de fidélité éternelle
n'ont pas toujours existé, qu'ils ne sont donc pas naturels, mais
plutôt une invention des hommes : « On s'aima longtems sans se
V autoreprésentation épistolaire 133
faire des serments de s'aimer toujours. » La lettre n'a été conçue
que du moment où l'ont été les premiers serments de fidélité:
« l'art de se rassurer mutuellement sur les inconvénients de l'ab-
sence naquit tout juste au moment où il n'y avoit plus guères de
confiance sur la terre, et où les protestations se multiplièrent Ã
mesure que la sécurité s'affoiblit ». Si la lettre est le fi-uit de la
méfiance créée par l'absence, elle est également, dès l'origine,
marquée par la nécessité de la répétition: «D'abord il n'y eut
qu'un mot ; ensuite il fallut dire et redire sans cesse pour être cru.
On pensa que ce l'on se plaisoit à répéter, c'étoit la vérité, et l'on
eut raison. » De plus, écrire des lettres a toujours fait partie d'une
stratégie de séduction :
On se dit en soi même : Si tu ne m'aimes pas, oh ! combien
je te vais faire mentir. Il se mêla à tout cela bien d'autres
motifs, parmi lesquels il y en eut sans soute de fort délicats.
S'il y eut des doutes réels, il y en eut aussi de simulés. On
se fit tranquilliser sur des craintes qu'on n'avoit pas.
Il y eut aussi, immédiatement, un plaisir de la lettre : « Ce ftit une
chose si douce que le premier aveu, qu'on ne se lassa point d'y
revenir. Ce fiit une chose si douce que le premier moment, qu'on
alla toujours le recherchant. » La lettre devint alors le substitut de
la présence physique: «On serra toujours contre son sein celui
qu'on aime, et l'art d'écrire n'est que l'art d'allonger ses bras. » Le
détour par l'histoire apparaît en dernière instance comme une
façon de se rapprocher de la destinataire jusqu'à la toucher.
On trouve dans ces textes les réflexions les plus longues de
Diderot sur le genre épistolaire. Certains de leurs éléments ont
déjà été étudiés (l'éternité de l'amour, la nécessité de la répétition,
l'importance d'être rassuré sur les sentiments de l'autre — et
donc sur les siens — , le plaisir épistolaire, la simultanéité tempo-
relle et physique créée par la lettre, sa nécessité dans l'éloigne-
ment, la passion à laquelle elle se substitue) ; d'autres seront dé-
veloppés dans les pages qui suivent (les règles spécifiques de la
lettre d'amour, qui la distinguent de la lettre amicale, les dangers
de la circulation des lettres, la spontanéité de l'écriture, le refus
des modèles imposés). Il s'agira alors de comprendre le sens
134 Diderot épistolier
accordé par Diderot à ses propres lettres, non au genre dans son
ensemble, et il faudra, pour ce faire, lire ce que la correspondance
dit d*elle-mênie. Uautoreprésentation y prend diverses figures
qu'il importe de décrire, chacune dans sa spécificité, afin de re-
constituer Tart épistolaire diderotien.
Les pactes épistolaires
(...] et voilà , Madame, comme dans ce
pacte, ainsi que dans tous les autres, il n'y a
rien eu de sacré et que le plus fort a, selon
l'usage, donné la loi au plus foible.
Diderot à Catherine II,
13 septembre 1774
(XIV, 81)
La notion de «pacte épistolaire», inspirée du «pacte autobiogra-
phique» de Philippe Lejeune^'^, est peu théorisée^^ Janet Altman
Futilise", de même que Vincent Kaufmann^^ et Jean-Louis
Cornille^^, mais cette notion tient plus, chez eux, de la pétition de
principe qu'elle ne désigne des procédés textuels précis. En ce
qui concerne la lettre familière au xyiii*^ siècle, seules Simone
20. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, coll. « Poé-
tique», 1975, 341 p.
21. Dans sa présentation des travaux de Philippe Lejeune, Jean-Yves
Tadié a noté les rapports de l'autobiographie et de la lettre, mais sans prendre
en compte la question de la destination de la lettre : « Ce qui pourrait dénoncer
une certaine fragilité des critères de Lejeune, c'est que la lettre établit aussi
rtdcntité entre l'auteur, le narrateur et le personnage, et qu'elle obéit, égale-
ment, à un pacte » {La critique littéraire au XX' siècle, Paris, Belfond, coll. « Les
dossiers Belfond», 1987, p. 259).
22. Janet Altman, op. cit.
23. Vincent Kaufmann, L'équivoque épistolaire, Paris, Éditions de
Minuit, coll. «Critique», 1990, 199 p.
24. Jean-Louis Cornille, «L'assignation. Analyse d'un pacte épisto-
laire», dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), Écrire. Publier. Lire.
Les correspondances. (Problématique et économie d'un «genre littéraire»). Actes du
Colloque international: «Les correspondances». Nantes les 4, 5, 6, 7 octobre 1982,
Nantes, Publications de l'Université de Nantes, novembre 1983, p. 25-52.
V autoreprésentation épistolaire 135
Lecointre^^ et Geneviève Haroche-Bouzinac^* ont essayé de cerner
la notion de pacte.
Pour Janet Altman, celui-ci consiste essentiellement en la
volonté du scripteur de forcer le destinataire à lui répondre ; il est
demande de réciprocité^^ Chez Vincent Kaufmann, la notion de
« contrat épistolaire^* » n est définie qu'à Toccasion de Fétude de
la correspondance entre Gide et Valéry ; utilisée ailleurs, Texpres-
sion est presque toujours entre guillemets^^. Dans une étude de la
lettre d'amour balzacienne, Jean-Louis Cornille décrit V« assigna-
tion » comme un pacte, en montrant comment la parole singu-
lière parvient à trouver son lieu, à se l'assigner, vis-à -vis des
discours fortement déterminés socialement:
Résumons: de sa faiblesse, une correspondance tire sa
contre- valeur de vérité: l'amoureux fait vrai, convainc de
son état, qui n'a pas la maîtrise de son énonciation. Je ne
domine pas mes phrases, celles-ci m'échappent, me vien-
nent, s'imposent à moi, irrépressiblement^.
Simone Lecointre emploie les expressions «contrat épisto-
laire » et « pacte épistolaire^* » lorsqu'elle lit les Lettres à Sophie
Volland des années 1759-1760. Elle se donne pour objectif de
réintroduire dans la lecture de l'échange épistolaire sa réalité prag-
matique. Pour elle, la correspondance est acte avant d'être texte
littéraire, et c'est en tant qu'acte d'interaction qu'il faut l'étudier,
non pas comme un texte toujours-déjà littéraire : « il serait dan-
gereux de saisir comme une "écriture de soi" (M. Foucault) ce qui
25. Simone Lecointre, «Diderot, Lettres à Sophie Volland: le dit et le
non-dit», L'Information grammaticale, 32, janvier 1987, p. 17-22 et «Diderot,
Lettres à Sophie Volland: le dit et le non-dit», L'Information grammaticale, 33,
mars 1987, p. 14-19.
26. Geneviève Haroche-Bouzinac, op. cit., p. 187-191.
27. Janet Altman, op. cit., p. 89.
28. Vincent Kaufmann, op. cit., p. 160.
29. Ibid,, p. 161, 167, 168 et 173.
30. Jean-Louis Cornille, lac. cit., p. 30.
31. Simone Lecointre, «Diderot, Lettres à Sophie VoUand: le dit et le
non-dit», L'Information grammaticale, 32, janvier 1987, p. 18 et 20.
136 Diderot épistolier
demeure, fût-ce obscurément, fût-ce inconsciemment une écri-
ture pour et avec Vautre de la lettre^^ ». Le pacte qui unit Diderot
et Sophie porterait sur trois aspects de l'échange : « les lettres Ã
Sophie Volland ne semblent pas avoir respecté la "règle constitu-
tive" qui impose, Ã chaque lettre, son destinataire unique (cf.
"l'adresse"), et engage le "secret" de la correspondance"»; cet
effacement de l'autre mène à une fictionnalisation du je dans la
lettre — « dans certaines "lettres immenses" de Diderot [celles du
Grandval, par exemple], le "Je" du Narrateur non seulement se
perd formellement, mais encore tend à se fictionnaliser
sémantiquement, définissant ainsi un "rôle" pour un "person-
nage" » ; enfin, Diderot et Sophie ont « substitué à la convention
épistolaire un pacte singulier fait à leur usage » — ils doivent tenir
leur journal, celui-ci reposant sur un «pacte de véridiction^'' ».
Simone Lecointre conclut de ce triple pacte que
Le «non-conformisme» épistolaire de Diderot, comme Ta
nommé la critique, est ressenti, moins à travers l'allure « Ã
sauts et à gambades» des lettres à Sophie, qu'à travers les
constants évanouissements de la relation énoncée Destina-
teur/Destinataire, évanouissements qui occultent l'existence
d'une pragmatique proprement épistolaire".
La description du pacte épistolaire mène donc à déterminer le
fonctionnement d'une série particulière de lettres de Diderot et Ã
en affirmer la spécificité, sinon l'originalité.
À partir de l'étude de la correspondance amicale de Voltaire,
Geneviève Haroche-Bouzinac, elle, s'intéresse essentiellement Ã
deux aspects du pacte: l'obligation de régularité et le refus du
silence (ou du retard, qui en est un des avatars). Ces deux aspects
du pacte — que l'on distinguera de l'adaptation constitutive
du commerce épistolaire et du «contrat» qui fonde l'amitié
dont rend compte la lettre — ont donc pour objet premier le
32. Ibid., p. 19.
33. Ibid., p. 17 n. 1.
34. Ibid., p. 20 et 21.
35. Ibid., p. 21.
V autoreprésentation épistolaire 137
« rythme » de rechange^. Parce que « le commerce épistolaire se
remet mal des silences^^ », le premier des « devoirs^* » des corres-
pondants est d'écrire, quoi qu il arrive. Sans cette clause initiale,
aucun pacte n'est viable.
Ces réflexions méritent d'être approfondies. Chez Diderot,
la notion de pacte épistolaire est double: un pacte général dicte
les principales conduites des épistoliers, mais des pactes particu-
liers sont élaborés à des moments précis de la correspondance,
pour des périodes de temps limité — c'est ce qui ressortira de la
comparaison entre le pacte des années 1759-1760 tel que l'a ana-
lysé Simone Lecointre et d'autres pactes épistolaires ponctuels.
On notera par ailleurs qu'il y a autant de pactes que de destina-
taires : le lien qui unit Diderot à Sophie n'est pas le même, pour
ne donner qu'un exemple, que celui qui l'unit à l'actrice Marie
Madeleine Jodin. Diderot le notait dès 1742 dans une lettre Ã
Anne-Toinette Champion : « Ce n'est pas la coutume d'oublier en
écrivant les personnes à qui l'on écrit, et je n'en écrirai jamais de
pareille [des épîtres amoureuses] qu'à vous^'. » L'analyse des pac-
tes entre Diderot et Sophie, sur la longue durée de l'ensemble de
l'échange épistolaire, mais aussi pour des périodes courtes, et sa
comparaison avec le pacte entre Diderot et mademoiselle Jodin,
puis avec celui des frères Diderot, serviront d'exemples à cette
description des contrats épistolaires diderotiens. On verra enfin
qu'à plusieurs égards le pacte épistolaire amoureux n'est guère
différent chez lui du pacte épistolaire amical. Dans les deux cas,
toutefois, il est implicite: la correspondance familière n'a ni
charte ni lettres patentes.
36. Geneviève Haroche-Bouzinac, op. cit., p. 187.
37. Ibid., p. 190.
38. Ibid., p. 189.
39. I, 32. Voir le Salon de 1769: « Il (Desbrosses, qui s'est suicidé) a écrit
I plusieurs personnes, et ses lettres ont le caractère qu'elles dévoient avoir, selon
les personnes auxquelles elles étoient adressées » (IX, 220) et une lettre à Sophie
Volland : « Je vous salue et vous embrasse toutes ensemble, et chacune en par-
ticulier avec les distinctions qui conviennent» (22 novembre 1768, VIII, 235).
138 Diderot épistolier
Le pacte épistolaire entre Diderot et Sophie, bien qu'il ne fasse
qu'accessoirement l'objet d'échanges, peut être induit des lettres
conservées de Diderot. Les principales clauses en sont la régula-
rité, l'obligation de ne pas rester silencieux et de répondre aux
lettres et demandes de l'autre, la volonté de tout se dire le plus
fidèlement possible et la spontanéité. Cette clause est particuliè-
rement déterminante, car c'est elle qui assure que le texte dise la
vérité et qui explique son (apparent) désordre. Elle a également
pour effet de souligner l'importance de la connivence, voire de la
communion, entre les épistoliers: la spontanéité épistolaire est
une création qui leur est commune.
Les épistoliers s'engagent d'abord et avant tout à écrire ré-
gulièrement, avec exactitude. N'importe quelle lettre est un billet
à terme.
Ne dites jamais : Il n'a pas écrit. Tant que j'ai compté vous
revoir, j'ai pu me permettre un peu d'inexactitude. Depuis
qu'il a été question de vous montrer qu'une absence éter-
nelle ne me changeroit pas, je n'ai pu laisser passer le jeudi
et le dimanche sans faire partir un petit mot, qu'il n'y en ait
eu une raison capable de m' excuser auprès de vous, et
auprès de moi qui suis peut-être encore moins indulgent
que vous. Et ne connais-je pas les malheureux? Ils sont
prompts à soupçonner l'oubli. Il faut avoir pour leur état
tous les égards''^.
Comme l'annonce Diderot ce 21 novembre 1762, l'absence « éter-
nelle » a tout changé : dorénavant, « comptez sur mon exactitude
à vous instruire» (VI, 133) ; «aucun de mes devoirs n'est ni plus
exactement rempli, ni avec plus de plaisir» (IV, 166); «Chère
amie, dispensez-moi de dater; mais comptez que je vous écris
tous les dimanches et tous les jeudis sans manquer» (IV, 102). La
régularité de l'échange — son exactitude — peut seule adoucir la
40. IV, 225. Dans une lettre que Georges Roth croit destinée au pasteur
Jacob Vernes, Diderot déclare que sa «négligence» à écrire est «inexcusable».
Il lui demande néanmoins son «pardon»: «Vous imiterez Celui qui nous
reçoit en quelque tems que nous revenions, et qui n'a jamais dit: C'est trop
tard» (II, 106).
V autoreprésentation épistolaire 139
souffrance de Tabsence: elle est la condition sine qua non de la
correspondance entre Diderot et Sophie VoUand, mais c*est une
condition textuelle. Écrire, c'est écrire régulièrement — ou ne
plus aimer''^ Dans la correspondance, il n'y a ni délai de grâce ni
pacte d'atermoiement*^.
Cette régularité de la correspondance, même si elle est po-
sée comme une condition générale de l'échange épistolaire, peut
être jugée plus importante à certains moments qu'à d'autres. De
telles situations ont le double mérite de souligner l'importance de
la régularité épistolaire et de révéler comment l'épistolier s'y
prend pour reporter sur l'autre le poids du pacte. En novembre
1770, madame VoUand étant malade à Isle, Diderot écrit à Sophie
une lettre dans laquelle il se dit inquiet:
Je vous avois suppliée, bonne amie, de ne laisser passer
aucun ordinaire sans me donner des nouvelles de maman,
et vous ne m'avez pas écrit un mot. C'est ce silence qui est
vraiment cruel. [...] Si j'avois été coupable de la même
faute. Dieu sçait comment je serois traité (X, 188).
L'absente, même si elle a été suppliée, ne respecte pas les règles du
jeu («ne laisser passer aucun ordinaire»): son «silence» est
«vraiment cruel». L'épistolier, lui, s'absout, par avance, de la
« même faute ». Retors, il ne manque jamais de faire entendre Ã
l'autre que la réciprocité se joue à deux : « Elles arrivent quand
elles peuvent, ces lettres, et mes réponses aussi. Mais laissons lÃ
41. Et à partir du moment où l'autre n'aime plus, car il n'écrit plus, on
est soi-même prêt à ne plus aimer. À preuve, la lettre à Sophie du 1" octobre
1768, dont l'incipit est particulièrement courroucé: «Mademoiselle Volland,
vous n'écrivez point ; vous ne répondez point aux lettres qu'on vous écrit ; vous
vous laissez fourvoyer par M' Marin que je commence à haïr et que j'abhorrerai
incessamment» (VIII, 182) et qui se termine par ces mots: «Mad*^ Volland. je
ne vous aime plus. Vous me négligez» (VIII, 184).
42. Le pacte d'atermoiement est, selon la définition de Fernand Sylvain.
la « procédure qui aboutit au paiement de l'intégralité des dettes mais avec un
report d'échéance » {Dictionnaire de la comptabilité et des disciplines connexes,
Toronto, Institut canadien des comptables agréés. Paris. Ordre des experts
comptables et des comptables agréés, et Bruxelles, Institut des réviseurs d'entre-
prises, deuxième édition entièrement revue, corrigée et augmentée. 1986. p. 31).
140 Diderot épistolier
les contretems auxquels vous ne pouvez remédier, et jugez seule-
ment de mon exactitude par la vôtre''^ » Si vous respectez votre
part du pacte, il est bien sûr que je respecte U mienne, et si je ne
la respecte pas, cela ne vous ennuiera que si vous la respectez:
« Vous me pardonnerez d'avoir omis une poste sans vous écrire ;
et cela ne doit pas vous coûter beaucoup » (II, 234; voir aussi IV,
166). La représentation du pacte épistolaire dans la correspon-
dance est grosse de ces renversements de perspective : tout con-
trat unit toujours (au moins) deux signataires, la convention est
synallagmatique.
Une fois la régularité posée en règle quasi immuable, cha-
que silence est perçu comme le signe virtuel de quelque chose de
grave: «Pas un mot de vous depuis huit ou dix jours. C'est bien
du tems pour un homme qui explique toujours votre silence par
le défaut de votre santé. Lorsque je n'entens pas parler de vous
aux jours accoutumés, je vous crois malade. Retenez bien cela »
(IV, 159); «lorsque je n'entens point parler de vous, je n'en
sçaurois imaginer qu'une raison qui me rend fou», écrit Diderot
le 21 novembre 1765 à Sophie, dont il dit considérer le silence
plus lourd de sens que le sien, car elle est « à la campagne, libre
de toute occupation qui [la] commande, maîtresse absolue de
[ses] instants», à l'inverse de l'écrivain «embarrassé d'affaires,
distrait par des amis, des indifférents, des importuns de toutes les
43. III, 336. Le thème de Texactitude est fort souvent repris dans les
lettres de Diderot: I, 183; III, 134 et 263; IV, 39-40; VIII, 192, 214-215 et 230;
IX, 80; X, 187; XVI, 42, comme par d'autres auteurs du xviif siècle, dont
Chompré : « Tu voudras bien te rappeler que ton exactitude à fournir ton con-
tingent, dans notre correspondance, est un motif très sérieux d'alarmes dans le
cas où tu te tairais pendant un certain temps et que, par conséquent, tu as deux
fois tort quand tu n'écris pas, du moins, un mot en six semaines» (Nicolas-
Maurice Chompré, «Lettres à Boissy d'Anglas (1774-1780)», dans Inédits de
correspondances littéraires. G.T. Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774-
1780) y textes établis et annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, préface de
François Moureau, Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. «Correspondances
littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes», III, 1988, p. 190). Les
antonymes de l'exactitude sont la négligence (II, 106 et 190; VII, 143 ; VIII, 184
et 221 ; IX, 70 et 84 ; X, 128 ; XV, 145-146 et 244 ; XVI, 42) et la paresse (II, 172 ;
VII, 39, 49, 99 et 143; IX, 91 ; X, 195-196), mais ce dernier terme caractérise
surtout une correspondance particulière, celle avec Falconet.
V autoreprésentation épistolaire 141
couleurs» (V, 191-192). En septembre 1762, il lui avait déjà de-
mandé de le prévenir si elle était incapable d'écrire aux «jours
marqués » : « Je souffre trop quand je suis trompé. Je ne suis plus
à rien, ni à la société, ni à mes devoirs. Mon caractère s'en res-
sent» (IV, 166).
Le pacte de régularité, malgré cette conséquence négative (le
silence est virtuellement porteur de toutes les calamités^^), per-
met d'installer l'échange épistolaire dans la durée, d'en minimiser
la fragmentation — tout en ménageant à l'épistolier des plages de
liberté susceptibles de surprendre agréablement l'autre: «Vous
n'attendiez pas de moi ce billet. Il vous en sera plus doux» (II,
271). C'est vrai des époques où un pacte particulier vient se
surimposer au pacte d'ensemble, et c'est encore le cas lorsque
l'épistolier annonce le contenu de lettres à venir: «À une autre
fois le sujet de ce petit voyage et la description de la maison, qui
est charmante» (IV, 107); «Puisque le récit des bonnes actions
vous touche, je vous dirai toutes celles qui viendront à ma con-
naissance» (IV, 110). Le cas extrême est celui des lettres repre-
nant, de but en blanc, l'échange engagé dans la lettre précédente :
en incipit, Diderot inscrit, le 31 juillet 1762: «Je continue; et
pour en venir à ce que vous pensez sur le jeu, je suis plus indul-
gent que vous» (IV, 80), le 8 octobre 1768: «Ce n'est pas tout^^»
44. « Je ne vois qu'un malheur possible dans la nature. Mais ce malheur
se multiplie et se présente à moi sous cent aspects. Passe-t'elle un jour sans
m'écrire, qu'a-t-elle? seroit-elle malade? Et voilà les chimères qui voltigent
autour de ma tête et qui me tourmentent. M'a-t*elle écrit ; j'interpréterai mal un
mot indifférent, et je suis aux champs» (II, 320) ; «Vous ne sçavez pas les idées
qui me passent par la tète. C'est à me la faire tourner. [ . . . ] Ayez donc la bonté
de me rendre le sens commun. J'en ai encore besoin quelquefois» (VIII, 191-
192). Au début de sa lettre du 18 octobre 1759, Diderot énumère les « imagina-
tions fâcheuses» qui le bouleversent quand il ne reçoit pas les lettres attendues
(II, 287). En 1773, il est question des «visions cruelles qui (l'jobsédent» (XIII,
41). Dans celle du 28 juin 1781, il reproche son silence à Angélique pour des
raisons semblables, comme quoi la correspondance avec l'amoureuse n'est pas
la seule à causer de l'inquiétude si elle n'est pas régulière (XV, 244).
45. VIII, 185. Georges Roth commente: «Le début de cette lettre (...1
donne à penser que le texte pourrait n'être que la suite d'une page précédente»
(VIII, 185 n. 2). En l'absence de cette page, on interprétera l'incipit, ainsi que
ceux qui lui ressemblent, comme le signe d'une volonté de défragmenter la
correspondance et de la transformer en présence pleine.
142 Diderot épistolier
et, le 22 septembre 1769 : « Oh que non \^^ » Il crée alors Timpres-
sion d'une continuité épistolaire, en plus de maintenir vivant le
dialogue. Dernière conséquence de cet aspect du pacte de régu-
larité: le destinataire doit se souvenir de ce quil a lu comme de
ce qu'il a écrit pour comprendre ce qu'il est en train de lire. Deux
lettres à Sophie le montrent, celle du 26 octobre 1760: «Si vous
ne vous rappelez pas vos lettres depuis le n° 22 jusqu'au n° 29 que
je viens de recevoir, vous n'entendrez rien à ceci^^ », puis celle du
18 juillet 1762 : « Si vous ne vous rappelez pas vos propres lettres,
celle-ci sera pire qu'un chapitre de l'Apocalypse» (IV, 73).
Comme l'expose clairement Diderot dans une lettre Ã
Grimm, le pacte comporte non seulement une obligation de
régularité, mais encore l'engagement de répondre aux lettres re-
çues: racontant que madame de Maux a permis à monsieur de
Foissy «de se prêter à une correspondance pendant l'absence»
(X, 163), il écrit: «accorder la permission d'écrire, et par consé-
quent s'engager à répondre, etc.. » (X, 144). Le refus de passer
quelque lettre que ce soit sous silence fait aussi partie du pacte :
« J'avois placé toutes vos lettres sur mon bureau ; j'allois répondre
à ce que je pouvois avoir laissé en arrière » (III, 72) ; « Vous voyez
que je répons à votre seconde lettre» (III, 100) ; «C'est la 20% je
crois. Je répondrai jeudy à votre 22^'*^. » Même si la réponse est
46. IX, 146. Voir aussi: I, 30; VII, 39 et 136; VIII, 201, 227 et 235-236;
IX, 79, 117 et 135. Ces débuts ex abrupto se trouvent aussi dans la correspon-
dance avec Grimm, en 1759: «Je vais donc passer la matinée à causer avec
vous» (II, 118), comme en 1771 : «Que s'en suit il de là , mon ami» (XI, 84).
Dans une lettre à la princesse Dachkov, le 24 décembre 1773, toujours en inci-
pit, c'est la dénégation qui s'impose comme la suite d'une lettre précédente:
«Rien n'est plus vrai. Je suis réellement à Pétersbourg» (XIII, 134).
47. III, 187. La formule est presque la même pour Falconet en 1768 : «Si
vous ne vous rappelez pas un peu vos lettres, je veux mourir si vous entendez
rien à cette réponse» (VIII, 142).
48. V, 21 ; voir aussi VIII, 224. Ce procédé permet à l'épistolier de distin-
guer ses destinataires les uns des autres. En 1759, Diderot avoue à Grimm qu'il
remet « toujours au lendemain » les lettres qu'il doit à d'Holbach (II, 21 1). Le 30
juin 1765, il écrit à Guéneau de Montbeillard : « J'ai rompu avec le genre humain
(...) J'ai vingt lettres de ma sœur ; elles sont sur ma table, sous mes yeux ; tous
les jours je dis que j'y répondrai, et je n'y réponds point ; et je n'y répondrai pas.
