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Full text of "Discours de la servitude volontaire : suivie du Mémoire touchant l'édit de janvier 1562 [inédit] et d'une lettre de M. le conseiller de Montaigne"

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DISCOURS 

DE LA 

SERVITUDE VOLONTAIRE 

SUIVI DU 

MÉMOIRE 

TOUCHANT L'ÉDIT DE JANVIER j562 
[inédit] 






L/V COLLECTION DES CHEFS-D'OEUVRE MECONNUS 

EST PUBLIÉE SOUS LA. DIRECTION 

DE M. GONZAGUE TRUC 



La collection des « Ciiefs-d'Œuvre Méconnus >> est impri- 
mée sur papier Bibliophile InaUérable (pur chiffon) de 
Renage et d'Annonay, au format in- 16 Grand- Aigle 
(13,5X19,5). 

Le tirage est limilé à deux mille cinq cents exemplaires 
numérotés de 1 à 2500. 



Le présent exemplaire porte le N" 



Le texte reproduit dans ce volume est, pour le 
Discours, celui de l'édition Bonnefon, pour le Mémoire, 
celui du manuscrit. 




Maison natale de La Boktie, à Sarlat 
Gravée par Achille Ouvré 



t\^'^h^ 



COLLECTION 

DES 

CHEFS-D'ŒUVRE MÉCONNUS 

t^.e<^.>a ^c LA BOÉTIE 



DISCOURS 

DE LA 

SERVITUDE VOLONTAIRE 

SUIVI DU 

MÉMOIRE 

TOUCFL\M LEDIT DE JANVIER 1662 

[inédit] 

et d'une LETTRE de M. le Conseiller de MONTAIGNE 

INTRODUCTION ET NOTES 

DE Paul BONNEFON 

CONSERVATEUR DE L4 BIBLIOTHÈQUE DE l'ABSENAL 

Orné d'un portrait gravé sur bois par OUVRÉ 




gi G- 1 c ;? è 



EDITIONS BOSSARD 

43, RUE MADAME, 43 

PARIS 

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INTRODUCTION 

DE 

Paul BONNEFON 






INTRODUCTION 



DANS sa brève existence de trente-deux 
ans, si La Boétie eut le temps de com- 
poser plusieurs opuscules, fort divers 
d'allure et de ton, il ne put en publier aucun. 
Montaigne lui-même, héritier des papiers de 
son ami disparu, imprima, dès 1571, les vers 
latins ou français de La Boétie et ses traduc- 
tions de Xcnophon et de Plutarque, mais il ne 
jugea pas à propos de divulguer ni le Discours 
de la Servitude volontaire, ni les Mémoires de 
nos troubles sur redit de janvier 1562, dont 
Montaigne confesse formellement la paternité 
à La Boétie, mais à qui il trouvait « la façon 
trop délicate et mignarde pour les abandonner 
au grossier et pesant air d'une si malplaisante 
saison ». 

Ainsi, l'histoire de lœuvre de La Boétie 
débutait sur une double obscurité : Montaigne, 
qui imprimait les ouvrages de son ami ne pou- 
vant soulever aucune difficulté, se taisait au 



12 INTRODUCTION 

contraire délibérément, sur tous ceux qui 
pouvaient prêter à controverse ; et ce silence 
offrait de la sorte, au contraire, matière à com- 
mentaires dont on ne devait pas se priver. 
Essayons d'expliquer ce que Montaigne a fait et 
comment il a compris son devoir : le commen- 
taire de l'œuvre même de La Boétie s'ensuivra 
naturellement. 



LE DISCOURS DE LA SEKVrrL'DE VOLOM'AUiE 

Etienne de La Boétie naquit à Sarlat, le 
mardi i"' novembre i53o. Son père, lieulenant 
particulier du sénéchal de Périgord, mourut 
prématurément. Il fut élevé par son oncle, curé 
de Bouillonnas : c'est à celui-ci « qu'il doit son 
institution et tout ce qu'il est et pouvait être », 
comme il le rappelle plus tard, à son lit de 
mort. Où cette institution eut-elle lieu ? 
Probablement dans la famille même, à Sarlat, 
où le souffle de la Renaissance se faisait sentir, 
à l'instigation de l'évêque, le cardinal Nicolas 
Gaddi, parent des Médicis et véritable huma- 
niste, dont le logis était voisin de celui de 
La Boétie. On ignore également où ces 
études se firent, peut-être à Bordeaux ou à 
Bourges. En tout cas, elles s'achevèrent à 



INTRODUCTION 13 

Orléans, où La Boétie prit son grade de licen- 
cié en droit civil, le 23 septembre i553, et 
acquit dans un milieu aussi docte que géné- 
reux l'information juridique nécessaire à un 
futur magistrat. 

Son précoce mérite ouvrit avant l'âge à La 
Boétie les portes du Parlement de Bordeaux. Le 
20 janvier i553, des lettres-patentes du roi 
Henri II autorisaient Guillaume de Lur, con- 
seiller, à résigner « son état et office en ladite 
cour », en faveur de Maître Etienne de La 
Boétie, qui n'avait alors que vingt-deux ans et 
quelques mois. L'âge requis était vingt- 
cinq ans. Aussi, le i3 octobre suivant, quelques 
jours seulement après la délivrance du diplôme 
de licencié, le roi octroyait de nouvelles 
lettres-patentes, pour pourvoir La Boétie à 
l'office de conseiller et y joignait des lettres de 
dispense, permettant au jeune homme d'occu- 
per sa charge. I^e postulant était admis à 
l'exercice de sa fonction et prêtait serment le 
17 mai i554, toutes chambres assemblées. Il 
n'avait alors que vingt-trois ans et demi, et 
l'exception, flatteuse assurément, n'était pas 
exceptionnelle. Elle rapprochait ainsi, dès l'ori- 
gine de leurs relations, deux noms qui devaient 
se joindre davantage : Guillaume de Lur, sieur 
de Longa, docte humaniste qui allait venir au 



14 INTRODUCTION 

Parlement de Paris, et Etienne de La Boétie, 
humaniste lui aussi non moins fervent et 
qu'agitaient déjà, si l'on en croit Montaigne, 
de nobles ambitions. XXViïï 

« C'est, dit celui-ci, au chapitre XX Vil du 
livre I de ses Essais, à l'endroit où il parle pour 
la première fois de l'opuscule de La Boétie, 
dix-huit ans après sa perte, c'est un discours 
auquel il donna le nom : De la Servitude volon- 
taire ; mais ceux qui l'ont ignoré l'ont bien 
proprement depuis rebaptisé : Le contre un. 11 
l'écrivit par manière d'essai, en sa première 
jeunesse, n'ayant pas atteint le dix-huitième 
an de son âge, à l'honneur de la liberté contre 
les tyrans. Il court piéçà es mains des gens 
d'entendement, non sans bien grande et 
méritée recommandation : car il est gentil et 
plein tout ce qu'il est possible. Si y a il rien à 
dire que ce ne soit le mieux qu'il pût faire, et 
si, en l'âge que je l'ai connu plus avancé, il 
eût pris un tel dessein que le mien, de mettre 
par écrit ses fantaisies, nous verrions plusieurs 
choses rares et qui nous approcheraient bien 
près de l'honneur de l'antiquité. Car, notam- 
ment en cette partie des dons dénature, je n'en 
connais nul qui lui soit comparable. Mais il 
n'est demeuré de lui que ce discours, encore 
par rencontre, et crois qu'il ne le vit onques 



INTRODUCTION 



puis quïl lui échappa, et quelques mémoires 
sur cet Édit de janvier, fameux par nos 
guerres civiles, qui trouveront encore ailleurs 
leur place. C'est ce que j'ai pu recouvrer de 
ses reliques, outre le livret de ses œuvres, 
que j'ai fait mettre en lumière ; et si suis 
obligé particulièrement à cette pièce, d'autant 
qu'elle a servi de moyen à notre première 
accointance car elle me fut montrée avant 
que je l'eusse vu, et me donna la première 
connaissance de son nom, acheminant ainsi 
celte amitié que nous avons nourrie, tant que 
Dieu a voulu, entre nous, si entière et si 
parfaite, que certainement il ne s'en lit guère 
de pareille. » 

Ainsi s'exprime Montaigne dans la première 
édition de son œuvre : il maintient et confirme 
tout ce qu'il a dit du caractère de La Boétie et 
de son œuvre, et se corrige pourtant sur un 
point, mettant seize au lieu de dix-huit quand 
il déclare : « Mais oyons un peu parler ce 
garçon de dix-huit ans. » Il est manifeste que 
Montaigne rajeunit La Boétie, pour donner 
moins de portée à son œuvre, que les événe- 
ments ont singulièrement accentuée, et pour 
qu'on ne s'y méprenne point, il se dédit 
d'imprimer la Servitude volontaire, qui com- 
mençait à être connue. 



l6 INTRODUCTION 

Montaigne s'en explique et dit clairement 
comment les choses se passèrent. « Parce que 
j'ai trouvé que cet ouvrage a été depuis mis 
en lumière, et à mauvaise fin. par ceux qui 
cherchent à troubler et à changer l'état de 
notre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, 
qu'ils ont mêlé à d'autres écrits de leur farine, 
je me suis dédit de le loger ici. Et afin que la 
mémoire de l'auteur n'en soit intéressée en 
l'endroit de ceux qui n'ont pu connaître de 
près ses opinions et ses actions, je les avise 
que le sujet fut traité par lui en son enfance, 
par manière d'exercitation seulement, comme 
sujet vulgaire et tracassé en mille endroits des 
livres. Je ne fais nul doute qu'il ne crût ce 
qu'il écrivait, car il était assez consciencieux 
pour ne mentir pas même en se jouant, et sais 
davantage que, s'il eût à choisir, il eût mieux 
aimé être né à Venise qu'à Sarlat ; mais il 
avait une autre maxime souverainement 
empreinte en son âme, d'obéir et de se soumet- 
tre très religieusement aux lois sous lesquelles 
il était né. 11 ne fut jamais un meilleur citoyen, 
ni plus affectionné au repos de sa patrie, ni 
plus ennemi des remuements et nouvelletés 
de son temps : il eût bien plutôt employé sa 
suffisance à les éteindre qu'à leur fournir de 
quoi les émouvoir davantage ; il avait son 



INTRODUCTION 17 

esprit moulé au patron d'autres siècles que 
ceux-ci. » 

Ainsi s'exprime Montaigne et les faits vien- 
nent confirmer ce qu'il en dit. Comme on le 
voit, c'est contre son gré et sans son assenti- 
ment que l'œuvre de La Boétie vit le jour. 
Bientôt elle fut publiée. Dix ans après la mort 
de La Boétie, en 1074, un long fragment était 
inséré, sans commentaire, d'abord en latin 
{Dialogi ab Eusebio Philadelpho cosmopolita, 
2^ dialogue, p. 1 28-1 34 et peu après en français 
{Le réveille matin des Français, 2^ dialogue, 
p. 182-190), un recueil dans lequel il n'était pas 
malaisé de reconnaître la main de François 
Hotman. L'esprit de polémique était plus 
manifeste encore dans les Mémoires de lEsiat 
de France, rassemblés en i574 par Simon Gou- 
lard, un pamphlétaire huguenot qui insérait le 
texte entier de l'œuvre de La Boétie, discrète- 
ment accommodé à l'usage qu'on en préten- 
dait faire. 

La curiosité du lecteur était désormais attirée 
sur cette œuvre. Maintes fois elle fut réimpri- 
mée dans le recueil de Simon Goulard, Mé- 
moires de l' Estât de France, qui reparut plusieurs 
fois sous des formes diverses, mais toujours 
avec le même titre, qui donnait un texte 
accommodé, par endroits, aux aspirations de 



INTRODUCTION 



l'heure présente, et qui a subsisté jusqu'au 
XIX* siècle. Les contemporains n'en ignoraient 
pas moins, encore, l'œuvre précise de La 
Boétie, et les esprits curieux se préoccupaient 
toujours d'en posséder quelque copie exacte. 
C'est ainsi qu'Henri de Mesme et Claude 
Dupuy, qui tous les deux furent des amis de 
Montaigne, avaient fait transcrire et possé- 
daient dans leurs papiers une copie de la Ser- 
vitude volontaire. Un troisième érudit, Jacopo 
Corbinelli, vit un de ces manuscrits en 1570, 
le lut avec grand plaisir et le trouva écrit « in 
francese elegantissimo >), ce qui donne une 
date certaine et apporte un renseignement pré- 
cieux (Ri ta Calderini dei-Marchi, Jacopo Corbi 
nelli et les érudits de son temps, d'après la corres- 
pondance inédite Corbinelli- Pinelli (i 566- 1587), 
Milan, 1914, P- 191)- 

Ce témoignage de Corbinelli sert à prouver 
que l'œuvre de La Boétie est bien de lui, qu'elle 
fut composée à l'époque et dans les circons- 
tances qu'on lui attribue et il n'y est point fait 
d'allusion à Henri III, mais à Charles IX, qui 
régna pendant quatorze ans, alors que les 
troubles ensanglantaient chaque jour davan- 
tage la France et fournissaient des occasions 
naturelles à des interprétations erronées. 

Un peu plus tard, les copies de La Boétie se 



INTRODUCTION 19 

multiplièrent, reproduisant toujours le texte de 
Claude Dupuy ou d'Henri de Mesme, qu'on 
trouve notamment dans les manuscrits fran- 
çais 17, 298 (Séguier) et 20, 167 (Sainte- 
Marthe). A mesure qu'il se répand, le Discours 
de la Servitude est mieux connu et mieux 
apprécié. Dans son Histoire universelle (édition 
de Ruble, t. IV, p. 189), Agrippa d'Aubigné 
cite nommément La Boétie parmi « les esprits 
irrités qui avec merveilleuse hardiesse faisaient 
imprimer livres portant ce qu'en d'autres sai- 
sons on n'eût pas voulu dire à l'oreille » . Et le 
même Agrippa d'Aubigné, dissertant de nou- 
veau Du devoir naturel des rois et des sujets, 
montrerait s'il l'eût fallu, « par le menu, com- 
ment la vengeance de cette foi violée les a 
poussés à remettre en lumière le livre de La 
Boétie touchant la Sen'itude volontaire. » (Œu- 
vres de d'Aubigné, éd. Réaume et de Caussade, 
t. II, p. 36 et 39.) 

Et ce témoignage est confirmé par un autre 
contemporain, Pierre de L'Estoile : « Pour la 
dernière batterie furent publiés en ce temps 
(lô-.^i) les Mémoires de testât de France, impri- 
més in-8, en trois volumes, à Genève, en Alle- 
magne et ailleurs, qui est un fagotage et ramas 
de toutes les pièces qu'on y a pu coudre pour 
rendre cette journée odieuse ... avec tout plein 

LA^ BOÉTIE 2 



20 INTRODUCTION 

de notables traités, comme celui de la Servitude 
volontaire, qui, n'ayant été imprimé, y tient un 
des premiers lieux pour être bien fait, pour 
être faits, car, quant à la vérité de l'histoire,... 
on n'en peut faire aucun état, ce qui était 
toutefois le plus recherchable. Mais ayant été 
lesdits Mémoires trop précipitamment mis 
sur la presse n'ont pu éviter le nom de fables à 
l'endroit de beaucoup, au lieu de celui d'his- 
toire. )) {Registre journal de Pierre de L'Esloile 
(1574-1589), publié par H. Omont. Mémoires 
de la Société de l'Histoire de Paris, 1900, p. 6). 

Tel est le témoignage d'un contemporain sur 
ce w fagotage » sincère mais sans critique qui 
tendrait, si on s'en tenait là, à faire de La 
Boétie un pamphlétaire et un polémiste, écri- 
vant sous l'inspiration du moment et mettant 
au jour ce qui était composé depuis longtemps, 
et publié avec l'intention de troubler davan- 
tage les esprits. La vérité est tout autre, est-il 
besoin de le dire ? Écrit en pleine jeunesse, à 
une date qu'on ne saurait préciser, par suite 
d'une correction malencontreuse de Montai- 
gne, mais qui ne peut osciller qu'entre la 
seizième et la dix-huitième année de son âge, 
c'est-à-dire vers i548, remanié sans doute et 
complété vers i55o ou i55i, alors âgé de vingt 
ans environ, dans toute l'ardeur d'un esprit 



INTRODUCTION 21 



généreux et convaincu, La Boétie ne pouvait 
qu'exhaler la sincérité de ses aspirations. Faut- 
il s'étonner qu'elles fussent à la fois doctes et 
libérales, ce qu'elles étaient, alors que La Boétie 
put retoucher son œuvre et se mêler pour un 
temps au savant milieu de Ronsard, de Du 
Bellay, de Baïf ? S'il était moins réputé, l'en- 
tourage ordinaire de La Boétie n'en était pas 
moins remarquable, dans une famille essentiel- 
lement de judicature, — sa mère était une 
Calvimont et sa femme une de Carie, — égale- 
ment réputée dans la jurisprudence et dans 
les lettres. Ainsi encadré, dans cet entourage 
savant, La Boétie, vaquant d'abord avec réserve 
aux obligations de sa charge, ne pouvait que 
s'abandonner à son penchant naturel d'huma- 
niste ardeQt et généreux. 

C'est ainsi que se formait cet esprit spon- 
tané, concentré dans ses aspirations, qui écla- 
tait dans ses élans, avec la vivacité d'un cœur 
franc et noble. Il s'abandonnait à son inspira- 
tion, lui donnant la vivacité, la netteté de 
l'expression, la laissant, comme elle d'origine, 
généreuse et décousue. Pour y trouver un 
ordre naturel et logique, il suffit d'y suivre, 
sans esprit préconçu, l'argumentation de La 
Boétie. Bien entendu, il y mêle sans cesse des 
réminiscences classiques, surtout dans la 



22 INTRODUCTION 

pensée, car, s'il s'en imprègne, il sait lui 
donner le tour de la pensée antique, se l'assi- 
mile, la traduit avec un réel sentiment de l'hu- 
manisme qui soutient la générosité de son 
œuvre. 

Bien des fois on a étudié dans le détail 
l'esprit qui inspire la Servitude volontaire. Nul 
ne l'a fait par le menu, ni avec plus de mé- 
thode, que M. Louis Delaruelle dans son étude 
sur l'Inspiration antique dans le « Discours de la 
Servitude volontaire » {Revue d'histoire littéraire 
de la France, igio, p, 34-52). Tout y est anti- 
que en effet, l'inspiration comme le forme : 
sobre, nette et ferme, que l'idée suscite et pare 
de son goût. « Mais, comme l'a dit fort ingé- 
nieusement Prévost-Paradol, malgré ce com- 
mun éloignement, — de Montaigne et de La 
Boétie, — pour toutes les apparences d'excès, 
il y avait en La Boétie une certaine ardeur 
d'ambition et un penchant à intervenir dans 
les affaires humaines, qui manquaient à Mon- 
taigne. 11 avait plus de confiance, ou, si l'on 
veut, il se faisait plus d'illusion sur la possibi- 
lité de donner à l'intelligence et à l'honnêteté 
un rôle utile dans les divers mouvements de ce 
monde. Montaigne nous avoue que son ami 
eût mieux aimé être né à Venise qu'à Sarlat ; 
plus explicite encore dans une lettre au chan- 



INTRODUCTION 23 

celier de L'Hospital, il regrette que La Boétie 
ait croupi « es cendres de son foyer domes- 
tique, au grand dommage du bien commun. 
Ainsi, ajoute-t-il, sont demeurées oisives en 
lui beaucoup de grandes parties desquelles la 
chose publique eût pu tirer du service et lui 
de la gloire ». On croirait volontiers entendre 
dans ce regret le murmure de La Boétie s'exha- 
lant après sa mort par cette bouche fraternelle : 
mais lui-même enlevé, comme Vauvenargues 
devait l'être un jour, à la fleur de l'âge, a 
laissé échapper en mourant ce que Vauve- 
nargues avait répété toute sa vie : « Par aven- 
ture, dit-il à Montaigne, n'étais-je point né si 
inutile que je n'eusse moyen de faire service à 
la chose publique ? Quoi qu'il en soit, je suis 
prêt à partir quand il plaira à Dieu. » 

Entre cet espoir et ce regret, c'est toute la 
distance qui sépare la Servitude volontaire des 
Essais. Jeune et ardent, La Boétie croyait 
l'avenir ouvert devant lui et voulait surtout 
servir le bien commun, tandis que Montai- 
gne, en se sentant instruit par l'expérience, 
n'avait pas gardé son illusion sur l'humanité. 
Devant la leçon des faits, La Boétie avait perdu 
sa confiance généreuse : il croyait moins spon- 
tanément à la franchise naturelle du genre 
humain et servait moins volontairement son 



24 INTRODUCTION 

utopie. La vie et le contact des hommes eussent 
fait leur œuvre naturelle et attiédi son ardeur 
comme elles eussent tempéré son impulsion. 
C'est pour cela que Montaigne, modéré et assagi 
par l'âge, s'essaie à rajeunir La Boétie pour 
prêter moins d'importance à son action. Loin 
delà surfaire, il l'atténue, adoucissant son acte, 
préférant laisser son langage sans écho plutôt 
que de lui prêter une portée excessive et 
injuste. Là est l'unique raison de son attitude : 
c'est pourquoi il a préféré se taire que livrer à 
des commentaires injustifiés et excessifs la Ser- 
vitude volontaire d'abord, et ensuite le Mémoire 
sur rÉdit de janvier 1562. Malgré les risques 
auxquels l'exposait le silence de La Boétie, il 
aime mieux laisser sa pensée inconnue que 
permettre qu'on la travestisse : il savait que le 
temps finirait par la mettre au jour sous son 
véritable aspect. Et on ne saurait dire que ce 
calcul ait été trompé, puisque l'œuvre entière 
de La Boétie a été imprimée sans que Mon- 
taigne lait laissé fausser. 

C'est pourquoi Montaigne laissa le langage 
de La Boétie ce qu'il était à l'origine : hardi et 
vigoureux, peu porté vers les innovations de 
tout genre, comme devait l'être celui d'un futur 
magistrat, sans sympathie pour les téméraires, 
Tilême généreux. Déjà on connaissait depuis 



INTRODUCTION 2$ 

quelque temps, plus ou moins ouvertement, 
ce fier langage tout plein du culte de la liberté 
et de l'exécration de la tyrannie. Ce qui en 
était le danger, c'était le souffle loyaliste et 
spontané qui mettait en belle place l'éloge du 
monarque parmi les récriminations contre la 
tyrannie, et le récit des méfaits du tyran. Il 
s'agissait d'ailleurs, sous la plume de La 
Boétie, dun personnage abstrait, réminiscence 
antique qui ne comportait nulle allusion 
directe, parce que les rapprochements qui pou- 
vaient y être faits ne concordaient ni dans 
l'esprit ni dans l'application immédiate et pro- 
chaine. 

Malgré l'apparence, cette inspiration loya- 
liste persistera dans le langage de La Boétie et 
on retrouvera ce sentiment, ce langage même, 
quand il reprendra la plume pour parler plus 
posément et d'un sens plus rassis. L'élan de sa 
nature libérale l'entraîna juqu'à pousser spon- 
tanément ces accents éloquents qui se prolon- 
gent ainsi, après quatre siècles, avec une con- 
viction si forte. Il donna de lui-même et sans 
préméditation cette forme noble et entraînante 
à des pensées que d'autres avant lui avaient 
envisagées, que d'autres avaient exprimées, 
avec moins d'enthousiasme sans doute, mais 
avec une logique suffisante, de Philippe Pot à 



20 INTRODUCTION 

Michel Geissmayer, apôtres l'un et l'autre de 
la liberté humaine et de l'égalité religieuse. 
Ces sentiments, d'autres auraient pu les mani- 
fester, mais il leur aurait manqué assurément 
l'entraînement, sinon la conviction. Poussé par 
la générosité de sa nature, gagné par son cœur 
ardent et mobile, La Boétie se laisse aller à ce 
mouvement magnanime et noble qu'il eût 
exprimé sans doute d'original dans des vers 
latins serrés et concis, s'il avait voulu expri- 
mer des sentiments plus précis et moins décla- 
matoires. Mais, dans la fougue de son zèle 
et de son caractère, il laisse parler sa langue 
naturelle et pousse sans effort un cri d'indi- 
gnation éloquente qui résumait tout un passé 
d'enthousiasme et de conviction. 



MÉMOIRE TOUCHANT l'ÉDIT DE JANVIER l562 

Pour être complet, le recueil des opuscules 
de La Boétie publié par Montaigne, en iSyi, 
manquait donc de deux ouvrages dont la pater- 
nité ne saurait faire de doute : le Discours de la 
Servitude volontaire, et le Mémoire touchant 
VÉdit de janvier 1562. On a déjà vu comment 
la Servitude volontaire fut divulguée ; on va 
sfivoir pourquoi nous pensons avoir découvert 



INTRODUCTION 27 

le Mémoire sur l'Édit de janvier et quelles rai- 
sons nous déterminent à le lui attribuer for- 
mellement. 

Montaigne confesse avec netteté avoir eu 
en mains, après la mort de La Boétie, la Servi- 
tude volontaire, dont nous savons en détail le 
sort, et aussi « quelques Mémoires de nos 
troubles sur l'Édit de janvier 1662 ». Ce sont 
les termes mêmes de Montaigne, et il ajoute : 
« Mais quant à ces deux dernières pièces, je 
leur trouve la façon trop délicate et mignarde 
pour les abandonner au grossier et pesant air 
d'une si malplaisante saison ». Ceci était 
écrit le 10 août 1670, à une heure où les 
Réformés s'étaient déjà maintes fois soulevés 
et se montraient particulièrement turbulents, 
à la veille de la paix de Saint Germain qui les 
ménageait beaucoup. 

Par scrupule, Montaigne laissa donc inédits 
les deux opuscules de son ami, mais tandis 
que la Servitude volontaire voyait le jour, les 
Mémoires sur l'Édit de janvier demeurèrent 
inédits : Montaigne les signala sans que les 
contemporains semblent s'être préoccupés de 
leur existence. Il est vrai que cet ouvrage 
n'agitait pas une question toujours brûlante 
comme le précédent, et que, traité d'une 
plume moins juvénile, il devait être de sens 



28 INTRODUCTION 

plus rassis. De sorte que, si on ne pouvail 
ignorer que ces Mémoires avaient été compo- 
sés, on ne savait jusqu'à ce jour quel sort ils 
avaient eu. Les publicistes du temps ayant 
dédaigné cette œuvre, il fallait la rechercher 
dans les manuscrits inexplorés et tâcher de l'y 
découvrir. C'est ainsi que nous avons procédé. 
Après quelques incertitudes, le manuscrit 
n" 410 de la bibliothèque Mejane, à Aix-en- 
Provence, nous a paru pouvoir contenir la 
solution de la question posée. C'est un recueil 
factice relié en parchemin, de trente-six pièces, 
les unes originales, les autres en copie du 
temps, presque toutes concernant des événe- 
ments du xvi<= siècle antérieurs à 1575. L'une 
d'elles, P* i3i-i64, porte le titre : Mémoire tou- 
chant l'Édit de janvier 1562. C'est, comme on 
le voit, à une très légère différence près, le 
titre même indiqué par Montaigne, et encore 
convient-il de remarquer que le mot troubles, 
donc s'est servi Montaigne, s'il ne se trouve pas 
dans le titre même du manuscrit, y est employé 
dès la première ligne. Cette coïncidence, déjà 
forte en elle-même, méritait qu'on s'y arrêtât 
et qu'on essayât de la confirmer. 

L'examen y réussit assez vite. A lire ces 
pages serrées et pressantes, bien que le copiste 
trop souvent inintelligent ou inattentif ne 



INTRODUCTION 29 

nous ait pas conserv^é le texte dans sa pureté 
originelle, on se convaincra aisément qu'elles 
émanent d'un humaniste maître de sa pensée 
et de sa langue, habile à développer lune 
comme à écrire l'autre. Dans l'argumentation 
et dans le style, on retrouve, quoique avec 
moins d'éclat, les procédés déjà employés dans 
la Servitude volontaire : énumérations destinées 
à convaincre ; raisons éloquentes dont l'exposé 
est souligné par la force de l'expression : sobre 
emploi des figures qui éclaire la démonstra- 
tion sans l'afl'aiblir. Ne sont-ce pas des traits 
de ressemblance avec le Contr'un, plus nerveux, 
sans doute, et plus généreux dans la forme 
que les Mémoires sur l'Édit de janvier, inspirés 
par le même amour de la liberté et de la 
justice, prêchant le respect de la tolérance 
avec une conviction plus contenue, mais non 
moins profonde ? 

Évidemment, toutes ces analogies n'ont 
qu'une valeur relative : on les souhaiterait plus 
directes, plus probantes. Mais d'autres consta- 
tations viennent souligner ces traits, les accen- 
tuer. On constate encore, à la lecture, que ces 
pages sont d'un magistrat du sud-ouest, 
évidemment d'un conseiller au Parlement de 
Bordeaux. Il parle maintes fois de la Guyenne, 
de noire Guyenne, de ce qui s'y fait, de ce 



30 INTRODUCTION 

qu'on y pense, et les rares exemples qu'il 
invoque sont tirés de cette région, qu'il plaint 
et dont il s'occupe avec une sympathie mani- 
feste. Si ces cas sont trop rares, à notre gré, ils 
n'en sont pas moins caractéristiques. Magis- 
trat, l'auteur penche pour l'exercice de la 
justice : c'est à elle qu'il veut qu'on fasse appel, 
il demande qu'elle décide etque le pouvoir admi- 
nistratif exécute. Il sait que, malgré ses écarts, 
malgré l'intolérance de nombre de ses mem- 
bres, l'équité des Parlements ofTre plus de 
garanties que celle des officiers administratifs : 
avec elle la répression est plus mesurée, 
d'ordinaire, plus égale et moins sujette à 
écarts. Déjà, La Boétie en avait fait l'expérience 
quand il accompagna, en octobre i56i, Burie, 
lieutenant du roi à Bordeaux, quand celui-ci 
vint en Agenais, pour calmer les passions 
religieuses trop excitées. La Boétie avait essayé 
alors de faire triompher le bon sens et il est 
naturel que plus tard, préconisant une mesure 
générale, pour établir la concorde dans le 
pays, il ait songé au moyen expérimenté par 
lui-même. 

C'est apparemment dans les derniers jours 
de cette année i56i, que La Boétie rédigea son 
mémoire. Elle avait été, cette année, pleined'évé- 
nements. A la mort de François II (5 décem- 



INTRODUCTION 3I 

bre i56o), Catherine de Médicis avait pris en 
main le pouvoir, comme régente de son fils 
mineur Charles IX, et se sentant trop faible entre 
les partis en présence, elle essayait aussitôt de 
louvoyer, ménageant tantôt Condé et Antoine 
de Navarre, tantôt supportant les Guise et 
Montmorency. Cette indécision de la reine se 
fait sentir sur toute l'administration du 
royaume. Les États généraux, convoqués à 
Orléans quand François II trépassa, deviennent 
aussitôt plus pressants. Le Tiers-État reven- 
dique nettement, par la voix de l'avocat borde- 
lais Jean Lange, des réformes politiques et reli- 
gieuses. Il s'entend avec la Noblesse pour atta- 
quer le Clergé, qui, lui, maladroitement se 
défend par la violence. Les trois ordres avaient 
été réunis pour faire face au déficit du trésor 
royal ; mais la question religieuse s'impose à 
eux, et désormais c'est elle qui primera les 
autres. 

Ce n'est pas ce qu'eût souhaité le Régente, 
qui manifestement reléguait alors la question 
religieuse à la suite de la question dynastique 
et s'efforçait de maintenir la tranquillité, pour 
tirer les finances de la royauté et la royauté 
elle-même du grand embarras où elles se 
débattaient. Une première fois, le 19 avril i56i, 
un édit de tolérance vint donner à chacun la 



32 INTRODUCTION 

liberté des prêches privés et libérer les détenus 
pour cause de religion ; et ce premier pas dans 
la voie d'une indulgence intéressée mécontente 
les catholiques, sans satisfaire les réformés. Les 
prêches se multiplièrent, les auditeurs devin- 
rent turbulents, Paris se troubla et il en fut de 
même de bien des provinces du royaume. 
L'audace des réformés, leur esprit de suite 
alarmèrent les hommes judicieux qui jusque-là 
s'étaient montrés sans prévention contre le 
culte nouveau, La reine s'en émut à son tour, 
et, d'elle-même, par un coup d'autorité plus 
affecté que réel, elle promulgua, le ii juillet, 
un édit qui défendait les prêches et revint 
brusquement un an en arrière, à François ïl, 
et aux prescriptions de l'ordonnance de Romo- 
rantin. 

Les réformés ne se méprirent pas sur cette 
mesure et sentirent tout ce qu'elle avait de 
précaire. Ils agirent avec la même constance, 
agitant chaque jour davantage les provinces, 
tandis qu'à la cour la royauté se débattait dans 
les mêmes difficultés. En se séparant, les Etats 
généraux d'Orléans s'étaient ajournés au 
i" mai i56i. Ils ne purent se réunir à Pontoise 
que le i*' août suivant, et là, le Tiers-État et la 
Noblesse, marchandant avec le prince, cher- 
chent à obtenir quelque chose de son autorité, 



INTRODUCTION 33 

en échange des sacrifices qu'ils consentent pour 
sauver les finances. Le Clergé, lui, est occupé 
aux vaines discussions théologico-ergoteuses 
du colloque de Poissy, car on s'est avisé, après 
une séance générale à Saint-Germain (27 août), 
pour essayer de rapprocher momentanément 
les adversaires religieux, de rassembler dans 
une réunion théologique des prélats catholi- 
ques et des pasteurs protestants. Dans ce 
synode, on discute pendant tout le mois de 
septembre ; on ergote de plus en plus àpre- 
ment, à mesure que disparait l'espoir de voir 
l'Église catholique se réformer elle-même pour 
se rapprocher de ses ennemis. 

On s'étonne maintenant d'une confiance si 
naïve ; mais il ne faut pas oublier que le dogme 
catholique n'était pas fixé alors comme il l'a 
été depuis. Le concile de Trente, qui devait le 
formuler, convoqué en décembre i545, subit 
tant d'interruptions et d'arrêts, qu'en i56i les 
mesures qu'on attendait de lui n'avaient pas 
encore été prises. Dans ces conjonctures, tous 
se croyaient permis de chercher les moyens 
de calmer les troubles et chacun en proposait. 
Naturellement le colloque de Poissy n'avait 
abouti à aucune solution doctrinale et l'entente 
avait été si mal établie que parfois les réfor- 
més se gourmèrent entre eux aussi vivement 



34 INTRODUCTION 

qu'ils combattaient les catholiques. Le seul 
résultat pratique, encore fort incertain, fut la 
déclaration du Roi du i8 septembre, « sur le 
fait de la police et règlement qu'il veut être 
tenu entre ses sujets », et qui, en interdisant 
le port des armes, donna quelque calme, mais, 
d'autre part, enhardit les réformés, en sus- 
pendant quelques pénalités édictées à leur 
endroit. 

La Guyenne se ressentait naturellement de 
toutes ces irrésolutions. Déjà, en mai i56o, la 
publication de l'édit de Romorantin, qui 
remettait aux évêques la connaissance du crime 
d'hérésie, avait amené de grands troubles, 
surtout au pays d'Agenois. Il en fut de même 
dans toutes les circonstances qui touchaient à 
ces questions irritantes. Cependant, à la mort 
de François II, la Guyenne et Bordeaux étaient 
relativement calmes. On se réunissait un peu 
partout, avec ou sans armes ; les calvinistes se 
tenaient cois et bon nombre d'entre eux 
avaient fait profession de fidélité au nouveau 
roi. Dès le i8 janvier i56i, le Parlement de 
Bordeaux avait écrit à la Régente pour lui 
signaler la multiplication des hérétiques dans 
son ressort et se plaindre de leurs excès, sur- 
tout en Saintonge et dans l'Agenois. Pour 
veiller sur ces derniers, qui semblaient les 



INTRODUCTION 35 

plus graves, le lieutenant du Roi Burie avait eu 
ordre de se rendre à Agen, et Monluc vint l'y 
rejoindre. Mais les réformés se continrent, 
sentant que la violence n'était pas de saison et 
pouvait nuire à leur cause. D'ailleurs, ils pou- 
vaient se répandre en manifestations moins 
tumultueuses, et, soit au second synode des 
églises réformées, à Poitiers le lo mars i56i, 
soit à l'assemblée des trois états de la province 
de Guyenne, le 25 mars, il leur avait été loisible 
de manifester leurs aspirations autrement 
qu'en troublant le pays. 

Les troubles éclatèrent surtout vers la fin de 
septembre, quand des raisons plus immédiates 
vinrent s'ajouter aux préoccupations confes- 
sionnelles. Des lettres patentes du 22 septembre 
établirent une imposition extraordinaire de 
5 sols par muid de vin, exigée pendant dix 
ans, et dont le produit était destiné au paie- 
ment des dettes de la couronne et au rachat 
du domaine royal aliéné. Cette mesure fiscale 
fut surtout ressentie en Guyenne, province 
viticole, et qui faisait un commerce important 
de ses produits. On s'efforça de transiger, on 
réussit à racheter la taxe, mais cette préoccu- 
pation avait accru le mécontentement des 
esprits. C'était précisément l'heure où l'on 
essayait d'appliquer les mesures indulgentes 



36 INTRODUCTION 

de la déclaration royale du 18 septembre, consé- 
cutive au colloque de Poissy et aux États géné- 
raux de Pontoise. Un souffle de libéralisme et 
de tolérance se faisait sentir à travers les 
esprits ; les plus sensés songèrent à s'accom- 
moder de cette situation, quitte à l'améliorer 
ensuite. C'est à bon droit que, pour cette poli- 
tique, on avait choisi Burie qui n'était pas 
fanatique et savait juger par lui-même, sans 
parti pris, du mal et du remède. Suspect aux 
énergumènes des deux camps, sa loyauté n'en 
était pas moins foncière, et il voulait la faire 
prévaloir. 

