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Full text of "Discours et opinions de Jules Ferry"

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for Studies in Education 



Toronto, Canada 




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Discours et Opinions 



))K 



Jules Ferry 



Il a été tiré à part, sur papier à la forme, dix exemplaires 
numérotés de Discours et Opinions de Jules Ferry. 

Ces exemplaires sont mis en vente au prix de 20 francs 
le volume. 



Discours et Opinions 



I)K 



Jules Ferry 

PUBLIÉS AYI'C COMMEXTAIHES ET NOTES 



Paul ROBIQUET 

Avocat au conseii, d'ktat et à la cour diî cassation. 

DOCTEUR Es LETTRES 



Tome Cinquième 

Discours sur la politique extérieure et coloniale 

(2'= Partie). 

Affaires tunisiennes {Suite ci fin). 

Congo. — Madagascar. — Egypte. — Tonkin. 

Trois préfaces. 




PARIS 
Armand Colin & C", Éditeur 

5, rue de Mézières, 5 

1897 

Tous droits réservés. 



JULES FERRY 

Discours et Opinions 



DISCOURS 



SUR 



la politique extérieure et coloniale 



DEUXIEME PARTIE 



Les affaires tunisiennes Suite et fin) 



Les élections législatives. — Nouvelles opérations en Tunisie. 

Le champ de bataille parlementaire était encore plus dangereux 
pour le cabinet Ferry que les champs de bataille d'Afrique. La 
Chambre élue le 14 octobre 1S77 touchait à l'expiration de son 
mandat. Dans la séance du 26 Juillet 1881, M. Clemenceau essaya 
de renverser le cabinet en posant une question, qu'il transforma en 
interpellation, sur l'avancement probable des élections au 21 août. 
On trouvera l'analyse du discours de M. Clemenceau et la réponse 
de M. Jules Ferry dans la partie de notre publication qui concerne 
la politique intérieure. 

La Chambre ne vota l'ordre du jour pur et simple qu'à la majorité 
de 214 voix contre 201 ; encore, 4 ministres et 7 sous-secrétaires 
d'État avaient-ils dû voter pour eux-mêmes; 120 membres de droite 
s'étaient unis à 81 républicains anti-ministériels. Si cette coalition 
eût triomphé, et il s'en fallut de bien peu, la Tunisie était perdue 
pour la Finance. Une intervention semblable de M. Clemenceau dans 
la séance du 29 juillet 1882 nous fera perdre l'Egypte, et c'est ce 
que, dans le langage parlementaire, on appelle de belles journées! 

Sans se troubler, le Président du Conseil, par un décret du 
lendemain, convoqua les électeurs pour le 21 août, et, par un autre 
décret, déclara close la session législative. On ne fera pas ici le 
tableau de la période électorale, car l'occasion se présentera plus 

J. Fî:rry, Pi<:cours, V. 1 



9 DISCOURS 1)E JULES FERUY. 

loin (le reproduire les discours de M. Jules Ferry sur la politique 
générale. Il suffira de dire qu'en dépit des prophètes de droite et 
d'extrême-gauche, Gambetta et Jules Ferry (dans les discours qu'ils 
prononcèrent, le premier à Tours, le 3 août et le 12 du même mois 
à Beileville, le second à Nancy, le 10 août) s'attachèrent non pas à 
ce f|ui pouvait diviser, mais à ce qui pouvait rapprocher les deux 
principaux groupes de gauche, en face de la droite et des intran- 
sigeants. L'accueil fait par ces derniers à Gambetta, le 17 août, dans 
la grande réunion de Charonne, acheva la rupture entre l'éloquent 
député de Beileville et ce qu'on appelait « la queue » de son partie 
Le résultat des élections du 21 août couronna dignement une 
campagne où le ministère ne commit aucun acte de pression 
officielle et laissa se produire librement tous les appels à la lâcheté 
humaine, toutes les déclamations contre la discipline militaire et les 
expéditions coloniales. L'ancienne Chambre ne comprenait que 
304 républicains, sur 535 membres; la nouvelle, après le scrutin de 
ballottage du 4 septembre, comprit 457 républicains et 90 réaction- 
naires dont 45 bonapartistes. 

L'extrème-gauche essaya de donner le change sur son échec en 
réclamant par l'organe de Louis Blanc et des députés de la Seine la 
convocation anticipée des Chambres, afin de provoquer une enquête 
sur les événements d'Afrique. A ces sommations, M. Jules Ferry 
répondit en reculant l'ouverture de la Chambre jusqu'au 28 octobre. 
Le groupe des députés parisiens accueillit cette décision par des 
transports de colère et lança un manifeste d'où les notions du 
patriotisme le plus élémentaire étaient absentes, puisqu'il qualifiait 
de fatale l'expédition de Tunisie, et affirmait qu'elle nous brouillait 
avec toute l'Europe, à la grande joie de l'Allemagne. On paillait 
couramment de demander la mise en accusation des ministres. 

C'est dans ces conditions que le cabinet dut préparer les nouvelles 
opérations en Afrique. Rien n'était plus difficile que de réunir les 
50 000 hommes du corps expéditionnaire, par suite de l'imperfeclion 
de nos institutions militaires, et de l'impossibilité de recourir une 
seconde fois au système des détachements, des dédoublements de 
régiment. Le général Farre dut adopter le parti de prendre les 
quatrièmes bataillons, destinés, en cas de guerre, à combattre en 
seconde ligne, et qui pouvaient être remplacés par des troupes de 
l'armée territoriale. Enjoignant ces quatrièmes bataillons aux 8 000 
hommes envoyés en Tunisie avant les élections, et aux bataillons 
empruntés à l'Algérie, on obtint un corps de 50 000 hommes environ. 
Le départ des 84 bataillons extraits des garnisons de France agita 

1. Au programme commun de Gambetta et de Jules Ferry, M. Clemenceau, 
candidat dans le XVIII* arrondissement de Paris, opposa le programme 
« de la République démocratique et sociale », la suppression du Sénat et de 
la Présidence de la République, la séparation des Églises et de l'État, la 
ratification de la Constitution par le peuple, la substitution progressive des 
milices aux armées permanentes, la magistrature élective, etc. 



LES AKFAIKES TUMSIKNWES. 3 

naturellement l'opinion publii[iie, et le maintien sous les drapeaux 
de la classe 1876 souleva aussi des protestations si vives qu'il lallut, 
le 17 septembre, rapporter cette mesure, cependant bien jusliliée 
par les circonstances. Knfîn, les décrets du G septembre qui ratla- 
cbaient aux ilifTérents ministères les attributions du Gouverneur 
j^énéral de l'Algérie, n'eurent pas pour conséquence de rétablir le 
calme dans nos trois départements algériens. Dos forêts entières 
avaient été incendiées dans la province de Constantine et dans celle 
d'Oiaii ; la destruction par le colonel Négrier de la Kouba des 
Ouled-Sidi-Gheiks n'avait pas peu contribué à surexciter le 
fanatisme musulman. 

En Tunisie, Kairouan était aux mains des insurgés ; le colonel 
Corréard dut rétrograder jusqu'aux environs de Tunis (26 août); les 
soldats du bey désertent en masse ; les trains n'arrivent dans la 
capitale de la Régence qu'avec des escortes et, à la fin de septembre, 
la gare de l'Oued-Zergha est incendiée, son personnel massacré. 
Tous les journaux sommaient le Gouvernement d'agir. Telle était 
bien, du reste, son intention, et le général Saussier fut autorisé à 
prendre l'offensive par un grand mouvement concentrique dont 
l'objectif était Kairouan, la ville sainte. Après les opérations de 
concentration des troupes et des approvisionnements, le général 
Etienne vint s'établir solidement à Sousse (!'='' octobre) où l'amiral 
Coni ad avait débarqué dès le 11 septembre trois bataillons d'infan- 
terie. D'autre part, le général Logerot, autorisé à occuper Tunis, 
cette fois, avec l'autorisation du bey, entre dans la ville le 
10 octobre. Le frère du bey, Ali, se décide à nous seconder 
loyalement, et les troupes beylicales, prises à notre solde, rendent 
quelques services. Restait à s'emparer de Kairouan. Le général 
Saussier, nommé commandant en chef le 6 octobre, débarque à 
La Goulette le 10 et prend la direction des opérations. Trois 
colonnes partent de Tebessa, Tunis et Sousse et, sans pertes graves, 
eil'ectuent leur concentration en vue de Kairouan, le 27 octobre au 
soir. Mais, dès la veille, quelques cavaliers du corps Etienne étaient 
entrés sans résistance dans la ville sainte, évacuée et pillée par les 
rebelles. Toute l'armée rallia bientôt ces hardis éclaireurs et pénétra, 
le 28, dans la cité mystérieuse, musique en tète. Puis, des colonnes 
partirent pour pacifier le Sud, tandis que le général Forgeinol se 
préparait à se rabattre par le sud-ouest, vers l'Algérie. En somme, 
il n'y avait plus à prendre que des mesures de police et à pour- 
suivre des bandes de nomades poussant leurs troupeaux du côté de 
la Tripolitaine. Le plan du général Saussier, logiquement appliqué 
par des forces imposantes et des généraux actifs, avait entièrement 
réussi. 



DISCOURS DE JULES FERRY. 



La nouvelle Chambre. — Discussions sur la Tunisie. 
Crise politique. 

La nouvelle Chambre était gaie : elle se réunit le 28 octobre 1881, 
jour où le général Saussier faisait son entrée à Kairouan. Quand le 
doyen d'âge donna lecture du télégramme de Tunis qui annonçait 
ce succès^ les représentants du pays furent pris d'un fou rire. 
Quelqu'un cria : « C'est une comédie ! » Kairouan sans doute 
n'existait pas plus que les Kroumirs et, dans les sphères parlemen- 
taires, l'on ignorait absolument l'effet immense qu'avait produit 
dans le monde oriental la chevauchée des roumis à travers la seconde 
ville sainte de l'Islam où jamais les infidèles n'étaient entrés en 
armes ! Le 4 novembre, le bureau de la Chambre était définiti- 
vement constitué. Gambetta, élu président provisoire, avait décliné 
toute candidature à la présidence définitive, qui fut attribuée à 
M. Brisson. Dès son entrée en fonctions, le nouveau Président donna 
lecture de trois demandes d'interpellation sur les affaires de Tunisie. 
Elles étaient formulées par MM. Naquet, Aniagat et le comte 
de Roys. 

M. iules Ferry, président du Conseil, demanda immédiatement la 
parole sur la fixation du jour du débat et fit la déclaration suivante' : 

M, LE Président du conseil. — Messieurs, avant que la 
Chambre fixe le jour de la discussion sur les affaires de 
Tunisie qui font l'objet des trois interpellations dont M. le 
président vient de donner lecture, je désire faire savoir à mes 
collègues dans quelles conditions parlementaires nous nous 
trouvons vis-à-vis de ces demandes d'interpellation. Le cabinet 
que M. le Président de la République a constitué le 23 sep- 
tembre 1880 et qui, pendant la dernière année de la législature, 
n'a jamais perdu la confiance de la dernière Chambre, ce 
cabinet a toujours pensé que ses pouvoirs étaient épuisés et 
que sa tâche devait finir avec la ChambiT dont il était l'éma- 
nation. Nous estimons, en eflet, qu'après les élections géné- 
rales, — et quelque jugement que l'on porte sur ces élections, — 
il est d'une correction constitutionnelle absolue que le cabinet 
qui est aux affaires laisse à l'initiative de M. le Président de la 
République et à la volonté de la Cliambre leur pleine et entière 
liberté. [Marques d'approbation.) 
Cette résolution, arrêtée depuis longtemps dans nos esprits 

1. V. y Officiel du 5 novembre 1881. 



LES AKFAIHES TUNISIENNES. 5 

et qui s'accomplira quoi (ju il arrive, nous l'avons ajournée, 
estimant, en etiet, qu'en présence iraccusations d'une violence 
inouïe, d'attaques sans mesure et sans nom, une discussion 
sur l'affaire de Tunis se recommandait par un caractère de 
nécessité et d'urgence que personne ne peut contester; et, 
pour que cette discussion soit libre, entière, nous avons voulu 
vous offrir la responsabilité d'un cabinet debout et solidaire. 
{Ap])laudisse)neuts à gaiic/ie el au centre.) C'est pourquoi, 
messieurs, je vous prie de lixer au jour le plus procliain la 
discussion sur les alfaires de Tunisie. J'aurai l'honneur, à ce 
moment, demain ou lundi, à votre choix, de vous donner 
quelques explications préalables que je crois nécessaires; mais 
plus tôt le débat s'ouvrira, mieux cela vaudra, à mon sens, 
pour le pays, pour la Chambre et pour la République. [Nouveaux 
applaudissements.) 

Malgré l'opposition de M. Naquet, qui demandait la fixation au 
lundi 7, la Chambre décida que les interpellations seraient discutées 
dès le lendemain, 5 novembre. 

Discours 
des 5 et 9 novembre 1881 sur les affaires de Tunisie'. 



Discours du 3 novembre 1881 -. 

M. Jules Ferry, président du conseil, ministre de ^instruction 
publique et des beaux-arts. — Messieurs, la Chambre a compris 
pour quelles raisons j'ai désiré faire précéder cet important 
débat d'explications préalables. Mandataire de la dernière 
Chambre, le Gouvernement doit ses comptes à la nouvelle. 
Attaqués très vivement depuis plusieurs mois, nous savons 
clairement quels griefs il importe de dédaigner, quels griefs il 
faut retenir ici. Enfin, la polémique que la guerre de Tunisie 
a suscitée dans le pays depuis deux mois semble avoir jeté 

1. Ces discours des 5 et 9 novembre 1881 ont été publiés à part chez 
Hetzel, sous ce titre : les Affaires de Tunisie, avec préface et notes de 
Al. Alfred Ramfaud. 1 vol. in-12 de 212 pages. 

2. V. ['Officiel du 6 novembre 1881. 



6 DISCOURS DE JULES FERRY. 

dans certaine partie de Topinion un si étrange désarroi, il y a 
dans celte partie de Topinion un état d'esprit à la fois si violent 
et si trouble qu'il y a avantage, tout le monde en conviendra, 
pour la clarté du débat, pour le bon ordre de la discussion, à 
ceque le Gouvernementen rappelle ici, tout d'abord, les termes 
et en définisse le terrain. 

Messieurs, dans cette polémique, on peut reconnaître net- 
tement deux ordres d'attaques, deux campagnes, et, dans ce 
grand procès, discerner clairement deux procès distincts. Il y 
a d'abord le procès fait au Gouvernement. Ob! c'est un lieu 
commun de discussion, à l'heure qu'il est, de dire que jamais 
gouvernement n'a accumulé dans une affaire autant de fautes 
politiques, diplomatiques et militaires. Là-dessus, messieurs, 
nous répondrons : nous répondrons collectivement, nous répon- 
drons individuellement. Heureusement, la procédure parle- 
mentaire n'est pas la procédure des réunions publiques et des 
meetings dits d'indignation; il ne suffit pas de jeter ses adver- 
saires à la porte pour leur répondre : il faut venir ici préciser 
les faits et les prouver. [Très bien! très bien! — Applaudisse- 
ments sur plusieurs bancs.) 

Mais, messieurs, n'y a-t-il dans ce débat qu'un procès fait au 
Gouvernement qui est encore sur ces bancs? Il est très clair 
qu'il y a autre cbose : c'est l'expédition de Tunisie en elle- 
même qui est visée; se sont ses origines que l'on cherche à 
déshonorer; c'est sa nécessité que l'on conteste. C'est donc la 
Chambre qui l'a votée, l'ancienne Chambre que l'on vise 
par-dessus la tête du cabinet.... 

M. CuNÉo d'Ornano. — Très bien! C'est vrai! {Rumeurs à gauche.) 
M. Amagat. — Non pas! non pas ! 

M. LE Présidext du conseil. — ... car c'est la majorité de 
l'ancienne Chambre, l'immense majorité de cette Chambre qui 
a fait l'expédition avec nous... {Dénégations à droite.)... qui 
l'a voulue, qui l'a ratifiée, qui a voté le traité de protectorat, 
qui l'a acclamé... 

M. CuNÉo d'OnN'Axo. — C'est vrai ! 

M. Janvier de La Motte. — I^arce qu'elle a été induile en erreur. 

M. LE PiiÉsiDEXT DU coxsEiL. — Ce procès-là, messieurs, il 
me paraît de beaucoup le plus grave. Frapper les ministres, 



LES AI IWIIŒS TLMSIKNNES. 1 

les renverser, les blâmer , c'est peu de chose 1 On trouve 
toujours des ministres! 

M. Amagat, dam l'hémicycle. — Qu'ils tombent seuls ! [Mouve- 
ments. — Humeurs au centre.) 

Voix nombreuses au centre. — A vos places! à vos places! [Bruit 
et interruptions sur divers bancs.) 

M. LE PuiisiDEXT. — Messieurs, je sollicite la Chambre, au début 
de ce débat si grave, de ne point saisir les moindres incidents 
comme prétexte d'agitation, et d'écouter en silence le Gouverne- 
ment, auquel il est demandé des explications. 

La liberté la plus complète étant assurée pour lui répondre, ces 
interruptions prolongées n'auraient point de signification. [Marques 
d'assentiment.) 

M. LE Présidext du coxseil. — Je disais, messieurs, que 
c'est peu de chose que l'existence d'un cabinet; mais les 
intérêts permanents du pays, mais la politique nationale, mais 
l'honneur de la République et de la France compromis, nous 
dit-on, devant l'Europe, ce sont là des intérêts de premier 
ordre et sur lesquels il faut tout d'abord nous entendre. [Très 
bien! Très bien!) La première question que vous aurez à vous 
poser dans ce débat est celle-ci : Désavouerez-vous la majorité 
qui vous a précédés sur ces bancs? Que dis-je! Vous désa- 
vouerez-vous vous-mêmes? 

Voilà un premier point, de beaucoup, je le répète, le plus 
important; car c'est le seul qui touche véritablement à un 
grand intérêt national. 

Messieurs, ce n'est pas sans une profonde surprise et — 
oserai-je le dire? — sans un peu d'humiliation que je me vois 
dans la nécessité, à une date si rapprochée des événements, 
de rappeler à cette tribune que l'expédition de Tunisie a eu 
des causes nationales, et qu'elle a répondu à des nécessités 
patriotiques. 

M. Janvier de La Motte. — Je demande la parole. [Rires et excla- 
mations à gauche.) Cela vous gêne? 
Voix à gauche. — Non ! Non ! 
M. Janvieu de La Motte. — Alors, ne dites rien ! 
M. le Prksident. — M. Janvier de La Motte est inscrit, messieurs. 

M. LE Présidext du conseil. — Sommes-nous donc, mes- 
sieurs, comme on se plaît souvent à le dire, un peuple si 
oublieux? Est-ce que l'histoire de ces événements n'est pas 
encore gravée dans toutes vos mémoires? Est-ce que, pour nous 



8 DISCOURS DE JULES FERRY. 

reporter seulement à la date la plus récente, à cette journée 
du 29 juillet, par exemple, où l'ancienne Chambre se séparait, 
est-ce que vous ne vous rappelez pas l'état moral et de la 
Chambre et de l'opinion, et du pays? Est-ce que ce n'était pas 
un état d'entière confiance? [Dénégations sur quelques bancs à 
droite.) 

Oui, messieurs, d'entière confiance, et d'une vraie confiance ; 
non point d'une confiance fondée sur des illusions, car, ne 
l'oubliez pas. à cette date du 29 juillet, la question tunisienne, 
qui avait eu sa période de succès et de facilité, était entrée 
depuis longtemps déjà dans l'ère des difficultés. Ah! je com- 
prends qu'au lendemain du traité du Bardo, celte confiance 
de la Chambre et du pays eût pu être taxée de facile illusion. 
Mais, à la lîn de juillet, en présence des événements qui 
venaient d'éclater dans la Régence, cette confiance, mise à 
l'épreuve, devait être raisonnée et raisonnable. Rappelez-vous 
qu'à cette époque, l'insurrection avait éclaté dans le sud de la 
Régence. C'est le 28 juin que la ville de Sfax s'est soulevée ou 
plutôt qu'elle a été attaquée et pillée par les bandes arabes. 
C'est le 16 juillet, vous présents, qu'elle était vigoureusement 
et glorieusement enlevée par nos troupes de la marine et de 
l'armée. C'est à cette époque «précisément que des renforts 
importants ont été envoyés en Tunisie, que Gabès et l'île de 
Djerba furent occupées. Vous étiez tous ici présents et 
confiants! Pourquoi conliants? Ah! c'est que vous étiez, à ce 
moment-là, comme la France tout entière, sous l'empire du 
sentiment très vif, très l'aisonné d'une grande nécessité 
nationale. 

Est-ce qu'alors vous vous trompiez? Est-ce que l'opinion 
s'égarait? Est-ce qu'il était faux que le protectorat tunisien fût 
une nécessité politique et une garantie absolument indispen- 
sable à la sécurité de l'Algérie? Est-ce qu'il était contesté, 
sérieusement contesté, que cette expédition fût une expé- 
dition politique, purement politique, d'un grand intérêt national 
et politique? A celte époque-là, je fais appel à vos souvenirs, 
personne ne le contestait. Quand, à la séance du 12 avril, sur 
l'interpellation de l'honorable M. Janvier de La Motte, un 
honorable membre de la droite, M. Lenglé, jetait, pour la pre- 
mière fois, dans le public cet outrageant rapprochement de 



LES AFIAIUF.S TUNISIENNES. 9 

Jecker et des alTaires mexicaines, vous rappelez-vons la lerou 
sévère qui tombait de ce fauteuil, et comment l'iiouorable 
membre, embarrassé et balbutiant, Unissait par se rétracter. 
[AjiproOiilion au centre d à gauche.) 

M. CuNKO u'Orna.no. — Il n'a riL'ii rcHracté, I.es événements l'dnL 
justifié, au conlraire. 

M. LE Président j)U coxseil. — Je sais que les temps sont 
bien changés! Aujourd'hui, la campagne menée par la dioite a 
trouvé des renforts inattendus dans l'extréme-gauclie. — 
[Protestations à l'exlrèmc-gauche.) 

Sur plusieurs bancs à gauche. — C'est vrai ! c'est vrai ! 

M. .Ja>"vier de La Motte. — Cela prouve que nous voyons clair! 

M. LE Présidext ])U conseil. — Le parti, ou, si vous le 
voulez, l'opinion de ceux qui se donnent à eux-mêmes le nom 
« d'intransigeants », a repris à son compte la campagne com- 
mencée par les monarchistes ; elle l'a portée sur le terrain 
électoral, et la question de Tunisie est devenue une plate- 
forme électorale pour les gens qui n'en avaient pas trouvé 
d'autre. Et après les réunions électorales, sont venus les 
meetings populaires, qui n'en sont que la continuation et la 
répétition; ces assemblées étranges, ces assises odieuses et 
grotesques, où l'on met en accusation les gens sans les 
entendre et où on les condamne sans les avoir laissés parler... 
{Applaudissements à gauche et au centre); où l'on voit, chose 
scandaleuse ! les fonctionnaires congédiés du ministère des 
affaires étrangères applaudis par les revenants de Nouméa. . 
{Vifs applaudissements sur les mêmes bancs.) 

M. DE Lanessax. — Vous êtes à la tribune pour vous défendre et 
non pour attaquer ceux qui ne sont pas ici. {Humeurs à gauche et au 
centre.) 

M. LE Président. — Monsieur de Lanessan, vous n'avez pas la 
parole. Monsieur le Président du conseil, veuillez continuel'. 

M. LE Président du conseil. — ... où l'on voit, au 
contraire, par une amère et douloureuse ironie, traîner dans 
la boue de toutes les insultes le représentant du Gouvernement 
français qui, depuis sept ans, tient si haut en Tunisie le 
drapeau de la France. {Applaudissements.) Messieurs, je ne 
sais pas si toutes ces infamies oseront affronter la majesté de 
celte tribune; pour le moment, je me contente de les repousser 



10 DISCOURS DE JULES FERRY. 

du pied, comme il convient. [Nouveaux applaudissements.) 

M. DE Lanessan. — C'est comme M. Guizot. 

M. LE Président. — Je rappellerai à l'ordre l'inlerruplear, que je 
ne connais pas, s'il continue à interrompre. Je le prie de vouloir 
bien, ainsi que tous mes collègues, assurer à ce débat la plus grande 
latitude. Je suis convaincu que le Gouvernement lui-même le désire. 
Tout ce que l'on voudra porter à la tribune y sera porté, mais à la 
tribune seulement, et je sollicite tout le monde d'écouter respec- 
tueusement M. le ministre. [Applaudissements sur un grand nombre 
de bancs.) 

M. LE Président du conseil. — Mais, messieurs, pour cette 
opinion qui s'égare ou qu'on égare, non pas pour vous qui le 
savez, mais pour le pays, pour l'Europe, qui nous entend et 
qui nous juge, laissez-moi dire ici et redire encore une fois ce 
que c'est que l'expédition de Tunisie, et vous rappeler quels 
grands intérêts nationaux elle a eu pour but de garantir. Mes- 
sieurs, j'imagine que ceux qui l'attaquent si violemment n'ont 
jamais jeté les yeux sur la carte de l'Afrique du Nord. S'ils 
l'ont regardée, ont-ils considéré, d'une part, cette frontière tou- 
jours ouverte, soit aux insurrections algériennes qui se dissi- 
pent, soit aux insuiTections algériennes qui recommencent? 
D'autre part, ont-ils porté leur attention sur cette côte illustre, 
riche, et si tentante, et se sont-ils demandé parfois si un bon 
Français pouvait supporter la pensée de laisser à d'autres qu'à 
une puissance faible, amie ou soumise, la possession d'un terri- 
toire qui est, dans toute l'acception du terme, la clef de notre 
maison ? [Applaudissements.) 

Ainsi, messieurs, il faut vraiment ou bien être complètement 
étranger à l'histoire politique et diplomatique de ce pays, ou 
bien être singulièrement aveuglé par l'esprit de parti pour 
ci-oire que le Gouvernement qui est sur ces bancs ou que les 
agents qui le représentent à l'étranger, sont les inventeurs de la 
question tunisienne. Mais, messieurs, la question tunisienne est 
aussi vieille que la question algérienne, elle en est contempo- 
raine; il y a, sur ce point, dans notre politique depuis cinquante 
ans, une suite d'idées, une unité de desseins et de conceptions 
tout à fait remarquable. La monarchie de Juillet avait reçu la 
conquête algérienne comme un héritage de la branche aînée; 
elle l'avait maintenue, continuée avec persévérance, au prix de 
grands sacrifices. Or, dès le premier jour, ses hommes d'État 



I.KS Al l".\llii:s Tl MSIK.NNES. Il 

coinpiiri'iit i|iie la question de séciiiilé pour nos possessions 
d'Algérie était intimement liée, faisant corps essentiel avec la 
question de la domination politi(|ne dans la Régence. 

Le gouvernement de Juillet était tellement convaincu <|ue la 
Régence devait rester sous la prépondérance française, établie, 
soit par une alliance sincère, soit par des garanties d'un autre 
ordre, qu'il n'a jamais toléré la pensée que cette possession 
africaine pût appartenir même à la Porte, si faible qu'elle fût. 
La Porto, en 1835, avait remis la main sur la Tripolitaine; cette 
reprise de possession était entrée dans le droit européen, et, 
prenant goût à la chose, à chaque émotion populaire, à chaque 
conspiration de palais, à chaque rébellion des tribus dans la 
Régence, la Porte, toujours aux aguets et toujours prête, met- 
tait sa flotte en campagne et menaçait la Régence du sort de la 
Tripolitaine. Quant à la France, elle opérait, avec la même 
régularité, un mouvement en sens inverse. M. Guizol, dans ses 
Mémoires, a résumé en quelques lignes la politi(|ue persistante 
du gouvernement de Juillet dans l'Afrique du Nord : 

« A cet effet, une escadre turque sortait presque chaque 
année de la mer de Marmara pour aller faire sur la côte tuni- 
sienne une démonstration plus ou moins menaçante... Mais 
nous voulions le maintien du statu quo, et, chaque fois qu'une 
escadre turque appi'ochait ou menaçait d'approcher de Tunis, 
nos vaisseaux s'appi'ochaient de cette côte avec ordre de 
protéger le bey contre toute entreprise des Turcs. » 

La politique de l'Empire ne fut jtas moins positive, constante, 
absolument rebelle à toute compromission sur ce point délicat. 

Voici, par exemple, une circulaire de M. Drouin de Lhuys, 
adressée, au mois de mai 18o4, à M. de 3Ioustier, alors ambassa- 
deur à Constanlinople. A ce moment, la Régence était en feu; 
une insurrection formidable, sous les coups de laquelle la 
dynastie manqua de s'écrouler, y avait éclaté quelques mois 
auparavant, et la Porte, suivant son usage, avait fait soupçonner 
des desseins d'intervention. Mais l'ambassadeur de France à 
Constantinople était allé au-devant du péril; il avait vu le 
grand-vizir, qui était un grand politique ottoman de cette 
époque, AU-Pacha; celui-ci avait donné au Gouvernement 
français les explications les plus rassurantes, ce qui faisait 
dire au minisli'e des affaires étrangères : 



U DISCOURS DE JULES FEKUY. 

« Nous devons conclure de là qu'il n'est pas dans la pensée 
de la Porte de méconnaître les engagements qu'elle a pris 
d'ancienne date envers nous à l'égard de Tunis, et qu'elle 
reconnaît que les intérêts spéciaux, résultant pour nous de la 
possession de l'Algérie, ne nous permettraient pas de laisser 
porter atteinte dans la Régence au siatu quo dont la conserva- 
tion est devenue un des principes, en quelque sorte tradi- 
tionnels de notre politique. C'est en nous plaçant à ce point de 
vue que nous désirons le maintien de la famille aujourd'hui en 
possession du pouvoir à Tunis, parce que sa déchéance ne 
pourrait s'accompHr sans provoquer des compétitions et 
amener peut-êtie des luttes d'influence qu'il est évidemment 
préférable d'écarter. » 

Et, dans une conversation, qui a été rappelée dans divers 
documents distribués aux Chambres, de M. de Moustier avec le 
grand-vizir, Ali-Pacha, l'ambassadeur de France, dans un 
entretien, lésumait, d'une façon tiès claire et très pittoresque, 
la question dans toute sa gravité, en disant : « Il faut quelque 
chose entre la Porte et nous, et, si la Tunisie n'existait pas, il 
faudrait l'inventer. » 

M. Jlles Dklafossk. — C'est tout le contraire que vous faites! 
Vous la supprimez. 

M. CuNÉo d'Ornaxo. — Elle n'existe plus maiulenaut ! 

M. LE Pbésident du conseil. — Telle était donc la doctrine 
du gouvernement impérial, en cela absolument semblable à la 
pohtique du gouvernement de Juillet : la France ne peut tolérer 
dans la Régence, ni l'anarchie, ni l'étranger. Mais, comme 
l'anarchie tendait à devenir endémique dans ce pays, et 
que l'anarcbie conduit nécessairement à l'appel de l'étranger, 
surtout lorsqu'il y a un suzerain ou se prétendant tel qui s'ap- 
pelle la Porte, dès 1864 nous voyons apparaître au ministère 
des affaires étrangères, dans les correspondances de ses agents 
en Tunisie, le préoccupation d'une occupation éventuelle de la 
Tunisie. 

Les preuves en abondent. En 1864, au milieu de l'insur- 
rection, on examine l'hypothèse d'un débarquement dans la 
Tunisie opéré par une puissance éti'angère. Le lieutenant- 
colonel Campenon, alors membre de la mission militaire fran- 
çaise à Tunis, recommande, dans ce cas, de répondre viclo- 



LES AFFAIIŒS TIMSIKNNES. 13 

rieusement à ce dé(i en montrant nos soldats dti côté du Kef. 
Notre représentant à Tunis, M. de Beauval, écrivait : 

« En pi'ésence de cette éventualité, je n'ai pas hésité à 
demander un bâtiment de la marine impériale à M. le Gouver- 
neur général de l'Algérie... Le gouvernement de Sa Majesté 
aura d'ailleurs à apprécier s'il ne convient pas de faire venir, 
à proximité de Tunis, à Bône par exemple, des forces 
imposantes. » 

A cette communication, le ministre des afTaires éti-angères 
répondait par des instructions très précises, où il rappelait que 
le voisinage de l'Algérie nous avait créé, dans la Régence, des 
intérêts spéciaux que nous ne devions pas laisser compromettre : 

« Si vous prévoyiez, dit-il. que la dynastie des Hassanli fût 
menacée, soit par la crise intérieure, soit par l'action de quelque 
puissance étrangère, vous auriez à m'en informer directement 
par le télégraphe, et vous devi-iez même, en cas d'urgence, 
vous entendre avec M. l'amiral d'Herbinghem pour aviseï" aux 
moyens de prévenir une catastrophe. » 

La paix est rétablie dans la Régence d'une façon un peu pré- 
caire. En janvier 1868, une note du ministère des alïaires 
étrangères précise de nouveau la continuation de la même poli- 
tique, et atteste la préoccupation si sérieuse, entrevue déjcà à 
l'horizon, de la nécessité possible d'une occupation française : 

« L'incapacité de la dynastie qui règne à Tunis, l'improbité 
du ministre qui y exerce un droit absolu, » — c'était le célèbre 
Mustapha-Khasnadar, mort en 1873, — « les vices de l'admi- 
nistration la plus inintelligente et la plus oppressive, la dilapi- 
dation, au profit d'un petit nombre, de ressources onéreuses, 
résultant d'emprunts usuraires, ont épuisé la Régence, anéanti 
son agriculture, ruiné son commerce et décimé sa population. » 

Pour remédier à cet état de choses, que faut-il faire? « Il 
conviendrait, — dit le ministre des affaires étrangères, — de 
recourir à un « moyen terme » qui permettrait de concilier 
l'existence du beylick, comme souveraineté indépendante, avec 
les garanties que réclament non seulement les intérêts de nos 
nationaux, mais ceux qui se rattachent d'une manière plus géné- 
rale pour la France à la question tunisienne. » Ce moyen aurait 
consisté à occuper toute la partie sud de la Régence, de telle 
sorte que nous eussions eu toute facilité pour arrêter les essais 



1.1 DISCOUUS DE JULES FERHY. 

(l'occupalion étrangère ou de révolte qui auraient pu se pro- 
duire. En janvier 1869, nouvelle note, plus précise encore, indi- 
quant et formulant avec une grande clarté et une véritable 
prévoyance les vues du gouvernement français : 

« La France est le seul pays avec qui le bey ait sérieusement 
à compter; en cas de guerre, nous respecterons son sol, la 
nationalité de son peuple, s'il est pour nous un ami fidèle, 
c'est-à-dire s'il empècbe que des secours, d'une nature quel- 
conque, soient fournis par les indigènes à nos ennemis. Mais, à 
la moindre attaque, ou même si nous avions des doutes sérieux 
sur sa neutralité, nous entrerions à main ai-mée sur le terri- 
toire de la Tunisie, ouvert de tous côtés, et nous serions bientôt 
sous les murs de la capitale, qui tomberait infailliblement en 
notre pouvoir. En temps de paix, nous sommes les protecteurs 
naturels du pays ; notre colonie nous fait un devoir de nous 
opposer aux vues ambitieuses des États étrangers qui, sous 
un prétexte quelconque, tenteraient de prendre pied à côté de 
nous. » 

Outre ces notes, qui représentent l'opinion du ministère des 
affaires étrangères à Paris, il y a la correspondance des agents 
locaux. 

A cette époque, de 1869 et 1870, le représentant de la France 
à Tunis était M. de Botmiliau. M. de Botmiliau, dans sa corres- 
pondance, a souvent envisagé l'iiypothèse d'une occupation de 
la Régence par nos ai-mes ; il en a toujours parlé comme d'une 
extrémité fâcheuse. Mais, à mesure que le temps s'écoulait et 
que la faiblesse du gouvernement beylical apparaissait h tous 
les yeux, le représentant de la France à Tunis rencontrait plus 
souvent sous sa plume cette idée, qui se représente à chaque 
instant dans sa correspondance : « l'occupation, nous ne la 
désirons pas, mais elle est inévitable. » 

Il exprimait la même pensée avant comme après nos mal- 
heurs. Vous trouverez au Livre jaune qui a été distribué à 
l'ancienne Chambre, à la page 8, une dépèche où M. de Botmi- 
liau dit, à la date du 16 mars 1870 : 

« Il y a longtemps que j'ai écrit au département que nous 
marchions à une catastrophe, que ce n'était pas la banqueroute 
seulement qui menaçait la Régence, mais l'anarchie. Elle est à 
peu près partout. Une dernière tentative se fait en ce moment 



LES AIKAIKKS TLMSIKN.NKS. lô 

pour sauver ce pays par la commission linancière. Si elle 
cciioue, nous pourrons être foi'cc^ment appelés à occuper la 
Tunisie, et ce sera pour nous une exlrémilé fâcheuse. » 

Et le 19 octobre 1871. au lendemain de nos désastres : «Sans 
un changement radical dans la marche du Gouvernement, c'est 
l'anarchie qui règne en Tunisie, et l'anarchie nécessairement 
entraine l'occupation étrangère. » 

Le 21 décembre 1871, il disait encore : « Si nous nous trou- 
vions un jour devant le dilemme de laisser une autre puissance 
occuper la Tunisie ou de l'occuper nous-mêmes, le doute, je 
crois, ne serait pas permis, et, tout en regrettant une pareille 
nécessité, nous devrions nous en emparer. Je veux, en consé- 
quence, chercher dès à présent quelles seraient, dans ce cas, 
les chspositions des populations à notre égard... » Enfin, le 
28 décembre de la même année : 

« Le rapport que j'ai eu l'honneur de vous adresser le 21 de 
ce mois, conclut à la nécessité d'occuper la Régence dans un 
avenir peu éloigné : je ne crois pas que cette occupation puisse 
désormais être évitée. » 

M. Cl NÉo d'OriXAno. — Cette dernière dépêche n'est pas dans le 
Livre jaune. 

M. LE Président du conseil. — Elle est dans la correspon- 
dance officielle. Elle n'est pas dans le Livre Jaune, parce que le 
Livre jaune contient la dépêche que je vous ai lue tout à l'heure 
et qui exprime la même idée avec une grande force. Messieurs, 
si l'on considère l'état de la Régence à partir de cette époque, à 
partir de 1870 et 1871 et durant ces dix dernières années, on 
compi-end les inquiétudes, les scrupules, mais aussi les vues 
prévoyantes de nos agents et du Gouvernement français. L'état 
de la Régence, pendant les dix dernières années, a été décrit en 
quelque sorte jour par jour, avec les témoignages officiels, dans 
\q, Livre jaune que l'honorable M. Rarthélemy Saint-Hilaire a 
fait distribuer à la dernière Chambre, il y a quelques mois : 
c'est là qu'il faut chercher les causes de l'expédition de Tunisie. 
J'entends parler d'une enquête sur les origines de cette expédi- 
tion ; mais cette enquête, messieurs, elle est faite, elle est là ! 
Il faut lire le Livre jaune pour se rendi'e compte delà situation 
intolérable que faisaient les agissements de la Régence à nos 



16 DISCOURS DE JULES FERRY. 

possf^ssions algériennes. A. chaque page, à chaque hgne de ce 
recueil, dont je ne saurais trop recommander la lecture atten- 
tive aux personnes curieuses de connaître exactement l'état des 
choses, vous trouverez constatées ces réalités menaçantes, for- 
midahles : la Régence est le refuge naturel, quotidien de tous 
les fauteurs d'insurrections en Algérie ; la Régence est l'en- 
trepôt naturel et quotidien d'immenses envois d'armes et de 
poudre qui vont armer les bras des tribus rebelles dans nos 
possessions d'Algérie. Vous lirez dans le Livre jaune qu'en 
plein dix-neuvième siècle, en 1878, la Régence est encore, sur 
les côtes du Nord, dans un état de barbarie qui rappelle celui 
des anciens États barbaresques au siècle dernier , ou au 
commencement de ce siècle, avant la prise d'Alger : vous y 
verrez qu'en plein jour, sous les yeux des autorités musul- 
manes et beylicales, en présence de nos consuls impuissants, 
on y pille un navire, VAiwei^gne, comme, deux années plus 
lard , on devait piller le Centoni. 

La lecture du Livre jaune vous apprendra aussi que ce n'est 
pas, comme l'ont dit certains plaisantins, le gouvernement 
actuel qui a inventé les Kroumirs : vous y verrez, dans des 
dépêches de M. de BiUing, par exemple, les projets, l'organi- 
sation des Kroumirs, etleurs préparatifs d'insurrection dénoncés 
dès 1874. En dix années, combien a-t-on compté de violations 
de frontières, de la frontière française d'Algérie ? 2 365 ! Le 
détail en est au Livre jaune. [Mouvements divers.) 

M. Amagat. — On ne disait pas cela, monsieur le Président du 
conseil; ce n'est pas ainsi que la question a été posée. 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, je croyais être 
dans la question ; je croyais, et je crois encore que cette revue 
historique est nécessaire... 

Plusieurs membres. — Oui, oui! Très bien ! 

M. le Président du conseil.—... non pas, sans doute, pour 
un grand nombre de membres de cette Chambre, mais pour le 
public qu'on repait, depuis deux mois, de contes et de calom- 
nies. Laissez-moi donc poursuivre ma tâche jusqu'au bout. 
[Parlez !) 

Je disais que les violations de nos frontières se comptent par 
milliers, et remai-quez, messieurs, qu'il s'agit non pas de bri- 



LKS AFKAIIŒS TIMSIKN.NES. 17 

gandages individuels, — ce qui est inévitable en pays arabe, — 
mais d'incursions faites par des bandes armées, de véritables 
attaques militaires, de véritables combats. Je ne veux pas vous 
fatiguer de lectures, mais je recommande aux personnes ipii 
étudient avec tant de soin les oi-igines de la question tunisienne, 
le rapport d'un officier supérieur qui est inséré au Livre jaune, 
à la date du 4 mars 1881. 