Autant, de différents hommes de lettres ; plusieurs, de de Voltaire. Un millier, de
V autoreprésentation épistolaire 143
différée, l'épistolier, «homme aux contretems» (V, 40), s'engage
à la faire : « Vous voyez bien, chère amie, que jusqu ici je n'ai pas
encore répondu un seul mot à aucune de vos lettres. Ce sera ma
ressource de la saison morte, lorsque tous mes amis seront ab-
sents, et que j'en serai réduit comme vous aux petits événements
domestiques» (V, 88-89). Non seulement, dans le meilleur des
mondes épistolaires possibles, les épistoliers répondraient à tou-
tes les lettres, mais, en outre, ils ne laisseraient rien passer dans
le contenu des lettres sans y donner suite: « Je vais reprendre ma
réponse à votre dix-huitième à l'endroit où j'en étois resté» (IV,
119); «Combien de choses dans mes lettres auxquelles vous
n'avez point répondu. Combien j'aurois de questions à vous faire,
mais auxquelles vous ne répondriez pas», déplore Diderot
ailleurs (FV, 206). Même le plus infime détail demande, dans la
lettre, que l'on s'y attache : l'engagement des épistoliers doit être
total.
Les amants s'engagent à ne jamais s'oublier ; pour ce faire,
il leur importe de tout se dire. Le projet de Diderot est de rendre
compte à Sophie «de toutes [s] es heures^'» : «J'aime à vivre sous
CCS prétendus amis sur lesquels je n'ai plus la bêtise de compter » (V, 45-46 ; voir
VII, 209). On s'adresse souvent au destinataire comme à un privilégié, surtout
si l'on prend la peine de ne passer aucune de ses lettres sous silence. Pour
Falconet, Diderot précise: «j'ai répondu à votre lettre du 21 mai. Passons à celle
du 3 juillet» (VIII, 127; voir VIII, 40, 115, 138 et 139). Chompré est aussi
précis : « Je vais enfin, mon cher ami, répondre un peu plus au long au recueil
de tes lettres que mon insouciance indolente laisse accumuler depuis si long-
temps. J'ai tant de milliers de choses à te dire que je ne sais par où débuter. Pour
me tirer d'embarras, je suivrai à peu prés l'ordre chronologique de tes lettres et
de tes questions. (...) J'espère pourUnt que tu seras content de la longueur et
du menu caractère de cette interminable épttre. l . . . ) Adieu, mon bon ami, j'ai
— je crois — répondu à peu près à toutes tes lettres ; ainsi tu vois que tu peux
m'écrire à tout hasard dans le cas même où ma paresse me subjuguerait encore,
parce que, tôt ou tard, j'ai réponse à tout» {op. cit., p. 149 et 153).
49. III, 219. Voir aussi: IV, 39-40; VII. 105. Il s'agit d'un poncif de la
lettre: Marianne demande dans la cinquième des Lettres portugaises: «suis-je
obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements?»
{Lettres portugaises, dans Lettres portugaises. Lettres d'une Péruvienne et autres
romans d'amour par lettres, textes établis, présentés et annotés par Bernard
Bray et Isabelle Landy-Houillon, Paris, GF-Flammarion, coll. «GF», 379,
144 Diderot épistolier
vos yeux, et je ne me souviens que des moments que je me pro-
pose de vous écrire; tous les autres sont perdus» (IV, 133);
«Voilà tout, je crois, mais tout, comme si j'étois à confesse»
(VIII, 95). Celui de Sophie n est pas différent : « Voilà qui est bien,
ma tendre amie ; vous m'instruisez de l'emploi de votre tems, de
vos amusements, de vos récoltes. Vous supposez que j'y prends
intérêt, et vous avez raison » (IX, 1 17) ; « Quoique je ne vous dise
rien de ma vie, ne me laissez rien ignorer de la vôtre, à laquelle
je ne sçaurois prendre un médiocre intérêt sans être le plus ingrat
des hommes » (IX, 85-86). Cette obligation réciproque n'est pas
universelle : « Il y a dans ces lettres tant de choses que je n'écris
que pour mon amie, que j'ignore pour le reste de la terre^^ ! »
La fidélité amoureuse et épistolaire se double toujours
d'une fidélité descriptive: «je vais vous rendre un compte très
fidèle de ce qu'ils ont trouvé » (VI, 108) ; «Vous voyez que je suis
toujours le plan que je me suis fait de ne vous laisser ignorer
aucun des instants de ma vie » (V, 225). La lettre doit assurer Ã
chacun qu'il n'ignore rien de l'autre : « quelle que soit la durée de
ton absence, je n'aurai rien à t'apprendre à ton retour, pas même
que je n'ai pas cessé un moment de t'aimer » (V, 48) ; « Pour moi,
dans l'éloignement où je suis de vous, je ne sache rien qui vous
rapproche de moi, comme de vous dire tout et de vous rendre
présente à mes actions par mon récit^^ » Cette volonté de « dire
1983, p. 95). Les expressions «rendre compte» et «devoir compte» sont habi-
tuelles chez Diderot épistolier: II, 39, 172 et 270; III, 43-44, 242 et 319; IV, 88;
V, 47-48 et 223; VII, 156; VIII, 95; X, 157 et 181 ; XIV, 164; etc. On leur trouve
les plus divers synonymes : « J'ai oublié dans ce détail de mes journées beaucoup
de choses» (VII, 133); «J'emploierai la première journée libre à vous détailler
toute une vie depuis que je vous ai perdus» (XVI, 42). Cette volonté de tout
raconter de sa vie quotidienne est proche du projet de la correspondance de
Sénèque reconstruit par Michel Foucault : un des deux « points stratégiques »
de celle-ci est l'obligation de faire minutieusement le récit des «activités du
loisir (plutôt que les événements extérieurs)» («L'écriture de soi». Corps écrit,
5, 1983, p. 18), en vue d'un «examen de conscience» {ibid., p. 21).
50. IV, 69. La retenue n'est pas non plus de mise dans certaines corres-
pondances amicales : « quand on fait tant que d'ouvrir son âme à son ami, il ne
la faut point ouvrir à demi» (à Falconet, VII, 67).
51. IV, 39-40. On mesure l'évolution de la relation entre Diderot et
Sophie non seulement en constatant que les lettres d'abord destinées à elle seule
V autoreprésentation épistolaire 145
tout » explique, du moins en partie, l'importance accordée à la
longueur des lettres:
Tant que vous ne recevrez de moi que de ces petits billets,
plaignez-moi d*être obligé de donner à des occupations fas-
tidieuses un tems que j'employerois délicieusement à vous
dire que je vous aime et à vous rendre compte de tous les
instants d*une vie qui vous est chère. Mais vous n*y perdrez
rien. Je ne manque jamais en rentrant chez moi de tenir
note sur mon agenda de tout ce que je fais, dis et entens".
Expliquant comment il écrit — réfléchissant à sa propre prati-
que — , Diderot dévoile quel est le but de la lettre d'amour selon
lui et comment elle est marquée par ce but dans sa matérialité
même (la longueur des lettres).
Le pacte postule également la spontanéité des échanges:
«Chère amie, pardonnez-moi cet écart, c'est vous qui m'avez
échauffé. J'ai suivi ma chaleur, et j'ai écrit tout ce qu'elle
m'inspiroit" » ; « Je vous écris cela à la hâte. Cela est lâche, mais
cela pourroit, entre les mains d'un homme habile et maître de
l'art de la parole, prendre la couleur la plus forte^^. » Cette carac-
dcviennent des lettres aux daines Volland, mais encore en relevant que le projet
de «dire tout» à la femme aimée n'a plus lieu d'être à partir d'un certain
moment. Durant son voyage de Russie, Diderot écrit ainsi : « Combien de détails
interressants je vous réserve pour le coin du feu» (XIV, 13; voir XIII, 76).
L'amoureux avide s'est assagi: la lettre n'est qu'un passe-temps précédant la
conversation.
52. V, 223. Ce qui est vrai du pacte avec Sophie ne l'est pas du pacte entre
Diderot et Catherine II, que l'épistolier prétend ne pas avoir le droit de déran-
ger: «Je demande mille pardons à Votre Majesté de la longueur de ma lettre»
(XIV, 86).
53. III, 157. La «chaleur» est aussi un des thèmes d'une lettre à Falconet:
« Je vous ai dit dans la chaleur du premier moment, et je vous répète de sang
froid (...]» (XIII, 116). Voir encore: II. 146 (à Sophie): X, 162-163 (Ã
Grimm?); XI, 44 (Ã Falconet).
54. IV, 181. Diderot ne réserve pas la spontanéité qu'à Sophie. À Grimm :
« Je suis un sot de m'étre embarqué dans cette phrase. Mais je ne me résoudrai
jamais à rayer un mot dans une lettre écrite à mon ami» (II, 155). À madame
de Maux : « Vous avez bien raison : je ne sais pas le premier mot de ce qu'il y a
dans cette page qui vous a tant plu. C'est le jet du moment. (...) Comme rien
ne ressemble à ce qu'on éprouve alors, rien ne ressemble à la manière dont on
146 Diderot épistolier
téristique est peut-être ce qui permet, selon l'écrivain lui-même,
d'unifier ses diverses pratiques et de montrer leurs limites : « Ce qui
s'échappe de moi, ne vaut jamais ce qui s'y passe. Je ne parle bien
qu'avec moi, ou avec les autres quand je n'y pense pas. Plus j'écris
vite, mieux j'écris » (XVI, 53). L'ingéniosité se situe à l'opposé
d'une telle attitude : « Toutes ces choses ingénieuses là ne sont pas
de moi, au moins. C'est une lettre de la cour que je vous copie,
mais mot pour mot » (III, 314). L'espace intime — celui de l'ins-
piration, de la « chaleur », de r« écart », du « lâche », de la vitesse,
de la « hâte^^ » — est spontané ; l'espace public — celui de la
« cour » et de la maîtrise « de l'art de la parole » — est le lieu de
l'artifice et de la répétition («je vous copie »). Cette (prétendue)
spontanéité dont se réclame l'épistolier a trois conséquences.
La première est que la lettre se présente comme un texte sur
lequel on ne peut pas avoir un contrôle parfait : « Je vous en dirois
bien davantage, mais vous n'êtes pas digne seulement de sçavoir
ceci, que j'avois bien résolu de vous celer » (III, 46-47) ; «Où il
n'y a pas un mot de ce que j'avois à vous dire » (IV, 60) ; « Non,
Mad"S je ne vous dirai plus que je vous aime ; ou si je vous le dis,
ce sera malgré moi; c'est que je ne pourrai résister à l'habi-
tude^^ ». En fait, l'on pourrait dire de la spontanéité épistolaire
qu'elle permet, sous diverses modulations, l'expression d'un mes-
sage unique et que grâce à elle l'épistolier peut tout justifier de
son écriture: «Voici encore une lettre immense. J'aurois bien
envie de la relire et de la corriger ; mais je n'en aurai pas le cou-
rage ; elle sera bien, si vous y voyez que je vous aime, et cela y est
sûrement" » ; « De quelque chose que je vous entretienne, c'est
s'exprime» (IX, 209). À Vialet: «Je ne puis m'empêcher de voir les choses
comme je les dis, et de les dire comme je les vois à un ami avec qui je ne retiens
rien, et à qui je laisse toute liberté de penser autrement» (VII, 185).
55. Voir: II, 172 (incipit) et 240; III, 72; IV, 140 et 144 (incipit) ; VIII,
71 et 171 ; IX, 55 et 97; X, 248; XII, 20; etc.
56. VIII, 190. Autre exemple: «Je ne sçavois pas quand cette parenthèse
finiroit ; c'est que quand on vous cajole, il en coûte si peu qu'on ne finit [point].
En voilà une autre, et si je n'y prends garde, j'en ferai une troisième, f Mais où
en étois-je?» (à l'abbé Le Monnier, X, 86). Voir aussi II, 164 et 224.
57. III, 150. Georges Roth fait sienne cette déclaration: «Il semble évi-
dent que Diderot ne se relisait que rarement, sinon pas du tout. Les mots
Vautoreprésentation épistolaire 147
mon âme qui s*épanche et vous apercevrez toujours ma passion,
nichée dans quelque coin » (IV, 44). Spontanéité épistolaire et
épanchement amoureux sont réversibles pour Fépistolier.
La deuxième conséquence du pacte de spontanéité est
l'obligation de dire vrai. Elle s^applique d^abord au destinateur:
«C*est la pure vérité » (V, 185 et VII, 143) ; «Si j'étois aussi mé-
chant que je suis vrai [...]» (IX, 70) ; « Je vous parle dans Fexacte
vérité^* ». Le destinataire doit se plier lui aussi à cette injonction :
« Parlez-moi vrai. N'est-ce pas que vous n*aimez plus? » (II, 323) ;
«Arrêtez par de la vérité exacte cette imagination cruelle qui
m'exagère tout en général, mais surtout les plus petites choses qui
vous concernent» (IV, 109); «Si mademoiselle Volland vouloit
être vraie, elle m'avoueroit que c'est à la chère sœur que je dois
les trois ou quatre lignes de reproches qu'elle me fait sur mon
silence » (VI, 30). Plus l'on écrit rapidement, dit le pacte, plus on
laisse s'exprimer ses sentiments, l'amour surtout, et plus l'on se
rapproche de la vérité («pure », «exacte », etc.).
La spontanéité a enfin des effets sur la structure de la lettre,
lointe aux aléas de la poste et au croisement des courriers, elle fait
que la correspondance est souvent décousue : « Je cause un peu
avec vous comme ce voyageur à qui son camarade disoit : VoilÃ
une belle prairie, et qui lui répondoit au bout d'une lieue : Oui,
elle est fort belle» (III, 187); «c'est à cette mère qu'elle doit sa
naissance, par quoi j'aurois dû commencer » (X, 185). Écrire au
fil de la plume implique, de même, que la répétition menace
oubliés, qu'il n'eût pas manqué de rétablir, en témoignent» (I, 14 n. 11). À
propos des «différents petits papiers» qu'il utilise pour ses Mémoires pour
Catherine II, Diderot déclare: «11 est rare que je récrive» (XIII, 131).
58. XIII, 225; voir aussi III, 134. De tous les lieux communs de la lettre,
celui de la vérité est le plus constant. À (la future) madame Diderot : « J'atteste
la vérité, que je n'aime rien au monde que vous» (I, 28) ; « Je te prie de n'en pas
rabattre un mot, parce que c'est l'exacte vérité» (XIII, 67). À Rousseau: «Une
bonne fois pour toutes, mon ami, que je vous parle à cœur ouvert » (I, 256). A
l'abbé Gayet de Sansale: «mon dessein n'est pas de vous toucher. Je me suis
simplement proposé de dire la vérité» (VIII, 98). À Robert Tronchin: «ce que
j'ai l'honneur de vous écrire à coeur ouvert, comme d'honnêtes gens qui causent
librement entr'eux» (XI, 92). À Grimm: «et dans le vrai, je ne sçaurois remuer»
(XII, 65). À Beaumarchais: «à vous parler vrai» (XV, 71 ; la même expression
se trouvait dans une lettre à madame d'Epinay, XIII, 48).
148 Diderot épistolier
constamment la lettre: «Je ne sçais si vous ne retrouverez pas
déjà dans quelques-unes de mes lettres quelque chose de ce que
je viens de vous dire, et même peut-être aussi quelque chose de
ce que je vais vous raconter. Mais que m*importe » (IV, 39-40). La
spontanéité suppose donc explicitement une écriture du désordre
(au moins apparent) :
Je vous dis sans ordre, sans réflexion, sans suite, tout ce qui
se passe dans Tespace que je remplis et hors de cet espace ;
dans le lieu où je suis et dans celui où les autres se meuvent ;
dans le lieu où je sens à tout moment que je vous aime à la
folie et où le reste se tourmente pour cent mille colifichets
(IV, 43).
Ne commençant pas là où elle devrait, coupée de longues plages
de silence, oublieuse de ce qu'elle a déjà dit, insouciante envers ce
qu elle dira, la lettre occupe divers « espaces » et « lieux » sans
tenter de les unifier.
S'il est souvent dit que la lettre est écrite au fil de la plume
— «je ne sçais par où commencer » (VIII, 27) — , il arrive qu'Ã
l'occasion Diderot distingue les parties de ses lettres : « Voilà , mon
amie, un préambule honnêtement long» (à Sophie, V, 53);
« Voilà un long préambule pour vous prier, madame, d'accorder
un de ces matins un moment d'audience à une femme à qui vous
avez fait l'honneur d'écrire et qui me désole » (à madame Necker,
XV, 77) ; « Je commencerai par lui rendre grâces » (à Catherine II,
XIV, 172) ; « Encore un moment, mon ami. Je sens que mon âme
s'ouvrira, mais que le moment n'en est pas encore venu^^ » À cet
égard, on jugera des limites de la spontanéité épistolaire en lisant
la lettre au prince Golitsyn de mai 1774. Après avoir exposé le
sujet du texte qu'il se prépare à rédiger — « voici un petit échan-
tillon de ce qu'un homme de lettres qui n'est ni le plus ignorant
ni le plus éclairé des amateurs peut sentir et dire d'un ouvrage de
59. À Falconet (VII, 93), Diderot parle également de «petit préambule»
et, ailleurs, d'« excursion » (VIII, 114-115). Dans la lettre du 15 mai 1767 adres-
sée au même, l'épistolier souligne à plusieurs reprises qu'il ne viendra que plus
tard au sujet qui les intéresse; c'est une façon pour lui de se moquer de l'im-
patience de son correspondant (VII, 58, 61, 64 et 67).
V autoreprésentation épistolaire 149
sculpture» (XIV, 20) — , puis marqué les parties de sa réflexion
— «Bref, je partage cette figure en trois sections» (XJV, 23) — ,
l'épistolier conclut en ces termes : « Et voilà comment un homme
de lettres juge un morceau de sculpture lorsqu'il a été bien exa-
miné et quil s*est proposé de contrister l'artiste» (XIV, 24). De
«voici» en «voilà », le développement de l'argumentation de la
lettre a respecté les modèles classiques : introduction, transitions
soignées, conclusion^. Pourtant, lorsque l'épistolier est pris en
flagrant délit d'organisation (XTV, lettre 875 à Grimm), il se sent
obligé de revenir sur celle-ci dans une lettre ultérieure: «Ne
donnez pas là -dedans: ces 1°, 2°, 3° de ma lettre sont les tâtonne-
ments d'un aveugle, avec son bâton, et non des lignes d'ordre et
d'amandement^'. » Ordre et désordre sont des concepts mouvants
dans Tépistolaire diderotien, et l'épistolier se sent tenu de les
discuter. On peut toutefois se demander — et ce serait là un
nouveau paradoxe — si leur coexistence ne vient pas confirmer
le pacte plutôt que l'infirmer: l'absence de régularité, ici le mé-
lange de l'ordre et du désordre, n'est-elle pas le signe par excel-
lence de la spontanéité?
On aura garde en effet d'oublier que la spontanéité épisto-
laire est une construction du texte et non la manifestation d'un
mécanisme psychologique dont l'inspiration serait la valeur clé.
D'une part, Diderot a beau dire qu'il est spontané lorsqu'il prend
la plume, il n'empêche qu'il ne peut tout narrer à Sophie — ce
serait matériellement impossible — , qu'un choix est opéré dans
ce qu'il raconte:
Il s'est dit et fait ici tant de choses sages et folles, que je ne
finirois point si je ne rompois le fil pour aller tout de suite
à deux petites aventures burlesques dont je ne sçaurois vous
faire grâce, quoique je sache très bien qu'elles sont puériles,
et d'une couleur qui ne revient guères à la situation d'esprit
où vous êtes (III, 174).
60. Une lettre à Falconet, portant également sur Part, est organisée de
façon semblable (XII, 235-236 et 251).
61. XV, 24. Un tel procédé de numérotation se retrouve dans une lettre
à Sophie VoUand en 1769 (IX, 229).
150 Diderot épistolier
Même si le procédé n*est pas sans facticité — « Tenez, puisqu en
y pensant, cela me fait un si grand mal, n'y pensons plus; et
parlons d'autre chose» (XII, 229) — , Tépistolier doit faire des
choix pour son destinataire : « C'est un si joli texte que celui-ci,
que je ne finirois point, s'il me prenoit en fantaisie de le suivre
jusqu'où il pourroit me mener» (IX, 160-161); «À présent que
M' de Neufond est guéri, on peut vous apprendre qu'il a eu une
attaque d'apoplexie» (X, 190); «Une autre fois je te parlerai de
[...]» (XIII, 72); «Combien je dirois aussi de sottises, si je
voulois ! » (XIII, 34) ; « Je ne vous dis rien de ces petits voyages. Ils
ont été trop courts pour donner lieu à des scènes plaisantes » (III,
340). Être spontané, soit, mais pas au détriment du plaisir ou de
la mainmise de l'épistolier sur ce qu'il écrit.
D'autre part, dans certaines lettres, l'épistolier s'impose Ã
lui-même des contraintes. Le 6 janvier 1755, dans une lettre à sa
famille, il s'excuse de son manque d'exactitude à écrire afin d'ex-
pliquer la longueur des lettres :
Après un silence aussi long que celui que j'ai gardé, je n'ai
guères d'autres moyens de me justifier et de m'acquitter que
par une très longue lettre; et j'espère qu'ayant à vous entre-
tenir de tout ce qui m'est arrivé depuis le jour que je vous
fis mes adieux, celle- cy ne sera pas fort courte (I, 172).
Le 23 décembre 1777, il expose ouvertement à François Tronchin
l'objectif de la lettre qu'il est à écrire :
Mon projet n'étoit pas d'ailleurs de vous envoyer quelques
notes, quelques idées de scène ; mais de tracer le plan géné-
ral et de le remplir en prose, au courant de la plume [...].
Mais puisque votre statue est fondue, il ne me reste plus
qu'Ã vous ramener sur quelques principes, assez communs,
mais pratiques, pour le moment où vous prendrez le ciseau
pour couper les jets et la réparer (XV, 80-81).
Parce que Sophie vit hors de Paris, il a auprès d'elle des obliga-
tions quant au récit de la vie parisienne : « Je n'ai presque plus le
courage de vous écrire des nouvelles. Il faut cependant que vous
sachiez [...]» (III, 342). Dans ces trois cas, la spontanéité fait
place au projet de l'auteur, même si ce projet ne se déroule pas
V autoreprésentation épistolaire 151
comme celui-ci l'avait originellement prévu". On notera que,
dans le second, la spontanéité est programmée par la lettre («au
courant de la plume»), quelle découle d'«un plan général»,
qu'elle est son projet.
Enfin, des circonstances extérieures peuvent déterminer,
sinon le contenu, du moins la longueur des lettres et leur orga-
nisation — ce qui modifie la spontanéité qu'on leur suppose.
Comme nombre de ses contemporains, Diderot est conscient du
coût de la correspondance : des ft-ais postaux, bien sûr, même s'il
essaie souvent de faire contresigner ses envois, mais aussi du prix
du papier, ce qui fait qu'il remplit complètement les pages qu'il
écrit^\ Cette rationalisation économique de la lettre trouve son
écho jusque dans les missives elles-mêmes : « Puisque je suis en
train et qu'il me reste encore de la marge, disons tout, ne fut ce
que pour ne pas envoyer si loin du papier blanc » (VII, 105) ; « Si
j'avois encore de la place, je vous continuerois ce bavardage, dont
vous avez peut être déjà trop» (VII, 169); «J'aurois bien encore
une autre belle lettre à vous faire voir, un placet de Poincinet Ã
vous envoyer ; votre dernière à répondre. Mais la marge me man-
que. [ . . . ] Mon respect à toutes. Il n'y a pas de place pour davan-
tage» (VIII, 162) ; « Encore un mot d'autre chose, puisque j'en ai
la place^». Parfois ce sont les circonstances de la rédaction qui
expliquent la structure des lettres : « Je n'entens rien non plus à la
ligne où il s'agit de fête et de messe, sinon que quelquefois je vous
commence la veille une lettre que je continue le lendemain
comme si c'étoit le même jour. Voilà la clef d'une infinité d'autres
endroits» (III, 249). La spontanéité épistolaire n'est pas indépen-
62. Une même opposition (entre le projet exposé et la lettre qui devait
en être la réalisation) est à l'œuvre dans la lettre à madame Necker de 1777: « le
voulois vous écrire trois lignes et voilà bientôt quatre pages » (XV, 79). Voir aussi
XIV, 220.
63. Contresigner «se dit (...] en parlant des lettres qui viennent des
Bureaux des Ministres ou des Secrétaires d'État, & sur l'enveloppe desquelles on
met le nom du Ministre ou du Secrétaire d'État de chez qui elles viennent. Le
Commis a contresigné cette lettre» (Ac. 62). Diderot profitait souvent de ses
relations (Damilaville, surtout) pour faire contresigner ses envois.
64. X, 38. Voir aussi: II, 293; III, 162; IV, 59 et 112; VIII, 206.
152 Diderot épistolier
dante du contexte d*énonciation, jusque dans ce qu il a de con-
cret. Elle dépend de lui : dès lors, y a-t-il encore spontanéité ?
Les moyens mis en œuvre par Tépistolier pour donner
rUlusion de la spontanéité sont divers. On a déjà vu comment il
crée, pour amenuiser les effets de l'absence, un présent épistolaire
postulant la simultanéité de la lecture et de l'écriture de la lettre :
la création de cette nouvelle temporalité se donne pour sponta-
née, dans la mesure où l'épistolier prétend être avec son destina-
taire lorsqu'il écrit, ne plus en être séparé. Un autre de ces
moyens est le rapport analogique constamment posé entre con-
versation et correspondance : les deux peuvent être interrompues
en tout temps ou prendre des directions imprévues. Diderot fait
également appel à des expressions toutes faites qui lui permettent
de montrer — ou de faire croire — que la lettre s'écrit au fil de
la plume. Parmi elles, celles contenant le verbe «oublier» sont
fréquentes : « Je ne veux pas vous écrire cela, et si j'oublie de vous
en parler, tant mieux» (III, 205) ; « j'allois oublier de vous parler
de l'Habillement» (XIII, 117) ; «j'oubliois de vous dire aussi que
[...]» (XIII, 120) ; «j'oubliois de vous parler d'un de mes plaisirs
les plus vifs" ». D'autres expressions signalent que la lettre aurait
pu dire autre chose, mais que l'épistolier se ravise — «Vous ne
sçavez pas le nouveau plaisir que je vous prépare. Je vais vous le
dire. Non, je ne vous le dirai pas. Je me tiens à deux mains » (VII,
179); «Je ments. J'ai encore eu deux accidents un peu plus fâ-
cheux; ne t'effarouche pas» (XIII, 64); «J'allois continuer, mais
je me suis rappelé que [...]» (XIII, 219) — ou feint de se raviser :
« Le ton pédantesque et dur n'est point celui de l'amitié. Je m'ar-
rête pour ne pas donner moi même dans le défaut dont je me
plains ; et si j'en croyois mon cœur, j'effacerois ces deux dernières
lignes» (VIII, 120). L'écrivain se représente en train d'écrire, avec
ce que cela comporte d'oublis et de corrections faites au fur et Ã
mesure de la rédaction : il construit sa spontanéité pour l'autre et
avec lui. Si le lecteur n'accepte pas de croire au discours de l'épis-
tolier, la spontanéité n'existe pas.