Pourtant, pour cette mission conciliante, 
Burie voulut emmener La Boétie avec lui et il 
en demanda l'autorisation au Parlement, le 
21 septembre. Tous deux s'en allèrent de con- 
serve à Langon, à Bazas, à Marmande, mais 
c'est à Agen surtout que leur habileté eut 
l'occasion de s'exercer. Les réformés s'y étaient 
emparés du couvent des Jacobins, et n'en vou- 
laient pas déloger. Burie les y contraignit, 
poussé à cela par La Boétie, « combien qu'il 
ne se souciât pas beaucoup de la religion 
romaine », ainsi que le remarque Théodore de 
Bèze, qui a rapporté le fait. 

Mais c'était là pure question d'équité, d'au- 
tant qu'en même temps, Burie accordait aux 



INTRODUCTION 37 

calvinistes l'église Sainte-Foix de la même 
ville, pour y célébrer leur culte, il leur défen- 
dait non moins formellement de s'emparer 
désormais de tout autre édifice catholique, et 
ce sous peine de la mort, et décidait que, par- 
tout où il y aurait deux églises, la principale 
resterait aux mains des catholiques, et que 
l'autre serait remise aux protestants, mais 
que là où il n'y en aurait qu'une seule, les 
deux cultes s'y célébreraient tour à tour, sans 
se combattre. C'était, par avance, comme un 
essai d'une des principales dispositions que 
l'Édit de janvier allait bientôt proclamer. 

La Boétie eut-il part à la détermination de 
Burie, que Théodore de Bèze rapporte ? Après 
avoir lu le mémoire qui suit, on n'en doutera 
assurément pas. Ce sont les mêmes sentiments 
qui inspirent celui qui a écrit et celui qui 
aurait agi de la sorte. Mais cette tolérance 
exceptionnelle n'était pas pour se faire admet- 
tre des contemporains. Dans la pratique, trop 
de motifs devaient venir la trarerser. Devant 
cette condescendance, la Réforme prenait de 
l'audace, soit à la cour, soit dans le pays, et, là 
où ses adeptes étaient en nombre, ils résis- 
taient ouvertement aux magistrats, d'autant 
mieux que la régente semblait pencher en leur 
faveur. Ils s'org^anisaient militairement et 



38 INTRODUCTION 

chassaient un peu partout, dans le sud-ouest, 
les moines de leurs couvents, comme à Agen, 
à Condom, à Marmande ou à Bazas, brisant les 
statues et renversant les tabernacles, lis assas- 
sinaient aussi les gentilshommes soupçonnés 
de leur vouloir du mal, tels que le baron de 
Fumel. Il est vrai que, là où les catholiques 
étaient demeurés en force, comme à Cahors, le 
dimanche 16 novembre i56i, les huguenots 
furent traqués et massacrés sans merci. Il est 
fait allusion à cette tragédie, dans le Mémoire, 
preuve qu'il est postérieur à l'événement. Mais 
quelle en fut l'occasion précise ? S'il est aisé de 
le situer après décembre i56i, il l'est beau- 
coup moins d'en marquer positivement la 
date. 

Le Parlement de Bordeaux était fort excité 
contre les fauteurs de désordre et les circons- 
tances ne lui manquaient pas de sévir contre 
eux, malgré Burie qui paraît mieux garder son 
sang-froid. Est-ce à propos de quelque incident 
de ce genre que le Mémoire fut présenté au 
Parlement ? Il se peut ; il se peut aussi que 
l'occasion de sa composition fut, lorsque la 
cour de justice eut à désigner quelques-uns de 
ses membres, pour venir à Saint-Germain 
examiner, avec le conseil privé, quelle conduite 
devait être tenue à l'endroit des réformés. L'in- 



INTRODUCTION 39 

quiétude des catholiques était manifeste devant 
l'attitude de la régente, qui ménageait chaqu 
jour davantage les dissidents, et l'Espagne 
entretenait ouvertement, contre Catherine de 
Médicis, l'opposition de ses sujets. Celle-ci, 
pour mieux se défendre à l'occasion, parut 
faire alliance avec les religionnaires, dont les 
églises étaient bien organisées, et qui lui 
avaient promis, dit-on, au besoin, un secours 
de oo.ooo hommes. C'est alors que la Reine 
reprit Tidée d'un nouveau colloque pareil à 
celui de Poissy, à cette différence près que les 
gens de robe s'y trouvaient mêlés aux théolo- 
giens, dont l'intransigeance avait fait échouer 
le premier. 

Les Parlements durent désigner chacun deux 
membres, — Bordeaux choisit le premier pré- 
sident de Lagebaston, le conseiller Arnaud de 
Perron et l'avocat général de Lescure, — pour 
se réunir dès le 3 janvier i562, au château de 
Saint-Germain. Les membres de l'assemblée 
étaient au nombre d'une vingtaine, en outre 
du conseil privé, et on y délibéra aussitôt, non 
pas sur le point de savoir « laquelle des deux 
religions était la meilleure, mais si les assem- 
blées devaient être permises ». C'est bien la 
question qu'examine l'auteur du Mémoire ci- 
dessous. Comme L'Hospital, il voulait plus de 



40 INTRODUCTION 

liberté aux prêches, mais à condition que les 
réformés se montrassent soucieux de la loi et 
rendissent les églises prises par eux. On discuta 
beaucoup encore. Les parlementaires se 
seraient montrés assez volontiers tolérants ; 
mais les membres du conseil privé n'étaient 
pas disposés à entrer dans cette voie, et, 
stimulés par les résistances catholiques, s'op- 
posaient aux mesures trop libérales. Enfin, le 
17 janvier, la Reine promulgua l'Édit de jan- 
vier, qui refusait l'autorisation d'élever des 
temples, mais suspendait les mesures pénales 
contre les novateurs et leur concédait la liberté 
des prêches et du culte, seulement de jour et 
hors des villes, à la condition de ne prêcher 
que « la pure parole de Dieu ». 

Pour assurer désormais l'exécution du nou- 
vel édit, il ne lui manquait plus que l'enregis- 
trement des Parlements. Au lieu de le présen- 
ter au seul Parlement de Paris, comme c'était 
le coutume, le Chancelier présenta en même 
temps l'Édit de janvier à toutes les autres cours 
du royaume, qui s'empressèrent de l'accueillir, 
sauf le Parlement de Dijon qui s'y refusa. Plus 
sage le Parlement de Bordeaux l'enregistra 
sans retard, et dès la fin de janvier, Tédit y 
était publié oERciellement, tandis que le Par- 
lement de Paris résista jusqu'au 5 mars. Pen- 



INTRODUCTION 4I 

dant ce temps, Catherine de Médicis, tout en 
pressant les magistrats, avait essayé de remet- 
tre en présenee les théologiens et réuni à 
Saint-Germain, le 27 janvier, une autre confé- 
rence de prêtres catholiques et de pasteurs 
protestants destinés à discuter, en présence des 
membres du conseil privé, de quelques points 
controversés, tels que le culte des images, 
celui des saints et le symbole de la croix. Pas 
plus que le colloque de Poissy, celui-ci 
n'aboutit : pendant une quinzaine de jours on 
argumenta inutilement, moins pour se con- 
vaincre que pour ne pas se laisser entamer. 
Certes, il était naturel qu'il en fût ainsi et cette 
tentative montra, une fois de plus, la vanité 
d'un pareil dessein. Mais elle montra aussi 
combien d'esprits sagaces et positifs venaient 
aisément à de semblables illusions et s'y 
tenaient accrochés. On ne saurait s'étonner, 
après cela, qu'un magistrat comme La Boétie, 
humaniste et libéral, ait essayé lui aussi de ce 
moyen inattendu et en ait pesé si attentive- 
ment les inconvénients et les avantages. 

Après l'enregistrement de ledit à Boixleaux, 
le Parlement continua à montrer ses sympa- 
thies catholiques, soit en condamnant sévère- 
ment les réformés qui lui étaient livrés, soit en 
éludant les prescriptions de l'édit nouveau. Il 



42 INTRODUCTION 

est vrai que la turbulence des religionnaires a 
augmenté, et, croyant le succès possible, ils se 
contraignent moins dans leurs prétentions. La 
Guyenne entière est troublée. Burie lui-même, 
si pondéré par nature, sent seul le danger et y 
fait face. Pour y parer, il est aidé de Biaise de 
Monluc, dont la personnalité vigoureuse com- 
mence à s'imposer partout. Tous deux, Burie 
et Monluc, ensemble ou séparément, opèrent 
dans tout le pays en faveur de l'autorité royale, 
et si l'un se montre impitoyable, l'autre fait 
preuve d'une énergie inaccoutumée. D'abord, 
le meurtre du baron de Fumel est vengé ; 
Cahors apaisé ; le Quercy, le Rouergue, l'Age- 
nois visités. Tout y est à feu et à sang et la 
situation presque sans issue si Monluc n'eût 
été sans faiblesse. Il bat les huguenots à Tar- 
gon, prend Monségur, Duras, Agen et Penne, 
complète ses avantages par des exécutions 
impitoyables et achève son succès par le com- 
bat de Vergt(9 octobre i562), qui, en ruinant 
les troupes huguenotes en Guyenne, permet 
de mieux protéger cette province et améliore 
singulièrement l'autorité royale. 

C'est sans doute peu avant cette issue, en 
juillet ou en août précédent, que le Mémoire 
suivant a été composé. Le Parlement sait ces 
événements si graves et y cherche des remèdes. 



INTRODUCTION 43 

Parfois, il tient des séances à ce destinées, par 
exemple une réunion solennelle le i3 juillet, 
en présence de Burie et de Monluc, pour 
examiner la situation et en dégager les consé- 
quences. Serait-ce en pareille occurrence que 
l'auteur du Mémoire communique son œuvre ? 
Les renseignements sont trop rares pour qu'on 
puisse répondre avec précision. Mais si les 
circonstances de la composition sont mal 
définies, la date ne saurait l'être, car le Mé- 
moire contient à cet égard des indications 
qu'on trouve plus loin. 11 faut le dater du 
milieu de i562. Un an plus tard, La Boétie 
trépassait en pleine force, et ces derniers mois 
semblent n'avoir été employés par lui qu'à 
des besognes professionnelles, à l'exercice de 
son office de magistrat. — Du 26 juin i557 
au 21 mai i563, on a trouvé et publié vingt- 
deux arrêts du Parlement de Bordeaux, au 
rapport d'Etienne de La Boétie. Deux seule- 
ment sont de i563, du 7 et du 21 mai. 

Ce qui nous surprend le plus aujourd'hui, 
en lisant le Mémoire, c'est de voir qu'on ait pu 
croire à des procédés si chimériques. Depuis 
plus de trois siècles que l'Église catholique a 
fixé le dogme et établi la discipline, nous 
acceptons ou nous refusons cette limite, mais 
nous ne la discutons pas, parce qu'elle ne 



k 



44 INTRODUCTION 

saurait être affaire du moment et des circons- 
tances. Il n'en était pas de même alors, et des 
gens sensés purent croire faire œuvre méri- 
toire en essayant d'accommoder les desseins 
permanents de la religion aux intérêts transi- 
toires de la politique. On va voir comment 
l'auteur du Mémoire l'a pensé faire. A coup 
sûr, sa bonne foi était d'autre espèce que celle 
de la Régente, qui commençait à appliquer 
cette maxime de diviser pour mieux régner, et 
essayait de s'appuyer alternativement sur l'un 
des deux cultes, jusqu'à ce qu'elle fût assez 
forte pour les dominer tous les deux. Ce cal- 
cul, d'ailleurs, ne fut de mise que peu de 
temps, car, au moment où l'Édit de janvier 
était promulgué, le concile de Trente repre- 
nait ses séances, le i8 janvier i562, avec la 
ferme intention de pousser à bout la besogne 
dont il était investi. Il s'y donna avec ardeur, 
si bien qu'en dépit des obstacles, deux ans 
plus tard, le 26 janvier i564, le pape Pie lY 
confirmait par une bulle les décrets du concile 
et attribuait exclusivement au Saint-Siège l'in- 
terprétation de ces décisions théologiques. 
Rome parlait et sur ce point il n'y avait qu'à 
la suivre, sous peine d'hérésie, tandis que 
toutes les discussions avaient pu se produire 
jusque-là en pleine liberté. 



INTRODUCTION 45 

C'est ce qu'on ne saurait oublier en lisant 
les pages suivantes. Généreux et naïf, l'apôtre 
de l'Édit de janvier eût souhaité que l'accord 
entre réformés et catholiques eût des bases 
solides et raisonnables, fondées sur de mutuel- 
les concessions. Il voit les vices du clergé, de 
l'Église, cherche de bonne foi a les amender, 
discute des sacrements, des images, de la véné- 
ration des saints, avec le désir manifeste de 
réussir à concilier des antinomies, à les rendre 
tolérables, sinon à les fondre. Il veut que 
l'Église ancienne s'améliore et que la nouvelle 
soit moins ardente à combattre ; que les 
charges financières se partagent mieux et que 
les individus se montrent plus modérés ; et, 
pour dominer les passions, que la justice, 
avisée mais sans faiblesse, impose à tous le 
respect de la chose publique. Tel est aussi, à 
quelques différences près, l'idéal, plus ou 
moins sincère, qu'on trouve dans le langage 
de quelques hommes prudents du temps, 
L'Hospital, du Ferrier, Jean de Monluc par 
exemple. 

En parlant comme eux, avec plus de loyauté, 
semble-t-il, que quelques-uns, La Boétie montre 
ses qualités personnelles : une forme plus 
nette, une argumentation plus pressante» une 
certaine chaleur d'âme qui anime la pensée 



46 INTRODUCTION 

sans lui souffler la force de conviction qu'un 
raisonnement plus serré lui eût sans doute 
apportée. On jugera à la lecture de ces pages, 
plus éloquentes que logiques, quels sont leurs 
mérites et leurs défauts. C'est d'un homme de 
sens et d'expérience, ce mémoire, d'un esprit 
qui sait analyser une situation et raisonner 
une politique ; et si l'écrivain est un peu 
long par endroits, il a un style net et ferme, 
et s'entend à concentrer un argument dans 
une phrase vigoureuse. Il ne devait pas y 
avoir alors beaucoup d'hommes ainsi maîtres 
de la langue et capables de la manier avec 
cette sûreté et cette sobriété dans le ton 
grave. 

Quant au texte, on s'est contenté de suivre le 
manuscrit, sans en garder l'orthographe et 
sans prétendre respecter les inadvertances d'un 
scribe peu intelligent ou inattentif, qui, écri- 
vant sans doute rapidement et sous la dictée, 
perd souvent le fil de la pensée de son auteur. 
Ce qu'on a voulu surtout, à présent, c'est 
dominer l'impression d'une œuvre suivie, qui 
a l'allure, la tenue littéraire, en même temps 
qu'en fournir un texte acceptable. Pour cela 
on a essayé de suppléer aux quelques lacunes, 
peu nombreuses d'ailleurs, par des mots 
ajoutés entre crochets et qui éclairent, quand 



INTRODUCTION 47 

on la pu, les obscurités de la pensée ou de la 
langue. On aura ainsi un texte précis où la 
critique verbale pourra sexercer utilement et 
s'employer à l'établir tel qu'il fut composé à 
l'origine (*). 

(») [M. Paul BoNNEFON, décédé presque subitement, 
n'a pas eu le loisir de relire l'épreuve en pages de ce 
volume On peut dire que sa dernière pensée a été 
pour La Boétie, puisque la mort l'a surpris, la plume 
à la main, au moment même où il nous écrivait à ce 
sujet. Nous avons tâché de suppléer dans la mesure du 
possible à sa vigilance et nous nous excusons par 
avance de fautes qu'il n'aurait pas laissé échapper. 
Peut-être eùt-il encore amélioré le texte du Mémoire 
qu'il avait transcrit en 191 3, pour la Revue d'Histoire 
Littéraire de la France. Qu'il nous soit permis, en 
passant, d'honorer la mémoire d'un ami à qui la 
Collection des Cfiefs-d'œavre Méconnus et son directeur 
doivent beaucoup. (G. T.)]. 



DISCOURS 

DE LA 

SERVITUDE VOLONTAIRE « 



D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n y voi : 
Qu'un, sans plus, soit le maître et qu'un seul soit le roi, 

ce disait Ulysse en Homère, parlant en public. 

S'il n'eût rien plus dit, sinon 

D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n'y voi... (2) 

c'était autant bien dit que rien plus ; mais, au 
lieu que, pour le raisonner, il fallait dire que la 
domination de plusieurs ne pouvait être bonne, 
puisque la puissance d'un seul, dès lors qu'il 
prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, 
il est allé ajouter, tout au rebours. 

Qu'un, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le l'oi. 

Il en faudrait, d'aventure, excuser Ulysse, 
auquel, possible, lors était besoin d'user de ce 
langage pour apaiser la révolte de l'armée ; 
conformant, je crois, son propos plus au temps 



50 DISCOURSDE 

qu'à la vérité. Mais, à parler à bon escient, c'est 
un extrême malheur d'être sujet à un maître, 
duquel on ne se peut jamais assurer qu'il soit bon, 
puisqu'il est toujours en sa puissance d'être 
mauvais quand il voudra ; et d'avoir plusieurs 
maîtres, c'est, autant qu'on en a, autant de fois 
être extrêmement malheureux. Si ne veux-je 
pas, pour cette heure, débattre cette question 
tant pourmenée, si les autres façons de répu- 
blique sont meilleures que la monarchie, encore 
voudrais-je savoir, avant que mettre en doute 
quel rang la monarchie doit avoir entre les répu- 
bliques, si elle en y doit avoir aucun, pour ce 
qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de pu- 
blic en ce gouvernement, où tout est à un. 
Mais cette question est réservée pour un autre 
temps, et demanderait bien son traité à part, 
ou plutôt amènerait quant et soi toutes les dis- 
putes politiques., 

Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre 
comme il se peut faire que tant d'hommes, tant 
de bourgs, tant de villes, tant de nations en- 
durent quelquefois un tyran seul, qui n'a puis- 
sance que celle qu'ils lui donnent ; qui n'a pou- 
voir de leur nuire, sinon qu'ils ont pouvoir de 
l'endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, 
sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que lui 
contredire. Grand 'chose certes, et toutefois si 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 5I 

commune qu'il s'en faut de tant plus douloir et 
moins s'ébahir (^) voir un million de millions 
d'hommes servir misérablement, ayant le col sous 
le joug, non pas contraints par une plus grande 
force, mais aucunement (ce semble) enchantés et 
charmés par le nom seul d'un, duquel ils ne doi- 
vent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni 
aimer les qualités, puisqu'il est en leur endroit 
inhumain et sauvage. La faiblesse d'entre nous 
hommes est telle, [qu'jil faut souvent que nous 
obéissions à la force, il est besoin de temporiser, 
nous ne pouvons pas toujours être les plus forts. 
Donc, si une nation est contrainte par la force de 
la guerre de servir à un, comme la cité d'Athènes 
aux trente tyrans, il ne se faut pas ébahir qu'elle 
serve, mais se plaindre de l'accident ; ou bien 
plutôt ne s'ébahir ni ne s'en plaindre, mais por- 
ter le mal patiemment et se réserver à l'avenir 
à meilleure fortune. 

Notre nature est ainsi, que les communs de- 
voirs de l'amitié l'emportent une bonne partie 
du cours de notre vie ; il est raisonnable d'aimer 
la vertu, d'estimer les beaux faits, de recon- 
naître le bien d'où l'on l'a reçu, et diminuer 
souvent de notre aise pour augmenter l'hon- 
neur et avantage de celui qu'on aime et qui le 
mérite. Ainsi donc, si les habitants d'un pays 
ont trouvé quelque grand personnage qui leur 

LA BOÉTIE 4 



52 DISCOURSDE 

ait montré par épreuve une grande prévoyance 
pour les garder, une grande hardiesse pour les 
défendre, un grand soin pour les gouverner ; 
si, de là en avant, ils s'apprivoisent de lui obéir 
et s'en fier tant que de lui donner quelques avan- 
tages, je ne sais si ce serait sagesse, de tant qu'on 
l'ôte de là où il faisait bien, pour l'avancer en 
lieu où il pourra mal faire ; mais certes, si ne 
pourrait-il faillir d'y avoir de la bonté, de ne 
craindre point mal de celui duquel on n'a reçu 
que bien. 

Mais, ô bon Dieu ! que peut être cela ? com- 
ment dirons-nous que cela s'appelle ? quel malheur 
est celui-là? quel vice, ou plutôt quel malheu- 
reux vice ? Voir un nombre infini de personnes 
non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, 
mais tyrannisés ; n'ayant ni biens ni parents, 
femmes ni enfants, ni leur vie même qui soit à 
eux ! souffrir les pilleries, les paillardises, les 
cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un 
camp barbare contre lequel il faudrait défendre 
son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non 
pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un 
seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche 
et femelin de la nation ; non pas accoutumé à la 
poudre des batailles, mais encore à grand peine 
au sable des tournois ; non pas qui puisse par 
force commander aux hommes, mais tout em- 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 53 

péché de servir vilement à la moindre femme- 
lette (^) ! Appellerons-nous cela lâcheté ? dirons- 
nous que ceux qui servent soient couards et 
recrus ? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent 
d'un, cela est étrange, mais toutefois possible ; bien 
pourra-l'on dire, à bon droit, que c'est faute de 
cœur. ]Mais si cent, si mille endurent d'un seul, 
ne dira-l'on pas qu'ils ne veulent point, non 
qu'ils n'osent pas se prendre à lui, et que 
c'est non couardise, mais plutôt mépris ou 
dédain? Si l'on voit, non pas cent, non pas 
mille hommes, mais cent pays, mille villes, 
un million d'hommes, n'assaillir pas un seul, 
duquel le mieux traité de tous en reçoit ce 
mal d'être serf et esclave, comment pourrons- 
nous nommer cela ? est-ce lâcheté ? Or, il y a en 
tous vices naturellement quelque borne, outre 
laquelle ils ne peuvent passer : deux peuvent 
craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un 
million, mais mille villes, si elles ne se défendent 
d'un, cela n'est pas couardise, elle ne va point 
jusque-là ; non plus que la vaillance ne s'étend 
pas qu'un seul échelle une forteresse, qu'il 
assaille une armée, qu'il conquête un royaume. 
Donc quel monstre de vice est ceci qui ne mérite 
pas encore le titre de couardise, qui ne trouve 
point de nom assez vilain, que la nature désavoue 
avoir fait et la langue refuse de nommer? 



54 DISCOURSDE 

Qu'on mette d'un côté cinquante mille hommes 
en armes, d'un autre autant ; qu'on les range en 
bataille ; qu'ils viennent à se joindre, les uns 
libres, combattant pour leur franchise, les autres 
pour la leur ôter : auxquels promettra-l'on par 
conjecture la victoire ? Lesquels pensera-l'on 
qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux 
qui espèrent pour guerdon (^) de leurs peines l'en- 
tretènement de leur liberté, ou ceux qui ne peu- 
vent attendre autre loyer des coups qu'ils donnent 
ou qu'ils reçoivent que la servitude d'autrui? 
Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur 
de la vie passée, l'attente de pareil aise à l'avenir ; 
il ne leur souvient pas tant de ce qu'ils endurent, 
le temps que dure une bataille, comme de ce 
qu'il leur conviendra à jamais endurer, à eux, 
à leurs enfants et à toute la postérité. Les autres 
n'ont rien qui les enhardie qu'une petite pointe 
de convoitise qui se rebouche (^) soudain contre 
le danger et qui ne peut être si ardente qu'elle 
ne se doive, ce semble, éteindre par la moindre 
goutte de sang qui sorte de leurs plaies. Aux 
batailles tant renommées de Miltiade, de Léo- 
nide, de Thémistocle, qui ont été données 
deux mille ans y a et qui sont encore aujourd'hui 
aussi fraîches en la mémoire des livres et des 
hommes comme si c'eût été l'autre hier, qui 
furent données en Grèce pour le bien des Grecs 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 55 

et pour l'exemple de tout le monde, qu'est-ce 
qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens 
comme étaient les Grecs, non le pouvoir, mais 
le cœur de soutenir la force de navires que la 
mer même en était chargée, de défaire tant de 
nations, qui étaient en si grand nombre que 
l'escadron des Grecs n'eût pas fourni, s'il eût 
fallu, des capitaines aux armées des ennemis, 
sinon qu'il semble qu'à ces glorieux jours-là ce 
n'était pas tant la bataille des Grecs contre les 
Perses, comme la victoire de la liberté sur la 
domination, de la franchise sur la convoitise ? 

C'est chose étrange d'ouïr parler de la vaillance 
que la liberté met dans le cœur de ceux qui la 
défendent ; mais ce qui se fait en tous pays, 
par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme 
mâtine (^) cent mille et les prive de leur liberté, 
qui le croirait, s'il ne faisait que l'ouïr dire et 
non le voir? Et, s'il ne se faisait qu'en pays 
étranges et lointaines terres, et qu'on le dit, 
qui ne penserait que cela fut plutôt feint et 
trouvé que non pas véritable ? Encore ce seul 
tyran, il n'est pas besoin de le combattre, il 
n'est pas besoin de le défaire, il est de soi-même 
défait, mais que le pays ne consente à sa servi- 
tude ; il ne faut pas lui ôter rien, mais ne lui don- 
ner rien ; il n'est pas besoin que le pays se mette 
en peine de faire rien pour soi, pourvu qu'il ne 



56 DISCOURSDE 

fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples 
, mêmes qui se laissent ou plutôt se font gourman- 
der, puisqu'en cessant de servir ils en seraient 
quittes ; c'est le peuple qui s'asservit, qui se 
coupe la gorge, qui, ayant le choix ou d'être 
serf ou d'être libre, quitte la franchise et prend 
le joug, qui consent à son mal, ou plutôt le pour- 
chasse. S'il lui coûtait quelque chose à recouvrer 
sa liberté, je ne l'en presserais point, combien 
qu'est-ce que l'homme doit avoir plus cher que 
de se remettre en son droit naturel, et, par ma- 
nière de dire, de bête revenir homme ; mais 
encore je ne désire pas en lui si grande hardiesse ; 
je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle 
sûreté de vivre misérablement qu'une douteuse 
espérance de vivre à son aise. Quoi? si pour 
avoir liberté il ne faut que la désirer, s'il n'est 
besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il 
nation au monde qui l'estime encore trop chère, 
la pouvant gagner d'un seul souhait, et qui 
> plaigne la volonté à recouvrer le bien lequel il 
devrait racheter au prix de son sang, et lequel 
perdu, tous les gens d'honneur doivent estimer 
la vie déplaisante et la mort salutaire? Certes, 
comme le feu d'une petite étincelle devient grand 
et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, 
plus il est prêt d'en brûler, et, sans qu'on y 
mette de l'eau pour l'éteindre, seulement en 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 57 

n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que con- 
sommer, il se consomme soi-même et vient sans 
force aucune et non plus feu : pareillement les 
tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils 
ruinent et détruisent, plus on leur baille, plus 
on les sert, de tant plus ils se fortifient et de- 
viennent toujours plus forts et plus frais pour 
anéantir et détruire tout ; et si on ne leur baille 
rien, si on ne leur obéit point, sans combattre, 
sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne 
sont plus rien, sinon que comme la racine, 
n'ayant plus d'humeur ou aliment, la branche 
devient sèche et morte. 

Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils de- 
mandent, ne craignent point le danger ; les 
avisés ne refusent point la peine : les lâches et 
engourdis ne savent ni endurer le mal, ni recou- 
vrer le bien ; ils s'arrêtent en cela de le souhaiter, 
et la vertu d'y prétendre leur est ôtée par leur 
lâcheté ; le désir de l'avoir leur demeure par la 
nature. Ce désir, cette volonté est commune aux 
sages et aux indiscrets, aux courageux et aux 
couards, pour souhaiter toutes choses qui, étant 
acquises, les rendraient heureux et contents : 
une seule chose est à dire (i), en laquelle je ne sais 
comment nature défaut aux hommes pour la 
désirer ; c'est la liberté, qui est toutefois un bien 
si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les 



58 DISCOURSDE 

maux viennent à la file, et les biens même qui 
demeurent après elle perdent entièrement leur 
goût et saveur, corrompus par la servitude : 
, la seule liberté, les hommes ne la désirent point, 
non pour autre raison, ce semble, sinon que 
s'ils la désiraient, ils l'auraient, comme s'ils refu- 
saient de faire ce bel acquêt, seulement parce 
qu'il est trop aisé. 

Pauvres et misérables peuples insensés, na- 
tions opiniâtres en votre mal et aveugles en votre 
bien, vous vous laissez emporter devant vous le 
plus beau et le plus clair de votre revenu, piller 
vos champs, voler vos maisons et les dépouiller 
des meubles anciens et paternels ! Vous vivez 
de sorte que vous ne vous pouvez vanter que 
rien soit à vous ; et semblerait que meshui ce 
vous serait grand heur de tenir à ferme vos biens, 
vos familles et vos vies ; et tout ce dégât, ce mal- 
heur, cette ruine, vous vient, non pas des enne- 
mis, mais certes oui bien de l'ennemi, et de celui 
que vous faites si grand qu'il est, pour lequel 
vous allez si courageusement à la guerre, pour 
la grandeur duquel vous ne refusez point de 
présenter à la mort vos personnes. Celui qui vous 
maîtrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux 
mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que 
ce qu'a le moindre homme du grand et infini 
nombre de nos villes, sinon que l'avantage que 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 59 

VOUS lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il 
pris tant d'yeax, dont il vous épie, si vous ne les 
lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour 
vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds 
dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont 
des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur 
vous, que par vous? Comm^nl vous oserait-U 
courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous? 
Que vous pourrait-il faire, si vous n'étiez rece- 
leurs du larron qui vous pille, complices du meur- 
trier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ? 
Vous semez vos fruits, afin qu'il en fasse le dégât ; 
vous meublez et remplissez vos maisons, afin 
de fournir à ses pilleries ; vous nourrissez vos 
filles, afin qu'il ait de quoi soûler sa luxure ; 
vous nourrissez vos enfants, afin que, pour le 
mieux qu'il leur saurait faire, il les mène en ses 
guerres, qu'il les conduise à la boucherie, qu'il 
les fasse les ministres de ses convoitises, et les 
exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la 
peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignar- 
der en ses délices et se vautrer dans les sales et 
vilains plaisirs ; vous vous affaiblissez, afin de le 
rendre plus fort et roide à vous tenir plus courte 
la bride ; et de tant d'indignités, que les bêtes 
mêmes ou ne les sentiraient point, ou ne l'endu- 
reraient point, vous pouvez vous en délivrer, 
si vous l'essayez, non pas de vous en délivrer, 



6o DISCOURSDE 

mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus 
de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux 
pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais 
seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, 
comme un grand colosse à qui on a dérobé sa 
base, de son poids même fondre en bas et se 
rompre. 

Mais certes les médecins conseillent bien de 
ne mettre pas la main aux plaies incurables, 
et je ne fais pas sagement de vouloir prêcher en 
ceci le peuple qui perdu, longtemps a, toute 
connaissance, et duquel, puisqu'il ne sent plus 
son mal, cela montre assez que sa maladie est 
mortelle. Cherchons donc par conjecture, si 
nous en pouvons trouver, comment s'est ainsi 
si avant enracinée cette opiniâtre volonté de 
servir, qu'il semble maintenant que l'amour 
même de la liberté ne soit pas si naturelle. 

Premièrement, cela est, comme je crois, hors 
de doute que, si nous vivions avec les droits que 
la nature nous a donnés et avec les enseignements 
qu'elle nous apprend, nous serions naturellement 
obéissants aux parents, sujets à la raison, et serfs 
de personne. De l'obéissance que chacun, sans 
autre avertissement que de son naturel, porte 
à ses père et mère, tous les hommes s'en sont 
témoins, chacun pour soi ; de la raison, si elle 
naît avec nous, ou non, qui est une question dé- 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 6l 

battue à fond par les académiques et touchée 
par toute l'école des philosophes. Pour cette 
heure je ne penserai point faillir en disant cela, 
qu'il y a en notre âme quelque naturelle semence 
de raison, laquelle, entretenue par bon conseil 
et coutume, florit en vertu, et, au contraire, sou- 
vent ne pouvant durer contre les vices survenus, 
étouffée, s'avorte. Mais certes, s'il y a rien de clair 
ni d'apparent en la nature et où il ne soit pas per- 
mis de faire l'aveugle, c'est cela que la nature, 
le ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, 
nous a tous faits de même forme, et, comme il 
semble, à même moule, afin de nous entrecon- 
naître tous pour compagnons ou plutôt pour 
frères ; et si, faisant les partages des présents 
qu'elle nous faisait, elle a fait quelque avantage 
de son bien, soit au corps ou en l'esprit, aux ims 
plus qu'aux autres, si n'a-t-elle pourtant entendu 
nous mettre en ce monde comme dans un camp 
clos, et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts ni 
les plus avisés, comme des brigands armés dans 
une forêt, pour y gourmander les plus faibles ; 
mais plutôt faut-il croire que, faisant ainsi les 
parts aux uns plus grandes, aux autres plus pe- 
tites, elle voulait faire place à la fraternelle aflFec- 
tion, afin qu'elle eût où s'employer, ayant les 
uns puissance de donner aide, les autres besoin 
d'en recevoir. Puis donc que cette bonne mère 



62 DISCOURSDE 

nous a donné à tous toute la terre pour demeure, 
nous a tous logés aucunement en même maison, 
nous a tous figurés à même patron, afin que cha- 
cun se put mirer et quasi reconnaître l'un dans 
l'autre ; si elle nous a donné à tous ce grand pré- 
sent de la voix et de la parole pour nous accointer 
et fraterniser davantage, et faire, par la commune 
et mutuelle déclaration de nos pensées, une com- 
munion de nos volontés ; et si elle a tâché par 
tous moyens de serrer et étreindre si fort le nœud 
de notre alliance et société ; si elle a montré, 
en toutes choses, qu'elle ne voulait pas tant nous 
faire tous unis que tous uns, il ne faut pas faire 
doute que nous ne soyons naturellement libres, 
piiisque nous sommes tous compagnons, et ne 
peut tomber en l'entendement de personne que 
nature ait mis aucun en servitude, nous ayant 
tous mis en compagnie. 

Mais, à la vérité, c'est bien pour néant de dé- 
battre si la liberté est naturelle, puisqu'on ne 
peut tenir aucun en servitude sans lui faire tort, 
et qu'il n'y a rien si contraire au monde à la nature, 
étant toute raisonnable, que l'injure. Reste donc 
la liberté être naturelle, et par même moyen, à 
mon avis, que nous ne sommes pas nés seulement 
en possession de notre franchise, mais aussi avec 
affectation de la défendre. Or, si d'aventure nous 
nous faisons quelque doute en cela, et sommes 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 63 

tant abâtardis que ne puissions reconnaître nos 
biens ni semblablement nos naïves affections, il 
faudra que je vous fasse l'honneur qui vous appar- 
tient, et que je monte, par manière de dire, les 
bêtes brutes en chaire, pour vous enseigner 
votre nature et condition. Les bêtes, ce maid' 
Dieu ! si les hommes ne font trop les sourds, 
leur crient : Vive liberté ! Plusieurs en y a 
d'entre elles qui meurent aussitôt qu'elles sont 
prises : comme le poisson quitte la vie aussitôt 
que l'eau, pareillement celles-là quittent la lu- 
mière et ne veulent point survivre à leur naturelle 
franchise. Si les animaux avaient entre eux 
quelques prééminences, ils feraient de celles-là 
leur noblesse. Les autres, des plus grandes 
jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, 
font si grande résistance d'ongles, de cornes, de 
bec et de pieds, qu'elles déclarent assez combien 
elles tiennent cher ce qu'elles perdent; puis, 
étant prises, elles nous donnent tant de signes 
apparents de la connaissance qu'elles ont de leur 
malheur, qu'il est bel à voir que ce leur est plus 
languir que vivre, et qu'elles continuent leur 
vie plus pour plaindre leur aise perdue que pour 
se plaire en servitude. Que veut dire autre chose 
l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en 
pouvoir plus, n'y voyant plus d'ordre, étant sur 
le point d'être pris, il enfonce ses mâchoires et 



64 DISCOURSDE 

casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand 
désir qu'il a de demeurer libre, ainsi qu'il est, 
lui fait de l'esprit et l'avise de marchander 
avec les chasseurs si, pour le prix de ses dents, 
il en sera quitte, et s'il sera reçu de bailler son 
ivoire et payer cette rançon pour sa liberté? 
Nous appâtons le cheval dès lors qu'il est né 
pour l'apprivoiser à servir ; et si ne le savons- 
nous si bien flatter que, quand ce vient à le domp- 
ter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'épe- 
ron, comme (ce semble) pour montrer à la nature 
et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce 
n'est pas de son gré, ains par notre contrainte. 
Que faut-il donc dire ? 