M. le commandant Vivensang avait été cliargé par notre 
gouvernement de régler dans une conférence les indemnités 
dues à nos tribus pour les méfaits des tribus kroumires ; après 
de longues journées d'attente, après de vaines discussions, il 
constate que le gouvernement du bey se raille de la France et 
de sa puissance, qu'on joue là une comédie indigne du gou- 
vernement français et que les tribus de la frontière ne croient 
plus à notre force. » 

Bien plus, une dépêche de M. le Gouverneur général de 
l'Algérie, endatedu4 avril, constate que les autorités beylicales, 
loin d'aider à la pacification, émettent « la prétention de 
déplacer violemment la frontière à nos dépens, et de la reculer 
bien avant sur notre territoire, non seulement en face de Souk- 
Ahras, mais jusqu'à la bauteur deTebessa >'. 

Messieurs, toutes ces choses sont d'bier, on les oublie pour- 
tant; mais, si Ton veut pénétrer plus à fond dans l'historique 
de ces affaires, qu'on reprenne encore le Livre jaune, avec 
l'annexe publiée par l'honorable M. Barthélémy Saint-Hilaire. 
On assistera, parallèlement à ce triste abaissement de l'influence 
et de la grandeur françaises sur la frontière occidentale de la 
Régence, on assistera jour par jour, heure par heure, pour ainsi 
dire, dans les derniers mois de 1880 et dans les premiers mois 
de 1881, à l'efTondrement de l'influence française à Tunis 
même. Oui, pour des causes sur lesquelles je ne veux pas 
revenir, — car là une grande réserve m'est commandée, — 
mais dont l'effet est certain, visible, je constate qu'à l'époque 
qui a précédé immédiatement l'expédition de Tunisie et qui l'a 
rendue nécessaire, le gouvernement du bey, — je ne sais 
pourquoi, ou plutôt je sais trop pourquoi, — s'était absolument 
insurgé contre cette influence française, que, même au moment 
de nos malheurs, il avait encore respectée. [Mouvements divers .) 
Ce n'est plus la France qui est prépondérante à Tunis. La 

J. Ferry, Discours, V. 2 



18 DISCOURS DE JULES FEKRY. 

tliplomatie française est, à cette époque, obligée de reconnaître 
qu'à Tunis, au Bardo, on répond à son esprit de conciliation 
véritableQient admirable, à tous ses etïorts pour la défense des 
intérêts dont elle a le dépôt; on répond à tout ce que nous 
demandons de juste, d'équitable, d'avantageux pour la Régence 
elle-même, par une humeur de plus en plus hautaine, de plus 
en plus revêche, de plus en plus hostile. 

On a beaucoup parlé des affaires tunisiennes, des affaires 
que la France a défendues en Tunisie. Mais, messieurs, la 
France peut en parler ; la diplomatie française peut en reven- 
diquer la responsabilité. Ah ! nous sommes un peuple étrange ! 
Que de fois, dans les journaux, à la tribune, à cette tribune 
même, nous avons entendu critiquer l'inditférence, l'insou- 
ciance que les membres du corps consulaire témoignaient à 
l'égard des intérêts français! Que de fois, — il y a peu de 
temps encore dans l'atïaire Prieu, qui avait des défenseurs 
dans ce côté de la Chambre... 

M. Talandier. — Parfaitement! .Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — Monsieur Talandier, vous 
êtes, en effet, un de ceux qui défendaient M. Prieu; vous êtes 
un de ceux qui se plaignaient du délaissement dans lequel, 
dit-on, les représentants de la France laissent leurs nationaux 
à l'étranger. Messieurs, on dit cela à la tribune, on dit cela 
dans la presse, et quand un agent français, quand un fonction- 
naire du Gouvernement se montre, au milieu des épreuves les 
plus difficiles, l'homme de sa nationalité; quand il prend à 
cœur la défense des intérêts de la France, comme les repré- 
sentants de l'Angleterre prennent celle des intérêts anglais, 
cet homme-là on le jette aux gémonies... [Applaudissements à 
gauche et au centre) et on l'oblige à venir démontrer devant les 
tribunaux français qu'il n'est ni un voleur ni un traître! 

Oui, messieurs, la France, entendez-le bien, avait en Tunisie 
des affaires où les plus graves intérêts étaient en jeu : les télé- 
graphes, d'abord, et les chemins de fer. Car enfin, vous admet- 
trez bien que, dans un pays qui peut vraiment être appelé la 
clef de notre maison algérienne, il importe absolument de 
savoir entre les mains de qui sont les télégraphes et les che- 
mins de fer ; vous admettrez bien que, dans ces sortes d'atïaires, 



I.ES AFFAIKES TUNISIENNES. 19 

il va plus qiit' dos iiilérèls piivés; (lu'il y a là en jeu un inlénH 
public, un inléirt national. Eh bitMi 1 lisoz le Une jaune : vous 
verrez de quelle façon ces grands iiUrrèls, engagés dans le 
service télt''gi'aphi(iue cl dans les lignes de chemins de Wv, 
étaient traités pendant ces dei-nières années, par suite d'un 
revirement subit dans le gouvernement du bey. 

Toutes ces choses, on les connaissait aux mois de janvier, de 
février, de mars 1881 : sur tous ces points, l'attention de l'opi- 
nion publique avait devancé celle du Gouvernement, en appa- 
rence du moins; sur toutes ces questions, la polémique s'était 
engagée, et j'étonnerais bien aujourd'hui quelques-uns des 
journalistes qui nous traitent le plus durement à cette heure, 
en leur rappelant le langage qu'ils tenaient au mois de 
février 1881 et dans les mois suivants. A ce momenl-là, les 
petits combats des 30 et 31 mars 1881, entre des détache- 
ments de troupes françaises et les Kroumirs, ont été la goutte 
d'eau qui a fait déborder le vase, et alors l'indignation publique, 
depuis longtemps contenue, a éclaté. 

Oui, à ce moment, nous, le Gouvernement, vous, la Chambre, 
nous avions toute l'opinion française derrière nous. Que 
disaient donc les journaux à celte époque? Est-ce qu'ils se 
plaignaient de nous voir nous occuper trop ardemment des 
alï'aires de Tunisie? Le Rappel, par la plume de mon hono- 
rable et spirituel collègue, M. Lockroy, nous gourmandait... 

M. Edoiard Lgi'.kroy. — Et avec raison ! (Sourires sur lilusieurs 
bancs ù (jauche.) 

M. LE Président du conseil. — Il nous disait : « Mais vous 
n'allez pas assez vite! C'est à Tunis que vous devriez être! 
C'est honteux de ne pas être à Tunis ! » 

M. EDOL'ARn LocRRov. • — C'était vi'ai ! 1res vrai! [Rires sur les 
mêmes bancs à gauche.) 

M. LR Président nu conseil. — Oui, messieurs, la Chambre 
et le Gouvernement avaient avec eux l'opinion et la presse, le 
sentiment national tout entier, lorsque nous sommes venus 
vous dire, le 8 avril, que nous avions pris des mesures pour 
mettre enlin un terme aux incursions des Kroumirs, et lorsque, 
le 13 mai, nous apportions à la Chambre le traité qui établissait 
notre protectorat en Tunisie. Eh bien, messieurs, cela c'est une 



20 DISCOURS DE JULES FERRY. 

force, c'est une réponse à ceux qui cherchent à Texpédilion de 
Tunisie je ne sais quelles origines obscures et honteuses. Les 
origines, les voilà ! 

L'expédition de Tunisie, c'est la France qui la faisait, c'est la 
France qui la voulait, et qui l'a acclamée. {Humeurs sur divers 
bancs à gauche.) Elle l'a acclamée, non pas comme une promesse 
de victoires militaires, de ces victoires faciles, du fort contre le 
faible, mais par un sentiment plus élevé, comprenant fort bien 
qu'il y avait là un grand intérêt national à sauvegarder, et 
qu'en allant en Tunisie, elle faisait un pas de plus vers l'accom- 
plissement de la tâche glorieuse que ses destinées lui ont 
contiée : le triomphe de la civilisation sur la barbarie. (Murmures 
à droite), la seule forme de l'esprit de conquête que la morale 
moderne puisse admettre. Messieurs, je n'ai pas à vous rappeler 
que trois votes successifs du Parlement : le vote du premier 
crédit, qui sanctionne le principe de l'expédition ; le vote du 
12 mai et celui des derniers crédits demandés par M. le ministre 
de la guerre ; que ces trois votes unanimes ont intimement lié, 
dans l'honneur et dans les responsabilités, le Gouvernement 
d'alors et les Chambres. 

M. Janvier de La Motte (Eure). — Ces votes n'ont pas été una- 
nimes! 

M. LE Président du conseil. — Non 1 ils n'ont pas été 
unanimes; certains d'entre vous n"ont pas voté ces crédits... 

M. Jules Delafosse. — Vous n'avez obtenu que 300 voix ! 

M. le Président du conseil... et il a été fait, ici, des réserves 
par l'honorable M. Clemenceau, comme il avait été fait une 
réserve au Sénat par l'honorable M. de Gontaut-Biron. 
Messieurs, il me semble que ces votes, que la ratification du 
traité du Bardo, que tout cet ensemble de faits parlementaires 
et politiques constituaient pour le ministère que la Chambre 
laissait après elle, en se séparant, un mandat bien clair, bien 
net, très étendu sans doute, mais bien incontestable. Ce mandat, 
il était à la fois défini dans les termes du traité qui nous rend 
désormais responsables de la tranquillité de la Régence, et 
par le commencement d'application que le protectorat avait 
reçu pratiquement. Je l'ai rappelé tout à l'heure, et je trouve 
que le fait a son importance : c'est pendant que la Chambre 



LES AFFAIRES TUNISIENNES. 21 

de 1877 achevait le dernier mois de sa dernière législature, 
c'est alors que le protectorat a été applicpié ellectivement, que 
nous avons dompté l'insurrection à Sfax... [Rires ironiques à 
droite.) 
Oui, messieurs, et par un très beau l'ait d'armes. 

M. Lanclois. — J(3 lé ci'ois bien ! 

M. LE Président du conskil. — C'est alors aussi que nous 
avons occupé Gabès, que nous avons occupé Djerba, que nous 
avons envoyé des troupes à Tunis pour mettre la ville en sùi-eté 
contre ces excursions de maraudeurs qui arrivaient jusqu'aux 
portes du Bardo, excursions qui ont jeté dans l'opinion publique 
une si vive préoccupation et qui constituent, en quelque sorte, 
un grief contre notre imprévoyance. Oui, messieurs, c'est 
le 17 juillet, vous présents, vous siégeant encore, que ce 
commencement d'insurrection s'est manifesté, que nous y 
avons paré par dilTérenles mesures militaires... Qui s'en est 
plaint? Qui a interpellé le Gouvernement? Donc, le Gouverne- 
ment avait pleins pouvoirs pour exécuter le traité du Bardo. 

M. Clnéo d'Ornano. — C'est très vrai ! 

Quelques membres, à droite. — Mais non ! ce n'est pas vrai ! 

M. Cf.NKO d'Oiinano. — La majorité a approuvé! 

M. LE Préside]s't du conseil. — Il me semble qu'en disant 
cela je démontre l'évidence. Eli bien, la question est celle-ci : 
Avons-nous outrepassé les termes du mandat? L'avoiis-nous 
accompli, je ne dirai pas sans commettre de fautes... [Ah ! ah ! 
à droite). Heureux ceux qui ne commettent pas de fautes dans 
la direction des affaires humaines ! i Exclamations à droite.) Je 
pense que ce sont des personnes infaillibles qui m'interrompent. 
[/{ires approbotifs à gauche.) 

L'avons-nous accompli, ce mandat, non assurément sans 
commettre de fautes, mais en y apportant le degré de pré- 
voyance, d'activité, d'énergie qu'on a le droit de demander à 
un gouvernement français. 

Messieurs, l'opposition fait au cabinet, à l'occasion de la 
conduite des atïaires tunisiennes, des reproches de divers 
ordres : vous me permetti"ez de reprendre les principaux, et 
de les examiner par avance, sans même attendre que les 
honorables interpellateurs les aient portés à cette tribune. 



22 DISCOUHS DE JULES FERRY. 

Leur Ihèse est connue; nous savons ce que l'on veut de nous, 
ce qu'on nous reproche : je vous demande donc la permission 
de dire ce que nous avons à répondre. 

M. Laroche-Joibert. — Le ministre sait si bien ce qu'on va lui 
demander qu'il répond d'avance! 

M. Janvier de La Motte (Eure). — Il s'interpelle lui-même! (fl/res 
à droite . ) 

M. LE Président du conseil. — Le premier grief que j'ai 
vu exprimer avec beaucoup d'éloquence, est contenu dans un 
manifeste, signé par dix-sept honorables membres de ce côté 
de l'Assemblée [Vorateur désigne la gauche). On a déclaré 
que nous avions fait la guerre, une grande guerre, sans 
l'autorisation du Parlement, et que nous avions gouverné 
sans contrôle. 

M. Laroche-Ioibert. — C'est vrai. 

M. LE Président du conseil. — C'est vrai, dit M. Laroche- 
Joubert. Eh bien, il faudra venir le démontrer ici. [Très bien! 
très bien! à gauche et au centre.) 

M. Laroche-Joubert. — Ce ne sera pas difficile; ce sera l'affaire 
d"un quart d'heure. 

M. LE Président du conseil. — Nous avons déclaré la 
guerre sans Tautorisation du Parlement, nous dit-on; nous 
avons mené une affaire ténébreuse, — j'ai lu le mot quelque 
part, — une affaire ténébreuse et frauduleuse à l'insu du 
Parlement. Messieurs, il a été déjà répondu à ce grief. Il 
n'est pas nouveau, car il n'y a pas un grief nouveau dans cette 
affaire tunisienne. Tous se sont produits ici dans les discussions 
d'avril et de mai ; ils ont été rappelés par le rapporteur de la 
commission h laquelle avait été renvoyé le traité du Bardo, 
l'honorable M. Anionin Proust. Il répondit alors, avec un grand 
bon sens, et d'une façon tout à fait décisive, que nous n'avions 
jamais déclaré la guerre au bey de Tunis... 

M. Jules Delafosse. — Vous l'avez faite sans la déclarer. 

M. LE Président du conseil... Que nous n'avions jamais 
rompu nos relations diplomatiques avec le bey de Tunis, que nous 
n'avions jamais combattu les troupes du bey de Tunis. [Rires 
à droite.) Si cela était vrai, messieurs, au 12 mai, combien 
cela est plus vrai à l'heure qu'il est! A l'heure .qu'il est, 



LES AFFAIHES TUNISIENNES. 23 

ralliaucc, l'accord, renlcnte sont évidents : ils sont allcslés par 
des faits. Vous voyez, à côté de nos troupes, les troupes 
tunisiennes veiller au maintien de l'ordre dans la partie centrale 
de la Régence. [Rn-es ironiques à droite. — Bruit.) Oui, 
messieurs, oui! Et je ne vois pas pourquoi cela vous fait rire! 

M. LE Président. — Messieurs, veuillez écouter l'orateur. 

M. LE Présidext du conseil. — Je ne vois pas pourquoi 
cela vous fait rire : vous devriez vous en applaudir en l)ons 
patriotes. 

M. LE DIT, DE Feltre. — SI c'était vrai, certainement, mais c'est 
inexact. 

M. LE Président du conseil. — C'est absolument vrai ! 

M. LE DLC DE Feltre. — Prouvez-le ! 

M. le Président du conseil. — Je le prouve. Les troupes 
tunisiennes sont si bien les auxiliaires sérieux des troupes 
françaises qu'elles sont payées comme auxiliaires et reçoivent 
les l'ations militaires. {Bruyantes exclamations et applaudisse- 
ments ironiques à droite.) 

M. LE DIT. de Feltre. — Je vous remercie. 

M. LE Président du conseil. — En vérité, ces rires ne 
s'expliquent pas. Les troupes tunisiennes, je le répète, sont 
avec nous; la petite armée d'Ali-Bey fait le coup de feu et se 
bat très convenablement à côté de nos troupes. 

M. Georges Perin. — Ce sont les troupes du bey qui ont main- 
tenu l'ordre à l'Oued-Zargua ! 

M. LE Président. — Monsieur Perin, vous n'avez pas la parole. 

M. LE Président du conseil. — Non, il n'y avait pas de 
troupes françaises, pas plus que de troupes tunisiennes à 
rOued-Zargua : sans cela, l'horrible événement qui s'y est 
produit ne serait pas arrivé. Votre objection ne porte pas. Je 
dis que c'est là un fait très important, parce qu'on ne pourra 
pas maintenir, d'une façon sérieuse et durable, le protectorat 
en Tunisie, si l'on n'a pas, dans une large mesure, le concours 
des autorités tunisiennes. Ce concours, nous l'avons et nous 
l'aurons, et c'est une des raisons qui nous font considérer le 
protectorat comme la meilleure solution de la question tunisienne. 
On nous dit encore : « Vous avez gouverné sans contrôle. » 
Qu'est-ce que cela veut dire? Nous avons envoyé des renforts 



24 DISCOURS DE JULES FERRY. 

en Tunisie ; est-ce que quelqu'un peut nous blâmer de cela? • 

M. LE DUC DE Feltre. — Api'ès les élections! 

M. LE Peésidext du conseil. — C'est inexact, monsieur : 
c'est avant les élections. Rappelez-vous les dates : nous avons 
envoyé dans le mois de juillet plus de 8000 hommes en Tunisie, 
au vu et au su de tout le monde. 

M. DE LA BiLUis. — Vos préfets ont nié les envois de Iroupes au 
moment des élections. 

M. LE Peésident du conseil. — Ne mêlez donc pas toutes 
les questions et veuillez me laisser suivre ma discussion! 
[Interruptions à droite.) 

M. LE Président. — Vous pourrez répondre tout à l'tieure, mes- 
sieurs; cet argument est un de ceux qu'on peut apporter à la 
tribune. 

M. le Président du conseil. — Je dis que, quand un 
gouvernement, dans l'intervalle de deux sessions parlemen- 
taires, envoie sur des points menacés et qu'il a mandat de 
défendre, des renforts, des colonnes de Iroupes, on ne peut 
pas l'accuser de gouverner sans contrôle. Envoyer des renforts 
à une expédition pour exécuter un traité souscrit par la nation, 
en vue d'obtenir l'accomplissement des clauses d'un traité sur 
lequel la nation a apposé sa signature, c'était, de la part du 
Gouvernement, remplir son mandat, et il ne peut être question 
ici de dictature ni d'empiétement sur le pouvoir législatif. 
[Applaudissements à gauche et au centre.) Voilà ce que nous 
avons fait. Nous avons envoyé des renforts, nous aAons choisi 
des généraux. Se plaint-on des généraux envoyés en Tunisie ? 
Est-ce le choix du général Saussier comme commandant du 
19* corps qui sera critiqué dans cette assemblée? Le général 
Logerot n'est-il pas un homme de guerre à la hauteur des 
circonstances ? 

Un membre à droite. — Personne ne se plaint à ce point de vue. 
M. LE Président DU conseil. — Vous dites que nous avons 
gouverné sans contrôle, et voilà ce que vous appelez faire acte 
de dictature!... 

M. Janvier de La Motte. — Vous faites votre interpellation vous- 
même. [Rires approbatifs à droite. — E.vclamalions àgaiichc.) 

M. LE Président. — Monsieur Janvier de La Motte, je vous rappelle 
que vous pourrez vous expliquer à la tribune, et que même, pour 



LES AFFAIRES TUNISIENNES. 25 

mieux vous assurer voire tour de parok-, vous vous èles fait insciire 
pour et contre. {Hilavilé générale. — Applaudissements ironiques au 
centre.) 

M. Janvikii di; I,v Motti:. — C'est M. le miiiistrt' f|ui m'en a doiiiié 
I'exem|>le. 

M. LE Président du conseil. — Je suis tout à l'ail désolr 
(1 alirr sur les brisées de M. Janvier de La Motte; il parai! (Jik^ 
j'ai deviné ce qu'il avait à dire et ({u'il no vent pas ([uc j'y 
réponde par avance. On rit.) 

M. Janvier uk La Mottk. — Je dirai autie chose encore. [Rires.) 

M. LE Président du conseil. — 31essieurs, la seconde 
objection qu'on nous fait est une objection financière. On nous 
dit : « La preuve que vous avez empiété sur les droits du pouvoir 
législatif, c'est que vous avez fait des dépenses qui n'avaient 
pas été votées par la Cbambre, et que vous avez dépassé le. 
crédit alloué pour l'expédition. » 

Messieurs, j'ai examiné avec une grande anxiété de 
conscience ce grief, qui serait très grave, s'il était fondé. Je ne 
crois pas qu'il résiste à la discussion , que dis-je, au simple 
examen des faits. La dernière Cbambre avait voté 17 millions 
pour la guerre de Tunisie; je parle ici devant de noudjreux 
témoins, je parle devant les membres de la commission du 
budget qui ont eu à examiner la demande de crédit, qui ont 
rédigé les clauses financières du projet de loi, et je crois me 
conformer à la plus stricte vérité en affirmant que ces crédits 
étaient une provision et non ps une limite. (Rumeur.) On 
s'est expliqué sur ce point. 

M. DE LA BASSETiiiRE. — On n'a jamais vu un vote de crédit 
illimité ; c'est une singulière Itiéoriel 

M. le Président du conseil. — Il était, en effet, impos- 
sible de dire à ce moment, au mois de juin 1881, quelle 
importance et quel développement pourrait prendre l'affaire 
de Tunisie. 

M. Gaudin. — Il fallait convoquer la Cliambre. 

3L LE Président du conseil. — Si la commission du 
budget avait pu établir sur cet inconnu des prévisions certaines, 
savez-vous ce qu'elle aurait fait alors, messieurs? Elle aurait 
fait ce qu'on faisait sous d'autres régimes, elle aurait limité 
l'effectif que le Gouvernement était autorisé à entretenir en 



26 DISCOURS DE JULES FERRY. 

Tunisie. Ah ! si la Chambre avait dit : « Nous vous donnons un 
supph'mcnt d'etTeclif de 25 000, de 30 000 hommes,» nous 
n'aurions pas pu dépasser cette limite sans manquer à tous nos 
devoirs. [Rumeurs sur plusieurs bancs.) Voulez-vous m'écouler, 
messieurs?... 

M. LE Prksidem. — Messieurs, ne vous plaignez pas ': vous 
connaîtrez la théorie du Gouvernement et les faits apportés par lui 
à celte tribune; vous lui répondrez alors d'autant plus facilement. 
Veuillez donc écouter en silence. 

M. LE Peésident du conseil. — Je dis qu'on ne pouvait pas 
donner à ces crédits un caractère limitatif, parce qu'on ne 
connaissait pas l'avenir ; on ne le pouvait pas et on ne le 
voulait pas, puisque, dans le sous-détail qui fait partie inté- 
iirante de la loi de crédit, il y a un crédit de 2.500 000 francs 
pour l'imprévu. On n'était donc pas en présence d'une expé- 
dition limitée, d'un effort que la Chambre voulût limiter. Non, 
la Chambre, fidèle à la conduite qu'elle avait eue dans cette 
atïaire, entendait donner un plein pouvoir, un blanc-seing, 
jusqu'à la rentrée des Chambres... [Dénégaiions à droite et à 
r extrême-gauche .) 

M. LE Président. — Je prie la Chambre de faire silence. 

M. DE LA BiLiAis. — Nous n'acceptons pas cette responsabilité. 

M. LE Président du conseil. — Dans cette occasion, il ne 
pouvait pas y avoir entre la Chambre et le ministère, qui avait 
sa confiance, autre chose qu'un contrat de confiance. On se 
trouvait en présence d'entreprises militaires commencées en 
Tunisie, en présence d'une insurrection à ses débuts. Est-ce 
qu'il eût été raisonnable de la part de la Chambre de dire : 
« Vous ne réprimerez l'insurrection que jusqu'cà tel point et 
vous la laisserez s'aggraver, si elle le dépasse? » 

M. CcNÉo d'Ornano. — Le prétendu traité de paix était signé. 

M. le Président du conseil. — La Chambre ne pouvait pas 
parler ainsi {approbation sur plusieurs bancs à gauche), car 
alors, ce n'était pas de la politique et ce n'était pas de la 
confiance. {Très bien! sur divers bancs à gauche.) Voilà pour le 
caractère des crédits : mais en etîet, messieurs, les crédits 
n'ont pas été ni dépassés, ni dépensés. {A droite, oh ! oh!) 

M. DE LA RocuETTE. — La guerre a commencé après le traité de 
paix. 



i 



I 



I.KS AFFAlItKS TIMSIKNNKS. .>T 

M. LE l'iiKSIDKNT DU CONSEIL. — VOH'i CUllllllt.MU li' Cl't'ilit 

total de 17 millions s»:- décompose, en voici le sous-délail par 
arlicles. Comment oiiérait-on .jiis.pi;'i ci' jour? Coiniiifiii. sous 
l'Empire, par exemple, comment, dans les habiUides de 
comptabilité impériale, faisait-on les comptes des expéditions 
à réli'aniier? On répaitissait la déiicnso dans les dillerents 
chapitres, dans une vingtaine de cliapitrcs du jjuduet: et c'était 
là l'éternel grief de toutes les oppositions de dire : « Où voiile/.- 
vous. demaiulaient-elles, (pie nous retrouvions le total de 
l'expédition du Mexiipie, de l'expédition d'Italie? Tout cela est 
perdu dans vingt chapitres du budget! » 

M. le ministre de la guerre et la commission du budget n'ont 
pas voulu tonil)er dans cette obscurité, et on a ouvert un 
chapitre spécial, le chapitre '29. aux dépenses de l'expédition 
de Tunisie; il était entendu cpie toutes les dépenses extraordi- 
naires motivées par cette expédition, seraient portées dans ce 
chapitre, et non plus dispersées dans vingt chapitres du budget. 
Au lieu d'une vingtaine de chapitres, comme autrefois, il y a 
lin seul chapitre, comprenant une douzaine d'articles comme 
ceux-ci : vivres, solde, services de marche, transports, habil- 
lements, justice nulitaire, remonte de l'artillerie, imprévu, 
fonds secrets. 

M. DF, La lîocHEFOiCArLi), Dii; DE BisAcr.iA. — Quel est le total 
de la dépense? 

M. LE Président du conseil. — Le total du ciiapitre est 
de 17 millions. 

M. DE EA RocHETTE. — Nous en sonimes loin. 

M. LE Président du conseil. — Eh bien, comment a-t-on 
opéré? On a opéré de la seule façon pi'atique, admissible, 
raisonnable : par exemple, pour les services de marche et les 
transports, comme ce sont des dépenses, une fois faites, qui ne 
se rattachent à aucune autre dépense dans le budget, tous les 
transports et tous les services de l'expédition ont été imputés 
sur le crédit de 17 millions. Mais il était manifeste qu'on ne 
pouvait faire cette imputation pour la solde, pour les vivres, 
pour les journées d'hôpital; vous ne pouviez pas demander 
aux sous-ordonnateurs d'opérer celte division en temps de 
guerre, même pour la solde. Vous le pouviez encore moins pour 



28 DISCOURS DE JULES FERRY. 

les vivres, pour les i-ations,pour les journées crhùpllal. Pourquoi 
cela? Parce que, même en France, on ne sait qu'en fin d'exercice 
combien a coûté la ration ou la journée d'hôpital, et, qu'à plus 
forte l'aison, nous ne saurons qu'à la fin de l'année combien 
elles ont coûté en Tunisie. 

Par conséquent, il n'a pas été possible de diviser une opéra- 
tion qui est en elle-même indivisible. Pour la solde des troupes, 
par exemple, on a fait ce que l'opposition appelle des virements, 
mais ce qui n'a nullement le caractère de virements : on a fait 
des imputations provisoires sur le budget ordinaire. [Mouve- 
ments divers.) Je vous prie de m'écouter, messieurs... On l'a 
fait et on a dû le faire. Et, quand même M. le ministre de la 
guerre, au lieu d'un crédit de 17 millions, aurait eu devant les 
mains un crédit de 50, ÔO ou de 100 millions, il n'aurait pas 
opéré dilTéremment, vu qu'il résulte du contexte de la loi de 
finances elle-même, de la loi de crédit, qu'on ne doit porter sur 
le crédit extraordinaire que la dilTérence qu'il y a entre la solde 
d'un régiment entretenu en France et la solde en Tunisie. 
{Rumeurs sur quelques bancs.) 

PliisUmrs membres. — C'est évident ! 

M. LE Président du conseil. — Voilà, messieurs, une 
explication qui, je crois, ne peut pas être contestée. Et les 
personnes qui ont cru que le ministre de la guerre avait man- 
qué à son devoir en imputant l'entretien des troupes sui' les 
crédits ordinaires, n'ont oublié qu'une chose qui ressort du 
détail même qui se trouve dans l'exposé des motifs de ce projet 
de crédit : c'est que, évidemment, la Chambre, la commission 
du budget ont entendu porter sur le crédit extraordinaire 
uniquement la dilférence entre la solde en Tunisie et la solde 
en France, ce chiffre étant de l million environ. 

M. LK MAnguis de Ia lior.BEJAQUELEi.N. — C'est évident 1 

M. LE Présidknt du conseil. — J'arrive à un autre grief. 
C'est assurément celui qui a jeté le plus d'anxiété ou d'obscurité 
dans les esprits : c'est la question du retrait des troupes, comme 
on dit. i Marques d'atlention.) 

Je prends la liberté de devancer encore sur ce point les 
interpellations de mon honorable collègue M. Janvier de 
La Motte. 



I,ES AFKAIHES TLMSIKNNES. 29 

M. Janvier m: I.a Motti; lEiire). — Qu'en savez-voiis? 

M. LE Président du conseil. — Jf sais ce qiif vous diic/. si 
vous traitez ce point. 

M. Janvier de I.a .Motte. — Vous nriiiterfiellez. .-iImis? 

M. LE Président du conseil. — Je crois (|iit' roiiji'ciion (|iit' 
l'on focimilt^ est celle-ci : « Vous avez, au (lélriiiu'nt dt's intérêts 
militaires (jui vous étaient conlic'S et dans des vues iioliti(|ucs, 
retiré une partie de l'elTectif que vous aviez envoyé en Tunisie. » 
On va même jus(ju'à dire, dans certains journaux (jui n'y 
regardent pas de si près : « Vous avez retiré l'eUectif. vous avez 
retiré les troupes dans un intérêt électoral {oui! oui! à droite), 
atln d'établir, aux yeux des électeurs, qui allaient être consultés, 
que l'expédition de Tunisie n'était pas une chose sérieuse et 
qu'elle avait déjà pris tin. Vous avez fait cela avec une impré- 
voyance telle; vous avez compromis de telle façon les intérêts 
militaires du pays que c'est ce retrait des troupes, partiel ou 
total, qui a été la cause directe du soulèvement du sud df 
la Régence. » 

V^oilà l'objection. Je crois que je ne l'alTaiblis pas. J'y réponds. 
Je vais tâcher d'établir d'abord que la dislocation du corps 
expéditionnaire était nécessaire; ensuite, que cette nécessité, 
que ce rapatriement d'une partie du corps expéditionnaire n'a 
eu aucune influence appréciable sur les événements qui ont 
suivi. Quant à la manœuvre électorale, permettez-moi de vous 
dire qu'elle eût été bien singulière, bien grossière, et que le 
Gouvernement se serait chargé lui-même, dans cette hypothèse, 
de faire presque immédiatement une contre- manœuvre. En 
effet, avant les élections, dans le courant du mois de juillet, le 
Gouvernement avait envoyé à Tunis un corps de troupes d'un 
chiffre supérieur à 8000 hommes. Il l'a fait au vu et au su de 
tout le monde, puisque ces 8000 hommes ont été pris dans les 
4" bataillons de 85 régiments, comme il a été fait pour toutes 
les troupes envoyées dans la seconde expédition. Le Gouverne- 
ment ne se cachait donc pas ; et, s'il avait fait là une manœuvre 
électorale, il eût fait, en même temps une contre-manœuvi"e, 
puisqu'il envoyait d'autres troupes en Tunisie. 

M- LE BARON Dlfolr. — Pendant ce lemps-là, les préfets disaient 
le contraire. {Rumeurs à gauche.) La preuve, la voilà! 



30 DISCOURS DE JULES FEKRY. 

M. LK Président. — Monsieur Dufour, vous n'avez pas la parole: 
je vous prie de garder le silence. 

M. LE Président du conseil. — Je voudrais, messieurs, 
De laisser daDs vos esprits auciui doute sur cette partie si 
importaDte de ma discussioD. CornbieD le GouverDement a-t-il 
l'apatrié de soldats appartcDaDt au premier corps expédition- 
Daire de Tuoisie? Voici les chilTres : lOOÛO hommes o«t été 
rameués daDs le couraut du mois de juin, et 120UÛ hommes 
sont restés dans les ditîérentes villes et les postes militaires qui 
constituaient notre occupation. Pourquoi avoir fait revenir ces 
10000 hommes? Messieurs, pour des raisons de la plus haute 
gravité, que M. le ministre de la guerre a exposées au conseil 
et que le conseil a adoptées après mûr examen : pour des raisons 
sanitaires et pour des raisons militaires. 

Les raisons militaires, messieurs, étaient d'une importance 
telle que les raisons sanitaires, qui sont si graves, passent, en 
quelque sorte, au second plan. En etïet, comment avait été 
composé le premier corps expéditionnaire de Tunisie? Il avait 
été composé, en très grande partie, par la force même des 
choses, de troupes d'Algérie. Ce sont les troupes d'Algérie que 
le Gouvernement, surpris par l'invasion, par l'attaque à main 
armée des Kroumirs, aux 30 et 31 mars, a fait avancer par 
échelons. Donc, 8800 hommes, empruntés à l'armée d'Algérie, 
faisaient pai-lie du corps expéditionnaire. A ces 8800 hommes, 
M. le ministre de la guerre, qui devait aller au plus pressé, 
— l'affaire était pressante, l'opinion plus pressante encore, — 
le ministre de la guerre, à ce conlingeDt déjà respectable de 
troupes d'Algérie, ajouta des régiments à 2 bataillons, avec 
l'artillerie et la cavalerie correspondantes : soit 31 bataillons 
d'infanterie et lo escadrons de cavalerie, empruntés à 13 régi- 
ments d'infanterie, qui fournirent chacun 2 bataillons, et à 
5 régiments de cavalerie, qui foui-nirent chacun 3 escadrons; 
en ajoutant les W et 141" régiments d'infanterie, qui apparte- 
naient à la brigade Vincendon, on obtint ainsi le chitïi-e de 
30000 hommes, total de l'etfectif du premier corps expédition- 
naire. Ces mesures eussent été suffisantes pour une expédition 
de quinze jours ou trois semaines, mais ce système était incom- 
patible avec une occupation durable ; en etïet, il présentait un 
grand inconvénient et il comportait un grand péril : la mobili- 



LES AFKAIIIES TUNISIENNES. 31 

sation cHait atteinte, les cadres de la mobilisation étaient atteints, 
puisque les t^ats-majors et les cadres de '2 bataillons de 
13 régiments opéraient en Tunisie. Il fallait donc, puisque 
l'occupation devait durer, aviser à un autre système. 

Quel était le premier devoir du ministre de la guerre? On 
devrait vraiment reconnaître, à la fois, et la grande diflicullé 
où il s'est trouvé, et le peu de ressources qu'il avait pour la 
résoudre. Nos lois militaires n'ont pas prévu d'armée coloniale: 
on ne songeait pas à cela en 1872! Il fallait donc, avec une 
organisation militaire destinée uniquement à la guerre conti- 
nentale, pourvoir aux nécessités pressantes de la guerre 
d'Afrique. On ne le pouvait qu'à une condition : c'était de 
laisser les cadres de la mobilisation intacts; et si, dans celte 
affaire, le ministre de la guerre ne s'était pas préoccupé avant 
tout de rétablir les cadres de mobilisation dans leur intégralité, 
il aurait véritablement manqué à tous ses devoirs et dédaigné 
ce qui doit être son souci constant, même en temps de paix. 

Pour rétablir les cadres, qu'est-ce qu'on a fait? On a disloqué 
le corps d'armée, on a rapatrié environ 10000 hommes, on a 
renvoyé en France l'état-major des régiments, les cadres d'un 
bataillon, en versant dans les seconds bataillons, qui restaient 
en Tunisie et devaient former le corps d'occupation, assez 
d'hommes pour en porter le contingent de 530 à 600 hommes. 
De sorte que les 10000 hommes qui ont été rapatriés, messieurs, 
ce sont les cadres de bataillons actifs qui font partie intégrante 
du système de mobilisation ; ce sont encore les soldats libérables, 
ce senties soldats de faible santé, ceux qu'on appelle, en langage 
technique, les malingres. 

J'ari'ive à l'autre côté grave de la question : l'intérêt sanitaire, 
qui venait s'ajouter au grand intérêt militaire pour motiver le 
rapatriement. Pour juger et apprécier avec une complète équité 
la mesure dont je parle, queje défends ici de toute ma conviction, 
et qui a soulevé tant de critiques dans le public, il faut qu'on 
veuille bien se rendre compte des conditions dans lesquelles se 
trouve une armée nécessairement jeune comme la nôtre, 
composée d'éléments jeunes, lorsqu'elle fait la guerre en Afrique. 
Lorsque nous avons fait les guerres d'Afrique, sous le gouver- 
nement de Juillet et sous l'empire, nous avions, messieurs, 
d'autres soldats que ceux d'aujourd'hui : nous avions de vieux 



32 DISCOURS DE JULES FERRY. 

soldats. Il y avait dans rarmée consliluée parla loi de 1832... 

[Intetruptions.) 

M. LE Président. — Messieurs, le débal se précise, ce n'est pas le 
moment qu'il faut choisir pour le troubler par des conversations : il 
faut, au contraire, écouter avec la plus grande attention. [Très bien! 
trcn bien/) 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, il me semble 
que je serre la question autant qu'il m'est possible : je prie la 
Chambre de vouloir bien suivre mon raisonnement. 

Messieurs, il faut considérer avant toute chose la ditïérence 
fondamentale qu'il y a entre l'armée de la loi de 1832 et l'armée 
de la loi de 1872. Dans l'ancienne armée, formée par la loi de 
1832, nous avions cent mille vieux soldats, par suite des 
rengagements; il y en a à peine 29000 dans l'armée telle que 
l'a constituée la loi de 1872. Par conséquent, la grande majorité 
de notre armée nationale se compose d'hommes véritablement 
jeunes, d'hommes de 20 à 23 ans, c'est-à-dire à l'âge critique, 
au point de vue des influences typhoïdiques que développent 
nécessairement les pays chauds comme l'Algérie. {Très bien! 
sur un grand nombre de bancs.) 

Eh bien, qu'a fait M. le ministre de la guerre? quel but a-t-il 
poursuivi? Il a voulu sauver l'armée des influences anémiques, 
typhoïdiques qui constituent le grand péril, le fléau des mois 
de juillet, août et septembre dans l'Afrique du nord. Il a voulu, 
en prévision de ce qui pourrait advenir, mettre à l'abri la plus 
grande partie de son corps d'armée, car, messieurs, vous nous 
ferez bien l'honneur de penser que nous avons prévu qu'il 
pourrait y avoir une campagne d'automne, — je l'afflrme, et je 
voudrais bien qu'on me crût, — et que le Gouvernement n'était 
pas aveugle au point d'avoir oublié que le retour de l'automne 
est le signal des insurrections sur la terre africaine. Nous le 
savions fort bien; nous le savions d'autant mieux que nous 
étions avertis par les massacres de Saida, et qu'il était résolu, 
dans la pensée du Gouvernement, — je ne lui en fais pas un 
mérite, car tout gouvernement de bon sens aurait agi comme 
nous, — qu'on ferait de grandes campagnes d'automne, à la 
fois dans le sud oranais... 

M. DE La RocHEFOLCArLD, Dic DE BisAcciA. — Vous avcz déclaré 
le contraire! 



LES AFFAIRES TUNISIEiNNES. 33 

Plusieurs membres à droite. — Vous avez dit ([n'on n'aurait pas de 
yuerre. 

M. LE Président du conseil. — Il ne faut {»as jouer sur le 
mot de grandes campagnes. [Exclamai ions à droiie.) 

M. .lANviEn DE La Motte. — C'est vous qui nous avez joués ! 

M. LE Président du conseil. — Je disais donc qu'on avait 
résolu de faire une expédition de deux ou trois colonnes à la 
lois dans le sud oranais et dans le sud de la Régence; lorsque 
l'on eut pris celte décision, 31. le ministre de la guerre nous dit : 
M Mais alors j'aime mieux envoyer des hommes nouveaux ; des 
hommes ayant passé l'été dans les garnisons de France ; ils 
arriveront dans la plénitude de leur force, tandis que ceux qui 
auront été dans les garnisons d'Algérie seront affectés par 
l'anémie »... {Très bien! très bien! sur quelques bancs.) 

M. Georges Perin. — C'est extraordinaire, cette théorie ! 

M. le Président du conseil. — ... Et c'est alors, messieurs, 
par les raisons que je viens de vous dire, et qui, à mon sens, 
sont de sérieuses et fortes raisons, de bonne administration 
militaire, que vint s'imposer à nous l'obligation d'appeler les 
4" bataillons. C'est avec ces 4" bataillons que le deuxième corps 
expéditionnaire, qui comprend environ oOOOO hommes, en 
comptant les 880U pris en Algérie, a été constitué, et qu'il a été 
fait face aux exigences de ce grand mouvement de troupes. 
Permettez-moi d'ajouter encore deux mots sur cette mesure de 
M. le ministre de la guerre. Je crois, messieurs, après l'avoir 
très attentivement examinée , que c'était en vérité la seule 
pratique : c'était la seule qui respectât l'intégralité des cadres 
de la mobilisation. Vous savez que ce sont ces quatrièmes ba- 
taillons — qu'on a peut-être tort d'appeler 4*^ bataillons, car ils 
ne portent pas le numéro 4 : ils sont seulement des bataillons 
en sus des trois bataillons actifs et ne comptent pas dans les 
cadres démobilisation — ce sont des bataillons de seconde hgne, 
destinés à garder les places fortes à la frontière, mission dans 
laquelle ils peuvent être remplacés, en temps de guerre, par 
l'armée territoriale. L'on pourrait les appeler plus justement 
des bataillons disponibles. Ce sont eux qui ont constitué les 
régiments de marche, avec lesquels le ministre de la guerre a 
pu former le contingent du second corps expéditionnaire. 

