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Full text of "Discours et opinions de Jules Ferry"

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THE LIBRARY 



The Ontario Institute 



for Studies in Education 



Toronto, Canada 




Discours et Opinions 



DE 



Jules Ferry 



11 a été tire à part, sur papier à la forme, dix exemplaires 
numérotés de Discours et Opinions de Jules Ferry. 

Ces exemplaires sont mis en vente au prix de 20 francs 
Je volume. 



Discours et Opinions 



DE 



Jules Ferry 



PUBLIES AVEC COMMENTAIRES ET NOTES 



Paul ROBIQUET 

Avocat au conseil d'état et à la cour de cassation, 

DOCTEUR Es lettres 



Tome Premier 
Le Second Empire — La Guerre et la Commune. 




PARIS 

Armand Colin & C'% Éditeurs 

5, rue de Mézières, 5 
1893 

Tous droits réservés. 



NOTE LES ÉDITEURS 



La vie de Jules Ferry n'a été qu'un long combat 
pour la République et la Liberté. 

Homme d'action avant tout, il a vécu comme un 
soldat sur les champs de bataille « toujours en tête de 
la colonne » suivant les belles paroles de M. Méline à 
Saint-Dié, et « versant goutte à goutte le sang de son 
cœur ». Comment, dans cette mêlée des partis, sous 
l'écrasant fardeau des affaires publiques, trouver le 
temps de regarder en arrière et de mesurer le chemin 
parcouru? Jules Ferry ne pensa que bien tard à 
recueillir les nombreux discours, les ouvrages, articles 
ou brochures qui résument son œuvre politique et litté- 
raire. Il avait toujours les yeux fixés sur l'avenir, dont il 
attendait, avec la sérénité des grandes âmes, la répa- 
ration d'odieuses calomnies et d'aveugles injustices. 
Lorsque les électeurs sénatoriaux des Vosges l'en- 
voyèrent siéger au Sénat, en novembre 1891, rendant 
ainsi au Parlement l'éminent homme d'Etat que la 
fureur des factions avait, un moment, réussi à 
proscrire, quelques amis de M. Jules Ferry l'enga- 
gèrent vivement à faire, pour ainsi dire, le bilan de 
sa glorieuse carrière; mais il hésitait devant la lon- 
gueur d'un pareil travail et, tout entier aux devoirs 



VI MMK i)i:s KniTF.rRS. 

de riieure juh'souIc, ne songeait pas à provoqner les 
concours qui lui étaient nécessaires. 

C'est dans ces circonstances que M. Paul Hobiquet 
proposa il .Iules Ferrx de I aidci- dans la préparation 
d'un recueil de ses œuvres. L'ancien Président du 
Conseil fut ému de cette offre spontanée et y répondit 
par la lettre suivante : 

« Paris, le 10 novembre 1891. 

(( Mon cher am[, 

« Je suis vraiment touché de vous voir, au milieu 
de vos préoccu})ations et de vos travaux, si alteulif à 
tout ce qui me touche. Je désire entrer au Sénat poui* 
y retrouver une tribune ; rien de plus. Je suis fait 
pour parler et pour ai;ir, non [tour contempler et 
jouir. 

tt Votre amitié n'est-elle j)as un peu imprudente 
en s'ofï'rant à moi pour m'aider à recueillir mes 
discours? Savez-vous qu'il y en a beaucoup ! Assuré- 
ment, cette publication serait opportune, et elle ne 
verra jamais le jour si je ne suis pas fortement 
secondé. C'est vous dire que j'accepterais votre 
concours pour la préparation et la sélection avec une 
véritable recou naissance. 

(( Cordialement à vous. 

a Jules Ferry. » 

Oiiebjues jours après, un traité était signé pour 
la publication des Discours et Opinions de Jules 
Ferry. 11 n'a pas cessé de surveiller l'impression, de 
diriger la |)réparation et le choix, réunissant, non 



MOTE DES KDITEUHS. vu 

sans peine, des écrits, des brochures, des lettres, des 
journaux, dispersés un peu partout ou conservés par 
des mains fidèles, écartant tout ce qui semblait de 
nature à blesser même des adversaires qui ne l'avaient 
pas ménagé, et cherchant uniquement à dégager les 
grandes lignes de sa politique pour l'Histoire et la 
postérité. 

Le premier volume, que nous publions aujour- 
d'hui, comprend le second Empire, la guerre de 1<S70 
et la Commune. 11 devait être précédé d'une étude de 
Jules Ferry sur la Jeunesse de l'Empire, comparée à 
la jeunesse contemporaine. Jules Ferry s'était préparé 
à ce travail par des lectures approfondies, car cet 
esprit vigoureux avait horreur des jugements hâtifs 
et superficiels : il n'ignorait rien de toutes les mani- 
festations, même les plus obscures, de la pensée 
contemporaine, et, sous l'homme politique, vivaient en 
lui un brillant écrivain et un philosophe de premier 
ordre. 

Hélas ! cette Introduction magistrale, les lettres 
françaises en seront privées î La mort a glacé cette 
main qui maniait la plume tantôt avec une délicatesse 
exquise, tantôt avec une mordante ironie, ce cœur qui 
battait pour toutes les nobles idées et, dédaigneux des 
basses injures, s'ouvrait si aisément à la bienveillance 
et à la tendresse ; elle a terrassé le grand homme 
d'État dont l'expérience eût été pour la République 
une force précieuse, une ancre de salut et comme 
une réserve suprême contre l'assaut des partis. Il 
repose maintenant dans le cimetière de Saint-Dié, en 
face « de la ligne bleue des Vosges d'où son cœur 
fidèle continuera d'entendre la plainte des vaincus ». 

Par une saisissante coïncidence, c'est le jour même 



VIII NOTK DES KDITKLiliS. 

OÙ son ('■{lilciir rei'evait lii dernière épreuve du pre- 
mier Yoliinie de ses œuvres, que Jules Ferry est tombé, 
dans une sorle d'apolliéose, vengé par le Sénat d'un 
de ces oslracismcs monu^ntanés dont les démocraties 
jalouses n'ont que troj) souvent frappé leurs grands 
hommes. Maintenant que les haines se sont dissipées 
comme une vaine poussière, il nous reste un devoir, 
d'une triste douceur, à remplir : c'est de condenser 
dans une publication délinitive l'œuvre immense de 
celui (|uc nous pleurons et à qui la France vient de 
l'aii't' (le niagnitiques l'unérailles. Avec un soin })ieux, 
nous aurons à éditer ses discours et ses écrits, et à 
léguer aux historiens futurs les documents authen- 
tiques qui permettront d'assigner à Jules Ferry sa vraie 
place parmi nos gloires nationales, entre Gambetta et 
M. Thiers. 

Il y a dans les choses humaines «. une justice imma- 
nente » et, tandis que les contempteurs chétifs de 
Jules Ferry réclament déjà comme une faveur l'oubli 
ou la pitié du pays, la statue de bronze du Président 
du Sénat va se dresser, imposante et fière, sur le pas- 
sage des armées libératrices, en symbolisant une vie 
sans tache et la reconnaissance de la lié})ublique. 

Mars 1893. 



JULES FERRY 

Discours et Opinions 



M. Jules Ferry est né à Saint-Dié (Vo.sges)le5avriH832. 
Ses ancêtres étaient des paysans d'un village de la mon- 
tagne situé à une heure et demie démarche de Saint-Dié, 
sur la route de Fraize et de Gérardmcr et qu'on appelle 
Anould'. Les premiers Ferry dont nous retrouvons la 
trace sont des artisans, bourgeois de la ville, et, de leur 
état, fondeurs de cloches. Ils travaillaient souvent pour 
les abbés de Saint-Dié (car le territoire de Saint-Dié était 
terre d'Eglise, administrée par un chapitre séculier dont 
les évèques de Toul ou les seigneurs du voisinage contes- 
taient incessamment la souveraineté'^. Le grand-père de 
M. Jules Ferry n'était pas fondeur de cloches, mais fabri- 
cant de tuiles. Il avait pour mère une alsacienne. Lui- 
même avait épousé une alsacienne d'une grande beauté, 
une Wimpfen, de Golmar. En 1789, il avait vingt ans^ et 
embrassa avec enthousiasme la cause de la Révolution. Il 

1. Anoidd, veut dire agneaux, moutons. 

2. Voici une touchante anecdote sur l'un des arrière-grands-pères de 
M. Jules Ferry : Fils de fondeur de cloches comme son père lui-même, il 
avait treize ans lorsqu'il perdit ce dernier. La veuve se désolait d'autant plus 
que le défunt avait déjà engagé de grosses dépenses pour exécuter une com- 
mande de cloches faite par l'abbaye d'Andlau (Alsace). La mort du père, 
c'était la ruine, car le travail n'était pas achevé. Mais l'enfant, intelligent 
et courageux, se chargea de sauver la famille. Il partit à pied pour Andlau, 
et se présenta bravement à l'abbé, le priant de lui conserver la commande 
qu'il se faisait fort de mener à bonne fin. L'abbé le trouva de si belle mine 
et si résolu qu'il accueillit sa requête. L'enfant tint parole : la cloche fut 
fondue, et le grand-père de M. Jides Ferry racontait souvent qu'il avait vu 
cette cloche à Andlau, bien et dûment signée. 

3. M. Jules Ferry a eu le temps de bien connaître son grand-père, qui n'est 
mort qu'en 1«47. 

1 



2 DISCOURS ET Ol'IMONS. 

fui niaiie de Saiiit-L)ié ])OU(lanl toute la durée du Direc- 
toire, du Consulat et de ll^nipiie. L'aîné de ses fils entra 
daus rarmée : il vit. comme sous-lieutenant, le désastre 
de Waterloo, refusa de servir les tJourbons et prit, avec 
un de ses amis, de Saint-Dié comme lui, le général de 
Ligniville, la direction d'une papeterie qui, vingt ans plus 
tard, devint la grande papeterie du Souche d'Anould. Le 
second fils. Charles-Edouard, fut le père de M. Jules Ferry. 
C'était un <les avocats les plus distingués et les plus occu- 
})és du i)arreau de Saint-Dié, alors important. Membre du 
Conseil général des Vosges, d'opinions très libérales, il 
mena contre le ministère Guizot l'opposition la plus vive. 
Les discussions politiques et philosophiques emplirent les 
oreilles d'enfant de Jules Ferry, passionnèrent et formèrent 
son adolescence. Il apprit à lire en épelant le Siècle et le 
National. La santé de Charles-Edouard Ferry, altérée par 
l'excès de travail, l'obligea prématurément à quitter le 
barreau et l'empêcha de se faire, avant et après 1848, la 
place que tout le monde s'attendait à lui voir prendre. 
Resté veuf de bonne heure' il résolut de se consacrer tout 
entier à l'éducation de ses deux fils Jules et Charles, et 
vint s'établir à Strasbourg" en 1846 pour les confier aux 
maîtres excellents qui faisaient alors Flionneur du collège 
royal, devenu bientôt après collège natioual de Strasbourg 
(1848). C'est à Strasbourg que M. Jules Ferry, après avoir 
été en rhétorique et en philosophie un lauréat exception- 
nel, car il remporta presque tous les prix, fut reçu bache- 
lier à fàge de seize ans, et commença ses études de droit. 
Ces souvenirs d'adolescence, des alliances ultérieures de 
famille' et des liaisons multiples avec les personnalités les 



1. Mailumc Ferry, mère, morte en 1830, était fille cruii jirésklent du 
tribunal de Rethcl. 

2. Le mariage de son cousin germain, rin'riticr du cabinet de son père, 
avec nne strasbourgeoise, une Scliiitzembergcr: sa propre union avec made- 
moiselle Uisler, pelite-rdle de madame Kestner, et nièce de V. Chautlonr et 
du colonel Charras, ont créé depuis de nouveaux liens entre M. Jules Ferry 
et l'Alsace. 



JULES FERRY. 3 

plus distinguées de Golmar et de Schlestadt, ont fait de 
M. Jules Ferry presque un xVlsacien et rendu profondé- 
ment douloureuse pour son àme de patriote la confisca- 
tion par l'Allemagne de la plus française de nos provinces. 

M. Jules Ferry vint achever à Paris ses études de droit'. 
Entre autres maîtres, il affectionna particulièrement l'émi- 
nent professeur Valette dont l'Histoire a retenu la belle 
réponse aux gens de- police du 2 décembre : « J'ai deux 
titres à être arrêté aujourd'hui : je suis représentant du 
peuple et professeur de droit ». Les séances de l'Assem- 
blée législative, en lutte réglée avec i'ÉIysée, suivies 
bientôt du spectacle du Coup d'État dans les rues de la 
capitale, firent la plus vive impression sur l'esprit du jeune 
étudiant et décidèrent de sa vocation. Jusque-là, son père 
l'avait poussé du côté des concours qui ouvraient la porte 
du Conseil d'Etat; mais après le 2 décembre, le père et le 
fils étaient trop bons républicains pour attendre quoi que 
ce fût des fonctions publiques. 

M. Jules Ferry se fit inscrire au barreau de Paris le 
20 décembre 1851, le jour même du scrutin plébiscitaire et 
trois ans, date pour date après le serment solennel par 
lequel Louis Bonaparte avait juré de défendre la Consti- 
tution républicaine. 



1. Pendant qu'U faisait son droit, M. Jules Ferry suivit assidûment, de 
1850 à 1854, des cours de peinture, et mit une telle ardeur à étudier les 
maîtres de l'art qu'il songea un moment à devenir peintre. De nombreux 
voyages, notamment le séjour qu'il fit à Venise avec son frère, en 1853, 
contribuèrent à développer ses goûts artistiques. 11 est resté un amant pas- 
sionné de ritalie et, plus lard, à travers les crises de son âge mûr, il a tou- 
jours profité de ses rares moments de loisir pour courir au delà d?s Alpes. 
C'est ainsi qu'en 1861, il passa l'automne à Rome et, en 1800, après son 
entrée au Corps législatif, alla se l'eposer à Florence des fatigues de la lutte 
électorale. 



DISCOUUS KT (IIM.MU.NS. 



Conférence des avocats. 

Le stagiaire de ISlil iiiar(nia rapidement saplace et, nommé secré- 
taire de la Couféreno' on 1No4-oo, sous le bâtonnat de Belhmont, il 
fut chargé, sur la désignation de Berryer, de prononcer le discours 
de rentrée 1. 

Voici ce discours, qui avait pour tilre : « De l'Influence des idées 
philosophiques svr le barreau au dix-huitième siècle ». 



Messiei'es et chers confrères, 

Il y a des moments de lassitude et d'épuisement où l'esprit 
humain semble, comme les vieillards, n'aimer plus qu'à se 
souvenir. C'est ainsi qu'aujourd'hui, las d'interroger l'avenir, 
nous évoquons de préférence le temps de nos pères. Fils du 
dix-huitième siècle, tantôt fidèles, tantôt liostiles à sa mémoire, 
nous étudions avec passion ses mœurs, sa législation, sa philo- 
sophie. — J'ai, dans ce discours, à considérer son barreau dans 
ses rapports avec le mouvement philosophique. C'est, à coup 
sûr, une restauration curieuse, mais c'est peut-être aussi une 
œuvre de reconnaissance. Car, tout ce (lu'est aujourd'hui le 
barreau, et cet éclat dont il est, à bon droit, si lier, et cette 
importance qu'on ne lui pardonne pas, c'est au dix-huitième 
siècle qu'il le doit. 

Essayons de dire ce qu'il était au début de ce grand mou- 
vement intellectuel, quelles idées le faisaient vivre, quelles 
idées l'ont transformé, et l'ont conduit pas à pas jusqu'aux 
agitations de l'âge moderne, jusqu'aux grandeurs de la vie 
publique. 

L'histoire du barreau au dix-huitième siècle comprend deux 
époques : dans la première, qui embrasse cinquante années du 
siècle, le passé i-ègne en maiti-e, au milieu de sérieuses et mo- 
destes études, de travaux profonds, m;iis circonspects. La 
seconde, au contraire, regarde l'avenir; elle a les passions de 
réforme et les témérités généreuses de la philosophie — et elle 
va se perdre dans la Révolution française. 

1. Co7if(''rencc des avocat.t, séance du 13 décembre 1855. Paris, ïhunot, 
1855, broché in-S" de 37 pag-es. 



CONFÉRENCE DES AVOCATS. 5 

Les rappi-ocher l'une de l'autre, c'est mettre en présence, sur 
une scène restreinte, deux âges de l'esprit français. 

Le dix-septième siècle n'avait pas connu le retentissement et 
la liberté des débats judiciaires. 8i grand partout ailleurs, il 
n'avait produit au barreau que froideur et stérilité : des prati- 
ciens obscurs, perdus dans les formules de la chicane, ou de 
beaux diseurs dont le goût littéraire n'allait pas au delà de 
l'élégance fleurie d'un médiocre prédicateur. Le barreau, comme 
une terre paresseuse où les semences sont longues à germer, 
suivait péniblement le développement du génie français. Mais 
aussi, quand le dix-septième siècle se fut évanoui, lui seul en 
conserva quelque image. On y vit s'élever alors, pleine de cette 
sève vigoureuse qu'avait perdue la société nouvelle, une géné- 
ration d'avocats qui perpétua, jusqu'au milieu du dix-huitième 
siècle, l'esprit et les traditions de l'époque précédente. 

Ce barreau. Messieurs, se groupe autour de deux hommes 
dont les noms seuls suffiraient à peindre sa physionomie : 
d'Aguesseau, et api'ès lui Cochin. La postérité leur a fait à tous 
deux une part fort inégale dans les admirations classiques : elle 
a épuisé pour le premier toutes les complaisances de l'éloge, et 
n'a guère pour le second qu'une estime froide et contrainte. Et 
pourtant, s'il y a sous les voûtes paisibles du Palais un type de 
grandeur morale et de soUde éloquence, ce n'est peut-être pas 
ce magistrat au pompeux langage, à la vertu timide, écrivain 
sans originalité, philosophe sans vigueur. Sans doute il a vécu 
dans la familiarité du dix-septième siècle, mais il n'en a, pour 
ainsi dire, retenu que les dehors, et il lui manque, des grands 
esprits de ce temps, le naturel et la vérité. — Cochin, formé 
comme lui à cette école, en a, ce me semble, sous des formes 
moins ambitieuses, conservé bien plus pure la tradition. Il ne 
nous reste de ses plaidoiries, dont les contemporains ont vanté 
la puissance, que de courts résumés, écrits pour les juges au 
sortir de l'audience. — Mais, dans ces images décolorées dont 
sa main traçait avec un soin religieux les lignes grandes et 
sévères, on retrouve le caractère imposant qu'avaient toutes 
les choses de l'esprit au dix-septième siècle. Jamais la philo- 
sophie du droit ne s'est montrée au barreau avec plus d'am- 
pleur : c'est la puissante généralisation de Domat, c'est le spi- 
ritualisme chrétien, élevant les conceptions juiidiques de la 



6 DISCOURS ET OPINIONS. 

Rome païenne à des hauteurs métaphysiques, que la philosophie 
stoïcienne n'avait pas connues. Et ce jurisconsulte a encore 
cela de commun avec les grands esprits auxquels le rattache 
une si étroite parenté, qu'il passe au milieu des écueils de la 
vie et du bruit des uflTaires avec leur sérénité, leur candeur, 
leur bonhomie : rare et belle natui-e qui garda, jusque dans sa 
vieillesse, la naïveté des enfants dont il allait, tous les jours, 
chez le bon Rollin, son ami, partager les jeux et les plaisirs ! 

Il y a loin de là, Messieurs, aux discussions orageuses dont 
l'âge suivant sera témoin. Le génie du dix-septième siècle, ployé 
de bonne heure au joug de la règle, n'avait songé à remuer ni 
les idées religieuses, ni les idées politiques ; à peine s'il avait 
osé, dans des questions de discipline ecclésiastique, s'essayera 
est esprit de critique et d'indépendance que l'homme ne peut 
jamais faire taire en lui. Ai-i'èlé par la main d'un maître impi- 
toyable, mais non pas étoulïé, ce mouvement s'était propagé 
des ruines de Port-Royal aux voûtes du Palais : magistrats et 
gens de robe, faisant du jansénisme un parti dans l'État, suscitent 
à la royauté, sur le terrain d'une bulle fameuse, quarante années 
de soucis et de combats. 

Les avocats s'attachèrent à cette cause avec une chaleur toute 
révolutionnaire. La première qualité requise pour être jansé- 
niste, dit un contemporain qui était du barreau S « c'est d'être 
avocat au Parlement ». C'est en effet à qui signera, à. tous 
propos, contre les prétentions ultramontaines, des consultations 
où l'érudition canonique de Cochin s'unit à la verve mordante 
d'Aubry dans un fougueux gallicanisme. Un évêque appelant 
de la bulle Unigenitus au futur concile, un synode provincial 
qui le condamne, une consultation de quarante avocats sur la 
légalité du synode : c'en est assez pour soulever une bruyante 
querelle où les consultations répondent aux mandements, les 
arrêts du conseil aux consultations, où les avocats, élevés sou- 
dain au rang d'une puissance dans l'État, se font exiler, tout 
comme un parlement du Royaume ; mais, plus heureux que les 
parlements, sont rappelés en triomphateurs, sans avoir faibli, 
sans s'être rétractés^! 

1. Barbier, avocat au Parlement de Paris, dont la Société d'histoire de 
France a publié, pour la première ibis, le curieux Journal. 

2. Journal de Barbier, année 1731. 



CONFÉRENCE DES AVOCATS. 7 

Toutes ces choses sont loin de nous, Messieurs : nous avons 
aujourd'hui de tout autres soucis! Mais cette résistance d'une 
corporation sans autorité légale, sans caractère public, à des 
puissances séculaires, remuait en 1730 l'opinion tout entière. 
On dévorait ces épaisses consultations, #omme, au temps de nos 
pères, un pamphlet de Paul-Louis ; on payait en popularité et 
en honneur ce bon vouloir et cette énergie ! 

Non moins actif dans les luttes du Parlement et de la Cour, 
le rôle du barreau était celui d'un fidèle auxiliaire, d'une milice 
toujours prête. Quand la magistrature avait. épuisé son droit de 
remontrances, aux lits de justice, a. l'enregistrement forcé, que 
pouvait-elle opposer ? Une seule arme, mais une arme ])ien 
puissante, l'interruption du cours de la justice. Elle alti^ndait, 
toutes chambres assemblées, que la couronne revînt ;i lési- 
piscence ou fit un coup d'Étal. Outre qu'une pareille alternative 
est en général, pour le Pouvoir, un assez grand embarras, les 
avocats devenaient en cette occurrence une difficulté fort sé- 
rieuse. On n'en eût pas trouvé un seul — tant l'esprit de corps 
était vivace ! — qui consentît à plaider devant une magistrature 
improvisée : des essais partiels, tentés à diverses reprises, et la 
retraite de tout le barreau, lors du coup d'État Maupeou,en sont 
la preuve. Bien plus, les plaidoiries n'étaient pas seulement 
suspendues, tous les cabinets se fermaient, et les plaideurs 
perdaient jusqu'à cette juridiction volontaire des avocats en si 
grande faveur au dix-huitième siècle. Alors, c'était un concert 
de réclamations et de plaintes, — les intéi'èts grands et petits 
s'agitaient bruyamment, — la basoche grondait dans les Pas- 
Perdus, — et toute cette population de clercs de procureurs, de 
scribes, d'apprentis tabellions, qui remplissait les galeries du 
Palais, refluant sur la place publique, allait mettre en émoi 
la petite bourgeoisie et intéresser le peuple à la cause des 
Parlements. 

Il est triste pourtant, Messieurs, de voir tant d'esprits élevés 
se perdre dans ces bruyantes, mais bien mesquines querelles. 
A peine le dix-septième siècle s'est-il éteint avec son maître, 
que le précieux héritage de ses traditions est délaissé pour deux 
seules questions : le jansénisme, non plus celui d'Arnaud et des 
grands solitaires de Port-Royal, espèce de stoïcisme chrétien 
qui impose le respect, mais le jansénisme des formules inoffen- 



8 DISCOURS ET OPIMO.NS. 

sives du PèreQuesnel ou des convulsionnaires de Saint-Médard ; 
et le gallicanisme, vieille religion de la magistrature, vénérable 
à coup sûr, mais bien stérile, puisqu'elle en est encore, après 
quatre siècles, à demander des inspirations aux ministres de 
Pbilippe le J]cl. 

Voilà dans quelles misères le génie de la société française 
allait s'ensevelir. — Tandis qu'au sommet l'aristocratie des 
classes se laisse empoilcr au courant du scepticisme et de la 
licence, dans les régions moyennes de la magistrature et du 
barreau, des controverses sans portée et sans avenir absorbent 
toute la vie morale; — et le peuple, enivré de mystiques supers- 
titions, se presse dans un cimetière autour du tombeau de je ne 
sais quel saint de contrebande ! Ainsi passent cinquante années 
du siècle le plus révolutionnaire que l'bistoire ait connu ! — 
Les jours sont piocbes pourtant. Messieurs, où la puérilité de 
ces disputes fera place aux plus grandes hardiesses de la pensée; 
— où l'esprit de critique et d'examen, las d'explorer sans fruit 
le champ stérile des controverses religieuses, s'avisera de 
regardera tout ce qui l'entoure, et de porter une main, timide 
d'abord, et bientôt résolue, sur les institutions du passé. 

C'est que là était le côté faible de cette brillante civilisation. 
Sa législation, jugée non pas (Dieu nous en garde!) au point 
de vue des nécessités sociales de notre époque, mais du haut 
de ces vérités de la conscience qui sont de tous les temps et 
de tous les lieux, sa législation faillissait aux principes de 
réternelle justice ! Elle était souvent inique, presque toujours 
inhumaine. 

Elle avait perdu, dans les hasards de son laborieux enfan- 
tement, l'esprit chrétien dont elle se disait pourtant issue. 
Sous la main du despotisme sacerdotal et politique, elle avait 
oublié son origine humaine, elle s'était crue infaillible, et l'or- 
gueil l'avait faite impitoyable. Faut-il des preuves à cette asser- 
tion, ne fût-ce que pour nous rendre à nous-mêmes Testime de 
notre temps et de nos lois? 

Comme l'ancienne Rome, éprise de sa grandeur nationale, 
n'admettait l'étranger dans son sein qu'avec le nom d'ennemi, 
et pour lui refuser la vie civile, la législation française traitait 
en ennemis de l'État tous ceux dont les croyances troublaient 
son unité religieuse. Le dix-huitième siècle avait en cela ren- 



CONFERENCE DES AVOCATS. 9 

chéri sur l'époque précédente : on avail d'abord persécuté les 
dissidents pour les convertir ; on en vint, par une fiction légale, 
à les supposerions convertis, à traiter leurs femmes comme des 
concubines, leurs enfants comme des bâtards, à châtier comme 
relaps ceux qui, h l'heure dernière, repoussaient l'apostasie, et 
à traîner sur la claie leurs dépouilles mortelles '. Le refus des 
sacrements fut puni par les galères perpétuelles, la prédication 
par la mort; — et la persécution, brisant jusqu'aux liens qui 
attachent le père à ses enfants, vint s'asseoir au sanctuaire du 
foyer domestique ^. 

Dans les lois criminelles, même inhumanité. Vous y cher- 
cheriez en vain ces hésitations légitimes de la justice humaine 
qui se sent bornée et qui craint de faillir, ce respect de l'âme 
immortelle qui nous fait entrevoir l'homme, même dans le cri- 
minel. Pour ce législateur, inspiré bien plutôt du Dieu de colère 
de la loi mosaïque que du Dieu de douceur de l'Évangile, la 
créature, déchue dans son essence, pervertie dans sa liberté, 
se gouverne par la terreur et se purifie par les supplices. Aussi 
va-t-il demander à l'inquisition sa procédure d'embûches et de 
ténèbres, ses tortures, sa jurisprudence inouïe. Aussi lutte-t-il 
avec elle de prodigalité dans les échafauds, de recherche dans 
l'art des châtiments I 

Pendant plus de cinquante ans, le siècle passe à côté de tout 
cela avec indifférence, sourd aux plaintes des victimes, dédai- 
gneux des questions d'humanité. Les mœurs étaient pourtant 
singulièrement douces et polies dans cette société où les vices 
se cachaient sous l'élégance, où les passions violentes n'étaient 
plus de mise, où les haines amorties laissaient les querelles les 
plus vives tourner en chansons. — Et cependant, on vit ce 
monde accepter sans répugnance l'héritage de Letellier ; on vit 
les roués de la Régence refaire les dragonnades, et un duc de 
Richelieu commander, en 1756, la dernière persécution ! 

L'indifférence ou la soumission des âmes les plus élevées, des 
esprits les plus judicieux de ce temps n'est pas moins frappante. 
Un d'Aguesseau croit fermement à l'utilité de la torture ^ Un 
jurisconsulte à larges vues, comme Cochin, semble ne pas se 

1. Édit de 1715. 

2. Édit de 1724. — Édit de 1745. 

3. Correspondance officielle du chancelier d'Aguesseau, t. I. 



10 niSCOlBS KT OriMONS. 

(luiilcr (ju"il existe à côté de lui des lois qui l'onl honte à l'huma- 
nitô ; et l'excellent PolJiiei-, qui s'y arrête et les commente, n'en 
<st pas un seul instant troublé dans la sérénité de ses médita- 
tions. Il y a bien quelques protestations isolées, mais elles sont 
sans écho. On prêche la tolérance comme dogme dans la petite 
académie de l'Entresol, que dirigeaient en 1730 l'abbé de Saint- 
Pierre et d'Argenson ; mais ces deux esprits, souvent chimé- 
riques, devancent trop leur temps pour s'en faire écouter. 
Rippert de Montclar, poussé à bout parles passions intolérantes 
du haut clergé languedocien, lui adresse un virulent mémoire^ 
— Mais qu'était, pour les salons de Paris, un procureur général 
au parlement de Provence? Il fallait, pour remuer cette société 
lilasée. une voix plus puissante, plus connue, et l'un de ces 
événements terribles qui éclatent, à certains moments, comme 
un avertissement providentiel. 

A Toulouse, ville de haines religieuses, une accusation mons- 
trueuse, née du délire des imaginations populaires, servie par 
une procédure dont l'iniquité échappa à l'aveuglement des 
juges, venait de mener sous la barre du bourreau un vieillard 
inoffensif, que les tourments avaient trouvé héro'ique et simple 
comme un martyr. La femme et le iils, errant à la recherclie" 
d'une contrée plus hospitalière, vinrent, conduits par un heu- 
reux hasard, tomber à la porte de Voltaire. — Dans cette àme, 
où l'oppression et l'injustice avaient toujours soulevé des ré- 
voltes si ardentes, l'émotion fut vive et profonde. Mais prendre 
à partie du même coup les institutions fondamentales du despo- 
tisme i-eligieux et civil, les lois d'intolérance et la loi criminelle, 
c'était se mettre à la fois sur les bras les parlements et le clergé ; 
c'était risquer, dans une périlleuse entreprise, son repos, sa 
sécurité et cette faveur des grands et des rois si laborieusement 
conquise, si adroitement conservée. Voltaire. Messieurs, n'avait 
jamais eu l'étoile d'un héros ni d'un martyr: il avait de l'huma- 
nité les passions et les misères, et sa correspondance intime 
témoigne, au début de cette affaire, de ses hésitations et de ses 
craintes. Sa conviction reste d'abord indécise entre l'odieux 
d'un meurtre judiciaire et l'atrocité d'un parricide invraisem- 



1. Mémoire théologique et politique au sujet des mariages clandestins des 
[irotestanls de France, 1755. 



CONFÉRENCE DES AVOCATS. 11 

blable ; — elle s'effraye de la frivolité d'iin public que l'opéra- 
comicjue console, en ce moment même, de toutes les humiliations 
du drapeau nalional ^ ; mais, une fois formée, elle le jette dans 
cette lutte avec toute la fougue de son génie. A sa voix, ses 
lidèles de V Encyclopédie, favoris de ce qu'on appelait alors la 
bonne compagnie, soulèvent l'opinion des salons. Le barreau 
même s'éveille : tour à tourÉlie de Beaumont, Mariette, Loyseau 
de Mauléon racontent les péripéties du procès de Toulouse. 
Élie de Beaumont délaye dans ses périodes sonores les récits 
rapides, saisissants, jetés dans le public par le grand agitateur 
de Ferney ; Mariette, esprit juridique, s'en prend à la procé- 
dure ; Mauléon, disciple mélancolique de Jean-Jacques, donne 
à cette tragique histoire les couleurs romanesques de son esprit. 
La loi criminelle, enlevant à l'avocat son plus noble office, avait 
dans les causes capitales interdit la défense comme une révolte: 
ces hommes la reprennent comme un droit, comme un devoir; 
mais désormais, passant au-dessus de la justice ordinaire, qui 
lui ferme l'oreille, la parole du défenseur va s'adresser à 
dautres juges, chercher un tribunal nouveau, l'opinion pul)lique. 
Arrière donc le formalisme des habitudes et l'aridité technique 
des discussions : l'auditoire, à celte heure, c'est, tout ce qui 
pense, c'est tout ce qui est capable de sentir, et, pour s'en faire 
entendre, il faut prendre un autre ton, s'essayer à un nouveau 
langage. Ce n'est pas, vous le sentez bien, à de graves magis- 
trats, à l'épreuve des émotions d'audience, que s'adresse ce 
pathétique larmoyant qui s'épanche dans leurs mémoires avec 
une prodigalité si juvénile ; — c'est à des juges plus mobiles, 
plus passionnés, épris des raffinements de la pensée et des 
faciles attendrissements du cœur, à ce monde qui a laissé un 
instant, pour Calas et Sirven, Crébillon le fils et la Nouvelle 
Hélohe. 

Ainsi le barreau, descendu, à la suite des philosophes, sur le 
terrain même où ils ont placé leur drapeau, l'opinion, y lutte à 
côté d'eux, pour la môme cause et avec les mêmes armes ; il 
croit ne mettre qu'un pied dans le camp philosophique, et il se 
trouve un jour qu'il y a passé tout entier. 



1. Correspondance de Voltaire — à d'Argental, n°' 35G3 et 3596 — à 
Damilaville, n" 3567 et 3'j71 (édition Beuchot). 



1-2 DISCOURS Eï OPINIONS. 

En France, les causes les plus émouvantes, si elles ne se 
rattaclicnl à une grande idée, à un inlérèl gén(3ral, passent 
oubliées du soir au malin, comme le vaudeville ou le bon mot 
de la veille. Mais ici, une double question de justice et de sécu- 
rité publique résultait du débat; le procès de Calas allait être 
le berceau de la pensée réformatrice qui, dans Tordre civil 
comme dans l'ordre criminel, devait aboutir aux plus précieuses 
conquêtes de l'âge moderne. — Voltaire piolitait de l'émotion 
générale [lour ))arler d'bumanité et de tolérance religieuse, pour 
(lécbirer d'une main ferme le voile respecté sous lequel s'étaient 
abrités jus([ue-là les vices innoniliraliles de la législation. Mais 
assez liardi pour poser bautenient toutes ces grandes questions, 
Voltaire était trop superficiel poui' en donner la formule: 
celte formule, un pbilosopbe italien l'apporte à la pbilosopbie 
française. 

Au plus fort de l'agitalion causée par le procès de Toulouse, 
le livre immortel de Beccaria, « le Traité des Délits et des 
Peines » apparaît comme la parole de l'avenir, et vient jeter 
une soudaine lumière dans les esprits en proie à mille impres- 
sions confuses ! Cet enfant de l'Italie, nourri des idées fran- 
çaises, loin des orages et des épreuves, dans les paisibles 
régions de l'aristocratie milanaise, n'a rien de l'indignation ni 
du sarcasme du pbilosopbe de Ferney : c'est une voix éloquente 
et généreuse, sans àpreté ni colère. Beccaria est de ces esprits 
qui cherchent la vérité avec leur cœur et leur conscience, dé- 
daignant de la demander aux données de l'expérience ou aux 
calculs de la raison. Ne vous attendez pas à trouver dans son 
livic l'encbaînement rigoureux des déductions ; jamais il n'y eut 
esprit moins géométrique. Ne vous étonnez pas de la candeur 
de certaines illusions : la pbilosopbie en est encore à l'âge où 
les illusions embellissent toutes les perspectives! Mais ce qu'il 
a (le grand, d'impérissable, c'est quelque chose de plus que 
l'enthousiasme pbilantluopique, déplus que des aspirations ou 
des utopies, c'est un sentiment profond de la dignité et de la 
liberté de l'homme, du droit individuel en face du droit social. 
La droiture du cœur supplée chez lui aux incertitudes de la 
métaphysique, et je ne sais quelle inspiration lumineuse le 
conduit, sans dévier ni faiblir, à travers le dédale de la loi cri- 
minelle. Ainsi, en examinant le fondement du droit de punir, 



CONFÉRENCE DES AVOCATS. 13 

il oppose à ridée barbare d'une loi qui se venge la loi qui se 
borne à contenir et la pénalité qui améliore : le premier qui ait 
exprimé l'idée pénitentiaire moderne, que le génie de 3Iontes- 
quieu n'avait pas entrevue et dont notre siècle s'est tant vanté. 

En France, un enthousiasme universel salua la lumière 
nouvelle dont ce petit livre était l'avant-coureur : Voltaire le 
commenta, le ministère le fit traduire ; il devint l'évangile 
du barreau; mais son disciple le plus ardent, son interprête 
le plus écouté fut Servan, avocat général au Parlement de 
Grenoble K 

Un élève des Encyclopédistes sous la robe des gens du Roi, 
un avocat général devenu l'organe officiel des réformes les 
plus radicales, préchant, aux applaudissements des philosophes, 
la miséricorde pour les coupables, le baiser de paix pour les 
persécutés : le contraste était assez nouveau pour populariser 
les théories de Beccaria, sa mansuétude dans la répression, sa 
répugnance pour la peine de mort, son horreur des cruautés 
légales. Mais, en les popularisant. Servan les faisait descendre 
de l'élévation philosophique qu'elles avaient dans les simples 
pages du maître, pour les accommoder aux doctrines de l'école 
sensualiste en vogue dans les salons de Paris. Disciple d'Helvé- 
tius, il confond perpétuellement le devoir moral avec les inspi- 
rations bonnes et saintes, mais sujettes à s'égarer, de la sensi- 
bilité ; il ne réclame pas la tolérance comme le droit des faibles, 
il l'implore de la pitié, de la lassitude des forts. Cette philo- 
sophie superficielle qui plaçait la fin de l'homme dans le bien- 
être, et non dans la justice, appliquée aux grands problèmes 
de la législation, n'avait pour les résoudre que de vagues 
instincts, de généreux désirs, qui donnaient un démenti à la 
sécheresse de ses principes, mais ne pouvaient entièrement 
corriger les incertitudes du point de départ. 

Mais quels sombres contrastes. Messieurs, à côté de ces espé- 
rances, de ces rêves d'avenir de la jeune magistrature ! Tandis 
que l'idée nouvelle prend possession solennelle du Parlement 
de Grenoble, tandis que les juges de Calas, eux-mêmes, s'adou- 
cissent jusqu'à réhabiliter Sirven. — le Parlement de Paris 



1. Discours sur l'administration de la justice criminelle. — Plaidoyer dans 
la cause d'une femme protestante. 



Il DISCOURS ET (iI'IMii.XS. 

eiiNoit' L,il)arrt> à rrcliafaud pour restaurer la foi cliaiirelanle. 
Un arrêt de mort, et quelle mort, grand Dieu ! pour des chan- 
sons licencieuses, pour des irrévch^ences, — en 1766, après 

Beccaria, l'année même de Servan 

Le public crut assister à des scènes d'un auti-e âuv. Il n'y avait 
pas là, comme à Toulouse, une erreur judiciaire, nu fatal entraî- 
nement: ce fut de sanu-froid, el dans une pensée de politique 
religieuse, qu'un Parlement janséniste ordonna que le même 
bûcher consumerait le dictionnaire philosophique et les restes 
mutilés d'un enfant de vingt ans ! Ne reconnaissez-vous pas là, 
Messieurs, les inspirations de cet esprit de secte que la persé- 
cution avait rendu populaire, et qui empruntait au calvinisme, 
comme lui persécuté avant de devenir persécuteur, le dogme de 
la prédestination et le blîcher de Michel Servet? Une consulta- 
tion rédigée par Linguet et signée Gerhier, d'Outremont et 
Vélite du barreau; un écrit de Voltaire, seul assez fort dans 
son Fcrney pour braver la réaction janséniste, arrivèrent trop 
tard pour sauver les victimes. On étouffa d'ailleurs toutes les 
voix, et si l'on n'osa, devant la résistance du barreau ^ suppri- 
mer juridiquement la consultation, du moins l'édition tout 
entière fut enlevée secrètement, atin que tout s'éteignît dans le 
silence et la stupeur. 

Mais ces retours d'intolérance sont impuissants : tous les jours 
l'esprit philosophique grandit ; tous les joui's, il enregistre 
quelque défection au sein des parlements; et le barreau, mar- 
chant d'un pas de plus en plus ferme dans cette voie où il ne 
s'est risqué d'abord qu'en chancelant et sous la tutelle des phi- 
losophes, y devance bientôt ses maîtres et ne craint pas de leur 
donner à tous des leçons de philosophie législative. 

Il n'est pas sans intérêt. Messieurs, de trouver au premier 
rang de cette nouvelle phalange celui qui devait être, au com- 
mencement de notre siècle, un des législateurs de la société 
nouvelle. Portails, alors jeune avocat au parlement d'Aix. La 
plume qui devait écrire le discours préliminaire du Code civil, 
s'essayait dès 1770 à son glorieux avenir, dans cette brûlante 
question de la tolérance autour de laquelle s'agitaient tant 



1. Vuh- les détails que donne à ce sujet (irinnn, dans sa Gazette littévoire 
(17G6). 



CONFÉRENCE DES AVOCATS. 15 

d'esprits d'ordre divers. M. de Choiseul, ministre à grands pro- 
jets, voulait réparer la faute politique de Tédit de Nantes, en 
attirant dans un coin du royaume, dans la petite ville de Versoix, 
en face de Genève, l'industrie des populations protestantes dis- 
séminées autour de nos frontières. Il consulta le jeune avocat 
provençal, et celui-ci lui envoya, dans quelques pages substan- 
tielles, un véritable traité de législation, de pbilosophie et de 
moi-ale politique sur l'état des cultes dissidents K Non seulement 
l'odieuse fiction : « il n'y a plus de protestants, » sur laquelle 
était fondée la théorie légale, y est mise à jour et renversée de 
fond en comble avec autant d'habileté que de force ; mais les 
droits et les devoirs de la société civile en matière religieuse 
y sont définis, élucidés, avec une élévation et une profondeur 
de vues admirables. La liberté de conscience y parle enfin 
non plus le langage de la prière, mais celui du droit, du droit 
imprescriptible que la créature intelligente et libre tient de 
la loi naturelle, plus sainte que la loi sociale, plus forte que 
les édils des rois. 

Pour couronner cette profession de foi, le mariage est pré- 
senté comme un contrat purement civil que l'État doit seul 
réglementer, si l'on ne veut se perdre dans une sorte de 
« manichéisme politique ». Tout est en germe dans ces puis- 
santes formules: l'atfranchissement de la société laïque, le 
Code civil, l'âge moderne tout entier ! 

Il semble que le vieux Voltaire lui-même, se voyant débordé, 
ait senti que l'avenir de ses idées les plus chères n'était plus 
dans les mains des fidèles d'autrefois, mais dans celles des 
nouveaux adeptes qui venaient à elles du milieu des légistes. 
La consultation de Portails lui avait été soumise ^ et, après 
l'avoir lue, il s'écriait dans un de ces enthou.'^iasmes qui le 
peignent tout entier : « Si les avocats sont assez courageux pour 
« signer une pareille dissertation, si les parlements sont assez 
« hardis et assez forts pour faire une loi nouvelle, je me fais 



1. Consultation sur la validité des mariages des protestants (1770). — 
Publiée de nouveau en 1844 dans les Discours et travaux inédits sur le Code 
civil, par J. E. M. Portalis, ministre des cultes et membre de V Académie 
française. 

2. Par un ami commun, le pasteur Moultou. 



16 DISCOURS ET OPINIONS. 

« porter en litière, tout mourant que je suis, et je dis: Nunc 
i' dimlttis, Domine, servum tuum * ! » 

Deux ans plus tard, les doctrines nées au sein du parlement 
d'Aix avaient, devant le parlement de Paris, Linguet pour inter- 
prète, à propos d'une question d'état que le nom aristocratique 
des personnages entourait comme toujours d'un grand reten- 
tissement-. Il était homme pourtant à se faire l'avocat de l'into- 
lérance, cet esprit paradoxal, amoureux de scandale et de bruit, 
cet avocat des jésuites, du duc d'Aiguillon, du despotisme 
oriental, du coup d'État de Maupeou, — qui finit par bégayer le 
jacobinisme dans le club des Cordeliers, et puis par mourir, 
avec cet héroïsme qui rachète tant de choses, sous la hache 
des jacobins ! Le hasard le plaça dans la bonne cause, et cet 
esprit, qui n'était certainement dépourvu ni de force ni de 
courage, se mit à parler, comme pas un, le langage de la liberté 
et du droit. 

L'épouse délaissée dont il défendait la cause n'obtint 
pourtant qu'une indemnité pécuniaire; mais si les tribunaux 
n'osaient encore briser les entraves de la loi, ils cherchaient, dès 
cette époque, comme les préteurs de la vieille Rome, à en 
adoucir autant que possible la déplorable rigueur. Le parlement- 
de Toulouse, devenu libéral, fondait la jurisprudence nouvelle 
qui mettait les enfants issus des mariages célébrés au désert 
sous l'égide inviolable de la possession d'état. Ce fut au point 
qu'à la fin de 1778 le parlement de Paris se préparait à sou- 
meitre à Louis XVI un vœu pour l'étabUssement d'un registre 
purement civil pour l'état des dissidents. Ce vœu devançait de 
neuf années l'édit d'affranchissement; une influence toute- 
puissante alors dans les conseils du roi vint l'étoulïer. C'était la 
voix hautaine qui, lors du sacre de Louis XVI, s'était fait 
entendre pour rappeler au jeune monarque qu'il venait de 
prêter en face des autels le serment d'exterminer l'bérésie ■" ; — 

1. Cette lettre de Voltaire à Portails est entièrement inédite. Nous devons 
cette précieuse communication à la bienveillance de M. le premier président 
Portalis, le digne héritier de ce beau nom, qui conserve dans sa bibliothèque 
le manuscrit original de la Consultation, avec les notes marginales dont 
Voltaire l'avait enrichie. 

'1. Ailaire du vicomte de Bombelles. 

;j. Discours de Loménie de Brienne, archevêque de Sens, au sacre de 
Louis XVI. 



CONFÉRENCE DES AVOCATS. 11 

c'était celle qui, depuis un siècle, dans les assemblées pério- 
diques du clergé, déposait aux pieds du trône ses lamentations 
sur la tiédeur et le relâchement des persécutions ; c'était celle 
qui dictait aux évêques de France, dans l'assemblée de 178U, ces 
fameuses remontrances, testament de l'esprit persécuteur, qui 
s'y cache en vain sous d'hypocrites euphémismes : « L'hérésie — 
« je cite textuellement, Messieurs — l'hérésie, devenue chaque 
« jour plus entreprenante à l'ombre d'une longue impunité, ne 
« se lasse point de déchirer le sein infortuné de cette mère 
« tendre et affligée. Pendant les beaux jours du règne de votre 
« auguste a'ieul. une administration prévoyante et ferme avait, 
« par des voies purement réprimantes, contenu et même éclairé 
« nos frères errants ; mais, hélas ! les ressorts salutaires d'une 
(( police combinée avec tant de sagesse se sont insensiblement 
« relâchés. » 

Mais la pensée réformatrice est, elle aussi, une puissance : 
les régions officielles sont à elle, les plus tidèles serviteurs de 
la royauté sont ses interprètes S et, triomphe éclatant, elle 
s'assied au ministère avec Turgot et Malesherbes. Toutes ces 
forces s'unissent pour livrer aux hésitations de la pensée royale 
un dernier et victorieux assaut. Les esprits philosophiques, 
formés à l'école du barreau, s'empressent d'y accourir. Servan, 
sous le titre de « feuille jetée au vent », lance dans le public un 
petit écrit, le meilleur qui soit sorti de sa plume, apostrophe 
éloquente aux sourdes hostUités qui arrêtent la marche de la 
justice sociale. Ce n'est plus un plaidoyer, mais un pamphlet. 
Ce n'est plus une démonstration ou une prière, mais l'accent 
indigné que prennent les idées vraies quand elles se sentent assez 
fortes et assez mûres pour revendiquer leur place dans la so- 
ciété ! — Target enfin vient clore, par un mémoire pour la mar- 
quise d'Angkire, protestante, dont le parlement de Bordeaux 
avait annulé l'état civil, cette carrière ouverte depuis plus de 
vingt ans à toutes les intelligences généreuses. Simple avocat 
au parlement de Paris, il partage avec Malesherbes, alors rentré 
au ministère, l'honneur de porter la parole en faveur de tout 
un peuple. Mais tandis que Malesherbes traitait la question en 
homme d'État, lui l'examine en jurisconsulte et en phdosophe. 

1. Mémoire du baron de Breteuil en faveur des protestants. 

2 



18 DiSCCURS ET OPINIONS. 

Son point do départ est le munie que celui de Portails : la nature 
du mai'ia.ae et la doctrine spirilualiste qui en trouve la hase non 
dans la cohabitation ou la possession d'état, mais dans le seul 
consentement de deux volontés libres. Par la même route, il 
arrive aux mêmes conséquences, à réclamer la reconnaissance 
oflicielle de Fétat des non-catholiques, au nom d'un droit natu- 
rel anlérieur aux ordonnances. L'intervention solennelle du 
pouvoir lêiiislatif i-épondit à cette ferme requête, et, en cassant 
l'arrêt de Bordeaux, le ministère dota la législation, un peu 
tard, il est vrai, de ce célèbre édit de novembre 1787 qui resti- 
tuait aux dissidents l'état civil. 

A la même époque et presque à la même heure, une com- 
mission, composée de six avocats au parlement de Paris, rece- 
vait du pouvoir la mission de préparer un projet de réforme 
complète de la grande ordonnance criminelle. — On touchait 
au dénoùment de cette guerre de réformateui's judiciaires, née 
et grandie sous le môme souffle que la lutte dont je viens de 
vous esquisser les principaux traits, souvent mêlée à elle, quel- 
quefois distincle. mais toujours ralliée sous le même drapeau, 
le di'apeau piiilosophique. Les causes fameuses, traduites par 
l'infatigable Voltaire au tribunal de l'opinion, avaient fait surgir, ■ 
du sein du barreau, des parlements, des sectes philosophiques, 
un immense cri de réprobaliou où venaient se confondre les 
voix de tous les partis. Dans cette mêlée des inteUigences, il y 
a, près de Turgot et de Condorcet, Mirabeau qui, du fond du 
donjon de Vincennes, dénonce les hontes et les périls des lettres 
de cachet; Brissot, esprit inquiet, qui cherche sa route et 
embrasse dans une ingénieuse théorie tout le système des lois 
pénales; des économistes, fils d'Adam Smith, avec des 
amants de la nature, disciples de Jean-Jacques, et surtout des 
avocats. C'est Bergasse qui débute, comme tout le monde alors 
au barreau, par une dissertation sur la loi criminelle; c'est 
Elio de Beaumont ; c'est Linguet, d'accord par hasard avec la 
[ihilosophie, son ennemie personnelle. Ce sont des noms alors 
célèbres, depuis tombés dans l'oubli : Le Trône, Vermeil, 
Lacroix, l'un des collaborateurs du grand répertoire'; d'autres 

1. Le Trône, y'ups sur In justice criminelle. — Vermeil, Essai sur la 
réforme de la justice criminelle. — Lacroix, Rëfle.rions sur la civilisation. 
Boucher (l'Ari;is, Observations sur les lois criminelles. 



CONFÉRENCE DES AVOCATS. 19 

que leurs écrils ont apportés jusqu'à nous, comme Lacretelle. 
Il y a dans tout cela, si l'on descend aux détails, bien des para- 
doxes, bien des bizarreries qui se ressentent de Tanarchie 
intellectuelle de l'époque. Mais sur toutes les grandes questions, 
sur la nature, le but, les limites de la pénalité, sur le respect du 
droit individuel, règne un parfait accord de vues et de prin- 
cipes. C'est que l'idée de l'humanité, c'est que le besoin de 
justice est la foi vivante qui donne au dix-huitième siècle son 
unité et sa grandeur. 

Dès 1780, un grand résultat, bien qu'incomplet encore, cou- 
ronna tant d'etforls : la question préparatoire fut abolie. Bien 
que le préambule de l'édit annonce le parti pris de résister aux 
envahissements d'un droit nouveau « qui ébranlerait les prin- 
cipes et pourrait conduire par degrés à des innovations dange- 
reuses », le pouvoir n'était pas assez fort pour arrêter le mou- 
vement. L'éflifîce de l'oiJonnance criminelle s'en allait pièce à 
pièce, quand un bruyant épisode, qui précède de deux années 
à peine les joui's de 89, vint lui porter le dernier coup. Je 
veux parler du procès des trois roués, auquel Dupaty a attaché 
son nom. 

Dupaty, d'abord avocat général au parlement de Bordeaux, 
appartenait à cette jeune génération qui avait donné au parquet 
des cours souveraines tant de nobles intelligences, tant d'esprits 
indépendants. Ami dévoué du célèbre La Chalotais, intimement 
lié avec Beaumarchais, il avait de l'un l'inflexible courage et 
l'honnêteté tranchante; quelque chose de la verve, de la viva- 
cité, de la grâce de l'autre. Les ennemis du terrible satirique 
avaient pu faire à Dupaty l'honneur de lui attribuer les fameux 
mémoires contre Goezman. Enfermé dans un château fort pour 
son opposition au coup dTtat Maupeou. dédommagé, au rappel 
des parlements, par une charge de président à mortier au par- 
lement de Bordeaux, il y vivait en quelque sorte exilé au milieu 
de sa compagnie, qui ne pouvait lui pardonner son orageux 
passé : l'étude de la réforme criminelle l'absorbait tout entier, 
quand sa nature belliqueuse l'entraîna dans une des plus 
vives polémiques qui aient agité les dernières années de la 
monarchie. 

Trois paysans de la Champagne avaient été condamnés, à la 
suite d'une procédure assez peu régulière, à périr sur la roue. 



20 DISCOURS ET OPINIONS. 

Diipaly vit à Paris les pièces, trouva la condaïunation inique et 
le dit très liaut dans un mémoire justificatif, adressé au public 
bien plutôt qu'au Cont>eil du roi, dans le douitle but de sauver 
trois malheureux et de plaider devant l'opinion la cause des 
réformes criminelles. 

Il y a loin du mémoire de Dupaty à ceux d'Élie de Beaumont et 
de Servan. Ses récits rapides, précis, saisissants, rappellent ceux 
de Voltaire. Le raélanoe de sérieux et d'ironie, la familiarité ori- 
."■inale de certaines apostrophes font penser à Beaumarchais, mais 
à Beaumarchais sérieux. Puis, au milieu des invectives que lui 
arrache l'iniquité des ordonnances, Tinhumanité des vieux cri- 
minalistes; c'est, à propos de ces trois paysans, d'amères allu- 
sions aux inégalités sociales, des hardiesses sur le passé de la 
monarchie, où l'on sent déjà le souffle de 89. Les événements 
se pressent. Messieurs, les grands jours approchent; pour le 
barreau comme pour la nation, l'heure des méditations paisibles 
est passée, et derrière la révolution philosophique on entend 
gronder la révolution sociale. On a longtemps rêvé, longtemps 
médité, longtemps supplié; voici que l'on commence à vouloir, 
et l'éloquence judiciaire, entraînée par le torrent qui emporte 
toutes choses, devient retentissante et populaire comme une 
tribune politique. Aussi Dupaty, qui représente parfaitement 
le passage de la vie spéculative à l'action, n'a-t-il, dans son 
pamphlet judiciaire, rien qui rappelle l'emphase et les longueurs 
du Palais. Son style est vif et tranchant comme une arme de 
combat : il n'argumente pas, il frappe ; et sa parole ardente 
tombe sur un public impatient, agité jusque dans ses profon- 
deurs de confus tressaillements. Une etl'ervescence extrême, que 
d'autres événements ont fait oublier, mais dont les mémoires du 
temps attestent la puissance, répondit dans la France entière 
au mémoire justificatif. Il y eut contre l'ordonnance criminelle, 
mise au banc de l'opinion publique, une protestation univer- 
selle, répétée quelques mois plus tard par les notables, exprimée 
dans tous les cahiers de 1789. En vain le Parlement voulut-il 
s'interposer, entamer des poursuites, opposer à Dupaty l'avocat 
général Séguier, l'adversaire entêté de Turgot, l'incarnation de 
la routine parlementaire. On eut beau brûler le mémoire du 
président de Bordeaux au pied du grand escalier, comme on y 
avait brûlé les bulles du pape et les écrits protestants, l'Ency- 



CONFÉRENCE DES AVOCATS. 21 

clopédie et les Constitutions des jésuites ! Pourquoi ces vains 
simulacres d'une autorité perdue? Les vieilles traditions ne 
sont plus ; l'enceinte de la justice, autrefois si paisible, est 
devenue un brûlant théâtre de luttes passionnées. Le procès du 
Collier y traîne, au milieu des hasards d'un scandaleux débat, 
la pourpre d'un cardinal et jusqu'à l'honneur de la royauté ; et, 
dans l'affaire Korman, Bernasse vient y traduire, avec un éclat 
immense, le procès du pouvoir qui s'en va. 

On a trop oublié de nos jours, Messieurs, le nom de l'avocat 
Bergasse. Ce fut pourtant aloi's une des réputations les plus 
retentissantes que l'époque eût vues surgir. Ainsi passe, au 
barreau surtout, l'éclat fugitif de la parole humaine ; — ainsi 
s'éteignent, à un jour fatalement marqué, pour ne plus vivre 
que dans les souvenirs de ceux qui les ont entendues, de ceux 
qui les ont aimées, les voix les plus pures, les plus éloquentes, 
les plus respectées. Est-ce donc payer assez par une gloire pas- 
sagère, ensevelie dans une tombe à jamais muette, ces efforts 
de génie, ces luttes infatigables dont on meurt martyr? 

La cause que défendit Bergasse et qui lui valut une renommée 
éphémère, était d'un ordre assez vulgaire. Un adultère, une 
lettre de cachet obtenue contre la femme coupable, puis révo- 
quée par l'influence des familiers d'un prince, voilà le thème 
obscur sur lequel ce jeune avocat lyonnais dresse avec une har- 
diesse singulière l'acte d'accusation du régime chancelant. 
Bévolutionnaire de l'école puritaine, il vient, après Rousseau et 
Mably, annoncer à cette société frivole, tout entière à la dou- 
ceur de vivre et aux espérances de l'avenir, qu'il faut une révo- 
lution pour lui rendre les mœurs qu'elle a perdues. La question 
de la lettre de cachet le met aux prises avec la police et son 
chef, M. Lenoir ; c'est une occasion pour flétrir et l'homme et 
l'institution. Le séducteur s'est réfugié dans les salons et sous 
la protection d'un prince : « Honte à cette société d'hommes 
« corrompus et de femmes sans pudeur ». L'arbitraire qu'il 
rencontre sous chacun de ces pas, il le maudit, au nom des 
« horreurs secrètes » de la prison d'État et des « larmes soli- 
taires » des victimes ; il le proclame « corrupteur et impie ». 
Beaumarchais, qui s'est mêlé à toute cette intrigue et qui veut 
reprendre contre Bergasse la plume ironique et légère qui avait 
démoH le parlement Maupeou, laisse sa popularité aux mains 



22 DISCOUHS KT ol'lMdNS. 

(le ce tier lutteur, dont le sérieux et la bonne foi récrascnt. Le 
Parlement enlin, qu'il doit avoir pour juge, se trouve-t-il, dans 
le cours des événements, renversé par un coup d'État, avec 
quelle indignation d'homme libi-e il refuse de s'inclinci- devant 
d'autres juges I Et sa voix, qui devient plus haute aux approches 
du dénouement, loui- à tour prophétise la tempête, montre en 
passant le peuple qui marche à la révolution par la famine, et 
fait enlendi'e aux oreilles royales ce cri: Sire, on vous trompe ! 
Le premier cri, respectueux encore, des jours de colère qui 
s'apprêtent. 

N'allez pas croire, Messieurs, que ces ardeurs révolutionnaires 
fussent alors une exception au barreau. La marche de l'espèce 
humaine a, comme l'ordre des choses physiques, ses lois inévi- 
tables. Le grand mouvement d'idées qui avait fait passer les 
hommes de robe de l'étude scolastique de la jurisprudence à 
l'examen philosophique des lois, et changé tant de paisibles 
jurisconsultes en hardis philosophes, finissait par en faire des 
hommes politiques et des conspirateurs. Conspirateurs dans les 
sociétés secrètes, dans les loges maçonniques, dans les clubs, 
chez Morellet, chez Adrien Duport * ; conspirateurs depuis Élie 
de Beaumont - jusqu'à Target, depuis Lacretelle jusqu'à Ber- 
gasse ', aux côtés de Brissot, de Condorcet et de Mirabeau. 

Et quand arriva la crise linale, quand en 1788 les parlements 
jetèi'ent à la nation émue le grand mot d'États généraux, et que 
la royauté voulut i)0ur la seconde fois briser par un coup d'Etat 
l'opposition des Cours souveraines, Portahs àAix, Lechapellier 
à Rennes, Thoui-et à Rouen, Meunier à Grenoble, montrèrent 
les légistes transformés en agitateurs, presque en tribuns. En 
vain le ministère, comme en 1770 le chancelier Maupeou, vou- 
lut-il cacher ses desseins despotiques sous l'appât des réformes 
si longtemps attendues, le barreau, pas plus que la nation, ne 
s'y laissa tromper. Target leur avait appris", vingt ans aupa- 
ravant, qu'en pareille occasion il fallait, sendjlable à cet ancien 

1. Mcmob-es de Moreliet, t. 1, annOe 1787. 

i. Voyez les Mémoires de Brissot, t. II, ch. v. 

'•i. Ibidem^ ch. xxxv. 

4. Lettres d'iui homme à un autre homme^ 1771, in-l2. — « Le meilleur 
des écrits polémiques qui parui'ent au temps de Mauiieou, » écrivait 
Miraljeau à Chamfort. Ce pamphlet se trouve dans le recueil de Pidansatdc 
Mairobert, intitulé Maupeouana. 



M. JULES FERRY JOURNALISTE. 23 

qui répondait à tous les récits des belles actions d'Alexandre: 
« Mais il a tué Callisthènes », répondre au despotisme réforma- 
teur : « Mais vous avez tué notre liberté, nos lois. » 

Ce respect, ce culte du droit, qui met la justice au-dessus du 
succès, c'était l'âme du barreau, Messieurs, c'était l'esprit qu'il 
allait apporter dans les péripéties de sa vie publique. Et si 
vous demandez ce qu'est devenue de nos jours, sous cette robe 
qui accueille toutes les idées et s'honore de toutes les convic- 
tions, cette tradition de nos pères, regardez autour de vous, et 
dites si beaucoup l'ont démentie? 

A l'heure où ce récit nous amène. Messieurs, elle commence 
pour les avocats cette carrière de nobles agitations et de luttes 
brillantes que la vie politique leur réservait. Elle s'ouvre devant 
eux pleine d'espérances et d'entraînements, avec les grands 
jours de l'Assemblée constituante, où ils arrivent en foule, élevés 
sur les bras du tiers état, dont ils sont la vivante intelligence. 
Mais je dois m'arrêter à ce seuil imposant : faire l'histoire du 
barreau aa sein de cette grande assemblée, ce serait dérouler 
sous vos yeux les pages les plus glorieuses et les plus pures de 
l'histoire de la société moderne. Les idées philosophiques 
ont accompli leur destinée ; elles sont descendues dans les 
inslilutions, et leui- couronnement c'est la Déclaration des 
Droits ! 

Aux passions qui s'agitent encore autour de tous ces sou- 
venirs, il est visible que pour nos pères le jour de la postérité 
n'est pas venu. Mais, cfuoi qu'il arrive, quel que soit l'arrêt de 
l'impartial avenir, le barreau du dix-huitième siècle doit avoir 
sa large part dans ce jugement souverain. Ne redoutons pas 
pour lui cette grande responsabilité : ces hommes sont assez 
forts pour en supporter le fardeau, et trente années de l'histoire 
contemporaine ont fait voir, je pense, que de nos jours, au 
barreau, l'on était assez fort aussi pour ne pas répudier leur 
héritage ! 



M. Jules Ferry journaliste. 

La hardiesse de certains passages de ce discours attira l'attention 
sur M. Jules Ferry et un magistrat perspicace ne lui cacha pas 
qu'il perdait toute chance de devenir substitut impérial. Le secré- 
taire de la Conférence ne s'en montra nullement alïecté, car 



24 DISCOURS ET OPINIONS. 

il se sentait fait non pour servir le régime du nouveau César, 
mais pour le combattre sans trêve. Il perdit son père en 1856 et 
une situation indépendante lui permettait de suivre son goût pour 
la politi(iue. L'Empire semblait alt'ermi par le plébiscite de novem- 
])ie 1852, par le mariage de Napoléon III et par la naissance du 
prince impérial (16 mars 1856). Dans la guerre impolilique contre 
la Russie, qui avait sacrifié à l'intérêt de l'Angleterre 75 000 Fran- 
çais, le peuple n'avait vu que les glorieuses fumées de TAlma et 
de Malakoll". La période qui suivit le Congrès de Paris a été juste- 
ment appelée par M. Spuller l'âge cVor de la coulisse. Les grands 
travaux de Paris commencent ; chacun spécule et agiote, car toutes 
les voix officielles semblent répéter le mot célèbre de M. Guizot: 
Enrichissez-vous ! et le pays se démoralise avec sérénité. Qui 
songeait alors aux libertés perdues? 

Cependant, aux élections générales du 21 juin 1857, on observa 
un timide réveil de l'opinion publique, malgré les savantes 
manœuvres du ministre Billault. A Paris, le Comité électoral oîi se 
réunissaient Carnot, Cavaignac, Garnier-Pagés, Hérold, Laurent- 
Pichat, Pelletan, J. Simon, Vacherot, commençait la campagne des 
??zS(?n/)'. «<(".s<ei', tandis qu'IIavi II et le Siècle soutenaient des candidats 
également hostiles à TEmpire, mais résignés à prêter serment pour 
siéger à la Chambre. De ces efforts combinés sortit le groupe des 
Cinq (J. Favre, Ernest Picard, E. Ollivier, Darimon, élus à Paris, 
Hénon, nommé à Lyon) qui, de 1858 à 1863, devint le point de 
ralliement de l'opposition démocratique. 

M. Jules Ferry était au premier rang des jeunes gens qu'on 
désignait alors sous le nom « d'auditeurs au Corps législatif ^ » et 
qui se réunissaient le plus souvent chez E. Ollivier, dans son petit 
appartement de la rue Saint-Guillaume. 

Une conférence hebdomadaire avait été organisée chez M. Jules 
Ferry lui-même et se réunissait dans son appartement de la rue 
Mazariue,19, puisrueDuphot,! 8. Hérold, Floquet, Picard, Clam ageran, 
Lenoël, Hérisson, Dréo, Delprat, Marcel RouUeaux, Philis faisaient 
partie de ce groupe intime qui discutait les grandes questions poli- 
tiques et sociales avec plus de passion que la Conférence Mole dont 
M. Jules Ferry a été plusieurs fois le président. 

Mais, à cette époque, l'action politique ne pouvait guère s'exercer, 
et encore à travers mille obstacles, que par la voie du journalisme. 
M. Jules Ferry entra donc dans le journalisme et mit sa plume au 
service des feuilles indépendantes. Il collabora à la Presse d'Emile 
de (iirardin et au Courrier de Paris, de Clément Duvernois, dont les 
défaillances ultérieures sont connues. Avocat à la Cour d'appel de 
Paris, il était en même temps l'un des plus brillants parmi les jour- 
nalistes judiciaires, et, depuis 185H jusqu'au mois de mars 1863, 
rendit compte dans la Gazette des Tribunaux de la plupart des irrauds 
procès civils. 

1. Histoire de Douze ans, par Alfred Darimon. Paris. Deiitii, 1883, p. 31. 



M. JULES FERRY JOURNALISTE. 25 

Ce qui nous paraît aujourd'hui l'exercice naturel de la liberté 
d'écrire , liberté que les ennemis de la République étendent 
impunément jusqu'à l'injure, exposait alors les écrivains aux 
rigueurs arbitraires du f.'Ouverneraenl impérial. Le 4 décembre 1837, 
la Presse fut suspendue pour deux mois par décret contresigné 
Billault, à cause d'un article de Peyrat. Après l'attentat d'Orsini 
(14 janvier 18o!S), la France retomba sous le plus draconien des 
régimes. Il n'y avait pas à discuter avec le sabre du général 
Espinasse et, grâce à la loi de sûreté générale, 2000 citoyens furent 
déportés en Algérie. Même après l'amnistie du 16 août 1859 et la 
détente qui suivit la guerre d'Italie, l'Empire n'était nullement 
disposé à permettre la libre discussion de ses actes. C'est ce qui 
explique la modération relative des articles publiés par M. Jules 
Ferry dans le Courrier de Paris (de mai à juillet 1860), à côté 
d'A. Hébrard, de Charles Floquet, de Ch. L. Chassin, des deux 
Fonvielle et d'autres brillants polémistes. 

Nous croyons intéressant de citer quelques-uns de ces articles où 
l'on trouvera bien des vues profondes et prophétiques. 

Dans celui qui porte la date du 28 mai 1860, M. Jules Ferry met 
le pays en ganle contre la politique d'extension et de conquêtes, et 
contre les excitations des imprudents qui préconisaient l'annexion 
de la Belgique et des bords du Rhin, au risque d'ameuter contre 
nous toute l'Europe : 

Les Frontières du Rhin. 

II y a deux manières de comprendre les destinées de la 
France et de vouloir sa grandeur. Les uns la croient plus forte 
lorsqu'elle est plus redoutée et qu'elle élargit autour d'elle le 
cercle de sa nationalité belliqueuse et triomphante. Les autres 
ne voudraient voir grandir en elle que son action morale et ses 
forces industrielles, la puissance de son travail, la puissance de 
ses idées, la puissance de ses exemples. II est réservé aux 
temps modernes de mettre à chaque instant ces deux politiques 
en présence. Nos pères déchaînèrent sur l'Europe une poli- 
tique guerrière, n'apprirent la modération qu'à l'école des 
grandes catastrophes. Refoulée sur elle-même par l'insurrection 
européenne, la France put méditer, pendant plus de cinquante 
ans, derrière ses frontières réduites, les leçons pacifiques 
contenues dans ses revers. La paix eut alors ce grand triomphe 
de devenir le programme d'un gouvernement qui restaurait le 
premier Empire. Mais, depuis cinq ans, la France s'est de nou- 
veau manifestée par des victoires, et il semble qu'elle ait laissé 



20 DISCOUItS ET OPINIONS. 

surrcs derniers champs de bataille les progrès que son éduca- 
tion paciliqiie avait accomplis. 

Pour surcroît, elle a vu soudain s'abaisser, sans eflort, 
presque sans bruit, devant le seul ascendant de sa gloire 
récente, les barrières que l'Europe avait juré de maintenir. 

Ses limites orientales se sont étendues jusqu'à, cette ligne des 
Alpes que la nature avait elle-même, dit-on, assignée à son 
empire. L'esprit guerrier en triomphe, et pourtant, rien, dans 
cette extension, ne rappelle la vieille politique conquérante, ni 
les explications données à l'Europe, ni l'acclamation des pro- 
vinces réunies, ni la ratification silencieuse des puissances. Mais 
il a suffi que le principe de l'unité géographique triomphât au 
sud-est pour que des esprits inquiets songeassent à lui tracer 
son chemin vers le nord. Que sont quelques cantons, riches 
surtout de hautes montagnes, auprès du magnifique domaine 
qui s'étale entre la ligne capricieuse et tourmentée d'une fron- 
tière artificielle et le cours superbe d'un grand fleuve, auprès 
de ces plaines fécondes dont le sol recèle la houille* et le fer en 
masses inépuisables, de ces villes industrieuses, de ces popula- 
tions compactes, patientes, laborieuses? Qu'importe qu'on ait 
fait ici de cette riche région un petit Étal dont les limites 
extrêmes se touchent, et qui ne peut vivre qu'en s'isolant de 
toute alliance; là, des provinces rattachées par des liens factices 
à des gouvernements lointains, dont d'autresÉtats les séparent? 
La force a institué ces arrangements bizarres, la force peut les 
défaire. — C'en est assez pour que l'Allemagne s'inquiète; c'en 
est assez pour entretenir parmi nous de vieilles passions. Si 
l'on proposait à la France de courir de nouveau à travers 
l'Europe, un drapeau dans la main, elle reculerait devant 
l'aventure ; mais dissimulez la convoitise sous ce déguisement 
mi-partie de stratégie, d'histoire et de géographie, qui s'appelle 
les frontières naturelles, et la France la plus pacifique regar- 
dera la ligne du Rhin de l'œil dont un propriétaire désireux de 
s'arrondir, lorgne chez son voisin un bout de champ à sa 
convenance. Celte passion est si contagieuse qu'elle a gagné 
M. Louis Sourdau lui-même, pacifique, ce semble, au double 
titre de saint-simonien et d'industriel : c'est au point que le 
gouvernement, plus sage que l'ardent écrivain, a dû le prier de 
se taire. 



M JULES FERRY JOURNALISTE. 27 

Il ne faut pourtant pas un grand don de philosophie huma- 
nitaire pour affirmer qu'un rêve pareil ne peut être qu'une 
vaine illusion. J'écarte bien entendu ceux qui professent que 
la Belgique et les provinces du Rhin doivent être à nous 
parce qu'autrefois nous les avons prises, parce qu'elles sont 
de par l'histoire le patrimoine héréditaire de la race gau- 
loise, parce que la Providence a prédestiné la nationalité 
française à s'étendre jusqu'au Pihin : les Yankees, qui 
convoitent la conquête de Cuba, s'y croient aussi prédestinés. 
Mais qui songe à l'éfuter Walker et les héros du chauvinisme 
américain? Dans les âges de force brutale, la conquête a pour 
but de gagner des terres, des travailleurs et des soldats. De nos 
jours, la politique la plus conquérante ne dépossède pas les 
propriétaires du sol et n'asservit pas les travailleurs ; elle enrôle 
des soldats et lève des impôts. Annexer, degré ou de force, 
8 ou 9 millions d'habitants, c'est ajouter des bataillons à son 
armée, des recettes à son budget. Serait-ce pour la gloire d'ad- 
joindre à l'armée française un contingent de Belges et d'Alle- 
mands qu'on jette sur la rive gauche du Rhin un œil d'envie? 
Si (jOOOOÛ soldats, dont l'Europe a peur, ne suffisaient pas à la 
France, si l'ascendant militaire qu'elle exerce dans la politique 
européenne ne comblait pas son orgueil, si elle devait grossir 
son territoire pour grossir son armée, c'est qu'elle voudrait 
quitter une situation défensive, à laquelle le Rhin n'ajoute pas, 
— le Rhin, qui n'a jamais défendu ni la France ni l'Allemagne 
envahies, — pour prendre je ne sais quelle criminelle otïen- 
sive? Et qui donc y songe en France? 

Faudrait-il rêver dans une extension de frontière un allége- 
ment à noscJiarges financières? La Belgique, toutes proportions 
gardées, porte deux fois moins d'impôts que la France et son 
commerce est presque double; le bénéfice est évident, mais 
qu'il serait misérable! De plus grandes spoliations conviennent 
aux grands peuples, et celle-ci aurait tout l'odieux, sans le 
profit des grandes. Marier le petit peuple économe à la grande 
puissance dépensière, prélevant sous cette foi'me la dime du 
vainqueur, c'est un emploi honteux du droit du plus fort. Créer 
des satellites militaires à une puissance militairement prépon- 
dérante, c'est une bravade inutile, ou ime menace coupable et 
dangereuse. Pas plus au point de vue financier qu'au point de 



28 DISCOURS ET OPINIONS. 

vue militaire, un acfranflissement teri'itorial poussé jusqu'au 
Riiin ne servirait à l'honneur bien entendu, à la sécunté véri- 
table, à la politique progressive de la France. 

Pour qu'un événement de cette nature favorisât sa politique 
progressive, il faudrait en elTet qu'il fût confoi-me à sa politique 
industrielle. Il faudrait que la nouvelle frontière développât la 
puissance productrice de la France. 

Sans doute, augmenté des Provinces rhénanes, de la Prusse 
et de la Bavière, de la Belgique, du Luxembourg, de quelque 
lambeau de la Hollande, la France figurerait dans les colonnes 
de la statistique pour des chiffres de population, de superficie, 
de productions plus élevés. Elle pourra être fière du total 
grossi de ses exportations, si elle prend plaisir à cet enfantil- 
lage. Mais, placer sous le môme drapeau un grand atelier fran- 
çais et un petit ateliei- belge, ce n'est assiu-ément augmenter 
la capacité productive ni de l'un ni de l'autre. On accroît la 
force de deux armées en les unissant, mais il n'y a qu'une ma- 
nière de fortifier l'une par l'autre deux populations industrielles, 
c'est de rapprocher et de mêler leurs intérêts par les échanges. 
Ce n'est ni l'unité de drapeau ni l'unité de ministère qui accroî- 
tront le moins du monde les facilités des échanges. 

Les Belges, qui ont eu avant la France, canaux et chemins 
de fer, n'auront, pour lui être réunis, ni plus de chemins de 
fer ni plus de canaux. 

Les Français ne pourront, ni plus ni moins (ju'avant la 
réunion, recourir aux capitaux belges, qui ne se sont jamais 
arrêtés à la frontière. Les lignes internationales, que les deux 
gouvernements séparés ont bien su fondre, ne relieront pas 
mieux la production des deux contrées. Les conventions pos- 
tales, les traités qui protègent la propriété artistique, indus- 
trielle et littéraire, les traités qui assurent la sécurité réciproque 
en organisant l'extradition des coupables, les conventions 
monétaires, celles qui établissent l'unité de poids et l'unité de 
mesures ont fait tomber l'une après l'autre toutes les barrières 
qui entravaient de peuple à peuple l'échange des produits, ou 
la jouissance de la sécurité commune. L'unité nationale ne 
peut rendre les relations de cet ordre ni plus faciles ni plus 
sûres. Ce n'est pas elle enfin seule qui peut renverser les plus 
hautes, les plus vieilles, les plus obstinées de ces barrières; 



M. JULES FERRY JOURNALISTE. 29 

les traités de commerce et les lois de douanes abaissent, sans 
ôter aux peuples leur individualité distincte, les distinctions 
douanières, les droits prohibitifs et tout ce qui entrave la libre 
communication des produits industriels ; la liberté politique a, 
de longue date, dans les pays qui s'appartiennent, donné plein 
essor aux communications intellectuelles, et l'échange des idées 
complétant l'échange des produits, établit entre les nationalités 
les plus distinctes une intimité de relations aussi profonde 
qu'aurait pu faire leur réduction sous un même maitre. 

Après avoir ainsi calmé l'ardeur des imprudents qui rêvaient 
l'annexion des lîords du Rhin el de la Belgique, M. Jules Ferry, dans 
un article du 13 juin 1860, démontrait l'impossibilité et lafolie d'une 
rupture éventuelle avec l'Angleterre, que le Morning Post avait 
cependant signalée comme une hypothèse digne d'arrêter les esprits 
sérieux. Au lendemain de l'entrevue de Bade (17 juin 1860) entre 
Napoléon III et la plupart des princes de la Confédération germa- 
nique, le rédacteur du Courrier de Paris, mit en relief le caractère 
pacifique de cette entrevue ; puis revenant bientôt à la politique 
intérieure, M. Jules Ferry, dans deux articles publiés les 6 et 
9 juillet 1860, combat énergiquement les théories financières de 
l'Empire qui aboutissaient à l'emprunt à jet continu; il félicite le 
Gouvernement qui, par une note du Moniteur, promettait de 
rompre avec ces détestables pratiques. 

La politique de 1 Emprunt. 

« Il n'y a qu'un système général de bonne économie politique, 
a dit un programme célèbre, qui puisse, en créant la richesse 
nationale, répandre l'aisance dans la classe ouvrièi^e. » 

Nous avons applaudi sans réserve aux premiers pas faits par 
le Gouvernement dans cette voie progressive où la science doit 
tenir la place des routines administratives. Nous n'hésitons pas 
à voir un second acheminement dans la note récente du 
Moniteur qui désavoue, au nom du Gouvernement, tout projet 
de nouveaux emprunts. 

Après avoir abandonné, non sans quelque héroïsme, la poli- 
tique de la Protection industrielle, nous trouvons logique que 
l'on rompe aussi avec la politique de l'Emprunt. 

Entre les deux, celle-ci est à coup sûr la moins surannée, la 
plus séduisante, mais non pas la moins trompeuse. Et le Gou- 
vernement se fait, selon nous, d'autant plus d'honneur, en la 
répudiant, que l'emprunt semble jusqu'à présent avoir mis en 



30 DISCOURS ET OPINIONS. 

lui tontes ses complaisances. De lous les gouvernements qui se 
sont succède'' depuis cinquanle ans, c'est celui qui a le plus 
empi'unlé. et qui l'a l'ait avec le plus d'éclat. Ses appels au 
crédit ont été des victoires, et il a pu augmenter de deux mil- 
liards on cinq années le capital delà dette consolidée, de façon 
à faire croire que l'emprunt ne pouvait être pour lui qu'une 
force et jamais un fardeau. 

Mais ce sont précisément les facilités que l'emprunt rencontre 
qui le rendent si dangereux. Je sais qu'en aucun temps l'édu- 
cation des capitalistes n'a été aussi complète. La diffusion 
immense de la richesse mobilière dans toutes les classes, le 
rentier affranchi de ses vieux préjugés et de ses terreurs, une 
disposition générale à sacrilîer l'avenir au présent, à aliéner 
son capital sans esprit de retour, à la seule condition d'être 
assuré des intérêts, toutes ces choses ont fait de la période 
économique que nous traversons l'âge par excellence du crédit 
et de l'empi'unt. Les grandes compagnies industrielles emprun- 
tent et ne vivent que d'emprunts; les chemins de fer ont 
emprunté pour achever l'ancien réseau et les voici qui emprun- 
tent pour construire le nouveau. 

Pour 1 400 millions de capital qui représentent leur fonds 
social, ils comptent déjà 4 milliards d'obligations, c'est-à-dire 
d'emprunts réalisés, et il leur faut, d'ici à peu d'années, trouver 
dans les ressources du crédit 2 milliards et demi environ, 
remboursables au capital de 4 milliards, s'ils veulent remplir 
leurs engagements. Les villes, de leur côté, empruntent pour 
bàtii' et démolir tour à tour. Il n'y a pas de commune impor- 
tante, pas de département qui se respecte qui n'ait ou ne rêve 
son emprunt. Ce que le Corps législatif a enregistré, depuis 
huit ans, d'autorisations de ce genre est incalculable, et voici 
la ville de Paris, qui tient la tête du mouvement, qui demande 
à ajouter 130 millions de dettes nouvelles à tous ceux qu'elle a 
empruntés depuis dix ans. 

Appliqué sur une aussi grande échelle, l'emprunt tend 
évidemment à perdre le caractère extraordinaire et transitoire 
qu'il eut toujours en d'autres temps. Jadis les financiers, pour 
ainsi dire, se cachaient pour emprunter, ou du moins protestaient 
à chaipu^ emprunt que celui-ci était bien le dernier, et qu'on 
allait pour jamais fermer le grand livre. Les financiers de la 



M. JULES FERKY JOURNALISTE. 31 

nouvelle école sont tout tiers quand ils se sont endettés, et rien 
négale leur mépris pour les budgétaires obstinés qui cherchent 
ailleurs leur équilibre. 

Aussi bien n'est-ce pas là une panacée universelle et merveil- 
leuse? 

Il faut, pour mettre l'industrie française en état de lutter 
avec sa voisine, donner une impulsion soudaine et colossale à 
nos voies de fer, à nos canaux, à nos transports de tout ordre 
et de toute nature : empruntons. Empruntons pour comman- 
diter l'industrie qui a besoin de se transformer ; empruntons 
pour féconder les dunes et dessécher les marais. Empruntons 
pour les travaux de la paix comme pour les luttes guerrières; 
non pour lever des soldats, mais pour enrôler des travailleurs. 

Ce que l'industrie privée ne peut ou n'ose faire, les chemins 
de fer sans trafic, les canaux qui ne peuvent faire leurs frais, 
toutes les opérations improductives, tous les enfouissements de 
capitaux, l'État n'est-il pas là pour les exécuter, et, pour y faire 
face, n'a-t-il pas la caisse inépuisable de ses emprunts? 

Ainsi dit le commun des industriels embarrassés, des inven- 
teurs sans capital, des fondateurs d'entreprises hasardées, des 
directeurs de défrichements impossibles, des amateurs de 
subventions grandes et petites qui pullulent autour de tout 
gouvernement investi, comme le gouvernement français, d'une 
gigantesque initiative. Il y a du courage, assurément, à résister 
à l'obsession de ces avidités ameutées, et le Gouvernement 
fait acte de haute sagesse en dédaignant les approbations inté- 
ressées et la popularité facile dont quantité de gens n'eussent 
pas manqué de saluer une résolution moins prudente. 

C'est qu'en effet, il est, en matière d'emprunts, un double 
enseignement qu'aucun gouvernement raisonnable ne perdra 
jamais de vue : l'un, qui lui est donné par l'histoire, l'autre par 
les doctrines, timides si l'on veut, mais durement positives de 
cette saine économie politique dont le programme du mois de 
janvier 1860 se proclame justement jaloux de suivre les 
préceptes. 

Ce que l'histoire apprend aux modernes théoriciens qui 
habillent de phrases si sonores toutes les aventures, tous les 
excès du crédit, c'est que la facilité dans les emprunts n'est 
point, à elle seule, et par elle-même, un signe de prospérité, 



32 DISCOURS ET OPINIONS. 

(If liclicsse, (le confiance irréciisaltln dans les affaires d'un 
grand pays. 

Supposez même un jiays iiroducteur où le travail languisse 
et s'alTaisse, où rindustrie manque, pour une cause quelconque, 
de irssort, de vitalité, de confiance, où les capitaux soient en 
abondance par rapport aux besoins, mais d'une abondance 
paresseuse et craintive, où les placements à courte échéance 
soient faciles et peu coûteux, les emplois à long terme suspects 
et rares, parce qu'il manque quelque chose à la sécurité du 
capital, parce que la société a perdu l'habitude de croire aux 
longs avenirs, et que, dans ce milieu industriel atteint de 
langueur, le Gouvernement jette les titres d'un emprunt; au 
succès de cet emprunt, croyez bien qu'un seul point est essen- 
tiel, c'est qu'il puisse se négocier quelque part! 

Ceci n'est point une hypothèse. C'est l'histoire financière des 
deux derniers siècles de la vieille monarchie française. C'est 
pour cela que le grand roi, qui ne changeait le titre et l'effigie 
de ses emprunts que pour changer la forme de ses banque- 
routes, put passer avec tant de succès de l'emprunt en rentes 
à l'emprunt en bons du Trésor, et, de faillite en faillite, sans 
qu'aucune des valeurs qu'il avait émises ait jamais manqué- 
d'atteindre et de garder quelque temps le pair, arrivera laisser 
le budget de la monarchie grevé d'un passif écrasant. 

C'est encore par le même mirage que Necker crut par l'em- 
prunt avoir sauvé la monarchie. Certes, ni le courage des 
prêteurs, ni l'affiuence des capitaux, ni les ti'iomplies passagers 
de la prime ne firent défaut aux grandes combinaisons du ban- 
quier genevois; Calonne lui-même, le financier dissipateur, 
trouva, en les payant bien, autant de prêteurs qu'il en voulut ; 
Necker et Calonne empi'untèrent, en quati-e années, plus d'un 
milliard, et, quelques années plus tard, la royauté périssait par 
les finances. 

Voilà ce qu'apprend l'histoire à ceux qui veulent bien la lire. 

Quant à l'économie politique, il sera facile de montrer qu'elle 
confirme énergiquement, et surtout pour le temps où nous 
sommes, les enseignements du jiassé et le parti de sagesse et 
de haute raison qu'annonce la note du Moniteur. Elle nous tlira 
en même temps dans quelles limites l'usage du crédit public 
peut être légitime, utile ou nécessaire. 



M. JULES FElîRY JOURNALISTE, 33 

L'Emprunt et l'impôt. 

On a dit de la théologie qu'un peu de philosophie en éloigne, 
mais que beaucoup de philosophie y ramène. 

On peut retourner le mot et dire de la poUtique de l'emprunt, 
qu'un peu d'économie politique y amène, et que beaucoup 
d'économie politique en détourne sans retour. 

Non pas qu'il soit besoin, pour en pénétrer l'illusion déce- 
vante, d'être un grand docteur et pourvu d'un diplôme. Ce sont 
les pédants patentés qui en vivent, et les ignorants obstinés 
qui les dédaignent, qui donnent aux analyses économiques ces 
aii-s d'arcanes. Mais, en général, les problèmes économiques, 
convenablement posés, se résolvent avec une dose ordinaire de 
réllexion et de bon sens. 

Celui de l'emprunt est fort simple : Y a-t-il avantage à 
demander à l'emprunt plutôt qu'à l'impôt les ressources qui 
subviennent aux grandes dépenses? 

Si dans une grande nécessité financière, pour combler un 
délicit ou payer les frais d'une guerre, le Gouvernement deman- 
dait tout d'un coup 500 millions de plus à l'impôt, il se ferait 
certainement un grand bruit de contribuables effarouchés; les 
tuteui's de la fortune publique se sentiraient soudain de grands 
devoirs, et les voûtes paisibles du Corps législatif s'empliraient 
d'une émotion inaccoutumée. 

Les révolutions en effet ont pu passer, changer la forme et le 
caractère du pouvoir, le rapprocher de la nation, et faire de 
l'impôt au lieu d'un signe de servitude, la contribution volon- 
taire d'un peuple libre; les révolutions n'ont point réconcilié le 
contribuable avec le collecteur : l'impôt reste pour le grand 
noml)re un fardeau qui, pour être patriotique, ne Umr en parait 
pas moins désagréable. 

Les gouvernements modernes ne l'ignorent pas; il en est qui 
l'ont appris à leurs dépens. On en a vu payer de leur gloire, de 
leur popularité et de leur avenir la naïveté d'avoir mis le 
dévouement des contribuables à l'épreuve d'un accroissement 
d'impôt. Et comme, avec le progrès des institutions et des 
mœurs, on a, de jour en jour, moins de moyens d'obtenir des 
peuples des complaisances à contre-cœur, les gouvernements 

3 



34 DISCOURS KT (UMMONS. 

modernes ont siibstitin''. antaul qu'ils l'onL pu, l'emiu-inil à 
l'impcM. A ce i)oinl(le vue, l'exaclion hi-iilale de l'ancien ré.iiiino. 
rirapùL librenieiiL volé et l'emprunt apparaissent dans l'histoire 
comme trois étapes successives, trois formes, de plus en plus 
ingénieuses, de recouvrement, qui attestent à la fois et la sou- 
plesse croissante des gouvernements et la facilité d'iiumeur 
décroissante des gouvernés. Sous ce rapport assurément, 
l'emprunt est sinon un grand progrès, du moins le signe d'un 
progrès. 

Mais si, par hasard, l'emprunt n'était pas si différent de 
l'impôt que les gouvernés le pensent; si l'on prouvait que 
Temprunt et l'impôt s'alimentent à la même source et jouent, 
dans les réactions économiques dont la vie industrielle des 
sociétés se compose, un rôle identique; si l'emprunt n'était 
qu'un moyen de déguiser Timpôt, d'en rendre les effets moins 
sensibles, d'en diminuer le caractère et d'en dorer les désagré- 
ments, il serait bon que les peuples le sussent, car le pire destin 
d'un contribuable n'est pas de payer beaucoup, mais de payer 
sans savoir ce qu'il paie. 

Or, il est évident qu'il n'y a pas dans la richesse d'une nation 
deux fonds distincts et séparés, l'un sur lequel se prélève, 
l'impôt, l'autre pour fournir aux exigences de l'emprunt. Distin- 
guez tant que vous voudrez l'épargne d'un pays et ses produits, 
toujours est-il qu'épargne et produits composent son capital 
annuel, et que c'est ce capital qui supporte la charge de l'impôt 
comme la charge de l'emprunt. 

Quand l'impôt est lourd, il se prend sur l'épargne. Quand 
l'empi-unt est considéral.)le, il atteint évidemment non seule- 
ment la richesse épargnée, mais celle qui est activement engagée 
dans la production. D'ailleurs, ce qu'on appelle l'épargne, 
c'est-à-dire ce qui reste au bout de l'année, par exemple, de 
produits non consommés, n'est-ce pas par essence le fonds 
repi'oducteur, l'instrument de travail, le capital industriel de 
l'année qui vient? 

Il faut à l'État, dans une grande crise, 1 500 millions pour 
une année. Théoriciens de l'emprunt, commodes linanciers, où 
pensez-vous qu'il les prenne? ce n'est pourtant pas un grand 
mystère. Il les pi-end là même où il a pris, dans cette année de 
fardeaux extraordinaires, les dix-huit cent millions de son 



M. .IULES FERRY JOURNALISTE. 3.") 

budget normal, il les prend sur le capital du pays, c'est-à-dire 
sur l'ensemble de ses produits agiicoles et industilels, ou, 
pour mieux dire, sur son revenu, la société ne vivant que 
des produits qui s'échangent dans son sein, et le capital 
avec lequel elle travaille étant, pris en masse, parfaitement 
irréalisable. 

Demander 1 500 millions à l'emprunt, ou augmenter l'impôt 
de 1 500 millions, c'est donc faire brèche aux mêmes ressources, 
entamer le même revenu, puiser au même courant de richesses 
et de travail. C'est, quel que soit le procédé, détourner 1 500 
miUions de la production industrielle, pour les faire entrer dans 
le fonds des services improductifs dont les gouvernements sont 
les agents. Et qui le sait mieux que les gens d'affaires, que les 
habitués de la Bourse, qui voient à chaque grand emprunt les 
valeurs industrielles subir une dépression irrésistible et consi- 
dérable, signe certain que les capitaux, attirés par l'appât d'une 
prime infaillible, désertent les emplois industriels pour courir 
à la rente? Qui l'indique mieux que cette panique des spécu- 
lateurs qui tout h l'heure tremblaient comme des mouettes 
avant l'orage, au bruit récent d'un nouvel emprunt, jusqu'au 
démenti du Moniteur? 

Qu'on en linisse donc avec ces économistes beaux parleurs, 
disciples du docteur Price, inventeurs d'amortissements, saint- 
simoniens de toute date et de toute nuance, qui s'en vont depuis 
quarante ans répétant d'un Ion doucereux aux contribuables : 
« L'emprunt rejette sur l'avenir les charges du présent; dépen- 
sons sur le compte de nos ari'ière-neveux; il est juste que 
l'avenir contribue aux grandes créations nationales, aux grands 
actes patriotiques qui fondent dans le présent sa sécurité, son 
aisance et sa grandeur. » Ce n'est pas l'avenir, c'est le présent 
qui supporte le poids le plus lounl dans le fardeau de l'emprunt, 
c'est l'année courante qui fournit le fonds de l'emprunt, 
aussi bien que le fonds de l'impôt. Comme contribuable, 
la nation n'en supporte que l'intérêt; comme association de 
producteurs, elle s'appauvrit d'un seul coup de tout le capital 
emprunté. 

De sorte qu'en se plaçant, non au point de vue égoïste 
et mesquin du capi ahsle et de l'intérêt qu'on lui concède, 
mais au point de vue social, au point de vue industriel. 



36 DISCOURS ET OIMMO.NS. 

la ressource de rinipôt a sur relie de remprunl un double 
a van lape. 

Elle ne laisse point après elle d'héritage, de queue désas- 
treuse; rimpôt se passe, au compte de l'année, pai- prollts et 
pertes; tandis que l'emprunt, creusant dans la licliesse du 
présent le même délicil (ju'y eill lait l'impùt. laisse à payer 
en outre aux générations à venir un intérêt perpétuel, c'est- 
à-dire ce coûteux appât qu'il a fallu tendre au contribuable 
pour arriver à lui vider les poches sans murmures et sans 
scandale. 

En second lieu, l'impùt sait où il frap[)e, et il frappe où il 
veut. Il frappe avec équité, ou, du moins, il doit y tendre. Il 
peut respecter le nécessaire, s'attacher au superllu et pai'lout 
ménager les sources du travail. Aveuglément, brutalement, 
l'emprunt enlève au travail les millions qui l'alimentent. Et sur 
qui, en définitive, en toml)e tout le fardeau? Non pas sur les 
capitalistes, qui ne peuvent que gagner à voir l'olTre des capi- 
taux décroître, sur le marché du crédit, de tout ce (jii'ahsorhera 
l'emprunt, non point sur les profits des chefs d'industrie, mais 
sur les salaires du travail, sur les bras laborieux qui soulVi'ent, 
de la façon la plus directe et la plus dure, de tout déficit dans, 
le capital industriel. 

Ainsi posée, la question de l'emprunt se place à côté de celle 
de l'impôt, aussi facile à préciser, aussi facile à résoudre. 

Tenez-vous pour les gros impôts, pour les budgets gigan- 
tesques, pour la majesté des grandes dépenses? Voulez-vous 
qu'il soit levé beaucoup d'impôts pour entretenir de grandes 
armées, commanditer les associations ou l'industrie, subven- 
tionner les travaux publics, faire de l'État le grand constructeur, 
le grand défricheur, le grand navigateur, 1p grand entrepreneur 
de transports et le grand banquier qu'ont rêvé les saint-simo- 
niens? Oh! alors, préconisez comme eux les emprunts, et faites 
des rentiers de l'État les commanditaires de l'industrie dont 
l'État sera le suprême directeur. L'emprunt incessant et systé- 
matique est le moyen le plus sûr, le plus doux et le plus 
commode pour étouffer sans bruit, sous prétexte de grandes 
choses, la liberté industrielle. 

Mais si vous êtes l'adversaire de ces déplacements arbitraires 
du capital national, si vous voyez peu d'avantage à détourner le 



M. JULES FERIiY JOURNALISTE. 37 

capital de la grande eL véritable industrie, de la filature, du 
tissage ou de la métallurgie, pour l'enfouir en terrassements 
ou en bâtisses; si vous tenez que l'égoïsme individuel est en 
définitive le meilleur juge des emplois les plus productifs, et le 
meilleur des chefs d'industrie, vous n'admettrez les emprunts 
que comme mesures exceptionnelles, nécessaires, révolution- 
naires, comme peut l'être, aux jours de crise, une aggravation, 
même considérable, de l'impôt lui-même, mais vous ne poserez 
pas plus en principe l'accroissement perpétuel, régulier, normal 
du fardeau des emprunts que l'appesantissement systématique 
du fardeau des impôts. 

On est du reste à l'aise pour rappeler à des théoriciens impru- 
dents des vérités malheureusement trop peu familières à la 
masse des esprits irréfiéchis, quand on a pour gage des inten- 
tions du Gouvernement une déclaration aussi rassurante que la 
dernière note du Monitcin\ 

Nous citerons enfin, l'article du il juillet 1860, dans lequel M. Jules 
Ferry raille avec une rare finesse les contradictions économiques du 
Gouvernement impérial qui, après avoir inauguré le 14 janvier 1860 
le régime de la liberté commerciale, avait la prétention de s'ériger 
en banquier du peuple et crojait s'être signalé par un trait 
de génie en saisissant la Chambre d'un projet d'emprunt de 
40 millions, destinés ensuite à être prêtés à l'industrie, sous forme 
de bons du Trésor, comme si cette somme infime pouvait remédier 
à la crise industrielle qui dérivait du traité de commerce avec 
TAngleteri-e, et mettre l'outillage de nos établissements français au 
niveau des erandes manufactures de nos voisins. 



Les prêts à l'industrie. 

Le Constitutionnel a publié hier, à Toccasion du projet de 
loi des quarante millions prêtés à l'industrie, des réflexions qui 
prouvent, une fois de plus, qu'il prend sa science économique 
et son expérience industrielle aux mêmes sources que sa poli- 
tique, à l'école d'un optimisme sans nuages. 

Nous croyons à la bonne foi de M. Dréolle comme à l'innocence 
de nos premiers parents. Mais qu'il règle un peu mieux les élans 
de son âme satisfaite; que, sous prétexte d'éclairer ses lecteurs 
en trois colonnes, il prenne garde de fausser, avec moins de can- 
deur toutes les choses dont il parle, et notamment, chose affli- 



38 DISCOLliS liT (H'I.MO.NS. 

géante pour un journal né louangcni'. Toxposé même du Gou- 
vornonicnt. 

Li; Gouvernement avait, au moment même du traité de com- 
merce, pronns à {"industrie surprise et inquiète les secours du 
trésor. C'était pour les fabrications incomplètes ou parasites, 
mal outillées ou mal assises, grandies à l'ombre de la protec- 
tion, une consolation et un espoir. 

L'exposé du Conseil d'Élat. qui vint ensuite révéler les détails 
de la mesure, nous ap[iiil ipron comptait bien plus sur son 
efi'et moral que sur son cflicacité réelle ; qu'en tout cas c'était un 
acte exceptionnel, exorbitant, contraire aux règles reconnues, 
et que des circonstances exli-aordinaires, des conjonctures sans 
précédent, des raisons bonnes i)0ur une fois pouvaient seule- 
ment justifier. 

Mais il est de lourds pavés qu'on ne trouve jamais que dans 
la main de ses amis. Le Gouvernement se défend de poser un 
principe. Le Constitutionnel déclare que « c'est le principe même 
qu'il s'agit de faire triompher ». Quant à l'application, nous 
vivons en un temps où cela n'importe guère; c'est « une affaire 
secondaire qui ne peut pas, au temps où nous sommes, arrêter 
l'élan de l'administration supérieure ». 

Que l'administration emprunte donc au public, comme le 
projet de loi le propose, quarante millions, sous forme de bons 
du Trésor, pour les prêter à l'industrie, c'est un procédé normal, 
rationnel, « un principe, » vu que, selon ce grand docteui-, cela 
« fait du Trésor, c'est-à-dire de l'argent de tous, l'instrument de 
la prospérité et de la richesse de tous ». 

L'argent du Trésor est l'argent de tous : rien de moins neuf 
et de plus véritable. Mais (jue les quarante millions (pi'il s'agit 
de prêter à l'industrie deviennent la richesse de tous, c'est une 
hyperbole comme il peut s'en échapper d'un cieur trop plein 
de zèle, mais que les chill'i'es les plus certains condamnent et 
démentent. 

M. Brame, i'a|)porleur de la loi devant le Corjis législatif, a 
calculé, avec toute l'autorité qui appartient à son exj)érience 
spéciale, que les quarante millions qui doivent adoucir, pour 
l'industi'ie française, une transition pénible, renouveler son 
outillage, l'armer enfin pour les combats qui se préparent, 
représentent tout juste le chitïre de la production de certaines 



M. JULES FERHY JOURNALISTE. 39 

filatures île Bradford et de Manchester, et suffiraient à payer 
les frais de premier établissement « de quarante manufactures, 
à raison de 1 million pour chacune, ou de quatre-vingts, si l'on 
veut, à raison de 500,000 francs, ou, si l'on veut encore, de 
160, à raison de 230,000 francs, dernier terme applicable à la 
fabrication moyenne ». 

Et le rapporteur ajoute que, pour mettre au niveau de l'An- 
gleterre l'outillage des établissements français, pour installer 
chez nous les métiers qui font la puissance de l'industrie 
anglaise, il faut non seulement acheter ces grands métiers, 
mais bâtir des locaux pour les recevoir, modifier la force mo- 
trice de manière à la quintupler, « transformer en un mot, non 
seulement une partie incomplète et insuffisante de l'établisse- 
ment industriel, mais l'établissement lui-même ». Et c'est avec 
quelques centaines de mille francs que l'on aurait la prétention 
d'y suffire ! 

Emprunter des capitaux sous forme de bons du Trésor ou 
sous forme de lettres de change, les prêter à court terme ou à 
long terme au commerce et à l'industrie, c'est une opération 
qui n'a qu'un nom, quelle que soit la main qui l'accomphsse : 
c'est faire œuvre de banquier. 

Le Constitutionnel ignore, apparemment, qu'il existe une 
grande et })uissante industrie qui fait précisément ce qu'il 
approuve le Gouvernement de vouloir faire, qui emprunte d'une 
main et prête de l'autre, qui prend les capitaux où ils sont, et 
qui les met où ils devraient être; que cette industrie est orga- 
nisée, qu'elle a en quelque sorte ses chefs et sa hiérarchie; 
qu'elle a fait en France de grandes choses, constitué de grandes 
compagnies, créé des chemins de fer; que, de plus, c'est en ce 
moment la plus riche, la mieux fournie, la mieux outillée des 
industries, car ses caisses regorgent de capitaux, de dépôts à 
2 1/2, car l'institution centrale voit le chiffre de son portefeuille 
décroître de 30 millions d'un mois à l'autre, et son encaisse 
monter au chiffre inusité de 531 millions, ce qui prouve, 
comme le dit fort bien M. Brame, que l'argent surabonde. 

Le Constitutionnel ignore tout cela, ou bien qu'il nous dise 
quelle raison a le Gouvernement de se faire banquier de l'in- 
dustrie plutôt qu'entrepreneur de transports, exploiteur de 
mines, marchand de fer, épicier ou iilateur? 



40 DISCOLIiS ET OPINIONS. 

Le Irailé tle coninioiTe nous a fait croire au triomplie définitif 
(le cerlaines règles qu'on aj)pelle scienlifi(jues, el (|ui ne sont, à 
vrai (liic. (|ui' le bon sens appliqué aux rapports du Gouverne- 
luenl avec l'industrie. De ces règles, la plus élémentaire, 
la plus éprouvée, la mieux reconnue, c'est que l'adminis- 
tration est impropre à la direction industrielle, c'est que 
Tesprit administratif et l'esprit industriel sont incompatibles, 
parce qu'il manque aux agents de l'administration, si probes 
et si éclairés qu'ils soient, l'excitation, l'aiguillon, la lu- 
mière, l'audace aussi bien que la prudence qui dérivent pour 
l'individu de l'instinct et des calculs de l'intérêt personnel. C'est 
pour cela que les constructions de l'État sont les plus belles et 
les plus coûteuses, et qu'en toute matière industrielle, il est 
reconnu que l'État gère plus mal et produit plus cher que l'In- 
dustrie. 

())■. vous choisissez, pour lui en donner l'exercice, la plus 
délicate, la plus périlleuse, celle qui doit être par conséquent 
la plus intéressée de toutes les industries. 

De toutes les opérations du banquier, celle que vous conférez à 
l'État, c'est la plus difficile et la plus chanceuse : non point 
l'escompte usuel des effets à 90 jours, mais le placement 
industriel, le prêt à long terme, celui qui exige une coiniais- 
sance approfondie et presque une divination de l'avenir indus- 
triel de l'emprunteur, de sa capacité personnelle, de ses res- 
sources futures, de la situation dans laquelle il établit son 
usine, des chances de toute nature au milieu desquelles il 
s'aventure. 

A côté des étabUssements qui ne sont que mal outillés, il y a 
les établissements mal outillés et mal situés. Entre eux tous 
l'État va choisir, se faire commanditaire et grand juge; devant 
ses agents vont défiler toutes les manufactures embarrassées, 
tous les industriels qui redoutent l'avenir, et parmi eux l'Etat, 
plus clairvoyant apparemment que le capital \ni\ê qui fuit les 
uns et laisse mourir les autres, choisira cent soixante privilé- 
giés, avec la certitude de faire, pour couronner pai- un coup de 
politi(]ue ses o|)érations industrielles, des milliers de mécon- 
tents. 

Voilà ce que le Constitutionnel admire. Converti d'un jour 
aux principes de la liberté commerciale, il n'a pas eu 



M. JULES FERRY JOURNALISTE. 41 

encore le temps de prendre l'esprit de sa nouvelle situation 
d'économiste; il eût compris sans cela l'énorme contradiction 
dont il se l'end coupable en cherchant, comme certains socia- 
listes dont le nom seul lui fait horreur, à réaliser l'utopie de la 
Banque de l'État. Encore M. Louis Blanc ne la voulait-il à vrai 
dire que pour faii'e de l'État le banquier du peuple, et ne son- 
geait-il guère à intervenir dans les rapports du capitaliste avec 
le directeur d'usine et le chef d'industrie. Je ne sache que les 
saints-simoniens, plus spéculateurs qu'ils ne sont utopistes, qui 
aient véritablement prôné cette immense et dangereuse rêverie 
de l'État commanditaire universel et banquier de tout le 
monde, c'est-à-dire chef suprême de l'industrie. 

Poui' nous, qui nous effrayons, au point de vue de l'adminis- 
tration elle-même, du fardeau croissant des responsabilités 
qu'elle accumule sur sa tête, de tant de lignes de chemin de fer 
subventionnées ou garanties, de ces cautionnements de plu- 
sieurs milUards donnés à des entreprises industrielles, de ces 
établissements de ci'édit soutenus, protégés, dirigés par l'État, 
de cet envahissement progressif des fonctions individuelles par 
le rouage le plus impersonnel et le moins responsable du méca- 
nisme social, nous supplions le Gouvernement de ne pas se 
commettre avec la race avide, impatiente et fatalement mécon- 
tente des industriels sans crédit et des négociants embarrassés! 

Quand la vieille royauté française encourageait par des sub- 
ventions directes une industrie naissante ; quand Henri IV 
avançait, à la satisfaction générale, aux marchands qui appor- 
taient à Paris la fabrication des draps d'or et des velours quel- 
ques milliers de livres, il était dans l'à-propos d'une époque 
qui tenait plus encore de l'âge des expériences que de la 
vivante industrie. Mais transporter au milieu de nous ces pro- 
cédés de la monarchie paternelle, amuser la grande industrie 
de 18t50 avec quelques gouttes d'or, ce n'est pas la traiter 
comme un homme fait qu'on pousse dans les batailles, mais 
comme un enfant en tutelle. 

Ce qui peut retarder la transformation nécessaire de l'indus- 
trie française, à la suite des mesures économiques dont le Gou- 
vernement a pris la courageuse initiative, ce n'est pas l'absence 
de capitaux : pour tout le monde, il est évident c^u'ils sura- 
bondent. C'est l'audace qui manque aux capitaux, c'est la bar- 



42 DISCOURS ET OPINIONS. 

(liesse (les plaremenls à lona terme, c'est la confiance. Adonner 
la confiance, le Gouvci-nenicnt est dans son rôle, et non à se 
l'airt' lianquier ou spéculateiii-. C'est le problème qu'il lui est 
possible, et qu'il lui serait éternellement .uiorieux de i'(''soudre. 
Les moyens sont simples ; on les intliquait il y a quelques jours 
ici même. C'est sur ce terrain, que le Constitutionnel, lui-même 
avait eu l'esprit d'aborder, que nous voudrions le voir engager 
désormais sa polémique. 

La lutte électorale en 1863. 

A mesure que les fautes de l'Empire se multipliaient, l'opposition 
libérale gagnait du terrain et ne tardait pas à ébranler les masses 
(électorales. Après avoir paru disposé à ouvrir quelques brèches 
dans la Constitution de 1852 par les décrets du 24 novembre qui 
rétablissaient l'adresse elle compte rendu in-extenso des débats pai- 
lemeutaires, le Gouvernement, irrité contre M. Thiers et les parle- 
mentaires qui avaient repoussé ses avances*, blessé d'entendre 
Carnot dire : « Un gouvernement qui abandonne son principe se 
suicide; » et Montalembert s'écrier : « L'Empire, comme Empire, 
n'existe plus, » le Gouvernement revenait promplemerit à son 
naturel, expulsait le directeur du Courrier du Dimanche, refusait à 
Ollivier rautorisation]de publier un journal et faisait annoncer par 
M. t?illault, dans la séance du Corps législatif du 18 juin 1S6I 
« qu'au décret du 24 novembre, l'Empire n'ajouterait pas de nouvelles 
concessions )). Enfin, après la condamnation dft Blanqui pour un 
prétendu complot, M. de Persigny, ministre de l'intérieur, pres- 
crivait par circulaire aux préfets de dresser des listes de suspects 
qui devaient comprendre « tous les hommes dangereux : répu- 
blicains, orléanistes, légitimistes, par catégories d'opinions ». On 
essaya aussi des diversions militaires, mais, après l'expédition de 
Cbine, le Corps législatif ne craignit pas de rejeter la demande de 
dotation présentée par l'Empereur pour le général Cousin-Mon- 
tauban ; l'expédition de Syrie (1860-61) n'avait pas donné de 
résultats pratiques, et à la lin de 1861, l'Empire s'engageait dans la 
désastreuse expédition du Mexique (jui devait démontrer aux plus 
aveugles les vices lamentables d'un pouvoir sans contrôle et désor- 
ganiser la belle armée de la France. Enfin M. Fould, nommé 
Miiustre des Finances en novembre 1861, venait de mériter le nom 
de syndic de l'Empire en découvrant la triste situation du Trésor dans 

1. « Témoignons aux hommes honorables et distingués des anciens gouver- 
nements les égards (ju'ils méritent ; ne négligeons aucune occasion de les 
engager à faire profiter le pays de leurs lumières et de leur expérience. » 
Circulaire de M. de Persitjny, ministre de r Intérieur, b décembre 1860. 



LA LUTTE LLECTor.ALE EN 18G:î. 43 

un mémoire qui fui rendu ]:iublit'. Il avouait 2 milliards SOOmillions 
de crédits extraordinaires et 1 milliard de découvert. 

Telle était la situation générale du pays à la veille des élections 
léirislalives de 1863. Le décret de convocation des électeurs ne fut 
publié que le U mai ; on peut dire cependant que, dès le mois de 
janvier, la période électorale s'ouvrit et que les comités s'orga- 
nisèrent. M. Jules Ferry se fit remarquer au premier rang des 
jeunes jurisconsultes qui avaient constitué le Comité du Manuel 
clectoral\ Depuis cinq ans cette ardente phalange secondait la 
politique des Cinq, mais elle ne tarda pas à témoigner ses défiances 
contre Ollivieràcause des relations qu'il entretenait avecM.deMorny, 
contre Darimon, par suite de ses rapports avec le prince Napoléon'. 
Le duc de Broglie ayant constitué le Comité de ÏUnion libérale, où 
prirent place Jules Simon et Carnot, à côté de Thiers, Changarnier, 
Cochin, Mortimer-Ternaux, Prévost-Paradol, les négociations 
ouvertes entre les différents Comités aboutirent à la formation 
d'une liste unique, composée des quatre députés sortants: J. Favre, 
Ollivier, Darimon, Picard et Havin ; J. Simon, Guéroult, Laboulaye, 
comme canditats nouveaux. M. Laboulaye s'effaça devant M. Thiers 
que M. de Persigny combattit avec fureur. Malgré une pression 
administrative à outrance, malgré tous les abus de la candidature 
officielle, en dépit de l'interdiction des réunions publiques, du col- 
portage des bullelins de vote et des circulaires des candidats 
indépendants; après la mise en réquisition de tous les fonctionnaires 
depuis les maires jusqu'aux gardes champêtres et aux cantonniers, 
sans oublier les pompiers et l'intervention du clergé, le résultat 
des élections de J8(33 fut satisfaisant pour l'opposition qui obtint 
J 934 369 suffrages, alors qu'en 1857, elle n'avait rallié que 664 000 
voix. A Paris, tous les candidats de la coalition libérale passèrent 
au scrutin du 31 mai, sauf Guéroult qui fut nommé au second tour, 
avec la moyenne de 17 000 voix qu'avaient atteinte les autres 
candidats de la même liste. Aussi la foule manifesta sur les bou- 
levards un grand enthousiasme dans la soirée du l^"" juin. Après 
l'option de Jules Favre pour le Rhône et d'Havin pour le Calvados, 
Carnot et Garnier-Pagès furent encore nommés à Paris, au scrutin 
du 21 mars 1864. 

1. Le Manuel électoral parut en janvier 1863. En tète du livre figurait 
l'adhésiou d"un certain nombre d'avocats émineuts: Jules Favre, E. Ollivier, 
E. Picard, Marie, Desmarest, Leblond, Dupont de Bussac, Sénard, Durier, 
Ilo'risson, Tenaille-Saligny, etc. 

2. M. Darimon, dans son Histoire de Douze ans. fait allusion à ces dissen- 
timents. Après avoir dit qu'OUivier et lui clierchaieiit à dissiper les préven- 
tions dont ils étaient Tobjet, il ajoute : « Un de mes amis politiques, qui 
élait mon collaborateur à la Presse et qui a occupé, depuis le 4 Septembre, 
de bautes situa«tions dans le gouvernement de la République, M. Jules 
Ferry, se montra moins facile que les autres. R arriva un moment où, nos 
rapports tournant à faigre, étaient menacés de se terminer par une 
rupture. » P. 162. 



44 DISCOUUS KT (H'lMO>iS. 

M. Jules Ferrv, qui avait été un moment candidat et s'était désisté 
en faveur de Gai'nier-Pagès, après la lettre de J, Tavre à M. Barthé- 
lémy, fut chargé de rédiger ce que M. Darimon appelle le Manifeste 
des Comités du manuel Électoral. Il réunit toutes les protestations des 
candidats qui avaient lutté pour la cause de la liberté et dressa un 
formidable réquisitoire contre le système de la canditalure oflicielle. 
Ce livre a pour titre: La lutte électorale en 1863. 

Nous croyons d'autant plus intéressant de reproduire la partie de 
ce manifeste qui constitue l'œuvre personnelle de M. Jules Ferry, 
que l'ouvrage dont il s'agit n'est nullement connu de la génération 
actuelle. Elle y apprendra ce que l'Empire avait fait du suffrage 
universel et avec quelle énergie M. Jules Ferry sonnait la charge 
contre un Gouvernement sans scrupules qui se croyait encore 
inébranlable'. 



I. — La politique de M. de Persigny. 

La situation du Gouvernenient, dans les premiers jours du 
mois de mai 1863, était nouvelle ; nul n'a jamais cru sérieuse- 
ment qu'elle fût péiilleuse. 

Deux routes se présentaient : il fallait choisir. Mais ce n'était 
point alïaire d'audace ni de génie: il n'arrivait rien qu'un gou- 
vernement sage n'eût pu prévoir et ne dût être depuis longtemps 
préparé à suhii-. 

Le Corps législatif venait de se dissoudre. En 1857, il ressem- 
blait plus à un grand conseil général qu'à autre chose; il s'en 
allait, en 1863, bon gré, mal gré, assemblée parlementaire. 

Les événements extérieurs, le lent progrès de l'opinion, et 
par-dessus tout, il faut le reconnaître, l'initiative gouverne- 
mentale, s'étaient chargés de la métamorphose. On avait vu. 
pour la première fois, la majorité de la Chambre troublée, 
divisée, chancelante. La vie avait reparu sous ces voûtes endor- 
mies. Dans un petit groupe d'hommes — désormais entrés dans 
l'histoire — la Liberté s'était reconnue. Le Gouvernement lui- 
même, à l'universelle surprise, quittait les chemins couverts 
de la dictature, livrait à la controverse publique sa politique, 
sa diplomatie, ses finances; l'Empire constitutionnel s'entre- 

1. Paris. Dciitu, 18G3. 1 vol. iii-12, de 375 \)., dont 109 p. de texte et 262 de 
docuiiKMils. Il est (lédii; « aux cinq députés dt!'mocratos et libéraux qui ont 
reeonstitu('' en l-'rance ropposilion légale », ce qui indique que la siissiou 
entre Fauteur et OUivier n'était pas encore consonnnée au nionient de la 
publication du livre. 



LA LUTTE ÉLECTORALE EX 1863. 45 

voyait à l'horizon : on semlilait alïamé de lumière et de 
contrôle. 

Il était naturel de prendre pour terrain électoral ces précé- 
dents et ces espérances. C'était logique, habile et simple. La 
minorité en donnait l'exemple. Après avoir reconstitué, à force 
de sagesse, de caractère et d'éloquence, l'opposition légale dans 
la Chambre, les cinq n'avaient h cœur que d'y rallier les libé- 
raux de toutes provenances. La majorité elle-même, prête à 
paraître devant les électeurs, changeait instinctivement, quelque 
chose à sa vieille attitude. Le mot de liberté, proscrit depuis 
dix ans, se glisse dans l'Adresse de 1863. Il allait se retrouver, 
— non sans quelque gaucherie, — dans la plupart des haran- 
gues des candidats recommandés. Ces productions électorales 
ne parlaient, en 18o7, que d'affermir l'Empire; il n'est question 
aujourd'hui que de lui donner le fameux couronnement*. 
Quant au Couvernement, puisqu'il veut un contrôle, quoi de 
plus naturel que d'accepter des contrôleurs? 

L'événement montra bientôt que la question électorale pou- 
vait être autrement compi'ise. La direction de la campagne 
pacifique qui allait commencer fut exclusivement livrée à la 
politique de M. le comte de Persigny, ministre de l'Intérieur, 

Intelligence ouverte, esprit vif mais confus, volonté absolue, 
humeur militante ; successivement soldat, journaliste, conspi- 
rateur; dévouement à toute épreuve, fidélité constante: M. de 
Persigny appartenait, par certains côtés, à des temps différents 
lies nôtres. Bonapartiste de la veille, portant fièrement parmi 
la foule mêlée des serviteurs du lendemain son attachement 
chevaleresque et sa poli tique de sentiment; paladin dynastique, 
égaré dans un siècle de fidélités courtes et de trahisons l'écom- 

1. « Aujourd'hui, dit M. de Rambourgt (député sortant et recommandé). 
« dan» sa proclamation aux électeurs de l'Aube, chacun fait profession 
» d'être libéral, il n'y a nul mérite à cela. « En effet, ôtez de la niasse des 
circulaires officielles : 

Les circulaires cavalières, 

Les circulaires furibondes (M. de Cassagnac, M. Mathieu), 

Les circulaires qui ne parlent pas politique, 

Les circulaires qui ne parlent de rien, ce qui reste, et c'est le très grand 
nombre, fait sonner les mots » d'indépendance, de contr(Jle, d'économie, de 
politique libérale et progressive, de couronnement de l'édifice ». La présence 
d'un candidat de l'opposition arrache aux plus timides des déclarations 
hardies, dont l'expansion croît ou décroît à peu près comme les chances 
de l'adversaire. 



46 itiscdi US i:t opinions. 

pensées, la natun' s('nil)l;iil Tavoii' l'ail pliilôl pour servir un 
Sluart gueiToyant cl di-cliu qu'un Hanovre Iriomplianl. C/élail 
un homme de foi, ce qui est trop peu pour un homme d'État. 

Son aihninislralion fut la consé(|uence logique de son Icm- 
pérament : il y a dans sa polilique un homme, un caractère, 
non un système. Les paroles étaient libérales, et, malgré lui, les 
actes ne relaient guère. Il était revenu d'Angleterre, les 
mains pleines de promesses, le cœur doucement écliauiïé de 
bonnes pensées pour la presse, cette affligée de dix ans: la 
libre parole aurait désormais son champ et sa limite, on laisse- 
rait sommeiller ravertisscmrnt. Voilà la théorie; en fait, jamais 
les journaux n'ont tremblé sous une main plus inquiète et plus 
sévèi'e. 

Admirateur sincère des institutions anglaises, on sait 
l'étrange leçon d'histoire qu'il imagina pour nous en refuser 
indéfiniment les garanties rudimentaires. Napoléonien conci- 
liant en 1860, il entend que l'Empire ouvre les bras aux hommes 
notables des anciens partis^; en 1863, il va les repousser avec 
colère du terrain légal où, de toutes parts, ces hommes s'em- 
pressent d'accourir. 

Entre le suffrage universel et son élu couronné, M. de Per- 
signy n'admet pas d'intermédiaires. A ses yeux, pour les assem- 
blées comme pour les peuples, la verlu politique essentielle, 
c'est la discipline; le premier titre, le dévouements 

Par malheur, trente ans de vie polilique ont laissé sur le sol 
de la France des générations raisonneuses, esprits critiques, 
volontés libres, minorité bi'uyante, remuante, considérée : 
alluvion des temps de libei'té qui s'appelle « les partis » en 
langue vulgaire. Trop exclusif pour les accepter, trop passionné 
pour chercher à les conquérir, le ministre ne veut de ceux-ci ni 
serment, ni contrôle. Les écarter devient l'unique afl'aire. On 
prendra un moyen radical: le Gouvernement désignera lui- 
même les hommes assez purs pour porter ses couleurs ; au front 
de tous les autres, il écrira ces mots: « Ennemis de l'Empire et 
de rp^mpereur^ » De la sorte, c'est l'Empereur qui choisira, 
l'Empereur qui recommandera, l'Empereur qui portei"a le choc 
de 283 batailles électorales, et qui, posant dans chaque élection 

1. Circulaire du 5 décembre 1860. 

2, Circulaire du 8 mai 18G3. 



LA LUTTE ELECTOHALE EN 18G;j. 47 

la question foiidaraentale, redemandera tous les six ans aux 
populations fidèles le vote dynastique du 22 novembre! 

Pour prendre celte attitude d'une orthodoxie monarchique et 
constitutionnelle assez douteuse, M. le ministre de l'Intérieur 
avait mieux que de bonnes raisons : il se sentait dans la main 
deux forces immenses : 

Le peuple des paysans, 

L'armée des fonctionnaires. 

IL — Les paysans. 

' Nous avons tous l'habitude de dire que la France, depuis 
soixante ans, s'épuise en vains efforts pour fonder la liberté ; 
cela est vrai de vous, de moi, du voisin, de la France que nous 
connaissons, que nous voyons, que nous touchons; de celle que 
nous composons, enfin, à huit ou neuf cent mille que nous 
sommes. 

Mais il est une autre France, dont, il y a quinze ans, les 
libéraux ne s'occupaient guère, et que les libéraux de l'avenir 
sont payés pour n'oublier pas : c'est la France des paysans. 

Quand les premiers raihvays sillonnèrent les campagnes, les 
paysans en eurent peur. Puis, ils se mirent à les ha'ïr comme 
des ennemis, aies maudire comme des fléaux; blés germes, 
vignes perdues, désordres du ciel et des saisons, c'est le chemin 
de fer qui fut le grand coupable. Aujourd'hui, cet effroi na'if a 
fait place à l'indiflerence. Quand la locomotive passe à toute 
vapeur, le paysan se lève sur le sillon, ses bras nus posés sur 
sa houe ; son regard accompagne un instant le bruyant phéno- 
mène, puis lentement il recourbe son dos vers la terre. C'est 
de ce regard vague, rêveur et las, où se reflètent tant de 
misères, que le campagnard voit passer les plus grandes choses 
de ce monde. La liberté est de ce nombre. Comme le railway, 
elle lui est inditïé rente. Elle ne le gêne pas, et il ignore encore 
qu'elle peut lui servir. 

De la République, il n'a retenu qu'une chose : les 45 centimes, 
— rancune purement financièi'e. De la monarchie parlemen- 
taire, il ne garde rien, ni amour, ni haine, ni souvenir; comment 
l'aurai t-il connue? — Le jour où elle tomba, il se réveilla 
citoven, tenant dans sa main son huit-millionième de souverai- 



48 DISCOLIiS I:T (UMMO.NS. 

iiftr. 11 e^il permis do ci'oirc que le cadeau païul uiiHliocre 
au plus c:rand nomiire. Ils en usèrent avec leur douce apalliie, 
faisant autant de Constituants et de Létrislateurs qu'on leui' en 
(l( iiiandail, et n'en pensant qu'une chose: c'est qu'ils coûtaient 
bien cher. 

Un jour pourtant, les masses agricoles montrèrent (ju'elles 
pouvaient, vouloir. Le paysan voulut couronner sa léizende, et 
d'un mot fit l'Empire. Ce mot-là fut passionné, libre, sincère. 
Il le répéta trois fois; — puis, quand vinrent les législatures, 
on lui fit facilement entendre que c'était toujours la même 
chose'. Avec le système des candidatures gouvernementales, 
d'une part, avec l'abstention insensée des partis de l'autre, les 
deux choses, en efTet, ne différaient guère. 

Mais à épeler toujours la même syllabe, ni enfants, ni peuple 
n'apprennent à lire. L'élection devint comme un acte machinal. 
Qu'est-ce qu'un bulletin de vote? Un carré de papier qu'apporte 
le ganîe champêtre, avec recommandation de le rapporter au 
maire deux ou trois joui's après, à une heure marquée sur une 
carte. Fixés l'un à l'autre, bulletin et carte ne font qu'un. La 
quittance du percepteur est plus chère à solder; elle n'est, dans 
le fond des chaumières, guère plus impérative. 

Quoi d'étonnant, dès lors, que dans les petits villages il se 
répande, en temps électoral, des proclamations ainsi conçues: 

l.e maire de la commune de Soulaines a l'honneur d'inviter péné- 
ratement les électeurs de la commune à se rendre a la mairie le 
dimanche, 31 du courant, ou lundi 1<^'' juin, munis de leur carte et 
de leur bulletin de vote, qui leur seront remis cette senuiine, pour 
réélire M. Segris, député, le méritant ajuste titre.... 

Ou des avis de ce genre, écrits sur la carte même : 

Vous êtes pi'évenu que l'assemblée des électeurs de la commune 
est convoquée pour le 31 mai et le l"juin 1863, en la salle pi'inci- 
pale de la mairie, à l'efTet de réélire M. O'Quin, député au Corps 
législatif. Vous êtes invité, en qualité d'électeur, à venir déposer 
votre vole. 

Le maire, Roizane. 

Couchy, le 2.S mai 1S63. 

1. « Pleins de confiaiKH! dans l'homme de leur choix, ces électeurs s'en 
rapportaient à lui et s'abstiendraient volontiers do prendre part aux votes 
que leur demande le jeu réiiulier de la Constitution.» [Circulaire du ministre 
de l'Intérieur (.M. liil'iaultl du 3U mai 1857]. 



LA LUTTE ÉLECTORALE E.\ 1SG3. 49 

et qu'on cite un maire des montagnes du DouIds, qui, au moment 
du vote, faisait prêter le serment de fidélité aux électeurs. 
Question de mauvais chemins et d'altitude! invraisemblance 
en deçà du mont Jura, vérité au delà. 

Un procès récent, qui prête moins à s'égayer qu'à réfléchir, 
a donné la parfaite mesure de l'état d'innocence où vivent, en 
fait de droit puhHc, les plus éclairés des campagnards. Rien de 
plus énorme, et pourtant, le milieu étant donné, rien de plus 
simple. 

Un membre du bureau électoral de la commune de Saint- 
Hilaire (Indre), conseiller municipal, et, ce qui ne gâte rien, 
grand propriétaire, est arrêté sur son siège par un garde cham- 
pêtre, enlevé de la salle du vote et conduit, à deux lieues de 
là, au chef-lieu de canton, où, examen fait, il est vrai, on le 
relâche. Qu'avait donc fait de si noir M. de Chergé? Indiqué à 
un électeur, qui ne sait pas lire, le bulletin qu'à haute voix 
celui-ci réclame. Il est vrai que c'est un bulletin du candidat de 
l'opposition. Et Tautorité, qui comptait là deux représentants, 
le président de bureau et le maire, encourageait ou laissait 
faire. 

Je puiserai plus d'une fois dans ce petit drame de village; ce 
(lue j'en veux à présent retenir, c'est l'entière candeur des per- 
sonnages. Devant la Cour d'assises (car notre loi qualilie de 
crimes ce genre d'inadvertances), l'interrogatoire du garde 
champêtre est un aveu plein de bonhomie : 



Monsieur le maire m'a dil : « Lépine est entré dans la salle ; il a 
demandé un bulletin de M. de Bondy, et aussitôt M. de Cliergé s'est 
levé; il a emmené Lépine dans le couloir, puis il est rentré; Lépine 
est rentré après et il a voté... « Voilà ce que monsieur le maire 
m'a dit. 

M. LE PRÉsinENT. — Et s'il ne vous a dil que cela, vous saviez bien 
qu'il n'y avait rien à faire pour vous et qu'il n'y avait pas de quoi 
ari'èter M. de Chergé ? 

Silence de Vaccmé. 

Voyons, qu'avez-vous dit à M. de Chergé? 

l'accusé. — Je lui ai dit : Monsieur, je suis fâché d'être forcé de 
vous inviter à me suivre à Belâbre. 

M. LE PUÉsiDE.NT. — Est-ce que vous ne saviez pas que M. de 
Chergé faisait partie du bureau ? 

l'acclsk. — Je ne pourrais pas bien lépoudre là-dessus. 



.f)0 DISCOURS ET UPlxMONS. 

M. Li: PHKSiDK.NT. — Il clait assis au bureau? 

LACf.USl-. — Oui. 

M. LE PRKSiDE.NT. — Coniiin'iit VOUS, ffarde champcMre, avez-vous 
pu croire avoir le droit d'entrer dans la salle de vole et d'arrêter 
un des assesseurs? 

l'accisi';. — Il faut croire ([ue je me suis trompé, mais je vous dis 
que j'ai cru faire mon devoir. » 

Quant à Tadjoint, président du bureau, il a conseillé au 
garde champêtre de dresser procès-verbal. Procès-verbal de 
quoi? — « Un électeur avait dit qu'il se passait des alrocités... 