Même les bœufs sous le poids du joug geignent, 
Et les oiseaux dans la cage se plaignent, 

comme j'ai dit autrefois, passant le temps à nos 
rimes françaises (i) ; car je ne craindrai point, 
écrivant à toi, ô Longa (^) , mêler de mes vers, des- 
quels je ne lis jamais que, pour le semblant que 
tu fais de t'en contenter, tu ne m'en fasses tout 
glorieux. Ainsi donc, puisque toutes choses qui 
ont sentiment, dès lors qu'elles l'ont, sentent le 
mal de la sujétion et courent après la liberté, 
puisque les bêtes, qui encore sont faites pour le 
service de l'homme, ne se peuvent accoutumer à 
servir qu'avec protestation d'un désir contraire, 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 65 

quel malencontre a été cela qui a pu tant déna- 
turer l'homme, seul né, de vrai, pour vivre 
franchement, et lui faire perdre la souvenance 
de son premier être et le désir de le reprendre ? 
Il y a trois sortes de tyrans (^) : les uns ont le 
royaume par élection du peuple, les autres par 
la force des armes, les autres par succession de 
leur race. Ceux qui les ont acquis par le droit de 
la guerre, ils s'y portent ainsi qu'on connaît bien 
qu'ils sont (conune l'on dit) en terre de conquête. 
Ceux-là qui naissent rois ne sont pas communé- 
ment guère meilleurs, ains étant nés et nourris 
dans le sein de la tyrannie, tirent avec le lait la 
nature du tyran, et font état des peuples qui sont 
sous eux comme de leurs serfs héréditaires ; 
et, selon la complexion de laquelle ils sont plus 
enclins, avares ou prodigues, tels qu'ils sont, 
, ils font du royaume comme de leur héritage. 
Celui à qui le peuple a donné l'état devrait être, 
ce me semble, plus insupportable, et le serait, 
comme je crois, n'était que dès lors qu'il se voit 
élevé par-dessus les autres, flatté par je ne sais 
quoi qu'on appelle la grandeur, U délibère de 
n'en bouger point ; communément celui-là fait 
état de rendre à ses enfants la puissance que le 
peuple lui a laissée : et dès lors que ceux-là ont 
pris cette opinion, c'est chose étrange de combien 
ils passent en toutes sortes de vices et même en 



66 DISCOURSDE 

la cruauté, les autres tyrans, ne voyant autres 
moyens pour assurer la nouvelle tyrannie que 
d'étreindre si fort la servitude et étranger tant 
leurs sujets de la liberté, qu'encore que la mé- 
moire en soit fraîche, ils la leur puissent faire 
perdre. Ainsi, pour en dire la vérité, je vois bien 
qu'il y a entre eux quelque différence, mais de 
choix, je n'y en vois point ; et étant les moyens 
de venir aux règnes divers, toujours la façon 
de régner est quasi semblable : les élus, comme 
s'ils avaient pris des taureaux à dompter, ainsi 
les traitent-ils ; les conquérants en font comme 
de leur proie ; les successeurs pensent d'en faire 
ainsi que de leurs naturels esclaves. 

Mais à propos, si d'aventure il naissait aujour- 
d'hui quelques gens tout neufs, ni accoutumés 
à la sujétion, ni afïriandés à la liberté, et qu'ils 
ne sussent que c'est ni de l'un ni de l'autre, ni 
à grand peine des noms ; si on leur présentait 
ou d'être serfs, ou vivre francs, selon les lois 
desquelles ils ne s'accorderaient : il ne faut pas 
faire doute qu'ils n'aimassent trop mieux obéir 
à la raison seulement que servir à un homme ; 
sinon, possible, que ce fussent ceux d'Israël, qui, 
sans contrainte ni aucun besoin, se firent un 
tyran : duquel peuple je ne lis jamais l'histoire 
que je n'en aie trop grand dépit, et quasi jusqu'à 
en devenir inhumain pour me réjouir de tant de 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 67 

maux qui leur en advinrent. Mais certes tous les 
hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'homme, 
devant qu'ils se laissent assujétir, il faut l'un des 
deux, qu'ils soient contraints ou déçus : contraints 
par des armes étrangères, comme Sparte ou 
Athènes par les forces d'Alexandre, ou par les 
factions, ainsi que la seigneurie d'Athènes était 
devant venue entre les mains de Pisistrate. Par 
.tromperie perdent-ils souvent la liberté, et, en ce, 
ils ne sont pas si souvent séduits par autrui 
comme ils sont trompés par eux-mêmes : ainsi 
le peuple de Syracuse, la maîtresse ville de 
Sicile (on me dit qu'elle s'appelle aujourd'hui 
Saragousse), étant pressé par les guerres, incon- 
sidérément ne mettant ordre qu'au danger pré- 
sent, éleva Denis, le premier tyran, et lui donna 
la charge de la conduite de l'armée, et ne se 
donna garde qu'il l'eût fait si grand que cette 
bonne pièce-là, revenant victorieux, comme 
s'il n'eût pas vaincu ses ennemis mais ses ci- 
toyens, se fit de capitaine roi, et de roi tyran. 
Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors 
qu'il est assujetti, tombe si soudain en un tel 
et si profond oubli de la franchise, qu'il n'est 
pas possible qu'il se réveille pour la ravoir, 
servant si franchement et tant volontiers qu'on 
dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, 
* mais gagné sa servitude. Il est vrai qu'au commen- 



68 DISCOURSDE 

cernent on sert contraint et vaincu par la force ; 
mais ceux qui viennent après servent sans regret et 
font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait 
par contrainte. C'est cela, que les hommes nais- 
sant sous le joug, et puis nourris et élevés dans le 
servage, sans regarder plus avant, se contentent 
de vivre comme ils sont nés, et ne pensent 
point avoir autre bien ni autre droit que ce qu'ils 
^ ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l'état 
de leur naissance. Et toutefois il n'est point d'hé- 
ritier si prodigue et nonchalant que quelquefois 
ne passe les yeux sur les registres de son père, 
pour voir s'il jouit de tous les droits de sa suc- 
cession, ou si l'on n'a rien entrepris sur lui ou 
/son prédécesseur. Mais certes la coutume, qui 
a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a 
en aucun endroit si grande vertu qu'en ceci, de 
nous enseigner à servir et, comme l'on dit de 
Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, 
pour nous apprendre à avaler et ne trouver point 
amer le venin de la servitude. L'on ne peut pas 
nier que la nature n'ait en nous bonne part, 
pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire 
bien ou mal nés ; mais si faut il confesser qu'elle 
. a en nous moins de pouvoir que la coutume : 
pour ce que le naturel, pour bon qu'il soit, se 
perd s'il n'est entretenu ; et la nourriture nous 
fait toujours de sa façon, comment que ce soit, 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 69 

maugré la nature. Les semences de bien que la 
nature met en nous sont si menues et glissantes 
qu'elles ne peuvent endurer le moindre heurt 
de la nourriture contraire ; elles ne s'entretiennent 
pas si aisément comme elles s'abâtardissent, 
se fondent et viennent à rien : ni plus ni moins 
que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque 
naturel à part, lequel ils gardent bien si on les 
laisse venir, mais ils le laissent aussitôt pour por- 
ter d'autres fruits étrangers et non les leurs, 
selon qu'on les ente. Les herbes ont chacune 
leur propriété, leur naturel et singularité ; mais 
toutefois le gel, le temps, le terroir ou la main 
du jardinier y ajoutent ou diminuent beaucoup de 
leur vertu : la plante qu'on a vue en un endroit, 
on est ailleurs empêché de la reconnaître. Qui 
verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant 
si librement que le plus méchant d'entre eux ne 
voudrait pas être le roi de tous, ainsi nés et nourris 
qu'ils ne reconnaissent point d'autre ambition 
sinon à qui mieux avisera et plus soigneusement 
prendra garde à entretenir la liberté, ainsi appris 
et faits dès le berceau qu'ils ne prendraient point 
tout le reste des félicités de la terre pour perdre 
le moindre de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, 
ces personnages-là, et au partir de là s'en ira 
aux terres de celui que nous appelions Grand 
Seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être 



yO DISCOURSDE 

nés que pour le servir, et qui pour maintenir 
sa puissance abandonnent leur vie, penserait-il 
que ceux-là et les autres eussent un même naturel, 
ou plutôt s'il n'estimerait pas que, sortant d'une 
cité d'hommes, il était entré dans un parc de 
bêtes (1) ? Lycurgue, le policier de Sparte, avait 
nourri, ce dit-on, deux chiens, tous deux frères, 
tous deux allaités de même lait, l'un engraissé 
en la cuisine, l'autre accoutumé par les champs 
au son de la trompe et du huchet, voulant montrer 
au peuple lacédémonien que les hommes sont 
tels que la nourriture les fait, mit les deux chiens 
en plein marché, et entre eux une soupe et un 
lièvre : l'un courut au plat et l'autre au lièvre. 
« Toutefois, dit-il, si sont-ils frères ». Donc 
celui-là, avec ses lois et sa police, nourrit et fit 
si bien les Lacédémoniens, que chacun d'eux 
eut plus cher de mourir de mille morts que de 
reconnaître autre seigneur que le roi et la raison. 
Je prends plaisir de ramentevoir un propos que 
tinrent jadis un des favoris de Xerxès, le grand roi 
des Persans, et deux Lacédémoniens. Quand 
Xerxès faisait les appareils de sa grande armée 
pour conquérir la Grèce, il envoya ses ambassa- 
deurs par les cités grégeoises demander de l'eau 
et de la terre : c'était la façon que les Persans 
avaient de sommer les villes de se rendre à eux. 
A Athènes ni à Sparte n'envoya-t-il point, pour 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 7I 

ce que ceux que Daire, son père, y avait envoyés, 
les Athéniens et les Spartiens en avaient jeté les 
uns dedans les fosses, les autres dans les puits, 
leur disant qu'ils prinsent hardiment de là de 
l'eau et de la terre pour porter à leur prince : 
ces gens ne pouvaient souffrir que, de la moindre 
parole seulement, on touchât à leur liberté. Pour 
en avoir ainsi usé, les Spartains connurent qu'ils 
avaient encouru la haine des dieux, même de 
Talthybie, le dieu des hérauts : ils s'avisèrent 
d'envoyer à Xerxès, pour les apaiser, deux de 
leurs citoyens, pour se présenter à lui, qu'il fît 
d'eux à sa guise, et se payât de là pour les ambas- 
sadeurs qu'ils avaient tués à son père. Deux 
Spartains, l'un nommé Sperte et l'autre Bulis, 
s'offrirent à leur gré pour aller faire ce paiement. 
De fait ils y allèrent, et en chemin ils arrivèrent 
au palais d'un Persan qu'on nommait Indarne, 
qui était lieutenant du roi en toutes les \Tilles 
d'Asie qui sont sur les côtes de la mer. Il les ac- 
cueillit fort honorablement et leur fit grande chère, 
et, après plusieurs propos tombant de l'un ne 
l'autre, il leur demanda pourquoi ils refusaient 
tant l'amitié du roi. « Voyez, dit-il, Spartains, 
et connaissez par moi comment le roi sait honorer 
ceux qui le valent, et pensez que si vous étiez 
à lui, il vous ferait de même : si vous étiez à lui 
et qu'il vous eût connu, il n'y a celui d'entre vous 



72 DISCOURSDE 

qui ne fût seigneur d'une ville de Grèce. — En 
ceci, Indarne, tu ne nous saurais donner bon 
conseil, dirent les Lacédémoniens, pour ce que le 
bien que tu nous promets, tu l'as essayé, mais celui 
dont nous jouissons, tu ne sais que c'est : tu as 
éprouvé la faveur du roi ; mais de la liberté, 
quel goût elle a, combien elle est douce, tu n'en 
sais rien. Or, si tu en avais tâté, toi-même nous 
conseillerais- tu la défendre, non pas avec la 
lance et l'écu, mais avec les dents et les ongles. » 
Le seul Spartain disait ce qu'il fallait dire, mais 
certes et l'un et l'autre parlait comme il avait été 
nourri ; car il ne se pouvait faire que le Persan 
eût regret à la liberté, ne l'ayant jamais eue, ni 
que le Lacédémonien endurât la sujétion, ayant 
goûté la franchise. 

Caton l'Uticain, étant encore enfant et sous la 
verge, allait et venait souvent chez Sylla le dicta- 
teur, tant pour ce qu'à raison du lieu et maison 
dont il était, on ne lui refusait jamais la porte, 
qu'aussi ils étaient proches parents. Il avait 
toujours son maître quand il y allait, comme ont 
accoutumé les enfants de bonne maison. Il 
s'aperçut que, dans l'hôtel de Sylla, en sa pré- 
sence ou par son consentement, on emprisonnait 
les uns, on condamnait les autres ; l'un était 
banni, l'autre étranglé ; l'un demandait la confis- 
cation d'un citoyen, l'autre la tête ; en somme, tout 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 73 

y allait non comme chez un officier de ville, mais 
comme chez un tyran de peuple, et c'était non 
pas un parquet de justice, mais un ouvroir de 
tyrannie. Si dit lors à son maître ce jeune gars : 
« Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le 
cacherai sous ma robe : j'entre souvent dans la 
chambre de Sylla avant qu'il soit levé, j'ai le 
bras assez fort pour en dépêcher la ville. » Voilà 
certes une parole vraiment appartenant à Caton : 
c'était un commencement de ce personnage, 
digne de sa mort. Et néanmoins qu'on ne die 
ni son nom ni son pays, qu'on conte seulement 
le fait tel qu'il est, la chose même parlera et ju- 
gera l'on, à belle aventure, qu'il était Romain 
et né dedans Rome, et lors qu'elle était libre. 
A quel propos tout ceci? Non pas certes que 
j'estime que le pays ni le terroir y fassent rien, 
car en toutes contrées, en tout air, estamèrela 
sujétion et plaisant d'être libre ; mais parce que 
je suis d'avis qu'on ait pitié de ceux qui, en nais- 
sant, se sont trouvés le joug sous le col, ou bien 
que si on les excuse, ou bien qu'on leur pardonne, 
si, n'ayant vu seulement l'ombre de la liberté 
et n'en étant point avertis, ils ne s'aperçoivent 
point du mal que ce leur est d'être esclaves. S'il 
y avait quelque pays, comme dit Homère des 
Cimmériens, où le soleil se montre autrement 
qu'à nous, et après leur avoir éclairé six mois 



74 DISCOURSDE 

continuels, il les laisse sommeillants dans l'obs- 
curité sans les venir revoir de l'autre demie 
année, ceux qui naîtraient pendant cette longue 
nuit, s'ils n'avaient pas ouï parler de la clarté, 
s'ébahiraient ou si, n'ayant poiqt vu de jour, ils 
s'accoutumaient aux ténèbres où ils sont nés, 
sans désirer la lumière ? On ne plaint jamais 
ce que l'on n'a jamais eu, et le regret ne vient 
point sinon qu'après le plaisir, et toujours est, 
avec la connaissance du mal, la souvenance de la 
joie passée. La nature de l'homme est bien d'être 
franc et de le vouloir être, mais aussi sa nature 
est telle que naturellement il tient le pli que la 
nourriture lui donne. 

Disons donc ainsi, qu'à l'homme toutes choses 
lui sont comme naturelles, à quoi il se nourrit 
et accoutume ; mais cela seulement lui est naïf, 
à quoi la nature simple et non altérée l'appelle : 
ainsi la première raison de la servitude volontaire, 
c'est la coutume : comme des plus braves cour- 
tauds, qui au commencement mordent le frein 
et puis s'en jouent, et là où naguères ruaient contre 
la selle, ils se parent maintenant dans les harnais 
et tout fiers se gorgiassent sous la barde {^). Ils 
disent qu'ils ont été toujours sujets, que leurs pères 
ont ainsi vécu ; ils pensent qu'ils sont tenus 
d'endurer le mal et se font accroire par exemple, 
et fondent eux-mêmes sous la longueur du temps 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 75 

la possession de ceux qui les tyrannisent ; mais 
pour vrai, les ans ne donnent jamais droit de 
mal faire, ains agrandissent l'injure. Toujours 
s'en trouve il quelques-uns, mieux nés que les 
autres, qui sentent le poic s du joug et ne se peuvent 
tenir de le secouer ; qui ne s'apprivoisent 
jamais de la sujétion et qui toujours, comme 
Ulysse, qui par mer et par terre cherchait tou- 
jours de voir de la famée de sa case, ne se peuvent 
tenir d'aviser à leurs naturels privilèges et de se 
souvenir de leurs prédécesseurs et de leur pre- 
mier être ; ceux sont volontiers ceux-là qui, ayant 
l'entendement net et l'esprit clairvoyant, ne se 
contentent pas comme le gros populas, de regar- 
der ce qui est devant leurs pieds s'ils n'avisent 
et derrière et devant et ne remémorent encore les 
choses passées pour juger de celles du temps 
à venir et pour mesurer les présentes ; ce sont 
ceux qui, ayant la tête d'eux-mêmes bien faite, 
l'ont encore polie par l'étude et le savoir. Ceux-là, 
quand la liberté serait entièrement perdue et 
toute hors du monde, l'imaginent et la sentent 
en leur esprit, et encore la savourent, et la ser- 
I vitude ne leur est de goût, pour tant bien qu'on 
l'accoutre. 

Le grand Turc s'est bien avisé de cela, que les 
livres et la doctrine donnent, plus que toute 
autre chose, aux hommes le sens et l'entendement 



76 DISCOURSDE 

de se reconnaître et d'haïr la tyrannie ; j'entends 
qu'il n'a en ses terres guère de gens savants ni 
n'en demande. Or, communément, le bon zélé 
et affection de ceux qui ont gardé malgré le 
temps la dévotion à la franchise, pour si grand 
nombre qu'il y en ait, demeure sans effet pour 
ne s 'entreconnaître point : la liberté leur est 
toute ôtée, sous le tyran, de faire, de parler et 
quasi de penser ; ils deviennent tous singuliers 
en leurs fantaisies. Donc, Momes, le dieu mo- 
queur, ne se moqua pas trop quand il trouva 
cela à redire en l'homme que Vulcain avait fait, 
de quoi il ne lui avait mis une petite fenêtre au 
cœur, afin que par là on put voir ses pensées. 
L'on voulsit bien dire que Brute et Casse, 
lorsqu'ils entreprindrent la délivrance de Rome, 
ou plutôt de tout le monde, ne voulurent pas 
que Cicéron, ce grand zélateur du bien public 
s'il en fut jamais, fut de la partie, et estimèrent 
son cœur trop faible pour un fait si haut : ils 
se fiaient bien de sa volonté, mais ils ne s'assu- 
raient point de son courage. Et toutefois, qui 
voudra discourir les faits du temps passé et 
les annales anciennes, il s'en trouvera peu ou 
point de ceux qui voyant leur pays mal mené et 
en mauviiises mains, aient entrepris d'une inten- 
tion bonne, entière et non feinte, de le délivrer, 
qui n'en soient venus à bout, et que la liberté, 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 77 

pour se faire paraître, ne se soit elle-même fait 
épaule. Harmode, Aristogiton, Thrasybule, Brute 
le vieux, Valère et Dion, comme ils l'ont vertueu- 
sement pensé, l'exécutèrent heureusement ; en 
tel cas, quasi jamais à bon vouloir ne défend la 
fortune. Brute le jeune et Casse ôtèrent bien 
heureusement la servitude, mais en ramenant 
la liberté ils moururent : non pas misérablement 
(car quel blasphème serait-ce de dire qu'il y 
ait eu rien de misérable en ces gens-là, ni en leur 
mort, ni en leur vie ?) mais certes au grand 
dommage, perpétuel malheur et entière ruine 
de la république, laquelle fut, conmie il semble, 
enterrée avec eux. Les autres entreprises qui ont 
été faites depuis contre les empereurs romains 
n'étaient que conjurations de gens ambitieux, 
lesquels ne sont pas à plaindre des inconvénients 
qui leur en sont advenus, étant bel à voir qu'ils 
désiraient, non pas ôter, mais remuer la couronne, 
prétendant chasser le tyran et retenir la tyrannie. 
A ceux-ci je ne voudrais pas moi-même qu'il 
leur en fut bien succédé, et suis content qu'ils 
aient montré, par leur exemple, qu'il ne faut pas 
abuser du saint nom de liberté pour faire mau- 
vaise entreprise. 

Mais pour revenir à notre propos, duquel je 
m'étais quasi perdu, la première raison pourquoi 
les honmies servent volontiers, est pour ce qu'ils 



78 DISCOURSDE 

naissent serfs et sont nourris tels. De celle-ci en 
vient une autre, qu'aisément les gens deviennent, 
sous les tyrans, lâches et efféminés : dont je sais 
merveilleusement bon gré à Hyppocras, le grand- 
père de la médecine, qui s'en est pris garde, 
et l'a ainsi dit en l'un de ses livres qu'il institue 
Des maladies (^). Ce personnage avait certes en tout 
le cœur en bon lieu, et le montra bien lorsque le 
Grand Roi le voulut attirer près de lui à force 
d'offres et grands présents, il lui répondit fran- 
chement qu'il ferait grand conscience de se 
mêler de guérir les Barbares qui voulaient tuer 
les Grecs, et de bien servir, par son art à lui, qui 
entreprenait d'asservir la Grèce. La lettre qu'il 
lui envoya se voit encore aujourd'hui parmi ses 
autres œuvres, et témoignera pour jamais de son 
bon cœur et de sa noble nature. Or, est-il donc 
certain qu'avec la liberté se perd tout en un coup 
la vaillance. Les gens sujets n'ont point d'allé- 
gresse au combat ni d'âpreté : ils vont au danger 
quasi comme attachés et tous engourdis, par 
manière d'acquit, et ne sentent point bouillir 
dans leur cœur l'ardeur de la franchise qui fait 
mépriser le péril et donne envie d'achapter, par 
une belle mort entre ses compagnons, l'honneur 
et la gloire. Entre les gens libres, c'est à l'envi 
à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, 
chacun pour soi, ils s'attardent d'avoir tous leur 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 79 

part au mal de la défaite ou au bien de la victoire ; 
mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, 
ils perdent aussi en toutes autres choses la viva- 
cité, et ont le cœur bas et mol et incapable de 
toutes choses grandes. Les tyrans connaissent 
bien cela, et, voyant qu'ils prennent ce pli, 
pour les faire mieux avachir, encore ils aident-ils. 
Xénophon, historien grave et du premier rang 
entre les Grecs, a fait un livre auquel il fait parler 
Simonide avec Hiéron, t^'ran de Syracuse, des 
misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes 
et graves remontrances, et qui ont aussi bonne 
grâce, à mon avis, qu'il est possible. Que plût 
à Dieu que les tyrans qui ont jamais été l'eussent 
mis devant les yeux et s'en fussent servi de mi- 
roir ! Je ne puis pas croire qu'ils n'eussent reconnu 
leurs verrues et eu quelque honte de leurs taches. 
En ce traité il conte la peine en quoi sont les 
tyrans, qui sont contraints, faisant mal à tous, se 
craindre de tous. Entre autres choses, il dit cela, 
. que les mauvais rois se servent d'étrangers à la 
guerre et les soudoient, ne s'osant fier de mettre 
à leurs gens, à qui ils ont fait tort, les armes en 
main. (Il y a bien eu de bons rois qui ont eu à 
leur solde des nations étrangères, comme les 
Français mêmes, et plus encore d'autrefois 
qu'aujourd'hui, mais à une autre intention, 
pour garder des leurs, n'estimant rien le dommage 



k 



8o DISCOURSDE 

de l'argent pour épargner les hommes. C'est ce 
que disait Scipion, ce crois-je, le grand Afri- 
cain, qu'il aimerait mieux avoir sauvé un citoyen 
que défait cent ennemis.) Mais, certes, cela est 
bien assuré, que le tyran ne pense jamais que la 
puissance lui soit assurée, sinon quand il est 
venu à ce point qu'il n'a sous lui homme qui 
vaille : donc à bon droit lui dire on cela, que 
Thrason en Térence se vante avoir reproché au 
maître des éléphants : 

Pour cela si brave vous êtes 
Que vous avez charge des bêtes. 

, Mais cette ruse de tyrans d'abêtir leurs sujets 
ne se peut pas connaître plus clairement que 
Cyrus fit envers les Lydiens, après qu'il se fut 
emparé de Sardis, la maîtresse ville de Lydie, 
et qu'il eut pris à merci Crésus, ce tant riche roi, 
et l'eut amené quand et soi : on lui apporta nou- 
velles que les Sardains s'étaient révoltés ; il les 
eut bientôt réduits sous sa main ; mais, ne voulant 
pas ni mettre à sac une tant belle ville, ni être 
toujours en peine d'y tenir une armée pour la 
garder, il s'avisa d'un grand expédient pour s'en 
assurer : il y établit des bordeaux, des tavernes et 
jeux publics, et fit publier une ordonnance que 
les habitants eussent à en faire état. Il se trouva si 
bien de cette garnison que jamais depuis contre 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 8l 

les Lydiens il ne fallut tirer un coup d'épée. 
Ces pauvres et misérables gens s'amusèrent à 
inventer toutes sortes de jeux, si bien que les 
Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appe- 
lons passe-temps^ ils l'appellent ludi, comme s'ils 
voulaient dire Lydi. Tous les tyrans n'ont pas 
ainsi déclarés exprès qu'ils voulsissent efFéminer 
leurs gens ; mais, pour vrai, ce que celui ordonna 
formellement et en effet, sous main ils l'ont 
pourchassé la plupart. A la vérité, c'est le natu- 
rel du mérite populaire, duquel le nombre est 
toujours plus grand dedans les villes, qu'il est 
soupçonneux à l'endroit de celui qui l'aime, et 
simple envers celui qui le trompe. Ne pensez 
pas qu'il y ait nul oiseau qui se prenne mieux 
à la pipée, ni poisson aucun qui, pour la frian- 
dise du ver, s'accroche plus tôt dans le haim 
que tous les peuples s'allèchent vitement à la 
servitude, par la moindre plume qu'on leur passe, 
comme l'on dit, devant la bouche ; et c'est chose 
merveilleuse qu'ils se laissent aller ainsi tôt, 
mais seulement qu'on les chatouille. Les théâtres, 
les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, 
les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et 
autres telles drogueries, c'étaient aux peuples 
anciens les appâts de la servitude, le prix de leur 
liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, 
cette pratique, ces alléchements avaient les an- 



82 DISCOURSDE 

ciens tyrans, pour endormir leurs sujets sous le 
joug. Ainsi les peuples, assotis, trouvent beaux 
ces passe-temps, amusés d'un vain plaisir, qui 
leur passait devant les yeux, s'accoutumaient 
à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les 
petits enfants qui, pour voir les luisantes images 
des livres enluminés, apprennent à lire. Les 
Romains tyrans s'avisèrent encore d'un autre 
point : de festoyer souvent les dizaines publiques, 
abusant cette canaille comme il fallait, qui se 
laisse aller, plus qu'à toute autre chose, au plaisir 
de la bouche : le plus avisé et entendu d'entre eux 
n'eut pas quitté son esculée de soupe pour re- 
couvrer la liberté de la république de Platon. 
Les tyrans faisaient largesse d'un quart de blé, 
d'un sestier de vin et d'un sesterce ; et lors 
c'était pitié d'ouïr crier : Vive le roi ! Les lour- 
dauds ne s'avisaient pas qu'ils ne faisaient que 
recouvrer une partie du leur, et que cela même 
qu'ils recouvraient, le tyran ne leur eut pu donner, 
si devant il ne l'avait ôté à eux-mêmes. Tel eut 
amassé aujourd'hui le sesterce, et se fut gorgé 
au festin public, bénissant Tibère et Néron, 
et leur belle libéralité qui, le lendemain, étant 
contiaint d'abandonner ses biens à leur avarice, 
ses enfants à la luxure, son sang même à la cruauté 
de ces magnifiques empereurs, ne disait mot, 
non plus qu'une pierre, ne remuait non plus 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 83 

qu'une souche (^). Toujours le populaire a eu 
cela : il est, au plaisir qu'il ne peut honnêtement 
recevoir, tout ouvert et dissolu, et, au tort et à la 
douleur qu'il ne peut honnêtement souffrir, 
insensible. Je ne vois pas maintenant personne 
qui, oyant parler de Néron, ne tremble même 
au surnom de ce vdlain monstre, de cette ordeet 
sale peste du monde ; et toutefois, de celui-là, 
de ce boutefeu, de ce bourreau, de cette bête 
sauvage, on peut bien dire qu'après sa mort, 
aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain 
en reçut tel déplaisir, se souvenant de ses jeux 
et de ses festins, qu'il fut sur le point d'en porter 
le deuil ; ainsi l'a écrit Corneille Tacite, auteur 
bon et grave, et l'un des plus certains. Ce qu'on 
ne trouvera pas étrange, vu que ce peuple là 
même avait fait auparavant à la mort de Jules 
César, qui donna congé aux lois et à la liberté, 
auquel personnage il n'y eut, ce me semble, 
rien qui vaille, car son humanité même, que l'on 
prêche tant, fut plus dommageable que la cruauté 
du plus sauvage tyran qui fut oncques, pour ce 
qu'à la vérité ce fut cette sienne venimeuse dou- 
ceur qui, envers le peuple romain, sucra la ser- 
. vitude ; mais, après sa mort, ce peuple-là, qui 
avait encore en la bouche ses banquets et en 
l'esprit la souvenance de ses prodigalités, pour lui 
faire ses honneurs et le mettre en cendre, amon- 

L.V BOÉTIE 6 



84 DISCOURSDE 

celait à l'envi les bancs de la place, et puis lui 
éleva une colonne, comme au Père du peuple 
(ainsi le portait le chapiteau), et lui fit plus d'hon- 
neur, tout mort qu'il était, qu'il n'en devait faire 
par droit à homme du monde, si ce n'était par 
aventure à ceux qui l'avaient tué. Ils n'oublièrent 
pas aussi cela, les empereurs romains, de prendre 
communément le titre de tribun du peuple, 
tant pour que ce que cet office était tenu pour 
saint et sacré qu'aussi il était établi pour la défense 
et protection du peuple, et sous la faveur de l'État. 
Par ce moyen, ils s'assuraient que le peuple se 
fierait plus d'eux, comme s'il devait en ouïr 
le nom, et non pas sentir les effets au contraire. 
Aujourd'hui ne font pas beaucoup mieux ceux 
qui ne font guère mal aucun, même de consé- 
quence, qu'ils ne passent devant quelque joli 
propos du bien public et soulagement commun : 
car tu sais bien, ô Longa, le formulaire, duquel en 
quelques endroits ils pourraient user assez fine- 
ment ; mais, à la plupart, certes, il n'y peut avoir 
de finesse là où il y a tant d'impudence. Les rois 
d'Assyrie, et encore après eux ceux de Méde, 
ne se présentaient en public que le plus tard 
qu'ils pouvaient, pour mettre en doute ce popu- 
las s'ils étaient en quelque chose plus qu'hommes, 
et laisser en cette rêverie les gens qui font volon- 
tiers les Imaginatifs aux choses desquelles ils ne 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 85 

peuvent juger de vue. Ainsi tant de nations, qui 
furent assez longtemps sous cet empire assyrien, 
avec ce mystère s'accoutumaient à servir et ser- 
vaient plus volontiers, pour ne savoir pas quel 
maître ils avaient, ni à grand 'peine s'ils en avaient, 
et craignaient tous, à crédit, un que personne 
jamais n'avait vu. Les premiers rois d'Egypte 
ne se montraient guère, qu'ils ne portassent 
tantôt un chat, tantôt une branche, tantôt du 
feu sur la tête ; et, ce faisant, par l'étrangeté de la 
chose ils donnaient à leurs sujets quelque révé- 
rence et admiration, où, aux gens qui n'eussent 
été trop sots ou trop asservis, ils n'eussent 
apprêté, ce m'est avis, sinon passe-temps et risée. 
C'est pitié d'ouïr parler de combien de choses 
les tyrans du temps passé faisaient leur profit 
pour fonder leur tyrannie ; de combien de pe- 
tits moyens ils se servaient, ayant de tout temps 
trouvé ce populas fait à leur poste, auquel il ne 
savait si mal tendre filet qu'ils n'y vinssent prendre 
lequel ils ont toujours trompé à si bon marché 
qu'ils ne l'assujettissaient jamais tant que lors- 
qu'ils s'en moquaient le plus. 

Que dirai-je d'une autre belle bourde que les 
peuples anciens prindrent pour argent comp- 
tant? Ils crurent fermement que le gros doigt 
de Pyrrhe, roi des Épirotes, faisait miracles et 
guérissait les malades de la rate ; ils enrichirent 



86 DISCOURSDE 

encore mieux le conte, que ce doigt, après qu'on 
eut brûlé tout le corps mort, s'était trouvé entre 
les cendres, s 'étant sauvé, malgré le feu. Toute- 
fois ainsi le peuple sot fait lui-même les men- 
songes, pour puis après les croire. Prou de gens 
l'ont ainsi écrit, mais de façon qu'il est bel à voir 
qu'ils ont amassé cela des bruits de ville et du 
vain parler du populas. Vespasien, revenant 
d'Assyrie et passant à Alexandrie pour aller à 
Rome, s'emparer de l'empire, fit merveilles : 
il addressait les boiteux, il rendait clairvoyants 
les aveugles, et tout plein d'autres belles choses 
auxquelles qui ne pouvait voir la faute qu'il y 
avait, il était à mon avis plus aveugle que ceux 
qu'il guérissait. Les tyrans même trouvaient 
bien étrange que les hommes pussent endurer 
un homme leur faisant mal ; ils voulaient fort 
se mettre la religion devant pour gardecorps, et, 
s'il était possible, emprunter quelque échantillon 
de la divinité pour le maintien de leur méchante 
vie. Donc Salmonée, si l'on croit à la sibylle de 
Virgile en son enfer, pour s'être ainsi moquée 
des gens et avoir voulu faire du Jupiter, en rend 
maintenant compte, et elle le vit en l'arrière-enfer. 

Souffrant cruels tourments, pour vouloir imiter 

Les tonnerres du ciel, et feux de Jupiter, 

Dessus quatre coursiers, celui allait, branlant, 

Haut monté, dans son poing un grand flambeau brillant. 

Par les peuples grégeois et dans le plein marché, 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 87 

Dans la ville d'ÉIide haut il avait marché 

Et faisant sa bravade ainsi entreprenait 

Sur l'honneur qui, sans plus, aux dieux appartenait. 

L'insensé, qui l'orage et foudre inimitable 

Contrefaisait, d'airain, et d'un cours effroyable 

De chevaux cornepicds, le Père tout puissant ; 

Lequel, bientôt après, ce grand mal punissant. 

Lança, non un flambeau, non pas une lumière 

D'une torche de cire, avecque sa fumièrc, 

Et de ce rude coup d'une horrible tempête, 

Il le porta à bas, les pieds par-dessus tête (i). 

Si celui qui ne faisait que le sot est à cette 
heure bien traité là-bas, je crois que ceux qui 
ont abusé de la religion, pour être méchants, 
s'y trouvent encore à meilleures enseignes. 

Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi 
de tel, des crapauds, des fleurs de Us, l'ampoule et 
l'oriflamme. Ce que de ma part, comment qu'il en 
soit, je ne veux pas mécroire, puisque nous 
ni nos ancêtres n'avons eu jusqu'ici aucune oc- 
casion de l'avoir mécru, ayant toujours eu des 
rois si bons en la paix et si vaillants en la guerre, 
qu'encore qu'ils naissent rois, il semble qu'ils 
ont été non pas faits comme les autres par la 
nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, 
avant que naître, pour le gouvernement et la 
conservation de ce royaume ; et encore, quand 
cela n'y serait pas, si ne voudrais-je pas pour cela 
entrer en lice pour débattre la vérité de nos his- 
toires, ni les éplucker si privément, pour ne 
tollir ce bel ébat, où se pourra fort escrimer notre 



DISCOURS DE 



poésie française, maintenant non pas. accoutrée, 
mais, comme il semble, faite toute à neuf par 
notre Ronsard, notre Baïf, notre du Bellay, qui 
en cela avancent bien tant notre langue, que j'ose 
espérer que bientôt les Grecs ni les Latins 
n'auront guère, pour ce regard, devant nous, 
sinon, possible, le droit d'aînesse. Et certes je 
ferais grand tort à notre rime, car j'use volontiers 
de ce mot, et il ne me déplaît point pour ce qu'en- 
core que plusieurs l'eussent rendue mécanique, 
toutefois je vois assez de gens qui sont à même 
pour la rennoblir et lui rendre son premier hon- 
neur ; mais je lui ferais, dis-je, grand tort de lui 
ôter maintenant ces beaux contes du roi Clovis, 
auxquels déjà je vois, ce me semble, combien 
plaisamment, combien à son aise s'y égayera la 
veine de notre Ronsard, en sa Franciade (^). J'en- 
tends la portée, je connais l'esprit aigu, je sais la 
grâce de l'homme : il fera ses besognes de l'ori- 
flamb aussi bien que les Romains de leurs an- 
cilles 

et les boucliers du ciel en bas jettes, 

ce dit Virgile ; il ménagera notre ampoule aussi 
bien que les Athéniens le panier d'Erichtone (^) ; il 
fera parler de nos armes aussi bien qu'eux de leur 
olive qu'ils maintiennent être encore en la tour 
de Minerve. Certes je serais outrageux de vou- 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 89 

loir démentir nos livres et de courir ainsi sur les 
erres de nos poètes. Mais pour retourner d'où, 
je ne sais comment, j'avais détourné le fil de 
mon propos, il n'a jamais été que les tyrans, 
pour s'assurer, ne se soient efforcés d'accoutu- 
mer le peuple envers eux, non seulement à 
obéissance et servitude, mais encore à dévotion. 
Donc ce que j'ai dit jusques ici, qui apprend les 
gens à servir plus volontiers, ne sert guère aux 
t}Tans que pour le menu et grossier peuple. 