65. XIII, 228. Voir aussi: I, 222; VIII, 147; X, 155. La même impression
de simultanéité peut être exprimée sans le verbe « oublier » : « Je croyois n'avoir
plus rien à ajouter à ce qui précède; je me suis trompé» (XIII, 120).
V autoreprésentation épistolaire 153
La parfaite communion qui les anime est ce qui permet aux
épistoliers de s'écrire (c'est le dernier aspect du pacte épistolaire
entre Sophie et Diderot) : « Je vous conte cette histoire à la hâte.
Mettez à mon récit toutes les grâces qui y manquent, et puis,
quand vous le referez à d'autres, il sera charmant**. » Pour Sophie,
à laquelle il vient de résumer un «amphigouri» de Lauraguais,
Diderot conclut: «et cœtera, encore; car il suffit que je vous
mette sur la voye» (III, 350). Il lui envoie un long développement
sur la bienfaisance et l'amitié : « En voilà là dessus bien plus qu'il
n'en faut. Suppléez le reste» (III, 330). Plutôt que de lui offrir ses
vœux, il inscrit, après la date du 29 décembre 1773: «C'est la
veille du jour de l'an. Le reste s'entend» (XIII, 141). Rien de ce
qu'il peut dire ou faire ne contient de véritable menace : « Vous
seriez bien aise, mademoiselle, de trouver ici un mot doux ; mais
votre lettre m'a fait trop de peine pour n'en pas avoir du ressen-
timent. Je vous aime bien ; mais, pardieu, je ne vous le dirai pas ! »
(X, 112-113). Il faut s'écrire, certes, mais tout n'a pas à être dit.
Dans la correspondance amicale, la prétérition sert à souli-
gner une connivence qui est proche de cette communion de la
communication amoureuse. Les exemples en sont nombreux : « Je
n'ai pas besoin de dire un mot de l'esprit éclairé et du jugement
du Comte de Crillon. Bientôt vous serez à même de vous former
une opinion sur ces points» (à la princesse Dachkov, XIII, 154);
« Il est arrivé dans nos affaires publiques une révolution dont je
pourrois me dispenser de vous parler» (à Grimm, XIV, 16) ; «Ce
n'est pas à vous qu'il faut dire de respecter vos propres bienfaits »
(à madame Necker, XIV, 46); «Je ne vous dirai pas qu'il [mon-
sieur de Limon] est intendant de la maison de Monsieur; qu'est-
ce que cela vous fait?» (à Voltaire, XIV, 202). Par la prétérition,
Diderot rappelle ce qui l'unit à ses correspondants et ce qui dicte
à la lettre son économie: une même opinion, des jugements par-
tagés, des valeurs communes.
66. IV, 140. Il arrive souvent que Diderot dise à Sophie de faire sienne
une des anecdotes qu'il lui raconte, car elle en fera un « meilleur récit » que lui
(III, 300-301). Cela se trouve également dans la correspondance avec Falconet:
« )e ne vous jette qu'un mot là dessus, parce qu'il n'en fout pas davantage à un
penseur» (IX, 60).
154 Diderot épistolier
Malgré la disparition des lettres de Sophie, celles de Diderot
laissent deviner le pacte tel qu elle le concevait. Ses clauses, du
moins celles que Ton peut inférer de la lecture des lettres de
Diderot, sont les mêmes que celles stipulées par lui : obligation de
tout dire, soumission (feinte ou réelle) aux demandes épistolaires
de l'autre, énonciation de serments d'amour éternel, répétition
d'un message unique dans la lettre («je vous aime»), réciprocité
idéalisée, etc. Pour Sophie, en novembre 1760, Diderot note, au
sujet de madame VoUand : « On diroit que Morphyse ait deviné
que vous m'écrivez tout» (III, 255). Le 10 décembre 1765, il lui
redit ce qu'elle lui aurait déjà déclaré : « N'attendez donc de moi,
d'ici à quinze jours, que des billets conçus comme vous me les
avez dictés ; c'est-à -dire : "Je me porte bien. Je vous aime comme
un homme qui n'aime que vous et qui ne doit plus rien aimer
après vous^^". » Les tenants d'une lecture documentaire des textes
s'intéresseraient ici à la réalité de la déclaration de Diderot eu
égard à ce que l'ensemble de la correspondance laisse deviner de
Sophie; dans une perspective poétique, il importe plutôt de se
demander en quoi une telle déclaration permet de penser
l'autoreprésentation épistolaire. Non seulement la lettre se repré-
sente à elle-même et à son lecteur (son projet, ses rythmes, son
but), mais elle représente également la correspondance de l'autre
et se l'assimile:
Les endroits de mes lettres oii je vous dis que je vous aime
sont ceux qui vous plaisent le plus. C'est, dites-vous, la seule
chose qu'il y ait dans les vôtres, c'est-à -dire qu'elles sont
pour moi partout comme les miennes dans les lignes qui
vous paroissent excellentes. Ne suis-je pas bien à plaindre?
Mes lettres sont variées? Et les vôtres le seront, et plus et
67. V, 213. Ce pacte est bien celui de Sophie tel que l'interprète Diderot.
À preuve, on comparera le texte cité à tels extraits de lettres aux dames Volland
de 1773-1774: «Dites moi seulement que vous vous portez bien, et que vous
m'aimez» (XIII, 41); «Dites moi seulement que vous vous portez bien; que
vous m'attendez avec impatience, que je vous suis toujours cher ; ce sera quelque
chose de mieux que des nouvelles» (XIV, 34). La similitude des trois textes
oblige à penser que le pacte entre Diderot et Sophie n'est jamais que celui
exprimé par lui.
V autoreprésentation épistolaire 155
plus agréablement encore que les miennes, quand vous
pourrez vous résoudre, comme moi, à m'envoyer vos con-
versations d'Isle (III, 248-249).
La circularité est complète: ce que vous lisez dans ma lettre, ce
que vous écrivez dans la vôtre, ce que fy lis, ce que je voudrais y
lire. L'autoreprésentation est celle de l'échange épistolaire dans
son ensemble, et pas seulement de la conception que s'en fait un
des épistoliers lorsqu'il parle de ses lettres à lui. S'il est possible de
dire que la lettre est un dialogue, c'est que l'on peut toujours y
entendre la voix de l'autre.
Si, pour la correspondance connue entre Diderot et Sophie, il
peut exister un pacte «général» qui dicte souvent les conduites
des deux épistoliers, il s'y trouve également des pactes particu-
liers: pendant une courte période de temps, la correspondance
est le lieu d'un projet ponctuel, limité dans le temps, circonscrit
quant à ses objectifs. En 1759-1760, en 1762 et en 1765, par
exemple, Diderot propose à Sophie de lui envoyer des textes qui
correspondraient à la définition moderne du journal intime.
Mes lettres sont une histoire assez fidèle de la vie. J'exécute
sans m'en apercevoir ce que j'ai désiré cent fois. Comment,
ai-je dit, un astronome passe trente ans de sa vie au haut
d'un observatoire, l'œil appliqué le jour et la nuit à l'extré-
mité d'un télescope pour déterminer le mouvement d'un
astre, et personne ne s'étudiera soi-même, n'aura le courage
de nous tenir un registre exact de toutes les pensées de son
esprit, de tous les mouvements de son cœur, de toutes ses
pensées, de tous ses plaisirs ; et des siècles innombrables se
passeront sans qu'on sache si la vie est une bonne ou une
mauvaise chose, si la nature humaine est bonne ou mé-
chante, ce qui fait naître notre bonheur et notre malheur.
Mais il faudroit bien du courage pour rien celer. On
s*accuseroit peut-être plus aisément du projet d'un grand
crime, que d'un petit sentiment obscur, vil et bas. [...]
Cette espèce d'examen ne seroit pas non plus sans utilité
pour soi. Je suis sûr qu'on seroit jaloux à la longue de
156 Diderot épistolier
n avoir à porter en compte le soir que des choses honnêtes.
Je vous demanderois, à vous : « Diriez-vous tout ? » Faites un
peu la même question à Uranie ; car il faudroit absolument
renoncer à un projet de sincérité qui vous effrayeroit (IV,
39).
Des éléments du pacte général sont repris dans ce pacte particu-
lier (fidélité, exactitude, sincérité absolue, refus de l'autocensure),
mais de nouvelles contraintes s'y ajoutent : devenir « astronome »
de soi-même, transformer la lettre en « registre » ou en « espèce
d'examen», être utile (pour la postérité, «pour soi»). Tel que
conçu par l'épistolier, ce projet n'est pas sans difficultés («On
s'accuseroit peut-être plus aisément») : il demande du courage (le
mot est utilisé deux fois). La lettre permet de mener à bien un
projet semblable à celui du journal intime, projet longtemps
désiré («cent fois»), mais réalisé plus facilement («sans m'en
apercevoir»), tout en comportant sa part de risques («un projet
de sincérité qui vous effrayeroit»). Ce nouveau pacte, plus
circonscrit que le pacte général dans le temps comme dans ses
objectifs, se rapproche de celui du journal intime, à cette diffé-
rence près, et elle est majeure, que la quotidienneté de l'écriture
n'en est pas une constituante^^
68. L'analogie de la lettre et du journal dépend peut-être plus simple-
ment d'une rhétorique commune que d'un projet conscient de Diderot. Le
ferait penser certaine demande de l'épistolier, à Grimm par exemple: «Adieu,
mon ami. Portez-vous bien. Rendez-moi compte de votre tems, et écrivez-moi »
(II, 172). Cette remarque peut laisser croire que la correspondance, du moins au
xviii' siècle, est conçue, dans un système des genres qui ne connaît pas encore
le journal intime, comme ce qui permet de rendre compte du temps. Il importe
de rappeler que le mot n'a pas, au moment où écrit Diderot, le sens qu'il a pris
depuis le xix' siècle: quand Jacques-Louis Ménétra rédige son Journal de ma
vie {Journal de ma vie. Jacques-Louis Ménétra. Compagnon vitrier au 18' siècle,
présenté par Daniel Roche, Paris, Montalba, 1982, 431 p.), il ne livre pas un
journal intime (au sens moderne), mais une autobiographie. Déjà , en 1760,
Diderot disait vouloir faire « l'histoire des [ses] moments » (III, 45) ou de son
«cœur» (III, 46). Il revient à la même idée plus tard: «Moi qu'on a comparé
à l'éternel pour qui l'espace et la durée ne sont rien ; moi qui vis de la vie la plus
découpée, la plus inadvertante, la plus oubliée, pour qui épiai-je tous mes ins-
tants?» (V, 48; voir aussi IV, 88). On doit distinguer ces projets, repris dans une
V autoreprésentation épistolaire 157
En 1765, le «projet» de Diderot est proche de Tautobiogra-
phie et donc du récit.
Comme mon projet étoit de reprendre Thistoire de ma vie
aussitôt que la fin de ma tâche m*en laisseroit la liberté,
j*avois jeté des petites notes sur un feuillet volant qui est
devenu par lapse de tems un logogriphe à déchiffrer. Je n y
entens plus rien (V, 169-170).
Cet « agenda » sur lequel Diderot note ce que de r« histoire » de
sa vie il voudrait transmettre à Sophie, tout illisible qu*il soit, est
le signe tangible d'une volonté autobiographique circonscrite
dans le temps: Diderot prend «des petites notes sur un feuillet
volant » afin de reconstruire le récit d'une vie. Une telle technique
de composition est bien celle de l'autobiographie (activité rétros-
pective) et non du journal (activité quotidienne). Cette volonté
est toutefois soumise au bon vouloir de Sophie: «Voilà , mon
amie, une petite ébauche de nos causeries ; si elles vous convien-
nent, je continuerai^^ » Fût-il voué à l'échec — Diderot ne con-
tinua pas — , le pacte épistolaire, général ou temporaire, est tou-
jours un contrat, et à ce titre il met en relation deux personnes
(au moins). Ce sont elles qui lui permettent d'exister (ou non).
La correspondance que Diderot adresse à Marie Madeleine
Jodin ne repose pas sur le même pacte que celui l'unissant à sa
série de lettres, d'évocations ponctuelles de sa vie par Tépistolier, comme dans
la lettre à Berryer d'août 1749 (I, lettre 21): s'il s'agit d'un «récit fidèle» de la
vie de l'écrivain (I, 88), celui-ci est rétrospectif et n'a donc pas le caractère
quotidien du journal. En 1762, Diderot utilise fréquemment le mot «journal»
(IV, 1 14, 124, 125, 133, 147 et 161); il ne le reprend qu'une fois, en 1767 (VU,
126). Sur les rapports du journal intime et de la correspondance, on verra les
textes de François Laforge ( «Diderot et le "journal intime**», RHLF, 87: 6,
novembre-décembre 1987, p. 1015-1022) et de Martine Reid («Écriture intime
et destinataire», dans Mireille Bossis et Charles A. Porter (édit.), Vépistolariti
à travers les siècles. Geste de communication et/ou d'écriture. Colloque culturel
international de Cerisy la Salle France, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, coll.
«Zeitschrift fUr Franzôsische Sprache und Literatur. Rcihcftc. Ncuc FoIrc». 18.
1990, p. 20-26).
69. V, 173. Pierre Lepape a été sensible à la «tcntatum .mtobicigraphi-
que» à l'oeuvre dans les lettres de Diderot {Diderot, Paris, Flammarion, coll.
«Grandes biographies», 1991, p. 167; voir aussi p. 223-224 et 288-290). Il la
distingue de celle de Rousseau dans Les confessions.
158 Diderot épistolier
maîtresse. Diderot ne s'y montre pas tant épris de la spontanéité
amoureuse que du moralisme bourgeois dont son théâtre, dans
un autre registre, témoigne également^". Ce Diderot, qui disait
dans la Satire première avoir le « tic » de « moraliser » (DPV, XII,
28), est présent à divers endroits de la correspondance (voir la
lettre à Grimm [ ?] sur la conduite de madame de Maux, X, 162-
163), mais jamais de façon aussi soutenue que dans la série de
lettres à Marie Madeleine Jodin. À l'évidence, Diderot s'impose,
lorsqu'il écrit à cette jeune femme qu'il sent guettée par la disso-
lution, un personnage hautement moral : « Je voudrois bien vous
sçavoir heureux tous les deux [La lettre s'adresse à la comédienne
et à son « protecteur», le comte Werner XXV de Schulenburg.]. Je
n'ai pas le temps de moraliser. Il est une heure passée, il faut que
cette lettre soit à la grande poste avant qu'il en soit deux» (VIII,
165). L' épistolier endosse le costume de tuteur et devient alors un
nouveau personnage de ses propres lettres — au point où Elisa-
beth de Fontenay a pu se demander pourquoi Diderot oublie
«d'être lui-même» dans les lettres qu'il adresse «à sa pupille^' ».
Outre la moralité et les finances — Diderot s'est occupé des
affaires des Jodin, comme l'a révélé Emile Lizé^^ — , la pratique
théâtrale de la comédienne fait l'objet de conseils de Diderot, mais
ces conseils sont surtout intéressants par le modèle auquel ils sont
subordonnés : le découpage du temps de la religion catholique.
Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Sacrifiez
aux grâces, et étudiez surtout la scène tranquille ; jouez tous
les matins, pour votre prière, la scène d'Athalie avec Joas ;
et, pour votre prière du soir, quelques scènes d'Agrippine
avec Néron. Dites pour bénédicité la scène première de
Phèdre et de sa confidente, et supposez que je vous écoute
(VII, 13).
70. En 1830, Sainte-Beuve disait de cet échange que c'était un «admi-
rable petit cours de morale pratique, sensée et indulgente» (Œuvres I. Premiers
lundis. Début des portraits littéraires, texte annoté et présenté par Maxime Leroy,
Paris, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 80, 1966, p. 887).
71. Elisabeth de Fontenay, op. cit., p. 141.
72. Emile LizÉ, «Notes bio-bibliographiques sur Diderot», SVEC, 241,
1986, p. 285-296.
V autoreprésentation épistolaire 159
La présence de rhomme moral (« supposez que je vous écoute »),
la scansion religieuse (les deux prières, le bénédicité) et le choix
du corpus racinien placent Factivité dramatique — en fait, il
s*agit d'un seul de ses aspects : « la scène tranquille » — sous le
signe de la moralité la plus traditionnelle^\
Les apostrophes et les formules de clôture témoignent de la
retenue qui caractérise tout l'échange. Alors que les premières
sont fort nombreuses et diverses dans la correspondance avec
Sophie, elles sont réduites ici à leur forme minimale : « Mademoi-
selle». Les secondes se refusent à toute légèreté: «Je vous salue et
finis sans fadeur et sans compliment» (V, 105). Dans cet échange
qui s'étend entre 1765 et 1769 et qui comprend dix- neuf lettres,
Diderot ne se départ jamais de l'image qu'il veut projeter: celle
d'un qui ne cède pas à la familiarité lorsqu'il s'agit de morale.
Dans le même ordre d'idées, et pour s'en tenir à ce seul trait
formel, on notera que la correspondance échangée entre Diderot
et Voltaire repose sur un système d'apostrophes où le respect est
déterminant (bilatéralement). Le pacte épistolaire n'a pas à être
explicite — ce qu'il peut être lorsque l'autoreprésentation est
forte — , mais il existe toujours : celui qui ne le respecterait pas —
Diderot tutoyant Voltaire ou saluant légèrement sa pupille —
pourrait entraîner la rescision de l'échange ou, à tout le moins, en
fausser les données^^ L'être social est nécessairement divers:
« C'est une chose bien bizarre que la variété de mes rôles en ce
monde», explique Diderot à Sophie en septembre 1768 (VIII,
178). L'épistolier se doit de l'être lui aussi.
73. Diderot pousse la moralité plus loin : il recommande à mademoiselle
Jodin d'abandonner le théâtre. Pour des informations générales sur ce person-
nage, on consultera les textes d'Alphonse Daudet («Conseils de Diderot à une
comédienne », dans Entre les frises et la rampe. Petites études de la vie théâtrale,
tome 18 des Œuvres complètes de Alphonse Daudet, Paris, Alexandre Houssiaux,
1909, p. 289-301), de Georges Roth («Diderot et sa pupille, mademoiselle
lodin», Lettres nouvelles, 4: 44, 1956, p. 699-714), de Paul Verniére («Marie
Madeleine Jodin, amie de Diderot et témoin des Lumières», SVEC, 58, l%7,
p. 1765-1775) et d'Elisabeth de Fontenay {op. cit., p. 140-150).
74. « L'annulation d'un contrat pour cause de vice radical ou en raison
des préjudices qui en résultent pour une des parties porte le nom de rescision »,
suivant Fernand Sylvain (op. cit.» p. 209).
160 Diderot épistolier
De même, quand Diderot écrit à son frère l'abbé, les règles
du jeu changent. On notera par exemple que la diversité des su-
jets des lettres à Sophie fait place à un éventail restreint : la reli-
gion et la tolérance sont les sujets les plus souvent abordés,
comme Tétaient le théâtre et la morale auprès de mademoiselle
Jodin. Le ton des lettres n'est évidemment pas le même, les sujets
religieux créant entre les deux frères un échange qui est loin
d'être exempt de violence verbale: «Tu m'as écrit une dernière
lettre à laquelle on ne répond pas avec une plume. Hé bien,
malgré cela, s'il ne falloit que quelques bonnes palettes de mon
sang pour redresser ta tête et adoucir ton cœur farouche, elles
seroient tirées tout à l'heure» (XII, 169). De plus, Diderot s'ap-
plique à répondre article par article aux lettres de son frère, tout
«méchant», «acariâtre», «insolent» et «fanatique» qu'il est
(XII, 170) : «Mon cher abbé, tu es si bête, mais si bête, que tu ne
t'aperçois pas que tu te contredis d'une ligne à l'autre» (XII,
163). Si spontanéité il y a, elle suit le déroulement de la lettre
reçue et a pour effet de transformer l'échange informel en débat
d'idées : « Il faut donc vous démontrer que vous avez prêché la
haine contre moi à mon père, à ma sœur, à ma femme, et à ma
fille. Je vais tâcher de vous satisfaire» (XII, 159). Le dialogue
épistolaire est constamment menacé par la rupture entre les deux
frères (rupture d'ailleurs consommée): «Voilà la dernière lettre
que tu recevras de moi. Je te dispense d'y répondre. Ne m'écris
que lorsque je pourrai te servir. Alors, dispose de moi» (XII,
134), écrit Diderot le 25 septembre 1772, puis, six semaines plus
tard:
Monsieur l'abbé, je ne suis nullement votre serviteur. Je suis
un bon philosophe indigné de l'outrage, sensible à l'injure,
à l'injustice, à la dureté, à la noirceur; mais tout prêt Ã
recevoir son frère, sans aigreur, sans reproches, sans ressen-
timent, lorsqu'il lui plaira de se remontrer. Jusqu'Ã ce
moment : paix et silence. Plus de lettres à recevoir, plus de
réponses à faire (XII, 176).
Dans ce cas, le pacte est modifié par la nécessité d'avoir le dernier
mot. Enfin, le pacte de régularité, pour les raisons qui viennent
d'être évoquées, n'est pas déterminant: on verra plus loin que
V autoreprésentation épistolaire 161
Diderot n ouvre pas des lettres de son frère; il lui arrive égale-
ment de ne pas se dépêcher pour écrire : « Je ne suis jamais pressé
de vous écrire, parce que je le suis encore moins de recevoir vos
réponses. Vous crevez de bile, et vous êtes d*une tristesse à périr »
(XII, 158). Un pacte épistolaire en creux — ne pas écrire, pour ne
pas avoir à lire — est aussi un pacte^^
Les pactes épistolaires dépendent donc en partie de l'identité du
destinataire et du moment où sont écrites les lettres : le pacte qui
unit Sophie Volland et Diderot n'est pas le même que celui entre
Diderot et Marie Madeleine Jodin ou son frère ; plusieurs pactes
jalonnent la correspondance avec Sophie. À cette double spécifi-
cité, qui reste cependant subordonnée aux conditions générales
du pacte épistolaire, il convient d'en ajouter une troisième, qui
n'est peut-être, en fait, que la condition des deux premières. En
1781, Diderot écrit à Angélique une lettre plutôt sombre:
Je ne sçais, mon enfant, si tu as grand plaisir à me lire, mais
tu n'ignores pas que c'est un supplice pour moi que
d'écrire; et cela ne t'empêche pas d'exiger encore une de
mes lettres; voilà ce qui s'apelle de la personnalité toute
pure, et se donner à soi-même bien décidément la préfé-
rence sur un autre, et quel autre encore? (XV, 252-253)
Jean Varloot propose trois explications à cette remarque qu'il
croit «certainement sincère^^»: «Physiquement, cela pourrait
75. La rupture entre les frères est causée par l'impiété de l'aîné, par le
mariage d'Angélique avec Caroillon de Vandeul, soupçonné d'irréligion, et par
des raisons économiques liées à l'héritage laissé par Didier Diderot à ses trois
enfants : « J'avois un frère sur l'amitié duquel je pouvois compter, en remplissant
quelques conditions stipulées entre nous. J'ai rempli ces conditions à la rigueur.
Je n'en ai pas moins perdu mon frère. Je rentre donc dans tous mes droits. Tout
pacte est donc anéanti entre nous, et je suis maître de faire tout ce qu'il me
plaira, sans qu'il ait aucune raison de se plaindre» (XII, 133). On ne saurait
mieux résumer l'économie du commerce épistolaire entre les deux frères.
76. Il peut alors s'appuyer sur des passages des lettres de Voltaire Ã
Diderot: «Vous n'écrivez que dans les grandes occasions» (XII, 61); «On dit
que vous n'aimez pas trop à écrire des lettres» (XV, 20). Ces passages doivent
cependant être interprétés dans le contexte du difficile dialogue épistolaire entre
162 Diderot épistolier
signifier un affaiblissement de la vue, mais on verra qu'il est ca-
pable de lire Gil Bios. Moralement, c'est le dégoût pour la corres-
pondance. Intellectuellement, c'est l'abandon de la création.»
L'éditeur choisit l'explication morale : « La seconde raison est l'es-
sentielle », mais sans donner de preuve textuelle de ce qu'il avance
(XV, 253 n. 2). Plutôt que de favoriser une réflexion fondée sur
la sincérité supposée de l'épistolier, on interprétera la lettre Ã
Angélique à la fois comme un moment singulier d'un pacte épis-
tolaire particulier et comme une stratégie textuelle convenue,
voire une topique du pacte épistolaire général : à une époque de
sa vie, Diderot dit que la correspondance est pour lui un « sup-
plice », mais, parce qu'il écrit à sa fille, il ne peut céder à l'aban-
don qu'implique ce supplice, ce qui le pousse donc malgré tout
à écrire, et longuement : « Pour un homme dont le désespoir est
de faire des réponses, en voilà une suffisamment longue» (XV,
257). Quand il s'agit d'écrire à Angélique, le «supplice» et le
«désespoir» de Diderot ne sont que rhétoriques: c'est sur eux
que s'appuie la composition épistolaire. S'il est un pacte univer-
sel, c'est celui-là : malgré tout, je t'écris.
Le commerce épistolaire
Tout se compte, tout se mesure.
Diderot, Plan d'une université, 1775
(LEW, XI, 771)
Afin d'abolir l'absence, les correspondants ne cessent d'insister
sur la matérialité de l'échange épistolaire et de représenter le
pacte qui les unit : dans l'absence, tout est différé, sauf la lettre.
Celle-ci ne peut se substituer à l'absent que si ce dernier respecte,
et soi avec lui, les règles du « commerce^^ » épistolaire. Un contrat
les deux écrivains (sur cet échange, voir José-Michel Moureaux, « La place de
Diderot dans la correspondance de Voltaire : une présence d'absence », SVEC,
242, 1986, p. 169-217).