J. Frrry, Discours, V. 3 



34 DISCOURS DE JULES FERRY. 

Si l'on revient sur celte question, qui est un peu technique, 
je ne tloute pas que M. le ministre de la guerre n'apporte encore 
d'autres raisons, mais je crois en avoir dit assez en ce moment 
sur ce point. J'ai démontré que la dislocation du corps expédi- 
tionnaire était nécessaire : je suis convaincu, en outre, qu'elle 
a été absolument inolïensive, et qu'elle n'a eu, — quoi qu'on en 
dise, — aucun rapport, aucune espèce de lien commun avec la 
révolte des tribus du sud de la Régence. 11 y aune raison décisive 
et qui saute aux yeux. Où l'insurrection s'est-elle produite? 
Est-ce dans le nord? Non! Sur tous les points où stationnent 
nos garnisons et dans tout le rayon environnant, partout où il 
se savait, par conséquent, qu'on avait retiré des troupes, l'ordre 
n'a pas cessé de régner. Le trouble a été apporté des régions 
du Sud, par les tribus du Sud insurgées, et nullement par les 
Kroumirs, les Mohgars et autres peuplades auxquelles nous 
avions fait sentir la force de notre bras. Aucune de ces peuplades 
ne s'est insurgée. 

Il y a inie autre raison : nous n'avons pas laissé le Sud 
sans y intervenir efficacement et victorieusement; aussitôt 
que l'insurrection se manifeste à Sfax, nous y envoyons 
8000 hommes. Pourquoi le Sud s'est-il soulevé? Ne croyez pas 
que ce soit pour avoir entendu dire que nous avions dégarni le 
nord de la Tunisie; c'est parce que l'état de révolte est l'état 
permanent, habituel de toutes ces tribus de la Régence. Il n'y a 
pas dans le sud de la Régence d'exercice sérieux de l'autorité 
du gouvernement tunisien. De temps en temps, l'impôt s'y paye 
bien, mais savez-vous comment? On envoie le bey du camp, le 
frère du bey, avec une petite troupe de 3000 ou 4000 hommes, 
et on fait rentrer comme cela l'impôt tous les deux ans, tous les 
trois ans, comme on peut... [Murmures à droite.) 

M. CuNÉo d'Ornâno. — C'est une jolie conquête que vous faites là ! 

Un membre à gauche. — Cela les étonne, ils ne savent pas cela. 

M. LE Président du coxseil. — Il n'y a donc rien de 
surprenant à voir s'élever contre le gouvernement du bey, 
contre le Gouvernement français, des tribus qui, en réalité, ne 
reconnaissent aucune autorité. Croyez bien que la cause de 
l'insurrection du Sud est ailleurs que dans le retrait d'une partie 
des troupes : elle est beaucoup plus profonde que cela, elle tient 
îi un phénomène social, dont nous sommes avisés depuis un 



LES AFIAIUKS TUNISIENNES. 35 

grand nombre tic mois [vdv nos agonis diplomatiriiies on pays 
musulmans. Ce soulôvemenl tient à la piofontlc agitation (|ui 
règne dans Tlslani depuis la guerre de Uiissie contre laTur([uie, 
c'est-à-dire depuis 1877, du l'ond du Sahara à la frontière 
algérienne, et sur toutes les i-ives de la Méditerranée. Aussi 
bien par le massacre de Saïda qu<' par le massacre de la mission 
du colonel Flatters, et parles entreprises du khalife à Constan- 
tinople, le réveil du fanatisme musulman depuis 1877 est 
attesté comme fait patent, certain, croissant en importance. 

C'est ce qui me permet de dire que la France, en faisant, 
pour sa propre défense, ce qu'elle a fait en Tunisie, ce qu'elle 
y fait encore, à l'iieure qu'il est, a porté à cette renaissance du 
fanatisme musulman un coup mortel; qu'elle a rendu ainsi un 
nouveau et capital service à la cause de la civilisation, qu'elle 
sert depuis si longtemps. [Rumeurs et Interruptions à droite. — 
Mouvements divers.) 

M. I.ARor,[iE-JorBERT. — Ce sont des guerres de religion ! 

M. LE Président du conseil. — • Si la Chambre veut bien 
m'entendre... 

Plusieurs membres. — Reposez-vous ! 

M. LE Président DU CONSEIL. — J'aime mieux continuer... 

M. LE Présidem. — Je prie la Cliambre d'écouter M. le président 
du conseil. 

M. LE Président du conseil. — Je voudrais, pour ne pas 
abuser de la bienveillante attention de la Chambre... [Parlez! 
parlez!) examiner devant elle une dernière question que vous 
avez assurément le droit de nous poser; c'est celle-ci : « Nous 
sommes en Tunisie. Qu'y faisons-nous à cette heure, où allons- 
nous, et comment concevons-nous la solution du problème qui 
a été posé par l'entrée de nos troupes dans la Régence de Tunis? » 
[Rumeurs sur divers bancs.) 

Messieurs, à entendre tout ce qui se dit, à lire tout ce qui 
s'écrit sur cette afl'aire de Tunis, il semble, en vérité, que nous 
soyons au lendemain d'une sorte de désastre national. Les 
partis de droite et débauche ne cessent de nous répéter que 
l'expédition de Tunisie est un grand malheur, que cette expé- 
dition nous a fait perdre nos alliances en Europe, qu'elle a 
désorganisé notre armée, qu'elle doit être placée sur la même 



36 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

ligne que l'expédition, à jamais lamentable, du Mexique. Cela 
s'écrit, messieurs, cela se dit, cela se répand ; et, comme le 
Gouvernement n'a pas encore eu la parole pour répondre, cela 
entre dans l'esprit public. Il s'est fait, en quelque sorte, sur 
cette expédition comme une sorte de légende. Il n'y a pas de 
pays où les légendes se fassent plus vite qu'en France. 

Eh bien, permettez-moi de dire que ces griefs, que ces 
craintes, que ces excès de polémique ne sont, en aucune façon, 
en concordance avec la vérité. 

Notre armée désorganisée ! Je viens d'exposer que ses cadres 
de mobilisation sont absolument intacts; et si, à l'heure qu'il 
est, les eiïectifs sont faibles, c'est que, entre la classe 1876, qui 
vient de partir, et la nouvelle classe, qui n'est pas encore arrivée, 
il se produit nécessairement un vide dans les etïectifs; il s'y 
produit toutes les années à cette même époque; les sacrifices 
que nous avons dû faire au corps expéditionnaire de Tunisie 
l'ont assurément accru, mais ne l'ont pas causé. 

L'armée n'est point désorganisée, la mobilisation est intacte, 
et si le malheur voulait qu'une mobilisation fût nécessaire, vous 
verriez, sans la moindre difficulté, sans le moindre trouble, 
entrer dans ces cadres, qui n'ont pas besoin d'être nombreux, 
les nombreuses classes de réserve qui forment notre véritable 
force défensive. Nos alliances perdues !... Messieurs, nous avons 
signé hier un traité de commerce avec l'Italie... [Exclamations 
à droite.) 

Il vous sera soumis, messieurs, mais l'accord s'est fait entre 
les représentants des deux gouvernements, et je ne sache pas 
qu'un traité de commerce ait été jamais le signe d'une mésin- 
telligence profonde entre deux nations voisines et amies. A 
f heure qu'il est, comme j'avais l'honneur de le dire tout à 
l'heure à la Chambre, nous avons en Tunisie, autour de Kairouan, 
une armée de oOOÛO hommes, et, certes, elle est aux mains de 
chefs vaillants, habiles, qui ont su la conduire. Je crois qu'il y 
a peu de marches militaires aussi belles que celle que le général 
Forgemol vient d'exécuter en douze jours entre Tehessa et 
Kairouan [Très bien! très bien! à gauclie et au centre. — Rumeurs 
à droite); je crois que, si la constance est pour quelque chose 
dans les afïaires de guerre, il y a peu de faits d'armes aussi 
considérables et aussi honorables pour notre armée que la 



LES AFFAIRES TUNISIENNES. 37 

campagne qui commenra par la pointe du général Sabalier sur 
Zaghoua, et qui s'est continuée par cette admirahle, celte 
splendide, cette triompliale marche de la colonne du général 
Saussier jusqu'à Kairouan. [Très bien! très bien! à gonche.) 

Messieurs, je dis ces choses parce que c'est la vérité. 

M. Ci.NÉo d'Ornano. — Ce sont nos soldats!... 

M. LE Président du coxskil. — Ce sont nos soldais, ce sont 
nos ofliciers, ce sont nos généraux, c'est le bon vouloir de tout 
le monde, monsieur! [Applaudissements à gauche.) 

M. LE MARQi:is riE La Iîocuejacqueleix. — Personne ne le conteste, 
personne ne l'a jamais contesté, et nous ne nous permettons pas de 
juger les généraux. Mais ce n'est pas la question. 

M. de la Ror.HETTE. — C'est le ministère qui est en cause ; ce n'est 
pas l'armée! 

M. LE Peésidext du conseil. — Il y a plusieurs manières 
poui' les armées modernes, pour une armée française, de se 
faire de l'honneur. Messieurs, on se fait honneur en versant 
son sang, en bravant des ennemis nombreux, en livrant des 
batailles rangées, mais on se fait honneur aussi en subissant 
des épreuves... 

M. LE BARON DE BouRGOLNG. — Kous savons Cela aussi bien que 
vous. {Rumeurs au centre.) 

M. LE Président du coxseil. — Les troupes françaises 
nouvelles se font un égal honneur par la persévérance, par la 
soumission à la règle, le respect de la discipline, par toutes ces 
vertus moins brillantes, mais plus solides, qu'il faut pratiquer 
et développer quand on fait des marches de deux ou trois 
semaines à travers le désert, i Applaudissements à gauche et 
au centre.) 

Les munitionnaires de l'armée, ceux qui la font vivre et la 
conduisent, qui réunissent les moyens nécessaires pour porter 
les bagages, assurer son alimentation et l'eau que le sol ne 
fournit pas... [Interruptions.) Messieurs, rien que l'alimentation 
d'une colonne comme celle du général Saussier, en eau pour le 
soldat elles bêtes de somme, savez-vous ce que cela représente? 
Plusieurs milliers de chameaux. [Nouvelles interruptions. — 
Rires à droite.) 

M. CuNÉo d'Ornano. — Les chameaux ne sont pas en cause. 



38 DISCOURS DE JULES FERRY. 

M. LE Peésident du conseil, — Je ne puis trouver ces 
l'icanemenls spirituels; ils me semblent même inconvenants. 
{Approba(io7is à gauche.) 

M. LE Président. — Je prie la Chambre d'écouler en silence M. le 
président du conseil, dont elle a sollicité les explications, et de 
l'écouter surtout quand il entre dans le vif du débat, en lui prêtant 
l'attention que mérite tout orateur, et particulièrement un membre 
du Gouvernement. 

M. Laroche-Joubert. — On n'a pas sollicité ces explications, on a 
voulu interpeller le ministère. 

Voix à droite. — On ne conteste pas les faits. 

M, LE Président. — J'entends dire qu'on ne conteste pas les faits : 
c'est une raison de plus pour écouter en silence. 

Veuillez continuer, monsieur le Président du conseil. 

M. LE Président du conseil. — C'est un grand problème 
d'organisation militaire que celui qui consiste à assurer les 
convois de transports, à rassembler les cbameaux nécessaires 
pour porter les subsistances, les vivres et particulièrement la 
consommation d'eau d'une colonne aussi nombreuse. La solution 
de ces problèmes fait le plus grand bonneur, non seulement au 
commandement, mais à toute l'administration militaire. [Très 
bien! à gauche. — Rumeurs à dj'oite.) — J'ai pourtant lu dans 
des auteurs sérieux que l'expédition sur Rairouan n'avait pas le 
sens commun, qu'elle ne pourrait mener à rien; on se deman- 
dait même s'il existait un plan de campagne, et on ajoutait que 
très probablement il n'y en avait pas. 

Messieurs, il y a un plan de campagne. Ce n'est pas nous qui 
lavons fait. Nous estimons que M. le général Saussier et ses 
collaborateurs, aidés des lumières et des conseils de M. le 
ministre de la guerre, sont plus compétents pour faire un plan 
de campagne qu'un cabinet quel qu'il soit. Il y a un plan de 
campagne que nous trouvons fort bon, que l'on poursuit et qui 
amènera un résultat certain. Lequel? Messieurs, celui que vous 
poursuivez tous : la soumission de la Régence. Nous n'avons pas 
eu, ou plutôt ceux qui dirigent les opérations militaires dans 
notre pays n'ont pas eu d'autre stratégie que de réunir degrandes 
masses qui agissent tout autant par l'effet imposant que produit 
sur le moral de tribus barbares le déploiement d'un grand 
appareil militaire que par la destruction des individus eux- 
mêmes. 



LKS AKFAIRKS TUNISIENNES. 39 

Nous avons préféré cette itoliti(|iie niililaire, el vous la préfé- 
rerez certainement à celle qui a été suivie en d'autres temps. 
On y mettait alors moins d'efforts, on faisait de moins grosses 
colonnes, on allait pins vite en lieso.iine, ou ne lestail pas, 
pendant des mois, sous le feu meurtrier de la critique qui vous 
accuse parce que vous paraissez ne pas avancer, et qui ne se 
rend pas compte (lue celle interruption des opéralioiis prépare 
de plus grandes et plus sérieuses opérations. A celle époque-là. 
on allait à Constantine avec peu de monde et peu d'approvision- 
nements ; on en revenait glorieusement, mais battus. Nous 
voulons, nous, appliquer à cette guerre de la Régence des 
procédés tout dilférents; et, de même que nous avons soumis 
le Nord par une expédition dont l'importance a paru 
disproportionnée avec les résultats spécialement militaires de la 
campagne, de même nous avons envoyé dans le Sud des forces 
imposantes, afin de réduire les populations arabes, l'esprit 
arabe, par la seule démonstration qu'il comprenne : celle de la 
force. [Très bien ! très bien!) 

Nous avons voulu faire voir à ces tribus barbares et insou- 
mises ce que c'est qu'une armée française, et leur faire sentir 
tout le poids de notre organisation militaire. C'est pour cela 
que nous sommes allés à Kairouan, et que, de là, nous avons 
le projet, — nous en avons déjà commencé l'exécution, — 
d'envoyer jusqu'à Gabès et à Gafsa des colonnes volantes 
pour réduire les tribus, pour leur montrer qu'elles ont atïaire à 
quelqu'un de fort, qui est là et qui ne s'en ira pas sans avoir 
obtenu leur soumission. Nous voulons cela parce que c'est la 
seule politique à suivre pour pacifier la Régence : c'est par le 
déploiement d'une force supérieure, par une action énergique 
sur l'esprit et l'imagination de ces peuplades indomptées 
qu'on pourra espérer les faire rentrer dans l'ordre et pacifier 
la Régence. 

Voilà ce que nous voulons faire, et ce que nous sommes en 
train de faire. Je prie la Chambre, dans la délibération à 
laquelle elle va se livrer, d'éviter avec un soin scrupuleux tout 
ce qui pourrait entraver, si peu que ce fût, cette action bien- 
faisante et pacificatrice. Messieurs, à l'heure qu'il est, notre 
véritable ennemi dans la Régence, ce n'est pas l'indigène, — 
nous en venons à bout par la force ; — ce n'est pas l'étranger 



40 DISCOURS DE JULES FERRY. 

(7iii nous regarde et nous jalouse : c'est rincertitude, l'incer- 
titude apparente seulement, qui i-ègne sur les résolutions 
définitives du gouvernement français. [1res bien! très bien!) 
Croyez bien que, malheureusement, cette polémique ardente à 
laquelle on se livre depuis deux mois, dans ce pays, contre 
l'expédition de Tunisie ; ce fait que des portions importantes de 
l'opinion publique, que des partis organisés se prononcent 
ouvertement pour le retrait des troupes et l'abandon de la 
Tunisie est loin d'être indifférent. Ces dispositions sont connues, 
escomptées. Croyez bien que ce monde arabe, qui possède des 
moyens d'informations, de communications, si nombreux, si 
discrets et si sûrs, est au courant dé tout ce qui se dit : le 
danger, en ce moment, c'est de laisser croire qu'un jour vous 
vous lasserez et que vous abandonnerez votre œuvre. [Applau- 
dissements à gauche et au centre.) 

Eh bien, messieurs, je vous en supplie, ne faites rien qui 
puisse donner créance à cette fausse opinion. Deux grands 
intérêts sont en présence dans ce débat : un grand intérêt poli- 
tique et un grand intérêt militaire. Ces deux choses, messieurs, 
au milieu de nos dissensions, doivent nous être sacrées, à 
quelque parti que nous appartenions. Ne faites rien qui 
compromette l'intérêt français; ne faites rien qui puisse porter 
une atteinte, si faible qu'elle soit, à la juste reconnaissance que 
nous devons à l'armée et à ceux qui la conduisent. [V\ve appro- 
bation à gauche et au centre. — Interruptions à droite.) Ne 
touchez pas, si légère que soit la main, à ces deux grands 
intérêts : ne touchez pas à la France, ne touchez pas à l'armée ! 
[Applaudissements prolongés sur un grand nombre de bancs à 
gauche et au centre.) 

T/eîTet du discours de M. Jules Ferry fut encore accentué par la 
harangue empliatique d'un nouveau député, M. Amagat, qui, plus tard, 
se fit remarquer par sa connaissance approfondie des questions bud- 
gétaires, mais dont les amateurs d'éJoquence parlementaire ont 
salué l'exorde et la péroraison, le o novembre 1881, par une 
explosion d'iiilarité resiée légendaire au Palais-Bourbon*. 

1. Voici les premiers mots du discours de M. Amagat,— c'est un document 
historique : « Messieurs, en pos.ant pour la première fois le pied sur les 
degrés de notre grande tribune nationale... » Il faut aussi retenir cette 
phrase de la péroraison : « Messieurs, si nous sommes condamnés à voir la 
honte passer dans les régions du pouvoir sous la République, il n"y a plus 



LES AKFAIUES TUNISIENNES. 41 

Après le discours de M. Ama^at, la Cliainbre épuisée, (luuiiiuc 
toujours joyeuse, renvoya la discussion au surlendemain. 

Discours du 9 novembre 1881. 

Dans la séance du 7, M. .\a(|ut't iiiui, dans n)ainles ciivonslanccs, 
avait prodigué son concours le plus zélt' à la politique de Jules Ferry) 
donna l'assaut à un caliiuet démissionnaire, en lui repiochant 
d'avoir manqué de confiance envers l'ancienne Cliamhre, et conclut 
que tous les ministres sortants devaient être exclus de la future 
combinaison ministérielle. Puis, M. Amédée I>e Faure vint à son 
tour crititiuer la régularité des dépenses, pourtant fort modérées* 
auxquelles avait donné lieu l'expédition tunisienne, comme si l'on 
pouvait prévoir, au début d'opérations militaires de cette importance, 
le supplément de crédits qu'elles entraîneraient. L'orateur insista 
également sur les divisions qui s'étaient manifestées entre l'inten- 
dance et la médecine militaires. Ces criti(|ues de détail n'avaient pas 
une portée bien grande, mais elles tirèrent surtout leur importance 
de la maladresse et de l'inexpérience oratoires du général Farrc qui 
entreprit de les réfuter. La Clianibre se montra donc très dure pour 
le pauvre général dont les sages dispositions avaient rendu la résis- 
tance impossible, mais qui n'avait pas pu changer le climat de la 
Tunisie. Encore avait-on compté moins de décès dans le corps 
expéditionnaire que dans le corps d'armée d'Algérie. Les deux 
campagnes de Tunisie se chilïraient par une perte de 782 hommes 
au total, tant au feu qu'à rhôpital. C'était peu, en comparaison de 
ce que coûtaient autrefois les campagnes d'Afrique, où l'on 
n'employait guère que de vieux soldats aguerris, et Bonaparte, dans 
sa campagne d'Egypte de 1798, avait fait preuve d'une bien auli'e 
imprévoyance, au point de vue de l'hygiène du soldat et des appro- 
visionnements. 

Au fond, rinterpellalion tournait assez mal pour l'opposition qui 
avait annoncé des révélations slupétiantes. M. Clemenceau, dans la 
séance du 8 novembre, jugea nécessaire de donner de sa personne, 
et de passionner le débat en se livrant aux insinuations les plus 
vives sur les causes réelles de l'expédition, qui, d'après lui, n'avait 
été entreprise que pour favoriser les intérêts particuliers des trois 
sociétés de Bône-Guelma, de la société marseillaise et du Crédit 
foncier projeté par M. Léon Renault 1 II accusa encore une fois le 
ministère d'avoir trompé la Chambre et le pays, d'avoir violé la 
Constitution, en faisant une guerre sans l'autorisation du Parlement, 
et d'avoir fait des virements de crédits. Il termina par une demande 

qu'une chose à faire : c'est de se briser la tête contre la première pierre 
venue... » A quoi M. Freppel répondit : << Ah ! vous allez trop loin ! » 

1. Au total, pour 1881. 41449981 francs. Peu d'expéditions militaires ont 
été moins onéreuses, et il faut tenir compte aussi de la prospérité des finances 
publiques à cette époque. 



42 DISCOURS DE JULES FERRY. 

d'enquête sur les origines de l'expédition tunisienne, faute de quoi, 
dit-il, on se réveillerait à Sedan comme en 1870 ! 

Le lendemain, 9 novembre \ dès le début de la séance, M. Jules 
Feri'y monta à la tribune et répondit fiar le discours suivant, qui 
dura quatre heures, à cette série d'attaques ardentes : 

M. Jules Ferry, inmisfre de Vinsiruction publique et des 
beaux-arts, président du conseil. — Messieurs, ce n'est pas moi 
qui me plaindrai de la prolongation de cet important débat : il 
me semble qu'en se pi^olongeant, en se précisant, il s'allège et 
se simplifie. 

L'opposition arrivait ici les mains pleines de révélations et 
de menaces; on avait entassé sur cette affaire de Tunisie une 
montagne d'accusations de la nature la plus grave, on avait 
impliqué tout le monde, tous ceux qui servent la République 
légale et constitutionnelle; on y avait accumulé tout ce qui est 
capable de faire obstacle aupouvoir d'aujourd'hui et au pouvoir 
de demain; on avait, autour de cette question, créé dans les 
classes populaires, ou tout au moins dans les réunions popu- 
laires, une sorte de courant d'opinion, d'une grande acuité, 
d'une grande violence, un de ces courants qui sont inolTensifs 
dans les temps calmes, mais qui deviennent si aisément 
dangereux dans les temps troublés. On avait parlé de tripotages 
financiers, deconcussionsetd'inlidélités, accusations meurtrières 
entre toutes, dans ce pays de France si épris dhonnéteté dans 
les choses d'argent. (7Vés bien! très bien!) 

Tous ces griefs, toutes ces révélations, les unes venant de 
fonctionnaires révoqués, mais confidents, à les entendre, de 
certains secrets, les autres de journalistes et même de députés 
qui étaient allés, dans des missions volontaires, éclairer et 
approfondir, avaient-ils dit, la question tunisienne; toutes ces 
accusations, elles devaient se produire ici, c'est ici qu elles 
devraient aboutir; je les ai, dès le premier jour, mises 
en demeure de se formuler, et j'attends encore et les 
révélations et les révélateurs. {Applaudissemenis au centre 
et sur plusieurs bancs à gauclie.) Les mandats si bruyamment 
donnés et si bruyamment acceptés, sont restés prudemment 
dans la poche des mandataires, et, après qu'on nous avait 
menacés d'une mise en accusation pour commencer — c'était le 

1. V. ÏOfficiel du 10 novembre 1881. 



LKS AFFAIIŒS TLMSIENNKS. 43 

minimum de la peine!... {/îives au centre.) — ... après qu'on 
nous avait parlé dordres du jour de flétri-ssure, tout ce grand 
tapage a a 1)0 ut i hier, parla bouche de l'honorable M. ClémeTiceau, 
à une demande d'enquête !... 

Un membre à gauche. — Atlendez la fin! 

31. LE Président du conseil. — ... d'enquête, messieurs, 
contre des ministres qui auraient, nous disait-on hier, 
commis deux délits constitutionnels, deux crimes de la nature 
la plus grave : ils auraient trompé l'ancienne Chambre et ils 
auraient touché à ces deux prérogatives fondamentales du 
Parlement et du pays : le droit de paix et de guerre, et le droit 
de voter l'impôt. 

Eh bien, si nous sommes ces ministres-là, je m'étonne que ce 
soit une demande d'enquête et non pas une demande de mise 
en accusation qui apparaisse à la tiibune. [Applaudissements 
au centre et à gauche.) 

M. Laroche-Joibert. — Cela viendra, soyez-en sur! Je ferai moi- 
même cette demande ! 

M. LE Président. — .N'interrompez pas, monsieur Laroche-.Iou- 
bert. Vous porterez à la tribune toutes les demandes d'accusation 
que vous voudrez. 

M. LE Président du conseil. — 3Iessieurs, faut-il mettre 
au rang des révélations attendues la discussion que l'honoraltle 
M. Clemenceau a apportée à la tribune sur trois affaires : celle 
de Bône-Guelma, celle de l'Enfida, et celle du Crédit foncier, 
projeté par M. Collas et M. Léon Renault? En tous cas, si ce sont 
Là des révélations, elles ne sont pas bien nouvelles, et, si on les 
compare à celles que l'on attendait, on y constate la même 
atténuation, le même atïaiblissement dans les motifs du réqui- 
sitoire que dans les conclusions elles-mêmes. Voyons donc, 
messieurs, très rapidement, ce que sont ces affaires, à quel 
titre et pour quelles raisons on les a introduites dans ce 
débat, en quoi elles peuvent engager la responsabilité du 
Gouvernement. 

Il en est une d'abord qu'il faut écarter absolument : c'est 
le projet de Crédit foncier, mis à l'étude et porté en Tunisie par 
l'honorable M. Léon Renault. Ce projet, — je suis sur ce point 
en désaccord avec l'honorable M. Clemenceau, mais le désaccord 
vient de ce qu'il n'a pas eu dans les mains les informations que 



44 DISCOURS DE JULES FERRY. 

je possède et que je vais donner àla Chambre... [Exclamations 
ironiques à V exlrême-gauche), — ce projet n'a été ni soutenu 
par le Gouvernement, ni appuyé par notre consul, ni réalisé en 
quelque manière que ce soit. [Rumeurs sur divtrs bancs.) Vous 
ne nierez pas qu'il n'ait pas été réalisé, puisque, après quelques 
jours d'examen, le gouvernement du bey a purement et 
simplement repoussé l'idée quilui était présentée par l'honorable 
M. Léon Renault. J'ajoute que ce projet n'a pas été appuyé, 
qu'il n"a pas reçu le concours officiel de notre consul général, 
et que l'auteur du projet n'a obtenu de notre consul général que 
l'introduction qu'il convient de donner auprès d'un gouvernement 
étranger à un membre d'une Chambi-e française : des égards, 
et pas autre chose. Je puis fournir la preuve de ce que j'avance. 
Si je dis que le projet de Crédit foncier n'a pas été appuyé par 
le Gouvernement, ce n'est pas que je considère celte affaire 
comme ayant le moins du monde un caractère suspect. Je ne 
voudrais pas que de mes paroles pût résulter une impression 
défavorable, si légère qu'elle soit, aux auteurs du projet. L'idée 
de constituer un Crédit foncier en Tunisie, de faire des culti- 
vateurs tunisiens, qui ont grand'peine à payer l'impôt, qui sont 
obligés de le payer à des époques très irrégulières, l'idée d'en 
faire des emprunteurs du Crédit foncier n'a rien qui me révolte. 
L'honorable M. Clemenceau a pris soin de vous dire, hier, que 
la conséquence de cette institution aurait été de multiplier sur 
le sol tunisien les protégés de la France. C'est là un résultat 
dont je me serais applaudi. [Très bien! au centre et sur plusieurs 
bancs à oauche.) 

M. le ministre des affaires étrangères, dans le moment que 
nous traversions et au milieu des difficultés de tout ordre que 
des affaires autrement graves, autrement importantes pour 
notre pays et pour son influence, nous suscitaient en Tunisie, 
avait très sagement résolu de ne donner son appui à aucune 
entreprise nouvelle; et, de fait, non seulement depuis le 
23 septembre, jour où M. le ministre des affaires étrangères a 
pris le portefeuille, mais dès le mois de juillet 1880, vous aurez 
beau cberchei', regarder, scruter, je vous atteste qu'il n'y a pas 
une seule affaire nouvelle appuyée ou protégée par le Gouver- 
nement français. [Interruption à droite.) 

Ce n'est pas que les sollicitations lui aient manqué, ce n'est 



LES AKIAIUES TL.MSIK.N.NKS. 45 

pas (lu'ilne se soit trouvé des gens iioiinlcniaiidei'la conccssioii 
des ports de Carthage, des concessions de mines et de bien 
d'autres choses. Il y a dans le cabinet de M. le ministn^ tli'^^ 
affaires étrangères un monceau de docimients (pii dorment du 
sommeil des demandes ajournées. 

[j»e voix à çianche. — Nous verrons cela foui ;i l'iieure ;'i la 
Irihiiiie. 

M. CiM^o d'Ornano. — 11 les avait reconimandécs dans sa cir- 
culaire inscrite au Livre jaune. Il leur faisait des prospectus. 

M. LE Pri';su)Ent. — Veuillez ne [tas interrompre! Tout le monde 
a lu le Livre jitwir. 

M. LE Président du conseil. — C'est pour ces motifs que 
M. le ministre des affaires étrangères, tout en donnant à M. Léon 
Renault une lettre d'introduction auprès de notre consul 
général... 

M. CLKJiENrE.U'. — Il avait donc besoin d'une lettre d'introduction? 

M. LE Président du conseil. — ... lui écrivait, à la date du 
9 décembre 1880, la dépêche confidentielle suivante : 

« M. le mini sire des affaires étrangères à M. Roustan. 

« Il est bien entendu... » 

M. Clemenceau. — Cette lettre n'est pas au Livre jaune! 

M. LE Président du conseil. — Mais, messieurs, on ne 
peut pas tout mettre ati Zû';'eyaH?2e/ {Exclamations et rires à 
droite.) 

M. Clemenceau. — Pourquoi pas? 

M. Bergerot. — Elle a élé faite hier soir, cette lettre-là! (Bruit.) 
M. LE Président. — Messieurs, n'interrompez pas ! Vos interrup- 
tions ne peuvent que nuire à la clarté de la discussion. 

M. le Président du conseil, reprenant sa lecture : « Il est 
bien entendu que ni M. Renault, ni M. Collas ne sont autorisés 
ù réclamer votre appui officiel, et que votre intervention doit se 
borner, quant à présent, à leur prêter le concours de votre 
appui moral et, au besoin, les bons offices du consulat général. 
Je vous prie de vous référer sur ce point aux réserves contenues 
dans ma dernière lettre. 

« J'ajouterai que, dans le cas oii le gouvernement tunisien 
vous manifesterait à cette occasion le désir de connaître les vues 
du Gouvernement de la République, vous auriez simplement à 



46 DISCOUItS DE JULES FERRY. 

lui faire savoir que le département ne vous a adressé aucune 
instruction... » (Dépêche du 9 décembre 1880.) 

17)1 membre à droite. — Pourquoi celle dépêche n'esl-elle pas au 
Livre jaune? 

M. LE Président du conseil. — Et M. Roustan répondait 
par ce télégramme du 24 décembre 1880 : 

« M. Léon Renault a présenté son projet au premier ministre 
mardi dernier. Celui-ci a demandé jusqu'à samedi pour donner 
une réponse définitive. Ces jours derniers se sont passés en 
négociations dans lesquelles j'ai prêté à M. Renault tout l'appui 
compatiide avec la réserve que m'imposaient mes instructions. » 

Messieurs, quand on connaît ces documents, on s'explique 
mieux la dépêche que vous a lue hier l'honorable M. Clemenceau, 
que vous trouverez au Livre jaune, page 246, et que je demande 
la permission de remettre sous vos yeux : 

u Ainsi que j'ai eu l'honneur d'en informer Votre Excellence 
par mon télégramme en date d'hier, je me suis empressé de 
rassurer le gouvernement tunisien au sujet des mouvements de 
troupes vers la frontière annoncés par les journaux d'Algérie. » 

Ces mouvements de troupes étaient purement imaginaires, je 
puis vous l'attester. 

M. Clemenceau. — Ceci n'est pas dans le Livre jaune! 

M. LE MrxiSTRE, continuant. — « J'ai saisi pour cela une 
occasion qui s'olTrait tout naturellement. En présentant au 
premier ministre M. Léon Renault, (jui était arrivé le matin 
même, j'ai fait remarquer à Mustapha que le voyage de ce 
député et les projets qu'il apportait, dans l'intérêt de la Tunisie, 
étaient la meilleure réponse aux bruits alarmants qu'on 
répandait depuis quelques jours sur les intentions du Gouver- 
nement de la République à l'égard de ce pays. 

« Le premier ministre a paru très heureux de ces assurances 
qu'il attendait avec anxiété depuis quelques jours. Sans entrer 
dans le détail des projets présentés par M. Renault, j'ai fait 
comprendre à Mustapha que leur exécution serait de nature à 
consolider les relations et l'amitié mutuelle entre les deux pays. 
Aujourd'hui même, M. Renault doit revoir seul le premier 
ministre et l'entretenir de la demande d'autorisation dont il 
est porteur. 



LES AU AlIiKS Tl.MSli:.N.NtS. 47 

« Si Votre Excellence a eu connaissance des articles imliliés 
par les journaux irAlLiérie, et même par certains journaux de 
Marseille, elle ne peut être surprise de l'inquiétude qui a régné 
ici au sujet des concentrations de troupes annoncées à la fron- 
tière. Quant aux nouvelles alarmantes, répandues sur la santé 
du bey, et dans lesquelles on a voulu voir une coïncidence avec 
les projets qu'on nous prête, elles n'ont aucune espèce de fon- 
dement. Son Altesse n'a pas même été indisposée. Ces nouvelles 
n'ont d'ailleurs été connues à Tunis que par les journaux 
d'Europe ou d'Algérie. » 

Eh bien, messieurs, on trouve qu'il y a là-dedans une pression 
exercée sur le bey ; rhonorable M. Clemenceau Ta prétendu. 
Une pression qui consiste à dire : « Les journaux d'Algérie vous 
inquiètent par des nouvelles de mouvements de troupes : ces 
mouvements de troupes n'existent pas ! » Voilà une singulière 
pression ! 

Voix à l'extrCme-gauche. — Du louL! 

M. LE Président du conseil. — Je vous demande bien 
pardon. '( Je me suis empressé de rassurer le gouvernement 
tunisien, » dit au premier ministre du bey notre consul général. 
Il ajoute : « Il n'y a pas de mouvements de troupes. » Et vous 
lui faites dire : « Il y aura des mouvements de troupes si vous 
ne traitez pas avec M. Léon Renault ! » D'ailleurs, est-ce que 
votre traduction n'est pas absolument en contradiction avecla 
réalité de la situation? 11 n'y avait eu aucun mouvement de 
troupes menaçant pour la Régence. 

M. Janvier de F^â Motte. — Il y avait eu des mouvements de 
troupes 1 

M. LE Président du conseil. — S'il y avait eu une pression 
exercée, dans l'intérêt des offres faites par l'bonorable M. Léon 
Renault et réclamée par lui, elle aurait produit un très singu- 
lier etïet. Deux jours après, le bey de Tunis ou le premier 
ministre du bey, si inquiet, dites-vous, des mouvements des 
troupes qu'on annonçait, sur lequel, assurez-vous, les mouve- 
ments de troupes étaient un moyen d'action et d'intimidation, 
deux jours après, le bey et le premier ministre opposent un refus 
absolu à la proposition qui leur est faite. 



48 DISCOURS DE JULES FEHHY. 

Vraiment, s'il est entré dans le plan du Gouvernement fran- 
çais et de l'honorable M. Rouslan d'exercer une pression sur 
lebey, ils ont singulièrement atteint leur but, et la crainte que 
l'approche de nos armées pouvait exciter dans l'esprit de 
Mustapha s'est bien vite évanouie ! Mais, messieurs, tout cela 
n'est pas sérieux : il n'y a évidemment, dans cette entrevue de 
M. Léon Renault avec le premier ministre du bey, que ce que 
je vous ai dit, que ce que la volonté du Gouvernement français 
avait voulu qu'il y eût : une neutralité complète du Gouver- 
nement français et de son consul général, auquel on avait 
recommandé de dire au gouvernement tunisien que le Gouver- 
nement français n'avait pas d'opinion dans cette alTaire. 

Messieurs, les fondements de cette première. — dirai-je 
accusation? le mot est ti'op fort; je n'ose pas dire insinuation, 
puisque M. Clemenceau s'en est défendu, — les fondements de 
cette première articulation sont si légers, si frivoles que, quand 
je regarde les choses de près, je suis conduit à me demander et 
à demander à M. Clemenceau de quel droit et dans quel but il 
a jeté cet incident dans le débat? A qui se proposait-il de nuire? 
Est-ce au Gouvernement, en montrant qu'il exerçait sur les 
résolutions du gouvernement beylical une pression illicite? 
Mais l'incident a prouvé de la façon la plus claire l'indépen- 
dance du gouvernement beylical. Est-ce à M. Roustan, auquel 
on voudrait reprocher un excès de zèle ? En etïel, le mot a été 
prononcé. M. Clemenceau, au cours de son habile discours, a 
semblé indiquer que les excès de zèle de l'honorable M. Roustan 
étaient pour beaucoup dans les difficultés actuelles. 

Mais je viens de vous montrer qu'il n'y a pas eu excès de 
zèle dans celle alïaire ; et, en vérité, l'excès de zèle sera désor- 
mais la chose à redouter le moins de la part de nos consuls 
généraux.,, car vous venez de donner à ceux qui défendent 
avec ardeur les intérêts de nos nationaux à l'étianger une 
terrible et lamentable leçon. [Applaudissements à gauche et au 
centre.) Encore une fois, je voudrais bien savoir poui'quoi Ton 
amis l'affaire du Crédit foncier et le nom de M. Léon Renault 
dans cette atïaire. Je sais bien pourquoi certains journalistes l'y 
mettent; je sais bien ce que cherche le rédacteur de Vlntransi- 
geant, et pourquoi on jette dans les réunions pul)liques le nom 
de M. Léon Renault : je sais que c'est pour l'accoler à un des 



LES AIF.UKES TL.MSIENWES. 49 

noms les plus respectés dans celte enceinte ; mais je pense que 
mon honorable collègue, M. Clemenceau... 

M. Clémi:.\ce.\i', se levant. — .le vous donne ma parole d'honneur 
que je ne sais pas de (jui vous voulez parler. 

iM. LE Président du cox.sHrL. — Lisez V IniransKjeant. 

Voix à (jaurlie. — Citez le nom! 

M. Clovis Hugles. — Vous méprisiez les journaux, hier! 

M. LE Président du conseil. — Vous êtes beaucoup trop 
homme d'esprit et de tact... 

M. Glémenceal. — Je tiens à ce que mon observation soit consi- 
gnée au procès-verbal; c'est mon droit : je soutiens que je ne sais 
pas du tout de qui M. le minisli'e veut parler. J'en donne ma parole 
d'honneur. Je crois que personne ne peut douter de ma parole; je 
ne le permettrais pas. 

A droite. — Personne ne comprend ce que M. le ministre a voulu 
dire. 

M. LE Président du conseil. — Je vous renvoie à la 
lecture de V Intransigeant. 

M. LE COMTE DE Dolville-Maillefei'. — Pour ma part, je n'accepte 
pas ce renseignement. 

M. Clovis Hugues. — Vous avez dit que vous dédaigniez la 
presse!... [Interruptions à Vextréme-gauche.) 

M. LE PiiÉsiDEM. • — J'invile mes collègues à ne pas prolonger 
l'incident, et M. le président du conseil à continuer son discours. 

M. LE Président du conseil. — S'il en est ainsi, s'il n'y a 
aucune pensée d'insinuation contre qui que ce soit dans le parti 
qu'on a, hier, à la tribune, voulu tirer de cet incident, nous 
n'avons ù déduire de tout cela qu'une conclusion : c'est que 
l'incident n'était pas à sa place ; c'est qu'il n'avait rien à voir 
dans le débat où il n'apporte aucune lumière ; c'est qu'il faut le 
rejeter absolument comme indigne d'y ligurer. 

A droite. — Et l'enquête! Nous demandons l'enquête ! 