JVIais maintenant je viens à un point, lequel est 
à mon avis le ressort et le secret de la domination, 
le soutien et fondement de la tyrannie. Qui pense 
que les hallebardes, les gardes et l'assiette du guet 
garde les tyrans, à mon jugement se trompe 
fort ; et s'en aident-ils, comme je crois, plus pour 
la formalité et épouvantail que pour fiance qu'ils 
y aient. Les archers gardent d'entrer au palais les 
mal habillés qui n'ont nul moyen, non pas les bien 
armés qui peuvent faire quelque entreprise (^). 
Certes, des empereurs romains il est aisé à compter 
qu'il n'y en a pas eu tant qui aient échappé 
quelque danger par le secours de leurs gardes, 
comme de ceux qui ont été tués par leurs archers 
mêmes. Ce ne sont pas les bandes des gens à 
cheval, ce ne sont pas les compagnies des gens de 
pied, ce ne sont pas les armes qui défendent le 
tyran. On ne le croira pas du premier coup, 



90 DISCOURSDE 

mais certes il est vrai : ce sont toujours quatre 
ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou 
cinq qui tiennent tout le pays en servage. Tou- 
jours il a été que cinq ou six ont eu l'oreille du 
tyran, et s'y sont approchés d'eux-mêmes, ou bien 
ont été appelés par lui, pour être les complices 
de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, 
les maquereaux de ses voluptés, et communs 
aux biens de ses pilleries. Ces six adressent si 
bien leur chef, qu'il faut, pour la société, qu'il 
soit méchant, non pas seulement par ses méchan- 
cetés, mais encore des leurs. Ces six ont six cents 
qui profitent sous eux, et font de leurs six cents 
ce que les six font au tyran. Ces six cents en 
tiennent sous eux six mille, qu'ils ont élevé en 
état, auxquels ils font donner ou le gouvernement 
des provinces, ou le maniement des deniers, 
afin qu'ils tiennent la main à leur avarice et 
cruauté et qu'ils l'exécutent quand il sera temps, 
et fassent tant de maux d'ailleurs qu'ils ne 
puissent durer que sous leur ombre, ni s'exempter 
que par leur moyen des lois et de la peine. 
Grande est la suite qui vient après cela, et qui 
voudra s'amuser à dévider ce filet, il verra que, 
non pas les six mille, mais les cent mille, mais les 
millions, par cette corde, se tiennent au tyran, 
s'aident d'icelle comme, en Homère, Jupiter qui 
se vante, s'il tire la chaîne, d'emmener vers soi 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 9I 

tous les dieux. De là venait la crue du Sénat 
sous Jules, l'établissement de nouveaux États, 
érection d'offices ; non pas certes à le bien prendre, 
réformation de la justice, mais nouveaux soutiens 
de la tyrannie. En somme que l'on en vient 
là, par les faveurs ou sous-faveurs, les gains ou 
regains qu'on a avec les tyrans, qu'il se trouve 
enfin quasi autant de gens auxquels la tyrannie 
semble être profitable, comme de ceux à qui la 
liberté serait agréable. Tout ainsi que les méde- 
cins disent qu'en notre corps, s'il y a quelque 
chose de gâté, dès lors qu'en autre endroit il 
s'y bouge rien, il se vient aussitôt rendre vers 
cette partie véreuse : pareillement, dès lors 
qu'un roi s'est déclaré tyran, tout le mauvais, 
toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de 
larroneaux et essorillés, qui ne peuvent guère 
en une république faire mal ni bien, mais ceux 
qui sont tâchés d'une ardente ambition et d'une 
notable avarice, s'amassent autour de lui et le 
soutiennent pour avoir part au butin, et être, 
sous le grand tyran, tyranneaux eux-mêmes. 
Ainsi font les grands voleurs et les fameux cor- 
saires : les uns découvrent le pays, les autres 
chevalent les voyageurs ; les uns sont en embûche, 
les autres au guet ; les autres massacrent, les 
autres dépouillent, et encore qu'il y ait entre 
eux des prééminences, et que les uns ne soient 



92 DISCOURSDE 

que valets, les autres chefs de l'assemblée, si n'y 
en a-il à la fin pas un qui ne se sente sinon du 
principal butin, au moins de la recherche. 
On dit bien que les pirates siciliens ne s'assem- 
blèrent pas seulement en si grand nombre, qu'il 
fallut envoyer contre eux Pompée le grand ; 
mais encore tirèrent à leur alliance plusieurs 
belles villes et grandes cités aux havres desquelles 
ils se mettaient en sûreté, revenant des courses, 
et pour récompense, leur baillaient quelque 
profit du recélement de leur pillage. 
. Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par 
le moyen des autres, et est gardé par ceux des- 
quels, s'ils valaient rien, il se devrait garder ; 
et, comme on dit, pour fendre du bois il fait 
des coins du bois même. Voilà ses archers, voilà 
ses gardes, voilà ses hallebardiers ; non pas 
qu'eux-mêmes ne souffrent quelquefois de lui, 
mais ces perdus et abandonnés de Dieu et des 
hommes sont contents d'endurer du mal pour 
en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais 
à ceux qui en endurent comme eux, et qui n'en 
peuvent mais. Toutefois, voyant ces gens-là, qui 
nacquetent (^) le tyran pour faire leurs besognes 
de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me 
prend souvent ébahissement de leur méchanceté, 
et quelquefois pitié de leur sottise : car, à dire 
vrai, qu'est-ce autre chose de s'approcher du 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 93 

tyran que se tirer plus arrière de sa liberté, et 
par manière de dire serrer à deux mains et em- 
brasser la servitude ? Qu'ils mettent un petit 
à part leur ambition et qu'ils se déchargent un 
peu de leur avarice, et puis qu'ils se regardent 
eux-mêmes et qu'ils se recormaissent, tt ils 
verront clairement que les villageois, les paysans, 
lesquels tant qu'ils peuvent ils foulent aux 
pieds, et en font pis que de forçats ou esclaves, 
ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, 
sont toutefois, au prix d'eux, fortunés et aucune- 
ment libres. Le laboureur et l'artisan, pour tant 
qu'ils soient asservis, en sont quittes en faisant 
ce qu'ils ont dit ; mais le tyran voit les autres 
qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa 
faveur : il ne faut pas seulement qu'ils fassent 
ce qu'il dit, mais qu'ils pensent ce qu'il veut, 
et souvent, pour lui satisfaire, qu'Us préviennent 
encore ses pensées. Ce n'est pas tout à eux que 
de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut 
qu'ils se rompent, qu'ils se tourmentent, qu'ils 
se tuent à travailler en ses affaires et puis qu'ils 
se plaisent de son plaisir, qu'ils laissent leur goût 
pour le sien, qu'ils forcent leur complexion» 
qu'ils dépouillent leur naturel ; il faut qu'ils 
se prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses 
signes et à ses yeux ; qu'ils n'aient ni œU, ni pied, 
ni main, que tout ne soit au guet pour épier ses 



94 DISCOURSDE 

volontés et pour découvrir ses pensées. Cela 
est-ce vivre heureusement ? cela s'app2lle-il 
vivre ? est-il au monde rien moins supportable 
que cela, je ne dis pas à un homme de cœur, 
je ne dis pas à un bien né, mais seulement à 
un qui ait le sens commun, ou, sans plus, la 
face d'homme ? Quelle condition est plus misé- 
rable que de vivre ainsi, qu'on n'aie rien à soi, 
tenant d'autrui son aise, sa liberté, son corps 
et sa vie ? 

Mais ils veulent servir pour avoir des biens : 
comme s'ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, 
puisqu'ils ne peuvent pas dire de soi qu'ils soient 
à eux-mêmes ; et comme si aucun pouvait avoir 
rien de propre sous un tyran, ils veulent faire 
que les biens soient à eux, et ne se souviennent 
pas que ce sont eux qui lui donnent la force 
pour ôter tout à tous, et ne laisser rien qu'on 
puisse dire être à personne. Ils voient que rien 
ne rend les hommes sujets à sa cruauté que les 
biens ; qu'il n'y a aucun crime envers lui digne 
de mort que le dequoi ; qu'il n'?ime que les ri- 
chesses et ne défait que les riches, et ils se viennent 
présenter, comme devant le boucher, pour s'y 
offrir ainsi pleins et refaits et lui en faire envie. 
Ses favoris ne se doivent pas tant souvenir de 
ceux qui ont gagné autour des tyrans beaucoup 
de biens comme de ceux qui, ayant quelque temps 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 95 

amassé, puis après y ont perdu et les biens et 
les \'ies ; il ne leur doit pas tant venir en l'esprit 
combien d'autres y ont gagné de richesses, 
mais combien peu de ceux-là les ont gardées. 
Qu'on découvre toutes les anciennes histoires, 
qu'on regarde celles de notre souvenance, et 
on verra tout à plein combien est grand le nombre 
de ceux qui, ayant gagné par mauvais moyens 
l'oreille des princes, ayant ou employé leur 
mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la fin 
par ceux-là mêmes ont été anéantis et autant 
qu'ils y avaient trouvé de facilité pour les élever, 
autant y ont-ils connu puis après d'inconstance 
pour les abattre. Certainement en si grand nombre 
de gens qui se sont trouvés jamais près de tant 
de mauvais rois, il en a été peu, ou comme point, 
qui n'aient essayé quelquefois en eux-mêmes 
la cruauté du tyran qu'ils avaient devant attisée 
contre les autres : le plus souvent s'étant enrichis, 
sous l'ombre de sa faveur, des dépouilles d 'au- 
trui, ils l'ont à la fin eux-mêmes enrichi de leurs 
dépouilles. 

Les gens de bien mêmes, si toutefois il s'en 
trouve quelqu'un aimé du tyran, tant soient-ils 
avant en sa grâce, tant reluise en eux la vertu 
et intégrité, qui voire aux plus méchants donne 
quelque révérence de soi quand on la voit de 
près, mais les gens de bien, dis-je, n'y sauraient 



96 DISCOURSDE 

durer, et faut qu'ils se sentent du mal commun, 
et qu'à leurs dépens ils éprouvent la tyrannie. 
Un Sénèque, un Burre, un Trasée, cette terne 
de gens de bien, desquels même les deux leur 
mâle fortune approcha du tyran et leur mit en 
main le maniement de ses affaires, tous deux 
estimés de lui, tous deux chéris, et encore l'un 
l'avait nourri et avait pour gages de son amitié 
la nourriture de son enfance ; mais ces trois-là 
sont suffisants témoins par leur cruelle mort, 
combien il y a peu d'assurance en la faveur 
d'un mauvais maître ; et, à la vérité, quelle amitié 
peut-on espérer de celui qui a bien le cœur si 
dur que d'haïr son royaume, qui ne fait que lui 
obéir, et lequel, pour ne se savoir pas encore 
aimer, s'appauvrit lui-même et détruit son 
empire ? 

Or, si l'on veut dire que ceuix-là pour avoir 
bien vécu sont tombés en ces inconvénients, 
qu'on regarde hardiment autour de celui-là 
même, et on verra que ceux qui vindrent en sa 
grâce et s'y maintindrent par mauvais moyens 
ne furent pas de plus longue durée. Qui a ouï 
parler d'amour si abandonnée, d'affection si 
opiniâtre ? qui a jamais lu d'homme si obstiné- 
ment acharné envers femme que celui-là envers 
Popée ? Or, fut-elle après empoisonnée par lui- 
même. Agrippine, sa mère, avait tué son mari 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 97 

Claude, pour lui faire place à l'empire ; pour 
l'obliger, elle n'avait jamais fait difficulté de rien 
faire ni de souffrir : donc son fils même, son 
nourrisson, son empereur fait de sa main, après 
l'avoir souvent faillie, enfin lui ôta la vie; 
il n'y eut lors personne qui ne dit qu'elle avait 
trop bien mérité cette punition, si c'eut été par 
les mains de tout autre que de celui à qui elle 
l'avait baillée. Qui fut onc plus aisé à manier, 
plus simple, pour le dire mieux, plus vrai niais 
que Claude l'empereur? Qui fut onc plus coiffé 
que femme que lui de Messaline ? Il la mit enfin 
entre les mains du bourreau. La simplesse 
demeure toujours aux tyrans, s'ils en ont, à ne 
savoir bien faire, mais je ne sais comment à la 
fin, pour user de cruauté, même envers ceux qui 
leur sont près, si peu qu'ils ont d'esprit, cela 
même s'éveille. Assez commun est le beau mot 
de cet autre qui, voyant là gorge de sa femme 
découverte, laquelle il aimait le plus, et sans la- 
quelle il semblait qu'il n'eut su vivre, il la caressa 
de cette belle parole : « Ce beau col sera tantôt 
coupé, si je le commande. » Voilà pourquoi la 
■ plupart des tyrans anciens étaient communément 
tués par leurs plus favoris, qui, ayant connu la 
nature de la tyrannie, ne se pouvaient tant 
assurer de la volonté du tyran comme ils se dé- 
fiaient de sa puissance. Ainsi fut tué Doraitien 



98 DISCOURSDE 

par Etienne, Commode par une de ses amies 
mêmes, Antonin par Macrin, et de même quasi 
tous les autres (^). 

C'est cela que certainement le tyran n'est 
jamais aimé ni n'aime. L'amitié, c'est un nom 
sacré, c'est une chose sainte ; elle ne se met ja- 
mais qu'entre gens de bien, et ne se prend que 
par une mutuelle estime ; elle s'entretient non 
tant par bienfaits que par la bonne vie. Ce qui 
rend un ami assuré de l'autre, c'est la connais- 
sance qu'il a de son intégrité : les répondants 
qu'il en a, c'est son bon naturel, la foi et la cons- 
tance. Il n'y peut avoir d'amitié là où est la cruauté, 
là où est la déloyauté, là où est l'injustice ; et 
entre les méchants, quand ils s'assemblent, 
c'est un complot, non pas une compagnie ; 
ils ne s 'entraiment pas, mais ils s 'entrecraignent ; 
ils ne sont pas amis, mais ils sont complices. 

Or, quand bien cela n'empêcherait point, 
encore serait-il malaisé de trouver en un tyran 
un amour assuré, parce qu'étant au-dessus de 
tous, et n'ayant point de compagnon, il est déjà 
au delà des bornes de l'amitié, qui a son vrai 
gibier en l'équalité, qui ne veut jamais clocher, 
ainsi est toujours égale. Voilà pourquoi il y a 
bien entre les voleurs (ce dit-on) quelque foi 
au par.tage du butin, pour ce qu'ils sont pairs 
et compagnons, et s'ils ne s 'entrai ment, au moins 



I 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE 99 

ils S 'entrecraignent et ne veulent pas, en se désu- 
nissant, rendre leur force moindre ; mais du 
tjTan, ceux qui sont ses favoris n'en peuvent 
avoir jamais aucune assurance, de tant qu'il a 
appris d'eux-mêmes qu'il peut tout, et qu'il 
n'y a droit ni devoir aucun qui l'oblige, faisant 
son état de compter sa volonté pour raison, 
et n'avoir compagnon aucun, mais d'être de tous 
maître. Donc n'est-ce pas grande pitié que, 
voyant tant d'exemples apparents, voyant le 
danger si présent, personne ne se veuille faire 
sage aux dépens d'autnii, et que, de tant de gens 
s'approchant si volontiers des tjrans, qu'il n'y 
pas un qui ait l'avisement et la hardiesse de leur 
dire ce que dit, comme porte le conte, le renard 
au lion qui faisait le malade : « Je t'irais voir en 
ta tanière ; mais je vois bien assez de traces de 
bêtes qui vont en avant vers toi, mais qui re- 
viennent en arrière je n'en vois pas une. » 

Ces misérables voient reluire les trésors du 
tyran et regardent tout ébahis les rayons de sa 
braveté ; et, alléchés de cette clarté, ils s'appro- 
chent, et ne voient pas qu'ils se mettent dans la 
flamme qui ne peut faillir de les consommer : 
ainsi le satyre indiscret (comme disent les fables 
anciennes), voyant éclairer le feu trouvé par 
Prométhée, le trouva si beau qu'il l'alla baiser 
et se brûla ; ainsi le papillon qui, espérant jouir 

LA BOÉTIE 7 



100 DISCOURS DE 

de quelque plaisir, se met dans le feu, pour ce 
qu'il reluit, il éprouve l'autre vertu, celle qui 
brûle, comme dit le poète toscan (^). Mais encore, 
mettons que ces mignons échappent les mains 
de celui qu'ils servent, ils ne se sauvent jamais 
du roi qui vient après : s'il est bon, il faut rendre 
compte et reconnaître au moins lors la raison ; 
s'il est mauvais et pareil à leur maître, il ne sera 
pas qu'il n'ait aussi bien ses favoris, lesquels 
aucunement ne sont pas contents d'avoir à leur 
tour la place des autres, s'ils n'ont encore le 
plus souvent et les biens et les vies. Se peut-il 
donc faire qu'il se trouve aucun qui, en si grand 
péril et avec si peu d'assurance, veuille prendre 
cette malheureuse place, de servir en si grande 
peine un si dangereux maître ? Quelle peine, 
quel martyre est-ce, vrai Dieu ? Être nuit et jour 
après pour songer de plaire à un, et néanmoins 
se craindre de lui plus que d'homme du monde ; 
avoir toujours l'œil au guet, l'oreille aux écoutes, 
pour épier d'où viendra le coup, pour découvrir 
les embûches, pour sentir la ruine de ses com- 
pagnons, pour aviser qui le trahit, rire à chacun 
et néanmoins se craindre de tous, n'avoir aucun 
ni ennemi ouvert ni ami assuré ; ayant toujours le 
visage riant et le cœur transi, ne pouvoir être 
joyeux, et n'oser être triste ! 

Mais c'est plaisir de considérer qu'est-ce qui 



LA SERVITUDE VOLONTAIRE lOI 

leur revient de ce grand tourment, et le bien 
qu'ils peuvent attendre de leur peine de leur 
misérable vie. Volontiers le peuple, du mal qu'il 
souflEre, n'en accuse point le tyran, mais ceux 
qui le gouvernent : ceux-là, les peuples, les na- 
tions, tout le monde à l'envi, jusqu'aux paysans, 
jusqu'aux laboureurs, ils savent leur nom, ils 
déchiffrent leurs vices, ils amassent sur eux 
mille outrages, mille vilenies, mille maudissons ; 
toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre 
ceux-là ; tous les malheurs, toutes les pestes, 
toutes leurs famines, ils les leur reprochent ; 
et si quelquefois ils leur font par apparence 
quelque honneur lors même qu'ils les mau- 
gréent en leur cœur, et les ont en horreur plus 
étrange que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, 
voilà l'honneur qu'ils reçoivent de leur service 
â–  envers les gens, desquels, quand chacun aurait 
une pièce de leur corps, ils ne seraient pas encore, 
ce leur semble, assez satisfaits ni à-demi saoulés 
de leur peine ; mais certes, encore après qu'ils 
sont morts, ceux qui viennent après ne sont 
jamais si paresseux que le nom de ces mange- 
peuples ne soit noirci de l'encre de mille plumes, 
et leur réputation déchirée dans mille livres, 
et les os mêmes, par manière de dire, traînés 
par la postérité, les punissant, encore après leur 
mort, de leur méchante vie (^). 



I02 LA SERVITUDE VOLONTAIRE 

Apprenons donc quelquefois, apprenons à 
bien faire ; levons les yeux vers le ciel, ou pour 
notre honneur, ou pour l'amour même de la vertu, 
ou certes, à parler à bon escient, pour l'amour 
et honneur de Dieu tout-puissant, qui est assuré 
témoin de nos faits et juste juge de nos fautes. 
De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, 
puisqu'il n'est rien si contraire à Dieu, tout 
libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu'il 
réserve là-bas à part pour les tyrans et leurs 
complices quelque peine particulière {^). 




MÉMOIRE INÉDIT 

TOUCHANT L'ÉDIT DE JANVIER 1562 



LE SUJET de la délibération est la pacifi- 
cation des troubles. Il faut donc entendre 
premièrement en quel état est à présent 
le mal que l'on veut guérir ; après, reconnaître 
l'origine et la source pour savoir comment il est 
né, comme il s'est nourri et a pris accroissement. 
Si on doit trouver quelque remède, il se verra 
plus à clair, après avoir considéré ces deux choses. 
Tout le mal est la diversité de religion, qui a 
passé si avant, qu'un même peuple, vivant sous 
même prince, s'est clairement divisé en deux 
parts, et ne faut douter que ceux d'un côté 
n'estiment leurs adversaires ceux qui sont de 
l'autre. Non seulement les opinions sont diffé- 
rentes, mais déjà ont diverses églises, divers chefs, 
contraires observations, divers ordres, contraire 
police en religion : bref, pour ce regard, aucune- 
ment deux diverses républiques opposées de 
front l'une à l'autre. 

De ce mal en sortent deux autres : l'un est 



104 MÉMOIRE TOUCHANT 

une haine et malveillance quasi universelle 
entre les sujets du Roi, laquelle en quelques 
endroits se nourrit plus secrètement, en autres se 
déclare plus ouvertement, mais partout elle 
produit assez de tristes effets. 

L'autre est que peu à peu le peuple s'accou- 
tume à une irrévérence envers le magistrat, et, 
avec le temps, apprend à désobéir volontiers, et 
se laisse mener aux appâts de la liberté, ou plutôt 
licence, qui est la plus douce et friande poison 
du monde. Cela se fait pour ce que le populaire, 
ayant connu qu'il n'est tenu d'obéir à son prince 
naturel en ce qui concerne la religion, fait mal 
son profit de cette règle, qui, de soi, n'est point 
mauvaise, et en tire une fausse conséquence 
qu'il ne faut obéir aux supérieurs qu'aux choses 
bonnes d'elles-mêmes, et après s'attribue le 
jugement de ce qui est bon ou mauvais, et enfin 
se rend à cela de n'avoir autre loi que sa cons- 
cience, c'est-à-dire, en la plus grande part, 
la persuation de leur esprit et leurs fantaisies, 
et quelquefois tout ce qu'ils veulent ; car comme 
il n'est rien plus juste ni plus conforme aux loix 
que la conscience d'un homme religieux, et crai- 
gnant Dieu, et pourvu de probité et de prudence, 
ainsi il n'est rien plus fol, plus vain et plus mons- 
trueux que la conscience et superstition de la 
multitude indiscrète. 



l'édit de janvier 1562 105 

La désobéissance au magistrat vient aussi 
d'ailleurs. C'est que ceux des deux religions voient 
entre les officiers de la Justice aucunes mutuelle- 
ment contraires à leurs opinions, et leur veulent 
encore plus de mal pour cette occasion qu'ils ne 
font aux privés, même ceux de la nouvelle Église, 
tant pour la crainte qu'ils ont de la Justice 
pour l'avenir, voyant le Roi ne vivre pas à leur 
façon, qu'aussi pour la souvenance qu'ils ont de 
la rigueur des jugements donnés au temps des 
autres rois contre ceux qui ont introduit et formé 
leur doctrine. Ainsi, étant grande la haine contre 
la Justice, il est nécessaire que la révérence et 
l'obéissance soit fort diminuée, car il est impos- 
sible d'honorer ceux qu'on méprise ni d'obéir 
volontiers à ceux qu'on hait et qu'on a en hor- 
reur ; même pour ce que cette envie de désobéir 
n'est pas sans pouvoir, pour ce que maintenant 
il n'y a personne faible de tant que chacun a 
(par manière de dire) sa bande et sait son enseigne 
et sa retraite, étant les factions si ouvertes à 
cause du différend de la doctrine : ce qui se mani- 
feste plus clairement aux nations qui sont de leur 
naturel plus martiales et qui s'échauffent plus 
volontiers, comme en la Gascogne, là où la di- 
versité des opinions a fait d'autres effets qu'en 
plusieurs autres pays. Non pas [qu'on puisse 
nier] que la nature et l'humeur des peuples est 



I06 MÉMOIRE TOUCHANT 

diverse, et selon la différente disposition des 
cerveaux la même chose a diversement ouvré (^). 
Mais il ne faut douter qu'à la longue, par conta- 
gion, il ne fit aux plus paisibles nations de France 
les mêmes effets, pour ce que le mauvais exemple 
est la plus pernicieuse doctrine et le pire enseigne- 
ment du monde au populaire indiscret, qui pense 
être loisible tout ce qui se fait de mal et qui se 
souffre. Et ainsi on voit les plus grands vices, 
et même ceux qui viennent de la licence, se 
donner de main à main, de voisin à voisin, 
ainsi que les maladies contagieuses se portent 
de pays en pays. Voilà donc le mal auquel il 
faut pourvoir, mais premièrement il faut savoir 
l'origine comme il est venu. 

Or, de chercher les causes de toutes les erreurs 
et fausses opinions qui peuvent naître en la reli- 
gion, ce serait une chose malaisée et fort longue, 
et qui, par aventure, ne servirait de rien à ce 
propos. Pour ce regard il doit suffire que la sainte 
Écriture a prédit : il faut qu'il y ait des hérésies, 
afin que ceux qui sont bons et éprouvés soient 
manifestes. Aussi il n'advient rien de quoi ne se 
doive moins ébahir que de la diversité des opi- 
nions, pour ce que c'est ce qui est entre les 
hommes les plus commun et ordinaire de les voir, 
non pas seulement contraire aux autres en avis, 
rnais enfiévrés en eux-mêmes, et en un instant 



l'édit de janvier 1562 107 

prendre et laisser reprendre encore des opinions 
toutes différentes, selon les diverses raisons 
qu'ils s'imaginent. Le pis est qu'en la chose la 
plus grave et la plus précieuse, et qui nous est 
importante du salut, c'est en notre foi et créance, 
je ne sais par quelle corruption de nature la 
plupart sont plus sujets en cela qu'en tout 
autre fait, de prendre une opinion fausse pour 
vraie et changer volontiers, voire le plus souvent, 
sans savoir ce qu'on laisse ni ce qu'on prend. 

C'est, pour vrai, comme un grand auteur 
ancien disait de la médecine, et combien qu'on 
ne puisse mettre sans grand danger sa personne 
entre les mains d'un médecin inconnu, il n'y a 
toutefois chose en quoi l'on soit si facile et léger 
à croire qu'en cela ; de sorte qu'on se fie même 
des plus ignorantes vieilles, si elles promettent 
la santé, avec des brevets ou des bracelets d'herbes. 
Et combien que la peur qu'on a de la mort pût 
être cause qu'on ne se fiât légèrement à personne, 
sans la bien connaître, pour mettre notre corps 
à sa merci, toutefois, tout au rebours, la crainte 
démesurée de mourir et le désir et espérance de 
guérir fait qu'on se fie de tout le monde. Ainsi, 
en la religion, bien que le poids de la chose, 
qui est le salut de l'âme, nous dut faire résoudre 
de ne recevoir aucune nouvelle créance d'aucun, 
sinon avec grande connaissance de cause, ij 



Io8 MÉMOIRE TOUCHANT 

advient tout le contraire : qu'en chose du monde 
on n'est si facile à croire qu'en cela, lorsque 
quelqu'un menace de la damnation ou promet 
la félicité éternelle. Et c'est à cause que Dieu 
a mis en nous naturellement une affection et 
crainte, lesquelles, conduites avec raison, ne 
sont autre chose que dévotion et piété ; et quand 
elles sont dépourvues de jugement, c'est vanité 
et une sotte et aveugle superstition. Il ne faut 
donc point s'ébahir des erreurs quelle part qu'on 
les voie, mais plutôt il faut chercher par quelle 
occasion la dévotion que nous voyons à présent 
est entrée, qu'est-ce qui a pu émouvoir tant de 
gens qu'il n'y a maintenant que quarante et 
trois ans vivaient sous une même loi, en une 
même Église, en une concorde telle, que ce 
étant [c'était] toute la chrétienté (i). 

Qui a rompu cette paix et mis toute l'Europe 
en combustion ? L'un nommera Martin [Luther], 
l'autre Zvi^ingle, l'autre quelqu'un des chefs 
de leur doctrine. Mais ce n'est pas ce que je 
cherche. Le mal se couvait devant que ceux-là 
naquissent ; et encore qu'ils aient été les instru- 
ments pour émouvoir la noise, se peut-il qu'il 
faut prendre la cause de plus haut, ce me semble, 
comme il advient quand on a quelque mauvaise 
aposthème et fort enflanmiée, laquelle on craint 
de faire percer au chirurgien, bien qu'elle soit 



l'édit de janvier 1562 109 

mûre, que souvent par rencontre on vient à 
heurter quelqu'un qui, ou par fortune ou par 
envie qu'il a de faire mal, la fait crever, et avec 
grande douleur, mais toutefois pour le bien et 
avantage de celui qui reçoit le coup. Ainsi il 
est aisé à connaître que l'Église étant, long temps 
y a, merveilleusement corrompue d'infinis abus, 
survenus tant par la longueur du temps que la 
dissolution des mœurs, ne pouvant plus elle- 
même se contenir en soi et s'étant venue la maladie 
en son entière maturité, elle a rencontré ces 
gens-là, toute assurée, si elle n'eut trouvé ceux-là, 
d'en trouver d'autres. Il est bien possible que, 
par aventure, ils eussent mieux fait et plus gra- 
cieusement cet office, avec plus de modestie, 
de prudence et de bonne intention ; mais, cepen- 
dant, l'Église doit avoir senti que, soit de la main 
amie ou ennemie, elle a été en quelque endroit 
touchée là où était vraiment le mal qu'il fallait 
purger. Reste donc que sans doute [que] les abus 
de l'Église ont été l'occasion qui a donné tant de 
vigueur au feu qui est maintenant allumé. 
Le peuple n'a pas moyen de juger, étant dépourvu 
de ce qui donne ou confirme le bon jugement, 
les lettres, les discours et l'expérience. Puisqu'il 
ne peut juger, il croit autrui. Or, est cela ordinaire 
que la multitude croit plus aux personnes qu'aux 
choses, et qu'il est plus persuadé par l'autorité 



IIO MÉMOIRE TOUCHANT 

de celui qui parle que par les raisons qu'il dit ; 
et on [ne] peut douter, qu'en son endroit, les 
impressions qu'il prend de ce qu'il voit de ses 
yeux corporels n'aient plus de pouvoir que les 
plus subtiles disputes et les plus vifs arguments 
du monde. Car son principal entendement con- 
siste aux sens naturels et non à l'esprit. 

Ainsi le peuple oyant les invectives que fai- 
saient contre les ecclésiastiques ceux qui s'étaient 
départis de l'Église, ils ont pris garde aux vices 
manifestes du clergé, à la mauvaise vie, l'ambition, 
la vilenie, avarice de plusieurs ; et ayant trouvé 
cela véritable que les autres en avaient dit, ils 
ont aisément cru que la doctrine était fausse 
de ceux qui vivaient si mal, et commettaient des 
abus si grossiers ; et, au contraire, que la doctrine 
de leurs adversaires était vraie, les ayant trouvés 
véritables en ce qui leur avaient dit de la disso- 
lution des mœurs. Par ce moyen ayant commencé 
à mépriser leurs prélats et perdu la révérence 
qu'ils avaient à l'Église, ils n'ont plus écouté 
leur prière, l'ayant à dédain à cause de ses pas- 
teurs, et ainsi la plupart ont laissé une cause 
qu'ils n'entendaient point, comme plusieurs 
juges qui, par un zèle indiscret, connaissent une 
partie de mauvaise foi et grand plaideur, con- 
damnent la cause pour la personne sans avoir 
connu du droit. 



l'ÉDIT de janvier 1562 III 

Ainsi l'origine de cette calamité est l'abus des 
ecclésiastiques et la mauvaise vie et insuffisance 
des pasteurs, qui était si grande et si notoire 
qu'elle émut cette querelle, et a servi d'un argu- 
ment invincible à leurs adversaires ; et de cela 
en est un témoignage certain, si on veut se 
ressouvenir où se prit premièrement le feu. 
Ce fut, je crois, aux indulgences de 15 17, pour 
ce que de ce côté là sans doute l'Église était si 
tarée, qu'il était impossible de couvrir cette 
difformité sans trop grande impudence. Or, le 
mal a toujours crû, et cela pour autant qu'au 
lieu que le chef de l'Église devait avoir connu 
le vice et s'aviser de rhabiller promptement ce 
défaut, ils firent tout le rebours, et au contraire 
de ceux qui, voyant la flamme allumée, abattent 
ce qui est près, même s'il est de bois et sujet 
à brûler. Car au lieu d'être avertis par ce commen- 
cement des abus qui était parmi eux, d'ôter 
celui-là où l'hérésie s'était attaquée et encore les 
autres, afin de ne lui donner prise sur eux, ils 
s'opiniâtrèrent sans cause à maintenir ceux-là, 
attisant le feu par ce moyen et lui donnant ali- 
mentation et nourriture ; de sorte que, depuis, 
s'étant embrasé vivement, il a consommé non 
seulement ce qui était de ce bâtiment gâté et 
vicieux, mais encore de celui-là même qui était 
bon et solide, et bien fondé. 



112 MEMOIRE TOUCHANT 

Si [le] pape Léon, dès le commencement, eut 
habilement assemblé le concile et reçu Martin 
[Luther] à débattre, et reconnu les fautes no- 
toires, et retranché les manifestes abus, nous ne 
fussions pas maintenant en cette malheureuse 
perturbation de toutes choses. Mais c'est ce qu'on 
dit que souvent, pour vouloir tout garder, on 
perd tout, et pour ne se vouloir point départir 
de fausses coutumes introduites par avarice en 
l'Église, on a donné occasion aux ennemis d'ébran- 
ler les bonnes et saintes traditions, et [que] nos 
bons religieux pères nous avaient laissées. Aussi 
de notre part, en France, nous aidâmes beaucoup 
à avancer la ruine, quand au lieu de remettre sur 
la vraie et ancienne eslation des pasteurs, et la 
corriger, nous l'ôtâmes du tout et, de malheur, 
ce fut lors que Martin [Luther] commença 
d'entrer en lice, qui n'était autre chose, sinon, 
à l'heure que l'ennemi était en campagne et qu'il 
fallait renforcer les garnisons, les casser du tout 
et ouvrir les portes. 

On a fait encore pis, quand on a voulu mainte- 
nant non seulement maintenir les bonnes opi- 
nions, mais encore souvent des observances, 
ou indifférentes, ou par aventure abusives, avec 
le glaive et le feu. Car il n'est rien si dangereux 
en un État, lorsqu'on veut garder qu'une opinion 
de la religion qui trouble la chose publique ne 



l'édit de janvier 1562 113 

s'augmente, que de contraindre ceux qui la 
tiennent à l'approuver par leur mort. Car de voir 
que quelqu'un meurt sur la querelle de son 
opinion est la plus grande preuve qu'on pourrait 
donner aux ignorants pour les persuader, et 
cet argument combat plus vivement que nul autre 
les en tend amen es des idiots, et quelquefois des 
bons et simples. Il est vrai que cependant la 
vérité ne s'ébranle point et ceux qui meurent 
sous une fausse persuasion n'en sont que plus 
fols, car il n'est rien de plus vrai que le dire de 
saint Augustin, que ce n'est pas la peine qui fait 
le martyre, mais la cause ; et ceux-là sont vrais 
martyrs qui sont morts en l'Église catholique 
pour rendre témoignage de leur foi en Jésus- 
Christ, mais [les] manichéens, les donatistes, les 
anabaptistes qui ont souffert le supplice pour 
leur doctrine ne sont pas mart5rrs, ains faux 
témoins désespérés, et toutefois ils n'ont pas laissé 
d'augmenter leur nombre par ce moyen. On ne 
s?urait faire accroire à beaucoup de gens qu'il y 
a que celui-là n'ait la raison pour lui qui veut 
maintenir ce qu'il dit au prix de son sang et de 
sa \-ie ; donc, en cyidant par le couteau extirper 
les opinions, nous faisons, comme l'on dit de 
l'hydre, que pour une tête qu'on lui coupait 
on en voyait renaître sept. 

On a fait cette faute sous le roi François et 



114 MÉMOIRE TOUCHANT 

Henri, et, depuis ce règne, il est advenu qu'en 
faisant le contraire, et ne punissant personne, 
on n'a pas toutefois amendé l'état des choses. 
Mais tout est clairement allé de mal en pis, et 
pour autant qu'il n'est pas dit, si on s'est mal 
trouvé de suivre une extrémité, qu'il fsille sauter 
à l'autre, ni qu'on soit assuré de s'en porter mieux. 
Il avait très mal succédé de rechercher les opi- 
nions des hommes et de les contraindre à les 
soutenir au milieu des flammes ; mais comme cette 
sévérité était inutile, aussi voyons-nous ce qui 
est advenu d'avoir souffert qu'on fit deux corps 
et deux collèges d'Église, avec leurs chefs et 
consistoires. Tout le désordre ne vient d'ailleurs 
sinon d'avoir enduré d'établir cet ordre, car 
c'a été rompre l'union du corps de cette monar- 
chie et bander entre eux-mêmes les sujets du 
Roi. Depuis en ça on [n']a cessé de voir misé- 
rables meurtres, pilleries, boutte-feux, saccage- 
ments, assemblées en armes, forces publiques 
et une infinité de piteux spectacles inconnus 
à nos pères et non accoutumés en un État pai- 
sible et florissant, comme celui-ci voudrait 
être ; et maintenant sans doute on ne voit où 
qu'on se tourne sinon la face d'une extrême déso- 
lation et les pièces éparses d'une république 
démembrée. En cela ne fallait-il point épargner 
à toute heure le glaive punissant, et exercer la 



l'édit de janvier 1562 115 

rigueur de la sévérité, non pas comme au com- 
mencement gêner les esprits des hommes et 
vouloir se faire maîtres de leurs pensées et 
opinions. 