77. C'est le mot qu'utihse le xviii* siècle pour désigner l'échange épisto-
laire ; il « signifie (...) Communication & correspondance ordinaire avec quel-
qu'un, soit pour la société seulement, soit aussi pour quelques affaires. [...] Ils
V autoreprésentation épistolaire 163
est passé entre les épistoliers: pour «abréger» l'absence, pour
r« alléger» (III, 155), pour en «tempérer les douleurs» selon le
mot de Rousseau dans ses Confessions^^ y pour essayer de différer
la souffrance, ils doivent s'engager à échanger régulièrement, Ã
écrire longuement, à ne rien se cacher, à tout faire pour qu'aucun
texte ne manque à la relation, à ne jamais perdre des yeux le
passage du temps. L'apurement est fondateur de ce commerce,
car quiconque est respectueux des règles de l'échange refuse
d'être obéré : les bons comptes font les bons épistoliers. Les for-
mulations de ce précepte (épistolaire, commercial) abondent:
Eh bien! mademoiselle, voilà ma quatrième; et si une de
mes lignes vaut une page des vôtres, où en êtes-vous?
quand serez vous quitte? Mais dormez sur cette dette. J'ai
de la conscience, et je sçais bien qu'un grain d'or vaut une
grosse masse de billion (Ã Sophie Volland, VIII, 160) ;
Commençons, Mademoiselle, par arranger nos comptes;
ensuite nous causerons d'autre chose (Ã Marie Madeleine
Jodin, VIII, 237) ;
Mad"' Volland, j'ai reçu vos quatre lettres. N'en soyez point
inquiète. Je serai plus exact à l'avenir, et j'espère qu'à votre
arrivée à Paris, lorsque nous réglerons nos comptes, je ne
serai pas en reste (IX, 80).
Pesée des lignes et des pages, reconnaissance de dettes, valeur
relative, comptes à arranger ou à régler, quittance : les lettres for-
ment, au sens commercial du terme, un grand livre^'. Tout y est
consigné : le nombre et la longueur des lettres, leur ordre d'expé-
dition et de réception, le poids de chacune pour chacun, la
entretiennent commerce de lettres, ou par lettres. Ils ont commerce de nouvelles.
Commerce d'esprit. Commerce de Littérature» (Ac. 62). On le trouve plusieurs
fois sous la plume de Diderot (II, 290; III, 43-44, 49 et 263 ; IV, 232 ; V, 166; VII,
190 et 193; VIII, 131).
78. Rousseau, Les confessions, introduction, bibliographie, notes, relevé
des variantes et index par Jacques Voisine, édition révisée et augmentée, Paris,
Garnier, coll. «Classiques Garnier», 1980, p. 31.
79. Voir encore: I, 172 et 249; Ili. 102 et 251 ; IV, 109; VIII, 104 et 1 16;
XIV, 74; XV, 125-126.
164 Diderot épistolier
comparaison des investissements respectifs, les échéances et les
retards, Fidentité des messagers et des lecteurs, etc.*^ Le balance-
ment épistolaire n est pas que le mouvement pendulaire dans
lequel la lettre de l'un entraînerait la réponse de Tautre, et vice
versa; il s'agit aussi de faire la balance des comptes.
On trouve l'exemple achevé de l'importance accordée à ce
que Geneviève Haroche-Bouzinac appelle le « thème postal*^ »
dans la lettre à Sophie du 31 août 1760. Le texte est long, et c'est
justement par sa longueur qu'il est significatif. Chaque détail a un
rôle à jouer dans la transmission épistolaire, que Diderot rêve ici
sans parasites ni bruits.
Voici ma quatrième. La première m'a fort inquiété. J'ai cru
qu'elle avoit été interceptée, et par qui encore ? Vous l'avez
reçue à Chaalons. Les deux suivantes vous ont été écrites, Ã
Vitry, Ã l'adresse de M' de Maux ; l'une sous le contreseing
de M' de Courteil, où je vous souhaitois une bonne fête et
vous priois de m' indiquer comment et par quelle voye je
vous ferois passer sûrement le petit bouquet que je vous
avois destiné. L'autre tout simplement par la poste, où je
vous rendois compte de ma vie depuis le jour que je vous
avois perdue.
Hier samedi, au soir, d'Aminaville m'envoya vos
numéros 4 et 5. Croyez-vous que, par le besoin que j'ai
d'entendre parler de vous, je ne conçoive pas tout celui que
80. Bruce Redford indique que James Boswell tenait un «Registar of
letters » dans lequel il consignait la date d'envoi de ses lettres et les décrivait ou
les commentait en quelques mots {The Converse of the Pen. Acts oflntimacy in
the Eighteenth-Century Familiar Letter, Chicago et Londres, University of Chi-
cago Press, 1986, chap. 5) ; en outre, l'épistolier gardait soigneusement les lettres
reçues, prenait copie de celles qu'il envoyait et communiquait ces procédés à ses
correspondants {ihid., p. 199). Jean-Jacques Rousseau, de son côté, à partir de
1763-1764, a constitué «un copie-de-lettres, recueil de pièces justificatives pour
ses Confessions. Ce recueil comportait un choix, non seulement de ses propres
lettres, mais aussi de celles qu'il avait reçues» (Ralph Leigh, dans Rousseau,
Correspondance complète. Tome I. 1730-1744, édition critique établie et annotée
par R.A. Leigh, Genève, Les Délices, Institut et musée Vohaire, 1965, p. xix). Sur
cette question, voir Benoît Melançon, «Le malentendu épistolaire. Note sur le
statut de la lettre dans Les confessions». Littérales, 17, 1995, p. 77-89.
81. Geneviève Haroche-Bouzinac, op. cit., p. 183-187.
V autoreprésentation épistolaire 165
vous avez d'entendre parler [de] moi? Je ne serois pas assez
aimé, si les jours de poste n'étoient pas pour vous et pour
moi des jours de fête, et je n'aimerois pas assez. Mais puis-
qu'il est si doux pour nous de nous écrire ; puisque c'est la
seule consolation qui nous reste, puisque ce reste de com-
merce doit nous tenir lieu de tout pendant deux mois au
moins, tâchons, s'il se peut, de mettre quelqu'arrangement
dans notre correspondance (III, 43-44).
(Suivent deux paragraphes décrivant avec force détails cet «arran-
gement».) Numérotation des lettres de façon à s'assurer que rien
ne se perde («ma quatrième», «vos numéros 4 et 5»), présence
éventuelle d'un tiers indiscret qui aurait lu « la première » de Dide-
rot et qui oblige à trouver une façon de transmettre « sûrement »
le bouquet destiné à Sophie, lieux où sont écrites, envoyées et lues
les lettres (Chaalons, Vitry), identification des intermédiaires
(monsieur de Maux, monsieur de Courteil[les]), apparence phy-
sique des objets expédiés («le contreseing»), allusions au contenu
des lettres (dans les dernières lignes du premier paragraphe) et
aux modalités de leur circulation postale (le contreseing, la poste
« tout simplement»), euphorie épistolaire («jours de fête », « il est
si doux pour nous de nous écrire») et dysphorie amoureuse
(«c'est la seule consolation qui nous reste»), réciprocité idéalisée
(par le recours à l'antimétabole dans la deuxième phrase du
deuxième paragraphe), équivalence de l'écriture et de l'amour,
pesée des sentiments («je n'aimerois pas assez»), fonction de
substitution de la lettre (« nous tenir lieu de tout ») : presque tout
ce qui donne sa spécificité à la pratique épistolaire, particuliè-
rement en tant qu'échange d'objets matériels, est évoqué ici".
Diderot s'intéresse méticuleusement à toutes les facettes du com-
merce épistolaire, ce mot étant entendu au sens d'une stricte
économie des échanges, avec ses actifs et ses passifs. En 1768, il
écrit à Sophie:
82. Un développement semblable se trouve dans la lettre du 3 août 1759
(II, 192).
166 Diderot épistolier
Où est le tems où mon impatience, mon dépit, ma colère
vous auraient fait grand plaisir ? où vous auriez été enchan-
tée que je n'eusse donné le tems ni à mes lettres ni à vos
réponses d'arriver ? où deux jours passés sans avoir entendu
parler de moi, m'auroient été reprochés comme un silence
de deux semaines? Cela vous paroît injuste aujourd'huy.
Vous êtes d'une justesse admirable dans vos calculs ; on ne
sçauroit avoir plus de raison que vous en avez acquis ; vous
ne vous fâchez plus ; vous ne voulez plus que je me fâche ;
voilà qui est dit: je ne me fâcherai plus (VIII, 228).
L'expression de cette attitude ne se limite pas à la correspondance
avec Sophie. La même année, Diderot écrit à son ami Falconet:
Que je ne m'attende pas à vingt pages? Je vois, mon ami, que
le tems ne vous dure pas, quand vous m'écrivez. Depuis
trois mois, j'en ai reçu plus de quarante. Aimez moi autant
que je vous aime. Écrivez moi le plus souvent et le plus que
vous pourrez. Je suis en fonds. J'ai de quoi m'acquitter. Il
me semble qu'on soit moins sûr de l'existence et des
sentimens de ceux qui nous sont chers, Ã proportion de
l'intervalle qui nous en sépare (VIII, 116).
L'échange épistolaire n'a rien d'immatériel, il est affaire de chif-
fres autant que de sentiments*^ : « J'ai compté sur vous pour toute
ma vie ; si vous me laissez là , je resterai seul » (X, 188). L'épistolier
veut faire nombre : « Dieu soit loué, en voilà quatre d'arrivées ! Il
en reste trois qui vont à vous, sans compter celle-cy» (V, 73,
83. C'est vrai de l'échange premier, du destinateur au destinataire, mais
aussi de l'inscription de la lettre dans le circuit commercial par la suite. Pour le
dire comme Michel Delon, les lettres «constituent un objet de prédilection
pour les collectionneurs, donc pour les marchands» («Éditer la correspon-
dance», dans Georges Dulac (édit.), « Éditer Diderot», SVEC, 254, 1988, p. 400).
En France, la divulgation des autographes est, selon Pierre Riberette, rendue
difficile par les lois successorales, et des personnes possédant des inédits refu-
sent de les voir publier, sous prétexte que leur prix sur le marché en souffrirait
(«On Editing Chateaubriand's Correspondence », Yale Fretich Studies, 71, 1986,
p. 134-135)! La lettre est toujours un objet de valeur, et cette valeur s'accroît
d'autant plus que la critique — cet ouvrage, par exemple — s'intéresse à elle.
La lecture est aussi une source de plus-value.
V autoreprésentation épistolaire 167
incipit); «Si cette lettre part demain matin, vous en pourriez
bien recevoir quatre à la fois» (V, 137); «je ne conçois pas moi
même comment on peut allarmer, inquiéter, faire du mal à celle
qu'on aime, quand il ne faut que quatre lignes bien douces pour
le lui épargner, et que Tâme toujours la même en dicteroit un
cent tout de suite» (IX, 85). En lui se tapit un comptable (qui
feint de s'ignorer) : c'est lui qui reproche à Sophie ses « calculs »
d'une «justesse admirable», qui dit à Falconet être «en fonds»
pour s' « acquitter », qui compte les pages reçues («plus de qua-
rante») et qui fixe les ordres de grandeur («Aimez moi autant
que je vous aime. Écrivez moi le plus souvent et le plus que vous
pourrez. [...] Il me semble qu'on soit moins sûr de l'existence et
des sentimens de ceux qui nous sont chers, Ã proportion de l'in-
tervalle qui nous en sépare»). Plus que la simple utilisation d'un
vocabulaire comptable*^ ou arithmétique, ce qui importe ici est la
possibilité de comparaison qu'elle entraîne: «vous souffrirez
beaucoup; la même peine que moi! Cette idée double la
mienne» (III, 144); « Connoissez-vous la centième partie de ma
passion?» (IV, 42); «Ne me regrettez pas autant que vous êtes
regrettées ; cela vous feroit trop de mal » (XIII, 16) ; « Ah ! Sophie,
Sophie ! foible comme tu es, si tu souffrois la moitié de ma peine,
tu n'y résisterois pas®^ » La consolation est affaire de comparai-
son : « Je voudrais que vous m'aimassiez comme je vous aime**. »
Diderot écrira d'ailleurs un jour, de façon irréfragable: «votre
84. Dans la lettre à Sophie du 31 juillet 1762, «Diderot emploie, pour
désigner la livre, le sigle H, habituel aux comptables» (lean Varloot, LSV,
p. 391 n. 173).
85. V, 129. La formulation, au pronom personnel et au substantif près,
était la même en septembre 1760: «0 mon amie, si vous souffriez seulement la
moitié de mon ennui, vous n'y résisteriez pas» (111, 70).
86. IV, 64. Les occurrences de cette arithmétique amoureuse, qui s'ap-
puie le plus souvent sur l'antimétabole, sont nombreuses: III, 52, 53-54 et 282;
XII, 230; XIII, 214; XIV, 13. On les trouve dans la correspondance amoureuse
et dans la correspondance amicale; Diderot écrit à Grimm en mai 1759:
«Seroit-il bien sûr que mon silence vous f)t autant souffrir que je souffre du
vôtre? » (II, 140) La force des sentiments de Diderot, à laquelle il compare celle
des autres, est marquée par le recours très fréquent au « combien » exdamatif.
168 Diderot épistolier
absence a bien été pour moi aussi longue que la mienne pour
vous» (111,271).
Le décompte des lettres est analogue à celui des jours. Il
renvoie, en dernière instance, à l'absence, mais perçue en sa face
quantifiable: «la peine s'accroît de jour en jour» (XIII, 79). De
Russie, le 30 décembre 1773 — le moment est propice à l'évoca-
tion du temps qui passe — , Diderot écrit à sa famille :
Ah, ma femme ! ah, ma fille ! il faut vous aimer bien tendre-
ment pour vous regretter au milieu de ces séductions [il
s'agit de celles offertes par Catherine II] ! Cependant je vous
regrette à tel point que je compte tous les jours, et que je ne
calcule jamais les mois que dans notre nouveau stile, qui les
avance de onze jours. C'est aujourd'huy le 19 X*"*" à Péters-
bourg, et le trente à Paris (XIII, 142).
L'artifice a pour objectif d'amoindrir la douleur causée par l'ab-
sence, mais il reste subordonné à la volonté de l'épistolier de tenir
le compte des jours. Ce que celui qui aime confie à la personne
aimée, laisse entendre Diderot, c'est son temps. Ce temps, que
l'épistolier compte, est un «bien» dont on doit lui rendre la
«jouissance» advenant une rupture, comme le démontrent les
lettres de Diderot au moment où il se sépare de madame de
Maux : « Je demande deux choses qu'on ne sçauroit me refiiser
sans tyrannie : la jouissance d'un bien que vous avez tant de fois
regretté, de mon tems; et la liberté de m' éloigner, quand il me
plaira» (à Grimm [?], X, 146). Le temps est déposé entre les
mains de la personne aimée, mais ce dépôt a un terme, celui de
l'amour lui-même: «je veux absolument la restitution de mon
tems» (X, 142).
Diderot revient sans cesse sur la nécessité de ne pas perdre
de lettre, en les numérotant par exemple, ce qui est plus sûr que
la seule datation: «Toutes ces dates ne m'apprennent rien. Je
voulois sçavoir s'il n'y avoit eu aucune de mes lettres égarée» (III,
118). Parmi les contemporains de Diderot, madame d'Épinay
numérote aussi ses lettres: «J'ai reçu votre lettre répondant au
n" 74», écrit-elle à Galiani en 1771 (XI, 254), de même que
madame Du Deffand: «Adieu, Monsieur, n'oubliez pas de me
parler de votre santé. Je numéroterai mes lettres, numérotez les
V autoreprésentation épistolaire 169
vôtres; c*est le moyen de savoir s*il ne s*en égare pas®^» et que
Grimm, pour ses lettres à Catherine IP. La numérotation des
lettres sert non seulement à s*assurer que rien ne se perd, mais
elle est également justifiée par le croisement des lettres. C*est
pourquoi Chompré peut écrire à Boissy d'Anglas :
Nous nous reprochons souvent, mon ami, de ne pas écrire
et cela faute de nous entendre. Ne nous grondons plus et
soyons tous deux persuadés que, si nous n avons point de
lettre aujourd'hui, nous en aurons demain. Tu dois actuel-
lement avoir la preuve de ce que je te dis*^ ;
Tu grondes encore de ce que je ne t'écris pas et tu as encore
reçu de moi une longue lettre le lendemain peut-être du
départ de la tienne^.
En effet, comment savoir si l'autre a bien reçu toutes les lettres Ã
lui adressées ? « Mademoiselle, nous avons reçu toutes vos lettres,
mais il nous est difficile de deviner si vous avez reçu toutes les
nôtres », déplore Diderot auprès de Marie Madeleine Jodin (VI,
166). De même, à Sophie Volland: «J'ai reçu votre numéro 18.
Mais le numéro 17, où est-il? qu' est-il devenu? La lettre de
Chaalons doit-elle, ou ne doit-elle pas être comptée?» (V, 115);
Dites-moi, je vous prie, combien vous avez reçu de lettres de
moi, en comptant celle-cy» (V, 220, incipit) ; «Vous n'avez encore
que deux de mes lettres ? J'en suis pourtant à la sixième. Je les ai
toutes numérotées, afin que nous puissions nous assurer qu'il
ne s'en est pas égaré. Regardez-y» (V, 61). La précision des ins-
tructions («doit-elle, ou ne doit-elle pas être comptée?», «en
comptant celle-cy»'') et la force de l'injonction («Regardez-y»)
87. Lettre de Madame Du Deffand à Horace Walpole, 19 avril 1766, citée
par Benedetta Craveri, Madame du Deffand et son monde, Paris, Seuil, 1987,
p. 252.
88. Voir Sergueï Karp et Sergueï Iskul, avec la collaboration de Georges
DuLAC et Nadejda Plavinskaya, «Les lettres inédites de Grimm à Catherine
II», RDE, 10, avril 1991, p. 43.
89. Chompré, op. cit., p. 97.
90. Ibid., p. 99
91. Un autre incipit, le 14 juillet 1762, comporte la même expression:
Comment se fait-il que je reçoive à l'instant votre septième lettre, et que vous
170 Diderot épistolier
soulignent l'importance de Tenjeu : « combien vous avez reçu de
lettres de moi»'*^
Eu égard à l'autoreprésentation épistolaire, la crainte de la
perte autorise une triple lecture. On dira d'abord que chaque
envoi est un pari contre la perte matérielle ou sémiotique: la
lettre sera-t-elle reçue ou interceptée ? Si elle atteint son destina-
taire, aura-t-elle auparavant été lue par d'autres? Sera-t-elle lue
comme elle doit l'être? L'enjeu est de taille, puisqu'il s'agit de
l'amour ou de l'amitié eux-mêmes, la lettre tenant la place de soi
ou de l'autre. Une lettre perdue équivaut à la perte du corps et,
en définitive, à la mort : « que seroit-ce si je vous perdois ? » (II,
271). En deuxième lieu, la correspondance comporte aussi la
possibilité d'une perte identitaire, car écrire une lettre suppose
toujours un rapport à l'autre qui fonde le soi. L'absence de l'autre
peut donc entraîner la perte de sa propre identité : « il n'y a per-
sonne ici depuis que vous n'y êtes plus » (II, 118). Enfin, l'absence
elle-même est une expérience de la perte: «je suis accoutumé Ã
vous perdre pour six mois» (VII, 116). L'épistolier joue toujours
gros jeu : voir une lettre se perdre — ou pire : la perdre soi-même
— , ne pas en entendre le sens, ne pas toucher le destinataire, ne
plus exister pour lui, sentir qu'il n'est plus là , avoir un avant-goût
de l'absence définitive — voilà l'échec qui menace chaque lettre.
Comme le dit Claire Pouget-Dompmartin : « Le discours de Dide-
rot porte la marque de la conscience du risque encouru : celui de
la lettre morte, perdue ou mal entendue^l » Une telle perte, irré-
parable, ne cesse de menacer : elle est l'horizon de la lettre.
n'ayez reçu que la quatrième des neuf que je vous ai écrites, en comptant celle-
cy?» (IV, 38-39). L'obsession arithmétique — comment Sophie pourrait-elle
avoir reçu une lettre que Diderot ne lui a pas encore envoyée («celle-cy»)? —
n'est que partiellement tempérée par les phrases suivantes : « Mais laissons aller
les courriers à leur gré ; aussi bien, ils ne pourroient jamais aller au gré de notre
amour. L'homme passionné voudroit disposer de la nature entière. » Diderot ne
laisse « aller les courriers  » qu'après avoir fait ses calculs.
92. Pour d'autres occurrences de notations sur la numérotation indis-
pensable des lettres et d'indications de numéros reçus, voir: II, 239 et 287; III,
43-44, 50, 112, 181 et 329; IV, 69, 72, 78 et 87; VIII, 230.
93. Claire Pouget-Dompmartin, « Des "griffonnages d'auberge". Propos
sur les Lettres, billets et fragments de lettres écrites par M. Diderot à Mlle Volland,
depuis le l" juillet 1755 jusqu'au 10 juin 1774», Le Discours psychanalytique, 21,
V autoreprésentation épistolaire 171
Uépistolier s'attache dès lors à assurer le suivi de la corres-
pondance, à vérifier qu'il reçoit toutes les lettres de ses correspon-
dants, surtout celles de Sophie, et vice versa — jusqu'à l'absurde:
« Combien de tems resterez- vous encore à Chaalons ? Si par hazard
cette lettre ne vous y trouvoit plus, que deviendroit'elle ? » (III,
69). Il multiplie les instructions sur les adresses et la circulation
des lettres. Au marquis d'Adhémar, il écrit le 15 mai 1752 une
lettre qu'a publiée Edward Mass:
Je partirai Samedi prochain pour Langres où je pourrai re-
cevoir de vos nouvelles. Ecrivez a Diderot fils chez m' Son
père Place chambeau a langres. [...] Si dans L'intervalle De
cette absence, vous avez a Ecrire a M' Poulliot, adressez
votre Lettre chez moi. ma femme que J'y laisse La lui remet-
tra, a M' poulliot Chez M' Diderot vieille estrapade au coin
de la rue des poules, voila ma nouvelle adresse. Si vous
veniez a la perdre. Ecrivez à l'ancienne adresse, et votre
Lettre Sera toujours rendue'^
Tout compte — et est compté : « Comptez mes petits feuilletons,
et vous en trouverez quatre, et puis une longue et volumineuse
lettre à l'ordinaire, tout pleine de mes radoteries et de celles de
mes amies » (V, 176). Commis aux écritures, ne quittant jamais sa
contrepartie, Diderot n'est pas un amoureux oblatif et il refuse
d'être perdant à l'échange: pas d'arrérages pour lui. Des lettres
lui sont dues — « Si demain je ne reçois pas mes deux lettres, la
tête m'en tournera» (II, 201) — , il les exige: «Je vous conseille
de vous plaindre de moi, Mademoiselle ! Comptez mes lettres, et
faites moi réparation, s'il vous plaît» (VIII, 188). Lui alimente
consciencieusement son compte et évite de ne pas respecter le
pacte: «Voici, mon amie, la lettre que je vous ai promise» (II,
b: 4, décembre 1986, p. 8. Les occurrences du thème de la perte (de la lettre, du
temps, de Tautre, de soi, etc.) sont nombreuses: I, 183; II, 265 et 320-321 : III,
43-44, 184-185, 241, 319 et 358; IV, 64, 133 et 220; V, 223; VI!, 40 et 266; VIII.
39 et 136; IX, 53; X, 90; XV, 58; XVI, 42.
94. Dans Edward Mass, «Le marquis d'Adhémar: la correspondance
inédite d'un ami des philosophes à la cour de Bayreuth», SVEC, 109, 1973,
p. 97.
172 Diderot épistolier
294) ; « Je comptois avoir de la place pour quelques douceurs. Je
comptois aussi répondre à mad' de Blacy. Mais voilà mes quatre
pages remplies. C*est ma tâche. Bonsoir, mesdames» (VIII, 206) ;
ou encore, et plus significativement : « Votre absence ne me déta-
chera point. Je m'imposerai la loi de vous écrire tous les jeudis et
tous les dimanches» (IV, 90). À défaut d'une réelle plénitude de
la rencontre amoureuse — qui, il est vrai, exclut, du moins théo-
riquement, la correspondance — , il rêve d'une plénitude épisto-
laire: toutes ses lettres à elle («Arrivez donc, lettres de mon
amie», III, 137; «J'ai reçu toutes vos lettres», III, 201-202; «Vos
lettres me parviennent à de très longs intervalles, mais il ne s'en
perd aucune », IV, 200), toutes ses lettres à lui :
Chère amie, je suis désespéré. Il faut qu'il y ait une douzaine
de mes lettres en l'air. Il y en a une surtout très étendue,
grand papier, à sept ou huit feuilles coupées. Je vous y dis
si bien combien vous m'êtes chère; vous l'auriez lue avec
tant de plaisir, que je ne voudrois pas qu'elle se fut perdue.
Quand elle vous sera parvenue, dites-le moi (III, 184-185,
incipit).
Si les interrogations de Diderot sont parfois simplement de cet
ordre (il a peur qu'une de ses lettres ne se soit perdue, car il en
est fier), dans d'autres cas ses inquiétudes confinent à l'obsession,
comme en témoigne la lettre à Sophie du 7 septembre 1760, dont
l'unique sujet est la réception des lettres :
Pour Dieu, si ce billet vous parvient, aussitôt que vous l'aurez
reçu, tranquillisez-moi en me marquant le nombre de lettres
que vous aurez reçues et le commencement de chacune. Si
celle-cy s'égare, j'aurai bientôt pris mon parti. Je ne ferai plus
contresigner. [ . . . ] Je vous aime de toute mon âme, et qu'im-
porte que je l'écrive, si mes lettres ne vous parviennent pas ?
[ . . . ] Adieu, mon amie. Je trouve que vous prenez ces délais
bien patiemment. Il y a de quoi me rendre malade^^
95. III, 60. L'année précédente, Diderot couvrait l'ensemble du circuit
épistolaire : « Mais que m'importe qu'elle vous parvienne ou non, si elle ne doit
point avoir de réponse» (II, 287). La réception des lettres par Sophie ne lui
suffisait pas; il lui fallait une réponse.