M. le Président du conseil. — Messieurs, la seconde 
affaire dont M. Clemenceau vous a entretenus est celle de 
l'Enfida. Il s'est armé, avec une grande habileté et toute la verve 
qui lui appartient, d'une prétendue contradiction qu'il croit 
établir entre le langage que j'ai tenu à cette tribune, au sujet 
de l'atïaire de l'Enfida, le 1 1 avril, et le langage que tient M. le 
ministre des affaires étrangères sur cette atTaire, dans sa circu- 
laire du 9 mai. Ce qui a pu donner quelque apparence à la 

J . Ferry, Liscows, V. 4 



50 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

conlrailiclion relevée par riionoi-able M. Clemenceau, c'est 
qu'usant d'un procédé habile, il n"a lu qu'une partie du passage 
qu'il a cité. S'il vous l'avait lu tout entier, il vous en serait resté 
une impression bien dilTérente. Lhonorable M. Clemenceau 
prend dans la circulaire de M. le ministre des alîaires étran- 
gères datée du 9 mai, la phrase que voici : 

«... Du domaine de l'Enfida, transféré, par des moyens 
illégaux, à une compagnie marseillaise aussi honnête que 
laborieuse. » 

Supprimant tout ce qui est avant et tout ce qui est après, il 
ajoute : 

« C'est là le second motif d'une expédition que nous eussions 
voulu pouvoir éviter. » 

Il en conclut donc que l'affaire de rEnllda est le second motif 
de l'expédition. La première chose à faire, c'est de rapporter 
le passage dans son entier jusqu'à ses derniers mots, et je suis 
bien aise de lire tout le passage, non seulement pour répondre 
à M. Clemenceau, mais pour remettre dans la mémoire de la 
Chambre, sous ses yeux, en quelque sorte, la situation que je 
lui ai dépeinte, la situation des choses et de notre influence 
dans la Régence jusqu'au mois de février 1881. 

« Jusqu'à ces derniers temps, nous sommes demeurés en 
excellente intelligence avec le gouvernement de Son Altesse le 
bey, et, si parfois nos rapports avaient été troublés pour le 
règlement de quelques indemnités dues à nos tribus lésées, 
l'accord s'était promptement rétabli ; il s'était même consolidé 
à la suite de ces dissentiments légers, 

« Mais dernièrement, etpar des causes qu'il serait trop délicat 
de pénétrer, les dispositions du gouvernement tunisien envers 
nous ont totalement changé; une guerre, sourde d'abord, puis 
de plus en plus manifeste et audacieuse, a été poursuivie contre 
toutes les entreprises françaises en Tunisie, avec une persé- 
vérance de mauvais vouloir qui a amené la situation au point 
où elle en est arrivée aujourd'hui. 

« Le Livre jaune, qne vous recevrez avec cette lettre, aous 
montrera les phases diverses qu'ont présentées ces l'ésistances 
opiniâtres, tantôt simplement tracassières et gênantes, le plus 
souvent injustes et dommageables. Vous verrez, par des docu- 
ments authentiques, ce qu'ont été les questions du chemin de 



LES AFFAIIŒS TUMSIENNES. 51 

fer de la Goulette ù Tunis; du câble sous-marin, qu'on voulait 
rendre indépendant de nos lijines ték\urai)lii(|iies en bravant 
tous nos droits ; du domaine de l'Enllda, qu'on essaie de ravir 
par des moyens illégaux à une compagnie marseillaise au^^si 
honnête que laborieuse ; du chemin de Sousse, dont on entrave, 
comme à plaisir, l'exécution régulière ; el de tant d'autres 
affaires où la justice, avec l'esprit de conciliation et même de 
condescendance, n'a pas cessé d'être de notre côté. Rien n'y 
a fait, et, devant un parti pris aussi tenace et aussi peu justifié, 
il nous a bien fallu reconnaître, à notre grand regret, que 
l'entente n'était plus possible, et que, pour modifier des dispo- 
sitions si peu équitables, il fallait recourir à d'autres moyens 
que la discussion loyale et la persuasion, devenues absolument 
inutiles. » 

M. Janvier de La Motte. — Ainsi ce qu'on voulait, c'était lu 
guerre avec le bey, et non pas avec les Kroumirs! 

M. LE Président. — Monsieur Janvier de La Motte, vous inter- 
rompez bien souvent; vous m'obligez à vous rappeler que vos 
interruptions, à elles seules, pourraient motiver des mesures 
réglementaires. 

M. Janvier de La Motte. — Permettez, monsieur le Président... 

Sur divers bancs au centre. — Non ! Non ! 

M. Janvier de La Motte. — S'il y a lieu à m'adresser des obser- 
vations, c'est à M. le président qu'il appartient seul de me les faire. 

Sur les mcmes bancs. — N'interrompez pas! — A l'ordre! 

M. LE Président. — N'insistez pas, monsieur Janvier de La Molle. 
Vous n'avez pas à entretenir de colloques avec vos collègues. 

M. Janvier de La Motte. — Je me tais, puisque vous me le 
demandez, monsieur le Président. {Assez! — à Vurdre!) 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, vous voyez 
quel rôle joue l'affaire de l'Enllda, dans le tableau si véridique, 
si bien confirmé dans tous ses détails, qu'a tracé la circulaire 
de M. le ministre des atïaires étrangères, en date du 9 mai, 
insérée au Livre jaune. C'est un des traits du tableau, c'est 
mie circonstance venant s'ajouter à beaucoup d'autres, et mon- 
trer en quelle décadence était tombée notre légitime et ancienne 
influence dans la régence de Tunis; et cela n'est nullement en 
contradiction avec ce que j'ai dit à cette tribune le li avril, et 
qui était ceci : « Ne mêlez pas l'affaire de l'Enfida à la question 
de l'expédition. » 

Une nouvelle preuve de ce que je disais alors, c'est que l'affaire 



52 DISCOURS DE JULES FERUY. 

de lEnfida est traitée, en ce moment-ci, d'une manière distincte, 
entre le gouvernement français et le gouvernement anglais. 

Le gouvernement français a accueilli la demande de ses 
nationaux, la compagnie marseillaise ; le gouvernement anglais 
a accueilli la demande de M. Lévy, son client et son protégé ; 
les deux gouvernements ont négocié entre eux, et il a été bien 
entendu que la solution de cette question ne pouvait venir que 
d'un accord entre le gouvernement français et le gouvernement 
anglais. Je disais donc une chose juste, raisonnaijle, quand je 
donnais à l'honorable membre qui ne fait plus partie de cette 
assemblée et qui avait jeté l'Enfida dans le débat, ce conseil 
patriotique. Je lui disais : «Prenez garde à vos paroles : ce que 
vous dites peut nous causer des difficultés avec l'Angleterre, et 
faire douter de notre sincérité dans la négociation ; les deux 
grands pays, la France et l'Angleterre, examineront les affaires 
de leurs nationaux et les résoudront suivant l'équité. » 

Ainsi ont-ils fait : le gouvernement anglais a renoncé à 
appuyer une demande insoutenable ; il a reconnu, comme nous, 
que les tribunaux tunisiens devaient être seuls juges du débat, 
et ce débat a été tranché en faveur du bon droit, en faveur de 
la Société marseillaise. {Très bien! très bienf)J)e cette société, 
je voudrais dire encore un mot. Elle a été, comme toutes les 
sociétés françaises, traitée bien sévèrement à cette tribune par 
l'honorable M. Clemenceau. Ce sont des affaires, non pas 
véreuses, — on se sert de ce mot dans les journaux ; ici, à la 
la tribune, on dit « fâcheuses » , c'est un euphémisme... 
(Sourires.) 

... Donc, ce sont des atïaires fâcheuses! Eh bien, je ne 
voudrais pas que cette opinion se répandît hors de notre pays, 
parmi les étrangers qui nous écoutent, qui lisent nos débals 
avec une grande attention, quelques-uns avec un certain senti- 
ment de jalousie ù l'occasion de cette alïaire tunisienne. Je ne 
voudrais pas que, s'armant des paroles imprudentes de l'hono- 
rable M. Clemenceau, on pût dire et faire passer, en quelque 
sorte, en légende dans l'Europe que nous n'avons à l'étranger 
que des affaires fâcheuses à défendre. [Applaudissements à 
gauche et au centre.) Je ne voudrais pas que cet outrage immé- 
l'ité pesât sur les nationaux courageux qui vont porter nos inté- 
rêts et notre civilisation au dehors, {Très bien! très bien! sur les 



LES AFIAIUES TUNISIENNES. 53 

mêmes bancs.) L'alVairo de la SocitHé marseillaise n'est ni 
véreuse, ni fâcheuse : c'est une alîaire honnête et loyale. La 
Société marseillaise a acliolé du tiénéral Khérédine, à beaux 
deniers couiptants, le domaine de l'Enlida. Vous avez dit liirr, 
ou fait entendre, que cette alîaire avait été imposée. C'est une 
erreur al)sohie. Le liénéral Khérédine a vendu parce qu'on lui 
ollrall un bon prix; il i)référait le prix de ce domaine, payé par 
une compagnie française, aux revenus hypothétiques d'une 
grosse rente viagère que le bey lui avait concédée, et qu'il a 
consolidée plus tard par la donation de ce domaine. 

Le général Khérédine a vendu à des acquéreurs solvables qui 
lui payaient un prix convenable, et personne au monde n'a 
exercé, ni de près, ni de loin, une pression sur sa volonté. Vous 
trouverez au Livre jaune des lettres du général Khérédine, 
répondant à des offres postérieures qui lui avaient été faites par 
un groupe de capitalistes tunisiens, sur lequel je ne veux pas 
m'appesantir en ce moment. Le général Khérédine leur dit : 
« Vous êtes venus trop tard ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour 
laisser ce domaine entre des mains tunisiennes, mais j'ai vendu 
à la Société marseillaise, qui m'a déjà payé la plus grande 
partie du prix, et je veux rester lidèle à ma parole. » Voilà 
comment le général Khérédine a vendu à la Société marseillaise 
et comment celle-ci a acheté. 

Il n'est pas vrai qu'elle ait mis ce domaine en actions. 
Lorsque M. Clemenceau a parlé hier de cette mise en actions 
je me suis permis de l'interrompre ; j'ai dit : « Serait-ce un 
crime d'avoir mis en actions le domaine de l'Enlida? » Non, 
assurément. Mais, messieurs, cela n'est pas. La Société mar- 
seillaise est une société par actions, comme tout le monde le 
sait ; elle a un gros capital : GO millions, qu'on n'a pu consti- 
tuer sous d'autres foi-mes et par d'autres moyens que par la 
mise en actions ; mais, je le répète, elle n'a pas mis en actions 
le domaine de l'Enlida. Elle a fait, d'ailleurs, une chose hono- 
rable que je veux dire à celte tribune. Possesseur de ce 
domaine dont l'acquisition était contestée, au plus fort de ce 
débat dont on peut lire l'exposé et les péripéties dans le Livre 
Jaune, elle reçoit une proposition; de qui? — je vous prie, 
messieurs, de réfléchir à la gravité de l'incident, — elle reçoit 
une proposition du gouvernement ottoman. On lui apporte un 






54 DISCOURS DE JULES FEIiRY. 

projet de traité tout rédigé — je l'ai vu — et on lui offre un 
bénéfice de cinq cent mille francs, si elle veut vendre au gou- 
vernement ottoman, représenté par Saïd-Pacha. Eh bien, 
messieurs, elle a refusé, au plus fort des difficultés qui lui 
étaient suscitées. Il y a peut-être dans ce refus la preuve 
d'un sentiment patriotique auquel je suis heureux de rendre 
hommage ici. [Marques d'assentiment.) 

Je suis obligé, messieurs, d'entrer dans tous ces détails. 
[Très bien! très bien! — Parlez! à gauche.) Je ne veux rien 
laisser debout de tout cet habile échafaudage qu'on a apporté 
hier à cette tribune. 
Nous arrivons à l'affaire Bône-Guelma. 
L'honorable M. Clemenceau a dit hier, au sujet de la conquête 
économique de la Tunisie, des choses qui m'ont surpris. A 
voir la façon dont il poursuivait les sociétés et les capitalistes 
qui vont porter leurs efforts et leur argent en Tunisie, je 
croyais qu'il était l'adversaire de ce qu'on a appelé la conquête 
économique de ce pays. Mais non ; il s'en déclare partisan. Je 
me demande alors pourquoi il entend interdire aux sociétés par 
actions, aux sociétés qui peuvent avoir des actions susceptibles 
d'être cotées à la Bourse, d'entreprendre en Tunisie des affaires 
d'un grand intérêt, exigeant de grands capitaux. De deux choses 
l'une : il faut blâmer, rejeter comme indigne d'occuper la 
Chambre et le pays, ce qu'on appelle la conquête économique 
d'une région voisine de nos possessions algériennes ; ou bien il 
faut accepter que les capitalistes et les sociétés qui entre- 
prennent de fonder là-bas des chemins de fer, des banques, des 
crédits fonciers et autres entreprises semblables, sont des 
collaborateurs de la conquête économique, et non pas des 
coupeurs de bourses qui ne méritent que le mépris et la colère 
du Parlement. {Très bien! à gauche.) 

On dirait que l'honorable RI. Clemenceau se rattache à l'école 
politique et sociale qui a été représentée un instant cà cette 
tribune, dans la discussion d'hier, par l'honorable M. Talandier. 
M. Talandier est grand partisan de la protection de nos natio- 
naux à l'étranger ; il veut bien qu'on protège les nationaux, 
mais pas les ploutocrates, comme il les appelle, les capitalistes; 
non, pour eux, il ne veut pas de protection! Les ploutocrates 
nous rongent, les ploutocrates nous dévorent, ne les protégeons 



LKS AFFAIRES TUNISIENNES. 55 

pas ; repoussons du pieil toutes les sociétés financières : ce 
n'est pas autre chose que des sociétés de capitalistes qui portent 
les capitaux français à l'étrancer! M. Clemenceau ne se sert pas 
du même langage, mais il est aussi dur pour les ploutocrates 
que riionorahle M. Talandier ; et, parmi les ploutocrates, la 
Société de Bône-Guelma a particulièrement attiré l'animosité 
et les paroles sévères de Ihonorable M. Clemenceau. Pourtant, 
messieurs, c'était bien là, à mes yeux, le terrain le plus naturel 
d'une intervention bienveillante du Gouvernement français. 
A deux pas de nos possessions algériennes, à la porte de l'Algé- 
rie, qui nous a coûté si cher à conquérir et à conserver, voilà 
une ligne de chemin de fer qui s'établit, qui est concédée, allant 
de Tunis à la frontière algérienne. 

Après 1871, quand l'influence française est à bas dans la 
Régence, elle est concédée à une compagnie anglaise, cette ligne 
qui est essentiellement, selon les mains dans lesquelles elle se 
trouvera, une ligne de pénétration dans nos possessions ou une 
ligne de défense. Le bonheur veut que la compagnie anglaise 
ne puisse pas faire face à ses engagements : elle aljandonne la 
ligne, la concession est périmée. Sous l'impulsion, à la prière 
du gouverneur général de l'Algérie, l'honorable général Chanzy, 
qui a attaché son nom à cette affaire, qui y a consacré tout ce 
qu'il y avait en lui d'énergie et de volonté, il se rencontre la 
compagnie de Bône-Guelma (une petite compagnie d'intérêt 
local, formée au capital de 12 millions) dans la province de 
Constantine. qui consent à reprendre l'affaire à son compte : 
par l'influence du Gouvernement français, par son action directe, 
elle obtient la concession du gouvernement beylical. Et c'est là 
une mauvaise chose, une chose qui ne regarde pas la France, 
une affaire de spéculation, un coup de bourse, comme dit M. de 
Billing? Je dis, moi, que c'est une chose patriotique, que c'est 
une chose honnête, utile, et que ce fut là un coup de fortune 
poui" la France 1 {Très bien ! très bien ! à (janclie et au centre.) 

M. DE liAiDRY d'Asson. — Pour les actionnaires ! 

M. LE Président du conseil. — Et cela fut ainsi compris par 
la Chambre élue en 1876 et qui a siégé jusqu'au mois de mai 
1877. C'est elle, c'est la commission du budget, présidée par 
l'honorable M. Gambetta, et avant l'honorable M. Sadi Carnot 



56 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

comme rapporteur, qui a donné la concession à la compagnie 
Bône-Guelma. 

Et, à ce moment-là, tout le monde se félicitait. [Dénégations 
à droite.) Et je demande, en vérité, si le gouverneur général 
civil, si le gouvernement central avaientlarssé passer une pareille 
occasion, quels justes reproches on nous eût adressés, quelles 
malédictions... {Très bien! ej applaudissements) quelles accusa- 
tion d'imprévoyance, de dédain des intérêts français, de légè- 
reté et de routine bureaucratique! J'entends d'ici l'éloquente 
philippique de l'honorable M. Clemenceau. {Très bien! très 
bien !) 

M. Clemenceau. — Vous avez de bonnes oreilles! {On rit.) 

M. LE Président du conseil. — Oui, cette concession a été 
votée par la Chambre avec un empressement patriotique, et 
j'ajoute avec un silence également patriotique. Car, même 
pour les Assemblées, — je me permets de faire cette observa- 
tion à l'honorable M. Naquet, — il y a des moments, dans les 
affaires délicates, et surtout dans les affaires extérieures, où le 
silence est chose patriotique. {Très bien! très bien!) Il est 
incontestable qu'il y avait profit pour notre pays à faire tomber 
dans les mains d'une compagnie française, de la compagnie 
de Bône-Guelma, le chemin de fer de la Medjerda, ligne de 
pénétration dans nos possessions algériennes. 

Mais il y a, paraît-il, un malheur. La compagnie aurait été, à 
ce moment, trop bien traitée par les pouvoirs publics, et elle 
traîne après elle, depuis cette époque, comme un boulet, cette 
garantie d'intérêt de 6 p. 100 qui fait les frais d'une grande 
partie du débat sur les affaires de Tunisie. 6 p. 100 d'intérêts! 
Cela n'est-il point criminel? Cela ne révèle-t-il pas immédiate- 
ment une bande d'agioteurs, avides de se jeter sur le budget 
pour l'exploiter? Messieurs, puisque l'occasion m'en est forcé- 
ment fournie, et que je suis obhgé d'entrer dans tous ces détails, 
je voudrais dire un mot de cette compagnie et de cette garantie 
de 6 p. 100, car je ne voudrais pas laisser planer sur le gouver- 
nement d'alors, ni sur la commission du budget, je ne sais 
quel soupçon d'imprévoyance ou d'aveuglement. Vous allez 
voir, messieurs, combien cette garantie de 6 p. 100 s'explique 
naturellement. 



I.KS AI'FAIKKS TLMSlIvN.NES. r)7 

Je VOUS ai dit (juc lu coinpagniij Bùue-Guelma élail une 
petite compagnie d'intérêt local, créée dans la province de 
Constanline au capital de 12 millions; fondée par le déparle- 
ment, elle avait reçu de lui une garantie d'intérêt de 6 p. lUO. 
A côté d'elle, la compagnie de Paris-Lyon-Méditerranée avait 
été dotée par les pouvoirs publics et les Assemblées qui se sont 
succédé, de concessions avec garanties d'intérêts et de subven- 
tions représentant une valeur et des primes supérieures aux 
6 p. 100 de la compagnie de Bùne-Guelma. Et, en 1876, 
quelques mois avant la concession du chemin de fer de la 
Medjerda, l'Est-Algérien avait reçu du Parlement une garantie 
d'intérêt de 6,13 p. 100. Quand il fut question d'accorder une 
garantie d'intérêt à la compagnie de Bône-Giielma, on ne fai- 
sait pas une chose excessive, sortant des précédents : on se 
conformait à tous les précédents français. 

De combien donc est la garantie d'intérêt accordée aux 
chemins de fer français? Elle est de 5,75 p. 100, c'est-à-dire 
4,65, plus 1/10. Tout le monde sait cela. Et une garantie d'in- 
térêt de 6 p. 100 aurait paru trop élevée pour un chemin de fer 
en Tunisie, alors qu'il était à prévoir qu'on devrait attendre 
longtemps, bien longtemps un revenu rémunérateur? Ce n'est 
pas à la légère, croyez-le bien, mais après de mûres réflexions, 
avec de grandes précautions et après un examen préalable très 
minutieux, que cette garantie d'intérêt a été accordée par les 
commissions du budget de 1876 et 1877, dans des conditions 
qui ne sont pas celles des garanties d'intérêt pour les lignes du 
continent. Elle a été calculée, non pas sur un capital de premier 
établissement indéterminé, àlixerplus tard, mais sur un capital 
du premier établissement constitué à 93 millions, et, de plus, on 
avait imposé Tobligation de remboursement, non pas sans inté- 
rêt, — comme l'Est-Algérien dont je parlais tout à l'heure, — 
car la compagnie Bône-Guelma doit i-embourser sa garantie, à 
raison de 4 p. 100, à partir du jour de la concession. 

Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des conditions qui, 
tout d'abord, devraient dissiper tous ces nuages, toutes ces 
obscurités fâcheuses que l'on a cherché à accumuler autour de 
la compagnie de Bône-Guelma. Je pourrais faire valoir d'autres 
considérations, et rappeler que ceci se passait en 1877. Or, vous 
avez accordé, il y a quelques mois, au chemin de Dakar une 



58 DISCOURS DE JULES FERRY. 

garantie de 5 p. 100, et aujourd'hui la rente est à 120; en 1877, 
elle était cotée entre 100 et lOo francs. Si vous faites le calcul 
de la proportion, vous trouverez que c'est une garantie de 
6 p. 100 qu'il aurait fallu demander pour la compagnie du 
chemin de fer de Dakar. 

Vous voyez donc bien que, dans cette affaire de Bône-Guelma, 
rien d'excessif ne s'est fait, qu'aucune prime n'a été accordée à 
l'agiotage, qu'aucun grief ne peut être adressé à qui que ce 
soit. Est-ce donc à la compagnie qu'il faut reprocher, comme 
le disait hier l'honorable M. Clemenceau, d'avoir fait dans ces 
conditions un traité d'exploitation et un traité de construction? 
Vraiment, messieurs, voilà un singulier chef d'accusation! La 
compagnie de Bône-Guelma a traité pour la construction avec 
la compagnie des Batignolles. Et bien, qu'avez-vous à lui repro- 
cher? Est-ce que ce n'est pas son droit? Et, lorsque les inspec- 
teurs les plus difficiles, — je parle de ceux que la presse a 
envoyés récemment en Tunisie, — ont été unanimes à rendre 
hommage à la belle et solide exécution des travaux sur la ligne 
de la Medjerda, je n'ose, en vérité, retenir comme un grief ce 
traité de construction. 

On ajoute qu'il y a un traité d'exploitation. J'ai voulu savoir 
ce qu'il en était, et tout ce que je puis vous dire, c'est que les 
renseignements donnés à cet égard par M. Clemenceau ne sont 
pas exacts, du moins dans la forme sous laquelle ils ont été 
produits. Voici ce qui s'est passé : 

On a, en etTet, conclu un traité qui n'expire qu'en 1882, c'est- 
à-dire à la tin de la période de construction, c'est-à-dire 
un traité de traction, ce qui est fort différent d'un traité 
d'exploitation. Si vous voulez obtenir les renseignements 
les plus complets et les plus minutieux sur tous les détails de 
cette affaire, M. le sous-secrétaire d'État des travaux publics, 
l'honorable M. Raynal, qui est là, à son banc, répoutlra, parla 
production d'une pièce qu'il m'a montrée, à l'allégation de 
M. Clemenceau, qui nous disait hier : « Cette compagnie de 
Bône-Guelma, mais elle ne fait rien! M. le sous-secrétaire 
d'État pourra vous montrer un tableau duquel il résulte que les 
recettes de la compagnie, aussi bien pour la partie algérienne 
du réseau que pour la partie tunisienne, vont s'accroissant d'une 
façon normale. 11 me semble que j'ai trop insisté sur ce point... 



LES AKl AIHES TUNISIENNES. 59 

A gauche et an centre. — Non! Non! 

M. LE Président du conseil. — ... eL je le laisserais lonl 
de suite de côté si je ne relevais dans le discours de l'honorable 
M. Clemenceau un grief plus étonnant encore que tous les 
autres : « Ah! ce qui est grave, dit-il, c'est d'avoir fait interve- 
nir notre consul généi-al pour que la compagnie de Bône-Guelma 
obtînt le monopole du chemin de fer de la Régence. » Oui, 
nous l'avouons; le consul général, qui représente le Gouver- 
nement français, a fait tout ce qu'il a pu, pour empêcher que des 
lignes concurrentes fussent créées dans la Régence. Il a fait cela, 
le Gouvernement l'a approuvé, et il serait tout prêt à recommen- 
cer. Il y a à cela une bonne raison qui n'aurait pas dû échapper 
à Tesprit pénétrant de l'honorable M. Clemenceau : c'est qu'en 
définitive, par cette intervention, ce sont les intérêts du Trésor 
français que l'on servait, du Trésor qui paye la garantie... 
{Irès bien! très bien! au centre) et auquel porterait préjudice 
la diminution de recettes amenée par l'exploitation de lignes 
concurrentes... 

M. CuNÉo d'Ornano. — Nous verrons ]a carte à payer de la guerre! 

M. LE Président du conseil. — J'en ai fini avec les trois 
affaires, ou les trois révélations, comme vous voudrez, de 
l'honorable M. Clemenceau; mais je voudrais déterminer, avec 
plus de précision qu'il ne l'a fait, la relation qui peut exister 
entre ces affaires et l'expédition tunisienne. Il ne faut pas lais- 
ser croire que l'expédition tunisienne ait été motivée par l'une 
ou l'autre de ces affaires. Au moment de l'expédition, toutes 
étaient, les unes écartées, comme celle de l'honorable M. Léon 
Renault, les autres depuis longtemps terminées. Nous n'avions 
certes pas pensé à rentrer dans la Régence pour empêcher la 
compagnie Rubattino de devenir adjudicataire du tronçon de 
Tunis à La Goulette. 

Si je ne craignais d'introduire ici une parenthèse, je démon- 
trerais que ce n'est pas la faute de la compagnie Bône-Guelma 
si le tronçon de Tunis à La Goulette a été adjugé à la compa- 
gnie Rubattino. Je vais rappeler, pour édifier absolument la 
Chambre sur toute cette alïaire, que la compagnie Bône-Guelma 
avait acheté à la compagnie anglaise, en déconfiture, le tronçon 
de Tunis à La Goulette, et que c'est le juge anglais qui n'a pas 



60 DISCOURS DE JULES FERRY. 

voulu ratifier la concession ; la loi donne ce droitaujuge anglais, 
protecteur, tuteur, des compagnies par actions, les company- 
/'nniied;le dirais encore que la compagnie Rubaltino avait été 
libre de se rendre adjudicataire, que le gouvernement italien 
lui avait apporté une garantie de 6 p. 100; que, depuis long- 
temps, la compagnie Rubattino s'était installée à Tunis comme 
un adversaire et un concurrent de la compagnie Bône-Gnelma. 
C'est de là que venait, — le Livre jaune le prouve, cela est 
évident, manifeste, — l'opposition à l'exécution du cbemin de 
fer de Sousse, malgré les conventions les plus précises, les 
plus claires, les plus authentiques, et lorsque, de notre part, 
l'esprit de conciliation, de concession, de transaction, — vous 
le voyez encore à chaque page du Livre jaune — ■ était poussé 
à l'extrême. Ce n'est pas pour de tels motifs que nous avons 
fait l'expédition tunisienne. Il ne faudrait le laisser croire à 
personne ; mais, à la suite de tous ces incidents, il s'est manifeste- 
ment produit dans la Régence un fait d'une haute gravité. 
Toutes les tracasseries suscitées à nos nationaux, tous ces empié- 
tements sur leurs droits, tous ces dénis de justice qui contras- 
taient si étrangement avec l'attitude amicale et bienveillante, je 
dirais presque avecla docilité, que, pendant tant d'années, le 
gouvernement de laRégence avait montrée vis-à-vis de la France, 
provenaient de ce que, dans l'esprit des gouvernants, il s'était 
opéré une profonde révolution; c'étaient là des symptômes qui 
nous montraient que nous n'étions plus tenus pour rien dans la 
Régence, et qu'on se préparait à donner à d'autres la place à 
laquelle nous avions droit. [Vifs applaudissements au centre et 
à gauche.) 

Alors, messieurs, parut dans les journaux français cet appel 
à notre protection, ce ciù de détresse qui était comme l'écho et 
la justification des craintes que nous gardions pour nous, dans 
le secret de nos délibérations. Vous lisiez alors dans tous les 
journaux que nos nationaux présents à Tunis, représentés par 
les chefs naturels éhis par eux, s'étaient rendus, le 14 mars, 
chez notre consul général, et qu'ils avaient lu à M. Rouslan la 
pièce que je vais remettre sous vos yeux. Vous l'avez tous lue, 
et ceux qui attaquent aujourd'hui l'expédition de Tunisie l'ont 
acclamée. 

M. Clémenci:.\i:. — Pas moi ! Je n'ai pas dit cela! 



LES AKIAIIŒS TUNISIENNES. 61 

M. LE Président bu coxskil. — Oh! non, pas vous, mon- 
sieur Clemenceau, vous avez toujours fait exceplioii. {/lires au 
cenlre et à gauche.) 

M. Clémenceat. — Je n'ai pas été le seul. 

M. Georges Pkrin. — H y a eu 18 membres de ce côté de la 
Chambre {fe.vtréme-gauclic) qui ont protosté par leur abstention! 

A dro'ile. — Il y en a eu 120 dans la Chambre ! 

M. Clémenceat. — Qu'est-ce que c'est que celte pii-ce"? i']lle n'est 
pas au Livre jaune. 

M. LE Président du consijil. — La voici. Elle va vous 
(lénionlrer que rinquiétude, que TiMnotion dont je vous parlais 
tout à l'heure ne sont pas de l'invention d'un cabinet qui pré- 
pare les élections, et qui veut, comme l'a dit M.Naquet, ceindre 
les lauriers de la victoire ; ces sentiments ne correspondaient 
que trop à la réalité de la situation. 

« A M. lions tan, ministre plénipoientiaire, chargé d' affaires 
de la République française. 

« Monsieur le Ministre, 

« Les Français et protégés français établis dans la régence 
de Tunis vous offrent cette coupe; veuillez l'accepter comme 
un témoignage unanime de leur vive sympathie, et en souvenir 
des services que vous n'avez cessé de rendre h la colonie. 

« Ils ont tenu h honneur, aux jours difficiles que nous tra- 
versons, d'affirmer leurs sentiments de haute estime pour le 
digne représentant de la République. 

« La situation s'est bien modifiée depuis quelque temps en 
ce qui concerne nos rapports avecle gouvernement local. 

« L'opposition, plus ou moins déguisée, faite par le gouver- 
nement tunisien à l'acquisition de toute propriété par des 
Français; 

« Les obstacles mis, par ce même gouvernement, à l'exécu- 
tion des concessions déjà obtenues par des compagniesfrançaises; 

u Les difficultés, pour nos nationaux, d'obtenir justice au 
Bardo, dans leurs différends avec les sujets indigènes; 

<( Les insultes et les actes de violence contre les personnes 
et les propriétés, commis sur notre frontière et qui demeurent 
impunis, constituent un ensemble qui motive notre légitime 
inquiétude. 



C2 DISCOURS DE JULES FERRY. 

« De son côté, la France avait toujours été, avant la conquête 
de l'Algérie, la plus ancienne comme la plus fidèle alliée de la 
régence de Tunis, et, depuis cinquante ans que cette conquête 
est accomplie, elle a toujours suivi, vis-à-vis de Tunis, une poli- 
tique de désintéressement, en s'appliquant à la protéger contre 
toute ingérence étrangère, et en s'etïorcant, parson industrie et 
par ses capitaux, de la mettre au niveau du progrès et de 
la civilisation. 

« Nous n'avons pour l'établir qu'à choisir parmi les œuvres 
bienfaisantes dont notre pays a doté la Tunisie : 

« La restauration de l'ancien aqueduc de Carthage, qui a 
été accomplie par des capitaux, des entrepreneurs et sous la 
direction d'ingénieurs français; 

« L'établissementdu télégraphe français dans toute laRégence; 

« L'organisation du service postal; 

« La construction de 200 kilomètres de chemin de fer. tra- 
versant les plaines les plus fertiles du pays, et les mettant en 
communication avec Tunis et l'Algérie; 

« La création d'une banque de crédit, qui a considérablement 
abaissé le taux de l'intérêt et qui facilitera le développement de 
l'agriculture, du commerce et de l'industrie, 

« Sont autant de créations françaises. 

« Et, si l'intluence d'une nation sur un autre pays ne se 
mesure pas seulement au nombre des nationaux qui y résident, 
mais à l'importance des intérêts qu'elle y a établis, la France 
est sans rivale possible en Tunisie. 

« Nous avons, en effet, par l'Algérie, trois cents kilomètres 
de frontière commune avec la Régence. 

« Il y a en France pour cent millions de la dette tunisienne, 
qui s'élève au total de cent vingt-cinq millions. 

« Nous avons, depuis deux siècles, le privilège exclusif de la 
pêche du corail sur les côtes de la Régence, depuis l'île de 
Tabarque jusqu'aux contins de la Tripolitaine. 

« Nous avons les postes; nous avons le télégraphe; plus de 
cinquante millions de piastres de propriété possédée par des 
Français. 

« Le commerce d'importation qui se fait à Tunis est de 
beaucoup plus important pour la France que pour les autres 
nations. 



I.KS Ail AlltKS TLMSIK.N.NKS. 63 

« Enlin, nous avons 200 kiloiiirtics dr voie fiTivc drjà 
construits, autant de concédés, et les dernières concessions 
comportent l'établissement d'un port à Tunis, auquel altoiilii'onl 
tous les chemins de fer construits ou à construire, et ijni (lt\ iin- 
dra, par lîi même, le cenire et l'enlrepùt d'un coninuMce 
considérable. 

« Ce sont là, monsieur le 3Iinistre, des intérêts de premier 
ordre qui doivent solliciter vivement l'attention et la vigilance 
du gouvernement de la République. 

« Or, tous ces avantages et tous les sacrifices que la Fiance 
a faits depuis cinipiante ans pour ce pays, afin de Félever et de 
le mettre au niveau de la civilisation; 

<( Les intérêts multiples et considérables de nos nationaux 
qui y sont établis ; 

« Le vaste programme de grands travaux, d'utilité publique, 
déjà accomplis ou à accomplir; 

« La sécurité de nos frontières algériennes, dont dépenti 
dans l'avenir la conservation de notre belle colonie; 

« Tout cela se trouve à la veille d'être compromis par la 
nouvelle attitude du gouvernement tunisien à notre égard, et 
par son impuissance, de plus en plus manifeste, à faire respecter 
nos frontières par ses sujets. 

<' Cette situation est pleine de périls : il était du devoir de la 
colonie, qui en est le témoin oculaire, delà signaler au gou- 
vernement de la République, auquel nous vous prions, mon- 
sieur le Ministre, de vouloir bien transmettre cette adresse, 
convaincus que nous sommes que le Gouvernement républicain, 
fidèle aux grandes traditions de la politique française, saura, 
par des mesures promptes, efficaces et, au besoin, énergiques, 
faire respecter par le gouvernement du bey de Tunis, les inté- 
rêts de la colonie, et l'antique et légitime influence que la 
France s'est conquise pai- ses nombreux bienfaits envers la 
Régence. 

« Tunis, le 14 mars 1881. » 

[Suivent 200 signatures environ). 

[Nombreux applaudissements à gauche et au centre.) 

M. Clé.me.\ce.\i'. — Par qui est-ce sif.'né? C'est signé « lionstau ». 
[Exclamations sur divers bancs à gauche et au centre.) 



64 DISCOURS DE JULES FEHRV. , 

M. LE Président du conseil. — C'est signé par toute la 
colonie française I 

M. Camille Pelletam. — Nous demaudons que les signatures 
soient mises au Journal officiel. 

M. CuiNÉo d'Ornano. — A cette époque, vous déclariez qu'il s'agis- 
sait seulement de réprimer les incursions des Kroumirs. Vous n'en 
parlez plus. 

Plusieurs membres. — Quelle est la date de cette adresse? 

M. Clovis Hugues. — Lisez donc le rapport Leblanc et Quesnel! 

M. LE Président du conseil. — Je dis, messieurs, que 
cette pièce, lorsqu'elle a paru clans les journaux avec de 
nombreuses signatures.. . 

Un membre. — La date de cette adresse? 

M. LE Président du conseil. — Elle porte la date du 
14 mars... je dis que la publication de cette pièce a jeté dans 
l'opinion française une très vive et très légitime émotion, et, si 
je vous apportais tous les articles de journaux d'alors, tous, 
sauf ceux de M. Clemenceau, vous verriez le concert, l'accord 
qu'il y avait alors, et qui se traduisait par cette note unique : 
« Que le Gouvernement prête l'oreille : notre colonie crie vers 
la métropole; elle appelle à son secours, on ne lui répond 
pas; le Gouvernement ne fait rien; il est faible, il manque 
d'énergie. » Voilà la note de la presse et de l'esprit public. 

M. Georges Perin. — 11 fallait alois en parler à la Chambre, au 
lieu de parler des Kroumirs. 

M. LE Président du conseil. — Vous savez mieux que moi, 
monsieur Perin, pourquoi nous ne l'avons pas dit à cette tri- 
bune, et votre patriotisme devrait vous imposer le silence. 
{ Vive approbation à gauche et au centre. — Rumeurs à lexirème- 
gauche). 

M. Ceorges Perin. — Je demande la parole. 

M. LE Président. — Monsieur Perin... 

M. Georges Perin continue, au milieu du bruit, à prononcer des 
paroles qui ne sont pas entendues. 

M. LE Président. — Laissez-moi donc parler, monsieur Perin! 
Vous voyez l'inconvénient des interruptions. Si vous n'aviez pas 
interrompu M. le président du conseil, il n'y aurait pas entre vous 
et lui la difficulté qui se produit... Je vous prie de garderie silence. 
Vous répondrez si vous le jugez convenable. {Très bien', très bien!) 

M. Georges Perin. — Je demande la parole. 

M. le Président. — Je vous inscris. 



I.KS AFFAIHKS TUNISIENNES. 65 

M. Geougks Ptiii.N. — Je répondrai à l'insinuation de M. le 
ministre. 

Sur }}lusicurs bancs à gauche et (tu coilrc. — N'interrompez pas ! 
— Assez ! 

M. LE Président du conseil. — h\ n'ai rien insinué. 

M. Georgks Pkrin. — Si, monsieur le Ministre, vous avez l'ait 
allusion certainement à une conversation qui a eu lieu entre vous 
et moi et M. le ministre des affaires étrani^ôres, au mois d'avril, et 
si vous m'obligez à parler, je parlerai. [Huincws sur 2)liisieitrs bancs 
à gauche et au centre.) 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, pendant que 
nous observions et que le public constatait avec nous ces symp- 
tômes inquiétants pour notre situation à Tunis, les mêmes 
svmplùmes, plus marqués encore, plus décisifs, plus inquiétants, 
étaient constatés sur la frontière algérienne. L'bonorable 
M. Clemenceau a fait porter sur ce point particulier de la 
question de Tunis des observations de divers ordres. Il a dit 
d'abord : « ('es difficultés de la frontière tunisienne, c'était peu 
de chose; c'est, en quelque sorte, le pain quotidien d'une occu- 
pation en pays arabe; et des conférences entre des fonction- 
naires ou des officiers tunisiens et des officiers français avaient 
été très heureusement employées pour couper court, par des 
transactions opportunes, aux diflicultés de cet ordre. » Et M. Cle- 
menceau rappelait qu'en 1880 s'étaient tenues des conférences, 
destinées à régler les indemnités dues à nos tribus pour les 
déprédations des tribus kroumires. 

Il a rappelé, notamment, une conférence entre un fonction- 
naire tunisien et M. le commandant Vivensang, représentant le 
gotivernement français. C'est vrai, messieurs : à cette date 
de 1880, on avait pu régler quelques-uns des différents 
pendant depuis longtemps entre les tribus algériennes, géné- 
ralement envahies et pillées, et les tribus kroumires, généra- 
lement envahissautes et pillardes ; mais c'était à la condition 
d'une grande mansuétude de notre part; et vous allez voir 
tout à l'heure, messieurs, le même officier français constater, 
quelques mois plus tard, qu'il est impossible de régler 
désormais, à l'amiable et sérieusement, une affaire quelconque 
de frontière avec le gouvernement tunisien. C'est sur ce point, 
si je ne me trompe, que porte la demande d'explication qui ma 
été faite hier à cette tribune par l'honorable M. Clemenceau. Il 

J. Ferry, Discours, V. 5 



66 DISCOURS DE JULES FERRY. 

s'agit d'expliquer dans une dépêche de M. Roustan, du 
11 février 1881, qui est au Livre jaune, cette phrase qu'a citée 
M. Clemenceau: 

« Enfin, si, par amitié pour le bey, nous nous résignons, en 
temps ordinaire, à cet état de choses, doit-il en être de même 
dans le cas où les circonstances politiques ne commandent pas 
les mômes ménagements? » 

Et, là-dessus, l'honorable M. Clemenceau m"a posé cette 
question très catégorique : « Quel était ce changement de 
circonstances qui devait modifier votre attitude vis-à-vis du bey 
de Tunis, et rendre tous ménagements impossibles? » Ici, 
messieurs, encore, pour m'expliquer, il me suffira de lire ce 
que n'a pas lu l'honorable M. Clemenceau. Voici la dépêche de 
M. Roustan tout entière : 

« Je voudrais espérer que la conférence présidée par le 
colonel Vivensang parviendra à régler à l'amiable ces diverses 
réclamations, mais j'avoue que l'attitude du gouvernement 
tunisien me laisse à cet égard des doutes que vous-même devez 
partager, d'après les observations contenues dans les lettres 
que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 1" de ce mois. 
Dans la première, vous avez constaté la tendance du premier 
ministre du bey à réduire à des proportions insignifiantes les 
incendies commis par les Ouchtetas, et qu'impuissant à s'y faire 
obéir, il cherche à atténuer les faits pour en décliner plus 
facilement la responsabilité. 

« Je partage complètement, monsieur le Gouverneur général, 
sur tous ces points, votre manière de voir, et je suis amené à 
conclure que, sans mettre en cause la bonne volonté du gouver- 
nement tunisien, qui ne peut avoir intérêt à nous otïenser 
gratuitement, il résulte néanmoins de son impuissance bien 
constatée que nous ne pouvons compter sur lui pour mettre lin 
à un état de choses aussi contraire à la dignité du gouver- 
nement de la République qu'aux intérêts des populations 
placées sous son autorité. 