Puisque le mal est connu, puisqu'on voit la 
source et son progrès, et quelles occasions on lui 
a données de s'augmenter, reste maintenant d'y 
pourvoir, s'il est possible. 

En cette affaire, il n'y a que trois conseils, 
desquels il faut nécessairement choisir l'un. 
C'est ou de maintenir seulement l'ancienne 
doctrine ou la religion, ou d'introduire du tout 
la nouvelle, ou les entretenir toutes deux sous le 
soin et conduite des magistrats. 

Quant à faire tenir la nouvelle seulement, je 
crois que ce serait peine perdue de débattre 
contre ce conseil, pour ce que le Roi n'a jamais 
montré qu'il y eut pensé, et je crois. qu'il 
n'entra oncques en son esprit, ni de la Reine, 
de vouloir donner à son peuple une loi qu'il 
ne tient pas, et attempter un si grand remue- 
ment au milieu de ses troubles, et ayant devant 
les yeux tant de dangers si grands et si apparents. 

Je ne verrais donc plus que deux chemins, 
par l'un desquels il faut passer. C'est ou de con- 
firmer la religion de nos prédécesseurs, ou d'en- 
tretenir celle-là et la nouvelle, et toutes deux 
ensemble. Ce conseil semble à plusieurs bon et 



LA. BOETIE 



Il6 MÉMOIRE TOUCHANT 

nécessaire, non pour autre raison à mon avis 
sinon pour ce que c'est le premier qui se présente 
à l'esprit et qui est le plus aisé. 

Mais de ma part je ne puis goûter cet entre- 
deux et ne vois point qu'on puisse attendre rien 
qu'une manifeste ruine de voir en ce royaume 
deux religions ordonnées et établies. 

Premièrement, le Roi ne le peut faire sans 
offenser sa conscience, de tant que son devoir 
est non pas seulement de faire vivre ses naturels 
sujets en paix et tranquillité, mais encore prin- 
cipalement de prendre qu'ils marchent à droit 
chemin, et puis qu'ils ne se détournent de la voie 
de leur salut ; et n'est pas raisonnable qu'en cela 
il se laisse surmonter aux princes païens, desquels 
plusieurs, pour l'amour de la vertu, ne se sont 
pas tant souciés d'avoir en leur rép[ublique] de 
riches citoyens comme d'en avoir de bons et 
droit-voyants. Et de deux doctrines si contraires 
que celles-ci, il n'y en peut avoir qu'une vraie 
et puisque la chose est venue à tant qu'il y a 
deux Églises, il faut nécessairement que les unes 
et les autres soient hors de la vraie Église, et 
qui n'est qu'une ni ne peut être. Ainsi, quelle 
excuse peut avoir Sa Majesté de souffrir que l'une 
des deux parties de son royaume, clairement et 
sans feinte, fasse profession d'une fausse opi- 
nion, et encore non pas simplement d'une opi. 



l'édit de janvier 1562 117 

nion, mais d'une fausse opinion en la religion, 
en laquelle les moindres erreurs sont plus impor- 
tantes qu'en un autre fait, toutes les plus grandes 
fautes du monde ? On ne saurait garder une 
partie des hommes qu'ils ne pensent que les 
princes qui approuvent deux religions n'en ^- 
prouvent pas une ; même que la règle de notre foi 
est claire [qj'elle] recherche l'homme hérétique 
après la première ou seconde admonition ; 
et d'ailleurs l'Apôtre dit qu'on peut bien hanter 
ceux d'une autre loi toute contraire, mais il 
défend de vivre avec ceux qui errent en notre 
religion. Par ce moyen, le Roi ne peut entretenir 
en ce débat sa conscience et son honneur 
saufs. 

Quand bien il se pourrait dissimuler, encore 
serait sans doute cette dissimulation pernicieuse. 
En premier lieu, on ne saurait mieux nourrir 
inimitié entre nous que de permettre que le 
peuple se sépare et que nous nous tuions, et au 
contraire, rien n'est si profitable à la réconciliation 
que de nous mêler. 

Davantage, personne n'ignore que nous n'ayons 
des voisins grands et puissants ; mais c'est d'une 
telle grandeur qu'il est impossible qu'elle ne nous 
soit en tous temps redoutable, et principalement 
en celui-ci. Et n*y a personne qui ne voit cela 
et ne connaisse, si on ne veut trop fâre l'assuré. 



Il8 MÉMOIRE TOUCHANT 

Or, peut-on voir que tous les potentats de la 
chrétienté, et même ceux qui sont nos proches 
voisins, regardent maintenant fort soigneusement 
quel chemin nous prendrons. Prenons donc 
garde à ce qui en adviendra. Nécessairement, 
ils s'offenseront tout autant de voir accorder 
l'intérim que si on changeait du tout, car quelle 
raison ont-ils de se fâcher du changement en- 
tier, sinon ou bien pour ce qu'ils ont en horreur 
la nouvelle doctrine, ou bien pour ce que les pays 
du Roi les bornent de toutes parts, et ainsi ils 
prévoient clairement qu'à la longue, si en France 
cette loi est tolérée publiquement, ils ne sauraient 
défendre leurs terres de la contagion. Ces mêmes 
raisons auront-ils de s'offenser pour l'intérim, 
car ils ne sont pas si peu habiles qu'ils n'entendent 
bien que toujours, sinon lorsque Dieu par sa 
providence ouvre miraculeusement, par l'ordre 
naturel la nouvelle opinion emporte la vieille, 
si elle peut une fois prendre racine et gagner ce 
point d'être écoutée publiquement, de tant 
qu'il n'y a communément que les gens mûrs 
et à qui l'âge et l'expérience ont conformé le 
jugement qui ne prennent grand plaisir à changer 
et le plus souvent les jeunes courent à la nouveauté. 
Ainsi pour plus tard, en un âge, tous les vieux 
à qui il a fâché de varier, s'en sont allés, et après 
vient le nouveau siècle tout peuplé de la jeunesse, 



l'édit db janvier 1562 119 

qui demeure imbue de la nouvelle façon qu'elle a 
reçue. 

Nos voisins donc savent bien combien vaut 
l'intérim (^) ; c'est-à-dire que ce n'est pas changer 
de religion, mais c'est bien permettre qu'elle se 
change d'elle-même et lui en donner le loisir, 
en ce qu'on n'ose faire faire au temps, ce qui 
est le pis au populaire, qui est le pire policeur 
du monde. Davantage, le danger qu'ils craignent 
que le mal entre jusque dans leur pays est tout 
un si on permet les deux religions comme si 
on éteint du tout l'ancienne, car toujours auront- 
ils même occasion de la craindre, quand ils 
verront prêcher publiquement cette doctrine 
en nos terres que touchent les leurs de toutes 
parts, et n'attendront les princes autre chose 
sinon d'être contraints par les sujets, à notre 
exemple, de leur permettre ce que le nôtre ou 
n'a voulu défendre aux siens ou n'a pu. Il est 
aisé à voir qu'ils en auront un malcontentement 
merveilleux. Je pense bien qu'il n'est pas rai- 
sonnable qu'ils contrerollent le Roi quand il 
dispose de ce qui est de son état comme il lui 
plaît ; mais encore ce n'est pas tout de savoir 
que nos voisins auraient tort de nous courir sus ; 
mais encore faut-il regarder, quand ils le vou- 
draient faire, s'ils nous pourraient endommager. 
On se console d'être affligé sans cause, mais il 



120 MÉMOIRE TOUCHANT 

vaut beaucoup mieux n'être point affligé du tout 
et n'avoir point besoin de consolation. Je ne 
saurais croire que si le Roi permet les deux reli- 
gions et que le royaume étant ainsi divisé, l'étran- 
ger, à quelque couleur que ce soit, commençait 
la guerre et nous venait prendre sur cette sépara- 
tion et parmi cette perturbation universelle, 
que nous n'eussions plus à faire que nous n'avions 
aux guerres passées lorsque tout le royaume était 
uni. 

Je sais bien qu'il n'y a nation au monde si 
fidèle à son prince que la française, reconnais- 
sant l'antiquité de cette monarchie et la bonté 
de ses rois naturels (^). Mais ni la France ne fut 
oncques, au branle qu'elle est, et comme quel- 
qu'un disait qu'il ne faut jamais éprouver toute 
sa force, aussi ne vois-je point qu'il soit besoin 
d'essayer, en temps si périlleux, toute la fidélité 
que le Roi pourrait bien trouver en son peuple. 
Nulle dissension n'est si grande ni si dangereuse 
que celle qui vient pour la religion : elle sépare les 
citoyens, les voisins, les amis, les parents, les 
frères, le père et les enfants, le mari et la femme ; 
elle rompt les alliances, les parentés, les mariages, 
les droits inviolables de nature, et pénètre jus- 
qu'au fond des cœurs pour extirper les amitiés et 
enraciner des haines irréconciliables (^). Il est bien 
possible, qu'encore c^u'elle fasse tout cela, que 



l'ÉDIT de janvier 1562 121 

pourtant elle n'ôtera rien de l'obéissance que le 
sujet doit à son souverain. Mais tant y a que nous 
étant en garboil (^) l'ennemi qui nous \àsitera 
trouvera ce peuple, sinon en moindre volonté, 
au moins en plus mauvais état pour se défendre. 
On ne peut ignorer que de la querelle de la reli- 
gion on n'ait \-u sortir des brigues et menées, 
ce qui nous sert de suffisant témoignage qu'en 
ce fait ceux qui sont passionnés, comme il y en 
a plusieurs, ne s'épargneront point de servir 
par tous moyens à leur passion. Or est-il bien 
vrai ce qui se dit, que la ville divisée est à moitié 
prise. Si on veut parler à la vérité sans déguise- 
ment, c'est une chose claire que la part qui se 
sentira défavoiisée de son prince, sera du côté de 
l'étranger qui lui présentera faveur. J'ai cette 
opinion que si on ne voulait avoir égard qu'à 
l'utilité de ce royaume et à la conservation de cet 
État, il vaudrait mieux changer entièrement la 
religion et tout d'un coup que d'accorder l'in- 
térim. Car, si on l'accorde et que la guerre nous 
vienne trouver sur cette division, elle est si épou- 
vantable que j'ai horreur de penser les calamités 
dont ce temps nous menace et les nouveaux 
exemples de cruauté que la France se prépare 
de voir parmi les siens, là où si du tout on intro- 
duisait la nouvelle [religion], l'étranger ne nous 
saurait assaillir si tôt que les choses [ne] fussent 



122 MEMOIRE TOUCHANT 

aucunement rangées et établies en un certain 
état, et que l'on ne se fût mis au point pour 
l'attendre. Car sans difficulté toutes terres du Roi 
seraient plutôt accoutumées à une certaine loi, 
qu'il plairait à Sa Majesté leur donner, pour si 
griève qu'elle fût, qu'ils n'auraient appris à se 
comporter l'un l'autre en diverses bandes comme 
ils sont, car, à qui a puissance d'ordonner, le 
moyen d'apaiser ceux qui sont en différend 
n'est pas de les entretenir tous deux et de les 
flatter, en leur cause, mais plutôt d'adjuger 
rondement à l'un ce qui est contentieux. Même 
qu'en ce fait, si l'on autorise les deux parts, 
chacune se sentira forte, et rien ne donne au 
sujet tant de moyen de faire entreprise que de 
se sentir fort et appuyé. Or aucune des deux 
parties ne sera faible, d'autant que publiquement 
même il y aura deux Églises, qui sont cause que 
l'on voit les choses autant de régiments et com- 
pagnies, là où au contraire si le Roi avait intro- 
duit la nouvelle, l'autre, n'étant plus autorisée 
du Roi, serait faible, sans ordre et sans police, 
et sans avoir aucune moyen d'entreprendre ni 
lever la tête. Ains pourrait le Roi tirer service 
de celle-là même pour ce qu'elle serait emportée 
par l'autre, et par nécessité, comme un membre 
inutile, elle se réunirait avec le reste du corps de 
cette république. 



l'édit de janvier 1562 123 

On pense que l'intérim est le seul remède à 
tous les maux que nous voyons. Et comment 
est-il possible de le penser ? Car il s'en faut tant 
qu'il en puisse sortir une bonne paix, qu'au 
contraire, nous ne sommes maintenant en peine 
que de trouver moyen de remédier aux inconvé- 
nients qui nous sont advenus de cet intérim 
toléré, sans lequel nous n'aurions maintenant 
rien à délibérer. C'est donc à cet intérim souffert 
jusqu'ici et aux maux qui nous en sont venus 
qu'il nous faut mettre remède, et nous voulons 
appliquer pour remède ce qui nous fait le mal. 
Au maniement des affaires il n'y a point de si 
bons ni si certains enseignements que ceux que 
l'expérience donne. Or, l'expérience qu'on fait 
du mal sur autrui est moins ennuyeuse ; mais celle 
qu'on fait sur soi-même enseigne plus et imprime 
mieux. Nous avons fait J 'essai sur nous, et ne 
sentons pas la poison que nous avons avalée 
et qui maintenant nous suit tout le corps. Il y 
a tantôt huit mois (i) qu'il y a intérim par toute 
la France, et que non seulement chacun vit à 
sa mode, mais que chacun suit son Église, ses 
chefs et sa police ecclésiastique. Quel fruit avons- 
nous reconnu de cette tolérance ? Toujours les 
choses sont allées en empirant et le désordre 
a augmenté à vue d'oeil, et depuis ce temps, si 
on y prend garde, toujours le jour d'après a été 



124 MÉMOIRE TOUCHANT 

pire et plus malheureux que le jour de devant, 
jusques à ce que, maintenant, nous sommes 
venus à une telle confusion, qu'on ne peut quasi 
rien espérer qui soit meilleur, ni rien craindre 
qui soit pire. 

Mais à cela on peut dire que tout sera beau- 
coup mieux rangé, lorsque le Roi le perm3ttra 
expressément, qu'il n'a été par le passé, quand 
il a dissimulé ; et que maintenant les officiers du 
Roi pourraient eux-mêmes mettre ordre à ce 
qui est nécessaire même à réprimer les inso- 
lences, et que toutes les deux parts le souffriront, 
quand elles seront toutes autorisées du prince. 
Et, au contraire, que ci-devant, si ceux-ci des 
églises réformées ont fait quelque force, la plus 
grande occasion a été pour ce qu'ils se craignaient 
du magistrat et qu'ils n'avaient point expresse 
permission du Roi ; et maintenant, quand le 
Roi leur fera ce bien de leur permettre ce qu'ils 
demandent, ils vivront en paix, reconnaissant 
le bénéfice et l'humanité du Roi. Ce sont les 
plus grandes raisons de l'intérim, mais de ma 
part je pense tout le contraire. J'ai vu qu'au 
commencement, il peut y avoir un an (^), on disait 
qu'il était bon et profitable de souffrir les pu- 
bliques assemblées ; car il serait impossible, 
disaient-ils, que toujours le magistrat ne soit 
en soupçon de ce qui se fera aux privées et 



l'édit de janvier 1562 125 

secrètes congrégations, et qu'il ne se craigne 
qu'il n'y fasse quelque conjuration contre l'État 
du prince. Là où les congrégations sont pu- 
bliques, le Roi en sera hors de souci et ses offi- 
ciers auront bien moyen de tenir l'œil, qu'il ne 
soit fait rien contre l'autorité du Roi. Mais, 
quoi ! avec toutes ces belles raisons, l'on les a 
souffertes, et maintenant tout ce qui se voit est 
le fruit de cette tolérance ! Pour vrai, la dissi- 
mulation des assemblées privées et secrètes est 
le commencement du mal ; la tolérance des 
publiques a été l'accroissement de nos cala- 
mités. 

Premièrement, de les cuider obliger par ce 
bienfait, c'est peine perdue ; car, ceux qui sont 
déraisonnables et desquels vient le désordre 
ne cuideront pas que le Roi leur donne rien, 
de tant qu'ils ont déjà ce que le Roi leur donnera 
et en jouissent. Mais, tout au contraire, ils pen- 
seront qu'ils ont bien fait de désobéir, puisqu'à 
la fin, le Roi donne à chacun ce qu'il a pu prendre, 
et n'y en a point de meilleure caution que ceux 
qui ont usurpé quelque chose, de tant qu'à fin 
de compte, le Roi leur laisse de bon gré ce qu'ils 
ont pris au commencement, par force. Au reste, 
de cuider que le magistrat les range mieux, 
quand le Roi aura expressément déclaré qu'il le 
permet, je ne le puis comprendre ; car je m'as- 



126 MÉMOIRE TOUCHANT 

sure bien que depuis huit mois que le Roi a 
toléré les deux religions, il a autant voulu em- 
pêcher les désordres et insolences comme il 
fera quand elles seront permises ; et s'il l'a 
autant voulu, pourquoi n'a-t-il eu autant de 
puissance comme il aura à l'avenir de réprimer 
les fols ? Car toujours la même cause des troubles 
qui ont été demeure, et, à mon avis, augmente. 
C'est la diversité des religions et l'établissement 
de diverses églises et contraires polices. Pour 
le respect du Roi, c'était autant à lui de savoir 
qu'il avait délibéré de tolérer deux Églises comme 
ce sera les permettre, car il ne laissait pas ce- 
pendant à empêcher de son pouvoir les maux qui 
n'ont pu être empêchés. 

Le magistrat a fait ce qu'il pouvait, car, voyant 
bien l'intention du Roi, il a souffert et dissimulé ; 
mais de garder des insolences, il n'était en leur 
puissance, ni ne sera. 

Ils demandent des temples, et, avec cela, 
dit-on, il est aisé de les contenter, de tant que 
c'est la seule cause qui les fait tumulter, comme 
si les plus grandes insolences et rébellions n'avaient 
pas été faites par ceux qui ont eu des temples, 
et depuis qu'ils en ont eu, et cependant qu'ils 
en jouissaient paisiblement. En Guyenne, en 
la plupart des lieux, ils en ont pris tant qu'il 
leur en fallait, il y a neuf mois ou plus, et le Roi 



l'édit de janvier 1562 127 

l'a toléré, et encore le lieutenant du Roi(^), qui y 
a été envoyé, les y a vus, et confia et remit l'af- 
faire au bon plaisir de Sa Majesté. Se sont-ils 
contentés de cela ? On vit lors, qu'à toute bride 
ils se sont laissés aller à leurs passions et nous ont 
accoutumés à voir et souffrir, en moins d'un an, 
ce que la couronne de France n'avait souffert 
de ses sujets en mille ans qu'il y a qu'elle est 
établie ; et c'a été pour nous enseigner que les 
folles têtes, si on les laisse un peu envieillir en 
leurs folies, ne se peuvent pas après gagner par 
l'indulgence, mais reprendre et contenir par la 
punition. 

Mais [s'] ils vivront plus paisiblement quand 
ils sauront que le roi a permis à chacun de vivre 
en sa doctrine, on se trompe. Ils ont tous pensé 
cela longtemps y a et cela leur a donné l'audace 
de faire toutes ces folies, auxquelles ils n'eussent 
jamais pensé s'ils eussent cru que le Roi se fut 
à bon escient courroucé de voir ériger en France 
un nouvel ordre d'Église. 

Aussi c'est une vaine fantaisie, et vraiment 
un songe, d'espérer concorde et amitié entre 
ceux qui tout fraîchement ne viennent que de se 
tirer et se départir de cette querelle, que l'une 
estime l'autre infidèle et idolâtre. C'est une noise 
qui se réveille toujours, en la conversation ordi- 
naire, par la dispute, pour l'usage des ordonnances 



128 MÉMOIRE TOUCHANT 

de notre religion ; et bref, il n'y a heure du jour 
où il n'y ait quelque chose qui renouvelle la 
mémoire du différend, même que, de malheur, 
en toutes les deux parts les passionnés (qui sont 
le plus grand nombre) sont abreuvés de cette 
pernicieuse opinion que leur cause est si bonne 
et si religieuse que pour l'avancer il n'y a point 
de mauvais moyen. D'où nous avons vu sortir 
ces meurtres cruels et cette rage populaire de 
ceux de Cahors {^), et, de l'autre, ces prises 
ordinaires, pilleries et brûlements de temples, 
meurtres, saccagements, et une infinité de forces 
publiques. Mais pour ce qu'on ne se voit ja- 
mais si bien comme on voit autrui, regardons les 
exemples des autres nations, quant à ce qui 
leur est advenu de la permission de diverses 
religions. 

L'empereur Charles V(^) fut contraire de le 
permettre en Allemagne ; et n'a l'on vu autre 
chose sortir de cela que guerres et infinies cala- 
mités par toute l'Allemagne. De sorte que c'est 
pitié de voir cet État-là, au prix ou bien de celui 
d'Espagne et d'ItaHe, où on n'a rien souffert, 
ou bien encore de l'Angleterre, où toute la reli- 
gion a été changée tout à coup. Je laisse à part 
qu'il n'y a nulle réformation de vie, comme leurs 
réformateurs mêmes se plaignent, mais je ne 
parle maintenant que des séditions. 



l'édit de janvier 1562 129 

Il me semble que je vois devant mes yeux 
que si on entretient ainsi deux opinions diverses, 
et qu'on permette que chacun ait son Eglise et 
ses ordonnances, il ne tardera guère qu'on verra 
un nombre infini qui, sur ce différend, mépri- 
seront l'une Église pour l'amour de l'autre, et 
les quitteront toutes, et la France se remplira 
d'impiété et d'irréligion. Cela est fort à craindre, 
car chose du monde ne mène tant les choses 
à l'impiété que de voir mêmement en même 
peuple diverses assemblées tenant diverses reli- 
gions, et d'une opinion maintenue aussi constam- 
ment des siens que l'autre des autres, et chacun 
se vantant avoir Dieu pour lui. Mais pour le 
moins une chose est bien certaine, qu'aux lieux 
où il y a eu licence de tenir deux religions, 
de ces deux-là en sont nées infimes d'autres 
et n'est possible qu'il n'advienne autrement. 
Martin [Luther] eut une saison Caroletad (^) pour 
compagnon ; après il fit bande à part et com- 
mença de mettre en avant l'opinion du sacrement, 
qui depuis a eu de grands auteurs, Zwingle(*), 
Ecolampe (^) et Jean Calvin. D'une autre secte, 
Schuenfelde {*) a ses partisans. Les anabaptistes 
se sont déclarés et ont fait des tragédies horribles. 
Les anti-moines se sont mis en avant. Osiandre (^) 
a commencé une nouvelle secte de la justice 
essentielle de Dieu en l'homme; Illyricus Flacus(*) 



130 MEMOIRE TOUCHANT 

une autre ; Stancarus (^) en Pologne de l'office de 
médiatement propre seulement à la nature 
humaine du Fils de Dieu. J'en laisse un nombre 
infini d'autres qui sont les vrais rejetons de l'in- 
térim et de la licence de débattre et prêcher 
à plaisir de la religion. Ne pensons donc pas 
permettre deux religions, mais voyons qu'en 
permettant ces deux nous en permettons tant 
qu'il en pourra naître, dans l'esprit des gens fan- 
tasques et envieux pleins d'ambition. Et à vrai 
dire, si nous souffrons deux Églises, quelle raison 
en saurait-on rendre, sinon le nombre de ceux 
qui en veulent qui est une loi pour jamais 
qu'il faudra que le Roi donne, et que plusieurs 
lui demanderont s'ils sont en nombre redou- 
table ; qu'il advienne que l'opinion du sacrement 
des églises de Saxe, qui est celle de Luther, se 
publie en France, comme il est aisé, comment 
pourra-t-on refuser à ceux qui le tiendront une 
église, non plus qu'à ceux qui suivent Calvin ? 
D'être de l'Église romaine ils ne sauraient. 
Et iront-ils sans faire tort à leur conscience 
d'être de l'Église de ceux qui tiennent l'opinion 
Zwinglienne ? Ils ne pourront, l'ayant en horreur. 
Quel remède sinon de partir encore l'Église de 
Dieu et y faire une autre pièce, comme les 
pères à qui il naît d'autres enfants, après le pre- 
mier testament, qui augmentent le nombre des 



l'édit de janvier 1562 131 

parties de leur hérédité. Eh quoi ! s'il vient 
encore d'autres opinions, il faudra encore faire 
subdivision. Dira-t-on, si ce sont opinions im- 
pies, on ne les permettra pas comme l'on fait 
celles-ci qui sont supportables. C'est une mau- 
vaise couleur, car on voit bien qu'on ne permet 
pas ce qu'on veut permettre pour jugement qu'on 
fait de deux opinions, mais pour la multitude de 
ceux qui la tiennent. Davantage, puisqu'il est 
nécessaire que l'une des deux soit vraie, il faut 
que l'une soit non seulement fausse, mais fort 
mauvaise, car l'Église romaine tient les protes- 
tants pour hérétiques, quant aux sacrements et 
infinis autres points, et les protestants appellent 
les catholiques idolâtres. Donc, si le Roi en entre- 
tient deux par nécessité, il en entretient une fort 
méchante. 

Et outre, quelle est la fin de ce conseil de 
maintenir deux religions ? Jamais on ne parla, 
en république aucune, d'entretenir quelque di- 
versité, sinon qu'en attendant et jusques à quelque 
certain temps. Qu'est-ce qu'on attendra donc ? 
Et, si on n'attend rien, qui ouït jamais parler de 
telle délibération ? Chacun vive comme il l'en- 
tend et croit si bon lui semble. C'est autant à dire 
comme si on disait : établissons la discussion 
qui est à présent, par l'ordormance du Roi, 
et, de peur qu'elle cesse, autorisons-la pour 

L\ BOÉTIE g 



132 MEMOIRE TOUCHANT 

jamais. Je crois qu'il n'y a personne qui se 
propose une si inepte résolution. Si on attend 
quelque fin, comment et par quel moyen ? Si 
c'est que l'ordre s'y mette de lui-même, quelle 
imprudence est-ce de laisser aller la navire sans 
gouvernail, et attendre qu'il arrive à port de 
salut. Le Roi ne peut mettre ordre, et, pour cette 
cause, il abandonne l'affaire et espère que par 
rencontre l'ordre s'y mettra. Pour vrai, l'ordre 
s'y mettra ; mais c'est l'ordre qui viendra de la 
multitude et de sa belle police, qui sera tel 
comme il a toujours accoutumé d'être, venant 
de telle main, c'est-à-dire la ruine entière et 
d'eux et de leurs maîtres. 

Reste le dernier point. On attendra le Conseil. 
Il ne s'assemblera jamais. De quoi il n'est jà 
besoin d'alléguer les raisons, qui sont trop appa- 
rentes. Mais mettons qu'il s'assemble ; ce sera 
si tard qu'entre ci et là nous aurons eu beau 
loisir de voir tout ruiné. Et quand il sera tenu 
de bonne heure, quelle espérance peut-on avoir 
de faire tenir rien qui soit [mieux] ordonné que 
les princes ne le feront avec la force. Ainsi, 
quand ils auraient ordonné quelque chose au 
Conseil, en serait-il de même qu'à présent. C'est 
qu'il faudrait que le Roi en fit l'exécution, qui 
est en toutes choses le tout, et dès lors il commen- 
çât à faire ce qu'il devait faire à présent ; et 



l'édit de janvier 1562 133 

faudrait, ou que la chose demeurât mutile, ou 
que le Roi y mit la main pour la faire observer 
à bon escient. Et pourquoi attendra-t-il jusque 
lors, puisque le mal est à cette heure si pressant 
et que, toujours ayant crû avec le temps, il serait 
encore lors plus mal aisé qu'à cette heure. 

Mais il y a plusieurs inconvénients à refuser 
l'intérim. Premièrement, on allègue qu'il n'est 
pas nouveau qu'en un empire, sous même prince, 
les sujets vivent paisiblement, alors qu'ils tiennent 
diverses religions. Sous l'Empire romain, il y 
avait autant de religions que de nations, et toute- 
fois, à cette occasion, il n'en vint jamais aucun 
inconvénient mémorable. Encore aujourd'hui 
le Grand-Seigneur a sous sa main des peuples, 
non pas seulement de diverses opinions, mais 
directement contraires, et plusieurs villes d'Alle- 
magne et de Suisse se sont maintenues de notre 
temps en cette diversité. 

Davantage, il ne faut pas croire que l'empereur 
Charles cinquième étant en même trouble en 
Allemagne, auquel le Roi se voit maintenant, 
permit l'intérim de son gré ; mais il prit ce 
conseil vaincu par les circonstances et obéissant 
à la nécessité du temps. Et nous en sommes en 
même désordre [de sorte] qu'il ne faut pas faire 
difficulté d'accorder ce qu'on ne peut refuser. 
Et puisque les nouvelles églises sont tant, et de 



134 MÉMOIRE TOUCHANT 

si grande multitude d'hommes, c'est folie de 
penser ou espérer de les supprimer, et c'est 
plutôt un souhait qu'une délibération. Ce sont, 
à peu près, les raisons qu'on déduit. Mais il est 
bien aisé de répondre à ce qu'on dit que, souvent 
et en beaucoup de lieux, plusieurs religions se 
sont comportées en une république. Quant aux 
vagues superstitions des gentils, il ne se faut pas 
ébahir s'il y en avait : autant de pays et autant 
de diverses façons de religion ; car elles étaient 
toutes compatibles et une ne tendait pas à la 
ruine de l'autre, pour ce qu'ils étaient tous d'ac- 
cord qu'il y avait des dieux sans nombre. Et bien 
que chaque peuple eut les siens, si ne condam- 
nait-il pas les dieux de ses voisins pour les avoir 
autres, pour ce que la race de leurs dieux ne 
refusait point compagnie. Entre nous, tout au 
contraire, et c'est pour autant qu'il est bien aisé 
que tant [de] diverses opinions toutes fausses 
s'y comportent. Mais d'accoupler la vérité et le 
mensonge il est impossible, de tant que l'une 
nécessairement chasse l'autre. Ainsi toutes les 
erreurs des anciens se souffraient bien ; mais dès 
lors que la vraie clarté de l'Évangile est venue, 
qui démentait toutes les idolâtries des gentils, 
lors a commencé de se manifester l'incompati- 
bilité de la religion vraie et des fausses. Et 
oncques ce combat n'a cessé jusques à tant que la 



l'édit de janvier 1562 135 

vérité a vaincu la mensonge et que la lumière 
a chassé les ténèbres. Or, tout ainsi que notre 
loi ne pourrait souffrir aucunement le paganisme, 
ainsi en soi elle ne peut souffrir diverses sectes, 
étant la vérité une, pure et simple, et n'entrant 
jamais en composition avec ce qui est faux et 
abusif. Et c'est vouloir faire violence à la naturelle 
pureté de notre foi, de penser qu'elle ait quelque 
naturelle communication avec ce qu'elle rejette. 
Quant aux chrétiens qui vdvent sous la tyrannie 
du Turc, il est bien aisé à voir que cela n'a rien 
de semblable avec notre propos. Le Grand 
Seigneur fit la guerre aux empereurs grecs, 
et, à la fin, détruisit entièrement cet empire ; 
et depuis a usé de la Grèce, Macédoine et Escla- 
vonie comme de terre conquise ; et les habitants, 
battus de la longue guerre et réduits à une 
extrême misère, s'estiment trop heureux que le 
Grand Seigneur les laissât vivre tributaires sous 
sa seigneurie, sans les contraindre de laisser leur 
foi. Et depuis ils sont tenus de sa cour et captivés 
en une si misérable servitude que ce n'est pas 
merveille si les Chrétiens peuvent vivre paisible- 
ment avec les Turcs, mais c'est un miracle de la 
puissante main de Dieu qu'il y ait encore des 
Chrétiens. 

Et encore j'ai opinion que le nôtre se com- 
porterait plutôt avec le paganisme qu'avec l'hé- 



136 MÉMOIRE TOUCHANT 

résie. Ceux qui ont des biens divisés et bornés 
n'ont pas sitôt querelle que ceux qui ont des biens 
communs et en société, pour ce que communé- 
ment c'est occasion de tous les différends que 
d'avoir quelque chose à départir. Notre religion, 
en ce pays-là, ne se mêle point avec l'autre et 
n'ont rien de commun ensemble. Mais c'est 
autrement en ce qui se propose, — vu la commu- 
nauté d'une même créance que les deux parts 
ont, celle même est l'occasion d'attaquer la 
querelle sur leurs différends. Encore y a-t-il 
un autre point : que deux religions, quand elles 
sont toutes deux vieilles et enracinées de longue 
main, ne se querellent jamais, ni si volontiers, 
ni tant, ni si opiniâtrement que deux dont 
l'une est ancienne l'autre nouvelle ou toutes 
nouvelles, pour ce que la chaleur est à la première 
pointe ; et tout ainsi que l'on voit aux âges de 
l'homme que la jeunesse est bouillante et pleine 
de ferveur au prix des autres, ainsi, en toutes 
choses, les commencements emportent la plus 
grande part de l'ardeur et violence. 

Quant à l'exemple des villes de l'Allemagne 
et de Suisse, qui ont reçu deux religions, et [de] 
l'Empereur, qui accorde l'intérim, il ne faut pas 
tant prendre garde au conseil qu'ils ont pris, 
qu'on n'avise encore plus au succès qu'on a vu 
advenir de ce conseil. Car il est bon, en un mau- 



l'édit de janvier 1562 137 

vais passage, avoir quelqu'un qui passe devant 
pour essayer le gué. Mais ilne sert de rien d'en 
avoir, si, encore qu'il s'en soit mal trouvé, 
on s'est résolu de le suivre. Fut-il oncques un 
si misérable Etat que celui où l'Allemagne a 
été depuis l'an 15 17 jusques à l'an 1553 et qu'il 
est encore } Où a-t-on vu tant d'exemples de 
cruautés inouïes, de massacres, tant de nouvelles 
pertes, d'étranges hérésies et inconnues, si grande 
incertitude de religion ? Bref, tant de confusion 
et une perturbation si grande, que cette pauvre 
région peut faire pitié à ses ennemis mêmes. 
Et sans doute la cause n'est pas autre sinon que, 
la diversité des opinions y étant tolérée, et ayant 
grand nombre de grands princes, puissantes 
villes, chacun a voulu vivre à sa mode ; et, selon 
les diverses passions, ils se sont partis en opinions 
et y ont rangé leurs peuples. De sorte que, par 
ce moyen, il s'est engendré un mélange d'erreur, 
et de là vint infinité de calamités horribles. 
Ceux qui ont pris garde à l'état des choses qui 
se sont passées, savent bien qu'il y est mort, 
depuis ce commencement des troubles, plus de 
deux cent mille hommes. 

L'Empereur fut contraint de permettre ce 
qu'il ne voulait pourtant, parce qu'il avait à faire 
non pas à son peuple naturel, mais à un grand 
nombre de grands et puissants princes, comme le 



138 MÉMOIRE TOUCHANT 

duc de Saxe(^), [le L]andgrave, le marquis de 
Brandebourg, le duc de Vitember, les villes d'Alle- 
magne. Il n'avait pas là une^pleine et entière 
domination comme sur ses vrais sujets ; et, 
davantage, il fallut qu'il reçut cette condition 
de ne contreroUer personne pour assembler 
en un les forces de l'Allemagne, afin de résister 
à l'armée du Grand Seigneur, qui venait lors à 
Belgrade. Au contraire, notre Roi n'a qu'à faire 
à son peuple, et duquel il'test pleinement et abso- 
lument maître et seigneur ; et, en lieu que la 
crainte du Turc mène l'Empereur à cette extré- 
mité de laisser vivre chacun à sa mode, tout au 
contraire les avertissements de nos voisins nous 
somment de ne le faire pas. 

Reste ce point qu'il n'y a lieu de consultation 
là où il est impossible de faire autrement, et 
qu'à cause de la multitude des églises nouvelles, 
il faut céder à la nécessité, contre laquelle aucune 
raison ne psut valoir ; cr, à cette occasion, 
puisque le Roi ne veut introduire la nouvelle, 
[mais] du tout maintenir l'ancienne, [je crois] 
qu'il n'y a que ce moyen de les maintenir toutes 
deux. 

Premièrement, je dirai ce qu'il me semble 
être bon de faire, et puis après il faudia voir s'il 
est possible de l'exécuter. Mon avis est de com- 
mencer par la punition des insolences advenues 



* ' â–  

l'édit de janvier 1562 139 

à cause de la religion, et après ne laisser, com- 
ment que ce soit, [qu'June Église, et que ce soit 
l'ancienne, mais qu'on réforme tellement celle-là 
qu'elle soit en apparence toute nouvelle, et en 
mœurs toute autre ; et, en ce faisant, user telle 
modération qu'en tout ce que la doctrine de 
l'Église pourra souffrir, on s'accorde aux protes- 
tants, pour les ranger en im troupeau, faire reve- 
nir ceux qui ne seront trop délicats et leur donner 
moyen de se réunir sans offenser leur conscience, 
et non pas déchirer la part de Jésus-Christ 
en deux bandes, chose détestable devant Dieu, 
et certaine révélation de son ire, et indubitable 
présage de l'entière ruine de ce royaum ;. 