V autoreprésentation épistolaire 173
Tout est lié: Famour, le silence épistolaire, la panique devant
celui-ci, la numérotation des lettres (et, exceptionnellement, leur
citation), la maladie éventuelle, Taccusation voilée («Je trouve
que vous prenez ces délais bien patiemment»).
Il est vrai que la lettre manquante («mes lettres en Tair»^)
représente parfois une menace: «Et qui sçait ce qu*il y a dans
cette lettre, en quelles mains elle est tombée ? et l'usage qu'on en
fera^^?» Il arrive que le frère abbé (II, 192) ou Anne-Toinette (IV,
232) lisent une lettre de Sophie destinée à Diderot, et le prince
Golitsyn une lettre de madame Diderot à son mari (XIII, 82). En
novembre 1762, relatant une anecdote mettant en scène Duclos,
sa femme et Damilaville, Diderot démontre le danger « de tous les
commerces de lettres, Ã moins qu'on ne prenne comme [lui] la
précaution de les recevoir ailleurs, et celle de ne les jamais garder
sur soi» (IV, 232). Ici dépeint négativement, le danger d'une lec-
ture tierce peut pourtant être là source de griserie, comme dans
la lettre à Sophie du 25 octobre 1761 :
Je tremble de vous envoyer Miss Sara Sampsony de peur qu'il
ne vous en arrive comme à moi et que si l'on venoit, comme
on vient de me faire, à décacheter le paquet, on ne le taxât,
et qu'il ne vous en coûtât une vingtaine de francs. Malgré
cela, nous risquerons, si vous l'ordonnez. Il y a cent à parier
contre un que nous réussirons. Voyez (III, 349).
Ce pari épistolaire porte directement sur la matérialité de
l'échange: son enjeu est la lettre elle-même. Le jeu en vaut la
chandelle, mais c'est à la partenaire — Diderot joue avec Sophie,
pas contre elle — de décider de la suite des événements**.
96. La même expression est utilisée le 20 octobre 1760: «Adieu, adieu!
Prévenez-moi de loin sur votre retour, afin qu'il n'y ait pas une douzaine de mes
lettres en l'air qui aillent vous chercher à Isle quand vous n'y serez plus » (III, 182).
97. IV, 73 ; voir aussi : X, 90 et Georges Dulac, « Diderot, Suard et le livre
aux ''figures infâmes" (Une lettre inédite) », RDE, 5, octobre 1988, p. 31. La lettre
interceptée est aussi un thème pictural (voir Geneviève Harochb-Bouzinac,
«Iconographie épistolaire». Bulletin de VA.IR,E, 9, juin 1992, p. 29-32).
98. On trouve de nombreuses autres occurrences du verbe « gager » dans
a correspondance: «Je gage que si vous lisez» (III, 78); « le gage, si l'on veut
174 Diderot épistolier
Dans un tel contexte, chaque contretemps doit être motivé,
chaque absence de lettre justifiée : « Je vous prie, ma bonne amie,
de m'apprendre pourquoi je ne reçois plus vos lettres que le
mardi» (V, 220). Cabsence de l'être aimé fait que l'on ne peut
tolérer le manque de la moindre lettre, du billet en apparence le
plus insignifiant (pour le lecteur non destinataire) : l'épistolier ne
cesse jamais de récoler les lettres. S'il est en retard, il lui faut
s'excuser, au prix de détails physiologiques précis.
Il y a trois jours que j'ai cette lettre toute prête. Je l'écrivis
chez Le Breton, au milieu des douleurs les plus aiguës que
ma colique m'eût encore fait souffrir. Je comptois la porter
le soir même chez d' Amilaville ; mais le mal, le mauvais
tems et l'heure m'en empêchèrent. Le lendemain j'ai été
alité. Hier on me purgea^^.
Il faut de bonnes raisons pour échapper à l'empire de la lettre:
«Que pensez-vous de mon silence? Le croyez-vous libre?» (II,
263, incipit). Ainsi, le «Je n'ai pas la force de vous écrire» initial
de la lettre du 19 novembre 1760 (III, 252) est-il contredit par
l'existence même de cette lettre. Plusieurs lettres sont consacrées,
elles, au «circuit» (III, 122) qu'elles parcourent, aux «allées et
[...)» (IV, 100); «J'ai gagé avec l'abbé [...]» (V, 229); «Je gage qu'il vous a
passé par la tête» (X, 90); etc. Voir aussi: II, 271 ; IV, 231 ; V, 93. Geneviève
Haroche-Bouzinac a montré que la prudence est une des qualités de la lettre
que mettent de l'avant les manuels épistolaires {op. cit., p. 66-67 et 186).
99. III, 352. Diderot, qui avoue être « un homme qui n'a pas la clef de
son derrière» (V, 40), n'épargne aucun détail à ses correspondants, non sans
cocasserie parfois. Dans la lettre du 20 octobre 1765, par exemple, l'association
d'idées a des effets étonnants : « Le travail de la journée m'avoit donné le soir un
appétit dévorant. J'ai voulu souper; une fois, deux fois, cela m'a bien réussi;
mais la troisième a payé pour toutes. J'ai fait l'indigestion la mieux condition-
née ; mais avec de l'eau chaude, de la diète, des clystères, la médecine de maman,
on guérit de tout; il faut encore y ajouter son tempérament et le mien. Présen-
tez-lui mon respect et à mad' et à mad"^ de Blacy» (V, 146). Voir aussi: I, 37;
II, 291 et 320; III. 346; VII, 116 et 141 ; VIII, 15 et 189; X, 64; XIII, 227; etc.
Fernando Savater a souligné les liens du physiologique et du philosophique
dans les Lettres à Sophie Volland {« Por amor a Sofia : una evocaciôn diderôtica »,
dans Francisco Lafarga (édit.), Diderot, Barcelone, Publicacions de la
Universitat de Barcelona, 1987, p. 46-47).
V autoreprésentation épistolaire 175
venues» (III, 134) causées par les séjours de Diderot et de Sophie
à la campagne (parfois Tun ou Tautre étant resté à Paris). La
logique épistolaire suppose que soit représentée la circulation des
lettres, au sens strict: la poste est omniprésente dans les lettres
(III, 70-71, 79 et 102, par exemple). C'est elle seule qui peut
assurer qu ils ne soient pas complètement absents l'un à l'autre.
De même, la longueur des lettres est un des leitmotive de
Diderot épistolier. Dans une lettre à Catherine II, Grimm évoque
les « pancartes » de Diderot ; selon Jean Varloot, ce terme lui sert
à «désigner les lettres longues et soignées» (XIV, 99 n. 4). Le 18
juillet 1768, l'épistolier clôt une lettre à Falconet et à mademoi-
selle Collot par des excuses : « Adieu, mes amis, adieu. Il n'y a lÃ
que quelques Ugnes; et c'est bien contre mon usage et contre
mon gré ; car je n'aime rien tant que bavarder avec mes amis, et
vous en sçavez quelque chose» (VIII, 72). À la même époque, il
déclare, toujours à Falconet : « Je vous écris rarement, il est vrai.
Mais en revanche quand je m'y mets, je ne finis point, surtout
lorsque je suis à mon aise, que je puis ouvrir mon cœur et que
je suis sûr que mes lettres ne seront pas interceptées» (VIII, 39),
puis, dans une autre lettre : « Après avoir eu le courage de lire tout
ce qui précède, il vous en restera peut être assez pour quelques
lignes de plus» (VIII, 150). Neuf ans plus tôt, c'est à Sophie que
Diderot révèle le plaisir que lui procurent ses longues lettres : « du
train que j'y vais, je ne finirai point. Tant mieux, n'est-il pas vrai ?
ma Sophie, si vous me lisez plus longtems'"^. » Il revient plus tard
sur les raisons qui expliquent la longueur de certaines lettres : « Je
ne me suis soucié que de les faire longues ; j'ai voulu vous occu-
per longtems; j'ai voulu que vous me suivissiez pas à pas; j'ai
voulu vivre sous vos yeux. Je ne tuerai pas non plus une puce sans
vous en rendre compte» (V, 47-48). De telles remarques sont plus
lourdement chargées de sens lorsqu'elles donnent lieu à des com-
paraisons: ainsi, par exemple, quand, au «volume» qu'il écrit,
Sophie se contente, mais c'est là le point de vue du destinateur,
100. II, 222. Les expressions «ne finir point» ou «plus» (I, 185; II, 222;
III. 174; Vil, 166-167 et 194; VIII, 124; IX, 32 et 160-161 ; X, 86) sont égale-
ment utilisées dans d'autres lettres.
176 Diderot épistolier
d*une seule «ligne» de réponse'^' ou quand, finalement, elle se
décide à écrire longuement : « Ah ! voilà ce qui s'appelle une let-
tre, cela. Une fois en votre vie, vous aurez du moins causé cinq
ou six pages de suite avec moi» (VII, 136). S'il arrive à Diderot
de faire bref, ce n'est pas comme les autres :
Je vous salue et vous embrasse ; si j'avois voulu allonger mes
lettres en pattes de sauterelles, comme vous savez tous faire,
mes quatre pages seroient pleines, et trompé par l'espace,
vous auriez cru, sur la foi de mon griffonnage allongé, que
j'avois beaucoup écrit. Mais je ne sçais rien surfaire (III, 162).
Même pour définir son unicité (au moins à ce moment de la
correspondance), l'épistolier doit mesurer, comparer («comme
vous savez tous faire»), compter.
Quand Diderot écrit : « Je mets si peu de prétention à ce que
je vous écris, que, d'un courrier à l'autre, la seule chose qui m'en
reste, c'est que j'ai voulu vous rendre compte de tous les instants
d'une vie qui vous appartient, et vous faire lire au fond d'un
101. III, 152. Cette opposition est reprise d'une lettre de 1759 (II, 320).
On verra encore : « Et puis, mon amie, comptez mes feuillets, et vous verrez que
j'ai donné au plaisir de causer avec vous plus d'heures que vous ne m'avez
accordé de minutes» (VI, 35). Le 19 novembre 1760, Diderot, ne pouvant écrire
qu'un « mot », alors qu'il voudrait plutôt envoyer « un petit volume », s'excuse
de sa brièveté auprès de Sophie (III, 253). La semaine précédente, il notait: «Je
vous écris seulement ce billet pour prévenir l'inquiétude que mon silence
pourroit vous causer, ma tendre amie. 5 Jeudi je tâcherai de réparer la brièveté
de celle cy. [ . . . ] Je ne me tiens pas quitte pour ce petit nombre de lignes. Le sujet
est trop important pour n'y pas revenir» (III, 251). Comme c'est souvent le cas,
la correspondance avec Sophie n'est guère différente de celle avec Falconet —
« Voilà madame Diderot qui dit que je vous fais un livre et non pas une lettre »
(VII, 106) — ou de celle avec Grimm : « Mais est-ce que vous n'avez pas reçu
un volume de mon écriture, de cette écriture dont vous désespériez de voir une
ligne?» (II, 140). Dans la même lettre, Diderot exige de son ami «un billet,
grand comme l'ongle, qui dise seulement que vous vous portez bien, et que vous
m'aimez». Auprès de Damilaville, Diderot se plaint de ne pas avoir reçu même
un «petit chiffon» de Sophie, «grand comme le bout du doigt» (111, 82).
Une contemporaine de Diderot, Julie de Lespinasse, opposera pareillement le
«volume» et la «ligne» {Correspondance entre mademoiselle de Lespinasse et le
comte de Guibert publiée pour la première fois d'après le texte original, édition du
comte de Villeneuve-Guibert, Paris, Calmann-Lévy, 1906, p. 344).
V autoreprésentation épistolaire 177
cœur où vous régnez» (III, 242), il ne fait quune dupe: lui-
même. La correspondance, substitut de la présence, n*est pas que
ce «reste» courant d'un «courrier» sur Tautre. Le calcul des
pertes éprouvées et des revenus escomptés («la seule chose qui
m'en reste») est peut-être aussi important que son projet expli-
cite («vous rendre compte de tous les instants d'une vie qui vous
appartient, et vous faire lire au fond d'un cœur où vous régnez »).
Encore une fois, n'importe quelle correspondance est susceptible
de donner lieu à de telles remarques: «En voilà cinq pages,
es-tu content, Boissy? Il faut que je t'aime infiniment pour
t'écrire une lettre aussi infiniment longue », demande, et répond,
Chompré'^^ Chez lui, la logique du commerce épistolaire joue
aussi, jusque dans le choix des termes : « Mais surtout je ne t'épar-
gnerai pas la prose et ce ne sera jamais avec toi qu'elle tarira '°\ »
La correspondance est affaire de dépense: celui qui économise
(«je ne t'épargnerai pas la prose») ne remplit pas sa part du
pacte. Dans la correspondance amoureuse comme dans l'amicale,
ce ne peut être que parce qu'il aime moins — à moins que l'épis-
tolier ne prévienne à l'avance les coups : « Ne te fâche pas de la
brièveté de l'épître, quatre mots valent mieux que rien'^»; «Il
vaut mieux, mon cher ami, t'écrire quatre mots que de ne te rien
dire•°^ » La force de la relation qui unit les épistoliers se mesure
en temps consacré à l'écriture et en nombre de pages. L'épistolier
pingre est, dans la logique épistolaire, un mauvais épistolier, voire
un tricheur.
Le passage du temps, qui est un thème essentiel de la lettre,
est aussi une réalité matérielle pour l'épistolier. La position de
Diderot semble toutefois varier selon qu'il s'agit de la douleur de
l'absence ou de la représentation du passage du temps au fil de la
correspondance. En effet, Diderot insiste pour que Sophie numé-
rote ses lettres et lui tienne un compte exact des lettres reçues et
envoyées, soulignant par là tant la valeur qu'il attache aux lettres
(objets, textes) que l'importance du contrat épistolaire passé
102. CHOMPBé, op. cit., p. 101.
103. Ibid., p. 72.
104. IbitL, p. 115.
105. Ibid., p. 185.
178 Diderot épistolier
entre eux. Cependant, il est un aspect de la matérialité de la lettre
auquel il n'attache, ou ne semble attacher, aucune importance : la
datation. Il déclare volontiers : «je ne sçais jamais bien le jour que
je vis'°* » et, dès lors, ne se sent guère d'obligation quant à la date
à laquelle il écrit: «au Grandval, ce mercredi, je crois, 15 8^''»
(III, 150) ; «À Paris ce octobre 1761. Remplissez la date, je ne
la sçais pas» (III, 351) ; « Dimanche; non, c'est 5 un jeudi que j'ai
pris 5 pour un dimanche» (V, 61); «Dimanche ou jeudi» (V,
109); «à Paris, ce. Ma foi, je n'en sçais rien, mais il me semble
qu'il y a longtems que vous êtes parties'^l » Cette « inaptitude
congénitale» de Diderot à dater ses lettres (Georges Roth, II, 13),
qui est signalée dès le xviii'' siècle par ses correspondants'^^, peut
être interprétée de quatre façons.
106. II, 223. À Grimm: «J'ignore toujours le tems, et vais comme de
coutume, brouillant les jours, les semaines, les années et les mois ; ainsi, aucun
déchet dans ma conformité avec l'éternel» (XIV, 238-239). À Sophie: «Je ne
serois pas ici, si j'avois pensé que c'est lundi et que Grimm est arrivé de la
Chevrette. Mais je me console de cette distraction» (III, 218).
107. IX, 71 ; voir encore: II, 242; IV, 93; X, 173; XIV, 240.
108. L'abbé Galiani à madame d'Épinay: «Je suis honteux de n'avoir pas
encore répondu à Diderot. Mais comme le philosophe ne connaît pas la durée
du temps, il n'y aura ni tôt ni tard pour lui» (8 septembre 1770, X, 128); «le
temps et l'espace sont devant lui comme devant Dieu : il croit être partout et
être éternel» (15 mai 1773, XII, 211). Jean-Baptiste Suard au margrave de
Bayreuth: «il n'a su de sa vie l'heure qu'il était» (XIV, 197). Grimm, Lettre Ã
Sophie, ou Reproches adressés à une jeune philosophe, 15 août 1763: «Le philo-
sophe m'a affligé ces jours passés, car il savait le jour du mois et de la semaine ;
mais il prétend que c'est votre absence qui en est cause. Sophie, s'il apprend
jamais à dater ses lettres, c'en est fait de son bonheur et de son génie. Revenez,
et qu'il ne vous doive point cette funeste science » (II, 13). Grimm a été l'artisan
inlassable de la création de l'image d'un Diderot insensible au calendrier (XV,
86 et 143). Comme le lui fait remarquer Diderot le 13 décembre 1776: «Vous
m'avez prédit que je sortirois de ce monde-cy sans avoir sçu quel jour et quelle
heure il étoit, et votre prédiction s'accomplira. Je mourrai vieil enfant » (XV, 24 ;
voir XV, 15). Il est vrai que Grimm, qui a beaucoup profité du temps de Dide-
rot, avait tout avantage à prétendre que le temps ne comptait pas pour son ami.
Diderot lui-même véhicule cette image : « Que pourrois je avoir de mieux à en
faire (de mon temps] que de le donner à mon ami? Est ce que cette façon de
penser n'est pas la vôtre?» (IX, 90; voir aussi I, 86). Écrivant à Sophie la même
année (1769), sa position n'est pas tout à fait la même: «Grimm me prend tout
mon tems» (IX, 80); «Je crois que nous nous aimons toujours bien, quoique
V autoreprésentation épistolaire 179
D'une part, Georges Daniel a proposé de considérer l'inca-
pacité à dater qu'affiche Diderot non comme une réelle distrac-
tion de sa part, mais comme un phénomène proprement litté-
raire: Diderot ne serait pas un vrai distrait, mais plutôt un
personnage en train de se construire une identité de distrait et
d'improvisateur'^^. À l'encontre de cette interprétation, aussi
séduisante soit-elle (l'accepter reviendrait à doter d'une cohé-
rence interne ce qui paraissait jusque-là relever du tic personnel
et à faire de la correspondance l'expression d'une intention
«littéraire»), on notera que la construction, si c'en est une, se
manifeste dès les premières lettres à Anne-Toinette Champion:
« Je ne sçais quel jour du mois, mais c'est dix jours après mon
départ» (I, 36). En outre, cette stratégie n'est pas limitée aux
principales séries de lettres de Diderot. On en trouve des occur-
rences dans des lettres à sa sœur Denise : « Ce dimanche au soir.
Je ne sçais quel jour du mois. On peut, je crois, ignorer le jour du
mois sans vous scandaliser» (XII, 22), à monsieur d'Hornoy:
« Ce jeudi, je ne sçais î quel jour du mois d'aoust, 5 le lendemain
de la Vierge. î 1781 » (XV, 263) et à Guéneau de Montbeillard :
«Ce samedi, je ne sçais quel jour du mois» (VII, 15). La perma-
nence de la difficulté à dater ne discrédite pas totalement l'hypo-
thèse avancée par Georges Daniel, mais la stratégie de Diderot,
active dans l'ensemble de la correspondance et non seulement
dans certaines séries de lettres, oblige à en relativiser le pouvoir
d'explication.
cette maudite corvée dont Grimm m'avoit chargé m'ait souvent empêché de
vous le dire à mon aise» (IX, 188). Le changement de destinataire explique bien
des choses.
109. Georges Daniel, U style de Diderot. Légende et structure, Paris et
Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire», 240, 1986, p. 3 n. 18.
Sans aller aussi loin, Jean Varloot signale la «paresse naturelle, entretenue et
affectée de Diderot pour la mémoire des dates» (XIV, 218 n. 21). Il commente
alors un passage d'une lettre de 1776 à Grimm: «Songez qu'au deux octobre
prochain, j'aurai soixante-trois, quatre ou cinq ans, que sçais je? C'est un Age
où Ton compte les années, qui touche de fort prés à l'âge où l'on compte les
mois, et qui est tout voisin de l'âge où l'on vit au jour la journée» (XIV, 218).
La formule de la dernière partie de la citation est reprise d'une lettre aux dames
Volland (XIV, 67-68).
180 Diderot épistolier
D*autre part, si écrire équivaut à vouloir substituer un
temps qui n'est pas douloureux, ou qui Test moins, Ã un temps
qui Fest, celui de l'absence, ne peut-on pas émettre l'hypothèse
que le refus de la datation est, pour Diderot, un refus du temps
présent, du temps de l'absence, et une forme d'investissement
très fortement connoté affectivement dans une autre temporalité,
celle de la lettre ? Pour le dire autrement : le refus de la datation,
donc d'un des aspects du temps épistolaire, serait une nouvelle
façon de combattre le temps de l'absence. En novembre 1762
Diderot utilise l'expression « tout à l'heure » pour situer un évé-
nement qui s'est produit cinq jours auparavant^ ^°; le lecteur
moderne, plutôt que de voir en ce phénomène la preuve d'une
faible maîtrise de la chronologie, conclura à la volonté de l'épis-
tolier de fondre dans un même temps — le présent de la lettre —
toutes les temporalités, voire de les abolir dans ce présent épisto-
laire : « je ne sçais jamais bien le jour que je vis. Je vous aime tous
les jours, et je ne distingue que celui où je me crois plus aimé »
(II, 223). À l'appui de cette lecture, on fera remarquer que la
datation est beaucoup plus fi-équente dans la correspondance des
dernières années. On expliquera ce revirement par le fait que la
correspondance amoureuse est marginale à la fm de la vie de
Diderot: l'absence n'aurait pas le même poids dans la lettre
d'amour que dans d'autres types de lettres — et, par le fait
même, la datation non plus.
Plutôt que de s'interroger sur la construction de la figure du
distrait ou sur le rapport qu'entretient l'épistolier avec le temps
de l'absence, on pourrait se demander si l'image que veut donner
Diderot de lui-même n'est pas, au fond, celle du généreux, de
l'altruiste, de celui qui ne compte pas le temps qu'il dépense pour
les autres — et pas seulement pour sa maîtresse. Cela expliquerait
plusieurs passages dans lesquels Diderot parle de son travail
auprès de Grimm, ou celui-ci, tiré d'une lettre à David Hume:
« Je ne sçais si j'ai tort, mais le tems me paroît mieux employé
pour un autre qui me le demande que pour moi. J'aurai toujours
110. IV, 231. Voir aussi: II, 268; III, 225. Dans un sens semblable, Dide-
rot utilise « un petit moment » : « Adieu, mesdames et bonnes amies. Encore un
petit moment, et nous nous reverrons» (XIV, 68).
V autoreprésentation épistolaire 181
le tems d'écrire, et je saisis avec empressement le moment de bien
faire'".» Fausse modestie? Culte de la bienfaisance commun Ã
tout le siècle''^? Irréalisme? La réponse à ces questions importe
moins que la nécessité d'y répondre à partir des textes et non de
la réalité extraépistolaire.
La dernière explication de la position de Diderot envers la
datation dépendrait de sa conception de la correspondance
comme totalité continue. Dans cette perspective, l'on pourrait
avancer que la datation est moins importante que la numérota-
tion, car c'est cette dernière qui permet le mieux de constituer les
lettres en séries. S'il s'agit de s'assurer que toutes les lettres du
destinateur sont parvenues au destinataire, ou qu'il a reçu toutes
celles qu'on lui a envoyées, la numérotation présenterait des
avantages supérieurs à ceux de la datation. De plus, elle aurait
pour effet de rappeler que les lettres sont les maillons d'une
chaîne de communication, et que chacune d'entre elles a une
position précise par rapport à celles qui la précèdent et qui la
suivent. La datation pourrait aussi permettre ce type d'organisa-
tion, mais sans le caractère explicitement sériel de la numérota-
tion: dater chacune de ses lettres les situe dans le temps; les
numéroter les met en rapport les unes avec les autres, leur fait
composer un tout, voire une somme, pour des lecteurs éventuels.
111. VIII, 17. En 1767, c'est pour madame d'Épinay qu'il s'explique:
« Madame, je suis l'homme des malheureux; il semble que le sort me les adresse.
Je ne sçaurois manquer à aucun ; cela est au dessus de mes forces. Ils me dé-
pouillent de mon tems, de mon talent, de ma fortune, de mes amis même dont
ils ne me laissent que les reproches» (VII, 156), ainsi que pour Sophie: «Ne
vois-tu pas que les importuns, mes amis, mes affaires, celles des autres ne me
laissent presque pas le tems d'être seul avec toi?» (VII, 136)
112. V Essai sur les règnes de Claude et de Néron comporte un passage
dans lequel un «philosophe» répond au Sénèque du De brevitate vitœ'. «Ce
n'est point un mauvais échange que celui de la bienfaisance dont la récompense
est sûre, contre de la célébrité qu'on n'obtient pas toujours, et qu'on n'obtient
jamais sans inconvénient. Je n'ai jamais regretté le temps que j'ai donné aux
autres, je n'en dirais pas autant de celui que j'ai employé pour moi. Peut-être
m'en imposé-je par des illusions spécieuses, et ne suis-je prodigue de mon
temps que par le peu de cas que j'en fais: je ne dissipe que la chose que je
méprise ; on me la demande comme rien, et je l'accorde de même. Il faut bien
que cela soit ainsi, puisque je blâmerais en d'autres ce que j'approuve en moi. »
(DPV, XXV, 364)
182 Diderot épistolier
Quelle que soit Texplication retenue de Fapparente indiffé-
rence de Diderot en ce qui concerne la datation, qu'on la lise
comme une stratégie littéraire, comme un refus du temps de l'ab-
sence, comme Télaboration d'un personnage prodigue de son
temps ou comme le signe que la continuité de la lettre est plus
sérielle que temporelle, il reste que cette attitude est une cons-
truction du texte: dans le commerce épistolaire, elle est un élé-
ment investi de sens, comme elle le serait dans n'importe quel
autre type de texte"^ En quoi l'épistolier prétendant ne pas con-
naître la date — et le disant dans sa lettre — serait- il différent du
narrateur de Jacques le fataliste refusant, dans l'incipit du roman,
d'accorder la moindre importance à la rencontre de Jacques et de
son maître, à leur nom, à leur lieu d'origine et de destination, Ã
leur propos?