M. LE PRÉSIDENT. — Mais, ces atrocités, les avez-vous vues ? 

LU TÉMOIN. — J'ai vu que M. de Chergé est sorti avec Lépine. 

M. LE PRÉSIDENT. — Eh bien! est-ce que M. de Chergé n'a pas 
le droit de sortir? Est-ce qu'un électeur n'a pas le droit de parler 
à un autre ? 

M** BOTTARD, défenseur de l'accusé. • — Monsieur l'adjoint croit-il 
qu'on ait eu le droit de voter pour M. de Bondy et de distribuer des 
bulletins à son nom? 

M. LE PRÉSIDENT. — Ah! permettez.... c'est là une question.... 
dirai-je, pohtique?... Mais entiii elle est inutile dans la cause. 

m' BOTTARD. — Hélas ! monsieur le président, je ne fais pas de 
politique, mais c'est l'ignorance politique que je tiens à faire 
conslater... » 

Ignorance, en effet, et, par-dessus tout, timidité. Ces campa- 
gnards, si héroïques dans les batailles, tremblent chez eux 
comme le lièvre au gîte. Il n'y a pour le travailleur des champs 
ni petits pi'ofits, ni petites pertes, ni petites peurs. Apre au 
gain, isolé, défiant, il passe sa vie sur ia défensive. Le danger 
pour lui est partout, dans le ciel qui se charge, dans le voisin 
qui empiète, dans le passant qui l'interroge. Mais ce qu'il 
redoute le plus, après la grêle, ce sont les procès-verbaux. 

La notion de la légalité n'étant chez lui qu'à l'état sauvage, 
il ne fait guère de différence entre l'autorité et l'arbitraire. Il 
sait à peu près ce qu'est un tribunal, parce qu'il y plaide, mais 
il croit aux épices, comme il y en a cent ans. Vis-à-vis du pouvoir 
local, son état d'esprit habituel est un fatalisme naïf, très 
difficile à convertir. Parlez-lui de recours et de garanties, il 
vous écoute, mais sans vous croire. La loi pour lui est chose de 
chair et d'os : on lui parle, on la salue, on lui plaît ou on lui 
déplaît. La loi, c'est le garde champêtre qui veille sur la berge 
des chemins et sur la vache des pauvres gens ; c'est le forestier 



LA LUTTK ELliCTOlULE EN 1863. 51 

(fiii a l'œil sur l'usager; c'est le percepteui- avec qui Ton est en 
ictard; le commissaire qui siège au canton; c'est le gendarme 
enfin, qui ne fait que passer, mais qui vient, comme le dénoue- 
ment, séparer l'ivraie du bon grain, en menant l'ivraie en 
prison. Je ne dis rien des maires : nous les retrouverons. 

Un dernier trait de cette race excellente, c'est sa parfaite 
crédulité. On sait quel crédit trouvent dans le peuple des villes 
les niaiseries, si elles sont impiimées. 

Ce qui, là, est vrai des choses qui se lisent, est vrai, dans les 
campagnes, des choses qui se disent. Bien les connaissent ceux 
qui les font voter! Aux arguments se juge l'auditoire, comme 
la soupape au poids qu'elle peut porter. On sourit de voir tant 
de gens paisibles, conservateurs endurcis, impérialistes avérés, 
représentés comme portant en croupe la Révolution. Tel député, 
choisi, il y a dix ans, pour son humeur inolTensive et sa parfaite 
insignifiance, veut aujourd'hui saper l'Etat. Ici, c'est « le sel à 
cinq sous la livre, et le fromage à 30 francs le cent\ » sans 
compter les vignes arrachées, les ouvriers privés de vin, les 
curés consignant « les horlogers - » à domicile. Celui-là réta- 
blira le servage, et fera, comme au bon temps, battre les gre- 
nouilles des fossés du château^. Cet autre fera manger au paysan 
du pain de paille : bruit sérieux et qui porte coup, puisque les 
juges le châtient et font afficher le jugement à titre de répara- 
tion *. 

1. Placard affiché contre M. de Montalembert : 

« En votant pour M. de Montalembert, c"est voter : 

« L'ignorance de vos enfants; 

« L'ancien régime et ses corvées; 

« La guerre en Italie; 

« Le sel à cinq sols la livre; 

« J^es fromages à 30 fr. le cent. ; 

(1 Enfin vous envoyez un ennemi au Gouvernement. 

« Signé : Quelques amis du peuple des campagnes. » 

2. « Dans la dernière semaine qui a précédé les deux jours du scrulin, 
surtout vers la fin, il a couru dans toutes les communes les bruits les plus 
singuliers. Si M. de Montalembert était nommé, il devait faire arracher les 
vignes, interdire aux ouvriers de boire du vin, faire réduire la journée de 
l'ouvrier à 75 cent, et même à 40 cent., interdire aux horlogers et aux 
liorlogères de sortir plus de dix minutes sans la permission des curés, faire 
déclarer une guerre pour la Pologne, prescrire une levée de 18 à 40 ans, etc.» 
[frotestation contre les élections du déparlement du Doubs.) 

3. Proclamation du maire de Jouvelle. 

4. Affaires Gareau. 



52 DISCOIIHS; ET OPINIONS. 

Bourgeois des villes, détraclciirs du siillragè universel, élec- 
teurs à 200 francs, de tout ceci ne triompliez pas : n'avez-vous 
donc jamais subi le joug- des naines rumeurs et des terreurs 
aveugles, jamais incliné devant l'autorité les garanties du 
Citoyen, jamais pris pour le respect du pouvoir, la couardise 
devant l'arbitraire? 



III. — Les fonctionnaires. 

On ignore généralement, à Paris, ce que c'est ([ii'un préfet 
en province. 

Non qu'on n'y ait besoin de l'autorité, comme ailleurs ; — mais 
la foule y est si grande, si diverse, si mouvante, les intérêts 
indépendants s'y rencontrent en si grand nombre, les gens qui 
pensent y forment une minorité si respectable, l'écbange des 
idées y est si rapide, l'opinion si ingouvernable, qu'on y a 
toujours été, en somme, plus libre de penser, de parler, de 
vivre à sa guise, qu'en tout autre lieu du monde. La terreur n'y 
a jamais été que superficielle et passagère ; les plus vieux 
despotismes s'y sont brisés contre deux forces insaisissables, la 
causerie et les cbansons. L'autorité n'y pourra jamais prendre 
ce laisser-aller indiscret et paternel qui est le lléau de la pro- 
vince. Il y a bien un peuple de petits boutiquiers, d'étalagistes, 
de gens de la halle et de débitants, qui aurait, s'il pouvait 
parler, quelque chose à dire, mais il ne pai'le pas. 

Depuis dix ans, l'unique aflliction municipale du Parisien, 
c'est une démolition infatigable, un déménagement forcé, inces- 
sant, systématique : il s'en plaint, — et s'en venge. A part cela, 
et à la condition de n'être ni journaliste, ni avocat, ni homme 
d'État, ni moraliste austère, ni orateur d'estaminet, de respecter 
la Police, ses règlements et ses fonctionnaires, et de ne pas 
faire de politique, il a le droit d'être Athénien tout à son aise. 

D'ailleurs, il y a à Paris deux préfets, le préfet de police et 
le préfet de la Seine, — et c'est quelque chose d'avoir deux 
maîtres; les départements n'en ont qu'un. 

Il n'était point commode d'être préfet, au temps des « incor- 
rigibles i-héleurs ». Le chef-lieu avait .ses journaux, ses salons, 
ses meneurs : aiil.iiit d'Aristarques pour la préfecture. Il y avait 



LA LUTTE ÉLECTORALE EN 1863. 53 

(les influences à caresser, des adversaires à ménager, des 
mécontents à conquérir. En vingt ans, tout a bien changé. Les 
secousses politiques ont usé les résistances, la centralisation a 
fait son œuvre. Les aristocraties locales se sont fondues, les 
têtes rétives n'ont pas eu de successeurs, l'esprit provincial 
n'est plus qu'un souvenir. L'administration préfectorale, qui 
louvoyait jadis parmi les écueils, fend avec majesté des ondes 
apaisées. 

Le clergé seul pouvait être un obstacle : il se livra au début 
de l'Empire. Puis vint la brouille des deux pouvoirs. L'Église 
n'est ni fière dans ses rancunes, ni impatiente dans ses revan- 
ches. Mais, aux élections générales, l'occasion était unique : elle 
s'empressa de la saisir. Corporation respectée et forte, malgré 
trois cents ans de décadence ; hiérarchie savante, personnel 
immense, discipliné, infatigable; action souterraine; politique 
imperturbable, qui ne désespère jamais, qui attend toujours et 
qui n'oublie pas : le clergé est à lui seul le plus grand gouver- 
nement, la monarchie la mieux ordonnée, la première police 
qui soit au monde. La Bretagne vit ce duel étrange: les curés 
d'un côté, les maires de l'autre. Mais hélas ! la vieille garde 
catholique a laissé battre son archevêque, et conduit au Capitole 
le bouillant préfet d'Ille-et- Vilaine. 

Cherchez maintenant des contre-poids à cette centrahsation 
triomphante ! 

Les journaux? Les uns ont péri de mort violente, les autres 
se sont faits thuriféraires. Quelques-uns demeurent debout, 
portant leur franc parler à travers toutes les épreuves : ils sont 
en trop petit nombre. Ceux qui suivent la presse départemen- 
tale peuvent remarquer que dans les affaires d'État elle est 
assez libre, beaucoup plus libre qu'on ne poui'rait croire. 
L'indiscrétion, l'ironie, la critique même lui sont permises. Mais 
pour ce qui est du pouvoir local, des petits abus et des fonc- 
tionnaires, ces « sentinelles avancées de l'opinion », comme 
elles s'intitulent, abandonnent l'opinion à ses propres lumières. 

Les conseils généraux? S'ils eurent en un temps des velléités 
parlementaires, ils ont prouvé depuis qu'on en revient, comme 
de toutes choses. Leurs atïaires se font maintenant en quelques 
jours. Par une fine attention des bureaux, jaloux du temps de 
ces notables, le travail est fait d'avance. Le préfet parle, le 



H DISCOURS ET OPIMONS. 

conseil vole : de temps en temps, on fait passer, au travers ilc 
l'entretien, le spectre des « discussions stériles »... 

L'opinion locale? Comiiien de maisons en province accepte- 
raient à cette lieui'c que la préfecture les mît en interdit? 

Rappelez-vous ce grand évêque, mis au ban des fonclion- 
naii'cs. Demandez aux députés indociles, transformés d'un coup 
de plume en députés hostiles, s'ils reçurent beaucoup de saints 
dans leurs bourgs d'autrefois, après que l'administration eut 
dénoncé, sous leur fidélité apparente, le pied fourchu parle- 
mentaire. 

Ce n'est pas le Gouvernement, c'est la centralisation que 
j'accuse; non l'héritier, mais l'héritage. La pohtique n'a fait 
(|ue lutter ce qui était dans la force des choses. A ce point de 
son développement, la centralisation porte des fruits étranges. 
Il lui arrive que tout doucement, à son insu, elle se démembre. 
Le Pouvoir glisse aux mains des quatre-vingt-neuf préfets. Au 
centre, on ne voit que par leurs yeux; la vérité est suspecte 
venant d'autre source. Un pi'éfet peccable, — s'il pouvait y en 
avoir, — serait jugé sur son rapport. Tout ce qui s'est fait, 
depuis dix ans, sous le nom pompeux de décentralisation admi- 
nistrative, s'est malheureusement fait dans ce sens. Ni les 
communes, ni les déparlements n'en sont plus libres: il n'y a 
que les pi'éfets d'émancipés. On a mis dans leurs mains plus 
d'autorisations, plus de nominations, plus de faveurs; et, par 
une nécessité logique, dont on ne s'est pas même rendu compte, 
on a laissé à leur jugement, à leur prudence, à leurs caprices, 
le maniement de cet instrument politique qui est l'âme du 
système, et qui s'appelle les candidatures administratives. 

M. Plichon disait, à ce propos, cette année, devant la 
Chambre, qui ne le démentait pas : « C'est, dans la plupart des 
cas, d'après les renseignements des préfets que le ministre se 
décide. » Dans leurs moments d'épanchement, les préfets n'en 
disconviennent pas ; ils s'en vantent même avec une aimable 
bonhomie. Haranguant l'an dernier les électeurs de Monastier 
(Haute-Loire), M. le préfet leur tenait ce discours, qu'il faut 
citer, car c'est une page d'histoire : 

Sous le dernier gouvernement, les électeurs, pour suppléer à la 
direction qui leur manquait, avaient iniaijiné les réunions prépara- 
toires, où les candidats venaient exposer leurs principes et se sou- 



LA LUTTE ÉLECTORALE EN 1863. 55 

mettre à une décision première d'admission ou de rejet. Souvent ils 
convenaient entre eux que le moins favorisé se retirerait et céderait 
ses voix ; mais ces réunions étaient souvent tumultueuses et la 
plupart du temps inefficaces. L'administration remplit aujourd'hui, 
pour ainsi dire, l'office des réunions préparatoires. Nous autres, 
administrateurs, désintéressées dans la question, et qui ne représentons 
en définitive que la collection de vos intérêts, nous examinons, nous 
apprécions, nous jugeons les candidatures qui se produisent, et 
après un mûr examen, avec l'agrément du Gouvernement, nous 
vous présentons celle qui nous paraît la meilleure et réunit le plus 
de sympathies, non pas comme le résultat de notre volonté et 
encore d'un caprice, mais comme l'expression de vos propres suf- 
frages et le résultat de vos sympathies'. 

Ainsi parlent, ainsi pensent, ainsi font ces hauts fonction- 
naires. Ils n'administrent plus seulement les populations, ils les 
représentent. Vous croyiez peut-être que le Corps législatif 
avait été, l'année dernière, pour quelque chose dans le retrait 
de l'impôt du sel? Non ; le bienfait venait des préfectures. — 
Qu'on en renvoie tout le mérite à l'Empereur, rien de plus 
simple ; tout pouvoir qui cède, en pareil cas, s'honore. — Mais 
ceci ne fait point l'affaire de M. le préfet de la Haute-Saône : il 
nous apprend que l'Empereur ne s'est décidé que « sur les 
« rapports de ses fidèles fonctionnaires, et particuHèrement 
« sur ceux des préfets de l'Empire- ». 

Ailleurs, le préfet prend l'élection à son compte, et se met 
personnellement en cause: « Les ennemis de l'Empereur et de 
« mon administration, écrit M. le préfet d'îlle-et-Vilaine, se 
" proposent de combattre de concert les candidats du Gouver- 
« nement. » Et le jouinal dévoué de l'endroit annonce aux 
populations émues, pour le cas où elles se donneraient le tort 
d'une élection indépendante, deux catastrophes épouvantables : 
une révolution d'abord, puis « la destruction du crédit de M. le 
« préfet d'IUe-et-Vilaine ». 

Ici l'on commande, là on adjure. « Faites cela pour moi, 
s'écrie 31. le préfet de l'Eure (le même qui est connu pour ses 
virements et ses pompiers) : 

Dites-moi, vous, agriculteurs des plaines du lioumois et du Lieu- 
vin, ouvriers de la vallée de la Risle, amis que j'ai trouvés à Brionne 

1. Ce discours a paru tout au long dans le Journal de la Haute-Loire, 

2. V. la circulaire de .M. Janvier aux pompiers. 



56 DlSClOUHS I:T OPINIONS. 

et à Pout-Audemcr, dilfis-moi si, depuis huit ans que vous m'avez 
parmi vous, j'ai attendu aujourd'hui pour m'enquérir de vos besoins, 
soulaj,'er vos soafl'ranees, soutenir vos intérêts... Jugez donc, esprits 
inipailiaux ; Jugez, natures loyales... Consultez vos cœurs... pas une 
abstention : je n"ai jamais calculé mon temps quand il s'agissait 
d'aller parmi vous ; donnez-moi aujourd'hui les quelques minutes que 
je demande à votre (i/fci'tio)i ! 

Co n'csl pas de la rhélorique, c'est le fond des choses. 
Éditeufs de candidatures, les préfets se sentent responsables. 
Telle est la règle administrative. Elle se rencontre formulée 
avec une précision éloquente, brevitate imperatoria, sous la 
plume d'un de ces hauts aduiinistraleurs : 

Les élections générales lournissent an (Jouvernement le moyen 
d'apprécier l'intluence et le dévouement des hommes qu'il associe à 
sou action. 

(Circulaire aux maires du département de l'Aude, extrait du 
Courrier de l'Aude du 26 mai 1863.) 

Ce que nous proposons de traduire par ce petit bout de caté 
cliisme à l'usage de 3DI. les maires : 

D. Quelles senties qualités d'tm bon maire? 

R. L'inlluence et le dévouement. Il doit être le premier de la 
commune par l'influence et n'avoir })as d'égal pour le dévoue- 
ment. 

D. A quels signes reconnaît-on parlictilièrement linlluence 
d'un bon maire? 

R. Au résultat des élections. Tant vaut l'élection, tant vaut le 
maire. 

D. Un maire qui ne fait pas réussir le candidat de l'adminis- 
tration, cesse-t-il donc poin* cela d'être un bon maire? 

R. Oui : car s'il est influent, c'est le dévouement ijui lui a 
manqué ; et s'il est dévoué, c'est qu'il a cessé d'être inlluent. 

1). De sorte qu'au point de vue administratif (qui est le vrai), 
on poiHTait appeler les élections la grande pierre de touche, ou 
l'éprouvetle des administrateurs? 

R. Comme il vous plaira, monsieur le préfet.... 

Et s'il se rencontre, dans le nombre, des intelligences rétives, 
on mettra pour elles rexemple à côté du i>récepte. 

La liste serait longue des maires admonestés, suspendus, 
révoqués par les préfets avant, après, pendant les élections. 



LA LUTTE ÉLECTORALE EN 1863. 57 

Des opposants, peut-être ? Pour le croire, il faudrait bien mal 
connaître ce personnel modeste, docile et dévoué, que Tétat- 
major préfectoral choisit, chapitre depuis douze ans, avec la 
supériorité qui tient au prestige gouvernemental, aux ressources 
de l'omnipotence, à l'inégalité d'éducation, à une action quoti- 
dienne, personnelle, familière, qui sait être tour à tour, selon 
les besoins, impérative ou caressante ! 

Quia vu un maire de campagne les a tous vus. C'est toujours, 
avec des nuances dans la bonhomie, ce mot d'un maire du 
département de Seine-et-Oise : « Votons pour le gendre de 
M. le préfet. Qui peut mieux connaître les intentions de M. le 
préfet que M. son gendre ? » 

Plusieurs de ces maires martyrs ont fait au public la confidence 
de leurs plaintes. Quel cœur de roche n'en serait pas touché? 

Celui-ci avait rêvé de rester neutre « enti'e deux candidats 
également dévoués au gouvernement de l'Empereur » , dont 
l'nn était lui-même maire depuis quinze ans* ! 

Celui-là, qui signe héroïquement: « napoléonien de la veille, 
et quand même, » avait simplement écrit en confidence à son 
préfet ce quil pensait du choix des candidatures'^! 

L'un, que le notariat rendait suspect dans une lutte où il 
s'agissait d'immoler un notaire, sommé de répondre de son 
zèle n'a pu répondre que de son impartialité^!. 

Cet autre enfin, l'âme combattue entre son écharpe et ses 
affections, a été trouvé mélancolique dans sa propagande*! 

Les départements dont la députation avait été épurée sont 
particulièrement jonchés de ces héros à contre-cœur. M. de 
Chambrun en a relevé jusqu'à vingt- huit dans la Lozère ; il y 
a eu pareilles hécatombes dans la Corrèze, la Haute- Saône, etc. 

La plupart en exercice depuis longues années. Mais qu'im- 
porte, en temps d'élection? Maires innocents et simples, vous 
vous fiattiez de la neutralité? Est-ce qu'elle est seulement 
permise aux instituteurs? 

« Combattre les candidatures administratives, écrit un ins- 
pecteur des écoles, c'est combattre l'Empereur lui-même. En 

1. Lettre du maire de Louzac. 

2. Lettre de iM. Lapointe. 

3. Lettre du maire de Bréal. 

4. Lettre de M. le maire de Bazouçres-la-Pérouse. 



58 DISCOURS ET OPINIONS. 

ailopler et en patronner d'autres, c'est également servir et 
recruter contre lui.... Ne pas les combattre, mais aussi ne pas 
les soutenir, c'est rabandoymei\ c'est rester Varme au pied dans 
la bataille.... Votre indifférence me causerait de la surprise et 
du regret; votre hostilité serait âmes yeux une erreur coupable 
et sans excuse... *. » 

Et, en dehors des fonctionnaires, dont l'administration exige 
à tout prix l'absolu concours, comptez, si vous pouvez, l'essaim 
tie troupes légères qu'elle a la prétention d'enrôler: c'est encore 
un inspecteur des écoles qui nous en fait connaître le curieux 
dénombrement : 

Monsieur rinstituteur, 

J'ai besoin d'avoir, par le retour du courrier, une réponse à clia- 
cune des questions ci-après : 

\° Les noms et adresses de tous les anciens militaires tiabitant la 
commune et électeurs ; 

2° Des médaillés de Sainte-Hélène; 

3° Des décorés de la Légion d'honneur ; 

4° Des retraités d'administration publique; 

0° Des débitants de tabac ; 

6° Des cabaretiers ; 

T" Des personnes chargées d'un service public, à quelque titre 
que ce soit, maçons, architectes, etc.; 

8" Des pères (électeurs) d'enfants devant tirer au sort l'année 
prochaine ; 

9° Dos pères d'enfants au service actuellement ou en réserve ; 

10° D,^s pères d'employés, de fonctionnaires, de jeunes gens qui 
sont commis au chemin de fer ou dans les mines -. » 

Total, dix classes de quasi-fonctionnaires, ou de fonction- 
naires par alliance, en réserve pour ces grands jours. 

Ainsi le veut le système. La centralisation est comme 
l'égoïsme : on ne lui fait point sa part. C'est elle qui mène de 
la sorte les plus honnêtes gens du monde. Quand le pays le 
<oruprendra-t-il'? Quand le Gouvernement lui-même se lassera- 
t-il de ces luttes à outrance, qui n'ont que défaites cruelles ou 
victoires compromettantes ? 

1. Circulaire de l'inspecteur d'académie de laCôte-d'Or. i>oc;<w., pièce 91. 

2. Lettre de l'inspecteur des écoles de Cambrai. 



LA LUTTE ELECTORALE EN 1863. 59 

l. — Grands moyens. — Attraction administrative. 

La lice est ouverte, l'heure a sonné, les vingt jours commen- 
cent, jours sans avertissement, sans timbre, sans saisie, jubilé 
septénaire de la harangue, du colportage et de la liberté. 

Ainsi l'entendaient encore les législateurs de 1849, si pleins 
qu'ils fassent déjà d'un beau zèle réglementaire. 

Moins le droit de harangue et quelques petites choses, c'est 
ce qui subsiste. On ne parle plus au corps électoral, mais on 
lui écrit ; et, comme il sied à une mère vigilante, l'administra- 
tion lit par-dessus l'épaule. 

Pour les préfets d'ailleurs, les sous-préfets, les maires, les 
vingt jours commencent quand on veut. 

Au moment où les barrières s'abaissent pour tout le monde, 
il y a des mois que les préfets sont en campagne. Leur pré- 
voyance se mesure à la taille de l'adversaire : j'en sais que 
l'administration a minés pendant vingt sept mois! 

C'est la guerre sourde qu'il n'est donné qu'aux puissants de 
pouvoir faire. Cela commence par de vagues rumeurs, des 
demi-mots ; on sent le flot qui se retire. Cela finit par des gen- 
darmes ou des surveillances de police. Dans l'intervalle, on 
expulse l'ennemi des petits postes d'influence, fonctions gra- 
tuites, corvées municipales, sociétés agricoles*, commissions 
hospilalières, jusqu'au jour où l'orage éclate dans le journal de 
la préfecture. 3Iais si l'administi'ation peut beaucoup contre 
ceux qu'elle veut perdre, elle fail plus encore pour ceux qu'elle 
élève. Longtemps à l'avance, son élu est investi de ses pleins 
pouvoirs ; il a l'accès des ministres, l'oreille des bureaux, la clef 
des faveurs; il ne se donne pas une demi-bourse, un bui-eau 
de tabac, une subvention, qui ne passe par son enti-emise ; on 
lui renvoie les communes besoigneuses; c'est lui qui reçoit, qui 
écoute, qui promène les députations du département ; il est la 
providence visible des paysans grêlés et des anciens militaires. 

1. Les Comices agricoles sont dans la dépendance absolue des préfets. 
M. le préfet de la Haute-Loire a dissous le bureau du comice agricole de 
Brioude : 1° parce que le comice agricole était devenu « un instrument 
politique entre les mains de ses dignitaires ; 2" parce qu'il avait organisé, 
sans l'autorisation de la préfecture, un concours de maréchalcvie ». — 
^\. de Flaghac, président du comice, avait brigué, malgré le préfet, une 
candidature indépendante. 



60 ItISC.OlUS KT (ll'lMU.NS. 

Le temps venu, le pivIV't W prend par la main, le produit, le 
présente;. Les toui-nées adminislratives organisées par M. de 
Pei'signy, sortes de champs de mai de maires et de fonction- 
naires, sont tout à fait propres à cet usage. Les maires sont 
convoqués, poui- alfaires communales, à la sous-préfecture: 
c'est délections ([u'on leur parle. Les deux choses, il est vrai, 
se ressemblent, par le temps qui court. 

En général, c'est l'époque des conseils de revision qui est 
choisie pour cette propagande ambulante. Les maires de canton 
y tiennent cour plénière. La matière électorale aussi y abonde : 
conscrits et parents des conscrits, tous électeurs ou qui vont 
l'être. Au besoin, on les harangue. De canton en canton, le 
carrosse administratif s'arrête et M. le préfet parle aux paysans. 
Il leur parle beaucoup de leur commune, de lui-même et de 
l'Empereur, un peu du candidat. Le hasard a placé celui-ci dans 
la voiture. Mais sans l'habit lamé d'argent et sans la faconde 
(dont un préfet ne peut se passer, mais qui est le superflu du 
député recommandé), que faire en ce forum de village ' ? Heu- 
reuse sinécure ! Allocutions, bulletins, circulaires, — le tout 
sans frais, — c'est l'affaire de la préfecture. Il faut, pour quitter 
un oreiller si commode, être un novice brûlant de se répandre, 
un Mondor qui se plaît aux largesses, ou se prendre de pani- 
ques invraiseml)lables. Beaucoup ont l'esprit de laisser faire, 
sans bouger presque et sans mot dire ^ 

Il en est d'ailleurs dont le nom seul est un éblouissement et 
une victoire. Non pas précisément les grands noms historiques, 
mais les noms de hautes fonctions et de grand crédit. On ne 
lutte pas avec un chambellan. Le chef du cabinet du ministre 
de l'intérieur sera toujours, quoi qu'on fasse, une planète élec- 
torale sans seconde. Un gouverneur du Crédit foncier, ce 
préleur-né des communes, parcourant les communes, y mon- 
trant ce. qu'il peut faire, a des attraits irrésistibles. Ceux-ci, 
enfin, qui font à eux trois une dynastie de millionnaires, s'avan- 
cent, semant l'or et les promesses, au milieu des populations 
prosternées : ce sont les candidats (hi veau d'or. 

1. Dans la llaute-Saôiu', M. lo prrfot prr'suiitait aux populations l'hono- 
rable M. Latour-Dumoulin; le candidat ne parlait pas, mais les paysans, 
après avoir entendu le préfet, s'en allaient en disant : » C'est celui-ci qu'on 
devrait noniiiior dr^inUé. » 



LA LUTTE ÉLECTORALE E.N 1863. 61 

La molécule éleclorale, c'est la commune, bien plus que 
lélecteur. Mais la science tle la commune, qui la possède? qui 
lit dans les faiblesses de son âme, dans les rêves de son budget? 
Qui sait où les chemins vicinaux la gênent, où les communaux 
la tourmentent? sinon celui qui l'autorise et la conseille, la 
subventionne et la morigène; ce tuteur, ce comptable, ce magis- 
trat, celle providence qui réside à la préfecture? 

La commune n'est qu'un paysan collectif, végétant dans la 
pauvreté et la dépendance. Ceux qui, voulant briser d'anciennes 
résistances, ont émietté le pays, oublièrent qu'aux êtres moraux 
comme aux corps animés, il faut de l'air pour respirer, de la 
place pour vivre. Les petites communes (et elles sont innom- 
brables) sont demeurées de vrais enfants; grandes ou petites 
d'ailleurs, aux yeux de la loi, toute commune est une mineure. 
Les plus mineures, comme chacun sait, ce sont les deux plus 
grandes. Procès, travaux, revenus, voirie, A^aine pâture, tout se 
règle au chef-lieu, voire au ministère. La plupart n'ayant ni 
octroi, ni marchés, ni péages, vivent des aumônes du départe- 
ment ou du Trésor : toute commune est une mendiante. 

On le voit bien, hélas ! en temps d'élections. Le tentateur n'a 
pas besoin de faire luire à leurs yeux les royaumes de la terre ; 
un bout de chemin, une passerelle, une fontaine, un clocher 
sur l'église du village comblent les rêves des pauvres gens. Par 
une heureuse coïncidence, le bienfait a coutume de tomber la 
veille du vole. Tous les six ans, reviennent ces jours de grâce, 
où l'administration est toute à tous, aussi prodigue de ses 
largesses qu'un prince en joie d'avènement. Ces madrés villa- 
geois le savent, et d'un air naïf, i's font leurs conditions. « Si 
nous pouvions acheter la Gravelière, quel bon chemin on en 
ferait! » — Mais la Gravelière vaut 500 francs, — c'est un prix 
— et la commune n'a que 100 francs dans sa caisse. — Patience ! 
voici le 30 mai; brûlez un cierge à l'opposition. On affiche une 
dépêche de Grenoble, le préfet donnera 300 francs. « Espérant 
que les habitants apprécieront cette marque de sollicitude et 
auront à cœur d'y répondre en manifestant demalnleAXY profond 
attachement pour le gouvernement de l'Empereur. » Ainsi 
doit parler un préfet; les maires, bonnes gens, y mettent moins 
de façon : 

« Le Gouvernement, par l'entremise de M. Latour-Dumoulin, 



62 DISCOURS ET OPINIONS. 

vient (l'accorder 400 IVaiics i)Oui- les pauvres de la commune : 
on espère que les pauvi-es voteront tous, par reconnaissance, 
pour M. Latour-Dumoulin. » 

« Le maire d'Oberentzen fait savoir à ses concitoyens qu'il 
est à désirer que M. Gros soit élu comme député, parce que 
personne ne peut faire autant pour la commune que M. Gros, 
qui seul est proposé pai- le Gouvernement . Si le Gouvernement 
est appelé à venir en aide à la commune, pour la nouvelle 
maison d'école, il faut que la commune prouve par cette élec- 
tion ([u'clle est digne de l'assistance du Gouvernement. » Et le 
maire de Soulaines: « .... Observant aux habitants qu'il est 
grandement dans leurs intérêts de 7-emp(ir fididement les inten- 
tions de M. le préfet, qui jusqu'à ce jour nous a favorisés dans 
nos entreprises, parles fonds du Gouvernement qu'il a accordés; 
lâchons de continuer à conserver sa bonne intelligence, afin 
qu'il nous vienne encore en aide pour terminer la confection 
de nos routes, n'ayant pas les moyens par nous-mêmes d'en 
venir à bout... )' 

Voilà la logique du village, tudesque, picarde ou gasconne, 
du nord au sud, partout la même, logique de l'instinct, poli- 
tique des besoins, des intérêts, des convoitises. — Avec elle, 
je le sais, il faut bien que tout le monde compte — un Gouver- 
nement plus que personne au monde. Nous ne faisons pas ce 
rêve de collège, de paysans épris du régime parlementaire, 
goûtant la presse parisienne, suivant du bout du sillon les jeux 
de la diplomatie, prêts enfin à se faire tuer, comme les héros 
de nos faubourgs, sur le corps d'une charte quelconque ! La 
politique de l'homme des champs sera bien longtemps encore 
locale, étroite, intéressée, timide, et c'est pour cela que le suf- 
frage universel, dont le passeport est seul révolutionnaire, 
n'est au fond qu'un instrument conservateur. Que la centralisa- 
lion répande donc sur ces masses trop dédaignées ses lumières, 
ses secours, ses faveurs, et qu'au jour où elle vient devant ses 
juges, elle demande qu'on tienne compte de ce qu'elle a fait 
pour leur bien-être! Mais pourquoi dépenser en huit jours six 
ans de bienfaits capitalisés? Pourquoi tolérer qu'il paraisse, 
dans un journal de préfecture, des mentions comme celle-ci : 

« M. Calvel-Uogniat ayant signalé à Son Exe. M. le ministre 
de rinlérieur le relard qu'éprouve dans les arrondissements de 



LA LUTTE ÉLECTORALE EN 1863. 63 

Milhau et de Saint-AnVique l'achèvement des chemins classés de 
moyenne communication, Son Excellence a daigné mettre à la 
disposition personnelle de l'honorable député la somme de 
7 000 francs, qti'il vient de répartù' de la manière suivante sur 
l'avis de MM. les sous-préfets des deux arrondissements. Le 
don de cette somme est un acte de libéralité de Son Excellence 
M. le mini.st?-e envers M. Calvet-Rogniat ^ « Comment l'indul- 
gence ministérielle a-t-elle pu couvrir l'auteur de cette affiche, 
qui a fait le tour du monde ? 

Empire Français. 

DÉPARTEMENT DES B U C, HE S-D U- R H ON E . 

VILLE DE MARTIGUES. 

Nous, maire de la ville de Martigues, capitaine de fréirate en 
retraite, membre de la Légion d'honneur, portons à la connais- 
sance de nos administrés la dépêche suivante : 

BOI'IINAT, membre du conseil général, à Monsieur le maire de 
Martigues. 

Monsieur le maire, 

Par ordre de monsieur le sénateur, Je suis très heureux de vous 
annoncer qu'il vient d'être fait droit à la demande des pêcheurs de 
Martigues ; vous pouvez leur annoncer que la vente facultative a la 
criée est rétablie. C'est le premier service qu'il m'est permis de 
rendre à la population si intéressante de votre commune. J'espère, 
monsieur le maire, que ce ne sera pas le dernier. 

Je n'ai pas oublié votre demande d'une gai-nison à Martigues; je 
crois pouvoir vous annoncer que cette demande, accueillie déjà par 
M. le sénateur, le sera aussi par M. le ministre de la Guerre, dès 
que la commune aura les dispositions nécessaires d'un local pou- 
vant servir de caserne. 

Fait en préfecture, le 26 mai 1863. 

G. BOURNAT. 

Pour copie conforme : 

Garnier, maire. 

Hiérarchie gouvernementale, traditions administratives, que 
fait-on de vous dans cette bagarre ? 

Dans quel matérialisme politique faudrait-il donc nous voir 
descendre? A quelles proportions s'abaisseraient les luttes les 
plus hautes ? Et que pensera l'Histoire, qui juge les petites 

1. Extrait du Napoléonien de fAvei/ron. 



64 DISCOURS KT OPINIONS. 

choses comme les grandes, (riiii temps où l'on a lait dépendre 
le succès de la moins locale, de la plus politique des candida- 
tures, de celte question de vie ou de mort : la concession du 
canal de Verdon est-elle de 450 ou de GOU centimètres cubes' ? 

Avec des maisons d'école, des chemins vicinaux, des droits 
d'usage et de pâture, on est le roi des petits villages. C'est la 
menue monnaie de ce que nous appellerons, faute d'un autre 
mot, l'attraction administrative. 

Les gros bourgs et les villes ont de plus hautes exigences. 
Tout marquis jadis voulait avoir ses pages: aujourd'hui, tout 
chef-lieu de canton a rêvé son chemin de fer. 

Les chemins de fer sont la grande affaire, et comme Tair 
respirante de ce temps-ci. La France, qui se sent en retard, 
demande à grands cris qu'on l'en couvre ; elle en veut [lartout, 

1. Habitants de rarrondissement d'Aix, 

Vous désiriez depuis longtennps que l'Empereur vous accordât le canal du 
Vevdon; ce canal vous avait été solennellement promis , les ennemis du 
gouvernement de l'Empereur vous ont dit que cette promesse n'était 
qu'un leurre. 

Une dépèche télégraphique, adressée par S. Exe. le ministre de l'intérieur 
à M. le sénateur chargé de l'administration des Bouches-du-Rhône, n'a pas 
tardé à vous annoncer que le décret a été signé par Sa Majesté. 

D'indignes détracteurs ont poussé l'audace jusqu'à afficher encore 
des doutes. 

La publication du décret lui-même est venue déjouer leurs manœuvres. 

On vous dit aujourd'hui que ce décret mentionne seulement une concession 
(le 4 mètres 50 centimètres cubes d'eau : voici l'extrait du cahier des charges, 
approuvé par le Conseil municipal d'Aix, et devenu exécutoire par décision 
souveraine : 

Extrait du cahier des charges approuvé par délibération du Conseil 
municipal d'Aix, en date du 8 mai 1863, rendu exécutoire, par l'art, l" du 
décret impérial du 20 mai 1863. 

ARTICLE 6. 

« Le volume d'eau à dériver du Verdon, pour alimenter le nouveau canal, 
« est fixé à SIX MÈTRES CUBES par seconde, y compris le volume d'un mètre 
« cinquante centimètres cubes déjà concédé par la loi du 4 juillet 1858. » 

11 est temps enfin qu'on sache de quel côté est la sincérité, de quel côté 
oont les vrais amis du pays. 

Les menées que je viens de vous dénoncer vous doiment la valeur des 
assertions de ceux qui cherchent à vous tromper dans un intérêt de parti, 
et de la confiance que vous devez avoir en leurs paroles. La longanimité de 
iadminisiralion est à bout. Les propagateurs de fausses nouvelles, active- 
mont surveillés, seront désormais déférés aux tribunaux. 

Aix, le 28 mai 1863. 

Le sous-préfet de l'arrondissement d'Aix, 
Baron de Farincourt. 



LA LUTTE ÉLECTORALE E.N 1863. C5 

coûte que coûte; ni montagnes ni devis ne l'arrêtent: il lui en 
faut pour ses affaires, pour ses produits, pour sa défense, pour 
son plaisir. Naturellement, c'est de l'État qu'elle les espère. Le 
ministre est assiégé de démarches et de prières, d'avant-pi'ojets 
et de délégués. Opposer les charges du Trésor ou la parcimonie 
(les Chambres au temps qui court, n'est pUis de mise. Mais 
quand tout le monde demande, le point délicat, c'est de ne 
mécontenter personne. Avant d'être un homme d'affaires, un 
économiste, un ingénieur, le ministre des travaux publics est 
tenu d'êlre, en temps d'élections surtout, un prodige de diplo- 
matie. Rendons ce témoignage à l'administration, que son 
habileté a dépassé toutes les espérances. 

Quelques exemples le feront voir. 

Il y a dans le département de Saône-et-Loire un pays riche, 
industrieux, peuplé, qu'on appelle le Cliarolais. Il est entre 
deux chemins de fer, la grande ligne de Lyon et celle du Bour- 
bonnais, à proximité de l'un et de l'autre : d'autant ])liis friand 
d'avoir à lui seul un des précieux tronçons. Comme de.jnslo, la 
Compagnie de Lyon refuse: elle a des intérêts contraii-es. Entre 
les deux, le Gouvernement jouait son rôle, ne disait ni non ni 
oui, promettait à moitié, de temps en temps, sans échéances. 
Le fait est qu'il n'y avait pas même d'études préhminaires. Mais 
l'approche des jours de vote fait sortir des dossiers les pro- 
messes endormies. Tout à coup le ministre désigne un ingénieur, 
le préfet autorise les études; des plans sont levés, les piipiets 
s'alignent, les nivellements commencent. Un mot a sulli [inur 
mettre tout le monde en l'air, un serment déposé dans une, 
préfecture. Le serment' est du 15. la décision ministérielh; 
(lu 18, l'arrêté préfectoral du 24. L'opposition fait les affaires 
• lu pays à sa manière, qui pourrait s'en plaindre ? étudier un 
tracé, n'est-ce point chose permise ? Cela se fait au grand jour, 
cela s'affiche, se crie, se tambourine % et comme pour trouver 
le bon chemin il faut un peu tourner autour, cela fait des heu- 
i-eux, sans faire de jaloux. Et puis cela n'engage pas trop.... au 
dire des gens du Var. 

Ceux-ci caressaient aussi le vague projet d'une ligne de che- 
min de fer, perçant le massif de montagnes qui fait le centre 

1. Celui de M. Charles Roland, ancien maire de Màcon. 

2. L'art. 6 de l'arrêté préfectoral ordonnait de l'aificher au son du lamboui'. 



66 DISCOURS ET OPIMONS. 

(lu (Irparlemoiit. et iloiiltlaiit la urande voie qui lon.ae la mer. 
Eux siMilsy croyaient nn peu, comme on croit aux choses (ju'on 
désire. Le 22 mai, il n'y avait pas le plus jjelit bout de plan, la 
plus l(\aère apparence d'étude. Mais le 23 mai, arrêté du ministre 
qui prescrit d'étudier, qui nomme l'indispensable ingénieur. 
Le 30, tous les doutes tombent: une nuée d'employés sort de 
terre, portant leur mission écrite sur leur chapeau, l'uniforme 
des ponts et chaussées ramène partout l'espérance: c'est le 
chemin de fer qui commence! les jalons pointent au fond des 
vallées, couronnent les rocs inaccessibles : tous les tracés 
imaginables triomphent à la fois, n'est-ce point assez? C'était 
trop, hélas! puisque depuis le 31 mai l'n (faire en est demeurée là. 
Toulouse, plus modeste, ne voulait qu'une gare, pour le bien 
d'un de ses faubourgs. Quel bruit se répand, à la fin de mai? 
Que la gare désirée est certaine. Cela, grâce à M. le maire, 
candidat du gouvernement, et bien placé pour le savoii'. Voici, 
en effet, qu'on dépave le faubourg, qu'on toise, qu'on tire des 
lignes, qu'on plante des piquets. 

•le n"ai fait que passer, il n'était déjà plus... 

Cela durera l'espace d'un scrutin ; le lendemain, — comme le 
matin dans les ballades, — les piquets éphémères s'enfuyaient 
et les pavés rentraient chez eux. 

Quand il n'y a rien de fait, que le terrain est vierge, les 
habiles peuvent se donner carrière. Mais en face d'une ligne 
étudiée, dessinée, concédée, connue, est-ce possible? Cela 
s'est vu pourtant. De Vesoul à, Besançon, deux tracés sont admis- 
sibles: l'un par la vallée de la Linotte, l'autre par Rioz. De tout 
temps, Rioz a eu tort. L'autre route, plus trafiquante, est celle 
des conseils généraux, de l'avant-projetjde la loi de concession, 
des ingénieurs des ponts et chaussées, des ministres, de la 
Chambre, de tout le monde. Si l'on pouvait pourtant faire luire 
aux gens de Rioz un rayon d'espoir? C(da minei'ait un peu 
M. d'Andelarre, ce candidat que rien ne démonte. Heureuse- 
ment, l'affaire a encore, selon la règle, un dernier degré à 
franchir dans la lilière administrative ; le préfet peut afiîrmer, 
sans mentir, que la décision of/icielle n'est pas rendue. Là- 
dessus s'engage entre la préfectui-e, le candidat, l'inspecteur 
des mines et le ministère, un feu croisé de dépêches et de pla- 



LA LUTTE ÉLECTORALE EN 1863. 67 

cartls, d'affirmations et de démentis où ringénieur contredit le 
préfet, le ministre l'ingénieur, triste querelle, frai)pant exemple 
de dialectique administrative, dont un jeu de mots faisait tous 
les frais, mais où il était bien sûr que le paysan comtois ne 
pouvait se reconnaître. Et pendant qu'on envoyait à Rioz des 
employés de la Compagnie concessionnaire, pour s'y faire voir 
pendant trois jours, la préfecture faisait grand bruit, avec les 
gens de la Linotte, d'un classement de chemins vicinaux leliant 
les gares futuresM 

Cette belle humeur de MM. les préfets est chose méritoire, 
car elle amène parfois d'étranges embarras. Pour leur malheur, 
les fleuves ont toujours deux rives, et, entre elles, un chemin 
de fer doit choisir. Les intéressés, qui ne l'ignorent pas, se 
regardent d'un œil jaloux d'un bord à l'autre. Où passera le 
chemin de fer de Libourne à Bergerac, sur la rive droite, sur la 
rive gauche? Si c'est sur la rive droite, la Dordogne triomphe ; 
si c'est sur la rive gauche, hourra! pour la Gironde. Que ne 
peut-elle toujours durer cette heureuse incertitude qui des deux 
côtés du fleuve laisse prise à l'espérance ! 3Iais on vote dans 
trois jours, il faut se prononcer. On affiche donc, le 28 mai, 
ceci sur la rive gauche : 

Habitants de Sainte-Fov ! 

Je me hâte de vous donner connaissance d'une dépèche qui vient 
de m'ùlfe adressée par S. E.\c. le ministre de l'Intérieur. 

Après une discussion sérieuse sur la direction du chemin de fer 
de Libourne à Bergerac, j'ai proposé, comme transaction entre les 
deux intéressées, et je suis parvenu à faire accepter en principe la 
rive gauche, mais avec un pont à Bergerac, pour que la gare de 
cette ville soit sur la rive droite. 

On va procéder aux formalités ordinaires en faveur du nouveau 
projet. 

Vous pouvez le faire connaître offlcieusement, en attendanL la 
communication officielle du ministre des Travaux publics. 

"Vive l'Empereur ! 



Sainte-Fov, le 2S mai 1863. 



Le moire. 
Signé : Borderie. 



C'est le conseil des ministres — rien que cela — (ajoute le 

1. V. aux Docum., p. 62 et suiv., les pièces relatives à cette curieuse affaire. 



68 DISCOUMS ET OPINIONS. 

Journal de Bordeaux du 29) assemble' liior tout exprès, qui le 
veut ainsi. 

Graiidr l'iimciir dans la Dordo.une, dont ceci ne fail pas 
rallaire. Dès le lendemain, pour la rassurei-, ceci s'afiiclie sur 
la live droite: 

LE PRKFF.T I)K LA DORDOGNE Ai: SOCS-PRÉFET \)V. liEIlGEIlAC. 

Périgueux, 29 mai iSOii. 
]jH waivcUc que vous avez reçue de Bordeaux est conlrouvée. I.oiii 
de Hi, une nouvelle enquête comparative sur les deux tracés est 
ordonnée, et je vais vous adresser les instructions nécessaires pour 
y procéder. 

A qui croire? au préfet de la Dordogne? il est bien catégo- 
rique ; au préfet de la Gironde? il réplique sur l'auire bord, en 
maintenant sa première dépêche par une seconde. Des démentis 
(iili'c préfets, quel fâcheux exemple! Le corps électoral est bon 
[irince. il les crut tons les deux, car il laissa battre M. Decazes, 
sur la rive gauclie, M. Delprat sur la l'ive droite'. 

Il est admis qu'un ministre signe beaucoup de choses sans 
les lire. 11 est convenu, entre gens en place, que ces vagues 
promesses n'engagent pas. et {\non doit au iirochain la bien- 
veillance. 3Iais pi'enez garde! l'électeur est aux écoutes, et les 
siibaltei-nes qui vous font agir savent bien pourquoi l'on prend, 
au l)as de l'échelle, ces réponses ambiguës, ces demi-faveurs, 
cette eau l)énite des grands. Certes, quand M. le comte de 
Persigny, ai»prenant que la commune de la Seyne (Var) était 
depuis longues années en instance auprès de la Chancellerie 
pour devenir chef-lieu de canton, et que la Chancellerie ne s'y 
prêtait pas, écrivait cette curieuse dépêche : 

Frappé des réclamations des habitants de la Seyne, pour obtenir 
l'érection de cette commune en chef-lieu de canton, et des considé- 
rations que vous faites valoir à Tappui de leur demande, ] insiste 
auprès de M. le Garde des sceaux pour qu'il soit l'ait droit aux vœux 
exprimés par la population. 

Lr ministre de llntérieur, 

DE PeRSIGNV. 

Le préfet du Vor, 

MONTOIS. 

30 mai 1863. 

1. Lo journal le Périf/off, du 20 juillet, contient uu arrêté (lu préfet de la 
Dordogne, qui, en vertu d'une dépêche ministérielle du 29 mai 18(jJ, ordonne 
l'ouverture d'une enquête .s;^;- les deux tracés en présence. 



LA LUTIT KLKCrOliALE EN 1803. 69 

Il croyait (|u'un 30 mai surtout, cette insistance ne le com- 
promettait guère. Mais la dépêche échappée au trop plein de sa 
bienveillance faisait malgré lui son chemin; la brillante éphé- 
nièi-e se posait à Six-Fours, à deux pas de la Seyne, et un 
maire de village la piquait à son mur, sous cette forme naïve 
et libre : 

Habitants de Si.\-l'^irns ' I 

Vsnc dépèche de S. Exe. le ministre de l'intérieur, arrivée hier ii 
Toulon, fait, connaitrc que la ville de la Seyne va être i';niGKE en 
cbef-Jieu de canton. 

Les résultais de cette création pour la commune de Six-Fours 
sont immenses. Vous prouverez votre reconnaissance au gouverne- 
ment de l'Iùnpereur en votant pour le candidat officiel, M. le vicomte 
de Kerveguen ! 

l''ait il 1:1 mairie de Six-Fours le 31 mai. 

Le mnirr. 
Olivu:i!. 

(Afiiclii'e durnnl tout le scrutin.) 

Puisque les dépêches sont des oracles pour les votants de ce 
temps-ci, que sera-ce si le voile se déchire et que celui qui les 
rend se laisse voir, toucher, haranguer, entendre? A cent 
lieues de Paris, une divinité officielle n'a rien à craindre des 
esprits forts, et il est si doux d'êti'e, là où l'on passe, sur le 
même pied que la Providence. 

M. Rouher a voulu être la providence de la Corrèze, dépar- 
tement pittoresque, mais obscur, qui a eu deux bonnes fortunes 
ensemble: un préfet et un député. Son préfet était le l)eaii- 
frére du ministre des travaux publics; son député avait encouru 
Tiniplacable disgrâce de M. le ministre de l'intérieur. Sans son 
|)réfet. le pauvre Limousin n'eût jamais vu peut-être la ligui-e 
d'une Excellence ; sans le député, il est pei'mis de croii-e que 
^I. le ministre aurait choisi poui' se rendre à la voix du sang une 
aiilre époque que les derniers jours du mois de mai 18'j:L 

M. Rouher a passé huit jours dans la Corrèze, et la plus 
grande partie de ce temps sur l'arrondissement de Brive, ou, 
pour mieux dire, dans la circonscription électorale dont cet 
arrondissement est la base. Toutes les campagnes l'ont vu. 
entendu, acclamé : tous les chefs-lieux de canton lui ont dressé 

1. Extrait du dossier de M. Pliilis, candidat de l'opposition dans la 
S' circonscription du Var. 



70 DISCOUHS ET OPINIONS. 

des arcs tle triomiilie : il a fait partout des haranpnos, laissé 
partout (les enthousiastes. Ce ne sont point îles ennemis qui 
racontent, c'est le journal le Corrézien, feuille soumise à la 
préfecture'. On l'y suit pas à pas, de village en village, de 
banquet en I)anquet, semant les discours, les sourires, les sub- 
ventions, prodiguant surtout les es|)érances. On lui a demandé 
des ponts, des routes, des chemins de fer à foison, un nouv(d 
ai'rondissement. Il a donné, promis ou fait espérer l'arrondis- 
sement, les routes, les chemins de fer et les ponts. Ce n'est pas 
seulement le ministre qui voyage, c'est le ministère. Le direc- 
teur général des chemins de fer est auprès de lui comme pour 
prendre acte de toutes choses. L'ingénieur en chef des ponts et 
chaussées complète le prestige. Et pour donner à ce déchaîne- 
ment des convoitises départementales son véritable caractère, 
l'éloge des cantiidats du Gouvernement se mêle aux promesses 
de chemins de fer. M. Mathieu est de moitié dans toutes ces 
fêtes, et l'inconnu d'hier, l'adversaire de M. de Jouvenel, 
l'apologiste unique et rétrospectif de la loi de sûreté générale, 
trouve dans les reliefs des ovations ministérielles de quoi se 
faire une triomphante candidature. 

Grâce à la finesse des électeurs limousins, voilà l'État engagé 
à jeter trois lignes de fer et lÛO millions dans la Corrèze. 
M. Thiers se présente à Aix, et l'arrondissement est doté du 
canal de Verdon. A Valenciennes, le même candi(hit n'aura pas 
nui à la réforme de la législation sucrière, et le drawhacic du 
sucre de betterave pourra le compter au nombre de ses patrons. 
Le drawbacic était réclamé avec passion par la fabrique indi- 
gène, il était repoussé avec horreur par les gens des colonies 
et des ports. Que va faire le ministère? 

Nous laissons ici la parole à un des témoins de ce curieux 
épisode. Son i-écil. que nul ne démentira, lève un coin du voile, 
qui couvre d'ordinaii'e les délibérations ministérielles. Nous le 
donnons sans commentaire : 

«. Vers le mois de mars 1863, le Gouvernement ayant re- 
connu que le temps manquait pour présenter dans la session 
de 1803 une loi générale des sucres sérieusement étudiée, 
l'Eniiifrt'ur voulut bien promettre aux délégués des Chambres de 

1. ICxti'iiits ilii Corri!zien. 



LA LUTTE ÉLECTORALE EN 1803. 71 

commerce, aux députés des ports et. aux délégués des colonies 
de ne faire présenter qu'à la session prochaine (1864) la loi sur 
le droit de sortie du sucre de betterave. Les délégués du com- 
merce étaient retournés dans les ports, ayant confiance, comme 
tous les intéressés, dans la parole donnée. En conséquence, un 
projet de loi qui n'avait trait quliu rendement à la raffinerie 
lut présenté par le Conseil d'État et envoyé h la Commission 
des douanes. Le rapport de M. Ancel était terminé, lorsque 
celui-ci fut prévenu par M. le ministre de commerce, et engagé 
à venir chez lui avec des intéressés. Une partie de la commis- 
sion des douanes, des délégués des colonies, quelques autres 
délégués du commerce qui se trouvaient à Paris pour le mo- 
ment, se rendirent chez M. le ministre. Là, celui-ci leur déclara 
que quelques heiiros auparavant, au conseil des ministres, M. le 
ministre de l'intérieur avait dit à l'empereur : que s'il ne reve- 
nait pas sur ses résolutions, ne mettait pas à néant les travaux 
du Conseil d'État et de la commission des douanes, lelection de 
M. Thiers était assurée à Valencienncs, les notables de Valen- 
ciennes le lui ayant déclaré quelques heures auparavant, et que 
cette mesure avait été décidée malgré son opposition. Après 
quelques l'éllexions de l'un des assistants, démontrant à M. le 
ministre du commerce qu'avec un pareil système — (qu'il avait, 
il est vrai, inauguré lui-môme en se servant des décrets pour 
détruire, après coup, la loi votée le 23 mai 1860, et préventive- 
ment, par un décret signé le 24 juin 1861 et promulgué le 
16 juillet, la loi volée le 26 juin), — les opérations commer- 
ciales devenaient impossibles, puisqu'une opération, commencée 
sous une législation, se terminait toujours sous une autre, — 
les intéressés convinrent de rappeler tous ceux de leurs col- 
lègues qui n'étaient pas à Paris. Quelques jours après, ils se 
rendirent en grand nombre chez M. le ministre de l'intérieur. 
Deux membres de la commission des douanes exposèrent clai- 
rement à M. le ministre la situation et les inconvénients d'une 
semblable modification. L'un des intéressés prit la parole et 
demanda à M. le ministre la permission de lui faire une question 
à laquelle il espérait qu'il aurait la bienveillance de répondre. 
Il lui demanda s'il était vrai, comme l'avait déclaré M. le mi- 
nisti'e du commerce, que sous la pression d'un seul ari-ondisse- 
ment, et dans la crainte de l'élection de M. Thiers, il avait 



7-' DISCOURS ET OPINIONS. 

tMiir.i.iié rem|tf>iviir à ne pas donnei" suite à la promesse qu'il 
avait faile. M. le niinislre répondit quel'électiox de m. thieus 
n'était pas tout a fait la raison de son intervention dans 

CETTE AFFAIRE, MAIS QU'ELLE EN ÉTAIT BIEN l'OCCASION. UnC 

(les personnes présentes, au nom de son dévouement éprouvé 
(|ui n'avait d'égal que celui de M. le ministre de l'intérieur, 
supplia celui-ci de ne pas persévérer dans une voie qui pouvait 
ôter à la majesté de l'empereur le prestige que leur plus cher 
désir était de lui conserver. Quelques jours après, l'empereur, 
mieu\ éclairé, eut la bienveillance d'accorder satisfaction à la 
justice de la cause qu'on avait défendue devant lui. » 

Avec les temps et les choses, les mœurs politiques se modi- 
lienl. 

En 1844. M. Charles Laflille fut envoyé à la Chandjrc des 
députés par le collège électoral de Louviers. M. Laflille était 
le concessionnaire de la ligne de Paris à Rouen et au Havre ; 
et il avait, en posant sa candidature, promis d'exécuter un 
embranchement de Saint-Pierre à Louviers. Pour ce seul fait, 
la Cliambre annula l'élection du cinquième collège de l'Eure. 
sans enquête. Une lutte s'engagea alors entre la Chambre et les 
électeurs. Quatre fois de suite M. Laffite fut élu et quatre fois la 
Chambre n'hésita pas à défaire l'œuvre des électeurs. De guerre 
lasse, à la cinquième élection, le député fut admis ; mais l'his- 
toire n'a pas oublié les belles paroles de M. Dufaure \ et l'apos- 
trophe brûlante par laquelle M. de Malleville terminait un 
discours demeuré célèbre. 

II. — Petits moyens. 

Pour le candidat du Gouvernement, l'organisation électorale 
est toute trouvée, et c'est la plus complète, la plus savante qui 
se puisse imaginei-, celle qui nomme pour ses auteurs Louis XIV 
et Napoléon. 

Aiipliquée au siilTragc universel, la centralisation a montré 

1. " A mes yeux, une corruption collective est aussi grave, plus grave 
« peut-être que des corruptions individuelles. Faire ce marché avec un 
" arrondissement : Donnez-moi vos voix, donnez-moi la haute qualité de 
" député et je vous serai utile; je ferai un chemin de fer à vos portes, 
<! j'enrichirai vos propriétés, et je vous donnerai les avantages que vous 
<. désirez, — c'est à mes yeux la pire de toutes les corruptions. » 



LA LUTTE ÉLECTOHALE EN 1SC;{. 73 

lout ce qu'elle pouvait faire. On admire la puissance d'assimi- 
lalion dont l'administration de l'Intérieur a fait preuve, entraî- 
nant dans son orbite tous les petits astres épars, toutes les 
autonomies consacrées, toutes les bureaucraties inolïensives, 
depuis le recteur d'académie jusqu'au plus bumble instituteur ; 
depuis le receveur général des linances jusqu'au porteur de 
contraintes ; depuis le préfet maritime jusqu'à l'ouvrier des 
ports; depuis le directeur de la légie jusqu'au débitant ; depuis 
l'inspecteur des postes jusqu'au facteur rural ; depuis le dii-ec- 
teur des domaines jusqu'au buraliste de village ; depuis le 
ministre des travaux publics jusqu'au dernier des cantonniers; 
depuis le procureur général jusqu'au commissaire de police, au 
gendarme, au gai-de champêtre. 
Voilà le personnel. 

Un signe suffit h le faire mouvoir. La télégraphie électrique 
a fait de l'ubiquité gouvernementale une réalité matéiielle et 
saisissante. Deux cent mille volontés vibrent à l'unisson. En ce 
temps où les fils de la bourgeoisie abritent dans les traitements 
médiocres et les petites fonctions leur indifférence politique, la 
politique les y poursuit; une raison d'État impérieuse les rejette. 
bon gré mal gré, au milieu des agitations de la vie publique. On 
fait des agents politiques avec des percepteurs, des vérificateurs 
des douanes, des conducteurs des ponts et chaussées. On compte 
sur les officiers ministériels, et la préfecture convoque, aux 
approches du scrutin, les notaires, les huissiers, les avoués. 

La jirise est moindre sur cette classe raisonneuse, et qui se 
croit indépendante. On désire au moins quelle reste neutre; 
au besoin, le procureur impérial intervient et les -exhorte à 
s'abstenii-. On a vu mander au parquet jusqu'à des cultivateurs *. 
Que se passe-t-il dans ces entrevues ? Rien que de légal 
assurément, mais de conforme aux vieilles traditions, au rôle 
austère d'une grande magistrature, qui oserait le soutenir? 

Dans les sphères populaires, le candidat agréable a poui- 
tenants principaux et pour orateurs le commissaire de police 
cantonal et la brigade des gardes champêtres. 
On commence à s'apercevoir, en province, (lu'au milieu de 

1. DL-rlaration de deux propriétaires notables du canton de Monts, arron- 
dissement de Loudun. M. le procureur impérial a renvové ces messieurs « à 
leur cliarrue ». (Annexée à la protestation lie M. de Moniestiuiou.) 



74 IiISCOlKS ET OPINIONS. 

•■mnpai'nai'ds (riiumour douce cl passive il n'y a pas de place 
pour un agent spécial de la police administrative. Si le com- 
missaire cantonal n'est qu'un intermédiaire de plus entre la 
préfecture et les maires, il est inutile ; s'il n'est qu'une oreille 
aux écoutes à la porte des paysans, un œil ouvert sur les juges 
de paix, les curés et les maires, un biographe des petits fonc- 
tionnaires, il est nuisilde. Le Gouvernement n'a pas besoin de 
ce luxe de surveillance. Les campagnes se passeraient sans peine 
de cette divinité méfiante, de cette autorité mesquine et tracas- 
sière qui ne les sert pas plus qu'elle ne les aime. Un certain 
nombre de conseils généraux en ont demandé la suppression 
absolue. L'expérience des élections dernières n'est peut-être pas 
étrangère à ces répugnances. 

Les commissaires de police y ont joué un très grand rôle. On 
les trouve partout, distribuant des bulletins, parcourant les 
maisons, s'informant des opinions, notant les gens d'un air de 
mystère, interrogeant ici, faisant jaser là, morigénant les fonc- 
licumaires, et trouvant tout le monde trop tiède au gré de leur 
zèle outrecuidant. A Moux (Aude), le commissaii'e de police 
entre sans qu'on l'annonce en plein conseil nnuiicipal, com- 
mence un discours, interpelle le maire, et, comme un conseiller 
municipal se récrie sur cette étrange intervention, Tagent lui 
jette une parole hautaine et s'en va comme il était venu '. A 
Munchhausen (Haut-Khin), des électeurs se plaignent d'avoir 
été menacés à domicile. Dans un village de la Gironde . 
3L Delmas, dont nous raconterons plus loin l'incroyable aven- 
ture, passait entre deux gendarmes ; le commissaire s'écrie à la 
foule effarée : « Vous voyez cet homme, il a soutenu le duc 
Decazes; eh bien ! voilà comme on traite ses partisans- ! » — 
Au milieu du scrutin, à Cavaillon (Vaucluse), le commissaire 
sort (h? riiùtel de ville escorté de gendarmes et de gardes 
champêtres, tambour et drapeau en tête, et s'en va proclamant 
à tous les carrefours que les partisans du candidat de l'oppo- 
sition sont des misérables, et cjue si l'on vote pour M. Thourel, 
on vendra les cocons à douze sous, comme en 1848 ^ 

Les commissaires cantonaux ont pour lieutenants dans les 

1. Protestation de M. ^Mahul. 

2. Protestation de M. Tacliard. 

3. Attestation. 



LA LUTTE ÉLECTORALE E.\ 1863. 75 

campagnes les gardes champêtres et les cantonniers. Ce sont 
eux qui les dressent à ce métier de racoleurs électoraux qui se 
môle d'une manière si fâcheuse à leurs bienfaisantes fondions. 
On a vu, dans le procès de M. de Chei'gé, quel foudre de guerre 
était devenu , sous l'impulsion d'un commissaire cantonal, 
l'inotfensif garde champêtre de la commune de Saint-Hilaire. 
Dans la Loire, on donnait pour consigne le succès à tout prix, 
on promettait des récompenses K Dans l'Aude, on annonçait 
aux cantonniers une élévation de traitement, en leur rappelant 
que cela oblige-. Dans TllIe-et-Vilaine, pendant les derniers 
huit jours, l'entretien des routes fut déserté : les cantonniers 
s'occupaient des élections; le conseil d'arrondissement l'a 
constaté en le blâmant. Dans la Seine-et-Marne, tout ce monde 
colpoi'te. avec les bulletins de M. de Jaucourt, d'affreux propos 
contre son concurrent, l'honorable M. Gareau, en qui ils ont 
découvert un des auteurs du pacte de famine, un ennemi du 
peuple, un accapareur ! Plus loin, ce sont d'incroyables dia- 
logues : « Il faut que tu votes pour Jaucourt, dit un de ces nou- 
vellistes de village à un pauvre homme de son ressort, parce 
que tu ne pourrais plus aller au bois faire tes balais, si jamais tu 
votais pour l'autre. — Eh bien ! je voterai pour Jaucourt, puisque 
je ne pourrais plus faire mes balais. » Et quand l'électeur lui 
demande ce que lui a fait M. Gareau pour en dire de telles 
horreurs, le garde répond innocemment : «Moi? Je ne les 
connais pas plus l'un que l'autre ; mais le commissaire de police 
me reproche d'être un fainéant, de ne pas faire assez contre 
Gareau ; le brigadier de gendarmerie est venu chez nous se 
plaindre que je ne disais pas assez de bien de Jaucourt et pas 
assez de mal de l'autre. Gareau n'a pas besoin de sa place pour 
vivre, et moi je veux garder la mienne. » 

Comment être sévère pour ces candides diffamateurs? La 
peine importe peu ; mais ces paroles, tombées de haut, de- 
meurent au front des vrais coupables : « I.e tribunal est inilul- 
gent, car il sait que vous n'étiez pas libre d'agir autrement iiue 
vous n'avez fait \ » 



1. Déclaration du trarde champêtre de la commune île Banl. 

2. Lettre de l'agent voyer. 

3. Paroles de JI. le président du tribunal de Meaux au prévenu Thoumsaiiit, 
condamné à 30 fr. d'amende. 



76 DISCOUHS ET OPIMONS. 

Voilà l'arnirc. 

Pour cliaiiii) de halaille — des circonscriptions ôleclorales 
immenses, taillées dans le pays par un art capricieux et bizarre, 
qui alTecle comme à plaisir de séparei- ce (jui se louche, d'ac- 
couplei' ce qui se contrarie : les arrondissements dépecés, les 
cantons dispersés, errant à l'aventure, les groupes historiques 
dissous, les agglomérations naturelles morcelées. 

M. Plichon exposait naguère devant la Cluimlu-c le triste 
(Icsiiii do son arrondissement, disparu dans ce remaniement 
ainsi (pie dans un naufrage. On a cité la Saône-et-Loire, livrée, 
bon gi'é Tiial gré, au génie de la découi)ure, en dépit du vœu df 
son conseil général qui demandait, pour cinq arrondissements 
égaux en population, cinq circonscriptions électorales corres- 
pondantes. Douze villes, divisées par bandes, ont été noyées dans 
les circonscriptions rurales qui les entourent. 

Aux prises avec ces diflicultés, lui homme seul, sans pouvoir, 
sans cadres, sans soldats, la loi dans la main, et vingt joui-s 
devant lui. 

Le droit df réunion n'existe pas en France. On y a toléré 
dans quelipies collèges les réunions pai1icnlièi-es : une toléi'ance- 
n'est pas un droit. Celle-là signilie que la police snrveille ces 
convci-sations électorales, notant ceux (|ui enti-ent, suivant ceux 
qui sortent. Jusqu'à les dégoûter d'y revenir. En province, les 
candidats d'opposition ont eu pour la plupart cet étrange privi- 
lège d'une garde silencieuse, mais non invisible, attachée à 
leurs pas*, lisant dans leur vie, faisant état de leurs démai'ches, 
des saints qu'ils recueillaient, des personnes qu'ils allaient voir. 
N'était le besoin d'occuper son monde, comprendrait-on que la 
police s'amusât à de pareils enfantillages ? A Vesoul, chaque 
jour, étaient notés les liacres qui partaient pour le château 
d'Andelarre, et l'on interrogeait les cochers au retour. M. Pli- 
chon se plaint énergiquement de pareils abus de sollicitude. 

A peine entré dans la Lozère. M. de Chambi'un l'ut suivi à la 
piste par la gendarmerie. Madame de ('hambrun fut suiveillée. 
Le député étant tombé malade, son auberge fut gardée à vue 
pendant deux jours, 

A défaut delà liberté de l'éunion, il y a la presse. Mais dans 

1. Entre autres : lettre de .M. FliMiuel au s.nis-jin'let de lîé/.iers. 



LA LUTTE ÉLECTORALE ES 1863, 77 

l'immense majorité des départements, tous les journaux appai- 
liennent à la préfecture. On les a par les annonces, on les tient 
même par révêché. Vieux attela.aes à toute fm, braves toujours 
dispos pour soutenir les candidats du Gouvernement, et au 
besoin pour les combattre ' ; monopoles fermés à la controverse. 
Tandis que celui-ci vous dénigre et vous défigure, allez prendi-e 
un ai'rét pour avoir droit de lui répondre ^ Défendez-vous contre 
cet autre, qui ne vous nommera que le dernier jour, et, sûr de 
ne pas être contredit, vous malmènera tout à son aise '\ 

Reste le journal qui est à tout le monde, et qui se fait sur les 
murailles, qui se distribue en circulaires. 

Le premier point, c'est d'imprimer. 

Tous les temps ont eu peur de quelque chose. Chaque siècle 
a eu son épouvantait et s'est fait des parias légaux qu'il a 
chargés des péchés d'Israël; qu'il a voués, selon les mœurs, 
aux rigueurs du Saint-Oflice ou aux liibulations de la police 
con'ectionnelle. Les méconnus du xix'' siècle, les suspects, les 
gens à plaindre, ce sont les imprimeurs. 

Leur législation est immonse, compliquée, savante, leurs 
devoirs sont un dédale: leur profession, traitée comme insa- 
lubre, chemine sur une éti'oite chaussée, coupée de pièges et 
semée d'aventures. 

Nous élevons de belles statues au bonhomme Gutenberg, 
mais nous faisons, hélas ! la vie dure à ses successeurs. 

Un des doyens de la corporation, — qui ne fait jamais de 
politique, — médisait: Sans le vouloir, sans le savoir, je commets 
au moins une contravention par jour. 

Cela n'est point fait pour les rendre braves. Dans les petites 
villes, l'imprimeur tremble devant un bulletin de vote, s'il ne 
sort pas de la préfecture. Ceux qui osent prêter leurs presses 
aux opinions indépendantes laissent l'administration exercer 



1. Le plus curieux coup de théâtre de ce genre, c'est Télectiou de 
Perpignan. M. J. Durand fut jusqu'aux 8 derniers jours, le candidat agréé; 
tout à coup, le ministre annonça qu'il resterait neutre entre M. Durand et 
M. Isaac Péreire. On vit alors le journal de la préfecture et tous ceux qui 
encensaient la veille l'ancien député des Pyrénées-Orientales, monter la 
lyre au même ton pour le célèbre financier, 

2. Arrêt obtenu par M. Péreire contre le Journal du Loiret^ par M. Gochni 
contre le Comlitutionnel. 

3. Journal de lu Vienne combattant M. de .Montesquiou et bien d'autres. 



78 DISCOUHS ET OPINIONS. 

sur les manifosles élecloraiix une véritable censure *. Un 
conseiller à la cour de Poitiers, homme d'esprit et de courage, 
ayant posé sa candidature, s'était mis en devoir d'écrire à ses 
électeurs. Impérialiste ardent et convaincu, mais nullement 
ministériel, il attaquait avec hardiesse la politique électorale de 
M. de Persigny. Défense aux imprimeurs de Poitiers d'imprimer 
sa circulaire. Elle trouve un asile à Bordeaux, chez M. Gou- 
Rouilhou. limprimeur libéral de la Gironde. Comment se lit-il 
que le ballot d'impi'imés, apporté par le chemin de fei'. fut. à 
peine arrivé en gare, saisi par la police administrative? — 31ais 
là ne devaient pas s'arrêter les inforlunes de M. le conseiller 
Bardy. 

Il s'est plaint, dans une pièce publique, et que nul n'a 
démentie, de ce qu'on eût reculé pour lui les limites de l'ai-bi- 
Iraire ; on avait liAYPi son nom du tableau des candidatures. 
Traduit par le procureur général devant la cour, siégeant en 
tribunal disciplinaire, pour avoir compromis la dignité de In 
magistrature, il a eu le bonheur d'être acquitté. 

La loi qui, par cela même qu'elle est la loi, est toujours un 
degré quelconque dans la liberté, a pu réduire nos garanties, 
électorales, elle ne les a pas livrées. La loi a voulu que les 
circulaires fussent connues; elle en a permis la distribution 
sous trois formes: l'envoi par la poste, la distribution lil)re 
après dépôt préalable, le libre aflichagc. 

Dans ces limites étroites, mais sûres, la liberté légale semblait 
inexpugnable. 

Pourtant, si le lecteur veut bien parcourir l'enquête forcément 
incomplète dont ce livre se compose, il veri'a : 

Qu'il n'y a pas une seule de ces garanties radinu^nlaires qui 
n'ait été contestée, amoindrie, niée sur quelque point du 
territoire, pendant les vingt derniers jours du mois de 
mai 1863. 

La. poste : — Des électeurs et des candidats se plaignent de 
bulletins détournés, de circulaires qui n'arrivent pas à leur 
adresse, de paquets d'écrits électoraux noyés dans les égouts 
ou dans les fossés. Gela n'est rien auprès de l'infortune de 
l'honorable M. Freslon, envoyant parla posie sa circulaire, et 

1. Correspoiidaiico entre M. Fouclier de Gareii el sou inii>iimeur. 



LA LUTTE ELECTORALE EN 1863. 79 

constatant cette étrange merveille que chaque envoi était arrivé 
garni d'un bulletin du candidat du Gouvernement*. 

Comme la poste, le télégraphe a ses caprices. M. de Bonald, 
attaqué par le journal de la préfecture, envoie à la feuille 
indépendante du département un article en réponse. Pour 
arriver à temps, il use du télégraphe. La réponse, télégraphiée, 
parvient au journal ; mais, au bout d'un instant, l'administra- 
tion court après et vient reprendre la dépêche qu'elle avait 
transmise. La réplique ne paraît pas ce jour-là, et M. de Bonald 
arrive trop tard. 

Les distributeues : — Les attentats à la hbre distribution 
essayés ou consommés, les distributeurs intimidés, troublés, 
menacés, pourchassés par les commissaires de police, par la 
gendarmerie, par les maires, sont la menue monnaie des pro- 
testations électorales. 

Dans les campagnes, c'est une des grandes difficultés des 
candidatures indépendantes. On n'y peut enrôler le phis souvent 

1. A M. l' Inspecteur des postes : 

Angers, ao mai 1863. 

Monsieur l'inspecteur. 

J'estime devoir porter à votre connaissance un l'ait qui vous paraîtra 
sans doute mériter une information officielle. 

Il m'était revenu de divers points de l'arrondissement de Baugé, notam- 
ment de Mazé et de Beaufort, que des bulletins portant le nom de E. Ikicltev 
de Chaiivi[/7ié s'étaient trouvés sous la bcuvle de l'envoi fait par M. Freslon 
et à ses frais, par la poste, de sa profession de foi et de deux bulletins 
de vote. 

Le scrupule avec lequel je tiens à bien vérifier l'exactitude de tous les faits 
qui me sont dénoncés, comme portant atteinte à la sincérité du suffrage 
électoral, ma déterminé, avant de vous adresser cette lettre, à me rendre, 
avec deux de mes amis, chez l'honorable M. Dubreuil, qui, lui aussi, disait- 
on, avait été témoin de ce même fait eii la comtnune de Vieil-Baugé. 

Voici comment M. Dubreuil nous a raconté et précisé les circonstances : 

11 avait deux fois déjà vu ce fait se produire dans l'envoi de M. Freslon, 
reçu par la poste, chez deux de ses fermiers, quand, se trouvant chez un 
troisième fermier à l'arrivée du facteur rural, il a lui-même prit le paquet 
et enlevé la bande en disant : « voyons si c'est comme dans les autres ». 

Or, sous la bande se trouvait bien la profession de foi de M. Freslon et 
les deux bulletins de vote portant son nom ; mais un troisième bulletin 
imprimé et portant le nom de M. Bûcher de Chauvigné était r/lissé dans la 
profession de foi de M. Freslon. 

Il est permis de croire que ce n'est pas à M. Freslon qu'il faut attribuer ce 
singulier moyen de propagande en faveur du candidat du Gouvernement. 

Veuillez agréer, monsieur, mes salutations. 

G. BORDILLON. 



80 DISCOUliS ET OPINIONS. 

(|iio (lo paiivros liôres, des èti-os inolîensifs, places si bas qu'ils 
sciiililt'nt n'avoir rien à craindre, ce qui ne les sauve pas. A 
Bénévent (Creuse', le candidat fait choix d'un jeune soldai, 
revenu au village en congé renouvelable. Tout à coup, l'ordre 
arrive au distributeur de rejoindre son corps. Il passe cinq 
jours à Guérct, et, les L'ieclions linios. il se trouve libre. A 
Lannion, un pauvre porcher, chargé de distribuer pour 
M. Thiers, est enlevé par les gendarmes, avec beaucoup d'appa- 
reil, sous une prévention chimérique de fausses nouvelles. On 
voulait le relaxer le 2 juin : ses patrons poussèrent les ciioses 
jusipi'à la [lolice correctionnelle: il fallut bien qu'on l'ac- 
quittàt '. 

L'affichage : — Pourquoi, sitôt qu'une afiiche indépendante 
vient s'étaler sur un mur, le premier mouvement du garde 
champêtre est-il de la déchirer ? Est-ce parce qu'il est l'afli- 
cheur ordinaire du candidat de la préfecture ? Est-ce plutùl, 
comme dans la circonscription de Meaux, parce qu'il agit sons 
l'impulsion du commissaire cantonal? « Voilà le procédé: un 
jour on déchire un aflicbe, le lendemain on en appose une 
autre à la place, celle du candidat de l.i préfecture » ; c'est un 
procureur impôr'ial qui parle-. 

Des maires atrabilaires ont foulé aux pieds des afliches du 
candidat d'opposition devant tout un village. Des commissaires 
de police ont choisi, pour cette exécution d'un nouveau genre, 
les jours de marché dans les cantons''. 

Quand les affiches sont si peu respectées, les afficheurs sont 
introuvables. On voit des candidats l'éduits à s'armer eux- 
mêmes du pot à colle et du pinceau. 

A Montpellier, M. Cbaramaule dépose au parquet sa circu- 
laire. Il y apprend que l'ordre est donné d'en arrêter, même 
par la force, la distribution et raffichage. Il veul aller jusqu'au 
bout de son droit, il met l'autorité en demeure de le poursuivre. 
A l'heure dite, la police est là, arrache son affiche, à peine collée 
au mur, maison ne le poursuit pas. 

A Béziers, à Limoges, à Paris même, on arrête, par la menace 

1. Jufjcment de Lannion. 

2. AtUiires Gareau (ti-il)unal de Mt-aux). 

3. Protestation de M. Adrien Duniont (Drônie). Lettre de M. le procureur 
impérial de Nyons. 



LA LUTTE ELECTORALE EN 1863. 81 

OU la saisie, des écrits électoraux, signés des candidats qui 
avaient l'audacieuse prétention d'enseigner à leurs électeurs 
leurs droits et leurs devoirs. 

Dans le Gers, dans la Seine-et-Oise, dans la Haute-Loire, la 
lacération a lieu avec éclat, avec ensemble. 

Dans le Lot-et-Garonne, l'honorable M. Baze rencontre dans 
le maire de Saint-Front une résistance insurmontable.il vient ;i 
Villeneuve cliercber des juges. Le président lui donne une 
ordonnance à fin d'assigner un fonctionnaire récalcitrant. Ce 
qui se passe alors est inouï. Le parquet défend à tous les huis- 
siers du ressort de se charger de l'assignation avant l'élection 
passée, et la justice du pays, bon gré mal gré, interrompt son 
cours. 

Pendant ce temps, le candidat officiel, étalant sur le papier 
immaculé et inviolable que se réserve l'administration les mérites 
qu'on lui prête, et les harangues qu'on fait pour lui, dispensé 
des droits de timbre, du dépôt au parquets des soucis de 
distribution et d'affichage, attend la fin, dans le repos d'une 
bonne conscience. 

in. — Coups de théâtre. 

La sécurité de l'opposition pendant les premiers jours de la 
lutte fut admirable. 

L'atmosphère était paisible, l'autorité conciliante, la mauvaise 
volonté cédait devant un peu d'énergie, l'excès de zèle s'attirait 
même, en certains lieux, de douces réprimandes; l'administra- 
tion était sur pied, non bienveillante, mais recueillie et comme 
indécise. 

Il y eut, partout, un moment de confiance paradoxale et de 
folle espérance. 

La tactique de l'administration était profonde. Ne point user 
ses forces, laisser l'adversaire s'éparpiller ; soi-même se concen- 
trer, attendre, et tout réserver pour le suprême effort. 

La victoire fut l'œuvre des huit derniers jours. 

1. M. Labiche, candidat à Chartres, se présente au parquet pour déposer 
une réponse à je ne sais quel écrit en style villaçceois, distribué contre lui. Le 
procureur impérial lui apprend que cet écrit, dtcait un acte administratif, 
n"a pu être déposé au parquet. 

G 



R-2 DlSCOUnS ET OFMMONS. 

C'élaiL (le bonne guerre, mais la guerre a son droit des gens. 
Aflicher à la dernière heure, se servir, à ce moment suprême, 
des paroles ou ûcs actes d'un canditiat qui ne peut plus répondre, 
est-ce de bonne guerre, même sous la plume d'un préfet qui 
combat pour son gendre? Ainsi fit, assure-l-on, le préfet de 
Seine-et-Oise contre M. Barthélémy Saint-Hilaire. Prendre 
une lettre d'un homme public, n'eu duiiiicr ([iic la moitié à 
SCS lecleurs. garder celle ([ui r\|ili(|iir on juslilii' l'aulre, ost-ce 
de bonne guerre, comme on lit la vi'ille du vote pour "M. de 
rJontalembert'? 

Ou ne discute pas avec les masses, on les entraîne. C'est au 
di ruier moment qu'on les décide. Elles sont alors à qui ose les 
]in luIre. C'est ainsi que les campagnes les mieux commencées 
[iciivent finira la débandade. 

Quand on connaît le paysan, on sait par cœur toutes ses 
paniques, et l'on |)Ourrail les noter d'avance : 

1" C'est un ennemi de l'empereui-, on va le jjoursuivre ; 

2" Il est poursuivi ; 

3" On I ai'réte ; 
la première un peu usée, la seconde agissant presque à coup 
sûr, la troisième irrésistible. 

Le comité d'Aucii avait couvert de ses affiches tous les murs 
de la circonscription. Sous l'apparence d'une contravention -, 
l'ordre est donné de les arracher en masse. L'exécution a lieu 
la iiuil, aux fiandjeaux ; les gendarmes sont là. le sabre au 
poing.... Le lendemain, les mandats du juge d'instruction 
s'abattent de toutes parts : il en tombe trente à la fois dans la 
circonscription. Tout de suite, le bruit se répand que la tête du 
comité, un avocat, un grand seigneur, un agent de change 
gémissent sur la paille des cachots. Panique immense. 

Dans le Loiret, le vote s'ouvre par une leçon d'histoire. - 
Une insurrection à Orléans, l'hôtel de ville envahi par l'émeute, 
la garde nationale el la troupe sauvant la société, M. Péreira en 
])rison... Quand cela? Il y a douze ans. Le journal de la préfec- 
ture a exhumé cette vieille et petite alVaire. La préfecture a fait 
lire l'article par tous ses maires, en guise de prône électoral. 

1. ]1 s'afrissait du vote de M. ilc Alontalemboi-t contre la réduction de l'impôt 
pu soi, à l'Assemblée constiluuiite. 

2. Il y a eu depuis ordonnance de non-lieu. 



LA LUTTE ÉLECTORALE EN 1S63. ^3 

Par malheur, ce récit emphatique, extrait d'une feuille du 
4 décembre I80I, commençait par ces mots : « Hier à une heure 
de l'après-midi... » Les paysans crurent ouïr l'histoire de la 
veille, et le scrutin fut un sauve-qui-peut. 
^ La logique du campagnard est brutale comme la nature qui 
l'entoure. Poursuite, arrestation, emprisonnement, sont tout un 
pour sa sociabilité naïve. Il a si longtemps plové sous des tvi-an- 
neaux du village, qu'il a gardé dans sa longue mémoire je ne 
sais quelle image de justice, simple comme le bon plaisir, expé- 
ditive comme l'oubliette. Dans ce précieux procès du garde de 
Saif)t-Hilaire déjà cité), il y a un trait curieux et vrai": c'est le 
trouble de l'homme indépendant, civilisé, spirituel, devant ce 
suballerne dont la sotte ardeur le menace de l'emmener de 
force au commissaire. « Vous connaissez, messieurs, dépose 
M. de Chergé, le préjugé qui existe dans les campagnes, pré- 
jugé salutaire jusqu'il un certain point: toute intervention d'un 
agent de Tautorité entraîne, pour celui qui en est l'objet, non 
précisément une tache, mais... il en reste toujours quelque 
chose. Je voulais donc faire mon possible pour éviter ce quelque 
chose. » 

Le grand art est de réserver jusqu'à la fin ce /Jeus ex machina 
C'est ainsi que les choses se passent dans l'Hérault, dans l'Isère, 
dans la Haute-Saône, dans la Gironde. A Béziers,le candidat de' 
l'oppositionéchange des lettres vivesavec le sous-préfet. Unjour- 
nal de Paris. — faute de mieux,— publie cette polémique. Mais 
M. le sous-préfet, qui ne lit pas les journaux de l'opposition, se 
figure qu'on n'a pas pubhé sa réponse. Aussitôt un placard 
administratif dénonce aux quatre coins de la circonscription et 
la déloyauté imaginaire du candidat, et les poursuites qui com- 
mencent... M. Floquet les attend encore. 

Il y avait de vraies poursuites dans la fameuse affaire de 
M. Casimir Périer; il y en avait contre M. d'Andelarre. Des 
deux procès, la justice du pays a dit plus tard ce qu'il faut 
croire Mais quel est ce droit nouveau, que les préfets s'arrouent, 
d'aflichej- des poursuites comme on affiche des arrêts et d'acco- 
ler dans leurs actes publics le titre d'un délit au nom d'un 
citoyen ? Verrons-nous entrer dans nos mœurs ce pilori nré- 
ventif? 

Le parquet de Grenoble trouve dans une lettre de M. Périer 



84 DlSCOritS KT OIMMONS. 

U' (IrliL (rexciliUioii à l;i haine cl an iiirpris (hi Goiivornoment. 
Avec la (li'pr'che du prociirt'iir .aénri'al, M. lo pnMVt compose 
une iiîiTiieRso afiiclie : imprimée dans la nuit, elle part pour les 
communes de grand nuilin, le jour du vole. Sur !e placard, il 
V a Tordre à tous les maires d'afiicher immédiatement à son de 
trompe et de tambour. Là-dessus, comme de juste, les commen- 
taires vont leur chemin : M. Périer est en prison, disent les 
plus crédules ; il sera sûrement arrêté, selon les moins timides; 
et les sages estiment qu'un homme ainsi traité pourra dans tous 
les cas bien peu pour la commune... 

Non content d'afficher pendant quatre jours « que le marquis 
« d'Andelarre est poursuivi par l'ordre du Gouvernement de 
« l'empereur, pour outrages public au préfet », le premier 
magistrat de la Haute-Saône s'empare d'un jugement prononcé 
le 30 au soir. 

M. d'Andelarre était déboulé sur une exception dilatoii'e et 
condamné aux dépens. Condamné... le mot y est; c'est assez ; 
dans la nuit on pose une afliche, c'est le jugement du 30, et 
l'on n'a pas manqué d'imprimer le grand mot en énorme.»^ 
caractères. 

Si tel est, même à distance, l'effet de la police correctionnelle 
sur des imaginations villageoises, que sera-ce d'une arrestation 
notoire, au moment où le scrutin s'ouvre? 

M. Delmas est un membre du conseil municipal de Sainte- 
Foy-la-Grande (Gironde), c'est de plus un chaud partisan de 
M. le duc Decazes ; il ne le cachait pas et agissait, depuis vingt 
jours, en conséquence. Survient le conflit de dépêches télégra- 
phiques que nous avons conté plus haut, au sujet du chemin des 
rives de la Dordogne. M. Delmas osa le commenter. Deux heures 
après, on l'arrêtait. Et le lendemain matin, jour du vote, au 
milieu de la foule tout émue, les gendarmes l'emmenaient à 
Libourne. Il y a du moins un délit, un réquisitoire, un commen- 
cement d'insli-uction? Rien de tout cela, car M. Decazes accouru 
put obtenir, le jour même, du procureur impérial de Libourne 
l'ordre d'élargissement, sous cette condition, dont le magistrat 
lui-même a pris acte devant deux témoins, que M. Delmas ne 

REPARAÎTRAIT PLUS A SaINTE-FoY JUSQU'a LA CLOTURE DU 
SCRUTIN ! 



LA LUTTE ÉLECTOHALE EN 18G3. 85 



IV. — Le scrutin. 

Charge cVàmes oblige. Puisque ratlministratioii de ce temps- 
ci. non contente de faire nos affaires, veut faire aussi nos 
opinions, puisqu'elle croit le suffrage universel incapal)le de 
marcher sans lisières, il est prudent de le laisser seul le moins 
possible. Il est logique de le suivre juscju'au vote. 

Dans notre système électoral, ce rôle de haute confiance est 
dévolu aux 38 000 maires de l'empire. 

Les esprits libéraux n'ont plus guère d'illusions sur nos gran- 
deurs administratives. Les sublimes créations du premier empire 
commencent à passer de mode. Pourtant, dans ce détachement 
général et salutaire, quelque chose avait trouvé grâce : c'est la 
fonction des maires. 

On aime à croire que, si près de sa base, l'autorité change de 
caractère. Le commandement s'adoucit, l'obéissance parait plus 
facile. Le fonctionnaire n'est payé qu'en honneur. C'est un égal 
pris parmi des égaux. Il tient moins du magistrat que du chef 
de famille. Ce qui domine en lui, c'est le côté traditionnel, bien- 
veillant, tutélaire. Parmi ces gens de labeur que le besoin courbe 
sur la glèbe, il représente l'idée générale, l'aspiration un |ieu 
plus haute : il est le Mieux, quand il le veut; il est le Mal, pour 
peu qu'il abuse. 

Sous le règne du suffrage universel, un maire de campagne 
aura toujours, quoi qu'on fasse, une action électorale considé- 
rable. Iniluence inoffensive, si elle n'a pour mesure que la 
confiance que le maire inspire ; infiuence légitime, quand elle 
ne serait pas inévitable. Hiérarchie naturelle et libre, qui n'a 
rien que de conforme à la plus rigoureuse démocratie. .\ une 
condition pourtant, c'est que cette intervention ne conservera 
})as le caractère impérieux, l'allure agressive et intolérante 
qu'elle a fait voir, en tant de lieux, durant les élections der- 
nières. 

N'en déplaise aux grands docteurs d'une bureaucratie dédai- 
gneuse, ils avaient du bon, ces maires sans arrogance des 
époques parlementaires, qui, sortant des conseils élus, 
comptaient avec autre chose que le bon plaisir d'un sous-pi'éfet, 
qui voyaient à côté d'eux leurs vrais juges et leurs vrais maîtres. 



86 DISCOURS ET OPINIONS. 

et qui porlaient dans leur C(cur cette l'évrrence de l'administ'.-ô 
qui est le coramencenieiit de la sagesse pour radniinistrateui-. 
Nous avons changé tout cela: vienne un conflit, ce n'est pas le 
maire qui aui'a tort. Les conseils municipaux seront plutôt 
dissous, et les connnunes livrées à la régie des commissions 
administratives. Les maires le payent par un peu {ihis de 
dépendance en haut : plus de latitude en bas les dédommage. 

Ainsi vont depuis dix ans les alîaires communales, sans bruit 
d'ailleurs et sans effort, comme vont longtemps toutes choses 
en France. Ces roitelets de village expriment eux-mêmes, avec 
naïveté, l'idée qu'ils ont fini par prendre de leur pouvoir. Un 
candiihit en tournée dans le Var recueille, chemin faisant, des 
déclarations de ce genre : « La commune est à moi. je dirige 
« ses actions ; un maire est fait pour (jue sa commune ne voie 
« que par ses yeux. » Et si l'on olijecte à M. le maire que sa 
commune s'appartient, comme le reste de la France, il répond 
vivement : « Ma commune n'(^st pas la France I » Voilà un 
homme éclairé et qui connaît la raison des choses'. Un autre, 
voyant l'opposition surgir, disait avec humeur: « Vous auriez- 
dû laisseï' mes élections libres! » Celui-ci s'empo!-te, aux 
approches de la grande épreuve, et s'en va partout criant « que 
c'est indigne, (|u'on lui fait de l'opposition, iju'on lui soulève 
sa population ». Et, pour peu que le ciel se trouble ou qu'un 
échec paraisse possible, M. le maire laisse voir les profondes 
alarmes de son cœur, réunit le village, parle de ses services, 
déclare qu'il s'agit moins du candidat que de lui-même, et que. 
si l'on veut « voter mal », il aime mieux tout de suite donner sa 
démission-. 

Dans une machine adminisli'alive aussi parfaite que la lujire. 
les délails curieux abondent. Il y a un rouage seci'cl. mal connu, 
mais important, et qui a sa [)lace, sa tliéorie, surtout sa pi-a- 
li(pu' : c'est le l'es.'^oi't ilc l'excès de zèle. Entre ce (pie dit le 
minisire et ce ipie l'ont les maires, la distance [laraît grande, et 
[lourianl l'un inqdiipu' l'autre. Quand le ministre de l'intérie'ur 
met au ban de l'empire des gens qui l'acclamaient et le faisaient 
naguère, dans les bureaux on sait ce (pu' C(da veut dire : façon 
d'écailei' des affaii'es (piati'e ou cin(| liMes qu'on croit rétives. 

1. Carnoiilos (Var). Protcstati <:\ dr M. I'hili.<. 
-2. Atliclie du maire de Saiiit-Tliiln-ry (Iléraull). 



LA LUTTE ÉLECTORALE EN 18G3. 87 

Les préfets vont déjà plus loin. Ce sont eux qui accréditonl ce 
préjupé vulgaire que l'empereur en personne distribue aii\ 
députés (les bons points et des candidatures. Ils se chargent de 
préclier aux maires le succès et «l'énergie». Ce thème est 
répété sur tous les tons; après les préfets, les sous-préfets s'en 
emparent ; les dépêches succèdent aux dépêches, les oi"dres se 
mêlent aux prières. Un maire campagnard ne tient pas devant 
ces appels pressants et personnels, devant ce Ilot de corres- 
pondances. Il croit de toute son âme à quelque grand péril de 
l'État et de l'Empereur. A son tour, il se met en campagne, 
avec son dévouement robuste, sa légalité primitive, sa grosse 
raison d'État de soldat et de laboureur. 

Ne jugeons pas ses actes à nos mesures. La morale est telle 
que l'a faite le milieu où elle a pu grandir, et la moralité poli- 
tique, qui manque si souvent dans les régions plus hautes, où 
Ihomme des champs l'aurait-il apprise? 

Un maire de campagne qui a du zèle ne se contente pas de 
disti-il)uer lui-même, de maison en maison, les Imiletins de 
« monsieur le préfet », il les marque, pour les reconnaître, les 
parafe, les numérote S sans le plus léger remords. 

II empêche qu'on affiche les circulaires des opposants; il met 
les gendarmes aux trousses d'innocents distributeurs; mais c'est 
dans la paix de sa conscience. 

Quand il engage les électeurs de voter « dans l'intérêt de leurs 
chemins- ». quand il fait luire à leurs yeux éblouis l'appât d'une 
maison d'école, d'une grosse somme pour leur église, il ne leur 
glisse pas, comme on ferait à la ville, ces promesses à l'oreille, 
il les affiche, il les proclame, il monte au prône, comme à 
Kermaria, à la grand'messe du matin du vote, et le curé lui 
cède la parole ^ 

Enfin, s'il fait pi'oclaraer, sur la place du village, que les 
bulletins du candidat de l'opposition, apportés par la poste, ne 
sont pas '1 les bons^ », qu'ils ne valent rien pour le vote, et que 
« les bons », lui seul les connaît, lui seul les distribue, c'est 

1. Exemples : dans le Doiibs, dans la Creuse, etc. 

2. Le maire de Proveysieux (Isère). 

3. A Kermaria (Côtes-du-Nord), M. le maire interrompit Toffice du matin 
pour iiromettre aux paroissiens assemblés 10 000 francs pour l"ég[ise, s'ils 
allaient tous voter en faveur de M. de Latour. 

4 Dans le Ilaut-lihin. 



88 DISClMltS ET Ul'IMO.NS. 

rjn'il csl convaincu. — toiirz-lc pour certain, — qu'en temps 
élrdoial autant f|u"en temps de guerre, la ruse est licite et 
l'enihuscade permise. 

Kn tous pays du monde un jour de scrutin est un .urand jour. 
Jour d'effusion, de liberté, de royauté populaire. Les « huslings » 
d'Angleterre sont célèbres pour leurs joies bruyantes, leurs 
luuiuites, leurs galas, leui's barangues. En France, s'il y a fête, 
elle reste au plus pi'ofond des cœurs. 

(Aîpendant, c'est un dimancbe. Les paysans viennent tous à 
la messe matinale, pour assistera l'ofllce, le plus grand nombre 
pour causer sur le parvis. Mais, ce jour-là, tout le monde entend 
la messe, car les gendarmes sont sur la place et défendent les 
attroupements. Ni bruit, ni cbants, ni groupes, ni discours en 
plein vent. Si quelque voix s'élève, c'est celle d'un maire emporté 
par le zèle, d'un commissaire de police entbousiaste, d'un 
fonctionnaire qui ne peut se contenir'. Les groupes, c'est la 
police qui les forme. Ils sont aux abords du scrutin, ils en 
obstruent les portes, en gardent les avenues. Il y a là toute la 
force publicjue que la commune peut mettre sur pied, tout ce 
qu'elle compte de petits fonctionnaires, les ludletins ofliciels à 
la main, i-econnaissant, interpellant, exbortant les électeurs. 
Ceux-ci passent en silence, entrent dans la salle, votent, et 
s'esquivent. 

Le secret du vote est l'ordre de la loi ; il est aussi sans doute 
le vœu de l'administration. Contre lui pourtant, que de choses 
conspirent! la nature du papier, l'épaisseur du caractère, la 
forme du bulletin, sa transparence. On cite un candidat gouver- 
nemental, déjà célèbre par d'autres titres, qui remplaça, dans 
une seule nuit, celle qui précédait le vote, tous ses bulletins par 
d'auti'es imprimés sur papier diaphane. Notez aussi l'envoi des 
l)ullelins officiels, piqués ou collés avec les cartes d'électeurs, 
et dès lors faciles à reconnaître-. Ce sont les seuls, d'ailleiu-s, 
en beaucoup d'endroits, (pie le bureau soulfre sur sa laljle: 
l>rati(iue illégale, mais que certains préfets recommandent ^ 
Tout cela ne vaut pas de bons distributeurs. 

1. V. les protestations de Cavaillon, de Millau, do Morannes (Maine-et- 
Loire î. 

2. Usage à peu pros iwiivcrsel. 

3. Dépêche du préfet de Lot-et-Garonne, adressée aux maires de la eircon- 



LA LUTTE ÉLECTOUALE EN 1863. 89 

( A Cavaillon, pendant les deux joui's du vote, le commis- 
saire de police, entouré d'une vingtaine d'aaents de l'autorité : 
gardes champêtres, gardes-canaux, cantonniers, fourriers de 
ville, secrétaires de la mairie, ofliciers de pompiers el gen- 
darmes, est l'esté en permanence dans les pas-perdus de l'hôtel 
de ville, seul endroit par où les électeurs pouvaient passer pour 
se rendre à la salle du scrutin. Là, à mesure que les électeurs 
de la campagne arrivaient, ils étaient entourés par les agents 
de l'autoiité, qui leur faisaient exhiber non seulement leurs 
cartes d'électeurs, mais aussi leurs bulletins de vote; et si 
ceux-ci portaient le nom du candidat de l'opposition, ils étaient 
enlevés de leurs mains et remplacés par d'autres au nom du 
candidat ofliciel '. » 

A Milhau (Aveyron), trait pour trait, la scène est la même-. 
Et Milhau, Cavaillon sont des villes. 

Que sera-ce donc des petits villages ? 

A Candebi'oude, dans l'Aude, au sommet de l'escalier qui 
conduit à la salle du vote, on a placé le buste impérial entouré 
de l'écharpe du maire. Les bulletins ofllciels y reposent dans 
les plis des trois couleurs. Au-dessous de l'image auguste, le 
maire a écrit : « Venez me défendre à l'arme blanche... avec 
des bulletins » (a ajouté le judicieux instituteur). Un garde, 
oi'né de la plaque de ses fonctions, les prend et les distribue ^ 
Avouons qu'il faut quelque assurance à un pauvre homme 
venant de son hameau pour traverser, tète haute, la haie des 
fonctionnaires, depuis le garde champêtre qui le suit de l'œil, 
jusqu'au maire qui le voit venir. Il y en a qui s'en vont sans 
votei-. « J'ai trouvé, dit naïvement l'un d'eux, M. le maire et 
l'instituteur sur la porte, si indisposés à voter pour l'opposition, 
que je m'en suis allé sans déposer mon vote"*. » 

Tout est simple d'ailleurs pour les gens simples. Les bulletins 
opposants sont reconnus. On cite des maires de village qui 
n'ont pas scrupule de les ouvrir. Indiscrétion toute fami- 
lière, sans doute, comme les admonestations qui l'accom- 

scription de Villoncuve-crAgen, le jour du vote. — Article du Journal de la 
Viorne, du 30 mai. 

1. Protestation signée par cent électeurs. 

2. Protestation signée par cent quarante électeurs. 

3. Protestation de" AL Maliul. 

4. Dossier des élections du Gers. 



90 niSCOUHS KT OF-IMONS. 

pa.tiiienl. mais un von tfop palrrnolle {loni- un jour do scrutin î 
Tel est lo fonds comiuuu {\t'^ êlorlions ciiampèlres. Quelques- 
unes y tranclienl à leur manière. On s'y ê.aaic, on y chante, on 
y lioit. à Taniilaise. L'enlhousiasme déijorde, les auberges sont 
pleines. C'est un financier ()ui célèbre ses premières noces avec 
la politique. Les vins du Roussillon coulent à la gloire de 
M. Pereire. Dans l'Aveyron, les gens font ripaille en l'honneur 
de M. Calvet-Rogniat. Dans le village de Liaucous, on parle 
d'un veau égorgé la veille du vote et débité aux électeurs, sous 
celle devise : « Veau de M. Calvet. » Péché véniel, sans doule, 
de festoyer son monde. J'aime moins ces aumônes qui se font 
le Jour du vote. Ainsi, an village de Ségur, des électeui's 
ont reçu, sous le pli qui appoi-tail leur carte- et les bulletins 
(ïalvel, ^/es fj(ms d'un franc payables le jour du vote. Les bons 
sont là... 

Kn Alsace, comme en Flandre, la politique a de tout temps 
roulé des flots de bière. A Mulhouse et dans sa banlieue, 
M. Gros représente le gouvernement, M. Tachard l'indépen- 
dance. Tous deux sont riches, et les sceptiques diront qu'on a 
dii boire dans les deux camps. En tout cas, un trait curieux 
séjiai'o essentiellement la liesse gouvernementale de la liesse 
de l'opposition. Le bruit s'est répandu, dans deux communes 
du canton de Guebwiller, que ceux qui voteraient pour M. Gi'os 
aui'aient à boire le jour du vole. Il suffirait de porter du scrutin 
au cabaret sa carte d'électeur. L'aidiergiste reconnaîtrait les 
siens. En effet, voici la scène ; tandis (|ue le mai-re met un 
bidlelin dans l'urne, l'adjoint prend la carte de l'électeur, 
regarde le maire, et sur un signe, y fait une corne, tantôt à 
droite, tantôt à gauche. La coi'ne droite est la mariiue des élus, 
la gauche indique ceux qui ne boiront pas. Le second jour, dans 
un des bureaux, les assesseurs s'impatientèrent de ce manège. 
On en prit note au procès-verbal, et c'est ainsi qu'est venu 
jusqu'à nous ce tableau de mœurs, digne des crayons d'Hogarlh. 
A côté de ce laisser-aller, toute autre chose paraît bien pâle. 
Ainsi la loi a entouré d'un soin minutieux toutes les phases de 
racle souverain, depuis le momeni où l'urne s'ouvre jusqu'à 
l'instant où l'arrêt populaire en sort. Les heures, les lieux, les 
assistants légaux, les clefs (|ui fciinent l'urne, les bandes qui 
doivent la recouvrir, le dépoiiillfiui'ul, les scrutateurs, tout est 



LA LUTTE ELECTORALE EN 1803. 91 

prévu, réglé, distribué : l'ordre est parfait et la sécurité léualc 
incomparalile. Les préfets ont touché les preniiei's ;i cet édilicr 
(le gai'anlie. La loi prescrit pour Touverfure une heure unifoinir 
dans toute la France ; les préfets ont défait la loi ^ Une à une. 
toutes les formalités protectrices se sont émieltées sous la main 
(les maires. Les sous-préfets gémissent du petit nombre de 
procès -verbaux en bonne forme qui leur arrive des communes 
rurales. Il y a eu des conseillers municipaux expulsés du bureau 
par les maires pour avoir fait, sur la façon dont l'urne était 
placée, une observation indiscrète^ AHerrin(Nord),le dimanche 
soii', un électeur veut assister à la fermeture de la boîte : le 
maire le chasse; il sort sans mot dire : une heure après, les 
gendarmes l'arrêtent et le conduisent à Valenciennes, où le 
procureur impérial le relâche. 

Le premier inconvénient de ces vivacités municipales, c'est 
de violer la loi au delà de toute mesure; le second, qui doit 
faire réfléchir l'administration la plus haute, c'est de soulever 
dans les communes des émeutes de déliances. Partout où les 
maires en ont fait à leur tête, le paysan se trouble, et l'on voit 
déliter les électeurs qui déclarent qu'ils étaient 30 à voter poui* 
3L X. et qu'il ne s'est trouvé que 'lo X. au dépouillement. On 
cherchera peut-être dans ce recueil quelques-uns de ces témoi- 
gnages. On ne les y trouvera pas. Pourquoi ? Lecteur bienveil- 
lant, écoutez cette histoire : 

Dans un petit village de l'arrondissement de Mirecourt. l'urne 
électorale, manquant de serrures, avait été fermée, le dimanche 
soir, par une bande de papier collée. Quand on reprit, le lundi 
malin, la suite des opérations légales, le garde champêtre de la 
commune s'avisa d'observer que la bande de papier n'était pas 
la même qu'il avait vue la veille au soir. A tort ou à raison, il 
en jugeait ainsi, tant et si bien que ce garde — unique dans son 
génie — s'en alla porter plainte au parquet de 3Iirecourt. Que 
croyez-vous qu'il en arriva? Le lendemain, la justice se trans- 
portait à Savigny, mais c'est contre le garde qu'elle informait. 

1. Lf; ministre les y a autorisés par une circulaire qu'on ne retrouve pas 
nu Hul/etin officiel. En certains lieux, le changement aux heures léirales a 
(■■ti: annoncé un peu à l'avance; dans d'autres communes, l'heure indiquée 
sur les cartes dillére de celle de l'ouverture réelle des opérations électorales. 

■2. \ Muulon (Gironde). 



92 DISCOURS ET OPINIONS, 

Traduit pniir fausse nouvelle devant la iiolice correctionnelle, il 
n'en réciiajipa qu'à la Cour. 



V. — Conclusion. 

Il faut maintenant laisser la parole aux documents eux-mêmes, 
seulement eflleurés dans les pages qui précèdent. Ce livre n'est 
ni une dissertation, ni une polémique, ni un réquisitoire : c'est 
une enquête. Le fait n'y marche qu'escorté de ses preuves. 
Quelque enseignement aussi doit m sortir. 11 iio faut pas craindre 
d'étudier sur le vif la vie politique contemporaine. Les gouver- 
nements et les peuples ne sont dignes qu'à la condition de 
résister à cette épreuve. Tout savoir est le devoir des uns, tout 
voir est le di-oit des autres. 

Nous tenons à le dire : ce n"est pas le principe du suffrage 
universel qui perdra quelque chose aux indiscrétions de cette 
histoire. Le suffrage universel n'est pas seulement une insti- 
tution sacrée et souveraine, c'est toute une politique et presque 
un symhole. Il n'est pas seulement le fait, le Droit, le Juste, il 
est aussi l'Inévitahle. Il est tout le présent et il est tout l'avenir. 
Le suffrage universel est l'honneur des multitudes, le gage des 
deshérités, îa réconciliation des classes, la vie légale pour tous. 
C'est en lui seul qu'il faut désormais vivre, espérer et croire. 

Même ennemi, il faut l'aimer. On a dit des gouvernements 
qu'ils n'étaient pas des tentes i)Our le repos : il faut penser de 
la lihcrté qu'elle n'est pas seulement un portique pour la vic- 
toire. C'est à vous de justilier la liherté, en la faisant assez 
large pour emiM-asser, sans hypocrisie comme sans violence, 
tous les intérêts, tous les droits, toutes les classes ; — assez 
simple, pour être désormais, non seulement le dieu du petit 
nomhre,mais le hien des masses, des ignorants, des pauvres; — 
assez calme pour n'efîrayer personne, assez radieuse pour 
éclairer lout le mon<le. 

Ce qui sort désormais jugé de la lutte électorale, ce qui 
demeure vaincu pai- sa propre victoire, ce n'est ni le sutTrage 
nniversi'l, ni le Couvernement : c'est la pi-atique des candida- 
tures administratives. Ce qui a donné là. une fois encore, son 
dernier mot et sa mesure, c'est la centralisation exhorbitante 



LA LUTTE ELECTORALE EN 1863. 93 

qui nous afflige. G"est par elle seule que le régime des candida- 
tures oflicielles est possible. La plaie est là. Quand un gouver- 
nement réformateur osera-t-il, voudra-t-il y porterie fer^? 

Quoi qu'il en soit, il est permis de dire que ce système élec- 
toral s'est, pour la dernière fois, montré devant la Fi"ance. Il 
est désormais relégué au nombre des expédients dont l'iiistoire 
est pleine. Dans six ans, le Gouvernement ne le reprendra pas. 

Donnera-t-il du moins, pendant les vingt jours, cette liberté 
de l'éunion, sans laquelle le libre choix des électeurs, la délibé- 
ration sérieuse et vivante est au moins difflcile? Nous ne savons. 
Mais il se posera du moins un cei'tain nombre de questions 
graves, qui importent au droit du pays et à la dignité du 
pouvoir. 

Le suffrage universel, tel qu'il est pratiqué, est-il entouré de 
toutes les garanties de lumières et d'indépendance que Tesprit 
de nos lois lui assure ? 

Le secret du vote est-il suffisamment protégé? Les campagnes 
continueront-elles de voter sous l'œil des maires? Peut-on 
laisser plus longtemps la pi'ésidence des opérations électorales 
à cette classe de fonctionnaires ? 

Les circonscriptions électorales, mémo rétablies dans l'ordre 
qu'indique la nature, ne seront-elles pas toujours trop étendues? 
Ne faut-il pas, pour les rendre accessibles, en augmenter sensi- 
blement le nombre? Les sections de vote ne sont-elles pas trop 
disséminées ? Entre la commune, bien souvent trop petite, et le 
canton, parfois trop grand, ne peut-on trouver un sage inter- 
médiaire? 

Les majorités ne font pas lout par le temps qui court. Plus on 
avance, plus il devient clair qu'à côté des suffrages qui se 
comptent il y a les suffrages qui se pèsent ; que les minorités sont 
rélément obscur, l'inconnue qu'il faut dégager, l'aiguille pro- 
pliétique sur laquelle le pouvoir doit avoir l'œil fixé dans un 
pays libre. 

Aujourd'hui, comme en 18.37, le gouvernement a réuni plus 
de cinq millions de suffrages. Mais l'opposition qui ne comptait, 

1. « ... Je fais également étudier une loi destinée à augmenter les attri- 
» hutions des conseils généraux et communaux, et à remédier à l'excès de la 
" centralisation. » 

{Discours de VEmpereiir à Vouvertiu-e des Chambres, le 5 novembre.) 



94 DISCOIHS KT (H'IMONS. 

il va <'iiu| ans, ([iic 660 OOO voix, priil en luonircr aiijoiinl'lnii 
toul pivs (le deux millions. Ajoiiloz les majorités trioiiiphanles 
(loiil Paris se fait lionneur; faites le compte des voix des villes, 
qui, mises à part des voix des campagnes, ont constitué presque 
partout l'administration en état de défaite flagrante. 

Les questions politiques peuvent se poser sur deux terrains: 
le terrain légal, le terrain révolutionnaire. Les questions révo- 
lutionnaires ne se résolvent que par la force; les questions 
légales s'éclairent par la discussion, s'atténuent par les conces- 
sions, se décident par la prudence. Malgré les provocations et 
les imprudences, la question électorale ne s'est pas posée sur 
le terrain révolutionnaire ; l'opposition a partout accepté la 
constitution et la dynastie; les minorités n'ont pas volé conti-e 
l'Empire. Jamais aspiration plus libérali^ ne fut plus maripiée, 
plus légale, plus franche ; jamais avertissement plus modéré, 
plus respectueux, plus paisible ne fut donné au pouvoir. El si 
le Gouvernement reste sourd aux lointaines rumeurs de la 
lil)erté qui s'avance, qu'il regarde autour de lui tomber l'un 
après l'autre les soutiens des temps de dictature, et que le vide 
inattendu qu'un seul homme a pu laisser dans son système, lui' 
montre qu'au temps où nous sommes, il n'y a que les institutions 
libres qui soient sûres de ne pas mourir. 

Quant au pays, attentif, réveillé, revenu de ses vaines terreiu's, 
épiis de nouveau de contrôle et de garanties, paisible comme 
on l'est dans la loi. patient comme tout ce qui dure, uni dans 
un vœu légal, dans une aspiration commune, où les vieilles 
rancunes disparaissent, où les partis s'apaisent et se fondent. — 
il attendra longtemps peut-être, mais à coup sûi', ce que nulle 
force au monde ne peut refuser à une nation qui le demande : 
la Liberté ! 

Le Procès des Treize. 

le rôle important, (pravait joué M. .iules Ferry dans la lutte 
ék-ctorale de 1<S6;J lui procura j'iionneur d'être poursuivi avec les 
chefs du parti liliéral et de figurer au Procès des Treize, qui s'ouvrit 
le 5 août 1864 devant la sixième Ctiambre du Tribunal de la Seine. 

Quelques mots d'explication sont ici nécessaires. 

Dans Ja soirée du dimanche 13 mars 1864, huit jours avant l'ou- 
verture du scrutin pour l'élection de deux députés dans la première 



LE PROCÈS DES TREIZE. 95 

et la cinquième circonscription de la Seine, une réunion électorale, 
tenue chez l'un des candidats, M. Garnier-Pagès, et à laquelle 
assistait M. Carnot, candidat dans la première circonscription, lut 
dissoute par la police. En même temps une perquisition fut faite 
chez M. Dréo, gendre de Garnier-Pagès et habitant la même maison. 
Plusieurs correspondances furent saisies. Aucune suite ne fut 
d'abord donnée à cette afTaire, mais le 16 juin, de nouvelles per- 
quisitions furent faites chez divers citoyens (alors que la session 
législative était close depuis le i'8 mai) et, à la date du 2! juillet, une 
ordonnance de M. de Gonet, juge d'instruction, renvoya MM. Gai"- 
nier-Pagès, Carnot, Dréo, Hérold, Clamageran, Floquet, J. Ferry, 
Durier, Corhon, Jozon, Hérisson, Melsheim et Bory devant le Tri- 
bunal de police correctionnelle de la Seine, sous la prévention 
d'avoir en 1863 et 1864, tait partie d'une association dont le siège 
était à Paris, ladite association composée de plus de vingt peisonnes 
et non autorisée. 

Les plus illustres avocats : J. Favre, Grévy, Marie, Dufaure, 
Sénard, Picard, Hébert, etc., se disputèrent l'honneur de défendre les 
prévenus. L'avocat de M. Jules Ferry était M. Rerryer. 

A l'audience du 5 août M. Dobignie, président de la 6'" Chambre, 
procéda à l'interrogatoire des prévenus. Voici en quels termes 
s'exprima M. Jules Ferry ^ : 

« M. Lt PaûsiDKtsT. — Faisiez-vous partie du Comité? 

M. Ferry. J'ai pris part à ti^ois espèces tl'actes. J'ai fait partie 
d'une réunion de jurisconsultes et d'avocats qui se sont mis à 
la disposition des électeurs depuis plusieurs années, en tout 
temps, à toute heure, en dehors de toutes les opérations élec- 
torales. J'ai été memhre de plusieurs comités électoraux, qui 
ont agi électoralement pendant la période légale. Enhn, j'ai 
entretenu des correspondances soit individuelles, soit collec- 
tives, mais toujours accidentelles et électorales, avec différentes 
personnes. Le caractère de ces correspondances est tel qu'à 
moins d'interdire toute espèce de communications politiques et 
même privées entre les citoyens, il est impossihle de les consi- 
dérer comme constituant une aflîliation. 

« A cet égard, je précise un fait sur lequel M. le juge d'ins- 
truction m'a interrogé et qui importe à la défense d'un de mes 
honorahles coprévenus. C'est moi qui suis un peu la cause de 
la présence de M. Melsheim dans le procès. J'ai échangé avec 
lui une correspondance qui est, je crois, comme le type de la 
plupart de celles que nous avons entretenues avec d'autres 

1. Le Procès des Treize, Paris, Dentii, 1804, p. 15. 



96 DISCOUIIS ET OPINIONS. 

personnes. Apirs Fannulalion tle l'élection de M. de Bulacli, 
M. Melsliciin, avaii éci'it à M. Carnot une letlre, adressée à 
notre ancien domicile, rue Saint-Rocli. On lui i'c[)ondil par un 
ajournement. Le temps se passa et M. Melsheim, avec lequel 
j'ai de très anciens rapports de camaraderie (car nous avons été 
au collège ensemble), m'écrivit à moi personnellement, en 
m'exposant la situation électorale du Bas-Rliin, et en me 
demandant ce qu'on en pensait. Je lui répondis par une lettre 
([ue j'apporte au débat et qui est du il décembre 1863. Cette 
lettre caractéi'ise pai'l'aitement noire situation réciproque : 

« Mon cher et ancien camarade. 

« W... me communique une lettre dans larpielle vous pei- 
gnez la situation électorale de votre ari'ondissement; vous 
l'appréciez de la façon la plus juste et la plus libérale à la fois. 
Entre M. de Bulacb et M. Hallez-Claparède, pris poui- ce qu'ils 
sont dans le fond des clioses, on pourrait bésiter à choisir; 
mais, entre les deux drapeaux qu'ils représentent, à l'heure 
(lu'il est, le doute n'est plus possible. Si le Courrier du Bas- 
Hhin hésite, il est vendu tout simplement. Maintenant, que 
voulez-vous de nous? Est-ce une lettre du comité Carnot? Je 
vous l'aurai; est-ce une lettre des députés Favre, Ollivier, 
Picard, etc.? Je vous l'aurai, si toutefois il entre dans les con- 
venances de ces messieurs d'écrire, car leurs sentiments géné- 
reux dans ces sortes de conflits sont parfaitement, connus. Je 
m'occuperai aussi du Temps, qui doit être fort goûté en Alsace. 
Quand votre collège sera convoqué, tout ce qui pourra être fait 
poui' décider vos libéraux, sans effrayer vos conservateurs, 
sei'a fait dans la forme que vous indi(|uerez. D'un côté, il y a la 
liberté électorale, de l'auti-e, les habitudes despotiques, la cour- 
lisanerie. le sei'vilisme, tout le système sous lequel nous 
sommes courl)és. Entre les deux, aucun de vous n'hésitera... » 

« A la suite de cette lettre, j'allai trouver M Garnicr-Pagès 
et j'obtins de lui une lettre que je ne signai pas, car j'estime 
que lies consultations de ce genre ont besoin d'être signées par 
des personnes autorisées... 

M. LE PUKSIUK.XT. — Et qui peuvent prendre la direel imi de ces 
sortes de relations pour leur donner une [tlus grande irn[udsion. 
M. Jules Favre. — IncoiUcstublenienl. 



LE PROCES DES THEIZE. 97 

M. i.F, Président. — 11 y a vraiment quelque chose de déploi'able. 
Tous les avocats se mettent personnellement en cause. Il semble 
que tout le monde est partie au procès. 

De TOUTES l'AUTs. - C'est que c'est vrai ! c'est vrai l 

M. Emmanuel Ahago. — Vous avez dit la vérité, M. le Président. 
Il y a treize prévenus, nous sommes onze défenseurs : cela fait 
vingt-quatre. 

M. LE Président. — Les défenseurs s'excitent les uns les autres; 
il y a une clameur qui empêche de poursuivre l'affaire avecle calme 
nécessaire : j'invite ces messieurs du barreau à ne pas interrompre. 

M. Ferry. — En même temps que j'obtenais celte lettre de 
M. Garnier-Pagès, j'allai chez M. Jules Favre, qui écrivit dans 
le même sens. Voilà, Monsieur le Président, le caractère dr 
notre correspondance et de notre affiliation. Si j'ai affilié 
M. Melslieim au comité de Paris, j'ai également affilié M. Jules 
Favre au comité de Schelestadt, de sorte qu'il n'est pas éton- 
nant que nos avocats se regardent comme étant mêlés à cette 
affaire. 

M. Ferry fait passer la lettre dont il vient de donner lecture 
à M. l'avocat impérial. 

Dans la même audience, l'avocat impérial, ^Mahler, donna lecture 
d'un long réquisitoire qui souleva fréquemment les protestations 
des prévenus et de leurs défenseurs. C'est le lendemain, fi aoùt,(|ue 
Jules Favre défenseur de Garnier-Pagès, prononça un magniliquo 
plaidoyer, après lequel Berryer, au nom de tous les défenseurs, 
déclara renoncer à la parole : 

« lîllevés dans le respect de la magistrature, dit, en terminant sa 
déclaration, le grand orateur, nous renonçons à prolonger la 
défense, convaincus que nous sommes qu'après de telles paroles, 
après de telles démonstrations, après de telles vérités historiques, 
il n'y a pas un juge en France qui puisse prononcer une condam- 
nation contre les hommes assis sur ces bancs. ;> 

La G" Chambre du Tribunal n'en condamna pas moins, après un 
délibéré de cinq heures, les treize prévenus, dont M. Jules Ferry, 
chacun solidairement à 300 francs d'amende et aux dépens, pour 
délit d'association illicite. 

Les débats s'ouvrirent devant laCour impériale de Paris (Chambre 
des appels correctionnels) le 24 novembre 18(54. Les Treize étaient 
assistés des mêmes défenseurs qu'en première instance. Ce mémo- 
rable procès donna lieu, cette fois, à une série de plaidoiries 
éloquentes et de chaleureuses répliques. C'est à l'audience du 
30 novembre que M. Berryer fut appelé à prendre la parole. Nous 
ne reproduirons de son plaidoyer que ce qui concerne directement 
la personne de M. Jules Ferry: 

7 



9s Discoriis i:t (U'Inkins. 

(( ...Je n'iiisi-lcriii p.is en cr ([iii ('onceiiu' mou cliriil. 
M. Ferry est dans ce procès, non si-ulenKMil parce qu'il a pris 
part au comité électoral de M. Garnier-Pagès, à la réunion de 
la rue Saint-Roch, mais je crois qu'à son égard, il y a eu des 
dispositions particulières. Je suis fàciu* de le dire, mais je ne 
puis taire ce qui est dans ma conscience. M. Ferry est un des 
auteurs du Manuel êlcctoraL et c'est là un péché capital aux. 
veux de l'Administration. M. Ferry a commis un autre gros 
péché. Il a publié le volume de la Lutte électorale : il a mis au 
jour tous ces faits de corruption électorale dontrAdminisliation 
s'est rendue coupable et dont un citoyen honnête rougirait 
d'être le complice : il a publié toutes les pièces produites lors 
de la véritication des pouvoirs au Corps législatif. C'est là son 
tort personnel; mais cela ne fait pas, j'imagine, que le nombre 
des personnes composant le comité Garnier-Pagès s'en ti'ouve 
acci-u en quoi que ce soit!... » 

M. Dufaure, avocat de M. Diirier, prit, la parole après Berryer et 
lit lemarqaer, comme son illustre confrère, que la véritaljle cause 
de la poursuite était la publication du Manuel clectoral, a laquelle^ 
M. Jules Ferr}' avait pris une part si notable: 

« Tout à riieure, mon éminent confrère indiquait une circons- 
tance particulière qui pouvait avoir attiré sur M. Ferry l'animad- 
version du ministère public. Cette circonstance est commune à 
M. Uurier et à M. Ferry. Il s'est empressé de l'avouer; il a participé 
à la confection de ce petit Manuel électoral qui a été publié dès l'ori- 
gine d'un mouvement électoral sérieux en France. Mais à qui le 
ministère public pourra-t-il faire remonter l'idée de ce ti'avail ? Qui 
aie mérite de l'avoir rendu opportun et nécessaire ? Il est facile de 
le comprendre. Le décret du 24 novembre 18(10 avait, dans un jour 
impiévu, appelé la nation à prendre une part plus directe et plus 
active à l;i discussion de ses alTaires. Ce sont les termes mêmes du 
préandmle du décret. En consrqnence, il avait permis la discussion 
d'une adresse au début de chaque session ; la présentation d'amen- 
dements aux projets de loi ; la pulilication du compte rendu de 
cbaque séance. Il avait nommé des minisires sans portefeuille pour 
concourir aux délibérations du Corps législatif. La Cour ne sait-elle 
pas qu'une vie nouvelle, cette vie de discussions et de délibérations 
qui, <pioi qu'on en dise, est chère à notre pays, et dont il était 
privé depuis di.x à onze ans, allait renaître? Le mandat du député, 
la loi en vertu de laquelle il est donné, prenaient tout à coup une 
importance singulière. Cette loi éleclorale, qu'on connaissait à 
peine, on a eu besoin di' la connailre, et les commentaires sont 
devenus indisjicnsabli's. l-^b bien ! nos jciuies confrères ont eu le 



POLÉMIQUE AVEC l'EYRAT. 99 

mérite d'avoir porté Jeur attention sur cette Joi, de l'avoir étudiée 
protondement et d'en avoir donné un commentaire exact, clair et 
irréprochable.,.,» 

Dans sa réplique au réquisitoire du Procureur général Chabanacy 
de Marnas, Berryer, avec une hauteur d'éloquence incomparable 
mit en relief la pression scandaleuse exercée par l'Empire sur les 
électeurs, et signala de nouveau lunportance du service qu'avait 
rendu M. Jules Ferry a la cause de la liberté en publiant le dossier 
de la candidature officielle: 

« Pour ne pas m'égarer, pour ne pas aller trop loin, je citerai des 
pièces ofhcielles. Je parlais hier de l'un des grands crimes de mon 

r'; "f;;";f%'"'\''r'''' ■'■'"' ^^"•^"''^^- ^^"-^-'^^^ ^^ publication 

de la I»«e électorale. Vraiment il est curieux de voir les pièces 
déposées encore aujourd'hui dans les archives du Corps législatif et 
dont M, Ferry nous a donné des copies très fidèles » 

Et après avoir cité différentes circulaires, des inspecteurs pri- 
maires aux mstituteurs, des préfets aux maires, etc, Berryer ren- 
voyait encore la Cour au volume de M. Jules Ferrv, comme à la plus 
accablante des enquêtes dressées contre l'Empire, 

I/arrèt de la Cour de Paris, rendu le 7 décembre 18(54, rejeta 
cela va sans dire, l'appel des Treize, mais leur procès était gagné 
devant 1 opinion publique, et le véritable condamné, c'était le 
Gouvernement du 2 décembre. 

Polémique avec Peyrat, 

M Jules Ferry se trouvait dés lors désigné pour figurer parmi les 
chels du parti démocratique. En attendant que l'heure lût venue 
pour lui d entrer au Corps législatif, il reprit vaillamment sa plume 
de journaliste et donna au Temps une série d'articles dont plusieurs 
sont des morceaux achevés qui s'élèvent au-dessus des polémicrues 
courantes et de incidents de la politique quotidienne 

On croit intéressant de reproduire ici quelques-unes de ces 
brillantes études, parce qu'elles mettent dans tout leur jour les 
rares qualités de style qui, à côlé des dons oratoires et des 
eminenls mentes de l'homme d'action, caractérisent le talent de 
M. J. Ferry. 

Dans le numéro de VAvenir national du 17 novembre ms, un 
publ.cistedistingué, M. Peyrat, annonçait la publication du grand 
ouvrage d cdgar Quinet sur la Révolution. 

M Peyrat attaquait violemment l'œuvre de l'illustre exilé qu'il 
qualifiait « de satire contre la Révolution, de réquisitoire violent et 
calomnieux contre les principaux révolutionnaires». Il reprochait 
au l.yre « de n'avoir ni ordre, ni plan, ni proportion », puis, 
abordant le fond, accusait Quinet de blâmer les chefs de la Révo- 
ution d avoir proclamé et exercé la Dictature ; de soutenir cette 
thèse qu une pareille dictature a été un fiéau et un crime, « un 



100 luscoiius f;t upinkin^». 

ci-'mie parce qu'elle élail inutile, et uti tléan parce qu'en liabiluaiil. 
les Français à un regain passager d'arliitraire et de terreur, elle 
leur a fait perdre le sentiment et la dignité des peuples libres et les 
a prépart's à subir toutes les tyratniies ». Peyrat trailail la première 
de ces idées d'aberralioii i-t d'inconséquence, la seconde de lieu- 
commun '. 

Dans les articles suivants -, Peyrat continuait sa i)liilip|)ique, 
allirmant que « la diclature du Comité de Salut public a seule pu 
assurer le trioniplie de laUévolulion »; faisant grief à Quinet d'avoir 
dit que Robespierre, Saint-Jusl, Billaud-Varennes « voulureut 
rhanger ce qui avait été un accident en un état permanent », c'est- 
à-dire ériger la dictature en principe de gouvernement ; opposant 
le prétendu libéralisme de Robespierre en matière religieuse à la 
prétendue intolérance de Quinet, et terminant enfin lu série de ses 
critiques par une apologie virulente du jacobinisme et des Jacobins: 
« Historiquement, oui, mille fois, nous sommes Jacobins, c'est-à-dire 
convaincus que les Jacobins ont seuls bien compris, bien conduit et 
définitivement sauvé la Révolution». 

A cette tb'^'se historique, qui a été maintes fois renouvelée par des 
écrivains aussi ardents, quoique moins bien doués que Peyrat, 
M. Jules Ferry opposa une suite de considérations éloquentes où il 
combattit la doctrine du Salut public, invo([uée jiar le second 
Iviipire pour justifier le pire despotisme, et loua Quinet d'avoir fait 
le procès à la dictature révolutionnaire etàla Terreur. Il estpi(juant 
de reproduire ces beaux morceaux d'histoire, après les récentes 
discussions qu'a soulevées la pièce de M. Sardou, Thermidor, et le 
discours de .M. Clemenceau où se trouve développée la théorie 
(lu bluv. 

Les revenants. 

In journal titii a pour spécialité de morigéner la démocratie 
contemporaine, li'op large et trop généreuse à son gré, V Avenir 
national, fulmine, depuis un grand mois, contre le beau livre de 
iM. Quinet, le plus violent des réquisitoires. 

Il no faut ni s'en étonner ni s'en plaindre. 

Toute secte est hautaine, dogmatique, intolérante. Celle-ci 
s'intitule l'école « delà tradition révolutionnaire». Mais il en 
est d'elle comme de ces enfants qui n'ont retenu du type 
paternel que les travers. Ces continuateurs de la Révolution 
n'ont liétùlé que de ses sophismes, de ses déclamations et de 
ses haines. Une dévotion étroite, malsaine, pour les hommes 

1. Avenir national, n° du 20 novembre 186,'). 
2. Avenir national, n" des 3, 9. 12. 18, 24 janvier 1866. 

/ 



POLEMIQUE AVEC l'EVI'.AT. 101 

de la Terreur est le principal article de leur Credo. Renier la 
légende qu'ils nous ont faite, est un ciime iju'ils ne pardonnent 
pas. 