Sur toutes choses et avant rien f.iire, il faut 
faire rigoureuse punition des forces publiques 
qui ont été faites par toute la France, car il est 
bien aisé de contenir en effet un peuple accou- 
tumé et nourri à obéir par une médiocre sévérité 
au châtiment des fautes qui se font journelle- 
ment ; mais il est impossible de remettre le 
populaire en train d'obéir, s'étant si lourdement 
débauché par une grande rigueur et un exemple 
afférent ; et si on ne lui fait voir la terrible face 
de la Justice courroucée, ils ne sauraient crcire 
que le Roi fait autre chose que de se jouer avec 
lui et le flatter, et n'éprouve à bon escient sa 
puissance et son bras rigoureux. La miséricorde. 



140 MEMOIRE TOUCHANT 

rarement employée et avec jugement, est une 
belle et singulière vertu en un prince ; mais la 
clémence ordinaire et sans distinction de dis- 
cipline est l'entière subversion de tout l'ordre. 

Le moyen de châtier le peuple n'est pas d'en 
donner la charge aux gouverneurs des pays, car 
il faut qu 'ils soient punis par la vraie et naturelle 
Justice. C'est la Justice qui a été outragée ; 
c'est elle qu'il faut rétablir, si le Roi veut régner. 
Et maintenant ce qu'on a principalement à faire, 
c'est d'enseigner les sujets du Roi à le révérer et 
les remettre en ce chemin de lui porter honneur ; 
et autrement il n'y aura jamais fin de cette malé- 
diction. 

Soit donc de chaque Parlement envoyée une 
Chambre pour passer par les lieux où les plus 
grands excès ont été faits, qui fasse les procès 
et les juge, et soit accompagnée des gouverneurs 
avec forces pour assister à ceux qui seront em- 
ployés par la Justice, pour la capture et autres 
exécutions de leurs jugements. Que cette Chambre 
ne recherche en façon quelconque personne pour 
la religion, mais seulement vaque à la punition 
des insolences, de voies de fait et de forces pu- 
bliques ; et encore, pour ce que le nombre est 
infini des lieux où tels excès ont été commis, 
il faudra choisir les endroits où sont advenues les 
plus grandes violences et si renommées qu'on 



l'édit de janvier 1562 141 

ne le peut dissimuler ; surtout qu'il y ait punition 
des chefs et quelques exemples mémorables, 
mais rares, et en peu de lieux, comme rasement 
de maison et démantelhment de ville. 

Ce sera pour venger les injures faites au Roi, 
et pour disposer le peuple à recevoir à l'avenir 
les lois qu'il fera. On nî saurait croire de com- 
bien, après cette terreur, il sera plus traitable, 
plus facile à ranger, plus aisé à contenter. 

Voilà le moyen de réprimer les insolences ; 
mais il faut aussi réformer l'Église ancienne, et, 
en la réformation, s'aviser de supporter ceux qui 
l'ont laissée, pour les rappeler. 

Les moyens de s'accommoder sont de laisser 
indifférent de quoi ils s'offensent et dont nous 
sommes en controverse. Nous sommes en diflFé- 
rend ou bien pour raison des choses qui consistent 
en opinions, ou bien à cause de celles qui gisent 
en observations et harmonies extérieures. Pour 
le regard des opinions on se trompe fort si on 
pense que tant d'hommes se soient séparés de 
nous pour la contrariété de l'opinion. En la 
plupart des choses, de cent mille hommes qu'il 
y a, par aventure, en France, aux églises réfor- 
mées, il y en a, possible, deux cents qui savent 
de quoi il est question. Tous les autres savent 
bien qu'il y a différend, mais non pas qu'il y a 
grand peine, ni de quoi. Et cela se verrait si on 



142 MEMOIRE TOUCHANT 

leur proposait les différends qui sont les plus 
grands, comme du péché originel, de la prédesti- 
nation, de la providence, de l'élection et répro- 
bation, de la justification, des œuvres de la foi ; 
si la foi est simplement créance ou assurance de 
son élection ; s'il suffit d'être enfant des fidèles, 
ou si le baptême extérieur est nécessaire à salut ; 
si le corps et sang de Jésus-Christ en l'Eucharistie, 
est reçu corporellement, comme disent les catho- 
liques, et Luther, ou seulement en foi, comme 
dit Zwingle et Calvin ; si la substance du pain 
demeure, comme veut Martin [Luther], ou si 
elle n'y est plus, comme veut l'Église romaine. 
Lors connaîtra on clairement qu'ils ne se sont 
point séparés pour pensée que nous ayons en 
cela mauvaise opinion, car ils ne savent ni la 
nôtre ni la leur ; et souvent, à les en ouïr parler, 
ils parlent aussitôt contre leur doctrine que contre 
la nôtre. Mais c'est l'autre différend qui les fait 
désunir, nos cérémonies et observations ; car 
cela est visible et consiste en l'apparence exté- 
rieure, à quoi le populaire a toujours coutume de 
s'arrêter plus qu'à nulle autre chose. Et en cela, 
à mon avis, si on y prend garde, de ce quoi ils 
se scandalisent le plus est ce que nous pouvons 
accoutrer le plus aisément, sans faire aucun tort 
à notre doctrine. Il est vrai que je ne prétends 
pas contenter les chefs de leur religion, qui ne 



l'édit de janvier 1562 143 

seront jamais satisfaits, quelle mine qu'ils fassent, 
sinon qu'on leur laisse une grande domination, 
un empire spirituel en tout semblable à celui du 
Pape, sinon en la magnificence qui se voit par 
dehors. Mais je parle de contenter le grand nombre 
de ceux qui ont quitté notre Église, où ils avaient 
été faits chrétiens, pour les scrupules qu'on leur 
a mis devant les yeux ; de ceux là, veux-je dire, et 
de la plus grande part, que ce qui les scandalise 
le plus en notre Église, c'est ce que nous pouvons 
ou laisser du tout ou rhabiller sans aucun pré- 
judice de notre cause. 

Ils ne peuvent souflFrir l'usage des images. 
Pourquoi pense-t-on que ce soit? Si dans les 
Églises on n'eût fait autre chose des images, 
sinon de les tenir comme des autres pierres et 
l'autre bois, qui eut été si délicat de le trouver 
mauvais, puisque personne ne se scandalise 
de voir aux maisons les tableaux, les portraits, 
les tapisseries, les images taillées ? Mais en autre 
manière en use-t-on aux temples et autrement 
dans les maisons ; car, aux maisons, les portraits 
y sont pour servir vraiment de ce à quoi il con- 
vient les employer : c'est ou pour l'ornement, 
ou pour la mémoire des personnes représentées, 
ou pour tous deux ; et n'y a aucun qui là porte 
chandelle aux peintures. Mais aux églises, au 
contraire, on leur baise les pieds, on y fait of- 



144 MEMOIRE TOUCHANT 

frande, on les vestit, on les couronne. Qu'on 
commence de faire cela même aux tapisseries des 
maisons, et commencera de réprouver la tapisse- 
rie. Ainsi il est aisé à voir que ce qui offense les 
protestants n'est pas la chose, car [autrement] 
ils la trouveraient mauvaise partout, mais l'usage. 
Donc que nuira- t-il d'ôter ce qui ne sert de rien 
à nous et à eux leur fait un grand scrupule et les 
jette hors de l'Église ? Conservons, puisque l'Église 
l'a ordonné il y a douze cents ans, c'est-à-dire 
aussitôt qu'il y a eu des temples et que notre 
foi a été publiquement reçue des princes, les 
images, mais avec le vrai et pur usage, selon 
l'ancienne intention : c'est qu'elles servent au 
temple pour la mémoire des martyrs et pour l'or- 
nement et décoration du lieu destiné au service 
de Dieu, et ôtons, ce qui est advenu, de les honorer 
servilement. 

Soit donc ordonné que les peintures et images 
taillées demeureront aux temples sans plus, 
pour la mémoire et décoration ; y soit admonesté 
le peuple qu'elles n'y sont que pour leur donner 
occasion de s'enquérir de la vie de ceux qui sont 
représentés, afin de les honorer et encore plus 
d'essayer à les imiter. 

Au reste, qu'il soit défendu de porter chandelles, 
de faire offrandes, de les baiser ni couvrir, de 
les vêtir ni couronner de fleurs, ni faire aucun 



l'édit de janvier 1562 145 

honneur extérieur. Ainsi le peuple sera hors du 
danger de tomber en idolâtrie, et les adversaires 
n'auront plus occasion de trouver non plus mau- 
vaises les peintures aux lieux publics que dans les 
maisons privées, et la chose sera remise en son 
premier et naturel état. 

Des reliques tout de même, qui s'offensera 
qu'on les garde soigneusement aux temples, 
si on ne les adore point, comme Eusèbe narre 
que les Chrétiens firent de Polycarpe, disciple 
de saint Jean, duquel bon et saint marin, après 
que le corps fut brûlé, les Chrétiens amassèrent 
les cendres et les gardèrent, mus d'une bonne 
et sainte affection. Qu'on ne fasse que ce qu'ils 
firent et il n'y aura rien que les plus dégoûtés 
puissent trouver étrange. Qu'elles soient donc 
gardées honorablement, mais sans les présenter 
aucunement à baiser ni adorer ; qu'à raison de 
ce, qu'il soit défendu d'en prendre ni donner 
rien, mêmement pour ce, qu'on ne peut ignorer 
que les imposteurs en aient supposé une infi- 
nité de reUques fausses ; en sorte qu'on ne sau- 
rait faire plus grand tort aux saints dont on a 
les vraies, que d'honorer toutes celles qu'on 
montre indifféremment, puisqu'elles sont toutes 
mêlées et sans différence, étant certain qu'une 
partie, et la plus grande, ne sont que les instru- 
ments de l'avarice du clergé corrompu. 



146 MÉMOIRE TOUCHANT 

Ayant ainsi ôté l'abus des images, voilà le 
lieu pour en partir, et déjà c'est le moyen de re- 
mettre le peuple en sa première société, quand 
le scrupule du site de l'assemblée ne les empê- 
chera plus de converser ensemble ; car sans doute 
c'est un grand point gagné pour la réconcilia- 
tion d'amitié, si on peut s'accoutumer à se voir 
et qu'on ne fuie pas la mutuelle conversation. 

Au surplus, ils n'ont en leur église que trois 
choses : la prédication, la prière et l'administration 
des sacrements. 

Quant aux deux premiers, il est aisé de s'ac- 
commoder ; le dernier est plus difficile. 

Pour le regard de la prédication, qu'il s'en 
fasse deux toutes les fêtes : une le matin, auquel 
le prêcheur pourra librement prêcher de toutes 
choses, et en prêchant, disputer et débattre, 
toutefois sans rien avancer sur la doctrine de notre 
Église ; et à celle-là ceux qui ne peuvent porter 
d'ouïr parler contre leur opinion ne se trouveront 
pas, s'ils ne veulent. Aussi est-il croyable que 
les services accoutumés d'être faits le matin les 
en garderaient. Mais qu'il y en ait un autre après 
dîner, lequel je voudrais être fait non par reli- 
gieux, mais par séculier, comme aussi les canons 
anciens défendent la prédication aux gens de 
religion, afin que tous pussent y venir sans scru- 
pule, et qu'il soit défendu à celui-[là] de rien 



l'édit de janvier 1562 147 

aisputer ou proposer, ni pour ni contre, qui soit 
des points qui soient en controverse, lesquels on 
baillera par articles. Mais que le prêcheur en- 
seigne purement l'Évangile et le déclare, et fasse 
ce qui est le principal de son devoir : c'est de 
porter à suivre les commandements de Dieu, 
et réprimer les vices. S'il vient sur les lieux qui 
sont employés de l'une et l'autre part, qu'il ne 
fasse sans plus qu'interpréter le texte et le tra- 
duire en français ; et si on trouve malaisé qu'il 
puisse tenir ce moyen, qu'on considère combien 
est grand, et beau le sujet de la prédication, 
encore qu'il n'entre aux disputes, si on s'emploie 
à enseigner les commandements de Dieu, ra- 
mentevoir la grandeur de ses bénéfices, représen- 
ter la vigueur de son ire contre les mauvais, 
inciter à obéissance et humilier et retirer les 
cœurs de la corruption du vice. Bref, qu'on 
prenne garde si les bons et saints Pères ont eu 
faute de matière en leurs homélies, pleines d'une 
sainte pureté et d'une incroyable élégance, et 
toutefois ils étaient morts mille ans devant que 
toutes les questions qui sont aujourd'hui fussent 
mises en avant. Il faudrait ordonner peines contre 
ceux qui contreviendront à cet article, et, à 
l'entretien de cela, que non seulement les pré- 
lats, mais aussi la justice tint la main. 

Quant à la prière, il ne saurait être que fort 

LA BOÉTIE 10 



148 MÉMOIRE TOUCHANT 

bien, qu'au sermon d'après-dîner, le prêcheur 
fit une solennelle prière en français, talle quelle, 
à lui prescrite par quelques modestes théologiens, 
comme il serait bien aise de la faire, bonne et 
sainte, et telle qu'aucun ne s'en saurait plaindre ; 
et à ces prières, celui qui tiendra le lieu du privé, 
comme écrit saint Paul aux Corinthiens, ré- 
pondra Amen ; voire tous les privés, c'est-à-dire 
tout le peuple, comme dit Justin martyr, en sa 
seconde apologie pour les chrétiens. 

Reste l'administration des sacrements. 

Quant au baptême, nous sommes tous d'ac- 
cord que l'eau seule y est nécessaire et la façon 
solennelle que Dieu même ordonne de sa bouche, 
au dernier de saint Mathieu, baptise au nom du 
Père, du Fils et du Saint-Esprit ; voire que l'Église 
a toujours tenu les Arméniens pour hérétiques, 
à cause de ce qu'ils estimaient que le baptême 
n'était pas bon sans chrême. Or, je pense qu'en 
ce sacrement, il ne faut rien changer de ce qui 
est accoutumé en l'Église, pour deux raisons : 
l'une, de tant qu'en ce sacrement qui est l'entrée 
au royaume de Dieu, auquel nous faisons pro- 
fession de notre foi et du nom de Chrétiens, on 
ne peut rien inventer sans impiété, car tout est 
selon la primitive Église ; de quoi nous ne pou- 
vons, puisque Denis, soit-il l'Aréopagite, soit-il 
l'évêque de Corinthe, fait expresse mention de 



l'édit de janvier 1562 149 

l'insuflation et exorcisme, et Tertullien au livre 
du baptême, et saint Cyprien au Chrême, au 
premier livre, en l'épître XII®, et saint Augustin 
en plusieurs lieux. Aussi je vois que Luther 
s'est pas fort soucié de ce qui se fait en l'Église, 
quant au sacrement, et Calvin même, et ceux 
qui le suivent, condamnent les anabaptistes qui 
se font rebaptiser, comme les catholiques an- 
ciennement rebaptisaient ceux qui avaient été 
lavés par les Paulianistes et Cataphryges, ainsi 
qu'il est ordonné au concile de Nicée. 

Aussi trouverais-je fort bon d'ajouter une 
chose qui serait grandement profitable pour 
l'édification et commode pour contenter ceux qui 
se sont séparés : c'est qu'après la solennité 
accoutumée au baptême, celui qui baptiserait 
fit, en français, une explication des promesses 
de Dieu, en ce sacrement, et déclaration de ce 
qu'il signifie, et la grâce qui lui est conférée. 
Et il serait bon que cette exhortation fut composée 
par quelque théologien, et amateur de la concorde, 
qui put servdr à tous pour cet usage, afin de la lire 
en langage intelligible. 

Le second sacrement que l'Église met en ce 
compte est la confirmation, qui consiste en 
deux choses : et l'imposition des mains pour 
confirmer, et l'onction. Quant à l'imposition 
des mains, on ne peut craindre en cela aucun 



150 MEMOIRE TOUCHANT 

mécontentement de personne. Car si on com- 
mence de la faire par manière d'acquit seulement, 
comme la plupart des choses se font, mais pour 
en tir^r fruit, qui pourrait nier qui ne fut une 
sainte institution ? Et si on revenait à la première 
ordonnance, qu'on interrogeât ceux qui ont com- 
mencé d'entrer en l'âge de connaissancs des 
articles de notre foi et qu'avec imposition des 
mains l'évêque priât sur eux, à ce qu'ils reçussent 
le Saint-Esprit, il ne se pourrait nier que ce ne 
fut selon la coutume des Apôtres, comme il se 
voit au VII^ des Actes, et Calvin même proteste 
de ne s'en offenser. Quant au surplus de la chrême, 
à raison de ce, on ne peut craindre qu'aucun 
craigne d'être en notre Église, car on sait bien 
que de tout temps jamais la centième partie en 
la plupart des lieux n'ont reçu cette onction. 

Pour le regard de la communion, où semble être 
plus grande difficulté, si on veut entendre sans 
contestation à la régler, je crois, si cela était fait, que 
peu de gens feraient difficulté de la recevoir en 
notre Église. Premièrement, pour le regard de la 
communication du calice aux laïcs, je ne vois pas 
pourquoi on y doive résister et s'opiniâtrer si 
fort, voyant les troubles avoir passé si avant. 
Aucun ne nie que l'Église ne puisse accorder 
la communication sous les deux espèces, de [la] 
sorte que le pape Paul l'accorda aux Allemands. 



l'édit de janvier 1562 151 

En outre, on sait bien qu'aucunement les laïcs 
communiqueront aussi, dont saint Cyprien fait 
expresse mention, et Justin, et infinis autres. 
Puisque donc que l'Église peut octroyer le calice 
aux laïcs, et l'ôter, pourquoi n'aime cela mieux 
employer à sa puissance à le bailler qu'à le re- 
fuser, puisque à le baillei il y a espérance de paix, 
et à le refuser grand trouble ? 

Aussi puisque la figure de Jésus-Christ importe 
au sacrement, n'en faisons point d'instance et ne 
combattons point contre les délicats pour chose 
qui n'est pas de conséquence. 

Quand on baillera à communier, qu'on dise 
à la table, en français, l'institution de la Cène, 
prise d'un des Évangiles ; car, puisque la consé- 
cration est faite devant, cela servira pour inciter 
la foi des communiants, en quoi il n'y peut 
avoir aucun danger d 'immutation de doctnne, 
mais plutôt édification et encore moyen d'accord. 

Qu'avant la Cène, il se fasse un sermon de la 
dignité du sacrement, de la preuve que chacun 
doit faire de soi-même de la grande bénignité 
de Dieu, de la foi, de la contrition que chacun 
doit apporter à cette table ; mais que ce soit 
sans aucunement entrer en dispute sur les opi- 
nions ni de Luther, ni de Zwingle, et à la façon 
des sermons qui se doivent faire les fêtes après- 
dîner. 



152 MEMOIRE TOUCHANT 

Après ce prêche, une prierai, et puis soudain 
la communion. Ainsi on suivri la même forme 
qui est mot à mot déduite par Justin martyr, 
en la seconde apologie pour les Chrétiens. 

Deux ou trois semaines devant, aux prêches du 
matin, les prêcheurs pourront avoir apprêté leur 
troupeau à communier dignement, et disputer 
encore s'ils veulent éprouver notre doctrine ; 
et aussi aux sermons d'après dîner, sans rien 
débattre, le prêcheur pourra avoir disp>osé la 
conscience des auditeurs. 

Quant au sacrement de pénitence, il n'y faut 
avoir occasion d'estriver, sinon pour le regard 
de la confession ; mais, pour tant générale que 
soit la coutume de l'Église que chacun confesse 
ses péchés, toutefois c'est aussi la coutume qu'on 
ne recherche point qui s'est confessé, ni qui ne 
s'est pas. Je ne suis pas d'avis d'user mainte- 
nant d'une recherche curieuse lorsqu'il en est 
moins besoin, même que si l'Église comme bonne 
mère attend patiemment et supporte ses enfants 
égarés, je ne fais nul doutje qu'avec le temps 
tous ne soient bien contents de revenir à une si 
bonne et si sainte institution que la confession, 
pourvu qu'elle soit remise à sa première façon, 
et si on en use avec plus de crainte et de respect, 
et principalement si la personne des confesseurs 
recommande la chose. Qu'il soit donc défendu 



l'édit de janvier 1562 153 

d'en prendre rien ni d'en bailler, et qu'on ôte 
ainsi la vilité de ce malheureux gain ; qu'on mette 
quelque moyen [terme] aux scrupuleux dénom- 
brements de la circonstance des péchés : qu'on 
regarde cela selon sa directe et véritable fin, 
c'est que le confesseur par une exhortation fasse 
avoir horreur du péché et appelle le pécheur a 
vraie contrition et pénitence, non pas comme par 
ci-devant que tout se faisait pour contenter seu- 
lement et sans fruit. Qu'on honore la chose de la 
suffisance de ceux qui seront employés au mi- 
nistère. Qu'il y ait jours à part destinés pour les 
femmes, assemblées en un lieu, afin qu'elles 
aillent publiquement à la privée confession pour 
éviter soupçon, et qu'après la confession il se 
fasse un prêche pour exalter la pénitence. Je ne 
saurais croire qu'avec le temps on ne vienne à 
reconnaître que c'est une bonne et sainte tradi- 
tion de l'Eglise universelle, n'ayant rien en soi 
qu'une reconnaissance des fautes du pécheur 
et douleur du péché commis, avec humble 
requête de pardon. Maintenant pour ce qu'on ne 
voit quasi lien que chaos en la dépravation, on 
pense que c'est un moyen de [nous] gagner inventé 
de nouveau. Si on le voyait inventé en sa vraie 
forme, on reconnaîtrait lors que c'est ancienne 
tradition qui est de tout temps en l'Église, à 
laquelle le plus dégoûté du monde ne saurait 



154 MEMOIRE TOUCHANT 

trouver que reprendre. Aussi saint Jean Chry- 
sostôme, saint Augustin, et, devant ceux-là, 
le grand saint Basile, et encore avant lui l'ancien 
Origène, Tertullien qui est dans le siècle des 
Apôties, font mention, voire de la particulière 
confession. Nous disions bien que pour bien 
juger de la doctrine, il ne faut pas considérer 
l'abus, ains l'institution en sa pureté. Mais cela 
est pour la dispute des savants et non pour 
l'usage du populaire, qui blâme ou loue la chose 
seulement par ce qu'il en voit, et ne songe pas à 
l'origine, ni si de soi elle est bonne, et n'a garde 
de juger de la confession par ce qui se devrait 
observer, mais par ce qu'il voit en l'usage com- 
mun et ordinaire. 

Pour le regard du sacrement d'ordre, bien qu'il 
s'en fasse de grandes disputes, si est-ce qu'elles 
n'empêchent point cette union qu'il faut faire de 
ce peuple démembré. Car pourquoi empêcher[ait] 
cette dispute que nous ne vivions en une congré- 
gation, puisque personne ne prend les ordres 
qui ne veut, et qui le veut les a en estime. Et 
toutefois je pense que tout le mal ou la plus grande 
partie vient de l'abus qui a été certain en cestui-ci 
et qu'il n'est point besoin de déclarer davantage, 
de tant que la faute est grossière et manifeste. 
Pour y remédier, il ne faut rien introduire de 
nouveau, mais seulement renouveler l'ancienne 



l'édit de janvier 1562 155 

façon, du tout ensevelie, et en cela exécuter les 
saintes constitutions des Pères. 

Premièrement, soit exactement gardé l'âge 
ordonné de trente ans, afin qu'ils ne portent pas 
le nom de prêtres sans cause. 

Après, soit pour jamais ordonné le nombre des 
prêtres qui sera trouvé suffisant, selon le gouver- 
neur de la charge, pour aider à celui qui sera 
le pasteur et aura la principale cure du troupeau. 

En outre, et c'est le principal, pour que les 
noms des ordres ne soient pas de vains titres et 
une pure moquerie, mais vraies charges et offices 
en l'église. 

Maintenant on en baille quatre tout à un coup, 
et puis le reste, sans que celui à qui on les baille 
serve jamais en sa charge, voire sans que celui-là 
qui les a pris pense avoir autre chose à faire, à 
cause de cela, sinon de bien garder ses titres. 

Soit donc ordonné que vraiment par ordre, 
i.insi h nom le porte, qui sera fait premièrement 
ostiarius serve de cet état, selon la première 
institution, et ce par quelque temps certain. 
Après, quand il sera lecteur, qu'il fasse pareille- 
ment sa charge ; et d'exorciste de même, car 
aussi, anciennement, l'exorciste n'était pas seu- 
lement pour l'exorcisme ; et l'acolyte, puis du 
sous-diacre et diacre, le tout par certain espace ; 
et pour le dernier, qu'il soit fait prêtre, s'il a 



156 MÉMOIRE TOUCHANT 

exercé partout bien son office. Par ce moyen, 
on conservera l'ordre en l'Église, on fera que l'état 
qui maintenant est vil reviendra à sa première 
dignité, et nous n'apprêterons pas à rire, comme 
nous faisons, aux adversaires, de bailler quatre 
offices successifs à une personne tout à un coup 
par égard seulement et non avec effet, et cela 
même pour ne savoir pas à grand'peine bien 
lire. 

Au reste, les cures ne soient baillées qu'à celui 
qui sera passé par tous les ordres et en outre qui 
fera preuve publique, avant d'être reçu, de sa 
suffisance à prêcher et duquel la bonne vie soit 
attestée. 

Et ne trouverais-je pas mauvais de prendre de 
ceux qui sont sortis de notre Église, pour en faire 
une nouvelle, une observation qu'ils ont : c'est 
qu'au synode les curés assemblés devant leur 
évêque nommassent ceux qui seront suffisants 
pour la prédication et pour avoir l'administra- 
tion d'une église ; et que l 'évêque, avec les curés, 
choisisse ainsi ceux qui auraient témoigné de 
leurs églises qui, après advenant le cas, pussent 
être envoyés à la cure d'un troupeau. 

Et pour montrer que le Roi ne veut tenir la 
main aux abus qui se font à la trafique des béné- 
fices, il est nécessaire que désormais il n'en 
retienne pas devant ses juges aucune cause, 



l'édit de janvier 1562 157 

et qu'on n'admette personne à demander en 
façon quelconque aucun bénéfice, ni le plaider. 
Car c'est à l'Église à demander son chef, et à 
l'évêque, avec le conseil des pasteurs qui sont 
sous lui, d'en pourvoir, non pas à aucun de s'in- 
gérer ; de tant qu'il s'en déclare indigne par ce 
fait même qu'il le demande, qui est une espèce 
de simonie et ambition. Par ce moyen on aboli- 
rait toutes les résignations et autres tels fatras 
qui ne sont entrés dans l'Eglise que pour la ruiner 
de fond en comble. Ainsi le patronage des ecclé- 
siastique s'en irait, et quant à celui des laïcs, 
on y pourrait aisément mettre tel ordre qu'on 
aviserait, de ne les intéresser trop, et néanmoins 
avoir plus de respect à la conservation de tout 
l'état ecclésiastique et au règlement de cet ordre 
tout corrompu. 

Quant au dernier sacrement de l'extrême- 
onction, il n'en peut venir grand débat, de tant 
qu'on ne l'apporte à personne, si on ne va cher- 
cher les gens ecclésiastiques pour l'administrer. 

Reste la sépulture, en laquelle on a accoutumé 
de montrer par les cérémonies extérieures, qu'on 
appelle deuil, la douleur intérieure, mettre les 
morts en certain lieu et faire commémoration 
d'eux et prières pour eux. Je m'assure que rien 
de tout cela n'eût scandalisé personne, si, ce 
qui était de soi bon, n'eût été tant couvert de 



158 MÉMOIRE TOUCHANT 

corruption, et l'abus que quelques-uns, de leur 
naturel peu patients, n'ont pas eu la discrétion 
de regarder à l'institution, mais, seulement par 
dehors, à ce qui se fait : qui est ainsi qu'il se 
pratique, une pure marchandise et violente 
trafique. On veut là tirer au mort la couverture 
de son coffre, [on mesure] la lumière qui éclaire. 
A ceux qui prient on marchande combien de 
messes, si elles seront basses, si elles seront 
hautes ; on met à prix le son des cloches et 
mille autres telles indignités, lesquelles ôtées, 
il ne restera qu'une sainte cérémonie, pleine de 
piété, laquelle, à mon avis, sera enfin goûtée 
et reçue de tous. Non pas, par aventure, sitôt 
de maint un qui est dégoûté, mais pour le moins 
on peut espérer que ce serait avec l'aide de 
quelque nombre d'années. Qu'on fasse donc 
seulement ce qui se trouve avoir été fait de tout 
temps, que chacun pleure sur son mort, comme 
parle la Sainte Écriture, mais de cela que la France 
soit libre. Qui le voudra pleurer avec le chaperon 
et montrer par l'habit la douleur, qu'il le fasse. 
Qui ne voudra faire ainsi n'y soit point contraint. 
Mais que l'Église n'aille point chercher le corps, 
qui n'est autre chose que le quêter, et, comme 
disent ceux qui ont envie de reprendre, aboyer 
après la charogne. Quand la famille du mort 
aura porté le corps au lieu destiné, comme nous 



l'édit de janvier 1562 159 

sommes en cela tous d'accord que l'Église fasse 
commémoration du mort et prie pour lui en ses 
prières, aux services accoutumés et ce dans le 
temple seulement ; mais à tous également et sans 
rien prendr?, ni plus ni moins, pour les pauvres 
que pour les riches, et sans en être requise, mais 
de soi-même, pour faire ce qui est en elle. Et 
serait bon de n'approuver aucun légat pour faire 
faire service aucun en l'Église ; ainsi, pour éviter 
tout soupçon de gain déshonnête et ne profaner 
la chose sainte par le commerce, faire également 
pour tous règle prise sans aucune distinction. 
S'il se faisait ainsi, serait-ce pas du tout fermer la 
bouche à la calomnie ? On commencerait donc à 
trouver bonnes les raisons comme elles sont 
qui montrent que les oraisons pour les morts 
sont pleines de piété, et au contraire l'autre 
opinion inhumaine et accompagnée d'irréligion 
et d'une cruelle ingratitude. Au reste, en ce fai- 
sant, attendons que de tout on se rangeât à même 
opinion peu à peu, car les maladies de l'esprit 
ne se guérissent point autrement. Il n'y aurait 
aucun qui se put offenser, car personne ne serait 
contraint de faire prier Dieu pour les morts, 
de tant que l'Église d'elle-même prierait, ni de 
faire emporter le corps hors de la maison avec 
chants funèbres, quand il serait en sa puissance 
d'ensevelir son mort. 



l6o MÉMOIRE TOUCHANT 

Rien ne se fasse en l'Église, je ne dis pas à 
prix d'argent, mais du tout où il y intervienne 
aucune mention de marché ou don, ni accordé 
ni volontaire. Que cette règle soit seulement 
gardée et on verra, en moins de rien, tous les abus 
survenus tomber de soi-même, et ne demeurer 
rien que la pure et saine doctrine de l'Écriture, 
et ce qui est des traditions des Apôtres et de 
l'Église ancienne, desquelles je pense l'observa- 
tion être nécessaire. 

J'ai mis en avant ces moyens, non pas que je 
pense qu'il fallût nécessairement en user ainsi, 
ni pour opinion que j'aie qu'il n'y eût beaucoup 
d'autres meilleurs expédients ; mais seulement 
pour montrer ce chemin, m 'assurant que si ceux 
qui ont expérience des affaires et sont pourvus 
de vertu suivaient sa trace, il serait aisé de trou- 
ver ainsi une réformation qui remettrait l'Église 
en son honneur et première splendeur et qui 
ferait aimer et révérer ses ennemis. On userait 
d'une telle modération qu'on ferait d'une pierre 
deux coups, de tant qu'on donnerait sa première 
forme à l'assemblée de Dieu, et si, on s'accommo- 
derait à ceux qui s'en sont séparés pour les y 
rappeler : ce que je pense être nécessaire, comment 
que ce soit, afin qu'il n'y ait point deux Églises 
ni deux polices, qui est la vraie semence de tous 
les malheurs du monde, qui nous sont déjà sur 



l'édit de janvier 1562 161 

la tête, si on ne pourvoit à détourner cette tem- 
pête. 

Mais en cela il y a deux difficultés : l'une 
par qui sera fait ce règlement et qui en a le 
pouvoir ; l'autre comment le pourra- t-on mettre 
en œuvre et exécuter ce qui sera ordonné. Quant 
au premier, pour le dire en un mot, je crois que 
votre compagnie doit arrêter la réformation, 
sinon pour le regard de certains points qui sont 
bien peu ; car d'attendre que les évêques le 
fassent par un concile provincial, c'est attendre 
par aventure le remède du lieu dont vient le 
mal, et il faut tenir pour dit qu'ils ne le feront 
point. Et de ma part je les excuse aucunement, 
car maintenant que des ecclésiastiques les uns 
sont tous les jours au danger de leurs vies, les 
autres voient leur fait en un mer\^eilleux trouble, 
ce n'est pas bien la saison qu'ils prennent le 
loisir de penser à une exacte réformation. De 
faire un colloque de théologiens il ne succéda ja- 
mais bien en Allemagne à l'Empereur et ce n'est 
qu'irriter les parties l'une contre l'autre, même que 
chacun soutient son règne avec passion. Ainsi 
il faut que ce soit votre assemblée, si on délibère 
de le faire jamais, ou pour le moins si on a envie 
d'en tirer quelque fruit assez à temps devant la 
ruine. Et donc les laïcs feront-ils des lois sur 
l'Église et jugeront-ils de la doctrine ? Première- 



102 MÉMOIRE TOUCHANT 

y 

ment, je m'ébahis que le Roi fasse scrupule de 
mettre la main à l'extirpation de si grossiers 
abus et visibles, et qu'il se fait conscience de 
souffrir et autoriser l'introduction d'une nouvelle 
Église, qui ne se bâtit que de la subversion de la 
nôtre, laquelle a été fondée en France aussitôt 
comme la foi chrétienne y a été plantée. Il nous 
fâche de nous employer à rhabiller la nôtre pour 
la conserver, et on tient bien la main par une per- 
nicieuse patience de la laisser du tout détruire 
et anéantir, pour en publier une déjà corrompue 
clairement dès sa naissance et pleine de plusieurs 
erreurs déjà condamnées. Mais encore il appert 
évidemment qu'ihne se faut arrêter là; car, 
excepté deux ou trois points de ce que j'ai dit, 
tout le demeurant n'est point chose que le Roi 
ne puisse et ne doive faire et ne l'ait accoutumé. 
Un seul évêque la pourrait faire à ses constitu- 
tions qu'on appelle synodales. Aussi les synodes, 
en chaque diocèse, n'avaient été instituées pour 
autre raison qu'afin de rhabiller à cette heure 
ce qui se gâte en l'ordre ecclésiastique, pour ce 
qu'il n'est possible, ni que le corps humain 
se maintienne en santé sans purgation, ni un 
bâtiment sans réparations ordinaires, ni quelque 
police que ce soit sans corriger à toute heure ce 
qui s'empire et remettre en leur lieu les parties 
qui se jettent hors de leur place. C'est vraiment 



l'édit de janvier 1562 163 

l'office du Roi de tenir l'œil, non pas pour usurper 
rien de l'autorité ecclésiastique, mais pour [la] 
conserver en son état. Il n'y a rien qui soit contre 
les constitutions ecclésiastiques, mais au con- 
traire qui ne soit clairement conforme aux conciles 
et saints décrets. Or, sait-on bien qu'en France, 
le Roi qui est protecteur de l'Église gallicane, 
peut empêcher qu'on y contrevienne, et l'a 
toujours ainsi fait. Or, à cette occasion, en ses 
cours de Parlement, on y débat ordinairement 
les dispenses des Papes et les provisions qui sont 
contraires aux saints décrets ; et les gens du Roi 
interjettent appellation des ressorts octroyés 
contre les conciles, et aux états derniers le Roi 
n'a pas craint d'ordonner une certaine forme 
pour l'eslation des évêques, en quoi sans doute 
consiste la plus grande part de l'état ecclésias- 
tique, et plusieurs autres édits ont été faits, en 
répondant aux cahiers, qui tendent à même fin. 
On doit donc faire conune les bons et savants 
médecins, qui trouvent aux plus venimeux 
animaux et aux herbes les plus mauvaises quelque 
chose de bon pour la santé ; et nous aussi, du 
malheur de ce temps tirerons cette commodité 
qu'on pourra régler l'Église, sinon du tout, au 
moins aucunement, pour ce qu'elle se laissera 
panser (^) à cause de sa faiblesse, là où étant en sa 
prospérité, elle n'eût jamais souffert la main du 

LA BOÉTIE 11 



164 MÉMOIRE TOUCHANT 

chirurgien. S'il faut déclarer les articles de notre 
foi, s'il est besoin d'arrêter quelque doctrine 
ou de donner interprétation à l'Écriture, lors 
faut-il déférer à l'Église et lui rendre obéissance ; 
et encore s'il fallait faire quelques nouvelles 
constitutions pour la police du clergé, il s'en 
faut reposer sur elle. Mais si, à faute de célébra- 
tion des anciennes, le prince la voit en extrême 
péril et quasi hors d'espérance de salut, ne 
fera-t-il pas l'office de bon fils, et obéissant, de 
s 'employer > de tout son pouvoir à la relever et 
lui tendre la main, pour la remettre au premier 
chemin, duquel s'étant écartée, elle n'a jamais 
cessé d'aller en décadence, jusques à tant qu'elle 
est venue jusques à l'extrémité. Je m'assure 
qu'en tout ce qu'il faudra faire, il n'y aura rien 
que le Roi ne le puisse de son autorité, rien qu'il 
n'ait fait souvent et, par aventure, entreprenant 
plus sur les ecclésiastiques, et, pour certain, 
leur profitant moins qu'il ne ferait à ce coup. 
Voire, j'ai bien cette opinion que pour la regard 
de quelques articles, comme de la permission 
du calice aux laïcs et autres, s'il y en a de quoi il 
faille parler au Pape, qu'il les accordera volon- 
tiers. Autrefois, en moindre besoin, l'a-t-U 
accordé à l'Allemagne, et maintenant je ne fais 
doute qu'il ne trouve bonne cette réformation, 
pour ce qu'il ne pourra nier qu'il n'en faille, 



l'édit de janvier 1562 165 

et quand il ne le ferait pour la conscience, encore 
le ferait-il pour la conservation de sa puissance, 
voyant en ce royaume sa supériorité si fort 
ébranlée, même quand on l'avertira que par même 
moyen la nouvelle Église sera rompue et autre- 
ment il est malaisé ou plutôt impossible. 