La correspondance est représentée, dans la lettre, comme un
système où l'actif (de soi) est toujours déficitaire du passif (de
l'autre), où la demande excède douloureusement l'offre. Ce désé-
quilibre (les comptes ne balancent pas toujours, on ne peut ja-
mais fermer les livres) n'est pas perçu uniquement dans la stricte
réciprocité idéalisée de l'épistolaire (le nombre de lettres, leur
longueur, le fait de les dater, etc.) ; il surgit encore dans la pesée
des sentiments échangés. L'amoureux est celui qui essaie de cal-
culer, mais qui en est toujours pour de nouveaux frais: «Vous
voilà donc encore absente pour un mois. Je ne vous avois accordé
que jusqu'à la St-Martin, et je n'aime pas que vous dérangiez
mon calcul. Il faut que je prenne patience sur nouveaux frais' '^ »
À la bourse épistolaire, l'épistolier ne fait que de modestes profits,
quand il en fait. L'intérêt sur son dépôt est parfois bien limité.
113. Chez d'autres épistoliers, par contre, la datation joue un rôle uni-
voque. Son importance et sa nécessité sont sans cesse soulignées par Chompré
par exemple : « Non, Monsieur, je ne vous pardonnerai plus de ne pas dater »
{op. cit., p. 83); «Date donc que je sache où t'adresser!» {ihid.., p. 155); «Je
reçois à l'instant ta lettre sans date ni lieu, ni temps» {ihid., p. 224).
114. III, 238. Le même syntagme est repris plus tard, Diderot révélant
alors ses défauts à madame d'Épinay, au moment où il va partir pour la Russie :
« je vous en demande un sincère pardon ; sauf à recommencer sur nouveaux
frais si j'en réchappe. C'est la condition générale à laquelle vous ne voulez pas
que je fasse une exception» (XIII, 48).
V autoreprésentation épistolaire 183
Uesprit est abattu, la tête lasse et paresseuse, le œrps en
piteux état. Il ne me reste de bon que la partie de moi-
même dont vous vous êtes emparée. C*est un dépôt où je la
trouve si bien que j'ai résolu de Fy laisser toute ma vie. Ne
me le conseillez- vous pas? (V, 94).
Cette évocation du « dépôt » n est pas la première que livre Dide-
rot. Le 7 octobre 1760, il écrivait déjà à Sophie:
Le bonheur ou le malheur de votre vie est entre mes mains,
dites- vous? Ce n*est pas comme cela. Le bonheur de votre
vie est entre mes mains ; le bonheur de la mienne entre les
vôtres. C'est un dépôt réciproque confié à d'honnêtes gens
(III, 120-121).
Et encore, le 18 octobre de la même année:
Nous recevrons, vous, mes lettres, moi, les vôtres, deux Ã
deux; c'est une affaire arrangée. Combien d'autres plaisirs
qui s'accroissent par l'impatience et par le délai! Éloigner
nos jouissances, c'est souvent nous servir. Faire attendre le
bonheur, c'est ménager à son ami une perspective agréable ;
c'est en user avec lui comme l'économe fidèle qui placeroit
à un haut intérêt le dépôt oisif qu'on lui auroit confié (III,
154-155).
Malgré ce nouveau paradoxe — le fait de différer le plaisir est
source de déplaisir (immédiat) et prédiction de plaisir (à venir)
— et la réversibilité des rôles — dans le premier cas, la destina-
taire des lettres est la dépositaire; dans le second, la réciprocité
est soulignée par l'antimétabole ; dans le troisième, c'est le desti-
nateur qui reçoit le dépôt — , il convient surtout de souligner
l'emploi d'une même métaphore. Le « dépôt » est, dit le Diction-
naire de l'Académie française de 1762, affaire de confiance («Le
dépôt est un contrat de bonne foi») ; il lie profondément celui qui
dépose au dépositaire (« Le dépôt est une chose sacrée») ; il s'inscrit
dans un système d'échange («Meftre de V argent en dépôt»); il
désigne, enfin, « Le lieu des Archives publiques ». La correspon-
dance est un dépôt : de choses matérielles (les lettres) et de sen-
timents («Combien d'autres plaisirs», «la partie de moi-même
dont vous vous êtes emparée », « Le bonheur ou le malheur de
184 Diderot épistolier
votre vie»), dont il importe, d*un commun accord («Ne me le
conseillez- vous pas?»), de tenir le registre, afin de les faire fi-uc-
tifier («haut intérêt »)"^
S*agissant du roman par lettres, Janet Altman dit du « con-
fident épistolaire» qu'il est «fondamentalement» un «archi-
viste"^». Ce personnage est proche par plusieurs aspects de celui
du comptable ici décrit, à ceci près qu'il se donne d'abord pour
tâche de conserver les lettres, qu'il en a le dépôt, alors que le
comptable, lui, les compte, les pèse, les évalue. Le premier garde
les lettres, pour qu'elles puissent éventuellement être relues, tan-
dis que le second sait qu'elles sont des armes entre les mains de
qui sait compter.
Vous avez besoin dans le commerce habituel d'un ami très
indulgent, et vous l'avez trouvé. Je garde vos lettres. Quel-
que jour je les remettrai sous vos yeux, et vous verrez jus-
qu'où vous avez étendu le privilège de l'amitié. Il me semble
que quand on est de chair, il ne faudrait pas croire que les
autres sont de marbre (VIII, 121).
L'archiviste peut ne jamais revenir aux lettres qu'il a retirées de la
circulation. Dans le « commerce habituel », au contraire, les comp-
tes ne sont jamais fermés ; celui qui possède « le privilège de l'ami-
tié » est aussi détenteur du privilège sur ce texte qu'est la lettre et
il peut l'exercer quand bon lui semble"^. C'est une des potentia-
lités de la lettre, aussi bien que sa menace toujours ouverte.
115. Voir aussi IV, 112. Dans la lettre du 22 juillet 1762, il n'est pas
question de « dépôt », mais de « trésor » : « Ah, mon amie, je vous ai trop laissé
voir dans mon cœur; vous comptez trop sur moi; vous en usez avec moi
comme avec un trésor dont on s'est éloigné, mais qu'on est sûr de retrouver
encore» (IV, 64). L'inaltérabilité de ce qui a de la valeur (Diderot impliquant
qu'il est lui-même un trésor) est la même, quelle que soit la métaphore.
116. Janet Altman, op. cit., p. 53. Par sa correspondance, Mallarmé se
constituerait, dit Vincent Kaufmann, en «secrétaire-archiviste», en «bibliothé-
caire comptabilisant les fragments du Livre» (op. cit., p. 193) ; contrairement au
comptable diderotien, il rêverait de la dissolution de sa bibliothèque ou de ses
archives — de la Littérature. Geneviève Haroche-Bouzinac découvre chez
Voltaire épistolier une «comptabilité épistolaire» et une «comptabilité créa-
trice» (op. cit., p. 184 et 336).
117. Elisabeth Bégon ne dit pas autre chose au début de 1753: «Je n'ai
jamais cherché à vous brouiller avec personne et si je me suis mêlée de vos
V autoreprésentation épistolaire 185
Des mots pour dire la lettre
Si Diderot a caressé à certaines époques le projet de tenir ce que
Ton appellerait aujourd'hui un journal intime, mais sans y parve-
nir, on peut néanmoins découvrir dans ses lettres un des traits
qui permettent d'unir ces deux pratiques de l'intime que sont le
journal et la correspondance. Le diariste, praticien exemplaire du
retour de la prose sur elle-même"*, commente régulièrement son
écriture par l'usage d'une série de synonymes, généralement
dévalorisants :
Quand le monologuiste rêve du regard de l'autre, tout en se
hâtant de l'exclure, c'est pour déprécier ce que lirait ce lec-
teur hypothétique: ici fatras [le mot est emprunté à Amiel),
ailleurs radotages^ écrivaillerie... Fatras déjà chez Stendhal,
argument dissuasif. Ainsi se juge ce qui n'est pas encore
tenu pour littérature"'.
Le lecteur de la lettre, qui n'est pas, lui, un lecteur « hypothéti-
que », est soumis à semblable équivalence. Le lexique de l'auto-
désignation épistolaire chez Diderot n'est toutefois pas unique-
ment péjoratif. En fait, il est dominé, sans y être confiné, par
deux grands réseaux : la lettre est (trop) petite, elle est une parole.
Mais celui qui écrit ne parle pas uniquement de ce qu'il écrit ; il
se met lui-même en scène, personnage de ses propres lettres.
affaires, ce n*a été qu'à la sollicitation de votre famille. J'ai leurs lettres que je
vous ferai voir si jamais je vous revois, ainsi que la vôtre, dont j'espère que vous
aurez du regret» (Lettres au cher fils. Correspondance d'Elisabeth Bégon avec son
gendre (1748-1753), établissement du texte, notes et avant-propos de Nicole
Deschamps, Montréal, Boréal, coll. «Compact classique», 59, 1994, p. 418).
118. Pour Jean Rousset, le «premier trait générique» du journal est
qu'il s'agit d'un texte «qui parle de lui-même, se regarde et se questionne, se
constitue souvent en journal du journal » {Le lecteur intime. De Balzac au jour-
nal, Paris, José Corti, 1986, p. 155). Ce trait générique est présent dés les ori-
gines du genre, comme le révèlent les textes cités par Pierre Pachbt {Les baro-
mètres de l'âme. Naissance du journal inrime, Paris, Hatier, coll. «Brèves
Littérature», 1990, liv/140 p.).
119. Jean Rousset, op. cit., p. 150.
186 Diderot épistolier
Diderot décrit souvent ses lettres en utilisant ce substantif ou
ceux de «ligne», «mot», «billet», «dépêches» (III, 183),
« feuillet» (XII, 230), etc., mais aussi, et plus significativement, de
«riens'^'^», de «misères» (III, 333), de «bâtons rompus'^'»,
d*« historiettes» (III, 175; IV, 78), de «niaiseries» (IV, 205), de
«folies» (I, 177; V, 72; XI, 65), de «griffonnage'"», de «bagatel-
les [courantes]» (III, 45; VII, 138-139; XIII, 220), de «gue-
nUles'"», d'« ébauche» (XIV, 74), de «généralités» (XIII, 43), de
« poliçonnerie » (XI, 64), d'« apostille » (X, 107), de «chiffon»
(III, 82; VIII, 42), etc. Cadjectif «petit» qualifie de nombreux
substantifs qui désignent la lettre : « mot'^'* », « billet'^^ » — dont
un « petit billet pantagruélique » (XIV, 44), qui suit un « petit mot
pantagruélique» (XIV, 28) — , «notes» (V, 169-170), «ébauche»
(V, 173), «bouquet» (III, 43-44), «feuilletons» (V, 176), «ser-
mon» (I, 177; X, 116), «aventures burlesques» (III, 74), «bout
de philosophie» (II, 208) et «bouffée philosophique» (VIII,
200), «pincée d'amitié, de conseil et de raison» (VI, 239),
«échantillon» (XIV, 20), «signe de vie» (XVI, 42), «listes de
commissions» (XV, 15), «logogriphe» (X, 141), «préambule»
120. Mais «ces riens mis bout à bout forment de toutes les histoires la
plus importante: celle de l'ami de notre cœur» (III, 188).
121. IV, 73. Grimm emploie cette expression en 1784 (voir Sergueï Karp
et Sergueï Iskul, loc. cit., p. 45). Elle est courante au xviii' siècle: «On dit aussi.
Faire une chose à bâtons rompus, pour dire, La faire à diverses reprises, // ne m'a
parlé de cette affaire quà hâtons rompus» (Ac. 62).
122. II, 223, 226 et 227; III, 15, 95, 162, 263 et 298; VI, 345; VIII, 200;
IX, 50-51 ; XV, 37. Le mot est chez Chompré, qui avoue un « griffonnage hâtif»
{op. cit., p. 184). Le Dictionnaire de l'Académie de 1762 ne fait référence qu'à la
calligraphie dans sa définition du mot; rien ne porte sur l'écriture de la lettre.
123. Diderot emploie ce mot pour désigner, dans une lettre à Grimm, les
premières lettres à Falconet sur la postérité (XVI, 32) et, dans des lettres Ã
madame Necker et au D' Clerc, ses textes en général («pauvres guenilles», XI,
67 et XIV, 110; voir XIV, 42). Selon Jean Varloot, «Dans le vocabulaire de
Diderot, "guenilleux" comme "guenilles" s'appliquent aux textes qui sentent leur
improvisation» (XV, 192 n. 4).
124. I, 203; II, 181 et 272; III, 117, 242, 253 et 315; IV, 109; V, 176; VII,
211; VIII, 171; XII, 170; XIII, 34; XIV, 202, 219 et 239; XV, 37.
125. II, 148; V, 223; XII, 150-151 ; XIV, 34; XV, 28.
V autoreprésentation épistolaire 187
(VIII, 115), «nombre de mots'^*». Malgré les allusions aux «let-
tres immenses» (III, 150), à telle «longue, ennuyeuse épître» (IV,
47), à certaine «énorme lettre» (VII, 138) ou à «quatre mortelles
pages» (XIV, 220), le registre le plus fréquent est celui de la «pe-
titesse » — de la lettre ou d'une de ses parties : « Je vous écris un
petit mot à la hâte. Vous m'avez dit que vous [vous] contenteriez
de quelques lignes, lorsque je n'aurois pas le tems de causer quel-
ques pages, et je ne l'ai pas» (VIII, 171); «Tout mon plaisir se
réduit à vous écrire quelques lignes à la dérobée» (IX, 139). Ce
registre permet de construire des alliances de mots (presque)
contradictoires'^^: «petit roman» (III, 159) ou «petit volume»
(III, 202, 242 et 253). Les verbes sont de même nature et donc
porteurs d'une connotation de légèreté ou de facilité, en tout cas
de manque de sérieux: «marivauder» (III, 248-249), «brouiller
du papier» (FV, 232), «barbouiller» (XII, 176), «griffonner'"».
On ne s'étonnera pas de ce procédé, utilisé dans toutes sortes de
contextes par Diderot '^^, mais il importe d'en souligner la fré-
quence, d'autant qu'il vient à l'occasion se greffer sur des expres-
sions récurrentes dans les lettres : « Rendons à mes amies un petit
compte de ma conduite» (X, 157, incipit) ; « Je n'y sçaurois tenir;
j'interromps mon Sallon pour causer un petit moment avec
vous» (VII, 174, incipit).
126. III, 251. On Ta déjà vu, la brièveté des missives est un défaut dont
il faut s'excuser. Le 18 juillet 1739, Diderot à Grimm: «Je ne suis pas trop
content de vous. De petites épitres, écrites à la hâte, et si courtes qu'à peine les
a-t-on commencées qu'on est au bout. î Si vous êtes paresseux d'écrire, venez
causer» (II, 172, incipit).
127. À «Alliance de mots», Bernard Dupriez donne la définition sui-
vante: «Rapprocher deux termes dont les significations paraissent se contre-
dire» {Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris, Union générale
d'éditions, coll. «10/18», 1370, 1980, p. 31).
128. II, 225 et 240; VI, 345; IX, 50-51 ; X, 45; XI, 248.
129. Il désigne ses propres oeuvres, qu'il expédie à Catherine II, de «pe-
tits ouvrages» (XIV, 84 et 121) et, à madame Necker, de «petits feuillets» (XI,
67). Il déplore que les dames Volland ne soient pas à Paris : « Mais sçavez vous
mon grand chagrin? C'est de n'avoir personne à qui lire une foule de petits
papiers délicieux» (IX, 100).
188 Diderot épistolier
Le registre de l*oralité constitue le deuxième champ syno-
nymique majeur. Il est usuel: «sermon'^^», « bavardage '^^> —
tantôt «maussade» (IV, 186), tantôt «énorme» (Vil, 195) — ,
«causerie» (111, 276; V, 77 et 173), «entretien» (111, 159), «ver-
biage» (1, 185), «conte» (Vlll, 218), «radoterie» (V, 176) et
«radotage» (111, 146), et les verbes «causer^^^», «entretenir'"»,
«bavarder'^'*», «parler'"», «dire'^^», «conter'^^», «confier tout
ba$^^^»y «jaser'^^», «adresser [la parole] ''*°». Inversement, ne
pas écrire, en général ou sur un sujet en particulier, c'est se
taire''*'. La lettre ne cesse de se désigner comme parole, conversa-
tion, dialogue.
130. I, 29, 177 et 182; IX, 87; X, 116 et 124. Chompré emploie le même
terme {op. cit., p. 159).
131. I, 217; IV, 78; VII, 169; IX, 201. L'épistolier se définit comme «un
furieux bavard» (III, 241; voir III, 174). L'emploi de «bavardage» n'est pas
limité à la correspondance, Diderot désignant du même substantif ses articles
pour la Correspondance littéraire de Grimm (II, 151) ou ses Regrets sur ma vieille
robe de chambre (IX, 207). Grimm qualifie ses propres textes du même substan-
tif (DPV, XVIII, 96 n. 1).
132. I, 185; II, 108, 118, 130, 217, 218-219, 271, 280 et 320-321 ; III, 96,
108-109, 149, 183 et 187; IV, 43, 105, 117 et 124; VI, 35, 57 et 346; VII, 42, 49,
118, 136, 157, 174, 177 et 194; VIII, 147, 171 et 237; IX, 42, 45, 79, 92 et 180;
X, 126, 161 et 197; XI, 92; XII, 50.
133. I, 172; II, 185, 188 et 202; III, 54, 70, 134, 180, 219, 250 et 333; IV,
44, 64 et 170; V, 170 et 185; VI, 376; VII, 211; VIII, 124; XIV, 72 et 150.
134. IV, 59; VIII, 72 et 170.
135. I, 185, 233, 256 et 257; II, 190 et 323; III, 76, 157, 205, 308, 346 et
352; IV, 59; V, 190-191 ; VIII, 214-215; IX, 135-136 et 205; X, 190; XII, 212-
213 et 229; XIII, 34, 35, 117, 138, 225 et 228; XIV, 71 et 74.
136. I, 37, 190, 222 et 233; II, 112-113, 118, 125, 175, 200-201, 203, 209,
218-219, 293, 306 et 319; III, 99, 108, 117, 120, 121, 164 et 248; IV, 57, 113, 202
et 230; V, 47-48, 175, 190-191, 215, 228 et 229; VI, 159; VII, 40, 61, 102, 105,
138-139, 147, 148-149, 166-167, 179, 185, 201 et 214; VIII, 27, 71, 129, 147,
170, 190, 205, 215 et 218; IX, 42, 70, 85-86, 92, 100 et 145; X, 127, 128, 155 et
189; XII, 50, 126, 159, 175 et 218; XIII, 34, 116, 224 et 234; XV, 26 et 43.
137. II, 118.
138. XIV, 72-73.
139. VIII, 96.
140. V, 190-191.
141. 1, 178 et 185.
V autoreprésentation épistolaire 189
Ces deux principaux réseaux n'épuisent évidemment pas les
possibilités d*autodésignation de la lettre. Dans certains cas, le
vocabulaire courant suffit à Diderot: «ordinaire» (X, 188; XIII,
216), «paquet'^^» ou «volume'^^», pour désigner les lettres, sont
communs (madame de Sévigné les utilisait déjà ) et n*ont pas de
valeur expressive particulière. Dans d'autres lettres, Diderot em-
ploie des expressions personnelles, mais la plupart d'entre elles ne
se rencontrent cependant qu'une seule fois, contrairement à celles
regroupées ici, et ne dessinent pas, comme elles, des réseaux par-
ticuliers de sens. L'épistolier a parfois recours à la « fable » pour
décrire le contenu d'une de ses lettres (XVI, 57), parfois à la
«remontrance», par allusion à une expression proverbiale
(«Gros-Jean veut en remontrer à son curé», XV, 83). Il lui arrive
de se prendre pour Rabelais et d'avouer qu'il « pantagruélise »
(XIV, 31). Plus critique que de coutume, il se moque de son
«radotage philosophique» (III, 146), là où madame Du Deffand
aurait peut-être décrié une « métaphysique à quatre deniers*^ ».
Enfin, il peut arriver que l'épistolier se peigne lui-même au
moment où il écrit ses lettres. On ne sera pas étonné de le voir
se présenter en «amant tendre et passionné» écrivant «à une
femme qu'il aime» (V, 136) ou se désignant, «Crapuleux ou
sobre, mélancolique ou serein », comme un amoureux constant :
«je vous aime également'^^ ». Pour Grimm, il se fait « nouvelliste»
(II, 155) et pour Catherine II, «Philosophe Gallo-russe» (XIV,
122). C'est en ami reconnaissant qu'il se peint auprès de l'abbé
Le Monnier — « quoi que Rousseau en dise, j'aime encore mieux
que cette main qui trace ces caractères soit une main qui vous
écrive que je vous chéris de tout mon cœur, et que j'accepte tous
les services que vous m'offrez, que d'être une vilaine patte, mal-
propre et crochue» (X, 205) — et en altruiste auprès de madame
142. VII. 211; VIII, 201 et 214-215; X, 127; XIII. 78.
143. II, 140; III. 152, 202. 242 et 253; VII. 215; VIII. 150.
144. Correspondance complète de la marquise du Deffand, éditée par
M. de Lescure, Paris, 1865, vol. 1, p. 426.
145. II, 320. La même formule est adressée à Denise Diderot lors de son
anniversaire: «Je vous aime toujours également» (XIV, 230). Les mots de la
passion et de l'amour familial sont les mêmes.
190 Diderot épistolier
Necker : « Voilà une lettre d'un homme qui n est pas trop person-
nel [au sens d'« égoïste»] et qui sera encore pleine de;e» (XV,
76). 11 essaie alors de la convaincre d'aider la malheureuse Pillain
de Val du Fresne et son mari : madame Necker a écrit à la femme
— Diderot a lu ses lettres (XV, 78) — , mais cela reste insuffisant,
d'où l'insistance diderotienne à solliciter une audience: «Je me
suis engagé à écrire en leur faveur. Je le fais ; et si j'ai jamais désiré
d'être utile, c'est dans ce moment» (XV, 78). Pour son frère, qui
est triste « à périr » et crève « de bile » (XII, 158), Diderot se décrit
comme « un bon philosophe indigné de l'outrage, sensible à l'in-
jure, à l'injustice, à la dureté, à la noirceur; mais tout prêt Ã
recevoir son frère, sans aigreur, sans reproches, sans ressentiment,
lorsqu'il lui plaira de se remontrer» (XII, 176). Le personnage
écrivant à Denise correspond à ses attentes à elle : « Puisque vous
me défendez d'être badin, je vais tâcher de prendre mon sérieux »
(XII, 18). L'ami fâché ne fait pas mystère de sa mauvaise humeur:
« Je vais, mon ami, vous écrire avec humeur » (à Grimm, XI, 68,
incipit). Auprès de la princesse Dachkov, il s'excuse de son silence
en prétextant qu'il est « toujours, hélas ! le plus occupé des hom-
mes» (XI, 18). Parce qu'il est «paresseux», il n'a pas écrit à Fal-
conet et à mademoiselle Collot (X, 195). L'amant compréhensif
va même jusqu'à proposer à sa maîtresse de ne pas venir le re-
joindre, de faire durer l'absence, pour des motifs qui ont autant
à voir avec l'expression de l'amour et d'une piété quasi filiale Ã
l'endroit de madame VoUand qu'avec la nécessité de la constitu-
tion du personnage de l'épistolier dans le texte : « Je n'approuve
point votre retour ; il fait froid et mauvais ; la route sera longue
et pénible. Regardez y de plus près. C'est pour vous et pour elle
[madame VoUand, malade, est à Isle] que je parle, contre ma
satisfaction la plus douce» (X, 190). Les identités épistolaires
qu'emprunte Diderot dépendent trop étroitement, on peut le
constater, des contextes d'énonciation pour que des règles géné-
rales puissent être discernées : le faible taux de fréquence ne per-
met pas les regroupements de substantifs et de verbes étudiés ici.
Elles n'ont pas de valeur d'ensemble qui soit caractéristique, si-
non celle de révélateur du caractère toujours construit du person-
nage épistolaire.
V autoreprésentation épistolaire 191
Ces diverses formes d'autoreprésentation, qu'elles soient réguliè-
res ou ponctuelles, peuvent être expliquées aussi bien généri-
quement qu'historiquement. Génériquement : d'une part, malgré
les nombreuses publications de correspondances à l'époque
même de Diderot, la lettre familière n'est pas un genre noble,
d'où sa dépréciation constante («griffonnages», etc.) — l'épisto-
laire est un petit genre; d'autre part, la lettre est associée Ã
l'échange oral, d'où le recours au champ lexical de la parole
(«conversation», «causerie», «bavardage», etc.), ce qui a encore
pour effet de la subordonner à la Littérature canonique. Histori-
quement : parce que lire une lettre c'est toujours la relire, l'épis-
tolier attentif à sa propre pratique est toujours en quelque sorte
forcé d'annoncer qu'il sait être en train de reproduire des poncifs,
des lieux communs; il déprécie donc sa propre écriture pour
montrer qu'il n'est pas dupe, qu'il connaît la chaîne historique
dans laquelle il s'insère.
Relire, conserver, publier
La lecture et la relecture des lettres sont des sujets qu'aborde
souvent l'épistolier; ils sont un de ses thèmes privilégiés. Mais
toutes les lettres valent-elles d'être relues? Tous les destinataires
sont-ils dignes d'un échange réitéré ? Vanter les qualités épistolai-
res de l'autre, c'est le constituer en interlocuteur valable et c'est,
par le fait même, rehausser l'importance de ses lettres à soi.
Quand Diderot écrit à Sophie : « J'ai eu la lettre. Je l'ai lue avec le
plaisir que toutes me donnent» (III, 250) ou à Grimm: «Votre
lettre m'a fait grand plaisir'^ », il leur indique que leurs lettres le
satisfont, qu'ils sont dignes (épistolairement) de lui et qu'ils ne
doivent pas cesser de lui écrire. Le commerce qu'entretient Dide-
rot avec eux est alors valorisé. Cela veut- il dire pour autant que
les lettres de Diderot sont destinées à la publication? Qu'elles
146. X, 117. Voir aussi la lettre du 14 novembre 1769 Ã Grimm, dont
Angélique Diderot vient de lire une lettre : « Elle a très bien senti et la douceur
et la politesse et la facilité de votre style. le ne vous ai pas mieux lu qu'elle» (IX.
212-213).