Pour l'avoir osé, M. 3Iicbelet a été couvert d'invectives; 
M. Lanfrey a suscité d'implacables ressentiments. A son tour, 
M. Quinet, qu'on pouvait croire mieux défendu par la dignité 
de l'exil, apprend, sous la férule de 31. Peyrat, ce qu'il en coûte 
toujoui's pour abattre les faux dieux. 

Le jacobinisme, puisqu'il veut qu'on l'appelle par son nom, 
est intimement mêlé, depuis quarante ans. aux destinées de la 
démocratie française. Il y apparaît tantôt comme un sentiment, 
tantôt comme un système. Quand la France nouvelle, ramenée 
par la force aux traditions cju'elle avait violemment rompues, 
condamnée a pleurer le 21 janvier et à indemniser l'émigration, 
tremblait, non sans quelque raison, pour les plus cbères de ses 
conquêtes, quand les conventionnels vieillissaient dans l'exil, 
quand la Uévoluiion était réduite à cacber son nom, ses couleurs 
et ses souvenirs, la religion jacobine et la religion bonapartiste 
naquirent côte à côte, comme un fruit amer de la défaite et de 
la colère. De bons esprits purent s'engouer de Sainl-Just et de 
Robespierre. Marat fut tiré des gémonies. Dans cette piété 
hardie pour les choses tombées, il entrait alors plus de cheva- 
lerie que de système. Mais aujourd'hui tout est bien changé. La 
société moderne n'est contestée par àme qui vive: l'ancien 
i-égime n'existe plus que pour les vieux journaux qui ne veulent 
pas perdre l'habitude de le pourfendre. Au sein d'une démo- 
cratie débordante, qui, au lieu d'ennemis, n'a que des flagoi-- 
neurs, le jacobinisme n'est plus une arme de guerre, mais un 
péril, car il représente parmi nous quelque chose de plus triste 
que le souvenir des échafauds : le Préjugé de la Dictature. 

Au dix-neuvième siècle, il n'existe plus de tyrannies, il n'y a 
que des dictatures. On ne nie pas la liberté, on îa fait attendre. 
L'absolutisme ne prétend plus remplir, en nos temps troublés, 
qu'un office transitoire : c'est un pédagogue, un éducateur 
plutôt qu'un mailre. Napoléon I" remettait au règne de son fils 
la fondation d'un régime libre : il subordonnait la liberté à la 
victoire. M. de Rismarck n'a contre la liberté prussienne 
qu'un grief: elle pouii-ait l'empêcher de s'agrandir à sa manière : 
il subordonne la liberté à l'annexion. Je blasphème sans doute. 



102 IllSCOlUiS ET OPIMO.NS. 

mais j'ose (lirc(|u'en suspciidanl la Constitution jiis(|ir;i la paix, 
la Coiivciilion ne faisail pas aiilrc cliose. 

De soilt' ipril est vrai de tiiiT (pic la doctrine du salut public 
est, par le temps qui coiu'l, la dernière citadelle du despo- 
tisme. 

l^a docti'ine du salul public, c'est la liberté subordonnée : de 
ipiel Iront osez-vous vous plaindre qu'on la subordornie aux 
principes conservateurs, si vous la subordonnez vous-même aux 
nécessités révolutionnaires? 

i.a doctrine du salut public est la source frauduleuse de toutes 
nos misères ; elle nous énerve, nous déprave et nous livre. 
Elle nous commet en des alliances, hélas! autrement dangereuses 
équivoques, corruptrices que toutes les coalitions, réelles ou 
imaginaires, que l'Eglise jacobine reproche incessamment au 
parti de la liberté ! Cela ne se démontre pas, mais il suffit d'avoir 
âge d'homme pour le sentir. 

Or, la pierre angulaire delà doctrine du salut puljlic, c'est 
l'apologie de la Terreur. Le plus lourd anneau de la chaîne, 
c'est nous qui l'avons forgé. 

Si l'on veut se convaincre que l'apologie de la Terreur ne 
peut plus être dans un homme de ce temps-ci une fantaisie 
historique, une relique inoifensive, il n'y a qu'à lire les 
jdiilippiques de VAoenir. L'histoire de la dictature révolution- 
naire y est présentée comme une solennelle expérience « qui 
justifie, en fait, la doctrine du salut public plus explicitement 
que Machiavel, Montesquieu et Rousseau ne l'ont justifiée en 
théorie ». M. Peyiat accepte d'ailleurs, en même temps que le 
litre de jacobin, la qualification « d'autoritaire ». Il n'y a que 
celle de «■ césarien » qui lui fait « hausser les épaules», ce que 
l'on ne comprend guère en vérité, de la part de l'écrivain (pn 
accepte si gaiement les deux premières, et qui professe 
ouvertement « que la question n'est pas d'alïail)lir le pouvoir, 
mais de s'en saisii" ». Je sais bien qu'on s'en tire en affirmant, 
d'un ton dogmatique, qu'il n'y a aucune confusion possible 
« entre les attentats des ambitieux et des usurpateurs, et 
l'apparition soudaine d'un pouvoir dictatorial qui, dans une 
crise suprême, pour un danger évident et universellement 
reconnu, domine momentanément le système entier des lois 
politiques, civiles et pénales». Hélas! entre ces deux despo- 



POLÉMIQUE AVEC PEVUAT. 103 

lismes, la direction d'intention est toiUe la difterence. Les 
Jacobins soiil les casuisles de la liberté. 

C'est contre la docirine du saint public que M. Qninet a fait 
son livre. Et, pour en finir (Tun coup, il luarcbe droit au 
monstre. Il fait le procès à la dictature révolutionnaire, à la 
Terreur; il en nie la nécessité : il afllrme que la Révolution 
pouvait se sauver par la justice. A l'bonneur de Robespierre, 
il préfère l'honneur de la liberté. 

Voilà la pensée du livre ; elle s'y répand en flots d'éloquence ; 
elle donne à tout l'ouvrage une unité majestueuse et convain- 
cante. Libre aux néo-jacobins de la déclarer « anti-philosophique, 
anti-historique, anti-révolutionnaire ». Celui qui aura démontré 
((ue la Terreur n'était pas nécessaire, celui qui aura débarrassé 
la déiiiocralie de ce rêve de dictature, qui tantôt la remue 
comme une tentation, tantôt l'obsède comme un cauchemar, 
celui-là aura bien mérité de l'avenir: il pourra jjraver la grosse 
voix de ces revenants de 1793, assez épris de leurs souvenirs, 
assez aveuglés par leurs propres systèmes, pour s'imaginer 
qu'en France, le gouvernement démocratique puisse jamais se 
fonder sur l'esprit de coterie et d'intolérance. 

Il importait, avant toutes choses, de réialdir la philosophie 
de ce bel ouvrage, à rencontre de tant de gens (pii la mécon- 
naissent ou qui la calomnient. Mais il ne faut })as attendre des 
néo-jacobins qu'ils acceptent la question comme 31. Quinet la 
pose. C'est leur habileté de la noyer dans les faits, de l'écraser 
sous les détails, de l'obscurcir par l'invective. Suivons-les donc 
sur le terrain étroit où ils s'évertuent, et voyons si la légende 
jacobine se tirera des mains puissantes qui viennent de la saisir '. 



Les doctrinaires de la Terreur. 

Avant d'examiner historiquement,, comme il convient, ce 
lieu commun de la Nécessité de la Terreur, (jue nous voulons 
chasser du milieu de nous, — non pour réjouir les ennemis de 
la démocratie, mais pour les confondre, — il faut vider une 
question préliminaire. 

1. Le Temps, n° du janvier 1866. 



1U4 DISCOUHS ET OPIMO.NS 

Une équivoque piano sur le déital. 

31. Quinel accuse les dictateurs du Comité de saliil puitlic 
d'avoir systématisé la Tei reur. 

M. Peyrat proteste avec énergie. Il met au déli de citer une 
phrase, « un mot», des discours de Robespierre, de Saint- 
Just, de Billaud-Varennes, (jui justilie cette imputation. 31. Qui- 
net les calomnie, et il calomnie sans preuves. « Tout prouve 
au contraire que la dictature n'a été pour eux qu'une machine 
{\(i fiuerre, et qu'ils n'en ont fait usage, avec la plus grande 
répugnance, qu'au moment suprême, et sous le coup de la plus 
impérieuse nécessité. » 

Cette opinion, souvent émise, constitue ce qu'on peut 
appeler la pudeur du jacobinisme moderne; elle s(!rt d'oreillei- 
à beaucoup de gens d'honnête et douce humeur, qui n'osent 
ni accepter ni renier la terrible tradition, et, désireux avant 
tout de ne se brouiller ni avec les vivants ni avec les morts, 
l'edoutent plus, sur les questions de ce genre, la controverse 
que l'inconséquence. 

C'est pour cela que l'objection veut qu'on s'y arrête. Si l'on 
ne peut ramener les terroristes résolus, il n'est peut-être pas 
impossible de convertir le jacobinisme inconséquent. 

L'équivoque consiste, ce me semble, à confondre deux choses 
qu'il est nécessaire de distiuguei'. 

Il y a deux parts à faire dans les violences ré^olutionnaires : 
celle de l'instinct et celle du système. 

Toutes les mesures révolutionnaires : la loi des suspects 
comme le maximum, l'empi'init forcé comme le tribunal révo- 
hitionnaire, la levée en masse aussi bien ijiie l'échafaud. tout 
Cl' (pii fut liéroï(iue et tout ce (jui fut barbare, naquit, à cer- 
tains jours, de l'instinct populaire, exalté et déchaîné, ivre de 
colère, de patriotisme et de terreur. Envahie, alîamée, trahie, 
sans chefs, sans lumière et sans pain, la foule eut peur et 
devint terrible. 

Dès la (in de 1791, entre une l'oyauté suspecte et uni; assem- 
blée impuissante, sous l'action dissolvante des troubles reli- 
gieux et la pression croissante de la famine, le délire populaire 
('(immence. La guerre, l'invasion, la défaite, la trahison le 
poussent au comble. Les municipalités elTarées invenlont le 
maxiiniim, bien avant qne la Convention le ratihe. Les prisons 



POLÉMIQUE AVEC l'EVliAÏ. 10.") 

s'emplissent de suspects, bien avant que ?i[erUn, le juriscon- 
sulte, eût formulé ses sinistres catégories. La multitude pro- 
mène dans les rues et dans les prisons sa justice expéditive. 
Le peuple a pris, comme disait Danton, « l'initiative de la Ter- 
reur ». 

C'est de celle-ci qu'il est vrai de dire, qu'elle ne constilue ni 
une théorie, ni un système : œuvre des multitudes irrespon- 
sables, fruit ordinaire des longues servitudes et des initpiilés 
séculaires. 

Mais voici venir, à la remorque, les hommes d'État, les 
légistes : et la Terreur va changer de caractère. 

La fureur populaire est comme la tempête : elle s'apaise 
d'elle-même. Si les hommes d'État la maintiennent, la divisent, 
l'enrégimentent, s'ils l'organisent pour la rendre durable, 
n'aura-t-on pas le droit de dire qu'ils en ont fait un système? 

Il est de l'essence de la peur de diminuer avec le péril; 
mais la terreur systématique s'accroîtra dans la même propor- 
tion que la victoire ; elle deviendra d'autant plus pesante qu'elle 
aura plus duré, d'autant plus dogmatique qu'elle sera moins 
nécessaire; et le jour où la lassitude et l'horreur universelles 
secoueront sa tyrannie sanglante , elle tombera de toutes 
pièces, sans une rétractation, sans une défaillance, sans un 
remords. 

La conscience humaine ne s"y est pas trompée : elle n'a 
jamais confondu les désespoirs de la multitude avec les froides 
cruautés des politiques; elle n'impute à la démocratie que la 
théorie, elle ne lui demande compte que du sophisme. .Mais, 
s'écrie-t-on avec une étrange insistance , où est-elle , cette 
théorie? Qui l'a écrit, professé, pratiqué, ce sophisme? 

Qui? vos Saints? Robespierre, Saint-Just, Billaud-Yarennes, 
toute l'école. 

Du premier jour, le gouvernement révolutionnaire, décrété 
le 10 octobre 1793, pour durer « jusqu'à la paix », non seule- 
ment n'a pas d'autre pratique, mais ne professe jias d'autre 
théorie. « Le gouvernement révolutionnaire, dit Billaud-Ya- 
rennes, doit mettre la terreur à l'ordre du jour. Et il regrette, 
en termes que M. Peyrat fera bien de relire, le temps perdu 
pour l'échafaud. (Rapport sur l'organisation du gouvernement 
révolutionnaire, 18 novembre 1793.) 



106 UISCOUUS ET Ul'LMONS. 

Est-ce là ce (jue M. Peyral appollo, jiar un riipliémismo 
a(lmiral)le, leri'oriser « avec répii.tinance »! 

Mais, dit-on, c'est avant tout un fait de guerre : dans IVsprit 
des dictaIcMi's la diclatiire doit cesseï' avec la L^iinre. — 
Attendez. 

Le gouvernement révolutionnaire compte ses journées par 
ses victoires. La campagne de 171)3 vient de s'achever par une 
moisson de gloire : Carnot et Jourdan ont débloqué Maul)euge, 
Hoche a repris les lignes de Wisseml)ourg. la Hotte anglaise est 
chassée de Toulon, Lyon n'est plus, la grande armée ven- 
déenne couvre de ses débris les deux rives et les flols de la 
Loire. Du sein de la Répuhlirpie, rassui'ée et ti-iom[)hante, 
s'élève un cri de justice et de pitié, le plus élO(|uent peut-élre 
(pi'il ait été donné à la parole humaine de jeter au ciel aveugle 
et sourd. Camille éciit le Vieux Cordelier. Qui va l'épondre? le 
rapporteur du Comité de Salut pubUc, Roliespierre : 

Si 1(3 ressort du gouvernement ]iupulaire dans la paix est la vertu, 
le ressort du gouvernement populaire en révolution, c'est à la l'ois 
la vertu et la terreur: la vertu, sans laquelle la terreur est funeste', 
la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est 
autre chose que la vertu prompte, sévère, inflexible; elle est donc 
une émanation de la verlu ; elle est moins un principe paiticulier 
(ju'une conséquence du principe ^'énéralde la démocratie, appliquée 
aux plus puissants besoins de la patrie. — On a dit que la terreur 
élait le l'essort du gouvernement despotique. I>e vôtre ressemble- 
t-il donc au despotisme? Oui, comme le glaive qui brille dans les 
nuiins des héros de la liberté ressemble à celui dont les satellites 
de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par la terreur 
les sujets abrutis: il a raison comme despote; domptez par la 
terreur les ennemis de la liberté, et vous aurez raison comme fon- 
dateurs de la République. Le gouvernement de la Révolulion est le 
despotisme de la liberté contre la tyrannie (5 février 1794). 

Le reconnaissez-vous, l'étei'nel sophisme de la Diclaturo? 
L'esprit de système a-t-il jamais tenu un plus impérieux lan- 
gage ? 

La Dictature révolutionnaire n'a pas échappé à celte loi his- 
torique de toute dictature, qui est de devenir promplement 
systématique, et de ne pas savoir finir. 

On a d'abord pi'orogé la libei'té jusqu'après la victoire. On la 
l'emet bientôt au leiulenuiin de rcxlcrmination des traîtres, des 
conspirateurs, des modérés, des indifféi'enls. « Ci> (pii constitue 



\ 



POLÉMIQUE AVEC PEVKAT. 107 

la République, diL Sainl-JiisL c'est la destrucliou totale de ce 
qui lui est opposé. Vous avez à punir non seulement la trahi- 
son, mais rindiiïérence. » — « La protection sociale, ajoute 
Robespierre, n'est due qu'aux citoyens paisibles ; il n'y a de 
citoyens dans la République que les républicains. » Et alors 
commence le sanglant défilé des conspirations imaginaires : 
celle des indulgents et celles des ultra-révolutionnaires, celles 
des athées et celles des coiTompus, celles des hommes d'État 
celles des esprits faibles, celle de Danton et celle de Clools, 
tombant l'un après l'autre dans ce ruisseau de sang dont la 
République devait sortir souillée, décimée, amoindrie, com- 
promise pour cinquante ans ! 

On dit que les terroristes n'étaient pas systématiques? Ils 
étaient mieux que cela : ils étaient hallucinés. 

L'hallucination du soupçon est visible chez Robespieri'e; 
elle s'y double bientôt de l'hallucination de la toute- 
puissance. 

A ce moment le système est à son comble. La Terreur n'r<t 
plus seulement un instrument de guerre, c'est une éducalion, 
une discipline. Quand elle aurait anéanti tous les conspirateurs, 
elle n'aurait pas achevé son ceuvre, car il reste une conspira- 
tion plus dangereuse que toutes les autres : « celle du vice ei 
de l'oisiveté ; » un ennemi encore à immoler, « la corruption, » 
un nouveau « fédéralisme : l'immoralité ». 

Et ghssant sur la pente que nul ne remonte, la Dictature se 
perd en cette monstrueuse et puérile rêverie d'une société 
régénérée par l'échafaud, incroyable mélange d'atrocité et de 
candeur, d'austérité naïve et de rigueur implacable, de littéra- 
ture et de cruauté, utopie pédagogique, absurde et sanglante, 
à laquelle resteront éternellement attachés les noms de Sainl- 
Just et de Robespierre. 

rsous n'éprouvons, qu'on veuille bien le croire, aucun 
plaisir à remuer ces souvenirs. Nous n'avons pas fait, non 
plus, ce rêve de collège, d'une Révolution immaculée, sans 
égarements ni colères. 

M. Quinet a dit excellemment : « La suprême iniquité serait 
de les juger par les règles des temps ordinaires. Assiégée par 
l'univers, cette société se met au-dessus des lois. La fureur 
devient une partie de la tactique. » 



108 DISCOUKS KT Ol'l.MO.NS. 

Aussi ne s"a,uil-il [las de ju^or des hommes, mais iiiic li-adi- 
tion. 

Les leiTOi'isles repivseiUent, dans noire liisloirr. une {]e> 
forces (jiri sauvent les irvolulions dans les grands iiêrils : Tes- 
pril de suite et lénergie. Mais ils n'y représentent pas la jus- 
tice. La démocratie ne peut accepter de tradition que la justice. 

.T'admire, dans les murs de Saragosse, Palafox dressant la 
potence pour quiconque parlera de se rendre. Les Montagnards 
ne le cèdent à ce héros ni en audace ni en énergie. Les vio- 
lents ont leur grandeur, quelquefois leur beauté. Qui l'a mieux 
fait voii- (|ue Danton? 

Mais admirer les maximes de Saint-Just, s'incliner devant les 
déclamations de Robespierre, reconnaître là une philosophie 
qui ne soit pas médiocre, une politique qui ne soit pas odieuse, 
revendiquer cet héritage de lieux communs cruels et de rêves 
à courte vue, c'est un genre tridokllrie dont la démocratie 
moderne a trop soufïert pour qu'elle songe à en renouer la 
chaîne, heureusement interrompue '. 



Girondins et Jacobins. 

Il est dans l'histoire de la Révolution deux dates décisives, 
deux coups d'État qui se lient l'un à l'autre, comme la première 
et la dei'nière pierre de l'édilice : le 31 mai et le 18 brumaire. 

Les pi'emiers jacobins, les vrais, ne les séparaient pas. 11 n'y 
avait pas si loin des bureaux du Comité de Salut public aux 
antichambres du Premier consul : d'illustres exemples l'ont 
fait voir. Les fauteurs de la dictatui'e convenlioiinelle appa- 
rurent tous au coup d'Étal de Bonaparte. Un petit nondjre seu- 
Icniciil s'arrêta siii- le seuil du Sénat conservateur. Les jacobins 
furent les meilleurs préfets de l'Empire. 

Les néo-jacobins, (jui se caractérisent surtout par rinconsé- 
quence, ont Icnti'' les premiers de distinguei- entre le coup 
d'État déniag()gi(pn' et le coup d'État mililaii'e, comme si Ion 
pouvait échapi)t'r à la souvei'ainc logique des choses, comme 
si le sophisme ihi sahii [lublic n'était pas toujours le nu''U)e. 

1. Le Tc»i/)s, (lu 11 jaiuiiT 1800. 



POLÉMIQUE AVIiC PEVKAT. 109 

C'est une formule monarcliii|ue, disait Buzot aux Montagnards, 
(|ue votre mot : « Il faut agir. » La dictature est comnwï 
l'égoïsme ; on ne lui fait pas sa pai't. 

M. Peyrat, du moins, ne méritera pas le reproche crinconsé- 
(|iipnce. II déclare nettement qu'après le 9 thermidor, la Révo- 
lution arrêtée, menacée, décimée, n'avait plus qu'un recours ; 
le 18 hrumaire. 

La grande portée du livre de M. Quinef, sa force et son hon- 
neur, c'est d'avoir montré, d'une façon victorieuse, le chemin 
(|iii conduit d'un coup d'état à l'autre, non seulement par l'en- 
cliainemenl des faits, visihles pour tout le monde, mais par 
l'étroite parenté des doctrines et le lien des causes profondes. 
Aussi, comme aucun livre ne renferme une critique plus haute 
du 18 brumaire, aucun n'est à la fois plus juste et plus amer 
pour la révolution qui porta les terroristes au pouvoir et jeta 
la Giromle aux gémonies. 

Les Girondins attendaient cette justice tardive. Voici bientôt 
trois quarts de siècle qu'ils portent la peine d'avoir été vaincus. 
Les royalistes, les Jacobins ont jugé tour à tour ces jours ter- 
ribles. Jusqu'au livre de M. Quinet, le testament politique des 
Girondins restait à faire. Entre les constitutionnels, qui ne leur 
pardonnent pas, et les montagnards, qu'ils exaspèrent, les plus 
éloquents, les plus généreux, les plus novateurs des révolution- 
naires sont demeurés longtemps sans défenseurs. De tous les 
partis de la Révolution, c'est le seul, dit très bien M. Quinet, 
(jui n'a pas eu de successeurs. Tous les grands travaux con- 
temporains, depuis Thiers jusqu'à Bûchez, depuis 3Iichelet 
jusqu'à Louis Blanc, libéraux ou démocrates, hommes d'Etat et 
poètes, pour une raison ou pour une autre, les sacrifient. 
Lamartine entreprend d'élever un monument à leur gloire : ;i 
mi-chemin, il les trahit et passe à Robespierre. La république 
était entrée dans notre histoire sous une triple auréole d'élo- 
([uence, de grandeur d'âme et de génie, entre Brissot et Con- 
dorcet, Barbaroux et Gensonné, Vergniaud et madame Roland. 
Qui eût pu s'attendre à les voir reniés par les républicains 
d'un autre âge? 

Rien ne fait mieux voir, à mon sens, combien le culte de la 
force, et cette tradition de l'arbitraire, qui est le fond môme de 
notre histoire, ont parmi nous pénétré les âmes. Pour tuer les 



110 DISCOUUS ET OPINIONS. 

(«irdiidins. on les accuse de ne pas savoir agic. Il n'en est venu 
jus(jii'à nous (jn'une image calonuiiée et travestie, mélange 
inconsistant (Hncaiiacilé et d'éloquence, de vanité et d'impuis- 
sance. Artistes, — on en conviimt, on l'exagère même. — mais 
l'iiéteurs et li'acassiers, hésitants et déclamateurs, incapables 
de sauver la Révolution : leur présence était un embarras, 
leur suppression fut une délivrance. 

Robespierre a trace le premier ce portrait dv fantaisie; 
depuis ce temps, on le recopie. 

■\1. Peyrat s'est borné naturellement à le rééditer une fois de 
[iliis. L'article qu'il a consacré aux Girondins est aussi faux que 
le rapport de Saint-Just et l'acte d'accusation d'Amar. 

Girondins et Jacobins appartenaient à la même génération 
révolutionnaire, celle que le tiers état mit si fièrement au 
monde, au moment où labdication volontaire des Constituants 
jetait la Révolution dans l'inconnu. Jeunes, ardents, obscurs, 
mais formés à la vie publique dans ces innombrables assem- 
Idées administratives où se concentrait de fait, depuis le 14 juil- 
let 1789, le vrai gouvernement de la France, ces révolution- 
naires de la seconde poussée n'étaient pas faits pour porter 
longtemps la monarchie. La République sortait des fautes des 
hommes, et surtout de la force des choses. La République, on 
l'a dit bien des fois, était dans la Constitution de 1791. Elle 
était dans le démembrement systématique du pouvoir, dans la 
prépondérance de l'assemblée; elle était surtout dans le sys- 
tème des administrations départementales et municipales élec- 
tives. Mirabeau l'avait bien vu; et, dès l'année 1790, dans ces 
notes fameuses, monument immortel de clairvoyance politique 
et de monstruosité morale, il signalait à la coui- le régime 
administratif, que lui-même avait appuyé, comme le véritabie 
rnnrnii de la dynastie. 

Dans cet intermède de self-goverument, que la France ne 
devait plus revoir, le pays devint républicain sans le savoir, 
sans le vouloir même. L'Assemblée législative fut le produit de 
cette situation sans exemple. 3Iais, chose remarquable, la mino- 
rité ardente, éloquente, clairvoyante qui fit porter à cette démo- 
cratie inconsciente toutes ses conséquences, était sortie des 
entrailles mêmes de la province. La République ne devait plus 
ri'trouver pareille fortune dans notre histoire. 



POLÉMIQUE AVEC PEYMT. Ill 

Celte fois, les nécessités de la défense extérieure précipi- 
lèrent la crise. La monarchie se cliargea d'achever elle-même 
la démonstration commencée par la dépiitation de la Gironde. 
La royauté trahissait, appelait Tétrangcr, désorganisait la 
défense. Il n'y a plus aujourd'hui, là-dessus, de doute possible. 
Et, comme le démontre M. Quinet avec une précision et une 
abondance de raisons admirables, la royauté ne pouvait pas ne 
pas trahir. L'histoire ne connaît pas d'exemple d'un despo- 
tisme assez souple pour se laisser réduire, assez na'ifpourse 
découronner lui-même, assez désintéressé pour se donner des 
maîtres. Là était la vraie chimère, la contradiction profonde 
de la Constitution de 179L Le peuple de Paris trancha le nœud 
à sa manière ; il fit le lU août. Le 10 août est la journée de 
riiistiiic/, dit ingénieusement M. Quinet. Mais avant l'instinct 
du peuple, il y a la Gironde, qui lit tout haut dans le jeu de la 
cour, qui dénonce, par la voix de Roland, de Brissot, de Gen- 
sonné, son inertie obstinée, et son hostilité secrète, qui la 
frappe à mort par la voix de Vergniaud. 

Admirez donc la justice de l'histoire! Tandis que les Giron- 
dins préparent, fomentent, font éclater la République, Robes- 
pierre se butte, dans son journal, à la Constitution de 1791. 
C'est un monarchien de la dernière heure. En juin 1792, le 
club des Jacobins veut chasser Billaud-Varenne pour avoir osé 
mettre en question la monarchie. — Et la tradition jacobine 
reproche aux Girondins d'avoir manqué de résolution répu- 
blicaine! 

Les Girondins de la Législative veulent la guerre, la prê- 
chent, la décident malgré les Jacobins et malgré Robespieri'e. 
A la Convention, c'est Brissot qui la fait déclarer, le l"" fé- 
vrier 1793, à l'Angleterre et à la Hollande. — Et ce sont les 
Girondins qu'un accuse d'avoir manqué d'audace, d'enthou- 
siasme national, de fierté révolutionnaire! Et qui donc a frappé 
les émigrés, décrété le camp sous Paris? Les Girondins delà 
Législative. Qui a organisé la première défense, poussé en 
avant les premiers volontaires, ceux de l'Argonne et de Jem- 
mapes, les plus mibtants, les plus incontestables de nos sau- 
veurs? Q i a rempli les colonnes du Bulletin des lois, dans ces 
terribles mois de février et de mars 1793, de cette multitude 
de décrets organisateurs, de guerre et de marine, que personne 



112 niscoriss et opi.mo.ns. 

no pont t'ITacei", cl qui rcpondent si éloqueniment au reproche 
(l'impuissance et de paralysie? Les Girondins à la Convention. 
Qu'on cite une mesure de défense à laquelle ils aient refusé de 
concourir? Une nécessité militaire qu'ils aient méconnue? Que 
M. Peyral ne dise donc pas que tant que les Girondins furent 
debout, la Convention n'agissait pas. Ce lieu commun de toutes 
les dictatures, ce prétexte de tous les despotismes qui sourit 
aux Jacobnis de VAvenù-, est faux neuf fois sur dix dans l'his- 
toire : mais, appliqué aux Girondins, il est aussi odieux qu'in- 
compréhensible. 

En vérité, l'histoire de ces gramls jours est écrite au rebours 
des faits et du bon sens. Le plus grand reproche qu'il y ait à 
faire aux Jacol)ins et à leurs prdes copistes, c'est de méconnaître, 
dans cette crise héroïque de la Fi'ance nouvelle, l'élan sincère 
et l'ardeur naïve, renlhousiasme national, la spontanéité révo- 
lutionnaii'e. On croirait, à les entendre, (|u'il a fallu, poui- 
pousser la France aux fronlièi'es, le fouet des supplices et l'ai- 
guillon de la peur. Entre riiéro'isme des quatorze armées et 
l'échafaud de la place de la Révolution, il y aurait je ne sais 
quelle lelation mystérieuse, je ne sais quel rapport nécessaire, 
dont la seule pensée est, pour le génie de la France, la plus 
sanglante des injures, la plus imméritée des calomnies. 

Il faudrait pourtant choisir : ou cesser de nous entretenir de 
l'enthousiasme et des prodiges de 1792, ou reléguer parmi les 
plus hideux sophismes de cette théorie de l'efficacité de la guil- 
lotine, au point de vue de la défense du territoire, sur laquelh; 
vivent, de[)uis soixante ans. tous les apologistes de la Teireur, 
et qui sei-ait groles(|ue, si elle n'était aussi sanglante. 

La vérité, c'est que toutes ces grandes choses ne furent faites 
ni jiar la iMonlagne, ni par la Gironde, mais par la France. On 
a toujours écrit cette histoire les yeux fixés sur la Convention. 
Dans notre fureur de centralisation, nous voulons tout centra- 
liseï', même l'esprit national, même le patriotisme. 

Nous mettons toute la Révolution dans Paris, tanilis que 
Paris lui a porté, le 2 juin 1793, un des coups les plus terribles 
(ju'elle ait reçus*. 

Il paraît que V Avenir national est blessé au coeur. Ce journal. 

1. Le Temps, du iîO janvier 1860. 



POLÉMIQUE AVEC PEVItAT. 113 

dont le tempérament est d'excommunier et de requérir, condes- 
cend à discuter. 

Nous avons parlé, dans notre dernier article sur le livre de 
^I. Quinet, du lien intime qui existe entre le coup d'État du 
31 mai et le coup d'État du 18 brumaire. Fondés tous deux 
sur la même thèse de salut public, il n'est point surpi-enant 
ifu'ils aient eu les mêmes approbateurs. Et nous avons dit 
(|u'il n'y avait pas si loin des bureaux de Comité de Salut 
[lublic aux antichambres du Premier consul — qu'on ix'trouvra 
les complices du 31 mai parmi les approbateurs du 18 hni- 
maire — que sous l'Empire eniin, un Jacobin faisait un excel- 
lent préfet. 

Il y avait, pour répondre à cette thèse, qui n'est point nou- 
velle, sans doute, mais qui nous semble aussi juste qu'oppor- 
tune, deux procédés: la logique ou l'histoire. Le procédé 
logique serait de beaucoup le meilleur. Qu'on expose, une 
bonne fois, cette théorie du Salut public, derrière laquelle 
s'abrita le 31 mai, et qu'on prouve qu'elle ne justifie pas toutes 
les dictatures, tous les despotismes! Problème difficile, et que 
la doctrine de la dictature, professée par M. Peyrat dans ses 
premiers articles, ne résout pas, à coup sûr. Nous l'avons 
montré précédemment, et nous attendons encore, sur ce point 
capital, la réponse de VAvet^ir. Moins sûr que le procédé lo- 
gique, le procédé historique est par cela même infiniment plus 
commode. Voici donc la question qu'on nous pose : 

Quels sont les Jacobins, les vrais Jacobins, comme on les appelle, 
qui ont quitté les bureaux du Comité de Salut public, pour s'ins- 
taller dans les antichambres du Premier consul et de l'Empereur? 
Parmi ceux qui ont été préfets, conseillers d'État, qui ont plié 
l'échiné pour se faire prendre mesure d'un habit brodé, qu'on en 
nomme un, un seul, qui n'ait pas eu sa part et son rôle dans le 
9 thermidor, c'est-à-dire dans cette journée où les vrais Jacobins 
furent vaincus en même temps que Ja Révolution. Encore un coup, 
pas de phrases et des noms propres. 

Nous allons venir aux noms propres, mais nous sommes sûr 
d'avance que vous ne les accepterez pas. Que des Jacobins aient 
été préfets, conseillers d'État, aient plié l'échiné, vous en 
convenez vous-même, mais ce sont des Jacobins impurs, selon 
vous, des Jacobins mauvais teint, car tous avaient trempé dans 
Thermidor. 



]U DlSCOrUS KT OPIMONS. 

A ce compte, où soûl Il's Jacobins après Roljes|)iérre? Qui 
n'avait pas, à la Convention, trempé dans Thermidor? Qui 
n'avait pas, en ce jour de révolte et de justice, senti la hache 
sin- sa lèlc? Qui n'avait pas répété, du Marais à la 3Ionla»ne, le 
cii: A hasl à bas le tyran! Quand la Convention, poussée par 
ses triumvirs, de coup d'état en coup d'état, de prosci'iption 
en proscription, d'échafaud en échal'aud, jusque dans les der- 
niers retranchements de son immense docilité, se releva furieuse 
et sanglante, elle fit tout entière tète au péril. On ne connut 
alors ni Thermidoriens ni Montagnards ; on ne se demanda pas 
si Billaud-Varenne n'était pas plus farouche ([ue Robespierre; 
si Sainl-Just n'était pas fait d'un bronze plus pur que Barèi'e 
et CoUot d'Herbois. La France d'alors lit comme la Convention: 
elle respira, et l'histoire a fait comme la France. 

Thermidor, c'est la fin de la Terreur, c'est le réveil de la 
justice et de la clémence, la défaite de l'épouvante, dans son 
incarnation la plus savante et la plus haute. 

Qu'importe que la Terreur ait péri par les mains des pires 
terroristes? qu'importe qu'un Tallien ait personnifié l'humanité 
renaissante? Où ÏAveuir a-t-il pu voir que nous entreprenions 
de réhabiliter la faction de Thermidor? Faites le procès aux 
Thermidoriens, et gagnez-le : aurez-vous donc pour cela gagné 
le procès de la Terreur? 

Ce n'est pas en Thermidoriens et en non-Thermidoriens que 
les hommes de la Révolution se divisent, c'est en Terroristes et 
en non-Terroristes. Quand j'ai dit que le jacobinisme s'était 
réconcilié avec l'empire, j'ai parlé des Terroristes, des « fau- 
teurs de la dictature conventionnelle », des vainqueurs de la 
Gironde, tenant pour aussi Jacobins, selon la langue vulgaire, 
Legendre et Tallien que Lebas et Soubrany.Et j'ai dit que, dans 
ce groupe nombreux et redoutable, qui avait fait le 31 mai, 
plus d'un s'est rencontré qui, pour les mêmes raisons, prit sa 
l)art du 18 brumaire; plus d'un qui s'y l'allia, sauf à s'en 
rcpriilir: [iliis d'un ijui descendit jusqu'au fond la i)enle de 
la siTNilude. 

Où est donc la calomnie ? 

Fouché, Real. Merlin (de Douai i. David, Treilhard. barons, 
comles, ducs, séiiateui's de l'Empire, où les placez-vous? Parmi 
les modérés de la ConvtMilion ou parmi les Jacobin^ de l'Empire? 



POLEMIQUE AVEC PEYHAT. 115 

Proconsuls sanalants, démagogues furieux, légistes implacables, 
sont-ils de ceux qu'on calomnie? Cliose remarquable: Foucbé 
détruisit Lyon avec le fer et avec la poudre ; Real, collègue de 
Chaumette et d'Hébert, déposa contre Brissot dans le procès 
des Girondins ; Treilhard fut dépêché contre eux à Bordeaux; 
Merlin (de Douai) fit la loi des suspects ; David fut le pané- 
gyriste et l'émule de Marat. Les ennemis les plus signalés de la 
Gironde sont les premiers à faire leur cour à Bonaparte? 
Dubois-Crancé et Roux-Fazillac le comblent d'avances avant 
brumaire, et, après le coup, attendent qu'on les chasse des mi- 
nistères. C'est la course au clocher de la dictature : les Jacobins 
violents la laissent faire, et elle les déporte ; les Jacobins 
modéi'és l'aident, et elle les place. Le type du Jacobin rassis, 
c'est Cambacérès. 

Homme de la Plaine, direz-vous? Point: le meilleur ami de 
Robespierre. C'est lui qui demande le tribunal révolutionnaire, 
séance tenante. C'est lui qui révèle à Napoléon qu'il y avait du 
bon dans Robespierre, que c'était un homme d'ordre aussi : son 
mot fameux sur le 9 thermidor, qui fait la joie de l'Avoi/r: 
«Procès jugé, mais non plaidé, » est tiré du Mémorial de Sainte- 
Hélène. 

Je n'ai point dit, — car il faut bien s'entendre, — que le 
18 brumaire fut l'œuvre des Montagnards ; je n'ai point dit 
(cela serait absurde) qu'il n'y eut point de ynodérés dans les 
conseils du vainqueur : j'ai dit qu"en soi, le coup d'état n'avait 
point répugné aux Jacobins; que ceux qui ne le firent point s'y 
rallièrent, ne fût-ce qu'un jour. Carnot fut ministre de la guerre 
après le 18 brumaire : est-il une preuve plus décisive? 

Je le sais, les Jacobins furent « trahis » ; c'est le mot dont 
vous vous servez vous-même. Hs furent dupés; qui le conteste? 
Ils le seront toujours, parce que, vers la force et vers la dicta- 
ture, ils vont, comme l'alouette, au miroir. Voter contre l'Em- 
pire, la belle afi'aire ! Mais, derrière le 18 brumaire, ne pas 
apercevoir l'Empire : là est l'infirmité d'esprit, la pauvreté 
morale, l'inconséquence. 

Aussi, les inflexibles, n'est-ce point dans le camp des Terro- 
ristes que vous-même allez les prendre? Vous citez Laréveillère- 
Lépaux, le meilleur des directeurs, le plus honnête des pa- 
triotes, refusant, comme membre de l'Institut, son serment à 



116 DISCOUUS ET OPIMONS. 

rEmi)ire, l'cfusaiit une pension, et, pour vivre pauvre comme 
alors ou savait l'èlre, vendant sa maison et ses livres, k encore 
un Jacoijin celui-là! » Que dites-vous, chantre des Jacol)iiis. 
docteur es sciences révolutionnaires? Laréveillère, un Jacoi)in? 
De l'espèce de Lanjuinais, je suppose. Laréveillère qui s'écrie, 
le 2 juin 1793, après (|ue la Convention violentée a mis les 
Vingt-deux en état d'arrestation provisoire: « Nous irons tous, 
tous en prison. » Laiéveillère. pi'oscrit comme eux. un peu 
plus la'.'d ; Lai'éveillère l'entrant en Iriomphe, après le 9 ther- 
midor, avec Isnard, Heni'i Larivière, Louvet et Ponlécoulant? 
Gardez vos saints, mais laissez-nous les nôtres. 

]j Avenir, qui prend Laréveillère pour un jacobin, nous met, 
par contre, au déli de citer des Jacobins devenus préfets de 
l'empire. Ici, comme la logique des principes et des choses 
n'est plus contenue par la hauteur des caractères, la liste des 
ralliés s'allonge. Les noms obscurs de la grande Montagne 
foisonnent dans VAnnuaire. Jean-Bon-Saint-André, Alquier, 
Cavaignac, Saliceti, Cochon de Lapparent, pour ne citer que les 
plus marquants, se casent dans les préfectures, s'élalénl 
dans les ambassades. Albitte, — un pur celui-là, un prosci'it de 
Thermidor; — Fréron, illustre mitrailleur; Borie, Thirion, 
Drouet, passent, de proconsuls, sous-préfets ou juges, tandis 
que les pai'tisans de Marat, les Hentz, les Panis, les Bourdon 
(Léonard) mangent dans de petiles i)laces, dignes de leur mé- 
diocrité paisible, le pain de la bureaucratie impériale. 

Ce n'est ni pour mettre les Montagnards en contradiction 
avec eux-mêmes, ni pour constater une fois de plus la pro- 
fondeur de la fragilité humaine, que nous rappelons et ces 
noms et ces choses. Il n'y a pas contradiction, il y a rappoi't 
direct, attraction logique entre le jacobinisme et la dictature. 
L'Avenir en est lui-même la preuve vivante. Il paraît que nous 
avons calomnié sa pensée en lui faisant dire (ju'après le 9 ther- 
midor la Révolution n'avait guun recours : le 18 brumaire. C'est 
perspeclive et non « recours » qu'il faut lire. Va donc pour 
« perspective ». Mais le mot est au moins ambigu, et, sans 
chercher à le commenter par des citations très claires, que 
M. Peyratne l'enieraitpas, nous demandons aux gens de bonne 
foi ce (pi(» signilie une tirade ainsi conçue — que nous citons, 
cette fois, tout au loim- : 



POLKMIOUE AVEC PEVIiAT. 117 

« Tant que les Jacobins sont maîtres du pouvoir, ils contiennent 
toutes les lactious: après leur mort, les factions décliainées pren- 
nent leur revanche; elles font de la Fi-ance un lieu de déhniiche et 
un coupe-^ïorge. Tant que les Jacobins gouvernent, dit M. Qiiinet lui- 
même, « ils opèrent le miracle d'empêcher la famine » ; quand ils 
sont renversés et immolés, la France n'a plus de pain. Tant que les 
Jacobins ont dans les mains les destinées du pays, tout cède à l'as- 
cendant de la Révolution, la France marche de victoire en victoire; 
quand les Jacobins ne commandent plus, ne donnent plus l'exemple 
et l'impulsion, la désobéissance, l'indiscipline et le découragement 
se mettent dans les armées; nous éprouvons partout des revers. La 
Révolution s'arrête, recule ; la France se débat dans la misère ; elle 
n'a plus en perspective que le 18 brumaire. » 

Dire qu'entre le 9 thermidor et le 18 brumaire, la liberté n'a 
pu contenir les factions de rintérieur, ni maintenir la discipline 
des armées, ni donner au pays le pain, la sécurité et la gloire, 
n'est-ce pas proclamer la nécessité du 18 bi'umaire, et le vain- 
queur d'Arcole et des Pyramides parlait-il à la France un autre 
langage ? 

Nous croyons avoir répondu aux questions de VAvetui-. Nous 
ne lui en posons qu'une, en revanche. Il paraît que ce journal 
a. quelque part, un petit concile démocratique, qu'il consulte 
sur les cas de conscience, — ce qui lui permet de juger, à l'oc- 
casion, qu'il est le seul, le vrai, le pur organe du parti. « Les 
" hommes les plus justement respectés et les plus incontesta- 
<( hlement autorisés, dit-il. se sont associés à ses critiques de la 
« mnriière In plus explicite et dans les termes les plus concluants ». 
Voilà qui est clair, h' Avenir n'a pas seulement des arguments, 
mais il a des certillcats. Serait-il trop indiscret de lui de- 
mander de les produire ? De grâce, qui sont ces pères de 
lEglise qui ont prononcé contre le livre de M. Quinet et 
coiihe le journal le Temps l'excommunication majeui'e? Les 
noms, s'il vous plaît, de ces patriarches du robespierrisme, 
(b^ CCS inconsolables de Thermidor; les noms, s'il ne vous 
est pas défendu de les dire*? 

La discussion ne peut avancer avec un adversaire comme 
VAveyiir. Quand on lui paiie 18 brumaire, il répond 9 thermi- 
dor. Il nous avait sommé de citer, par leurs noms, des Jacol)ins 

1. I.e Temps, du 2 février 1866. 



118 DISCOURS KT (ll'I.MONS. 

l'alliôs au 18 brumaire. Nous lui en avons nommé dans loules 
les nuances et clans tous les rangs du pai'ti, des modérés et des 
fuiieux, des légistes et des proconsuls, des proscrits du 
l'"' prairial et des patriotes du 2 septembre, des noms purs et 
des noms bonnis, des chefs de file et de simples soldats. C'est 
moins aux hommes, avons-nous dit, qu'à la doctrine commune 
qu'il faut s'en prendre. Le jacobinisme accuse surtout la force 
de la tradition, la fatalité de l'histoire, l'empire des habitudes 
absolutistes, formées par le travail des siècles, et reparaissant 
sous d'autres noms, dans le culte des pouvoirs forts, le despo- 
tisme du Centre, la secrète tendresse pour la dictature. V Ave- 
nir n'entend point de cette oreille, il ne voit dans ce débat 
qu'un prétexte à biographies, et s'obstine à le rapetisser au 
niveau d'une querelle rétrospective sur les meneurs du 9 ther- 
midor. Grand bien lui fasse! Nous le laisserons s'ncharner sur 
Tallien. Fréron et Barras, confondre l'acte de Thermidor, qui 
l'ut justice, avec la faction dite de Thermidor, qui ne fut que 
corruption ; justiher la Terreur par la réaction thei-midoriemie, 
comme si les vengeances réactionnaires eussent été possibles 
sans les violences jacobines, la terreur blanche sans la terreur 
l'ouge. Divaguer n'est pas répondre. 

Au moins faudrait-il. puis(iu'on discute sur des noms, citer 
notre liste tout entière et n'en pas retrancher les plus mar- 
(juants. 3Iais VAve7in' est essenticlb'ment épuraleiir; il a la 
bonne tradiliou, il épluche le jacobinisme de telle façon qu'il 
n'y reste plus, à la hn, que Robespierre, Couthon et Saint-Just 
et les mcmijresde la Commune. Je conviens qu'à ce compte, il 
est (lil'licile de citer des Jacobins compromis dans le 18 bru- 
maire, et VAvenù' ti-iomphe commodément. Omettant ceux-ci, 
leniant ceux-là, et quand le Jacobin manque, prenant un 
Ciroiidiu, on a réponse à tout; et pour le lecteur naïf, on a 
toujours l'aison. 

S'il existait pourtant quelque part un Jacobin notoire, 
incontestable, non un Jacobin de hasard, issu de la tourmente 
3t du péi'il, mais un Jacobin de choix et de réflexion, un Jacobin 
avoué et lidèle, n'ayant jamais varié sur Robespierre, l'idole de 
sa jeunesse, le culte raisonné de son âge mûr, et si l'on vous 
montrait ce Jacobin doctrinaire, le seul peut-être que VAcemr 
ne puisse renier, mêlant à l'éloge de Hobespierre, l'apologie 



POLEMIQUE AVEC PEYItAT. 119 

•lu 18 hnimaire, tliriez-vous encore que les deux théorieïi ne 
sont pas sœurs, et que notre thèse est une calomnie? 

Nous vous renvoyons donc simplement à un petit livi'e, plein 
(le verve et de talent, publié à Paris, en 1840. Vous y trouverez 
de Robespierre, le portrait le plus grandiose, du gouvernement 
l)ai'lementaire, la critique la plus acerbe, de l'opposition de 
gauche tout entière, la plus violente caricature qu'on puisse 
lire; et, à la fin du volume, en matière de conclusion, celte 
apostrophe à M. Thiers, alors président du conseil, qui a 
toute la valeur d'une profession de foi : 

Secouez donc cette léthargie de la vie politique, ne vous 

laissez point aller aux mortelles oscillations de ces luItcB parle- 
mentaires, où vous compromettez votre gloire dans l'avenir, pour 
quelques triomphes d'un moment. Laissez là cette agitation où vous 
dépensez, sans profit, pour votre pays et sans dédommagement 
pour vous, les plus brillantes facultés que Dieu ait données à un 

homme , et, quand vous pouvez vous placer à côté de Machiavel 

et vous rapprocher de M. Guizot, prenez garde de tomber au niveau 
de M. Odilon Barrot et de M. Passy... Vous avez mieux à faire, 
monsieur, qu'à défendre ou à ridiculiser des lieux communs, en 
compagnie d'hommes médiocres. Vous avez, en écrivant Phistoirc 
de votre pays, à enseigner à la génération qui naît à la vie politique, 
et qu'on égare par d'absurdes théories, comment une des plus 
grandes, des plus justes et des plus magnifiques révolutions dont 
l'histoire ait gardé le souvenir, a été poussée au crime et a Tali- 
surde par l'intluence des avocats et des idéologues, ces deux lléaux 
de notre siècle : comment, depuis oO ans, nous sommes engagés 
dans une voie qui nous conduit à la misère, à l'anarchie et au 
ridicule; comment tout est à refaire dans ce pays pour sauver pai- 
le travail un peuple qui languit dans le bavardage ; comment il vaut 
mieux que l'ouvrier lise Barème que la Constitution des droits de 
l'homme, et qu'il sera plus heureux et plus moral en mettant 
chaque dimanche une poule au pot, qu'en jettant chaque cinq ans 
une boule dans l'urne électorale. SI vous aviez, monsieur, le 'prestige 
rt la puissance de lliomme dont vous allez éerire l'histoire, je vous 
dirais qu'il y a quelque chose à faire de plus qrand, de plus moral, .de 
plus exemplaire, un acte de justice divine à exécuter, et je i-nns 
rappellerais ce qui se passait à Saint-Cloiul le 19 brumaire 1799, 
ce grand jour de notre histoire, qui sera un jour de fête, si 
jamais nous avons le sens commun. Mais vous n'avez ni le 
cheval blanc de Gampo-Formio, ni Murât pour crier à ses gre- 
nadiers : En avant, marche! contre les représentants non plus du 
poignard, mais du harardarje. 

F.pjac()l)in qui appelait, en 1840, \a justice divine sur le gou- 



120 DISCOURS ET OPINIONS. 

vcrnomont des assemblées, peut, en 1865, faire l'éloge du 
31 mai. C'est de la logique el de la franchise. 

Un dernier mot, pour clore cette discussion, que VArmir ne 
reprendra pas. On avait parlé à plusieurs reprises, non sans 
solennité, de certains hauts patronages démocratiques, qui 
auraient prononcé entre M. Quinetet ses détracteurs, et couvert 
de leur autorité incontestable la polémique de ÏAvenà-. Nous 
avons demandé les noms. V Avenir les refuse. Il n'a pas, dit-il, 
l'habitude de livrer à la publicité les communications de ses 
amis. — Pourquoi s'en fait-il donc un argument anonyme? 
— Nous les lui demandons, ajoute- t-ii, sachant bien qu'il ne 
peut pas les dire. — Nous savions l»ien, en effet, que l'Avenir 
ne nommerait personne; mais pour une excellente raison, c'est 
qu'il n'a personne à nommer '. 

Nous n'avons aucun goût pour les personnalités. Si nous 
avons fait entrer dans un débat, sur l'esprit et les tendances du 
jacobinisme, l'opinion de M. Peyrat au sujet du 18 brumaire, 
c'était pour faire honneur à sa logique, non pour mettre en 
cause son caractère. Aujourd'hui. M. Peyral relire de la façon 
la plus catégorique, et avec la plus parfaite a'nnégation, ce 
qu'il a écrit en 1840. Nous lui en donnons acte. Nous reprodui- 
rions, si cela était possible, l'article tout entier; il semble qu'il 
diminue un peu la distance qui nous sépare : 

L'étude de la Révolution m'a appris, que l'état de la France, en 
1799, quoique très grave, ne l'était point assez pour justifier le coup 
d'état et la dictature qui en fut la conséquence. Le maintien de la 
Constitution républicaine correspondait aux vœux et aux intérêts 
de l'immense majorité de la France. 

La République était assez forte pour contenir ses adversaires 

l'Aie avait pour elle les armées, composées encore en grande 

partie de ces volontaires partis en 92, quand la patrie était en dan- 
iier. et qui avaient vaincu l'Europe pour vaincre la monarchie. Elle 
avait pour elle cent journalistes, tous les écrivains de quehjue 
autorité, les poètes, les artistes, les acquéreurs nationaux, tous les 
propriétaires las de leurs incertitudes, tous ceux qui, en 89 et 99, 
ayant pris les armes pour elle et endossé l'uniforme national, 
avaient mérité par là le ressentiment des royalistes. Les premiers 
amis de le R>'voliifinn lui »'-tnient reslé% fidèles et ih étaient innom^ 
braille a... 

1. Le Temps, du 7> février 1866. 



LES COMPTES FANTASTIQUES DHAUSSMANN. 121 

Très juste et 1res bien dit. Mais cessez alors de pleurer sur 
le y Thermidor. Oui! le sentiment républicain et les intérêts 
révolutionnaires défendaient la République au dedans, les 
armées produites par le grand mouvement de 1792 suffisaient à 
la proléger au dehors : voilà nos vrais vainqueurs. La guillo- 
tine n'y était pas plus nécessaire que le sabre, et si la Révolu- 
tion pouvait se passer de Bonaparte, elle n'avait pas non plus 
besoin de Robespierre *. 

Les Comptes fantastiques d'Haussmann. 

A CCS discussions théoriques allaient succéder des luttes plus per- 
sonnelles et plus directes contre le César afTaibli qui opprimait la 
F'rance en la conduisant aux abîmes. A propos de la loi sur les 
coalitions qui vint eu discussion dans les bureaux du Corps législatif 
en février 1864, Ollivier et Darimou s'étaient nettement séparés de 
leurs collègues de la gauche qui demandaient l'abrogation pure et 
simple des articles du Code pénal prohibant les coalitions. Au début 
de la session de 1865, la brouille devint définitive, et Gambetta, le 
futur chef des irréconciliables, exprima à Darimon son absolue 
défiance à l'endroit de l'opposition constitutionnelle-. Les mauvais 
jours étaient venus d'ailleurs pour le gouvernement césarien. La 
mort de M. de Morny (10 mars 1865) l'avait privé de son plus habile 
conseiller, le tiers-parti se constituait et réclamait l'extension des 
libertés parlementaires :.\apoléon III s'iuclinant avec humilité devant 
les sommations des États-Unis, faisait dire, dès le 5 février 1866, au 
malheureux empereur Alaximilien, que l'évacuation commencerait 
dès l'automne, et il était dès lors évident que l'Empire aurait désor- 
ganisé nos foi-ces en pure perte, sans retirer aucun fruit des trésors 
et du sang gaspillés dans cette expédition désastreuse. Enfin, les 
foudroyants succès de la Prusse à Sadowa (2 juillet 1866) en détrui- 
sant à notre préjudice l'équilibre européen, de mauvaises récoites, 
des inondations, le déficit du Trésor confessé par M, Fould, avaient 

1. Le Temps, du 7 février 18G6. 

•2. V. Diirimon, Histoire de Douze ans. p. 223. 

L'auteur cite une assez curieuse conversation avec Gambetta, auquel il 
rapporte la paternité du mot d'opportunisme qui était appliqué par lui à la 
politique d'Ollivier et de ses amis : 

« Eh bien ! mon cher Gambetta, lui dis-je, il parait que vous êtes en train de 
dépasser la Gauche? 

— Que voulez-vous? me dit-il, nous sommes en présence d'un malade. Je 
vois bien qu'Ollivier et vous, vous lui préparez un enterrement de première 
classe. J'aurais consenti volontiers à aller jusqu'à l'église; mais je ne veux 
pas aller jusqu'au cimetière. — Nous nous quittâmes sur ce mot, et depuis 
je ne l'ai i)lus revu. » 



122 Disr.ouns et opinions. 

irrité l'opinion piililiiiuc l't mis à nu tons les vicf>s du réj.niTie 
personnel. 

Pour faire diversion aux échecs de sa politique extérieure, 
rKmpercur qui, dans son discours du trône de 186fi, avait paru peu 
enclin aux concessions libérales et venait d'interdire à tout autre 
pouvoir pu!)Iic que le Sénat, de discuter la Constitution (sénatus- 
consulte du 18 Juillet 1S(J01, revint bientôt, par une de ces contra- 
dictions qui étaient au fond de sa nature indécise, à la chimère de 
rKmpire constitutionnel : la fameuse lettre du 19 janvier 1867, 
suivie des décrets du même jour, ouvrit une première brèche dans le 
régime autoritaire, en restituant aux députés le droit d'interpellation 
et en autorisant les ministres à représenter par délégation le Gou- 
vernement devant les Chambres. Napoléon promettait, en outre, 
une loi sur la presse, qui substituerait au pouvoir discrélionnaire 
de l'administration les douceurs de la juridiction correctionnelle, et 
une loi sur le droit de réunion ; par contre, la note impériale 
rrfusait nettement aux députés la faculté de devenir ministres. De 
la, un remaniement du ministère, la fureur des Mamelncks de 
l'Empire autoritaire, les édifiantes querelles de Rouher et d'Ollivier, 
le premier soutenu par les fanatiques de la droite impérialiste, 
comme Granier de Cassagnac, le second protégé par Walewski et le 
tiers-parti. Mais M. Walewski quitte la Présidence du Corps législatif 
le 29 mars 1867. L'incohérence préside plus que jamais à la marche 
du gouvernement. Dès le 14 mars, en terminant son interpellation 
siii- la politi((ue étrangère de l'Empire, M. Thiers avait dit à la 
tribune : « Prenez garde, il ne vous reste plus une seule faute 
;i commettre! » Et voil.à que les humiliations s'accumulent. Tandis 
que Maximilicn est fusillé à Quei'etaro (16 juin la Prusse nous brave 
ouvertement en publiant ses traités d'alliance avec l'Allemagne du 
Sud ; les négociations avec la Hollande pour la cession du Luxembourg 
(avril-mai) nous mettent sans profit à deux doigts de la guerre, 
l'attentat de Bérezovski (6 juin) épouvante le czar, et les splendeurs 
de l'Exposition universelle ne dissimulent pas la profonde désorga- 
nisation de notre pays aux souverains étrangers, hôtes des Tuileries. 
Le fameux « jamais » de M. Rouher (décembre) et l'intervention 
française à Rome nous brouillent avec la nation italienne, et le vote 
des lois sur la presse et sur le droit de réunion, arraché au Corps 
législatif, ne satisfait pas le parti libéral, qui ne voit dans cette pré- 
tendue réforme qu'une nouvelle métamorphose de l'arbitraire'. 

C'est à ce moment que M. .Iules Ferry entre en scène et ouvre 
contre l'un des plus puissants fonctionnaires de l'Empire, contre 
M. Ilaussmann, l'autocrate de l'Hôtel-de-Ville, une campagne qui est 
restée célèbre. Avec le livre de Ténot, Paris en dcccmbre ^8'6i 
laoût 1868), c'est à coup sûr le plus terrible réquisitoire qui ait été 
dirigé contre l'Empire à son déclin. F-es Complet fantaxtiqucx (lllaus- 

1. .■] juillet ISGS, saisie du Râieil, condamnation de Dele.scluze à trois mois 
de prison et ô 000 fr. d'amende. 



LES COMPTES FANTASTIQUES D HAUSSMANN. 123 

smaim, publiés d"uboid par le Temps, doivent être reproduits ici ; 
car ils permettent d'apprécier à quel dei;ré M. Jules Ferry réunissait 
les aptitudes spéciales, les qualités de style, la souplesse d'espiit, le 
courage et Tà-propos qui caractérisent les grands journalistes ' : 

.4 Messieurs les Membres de la Commission du Corps législatif 
chargés d'examiner le nouvel Emprunt de la Ville de Paris. 

Messieurs, 

Pour un citoyen de Paris, c'est une liberté grande de s'adres- 
ser à vous. Il est entendu qn'en tout ce qui touche leurs propres 
affaires, les Parisiens sont incapables, et que les gens du Cantal 
ou de la Lozère savent seuls ce qui nous convient. C'est pour 
cela que la majorilé, dont vous êtes la fleur, n'a pas daigné 
ouvrir à un seul des élus de la ville de Paris l'accès d'une Com- 
mission qui lient entre ses mains noire présent et notre avenir. 
Je ne le dis pas. Messieurs, pour vous surfaire, mais c'est bien 
de cela qu'il s'agit. Vous pouvez, si vous le vouiez, nous sauver 
de la catastrophe, à laquelle on nous conduit lèlc baissée ; mais 
si vous ne voulez ou n"osez, nous irons droit jusqu'au fossé. 
L'instant est critique, et M. le préfet de la Seine ne saurait, 
celte fois, se passer de vous. C'est un puissant seigneur, sans 
doute; c'est plus qu'un grand personnage, c'est comme une des 
institutions fondamentales de ce temps. Il est enlendu (|ue les 
folies de la Ville font partie de la raison d'État. Mais comme 
vous tenez, comme on dit, le bon bout, j'ai toujours cru que le 
pouvoir avait, dans le fond, autant peur de vous que vous avez 
peur de lui. Soyez hommes, et vous le verrez bien. 

Vous ne pourrez, dans tous les cas, prétexter d'ignorance. 
Tout vous avertit, et la vérité crie vers vous par-dessus les loits. 
Les humbles réflexions qui suivent, et qu'un journal-, peu lu 
de vous sans doute, — malheureusement, — a bien voulu 
accueillir, .sont à la portée de tout le monde. C'est des écrits de 
M. le préfet de la Seine que j'ai tiré tout mon savoir. Je ne 
suis point sorcier, comme vous le voyez. Mais vous, devant 

1. Les Comptes fantastiques d'IIaii'^fimann, lettre adressée à MM. les 
niemljres de la Commission du Corps législatif chargés d'examiner le nouveau 
projet d'emprunt de la Ville de Paris, par Jules Ferry. Broch. in-8° de 95 p.. 
dont 17 p. d'appendices. Piiris, Le Clievailier, 1868. 

•2. l.e Temps, du mois de décembre 1867 au mois de mai 1868. 



124 lUSCOLHS ET OIM.MONS 

(Iiii tonl voile doit toiultcr, loul arcaiic s'ouvrir, que do choses 
vous allez apprendre, qu'un pauvre journaliste ne peut voir. 
Il n'est vraiment pas de mission plus enviable que la vôtre, et 
c'est se faire honneur ((ue de vous aidei". si peu (|ue ce soit, à 
la remplir. 

I. — Position de la question. 

Avant d'entrer en matière, permettez -moi. Messieurs, de 
bien poser la question qui s'agite, à cette heure, entre M. le 
préfet de la Seine et la population qu'il régente, impose, endette, 
triture depuis quinze ans, sans mesure et sans conti-ôle. Les 
Parisiens ne disent pas qu'il n'y eût rien à faire dans l'ancien 
Paris, au moment où M. le préfet a commencé son office des- 
trurteui-; il.> ne disent pas non plus que M. le préfet n'ait rien 
accompli d'utile ou de nécessaii'e. Nous reconnaissons ([u'on a 
fait du nouveau Paris la plus belle auberge de la teire, et que 
les parasites des deux mondes ne trouvent rien de comparable: 
Nous tenons compte de ce qu'exigeait l'aménagement indispen- 
sable d'une grande ville, qui est la tête de ligne de tous les che- 
mins de fer. Nous n'avons garde de dire que tout soit absolu- 
ment mauvais dans ces innondjrables trouées qui, dépeçant 
obliquement et dans tous les sens la vieille capitale, donnent à 
la nouvelle l'aspect déplaisant d'un casse-tête chinois. Nous le 
trouvons laid, pour notre compte, mais nous convenons que le 
mauvais goût de 31. le pi'éfel a ici pour complice le mauvais 
goût des architectes et d'une portion notable du public de ce 
temps-ci. 

Nous sentons aussi que c'est peine perdue de-i'egn tter l'an- 
cien Pai-is. le Paris historique et penseur, dont nous recueillons 
aujourd'hui les derniers soupirs; le Paris artiste et philosophe, 
où tant de gens modestes, appliqués aux travaux d'esprit, pou- 
vaient vivre avec 3,000 livres de l'ente; où il existait des grou- 
pes, des voisinages, des quartiers, des traditions ; où l'expro- 
priation ne troublait pas à tout instant les relations anciennes, 
les plus chères habitudes; où l'artisan, ([u'un système impi- 
toyable chasse aujourd'hui du centre, habitait côte à côte avec 
le financier; où l'esprit était prisé plus haut que la richesse; où 
l'étranger, brutal et prodigue, ne donnait pas encore le ton aux 



LES COMPTES FANTASTIQUES D HALSSMA.NN. 125 

Illéâtres et aux mœurs. Ce vieux Paris, le Paris de Voltaire, de 
Diderot et de Desmoulins, le Paris de 1830 et de 1848, nous le 
pleurons de toutes les larmes de nos yeux, en voyant la magui- 
rn|ue et intolérable hôtellerie, la coûteuse cohue, la triomphante 
Nulgarité, le matérialisme épouvantable que nous léguons à nos 
neveux. Mais, là encore, c'est peut-être la destinée qui s'accom- 
plit. Nos reproches contre l'administration préfectorale sont 
plus positifs et plus précis. Nous l'accusons d'avoir sacrilié 
d'étrange façon à l'idée fixe et à l'esprit de système ; nous 
l'accusons d'avoir immolé l'avenir tout entier à ses caprices et 
à sa vaine gloire; nous l'accusons d'avoir englouti, dans des 
œuvres d'une utilité douteuse ou passagère, le patrimoine des 
générations futures ; nous l'accusons de nous mener au triph^ 
galop sur la pente des cataslroi)hes. 

Nos alTaires sont conduites par un dissipateur, et nous plai- 
dons en interdiction. 



II. — Voltaire et M. Haussmann. 

Trois conseillers d'État, de la maison de M. le préfet ou à peu 
près, MM. Genleur, Alfred Blanche et Jolibois, vous ont fait 
savoir, Messieurs, ce que la Préfecture attend de vous. La Ville 
a emprunté, à la sourdine, 398 millions, qu'elle ne peut payer; 
elle veut prendre du temps et répartir sa dette sUr soixante ans. 
Voilà tout. Et l'on vous prie de voter sans phrases. Vous voterez 
peut-être, mais vous poserez, au préalable, à l'administration 
(le la Ville, quelques questions auxquelles elle ne peut pas 
se dispenser de répondre. Comment se trouve-t-on avoir 
emprunté 398 millions sans que le Corps législatif y ait mis le 
nez? L'a-t-on fait avec droit, l'a-t-on fait avec prudence? 
La Ville ne doit-elle que ces 398 millions? Le traité qu'elle a 
passé avec le Crédit foncier est-il une liquidation ou un expé- 
dient? Est-il nécessaire, indispensable, ou n'est-il, comme le 
disent les gens de M. le préfet, qu'un superflu de précautions? 
La Ville de Paris est-elle vraiment au-dessus de ses alTaires, 
ou serait-elle par hasard au-dessous? 

Voilà ce qui importe, et ce de quoi MM. les conseillers d'État 
à la suite ne paraissent guère se soucier. Leur exposé est un 



U6 DlSCdins KT (U'IMO.NS. 

modèle de iliscréliuu cavalière, le clu'f-d'œuvre du sans-façon. 
Vraiment, Messieurs les députés, on vous tiaite en Géronles. 
Kxaniinez de près ce bel exposé, et vous verrez de quoi il 
est l'ait : dix li.unes extraites d'un écrit de Voltaire et dix pages 
tirées du deruier mémoire de M. le préfet de la Seine. Ces deux 
choses ne sont point nouvelles. Il n'est qu'un conseiller d'État 
pour découvrir, de cet air triomphant, un des pamphlets les plus 
connus du grand agitateur du dix-huitième siècle. Voici le passage 
de Voltaire : « Il serait facile de démontrer qu'on peut, en moins 
de dix ans, faire de Paris la merveille du monde... Une pareille 
entreprise ferait la gloire d'une nation et un honneur immortel 
au corps de Ville, encouragerait tous les arts, attirerait les 
étrangers du bout de l'Europe, enrichirait l'État... Il en résul- 
terait le bien de tout le monde et plus d'une sorte de bien... » 
On lit encore dans le même écrit ces lignes que la modestie 
des amis de M. Haussmann a pu seule les empêcher de trans- 
ciire : « Fasse le ciel qu'il se trouve quelque homme assez 
zélé pour embrasser de tels projets, d'une àme assez ferme 
pour les suivre, d'un esprit assez éclairé pour les rédiger, et 
(pi'il soit assez accréilité pour les faire réussir. >• On voit par 
là que M. Haussmann était clairement désigné dans les pro- 
.phéties. 

Certes, ce n'est pas nous qui reprocherons au Conseil d'État 
d'élever Voltaire au rang de projjliète. Le Conseil pouvait plus 
mal choisir ses auteurs. Nous ne chicanerons même pas sur le 
sens de la prophétie. Voltaire, comme tous les gens de bon 
sens, était modeste dans son utopie; si bien que, dans ce même 
ai'ticle sur les embellissements de Paris, en l'année 1749, 
Taudacieux philosophe ne demandait pas plus de « quatre 
ou cinq mille ouvriers, pendant dix ans, » pour faire le néces- 
saire, avec cette condition: « que tout Targent soit fidèlement 
économisé; que les projets soient 7'eçus au concours; que V exécu- 
tion soit au rabais. » Voyez, comme tout de suite Voltaire 
devient un faux pi-ophèle. Rabais, concours, économie, ces 
mots si chers au précurseur de M. le préfet, n'ont pas de sens 
dans ses bureaux. Les plans se font <;t se défont à la vapeur, 
sans réflexion, sans prévoyance; l'affaire actuelle en contient, 
à cha(|uc pas, des preuves inimaginables. Les concessions se 
distribuent sous le manteau, par centaines de millions : le prin- 



LES COMPTES FANTASTIQUES DHALSSMA.N.N. 127 

cipe de radjiulication publique est relégué, comme celui de 
concours, parmi les mythes d'un autre âge. Quant à l'économie, 
le bilan de la Ville, que nous dresserons tout à l'heure, vous 
fera voir. Messieurs, que, sur ce point, l'instinct public demeure 
encore au-dessous de la réalité dos choses. C'est là toute notre 
querelle avec notre préfet. Et l'on voit que Voltaire est pour 
nous dans cette alTaire. et que nous ne sommes point contre 
Voltaire. Embellir Paris, mais qui vous en empêche? Étes-vous 
donc le premier qui y ait mis la main ? Tous les régimes n'y 
ont-ils pas travaillé l'un après l'autre, depuis tantôt quatre- 
vingts ans? Mais vous n'embellissez pas, vous gâtez. Vous 
n'embellissez pas, vous démolissez, vous endettez; vous écrasez 
le présent, vous compromettez l'avenir, et ce sera une des 
énigmes de ce temps-ci que de telles fantaisies aient pu se 
tolérer aussi longtemps. 

D'un pende Voltaire et de beaucoup d'Haussmann, 3IM. les 
conseillers d'État ont fait leur exposé. M. Haussmann est tout 
simplement copié, copié textuellement, ou à peu près, et pas 
même paraphrasé. MM. Genleui-, Alfred Blanche et Jolibois 
n'y ont pas ajouté un mot, un chiffre, un argument, une idée 
de leur cru. Quel métier est-ce cela? Nous croyons avoir des 
conseillers d'État, etnous n'avons que des scribes, écrivant sous 
la dictée de la Préfecture. C'est ainsi qu'aujourd'hui l'on entend 
le contrôle. 3Iieux valait donc renvoyer tout simplement le Corps 
législatif aux mémoires du préfet de la Seine. Nous allons nous 
y reporter ensemble, si vous le voulez bien, puisqu'en toute 
chose il vaut mieux avoir afiaii-e à Dieu qu'à ses saints, et aux 
premiers sujets qu'aux doublures. 



m. — La confession de M. Haussmann. — Grands travaux 
et grandes bévues. 

Pour juger M. le préfet de la Seine, je ne vous demande. 
Messieurs, que d'étudier son dernier mémoire. Ce document a 
paru dans les derniers jours de l'année 1867, une année remar- 
quable, comme vous le savez bien, année de désenchantement 
pour le pays, d'examen de conscience pour le pouvoir. Nous 
elions trop certains qu'elle arriverait, celte année juslicière, 



128 DISCOUUS KT OPINIONS. 

nous, liomiiics (ropposilion, voik's depuis si loiiutemps ;i la 
tàclio iiiurale d'aveilir dans le désert. Car le temps est le plus 
«irand cl le plus sur des liquidateurs. L'année 1867 a com- 
mencé la liipiidation de toutes les fautes du second Empire. Sa 
politique s'est licpiidée au dehors par cette double et immense 
déconvenue du Mexique et de Sadowa; sa prospérité s'est liqui- 
dée au dedans par une crise douloureuse (jui n'est pas encore 
près de linir; les institutions linancières qu'il avait créées, 
choyées, couvées avec le plus d'amour, ont eu le même sort que 
sa diplomatie : après avoir fait beaucoup de bruit dans le 
monde, essoufllées et boursouflées, elles s'affaissent et tombent. 
La catastrophe du Crédit moliilier fait pendant aux échecs exté- 
rieurs. Tous ces désastres poussent à la franchise, et, tandis 
que le chef de l'État exposait, avec une louable bonhomie, les 
mécomptes, les inquiétudes et les « points noirs », nous avons 
vu Tadministration de la Ville de Paris lever elle-même un coin 
(hi voile, et la tin de l'année nous apporta ce spectacle extraor- 
dinaire : M. le préfet de la Seine entrant à son tour dans la phase 
des aveux. 

De toutes ces confessions, vous avez dû trouver, Messieurs, 
que la dernière était la plus extraordinaire. Pour que cette 
conliance imperturbable, la plus grande peut-être des temps 
modernes, hésite et s'ébranle; pour que cette volonté, lancée à 
toute vapeur, parle d'ajournement et de temps d'arrêt; pour 
(pie cet esprit si sûr de lui-même éprouve le besoin de mettre le 
public dans .sa conlidence ; pour que ce Mémoire annuel, (pii 
n'était jusqu'ici qu'un bulletin de victoire, ne mentionne cette 
fois que des déceptions, que s'est-il donc passé et quelle grande 
leçon l'orgueil préfectoral a-l-il })u recevoir? 

C'est le mémoire publié par le Momieur du 11 décembre 1867 
(pii va répondre. 

Passez, Messieurs, sur la première partie, la plus hérissée de 
chilTres, celle qui établit le compte hnal de 1866, la situation 
provisoire du hudget de 1867 et les prévisions de 1868, et arri- 
vez au chapitre intitulé: « Opérations de grande voirie. » C'est 
là que vous trouverez ce que nous appelons, n'en déplaise à 
M. le préfet, et pour lui en faire honneur, même malgré lui, 
l'amende honorable de ce grand administrateur. Pour choisir 
celte année et ce moment, M. le préfet a des raisons diverses: 



LES COMPTES FANTASTIQUES DHAUSSMANN. 129 

celle qu'il donne nous suffira provisoirement. L'année 1868 est 
une année décisive dans l'histoire des travaux de la Ville. A la 
fin de 1868 expire le traité de dix années passé avec l'État le 
3 mai 1858. La Ville doit avoir terminé, à cette époque, l'ensemble 
des travaux pour lesquels le Trésor lui paye, depuis dix ans, 
une subvention. La Ville aura également terminé, au 1" janvier 
1869, l'œuvre qu'elle a entreprise sans subvention de l'État et 
par sesseules forces. C'est donc le cas de regarder en arrière, et 
de résumer à grands traits les grandes choses qui vont être 
accomplies. 

M. le préfet divise cette histoire en trois parties, ou en trois 
réseaux. Le premier réseau peut s'appeler le percement cen- 
tral: il date de la Répubhque ; il est devenu le nœud, le germe 
le point de départ des deux autres. Le centre de Paris était 
impénétrable : les Tuileries, le Louvre, les Halles, l'Hôtel de 
Ville, formaient, avec les quartiers adjacents, un pâté énorme 
de rues étroites, courtes, sinueuses, qui coupaient, en quelque 
sorte, la capitale en deux. Avec l'aide de l'État, qui lui apporta, 
par les lois de 1849, de 1831, de 1835, de 1837, un concours en 
argent ou en exemption d'impôts, la Ville a percé ce massif, 
a détruit ces forteresses et ces obstacles, dégagé les abords des 
monuments qui viennent d'être nommés, et tracé ce qu'elle 
appelle « la grande croisée de Paris », en prolongeant la rue 
de Rivoli, en établissant le boulevard de Sébastopol sur la rive 
droite, en ouvrant le boulevard Saint-Michel sur la rive gauche. 
Ce premier réseau, qui représente 9.467 mètres de parcours, 
ajoutés à la voie pubhque, a coulé h la Ville 272 millions, sur 
lesquels 121 ont été fournis par les emprunts de 1852 et de 1853. 
Cette première partie des travaux de la Ville, la plus sérieuse, à 
notre sens, et la moins sujette à critique, est achevée, réglée 
depuis longtemps; elle n'a donné heu à aucune difficulté. 

Le second réseau n'est pas achevé, mais il touche à sa fin. 
C'est celui que la Ville doit avoir terminé le 1" janvier 1869. Il 
comprend, en effet, — et par là même il se détermine et se 
limite de la façon la plus précise — les travaux qui font l'objet 
du traité passé entre l'État et la Ville, le 3 mai 1838, ratifié le 
28 mai par le Corps législatif. Cette parlicipation, à laquelle 
l'État a dû fournir une subvention de 50 miUions, en dix années, 
s'est proposé pour but de relier le centre de Paris, — percé à 

9 



i:50 DISCOURS ET OPINIONS. 

jour par los travaiiv du premier réseau, avec les extrémités; les 
quartiers île la cirronférence avec les édifices où siègent les 
pouvoirs publics, et la Ville entière avec les têtes de chemins 
(le fer. ^'ommons, parmi les principales voies de cette série, 
les boulevai'ds du prince Eugène et de Magenta, Maleslierbes 
et Haussmann, Saint-Marcel et Arago; l'achèvement du boule- 
vard Saint-3Iichel et la rue Médicis. Tout cela représente un 
parcours de voie publique de 26,994 mètres. Cela fut extrait, 
clioisi, trié, nous dit-on, lors de la loi de 1858, par le conseil 
d'État et le Corps législatif, sur un vaste plan d'ensemble dressé 
de longue date « par une main auguste ». Les pouvoirs électifs, 
les corps délibérants ont encore, dans une certaine mesure, 
passé par là. Ce second réseau aura coûté 410 millions. 

Autre est l'histoire, autre la constitution du troisième réseau. 
C'est exclusivement et proprement le réseau personnel de 
M. Haussmann. En font partie : les boulevard Richard-Lenoir, 
des Amandiers, presque toute la rue Réaumur, la plus grande 
partie de la rue Lafayette, le prolongement des rues Drouot, 
Le Peletier, OUivier, Neuve-des-Mathurins; la continuation du 
boulevard Saint-Germain, les 2* et ^^ sections de la rue de Ren- 
nes, le prolongement de la rue Madame, et de la rue des Saints- 
Pères, de la rue Bonaparte, de la rue du Vieux-Colombier, etc. 
Démolition colossale et redoublée, qui s'est abattue sur tous les 
quartiers de Paris, qui représente un développement de 38,000 
mètres, et que la Ville a entreprise sans aucune subvention. 
Mais ce troisième l'éseau, trois fois plus considérable que le 
premier, et plus étendu encore que le second, n'était pas, sui- 
vant M. le préfet, moins nécessaire que les deux autres. Il fallait 
achever les grandes voies dont le traité de I8a8 n'avait ouvert 
que les amorces, niveler, raccorder, aligner, compléter le second 
réseau, et, pour quelques grandes voies nouvelles, céder au cri 
pid)lic. « Pour quelques-unes de ces voies, ce n'était pas une 
demande, une réclamation, c'était une sorte de cri public, s'éle- 
vant pour sommer la Ville de les exécuter. » M. le préfet estime 
les dépenses de ce troisième réseau à 300 millions^ Les trois 
réseaux font ensemble 64,500 mètres, plus de seize lieues 
anciennes; et, à eux trois, ils représentent, au plus bas mot, 
982 millions, près d'un milliard. Restent d'ailleurs en dehors 
de celte carte à payer : et les dépenses nécessitées par l'annexion 



LES COMPTES FANTASTIQUES DHAUSSMANN. 131 

de l'ancienne banlieue, lesquelles sont chiffrées par M. le préfet 
à 300 millions en nombre rond ; et les millions dépensés « par 
centaines » (c'est le mémoire de M. le préfet qui le dit) dans 
l'ancien Paris, en bâtiments publics, en marchés, en églises, en 
égouts, en jardins, etc., etc. 

C'est la première fois, croyons-nous, que ces gros chiflVcs se 
sont étalés et groupés sous les yeux du public. Et nous pour- 
rions nous arrêter là et redire après tant d'autres : Quoi ! tant 
de millions aux mains d'un seul ! Mais deux milliards, c'est le 
budget de la France, et M. le préfet, depuis quinze ans, n'a 
dépensé guère moins de deux milliards! Et voilà la puissance 
qu'exerce, depuis quinze ans, une administration sans contrôle, 
un pouvoir irresponsable, un seul homme, doublé d'un conseil 
municipal non élu ! En vérité, en aucun lieu, en aucun temps, 
pareille chose s'est-elle jamais vue? 

Mais la plainte est banale, à force d'être juste. Nous avons 
aujourd'hui mieux à dire. Jusqu'à présent, aux adversaires du 
gouvernement personnel de la Ville de Paris, on avait coutume 
de répondre que ce gouvernement faisait de grandes choses à 
bon compte, qu'il avait l'art de ne grever ni le présent ni l'ave- 
nir ; qa'il prévoyait juste, calculait à propos, et que d'ailleurs, 
quoi qu'on en dît, il respectait les lois. Le mémoire de 1867 
prouve avec éclat deux choses : c'est que, dans la pratique de 
M. le préfet de la Seine, l'oubli de la légalité n'a d'égal que 
l'imprévoyance. 

L'imprévoyance ? Jugez-en, Messieurs. 

En I808, on dessine et on arrête le second réseau. M. le préfet 
de la Seine en évalue les dépenses à 180 millions. Le Corps 
législatif vote 50 millions de subvention. En 1867. on fait son 
compte, et l'on s'aperçoit que le second réseau ne coûtera pas 
moins de 410 millions, toute défalcation faite du produit des 
ventes de terrains et de matériaux. La Ville croyait n'avoir à 
dépenser, sur le devis de 180 millions, que 130 millions, puisque 
l'État lui en a donné 30; elle se trouve en face d'une dépense 
effective de 360 millions. Premier mécompte et premier aveu. 
Le mécompte est énorme, mais, quelle qu'en soit l'explication, 
sur laquelle nous reviendrons dans un instant, il faut que l'on 
sache bien que l'aveu est tardif. Depuis neuf ans, c'est le chiffre 
primitif, le devis de I808, que la Ville prenait pour point de 



]32 Discoulis i:t opinions. 

(Icpaii lit' tous SCS calculs; c'est et; cliilTrt' t|ui ligui'ait dans ses 
Itrévisious. ijiii était iuiiilifiliMuent ou expressément aflirnié ilans 
Icscommwiifjiiés qu'elle adi'essait aux joui'naux, dans les discours 
des avocats qui la défendaient devant la Chambre, dans les mô- 
nioii-esilu préfet, connne dans les rapi)orts de M.Devinck. Ainsi, 
le mémoire du pi'éfet inséré au Moniteur du 11 décembre 1864, 
il y a trois ans de cela, parcourant, comme aujourd'hui, d'un 
long regard, mais d'un regard alors tout à fait triomphant, le 
passé et l'avenir des travaux de la Ville, évaluait à 330 millions 
la dépense de toutes les opérations de voirie engagées : — celle 
du premier réseau, qui s'achevait; du second, en voie d'exécu- 
tion; du troisième, qui commençait à poindre, — que dis-je ? 
M. le préfet, il y a trois ans, dans cette somme totale de 350 mil- 
lions, faisait entrer, en outre de l'achèvement des trois réseaux, 
l'ensemble des travaux nécessités par l'annexion ! Aujourd'hui, 
M. le préfet nous apprend que l'annexion, à elle seule, aura 
coûté 300 millions. Aujourd'hui, le mécompte sur le second 
réseau que, dans son rapport du 19 décembre 1863, M. Devinck 
estimait à environ 100 ndllions, apparaît dans son énormité de 
360 millions. 

En 1864, M. le préfet de la Seine s'engageait âne consacrer, 
dans les dix années suivantes, à la transformation de Paris, 
qu'un capital de 330 millions, et, à ce prix, il promettait d'ache- 
ver son œuvre. Trois ans après, il est forcé de reconnaître qu a 
la fin de 1868, c'est-à-dire en quatre ans seulement, il aura 
iiêpt?nsé 710 millions. Et comme M. le Préfet nous a donné lui- 
même, en 1864, le chiffre des sommes alors dépensées sur le 
premier et le deuxième réseau, 76 millions en nombre rond, 
nous voyons qu'à la fin de 1868, la Ville aura dépensé 710 mil- 
lions moins 76 millions, ou 634 millions— en quatre années — 
alors qu'elle s'était publiquement et solennellement engagée à 
n'en consommer que 330 en dix années. Et 634 millions, ce n'est 
pas assez dire. 

C'est de 900 millions environ qu'est l'écart des réalités de 1868 
sur les prévisions de 1864, puisque le devis de 1864,1e devis de 
330 millions, comprenait les dépenses de l'extension des limites 
de Paris, évaluées aujourd'hui à 300 millions': elles n'avaient 

1. Tous ces chiffres sont empruntés au Mémoire île 18G1. 



LES COMPTES FAMASTIQUES DHAUSSMANN. 133 

encore, à cette époque, coûté à la Ville que 33 ou 34 millions. 
C'est donc 266 millions (300—34) à ajouter aux 634, pour avoir 
le chiffre de l'imprévu : total, au moins 900 millions. 

Si 31. le préfet de la Seine se doutait, en 1864, de l'erreur 
colossale qui viciait ses calculs, que faut-il penser de sa fran- 
chise? S'il ne s'en doutait pas, quelle opinion avoir de sa 
sagesse, de sa raison pratique, de sa prévoyance ? 



IV. — Mauvaises excuses. 

Cependant, comme M. le préfet de la Seine est le plus ingé- 
nieux, le plus intrépide, le plus retors des procureurs, — de la 
force enfin de l'honorable M. Rouher,— il a essayé une défense 
de ses mécomptes. 

Trois causes d'erreur, selon lui invincibles, ont fatalement 
bouleversé ses calculs. 

Première cause d'erreur : une certaine jurisprudence du 
Conseil d'État et un décret du 27 décembre 1838, auquel, à ce 
qu'il parait, la Ville ne pouvait s'attendre, quand elle a signé 
avec l'État la convention du 3 mai de la même année, qui 
lui imposait l'obligation d'exécuter en dix ans le deuxième 
réseau. 

Il faut, en etïet, se "rappeler que la ville de Paris tient d'un 
décret du 26 mars 1832, le droit de comprendre dans ses projets 
d'expropriation la totalité des immeubles atteints par les voies 
nouvelles, quand elle juge que les parties restantes ne sont pas 
d'une étendue ou d'une forme qui permette d'y élever des cons- 
tructions salubres. Il reste ainsi souvent, sur le bord des grands 
tracés, des parcelles de terrain, qu'aux termes d'une loi bien 
vieille, la loi de 1807, les propriétaires contigus ont le droit 
d'acquérir. Il paraît que l'administration municipale avait 
compté conserver toutes ces parcelles, et profiter de la plus- 
value. Autant à déduire, dit-elle, du chilïre de ses reventes. 

La chose est longuement expliquée dans le mémoire de M. le 
préfet: 

<< Lorsque l'administration municipale faisait ses évaluations, en 
1838, d'après les résultais des opérations qu'elle avait exécutées 



131 DlSCOUliS ET OPINIONS. 

depuis ]8'.')2 jusqu'aloi's, elle comptait sans les efTets d'une jurispru- 
dence du Conseil dKtat, contre laquelle, d'ailleurs, aucune objection 
n'est possible, puisqu'elle est basée sur un décret réglementaire en 
date du 27 décembre 1858 (postérieur de près de huit mois au 
Irailé sanctionné par la loi du 28 mai de la même année qui est 
venue iuterpréter et compléter, à quelques égards, le décret-loi du 
26 mars 18o2.) 

« Désormais, aucune parcelle ne put être expropriée, en dehors 
des aliynemenls des voies nouvelles, sans mise en demeure expresse 
des propriétaires, et en cas d'opposition, sans une déclaration d'uti- 
lité publique spéciale. 

<i Cette disposition, évidemment inspirée par la plus vive sollici- 
tude pour les intérêts des personnes soumises à l'expropriation, a 
eu pour effet naturel de conduire chaque propriétaire à retenir tous 
les terrains qui recevaient un grand accroissement de valeur de la 
création des voies nouvelles, pour abandonner seulement à la Ville 
ceux qui paraissaient moins utilement exploitables. 

« Or, l'administration municipale avait fait entrer en ligne de 
compte, comme atténuation probable de la dépense des expropria- 
tions dont toutes les chances restaient à sa charge, la plus-value 
des terrains dont chaque opération de voirie devait, d'après les pré- 
cédents, lui laisser la disposition, en dehors du tracé de la voie 
publique. Le produit réel de ses reventes est donc tombé au-dessous 
de la proportion sur laquelle ses calculs avaient été basés. » 

Vous pourriez avoir raison, monsieur le pr(''fct, et ce serait 
là une excuse, si le décret du 27 décembre 1858 avait constitué 
pour les propriétaires contigus un droit nouveau; mais ce décret 
a simplement régularisé l'exercice d'un droit ancien, en impo- 
sant à la Ville le devoir d'adresser aux propriétaires une mise 
en demeure spéciale, et de remplir, en cas d'opposition des 
intéressés, les formalités de la loi de 1841. Que cette procédure 
ait ouvert l'œil à l)on nombre de propriétaires, cela est possible ; 
mais il est trop naïf, de la part de M. le préfet, d'avouer qu'il 
faisail, en 1838, entrer dans ses calculs une sorte d'escamotage 
d'un droit depuis si longtemps reconnu par nos lois. L'argu- 
ment tiré du décret du 27 décembre 1850 est donc une pure fan- 
tasmagorie. 

Deuxième cause d'erreur: une certaine jurisprudence delà 
Cour de cassation, que le mémoire préfectoral explique ainsi : 

« La loi du 3 mai 1841 admet trois formes selon lesquelles l'ad- 
ministration peut acquérir les immeubles qu'elle doit occuper pour 
l'utilité publique : 



LES COMPTES FANTASTIQUES DHAUSSMANN. 135 

« 1° Un jugement d'expropriation, après arrêté de cessibililé, en 
cas de refus du propriétaire; 2° un jugement qui donne acte du 
consentement de son pi'opriélaire, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pa:* 
accord entre les parties sur le prix de la cession; 3° l'achat 
amiable. 

« Il avait été tenu pour constant pendant longtemps que les deux 
derniers modes d'acquisition ne faisaient point cesser nécessaire- 
ment la jouissance des locataires : la Cour de cassation a jugé par 
divers arrêts, de 1861 à 1865, que, vis-à-vis de la Ville, le jugement 
donnant acte du consentement du vendeur et le contrat amiable 
ont pour effet de résoudre ipso jure les baux des locataires. 

« En conséquence, beaucoup de locataires exerçant des industries 
dans les maisons acquises par la Ville à l'amiable, plus ou moins 
longtemps avant le moment de l'ouverture de la voie publique, 
n'ont pas voulu continuer à jouir de leurs baux jusqu'à l'expiration 
de ce délai, et ont exigé d'être immédiatement évincés et indem- 
nisés ; car l'expropriation, contre laquelle s'élèvent si souvent des 
plaintes collectives, est désirée par chacun en particulier comme 
une source de fortune. 

« La Ville, en respectant, comme elle le devait, la jurispru- 
dence nouvelle, a payé d'énormes indemnités, qu'elles n'avait pas 
prévues. » 

Voilà qui est plus na'if encore ! La Cour de cassation a décidé, 
simplement, conformément à la loi de 1841, que les acqui- 
sitions faites à l'amiable, par la Ville, après décret d'utilité 
publique, équivalaient à une expropriation, et donnaient ouver- 
ture au droit des locataires. Tant pis pour la Ville si elle s'était 
llattée d'exproprier, par un moyen quelconque, les locataires 
parisiens sans indemnités ! Elle n'a pas le droit de dire que ce 
déni de justice fût conforme aux précédents. M. le préfet sait 
bien que la jusrisprudence de la Cour de cassation n'a pas un 
seul instant varié sur cette question de droit, d'équité et de bon 
sens; et nous citerons à la Ville, quand elle voudra, un avis 
du Conseil d'État de l'année 1846, qui résoud la question, en 
principe, tout comme la Cour de cassation. 

Troisième cause d'erreur : 

Les travaux prévus par la loi du 28 mai IS'ôS (le second réseau) 
ayant dû s'exécuter en dix ans, il est arrivé, chemin faisant, « que 
la valeur des immeubles s'est accrue dans une proportion considé- 
rable, sous la double influence de la prospérité juddique et de l'aug- 
mentation constante de la population. Les propriétaires et locataires 
ont dirigé tous leurs etl'orts, tous leurs calculs, tous leurs actes, dans 



136 DISCOURS ET OIMMONS. 

la vue de faire monter à la plus haute somme leurs indemnités. 
Enfin les jurvs d'expropriation ont encliéri les uns sur les autres. " 



A la bonne heure ! et nous sommes aises que la Ville consente 
à la lin à le reconnaître. Si la Ville a payé le terrain de ses rues 
nouvelles plus cher quelle s'y attendait, c'est qu'elle a fait 
elle-même, dans Paris, et sur une prodigieuse échelle, la hausse 
des terrains. Mais ne pas l'avoir prévu en 1858, ne pas l'avoir 
aperçu en 1864, en 18G5, en 1866 ! cela passe en vérité toute 
croyance. Vous faisiez la hausse; vous enflammiez la demande ; 
vous donniez à la spéculation sur les immeubles la plus colos- 
sale impulsion dont l'histoire ait gardé souvenir, et vous êtes 
surpris, en faisant votre compte, après dix ans d'aveuglement, 
de vous apercevoir que vous avez, comme tout le monde, plus 
que tout le monde, subi la hausse des prix! 

Cela nous remet en mémoire une aventure que raconte je ne 
sais plus quel historien des banques. Des spéculateurs améri- 
cains avaient résolu d'acheter tous les bœufs existants dans les 
États du Nord. La Banque des États-Unis étant dans l'alTaire, 
l'opéivation paraissait aussi sûre que fructueuse. On acheta, on 
acheta tant que l'on put, mais, ô surprise ! à mesure qu'on ache- 
tait et que le bétail devenait rare, les prix haussaient. Et plus 
on achetait, plus montaient les prix. Ils montèrent tant et si 
haut, que la Banque des États-Unis elle-même n'y put sufhre, 
et que la spéculation se solda par une perte immense. Moins 
énorme sans doute, et surtout moins funeste, l'erreur de M. le 
préfet de la Seine n'est pas moins naïve. Veut-il que là encore 
nous trouvions motif à admirer sa pi'évoyance? 

Mais là où se montre tout entièi-e Fimprévoyance de la Pré- 
fecture, c'est dans l'histoire du troisième réseau. Toutes les 
arguties que nous venons de passer en revue et qui ne suppor- 
tent pas l'examen, ne tendent qu'à une chose: expliquer l'erreur 
des devis du deuxième réseau, l'écart de 230 millions, que l'on 
avoue sur ce chapitre. Mais le troisième réseau? Mais les 300 mil- 
lions d'imprévu qui s'y rattachent et qui complètent le mé- 
compte total de 530 millions dont 31. le préfet nous a fait la 
conlidence 1 

Oh ! ceci passe toute croyance ! 

En eiïet. Messieurs, le Mémoire du 11 décembre 1867 ne 



LES COMPTES FANTASTIQUES D IIAUSSMANX. 137 

rôvi'le pas seulement ;;o?//- la première fois le chiffre du deuxième 
réseau : pour la première fois il révèle au public, au conseil 
municipal, au monde entier, qu'il existe un troisième réseau, 
que ce troisième réseau sera terminé à la fin de 1868, en même 
temps que le second, et que ce troisième réseau aura coûté 
360 millions ! Il faut l'avoir lu pour le croire ; il faut avoir reçu, 
comme il nous est arrivé à nous-même, un communiqué qui en 
fait, en ces termes, le curieux aveu : « En 1864, les travaux du 
troisième réseau n'étaient pas encore entrepris. » Nous le 
savons bien ! Et ce que nous reprochons à M. le préfet de la 
Seine, c'est de les avoir entrepris : que dis-je entrepris ? de les 
avoir engagés ; que dis-je engagés ? de les avoir presque menés 
à fin sans en informer ni le conseil municipal, ni le public, ni le 
Gouvernement. 

On ne saurait trop le répéter : en 1864. M. le préfet évaluait 
à 260 millions pour l'ancien Paris, et h 120 millions pour la 
banlieue, les sommes à dépenser pendant la période décennale 
qui commençait. En 1865, il maintenait avec fermeté ce pro- 
gramme fmancier, il s'y attachait au nom de la prudence ; il décla- 
rait qu'il n'y avait rien à entreprendre jusqu'à la fin de 1869, 
et qu'il fallait « rejeter sur la période qui commencera en 1870 
tous les projets à entreprendre »; en 1866, il revenait sur le 
programme de 1864, l'affirmait, le proclamait de nouveau. Il 
disait : « La Ville n'est pas plus prête maintenant pour un nou- 
veau plan de campagne de travaux que pour un abandon quel- 
conque de ses ressources... Il faut se garder aussi énergique- 
ment de toute opératio)i nouvelle ayant quelque importance, que 
de tout dégrèvement prématuré de taxe... Attendons 1869. La 
situation de la Ville sera alors dégagée du fardeau des engage- 
ments qui pèsent sur elle ; » on verra alors si l'on doit « conti- 
nuer la transformation de Paris, ou dégrever les taxes locales ». 
Et voici, tout à coup, qu'en 1867, M. le préfet nous apprend qu'il 
a fait, en dépit de ses discours, de ses promesses et de ses pro- 
grammes, un troisième réseau de 300 millions de francs ! Et 
quand l'a-t-il commencé? En 1863, au moment où commençait 
à apparaître le mécompte du deuxième réseau ! Au moment où 
M. Devinck annonçait que ce mécompte pouvait monter à 100 
millions; oùM.Genteur, commissaire du Gouvernement, avocat 
de la Ville devant le Corps législatif, pour la discussion de l'em- 



138 DISCOURS KT OIMMONS. 

Iii'iiiit (le 18()0, ne iiiaH(|iiait i)as (riiisinuer tiuo. le deuxième 
réseau coulerait beaucoup plus cher que l'on n'avait pensé. 
Mais, si les avocats de M. le préfet soupçonnent la vérité, 
M. le licéfet, ivre de gloire, ne voit rien, ne sait rien, ne soup- 
çonne rien. Et, tandis qu'autour de lui on voit venir l'énorme 
déception, quand la sagesse la plus vulgaire lui commanderait 
de réserver ses excédents libres pour y faire face, c'est juste le 
moment que M. le préfet choisit pour jeter, engager, enfouir les 
ressources disponibles de la Ville de Paris dans 300 millions de 
nouveaux travaux. 



V. — Les conseillers de M. Haussmann. 

Je viens de nommer M. Devinck, Messieurs, et je ne voudrais 
pas le calomnier. Je ne voudrais pas vous laisser croire que cet 
honorable négociant, cet ancien député, ce rapporteur attitré du 
budget de la Ville, ait jamais jeté sur les pas de son préfet le 
moindre cri d'alai'me, le plus timide avertissement. M. Devinck 
connaît trop bien son devoir, et le Conseil municipal aussi, pour 
avoir jamais, quoi qu'il arrive, le vilain travers de l'opposition. 
Il n'était bruit dans Paris, vers la fin de l'année dernière, que 
des anxiétés, des hésitations, des résistances de la commission 
municipale. On faisait à M. Devinck l'honneur de le placer à la 
tète des récalcitrants. Mais on se trompait bien, justes dieux ! 
et le dernier rapport de M. Devinck sur la situation financière 
de la Ville met sa fidélité préfectorale à l'abi'i de tout soupçon. 

Certes, pour les conseillers de M. le préfet, l'instant était 
grave et la tâche imposante. M. le préfet arrivait à eux avec un 
nuM'omptequi dépasse inlinimcntles limites de l'imprévu tolé- 
i-able dans les ati'aires humaines. Ce chiffre de .j30 millions, 
jeté au Iravei's de tous les plans, de tous les calculs, de toutes 
les j'ègies, n'était-il pas pour eux, comme pour tous les Pari- 
siens, inie révélation inattendue? Nous croirions calomnier le 
conseil municipal en supposant le contraire. Il y avait un pro- 
gramme financier, dressé au mois de décembre 1864, et qui 
formait en quelque sorte contrat entre le préfet et le conseil : 
le conseil n'a pu évidemment le laisser déchirer sous ses yeux. 
Ce n'est pas le conseil qui a précipité la Ville dans les dépenses 



LES COMPTES FANTASTIQUES DHAUSSMANM. 139 

du troisième réseau, au moment où le fardeau de l'annexion, 
d'une part, le mécompte du deuxième réseau de l'autre, com- 
mandaient aux financiers de la Ville la prudence la plus rigou- 
reuse. De pareilles erreurs sont le fait d'un seul homme, d'une 
volonté seule, irresponsable et souveraine. Mais on ne se met 
pas à soixante pour les commettre. A soixante, on serait sans 
excuse. Ce serait le cas, ou jamais, d'invoquer cette « respon- 
sabilité multiple » que M. le préfet, dans je ne sais quel but, a 
pris soin de rappeler à la fin de son Mémoire. L'honorable 
M. Devinck en convient du reste dans son rapport; et, fort judi- 
cieusement, il rappelle à ses collègues qu'ils sont tenus à autant 
de prudence au moins que M. le préfet, eux qui sont « exposés 
« à moins d'entraînement, qui ont le temps d'examiner plus 
« froidement ce qui souvent n'a pu se concevoir qu'avec une 
« certaine ardeur; eux qui ont pour devoir d'apporter à l'admi- 
« nistration un concours raisonné et un contrôle constant, dont 
« les éléments se trouvent dans leurs spécialités diverses et dans 
« leurs relations multiples ». M. Devinck a raison, spécialité 
oblige; et puisque la sienne paraît être de veiller sur les finances 
de la Ville, nous allons sans doute trouver dans son rapport une 
expression de blâme, un mouvement de surprise ? Il n'en est 
rien pourtant. M. le préfet de la Seine n'eût fait aucune erreur, 
M. le préfet de la Seine n'eût confessé aucun mécompte ; il eût, 
au lieu de sonner la cloche d'alarme, célébré, comme d'ordi- 
naire, la prospérité croissante et l'aisance financière de la Ville 
de Paris, que l'honorable rapporteur de ses budgets n'eût été ni 
plus leste dans son examen, ni plus léger dans ses calculs, ni 
plus élogieux dans ses conclusions. Cette réponse au « discours 
du trône » n'est pas même un paraphrase ; elle ne délaye pas, 
elle atténue; elle ne répète pas, elle obscurcit. Elle ne prend 
pas acte des aveux du préfet : que dis-je? il semble qu'elle les 
désapprouve. 

M. le préfet avoue un mécompte de 230 millions sur les 
dépenses du deuxième réseau, et sue sang et eau pour l'expli- 
quer, M. Devinck, lui, expédie, en six lignes, cet incident de 
mince importance : 

« Ces dépenses ont dépassé les estimations primitives, mais les 
«excédents de recettes ordinaires sur les dépenses ordinaires ont 
« également progressé... La marche progressive du revenu muni- 



140 DISCOLKS KT OPINIONS. 

<( i'ip;il a compensé, '/«Hs une certaine mesure, les auf;mentations sur- 
venues dans le piix des expropriations... » 

Dans une certaine mesure restera. Et comme l'imprévu des 
recetles compensait, dans une certaine mesure, l'imprévu de la 
dépense, 51. le préfet n'a rien eu de plus pressé que d'engager 
dans des dépenses nouvelles, qui ne se montent pas à moins de 
300 millions, tous les excédents de l'avenir ! 

Il est vrai que les 300 millions ne trouldent pas le Sully de 
M. Haussmann beaucoup plus que les 230 millions. En l'ace de 
cette carte à payer, qui éclate tout à coup, d'un troisième réseau 
de percements, remis expressément et ostensiblement à l'année 
1870, et qui va se trouver lini à la fin de 1868, la sérénité de 
l'honorable M. Devinck ne s'émeut pas un seul instant, et il 
écrit d'une main intrépide : 

« Vous n'avez jamais décidé une dépense de quelque importance 
« sans consulter le tableau des engagements, mis en regard de celui 
« des ressources. Ce tableau, véritablb échiquieb, dressé en 1863, 
(( est resté fixe, quant à l'évaluation des ressources; il a reçu, quant 
« aux dépenses à faire, les additions motivées par les engagements 
<( nouveaux, et néanmoins, après le récent contrôle auquel vous 
<( venez de le soumettre, vous avez constaté la concordance des 
»< faits accomplis avec les prévisions ». 

Avec quelle prévisions? Pas avec celles du programme finan- 
cier du Il décembre 1864, assurément. Nous l'avons démontré 
à satiété, sans que M. le préfet ait seulement essayé de nous 
contredire'. Prenez-y donc garde : quand vous dites que « les 
faits accomplis concordent avec les prévisions », vous donnez 
un démenti à deux mémoires de M. le préfet de la Seine, au 
mémoire du 9 décembre 1867 et au mémoire du 11 décembre 
1864. Le lecteur candide, qui n'aurait connaissance que du rap- 
port de l'honorable M. Devinck, pourrait croire qu'entre le 
11 décembre 1864 et le 9 décembre 1867, il ne s'est rien passé 
de grave. Il est fort heureux que M. le préfet soit moins discret 
que ses confidents. M. le préfet, du moins, cherche à élablir, 
dans son mémoire, que le troisième i'és(>aii était inévilal)!»'. 
Qu'en pense riionorable M. Devinck? Il est difficile de le savoir. 

1. Nous tenons on effet, à honiieiu- de n'avoir reçu, dans le cours de la 
polémique, qu'un Communiqué de M. le préfet, qui poiu-tant n'eu est pas 
avare, ce qui donne à nos chiffres, à ce qu'il nous semble, une autorité 
purliculière. 



LES COMPTES FANTASTIQUES DHAUSSMANN. 141 

Tout ce que nous apprend cet éminent budgétaire, c'est que 
M. le préfet de la Seine a apporté au « travail immense dont la 
direction lui a été confiée une initiative extraordinaire... une 
persévérance infatigable », et qu'il a toujours su « concilier la 
prudence des résolutions avec la décision des actes ». En vérité, 
un certificat pareil, en réponse au mémoire du préfet de la Seine ! 
N'est-ce pas à croire que l'honorable M. Devinck, qui excellait 
depuis longtemps dans la finance, se propose désormais d'excel- 
ler dans l'ironie ? 

Et l'on appelle cela un conseil municipal ! Et il y a là, en 
vérité, des magistrats et des financiers, des spéculateurs et des 
savants, de gros marchands et des artistes, des avocats et jusqu'à 
des médecins. Soixante membres en tout, gens très honorahles, 
dignes, et qui passent pour éclairés, extraits par le préfet lui- 
même de l'élite de la population parisienne. Ah ! que voilà des 
conseillers bien choisis! Et qu'il est profondément vrai cet adage 
de la science politique moderne : 

Qu'il est toujours plus commode de rendre des comptes à des 
juges qu'on a choisis, que de n'en pas rendre du tout ! 

Mais laissons là ces étranges conseillers et revenons au troi- 
sième réseau : la matière est riche, et nous sommes loin de 
l'avoir épuisée. 

VI. — La légalité de M. Haussmann. 

Cette histoire du troisième réseau des travaux de Paris, Mes- 
sieurs, c'est le vertige pris sur le fait. Le vertige est l'écueil des 
volontés solitaires, la leçon du pouvoir absolu. Chose étonnante 
pourtant! la défense qu'essaye M. le préfet dans son Mémoire 
est tirée de son respect pour l'opinion publique. Le vrai coupa- 
ble, c'est l'opinion, c'est le « cri public» (le mot y est) qui a 
bouleversé tous les plans de l'administration municipale, ren- 
versé tous ses chiffres, altéré ses combinaisons les plus sages. 
L'opinion publique a imposé à la Ville 300 miUions de travaux 
qu'elle ne voulait pas faire, qu'elle s'obstinait à ajourner, qu'elle 
avait déclaré dix fois vouloii- remettre à des temps nouveaux. 
Le « cri public » est le véritable auteur du troisième réseau : on 
n'a pu i-efuser au vœu des masses ni le boulevard Richard- 
Lenoir, ni les rues qui avoisinent le nouvel Opéra, ni le prolon- 



142 DlSCOUIiS ET OIMMONS. 

îivmiMil (lo la ni»' do Lafayelto, à travers le quartier de la 
rihaiiss(''C-d'Antin, toute cette démolition sysfrmatiijue et mala- 
dive des portions les plus modernes, les plus ouvertes et les 
plus belles de la grande ville. Nous voudrions savoir où M. le 
préfet a pris ce cri public, et quel moyen il a de le recueillir. 
N'est-ce pas une ironie amère, qu'un pouvoir qui, depuis quinze 
ans, brave l'opinion, et qui s'en vante, un pouvoir qui, hier 
encore, à l'Hôtel de Ville, posait en incompris, imagine de 
rendre l'opinion complice de ses fautes et responsable de ses 
entraînements ? Quand on veut, dans les temps difficiles, se 
mettre à l'abri derrière l'opinion, il faut l'avoir consultée dans 
les jours prospères. Nous ne connaissons, quant à nous, qu'une 
façon de consulter l'opinion publique, c'est d'interroger ses 
élus. M. le préfet n'interroge même pas la commission munici- 
pale qu'il a triée sur le volet. Et s'il voulait sincèrement prêter 
l'orrillo à l'opinion parisienne, il entendrait, sans grand effort, 
unn)urmure (pii s'élève de toutes parts, et qui réclame un conseil 
municipal élu. Voilà le vrai, le seul « cri public ». Et l'événe- 
ment démontre aujourd'bui qu'un conseil électif n'eût pas fait 
pis, sans doute, et ({u'il eût piobal)lement fait mieux qu'un préfet 
omnipotent. 

Cette parole que le chef de l'État a prononcée un jour : 
« Mon gouvernement manque de contrôle, » M. le préfet de la 
Seine ne la dira jamais. Il est pourtant clair pour tout le monde, 
excepté pour lui, que l'absence du contrôle a fait tout le mal. 
Un contrôle sérieux aurait depuis longtemps réglé, contenu, 
limité l'orgie des expropriations. Un contrôle sérieux eût signalé 
à temps le mécompte de 230 millions : l'imprévu de 300 mil- 
lions n'eût pas éclaté tout d'un coup avec un contrôle sérieux. 
Les contrepoids parlementaires sont parfois des barrières, mais 
plus souvent ils sont des garde-fous. Les assemblées sont 
naturellement scrupuleuses ; elles ont le respect de la légalité. 
Le gouvernement personnel, au contraire, ne supporte qu'avec 
impatience le frein des lois. Dans la direction des travaux de la 
Ville, -M. le préfet de la Seine a couvert l'imprudence par l'illé- 
galité. Cette fois, du moins, le cas est flagrant. 

L'histoire des bons de délégations de la ville de Paris a fait 
depuis deux ans quelque bruit dans le monde. Mais quand elle 
était, il y a quelques mois à peine, à la lin de la dernière session, 



LtS COMPTES FAMASTIOUES l) H.VUSSMANN. 143 

l'objet d'un débat si vif et si bien conduit par l'opposition, devant 
le Corps législatif, qui l'aurait crue si proche du dénoûment ! 
Commencée dans l'obscurité, poursuivie dans l'équivoque, cette 
opération financière finit aujourd'hui dans la pleine lumière. 
Elle consiste essentiellement, comme vous le savez et comme le 
mémoire préfectoral le rappelle : à mettre aux lieu et place de 
la Tille, pour l'ouverture et l'établissement de voies nouvelles, 
des compagnies concessionnaires, chargées de tous les risques 
inhérents à ces sortes d'affaires, et recevant, en échange, des 
subventions municipales, divisées en un certain nombre d'an- 
nuités. Sur ces subventions différées, échelonnées, la Ville paye 
aux compagnies un intérêt semestriel. Ainsi se forme le bon de 
délégation, qui rend immédiatement négociables les annuités 
dues à terme par la Ville, et qui, visé par la Ville, revêtu de son 
acceptation, entre dans la circulation générale, comme tout autre 
papier de la Ville, et procure aux entrepreneurs les fonds néces- 
saires pour l'exécution des grands travaux. Bien entendu, les 
subventions sont calculées de façon à couvrir les concession- 
naires des risques plus ou moins sérieux que ceux-ci prennent à 
leur charge. Quant à la Ville, elle se décharge par là de toute 
espèce d'avances, et elle obtient, dans un court délai, la jouis- 
sance des voies publiques qu'elle eût attendue beaucoup plus 
longtemps si elle avait dû les faire elle-même, et qu'elle ne solde 
cependant qu'à loisir, au fur et à mesure de ses rentrées. Les 
choses se passent pour elle comme si elle avait fait un emprunt : 
exécution immédiate, jouissance immédiate, payement à terme. 
Seulement, un tiers interposé emprunte à sa place, et avec son 
crédit, 

La combinaison est des plus ingénieuses, et l'on n'y trouve 
rien à redire, sinon qu'elle constitue évidemment une opéra- 
tion de ciédit, un emprunt à la sourdine, un de ces actes que 
la Ville de Paris ne peut faire qu'avec l'autorisation du Corps 
législatif. Dieu sait pourtant ce que la Ville a fait, tenté ou dit 
pour lui ôter ce caractère ! ce qu'elle a accumulé d'équivoques, 
ce qu'elle a osé de subtilités ! Quand M. E. Forcade et M. Léon 
Say découvrirent, il y a bientôt trois ans, cette preuve nouvelle 
du génie inventif de M. le préfet de la Seine, on commença par 
répondre que c'était peu de chose ; que cela n'allait pas au quart 
du revenu de la Ville, et qu'une ville peut toujours, sans auto- 



144 DISCOURS ET OI'IMONS. 

risatioii, (iii|iniiil('r N- quai-t de sun revenu. Quand, en juin 
dernier, la (jueslion vint devant la Cliaiid)i'c, on plaida que la 
Ville ne faisait point acte d'emprunteur, que ses concession- 
naires négociaient ces bons d'annuités comme il leur plaisait; 
que, quant à elle, elle ne faisait qu'engager des revenus dispo- 
nibles, et qu'elle ne les engageait pas au delà de six années, 
ce qui n'outrepasse pas les droits des communes, d'après la 
jurisprudence du ministère de l'Intérieur. Il y eut là-dessus, au 
Corps législatif, entre M. Picard et M. Berryer d'un côté, 
et M. Roulier de l'autre, un beau débat, bon à relire. M. le 
ministre d'État s'y reportera sans peine, et celui qui fut alors 
poui'M. le préfet un avocat si admirable, constatera, une fois de 
plus, la surprenante fragilité des dossiers qu'on lui met 
en main. 

Ses clients semblent prendre un malin plaisir à lui couper, 
comme on dit, l'berbe sous les pieds ; ses arguments s'évanouis- 
sent du soir au matin : c'est lui qui avait mis au monde la 
fameuse théorie des trois tronçons ; c'est lui qui garantissait 
aux porteurs d'obligations mexicaines la solidité du trône de 
Maximilien ! c'est lui qui a tenu, dans l'affaire qui nous occupe, 
ce langage catégorique : 

« Je me suis rendu un compte rigoureux des opérations qui 
sont faites par la Ville de Paris. J'ai vérifié ses budgets; j'ai 
interrogé ses ressources, je me suis demandé si elle ne tentait 
pas des entreprises fâcheuses, si elle ne se lançait pas dans des 
travaux téméraires, entraînée qu'elle était par des illusions qui 
devaient être bien vite suivies de déceptions dangereuses ; si, 
en déniant la nécessité d'un emprunt actuel, elle ne s'exposait pas 
à la nécessite d'un gros emprunt pi'ocliain, et par conséquent à la 
preuve démonstrative qu'elle avait fait par anticipation des em- 
prunts déguisés... » (Séance du 10 avril 1857.) 

M. le ministre s'est pose toutes ces questions, et, quelques 
mois après, la Ville lui répond en signant avec le Crédit foncier 
un traité qui régularise les négociations des bons d'annuités, 
jusqu'à concurrence d'une somme de 398,440,040 fr. 24 c. 

L'opposition ne parlait que de 300 millions, et il y en a 400, 
et il reste en dehors du traité du Crédit foncier, un stock d'an- 
nuités qui porte la dette totale à 453 millions, d'après le rapport 
de M. Dcvinck, à 463 millions d'après l'exposé des motifs de 



LES COMPTES FAÎNTASTIQUES DHAUSSMANN. 145 

MM. les conseillers d'État à la suite, Alfred Blanche, Genteur et 
Jolibois. 

L'opposition affirmait que le Crédit foncier avait les poches 
pleines des annuités de la Ville, et qu'il les escomptait, non pas 
pour les beaux yeux des compagnies concessionnaires, comme 
M. Rouher le prétendait, mais pour la Ville, et comme papier 
delà Ville; et voici que nous apprenons que ce Crédit foncier 
les a presque toutes en porleleuille; voici les masques qui 
tombent, les concessionnaires interposés qui s'elïacent, et les 
deux vrais contractants, la Ville d'une part, et le Crédit foncier 
de l'autre, qui se trouvent face à face dans un nouveau traité. 
Et ce traité, c'est un emprunt, car on va le soumettre au Corps 
législatif, mais un emprunt rétroactif, un emprunt dont le fonds 
est dépensé, un de ces emprunts que les assemblées subissent, 
parce qu'elles ne peuvent faire autrement, mais qui sont la 
preuve ilagrante de leur faiblesse et l'amoindrissement pubHc 
de leur autorité. 

Nous ne connaissons, quant à nous, rien qui témoigne plus 
tristement de l'état de nos mœurs administratives que cette 
pratique du bill d'indemnité qui se substitue, parmi nous, à tous 
les degrés de l'échelle gouvernementale, à la pratique de la loi. 
Cet arbitraire, qui se dissimule tant qu'il peut, qui, découvert, 
se défend encore, qui proteste qu'il n'est pas l'arbitraire, qui 
longtemps ergote, distingue et subtilise; puis, un beau jour, 
acculé, s'en vient demander aux pouvoirs réguliers de raccom- 
moder par un vote complaisant le réseau de la loi percé et mis 
en pièces; cette légalité après coup n'est pas le respect de la 
loi : c'en est simplement l'hypocrisie. Mais M. le préfet de la 
Seine apporte dans ses façons de faire une assurance qui ne 
faiblit jamais. Savez-vous pourquoi il traite avec le Crédit fon- 
cier? C'est par scrupule de légalité. Il a fait, à l'en croire, le 
troisième réseau par scrupule de libéralisme, et pour obéir à 
l'opinion. Il régularise aujourd'hui, en un gros emprunt fait 
après coup, 400 millions d'emprunts partiels et anticipés : c'est 
encore un scrupule de cette âme exquise ! 

« En effet, ce traité, qui doit, par sa nature, être soumis à la 
sanction du Corps législatif, et qui ne peut manquer d'y ren- 
contrer la bienveillance avec laquelle a été accueillie, l'an der- 
nier, la justification des conventions qu'il remplace, donne toute 

10 



Mi; DISCOUHS ET OPINIONS. 

salisfaclioli aux scruimles des personnes qui voulaient voir, sous 
ces convoiilions, des emprunts déguisés, et qui regrettaient 
qu'elles n'eussent pas été approuvées par une loi. » 

Et dans une série de communiqués adressés aux journaux sur 
ce sujet, l'administration de M. le préfet a afiirmé de plus belle 
qu'elle avait voulu tout simplement « répondre, une fois pour 
« toutes, aux appréhensions, vraies ou simulées, des personnes 
« qui lui reprochaient d'avoir pi'is des engagements témé- 
« raires ». Et ce qui le prouve, ajoutait-elle, c'est cette réserve 
insérée au traité passé avec le Crédit foncier, par laquelle 
« la Ville conserve la faculté d'anticiper en tout ou en partie, 
selon sa convenance, les nouveaux termes de ses engagements ». 
Depuis, messieurs les Conseillers d'État à la suite, emboîtant le 
pas, sont venus répéter à leur toui-,dans leur exposé des motifs 
que « la Ville pourrait user de la faculté d'anticiper». Ainsi, la 
Ville obtient de ses créanciers, représentés par une grande 
instilulion linancière, un délai qui lui permet de payer en 
soixante années ce qu'elle aurait dû payer en dix : tout le monde 
en doit conclure qu'elle était gênée pour s'exécuter en dix 
années. — Mais cela n'est pas, répond la Ville, puisque je me 
réserve la faculté d'anticiper. — Donc, si vous demandez un 
délai, c'est avec le projet de n'en pas user? A qui comptez-vous 
le faire croire ? 

En vérité, messieurs les députés, c'est à croire que l'on se 
moque de vous autant que de nous-mêmes. A quoi songent 
nos ministres, nos gens en place? leurs paroles ne sont pas 
refroidies, qu'ils les oublient, qu'ils les démentent. Vous doutiez- 
vous, je vous le demande, quand vous écoutiez, avec celle 
faveur que vous ne lui marchandez pas, M. le ministre d'État 
pulvérisant M. Berryer et M. Picard, vous doutiez-vous que vous 
étiez trompés sur les chilTres, sur les dates, sur les droits, sur 
les faits? M. le minisire d'État afiirmail, dans la séance du 
il avril 1867, que les subventions dues par la Ville ne s'éten- 
daient pas au delà de l'année 1874, et par conséquent n'excé- 
daient pas la limite de six ou huit années, tolérée par la juris- 
prudence administrative. Or, nous savons aujourd'hui que ces 
subventions engagent la Ville jusqu'en 1877. M. le ministre 
d'Étal, dans cette même séance, présentait un compte de sub- 
vention qui n'en portait pas le total à plus de 362 millions. Il y en 



LES COMPTES FANTASTIQUES D'HAUSSMAKiX. 147 

a, nous l'avons appris depuis, 453 millions, d'après M. Devinck. 
463 millions, daprès l'exposé des motifs du Conseil d'Étal. 

Est-ce que cela ne vous effraye pas, messieurs les députés ? 
Est-ce que votre honnêteté ne s'alarme pas? Est-ce que votre 
lierté ne se sent pas blessée? Est-ce que vous ne sentez pas quel 
rôle on vous fait jouer? 



VII. — M. Haussmann devant la Cour des comptes. 

Sur cette affaire des bons de délégation, messieurs les dépu- 
tés, et pour en finir avec elle, je vous recommande instamment 
un Rapport, volumineux autant que grave, qu'on vous a distri- 
bué il n'y a pas longtemps. C'est le rapport annuel de la Cour 
des comptes. Ce document, qui accompagne toujours les décla- 
rations de conformité prononcées par la Cour sur le compte 
générale de l'administration des finances, est le recueil des 
observations que suggère, chaque année, à ce grand juge de nos 
finances, l'étude approfondie de la comptabilité publique. Pour 
être dépourvues de sanction, les observations de la Cour, vous 
le savez mieux que moi, ne sont pas moins précieuses. Leur 
efficacité est, hélas ! des plus douteuses, mais leur valeur mo- 
rale est considérable. Il y a là des garanties de compétence 
toutes particulières ; il y a aussi un esprit gouvernemental qui 
est celui de l'institution, des temps où nous vivons, des hommes 
qui la composent : ce n'est pas elle qu'on accusera jamais de 
chercher noise au pouvoir; quand elle critique, c'est qu'elle ne 
peut faire autrement, et ses reproches les plus graves n'arrivent 
à l'administration supérieure qu'enveloppés du miel le plus 
pur, et sous le voile du langage le plus prudent. 

Le rapport qui vient de paraître et qui s'applique exclusive- 
ment aux comptes de l'exercice I860. a dû coûter plus qu'aucun 
autre à l'esprit gouvernemental de la Cour. Ses critiques n'ont 
jamais été aussi vives, sous leurs formes bienveillantes, jamais 
aussi formelles. Elles portent à la fois sur les comptes de l'État 
et sur les comptes des communes. Elles reprochent aux comptes 
de l'État mainte infraction au principe général et tutélaire de 
la spécialité des crédits. Elles font, à ce propos, le procès au 
système financier qui repose sur la distinction, souvent chimé- 



lis 



DIsr.OUHS ET OI'IMONS. 



ri.in.", mais toujours si commotl.', du budget oïdiuaire et extra- 
(inlinairo. Vous y trouverez, Messieurs, de grandes lumières; 
uiais. ce qui doit surtout vous touclicr aujourd'hui, c'est la partie 
(lu travail de la Coui- qui est relative à la comptabilité commu- 
nale, et particulièrement à la Ville de Paris. Après l'avoir lue, 
on aie droit <le dire en bon et clair français, ce que la Cour des 
comptes exprime en sa langue officielle : c'est que le désordre 
est à son comble. Oui, le désordre, car il n'est pas, dans un 
Élat bien réglé, de désordres plus grands que la violation per- 
manente, publique, obstinée de la loi. 

La loi qui est violée, c'est celle qui met des limites, qui trace 
des rèales aux communes désireuses d'emprunter. Dans un 
o-rand nombre de villes, ces règles sont tombées en un profond 
oubli. Tantôt, l'emprunt se déguise sous forme d'engagements à 
long terme, pour échapper à la nécessité de l'autorisation préa- 
lable; tantôt, l'emprunt autorisé est détourné de son objet, sous- 
trait 'à l'affectation spéciale que la loi même lui avait prescrite. 
Marseille, Besançon, Bourges, Bergerac, Blaye, Vienne, Rive- 
de-Gier,Pithiviers, empruntent à l'envi, sous la forme de travaux 
à long terme. Marseille a fait mieux : autorisée k emprunter, 
en 1861, o4 millions, à la condition d'en employer 39 à la 
conversion de son ancienne dette, elle a employé en travaux 
nouveaux la majeure partie des sommes provenant de l'emprunt, 
ce qui a eu pour conséquence un emprunt supplémentaire de 
^23 millions, qu'il a fallu autoriser, et, les années suivantes, une 
surtaxe sur les vins, des centimes additionnels pour cinquante 
ans; bref, tous les moyens fournis par ce grand art de manger 
son blé en herbe, qui paraît être devenu, d'un bout de la France 
à l'autre, le dernier mot de la bonne administration et de la 
sagesse gouvernementale. 

Mais Marseille a du moins un conseil municipal, et, si elle est 
surtaxée, surmenée, surchargée, c'est qu'elle l'a voulu. Paris 
n'a pas de conseil municipal, Paris n'a qu'un préfet. Mais autant 
M. le préfet de la Seine est au-dessus de tous les préfets, autant 
les irrégularités, les violations de la loi, les libertés linancières 
de toute nature, (|ui signalent l'administration de la Ville de 
Paris, dépassent en importance et en gravité le niveau moyen 
d'illégalité qui tend à s'établir dans les départements. C'est un 
curieux enseignement. M. le préfet de la Seine est omnipotent; 



LES COMPTES FANTASTIQUES D'HAUSSMANN. 140 

il n'a pour tout contrepoids qu'un conseil municipal qu'il clioi- 
sit lui-même, et qui ne lui résiste pas, et un Conseil d'État qui 
ne lui résiste guère. Il administre despotiquement un budget de 
150 millions. Mais il lui est impossible de l'administrer confor- 
mément aux lois. Toute sa préoccupation, tout son effort — 
c'est la Cour des comptes qui le dit — c'est « de procurer à la 
ville de Paris des accroissements de ressources en dehors des 
limites déterminées par la loi ». M. le préfet de la Seine a une 
Caisse des travaux ; il en fut le père et le législateur. Mais il ne 
peut s'empêcher de violer à chaque instant la loi qu'il s'est 
donnée lui-même. Quant à la loi qu'il n'a pas faite, il emploie 
à la tourner tout le génie du plus lin casuiste. Pour le seul 
exercice I860, la Cour des comptes relève onze griefs dans la 
comptahililé de la Ville de Paris, onze violations formelles de 
la loi. Tantôt ce sont des acquisitions d'immeubles à long terme, 
que la Cour qualifie, sans hésitation aucune, d'emprunts dégui- 
sés, et par conséquent irréguliers : ci, pour la seule année 1865, 
14 millions environ ; tantôt ce sont des subventions promises à 
des compagnies concessionnaires de grands travaux, ci : 55 mil- 
lions : ou bien ce sont des emprunts directs et sans scrupules : 
23 millions en compte courant obtenus du Crédit foncier; 
10 millions d'une maison de banque de Paris, et, ce qui est plus 
fort encore, 20 millions de supplément arbitrairement et illéga- 
lement décrété par le bon plaisir de M. le préfet lors de l'em- 
prunt de 1865. Oui, vraiment, par le bon plaisir: de telle sorte 
que la Ville de Paris, qui avait été autorisée par le Corps légis- 
latif à emprunter 250 millions, ou 254 millions au plus, en y 
joignant les frais d'émission, de timbre et de commission, a, de 
sa seule autorité, emprunté 27u millions^ Ainsi, à côté de l'illé- 
galité qui se déguise, l'illégalité à ciel ouvert. Faites le compte, 
et, rien que pour l'exercice 1865, rien qu'avec les données 
recueillies par la Cour des comptes, voilà, en outre de 100 mil- 
lions de bons de la Caisse des travaux, seule dette flottante, 
seul moyen de trésorerie autorisé par la loi, 121 ou 122 mil- 
lions de ressources irrégulières, créées par le préfet, à la barbe 
du Gouvernement qui laisse faire, du Corps législatif (]ui ferme 

1. Et M. le préfet a, pour cet objet même, accablé de ses démentis le 
Journal des Délxits et M. Léon Say, jusqu'à la dernière heure, c'est-à-dire 
jusqu'à l'apparition du rapport de la Cour des comptes. 



150 lilSCOUHS ET OIMMONS. 

les y<Mi\,(l)' la Cour des comptes qui, boiteuse comme la justice, 
arrive toujours lro[i (ard el quaud tout est fini. 

Tel est le caractère général des griefs de la Cour des comptes. 
Ils sont précis, formels, nettement articulés ; ils ont, sous la 
douceur des formes, toute la brutalité qui appartient aux cliif- 
fres. Mais ils n'ont pas le don d'émouvoir le diclaleur de rilôtel 
de Ville. Pour se rendre compte du sans-facon sublime auquel 
conduit nécessairement l'exercice du pouvoir absolu, il fauL 
lire les observations de M. le préfet en réponse aux critiques de 
la Cour. Quelle aisance et quelle belle humeur ! quelle façon 
leste et tranchante ! A quelques gros mots près, c'est le style 
impérieux et l'argumentation cavalière des communiqués adres- 
sés aux journaux : 

— La Ville a emprunté, sans droit, iU millions à la maison 
Sourdis, et 23 millions en compte courant au Crédit foncier ? — 
C'est vrai, répond le préfet; mais la nécessité, la rareté du 
numéraii'e, la o'ise du coton... Et puis, c'était pour la banlieue, 
qui ne pouvait attendre. (Pauvre banlieue! elle attend toujours.) 
— La Ville a le tort de placer les fonds de la caisse municipale 
eu compte courant à la Caisse des travaux, au mépris de la loi 
formelle qui prescrit aux receveurs municipaux de placer dans 
les caisses du Trésor les sommes excédant les besoins du ser- 
vice ! — C'est encore vrai, mais M. le préfet est d'avis qu'il y a 
lieu de faire pour la Ville de Paris une exception à la loi com- 
mune. 

— \jà Ville a grossi ar])itrairement d'une somme de 20 mil- 
lions le capital de 2GU millions qu'elle avait été autorisée à em- 
prunter, par la loi du 12 juillet 186o ; elle a emprunté 27U mil- 
lions là où elle n'avait le droit d'emprunter que 230 ? — Oui, 
répond le pi'éfet, mais il y a eu 20 millions de frais d'émission. 
(Notez (jue la cour, qui a vu tous les comptes, n'en a reconnu 
(|ue i millions.) — La Ville se crée des ressources en prenant, 
sous forme d'acquisitions d'immeubles, ou de subventions éche- 
lonnées, des engagements à long terme? — C'est vrai, mais au 
Corps législatif, l'année dernière, nos commissaires ont répondu, 
réplique avec hauteur l'autocrate de la préfecture. 

Et qu'ont donc répondu vos commissaires, ô Louis XIV nuuii- 
cipal ? 
Par bonheur, vos souvenirs sont là, messieurs les députés. 