Voilà quant au premier point par qui sera faite 
cette réformation. 

Reste l'autre, qui est la plus difficile : comment 
on pourra [parvenir] (^) à exécuter cette réfor- 
mation. 

En toutes choses qui concernent l'administra- 
tion de quelque charge, soit en la police tempo- 
relle, soit en l'ecclésiastique, l'établissement 
de bonnes lois, c'est le moindre, mais la provision 
de ceux qui doivent administrer l'affaire, c'est 
le principal, et à mon avis le tout. Toutes lois 
sont mortes et se laissent corrompre et tirer 
en autre sens, et souffrent être renversées. Bref, 
elles ne se peuvent [si bien] défendre, que les 
mauvais ne prennent moyen et argument d'elles- 
mêmes pour faire les plus grands maux. Tout va 
donc à faire de bonnes lois vives, c'est-à-dire 
à faire bonne eslation de personnages suffisants, 
pourvus de bon entendement et de probité. 
Ainsi il n'y aura aucune espérance si les évêques 
ne sont secourus. Ils ne se sauraient démêler 
de ce trouble. On n'a pas prévu ce danger et 



l66 MÉMOIRE TOUCHANT 

grand hasard, et, pour cette cause, jusques ici, 
en la plupart des évêchés, le Roi a mis des évêques 
qui ne peuvent maintenant soutenir ce faix 
en ce grand besoin. Si est-ce que de là dépend 
toute, la restauration de cet état, qu'ils ne se 
fâchent donc point de prendre des conducteurs 
en leur charge, en laquelle, s'ils ont bon zèle, 
ils seront bien aises d'être soulagés et d'être 
aidés par même moyen à la conservation de leur 
troupeau. Ce n'est pas chose nouvelle : elle est 
ordinaire en Allemagne, où plusieurs évêques 
[ont des] coadjuteurs. Et quel inconvénient y 
a-t-il quand la charge augmente de prendre 
compagnons en cet honnête travail ? 

De ma part je voudrais que tous en prissent, 
tant pour ce qu'il n'y a point d'évêché où il ne 
soit bien requis, vu la grandeur des affaires, et 
aussi d'en bailler seulement à quelques-uns ce 
serait rendre la chose odieuse et pleine d'envie 
et de jalousie. Les bons sans doute y prendront 
plaisir et les mauvais en ont besoin, et doivent 
plutôt remercier d'y être soufferts que se plaindre 
d'avoir des aides. Si on n'en use ainsi, que sert-il 
d'ordonner que tous les évêques résident, puisque 
la plupart sont tels que leur présance est plus 
scandaleuse que l'absence n'est dommageable? 

Il y a environ six vingts évêchés en France. 
Il faut que la cour du Parlement choisisse six 



l'édit de janvier 1562 167 

vingts hommes suffisants, et amateurs de paix 
et de concorde, et désirant la restauration de 
I l'Église, qui, après avoir fait profession de la 

* doctrine selon l'Église catholique, même aux 

points qui sont en controverse, et avoir déclaré 
qu'ils tiendront la main de leur pouvoir à l'en- 
tretien des articles de la réformation qui leur 
seront baillés, seront nommés aux évêques 
pour les recevoir en la communication de la 
charge et du conseil, pour mettre ordre aux 
errements et faire l'office de prédication. 

Je sais bien qu'il est impossible de remuer 
ainsi le monde tout à un coup ; mais toujours 
les choses empirent quand on n'y met pas la 
main, et il est bien temps meshui de commencer. 
C'est folie si on pense appliquer à un si grand 
mal des remèdes lénitifs, La saison de ce conseil 
est passée pièçà et maintenant on gâterait tout 
si on flattait cette plaie, car si on donne aux gens 
espérance de réformation et qu'après on les cuide 
payer d'une mine de correction légère, ils pren- 
dront cela pour moquerie et à cause de cette 
nouvelle opinion seront plus irrités et moins 
traitables. L'abus auquel il faut plus tâcher de 
remédier, et qui est plus malaisé, c'est d'abolir 
cette fiance, malheureuse persuasion qui s'est 
si fort enracinée : c'est qu'il n'en est guère 
qui n'estiment que le revenu des cures, et des 



l68 MÉMOIRE TOUCHANT 

dîmes assignées pour la nourriture et entretien 
des pasteurs, c'est [cette] espèce de bien qu'on 
appelle le bien d'église, là où cela ne devrait 
n'être autre chose que les gages du prêcheur 
et administrateur des sacrements, et le loyer 
du journalier spirituel. A cela faut-il pourvoir 
surtout et ramener cela à sa première nature. 

Soit donc ordonné que les dîmes des cures et 
les autres revenus des personnes ecclésiastiques 
qui ont charge seront toujours publiquement 
baillées à ferme au plus offrant ; en baillant 
bonne et suffisante caution ; et soit toujours la 
ferme faite à la condition d'en bailler au curé 
même seulement un quartier, au terme du quar- 
tier, et non aux autres parties, ni en autres lieux, 
ni aux autres personnes, mêmement aux villes 
où, à cause de l'affluence du peuple, la conti- 
nuelle présence d'un bon et suffisant pasteur est 
plus requise. Là où il faudrait que le revenu 
qui est destiné pour son entretien fût mis par 
les fermiers entre les mains des consuls comme 
deniers publics, où ils seraient gardés sans être 
employés à aucun autre usage, à peine de sacri- 
lège, sans rémission. 

Il faudrait du temps pour remettre la chose, 
mais la longueur qu'on peut craindre ne doit 
garder d'entreprendre, mais donner cœur de 
commencer, plutôt, de s'y employer plus dili- 



l'édit de janvier 1562 169 

gemment ; et par aventure, si on y apporte bon 
zèle, on connaîtra que l'on en viendrait à bout 
dans moins de temps qu'on n'espérât. Il semble 
qu'il faudrait beaucoup d'années avant que pou- 
voir mettre au gouvernement des églises, hommes 
capables de cette charge au lieu de ceux que 
l'on y voit. 

Il vaquera un grand nombre de paroisses, 
si le Roi, sans exception, et sans recevoir aucune 
dispense, commande à ses officiers de prendre le 
revenu de tous les bénéfices où les curés ne rési- 
deront ; et en peu de temps tout sera renouvelé. 
Si on ne reçoit les résignations, je pense qu'il ne 
se doive aucunement faire, ou encore qu'on en 
reçut, et néanmoins l'évêque en fit examiner avec 
son coadjuteur, et inquisitions des résignataires, 
quel [que] provision de Rome qu'ils aient. Tout 
de même sorte qu'il ferait, il y pourvoirait sans 
désignation. 

Mais il faudrait dès cette heure, sans attendre, 
pour faire vivre, autres bénéfices ; car il est cer- 
tain que les paroisses demeurant parties comme 
elles sont, elles ne sont suffisantes pour l'entretien 
honorable du pasteur ; et aussi il est impossible 
de trouver si grande multitude de personnages 
sufisants pour administrer un si grand nombre de 
paroisses. Donc dès à présent l'évêque doit 
unir les paroisses si la vacation s'y offre, ou 



lyo MÉMOIRE TOUCHANT 

détenir celles qui doivent être unies avenant la 
vacation. 

Aussi faut-il que le revenu des cures fut grand, 
car il doit servir non au curé seulement, mais aux 
prêtres qui lui assisteront, tant pour lui aider à la 
prédication, comme il se faisait autrement, ou 
pour le service ordinaire, qu'au surplus de la 
charge et administration des sacrements. 

Il faut qu'ils soient nourris du public, car il est 
nécessaire que tout gain cesse de ce commerce des 
choses sacrées si longtemps supporté. 

Certain nombre sera prescrit des prêtres qu'on 
baillera à chaque curé pour jamais et des diacres, 
aussi des acolytes et autres ministres de l'Église, 
desquels les charges seront distinctes et séparées. 

Tandis, en attendant qu'avec le temps la chose 
se parforce, on choisira le plus possible de ceux 
qui y sont à présent, mais en y ajoutant quelqu'un 
qui supplée le défaut des autres. L'âge de ceux 
qui devront être pourvus à chaque ordre sera 
spécifié. 

Après Pâques, au synode, selon la coutume de 
l'Église, tous les curés s'assembleront devant leur 
évêque et sera cette assemblée employée à rha- 
biller les fautes de tous, et chacun d'eux à son 
tour sortira, pour être délibéré à ce que les 
autres auront à proposer contre lui, et amiable- 
jnent seront les fautes ou blâmées seulement 



l'édit de janvier 1562 171 

ou reprises aigrement ou punies comme il y 
tiendra. 

Aussi sera lors avisé s'il y a aucun digne d'être 
reçu à la cure des âmes, et s'il s'en trouve quel- 
qu'un, après l'avoir ouï prêcher, l'évêque l'en- 
registrera, pourvu qu'il ait d'ailleurs témoi- 
gnage de sa bonne vie, pour le bailler pasteur 
au troupeau qui vaquerait par après. 

Sans observer cette forme, aucun ne soit com- 
mis à cette charge. 

Or veux-je, pour mettre en avant cet ordre, 
faire l'union, établir cette réformation et l'intro- 
duire, qu'aucun des évêques de France passerait, 
par tous les évêchés pour faire le règlement, 
avec tel nombre d'évêques et les coadjuteurs 
qu'il sera nécessaire. Monsieur d'Orléans {^) est 
vraiment digne de cette charge et un autre avec 
lui qui ressemblerait, si on en pouvait choisir 
un qui ne fut si turbulent, ni [si] superstitieux 
que la plupart. 

J'avais omis que les coadjuteurs auraient cer- 
taine portion du revenu de l'évêché, en certain 
lieu, qui leur serait baillée des fruits mêmes et non 
par les mains de l'évêque. 

La réformation faite, soient cassées les nou- 
velles églises et tous les offices qu'on y a établis, 
et soit défendu, à peine de la vie, de ne prendre 
administration ni titres, comme de surveillants. 



172 MÉMOIRE TOUCHANT 

ministres et tous les autres états, de la nouvelle 
Église, qui sont les appuis de cette dissension et 
vrais capitaines de la guerre civile. 

Soit défendu, à peine de la hart, à autres qu'aux 
députés par les évêques, de dogmatiser ni admi- 
nistrer les sacrements. Qui prêchera, qui admi- 
nistrera autrement, soit puni da mort. 

Qui assistera à telles prédications et admi- 
nistration des sacrements, soit puni d'amende 
pécuniaire. 

Je crois qu'il y aurait de la rigueur si on ordon- 
nait plus grande peine, et [même] qu'elle n'aurait 
pas tant d'effet. Il nous a apparu par expérience 
qu'usant de plus grande rigueur, on les contrai- 
gnait à s'opiniâtrer et prendre le frein aux dents, 
et ne faut douter que cette façon de punir n'en 
détourne plusieurs à qui rien n'est plus cher que 
l'argent, même que l'exécution en sera facile et 
la multe certaine et non pondérable. 

Il semble [qu'Jen l'exécution de tout ce conseil 
il y aura grande difficulté ; mais, à mon avis, 
il n'y [a] que celui-ci par le moyen duquel 
on se puisse sauver d'une manifeste calamité, 
et à la panser il est plus facile que tous les autres. 

Le nombre des catholiques est sans comparai- 
son plus grand que des protestants ; tout le plat 
pays ne sait guère que c'est de cette nouvelle doc- 
trine, et aux villes mêmes où elle a été reçue, 



l'édit de janvier 1562 173 

excepté quelques-unes, et bien peu, leurs congré- 
gations sont petites au respect des assemblées 
de notre Église. Ce qui fait estimer grande leur 
multitude en beaucoup d'endroits, c'est non pas 
le nombre, mais l'insolence, et aussi toujours, 
quoique ce soit, dix qui font quelque chose 
de nouveau paraissent plus que cent vivants 
à la commune façon et accoutumée. 

Tous nos voisins étrangers nous donneront tant 
de loisir que nous voudrons pour abolir cette divi- 
sion et ôter l'Église nouvelle et réformer celle de 
nos prédécesseurs, là où, faisant le contraire, 
il est à craindre qu'ils empêchent l'exécution 
de quelque autre conseil qu'on saurait prendre. 
Il y a donc bien grande différence de faire une 
chose avec loisir et sûreté et paix et repos, en 
laquelle nous serons favorisés de tous les princes 
qui nous peuvent aider, ou nuire, ou attendre 
un remuement auquel ils nous donneront empê- 
chement de tout leur pouvoir. 

La reine Marie d'Angleterre a remis la reli- 
gion ancienne, du tout abolie par le roi Edouard, 
et a bien pu y ranger son peuple, de son naturel 
barbare et rebelle ; et si ne réforme aucunement 
l'ancienne. Comment estime-t-on que le Roi 
l'entretienne, même en la réformant, vu que la 
plus grande part de son peuple la tient encore? 

Davantage, il est tout certain que la nouveauté 



174 MÉMOIRE TOUCHANT 

a appelé plus de gens à l'église réformée qu'autre 
chose, et combien qu'il y en ait que le zèle et une 
affection de la religion a mis en cette assemblée, 
si est-ce que quiconque voudra juger sainement, 
il dira que la plus grande part s'y sont mis sans 
savoir quel différend ils ont avec nous, que la 
seule légèreté les a fait ranger à ce qui s'est pré- 
senté de nouveau. 

Quand la nôtre sera ainsi réglée et réformée, 
elle semblera toute nouvelle et elle leur donnera 
grande occasion d'y revenir sans scrupule, pour 
ce qu'ils ne cuideront pas rentrer en celle qu'ils 
ont maintenant en haine et horreur, mais en 
une autre toute neuve ; de tant qu'après avoir 
nettoyé tant de si grandes taches et si apparentes 
dont elle est à présent couverte, elle présenterait 
une face tout autre, qui serait belle à voir et si 
aimable que les plus rebelles seraient conviés 
à se raccointer d'elle ; les abus les ont éloignés 
et la réformation les rappellerait. La curiosité 
les a fait entrer en l'autre pour voir que c'était 
et cela même les ramènerait en la nôtre. Aussi 
est-il croyable qu'il [y] en a une grande partie 
qui meshui sont las des troubles et seraient bien 
aises de cette honnête occasion de repos, sans 
aucune offense de leur conscience. Par aventure, 
au moment que cette dissension s'échauffe, ils 
n'eussent pas si aisément reçu cette composition, 



l'édit de janvier 1562 175 

comme ils feront à présent, étant travaillés de 
tumultes, et de la division, et des frais qui sont 
grands à l'entretien de leur état ; et les gens de 
bien, et ceux qui ont de quoi, commencent d'avoir 
suspecte cette puissance du populaire et prendront 
grand plaisir de la voir réprimer ; et peu à peu, 
sans qu'on y prit garde, avec la mutuelle conver- 
sation, il s'est fait comme une réunion de courages 
et d'opinions qu'on n'eût osé espérer au commen- 
cement. Le temps a amené ceci et le temps l'ad- 
moitera, conmie nous voyons que les opinions 
des anciennes sectes se sont évanouies, quand on 
les a laissé mourir en Églises séparées et en certain 
ordre. 

En somme, il faut faire une rigoureuse punition 
des insolences et violences publiques commises sur 
les chefs et auteurs, et ce par la justice assistée 
des gouverneurs. 

Il faut réformer vivement et promptement 
l'ancienne Église, rompre l'ordre et établissement 
de la nouvelle. Une chose pourra fort empêcher 
la réformation : c'est que par ce moyen le Roi 
perd la subvention des décimes qu'il prend du 
clergé. Mais sans doute c'a toujours été et sera, 
si Dieu n'y pourvoit, un malheureux appât qui 
nous tire à notre ruine. C^ serait une chose étrange 
si le Roi prenait les décimes comme pour un 
loyer d'avoir abandonné la république, et s'il 



176 MÉMOIRE TOUCHANT 

se laissait suborner par cet exécrable gain afin 
de tenir la main à tant d'indignités, et vilains 
et énormes abus, et cependant voyait devant lui 
tout son État se renverser et aller en désordre. 
Et se mécompte-t-on grandement, si on pense 
longuement jouir de ce tribut et si on en fait 
état ; car il est aisé de voir que dans un an pour 
le plus tard, en la plus grande partie de ce royaume 
les dîmes ne seront payées. Car déjà ceux de la 
nouvelle religion commencent à voir qu'ils entre- 
tiennent les membres de l'Antéchrist, en payant 
les dîmes aux prêtres ; et s'ils ont pensé la couleur 
bonne d'abattre les autels et les images, pour ce, 
disent-ils, qu'il faut ôter les instruments d'ido- 
lâtrie, pourquoi ne ceçoit-on qu'ils auront bien 
autant de prétexte de mettre en avant qu'ils font 
conscience de nourrir de leurs biens les loups du 
troupeau et de leur donner le moyen d'entre- 
tenir leur superstition. Même que l'avarice et 
la friandise se relève ce qu'ils baillent pour la 
dîme servira toujours de belles raisons, même 
étant piqués par une haine capitale qu'ils ont 
contre tout l'ordre des ecclésiastiques. Au reste, 
quand ceux de l'Église réformée ne refus,îr£'ient 
les dîmes, ceux de la romaine le feront, de tant 
que leurs curés ni leurs vicaires ne pourront faire 
à leurs paroisses aucun service accoutumé, comme 
déjà l'on voit dans presque la moitié de la Guyenne. 



l'édit de janvier 1562 177 

Davantage, puisque l'on voit que de ne réfor- 
mer point l'ancienne et de la maintenir avec la 
nouvelle, c'est maintenir le trouble et provoquer, 
comme je pense, une cruelle et calamiteuse 
guerre, c'est folie de croire, si nous sonmies en 
affaires, que ni le vrai revenu du Roi, ni les em- 
prunts ni les décimes y puissent fournir ; si 
lorsque tout le peuple était uni sous un prince 
majeur, il n'a été possible d'en tirer tant de sub- 
sides qui aient pu satisfaire à la défense des 
guerres, de sorte que nous sommes devenus en- 
foncés en dettes infinies, qu'espérons-nous main- 
tenant si nous y revenons, et pendant que cette 
monarchie démembrée en dissensions et discordes 
est entre les jeunes mains de l'enfance de notre 
prince ? Gagnons seulement le repos et n'ayons 
point de peine qu'il soit pauvre : si nous avons 
guerre, rien ne suffit, si nous avons paix, rien ne 
d^audra. Nous nous acquitterons, si ce n'est 
en six ans, ou au moins en douze. 

Il n'y a pas deux ans qu'ils réputaient à grand 
heur d'avoir la vie sauve et ne priaient sinon 
qu'ils ne fussent contraints de faire profession 
d'une loi qu'ils estimaient fausse. Ce point en 
fut accordé, et, à mon avis, fort justement. 
Mais, soudain après, ils s'assemblèrent en mai- 
sons privées pour faire des prières. Le Roi, 
espérant les obUger, par cette bénignité, le permit. 



lyS MÉMOIRE TOUCHANT 

Ils n'ont pas eu sitôt gagné cet avantage, qu'en 
ces mêmes congrégations, où on n'avait parlé 
que de prier Dieu, ils ont passé outre et l'on a 
prêché et administré les sacrements. Le prince, 
les cuidant vaincre par sa clémence, l'a dissimu- 
lée, en espérant qu'ils s'arrêteraient là, puisqu'ils 
ne pouvaient prétendre qu'il leur fallut plus 
grande liberté pour vivre selon leur conscience. 
Mais quoi ! cette règle de conscience n'est ja- 
mais certaine, et ne saurait-on voir la fin de ce 
qu'elle produit. Ils ont trouvé des lieux publics, 
de quoi ils ont fait des temples, et ainsi ont 
clairement et ouvertement fait voir la séparation, 
et ont mis en évidence un ordre tout nouveau 
d'une autre république ecclésiastique. Encore le 
Roi leur a cédé, pour voir que demanderait cette 
licence, et pour essayer si en cette nouvelle réfor- 
mation la vie répondrait en la profession. Ils 
ont depuis fait grande instance d'avoir des 
temples ; le Roi leur a déclaré qu'il ne leur en 
donnerait point, mais ils ne se sont pas arrêtés 
à si beau chemin. En plusieurs lieux, et, à mon 
avis, partout où ils ont cru être les plus forts, 
ils en ont pris [de] force et abattu les images et 
brûlé les ornements. Il semble bien qu'il n'était 
plus possible que le Roi l'endurât. Toutefois 
il l'a fait et a, possible, pensé qu'il y avait prou 
tsmples, et [que] quand bien les églises réformées 



l'édit de janvier 1562 179 

n'en seront encore jetées, il en demeurait assez 
pour les autres. Qu'il n'eut dit que cette si grande 
et incroyable douceur de notre souverain eut 
amolli le cœur des plus barbares et qu'elle était 
suffisante non seulement à les convier de s'en 
tenir là et ne passer plus avant, mais encore de 
reculer plutôt et remettre quelque chose de ce 
qu'ils avaient usurpé. Incontinent, voici en beau- 
coup d'endroits, tous les ecclésiastiques, tous ceux 
de l'Église romaine, privés de toutes leurs céré- 
monies et réduits à une misérable servitude. 
Je ne veux rien dire plus avant et me suffit qu'il 
est aisé de connaître par là qu'à un déraisonnable 
et insolent demandeur de lui accorder quelque 
chose ce n'est pas contenter son désir, mais aug- 
menter son audace. 

Ils demandent l'intérim et des temples. Mais 
qui les donnera à ceux de l'Église romaine par 
toute la Guyenne, où ils sont maintenant en tel 
état qu'ils n'oseront servir Dieu selon leur reli- 
gion et celle de leur prince, à peine de perdre la 
vie? Les protestants demandent donc au Roi 
qu'il donne à ceux qui ne sont pas de sa loi ce 
qu'eux-mêmes ne- donnent pas aux lieux où ils 
ont pouvoir par le droit de la force qu'ils ont 
usurpée. Mais encore prenons conseil des chefs 
de leur réformation. Je sais bien qu'il y a 
grand nombre d'hommes en Angleterre qui, 

LA BOÉTIE là 



i8o l'édit de janvier 1562 

en leur cœur, ne sauraient approuver la religion 
de leur reine et qui tiennent l'Église romaine 
pour la vraie et apostolique. Je me fais doute 
qu'il n'y en ait maint un encore en réserve. 
Mais comment pensons-nous qu'ils seraient 
bien reçus de leur maîtresse, s'ils demandaient 
temples, pour vivre à leur façon ? Comment les 
écouterait Calvin? Il estimerait sans doute 
ceux-là qui le mettraient en avant turbulents et 
introducteurs de nouveauté, tendant à sédition, 
et, pour cette cause, le grand Athanase, il y a 
tantôt treize [cents] ans, répondit bien à Constan- 
tin, l'empereur, qui le priait de laisser un temple 
à ceux qui suivaient Arrius, dans la ville d'Alexan- 
drie, d'où il était évêque : « Leur en laisserai, 
dit-il, quand ils en bailleront sept aux catholiques 
à Antioche », où Arrius avait fait recevoir sa 
doctrine. 







EXTRAIT D'UNE LETTRE 



que Monsieur le Conseiller de MONTAIGNE 
écrit à Monseigneur de Montaigne^ son père, 
concernant quelques particularités qu'il remar- 
qua en la maladie et mort de feu Monsieur DE 
LA BOÉTIE, 

QUANT à ses dernières paroles, sans doute 
si homme en doit rendre bon compte, 
c'est moi, tant parce que du long de sa 
maladie il parlait aussi volontiers à moi qu'à nul 
autre, que aussi pour ce que pour la singulière et 
fratemellî amitié que nous nous étions entrepor- 
tés, j'avais très certaine connaissance des inten- 
tions; jugements et volontés qu'il avait eus durant 
sa \de, autant sans doute qu'homme peut avoir 
d'un autre. Et parce que je les savais être hautes, 
vertueuses, pleines de très certaine résolution, et 
quand tout est dit, admirables, je prévoyais bien 
que si la maladie lui laissait le moyen de se pouvoir 
exprimer, qu'il ne lui échapperait rien en une 
telle nécessité qui ne fut grand et plein de bon 
exemple : ainsi je m'en prenais le plus garde que 
je pouvais. Il est vrai, Monseigneur, comme j'ai 



l82 LETTRE DE MONSIEUR 

la mémoire fort courte, et débauchée encore par 
le trouble que mon esprit avait à souffrir une si 
lourde perte, et si importante, qu'il est impossible 
que je n'aie oublié beaucoup de choses que je 
voudrais être sues. Mais celles desquelles il m'est 
souvenu, je vous les manderais le plus au vrai 
qu'il me sera possible. Car pour le représenter 
ainsi fièrement arrêté en sa brave démarche, 
pour vous faire voir ce courage invincible dans 
un corps attéré et assommé par les furieux efforts 
de la mort et de la douleur, je confesse qu'il y 
faudrait un beaucoup meilleur style que le mien. 
Par ce qu'encore que durant sa vie, quand il 
parlait de choses graves et importantes, il en 
parlait de telle sorte qu'il était malaisé de les si 
bien écrire, si est-ce qu'à ce coup il semblait 
que son esprit et sa langue s'efforçassent à l'envi, 
comme pour lui faire leur dernier service. Car 
sans doute je ne le vis jamais plein ni de tant et 
de si belles imaginations, ni de tant d'éloquence, 
comme il a été le long de cette maladie. Au reste. 
Monseigneur, si vous trouvez que j'aie voulu 
mettre en compte ses propos plus légers et ordi- 
naires, je l'ai fait à escient. Car étant dits en ce 
temps là, et au plus fort d'une si grande besogne, 
c'est un singulier témoignage d'une âme pleine de 
repos, de tranquillité et d'assurance. 

Comme je revenais du Palais, le lundi neu- 



LE CONSEILLER DE MONTAIGNE 183 

vième d'août 1563, je l'envoyai convier à dîner 
chez moi. Il me manda qu'il me merciait, qu'il 
se trouvait un peu mal, et que je lui ferais plaisir 
si je voulais être une heure avec lui, avant qu'il 
partit pour aller en Médoc. Je l'allai trouver 
bientôt après dîner. Il était couché vêtu, et 
montrait déjà je ne sais quel changement en son 
visage. Il me dit que c'était un flux de ventre 
avec des tranchées, qu'il avait pris le jour avant, 
jouant en pourpoint sous une robe de soie, avec 
M. d'Escars {^) ; et que le froid lui avait souvent 
fait sentir semblables accidents. Je trouvai bon 
qu'il continuât l'entreprise qu'il avait piéça 
faite de s'en aller ; mais qu'il n'allât pour ce soir 
que jusques à Gemignan (2), qui n'est qu'à deux 
lieues de la ville. Cela faisais-je pour le lieu où 
il était logé tout avoisiné de maisons infectes 
de peste, de laquelle il avait quelque appréhen- 
sion, comme revenant du Périgord et d'Agenois, 
où il avait laissé tout empesté ; et puis, pour 
semblable maladie que la sienne je m'étais autre- 
fois très bien trouvé de monter à cheval. Ainsi 
il s'en partit, et ' Madamoiselle de La Boétie 
sa femme, et M. de Mouillhonnas son oncle, 
avec lui (^. 

Le lendemain de bien bon matin, voici venir 
un de ses gens à moi de la part de Madamoiselle 
de La Boétie, qui me mandait qu'il s'était fort 



184 LETTRE DE MONSIEUR 

mal trouvé la nuit d'une forte dysenterie. Elle 
envoyait quérir un médecin et un apothicaire ; 
et me priant d'y aller, comme je fis l'après- 
dînée. 

A mon arrivée, il sembla qu'il fut tout éjoui 
de me voir ; et comme je voulais prendre congé 
de lui pour m'en revenir, et lui promisse de le 
revoir le lendemain, il me pria avec plus d'affec- 
tion et d'instance qu'il n'avait jamais fait d'autre 
chose, que je fusse le plus que je pourrais avec 
lui. Cela me toucha aucunement. Ce néanmoins 
je m'en allais quand Madamoiselle de La Boétie, 
qui pressentait déjà je ne sais quel malheur, 
me pria les larmes à l'œil, que je ne bougeasse 
pour ce soir. Ainsi elle m'arrêta, de quoi il se 
réjouit avec moi. Le lendemain je m'en revins ; 
et le jeudi, le fus retrouver. Son mal allait en 
empirant : son flux de sang et ses tranchées qui 
l'affaiblissaient encore plus, croissaient d'heure 
à autre. 

Le vendredi, je le laissai encore : et le samedi, 
je le fus revoir déjà fort abattu. Il me dit alors, 
que la maladie était un peu contagieuse, et outre 
cela, qu'elle était mal plaisante, et mélancolique : 
qu'il connaissait très bien mon naturel, et me 
priait de n'être avec lui que par boutées, mais 
le plus souvent que je pourrais. Je ne l'aban- 
donnai plus. Jusques au dimanche il ne m'avait 



LE CONSEILLER DE MONTAIGNE 185 

tenu nul propos de ce qu'il jugeait de son être, 
et ne parlions que de particulières occurences 
de sa maladie, et de ce que les anciens médecins 
en avaient dit. D'affaires publiques, bien peu ; 
car je l'en trouvai tout dégoûté dès le premier 
jour. Mais le dimanche, il eut une grande fai- 
blesse : et comme il fut revenu à soi, il dit qu'il 
lui avait semblé être en une confusion de toutes 
choses, et n'avoir rien vu qu'une épaisse nue et 
brouillard obscur, dans lequel tout était pêle-mêle 
et sans ordre : toutefois il n'avait eu nul déplaisir 
à tout cet accident : « La mort n'a rien de pire 
que cela, lui dis-je lors, mon frère. — Mais n'a 
rien de si mauvais », — me répondit-il. 

Depuis lors, parce que dès le commencement 
de son mal, il n'avait pris nul sommeil, et que 
nonobstant tous les remèdes, il allait toujours en 
empirant : de sorte qu'on y avait déjà employé 
certains breuvages, desquels on ne se sert qu'aux 
dernières extrémités, il commença à désespérer 
entièrement de sa guérison, ce qu'il me conunu- 
niqua. Ce même jour, par ce qu'il fut trouvé bon, 
je lui dis, qu'il me siérait mal, pour l'extrême 
amitié que je lui portais, si je ne me souciais 
que comme en sa santé on avait vu toutes ses 
actions pleines de prudence et de bon conseil 
autant qu'à homme du monde qu'il les continuât 
encore en sa maladie ; et que, si Dim voulait 



l86 LETTRE DE MONSIEUR 

qu'il empirât, je serais très marri qu'à faute 
d'avisement il eut laissé nulle de ses affaires 
domestiques décousu, tant pour le dommage que 
ses parents y pourraient souffrir, que pour l'in- 
térêt de sa réputation : ce qu'il piit de moi de 
très bon visage. Et après s'être résolu des diffi- 
cultés qui le tenaient suspens en cela, il me pria 
d'appeler son oncle et sa femme seuls, pour leur 
faire entendre ce qu'il avait délibéré quant à son 
testament. Je lui dis qu'il les étonnerait. « Non, 
non, me dit-il, je les consolerai et leur donnerai 
beaucoup meilleure espérance de ma santé, 
que je n- l'ai moi-même ». Et puis il me demanda, 
si les faiblesses qu'il avait eues ne nous avaient 
pas un peu étonnés. « Cela n'est rien, lui dis-je, 
mon frère : ce sont accidents ordinaires à telles 
maladies. — Vraiment non, ce n'est rien, mon 
frère, me répondit-il, quand bien il en advien- 
drait ce que vous en craindriez le plus. — A vous 
ne serait-ce que heur, lui répliquai-je ; mais le 
dommage serait à moi qui perdrais la compa- 
gnie d'un si grand, si sage et si certain ami, 
et tel que je serais assuré de n'en trouver jamais 
de semblable. — Il pourrait bien être, mon frère, 
ajouta- t-il, et vous assure que ce qui me fait 
avoir quelque soin que j'ai de ma guérison, et 
n'aller si courant au passage que j'ai déjà franchi 
à demi, c'est la considération de votre perte, 



LE CONSEILLER DE MONTAIGNE 187 

et de ce pauvre homme et de cette pauvre femme 
(parlant de son oncle et de sa femme) que j'aime 
tous deux uniquement, et qui porteront bien 
impatiemment (j'en suis assuré) la perte qu'ils 
feront en moi, qui de vrai est bien grande et 
pour vous et pour eux. J'ai aussi respect au dé- 
plaisir que auront beaucoup de gens de bien qui 
m'ont aimé et estimé pendant ma vie, desquels 
certes, je le confesse, si c'était à moi à faire je 
serais content de ne perdre encore la conversa- 
tion. Et si je m'en vais, mon frère, je vous prie, 
vous qui les connaissez, de leur rendre témoi- 
gnage de la bonne volonté que je leur ai portée 
jusques à ce dernier terme de ma vie. Et puis, 
mon frère, par aventure n'étais-je point né si 
inutile que je n'eusse moyen de faire service à la 
chose publique ? Mais quoi qu'il en soit, je suis 
prêt à partir quand il plaira à Dieu, étant tout 
assuré que je jouirai de l'aise que vous me pré- 
dites. Et quant à vous, mon ami, je vous connais 
si sage, que, quelque intérêt que vous y ayez, 
si vous conformerez-vous volontiers et patiem- 
ment à tout ce qu'il plaira à sa sainte Majesté 
d'ordonner de moi, et vous supplie vous prendre 
garde que le deuil de ma perte ne pousse ce bon 
homme et cette bonne femme hors des gonds 
de la raison. » Il me demanda lors comme ils 
s'y comportaient déjà. Je lui dis que assez bien 



LETTRE DE MONSIEUR 



pour l'importance de la chose : « Oui, suivit-il, 
à cette heure qu'ils ont encore un peu d'espé- 
rance. Mais si je la leur ai une fois toute ôtée, 
mon frère, vous serez bien empêché à les conte- 
nir. » Suivant ce respect, tant qu'il vécut depuis, 
il leur cacha toujours l'opinion certaine qu'il 
avait de sa mort, et me priait bien fort d'en user 
de même. Quand il les voyait auprès de lui, il 
contrefaisait la chère plus gaie et les paissait de 
belles espérances. 

Sur ce point je le laissai pour les aller appeler. 
Ils composèrent leur visage le mieux qu'ils purent 
pour un temps. Et après nous être assis autour 
de son lit nous quatre seuls, il dit ainsi d'un visage 
posé et comme tout éjoui : « Mon oncle, ma 
femme, je vous assure sur ma foi, que nulle nou- 
velle atteinte de ma maladie ou opinion mauvaise 
que j'aie de ma guérison, ne m'a mis en fantaisie 
de vous faire appeler pour vous dire ce que j'en- 
treprends ; car je me porte, Dieu merci, très 
bien et plein de bonne espérance ; mais ayant 
de longue main appris, tant par longue expé- 
rience que par longue étude, le peu d'assurance 
qu'il y a à l'instabilité et inconstance des choses 
humaines, et même en notre vie que nous tenons 
si chère, qui n'est toutefois que fumée et chose de 
néant ; et considérant aussi, que puisque je suis 
malade, je me suis d'autant approché du danger 



LE CONSEILLER DE MONTAIGNE 189 

de la mort, j'ai délibéré de mettre quelque ordre 
à mes affaires domestiques, après en avoir, eu 
votre avis premièrement. » Et puis adressant 
son propos à son oncle : « Mon bon oncle, dit-il, 
si j'avais à vous rendre à cette heure compte des 
grandes obligations que je vous ai, je n'aurais 
en pièce fait : il me suffit que jusques à présent, 
où que j'aie été, et à quiconque j'en aie parlé, 
j'aie toujours dit que tout ce que un très sage, 
très bon et très libéral père, pouvait faire pour 
son fils, tout cela avez-vous fait pour moi, soit 
pour le soin qu'il a fallu à m 'instruire aux bonnes 
lettres, soit lorsqu'il vous a plu me pousser aux 
états : de sorte que tout le cours da ma vie a été 
plein de grands et recommandables offices 
d'amitiés vôtres envers moi : somme, quoi que 
j'aie, je le tiens de vous, je l'avoue de vous, je 
vous en suis redevable, vous êtes mon vrai 
père ; ainsi comme fils de famille je n'ai nulle 
puissance de disposer de rien, s'il ne vous plaît 
de m'en donner congé. » Lors il se tut et attendit 
que les soupirs et les sanglots eussent donné 
loisir à son oncle de lui répondre qu'il trouverait 
toujours très bon tout ce qu'il lui plairait. Lors 
ayant à le faire son héritier, il le supplia de prendre 
de lui le bien qui était sien. 