192 Diderot épistolier
sont constituées par leur auteur comme des textes littéraires qui
feraient partie de ses œuvres complètes ? Aucune réponse défini-
tive ne peut être apportée à cette question. Essayer d'y répondre
oblige à s'interroger sur ce que pensait et faisait Diderot des let-
tres qu'il envoyait et de celles qu'il recevait.
Diderot ne lit pas que les lettres que publient les autres : il lit et
relit ses lettres à lui et celles qu'il reçoit. Il lui arrive ainsi de se
citer lui-même, de renvoyer à une de ses lettres antérieures. Le 15
novembre 1762, il rappelle à Sophie ce qu'il lui a écrit «la der-
nière fois : 11 y a bien loin d'isle à Châlons ; mais il y a bien plus
loin encore de Châlons à Isle» (IV, 229). Qu'il ait en fait écrit:
«Vous ne sçavez pas combien il y a loin d'isle à Châlons, mon
amie, presqu'aussi loin que de Châlons à Paris» (IV, 225) a peu
d'importance ; ce qui importe c'est que la lettre fasse retour sur
elle-même, qu'elle se cite (même fautivement), qu'elle constitue
la matière d'autres lettres. L'autocitation épistolaire (la lettre cite
une lettre ou la paraphrase) est une des nombreuses facettes de
l'autoreprésentation épistolaire. L'épistolier est, par définition,
quelqu'un qui se met en scène (se) lisant et (se) relisant, dans la
longue durée de l'échange (c'est l'exemple précédent''*^) ou dans
la courte durée d'un même «fragment épistolaire '''^».
S'il relit une lettre antérieure, ce peut être pour en rappeler
le contenu au destinataire, pour dire qu'il l'a oublié — « Il y a si
longtems de cette lettre que je ne sçais plus ce que c'est » (VIII,
42) — , pour se corriger ou s'excuser: «Je crois vous avoir dit
avant hier que je vous haïssois. Cela n'est pas vrai. Ne le croyez
pas» (VIII, 190). S'il relit le texte qu'il est en train d'écrire, les
147. Voir aussi: II, 148, 149, 154 et 209; III, 74, 76, 164, 180, 187 et 256;
VI, 102; VII, 126, 136 et 214; VIII, 42, 131 (Diderot s'excuse à Falconet d'une
de ses lettres antérieures), 146, 159 et 207; IX, 191-192 et 205; XI, 140; XII, 15
et 165; XIII, 69, 142 et 224.
148. IX, 150. Voir aussi: II, 107, 155, 208 et 320; III, 96, 182, 260, 266
et 346; IV, 56; V, 67; VII, 185; VIII, 129; Anne-Marie Chouillet, «Deux
lettres inédites de Diderot», RDE, 8, avril 1990, p. 10.
V autoreprésentation épistolaire 193
commentaires peuvent être fort divers: de l*autocritique —
« Adieu, mes amies. Voilà une bien mauvaise lettre. Bien froide.
Pas un petit mot ni d'amitié ni d'amour. Cela est bien mal. Je
commets là une faute que je ne vous pardonnerois pas » (III, 315)
— à l'attendrissement — « Je relis cet endroit de ma lettre, et il
m'attendrit encore» (IV, 66) — , de l'autosatisfaction — «Je suis
bien aise que ce dernier trait me soit venu, sans quoi j'aurois été
bien mécontent de cette lettre. Si elle est maussade, c'est que ma
vie l'est aussi» (IV, 172) — à la conscience douloureuse — «Je
sens toute l'inutilité de ma remontrance ; mais mon devoir est de
remontrer » (XVI, 68) — , de l'impatience — « Il y a dans le com-
mencement de cette longue phrase, je ne sçais quoi d'incorrect et
d'entortillé ; mais je n'ai pas le tems de m' expliquer plus nette-
ment» (XI, 150-151) — à l'éclaircissement — «Je me relis et me
demande s'il n'entre point ici de ressentiment. Aucun, mon ami ;
je vous le jure, aucun » (VII, 185) — et à l'ironie — « La modicité
du prix m'a rendu la qualité suspecte. (Voilà une frase cadencée
qui put r Académie) *^^.» La relecture est enfin, comme l'a noté
Maguy de Saint-Laurent, une expérience particulière du temps et
de la répétition:
Conserver [les lettres], c'est arrêter le temps, ne pas accepter
Toubli et la destruction, se donner la possibilité, par une
relecture, de retrouver le temps de l'amour, de le réanimer
avec d'autant plus de vigueur que, dans ce bloc de docu-
ments, les temps morts n'apparaissent plus... on n'y trouve
que les témoignages répétitifs d'un amour qui ne connaî-
trait, illusoirement, ni l'usure, ni la mort'^.
149. III, 241. Georges Roth rétablit dans le texte «phrase» et «pue»,
mais donne en note les formes autographes «frase» et «put» (III, 241 n. 58).
Y aurait-il là une plaisanterie orthographique qui lui échappe?
150. Maguy de Saint-Laurent, «Cent lieues et dix-huit jours. Lettres
d'amour en 1844», dans Jean-Louis Bonnat et Mireille Bossis (édit.), Écrire.
Publier. Lire. Les correspondances. (Problématique et économie d*un m genre litté-
raire»). Actes du Colloque international: m Les correspondances». Nantes les 4, 5,
6, 7 octobre 1982, Nantes, Publications de TUniversité de Nantes, novembre
1983, p. 88.
194 Diderot épistolier
Relire, ce n'est pas qu'une nouvelle expérience du déjà -connu —
c'est une expérience nouvelle, la création d'une lettre toujours la
même (du moins en apparence) et pourtant autre à chaque nou-
velle lecture'^'.
L' épistolier est aussi celui qui expose comment lire : la lettre
contient à l'occasion son propre protocole de lecture. Cela peut
s'appliquer à des lettres déjà reçues, mais dont le destinateur a
lieu de penser qu'elles peuvent déplaire au destinataire : « À pro-
pos, je me rappelle qu'il pourrait bien y avoir dans ma dernière
lettre quelque vivacité qui vous aura contristés. Je ne sçais plus ce
que c'est, et j'espère que vous l'aurez oublié comme moi» (VIII,
73). Masquées par le doute (« il pourrait bien y avoir») et l'oubli
(«Je ne sçais plus ce que c'est», «vous l'aurez oublié comme
moi »), les excuses de Diderot à Falconet et à mademoiselle Collot
sont aussi une façon de lire une lettre déjà reçue. Même si la lettre
a échappé à celui qui l'a écrite — parce qu'elle lui a échappé ? — ,
il tente de maintenir sa mainmise sur son sens.
La valeur qu'accorde Diderot à ses propres lettres se révèle
parfois par l'usage qu'il demande que l'on en fasse: «Je vous
ordonne de serrer cette lettre, et de la relire au moins une fois par
mois» (XII, 126), parfois par la panique à laquelle il succombe
lorsqu'il croit, comme en juillet 1770, avoir perdu plusieurs let-
tres qu'il vient d'écrire : « Tout cela étoit égaré. J'ai tout renversé,
bouleversé, pendant deux heures; j'ai cru que j'en deviendrois
fou» (X, 90). Si la lettre était sans intérêt, ou sans utilité, si
Diderot n'en était pas fier, demanderait- il à sa fille de la relire
151. «Lui», le personnage masculin du roman de Mireille Bonnelle et
Alain Caillol, hésite à accepter le projet de «Elle» (relire les lettres qu'ils ont
échangées puis les brûler), car «Ils allaient faire surgir des personnages qui
n'existaient plus, des doubles qui avaient fait long feu...» {Lettres en liberté
conditionnelle, Levallois-Perret, Manya, 1990, p. 15). À l'opposé, madame de
Graffigny se réjouissait à l'avance du projet de Devaux, en octobre 1738:
«C'est pourquoy je vous prie de garder mes lettres [C'est Devaux qui parle.],
toutes mauvaises qu'elles sont. Je me fais un plaisir de rabâcher un jour avec
vous en les relisant. Cela me rappellera mille choses qui pour lors seront toutes
nouvelles pour moi» (Correspondance de madame de Graffigny. Tome I. 1716 -
17 juin 1739. Lettres 1-144, préparée par English Showalter et al, Oxford,
Taylor Institution, The Voltaire Foundation, 1985, p. 82 n. 29; voir aussi p. 79).
V autoreprésentation épistolaire 195
mensuellement? Écrirait-il à Falconet: «Et gardez ce volume,
pour quelques unes de vos longues soirées d*hyver» (VIII, 150)?
À Caroillon La Salette, à la suite d'un passage qu'il a pris la peine
de souligner, et entre parenthèses: «deux lignes à méditer» (I,
157; voir encore IX, 205 n. 1) ? S*il ne les considérait pas comme
importantes, dirait-il à Grimm, à qui il a raconté Tépisode des
lettres égarées: «Je vous jure que j'ai été très malheureux hier»
(X, 91)? Des remarques permettent à Tépistolier de marquer la
valeur que d'autres accordent à ses lettres, mais elles sont com-
mentées de telle façon que la modestie est sauve : « Mad* de Maux
prétends que je lui ai écrit du Grand- Val une lettre sublime sur
la vie champêtre. Cela se peut, mais je veux que le diable m'em-
porte si j'en sçais rien » (IX, 207). Les exemples d'un tel retour de
la lettre sur elle-même, immédiatement relue par son scripteur
ou reprise ultérieurement, sont légion dans la correspondance de
Diderot.
Ces commentaires de Diderot doivent être mis en relation
avec les passages dans lesquels il commente les lettres de Sophie
ou celles de Grimm. Même si les lettres de la femme aimée sont
disparues depuis, ce que leur destinataire laisse entendre d'elles
permet de déterminer comment Diderot percevait ses propres
lettres : la lettre de l'autre devient le miroir de la sienne. La lettre
du 7 octobre 1760 en témoigne:
Les dix lignes où vous me dites qu'il n'y a rien dans vos
lettres valent mieux que toutes les miennes. Si je vous avois
dit les choses que j'y lis, et que j'eusse eu le bonheur de vous
les persuader de moi comme je les crois de vous, je n'aurois
plus qu'un souhait à faire ; c'est que le tems et ma conduite
vous entretinssent à jamais dans cette douce opinion
(III, 118).
Même en faisant la part de la modestie et de la stratégie de séduc-
tion, ce commentaire porte en lui une vision de la lettre qui est
bien celle de Diderot lui-même: les lettres se pèsent et se compa-
rent, elles doivent persuader l'autre de l'amour que l'on a pour
lui, elles supposent la réciprocité des sentiments, elles ont affiaire
avec la longue durée, ultime juge de la force de l'amour. Lire
196 Diderot épistolier
Tautre, c*est se lire soi-même. La relecture des lettres de l'ami,
Grimm, ne signifie pas autre chose:
Adieu, mon ami. Portez-vous bien. Dites-le-moi. Il n'y a
plus que vos lettres que je puisse lire avec plaisir et attendre
avec impatience. Je reviens sur les anciennes, au défaut des
nouvelles. Mon respect à tout ce qui vous entoure. Dites-
moi tout ce qui vous viendra dans la tête ; pourvu que je
vous lise, cela sera bien (II, 168).
Lettres « nouvelles », lettres « anciennes » : le « plaisir » ne fait pas
ces distinctions. Il faut à l'épistolier lire et relire, et avouer ce
double plaisir, signe de r« impatience » envers les lettres à venir
(«pourvu que je vous lise»).
Sa correspondance était-elle considérée par Diderot comme une
œuvre littéraire à part entière? Peut-on écrire, avec René M. Pille,
que les Lettres à Sophie Volland sont le « chef-d'œuvre épistolaire
de Diderot'^^ » ? Avec Jean-Noël Vuarnet, qu'elles constituent « un
roman par lettres qui est peut-être [son] œuvre la plus tou-
chante'"»? Avec Pierre Lepape, qu'elles forment «Le plus beau
roman épistolaire de notre littérature », même si c'est un « roman
vrai*^^ » ? S'il n'est guère possible de répondre une fois pour toutes
à de telles questions, qui auraient pour conséquence de
réintroduire la notion d'intention dans l'analyse, il importe de
souligner que la constitution de la correspondance en œuvre et sa
publication peuvent, elles aussi, constituer une forme d'autore-
présentation, à condition que ce soit dans la lettre que la volonté
d'impression s'exprime et que l'on puisse distinguer ce qui relève
de la simple conservation de ce qui est destiné à devenir public.
C'est par la publication que l'activité épistolaire s'inscrit le
plus clairement dans la sphère des échanges sociaux. À la Renais-
152. René M. Pille, [s.t.], RDE, 2, avril 1987, p. 190.
153. Jean-Noël Vuarnet, Le joli temps. Philosophes et artistes sous la
Régence et Louis XV. 1715-1774, Paris, Hatier, coll. «Brèves Littérature», 1990,
p. 163.
154. Pierre Lepape, op. cit., p. 167; voir aussi p. 350, 372, 389 et 417-418.
V autoreprésentation épistolaire 197
sance et au xvii' siècle, on publiait des lettres, mais, le plus sou-
vent, celles-ci étaient dès leur origine offertes au public, Texten-
sion de celui-ci pouvant varier de quelques humanistes aux lec-
teurs des Provinciales. À partir du xviii' siècle, à la suite de
l'exemple de madame de Sévigné, la publication de recueils de
lettres familières se développe. Toute lettre n'est pas encore pu-
bliable pourtant: il faut qu'il s'agisse de lettres d'écrivains déjÃ
reconnus ou, mais le cas est rare à l'exception de madame de
Sévigné, que l'épistolier soit coopté par des écrivains reconnus.
Une fois que l'on a accepté de publier des lettres privées (qui ne
le sont plus), écrites par des personnes qui ne sont pas des écri-
vains (mais le deviennent), la pratique de la lettre s'en trouve
radicalement modifiée.
Au moins trois types de publication sont possibles au xviii'
siècle. Certains, s'inspirant des épistoliers de la Renaissance ou du
XVII' siècle, publient eux-mêmes leurs lettres : elles sont souvent
écrites en fonction de cette éventuelle publication. D'autres les
voient publiées à leur insu. Les lettres de Voltaire à madame Du
Deffand, lues dans son salon, sont parfois copiées subrepticement
et publiées. Quelques-unes paraissent dans des revues : sa célèbre
lettre sur le Discours sur V inégalité de Rousseau («Il prend envie
de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage») parait,
entre autres, dans le Mercure d'octobre 1755 (Best. D6451). Le
même périodique publie une autre «lettre ostensible», en 1757,
adressée à Thiriot et portant sur les copies de La pucelle et sur
l'attentat de Damiens ; « la pratique voltairienne de la lettre tient
de l'éditorial », commente André Magnan'^^ Il arrive que des
155. André Magnan, «Voltaire, François Marie Arouet, dit», dans Da-
niel CouTY, Jean-Pierre de Beaumarchais et Alain Rey (édit.), Dictionnaire des
littératures de langue française : P - Z, Paris, Bordas, 1984, tome 3. p. 2502. Janet
Altman a dressé une liste indicative des recueils de lettres de Rousseau et de
Voltaire publiés au xviii* siècle («The Letter Book as a Literary Institution
1539-1789: Toward a Cultural History of Published Correspondences in France».
Yale French Studies, 71, 1986, p. 59). La publication sans permission des lettres
de grands écrivains n'est pas propre à cette époque; madame de Sévigné et
Victor Hugo, pour retenir deux exemples éloignés dans le temps, en furent eux
aussi victimes. Ces faits sont rappelés par Sheila Gaudon («On Editing Victor
Hugo's Correspondence», Yale French Studies, 71, 1986, p. 178 et 182-183).
198 Diderot épistolier
recueils complets paraissent sans que Voltaire soit consulté,
comme le rapporte Jeroom Vercruysse: en 1764, des Lettres secrè-
tes de m. de Voltaire (éditées à Amsterdam, chez van Harrevelt,
par Jean Baptiste Robinet) et, en 1766, des Lettres de m. de
Voltaire à ses amis du Parnasse (éditées à Amsterdam, chez Marc-
Michel Rey, par Jean Baptiste Robinet ou La Beaumelle)'^^. La
publication sans permission de lettres que Ton a soi-même écrites
devient parfois celle de lettres que Ton a reçues. C'est à Thiriot
(encore) que madame Du Châtelet manifeste son mécontente-
ment à ce sujet:
On mande a M. de Voltaire Monsieur que vous faites impri-
mer dans le Pour et Contre la lettre que vous m'avez escrit,
et que je vous ay renvoyée. Je ne puis croire que vous
puissiés imaginer de faire imprimer sans mon consente-
ment une lettre qui m'est adressée [...] M. de V. vous a
mandé il y a plus de 12 jours combien j'étois ofensée que
vous eussiés lu la lettre que vous m'aviés escrit a plus de 200
personnes (ce sont vos propres termes). J'ay prié M. d'Ar-
gental et M. Helvetieus de vous le dire, et de vous prier de
ma part de finir ces confidences, il seroit bien inoui que
malgré tout cela, et même sans cela, vous la fissiés impri-
mer, je ne le veux pas croire, et je ne vous escris même cette
lettre que pour obéir a M. du Chastellet qui est aussi inquiet
des bruits qui courent [...]'^^.
Diderot, en 1768, prévient Falconet du fait qu'une de ses lettres
circule sans son approbation : « Il a couru par la ville une lettre de
vous à M' de Marigny, et une réponse de lui à vous» (VIII, 138).
De même, certains de ses correspondants rendent publiques
quelques-unes de ses lettres. Michel Delon donne en exemple
deux lettres adressées à John Wilkes: l'une (XIII, 21-22) est
publiée en 1768 dans le Courier du Bas-Rhin; l'autre (XIV, 198-
200) est communiquée par Wilkes à sir William Jones qui lui-
156. Jeroom Vercruysse, «Voltaire correcteur de ses Lettres de m. de
Voltaire à ses amis du Parnasse (1766)», SVEC, 201, 1982, p. 67-79.
157. Voir Christian Albertan, «Autographes et documents», RDE, 10,
avril 1991, p. 175.
V autoreprésentation épistolaire 199
même la copie pour lord Teignmouth'^. André Magnan a montré
que la Lettre critique à hf' sur la tragédie de Tancrède a été faus-
sement attribuée à Diderot parce qu'on Ta confondue avec une
lettre « strictement personnelle » de celui-ci à Voltaire (III, lettre
220), lettre connue des philosophes et de leurs amis, de
Damilaville, du « peu discret » Thiriot et de Grimm, qui la publie
dans sa Correspondance littéraire^ avec la réponse de Voltaire'^'.
Une troisième façon de faire consiste en la publication posthume
des lettres de grands écrivains. C'est ainsi que le Journal de Paris
de mai-juin 1780 appelle les correspondants de Voltaire à envoyer
les lettres qu'ils en ont reçues aux éditeurs de ce qui deviendra
l'édition de Kehl de ses Œuvres (1785-1789, 70 vol.). Diderot,
encore vivant à ce moment, a pu prendre connaissance de cet
appel ou d'autres semblables, de même que son gendre, monsieur
de Vandeul, ce qui expliquerait peut-être pourquoi celui-ci a
demandé à quelques correspondants de son beau-père la restitu-
tion de ses lettres.
La publication autorisée des lettres est donc tributaire du
risque de publication clandestine : pour éviter les éditions pirates,
mieux vaut publier soi-même ses lettres. Que Diderot ait voulu
que sa correspondance soit publiée, voire qu'il ait préparé cette
publication, personne ne peut cependant aujourd'hui le certifier.
À cet égard, on évitera de confondre la volonté de publier avec la
préparation des manuscrits pour Catherine II ou avec le soin
apporté aux lettres, à leur écriture, à leur conservation'**^. S'il est
vrai que Diderot a fait copier ses lettres à Sophie, ou qu'il lui est
158. Voir les articles de Michel Delon {loc. cit., p. 403-404) et de Fran-
çois MouREAU («Sur une lettre de Diderot à John Wilkes publiée dans U Cou-
rier du Bas-Rhin*, Dix-huitième siècle, 6, 1974, p. 277-285).
159. André Magnan, «Une lettre oubliée de Diderot», Diderot Studies,
18, 1975, p. 142.
160. English Showalter arrive à la même conclusion en ce qui concerne
la correspondance de madame de Graffigny: il fait remarquer que la conserva-
tion des lettres reçues est une pratique sociale largement répandue au xviii*
siècle («Authorial Self-Consciousness in the Familiar Letter: The Ciie of
Madame de Graffigny», Yale French Studtes, 71, 1986, p. 120-121 et 124).
Geneviève Haroche-Bouzinac fait observer que les manuels épistolaires insis-
tent sur la conservation des lettres: «la correspondance est loin d'être regardée
comme le mode de l'éphémère» {op. cit., p. 66). Horace Walpole est peut-être
200 Diderot épistolier
arrivé de demander à des correspondants de lui renvoyer ses let-
tres (à Vialet, VII, 195, 209 et 215), parfois après leur avoir donné
la permission d*en prendre copie (VII, 195), cela ne veut pas
nécessairement dire qu'il prévoyait en faire un livre.
En fait, Diderot n'a laissé aucun témoignage quant à ce que
ses héritiers devaient faire de ses lettres ; il n'aborde pas non plus
la question dans les lettres elles-mêmes, sinon allusivement. En
1759, par exemple, il dit à Grimm d'une lettre qu'il vient d'écrire
(le 10 mai) à Sophie Volland: «J'ai écrit de Marly une lettre dont
j'avois envie de vous garder une copie. Mais je crains bien qu'un
jour vous n'en deveniez possesseur et d'une infinité d'autres»
(II, 141). Pas question ici de publication, mais d'un plaisir Ã
partager et d'une éventuelle transmission des textes entre amis.
Une lettre à Sophie Volland, l'année suivante, contient une
apostrophe qui pourrait laisser penser que Diderot espérait une
éventuelle circulation de ses lettres au-delà de leur première
destinataire :
ô Angélique, ma chère enfant, je te parle ici et tu ne
m'entens pas; mais si tu lis jamais ces mots quand je ne
serai plus, car tu me survivras, tu verras que je m'occupois
de toi et que je disois, dans un tems oii j'ignorois quel sort
tu me préparois, qu'il dépendroit de toi de me faire mourir
de plaisir ou de peine (III, 157).
Écrivant à sa maîtresse, mais s'adressant à sa fille (alors âgée de
sept ans), Diderot postule-t-il une publication de ses lettres ou ne
rêve-t-il pas plutôt d'une situation dans laquelle les deux femmes
qui tiennent un rôle si grand dans sa vie seraient réunies ? L'in-
l'épistolier du xviii'^ siècle qui a le plus systématiquement exhibé la volonté de
faire œuvre épistolaire ; sa correspondance avec madame Du Deffand en donne
des exemples ad infinitum. Benedetta Craveri rappelle qu'elle « compte environ
1700 lettres, dont 955 ont été conservées. 840 sont de Madame Du Deffand, 100
— il s'agit en général de fragments — de Walpole, 14 de Wiart et une de la
dame de compagnie de la marquise ; 700 lettres de Walpole ont été détruites sur
sa demande» {op. cit., p. 253). La sélection des lettres par leur destruction
partielle (c'est Walpole qui la demande) et la volonté de les découper (on a
conservé «en général» des fragments) indiquent une conception de la lettre
comme texte méritant conservation et publication.
V autoreprésentation épistolaire 201
vestissement affectif de Tépistolier Femporte-t-il sur une possible
visée littéraire? On sait cependant que la famille de Diderot a
récupéré, à la mort de Sophie, et après que les proches de celle-
ci eurent exercé leur préséance, des lettres qu'il avait écrites à sa
maîtresse. Jean Varloot a raconté cela :
On ne sait quand Diderot avait rendu à son amie les lettres
qu elle lui avait envoyées, et qu'elle a détruites, mais elle
laissa celles qu elle avait reçues de lui et qu elles n'avaient
pas brûlées à sa sœur [madame de Sallignac], qui «en fit le
sacrifice à la fille de M. Diderot» [selon une note de mon-
sieur de Vandeul sur le manuscrit de la Bibliothèque natio-
nale] (XV, 324).
Une fois de plus, nulle mention n'est faite d'une éventuelle publi-
cation des lettres, mais il est évident qu'une valeur — ne fût-ce
que sentimentale — leur est attachée par les deux familles que
touchait la relation épistolaire. La situation n'est guère différente
pour les lettres reçues par Diderot. La lettre est en effet un objet
précieux, qu'elle provienne de la femme aimée ou de pupilles
russes : « Présentez mon respect à Mad' et Mad"^ de Lafont et Ã
leurs très aimables élèves », demande Diderot au général Betski Ã
son retour de Russie. « Je garde très précieusement les lettres dont
elles m'ont honoré avant mon départ. J'attends des dessins que je
puisse joindre à ces lettres» (XIV, 38). L'usage de ces lettres et
dessins reste inconnu. Conserver? Certes. Thésauriser? Parfois.
Mais publier?
Il n'empêche que l'épistolier du xviii* siècle est conscient de
la possibilité de la publication et que certains prennent un soin
tout particulier de leurs lettres. On sait, par exemple, que Rous-
seau faisait des brouillons de ses lettres, ce qui n'est pas le cas de
i )iderot, sauf dans l'échange avec Falconet sur la postérité, qui
était conçu à l'origine comme un texte public**'. Dans ce cas
161. Jean Varloot se demande si certains des Fragments sans date re-
cueillis par Naigeon ne sont pas des « notes préparatoires à une lettre », mais
aucun document ne soutient cette hypothèse (XVI. 12 n. 2). R.A. Leigh a décrit
la situation des brouillons de Rousseau dans le premier volume de son édition
de la Correspondance complète {op. cit., p. xviii-xxii).
202 Diderot épistolier
exceptionnel, on connaît jusqu'à quatre brouillons du même
texte, selon le relevé de Georges Daniel'". Cette correspondance
a toutefois un statut particulier pour Diderot: ce qu'il appelle
« nos lettres de Paris » (VII, 61) ou « cette causerie » (VII, 62) a eu
des lecteurs parmi ses contemporains, dont Catherine II (VII,
62), mais Diderot avait envers ces textes une attitude ambiva-
lente, faite aussi bien d'une volonté analogue à celle qui est Ã
l'œuvre dans n'importe quel texte destiné à la publication (par la
préparation des brouillons) que d'une recherche de l'impression
de négligence et d'improvisation:
Si vous m'en croyez, vous ne supprimerez rien de ces
feuillets-là . Vous risquez en les châtiant de leur ôter un air
de négligence qui plaît toujours ; c'est la caractéristique des
ouvrages faits sans peine, sans apprêt, sans prétention. Si on
ne lit pas notre brochure comme nous l'avons écrite, nous
sommes perdus (VII, 62).