LES COMPTES FAMASTIQUES D IIAUSSMANN. 151 

Vous enlendez encore M. Berryer, expliquant le mécanisme des 
bons de délégation. N'était-ce même pas le traité passé par la 
Ville avec la société Berlencourt, pour l'alignement du boule- 
vard Magenta, celui-là même sur lequel s'explique le rapport de 
la Cour des comptes, que M. Berryer analysait ? Une société se 
cliarge d'un percement ; elle s'engage à acquérir les immeubles 
nécessaires, et à livrer la voie nouvelle à la Ville dans un délai 
convenu. En conséquence, subvention de 21 millions promise 
par la Ville, payable par annuités; versement de 20 millions 
par la Société dans les caisses de la Ville, à titre de garantie; 
mais faculté donnée à la société concessionniaire d'émettre 
immédiatement pour 20 millions de bons de délégation, sur les 
annuités dues par la Ville, avec visa de la préfecture. De sorte 
que les 20 millions que verse l'entrepreneur, c'est le public, le 
banquier escompteur des bons, Crédit foncier ou autre, et leur 
clientèle, qui le fournissent. Ce qui faisait dire, l'année der- 
nière, à M. Berryer et à M. Picard : La Ville emprunte par 
personne interposée. Et le ministre d'État et des finances leur 
répondait: Vous auriez raison si les 20 millions de cautionne- 
ment étaient véritablement une ressource pour la Ville, et si 
elle en disposait comme d'argent comptant. Mais ces vingt mil- 
lions sont un cautionnement: ils sont réservés au payement des 
expropriations par une affectation spéciale. « Le versement 
de vingt millions a été fait à la Caisse des travaux, comme aune 
caisse de dépôts et consignations, pour assui'er l'exécution des 
engagements pris par la Compagnie, et mettre la Ville h l'abri 
de tout recours de la part des expropriés, en cas d'insolvabilité 
de la compagnie soumissionnaire. La Ville traitait avec une 
société à responsabilité limitée ; elle jugeait utile de lui imposer 
le versement d'un fonds de garantie. Mais ce fonds ne devait 
sortir de sa caisse que pour solder les opérations mêmes en vue 
desquelles il était constitué. » 

Et la Cour des comptes ajoute: « Tel est le sens du contrat, 
et l'approbation dont il a été revêtu par un décret impérial, ne 
permettait pas de lui attribuer un autre caractère. Le Gouverne- 
ment, en autorisant le versement de 20 millions, n'a pu vouloir 
autoriser la création d'une ressource extraordinaire, au moyen 
de laquelle la Caisse des travaux pourrait franchir les limites, 
assignées à ses moyens de trésorerie. » Cela dit, d'un air bon- 



152 DISCOURS ET OPINIONS. 

homme, la Cour démontre, de la manière la plus péremptoire, 
quo la somme a er.>ée par la Société Berlencourt a passé pure- 
ment et siniiilemenL dans le courant des fonds de la caisse, et 
(( ([n'employée à d'autres dépenses que celles prévues par le 
traité, elle a constitué pour la Ville une ressource non autorisée 
par la loi ». 

On ne saurait dire plus élétiarament à M. Roulier qu'il a 
été trompé par son client, à moins qu'il ne préfère avoir trompé 
la Chambre. Mais voici qui est plus piquant encoi-e. Embar- 
rassé parle raisonnement de la Cour des comptes, M. le préfet, 
dans ses observations en réponse, jette résolument à l'eau la 
thèse (piil a fait plaider l'année dernière devant la Chambre; 
U livre, sans hésiter un seul instant, le ministre qui l'a défendu, 
et les députés qui ont cru le ministre sur parole, et il écrit 
ceci : 

« M. le préfet ne reconnaît pas aux fonds versés dans la 
Caisse des travaux par des entrepreneui's, en garantie de leurs 
opérations, le caractère de dépôt signalé par la Cour. Il fait' 
remartiuer que ces fonds, une fois versés dans la Caisse des 
travaux, entrent dans son encaisse et en suivent le sort... » 

A la bonne heui-e ! mais convenez alors que vous avez em- 
prunté, emprunté sans autorisation et sans droit; et que, depuis 
bientôt quatre ans que vous battez monnaie avec les bons d'an- 
nuités, vous violez la loi sept fois par jour. Aussi bien est-ce 
l'évidence même, et l'on rougit d'insister. 

La Cour des comptes a prononcé, et personne n'osera plus, 
j'espère, défendre la légalité des opérations préfectorales, après 
le jugement formel du tribunal le plus compétent qui soit en 
ces matières. 

VIII. — Ovi mène lillégalité. 

Quanil on a prouvé à 31. le préfet de la Seine qu'il vit uans 
l'illégalité chronique, on ne lui arien appris qu'il ne sache aussi 
bien que nous. M. le préfet viole la loi avec abandon, on peut 
même dire avec coquetterie. Il n'a pas le sens légal. Après 
l'emprunt de I860, autorisé par le Corps législatif pour 250 mil- 
lions, et bravement émis pour 270, il faut, comme on dit, tirer 
l'échelle. Il ne manque pas non plus de gens profonds qui vous 



LES COMPTES FANTASTIQUES D'HAUSSMANX. 153 

disent : Qu'importe la façon dont se font les grandes choses, 
pourvu que les grandes choses se fassent ! En finances comme 
en poHtique, « la légalité nous tue ». 

C'est le contraire qui est vrai, et, dans l'histoire fmancicre de 
la Ville, c'est là la grande leçon. Trois ans d'emprunt à la sour- 
dine et d'expédients irréguhers ont compromis les plus helles 
finances du monde. Les ressources delà Ville sont surmenées ; 
l'avenir est mangé d'avance. Voilà ce que le public ne sait pas, 
mais voilà ce que le Conseil d'État est impardonnable de ne pas 
savoir. Les bras tombent devant l'optimisme complaisant qui 
s'étale dans l'exposé des motifs: 

« Le tableau comparatif des recettes ordinaires de la ville de 
Paris avec les dépenses de même nature, tel qu'il résulte des 
trois derniers exercices, constate un excédant moyen de 48 mil- 
lions par an, et un excédent moyen de 51,496,895 fr. 47 c. en 
1866 ; il démontre de plus que la progi'cssion annuelle des reve- 
nus est constamment de 3 millions au moins, progression qui 
s'aug-mentera encore, à partir de 1871, de la moitié des béné- 
fices de la Compagnie du gaz. Grâce à la fécondité de ces res- 
sources, la Ville peut faire face à tous ses engagements. 

« Les calculs fournis par l'administration municipale établis- 
sent même que, toute dette payée, elle conservera pendant 
la période de 1868 à 1877, celle qui supporte le poids des impré- 
visions de 1858, un reliquat disponible d'une certaine impor- 
tance. 

Mais il n'en est pas moins vrai que quelques-uns des 
exercices de cette période sont très chargés; que, dès lors, il 
peut y avoir utihté, et que, dans tous les cas, il y a prudence à 
répartir sur un plus grand nombre d'années la dette résultant 
des titres de subventions et des bons de délégation. » 

Tel est l'objet du traité passé avec le Crédit foncier, lequel 
aboutit, en définitive, à une annuité de 21,574,387 francs, à 
payer pendant soixante ans. Et en face de ces 48 millions d'ex- 
cédant par année, le Conseil d'Etat conclut, avec bonhomie, 
qu'en vérité ce n'est pas trop ! 

Mais le bilan de la Ville, ainsi fait par-dessous la jambe, est un 
bilan inexact. Le Conseil d'État s'abuse, et il nous abuse sur le 
présent ei sur l'avenir. Ce qu'il appelle « l'excédant moyen de 
48 millions», n'existe plus; la plus-value moyenne de 3 mil- 



154 DISC0U15S ET OPINIONS. 

lions n'est qu'une hypothèse, et, comme nous le monlrorons. la 
plus avenlurtV des hypothèses. 



IX. — Le bilan de la Ville. — Les excédants. 

C'est là le grand cheval de hataille de radmhiislration muni- 
cipale. Oui, le fait est vrai et admirable: il s'est produit, depuis 
le temps où M. Haussmann est monté au pouvoir jusqu'à ce 
joui', un accroissement constant, progressif, inouï, des produits 
(le l'octroi. Au budget de 18G1, les produits de l'octroi, évalués 
d'après les résultats de 1860 (le premier exercice qui suivit 
l'annexion), étaient portés pour une somme de 71 millions. 
Ils ligurent aux prévisions du budget de 1868 pour lOU mil- 
lions. Une augmentation moins considérable, mais certaine, 
s'est fait sentir dans les revenus secondaires, de telle sorte que 
les recettes ordinaires de la Ville, qui étaient de 104 millions 
700,000 francs en 1861, sont aujourd'hui de 150,600.000 francs. 

C'est là-dessus que la préfecture, la commission municipale, 
les ministres, la majorité du Corps législatif, tous les satisfaits, 
tous les habiles et tous les simples, s'en vont chevauchant, tête 
baissée, et croient tenir l'éternité. 

Mais, dans un budget, il y a la dépense à côté deja recette. Et 
si les gens chai'gés du contrôle étaient moins disposés à se payer 
de mots, loi-s(pi'il s'agit de gloritier le bon plaisir, ils auraient 
depuis longtemps remarqué deux faits graves : 

1° La progression de la dépense, en regard de la progression 
de la recette. De 1861 à 1867, les recettes ordinaires se sont 
accrues de 50 0/0 ; mais dans le même temps, c'est de 60 0/0 
que les dépenses se sont accrues. De sorte qu'en supposant 
même que l'accroissement des recettes pût encore se prolonger, 
— ce qui, nous le verrons, n'est pas croyable, — l'accroisse- 
ment beaucoup plus rapide des dépenses l'absorberait nécessai- 
rement dans un temps donné. 

2° Malgré toutes les apparences, le chitTre même des excé- 
dants de la recette sur la dépense est devenu stationnaire. Au 
compte de l'exercice de 1864, quel était le chilïre de l'excédant 
disponible, c'est-à-dire de l'excédant qui reste libre pour les 
travaux extraordinaires, après qu'on a prélevé la somme néces- 



LES COMPTES FANTASTIQUES DHAUSSMANN. 155 

saire pour assui'er l'amortissement de la dette municipale ? 
35,388,733 fr. 29 c. Quel est ce chiffre aubugetde 1868, d'après 
le rapport de M. Devinck ? 35,320,595 fr. 86 c. Mais ce chiffre 
ainsi posé, ce chiffre qui est déjà au-dessous du chiffre de 
48 millions, que le Conseil d'État fait miroiter à nos yeux, de 
toute la somme nécessaire au service de l'amortissement ; ce 
chiffre de M. Devinck n'est lui-même qu'un mirage financier. Il 
est incroyable de présenter au public, comme on fait là, un 
budget qui a l'air de laisser 35 millions de ressources disponi- 
bles, « qu'on est bien forcé, dit M. le préfet, d'employer aux 
grands travaux publics, puisque autrement il faudrait les placer 
en rentes », alors que, sur cet excédant, on a à rembourser, 
dans les dix ans qui viennent, 453 millions, suivant M. Devinck, 
4d3 millions, suivant MM. Genteur et Jolibois, empruntés sans 
droit depuis trois ans. 

Ce chitfre de 35 milUons est un vieux chiffre, un chitTre des 
beaux jours, d'avant le gouffre du troisième réseau. 

Il serait honnête d'en déduire d'abord les 21,574,387 fr. 
d'annuités que la Ville s'engage, par le traité soumis à la Cham- 
bre, à payer au Crédit foncier pendant soixante ans. Il faudrait 
tenir compte aussi de 54,572,000 fr. (ou 64 millions, d'après 
l'Exposé des motifs) de subventions de grande voirie qui 
restent répartis sur neuf années, de 1869 à 1877. Il faudrait enlin 
nous dire de combien l'avenue Napoléon, dont une seule amorce 
a coûté, ces jour-ci à la Ville, près de 26 millions, l'expropria- 
tion du Grand-Hôlel, qui en sera la conséquence nécessaire ; 
l'achèvement de la rue Réaumur, qui vient de coûter, rien 
qu'entre la rue Port-Mahon et la rue de Grammont, 15 millions 
de francs, et le reste, vont augmenter le passif de la Ville. Est- 
ce de cinquante, cent, ou cent cinquante millions? En admettant 
qu'il reste seulement, en dehors du traité passé avec le Crédit 
foncier, cent millions de travaux nouveaux et de nouvelles 
subventions', on se tient évidemment fort au-dessous de la 
vérité. 

Pour savoir si une ville comme Paris est, en réalité, riche ou 

1. On voit que nous composons cette somme : de 54 ou 64 millions (selon 
que l'on adopte le chifTre de M. Devinck, ou celui du Conseil d'État) engagés 
dès la lin de décembre 1867, et de 36 (ou 46) millions seulement pour les 
entreprises colossales commencées depuis le 1" janvier de cette année. 



U,6 DISCOURS ET OPINIONS- 

li.iiivic, aisée ou gênée dans ses finances, il faut faire état 
d'alionl (le sescharcos permanentes. Elles sont de deux natures: 
la dcllo, en premier lieu, puis le service municipal, les dépenses 
d'entretien tie la capitale, le nécessaire de chaque jour: admi- 
nistration, jiolice, garde de Paris, pavé, éclairage, instruction 
j)ubli{pit'. bienfaisance, entretien des édifices communaux, ser- 
vice des eaux et des égouts, — toutes choses non moins sacrées, 
non moins fondamentales, non moins permanentes que la dette 
elle-même. 

Oi-. ces dépenses d'entretien, strict nécessaire de la Ville, le 
budget de 1868 les porte à 81,611,000 fr. 

Il convient d'y ajouter, de l'aveu même de M. Devinck, dans 
son Rapport, et de M. le préfet (Mémoire de 1860), une somme 
de 7 millions, en nombre rond, comprenant trois chapitres du 
budget extraordinaire (assistance publique, architecture, ponts 
et chaussées) qui n"ont rien du tout d'extraordinaire, puisqu'ils 
se reproduisent tous les ans. Total, 88,731,000 fr., ou en nom- 
bre rond, 89 millions. 

La dette, maintenant. Indépendamment des opérations que 
l'on s'avise de régulariser aujourd'hui, la Ville devait déjà fau'e 
face à une dette annuelle de 27,800,000 francs ^ Pour rem- 
bourser les 398 millions du Crédit foncier en dix années, selon 
ses stipulations primitives, elle aurait dû, d'après l'exposé du 
Conseil d'Etal, supporter en outre l'énoi'me fardeau d'une 
annuité de 49 ou 50 millions. Et comme il est permis d'affirmer, 
sans crainte de se tromper, qu'en dehors des 398 millions du 
Crédit fonciei-, la Vaille a, à l'heure qu'il est, pour 100 millions 
d'opérations dnméme nature engagées; comme l'avenue Napo- 
léon est commencée, et qu'on a le projet d'aller jusqu'au bout, 
l'annuité serait montée, non à oO millions, mais au moins 
à 62. 

Quatre-vingt-neuf millions d'entretien, vingt-sept millions 
800,000 fr. d'ancienne dette, soixante-deux millions de subven- 

1. Ce qui comprend : l'emprunt de 185.5, celui de 1860, celui de 1865, les 
annuilés du rachat des ponts, le rachat de Tahattoir des Batigiiolles, du 
canal Saint-Martin, des usines de Saint-.Maur, les aiHuiités de la Compagnie 
des Eaux et de la Compagnie Ducoux. Nous avons soin de n'y pas faire 
figurer le complément de l'emprunt de 1852, qui sera amorti à la fin de 187-', 
pour qu'il soit hien visible que nous faisons non seulement le bilan du 
présent, mais le budget de l'avenir. 



LES COMPTES FANTASTIQUES D'HAUSSMANN. 157 

tions, réparties sur dix années, font, en bonne arithmélique, 
178 (cent soixante-dix- huit millions) et 800,000 fr. 

Voilà la dépense. Quant à la recette, elle figure au budget de 
1868, pour 149 millions 664,183 fr. et 82 cent. Nous n'en chica- 
nerons pas un centime. Nous y ajouterons même 3 millions 1/2 
de recette extraordinaire, qu'on peut considérer comme cons- 
tante, mais rien de plus : car la subvention annuelle de 8,800,000 
francs, que l'État servait à la Ville depuis dix ans, et qui était 
si commode pour aligner le budget municipal, arrive, cette 
année même, à son dernier terme. Nous accordons donc à la 
Ville une recette possible de lo3 millions, en nombre rond. 

Et, pour arriver à ces deux chiffres (178 millions et 153) qui 
laissent entre eux un déficit de 23 millions, que d'hypothèses 
heureuses il faut accumuler ! Il faut supposer que l'avenue 
Napoléon, la rue Réaumur et le reste ne coûteront pas à la 
Ville plus de cinquante millions; supposer que la recette ne 
subira aucune réduction, que la dépense ne fera jaillir aucun 
imprévu; qu'en un mot, on aura banni des afTaires de la Ville 
toutes les mauvaises chances qui grèvent les affaires humaines... 

Voilà où en seraient les finances de la Ville si le Crédit foncier 
ne venait pas à leur secours. 

Voilà comme il est vrai de dire que, si l'on traite avec le 
Crédit foncier, c'est par excès de prudence, et en quelque 
sorte par grandeur d'âme ; voilà ce que vaut cet article 3 du 
traité soumis à la Chambre, lequel réserve à la ville de Paris 
la faculté de payer par anticipation les annuités que le concours 
du Crédit foncier lui permet de répartir sur soixante années. 

On ne se libère pas par anticipation quand on a, pendant dix 
ans, un découvert de 2.5 millions à combler. 

Pure chimère que cela ! Au vrai, la Ville atermoie, parce 
qu'elle serait, si elle n'atermoyait pas, au-dessous de ses affai- 
res, parce que, semblable au fils de famille qui a mangé son 
bien en herbe, elle est, dès à présent, obligée d'emprunter pour 
vivre. 

Mais quel est au juste le soulagement que lui apporte cet em- 
prunt du Crédit foncier? Pour 398 millions, c'est une charge 
annuelle de 21, .574, 000 fr., répartis sur soixante années. Les 
charges permanentes se trouvent ainsi réduites à 49 millions 
pour la dette, 89 pour le service municipal, total 138 millions. 



158 msœuus et ui'imo.ns. 

Pour allcM' à lo3 millions, il y a 15 millions de boni, mais sur 
lesquels, [)enilant dix ans au moins, il faudra prendre de quoi 
payer des engagements, qui s'élèvent, dès à présent, à cent mil- 
lions au plus bas mot. Vous voyez ce qui reste de disponible : 
cinq millions. Cinq millions sur lesquels il faut prendre encore 
et les intérêts de ces 100 millions échelonnés sur dix années, et 
limprévu noimal, inévitable, d'un budget de 150 millions; cet 
imprévu que M. le préfet lui-même, dans un de ses anciens 
mémoires, évaluait à 3 millions, ce qui n'est pas cher! 3 millions 
d'intérêts, 4 millions d'imprévu, à déduire de 5 millions. Eh ! 
Messieurs, ce n'est pas même de quoi établir l'équilibre, et il 
sera fort lieureux pour la Ville que les bénélices de la Compagnie 
du gaz viennent, à partir de 1872, lui permettre de nouer les 
deux bouts. 

En résumé, ce délicit, qui serait de 25 miUions, sans l'em- 
prunt du Crédit foncier, il existe, il commence à poindre, même 
avec le traité qui est soumis à la Chambre : le passif a rejoint 
et déjà dépassé l'actif. Et nous avons supposé que le stock des 
subventions promises par la Ville ne dépassait pas 500 mil- 
lions... Mais si, par hasard, comme plusieurs l'affirment, ce 
stock est de 000 millions, sur quel abîme marchons-nous ? 

Voilà, Messieurs, ce qu'il faut penser des excédants de 
M. Haussmann; l'enseigne de la Ville porte bien encore: 50 mil- 
lions d'excédants; la vérité linancière est obligée de les coter 
au-dessous de zéi'o. 



X. — Le bilan delà Ville. — Les plus-values. 

Les calculs (pic je viens de faire sur l'étendue des ressources 
actuellement disi)onibles de la ville de Paris sont en eux-mêmes 
iriêliitables : on en pourra, suivant l'usage, critiquer quelque 
détail, mais ils resteront debout dans leur ensemble. Les finan- 
ciers de la Ville jjorteront ailleurs leur effort. Ils diront que, 
dans ce bilan de la richesse municipale, on néglige l'avenir. 
L'avenir, c'est la plus-value des recettes, ou, pour parler plus 
exactement, la plus-value des produits de l'octroi d'une année 
à l'autre. L'Exposé des motifs du Conseil d'État croit pouvoir 
fixer cet accroissement annuel à un cliilfre moyen, permanent 



1,ES COMPTES FANTASTIQUES DHAUSSMANN. 159 

et véritablement normal de 3 millions. Quelle réponse aux pro- 
phètes de malheur! Si les finances de la Ville demeurent 
chargées, pendant les dix années qui vont suivre, elles auront 
reconquis, au bout de ce terme, toute leur élasticité tradition- 
nelle. Une plus-value de 3 millions par an, c'est 30 millions de 
ressources nouvelles, et pour ainsi dire, tombées du ciel, qu'on 
pourra porter en compte. Nous disons aujourd'hui o millions de 
disponible; dans dix ans, il faudra dire 35 miUions. C'est ce 
qu'exprime l'Exposé de MM. Genteur et Jolibois par cet axiome, 
emprunté, comme tout ce qu'ils ont écrit, aux mémoires du 
préfet de la Seine : 

« Ainsi, la génération présente aura dépensé des sommes 
considérables... et elle ne léguera à la génération future, en 
échange des avantages de Paris transformé, qu'une dette rela- 
tivement faible et facile à acquilter, au moyen de l'accroissement 
des revenus municipaux, produits par cette transformation 
même. » 

Il faudrait pourtant, puisqu'on se réclame de Voltaire, porter 
dans tout ceci un peu de ce bon sens, si cher au précurseur de 
M. le préfet. La question n'est pas de savoir si, depuis trois, 
quatre ou six ans, un accroissement régulier s'est produit dans 
les recettes de la Ville : les chiffres le disent assez haut ; mais ce 
que les chiffres ne disent pas, c'est que cet accroissement sera 
éternel: les chiffres, sérieusement compris, disent même tout le 
contraire. 

Ce développement des produits de l'octroi, dont on fait si 
grand tapage, est un fait complexe et contingent. En faire une 
loi, un absolu, et, là-dessus, édifier tout un système et se pré- 
cipiter dans les aventures, c'est porter dans le sophisme une 
violence étourdie, que l'absence de contrôle explique, mais ne 
justifie pas. Avant de conclure, analysez donc. C'est dans les 
tableaux mêmes de l'octroi parisien qu'on peut lire, b. livre 
ouvert, le secret de ses accroissements. L'octroi de Paris se 
compose de quatre articles principaux : les boissons, — les maté- 
riaux et bois de construction, — les comestibles, — le combus- 
tible. De tous ces produits, quel est celui qui donne, et de beau- 
coup, l'augmentation la plus considérable, la plus constante, la 
plus imperturbable? C'est le droit sur les boissons. Après, vient 
le droit sur les matériaux et bois de construction. De 1863 à 



160 



DISCOLRS ET OPIMO.NS. 



1860, par exemple, il y a 3. 500,000 fr. (raecroissement sur les 
boissons, et plus de 2 millions sur les matériaux et bois de 
conslrnclion, c'est-à-dire 11 ou 12 0/0 sur les boissons et 20 0/0 
sur Ifs matériaux. L'accroissement est, au contraire, très faible 
sur les articles qui figurent à l'octroi sous les deux titres « comes- 
tibles et combustibles' ». On voit par là, clairement, ce qui 
fait la plus-value : ce sont les foules laborieuses attirées par les 
travaux, et les pierres mêmes que ces foules remuent, qui ali- 
mentent le budget de la Ville. Aussi le grand acci'oissement ne 
porte-t-ilni sur la viande, qui n'est pas encore une consomma- 
tion vraiment populaire, ni sur le chauffage, qui est une 
consommation sédentaire. Quant aux étrangers, touristes, 
naliabs et autres, qu'on pourrait croire d'un si bon rapport pour 
la caisse municipale, leur influence sur les produits de l'octroi 
est des plus minces. Savez-vous ce qu'ils ont ajouté aux ressour- 
ces de la Ville, pendant tout ce grand fracas de l'Exposition 
universelle? Un million, d'après le préfet lui-même. [Mémoire 
nu 11 r/ecewZ»re 1867.) 

L'analyse confirme donc ici ce qu'indique le bon sens. Les 
recettes sont directement engendrées par les travaux, par l'ac- 
croissement de population ouvrière qui en résulte, par l'accrois- 
sement des entrées de toute nature qui les accompagne. Pour 
porter à cent millions les produits de l'octroi parisien, il a fallu 
dépenser deux milliards, attirer quatre cent mille ouvriers au 
moins dans les chantiers, transformer en atelier de maçonnei'ie 
la capitale du monde. Le système Haussmann n'en disconvient 
pas. « Les excédants, dit-il explicitement, ont leur source dans 
les travaux mêmes. » Mais une proposilion de ce genre veut 
être vue sous un double aspect. C'est un Janus à deux visages : 
d'un côté la plus-value, de l'autre le déficit. L'orgie des expro- 
priations a mis le feu aux droits d'entrée; un retour quelconque 

1. Prof/ressioii des recetlcs de l'octroi de 1863 à 1866. 





1863 

33.193.730 
G.!i;iG.t09 
4.bl2.3:;u 

14.887.i56 
9. 468. 947 


1864 

33.363.407 
6.441.193 
4.o9o.l57 
Ib. 3(16. 044 
10.043.866 


1865 

38.622.329 
6.143.882 
4. 170.087 

13.592.825 

10.428.987 


1866 

42.148.306 
7. 870. 2'. 3 
4.569.2V3 
15.981.405 
10.821.328 




l'.ois de construction. . . 


Combustibles 



LES COMPTES FANTASTIQUES D'HAUSSMANN. 161 

à la sagesse, à la mesure, à la raison les éteindra. Réduisez de 
moitié l'atelier national créé par la préfecture, vous n'y perdrez 
point sans doute la moitié de vos recettes: mais vous en laisse- 
rez une grosse portion sur le carreau. Cela est évident, palpable, 
brutal. Donc, pour sauver les recettes, il faut maintenir les tra- 
vaux. Ou si l'on arrête les travaux, il ne faut plus parler de 
plus-value. 

Nous connaissons un autre budget cpie celui de la Ville qui a 
longtemps vécu sur la doctrine des plus-values : c'est le budget 
de l'État. Mais la crise est venue, et le déficit est apparu. Les 
receltes de la Ville paraissent, il est vrai, à l'abri de la crise 
générale qui déprime celles de l'État. Il ne faut pas trop en triom- 
pher. Il y a entre l'État et la Ville cette ditïerence, que la Vdle 
lient dans ses mains le grand moteur de ses recettes. Placée au 
centre d'un monde économique factice, c'est elle-même qui fait 
la hausse, à coups d'expropriations, démolitions, compagnies 
d'entrepreneurs, bons de délégation, toutes choses qui naissent 
d'elles-mêmes, sans efforts, sinon sans frais, de la signature de 
M. le préfet de la Seine. S'il est des gens que ce spectacle 
rassure et enchante, nous le trouvons, quant à nous, le plus 
effrayant du monde. C'est un artifice colossal, mais ce n'est qu'un 
artifice. Il n'y a que les conservateurs pour dormir en paix sur la 
pointe d'une hypothèse, et mettre la fortune pubhque à la merci 
d'un accident. Il faut appartenir au grand parti conservateur 
pour voir d'un œil li-anquille quatre cent mille ouvriers de la 
terrasse et du bâtiment, vivant sur une hausse factice, sur des 
spéculations factices, dans le tourbillon des prospérités factices, 
qu'un souffle peut emporter. Est-ce donc la condition fatale des 
amis du pouvoir de perdre toute vue du lendemain ? Quand les 
conservateurs prirent les affaires après la Révolution de 1848, 
ils n'eurent de cesse qu'ils n'eussent dissous les ateliers natio- 
naux : l'histoire dira s'ils y mirent la mesure, la prudence, l'hu- 
manité, la science qui facilitent les transitions et qui conju- 
rent les catastrophes ! Mais l'immense atelier national dont 
M. Haussmann est le créateur, ces chantiers sans pareils au 
monde, auprès desquels ceux du Champ de Mars n'étaient que 
des jeux d'enfant, les hommes qui se disent conservateurs ne 
semblent en prendre ni ombrage ni inquiétude. Ils ont fait un 
pacte avec la fortune ; ils croient à une providence spéciale qui 

11 



Ipo DISCOURS ET OPIMOiNS. 

voilli' sur lu Ville ol qui a l'ail pour elle un ciel sans nuages, un 
avfiiirsans points noirs! 

Mais ce n'est pas seulement par ce côté que le système peut 
faillii'. 11 porte en lui-même le principe de sa ruine ; et la crise 
finale lui viendra non du dehors, mais du dedans. Il est, en elîet, 
de l'essence même de la politique économique et financière de 
M. le préfet de la Seine, de ne pouvoir ni reculer, ni rester sta- 
lionnaire. Il ne faut pas seulement que la bâtisse se maintienne, 
il faut qu'elle se développe, qu'elle s'accroisse incessamment. 
Sinon, adieu les plus-values ! Voilà pourquoi il nous est donné 
de contempler, depuis tant d'années, ce chantier qui s'étend 
peu à peu sur tous les points de la grande Ville, ce cercle de, 
démolition qui s'élargit autour de nous, et qui monte comme 
une marée sans fin. Voilà pourquoi M. le' préfet a fait, à la sour- 
dine, le troisième réseau, et emprunté cinq cents millions au 
moins, au mépris des lois. Mais avec l'année 1868, le troisième 
réseau va finir. Avec lui aussi, finira cette énorme plus-value dont 
la Ville se fiatte de faire éternellement état dans ses budgets; 
Or, si la plus-value s'arrête, la crise commence. Inexprimable 
angoisse ! Quel parti va-t-on prendre? Prépare-t-on un qua- 
trième réseau, un second milliard d'emprunts? L'avenue Napo- 
léon est-elle un commencement ou une fin, un premier acte 
d'une pièce nouvelle ou un dénoûment? Si c'est une quatrième 
campagne qui commence, il faut le dire résolument à la Cham- 
bre, au pays ; il faut reconnaître que l'on est, par la logique du 
système, condamné à ne jamais finir; qu'on démolit, non pour 
transformer, mais pour démolir ; que, pour soutenir ce régime 
de travaux forcés à perpétuité, on a besoin d'emprunter, non 
plus sous le manteau, en escomptant des excédants de recettes, 
qui sont, dès à présent, mangés d'avance, mais à découvert, et 
comme on pourra, à la façon du Grand-Turc, ou du bey de Tunis, 
quelque chose comme 300 millions tous les deux ans; que le 
traité du Crédit foncier n'a d'autre but que de dégager une 
portion des recettes qui pcimettra d'asseoir de nouveaux 
empnmts ; en un mol. (pie si l'on consolide, c'est pour recom- 
mencer. 

Ce serait franc, au moins, ce serait une politique, ce serait un 
langage. Au lieu de cela, M. le préfet écrit, dans son dci'nier 
mémoire : « Il me paraît sage d'ajourner, après l'achèvement 



LES COMPTES FANTASTIQUES D'HAUSSMANN. 163 

(les opérations en cours, la suite du plan Iracé par une main 
auguste.» Qu'est-ce à dire? est-ce une promesse? est-ce un 
mirage? Voulez-vous rassurer ou endormir? Songez-vous à 
liquider ou seulement à leprendre haleine? 

Pour liquider, il est déjà bien tard ! 

Si la Ville n'avait, depuis l'emprunt de 1865, accru sa dette 
que des 400 millions qu'elle consolide à cette heure, il lui reste- 
rait, comme nous l'avons fait voir, 15 millions de marge dans 
ses finances. Or, ces 15 millions remplissaient dans son budget 
un office deux fois sacré. En premier lieu, c'était le patrimoine 
de l'avenir, le bien des générations futures. Les générations 
futures auront, elles aussi, leurs besoins extraordinaires, leurs 
grandes entreprises, leur luxe, leurs fantaisies. Si nous leur 
léguons un budget étroit, qui ne noue qu'à grand'peine les deux 
bouts ensemble, un équilibre si difficile et si précaire qu'il leur 
interdise toute autre ambition que celle d'entretenir modeste- 
ment, bourgeoisement, ce que nous avons fait, — comme si le 
Paris d'aujourd'hui avait concentré, prévu et satisfait d'avance 
tous les besoins du Paris de l'avenir, du Paris qui sera dans 
cinquante ans ; — si nous avons fait cela, nous avons imprudem- 
ment sacrifié l'avenir au présent, exploité, dévoré les généra- 
tions futures. Mais les 15 millions de disponible étaient plus 
que le bien de l'avenir; ils étaient la garantie, la sécurité du 
présent. C'était la lisière qui séparait la ville de Paris du gouffre 
du déficit, (le ce point fatal aux États comme aux particuliers, 
où les dépenses ordinaires et obligatoires ne sont plus couvertes 
qu'à coups d'emprunts. 

Avec cette marge de 15 millions, la liquidation des travaux 
de Paris pouvait encore être entreprise. La baisse des recettes 
qu'amènera nécessairement l'arrêt des travaux était conjurée 
dans une certaine mesure. La Ville pouvait supporter une perte 
d'un dixième de son revenu. C'était trop peu, sans doute, mais 
c'était (juelque chose. 

Aujourd'hui, ce débris des excédents splendides, que, durant 
quelques années, la Ville a pu, en toute vérité, aligner orgueil- 
leusement dans ses budgets ; cette réserve nécessaire et ce garde- 
fou, on le jette dans les inutilités somptueuses de la place du 
nouvel Opéra, de l'avenue Napoléon, de la rue Réaumur. Pour 
donner du recul au monument de M. Garnier, la ville enfouit ses 



104 DISCODIiS ET OPINIONS. 

(lorniors rriis. La pioche est mise aux grandes l)àlisses qui for- 
maient la tête (le la plus belle avenue du monde : mais ce n'est 
pas seulement des maisons neuves qu'elle arrache du sol, c'est 
aussi — sachez-le bien — les dernières réserves de la Ville, les 
dernières assises de son crédit qui s'émiettent sous le marteau 
des démolisseurs. 

En résumé, la situation (inancière de la Ville de Paris, telle 
que l'a faite le régime du bon plaisir, repose actuellement sur 
les bases suivantes : 

1" Il est impossible de maintenir les travaux de Paris sur le 
pied où on les a mis depuis 1861 . On ne le pourrait qu'en em- 
pruntant résolument 300 millions tous les deux ans. Ce serait 
l'emprunt et la démolition à perpétuité, c'est-à-dire une mons- 
trueuse utopie, avec une catastrophe au bout. 

2° Une réduction considérable et progressive est nécessaire ; 
l'adminisli-ation municipale elle-même paraît en convenir. 

3° Par conséquent, il n'y a pas de plus-values nouvelles à 
faire entrer en ligne de compte. Les recettes ne dépasseront 
guère le point où l'exercice 1868 les aura portées, et après cela 
elles ne pourront plus que décroître. 

4° Il ne faut non plus parler de dégrèvement. Quand M. le 
préfet déclare « qu'il aurait peine à renoncera cette démonstra- 
tion éclatante de la fécondité de son système », M. le préfet 
croit pai'ler à des Béotiens. On ne dégrève pas quand on ne sait 
pas si, dans trois ans, on aura de quoi payer ses dettes et son 
entrelien de chaque jour. On est beaucoup plus prêt d'établir 
de nouveaux impôts que de réduire les anciens. 

5° Si le présent repose sur une base fragile, l'avenir est mangé 
d'avance, et nos successeurs les plus prochains auront peine à 
y faire face. A peine s'ils pouri'ont entretenir la dette que nous 
leur léguons, et le Paris transformé que nous leur avons fait. 
Quant aux grandes entreprises, quelles qu'elles soient, elles 
leur seront interdites jusqu'en 1928. 

6° Pour atténuer ces déplorables conséquences, il eût fallu 
tout au moins laisser là l'avenue Napoléon et le reste, et com- 
mencer immédiatement la liquidation de l'immense atelier 
national. Mais si cela est évidemment nécessaire, il n'est pas 
moins évident que, tant que M. Haussmann sera là, cela ne se 
fera pas. 



LES COMPTES FAMASTIQUES DHAUSSMA>.\. 1C5 



XI. — Conclusion pratique. 

Que faire donc, Messieurs, et à quoi conclure ? 

Vous avez trois partis à prendre : 

1° Voter purement et simplement le projet de loi qui vous 
est soumis, c'est-à-dire donner à M. le préfet un bill d'indem- 
nité pour le passé, un vote de confiance pour l'avenir; 

2° Voter en prenant des gages, c'est-à-dire en revendiquant 
pour le Corps législatif le vote annuel du budget de la Ville ; 

3° Voter de façon à liquider le passé et à sauver l'avenir, 
c'est-à-dire déclarer deux choses : premièrement qu'il faut 
arrêter incontinent la nouvelle campagne de démolitions qui 
commence; secondement, qu'il est nécessaire de commencer le 
plus tôt possible la liquidation du système. 

Le premier parti est impossible : ce serait un acte d'abdica- 
tion. 

Le second est un moyen terme. Il laisserait M. Haussmann 
dans la place et n'aurait d'autre résultat que d'associer votre 
responsabilité à la sienne, et de vous mettre de moitié dans ses 
épreuves, sans vous fournir contre le retour des mêmes fautes 
aucune garantie sérieuse. 

Le troisième parti est un parti énergique, mais un parti sau- 
veur. Il consommerait votre rupture avec la préfecture de la 
Seine, mais il aurait pour conséquence, pour peu que vous 
sussiez vous y tenir, et par cela seul que vous affirmeriez vos 
inquiétudes et votre blâme dans un vote solennel de défiance, 
d'amener promptement la chute de M. le préfet de la Seine et 
l'avènement cfun liquidateur. Sinon, ce liquidateur. Messieurs, 
ce sera la force des choses, avec sa brutalité souveraine et sa 
justice, tardive parfois, mais infaillible. 

18 mai 18CS. 



166 DISCOURS ET OPhMOINS. 

L'ÉLECTEUR 

En trarani, d'une main à la l'ois légère et impitoyable le lableau 
de l'aclniinistration parisienne, sous le régime des commissions 
imposées, en dénonçant hautement les excès de pouvoir d'un préfet 
réliaclaire à tout contrôle, M. Jules Ferry avait posé sa candidature 
à Tun des sièges de représentant de la capitale ^ La période élec- 
torale s'ouvrit, de fait, près d'un an à l'avance, car tout le monde 
comprenait la gravité décisive du verdict qu'allait prononcer le pays. 

Ce fut M. Jules Ferry qui lira le premiercoup de feu. Jules Favre, 
Hénon, Ernest Picard venaient de fonder, en vue des élections, un 
journal politique hebdomadaire, VÈkcteur, lequel s'était donné la 
mission « d'être, à côté du Moniteur des Communes, un organe indé- 
pendant, qui saurait le contrôler et le réfuter au besoin ». Mais les 
intrépides rédacteurs de la nouvelle feuille allèrent du premier coup 
bien au delà de ce modeste programme : car c'est dans le premier 
numéro de l'Electeur, daté du 23 juin 1SG8, que M. Jules Ferry dressa 
l'acte d'accusation du régime impérial, sous ce titre : Grandes 
munccuvres électorales. Voici ce curieux article : 

« 11 fîst ass(3z (liflicile de classer rationnellement le Goiiver-: 
nemenl qui nous régit. Montesquieu distinguait les républiques 
(jui sont fondées sur la vertu, et les monarchies qui ont l'iion- 
neur pour ressort. Le second Empire, qui ressemble à une répu- 
bliiiue par la base et qui est une monarchie très monarchique 

1. La campagne de M. Jules Ferry, contre M. Haussmann, qui constitue le 
principal titre de gloire du rédacteur du Temps, ne doit pas faire oublier les 
nombreux articles qu'il écrivit au cours de l'année 1868, dans le même 
journal, sur tous les incidents de la politique intérieure. 

Il publia notamment de nombreuses études sur la loi relative à la presse 
(n^'desT.lâ, 19, 21 février, 7 et 10 mars) ; sur l'incident Kervéguen et le dossier 
La Var(!nne (n"' des 25 iév., 4, 9 mars) ; sur le projet de loi relatif aux 
réunions (n" des IJ, 16 et 19 mars); sur le projet de loi militaire (n°* des 
12 janvier, 11} et 14 avril); sur la dissolution (n" du 27 mars); sur la pétition 
Léopold Giraud, relative à l'annulation de la thèse de M. Grenier (n° du 
.'il mars) ; sur le factum de M. Dupanloup contre la Ligue de l'enseignement 
do J. Macé et l'école professionnelle Lemonnier (n°' des 12 et 17 avril) ; sur la 
doctrine du Gouvernement relativement aux comptes rendus des débats 
législatifs (n"' des 11 janvier, 24 février, 18 avril); sur l'affaire André et le 
rôle des agents de police (n°' des 21 et 27 janvier). 

Cette campagne de presse valut à M. Jules Ferry les chaudes félicitations 
de M. Thiers qui lui avait écrit dès le 5 mai 1866 : « Votre talent d'écrivain 
grandit tous les jours et je vous engage à vous en servir beaucoup dans le 
Tonps. C'est une puissance qu'une plume et qui est bonne à employer avant 
qu'on puisse se servir de la langue... Le Temps, s'il le veut, remplacera les 
Déljiits auprès des gens éclairés, et croyez-le bien, les masses crient, mais les 
gens éclairés mènent, et il faut les avoir avec soi : c'est non seulement plus 
sûr, mais plus agréable. » 



L'ÉLECTEUR. 167 

au sommet, embarrasserait fort Montesquieu. 11 ne fait, en 
somme, aucune consommation exceptionnelle d'honneur, ni de 
vertu; il n'est d'ailleurs ni absolument militaire, ni absolument 
progressif, ni absolument rétrograde, ni entièrement libre, ni 
tout à fait despotique. Il a pourtant son trait caractéristique, 
son ressort fondamental dominant et duquel toutes choses 
dérivent. C'est son système électoral. Cela n'est peut-être pas 
très philosophique, mais cela est vrai. La candidature officielle 
est le principe et la source, le moyen et le but, le commence- 
ment et la fin. On y a tout employé, tout subordonné, tout 
sacrifié. Il en est résulté une simplitication extraordinaire dans 
les rouages administratifs. A dislance, l'administration fran- 
çaise paraît difficile, compliquée; l'esprit recule devant les 
devoirs innombrables dont la centralisation se compose ; tant 
d'affaires et de si grandes affaires, des intérêts si nombreux, si 
divers, si hauts ou si minimes, tant de milliards à remuer, tant 
de volontés à diriger, tant de projets à suivre; de loin, la tâche 
paraît immense, écrasante, grandiose. Il y faut, pourrait-on 
croire, une instruction profonde, un labeur infini, une aptitude 
variée et solide. Ceux qui se le figurent encore reviennent de 
l'autre monde ou bien ont habité au fond des bois depuis vingt 
ans. Il n'y a plus chez nous qu'une affaire et qu'un intérêt, 
plus qu'une aptitude et qu'une science : l'affaire électorale, 
l'aptitude, la science ou, pour mieux dire, le tour de main élec- 
toral. Du moment que tout est électoral, depuis le budget des 
cultes jusqu'à la caisse des travaux publics, depuis Técole jus- 
qu'au bureau de tabac, depuis le conseil de revision jusqu'au 
Conseil d'État, depuis les pompiers jusqu'aux orphéons, tout 
est simple, tout est clair, tout est facile à résoudre. On ne 
demande plus aux préfets s'ils savent administrer, mais s'ils 
sont « heureux » au jeu des élections. Or, être heureux, ici, 
veut dire comme chacun sait : mettre, d'adresse ou de force, 
tous les atouts dans son jeu. De là une double conséquence : 
premièrement, le type administratif, les dehors, les façons d'être 
des représentants du pouvoir central, se sont modifiés avec les 
aptitudes. Secondement, fautorité elle-même s'est déplacée. 
Comparez un préfet du premier Empire avec un préfet du 
second Empire : l'homme d'autrefois, si grave, si appliqué, si 
laborieux, qui connaissait les grandes afïaires, qui souvent 



ir.R DISCOURS ET OPINIONS. 

inrmc .avail vu les Ltrandes assemblL'es, avec l'homme d'aujour- 
(l'iiiii, le capilaint! Fracasse déparlemeiUal, à moitié militaire, 
à moitié sportsman et mauvais sujet par-dessus le marché, aussi 
dépourvu jrénéralement d'éducation administrative que de goût 
pour le travail. Pourquoi celui-ci est-il tout à la fois si bruyant 
et si frivole et fait-il voir dans toute sa personne ce faux air 
charlatan? C'est qu'il est avant tout un agent de charlatanisme 
électoral, un entrepreneur de candidatures. Il a même le droit 
de faire des dettes, s'il réussit les élections. A ce prix, il est le 
vrai maître et fait dans son département à peu près tout ce qui 
lui convient. Les observateurs superficiels ne s'en doutent pas, 
mais, de fait, en ce pays de France, le pouvoir a glissé aux 
mains de quatre-vingt-neuf préfets. Jadis, au temps du sulTrage 
restreint, les ministres étaient quelque chose; mais le sulTrage 
restreint pouvait se guider de loin, tandis que le suffrage uni- 
vi'csel ne se triture bien que de près. Au temps de la corruplioa 
[)arlementaire, les candidatures se fabriquaient au centre ; à 
l)i-ésent, c'est aux extrémités qu'elles s'élaborent. Plus les rami- 
fications administratives sont menues, plus l'élaboration élec- 
torale est active; tout comme les vaisseaux capillaires sont ceux 
(pii recèlent le grand mystère de l'assimilation et de la vie. 
IJi bon sous-préfet a, par le temps qui court, plus de valeur 
électorale qu'un grand ministre. 

« Ce (pii est vrai du pouvoir qui administre, ne l'est pas 
moins du corps qui légifère. Si l'on ne savait pas que la machine 
gouvern*Muentale est avant tout, en France, une machine élec- 
torale, comprendrait-on quelque chose à cette fin de session, 
dont la Chambre élective nous donne l'incroyable spectacle? 
En trois semaines, le Corps législatif vient de voter, au pas de 
course, la plus grosse averse de millions qui se soit jamais 
répandue sur une terre française. C'est par centaines de mil- 
lions que nos finances sont engagées. Après les millions de la 
caisse des invalides civils, on a vu pleuvoir les llo millions de 
la subvention des chemins vicinaux, puis les 200 millions de la 
caisse. Les six grandes compagnies qui exploitent le monopole 
des chemins de fer ont reçu 240 millions; 24r3 millions sont 
promis à dix-sept autres lignes, que le Gouvernement pourra 
concéder quand il voudra. C'est plus (pie jamais le cas de 
s'écrier ipie les ressources de la France sont inépuisables. Mais 



LÉr.ECTEUH. 169 

d'où vient cette pluie d'or? Où nos députés l'ontils prise? 
Est-ce le trésor de Henri IV qui s'est retrouvé quelque part? 
Avons-nous fait la conquête d'un nouveau Mexique ou d'une 
vraie Sonora? Point; le déficit est avéré, public, énorme; on va 
jeler au goufïre 440 millions d'emprunt sans avoir Tillusion de 
le combler. Qu'est-ce à dire et quel métier faisons-nous de jeter 
par les fenêtres l'araenl que nous n'avons pas? Cela veut dire 
seulement que les élections sont proches. 

Dans cette immense distribution de lettres de change sur 
l'avenir, le projet des 2o4 millions et des 17 chemins mérite une 
mention particulière. L'opposition a souvent parlé depuis six 
ans des chemins électoraux. On lui a répondu que, selon son 
habitude, elle calonniiait le Gouvernement. Mais cette fois, 
les voici, dans toute leur splendeur, dans toute leur naïveté, 
tranchons le mot, dans toute leur impudence, les chemins de 
fer électoraux. Ces 17 lignes, le Corps législatif ne les vole pas, 
le Corps législatif ne les concède pas. C'est le Gouvernement 
qui les a déclarées d'utilité publique ; c'est le Gouvernement qui 
seul a le droit de les concéder. Que fait donc le Corps législatif? 
Il les classe, les enregistre, il les promet aux populations, il 
leur sert d'enseigne. Il distribue entre ces 17 tronçons une 
subvention éventuelle de 2.^4 millions. Quant à l'époque où ces 
chemins s'exécuteront, aux ressources fiscales avec lesquelles 
on y fera face, aux concessionnaires qui les demandent, aux 
tracés qu'ils doivent suivre, le Corps législatif n'en sait rien, 
n'en dit rien, n'en veut rien dire ni rien savoir. Ce qui est 
caractéristique, c'est que, pour la plupart de ces chemins, il existe 
généralement deux tracés : mais le Corps législatif n'a garde de 
se prononcer pour l'un ou pour l'autre. Il abandonne à la 
sagesse de la haute administration le soin de choisir la ligne 
définitive. Il ne vote dès à présent qu'une chose : un crédit de 
300,000 fr. à dépenser l'année prochaine en études complé- 
mentaires. 

C'est assez clair, j'imagine, et l'on voit bien que, bien plus 
que la Constitution, la pratique électorale est perfectible. La 
période électorale de 1863 avait eu, elle aussi, ses chemins de 
fer électoraux. Quel département n'a connu la comédie des 
deux tracés, les piquets sortant de tei're le 28 mai pour y ren- 
trer le 31, les ingénieurs, conducteurs et piqueurs des ponts et 



i^o inscKiiis i;t opinions. 

clianssc'C? promenant à travers champs, sur des lignes imagi- 
naires, celle réclame éleclorale d'un nouveau genre, an grand 
applaudissement des populations naïves? A ce jeu, les jalons 
sNMairnl un peu usés : on les remplace par un projet de loi. 
M.Mu'-e (le plus loin, mieux apprise, la pièce sera mieux jouée : 
on pense surtout qu'elle paraîtra nouvelle. Aux campagnards 
sceptiques qui n'auraient pas oublié leur déboire de 1863, on 
dira : il y a une loi. Cette loi sans doute ne fait rien, ne tranche 
rien, ne "donne rien ; mais c'est une loi. Et ce mol est encore 
quelque chose, en France, malgré ceux qui ne craignent pas 
d'abaisser jusqu'à la manœuvre éleclorale la dignité de la loi. )^ 

Cet article fat immédialemeiit poursuivi et inaugura l'applicatiou 
(le la nouvelle "loi sur la presse, promidgaée le l""- juillet 1868. Daus 
le numéro du 2 juUlet, M. Jules Ferry prit acte de ces poursuites et 
leniercia le (louveruemeut de la faveur insigne qu'il accordait au 
journal naissant : 

Notre procès. 

Le Gouvernement nous tait 1" insigne honneur d'essayer sur 
nous la lorce répressive que la loi du 9 mars 1868 remet entre 
ses mains. A peine nés, on nous frappe, et c'est un journal d'un 
jour qui étrennera la nouvelle loi de la presse. 

Si c'est là, comme nos amis lassui-ent, un beau déliul pour 
l'^'fecfeM?, c'est pour la loi nouvelle un fâcheux coup d'essai. 
Elle donne par là sa mesure, qui n'est pas large, à ce qu'il 
paraît, et le public apprend ce que vaut celte grande patience 
dont l'administration faisait étalage en promulguant la loi. Sa 
patience, nous le voyons bien, est au niveau de celle de tous les 
gouvernements passés, car la voilà qui verse, du premier pas, 
dans l'antique ornière des procès de presse, où ces gouverne- 
ments ont tous, l'un après l'autre, piétiné, tâtonné, pataugé, 
avec le prolit que l'on sait. Vraiment, nous le regrettons plus 
pour le Gouvernement que pour nous. Il semblait qu'un peu 
d'air, un peu de jour nous avaient été rendus : une vraie liberté 
de langage commençait à reparaître ; on se croyait débarrasse 
de cet énervant régime de réticences et de demi-mois, qui a 
pesé sur l'esprit français pendant quinze ans. A celle renaissance 
du franc-parler gaulois, l'autorité avait l'air de se prêter d'assez 



L'ELECTEUR. 171 

bonne grâce. Mais ce qu'un gouvernement peutle moins supporter, 
c'est la vérité. 

Quel est notre délit? Nous avons « excité à la haine et au 
mépris du Gouvernement ». 

Franchement, cela n'est pas impossible, et si nos juges nous 
demandent, comme c'est leur devoir, si nous avons commis le 
délit qu'on nous impute, nous n'aurons qu'une chose à répondre : 
c'est que nous n'en savons rien. 

Ce délit d'excitation à la haine et au mépris du Gouvernement, 
qui de nous, hommes de l'opposition, peut se flatter de ne pas 
le commettre sept fois par jour? Qu'on nous indique le moyen 
de parler du Mexique, de Sadowa, de la loi militaire, des 
budgets incessamment accrus, de la dette qui monte toujours, 
du déficit à l'état normal, de l'emprunt en permanence, de toutes 
les fautes du passé, de tous les périls de l'avenir, sans faire 
naître dans l'esprit de ceux qui nous lisent des sentiments un 
peu dilférents de l'admiration et de l'amour? Mais si ce n'est 
pas un piège, c'est un enfantillage que ce système ! Un gouver- 
nement sensé a intérêt à savoir la vérité, n'est-il pas vrai? Et il 
est à présumer qu'elle ne lui arrive pas tout entière par les 
rapports de la gendarmerie et des préfets? Évidemment. Telle 
est d'ailleurs la manière de voir du gouvernement actuel, 
puisqu'il a, de lui-même, senti le besoin d'une certaine liberté 
de la presse. Eh bien ! ces poursuites pour excitation à la haine 
et au mépris du Gouvernement ne peuvent avoir qu'un 
eft'et: c'est d'arrêter au passage la vérité. Plus la faute du 
Gouvernement sera grande, plus la vérité lui sera dure à 
entendre. 

Dès lors, d'autant plus grave sera le déht, d'autant plus sévère 
le châtiment. Il en est de l'excitation à la haine et au mépris 
comme de la diffamation. La diffamation est d'autant plus 
dommageable qu'elle est plus rapprochée de la vérité, et le 
diffamateur qui a dit vrai doit être, dans la logique de la loi, 
plus cruellement puni que l'artisan de calomnie. Interrogeons- 
nous donc, quand la foudre nous atteint, écrivains, journalistes, 
tirailleurs de la polémique ; si notre conscience ne nous reproche 
rien, si nous avons dit la vérité, si nous avons touché quelque 
plaie bien vive, bien béante et qui crève les yeux, si tout notre 
crime est d'avoir dit tout haut ce que tout le monde murmure 



172 DISCOURS ET OPINIONS. 

tout bas. noire alTairc est claire, nous irons en police cor- 
rectionnelle. 

Mais les juges, dira-l-on. il y a des juges. 

Assurément, nous avons des juges, et nous qui vivons si pi'ès 
d'eux, nous n'aurions garde d'en rien dire qui ne fût profon- 
dément respectueux. Mais, en face de cette inculpation si 
arbitraire d'excitation à la liaine et au mépris du Gouvernement, 
ce sont nos juges surtout que nous plaignons. 

Pour nos juges, pas plus que pour nous-mêmes, le délit n'est 
délini. Ils n'en connaissent pas plus que nous la mesure, le 
trait distinctif. Ils n'en sauraient, pas plus que nous, dessiner 
les frontières. Or, j'imagine que c'est là, pour des hommes 
chargés de juger, le pire des tourments. Je ne vois pour eux 
qu'écueils de toutes parts. Quand ils sont saisis d'un déht 
d'attaque à la Constitution, de provocation à la révolte, même 
de fausse nouvelle, ils peuvent condamner ou absoudre dans 
l'entière sécurité de leur conscience. Mais quand l'administration 
leur défère un délit d'excitation h la haine et au mépris du 
Gouvernement, voyez bien leur embarras. Je suppose un écrivain 
qui accuse le ministère de fausser les élections. Et je suppose un 
juge qui fût, dans le fond, de l'avis de l'écrivain, par la raison 
très simple que cela serait vrai, notoire, et que tout le monde le 
pourrait voir. Que faire? Condamner? Quoi! pour avoir dit 
vrai? c'est bien dur. Accpiitter, d'autre part, c'est bien grave. 
Acquitter, c'est déclarer que l'écrivain a eu raison, c'est 
condamner le Gouvernement. Étrange conflit! à cette heure-là, 
je suis tenté de préférer pour mon compte, le banc du prévenu 
au fauteuil du juge. 

J'ai vu beaucoup de procès de presse, et le sentiment qui m'a 
toujours paru dominer chez le juge, c'est la résignation. Je ne 
sais quelle atmosphère triste et pesante plane ce jour-là sur 
l'audience. Généralement, ces affaires s'expédient assez vite. 
Le ministère public lit l'article incriminé — plusieurs de ces 
messieurs lisent fort bien — il le commente un peu, sans colère, 
sans violence, et en quelque sorte aveciésignation. Le prévenu 
ne dit rien, ou peu de chose, car il est rare (ju'on l'interroge : 
lui aussi est résigné. 

L'avocat plaide, comme on sait plaider ici; mais qu'est-ce 
qu'une plaidoirie sans publicité, et qui doit vivre et mourir dans 



LÉLECTEUH. . 173 

celte cave de la sixième chambre? L'avocat, dans les procès de 
presse, c'est réloquence qui se résigne. Quant au Tribunal, il 
écoute toutes ces choses avec une résignation mélancolique qui 
m'a toujours été au cœur. 

Reste à savoir quel profit le Gouvernement s'imagine tirer 
de tout cela? 

Il sait bien qu'il n'y a pas pour nous danger, de mort, et que 
nous serions tort l'idicules de nous poser en martyrs. 

Il sait bien qu'il n'est pas en son pouvoir iVem\wchevV Électeur 
de paraître, avec un éclat et un succès dont la meilleure part 
reviendra à la poursuite. 

11 sait bien que ces petites vexations ne nous empêcheront 
pas de recommencer, c'est-à-dire d'exprimer, sans violer aucune 
des lois du pays, mais aussi sans faiblesse, sans périphrase, 
dans la langue des hommes libres, ce que nous pensons de lui, 
de ses hommes et de son système. 

La 6« ctiambre correctionnelle, par jugement du S juillet, 
condamna André Pasquet, le secrétaire de la rédaction du journal 
et Jules Ferry, l'auteur de l'article poursuivi, ctiacun à aOOO francs 
d'amende. L'imprimeur fut gratifié, en outre, d'une amende de 
500 francs. Le délit relevé était l'excitation à la haine et au mépris 
du Gouvernement, prévu par l'article 4 du décret du H août 1848. 
M. Jules Ferry fut si peu intimidé par ces rigueurs judiciaires que, 
dans ce même numéro du 9 juillet qui reproduisait le jugement 
prononcé la veille, il publia un article fort vif, intitulé : Ce que paie 
la France et prit vigoureusement à partie le ministre Pinard dans le 
numéro du 16. Celui du 23 juillet contient une note portant que 
MM. André Pasquet et Jules Ferry sont appelés devant la Chambre 
des appels correctionnels. C'était la seconde fois que l'Électeur 
paraissait devant les juridictions répressives, et il n'en était encore 
qu'à son cinquième numéro ' ! M, Jules Ferry, avec une activité 
incroyable et un talent qui se plie à toutes les formes de la politique, 
continue ainsi chaque semaine sa guerre acharnée contre l'I^lmpire. 
Souvent, il emprunte le langage des paysans pour démontrer aux 

1. Le numéro du 30 juillet 1868 contient deux arrêts de la Cour impériale 
de Paris, dont l'un condamne André Pasquet à .50 fr. d'amende pour inobser- 
vation de la formalité du dépôt administratif (loi du 11 mai 1838, art. 7) ; et 
dont l'autre confirme le jugement de la 6' Chambre, relatif à l'article de 
M. Jules Ferry : Grandes manœuvres électorales. Total : 12 000 fr. d'amende, 
frais compris. 

Dans le numéro du 24 décembre 1868, VÉlecteiir annonce que la Cour de 
cassation a rejeté son pourvoi, et qu'il a payé 12131fr. montant de la 
condamnation. 



171 DISCOURS ET OPIMONS. 

gens des campa;,Mies qu'on abuse de leur candeur. On croit lire du 
Paul-Louis quand on parcourt celle jolie lettre du rural qui a pris 
des obligations du Mexique : 

« Monsieur, je suis élocteur d'un pros bourg proche de Dijon 
que j'aime mieux ne point nommer pour raison à moi connue. 
J'ai lu sur le Petit Moniteur que ceux qui ont pris, il y a trois 
ans, du Mexicain, n'allaient pas tout i)erdre et que l'État leur 
faisait îles rentes. Pourquoi donc cela, iMonsicur?' » 

A propos de l'emprunt de 440 millions, qui avait pour but de 
combler un déficit s'élevant à 145 millions par an, depuis trois 
années, le rédacteur se fait écrire par un paysan qui, à coup sûr, 
veuait des Vosges, que si le taux dudit emprunt est très avantageux 
pour les préteurs, le contribuable finira toujours par payer la carte 
de ces largesses électorales : 

« Surtout je ne suis point aise qu'on les fasse si bons [ces 
emprunts) pour les prêteurs : car tant meilleur est l'emprunt 
pour celui qui prête, tant pire est-il pour celui qui reçoit, et 
m'est avis qu'un beau jour c'est nous, gens de culture, qui 
payerons tout ça chez le percepteur-. » 

Une autre fois, à la suite de l'élection de M. Grévy dans le Jura 
contre M. Iluot le candidat officiel, M.Jules Feri^y employa encore 
le style familier pour féliciter les électeurs ruraux de ne plus vouloir 
des candidats reconnus que leur expédiait le Gouvernement : 

« La campagne sent finalement qu'on la mène comme des 
moutons, et elle est lasse d'envoyer aux Chambres de beaux 
messieurs, fils de tel ou tel, qu'elle n'a jamais vus ni connus, 
ou de certains qu'elle connaît trop et qu'on met à toutes les 
sauces ^ » 

Nul polémiste n'a plus finement mis en relief le vide et la fausseté 
des déclarations contradictoires de Napoléon III et les périls que 
faisaient couiii' à la France les fantaisies de ce rêveur couronné. 

1. iNuinéro du .'iU juillot : Les Ndlvetés d'un contribuable. 

2. Numéro du 6 août 1868. ISEmjyrunl aux champs. Ce même nuuiéro 
contonait im article de M. Laferrière, aujourd'hui vice-président du Conseil 
d"Etat, et un autre d'André Pasquet, sur les élections du Gard. Une réunion 
privée avait été dispersée par hi troupe et un jeune homme, nommé Sanieri, 
avait reçu un coup de baïonnette. L'Élecleur y gagna encore une condam- 
nation à 1 000 fr. d'amende, plus 200 l'r. pour l'unprimeur. 

3. Numéro du 27 août 18G8, Paysans affranchis. 



L'ELECTEUR. 175 

A l'occasion du discours prononcé à Troyes, le S août 1868 par 
TEmpereur, qui avait dit : « J'ai constaté avec plaisir, l'année 
dernière, les progrès de l'industrie dans votre département. Je vous 
engage à continuer, car rien ne menace aujourd'hui la paix de 
l'Europe... » M. Jules Ferry rappelle que l'auteur du coup d'État 
avait déjà prononcé, à Bordeaux, cette parole fameuse : « L'Empire, 
c'est la paix, » à la veille de la guerre de Crimée, et que le même 
souverain « avait préparé dans les ténèbres le coup de théâtre de la 
guerre d'Italie ». 

« Tant il est vrai qu'avec le gouvernement personnel, il 
dépend d'une personne de déchaîner la guerre, et de noyer 
dans des torrents de san»: la civilisation occidentale'. » 




pe 

puisqu'il supporte ^, 

et désorganisé l'armée 

« Au moment même où se décidait sur le champ de bataille 
de Sadowa la destinée de l'Europe contemporaine; » 

Le gouvernement qui, en quinze ans, a élevé les dépenses publiques 
de 1380 millions à 2 milliards 200 millions et la dette de l'État de 
^90 millions à 540 ! Cela n'empêche pas les capitalistes d'olTrii- 
13 milliards, quand on leur demande 4b0 millions; cela n'empêche 
pas la garde nationale de Paris de s'associer avec enthousiasme aux 
fêtes du 15 août ! Non, en vérité, conclut le philosophe de rÉIecteuv, 
ce n'est pas l'opposition qui ruine l'Empii'e et le menace : ce sont 
ses propres fautes ^ ! 

Il est vrai qu'en dépit de la satisfaction de commande des fonc- 
tionnaires et de ({uelques bourgeois aveuglés, le parti démocratique 
et libéral se préparait à donner l'assaut au gouvernement personnel. 
Le livre de Ténot, qui parut en août 1868, produisit un etl'et extra- 
ordinaire'* et, comme l'écrit justement M. Ranc, fut «le point de 
départ d'une situation nouvelle. Aux uns, il a rappelé le passé ; aux 
autres, il l'a appris ». On s'extasiait sur l'héroïsme de Baudiu, et 
les exilés du 2 décembre devenaient brusquement les grands favoris 
de l'opinion publique. Le 2 novembre 1868, une manifestation impo- 
sante eut lieu au cimetière Montmartre sur la tombe de Baudin. 
Les journaux de l'opposition ouvrirent une souscription pour élever 

1. Numéro du 13 août 1868, Avant la Bourse. 

2. Numéro du 20 août 1868, Après la Fête. 

3. Dans VÈlecteur du 17 septembre 1868, M. Jules Ferry (auquel était 
réservé l'honneur mérité d'inaugurer le monument de Ténot, le 29 avril 1891), 
a nettement constaté la portée du livre de son ami sur Paris en 
décembre 1851. 



170 niSCnlliS ET OPLNIONS. 

;iu inarlyrdu droit un niomnnfnt, commémoratif. Tous les députés 
df la gauche souscrivirent et Herryer mourant imita leur exemple. 
I, empereur, directement visé, perdit tout sang-froid' : il donna 
l'ordre à ses minisires Houher et Baroche de faire poursuivre les 
organisateurs de la souscription. Le Réveil, l'Avenir national, la Tri- 
hunc, la Revue politique furent déférés au tribunal correctionnel de 
la Seine, sous l'inculpation de manœuvres à l'intérieur. Certes, le 
gouvernement impérial fut, ce jour-là, plus mal inspiré que jamais, 
car il dressa de ses propres mains un piédestal à Gambetta, que 
personne ne connaissait le 12 novembre et dont le nom se trouvait 
dans toutes les bouches, le 14, à la suite de sa magnifique plaidoirie 
I)our Delescluze. Dans un article intitulé,: le Deux-Décembre à la 
{■)« chambre-, M. Jules Ferry se chargea de tresser des couronnes à 
son jeune confrère, le futur chef du parti des irréconciliables : 

« Enli'c toutes ces plaidoirirs, brillantes de vcfve et d'élo- 
quence, il nous a fallu choisir : nous avons pris celle qui a 
retenti le plus haut dans les cœui's. La liberté salue à cette 
lieure dans M* Gambetta une de ses plus superbes espérances. 
F^a démocratie compte un tribun de plus, et tous ceux qu'inté- 
resse à un titre quelconque le mouvement de l'esprit français 
s'arrêteront devant cette belle harangue, fière et vibrante 
comme rame d'un peuple... » 

M. Jules Ferry proteste ensuite contre la théorie de l'avocat impé- 
rial Aulois, qui avait proposé à la justice de déclarer que le Deux- 
Décembre et l'Empire sont unis par une étroite et intime coiinexité, 
(ju'ils forment un tout unique, et que discuter l'un c'est discuter 
l'autre. 

« Ainsi se constitue une orthodoxie oflicielle d'un nouveau 
genre. Il ne suflit plus, pour être en règle avec ceux qui nous 
gouvernent, d'accepter la Constitution et le suffrage universel: 
il faudi'a accepter, respecter, vénérer le coup d'Étal. » 



1. yi. Darimon, dans son Hvre des Irréconciliables sous V Empire (Paris, 
Dentu, 1888), écrit ce qui suit : » Le Gouvernement vient de se jeter dans les 
jambes un embarras dont il aurait pu se passer... lia ordonné des poursuites 
contre la souscription Bandiu... 11 paraît que les poursuites ont été ordonnées 
sur l'ordre formel de l'Empereur. M.M. Rouher et Baroche ne voulaient pas 
en entendre parler. » P. '.i'Si. M. Darimon dit un peu pins loin qu'il tenait ce 
renseignement de M. Welles de lu Valette. P. J36. Ibid. 

1". L'Électeur, numéro du 17 novembre 18(18. 

Le jugement de la G" Chambre condamna Delescluze, gérant du Réveil, k 
G mois de prison et 2000 fr. d'amende; Quentin, secrétaire de la rédaction, 
Peyrat, gérant de V Avenir national, chacun à 1000 fr. d'amende. 



LAFFAIIΠUAUDIN. 177 

Pais, rappelant la célèbre querelle qui s'agita, au dix-huitième 
siècle, entre l'Église et le Parlement de Paris, et l'arrêt qui devait 
tenir lieu de sacrements aux adversaires d'une certaine bulle 
M. Jules Ferry écrit : ' 

« Cela était puéril, n'est-il pas vrai? mais ce qu'on demande 
à cette heure aux tribunaux ne l'est pas moins. On s'occupe de 
refaire par arrêt de juslice une virginité au Deux-Décembre; on 
sollicite un jugement qui lui tienne lieu de sacrements, je veux 
dire de légalité. On en est là et l'on ne songe pas que cette 
façon d'écrire l'histoire à coup d'arrêts que l'on prend pour un 
acte de force, n'est qu'un signe non équivoque de faiblesse et 
d'embarras. Ce n'est jamais pour un Gouvernement une preuve 
de force que de défendre son origine. Les gouvernements 
jeunes, les gouvernements forts se défendent par leurs actes, 
par le bien qu'ils font, par la gloire qu'ils donnent, par lé 
progrès qu'ils réalisent; ils ne pataugent pas dans des thèses 
d'iiistoire et de légalité rétrospective... » 

A vrai dire, le Gouvernement était affolé : si M. Rouher ne s'y fût 
opposé, il eût réclamé sans délai l'abrogation des lois sur la presse 
et sur le droit de réunion. La magistrature elle-même faiblissait, 
et, sur plusieurs points, refusait ses services au pouvoir. C'est ainsi 
que le tribunal de Clermont acquittait VIndépendcmt du Centre qui, 
k l'exemple de beaucoup d'autres feuilles, avait annoncé dans ses 
colonnes l'ouverture de la souscription Baudin (1). Le tribunal de 
Toulouse refusa aussi de considérer comme un délit la publicité 
donnée à la même souscription, par ce motif 

« Que racle de Baudin est un acte de courage et de vertu qui 
doit être honoré sous tous les régimes^. » 

Examinant, à propos de ces incidents, l'attitude de la magistrature 
impériale, M. Jules Ferry exprime cette opinion que, dans les causes 
politiques, les magistrats ne peuvent rester impassibles, sans quoi 
ils seraient des eunuques. Au cours des débats de l'affaire Baudin, 
le président Saillard avait prononcé une phrase à effet, qui d'ailleurs 
ne pouvait donner le change à personne : « La magistrature appli- 
t{ue la loi : elle ne fait pas de politique. » A cette hypocrisie de 
commande, M. Jules Ferry adresse de dédaigneuses railleries : 

<i Si VOUS n'êtes pas des juges politiques, qu'êtes-vous donc? 
Si vous ne jugez pas les choses politiques avec un esprit poli-r 

1. i: Électeur du 26 novembre 1868. 

2. Ibid., numéro du 10 décembre 1868. 

12 



178 DISCOURS ET OPINIONS. 

Ii(|iit'. une préoccupation politique, une conviction politique, 
(luelle qu'elle soit, avec quoi les jugez-vous? » 

El, en cfTol, les délits de droit commun sont définis : le vol est le 
vol sous tous les régimes; de même, l'atlentat aux mœurs, etc. 
Toutes ces infractions violent la loi morale qui ne change pas. Mais 
il en est fout aufremontdes délits politiques : 

« Le délit d'excitalion à la haine et au mépris du gouverne- 
ment de TEmpereur cesse d'exister si le gouvernement de 
l'Empereur a cessé de vivre. Les conspirateurs de Boulogne et 
de Strasbourg, frappés par le gouvernement de Louis-Philippe, 
deviennent à juste titre, ministres, sénateurs ou préfets sous 
Napoléon IIL.. Il n'y a, il ne peut y avoir dans les causes poli- 
tiques que deux types de magistrats : le magistrat passionné et 
le magistral impassible : le second est pire... Le magistrat 
impassible, s'il pouvait se rencontrer, ne serait qu'un eunuque 
de la pire espèce, un bourreau à tout faire, frappant tour à tour, 
au nom de la même loi, les ennemis du pouvoir personnel, les 
adversaires de la Répufdique, les contempteurs du droit divin., 
sans ressentir pour eux ni pitié, ni colère. L'autre est un homme 
au moins; celui-ci ne serait qu'un mécanisme, un accessoire du 
mol)ilier administratif et gouvernemental que les pouvoirs se 
passeraient l'un à l'autre, un valet qu'on ne renvoie pas^ » 

Ainsi, l'opposition redoublait ses coups et chacun comprenait 
vaguement que la victoire était proche. Le ministre de Tlntérieur 
Pinard, s'était rendu ridicule par l'extraordinaire déploiement de 
forces qu'il avait ordonné pour réprimer (le 3 décembre) une 
manifestation décommandée la veille par tous les journaux indé- 
pendants et qui a conservé le nom de « manifestation des arg-ou- 
sins 2 «. Pinard, d'ailleurs miné par M. Rouher, était devenu 
impossible. Il dut céder son portefeuille <àM. Forcade de La Roquette, 
et le marquis de La Valette remplaça M. de Moustier aux Alîaires 
étrangères, tandis que M. Gressier prenait les Travaux publics, 
abandonnés par M. Forcade. 

M. Jules Ferry a donné un amusant crayon de cette crise minis- 
térielle» : 

1. V Électeur du 17 décembre 1868. La Magistrature et la politique- 

2. On aurait pu appliquer à cette plaisante équipée ministérielle un mot 
d'Ernesl Picard qui remonte à 1866 et qu'a cité Darimon : « L"Empire 
ressemble au coche embourbé de la fable. Malheureusement, pour le tirer de 
rornièrc, il n'y a ni chevaux, ni charretiers : il n'y a que des mouches. » 

'3. L'Électeur du 25 décembre 1868. Révolution de Palais. 



RÉVOLUTION DU PALAIS. 179 

« II y a eu du nouveau aux Tuileries, samedi soir, au retour 
de Compiègne. Les malles n'étaient pas défaites qu'il parlait 
(leux plis cachetés, l'un pour M. Pinard, ministre de l'Intéiieur, 
l'autre pour M. de Moustier, ministre des AfTaires étrangères'. 
C'était la démission des deux ministres. En ce temps où tous 
les fonctionnaires, grands et petits — les grands surtout — ont 
pris pour devise cette fière parole : on ne m'arrachera ma 
place qu'avec la vie ! — On ne donne plus sa démission, on la 
reçoit. Un malin du mois de février 1858, quelqu'un rencontra 
M. Billault, un parapluie sous son bras, un portefeuille sous 
l'autre, Irotlinanl dès le matin comme un simple mortel. — 
Vous ici, Monsieur le Minisire? — Je ne suis plus Monsieur le 
Ministre ; le Moniteur m'a appris, il y a un quart d'heure, que 
j'étais démissionnaire. — Ce petit homme était un vrai scep- 
tique. M. Pinard qui, dit-on, lui ressemble et qu'on lil ministre 
rien que pour cela, n'a point lant de belle humeur. Comme on lui 
signifiait, entre onze heures et minuit, le décret d'en haut, le 
duc de Clichy se mit, à ce qu'on assure, fort en colère.' — 
Était-ce la peine d'avoir sauvé l'Empire? Oubliait-on si vite la 
journée du 3 décembre et le péril qu'avait couru ce jour-là la 
société toul entière? Avait-il rien fait d'ailleurs, comme le pion à 
llnsu du maître? A qui ferait-on croire qu'il eût pris sous son 
bonnet une si grosse affaire, et si l'Europe, que tout ce tapage 
a fait mettre aux fenêtres, a fini par en rire de tout son cœu^r, 
est-ce à lui seul qu'en est la faute? 

Ainsi a gémi le démissionnaire malgré lui. Je n'y étais pas, 
mais j'en suis sûr... Nous avouons, du reste, qu'il ne nous 
importe guère. On peut bien changer les ministres tous les 
matins, si l'on ne change rien au système... Je vous le dis, en 
vérité, les procès de presse iront leur train, après comme 
devant, et les candidatures officielles s'épanouiront comme au 
plus beau de leur printemps. Et l'on entendra d'un bout de la 
France h l'autre, un grand bruit de procureurs généraux signa- 
lant les manœuvres des citoyens en faveur de la liberté de 
l'élection, de la liberté de domicile, de la liberté de parole, de 
la liberté de conscience, de la liberté des correspondances, de 
la liberté civile et politique sous toutes ses formes, menacée, 
meurtrie, opprimée par la loi de sûreté générale. Et les con- 
damnations pleuvront comme les feuilles au vent d'automne. 



IgO DISCOURS ET OPINIONS. 

Et ceux qui ont des yeux pour voir et qui ne voient point, ver- 
ront clairement alors que les crises ministérielles, par le temps 
tiui court, tiennent toutes dans cet adage de la sagesse antique : 
«Blanc bonnet, bonnet blanc...» 

I "année 1869 s'ouvrait tristement pour l'Empire ; l'approche des 
élections communiquait au pays une fièvre et une ardeur smgu- 
lières. M. Jules Ferry, dans un vigoureux article, résumait en ces 
termes 1 la situation politique : 

« Il T a de cela dix ans. La scène était la même et les acteurs 
avaient seulement dix ans de moins. Mêmes cordons, mêmes 
uniformes, mêmes étiquettes. Au milieu de cette constellation 
domestique qui commence au grand veneur et qui finit à la 
dame lectrice, siégeait, sur le même fauteuil en bois doré, celui 
à qui la France a donné la survivance du Roi-Soleil. C'était 
(levant lui le même défilé officiel et niais de robes rouges et 
jaunes et dï'paulettes d'or. Les écuyers étaient fort contents et 
les sénateurs ne pensaient à mal : l'introducteur des ambassa- 
deurs et les demoiselles d'honneur ne se doutaient de rien. 
Tout à coup, le maître ouvre la bouche et laisse tomber sur 
un des iliplomates, venus là pour apporter leurs compliments, 
trois mots dits d'un air doux, qui contenaient la foudre. Ce fut 
dans l'impériale voUère un grand bruit d'ailes effarées qui fit 
bientôt le tour du monde. L'Europe comprit que l'Autriche 
était condamnée. 

« Les jours de l'an se suivent et ne se ressemblent pas. Le 
1" janvier 1869 s'est passé sans éclairs et sans tonnerre. Le 
gouvernement personnel est devenu inofîensif. Une bienveil- 
lance universelle, une satisfaction paterne, une apathie dolente 
et résignée caractérisent son nouvel état. Le premier de l'an 
n'est plus qu'une fête de famille où le pouvoir distribue à tout 
venant le même pâle sourire en guise d'étrennes 

« Il y a là, à nos yeux, un curieux symptôme, et qu'un gou- 
vernement sage devrait noter. Quand le pouvoir personnel en 
est là, c'est que l'heure a sonné pour lui d'une transformation 
profonde. Ce qui explique l'existence du gouvi;rnement per- 
sonnel, ce sont les idées neuves, les desseins personnels, ceux 

1. L'Élecieur du 7 janvier 1869. Le Premier de l\in aicx Tuileries. 



LE PREMIER DE L'AN AUX TUILERIES. ISl 

que l'on a ou que le public vous attribue. Pour ne rien faire de 
neuf, ni de personnel, ce n'est pas la peine de réunir enlre ses 
mains tous les pouvoirs. Le gouvernement personnel est con- 
damné à être, en quelque point, de manière ou d'autre, un 
gouvernement actif ou, pour tout dire, révolutionnaire. On vous 
écoute alors, on commente vos moindres gestes, on pâlit sur 
tous vos rébus. Mais un gouvernement personnel de statu qiw, 
un gouvernement personnel conservateur, un gouvernement 
personnel « ami de tout le monde » , à quoi bon ? Un gouver- 
nement personnel qui ne veut que la liberté, un gouvernement 
personnel qui ne veut que la paix, un gouvernement personnel 
qui ne veut que ce que nous voulons tous, où serait sa raison 
d'être? A quoi bon atteler cent chevaux-vapeur à notre char, 
pour aller du pas de tout le monde? A quoi bon un moulin 
mécanique, si nous n'avons rien à y moudre qu'une vieille 
femme ne pût, dans sa journée, écraser entre deux pierres? » 

Quelques jours après ', M. Jules Ferry revient à la charge et, répon- 
dant aux jérémiades des officieux qui accusaient l'opposition du 
discrédit où était tombé le Gouvernement impérial, il développe 
cette thèse que les régimes qui tombent ne doivent s'en prendre 
qu'à leurs fautes : 

« C'est riiabitude des gouvernements d'attribuer à leurs 
ennemis la responsabilité de leur chute. De la part qu'eux- 
mêmes y ont prise, ils ne se doutent pas. Ou si quelqu'un de 
ces grands déconfits se frappe la poitrine, c'est de ne s'être pas 
assez défendu. Un peu plus de Royal-Cravate dans la rue Saint- 
Antoine, un peu plus de canon sur le boulevard Bonne-Nou- 
velle, et nous n'aurions eu ni 1789, ni 1848 ! Ainsi raisonnent les 
professeurs de répression qui confondent la politique avec la 
stratégie, et pour qui l'art de gouverner les peuples n'est autre 
chose que l'art de les fusiller à propos. Il serait temps pour- 
tant de faire passer dans les lieux communs de la politique 
nouvelle cette vérité palpable, qu'une révolution, au temps où 
nous sommes, n'est jamais pour le pouvoir qui croule qu'un 
suicide inconscient ; que si le peuple français paraît avoir, en 
ce siècle, une aptitude particulière à renverser les gouverne- 
ments, il ne faut point oublier que cette facilité à démolir est 

1. L'Électeur du 14 janvier 1869. L'Heure des défeclions. 



182 



DISCOIHS ET OIMMO.NS. 



.onipoiiM-'o i.ar une facilité à reconsli-niro nôcessairemont 
rquivalonlo; ot fin'à tous, lun après l'autre, hôlas! ce peuple 
incou^laiit, ce peuple capricieux, ce peuple frivole, ce peuple 
ingouvernable, a fait obligeamment, largement la partie belle. 
!( Est-ce que vous croyez, par basard, que tlans ce dédain 
visible du Gouvernement qui nous régit, nous nous flattons, 
nous de l'opposition, d'être pour (luelque cbose? Nous y avons 
mis, sans doute, tout noire bon vouloir; mais nous étions, au 
milieu de cette grande France gelée d'il y a quinze ans, comme 
un l)àtcau pèclieur perdu dans les Ijanquises, et ce n'est pas 
notre faible souffle qui eût jamais fait la débâcle. C'est le Gou- 
vernement lui-même qui a dégelé la France. C'est lui qui l'a 
tirée de sa létbargie par le fracas de ses fautes. Est-ce nous qui 
avons fait la guerre du Mexique? Est-ce nous qui avons laissé 
retourner la trame de l'bistoire à Sadowa? On n'eût rien fait de 
tout cela si l'on eût daigné nous croire. Ce n'est pas nous non 
plus qui avons bâti, d'une main à la fois si étourdie et si 
savante, le réseau de maladresses, cet imbroglio de petites 
colères et de petites rancunes, ce tissu de contresens aboutis- 
sant au ridicule que l'histoire appellera « la folie Baudin ». 
Les ofticieux trépignent de fureur et crient qu'on marcbe à 
l'abîme. Les satisfaits demandent qui a changé la France, alors 
.preux-mêmes n'ont pas cbangé. Les repus mettent le nez à la 
fenêtre, et disent : Qu'y a-t-il donc? Eb! bonnes gens, il y a 
que vous tenez les cartes et que vous faites le jeu, et qu'il sufilt 
de vous laisser faire... » 

Certes oui ! il nx ;ivail qu'à laisser faire riiouime du 2 Décembre 
pour voir bieuLoL laliu de son aventure. Malheureusement, il tenait 
aussi entre ses mains, de jour en jour plus Ircmblanles et plus 
débiles, les destinées de la France en Europe. 

A lire le discours d'ouverture des Chambres du 18 janvier 1869, 
on se rend compte tout ensemble des angoisses de cette Majesté 
malade et de son optimisme inconscient. Itien de plus douloureux, 
pour ceux qui se souviennent de l'Année terrible, que cette simple 
phrase sur l'état de l'armée: « Le but constant de nos efforts est 
atteint; les ressources militaires de la France sont désormais a la 
hauteur de ses destinées dans le monde'. 

1. Voici quelques passades du discours du Trône : 

« Les deux lois votées dans votre dernière session, iiui avaient pour l3ut 
de développer le principe de la libre discussion, ont produit deux ellets 
opposés qu'il est utile de constater : d'un côté, la presse et les réunions 



LE DISCOUliS DU 8 JANVIEH. laj 

Dans rappréciatioD qu'il a donnée de ce discours* M. Jules Ferry 
il dressé le bilan des 17 années de « quiétude et de prospérité tou- 
jours croissantes » dont parlait le discours impérial, il insiste prin- 
cipalement sur les résultats désastreux de la politique extérieure de 
Napoléon III; mais, en présence des affirmations audacieuses du 
souverain, relativement à l'état de l'armée, M. Ferry ne pouvait 
penser, à cette époque, que les 8Û0000 hommes de troupes de ligne, 
à plus forte raison les 400 000 gardes nationaux, n'existaient que 
sur le papier; et que ce Gouvernement aveugle n'avait même pas su 
se préparer à une guerre que ses fautes avaient rendue fatale. 

<( H y a dix-sept ans, la Prusse était faible et rAllemagne 
divisée : le monde entier nous était ami. Trente ans de paix et 
de liberté avaient effacé peu à peu le souvenir de nos tyi-annies 
européennes. La France était l'alliée naturelle des peuples 
libres et des petits États ; ceux-ci formaient autour de nos fron- 
tières une ceinture amicale ou, tout au moins, inoffensive... 
Aujourd'hui, où est l'amitié de l'Europe? L'Allemagne s'est faite 
sans nous et contre nous; les petits États s'évanouissent l'un 
après l'autre. L'Europe est la proie de trois ou quatre monar- 
chies militaires, parmi lesquelles la France n'estpas la première. 
L'inventons-nous? et nous accuse-t-on d'accumuler les noires 
couleurs? Le discours du 18 janvier se chargerait de notre 
défense. La France était inquiète ; elle avait perdu la confiance, 

publiques ont créé dans un certain milieu une agitation factice, et fait repa- 
raître (les idées et des passions qu'on croyait éteintes; mais, d'un autre côté, 
la nation, insensible aux excitations les plus violentes, comptant sur ma 
termeté pour maintenir l'ordre, n'a pas senti s'ébranler sa foi dans l'avenir. 

La loi militaire et les subsides accordés par votre patriotisme ont 

contribué à affei-mir la confiance du pays, et dans le juste sentiment de sa 
fierté, il a éprouvé une réelle satisfaction le jour où il a vu qu'il était en 
mesure de faire face à toutes les éventualités. Les armées de terre et de mer, 
fortement constituées, sont sur le pied de paix; l'effectif maintenu sous les 
drapeiiux n'excède pas celui des régimes antérieurs, mais notre armement 
perfectionné, nos arsenaux et nos magasins remplis, nos réserves exercées, 
la garde nationale mobile en voie d'organisation, notre flotte transformée, 
nos places fortes en bon état, donnent à notre puissance un développement 
indispensable. Le but constant de mes efforts est atteint; les ressources mili- 
taires de la France sont désormais à la hauteur de ses destinées dans le 
monde. 

Cette session va ajouter de nouveaux services à ceux que nous avons déjà 
rendus au pays. Bientôt, la nation, convoquée dans ses comices, sanction- 
nera la politique que nous avons suivie ; elle proclamera une fois de plus, 
par ses choix, qu'elle ne veut pas de révolution, mais qu'elle veut asseoir les 
destinées de la France sur l'intime alliance du pouvoir et de la liberté. 

1. L'Électeur du 21 janvier 1869. Le discours du S janvier. 



184 DISCOURS ET OPINIONS. 

sa fiorU"' même semblait allcinle. Il a fallu pour rassurer '< sa 
lici'li'' », pour ranimer « sa confiance », armer jusqu'aux dents 
800,(100 liounnes de troupes de ligne et 400,000 gardes natio- 
naux, remplir les arsenaux, mettre en état les places, transfor- 
mer la flotte et refaire l'armement... » 

On sait, hélas ! que l'Empire, depuis Sadowa et mai^Té les 
avertissements qui lui avaient été prodigués pai- quelques militaires 
clairvoyants (comme le général Favé, le colonel Stoliel), ne s'était 
iiidicment rendu compte de la profonde infériorité de nos forces 
niililaires; et que, d'autre part, il n'avait rien fait pour imposer à sa 
niMJorité les mesures décisives qu'il eût fallu prendre. Personne 
iTignore que c'est à grand'peine que le Corps législatif vota la loi 
de 1868, si insuffisante qu'elle fût. 11 est vrai qu'après nos désas- 
tres, les impérialistes ont essayé d'accréditer celte légende que l'on 
doit rendre l'opposition responsable de l'incurie du Gouvernement, 
au point de vue de la réorganisation militaire. 11 serait facile de 
démontrer la mauvaise foi de ces affirmations. M. Darimon, peu 
suspect d'hostilité à l'Empire, rapporte, dans son Histoire de Douzi' 
(ins, une déclaration bien topique du général Lebrun, membre de 
la commission d'études de 1866 : « On ne peut pas, disait le géné- 
ral, augmenter le contingent : ce serait mécontenter les popula- 
tions des campagnes et fournir aux partis hostiles un moyen 
d'exercer leur action délétère. Les députés de la majorité ne veulent 
pas qu'on touche à leurs électeurs. » Cela est si vrai qu'en décembre 
1868, M. Gressier, l'ancien rapporteur de la loi militaire, ne fut 
nommé ministre (jue pour le dédommager de l'impopularité que 
lui avait value hï vote du 1<"" février 1868; et M. Darimon reconnaît 
que cette impopularité s'étendait à tous les membres de la majorité 
qui avaient voté cette loi, pourtant si peu proportionnée aux néces- 
sités de la situation (I). Aussi faut-il conclure que si le système 

1. Voici un autre passage du même écrivain qui n'est pas moins pérenip- 
toire et qui fut écrit en 1867: « Il y a eu, ces jours passés, une petite 
tentative de la pari d'un certain nombre de députés pour faire retirer la loi 
militaire. Un quart d'heure avant la séance, un petit groupe s'était formé 
sous l'horloge qui est dans le couloir à gauche du président. On pressait 
fortement iM. Rouher, qui était au milieu du groupe, adossé à la cloison de 
marbre. C'étaient MM. Lacroix-Saint-Pierre et Galley-Saint-Paul qui por- 
taient la parole : c Plus nous allons, disaient ces messieurs, plus la loi 
devient impopulaire. On a beau répéter sur tous les tons qu'elle est une 
alléiiuation de la loi de 1832. Les populations refusent de se rendre à 
l'évidence. » 

Les in-éconciliab les' ?.ou?, l'Empire. Paris, Dentu 1888, p. 150. 

Et plus loin, sous la date du 16 janvier 1868, M. Darimon atteste que 
l'armée prétorienne de Xapoléon III ne désirait nullement la réorganisation 
démocrali(iue de nos forces: « Dîné au mess du 4° voltigeurs de la garde :je 
n'ai pas trouvé u?i seul officier partisan de la loi nouvelle sur la réorgani- 
sation de l'armée. » Jbid., p. 168. 



L'ARMKE ET LA MAJORITÉ. 185 

prussieu ne fut pas appliqué en France dès 1868, cela tient, non pas 
aux dissertations chimériques de Garnier-Pairés, que personne ne 
prenait au sérieux, mais, d'une part, à l'infatualion de certains 
généraux de cour et, d'autre part, à la crainte manifestée par tous 
les députes de mécontenter les électeurs des campagnes. Une frac- 
tion notal)]e de la bourgeoisie boursicotière et repue ne voulait pas 
davantage ouvrir les yeux à l'évidence. Elle ne voulait pas être 
troub ee dans la quiétude de son égoïsme et s'occupait beaucoup 
plus du spectre rouge que de l'orage qui allait fondre sur la patrie 
C est contre ces terreurs puériles, soigneusement entretenues par 
les journaux officieux, que sélève M.Jules Ferry dans plusieurs 
articles : ^ 

« Le grand défaut des honnêtes gens, disait déjà Voltaire, 
c est qu'ils sont lâches. Et ceux dont il parlait firent pourtant So! 
Ceux de notre temps n'ont su que défaire la République et la 
Liberté. >^ 

M Jules Ferry démontre que le coup d'État du 2 décembre est le 

résultat de l'abdication et de la peur des classes bourgeoises On 

leur avait promis la sécurité des affaires et la paix des esprits • 

elles nont ni l'une ni l'autre, et voici qu'cà la veille des élections 

■on sort de la boîte le spectre rougr. 

« Les journaux officieux ont servi de Moniteurs aux clubs de 
Belleville et de la Redoute. On a présenté aux députés surpris 
les opinions dune douzaine de rêveurs, de braillards et d'écer- 
velés comme l'opinion du peuple de Paris^ » 

Grâce à ces manœuvres, l'opinion publique demeurait inerte. Les 
scandales les plus avérés ne soulevaient ni haine, ni colère 
M. Haussmann restait préfet, après la démonstration lumineuse 
qui avait mis en relief toutes les irrégularités de son administration. 
M. Jules Ferry ne peut comprendre que la Chambre, qui cependant 
avait blâme le potentat de l'Hôlel de Ville, ait fini par voter en .a 
faveur. . ^ 

« Ils ont volé : tout bruit s'est éteint; déjà l'esprit français 
passe a d'autres plaisirs... Ainsi vont, depuis bien des années, 
toutes nos affaires. Ainsi s'en revint-on naguère de la folie 
mexicaine, la mine piteuse, l'oreille basse ex, comme l'autre 
jour, s'agenouillant devant la Chambre : M. Rouher a un cos- 
tume pour ces jours-là. Nous nous en allons de l'un à l'autre, 
nous disant : Avez-vous lu la confession du ministre d'État'? 

I. \:Électi-ur du 4 février 1869. Une tactique usée. 



180 DISCOUKS KT OPIMONS. 

(|u»'lli^ lieiiiv (loil faire le préfet de la Seine? Eh! regardez 
l»liil(il (|iielle ligure nous faisons nous-mêmes! Parisiens, 
t'iidciiés, ruinés sans le savoir, expropriés, exploités, pour- 
chassés, dindonnés... Les choses peuvent aller longtemps de la 
sorte'.... » 

Xoii ; ]es choses ne pouv.iienl. aller longtemps de la sorte, et nul 
ne mit plus d'énergie que M. Jules Ferry à montrer au pays l'aliîme 
où il courait. A VÉlecleur, dont le dernier numéro parut le 18 mars 
1869, et qui se trouva supprimé par suite de la retraite de son 
f'érant A. Pasquet, succéda, le 2d mars, un nouvel organe qui 
s'appelait VElecleur libre. Le comité de dii^ection était toujours 
composé de MM. J. Favre, Hénon, E. Picard. A côté d'eux se grou- 
jièrent de nombreux et brillants collaborateurs : E. Laferrière, 
flaulier, L. Herbette, etc. M. Jules Ferry marchait en tète de ces 
adversaires de l'Empire. Dans le premier numéro de VÉlecleur 
libre, daté du 2o mars 1860, il met en garde les ouvriers contre les 
llaLleries intéressées du gouvernement personnel, et démontre qu'en 
abolissant le livret, au seuil de la période électorale, Napoléon III 
ne faisait que rendi'e aux ouvriers le bien qu'il leur avait pris, car 
c'est lui qui avait généralisé l'obligation du livret par la loi du 
22 juin I8;i4 : 

« Si nous pouvions oublier que nous vivons sous le gouver- 
nement personnel le plus énergiquement constitué que l'on ait 
jamais connu, le chef de l'État se chargerait de nous le rappeler, 
à des époques en quelque sorte périodiques. Quoique l'on dise 
ou que l'on murmure, malgré les bruits qui courent de temps en 
temps dans l'entourage, en dépit des apparences parlemen- 
taires dont on nous hei'ne, et encore bien qu'il existe désor- 
mais un premier ministre, la responsabilité impériale n'est pas 
près de lenlrer dans l'ombre. Le chef de l'État revendi(jue 
plus que jamais, à la veille des élections générales, la respon- 
sabilité de toute la politique. Nous l'aimons mieux ainsi pour 
notre compte. La politiiiue intérieure et extérieure de la 
France est une politique personnelle; il n'y aurait ni fran- 
chise, ni profit à lui donner ce caractère bâtard, à moitié per- 
sonnel, à moitié parlementaire, que le ministre principal de ce 
temps-ci cherchait visiblement à lui faire revêtir dans les der- 
iiières discussions du Corps législatif : il s'elîorçait de mettre 
la responsabilité impériale à couvert, mais celle-ci n'est nulle- 

1. L'Éleclenr du 11 mars 1860. \S Inertie. 



LÉLECTELU LIBRE. 187 

ment disposée à se laisser faire. Elle le montre assez par la 
démarche, quelque peu inusitée, qui fait ce matin l'ornement du 
Journal officiel. Le Gouvernement a résolu, sur le seuil de la 
période électorale qui va s'ouvrir, d'abolir les livrets d'ouvriers. 
Le Conseil d'État a été saisi d'un projet de loi. La mesure est 
excellente, et ce n'est pas l'opposition, qui la réclame depuis 
nombre d'années, qui pourrait y trouver à redire. Mais il impor- 
tait qu'elle apparût avec un caractère de personnalité, d'inti- 
mité visible à tous les yeux. Le Conseil d'État s'étant, à ce qu"il 
parait, trouvé divisé sur la question, l'à-propos était admirable 
et, pendant que l'honorable M. de Vuitry était, au dire des 
nouvellistes, sur le point de se prendre aux cheveux avec l'ho- 
norable M. de Parieu, la voix d'en haut s'est fait entendre : un 
lit de justice a été tenu, et le second Empire va compter une 
réforme libérale de plus. 

« Le Gouvernement abolit les livrets d'ouvriers; mais il n'a 
garde de dire que c'estluiqui les avait inventés. Cette législation 
surannée, humiliante, si contraire à l'égalité civile, à l'apaise- 
ment des rivalités sociales et des antagonismes, elle est l'œuvre 
d'une loi du premier Empire, la loi du "22 germinal an XI, et 
d'une loi du second Empire, du 22 juin 1834. C'est cette der- 
nière loi qui a généralisé, étendu, aggravé, sanctionné par des 
peines correctionnelles l'usage du livret. L'obligation du livret 
n'était pas générale; le gouvernement actuel l'a rendue univer- 
selle. Elle n'avait pas de sanction pénale; il en a créé une. 
Depuis lors, d'où sont parties les voix qui ont protesté contre 
cette vexation mesquine, cette sorte d'embrigadement des tra- 
vailleurs, cette mesure policière et défiante, destinée à placer 
sous la main de l'autorité administrative la classe la plus nom- 
breuse et la plus pauvre? De l'opposition : comme l'opposition 
avait réclamé la liberté des conditions ouvrières bien avant que 
le Gouvernement présentât sa loi de 1864; vraiment la 
gloire libérale n'est pas chère à ce prix. Le régime qui s'est 
établi il y a dix-sept ans a été la plus grande réaction de ce 
siècle, non pas seulement contre les libertés politiques, mais 
contre les hbertés qu'on peut appeler plus spécialement les 
libertés sociales, parce qu'elles sont particulièrement l'apanage 
des déshérités, l'instrument du progrès économique, le bien du 
plus grand nombre. C'est contre le mouvement social ou socia- 



188 DISCOURS ET OPLMONS. 

liste de 1850 que le coup d'Élat a été fait, autant au moins que 
coiilre le réuimo paiiemenlaire. Si le Gouvernement fait mine, 
ù cette heure, d'en revenir, s'il restitue, dans une certaine 
mesure, aux classes laborieuses le droit de se mouvoir, de 
s'oriïaniser, de s'émanciper, il faut qu'elles sachent d'abord 
qu'on ne fait aujourd'hui que leur rendre le bien qu'on leur 
avait pris. Il faut qu'elles se rendent compte ensuite du carac- 
tère et de la portée des restitutions qui leur sont faites. On 
abolit les livrets d'ouvriers ; mais a-t-on aboli l'art. 291 du 
Code pénal ? L'ai'ticle 291 est pourtant la pierre d'achoppement, 
l'insurmontable obstacle; à chaque pas, le travailleur qui se 
préoccupe, suivant l'expression du discours impérial, d'opposer 
« la solidarité des salaires à la solidarité des capitaux » ren- 
contre cette ornière sur son chemin... Le pouvoir apprend 
d'ailleurs aux ouvriers qu'après l'abolition des livrets, il faut 
tirer l'échelle; que « la série » des réformes est complétée; que 
toutes les « améliorations utiles » ont été admises; que « tout 
ce qui est bien et juste >> a été fait. L'édifice économique se 
trouve couronné, le 23 mars 1869, comme le fut l'édifice poli- 
tique le 19 janvier 1867. — Ave Cxsar! Nous avons celte fois 
le \'è janvier des ouvriers. » 

On était à la veille des élections, et ropposilion se préparait acti- 
vement à la lutte contre la candidature officielle. Depuis le mois de 
janvier 18(39, le ministère de l'Intérieur avait organisé un vaste 
système de corruption. Sans parler des circulaires confidentielles 
aux préfets, aux maires, aux juges de paix, on avait prodigué les 
subventions aux journaux à vendre et envoyé des myriades de 
rédacteurs en province. Le Petit Journal officiel et le Moniteur des 
Communes ouvraient leurs colonnes aux candidats agi'éables ; le 
Petit Journal de Millaud publiait les portraits des ministres et des 
membres de la majorité. La Patrie fournissait sa feuille au pouvoir 
sur le i)if'd de l-j:; francs le mille. Le Pénible Français de Duveruois, 
du !<:'• mai an l^f juin, envoya, moyennant 60000 francs, à des 
adresses indiquées, 180000 exemplaires par jour. Quant aux préfets, 
ils durent expédier sous enveloppes avec la suscription « fermé pyr 
nécessité » les bulletins de vote des candidats officiels. M. Magne, 
ministre des finances, écrivait à ses fonctionnaires : « Je ne puis 
que vous recommander de vous mettre à la disposition du préfet 
de votre département, et de suivre les indications qu'il vous aura 
données. » Un publiciste des plus modérés, M. Cucheval-Glarigny, 
a fiétri Tonsemble de ces manœuvres par un jugement sévère : 
>< Jamais un système aussi général et aussi menaçant d'intimidation 



M. JULES FERUY DEPUTE. 189 

n'avait été étendu sur les fonctionnaires et sur l'immense clientèle 
gouvernementale ; jamais la pression administrative n'avait pesé 
d'un tel poids sur la conscience *. » 

M. Jules Ferry député. 

M. Jules Ferry était candidat dans la sixième circonscription de 
Paris ^ Il avait pour concurrents A. Guéroult, député sortant, et 
A. Cochin, candidat clérical, bien vu de l'administration. Dans une 
série de réunions, il mena vigoureusement la campagne-. Sa cir- 
culaire aux électeurs de la sixième circonscinption revendiquait 
nettement le gouvernement de la Nation par la Nation. Nous la 
reproduisons intégralement : 

1. Dans une circulaire du 18 mai 1869, le comité électoral de la sixième 
circonscription de Paris recommanda vivement aux électeurs la candidature 
de M. Jules Ferry. Il n'est pas inutile de citer ce document qui portait les 
signatures de républicains éprouvés. Beaucoup sont morts mais plusieurs 
luttent encore vaillamment pour défendre nos libres institutions. Nous rap- 
pellerons seulement les noms de M.M. Michelet, Littré, Robinet, Maurice 
Bixio, Vacherot, Gambetta, Dujardin-Beaumetz, Ulysse Trélat, Lauth, 
H. Liouville, Mario Proth, Boursin, Paul Colin, Isambert, Oger, Feyeii-Perrin, 
A. Joanne, Germond de Lavigne, Gaston Paris, Sebillot,G. Pallain, Béquct... 

Voici le texte de cette circulaire : 

Cliers concitoyens, un comité électoral s'est formé, dans la sixième cir- 
conscription pour appuyer et propager ma candidature. Je dois, pour obéir 
aux exigences de la loi, lui servir d'introducteur auprès de vous. J'ai donc 
l'honneur de porter à votre connaissance le manifeste que le comité vous 
adresse par mon entremise. 

Électeurs, la période des réunions publiques est terminée. Nous avons 
tous pu apprécier les diverses candidatures. C'est donc en pleine connais- 
sance que nous vous recommandons celle de M. Jules Ferry. Cette candida- 
ture, nettement démocratique et libérale, est pure de tout engagement, de 
tout compromis soit avec le pouvoir, soit avec l'Église. Elle est franche, ce 
qu'il faut au temps présent. Elle est jeune et prépare l'avenir. Elle a, de 
plus, le caractère d'une protestation vigoureuse contre le système de con- 
fiscation municipale qui pèse sur nous depuis tant d'années. M.Jules Ferry, 
a, l'un des premiers, percé à jour la situation financière de la ville de Paris, 
et la lutte qu'il a soutenue contre le préfet de la Seine lui constitue un titre 
particulier auprès des électeurs de cette circonscription, qui a tant à souffrir 
d'une administration imprévoyante et dissipatrice. Électeurs, la manifesta- 
tion que vous allez faire aura un grand retentissement. Qu'elle s'accom- 
plisse au milieu du calme qui convient au Peuple Souverain. Nous n'atten- 
dons rien que du suffrage universel, et nous pouvons tout espérer. » 

Et M. Jules Ferry faisait suivre la circulaire de ces mots : « Chers conci- 
toyens, ce témoignage de confiance et de sympathie m'honore autant qu'il 
m'encourage ; il me prouve que ma candidature répond à un sentiment pro- 
fond et général. Je comprends tous les devoirs qu'un tel patronage m'im- 
pose et je vous promets de m'en montrer digne. Signe : Jules Ferry. » 

2. Voir notamment le Rappel^ numéros des 13, 14, 15, 16 mai 1869. 
C'est dans une de ces réunions que M. Jules Ferry fut rappelé à l'ordre par 

le commissaire de police « pour délit de réticence envers la Constitution » ! 



190 DISCOURS ET OPINIONS. 

CiiERs Concitoyens. La Population parisienne a eu de tout 
li'uips la haute initiative clans le développement politique de 
notre pays. En 1857, elle marquait, par son vole, le premier 
réveil de l'opinion. 

II y a six ans, Paris protestait, par une manifestation formi- 
dable, contre le système des Candidatures officielles. 

Il s'agit d'autre chose aujourd'hui. Dans la vie des Peuples, 
rien ne se recommence. A Paris, la candidature officielle ou 
officieuse est à jamais vaincue : l'Élection parisienne doit 
porter plus haut. 

Depuis six ans, le Pouvoir personnel a donné toute sa 
mesure. La leçon des événements est éclatante. Impuissant en 
Europe, comme au delà des mers; humilié au Mexique, joué à 
Sadowa; sans politique fixe, sans alliés sérieux, le Pouvoir 
personnel s'est jugé lui-même le jour où il a demandé au Pays 
cel armement immense, sans précédent dans notre histoire. 

Paris a particulièrement souffert des fantaisies du Gouverne- 
ment personnel. 

Le système de démolitions à outrance qui pèse sur nous 
depuis quinze ans aboutit à une impasse. On ne peut continuer 
les travaux sans de nouveaux emprunts ; on ne peut faire de 
nouveaux emprunts sans créer de nouveaux impôts, sans 
accroilre la cherté, déjà sans mesure. On risque, d'autre part, 
en ariétant les travaux, de tarir la source des recettes munici- 
pales et de laisser en soutïrance des intérêts respectables. 

Tel est le fruit d'un système qui refuse à la Ville de Paris les 
droits dont jouit la plus humble bourgade, et qui traite comme 
un mineui' ou un interdit le peuple le plus intelligent de 
l'univers. 

Contre ceux qui l'ont ruiné après l'avoir mis hors la loi, Paris 
n'a que son vote : qu'il en use ! 

Plus de compromis ni de replâtrages ! Revendiquons nette- 
ment, sur le terrain légal, en face du Gouvernement personnel 
et de ses résultats, le gouvernement de la Nation par la Nation, 
qui peut seul donner à la France la liberté, la sécurité et la 
paix. 

L'expérience — une expérience chèrement acquise — a dû 
nous ajjprendre quelles sont, au sein de cette grande démocialie 
française, les conditions fondamentales du Gouvernement libre. 



M. JULES FERRV DEPUTi:. 191 

Pour fonder en France une libre démocratie il ne suflit pas 
de proclamer : l'entière liberté de la presse; Tentière liberté de 
réunion ; l'entière liberté d'enseignement ; l'entière liberté 
d'association. 

Ce n'est pas assez de décréter toutes les libertés : il faut les 
faire vivre. 

La France n'aura pas la Liberté tant qu'elle vivra dans les 
liens de la centralisation administrative, ce legs fait par le 
Bas-Empire à l'ancien Régime, qui le transmit au Consulat; 

La France n'aura pas la Liberté, tant qu'il existera un clergé 
d'État, une Église ou des Églises oflicielles : l'alHance de l'État 
et de l'Église n'est bonne ni à l'État, nia l'Église; elle nous a 
valu, entre autres, cette interminable occupation romaine, qui 
fausse notre situation en Europe, et qui tend incessamment, 
parmi nous, à faire dégénérer les questions politiques en que- 
relles religieuses ; 

La France n'aura pas la Liberté, tant qu'elle ne possédera 
pas une Justice sérieusement indépendante du Pouvoir; 

La France n'aura pas la Liberté, tant qu'elle s'obstinera dans 
le système des armées permanentes, qui entretiennent d'un 
bout de l'Europe à l'autre l'esprit de haine et de défiance ; (lui, 
à l'intérieur, éternisent les gros budgets, perpétuent le délicii, 
ajournent indéfiniment la réforme de l'impôt, absorbent enfin 
dans des dépenses improductives les ressources qu'exige 
impérieusement la grande œuvre sociale de l'Enseignement 
populaire. 

Aussi faut-il vouloir , par-dessus tout : la décentralisation 
administrative, la séparation absolue de l'État et de l'Église, la 
réforme des Institutions judiciaires par un large développement 
du Jury, la transformation des armées permanentes. Ce sont là 
les deslructions nécessaires : en y travaillant , la génération 
actuelle préparera, de la manière la plus sûre, l'avènement de 
l'Avenir. 

Électeurs ! Le mandat du Député n'est pas un blanc-seing. 
Vos élus vous doivent, à toute beure, compte de leurs actes . 
je ne l'oublierais jamais, si vous m'honoriez de vos suffrages ^ 

1. Il serait puéril de dissimuler que .M. Jules Ferry a, depuis longtemps, 
abandonné plusieurs des revendications formulées dans ce programme de 



192 DISCOURS ET OPINIONS. 

Les élections eurent lieu les 23 et 24 mai. Sur 30 38o votants, 
M. Jules Ferry obtint au premier tour 12 916 voi.x contre 12 470 à 
M. Cochin et 4 851 à M. Guéroull. Divers : 138. Pour l'ensemble du ter- 
ritoire, les candidats du Gouvernement avaient réuni 4477 720 voix 



1869, nofamment rabolition du système des armées permanentes. A cette 
époqufi, ropposilion croyait, comme la majorité, à notre supériorité militaire, 
affirmée tous les jours par le Gouvernement. Qui n'a rêvé, dans sa jeunesse, 
à l'âge d'or de la paix universelle? Qui n'a envié la sécurité des États-Unis 
et regretté la perte de tant de milliards que l'Europe consacre à des arme- 
ments gigantesques, alors que les peuples souffrent de bien des misères 
et sont paralysés dans leur essor économique par les charges énormes et 
infécondes de la pair armr-e. 

Avec son courage habituel, M. Jules Ferry a expliqué lui-même, au cours 
de ses observations sur les tarifs de douanes que le Sénat a couvertes d'applau- 
dissements, le 24 novembre 1891, les modifications qu'ont subies, par l'effet 
des événements et de l'expérience, ses idées de jeunesse sur la politique 
économique et sur l'organisation de l'armée. Nous croyons devoir reproduire 
ce passage, à titre de commentaire de la circulaire de 1869 : 

« M. Jules Ferry. — C'était alors le temps où mon cher et respecté maître, 
Jules Simon, inscrivait dans le programme du parti radical l'abolition des 
armées permanentes. [Rires.) 

Une voix à droite. — Vous l'avez, vous aussi, abandonné ! 

« M. Jules Ficury. — Oui, mon cher collègue, j'ai abandonné, au contact 
des faits, dans la jiratique des affaires et du pouvoir, j'ai abandonné, je 
l'avoue, bien des utopies de ma jeunesse. {Marques nombreuses d'assenti- 
ment.) J'ai abandonné celle-là notamment. Je ne me reproche pas le temps 
heureux où je la professais dans l'innocence de mon cœur. (Sourires.) Mais, 
du moins, aujourd'hui, j'ai ouvert les yeux, je vois clair, je comprends et 
j'apprécie la différence des temps, les nécessités nouvelles des choses. 

Je ne cherche pas à appliquer ;'i une Europe, comme celle d'aujourd'hui, 
enivrée, pour ainsi dire, d'esprit de nationalité, ébranlée et travaillée jusque 
dans ses moelles par des pensées et des préoccupations guerrières, je ne 
cherche pas à lui appliquer les principes de notre innocente jeunesse. Nous 
vivons sous une loi de fer ; s'il faut faire des lois de fer, nous savons les faire, 
et nous les avons faites. {Approbation sur nn grand nombre de bancs.) 

N. B. — Il est curieux de rapprocher de cette déclaration les explications 
données par M. Jules Simon dans son Petit journal du Temps (no du 
8 décembre 1891). sur le sens qu'attribuaient les députés de l'opposition 
en 1889, à ces mots : la transformation des armées permaiientes. M. Jules 
Simon soutient qu'ils réclamaient un système analogue à celui qui est 
aujourd'hui adopté par la France et la plupart des nations européennes. 
Voici l'article de l'éminent philosophe : 

<i JI. Ferry s'accuse d'avoir été dans sa jeunesse partisan de labolition 
des armées permanentes. 

« Je le trouve bien bon de s'accuser. Oui, certainement, ce serait de la 
démence de supprimer farmée permanente dans l'état actuel de l'Europe ; 
mais avant de condamner M. Ferry et les amis de iM. Ferry, il faut savoir 
ce qu'Us voulaient, et dans quel état ils se trouvaient. 

« D'abord, la langue dont ils se servaient était mal faite. Ce n'était pas de 
l'armée permanente qu'il s'agissait, mais de l'armée active : et ils ne propo- 
saient pas de la supprimer, mais d'en réduire la durée. Loin de ne vouloir 



M. JULES FEHUY DKPUTE. 193 

et ceux de l'opposition 3 258 777, gagnant un million de voix par 
rapport à 1863. C'était un échec relatif pour l'Empire, d'autant 
plus que beaucoup de ses amis n'avaient pu passer en province 
qu'en faisant des professions de foi libérales et en déclinant l'appui 



pas qu'on fût soldat, ils voulaient que tout le monde le fût. Tous les citoyens 
devaient le service personnel ; ils accomplissaient d'abord une période pré- 
paratoire ; après quoi ils étaient placés dans une réserve, qui conservait ses 
cadres et qui était soumise à des exercices fréquemment renouvelés. On 
servait dans cette réserve pendant toute la durée de la jeunesse et de l'âge 
mûr. Aux approches de la vieillesse, on entrait dans le corps des vétérans, 
chargés spécialement d'un service d'ordre en temps de paix et de la gardr 
des forteresses en temps de guerre. 

« Voilà, dans ses traits principaux, le projet d'organisation militaire auquel 
M. Ferry et moi nous avons participé. 11 me semble qu'il n'est pas sans ana- 
logie avec le système aujourd'hui adopté par la France et par la plupart des 
nations européennes. 

« Nous y trouvions plusieurs avantages. 

« D'abord, nous étions persuadés que l'empereur voulait la guerre, et nous 
pensions, avec raison, qu'il ne serait plus question de guerroyer, quand 
l'armée serait faite suivant notre formule. L'armée que nous rêvions était 
uniquement propre à la défense : elle ne valait rien pour l'agression. Nous 
ne cessions de le crier sur les toits : nous voulons être invincibles et inatta- 
quables chez nous; nous ne voulons attaquer personne, et nous n'entendons 
pas créer des ressources aux aventuriers et aux conquérants. 

« Nous étions persuadés, avec tout le monde, avec l'empereur, avec notre 
corps d'officiers, que personne n'oseraitjamais nous attaquer, tant nous 
étions braves, et que personne ne nous battrait, tant nous étions forts. 
C'était, en quelque sorte, par excès de prudence que. nous organisions une 
armée défensive ; mais nous avions mis tous nos soins à la bien organiser, 
pour décourager l'Europe et pour rendre la paix en quelque sorte définitive. 

« Le service personnel obligatoire pour tous répondait à nos aspirations 
de républicains démocrates; et nous tenions aussi, au point de vue poli- 
tique, à ce que la nation ne fût pas divisée en deux clans : le clan guerrier 
et le clan civil. Nous avions, depuis l'origine de l'empire, le clan guerrier 
sous les yeux : il nous plaisait par ses exploits, mais il plaisait encore plus 
à notre maître qui, grâce à ce docile et redoutable auxiliaire, disposait du 
Ijays à sa volonté, faisait les lois à son gré et se mettait, dans l'occasion, 
au-dessus des lois. Nos discours contre les armées permanentes ne sont que 
des discours contre les prétoriens. 

« Nous commettions, je le reconnais, une lourde faute : c'était de réduire 
outre mesure le temps de préparation ou de service dans l'armée active. En 
revanche, nous étions loin de nous contenter d'une période annuelle de 
vingt-huit jours, bientôt remplacée par une période de onze jours. Les 
appels et les exercices étaient assez nombreux pour que le métier de soldat 
fût bien appris et bien su; je crois encore qu'il l'aurait été. Notre erreur 
consistait à ne songer qu'à la préparation technique. 11 faut trois mois pour 
apprendre à tuer ; six mois ne suffisent [tas pour apprendre à mourir. Une 
autre erreur encore, connexe à celle-là, mais moins grave, c'était de donner 
trop d'importance à la préparation militaire que nous imposions aux 
enfants, et de la considérer comme un commencement de service actif. Encore 
une fois, nous n'étions pas de fameux théoriciens ; on aurait eu grand tort 

13 



1114 DISCOURS ET OPIMO.NS. 

(If's |)r(''t'i'ls. A Paris, le triomphe des Irrdc incUiables élait complcA. 
CamliotUi, IJuiicel (battaiU Ollivier), E. Picard, Jules Simon, Pelletan, 
étaient, élus au premier tour. Au ballottage du 7 juin, M. Tliiers 
fut élu par 15777 voix contre Devinck (9720); (larnier-Pagès 
par 19 4S4 contre Raspail (14G8i); Jules Favre par 17 399 contre 
H. Rochefort (13887;. Enlin, M. Jules Ferry obtint 15720 voix et 
fut élu contre M. Cocliin, (jui n'en réunit que 13 93S. M. Guéroult 
s'était désisté après Iç premier tour. 

L'élection de M. Jules Ferry fut saluée avec enthousiasme par les 
Parisiens. Dans les soirées des 7 et 8 juin, il y eut des manifesta- 
tions sur les boulevards. Les sergents de ville firent des charges et 
arrêtèrent de douze à quinze cents personnes qui furent envoyées 
au fort de Bicêti'e K Le liappcl fut saisi et des mandats d'amener 
furent lancés contre ses rédacteurs. Des procès furent intentés au 
National, au Siècle et au Réveil, et des milliers de personnes criaient : 
Vive la Rëpuhtique! M. Jules Ferry eut sa bonne part des ovations 
populaires, notamment dans la soirée du 7. « Vers huit heures et 
demie, dit le Vigaro-, M. Jules Ferry est allé à la rédaction du 
Temps; la foule lui a fait une véritable ovation, à laquelle il s'est 
dérobé le plus modestement et le plus intelligemment du monde. » 
VÉlecteur Uhre^ félicita chaudement son collaborateur de sa bril- 
lante campagne électorale : « La sixième circonscription de Paris 
vient de voir se renouveler l'animation des réunions publiques qui 
Tavaient <léjà signalée. Comme avant le premier tour de scrivtin, 

de nous iiieltre, comme on dit à présent, dans un comité technique. Mais, 
sauf sur ce point, qu'on pouvait corriger en changeant un seul chiffre, toutes 
nos idées étaient justes. 

« Mettre fin au système des prétoriens ; 

u Adoucir le joug du service militaire en l'imposant ;'i tous les citoyens dans 
des conditions identiques; 

« Rendre la mobilisation facile ; avoir une armée de réserve si bien enca- 
drée et si bien instruite qu'il fût impossible à une armée étrangère de 
pénétrer dans le pays. 

' « ArracVier des mains du pouvoir l'arme des conquêtes ; réduii-e l'armée à 
son rôle pacifique, qui est la défense du territoire, et à son rôle conservateur, 
qui est le maintien de Tordre. 

« Telles sont les idées générales auxquelles nous obéissions. Nous avons 
devancé non seulement le système actuel, mais le système du maréchal Niel, 
ijui n'a été proposé qu'après le nôtre. 

" Que nous ayons depuis lutté pour obtenir une plus longue durée du ser- 
vice actif, on ne peut nous le reprocher comme une contradiction, d'abord 
parce que la réserve est loin d'obtenir, dans le système eu vigueur, une 
Instruclion égale à celle que nous lui donnions ; ensuite parce qu'il ne s'agit 
plus, hélas ! de croire que la France est inattaijuable, et d'atfinuer que l'ère 
des conquêtes est définitivement passée pour nous et pour les autres. 

<i Autre temps, autre loi de recrutement ». 

1. Voir Darimon. Les Cent-Seize et le mi7ii!itère du 2 janvier, p. 13. 

2. iNuuiéro daté du 9 juin. 

3. Numéro du 3 juin. 



M. JULES FERRY DEPUTE. 195 

M. Jules Ferry, candidat démocrate et libéral, y a tenu la première 
jilace et montré que sa parole vigoureuse, instruite et entraînante, 
pouri'a servir, autant que sa plume brillante, la cause de la liberté, 
dans la revendication incessante des droits du pays et des franchises 
parisiennes. » 

L'élection de M. Jules Ferry, celles de Gambetta et de Bancel 
introduisaient dans la Gauche de nouveaux éléments de force, très 
menaçants pour l'Empire. Tandis que le tiers-parti se reformait 
sous la qualilîcation de Parti libéral constitutionnel et rédig-eait, 
avec le concours d'Emile Ollivier, le texte de l'interpellation des 
Cent-Seize, qui enlevait à M. Rouher, nommé président du Sénat, 
tout espoir de retour aux affaires et provoquait la formation du 
ministère du 17 juillet^, M. Jules Ferry et ses collègues de la 
députation de Paris prenaient une attitude d'opposition plus déter- 
minée. 

Après avoir abandonné le barreau pour le journalisme militant, 
M. Jules Ferry renonçait maintenant au journalisme pour remplir 
ce rôle d'homme d'action et d'homme d'Etat auquel il s'était préparé 
avec tant de suite et de persévérance. Il se privait résolument des 
délicates jouissances de l'écrivain et du lettré, des satisfactions 
d'amour-propre que procurent au polémiste l'intime communion 
avec ses lecteurs et l'applaudissement public, pour aborder la 
tribune du -Corps législatif; il posait la plume du publiciste et 
choisissait la parole pour arme de combat. 

C'est dans la séance du Corps législatif en date du 6 juillet, que 
l'élection de M. Jules Ferry dans la sixième circonscription électo- 
rale de la Seine vint à l'ordre du jour. Sur le rapport du marquis 
de Pire, M. Jules Ferry fut admis ^. 



1. Le ministère d'État était supprimé. Cinq nouveaux ministres : Duvergier, 
de La Tour d'Auverî^ne, Alfred Le Roux, Bourbeau et Chasseloup-Laubat 
recevaient des portefeuilles. MM. Forcade de La Roquette, Magne, Gressier, 
.Maréchal Niel, Rigaut de Genouilly, conservaient les leurs. 

2. Extrait du Joitrnal officiel du 7 juillet 1869 : 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — M. le marquis de Pire a la parole. 

M. LE MAiiQuis DE PiRÉ. — Messieurs, au nom du huitième bureau, je viens 
vous faire le rapport sur l'élection de M. Jules Ferry, au second tour de 
scrutin dans la G" circonscription électorale du département de la Seine. 
(Scrutin des 6 et 7 juin). 

Deux protestations se présentent contre cette élection; l'une, du 8 juin 1869, 
n'est qu'une reproduction d'une première, analogue, au premier tour de 
scrutin ; elle porte dix signatures et les adresses des signataires. 

Dans la dernière, la seule dont nous ayons à tenir compte, il y a trois 
griefs : 

1° La nature de la cire employée pour les scellés de la porte de la salle 
où les urnes étaient renfermées ; 

2° La porte de cette salle n'était pas scellée avec une bande en papier ; 

3° Refus du mairede permettre l'application de cachets particuliers. 

Le maire répond : 



19G IiISCOI IIS rr OI'I.MO.NS. 



Discours sur l'élection de M. de Guilloutet. 

Knlré' <iu Parlement, railleur de la Lutte électorale de 1863 avait 
|.his (iiialité que personne pour faire le procès à la candidature 
officielle. Il saisit toutes les occasions de mettre en lumière la for- 

1» Avoir employt^ la cire dont se servent les juges de paix : 

2° Avoir substitué la bande de fil à la bande de papier pour plus de 
solidité ; 

3« S'être refusé positivement à laisser apposer sur la porte d'autre cachet 
(|ue le sien, conformément aux instructions de la lettre du préfet du 12 mai 
dernier. 

Votre 8° bureau et la sous-commission n'ont pas cru devoir s'arrêter à 
cette protestation du G juin, reproduisant les allégations de celle du 25 mai. 

Suit une autre protestation en date du 28 juin, signée du docteur Grégoire, 
demeurant rue de l'Abbaye-Saint-Germain, 6. 

Celle-ci, adressée à MM. les députés du Corps législatif, est formulée en 
lieux grandes pages, accompagnées de six autres intitulées : Fausses 
nouvelUts. — Manœuvres dolosives et violences. 

Sept numéros de divers journaux y sont joints : 

Gazette de France du 9 mai. 

L'Univers, 9, 17, 18, 25 mai et 22 juin. 

La Liberté du 21 mai. 

La Presse du 3 juin. 

La protestation relève comme illégalités: l'introduction ilaiis la ri'uninn 
(les électeurs tenue dans la salle du Pré-aux-Clers, le 24, de certaines 
personnes n'ayant pas le droit d'y assister. Elles s'y seraient introduites par 
un escalier dérobé. 

.M. Ernest Picard y serait venu influencer les électeurs (Rires sur plusieurs 
hancs), se serait fait attribuer à cet effet la présidence de cette réunion par 
la centaine de fidèles escortant M. Ferry. 

Dans la réunion électorale tenue le 3Û mai dans la salle des Peupliers, rue 
de Grenelle, M. Jules Ferry aurait dit : 

« Citoyens, défiez-vous des manœuvres de la dernière heure ; notre 
adversaire et ses amis ont une brochure tout imprimée qui ne sera lancée 
qu'après la clôture de la réunion, afin que je ne puisse pas y répondre 
devant vous. C'est un libellé injurieux et diffamatoire dirigé contre moi. » 

Un tumulte succéda à ces paroles. « Nous ne le lirons pas, nous le déchi- 
rerons. Vive Ferry ! » 

Celte nouvelle était fausse, dit la protestation. 

Le lendemain, 31 mai, dans la réunion du manège Pascaud, rue de Vau- 
girard, 70, .M. le docteur Grégoire ayant interpellé M. Ferry, le sommant 
lie prouver qu'une pareille accusation n'était pas une calomnie, les paroles 
de .M. Grégoire, jtarfaitemenl entendues de M. Ferry, assis près de la 
tribune où il parlait, auraient été étouffées par un effroyable tumulte, 
mentionné par la sténographie ofOciello. — Le Constitutionnel al VUixivers 
le constatent ; même aussi r[/;afe?'se/, journal favorable à la candidature 
de .M. lerry. 

La brochure parut le 2 juin, ayant pour auteur un honorable avocat, 
confrère de .M. Ferry, M. Edouard Dupont. Elle est d'un style modéré et 



DiSCOL'HS SIH I.liLECTlKN DE M. DE CLILLOUTET. l'iT 

niidable et scandaleuse pression qu'avaient exercée en 1869 li's 
fonctionnaires de l'Empire pour imposer aux électeurs les candidats 
agréables. 

Dans la séance du 8 juillet, M. Jules Ferry avait en vain, avec ses 
collègues de la Gauche, réclamé l'ajournement de la discussion de 
l'élection de M. de Guilloutet dans le département des Landes, le 
bureau ayant été saisi d'une protestation de M. Lefrancqui accusait 
son concurrent d'avoir confisqué à son profit le monopole de 
rimprimerie, avec le concours du sous-préfet. Six membres du 
quatrième bureau avaient estimé que l'élection n'était pas valable. 
Elle devait donc rentrer dans la catégorie des élections contestées, 
et n'être disculée qu'après la constitution du bureau de la Gbambre, 
aux termes de l'art. 66 du règlement ; mais la majorité rejeta 

loyal, ce que M. Ferry reconnut lui-même en parlant à l'auteur, qu'il 
rencontra le jour de la publication. 

Le 5 juin, M. Ferry aurait fait placarder une aflBche où des imputation? 
calomnieuses contre son compétiteur auraient excité au mépris contre lui, 
en l'accusant mensongérement d'avoir fait apparaître de prétendus électeurs 
de -M. Guéroult dont les signatures étaient fausses. 

La protestation maintient Fauttienticité de ces signatures sur la pièce 
originale, restée aux mains de M. Guéroult. 

Le Rappel et le Réveil auraient soutenu ce système, toujours pour nuire à 
M. Cochin. 

Le samedi 15 mai, dans une réunion tenue au Pré-aux-Clers. .M. Grégoire 
n'aurait pas pu — l'Univers du 17 mai et la Patrie du 19 le racontent 
— faire une réponse très modérée à des insultes très violentes contre le 
catholicisme. 

Le samedi 29 mai, le président illégal ou irrégulier, M. Ernest Picard, 
étranger à la 6" circonscription, aurait donné la parole à des interrupteurs 
non inscrits, et l'aurait refusée, tout en la lui promettant, à M. Grégoire. 
Gela se passait en présence du frère de M. Ferry, de M. Gagne, avocat, et 
des assesseurs du bureau... 

Et ici. Messieurs, je m'interromps moi-même pour dire une chose : c'est 
que je ne puis m'empècher de penser que, ailleurs que dans ce bureau, la 
parole est quelquefois promise, et qu'on ne l'obtient pas toujours facilement. 
{071 rit.) 

M. LE PRÉsiDE.XT SCHNEIDER. — Vous avez la parole maintenant pour 
faire votre rapport. 

M. LE MARQUIS DE PiRÉ. — Je Continue. 

M. Jules Ferry aurait accusé M. Cochin d'être candidat officiel, et lui- 
même aurait été accusé, en revanche, d'être républicain orléaniste. 

Un M. Léon Baussard, demeurant rue Jacob, n° 30, aurait été brutalement 
traîné à la tribune pour avoir formulé cette imputation. 

Enfin, ladite protestation et les journaux précités, reproduisant les impu- 
tations analogues contre M. Jules Ferry, prétendent que, le 6 et le 7 mai, 
M. Ferry employa le moyen suivant pour faire dissoudre la réunion, afin 
d'empêcher qu'on lui répondît — manœuvre qui lui aurait été habituelle — 
en irritant le commissaire de police par l'apostrophe suivante : 

« Démocrates et socialistes, ne vous disputez pas comme en 18.51. En cette 
fatale année, est survenu un troisième larron qui a pris maître Aliboron... » 

Ainsi les démocrates et les socialistes auraient été comparés à des voleurs. 



198 DISCOURS ET OPIMONS. 

l'ajournement et mit la discussion du rapport à l'ordre du jour de 
la séance du lendemain, 9 juillet. 

C'est dans cette séance du 9 juillet, que M. Jules Ferry prononça 
un vif réquisitoire contre la candidature officielle et souleva les 
colères de la majorité. Voici ce discours* : 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — La discussion continue sur l'élec- 
lion de la première circonscription du département des Landes. 

.M. Jules Ferry. — Je demande la parole. 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — M. Ferrv a la parole. 

M. Jules Ferry. — Messieurs, dans les observations que je 
viens présenter à la Chambre sur les élections des Landes, j'ai 
lintenlion de me conformer à la nécessité que nous impose, à 
nous (|ui sommes plus portés que d'autres dans cette assemblée 
à critiquer les opéi'ations électorales... 

Quelques membres en face de V orateur. — Pourquoi cela ? 

M. Jules Ferry. — ...Je me conformerai, dis-je, au progrès 
remarqua])le qu'il nous faut constater depuis quelques jours 

le suffrage universel à un âne dont le Gouvernement, voleur lui-même, se 
serait emparé au préjudice des deux premiers. [Exclamations et rii-es.) 

Telle est, Messieurs, l'énumération des faits reprochés à M. Ferry. Votre 
S' bureau n'a pas pensé qu'ils fussent de nature à faire invalider son 
élection. 