« Nous avons essayé jusqu'ici de la voie diplomatique pour 
obtenir justice, mais nous ne pouvons plus nous dissimuler 
aujourd'hui que ce moyen est insuffisant. Les conférences à la 
suite desquelles nous avons obtenu des indemnités, n'ont abouti 
qu'à des transactions consenties au prix de larges sacrifices de 



LES AKFAIUES TUMSIE.N.NLS. 07 

notre part. Si ces transactions ont pallié pour les iiarticuliers 
certains dommages matériels, elles n'ont jamais stipulé aucune 
indemnité pour les incendies, aucune punition pour la violation 
de notre frontière, ni pour les assassinats commis sur notre 
territoire, si ce n'est la dhia ou prix du sang. Si ce mode de 
répression est admis par l'usage entre les individus d'un même 
pays, soumis à la même autorité, peut-il être considéré comme 
suftisant, lorsqu'il s'applique à des actes qui violent en même 
temps le droit privé et le droit international? Si l'on considère 
que, dans la plupart de ces cas, les agresseurs sont toujours des 
Tunisiens et les victimes des Algériens, n'est-il pas à craindre 
que notre prestige auprès des indigènes soit considérablement 
atteint par un mode de règlement dans lequel les concessions 
viennent toujours de notre côté? Enfin, si, par amitié pour le 
bey, nous nous résignons, en temps ordinaire, à cet état de 
choses, doit-il en être de même dans le cas où les circonstances 
politiques ne nous commandent pas les mêmes ména- 
gements ?... » 

Les circonstances politiques, je viens de vous en faire le 
tableau. On pouvait, vis-à-vis d'un gouvernement ami, bien- 
veillant, fidèle allié, passer l'éponge sur bien des méfaits. On 
ne le pouvait plus sans péril, vis-à-vis d'un gouvernement qui 
échappait visiblement à notre influence. [Marques d'assentiment 
à gauche.) Et ce n'est pas seulement M. Roustan qui est de cet 
avis, c'est le commandant Vivensang lui-même, l'excellent 
officier supérieur, le vieil Africain, connaissant à fond cette 
aflaire de la frontière, que le gouverneur général avait chargé 
de représenter le Gouvernement français dans ces négociations. 
Or, que disait-il précisément à cette époque? Dans sa dépêche 
du 4 mars 1881 — c'est vraiment trop long pour tout vous lire 
— il dépeint la situation singulière, et vraiment quelque peu 
ridicule, que lui font l'impuissance manifeste du gouvernement 
tunisien, et son mauvais vouloir, non moins éclatant que son 
impuissance. 

Le commandant Vivensang est en face d'un délégué tunisien 
qu'on appelle Si-Hassouna. Le délégué devrait avoir quelque 
action sur les tribus. Il est envoyé par le gouvernement tunisien 
pour leur faire accepter les revendications légitimes de la 
France ; mais ce délégué — le tableau de sa situation est 



68 DISCOURS DE JULES FERKY. 

piquant — est tellement abandonné par les tribus voisines qu'il 
ne sait seulement pas où coucber, et qu'il n"a pas de quoi 
donner à manger à ses chevaux. Et, quand il est question d'une 
démarche, d'une action quelconque, ce sont des refus venant à 
la fois, comme je le disais, et du mauvais vouloir et de l'impuis- 
sance. Voici comment conclut le commandant Vivensang; il 
conclut absolument comme M. Roustan, dans la dépêche que 
vous avez invoquée : 

« A notre grand regret, les raisons les plus sérieuses nous 
autorisent à croire que cette conférence n'amènera que des 
résultats négatifs. 

« Nous avons conscience, de notre coté, d'avoir tenu la 
conduite la plus correcte, et d'avoir allié, dans les moindres 
détails, l'obligeance et l'aménité la plus complète à la fermeté 
qui nous avait été commandée. 

« Sur le désir de Si-Hassouna, j'ai été autorisé à avoir autour 
de moi un nombre respectable de cavaliers, et j'ai placé le 
camp sur les limites des Oucbtetas. Si-Hassouna, à diverses 
reprises, a exploité cette situation, en cherchant à faire croire 
aux Ouchtetas et autres voisins récalcitrants que nous allions 
intervenir immédiatement, s'ils n'allaient pas se soumettre 
à toutes les conditions qu'il croirait devoir leur imposer ; 
mais ces menaces se sont toujours heurtées à une complète 
incrédulité. 

« En attendant, la situation du délégué tunisien n'est pas 
tolérable. Il est toujours isolé à Bou-Chebhoum, ne connaissant 
pas le pays, n'y ayant aucune attache, ce qui ne l'a pas empêché 
hier soir, 3 mars, de l'épondre à nos si graves demandes de 
satisfaction d'une manière tout à fait évasive. 

« Si-Hassouana passe sous silence la question des réfugiés, 
question majeure s'il en fut, puisque ce sont ces criminels qui 
sont les guides, sur notre territoire, de ces bandes de pillards 
tunisiens qui viennent jeter la terreur, pour ainsi dire, jusqu'aux 
portes de Bône. Il innocente les Ouchtetas ou autres du crime 
d'incendie, au moyen de je ne sais quelle déclaration écrite par 
des Âdouls, persuadé sans doute que nous ignorons la valeur 
qu'il faut attacher à leur justice, à laquelle ils ne croient pas 
eux-mêmes. 

« Il ne dit pas un mot des innombrables violations de frontière, 



LES AFKAIMES TUNISIENNES. 69 

toutes suivies de meurtres ou de vols, sans doute parce que, 
malgré ce que j'ai pu lui dire, il n'en saisit [)as ou lait semblant 
de n'en pas compi'endre l'importance. 

« Quant aux meurtres et aux vols, il facililc sa làciie en les 
annulant pai' l'envoi de revendications dont les totaux fantas- 
tiques feraient croire que les Ouchtelas ne sont que des 
apprentis voleurs à côté des gens de nos tribus. » 

M. DE LA lUssETU'RE. — Vous vouliez lii yucne (li'S le commen- 
cement. Pourquoi ne nous l'avoir pas dit ? 

M. Georges Bkame. — On n\i [)as dit cela à la Chambre. 

M. LE Président du conseil. — Pardon! on a dit tout cela 
à la Chambre. 

Plusieurs membres à droite. — Jamais ! jamais! 

M. le Président du conseil. — Cesi ûanis \e Livre jaime. 
Le Livre jaune est-il donc un livre secret? 

M. .Il LES Uelafosse. — Vous l'avez publié après avoir commencé 
l'expédition. 

M. JoLiBOis. — Vous ne parliez que d"une entreprise; vous ne 
parliez pas d'une expédition. 

M. le Président du conseil. —Voilà comment l'honorable 
M. Clemenceau a pu vous dire hier qu'au mois de mars 1881, il 
ne se passait rien sur la fiontière qui pût alarmer le Gouver- 
nement soit sur sa sécurité, soit sur son prestige, et que les 
conférences de M, le commandant Vivensang étaient la procé- 
dure la plus propre à résoudre ces diflicultés. 

L'honorable M. Clemenceau, abordant un autre ordre 
d'idée, a dit ensuite, ausujetdes frontières : «Maisvous avez cité 
des précédents, vous avez cité ceux de la monarchie de Juillet, 
ceux du gouvernement impérial : ne voyez-vous pas qu'ils 
se retournent contre vous? Vous cherchez une frontière silre 
vis-à-vis des Arabes, vous ne l'aurez jamais! Voilà que vous la 
reculez jusqu'aux contins de la Tripolitaine, et vous savez 
bien que les diplomates du gouvernement impérial, comme ceux 
de la monarchie de Juillet, estimaient que la pire frontière 
pour nos possessions algériennes c'était une frontière turque, 
et que, si la Tunisie n'existait pas, il faudrait l'inventer. » Et 
M. Clemenceau a ajouté : « Vous avez supprimé la Tunisie. » 

M. CiNÉo d'Ornano. — Vous l'avez tuée ! 



70 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

M. LE Président du conseil. — Non, nous n'avons nullement 
supprimé la Tunisie; et l'observation que vous faites, si 
conforme à la trarlition de notre diplomatie depuis cinquante 
ans, est précisément notre justification, et la raison décisive et 
dominante que nous opposons aux politiques trop ardents, — il 
y en avait sur les bancs de cette Cbambre, — qui disaient : 
« Pourquoi n'annexez-vous pas la Tunisie ? L'annexion vaut 
mieux que le protectorat. » Nous, messieurs, nous estimons que 
le protectorat vaut infiniment mieux que l'annexion ; nous 
estimons qu'après le grand déploiement de forces militaires que 
le Gouvernement français vient de faire dans la Régence, le 
traité du Bardo pourra commencer à fonctionner, et que nous 
ne serons pas dans la nécessité d'entreprendre dans le détail la 
conquête de la Tunisie. Nous ne voulons pas de cette contiuête 
et nous n'avons pas intérêt à la faire. Nous avons intérêt à laisser 
la Tunisie dans les mains d'un gouvernement lié à nous par des 
traités, et notamment par des traités qui ne lui permettent 
pas, à un moment donné, de se lier avec d'autres puissances. 
C'est là notre intérêt capital, et il est suffisamment sauvegardé 
par le protectorat. 

M. CuNÉo d'Ornaxo. — Il faudra une année d'occupation perma- 
nente. 

M. LE Pkésident du conseil. — Il y aura des points à 
occuper d'une manière permanente, cela est incontestable. 

Plusieurs membres à droite. — Ali ! ali ! 

M. Victor Hamille. — Il fallait le dire. 

M. DE Baudky d'Asson. — Voilà un aveu que nous retenons. 

M. LE Président du conseil. — Mais, enlîn, est-ce que je 
dis là quelque chose de nouveau? Il semble, à entendre les 
interruptions qui viennent de ce côté {la droite), que j'entre 
dans la voie des aveux ou des révélations. Mais, messieurs, tout 
le monde a connu le traité du Bardo. Il n'a qu'un but : nous 
permettre d'occuper les points que d'autres pourraient prendre 
à notre place. [Applaudissements au centre.) L'occupation 
limitée, infiniment plus limitée que l'expédition militaire 
actuelle, est la conséquence du traité du Bardo; c'est la seule 
façon pour nous d'avoir un protectorat sérieux et de fermer 
cette porte de notre frontière. J'insiste sur ce point, parce qu'il 



LES AFFAIRES TUNISIENNES. 71 

m'amène à répondi-c tout de siiiti' à luu' (|iioslioii (|iie me posait 
M. Clemenceau. 

M. Clemenceau na louclir (inr d'un mot le côté diplomatique 
de la queslion. Je n'y loucherai non plus (pie d'un mot; 
j'estime qu'il faut peu parler des choses diplomatiques. Eh hien, 
l'honorahle M. Clemenceau disait : « Voici ce qui juge votre 
politique : en cas de jiiierre européenne, est-ce que récliiipiior 
militaire ne sera pas modillé?» Je réponds: oui, il seramodilié, 
mais à notre profit, en fermant une porte par laquelle on peut 
entrer chez nous. [Très bien! au centre. — /hwieurs et rires à 
droite.) 

M. LE Priîsidkm. — Messieurs, veuillez faire silence. 

M. LE Président du conseil. — Ce que je dis là, messieurs, 
est fort sérieux; mais ni vos interruptions, ni vos murmures ne 
m'amèneront à vous le démontrer. 

M. Delafosse, — Cela vous serait difficile ! 

M. LE Président du conseil. — Je m'en rapporte, 
messieurs, à l'opinion de ceux qui voudront réfléchir, car ces 
choses ne sont point des choses de l'heure et du moment : ce 
sont des choses et des œuvres d'avenir. Eh bien, je prie ceux 
qui s'occupent de la politique étrangèi'e — et il en est plusieurs 
sur les 1)ancs de la droite... 

M. DE Baudry d'Asson. — Nous n'avons pas confiance dans un 
avenir préparé par vous, monsieur le Ministre. 

M. LE Président du conseil. — ... de réfléchir à ce qui 
pourrait arriver dans un temps donné, éloigné, j'en suis sûr, 
dans le cas d'un conflit à propos de la question d'Orient, s'il se 
produisait dans le bassin de la Méditerranée; ce jour-là, vous 
direz qu'il s'est trouvé, en 1881, un ministère qui a pris une 
initiative périlleuse pour lui, — nous le voyons aujourd'hui, — 
mais heureuse pour la patrie ! [Jrès bien! très bien! au centre.) 
J'arrive à une autre partie du débat. 

M. LE Président. — Voulez-vous vous reposer, monsieur le 
Président du conseil ? 

M. le Président du conseil. — Oui, monsieur le Président, 

pendant quelques minutes. 

M. LE Président. — M. le président du conseil demande un 
instant de repos. 

La séance est suspendue. 



7-2 DISCOURS DE JULES FERRY. 

(La séance, suspendue à quatre heures moins vingt minutes, est 
reprise à quatre heures.) 

M. LE Président. — La parole est à M. le président du conseil 
pour continuer son discours. 

31. LK Président du conseil. — Messieurs, j'ai tâché de 
l'épondre à toute la partie du discours de Flionorable M. Cle- 
menceau qui lui appartient en propre. J'arrive maintenant à 
des arguments qui ont été successivement émis à cette tribune 
avant lui, et par l'honorable M. Naquet et par l'honorable 
M. Le Faure. 

On a dit que la responsabilité du Gouvernement était 
engagée. Elle serait, en effet, engagée de la façon la plus 
grave si, d'une part, il était vrai de dire que le Gouvernement a 
fait la guerre sans avoir pris le consentement des Chambres, et 
si on pouvait lui reprocher d'avoir illégalement ouvert des 
crédits ou fait des virements de crédits prohibés par la Consti- 
tution et contraires à votre haute pi'érogative financière. Le 
grief, d'une manière générale, se formule ainsi : « Vous avez 
trompé la Chambre, vous l'avez conduite pas k pas, à tâtons, 
sans lui dire la vérité, sans lui montrer le chemin, à des 
résultats qu'elle ne voulait pas. » 

Messieurs, j'ai déjà, par avance, répondu, je crois, à cet ordre 
d'arguments; mais, pour les serrer de plus près, pour vous 
montrer, à chaque pas fait dans cette affaire tunisienne, la 
volonté des Chambres associée à l'initiative du Gouvernement, 
je vous demande la permission de repi-endre cette histoire, de 
la faire avec les documents; ce sont les documents qui plaident 
pour nous, qui nous défendent : c'est avec les documents 
seulement que je répondrai aux assertions de nos honorables 
contradicteurs. 

Nous avons trompé la Chambre? Quand cela? Est-ce le 
5 avril, lorsque, pour la première fois, je vins à cette tribune 
parler des incursions des Kroumirs? 

Messieurs, si vous relisez les déclarations que j'eus 
l'honneur de faire alors au Parlement, vous verrez que, dès ce 
premier jour, nous ne séparions pas dans notre pensée et la 
majorité de la Chambre ne séparait pas dans sa pensée ces 
deux buts à atteindre : répression des incui'sions des Kroumirs 
et garanties pour l'avenir. Mais enfin, à supposer que, le 5 avril, 



LES AKKAIIŒS TUNISIENNES. 73 

ces choses n'eussent pas tHé aperçues, bien peu de jours après, 
le 11 avril, la Chambre esl saisie d'une interpellation dont 
l'honorable M. Janvier de La Motte est Tauteur; le diMjat 
s'engage alors, et ce débat, chose curieuse, c'est le mi'me (pie 
celui d'aujourd'hui ; seulement, il ùtail alors entre nous et le 
côté droit, et aujourd'hui il est entre nous et l'extréme-gauche. 
{Mouvements divers.) 

Il n'est pas un seul des arguments produits ù cette tribune, 
sous des formes diverses et avec des talents d'ordre din'érent, 
par MM. Naquet et Clemenceau, il n'en est pas un qui n'ait 
jailli des bancs de la droite dans cette séance du 11 avril : et la 
question de la guerre déclarée sans autorisation, et le but réel 
de l'e.xpédition, et ce qui était derrière les Kroumirs. Tout cela, 
messieurs, c'était la polémique même de l'opposition de droite 
à ce moment-là ! 

M. Jules Del.vfosse. — Je vous ai demandé, alors, quel était le 
but réel de Texpédition, et vous ne m'avez pas répondu ! 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, je voudrais 
vous faire voir d'abord ce que j'ai répondu, et cela pouri'a vous 
faire comprendre pourquoi je n'ai pas poussé plus loin ma 
réponse. 

A droite. — A cause des élections. 

M. le Peésidext du coxseil. — L'honorable M. Naquet, 
lui aussi, a fait des lectures; il a même lu un passage que je 
vous demande la permission de remettre sous vos yeux ; mais il 
l'a lu avec une grande habileté. Vous l'entendez encore ; moi 
du moins, qui lui prêtais une oreille particulièrement attentive, 
je l'entends encore, insistant dans sa lecture sur la seule chose 
qu'il voulût en retenir, modulant d'une voix plus douce, plus 
basse, les expressions qui sont, selon moi, capitales, décisives, 
que la Chambre, le 11 avril, entendait bien. Qu'est-ce que j'ai 
dit? Permettez-moi de vous le relire ; ce n'est pas long : 

« Messieurs, le Gouvernement aurait devancé spontanément 
les explications qu'on vient de lui demander s'il avait cru 
pouvoir ajouter quelque chose à celles qui ont été données, il y 
a si peu de jours, h cette tribune, et que la confiance unanime 
de la Chambre a bien voulu accueillir. 

<( Je n'ai rien h ajouter aux déclarations qui nous ont valu, 



74 DISCOURS DE JULES FERRY. 

dans l'une et dans l'autre Chambre, le double témoignage de 
conliance qui est à la fois notre bonneur et notre force. Nous 
vous avons dit que nous entrions sur le territoire de la Tunisie 
à la fois pour châtier des agressions dont il me sera permis de 
dire qu'on parle beaucoup trop légèrement à cette tribune, et 
pour mettre un terme à une situation qui est, vous le savez 
aussi bien que moi, absolument intolérable, car elle dure 
depuis dix ans ; or, dix ans, c'est trop pour l'honneur de la 
France, pour le repos de nos possessions algériennes. Nous 
allons en Tunisie pour châtier les méfaits que vous connaissez ; 

« Nous y allons en même temps », — c'est ce passage que 
M. Naquet amodulé très bas, et sur lequel j'insiste au contraire, 
— nous y allons en même temps pour prendre toutes les mesures 
qui pourront être nécessaires pour en empêcher le renouvelle- 
ment. Le gouvernement de la République ne cherche pas de 
conquêtes, il n'en a pas besoin ; mais il a reçu en dépôt, des 
gouvernements qui l'ont procédé, cette magnifique possession 
algérienne que la France a glorifiée de son sang et fécondée de 
ses trésors. 11 ira, dans la répression militaire qui commence, 
jusqu'au point où il faut qu'il aille pour mettre à l'abri, d'une 
façon sérieuse et durable, la sécurité et l'avenir de cette France 
africaine. » {Très bien! très bien! au centre!) 

Et vous dites qu'il ne s'agissait là, pour tout le monde, que 
d'une rapide incursion sur le tei'i'itoire des Kroumirs, suivie 
d'un retour également rapide ! 

M. JoLiBOis. — C'est ce que disaient vos préfets et ils menaçaient 
de Ja prison ceux qui disaient le contraire ! 

M. LE Président DU conseil. — Allons plus loin; la Chambre 

s'est prononcée à la fin de ce court et décisif débat. 

JM. .Janvier de La Motte. — A quelle majorité ? {Rumeurs au 
centre.) 

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Vous avez voté contre, 

monsieur Janvier de La Motte, nous le savons bien. 

M. Janvier de La Motte. — Assurément ! 

M. CiiNÉo d'Ornano. — Nous avons voté contre, et nous nous 
en félicitons. 

M. LE Président du conseil, — Après les discours de 
M. Janvier de La Molle et de M. Cunéo d'Ornano, la Chambre a 
formulé dans un ordi'e du jour le mandat qu'elle entendait 



Li:S AIKAIHKS TUMSIKNNKS. . 75 

donner au Goiivernemenl. IMiisicms oidrcs du jour rlairnl en 
présence. Voici celui de la drnile : 

« La Chambre, lidèle interprète des sentinicnts pacifiques du 
pays, et convaincue que les opéi'ations militaires engagées sur 
notre frontière algérienne ont pour unique but de sauvegarder 
la sécurité iiitérieuix* de la colonie, passe à l'ordre du jour. » 

Cet ordre du jour, le Gouvernement le repousse, la Chambre 
ne l'adopte pas. L'honorable M. Lenglé en dépose un ainsi 
conçu : 

« La Chambre des députés, rappelant au Gouvernement que, 
pour obéir à la Constitution, aucune guerre ne doit être engagée 
sans l'autorisation du Parlement, passe à l'ordre du jour. » 

Cet ordre du jour-là non plus n'est ni accepté par le Gouver- 
nement, ni adopté par la Chambre. 

Un membre à droite. — Parce que le Gouvernement votdait faire la 
guerre ! 

M. LE Président du conseil. — Un ordre du jour, de la 
gauche cette fois, de l'honorable M. Duclaud, se trouve en 
présence d'un autre ordre du jour de la gauche, l'ordre du 
jour de l'honorable M. Paul Bert. 

M. Duclaud disait : 

« La Chambre, confiante que le Gouvernement saura prendre, 
dans les limites fixées par la Constitution, toutes les mesures 
nécessaires pour sauvegarder l'honneur, la dignité et les intérêts 
de la France, à l'occasion des événements de Tunisie, passe à 
l'ordre du jour. » 

M. Paul Bert s'expiimait ainsi de son côté: 

« La Cliaml)re. approuvant la conduite du Gouvernement et 
pleine de confiance dans sa prudence et dans son énergie, passe 
k l'ordre du jour. » 

Et, mis en demeure de choisir entre ces différents ordres du 
jour, voici ce que j'eus l'honneur de répondre : 

« Messieurs, le Gouvernement ne peut accepter que l'ordre 
du jour de M. Paul Bert, parce que seul il lui donne la confiance 
entière dont nous avons besoin au moment actuel... 

« M.Jules De/a fosse. C'est un blanc-seing! » 

M. Duclaud alors retire son ordre du jour et se rallie à 
l'amendement de M. Paul Bert. 



76 DISCOURS DE JULES FERRY. 

M. DiCLAUD. — J'ai fait un sacrifice patriotique ce jour-là. 
{Applaïulisscmeiits sur jthisieurs bancs.) 

M. LE Président du conseil. — Assurément, vous avez 
fait un sacrifice patriotique et je suis très sûr que vous ne le 
regrettez pas... 

Quelques membres à droite. — Si ! si ! 

M. UrCL.^UD, s'adresscmt à la droite. — J"ai seul le droit d'exprimer 
ici mon sentiment ! 

M. LE Président du conseil. — Mais le Gouvernement, 
dans cette affaire, faisait, lui aussi, un sacrifice patriotique. Il 
faisait le sacrifice patiiotique et nécessaire des e.xplications qu'il 
lui était si facile de donner devant la Chambre et que la Chambre 
aurait acclamées. 

M. Janvier de L\ Motte. — Pourquoi neles avez-vouspasdonnées".' 
[Mouvements divers.) 

M. LE Président du conseil. — Il le faisait, ce sacrifice, 
parce qu'ainsi doivent être conduites les affaires qui mettent en 
jeu non seulement les intérêts, mais, ce qui est parfois plus 
grave, et parfois plus à ménager que les intéi'êts, Famour-propre 
des puissances. Il y a des choses qu'on ne peut faire en politique 
étrangère qu'à la condition de ne pas les crier sur les toits, 
permettez-moi l'expression. [Marques d'approbation sur divers 
bancs.) 

Et il faudra bien, si la France républicaine vetU avoir une 
politique extérieure, que ce silence patriotique qui, vous le savez 
bien, fut gardé par tout le monde dans la Chambre à ce moment- 
là, soit la règle dans tous les cas analogues. [Nouvelles marques 
d'approbation.) Je soutiens — et je fais appel ici à toutes les 
consciences, aussi bien à droite, où l'on voulait nous faire 
parler, qu'à gauche, où l'on nous engageait à nous taire, parce 
qu'on comprenait l'intérêt supérieur qu'il y avait à ne rien 
dire, — je fais appel à toutes les consciences, et je demande que 
quelqu'un dise ici s'il a jamais cru que le vote de l'ordre du jour 
de M. Paul Bert nous investissait seulement du pouvoir de 
chasser quelques Kroumirs et de revenir immédiatement après 
en France ? 

fhisieurs membres à droite. — Oui ! oui ! 
Sur d'autres bancs. — Non! non ! 

M. liEMi Gaitieiî. — Quant à moi, je n'ai voté cet ordre du jour 
que pour cela ! 



LKS AFFAIHKS TU.MSlt.N.NKS. 77 

>1. LE Président du conseil. — Nous ne vous avions lirn 
laissé ignorer, et le contrat se faisait à la fois sous l'onln' du 
jour cIh pleine et entière conliance, et sur les paroles (pie j'avais 
prononcées; tout le monde savait que nous voulions non pas 
seulement une répression passagère, mais bien une solution 
efficace, durable, et. comme je le disais, des garanties sérieuses ; 
et, pour les avoir, j'indiquais jusqu'où il fallait aller. 

.M. liE.Ni-; (iAi Ta:ii. — Et les affiches des préfets! 

M. LE Président du conseil. — Qu'est-ce que les préfets 
ont à faire dans cette question ? 

M. JoLiBOis. — Les préfets nous ineiiaçaient même d'arrestation 
et de poursuites si nous tlisions qu'on faisait, qu'on continuait la 
f^uerre en Tunisie. 

M. LE Président du conseil. — La f'.bambre se séparait, à 
cette date du 12 avril dernier, pleine de confiance dans le 
Gouvernement... 

M. I.AROCUE-JouBERT. — Daiis la prudence ! 

M. LE Président du conseil. — ... espérant fermement 
qu'il lui apporterait à son retour une solution qui répondit à ce 
double intérêt que nous avions eu tant de soin d'indiquer dans 
des formules qui devaient rester concises, à cause des intérêts 
supérieurs engagés, mais dont la concision même devait être 
méditée par tout le monde : châtier les pillards et prendre des 
garanties contre le retour de pareils méfaits. 

VoLv à droite. — C'était bon à dire aux électeurs ! 

M. LE Président du conseil. — Eh bien, qu'avons-nous 
apporté comme garanties"? >fous avons appoité le traité du 
12 mai, et alors, si quelqu'un ne savait pas, n'avait pas compris, 
c'était clair, tous les voiles tombaient ; le traité du 12 mai disait 
nettement tout ce qu'il contenait, rien de plus, rien de moins, 
précisément ce que la Chambre avait voulu : assurer à la fois 
la répression et surtout les garanties. Ces garanties, où aurions- 
nous pu les trouver, et quelles garanties pouvaient être désirées 
dans cette atïaire, sinon l'occupation de certains points? J'ai 
entendu M. Clemenceau et d'autres orateurs, M. Naquet, je crois, 
dire: « Oui, mais on pensait qu'il suffisait d'occuper quelques 
points sur la frontière. » 



78 DISCOLHS DE JULES FEHUY. 

Messieurs, c'est aisé à dire : occuper quelques points, enserrer 
le territoire des Rroumirs entre un certain nombre de postes, 
dans une petite ceinture de garnisons françaises... Mais les 
choses ne s'arrêtent pas, en politique, toujours là où on voudrait 
les arrêter. Les événements commandent aux hommes et les 
résolutions des gouvernements doivent être à la hauteur des 
périls possibles. Donc, nous sommes entrés sur le territoire des 
Kroumirs, nous sommes dans la Régence, nous y faisons la 
police que le bey est manifestement impuissant à faire. Nous la 
faisons malgi'é lui d'abord et, très promptement, d'accord avec 
lui : car il y a une chose certaine, et c'est un des résultats 
heureux de cette politique, c'est que le gouvernement du bey 
sait à merveille, à l'heure qu'il est, qu'il n'a pas d'autre espoir 
que la protection française, et il est profondément attaché au 
protectorat de la France. 

Alors qu'arrive-t-il? Entre le 12 avril et le 12 mai, nous 
apprenons que certaines prétentions de divers ordres se 
révèlent, particulièrement de la part de la Porte, toujours à l'afïût 
d'un événement en Tunisie lui donnant le prétexte de faire 
valoir ses anciens droits. Nous apprenons que, pendant que 
nous sommes à Béja, formant autour des Kroumirs la ceinture 
de fer dans laquelle nous voulions les enserrer et les réduire,_on 
arme à Constantinople des vaisseaux cuirassés, dans l'intention 
de débarquer des troupes à Bizerle. Nous sommes allés i\ 
Bizerte, messieurs, et personne ne nous en a fait un reproche. 
Si Bizerte était tombé aux mains de n'importe qui, fût-ce de la 
Porte, j'entends déjà les accusations qui seraient parties contre 
nous de ces bancs de la Chambre [roraleur désigne rexii^ême- 
gauché). {Applaudissenienls à gauche et an centre.) 

Nous avons trompé la Chambre en lui apportant le traité du 
12 mai, en défendant le traité du 12 mai dans la séance du 
24 mai! Je suis désolé, messieurs, de vous imposer des lectures ; 
mais la mémoire des partis et des oppositions est si courte qu'il 
faut absolument que je remette sous vos yeux, en substance, 
la séance du 24 mai, comme je l'ai fait pour celle du 11 avril. 
Il y a d'abord, dans cette séance, le rapport de M. Antonin 
Proust : c'est le rapport d'une commission de la Chambre, à 
laquelle on a pu dire bien des choses qui ne se disent pas à la 
tribune. Voici comment s'exprime l'honorable M. Antonin 



LKS AFl'AIltKS TIMSIKN.NES. 79 

Proust lorsqu'il vifiil proposiT à la Chambre de voler le traité 
du 12 mai : 

« Ce traité conlirme la politique à la fois fei-me et bien- 
veillante que la France s'est constamment attachée à faire 
prévaloir dans ses rapports avec la Réj,^ence. 

« Il assure au plus riche des Etats voisins de notre terri- 
toire algérien la protection française, que cet État a toujours 
recherchée comme une garantie d'ordre et comme un bienfait 
de notre civilisation. Il protège la France algérienne contrôles 
dangers des insurrections que le gouvernement du bey est 
impuissant à prévenir et à réprimer. Il ouvre enfin, sous nos 
auspices, un vrai champ d'activité au commerce de toutes les 
nations, 

« Conformément au désir que vous avez exprimé dans vos 
bureaux, votre commission a examiné avec le soin le plus scru- 
puleux chacune des stipulations que renferme le traité du 
12 mai 1881, et elle est heureuse de dire qu'il n'en est pas 
une qui ne témoigne de ce respect des principes du droit 
international dont la République est résolue à ne jamais se 
départir. 

u Insensible aux suggestions qui lui conseillaient naguère 
une politique intéressée à l'égard de la Régence, non moins 
insouciante des soupçons injustes dont elle a été plus récem- 
ment l'objet, la diplomatie française a, par le traité du 12 mai, 
défini notre rôle h Tunis, dans des termes qui ne prêtent à 
aucune équivoque et dont la loyauté ne peut que lui assurer les 
sympathies universelles. 

« Elle a déclaré, au début de cette convention, faisant allu- 
sion aux troubles du mois de mars dernier, que c'est pour 
empêcher le renouvellement de semblables désordres qu'elle 
juge utile de resserrer les relations d'amitié et de bon voisinage 
consacrées déjà par les traités intervenus entre la France et les 
beys de Tunis. 

« Dans l'article 2, elle a expressément stipulé que le gouver- 
nement de la République française était d'accord avec S. A. le 
bey de Tunis pour occuper militairement les points qu'elle 
jugera nécessaires pour assurer la sécurité des frontières et du 
littoral. 

« Elle a stipulé en outre que cette occupation cesserait 



80 DISCOURS DE JULES FEURY. 

lorsque les auloiilés militaires françaises et tunisiennes 
auraient reconnu d'un commun accord que l'administration 
locale est en état de garantir le maintien de Tordre. 

« M. le président du conseil et M. le ministre des affaires 
étrangères ont annoncé à votre commission, au sujet de cet 
article, que le Gouvernement français préparait, de concert 
avec le bey, l'organisation d'un corps de douaniers et l'insti- 
tution d'une gendarmerie qui permettront de constituer des 
éléments de sécurité séi'ieux et durables. Ils ont ajouté que le 
gouvernement du bey, pénétré de la nécessité d'assurer les 
transactions régulières, s'employait déjà très activement, depuis 
le 12 mai, à réprimer la contrebande de guerre qui se fait par 
l'île de Djerba, le port de Gabès et les autres ports du sud de 
la Tunisie, contrebande que l'article 9 de la convention a cru 
devoir viser particulièrement. 

« Pour montrer que la France veut donner à son allié toutes 
les sûretés nécessaires, l'article 3 dit que le gouvernement de 
la République française prend l'engagement de prêter un 
constant appui à S. A. le bey de Tunis contre tout danger qui 
menacerait la personne ou la dynastie de Son Altesse ou qui 
compromettrait la tranquillité de ses États. » 

Le texte si clair du traité et le commentaire qui le précise 
encore me semblent de nature à fairejustice, en grande pai-lie, 
du grief apporté ici contre nous, à savoir que la Cbambre 
n'aurait pas su ce qu'elle faisait. La Cliambre approuvait un 
traité de garantie, de protectorat, ce qui est identiquement la 
même cliose. Si le mot de « protectorat » n'était pas prononcé 
en tête de ce document diplomatique, il était dans le fond des 
cboses; il était dans la clarté de la rédaction même. 

Il s'agissait d'assurer au bey la tranquillité de ses États et la 
protection de sa dynastie, et de nous assurer ce droit fonda- 
mental, la seule garantie sérieuse que nous puissions prendre 
dans la Régence, le but capital, essentiel, de notre intervention : 
le droit d'occuper militairement les points que le Gouver- 
nement français jugerait nécessaires pour obtenir la sécurité 
des frontières et du littoral. 

Je sais bien, messieurs, que ni le texte du traité, ni les 
explications de l'honorable rapporteur n'ont passé sans dis- 
cussion dans cette assemblée ; mais c'est précisément la discus- 



LKS ATIAIUKS TUNISIENNES. 81 

sioii elle-même (|iii pivcist'. en (|ii('l(jut' sorte, le cai-adèr»' de la 
mesure, la parfait»' conscienct' (juavait la Chambre des enga- 
gements qu'elle prenait, l'association intime et cordiale <jui se 
nouait, ou plutôt qui se renouvelait alors, entre le cabinet et la 
majorité. 

L'honorable M. Delalosse ai)portait alors l'objection que 
MM. Naquet et Clemenceau se sont api)i'opriée, en disant : 
« C'est une déclaration de guerre : vous ne respectez pas la 
Constitution. » 

Que répondait l'honorable rapporteur au nom de la com- 
mission de la Chamitre? 

« En ce ((ui louche le respect de la Constitution, je ne m'attar- 
derai pas à justiller la Chambre. Il me suflira de dii-e que 
l'article de la Constitution n'a jamais été en cause, pai'ce que 
la guerre n'a pas été déclarée, et (jue, comme l'a fait très juste- 
ment observer tout à l'heure M. le comte de Roys, les i-elations 
diplomatiques n'ont pas été interrompues avec la Régence. On 
est entré sur le territoire tunisien parce qu'il était nécessaire d'y 
entrer pour assurer la sécurité de nos frontières compromises 
par une insurrection. On a enfin conclu un traité, qui n'est pas, 
comme l'a ilit M. Delafosse, un traité de paix, mais bien un 
traité de garantie, c'est-à-dire une convention faite d'un commun 
accord entre le gouvernement de la République française et 
S. A. le bey de Tunis, pour empêcher le retour sur les fron- 
tières de notre territoire algérien des troubles qui nous ont 
forcés de prendre en main le rétablissement de l'ordre. 

« Je crois qu'il ne peut y avoir de doute sur ce point dans 
l'esprit d'aucun des membres de la Chambre; j'estime que 
personne — et je demande pardon de ce mot — ne pense 
sérieusement que l'article 9 de la Constitution a été mis en 
péril par ce qui vient de se passer sur les frontières de notre 
colonie étrangère. » 

Là-dessus, intervient encore l'honorable M. Cunéo d'Ornano. 
Comme pour donner à la résolution de la Chambre une préci- 
sion plus entière, l'bonorable M. Cunéo d'Ornano propose de 
réserver un certain nombre d'articles du traité; mais lui-même 
ne va pas jusqu'à proposer le rejet du traité total; il maintient 
l'article 2, c'est-à-dire le droit d'occupation. 

M. Cunéo d'Ornano. — L'occupation provisoire! Les autres 

J. Ferry, Discours, V. 6 



82 DISCOURS DE JULES FEHKY. 

articles du traité stipulaient un protectorat délinitif. Le traité est 
définitif! 

M. Gambetta. — Il n'y a pas de traité provisoire! 

M. LE Président du conseil. — Le traité donne d'une 
façon définitive au Gouvernement français le droit d'occuper 
dans la Régence, quand il le voudra et aussi longtemps qu'il le 
voudra, tous les points dont l'occupation lui paraîtra nécessaire 
pour la sécurité du pays. 

M. Clïnko d'Orn'ano. — Et vous garantissez la dynastie! 

M. LE Président du conseil. — Mais oui, nous le savons : 
c'est dit dans le traité. Et, quant à l'article aux termes duquel 
le bey s'interdit de faire des conventions analogues avec 
d'autres États, article dont vous demandiez la suppression, 
vraiment c'eût été une singulière politique : n'est-il pas évident 
que, sans celte disposition, la convention eût été un traité de 
dupes? 

C'est là-de.ssus que M. le ministre des affaires étrangères, 
voulant répondi'e à riionorable M. Cunéo d'Ornano, monte à la 
tribune ; et la Chambre, pénétrée de celte grande nécessité, 
comprenant que, dans des affaires de ce genre, comme je le 
disais tout à l'heure, le silence était patriotique, la Chambre 
s'oppose catégoriquement à ce qu'U soit ajouté un seul mot, et 
vote, par 430 voix contre 1, le projet de traité du Bardo. 

M. LE COMTE DE Colbert-Laplace. — Nous avons voté à 120 voi.K 
le renvoi à la commission! 

M. GiNÉo d'Orxang. — Je demande la parole ! 

M. LE Président du conseil. — Je le demande, est -il 
possible de dire qu'à ce moment-là, la Chambre a ignoré les 
engagements auxquels elle s'associait? Non! aussi bien l'hono- 
rable M. Naquet n'est-il pas allé jusque-là. Il est venu seule- 
ment, par une confession tardive, nous dire qu'il avait tout 
voté, mais que, selon une foriDule qui a été à la mode, il avait 
voté contraint et forcé, il avait voté la mort dans l'âme, comme 
on disait dans l'autre Chambre. 

Eh bien, je ne crois pas que l'honorable M. Naquet, ni aucun 
membre de la Chambre, ait voté le traité du Bardo la morl dans 
l'âme; je crois qu'on Ta plutôt voté avec la satisfaction dans 
l'âme, cette satisfaction qui venait de cette pensée qu'on avait 
assuré définitivement la sécurité de nos possessions algériennes, 



I.ES AKFAIIŒS TUNISIENNES. 83 

et que, au milieu de circonstances diplomatiques assez difli- 
ciles, dont ce n'est point le lieu ni l'heure de faire le récit, 
récit qui, je ne crains pas de le dire, ferait le plus prand 
honneur à mon honorable et vénérable ami M. Barlbelémy 
Saint-Hilaire, la liberté de la France était reconquise, et que 
personne ne songeait plus à lui contester le droit de s'occcuper 
elle-même de ses pi-opres affaires et de traiter l'alfaire tuni- 
sienne non comme une alfaire européenne, mais comme une 
alfaire exclusivement française. {Très bien! très bien! sur divers 
bancs.) C'était là le succès diplomatique; il était complet: 
vous en étiez satisfait, monsieui- Naquet, vous n'aviez pas la 
mort dans l'âme; vous vous faites tort à vous-même en tenant 
aujourd'hui ce langage. 

Je sais bien que l'on ne prévoyait pas à celte époque toutes 
les conséquences que le traité du Bardo pouvait entraîner. Je 
sais bien que tout le monde, à ce moment, était fondé àcroii-e 
que la manifestation de force que nous venions de faire dans le 
nord de la Régence en assurerait la pacilication. Mais, de ce qu'un 
traité nécessaire, fondé sur un grand intérêt national, a été 
conclu, est-ce qu'on a le droit de dire qu'on a été surpris, parce 
qu'on espérait qu'il serait moins lourd, qu'il imposerait de 
moindres sacritices, etqueles obligations qui y étaient inscrites 
reslei'aient lettre morte? Ce ne serait pas un langage digne 
d'une grande Assemblée, digne d'un grand pays ; la France et 
le Parlement, en souscrivant au traité du Bardo, ont sousciit à 
toutes les obligations qu'il renferme, et, dussent les sacrifices 
que ce traité peut nous imposer dans l'avenir être plus grands 
encore, je n'en continuerais pas moins à dire que nous avons 
fait une chose nécessaire, nationale, et que les sacrifices qu'il 
nous a coûtés ou qu'il peut encore nous coûter, ne dépassent 
pas la mesure du grand intérêt patriotique qui l'a inspiré. 

Il n'est permis à personne de dire qu'il y a des réserves à 
faire sur ce vote. Les réserves, elles ont été faites par 
M. Clemenceau; il est le seul membre delà Chambre qui se 
trouve dans celte situation; alors il a fait des réserves; il peut 
aujourd'hui s'en targuer, mais ceux qui ont entendu la discus- 
sion que je viens de résumer, ceux qui ont voté, ceux qui n'ont 
pas voulu que le Gouvernement donnât plus d'explications, 
ceux-là n'ont pas le droit de reprendre, en quelque sorte, leur 



84 DlSCOUIiS DE JULES FEItRV. 

vole aujourd'liui, el de prolester contre une décision à laquelle 
ils se sont librement associés. [Réclamalions à droite.) 