Si r« ouvrage» (XV, 193) devait être publié — ce que Diderot ne
souhaite finalement pas (XV, 192-194) — , il faudrait qu'il paraisse
être une réelle correspondance, et ce même s'il existe des brouil-
lons des textes qui le composent. Par ailleurs, Diderot ne prenait
pas copie des lettres familières qu'il envoyait: «Je n'ai aucun
double des lettres que j'écris. Je prends une plume, de l'encre et
du papier, et puis va comme je te pousse'^\ » Néanmoins, sans
aller jusqu'Ã prendre copie de ses lettres, il indiquait parfois Ã
Grimm que certaines pouvaient figurer dans sa Correspondance
littéraire. Dans une lettre datée par Georges Roth de 1768, il
donne ainsi la permission à son ami de conserver des éléments de
cette lettre pour les faire connaître ; Grimm en rend des éléments
publics la même année, puis en 1779, mais il doit la remettre Ã
Diderot : « Que vous fassiez usage ou non de cecy, vous le join-
drez à mes autres griffonnages quand vous me le rendrez » (VIII,
200). Il existe donc des lettres de Diderot dont la publication était
162. Georges Daniel, op. cit., p. 3 n. 20.
163. À Falconet (IX, 131-132; voir IX, 72). Sur le plan pragmatique,
cette confidence a valeur d'injonction: elle intime au destinataire l'ordre de
garder la lettre qu'il reçoit, lui qui en est l'unique dépositaire.
V autoreprésentation épistolaire 203
prévue par leur auteur, mais ce n*est pas la règle générale, dans la
mesure où l'on peut juger ses projets à partir de la seule lecture
des lettres.
Quelques-uns ont spéculé sur la volonté de Diderot de con-
sidérer ses lettres comme relevant de ses œuvres complètes, mais
rien ne permet de connaître avec sûreté sa position. Il est vrai
qu'il n'exclut pas expressément les lettres de l'ensemble des textes
qu'il a écrits:
Comme je fais un long voyage, et que j'ignore ce que le sort
me prépare, s'il arrivoit qu'il disposât de ma vie, je recom-
mande à ma femme et à mes enfants de remettre tous mes
manuscripts à monsieur Naigeon, qui aura pour un homme
qu'il a tendrement aimé et qui l'a bien payé de retour, le
soin d'arranger, de revoir et de publier tout ce qui lui
paroîtra ne devoir nuire ni à ma mémoire, ni à la tranquil-
lité de personne (XII, 231).
La dernière partie de ce « testament littéraire » pourrait évoquer
la correspondance, de même que telle remarque d'une lettre d'oc-
tobre 1773 — «Je voudrais qu'il eût tout ce que j'ai fait, mais
comment le lui faire parvenir?» (XIII, 82) — , mais Naigeon,
dans son édition des Œuvres (1798), ne publie aucune lettre. On
sait de plus que Diderot, Ã son retour de Russie, avait le projet de
publier lui-même ses Œuvres et qu'il a supervisé la préparation
de ses manuscrits (y compris quelques éléments de la correspon-
dance, surtout avec Sophie Volland), mais le sort qu'il réservait Ã
ses lettres familières dans cette collection n'est pas connu'*^.
Grimm, qui a servi d'intermédiaire entre Catherine II et la famille
Diderot au moment de la vente des manuscrits et de leur trans-
it. Voir Jean Varloot. XV, 50, 54-55, 106-107, 193 n. 11 et 274-276.
Au sujet des dernières années de Diderot, son éditeur écrit : « La solitude permet
à l'écrivain de se consacrer aux tâches essentielles: aider Raynal à compléter
VHistoire des deux Indes, Naigeon à préparer VEncycbpédie méthodique, réviser,
surtout, ses propres Œuvres, où la correspondance ne tiendra, au reste, qu'une
moindre place, sous la forme de quelques ensembles: le dialogue avec Falconet,
dont il n'est pas content, et les lettres à Sophie, si Mademoiselle Volland veut
bien les léguer à la postérité» (XV, 8). Aucun document ne permet d'attester le
bien -fondé de la remarque finale.
204 Diderot épistolier
port en Russie, ne les décrit pas dans sa longue lettre de l'au-
tomne 1784; il n*y est donc évidemment pas fait mention de la
correspondance ni de son éventuelle valeur marchande•^^
Certains croient possible d'approcher autrement que par le
recours aux lettres elles-mêmes le statut que leur aurait accordé
Técrivain dans l'ensemble de sa production. Plutôt que de s'inter-
roger sur la volonté de conservation ou de publication de Diderot
telle qu elle s'énonce explicitement dans les lettres, ils préfèrent
s'attacher à l'intention stylistique qui s'y lirait. Jean Varloot con-
sidère ainsi le «goût de la belle page» comme une «seconde
nature» chez Diderot, semblable en cela à madame de Sévigné:
« L'écrivain lui-même, s'il ne pense pas d'abord à un public, est
bien vite pris à son propre style» (XVI, 90). Yvon Belaval croit,
pour sa part, que
sous la plume d'un auteur du xviii^ siècle, seuls les courts
billets à but étroitement utilitaire — demande de service,
remerciements, recommandations, etc. — avaient une des-
tination privée ; les lettres étendues, même à première vue
les plus intimes, comme les lettres à Sophie Volland, sont
rarement exemptes de préoccupations littéraires, relèvent en
réalité du genre littéraire ^^^.
Selon ce critique, on ne doit pas accorder trop d'importance Ã
l'improvisation de la lettre au xviii^ siècle, car « les lettres circu-
laient, on les recopiait, on en tirait des extraits : on devait donc les
travailler^^^». L'« habitude de métier à chercher l'effet littéraire et
à en exploiter les réussites^^* » explique les répétitions d'une lettre
à l'autre. Pour Daniel Roche, qui a étudié les correspondances
érudites, il en va de même: «Les lettres sont toujours plus ou
moins écrites pour être diffusées [ . . . ] '^^ » C'est encore la position
165. On peut lire la lettre de Grimm dans l'article de Sergueï Karp et
Sergueï Iskul (loc. cit.).
166. Yvon Belaval, «Nouvelles recherches sur Diderot (IV)», Critique,
14: 109, juin 1956, p. 537 n. 110.
167. îhid., p. 537.
168. îhid.
169. Daniel Roche, « Q)rrespondance et voyage au xviii' siècle: le ré-
seau des sociabilités d'un académicien provincial, Séguier de Nîmes », dans Les
V autoreprésentation épistolaire 205
de François Moureau : « la correspondance privée est presque tou-
jours en représentation '^° » et de Benedetta Craveri: «il est in-
concevable qu'une société artificielle, où tous les gestes, toutes les
paroles sont étudiés, s'abandonne soudain au laisser-aller lorsqu'il
s'agit de les fixer sur papier'^' ». L'épistolier n'aurait donc pas, selon
Jean Varloot, Yvon Belaval, Daniel Roche, François Moureau et
Benedetta Craveri, à dire explicitement qu'il destine ses lettres à la
publication; le contexte littéraire dans lequel il se trouve plongé
supposerait cette éventuelle publication. Le 9 novembre 1778,
madame d'Épinay reprend une correspondance interrompue avec
Galiani de la façon suivante :
Eh bien, me voilà , me voilà ! Allons ! mon cher abbé, repre-
nez votre gaieté, votre plume et faisons revivre notre corres-
pondance. Mais plus d'apathie, car j'ai la main tremblante,
je ne vois goutte et je suis encore un tantinet hébétée: si
vous êtes apathique de votre côté, nos lettres seront pitoya-
bles, et que dira la postérité de nous, que l'on aura vus si
brillants dans l'art vous de dire les choses, et moi les riens ?
(XV, 123)
On fera la part du badinage et de l'ironie dans ce texte («les
riens»), mais non sans noter que la postérité est déjà , dès l'écri-
ture de la lettre, présente en elle : il y a là un troisième lecteur.
Celui-ci n'est toutefois pas une créature idéale : il faut le voir se
constituer dans la lettre, non dans les présupposés de la critique.
On constate que la publication de la lettre est, au xviii' siècle,
une question particulièrement complexe (des lettres familières
sont publiées avec ou sans la permission de leur destinataire ou
républicains des lettres. Gens de culture et Lumières au Wllf siècle, Paris, Fayard,
série «Nouvelles études historiques», 1988, p. 265.
170. François Moureau, « Préface», dans Inédits de correspondances lit-
téraires. G.T Raynal (1751-1753). N.M. Chompré (1774-17801 textes établis et
annotés par Emile Lizé et Elisabeth Wahl, Paris-Genève, Champion-Slatkine,
coll. «Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrè-
tes», m, 1988, p. 7.
171. Benedetta Craveri, op. cit., p. 99.
206 Diderot épistolier
de leur destinateur, d*autres sont conçues d'emblée comme
publiques), mais quelle n'a été abordée qu'indirectement ou
allusivement, lorsqu'elle l'a été, par Diderot. Conscient d'être lu
par plusieurs, sensible à la valeur de ses lettres, refusant de les
détruire, révisant leur copie, connaissant les usages de son épo-
que, l'épistolier aurait pu dire qu'il envisageait, du moins dans
quelques cas, la publication d'éléments de sa correspondance ; il
ne l'a pas fait.
Le corps de la lettre
Je viens de recevoir en même temps deux
numéros de vous; le 83 et le 84... Je consa-
cre ce jour au plaisir de lire, de relire, de
savourer, de goûter, de mâcher même et de
sucer tout ce papier.
Galiani à madame d'Épinay,
15 février 1772 (XII, 31)
Sans doute il est doux d'écrire à son ami, de
penser qu'il recevra notre lettre et qu'il en
sera touché. Mais sa réponse que je lis est
bien plus douce encore. Elle est évidente;
elle est palpable. Elle me place auprès de
lui ; je l'entens ; je jouis de son existence. Il
est bien doux pour moi de penser que vous
m'aimez; mais quand vos billets le répè-
tent, quand vous le répétez vous-même...
Falconet à Diderot,
25 février 1766 (VI, 115)
Parce qu'elle est le substitut de la présence physique et parce
qu'elle s'impose comme objet avant que d'être texte, la lettre est
souvent chargée par les épistoliers de divers affects, dont plu-
sieurs sont Ués au corps: sa matérialité est un des thèmes de
prédilection de l'écriture épistolaire. C'est là une forme spécifi-
que de son autoreprésentation: la lettre n'est pas représentée
comme simple texte, elle est d'abord une chose dans le texte. La
forme la plus banale de cette représentation consiste en la men-
tion de la texture du papier, de la couleur de l'encre, de l'aspect
V autoreprésentation épistolaire 207
de Tenveloppe, etc. — les variantes en sont infinies'^^. Pour dé-
crire son manuscrit du Salon de 1765 Ã Sophie Volland, Diderot,
par exemple, parle de son écriture « petite et menue », la même
qui se trouve dans ses « longues lettres », et du papier, encore « le
même » (V, 168) ; à la fin d'une lettre écrite durant les chaleurs de
l'été 1769 — l'incipit est on ne peut plus clair: «ô qu'il fait
chaud!» (IX, 100) — , Diderot note: «Bonjour, mesdames et
bonnes amies. La sueur de mes mains mouille mon papier» (DC,
103) ; l'image de Falconet en Russie est associée, par la forme du
papier utilisée, à sa vie à Paris (VII, 39) : les correspondants par-
tagent donc, en plus du commerce épistolaire qui les unit, un
univers commun, tout à fait matériel celui-là , qui est un des thè-
mes attendus de la lettre. Cela peut éventuellement participer
d'une ritualisation de la pratique épistolaire: deviner qui écrit,
par la reconnaissance de la calligraphie ou du papier, peut induire
des comportements de lecture, de même que le choix d'une encre
ou d'un lieu d'écriture peut déterminer la pratique d'écriture.
Une fois la lettre lue, elle reste toujours un objet, susceptible de
divers investissements. Dans sa manifestation la plus forte, la
corporéité de la lettre deviendra objet de fétichisme et sera con-
notée sexuellement. Cette propension au fétichisme est double : la
lettre comme objet est un fétiche'^^ ; dans la lettre, des objets sont
fétichisés.
172. Et largement mises à contribution dans la fiction épistolaire. Janet
Altman en donne des exemples dans les Lettres portugaises (Epistolarity, op. cit.,
p. 152) et dans Les liaisons dangereuses {ibid., p. 18-19).
173. Certaines pratiques éditoriales tentent de prendre en compte la fac-
ture des lettres, en allant parfois jusqu'au fac-similé. Il arrive même que ce soit
le cas dans des romans épistolaires: fanet Altman donne l'exemple du Songe
d'une femme (1899), dans lequel Rémy de Gourmont reproduit les signatures de
ses épistoliers {ibid., p. 147). La lettre n'est plus seulement une chose pour son
destinataire; elle le devient aussi pour tous ses lecteurs. Pour d'autres remarques
sur le fétichisme épistolaire, voir Bernard Bray, « Héloïse et Abélard au xviii*
siècle en France: une imagerie épistolaire», loc. à t., p. 404.
208 Diderot épistolier
Au premier abord (littéralement), le support épistolaire — le
papier, la calligraphie, Tencre, parfois associée au sang — rem-
place Tautre, est l'autre : « Je t'ai lue avant que de m'endormir »
(V, 78). Ainsi Diderot, le 26 octobre 1760, imagine Sophie rece-
vant une de ses lettres, la soupesant, s'interrogeant sur ce qu elle
contient. Parce qu'elle a reconnu l'écriture de son amant, elle
investit déjà la lettre d'affects amoureux:
Avec les autres, plus mes lettres sont courtes ; avec vous au
contraire, plus elles sont longues, plus j'en suis content. Je
me dis : Quel plaisir elle aura quand elle recevra ce paquet.
D'abord, elle le pèsera de la main. Elle le serrera, pour
quand elle sera seule. Il lui tardera bien d'être seule. Seule,
elle l'ouvrira avec empressement, croyant y trouver au
moins une brochure. Point de brochure, mais un volume de
mon écriture en feuilles séparées. On rangera ces feuilles.
On lira presque toute la nuit ; il en restera la moitié encore
pour le lendemain (III, 188).
La lettre est un objet que l'on pèse, que l'on serre, que l'on ap-
précie quantitativement, de l'œil et de la main, dès réception. Ce
rituel est un des moments privilégiés du commerce épistolaire
(en plus d'être une façon pour Diderot de rappeler à Sophie
qu'elle ne doit pas oublier que sa lettre est un objet de valeur) ^^'*.
De telles lettres, malgré le trouble qu'elles font naître, sont
destinées à être lues: l'émotion dont rêve le destinateur est la
métaphore de celle qu'il connaît. Dans certains cas, toutefois,
l'objet-lettre se suffit à lui-même : il n'est alors pas nécessaire de
lire la lettre. On ne s'étonnera donc pas de la réaction de Diderot
à la réception d'une lettre de son frère en 1772.
174. « Ernestine était avec M"" de Ranci quand on lui apporta la lettre de
M. de Clémengis; elle la prit en tremblant, la tint longtemps sans oser l'ouvrir;
une pâleur mortelle se répandit sur son visage. [...] Ernestine rompit enfin le
cachet, et, portant des regards timides sur ces caractères chéris, des larmes de
joie inondèrent bientôt cette lettre consolante » {Histoire d'Ernestine, préface de
Colette Piau-Gillot, Paris, Côté-femmes éditions, coll. « Des femmes dans l'his-
toire», 1991, p. 101) ; comme l'atteste ce passage de VHistoire d'Ernestine (1762)
de madame Riccoboni, les romanciers ont souvent été conscients de la charge
dramatique du moment de la réception de l'objet-lettre.
V autoreprésentation épistolaire 209
M^ Tabbé, si j'étois sûr
de retrouver mon frère
dans cette lettre, je Touvrirois et
je ne la lirois pas sans verser
des larmes de joye.
Mais j*aime mieux vous
la renvoyer toute cachetée,
et m'épargner deux peines;
Tune, d'entendre et l'autre
de répondre des choses déplaisantes (XII, 190).
Cette lettre en tant qu'objet est porteuse a priori d'un message
indépendant de son texte : sa seule vue a suffi à inquiéter Diderot,
au point qu'il a refusé de l'ouvrir, et à le forcer à la renvoyer en
écrivant dessus le texte cité'^^
Si la lettre peut troubler le destinataire au moment même
qu'il la reçoit, cela ne revient pas à dire que son pouvoir disparait
pour autant par la suite: ni consomptible ni fongible, elle reste
chargée de sens, on peut y revenir, la relire, la toucher de nou-
veau, lui donner un nouveau sens — ou le même — , comme
texte et comme objet. Diderot, lors du procès intenté par Luneau
de Boisjermain aux libraires de V Encyclopédie^ écrit à Grimm :
La chose est arrivée comme je l'avois prévue. Vous m'aurez
donné du chagrin et très inutilement. Mon mémoire res-
tera, et restera tel qu'il est. J'ai pris votre lettre ; je l'ai frois-
sée entre mes mains de rage ; ensuite je me suis souffleté de
ma bêtise, de mon incompréhensible bêtise (XII, 58).
La lettre est une chose que l'on traite comme telle — ce que ne
sont pas d'abord les textes canoniques de la Littérature. Le voca-
175. En 1771, Diderot avait ainsi renvoyé «toute cachetée» une lettre de
Grimm (XI, 84). En 1762, il avait avoué à Sophie avoir détruit une lettre et en
avoir tiré satisfaction: «J'ai reçu une lettre. )*ai reconnu l'écriture. 11 y avoit cent
à parier contre un qu'elle contenoit des choses déplaisantes. J'ai commencé par
la garder trois ou quatre jours sans l'ouvrir ; et le cinquième, je l'ai brûlée sans
la lire, parce qu'il n'étoit plus tems d'y répondre. Celui qui l'a écrite s'en repent
peut-être; si je le rencontrois, je le mettrois tout d'un coup à son aise » (IV, 231).
210 Diderot épistolier
bulaire épistolaire utilise ainsi, pour décrire certain type de lettre,
le mot brûlant: des lettres sont brûlantes, il faut les cacher ou les
détruire'^^; pour la destruction de la lettre, souvent il est question
de les brûler: «Au reste, mon ami, c'est pour m'acquitter avec
vous et avec moi que je vous écris ce billet. S'il vous déplaît, jetez-
le dans le feu, et qu'il n'en soit plus question que s'il n'avait point
été écrit '^. » Après avoir été consumé par sa passion, l'épistolier
soumet la lettre à l'épreuve du feu. Cette immolation, omnipré-
sente dans le roman épistolaire au moins depuis les Lettres portu-
gaiseSy est souvent celle de l'amour. Le lexique rejoint la symbo-
lique fondamentale de l'épistolaire : l'absent est devenu cette
chose qu'est la lettre et la détruire, par le feu, c'est le détruire,
affirmer qu'on ne brûle plus d'aucun amour pour lui. C'est refu-
ser de continuer à dire ou à écrire : « nous nous séparerons pour
brûler de nous rejoindre» (V, 60) ; «Je brûle de vous revoir» (III,
182) ; «Je brûle du désir de vous revoir^^l » L'image est la même
chez Chompré, le 22 janvier 1777: «Je te renvoie, mon cher ami,
ta lettre du 14. Je ne veux pas qu'elle séjourne avec les autres que
j'ai reçues de toi. Brûle-la, brûle la plume avec laquelle tu l'as
écrite, jette par la fenêtre l'encre ou plutôt le fiel dont tu t'es
servi'^^. » Au temps de l'amour, la lettre est objet de convoitise,
parce qu'elle est le seul signe de la présence de l'autre ; durant les
épreuves, elle représente toujours ce corps, mais l'épistolier la
176. C'est ainsi que Georges Roth explique la destruction de ses lettres
par Sophie Volland: «Peut-être étaient-elles, en effet, brûlantes» (II, 9).
177. À Rousseau, en octobre 1757, 1, 249. Dans une lettre d'avril 1774,
Diderot écrit à sa femme: «Ne brûle pas cette lettre» (XIII, 235), mais le con-
texte ne permet pas d'interpréter cet ordre. De même, cette remarque sibylline
d'une lettre à Vialet en 1767 : « J'ai brûlé votre lettre, mais j'en ai pris une copie
que je brûlerai, si vous l'exigez» (VII, 195). Pourquoi brûler une lettre dont on
a une copie ? Parce que, sur la copie, il n'y a plus la trace du corps de l'autre ?
Parce que la copie ne permet pas d'identifier à coup sûr l'expéditeur?
178. II, 270. Cette occurrence du thème est particulièrement intéres-
sante, parce que, quelques lignes avant d'exprimer l'état d'impatience dans le-
quel il se trouve, Diderot avait avoué qu'il avait «presque envie» de brûler la
lettre: la liaison entre les deux acceptions du mot est rendue évidente par ce
rapprochement. Voir aussi V, 175.
179. Chompré, op. cit.y p. 163.
V autoreprésentation épistolaire 211
violente («je l'ai froissée entre mes mains de rage», «Brûle-
la »)'««.
Le fétichisme de la lettre est peu pratiqué par Diderot, mais
on trouve néanmoins chez lui quelques exemples de cet attache-
ment à la chose qu'est la lettre, aussi bien la lettre reçue que la
lettre adressée. À la suite de la mort de son père, il recopie
pour Grimm le «détail» de ses dernières volontés (II, 162-163).
Il ne s'agit pas du texte du testament officiel, mais peut-être du
« papier » reçu de Langres : « C'est un papier à arroser de larmes
depuis la première ligne jusqu'à la dernière, et à faire mourir de
douleur» (II, 162). La calligraphie est évoquée dans les lettres Ã
Falconet (VIII, 134) ou à Sophie:
depuis votre accident, je suis dix à onze jours sans voir un
nouveau caractère de votre main. Cela me semble bien long
(IV, 188);
Je baise tes deux dernières lettres. Ce sont les caractères que
tu as tracés ; et à mesure que tu les traçois, ta main touchoit
l'espace que les lignes dévoient remplir, et les intervalles qui
les dévoient séparer.
Adieu, mon amie. Vous baiserez au bout de cette ligne,
car j*y aurai baisé aussi là , là . Adieu'*'.
180. Il est courant de détruire les lettres dans la correspondance réelle et
dans la fiction romanesque. II arrive aussi que l'épistolier, plutôt que de détruire
les lettres de l'autre, demande la restitution des siennes et rentre ainsi en pos-
session d'objets dont la circulation a nécessairement modifié la valeur. Chez
Charles Pinot-Duclos, par exemple, le narrateur et sa maltresse, résignés Ã
rompre, décident d'un commun accord de se rendre leurs lettres, mais leur
relecture repousse temporairement la rupture (Mémoires pour servir à l'histoire
des mœurs du XVIII* siècle, préface de Henri Coulet, Paris, Desjonquères, coll.
« XVIII* siècle», 1986, p. 106-107). Dans les Lettres d'une Péruvienne de madame
de Graffigny, Aza, venu annoncer à Zilia qu'il va épouser une Espagnole et donc
mettre fin aux espoirs de sa soeur, lui rend ses lettres {Lettres d'une Péruvienne,
dans Lettres portugaises. Lettres d'une Péruvienne et autres romans d'amour par
lettres, textes établis, présentés et annotés par Bernard Bray et Isabelle Landy-
Houillon, Paris, GF-Flammarion, coll. «GF», 379, 1983, p. 359).
181. III, 47. Ailleurs, Diderot dit qu'il a baisé les «caractères sacrés»
d'une lettre de Catherine II à madame Geofïrin (VI, 361). Ces baisers ne sont
212 Diderot épistolier
Cet « intervalle » entre les lignes n est-il pas analogue à celui qui
«sépare» les amants? Dans le même ordre d'idées, le célèbre
écrivain des Lumières, forcé d'écrire une lettre à Sophie Volland
dans « les ténèbres » (« J'écris sans voir »), retourne la difficulté en
preuve d'amour, ce dont témoigne matériellement la lettre:
« L'espoir de vous voir un moment m'y retient [Diderot est chez
elle], et je continue de vous parler, sans savoir si je forme des
caractères. Partout où il n'y aura rien, lisez que je vous aime'*^ »
Le blanc même de la lettre joue un rôle expressif; rien n'échappe
à l'emprise épistolaire.
L'enveloppe est également objet d'amour, car on y reconnaît
la main de l'autre et on peut parfois y lire des mots qu'il a ajoutés
avant de la confier à la poste. Les signes de reconnaissance y sont
nombreux : toutes les lettres de Diderot à Falconet et plusieurs de
celles envoyées à Sophie sont scellées à la cire rouge et « portent
l'empreinte d'une intaille oii l'on reconnaît le profil de Socrate »,
rappelle Jean Seznec'^l L'utilisation de l'enveloppe reste limitée
jamais que des substituts: «Quand est-ce que je vous embrasserai vraiment?»,
demande-t-il à Sophie le 25 novembre 1760 (III, 271); «Adieu mille fois, et
mille baisers de loin, qui n'en valent pas un de près» (IV, 72). Pour un autre
exemple de lettre baisée par un des épistoliers, voir III, 304. Galiani fait preuve
d'un même fétichisme le 5 septembre 1772: «je reçois quelques lignes de vous
qui ne me paroissent précieuses que par l'écriture et la main qui les a tracées »
(XII, 116). «Le fait d'embrasser la lettre demeure, écrit Geneviève Haroche-
BouziNAC, un des lieux communs de la correspondance intime, mise en scène
à un seul spectateur [...]» {op. cit., p. 240).
182. II, 168-169. Que le manuscrit infirme la remarque, comme le note
Georges Roth, importe peu: ce qui compte ici, c'est ce que la lettre comme
objet dit de l'amour auquel elle se substitue par la force des choses. Elisabeth de
FoNTENAY commente ce passage en insistant sur ce qu'il révèle de l'écriture
diderotienne : « La main du désir divague dans la nuit, couvre le feuillet, à moins
qu'elle ne le déborde — mais y a-t-il même un feuillet ? — , rompt la linéarité,
brouille la distinction des caractères, somme la page blanche ou les blancs de la
page de déc