Le scrutin des 6 et 7 juin a donné ie résultat suivant : 

Sur 37 656 électeurs inscrits, 29 846 ont pris part au vote. 

Les voix sont réparties ainsi qu'il suit : 

M. Jules Ferrv 15 730 

M. Cochin . .' 13 944 

M. Guéroult 11 

Voix diverses et voix nulles. . 161 

M. Ferry a ainsi obtenu un nombre de suffrages excédant de 807 la iiiuiiié 
des suffrages exprimés, et de 6 316 le quart des électeurs inscrits. 

L'extrait de naissance de M. Jules Ferry, né le 5 avril 1832, à Saint-Dié 
(Vosges-), établit sa qualité de Français. 

En conséquence. Messieurs, j'ai l'honneur de vous proposer l'admission 
de .M. Jules Ferry. 

.M. Ernest Picard. — Je demande la parole. 

l)n toutes paris. C"est inutile ! — Aux voix ! aux voix ! 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Je mets aux voix les conclusions du 
bureau. 

(Les conclusions du bureau sont mises aux voix et adoptées.) 

M. Ferry prête serment et est déclaré admis. 

1. O/yî-.-Je/ du 10 juillet 1869. 



DISCOURS SUH LËLECTION DE M. DE GUILLOUTEÏ. 199 

dans la jurisprutlenco de la Chambre et dans le niveau de la 
moralité électorale qui nous est faite. 

L'élection des Landes est, en effet, comme un très grand 
nombre d'élections, qualitiées comme elle d'élections non 
contestées, entachée d'une quantité d'illégalités et d'irrégula- 
rités prodigieuses. Ce serait pourtant trop attendre de la 
patience de l'Assemblée que de lui en imposer le récit détaillé, 
édifiant, mais, hélas! toujours le même. Il n'y a pas une élec- 
tion, de celles que le système des candidatures officielles a 
touchées, qui ne mérite d'être recommencée. ( Violents murmures. 
Cris : A C ordre! à V ordre! — Très bien! à gauche.) 

M. Corneille. — Nous protestons au nom de toute la Chambre 
contre ces paroles. 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — -le prie M. Ferry de ne point 
méconnaître la justice, et je crois que s'il avait voulu se rendre 
compte de la façon dont les élections, celles qualifiées d'officielles 
comme les autres, ont été faites, il ne pourrait pas se servir des 
expressions qu'il vient d'employer. {Très bien! Très bien!) 

M. RoLLE. — Nous ne pouvons pas accepter des paroles qui sont 
une injure pour le sutfrage universel et pour la majorité de cette 
Assemblée. Je demande donc que l'orateur soit invité à retirer ses 
expressions, sinon qu'il soit rappelé à l'ordre. 

Voix à gauche. ■ — Allons donc ! 

Voix nombreuses en face et à droite. — Oui ! oui ! 

M. Jules Ferry. — Oh! vous attendez beaucoup trop, mon- 
sieur I 

(Plusieurs membres se lèvent sur les bancs en face de l'orateur 
et lui adressent de vives interpellations qui se perdent dans le 
bruit.) 

Voix nombreuses. — A l'ordre ! A l'ordre ! 

M. Jules Ferry. — Je demande que le président fasse res- 
pecter, en ma personne, la liberté de la tribune. {Nouvelles 
exclamations et nouveaux cris : A tordre! à l'ordre!) 

M. LE BARON Lafond DE Saint-Mur. — Nous siégeons tous ici parla 
force de notre droit ! 

M. LE président Schneider. — J'inviterai M. Ferry, s'il veut des 
égards pour sa personne, à respecter d'abord deux choses : la per- 
sonne de ses collègues et le sutfrage universel. {Très bien! Très bien!* 

M. Jules Ferry. — Permettez-moi !... {A tordre! à l'ordre!) 

M. LE BARON Lafond de Saint-Mur. — Notre mandat vaut le 
votre ! 



'JW DISCOIHS ET OI'INIO.NS. 

M. Vi;.M)ni:. - A rordrc! mi relirez vos paroles, qui sont, une 
injure. 

M, Jules Feury. — Je n'ai pi'ononcé... [A l'ordi-e! ô lordre! 
— Parlez!) 

M. i.F. pnÉsiDENT SciiMiiDEU. — M. FeiTy peut voir qu'on ne 
})lesse pas impunément auie assemblée, qu'on ne blesse pas impu- 
nément la justice... (Rr clamât iona à gauche. — En face et à droite : 
Oui! oui!) en méconnaissant ainsi la majesté du suftVai;o uni- 
versel. 

M. Jules Ferry. — Je demande la parole pour m'expli(iuer. 

M. LE pnÉsiDENT ScHiNEiDER. — Parfaitement! .l'allais précisément 
vous inviter avons expliquer. 

Vlusieiirs membres en face et à droite de la tribune. — Qu'il retire 
d'abord ses paroles 1 

M. Jules Ferry. — Je n'ai prononcé que la moitié d'une 
phrase, et immédiatement j'ai été interrompu avec une violence 
croissante que je ne m'explique pas. {Riwieurs.) 

M. MoRiN. — La violence n'a pas été à la hauteur de l'insulle. 
[A gauche : Oh! oh!) 

M. Jules Ferry. — Je dis que je ne crois avoir usé que do 
la liberté donnée à chacun de nous... 

M. Pevuusse. — Est-ce la liberté d'insulter? 

M. Jules Ferry. — ...en posant celte proposition que je 
répète, j'aurais le droit... {Intei-ruptinn), j'aurais le droit d'at- 
ta(pierà celte tribune et de demander l'invalidation de toutes 
les élections dans lesquelles le système des candidatures oftl- 
cielles a été employé. {Très bien! à gauche.) 

J'en aurais le droit, vous entendez bien; j'aui'ais le droit 
d'attaquer ainsi dans son ensemble le système des candidatures 
officielles. [Mouvements divers.) 

Si les membi'es de l'opposition n'ont pas ce droit-là, ils n'ont 
plus qu'à déposer leui- mandat, car si par hasard nous n'avions, 
sous les apparences d'un régime de suffrage universel, que 
l'hypocrisie du suffrage universel [ntnneurs), il ne faudrait pas 
y joindre, en nous fermant la bouche, l'hypocrisie de la liberté 
de la tribune. [Approbation à gauche. — Murmures et réclama- 
lions en face et ù droite.) 



DISCOURS SUU LÉLECTION DE M. DE GUILLOUTET. 201 

M. Mathieu (de la Corrèze). — L'élection d'un grand nombre 
d'entre nous est validée par la Chambre ; je demande comment il 
est possible, sans respect pour ses décisions, de nous mettre ainsi 
en accusation devant le pays. C'est là une intolérable injure. 

M. Jules Ferry. — Je ne vous mets pas en accusation. 
[Agitotion.) 

M. Segris. — Je demande la parole. (Parlez! parlez!) 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — La parole est à M. Segris. 

M. Segris, de sa place. — Je demande à faire une seule obser- 
vation, et on peut être certain que j'y apporterai la plus grande 
modération. 

Quelle est notre position? Nous avons à l'heure qu'il est 228 élec- 
tions validées. 

Eh bien, je m'adresse à l'honorable M. Ferry et je lui demande 
s'il est possible qu'en présence d'une assemblée, qu'en présence du 
pays, alors que ces 228 validations ont eu lieu, on mette en question 
la valeur et l'honnêteté de ces élections. {Vive approbation sur un 
(jruîid nombre de bancs. — Ajiplaudhsements.) 

Permettez-moi le mot, sans que cela puisse blesser personne : 
j'appelle cela un procédé révolutionnaire. {Exclamations à gauche.) 

Voix nombreuses. Oui ! oui ! 

M. Guyot-Montpayroux. — Le procédé révolutionnaire, c'est la 
candidature officielle. {Exclamations et bruit.) 

M. Segris. — Vous aurez beau faire du bruit, la voix de l'honnê- 
teté sera toujours écoutée dans cette enceinte. [Parlez! parlez!) 

Je dis, dans l'intérêt de tout le monde, que ce sont là des pro- 
cédés révolutionnaires. {Oui! oui! sur un grand nombre de bancs. — • 
Rrclamations à gauche.) 

M. Glyot-Mgxtpayroux. — La révolution, c'est la candidature 
officielle 1 

Un membre à gauche. — C'est le coup d'État qui les a inventés. 
(Bruit). 

M. Segris. — Oui, ce sont des procédés révolutionnaires, parce 
que c'est la méconnaissance et la violation des décisions de 
l'Assemblée par ceux qui en font partie. (Vif assentiment sur un 
grand nombre de bancs.) 

M. Guyot-Montpayroux. — Je demande la parole... 

M. JtJLES Ferry. — Je demande à répondre à M. Segris. 

M. LE PRÉSIDENT Schneider. — Je supplie l'orateur de tenir grand 
compte de ce qui vient de se passer. 

Il est évident que si, de la tribune, partaient des expressions qui 
pussent blesser les membres du Corps législatif ou l'Assemblée 
considérée dans son ensemble, s'il survenait ainsi des discussions 



i?0'2 lUSCOLliS KT Ol'lNIONS. 

il liliiiiLos à l'excès, les iiitért-ls du pays ne seraient plus convena- 
lilenient et sainement représentés. {Très bien! Très bien!) 

Je supplie donc MM. les membres de l'opposition de ne jjoint 
soulever, par la forme de leur discussion, des débats irritants qui 
peuvent appartenir à d'autres enceintes [Inlcrniption), mais qui, 
dans une assemblée législative, sont parfaitement déplacés. {Très 
bien! Très bien !) 

Souvenons-nous que nous ne sommes plus ici des candidats, mais 
que nous sommes des législateurs, et que nous devons avoir le lan- 
gage calme et mesuré du législateur. {Vive approbation.) 

M. GuYOT-MoNTPAYROiix. — Qu'on nous donne l'exemple ! [Excla- 
mations sur plusieurs bancs.) 

M. LE PRi-.siDENT SciiNEiDER. — Il VOUS cst doiiné, VOUS n'avezqu'à 
le suivre. 

M. Jules Ferry. — Je crois que la suite tie mon discours 
ouplnlôl des observations que j'avais l'intention de présenter, 
montrera que je n'entends nullement apporter dans cette 
assemblée des formes de langage qui ne soient pas parlemen- 
taires, (^ounres ?>on?gMes). J'ai dit qu'il y avait dans l'élection 
des Landes des faits communs à un grand nombre d'élections; 
et J'aurais bien le droit, sur l'élection des Landes, vous l'en- 
tendez bien, et non sur les élections validées par cette assem- 
*blée... {Ah/ ah!) de poser la question générale que j'appelle la 
question du système des candidatures officielles! Je déclare que 
je n'ai point l'intention de le faire, ne trouvant point encore 
l'instant vt'nu pour cette discussion. Je voulais seulement faire 
savoir à la Cliambre que le dossier de l'élection des Landes 
n'est point vide des irrégularités de détail et des illégalités 
nombieuses qu'à mon sens le système des candidatures offi- 
cielles entraîne nécessairement à sa suite. 

Ainsi, non seulement dans le dossier, mais dans le rapport 
que vous avez entendu bier, et qui est au Journal officiel, il se 
rencontre un très grand nombre de faits qui portent sur l'atti- 
tude et les procédés des maires, au moment du scrutin ; par 
exemple, des maires ouvrent les bulletins qui leur sont rerais; 
les maires les distribuent; les urnes, en certains lieux, ont deux 
ouvertures, l'une pour les bulletins du candidat officiel, l'autre 
pour les bulletins du candidat indépendant. {Réclamations.) 

Tout cela est dans le rapport, tout cela est dans le dossier. 

M. DE GiiLLOiriT. — Je proteste; je demande la parole. 



DISCOURS sua LÉLECTION DE M. DE GLILLOUTET. 203 

M. Jules Ferry. — Vous aurez la parole, M. de Guilloutet, 
mais il me semble que j'ai bien le droit de faire entendre la 
mienne. 

M. DE Guilloutet. — J'ai le droit de la demander et ce n'est pas 
vous qui m'erapêchei-ez de la prendre. [Très bien! ■ — Rumeurs sur 
quelques bancs.) 

M. LE COMTE d'Aiguesvives. — Il faut que M. de Guilloutet la 
demande pour l'avoir. 

M. Jules Ferry. — Ces faits sont mentionnés au rapport de 
rbonorable M. Mathieu qui ne relève pas moins de dix-sept 
protestations. 

M. LE BARON DE Veauce. — On n'a jamais entendu parler de cela. 

M. Jules Ferry. — Je ne fais que mentionner ce qui est 
dans le rapport. 

M. LE BAROX DE Veauce. — Dans le rapport sur l'élection des 
Landes? 

M. Jules Ferry. — Oui, monsieur, je parle d'après l'bono- 
rable M. Mathieu, rapporteur de l'élection des Landes : le 
rapport qui nous a été lu hier contient dix-sept protestations 
de cette nature. Mais ce sont là les péchés véniels de l'élection 
des Landes. Il y a quelque chose de plus grave dans les faits 
particuliers, il y a l'intervention des instituteurs, qui a eu ici 
un ensemble, une ardeur, une àpreté remarquables. 

Un membre à droite. ■ — N'était-ce pas leur droit ? 

M. Jules Ferry — C'eût été leur droit, si cette intervention 
avait été spontanée; mais je dois faire remarquer à la Chambre 
que l'intervention des instituteurs avait été provoquée par une 
lettre confidentielle du préfet, qu'il est bon que la Chambre et 
le pays connaissent. Cette lettre confidentielle en voici l'original : 

M. Eugène Pelletan. — Ah ! ati ! 

M. Jules Ferry. — « Cabinet du préfet des Landes [confi- 
dentielle). 

« Monsieur l'instituteur, 
« Votre commune va être très travaillée par l'opposition : je 
compte complètement sur votre dévouement et votre concours 
efficace. » 



2(t4 iiisconts i:t opimuns. 

Plusieurs membres à (Jroilc. — Eli l)irii ! il a raison. 

M. JuLKS Ferry. — On sait ce que c'est, Messieurs, (juc 
l'efRcacitt'' de certains concours donnés aux élections par les 
inslituleui-s, et un procès célèbre et récent vous a appris qu'il 
peut y avoir cpudques inconvénients, quelques péi'ils de la pai't 
de l'autorité supérieure à demander ou à exiger des instituteurs 
un concours efficace : il y a de ces efficacités qui vont jusqu'en 
cour d'assises. 

A gauche. — Ti r^s hirTi 1 très l)ion ! 

M. Jules Ferry. — Ici il n'apparaît rien d'aussi grave; il y 
a pourtant, à la suite de ce concours des instituteurs, un certain 
nombre de faits dont la preuve autbentique est au dossier, et 
qui n'en sont peut-être pas tout à fait indépendants. 

Ainsi, dans la commune de Saint-Maurice — et je ne produis 
à la Chambre que les réclamations qui sont annexées au procès- 
verbal officiel — dans la commune de Saint-3Iaurice, ont été 
annexés au pi'ocès-verbal des bulletins portant le nom de 
M. de Guilloutet, et portant, en outre, au coin vers le haut, 
un cbilïVe qui n'est autre que le chitïre de la carte électorale 
correspondante. 

Ce fait a quelque gravité, du moins je le juge ainsi, et pour 
ceux qui en douteraient, les bulletins numérotés et les cartes 
portant le numéro correspondant sont au dossier. 

Mais toutes ces choses ne sont que menus détails dans 
rélection des Landes. 

L'élection est viciée par un fait général beaucoup plus grave, 
à mon sens, et qui a une portée très sérieuse, décisive sur le 
résultat même de l'élection. 

Dans toute l'élection il y a — c'est la lactique électorale qui 
l'indique — un coup de théâtre de la dernière heure et un 
dernier effort qui enlèvent le vote. 

Ici le coup de théâtre a été l'intervention de l'évéque d'Aire 
et de Dax, aidé de la complicilé de M. le préfet des Landes et 
dt' M. le sous-préfet de Saint-Sever. 

Quelques mots d'explication sont nécessaires pour faire 
saisir à la Chambre les conditions dans lesquelles s'est produitr 
l'intervenlinn, si abusive, si excessive, de M. le sous-préfet de 
Saint-Sevei-. 



DISCOURS SLR LÉLÉCTION DE M. *DE GCILLOUTET. 205 

En 1863, l'évêque d'Aire et de Dax avait gardé la neutralité 
dans la lutte électorale. Pourquoi? parce que M. Victor Lefranc, 
candidat d'opposition, appartient à un groupe d'esprits dis- 
tingués qui poursuivent, à travers toutes les déceptions, ce que 
j'appelle, moi, l'utopie, mais ce qu'ils appellent, eux, le rêve 
légitime de l'union du catholicisme et de la liberté. 

Aussi les opinions de M. Victor Lefranc sont-elles, dans le 
département des Landes, notoires depuis longues années. Pen- 
dant la campagne de 1869, M. l'évêque d'Aire et de Dax avait 
gardé, vis-à-vis de la candidature opposante, libérale et catho- 
lique de M. Victor Lefianc, la même attitude d'observation et 
de neutralité, et cela jus(ju'au 15 mai, à la veille du scrutin; à 
ce moment-là, l'évéché démasque ses batteries, et une lettre 
épiscopale, lue au prône dans un très grand nombre d'éghses, 
est publiée par le seul journal du département, le Journal 
des Landes, deux jours après. Ce journal ne paraît que deux 
fois par semaine, le jeudi et le dimanche. C'est le journal du 
jeudi qui contenait la letti-e épiscopale. 

Cette lettre épiscopale se prononce avec la plus grande énergie, 
avec le plus grand éclat sur les deux candidatui'es en présence. 
L'évêque dit aux curés, ses collaborateurs, (pi'il y a pour les 
cathohques comme une pierre de touche en temps électoral : ce 
sont les deux questions de l'occupation romaine et de la liberté 
de l'enseignement supérieur. « Cette épreuve par la touche est 
décisive, dit le prélat, et celui des candidats qui recule d'effroi 
devant la pierre, qui dans ses nombreux appels ne dit pas un 
mot du pape, ni de Rome, qui refuse obstinément de s'expliquer 
sur les questions que nous plaçons bien au-dessus de toutes les 
choses de la terre, celui-là, quels que soient ses sentiments 
privés de religion, ne saurait prétendre au vote d'un seul 
catholique, qui ne consulte que Dieu et sa conscience dans le 
sulïrage qu'il est appelé à donner. 

« Celui, au contraire, qui a eu le courage spontané d'écrire : 
«Je ne répudie aucun de mes votes et je m'honorerai parti- 
culièrement toujours de celui que j'ai émis le 5 décembre 1867, 
au nom de la religion catholique, en faveur du pouvoir temporel 
(lu pape, » qui, interpellé sur la liberté d'enseignement supé- 
lieur, avoue loyalement que c'est par oubli qu'il a omis d'en 
jiarler dans sa profession de foi, celui-là manifestement a droit 



2or, hisconts f.t oi'hMo.xs. 

aux préférences do loiit Landais qui poi-te un cœur dévoué h 
rÉplise et à l'avenir reliiiieux de son pays. » 

Voilà donc M. Viclor Lefi'anc accusé d'avoir reculé dcvanl la 
touche ou devant la pierre, comme dit M. l'évêque d'Aire et de 
Dax. 

M. Victor Lefranc parle de ce mandement épiscopal avec une 
très grande amertume; il allègue, et pour tous ceux qui le 
connaissent, ses allégations valent la vérité, il allègue, dis-je, 
que cet acte épiscopal est d'autant plus étrange que rien ne le 
faisait pressentir, et qu'ensuite il a éclaté le jour même où 
M. Victor Lefranc i)ul)liait, à l'adresse des Landais, une pro- 
fession de foi dans laquelle il touchait cette question qui leur 
est particulièrement chère. 

II ajoute enfin qu'il venait de voir Mgr l'évêque d'Aire et de 
Dax, d'avoir avec lui un long entretien; rien ne lui avait 
fait soupçonner cette espèce d'excommunication majeure qui 
était dans la lettre du prélat et qui allait se répandre, comme 
une manœuvre électorale de la dernière heure, sur toute la 
circonscription des Landes. Il était donc de première nécessité 
pour M. Victor Lefranc — c'était une question de vie ou de 
mort pour sa candidature — de répondre à la lettre du prélat, 
aussi rédige-t-il sur l'heure une réponse. 

Mais, à cette date thi 10 ou 17, à la veille du scrutin, la diffi- 
culté était de iaire imprimer cette réponse assez vite pour 
qu'elle pût détruire l'effet de la lettre épiscopale. 

M. Victor Lefranc fit visiter successivement les deux impri- 
meurs de Mont-de-Marsan qui n'étaient pas les imprimeurs de 
l'évéché ; il était évidemment inutile de s'adresser à l'imprimeur 
de l'évéché, mais les deux autres imprimeurs furent visités par 
les amis de M. Victor Lefranc; la preuve en est au dossier : je 
la toiH-nirai si le fait est contesté. 

Restait un troisième imprimeur à Saint-Sever. 

L'imprimeur de Saint-Sever est un M. Serres, qu'une corres- 
pondance qui est au dossier avait mis en rapport avec M. Victor 
Lfhanc dès le mois d'avril, et ces rapports avaient eu pour 
conséquence un très grand nombre d'impressions sorties des 
presses de M. Serres pour la candidature de M. Victor Lefranc. 

A cette date du 17 mai. 31. iScn-os était en train d'imprimer 
des bulletins pour M. Victor Lefranc. 



DISCOURS SLK LÉLECTION DE M. DE GUILLOLTET. 207 

Tout naturellement, à la réception de la minute de M. Victor 
Lefranc, M. Serres met des ouvriers compositeurs à l'œuvre, je 
rapporte — et j'attire sur ce fait toute l'attention de la Chambre 
— je rapporte la première épreuve corrigée par l'imprimeur 
de la réponse de M. Victor Lefranc à la lettre épiscopale. 

Je dois, pour la clarté du récit, faire connaître à la Chambre 
quelques lignes de cette réponse. 

« Messieurs et c.heus concitoyens, 

(( Aujourd'hui 17 mai 1869, on me communique et je lis avec un 
douloureux étonnement, un mandement électoral de monseigneur 
l'évêque d'Aire et de Dax. 

« Je voudrais pouvoir attribuer à l'oubli ou à l'ignorance des 
faits, la manière dont cet étrange document parle des deux candi- 
dats de la première circonscription des Landes. 

« Selon Sa Grandeur, je serais « celui des candidats qui recule 
« d'effroi devant la pierre de touche ». 

Suit la citation du mandement. 

« Ce langage serait étrange, lors même que les faits seraient 
exacts; ils ne le sont pas. 

a Dès 1863, Sa Grandeur connaissait mon sentiment sur le pou- 
voir temporel et l'avis qui m'était unanimement donné devant elle 
de n'en pas faire l'objet d'une proclamation. Je suivis cet avis ; un 
curé m'interpella presque à la veille du scrutin ; j'offris de m'expli- 
quer, si le candidat officiel, qu'on affectait de ne pas interpeller, 
répondait avec moi ; on n'accepta pas, l'élection eut lieu ; on sait le 
résultat. 

« En 1869, le 15 mai, Sa Grandeur sait et apprend de nouveau, 
de ma propre bouche, que mon sentiment persiste, que la décla- 
ration du candidat officiel, dans sa deuxième circulaire, motive de 
ma part une réponse qui affirme mon opinion, qui est écrite, qui 
est partie pour l'imprimeur. Elle sait, elle aurait au besoin appris 
de moi, que le candidat officiel a émis, le 5 avril 1865, un vote 
contraire à celui du 5 décembre 1867. Et c'est le même jour, 
15 mai, qu'est donnée cette circulaire oii est définie, si contraire- 
ment aux faits, la situation des deux candidats. Quoi! écrire cette 
circulaire sachant tout cela ; quoi! l'écrire le jour même où va 
s'imprimer' la mienne; ne pas m'avertir et prendre les devants? 
Quoi! attendre que la période des réunions soit close et que la 
veille du scrutin approche ? 

« Ah ! Sa Grandeur a raison. 11 faut attacher bien peu d'impor- 
tance aux sentiments religieux des candidats, à l'homogénéité des 
votes des élus pour descendre ainsi, comme évêque, dans l'arène 
politique, pour celui dont il n'ignore pas les votes contradictoires, 
et surtout contre celui dont les sentiments et l'avis lui sont connus. » 



■208 UISCOUKS ET OPINIONS. 

Voilà la ivpnnso de M. Victor Lefranc; voilà ce qui 6(311 
composé dans les ateliers de M. Serres, ce qui était corrigé 
typojiraphiquement à la date du 18 mai. 

Le lendemain, quand on se présente pour parler du tirage. 
on trouve un imprimeur dont les dispositions sont changées dn 
tout au tout. M. Serres, qui avait préparé jusque-là les bulletins 
(lu candidat opposant, qui avait préparé, composé, mis en état 
d'être tiré à un grand nombre d'exemplaires la circulaire si 
importante de M. Victor Lefranc, M. Serres refuse tout à coup 
ses presses. 

Pourquoi ce refus? Quelle en est la cause? Quel en est l'au- 
teur? Qui en est responsable? M. le sous-préfet de Saint-Sever. 

Je vais établir devant la Chambre, et ce sera très court, que 
M. le sous-préfet de Saint-Sever a interdit arbitrairement, 
abusivement. àM. Serres, imprimeur à Saint-Sever, de continuer 
le travail fpi'il s'était engagé à livrer à M. Victor Lefranc. 

M. Krm.st PiCAHi). — C'est très grave. {On rit.) 

y\. Jules Ferry. — Je crois, en effet, que c'est très grave, 
mais ce n'est nullement risible ! 

Cq que je dis là, ce qui constituerait un acte d'arbitraire 
administratif extrêmement grave, digne en efTet de toute votre 
attention, de toutes vos sévérités, ce que je dis là, je le prouve. 

Je le prouve d'une manière tout à fait irréfragable, d'abord, 
par la sommation adressée, à la date du 19 mai, à la requête de 
M. Victor Lefranc à M. Serres, imprimeur à Saint-Sever. Un 
huissier se présente, au nom de M. Victor Lefranc, somme 
M. Serres d'avoir à continuer le tirage. Que répond l'imprimeur? 
Il répond par ces seuls mots : « Je ne puis. » Il ne dit pas, 
comme on a essayé depuis de le lui faire dire — c'est là tout le 
système de la défense qui vous sera présentée dans l'intérêt de 
31. le sou.s-préfet de Saint-Sever, — il ne dit pas : « Je ne puis 
pas, parce que mes presses sont encombrées, parée que j'ai 
wuit commande très pressée de M. le sous-préfet. » Non! il dit : 
« Je ne puis! » et ces trois mots, c'est le cas de le répéter, en 
disent plus long dans l'alTaire qu'ils ne sont gros. 

J'apport(> du fait de l'injonction, de la pression illégale 
exercée sur l'imprimeur par M. le sous-préfet de Saint-Sever, 
une seconde preuve : le fait a été aftirmé, à trois ou quatre 



DISCOURS SUR LÉL1-:(;TIU.\ de m. de (iUlLI.OLTET. i!0'.> 

reprises différentes, dans des lettres publiques, insérées dans 
les journaux du pays; ces journaux, je les ai dans mon dossier, 
et jamais M. Serres n'a protesté. 

Enfin, ce fait de pression, d'injonction abusive que je trouve 
si grave, dans ma moralité na'ive... [Exclamations et rumeurs), il 
est prouvé directement par l'aveu de M. le sous-préfet de 
Saint-Sever lui-môme. 

En effet, devant le bureau il nous a été produit, de la part d<'. 
M. le sous-préfet de Saint-Sever, une lettre que je vous recom- 
mande. Messieurs, parce qu'elle ne peut avoir qu'un sens pour 
les esprits droits et quelque peu attentifs. 

M. le sous-préfet de Saint-Sever répond qu'en effet il est pour 
quelque chose — ce premier aveu est grave — dans la suspen- 
sion du travail commandé par M. Victor Lefranc à l'imprimeur 
de Saint-Sever, mais que sa participation a été fort innocente : 
M. le sous-préfet aurait eu, en effet, juste à ce moment-là, des 
travaux administratifs des plus pressés dans les ateliers de 
M. Serres. M. Serres serait allé à la sous-préfecture pour 
demander à M. le sous-préfet la permission d'interrompre, en 
faveur de M. Lefranc, le travail des imprimés préfectoraux, et 
M. le sous-préfet en aurait tout simplement refusé la permission. 

A prendre l'explication de M. le sous-préfet dans ces termes, 
sans la diviser, sans l'interpi'éter, je me demande d'abord s'il y 
aurait une grande différence entre un sous-préfet disant : n'im- 
primez pas la lettre de Victor Lefranc parce qu'il me faut, sans 
plus tarder, les travaux que je vous ai commandés, et un sous- 
préfet disant à un imprimeur : « N'imprimez pas, parce que je 
vous le défends. » 

Mais l'explication que donne M. le sous-préfet de Saint-Sever 
n'est, en déffnilive, qu'une explication faite après coup, comme 
vous allez voir; elle suppose, en effet, que les presses de 
M. Serres n'auraient pas pu être occupées concurremment par 
les commandes de la sous-préfecture et par les commandes de 
M. Lefranc. Or, il n'en est rien, et ce qui le prouve bien, ce qui 
le prouve d'une manière complète, c'est qu'en ce moment 
même, le 18 et le 19 mai, M. Serres a livré à M. Victor Lefi"anc 
50 000 bulletins en deux jours. 

M. Serres n'en était donc pas à se dire : « Comment faire 
pour imprimer la commande de M. Victor Lefranc et les com- 

14 



210 DISCOIKS 1:T U1MM(»>S. 

inaiules de la sous-préfecture? Les 50 OOU bulletins imprimés le 
18 et 19 étaient un travail beaucoup plus important que le 
tirage de la lettre de M. Victor Lefranc. 

Voilà le fait. 

Vous me peimettrez, maintenant, d'en tirer biièvement la 
moralité. 

La première moralité qu'il contient, c'est que MM. les sous- 
préfets, lors même qu'ils sont interrogés par la Chambre, ne 
disent pas toujours la vérité. {Ah! ah!) 

La seconde moralité à en tirer, c'est que l'action administra- 
live dans la lutte électorale sait revêtir des formes très diverses ; 
tantôt c'est par rintimidalloji ({u'elle agit; tantôt, c'est par la 
ruse. 

Je crois qu'il est dil'ticile de contester qu'il y ail quelque peu 
de ruse dans la conduite de M. le sous-préfet de Saint-Sever. 

Cette alîaire nous apprend autre chose encore : c'est que le 
monopole de l'imprimerie, le système des brevets peut devenir, 
à l'occasion, un moyen commode d'étranglement électoral à 
la dernière heure; et je m'explique par là, pour mon compte, 
certaine scène qui s'est passée ici, au mois de février 1868, el 
certaines l'ésolulions du Gouvernement et de M. le ministre 
<rÉtat, qui furent alors fort diversement interprétées. 

A cette date du 3 février 1868, la Chambre était saisie d'un 
projet de loi sur la liberté de la presse, et, dans ce projet de loi, 
il y avait un article qui al)olissait les brevets d'imprimeur. Tout 
à coup, un scrupule s'éleva dans l'esprit de M. le ministre 
d'Étal, et il vint dire à la Chambre qu'il avait reçu une pétition 
des imprimeurs di; Paris... 

M. LE Mi.Msrm: d'Etat. — Je demande la parole. 

-AI. Jules FEuny. — ...(jui prétendaient avoir droit à uin' 
indemnité, et qu'en présence de cette réclamation de l'intérêt 
jn'ivé, l'intérêt social supéi'ieur qui avait dicté au Gouvernement 
la résolution d'abolir les brevets devait céder la place. 

On en est là depuis ce temps, Messieurs, et l'on se demande 
tous les jours quand aboutira l'enquête, ou si rarticle de loi, 
IM'oposé en 18G8 par le Gouvernement, est pour jamais enterré 
dans les carions du ministère d'Élat. 

Eh bien, oui, il y est enterré, et vous savez pourcjuoi l'admi- 



DISCOURS SUR L'ÉLECTION DE M. DE GUILLOUTET. m 

nistration a conservé le monopole des imprimeurs : pour s'en 
faire une arme électorale, comme le prouve l'affaire de l'impri- 
meur de Saint-Sever. [Rumeurs en face et à droite de Vorateur.) 

Il va sans dire que la majorité valida l'élection de M. de Guil- 
loutet ; mais l'opposition gagnait du terrain chaque jour et, malgré 
son assurance, M. Rouher était obligé d'évoquer le spectre rouge 
pour entraîner ses fidèles. L'Empereur lui-même sentait son 
ministre d'État si usé qu'il l'envoya quelques jours après présider 
le Sénat. Avant même que la vérification des pouvoirs fût terminée, 
et après une session de seize jours, le Gouvernement prorogea la 
Chambre sans ajournement fixe. C'est pour protester contre cette 
brusque prorogation que M. Jules Ferry adressa la lettre suivante à 
ses électeurs de la sixième circonscription de Paris * : 

31 ES CHERS CONCITOYENS, 

J'ai promis de vous rendre compte, à la fin de chaque session, 
du mandat dont vous m'avez honoré. Cette fois, le pouvoir a 
pris soin d'ahrégerma tâche : à peine réunis, on nous congédie. 

Cette brusque prorogation, qui ne laisse pas même aux élus 
du pays le temps de terminer la vérification de leurs pouvoirs, 
a excité parmi vous une grande surprise et un pi'ofond mécon- 
tentement. Le suffrage universel ne saurait, en effet, trop vive- 
ment ressentir l'injure qui lui est faite. Je n'examine pas si le 
décret de prorogation est légal; en tout cas. la mesure est sans 
exemple, et rien moins que respectueuse. Elle laisse en suspens, 
pour un temps indéterminé, plus de cinquante circonscriptions 
électorales; elle prive de représentation régulière, elle met en 
quelque sorte en interdit près de deux millions d'électeurs. 

Mais c'est là, permettez-moi de le dire, le moindre défaut 
d'un acte si extraordinaire. 

La Constitution de 18o2 vient de recevoir, de la main du 
pouvoir lui-même, une profonde atteinte. Le Gotivernement 
reconnaît hautement que le régime qu'il a organisé n'est pas 
viable , et qu'il est temps d'y introduire des modifications 
sérieuses. Se peut-d rencontrer, dans la vie d'une nation, une 
heure plus solennelle, une crise plus décisive? Et pourtant, la 
nation seule ne parlera pas ; le Conseil d'État et le Sénat vont 
décider, en tête à tête avec l'empereur, de nos nouvelles des- 

1. Voir le Temps du 24 juillet 1861». 



01.2 . DISCOLHS I:T 01'1M0.\S 

linêc^ cl fosl ainsi que le pouvoir personnel, an moment même 
où il a rail- de céder à la volonté populaire, donne, à la face du 
pays, la preuve la plus manifeste de son accablante omnipotence. 

Pour vous, chers concitoyens, qui ne croyez ni à refficacilé 
des compromis, ni à la durée des replâtrages, vous ne vous 
laisserez pas prendre à ces velléités réformatrices : vous en 
prévoyez trop aisément rinévitable avortement. Les gouverne- 
ments sont soumis, comme toutes les choses de ce monde, à 
des lois nécessaires : ils ne se font pas, à leur gré, et par un 
acte de leur fantaisie, despotiques ou parlementaires. 

On ne sort des crises politiques analogues à celles que nous 
traversons (pi'en se rappelant, à temps, que, dans une démo- 
cratie libre, le suffrage universel ne cesse jamais d'être le pre- 
mier principe, la source toujours vivante du pouvoir constituant. 
Autrement, nous bâtissons sur le sable, et les événements se 
diargent de nous rappeler les principes méconnus et les droits 

foulés aux pieds. 

Jules Ferry, 



Déimté de la 6« circonscription 
de la Seine. 



Paris, 23 juillet 1809. 



L'élection de Rochefort. 



I)';i illeurs, comme le disait M. Jules Ferry daus sa lettre, le gou- 
vernement reconnaissait lui-même que le régime de 18Ô2 n etail plus 
viable, puisque le Sénat était appelé à délibérer, daus le même 
temps sur un projet de sénatus-consulte. destiné à introduire de 
.-raves modifications dans la Constitution. Le prince Napoléon pro- 
nonça même un discours pour approuver la translormation des 
institutions dans le sens de la liberté. Au surplus, FEmpereur 
paraissail, incapable de gouverner. Son état de santé mquielait 
vivement la cour; le séjour qu'il fit à Vichy, en septembre t80iJ, ne 
le rétablit pas. Le maréchal Niel venait de mourir d'une maladie 
analogue. La province, jusque-là si calme, secouait sa torpeur et es 
masses ouvrières faisaient appel à la violence pour réaliser les 
cbimères dont le socialisme incohérent du souverain avait favorise 
le développement. C'est le 8 octobre d869 que se produisit la collision 
entre la troupe et les mineurs d'Aubin. 11 y eut, du côté des mani- 
lestanls, 16 tués et 20 blessés. L'elfet de cette bagarre fut immense. 
On le vit aux élections partielles des 21-22 novembre 1869. Il s agis- 
sait de remplacer dans les première, troisième quatrième ethuitieme 
circonscriptions de la Seine Gambetta, Bancel, E. Picard et J. Simon 



DISCOLliS SUR LES KI.ECTIONS. 213 

(|iii avaient opté pour les départements, et Bourbeau et A. Leroux, 
nommés ministres avant le derniersénatus-consulte.Cesdeux derniers 
furent réélus dans la Vienne et la Vendée, mais, à Paris, Rochéfort 
l'emporta sur Carnot, Crémieux sur Pouyer-Quertier et Emmanuel 
Arapo sur Alphonse Gent. Dans la quatrième circonscription, Glais- 
Bizoin obtint 13 3b3 voix contre H. Brissou (6 910 voix) et Allou 7816'. 
L'élection de Rochéfort eut pour résultat d'exaspérer l'Empereur et 
d'ajourner la constitution d'un nouveau cabinet. Mais les mouvements 
qui se produisirent dans le sein de la Chambre ne tardèrent pas à forcer 
la main au Pouvoir exécutif. Un manifeste élaboré par la gauche, qui 
s'était réunie les 14 et 15 novembre, réclama l'élection des maires - 
et une refonte complètede noire système militaire, ayant pour sanc- 
tion la restitution au Parlement du droit de déclarer la guerre. Ce 
manifeste portait 27 signatures, notamment celle de M. Jules Ferry. 
MM. Barthélémy Saiul-Hilaire et Lefèvre-Pontalis avaient également 
donné leur adhésion, à côté de Gambetta, Grévy, Picard, Bancel, 
.1. Simon, J. Favre, etc. 



Discours sur les élections. 

Dés l'ouverture de la session (30 novembre), la gauche reprit cou- 
rageusement sa campagne contre les falsifications du suffrage uni- 
versel et contre la candidature officielle. M. Jules Ferry se signala 
entre tous par l'énergie de son altitude et la vivacité de son indi- 
gnation. Dans la séance du 8 décembre', il attaqua l'élection de 
M. Dréolle (qui n'avait d'ailleurs été validée par le quatrième bureau 
de la Chambre qu'à la majorité de quatre voix). Dans la séance 
du 9, il se chargea de développer les protestations déposées contre 
l'élection de M. Chaix-d'Est-Ange dans la cinquième circonscription 
de la Gironde*. Les faits articulés étaient si pertinents etsi scandaleux 
que, dans le quatrième bureau, une majorité ne put se former, 
H voix s'étant prononcées pour la validation et H contre. M. de 
Bouteiller, rapporteur, s'était contenté de présenter sommairement 
les arguments de l'attaque et ceux de la défense, en laissant à la 

1. Le ballottage, peu favorable au champion du radicalisme, inspira à 
Ernest Picard les réflexions suivantes : « Le radicalisme n'est pas une poli- 
tique, c'est une attitude; et les électeurs ne nous envoient pas à la Chambre 
pour attendre, mais pour agir: ils nous demandent d'être inflexibles dans 
nos principes et dans notre indépendance, mais ils nous sauraient mauvais 
gré de sacrifier leurs intérêts présents au stérile plaisir de faire des décla- 
rations empreintes du plus pur radicalisme. » Électeur libre, n° du 
23 novembre 1869. 

2. L'Empereur, dans son discours du Trône (29 novembre 1869), promit 
de choisir les maires au sein des Conseils municipaux et de faire élire le 
Conseil municipal de Paris par le Corps législatif. 

3. Officiel du 9 décembre. 

4. Officiel ([\\ 10 décembre. 



01, lilsr.OLItS ET Ol'l.MONS. 

ri.anib.T \o .nin do s. prononcer. M. Jules Ferry noublia de signaler 
a ,' 1 s n..u.œ..vres frauduleuses, aucun des actes de press.on 
adm istralive qui viciaient léleclion et avaient rendu célèbre le 
non, u préfet de la Gironde, M. de BouviUe. Nous nous bornerons :. 
nier quelques passages de ce discours, documente comme une page 
«riiistoire : 

^i voii^ avpz él(' all.Milifs à la lecture du rapport qui vous a 
élé hil au iioui du h<' bureau, du 4^ bureau partagé, vous avez 
DU remarquer que M. le préfet de la Gironde n'a pas seulement 
cherché à a-ir sur l'élection de la 5« circonscription par sa cn- 
rulaire aux maires, du 20 mai, et par l'envoi des enveloppes 
contresio-nées. Il y a de plus un petit fait qui a son importance 
ici • c'est l'envoi - et ce fait est spécial à la circonscription qui 
a donné la majorité à M. Chaix-dEst-Ange - c'est l'envoi 
,rune petite feuille sur papier blanc, sans signature, sanstimbiv. 
rt (lui se compose d'un dessin et d'un morceau de littérature. 

Le dessin c'est le portrait de l'Emper.'ur. Le morceau de 
littérature débute ainsi: 

« Vive l'Empereur! Nous avons tous voté pour lui, nous 
voterons tous encore pour lui... » 

Suit la phrase obligée sur la Révolution de 1848 et les 
4:) centimes; l'oulrage, si facile à cette République de 1848, 
(lu'il est de mode d'insulter depuis longtemps, et dont l'histoire 
dira qu'elle fut la plus pure, la plus généreuse et la plus assas- 
sinée des républiques. ( Vive approbation à gauche. — Exclama- 
tions ironiques en face et à droite.) 

« Je me garderai donc, dit le petit pamphlet, de voter pour 
les candidats qui veulent renverser le Gouvernement, qui se 
font appuyer par les républicains et qui sont soutenus par des 
journaux qui veulent tout démolir. 

« Je voterai donc pour l'honorable M. Chaix-d'Est-Ange, (pn 
est propriétaire dans noire département, (pii a été nomme 
conseiller général d'un de nos cantons, et qui a déjà fait beau- 
coup pour nous. 

« Je voterai pour Ihonorable M. Chaix-d'Est-Ange parce 
(pi'il ne veut pas iviiviser l'Empereur et qu'il pourra nous 
être utile. 

« Votons tous pour lui ! 

« Vive l'Empereur! « ^-'^ électeur. >. 



j;li.1£ctio\ de ch.vix-dest-a.\(;e. 215 

Ce petit écrit est remarquable à plusieurs titres, d'abord, 
parce qu'il a été répandu à profusion dans la circonscriplion, et 
jiar qui? Il faut que vous le sachiez et il ne peut y avoir de 
doute sur ce point. Il est résulté de l'enquête faite au sein du 
i|ualrième bureau que tout le maniement matériel de l'élection 
il ans la cinquième circonscription, pour ne parler que de celle 
qui est en cause en ce moment, a été fait dans les bureaux de 
la préfecture, et les candidats sont venus, l'un après l'autre, 
déclarer qu'ils avaient remboursé au secrétaire général tous les 
frais de l'élection. 

Ce petit écrit a été répandu par la préfecture, comme tous les 
autres, et cela faisait une triple artillerie, combinée avec l'envoi 
de la circulaire du 20 mai et des enveloppes contresignées. 

11 est sur papier blanc ; il n'a pas de timbre et il est anonyme, 
ce qui constituerait une contravention pour les simples mortels, 
candidats de l'opposition, mais ce qui paraît parfaitement légi- 
time pour un préfet et pour un candidat en faveur. 

Voilà le petit écrit. Messieurs, et, je l'ai relevé principalement 
pour répondre aune expression de iVl. le ministre de l'intérieur. 

M. le ministre s'est récrié bier parce que j'avais qualifié les 
candidatures officielles de candidatures césariennes. Eb bien, 
je lui demande s'il trouve quelque cbose de plus césarien que 
ce petit papier : quant à moi, je ne vois rien de plus césarien 
(|ue l'envoi du portrait de César à tous les électeurs... [Mouve- 
ments divers.) 

IMus loin, M. Jules Ferry analysait des certificats de nombreux 
l'iecteurs établissant que les maires répandaient partout contre le duc 
tiecazes, adversaire de M. Chaix-d'Est-Ange, le bruit, que le candidat 
indépendant n'aspirait à renverser l'Empire que pour rétablir les 
|iriviU>ges des nobles et du clergé, de la dîme, et pour reconstituer 
l'ancienne terre Decazes, enfin pour réduire le prix de la journée 
(le travail. M. Ferry tlétrissait en termes indignés cette grossière 
excitation d'une classe contre une autre : 

M. Jules Ferry. — Messieurs, ce fait est un des faits graves 
de l'élection. Il est très grave, en effet, d'avoir mêlé à la lutte 
électorale l'excitation d'une classe contre l'autre ; cela est détes- 
table, et il n'y a personne ici qui ne proteste avec la plus 
ui'ande énergie contre toute politique qui aboutirait à l'excita- 
tion des classes les unes contre les autres. On ne fonde rien 



i.'I6 DISCOUHS ET OPINIONS. 

siii' la liaiiii' (les classes les unes coiilre les autres, on ne fonde 
aucun rlalilissement libéral, et nous avons apiJi'is par une dure 
exp('rit'iice (pie c'est sur la méliance, sur la peur el sur la mal- 
veillance, suscitées entre les classes, que la dictature s'est 
élevée dans ce pays. [Rrclnniations sur plusieurs hancs. — 
Asscnlùnent à gauche.) 

On ne fonde rien, je le répète, on ne fonde pas la liberté sur 
la haine fomentée entre les citoyens; on ne fonde rien non 
plus sur la méliance excitée entre les habitants des villes et les 
habitants des campagnes. Et cependant M. le ministre de l'in- 
térieur, hier, vous l'avez entendu, a présenté les habitants des 
campagnes comme ayant le privilège, le monopole de l'économie 
cl du labeur, en ajoutant que le sutïrage universel des cam- 
pagnes sci'ait toujours assez fort pour sauver le Gouvernement 
des elïots du suffrage universel des villes. 

Je réi)udie cette distinction : c'est votre imagination, ou plu- 
tôt c'est votre politi(]uc qui l'a créée. [Approbaliou à (jauche.) 

Oh ! oui, vous avez raison, le suffrage universel des villes né 
veut plus de vous ni de votre système. Nous ne demandons, 
pour avoir aussi le suffrage universel des campagnes, que la 
liberté électorale, que le franc jeu dans des élections. 

Donnez la liberté, abandonnez les détestables pratiques des 
candidatures ofticielles, el vous verrez que nous sommes la 
logique, la conséquence, l'aboutissant inévitable du suffrage 
universel libre; vous vei'rez qui aura la majorité devant le 
peuple; vous vcri-ez si ce sont ces prétendus fondateurs de la 
liberté. (|ui, sous prétexte de la fonder, l'ont tuée dans un 
guct-apens, il y a dix-huit ans, ou bien si ce seront ceux... 

Hur un (jrand nombre de bancs. — A l'ordre! à l'ordre! 

S. Ex. M. DE I-'ORCADK, ministre de l'intérieur. — Partez donc do 
l'élection du 10 décembre 1848! 

-M. LE PRKSU)E.\T ScHNEiDKFt. — Monsieur Ferry ne vous laissez pas 
emporter par la passion; cela vous entraînerait à prononcer des 
expressions que vous regretteriez vous-même. 

M. Jules Ferry. — Je ne regrette, monsieur le i>résidenl, 
aucune des expressions que j'ai prononcées, j'ai l'habitude de 
mesurer les paroles dont je me sers. 

Voix nombreuses. — A Tordre! à l'ordre! 



LI'LKCTION l»K CIIAIX-IVESÏ-A.XGE. 217 

M. LE PRÉsiDEM SCHNEIDER. — Si VOUS ne les regrettez pas, exjili- 
quez-les; autrement je serais obligé de vous rappeler à l'ordre. 

M. Jules Ferry. — L'explication de mes paroles, deman- 
dez-la à l'histoire de ce pays; demandez-la à la conscience 
publique ; demandez-la à la conscience de nos gouvernants eux- 
mêmes qui sentent si bien qu'aujourd'hui ils sont jugés, qu'ils 
ont essayé, hier à cette tribune, d'établir un abîme entre le 
passé et l'avenir. [Réclamations diverses.) 

M. LE PRÉsiiJEXT Schneider. — Vous venez de prononcer un mot 
que je recommande à tout le monde. Vous invoquez l'histoire : laissez 
l'histoire se prononcer et n'anticipez pas sur elle. 

M. GuYOT-Mo.NTPAYROUx. — Et pourquoi l'a-t-on fait hier? 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Lorsqu'on veut faire trop vite 
riiistoire contemporaine, on est exposé à juger sous l'empire des 
passions, et par conséquent à se tromper. (Très bien! très bien!) 

M. Jules Ferry. — Il est bien certain que c'est l'histoire qui 
prononcera. Mais au moins la conscience de ce pays, et dans 
toutes les opinions, je dois le dire, a prononcé sur la pratique 
des candidatures officielles; tant qu'on ne l'aura pas aban- 
donnée, on n'aura pas le droit de dire qu'on veut fonder la 
liberté. 

Hier, pour la première fois, 31. le ministre de l "intérieur 
prononçait les mots de «régime parlementaire», et c'était la 
menace à la bouche contre le suffrage universel des villes. 
[Vives rumeiu's sur plusieurs bancs.) 

M. LE BARON DE Benoist. — C'cst M. Jules Favre qui a inventé les 
populations aveugles et ignorantes des campagnes. 

M. Jules Ferry. — Nous protestons contre cette distinction 
entre le suffrage universel des villes et le suffrage universel des 
campagnes! Vous voudriez faire croire que nous opposons le 
suffrage universel des villes au suffrage universel des cam- 
pagnes : il n'en est rien. Nous n'attendons rien que du sulfragc 
universel, mais nous pouvons tout en espérer. [Marques d" appro- 
bation à gauche.) 

11 fallut bien que la Chambre entendît jusqu'au bout l'énumératiou 
de tous les scandaleux détails de cette élection, et l'orateur termina 
par une véhémente apostrophe : 

Quant à l'élection en elle-même, vous le voyez, cette élection 
a concentré et réuni tous les abus possibles. Vous ne pouvez 



218 lUSCOUliS KT ((PINIO.NS. 

p;i.>^ la valider à moins do mettre vos déclarations récentes, 
écrites et si.trnées pai- un urand nombre d'entre vous, en 
contradiction avec vos actes. 

.\ ijdiirhc. — TW'5 liieji I • 

31. Jules Ferry. — Et si vous la validez, nous en éprouve- 
rons une profonde tristesse assurément, car ce sera un pas de 
plus sur la pente de l'immoralité électorale, i Allons donc!) 
Hélas ! oui ; mais cette tristesse ne sera pas sans quelque conso- 
lation... {Ah! ah!) On saura du moins ce que valent dans votre 
bouche ces belles et nouvelles paroles de régime parlementaire... 
[Interruption) ; on saura ce que cela signifie, et dans ce pays, 
je Tespère, cessera enfin cette misérable comédie de la liberté, 
avec un suffrage universel conduit et mené à la baguette. 
[Exclamations sur un grand iiombre de bancs.) 

A gauche. — Très bien ! très bien ! 

Il est inutile de dire que l'élection de M. Chaix-dEst-Ange fut validée. 

Quelques jours après, M. Jules l'erry remonta à la tribune à propos 
(le l'élection du marquis de Campaigno, dans la deuxième circon- 
scription de la Hante-Garonne. Ce candidat officiel avait obtenu 
1G801 voix, contre 12448 voix données au candidat lihérab M. Paul 
lie Rémusat, et 3 915 obtenues par M. Duportal, candidat ladical. 
L'orateur de l'opposition mit en relief, une fois de plus, les pro- 
cédés habituels aux préfets de l't]mpire, comme le remaniement 
électoral de la circonscription, à la veille du scrutin, les promenades 
des maires dans les cafés, les lacérations d'afficbes, etc. Nous 
if emprunterons toutefois au discours de M. Jules Feriy que deux 
anocdnlos qui peuvent donner une idée de la désinvolture aimable 
avec kupiclli^ on Irailait nlors If siilfraf^e universel. 

Jaborde maintenant les deux scrutins dont je vous demande 
["annulation, et la question générale qui domine le débat, la 
question des circonscriptions. 

Les deux scrutins que j'attaque devant vous sont d'abord le 
.scrutin de la commune de Monlbéraud et le scrutin (rAiirignac. 
Je serai très bref sur l'un et sur l'autre. 

AMontbéraud, il s'est passé, à mon sens, quelque chose de 
grave. 

Tl est constab' par l'enquête administrative qui a passé sous 
les yeux du 4"^ bureau, que, dans cette commune de 3lontbé- 
raud, on a voté, non pas dans une soupière, mais dans une 



LliLECTlON DE CAMPAICNO. .>li) 

chambre à couclier, et que cette chambre à coucher, c'était la 
chambre à coucher du maire ; il est constaté de plus que l'urne 
y a passé la nuit... en compagnie de M. le maire. [Bruyante 
hUarité.) 

Quand arriva le dépouillement du scrutin, on trouva dans 
l'urne 130 voix pour M. de Campaigno et .^i voix pour M. de Ré- 
musat. Cela causa dans la commune un très grand émoi, et cet 
émoi se traduisit quelques jours après par un acte notarié 
dressé avec toutes les formalités légales par M. Dausseing, no- 
taire au Plan, et revêtu de la signature de deux témoins instru- 
mentaires dont l'honorabilité ne sera pas contestée ici : l'un 
était un ancien capitaine d'artillerie, et l'autre un ancien maire 
de Cazères, dans le canton voisin. Devant ce notaire, 41 élec- 
teurs de la commune de Montbéraud se présentèrent, aflirmant 
(ju'ils avaient voté pour M. de Rémusat. 

Ce vote dans la chambre à coucher du maire, qui couche avec 
l'urne, ne laisse pas déjà d'être piquant. Voici maintenant la seconde 
anecdote contée par M. Jules Ferry : 

M. Jules Feruy. — Le second scrutin dont j'ai à vous entre- 
tenir est celui d'Aurignac. Je serai bref. 

A Aurignac, il s'est produit quelque chose de nouveau dans 
les pratiques de la candidature oflicielle; elle est très inventive, 
très féconde et elle m'étonne tous les jours, pour mon compte. 

Ici, s'est produit ce que j'appellerai le coup de filet électoral, 
et vous allez voir comment, à Aurignac, la veille et le matin du 
vote, s'était établie une lutte qui se rencontre fréquemment 
dans les collèges électoraux, surtout dans les petits villages. 
C'est la lutte des bulletins. 

Je ne dis rien de nouveau, rien de blessant pour personne, 
rien dont tout le monde ne convienne, quand je dis qu'une des 
grandes infirmités du fonctionnement du sulfrage universel, tel 
qu'il est constitué aujourd'hui, c'est que le secret manque au 
vote. [Ti^ès bien! très bien! à gauche.) 

Avec l'habitude des bulletins imprimés sur papier mince et 
toujours transparent, avec le vole à la commune et le droit du 
maire, son devoir même de déplier le bulletin de l'électeur 
pour savoir s'il n'y en a pas deux, il n'y a réellement pas de 
secret du vote. [Réclamations à droite et au centre. — Approba- 
tion à gauche.) ' 



220 IIISCOIHS KT OPINIONS. 

Alors, entre les caiididals, c'est une bataille, c'est mie lutte 
(l'expédients, c'est surtout, de la part du candidat de l'oiiposi- 
tion, une recherche assidue des moyens de dissimuler sou nom 
sur les bulletins de vote, en rendant ces bulletins aussi sem- 
blables que possible à ceux du candidat du Gouvernement. 

Je ne dis là que ce que vous savez tous. 

M. de Campaigno fit ainsi. J'ai là deux bulletins : le premier, 
parfaitement sincère, portant en grosses lettres le nom de 
31. de Campaiano, puis, en petites lettres, au-dessous, député 
sortant, avait été distribué à profusion dans la deuxième 
circonscription. 

Mais, la veille du vote, on répandit partout d'autres bulletins 
de M. de Campaigno, sur papier très mince, tout à fait trans- 
parent et portant cinq lignes imprimées. 

Immédiatement, M. de Rémusat, qui avait peut-être été pré- 
venu un peu d'avance, lit imprimer des bulletins pareils pour 
le texte, la dimension, la contexlure. l'apparence extérieure el 
le nombre de lignes. 

Cela ne lit pas l'atïaire du maire d'Aurignac: voyant que 
l'expédient des bulletins des derniers jours était déjoué par un 
contre-procédé de M. de Rémusat, le maire d'Aurignac, dans la 
nuit du samedi au dimanche, fit écrire à la main sur des mor- 
ceaux de papier à lettre, beaucoup plus léger et plus transpa- 
rent (]ue le papier qui sert à l'impression des bulletins, un 
nombre de bulletins de M. de Campaigno suffisant pour ses 
administrés. Puis, le matin, à la première heure, lorsque le jour 
n'était pas encore levé, il fit distribuer par tous les agents de la 
commune ces bulletins manuscrits, chez tous les citoyens, en 
retirant, dit la protestation, les bulletins imprimés. 

Qu'on les ait retirés ou non, il est évident que faire voter 
avec des hullelins sur papier à lettre, et non imprimés, c'était, 
pour M. le maire d'Aurignac, une manière de faire voter à 
bulletins ouverts. 

Après la messe de sept heures, les tenants de M. de Rémusat 
apprennent ce qui a été fait dans la nuit. Que faire pour déjouer 
cette manœuvre? Imiter ces nouveaux bulletins? Le scrutin va 
s'ouvrir, se disent-ils: il ne nous reste qu'une demi-heure! 
Vite, allons chez nous écrire des bulletins semblables au nom de 
M. de Rémusat. 



LE MINISTÈRE DU i JANVIER 1870. 221 

Le maire d'Aurigiiac, qui est un profond tacticien {rv'es à 
(/auche), compi'end le danger; que fait-il? On est sorti delà 
messe à 7 heures 35 minutes. Il reste encore vingt-cinq minutes 
avant l'ouverture du scrutin. Les tenants de M. de Rémusat 
sont déjà à écrire les nouveaux bulletins. Le maire se dit : Il 
faut en empêcher la distribution. Mais comment? Quelqu'un 
dit : Il n'y a qu'une chose à faire, c'est d'avancer l'horloge. 

Et, en etïet, on avance l'horloge de vingt-cinq minutes, et 
c'est à ce moment-là, au sortir de la messe, que le vote est 
ouvert. Les agents de la commune appellent les habitants de la 
commune au vote, et au bureau, sur le seuil de la porte de la 
mairie, le maire, le gendre du maire, la famille du maire, le 
juge de paix, tous les agents de la commune sont là qui 
recueillent les votes et qui les jettent dans l'urne. 

Le ministère du 2 janvier ISVO. 

Malgré la vigoureuse inteiveiitiou de Jules Favre et un magnifique 
discours de M. ïhiers, qui se déclara, révolté \)civ les faits scandaleux 
qui viciaient l'élection de M. de Campaigno, elle fut validée, mais 
par une majorité déjà faible: 120 voix contre 91, la majorité absolue 
des votants n'étant que de 106. C'était un beau succès pour l'oppo- 
sition*. La formation d'un groupe libéral dans le sein du Corps 
législatif, le profond découragement des mamelucks de l'absolutisme 
décidèrent l'Empereur à faire appel à des hommes nouveaux pour 
sauver la dynastie. Le Journal officiel du 28 décembre enregistra la 
démission des ministres et publia une lettre par laquelle Napoléon III 
priait M. Emile Ollivier « de désigner les personnes qui pouvaient 
former avec lui un cabinet homogène^ ». Un décret du 27 décembre 
déclarait close la session extraordinaire du Corps législatif ouverte le 
2S juin et déclarait ouverte la session ordinaire de 1870. Le 2 janvier 
1870, M. Emile Ollivier constituait son ministère avec MM. Daru, 
Cbevandier de Valdrôme, Buffet, général Lebœuf, Rigault de Genouilly, 
Segris, marquis de Talhouet, Louvet, maréchal Vaillant, Maurice 
Richard et de Parieu. 

A peine né, le ministère du 2 janvier se trouva en présence des 
événements les plus graves et les plus imprévus. Le 10 janvier 1870, 
le prince Pierre Napoléon tua d'un coup de pistolet Victor Noir, 

1. Officiel du 24 décembre 18G9 : séance du Corps législatif du 23. 

2. Dans la séance du Corps législatif du 27 décembre {Officiel du 28;, 
M. Jules Ferry déposa sur le bureau de la Chambre un projet de loi électo- 
rale. Ce projet de loi, précédé d'un exposé des motifs, portait les signatures 
de Jules Ferry, Emmanuel Arago et Gambetta. 



222 UISCOUHS Kï Ul'IMO.NS. 

ivdacleur de UiMarscUlaùe. En verlu des décrets des 10 et H janvier, 
la Haute cour prévue par l'arl. 54 de la Constitution de 18:)2 et dont 
la compétence était déterminée et l'organisation fixée par les sénatus- 
consultes du 12 Juillet 18o2 et du 4 juin 1858, la Haute cour avait 
été convoquée pour juger le prince meurtrier. Dans la séance du 
Corps législatif en date du 12 janvier 1870, M. Jules Ferry développa 
une interpellation sur le caractère inconstitutionnel des sénatus- 
consultesdontil s'agit et des deux décrets qui convoquaient la Haute 
cour'. H convient de reproduire entièrement la curieuse discussion 
qui s'engagea, dans cette circonstance, entre M. Jules Ferry et le 
nouveau garde des sceaux, M. Emile Ollivier^ ; 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Maintenant, je propose à la Chambre 
d'interrompre un instant la discussion du règlement pour donner 
lecture d'une demande d'interpellation qui m'a été remise par 
M. Jules Ferry. Elle est ainsi conçue : 

« Je demande à inleii)eller le Gouvernement : 

1° Sur le caractère manifestement inconstitutionnel de 
l'article premier du sénatus-consulte du 4 juin 1858, lequel 
établit une compétence de la Haute cour de justice contraire 
aux principes fondamentaux de notre droit public en général, 
et en particulier aux articles 1" et 54 de la Constitution du 
14 janvier 1852; 

2° Sur l'inconstitutionnali té qui viole pareillement les décrets 
des 10 (ît 11 janvier 1870, rendus à l'égard du prince Pierre 
Bonaparte et du prince Mural ; 

3° Sur la nécessité de rapporter immédiatement ces deux 
décrets et de rentrer dans le droit commun; 

« Et, vu l'urgence et les procédures illégalement engagées 
en verlu des actes et décrets sus-énoncés, je demande à la 
Cliambre de fixer la discussion de la présente interpellation à 
la séance prochaine. 

aSiyné: Jules Ferry. » 

S. Exe. -M. Emile Ollivieu, (jarde des sceaux, ministre de la justice et 
des cultes. — Je demande la parole. 

M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. — La parole est à M. le garde des 
sceaux. 

M. le GARDE DES sc.EAL'x. — Messieurs, le Gouvernement n'accepte 
pas rinlerpellation. [Mouremenl.) 

1. Dans la séance du 28 mars 1870, M. Jules Ferry déposa une proposition 
de loi, composée d'un article ainsi conçu: « La Haute cour de justice est 
abolie. » {Officiel du 29 mars.) 

2. Journal officiel du 13 janvier 1870. 



l.Mi:iil'i:iJ.,VTlU.\ suit la HAUTKCOrii 223 

Si l'inteipellation présentée par l'honorable M. Ferry constituait, 
une véritable interpellation, je motiverais mon opinion en disant 
que, dans les circonstances actuelles, au milieu d'une agitation 
qu'il ne faut pas accroître, il est bon, dans l'intérêt de tout le 
monde, que quelques jours se passent avant que nous abordions 
des discussions de principes qui, se rattachant à des événements 
actuels et irritants, se ressentiraient de l'agitation présente et 
l'augmenteraient. 

Mais, en réalité, ce n'est pas d'une interpellation qu'il s'agit. 
Sous une forme d'interpellation, on propose à la Chambre de décla- 
rer inconstitutionnel un sénatus-consulte, et, comme conséquence 
de cette nullité reconnue du sénatus-consulte, de casser deux 
décrets et d'annuler des actes de procédure qui s'accomplissent en 
ce moment. [C'est cela! c'est cela!) 

Eh bien, la Constitution est formelle. Elle fixe la procédure à 
suivre pour arriver à une déclaration d'inconstitutionnalité. 

Le simple citoyen doit employer la forme de pétition; le Gouver- 
nement, la forme de proposition. Nous ne pouvons donc pas, d'une 
manière incidente et indirecte, permettre une usurpation de pou- 
voirs, et laisser exercer par le Corps législatif un droit qui, constitu- 
tionnellement, est réservé au Sénat. (Très Uen! très bien!) 

Sans doute il est quelquefois arrivé dans cette Assemblée que 
l'on a discuté la Constitution; il est quelquefois arrivé qu'on y a 
exprimé des vœux de réforme; — c'est à cet ordre de faits que se 
rattache l'interpellation des lltî qui, du reste, n'a même pas été 
discutée dans cette Assemblée, puisque le Gouvernement en a pré- 
venu la présentation par un message; — mais jamais personne 
jusqu'à ce jour n'a élevé la prétention de faire ou de défaire les 
séuatus-consultes, de les déclarer nuls, de faire sortir l'Assemblée 
des députés de son rôle législatif, et de nous convertir en Consti- 
tuante et en Convention décidant, sans aucune règle, ou plutôt en 
dehors de toutes les règles, sur des sujets dont la solution ne nous 
est pas attribuée. 

Je demande donc à la Chambre de s'associer à la résolution du 
Gouvernement. 

Sur un grand nombre de bancs. — Oui! oui! 

M. ui GARDE DES SCEAUX... — Et d'abord à cause des circonstances 
dans lesquelles nous nous trouvons, et ensuite parce qu'il s'agit non 
pas d'une interpellation, mais d'un acte tendant à taxer d'inconsti- 
tutionnalité un sénatus-consulte, nous demandons à la Chambre de 
déclarer qu'il n'y a pas lieu d'accueillir l'interpellation. [Très bien! 
très bien!) 

M. Jules Ferry. — Je deiiiaude la parole. 

M. LE PRÉSIDENT ScH.NEiDER. — La parole est à M. Jules Ferry. 
Je crois devoir prévenir l'honorable membre auquel je viens de 
donner la parole, qu'il s'agit uniquement de savoir, quant à pré- 



2-24 DISCOURS ET OIMMONS. 

seul, si la demande d'interpellation doit être oui ou non acceptée, 
et que ce n'est pas le moment d'enga^'er la discussion sur le fond. 

M. JiLKS F.vvRt. — Veuillez, monsieur le piésident, me permettre 
une observation en réponse à la vôtre. 

M. LE pRi^sinEiNT Sr.ii.NKiUEK. — Vous avez la parole. 

M. Jules Faviie. — M. le ministre de la justice — et assurément, 
je m'en félicite — vient de discuter l'interpellation dans son 
essence; il a pu, en quelques observations, démontrer ou chercher 
à démontrer que l'interpellation que vous soumettait notre hono- 
rable collègue, n'était point une interpellation véritable, et c'est sur 
cette raison qu'il s'est fondé pour engager la. Chambre à la repous- 
ser. Il est donc bien juste que l'honorable M. Ferry ait la parole 
pour répondre à M. le ministre sur le fond même de la cjuestion. 

M. LE PiuisiDENT SCHNEIDER. — ■ La question de fond n'a pas été 
traitée par M. le ministre si je ne me trompe; il a uniquement fait 
appel à un état de choses constitutionnel. M. Ferrv peut répondre 
sur ce terrain et dans ces limites; mais je ne crois pas qu'il y ait 
lieu d'élai'gir, (juant à présent, le débat. {C'est vrai! cest vrai!) 

M. JiLCS Favre. — M. le ministre a dit beaucoup de choses en peu 
de mots. {Cest vrai! — On rit.) Il faut lui ré]ion(lie. 

M. Jules Ferry. — A moins que la Cliamljre ne juge à 
propos (le m"interdire la parole par un vote immédiat de la 
(luestion préalable, qui, je crois, n'est sollicitée par personne, 
j'ai le droit de répondre aux observations qui viennent d'être 
produites par M. le ministre de la justice, et d'y répondre sans 
entrer dans le fond du débat. [Parlez! parlez!) 

Les observations de M. le ministre portent — et c'est 
précisément pour cela que je tiens et que j'ai le droit d'y 
répondre en ce moment — sur le caractère de l'interpellation. 

En eiïet, M. le minisli"e de la justice vous a dit que cette 
interpellation ne méritait pas ce nom, qu'elle était un procès 
d'inconstitutionnalité dont la Cliambre n'était pas juge. 

Je crois que M. le ministre de la justice, très vigilant à pré- 
venir, comme on l'a vu tout à l'heure, les empiétements de 
l'autorité de celle Chambre sur l'autorité d'une autre Assemblée, 
est moins vigilant à gardercontre les emportements de la majo- 
rité à laiiucllc il fait appel, mais qui, je l'espère, ne l'entendra 
et ne le suivra pas 

Vnix nombreuses. — Si! si! 

M. Jules Ferry Est moins vigilant, dis-je, à garder ce 

qui est notre droit à tous. 



I.MEHPELLATION SUH LA HAUTE CUUK. 225 

Quand nous déposons sur les bureaux du Corps législatif une 
interpellation, personne n'a le droit de dire que ce n'est pas 
une interpellation véritable. {Réclamations sur plusieurs bancs.) 
Non, messieurs, personne n'en a le droit. {Assentiment à 
gauche.) Autrement, il suffirait pour briser dans nos mains le 
droit d'interpellation, qui n'est pas le droit de la majorité, 
mais bien celui de la minorité, il suffirait qu'un seul membre, 
qu'un ministre se levât et vînt dire: Ce n'est pas une inter- 
pellation. 

M. Corneille. — C'est la Chambre (]ui jiieo ! 

M. Jules Ferry. — Oui ! c'est la Chambre qui juge, et 
c'est précisément parce que c'est elle qui juge que je m'adresse 
à elle et que je la prie de ne pas juger sans entendre. 

Je vais vous expliquer, puisque M. le garde des sceaux 
a interprété mon intei'pellation dans un sens contraire, 
quel en est l'objet, et en quoi elle constitue une véritable 
interpellation. 

M. le garde des sceaux argumente de la nécessité de protéger 
la Constitution. 

Cette Constitution, elle a des protecteurs de différents 
ordres, et je ne sache pas qu'il soit d'un droit constitutionnel 
(pielconque de prétendre que cette Assemblée n'est pas aussi, 
à sa façon et dans les limites de son droit, protectrice de la 
Constitution. 

M. Plxard (du Nord). — Génératrice de la Constitulion. 

M. Jules Ferry. — Or, je vais montrer que le genre d'in- 
tervention que je demande à la Chambre, par mon interpel- 
lation, se pose dans des termes tels qu'il s'agit pour vous 
de dire si , oui ou non, vous voulez garder et protéger la 
Constitution. 

En effet, le débat que je vous soumets par cette interpellation 
repose précisément sur un acte du pouvoir exécutif, qui a un 
caractère tout particuliei", que je vous demande la permission 
de vous exposer, sans vouloir le moins du monde entrer dans 
le fond de la discussion, mais seulement pour vous mettre à 
même déjuger entre M. le garde des sceaux et moi. 

Qu'est-ce que c'est que la Haute Cour de justice? il faut que 
je le dise à la Chandire... 



226 DISCOUHS ET OPINIONS. 

M. m: r.OMTK de CiiAHPiN-Fia gkrolu-s. — Nous le savons bien ! 

M.Jules Feury. — J'ignore qui m'a interrompu en disant : 
Nous le savons. 

M. i.K co.MTi; iii:CiiAnriN-Fi:r(;F.ROLLES. — C'est moi, monsieur! 

M. Jules Ferry. — Eh bien, M. de CIiarpin-Feugerolles 
nuVonnait absolument la disposition légale que je vais avoir 
l'honneur de lui rappeler, si par hasard il la connaît. {Excla- 
mations et rumeurs.) 

M. t.E pnKsn)ENT Sc.uNEiDEK. — Permettez-moi, messieurs, de vous 
prier de ne pas interrompre l'orateur. 

M. Jules Ferry, — Le caractère de la juridiction de la 
Haute Cour est tout à fait particulier. Cette juridiction n'est pas 
d'ordre public, en ce sens qu'il appartient au Pouvoir exécutif 
de la saisir. 

Si la Haute Cour était une juridiction exceptionnelle, à coup 
sûr et portant le caractère de toutes les autres juridictions, 
c'est-à-dii'c fonctionnant par elle-même, je comprendrais 
l'objection de M. le garde des sceaux ; mais il n'en est pas 
ainsi. Pour bien se rendre compte de la question, il faut bien 
méditer sur les deux ou trois sénatus-consultes qui régissent la 
matière. Ces sénatus-consultes, on a rarement l'occasion de les 
consulter, et je déclare na'ivement que, moins heureux que 
l'honorable M. Charpin-Feugei'olles, qui les connaît si bien, 
je ne les connaissais pas avant de les avoir étudiés aujourd'hui 
même. 

M. LE COMTE DE Cuaiu'in-Fei GEROLLES. —Eli bien, moi, messieurs, 
je les connaissais. 

M. Jules Ferry, — Je crois que beaucoup de membres 
de la Chambre, et j'ajoute sans y mettre d'allusion blessante, 
que fiiiclqucs membres du ministèi'e, ne les connaissent pas 
parfaitement, car si M. le garde des sceaux en eût eu une pleine 
et entière connaissance, il aurait procédé tout autrement. 

En eiïet, rien ne forçait le Gouvei-nement, rien ne forçait le 
Pouvoir exécutif à saisir la Haute Cour, rien, entendez-vous 
bien, parce que \" l'article 54 de la Constitution dit que laHaute 
Cour ne peut être saisie que par un décret impérial; et que 
"i"* le sénatus-consuUe organi(jue du 10 juillet 1852 déclare, 



INTERPELLATION SUR LA HAUTE COUR. 227 

dans un article que je n'ai pas là sous la main, mais qu'il sera 
facile de vérifier, que la conséquence d'un fait criminel ou 
délictueux ressortissant de la Haute Cour, est celle-ci : aussitôt 
saisie, l'autorité judiciaire doit en référer au Gouvernement. 
Alors le Gouvernement est saisi de la question de savoir s'il 
convoquera, oui ou non, la Haute Cour. Le Gouvernement a 
pleine et entière liberté de saisir ou de ne pas saisir la Haute 
Cour. Mais si, dans un délai qui est de quinze jours, je crois, il 
ne s'est pas prononcé, c'est le droit commun qui est appliqué. 

Vous voyez quel est le caractère particulier de cette juridic- 
tion de la Haute Cour. C'est-à-dire que, toutes les fois que le 
Gouvernement la convoque, il y a là un acte qui ressort de la 
[ileine initiative du Pouvoir exécutif, et que, par conséquent, 
il peut être amené à la barre de la Chambre pour rendre 
compte de cet acte comme de tous les autres. 

Toutes les fois que le Pouvoir exécutif fait ou ne fait pas un 
acte, il est justiciable de la Chambre, il est responsable devant 
vous. Eh bien, quand j'interpelle le Gouvernement, c'est au 
nom de cette responsabilité qu'il a assumée en faisant choix de 
la Haute Cour, au lieu de la juridiction de droit commun, res- 
ponsabilité qui passe par-dessus sa tête pour arriver à ces 
circonstances critiques et brûlantes où nous nous trouvons. 
Oui! si vous aviez été sages, si vous aviez été des hommes 
politiques, si vous aviez connu le sénatus-consulte de 1852, vous 
n'auriez pas fait à la conscience publique cette otïense de 
convoquei' la Haute Conr. [Oh/ oh!) 

S. Exe. Emile Ollivier, ijarde des sceaux. — Lisez donc l'article 
que vous invoquez. 

M. Jules Ferry. — Permettez, je n'ai pas le texte sous 
la main, par la raison bien simple... {/iù-es ironiques en face et 

n droite.) 

M. Gambetta. — II existe, croyez-le bien ! C'est très facile de dire : 
« Lisez le texte ! » 

?*I. Jules Ferry. — Permettez, messieurs, je cherche le 
texte... 

Voici la disposition : 

«Dans le cas prévu par l'article 10 du sénatus-consulte du 
10 juillet 1832 — et non pas du sénatus-consulte de 1858 — 



DISœUUS KT OPINIONS. 

.. dan. 10 cas imvvu par les articles précédents, les pièces sont 
,• n m -. inméaiatement au ministre de la justice ; si, dans 

Xljours, un décret du président de la République n a 
; a^la Haute Cour, les pièces sont rem oyees au procum.r 
uénéiîil, et la Cour d'appel statue conformément au Cod.;. 
d'instruction criminelle. » . 

(-...l-à-dirc que le droit commun reprend son enipire. 

Voilà, je crois, la (|ueslion nettement posée, et cest maiiU.- 
iianl il y\. le garde des sceaux de répondre. 

p ' V^nu"t ^n \nlerpellalion aux termes que vous venez 
iWend te G V rnement reùt acceptée. S'il s-é.aU borné a due : 
lenlenaie, leuo roplion de convoquer ou de ne 

'ir:^X^ Xul^^^ur ; il a convoqué, il a eu tort, et connue 
Test responsable, nous Uu demandons compte de son erreur 
i lirrî; a"il l.a;h^ ainsi, le Gouvernemenl eût accepte aussitôt U- 

'^'sam-élenduc interpellation, uu contraire, tendKul a laue dédar;-r 
■H >i inponslitu ionnels plusieurs actes publics (6 e.s< cela!) . le 

'InSr^coSrÏe i;:;^, .es Jeux décrets du iO et du 1 i janvier 1S70 

.jui convoquent^ '^!!:;;:^l'^■ ofTrir nos actes à la discussion. Nous 

Nous -[-^^^^^^ ,^1^ ilt^i de consentir au sacritice de la 

"ciS 1^ n^nS-oinmes les gardiens. (T.^ lien! très Inen!) 

e pouïs aux reproches que M. t^rry a adresses a notre condui e 
Ou-il me permette de lui représenter, avant de le laire, qu d n est 
.n? b n d emplover à tout propos dans les discussions ces grands 
nots ofl-en alleinte a la dignité, aux principes. >ous amjons le^ 
; Hncipes de 1 89, les priucipes modernes, les prmcq.es du dro.t 
: nr emîant qJ'd peut les aimer Hu-même et si son a.;gume,U - 
lion eût été de nature à me démontrer mon neui, -^ 'f ; 
pas- et ic m'honorerais, je crois, .n le la.>anl - a.l.u a 
iiilmiio- i'i"norais et ie me suis tronqje. ■ ,. , 

1h s ie n-i-norais pis et je ne me suis pas trompé. Je vais tacher 
detpi^il^l^la Chambre ? et que l'honorable M. Feny nie pern^t^e 
d-ajouler, de le démontrer à lui-n.ènu., car je ne doute pa> d. .r 
'ThLrable M. l^erry, pour dnv .p- nous avons une o,.„un, a 

'T:';:;^ ":^n-;^^: dire : la i.aute Cour de justice ne peut Être 
convcTiu" qu'en ve-tu d'un décret ; ce décret, vous pouvez ne pas b- 
rendre; en le rendant, vous avez mal a^i. cZ-natus- 

Lc second argument a consisté à invoquer 1 arlu-le '^^/^ " 

consulte de isÛ, en vertu duquel lors.pie, dans un ce.laur dtlaw -a 



INTEUPELLATION SUR LA HAUTE COUR. 229 

Haute Cour n'a pas été convoquée, le droit commun reprend son 
empire, d'après M. P'errv. 

Je vais expliquer à l'honorable M. Ferry, sans le taxer pourtant 
d'ignorance, le motif très naturel qui explique cette nécessité d'un 
décret pour convoquer la Haute Cour. 

La Haute Cour n'est pas luie juridiction permanente; (C'est vrai!) 
elle n'est pas comme un tribunal ordinaire qui fonctionne sans cesse ; 
elle n'existe que virtuellement; chaque année, on nomme les membres 
(jui composent la cour; mais les Jurés eux-mêmes ne sont désignés 
([u'alors qu'une atfaire est renvoyée. 

Pour que, d'une part, cette Haute Coursorte de l'espèce de torpeur, 
de rassou[)issement légal dans lequel elle vit ;pour que, d'autre part, 
le jury soit constitué, un acte de la puissance publicjue est nécessaire. 
Cet acte de la puissance publique est un décret. 

Le ministre de la justice, pas plus que le Gouvernement entier, 
dans mon interprétation, n'a le droit de refuser celte convocation, 
dès que les personnes en cause sont sujettes à cette juridiction du 
senatus-consulte. 

Le garde des sceaux n'a pas le droit de se poser une autre inter- 
70gation, et je suis ramené par là à l'examen du second argument 
présenté par l'honorable M. Ferry, et je me demande après lui : 
Y avait-il ou n'y avait-il pas nécessité? 

La question est facile à résoudre. 

L'honoiable M. Ferry a cité un sénatus-consulte de 18o2, mais ce 
n'est pas le sénatus-consulte de 18o2 qui tranche la question: c'est 
un sénatus-consulte postérieur, portant la date de 18o8, et C{ui est 
ainsi conçu : 

« Article premier. — La Haute Cour de justice, organisée par le 
sénatus-consulte du 10 juillet 18o2, connaît des crimes et des délits 
commis par des princes de la famille impériale et de la famille de 
l'Empereur, par des ministres, par des grands officiers de la 
Couronne, par des grands-croix de la Légion d'honneur, par des 
ambassadeurs. » 

Ces mots « connaît des crimes et des délits » sont attributifs et 
constitutifs de compétence et de juridiction. Dès lors, le sénatus- 
consulte de 18o2 eût-il admis une option, cette option a été détruite 
}>ar le sénatus-consulte de 1858. 

Un membre. — Non ! 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Vous dites nou, moi je dis oui. 

Le sénatus-consulte de 1858 supprime l'option que le sénatus- 
consulte de 1852 avait, selon vous, laissée ouverte. Il établit une 
compétence fixe et nécessaire ; cette compétence est-elle bien établie, 
est-elle mal établie? Ce n'est pas ici le lieu de la discuter ; seulement, 
vous me permettrez de dire que les motifs, par lesquels elle a été 
instituée, tiennent à l'ordre public. 

On a considéi'é que, lorsque des personnes étaient dans une cer- 
taine situation — je ne dis pas sociale, car la dilTérence de position 



230 DISCOURS ET OPINIONS. 

sociale no peut motiver aiirniu' (iilïéionee clans la jiiridiclimi (linii- 
nelle — mais dans une cci'laine situation politique, il y avait un 
inléirl public de jnemier ordre à ce que les poursuites exercées 
contre elles fussent soumises à des formes plus solennelles, pi-otec- 
Irices de la société autant que d'elles-mêmes. 

Un re[)résentant de la nation est soustrait au droit commun. 
Aucune poursuite ne saurait l'atteindre avant qu'une autorisation de 
la Chambre soit intervenue. Qui s'est Jamais [ilaint de ce pi'ivilège? 

Le sénatus-consulte de 18;j8 se rattache à un ordre d'idées de cette 
nature. Je pourrais indiquer parmi les raisons sociales qui l'ont 
motivé le désir d'augmenter les garanties contre un accusé que de 
trop puissantes iidluences protégeraient, s'il n'était pas envoyé devant 
une juridiction organisée d'une manière plus puissante encore que 
les juridictions ordinaires; mais je ne veux pas aborder ce débat; je 
ne veux pas, en examinant si le sénatus-consulte a bien ou mal 
statué, me rendre coupable moi-même de l'irrévérence envers la 
(Constitution que j'ai reprochée à mon honoi*able contradicteur. 

Il n'est pas un jurisconsulte, parmi les jurisconsultes éminents dont 
j'ai demandé l'opinion, qui, comme moi, n'ait pensé que, lorsqu'une 
juridiction non pas exceptionnelle, le mot serait impropre, mais 
spéciale, a été élablie, dans un intérêt bien ou jnal compris d'ordre 
public, elle est obligatoire ; le Gouvernement doit la respecter. Celui- 
là même au profit de qui elle pai-ait instituée ne peut y renoncer. 

Il est arrivé (|u'un député poursuivi a déclaré qu'il renonçait à la 
prérogative parlementaire : les tribunaux n'ont pas accepté cette 
renonciation. L'immunité qui vous couvre, ont-ils répondu, n'est pas 
établie dans votre intérêt : elle est d'ordre social; subissez-la, s'il ne 
vous plaît pas de l'accepter. 

La compétence fixée par le sénatus-consulte de 1858 est absolu- 
ment delà même nature. Fondée ou non, tant qu'elle existe, elle est 
d'ordre public; elle appartient à la Constitution elle-même; celui 
qu'elle couvre n'a pas ]ilus le droit de s'y soustraire que d'y renoncer. 
[Trcs bien! très hicn!) 

Kn résumé, il ne s'agit pas du sénatus-consulte de 18o2; ce séna- 
tus-consulte laissai -il l'option, il a été abrogé en ce point par le 
sénatus-consulte de I808. 

Nous eussions été heureux, dans l'intérêt de ceux (jui sont pour- 
suivis, de les soumettre à la juridiction ordinaire, plus rapide et 
moins redoutable; mais, interprètes de la loi, nous avons dû ne 
consulter que ses décisions, et nous y soumettre. [Vif mouvement 
d'approbation et d'adhésion.) 

M. Uoc.iiKKOHT. — .le demande la parole pour un fait personnel. 

M. i.F. PRKSiDEM Scn.NEn)i;ii. — M. Ferry a demandé la parole avant 
vous. 

31. Jules Ferry. — Messieurs;, c't^sl en très peu de mots 
que je vais essayenlc répondi-e aux oiiscivalions de M. le garde 



INTEHPELLATlOiX SUK LA HAUTE COLK. 231 

des sceaux, observations qui prouvent, dans tous les cas, que 
mon interpellation est beaucoup plus sérieuse et mérite un 
examen beaucoup plus attentif qu'il n'a semblé le dire d'abord. 
Tout ce qui a été dit par lui comme par moi n'est autre chose 
que la discussion même de l'interpellation; mais, puisque cette 
discussion se trouve liée par sa volonté môme à la décision 
qu'il sollicite de vous, vous souffrirez que je rétablisse en très 
peu de mots les deux arguments que M. le garde des sceaux 
croit avoir réfutés. 

Mon premier argument était tiré de l'article 54 de la Consti- 
tution; est-ce que M. le garde des sceaux l'a détruit? A-t-il pu 
nier que la Constitution, dans son article 54, ne laisse au Pou- 
voir exécutif le droit de saisir ou de ne pas saisir la Haute Cour 
de justice? Non, mais, il a dit — ce qui, à mon sens, est une 
erreur capitale — que la Haute Cour de justice n'était pas une 
juridiction permanente, et que c'est pour la constituer que le 
Pouvoir exécutif intervenait. 

Oublie-t-il donc que tous les ans le Pouvoir exécutif constitue 
la Haute Cour, et que, par conséquent, la Haute Cour existe à 
l'état permanent? {lnte7^ruptio7is.)liOVLS les ans, au Journal offi- 
ciel, il est fait choix des membres de la Cour de cassation qui 
composent la Haute Cour. 

Quelques voix. — Et lesjuiés? 

M. Jules Ferry. — Et les jurés? me dit-on. M. le garde des 
sceaux n'a pas eu dans la pensée l'objection qui est sortie des 
lèvres de mes collègues, et il n'a pas entendu s'abriter derrière 
ce fait que les jurés ne peuvent être constitués que lorsqu'une 
atfairese produit qui saisit la Haute Cour. L'argument ne serait 
nullement juridique. M. le garde des sceaux a prétendu dire et 
prouver devant vous que la Haute Cour étaità l'état de torpeur, 
qu'elle n'existait pas d'une manière pei'manente comme toutes 
les cours. {Nouvelle interruption.) Je lui dis, moi, qu'elle existe. 
C'est élémentaire en droit. 

M. Belmontet. — Elle a une existence inactive. 

M. Jules Ferry. — Je fais appel aux jurisconsultes qui sont 
ici. Ce n'est pas l'absence des jurés qui peut empêcher la cour 
d'exister. H y a des magistrats qui la composent ; ils étaient 



232 DISCOIÎHS KT OPINIONS. 

roiiiiiis a\;iiil li- i>i(ti'i''s du [Mince Pierre Bonaparte, puisqu'on 
ne li's a pas drsi.uMiés pour ce procès. {futerriiptio7i.) 

(Jiirhincs iurnilm-s. — Elles jurés? 

M. Jules Ferry. — Les jurés, je le répète, ne consliluent, 
pa.'^ la coni'. 

Le second ariiiiinenl que j'avais produit était celni-ci : l'ar- 
ticle 10 du sénatus-consulte du mois de juillet 1852, qui a 
organisé la Haute Cour — et, sur ce point, M. le garde des 
sceaux m'a donné aux trois (piarts raison... [Exclamations 
ironiques sio' plusieurs bancs.) 

Ou nu^s honorables collègues qui m'interrompent n'ont pas 
exaclcmcnt suivi les développements de M. le garde des sceaux, 
ou leur interruption est incompréhensible. Je dis que M. le 
garde des sceaux m'a fait une très grande concession, car il a 
déclaré que si le décret — il l'a appelé décret à tort, c'est un 
sénatus-consulte — que si le sénatus-consulte du 12 juil- 
let 1852 était la seule règle de la matière, l'option resterait' 
encore, à l'heure qu'il est, au pouvoir exécutif. 

Dès lors, mon interpellation, non seulement subsisterait tout 
entière, mais M. le garde des sceaux en aurait reconnu le bien 
fondé. Il a dit cela. 

M. ij; (;.\ni)K dks sckaix. — J'ai eu toit de le dire, je vais vous exi»li- 
quer en (luoi. 

M. Jules Ferry. — Mais permettez, vous l'avez dit. 
M. \.v. GAUDK DES scEAix. — Jo n'avais i>as relu le texte. 

M.Jules Ferry. — Permettez-moi d'achever ma réponse; 
vous i-ectilierez ensuite vos observations. 

Dans tous les cas, vous avez dit tout à l'heure que ce séna- 
tus-consulte de 1852 n'existait plus, (piil avait été abrogé par 
le sénatus-consulte de 1858. Voilà la preuve qu'il vous faut 
faire, et je l'attends encore ; vous vous êtes contenté de lire 
l'art. 1" du sénatus-consulte de 1858, qui ne déroge en rien à 
aucun article du sénatus-consulte de 1852, à la procédure orga- 
nisée par ce sénatus-consulte, car s'il y dérogeait, la Haute 
Cour ne pourrait pas même se constituer. 

La preuve que ce sénatus-consulte de 1852 n'est pas abrogé, 
c'est (jue, dans vos décrets des 10 et 11 janvier 1870, vous avez 



l.NTEHPELI.ATION SUK LA HALTE COUR. 233 

visé eL le sénatus-consulte de 18o2 et le sénalus-consulte de 
1858. Voilà la question légale. Voilà les réponses que j'avais à 
faire à M. le garde des sceaux. 

M. LE GARiJE DES sr.EAix. — Voulez-vous nic permellre de dire un 
mot? 

M. Jules Ferry. — Bien volontiers. 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Je ne parle pas de l'article 10 du séna- 
tus-consulte de 18.52 : c'est inutile en ce moment. Vous niez que le 
décret de 1852 ait été abrogé dans son article 10 par le sénalus- 
consulte de 18o8? 

M. Jules Ferry. — Ce n'est pas un décret, c'est un sénatus- 
consulte. 

M. LE MixiSTRE. — Vous avez raison. Vous niez que le sénatus- 
consulte de ISoS ail abrogé l'art. 10 du sénatus-consulte de 1852, et 
vous demandez que Je vous fournisse la preuve. 

M. Jules Ferry. — Oui! 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Eh bien, je vais la fournir. 

Il y a dans le sénatus-consulte de 18.")8 un article premier que je 
vous ai déjà lu et qui dit : « La Haute Cour de justice connaît des 
crimes et des délits, etc. » {Interniplion à (jauche.) 

M. Belmomet. — Attendez donc! 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Et puis il }" a un article dernier, l'art. 7, 
ainsi conçu : « Sonl maintenues toutes les dispositions du sénatus- 
consulte du 10 juillet 1852 auquelles il n'a pas été dérogé par les 
articles précédents. » [Exclamations en sens divers.) 

L'abrogation de l'art. 10 résulte du rapprochement de ces deux 
textes. 

M. Jules Ferry. — Ali ! Eli bien, qui de nous deux a rai- 
son? J'en appelle à la bonne foi de l'Assemblée. C'est un sin- 
gulier argument que vient de faire M. le garde des sceaux. Il 
vient de procéder par une pétition de principe; je suis désolé 
de le lui dire. M. le garde des sceaux, après avoir dit : La 
preuve que le sénatus-consulte du 10 juillet 1852 a été abrogé 
parle sénatus-consulte de 1858 [Interruption.) 

Plusieurs voix. — Il n'a pas dit cela! 

M. Jules Ferry. — Écoutez, Messieurs! Ce n'est pas en 
devançant les observations de l'orateur qu'on peut éclaircir les 
questions. 



234 DISCOURS Kï OPINIONS. 

M. i.i; l'iu.^iiiKM Si.iiNKiDKR. — Jo (Iciiiaiulo à l;i Cliaiiibrc un peu 

(](.' callllr cl (Ir silfllCf. 

M. Jules Ferhy. — M. le "arde dos sceaux avait donné une 
proniièiv i)i'euvc, liréc de l'ai-iicle 1*'' du sénaUis-consulle de 
1838. J'en attendais une seconde, j'attendais un article qui 
aurait écliappé à mon attention et qui aurait aljrogé tous les 
sénaltis-consullcs antérieurs. Est-ce que c'est d'un pareil article 
(]ue M. le .uai'de des sceaux vous a donné lecture? Non : il vous 
donne lectnre d'un article qui dit : « Sont maintenues toutes 
les dispositions qui ne sont pas contraires au présent sénatus- 
coiisidtc. » 

riiisiriirs vh^nibrrs. — Eh Jiien? 

• M. Jules Ferry. — Eh bien, que M. le garde des sceaux 
prouve qne l'art. 4 du sénatus-consulte de 18o8 est contraire à 
l'article 10 du sénatus-consulte de juillet 18o2. Cette })reuve, il 
nt' peut la faire. 

Vous aurez peut-être besoin un jour ou l'autre de cet article, 
et je vous engage fort à ne pas poser en principe aujoui'd'hui 
que le sénatus-consulte du 10 juillet 18o2 est abrogé. 

M. i.K GAiiDE DES SCEAUX. — Je n'ai pas dit cela. 

M.Jules Ferry. — Eh bien, en face de cette thèse légale 
que M. le garde des sceaux n'a nullement déti'uite... [Excla- 
malions à. droit p el nu centre.) 

Si la Chaml)ic n'était pas suflisamment éclairée... 

Voix nii))ibrcn^rs. — Si! si! 

M. JuLKS Ferry. — J'aurais repris ma démonstration, car 
alors je ne me serais pas sul'tisanmient expliqué. 

H est de principe, en (h'oit constitutionnel, pohtique et autre, 
qu'il n'y a pas d'abi-ogation tacite, qu'il n'y a d'abrogé que les 
dis[»osilions anciennes (pii ne peuvent pas se concilier avec les 
nouvelles. C'est là un principe élémentaire. 

Eh bien, qu'on me dise en quoi l'article 1" du sénatus- 
consulte de 1838 est iiu'onciliable avec l'art. 10 du sénatus- 
consulte de 1852. 

Il est impossible de démontrer cette inconciliabilité. L'un 
statue sur le droit du pouvoir exécutif, l'autre statue sur les 
personnes que ce droit pourra c(juvrir. Il y a là deux ordres 



I.NTKHI'ELLATIOX SLIi LA HAUTE COUH. 235 

d'idées tout à fait ditlërents, et il n'y a aucune incompatibilité 
d'humeur entre les deux thèses. Par conséquent, il n'y a pas 
d'abrogation tacite, pas d'abrogation expresse. Le décret de 1852 
subsiste. L'option qu'a faite le Gouvernement reste à sa charge, 
comme un cas de responsabilité, et c'est sur cette responsabi- 
lité que je demande à interpeller le Gouvernement. Le Gouver- 
nement a déclaré qu'il acceptait l'interpellation sui' ce terrain; 
c'était le seul que j'eusse en vue : je lui demande d'adhérer à 
ma demande. 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Mais non : votre interpollalioii est 
discutée. 

M. Jules Ferry. — Alors, donnez d'autres raisons. 

M. LE GARDE DES scE.vix. — Elle est discutée. 

M.Jules Ferry. — Elle n'est pas discutée. {Si! si!) Je 
demande la lixation de la discussion à demain ; je le demande 
au nom des principes, au nom de la conscience et de la sécurité 
publiques. [Mouvements divers. — Aux voix! aux voix!) 

M. Belmomet. — Vous n'avez pas le monopole d'être l'interprète 
de la conscience publique. 

M. le PRÉSIDENT ScHNEn)ER. — Je vals maintenant consulter la 
Cliambre, non point sur la demande qui a été déposée par M. Ferrv, 
mais sur l'interpellation, telle qu'elle vient d'être posée et à laquelle 
il a été répondu. {Mouvements divers.) 

Fhtsienrs membres. — L'ordre du jour! 

M. LE PRÉsn)ENT ScH!\En)ER. — La Chambre semble manifester le 
désir d'être consultée sur l'ordre du jour. 

Voix nombreuses. — Oui! oui! L'ordre du jour! 

M. (iRAMEii DE Cassagxac. — La question préalable! 

M. LE PRESIDENT ScHNEUJER. — Si l'ordre du jour est adopté, il n'y 
aura plus d'interpellation. 

M.Jules Ferry. — J'ai demandé la lixation d'un jour. Je 
demanderai à dire un mot, monsieur le président. {Aux voix! 
aux voix!) 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Le Gouvememeul s'oppose à la lixation 
d'un jour et demande l'ordre du jour. 

iM. Jules Ferry. — J'ai demandé un jour, et si la Chambre 
refuse de l'indiquer, ne fût-ce pas le jour convenable, le jour 
qu'il faut à la cause, il est nécessaire au moins qu'elle lixe un 
jour quelconque, ilnlerruption.) 



y.jr, insr.ouns kt upimons. 

Ou. ml ;i prorrdrr par la voie de Toi-div du jour, ce serait la 
iiéuialiiiii dii droit dJiiler|i(dlalioii. iSonihrevses exclamations.) 

M. .Matiimi (lie la Conrze). — Vous avez (liscuti-; la Chainlirc jieiit 
,i ",-'-' '• 

M. .liTLEs Ferry. — Il n'y aurait pins de droit d'interpellation, 
je le lépèle, si vous prononciez l'ordre du jour. [Aux voix! aux 
voix!) 

M. CdR.NKiLLE. — Vous vcriez de <Iiscuter Piiiterpellatioii pendant 
une lieuro. 

M. i.ii pni':su)K.NT Sr,H.\r.n)i;it. — La (jueslion de responsabilité, la seule 
«pii, on dernier lieu, ait Hé posée verbalement par l'honorable 
M. Fony, a été suivie d'une discussion [C'est évident!) : par consé- 
«(uent, la Chambre peut apprécier si elle est suffisamment éclairée... 
[Oui ! oui!) et dans ce cas, elle a le droit de passer à l'ordre du jour. 
[Assen(iinr)it.) 

C'est donc sur l'ordre du jour, (jui est généralement demandé, cpie 
je vais appeler la Chambre à prononcer. [Oui! oui! l'ordre du jour!) 

M. Jtles Favrk. — Je demande à dire un mot... [Parlez! parlez!) 

M. Lv. PRÉSIDENT ScHNTjDEit. — M. Jules Kavre a la parole. 

M. JiLES Favre. — Si l'ordre du jour est voté, il est bien entendu 
que c'est eu réservant d'une manière complète le droit d'interpella- 
lion... [E.L'claiiiatiuns diverses.) 

Ce (pu me l'ait faire celte observation, c'est une é(}uivo({ue invo- 
lonlaire (pii a été jetée dans lu discussion jiar M. le ministre de la 
justice. 

M. le irarde dos sceaux, eu commen(;ant l'allocution qu"il a pro- 
nonei'e [lour repousser l'interpellation de l'honorable M. Ferrv, lui a 
refusé le caractère d'iuteipellalion. 

Je crois ([u'il n'en avait pas le droit, il me peiniettra tie le lui dire. 
Toute ju-oposition, sous forme d'inteipoHalion, présentée par un 
membre de cette Assemblée, doit être discutée, et, à moins qu'on 
n'admelt(Mnie question préalable détoni-née, (lé!.'uisée etqiii ne sérail, 
ou réalité, qu'une forme hypocrite dont personne ne veut, il faut 
bien reeonnaître que toute demande d'interpellation déposée ap|iar- 
tient à la délibération. 

Sous le bénéfice de ces observations, si la Cliainlue juse «pie pour 
la demande d'interpellation de mnn honorable collé|:ue et ami 
M. Jules Feii y, la délibération a été suffisante, il est parfaitement 
clair (prelle est maîtresse de pi'0])Oser l'oi'dre du jour. 

Mais j'ai voulu lui présenter cette observation alin d'empèrher(pril 
ne se créât un précédent qui pouri'ait être daniroreux et permettre 
d'éloulTer le droit d'intori)ellation. {Mnuvt'menls divers.) 

Voij- noinhrcuses. — L'ordre du jour! 



LE BUDGET DE LA VILLE DE PARIS. 237 

M. LK PRÉSIDENT ScH.NEiDER. — Je Consulte la Cliainbre sur l'oidi'e 
du .joui'. 
{La Chambre, conmUéc, 'prononce l'ordre dn jour.) 



Le budget de la Ville de Paris. 

L'auteur c/e.s Comptes fantastiques d'Haussmann se devait à lui-même 
de ne pas perdre de vue les intérêts spéciaux de la Ville de Paris, 
dont il était d'ailleurs l'un des mandataires, et de défendre la cause 
des libertés municipales, confisquées par l'Empire avec loutes les 
autres libertés. Dans la séance duCorps législatif, en date du 24 jan- 
vier 1870, il déposa un projtît de loi qui peut être considéré comme 
nu couiplément du projet de Crémieux sur la nomination du Conseil 
municipal de Paris, mais qui portait sur l'administration municipale 
lout entière. La majorité eut le bon fçoùt de saluer par des assez! 
(tssez.']e dépôt du projet de M. Fertyi. Quelques Jours après, dans 
la séance du 26janvier-, il eut l'occasion de développej- ses vues sur 
l'administration parisienne, à propos de la discussion sur le projet 
de loi concernant les mesures à prendre pour le budget extraor- 
dinaire de la Ville. Voici comment s'exprima M. Jules Ferrv, au 
début même de la discussion : 

.M. LE PRÉsn)ENT BrssoN BiLLAiLT. — L'ordrc du Jour appelle la 
discussion du projet de loi concernant les mesures provisoires à 
prendre pour le budget extraordinaire de la Ville de Paris. 

'Membres de la commission : MM. Ci'euzet, piésident; le baron de 
Mackau, secrétaire; le comte Le Peletier d'Aunay, rapporteur; 
Vendre, Boutellier, Pinart (Pas-de-Calais), Carnier-Pagès, Malaussena, 
Noubei.) 

SiègenI aubancdes commissaiies du Gouvernement : MM. Genleur, 
pri'sideiil de section au Conseil d'État, el Alfred Blancbe, conseiller 
d'État. 

•M. LE PRÉSIDENT BiiSSON BiLLAi LT. — Le projet de loi a été moditié 
par la commission, d'accord avec le Conseil d'Élat. 
La parole est à M. Jules Ferry. 

M. Jules Ferry. — Si la majoi'ilé de cette Chambre, en nous 
ohligeant, nialgfé nos réclamations énergiques, et je puis le 
(lire aussi, contrairement aux usages pai'leinenlajres... {liumeui-s 
sur divers bancs), à discuter à bref délai un projet de loi assui'ant 
les trois douzièmes provisoires du budget extraordinaire de la 
Ville de Paris, si la majorité a entendu nous empêcher d'appor- 
ter ici une discussion approfondie... [Nouvelles rumeur)') des 

1. Joi/rtini officiel du 25 j;iiivier 1870. 

2. Journal officiel du 27. 



238 DISCOUUS KT (U'IMONS. 

atTain-s th' la Villf, flic y a pairailcment réussi: car, dans 
rôlal actuel, niit' discussion d'ensemble estimpossible. D'abord, 
flic ne la supporlcrail pas; ensuite, nous n'avons pas même les 
documenls élémentaires (jui peuvent servir de base à cette 
discussion. 

En elïet, 3Iessieurs. voici un })rojel de loi qui se réfère au 
budget e\traordinaii-e de la Ville de Paris, un projet de loicpii, 
parce que aous lavez voulu, vient en discussion à l'ouverture 
de cette séance, et, parmi vous tous, il n'y a peut-être (pie moi 
(pii ai entre les mains \o projet de budget de cette ville. 

Un iiH'mbrc. — Eli l>ii'n, cela ddit, vous suflire. 

M. Jules Ferry. — Je comprends (]ue cela peut suflire à ma 
discussion, mais je ne comprends pas que cela puisse suffire 
pour la Cbambre, qui semble oublier qu'elle est désormais 
responsable des affaires de la Ville de Paris. Cependant, lors- 
(pi'on a une telle responsabilité, je crois qu'on doit s'etïorcer de 
la prendre en conscience... (Murmwes sur im grand nombre de 
ôancs), c'est-à-dii"e en étudiant les rliilTres ou en laissant à ceux 
qui veulent bien les étudier le temiis de s'en rendre maîti'es. 
[Auui'eanx nnn'mures.) 

Je me renfermerai, pour aujourd'hui, dans des observations 
qui sont intiniement liées au])rojet de loi et au vote que le Gou- 
vernement vous demaiule. Je préciserai d'al)ord le caracléi'e et 
la portée de la loi dans des termes très brefs; ensuite, je pren- 
di'ai acte des faits, de la l'éalité financière dont le projet de loi 
et les documents (jui l'accompagnent contiennent l'aveu tardif 
et la preuve irréfi-agable. 

Quel est le caractère et quelle est la portée du projet de loi ? 

La Commission qui vous l'a pi'oposé d'urgence s'attache à lui 
donner un caractère loutà fait inolTensif. Ce projet de loi, vous 
dit-elle, ne préjuge rien, n'engage rien, réserve toutes les 
questions. 

.l'ai, sur ce point, tnie réserve expi'esse à faire. 

11 va deux parties dans les propositions de la Commission ; il 
y a les dépenses et les voies et moyens. Je dois reconnaître et 
dire de suite, à l'éloge de la C-ommission, que le projet de loi a 
été présenté par le Gouvernement (juand il engageait toutes 
les (pieviions, et (pie la Commission y a substitué un projet de 



LE BUDGET DE LA VILLE DE PAHIS. 239 

loi qui n'en préjuge, qui n'en engage plus qu'une, et je vous 
(lirai tout à l'iieure laquelle. 

Ainsi, le Gouvernement, qui avait demandé à la Chambre 
d'autoriser la Ville de Paris à perpétuer une dette llottante qui 
n'est aujourd'hui autorisée par aucune loi, ce qui eût été une 
décision tinancière de la plus haute gravité, et une décision 
tinancière rendue dans les plus mauvaises conditions, puisque 
les éléments de la discussion font défaut à la Chambre en ce 
moment, le Gouvernement, qui avait proposé d'éteiniser la 
dette llottante de la Ville, a rencontré sur son chemin la résis- 
tance de la Commission. J'en félicite la Commission. Voici le 
procédé beaucoup plus simple et beaucoup plus clair qui a été 
adopté par vos commissaires : ils ont demandé à la Ville quel 
était le montant des dépenses indispensables, des payements 
inévitables et nécessaires qu'elle avait à faire dans les trois 
premiers mois de l'exercice 187U. Quand ces chitlres. s'élevant 
à 17 679000 fc, ont été connus, la Commission est venue 
devant vous et vous a proposé d'autoriser la Ville à les payer. 

Cela est vrai, cela est bien, cela est sage, cela est plus sage 
que la proposition du Gouvernement. Mais voici la criticfue 
(jue j'adresse à la Commission. 

A côté de la dépense, il faut nécessairement placer la recette, 
et à côté des engagements du budget extraordinaire, il faut 
placer, si l'on veut rester dans l'équilibre et dans la vérité 
tinancière, les voies et moyens du budget extraordinaire. 

Or, si les détails ne manquent pas sur les dépenses, la Com- 
mission est à peu près muette sur les voies et moyens, et tout 
ce qui concerne ce point si important du projet de loi est traité 
d'une façon que je trouve un peu légère dans les lignes que 
voici, et que je vais vous faire connaître : 

« La question des voies et moyens devait nous préoccuper 
d'autant plus que nous ne voulions, ainsi que nous l'avons dit 
plus haut, entraver en rien la liberté du Corps législatif, lors- 
qu'il aura à discuter dans son ensemble le budget extraordi- 
naire de la Ville. 

« Les explications que nous ont données MM. les commis- 
saires du Gouvernement et l'examen sommaire que nous avons 
fait des budgets ordinaire et extraordinaire, tels qu'ils ont été 
votés par le Conseil municipal, ont établi qu'il y avait les 



210 DISCOIHS ET OPINIONS. 

rpssoiirci^s nécfssaiivs pour acquitter les dépenses dont nous 
dtMiiandons d'autoriser le payement. » 

,1c (lis ([ii'il y a là, sur cette arave question des voies et moyens, 
tout simplement un acte de foi de la Commission dans MM. les 
commissaires du Gouvernement i-l dans le Conseil municipal, on 
jdiiinl. pour l'appeler de son vrai nom, dans la Commission 
adminislralive. qui a dressé et voté le budget de la Ville. Eli 
liieii, cet acie de foi, je ne veu\ le faire à aucun deprc. 

M. ("..\nNn:u-PA(;i^;s.— Ni nous non plus. 

M. Jules Feury. — Je n'ai aucune foi dans le Conseil muni- 
cipal de la Ville de Paris. II paraît que cette assemblée se réunit 
encore; je le dis avec la plus grande modération, c'est là un 
scandale. [Rumeurs.) 

M. i.i: Mi.NisTRi; m: L'iMiiRiEiR. — Je demande la parole. 

M. Jules Ferry. — Si ce n'est pas un scandale, monsieur le 
ministre de l'intérieur, c'est qu'alors tout ce qui se passe ici 
depuis ([uinze, jours est luie grande comédie (Murmures) : car il 
est vi-aiment incroyable que. dans la situation de la Ville de 
l'ai'is, à l'beure qu'il est. il n'y ait qu'une seule cbose de cban- 
gée, un liomme seul. Et parce que vous avez cliangé un 
liomme.vous croyez avoir changé les choses ; vous croyez avoir 
(luniié satisfaction au sentiment public. Nous retrouvons à la 
Ville les mêmes bureaux, les mêmes principes, et sur ces bancs 
les mêmes commissaires du Gouvernement [Bruit), que je suis 
toujoui's très charmé d'entendre, mais à qui il m'est bien per- 
mis de. rappeler que ce sont les mêmes ({ui, pendant si long- 
temps ont tout approuvé, tout plaidé, tout défendu, avec autant 
d'éloquenre (|iie ih- conviction. 

Ils ont (Ml le douille courage de suivre M. le préfet de la 
Seine jusqu'au bord du fossé, et le courage, plus rare et plus 
diflicile, de lui survivre. [Sourires sur plusieurs bancs.) 

Voici, par exemple, l'Iionoi-able M. Genteur, qui va me 
l'épondrc et qui vous présente le pi'ojet de loi. et sur la pai'ole 
duquel la commission de la (ihamhre statue et décide qu'il > a 
17 millions dans les caisses de la Ville. 

Eh bien, l'honoi-able M. Genteur, au mois de févriei' dernier. 
pas plus tard, a affirmé à cette tribune deux choses, entre autres : 



LE DIDGET DE LA VILLE DE PARIS. 241 

il disait d'abord que la dette de 59 millions de la Ville de 
Paris envers la Caisse des travaux, cette dette tout à fait irré- 
gulière, serait complètement remboursée par l'exercice 1869. 

Je parle à une Chambre qui connaît à merveille cette ques- 
tion ; elle est encore présente à tous les souvenirs; vous savez 
que la Ville avait pris à la Caisse des travaux, outre les 100 mil- 
lions d'émissions de bons que vous aviez autorisés, une somme 
de 59 millions. C'était une objection que nos maîtres et amis, 
les membres de l'opposition, faisaient au mois de février 1869, 
et M. le commissaire du Gouvernement répondait en assurant 
que, dans l'exercice de 1869, les 59 millions de dette irrégulière 
seraient complètement liquidés. 

Il y a une autre assertion dans le discours du commissaire du 
Gouvernement : il jurait ses grands dieux que le budget 
de 1870 se soldei'ait par un excédent de 31 millions de res- 
sources disponibles. Malheureusement, ou plutôt heureusement. 
grâce à l'obligeance de M. le secrétaire général de la préfecture 
de la Seine, j'ai eu communication du budget de la Ville et du 
rapport de M. Haussmann, qui, d'ailleurs, avait été inséré au 
Journal officiel. Eh bien, de ce rapport lui-même il résulte que 
M. le commissaire du Gouvernement, l'honorable M. Genteur, 
était bien mal informé sur les deux points. 

En elfet, quant à cette dette illégale, cette dette flottante, 
irrégulière de 59 millions, que la Ville s'était abusivement 
constituée, en sus des 100 millions autorisés par la loi; quant à 
cette dette que MM. les commissaires du Gouvernement nous 
avaient promis que le budget de 1869 pourrait éteindre, non 
seulement le budget de 1869 ne l'a pas éteinte, et c'est le der- 
nier mémoire de M. Haussmann qui nous l'a appris, mais à 
cette dette de 59 millions, qui n'est pas près de s'éteindre, la 
Ville a ajouté une dette nouvelle de 21 millions. 

Voilà comment sont informés des atïaires de la Ville MM. les 
commissaii-es du Gouvernement, et n'avais-je pas raison 
d'admirer leur dévouement et leur courage? 

M. Ji LES Favre pt autres membres à gauche. — Très Ijion! dès bien 1 

M. Jules Ferky. — Quant à l'excédent prétendu de 31 mil- 
lions, il y a, messieurs, une réponse décisive qui me dispense 
de toutes les autres. Ce budget, qui devait laisser un excédent 

16 



-21.. DiscoLus i:t opimo.ns. 

(le 31 niillioiis disponibles, savez-voiis comment le Conseil 
(l'Elal entend le liquider? Je puise ma réponse dans l'exposé 
des molil's du projet actuel, signé de M. Genteur lui-même. Le 
Conseil d'État ])ropose premièrement qu'on renouvelle la dette 
flottante delà Ville; secondement, qu'on emprunte 3o millions, 
c'est-à-dire qu'on a reconnu dans les comptes de la Ville une 
erreur de 13o millions, un délicit de 135 millions, au lieu d'un 
excédent de 31 millions. 

Je ne récrimine pas, messieurs. Tout cela est dans ce petit 
projet qu'on veut faire passer si vite. Tout cela doit être sévè- 
rement examiné et vous en devez rigoureusement tenir compte. 

Qu'est-ce que dit aujourd'hui le Conseil d'État et qu'est-ce que 
disent messieurs les commissaires du Gouvernement? Ils vous 
demandent un crédit provisoire de 17 millions. Ils vous disent : 
Ces 17 millions, la Ville les possède. Mais si, par hasard, elle ne 
les a pas, vous ne pouvez pas les voter à moins d'engager son 
avenir. Or, ce projet de loi qui vous est j)résenté, a précisément 
pour but et pour prétention de ne pas engager l'avenir. La 
question est donc de savoir si la Ville a les 17 millions qu'elle 
vous demande de l'autoriser à dépenser. 

Eh bien, dans le rapport de la Commission, je ne trouve 
que deux arguments : l'un est fondé sur les déclarations des 
commissaires du Gouvernement; et ces déclarations, j'ai dit 
pourquoi je les récuse. 

L'autre est fondé sur l'examen sommaiie du budget de la 
Ville; très sommaire, en vérité, messieurs, car il suffit de rap- 
procher quelques chilVres de ce budget, quelques chilîres que je 
n'invente pas, que je ne compose pas pourla cii'constance. mais 
que je tire des documents qui nous ont été distribués, pour être 
ronvaiiicn que l'examen sommaire des budgets ordinaire et 
extraordinaire de la Ville de Paris, prouve qu'elle n'a pas les 
17 millions que vous allez l'autoriser à dépenser. 

Ce que je dis là, je vais le prouver de deux manières : 

Vous nous demandez pour le 1" trimestre de 1870, un cirdit 
de 17 679 OOU francs. Je suppose que vous avez examiné (juel 
était le montant de la dépense extraordinaire pour l'année 
entière, et que vous avez pensé que le quart de cet ensemble 
représente 17 679 000 francs. A ce compte, et par une 
simple opération de mulli|ilication, on ai'riverait, pour le 



LE BUDGET DE LA VILLE DE PARIS. 243 

budget extraordinaire indispensable de la Ville de Paris, pour 
l'année 1870, à une somme de 70 millions, et cette somme est 
au-dessous de la vérité, 

La vérité, où est-elle ? Vous avez, procédant sagement en 
cela, je le reconnais, examiné quelles étaient les dépenses les 
plusindispensables dans le budget extraordinaire de la Ville; 
vous en avez extrait, avec beaucoup de raison, les dettes 
d'abord, les bons de la Caisse ensuite, et enfin certains travaux. 

Eh bien, je prends pour base le départ que vous avez fait 
vous-même, et j'examine ce que représentent, dans le budget 
extraordinaire de la Ville, les différents chapitres que vous en 
détachez et que vous présentez sous forme de trois douzièmes 
provisoires. 

Si je totalise ces chapitres qui ont rapport: 1° à la dette; 
2° aux bons de la Caisse; 3° aux travaux absolument indispen- 
sables, tels qu'ils figurent au budget extraordinaire de la Ville, 
j'arrive à une somme de 75 millions, et encore faut-il l'aug- 
menter d'une autre somme de 4 millions, qui représentent les 
dépenses des entrepôts provisoires de Bercy et qui n'ont été 
compris dans aucun des chapitres du budget extraordinaire 
Singulier phénomène, singularité de plus' que devait nous 
révéler l'examen de la gestion des alfaires de la Ville : nous 
apprenons aujourd'hui, par les notes annexées au dossier de 
la Commission, qu'il s'est fait à Bercv des travaux considé- 
rables, extraordinaires, terminés à l'heure qu'il est, avec une 
somme de 4 millions qu'on y a employée sans l'autorisation, 
quedis-je, sans l'autorisation? contre la volonté, formellement 
manifestée de la Chambi-e. 

Vous savez bien ce qui s'était passé, l'année dernière, devant 
le Corps législatif. Il me semble encore entendre le ministre 
d Etat d'alors, interpellé tout à coup sur la question du marché 
de Bercy, qui reproduisait les principales clauses contre 
esquelles ont si énergiquement réclamé l'opinion publique et 
le sentiment de cette Chambre : je veux parier des clauses 
relatives aux bons de délégation: il me semble encore entendre 
mon honorable collègue et ami, M. Ernest Picard, opposant ce 
lait du marché de Bercy à M. Boulier, et 31. Bouher lui répon- 
dant : Non, nous ne souiïrirons pas cela. 

Eh bien, vous l'avez souflert, l'administration précédente l'a 



214 DISCOLUS KT OPINIONS. 

soiilTrii. ri il sfFiildf ipie lo nouveau cabinet veuille le soutlVir 
(''Lrali'Uit'nl. 

Vous l'avez soullcrt, et. en ce moment, les travaux sont faits; 
ils ont été exécutés sans crédits ouverts, sans ressources. Et 
c'est tellement exact que, si vous ne créez pas des ressources 
spéciales pour solder la dépense des entrepôts provisoires de 
Bercy, qui sont faits à l'heure qu'il est, la Ville tombera en 
faillite, puisque aucune somme n'est inscrite, pour cet objet, 
aux budgets oi'dinaire et extraordinaire de la Ville de Paris. 

D'où je tire cette conclusion : c'est qu'aux 75 millions qui 
représentent, pour l'année 1870, le payement de trois néces- 
sités premières : la dette, les travaux indispensables et les bons 
de la Caisse, il faut ajouter encore 4 millions, et l'on arrive ainsi 
à un chiffre de 79 millions. 

Voilà ce que l'examen sommaire de la situation — pour me 
servir de l'expression de la Commission — nous révèle. Or, il 
faut que vous sachiez que, pour couvrir cette somme de 79 mil- 
lions qui s'impose, il n'y a, au budget de la Ville de Paris, 
ipi'une somme disponible de 40 à 46 millions, tout au plus. 

Je ne discute pas les comptes de la Ville: nous y reviendrons 
quand on nous présentera le budget ordinaire aux excédents 
de 1870. 

La Ville étale avec orgueil un excédent de .37 millions. Cet 
excédent est artiliciel, je le montrerai, mais je l'accepte pour 
point de départ. 11 y a ,37 500 000 francs pour faire face 
à une dépense extraordinaire se montant à 79 millions. Il 
convient d'y ajouter 4 millions et quelque chose provenant des 
ventes de lorrains; puis 920 000 francs pour la subvention de 
l'État. 

Nous ajouterons 4 millions. Cela fait 46 millions pour 
aller à 79 millions. 

Vous voyez, ces rapprochements sont décisifs ; je dis donc 
que, à cette question posée par la Commission et quelle a réso- 
lue avec une trop grande conhance, à mon sens, y a-t-il 
17 millions dans les caisses de la Ville ? On peut répondre réso- 
lument : Non, il n'y a pas 17 raillions. Kt comment y aurait-il 
17 millions? Si vous considérez le b(ulget de 1869, vous voyez 
déjà ipiil se solde en déticit, car on n'était arrivé à l'équilibrer 
qu'au moyen (raliénalions de terrain (pi'on espérait devoir 



LE BUDGET DE LA VILLE DE PARIS. 245 

monter à 25 millions. On n'en a vendu que pour 4 millions, qui 
vont entrer dans le budget de 1870. 

Voilà deux budgets qui doivent s'aligner au moyen de 23 mil- 
lions, pour l'un, et 25 millions, pour l'autre, et qui n'ont profité 
à eux deux que de 4 millions: c'est un déficit patent et avéré. 

J'ajoute que pour prouver que votre caisse est vide, il y a, à 
côté de ce grand fait, le fait particulier dont je parlais tout à 
l'heure à la Chambre, la construction des entrepôts provisoires 
de Bercy. 

Savez-vous avec quoi on a pourvu à une certaine partie de la 
dépense? (Tout cela est dans le dossier de la Commission.) 

Savez-vous par quels moyens, par quels procédés, par 
quelles ressources financières? Avec les 15 millions qui avaient 
été déposés par la Compagnie des magasins généraux, en vertu 
de ce fameux traité de 40 mdlions, que M. Rouher a condamné 
à la tribune. 

Vous êtes donc tellement embari"assés, et votre caisse est si 
vide, que vous avez été obhgés, pour payer, de toucher à des 
fonds qui ne vous appartiennent pas ; et vous avouez que, pour 
faire face à ces dépenses, vous avez été obligés de prendre des 
fonds que vous n'aviez qu'en dépôt, et qui n'étaient pas à vous. 

Cela démontre, avec la dernière évidence, que votre caisse 
est vide, et que vous n'avez pas, pour solder les dépenses, les 
voies et moyens correspondants. 

Je demande qu'on établisse d'une manière sérieuse, et qui 
puisse être sérieusement discutée, que la Ville a 17 milUons 
disponibles. Je le répète, la Ville ne les a pas. Si MM. les com- 
missaires du Gouvernement disent que la Ville les a, je deman- 
derai à récuser leur témoignage : car ils sont trop habitués à 
affirmer des faits que le lendemain vient démontrer faux. 
[Réclamations sur plusieurs bancs.) 

J'appelle sur ce point les explications du Gouvernement et de 
la Commission. 

M. LE Peletier d'AUiNAy, rapporteur, se dirige vers la tribune. 

M. LE MiMSTRE DE l'iiXTérieir. — Je demande la parole. 

M. le président BissoN BiLLAULT. — La parole esta M. le ministre 
de rintérieiir. 

M. le MIMSTRE DE l'intériei'r. — Je ne veux pas me substituer à 
iM. le rapporteur de la Commission pour défendre les conclusions 



216 DISCOURS ET OPI.MONS. 

;iiix(jm'll('s elle est arrivée, mais jai un (ievoir à romplir ol une 
oliscrvalion à faire. 

Le devoir, le voici : 

Je ne veux pas suivri' rimiiDrable piéopinant dans Sfs oriliques 
contre les personnes; cependant il a attaqué, d'une manière vive et 
violente le Conseil municipal de la Ville de Paris, il a provoqué sa 
démission; mon devoir à moi, ministre de l'Intérieur, est de remer- 
cier les hommes distingués et honnêtes qui en font partie, d'avoir 
assez de patriotisme et de dévouement pour conserver des fonctions 
désormais ingrates et difficiles (Trca bien!), alors que, dans peu de 
jours, la loi aura à statuer sur la manière dont ce Conseil municipal 
sera formé; il faut, je le répète, beaucoup de dévouement et de 
patriotisme {Oui/ oui!); il faut la di;inilé que donne une ferme 
conviction de son honnêteté (>t de son indt-jjendance. pour restera 
son poste dans des circonstances aussi difliciles. Mon devoir, comme 
ministre de l'Intérieur, était de leur rendre ici ce témoignage. 
(Vires et nombreuses marques d'adhésion et d'approbation.) 

I/ohservation (jue j'ai à faire est celle-ci : l'honorable M. Ferry a 
mêlé à cette discussion la loi sur les octrois et la discussion générale 
du budget de la Ville de Paris. Or, je crois que, pour la clarté de la 
discussion, pour que la Chambre comprenne bien ce qu'on lui propose 
et ce qu'elle a à faire, il faut s<' borner à examiner le projet actuel- 
lement en discussion. 

La Commission a reconnu que la Ville de Paris a besoin d'un crédit 
de 17 679 000 francs pour des dépenses urgentes, indispensables et 
à échéance tellement couite ({u'elle n'a pas hésité à autoriser ce cré- 
dit. La Commission a reconnu également qu'il y avait 17 millions et 
au delà de clair et liquide dans les ressources de la Ville de Paris. 

Je supplie la Chambre de renferuu:'r le débat dans cette question : 
les dépenses sont-elles nécessaires? Les ressources sont-elles assurées? 
Nous aurons jilus tard UTie discussion longue, complète, approfondie 
sur les linances de la Ville de Paris, sur les faits présents, sur les 
faits passés; mais aujourd'hui, cette discussion ne serait pas utile- 
ment possible, puisque le Couvernement et le Conseil d'État n'ont 
pas reçu, à l'heure (pi'il rsl, les explications et les renseignements 
qu'ils ont d(Mnau(lés à radminisiralion municipale. 

Laissons donc ]tour l'avenir l'examen complet, scrupuleux, absolu 
des linances de la Ville de Paris, l'examen et les critiques, s'il y a 
lieu, des fiiits passés; mais restons aujourd'hui dans la loi qui nous 
est soumise; c'est une loi de nécessité, une loi d'urgence : il faut 
examiner si les dépenses sont nécessaires, si on peut s'y soustraire 
et si les ressources qu'on nous pi-opose pour y satisfaire sont sufli- 
santes et claires. 

Ceci dit, je dois céder la parole à l'honorable rapporteur qui, bien 
mieux que moi, traitera une question qu'il a étudiée avec tant de 
soin. [Très bien! très bien!) 

M. Jules Ferry. — Jetloiiiandr à répomlre. 



LE rfLDGET DE LA VILLE DE PARIS. 247 

M. Lk Peletier u'AiXAY, rapporteur, se lève pour parler. 

M. Glais-Bizoin. — J'ai une observation à faire avant que le rap- 
porteur prenne la parole. 

M. LE PKÉsiDEM Bi ssox BiLLAi LT. — M. le rapporteur cède la parole 
à M. Ferry. 

M. Jules Ferry. — Je ne dirai qu'un mot en réponse aux 
observations de M. le ministre de l'Intérieur. 

La première, c'est qu'il y a une contradiction singulière de la 
part du cabinet entre ces deux actes : celui qui a relevé M. le 
baron Haussmann de ses fonctions de préfet, et l'éloge qu'il 
vient de faire du Conseil municipal de Paris. 

Entre le dernier préfet de la Seine et le Conseil municipal, il 
y a identité, il y a connexité, il y a complicité absolue... 
[Rwneiv's au centre et à droite.) 

A gauche. — Oui ! oui ! 

M. Jules Ferry. — Le Conseil municipal a été l'instrument 
servile des malversations du préfet. [Murmures et réclamations.) 

Il est responsable de sa mauvaise gestion, et si vous le 
défendez, c'est que vous réclamez votre part de responsabilité. 
[Oh ! oh ! — Adhésion à gauche.) 

Ma seconde observation, en réponse à M. le ministre, est 
celle-ci : Il est évident, à voir la façon dont M. le ministre 
entend le débat, que ce qu'on vous demande, au sujet du projet 
de loi sur le budget extraordinaire de la Ville de Paris, c'est ce 
qu'on vous a demandé dans plusieurs circonstances récentes, 
et c'est ce qu'on parait vouloir vous demander tous les jours : 
c'est un vote de confiance. Or, je dis que c'est une étrange 
façon de comprendre le gouvernement parlementaire que de 
demander à la Chambre des votes deconliance tous les matins, 
[Murmures.) 

Après ce discours et différentes observations de Garnier-Pagès et 
de Jules Favre, Glais-Bizoin insista spécialement sur l'illégalité des 
dépenses engagées par le Préfet de la Seine pour travaux prépara- 
toires de l'entrepôt de Bercy et pour sept casernes d'octroi. 11 déposa 
en conséquence, de concert avec M. Jules Feri'v, un amendement 
ainsi conçu : 

« Nous demandons : 1" le retranchement de 60 000 francs portés 
pour sept casernes d'octroi; 2" de 12iri000 francs, pour dépenses 
faites pour appropriation des entrepôts provisoires. » 

La prise en considération de l'amendement ne fut pas prononcée, 



.^48 DISCOURS ET OPINIOiNS. 

.•t la r,liain!)re vola iminédialomciit rarticle unique du projfl de loi 
(MM ouvrait au Prélel de la Sciuc, sur les ressources du bud^-et extra- 
«inlinaiii' (h- la Ville de Paris |toiir 1870, un crédit provisoire de 
I7 67<JU»6 fr. CO. 



L'arrestation de Rochefort. 

D'ailleurs, en ce mois de janvier 1870, les Parisiens oubliaient un 
peu le gaspilla^'o de leurs deniers par des administrateurs sans 
eonlrnle. L'acquillement du prince Pierre Bonaparte par le Haut- 
Jury de Tours souleva les protestations les plus vives et, à l'enterre- 
nient de la victime, une véritable jruerre civile faillit éclater. Le 
17 janvier le Corps législatif, par 222 voix contre 34 autorisa des 
poursuites contre Henri Rochefort, à raison de l'article publié le 
leudeinain de l'assassinat de Victor Noir. Condamné à six mois de 
prison et 3 000 francs d'amende, Rochefort fut arrêté, le 7 févi'ier, à 
lu Mar^i'illaise. Cette arrestation provoqua une sorte d'émeute fau- 
boiirii du Temple; des barricades furent ébauchées et enlevées par 
la ])cilii-e. Le lendemain, les manifestations se renouvelèrent sur les 
boulevards et les sergents de ville les réprimèrent avec brutalité. 
Une lièvre ardente s'était emparée de tous les esprits, et l'agitation 
régnait, presque au même degré, dans l'enceinte du Palais-Bourbon. 
Dans la séance du 9 février*, M.Jules Ferry souleva un véritable 
orage parlementaire, en posant deux questions au Gouvernement sur 
les faits qui s'étaient passés la veille. La première portait sur la 
ilissolution par la police de deux réunions privées. L'ordre du jour 
étant prononcé sur celte première question, M. Jules Ferry remonta 
a la tribune : 

M. Jules Ferry. — J'ai une seconde tiueslion à adresser. 
{Ah! n/>f — Assez!) 

Je demande au cabinet s'il est exact qu'hier soir tous les 
rcklacteurs et tous les employés du journal la Marseillaise ont 
été arrêtés? 

Plusieurs mcmhri's à droite. — ■ C'est très bien I 

M. Jules Ferry. — Je sais, messieurs les membres de la 
majorité, (lue vous voudriez voir arrêter d'un seul coup de filet 
tous les républicains de France. {Exclamations.) Mais c'est une 
satisfaction qui vous coûterait cher, el. dans tous les cas. ce 
n'est pas... {Interruptions.) 

M. RoLLK. — Vous n'avez j>as le droit de tenir ce langage. 
1. JoHinal officiel du 10 lévrior 1870. 



L'ARRESTATION DE ROCHEFORT. 249 

Un autre membre. — Vous n'avez pas le droit de vous dire répu- 
blicain. 