Après avoir ainsi expliqué et, en quelque sorte, rétracté son 
vole du 12 mai, l'honorable M. Naquel est allé plus loin : il n'a 
pas craint de formuler contre le Gouvernement une accusation 
d'une gravité beaucoup plus haute et d'une conséquence plus 
grande, si elle était fondée, que celle qu'une mise en accusation 
pourrait infliger au cabinet: il ne s'agit pas, en effet, du cabinet, 
il s'agit de la Chambre actuelle, de son origine. Oui, messieurs, 
j'ai entendu, — et vous avez protesté, car vous avez compris la 
gravité du grief et de l'accusation, — j'ai entendu l'honorable 
M. Naquet dire à celte tribune que le Gouvernement avait 
trompé le pays, qu'il lui avait caché la vérité afm de pouvoir 
ramener sur ces bancs une majorité fidèle. 

Voix à droite et à V extrême-gauche. — C'est vrai! c'est vrai! 

M. LE Président du conseil. — J'avais vu jusqu'ici cette 
accusation dans les journaux de droite et dans les professions 
de foi des candidats de droite ; je ne l'avais pas encore rencontrée 
dans la bouche d'un membre de la majorité républicaine. 

[Exclamations et rires à droite.) 

M. DE LA. Bassktière. — C'est cela qui Ta faite, la majorité! 

M. le Peésident du conseil. — J'espère que l'expression 
dont s'est servi l'honorable M. Naquet a dépassé sa pensée : 
car, si cette formule était juste, si son expression correspondait 
à sa pensée, il aurait ici posé la première pierre d'une vaste 
accusation de nullité contre les élections dernières. [Interrup- 
tions diverses.) Oui, s'il y a eu manœuvre électorale... [Humeurs 
prolongées à droite), si ce mot de manœuvre électorale est à sa 
place ici, c'est l'origine même de la Chambre, ce sont ses 
pouvoirs, c'est la légitimité et la loyauté de son élection que 
l'on met en suspicion. Vous n'avez pas le droit de faire cela, 
messieurs. [Très bien! très bien!) 

Je trouve dans le discours de l'honorable M. Naquet un argu- 
ment moins grave que celui-là, mais plus extraordinaire encore. 
Sa thèse est celle-ci : 

« Vous avez toujours subordonné, dans cette alTaire, l'intérêt 
militaire à l'inlérêl politique. » Et, pour l)ien faire comprendre 
le danger de cette subordination des intérêts mihtaires aux 



I.KS AI lAlUKS TIMSIKN.NKS. 85 

intÎTL'ls i)olili(|iii's, il nous a ilil : ' Si vous riiez vtMiiis ilcvaiil 
la Chambre, si vous aviez suivi la voie droilc, si \ous aviez 
sollicité un vole du Parlement ai»pr(juvaiil une déclaration de 
gueri-e au liey de Tunis, vous seriez allés par mei' à Tunis, et 
rien de ce qui est ari-ivé ne se serait passé. » 

Ceci send)le un peu étrange au Gouvernement, (|ui s'est 
trouvé face à face avec toutes les diniciillés [»oliti(iues, diplo- 
matiques, militaires de cette alïaire. Je suis bien aise d'apprendre 
à l'honorable M. Naquet qu'il a oublié qu'on ne va pas précisé- 
ment à Tunis par mer... [Bruii.) 

M. Aliued Naoiet. — Oh I on va ù la (ioulette 1 

M. LE Présidext du conseil. — Si on se borne à aller à la 
Goulette, et à faire à la Goulette ce qu'on a fait à Tanger, 
comme vous le disiez l'autre jour, on n'a rien fait du tout. 
D'ailleurs, si le bombardement de Tanger a réussi, c'est qu'au 
même moment, il y a eu la bataille d'Isly, et, si nous étions 
allés à la Goulette, ce n'eût été que pour y débarquer un corps 
d'armée, pour faire, par conséquent, par voie de mer, ce que 
nous avons fait par voie de terre. Si nous avons préféré la voie 
de terre, je suis heureux de l'apprendre à l'honorable 
M. Naquet, c'est que la voie de mer était la seule périlleuse, au 
point de vue des difficultés étrangères : c'est que l'arrivée de 
notre Hotte à la Goulette y aurait amené nécessairement toutes 
les flottes de l'Europe. [Mouvements divers.) Est-ce que cette 
considération ne vous touche pas? Elle nous a touchés, nous; 
elle nous a décidés, et les mêmes circonstances se représente- 
raient que nous suivrions la même marche : c'est la seule pos- 
sible. ( Très bien ! très bien !) C'est la seule qui pût nous donner 
le traité de garantie ou de protectorat, — le nom importe peu, 
— dont nous avions besoin pour assurer la tranquillité de la 
Régence. 

Messieurs je voudrais dire encore un mot... [Parlez! parlez! 
au centre) d'un des points délicats de cette alïaire. Je crois avoir 
suffisamment répondu au premier reproche qui nous a été 
adressé par riionoral)le M. Naquet et par l'honorable M. Cle- 
menceau, d'avoir déclaré la guerre sans le consentement de la 
Chambre. 

Que la Chambre ail su ce qu'elle faisait et jusqu'où elle vou- 



86 DISCOURS DE JULES FEKRV. 

lait aller, le jour où elle a voté le traité du Bardo, cela est 
évident, cela est absolument certain, cela n'est pas sérieuse- 
ment contestable! Et, à supposer même — concession que je 
ne vous fais que pour le raisonnement — qu'une déclaration 
de guerre fut nécessaire, il me semble qu'un triple vote, éclairé 
par une discussion aussi complète, et notamment le vote sur le 
traité du Bardo, équivalait, en somme, en droit constitutionnel, 
à toutes les autorisations possibles. 

Ce qui importe, c'est que le Gouvernement soit autorisé à 
faire ce qu'il fait. Or, a-t-il été autorisé? Oui. A-t-on ratifié sa 
conduite? Oui. A-t-on su ce qu'il faisait et cequ il voulait faire? 
Oui. Donc, le Gouvernement n'a pas violé la Constitution. 
(Dénégations à droite et à V extrême-gauche . — ■ Assentiment à 
gauche et au centre.) 

Un membre à droite. — Et l'expédition d'automne? 

M. LE Président du coxseil. — J'y viendrai tout à 
l'heure. 

Mais, dit-on, le Gouvernement aurait violé la Constitution en 
touchant au droit supérieur qui appartient à la Chambre de 
voter les crédits, c'est-à-dire de voterl'impôt. C'estici que je ren- 
contre l'argumentation de l'honorable M. LeFaure. Je la prends 
dans sa substance et j'y réponds le plus brièvement possible, 
pour ne pas fatiguer votre bienveillante attention. L'honorable 
M. Le Faure a dit : « Le Gouvernement nous a trompés, car il 
nous a annoncé le 9 juin, par le dépôt d'un projet de loi por- 
tant ouverture de crédits, et, le 15 juin, au cours de la discus- 
sion qu'a soutenue M. le ministre de la guerre, que l'expédi- 
tion était finie, qu'on réglait les comptes, et que les crédits 
demandés n'étaient, en quelque sorte, que des crédits pour 
solde. » En fait, l'honorable M. Le Faure, comme continuation, 
comme aggravation de cette première manœuvre qui consistait 
h cacher la vérité à la Chambre, ajoutait, à la charge du Gou- 
vernement, ce fait, qui serait très grave s'il était vrai, d'avoir 
ouvert des crédits en dehors de ceux qui avaient été votés par 
la Chambre, ou d'avoir opéré des virements que réprouvent 
tous les principes de notre législation financière et parle- 
mentaire. 

Messieurs, je voudrais répondre par un mot à ce reproche, si 



I.KS AII-AIUKS TLMSIKNNKS. 87 

grave pour le Gouvei-neiiit'iii t-l |i;irliculièrenienl pour !•' 
ministre de la guerre, d'avoir trompt'' la Chambre, do lui avoii' 
présenté des exposés trompeurs, d'avoir dit que l'expédilion 
était linie. On s'est em[)aré, à cet é.Liard, avec une li'ès liraiidt' 
habileté, d'une observation que j'ai faite l'autre jour au cours 
de mon premier discours. J'avais dit, à propos du rapatriement 
d'une partie du corps expéditionnaire de Tunisie, que des 
observations avaient été échangées dans le conseil, et qu'on 
avait demandé à M. le ministre de la guerre des éclaircisse- 
ments dont nous nous étions, d'ailleurs, déclarés complètement 
satisfaits. 

Le conseil s'était, en eOet, préoccupé d'une éventualité qui 
pouvait se présenter, qu'aucun homme sensé ne pouvait déclarer 
impossible : celle d'un mouvement des tribus arabes au com- 
mencement de l'automne, au sortir du rbamadan. En vérité, il 
faudrait nous supposer un degré d'imprévoyance et d'aveugle- 
ment dépassant toutes limites, pour nous avoir cru capable de 
penser que le traité du Bardo avait tranché pour toujours la 
question tunisienne, et qu'au sortir du rbamadan, au moment 
où les Arabes reprennent possession de leur sol et de leur vie 
libre, il ne se produirait aucun mouvement, soit dans le Sud 
oranais, soit dans le sud de la Régence. On en a conclu que, 
dès ce moment-là, nous avions formé le dessein de faire en 
automne une grande expédition, et que nous l'avions préparée 
à l'insu du pays et de la Chambre tout entière. 

Messieurs, quand M. le ministre de la guerre se présentait 
devant la commission du budget, entre le 9 et le 15 juin, et 
devant la Chambre le 15 juin, assurément il avait, au sujet 
d'une prompte conclusion de l'affaire tunisienne, une idée plus 
favorable que celle qu'il a pu en avoir quelques semaines après. 
La tranquillité la plus grande régnait à ce moment-là dans la 
Régence. Mais est-ce que M. le ministre de la guerre a dit à la 
commission du budget et à la Chambre qu'on allait quitter la 
Régence, que tout était tîni, et qu'on allait rapatrier les troupes? 
Il avait inséré, il est vrai, dans sa demande d'ouverture de 
crédits, un article relatif au rapatriement; mais il s'agissait-là 
du rapatriement partiel que tout le monde connaissait et qui 
s'etïecluait sous les yeux de tous. 

JJn membre à droite. — Il a dit le contraire ! 



88 DISCOUHS DE JULES FEKRY. 

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je VOUS demande bien 
pardon : jamais M. le minisire de la guerre, jamais un membre 
du Gouvernement n'a dit à la Chambre que Toccupation 
allait cesser, qu'on allait ramener le corps expéditionnaire et 
que tout allait être pour le mieux dans la meilleure des Tuni- 
sies. Où donc a-t-on vu cela? Du reste, si l'on avait eu momen- 
tanément cette candeur, si l'on avait commis une erreur aussi 
lourde, on aurait été bien vite désabusé : car c'est le 26 juin 
qu'éclate l'insurrection de Sfax, et tout aussitôt, je l'ai déjà dit, 
vous étant ici présents, et l'article du traité du Bardo qui obli- 
geait le Gouvernement à protéger la tranquillité des États tuni- 
siens devant être exécuté, des troupes sont immédiatement 
envoyées à Sfax ; cette ville est bombardée, et on s'en empare 
par un coup de main très vigoureux, qui fait beaucoup d'hon- 
neur à notre armée. 

Je l'ai dit, et je le répète, ceci se passait le 10 juillet, et c'est 
deux ou trois jours après que l'on occupait Gabès et Djerba. Et 
vous dites que nous avons laissé croire à la Chambre que 
l'occupation serait limitée aux différents points du nord de la 
Régence qui avaient été occupés à la suite du 12 mai ! Mais qui 
donc s'est plaint alors de l'envoi des troupes à Sfax, k Gabès, à 
Djerba? Les Chambres étaient réunies; opposants de droite et 
d'extrême-gauche étaient présents. Qui donc s'est plaint alors? 
On ne se plaignait que d'une chose : c'est qu'on n'envoyait pas 
assez vite des troupes dans le sud de la Tunisie ( Vives marques 
cVapprobalion à gauche et au centre.) 

Maintenant, j'arrive à la question de droit tinancier. Je l'ai 
déjà longuement expliquée devant la Chambre. J'ai dit que le 
crédit de 17 millions n'était pas, aumoment dont je parle, encore 
épuisé; que, par conséquent, les crédits votés n'avaient pas 
été dépassés, et qu'il n'avait pas été fait de virement. 

En elfet, qu'est-ce qu'un virement? 

C'est un acte coupable, qui consiste à détourner des fonds 
de leur destination. Eh bien, où voyez-vous des virements dans 
ce fait qu'on a imputé sur les crédits de la solde, des vivres et 
des hôpitaux au budget ordinaire du ministère de la guerre, la 
totalité des dépenses faites en Tunisie pour les vivres, pour les 
hôpitaux et la solde ? Est-ce qu'il y a eu là détournement ? Je l'ai 
déjà dit à la Chambre, nous aurions eu un crédit de 100 mil- 



I.KS AFIAlIiKS II \iSIKNM:S. 89 

lions, au lieu de 17 millions, nous en aurions (Irmainlé W) ou 
50quelapo]éniiquedesjournaux n'aurait pas eu lieu, ri pourlant 
nous n'aurions pas usé d'autres |»i'0cé(l«''s que ceux (|iie nous avons 
employés. Nous n'aui'ions pas l'ail davanlayes dans c.q. cas, la 
distinction entre les crédits ordinaires qui sont alfeclés à l'en- 
tretien des troupes en Fiance, à leur solde, à leurs vivres, à 
leurs hôpitaux, et les crédits extraordinaires qui, dans la pensée 
de la commission du budget et d'après le contexte du traité que 
je vous ai lu tout à l'heure, s'appliquaient à Tentretieu, à la 
solde, aux vivres et aux hôpitaux du corps expéditionnaii-e en 
Tunisie. Tout cela est tellement clair que je n'ai pas besoin 
d'insister davantage. Je veux seulement répondre brièvement 
à une autre objection de l'honorable M. Le Faure. 

M. Le Faure a produit à la tribune une décision de la Cour 
des comptes qui date de 1867 et qui qualifie très sévèrement 
les imputations provisoires à l'aide desquelles on avait, à 
cette époque, construit des fortifications avec les ressources 
du Inulget ordinaire. La Cour des comptes avait eu raison, au 
point de vue de la comptabilité, d'être sévère. Les Chambres 
d'alors n'avaient guère pu montrer la même sévérité puisque, en 
définitive, la construction de ces fortifications avait été motivée 
par les graves incidents de l'affaii'e de Luxembourg. Aussi, le 
gouvernement impérial n'eut-il pas de peine à obtenir un bill 
d'indemnité que personne ne lui contestait. Mais nous, nous 
n'avons pas à vous demander de bill d'indemnité: nous vous le 
demanderions que, j'en suis sûr, vous nous l'accorderiez; mais 
nous n'en avons pas besoin. Nous n'avons pas employé les cré- 
dits du budget extraordinaire à élever des fortifications : nous 
nous sommes liornés à ne pas établir une distinction entre le 
surplus des dépenses du corps extraordinaire de Tunisie et les 
crédits qui sont alloués pour l'entretien des mêmes troupes en 
France. Nous n'avons pas divisé ce qui est, en ce moment, 
indivisible, ce qui ne pourra être divisé que dans le compte final. 
Nous n'avons donc pas commis l'infraction que la Cour des 
comptes a si justement reprochée, en 1867, à la comptabilité 
impériale. Je le répète, il n'y a aucun rapport à établir, aucune 
comparaison à faire entre ce que nous avons fait et cet abus 
si grand qui consistait à construire des fortitications avec des 
fonds destinés à la solde. 



90 DISCOURS DE JULES FERRY. 

Nous avons employé à la solde ce qui lui appartenait; nous 
avons employé aux vivres ce qui devait être employé aux 
vivres. Seulement, je le répète, nous n'avons pas établi de 
distinction entre les deux budgets, parce qu'elle était alors 
impossible. M. Le Faure a invoqué aussi le rapport de 
M. Cochery, et sa doctrine si sévère, si rigoureuse et si juste, 
sur le droit d'ouvrir des crédits extraordinaires. Eh bien, qu'a 
dit M. Cochery et à quels faits précis se rapporte la doctrine 
qu'on lui emprunte? 

A un fait absolument différent de celui qui nous occupe. 
M. Cochery, rapporteur du budget, après la période du 16 mai, 
condamnait avec une extrême sévérité le droit que s'était 
arrogé le Gouvernement de faire ouvrir par le Conseil d'État, 
et pendant une période de dissolution, des crédits extraor- 
dinaires. Il disait très justement : « Oui, dans une intersession, 
quand la Chambre existe, le Conseil d'État a mandat suffisant 
pour ouvrir des crédits extraordinaires ; mais, quand il y a eu 
dissolution, quand la Chambre est morte, il n'est pas permis, en 
matière d'ouverture de crédits, de faire intervenir le Conseil 
d'État, parce qu'il n'est plus le mandataire de personne. » J'es- 
time que cette doctrine est très juste, irréprochable ; mais il suffit 
de l'énoncer pour vous démontrer qu'il n'y a là aucun rapport 
à établir avec notre situation, puisque, lorsque les dépenses 
ont été engagées, la Chambre n'était pas morte, puisqu'il n'y 
avait pas eu de dissolution, puisqu'une nouvelle Chambre rem- 
plaçait la précédente sans aucune interruption, et qu'enfin nous 
n'avons pas plus ouvert de crédits de notre pleine autorité que 
nous n'en avons fait ouvrir par le Conseil d'État. 

Messieurs, si je dis toutes ces choses, si je rappelle à la 
Chambre les engagements qu'elle a pris, la confiance qu'elle 
nous a donnée, croyez bien que ce n'est pas pour fuir, ni pour 
diminuer la responsabilité particulière du Gouvernement. Non, 
nous ne cherchons pas à rejeter sur vous seuls la i-esponsabilité 
de l'expédition de Tunisie. Nous savons que si les Chambres 
ont, en pareille matière, leurs responsabilités, les gouverne- 
ments assument sur eux-mêmes la première dans l'ordre des 
dates, la plus grande dans l'ordre moral : celle de l'initiative. 
Oui, nous avons pris l'initiative, et nous ne voulons nullement, 
croyez-le bien, nous dégager de cette responsabilité et la trans- 



LKS AFFAFUKS TLMSIKN.NES. 91 

porter sur les bras de la Chambre; nous avons pris l'initiative 
et nous nous en honorons.. . [Très bien ! très bien ! au centre et 
à gauche.) 

Nous nous en honorons comme un gouvernement a le droit 
de s'honorer quand il a saisi l'occasion, quand il a fait à pro- 
pos, au moment le plus favoi-able, avec le moins possible de 
dépenses et d'inconvénients politiques et diplomali(iues, une 
œuvre qu'exigeait et que justifiait, devant l'histoire et la cons- 
cience du pays, la sécurité nationale. [Très bien! très bien! au 
centre et à gauche.) Oui, nous avons pris cette initiative, et 
c'est de cette initiative que nous vous rendons compte aujour- 
d'hui. Vous statuerez dans votre pleine liberté. Mais vous 
n'oubliei'ez pas que cette affaire a subi de singuliers travei'tis- 
sements, qu'il s'est constitué d'étranges légendes; et qu'en 
vérité, à entendre ce qui s'est dit ici, depuis quatre jours, il 
semble que nous soyons une nation malheureuse qui, en pré- 
sence d'un désastre national, cherche péniblement des éditeurs 
responsables. Où est-il le désastre national? 

L'opération a été un peu plus difficile, elle a été surtout plus 
longue que nous ne pensions : elle a été ralentie parles grandes 
chaleurs, par les difficultés, si vous voulez, d'une organisation 
militaire qui n'est pas adaptée tout à fait à de pareilles circons- 
tances. [Très bien! Cest cela f à gauche et au centre.) Elle a été 
entravée, retardée; mais est-ce qu'elle constitue, en quoi que 
ce soit, un désastre national? Voulez-vous compter les morts? 
[Oui ! oui! à droite.) Mais je ne pourrais dire ici le nombre des 
tués de la première expédition. Il est, dans tous les cas, cer- 
tain pour tous que le nombre des tués et des blessés par le feu 
est extrêmement réduit. Quant aux morts par suite de mala- 
dies, on vous en a donné l'autre jour le chiffre authentique : il 
s'élève à 780. M. le ministre de la guerre vous a démontré 
qu'il y a là une proportion consolante, et dans une certaine 
mesure rassurante... [Murmures et exclamations à droite.) 

A gauche et au centre. — N'interrompez pas ! écoutez ! 
M. Margaine. — C'était bien autre chose devant Sébastopol. 
Un autre membre à gauche. — Et la Crimée! 
M. Henri Villain. — Et le Mexique! 

M. LE Peésident du conseil. — ... parce que, à beaucoup 
d'autres époques, les maladies, la fièvre typhoïde, les fièvres 



9-2 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

pestilentielles ont fait de bien autres ravages dans les colonnes 
de nos armées d'Afrique. 

M. ["arre, ministre de la guerre. — Et de la France. 

M. LE Président du conseil. — Eh bien, messieurs, l'expé- 
dition de Tunisie a été accomplie au prix de ces sacrifices, 
relativement i-estreints, au prix de sacrifices d'argent dont vous 
aurez le total dans un projet qui sera déposé dans quelques 
jours sur le bureau de la Chambre. Vous verrez que jusqu'à la 
fin de 1881, nous vous demandons, pour compléter les frais de 
l'expédition tunisienne, une somme de 19 millions de plus. De 
sorte que l'expédition tunisienne aura coûté, à la fin de l'exer- 
cice actuel, — et les calculs ont été largements faits, — environ 
40 millions. 

M. DE LA Bassetikri:. — C'est indéfini ! 

M. CuNÉo d'Ornano. — C'est seulement pour la première année. 

M. LE Président du conseil. — C'est le même chiffre — 
je tiens à rappeler ce souvenir — qu'avait indiqué l'bonorable 
M. Magnin, mon collègue des fiaances, avant la fin de la 
dernière session, à la commission du budget, lorsqu'il déhbé- 
raitavec elle sur l'emploi à faire des excédents de recettes. Les 
témoins sont là, les journaux même en ont pris note. 

M. Magnin a tenu grand compte de cette conversation qu'il 
avait eue avec les trente-trois membres de la commission du 
budget. Il avait déclaré comme étant de 40 millions la part 
qu'il faudrait prélever sur les magnifiques excédents de l'exer- 
cice, pour assurer d'une façon complète et décisive la sécurité 
de nos provinces algériennes. Est-ce trop cher? Est-ce un 
désastre? Le résultat nous a-t-il coûté trop d'hommes et 
d'argent? Je ne puis le croire. Je le dis le front haut : le Gouver- 
nement accepte devant vous la pleine responsabilité de son 
initiative dans l'expédition de Tunis. [Marques d" approbation à 
gauche et au centre.) L'honorable M. Clemenceau n'est pas de 
ce sentiment et il conclut en vous demandant une enquête. 
Une enquête sur quoi? [Cest cela! — Très bien! au centre et à 
gauche. — Rires ironiques sur divers bancs à gauche. — 
Rumeurs et intcrruplions prolongées à droite.) — Une enquête, 
messieurs, sur tout, car l'honorable M. Clemenceau enveloppe 



LKS AFFAIKKS TUMSŒiN.NKS. 1)3 

dans sa ciiriosUé It'iiislalive el l'ori.iiine. ot la roiidiiilc, ot les 
conséquences de l'expédition liuiisienne. 
A droite. — Kl il ;i raison ! 

M. LE Président du conseil. — Une enquête sui- Tori- 
gine?... Est-ce qu'il vous reste quelque chose à apprendre? 
Est-ce que le Livre jaune, est-ce que les explications que je 
viens d'apporter ici, est-ce que les éclaircissements que je suis 
prêt à vous donner sur tous les autres points ne constituent 
pas la meilleure, la plus sûre et la plus digne des enquêtes? 
(Très bien! très bien! sur un rp-and nombre de bancs à fjnuche 
et au centre.) 

Est-ce que les meilleures enquêtes ne sont pas celles qui 
se font à la tribune? Est-il besoin de vous rappeler qu'une 
Chambre peut avoir quelquefois à se repentir d'ordonner 
une enquête sur des soupçons légers ou des calomnies auda- 
cieuses. Une enquête sur le passé d'un vieil ofhcior général a 
été ordonnée; elle est faite, et ceux qui l'ont demandée sont 
condamnés à venir à cette tribune déclarer qu'ils n'ont rien 
découvert. 

M. Bli.n dk Bourdon. — Vous en serez quittes pour entendre aussi 
déclarer qu'on n'a rien découvert. 

M. Amkdke I^r. Fai RE. — Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — Une enquête sur la conduite 
des opérations militaires? Y pensez-vous, messieurs, et en 
avez- vous mesuré toute la portée, tout le péril pour la 
discipline de l'armée, pour la hiérarchie militaire? Quoi, 
imaginez-vous, apercevez-vous d'ici des commissaires enquê- 
teurs allant en Tunisie vérilier le service des subsistances et 
des hôpitaux, et demander aux soldats, aux oflîciers s'ils sont 
contents de leui's chefs el s'ils ratifient les actes du comman- 
dement? 

M. Clovis HiGi es. — On peut bien le faire pour sauver la 
France ! 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, cela est impos- 
sible! Cela serait meurtrier pour la discipline, meurtrier pour le 
bon ordre de votre pays ; ce serait le plus déplorable et le plus 
inutile des précédents! Je vous en supplie, que les braves gens 
qui sont-là bas, les généraux, les officiers, les intendants, les 



94 DISCOURS DE JULES FEHHY. 

munitionnaires, tous ceux qui mettent leur bonne volonté au 
service de la patrie, n'apprennent pas tout à coup, au milieu 
des difficultés, des souffrances, des peines qu'ils ont tous, 
qu'une Chambre française vient d'ordonner une enquête sur la 
conduite des opérations militaires. [Très bien! très bien! à 
gauche et au centre.) 

M. LE BARON DiiFOUR. — Ce u'esl pas contie eux, c'est contre 
vous que l'enquête est dirigée. 

M. Clovis Hugues. — Saint-.Just peut bien interrof,'er M. le géné- 
ral Farre ! 

Une voix à gauche. — Où est-il Saint-Just? 

M. LE l^RÉsiDEiNT. — N'interrompez pas, messieurs! 

M. LE Peésidknï du conseil. — Une enquête sur ce que 
le Gouvernement nous cache, a dit encore M. Clemenceau. 
Qu'est-ce que le Gouvernement vous cache? Venez le dire à 
cette tribune. Venez apporter, non pas cette vague assertion 
que le Gouvernement vous cache quelque chose, mais venez 
montrer, comme vous feriez devant un tribunal, — car j'ima- 
gine que la procédure parlementaire, au moins autant que la 
procédure judiciaire, doit avoir ses garanties, — venez nous 
montrer par des faits précis, par des faits pertinents, comme on 
dit en droit, admissibles, par un commencement de preuves 
par écrit... {Très bien! très bien! an cenlre et à gauche,) venez 
démontrer qu'il y a quelque chose à savoir et que nous vous 
cachons quelque chose ! Je vous mets au défi de faire ce commen- 
cement de preuve. [Aouvelle approbation sur les mêmes bancs.) 

Une enquête sur la solution qu'il convient de donner à l'expé- 
dition tunisienne? {Rires et marques d' approbations au centre 
et à gauche.) 

M. Clemenceau. — Cela fait rire ces messieurs ! 

M. LE Président du conseil. — Prenez garde! car ici, 
comme je vous le disais l'autre jour, vous toucheriez à la 
France... 

M. Clemenceau. — Mais vous n'êtes pas la France ! 

M. LR Président du conseil. — ... non pas au Gouver- 
nement : le Gouvernement n'a pas la pi"étention d'être la 
France; mais vous toucheriez à l'intérêt français lui-même et, 
si vous voulez éterniser l'insurrection tunisienne dans le sud 
de la Régence, si vous voulez donner au fanatisme musulman 



I 



I.KS AITAIUKS TIMSIKWKS. «5 

(|ui, t'ii ce momont. code. ;'i l.i fdicc — car df loiilos pails les 
tribus insurgées viennent demander l'aman aux commandants 
de nos ti'oupes — si vous voulez rorliller, alimenlcr linsiii- 
rection, jeter de l'huile sur le feu, faites l'eniiuète (jue dcmaiidr 
M. Clemenceau, enquête qui peut laisser supposer (pif lêva- 
cualion pourra être la solution de cette question. [E.Li-Uvnnilous 
ù gauche et au centre.) 

La seule pensée que cette solution pouvait entrer dans des 
esprits français, que des députés pourraient la soutenir, que 
des journaux français s'en faisaient les partisans, a profon- 
dément consterné tous les Français d'outre -mer, de cette 
colonie tunisienne. Le président de la Chambre, le président du 
Sénat ont reçu des adresses véritablement désespérées des 
colons français. Voulez-vous me permettre de vous en lire 
seulement quelques lignes? {/iumeurs à i extrême-gauche.) 

A gauche cl au centre. — Lisez! lisez! 

M. LE Présidext du cox.seil. — Je voudrais savoir qui 
trouverait à redire à ce qu'à une tribune française on vienne 
apporter les plaintes respectueuses des Français d'oulre-mei-. 
Voici le document : 

« Messieurs les sénateurs, messieurs les députés, 

« Les Français et protégés français résidant en Tunisie ne 
voient pas sans une légitime inquiétude l'attitude prise, depuis 
quelque temps, par une partie de la presse sur les affaires de 
Tunis : ils se demandent avec anxiété si tous les sacrifices 
d'hommes et d'argent que fait en ce moment la France n'abou- 
tiront, en définitive, comme le demandent certains journaux, à 
d'autre résultat qu'à les abandonner, eux, leurs familles et 
leurs biens, aux rancunes et aux vengeances de l'élément 
indigène surexcité par le fanatisme religieux... 

« Maintenant que nous sommes en Tunisie, que l'œuvre de 
la pacification des tribus révoltées est à peu près terminée, la 
France peut-elle retirer son armée? 

« Pour hésiter sur cette question, il faudrait méconnaître 
complètement le caractère arabe, ne tenir aucun compte du 
fanatisme et des conséquences qu'entraînerait le retrait de nos 



96 DISCOUIIS DE JILES FERKY. 

troupes. Rester à Tunis est aujourd'hui pour la France et pour 
la République une question d'honneur national. » 

Je ne vous lis pas tout le document : c'est, comme je vous 
le disais, l'expression d'une plainte respectueuse, c'est une 
prière. 

Voix à droite. — Les signatures? 

M. LE Pkésidext du conseil. — Il est signé par les députés 
de la nation, qui ont le droit de parler pour elle. 

Voix à droite. — Les noms ! les noms ! 

M. LE Président du conseil. — Il est signé par les repré- 
sentants de la colonie française, et, entre autres, par le premier 
député de la nation, élu par elle. M. Raymond Valensi. 

Je pense qu'il n'est pas besoin d'avoir les signatures de tous 
les membres de la colonie française poui' être convaincu qu'ils 
s'associent à la prière de ces députés. Messieurs, je confie à vos 
consciences le jugement que vous avez à exprimer et sur les 
actes du cabinet, et sur sa conduite, et, par-dessus tout, sur cet 
intérêt qui passe à nos yeux avant tous les autres, et de 
beaucoup, sur le grand intérêt national qu'il y a pour la France 
à conserver son droit d'occupation en Tunisie, et à exécuter 
avec fermeté, dans la limite de la nécessité seulement, mais 
enfin avec fermeté, le traité du 12 mai, le traité du Rardo, que 
nous nous honorons d'avoir préparé et fait adopter par la 
pi"esque unanimité de la Chambre. (Applaudissements répétés 
n fjauche et au centre.) 

Après ce vigoureux discours qui semblait épuiser le débat, 
M. Ballue et M. Clemenceau firent un dernier elï'ort pour obtenir 
nue enquête. Puis M. de IMun, pour ses débuts à la Chambre, 
développa cette thèse que le régime républicain se trouvait hors 
d'état de « soutenir dignement l'honneur national », reproche qui 
s'adressait peut-èlie, avec une apparence de justesse, au régime 
parlementaire, tel qu'on venait de le voir fonctionner. 

Alors tomba la pluie des ordres du jour, à commencer par la 
demande d'enquête de MM. Naquet et Clemenceau. Llle fut rejetée 
par 328 voix contre t61. Une autre proposition d'enquête, déposée 
par M. Ballue, subit le même sort (lejet par 310 voix contre 171.) 
M. Langlois demanda l'ordre du jour pur et simple; rejeté encore 
par 312 voix contre 176. Successivement, la Chambre désorientée 
refusait la priorité à chaque formule d'ordre du jour qu'on lui 
présentait (il y en avait 27) ; elle ne voulut pas davantage voter la 
cbMure pure et simple, réclamée par M. Franck Chauveau, ni 



I.KS AKr.AIItKS TUNISIEN.NKS. 07 

nommer une commission, suivant l'art. 44 du n'^filemenl, pour 
examiner les divers ordres du jour ; elle refusa enfin, par iM voix 
contre 119, d'adopler celui de M. Jean-Casimir l'érier qui ('•lait ainsi 
conçu : « La Chambre, résolue, dans les circonstances pn-sentes, à 
n'entraver en rien les opérations militaires qui se poursuivent en 
Tunisie, passe à l'ordre du jour. » Dans C(;lte situation d'incohérence 
et d'anarchie parlementaires, Cambctta, silencieux jusque-là, et qui 
avait alleclé de rester dans les couloirs, se décida à monter à la 
tribune et, après avoir conjuré la Chambre de ne pas terminer une 
discussion de quatre jours par un aveu d'impuissance, après avoir 
exprimé le re;.;ret que lui avait inspiré le rejet de l'ordre du jour pur 
et simple, il dit « que la France avait mis sa signature au pied du 
traité du Bardo » et que la Chambre devait, par un vote clair, 
afiirmer que les obligations qui flfiuraient dans ce traité seraient 
« loyalement, prudemment, mais intégralement exécutées ». Comme 
conclusion, Gambetta proposa l'oi'dre du jour suivant : « La 
Chambre, résolue à l'exécution intégrale du traité souscrit par la 
nation française le 12 mai 1881, passe à l'ordre du jour. » Celle 
formule, qui était presque la reproduction de la dernière phrase du 
discours de M. Jules Ferry, fut adoptée par 353 voix contre i'6'6. 
M. Clemenceau, M. Pellelan et M. de i^anessan votèrent contre. 

Le grand ministère. 

Le lendemain, 10 novembre, M. Jules Ferry et ses collègues 
remirent leurs démissions à M. Grévy, et Gambetta reçut la mission 
de former le nouveau cabinet. Contrairement aux bruits qui avaient 
couru, M. Jules Ferry ne faisait pas partie du grand mlnhUre où la 
personnalité de l'éloquent tribun restait toute puissante et sans 
contrepoids. 

Bien que le cabinet du 14 novembre 1881 n'ait duré que jusqu'au 

27 janvier de Tannée suivante, (jambetta n'en eut pas moins à 
demander aux Chambres des crédits extraordinaires pour les opé- 
rations militaires en Tunisie depuis le mois de juillet: or, le budget 
de 1882 n'avait pas prévu cette catégorie de dépenses et .\L Jules 
Ferry, à la veille de quitter le pouvoir, avait déposé une demande de 

28 900 000, à titre de crédits complémentaires. Cette demande fut 
renouvelée par M. Allain-Targé, ministre des finances du nouveau 
cabinet, et soutenue par M. Goblet, au nom de la commission 
nommée pour examinerlanécessité de ces crédits. De là un nouveau 
débat devant les Chambres. La discussion eut lieu au Palais-Bourbon 
le 1" décembre 1881. M. Delafosse réclama une revision du traité du 
Bardo, et M. Camille Pelletan émit cette opinion qu'il fallait ou aban- 
donner la Tunisie ou annexer à bref délai la Régence. Gambetta pro- 
testa très vigoureusement contre ces deux solutions, la première 
devant constituer la plus lourde des charges et créer des difficultés 
avec les puissances; la seconde devant aboutir à l'humiliation de la 

J. Ferry, i)i«coi«'s, V. 7 



98 DISCOURS DE JULES FERRY. 

France et livrer la Tunisie ;i une effroyable anarchie. Le Président du 
conseil se prononça pour la réduction au minimum des charges qui 
découlaient de l'expédition tunisienne, et près de 400 députés 
votèrent les crédits, sous la promesse qu'en avril on fournirait au 
Parlement un compte approximatif du total des dépenses. Au Sénat, 
cette question financière fut discutée, le 9 décembre 1881, avec 
beaucoup d'insistance par MM. Butfet et Bocher, qui reprochèrent au 
précédent cabinet d'avoir paré aux insuffisances des fonds volés par 
les Chambres avant leur séparation par les disponibilités d'autres 
chapitres du budget, concernant l'entretien normal de l'armée 
continentale. A quoi M. Allain-Targé, ministre des finances, 
répondit qu'on ne pouvait prévoir dès le début d'une expédition 
toutes les dépenses qu'elle peut entraîner, et que, même pendant !a 
session des Chambres, il faudrait, dans le système de l'opposition, 
présenter chaque jour des demandes de crédits, et dévoiler par 
avance le plan des opérations militaires. 

Le Sénat vota les crédits à l'unanimité de 227 votants ; M. Buffet 
lui-même, ainsi que M. le duc de Broglie (qui avait cru devoir 
prétendre que le protectorat équivalait à l'annexion, et regretter la 
suppression d'une Tunisie indépendante entre l'Algérie et la 
Tripolitaine) eurent du moins le patriotisme de ratifier les dépenses 
engagées par l'occupation. 

Le procès Roustan. 

Quelques jours après, les affaires de Tunisie furent remises sur la 
sellette, non pas à la tribune des Chambres, mais devant la cour 
d'assises de la Seine. M. Henri Rochefort, dans son journal Vlnlran- 
sigeant, s'était livré à de telles diffamations contre M. Roustan, 
notre ministre à Tunis ; il l'avait accusé avec une telle violence 
d'avoir préparé l'expédition dans l'unique dessein de faire monter 
les obligations tunisiennes et de favoriser les spéculations des 
ministres, que M. Barthélémy Saint-Hilaire invita M. Rousian à 
poursuivre Rochefort devant le jury, à qui la nouvelle loi sur la 
presse (art. 45) attribuait, aux Heu et place des tribunaux correc- 
tionnels, le droit de statuer sur les délits d'injure et de ditlamation 
contre les fonctionnaires. Mais les jurés de la Seine, désorientés par 
toutes les complications diplomatiques que les débats furent passer 
sous leurs yeux, intimidés de plus par les invectives extraordinaires 
de la presse intransigeante et les singuliers mouvements oi'atoires 
de M. de Billing, se laissèrent arracher, le d.'i décembre 1881, un 
verdict d'acquittement. Les journaux italiens se firent une joie de 
reproduire les commentaires de l'Intransigeant et de la Lanterne, et 
traînèrent avec volupté dans la boue l'homme qui avait tant 
contribué à déjouer les manœuvres de nos rivaux. Gambelta ne se 
laissa nullement émouvoir par cette avalanche d'injures et maintint 
M. Roustan à Tunis. En le défendant, comme Jules Ferry l'avait 



« 



I.KS AIIAIIIKS TLMSIK.N.NKS. 99 

défendu, il t^x|iiimait d'avance le jugement de l'lli.sloiie,et rélO(iueiit 
ministre ne renouvela jias les faiblesses du ^''^o^ernemenl munar- 
cliii[ue (jui avait si mal réconi|iensé les patiiuliijui^s elToils des 
Duploix, (les Cliani|i!;un <t des Montcalm ! 

L'organisation du protectorat. 

On n«' suivra pas plus longtemps riiisloire du proleclorat en 
Tunisie'. L'ortranisalion de la Régence, après la nomination de 
M. Honstan par M. de Fieycinet au poste de ministre plénipoten- 
tiaire à Washington f IS février 1882), fut continuée, on sait avec quel 
succès, par. M. l'aul ('.ambon, puis par .M. Massicault (28 octobre 1S86}, 
sous les ministères successifs de .M.M. de Freycinet, Flourens, 
Goblet, Spuller et Hibot. Nous rappellerons seulement la discussion 
qui eut lieu à la Chambre le 17 juillet 18S2^ sur le projet de loi 
portant organisation de divers services en Tunisie (institution d'un 
tribinial civil français et de six justices de paix, création de six 
compagnies mixtes, composées d'européens et d'indigènes, construc- 
tion d'une école française à Tunis). Ce projet fut adopté par 349 voix 
contre 83). Il faut noter aussi le vote par le Sénat, dans la séance 
du n juillet 1882-, du projet de loi, adopté par la Chaml)re des 
députés, sur les crédits extraordinaires pour l'expédition de Tunisie 
— 19 millions en chilTres ronds. 