Et puis, détournant sa parole à sa femme : 
« Ma semblance, dit-il (ainsi l'appelait-il souvent, 



igO LETTRE DE MONSIEUR 

pour quelque ancienne alliance qui était entre 
eux), ayant été joint à vous du saint nœud du 
mariage, qui est l'un des plus respectables et 
inviolables que Dieu ait ordonné ça bas, pour 
l'entretien de la société humaine, je vous ai 
aimée, chérie, et estimée autant qu'il m'a été 
possible, et suis tout assuré que vous m'avez 
rendu réciproque affection, que je ne saurais assez 
reconnaître. Je vous prie de prendre de la part 
de mes biens ce que je vous donne, et vous en 
contenter, encore que je sache bien que c'est 
bien peu au prix de vos mérites, » 

Et puis, tournant son propos à moi : « Mon 
frère, dit-il, que j'aime si chèrement et que j'avais 
choisi parmi tant d'hommes, pour renouveler 
avec vous cette vertueuse et sincère amitié, 
de laquelle l'usage est par les vices dès si long- 
temps éloigné d'entre nous qu'il n'en reste que 
quelques vieilles traces en la mémoire de l'anti- 
quité, je vous supplie pour signal de mon affec- 
tion envers vous, vouloir être successeur de ma 
bibliothèque et de mes livres que je vous donne : 
présent bien petit, mais qui part de bon cœur, 
et qui vous est concevable pour l'affection que 
vous avez aux Lettres. Ce vous sera jjivTipioa-uvov 
tui sodalis. » 

Et puis, parlant à tous trois généralement, 
loua Dieu, de quoi en une si extrême nécessité 



LE CONSEILLER DE MONTAIGNE I9I 

il se trouvait accompagné de toutes les plus chères 
personnes qu'il eut en ce monde ; et qu'il lui 
semblait très beau à voir une assemblée de quatre 
si accordants et si unis d'amitié, faisant, disait-il, 
état, que nous nous entraînions unanimement les 
uns pour l'amour des autres. Et nous ayant re- 
commandé les uns aux autres, il suivit ainsi : 
« Ayant mis ordre à mes biens, encore ms faut-il 
penser à ma conscience. Je suis chrétien, je suis 
catholique : tel ai vécu, tel suis-je délibéré de 
clore ma vie. Qu'on me fasse venir un prêtre ; 
car je ne veux faillir à ce dernier devoir d'un 
chrétien. » 

Sur ce point il finit son propos, lequel il avait 
continué avec telle assurance de visage, telle 
force de parole et de voix, que là où je l'avais 
trouvé, lorsque j'entrai en sa chambre, faible, 
traînant lentement ses mots, les uns après les 
autres, et ayant le pouls abattu comme de fièvre 
lente, et tirant à la mort, le visage pâle et tout 
meurtri, il semblait lors qu'il vint, conmie par 
miracle, de reprendre quelque nouvelle vigueur : 
le teint plus vermeil et le pouls plus fort, de sorte 
que je lui fis tâter le mien pour les comparer 
ensemble. Sur l'heure j'eus le cœur si serré, 
que je ne sus rien lui répondre. Mais deux ou 
trois heures après, tant pour lui continuer cette 
grandeur de courage, que aussi parce que je sou- 



192 LETTRE DE MONSIEUR 

haitais pour la jalousie que j'ai eue toute ma vie 
de sa gloire et de son honneur, qu'il y eut plus 
de témoins de tant et si belles preuves de magna- 
nimité, y ayant plus grande compagnie en sa 
chambre, je lui dis que j'avais rougi de honte 
de quoi le courage m'avait failli à ouïr ce que lui, 
qui était engagé dans ce mal, avait eu courage 
de me dire : que jusques lors j'avais pensé que 
Dieu ne nous donnait guères si grand avantage 
sur les accidents humains, et croyais mal aisé- 
ment ce que quelquefois j'en lisais parmi les 
histoires ; mais qu'en ayant senti une telle preuve, 
je louais Dieu de quoi ce avait été en une per- 
sonne de qui je fusse tant aimé, et que j'aimasse 
si chèrement, et que cela me servirait d'exemple 
pour jouer ce même rôle à mon tour. 

Il m'interrompit pour me prier d'en user ainsi, 
et de montrer par effet que les discours que nous 
avions tenus ensemble pendant notre santé, 
nous ne les portions pas seulement en la bouche, 
mais engravés bien avant au cœur et en l'âme, 
pour les mettre en exécution aux premières 
occasions qui s'offriraient, ajoutant que c'était 
la vraie pratique de nos études et de la philoso- 
phie. Et me prenant par la main : « Mon frère, 
mon ami, me dit-il, je t'assure que j'ai fait assez 
de choses, ce me semble, en ma vie, avec autant 
de peine et difficulté que je fais celle-ci. Et quand 



LE CONSEILLER DE M O N T A I G N E 193 

tout est dit, il y a fort longtemps que j'y étais 
préparé et que j'en savais ma leçon par cœur. 
Mais n'est-ce pas assez vécu jusques à l'âge 
auquel je suis ? J'étais prêt à entrer à mon trente- 
troisième an. Dieu m'a fait cette grâce, que tout 
ce que j 'ai passé, jusques à cette heure de ma vie, 
a été plein de santé et de bonheur ; par l'incons- 
tance des choses humaines, cela ne pouvait 
guère plus durer. Il était meshui temps de se 
mettre aux affaires et de voir mille choses mal 
plaisantes, comme l'incommodité de la vieillesse, 
de laquelle je suis quitte par ce moyen. Et puis, 
il est vraisemblable que j'ai vécu jusqu'à cette 
heure avec plus de simplicité et moins de malice 
que je n'eusse par aventure fait, si Dieu m'eut 
laissé vivre jusqu'à ce que le soin de m'enrichir 
et accommoder mes affaires luc fut entré dans 
la tête. Quant à moi, je suis certain, que je 
m'en vais trouver Dieu et le séjour des bienheu- 
reux. » Or, parce que je montrais même au visage 
l'impatience que j'avais à l'ouïr : « Comment, 
mon frère, me dit-il, me voulez-vous faire peur? 
Si je l'avais, à qui serait-ce à me l'ôter qu'à vous ? » 
Sur le soir, parce que le notaire survint, qu'on 
avait mandé pour recevoir son testament (^), je le 
lui fis mettre par écrit, et puis je lui fus dire s'il 
ne le voulait pas signer ; « Non pas signer, dit-il, 
Je le veux faire moi-même. Mais je voudrais. 



194 LETTRE DE MONSIEUR 

mon frère, qu'on me donnât un peu de loisir ; 
car je me trouve extrêmement travaillé et si 
affaibli, que je n'en puis quasi plus. » Je me mis 
à changer de propos ; mais il se reprit soudain 
et me dit qu'il ne fallait pas grand loisir à mourir, 
et me pria de savoir si le notaire avait la main bien 
légère, car il n'arrêterait guères à dicter. J'ap- 
pelai le notaire, et sur le champ il dicta si vite 
son testament qu'on était bien empêché à le 
suivre. Et ayant achevé, il me pria de lui lire, 
et parlant à moi : « Voilà, dit-il, le soin d'une belle 
chose que nos richesses. Sunt hcec quce hominibus 
vocantur hona. » Après que le testament eût été 
signé, comme sa chambre était pleine de gens, 
il me demanda s'il ferait mal de parler. Je lui 
dis que non, mais que ce fût fort doucement. 

Lors il fit appeler Madamoiselle de Saint- 
Quentin (1), sa nièce, et parla ainsi à elle : « Ma 
nièce, m'amie, il m'a semblé depuis que je t'ai 
connue, avoir vu reluire en toi des traits de très 
bonne nature ; mais ces derniers offices que tu fis 
avec si bonne affection, et telle diligence, à ma 
présente nécessité, me promettent beaucoup de 
toi, et vraiment je t'en suis obligé et t'en remercie 
très affectueusement. Au reste, pour ma décharge, 
je t'avertis d'être premièrement dévote envers 
Dieu : car c'est sans doute la principale partie 
de notre devoir, et sans laquelle nulle autre ac- 



LE CONSEILLER DE MONTAIGNE I95 

tion ne peut être ni bonne ni belle : et celle-là 
y étant bien à bon escient, elle traîne après soi 
par nécessité toutes autres actions de vertu. Après 
Dieu, il te faut aimer et honorer ton père et ta 
mère, même ta mère, ma sœur, que j'estime des 
meilleures et des plus sages femmes du monde, 
et te prie de prendre d'elle l'exemple de ta vie. 
Ne te laisse point emporter aux plaisirs ; fuis 
comme peste ces folles privautés que tu vois 
les femmes avoir quelquefois avec les hommes, 
car encore que sur le commencement elles n'aient 
rien de mauvais ; toutefois petit à petit elles cor- 
rompent l'esprit, elles conduisent à l'oisiveté, 
et de là, dans le vilain bourbier du vice. Crois- 
moi : la plus sûre garde de la chasteté à une fille, 
c'est la sévérité. Je te prie, et veux qu'il te sou- 
vienne de moi, pour avoir souvent devant les 
yeux l'amitié que je t'ai portée, non pas pour te 
plaindre et pour te douloir de ma perte, et cela 
défends-je à tous mes amis, tant que je puis, 
attendu qu'il semblerait qu'ils fussent envieux 
du bien, duquel, merci à ma mort, je me verrai 
bientôt jouissant : et t'assure, ma fille, que si 
Dieu me donnait à cette heure à choisir, ou de 
retourner à vivre encore, et d'achever le voyage 
que j'ai commencé, je serais bien empêché au 
choix. Adieu, ma nièce, m 'amie. » 
Il fit après appeler Madamoiselle d'Arsac Q), 

hA. BOÉTIE 13 



196 LETTRE DE MONSIEUR 

sa belle-fille, et lui dit : « Ma fille vous n'avez 
pas grand besoin de mes avertissements, ayant 
une telle mère, que j'ai trouvée si sage, si bien 
conforme à mes conditions et volontés, ne m 'ayant 
jamais fait nulle faute. Vous serez très bien ins- 
truite d'une telle maîtresse d'école. Et ne trouvez 
point étrange si moi, qui ne vous attouche d'au- 
cune parenté, me soucie et me mêle de vous. 
Car étant fille d'une personne qui m'est si proche, 
il est impossible que tout ce qui vous concerne 
ne me touche aussi. Et pourtant ai-je toujours eu 
tout le soin des affaires de Monsieur d'Arsac, 
votre frère, comme des miennes propres. Vous 
avez de la richesse et de la beauté assez : vous 
êtes damoiselle de bon lieu. Il ne vous reste que 
d'y ajouter les biens de l'esprit, ce que je vous 
prie vouloir faire. Je ne vous défends pas le 
vice qui est tant détestable aux femmes, car 
je ne veux pas penser seulement qu'il vous 
puisse tomber en l'entendement : voire je crois 
que le nom même vous en est horrible. Adieu, 
ma belle-fille. » 

Toute la chambre était pleine de cris et de 
larmes, qui n'interrompaient toutefois nullement 
le train de ses discours, qui furent longuets. 
Mais après tout cela il commanda qu'on fit sortir 
tout le monde, sauf sa garnison, ainsi nomma- t-il 
les filles qui le servaient. Et puis, appelant mon 



LE CONSEILLER DE MONTAIGNE 197 

frère de Beauregard (*) : «Monsieur de Beauregard, 
lui dit-il, je vous mercie bien fort de la peine 
que vous prenez pour moi : vous voulez bien que 
je vous découvre quelque chose que j'ai sur le 
cœur à vous dire. » De quoi quand mon frère 
lui eut donné l'assurance, il suivit ainsi : «Je vous 
jure que de tous ceux qui se sont mis à la réfor- 
mation de l'Église, je n'ai jamais pensé qu'il y 
en ait eu un seul qui s'y soit mis avec meilleur 
zèle, plus entière, sincère et simple affection 
que vous. Et crois certainement que les seuls vices 
de nos prélats, qui ont sans doute besoin d'une 
grande correction, et quelques imperfections que 
le cours du temps a apporté en notre Église, 
vous ont incité à cela : je ne vous en veux pour 
cette heure démouvoir : car aussi ne prie-je 
pas volontiers personne de faire quoi que ce soit 
contre sa conscience. Mais je vous veux bien 
avertir, qu'ayant respect de la bonne réputation 
qu'a acquis la maison de laquelle vous êtes, par 
une continuelle concorde : maison que j'ai autant 
chère que maison du monde : mon Dieu, quelle 
case, de laquelle il n'est jamais sorti acte que 
d'homme de bien ! aysLDt respect à la volonté 
de votre père, ce bon père à qui vous devez tant, 
de votre oncle, à vos frères, vous fuirez ces 
extrémités : ne soyez point si âpre et si violent : 
accommodez- vous à eux. Ne faites point de 



IçS LETTRE DE MONSIEUR 

bande et de corps à part : joignez-vous ensemble. 
Vous voyez combien de ruines, ces dissentions 
ont apporté en ce royaume ; et vous réponds 
qu'elles en apporteront de bien plus grandes. 
Et comme vous êtes sage et bon, gardez de mettre 
ces inconvénients parmi votre famille, de peur 
de lui faire perdre la gloire et le bonheur duquel 
elle a joui jusques à cette heure. Prenez en bonne 
part, Monsieur de Beauregard, ce que je vous en 
dis, et pour un certain témoignage de l'amitié 
que je vous porte. Car pour cet effet me suis-je 
réservé jusques à cette heure à vous le dire ; 
et à l'aventure vous le disant en l'état auquel 
vous me voyez vous donnerez plus de poids et 
d'autorité à mes paroles. » Mon frère le remercia 
bien fort. 

Le lundi matin, il était si mal qu'il avait quitté 
toute espérance de vie. De sorte que dès lors 
qu'il me vit, il m'appela tout piteusement, et me 
dit : « Mon frère, n'avez-vous pas de compassion 
de tant de tourments que je souffre ? Ne voyez- 
vous pas meshui, que tout le secours que vous me 
faites, ne sert que d'allongement à ma peine ? » 
Bientôt après, il s'évanouit de sorte qu'on le 
cuida abandonner pour trépassé : en fin, on le 
réveilla à force de vinaigre et de vin. Mais il ne 
vit de fort longtemps après, et nous oyant crier 
autour de lui, il nous dit : « Mon Dieu, qui me 



LE CONSEILLER DE MONTAIGNE 199 

tounnente tant ? Pourquoi m'ôte-t-on de ce grand 
et plaisant repos auquel je suis ? Laissez-moi, 
je vous prie. » Et puis m'oyant, il me dit : « Et 
vous aussi, mon frère, vous ne voulez donc pas 
que je guérisse? O quel aise vous me faites 
perdre ! » Enfin, s 'étant encore plus remis, il 
demanda un peu de vin. Et puis s'en étant bien 
trouvé, me dit que c'était la meilleure liqueur 
du monde. « Non est dea, fis-je pour le mettre 
en propos, c'est l'eau. — C'est mon, répliqua-t-il, 
uôtop àp'.o-rov (1). » Il avait déjà toutes les extré- 
mités jusques au visage, glacées de froid, avec 
une sueur mortelle qui lui coulait le long du 
corps : et n'y pouvait-on quasi plus trouver 
nulle connaissance de pouls. Ce matin, il se con- 
fessa à son prêtre : mais parce que le prêtre n'avait 
pas apporté tout ce qu'il lui fallait, il ne lui put 
dire la messe. Mais le mardi matin, M. de La 
Boétie le demanda, pour l'aider, dit-il, à faire 
son dernier office chrétien. Ainsi, il ouït la messe 
et fit ses Pâques. Et conmie le prêtre prenait 
congé de lui, il lui dit : « Mon père spirituel, 
je vous supplie humblement, et vous et ceux qui 
sont tous de votre charge, priez Dieu pour moi 
soit qu'il soit ordonné par les très sacrés trésors 
des desseins de Dieu que je finisse à cette heure 
mes jours, qu'il ait pitié de mon âme, et me par- 
donne mes péchés, qui sont infinis, comme il 



200 LETTRE DE MONSIEUR 

n'est pas possible que si vile et si basse créature 
que moi aie pu exécuter les commandements 
d'un si haut et si puissant maître : ou s'il lui 
semble que je fasse encore besoin par deçà, 
et qu'il veuille me réserver à quelque autre heure, 
suppliez-le qu'il finisse bien tôt en moi les angoisses 
que je souffre, et qu'il me fasse la grâce de guider 
dorénavant mes pas à la suite de sa volonté, 
et de me rendre meilleur que je n'ai été. » Sur 
ce point il s'arrêta un peu pour prendre haleine : 
et voyant que le prêtre s'en allait, il le rappela, 
et lui dit : « Encore veux-je dire ceci en votre 
présence : Je proteste, que comme j'ai été bap- 
tisé, ai vécu, ainsi veux-je mourir sous la loi et 
religion que Moïse planta premièrement en 
Egypte, que les Pères reçurent depuis en Judée, 
et qui de main en main par succession de temps 
a été apportée en France. » Il sembla, à le voir, 
qu'il eut parlé encore plus longtemps, qu'il eut 
pu : mais il finit, priant son oncle et moi de prier 
Dieu pour lui. « Car ce sont, dit-il, les meilleurs 
offices que les chrétiens puissent faire les uns 
pour les autres. » Il s'était en parlant, découvert 
une épaule, et pria son oncle la recouvrir, encore 
qu'il eut un valet près de lui. Et puis, me regar- 
dant : « Ingenui est, dit-il, cui multum deheas, et 
plurinum velle dehere. » M. de Belot le vint voir 
après-midi, et il lui dit, lui présentant sa main : 



LE CONSEILLER DE MONTAIGNE 201 

« Monsieur mon bon ami, j'étais ici à même pour 
payer ma dette, mais j'ai trouvé un bon créditeur 
qui me l'a remise. » Un peu après, comme il se 
réveillait en sursaut : « Bien, bien, qu'elle vienne 
quand elle voudra, je l'attends gaillard et de pied 
coi » ; mots qu'il redit deux ou trois fois en sa 
maladie. Et puis, comme on lui entr 'ouvrait la 
bouche par force pour le faire avaler : « An vivere 
tanti est ? » dit-il, tournant son propos à M. de 
Belot (}). Sur le soir, il conmiença bien à bon 
escient à tirer aux traits de la mort ; et comme je 
soupais, il me fit appeler, n'ayant plus que l'image 
et que l'ombre d'un homme, et comme il disait 
de soi-même : « Non homo, sed species hominis. » 
U me dit, à toutes peines : « Mon frère, mon 
ami, plut à Dieu que je visse les effets des ima- 
ginations que je viens d'avoir. » Après avoir at- 
tendu quelque temps, qu'il ne parlait plus, et 
qu'il tirait des soupirs tranchants pour s'en eiSFor- 
cer, car dès lors la langue commençait fort à 
lui dénier son office : « Quelles sont-elles, mon 
frère? lui dis-je. — Grandes, grandes, me ré- 
pondit-il. — Il ne fut jamais, suivis-je, que je 
n'eusse cet honneur que de communiquer à 
toutes celles qui vous venaient à l'entendement, 
voulez-vous pas que j'en jouisse encore ? — C'est 
non dea, répondit-il ; mais, mon frère, je ne puis : 
elles sont admirables, infinies, et indicibles. » 



202 LETTRE DE MONSIEUR 

Nous en demeurâmes là, car il n'en pouvait plus. 
De'^sorte qu'un peu auparavant il avait voulu 
parler à sa femme, et lui avait dit d'un visage 
plus gai qu'il le pouvait contrefaire, qu'il avait 
à lui dire un conte. Et sembla qu'il s'efforçât 
pour parler : mais la force lui défaillant, il de- 
manda un peu de vin pour la lui rendre. Ce fut 
pour néant ; car il s'évanouit soudain, et fut long- 
temps sans voir. Étant déjà bien voisin de sa 
mort et oyant les pleurs de Madamoiselle de La 
Boétie, il l'appela, et lui dit ainsi : « Ma sem- 
blance, vous vous tourmentez avant le temps : 
voulez-vous pas avoir pitié de moi ? Prenez cou- 
rage. Certes je porte plus la moitié de peine, 
pour le mal que je vous vois souffrir, que pour 
le mien, et avec raison, parce que les maux que 
nous sentons en nous, ce n'est pas nous propre- 
ment qui les sentons, mais certains sens que Dieu 
a mis en nous : mais ce que nous sentons pour les 
autres, c'est par certain jugement et par discours 
de raison que nous le sentons. Mais je m'en vais. » 
Ce disait-il, parce que le cœur lui faillait. Or, 
ayant eu peur d'avoir étonné sa femme, il se 
reprit et dit : « Je m'en vais dormir, bonsoir, 
ma femme, allez- vous-en. » Voilà le dernier 
congé qu'il prit d'elle. Après qu'elle fut partie : 
« Mon frère, me dit-il, tenez-vous auprès de moi, 
s'il vous plaît. » Et puis, ou sentant les pointes 



LE CONSEILLER DE MONTAIGNE 203 

de la mort plus pressantes et poignantes, ou bien 
la force de quelque médicament chaud qu'on 
lui avait fait avaler, il prit une voix plus éclatante 
et plus forte, et donnait des tours dans son lit 
avec tout plein de violence de sorte que toute la 
compagnie commença à avoir quelque espérance, 
par ce que jusques lors la seule faiblesse nous 
l'avait fait perdre. Lors, entre autres choses, il se 
prit à me prier et reprier avec une extrême affec- 
tion, de lui donner une place : de sorte que j'eus 
peur que son jugement fut ébranlé. Même que 
lui ayant bien doucement remontré qu'il se lais- 
sait emporter au mal, et que ces mots n'étaient 
pas d'homme bien rassis, il ne se rendit point 
au premier coup, et redoubla encore plus fort : 
« Mon frère , mon frère me refusez-vous une place ? » 
Jusques à ce qu'il me contraignit de le convaincre 
par raison, et de lui dire, que puisqu'il respirait 
et parlait, et qu'il avait corps, il avait par consé- 
quent son Heu. « Voire, voire, me répondit-il 
lors, j'en ai, mais ce n'est pas celui qu'il me faut : 
et puis, quand tout est dit, je n'ai plus d'être. 

— Dieu vous en donnera un bientôt, lui fis-je. 

— Y fussé-je déjà, mon frère, me répondit-il ; 
il y a trois jours que j'ahanne pour partir. » 
Étant sur ces détresses, il m'appela souvent 
pour s'informer seulement si j'étais près de lui. 
En fin il se mit un peu à reposer, qui nous con- 



204 LETTRE DE MONTAIGNE 

firma encore plus en notre bonne espérance. 
De manière que sortant de sa chambre, je m'en 
réjouis avecque Madamoiselle de La Boétie. 
Mais une heure après, ou environ, me nommant 
une fois ou deux, et puis tirant à soi un grand 
soupir, il rendit l'âme, sur les trois heures du 
mercredi matin dix-huitième d'août, l'an mil 
cinq cent soixante- trois après avoir vécu 32 ans, 
sept mois et dix-sept jours (^). 







NOTES 



Page 49. — (^) C'est le titre que La Boétie lui-même 
avait donné. Ce témoignage est confirmé dans 
les Essais : « C'est un discours auquel il donne 
nom : De la servitude volontaire ; mais ceux 
qui l'ont ignoré l'ont bien proprement depuis 
rebaptisé : Le Contr'un. » (Essais, t. I, ch. 28.) 

Page 49. — P) A ce propos, Feugère a rappelé des 
passages d'Hérodote, de Polybe et de Plutarque. 
On y peut joindre d'autres noms, Xénophon 
et Tacite notamment. (L. Delornelle, L'ins- 
piration antique dans le « Discours de la Servitude 
volontaire », Revue d! histoire littéraire de la France^ 
t. XVII (17e année), p. 34-72. 

Page 51. — (^) C'est ici que commence le long frag- 
ment de La Boétie qui a été publié, pour la pre- 
mière fois^, dans le second dialogue du Réveille- 
matin des François en 1574 et qui donne le premier 
texte connu de La Servitude volontaire, accom- 
modée aux besoins du moment. 

Page 53. — (^) On a mis plusieurs noms sous le per- 
sonnage du tyran, et on a voiJu y voir un portrait. 
U est vraisemblable d'y reconnaître une figure 



2o6 NOTES 

symbolique, qui rassemble et qui groupe les élé- 
ments historiques d'un personnage à la fois précis 
et indéterminé. « Ainsi, dit M. Delornelle (loco 
citato), tous les traits de cette figure anonyme se 
retrouvent dans l'image que l'histoire nous a 
laissée de Néron. Plusieurs mêmes ne s'appliquent 
à personne mieux qu'à l'empereur romain. C'est 
de lui, nous pouvons maintenant l'affirmer, 
que La Boétie s'est souvenu dans cette page pour 
incarner le type du tyran. » 

Page 54. — (^) Guerdon, récompense : entreténement, 
nous dirions maintenant entretien, loyer : récom- 
pense. 

Page 54. — (^) 5e rebouche, s'émousse. 

Page 55. — (^) Mâtine, maltraite. Montaigne parle 
« de se laisser mâtiner contre l'honneur de son 
rang ». (Essais, III, 3.) 

Page 57. — (^) Est à dire, leur manque, lui fait 
défaut. Il est aisé de dire comment La Boétie 
en est venu à l'idée que la liberté fait partie des 
droits naturels, imprescriptibles de l'humanité : 
c'est par Cicéron qu'il connaît sa doctrine, et par 
ses traités philosophiques. 

Page 64. — (^) Ces vers ne se trouvent pas dans les 
vers déjà connus de La Boétie et ceci confir- 
merait ce que l'auteur vient d'en dire. 

Page 64. — {^) Guillaume de Lur de Longa, conseiller- 
lay au Parlement de Bordeaux depuis 1528. 
C'était un fervent ami des lettres. Il fut reçu 



NOTES 207 

le 24 mars 1524, se démit de ses fonctions le 20 jan- 
^'^e^ 1553, en faveur de La Boétie lui-même, 
et garda ses entrées au Parlement, malgré la 
cession de son office, sans toutefois y « avoir 
opinion ». Il mourut en 1557. 

Page 65. — {^) On pourrait croire que cette énumé- 
ration du tyran provient de la Politique d'Aris- 
tote. n n'en est rien et ce passage résume d'autres 
faits historiques connus alors de La Boétie. 

Page 70. — (^) C'est sans doute ce passage qui a 
donné lieu à Montaigne de croire que La Boétie 
« eût mieux aimé être né à Venise qu'à Sarlat ». 
(Essais, 1. I, eh. 27.) 

Page 74. — (^) 5e gorgiasent sous la barde, c'est-à-dire 
se pavanent sous l'armure. 

Page 78. — {^) Ce n'est pas dann le traité Des Mala- 
dies, mentionné par La Boétie, mais bien dans 
celui Des airs, des eaux et des lieux, que La Boétie 
aurait dû alléguer Hippocrate. 

Page 83. — (^) Autour de cette idée principale : 
que le peuple est lâche et crédule, viennent 
s'énumérer et se grouper un assez grand nombre 
d'exemples historiques d'origine diverse : allusion 
à l'opuscule de Hiéron sur le tyran ; comment 
on abêtit les Lygiens, et comment les rois d'As- 
syrie et d'Egypte abusent le peuple. A noter 
cependant une allusion aux événements contem- 
porains, qui prouve le loyaUsme de l'auteur, 



208 NOTES 

par le souci de ménager le sang et les forces des 
Français. 

Page 87. — (}) On ne reconnaîtrait guère, sous cette 
traduction peu poétique, les beaux vers de Vir- 
gile, Enéide, ch. vi, v. 385 et suiv. 

Page 88. — (^) Les quatre premiers chants de La 
Franciade, — les seiJs qui parurent, — furent 
publiés seulement en 1572, quelques jours 
après la Saint-Barthélémy. Mais Ronsard avait 
conçu le projet de ce poème épique plus de 
vingt ans auparavant. Il en avait longuement 
entretenu ses amis et ses protecteurs. Le prologue 
de La Franciade fut lu devant Henri II par Lan- 
celot de Carie, le jour des Rois de 1550 ou 1551, 
si l'on en croit Olivier de Magny, qui assistait 
lui-même à cette audition. 

Page 88. — (^) La Boétie fait allusion ici aux Pana- 
thénées, fêtes religieuses instituées, dit-on, par 
Erichlorius, roi d'Athènes (1573-1556 avant Jésus- 
Christ). On sait que, pendant ces fêtes, avaient 
lieu des processions de canéphores, c'est-à-dire 
de jeunes filles, portant sur leur tête des corbeilles 
enguirlandées. 

Page 89. — (^) Serait-ce ce passage qui pourrait 
expliquer le Discours de la servitude volontaire ? 
« Vous aviez le livre de la Servitude volontaire 
fait par La Boétie, conseiller au parlement de 
Bordeaux, irrité de ce que, voulant voir la salle 
. de bal, un archer de la garde, qui le sentit à l'éco- 



NOTES 209 

lier, lui laissa tomber sa hallebarde sur le pied ; 
de quoi cestui-ci, criant justice par le Louvre, 
n'eut que risée des grands qui l'entendirent. » 
(Agrippa d'Aubigné, Histoire universelle, édi- 
tion de Ruble, 1890, t. IV (1573-1575, p. 189.) 
En ce cas, cet incident, que d'Aubigné place sous 
la date de 1573, aurait été antérieur à la date 
véritable qu'il aurait dû avoir 

Page 92. — (^) Ils nacquetent, ils servent. Le nacquet 
était, proprement, le valet qui servait les joueurs, 
au jeu de paume. 

Page 98, — (^) La Boétie interprète ici les souvenirs 
antiques dont son esprit était plein et qui se trans- 
forment sous sa plume. 

Page 100. — (^) Le poète toscan, Pétrarque, sonnet 17. 

Page 101. — {}) On ne saurait mettre en doute la 
parfaite authenticité du texte môme de La Boétie, 
d'abord parce que nous en avons deux copies 
complètes et contemporaines, et aussi parce que 
nous en possédons une analyse, par Jean-Jacques 
de Mesme, complète également et qui suit pas 
à pas le texte de La Boétie. 

Page 102. — (^) On a déjà fait remarquer que cette 
conclusion s'adapte mal à l'ensemble du Dis- 
cours, a Notre étonnement sera moindre, dit 
M. Delornelle (loco citato), si, à côté de la Servi- 
tude volontaire, nous ouvrons, à la dernière page 
aussi, de l'Économique de Xénophon, que Lp Boétie 
avait traduit aussi. On remarque aisément que 



210 NOTES 



La Boétie dépasse la portée de cet ouvrage d'éco- 
nomie rurale. « L'exemple de Xénophon lui aura 
fermé les yeux sur ce que cette conclusion avait 
de brusque et d'inattendu. » 



Mémoire touchant l'Édit de Janvier 1562. 

Page 106. — (^) Ouvre, travaille, opère. 

Page 108. — (^) Le copiste, inintelligent ou inattentif, 
a perdu ici le sens de l'auteur, et a essayé de le 
ressaisir en se corrigeant. Nous avons tenté 
de le redifier, sans prétendre l'expliquer absolu- 
ment. 

Page 119. — (^) En 1548, Charles-Quint avait pré- 
senté à la diète d'Augsbourg une sorte de concor- 
dat, désigné depuis sous le nom à.' Intérim d'Augs- 
bourg, par lequel l'Empereur concédait aux pro- 
testants la communion sous les deux espèces et le 
mariage des prêtres, jusqu'à ce que l'Eglise eût 
pris une décision à cet égard, par la voie d'un 
concile général. 

Page 120. — (^) Dans la Servitude volontaire, La Boétie 
a pris soin également de vanter la bonté des rois 
de France et la soumission de leurs sujets. (Å’uvres, 
éd. P. Bonnefon, p. 43.) 

Page 120. — (^) Ce tableau énergique doit être rap- 
proché du langage que La Boétie mourant tint 
à Thomas de Montaigne, sieur de Beauregarû, 



NOTES 211 

frère cadet de Michel et qui avait embrassé 
les doctrines de la Réforme. (Œuvres, p. 317.) 

Page 121. — (^) Garhoil, querelle, grabuge. 

Page 123. — (^) A compter de la date de l'édit du 
17 janvier 1562, cela indiquerait que le mémoire 
fut écrit vers la lin d'août ou le début de septembre 
suivant. 

Page 124. — (^) Ceci confirmerait la date indiquée 
ci-dessus et reporterait le propos relevé à une 
époque où il était parfaitement de mise. 

Page 127. — (^) Ce lieutenant du Roi est manifeste- 
ment Charles de Coucy de Burie, que La Boétie 
accompagnait en octobre 1561. Mais faut-il voir 
ici une allusion à cette circonstance ? En ce cas, 
l'évaluation : « il y a neuf mois ou plus » serait 
un peu courte. L'auteur, d'ailleurs, embrasse 
ce qui s'est passé, « en Guyenne «, « en moins d'un 
an ». n est permis de trouver dans ce passage 
l'expression des sentiments que La Boétie avait 
gardés de sa mission à Agen et de son intervention 
auprès des huguenots. Son libéralisme n'avait pas 
été compris, et il voyait maintenant que la ques- 
tion religieuse servait de prétexte à l'exercice de 
bien des passions égoïstes. 

Page 128. — {}) Le dimanche 16 novembre 1561. 

Page 129. — {}) André Bodenstein, de Carlsbad 

(1483-1532). 

Page 129. — («) Ulrich Zwingli (1484-1531). 

LA BOKTIE 14 



212 NOTES 

Page 129. — (^) Jean Husgen, dit Acolempade (1482- 
1531). 

Page 129. — (*) Gaspard de Schwenkfeld (1490- 
1561), fondateur des Confesseurs de la gloire de 
Dieu. 

Page 129. — {^) André Osiander (1498-1552). 

Page 129. — (^) Matthias Flach-Francowitz, plus 
connu sous le nom de Flocius Illyricus (1520- 

1575). 

Page 130. — (1) Francesco Stancari (1401-1574), 
théologien italien, qui vécut et mourut en Po- 
logne. 

Page 138. — (^) Le duc de Saxe était Jean-Frédéric 
(1503-1564), le landgrave de Hesse Philippe le 
Magnanime (1504-1567), le marquis de Brande- 
bourg Joachim II (1505-1571), le duc de Wurtem- 
berg Ulric VIII (1487-1550). 

Page 163. — (^) Passer pour Panser. 

Page 165. — (^) Il manquait évidemment le mot : 
pari^enir. 

Page 171. — (^) Jean de Morvilliers, prélat et homme 
d'Etat, qui naquit à Blois le 1®^ décembre 1506 
et mourut à Tours Iç 23 octobre 1577. Évêque 
d'Orléans depuis 1562, ambassadeur à Venise, 
il assista successivement au colloque de Poissy 
(1561), au concile de Trente (1562), et fut garde 
des sceaux de 1568 à 1570. Voy. G. Baguenault 

DE PuCHESSE. 



NOTES 213 



Lettre de Montaigne 

Page 183. — (^) François de Peyrusse, comte d'Es- 
cars, était lieutenant du Roi en Guyenne depuis 
les premiers mois de 1559. 

Page 183. — (^) Gernignan, village de la commime 
de Taillan, à peu de distance au nord-ouest de 
Bordeaux. La Boétie s'y arrêta à la maison de 
campagne de Richard de Lestonnac, beau-frère 
de Montaigne. 

Page 183. — • (^) Avant d'être curé de Bouilhonnas, 
Etienne de La Boétie avait été prieur des Vays- 
sières, près Sarlat, et il avait étudié à Toulouse, 
au collège Saint-Martial, de 1517 à 1523. Il prit 
son grade de bachelier en droit le 3 mars 1523. 

Page 193. — (^) Montaigne se trompe légèrement en 
donnant à ce testament la date du dimanche 
15 août. C'est le samedi 14 qu'il fut confectionné. 

Page 194. — (i) C'était la fille de sa sœur Anne, 
épouse de Jean Le Bigot, seigneur de Saint- 
Quentin, près Castillonnès. 

Page 195. — (i) Marguerite de Carie avait eu de son 
premier mari, Jean d'Arsac, deux enfants : 
un fils, Gaston d'Arsac, et une fille, Jaquette 
d'Arsac. 

Page 197. — (i) Né le 17 mai 1534, Thomas de 
Montaigne, sieur de Beauregard, était le frère 
cadet de Michel. D épousa plus tard Jaquette 
d'Arsac, belle-fille de La Boétie, 



214 NOTES 

Page 199. — (^) C'est le commencement de la pre- 
mière Olympique de Pindare. 

Page 201. — (^) Le conseiller Jean de Belot, seigneur 
et vicomte de Pommiers, appartint d'abord au 
parlement de Bordeaux, puis fut maître des re- 
quêtes de l'hôtel du Roi. Ronsard et Baïf le 
louèrent. 

Page 204. — (^) Cette lettre s'achève, dans l'édition 
originale, par la mention suivante qui clôt le 
volume : « Achevé d'imprimer le 24 de novembre 
1570 ». 




la collection des 
chefs-d'œuvre méconnus 
est imprimée par 
frédéric paillart 
imprimeur a abbeville 
(somme), sur vélin 

PUR chiffon des PAPETERIES 

d'annonay et de renage 



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139 

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1922 




La Boétie, Etienne de 

Discours de la servitude 
volontaire 



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