M. RrlmoiMET, — El votre serment ? 

M. Jules Ferry. — Je prends acte de vos protestations qui 
sont, autant que je puis les entendre, une rectification du 
mouvement joyeux que vous avez manifesté tout à l'heure, et 
je vous en félicite. {Nouvelles et bruyantes interruptions.) 

M. RoLLE. — 11 n'y a point eu ici de mouvements joyeux ! Nous 
vous écoulons au contraire avec une tristesse profonde. 

M. LE PRÉSII)E^'T Schneider. — Je demande à la Chambre un peu de 
silence, pour que le président puisse entendre l'orateur. 

M. Jules Ferry. — Je demande au Gouvernement si les 
faits que j'ai énoncés sont vrais ; et je déclare à MM . les ministres 
que l'opinion publique est tentée de voir dans cet acte extraor- 
dinaire un moyen détourné de rétablir le droit de suppression 
administrative que la dernière loi de la presse a entendu aholii-. 
[Bruit et vives inierruptions.) 

M. le président Schneider. — La parole est à M. le garde des 
sceaux. 

Plnsieur» meinijres. — Ne répondez pas! 

M. Jules Ferry. — S'il ne répond pas, il avoue! 

S. Exe. M. Emile Olliyier, garde des secuux, ministre de la Jut^tice. 
— l'ermettez ! 

Tout ce que je puis répondre à la question posée, c'est ceci : Per- 
sonne n'a été arrêté hier au journal In Marseillaise en verlu d'ordres 
donnés par le pouvoir adminislralif. 

lue instruction judiciaire a été commencée; la justice a saisi ceux 
(|u'elle considère comme coupables. Je n'ai rien autre à ajouter. 
[Très bien! très bien! — L'ordre du jour! l'ordre du jour! — La 
clôture!) 

M. Jules Ferry. — Je demande la parole contre l'ordre du 
jour! 

M. LE PRÉSU)ENT ScHNEiDER. — M. Ferry demande la parole contre 
la clôture ! 

M. Jules Ferry. — Laclôture n'est pas demandée... {Si! si /) 
mais l'ordre dujour; je demande à parler contre l'ordre du jour. 
M. le ministre de la Justice me répond : la justice informe... 

Un memtjre à droite. — Vous n'y croyez pas à la justice. 

M. Jules Ferry. — La justice, en pareille matière, m'est sou- 



250 IIISCOIHS KT OPINIONS. 

verainomciit siisiiecte. {Vives réclamations et cris: A l'ordre! 
à r or lire!) 

M. i.E l'iiKSiDRNT Schneider. — Je demande à la (liiainhio du silence: 
veuillez, on etlol. p(Mmcttre an président d'accomplir son devoir, et, 
si vous failes tant de l)rnit, vons ne pourrez pas même entendre que 
je i>résident rappelle .M. Ferry à l'ordre, car il n'est pas permis de 
dire dans cetle enceinte que la justice est suspecte. Monsieur Ferry, 
je vous rappelle à l'ordre. {Vive upprohation sur un fjramt nombre de 
fiancs.) 

M. Jules Ferry. — Je demande la [larnle sur le rappel à 
Tordre. 

M. i.E l'HÉsiuENT S(;nNEn)ER. — Vons pouvez vous expliiiner. 

M. Jules Ferry. — Vous parlez d'ordre, et vous nie rappelez 
à l'ordre. 

Le preiniei' liieu dans un pays c'est l'ordre moral, et l'oi'dre 
moi'al repose sur la sincérité... [Interruptions diverses.) Eh 
bien, veuillez me laisseï- le dire en honnête homme à d'hon- 
nêtes gens : en matière politique, dans ce pays, il n'y a pas de 
justice. {IVouveaux cris: A l'ordre! à l'ordre!) 

M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. — Si c'est là ]"ex])licatinn, je nininliens 
le rappel à l'ordre. {Oui! oui ! — Trvs inen!) 

M. Jules Ferry. — Et je me trouve d'accord avec M. le garde 
des sceaux... {A{/itation), qui a dit, en entrant en fonctions, 
(ju'il voulait séparer la politique de la justice. (.4 l'ordre! à 
l'ordre!) 

Je me trouve d'accord avec les hommes les plus modéi'és de 
l'assemblée, avec la conscience du pays, car dix- huit ans de 
despotisme... (.1 l'ordre! à l'ordre!) 

M. LE PRÉSIDENT Schneider. — Devant ces explications, je maintiens 
énerfj;iquement le rappel à l'ordre. {Très bien! très bien! — Assez! 
assez !) 

M. Jules Ferry prononce, au milieu d'un bruit confus, des 
paroles qui ne sont pas entendues, et descend de la tribune. 

S. Ex(.. M. Chevandier de Vai.duome, ministir ilr l'Inlrrinir. — 
('ommc il m'a été impossible d'entendre les dernières paroles de 
.M. Ferry, il m'est également inqtossihle d'y répondre. 

M. LE PRÉSIDENT ScHNEMJER. — Je constate en etl'etqueles dernières 
paroles prononcées par M. Ferry n'ont pas été entendues, même du 



L'ARRESTATIO.N DE HOCHEFOKT. 251 

président, qui est placé le plus près de l'orateur, el, par conséquent, 
ces paroles ne figureront point dans les comptes rendus oi'ficiels. 

M. Jules Ferry, de sa place, avec véhémence. — Puisqu'elles 
n"ont pas été entendues, je vais les répéter. {Interruption.) J'ai 
dit, et j'ai dit en lionime d'iionneur, en homme qui connait les 
choses dont il parle... 

M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. — Ne VOUS passionnez pas tani, mon- 
sieur Ferry. 

M. Jules Ferry. — Je vais le redire, cela est hon à entendre 
et à répéter, j'ai dit (]ue de tous les maux que dix-liuit ans de 
pouvoir personnel ont infligés à ce pays-ci, le plus grand : c'est 
l'avilissement de la justice. [Bruyantes réclamations! — Cr/s.- 
A l'ordre! à l'ordre!) 

M. LE PRÉSIDENT Sf.HNEiDER. — M. Ferry est pour le moment sous 

l'empire d'une trop vivo excitation, pour que je veuille caiaclériser. .. 

{Interruption). 

M. LE GARDE DES SCEAUX — Vous avez tort... {Oui! oui! — A Cordre!) 

Gomme chef de la magistrature, je demande le rappel à l'ordre. 

{Très bien! — A l'ordre!) 

M. Jules Ferry. — Le pi'ésident n'a pas d'ordre à recevoir 
du garde des sceaux. 

M. LE PRÉSIDENT ScHNEDiER. — Dans l'état de passion où se trouve 
en ce moment M. Ferry, je ne voudrais pas prononcer un second 
rappel à Tordre. 

Plusieurs voix à gauche. — Très bien ! très bien ! 

Je ne désire point d'approbation, j'obéis à ma conscience. {Très 
bien!) 

Je n'accepte surtout pas une approbation qui pourrait donner à 
ma pensée une signilîcation qu'elle n'a pas. 

Mais j'ai fait appel au calme, à la modération, et c'est pourquoi, 
en ce moment même, il me parait préférable de ne pas appliquer la 
grave pénalité du second rappel à Tordre. 

J'espère ({ue M. Ferry lui-même tiendra compte de ce sentiment 
de modération. {Mouvements prolongés en sens divers.) 

Je consulte la Ctiambre sur la proposition qui a été faite de passer 
à Tordre du jour. 

(Vordre du jour est mis aux voix et prononcé). 

A la sidte du vote, un grand, nombre de députés descendent dans 
l'hémicycle. — La séance est suspendue pendant quelques instants. 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — La Chambre veut-elle continuer son 
ordre du jour? [Oui! oxd! — Non!) 

J'engage messieurs les députés à reprendre leurs places. 



252 DISCOUHS ET Ol'lMO.NS. 

M. DELAMAnRE. — Je demande la parole. 

M. i.F. piiKsiDEM Schneider. — La parole est à M. Delamarre. 

M. Delamarre. — Monsieur le président, après les lâcheuses paroles 
que nous venons d'entendre, je demande que la séance d'aujourd'hui 
snil levi'o pour ténioiirner de notre indignation. {Non! non! — Oui!) 

M. LE pnÉsiDEM Schneider. — Si la proposition n'est pas appuyée... 
{Non! non!) 

M. LE BARON Vast-Vimeux. — Ce n'est pas le moment de lever la 
séance, il n'est (jue cinq heures; il est temps de donner notre 
attention aux alTaires du pays. [Oui! oui!) 

M. Magnin, — Continuons la séance, monsieur le président. 

M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. — L'ordre du jour appelle la discussion 
(il- la di-mande d'interpellation de M. Mony sur le système linancier 
(W la France, en ce qui concerne les travaux publics'. 



L'élection de Guiraud. 

Poursuivant sa campagne en vue de la conquête des libertés 
essentielles, M. Jules Ferry, dans la séance du 10 mars 1870-, prit la 
parole, lors de la discussion de l'élection de M. de Guiraud dans la 
troisième circonscription de l'Aude, la première des élections 
contestées depuis l'avènement du ministère Ollivier. 11 soutint bril- 
lamment cette thèse qu'aux candidatures officielles du Gouvei'- 
neinent on avait substitué les candidatures officielles de sous- 
piéfectures. Voici le début du discours de M. Jules Ferry : 

M. LE PRÉSIDENT JÉRÔME Davh). — La parolc est à M. Jules Ferry sur 
l'élection du département de l'Aude. 

M. Jules Ferry. — Messieurs, je suis certain qu'après avoir 
lu ce malin au Journal officiel le rapport sur l'élection de la 
3* circonscription de l'Aude, personne ne sera surpris qu'un 
des membres du côté de l'assemblée au(iuel j'appartiens, intei- 
vienne dans cette affaire: la siirpiùse serait, au contraire, (pie 
personne n'intervînt. 

Il y a, à propos de l'élection cpu^ je viens contester devant 

1. -M. Dariinun dans sou livre les Cent-seize et le ininislère du2ja)ivu')\ 
ji. ::i53, fait les réflexions suivantes : « Cette séance a été douloureuse pour 
Ollivier. Il s'est aperçu que l'abîme se creusait de plus en plus entre lui ot 
ses anciens amis de la gauche. On dirait qu'à Inuis yeux le mot de liberté 
dans sa bouche est une véritable profanation. » 

Et le même écrivain ajoute un peu plus loin, p. 2."):') : « Dans une confé- 
rence que Jules Favrc a faite au Cirque des Chanq)s-Élysées, il a décoché à 
Ollivier un trait cruel : « Je n'appelle pas citoye?is ceux qui, désertant la 
cause de la lihevté, nont s'asseoir dans les Conseils du Prince. » 

•2. Journril officiel du 11 mars 1870. 



L'ÉLECTION DE GUIRAUD. 253 

VOUS, (les faits à éclaircir, des explications à demander au 
cabinet et des enseignements à tirer pour cette Chambre et 
pour le pays. 

Ces trois choses font malheureusement défaut au rapport de 
mon cher et très honoré collègue M. Barthélemy-Saint-Hilaire, 
et j'ai le regret devenir ici en combattre les conclusions. Je 
suis pour le faire, permettez-moi cette réflexion personnelle, 
dans une situation d'impartialité bien grande. 

L'adversaire de l'honorable M. de Guiraud n'a aucune de 
mes sympatiiies : j'ai voté avec entliousiasme l'annulation de 
son élection. Mais j'ai pour principe, messieurs, de mettre les 
([uestions de personnes au-dessous des questions de principes, 
et, encore que la personne de l'honorable M. de Guiraud doive 
m'étre très sympathique; encore qu'il soit venu siéger sur des 
bancs voisins du mien, je ne crois pas devoir, je ne crois pas 
pouvoir dérogei" à la loi que je me suis faite en matière électo- 
rale, et qui est celle-ci : toutes les fois que j'apercevrai dans 
une candidature, alors même qu'elle se qualifierait d'indépen- 
dante ou de libérale, les traits connus et détestés de la candi- 
dature officielle, je la démasquerai et je la combattrai. [Très- 
bien! à gauche.) 

Ce débat a d'autant plus d'opportunité que c'est la première 
élection contestée sous le régime nouveau et que c'est une 
occasion toute naturelle de savoir ce que la Chambre, ce que 
le cabinet entendent par la neutralité électorale, qu'ils ont si 
hautement, si largement proclamée dans la séance historique 
du 24 février. 

Il y a deux sortes de neutralité en matière électorale : il y a 
une neutralité théorique et une neutralité pratique. 

Je concède au Gouvernement et à l'Administration que la 
neutralité théorique a été parfaitement, largement, pompeuse- 
ment gardée dans l'élection de la 3" circonscription de l'Aude. 

Quant à la neutralité pratique et effective, il en a été tout 
autrement. 

La neutralité lhéori(]ue, elle se retrouve dans la déclai-ation 
de M. le ministre de l'Intérieur ; elle se retrouve, avec plus 
d'énergie encore et d'accent, dans la circulaire du préfet de 
l'Aude. Non seulement, il a proclamé la neutralité, mais encore 
on peut dire qu'il l'a chantée; et c'est merveille de voir comme 



254 DISCOUHS ET OPIMONS. 

iiii pirlfl, (|iii sorlail des luîtes les plus anleiilt^s des candida- 
liirrs (•llitirllts. s'est vite monté au ton du lyi'isine et de l'admi- 
laliiiii |Hiiiil;i iiriiiialilé administrative, dont il donnait, pour la 
prrmière fois de sa vie, réclatant et rare exemple. 

Voici ce (lue disait le marquis de la Jon(|uièi'e, i)i-éfet de 
l'Aude, aux électeurs de la troisième circonscription : 

« Électeurs, vous êtes convoqués, aux 6 et 7 février, pour élire 
un député au Cor[)s lé.aislatif. 

« C'est sous le régime des principes nouveaux, inaugurés par 
THmiiereur et appliqués par un ministère libéi'al et profondé- 
lucnt dé\oué au pays, que vous êtes appelés à déposer un vole. 

a Vous exercerez librement votre droit. » 

Ce (pii ne s'était pias fait jusqu'à présent. {liires à gauche.] 

« Voli'e choix entre les candidats soi"tira des seules inspira- 
tions (le voli-e conscience, qui ne relève d'aucune puissance 
humaine, et nul ne vous demandera compte de vos préfé- 
rences. 

« Le Gouvernement vous délend l'ait au besoin contre des 
pressions illégiliuies. » 

Je trouve cela très beau; je dirai même (pie je le trouve 
trop beau. 

En effet, il ne ikuis déplaît pas assurément de Irouver sous 
la plume d'un piéfel (|iii a |)raliqué pendant de longues années 
les candidalui'es ofiicielles, cet éclatant désaveu de toutes ses 
prali(pies de l'ancien système; mais, au point de vue de la 
moralité publi(|ue, ne trouvez-vous pas qu'il y a une certaine 
alleiule à la conscience générale, dans un démenti si empressé, 
dans une conversion si soudaine, dans une palinodie si écla- 
tante? M. le mar(|uis de la Jonquière a donc changé d'avis 
l'apidement, il a fait son évolution. 

Malheureusement, l'histoire de l'élection actuelle prouve que 
ces évolutions-là, elles se passent dans la têt(^ des marquis et 
dans les bureaux des préfectures ; mais elles sont, en vérité, trop 
promptes, trop singulières, trop inexplicables pour emporter, 
aux yeux des iiopulalions, le caractère de sincérité, le caractère 
d'aulorité ([ui leur sont indispensables. Ah ! M. le ministre 
s'apercevra, par c{3 itj-emier exemple, de la faute (jue le cabinet 
a commise (jiiaiid. voulant changer lui système ([ui avait besoin 
d'être radicalement transformé, il s'est contenté de changer 



LELKCTJON DE GUIRAUD. 255 

(|uel(|ues hommes, en laissant en place le plus grand nombre 
des coupables. {Assentiment à gauche.) 

Au-dessous du préfet, il y avait le sous-préfet; et c'est ici 
cpie nous passons de la neutralité théorique à l'intervention très 
pratique et très effective de TAdministration. 

La circulaire de M. le préfet de l'Aude était très nette; elle 
eut sou écho naturel dans une circulaire de M. le sous-préfet 
de Limoux. 

Je vais vous la faire connaître, cette cii'culaire, je vais la sou- 
mettre à votre jugement et à vos consciences. 

Je voudrais seulement faire une observation préalable. Quand 
on sort, à sept mois de dislance, du système des candidatures 
oflicielles pour entrer dans le système de la neutralité, on est 
en face de quelle situation? 

On est en face d'un pays accoutumé depuis longtemps aux 
pratiques de la candidature oflicielle, d'un pays dominé, écrasé 
par la candidature oflicielle depuis quinze ans. 

M. Uc MutAL. — Écrasé, c'est un peu fort! {Exclamations et rires). 

Voix à yauche. — Oui, écrasé! 

M. EuNEST Pir.Aiu). — Ce n'est pas un fail personnel. 

M. Jules Ferry. — Oui, écrasé : c'est ce que vous avez 
décidé. (Bruit.) 

L'expression, dont je me sers à l'égard des candidatures 
oflicielles, vous paraît un peu (hu'e... {Non! non! à gauche.) 

Je puis, dans tous les cas, la mettre sous le couvert de cette 
Chambre, car si la Chambre n'avait pas pensé que la candida- 
ture oflicielle fût pour la liberté un véritable écrasement, elle 
ne l'aurait pas abolie dans la séance du 24 février dernier. 

Vous l'avez aboHe, et l'Administration l'a abolie. 

Mais vous êtes en présence de ces populations campagnardes 
qui n'ont jamais connu, qui n'ont jamais pratiqué que celle-là 
depuis dix-huit ans. Elles entendent dire que le Gouvernement 
n'aui'a plus de candidatures oflicielles; mais elles ne s'y fient 
pas. Et quand on connaît le campagnard , comme vous le 
connaissez tous, on comprend que cela ne suffise pas, et que ce 
personnage, défiant et timide à l'excès, se dise : il n'y aura plus 
de candidature oflicielle ; nous allons voir! 

Eh bien, je dis qu'une situation comme celle-là, dont vous 



256 DISCOIHS KT OPINIONS. 

comprenez toult- l;i déliratcsse, impose à rAdminislralion, qui 
vt'iil rester iit'iilif. un premier et essentiel devoir : c"est une 
ivscrvo alisoliie. parce {[m le moindre signe d'approbation ou 
d'improlialion «pii passera sur le visape de radministratt'ui-(|ue les 
populations des campagnes sont accoutumées à regarder depuis 
quinze ans, sera interprété comme une approbation ou une 
impi'oliation de la candidature. Il n'y a de réserve sincère que 
le silence; il n'y a, en fait de neutralité, que l'art exquis de ne 
rien faire. 

Ehl)it'ii, nous allons voir si M. le sous-préfet de Liuioux a 
pratiqué cri art de ne l'ien faire. 

t/ui;iU'iii- ii'fiil aiiL'iiuc peine ù déiiiontier iiiic Je soiis-prélel de 
Ijmonx, ami personnel de l'un des candidats, M. de Guiraud (et qui 
s'était déjà compromis pour lui lors de sa première lutte contre 
M. Pereire, dont !'(''lpction avait été annulée), que ce sous-préfet, 
disons-nous, ne s'était fuit aucun scrupule de favoriser de nouveau 
|)ar tous les moyens la candidature de M. de Guiraud, au point de 
ditraiiier le candidat adverse, do faiie arrêter ses partisans et de 
ri'lardei- le départ des convois et des diligences. M. Jules Ferry 
conclut en demandant au ministre de Flntérieur si c'est ainsi qu'il 
cnlendait la nouvelle neutralité électorale : 

Cette élrcljon, cpiaud on en a le dossier sous les yeux, mais 
elle est effrayante ! Il y a, comme l'a dit M. le rapporteur, plus 
de 2(10 pièces; j'ai voulu les examiner les unes après les autres, 
et les étudier toutes. Elles ont été lancées, d'un côté, par le 
comité Pci-eirc; d(! l'autre, par le comité Guii'aud ; elles sont 
toutes ti'ès précises ; elles ont toutes la même aiilhenticité ; elles 
sont revêtues de toutes les légalisations désirables; elles prou- 
\riii ipic. (les deux côtés, la pression administrative s'est 
décliainéc, qui^ les maires, partagés en deux camps : d'un côté 
le camp Pereii'e, de l'autre le camp Guiraud, ont usé et abusé 
(If tous les moMMis. {Inlcrruplions prolongées. — Uumeurs 
diverses.) 

Messieurs, si vous Iroiivcz (|iic la liberlé électorale se cons- 
titue pai' la uiasse des pi-essloiis administi'atives locales, vous 
vous faites de la liberlé une étrange idée. Je vous ai dit ceci, 
que vous alliez sans doute apprendre de la bouclie de l'bono- 
ral)le j\. de Cuii'aiid. je vous ai dit que, des deux côtés, ou 
accusait les maires de toutes les \iolences administratives ; ces 



LÉLECTION DE GUIRALD. 257 

accusations sont partout, et notamment dans l'alïaire de 
Cubières. Qu'est-ce que l'affaire de Culiières ? 

A Cubières, un adjoint — ce sont les partisans de M. de 
Guiraud (jui parlent — aurait, par une sorte de coup d'État 
municipal, et malgré la résistance du maire en titre, pris de 
force la boîte du scrutin, constitué un bureau, et tâché de faire 
voter sous cette pression. 

Si l'on eu croit, au contraire, les partisans de M. Pereire, cet 
adjoint remplissait les fondions de maire depuis longues 
années. Le maire en litre habitait un département voisin, et il 
avait donné de longue date une délégation à son adjoint, délé- 
gation en vertu de laquelle celui-ci avait ouvert très pacifique- 
ment et très simplement le scrutin à l'heure indiquée par le 
décret réglementaire. Et ce serait, toujours d'après la version 
pereiriste — je vous demande pardon de ce vocable — le 
maire qui serait intervenu et qui aurait euipoi'té (hms sa maison 
— non pas dans la maison commune, où l'adjoint avait établi le 
bureau électoral, mais dans sa propi'e maison — la boite du 
scrutin avec les votes qu'elle contenait. 

Il y a plus. Dans la lettre du maire de Cubières qui a été 
insérée au rapport du 9" bureau, il y a contre l'adjoint une 
accusation de la plus haute gravité : l'adjoint aurait dit : M. le 
maire, laissez-moi gagner mes loOO francs. 

Toutes ces choses sont imprimées, messieurs : elles existent 
dans le dossier qui est sous les yeux de l'administration depuis 
un mois, tout cela est connu et facile à vérifier ; il s'est commis, 
si l'on écoute les deux partis, des atrocités électorales, ei 
cependant, il n'y a eu personne de révoqué. Cet adjoint qui 
aurait fait les atîaires de M. Pereire pour 1 500 francs, il n'est 
pas révo(pié, et le rapport du 9" bureau nous convie à juger la 
question sur la parole de M. le maire de Cubières, quand cette 
parole n'a pas même eu assez d'autorité auprès du ministre de 
rinlérieui', pour entraîner la révocation d'un adjoint. 

Eli liien, il n'est pas possible que M. le ministre de l'Intérieur 
ne s'explique pas sur ces faits: il n'est pas possible qu'un pareil 
déchaînement d'illégalités se soit produit, sans qu'il y ait eu un 
seul fonctionnaire révoqué, non, pas un ! pas même le sous- 
préfet ! 

M. le ministre de l'Intérieur nous doit enfin une explication 

17 



OjS DISCOl ItS KT OI'IMONS. 

.i-rnéi-alo : il iloil nous diiv si (■"•«st do la sorte (|iio son admiiiis- 
Iralion t^ntend laneulralitù cIcctoralL'. 

Cps <'\plicalions, cette satisfaclion, il les iloil aussi liicii à 
nous, ([ui avons toujours roudaïuné la candidature oflicielle, 
qu'aux u6 membres de rette Ciiauibre qui ont eu le couratie de 
lui rester lidèles, et à la majorité (|ui a ouvert les yeu\ à la 
lumière dans la séance du 21 février. 

M. DcGiÉ JJE LK FArcoxNKiUK. — Nous avons soiitemi li' druil du 
Gouvernoment de s'affamer par la désignation de ses préférences : 
nous n'avons jam.ii? di'dVndn des pratiques et des manœuvres de ce 
"cnre. l'onr ni.i |i;irl,|c les ;ii loujmiis el sous Idus 1rs i-égimes 
condamnées cl ré[>rouvrcs. 

M. Jules Ferry. — 11 faut que nous sachions s'il y a encore 
des candidatures officielles, ou si nous n'avons que ra[)])areiice 
de l'abolition des candidatures oflici(dles ; et s'il nous reste les 
candidatures oflicielles retournées, les candidatures oflicielles 
hypocrites, les candidatures oflicielles de sous-préfecture, rem- 
plaçant les candidatures oflicielles du Gouvernement. iVive 
appro/jalinn à gauche.) 

I.c ministre di' l'Iuléiii ur, M. (".hcvaiidirr dr Valdnuui'. n'olilinl l;i 
validation qu'en désavouant luiulcmcni, le sous-i)réfel di- l.innnix 
el le commissain! de police qui avait servi d'instruniçnt a ses 
maïueuvrcs. 

Projet de réforme électorale. 

Comme conclusion a .sa camjiagne contre la candidalure oflicielle 
el, aux discours que nous avonsreproduils, M. JulesFeri'y avait déposé, 
de concert avec ses collègues (^andtetla el Ai'ago, un(" proposition de 
loi électorale en 07 articles. Elle vint en discussion dans ta séance du 
Corps législatif en d.ili' du 27 mars 1870 ', el .AI. Jules Ferry, ;i|q)elé 
à ])rendre le jtreiniti- l,i parole, s'exprima en ces teiines : 

M. Jules Ferry. — JMessieui's. j'ai eu rboniieur de déposei- 
sur le bureau de la Chambre, avec mes honorables collègues el 
amis Gambelta et Arago, un i)rojet de i-éforme électorale. Ci- 
projet de loi est tivs étendu et lii's complet: il se compose de 
97 articles. [Oh! oh!) 

.AI. Paci. Heth.mo.nt. — Ce n'est jias de trop. 
1. Journal officiel iln 30 mars. 



PIIO.JEÏ DE UKFOHME ÉLECTOHALE. 259 

M. Jules Ferry. — Les principes sur lesquels il est basé, et 
(jue je rappelle d'un seul mot, sont la substitution du scrutin de 
liste au scrutin par circonscriplion; la substitution du vote au 
canton ou tout au moins à la grande commune, au vote à la 
commune ; Taugmentalion du nombre des députés et la réduc- 
tion de la durée du mandat; enlin, des dispositions destinées à 
rendre eflicace le principe, qui n'est encore qu'à l'état de 
promesse ministérielle, de l'abolition des candidatures ofti- 
cielles. 

Je n'ai d'ailleurs, messieurs, l'intention ni de dérouler les 
détails de ce projet de loi, ni d'en approfondir les principes. Je 
ne veux traiter aujourd'hui qu'une question préjudicielle. 

Ce projet de réforme électorale est-il assez mûri pour vous 
paraître digne de l'attention des bureaux ? Doit-il franchir cette 
première épreuve qui, par elle-même, ne l'oubliez jamais, ne 
préjuge rien et laisse le fond de la question tout entier. 

Faut-il, pour me servir d'une expression qui était fort à la 
mode dans un temps auquel celui-ci commence à ressembler 
fort, faut-il déclarer qu'il y a quelque chose à faire? Faut-il, au 
contraire, émettre sur ce projet la décision quelque peu dédai- 
gneuse et fort expéditive que vous propose la Commission 
d'initiative ? 

La Commission d'initiative nous oppose une double tin de 
non-recevoir, une fin de non-recevoir tirée de la Constitution, 
et une fin de non-recevoir tirée de l'opportunité. 

Je vais les examiner l'une et l'autre. 

La Commission d'initiative relève, dans notre projet de loi, la 
violation de trois dispositions principales de la Constitution, des 
articles 3o, 36 et 38. 

La Constitution a, en etfel, décidé que le scrutin par circon- 
scription était préférable au scrutin de liste ; la Constitution a 
décidé que le Corps législatif aurait une durée de six années ; la 
Conslilulion a décidé qu'il n'y aurait pas plus d'un député par 
3o,000 électeurs. Et là-dessus la Commission s'est écriée, saisie 
d'une véritable pruderie législative : Il ne faut pas même 
examiner ! Nous n'avons pas même le droit, dans cette Chambre, 
de parler de scrutin de liste! Nous n'avons pas le droit de 
parler de l'augmentation du nombre des députés ! Nous n'avons 
pas le droit de parler de la durée du mandat ! Nous n'avons 



>j(3^, DlSCOUnS KT OPINIONS. 

pas 1." tlroil <1<' loucher à ces bases du système élecloi-aL parce 
(liiClies sonl dans la Conslituliou ! 

.le irouve. messieurs, ce scrupule (Tautanl plus méritoire 
,|n il devient tous les jours de plus en plus rare. 

11 est remar(|ual)le,en elTel, que la Constitution soit examinée, 
disculée, attaquée, rélormécde tous les côtés et en tous lieux... 

M. Ernkst PiCAUi). — Et pas assez! 

M. Jules Ferry. — Excei)té dans celte Chamiii-e. Il n"y a 
que cette Chambre qui est incompétente, je ne dis pas pour 
réformer la Constitution, mais pour la discuter, pour l'examiner, 
en un mot, pour y toucher sur un point quelconque. 

J'entends bien, messieurs, que vous ne pouvez pas vous 
attribuer, et je ne fais pas une semblable proposition, le droit 
de réformer à vous seuls la Constitution ; telle n'est pas la 
question ipie nous vous posons, à l'heure [irésente. Mais de ce 
que, constitutionnellement, légalement, vous n'êtes pas com- 
pétents pour réformer les articles de la Constitution, s'ensuit-il 
(|ue vous deviez passer le front si bas devant eux? que vous ne 
puissiez même les examiner? que vous ne puissiez même vous 
demander s'ils n'ont pas fait leur temps? 

M. l*ALL Bethmo.nt. — On ne peut pas même les lire ! 

M. Jules Ferry. — Quelle idée la Commission d'initiative se 
fait-elle du gouvernement parlementaire? Mais le gouverne- 
ment parlementaire, sa dignité, sa force, son caractère essen- 
tiel, c'est d'être, le libre examen en matière politiipie ! {Très 
bien ! à gauche.) 

M. Jules Favrk. — C'est la libre discussion! 

M. Jules Ferry. — Il n'y a pas pour le gouvernement par- 
lementaire de bornes posées à la discussion: il n'y a pas d'in- 
faillibilité légale ou constitutiormelle, de quelque part ({u'elle 
vienne. 

M. iùiNKST l'iCAlu». — C'est en udus ([Ui' l'éside le (li(»it! 

M. Jules Ferry. — D'ailleurs, vos décisions, vos impi-es- 
sions, vos résolutions, messieurs, elles ne se traduisent pas 
nécessairement par des articles de loi. 

Supposez (|Ui,' vous renvoyiez aii\ Itui-eaux un projet de loi 



PlîO.IET DE RÉFORME ÉLECTORALE. 261 

dans lequel la Constitution est atteinte, est-ce qu'il n'en pourra 
rien sortir qu'un texte d'abrogation formelle? Mais encore une 
fois, quelle idée la Commission d'initiative se fait-elle du 
gouvernement parlementaire, des débats de la Chambre, des 
débats des bureaux, des débats des commissions? Est-ce qu'il 
n'en peut sortir autre chose que des votes ? Il en sort des direc- 
tions, des lignes de conduite, des impressions pour le Gouver- 
nement, pour le cabinet qui, dans là vraie théorie parlemen- 
taire, n'est autre chose que le délégué de la majorité de la 
Chambre. 

Vous pouvez donc, en discutant un projet de loi, en faire 
sortir des dispositions formelles, mais vous pouvez aussi en 
faire sortir des indications, des vœux de réforme et de change- 
ments, et quelque dure qu'on nous prépare la nouvelle Consti- 
tution, dont nous avons eu hier un avant-goût, il sera toujours 
exact de dire que, même sous cette dure loi, la Chambre aura 
le droit de s'occuper des matières constitutionnelles, parce que 
c'est de la Chambre que le courant réformateur peut sortir pour 
aller jusqu'au cabinet; et c'est le cabinet qui, dans le régime 
parlementaire, est investi de la prérogative de proposer au 
peuple les modifications de la Constitution. {Très bien ! à 
gauche.) 

11 me semble, messieurs, à cet égard, qu'une expérience 
récente et celle de tous les jours a pi-ononcé: mais les constitu- 
tions indiscutables, mais les constitutions qui ne se laissent pas 
regarder en face, les constitutions qui ne se laissent pas 
analyser, nous en sortons... 

MM. Pail Bethmont kt Jiles Favrf.. — Nous y rentrons !... 

Jules Ferry... et nos successeurs apprendront avec stupé- 
faction qu'il y avait une fois un sénatLis-consulte de 1866 qui 
avait décidé qu'on ne discuterait pas la Constitution; et qu'il 
eut ce sort étrange et quelque peu comique, que c'est à partir 
de l'époque où il fut promulgué que la Constitution a été le 
plus discutée, le plus attaquée, dans les journaux, dans la 
Chambre, en dehors, au dedans : de sorte qu'elle ne fut démolie 
et à peu près détruite dans ses organes principaux qu'à parti)- 
du sénatus-consulte. {Adhésion à gauche.) 

Eh bien, dans cette situation, votre Constitution me parait 



2()2 niSC.dl US KT (H'IMO.NS. 

ressemlilor ù un navire qui clici'clie la côte, qui croit sans cesse 
l'avoir trouvt'e, qui jette l'ancre tous les soirs, croyant l'avoir 
jelée sur le rochei". et qui, tous les matins, se réveille en pleine 
mer. {Tn-s bien ! à gauche.) 

Voilà ce que c'est que votre ConsLitutioii, voti(.' immuabilité, 
<'l lous ces obstacles constitutionnels que la Commission d'ini- 
tiative s'éverlue à dresser devant nous ! 

Pour revenir au sujet qui nous occupe, messieurs, sur quel 
rocher jetez-vous l'ancre à riieiire (juil est? Sui' un projet de 
réforme électorale? sur la (|uestion de savoir s'il y aura un 
scrutin de liste ou un sci'utin pai- département? sur la question 
de savoir s'il y ;iiir;i un député par 3o,UU0 électeurs seulement, 
ou s'il y aura un député par 80,000 électeurs? Est-ce là que 
vous voulez jeter l'ancre? Est-ce là votre rocher immuable? 
Est-ce là une vérité qui ne changera jamais ? 

Mais c'est la vérité la plus contingente, la plus relative, la 
plus passagère, la moins permanente de toutes les vérités, 
[Très bien ! à gauc/ie.) 

Et pour vous le prouver, messieurs de la Commission dini- 
tiative, que se passe-t-il à l'heure présente d'étrange, d'ins- 
tructif et de pi(iuant? Depuis le dépôt de votre rapport, où vous 
dressiez devant nous la bai'riére constitutionnelle, voici quel- 
qu'un qui n'est pas \ous. (jui tout à coup l'abaisse, sinon com- 
plèlenienl, du moins |)oui' une bonne pai'tie, car nous avons 
appris, par le sénatus-consulte qui a été lu hier au Sénat, qu'il 
ne restait plus que deux points inconstitutionnels de ces 
(piatre ou cin(| points relevés par vous dans notre projet ; qu'il 
ne restait plus qiu' le scrutin de liste et la durée des légis- 
latures. 

En effet, le sénatus-consulte fait rentrer dans les matières 
purement législatives l'oidre des circonscrii)tions et la manière 
deles conq)()ser. et le noud)re des députés. 

Et voilà ce (pii arrive à la Conmiission d'initiative : voilà 
l'aventure à laciuelleon s'expose (piand on procianu' immuables, 
inallaqualdes, indiscutables, les (l!s[iosilions de la Constitution 
de 1852 ! 

Je pourrais dire (pie bornée à ces points, et particuliéi-eiiienl 
à ce point unicpu; (|ui est le plus gros, celui du scrutin de liste, 
l'objection constitutionnelle s'alTaiblit beaucoup, et je pourrais 



PliOJKT DE liKlUlfME ÉEECTOHALE. 263 

répéter ce que je vous disais tout à liieure pour d'autres articles 
(le la Constitution : le plébiscite a parlé, il est vrai, du scrutin 
de liste, mais il a parlé aussi, j'imagine, d'un Corps législatif 
investi seul du pouvoir de faire les lois, et nous avons vu hier 
un sénatus-consulte qui partage ce pouvoir législatif entre le 
Sénat et le Corps législatif. {Très bien I très bien ! à gauche.) 

M. Emmanuel Arago. — Un sénatus-consulte qui aggrave le pou- 
voir personnel ! (Exeldriuitium^ surplusieurs bancs.) 

S. Exe. M. IvMiLE Ollivier, (jarde des sceaux, ministre de la Justice 
et des Cultes. — Vous êtes seul à le croire. 

M. Emmanuel Arago. — Je suis le seul à le croire ?... 

Quelques membres à gauche. — Non ! non ! 

M. Emmanuel Arago. — Vous êtes bien le ministère des illusions! 

M. Vendre. — Vous, dans tous les cas, vous n'êtes pas nond»reux. 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Mieux vaut être le niinislère des illu- 
sions que l'opposition des injustices? {Oui! oui! Très bien.'} 

M. Jules Ferry. — Je voudrais que cet incident ne fût pas 
jeté au travers de mon discours. Tout ce que je voulais dire et 
ce que je voulais retenir, c'est que le scrupule à l'endroit du 
idébiscite est de même nature et de même valeur que le scru- 
pule à l'endroit de la Constitution, puisque le Gouvernement et 
le Sénat s'apprêtent à fouler aux pieds le plébiscite, comme ils 
ont fait de la Constitution. 

Quant à moi. je demande seulement pour le Corps législatif 
le droit d'examiner dans ses bureaux s'il n'y a pas lieu, par un 
moyen quelconque, de substituer au système électoral actuel 
un procédé électoral plus sincère, plus conforme k la nature du 
sulfrage universel, aux nécessités de la société nouvelle et du 
temps présent, que j'appelle le scrutin de liste par départements. 

Voilà, messieurs, la fin de non-recevoir tirée de la Constitu- 
tion et du plébiscite. Je ne la crois pas bien redoutable, et si j'y 
attache quelque importance, c'est bien moins dans l'intérêt de 
mon projet de loi, qui n'en resterait pas moins un projet de 
réforme électorale complète, digne de toute votre attention et 
(If votre sérieux examen, alors même que j'en ôterais la disposi- 
tion sur le scrutin de liste. 

Mais, si j'ai insisté, messieurs, c-'est surtout au point de vue 
de la dignité de la Chambre, et dans l'intérêt du travail légis- 
latif. Je dis que ces conclusions de la question préalable qu'on 
cht'iYhe à faire passer ici en jurisprudence, ne sont pas 



•301 ItISCitl IIS KT 0I'1M0>S. 

coiiloinics ;i la diuiiiU"' de la Chambre, et c'est à la dignité de la 
Cliamltiv (|ii.' ji' m'adresse pom- la i)ner de les repousser. 
['J'?'rs hien ! à gauche.) 

La Commission d'initiative nous oppose mic autiv lin de non- 
recevoir, celle-là plus prave rt (|ui mérilr plus d'examen : c'est 
la (pioslion d'opportunité. 

La Commission d'initiative s'exprime sui- ce point dans des 
termes qu'il est bon de vous rappeler : 

« Aux yeux de votre Commission. di(-elle, cesl la qneslion 
d'opportunité qui domine, lorsqu'il s'agit d'une modilicalion à 
la loi électorale. Il en est ainsi principalement, si les moditica- 
tions projetées s'appliquent à l'organisation même du Corps 
législatif, et si elles ont pour objet de changer à la fois le mode 
de nomination, les circonsci'iplions électorales et le nombre 
(les députés. 

<' La Commission a pensé que ce n'est pas au début de la 
première session du Corps législatif nouvellement élu qu'il 
serait ctmvenable d'ouvrir une discussion ayant pour objet de 
doinier au Corps législatif des bases dilTérentes. au di'oil élec- 
loi'al un nouveau mode d'exei'cice. 

« On comprend l'utilité d'une revision de la loi électorale, 
au moment où l'on peut considérer comme possible un prochain 
renouvellement du Corps législatif; mais vous penserez sans 
doute, comme votre Commission, qu'uiu' telle hypothèse est 
inadmissible, et que les intérêts du jiays, (]ui réclament le 
cahne et la trancpiillilé dans la marche des affaires publiques, 
réiiugnent à l'agitation inséparable d'un nouveau scrutin, ouvert 
à une époque si rapprochée d'une première élection. 

« Les ministi-es, invités à donner à a otre Commission leui' 
niiinion sur l'opportunité de la proposition, ont i-é|)ondu que. 
dans leur pensée, cette proposition était inopportune. » 

Vous voyez l'argument, messieurs. Je me permets de le 
résumer ainsi : La l'éforme électorale, c'est la dissolution..., et 
<li' la dissolution, nous ne voulons pas. L'obstacle parait insui-- 
monlable, messieurs, et mes elTorts sendilent avoir quelque 
chose de puéril. En elïet, je suis accusé par la Commission 
d'initiati\e de dire à cette assemblée : Il faut mourir, suicidez- 
vous. 

El si l'assemblée l'épond rprelle ne veut ])as se suicider, 



PROJET DE HÉFOHME ÉLECÏOHALE. 265 

il semble que je perds mon temps à vouloir le lui conseiller plus 
longtemps... [Mouvements en sens divers.) 

Mais, messieurs, la chose n'est pas aussi simple, la question 
ne se pose pas d'une façon aussi brutale, et je vous soumettrai 
une première obsei'vation: c'est que ceux qui vous proposent le 
suicide, si la dissolution est un suicide, vous propostuit en 
même temps d'être delà partie. 

Ce ne sont pas des personnes placées hors de la Chambre, 
désireuses d'y entrer, qui vous disent : Faites-nous place! Ce 
sont des membres de la Chambre comme vous, (]iii montrent 
quelque désintéressement en vous faisant cette proposition, 
puisque le suicide est pour eux comme pour vous, et {\\\q. tous, 
tant que nous sommes, sur l'océan électoral, nous avons nos 
écueils et nos périls. [Approbation à (jauche.) 

J'ajouterai qu'il n'est pas toujoui's loisible à une assemblée 
de vivre autant qu'elle le voudrait; que les destinées des 
assemblées ne leur appartiennent pas plus que les destinées 
humaines n'appartiennent aux individus. Il y a des lois supé- 
rieures que les assemblées doivent reconnaître, et il est certains 
moments dans la politique où il est plus digne, plus sûr, plus 
sage et plus pi-udent d'aller au-devant de la mort que de 
l'attendre à domicile. [Très blenl à gauclie.) 

Mais, messieurs, ce sont là des généralités qui peuvent m^ 
convaincre personne. Je voudrais entrer plus avant dans le 
débat : je voudrais en raisonner avec vous, non pour vous 
irriter — telle n'est pas mon intention, vous avez pu vous en 
apercevoir depuis le commencement de mon discoui'S — mais 
je veux me placer à votre point de vue; je veux, comme on 
doit le faire avec des adversaires qu'on a conservé l'espoir de 
convaincre, me mettre à votre place, dans cette situation 
d'hommes intelligents qui recherchent la règle politique, la 
règle de sagesse, de prudence et de dignité qu'il faut 
suivi'e. 

Comment le débat, à l'heure qu'il est, se posc-t-il d'abord, et 
ne sortons point des termes de la question ? 

(ie que je demande, ce que nous demandons, c'est un débat 
sur la question électorale; pour le moment, nous ne demandons 
pas autre chose. 

Je vous pose donc cette première question : un débat sur la 



26() lilSCdlItS ET OI'I.MO.NS. 

(|noslion rloctorale, sur la rt'formc élecloralo. sur rensemble 
(if iiutrc système tMecloral est-il nécessaire ? 

M. IJiMsr l'ir.Miii. — Il ost, imlispfnsnhlc ! {lit'cliiiiKiliniifi.'' 

M. Jules Feiiry. — Y a l-il (|uel(|ii"iiii ici qui ose dire que 
ce tlébal n'est pas nécessaire? 

l'Ixsieiirs iiii'mbns. — Nous i<'|)(iii(loiis : non! 

M. (iRANIKU ])K (lASSAfiNAC. — Touf le Hlnndc ici VOUS (liia (fll'il ne 
l'rsl pas ! 

M. ,luLES Ferry. — L'Iioiioraltle M. de Cassa,s:nac peut me 
faire celte réponse, car il est le j)ur des purs, lui qui n'a rien 
siuné... 

M. (iHANir.R DE Cassagnac. — C'est liii'u qurltpie cliosc 1 Tout le 
Miundc iTm p(;ut pas diii' aulaiit 1 

M. Jules Ferry... mais l'inimense majoritéde cette Cliaiuiire 
a sifiTiô des programmes, et piis des engagements : elle est liée 
par ses éciùts comme par ses voles. 

M. Vi:.M)itK. — l'ILi lùen, moi cpii ai sif^né, je m' nie liiiis pas du 
Iriut |iour engaj.'t'' comme vous le dites. 

M. Jules Ferry. — Vous me répondrez, monsieur Vendre. 
Oui, la grande majorité de cette Chambre a pris des engage- 
nit'iits. 

-M. Vk.ndrk. — J'ai fait parti(> de cette grande majorité qni a signé 
le ])i-o^ranune du .1 décenil>re. Vous nous l'ailes dire tout, le contraire 
e ce (pie nous avons dit et voulu die, nies iionoiahles collègues et 
moi. 

M. Jules Ferry. — Vous pourrez me l'épondre quand vous 
m'aurez fait l'honneur de mentendre. 

Je vous ai dit tout à l'heure, messieurs, que je tentais une 
(cuvre difficile, (jueje cherchais à vous convaincre, que j'avais 
l'espoir df vous convaincre, et vous-même aussi, monsieur 
Vendi'e, par conséquent... 

M. Vendue. — Sur ce jioiul. cela vous sera assez dillicile. 

M. Jules Ferry. — Je vous prie, en attendaiil. de m'écoult-r. 

Je dis (pi'inie discussion est nécessaire, (piunc réforme est 

nécessaire, et qu'il n'y a personne dans cette Cbaudn-e (jui 



I'I«0.I1:T 1)1-: HEKOKME KLECTOHAI.K. 267 

puisse dire séi'ieusement, et abstraction faite des opportunités 
politiques.... 

Une voix. — Al)sliaclioii imiiossililrl 

M. Jules Ferry. — Il n'y a personne (|ui ])iiisse dire dans 
son âme et conscience, personne qui puisse aftirmer que notre 
régime électoral est itarfait, qu'il n'y a rien h y voir ou à y 
ajouter. Par exemple, quant au nombre des députés, y a-t-il 
(luelqu'un ici qui ose dire que les députés sont assez nombreux? 
{Réclamations à droite et au centre). 

A (jaiiche. — .\ou ! non ! — Très bien ! 

M. Jules Ferry. — Tous les joui's, nos travaux ne sont-ils 
pas entravés par le défaut (Mi noudjre des députés de cette 
assemblée? Cela est évident pour le bureau et pour l'assemblée. 
{Non ! non! — Si! si!) Je n'insiste pas sur ce point. 

Maintenant, y a-t-il beaucoup de membres dans cette assem- 
blée qui puissent dire que le système électoral actuel ne laisse 
rien à désirer quant à la sincérité ? Oli ! alors, j'en appellerai à 
une déclaration formelle signée de 126 membres appartenant à 
la majorité de cette assemblée, et que je vous remettrai sous les 
yeux. Dans le progi-amme dit du centre droit, signé de 126 
membres de la majorité, il y a ces lignes qui constituent un 
engagement, une véritable lettre de cbange politique : « Une 
réforme électorale opérée avant le i-enouvellement du Corps 
législatif. » 

A droite et ait centre. — Eh bien ? eli liifn ? 

M. Jules Ferry. — Attendez! nous ne traitons en ce moment 
<|ue la question de nécessité... 

M. Dahracq. — Nous avons cinq ans devant nous ! 

M. Gr.vmer de Cassagxac. — Le ternie n'est pas écljii 1 

M. LK MARQtis DE QiiNEME.NT. — Qui a terme ne doit rien! 

M. Jules Ferry. — ... Pei;mettez-moi de suivre mon raison- 
nement. Je me propose de démontrer d'abonl que la réforme 
électorale est nécessaire. J'insiste sur cette démonstration parce 
<iu'il parait qu'elle n'est pas encore faite pour M. Vendre, qui 
est pourtant l'un des signataires du programme du centre droit. 

M. Vendre. — Pari'aitcment! seulement je trouve étrange que vous 



•2oS hlSCitllIS ET Ul'lMOAS. 

vouliez saviiii' iiiinix ([iir inni-inr'iiic <■(■ <|iii se i);iss(' danr< aui 
conscienco. 

M. Jules Ferry. — I^es 126 dc'putés se, sont oxprimés ainsi : 

« Une rt'formo (''Irrloralc, opérée avant le rcnouvellemenl du 

Corps léirislalif. ayant pour but notamment de déterminer par 

la loi le nombre et l'étendue des circonscriplions électorales, et 

de sauve.uarder la liberté électorale. » 

Donc, li> l'éaime actuel ne sauvegarde pas la liberté électo- 
rale ! (Vesl vous qui l'avez dit, éci'it et signé. 

M. (iMi.MKii-PAGKS. — (]'esL simjile et logique cela! 
.M. Vi;.Nnni".. — Nous avons dil, : « Avant, la fin de la lépislalure ! » 
l'iir lois jiour toutes, il ne faut pas Toublier. 

}ï. Jules Ferry. — Trouverez-vous également un grand 
nombre de uKMubi'es dans colle assemblée (jui jugent inoppor- 
linir. (111 (In moins mal fondée en soi, — car je me réserve la 
ipicslioii d'oppoi-tunité ])oiii' une autre pai'tie de mon argumen- 
lalioiK — mais \ a-l-il licaucoiip de membres de cette assem- 
blée (pii considèrent les candidatures ofticielles que notre 
projet a pour but d'anéantir, comme compatibles avec la sin- 
cérité du régime électoral? Il y en a peut-èlre 56 ; il n'y en a 
pas un de plus, car 183 contre 56 ont condamné, ilans cette 
(lliaml)re, le système des candidatures officielles. Eli lùen! sur 
tous ces points, n'ai-je pas fait ma démonstration? ma cause 
n'est-elle pas gagnée ? n"esl-il pas évident que la nécessité de la- 
réforme électorale, qui restilue au suffrage universel sa sincé- 
rité, (pie cette nécessité a[iparaîl éclalante comme la lumière 
du jour et s'impose à toutes les consciences dans celle Cbambre? 

Voilà un prenner itoint qui est inattaipiable. Miùs, dit-on, si 
elle est nécessaire, elle peu! ne pas élre opporliiiie. 

An centre cl à limite. — Ali ! ah ! 

Vu ineiiiUve à ijauihr. — Kilo est iiio|)|Hui une. 

M. Jules Ferry. — Je dis (jue du momeiil (pi'elle est néces- 
saire, elle est opjiortune. Très bien! à rjauc/ie), et je vais tâclier 
de vous le démontrer. 

Je ne suis pas de ceux, messieurs, «pii baimisseni el qui fonl 
li de l'élément de l'opportunité dans les choses itolitiques. 

L'opportunité joue un grand rôle dans là politique, qui est 
un arl antaiil (prime science... {Interruption et rires à droite.) 



PHOJET DE RÉFORME ELECTORALE. 269 

Et je vais vous dire comment je comprendrais rolijeclion 
tirée de l'opportunité. Je prendrai, par exemple, la Chambre 
des Communes d'Angleterre, produit d'une réforme électorale 
récente. 

Je suppose qu'on apporte à cette Chambre des Communes un 
nouveau projet de réforme électorale, à l'heure qu'il est, en 
1870. quand une année à peine s'est écoulée depuis la précé- 
dente réforme ; et Je comprends à merveille qu'on réponde à 
ces réfoimateurs un peu trop pressés : « Mais attendez au moins 
que le système ait fonctionné. » Voilà une léforme électorale 
inopportune. Est-ce bien notre situation, messieurs? 

Nous sommes au commencement d'une législature, c'est vrai, 
mais nous sommes à la tîn d'un système... 

A gauche. — Trèsl)ien! c'est cela! 

M. Jules Ferry. — ... Le système est éprouvé, il est jucV'. il 
est condamné. {Vwe approbation à gauche.) 

M. ]']uNEST PicAni). — 11 i'aut l'exécuter! [Hilarité gcnérale.) 
Un membre adroite. — C'est la peine de mort, et vous n'en voulez 
pas 1 

M. Jules Ferry. — La jeunesse de la législature ne peut 
pas rajeunir le système, ([ui est usé, que vous avez frappé vou.s- 
mèmes, car c'est vous-mêmes qui avez ouvert la porte aux 
assaillants ; c'est vous qui l'avez condamné, dans cette fameuse 
séance du 24 février sur laquelle on ne saurait trop revenir. 

Je sais bien que l'honorable M. Vendre, qui m'interrompait 
tout à l'heure, et probablement un grand nombre de membres 
de la majorité, ont sur ce point-là leur réponse toute prête ; ils 
nous diront : « Nous avons consenti à l'abolition du système 
des candidatures officielles, mais pourquoi? Parce que nous 
sentons bien que nous n'en avons pas besoin : nous avons cédé 
à la pression ministérielle, à la pression de l'opinion publique, 
au préjugé de l'opinion publique, qui se figure que les candi- 
datures officielles sont le secret de nos élections; mais pas du 
tout, nos élections sont plus fortes que le système qui les a pro- 
duites ; elles ont des racines profondes dans le pays. » Voilà ce 
que ne manqueront pas de dire plusieurs des 18o. 

Eh bien, je leur déclare que c'est trop peu de le dire, et que, 
du moment que cette suspicion légitime qui s'est formulée le 



o-,, DISCOUHS ET OI'IMONS. 

•1\ lY'viirr iiiii- If Noic <lt's 185 contre les 36, s'est attachée an 
svsirinr t'it'iioial dont ils sont issus, ils sont tenus, pour mon- 
litT (pi'ils nonl [tas ijeur d'une élection nouvelle... {Exclama- 
lions), qu'ils n"ont pas peur du sulTrapfe universel {Allons donc'.) 
ils soni tenus de se soumettre de nouveau à son verdict. 

M. (',(»!! MJLLK. — Dcirii'i'i' nous est le pays qui, lui, n'-claine la 
U'.iiiquillitt'. 

M. Jules Ferry. — De sorte (pie. de (pielqut- nianièiv qu"on 
iutei-prète le vole du 24 février, comme nous ou comme vous, 
au bout il y a la réélection. 

Comment! vous donneriez ;i tout le monde le droit de dirt' 
mu' vous marcliandez quelques moments de ce pouvoir dont 
NOUS avez prononcé vous-mèuu's larrét de mort, que vous 
iiilti'z po\n' inie année d'existence ! {Vives réclamations.) 

Our vous avez \M'iir du siilTraue universel ! {Nouvelles récla- 
mai iona.) 

M.Vi.Miui.. — .Nous rii avDUs moins ]ieiii- (jur vous; mais nous 
aiuinus niifiix la Irampiillii'' ilu i>ays. 

M. Jules Ferry. — Vous aurez beau faire, messieurs, vous 
n'êtes pas une Chambre jeune... {Rires sur plusieurs bancs) : 
vous êtes une Chambre vieille [Nouveaux rires). Une Chambre 
jeune siM-ait fondée à dire : « Vous voulez m'envoyer au tom- 
bi'au, mais je n'ai pas vécu encore: je demande à vivre et à 
faire mes preuves 1 » Vous n'êtes pas une Chambre Jeune, je le 
dis avec tout le respect que j'ai pour vous {Rumeurs ironiques) ; 
le Gouvernement lui-même ne vous traite pas comme une 
Chambre jeune. Est-ce que c'est ici qu'est la vie? Où est la vie? 
Est-ce dans le Corps lé.uislatif? est-ce dans vos commissions 
parlementaires? Non ! Elle est dans les commissions extra-par- 
lementaires. 

Quand il y a une belle matière à étudiei-, ((uand il y a un 
lirojel de décentralisation à examiner, quand il y arorganisatioii 
de laVilli' de Paris à régler, est-ce à vous qu'on s'adresse? On 
vons met en ipuiranlaine. {R('clainatio)is au centre et adroite.) 

On vous subit, voilà tout! 

Ainsi, hier, lorsqu'il s'agissait de la Ville de Paris, M. le 
minisire de l'intéiienr n'est-il pas venu vous prier de n'y pas 



l'UnJET l»K HÉl'OHMh: ÉLECTOK ALK. .271 

toncliei', el de ne pas porter la main sur ce qui est le domaine 
de la commission extra-parlementaire ? 

En vérité, si vous êtes une Chambre jeune, gouvernant par 
votre initiative, convenez qu'il n'y paraît guère. Hier encore, 
messieurs, il s'accomplissait un événement important pour le 
pays, un événement (pii, pour vous surtout, est de pi'emièrc 
importance : le cabinet, votre délégué, présentait au Sénat une 
nouvelle Constitution. Qui la connaissait parmi vous? Où étaient 
les chefs de la majorité? avaient-ils été consultés comme cela 
se fait, comme cela doit être dans les pays libres? avaient-ils 
délibéré avec le cabinet? 

Plttsieur:< membres. — Qu'imi siivcz-vuiis? 

M. Jules Ferry. — Quels sont ceux qui ont été appelés, 
consultés par le ministère? Nommez-les ! 

.M. V[:m)Hi;. — C'est celace([iii scrail oxlia-parleuiriUaiie ! 

M. Jules Ferry. — Vous savez bien que ce n'est pas avec 
vous que le cabinet délibère dans cette Chambre. Le cabinet, 
qui est votre délégué, qui est censé émaner de la majorité de 
cette Chambre, ne semble pas même s'être aperçu que cette 
assemblée existait. Ce qui s'est fait hier en est la preuve, et 
les plus favorisés d'entre vous n'en savaient pas plus sur un 
pareil sujet que ceux qui siègent sur les hancs de ce côté {l'ora- 
teur indique la gauche), le plus loin des conlidences du Gouver- 
nement. [Inlerrupùons diverses.) 

M. LK r.OMTU ])'AY(a ESVivKS. — C'est une erreur ! 

M. Jules Ferry. — Voilà, messieurs, les réllexions (|ue 
m'inspire le premier des ai'guments de la Commission d'initia- 
tive : à savoir qu'il n'y aurait pas convenance, au début d'une 
législature, h examiner la (piestion électorale; je crois y avoir 
l'épondu. 

Le second argument de la Commission est plus fort; la Com- 
mission dit : la réforme électorale, c'est la dissolution ; elle 
l'amène nécessairement. 

Messieurs, je trouve ces paroles graves. Si le seul examen 
dune loi électorale dans les bureaux de cette Chambre entraîne 
nécessairement la dissolution de la Chambre, quelle est donc la 



272 niSCOUHS I:T (II'IMONS. 

fradlilé de \nliv |iiiii(i|M' et de volie exislence ! [Très bien! à. 

r.diiiniriit : VOUS avez une existence si fragile qu'elle ne sup- 
l>orlei-ait même pas, je ne dirai pas une loi de réforme élec- 
l(ii-a!e. niais l'examen et le débat sur la réforme élecloi-ale ! 

Il r.iiii la conlini'i' loin de tous les regards, loin de tous les 
.liscoiiis. celle. t'\islence précieuse, de peur qu'au moindre 
soiiflle elle ne s'évanouisse. 

Ce n'est pas moi qui l'ai diU c'est la Commission. Si nous 
discutons une loi électorale, dit-elle, non sans quel(|ue naïveté, 
la Chainhir est perdiu': il faut la (ïi?>sou(\ve.{f{(k/amalions.) 

'lais si cela esl vrai, c'est une raison de plus pour la dis- 
soudre : car cela prouve que les griefs de l'opinion sont si 
iustes, que les réclamations dont nous sommes les organes 
sont tellement fondées, que non seulement vous ne pourrez pas 
supporter le graïul jour de l'élection, mais que vous i-edoutez 
même le grand jour de la discussion. (J'i-rs bien! très bien! 
il gauc/ie.) 

Je voudrais pourtant, messieurs, vous rassurer un peu... 
[Hilariié brujiiinle.) 

M. Vk.ndui.. — Oli! ce ii"cst ]ias nécessaire 1 Nous ne soiiiincs pas 
ilii Idiil iii(|uii4s. 

Tvl. Jules Ferky. — Je voudrais vous démontrer que la dis- 
cussion du système électoral dans les bureaux et même dans 
celte enceinte, n'emporte pas la dissolution immédiate, la dis- 
solution dans l'année, celle que paraît redouter la (iOmmission 
d'initialive. [Nouvelle hilarité !) 

J'ai une autorité très grave à citer à l'appui de mon oi)inion, 
c'est celle de M. Daru, ministre des Affaires étrangères, dans la 
séance du 22 février. C'est lui (jui va faire la réponse. 

M. le uiinistre agilail. dans son discours, en réponse aux 
inler[»ellalions (jui élaienl parties d'un côté de la Chandjre, la 
question de la dissoliilion. Dissoudra-t-on ou ne dissoudra-t-on 
pas? Et il ajoutait: « Mais n'est-ce i)as soi'lir des vraisem- 
blances et dos iiécessilés actuelles que d'agiter aujourd'liui de 
pareilles (iHi'slions (celle de la dissolution)? Quoi I nous avons 
une loi électorale à faire, une loi de la presse, une loi de sûreté 
générale, une loi de décentralisation, une enquête industrielle, 



l'HÛJET DE lŒEOHME ELECTUUALE. 273 

un budget à voter, un long et laborieux chemin à parcourir ; et 
l'on nous demande, avant d'avoir commencé la journée, ce que 
nous ferons le lendemain! » 

M. le ministre des Atïaires étrangères est de mon opinion, et 
c'est grande faveur pour elle d'avoir un tel appui. Il vous 
démontre par ces paroles, empreintes d'un grand bon sens et 
d'un sens politique véritable, que, par cela seul que vous aurez 
voté une loi électorale, vous n'amènerez pas nécessairement la 
dissolution, puisqu'il place au premier rang des lois que vous 
avez à faire, la loi électorale. 

Un membre à droite. — Il y a des choses plus pressantes ! 

M. Jules Ferry, — Il n'est rien de plus pressé que la loi 
électorale, n'en déplaise à l'honorable interrupteur. 

Je vais vous dire ici, avec une sincérité absolue, ce que je 
pense du rôle de cette Chambre, de ce qu'elle peut faire et de 
ce qu'elle doit faire. Je vais vous tracer très franchement le 
programme de son existence [Exclamations.) 

Vous êtes ici pour faire d'abord la loi électorale ; pour faire 
ensuite cette partie de la loi municipale qui règle la nomina- 
tion des maires; pour abolir l'article 75 de la Constitution de 
l'an VIII, et puis, quand vous aurez fait cela, messieurs, vous ne 
serez plus bons à rien. [Approbation à gauche. — Exclamations 
et rires au centre et à droite.) 

M. Vendre. — Parlez pour vous ! si cela vous plaît; nous ne vous 
contredirons pas. 

M. Jules Ferry. — Et vous aurez fait une grande chose, car 
vous aurez rendu, dans ce pays-ci, la liberté au sulïrage uni- 
versel, vous l'aurez délié, vous l'aurez affranchi. 

M. Corneille. — Le sutîra^e universel n'est pas esclave. 

M. Jules Ferry. — C'est une assez grande œuvre à faire 
pour une assemblée qui vit depuis dix-huit ans. Il ne s'agit 
donc pas, messieurs, en présentant un projet de loi électoral, 
de déci-éter que d'ici à six mois ou même à un an, cette Cham- 
bre sera dissoute, et qu'on procédera à de nouvelles élections. 
Ainsi tombe l'argument tiré de la prudence et de la sagesse 
politique qui se trouve dans le rapport de la Commission d'ini- 
tiative — la raison d'élections trop rapprochées. 

18 



07.1 DISCOURS ET OPINIONS. 

.I.>rr(iis porcovoir une olijecliou que je (lemande la permis- 
sion (le relever au passage: Mais comment sommes-nous bons 
à faii-e toutes ces lois, puisque vous prétendez que nous ne 
sommes lions à rien! Messieurs, vous (Mes lions à cela. [Ah! alil) 
Savez-vous pdurquoi? 

Parce que tout ce que vous ferez sur la loi électorale, la 
nomination des maires et l'abrogation de l'article 75, vaudra 
toujours mieux, que ce qui est. Voilà pourquoi vous êtes très 
bons à le faire. {Exclamations ironiques au centre et adroite.) 

Vous ferez certainement quelque chose de meilleur que ce 
<|ui est; ce n'est pas douteux. 

Mais il y a des considérations d'un autre ordre dans la (jues- 
lion que je vous soumets. La Commission d'initiative déclare 
(|u'enlre ces deux choses, une réforme électorale et la disso- 
lution, il y a un enchaînement nécessaire, comme celui de la 
cause à l'ell'et. 

Or, dit-elle, la nécessilé d'une dissolution est tout à lait 
inadmissible, impossiliie; il est impossible qu'on dissolve la 
Chambre. Jt> trouve, messieurs, que la Commission d'initiative 
s'aventure lieaucoup, et je vous fais remarquer quelle est la 
situation singulièi'»; que le rejet du projet de loi, si vous le pro- 
noncez, ferait au svslème tout entier dont vous faites partie. 

Ce système n'aurait pas de loi électorale. En etïet, il est 
impossible, après tout ce qui s'est dit, tout ce qui a été signé, 
tout ce (pii a été voté dans cette Chambre, d'appiiiiuer à des 
élections nouvelles le système électoral actuel. 

M. (il YOT-Mo.NTi'.wrtorx. — Ti'ès l)i('nl tirs bien ! 

M. Jules Fkrry. — Il est iuqiossible de l'appliquer à la 
répartition actuelle des ciiconscriptions ; il est impossible de 
ne pas augmenter le nombre des députés, de laisser debout ce 
système, dont les 126 eux-mêmes ont déclaré qu'il portait 
alleinle à la sincérité du sulfrage universel. Cela est impossible. 
Eb liien, il sied à la Commission de dir(> que le Corps législatif 
ne sera pas dissous? Qu'en sait-elle? 

Qu'en sait le cabinet? Qu'en sait (|ui (pièce soit d'entre nous? 
La dissolution, c'est l'imprévu qu'il faut toujours prévoir. Est-ce 
que la Commission' d'initiative a fait un pacte, je ne dirai pas 
avec l'éternité, mais avec le jour de demain? Est-ce que 



PROJET I»K RÉFORME ELECTORALE. 275 

quelqu'un est sûr du lendemain ici? [Très bien! à gauche.) 
Ici, personne ne peut affirmer que, soil par le cours naturel 
des choses, soit par les incidents qui ne manquent jamais de se 
jeter à la traverse, soit par le fonctionnement de cette Consti- 
tution tripartite, de ces trois pouvoirs que le sénatus-consulte 
organise, et les frottements inévitables qu'il amènera, il n'arri- 
vera pas que la question de dissolution se pose tout à coup. 

La question de dissolution peut se poser, elle peut se poser 
sans loi électorale ; et alors quelle serait votre prétention, ou 
tout au moins, quel serait le résultat de votre système et du 
rejet de la loi? 

Ce serait de mettre la Couronne dans l'impossibilité de nous 
dissoudre. 

M. I.ÉOPOLU Javal. — C'est là la vraie question ! 

M. Jules Ferry. — Je me place à votre point de vue, je l'ai 
annoncé tout à l'heure, et je vous dis : Ne pas faire la loi élec- 
torale, c'est rendre la dissolution impossible, c'est forcer la 
main à l'initiative de la Couronne. Faites-y attention, vous n'êtes 
pas dans la Constitution, vous n'êtes pas dans le régime parle- 
mentaire. 

-M. Léopold Javal. — C'est vrai ; c'est bien la question, 

M. Jules Ferry. — J'espère que nous entendrons sur 
ce point l'opinion du cabinet. S'il y a quelqu'un dans cette 
Chambre qui soit autorisé comme gardien de la prérogative de 
la Couronne, c'est le cabinet. Qu'il nous explique, si toutefois. 
— ce dont je ne sais rien encore, — le Gouvernement appuie 
les conclusions de la Commission d'initiative, qu'il nous 
explique comment va pouvoir fonctionner la prérogative de la 
Couronne, ou alors qu'il nous déclare qu'il a quelque part une 
garantie, une assurance contre la dissolution, c'est-à-dire contre 
l'imprévu nécessaire des choses humaines. [Très bien ! très bien! 
fi gauche.) 

Je suis d'autant mieux fondé à interroger le cabinet que, lors- 
qu'il a été questionné sur ce point, au commencement de 
février, ou plutôt à la lin du mois de janvier, il s'est rendu dans 
le sein de la Commission d'initiative, et il a dit alors que la loi 
électorale était inopportune. 



27o DISCOURS Kï Ul'IMU.NS. 

Mii< dans la ^vnncc du 22 février, que je rappelais tout à 
l-hom-o' le Gouvernement s'est expliqué autrement, et je me 
trouve eu présence d'une déclaration ministérielle qui m'ins- 
niiv un., certaine hésitation ; à celte date, je vois que, dans les 
paroles de M. le comte Daru, la loi électorale est placée au pre- 
mier rang". 

Sur ce point, il faut donc des explications précises et caté- 
goriques. 

Ce n'est pas le moindre inconvénient des conclusions que 
vous propose la Commission d'initiative, que celui que je viens 
de signaler. Je vous ai montré qu'il constituait un vice, une 
lacune, dans le système parlementaire ipie vous voulez inaugu- 
rer. Mais, arrêtez un instant votre esprit sur les autre.-^ consé- 
quences du statu quo auquel on veut vous condamner. Est-ce 
que vous croyez que, pour avoir, provisoirement, par un vote 
de rejet de notre projet, repoussé la réforme électorale, vous 
aurez empêche qu'on en parle désormais dans ce pays? Ne 
comprenez-vous pas, au contraire, (pie plus vous résisterez, 
plus l'opinion vous la demandera énergiquement? 

Est-ce que la question est entière? Est-ce que vous n'êtes 
pas, par vos votes mêmes, par vos déclarations, par vos pro- 
grammes, une assemblée vulnérable, puisque vous avez montre 
vous-mêmes le point où l'on peut vous frapper? 

N'êtes-vouspas, par cette situation même, permettez-moi de 
vous le dire, une assemblée hésitante, parce qu'elle n'a pas un 
sentiment sufiisamment assuré de sa propre force et de son 
indépendance vis-à-vis du cabinet ? {Allons donc ! allons donc !) 
Permettez-moi de vous dire ces choses qui n'ont dans ma 
pensée aucune portée oïïemante... [Exclamai ions ironiques au 
centre et à droite), qui ne sont de nature à otïenser personne. 
Je dis que, dans la situation actuelle des choses, la Chambre 
éprouve quelques hésitations : c'est qu'elle n'est pas le gou- 
vernement parlementaire qu'elle devrait être. 

Un gouvernement parlementaire suppose une assemblée 
pleine d'initiative, pleine de vie et de volonté, [lùres au centre 
et à droite.) 

Une faut pas conrondre, messieurs, l'initiative des assem- 
blées avec les propositions émanées de l'initiative de leurs 
membres. Je dis que la preuve que le Corps législatif manque 



PROJET DE REFORME ÉLECTORALE. 277 

(rinitiative, c'est que ce n'est pas lui qui étudie les grandes 
réformes qui préoccupent, à l'heure qu'il est, le pays tout entier. 
Ce n'est pas lui qui est chargé de réformer la centralisation; ce 
n'est pas lui qui s'occupe de l'enseignement supérieur; ce n'est 
pas lui qui statue sur les grands problèmes : on va chercher en 
dehors de lui... 

S. Exe. M. Emile Ollivier, garde des sceaux, minntre de la Justice et 

des Cultes. — Qui est-ce qui votera? 

M. Jules Ferry. — Vous me demandez qui votera? Ce 
sera assurément le Corps législatif (/lA / ahf). Mais, entre avoir 
l'initiative politique et avoir le dernier mot, il y a un abîme. Le 
Corps législatif, dans l'ancienne constitution, votait aussi, et 
personne n'oserait soutenir qu'il eût l'initiative politique, car il 
n'avait même pas l'initiative des lois. {Approbation d gauche.) 
Voter n'est donc pas vivre ; vivre c'est avoir une politique, c'est 
avoir un ministère pris non dans la minorité, mais dans la 
majorité de la Chambre. 

M. MiLLON. — -El les programmes? 

M. Ejdumel Arago. — On retire les signatures des programmes ! 
{Bruit.} 
M. Vendre. — Qui retire sa signature ? Citez-en un seul. 

M. Jules Ferry — Non ! Vous n'avez pas le gouvernement 
parlementaire : vous avez un gouvernement d'une esuèce parti- 
culière et que j'appellerai le gouvernement ministériel, c'est-à- 
dire un gouvernement bâtard du gouvernement personnel. 
{Oh! oh!) 

Voilàle gouvernement que nous avons : un cabinet succédant 
au pouvoir personnel, un cabinet maître de- la Chambre, parce 
qu'il la tient sous la menace de la dissolution {Oh! oh!], et 
maître du Prince, tant qu'il plaira au Prince. Si vous appelez 
cela un gouvernement parlementaire, moi, je l'appelle un gou- 
vernement ministériel, et un mauvais gouvernement! {Appro- 
bation à gauche. — Vives réclamations au centre et ù droite.) 

Malgré un discours liabile de M.Paul Bethmont, au nom du parti 
liliéral, et une Ijelle liarangue de Gaml)etta, pour démontrer la néces- 
sité de procéder immédiatement à une revision de la loi électorale, et 
d'abolir ce qui n'était qu'un décret de la période diclaloriale, la 
Chambre repoussa la proposition de M. Jules Ferry pai' t84 voix 
contre 64, sur 248 votants. 



•278 DISCOURS ET OPINIONS. 



La réforme du jury. 

D;iiis l;i SL-aiict,' da 8 avril 1870. la ilisciissioii du pi-ojt;l di- loi ' 
relatif au juf,'enieiit des délits commis par la voie de la presse et 
autres délits politiques, et des propositions de MM. Garnier-Pagés, 
Picard, Lefèvre-Ponlalis sur le même sujet, fournit à M. Jules Ferry 
l'occasion de soutenir un amendement (fui réclamait le retour à la 
loi des 7-12 août 1848 sur la composition du jury, et l'abrogation de 
la loi du 4 juin IS.'iij^. L'orateur présenta à la Chambre les observa- 
tions suivantes: 

M. Jules Ferky, — Je ne veux dire que quelques paroles 
1res lirè\es sur la situation singulière qui est faite à la Chambre 
par latlitude de la Commission et celle du Gouvernement. Je 
viens préciser cette situation et je demande à la Chambre si 
elle croit logique et convenable d'y rester. 

Un point est commun à toutes les opinions dans cette Cham- 
bre ; tout le monde s'accorde à reconnaître que la loi actuelle 
sur la composition du jury est mauvaise, qu'elle a besoin d'être 
réformée, et pourtant, quand on pose la question de savoir qui 
la réformera, on aboutit à ce résultat que la loi ne sera réfor- 
mée par personne, ni par la Chambre, ni par le Gouvernement : 
elle ne sera pas réformée par l'initiative parlementaire, car h' 
Gouvernement s'est opposé, hier, par la bouche de l'honorable 
ministn; de riustruclion publique, à ce que l'amendement (pic 
j'ai signé et ipii est tout à fait semblaJjle à celui de riionoralilf 
M. Birotteau, fût renvoyé à la Commission ; elle ne sera pas non 
plus réformée par le Gouvernement, du moins dans des condi- 
tions acct'ptabb's. car le Gouvernement a déclaré qu'il ne pou- 
vait prendre aucun engagement (pumt à l'époque de cette 
réformât ion. 

Lhonorahle ministre de l'Instruction publique s'est servi de 
ce mot, qui par lui-même est vague et élastique, « ultérieure- 

1. Ce projet avait pour objet d'attribuer :ui jury la c^onHaissancc des d(nits 
<U', presse et des petits d(jlits politiques. 

2. M. .Iules l'orry se trouvait, dans C(ilte circonstance, eu parfaite comniu- 
nauli'' d'iilées avec l'amendement de MM. Birotteau et Crémieux, qui deman- 
dait que la loi de 1848, sur la constitution du jury (loi dont le père était 
M. Crémieux), fût également appliquiJe soit pour les délits et les crimes 
politiques, soit pour les crimes de droit comnnm. 



LA HÉFOHME UU JURY. 279 

ment ». et un mouvement très marqué, et des paroles que nous 
avons pu recueillir de la bouche de M, le garde des sceaux ont 
donné à ce mot, si vague par lui-même, une signification plus 
indécise et plus élastique encore. M. le garde des sceaux a dit, 
si mes oreilles ne m'ont pas trompé : « Ne prenez pas d'engage- 
ment! » Ainsi le cabinet ne veut pas prendre d'engagement 
quelconque, quant à la réformalion d'une loi que lui-même 
reconnaît mauvaise. 

Â.h ! si la raison qu'avait donnée hier M. le ministre de l'Ins- 
truction publi(iue pouvait être acceptée, on comprendrait, dans 
une certaine mesure, l'ajournement; mais cette raisonne me 
paraît pas de nature à entraîner l'esprit de la Chambre. 

L'honorable ministre de l'Instruction publique nous a dit hier : 
« Il n'y a aucune urgence ; les listes actuelles ont été faites en 
vue d'une situation qui n'est pas celle que la loi nouvelle va 
créer, et l'on n'accusera pas l'administration d'avoir composé 
et ti'ié le jury en vue des sentences à rendre sur les déhts de 
presse, puisque, l'année dernière, au mois d'octobre, quand on 
s'est occupé de la confection des listes, ces délits n'étaient pas 
(h'volus au jury. » Voilà la raison qu'a donnée M. le ministre 
(le l'Instruction publique, et pour laquelle il vous propose 
d'attendre et d'ajourner indéfiniment les amendements soumis 
à la Commission. 

Eh bien, M. le ministre de l'Instruction publique est dans 
l'erreur, et il suffit de considérer d'un peu plus près le mode de 
composition et de triage de la liste du jury pour i-econnaître 
qu'il importe infiniment, dès à présent, à la considération du 
jury, à son indépendance, à son autorité morale dans le pays, 
et par conséquent à l'avenir de cette grande institution, qu'en 
même temps qu'une loi déclasse les délits de la presse et les 
délits politiques, une autre loi vienne réformer la composition 
(lu jury de façon à l'appuyer et à le fortifier. {Très bien ! sur 
plusieurs bancs.) 

On dit que la composition du jury est actuellement placée en 
dehors de ces influences politiques qu'il est nécessaire — on 
en convient — d'écarter absolument dès que le jury est saisi 
des délits politiques. Je ne veux pas prolonger cette discussion, 
dont tout le monde a intérêt à presser la fin, ceux-là surtout qui 
attendent la loi nouvelle que nous préparons. Je vais seulement 



280 iiiscdi lis i:t opinions. 

(■•iioiirci- Irois r.iisuiis (|iii n'onl ln'soin (raiicim (hH^oloppemenl 
fl (|iii (•,l|■;ll•lr|■i-^(•lll lit' lii inaiiiri'c la plus ii'irciisahlo le mod*"" 
(le (■(MiijMisitioii et de Iriaiic acliiel du jury. 

Ma pitMuiôre observation est celle-ci. Dans la composition du 
jurx, IrlcnitMil rioflif a été absolument ('H'arté par la loi de 1853, 
cl il a rlé écarté avec une insistance toute particulière de la 
pari du fiouverneTiient. En étudiantles travaux préparatoires et 
la discussion de celle loi de 1853, l'on s'aperçoit que, comme 
cela (\st |)arf()is arrivé dans le cours des dix-buit dernières 
années, la luajoiilé de la ('Jiainlireet l'unaniniilé de la Commis- 
sion se molliraient plus libérales que le GouvtM'nement. 

La Commission, à runaniiuilé, avait demandé le maintien de 
l'élément électif dans la Commission chargée du triage des 
jurés, en la personne du conseiller général. C'était bien peu de 
chose, c'était fort inolTensif; et pourtant le Conseil d'État fut 
inflexible, et, comme il avait le dernier mot, la Chambre en dut 
passer pai- la volonté du Conseil d'État. Voilà, dans le texte et 
l'histoire de la loi elle-même, le caractère de la législation nou- 
velle bien fixé. Plus on y pénètre, et plus ce caractère se pré- 
cise. Et ici. j'en appelle à un témoignage irrécusable, celui de 
l'honorable M. Langiais, dont le rapport fixa en quelques lignes 
l'esprit de la loi nouvelle. « La suppression des Commissions de 
1848 n'a trouvé aucun contradicteur dans votre Commission. 
Elles fui'ent le produit naturel d'une époque de défiance, où la 
liberté semblait s'enricbii- de tout ce qu'on ôtait imprudemment 
à l'autoiité. pendant trente ans, la liste de service avait été 
l'objel d<' luttes ardentes. La révolution, en l'enlevant au Pou- 
voir, suivait sa pente, comme nous suivons la n(Mi"e en la lui 
restituant. » 

Voix à (jiiKchc. ■ — C'est clair! 

M. Jules Ferry. — Vous le voyez, le but principal, la pensée 
maîtresse de la loi de 1853, c'est de donner la composition de 
la liste de service au Pouvoir, à l'élément politique du pays, et 
la pratique, messieui's, la pratique ne fit qu'aggraver ce parti 
pris. 

De (pielle façon l'élément politique, le Pouvoir, par nn de ses 
organes les plus actifs, les plus vigilants, intervenait-il dans la 
confection, dnns le triage de la lisle du jury? Pai- les parquets 



LA RÉFOHME DU JUUY. 281 

principalement, — par les préfets aussi, sans doute, — mais 
surtout par les parquets ; et vous allez voir à quel point cette 
intervention du ministère public était poussée. 

Il y eut, sur le rôle à tenir par les parquets, trois circulaires 
du ministre de la Justice : une du 26 août 1853, une autre du 
6 septembre 1856, une autre enlln du 26 juin 1837. 

La première contient l'indication suivante : 

« Les juges de paix devront communiquer au procAireur irnpé- 
riafAes listes provisoires pour qu'il les fasse véritier... et s'il 
connaît, en outre, des causes morales d'inaptitude, il devra en 
avertir le président de la Commission d'administration. » 

.... « d'inaptitude. » — Je vous fais renuirquer cet euphé- 
misme qui n'a pas besoin de traduction. 

Dans celle du 6 septembre 1856, je lis ceci : 

« Les procureui's impériaux doivent, en octobre de chaque 
année, appeler les Juges de paix et conférer avec eux sur la 
meilleure composition de la liste à faire. 

« Ils doivent de plus, à la lin de chaque année, signaler au 
procureur général « les. juges de paix qui ont failli à leur 
mission et ceux qui l'ont dignement remplie ». 

Enfin la circulaire du 26 juin 1857 enjoint aux procureurs 
impériaux près les cours d'assises « de signaler à leurs collègues 
près les tribunaux d'arrondissement, les citoyens qui n'auraient 
pas montré l'aptiiude convenable pour continuer à figurer sur 
les listes du jury ». 

Comment, une pareille inquisition était conciliable avec le 
secret du vote, c'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. 
[Très bien ! à gauche.) 

Vous voyez quel esprit préside à la formation de la liste du 
jury. 

Elle est faite non seulement par des fonctionnaires qui 
sont les organes du pouvoir, mais encore par l'organe même 
de l'accusation. (Approbation à gauche.) 

Je dis qu'à ce double chef cette composition ne peut subsister 
un seul instant, car il faut que rien ne porte atteinte au carac- 
tère de l'institution ; il faut qu'elle soit respectée de tous et ne 
puisse être attaquée par personne. Il faut i|ue ses pre- 
mières décisions soient reconnues, acceptées, saluées par tout 
le monde. 



.>S'j DISCOURS KT Ol'l.MO.NS. 

l'oiii- (fia. il iaiil (|iif sa composition soil radicalement chan- 
gée. {Oui! oui! Très bien! à gauche.) 

Il faut, messieurs, sortir de là; mais comment? La Commis- 
sion est saisie de deux amendements qui se confondent. Certes, 
elle a eu le temps de les examiner. Elle a longtemps d(Mibéré 
sur ce pi'ojet, (jui est déjà ancien, et voici qu'à la dernière 
heure, rllr arriva nous disant : Je ne puis pas réformer la 
couipobilion du jury. 

Pourquoi? Est-ce que h's deux matières ne sont pas connexes? 
Il est impossible de voir une connexité plus étroite, et les consi- 
dérations que je viens de présentera la Chambre ont précisé- 
int'iitpour Inil d'établir que cette connexité n'est pas seulement 
dans les mots, qu'elle est dans les choses. 

Mais, dit-on, la Commission n'a pas reçu de mission poui- 
cela ! Eh bien, cette mission, nous la lui donnerons par le 
ri'uvdi des divers amendements. 

Voix à (jnif/ir. — Oui ! oui ! c'est cela! Irrs hit-u! 

M. Jules Ferry. — Quant à moi, je ne désire pas une autre 
C-ommission, je la trouve excellente : elle est libérale, elle a 
fait de bien bonnes choses. Je demande qu'elle achève son 
<euvre. Je ne sais pas si les hasards d'une nouvelle épreuve 
nous donneraient une Commission aussi bien composée, [fiires 
approbaiifs à gauche.) Elle est saisie de la question, elle l'a 
aboi'dér dans un espi'it libéral. Pourquoi n'irait-elle pas jus- 
qu'au bout? Elle le voudrait bien; elle en meurt d'envie. [Nou- 
veaux rires.) Mais le Gouvernement lui a fait savoir que cela le 
contrariait. Le Gouv(M'nement l'a déclaré à la séance d'hier, et 
prubablt'mcnl il aiu'a manifesté le même sentiment dans le sein 
dt' la Commission. {Dénégations ati banc des ministi'es.) Enfin, 
vous avez déclaré que la Commission se dessaisit. 

Maintenant, (jue va faire le Gouvernement? Je ne trouve 
'qu'une explication : puisqu'il ne peut s'engager à présenter un 
l)i"ojet à bref délai, je pense qu'il médite quelque nouvelle 
Commission cxira-pai'lementaire. Ce serait mieux que rien, 
mais on pourrait, en vérité, nous économiser celle-là. Nous 
avons une Commission parlementaire : qu'elle se saisisse, que 
le Gouvernement dise un mot, que la Commission ait un bon 

IIKHlVrllIi'Ill. 



DISCOURS SUR L'ÉGALITÉ DÉDUCATION. 283 

Reprenez votre œuvre, achevez-la; c'est facile, cela peut être 
fait immédiatement. Prenez pour base de vos délibérations la 
loi de 1848. Je ne vous la donne pas pour une loi parfaite ; 
elle a besoin d'^jtre amendée, mais l'enlreprise n'est pas 
difficile. 

Nous ne vous recommandons pas là une législation dont nous 
soyons particulièrement amoureux; elle a fonctionné souvent 
d'une façon pénible et douloureuse pour le parti auquel j'appar- 
tiens. 

De 1848 à 18.j2, la répression du jury a été très dure en 
matière politique ; tout le monde ici l'a reconnu : notre préfé- 
rence pour la loi de 1848 est donc parfaitement désintéressée. 
{C'est vrai! c'est vrai ! à gauche.) 

Messieurs, on tournera longtemps autour de cette loi, on 
cherchera un procédé meilleur ; on ne trouvera pas mieux que 
la loi de 1848 modifiée. 

Cest l'approximation du bien qui doit être le dernier terme 
de l'ambition du législateur : car le bien parfait, en matière de 
législation, n'existe pas sous le 'èolaW. {Vives marques d'appro- 
bation à gauche.) 

L'amendement fut rejeté par 139 voix contre 83, sur 222 votants. 



Discours sur l'égalité d'éducation. 

Par une sorte de pressentiment qu'on ol)serve souvent cliez les 
liomnies doués d'une volonté vigoureuse, M. Jules Ferrv avait, dès 
son entrée à la Ctiambre, donné à sa vie politique un objectif que la 
destinée lui a permis d'atteindre. Dès le 10 avril 1870, dans une 
conférence populaire, faite à la salle Molière, au profit de la Société 
pour l'instruction élémentaire, le futur oi'ganisateur de l'enseigne- 
ment du peuple, le futur grand-maître de l'Université, disait : 
«Quant à moi, lorsqu'il m'écliut ce suprême honneur de représenter 
une section de la population parisienne dans la Chambre des 
députés, je me suis faitun serment : entre toutes les questions, entre 
toutes les nécessités du tenqis, entre tous les problèmes, j'en choi- 
sirai un auquel je consacrerai tout ce que j'ai d'intelligence, tout ce 
que j'ai d'âme, de cœur, de puissance physique et morale: c'est le 
prolDlème de l'éducation du peuple. » [Nous croyons intéressant de 
reproduire cette conférence, dans laquelle M. Jules Ferry a tracé, 
pour ainsi dire, les grandes lignes du proo-rnmmo dont il a si ferme- 



281 DISCOlUS KT OPINIONS. 

,11,'nl cl ^i v.iiil.iiniiiriil |Miiiisiii\ i l';i]i|ilir;ili(iii ;iu iiiiiiisirre de 
^lll■^ll iKlinii |iiiMiiiiif : 

Mesdames et Messieurs, 

L'acrnoil bienveillant que vous nous faites m'enjïage à com- 
mencer par un aveu ; je ne veux pas vous prendre en traître, — 
car cette Conférence n'est qu'une conversation où vous apportez, 
vous, votre bienveillante attention, et moi quebpies études, 
ipielques recbcrclies, et rien de plus, novice que je suis dans ce 
lii'I ail de la conférence, dont vous avez ici (se tournant vers 
M. Jules Simon) un des premiers maîtres. [Nombreux applau- 
dissements). 

L"aveu que j'ai à vous faire, c'est que je vais vous parler 
d'abord pbilosopbie. Il faut (b:; la pbilosopbie en toute cbose; 
il t-n faut surtout dans le sujet qui nous occupe. 

J'ai moi-même clioisi ce sujet; je l'ai défini : de l'égalité 
d'éducation, et je suis sûr que, parmi les personnes qui me 
l'ont l'bonneui' de m'entendi'e, il en est un grand nombre qui, 
à l'aspect de ce titre un peu généi'al, un peu mystérieux, se 
sont dit : quelle est cette utopie? Or, ma prétention est de vous 
montrer que l'égalité d'éducation n'est pas une utopie; que c'est 
un principe; qu'en droit, elle est incontestable et qu'en pratique, 
dans les limites que je dii-ai, et en vertu d'une expéi'ience déci- 
sive que j'ai pi'inci|)alemenl pour but de vous faire connaître, 
celte utopie apparente est dans l'ordre des clioses possibles. 

Qu'est-ce d'aljord que l'égalité ? est-ce un mot retentissant ? 
une formule vide de sens? n'est-ce qu'un mauvais sentiment? 
n'est-ce (|u'une cbimère? 

L'égalité, messieurs, c'est la loi même du progrès liumain ! 
c'est plus (prune tbéorie : c'est un fait social, c'est l'essence 
même et la légitimité de la société à hupudle nous appartenons. 
En effet, la société moderne, aussi lùen que la société ancienne, 
est la démonstration vivante et (piotidienne de cette vérité, qui 
devient de nos jours de plus en plus visible : à savoir (|ue la 
société liuinaine n'a qu'un but, qu'une loi de développement, 
qu'une lin dernière : atténuer de plus en plus, à travers les 
âges, les inégalités primitives données par la nature. [Applau- 
dissements). 

En voici dr-iix cxemplps : Ouclle est la pi l'uiièrc. la plus abu- 



DISCUUUS SLIl LÉGALITÉ D'EDUCATION. 28.") 

sive, la plus antique el la plus brutale des inéjialités naturelles ? 
c'est évidemment celle de la force musculaire. C'est sous la 
force brutale que l'humanité a gémi pendant de longs siècles. 
Dans les sociétés primitives, qu'est-ce qui règne? la force bru- 
tale, la force musculaire, la force individuelle. Aussi, les sociétés 
primitives sont-elles celles où l'inégalité est la plus accablante, 
la plus outrageante pour l'humanité. 

Dans ces temps primitifs, l'idéal de l'humanité, ce sont les 
héros dont les poètes anciens nous ont conté les hauts faits : 
les Hercule, les Thésée. Que sont en somme ces héros, ces 
demi-dieux ? Permettez-moi l'expression : ce sont des gendarmes 
[rires], ce sont de redoutables, d'excellents gendarmes qui 
parcouraient le monde, comme dit un de nos grands poètes : 

du Nord au Midi, sur la Création, 

Hercule promenait l'éternelle Justice 

Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion. 

Telle est la société antique; elle estime par-dessus tout la 
force musculaire, la force individuelle, et pour l'idéaliser, elle 
l'imagine consacrée au rétablissement de l'ordre général. Mais 
voyez la différence avec les temps modernes : aujourd'hui que 
la force publique est à la disposition de tout le monde (rires), 
la sécurité sociale est devenue le bien de tous, et si Hercule, le 
grand gendarme idéal d'autrefois, s'avisait de vouloir faire la 
police dans nos cités, s'il voulait seulement chasser les mons- 
tres, sans s'être muni préalablement d'un port d'armes, le 
moindre petit commissaire de police lui mettrait aussitôt la 
main sur l'épaule et, sans difficulté, le conduirait au poste. 
[Rires.) 

Voilà un premier pas ; celui-ci est tout à fait acquis, dans 
cette progression décroissante des inégalités naturelles, qui 
est, à mes yeux, le fondement même et la légitimation de la 
société. L'humanité a fait cette conquête; l'avantage de la force 
musculaire est annulé, ou à peu près. Mais n'est-il pas vrai 
aussi que la société moderne, qui a extirpé cette inégahté-là, 
en a conservé une autre, plus redoutable peut-être, celle qui 
résulte de la richesse? Cela est vrai, messieurs. Seulement, 
considérez dès à présent combien cette inégalité, (jui résulte 
de la richesse, s'est déjà atténuée, affaiblie, modérée par le 



•-'«r. niMiuiiis i:t uI'J.mo.ns. 



in-o.ixro.s (1rs Iriniis. 11 ji'y a pas bien longtemps encore que, 
ilans ce pays de France, la richesse conférait des droits excep- 
tionnels. La jiossession de la terre, au siècle dernier, n'avait 
pas cessé d'èti-e la source du pouvoir social, du droit public ; 
'■.•ii.iines proi»riétcs conféraient certains droits, et le premier de 
Iniis. le (Ii-oit de rendre la justice, comme à l'heure présente, 
• lans cette libre et grande Angleterre, la fonction de juge de 
paix reste encore le monopole exclusif des propriétaires du sol : 
ainsi, chez nous, au siècle dernier, et surtout deux ou trois 
siècles avant, la possession de la terre conférait les droits de 
haute et basse justice. 

Cet état de choses a disparu ; la Révolution a passé sur ces 
outrages à la conscience humaine ; mais, un peu plus tard, et 
plusieurs de ceux qui sont ici peuvent s'en souvenir, — ' la 
possession de la terre, la jouissance d'un certain capital entraî- 
nait encore un privilège: le droit de voter, le droit de contribuer 
;ï la formation des pouvoirs publics ; cela subsistait encore, il y 
a vingt ans ; ces temps sont loin, heureusement ! [Applaudis- 
sements). 

Il n'y a pas jusqu'au droit de travailler, le plus essentiel de 
tous les droits, qui ne fût aussi, il y a quatre-vingts ans, en 
quelque manière, un privilège de la naissance; les métiers 
étaient organisés en corporations ; les corporations se recru- 
laient dans des conditions déterminées; les lîls de maîtres 
avaient un droit personnel d'antériorité, de préférence, sur 
ceux qui avaient <mi lo malheur de naître en dehors des cadres 
de la corporation ; la Révolution arriva et balaya cette iniquité, 
ce privilège de la naissance, comme elle avait fait disparaître 
les autres privilèges et les autres iniquités. 

En somme, voilà les deux grandes conquêtes de ce siècle : 
la lib.Tlé du travail et le suffrage universel ; désormais, ni le 
droit de travailler, ni le droit de voter, c'est-à-dire He contri- 
buer à la formation des pouvoirs publics, ne sont plus attachés 
au hasard delà naissance : ils sont le patrimoine de tout homme 
venant en ce monde. ( Vifs applaudtssemenis.) 

Cela étant, notre siècle peut se dire à lui-même qu'il est un 
grand siècle. J'entends souvent parler de la décadence du temps 
presf.nt; je vous l'avoue, messieurs, je suis rebattu de ces jéré- 
miades, et j ai d'ailleurs remarqué depuis longtemps que cette 



DISCOURS SUR L'ÉGALITÉ D'ÉDUCATIOIV. 287 

plainte est. celle de gens qui résistent, sans peut-être s'en rendre 
compte, au courant de la civilisation moderne, et qui ne 
peuvent se résoudre ù prendre leur parti de l'ère démocratique 
où nous sommes entrés. {Applaudissements .) 

IN on! nous ne sommes pas une société en décadence, parce 
(jue nous sommes une société démocratique ; nous avons fait 
ces deux grandes choses : nous avons affranchi le droit de vote et 
le droit au travail; c'en est assez, et nous pouvons hien. une 
fois par hasard, nous qui nous laissons aller, comme tout le 
monde, à médire du temps présent, nous abandonner à un élan 
d'estime pour nous-mêmes, et dire : Oui ! nous sommes un 
grand siècle. [Applaudissements nombreux.) 

Mais nous sommes un grand siècle à de certaines conditions : 
nous sommes un grand siècle à la condition de bien connaître 
(luelle est l'ceuvre, quelle est la mission, quel est le devoir de 
notre siècle. Le siècle dernier et le commencement de celui-ci 
ont anéanti les privilèges de la propi'iété, les privilèges et la 
distinction des classes; l'œuvre de notre temps n'est pas assu- 
rément plus difficile. A coup sûr, elle nécessitera de moindres 
orages, elle exigera de moins douloureux sacrifices ; c'est une 
œuvre pacifique, c'est une icuvre généreuse, et je la définis 
ainsi : faire disparaître la dernière, la plus redoutable des 
inégalités qui viennent de la naissance, l'inégalité d'éducation. 
C'est le problème du siècle et nous devons nous y l'attacher. 
Et, quant à moi, lorsqu'il m'échut ce suprême honneur de 
représenter une portion de la population parisienne dans la 
Chambre des députés, je me suis fait un serment : entre toutes 
les nécessités du temps présent, entre tous les problèmes, j'en 
choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j'ai dmteliigeuce, 
tout ce que j'ai d'âme, de cœur, de puissance physique et 
morale, c'est le problème de l'éducation du peuple. ( Vifs applau- 
dissements.) 

L'inégalité d'éducation est, en effet, un des résultats les 
plus criants et les plus fâcheux, au point de vue social, du 
hasard de la naissance. Avec l'inégalité d'éducation, je vous 
défie d'avoir jamais l'égalité des droits, non l'égalité théorique, 
mais l'égalité réelle, et l'égalité des droits est pourtant le fond 
même et l'essence de la démocratie. 
Faisons une hypothèse et prenons la situation dans un de ses 



.jKM ItlSCdl lis i:i' Ul'l-MONS. 

Icnncs exti-i^nit's : siipi)Osons que celui qui iiaiL pauvre naisse 
nécessairomiMil el falalement ignorant ; je sais bien que c'est là 
une hypollièse, et (|ue l'instinct liumanilaire et les institutions 
sociales, nu^ne celles du passé, ont toujours emi)èclié cette 
extrémité de se prodiiiiv : il y a toujours eu dans tous les temps, 
— il faut le dire à Thonueurde riiumanité,— il y a toujours eu 
(nifli|nes movens d'enseiguenient jjIusou moins organisés, pour 
iTliii (|ni riail né pauvre, sans ressources, sans capital. Mais, 
piusipif nous sommes dans la philosophie de la question, nous 
[loiivons suiiposer un état de choses où la fatalité de l'ignorance 
s'ajouterait nécessairement à la fatalité de la pauvreté, et telle 
serait, en effet, la conséquence logique, inévitahle d'une situa- 
tion dans laquelle la science serait le privilège exclusif de la 
fortune. Or, savez-vous, messieurs, comment s'appelle, dans 
l'histoire de l'humanité, cette situation extrême? c'est le régime 
des castes. Le régime des castes faisait de la science l'apanage 
exclusif de certaines classes. Et si la société moderne n'avisait 
pas à séparer l'éducation, la science, de la fortune, c'est-à-dire 
du hasard de la naissance, elle retournerait tout simplement au 
régime des castes. 

A un autre point de vue, l'inégalité d'éducation est le plus 
grand obstacle que puisse rencontrer la création de mœurs 
vraiment démocratiques. Cette création s'opère sous nos yeux; 
c'est déjà l'œuvn^ d'aujourd'hui, ce sera surtout l'œuvre de 
demain ; elle consiste essentiellement à remplacer les relations 
d'inférieur à supérieur sur lesquelles le monde a vécu pendant 
tant de siècles, par des rap^torls d'égalité. Ici, je m'explique el 
je sollicite toute l'attention de mon bienveillant auditoire. Je ne 
viens pas prêcher je ne sais quel nivellement absolu des condi- 
tions social(!s qui supprimerait dans la société les rapports de 
commandement et d'obéissance. Non, je ne les supprime pas : 
je les modilie. Les sociétés anciennes admettaient que l'huma- 
nité fût divisée en deux classes : ceux qui commandent et ceux 
(pii obéissent ; tandis que la notion du commandement et de 
l'obéissance qui convient à une société démocratique comme la 
nôtre, est celle-ci : il y a toujours, sans doute, des hommes qui 
commandent, d'autres hommes qui obéissent, mais le comman- 
dement et l'obéissance sont alternatifs, et c'est à chacun à son 
tour de commandei" et d'obéir. {Applaudissenienfs .) 



r)IS(:OUI«S SIH légalité DÉLIUCATIO.N. 289 

Voilà la grande distinction entre les soriétés démocratiques 
et celles qui ne le sont pas. Ce que j'appelle le commandement 
démocratique ne consiste donc plus dans la distinction de 
linférieur et du supérieur; il n'y a plus ni inférieuc ni supé- 
rieur; il y a deux hommes égaux qui contractent ensemble, et 
alors, dans le maître et dans le serviteur, vous n'apercevez plus 
que deux contractants ayant chacun leurs droits précis, limités 
et prévus; chacun leurs devoirs, et, par conséquent, chacun leur 
dignité. {Applaudissemenls répétés.) 

Voilà ce que doit être un jour la société moderne; mais, — 
et c'est ainsi que je reviens à mon sujet, — pour que ces mœurs 
égales dont nous apercevons l'aurore, s'établissent, pour que la 
réforme démocratique se propage dans le monde, quelle est la 
première condition? C'est ([u'une certaine éducation soit donnée 
à celui qu'on appelait autrefois un inférieur, à celui qu'on 
appelle encore un ouvrier, de façon à lui inspirer ou à lui 
rendre le sentiment de sa dignité; et, puisque c'est un contrat 
qui règle les positions respectives, il faut au moins qu'il puisse 
être compris des deux parties. [Nombreux applaudissements.) 

Enlin, dans une société qui s'est donné pour tâche de fonder 
la liberté, il y a une grande nécessité de supprimer les distinc- 
tions de classes. Je vous le demande, de bonne foi, à vous tous 
qui êtes ici et qui avez reçu des degrés d'éducation divers, je 
vous demande si, en i-éalité, dans la société actuelle, il n'y a 
plus de distinction de classes? Je dis qu'il en existe encore; il 
y en a une qui est fondamentale, et d'autant plus difficile à 
déraciner que c'est la distinction entre ceux qui ont i-ecu l'édu- 
cation et ceux qui ne l'ont point reçue. Or, messieurs, je vous 
détie de faire jamais de ces deux classes une nation égalitaire, 
une nation animée de cet esprit d'ensemble et de cette confra- 
ternité d'idées qui font la force des vraies démocraties, si, entre 
ces deux classes, il n'y a pas eu le premier rapprochement, 
la première fusion qui résulte du mélange des riches et des 
pauvres sur les bancs de quehjue école. [Applaudissements ] 

L'antiquité l'avait compris et les républiques antiques posaient 
en principe que, pour les enfants des pauvres etpour les enfants 
des riches, il ne devait y avoir qu'un même mode d'éducation. 
La société antique, excessive en toutes choses et facilement 
oppressive, parce qu'elle se confinait en généi-al dans les murs 

19 



ailO IHSCdl ItS KT ill'I.MONS. 

(liiiir l'inulr ciir. lie crai.uiiait pas d'arracher l'enfanl ;i la 
laiiiillr ol tlo !•' livrer tout onlicr, corps et âmo. à la iv|mi- 
1 il il I ne. [Appliiitdissenients.) 

Quand lo clirislianisme vint remplacer la civilisation antique, 
une conception du même genre se rencontra chez les hommes 
supérieurs qui eurent, pendant une longue série de siècles, la 
direction de la société chrétienne. Je suis de ceux, messieurs, 
qui ont pour le christianisme une admiration historique {rires) 
très grande et ti'ès sincère ; je trouve qu'il s'est fait là, pendant 
dix-huit siècles, un travail d'hommes et de cerveaux humains 
qui est à confondrt^, d'admiration, quand aujourd'hui on l'étudié 
diin iit'ii liant et qu'on l'analyse (hins son ensemhle. Ah ! 
(■■élalenl des hommes puissants par la pensée; ce n'étaient pas 
seulement des prêtres, c'étaient des hommes d'État, ces organi- 
sateurs de la société clirélienne et catholique (jui ont fondé tant 
de choses (pie nous avons tant de iieine à transformer. Eh hien, 
on ix'trouve chez mix h' principe dont nous parlons; on recon- 
naît facilement, on peut toucher du doigt, dans la société catho- 
lique, dans la société du moyen Age, le principe de l'égalité 
d'éducation. 

De même que la république antique arrachait les enfants à 
leurs familles en disant : l'enfant appartient à la république; 
i\v même, le christianisme, arrivant dans des temps ditïérents 
pour établir, par-dessus les divisions politiques et les diderences 
de nationalités, une sorte de répubhque chrétienne, le christia- 
nisme disait : l'enfant appartient à l'Église, et alors il institua 
pour l'enfant, non seulement pour l'enfant riche, — je le dis à 
son bonneur, — mais tout autant pour l'enfant pauvre, un 
mode d'éducation dont le pi'incipe caractéristique était rigou- 
reusement égalitaire. Au premier degré, on apprenait le caté- 
chisme (rires yiotnbrenx) ; au second degré, on aiqirenait la 
langue sacrée, le latin, et puis, (piand on avait a[»pris ces 
deux choses, ou savait tout ce ((u'il importait de savoir dans la 
société chrétienne {ajiplantUssemenls el rires^ : on était un cbré- 
lien accompli, un savaid, un clerc, on avait toute la science 
chrétienne. 

Cet enseignement subsista iiendant des sièides, puis il dégé- 
néra, el. comme toiUes choses, se décomposa. Ceux qui ont lu 
Rabelais peuvent se rappeler le premier chapitre de cette œuvre 



DISCOLHS SUH L'KGALITÉ D'ÉDUCATIO.N. 291 

immortelle ; ils y veri'ont, sous le titre de réducalion de Gar- 
gantua, la plus comique parodie du système, avec le catalogue 
<les livres vermoulus, des rudiments invraisemblables, des 
méthodes absurdes et grotesques qui formaient le fond de cette 
vieille pédagogie du moyen âge qui comptait Gargantua parmi 
ses plus beaux produits. {Rires.) 

Après Rabelais, qui s'égayait sur ce sujet comme sur les 
autres, la critique austère se mit de la partie : entre autres, 
Milton, l'auteur du Paradis perdu, qui, comme vous le savez, a 
écrit sur toutes choses, sur la philosophie et sur la rehgion, car 
ce n'était pas seulement un poète, c'était un polémiste, un jour- 
naliste des plus passionnés et des plus féconds de son temps. 
Mil ton reprit avec chaleur la thèse que Rabelais avait esquissée ; 
il s'éleva avec éloquence contre ce système qui consiste, disait- 
il, à faire ratisser du latin aux jeunes générations pendant sept 
à huit ans, tandis qu'en un an ou deux on pourrait en voir la lin. 

C'est qu'aussi, messieurs, à celte époque, le mouvement 
scientilique moderne faisait dans le monde sa première appa- 
rition ; et voilà ce qui donnait le coup mortel à l'éducation 
commune, arriérée et routinière de l'école chrétienne. D'une 
nouvelle direction de la pensée humaine, un nouveau système 
d'éducation devait sortir. Ce système se développa, se précisa 
avec le temps, et un joui- il trouva son prophète, son apôtre, 
son maître dans la personne d'un des plus grands philosophes 
dont le dix-huitième siècle et rimmanité puissent s'honorer, 
dans un homme qui a ajouté à une conviction philosophique, 
aune valeur intellectuelle incomparable, une conviction républi- 
caine, poussée jusqu'au martyre; je veux parler de Condorcet. 
[Applaudissements.) C'est Condoi'cet qui, le premier, a formulé, 
avec une grande précision de théorie et de détails, le système 
d'éducation qui convient à la société moderne. 

J'avoue que je suis resté confondu quand, cherchant à vous 
apporter ici autre cliose que mes propres pensées, j'ai rencontré 
dans Condorcet ce plan magnifique et trop peu connu d'éduca- 
tion républicaine. Je vais tâcher de vous en décrire les traits 
principaux : c'est bien, à mon avis, le système d'éducation 
normal, logique, nécessaire, celui autour duquel nous tourne- 
rons peut-être longtemps encore, et que nous tinirons, un jour 
ou l'autre, par nous approprier. 



29-2 DISCOURS KT (H'IMuNS. 

Condorct.'l , dabord. fondait l'enseignement sur une base 
scitMililifiiie. A ce moment, le vieil enseignement littéraire de 
l'Hudisf avait encore de brillantes apparences; les collèges des 
jésuites formaient des élèves incompaiables pour les vers latins 
et pour les exercices de mémoire; celte tradition, du reste, ne 
s'est pas interrompue: j'ai connu un jeune homme qui avait été 
élevé chez les jésuites et qui en avait i-appoi'té un grand pi-o(it : 
il pouvait, en sortant de leur collège, léciler YJlinde tout 
entière, les rfoî<ze chants, en commençant parle dernier vers. 
[Rives.) 

Condorcet exécute, en quelques mots, ce système classi(]Ut' 
qui n'est bon, dit-il. qu'à former des dialecticiens et des pré- 
dicateurs : il veut que désormais on forme des hommes et des 
citoyens. 

Ce vieux système, messieurs, prenons-y garde, n'est pas si 
mort qu'on })Ouirait le croire : nous y avons tous passé, jeparh; 
pour moi au moins ; sans remonter bien haut, il y a une ving- 
taine d'années, l'enseignement de l'Université française ressem- 
blait singulièrement à celui des jésuites, et il semblait qu'on ne 
se proposât d'autre but dans les collèges que de former des 
gens capables d'exprimer leurs idées... et pour tout dire d'un 
mot, rien que deux espèces d'hommes : (h^s journalistes et des 
avocats. 

Je suis avocat, journaliste, et par conséquent je dois de 
grands égards à ces deux professions; seulement, je conviens, 
entre nous, que si l'humanité ne se composait que de journa- 
listes et d'avocats, elle ferait une assez triste humanité. [Applau- 
dissements.) 

Non, ce (pi'il faut former, ce ne sont pas des virtuoses assem- 
blant des piii'ases avec art; ce sont des hommes et des citoyens! 
Ciette idée domine tout le plan de Condorcet. C'est pourquoi il 
donne à l'enseignement général une base scientilîque ; il enten- 
dait par là lion pas seulement les sciences matlu''maliques et 
naturelles, mais les sciences morales. Dans les i)ages consacrées 
à l'enseignement primaire, il est vraiment exquis de. voir ce 
grand esprit se faisant petit pour les petits, expli(]uant que la 
lecture et l'écriture ne doivent éli-e que les instruments de la 
première éducation morale, détaillant avec précision, avec 
lemlresse, peut-on dire, la façon de confectionner le petit 



DISCOUHS SUR L'ÉGALITÉ D'EDUCATION. 293 

livre qui sera mis sous les yeux de ces petits enfants, les his- 
toires que l'on y placera, les commentaires dont on doit les 
orner. Pour lui, la science morale doit se trouver au bas de 
l'échelle comme au sommet. 

Ayant établi cette base. Condorcet y superposait trois étages: 
un enseignement primaire, un enseignement secondaire et un 
enseignement scientifique ou supérieur. 

Dans sa pensée, ces trois degrés d'institution devaient être 
gratuits et communs à tous; c'est là le côté grandiose de la 
conception; ces trois degrés, qui s'étendent de 6 à 18 ans, 
comprennent d'abord l'enseignement primaire, qui va de 6 à 10 
ans et qui se compose de la lecture, de l'écriture, de la morale, 
qui prend l'enfant dés le jeune âge, et qui a surtout pour but de 
lui révéler la grande famille à laquelle il appartient et qui 
s'appelle la patrie ; après lamorale, le calcul, qui doit être poussé 
très loin, parce qu'il est nécessaire à tout le monde; enfin, l'his- 
toire naturelle la plus élémentaire, enseignée à l'enfance d'une 
façon toute particulière, analogue à la méthode actuelle des 
écoles primaires de l'Amérique du Nord. 

J'entends par là un interrogatoire que le maître fait porter 
sur les choses, sur leur nature, sur leur provenance, sur les 
objets familiers, de manière à faire entrer dans l'esprit de 
l'enfant des notions exactes sur la composition et sur les usages 
des choses qui l'entourent. 

Au second degré d'enseignement, — il y a là une conception 
profonde de la part de Condorcet, — le cours se divisait en deux 
parties, et cette division en deux parties avait cet avantage de 
résoudre un problème qui a préoccupé beaucoup d'esprits en 
ce temps-ci, qui les préoccupe encore, et qui va revenir, un 
jour ou l'autre, devant l'assemblée du pays : le problème de 
l'organisation de l'enseignement professionnel. Je crois qu'on 
n'a jamais touché de plus près la solution que Condorcet. Il 
établissait une instruction générale où l'on appi'enait tout ce 
qu'il faut savoir de toutes les sciences, sans entrer dans le 
détail professionnel, et, à côté, des cours spéciaux entre les- 
quels l'élève pouvait choisir, qui fournissaient à chacun le 
moyen d'approfondir, au point de vue des professions diverses, 
les connaissances esquissées dans la section d'instruction 
générale. 



294 DISCOURS ET OPINIONS. 

Voilà co <nn' je voulais dii'c ilii système de (-oiidorcet, et ce 
vaste enseicnemeiit, coniiium à Ions les citoyens, qui prenait 
l'enfant à Tà.w de G ans et qui le menait jusqu'à 18: ce vaste 
ensei.unement devait ôtre gkatuit, et le philosophe expliquait, 
par des raisons sur lesquelles je n'ai pas à revenir, coDiment 
cette fii-atuilè était le seul système en harmonie avec une société 
démocratique. [Applaudissements.) 

Le plan de Condorcet, ce qu'on a appelé l'utopie de 
Condorcet, survécut à son auteur. Il inspira toutes les discus- 
sions sur l'enseignement qui suiviient: la Révolution a vécu 
là-dessus pendant longtemps. 

A la Convention, Condorcet étant moil. de cette moi't suhlime 
que vous savez, après avoir écrit ce magnifique tableau des 
Progrès de fesprit humain, qui est un des titres les plus glorieux 
de la pensée humaine, au dix-huitième siècle, son plan d'éduca- 
tion fut l'objet des plus vives attaques; on ne craignit pas de lui 
opposer un système trouvé dans les papiers de Lepelletier de 
Saint-Fargeau, ce conventionnel qui fut, comme vous le savez, 
assassiné dans un café par le garde du corps Paris. Ce système 
était très long, très ditTus, d'ailleurs tout à fait digne d'une 
république antique, une l'éverie spartiate : le fond, c'était que 
reidnnl devait être enlevé à sa famille et appartenir à la Répu- 
ljli(|ue. Robespierre qui prétendait, uniquement parce qu'il n'en 
était pas l'auteur, que le plan de Condorcet n'avait aucune 
valeur, défendit, assez faiblement d'ailleurs, les conceptions de 
Lepelletier. Mais la Convention, (pii était une assemblée d'un 
grand bon sens, les rejeta avec ensemble. Duhem, qui était 
montagnard, et non des moins farouches, s'écria : « Nous ne 
voulons i>as de la répulilique de Sparte, car Sparte n'était qu'un 
couvent « (il avait laison), et Grégoire dit : « Ce n'est pas par 
là que nous réformerons l'éducation ; l'enfant appartient à la 
famille, laissons-le lui, mais instituons un système nouveau 
d'éducation, lieconstituons la nature humaine, en lui donnant 
une nouvelle trempe l 11 faut (jue l'éducation publique s'empare 
de la génération qui naît 1 » 

Donner une nouvelle trempe à l'humanité : tout le dix-hui- 
tième siècle est dans ces paroles : elles le peignent tout entier : 
philosophes et législateurs. Le dix-huitième siècle n'avait rêvé 
rien de moins (]ue de régénérer riiuiuaiiité tout entière, et là. 



DISCUUHS sua L'ÉGALITK l» ÉniCATION. 295 

messieurs, seront sa gloire et son honneur éternels. {Applaudis- 
sements chaleureux.) 

Malheureusement, messieurs, il manquait à ces grandes 
pensées le nécessaire, l'indispensable des grandes œuvres, 
l'argent! La Convention n'était pas riche; il n'a jamais été 
donné, à un grand pays, de mener de front ces deux choses : 
la guerre et l'éducation du ^^M'^Xe.. [Applaudissements.) l\ ïaMi 
choisir, et hi Convention n'était pas libre dans son choix ; elle 
a sauvé la itatrie, mais elle ne pouvait pas sauver l'éducation. 
On voit dans l'histoire de ce temps, si bien racontée par notre 
illustre maître, M. Carnot, que le Comité d'instruction publique 
de la Convention faisait des prodiges d'activité, qu'il rivalisait, 
à cet égard, avec le Comité de salut public, mais il n'en était 
pas moins le plus à court; l'argent manquait et on aboutit dans 
les derniers jours de la Convention, alors que l'enthousiasme 
républicain sortait un peu éteint de tant d'orages, à un projet 
tout à fait modeste qui ne comprenait que l'instruction primaire 
et qui avait le grand tort de ne pas la rendre obligatoire. Puis, 
les événements suivirent leur cours ; l'esprit public s'affaissa ; 
l'horizon devint de plus en plus sombre et plus sanglant ; 
l'Empire arriva: ce fut la nuit... (To?inerre d'applaudissements), 
et, en fait d'instruction publique, le premier Empire ne nous 
donna que deux choses : l'école du peloton et l'école des frères 
ignorantins. [Nombreux applaudissement s.) 

Oui, messieurs, on trouve, une fois, dans les budgets du 
premier Empire, une subvention magnitlque, digne de ce grand 
gouvernement, une subvention de 4 634 fr. pour les frères 
ignorantins ! Et c'est tout ce que lit l'Empire pour l'instruction 
du peuple! 

Depuis, vous savez quels efforts ont été faits, et combien les 
résultats laissent à désirer, malgré tant d'apôtres de l'enseigne- 
ment populaire qui se sont rencontrés dans ce grand pays de 
France, et qui n'ont certes, comme celui qui nous préside à 
celte heure, marchandé à cette sainte cause ni le courage, ni 
l'éloquence. [Bravo! Bravo !) 

Nous n'avons pas renoncé aux traditions de Condorcet; nous 
cherchons à les réaliser sans y parvenir; mais voici un phéno- 
mène admirable, et c'est surtout pour vous le décrire que je suis 
venu à celte tribune. Cette tradition qui sortait des entrailles, 



296 iiisciii US KT o^l^"lo^s. 

(If l'iv-iuii ti (lu .i;(''iii(' fiMiirais; celle tradition, qui (''lail 
rd'inic |(i<)|ii-(' cl glori(?usi:' du di\-liuitième siècle, eii birii. 
(ii'i llciiiil-t'lit'. où rayoïine-l-elle à colle lieure, de façon à nous 
rlil(»ulr et à nous confondre ? Par delà les mers, dans la lihrt' cl 
r(''|iidtlicaine Amérique. 

H se passe là une chose curieuse, admirable, el qui, comme 
Français, me ravil : il > a là un système d'éducation qui est la 
l'éalisalion, mot puur mot, du plan de notre grand Condorcet. 
Tout s'y retrouve, non pas sous la forme de ces plans qui Iiono- 
rcnl les assemblées ijui les émettent, alors même qu'elles ne 
peuvent pas les réaliser, mais dans la vérité, dans la réalité, 
dans la pratique des choses. Tout s'y retrouve : d'abord rensei- 
gnement à base scienlilique, puis l'enseignement gradué comme 
le voulait Condorcet, et (jui dure le même nombie d'années, 
(jui prend l'enfant à six ans, et (\m ne le laisse qu'à quinze 
ans. 

Cet enseignement américain se divise en trois degrés, de 
quatre ans chacun. Par suite, il y a, en Amérique, trois sortes 
d'écoles publiques. Toutes les écoles dont je vais parler sont 
[lubliques, subventionnées non par l'Etat : — en Améri(iue, 
l'État est un pauvre (n'res) ; — c'est la commune qui est riche, 
et c'est elle qui paye, en grande partie, toutes ces écoles 
ouvertes à tous. 

Les trois degrés s'appellent : l'enseignement primaire, 
l'en.seignement de grammaire {grammar scliool),Q{\e, haut ensei- 
gnement {high school). C'est exactement l'idée de Condorcet. 
Ces trois espèces d'écoles sont également répandues sur 
tout le territoire, et l'Amérique fait preuve en cela d'une sin- 
gulière puissance. La loi impose à toute commune [township, 
petit district), d'avoir non seulement une école primaire, — 
cela c'est lion poui" la France, mais comme il convient à cette 
grande Améri(iiie, où tout se taille dans le grand, chaque com- 
niime est obligée d'avoir une haute école. Cela vous étonne, 
messieurs; moi aussi, j'ai été surpris, et j'ai cru, en vérité, lire 
quelque beau roman social, ou quelque conte- de fée. Eh bien, 
non ; cette découverte a été faite, elle est authentique, officielle, 
el elle est consignée dans le i)lus oflicicl de tous les docu- 
uifuls : un rapport fait au niinisti-e de l'Instruction publique 
par un honorable inspecteur de l'Université, professeur à la 



DISCOLUS SUR LÉGALITÉ I» ÉDUCATION. 297 

Faculté (les lettres, M. Hippeau, que M. Duruy avait envoyé en 
Amérique en mission spéciale. Cet homme excellent, mais, en sa 
(jualité d'universitaire français, ayant bien, comme vous pen- 
sez, quehiut's pi'éju.ués, pouvait ju.uei* l'Amérique en complète 
impartialité. Il en convient, il ne se doutait pas de ce qu'il 
allait rencontrer; mais aussi comme il a bien vu, comme il a 
liien dit, et comme il ne marchande pas les éloges aux choses 
qu'il a vues ! C'est un guide sur lequel on peut se reposer. C'est 
lui qui nous explique ce grand phénomène de la gratuité de 
l'enseignement, en Amérique, non seulement pour l'enseigne- 
ment primaire, non seulement pour l'enseignement secondaire, 
non seulement pour l'enseignement que nous appelons supé- 
rieur dans notre langue à nous, non seulement pour l'ensei- 
gnement spécial et professionnel, mais pour une partie du haut 
enseignement humanitaire. En elTet, il y a en Amérique, dans 
toutes les cités qui comptent cinq cents familles, une école dans 
laquelle on apprend, en premier lieu, toutes les sciences posi- 
tives qui font l'objet de nos trois degrés d'enseignement fran- 
çais, où l'on apprend, en second lieu, du latin et du grec tout 
ce qu'il importe d'en savoir ; on n'apprend pas à faire les vers 
latins, maison apprend à hre les auteurs latins qui ne sont pas 
trop difliciles. Voilà ce qui est enseigné gratis à sept militons 
d'enfants, tandis qu'en France nous comptons oOOOOU enfants 
qui fréquentent les écoles primaires. L'Amérique a ilJdUOO 
écoles publiques et gratuites; l'Amérique a un budget de l'ins- 
truction publique, qui n'est pas le budget de la République 
américaine, mais qui est le budget des différents États, et sur- 
tout le budget des communes, et la somme totale est, savez- 
vous de combien? C'est admirablement effrayant : la libre 
Amérique dépense tous les ans 450 millions pour les écoles 
publiques, et, moyennant ces 430 millions, on ouvre généreu- 
sement toutes les grandes sources du savoir humain à sept 
millions d'enfants, et l'on donne à ces sept millions d'enfants 
de toutes les classes une instruction qui n'est reçue que par le 
petit nombre des enfants de la bourgeoisie de France. [Applau- 
dissements.) 

Et ce n'est pas tout, messieurs : il n'y a pas seulement l'ins- 
truction gratuite, commune et pubhque; il existe, côte à côte 
des pensions payantes ; il y a de grands collèges, des académies, 



2i)S DlSC.OritS KT (H'I.MONS. 

lies iiiiivfisitcs. (lo< fondations parliculières, à nous faiie 
i-cnlrt'i- sous ItTiv d'iunnilialion. 

Coinmciil sul)vienl-on à de si grandes dépenses? Voici le 
secret de ce budget. D'abord, dans tous les États nouveaux, le 
Congrès a décidé, il y a environ vingt ans, que le trente-sixième 
de la sui-face de cliaque commune appartiendrait à l'école. 
Dans ce pays où la terre abonde, et où elle se divise géomélri- 
(piement,cba(]ue commune formant un carré, comprend environ 
six milles de superficie, soit deux de nos lieues carrées; chaque 
carré communal est divisé en trente-six parties égales et l'une 
de ces parties appartient à l'école. Voilà la première source. 

Seconde source : Il y a une quinzaine d'années, le budget de 
la lépuitlique fédérale se trouva possesseur d'un excédent de 
loi) millions. Voila de ces choses qui ne se rencontrent qu'en 
Amérique [applaudissements), ha république améiicaine fut forl 
('ud)arrassée, vous le comi)renez : loO millions de trop, dont on 
ne sait que faire ; elle nhésila pas, elle les restitua aux Étals, 
eu les iirianL seulement de les employer au chapitre de l'ins- 
Iriiction puhllipie. 

Toulflois, d'après les calculs de M. Hippeau, ces deux res- 
sources, si considérables qu'elles soient, ne représentent pas, 
pour l'année 1866, le onzième de la dépense totale de l'instruc- 
lion publique : de telle sorte que le reste de cette dépense a 
été fait par des taxes locales, levées sur la propriété. Messieurs, 
il y a là un grand spectacle et un grand enseignement, et s'il 
en est ainsi, la situation de l'enseignement public en Amérique 
peut se résumtn- dans les termes suivants : 

En Amérii|ue, le riche paye l'instruction du pauvre. El je m»' 
pt'niiets de trouver cela juste. [Applaudissements.) 

Messieui's, il y a deux manières de comprendre, en ce monde, 
le droit de la richesse; il y a celle du riche content de lui, (pii 
s'étale dans son bien-être, et (pii éclabousse le pauvre, en 
disant connue le pharisien de l'Évangile : « 3Ion Dieu, (|ueje 
vous remercie de lu' i)as m'avoir fait naître parmi ces misé- 
rables ! » (-cliii-là est un satisfait; il estime qu'il est dans son 
droit, et (jue personne au monde n'a rien à lui demander; 
laissons-le s'épanouir dans sa tranquillité ; mais, sans mettre 
en qutîsliou aucun princii)e social, disons que les âmes déli- 
cates se fout une autre idée du devoii- de la richesse. Celui-là 



DISCOUHS SUR L'EGALITK DKDUCATION. 299 

est bien étranger aux délicatesses de l'ànie humaine, qui n'a 
jamais été frappé de ce qu'il y a d'inouï et de clioquant dans 
la répartition des biens de ce monde ! Pour moi, je l'avoue, ce 
trouble de conscience, cette secrète inquiétude qu'inspire le 
spectacle de l'extrême inégalité des conditions, je l'éprouve 
(b^puis que j'ai l'âge de raison, et je me suis fait un devoir, c'est 
(b^ chercher à atténuer, autant qu'il sera en moi, ce privilège 
(b^ la naissance, en vertu duquel j'ai pu acquérir un peu de 
savoir, moi qui n'ai eu que la peine de naître, tandis que tant 
d'autres, nés dans la pauvreté, sont fatalement voués à l'igno- 
rance. [Bravo ! hraco / 

Aussi, je le dis bien haut : il est juste, il est nécessaire que 
le riche paye l'enseignement du pauvie. et c'est par là que la 
propriété se légitime, et c'est ainsi que se maniuera ce degré 
d'avancement moral et de civilisation, qui, peu à peu, substitue 
au droit du })lus fort ou du plus l'iche, le devoir du plus fort ! 
[Applaudissements.) 

Tel est, messieurs, l'enseignement américain; il a un dernier 
caractère auquel je tiens par-dessus toutes choses : c'est la 
liberté. Il est libre, et libre au point de ne laisser qu'une très 
petite place à une institution française, à ce système de l'in- 
lernat, pour lequel je professe une horreur profonde : l'internat 
est très rare en Amérique, et, dans tous les cas, il ne s'applique 
jamais aux enfants d'un âge tendre, mais seulement à de grands 
garçons, et sans jamais prendre avec eux, comme on le fait 
chez nous, le caractère de la servitude et les allures de la 
caserne. [Applaudissements.) 

Et savez-vous pourquoi cet enseignement a pour trait prin- 
cipal lalilterté ? C'est qu'il dépend par-dessus tout de la com- 
mune, de la généralité des baltitants et de ses élus, et non 
d'une administration quelconque. 

Les communes sont, comme je l'ai déjà dit, des groupes 
occupant, en moyenne, deux lieues carrées ; la population 
choisit elle-même son bureau d'instruction publi(|ue, ses select- 
nien, comme on dit, les uns chargés des tinances, les autres du 
matériel, les autres de la surveillance des maîtres et des 
études. Et c'est comme cela qu'il y a, tout compte fait, sur la sur- 
face de l'Union Américaine, oUOOÛU citoyens qui se consacrent 
volontairenienl à la direction, à la surveillance, au progrès de 



;jOO IlISCOl IIS hï OPINIONS. 

rt'nst'i.unt'infiil. l.oiii d'en «Mi'e amoindri*!, l'inilialive imlivi- 
diit'lli' en est siirexciléc, et Ion a souvent de.s exemples comme 
(fini "|in' je vais vous conter. 

>1. Vassail riait itiasscnr dans une petite citc^ dont je n"ose 
pas v(nis diie W nom, car je prononce trop mal lanulais; cet 
honnête liomme, devenu fort riche à fabriquer de la bière, eut 
lin jdiir le (h''sir de fondei- une école de troisième degré pour 
l'éibication des lilles. 11 s"en vint trouver le bureau d'ensei- 
iinement. portant sous le bras une petite cassette; il lit un petit 
discours, puis il tira de salioite la modeste somme de 2 001)000 
francs, prélevée sur ses économies. 11 l'otîrait pour construire 
un collège de jeunes filles, avec les mêmes programmes que les 
collèges de garçons. 

Bientôt s'élève sur les bords {\e IHudson, dans cette petite 
ville que je ne sais pas nommer, un palais magnifique ; il est 
liàli sui' le modèle et les dimensions du palais des Tuileries : il 
|irii| i-ec('voir -400 jeunes lilles qui y ti'ouvent tout ce qu'il faut 
pour Irur insiruclion. non point féducation futile des pensions 
df demoiselles, mais cette éducation égale, virile, qu'on réclame 
ardrmnit'iit pour elles dans notre pays. 

.!•' nie demande pouniuoi nos mœurs sont si éloignées de ces 
Hui'urs généreuses de la libre Amérique ? Ce n'est pas que nous 
soyons moins l'iclies ; la richesse de la France — ceux (jui 
nous gouvernent font dit — est inépuisable, et la preuve qu'ils 
ont raison de le dire, c'est (ju'ils ne l'ont pas épuisée {Apitlan- 
dissemeiits); mais ce qui nous manque, c'est fliabitude, le bon 
vouloir, la mode et, aussi, la liberté des fondations. Et c'est 
pour cela (|ue nous admirerons longtemps encore l'Amérique 
sans rivaliser avec elle. Et c'est pour cela que cette noble 
utopie, (|ui n'est pourtant qu'une idée française, dans son ori- 
gine aussi bien que dans ses détails, il n'a pas été donné à la 
France de la réaliser! 

C'est aussi f|u*ici-bas, messieurs, on ne saurait cumuler les 
gloii'es de la guerre avec les gloires de la paix, et que. quaiul 
on donne 700 millions pai' au au budget de la guerre, il n'est 
point étonnant (juc Ion n'en trouve plus que .^0 pour l'ins- 
Iruciion du peuple I II est triste de mettre nos misérables 
cliilTres à côté des chiltres grandioses de la jeune Amérique. Il 
est humiliant de constater que la seule ville de New-York 



DISCOURS SUR LKdALlTÙ D'EDUCATION". 301 

dépense 18 millions par an pour l'instruction tlu peuple, tandis 
fpic la Ville de Paris, la cité opulente par excellence, la reine 
de l'esprit et des arts, la Ville historique qui a fait tant de 
choses et de si formidables, pour le peuple, et par le peuple, 
ne trouve à donner que 7 millions à l'éducation populaire. 
{Applaudissements.) 