Kn qualité de ministre des affaires étrangères et de Président du 
conseil dans le cabinet du 21 février 1883, M. Jules Ferry eut à faire 
voter par les Chambres la convention conclue le 8 juin 1883 avec le 
bey de Tunis. La France garantissait un emprunt à émettre par le bey 
pour la conversion et le remboursement de la dette consolidée tuni- 
sienne, s'élevant à la somme de 125 millions de francs, et de la dette 
flottante, jusqu'à concurrence d'un maximum de 17 330000 francs. 
Le bey s'engageait à ne plus contracter à l'avenir aucun emprunt 
sans l'autorisation du Gouvernement français. Sur les revenus de la 
Régence, le bey devait prélever les sommes nécessaires pour assurer 
le service de l'emprunt garanti par la France, et, en second lieu, 
une somme de 1200000 pour la liste civile et les dépenses de pro- 
tectorat et d'administration. Cet arrangement permettait de dis- 
soudre la commission financière qui représentait les créanciers du 
bey depuis 1869 et s'était fait concéder la moitié des revenus de la 
Régence. 11 diminuait beaucoup les charges de la Tunisie, et rendait 
possible le remaniement des impôts qui pesaient trop lourdement 
sur les contribuables, en donnant un meilleur emploi aux ressources 
du budget tunisien, lesquelles suivaient une marche ascendante 
puisque les recettes du gouvernement beylical présentaient, 
pour 1883, un accroissement de 7 millions sur la moyenne de 

1. V. VOfficiel du 18 juillet 1832. 

2. V. ÏO/ficiel du 18 juillet 1882. 



100 DISCOURS DE JULES FEUHY. 

cinq années antérieures à l'occupation. M. Antonin Dubost, rappor- 
teur, et M. Cambon, commissaire du Gouvernement, soutinrent la 
discussion contre M. des Uolours, qui prétendit que la convention 
était trop avantageuse pour les créanciers du bey, puisqu'elle 
assurait oOO francs par titre aux porteurs de la dette, alors que ces 
titres, avant notre entrée en Tunisie, valaient 250 francs et étaient 
descendus à 160 francs. Quand on aurait appliqué le programme 
des travaux promis en 1881 par la circulaire de M. Barthélémy 
Saint-Hilaire, la Réjjçence se trouverait, d'après l'orateur, enétatd'in- 
solvabililé, et la Banque tunisienne à créer ferait appel à la garantie 
de la France. M. Cambon donna des détails 1res précis sur les 
réductions opérées par le conseil de gouvernement sur les dépenses 
tunisiennes, ramenées de 7 084000 francs à 3 420 000 francs. II 
établit ({u'en rejetant la garantie par la France de la dette tuni- 
sienne, on ferait les affaires des créanciers, car la garantie pourrait 
seule permettre la conversion de la dette et réaliser une économie 
de 1 oOOOOO francs à 2 millions, suivant le taux adopté. Par suite, 
deviendraient possibles les dégrèvements et les réformes économi- 
ques qui rendraient au pays sa prospérité. Enfin, tout donnait à 
penser que la garantie de la France serait purement nominale, 
puisque l'État tunisien, depuis l'occupation française, avait vu ses 
ressources s'élever de 12 à 16 millions, et que le service de la dette 
ne représenterait guère que 5 millions après la conversion. Puis, 
M. Pelletan demanda comment les Chambres françaises pourraient 
contrôler la nouvelle organisation financière qui allait s'iustaller 
en Tunisie. 

M. Jules Ferry fit la réponse suivante' : 

Discours du 1 ' avril 1884. 

M. Jules Y'EURY^ président du co)iseil, ministre des affaires 
étrangères. — Messieurs, il n'est pas surprenant (]ue riionoi"able 
M. Camille Pelletan et le Gouvernement ne professent pas. sur 
le point particulier qui vient devons être soumis, identiquement 
la même doctrine, carie point de vue du Gouvernement et 
celui de l'honorable M. Pelletan diffèrent assez profondément. 
L'honorable M. Pelletan est l'adversaire du protectorat; il est 
le partisan de l'annexion, et assurément ce serait un moyen 
sûr de la consommer, au vu et su de tout le monde, que de faire 
du budget tunisien un budget annexe au budget français, 
rattaché pour ordi^e, comme le budget de la Légion d'honneur, 
comme le budget de l'Imprimerie nationale et beaucoup d'autres 
budgets. Mais une pareille mesure, outre qu'elle excéderait 

1. Séance de la Chambre du l" avril 1881. V. YOfficiel du 2. 



4 



i.Ks AiTAiiiKs timsii:\m:s. 101 

(le lieaiir(iii[i l;i limitr ilfs piraiitirs ri At's ciiizai^riiirnls adiifls 
du Goiivcrnciut'iit, IV'rail (lisparaUn' la l'oriiK' actuelle d'occu- 
pation, à lariuelie nous louons parco (|iie nous la considérons 
comme la plus économique, comme celle ipii impose au Gouver- 
nenienl IVancais le moins de charges et de i-espoiisalulilés : la 
forme du prolectoral. 

Nous conserverons à la iM-aiice en 'runi>ie celle silualion de 
protecîorat, de puissance proleclrice : elle a pour nous de 1res 
grands avanlages; elle nous dispense d'inslaller dans ce pays 
une administi'alion française, c'est-à-dire d'imposer au budget 
français des charges considérables; elle nous permet de sui- 
veiller de haut, de gouverner de haut, de ne pas assumer, 
malgré nous, la responsabilité de tous les détails de l'adminis- 
tration, de tous les petits faits, de tous les petits froissements 
que peut amener le contact de deux civilisations dilTéientes. 
C'est, à nos yeux, une transition nécessaire, utile, qui sauve- 
garde la dignité du vaincu, chose qui n'est pas indifférente en 
pays musulman, chose qui a une grande importance en terre 
arabe. Oui, messieurs, sauvegarder la dignité du vaincu, c'est 
assurer la sécurité de la possession. 

Le protectorat n'aurait pour lui que cette considération, que 
cette supériorité sur l'annexion, que nous tiendrions au protec- 
torat. Mais, je le répète, il est évident que le protectorat est 
beaucoup plus économique, et que la Tunisie, — comme vous 
l'exposait tout à l'heure, dans son discours si complet, si lucide 
et si autorisé, M. le commissaire du gouvernement, — que la 
Tunisie, en dehors des sommes nécessaires à l'entretien du 
corps d'occupation, peut être aujourd'hui gérée sans coûter un 
sou au Trésor français, tandis que, si vous la transformiez en un 
département algérien, vous sauriez, messieurs, ce que vous 
auriez ;'i payer ! 

Nous tenons au protectorat, nous voulons le maintenir; nous 
croyons que c'est l'intérêt du pays, la volonté de la Chambre. 
Mais, pour maintenir le protectorat, gardez-vous d'excéder la 
mesure des engagements contenus dans la convention qui vous 
est aujourd'hui soumise. Ces engagements portent uniquement 
sur la garantie d'une dette dont le chitïre figure dans Tarticle 1" 
de la convention. Quant au second paragraphe de l'article 2. 
dont on me demande l'explication, je la fournirai très catégo- 



102 DISCOUnS DE JULES FERRV. 

riqiie et, je l'espère aussi, très claire. Cet article a été inscrit 
pour interdire au bey de Tunis toute faculté d'emprunter. 

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — C'esl uii conseil judiciaire ! 

M. LE Président du conseil. — Ne faites donc pas 
apparaître de nouveau devant les yeux de la Chambre le 
fantôme des vieux abus, des concessions de domaines, de foi-èts, 
et de je ne sais quelle autonomie, tout à fait extraordinaire, qui 
serait laissée au bey de Tunis uniquement pour engager les 
ressources de la Régence. La pensée de la convention et des 
deux parties qui l'ont souscrite, est très claire. L'article a pour 
objet de faire savoir à tous que le bey de Tunis ne peut plus 
contracter un emprunt valable vis-à-vis de qui que ce soit, si 
les désastres que prévoyait M. Camille Pelletan, ou des entre- 
prises que Ton jugeait utiles, productives, fécondes pour la 
Tunisie, bonnes pour la France, — entreprises que je ne 
prévois pas, désastres qu'il ne faut pas non plus prévoir, — 
venaient à se produire. 

Le budget de la Tunisie, tel qu'il est constitué aujourd'hui, 
n'est point exclusivement, ni même dans sa majeure partie, 
subordonné aux accidents des saisons : il peut en être profon- 
dément affecté, comme le budget de tous les pays agricoles, 
mais il a d'autres ressources, et les désastres, l'anéantissement 
complet de ses revenus même, dans une mauvaise année, ne 
sont pas à prévoir. Mais prévoyons-les cependant ; mettons les 
choses au pis ; si pareil accident arrivait, le Gouvernement 
français viendrait directement à vous et vous dirait : « La Tunisie 
a besoin d'une avance extraordinaire, nous vous demandons de 
la lui accorder. » 

Voilà ce que j'ai à dire sur la question des emprunts. Nous 
ne voulons pas d'emprunts, nous n'en tolérons pas. Ayant pris 
la place du gouvernement beylical, nous ne retomberons, sous 
aucun prétexte, avec qui que ce soit, dans les fautes, dans la 
voie funeste du passé ! nous ne concéderons pas les forêts : les 
demandes de concessions abondent, — le gage est assez beau, 
la richesse et l'avenir en brillent aux yeux des spéculateurs les 
moins perspicaces, — nous ne donnerons pas le domaine 
beylical ; le bey restera propriétaire des forêts : il ne sera fait, 
je le répète, aucune concession du domaine beylical, à aucune 
société financière, à aucun individu. 



1 



LKS AFFAIKKS TUNISIENNES. 103 

M. JoirtNAi LT. — Trt's bien ! 

M. LE Présidkxt du conseil. — Maintfiiant, messieurs, 
quelle sera, disait riionorable M. Pelletan, la pari (riiitervenlion 
Ju Parlement dans cette administration financière de la Tunisie? 
Sous quelle forme, par quel procédé la France sera-t-elle 
informée de ce (|ui se passe là-bas? où sera sa garantie? Mes- 
sieurs, cette garantie ne peut pas, — sans bouleverser l'état de 
choses actuel, et sans faire entrer la Chambre dans une voie où 
elle ne peut mettre le pied, où le Gouvernement vous prie de 
ne pas mettre le pied, — consister dans un examen direct du 
budget tunisien, par les Chambres fi'ançaises. {t'xclamatlons à 
Vextrèmc-gauche et à droite.) 

Voix adroite. — C'est Tabseuce de contrôle ! 

M. LE Président du conseil. — Non, c'est le contrôle 
par voie médiate, par voie de responsabilité ministérielle ! 
{Nouvelles exclamations sur les mêmes bancs.) 

M. Clemenceau. — Quelle singulière garantie ! 
Voix à droite. — Supprimez la commission du budget alors! 
M. LE Provost de Lainay. — Le fait accompli, la carte forcée ! 
c'est toujours la même politique ! 

M. LE Président du conseil. — Le Gouvernement français 
administre la Tunisie sous la responsabilité non seulement du 
ministre des affaires étrangères et du ministre des finances, 
mais sous la responsabiUté collective de tous les ministres, du 
conseiltout entier: voilà la garantie du Parlement. [Interruptions 
à. l' extrême-gauche et à droite.) 

M. LE r.OMTi- DE Dolville-Maillefeu. — Quand ils sont par terre? 
M. Larocue-Joibert. — Cela n'existe plus ! 

M. le Président. — Monsieur Laroche-.Ioubert, veuillez garder le 
silence ! 

M. LE Président du conseil. — Je ne réponds pas à ces 
interruptions, qui sont tout simplement blessantes pour la 
majorité de la Chambre... {Nouvelles interruptions à droite), 
car elles tendraient à faire croire que la majorité n'exerce pas 
sur les actes du pouvoir exécutif un contrôle suffisamment 
vigilant. {Bruit à droite.) 

M. Laroche-Joibert. — Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — Voilà la garantie. Et comme 



104 DISCOURS DE JULES FERRY. 

ces choses ne se passent pas à des distances inaccessibles, 
comme la publicité la plus éclatante éclaire ce qui se fait en 
Tunisie, et prétend même éclairer parfois ce qui ne s'y fait pas, 
comme il n'y a pas à craindre que la vigilance de la presse 
s'endorme sur les affaires de la Tunisie, vous pourrez à tous 
moments, à toute heure de votre session, interpeller le Gouver- 
nement sur un acte quelconque du protectorat. Je ne vois pas, 
quant à moi, d'autre façon de combiner le protectorat avec le 
contrôle des Chambres : c'est la responsabilité ministérielle qui 
est l'intermédiaire... [Interruptions à V extrême-gauche et à 
droile)ei qui peut être mise en jeu sur tous les actes, grands et 
petits, qui se passent dans la Régence. 

M. Camille I'elletan. — Je demande Ja parole. 

M. LE Président du conseil. — Si vous voulez un autre 
système, il n'y a plus alors qu'à prendre à votre charge toute 
l'administration de la Régence , prononcer l'annexion et 
faire de ce budget tunisien une annexe du budget français; 
mais cette solution n'est pas celle de la Chambre, elle n'est pas 
celle du traité et ne sera pas de longtemps celle de notre pays. 
{Très bien! très bien!) à gauche et au centre. — La clôture!) 

M. Camille Pelletan, — .l'ai demandé la parole, monsieur le 
Président. 

M. le Président. — M. Laroche-Joubert l'avait demandée avant 
vous. 

M. Laroche-Joibert. — Je l'ai demandée pour un fait personnel, 
monsieur le Président. 

M. le Président. — La parole est alors à M. Camille Pelletan. 

M. le Président du conseil. — Permettez-moi d'ajouter 
un mot que j'avais l'intention de dire en terminant. 
M. Camille Pelletan. — Parfaitement. 

M. LE Président du conseil. — J'ai oublié de dire h. la 
Chambre que le Gouvernement adressei-a chaque année au 
Président de la République un rapport détaillé sur les opéra- 
tions financières de la Régence, sur l'action et sur le dévelop- 
pement du protectorat. Voilà sous quelle forme tangible, 
palpable, la forme d'un document parlementaire, la Chambre 
se trouvera renseignée sur les actes du protectorat. [Très bien! 
très bien ! à gauche et au centre.) 



I.KS AFFAIUKS TLMSIKNNES. 105 

A la suite de ces explications, (jui furent complétées par 
M. Tirard, ministie des finances, la ("lianilne vota l'urgence du 
projet de loi par 249 voix contre 223. 



Discours du 3 avril 1884. 

Le 3 avril' la discussion continua. M. Delafosse réclama des 
éclaircissements sur les négociations entamées par le Gouvernement 
avec l'Angleterre et l'Italie en vue de la suppression des capiiula- 
tions. Il prétendit que le protocole du 25 janvier 1884, négocié 
entre l'Italie et la France et déterminant les conditions auxquelles 
le gouvernement italien renonçait au bénéfice de la juridiction 
consulaire, avait pour conséquence de soustraire les criminels de 
nationalité italienne aux dispositions de notre Code pénal. 

-M. .Iules Ferry répondit ainsi qu'il suit à M. Delafosse : 

M. Jl'LES Fekry, président du conseil, 7ninisl)'e des affaires 
étrangères. — Messieurs, il y avait dans la régence de Tunis 
deux obstacles aux réformes nécessaires. Le premier résultait 
des capitulations; non pas de l'ensemble de ces conventions 
anciennes, parfois surannées, en tous cas très diverses, qui se 
rangent, en pays d'Orient, sous le nom générique de capitu- 
lations, mais de celte partie des capitulations qui constituait, 
au profit des colonies étrangères, autant de juridictions 
consulaires distinctes qu'il existait de nationalités établies. 

Tel était le premier obstacle. 

Il y en avait un second : un obstacle financier. 

Le règlement de la dette tunisienne, conclu en forme de 
traité international, a eu pour résultat l'établisseiuent d'une 
commission financière dont on vous a fait amplement connaître 
les attributions, les privilèges, le fonctionnement énergique et 
la véritable prépotence dans toutes les aiïaires de la Régence. 
Lorsque le Gouvernement, usant des pouvoirs que vous lui 
avez conférés en approuvant la convention, aura garanti Topé- 
ration de conversion, qui fera de la dette actuelle une véritable 
novation, la Régence sera alTranchie de la domination de la 
commission financière ; l'obstacle financier international aura 
disparu, et le gouvernement beylical, ainsi que la France qui 
le protège, redeviendront les maîtres absolus de l'assiette de 

1. V. l'Officiel du 1 avril 1S81. 



106 DISCOURS DE JULES FERRY. 

l'impôt, de l'établissement de nouvelles taxes, de la réforme 
des anciennes. 

Mais il ne suffisait pas, pour réorganiser financièrement et 
administrativement la Régence, de faire disparaître la commis- 
sion financière, car sa disparition aurait été plutôt un embarras 
qu'un secours, si les juridictions consulaires avaient pu être 
maintenues. C'est doncà faire disparaître les juridictions consu- 
laires que nous nous sommes appliqués tout d'abord. Tel a été 
le résultat d'une campagne diplomatique qu'on a eu raison de 
qualifier de laborieuse, car elle a duré près d'une année ; mais 
qui a été une campagne diplomatique beureuse, j'aime à le 
dire à cette tribune, au gi'and bénéfice de la bonne barmonie 
et des relations amicales de notre pays avec les autres nations, 
qui ont, comme nous, des intérêts positifs dans la Régence 
{Très bien! très bien! à gauche et au centre.) L'erreur du 
raisonnement de l'honorable M. Delafosse vient de ce qu'il 
s'est servi du mot de capitulations sans le définir. 

Dans ce mot de capitulations il entre des conventions anciennes 
et de vieux usages, des immunités traditionnelles; il y entre 
aussi des traités de date récente. Quant aux immunités tradi- 
tionnelles qui constituent le plus grand nombre des clauses 
dites capitulations dans les pays d'Orient, nous ne demandons 
pas qu'on les abolisse : nous n'y avons aucun intérêt. Ce sont ces 
clauses qui obligent les gouvernements orientaux à respecter le 
droit établi par elles en faveur des Européens de s'établir, de 
commercer, de voyager, de réclamer la protection de leurs 
gouvernements ; et ces engagements ont été contractés par les 
gouvernements musulmans, il y a plus de trois siècles, envers 
la France d'abord, et bientôt étendus à toutes les puissances 
chrétiennes. Voilà, pour ainsi dire, le gros des capitulations ; 
c'est le droit commun des nations européennes, et nous n'avons 
aucun motif, aucune tentation de toucher à ces indiscutables 
garanties. 

M. Jules Delafosse. — Mais, à côté de cela, il y a dans les 
capitulations des immunités financières. 

M. LE Président du conseil. — Il n'y a pas d'immunités 
financières. Permettez-moi de m'expliquer jusqu'au bout. Nous 
ne touchons pas, dis-je, à cette partie des capitulations; mais 



» 



LKS AU AlliKS TIMSIK.N.NKS. 107 

je ne puis pas ne pas vous faire ol)st.'rver qu'elle tombe d'elle- 
mème par rtMablissemenl d'un réjiimo civilisé, libéral, (|iii 
s'installe sous la forme du inolectorat dans la Régence. 

Mais les capitulations sont aussi des traités de commerce. 

Il n'est pas douli-nx. — et je ne suis pas tenté de m'élever 
contre l'évidence, — il n'est pas douteux que le réjzime du 
protectorat implique le respect des conventions douanières et 
des traités de commerce qui ont limité, par exemple, à S p. 100 
les droits à l'importation dans la Régence. C'est assurément là 
le côté faible du protectorat; mais permettez-moi de vous faire 
observer que, si le protectorat liérite de conventions antérieures, 
ces conventions ne sont point immuables, qu'elles renferment 
des clauses de dénonciation, qu'elles prévoient elles-mêmes 
qu'on pourra les réformer. 

Eh bien, au nom du gouverneuient que nous protégeons, 
nous nous efforcerons d'engager et de faire réussir des négo- 
ciations tendant à améliorer, au point de vue franrais, le régime 
douanier delà Régence, et nous aurons, pour atteindre ce but, 
tous les moyens dont dispose un Gouvernement ([ui jouit de 
(pielque crédit auprès des gouvernements amis ou voisins. 
Enfin, messieurs, les capitulations comprennent encore, et par- 
dessus tout, le droit de juridiction, l'organisation et la recon- 
naissance des tribunaux consulaires, et vous comprenez bien 
de suite que c'est là le nœud de la question ; que c'est la base 
même, la véritable, l'uniiiue sanction des ingérences étran- 
gères dans la Régence. Qui détient le droit de justice, détient le 
pouvoir : c'est aux tribunaux que tout vient aboutir, non seu- 
lement les procès de l'ordre correctionnel ou criminel, mais 
toutes les poursuites qui assurent le recouvrement des impôts, 
toutes les sentences de tous ordres, en matière linancière 
comme en matière civile ou en matière pénale. 

Quel est l'effet des négociations que nous sommes parvenus 
à faire aboutir? Quelle sera, par exemple, la conséquence de 
l'acceptation parles Chambres italiennes du protocole dont on 
vous citait tout à l'heure deux articles sur lesquelsje reviendrai? 
Ce sera de faire disparaître le tribunal italien, comme tous les 
tribunaux consulaii-es étrangers, et de transférer, d'une manière 
expresse, par un acte international, les droits de juridiction 
qui appartenaient à l'Allemagne, à l'Italie, à l'Angleterre, à 



108 DISCOURS DE JULES FERRY. 

l'Espagne et à cinq ou six aulres puissances, aux tribunaux 
établis parla France dans la Régence. N'est-ce pas, messieurs, 
sous une forme qui n'est ni bruyante, ni tapageuse, — moins 
bi-illanle, sans cloute, moins rapide, mais plus sûre, — le 
résultat même que l'on eût pu atteindre par un acte de force 
et d'autorité, notilîant à l'Euiope que la France, de son 
autorité privée, de par son propre droit, abolissait les 
capitulations ? 

Nous avons préféré cette marcbe, plus modeste, si vous 
voulez, mais plus efficace, plus conforme aux bons rapports 
que le Gouvernement de la République française tient h conser- 
ver avec toutes les puissances européennes. Nous avons mieux 
aimé faire œuvre de diplomatie que d'autorité. [Très bien! très 
bien!) R n'y aura donc plus désormais, en Tunisie, pour les 
étrangers, d'autre tribunal que le tribunal français, et c'est à ce 
tril)unal qu'aboutiront toutes les questions de l'ordre civil ou 
linancier, et, j'y insiste encore, toutes celles qui sont relatives 
à la perception des impôts. [Très bien ! très bien ! au centre.) 
C'est ce que dit, en termes très nets, à mon sens, un peu 
réservés dans la forme, mais absolument clairs et limpides 
dans le fond, le paragraphe 2 du protocole que nous avons 
signé avec le gouvernement italien. 

Voici d'aboi-d le paragraphe premier : 

« Le gouvernement du roi consent, avec réserve bien entendu 
de l'approbation parlementaire, à suspendre en Tunisie l'exer- 
cice de la juridiction des tribunaux consulaires italiens. I.a juri- 
diction exercée par ces tribunaux sera transférée aux tribunaux 
récemment institués en Tunisie, dont S. A. le bey a, par un 
décret du 5 mai 1883, étendu la compétence aux nationaux des 
États qui consentiraient à faire cesser de fonctionner leur 
propres tribunaux consulaires dans la Régence. « 

Ce sont les tribunaux français que vous avez établis, mes- 
sieurs, et auxquels le bey a conféré, comme le rappelle l'article 
premier du protocole, par un décret du 5 mai J883, la compé- 
tence sur tous les nationaux des États qui consentiraient à 
mettre fin au fonctionnement de leui's propres tribunaux en 
Tunisie. 

« § 2. — Sauf cette dérogation au régime actuel, ii est 
expressément convenu que toutes les autres immunités, avan- 



I 



LKs AiiAïUKs ïimsii;\m:s. IO'J 

tagcs et garanties assurés par les lapiliilalions, Ips usages et 
les traités, restent en vigueur. 

« Le maintien de ces immunités et garaiilirs est iiilégial 
envers les personnes et résidences consulaires. » 

Assurément, il ne pouvait pas entrer dans notre espiil, du 
moment que nous préférions — et nous continuons de iii'éférer 
avec vous — le régime du pi'olectoi-at au régime de l'annexion, 
il ne pouvait entrer dans notre esprit de faire disparaître les 
représentations étrangères auprès du gouvernement du bey. 
Le gouvernement du l)ey est un gouvernement protégé, mais 
auprès duquel continuent d'être accrédités des consuls ou 
chargés d'affaires des nations éti-angères. 

« Le maintien de ces immunités et garanties est intégral 
envers les personnes et résidences consulaires; il doit, envers 
les particuliers, n'être assujetti qu'aux l'esliiclions absolument 
nécessaires pour l'exécution en Tunisie des sentences que les 
nouveaux tribunaux rendront d'aiirèsla loi. » 

Messieurs, je dis que tout est là et que ce texte me suffit. 
Notre droit de juridiction est reconnu par cet acte solennel, 
par cette convention internationale qui deviendra avant peu, 
nous n'en doutons pas, une loi du gouvernement italien; et non 
seulement le droit de juridiction, mais, avec le droit de rendre 
des sentences, tous les droits nécessaires pour en assurer la 
pleine et entière exécution. Je dis que c'est là toute la justice, 
et ce qu'il y a de plus substantiel dans la souveraineté. {7rès 
bien! 1res bien !) 

Messieurs, l'honorable M. Delafosse a critiqué dans ce pro- 
tocole l'article 9, qui est relatif à l'application de la peine 
capitale aux sujets italiens. Oui, je n'hésite pas à le dire, c'est 
là une concession toute gracieuse, de notre part, aux scrupules 
législatifs, aux doctrines pénales dont s'inspirent les détenteurs 
actuels du pouvoir en Italie. Le gouvernement italien, en elïet, 
bien qu'il n'ait pas aboli d'une manière positive, en général, la 
peine de mort, tend résolument à cette abolition. 

M. Camille Pelletan. — Et il a raison. 

M. LE Président du conseil. — Nous lui avons promis de 
nous placer au même point de vue... [Interruptions sur divers 
bancs.) 

Vous dites que c'est une conct^sion humiliante... 



110 DISCOURS UE JULES FEIIKY. 

A gauche. — Mais non ! pas du tout ! 

M. LE Président du conseil. — L'honorable M. Delafosse 
a dit que c'était une concession humiliante» 

M. Jii.ES Delafosse. — Non. J'ai dit que c'était une inégalité de 
traitement entre les sujets italiens et nos nationaux. 

M. LE PRÉsiDEiVT DU CONSEIL. — Vous potivez (lii^e que 
c'est une concession ultra-humanitaire, mais je ne saurais 
accepter le qualificatif de « concession humiliante ». 

M. Jules Delafosse. — Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — C'est une concession que 
nous avons faite volontairement et gracieusement à l'Italie ; 
et, d'ailleurs, c'est à dessein que nous avons cherché à intro- 
duire dans ce protocole toutes les concessions qui pouvaient 
lui donner satisfaction : car nous mettons à haut prix l'amitié 
de cette grande nation, et nous avons salué avec bonheur, dans 
la conclusion de cette convention, négociée par l'illustre 
M. 'i^lawcim... {Inteiruplions à droite), et approuvée par l'opi- 
nion italienne, applaudie par toute la presse de la péninsule, 
nous y avons vu et salué, comme cette presse elle-même, une 
nouvelle et heureuse consécration de cette vieille confrater- 
nité d'armes et de civilisation qui est le profond et indes- 
tructible ciment de l'amitié des deux grands peuples. [Vifs 
applaudissements sur tous les bancs au centre et à gauche.) 

Voilà pourquoi nous avons fait la concession qu'on nous 
reproche. Je ne la désavoue pas : je m'en honore devant la 
Chambre, et je constate que vos applaudissements la ralilienl. 
[Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) 

Voilà pour ce qui touche l'Italie. 

Quant à l'Allemagne, une loi du 27 juillet 1883 a autorisé le 
Gouvernement à fermer le tribunal et à abolir la juridiction du 
consul d'Allemagne en Tunisie; et une ordonnance du 21 jan- 
vier 1884 a déclaré, en conséquence, que <* les pouvoirs judi- 
ciaires du consul allemand cesseraient de s'exercer à partir du 
1" février 1884, les sujets et protégés allemands passant, dés 
lors, à partir de cette date, sous la juridiction des tribunaux 
français de la Régence ». 

L'Allemagne, dans toute cette affaire, je tiens à le dire, a été 
la première à se résoudre, la plus empressée à se prêter au 



I 



LKS AI'K.MHKS Tl.MSIKNNKS. 111 

vuMi (le la Franco. Oiiaiit à la Graiulo-Brolagne, riioiifiralilc 
M. Delal'osst' dit qu'il m* sait pas (jucllt' est sa silualioii vis-à- 
vis de nous dans celto alTaiiv. Kllc est dos plus sini|tl('s. dos 
plus claii'oniont ol dos plus sùioiuoni rôulôcs. Un (»rdi'e on 
conseil, du 31 décembre 1883, a l'oruiô If Irihuiial consulaire de 
S. M. brilannique, tribunal qui n'est pas seulement, vous le 
savez, messieurs, une juridiction à l'usage du petit nombro 
d'Anglais qui résidont dans la Régence, mais qui s'étend sur 
ces nombreux Maltais qui jouissaient des immunités et des 
privilèges accordés aux protégés britanniques on Tunisie. 

Le tribunal anglais, je le répète, a été fermé à partir du 
1" janvier 1884, et il lui a été simplement prescrit de se borner 
à vider son rôle. 

L'exemple de ces deux grandes puissances a été, immédiate- 
ment ou concomitamment, suivi par toutes les autres. Si la 
question n'est pas encore réglée avec l'Autriche-Hongrie, c'est 
que cette puissance a deux parlements ; mais l'un deux a déjà 
voté la loi qui autorise le gouvernement austro-liongrois à 
fermer son tribunal consulaire en Tunisie. Enfin, à la suite des 
puissances les plus intéressées, sont venues la Belgique, le 
Danemark, l'Espagne, la Grèce, la Suède, les États-Unis, le 
Portugal, la Russie, qui toutes ont renoncé à leurs privilèges 
et juridictions, en proclamant à l'envi que, du moment qu'il y 
a une justice française instituée dans la Régence, leurs natio- 
naux sont assurés de trouver en elle plus de garanties d'impar- 
tialité et d'indépendance que dans toute autre juridiction. 
( Vifs applaudissements.) 

L'article unique du projet portant approbation de la convention 
conclue avec le liey, fut voté par319 voix contre 161 ; mais .M. I^ellelan 
avaitproposéune disposition additionnelle, destinée à soumettre tous 
les ans au l'arlemeut le projet du InidgeL tunisien ; et M. Desson de 
Saint-Aignan, de concert avec le même M. Pelletan, soumettait à la 
Chambre un autre article, portant que l'autoiisation de contracter 
un emprunt ne pourrait être accordée au bey que par une loi. La 
commission n'acceptait que ce dernier texte. 

M. Jules Ferry expliqua en ces termes les raisons qui ne lui 
permettaient pas d'accueillir la proposition de M. Pelletan : 

M. LE Président du conseil. — Je demande à la Chambre 
la permission de lui dire, en peu de mots, quels sont, entre les 
différents amendements ou articles additionnels dont elle est 



112 DISCOURS DE JULES FERRY. 

saisie, ceux que le Gouvernement accepte, ainsi que les raisons, 
très simples d'ailleurs, pour lesquelles il ne fait pas d'opposition 
à ces amendements. Je dirai aussi pourquoi le Gouvernement 
croit devoir en repousser un autre. 

L'amendement que le Gouvernement repousse est celui de 
M. Camille Pelletan : cet amendement a, à nos yeux, le tort 
grave, malgré toutes les précautions de forme dont il s'entoure, 
de faire du budget de la Tunisie un budget annexe du budget 
français. Ce n'est plus le protectorat : c'est l'annexion, c'est le 
contraire de ce que nous voulons, c'est le contraire de ce que la 
Chambre a entendu faire. Quantaux deux autres amendements, 
il en est un sur lequel aucune diftîculté ne peut s'élever : c'est 
celui de M. Floquet. M. Floquet a repris, presque dans les 
mêmes termes, l'article 4 du projet de la commission. 

M. Charles Floquet. — Cet article avait été supprimé! 

M. LE Présidext du coxseil. — J'avais moi-même été au- 
devant de cette reprise de l'article, en m'engageant à soumettre 
annuellement au Président de la République un rapport, qui 
sera distribué aux Chambres dans la forme ordinaire, sur 
l'action du protectorat dans la Régence et la situation financière 
de l'État protégé. 

Quant à l'amendement de M. Desson de Saint-Aignan, je 
répète ce que j'ai indiqué avant-hier cà cette tribune : quand 
nous avons inscrit dans la convention l'article qui interdit pour 
l'avenir au bey tout emprunt, sans autorisation du gouverne- 
ment français, notre pensée, notre intention, comme l'intention 
du bey, était de mettre pour toujours un terme aux emprunts 
directs du gouvernement tunisien; et j'ajoutais que, lorsque la 
Régence aurait besoin d'avances, le Gouvernement français 
viendrait les demander aux Chambres; c'est-à-dire que nous 
avions renoncé aux deux ou trois articles que la commis- 
sion avait acceptés et qui ouvraient au bey un compte d'avances. 
Nous y avions renoncé précisément par respect pour la préro- 
gative parlementaire, estimant que, au lieu de vous demander, 
en bloc et dès à présent, l'autorisation de prêter au bey une 
somme qui peut s'élever à lu milUons, puisqu'il s'agissait de 
2 millions 500000 francs pendant quatre ans, il était beaucoup 
plus respectueux de la prérogative parlementaire de venir vous 
demander annuellement lasomme qui pourra devenir nécessaire. 



I 



LKS AlFAIliKS TLMSIKN.NbiS. U3 

M. Li: DIT, DE Felthe. — C'est la luèiiiu chose. 
M. Camille Pellet.w. — On attendra que la di'-pens<' soit 
engagée. 

M. LE Président du conseil. — Il est bien .singulier qu'au 
moment où le Gouvernement donne la preuve de son respect 
profond de la prérogative parlementaire, du désir qu'il a de 
mettre la Chambre au courant des alïaires de la Tunisie et de 
partager avec elle la responsabilité, il est étrange qu'à ce 
moment même, l'on vienne dire que le Gouvernement cherche 
à augmenter ses propres privilèges. C'est une accusation tout à 
fait injuste. J'estime, messieurs, que le bey ne doit plus faire 
d'empi'unl : si la Régence a des besoins, le véritable banquier 
de la Régence, c'est le Gouvernement français. [Mouvements 
divers.) 

C'est pour cela que nous avons inséré dans la convention 
l'article 2 : c'est la clôture de l'ère des emprunts. 

On nous a demandé ce que nous entendions par cette for- 
mule : « Sans l'autorisation du Gouvernement français. » Il est 
évident, quelle que fût l'inleiition des parties, que le texte de 
l'art. 2 n'exclut pas et semble même prévoir, sous la condition 
d'une autorisation préalable du Gouvernement français, les 
emprunts faits par le bey. 

Eh bien! si une pareille éventualité se réalisait, nous admet- 
tons parfaitement, comme le demande l'honorable M, de Saint- 
Aignau, qu'en ce qui concerne l'autorisation d'emprunter, le 
ministre des finances ne pourra la donner que s'il est lui- 
même autorisé par le Parlement. Il me semble, messieurs, 
qu'on ne peut pas offrir plus de garanties, et montrer un plus 
grand respect pour les droits de la Chambre {7'rès bien! très 
bien ! au cent7'e et à gauche). 

Sur l'insistance de M. Pellelan, qui voulait savoir ce que serait 
l'établissement financier destiné à faire des avances au Trésor 
tunisien, M. Jules Ferry remonta à la tribune et s'exprima ainsi : 

yi. LE Président du conseil. — Messieurs, je ne monte 
pas à la tribune pour continuer avec M. Pelletan une discussion 
dans laquelle les arguments me paraissent suffisamment connus : 
je veux simplement répondre à la question qu'il a posée. Il 
s'agit de la fameuse banque, de cette banque, ouixlie dans les 

J . Ferry, Discours. V. 8 



lu DISCOUliS bE JULES FERRY. 

ténèbres, qui apparaît à certains de nos collègues comme une 
sorte de machine infernale. 

M. LE BARON DES RoTOURS. — iNoiis savons ce que rapportent ces 
banques. 

M. LE l'RiisiDEisT. — Messieurs, il vient d'être posé une question 
1res simple : permettez qu'on y réponde. 

M. LE Présidext du conseil. — Je suis étonné, messieurs, 
qu'on soit parvenu à donner un caractère si ténébreux à des 
conversations, à des négociations, à des projets qui se sont 
étales devant la commission du budget tout entière, et devant la 
commission chargée d'examiner le projet de loi dont vous venez 
de voter l'article 1". C'est, en etïet, messieurs, au grand jour 
de la commission du budget et delà commission spéciale, que le 
Gouvernement a exposé, non pas des vues arrêtées, mais les 
projets qui lui semblaient pouvoir être substitués avec avantage 
aux premières propositions dont la minorité de la commission 
du budget ne s'était pas déclarée satisfaite. 

En tout ceci, est-ce du Gouvernement qu'est venue la pre- 
mière pensée? Non, c'est la commission du budget, qui a fait 
observer, fort judicieusement d'ailleurs, au Gouvernement, qu'on 
pourrait peut-être trouver un moyen autre que cette ouverture 
de crédit en bloc, donnant au Gouveineraent le pouvoir, dès à 
présent et sans aucun contrôle direct, d'engager les finances 
de l'État pour une somme qui pouvait atteindre dix millions. 
On nous a dit : « Au lieu de ce système, qui pouvait soulever 
beaucoup d'objections, ne pourriez-vous trouver autre chose ? » 
On a posé cette question à M. le ministre des finances, quand il 
a été appelé pour la seconde fois devant la commission. M. le 
ministre des linances a répondu qu'il réfléchirait, qu'il cherche- 
rait le moyen désiré. Tel est renchaînement d'idées très simple 
que je viens révéler aux personnes qui croient avoir découvert, 
comme on dit en style de mélodrame, « un cadavre » dans 
cette alïaire. [Rires et mouvements divers.) 

Plusieurs membres à V exlrême-gauche . — Ou n'a pas parlé de 
cadavre ! 

M. Charles Floqiet. — Un cadavre récalcitrant! 
Un membre à droite. — Un cadavre doré ! 

M. LE Président du conseil. — Nous nous sommes alois 
rappelés qu'il y a déjà deux ans, une institution de banque 



I.i:S AFl-AlUKS Tl.MSlK.N.NKS. 115 

(les plus honorables, donl les slaluls ont été approuvés [uir une 
loi, la Banque d'Algérie, avait demandé qu'on étendît à la 
Tunisie son privilège d'émission. 

Nous nous sommes dit : Si la Banque d'Algérie peut être 
autorisée à étendre sa faculté d'émission à la Tunisie — chose 
(|ui paraît tout à fait naturelle, solulion qui se présente la 
pi'emière à l'esprit — si ce privilège lui est concédé, on pour- 
rait peut-être, en l'elour, comme on a fait vis-à-vis de la Banque 
de France, obtenir qu'elle fît des avances au bey de Tunis. 
[Murmures à Vcxlrème-gauche.) Il n'y a rien là, ce me semble, 
qui puisse motiver le moins du monde l'indignation de 
M. Camille Pelletan. 

M. Camille Pelletan. — Je n'ai pas dit que j'étais indigné. 

M. LE Président du conseil. — A côté de cette Banque 
d'Algérie, une autre institution, le Comptoir d'escompte, une 
des belles créations linancières de la République de 1848, qui 
n'a pas cessé de rendre à notre commerce colonial les plus 
signalés services, qui a fondé en Indo-Chine et pour l'Indo- 
Chine une petite banque d'émission qui est de la plus grande 
utilité pour notre commerce dans nos possessions de la 
Cochinchine, et même dans l'Annam, s'est offerte à nous pour 
faire profiter des mêmes bienfaits la Régence et le gouvernement 
du bey. [Bruit à V extrême-gauche .) 

Messieurs, je parle à des hommes d'affaires, et j'imagine qu'il 
ne se trouvera personne ici, connaissant les afïaires, pour dire 
que la Tunisie doit être indéfiniment privée des avantages que 
la banque de l'Indo-Chine a apportés à notre colonie de Saigon 
et aux Français qui font le commerce dans ce pays ! 
M. Peytral. — Ce sont des pays français ! 
M. LE Président du conseil. — J'imagine que la Tunisie... 

M. Peytral. — Quand vous aurez fait l'annexion, la Tunisie sera 
un pays français. [Bruit au centre et à gauche.) 

M. le Président du conseil. — Messieurs, nous ne pou- 
vons pas toujours revenir sur les mêmes considérations; je fais 
ici l'historique d'une petite question très simple que l'esprit de 
parti a cherché à grossir et à travestir. Ce sera un bienfait pour 
la Tunisie d'avoir une banque d'émission, parce que le com- 
merce qui se fait dans ce pays est rendu plus difficile par les 



116 DISCOURS DE JULES FERRY. 

lluctuations, fréquentes et parfois énormes, que le change subit 
dans ce pays. 

Le premier effet de cette banque d'émission serait de régle- 
menter, puis d'abaisser notablement le taux de l'intérêt. Quand 
même elle ne serait pas établie cette année même, quand on en 
ajournerait la création, il faudra toujours, messieurs, y venir 
un jour; et, ce jour-là, il .sera tout naturel de dire à l'institution 
de crédit, qui sollicite cette mission : '«Vous vous chargerez en 
même temps de la trésorerie de la Régence ; vous ferez au 
gouvernement tunisien ces petites avances quotidiennes dont 
tout gouvernement a besoin, surtout les gouvernements primi- 
tifs, orientaux, chez lesquels l'assiette de l'impôt est si impar- 
faite, leur recouvrement si pénible, et qui ont surtout besoin 
qu'on leur fasse, non pas des avances à titre d'emprunt, mais 
des avances à court terme, pour faciliter le service de leur 
trésorerie. Cela est clair comme le jour, messieurs. {Très bien! 
très bien! an centre et à gauche.) 

M. Vernhes. — Voulez-vous me permettre une observation"? 

M. LE Président. — Laissez parler, monsieur Vernhes ; vous 
n'avez pas la parole. 

M. Vernhes. — Je demande à M. le président du conseil la per- 
mission de présenter une simple observation ? j^ 

M. LE Président du conseil. — Je vous prie de me laisser 
continuer; vous me répondrez quand j'aurai terminé, si vous 
le voulez. 

M. Vernhes. — Je demanderai pourquoi, sous l'Empire, on n'a 
pas autorisé M. Emile i'ereire à établir la Banque de Savoie, en 
concurrence avec la Banque de France ? 