Je commence, messieurs, à abuser de votre bienveillante 
attention, et pourtant je ne suis pas au bout de la tâche que je 
m'étais tracée ; je ne puis pas la laisser, à ce point : car réclamer 
l'égalité d'éducation pour toutes les classes, ce n'est faire que 
la moitié de l'œuvre, que la moitié du nécessaire, que la moitié 
de ce qui est dû ; cette égalité, je la réclame, je la revendique 
pour les deux sexes, et c'est ce côté de la question que je veux 
l)aiTOurir maintenant en peu de mots. La difficulté, l'obstacle 
ici n'est pas dans la dépense, il est dans les mceurs; il est, 
avant toutes choses, dans un mauvais sentiment masculin. Il 
existe dans le monde deux soi'tes d'orgueil : l'orgueil de la 
classe et l'orgueil du sexe ; celui-ci beaucoup plus mauvais, 
beaucoup plus persistant, beaucoup plus farouche que l'autre; 
cet orgueil masculin, ce sentiment de la supériorité masculine 
est dans un grand nombre d'esprits, et dans beaucoup qui ne 
l'avouent pas ; il se glisse dans les meilleures âmes, et l'on peut 
dire qu'il est enfoui dans les replis les plus profonds de notre 
cœur. Oui, messieurs, faisons notre confession; dans le cœur 
des meilleurs d'entre nous, il y a un sultan {rires nombreux); 
et c'est surtout des Français que cela est vrai. Je n'oserais pas 
le dire, si, depuis bien longtemps, les moralistes qui nous obser- 
vent, qui ont analysé notre caractère, n'avaient écrit qu'en 
Fi'ance il y a toujours, sous les dehors de la galanterie la plus 
exquise, un secret mépris de l'homme pour la femme. C'est 
vraiment là un trait du caractère français, c'est un je ne sais 
quoi de fatuité que les plus civilisés d'entre nous portent en 
eux-mêmes : tranchons le mot, c'est l'orgueil du mâle {rires). 
Voilà un premier obstacle à l'égalisation des conditions d'en- 
seignement pour les deux sexes. 

Il en existe un second, qui n'est pas moins grave, et celui-là, 
il vient de vous, mesdames, car cette opinion qu'ont les 
hommes de leur supériorité intellectuelle, c'est vous qui l'en- 
couragez tous les jours, c'est vous qui la ratifiez {rires). Oui... 



30i? KISCdl liS I:T ol'IMdNS, 

(•ni. mt'sdann's.jc \o sais, vous la latilioz, vous êtes sur ce poinl- 
l;'i .'M pléhiscile [tcrpéluel. {Applaudissements et j-ires.) 

Vous acceptez ce que j'appellerai, non pas votre servitude, 
mais, i>our pi-endre un mot très juste, qui est celui de Stuart 
.Mill, vous acceptez cet assujettissement de la femme qui se 
fonde sur son inférioi'ilé inlcllfduclle. et on vous Ta tant 
répété, et vous l'avez tant entendu dire, que vous avez lini 
par le croire. Eh bien, vous avez tort, mesdames, croyez-moi, 
t'i, si nous en avions le temps, je vous le prouverais. 

Lisez du moins le livre de M. StuartMill sur V assujettissement 
des femmes, il faut que vous le lisiez toutes: c'est le commence- 
ment de la sagesse; il vous apprendra (juevous avez les mêmes 
facultés que les hommes. Les iiommes disent le contraire, mais 
(,'n vérité, comment le savent-ils? C'est une chose qui me sur- 
passe. Diderot disait: Quand on parle des femmes, il faut 
tremper sa plume dans larc-en-ciel, et secouer sur son papier 
la poussière des ailes dun papillon ; c'est une précaution que 
ne prennent pas, en général, les hommes, quand ils parlent 
des femmes; non 1 ils ont tous une opinion exorl)itante sur ce 
point. 

Les femmes, dites-vous," sont ceci et cela. Mais, mon cher 
Monsieur, (pi'en savcz-vous?pour juger ainsi toutes les femmes, 
est-ce que vous les connaissez? Vous en connaissez une, peut- 
être, et encoi-e ! {Rires.) 

Apprenez qu'il est impossible de dire des femmes, êtres 
complexes, ntultiples, délicats, pleins de transformations et 
ilimprévu, de dire : elles sont ceci ou cela ; il est impossible 
de dire, dans l'état actuel de leur éducation, qu'elles ne seront 
pas autre chose, quand on les élèvera différemment. Par 
conséquent, dans l'ignorance où nous sommes des véritables 
aptitudes de la femme, nous n'avons pas le droit de la mutiler. 
{Ap/)hiudisseme7its). 

L'expérience, d'ailleurs, démonli'e le contraire de ce pivjugé 
français; et c'est encore rAmérifjuc qui nous en fournit la 
pleuve. M. Hippeau est allé à Boston, à Philadelphie, à Ne\\- 
York ; il a \isité des établissements dans lesquels sont réunies 
des jeunes filles destinées aux hautes études; des établissements 
mixtes où les jeunes lilles et les jeunes garçons, par un phé- 
nomène extraordinaire, sont réunis sous l'œil d'un même 



IlISCnUUS SUR L'EGALITE DEDUCATKdN. 303 

iiiaître, et cela sans auciin inconvénient pour la morale. — il 
faut le dire à l'honneur de cette race américaine (|ue nous 
traitons parfois de si haut, que nous jugeons de loin un peu 
sauvage. En France, on a considéré comme un gi-and progrès 
de supprimer les écoles mixtes. En Amérique, la femme est 
tellement respectée qu'elle peut alk^r seule de Saint-Louis à 
New-York sans courir le risque d'une offense, tandis que chez 
nous une mère ne laisserait pas aller sa fille de la Bastille 
à la Madeleine avec la même conliance. {/iires.) 

Dans ces écoles dont je vous parlais tout à l'heure, 12 ou 
1500 jeunes gens des deux sexes se livrent aux mêmes éludes ; 
heureux sujet de comparaison : M. Hippeau l'a faite avec soin, il 
a voulu tout voir, s'informer de tout ; et, après avoir intei'i'ogé 
les professeurs et les élèves, il déclare qu'il est impossible de 
reconnaître une ditïérence quelconque entre les aptitudes de la 
jeune fille et celles du jeune homme; qu'ils sont égaux: en 
intelligence, qu'il y a des élèves forts et des élèves faibles dans 
les deux sexes, en proportion égale ; et j'en conclus que l'expé- 
rience est faite, et que l'égalité d'éducation n'est pas seulement 
un droit pour les deux classes, mais aussi pour les deux sexes. 

C'est, à mon avis, dans cette limite que le problème posé 
aujourd'hui, de l'égalité de la femme avec l'homme, devrait 
éti-e restreint. Procédons par ordre, commençons la réforme 
par le commencement; on nous dit qu'il faut donner aux 
femmes les mêmes droits, les mêmes fondions; je n'en sais 
rien, je n'en veux rien savoir; je me contente de revendiquer 
pour elles ce qui est leur droit, ce qu'on veut leur donnei- 
aujourd'hui, et le libre concours fera le reste. 

Les femmes américaines se montrent du reste très propres 
à certaines fonctions. M. Hippeau raconte qu'il eut l'honneur 
d'être présenté à une doctoresse de médecine de Philadelphie, 
et c'était un excellent médecin, très bien occupé, très bien payé. 
Il y a 800 femmes médecins en Amérique, 200 000 institutrices, 
et cela prouve jusqu'à l'évidence que, du moment où les 
femmes auront droit à une éducation complète, semblable à 
celle des hommes, leurs facultés se développeront, et l'on 
s'apercevra qu'elles les ont égales à celles des hommes. {Applau- 
dissements.) 

Mon Dieu, mesdames, si je réclame cette égalité, c'est bien 



:m DISCOURS KT OPINIONS. 

iiKiins pour vous (|uc pour iiousjioniines. Je sais que plus d'une 
rtMiinii' nie répond, à part elle : Mais à quoi bon toutes ces 
connaissances, tout ce savoir, toutes ces études? à quoi bon? 
Je |iuuiTais ivpondre : à élever vos enfants, et ce serait une 
bonne réponse, mais comme elle est banale, j'aime mieux dire: 
à élever vos maris. {A pplaiidissemenls et rires.) 

l/éL^alilé d'éducation, c'est l'unité i-econslituée dans la 
rauiillf. 

Il y aaujourd'bui une barrière entre la femme et Tlioinme, 
entre l'épouse et le mari, ce qui fait que beaucoup de mai-iages, 
liarmonieux en apparence, recouvrent les plus profondes dilTé- 
rences d'opinion, de goûts, de sentiments ; mais alors ce n'est 
plus un vrai mariage, car le vrai mariage, messiein's, c'est le 
mariage des âmes. Eli bien, dites-moi s'il est fréquent ce 
mariage des âmes? dites-moi s'il y a beaucoup d'époux unis 
par les idées, par les sentiments, par les opinions? Il se ren- 
contre beaucoup de ménages où les deux époux sont d'accord 
sur toutes les clioses extérieures, où il y a communauté absolue 
entre eux sur les intérêts communs; mais quant aux pensers 
intimes et aux sentiments, qui sont le tout de l'être bumain, ils 
sont aussi élrangei's l'un à l'autre que s'ils n'étaient que de 
simples connaissances. (Applnud/ssements.) 

Voilà pour les ménages aisés. iMais dans les ménages pauvres, 
(pu lies i-essources, siquelque savoir ridiait la femme à son mari ! 
Au lieu du foyer déserté, ce serait le foyer éclairé, animé par 
la causerie, embelli par la lecture, le rayon du soleil qui colore 
la triste et douloureuse réalité. Condorcet l'avait bien compris, 
et il disait : (\in> légalité d'éducation ferait de la femme de 
l'ouvi-ier. en uu'me temps ipie la gardienne du foyer, la gar- 
dienne du commun savoir, (/'/v-s ôienf trrs bien ! ) 

Dans tous les cas, il faut bien s'entendre, et Itien comprendre 
(pu- ce pi'oblème de l'éducation de la femme se rattache au 
l»robléme même de l'existence de la société actuelle. 

Aujoui-d'liui, il y a une lutte sourde, mais persistante entre la 
société d'autrefois, l'ancien régime avec son édifice de regrets, 
de croyances et d'institutions qui n'acceptent pas la démocratie 
moderne, et la société qui procède de la Révolution française ; 
il y apaiTui nous un ancien régime loujoui's pei-sistant, actif, et 
quand cette lutte, qui est le fond même de l'anarcliie moderne. 



LA FEliMETUHE DE L'ECOLE DE MÉDECLNE. 305 

([uand cette lutte intime sera finie, la lutte politique sera ter- 
minée du même coup. Or, dans ce combat, la femme ne peut 
pas être neutre; les optimistes, qui ne veulent pas voir le fond 
des choses, peuvent se figurer que le rôle de la femme est nul, 
qu'elle ne prend pas part à la bataille, mais ils ne s'aperçoivent 
pas du secret et persistant appui qu'elle apporte à cette société 
qui s"en va et que nous voulons chasser sans i-etour. {Applau- 
dissements.) 

C'était bien là la pensée, à une époque récente, d'un ministre, 
dont je puis bien dire un peu de bien, maintenant qu'il est 
tombé, l'ayant beaucoup attaqué quand il était debout. Quand 
M. Duruy voulut fonder l'enseignement laïque des femmes, 
vous souvenez-vous de cette clameur d'évèques, de cette résis- 
tance qui le fit reculer et qui entrava son œuvre ? Que cet 
exemple soit pour nous un enseignement; les évêques le savent 
bien : celui qui tient la femme, celui-là tient tout, d'abord 
parce qu'il tient l'enfant, ensuite parce qu'il tient le mari ; non 
point peut-être le mari jeune, emporté par l'orage des passions, 
mais le mari fatigué ou déçu par la vie. [Nombreux applaudis- 
sements.) 

C'est pour cela que TÉglise veut retenir la femme, et c'est 
aussi pour cela qu'il faut que la démocratie la lui enlève ; il 
faut que la démocratie choisisse, sous peine de mort ; il faut 
choisir, Citoyens : il faut que la femme appartienne à la Science, 
ou qu'elle appartienne à l'Église. {Applaudissements répétés.) 

La fermeture de l'École de médecine. 

M.Jules FeiT}' a toujours été populaire parmi cette élite déjeunes 
^'ens qui fréquentent les cours de nos Facultés et représentent 
l'espoir du pays. Dans les périodes de troubles politiques, lorsque 
les masses peu cultivées, qui avaient, aussi injurié Ganihetta, pour- 
suivaient de leur haine aveugle l'homme à qui la France doit la 
Tunisie et le Toukin, ainsi que le prodigieux développement de l'ins- 
truction populaire, les étudiants parisiens ont constamment lémoi- 
jiné à l'ancien député du Vl*^ arrondissement une respectueuse 
admiration. Entre lui et eux, a constamment existé un courant de 
sympathie profonde. Dès 1870, M. Jules Ferry s'était constitué le 
défenseur des étudiants. Dans la séance du 12 avril ', il prit la parole 

1. Journal officiel du 13 avril 1870. 

■20 



;jOi; DISCOURS 1;t cl'I.MOiXS. 

iimii- luolesltT conlre la fermeluie par le niinislic dr riiislruction 
l>iililu|iie, M. Sefjfi'is, de la Faculté tic médociiic, à la suile des muni- 
l'eslatioiis dirif,'écs contre M. Tardieu. Cette mesure interrompait 
les »^ludes de deux mille jeunes gens. M. Jules Ferry s'exprima en ces 
termes : 

M. ,luLES Feurv. — Messieurs, je vomirais adresser une 
question à M. le ministre de l'Instruction publique. 

Je viens appeler son attention sur la situation actuelle de 
l'École de médecine. C'est un sujet beaucoup moins brûlant que 
tous ceux qui nous occupent depuis quelques jours, mais il 
n'est jamais indiiïc'rent que deux mille jeunes gens se trouvent, 
privés d'études, sur le pavé de Paris. [Mouvements divers.) 

Vous savez qu'à la suite de tumultes violents et réitérés, dont 
je n'entends en aucune manière prendre la défense, M. le 
ministre de l'Instruction publique a signé un arrêté qui ferme 
d'une manière absolue, pendant le délai d'un mois, les cours, 
les bibliotlièques et jusqu'aux cliniques des bôpitaux. 

Je ne veux pas examiner l'origine du conflit survenu entre 
les élèves de l'école et un de leurs professeurs. [Parlez!) 

L(! fond du débat n'appartient en rien à cette Chambre. 

Quelques membrea. — Mais si ! au rontraiie. 

M. Jules Ferry. — J'en dirai seulement ce simple mot : 
c'est (pi'il ne faut pas croire — et je vous prie de considérer 
que je n'apporte ici (|ue des renseignements sérieusement et 
personni'llemeiU contrôlés — il ne faut pas croire, comme se 
l'imagine une partie du public, que les troubles de l'École de 
médecine soient l'elïet d'une turbulence sans motif ou d'une 
passion politiipie. 

Au fond, messieurs, dans ce conllit. dont je ne veux pas vous 
faire juge, parce qu'il ne nous appartient pas, j'affirme qu'il y a 
chez les étudiants, sous une forme violente sans doute et que 
personne ne peut défendre, un sentiment délicat et tout profes- 
sionnel; ils croient, à tort ou à raison, que les rapports des 
médecins légistes avec le parquet, avec l'accusation dans les 
aiïaires criminelles, n'ont pas toujours conservé toute la réserve 
et totite la retenue obligatoires. 

Voilà le sentiment qui se tradiiil, je le ivpète, d'une ma- 
nière violeide. inconsidérée; mais c'est un sentiineut élevé et 



LA FEHMETUUE DE L'ECOLE DE MÉDECINE. 307 

juste au fond qui est dans l'esprit des étudiants de l'École de 
médecine [Mouvements divers.) 

M.Glais-Bizoix. — C'est vrai! 

M. Jules Ferry. — A la suite de ces tumultes, le ministre 
de l'Instruction publique a donc, comme j'avais l'Jionneur de le 
dire à la Chambre, fermé les cours, et de plus, suspendu tous 
les examens. 

Je voudrais appeler son attention sur les deux parties de la 
mesure. 

D'abord, quant à la fermeture des cours, est-il bien sûr que 
cette mesure soit légale? est-il bien sûr qu'elle soit équitable? 
Est-il bien sûr qu'elle soit habile ? 

Je crois d'abord la légalité de la mesure très douteuse. J'ai 
étudié avec beaucoup d'attention les règlements universitaires 
et notamment celui de 1823, qui régit l'École de médecine; j'y 
ai vu des pénalités prévues et échelonnées avec un très grand 
soin; j'ai remarqué que ce code pénal de l'École de médecine 
fut précisément édicté au lendemain d'une époque très troublée, 
et tumultueuse à ce point que, l'année d'avant, en 1822, l'École 
de médecine avait été brisée et supprimée par le ministre de 
l'Instruction pubhque, à raisou des orages qui s'étaient produits 
à la séance de rentrée. On avait donc, en 1823, mis le plus 
grand soin à prévoir, à édicter, à échelonner les diverses péna- 
lités. Eh bien, je ti'ouve dans le nombre des pénalités soit 
individuelles, comme l'exclusion temporaire, soit collectives 
comme la privation d'inscriptions pour la totalité des élèves qui 
suivent un cours, lorsqu'il est impossible de retrouver l'auteur 
et le coupable du tumulte. Mais je n'ai trouvé nulle part cette 
mesure, véritablement exorbitante, qui consiste à fermer tous 
les cours à la fois, et à briser les études de deux mille élèves 
pendant un temps plus ou moins long, parce qu'un seul cours, 
qui n'intéresse qu'une petite partie des élèves et qui ne 
s'adresse, dans le cas actuel, qu'aux élèves de quatrième année, 
aura été troublé par le tumulte, par l'outrage, par des actes 
d'insubordination commis envers le professeur. 

Mais la légalité de l'arrêté me semble plus contestable 
encore, et je prierai M. le minisire de l'Instruction pubhque de 



303 liISCdl IIS KT (il'INIOISS. 

|-,.\;mim' T <li' l'Iii^ l"'^'s, quand il s'agit dos examens, c/esl-à- 
(liiv (le la collalidn des grades. 

Comment! voilà la situation qui est faite, dès à présent, à 
rÉcolc de médecine de Paris, c'est-à-dire au plus grand noml)i'e 
des candidats aux grades qui sont, dans notre pays, une condi- 
tion essentielle de l'exercice de la médecine, puisque c'est 
l'École de médecine de Paris qui r-eçoit le plus grand nombre 
de médecins dans le coui'ant de l'année. 

Eh bien, par le fait.(|n'nu cours, un seul cours, a été troublé 
pendant deux ou trois séances, voilà les deux tiers des per- 
sonnes qui se consacrent à la médecine de ce pays, hors d'état 
de passer leurs examens; de sorte que, si, —ce qui, je l'espère, 
n'arrivera pas, — le même tumulte se reproduit, et si la mesure 
prise par M. le ministre de l'Instruction publique passe en 
habitude et en jurisprudence, il arriverait que l'État, qui s'est 
arrogé, dans ce pays, le droit de donner seul les grades, ne 
pourrait plus remplir cet oflice public. Et je trouve que l'Etat a 
bien fait, car j'estime que, même avec la liberté de l'enseigne- 
ment, la collation des grades doit être réservée à l'État, à 
l'administration. Ainsi, voilà l'État qui cesse de remplir celte 
fonction essentielle ; le voilà qui ferme les cours et les examens, 
et qui prive un grand nombre de citoyens du droit d'exercer la 
médecine, en même temps qu'il prive de médecins une partie 
de la population. Je dis que c'est une illégalité. 

J'ajoute, et c'est ma dernière observation, que la mesure 
n'est peut-être pas d'une habileté heureuse ; à mon sens, loin 
d'apaiser les esprits, elle ne i)eut que les aigrir, et il pourrait 
ari-ivei', — ce que je considérerais comme un très grand 
malheur. — ([u'il se creusât un fossé entre toute cette jeunesse, 
(pii peut être bouillante, indisciplinée à ses heures, mais qui 
est très généreuse dans le fond, et une école pour laquelle je 
professe un grand respect, car elle compte dans son sein, en 
grand nombre, des esprits libres et éminents. {Vive approba- 
tion à gauche.) 

Après la réponse du ministre qui invoqua la nécessité de main- 
lenir l'ordre et (\o faire respecter les professeurs, M. Jules Ferry 
remonta à la liiltmif pour insister sur la question de Jégalilé. 

M. Jules Ferry. — Je demande à ajoulei- un mot. Assez! 
assez!) 



LA FEBMETCIŒ DE L'ÉCOLE DE MÉDECINE. 309 

M. LE PRÉSIDENT MÈGE. — Il me Semble que l'incident doit être 
considéré comme clos: une cfuestiou a été adressée et il a été 
répondu. [Interruption à gauche.) 

M. Jules Ferry. — Je demande à dire un seul mot sur la 
question de légalité, qui est la seule sur laquelle le débat puisse 
s'établir d'une façon fructueuse, parce que tout ce qui appar- 
tient à l'arbitraire ministériel, nous pouvons le critiquer, 
mais l'arbitraire ministériel reste le maître dans les choses 
qui sont de son ressort. Ce que je soutiens, c'est qu'il n'entre 
pas dans les attributions ministérielles de fermer l'École et de 
suspendre les examens. 

M. le ministre a dit deux choses. Il a cité un précédent 
d'abord ; il a dit qu'en 1822 on avait fermé l'École. Voici ce qui 
s'est passé en 1822. {Assez ! assez !) Messieurs, c'est très court, 
et je ne fais pas de phrases... 

En 1822, une ordonnance royale a, non pas fermé, mais sup- 
primé l'École, supprimé les professeurs, et réorganisé l'École 
sur de nouvelles bases. Cela c'est légal. Voulez-vous le faire? 
Parce qu'il y aura eu cinquante tapageurs au cours de M. ïar- 
dieu, allez-vous détruire l'École, supprimer les professeurs, 
anéantir les examens et réorganiser le tout? Cela n'est pas 
soutenable. 

Maintenant, vous demandez ce qu'il fallait faire. Permettez- 
moi de dire qu'il y a dans le code universitaire un certain 
nombre de mesures beaucoup moins graves que celle à laquelle 
vous avez eu recours, et que vous auriez pu employer. D'abord, 
vous auriez pu fermer la porte du cours à tous ceux qui n'ont 
pas besoin d'y pénétrer, ce qui eût réduit infiniment le nombre 
des assistants, car ce cours n'est exigé que pour les élèves de 
qiiatrième année. 

Vous pouviez ensuite, appliquant l'article 33 de l'ordonnance 
de 1823, faite pour ce cas spécial, rétablir l'ordre par des 
punitions individuelles, ou si les punitions individuelles étaient 
impossibles, — je parle des punitions académiques indivi- 
duelles, — le second paragraphe de l'article 35 vous autorisait 
à priver d'inscription la totalité des élèves du cours. C'est un 
châtiment assez rigoureux, puisqu'il y a toujours, en pareil cas, 
des innocents qui payent pour les coupables. Mais ce moyen 
devait passer avant les mesures extrêmes; vous ne l'avez pas 



aïo hlSCdlUS KT OI'IMUNS. 

<'iiiiil(i>(', el cost pour cela (lue je vous ai interpellé. {Approba- 
tion Il i/iiticlie.) 



La Justice sous l'Empire. 

Le leiiilinii.iiii ', .M. Jules Keriy s'en prenait au garde des sceaux 
Emile Ollivier, (|ui, tout entier à la préparation du plébiscite, 
desliné à ratifier le sénatus-consulte du 20 avril, venait d'inviter 
la Chambre à s'ajournera partir du 14 avril jusqu'au jeudi qui 
suivrait le vote plébiscitaire. L'interpellation de M. Jules Ferry 
portait sur l'état de l'instruction, en ce qui concerne le fameux com- 
plot contre la siireté de l'État et la vie de l'Empereur que l'oppo- 
sition attribuait à l'imagination féconde de M. Piétri. Le dialogue 
entre la gauche et \r garde des sceaux ne manqua pas de vivacité : 

M. JuLKs Ferry. — Messieurs, j'ai demandé la parole pour 
adresser une question à M. le garde des sceaux. 

Lorsque je lui ai fait part hier, à la fin de la séance, de 
l'intention oîi j'étais de l'interpeller aujourd'hui sur l'état de 
l'instruction, en ce qui concerne le grand complot, M. le garde 
des sceaux s'écria avec un déilain superbe [Rumeurs) qu'il me 
prévenait d'avance qu'il ne me répondrait pas. 

Celle déclaration n'a pas pourtant changé mon intention. 

M. LE GAUDK UES scE.vix. — Si je VOUS ai bien conqjiis, vous aviez 
dit ([ue vous m'interrogeriez sur le fameux com]iIot. 

M. Jules Ferry. — Mon intention est de vous interroger 
sur l'étal de l'instruction, en ce qui concerne le complot, et 
j'imagine difficilement qu'un député puisse ici poser au garde 
iUi^ sceaux tine (|U('stion relative au complot et qui louche à 
autre chose qu'à l'état de l'instruction. ^ 

.M. i.r GAUDK ])KS sc.EAi x. — Je vous répondrai sur ce point. 

M. Jules Ferry. — Voici donc ma question : Est-il vrai 
(pi'à la date des 7 et 8 lévrier dernier, une instruction, qui n'est 
pas encore près de se terminer, ait été commencée, et qu'à ses 
débuts cette instruction ail impli(pié 450 accusés? 

Est-il vrai que la plupart des personnes arrêtées l'ont élé en 

1. Séance du 13 avril. Juunial officifl «lu 14. 



LA .ILSTICi: SOLS LEMPIHE. 311 

verlu (.le mandats délivrés par M. le préfet de police, avec cette 
circonstance que le plus grand nombre de ces mandats, suivant 
un usage déplorable, mais qui tend malheureusement à passer 
dans la pratique de l'administration, que la plupart de ces 
mandats, dis-je, étaient délivrés en blanc? 

Est-il vrai qu'un grand nombre de ces mandats d'amener 
avaient été lancés à la légère, à ce point que les journalistes 
qui avaient été l'objet de ces mesures de rigueur, ont été 
renvoyés, après une détention qui a varié entre quinze jours 
et trois semaines, sans avoir été interrogés? 

Est-il vrai qu'après avoir compris à l'origine 4o0 personnes, 
cette inculpation de complot contre la sûreté de l'État et contre 
la vie de l'Empereur s'est réduite au chiffre, plus modeste, 
mais encore redoutable, de 71 personnes? 

Est-il vrai que, depuis, un certain nombre de ces 71 per- 
sonnes ont été mises en liberté, mais que le vide a été presque 
aussitôt comblé par de nouvelles arrestations ? 

Est-il vrai enfin que cette instruction, qui a commencé le 
8 février dernier, en est seulement à ce point qu'il faudra six 
semaines encore, si l'on en croit une note qui a paru dans 
les journaux judiciaires, pour qu'elle aboutisse à sa solution 
juridique? 

Je demande si ces faits sont vrais, s'ils sont à la connaissance 
de M. le garde des sceaux, et, s'ils sont à sa connaissance, je 
demande s'il les approuve. 

11 est bon que chacun sache, dans la Chambre et dans le pays, 
si le Gouvernement approuve un ensemble de pratiques qui 
aboutit à remplacer les habitudes régulières de la justice par de 
véritables coups de filet, dirigés par la poHce. {Très bien! à 
gauche. — Réclamations sur plusieurs bancs] ; par des pratiques 
qui ont cette conséquence qu'au lieu de rechercher les indices 
avant de faire les arrestations, comme la loi et l'équité l'or- 
donnent, on commence par arrêter les gens, en masse et sans 
preuves, et l'on cherche les preuves à loisir, quand on les tient 
sous les verroux? [Très bien! à gauche.) 

Ces faits sont-ils vrais? et s'ils le sont, ne faut-il pas dire que 
nous sommes, au point de vue des garanties de la liberté indi- 
viduelle, le dernier pays qui soit sous le soleil? [Réclamations 
sur plusieurs bancs. — Approbation à gauche.) 



312 DISCOLHS KT (H'I.MONS. 

M. LK r.AHDE DES scEAix. — H s'est fail, en eiiet, en lévrier, un 
assez grand uonibie d'arrestations, mais vous savez que c"est à la 
suite d'une énieule, de barricades, construites... {luterruptiom o 
gauche.^ 

M. KroKNE l'F.r.LKTAN. — Dans riniagination de M. l'iiMi-i ! 

M. i.E MiMSTHK. — Il me semble que ce n'est pas moi (jui les ai 
faites! {Bircs et approbation sur plusieurs bancs.) 

M. lÙGKNE Pr.LLETAN. — Non, mais c'est dans l'imajiination de 
M. l'iétri qu'elles ont cxislé. 

.M. IvMMAMEf, âhac.o. — Vous tâchez d'en profiter dans tous les 
cas. {Rumctin^.j 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Ce sout des procédés, monsieur Araj^o, 
qui ne sont pas de notre Gouvernement. Lorsque nous sommes 
obligés d'arrêter des malheureux et de sévir, c'est pour nous une 
cause de profonde tristesse, soyez-en bien convaincu, et non pas une 
occasion de profiter, comme vous le dites. 

.M. Kmmam EL Arago. — Permettez-moi de vous dire ceci... 
{Rumeurs.) 

Plusieu7's voix — Laissez parler 1 

.M. iC.M.MA.NiiEL AitAco. — 11 v a parmi les prévenus des ciiel's d'in- 
dustrie; j'en connais. {Kjiclaiiiaiiuns.j 

J'ai été appelé comme avocat à les voir dans leurs cenules de 
Mazas, et je vous déclare que j'ai rencontré là des hommes qui sont 
depuis deux mois éloignés de leurs affaires, qui, après six semaines 
n'avaient pas été interrogés, de telle sorte cjue, sous ce Gouverne- 
ment comme sous les plus mauvais, on se soucie peu de la liberté 
iudividuelie. [Allons donc '.) 

.M. LE GARDE DES scEAix. — Je reprends. 

A la suite de barricades dressées, d'un appel à riusui rection, un 
assez grand nombre de personnes ont été airèli'cs. Je nai ]ias a 
discuter la manière dont la justice a \)vocéàé.[Jnlerruplion à (juuche.) 

Je suis certain, sans m'en être encjuis, qu'elle a agi selon la loi, et 
qu'elle n'a accompli que son devoir. Je ne suis intervenu que pour 
adresser aux nuigistrats des recommandations qui entraient trop 
dans leurs propres inspirations pour qu'il fût nécessaire de les renou- 
veler plus d'une fois; j'ai adressé aux magistrats la recommandation 
de j)rocéder avec la plus grande célérité ; il a été fait ainsi. 

L'instruction s'est poursuivie sans relâche et, ce matin, j'ai acquis 
la certitude que l'ordonnance du jug-e d'instruction serait rendue 
non pas dans six semaines, mais dans quelques jours. J'ajoute que, 
bien souvent;, dans ce pays, des procédures de complot se sont 
instruites; la moyenne de la durée de l'instruction a été de quatre a 
ciui] mois. C'est la première fois qu'une affaire aussi compliquée et 
aussi importante aura été terminée après deux mois. Cela prouve 
que, dans cette circonstance comme dans toutes les autres, le 
Gouvernement n'a d'autre souci que d'allier le devoir rigoureux que 
lui impose sa situation de gardien de la sécurité ]iubli<fue. avec les 



LA JLSTlCt: SOLS LEMPIUE. 313 

sentiments de justice et sailout d'humanilé {Très Lien.' très bien!) 
M. EiGHAE Pelletan. — Et les mandats en blanc ! 
M. Emmamel Arago. — Six semaines sans interrogatoire, c'est 
contraire ii la loi ! 
M. LE garde des sceaux. — Le fait ne peut pas être exact. 
M. Emmanuel Arago. — C'est parfaitement exact, et si vous voulez, 
je citerai le nom d'un prévenu ; ils'appelle Brunnereau. 
Il est resté six semaines sans être inteiTopé. [Interruptions.) 
Et le pays sait, à merveille, en présence d'actes si exorbitants, que 
nous sommes, au point de vue des pouvoirs laissés entre les mains 
des juj^es d'instruction, à une époque oii Ton a ressuscité la lettre de 
cachet. {Exclamations et rires ironiques sur plusieins bancs.) 

M. Jules Ferry. — Je ne puis me contenter de la l'éponse 
(jne vient de faire M. le gai'de des sceaux. 

Elle donne satisfaction senlement à une partie de mes récla- 
mations; elle nous apprend, en elfet, ce qui est relativemeni 
une bonne nouvelle, que les anxiétés des accusés et de leurs 
familles vont cesser d'ici à quelques jours, et que tout le monde 
connaîtra son soi"t. 

Mais, M. le garde des sceaux n'a pas justifié, parce que 
c'était iujuslilial)le, les procédés qui ont été employés à l'origine 
de cette instruction, et pendant la plus grande partie de sa 
durée. Je dis que es n'est pas accomplir les obligations qui sont 
imposées par les lois aux magistrats instructeurs, que de jeter, 
comme je l'expliquais tout à l'heure, de vastes coups de filet 
sur une population (Oh! oh !) ; qu'attirer à soi toute cette prise, 
de l'examiner, de l'analyser pendant des semaines, et alors df 
renvoyer, souvent sans interrogatoire, ceux sur lesquels on 
n'aurait jamais dû mettre la main. Je dis que c'est là la viola- 
tion des garanties individuelles. Je dis qu'un mandat d'amener 
n'est pas un acte qu'on puisse faire à la légère; je dis qu'on n'a 
pas le droit, dans une grantle cité, d'arrêter à tort et à travers; 
je dis qu'on aboutit de la sorte à diviser la population en deux 
classes : ceux qui sont suspects et ceux qui ne le sont pas. Oui ! 
il y a des suspects par le temps qui court. {Al/ons donc! allons 
donc!) 

J'en ai plusieurs exemples, messieurs; je pourrais vous les 
citer; je pourrais vous dire les noms d'une quantité de citoyens 
«pii ont été renvoyés, après une captivité de six semaines, et qui 
n'avaient commis d'autre crime ou d'autre délit que d'avoir été 



■JH \t]<(.<\\ IIS KT (ll'IMilNS. 

aiTiMôs, il y a <i\ mois, cl n'Iàchés. ù la suite d'une alTaire qui 
ressemble (rop à celle-ci, cl par les procédés employés, et par 
les matîistrals (pii la dirigeaient, par la pratique et par les 
lésiillals. jiour (pie nous ne nous sentions pas pénétrés d'une 
lirol'onde et légitime défiance. 

Je demande à M. le ministre la Justice de s'expliquer sur 
lonles ces iiraliqucs. (/{umeu7-s.} Je lui demande de s'expliquer 
sur ces mandats en hlanc qui scandalisent depuis tant d'années 
tous les gens de justice, et qu'on trouve dans toutes les affaires 
criminelles où la politique est mêlée. 

Et >I. le garde des sceaux ne peut pas s'abritei' derrière 
cette lin de non-recevoir : que les pi'océdés de la justice ne lui 
appartiennent pas. 

Les i)rocédés de la justice vous appartiennent, monsieur le 
ministre. Par la loi de l'an IV, par la loi de l'an X, et par le 
décret du 10 avril 1810, vous êtes constitué chef de la Justice ; 
vous êtes cUargé de veiller sur la façon dont la justice s'accom- 
plit; d'après le sénatus-consulte de thermidor an X, vous avez 
sur les tribunaux un droit de donner aux juges tous les 
avertissements nécessaires, aux termes de la loi de l'an IV, 
et le Code d'instruction crimiiuMle est conçu dans le même 
esprit. 

Par conséquent, j'aClirme que vous devez surveiller toutes 
ces choses, (jiie vous en répondez, et que, si vous les laissez 
faire, c'est que vous les approuvez. Cette procédure, que 
\ous avez tolérée, est un scandale, et vous en êtes le complice! 
{/{éclamations.) 

M. Lii <;Aiti)ii i»i:s scKAix. — A votn- aise! 

M. Jules Ferry. — Comment! A votre aise! 

M. EiGKM- l'F.LLETAN. — Ils soiit a It'iif aise à Mazas! 

Vous ne ré|Kin(lez pas?... [Non! non ! — Aux voiœ!) 

M. LE GAnnK DES scEAix. — J'ai ié|»ondu ! 

-M. Eugkm: l'i-i.LEiA.N. — Pardon! Messieuis... La clôture! la 
clôture !) 

M. LE GAiiDE DES SCEAIX. — Je VOUS ai donné des explications (pie 
j(^ crois satisfaisantes : vous nie répondez en m'accusant de compli- 
citi' dans des actes scandaleux. J'en suis désolé, mais comme je ne 
crois pas à ces actes, et, que je suis bien sûr de ne les avoir pas 
commis, je ne puis, si, malgn- hjni, il vous plait de m'accuser, que 
vous répondre : à votre aise. 



LA jySTICt: SOLS LEMPlliL. 3L5 

M. Emmanuel Akago. — Avez-vous toujours cru cela? 

M. Jules Ferry. — Il ne suflit pas d'en être sûr, vous devez 
vous en informer. [La dôlurel la clôture!) 

M. Emmam EL Arago. — Quand vous défendiez des détenus poii- 
liques, vous ne teniez pas le même langage. 

M. Eugène Pelletan. — Je ne vous accuse pas, monsieur le garde 
des sceaux,.. [La clùture!) 

Un membre à droite. — Ce n'est pas à vous qu'il s'est adressé, c'est 
ù M. Ferry. 

M. LE PRÉSIDENT JÉnùME Davu). — Monsieur Pellctan, je ne vous ai 
pas donné la parole. 

La Chambre demande la clôture de l'incident. (Oiti I oui !) 

M. Eugène Pelletan. — J'ai demandé la parole auparavant. 

M. LE PRÉSIDENT JÉRÔME David. — Je ne vous l'avais pas donnée, et 
vous ne pouvez pas la prendre. Je vous répète (pie la Chambre 
demande la clôture. [Oui! oui!) 

M. Eugène Pklletan. — Je demande la parole contre la clôture et 
pour un fait personnel. 

M. le président Jérôme Davu). — M. Pellelan a la parole contre la 
clôture. 

M. Eugène Pelletan. — ^L le garde des sceaux, in'inlerpellant, 
m'a dit : « A votre aise. » 

Voix diverses. — Non! non! Il ne s'adressait pas à vous! 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Non ! ce n'est pas avons que je m'adres- 
sais, puiscjue vous n'aviez encore rien dit. 

M. Eugène Pelletan. — Que M. le garde des sceaux me pernîette 
de le lui dire, je ne l'accuse pas de complicité ; je l'accuse de mutisme 
(la clôture !) et quand on lui a posé une question aussi grave que 
celle-ci : Délivre-t-on, oui ou non, des mandais en blanc"? je crois 
<[ue, sur un fait de cette gravité, il ne peut pas garder le silence. 
[Très bien! à gauche. ■ — La clôture! la clôture!) 

M. LE PRÉSIDENT JÉRÔME David. — M. Pelletan, vous avez demandé 
et je vous ai donné la parole contre la clôture, et vous ne parlez 
|ias de la clôture. {La clôture! la clôture!) 

M. Eugène Pelletan. — Nous allons nous disperser, laissez-moi 
linir. 

Je demande à M. le garde des sceaux si le fait est vnii ou si il est 
faux. 

Plusieurs membres. — Parlez contre la clôture ! 

M. Eugène Pelletan. — S'il est faux, il est de l'intérêt du pays, et 
de M. le ministre lui-même, qu'il le démente; et s'il est vrai — sou 
silence me prouve qu'il est vrai — alors les lettres de cachet sont 
ressuscitées en France. [Exclamations et rires à droite. — Appro5r/- 
tion à gauche.) 

Voix nombreuses. — La clôture ! la clôture ! 



316 DISCOLHS I:ï oPIMONS. 

M. Il rnKSiDKNT Jkhô>ii: D.vvii). — Peisoniie ne demandant idiis l;i 
parole, ju déclare l'incident clos. 



Le plébiscite et l'armée. 

Malgré la scission ([ui se luiidiiisiL dans le ministère jjru' suite des 
démissions de M. Hiitlet il du <omte Daru, malgré l'hostilité du 
rentre gauche, qui diminuait de 83 voix la majorité parlementaire, 
M. Kniile Ollivicr, l'ancien ennemi de la candidature officielle, pour- 
suivait avec la plus grande énergie sa campagne plébiscitaire, recom- 
mandant aux i'onctionnaires de tout ordre une activité dévorante, 
saisissant les journaux, poursuivant \'Intcrnnttonale, sollicitant le 
concours des évèques et télégraphiant aux magistrats « d'élever leur 
zèle à la linuicur di-s ciicouslaiices ' ». Grâce à cette pression adini- 

1. C"('st pour assurer la liberté du scrutin plébiscitaire, que M. Jules Ferry 
avait signé, avec plusieurs de ses collègues, une proposition de loi «luc 
(lambetta présenta dans la séance du 13 avril 1870 : 

M. LE PuKSiDENï MÈfiE. — Al. Gambctta a la parole pour le dépôt d'un 
projet de loi. 

.M. (Iamiiktta. — .Messieurs, (huis une de vos précédentes séances, Thono- 
rable ministre de lu Justice déclarait que les règles ordinaires de l;i 
matière électorale ne s"appli(|uaient pas à la matière plébiscitaire ; je me suis 
rallié spontanément à celle opinion, et j"ai pensé que, au lieu de poser inci- 
denuneiit tous les jours une question sur tel ou tel point de la procédure 
pli'biscitaire, il était expédientel urgent de saisir la Chambre d'un projet de 
loi (pii résumât sur ce point les exigences légitimes de l'opposition et du 
sullrage universel. 

C'est de, ce projet de loi (pie je vous demande la permission de vous 
donner lecture. Il ne porte absolument ipie sur la procédure. 

Projet de loi fendnnl h orr/anis(n- la procédure du vole jdébiscitaire : 

" Art. l"'. — La iii''riode plt''l)iscitaire est de vingt jours pleins pour tonte 
la France. 

« Le délai court à i)artir iln jolh- de l'afficliaLie, dans chaque commune, du 
décret qui ouvre les condces. 

« .\rt. 2. — Le scrutin ne dui'ora (|u'uu seul jour, de six heures du matin 
à huit heures du soir. 

" Les voles seront iicueillis, t'margi's, comptés suivant les règles ordi- 
naires. 

" Art. 3. — Les maires transmettront au président du Corps législatif, 
dans le plus bref délai, les listes d'émargement et les procès-verbaux aux- 
<|uels auront donné lieu les opérations du vote. 

« Une Conunission, nommée par la Chambre, sera chargée de dépouiller 
tous les scrutins et d'en publier le résultat détaillé. 

" .\rt. 4. — Pendant toute la durée de la période plébiscitaire, tout citoyen 
électeur aura le droit do publier, imprimer et distribuer ou faire distribuer 
et afficher, sans timbre ni cautionnement, par dérogation aux lois et 
règlements sur le colportage et sur rafiichage, et sans autre formalité que 



Lt; PLÉBISCITE ET LARMÉE. 317 

nisti^ative, grâce aussi à l'iiKliiïéi'ence des masses pour les questions 
constitutionnelles, et aux illusions de certains libéraux, qui voyaient 
dans la nouvelle transformation du régime un acheminement vers 
la liberté, le résultat du vote du 8 mai l'ut : 

7 3oO 142 oui. 
1 o38 823 non. 
112 973 nuls. 

Le président du Conseil monta auCapitole, en s'écriant que ce plé- 
biscite était un Sadowa à l'intérieur. I/empereur déclara l'Empire 
affermi sur sa base. Mais il y avait des ombres au tableau : 
48 000 soldats avaient voté non. A Strasbourg, par exemple, la gar- 
nison n'avait pas volé d'une manière satisfaisante pour l'Empire. Le 
()<= de ligne avait émis 433 non et 66 oui ; le 3" d'artillerie 708 oui et 
306 non. A l'École de santé, on avait relevé 130 non contre 27 oui et 
22 nuls. Sur l'ordre du ministre de la Guerre, 13 militaires furent 
arrêtés et 12 traduits devant un conseil de guerre. Un ordre minis- 
tériel licencia trois élèves de l'École de santé, pour avoir organisé 
des réunions incompatibles avec la discipline militaire. Ces faits 
motivèrent dans la séance du Corps législatif en date du 8 juin 1870 
une interpellation de Raspail, à laquelle i-épondit le maréchal 
Lebœuf, ministre de la Guerre '. M. Jules FeiTy répliqua en ces termes 
aux explications ministérielles : 

M. Jules Ferry. — Je demande la parole. 

M. LE PRÉSIDENT Schxeujkr. — La parole est à M. Kerry. 

M. Jules Ferry. — Messieui's, il m'est impossible je l'avotie, 
de trotiver satisfaisantes les explications de M. le ministre de 
la Guerre. [Oh! oh!) Vous me permettrez, j'espère, de dire très 
brièvement pourquoi, et d'insister, en la posant d'une façon 

le dépôt préalable, tout bulletin de vote et tout écrit traitant de matières 
politiques constitutionnelles. 

« Art. 5. — Durant la même période, tous les citoyens français, sans dis- 
tinctiou de circonscription, peuvent aller et venir sur toute la surface du 
territoire, s'assembler pacifiquement et sans armes, organiser, jusqu'au der- 
nier jour, des réunions publiques, pour y traiter de toutes matières poli- 
tiques, sans être astreints à aucune autre conilitiou que de déposer, à la 
maison commune, douze heures avaut l'assemblée, la notification du local 
et de l'heure de la réunion. 

« Art. 6. — I^e présent projet sera délibéré, rapporté, discuté et voté 
d'urgence. » 

Tel est le projet de loi que j"ai cru devoir soumettre, eu mon nom per- 
sonnel et au nom des collègues qui se sont associés à ma démarche. Ce sont 
MM. Jules Ferry, Crémieux", Emmanuel Arago. Jules Simon, de Kératry, 
Dorian, Steenackers et Barthélemy-Saint-Hilaire. 

1. Journal officiel <]u 9 juin 1870. 



318 



|ilS<;nl us I;T nl>|.M(i\S. 



liluspnV-isc. sur hi (iiirsiioii (pii a v\v a(lressi''e à M. le minislrc 
(lo la GiHTir. 

.If III" suis niillfiiuiit mi (Mincnii dr la "liscipliiie mililain- : 
liii'ii au rontraiiv, j'y suis fort attaché, el je conseille à M. le 
ministre de la Guerre de la maintenir. Si j'étais nn ennemi de 
cette discipline, si j'apporlais ici un esprit de itarti, je n'aurais 
vraimenl qn'ii laisser passer les ri.mieurs que l'on a dénoncées 
à celle tribune, car elles sont en elles-mêmes souverainement 
iinpolitiques, et si quelque chose pouvait faire pénétrer dans 
l'armée, ce qu'à Dieu ne plaise! l'esprit de conspn-ation. ce sont 
les rigueurs pi-odi.miées à des gens qui n'ont pas conspiré. [Mur- 
niures.) Non 1 (pii iiOiit pas conspiré, comme vous allez le voir. 
Mais je ne souhaite pas, messieurs, que l'esprit de conspira- 
lion pénètre dans l'armée. Je ne souhaite pas que l'armée cesse 
de pratiquer ce grand et salutaire principe de la subordination 
du pouvoir militaire au pouvoir civil qui est la garantie non 
seulement de la liberté, mais de la civilisation. 

Vous voyez, donc que nous avons un terrain commun," et 
c'est sur ce terrain commun que je me place pour vous dire 
(pie NOUS avez exposé, pendant la période plébiscitaire, la 
discipline militaire, telle que vous la comprenez, à un véri- 
table péril. Grâce à vous, et par votre faute, la question s'est 
posée de cette façon véritablement douloureuse : ou de laisser 
la discipline militaire exposée à certaines blessures, ou de 
porter une atteinte profonde à la liberté électorale du soldat 
et à sa dignité de citoyen. 

-M. (iAiiMi:n-P.\(;i',s. — Très bien! très bien ! 

M. Jules Ferry. — Quelles ont été les conséquences de 
celle détermination, prise par vous, de faire voter l'armée, non 
pas dans les si^ctions ouvertes aux citoyens, mais dans des 
collèges spéciaux et distincts, de les faire, en un mot, voter 
comme armée et non comme citoyens? {Approbation à gauche.) 

Ces conséquences, elles étaient inévitables ; vous les voyez 
se dérouler ici-méme, et la première a été d'enlever au vote 
militaire toutes les garanties essentielles que le droit commun 
s'est plu à disposer autour du scrutin pour le protéger. 

Vous avez fait voter l'armée dans des sections militaires, fer- 
mées il toute surveillance. 



LE l'LKBISCITK ET LAliMÉE. 319 

S. Kxc. M. Ëmilk Oluvitu, garde des sceaux, ininislrr de la Justice et 
des Cultes. — La validité des votes de l'armée n'est pas en discussion. 

Je demande le rappel à la question. (0»// o»?.' — Très bien! — Récla- 
mations à gauche.) 

M. Jules Feruy. — Je ne conteste pas la validité des A'otes 
militaii'es , j'élève la question, ce qui m'est bien permis; j'attii'e 
l'attention de la Chambre sur un ensemble de faits et de pra- 
tiques que je trouve regrettables. 

M. LE PRKSU)E.\ï Schneider. — Vous n'avez h discuter ni le vote de 
l'armée ni directement, ni indirectement. [Très tjïen I très bien! — 
Humeurs à gauche.) 

M. Jules Ferry. — S'il me convenait de discuter la validité 
(In vote militaire, je le ferais ouvertement. 

J'ai l'habitude de dire sans détour ce que je pense, parfois 
avec une franchise que la majorité trouve excessive ; si donc je 
voulais attaquer la validité du vote de l'armée, je l'attaquerais. 
Je n'attaqtie en ce moment que la procédure plébiscitaire. 

M. LE GARDE DES scEAix. — Vous n'en avez pas le droit. 
Un membre. — II n'y a en discussion qu'une interpellation sur les 
faits de Strasbourg-. 

M. Jules Ferry. — Je vous demande pardon : je suis dans 
la question. J'ai le droit d'examiner les pratiques ministérielles 
dans leur ensemble. 

Je dis que vous avez fait voler les militaires dans des sections 
fermées. 

M. LE PRÉSIDENT ScuNEiDEit. — I^eruicttez -moi de vous laiie obser- 
ver... 

^I. Jules Ferry. — Je maintiens mon droit. 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Je u'ai en aucune i'arou l'intention 
de toucher à votre droit; mais le mien est de vous rappeler que les 
interpellations sur lesquelles la Chambre est appelée à statuer 
jioilent sur les rigueurs qui auraient été exercées contre des soldats 
de la garnison de Strasbourg, et en aucune façon sur la ([uestion que 
vous traitez en ce moment. (Très bien! très bien!) 

M. Jules Ferry. — J'envisage l'ensemble du vole militaire, 
et j'en ai le droit. 

M. LE GARDE DES SGEAfx ct plusieurs moubrcs. — Mais non ! mais 
non I 



320 hISCiil lis KT ftPIMOIVS. 

M. i.i; nu-siDKNT Si.iiNEii)i:n. — Si vous voulez traiter cette question, 
(Irposez niio inter|)ellalioii, et la Cliainbre saura si, oui ou non, elle 
piMit la hiisser déhattre ; mais quant à présent, vous êtes renfermé 
dans un cercle étroit: c'est le texte de l'interpellation de M. Haspail. 
C'est là-dessus seulement que la Chambre a à statuer et que vous 
avez actuellement à discuter. [Marques nombreuses d'assentiment. — 
Humeurs à tjauehr.) 

M. Jules Ferry. — Les interpellations de M. Raspail et la 
ri^ponse que leur a faite M. le Jitinistre de la Guerre nous 
amènent natui-ellement, nécessairement, à examiner quels sont 
les droits des militaires convoqués au vote plébiscitaire, quelles 
sont les garanties qu'on leur a olferles... 

.M. (;.\>M{KTT.\. — (Vest clair! 

M. Jules Ferry. — Et comme vous-même, monsieur le 
minisire de la Guorre, vous avez mis 1res haut : la régularité du 
vote, premièrement; secondement, son intlépendancc... 

M. I.K MIMSTHE DE LA GlKRRK. — Oui ! OUi ! 

M. .Iules Ferry. — J"ai le droit de parler d'abord de la 
régularité, et je vous dis : ce que je ne trouve pas régulier, ce 
n'est pas (ju'on ait fermé au public les sections établies dans les 
casernes : cela est conforme à la discipline militaire, et quand, 
à moi-même et ù d'autres citoyens électeurs, on a interdit les 
casernes de Paris où Ton votait, je trouve qu'on a bien fait; 
seulement, je trouve mauvais qu'on fasse voter dans les 
casernes. [Approbation à gauc/ie.) 

Maintenant, qu'est-ce qu'il faut encore à tin électeur. militaire 
ou civil, pour voter en connaissance de cause et en pleine 
libellé? Il lui faut le droit de s'éclairer? de se concerter; il lui 
laiil le droil de réunion, une certaine pi\atique du droit de 
réuniiin. 

Ab 1 \ous ne direz ])as que je ne suis pas dans la question de 
Strasbourg. [Dénégations.] 

M. I.K cAUDi-: i)i;s sckaix. — Non. vous n'y êtes pas! [Interruptions, 
lintil.) 

.M. Jules Ferrv. — J'y suis en |)lein, monsieur le ministre de 
la Justice, et la preuve en es! dans les interruptions. 

M. i.i: r.AiU)K DES sc.HArx. — Les inlerr'uptions ne prouvent qu'une 
chose, c'est que le Gouvernement n'entend pas laisser discuter le 



LE PLÉBISCITE ET L'ARMEE. 321 

vote plébiscitaire et la Constitution. [Très bien! très bien! — Récla- 
mations à gauche.) 
M. Gambetta. — Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. 

M. Jules Ferry. — Nous n'abandonnons, en aucune façon, 
le di'oit de discutei' la Constitution, mais nous ne la discutons 
pas dans ce momenl-ci; nous discutons les faits pour lesquels 
ont été frappés, delà façon que vous savez, trois élèves de l'École 
de santé de Strasbourg. Ces faits, ou plutôt ce seul fait, a 
consisté — c'est ma prétention, et je vais vous en donner les 
preuves — ce fait a consisté uniquement dans la présence de 
ces trois jeunes gens dans des réunions plébiscitaires. 

Voix diverses. — Illégales ! 

M. Jules Ferry. — Étaient-elles légales ou illégales? C'est 
ici que la jurisprudence de M. le ministre de la Guerre devient 
insaisissable, car si les soldats se rendent dans des réunions 
publiques civiles, ils ont le sort de ces deux militaires sur les- 
quels mon ami M. Gambetta, au commencement de l'année, a 
adressé une interpellation à M. le ministre de la Guerre ; et s'ils 
se présentent à des réunions où il n'y a que des militaires, ils 
sont également punis. Que faire alors, et quel est le terrain 
légal pour le militaire? {Très bien! très bien! à gauche.) 

Il y a eu à Strasbourg, deux réunions : l'une, d'élèves de 
l'École de santé, l'autre, de soldats. La réunion des élèves de 
l'École de santé a été tenue dans un lieu clos et couvert entre 
élèves de la même école... 

Plusieurs voiw. — Hors des délais ! 

M. Jules Ferry. — Pardon; elle n'a pas eu lieu hors des 
délais, comme l'a dit 31. le ministre : elle a lieu le l"'' mai, et, 
d'ailleurs, il n'y a pas de délais pour des réunions ayant un 
caracttTe pi'ivé et formées d'élèves de la même école. Il n'y 
avait chez M. Gloxin que des élèves de l'École de santé qui se 
sont livrés à ce scrutin préparatoire d'où sont sortis les 71 no7i 
et le oui unique dont parlait tout à l'heure M. Raspail, et j'en 
conviens, cette réunion n'a pas été étrangère au vote de l'École 
militaire de santé, qui a donné 150 non et 26 oui. 

Il faut qu'on nous dise en vertu de quel principe, si ce n'est 
pas en vei'tu de l'arlùtraire. recouvert de ce grand mot de dis- 
cipline militaire, on interdit ainsi à des électeurs militaires de 

■2[ 



322 DISCOLHS KT OIMMONS. 

se ii'iinii- outre eux, dans un endroit \mY(), pour s'entendre sur 
iiii •^ciiiliii pi-c'-paratoire. 

Mais voilà précisc^mcnt ce fpie M. le ministre de la Guerre n'a 
pas l'ail et ne pouvait pas faire. 

Mais, dit M. le ministre de la Guerre, il y a eu une autre 
r(^union de 250 à 300 soldats, hors des portes de la ville, 
le .*) et le 6 mai ; cette réunion , messieurs, ne renfermait que 
(\cfi. soldats, de simples soldats. 

M. LK MINISTRE 1)K LA GL'ERRE. — C'ost vrui ! 

M. Jules Ferry. — On n'a pas reproché un seul instant aux 
élèves de l'École de santé d'avoir assisté à cette réunion; mais 
alors, s'ils n'ont pas assisté à cette réunion, de quoi sont-ils 
roupaltl('s?Etles soldats eux-mêmes, à quel point de vue sont- 
ils couiiahles? Est-ce au point de vue de la discipline? Com- 
iiKMil 1 voilà dos soldats qui choisissent, pour se réunir, un 
endroit isolé des fortifications ; la réunion est tellement secrète 
que les chefs ne la connaissaient pas plusieurs jours après? 
Est-ce là une violation de la loi sur les réunions publiques? 
Non, n'est-ce pas? Alors, c'est une violation de la discipline : 
c'est donc que votre discipline défend aux soldats de s'entendre 
et de se concerter avant le vote. 

Je vous défie de sortir de ce dilemme. • 

Vous avez bien dit qu'à la suite de cette réunion, on avait 
poussé les cris de : Vive la RépuhUqur! Il me semble que, si le 
fait est exact, si un pareil fait s'est passé dans la garnison de 
Strasbourg, si des cris séditieux ont été prononcés dans une 
ivunion de deux cents militaires, comme le relatent les rap- 
Itorls, soumis à xM. le ministre,de la Guerre... 

M. LK MiMSTRK. — 1. ('S témoignages !... 

M. Jules Ferry. — Il me semble tout à fait extraordinaire 
qu'on n'ait pas poursuivi, et qu'on n'ait pas fait passer devant 
un conseil de guerre des soldats en état de conspiration 
llagrante et permanente, et qui auraient crié : Vive la 
/Icpuhlique ! 

C'est invraisemblable ! mais, encore une fois, je le répète, les 
élèves de l'Ecole de santé n'ont en aucune espèce de lien avec 
la ivunion dos soldats. Or, c'est aux élèves de l'École de santé. 



LE PLEBISCITE ET L'ARMÉE. 323 

comme on voulait bien me le rappeler tout à Theure, que se 
rapporte l'interpellation de M. Raspail. 

Eh bien! je vais vous édifier sur ces élèves de l'École de 
santé : vous allez voir, par des documents que ne récusera pas 
M. le ministre de la Guerre, quel est le vrai caractère de la 
mesure qui les a frappés. 

Voici l'ordre, en date du 28 mai 1870, notifié aux élèves par 
le directeur de l'École de santé, ordre qui explique et qui avoue 
tout ce que nous vous reprochons à cette tribune : 

« Le général commandant la 6'' division militaire m'informe 
par sa lettre, en date du 28 mai, que S. Exe. M. le ministre de 
la Guerre a licencié les élèves Dupuy, Nicomède et Lauriès, pour 
avoir organisé des réunions et des manifestations incompatibles 
avec la discipline militaire. » 

Ainsi, vous décidez, et telle est votre jurisprudence, que les 
réunions des élèves de l'École de santé, réunions dans les- 
quelles ces élèves se présentaient, parlaient et agissaient comme 
électeurs, sont des réunions incompatibles avec la discipline 
militaire? [Oui! oui!) 

Je retiens l'aveu. 

Mais écoutez la fin de la lettre. 

La lettre du général se termine par le paragraphe suivant : 
« Vous ne devrez pas laisser ignorer aux élèves de l'École du 
service de santé militaire que M. le maréchal, ministre de la 
Guerre, a sévèrement blâmé la conduite d'un trop grand 
nombre d'entre eux... » 

Je le crois bien, ils avaient voté 150 non! 

«... et que son Excellence est parfaitement décidée à recou- 
rir aux dernières mesures de rigueur si de nouveaux désordres 
venaient à se produire. » 

M. LE MINISTRE DE LA GUERRE. — Oui, parfaitement ! 

M. Jules Feeey. — On n'a pas allégué d'autres désordres 
que des faits politiques, c'est-à-dire des faits qui tiennent à la 
liberté même des électeurs, à leur droit de se concerter sur 
leurs votes. 

Il n'y a pas eu d'autres désordres que ceux-là. 

M. Creuzet. — Et les cris de : Yive la République ! 

M. Jules Feery. — Il ne s'agit ici que de l'École; l'allégation 



324 DISCOURS ET OPINIONS. 

(les rris de : Virr la République! s'applique :i la léiinioii des 
soldais, à cette réunion nocturne... 

M. i,K Mi.MSTRK DE L'i.NTKitii'i.H. — Une réuiiion noclui-nc eu plein 
jour. (0« ;77.) 

M. Jtles Ferry. — « Le directeur de l'École espère que cet 
avertissement suflira pour engager les élèves à ne s'occuper 
(pie de leiii-s éludes, à se conformer aux règlements de l'École 
et de la discipline militaire. » 

Je vous le demande à vous, messieurs de la majorité, qui 
apiuoiivez ce bon conseil donné à la jeunesse, je vous demande 
(]iii It's a détournés de leurs études? qui les a priés de s'occuper 
(l'autres choses que de leurs études, sinon le Gouvernement 
nu^me qui les a appelés à une épreuve plébiscitaire? [Approba- 
tion à gauche.) Et je dis que, pour des faits aussi futiles, au 
point de vue de la discipline... [Oh l oh .'), oui, au point de vue 
de la discipline : si la discipline peut vivre avec la liberté électp- 
rale, ces faits sont futiles, car c'est un exercice élémentaire de 
cette liberté que de se réunir pour savoir s'il faut voter oui ou 
non. Ainsi, après avoir été vous-mêmes les provocateurs de 
leur action politique, les punir de cette action même, prendre 
trois jeunes gens qui étaient arrivés au doctorat, les arracher 
à l'école pour leur mettre sur les épaules la capote du soldat et 
les envoyer dans un régiment, je dis que c'est là une discipline 
moscovite ot non pas une discipline française. [Nouvelle appro- 
bation à gauche.) 

Maintenant, M. le ministre de la Guerre, interpellé sur la pro- 
clamation du colonel du 9^ de ligne, a répondu foi't spirituelle- 
ment, comme toujours, en la qualifiant de causerie, et il trouve 
que la causerie du colonel du 9^ est en mauvais style. Cela est 
assurément bien évident; mais ce n'est pas pour le style que 
nous l'attaquons, c'est pour le fait même. Vous avez défendu la 
pioclamation du colonel du 9^ ligne, par cette raison que le 
colonel adressait cette réprimande à des soldats qui avaient 
participé à une réunion illicili". 

Eh bien, de la proclamation même du colonel il résulte que 
cette réunion se composait uniquement d'une vingtaine de 
musiciens, attablés de 6 à 8 heures du soir chez un marchand 
de vins, sous la présidence d'un jeune homme de la ville, âgé de 



LE PLÉBISCITE ET L'ARMÉE. 325 

dix-neuf ans. Voilà une réunion illicite! Mais alors quelles sont 
les réunions licites? où sont-elles? si 20 soldats, dans un lieu 
clos, ne peuvent pas se réunir sans s'attirer les foudres de l'auto- 
rité militaire! Mais tout cela n'est lien, messieurs : il y a autre 
chose que la proclamation du colonel du 9^ ; si elle était isolée, 
vous pourriez dire qu'il n'est pas étonnant, dans une armée 
aussi nombreuse que la nôtre et dans un si grand nombre de 
régiments, de rencontrer un colonel excessif dans son zèle et 
malencontreux dans ses expressions ; mais il y a d'autres faits 
du même genre. Il y a le colonel du 61' qui ne reproche pas des 
réunions illicites à ses soldats : il leur reproche l'exercice même 
de leur liberté de citoyens, il l(Mir reproche leurs votes négatifs ; 
vous allez voir ! 

« 61" de ligne. — Le colonel est loin de faire des compli- 
ments au régiment sur son vote d'hier; il n'aurait pu croire 
qu'il y eût autant de mauvais soldats dans le 6l^ » [Exclama- 
tions à gauche.) « Le rouge de la honte lui monte au visage 
(juand il compare les 297 votes négatifs du régiment aux 
41 votes du même genre du 86*. son camarade de brigade. 

« Il aime à croire que beaucoup, surtout parmi les jeunes 
soldats, n'ont agi si stupidement que par une faiblesse et une 
ci'édulité bien naïves. ;> [Nouvelles exclamations à gauche.) 

« Tous, du premier au dernier, nous devons prendre notre 
part de responsabilité et nous ne tarderons pas probablement à 
en subir les conséquences. 

« Le régiment n'a qu'un moyen d'etTacer la flétrissure impri- 
mée à son numéro, jusqu'ici sans tache, par un moment de 
défaillance, c'est de redoubler, à l'occasion, de fermeté, de 
dévouement et de fidélité au drapeau. Ces observations seront 
lues à trois appels consécutifs. 

« Aujourd'hui, tous les officiers se trouveront à l'appel, et, 
après avoir fait lire les observations ci-dessus, les commandants 
de compagnie s'elîorceront de faire comprendre aux hommes 
toute l'indignité de leur conduite. » 

.M. LE GARDE DES SCE.UX. — Mais eu a-t-oii puni ? 

M. Jules Ferry. — Je ne sais pas si l'on en a puni ou si 
l'on n'en a pas puni ; mais ce n'est pas par une question de ce 



;I2G DISCOUliS ET OPINIONS. 

genn' (|uc le Gouvernement peut nous repondre ; il faut qu'il 
(lésavouc, qu'il n''primancle le colonel. 

M. u: MINISTRE iiE LA GiERRE. — Je lie tlésavoue pas et je ne blù- 
niprai pas le ooionel. (Très bien! très bien!) 

M. .li'LKS Feiîry. — J'en prends acte, monsieur le ministre ! 

jM. le mlmstre ])E la GiERRE. — Pronez-eii acte tant que vous le 
voudrez. 

M. JiLios Ferry. — J'en prends acte devant le pays qui nous 
entend tous! [Exclamations diverses.) 

M. Holle. — Il a raison, le maréchal! 

M. i)i; JorvENCEL prononce au milieu du])iuit quelques paroles qui 
no parviennent pas jusqu'à nous. 

M. Jules Ferry. — Pardon, mon cher collègue, laissez-moi 
continuer! 

M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. — Monsieur de Jouvencel, vous voyez 
que votre collègue lui-même se plaint de ce que vous l'interrompiez 
de cette façon. 

M. Jules Ferry. — M. le ministre de la Guerre, avec une 
grande douceui', je prends acte devant le pays, qui nous entend 
tous les deux... {Oui! oui!) je prends acte de votre déclaration, 
et quand l'inlerpellation n'aurait eu pour résultat que de la 
provoquer, elle aui-ait été utile. Votre -réponse fait luire la 
vérité sur cette alfaire, et cette vérité, la voici en trois mots : 
pour vous, à l'origine, le plébiscite de l'armée n'était qu'une 
formalité. {Nouvelles exclamations.) 

M. le ministre de la guerre. — Je demande la parole. 

]\I. Jules Fkrry. — U est devenu, après le vote, un gros 
souci, et, par suite, une cause d'arltitraire et une source de 
persécutions. [Approbation à gauche. — Protestations au centre 
et à droite.) 

Le régime de l'Algérie. 

L'atlention de M. JuIcj; Kerrv se portail déjà au delà des questions 
que soulevait la politique intérieure du riouvernement. Par un singu- 
lier pressentiment du rôle piépondéranl qu'il devait jouer plus lard 
dans l'expansion de notre nouvel enqiirc colonial, il s'intéressait 
passionnéiHcnt, dî-s 1870, aux ar.lfs du Pouvoir exécutif qui modi- 



LE RÉGIME DE L'ALGÉRIE. 327 

fiaient, souvent ù la légère, l'organisation des colonies. Déjà, dans 
la séance du 9 mars, le Corps législatif avait nettement condamné 
le régime militaire qui avait si longtemps entravé l'essor de l'Algérie. 
Le Gouvernement lui-même, sous la pression de l'opinion publique, 
avait dû restituer au pouvoir législatif un grand nombre de matières 
qui étaient restées jusque-là dans le domaine constitutionnel. Mais 
un décret du 11 juin, provoqué par le gouvernement général de 
l'Algérie, et présenté par le ministre de la Guerre, venait de régler, 
à titre provisoire, les élections du conseil général de l'Algérie, et 
conférait l'électorat, non seulement aux Français, mais aux indi- 
gènes et aux étrangers. A l'occasion d'une proposition de MM. le 
comte le Hon et Jules Favre, relative à l'Algérie, M. Jules Ferry cri- 
tiqua vivement, dans la séance du 17 juin 1870, ce décret provi- 
soire du 11 juin qui lui paraissait constituer un empiétement sur 
les prérogatives du Corps législatif i. Il y a intérêt à citer ce discours, 
au moment où, sous la présidence de M. Jules Ferry, une commis- 
sion sénatoriale étudie l'ensemble de l'organisation algérienne. 

M. LE PRÉSIDENT Bi'SSON BiLLAULT. — L'ordre du jour appelle la 
discussion sur les conclusions de la Commission d'initiative parle- 
mentaire, tendant à renvoyer aux bureaux la proposition de MM. le 
comte Le Hon et Jules Favre, relative à l'Algérie. 

M. Jules Ferry. — Je demande la parole. 

M. LE PRÉsn)ENT Bi SSON BiLLAL'LT. — Vous avez la parole, 

M. Jules Ferry. — Messieufs, lorsque j'eus l'honneur, il y 
a quelques jours, de déposer une demande d'interpellation, rela- 
tive aux alïaires algériennes, interpellation que je transforme 
aujourd'hui en observations sur la proposition de loi qui vous 
est soumise, je n'avais pas l'intention de réveiller un débat qui 
s'est produit dans cette assemblée, avec beaucoup d'éclat et 
avec beaucoup de protlt, puisqu'il a donné le spectacle d'une 
miraculeuse entente entre les opinions habituellement les plus 
opposées, les plus hostiles. Aussi, n'ai-je pas hésité à reporter 
sur la proposition de loi de MM. Le Hon et Jules Favre les 
questions importantes que j'entends soumettre au Gouver- 
nement. 

Messieurs, je n'ai pas l'intention de vous faire un long exposé : 
je parle surtout, en ce moment, au nom des prérogatives de la 
Chambre, et je la prie d'écouter attentivement les observations 
très brèves que j'ai à lui présenter. 

1. Journal officiel du 18 juin. 



;{2S DISCOURS ET OPIMOiNS. 

J'ainit^ Itcaucoiip, messieur.s, les solutions définilives, et je 
croyais (|iic le vote de l'ordre du jour motivé qui a signalé la 
séance du 9 mars dernier, après une discussion de trois séances, 
avait résolu délinilivement, et pour un long temps, la question 
algéiicniie, dans cette assemblée. 

Je l'ai cru. messieurs, jusqu'à l'apparition des décrets provi- 
soires du 31 mai, bientôt suivis du décret provisoire du 11 juin. 
Aiijourd'bui j'ai des doutes, plus que des doutes, et je crois 
qu'il est nécessaire, qu'il est indispensable, que ces doutes 
soient levés par une déclaration catégorique du Gouvernement. 

Vous savez, messieurs, pour l'avoir tous lu au Journal offi- 
ciel, que le décret du 11 juin établit et règle les élections du 
conseil général pour l'Algérie. Il traite le sujet sous un titre 
provisoire, mais dans toute son étendue ; il résout, de la façon 
la plus nette et avec les plus grands détails, les questions les 
plus graves qu'une loi semblable puisse soulever. 

Il résout notamment la grande question de l'éleclorat, en 
conférant les droits électoraux non seulement aux Français, non 
seulement aux indigènes, mais aux. étrangers. 

Or, messieurs, il m'a paru que ce décret du 11 juin, — pour 
ne pas abuser de vos moments, je ne dirai rien des deux pré- 
cédents décrets, et je concentreivai ma discussion sur le point 
tjui m'a paru le plus attaquable, et le plus difficile à expliquer, 
— ce décret du 11 juin me semble être un empiétement, sans 
doute inconscient, de la part de M. le ministre de la Guerre, sur 
les préiogatives de l'assemblée. 

Je ne dissimulerai pas à la Chambre qu'à un point de vue 
exclusivement juridique, la question peut offrir des difficultés : 
ces difficultés ]iroviennent d'une longue tradition et d'anciennes 
habitinit's dai-bilraire, daibitraire administratif, établies en 
Algérie depuis quarante ans. Tout a été, pendant quarante ans, 
réglé par décret en Algérie, et, à l'heure qu'il est, si nous nous 
placions sur le terrain des subtilités juridiques, nous pourrions 
discuter pendant longtemps. 

M. le unnistre de la Guerre, s'il était un jurisconsulte subtil, 
jiouri-ait me dire : Mais les limites entre le droit du décret et le 
droit du législateur, entre le droit de l'administration et le droil 
de la Chambre, où les trouvez-vous? 

Nous n'aurons pas. je l'espère, de controverses de ce genre : 



LE RÉGIME DE LALHEHIE. 329 

la loyauté de M. le ministre, n'aura pas recours à des subtilités 
de légiste. 

D'ailleurs, ce qui pouvait être discutable avant le vote du 
9 mars, ne l'est plus à l'heure présente. Avant le 9 mars, on 
pouvait dire : l'Algérie, c'est le domaine favori du pouvoir 
exécutif dans ce pays-ci depuis quarante ans; l'Algérie, c'est, 
depuis quinze ans, un champ d'expérience pour le Gouverne- 
ment personnel; l'Algérie est essentiellement vouée au régime 
administratif. Mais, depuis quelques mois, messieurs, deux évé- 
nements importants sont survenus, qui rendent impossible 
désormais un pareil langage : l'un de ces faits, c'est le vote 
unanime du 9 mars que je rappelais en commençant; le 
second, c'est l'acte solennel qui a abrogé l'article 27 de la 
Constitution. 

Si nous plaçons le décret du 11 juin en face du vote du 
9 mars, et si nous essayons, en hommes de bonne foi, de mettre 
ce décret d'accord avec le vote du 9 mars, nous les trouvons 
absolument contradictoires. 

Qu'est-ce qui s'est passé ici le 9 mars? quelle a été la grande 
conquête réalisée par les partisans du droit commun en Algé- 
rie? Cette conquête a été double; à mon sens, il ressort deux 
choses de ces débats mémorables : en premier lieu, la condam- 
nation du régime militaire, et, en second lieu, la restitution au 
pouvoir législatif du règlement des affaires de l'Algérie. Je ne 
dis pas de tous les détails de l'administration, — je sais faire la 
part des choses humaines, — mais des régies générales et des 
principes de l'organisation algérienne. 

Eh bien, au premier rang de ces principes organiques et fon- 
damentaux, je place l'organisation municipale, l'organisation 
départementale et le droit de représentation pour l'Algérie. Ces 
trois principes sont sur la même ligne. 

Si j'avais besoin, messieurs, de rappeler à vos souvenirs 
quelques paroles ministérielles, il ne me serait pas diflicile de 
trouver dans les déclarations si catégoriques qui furent faites 
dans la séance du 9 mars par M. le garde des sceaux, la preuve 
de ce que j'avance. 

La question des attributions du Corps législatif, dans ses 
rapports avec l'Algérie, fut. dans cette séance du 9 mars, envi- 
sagée à deux points de vue par M. le garde des sceaux. Il se 



H30 IllSiiillliS KT (ll'I.Mn.NS. 

plaça d'ahoril sur lo U^rrain du «li'oit existant, ilii sénatiis- 
consullo. et, expliquant à la Chambre, quelle était la portée et la 
naliirc (le ce sénatus-consulte, dont l'honorable M. Le Hon et 
M. le ministre de la Guerre, après lui, avaient entretenu la 
Chambre, il déclara que ce sénatus-consulte avait été conçu de 
façon à étendre, autant que possible, la sphère des attributions 
léuislatives, et il dit : 

« Les modilications que M. le ministre de la Guerre a intro- 
duites ont consisté à étendre, autant qu'il l'a pu, avant même 
{|uil s'ajzit de supprimer l'article 27 de la Constitution, le 
nondire des matières qui sortiraient du domaine constituant 
pour être remises au pouvoir législatif; sur les quinze ou seize 
articles dont se compose le sénatus-consulte, il y en a certaine- 
ment les trois quarts qui ne sont absolument que les répétitions 
les uns des autres. 

« On pourrait, dans un langage non juridique, les traduire 
par ces expi'essions : le Corps législatif sera saisi du droit qui, 
jusqu'alors, était réservé au Sénat. C'est là le fond du sénatus- 
consulte, à l'exception de quelques principes essentiels. Le gé- 
néral Leltœuf a i-emis au Corps législatif le pouvoir de tout 
régler, de tout connaître et de tout décider. » 

Et puis, à quelques instants de là, dans la même séance, 
M. le garde des sceaux est amené par l'insistance de l'honorable 
M. Jules Favre à s'expliquer d'une façon plus directe sur l'ar- 
ticle 27 de la Constitution; il exprime le désir, qui s'est réalisé 
depuis, d'abroger cet article 27 : 

« Nous voulons, dit-il, faire sérieusement des actes sérieux. 
Si, ayant obtenu l'assentiment de l'Empereur, nous arrivons à 
nous entendre avec le Sénat, dont le concours est nécessaire 
pour supprimer l'article 27 de la Constitution, et dont il serait 
profondénicn! irrévérencieux, pour notre part, de supposer le 
vote acquis, alors qu'il n'est pas même saisi; si l'article 27 est 
abrogé à un terme rapproché, nous saisirons avec empresse- 
ment l'occasion de faire une piemière application du droit 
nouveau, en restituant au domaine de la loi, sinon toutes les 
questions tranchées par le sénatus-consulte, du moins le plus 
grand nomltre d'entre elles. 

« Tel est notre désir; nous avons cru néanmoins utile de 
présenter le sénatus-consulte au Conseil d'État; d'abord parce 



LE RÉGIME DE L'ALGÉRIE. 331 

que M. le ministre de la Guerre s'y était obligé. L'Algérie ne 
nous laissait pas respirer, et c'est la première fois que nous 
entendons ses défenseurs nous dire : « Ne vous hâtez pas! » 
Jusqu'à cette discussion, ils nous représentaient sans cesse les 
changements comme urgents et devant être opérés toute affaire 
cessante. 

« Nous ne trouvons aucun inconvénient à ce que le Conseil 
d'État continue son étude : cela accélérera le mouvement néces- 
saire de la préparation législative. Le Conseil d'État examinera 
les choses en elles-mêmes, et quand le Sénat aura prononcé, 
il ne nous restera plus qu'à inscrire en tête de son travail : 
Sénatus-consulte ou loi. » 

Vous le voyez, messieurs, le Gouvernement, dans cette séance 
mémorable du 9 mars, n'entrevoyait que deux hypothèses pos- 
sibles : ou le maintien de l'autorité sénatoriale pour la régle- 
mentation des alTaires de l'Algérie, ou la substitution du pou- 
voir législatif au pouvoir du Sénat. 

Mais assurément il n'est entré dans la pensée d'aucun de 
ceux qui entendaient ces paroles du Gouvernement, de supposer 
que les attributions enlevées au Sénat, c'est au Pouvoir exécutif, 
exprimant sa volonté par un simple décret, qu'elles seraient 
restituées. Pourtant, c'est par un décret que le Gouvernement 
vient de réglementer les élections des conseils généraux qui 
devaient, à coup sûr, dans la pensée de tout le monde, rentrer 
dans les attributions législatives, si elles cessaient d'appartenir 
au Sénat. 

Je prévois l'objection qu'on va me faire ; le Gouvernement 
dira que le décret du M juin est une mesure provisoire. Le 
ministre de la Guerre, en le soumettant à la signature de l'Em- 
pereur, a déclaré que c'était à titre provisoire qu'il proposait 
de régler la situation des conseils généraux et les élections 
pour ces conseils. 

Cette première réponse, qu'on ne manquera pas de me 
faire, ne me parait pas satisfaisante, et voici pourquoi : 

Il y a longtemps qu'on l'a dit, le provisoire, en France, c'est 
tout ce qui dure ; ainsi nous sommes encore, à l'heure qu'il 
est, soumis à un régime provisoire qui remonte à de très 
longues années. 

Quant à l'Algérie, elle a toujours été placée sous le régime 



y3J DISCOLUS KT Ol'IMO.NS. 

(lu provisoii-c ; toujours on a relardé pour elle le jour de l'orga- 
nisaliondélinilive. 

En coniiinlsanl les actes législatifs et les décrets qui ont 
réglementé la situation algérienne, j'y ai trouvé une dénionstra- 
tion saisissante de ce que j'ai l'honneur de vous dire. 

Le décret du 17 mai 186G sur l'organisation municipale en 
Algérie, se pare aussi de ces couleurs provisoires, s'abrite sous 
le prétexte d'une loi pi-ovisoire : c'est en attendant qu'il soit 
possible de régler définitivement la Constitution algérienne, 
confoimément à l'article 27 de la Constitution, que le Pouvoir 
exécutif prend sur lui d'organiser les municipalités en Algérie 1 

Je ne voudrais pas, et la Chambre qui a voté Tordre du jour 
du 9 mars, ne peut pas plus que moi vouloir que ce provisoire 
(pii. pour l'organisation municipale de l'Algérie, dure depuis 
plus de quati'e ans, devienne un définitif, à temps indéterminé, 
pour l'organisation départementale et pour les conseils géné- 
raux. Aussi, monsieur le ministre, quand vous avez dit : C'est 
un décret pi'ovisoire, vous ne m'avez pas rassuré; vous n'avez 
rassure ni la Chambre ni la colonie, parce que c'est toujours 
à titre j)rovisoire que, depuis quarante ans, les décrets ont été 
rendus, et ([ne nous sommes dans un provisoire qui n'a ni fin 
ni terme. 

Le décret du II juin connaît bien sa faiblesse, et. pour pré- 
venir le reproche, — qu'il est si facile de lui adresser, — 
il ajoute : J'ai devancé le désir des colons ; c'est à la prière de 
l'Algérie elle-même que nous organisons dès à présent les 
conseils généraux. 

Je ferai sur ce point deux observations à M. le ministre de 
la Guerre, qui, j'en suis sûi-, y ivpondra avec sa loyauté habi- 
tuelle : 

Est-ce qu'il était absolument impossible au commencement du 
mois (le juin, lorsque le Conseil d'État fut appelé à délibérer ce 
décret provisoire du 11 juin; est-ce (ju'il était impossible de 
transformer le projet de décret délibéré par le Conseil d'État 
en un projet de loi émanant de l'initiative du Gouvernement? 
Est-ce qu'il était impossible de saisir la Chambre? Est-ce que le 
temps vous manquait pour cela? Est-ce que la i)réparation 
n'était pas comi)lète? Est-ce que le Conseil d'État n'étudie pas 
ces malièn^s depuis cin(| ou six mois? Est-ce que le résultat de 



LE RÉGIME DE L'ALGÉRIE. 333 

ses éludes n'est pas dans le sénatus-consulte dont vous nous 
parliez le 9 mars? Est-ce que vous n'aviez pas le temps jusqu'à 
la fin de la session de saisir le Corps législatif? Y avait-il un 
inconvénient quelconque à le faire, au lieu de résoudre la 
question d'une manière dictatoriale? 

Vous dites que vous avez voulu devancer les vœux des 
colons ; vous pouviez les satisfaire et satisfaire en même temps 
la Chambre, en réalisant les promesses faites, ici même, au 
mois de mars dernier, en présentant un projet de loi qui pou- 
vait être voté avant la fin de la session, et, par conséquent, 
arriver à temps pour la prochaine session des conseils généraux 
qui, en Algérie, n'a lieu qu'au mois d'octobre. 

11 ne me restera plus qu'une question à soumettre à M. le 
ministre de la Guerre. Je comprendrais que le Pouvoir exécutif 
prît sur lui de rendre un décret purement réglementaire et tout 
à fait inoffensif. Mais est-ce que le décret du 11 juin peut être 
qualifié d'inoffensif ? {i\on/ à gauche.) Est-ce qu'il ne touche à 
aucune question pendante, grave, digne de l'examen, et de 
l'examen approfondi du Corps législatif? 

Non: il résout d'autorité la question de l'électorat en Algérie; 
il déclare que les étrangers seront électeurs pour les conseils 
généraux. Trouvez-vous qu'une pareille décision ne porte 
atteinte à aucun principe, et qu'il n'y ait aucun péril dans un 
précédent d'une telle gravité? 

Je vous avoue que, sur la question de savoir s'il convient 
d'attribuer le droit électoral pour les conseils généraux de 
l'Algérie aux étrangers, je n'ai pas d'opinion arrêtée; mais les 
raisons me paraissent si fortes dans un sens comme dans l'autre, 
que mon esprit hésite; et j'admire l'administration de la guerre 
qui, de prime-saut, sans débat, a résolu cette grosse question. 

Je crois que mon indécision sur ce sujet est partagée par 
beaucoup de ceux qui m'entendent; je crois que la Chambre, 
pour se faire une opinion sur cette question, qui est une ques- 
tion constitutionnelle, une question d'organisation fondamen- 
tale, aurait besoin de réfléchir; pour cela, une étude sérieuse 
dans les bureaux et une discussion approfondie en séance 
publique ne seraient pas de trop. 

Je dis donc que votre décret a le tort de trancher la ques- 
tion dès à présent, pour les conseils généraux, et, ce qui est 



334 DISCOUHS ET OPINIONS. 

Inon ])lns (1aii,crcivu\, il compromet et préjuge la question pour 
réli'ilion (les députés. 

Quand les liahitudes seront prises, quand les étrangers auront 
été admis à figurer sur les listes électorales; quand ils auront 
élu des conseillers généraux, il y aura un préjugé acquis en 
faveur de leur admission au vote pour Félection des députés; 
et c'est pour cela que j'aftirme que le pouvoir législatif, qui 
seul est compétent pour résoudre cette difficile question, a 
reçu une atteinte dans une de ses prérogatives essentielles. 

Je suis tout prêt à admettre que M. le ministre de la Guerre 
n'a pas provoqué le décret du 11 juin, mais qu'il est venu du 
gouvernement général, et je suis profondément convaincu que 
le gouvernement général a vu dans ce décret du il juin une 
façon de rétablir son crédit en Algérie. Il s'est empressé de 
réaliser, à sa façon, un des desiderata de l'Algérie, pour pouvoir 
dire aux Algériens : Vous voyez; ce que vous demandiez, je 
vous l'accorde spontanément. Je crois dire qu'il y a très mal 
réussi, car, à l'heure qu'il est, les conseils généraux algériens 
sont profondément troublés. 11 y a eu des démissions de 
membres des conseils depuis le décret du 11 juin, et la colo- 
nie est loin d'avoir été rassurée par le décret; elle voit, au 
contraire, dans ce décret, la preuve que le pouvoir militaire, 
que l'organisation militaii'e, (pii l'opprime depuis si longtemps, 
et dont la Chambre a voté l'abolition, n'a renoncé à aucune de 
SCS prétentions ; qu'elle est installée dans la colonie et qu'elle y 
restei-a, malgré le Corps législatif. 

Si telle n'est pas la pensée du Gouvernement, — j'expose ici 
les craintes des Algériens, — si telle n'est pas l'opinion du 
Gouvernement, je vais lui otTrir un moyen de rassurer tout le 
monde. 

Je ne fais pas cette interpellation pour embarrasser le 
Gouvernement, mais pous rassurer les Algériens. Que M. le mi- 
nistre de la Guerre veuille bien, à propos du projet de loi qui 
va être renvoyé aux bureaux, déclarer à la Chambre qu'il a 
été si loin de sa pensée de vouloir préjuger la question de l'or- 
ganisation délinilive des conseils généraux, qu'il est tout prêta 
se rendre dans la Commission que nos bureaux nommeront, à 
lui a]iporter les délibérations du Conseil d'État, à collaborer 
avir elle, et qu'il entend que, d'ici à la hn de la session, il sorte 



LE RÉGIME DE L'ALGÉBIE. 33'> 

de là non seulement un système sur les conseils généraux, 
mais une loi électorale générale. 

Cela est possible : nous en avons le temps, la question est 
étudiée, elle est connue de tout le monde, et si l'on ne veut pas 
la résoudre, oh! alors, c'est que les colons ont raison de se 
plaindre, et c'est que j'ai bien fait, quant h moi, d'apporter 
leurs plaintes à la tribune. (7>ès bien! à gauche!) 

M. LE PRÉSIDENT BussoN BiLLALLT. — La parole est à M. le ministre 
de la Guerre. 

S. Exe. M. LE MARÉCHAL Leboeuf, ministre de la Guerre. — Mes- 
sieurs, le Gouvernement n'a pas à combattre le renvoi aux bureaux 
du projet de loi de MM. Jules Favre et Le Hon. Quand la Commis- 
sion aura été nommée, si son président me fait l'honneur de m'y 
appeler, je m'empresserai de m'y rendre et de donner toutes les 
explications que l'on voudra bien me demander. 

Quant auxautres questions posées parl'honorable M.Jules Ferry, il 
me permettra de lui dire que je ne suis pas jurisconsulte, que je 
n'ai aucune prétention à passer pour sulitil, mais que je tiens à 
rester dans la catégorie des hommes de bonne foi dont il parlait 
tout à l'heure. [Très bien! très bien!) 

Les décrets qui ont paru au Journal officiel sont provisoires et 
essentiellement transitoires. 

M. Jules Ferry n"a pas attaqué le décret qui rend aux préfets 
toute leur autorité dans le territoire civil, et je ne pense pas qu'il 
le veuille attaquer. Son argumentation a porté exclusivement sur le 
décret relatif aux conseils généraux. Ce décret, messieurs, était 
indispensable, il est impossible d'en arrêter l'exécution. 

En voici les raisons : 

Je n'ai pas pu présenter de loi relative à l'Algérie au mois de mars, 
comme le demande M. Ferry, pour un motif bien simple: c'est que, 
dans la séance du 9 mars, mon honorable collègue et ami M. le 
garde des sceaux, avait annoncé que le Gouvernement, qui procédait 
aune revision de la Constitution de 1852, comptait demander l'abo- 
lition de l'article 27. 

En présence de cette abolition probable, si j'avais présenté une 
loi, ou plutôt si j'avais présenté un sénatus-consulte, car c'était 
alors la seule forme régulière, j'auraiscru manquer d'égards envers 
le Corps législatif. J'ai dû attendre que la nation eût prononcé et 
que le plébiscite fût voté. Nous sommes arrivés ainsi au milieu de 
mai. Pour proposer, après cette époque, une loi électorale spéciale 
à l'Algérie, il devenait nécessaire de la présenter successivement 
aux deux Chambres. 

Une double discussion aurait amené nécessairement des délais 
considérables. 

Admettez, en effet, que la loi eût été pronmlguée versle lo juillet, 



:).J6 DISC! (LUS KT (d'IMONS. 

|uir exemple, voici le temps nécessaire pour procéder à la confec- 
tion de nouvelles listes électorales. 

Les maires procèdent à la formation des 
nouvelles listes. Le délai ne peut être 
moindre de - • 10 jours 

Ces listes publiées, un délai de vingt 
jours est accordé pour les réclama- 
lions, ci ~0 — 

Il est statué sur les réclamations par les 
i;ommissions municipales dans les 
cinq jours -j — 

Les décisions sont notifiées dans les trois 
jours 3 — 

Tu délai de oinci jours est accordé pour 
l'appel devant les juges de paix o — 

Le juge de paix a dix jours pour statuer. 10 — 

La notification du jugement a lieu dans 

les trois jours -3 — 

Les listes sont closes deux jours après.. 2 — 

Total..., o8 jours 

Ainsi donc, messieurs, après l'établissement des listes il fallait 
deux mois pour la validité des nouvelles listes électorales! 

M. Jules Ferry. — En septembiT,!... 

M. LE mimstui:;. — Permettez!... Il fallait ensuite procéder aux 
élections. Or, messieurs, les opérations électorales en Algérie, à rai- 
son même des distances, à raison des options, etc., exigent au moins 
cinq ou six semaines. Le décret de convocation des conseils généraux 
aurait, en outre, exigé au moins quinze jours: nous n'aurions donc 
pas pu réunir les conseils généraux avant la tin de novembre, nu 
plus tôt. 

t)r, (|uand vous aurez voté le budget de l'Algérie jiour 1871, il 
faudra le renvoyer à l'examen des conseils généraux, qui auront à 
en faire la sous-répartition par provinces. Il est indispensable que 
cette opération soit accomplie dans la première quinzaine d'octo- 
bre. Il y avait donc impossibilité matérielle pour le Gouvernement 
de procéder autrement. C'était une nécessité d'adopter pour cette 
année des mesures transitoires. (T/'rs bien! tn's bien!) 

M. Jules Ferry. — Un seul mot, en réponse aux ol)serva- 
tions de M. le ministre tle la Guerre. 

M. le minisire a dit d'abord que je n'avais pas attaqué le 
décret rclalif aux allribulions des préfets, et il en a conclu que 
ce décret était au-dessus de loule crilique. Si je n'en ai rien dit. 
c'est que je l'ai bien voulu; et il ne serait pas difficile de vous 



LE RÉGIME DE LALGÉKIE. 337 

faire voir qiie la substitution d'autorité que paraît contenir le 
décret du 31 mai, est en réalité illusoire, car, si les préfets sont 
atîVanchis de lautorité des généraux de division, ils restent sous 
la subordination du gouverneur général, qui est toujours 
l'expression la plus haute du régime militaire. 

Mais ce n'est pas sur ce point que portent mes observations. 
M. le ministre de la Guerre déclare que c'est sous le coup d'une 
nécessité absolue qu'il a fallu prendre des mesures transitoires. 
Il nous a démontré que la loi promulguée le lo juillet aurait eu 
besoin de deux ou trois mois pour arriver à son plein exercice. 
Or, avec deux mois on arrivait en septembre, avec trois mois, 
en octobre. Mais puisqu'il s'agissait d'une mesure transitoire, 
il me semble qu'on pouvait, sans engager le principe, abréger les 
délais, et il était très légitime de la part du Gouvernement, de 
demander cette abri^viation de délais au Corps législatif. Du 
reste, je n'insiste pas sur ce point, mais je prierai M. le ministre 
de la Guerre de vouloir bien répondre à ma dernière question. 

Il a dit : J'aurai l'honneur de me rendre devant la Commis- 
sion si elle me convoque. Oui, sans doute, je sais parfaitement 
que M. le ministre de la Guerre se rendra au sein de la Com- 
mission, si elle l'y appelle ; mais là n'est pas la question : je lui 
demande, laissant de côté, s'il veut, la question des délais, et 
admettant qu'il ait été dans la nécessité de prendre des mesures 
transitoires, je lui demande de reconnaître un fait, et de nous 
prouver à tous que ce sont bien, en etTet, des mesures transi- 
toires. Et le fait et la preuve, ce sera cette déclaration qu'il va 
se mettre, au nom du Gouvernement, en collaboration intime 
et immédiate avec la Commission nommée par les bureaux, et 
que, dès à présent, le Gouvernement entend s'occuper du droit 
électoral en Algérie, et donner à l'élection de la représentation 
nationale et des conseils généraux, en Algérie, une assiette 
définitive. Voilà la déclaration que je réclame de M. le ministre. 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Je demande la parole. 

M. LE PRÉSIDENT BcssoN BiLLAULT. — M. le garde des sceaux a la 
parole. 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Je répondrai 1res nettement à la ques- 
tion qui a été posée au Gouvernement par l'tionorable M. Ferry. 

Le Gouvernement ne s'oppose pas à ce qu'on renvoie la proposi- 
tion de MM. Le Hon et Jules Favre à une Commission, mais quand 



338 liISCOLHS ET UPIMONS. 

il sera appolL- devant cette Commission, il lui tli'niandi'ra de ren- 
voyer l'examen du projet de loi à la session prochaine. {Iluiûcuri^ à 
yauihe.) 

An moment où va commencer la discussion du budgetet où nous 
allons être appelés à suivre devant l'autre Chambre les secondes 
dtdiliérations de lois importantes que le Corps législatif a votées et 
dont il désire la prochaine application, nous nous déclarons dans 
riin])Ossibilité absolue de procéder k l'étude grave, sérieuse, diffi- 
cile, d'une organisafion, même partielle, de l'Algérie. 

Le Gouvernement a promis à notre colonie une réforme organique 
de son système. Cette promesse, il la renouvelle et il la tiendra. 
Dès le début de la session prochaine, il proposera à la (Hiambre, 
sous forme de loi, l'organisation de l'Algérie qui lui paraîtra la 
meilleure, afin que cet important problème soit, une fois pour 
toutes, abordé et définitivement tranché. Mais, dans cette session, 
il se refusera à toute discussion sur cette matière, ainsi que sur 
tout ce qui ne sera pas compris dans le budget et dans deux ou trois 
projets particuliers dont les rapports sont prêts ou vont l'être. Sur 
tous les autres objets, il est résolu à demander le renvoi à 
l'année prochaine. [Oui/ oui! Très hienl très bien!) 

M. Ernest Picard. — 11 faudra que l'Algérie attende; elle en a pris 
l'habitude depuis de bien longues années. 

Ernest Picard profita de l'occasion qui s"ofTrait pour réclamer 
l'admission au Parlement de députés de l'Algérie, n'en fit-on nom- 
mer qu'un seul. M. Paul Bethmont, après M. Jules Ferry, insista 
sur le danger de faire entrer des étrangers dans les conseils électifs 
de l'Algérie; puis, la Chambre renvoya aux bureaux laproposition 
de MM. Le Hon et Jules Favre. 



Le chemin de fer du Saint-Gothard. 

Ce n'est pas sans une poignante émotion ([u'on relit aujourd'hui 
la discussion qui eut lieu dans la séance du Corps législatif en dale 
<lu 20 juin 1870, à propos de l'atFaire du chemin de fer du Saint- 
Ciothard ', Kn 1852, M. de Cavour, qui avait déjà conçu le projet du 
percement du Mont-Cenis pour metlre l'Italie en relation avec la 
France à travers les Alpes, s'était préoccupé d'ouvrir son pays à 
l'Allemagne. Il s'était abouché avec la Suisse et la Prusse, et avait 
provoqué des études techniques qui, en 1866, aboutissaientàun projet 
de chemin de fer parle Saint-Cothard, au moyen d'un souterrain de 
14000 mètres. Le grand duché de Bade, le Wurtemberg promettaient 
leur concours pécuniaire à l'entreprise, et, le lo octobre 1869, une 
convention, passée entre la Suisse et l'Italie posait les bases de 
l'entreprise. La Confédération de l'Allemagne du Nord, à qui ladite 

1. Journal officiel du >'I juin. 



LE CHEMIN DE FER J»U SAINT-GOTHARD. 33i» 

convention fat ensuite soumise, ne manqua jias de l'encourager, et le 
puissant homme d'État qui dirigeait sa politique vit là roccasion 
d'élablir une communication ferrée entre les forteresses des bords 
du Rhin et les sources du Tessin, pour permettre aux troupes prus- 
siennes d'être transportées en une nuit jusqu'à Venise. Dans la séance 
(lu Reichstag, en date du 24 mai 1870, M. de Bismarck, à l'appui 
d'une demande de subvention pour le chemin du Saint-Gothard, pré- 
sentait les considérations qui suivent : 

((....Des nécessités politiques exigent la création d'une route 
reliant l'Allemagne à l'Italie. 

(( Il a fallu de graves circonstances, des circonstances mûrement 
pesées pour amener le Gouvernement au désir inaccoutumé, je 
pourrais même dire sans précédent, de proposer à la Confédération 
et à des gouvernements voisins une demande de fonds vraiment 
énorme en faveur d'une ligne de chemin de fer, située non seule- 
ment en dehors de la Confédération du Nord, mais en dehors même 
de l'Allemagne. Les considérations qui ont décidé le Gouvernement 
à cette démarche inusitée sont, je le crois du moins, tellement évi- 
dentes, elles ont été si bien exajninées, elles sont en partie de nature 
tellement délicate que je vous prie de me dispenser de vous les énu- 
inérer encore une fois publiquement. {Très bien! très bien!) 

((.... On ne peut penser à mettre en comparaison les avantages 
que le Saint-Gothard présente sur le Spliigen ou le Splûgen sur le 
Saint-Gothard, quand on songe aux intérêts que l'Allemagne, et 
surtout l'Allemagne du Nord, a dans l'alïaire du Saint-Gothard. 

«....Pour nous, le principal est d'avoir une communication 
directe avec l'Italie, qui est notre amie, et qui, je l'espère, l'est pour 
longtemps. >> 

Il ne s'agissait donc pas seulement d'une question commerciale, 
mais d'une question politique, qui pouvait aboutir, selon la remarque 
de M. de Kératry, à une violation du traité de Prague. Comme 
remède, M. Estancelin engageait vivement la Chambre à donner la 
subvention nécessaire pour terminer les travaux du Simplon, et 
M. Mony, l'auteur de l'interpellation, demandait au Gouvernement 
de perfectionner les voies navigables du midi de la France. Quant à 
M. de Gramont, le ministre des Ati'aires étrangères, il était plein de 
confiance dans la neutralité de la Suisse, et trouvait très inotfensif 
le projet do M. de Bismarck. Ce n'était pas tout à fait l'avis du 
ministre de la Guerre, le maréchal Lebœuf, qui voulait bien admettre 
(ju'au point de vue stratégique, la ligne du Saint-Gothard, quand 
elle serait ouverte, changerait un peu les conditions militaires enti-e 
la France et les pays voisins ; que même l'équilibre militaire en 
serait légèrement modifié; mais ((avec 400 hommes il se chargeait 
de détruire la nouvelle ligne ». C'est alors que M. Jules Ferry prit 
la parole et prononça ces paroles prophétiques : 

M. Jules Ferry se lève pour parler. 



340 DISCOURS ET (H'IMONS. 

Voix 7iombyeiisc>i. La cîlùturc ! la clôture ! 

M. 1.E PRÉSIDENT Sc.HNKiDKU. — Je dois consulter la Chambre sur la 
clôture. 

M. Jules Ferry. — Messieurs, j'ai le droit de parler 
après un minisire, et je prends la parole non pas contre la 
clôture, mais pour répondre à M. le ministre des Afîaires étran- 
gères. 

Je précise la question de mon honorable ami, M. de Kératry, 
et je demande à M. le ministre des AtTaires étrangères de nous 
piouver qu'avant l'interpellation de l'honorable M. Mony. le 
Gouvernement français avait entamé avec le gouvernement 
fédéral les négociations que lui commandait le juste souci des 
intérêts du pays. Qu'on nous apporte une dépêche, qu'on nous 
produise une pièce qui montre que la France est intervenue 
comme partie au contrat : c'était son droit... 

M. LE COMTE d'Aygiesvivks. — Il fallait payer alors ! 

M. Jules Ferry. — Le droit de la France est partout où elle 
a un intérêt. [Réclamations.) Et si vous ne votilez voir dans le 
traité du 15 octobre 1869 qu'une question de chemin de fer, si 
h's discours du Reichstag de la Confédération du Nord, dont on 
vous a lu les extraits tout à l'heure, ne vous ont pas ouvert les 
yeux, c'est que vous êtes toujours la même majorité qui a laissé 
l'aire Sadowa. [Vives réclamations et cris : A l' ordre I) 

Vous voulez qu'on me rappelle à l'ordre, et moi je vous rap- 
pelle au patriotisme. (Nouveaux cris : A l'ordre ! à l'ordre !) 

M. LE PRÉsniENT SCHNEIDER. — Monsieur Ferry... 

M. RoLLE. — Votre langage n'est pas patriotique ! 

M. LE BARON ZoRN DE BuLACH, avcG Vivacité. — l'our(iuoi ces insultes 
continuelles à la majorité? Nous ne pouvons pas les tolérer. 

M. LE PRÉSIDENT SciiNEiDER. — Monsieur de Bulacli, n'interrompez 
pas et permettez au président de faire son devoir. 

M. Jules Ferry. — En vérité, je suis surpris de trouver 
M. de Bulach parmi mes adversaires ! 

M. LE BARON ZoRN DE BiLACH. — Je ne suis pas votre adversaire 
pour ce que vous avez dit tout à l'heure : vous avez raison, mais 
n'attaquez pas sans cesse la majorité ! 

M. I^ELMONTET. — Les paroles de M. l'erry sont un outrage à la 
Chambre! 

Nouveaux cris. — A l'ordre ! à l'ordre ! 



LE CHEMIN DE FEK DU SAINT-GOTHARD. 341 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Monsieui' Ferrv, je vous rappelle à 
l'ordre : il arrive trop souvent qu'en montant à la tribune, vous 
semblez chercher à blesser la majorité, à irriter ses susceptibilités 
les plus légitimes. {C'est vrai! — Très bien ! très bien!) 

M. Jules Ferry. — Je demande à m' expliquer. 

M. RoLLE. — Ce sont vos journaux qui ont soutenu la politique 
prussienne ! 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Vous avez la parole pour vous 
expliquer. 

M. Jules Ferry. — Je respecte les susceptibilités de la 
majorité, et en vérité... 

M. LE BARON ZoRN DE BuLACH. — Mais VOUS continuez cependant à 
nous attaquer... 

M. LE PRÉSIDENT ScHNEiDER. — Monsieur de Bulach, veuillez, je vous 
le répète, ne pas continuer à passionner la situation par vos inter- 
ruptions. 

M. LE BARON ZoRN DE BuLACH. — Je me tais, monsieur le président, 
mais il est des paroles contre lesquelles il est difficile de ne pas pro- 
tester. 

M. Jules Ferry. — Il y a aussi des susceptibilités patrio- 
tiques et nationales que tout le monde doit respecter, et ce sont 
elles qui m'ont fait monter à cette tribune. 

M. lioLLE. — Vous n'avez pas le droit de parler comme vous l'avez 
fait ! Ce n'est pas seulement comme membre de la inajorité que je 
me sens blessé ; c'est surtout comme Français. [Agitation.) 

M. Jules Ferry. — Quand je dis que les autorités compé- 
tentes de ce pays ont laissé faire Sadowa, je ne dis que l'exacte 
vérité, je ne fais que constater un fait notoire, et j'en appelle à 
l'illustre M. Thiers lui-même, qui vous a avertis, messieurs de 
la majorité, et vous avez refusé de l'entendre. [Réclamations 
dive7-ses.) 

M. RoLLE. — M. Thiers vous a-t-il chargé de parler en son nom ? 

M. LE COMTE DE La Toi r. — Toutc l'opposition était pour la Prusse 
et l'Italie! 

A droite. — C'est vrai ! c'est vrai! 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER.— M. Ferry vient de s'expliquer, mais 
je lui demande instamment, après l'avoir rappelé à l'ordre, de se 
souvenir que la minorité d'une Chambre a intérêt à ne pas blesser 
les susceptibilités de la majorité ; si l'on veut que les discussions 
puissent avoir lieu en loute liberté et utilement, il importe que 



.•j42 DISCOURS ET OPINIONS. 

cluirim respecto ses collègues et s'abstienne de faire entendre ici 
(les i)ai'oles irritantes. {Marques génèrnks (Vasmilunent.) 

M. Jules Ferry. — Je respecte tous mes collè,aiies... [Excla- 
mations), et je demande qu'on fasse respecter dans ma personne 
la lilierté de discussion; je demande à discuter libremenl. 

M. Belmomkt. — C'est la libert('' de l'injure que vous voulez ! 

M. Jules Ferry. — Il n'est pas sorti de ma bouche une 
seule expression inconvenante. Je n'ai manqué à aucune conve- 
nance parlementaire. (Réclamations.) 

Je n'ai pas cherché à provoquer cet incident ; mon intention 
n'est nullement de susciter des orages dans la Chaml)re. 
[IVouvelles 7-éclamaiio7is.) Non, messieurs, la (|uestion est trop 
haute et trop grave, elle touche trop profondément mon cœur 
de Français, comme elle doit toucher le vôtre, pour que je 
cherche l'occasion de vaines disputes et d'inutiles orages. 
Jatlire votre attention sur un point qui me parait engager la 
responsabilité du Gouvernement et de la Chambre. J'apporte 
ici des raisons : je vous prie de les entendre. 

Le Gouvernement français avait deux façons d'intervenir 
dans la convention du 15 octobre; il y en a une que je ne lui 
conseille nullement. Il pouvait prendre le rôle de participant. 
Mais là ne se bornait pas le droit d'intei*vention du Gouverne- 
ment français, et M. le ministre des Affaires étrangères l'a si 
bien compris que toute son argumentation a consisté à dire à la 
Chambre que la neutralité de la Suisse était sérieusement 
garantie, et qu'il s'en était assuré. 

Je lui demande donc de montrera la Cliambre qu'il est inter- 
venu directement, comme c'était son devoir, auprès de la 
Confédération helvétique, pour se faire rendre compte des 
nu'sures que celte Confédération songeait à prendre pour sau- 
vegarder sa neutralité. Il ne l'a pas fait, et c'est un premier 
grief. Le Gouvernement croit mettre sa responsabilité à couvert 
derrière la neutralité de la Suisse ; il croit avoir répondu à 
toutes les objections quand il a dit : la Suisse est neutre; elle 
gardera sa neutralité ! 

Eh bien, messieurs, ce n'est là (ju'une déception; et mon 
esprit (pii, pendant toute cette discussion, oscillait entre des 



LE CHEMIN DE FER DU SAIiNT-GOTHAHD. 313 

avis contraires, a été déterminé par les observations si loyales 
de M. le ministre de la Guerre. 

M. le ministre de la Guerre nous a déclaré, avec sa loyauté de 
soldat, qu'il y avait quelque chose de changé dans la situation 
de l'Europe par le projet de chemin de fer du Saint-Gothard. 
[Non! nonl) Il a déclaré et expliqué que les conditions de 
l'équilibre militaire étaient modifiées, et il avait raison. 

Est-ce que la neutralité de la Suisse est de nature k conjurer 
le péril qui est avoué par M. le ministre de la Guerre ? 

Interrogeons l'histoire de la Suisse. Oui, j'en suis convaincu ; 
elle a eu à toutes les époques le bon vouloir de maintenir sa 
neutralité ; mais elle n'en a jamais eu le pouvoir. Est-ce qu'elle 
Ta maintenue en 181.5 et pendant les guerres delà Révolution? 
Et pourquoi voulez-vous que ce petit État, devenu d'autant 
plus petit que ses voisins sont devenus plus grands, sacrifie 
quelque chose à une neutralité si coûteuse, d'une part, et si 
richement récompensée, d"autre part, par des avantages maté- 
riels ? car il faut bien comprendre la situation de ce petit État 
neutre. 

La neutralité suisse est sujette à toutes sortes de considé- 
rations. La Suisse, en sa qualité de puissance neutre et de 
puissance de transit, n'a qu'un souci: c'est le souci commercial. 

Eh bien! quand, au prix des énormes sacrifices que s'impose 
la Confédération helvétique, elle aura construit un tunnel à 
travers le Saint-Gothard, il lui faudra, je vous l'aflirme, plus 
que de la vertu pour le détruire d'une manière irréparable : 
vous savez que l'art moderne de la guerre possède des moyens 
aussi rapides pour refaire les chemins de fer qu'il en possède 
pour les détruire. 

M. DE Daous. — Je demande la parole. 

M. Jules Feery. — Vous vous indignez d'entendre des 
vérités... [Exclamations.) 

Une voix. — Ce ne sont pas des vérités ! 

M. Jules Ferey. — Laissez-moi les dire comme je les 
comprends ; j'ai presque fini. Je trouve que la moralité de ce 
débat, la voici — permettez-moi de l'exprimer comme je 
l'entends : 



:)i.i iiis(:(trits KT oimmo.ns. 

Dans \o systi'mo ciiropôeii qui a Hc détruit à Sadowa. la 
Francr était couverte par plusieurs neutralités : d'aliord, par la 
neutralité de la Suisse, et ensuite, par la neutralité de la Confé- 
déi-atioii uci-nianique. Alors, messieurs, la neutralité suisse 
pouvait |iarailiï' une neutralité sérieuse, parce qu'elle s'appuyait 
à la neutralité de la Confédération germanique ; mais, aujour- 
d'hui, cette neutralité suisse, elle est profondément entamée des 
deux manières : d'abord, elle est matériellement atteinte par le 
percement des Alpes : car, il faut en prendre son parti, ce qui 
a fait sa force réelle, son efficacité dans le passé, c'est qu'elle 
s'appuyait à une forteresse naturelle. La neutralité de la Suisse 
et l'état de forteresse naturelle inexpugnable des Alpes étaient 
deux choses corrélatives. Mais du moment que les Alpes sont 
percées en deux ou trois points, que le rempart naturel se 
trouve traversé, il n'existe plus de neutralité de la Suisse dans 
la nature, et il reste une simple neutralité spéculative qui n'est 
plus couverte politiquement par la neutralité allemande, ce qui 
dès lors, place les petits États suisses, impuissants, entre la 
Confédération du Nord et l'Italie. 

Ma conclusion la voici : ce n'est pas par des établissements 
de voies ferrées, ni par des constructions stratégiques et par 
des édilications de forteresses, c'est par une bonne politique 
que vous pourrez, — je ne dirai pas guérii-, vous ne guérirez 
jamais la plaie de Sadowa, c'est un malheur irrépai'able, — 
mais par une bonne politique vous pourrez du moins l'atténuer. 
[Exclamations diverses. ) 

Un mi'inbre. — (]e n'est pas p.itriote ce que vous dites là ! 

M.Jules Ferry. — La .vérité doit passer avant le patrio- 
lismt', (juand la vérité est un conseil pour le patriotisme. 
/Jruit.) 

Oui, par de bonnes alliances, par le culte de ces alliances que 
vous avez perdues, et c'est là le grand enseignement de l'inci- 
dent actuel : vous avez si bien manœuvré que vous livriez l'Alle- 
magne au géant de l'Allemagne du Nord, tandis que vous vous 
aliéniez l'amitié de l'Italie ; et c'est pour cela que l'Italie est 
allée vers l'Allemagne du Nord. 

C'est un état de choses que vous rencontrerez sous vos 
pas, à vos moindres démarches du côté de l'Allemagne ou 



JULES FEHRV ET M. THIERS. 345 

du Côté de l'Italie, et cet état de choses ce sont vos fautes qui 
l'ont créé. 

L'alliance de l'Allemagne et de l'Italie est faite contre vous ; 
ne l'oubliez pas. [Approbation à gauche. — Exclamations au 
centre et à droite.) 



Jules Ferry et M. Thiers. 

Ainsi M. Jules Ferry avait aperçu avec M. Tliiers les conséquences 
terribles que devaient entraîner pour notre pavs la victoire de 
Sadowa et l'incohérence de la politique de Napole^on III ((ui avait, 
précipité l'Italie dans les bras de la Prusse et laissé la voie ouverte 
aux cyniques machinations de M. de Bismarcl<. 

On n'a pas encore mis en relief avec une précision suflisante la 
sagacité des vues prophétiques de M. Jules Ferry, la clarté des aver- 
tissements donnés par lui au gouvernement impérial, alors qu'il 
n'était pas encore trop tard pour réparer les fautes commises. Dès 
le 4 mai 1866, il s'élevait avec force dans le Temps contre les aberra- 
tions de l'Opinion nationale, qui avait développé cette thèse qu'en 
déclarant la guerre à l'Autriche, la Prusse faisait les affaires de la 
Révolution. Examinant les résultats éventuels d'une victoire des 
Prussiens, il demandait si par hasard la Vénétie était seule au 

"^0"f^<^ « ^^'ous avons le droit, ajoutait le rédacteur du Temps, 

de calculer ce que l'affranchissement de la Vénétie peut coûter à la 
liberté du monde. En regard de Venise affranchie, nous avons le 
droit de placer rAllemagne asservie, le régime constitulionnel anéanti 
de 1 Elbe au Danube, le militarisme et l'absolutisme remportant par 
la main de M. de Bismarck ta plus éclatante, la plus perfide de ses 
victoires. Si l'affranchissement de la Vénétie est un pas en avant 
pour la liberté européenne, vous nous accorderez bien, j'imagine 
que le triomphe de M. de Bismarck serait une reculade. Si la cons- 
titution d'une Italie indépendante peut être une force pour ta France, 
vous ne nierez point que l'établissement d'une grande Allemagne ou 
plutôt d'une grande Prusse absolutiste et militaire, ne puisse réser- 
ver a notre pays des périls jusqu'à présent ignorés de l'histoire? 
Souffrez donc que nous réservions nos enthousiasmes et que nous 
suspendions nos sympathies. » 

Au moment même où paraissait cet article, M. Thiers, dans la 
séance du Corps législatif en date du 3 mai, prononçait le fameux 
discours où, avec l'autorité d'un grand homme d'Éfat, il mettait 
dans tout son jour l'ineptie du second Empire, qui, par l'organe de 
M. Rouher, venait de promettre à l'Italie, du haut de la tribune 
française, que la France resterait neutre dans le contlit italo-prussien 
avec l'Autriche. Après avoir retracé l'historique de l'affaire des 
duchés et dévoilé le plan audacieux de la Prusse qui tentait de res- 
susciter à son profit l'Empire germanique, il arrivait à cette conclu- 



34(i IlISCi tilts KT OIMMONS. 

sioii (|ue << se prêter à la [joliliqiic prussieinie, ce serait trahir les 
inli'-rr-ls de la France ». Il conseillait à rEnijjire une intervention 
iniuK-iliatc soit aupri-s de la Prusse elle-même, soit auprès de l'Italie. 
Dans If nunicro du Temps daté du o mai, M. Jules Kerrv s'associa 
complètement à ces conclusions de M. Tliiers et les accentua avec 
nue émotion patriotique: 

« Tous ceux qui liront cet admirable discours prendront leur 
part de l'émotion qui a rempli la Chambre. M. Thiers a raconté 
l'affaire des duchés depuis la conférence de Londres jusqu'aux 
Irisles lauriers de Diippel, depuis l'évocation du duc d'Augus- 
lenbourg jusqu'à la confiscation de Gastein ; et jamais il n'a fait 
voir une argumentation plus saisissante, une composition plus 
savante, un art plus exquis de dire et de ne pas dire, une ironie 
plus vengeresse et plus mordante. C'est un fouet à la main qu'il 
déroule cette odieuse et burlesque histoire. M. de Bismarck est 
trois fois cuirassé s'il ne sent pas les coups. En face du ministre 
arrogant et sans foi qui est, à l'heure qu'il est. l'ennemi le plus 
insolent du régime parlementaire, s'est dressé, de toute la 
hauteur de l'esprit et de l'éloquence, le défenseur le plus illustre 
et le plus passionné du gouvernement des assemblées. Ce duel 
de la libre parole et de Fabsolutisme triompliant, de la diplo- 
matie à ciel ouvert et de la politique de conspiration, du droit 
eidin et de la foi'ce, marque ce discours, entre tous ceux de 
M. Tbiers, d'un caractère incontestable de grandeur. 

« Mais ce qui lui donne sa physionomie particulièiT- et sa 
réelle imi)orlance, c'est l'accueil qu'il a reçu de toute la Chambre. 
La Chambre a acclamé ses plus fières invectives, applaudi avec 
passion, j'allais dire avec fureur, ses ironies les plus sanglantes. 
Quand l'oi'ateur, recherchant la conduite que le Gouvernement 
aurait (»u tenii', a parcouru, l'une après l'autre, « les formes 
douces et les formes dures » que la France aurait pu employer 
sans tirer l'épée pour manifester à la politique prussienne sa 
désajtprobation profonde, la majorité a manifesté, de la façon la 
plus bruyante, la plus précise et la plus claire, que ce ne sont 
pas les formes douces qui, à son gré, devraient avoir la 
préférence. » 

C'est à propos de cet article que M. Tliiers adressa à M. J. Ferrv 
la lettre du 5 mai que nous avons déjà parli(dlement citée (V. page 
166) et qui contenait celte phrase : « La France entière est ardente 
coidre la nouvelle cnaliliiui il;di)-]>russii>iiiie. » 



JULES FERHY ET M. THIEKS. 347 

Des rapports fréquents s'établirent alors entre les deux hommes 
d'Etat, mais M. Jules Ferry, malgré sa profonde déférence pour son 
illustre collègue, n'abdiqua en rien l'indépendance de ses jugements. 
Il suffira pour le prouver de citer encore un article du Temps, en 
date du 15 juillet 1866. Examinant le projet de sénatus-consulte 
élaboré par le Gouvernement et sorti triomphant des délibérations de 
la Commission sénatoi-iale, M. Jules Ferry avait signalé la différence 
profonde qui existait entre la Constitution de 1832 et la Charte de 
1830. Il avait fait allusion aux lois de septembre 1835, qui punissaient 
des peines les plus sévères l'otfense à la personne du roi, l'attaque 
au principe ou à la forme du Gouvernement, et particulièrement la 
violation du principe de l'irresponsabilité monarchique. 

« Le ministre de l'Intérieur de celte époque, écrivait M. Jules 
Ferry, avait le tort de confondre dans ses discours la discussion 
avec l'attaque : qu'est-ce que cela prouve? Si cela prouve 
contre iM. Thiers, cela ne prouve pas pour le sénatus-consulte. » 

Et le rédacteur du Tenq-)s reprochait à M. Troplong, rapporteur de 
la Commission sénatoriale, de s'appuyer sur la constitution et les 
lois du l'égime de 1830 pour chercher une sanction aux violations 
éventuelles de la Constitution impériale. Il faisait remarquer que le 
roi, en 1835, était irresponsable et la Charte de 1830 immuable, 
tandis que la Constitution de 1852 avait proclamé son caractère per- 
fectible et la responsabilité du Pouvoir. Donc, on ne pouvait comparer 
deux régimes dissemblables et conserver encore des illusions sur 
l'efficacité des lois de Septembre. 

C'est à cet article que M. Thiers répondit par deux lettres qu'il 
n'est pas sans intérêt de reproduire : 

Trouville (Hôtel de Paris), Ib juillet 1866. 

Moy CHER MoxsiEiu Fehuy, 

<t Je ne sais pas poui-quoi vous êtes si expéditif avec moi et pour- 
([uoi vous me livrez si aisément à M. Troplong auquel il était si 
facile de répondre. La Constitution de 1830 contenait tous les prin- 
cipes essentiels de la liberté constitutionnelle. Il n'y manquait 
qu'une loi électorale plus large et la pratique par le temps ancien. 
On était dans le système des constitutions fixes qu'on ne laisse pas 
discuter; et on se bornait à ne pas vouloir laisser proclamer la Répu- 
blique sous la monarchie, et à ne pas permettre le cri : aux annes! 
contre le gouvernement établi. Il était donc tout natiuel alors de ne 
pas permettre la discussion de la Constitution, et ce que je disais 
vous le diriez sous la République. 

« Aujourd'hui, le cas est tout différent. La Constitution contient 
le despotisme pur; et, pour nous faite piendre juitience, on nous a 



348 hlSCdlliS ET OPINIONS. 

(lit que la (:(»iisliluli(»ii rtcait perfectible; on nous a prorais le cou- 
roniionient de létlilico. Défense de la discuter aujourd'hui. C'est 
donc siinplcnu'iit nous interdire de demander ce qu'on nous a pro- 
mis. C'est ôter à la Constitution actuelle ce qu'on regardait comme 
une excuse nécessaire de tout ce qui lui manque, la perfectibilité. 
C'est donc le despotisme sans excuse et sans espérance. 

« Vous pouviez donc, en me donnant mon véritable rôle, poser 
la (luestion dans ses véritables termes et faire à M. Troplong la 
vérilablt' réi)onse. Du reste, je ne me plains pas pour moi, qui puis 
heureusement me passer df la presse, mais pour la liberté elle- 
même qu'on défend si mal en livrant ses vrais défenseurs. 

« Adieu, cher Monsieur, ou à revoir. Recevez mes amitiés. » 

A. Thiers. 

M. Ferry s'excusa sans doute d'avoir froissé les suscei)tihilité3 de 
l'ancien ministre de Louis-Philippe, car M. Thiers lui écrivit de nou- 
veau, le 20 juillet suivant : 



Trou ville, 20 juillet 18G6. 

« N'allez pas croire, mon cher Ferry, que je vous en veuille, parce 
que je vous ai adressé ces quelques observations. C'est justement 
parce que j'étais le point sur lequel on visait en lâchant ce sénatus- 
consulte, qu'en repoussant l'attaque dont j'étais l'objet, on aurait 
fait manquer le coup. Je n'ai point exagéré en disant qu'on ne devait, 
à cette époijue, ni attaquer, ni discuter. Il s'agissait de la monar- 
chie anglaise, alors tout entière contenue dans la Charte de 1830 
(sauf la pratique qui restait à acquérir). Or, dans cette constitution, 
on ne doit pas même parler du roi, tout le gouvernement étant dans 
le ministère, et les ministres, à cette époque, étant livrés à la com- 
plète discussion. 11 n'y avait donc aucun usage à faire de mes paroles 
d'il y a 30 ans, qui étaient alors aussi fondées qu'elles le seraient en 
.Vngleterre aujourd'hui. 

« Du reste, laissons là cette petite querelle, et l'hiver prochain 
nous ferons ce que nous pourrons ; mais la vérité est une arme à 
beaucoup de tranchants, et nous trouverons bien celui (jui pourra 
être présenté à l'ennemi. 

« La médiation est le plus ridicule avortement qui se puisse ima- 
giner, et nous avons abouti au résultat inévitable, et que je n'avais 
que trop prédit, de la France descendant au second rôle... 

'( Tout à vous i\i\ cd'ur. 

A. Thikrs. » 

Quatre années plus lard, et sépar(''s peut-être par des divergences 
sérieuses sui' les aspiialioiis (h- la (li'iiinciaiic l'iancaise ot sur la 



LA DECLARATION DE GUERRE A LA PRUSSE. 349 

consLitiition intérieure de l'État, M. Thiers et M. Jules Ferry allaient 
se retrouver d'accord pour essayer de sauver au moins l'honneur 
national, dansl'eifroyable tempête où la France elle-même, f^ràce à 
l'aberration du gouvernement impérial, menaçait de sombrer. 



La déclaration de guerre à la Prusse. 



Malgré les nuages qui s'accumulaient à l'horizon, malgré les aver- 
tissements très nets de M. Benedetti^, le cabinet Ollivier qui, à peine 
arrivé aux affaires, avait proposé, en février 1870, une réduction sur 
le contingent de 1870, conservait son imperturbable optimisme et, 
dans la séance du .30 juin, le maréchal Lebœuf maintenait sa propo- 
sition de réduction de 10000 hommes sur le contingent comme « une 
invitation au désarmement ». M. Emile Ollivier était si peu ému par 
les objurgations de M. Thiers, qu'il s'écriait: « Le Gouvernement n'a 
aucune inquiétude ; à aucune époque, le maintien de la paix ne lui a 
paru plus assuré. De quelque côté qu'il porte les yeux, il ne voit 
aucune question irritante engagée ; tous les cabinets comprennent 
que le respect des traités s'impose à tous. Si le Gouvernement avait 
la moindre inquiétude, il ne vous eût pas proposé, cette année-ci, 
une réduction de 10000 hommes; il vous eût très nettement 
demandé de vous associer à sa sollicitude et d'augmenter les forces 
de l'armée. » 

Etquelquesjoursaprès,le maréchal Prim offrait le trône d'Espagne 
au prince de HohenzoUern qui l'acceptait, avec la connivence du 
roi de Prusse! Tombant dans le piège tendu par M. de Bismarck, 
M. de Gramont invitait, par dépêche du 7 juillet, M. Benedelti à 
« obtenir du roi de Prusse qu'il révoquât l'acceptation du prince 
de HohenzoUern ». Et il ajoutait: «sinon e'est lu guerre ». Le 12, le 
ministre des affaires étrangères, dans une note remise par lui à 
M. de Werther, ambassadeur de Prusse à Paris, dictait lui-même la 
réponse qu'il demandait au roi Guillaume : « Sa Majesté s'associe à 
la renonciation du prince de HohenzoUern =*.» Ce n'est pas tout: M. de 
Gramont télégraphiait, le même jour, à M. Benedetti, pour lui 
enjoindre de voir le roi de Prusse et de l'inviter « à donner l'assu- 
rance qu'il n'autoriserait pas de nouveau la candidature du prince 
de HohenzoUern ». Il était évident que le roi n'accepterait pas cette 



1. Dépèche de M. Benedetti du 31 mars 1869, sur les entrevues de M.Rancès 
y Villanuova avec M. de Bismarck, au sujet de la candidature du prince 
Léopold de HohenzoUern au trône d'Espagne. — Dépêche du même, en date 
du 11 mai 1869. 

•2. La renonciation du prince Léopold, ou plutôt celle de son père, le prince 
Antoine, avait été télégraphiée au maréchal Prim le 12 juillet et communi- 
quée, le mémo jour, au Gouvernement français par M. Olozaga. 



:)5o liISCiilHS I;ï Ol'l.MONS. 

mise endenifurt', cl, en ellV't, il refusa (disolnmcnld'3iulonsevM.Bene- 
(letli ;ï Iransinellrc à riùiipereur une semblable déclaration'. Il se 
borna a fair»- dire à notre ambassadeur « qu'il approuvait » la renon- 
ciation du prince Léopold, et qu'on pouvait en informer l'Empereur. 
Puis, il refusa de donner audience à M. Benedetti et, ce dernier 
l'ayant rencontré à la gare d'Ems, le roi lui annonça ([u'il repartait 
le lendemain matin pour Berlin. Le lij, M. de Gramont,au Sénat, et 
M. E. Ollivier, au Corps législatif, annonçaient que la guerre allait 
s'ouvrir et que le Gouvernement avait rappelé les réserves. M. Thiers 
lit vainement entendre une protestation vigoureuse: « Est-il vrai que 
vous rompez sur une question de susceptibilité? Voulez-vous que 
l'Europe tout entière dise que le fond est accordé, et que, pour une 
question de forme, vous vous êtes décidés à verser des torrents 
(le sang! Prenez-en la responsabilité?... Laissez-moi vous dire que 
je regarde cette guerre comme souverainement imprudente... Plus 
que personne, je désire la réparation des événements de 1806, mais 
je trouve l'occasion détestablement choisie. Je déclare que, quant à 
moi, je décline la responsabilité d'une guerre aussi peu justifiée ». 
A quoi Emile Ollivier fit la réponse historique: <( Oui, de ce jour 
commence pour les ministres, mes collègues, et pour moi, une grande 
responsabilité. Nous l'acceptons, /e cœur léger. » — Le chargé d'affaires 
de Erance à Berlin fut chargé de notifier l'état de guerre à la Prusse, 
il partir du 19 juillet, et, le 20, M. de Gramout vint informer le Corps 
législatif de l'envoi de la déclai-ation de guerre. 

La France se trouvait ainsi précipitée avec une légèreté impardon- 
nable dans une lutte à laquelle ses gouvernants ne l'avaient nulle- 
ment préparée. 

Il nous reste à préciser le rôle de M. Jules Ferry dans la couili' 
])ériode (jui nous sépare du 4 Septembre. 



Le secret des opérations militaires-. 

En premier lieu, dans la séance du 19 juillet, le Corps législatif 
discuta un projet de loi, élaboré par le Gouvernement, d'accord avec 
la Commission, pour interdire le compte rendu des opérations mili- 
taires. 

M. LK pnÉsiDE.NT ScHNEUJEn. — L'ordre du jour appelle la discussion 
du projet de loi concernant l'interdiction de rendre compte des opé- 
rations militaires. 

Membres de la Commission : MM. Sénéca, président; le baron de 
Mackau, secrétaire et rapporteur ; Denat, Berger, Josseau, Nogent- 
Saint-Laurens, Chagot, de Forcade la Roquette. 

M. LE PRÉsmENT SCHNEIDER. — La parole est à M. de Mackau pour 
présenter le rapport. 

1. Dépèclie de M. IJeneiletli à .M, de Gramout, 13 juillet. 
U. Journal officiel du 20 juillet 1870. 



LE SECRET DES OPÉHATIONS MILITAIRES. 351 

M, LE BARON DE Mackai", rapporteur. — Messieurs, la Commission 
cliargée par vous d'examiner le projet de loi dont vous aviez déclaré 
l'urgence à la séance d'hier, et (jui porte : interdiction de rendre 
compte des mouvements et opérations militaires, a rempli sa tàclie 
avec le soin scrupuleux qu'exigeait la mission dont elle était 
investie. 

La lutte dans laquelle vont se trouver engagés les intérêts les plus 
sacrés du pays justifie aux yeux de votre Commission les disposi- 
tions législatives qui vous sont soumises. Elle ne doute pas que le 
patriotisme éclairé de ceux mêmes qui peuvent être touchés parla 
mesure proposée, ne leur fasse accepter sans hésitation une loi 
imposée par les circonstances, momentanée comme elles, et qui ne 
saurait compromettre en rien le principe même de la liberté de la 
presse que nous sommes tous d'accord de sauvegarder. 

Il ne s'agit pas, en effet, messieurs, d'atteindre un principe de 
droit public, mais seulement de prévenir des abus, à un moment où 
une seule indiscrétion, propagée par la presse, peut donner l'éveil à 
l'étranger, apporter une perturbation profonde dans nos intérêts 
les plus chers, et compromettre, avec l'honneur de notre drapeau, la 
vie de nos soldats. 

Votre Commission a donc reconnu qu'il convenait de confier 
momentanément au Gouvernement un pouvoir nécessaire; mais elle 
s'est aussitôt préoccupée de le limiter, dans sa durée comme dans 
ses effets, et de donner aux intéressés les garanties de responsabi- 
lité que comportait la situation. 

C'est dans cette pensée qu'elle a modifié le projet de loi qui vous 
est soumis. 

Elle a cru d'abord qu'il convenait de faire interdire les comptes 
rendus par un arrêté ministériel, inséré au Journnl officirl.ei non par 
une simple note. 

Elle a trouvé, en second lieu, que la suppression, en cas de récidive, 
ne devait pas être maintenue, et que la suspension pendant un délai 
qui ne pourrait excéder six mois, était une répression suffisamment 
efficace. 

Elle a enfin constaté par un article nouveau le caractère provisoire 
de la loi, voulant en limiter les effets à la durée de la guerre. 

Quant à la pénalité édictée par le § 1" de l'article 2, elle a cru 
devoir la maintenir; pour être efficace, cette pénalité doit, en pareil 
cas, être sérieuse; elle peut d'ailleurs être atténuée par l'application 
de l'art. 463 du Code pénal, conformément aux dispositions de 
l'art. 12 de la loi du H mai 1868. 

Tel est, messieurs, l'ensemble sommaire du travail auquel s'est 
livrée votre Commission; elle espère que le patriotisme de tous 
rendra inutile la loi qu'elle vous propose ; mais il est des heures où 
tout doit être prévu, afin de dégager la responsabilité de chacun et 
d'assurer au pays, dans la lutte qu'il va traverser, un succès prompt 
et décisif. 



n.-.? DISCOLUS ET OPINIONS. 

I.;i ('.oiiiiiiissioii a appel*'- dans son sein M. le garde des sceaux et 
M. le ministre de l'Intérieur. Kile leur a l'ait connaître les modifica- 
tions qu'elle avait en vue. 

Les lionorables ministres y ont donné leur adhésion. 

Votre Commission a donc l'honneur de vous proposer, d'accord 
avec le (Jouvernemenl, un projet de loi ainsi conçu : 

« Arl. l*"'. Il pourra être interdit de rendre compte par un moyen, 
de puhlicalion quelconque des mouvements de troupes et des opé- 
rations militaires sur terre et sur mer. 

«Cette interdiction résultera d'un arrêté ministériel inséré au 
Journal officiel. 

« Art. 2. Toute infraction à l'article 1""^ constituera une contra- 
vention qui sera punie d'une amende de oOOOfr. à 10000 fr. 

« En cas de récidive, le journal pourra être suspendu pendant un 
délai de six mois. 

«( Art. .3. La présente loi cessera d'avoir elTet si elle n'est pas 
renouvelée dans le cours de la prochaine session ordinaire ». {Aux 
vota; ! aux voix !) 

M. Jules Ferry. — Je demande la parole. 

M. LK PRÉSIDENT SCHNEIDER. — M. Ferry a la parole. 

M. Jules Ferry. — Messieurs, si le projet de loi qui vous 
est soumis et sur lequel je vous demande la permission d'ap- 
portei' (juelques brèves observations à cette tribune, me parais- 
sait rentrer dans les mesures de guerre que nécessite en ce 
moment la défense de la patrie, je l'aurais voté sans obser- 
vations, comme j'ai fait des autres; mais, dans mon âme et 
conscience, j'estime qu'il y a bien moins dans ce projet une 
mesui-e pour la guerre, qu'une mesure contre la liberté [Récla- 
maiions), et je viens ici en déduire les motifs. 

Je le trouve inutile et dangereux. II est dangereux, messieurs, 
par (rois raisons : premièrement, parce qu'il se caractérise par 
l'élasticité inlinie, par le vague extrême de la délinition; parce 
qu'en second lieu, il implique l'arbitraire dans l'exécution, et, en 
troisième lieu, parce qu'il admet l'excès dans la répression. 
[Exclnmntious.) 

Messieurs, je ne vous demande que quelques instants d'at- 
tention. 

M. le rapporteur se prépare à me répondre ; je vais discuter 
celte question posément. 

M. LE RAPPORTEiu. — Je n'ai pas dit que je répoudrais. 



LE SECRET DES OPÉRATIONS MILITAIRES. 353 

M. Jules Feery. — Permettez: j'aimais à le croire. 
Une voix. — C'est inutile! 

M. LE RAPPORTEUR. — Je demande à réserver mon appréciation sur 
l'opportunité de ma réponse. 

M. Jules Ferry. — Si vous ne voulez pas me répondre, je 
n'y tiens pas autrement. 

Je veux dire que la discussion peut avoir lieu, malgré le 
moment où nous sommes, et quoique le projet ait été déclaré 
urgent, nous ne pouvons pas, pour notre compte, le laisser 
passer sans discussion. 

M. LE PRÉSIDENT ScmvEiDER. — Parlez! Vous avez la parole. 

M. Jules Ferry. — Je dis que la définition est vague. De 
quels termes se sert-on? « Mouvements et opérations mili- 
taires. » 

Quelques voix. — Eh bien? 

M. Jules Ferry. — Je demande quelle est la nouvelle relative 
aux faits de guerre, de quelque nature qu'elle soit, qui ne puisse 
rentrer dans cette formule? 

Voix à gauche. — C'est évident ! 

M. Jules Ferry. — Je vous prie de remarquer qu'avec 
l'intention de ne frapper que des indiscrétions relatives à la 
marche de nos troupes, la loi qu'on vous propose de voter atteint 
nécessairement toutes les nouvelles relatives à un fait de guerre 
quelconque. Cela me paraît incontestable. 
^ Le deuxième reproche que je fais à la loi est celui-ci : c'est 
l'arbitraire dans la poursuite. Et savez-vous pourquoi? Parla 
combinaison de ces deux principes : le premier, que c'est une 
contravention que vous créez et qu'il n'est pas loisible au juge 
d'examiner la question de bonne foi. {Si ! si!) 

M. Mathieu (de la Corréze). — Cela a été jugé cent fois. 

M. Jules Ferry. — C'est que, d'autre part, le Gouvernement 
est le maître de la poursuite. { Interruptions diverses.) 

De sorte que le Gouvernement a le droit de choisir qui il 
poursuivra {Nouvelle interruption), et que les tribunaux n'ont pas 
le droit de ne pas condamner. {Bmdt.) 

Je maintiens que le Gouvernement est maître de la poursuite 

23 



354 DISCOUHS KT OPINIONS. 

et qu(\ par consrqu.Mit, il a le droit de choisir; et je soutiens 
qn.' les tribunaux n'ont pas le droit de ne pas condamner, parce 
.pril s'agit, non d'un délit, mais d'une contravention : c'est donc 
rarlntraire dans la poursuite. 

M. Gambetta. — Tivsbien! 

M. Jules Fkiuiv. — En troisième lieu,. je reproche à la loi de 
comporter un excès dans la répressioiniiii lui fait dci)asser de 
beaucoup le but qu'elle avoue. 

M. Glais-Bi/oin. — C'est évident! 

M. Jules Ferry.— Comment! pour la première contraven- 
tion, pour la nouvelle la plus innocemment produite, avec la 
bonne foi la mieux constatée, une condamnation de SOOOfr. à 
lUUOU fr. d'amende, et pour la seconde fois la suppression! Mais 
c'est énorme! c'estexcessif! [Rtmeurs] et c'est tellement excessif 
que cela constitue un pas en arrière sur la législation de 1861 
[Interruption], car,en 1861, le Corps législatif a rayé du décretde 
février 1852 une disposition analogue qui, pour deux contraven- 
tions, exposait le journal à la suspension et à la suppression. Je 
reconnais que la suppression n'est plus dans le projet de. loi 
amendé, mais elle était dans le projet du Gouvernement, et ce 
qui subsiste dans le projet de la Commission, c'est la suspension 
de six mois, ce ([ui est une peine excessive. 

M. i.KUvriMmTEiH.— r;ost un maximum! 

M. i.K c.akde dks sceaux. — Seiait-on bien avancé quand une 
publication indiscrète nous aurait fait perdre une bataille? 

M. JuLKS Ferry. — Monsieur le garde des sceaux vous pensez 
hien que j'ai prévu l'objection. Je vais y arriver. Je vous prie de 
croire que si j'avais la conviction que votre loi pût sauver 
d'un péril (pielconque notre armée, je ne discuterais pas à cette 
tribune! {Inlerruptions.) Mais je Aais vous prouver (pu:^ vous êtes 
en face de fantômes et de chimères. [Oh! oh!) 

Voici donc quel seral'elTet de la loi : ou bien cette loi va mettre 
dans les mains du ministère un ari)itraire illimité, qui lui 
permettra de choisir (bs journaux conlidents, qui parleront tout 
àleur aise, tandis (pic les autres craindront de rompre le silence; 
ou bien, si le ministère ne veut pas être taxé d'arbitraire, la loi 
aura cet elïet inéNitable de condamner au silence tous les jour- 



LE SECRET DES OPÉRATIONS MILITAIRES. 355 

naiix, excepté le Journal officiel : car, comme je vous le démon- 
trais en commençant, il n'y a pas une nouvelle de guerre, si 
éloignée qu'elle soit d'une indiscrétion compromettante, qui 'ne 
puisse tomber sous le coup de la loi, exposer le journal à la 
suspension de six mois, et, par conséquent, l'instinct de la 
conservation fera une loi à tous les journaux de se taire sur tous 
les faits de guerre sans distinction. {Rumeurs diverses.) Voulez- 
vous cela? 

Quelques voix. — Oui ! 

M. Jules Ferry. — Je crois, messieurs, que ce résultat aurait 
inliniment plus d'inconvénients que d'avantages. L'avantage, 
suivant vous, c'est d'empêcher des indiscrétions périlleuses? 
Est-ce que ce danger existe? (Ouif oui!) 

Gomment! vous supposez que nos ennemis lisent les journaux 
français... [Exclamations et rires àd)'oite.) 

Vous ne me laissez pas achever ma phrase et vous lui donnez 
un sens ridicule. 

Je disais: Comment! vous supposez que nos ennemis ont 
besoin de lire les journaux français pour se mettre au coin-ant 
des mouvements de nos troupes? 

M. LE BARON fii-iLLE. — C'cst élémentaire de lire en temps de guerre 
iesjournaux du pays que l'on combat. 
•M. LE GARDE DES SCEAUX. — Cela tient lieu d'espions. 
M. LE BAROX EscHASSERLux. — Vos dlscours sont traduits à l'étranger. 

M. Jules Ferry. — Qu'est-ce que mon discours a d'otïensant ; 
qu'a-t-il d'inquiétant pour le patriotisme ? (Interruptions et bruit) ? 

M. EscHASSERL^ux. — Les discours prononcés ici vont à l'étranger : 
ils circulent déjcà en Prusse. 

M. Jules Ferry. — Ce que je dis en ce moment est dange- 
reux? Vous n'en croyez rien! Je disais, messieurs, que vos 
craintes ne me paraissent pas sérieuses ; qu'il n'est pas à craindre 
[Humeurs] cjue des indiscrétions de journaux puissent avoir 
quelque effet sur le succès d'une campagne; et la preuve, mes- 
sieurs, c'est que nous avons eu d'importantes campagnes à 
l'extérieur, la campagne d'Italie, par exemple, et que l'on n'a 
pas songé à défendre aux journaux de donner les nouvelles de 
la .aueri-e. Citez-moi un inconvénient de la publicité complète 
sur les faits de guerre qui a existé à cette époque? 



35G DISCOUnS ET Ol'INlO.NS. 

M. Gi:iLL.u.MiN. — Ce irétait pas sur le territoire. 

M. Jules Ferry. — Citez-moi, tle plus, une législation 
actuelle, dans unpayslibre, qui contienne une tlisposilionpareille. 
Messieurs, il n'en existe pas une seule, et permellez-moi de 
vous dire que la peur des journalistes trouble un peu vos esprits 
[Exclamations et rires à droite et au centre. — A gauche : Oui! 
oui!); mais les journalistes ne savent rien que ce qu'on leur dit. 
{Interruptions j) Je le répète, messieurs, les journalistes ne 
savent rien que deux ordres de choses : celles ((u'on leur dit, 
c'est-à-dire rien ou pi-esque rien, et celles qu'ils inventent, ce 
qui n'est pas dangereux. 

Voix nombreuses. — Allons donc! allons donc! 

M. Jules Ferry. — Mais, messieurs, c'est l'évidence même ; ce 
qu'ils inventent ne peut être la révélation du plan de campagne. 

Un membre. — Mais on ne pourrait plus défendre le pays! 

M. Jules Ferry. — De votre propre aveu, cette loi n'est portée 
que contre l'indiscrétion, contre l'indiscrétion compromettante. 
Eh bien, contre l'indiscrétion, vous êtes défendus, d'abord, par la 
discrétion de ceux qui gardent le plan de campagne, et surtout 
par une mesure que je comprends, celle-là, et que je vous 
recommande: c'est la précaution bien simple de ne pas admettre 
de reporters dans vos quartiers généraux comme cela se fait 
constamment. 

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Nous n'cu admettons aucun. 

M. Jules Ferry. — Eh bien ! avec celte seule mesure, vous 
pouvez être sûrs que vos plans de campagne ne seront pas 
révélés. 

Je vous le répète, messieurs, jamais l'on n'a senti la nécessité 
dune loi pareille, qui, du reste, n'existe dans aucun pays libre. 

Quelques membres à gauche. — C'est vrai ! c'est vrai! 

M. Jules Ferry. — Je vous prie maintenant, messieurs, de 
considérer l'autre côté de la question : votre loi, c'est la sup- 
pression de la ])ablicité. 

Vous voyez bien que, nécessairement, vous allez à la suppres- 
sion de la publicité, à l'interdiction de toutes les nouvelles de 
guerre qui ne seront pas de source officielle. Eh bien, est-ce en 



LE SECRET DES OPERATIONS MILITAIRES. 357 

l'année 1870 que vous pouvez former ce rêve qu'une nation va 
courir les grands, les glorieux hasards d'une guerre comme 
celle qui se prépare, et qu'elle consentira à ne rien savoir? 

Sur un grand nombre de bancs. — Assez ! assez ! 

M. Jules Ferry. — Mais, messieurs, aujourd'hui, la publi- 
cité, c'est un droit d'abord, permettez-moi de vous le dire; ceux 
(jui ont leurs lils, leurs époux à la bataille, ont le droit de tout 
savoir, comment les opérations sont conduites, de les connaître 
et même de les critiquer... [Exclamations sur un grand nombre 
de bancs.) 

Messieurs, il est évident que chacun, en France, a le droit de 
savoir ce qui se passe. 

Eh bien, pour savoir ce qui se passe, il faut autre chose, au 
temps où nous vivons, que la vérité officielle; il faut la vérité 
vraie, pleine et entière, et nous ne l'aurions pas avecles bulletins 
officiels. [Rumeurs.) 

Non seulement, messieurs, la pubUcité est un droit pour 
tous, mais c'est une force, sachez-le bien... {Réclamations 
diverses.) 

M. GuYOT-MoNTPAYROrs. — Mais c'est évident ! 

M. Jules Ferry... car elle seule peut tenir en communion 
perpétuelle d'idées l'armée qui combat et le pays qui est derrière 
elle. [Interruption.) 

Messieurs, rappelez-vous notre histoire. On ne savait plus à 
Paris, sous le premier Empire, que ce que les bulletins de la 
grande armée voulaient bien faire savoir; or, nous avons 
appris par la correspondance du grand capitaine lui-même à 
quel point ces bulletins étaient généralement et systématique- 
ment falsifiés. [Dénégations sur plusieurs bancs.) 

M. Belmomet. — Non ! non ! Demandez-le à M. Thiers ! 

M. Jules Ferry. — 11 en résulta que l'armée et le Gouverne- 
ment se trouvèrent un jour sourdement mais profondément 
séparés du pays. De sorte que, quand les forces officielles eurent 
été anéanties, l'ennemi ne trouva plus devant lui qu'un pays 
désorganisé, et qu'il arriva ce que vous savez... 

Voix nombreuses. — Assez ! assez ! — La clôture. 



3r)8 DISCOURS ET OPINIONS. 

M. JiLKS Ferry. — Messieurs, je remplis ici nu (knoir de 
conscience elje l'accomplirai jusqu an boni. 

Quelques voix à gauche. — Parlez ! parlez ! 

Autres voix ùdroile. — Parlez! mais parlez du [imji'tde loi ! 

M. Jules Ferrv. — Je crois me maintenir dans la question 
et je demande (|ue Ton me fasse Tlionneur de m'entendre. 

Ici, messieurs, je relève contre le projet de loi qu'on veut 
vous faire voter une dernière ol)jection. 

Ce projet de loi, je ne le trouve ]»as haltile, je le trouve même 
le contraire de l'habileté. Savez-vous ce qui arrivera? C'est (jue, 
tout en voulant, — car j'aperçois bien le but que vous pour- 
suivez, — tout en voulant vous mettre en trarde contre les écarts 
des imaginations parfois si promptes à la panique... {Vives 
protestations et mwwures sur un grand yiombre de bancs.) 

Sur divers bancs. — Vous calomniez le pays! — Vous insultez la 
nation ! 

M. Jules Ferry. — 11 ne faut pas vous méprendre sur le 
sens de mes paroles. {Nouvelles protestations. — De vives inter- 
pellations sont adressées à. l'orateur., mais elles se perdent dans 
le bi'uit.) 

M. Li;pi(KsmEM ScHNF.iuKii. — Laissez à roraleui' la lilierté d'expliquer 
le mot qu'il a prononcé. 

M. LE MARQiis DE PiRÉE. — Panique française, allez-vous nous dire !.. 
Allez-vous-en avenue des Marmousets, à Versailles, entonner le 
chant des iMyrmidons, au lieu de nous faire entendre ici des 
pleurnicheries antipatriotiques! [Rires et bruit.) 

M. LE PRÉsn)ENT Sr.HNEHJER. — Permettez à M. Ferry de s'expliquer. 

31. JiLKs Ferry. — Messieurs, vous vous méprenez sur le 
sens de mes paroles. {Oh/ oh!) Permettez... {Interruption.) 
Voulez-vous me laisser parler?... 

J'abordais, de la meilleure foi du monde, une ol)jection qui me 
semble sérieuse et que j'avais entendu formuler autour 
de moi. 

M. LE GARDE DES scF.Aix. — Ce u'cst pas nous qui Pavons l'ormulée ! 

M. Jules Ferry. — Je ne dis pas que c'est vous, monsieur 
le ministre : nous ne vous avons pas encore entendu; jtar 
conséquent, je ne puis pas préjuger \otre argumentation. 



LE SECRET DES OPÉRATIONS MILITAIRES. 359- 

J'ai entendu dire ceci par les partisans mêmes du projet de 
loi : L'ima.aination française est prompte à s'enflammer, dans 
les succès comme dans les revers... 

Plusieurs voix. — Ce n'est pas cela que vous disiez ! 
Autres voix. — Il ne s'agit pas de cela! 

M. .Jules Ferry... et, par conséquent, ajoutait-on, il faut la 
mettre au régime... Vous protestez? tant mieux; car, si cette 
objection n'existe pas, il n'y a plus de raison sérieuse en faveur 
du projet de loi. {Assez! assez ! — Aux voix I) 

Messieurs, j'imagine que discuter pendant cinq minutes un 
projet qui constitue un état de choses inoui dans ce pays, qui 
crée des pénalités exorbitantes, ce n'est pas donner trop de 
temps à la défense de la liberté, à la défense des citoyens. 

En résumé, messieurs, il serait plus viril de la part du Gou- 
vernement et de la Cbambre (Ah ! ah !) de se montrer confiants 
dans lopinion pul)liqueet dans la force dont elle est douée ; j'ai le 
droit de dire que le projet qui vous est présenté est humiliant et 
injurieux pour la nation française. [Violents murmures sur un 
grand nombre de bancs.) Oui, humiliant, parce qu'il respire une 
profonde défiance de l'opinion publique et de la puissance 
régulatrice qui lui est propre. Pour moi, j'ai plus de confiance 
dans le patriotisme et le bon sens public, dans le sentiment 
national, dans la loyauté, dans la gravité de ceux qui tiennent 
une plume. Aussi, je le répète, le projet de loi est non seule- 
ment inutiU? et dangereux, mais il est otïensant pour le pays ; 
et c'est pour cela que j'engage le Gouvernement à le retirer, et 
que je prie, dans tous les cas, la Chambre de ne pas le voter. 
[Approbation sur quelques bancs à gauche.) 

Sur un grand nombre de bancs. — Aux voix ! aux voix ! 

M. LE RAPPORTEUR. — Messieurs je dois... 

Sur les mêinca bancs. — Ne répondez pas ! ne répondez pas ! — La 
clôture ! la clôture ! 

M. LE RAPPORTEUR. — En présence du désir de la Ctiambre, je me 
rassieds. 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Je Consulte la Ctiambre sur la clôture 
de la discussion générale. 

[La clôture de la discussion générale est mise aux voix et prononcée.) 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Nousallons passcr à la discussion des 
articles, s'il n'y a pas d'opposition. [Non! non!) 

Je donne lecture de l'article premier. 



360 DISCol liS ET OPINIONS. 

<■ Il ]H.iii I ;i ("tre inlerdit de rendre compte par un moyen de publi- 
cation (jiicIcoïHjue des mouvements de troupes et des opérations 
militaires sur teire et sur mer. 

« Cette interdiction ir'siiUrra d'un arrêté ministériel, inséré au 
Journal nffin'rl. » 

M. tiA.MBKTTA. — Je demande la parole sur l'article premier. 

-M. i,K i'iii';sn)F.NT Sr.HNKiDER. — Vous avez la parole. 

M. Gamuetta. — Messieurs, vous faites d'uryence une loi pénale qui 
est une loi de circonstance et dont vous bornez la durée au moment 
même ou vous rap])ortcz. 

Avec quelque rapiditi'- que l'on fasse les lois, même des lois 
exceptionnelles, transitoires, passagères, — et je désire que celle-ci, 
qui me semblait inutile dans son esprit, soit inappliquée dans la 
pratique, — ce n'est pas vme raison pour ne pas les rédiger confor- 
mément aux principes généraux qui dominent la législation française. 

Je dis que l'article premier du projet de loi présente une rédaction 
vicieuse, sur laquelle je demande à présenter quelques brèves 
observations. 

Cet article dit, en effet, que toute sorte d'indiscrétion commise, — 
et c'est ici que j'attire votre attention, — par un moyen de 
publication quelconque, sera punie de..., etc. 

Il me semble impossible, messieurs, que vous mainteniez une 
formule aussi comprébensive, aussi vague. Ce que vous voulez 
frapper, c'est évidemment la publication de nature nuisible, et, 
selon vous, c'est celle qui se produit ou par des journaux, ou par des 
écrits, ou même par des paroles tenues dans un lieu où l'on aurait 
rassemblé exprés une certaine fraction de la population. 

Je vous prie de considérer que ces mots « par un moyen de 
publication (quelconque » portent beaucoup plus loin, et qu'ils 
peuvfMit être adaptés à des conversations privées tenues dans des lieux 
publics ou réputés tels. [Dcnéyations ^ur jilusievrs bancs.) 

Messieurs, les dénégations mêmes que provoque une pareille 
interprétation m'apportent le meilleur argument que je puisse 
invoquer pour légitimer ma critique 

Malgré ces observations de Gambetta qui, sur l'article premier, 
demanda à la Cbambre d'indiquer les cas empruntés à la loi de 1819 
que le projet de loi voulait atteindre, et réclama le renvoi de l'article 
à la Commission, ce renvoi fut repoussé et l'ensemble de la loi fut 
voté, séance tenante, par 207 voix contre 19. 

Le dernier ministère de l'Empire. 

Cependant les événements se précipitaient. I.e 21 ^lillet, l'Empe- 
reur annonçait ({u'il partait pour l'armée avec le Prince impérial. 
Dès le 7 août, après la bataille de Frœschwiller, le ministère 



LE DERMER MINISTÈRE DE LEMPIRE. 361 

convoquait de nouveau les Chambres et déclarait Paris en état de 
siège. Dans sa proclamation du lendemain, le Gouvernement témoi- 
gnait déjà une grande défiance contre la capitale. Au cours de la 
séance du Corps législatif en date du 9, la déclaration d'Emile 
Ollivier fut accueillie par les députés d'une manière plus que froide, 
malgré les tlatteries prodiguées par le chef du cabinet « non seule- 
ment à la garde nationale courageuse et dévouée de Paris, mais à 
la garde nationale de la France entière », On se rappelait les 
luuitaines observations du maréchal Lebœuf qui, dans la séance du 
16 juillet, avait nettement refusé le concours des gardes nationales. 
M. Jules Ferry se joignit à ses collègues de la gauche pour demander 
à la Chambre de choisir parmi les députés un comité exécutif de 
lo membres « qui serait investi des pleins pouvoirs du tiouvernement 
pour repousser l'invasion étrangère ». Cette proposition souleva un 
tel tumulte que le président dut se couvrir et suspendre la séance. 
M. de Kératrv somma ensuite l'Empereur « de céder sa place au 
patriotisme du Corps législatif »; puis, l'Assemblée ayant adopté, sur 
la proposition de Clément Duvernois, un ordre du jour ainsi conçu : 
« La Chambre, décidée à soutenir un cabinet capable d'organiser la 
défense du pays, passe à l'ordre du jour, » le ministère Ollivier 
donna aussitôt sa démission et le général de Palikao fut chargé de 
constituer un cabinet. 

C'est dans ces circonstances que s'ouvrit la séance du 10 août. Le 
comte de Palikao lit d'abord connaître la composition du nouveau 
ministère ^ Le Corps législatif rejeta ensuite l'urgence, par H7 voix 
contre 117, sur la proposition suivante, déposée par M. Estancelin et 
70 députés : « La Chambre déclare que, tant que l'ennemi sera sur le 
sol de la France, c'est un devoir patriotique pour elle de restei- en 
permanence. » Puis, M. Jules Ferry, qui était l'un des signataires 
de la proposition précédente, demanda la parole * : 

M. Jules Ferry, de sa place. — Je demande à poser une 
question, monsieur le président. 

M. LE PRKSiDENT SCHNEIDER. — S'il ne s'agit que du règlement de 
l'ordre du jour, votre question pourrait venir opportunément. 

M. Jules Ferry. — J'ai une question à poser au cabinet. 
{Rumeurs diverses.) 
M. le ministre président le Conseil d'État a été prévenu, et 



1. Le cabinet se composait de M.M. de Palikao [Guerre), Henri Chevreau 
(Intérieur), Magne {Finances), Grandperret {Justice), Clément Duvernois 
(Commerce), Rigault de Genouilly {Marine et Colonies), Jérôme David (Tra- 
vaux publics), de La Tour-d'Auvergne {Affaires étninr/ères), Busson-Billault 
(prési'Ient du Conseil d'État), Brame [Instruction publique). 

2. Journal officiel (\u 11 août 1870. 



30-2 DISCOURS ET OI'IMONS. 

il se ri-(iii aiiloiisr ;ï i-épondrc au nom du cabinet tout entier. 
Ma (|m'slion a pour ob.jot Tusa.ue (|ue le cal)inet entend faire 
des pouNoii's conférés au Gouvernement [)ar l'état de siège. 
[Interruptions sur divers bancs.) 

A gauche. — Très bien! très bien! 

M. Ji'LKS Fkrrv. — La Cbambre a donné tout à Tbeure un 
uraud exemple d"union palriotique. [C'est vrai!) J'ai le regret 
de constater (jue cette union est aujourd'bui troublée par des 
uiesiii-es répressives dont le caractère n'est pas en rapport avec 
l'importance de la crise que nous traversons... [Nouvelles inter- 
ruptions.) 

M. Crkmieix. — Laissez donc parler ! 

M. Jules Fkrry. — Eu vertu des pouvoirs conférés par 
l'état de siège, l'administration précédente avait, à la date 
d'bier, supprimé sans motifs, arbitrairement par conséquent, 
j'ai le droit de le dire, le journal le Réveil. Voici l'original de la 
signilication du décret : il porte la date du 9 août. 

Il me revient que l'administration actuelle continuant, pour 
sou malbeur, les errements de l'administration précédente... 
[liéclamations.) 

A droite. — (lomnient, pour son inallieiu! 

M. EsQUiROS. — • l^our Je malheur de la Fiance! 

M. Jules Ferrv... a pris une mesure semblable vis-à-vis du 
journal le Rappel. 

Je demande à M. le président du Conseil d'État si cela 
est vrai. 

Portant la (juestion plus baut, je demande au cabinet s'il 
croit nécessaire, s'il croit conforme à la grandeur et à la gravité 
de la situation de maintenir le décret d'état de siège. [Rumeurs.) 

L'état de siège, messieurs, — et cette explication répond aux 
murmures que je viens d'entendi-e, — l'état de siège n'est point 
l'état de guerre. 

M. (iAMRETTA. — (Ti'sl cela! 

M. Jules Ferhv. — Il y a dans notre législation deux états 
dilTérents, motivés par le péril pulilic et gradués d'après le carac- 
tère et l'étendue du danger: l'état de guerre et l'état de siège. 



LE DEI5MER MINISTÈRE DE L'EMPIRE. 363 

Et entre l'état de guerre et Tétat de siège, la différence prin- 
cipale est celle-ci... 

Un membre à droite. — Mais nous la connaissons! [Réclamation 
à gauche.) 

M. DE JorvE.NCEL. — Pour moi, je ne la connais pas et je désirerais 
la connaître. 

M. LE COMTE DE IvÉRATUY. — L'état de siège est contre les citoyens. 

M. DuGiÉ DE LA Fai'con.xerie. — Contre les ennemis de l'intérieur! 

M. Eugène Pelletax. — Les ennemis de l'intérieur sont ceux qui 
livrent la France à l'étranger et ({ui refusent d'armer la cité. 

M. Jules Ferry. — L'état de guerre, tel qu'il est défini par 
la loi de 1791 elle décret de 1863, a pour caractère principal 
de donner à l'autorité militaire tous les droits et tous les pou- 
voirs que nécessite la défense militaire. 

Je n'ai pas besoin de vous faire passer sous les yeux les 
articles qui constituent à cet égard une loi de prévoyance 
complète, faisant face à tous les dangers de l'état de guerre. 

Mais qu'est-ce que l'état de siège, messieurs? 

M. le comte DE La Tocr. — On ne peut pas discuter cela! 

M. Jules Ferry. — Est-ce une variété de l'état de guerre ? 
ne le croyez pas, messieurs. L'état de siège, c'est la suspension 
des libertés les plus essentielles, c'est le droit de livrer les 
citoyens aux tribunaux militaires, en les enlevant à leurs juges 
naturels; c'est le droit de perquisition et d'arrestation illimité... 
{Réclamations à droite), le droit de suppression des journaux ; 
en un mot, c'est la dictature contre l'insurrection : eli bien, je 
sais que nous sommes en état de guerre et dans une grande 
guerre; mais je défie qui que ce soit d'oser dire, après ce qui 
s'est passé depuis deux jours, que nous soyons en état d'insur- 
rection. {Vive approbation à gauche.) Si on le disait, je ferais 
appel à ceux qui ont pu voir hier l'aspect de Paris et des abords 
du Corps législatif. [Oh ! oh !) 

M. le comte de La Tour. — • Est-ce qu'une partie de la Prusse n'est 
pas en état de siège ? 

M. Jules Ferry. — Que celui-là donc se lève, qui osera dire 
qu'il a entendu sortir de cette grande foule qu'anime, à celte 
heure, une seule pensée, un seul délire, le délire du patrio- 
tisme... (Très bien ! très bien ! autour de r orateur. — Réclama- 



364 DISCOUHS ET OPINIONS. 

linns adroite), un seul ci'i de sédition, un seul appel insurrec- 
tionnel. 

M. LK PRKSiDKM ScHNEiDER. — Je rappelle à M. Ferry qu'il a 
demandé la parole pour jioseï- une question, et (pi'il n'y a jias lieu 
à de longs développements. 

Plusieurs membres à gauche. — C'est la question même ! 

.M. Ga.mbktta. — F.a Chambre écoute, monsieur le président. 

M. Jules Ferry. — Je dis, messieurs, et j'afiirme que de ces 
immenses foules parisiennes que vous ne connaissez pas, il 
n'est pas sorti d'autre cri que ce cri patriotique et généreux : 
Des armes ! des armes! 

J'ai vu, messieurs, messieurs les questeurs ont vu comme 
moi, à un certain moment le maréchal Baraguey d'Hilliers tra- 
versant à pied la foule, et tous ces braves gens lui pressaient 
les mains, touchaient ses vêtements en lui demandant des 
armes ! des armes ! {Murmures à. drolle.) J'en suis témoin, 
messieurs. 

M. LE BARON EscHAssERiAi x. — Ils Ont iusullé la Chambre à l'issue 
de la séance. 

-M. Gambetta. — C'est la population de Paris qui saura le mieux 
vous défendre. 

M. Jules Ferry. — Messieurs, le moment est trop grave, 
pour se payer d'artilices oratoires et de vaines formules. 

Je vous l'atteste sur mon honneur et sur ma conscience, 
cette population de Paris que je connais mieux que vous, n'a 
(pi'nn cri, n'a (luun vœu : des armes ! des armes pour repousser 
l'étranger. {Assez ! assez !) Si donc Paris n'est pas en insurrec- 
tion, je demande à quoi sert l'état de siège ? à quoi servent ces 
régiments qui seraient beaucoup mieux à la frontière ? {Très 
bien ! — Applaudissements ù gauche). 

Eh quoi ! Messieurs, l'ennemi a repoussé une de nos armées, 
et vous gardez ici 2oÛUU hommes, pour servir vos fausses et 
folles terreurs ! Eh bien! laissez-moi vous le dire, en terminant; 
ce sont là des terreurs qui ressemblent à une trahison vis-à-vis 
de la patrie ! {I\'ouvelle approbation à gauche). 

VoLr à limite. — L'ordre du jour! l'ordre du jour! 

M. le MiMSTHK PRÉsn)ENT LK CONSEIL d'État se lève pour parler. {Ne 
répondez pas! ne répondez pan! — L'ordre du jour! C ordre du 
jour !) 



LA PHOHOGATÎON DES EFFETS DE COMMERCE. 365 

M. LE PRÉsiDE.XT SCHNEIDER. — On demande l'ordre du jour... 
{Oui ! oui!) 
Je consulte la Chambre. 

M. Jules Ferry, à la tribune. — Je demande la parole 
contre la clôture. 

M. LE PRÉsinENT Sf.HNEiDER. — L'épreuve est commencée. 
L'ordre du jour est mis aux voix et prononcé. 

M. Jules Ferry. — Je proteste. 

M. Garnier-Pagès. — On ne nous a pas répondu parce qu'on ne 
pouvait pas nous répondre. 

M. Horace de Choiseil. — C'est un ministère d'exécution. 

S. Exe. M. Cléme.nt Duvernois, ministre de l'Agriculture et du 
Commerce. — Avant de le qualiller, attendez au moins qu'il soit 
constitué. 

Le Corps législatif essayait, avec une activité fébrile, de conjurer 
les périls que faisaient courir à la France nos premiers désastres, 
fruits de l'impérilie du Gouvernement impérial. 

Une loi promulguée à l'Officiel du 12 août 1870 élevait à 1 milliard 
le montant des ressources que le ministre des Finances était autorisé 
à se procurer pai' la loi du 21 juillet. Une autre loi, promulguée le 
même jour, dispensait la Banque de France de l'obligation de 
rembourserles billets en espèces, et prescrivait aux caisses publiques 
et aux particuliers de recevoir les billets de la Banque comme 
monnaie légale. La garde nationale était rétablie dans tous les 
départements, et un crédit provisoire de oO millions mis à la dispo- 
sition des ministres de l'Intérieur et de la Guerre pour hâter l'orga- 
nisation de cette milice. En vertu de la loi du 10 août, tous les 
anciens militaires non mariés ou veufs sans enfants, de 25 à 
.33 ans, étaient appelés sous les drapeaux. Le général Trochu rece- 
vait le commandement du douzième corps, en formation à Châlons 
et le général Vinoy celui du treizième corps, en formation à Paris. 
Par dépêche du 12 août, le ministre de l'Intérieur, de concert avec 
son collègue de la Guerre, prescrivait aux préfets de réunir les 
gardes mobiles, y compris la classe de 1869, et de les habiller pro- 
visoirement avec des blouses bleues. 



La prorogation des effets de commerce. 

Dans la séance du 12 août*, M. Argence donna lecture du rap- 
port de la Commission qui avait été chargée d'examiner d'urgence 
le projet de loi relatif à la prorogation des échéances des effets de 

1. Journal officiel du 13. 



nc,6 DISCOUHS ET Ol'IMIONS. 

(■(miiiicici'. Ajti'rs ;ivoir oxposé les inolils <jui portaient la (".oiniuis- 
siciii h i-ejelcr divers amendements, le rapporteur proposa 
l'adoption des dispositions suivantes : 

Article premier. — F>es délais dans lesquels doivent être faits les 
proltHs et tous actes conservant les recours pour toute valeur 
commerciale soiist;rits avant la promulf^'ation de la présente loi, 
sont prorogés d'un mois. Les intérêts sont dus depuis l'échéance 
jusqu'au payement. 

Yi-t^ 2. — Aucune poursuite ne pourra être exercée, pendant la 
durée de la guerre, contre les citoyens appelés au service militaire 
en vertu de l'article 2 de la loi du H août 1870. 

Le ministre du Commerce, appuyé par Ernest Picard, demandait 
que la question fût tranchée séance tenante; mais beaucoup de 
députés ne trouvaient pas la loi suffisamment explicite et récla- 
maient le renvoi au lendemain. De ce nombre était M. Jules Ferry 
([ui présenta les observations suivantes : 

M. Jules Ferry. — Je plie la Cliambi'c d'écouter les raisons 
pour lesquelles je ne puis me trouver d'accord ni avec M. le 
ministre du Commerce, ni avec mon honorable ami M. Picard. 

J'ai parfaitement compris qu'liier, en nous présentant la 
mesure du cours foixé des billets de banque, M. le ministre des 
Finances déclarât que des mesures de cette nature, aussitôt 
qu'elles sont proposées, devaient être votées. Pourquoi? paixe 
que la mesure, si elle avait été retardée d'un jour, aurait laissé 
une journée entière à la panique pour se produire. 

En est-il de même dans les circonstances présentes, et le 
retard de vinat-quatre beures que nous vous demandons peut-il 
alTectcr en ({uoi que ce soit les intérêts du commerce et de l'in- 
dustrie ? Je ne le crois pas, messieurs, car il est bien entendu 
que sur le principe de la mesure nous sommes tous d'accord. 

Nous pensons tous qu'il y a quelque chose à faire d'éner- 
gique, en rapport avec la crise que traverse notre commerce. 
Seulement ce que nous ne pouvons pas discuter, permettez-moi 
de le dire, au pied levé, comme on le propose, c'est le mode. 
Ce mode, sera-ce la suspension des poursuites ? Sera-ce la 
prorogation des échéances? Comprendra-t-on dans les pour- 
suites celles des dettes civiles aussi bien (jue celles des dettes 
commerciales? 

Ce sont-là des questions très délicates qu'il importe de 
résoudre avec toute maturité, et je crois que demander à la 
Chambre vingt-quali-c beures de réflexion sur une pareille 



LES SÉMINARISTES. 367 

([uestion, — que, pour mon compte, je vous le dis en toute 
conscience, moi jurisconsulte de profession et habitué à étudier 
les textes, je me sens incapable de résoudre à l'heure (ju'il est. 
sur l'audition du rapport; — je crois que demander vingt- 
quatre heures, ce n'est pas demander trop et je pense qu'en 
cette matière comme en toute autre, les votes d'acclamation 
sont les plus mauvais des votes. {Mouvements divers.) 

Malgré l'opposition du ministre du Coiumerce, M. Clément 
Uuveinois, la Chambre donna raison à M. Jules Ferry et renvoya la 
discussion au lendemain. 

Les Séminaristes. Lois militaires. 

Dans la séance du 14 août ', MM. Emmanuel Arago et (iirault, 
présentèrent des pétitions tendant à soumettre les séminaristes 
comme les autres citoyens au service militaire. L'honorable 
M. Cirault déposa même une proposition de loi en ce sens. M. Jules 
Ferry demanda la parole : 

M. LEPRÉsiDEXT ScHXFJDER. — La parole est à M. Ferry. 

M. Jules Ferry. — J'ai l'honneur de déposer sur le bureau 
de la Chambre une pétition de gardes mobiles partant pour la 
frontière, pétition couverte de nombreuses signatures, qui tend 
au même but que celles qui vientient d'être déposées. 

Je dépose également un projet de loi pour lequelje demande 
l'urgence et que je qualitie ainsi : Projet de loi pour l'appli- 
cation de l'article 2 de la loi du 10 août 1870. 

Ce projet a pour but de combler une double lacune, qui nous 
a été signalée et qui l'a été sans doute à plusieurs d'enlre a^ous 
par de nombreuses lettres. 

Cette lacune est relative aux exonérés des classes de 1865 
et 1866, qui n'ont pas encore vingt-cinq ans. 

Aux termes de la loi de 1868, ils ne doivent pas faire partie 
de la garde nationale mobile ; d'autre part, comme ils n'ont 
pas vingt-cinq ans, ils ne tombent pas sous l'application de 
l'article 2 de la loi que vous avez votée le 10 août dernier. 

Voilà le bût de la première disposition de mon projet; et 

1. Dans la séance du 16 août, Emmanuel Arago, Garnier-Pagès, Jides 
Simon, Barthélemy-Saint-Hilaire, déposèrent d'autres pétitions demandant 
aussi que les séminaristes fussent astreints au service militaire. (V. le 
Journal officiel du 15.) 



368 DISCOURS ET OPINIONS. 

j'ajoiilriai, à l'honneur de mes honorables correspondants, que 
le fait m'a été signalé par un grand nombre d'exonérés appar- 
tenant à ces deux classes, qui demandent eux-mêmes l'honneur 
de concourir à la défense nationale. 

Phisicws mrmbrcA à droHc. — Qu'ils s'engagent ! 

M. Jules Fkrry. — Je donne lecture de ma proposition : 

« Article premier. L'article 2 de la loi du 10 août 1870 est 
applic«ablc aux jeunes gens des classes de 1865 et de 1866 qui, 
s'étant fait exonérer, n'avaient pas 25 ans accomplis au moment 
de la promulgation de la dite loi. 

« Art. 2. Sont également soumis aux dispositions de l'art. 2 
de la loi du 10 août 1870, tous les citoyens qui ont profité des 
dispositions des §§ 3°, 4°, 5" et 6° de l'article 14 de la loi du 
21 mars 1832. » 

Ces catégories, que je vous rappelle, sont: 

« 3" Les élèves de l'école polytechnique, à condition, etc.. 

« 4" Ceux qui , étant membres de l'instruction publique, 
auraient contracté, avant l'époque déterminée pour le tirage au 
sort, et devant le conseil de l'Université, l'engagement de se 
vouer à la carrière de l'enseignement. » 

M. Ji LKS Simon. — Voulez-vous me permettre de vous interrompre 
uu moment ? 

C'est pour dire à la Chambre que les élèves de l'école normale, 
exempts en vertu de cet article, se sont tous engagés dans l'armée. 
[Très birji.'trcA birn! à (jaiichc.) 

M. Jules Ferey, continuant sa lecture. — « 5" Les élèves de 
grands séminaires régulièrement autorisés à continuer leurs 
études ecclésiastiques, etc.. 

« 6° Enfin les jeunes gens qui auront remporté les grands 
prix de l'Institut ou de l'Université. » 

Je demande l'urgence pour cette proposition. 

L'urgence, j'imagine, n'a pas besoin d'être autrement 
motivée. [Assentiment.) 

M. Edolard André (Gard). — Les jeunes gens de la classe de 1865, 
ayant vingt-quatre ans, ne sont j)as non plus appelés. [C'est une 
crvcAU'!) J'appelle l'attention de la Chambre sur ce point. 

M. Jules Ferry. — Mais ils sont dans la garde nationale 
niobilr. 



LES SÉMINARISTES. 369 

M. LE PRÉSIDENT Schneider. — Je vais consulter successivement la 
Clianibre sur les demandes d'urgence qui viennent d'être présen- 
tées; d'aboid sur celle qui s'applique à la proposition de M. Girault, 
laquelle ne porte que sur un point spécial, et ensuite sur celle qui 
est relative au projet de M. Ferry, qui est complexe et s'adresse à 
deux catégories de personnes. 
Je consulte la Chambre sur la demande de M. Girault, 
(L'urgence n'est pas déclarée sur la proposition de M. (iiiaiilt.) 
M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Maintenant je consulte la Chambre 
sur la proposition de M. Ferry. 
(L'urgence est déclarée sur la proposition de M. Ferry.) 
On n'était plus au temps où les propositions des députés de la 
gauche étaient rejetées avec le plus injurieux dédain*, La majorité 
comprenait instinctivement quelle part de responsabilité elle avait 
dans tous les malheurs du pays; mais, dès que des nouvelles de la 
frontière paraissaient un peu plus rassurantes, les hommes de 
l'Empire revenaient à leurs anciennes habitudes d'intolérance et 

1. La Ghauii)re n'hésitait pas à nommer M. Jules Ferry rapporteur de 
projets de loi importants, par exemple de cekii qui autorisait la Ville de 
Paris à prélever 5 millions sur les ressources du budget extraordinaire de 
1810, pour venir en aide aux lamilles dont les soutiens étaient appelés sous 
les drapeaux. Dans la séance du 11 août {Journal officiel du 15), M. Jules 
Ferry présenta le rapport suivant: 

M. Jules Ferry, rappoitcur. — Messieurs, le Gouvernement vous 
demande d'autoriser la Ville de Paris à prélever une somme de 5 millions 
sur les ressources du budget extraordinaire de 1870, pour venir en aide aux 
familles dont les soutiens sont appelés sous les drapeaux. 

La Commission, à laquelle ce projet de loi a été renvoyé d'urgence, vous 
propose de l'adopter. 

La dépense est de celles qui ne se discutent pas: elle constitue une dette 
sacrée de la patrie. 

Quant aux voies et moyens, les bons que la Ville de Paris a été autorisée 
à émettre, parla loi du 23 juillet 1870, jusqu'à concurrence de 63 millions, 
pourront largement y pourvoir. 

Ces 63 millions étaient destinés à des travaux d'édilité indispensables, 
mais que la crise nationale a nécessairement suspendus. Une seule œuvre 
réclame, à cette heure, tous les l)ras comme toutes les âmes : le salut de la 
France. 

Paris est le cœur de la nation; connue il est le gardien delà liberté; il 
saura être, à la face du monde, le rempart de l'indépendance. (A/oîit'e?He?îZ 
sur plusieurs bancs à droite.) 

La Conmiission v^us propose l'adoption de la proposition suivante : 

« Article unique.— La Ville de Paris est autorisée à prélever une somme 
de 5 millions sur celle de 63 millions que l'article 30 de la loi du 23 juillet 
1870 l'a autorisée à se procurer, au moyen de l'émission des bons de la caisse 
municipale, pour l'exécution de travaux neufs, et à employer ladite somme 
de 5 millions à venir en aide aux familles de Paris dont les soutiens sont 
appelés sous les drapeaux. » 

Le Corps légistatif adopta, séance tenante, le projet de loi, à l'unanimité 
de 259 votants. 

24 



:t70 DlSCOliUS KT (HMMONS. 

rtM'inaient lu bouche à leurs adversaires. C'est ainsi fjur, dans la 
séance du 16 août, le ministre de la Guerre ayant annoncé que les 
Prussiens avaient dû échouer dans leurs tentatives pour couper la 
li^ne lie retraite de l'armée de Metz et qu'une armée considérable 
allait avant jïeu donner la main à l'armée de Metz « et se trouverait 
fout naturellement sous les ordres du maréchal Bazaine, le véri- 
table, le seul général en chef de l'armée du Rhin », la majorité 
let'usa d'entendre M. Jules Ferry qui voulait parler de la singulière 
proclamation de l'Empereur, par laquelle il annonçait, sous la date 
du 14 août, aux habitants de Metz son départ dans la direction de 
Verdun. Voici comment le Journal Officiel^ rapporte cet incident : 

M. Kkller. — Messieurs, voici le troisième jour que notre armée 
livre bataille à l'ennemi; nous attendons tous de ses nouvelles avec 
ime espérance mêlée d'anxiété. 

M. CocHERV. — Avec espérance, mais sans anxiété. 

M. Keller. — Sous l'empire de ce sentiment, je ne comprendrais 
pas que nous puissions nous livrer à des délibérations ordinaires. 
Je propose à la Chambre de se déclarer en permanence et de sus- 
pendre tout débat jusqu'à ce que M. le ministre de la Guerre ait pu 
nous apporter des nouvelles décisives sur le sort de la bataille. A 
mes yeux, nous serions des Byzantins si nous avions le courage de 
discuter en de pareils moments. 

M. Glais-Bizoin. — Non ! C'est exagérer la situation. Nous jtou- 
vons délibérer avec calme. 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — M. le ministre de la Guerre a la 
parole. 

S. Exe. M. LE COMTE DE P.VLiKAo, ministre de la Guerre. — Je n'ai 
qu'un mot à répondre. 

11 n'y a pas eu ce qu'on peut appeler une bataille ; il y a eu des 
engagements partiels dans lesquels, pour tout homme qui a le sens 
militaire, il est incontestable que les Prussiens ont non pas subi 
un grand échec, — ce n'est pas une victoire pour nous, — mais à la 
suite desquels ils ont été obligés d'abandonner la ligne de retraite 
(il' la rmée française. [Moj'que s unanime >< de satis faction.) 

Il y a des détails dans lesquels, vous le comprendrez tous, 
messieurs, je ne puis entrer ici. [Oui! oui! Passez!) 

J'ai fait connaître à quelques-uns de MM. les membres de la 
Chambre, en les leur mettant sous les yeux, des dépèches télégra- 
phiques que j'ai reçues ce matin. Ces dépêches ne sont pas offi- 
cielles, mais elles me viennent d'une source qui, ordinairement, les 
rend pour moi très bonnes et très sûres ; elles me viennent de la 
gendarmerie. {Très bien! trèfi bien!) 

Ces dépêches, je les ai fait voir, je le répète, à plusieurs membres 
de la Chambre. Elles disent que dans l'alfaire qui a eu lieu, et sur 
laquelle on ne pouvait encore donner de détails, les Prussiens se 
sont rabattus sui- Commercy. Les ennemis ont dû, évidemment, 

1. Voir le numéro du 17 août, séance du IG. 



LES SÉMINARISTES. 37I 

essuyer un échec, puisque, voulant couper notre ligne de retraite 
de Metz, ils ont été obligés, après trois ou quatre affaires succes- 
sives, de descendre vers Gommercy en se retirant. 

Voilà les seuls renseignements qu'il m'est permis de donner à la 
Chambre. {Très bien ! très bien !) 

J'ajoute que nous désirons que la Chambre ail la plus grande 
confiance en ce qui se fait à l'armée. [Oui! oui!) 

Je l'ai déjà dit, je ne peux pas entrer dans certains détails. [C'est 
évident! c'est évident!) 

Nous constituons, en ce moment-ci, une armée considérable qui 
pourra donner avant peu, je l'espère, la main à l'armée du Rhin, et 
qui se trouvera tout naturellement sous les ordres du maréchal 
Bazaine,, le véritable, le seul général en chef de l'armée du Rhin. 
{Très bien! très bien!) 

M. Glais-Bizouin. — Il ne faut plus dire, s'il en est ainsi, que la 
patrie est en danger. 

M. LE iiiMSTRE DE LA GUERRE. — Je demande à la Chambre si elle a 
besoin de me retenir plus longtemps dans cette enceinte. 

De tontes parts. — Non ! non ! 

M. Creizet. — Pas plus que M. le ministre de l'Intérieur! 

M. Jules Ferry, de sa place. — Je demande à faire une 
simple observation. 

Sur 2)hisiews bancs. — Non ! non! C'est inutile! 

M. Jules Ferry. — La déclaration de M. le ministre est 
accueillie par nous tous et sera accueillie par le pays tout 
entier avec satisfaction : car on avait vu avec stupéfaction, et 
j'ose dire avec indignation qu'une proclamation... 

Sur un grand nombre de bancs. — Assez ! assez ! L'ordre du jour! 
Quelques membres à gauche. — Montez à la tribune, monsieur 
Ferry ! 

M. Jules Ferry, à la tribune. — Je répète que l'opinion 
tout entière avait vu avec étonnement et indignation deux 
actes : l'un consistant en une proclamation aux habitants de 
Metz, proclamatiort.que je m'abstiens de qualifier... [Assez! — 
L'ordre du jour ! — A rord7'eI à l'ordre.) 

M. LE PRÉsiDEiS'T SCHNEIDER. — Monsieur Ferry, je vous avais donné 
la parole pour présenter une observation; mais, dans ce moment-ci, 
vous avez à faire des déclarations qui n'ont rien de commun avec 
ce que nous avons actuellement à discuter. [Marques nombreuses 
d'assentiment.) 

M. Jules Ferry. — Je vous demande pardon... 



372 DISCOUHS ET OPINIONS. 

A droite cl au centre. — A l'ordre ! à l'ordre ! 
M. LK PRKSioENT ScHNEiDEU. — Je ne puis vous maintenir la i)arole 
sur ce terrain. 

M. Jrr.HS Fhrhv. — On a toujours la parole pour répondre à 
un miiiisUe. 

M. LE pRÉsn)ENT Scii.NKiDER. — Il n'y a pas ici à répondre ;i un 
niinistie. 

Sur un grand nombre de bernes. — Vous avez raison ! L'ordre du 
jour! l'ordre du jour! 

M. Jules Feury. — Mais, monsieur le président... 

M. LE PRÉSIDENT ScH>'EU)ER. — Devant la manifestation de la 
Chambre je vous engage à ne pas insister. 
On demande l'ordre du jour. 
(L'ordre du jour est mis aux voix et prononcé.) 

M. Jules Ferry, toujours à la ù'ihune. — Messieurs!,.. 

Voix nombreuses. — Vous n'avez pas la parole! A l'ordre! à 
l'ordre! 

M. LK COMTE DE LA ToiR et d'autres membres à droite et au centre. 
— Soyez Français! [Agitation.) 

M. LE PRÉSIDENT ScuNEiDER. — Monsieur Ferry, en présence de la 
manifestation persistante de la Chambre et du vote qui vient d'être 
rendu, je ne puis pas vous maintenir la parole. [Très bien! très 
bien!) 

M. Jules Ferry. — J'en conclus... 

Cris répétés. — A l'ordre ! à l'ordre ! 

(M. Ferry descend de la tribune. — Une certaine agitation règue 
dans l'assemblée.) 

La parole fut donnée ensuite à M. de Forcade pour lire le rap- 
port de la Commission qui avait été chargée d'examiner d'urgence 
les propositions : 1° de M. Jules Ferry relative aux jeunes gens des 
classes 1865 et 1866, et aux dispensés en vertu de la loi du 31 mars 
1832; 2» de M. le baron Reiile et de plusieurs de ses collègues, 
relative aux anciens militaires, mariés ou veufs avec enfants. 

Le rapporteur reconnut que la loi du l'^'" février 1868 sur la garde 
mobile n'avait été déclarée applicable qu'aux célibataires ou veufs 
sans enfants (des classes 1865 et 186(i) et qu'elle ne concernait pas 
les jeunes gens de ces classes qui, jtar l'exonération, avaient fourni 
un soldat à l'armée. Il ajoutait qu'il n'était pas juste de maintenir 
cette exception, lorsque tous les hommes de 2o à 35 ans, céliba- 
taires ou veufs sans enfants, étaient appelés sous les drapeaux, 



I,E$ SEMINARISTES. 373 

alors même qu'ils avaient fourni des remplaçants dans l'armée 
active. 

Mais, tandis que M. Jules Ferry voulait incorporer dans Farniée 
active les jeunes gens exonérés des classes 1863 et 1866, la Commis- 
sion proposait seulement de les incorporer dans la garde mobile. 
Sur le second point (dispense du service militaire, par application 
des paragraphes 3, 4, JJ et 6 de l'art. 14 de la loi du 22 mars 1832), 
la commission était d'avis de maintenir les causes d'exemption 
établies par les lois de 1832-1868, et de ne pas appliquer la loi 
du 10 août 1870 aux citoyens âgés de 23 à 33 ans qui se seraient 
déjà consacrés à l'exercice des différents cultes reconnus par l'État, 
soit pour l'éducation des entants, soit pour le service religieux. En 
conséquence, la Commission proposait le projet de loi suivant : 

« Article premier. — Les jeunes gens des classes de 1863 et 1866, 
célibataires et veufs sans enfants, qui ne font pas encore partie de 
la garde nationale mobile, y seront immédiatement incorporés. 

« Art. 2. — Les anciens militaires âgés de moins de 43 ans, 
même mariés avec enfants, ou veufs avec enfants, peuvent être 
admis, comme remplaçants pour tous les citoyens appelés sous 
les drapeaux par la loi du 10 août 1870. 

« Art. 3. — La présente loi sera exécutoire à dater du jour de sa 
promulgation. » 

Après le vote des deux premiers articles, M. J. Ferry demanda la 
parole et s'exprima ainsi : 

M. Jules Feeey. — Ma proposition se composait de deux 
articles ; le second a été rejeté par la Commission; je voudrais 
expliquer à la Chambre, en le reproduisant sous forme d'amen- 
dement, quelles ont été les raisons qui m'avaient déterminé à 
le présenter. 

M. LE PRÉSIDENT Schneider. — M. le rapporteur a fait connaître les 
motifs pour lesquels la Commission n'a pas adopté votre amen- 
dement. 

M. Jules Ferry. — Je voudrais donner à la Chambre 
quelques explication^ sur ce point. 

Plusieurs voix. — C'est voté ! 

M. Jules Ferry. — Cela ne peut pas être voté, puisque la 
Commission ne l'a pas proposé. 

M. LE RAPPORTEUR. — C'était à l'occasion de la discussion générale 
que vous pouviez présenter des observations à ce sujet. 

M. Jules Ferry. — C'est un amendement que je propose. 



371 DISCOUHS KT OPINIONS. 

M. I.K PRKSiDKNT Sr.HNKiDKH. — C'est iiii amendement qui forme- 
rail, alors, un article 3? 

.M. .lihKS Ferry.— Parfaitement. 

l'iitsifiirs voix. — Parlez ! parlez ! 

M. Jules Ferry. — Un seul mot, messieurs... {Aux voix f 
aux voix I) 

M. LE PRÉsu)KNT Sr.ii.\EU)ER. — M. Ferrv demande la parole pour 
soutenir le pai-agraplie qu'il avait présenté et qui n'a pas été adopté 
parla Commission. {Par l.^z! parlez.') 

31. JuLHS Ferry. — La Chambre peut être assurée que je 
n'abuserai pas de son attention. Je ne veux pas me livrer ici à 
une discussion, puisque votre résolution paraît formée, mais 
la Chambre comprendra que je ne puis pas abandonner, sans 
mot dire, une disposition qui, dans ma pensée, avait son impor- 
tance puisque j'en avais fait l'objet de l'ai'ticle 2 de ma propo- 
sition de loi. 

Je tiens seulement à dire qu'en présentant cette disposition, 
je n'ai nullement été poussé par le désir de faire à des senti- 
ments et à des institutions respectables une sotte querelle. Je 
respecte infiniment tout ce qui doit être respecté et avant tout 
la conscience de mes concitoyens et de mes collègues. 11 ne 
sortira pas de ma bouche une parole qui puisse blesser la 
conscience de qui que ce soit. {Parlez !) 

Mon intention a été celle-ci : je n'aurais pas proposé mon 
projet de loi si la loi était restée dans les termes mômes de 
l'article qui a été voté. L'art. 2 de la loi du 10 août 1870 ne 
comporte en etïet aucune exception. C'est la levée en masse, 
dans l'acception la plus large des- termes. Ce qui m'a déterminé 
à présenter à la Chambre la proposition qui est aujourd'hui 
t'ii discussion, c'est une déclaration de Thonorable M. de 
Forcade, le rapporteur de la première Commission. Il vous a 
dit à l'une des dernières séances que la Commission n'avait 
entendu présenter l'article 2 que sous les réserves et les 
exceptions édictées par l'article 14 de la loi de 1832. 

-Ma proposition a pour but de faire disparaître toutes ces 
réserves, toutes ces exceptions, toutes ces distinctions. Je 
proposais de faire rentrer dans le droit commun aussi bien les 
membres de l'instruction publi(|ue que les séminaristes, de 



LOIS MILITAIRES. 375 

mettre les séminaristes et les instituteurs au-dessous de vingt- 
cinq ans dans la garde mobile, de faire, en un mot, que cette 
levée en masse qui doit mettre debout tous les citoyens, ne 
s'arrêtât à aucune catégorie de personnes. 

La Chambre paraît bien résolue à ne pas entrer dans cette 
voie ; je n'insiste pas ; seulement, je la prie de considérer qu'au 
moment où une nation armée, que dis-je, une nation? une race 
ennemie, se jette tout entière sur nous, il n'est peut-être pas 
fort opportun d'établir des catégories et des privilèges parmi 
les citoyens. 

Je n'en dis pas davantage. [Très bien ! à gauche.) 

M. LE PRÉsmE.NT SCHNEIDER. — M. Ferry n'insistant pas, il n'y a 
pas lieu à discussion. 

M. Jules Ferry. — Je ne retire pas mon amendement ; je 
demande à le lire et que la Chambre soit consultée. [Aux 
voix ! aux voix !). 

M. Keller. — Je ne veux pas répondre à M. Ferry, qui parait 
avoir lui-même renoncé à sa proposition. Je demande seulement à 
émettre un vœu : c'est que la porte soit ouverte plus largement 
qu'elle ne l'est aujourd'hui à tous ceux qui s'offrent comme infir- 
miers et comme aumôniers. {Assetitiment.) 

Des centaines d'hommes sont tout prêts à exposer leur vie sur 
le chani]) de bataille pour le soin des blessés. Ils ne réclament ni 
litre ni indemnité. Les bureaux de la guerre ont opposé Jusqu'à 
présenta ces dévouements une résistance fâcheuse : qu'à l'avenir, 
la porte leur soit ouverte à deux battants : ce sera répondre au 
désir ardent du clergé, dont personne ici ne conteste le zèle patrio- 
tique. (T/'ès bien! très bien!) 

M. LE PRKsrDEXT SCHNEIDER. — M. Ferry a demandé à donner lec- 
lure de son amendement ; la Chambre sera ensuite consultée. 

V 

M. Jules Ferry. — Voici les termes de l'amendement : 

« Sont également soumis aux dispositions de l'article 2 de 
la loi du 10 août 1870, tous les citoyens qui ont profité des 
dispositions des 3°, 4°, 5° et 6" de l'article 14 de la loi du 
21 mars 1832. » 

M. LE PRÉSIDENT SCHNEIDER. — Je cousulte la Chambre sur l'amen- 
dement de M. Jules Ferry. 
(Le Corps législatif, consulté, n'adopte pas l'amendement.) 
M. LE RAPPORTEiR donne lecture de l'article 3 : 



37G DISCOURS ET OPINIONS. 

« Art. 3. — La préseiile loi sera exécutoire à partir du jour de sa 
promulgation. » 

(l/arlitle 3, mis aux voix, est adopté.) 

L'ensemble du projet de loi fut ensuite adopté, à l'unanimittî de 
253 volauls. 

Daus la séance du 18 août* M. Jules Ferr^^ réclama avec instance 
l'armement des gardes nationaux et la modification de la loi 
de 1834 sur la détention, le commerce et la fabrication des armes 
de guerre. Le comte de Palikao, ministre de la Guerre, venait de 
faire connaître à la Chambre que le Gouvernement, par décret 
du 17 août, avait nommé le général Trochu commandant supérieur 
de Paris, avec mission « de concentrer tout ce qui se rattachait à la 
défense de la capitale ^. M. Pelletan venait d'inviter le ministre de 
l'Intérieur à hâter l'habillement et l'armement des gardes natio- 
nales, pour qu'ils ne fussent pas fusillés par l'ennemi, s'ils étaient 
pris, les armes à la main sous le costume des cultivateurs. 
M. Ernest Picard avait insisté ensuite pour que l'administration ne 
se chargeât pas seule du salut du pays et fit appel à l'industrie 
[irivée pour procurer des uniformes et des armes. 11 demandait, en 
outre, (jue les municipalités parisieinics, nommées par le Pouvoir 
exécutif, fussent entourées de citoyens notables pour « mettre en 
œuvre tout ce qui pouvait y être mis )>. M. Jules Ferry présenta 
alors les observations suivantes : 

M. Jules Ferev. — J'appuie avec beaucoup d'énergie les 
paroles de mon honorable collègue et ami M. Picard, et j'y 
ajoute une seule considération. 

Il est évident qu'il y aurait grande utilité, grand avantage à 
faire intervenir l'industi-ie privée dans la fabrication de l'arme- 
ment ; il est évident que l'industrie privée est en mesure, et 
dans une proportion peut-être plus considérable qu'on ne croit, 
d'augnienler le nombre des armes qui doivent être mises à la 
disposition des populations, mais à la condition, — et j'appelle 
sur ce point toute l'attention du Gouvernement, — que la loi 
de 1834 sur la détention, le commerce et la fabrication des 
armes de guerre soit préalablement modiliée ou pai- une 
circulaire ministérielle, ou par une proposition de loi, que je 
suis prêt à formuler. Il est impossible, en etïet, tant que sera 

1. Journal officiel du 19 août. 

2. << Cherchant, comme je vous le disais, un homme intelligent, actif, 
énergi(|ue, capable! de réunir dans sa main tous les pouvoirs nécessaires 
pour effectuer farnieuient de Paris, j"ai songé à M. le général Trochu et je 
l'ai rappelé moi-même du camp tle Chatons où il pouvait être remp!<acé par 
un autre général. « (Très bien.) Ibid. 



LOIS MILITAIKES. 377 

maintenue cette loi de 1834, qu'on puisse faire intervenir 
l'industrie et l'initiative privées dans cette grande question de 
l'armement de la population. {Mouvements en sens divers.) 
Ainsi, messieurs, beaucoup de gardes nationaux, qui 
pourraient acheter des armes excellentes, ne peuvent pas 
le faire, parce que, dans l'état actuel de la législation, on n'a 
le droit ni d'en acheter ni d'en vendre. 

J'appelle sur cette question l'attention du Gouvernement. Je 
vouth'ais qu'il nous dît qu'il en comprend l'importance. S'il ne 
kl comprenait pas, j'aurais alors l'honneur de déposer une 
proposition sur laquelle je demanderais l'urgence. 

VA comme le ministère, par l'organe de M. Jules Brame, ministre 
de rinstruction publique, en faisant appel à la confiance du Corps 
législatif, manifestait l'intention de ne s'occuper de la garde natio- 
nale qu'après l'armée active et la garde mobile, ce qui paraissait 
contradictoire avec le projet d'armement simultané de ces trois élé- 
ments (le force militaire, M. Jules Ferry déposa immédiatement sa 
proposition. 

M. Jules Ferry. — J'ai l'honneur de déposer sur le bureau 
de la Chambre une proposition ainsi conçue : 

« Les articles 1, 2, 3 et 4 de la loi du 24 mai 1834, qui 
interdisent la fabrication, le commerce et la détention des 
armes de guerre, sont suspendus pendant la durée de la 
gueri'e. » {Réclamations à (h'oile.) 

Je demande l'urgence. 

M. Édoi'ard Dalloz. — Je demande la parole. 

M. LE PRKsn)ENT ScHNEn)KR. — Je vous la donnerai après le vote. 

M. Roi LLEAi:x-DrGAGE. — Alors les fabricants pouiront vendre 
des armes aux Prussiens. [Vives réclamations et murmures à gauche. 
— Bruits divers.) 

M. JiLES Favre. —Notre honorable collègue M. Roulleaux-Dugage 
a fait une observation qui peut-être a produit quelque inqnession 
sur l'esprit de ses collègues. 

Quelques membres à droite. — On ne l'a pas entendue ! 

M. JiLES Favre. — Il a dit que les fabricants français vendraient 
des armes aux Prussiens, si on les relevait de la loi de 1834. Je n'ai 
pas besoin de répondre i)ar des raisons de patriotisme. [Mouvement 
à droite.) Il y en a une plus grave : celui qui vendrait des armes de 
guerre aux ennemis serait passible de mort. 

Voilà la raison que je veux faire valoir. 
En manifestant gratuitement une pareille appréhension, vou 



378 UISCOUItS KT OPINIONS. 

portez alleinte au raracb-re de nos concitoyens. {Approbation tï 
yatichi'.) 

M. i.K PHKsn)K.NT ScHMauKR. — Je mets aux voix l'ur^'ence deinan- 
di'c par M. Fcrrv. 

(La (/liJiiulii'e, consultée, se prononce contre rurf,'ence.) 

M. Jules Favre demanda (jae la commission d'initiative fût saisie 
dès le lendemain de la proposition de M. Jules Ferry, et demanda 
« les raisons sur lesquelles avait pu s'appuyer une Chambre fran- 
çaise pour refuser d"armer les populations». Puis M. Tliiers prit la 
parole pour appuyer la proposition de M. Jules Ferry: 

M. TiiiERs. — Je demande la parole. 

M. LK PRKSiDEXT Sc,H.\EU)ER. — La parole est à M. Thiers. 

M. TiMKRs. — Permettez-moi de vous diie, de dire à tout le monde 
ici : Calmons-nous, et occupons-nous de ce qui est sérieusement 
utile. 

Un membre à droite. — On nous insulte sans cesse ! 

M. Thiers. — Puisqu'il reste un moyen d'examiner très prochai- 
nement la question dont il s'agit, ce qui est d'une grande impor- 
tance, il me semble qu'on peut demander à la commission d'initia- 
tive de hâter l'examen qu'elle aura à faire de ce projet. On a éprouvé 
({uelque défiance contre la mesure que vient de présenter l'honorable 
M. Ferry. Je me borne à dire que je crois qu'on s'est trompé; nous 
avons le plus grand intérêt dans ce moment à attirer vers nous, le 
commerce des armes de guerre {Intermptions à droite. — {Ecoutez! 
Écoutez!) 

M. (]re()zet. — Je demande la parole. 

M. TiuERs. — Écoutons-nous les uns et les autres sur un sujet à 
propos du(}uel nous ne pouvons fias suspecter nos intentions 
réciproques. {Très lÀen!) 

M. HiROTTEAr. — Il n'y a qu'une pensée parmi nous : défendre le 
pays ! 

M. TiuKRs. — 11 y a très près de nous des industiies très actives 
en fait d'armes de guerre, et j'ose dire qu'elle tiennent au lucre. Je 
ne désignerai nucun de nos voisins, mais si vous faites cesser l'inter- 
diction du commerce des armes de guerre, je suis certain que vous 
pourrez arriver à faire des marchés, je n'oserai pas dire avantageux, 
car, dans un moment comme celui-ci, on paye très cher, mais vous 
pourrez attirer vers le pays des approvisionnements d'armes consi- 
dérables. 

Je ne suis pas éioiuié — car dans l'état d'excitation où nous 
sommes, la défiance a une grande part dans les sentiments de tout 
le monde, — je ne suis pas étonné de la crainte qu'on éprouve que 
les armes françaises soient vendues à l'étranger. Mais, en mettant de 
côté les considérations patriotiques, il est bien évident que le 
commerce étranger aura bien plus d'intérêt à apporter des armes 
en France aujourd'hui, parce qu'il aura chance de les pouvoir faire 
payer plus cher (Qu'ailleurs; son intérêt môme l'attirera vers nous. 



LOIS MILITAIRES. 3-9 

Je crois donc, — je ne prétends pas traiter la question d'une 
manière complète aussi rapidement que cela... 

M. Roi LLEAUx-DiGAGE. — Je demande la parole. 

M. Thiers —je crois que la question se prête ù des consi- 
dérations très différentes de celles que j'ai vues percer dans les 
esprits d'une partie de la Chambre. Je l'engage, autant qu'il dépend 
de moi, à hâter, puisqu'elle le peut, l'examen de cette question 
qui n'est pas une de celles que fait naître l'agitation des esprits, 
mais qui mérite, par son importance, d'être sérieusement examinée. 
{Très, bien.' très bien!) 

C'est seulement dans la séance du 25 août que M. Jules Ferry put 
défendre sa proposition tendant à suspendre pendant la durée de la 
guerre les articles 1 à4 de la loi du 24 mai 18.34 sur la fabrication 
des armes de guerre. 11 s'exprima en ces termes ' : 

M. Jules Ferry. — Messieurs, le rapport qui vous a été lu 
hier, au nom de la Commission, par Tlionorable M. Man.uini, 
facilite, il me semble, une partie de ma tàclie. L'honorable 
rapporteur reconnaît que la proposition qui vous est soumise 
a évité avec un soin scrupuleux de toucher aux dispositions de 
la loi de 1834, que l'on peut considérer comme des dispositions 
de sûi^eté générale, et que nous n'avons eu qu'un objet en vue : 
la nécessité de faciliter et de précipiter l'armement national. 

Je veux donc me placer sur le terrain choisi par la Commis- 
sion elle-même ; je vetix examiner les objections de Tordre 
économique et les objections de l'ordre militaire qui sont faites 
à ma proposition ; et, quand je vous en aurai, comme je l'espère, 
démontré la fragilité, il faudra bien arriver à cette conclusion : 
ou qu'au fond de la pensée de la Commission, il y a une raison 
politique, ce qui serait en (contradiction avec ses déclarations 
formelles, ou que ma proposition doit être adoptée. 

Le rapport de l'honorable M. Mangini offre une étrange sin- 
gularité quand on le prend dans son ensemble. En elïet, il 
condamne, comme ne l'a jamais fait depuis 1834 aucun monu- 
ment législatif, et la loi de 1834 et celle de 1860. Il les condamne 
dans les termes les plus sévères, et pourtant il conclut à leur 
maintien ! 

Que dit M. Mangini de la loi de 1834? 

Il lui fait un reproche grave et dont elle ne se relèvera pas : 

1. Journal officiel iia 26 août 1870. 



■MO DISCOUHS ET (tPl.MONS. 

« Sous la loi du 24 mai 1834, le pays s'était désintéressé 
presque complètement, quant à l'industrie privée, de la fabri- 
cation {U'^ armes de guerre. En efïet, cette législation, sans 
contenir une prohibition absolue, entourait celte branche 
d'industrie de tant de restrictions qu'elle la rendait pour ainsi 
dire impossible. » 

Et pour la loi de 1860 : 

« D'autre part, dit M. Mangini, les restrictions qui restaient 
dans la loi étaient beaucoup trop grandes pour permettre à 
liiiduslrie privée de faire ces frais d'établissement, et elle s'est 
l)ornée presque uni(]uement à opérer la transformation d'an- 
ciens fusils en différents systèmes plus ou moins perfectionnés. 

« L'État seul iU les frais d'une grande installation ; de plus, 
il lit, pour ainsi dire, concuiTence à l'industrie nationale, en 
fabriquant des armes pour l'étranger, atin d'occuper le per- 
sonnel de ses fabriques. En un mot, l'industrie privée de la 
fabrication des armes de guerre ne s'est point développée en 
France. » 

Ainsi voilà deux lois dont je vous demande la suspension 
provisoire et dont la Commission demande le maintien, tout en 
avouant que ces lois ont été fatales à la production et à l'in- 
dustrie des armes de guerre dans notre pays. {Très bien! à 
gauche.) 

M. Gamkitta. — Et à notre sécurité. 

M. Jules Ferry. — Je dis que c'est là une singulière façon 
de les défendre. Ainsi, il est reconnu que le régime de prohi- 
bition sous lequel nous avons vécu a laissé l'industi-ie armurière 
en France au-dessous de celle des autres nations. Rien de 
moins suritrenant d'ailleui's : cette industrie est soumise comme 
les autres à la giande loi de l'émulalion et la concurrence, et 
il n'est pas plus raisonnable — c'est le rapport qui le pose en 
jirincipe — de croire que l'État puisse être meilleur fabricant 
d'armes que les paiticuliers, qu'il ne le serait de prétendre 
(lue l'État serait meilleur fabricant de machines à vapeur. 

Aujourd'hui, le besoin est extrême. L'armement, de l'aveu de 
tout le monde, a besoin d'être développé, d'être complété avec 
l'apidité. 

Que fallait-il donc faire dans l'état d'esprit de la Commis- 



LOIS MILITAIRES. 381 

sion? Quelles sont, les conclusions qui ressortent des prémisses 
de M. Mangini? 

Ce serait de lever la prohibition, comme à l'égai-d de cet 
ancien système protecteur qui régissait les céréales, quand il y 
avait disette à l'intérieur , on supprimait momentanément 
l'échelle mobile. [Mouvements divers.) 

Quelles sont donc, messieurs, les raisons qui ont empêché la 
logique de faire ici son œuvre? 

Je vais les relever une à une dans le rapport et les réfuter l'une 
après l'autre. 

M. le rapporteur examine d'abord la partie de ma proposi- 
tion relative à la fabrication de la poudre, et il y oppose cette 
raison que je vous recommande, à savoir que l'industrie privée 
créerait des approvisionnements de poudre et ces appi'ovision- 
nements pourraient tomber entre les mains de l'ennemi. 

La raison me paraît, que M. le rapporteur me permette de le 
lui dire, bien peu solide, car elle s'appliquerait également aux 
dépôts d"armes qui sont, en temps de guerre, exposés aux 
incursions et aux entreprises de l'ennemi. 

M. le rapporteur aui-ait mieux fait de dire que la question de 
la fabrication de la poudre est corrélative à la question de la 
fabrication des armes. La Commission ayant un parti pris invin- 
cible sur la question de la fabrication des armes, ne pouvait, 
sans inconséquence, toucher à la législation actuelle qui régit la 
fabrication de la poudre. 

Arrivons donc à la vraie question : celle de la fabrication des 
armes. Elle est double, vous a dit avec raison M. le rapporteur. 
Elle touche à la fois cà la liberté de fabrication et à la liberté 
d'importation. v 

Pourquoi la Commission ne veut-elle pas rendre libre l'in- 
dustrie armurière française? 

La Commission en donne une première raison : c'est que cette 
industrie n'aurait pas le temps de s'organiser. 

Eh bien, en ce cas, tout au moins ma proposition est inoffen- 
sive. 

Ouest le mal? Vous dites que le temps manquera; vous 
vous détîez de l'industrie privée, l'initiative industrielle? 
mettez-les à l'épreuve. 

Mais, ajoute M. le rapporteur, la liberté ferait tort aux 



:)82 KISCOIKS KT OI'IMO.NS. 

fahi-iqiifs lie IKlal. ri voici coninieiit M. le mpporteiir, qui est 
hoiiiiiir «lu iiK'-ticr. explique ce daniier. 

Il (lit : connue il n'y a pas en France de fabriques d'armes 
de )_auMTe autres que relies de l'Élal, le nombre des ouvriers 
armuriers se trouve limité jtar cette situation même, de sorte 
(pic la lilterté de création de urandes fabriques d'armes de 
■jiiei're, faisant concui'rence aux fabriques de l'État, n'aboutirait 
qu'il une conséquence: enlever à ces fabriques leurs ouvriers, 
et, i)ai' conséquent, élev{>r le prix de produit, sans augmenter la 
([uanlité produite. 

Voilà roiijecfion dans toute sa force; je n'ai pas cbercbé à 
l'affaiblii-. 

J'y réponds par un fait sur letjuel j'appelle le témoignage des 
hommes compétents qui sont ici, et particulièrement de mon 
iionorable collègue et ami M. Dorian, qui l'attestera à la 
Chambre. Les ouvriers des manufactures de l'État sont des 
engagés militaires; ce sont des soldats qui donnent à l'Étal, 
sous forme de service industriel, ce que le reste de la nation 
donne sous forme de service militaire... [Interruptions.) 

M. i.K HAiiON i)K SoiBEVRAN. — Ce ii'est pas exact : tous ne sont pas 
soldais. 

M. LK r.OMTK ('.ii.\RPiN-l''KrGEROLLES. — Non, pas tous! 

M. Jules Ferry. — Pas tous, mais en immense majorité. 
[Dénégations à droite.) 

M. LE BARON DE SouBEYRAN. — C'est une erreur de fait. 

M. Jules Feriiy. — Je maintiens le fait, sur lequel pourront 
s'expliquer tout à l'heure des personnes tout à fait compé- 
tentes ; je dis que l'immense majorité de ces ouvriers appartient 
à l'armée, et qiu' ce n'est pas en temps de guerre que ces 
ouvriers s'exposeraient à briser les liens qui les rattachent à 
l'armée, par l'appât d'un haut salaire. L'objection tombe devant 
cette seule réflexion. Au point de vue économique, messieurs, 
l'argument n'est pas plus solide. Que vous dit le rapporteur? 
Que l'industrie privée s'appliquerait, de préférence, à fabriquer 
des armes de luxe, c'est-à-dire des armes plus chères que celles 
que foin-nil rindiistrie de l'État à l'armée nationale, et que, par 
consé(pient fabriquant des armes plus chères, elle pourrait 
donner de plus hauts salaires. 



LOIS M1FJTAII5ES. 3S3 

Messieurs, économiquement parlant, ce n'est pas exact, par 
cette simple raison que la fabrication des armes de guerre 
destinées aux troupes régulières, et la fabrication des armes de 
luxe, que les gens riclies pourraient seuls acquérir, ne peuvent 
se comparer quant à la proportion de leurs produits. La pro- 
duction des armes de luxe sera toujours un infime élément de 
la production générale, et en ce moment surtout elle serait 
tout à fait sans action sur le cours des salaires sur le marché. 
[Très bien ! à gauche.) 

A ce double point de vue, économique etmilitaire, l'objection 
qui m'est opposée est mauvaise, et je n'hésite pas à déclarer 
qu'elle est futile, monsieur le rapporteur, jusqu'à ce que vous 
m'ayez réfuté. 

J'arrive à l'importation : le commerce des armes de guerre 
est également interdit, il est interdit de la manière la plus 
formelle, sauf pour l'exportation. 

La loi de 1860, qui s'était llattée de rendre à l'industrie 
armurière quelque vie, ne lui avait donné la liberté qu'à la 
condition d'une autorisation pi'éalable, et seulement pour 
l'exportation. 

Aujourd'hui la situation est singidièrement renversée. C'est 
j'imagine l'exportation îles armes qu'il faut interdire et l'impor- 
tation qu'il faut encourager. 

Pourquoi M. le rapporteur et la Commission ne veulent-ils 
pas que l'importation soit libre? 

Il n'y a, dans le rapport, messieurs, qu'un seul argument : 
il est exposé avec beaucoup d'art, je le reconnais : il est tiré 
de l'unité d'armement. 

On déclare que la libre importation des armes de guerre 
en France y introduirait des armes d'une vai'iété extrême ; que 
la variété des armes entraîne la variété des cartouches, et 
qu'il peut y avoir, en certains cas, dans celte variété d'appro- 
visionnements, un véritable péril ; on peut, en cas d'erreurs, se 
trouver avoii* dans les mains des fusils et des cartouches qui 
ne soient pas pour ces fusils. 

Aussi, dit M. le rapporteur, faut-il conserver dans l'armement 
un certain ordre, et c'est ce qu'il api)elle l'unité d'armement. 

Messieurs, il y a beaucoup de choses à répondre à cette 
objection. Une première réponse, c'est que l'armement français 



381 hlSCOlUS 1:T iil'lMONS. 

osl tivs loin. ;'i riinirt' {|u'il csU de celle unité (jue vous rêvez 
l»oiir lui : il rxislc à llicure qu'il est sept ou huit types dilïé- 
renls dans raimée française. 

J"aioute (jue le péril, si! existe, s'il i)eut se présenter dans 
certains cas, si l'erreur dont vous parlez est possible, ce péril 
ne doit pas enli'cr en balance avec la nécessité où nous sommes 
d'armer les Ijras de tous les citoyens, et je dis que cette préten- 
due unité d'armement, en l'état actuel des choses, c'est en 
réalité l'unité de désarmement; c'est le contraire du patriotisme 
et du Iton sens. {Très bien ! à gauche.) 

Messieurs, le droit individuel de s'armer, au temps où nous 
sommes, c'est un droit naturel, un droit primordial. Il est 
inconcevable et incompréhensible que les habitants des 
provinces envahies, à l'heure qu'il est, s'ils ont une arme de 
jiuerre chez eux, s'ils ont plus de deux kilos de poudre pour 
leur défense, commettent un délit, sont en état de rupture de 
ban avec la société, puissent être amenés en police correction- 
nelle : cela est pourtant, messieurs ; une telle situation est une 
sorte de barbarie indigne du temps où nous vivons; c'est un 
excès de réiilementation qui nous abaisse, qui nous alTaiblit, 
ipii nous met en péril... 

A i/auchr. — Très bien ! 

M. Ernest J'icard. — Et qui nous livre ! 

M. ,lri,i:s Feruv. — Voilà pour l'armement industriel. Et au 
point de vue de l'armement ofticiel de la nation, au point de 
vue des ressources de l'armée, est-ce que l'état actuel est 
sulfisant? est-ce que la liberté d'importation ne vous rendrait 
jias d'immenses services? Vous avez entendu M. le ministre de 
la Guerre dire hier : Je ne demande pas mieux que d'acheter 
tous les fusils qu'on me présentera, à condition qu'on y ajoute 
un certain nombre de cartouches. 

Or, pour (pie l'on i)résente à M. le ministre de la Guerre des 
fusils de l'étranger destinés à compléter l'armement français 
insuffisant, ne faut-il pas que l'entrée de ces fusils puisse se 
faire, ne faut-il pas qu'elle soit libre, ne faut-il pas que la 
barrière soit levée ? Nous arrivons donc à la nécessité de lever 
la baii'ière ; mais ici la Commission nous arrête et dit : Pour 
cela, il faut s't'u rapporter au Gouvernement, le Gouvernement 



LOIS MILITAIRES. 385 

lèvera la barrière, il permettra l'importation, il entrera en 
négociation avec la fabrication étrangère, il fera le nécessaire 
par la voie administrative et bureaucratique ; il armera la 
France dans le temps voulu, c'est-à-dire tout de suite. 

Est-ce que c'est admissible, messieurs? Il y a à cela toutes 
sortes de difiicultés et (['inconvénients ; je vous les signale, 
parce qu'ici je raisonne froidement, sur le terrain des faits, de 
l'industrie et du commerce, et je me flatte ([ue mes paroles 
pourront faire une certaine impression sur vos esprits. 

Voyons ! Vous voulez que l'État organise, quoi? Comment 
cela s'appelle-t-il dans le langage diplomatique ? Ce n'est pas 
autre cliose qu'une immense contrebande de guerre organisée 
|)ar l'État et par ses agents. 

Je dis que c'est périlleux, au point de vue diplomatique; et 
c'est pour cela même que l'industrie doit être mise à la tête 
d'un commerce qui se concilii' difficilement avec les devoirs de 
la neutralité. Je dis que vous ne pouvez pas poser en principe 
que l'État se fera contrebandier d'armes de guerre ; et non 
seulement cela ne vaut rien, au point de vue international, mais 
j'ajoute que, au point (h' vue commercial, l'État est le plus 
mauvais des acbeteurs et le plus incapable des commerçants. 

Tous ceux qui approcbent de l'administration militaire, qui 
connaissent les affaires du ministère de la Guerre, vous diront 
que les achats faits par le ministère à l'étranger n'ont pas été 
heureux en général ; l'État est facilement trompé dans ces 
sortes d'alïaires, et on lui vend trop souvent de cette nature 
de marchandises qu'on appelle vulgairement de la camelotte. 
L'État est donc un mauvais actjuéreur. Je ne veux pas en 
donner toutes les raisons, il faudrait pour cela entrer dans 
le détail de beaucoup de vices qui sont malheureusement 
inhérents à notre administration militaire. 

Messieurs, l'industrie libre seule est propre au commerce 
des armes de guerre ; c'est l'industrie privée qui peut seule 
faire affluer sur le marché français les armes dont nous 
avons besoin. Vous ne sauriez imaginer combien de difficultés 
rencontrent au ministère de la Guerre les négociants français, 
qui offrent au Gouvernement des armes achetées à l'étranger, 
j'en pourrais citer plusieurs exemples; je pourrais vous dire, 
parce que je le sais, et que je suis autorisé à i'afflrmer à la 



38r. DISCOURS ET OPINIONS. 

Ii-ihiinr. i|ir;i riiPiiro qu'il csl, il va un armurier de Paris qui 
onV(! au Gouvenienieul 20 000 chassepols. On n'en veut pas! 
Jf pourrais vous citer un autre fabricant, bien connu de 
phi.^ii'urs membres de celle Cbambre, qui a oHert des armes 
au minislère de la Gueri-e, et qui n'en a reçu que des réponses 
im|terlinentes. 

Et je n'ai besoin, en vérité, que de vous rappeb'r la règle 
qui a été posée bier par M. le ministre de la Guerre. M. le 
ministre de la Guerre a déclaré que la règle était de n'acheter 
d'armes étrangères, qu'à une condition, c'est qu'on fournit en 
mèuie temps autant de fois 400 cartouches qu'on offre d'armes. 
Eb bien, les fabricants déclar(>nt (jue cette exigence équivaut, 
pour eux, à une véritable prohibition. Et je voudrais faire 
remarquer à la Chambre et aussi à l'administration militaire, 
(|nune pai'eille exigence, outre (pi'elle est un obstacle insur- 
montable au commerce, est en contradiction formelle avec ce 
qu'a dit le ministre lui-même, à savoir que la fabrication des 
cartouches en France est à peu près illimitée. Si la fabrication 
des cartouches en France est à peu prés illimitée, laissez donc 
entrer les armes sans cartouclies et ne dites pas aux négo- 
cianls qu'ils auront à livrer 400 fois autant de carloucbes 
(pi'iis livrent de fusils. 

.M.DoniAN. — Ou ne doit pas s'approvisionner de cartouches fabri- 
quées à l'étranger. C'est une imprudence. 

A fjmtchc. C'est vrai ! — Très bien ! 

M. Garmer-Pagks. — Il y a à Paris des fabricants ([ui oliVenL de 
l'aile aillant do cartouches qu'on voudra. 

M. Jl'les FEuitv. — L'argument de M. Dorian est décisif. 
Exiger des impoi'taleurs ([u'ils livrent autant de cartouches 
(ju'ils vendront de fusils c'est manquer au devoir de vigilance 
qui incoudic à l'autorité militaire. On ne peut ])as se lier aux 
cai-loiu'lies venant de l'étranger. 

l'Jdin, messieurs, il me semble que la leçon des événenu'nts 
est assez dure, et quand on nous dit : il faut vous en rapporter 
à la vigilance du minislère de la Guerre, quebjue confiance 
que nous ayons dans le généial (|ui le délient entre ses mains, 
nous ne pouvons pas oublier que c'est i)ar la même lin de 
non-recevoir que l'administraliou précédenle avait coutume 



LOIS MILITAIRES. 387 

de repousser toutes les plaintes qui venaient de notre côté. 
Ici même, messieurs, il y a six semaines à peine, nous adjurions 
le ministre de la Guerre d'armer les gardes nationales, et il 
nous répondait, comme on fait aujourd'hui: C'est inutile, nous 
armerons celles qu'il nous conviendra d'armer. 

M. Ernest Picard. — On a dit que les départements de l'Est étaient 
armés, et ils ne le sont pas ! 

M. Jules Feery. — Qu'est-ce qu'a donc fait l'administration 
de ce droit d'armement dont elle veut retenir le monopole? 
Est-ce qu'elle a armé la France? Non seulement les départe- 
ments de l'Est ne sont pas armés, mais il y a des agents du 
Gouvernement qui refusent les armes qu'on leur envoie. Je puis 
citer le préfet d'un département qui m'est cher; on lui avait 
oITert d'armer des volontaires, il a répondu : « Nous ne voulons 
pas de fusils, car nous ne voulons pas de volontaires. J'ai 
renvoyé tous les hommes valides hors du département. » 

Voilà ce que fait l'administration. Voilà ce que l'oflîciel fait 
pour la France. L'officiel ne sauvera pas la France; messieurs, 
la France ne se sauvera que par elle-même! [Vif assentiment à 
gauche.) 

En 1867, une institution s'est essayée, qui vous rendrait 
aujourd'hui d'immenses services; c'étaient les francs-tireurs. 
Les francs-tireurs sortaient de ce département dont je parlais 
tout à l'heure. 11 arriva ici, à Paris, un très heau corps de 
francs-tireurs, qui fut fort applaudi, qui fut fêté au château ; 
on décora même l'officier qui le, commandait. Les francs- 
tireurs repartirent pour la montagne, disant : nous allons 
maintenant nous organiser et constituer une force devant 
laquelle l'étranger s'arrêtera, si jamais il touche le sol de la 
France. Quelque temps après, un règlement contresigné par le 
ministre de la Guerre obligeait tous les fi'ancs-tireurs à prendre 
un engagement dans la garde mobile. De ce jour-là, on n'a plus 
vu un seul franc-tireur, et aujourd'hui quel est l'état des 
départements de l'Est!... Je vous demande pardon, mon senti- 
ment est profond, car j'appartiens à cette province où les 
sentiments patriotiques sont restés peut-être plus vivaces 
qu'ailleurs; aujourd'hui, messieurs, ces départements tendent 
les bras, ils vous demandent des armes, et vous ne pouvez pas 



3S8 IIISCOLHS ET OPINIONS. 

Iciii' CM (IdiiiitT. {\'ice nrl/iésion n f/auclie. — /liimeura su7' divers 
Ou II es.) 

Ainsi, messieurs, si vous iin-iicz le iMppoil de la Commission 
dans ses termes, si vous n'y voyez (|ue ce qu'elle y a mis, je crois 
qu'après la discussion à laquelle je ^iens de me livrer et que 
j'ai voulu faire très minutieuse et très méticuleuse, afin qu'elle fût 
décisive, je crois que vous ne pouvez pas adopter les conclusions 
de la Commission, parce que, mettant les choses au pis, la 
liberté pro\ isoiri' (|ue je demande, ne })()urrait être qu'inolfeii- 
sive. Vous ne pouvez pas, d'autre part, affirmer, dans votre 
âme et conscience, (pi'elle ne rendra pas de .urands services, 
car vous n'avez pas la mesure de ce que peut faire à un moment 
donné, et dans un temps très court, l'initiative individuelle. 

11 faut donc qu'il y ait d'autres raisons, des raisons politiques! 
Qu'on ose donc les déduire ces raisons, qu'on les produise ici, 
qu'on nous dise la vérité, à savoir que, si on n'arme pas les 
gardes nationales, si on hésite à rendre libre la fabrication des 
armes de guerre, c'est que l'on craint que ces armes ne tombent 
entre les mains des ennemis du Gouvernement; que l'on dise 
cela, et que l'on sache enfin, que, s'il y a quelque chose" en 
c(; moment qui paralyse la défense nationale, c'est l'intérêt 
dynastique. {Déncgalion au cenl7-e et à droite.) 

A (jauche. — C'est cela ! — Très bien ! 

Malgré les instances de l'opposition, malgré les déclarations 
d'hommes comme M. Dorian,qiii affirmait qu'à eux seuls les armu- 
riers de Saint-Ktienne prenaient l'engagement de fournir 10 000 fusils 
dans un délai do quinze jours, le ministre répondit que l'adminis- 
tration (le la guerre voulait rester seule maîtresse du choix des 
armes et de leur distribution; le Corps législatif rejota la proposi- 
tion de M. Jules Ferry par 180 voix contre 60. 

Sedan. — La fin de l'Empire. 

En dépit des assurances officielles, personne n'avait plus confiance 
dans le personnel de l'Eniiiire |)our arrêter l'invasion étrangère. La 
Chandire qui, sur les instances du ministre do la (luerre et de la 
Commission, avait d'abord repoussé la proposition, faite par M. de 
Kératry, d'adjoindi-e neuf nuMubres élus \vdv le Corps législalii' au 
Comité de défense des fortifications dont le général Trocliu était ^ 
président depuis le 21 août, accueillait, le 26, avec enthousiasme, | 
la nomination de M. Thiers, en qualité de membre du Comité ; le » 



FIN DE I.EMPIHE. ^89 

président Schneider, le ministère, par l'organe de M. Chevreau, 
remerciaient vivement l'illustre homme d'État d'accepter ce périlleux 
honneur. Mais le Gouvernement continuait h refuser des armes à la 
garde nationale de Paris, et, le 31 août, M. de Paiikao restait encore 
imperturbable dans son optimisme, en affirmant à la ti'ibune que, 
depuis que les Prussiens avaient pénétré en France, ils avaient 
perdu au moins 200000 hommes, et dépensaient 10300000 fr. par 
jour ! Mais, dans la soirée du 3 septembre, Paris apprenait la catas- 
trophe de Sedan ^. Il fallait remonter à la bataille de Poitiers pour 
trouver l'exemple d'un pareil désastre. L'Empereur et 40 000 hommes 
étaient prisonniers de l'ennemi! Une immense émotion s'empara de 
la capitale. Des bandes tumultueuses se répandirent sur les boule- 
vards, pendant la soirée du 3, et d'innombrables voix criaient 
Déchéance/ A l'Hùtel de Ville! Vive la France! La police fit des 
charges à l'épée et au casse-tête, et plusieurs personnes furent 
grièvement blessées. Paris, en s'éveillaut le 4 septembre, put lire 
dans tous les journaux la confii'mation de la catastrophe de Sedan, et 
la proclamation du ministère, qui se terminait par ces mots vagues: 
« Le Gouvernement, d'accord avec les pouvoirs publics, prend toutes 
les mesures que comporte la gravité des événements ». 

JNous ne referons pas ici un nouveau récit de la journée du 
4 Septembre. 11 nous suffira de caractériser le rôle de M. Jules Ferry 
qui s'est chargé lui-même, par ses dépositions devant la Commis- 
sion d'enquête élue par l'Assemblée nationale, de revendiquer la 
responsabilité qui lui appartient dans la défense de Paris contre les 
Allemands, et dans la lutte contre la Commune^. Voici ces dépositions 
qui appartiennent à l'Histoire, et dans lesquelles M. Jules Ferry n'a 
oublié qu'une chose : mettre en relief le rare courage dont il a fait 
preuve, à maintes reprises, au milieu des péripéties tragiques de 
cette grande crise nationale. Témoin et acteur obscur delà journée 
du 4 Septembre ^, qui ne fut pas une révolution, mais le simple 

1. Il résulte de la déposition du général Paiikao devant la Commission 
d'enquête nommée par l'Assemhlée nationale, p. ITS, que c'est seulement 
vers cinq heures que le ministère fut convoqué officiellement par l'impéra- 
trice pour recevoir communication des événements de Sedan. 

2. Le Journal officiel de la République française, en date du 5 septembre, 
contient la composition du Gouvernement de lu Défense nationale << ratifié 
par l'acclamation populaire ». Il était remisa onze membres, tous députés 
de Paris : MM. Arago (Emmanuel), Crémieux, Jules Favre, Ferry, Gambetta, 
Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Pelletan, Picard, Rochefort, Jules Simon. Le 
généralTrochu était appelé à la Présidence du Gouvernement; M. Etienne 
Arago était nommé maire de Paris, avec MM. P'ioquet et Brisson pour 
adjoints. 

Par décret du 6 septembre 1870 (./. offi. du 7), M. Jules Ferry, membre du 
Gouvernement fut « délégué par le Gouvernement et le ministre de l'Inté- 
rieur prés l'administration du département de la. Seine ». 

3. Voir notre article de la Revue lAeue. Souvenirs dli 4 septembre, n" du 
7 septembre 1889, 



390 niSrOLRS ET OPINIONS. 

olloiiilii'ini'iil (le IKnipiiT, nous avons pu constater alors avec quel 
s;tM^'-IV(ii(l M. Jules Feirv a su prévenir, au moment de l'arrivée de 
Itmlit'l'nrl à rii(Mei de Ville, la proclamation d'un gouvernement 
anarcliiiiue. Au 31 octobre, c'est encore lui, qui après avoir réuni 
plusieurs lialaillons de la garde nationale, délivra de vive force, et ;i 
travers mille dangers, le gt)uvernement de la Défense nationale, 
que Floiirens et ses hommes tenaient prisonnier à l'Hôtel de Ville, 
el, lui donnant poui' réconfort oOOOÙO suffrages de Parisiens 
patriotes, pei'mit à la capitale de résister ti'ois mois de plus, c'est-à- 
dire bien au delà des prévisions les plus optimistes. 

Ouanl à l'ensendile des actes de M. Jules Ferry, pendant le siège 
de l'aris, nous nous bornerons à mettre en face des calomnies 
grossières qu'à dirigées contre cet éminent homme d'État la haine 
coalisée de la réaction et de l'intransigeance, le jugement exprimé 
dans sa déposition devant la Commission d'enquête par le Président 
du (Gouvernement, M. le général Trochu, dont les convictions ne 
sont pas assurément d'accord avec celles de M. Jules Feny '. 

« Pendant le siège de Paris, beaucoup de personnes ont éléenga- 
« gées dans des crises redoutables, mais très peu l'ont été à l'état 
« de permanence, dans des crises non interrompues. Il y eu a 
« deux selon moi, qui ont été dans celte difficile situation et qui 
« ont fait preuve d'un très remarquable courage, d'une très grande 
« suite dans les vues, d'un équilibre singulier, et je leur en garde 
« un souvenir tout spécial. L'une d'elles, quant aux services rendus 
<( pendant le siège, est restée parfaitement inconnue et personne 
« n'en parle. L'autre est livrée aux colères publiques. C'est ainsi 
« (pie les choses se passent ordinairement dans l'un ou l'aulre sens. 

« La première est le généi'al de division Caillier. Le général Cail- 
« lier a été, pendant tout le temps du siège, sans avoir un soldat à 
« sa disposition, au milieu de Belleville, rue de Puebla, dans un 
« petit qiiaitier général qu'il n'a pas quitté un seul instant. Il 
« n'avait pour tout auxiliaire, contre les événements et les agila- 
« fions (pii le pressaient, que la garde nationale même de Relle- 
« ville, et sachant bien que les vrais périls et les grands efforts 
« étaient au dehors, il n'avait pas demandé d'autres troupes. Dans 
« les deux derniers mois du siège, je lui avais donné, comme réserve 
« d'en cas, 400 (loii.iiiicrs, qui élaicnt à sa portée, à la porte de 
« Uomainville. 

« Le général Caillier, pénétré comme moi de la conviction 
« qu'une bataille dans Paris, petite ou grande, amènerait la reddi- 
« lion de Paris, avait déployé là beaucoup de prudence, beaucoup 
« d'habileté, mêlée à beaucoup de fermeté, et enfin ce fait incroyable 
« s'est produit, qu'il ne s'est jamais rien passé de grave à Belleville 
« pendant toute la durée du siège. Je suis heureux de rendre ici 
« cet hommage à un officier général dont on n'a jamais prononcé 

1. Enquête xur le 4 nepLembre. Tome I--, p. 308. 



I>A FIN DE LEMPIUE. 391 

« le nom, qui a rendu des services de premier ordre, qui les a 
« rendus avec le plus pur patriotisme et gratuitement, puisque, 
« comme deux autres de mes plus méritants et dévoués auxiliaires 
« que je veux nommer, le général Schmitz, et le commandant 
u Bibesco, il a décliné toute espèce de récompense. L'événement a 
« été trop rai-e pour que je n'aie pas le devoir d'en consigner ici 
« le souvenir. 

« La seconde personne est M. Jules Ferry. M. Ferry n'a jamais 
« quitté l'Hôtel de Ville pendant toute la période vraiment critique 
« du siège; il a été soumis à des épreuves continuelles, souvent 
« intolérables, dont j'ai été quelquefois le témoin, et qui auraient 
« aflaibli le courage de beaucoup d'hommes coui'ageux. M. Jules 
« Ferry s'est montré non pas très énergique, mais, en de certaines 
»< crises particulières à ce temps, très audacieux. Assailli par les 
« instances des municipalités, par les exigences des corporations 
« (pii existaient ou se formaient dans Paris tous les jours ; par des 
« députations armées cl non armées qui se succédaient à l'Hôtel de 
« Ville, les uns conseillant, les auti^es menaçant; par des habitants 
« venant réclamer au sujet du pain, au sujet de la viande, au sujet 
« de toutes les distributions de denrées, de bois, etc., etc., M. Ferry 
« répondait à tout, pourvoyait à tout dans la mesure du possible ; 
« et quand il était poussé à bout, j'ai plus d'une fois remarqué 
« l'audacieuse énergie avec laquelle, dans une situation vraiment 
« inquiétante et dans l'isolement, il résistait. Il avait spécialement 
« cette attitude le 31 octobre, et j'en puis parler parce que, entre 
« les mains des insurgés, il était mon voisin de captivité. 

« Ainsi, messieurs, M. le général Caillier et M. Jules Ferry sont, 
« à mon avis, les deux personnes qui ont été le plus directement 
« et le plus continuellement aux prises avec les difficultés inté- 
« rieures du siège et avec les périls spéciaux que créait leur situa- 
« tion. L'un et l'autre, dans les circonstances que je viens de dire, 
« ont eu la meilleure et la plus ferme attitude. 

« Cette même attitude, je l'ai toujours vue à M. Jules Ferry dans 
« le conseil du Gouvernement. Ainsi, dans la question des iusur- 
« gés du 31 octobre, il a été très énergique, et je crois me l'appeler 
« qu'au moment de l'iucident de la démission dont je vous parlais 
« tout à l'heure, exprimant son propre sentiment, il disait qu'il se 
« démettrait lui-même si les arrestations n'étaient pas ordonnées. 

« Je sais très bien, messieurs, que ces données-là ne ressemblent 
(' guère à celles qui ont cours ; mais enfin les voilà telles qu'elles 
« sont, et si je ne les ai pas exprimées dans ma précédente déposi- 
« tion, c'est que personne ne me les a demandées, et que j'ignorais 
« les préoccupations qu'avait à ce sujet M. Jules Ferry. » 

Appelé à déposer, les 24, 27 et 30 juin 1871 et 23 mai 1872, devant 
la ('ommission chargée par l'Assemblée nationale de faire une 
enquête sur les Actes, du Gouvernement de la Défense nationale, 
M. Jules Ferry s'exprima ainsi qu'il suit : 



392 rUSroURS ET OPINIONS. 

Déposition de M. Jules Ferry sur les actes 
du Gouvernement de la défense nationale. 

M. Jules Ferrv est introduit. 

M. LE Prk.side.nt. — I.;i (commission est prête à vous entendre sur 
tous les faits relatifs à l'établissement du Gouvernement de la 
Défense nationale ; ensuite, nous vous adresserons quelques ques- 
tion? sur les actes de ce Gouvernement dont vous étiez membre. 

M. Jules Ferrv. — J'aui"ais peut-être beaucoup trop de 
patience à demander à la Commission. Comme je suis interrogé 
W premier, que d'ailleurs j"ai pouri)rincipe la solidarité absolue 
des actes au(juels j'ai souscrit, je voudrais donnera la Commis- 
sion des explications irénôrales. J'en aurai ensuite de particu- 
lières à donner. Je viens, en elïet, rendre compte d'actes 
auxquels j'ai pris part comme membre du Gouvernement, et 
d'actes (|iii me sont jiei'sonnels et qui se rattacbent à une 
a(buinislration (|ui a duré i)endant plusieurs mois. Je vous 
demaïub' la permission de vous parler aujourd'bui uniquement 
des actes généraux. 

Le Gouvernement dont j'ai fait partie rencontre à l'beure 
qu'il est plusieurs espèces d'adversaires, et il se trouve en 
présence d'accusations très diverses. 

Certains adversaires du Gouvernement de la Défense nationale 
lui rcproclient son origine d'abord; ils lui reprocbent ensuite 
l'usage qu'il a fait de son pouvoir; ils le qualifient d'usurpateur 
et l'accusent d'avoir voulu garder, malgré la volonté du pays, 
le pouvoir qu'il avait usurpé, pour le plaisir de l'exercer. On lui 
l'epi'ocbe également de n'avoir pas fait pour la paix tout ce 
(pi'il aurait ])U faire. 

D'autres adversaires, qui se rencontrent ou qui ne se ren- 
conlivnt pas dans cette Commission, adressent, au Gouverne- 
ment de la Défense, des reprocbes d'un autre genre. Ils lui 
reprocbent de n'avoir pas su bien conduire la défense militaire, 
d'avoir mal administré les ressources considérables que renfer- 
mait la Ville de Pai'is, pendant le temps qu'a duré le siège. 

La question de la défense militaire est en trop bonnes mains, 
elle a un avocat trop babile et trop naturellement indiqué pour 
que je ne la lui laisse pas tout entière. J'ai, pendant tout le 



DEPOSITION SUK LE 4 SEPTEMBRE. 393 

siège accordé au général Trochu la plus absolue confiance. 
Cette confiance a duré jusqu'à la fin et je crois que, sous 
beaucoup de rapports, l'Histoire la justifiera. Les opérations 
militaires ne sont nullement de ma compétence; je m'en réfère 
à ses explications, acceptant la responsabilité d'avoir Ijeaucoup 
cru au général Ti-ochu, parce que, de tous les généraux que j'ai 
rencontrés pendant celte période, il était, en somme, celui qui 
croyait le plus à la défense, et qui se montrait le plus décidé à 
la conduire jusqu'au bout. 

J'aurai, non pas aujourd'hui, parce que ce serait trop long, 
et que d'ailleurs j'ai certains documents h recueillir, un mot à 
dire de ma gestion pei'sonnelle, particulièrement au sujet des 
subsistances pendant le siège de Paris. Il a été débité à ce sujet 
une si grande quantité d'inepties qui n'ont jamais été réfutées, 
que je tiens à en faire justice devant vous, mes juges naturels. 
Mais je crois répondre à la principale préoccupation de la 
Commission qui m'entend, en m'expliquant sur les accusations 
qui pèsent sur le Gouvernement de la Défense nationale à 
raison de son origine, de l'usage qu'il a fait de son pouvoir, du 
retard mis aux élections et enfin du refus maladroit et calculé 
qu'il aurait opposé aux ouvertures pacifiques. 

Quand on dit, comme je l'entends et je le lis tous les jours, 
que ce Gouvernement est le produit d'une conspiration républi- 
caine, ourdie de longue main et qui a éclaté le 4 septembre, on 
méconnaît absolument les causes, les origines, les antécédents 
de ce grand fait historique, et la constitution même des éléments 
révolutionnaires que la Ville de Paris contenait dans son sein, 
en très grand nombre, à cette époque. 

Je ne crains pas de dire que la première oi'igine du 4 sep- 
tembre est dans le plébiciste de mai 1870. Ce n'est pas Là un 
paradoxe ou une attaque rétrospective contre un gouvernement 
tombé. 

Le plébisciste a eu sur les événements du 4 septembre 
une double et désastreuse influence. Il a d'abord inspiré au 
gouvernement personnel une infatuation qui l'a mené jusqu'à la 
guerre : il a ensuite infiigé au Corps législatif qui. pendant 
toute cette période, était le maître de la nation et pouvait la 
sauver, il a infligé, dis-je, au Corps législatif, une faiblesse 
incurable, et l'histoire de ses débals le prouve. 



:<94 DlSCOlIliS KT OI'INIONS. 

.lai t'iii.'iiilii (lire qu'il entrait dans vos intentions de faire 
ifniuntcr assez liant vos investigations. Je ne parlerais des faits 
anciens (|iie si j'y étais provoqué et comme témoin; en ce 
moment, je prends les choses à la dernière réunion du Corps 
législatif, lorsqu'il fut convoqué après le désastre de Reicli- 
sholTen, le 7 août, ]iour le 9. 

Il y avait à ce moment dans la population parisienne une 
excitation, une agitalion toute naturelle, mais il y eut, et il ne 
faut pas rouhlier qiiaïul on juge le peuple de Paris à cette 
dislance, un ui'aïul sentiment patriotique dominant l'excitation 
politi(pie et la colère légitime. Que ce sentiment patrioti(pu' ait 
été bien inspiré dans cette occasion, et qu'on ne puisse pas 
regretter que, puisqu'une révolution devait se faire, elle ne se 
soit pas ojiérée ce jour-là, c'est ce que les historiens examineront 
jtlus tard. 11 est évident que si le Corps législatif ou si la popu- 
lation de Paris avait pu à ce moment prendre la direction des 
alfaires, la partie militaire n'eût pas été aussi complètement 
])erdiic qu'elle l'a été depuis, par cette très bonne raison 
qu'après la faute d'avoir déclaré la guerre, d'avoir opposé à 
l'ennemi une préparation insulïisante et des dispositions mili- 
taires tout à fait puériles, il y eut une faute qui couronna toutes 
les autres et amena la catastrophe finale, ce fut de priver Paris 
de son armée de secours, en envoyant le corps de 3Iac-Mahon 
à la recherche d'une jonction impossible avec l'armée qui venait 
d'être battue. Si la révolution eût été faite à ce moment ou si le 
Corps législatif eût voulu prendre le pouvoir, il pouvait empê- 
cher celte fatalité, qui était la dernière et qui implitpiait la 
condanuialion absolue de nos efforts. 

Quoi (pi'il en soit, ce jour-là, le 9 août, il y eut beaucoup 
d'émolion, une gi'ande agitation autour delà Chambre. L'agita- 
tion alla — c'est un fait dont je puis invoipier destémoignages — 
jusqu'à l'envahissement du petit jardin qui est sur le quai, 
attenant au Corps législatif. Celui qui vous parle fit, à ce 
moment-là. un appel énergique aux sentiments patriotiques de 
cette foule alfolée, la lit reculer et obtint (lu'elle n'entrât pas. 

31. Hébert, questeur, était présent, et il pourrait attester que 
c'est un peu grâce à moi (jue le Corps législatif ne fut pas 
envahi le 9 août. 

Nous pensions, en elfet, à faire toute autre chose que des actes 



DEPOSITION' SUR LE i SEPTEMBRE. 390 

violents : nous pensions oljtenir du Corps législatif un acte de 
virilité qui eût été un acte de salut. J'ai été frappé, en relisant 
le Journal officiel, à l'occasion de la déposition que j'avais à 
faire devant vous, de la persistance et de la modération des 
€lïorts du groupe auqael j'appartenais pour obtenir du Corps 
législatif cet acte de salut et de virilité. Nous l'avons mis, nous 
et ceux qui siégeaient sur des bancs voisins des nôtres, cinq ou 
six fois en demeure de faire la seule cliose qu"il y eût à faire, 
de dire : « Nous sommes le pays, notre devoir est de veiller 
sur les restes de l'armée française, et de nous préoccuper des 
mesures qu'on prend pour la défense. » Ce n'était pas seulement, 
de la part de ceux qui conseillaient à la Cbambre cette démarche 
décisive, la préoccupation, que je considère comme très légi- 
time, de substituer au gouvernement personnel le gouvernement 
<lu pays; c'était un acte de salut du jour et du moment, c'était 
un acte de bonne direction militaire. Vous savez tous que 
dans le Comité de défense, où vers la fin, àgrand'peine, et en se 
faisant bien prier, on avait laissé entrer M, Thiers, c'est malgré 
lui. malgré le général Trocbu — ils furent les seuls à protester 
— qu'il fut résolu que l'armée du général Mac-Mabon quitterait 
les approches de Paris, où elle aurait fonctionné de la façon la 
plus efficace comme armée de secours, pour aller dans le Nord... 

M. LE COMTE Daru. — Le Comité de défense a discuté cette ques- 
tion, mais n"a pas été consulté par le Gouvernement. 

M. Jules Feury. — J'ai recueilli ce témoignage de la boucbe 
même des personnes que j'ai nommées. On discutait, soit dans 
le Comité de défense, soit dans une réunion qui eut heu en 
<iehors du Comité, la question de savoir si l'armée du maréchal 
Mac-Mahon devait revenir sous Paris, ou au contraire se 
diriger vers le théâtre des hostilités et faire la tentative de 
jonction qui nous a perdus. M. le général Trochu pourra préciser 
le fait. 

M. LE COMTE DARr. — Je puis le préciser. Lorsqu'après le désastre 
de Reiclistiotfen, M. le maréchal Mac-Malion demanda le corps du 
j,'énérat Vinoy, composé de 30 000 liommes et formé dans Paris, M. le 
générât Trochu protesta et tint à taire insérer dans le procès- 
verbal de la séance du Comité de défense sa protestation, dans 
laquelle il disait qu'on ne pourrait pas défendre Paris si le corps du 
général Vinoy s'éloignait. 



;jyi; DISCOUHS ET OI'IMO>S. 

.r ajoute, que M. Thiois élait de cet avis et déclarait que l'éloigne- 
uieiit du coips d'arnii'O de Yinoy rendrait la délVuse de Paris impos- 
sible; ce à quoi M. le maréchal Vaillant répondaitquf! l'on conslilue- 
lait un nouveau corps d'armée sous les ordres du général Itenaull, 
ipie ce corps remplacerait le corps du général Vinoy. On a discuté, 
mais le Comité de défense n'a pas été consulté sur cette question 
par M. le minisire de la (iuerr(>; il s'est saisi accidentellement de 
celle ({ueslion. 

M. Jules Fkrky. — J"^ \()ii(lrais soulemeiit relever devant 
vous toutes les occasions qui furent, dans ce mois d'août, four- 
nies an Corps l(''gislatif par les divers groupes opposants, de 
pi-endre en main la direction des all'aii'es. 

Le 9 août, dans la séance de rentrée, se produit la proposi- 
tion de 31. Jules Favre, qui demandait la constitution d'une 
('.(lunnission de (piinze membres. Cette proposition fut repoussée 
|iai' \W voix contre 33. J'ai noté ixYOffîciel ces deux inter- 
riqdions : 31. Gambetta disant : « Vous y viendrez ! » 31. Jules 
Kavre ajoutant : « Quand vous y viendrez, il sera trop tard ! » 
parole malJieureiisement prophétique. 

Vous savez (jue ce jour-là même le ministère Ollivier se 
disloqua et fut remplacé par le minislèi^e Palikao. 

Un peu plus tard, le 22 août, nouvelle proposition, qui est 
une réédition adoucie de la première. Il y a, en eiïet, ceci de 
remarquable, que la première proposition, à mesure qu'elle se 
irproduit, se fait plus modeste et cherche à se montrer moins 
ellrayante. Le 22 août, 3L de Kératry propose d'adjoindre neuf 
députés au Comité de défense. La Chambre, après avoir voté à 
ruiianiniilé l'urgence sur la propositiou, revient sur sa décision, 
ii c.iusc de ro})inion contraire formellement exprimée par 3L le 
général Palikao. Les bureaux se réunissent et 3L Tliiers est 
nommé rappoiteur. Là se manifesta une pi'oposilion intermé- 
diaire. (|ui consislait à réduire de neuf à trois le noiuhre des 
députes adjoints au Comité de défense. Cette proposition, qu'on 
considérait comme très importante, aussi bien en elle-même 
qu'à raison delà personne (hi rapporteur, revient plusieurs fois 
aux séances suivantes, et 31. Thicrs demande lui-même l'ajour- 
nement du rapport, parce qu'on désirait arriver à un arrange- 
ment avec le Gouvernement. La Commission était unanime 
pour la constitution de ce Comité avec trois membres pris dans 
la Chambre; le GouvernenienI résistait énergiquement. 



DÉPOSITION SUR LE 4 SEPTEMBRE. 397 

Le 27 août, la proposition se déplaçant et se dirigeant en 
quelque sorte vers les bancs plus rapprochés du Gouvernement, 
se retrouve sous une autre forme dans la bouche de M. Latour- 
Dumoulin. Il demande que cinq membres soient nommés pour 
se tenir en communication avec les ministres, et concourir aux 
moyens employés pour la défense de Paris et de la France, Ce 
n'était même plus la Chambre entrant dans le Comité de 
défense; c'était la Chambre constituant un Comité pour entrer 
en relations avec ceux qui dirigeaient la défense. 

M. le général Palikao repousse encore énergiquement, et 
sur riieure même, la proposition de 31. Latour-Dumoulin. 

Le 31 août, à la veille de l'événement décisif, la proposition 
reparaît sous une dernière forme. C'est M. Relier qui, sur les 
nouvelles désastreuses arrivées de Strasbourg, monte profon- 
dément ému à la tribune, et demande la nomination d'une 
Commission pour examiner la situation des départements 
envahis, notamment du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, et l'envoi 
d'un commissaire spécial, désigné par la Chambre. 

M. le général Palikao repousse encore la proposition, pose la 
question de contiance et nous déclare, — ce que j'ai toujours 
considéré comme une exagération infinie, — que, depuis leur 
entrée en France, les Prussiens avaient perdu 200 000 hommes. 

On arrive ainsi à la catastrophe de Sedan ; le bruit s'en répan- 
dit dans la soirée. Mais avant d'aborder ce point de mon récit, 
je voudrais, m'arrétant au 3 septembre, vous faire remarquer 
quelle était la vraie situation du parti auquel j'appartiens, et 
notamment de la députation de Paris pendant toute celte 
période. 

Notre attitude apparaît dans les débats publics, et bien plus 
encore dans les délibéi-ations sans nombre tenues soit avec des 
personnages de marque, soit avec de simples députés, dans les 
couloirs et les bureaux de la Chambre. 

Je crois qu'aucun de ceux qui faisaient partie du Corps 
législatif à cette époque, et qui se sont trouvés en l'apport avec 
nos amis Jules Favre, Gambetta, Picard, avec l'un quelconque 
d'entre nous, ne contestera que notre attitude était celle 
d'hommesprofondément attristés et préoccupés des événements, 
profondément découragés et prévoyant le dénouement épou- 
vantable de toute cette crise contre laquelle nous avions lutté, 



;ji,8 DISCOlliS ET OPINIONS. 

o\ 110 ros>anl do répéit'i' à nos collègues : Vous n'avez plus 
(in'unr rliosi" àfairt'. c'est, en face du gouvernement personnel, 
qui s'est perdu dans une entreprise impossible, de prendre le 
pouvoir, d'être entin le pays (pii vous a nommés, de constituer 
lin ('.oiivernement dans la Chambre. Respectez, autant que la 
sitiialion des choses vous le iirrnioltra, les formes, les formules 
coiisliltitiounelles, mais prenez la réalité du pouvoir, la dii'ec- 
lioii delà défense; ne vous coiilifz pas aveuglément, après le 
niinislèri' Ollivier. au minislèi-e Palikao. Le conseil que nous 
vous donnons est bien désintéressé, nous ne voulons pas être 
(le ce Comité de défense, de cet organisme parlementaire qu'il 
faut constiliKM'. Nous n'y avons pas intérêt, nous ne voulons 
pas que le Gouvernement, qui est l'idéal de notre vie politique, 
soit inauguré dans les aventures. Il faut, pour tirer la France 
de la crise où elle est, un Gouvernement anonyme. 

Ceci, nous le disions à nos amis, aux impatients qui nous 
entouraient : nous le répélions à satiété dans tous les conci- 
liabules. 

Je cite un fait dont les témoins existent tous. C'était, autant 
(|ue mes souvenirs me le rappellent, bien peu de jours avant te 
4 septembre ; on n'avait pas encore la nouvelle du désastre de 
Sedan, mais tous les hommes de bon sens le pi'évoyaient, le 
sentaient venir. C'était peut-être le 31 août, le 1" septembre. 
Ce jour-là, nous nous trouvâmes réunis, MM. J. Favre. Gam- 
betta, Magnin, Tbiers et moi, dans un des bureaux du Corps 
législatif. On ferma la porte. Nous dîmes : on ne peut sortir de 
cette épouvanlalile situation (jue par la constitution d'un Gou- 
\eiiieiiieiii i|uel(Oii(iue, issu de la Chambre. Et alors, allant à ce 
ipii était pratiipie, on examina quels seraient les noms qu'on 
poiii'i'ait proposer à la Chambre, dans la circonstance que tout 
le inonde prévo\ait. Pas de républicains : la Cbambre n'en 
accepliMait i)as : d'ailleurs nous ne voulons à aucun prix qu'un 
de nous fasse partie du Comité. Mais d'autres noms sont pos- 
sibles; ceux de M. le président Schneider, qui acceptera assu- 
rément cette situation; de M. le général Trocbu, gouverneur 
de Paris, qui ne peut pas la refuser; de M. le général Palikao, 
ministre de la Guerre, de M. Tbiers, entin... Ici, M. Thiers 
disait : Non ! non! pas plus moi que vous. Nous étions arrivés 
à cette combinaison. Cette liste a couru dans la Cbambre, 



DÉPOSITION SUR LE 4 SEPTEMlUiE. 399 

appuyée par des personnes autorisées, et, à un certain moment, 
ces trois noms du général Trochu, de M. Schneider, du général 
Palikao, constituant, avec un ou deux membres de la majorité, 
une sorte de Gouvernement provisoire, qui aurait eu l'avan- 
tage de ne pas rompre complètement le lien avec le passé et 
de continuer Tordre légal, rencontrèrent quelques succès, 
quelque crédit dans les couloii-s de la Chambre. 

Je vous cite ce fait [)0ur vous indiquer combien les hommes 
qui ont fait depuis partie du Gouvernement de la Défense 
nationale, étaient peu amoui-eux de ce pouvoir qu'un grand 
ilésastre national allait jeter dans leurs mains, pour vous mon- 
trer que la combinaison que la force des choses nous imposait, 
le 4 septembre, n'était nullement celle que nos esprits, que nos 
goûts, que l'intérêt bien compris de nos idées et de la forme de 
Gouvernement que nous préférions, devaient nous dicter. 

Vous savez que la nouvelle du désastre de Sedan arriva dans 
la nuit du samedi 3 au dimanche 4 septembre. Le général 
Palikao l'avait annoncée dans la séance du jour avec quelques 
réticences. D'autres, mieux informés, connaissaient le désastre 
dans toute son étendue, et c'est alors, dans la séance de nuit, 
que M. Jules Favre déposa, non plus au milieu des protesta- 
tions générales, mais au milieu d'un silence glacial, qui est le 
caractère même de la crise, une proposition qui d'abord frap- 
pait la dynastie napoléonienne de déchéance, et déclarait 
ensuite qu'une Commission, nommée par la Chambre, serait 
investie de tous les pouvoirs, avec mission de résister à 
outrance et de chasser l'ennemi. 

J'appelle votre attention sur la mission donnée à cette Com- 
mission de résister à outrance. Si vous relisez tous les débats 
législatifs de ce mois d'août, vous serez frappés de celle 
expression : résister à outrance, qui part de tous les bancs ; elle 
part de la majorité, du centre gauche, de l'opposition la plus 
avancée. Chose curieuse ! la fameuse formule : « Pas un pouce 
« de notre territoire ne doit être enlevé à la France », a été 
prononcée pour la première fois dans la séance du 22 août, par 
un membre de la majorité, le comte de La Tour. De son côté, 
M. Lefébure déclarait qu'on ne déposerait les armes que 
lorsque l'ennemi serait refoulé. 

Tel était le sentiment bien légitime de cette Assemblée qui, 



400 liISC.ÔLHS ET (tPlMONS. 

uialaré son oriL^im', ses faiblesses, et tout ce qu'on lui a 
irpioolic avec raison, tHait profondément patriote. Son 
sentiment, qui était celui d'une })rofonde déception, de la sur- 
prise d'un désastre inouï, de la colère, se traduisait par ces 
mois : résistance à outrance ! Il est impossible que du jour au 
Ifudemain. la France soit toml)ée si bas, et, qu'en une seule 
journée, nos ai-mées soient anéanties 1 

C'était le cri de (oui le monde, des conservateurs comme des 
révolulionnaires : « ^'ous ferons de la France une tirande ,uué- 
K rilhi. (1(3 Paris une Sarati;osse ! » Toutes ces exclamations de 
palriotisme se rencontraient sur tous les bancs de FAssemblée. 
Il n'y avait pas. à ce moment, dans le pays, au moins dans le 
pays léjial tel qu'il existait à Paris, d'autre sentiment. 

La |iroposition de M. Jules Favre fut remise au lendemain... 

M. in: Driu-ORT de CiVRAr.. — ElFe fut remise au soir. 
M. Ji'LKS Ferry. — C'était dans la séance de nuit. 

M. l'KunoT. — Le général de Palikao avait donné communication 
(le la nouvelle en disant que n'ayant pas eu le temps Je prévenir ses 
cdlléyiies, on n'était pas encore en mesure de délibérer, et il deman- 
dait qu'on ajournât la question au lendemain. M. Jules Favre déposa 
sa prt)iH»silinn m açcordani iiifnii ne jinuvait pas délibérer immé- 
diatement. 

M. LE MAUgi is DE Jugné. — Dans la séance du jour, M. Jules b'avre 
avait |iro|)()sé la dictature militaire en désignant le nom, aimé en ce 
iiKimi'iit, du L'éiitTal Trocliu, mais sans parler de décliéance. 

M. JuLKS Fkrry. — La proposition, déposée le3.fut ajoui'née 
au lendemain. 

Le lendemain à, midi — je demande la permission de citer 
des souvenirs personnels qui appartiennent un peu àl'histoire — 
avec deux de mes collègues, nous nous rendîmes chez M. le 
président Schneider, pour savoir ce que le Gouvernement 
avait décidé sur notre proposition. Nous trouvâmes M. Schneider 
en train de s'habiller. Il nous dit, avec beaucoup de sang-froid, 
qu'on apportait une proposition qui n'était pas tout à fait celle 
que nous désirions, mais qui commençait à s'en rapprocher. En 
elïet, une heure après, le général Palikao apporta à la Chambi-e 
la proposition de former un Conseil de Gouvernement et de 
Défense nationale de cinq membres, dont il eût été lui, le 
général Palikao, le lieutenant-général. 



DÉPOSITION SUR LE i SEPTEMBRE. 401 

Dans ce même moment. M. Tliiers et ses amis rédigeaient 
une troisième proposition, dont je vous rappelle les termes 
caractéristiques : « Vu les circonstances, la Chambre nomme 
une Commission composée d'un nombre de membres à fixer; 
une Constituante sera convoquée dans le plus bref délai pos- 
sible. ') Je trouve au bas, parmi les signatures, les noms de 
MM. de Guiraud, marquis d'Andelarre, et de plusieurs de nos 
collègues d'aujourd'hui. 

L'urgence fut votée sui- les trois propositions; on se retira 
dans les bureaux à une heure, et c'est une demi-heure après 
que la foule pénétra dans le Corps législatif. 

Comment y pénétra-1-elle et quel fut le caractère de cet 
envahissement ? Je crois que cela n'a jamais été bien déter- 
miné et que c'était pourtant bien clair ; je voudrais le préciser 
devant vous. 

Remarquez d'abord le caractère de cette journée du 
4 septembre : on ne pense qu'à la Chambre, parce que c'est de la 
Chambre que peut venir le salut. L'impératrice est aux Tuileries ; 
qui s'en occupe ? Le peuple ne songea même pas à y mettre 
les pieds, et l'impératrice put s'évader sans aucune difficulté, 
au moment même où la colonne qui venait d'envahir la Chambre 
se dirigeait, par le quai, vers l'Hôtel de Ville. Assurément, si 
la majorité avait, trois ou quatre jours plus tôt, et même la 
veille au soir, pris résolument la direction des atïaires, il n'y 
aurait pas eu de révolution *du 4 Septembre; j'en ai l'absolue 
certitude. La majorité a manqué quatre ou cinq fois de sauver 
le pays. 

Elle a été mise en demeure, le pouvoir lui a été pré- 
senté sous toutes les formes ; elle s'y est refusée. Au milieu de 
sentiments divers, il y avait un sentiment honorable qui la 
guidait. J'ai entendu un membre de la majorité, le plus ofliciel 
des candidats officiels, dire qu'on ne voulait pas faire ce que le 
Corps législatif avait fait en 1813. Vainement répondions-nous 
que la situation de 1870 diderait essentiellement de celle 
de 1813 ; nos conseils n'étaient pas écoutés et la majorité, sous 
la parole du général comte de Palikao, repoussa toutes les 
occasions qui lui étaient fournies jusqu'au 3 septembre. Je dis 
même que si, dans la séance du 4, au lieu d'aller dans 
les bureaux, le Corps législatif avait voté immédiatement 

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402 nisr.ouHS et opinions. 

la proposition df M. Tiiiers, on aurait i>ii ompôclier 
renvaliisst'iiient. 

Mais comment cet envaliissement s'est-il opéré? par qui? 
comment la garde de l'Assemblée a-t-elle été violée? Sur tous 
ces points, qui complètent le tableau de la journée, je vais vous 
donner quelques éclaircissements. 

Lorsque, vers raidi, nous arrivâmes à l'Assemblée, il y avait 
une agglomération considérable sur la place de la Concorde 
et le quai des Tuileries. Ce qui y dominait, c'étaient les gardes 
nationaux sans armes : car ce qui a tenu la tête de ce mouve- 
ment tout à fait spontané du 4 Septembre, c'est Tancienne 
garde nationale de Paris, les soixante bons bataillons, cboisis. 
triés; ce sont ces bataillons qui, les uns sans armes, les autres 
avec leurs armes, s'appiochèrent du Corps législatif, l'entou- 
rèrent et pe