M. LE Président. — Veuillez garderie silence, monsieur Vernhes; 
je ne vous donne pas la parole. 

M. Vernhes. — Toute la question est là : répondez-moi ! 

M. LE PiiÉsiDENT DU CONSEIL. — Il n'v a aucuu rapport 
entre celte question et celle dont nous nous occupons en 
ce moment. 

A droite. — Il n'y a aucun rapport, 

M. TiRARD, minisire des finances. — C'est une loi qui a concédé à 
la Banque de France le privilège d'établir une Banque de Savoie. 

M. le Président. — Messieurs, ne mêlons pas les questions, je 
vous prie, et achevons d'abord cette discussion. 

M. LE Président du conseil. — Je crois, messieurs, que je 



i 



I 



I.KS AFFAIliKS TLMSIK.N.NKS. 117 

vais, en elVel, pouvoir ItMniinei'crtle ilisciission [)arune déclara- 
tion catégorique. Lorsque le Gouvernement aura jnis im parti 
sur la question de savoir à quell(! iiislilulion de crédit sera 
conllé It' privilège de l'émission en Tunisie, le Gouvernement 
aura décidé de donner à un ou plusieurs établissements : soit 
à la banque d'Algérie, soit au Comptoir d'escompte, soit atout 
autre établissement, ce privilège de l'émission; il lui imposera, 
en mémo temps, l'obligation de faire le service de trésorerie de 
la Régence, et, comme il y aura là une opération qui lient un 
peu de la natui'e de l'emprunt, qui pourrait rentrer, par consé- 
quent, dans les termes de l'article additionnel que vous allez 
voter, sur la proposition de M. Desson de Saint-Aignan, nous 
ne cbicanerons pas, nous ne discuterons pas sur la question de 
savoir si des avances de trésorerie constituent un véritable 
emprunt; nous viendrons spontanément vous soumettre les 
statuts de la nouvelle banque. {Très bien! très bien .') 

Après ce dél)at, la Cliambre, par 229 voix contre 180, rejeta ranien- 
dement de M. Peiletan, adopta l'article additionnel de M. Desson de 
Saint-Aignan, accepté par le Gouvernement et la commission, et 
vota ensuite l'ensemble de projet de loi. 

Discussion au Sénat. — 8 avril 1884. 

Au Sénat, le projet approbatif de la convention tunisienne, 
qui avait été déposé le 4 avril, fut discuté dans la séance du 8'. 
M. le duc de Broglie vint dix'e à la tribune qu'il ne faisait pas 
d'opposition au traité franco-tunisien, niais il n'en développa pas 
moins tous ses griefs contre l'extension de la domination française 
en Tunisie, et tous ses regrets de voisiner avec les Turcs de Tripoli, 
aux lieu et place des aimables tribus de la Kroumirie. H n'acceptait 
la convention que dans un esprit de « rési^'nation et de tristesse », et 
protestait contre l'annexion de la dette tunisienne à la dette 
irançaise, annexion qui ratfermissait le crédil du bey dans la 
mesure où son trùne était ébranlé. Il voyait enfin dans la banque à 
créer dans la Régence une source de nouvelles dettes et de 
nouveaux emprunts. 

M. Jules Ferry lit la réponse suivante à M. le duc de Broglie : 

M. Jules Ferry, président du conseil, ministre des affaires 
étrangères. — Messieurs, j'éprouve quelque embarras à engager 

1. Y. VOfficiel du 9 avril 1884. 



118 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

avec l'honorable duc de Broglie, un débat contradictoire. Au 
fond, il vote le projet; il le vote avec des épigrammes, mais il 
le vote. 

M. LE DUC DE Brogl[e. — En le regrettant. 

M. LE Président du conseil. — Il n'attaque ni le fond 
du projet, ni le but poursuivi. Bien au contraire, il se flatte et 
se fait gloire d'avoir aperçu avant nous la nécessité de la dis- 
position que nous soumettons aujourd'hui au Parlement; et il 
nous donne, dans cette affaire, un peu lard, un concours si 
complet qu'en vérité les réserves dont il l'entoure, les critiques 
rétrospectives par lesquelles il cherche à nous le faire payer, 
nous semblent légères à supporter. {Très bien! à gauche.) 

L'honorable duc de Broglie occupe une situation trop élevée 
dans son pays et parmi les hommes d'État de ce temps-ci, pour 
jamais reconnaître avec bonne grâce à la tribune que ses pré- 
visions n'ont pas toujours été justifiées, qu'il n'a pas toujours 
vu ses prédictions confirmées par l'événement. 

Je suis pourtant, moi, dans l'obligation de rappeler ici, puis- 
qu'il m'en donne l'occasion, et puisqu'il cherche un débat 
rétrospectif, je suis obligé de lui rappeler que ce qui se passe 
aujourd'hui, il ne l'avait pas tout à fait prévu : car c'est un 
dénouement heureux, prompt, je puis dire inespéré pour beau- 
coup, que celui que reçoit aujourd'hui la question tunisienne. 

Quand cette question est venue pour la première fois devant 
les Chambres, sous le ministère que j'avais l'honneur de pré- 
sider, quand elle y est revenue sous le ministère de M. Gam- 
betta, ce n'était pas une opération militaire promptement 
dénouée, une opération financière qui ne coûterait rien au 
Trésor, une opération diplomatique devant aboutir à resserrer 
les liens de cordialité qui assurent à la France sa place dans le 
concert européen; non, ce n'était rien de tout cela qu'on entre- 
voyait. Et l'on nous disait avec beaucoup d'amertume et d'assu- 
rance : « Vous vous êtes engagés dans des difficultés militaires 
dont vous ne triompherez pas, ou dont vous triompherez diffi- 
cilement; vous serez obligés de laisser dans la Régence un 
corps d'occupation considérable, et d'immobiliser une grande 
armée; vous vous êtes engagés dans des difficultés financières 
et diplomatiques dont il vous sera impossible de sortir. » Eh 



^ 



LES AFlAlhKS TlMSlKN.NKS 119 

l»ion, mossioiirs, nous somnit^s sm-lis «le toulcs cos (lifrinillés, 
et c'osl pour lo constater, c'est pour inellie, à cAté du talileau 
épigrammatique que l'honorable duc de Hroglie a placé sous 
vos yeux, la simple, la modeste, la vraie rt^alilé. que je monte à 
la trihuno. 

Les dil'licultés militaires, messieurs, on en peut juger par 
ces chitïres : l'année dernière, au mois d'avril, il y avait 
35 000 liornuK^s dans la Régence, 3o000 hommes formant le 
corps d'occupation, sans parler des 4 000 hommes des compa- 
gnies mixtes; aujoui'd'inii, ce corps d'occupation est réduit à 
12 000 hommes; il pourrait être réduit à un nombre inféi'ieur, 
et il est permis d'entrevoir, dans un délai pi'ochain, ce résultat 
que, tout à l'heure, l'honorable duc de Broglie ne craignait pas 
de qualifier de chimérique, à savoir que le corps d'occupation, 
ou. pour mieux dire, la garnison de Tunisie ne forme plus 
qu'une section de la garnison d'Algérie, n'ajoutant rien à TefTort 
qui nous est nécessaire pour conserver notre domination sur 
la tei're d'Afrique. [Très bien! à gauche.) 

J'ai donc le droit de dire que la difficulté militaire n'existe 
plus. Quant à la difficulté financière, l'honorable duc de Bro- 
glie rappelle la grande prévoyance qui a toujours été sienne 
dans cette affaire, et il cherche — qu'il me permette de le lui 
dire — à altérer quelque peu le caractère des déclarations qui 
lui ont été opposées en différentes circonstances et par diffé- 
rentes administrations. Il triomphe des protestations que le 
Gouvernement a fait entendre, quand on lui disait que le traité 
du Bardo impliquait et supposait le rachat de la dette. Mais, 
messieurs, est-ce que ces gouvernements successifs n'étaient 
pas, au moment où ils parlaient, dans la vérité absolue? Quand 
nous avons soumis aux Chambres le traité du Bardo, est-ce que 
ce traité obligeait, en quoi que ce soit, la France à garantir la 
dette tunisienne? [Rumeurs à droite.) 

M. BiTFF.T. — C'était la consé(|uence forcée du traité. 

M. LE Présidext du conseil. — C'était la conséquence 
que vous étiez libres de ne pas accepter; c'était la conséquence 
qui ne s'est produite qu'à la suite d'un examen, d'une étude 
d'où est sortie aujourd'hui pour tout le monde une évidence. 
Mais quand, répondant à cette objection : « le traité du Bardo, 



120 DISCOURS DE JULES FERRY. 

c'est l'annexion de la dette, » nous vous disions : Il n'y a rien 
de pareil dans le (raiti.^ du Bardo... {Inlei-ruplions à droite) 
... ce traité ne vous oblii^eait, en effet, en aucune façon, à 
garantir la dette tunisienne. Tout ce qu'a dit l'honorable duc 
de Brogiie sur la logique inflexible, sur renchaînement de 
cause à effet qui conduisait du traité du Bardo à la convention 
aujourd'hui soumise au Sénat, tout cela, messieurs, n'est pas 
un argument contre la thèse du Gouvernement : c'est, il me 
semble, un très puissant argument en sa faveur... [Très bien! 
c'est évident! à gauche) ... et si vous aviez alors entrevu que, 
dans un temps donné, la France aurait un intérêt considérable 
à garantir la dette tunisienne, vous avez vu clair, voilà tout. 
Mais ce n'est pas précisément ce que vous disiez alors au Par- 
lement, et ce n'est pas ce que vous entrevoyiez. Quand vous 
disiez : « Vous serez obligés de racheter la dette tunisienne, » 
vous entendiez évoquer et agiter devant les Chambres les périls 
de cette affaire tunisienne. Ce n'était pas, dans votre pensée, la 
prévision d'une affaire avantageuse ou d'une affaire qui ne coû- 
terait rien au Trésor : c'était la prévision d'un désastre finan- 
cier, d'un engagement ruineux pour la France. {Cest vrai! à 
gauche.) Et c'est en cela que vos prévisions sont absolument 
trompées par l'événement. 

Messieurs, s'il est, en etfet, quelque chose d'évident en soi, 
c'est que cette garantie de la dette tunisienne, que nous vous 
demandons de voter, est absolument platonique : elle ne peut 
pas devenir effective. Vous n'avez pas même cherché à démon- 
trer le contraire; vous vous êtes borne à tirer argument, comme 
on l'avait fait dans l'autre Chambre, de ce que vous appelez le 
déficit nécessaire au budget tunisien. Il i-ésulterait, selon vous, 
des exposés des motifs et des rapports qu'on a présentés au 
Parlement l'année dernière, et sur lesquels la Chambre des 
députés a statué il y a seulement quelques jours, il en résulte- 
rait, dis-je, suivant vous, que le budget de la Tunisie est alTecté 
d'un déficit chronique et fatal de 2 500 000 francs par an. Per- 
sonne, messieurs, n'a jamais dit cela; personne ne l'a écrit, 
parce que c'est absolument contraire à la vérité. Le budget 
tunisien, si vous le laissez livré à ses propres forces et suivre 
son cours naturel, est un budget en excédent... 

A droite. — Eh bien, laissons-le! 



LES AFFAIItKS TL MSIKNNES. 121 

M. LE Président du conseil. — Laissoiis-lr, dilcs-voiis ; 
mais, si nous y louchons, ce n'est pas pour faire la fortune du 
Inultret tunisien : c'est pour l'avantafre et la sécurité du contri- 
buable fiançais; si nous y touchons, c'est pour aUé.trei- les 
charges de l'occupation, c'est pour préserver l'avenir de charges 
plus lourdes; si nous y touchons, ce n'est pas, comme on l'a dit 
très faussement dans l'autre (-hambre, pour remplacer le crédit 
du bey insolvable par le crédit de la France, absolument sol- 
vable, solvable au premier chef. Messieurs, le budget de la 
Régence se tient par lui-même. 

M. Lambert de Sai.nte-Croix. — Failcs ir.irantir notre dette par- 
le bey de Tunis! 

Un sénateur à (jauche. — On a déjà fait trente fois cette mauvaise 
plaisanterie. 

M. LE Président du conseil. — Savez-vous combien le bey a 
payé, depuis qu'il existe dans ses états une commission finan- 
cière, depuis 1871, depuis que son domaine et ses revenus sont 
administrés par un syndicat de créanciers très vigilant et très 
sévère? Il a payé une moyenne d'intérêt annuel de 4,73 p. 100, 
sur une dette constituée ko p. 100 ; vous entendez bien, 4,73 ! 
Est-ce là être insolvable? Ce n'est donc pas l'intérêt du budget 
de la Régence que nous avons en vue, c'est notre intérêt à 
nous; et, si nous intervenons pour garantir la dette tunisienne, 
ce n'est pas en faveur des créanciers, mais bien plutôt contre 
eux, pour ainsi dire, et afin de les réduire d'un quartier. Oui, 
nous voulons économiser un quartier sur la dette tunisienne. 
Le but que nous voulons atteindre, au moyen de la garantie, 
c'est une conversion et non pas un remboursement au pair : 
une conversion qui réussisse aussi infailliblement, et avec aussi 
peu de frais que la dernière. Nous ne procédons pas ainsi pour 
la plus grande joie des créanciers du bey : car, en vérité, si 
vous vouliez leur causer une entière satisfaction, vous n'auriez 
qu'à repousser le projet qui vous est présenté, vous n'auriez 
qu'à décider que la dette ne sera pas remboursée : vous verriez 
alors le cours monter bien au-dessus du pair, et vous auriez été 
ainsi les meilleurs amis des créanciers de la Régence. [Très 
bien! à gauche.) 

Voilà, messieurs, en définitive, le fond de ce que l'honorable 
duc de Broghe appelle un calice, en vous invitant à faire comme 



122 DISCOURS DE JULES FERRY. 

lui, à le boire tout d'un trait. Eli bien, le calice, vous le voyez, 
n'est pas si amei* : et, si, dans vos expériences politiques, vous 
n'en avez jamais fait boire de plus amer à votre pays, vous 
pouvez avoir la conscience tranquille. [Rires approhalifs à 
gauche.) C'est bien pour le passé, dit l'honorable duc de Bro- 
glie; mais quelles garanties avons-nous pour l'avenir? Quelles 
garanties avons-nous contre la constitutiond'une nouvelle dette, 
d'une dette obscure, d'une dette flottante? M, le duc de Bro- 
glie est un adversaire difticile à satisfaire. Les textes les plus 
positifs, les engagements les plus soigneusement écrits par le 
législateur ne lui suffisent pas. Quant aux assurances du Gou- 
vernement, il en prend acte, à la vérité ; mais il se hâte 
d'ajouter qu'il n'y croit pas. 

Pouilant, je veux lui donner des assurances, et surtout lui 
faire toucber du doigt les garanties. 

Y a-t-il une garantie plus sérieuse, plus absolue, plus 
certaine, que celles résultant de l'article 2 de la convention : le 
bey ne fera pas d'emprunt sans l'assentiment du gouvernement 
français? On m'a demandé, dans l'autre Chambre, quel était 
le sens de cette disposition. J'ai répondu: «Le but de celte 
disposition, l'intention commune des deux parties qui l'ont 
souscrite, ce n'est pas de réserver la forme dans laquelle auront 
heu de nouveaux emprunts; non, la véritable pensée du 
Gouvernement français a été d'interdire au bey toute espèce 
d'emprunts, et de le faire savoir au monde des capitalistes, 
comme si l'on avait dit: « Le bey est désormais en tutelle : ne 
lui prêtez plus. » Voilà le véritable sens de l'article. Mais 
comme, en définitive, l'article réservait cette hypothèse d'un 
emprunt contracté avec l'autorisation du Gouvernementfrançais, 
on nous a demandé : « Comment entendez-vous ces mots : 
gouvernement français? Est-ce le pouvoir exécutif ou le pou- 
voir parlementaire?» Nous avons répondu de la façon la plus 
catégorique : « C'est le pouvoir parlementaire. » 

Nous n'en sommes pas restés là : et, sachant que, parmi nos 
adversaires, il en est plus d'un qui, comme Thonorable duc de 
Broglie, demandent des assurances et, une fois obtenues, les 
révoquent en doute, nous avons fait mettre notre affirmation 
dans la loi. C'est dans la loi : il faudra que l'emprunt soil 
autorisé par les deux Chambres, ou plutôt, pour nous conformer 



I,i;s AU AIIiKS TIMSIE.N.NKS. I53 

à la procédure coiivenablt' et cuiiipatible avec le prolccloiMl, il 
faudra que M. le ministre des finances se fasse autoriser, |iar 
un vote formol des i]en\ riiaiiihres, à uarantir Ips empi-un(s du 
bey, si le bey lait des ('in[)iiiiils. Mais je ne saurais liop réprlei- 
que notre pensée a été de fermer absolument rèi-e tlr^ emprunts 
pour le bey de Tunis. Nous ne voulons jias (|u"il enipi'iuile ; 
nous ne comprenons pas comment il em[»runterail : car, s'il 
avait besoin d'argent, s'il se produisait dans la Régence des 
désastres, de ces événements inattendus auxquels il faut bien 
parer, eh bien, la France, tutiùce naturelle de la Régence, 
pourvoirait à ces difficultés et ferait l'avance des fonds 
nécessaires. {Rumeurs à droite.) 

Mais les emprunts, directs ou indirects, faits à l'étranger on 
avec des banquiers, ces emprunts-là nous n'en voulons pas : 
l'esprit de la convention, c'est de les interdire, et il a été, de 
plus, inscrit dans les dispositions législatives qui accompagnent 
la convention, des garanties fonnelles contre le retour des 
anciens abus. {Très bien! très bien! à gauche.) Cependant, nous 
a dit M. le duc de Rroglie, nous poussant jusque dans nos 
dei'uiers retranchements, cependant vous avez prévu la possi- 
biUté d'avances de trésorerie; et la preuve, c'est qu'il a été 
ouvert des pourparlers pour organiser une banque chargée 
de faire au gouvernement beylical des avances à court terme. 

Messieurs, il ne serait pas diflicile, je crois, de soutenir que 
des avances de trésorerie ne sont pas un emprunt; d'ailleurs, 
si l'on avait recours, en premier lieu, à l'organisation d'une 
banque d'émission, création qui n'est nullement urgente, mais 
qui peut être à considérer, qui n'a absolument rien d'étrange, 
et qui, comme je l'ai dit, serait, dans tous les cas, soumise au 
préalable à l'examen et à la discussion du Parlement; et si, en 
second lieu, on chargeait cette banque, ce qui serait encore 
tout naturel, et ce qui se fait dans tous les pays du monde, 
comme prix de ce privilège de l'émission, si on la chargeait, 
clis-je, d'encaisser les revenus du bey, et de faire de ces 
avances de trésorerie dont aucun gouvernement ne peut se 
passer, il y aurait un moyen très simple de se garantir contre 
tout risque : ce serait de limiter ces avances à une somme 
déterminée ; on échapperait ainsi complètement cà ce péril d'une 
dette flottante, obscurément constituée, obscurément grossie, 



124 DISCOURS DE JULES FERRY. 

et venant toutà coup se traduire, en face du Parlement, par une 
demande de crédits, par une consolidation au moyen d'un gros 
emprunt. 

Messieurs, je me demande quelles sûretés de plus il faut à 
riionorable duc de Broglie. Rien de ce qu'il a prévu n'est 
possible, ni l'emprunt sans que vous le sachiez, ni l'emprunt, 
vous le sachant. Quant aux dépenses excessives, nous nous 
sommes également attachés à' assurer encore, dans cet ordre 
d'idées et dans la mesure du possible, le contrôle des Chambres. 

Nous avons dit au Parlement: « La situation nouvelle qui est 
créée en Tunisie exige une procédure nouvelle; elle ne permet 
pas que le contrôle législatif s'exerce par les voies ordinaires; 
nous tenons, — pour des raisons que j'aurais l'honneur 
d'exposer de nouveau au Sénat, si elles étaient contestées, 
mais elles ne le sont heureusement plus par personne — nous 
tenons, dis-je, essentiellement au régime du protectorat; nous 
le préférons, pour toutes sortes de grandes et bonnes raisons, 
au régime de Tannexion : nous ne pouvons, par conséquent, pas 
faire du budget de la Tunisie l'annexe du budget de la France ; 
nous ne pouvons pas mettre le budget de la Tunisie au rang 
des budgets qui sont i-attachés par ordre au budget de l'État, 
comme celui de l'Imprimerie nationale, ou celui de la Légion 
d'honneur; nous ne pouvons, à aucun titre, ni d'aucune façon, 
faire figurer le budget tunisien dans le budget de l'État, ni le 
faire discuter au préalable par le Parlement : agir ainsi, ce 
serait pi'oclamerl'annexion, et l'annexion a trop d'inconvénients, 
elle nous imposerait de trop lourdes charges, à l'heure présente, 
pour que nous puissions y songer sérieusement. » 

Il faut donc revenir à un autre procédé, et nous avons dit au 
Parlement : « Nous administrons publiquement, sous le regard 
de tous, sous la surveillance d'une presse excessivement 
vigilante et qui ne laisse rien passer ; nous administrons sous 
les yeux du Parlement, auquel nous soumettrons annuellement 
le compte rendu précis, détaillé des atïaires de la Régence. » 

Dés lors, messieurs, quelle objection reste? Je la cherche vai- 
nement : en tous cas, je ne l'ai pas trouvée dans le discours de 
l'honorable duc de Broglie. Peut-être s'appropriera-t-il le 
raisonnement désespéré que nous ont opposé les adversaires 
du projet de loi dans l'autre Chambre, et nous dira-t-il : « La 



I.KS Al'l' \ll{i:S Tl MSIKNNKS. !;>.-. 

responsaltilitr Tiiiiiislriicllc n'csl pas iiiir garanliiî, piiis(|iii' 
vous avez la majorité! » 

Je ne ci'ois pas, mcssieui-s, que, dans une assemblée aussi 
grave que celle devant la(|uelle j'ai l'iionneur de parler, on 
puisse traiter la responsabilité ministérielle avec autant de 
légèreté; et certes, ce n'est pas au régime parlementaire <le ce 
temps-ci qu'on peut, jusqu'à présent, adresser le reproclie 
d'avoir pécbé par trop de stabilité ministérielle, {/{ires appro- 
hatifs sur plusieurs bancs.) 

L'bonorable duc de Broglie, en terminant, a i-epiis contre la 
politique coloniale du Gouvernement, les accusations, — bien 
des fois apportées ù la ti'ibune, — notamment celle de n'avoir 
pas tout dit d'avance, d'avoir sciemment dissimulé, d'éli-e 
parti sans savoir où on allait. 

Je neveux pas, messieurs, discuter ici l'expédition du Tonkin, 
quoiqu'on en ait toucbé quelques mots, — et qu'il m'a semblé 
bien dur d'entendre — à savoir que cette expédition avait été 
engagée, par le cabinet que j'ai l'honneur de présider à l'insu 
du Parlement et malgré sa volonté. Ce sont là de ces contre- 
vérités (pii se glissent parfois dans les discours les plus 
éloquents, mais qui ne supporteraient pas une discussion 
sérieuse devant une assemblée sérieuse. 

Mais, au moins, reconnaitra-t-on que, poui' cette opération de 
Tunisie, nous n'avons pas dissimulé le but que nous voulions 
atteindre. Quand nous vous avons apporté, au mois de mai, le 
traité duBardo, nous vous avons dit : « Il s'agit d'un protecto- 
rat; » et, depuis ce temps, nous ne sommes pas sortis de cette 
thèse. C'est le protectorat que nous voulons constituer en Tuni- 
sie, c'est le protectorat que nous y avons fait fonctionner, et j'ai 
le droit de dire qu'après deux ans, il fonctionne avec un succès, 
avec une sûreté et avec des espérances d'avenir qui devraient, 
au moins pour une fois, faire taire mes contradicteurs. [Très 
bien! très bien ! — Applaudissements à gauche.) 

Après une courte réplique du duc de Rroglie, le Sénat vota 
l'approbation de la convention franco-tunisienne, el la loi fui immé- 
diatement promulguée. Au mois de mai, M. Tirard, ministre des 
Finances, passa un arrangement avec un syndicat de banquiers 
pour la conversion de la dette tunisienne, en obligations au capital 
nominal de oOO francs, rapportant 20 francs d'intérêts, et qui furent 



12G DISCOURS DE JULES FERRY. 

émises au taux de 462 francs, sous la garantie de la France. La 
plupart des créanciers ne réclamèrent par le remboursement et 
recurent, par préférence aux autres souscripteurs, des obligations 
nouvelles en échange des anciennes. Cette opération procura à la 
Régence une économie annuelle de plus d'un million et demi. 
Après la conversion (juin-octobre 1884) la commission financière fut 
supprimée et, le 13 octobre, on inaugura une nouvelle organisation 
financière de la Tunisie. 

Discours du 1" mars 1888, à la Chambre. 

Trois années après la séance du 30 mars 188o, M. Jules Ferry, 
prenant pour la première fois la paiole depuis qu'il avait quitté le 
pouvoir, profita de la discussion du budget de l'excercice 1888 pour 
dire au pays ce qu'était devenue, depuis la conquête, cette belle 
colonie de la Tunisie dont la France était redevable à l'ancien 
président du Conseil. M. Jules Ferry avait pu étudier sur place les 
progrès de la Régence, puisqu'il l'avait visitée, en avril-mars 1887, 
avec une caravane de ministres, de sénateurs et de députés. Voici 
ce discours du 1" mars 1888 ^ qui produisit sur la Chambre une 
grande impression et ne faisait que refléter la joie d'un précurseur 
voyant se réaliser son noble rêve : 

M. Jules Ferey. — Messieurs, je n'ai pas rinlention de faire 
un discours, ni de revenir sur le passé de la question de 
Tunisie. Je suis trop heureux — car c'est la première fois 
que cela m'arrive — de me trouver aujourd'hui d'accord 
avec mon honorahle et infatigable contradicteur d'autrefois, 
M. Delafosse. 

M. Ji'LES Delafosse. — D'aujourd'hui encore ! 

M. Jules Ferry. — Nous sommes, du moins, d'accord en 
un point — vous venez de le déclarer — : vous professez, 
comme, je crois, l'Assemblée tout entière, celle opinion, qui 
a toujours été la mienne, que la Tunisie est bonne à garder... 

M. Ji LES Delafosse. — Parfaitement ! 

M. Jules Ferry. — ... et qu'elle doit être sagement aménagée 
dans rintérêt français el dans l'intérêt tunisien. J'adhère 
également à cette seconde proposition. 

Mais je n'ai pu laisser passer sans une protestation, 
quelques-unes des affirmalions que l'honorable M. Delafosse 
a portées tout à l'heure à celte tribune. Il a été bien sévère 

1. V. ï Officiel du 2 mars 1888. 



l.KS AllAlliKS Tl MSIK.NNKS. i.^7 

pour le [irolfCloral ; il a été liini srvi'i'f pour cclli' admi- 
nistration française, qui, à nuui avis, a uKnilir là-has iiiir crsl 
une grande erreur, une erreur prolonde. de soutenir, coninit'. 
il est de mode dans une certaine rcole, que la France est 
incapable de coloniseï'. Je crois que si riionorable M. Delafosse 
avait bien voulu se joindre aux nombreux députés — j'en 
reconnais ici quelques-uns — qui, non contents de visiter 
l'Algérie, au printemps dernier, ont poussé leur exploration, 
leurs études jusqu'en Tunisie, il serait revenu avec une 
impression bien dilTérenle... 

M. Mir.HON. — C'est vrai! 

M. Jules Feiiry. — ... du sentinîent attristé, découragé 
et décourageant qu'il vient d'apporter à la tribune. {Très bien! 
très bien! au centre.) Je déclare, quant à moi, messieurs, que 
je suis revenu de l'Afrique du Nord, profondément pénéti-é de 
l'aptitude colonisatrice de mon pays. Je ne crois pas qu'il existe 
dans l'histoire coloniale des plus grandes nations colonisatrices, 
dans l'histoire de l'Angleterre, par exemple, — et, parmi 
les procédés d'organisation qui permettent aux civilisations 
supérieures d'apporter aux civilisations inférieures un déve- 
loppement intellectuel, moral, économique qu'elles ne 
connaîtraient pas sans cette tutelle — je ne crois pas, dis-je, 
qu'il existe, d'institution mieux conçue, à ce point de vue, qu'en 
Algérie, l'organisation de la commune mixte, et, en Tunisie, 
l'administration du protectorat. 

Jai admiré, en Algérie, cette organisation de la commune 
mixte, si simple, si heureusement réalisée, et dans un temps si 
court. C'est le gouvernement de l'bonoralde M. Albei-l Grévy. 
vous le savez, qui a donné au territoire civil la plus grande et 
la plus rapide extension; ses limites ont été reculées jusqu'aux 
extrémités du Tell, et il a été ainsi, d'un trait de plume, 
prodigieusement accru. Eh bien! l'on a trouvé, pour organiser 
le nouveau domaine, des agents d'exécution en nombre 
suffisant, qui y ont appliqué des conceptions administratives 
entièrement neuves. Je vous assure que rien n'est intéressant 
à étudier, rien ne fait bon à voir, permettez-moi l'expression, 
comme ce gouvernement civil, étendu sur de grandes tribus de 
30 000, de 60000, de 100 000 Arabes, et qui repose en quelles 



1^ niSilHHS OK Jll.tS KKI5UY. 

luaius. iuessieui"ïi'' Aux mains iliiu simple fonctionnaire civil. 
aid^ d'un ou deux adminislnïleui*s et de quelques cavaliers 
arabes. Et tout cela dans la paix, dans l'ordre, dans la justice, 
grâce à une seule institution, qui est menacée, je le sais, par 
certains projets de loi qui ont tMé déposés dans cette Assemblée, 
institution qu'il faudra défendre, quand l'heure sera venue de 
nous en expliquer ici: linstilution du pouvoir disciplinaire. >'e 
trouvez-vous pas. conmie moi. qu'il est très beau de gouverner 
à si peu de frais? .\farqut's ifassentimenl.^ 

Mais franchissons la frontière de Tunisie, et c'est alors que 
nous nous empivsserons tous de saluer ce qui est, je crois, 
votre rêve colonial à tous, messieui's : une colonie — non pas 
la vieille colonie de fonctionnaires que vous avez raison de 
combattre et de répudier — mais une colonie où il n'y a pas. 
en quelque sorte, de fonctionnaires. [^J'tTs bien! ^ Je le déclare, 
le premier mérite, le durable et éclatant mérite de notre 
colonisation en Tunisie, c'est, avant tout, de n'être pas une 
colonie de fonctionnaires: j'en ai eu le vif sentiment et la 
révélation piquante dans mon voyage. 

Permettez-moi cette anecdote : 

C'était à Sousse. une des villes les plus riches et les plus 
commerçantes de la Régence, après Tunis: les notables, le 
conseil municipal, sachant que j'étais là. — en simple touriste. 
messieurs, je n'étais et ne suis qu'un touriste. — ont désiré 
s'entretenir avec moi. C'était me faii-e beaucoup d'honneur: et 
j'y devais trouver une grande satisfaction, car voici à peu pK's 
le discoun? que me tint le cheick : 

>^ Monsieur, nous savons que vous avez été pour beaucoup 
dans la nouvelle organisation qui a été donnée à la Régence. 
C'est pourquoi nous avons tenu à vous déclarer que cette 
nouvelle organisation nous donne une satisfaction complète, 
pour deux raisons: parce que la France a respecté nos tradi- 
tions et uoti"^ bey, et paive qu'elle ne nous a pas inondés de 
ses fonctiomiaires. « \^ Très bien.' très bien! au centre."^ 

M. LE cojiTt DE La.n"jii>"ajs. — C'esl ce qu'on devrait bien faire 
ailleurs! 

M. JcLKs Ferry. — Voilà, messieurs, comment le protectorat 
e^l jugé, je ne dirai pas par ceux qui le subissent — c'est tout 



lU» «fFUMCS TOMCKKM».. 



iiV 



lie (Cisftiaiiine — fon* wivx. qnDi -w 



.i.A*ujrt iiç»Rf ijf^ jouT-s If't; 



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.•.»inmtbbi.v*ii Li.uiiaùttt«nt„iO#Dii «ôe !I^^-H|l, incmlakiMà 10 luilliQn*; ; 

- à 27 milliftCft; 1 

- - ' Tut du dér-e- 

(|ue et ipçnwlMT 

;a (Otfllkt toliàlLLlii ' Ai- 



130 DISCOURS DE JULES FEKIiY. 

certain, — j'ai eu llionneur de le dire ici, à plusieurs 
reprises, — ma thèse a été contestée, mais l'expérience de 
chaque jour la justifie, — que, par la seule vertu de la 
prédominance politique qui appartient à la métropole, la 
prédominance économique lui est dévolue, et elle prend la plus 
forte part dans les échanges. L'Algérie en est un exemple 
éclatant. Le courant d'importation qui va du continent en 
Algérie, est représenté dans la proportion de 80 p. 100 par le 
commerce français. Il y a, à l'heure qu'il est, en Tunisie, une 
proportion heaucoup moindre : c'est un petit État qui a un 
grand avenir, parce qu'il a une grande richesse, un sol 
merveilleux, mais enfin c'est un État qui commence : c'est par 
année qu'on y compte, ce n'est pas par génération, ni par 
lustre; c'est en 1884 que l'expérience commence. Eh bien! en 
Tunisie, depuis 1884, les importations ont doublé, et, dans le 
chiffre de ces importations, les provenances de la France et de 
l'Algérie représentent 52 p. 100! Ce sont là, messieurs, des 
résultats qui éblouissent les yeux. {Vive approùalion au centre. 
— Interruptions à gauche.) 

M. Jules Ferry. — Oui, messieurs! et je vous assure qu'il 
est impossible de s'arrêter sur ces chiffres, de lire les rapports 
très consciencieux qui ont été faits sur le sujet et de quelques 
critiques d'ailleurs qu'ils soient émaillés, soit le livre si 
remarquable de M. de Lanessan, qui ne ménage pas non plus 
les critiques au protectorat, soit le bel ouvrage de M. Leroy- 
Beaulieu, — il est impossible, dis-je, de sortir de cette étude 
sans éprouver une grande satisfaction, sans se dire qu'enlin 
nous avons trouvé dans le régime du protectorat le véritable 
moyen de coloniser, de coloniser économiquement, au grand 
profit delà métropole et du pays protégé. {Applaudissements 
au centre.) 

Un membre de l'extrcine-gauche. — Témoin le Tonkiu! {Exclama- 
tions au centre.) 

M. Jules Ferry. — L'honorable M. Delafosse a été surtout 
ému des réclamations de nos colons. C'est qu'en effet, nous 
avons des colons et une colonie déjà puissante, dans la Régence, 
et je trouve précisément dans ce fait une preuve à l'appui d'une 
proposition que j'ai eu à débattre dans d'autres occasions. 
M. Delafosse, par exemple, tient obstinément pour ce qui est à 



I.KS AliAlKKS TLiMSIKN.NKS. 131 

ses veux un uxiuiiu', que, pour coloniser, il faut avoir un 
superflu de population. 

M. .IcLES DiiLAFOSSE, — Oui, il faut avoir des colons. 

M. Jules Ferry. — Je lui ai souvent répondu qu'il n'est 
pas besoin d'avoir un excédent de poi)ulalion pour coloniser: 
il sufllt d'avoir un excédent de capitaux. Savez-vous, messieurs, 
depuis trois ouquatreans, combien d'hectares de terres ont été 
achetés par des Français et mis en culture? 300 000 hectares. 
Et combien de capitaux ont été dépensés sur ces terres, en 
dehors duprixd'acquisition, en installations et en améliorations 
agricoles? Il m'a été donné d'en pouvoir recueillir, d'une main 
très compétente, qui avait fait ce travail dans les meilleures 
conditions d'information, un compte détaillé. Eh bien! au mois 
d'avril dernier, les Français qui avaient acheté ces 300000 
hectares de terres y avaient dépensé tout près de 12 millions 
en améliorations agricoles. 

M. Camille Pelletan. — Et l'agriculture fruiic^'aise se plaint du 
manque de capitaux ! 

M. Jules Ferry. — L'objection de l'honorable M. Camille 
Pelletan, — est-ce bien une objection? — mais enlinl'obseivation 
de l'honorable M. Camille Pelletan n'est pas, j'imagine, un 
argument contre la colonisation. Les capitaux sont libres de se 
porter là où ils veulent; s'ils ne s'étaient pas portés vers 
l'agriculture tunisienne, ne croyez pas qu'ils fussent restés à la 
disposition de l'agriculture française. Il y a de très bonnes 
raisons pour que les capitaux qui sont à la recherche d'une 
grosse rémunération — on ne passe la mer, on ne s'expali-ie 
qu'en vue de gros prolits — il y a de très bonnes raisons pour 
que ces capitaux se portent sur le sol tunisien. Savez-vous, 
messieurs, quel était le rendement moyen de cette terre 
merveilleuse, son rendement de céréales à lliectare? Six 
hectolitres! Pas davantage. Vous voyez qu'il y a de la marge 
pour les améliorations agricoles, et des profits à espérer pour 
les capitaux... (Mouvements divers.) 

A droite. — Vous vous trompez : vous voulez dire 60 hectolitres ! 

M. Jules Ferry. — Mais non ! six hectolitres. Messieurs, 
cela vous étonne, parce que vous songez à vos cultures de 
France, qui produisent 12, 14 à 15 hectolitres dans les terres 



13-2 DISCOURS DE JULES FERUY. 

médiocres, mais la moyenne de rendement en Tunisie est de 
six hectolitres à Ihectare. M. de Lanessan est là pour appuyer 
mon dire : il a fait ce travail et c'est dans son rapport que ce 
chiffre est inscrit. 

A droite. — 6 hectolitres de quoi ? 

M. Jules Ferry. — Je parle de rendement en blé ! 

A droite. — A l'hectare? 

M. Jules Ferry. — Mais oui ! Cela vous prouve que la 
culture en Tunisie est dans l'enfance, que les Tunisiens ne 
savent pas cultiver... 

M. LiciEN DE L\ Ferrière. — Votre chiffre doit être erroné ; il 
est certainement au-dessous de la vérité : ce sont des terres vierges 
qui doivent rapporter davantage, ou alors elles sont très mal 
cultivées. 

M. DE Lanessan. — Vous voulez dire que, quoique très mal 
cultivées, ces terres rapportent encore 6 hectolitres à l'hectare. 

M. Dautresme, ministre du commerce et de l'induslrie. — Et que, 
très mal cultivées, elles rémunèrent cependant les capitaux. 

M.Jules Ferry. — Oui, très mal cultivées; nous nous 
entendons bien. Je dis que la culture arabe ne tire, en moyenne, 
d'un sol magnifique, que six hectolitres par hectare, ce qui est 
infiniment peu, et c'est pour cela que l'agriculture française et 
les capitaux français entrevoient là-bas de si grands horizons. 
Il me semble que cela est bien Q\?d\\{Oin! oui! très l>ien!) 

M. Lucien de La Perrm'.re. — Par mon observation, j'abordais 
dans votre sens. Ce rendement m'étonnait, mais il s'expli(|ue par la 
mauvaise culture des terres. 

M. Jules Ferry. — C'est cela, et je suis heureux que 
vous m'ayez donné l'occasion de faire comprendre clairement 
toute ma pensée. Et l'on pourra tirer de ces mêmes terres des 
rendements quintuples, croyez-le bien, sans y faire de très 
grands frais. Nos colons, messieurs, sont nombreux, ils ne sont 
pas découragés, — car le nombre s'en accroît chaque jour, — 
ce ne sont pas de petits propriétaires. Je ne sais pas si l'heure 
de la petite colonisation, de la petite propriété, sonnera un 
jour pour la Tunisie; pour le moment, tout le monde estime que 
c'est un pays de grande et moyenne culture, très dilTérenl de la 
colonisation de la grande Kabylie, de la vallée de Sébaou, par 
exemple, oùfieuritla petite propriété. Par conséquent, on n'y 



LKS AFl-AlltKS TLNISIKNNES. l.'W 

doit pas aller si l'on ne possède pas un certain capital. La Tunisie 
doit être considérée, jusqu'à nouvel ordre, comme une colonie 
de capitaux. Les colons se plaiunenUjc le sais, et ils ont 
raison de se plaindre; d'abord, s'ils ne se plaignaiout pas, on 
croirait qu'ils sont contents, et pour des colons, pour des 
liomnies d'entreprise, pour des audacieux, l'iiupalience est un 
état normal : ils ont rêvé la fortune, ils la v(;ult'nt rapide. Seu- 
lement, je crains que, dans ces condoléances, dont l'honorable 
M. Delafosse s'est fait l'écho, il se soit glissé des éléments très 
divers. Oui! il y a des personnes qui se plaignent vivement, 
amèrement en Tunisie; c'est peut-être parce quelles ont trop 
aisément compté sur la hausse du prix des terrains aux abords 
des villes. Il y a eu, messieurs, de grandes spéculations sur 
les terrains, à Tunis, après rinstallationdu protectorat français. 
Il y a eu aussi des déceptions. Mais ce sont là des opérations 
d'essence aléatoire; ces doléances ne sont pas de celles sur 
lesquelles ni la Chambre ni le Gouvernement puissent 
s'appesantir bien longtemps. [T7'ès bien! très bien!) 

Les doléances des cultivateurs qui se plaignent de manquer 
de moyens de communication, sont plus sérieuses. 

M. JiLES Delafosse. — Oui! et je n'ai parlé que de celles-là. 

M. Jules Ferry. — Ces questions de travaux publics en 
Tunisie, j'en ai beaucoup entendu parler. Je suis, moi aussi, 
sensible à toutes ces plaintes. Je crois pourtant qu'on a fait à 
l'honorable M. Delafosse un tableau qui est un peu chargé. Dire 
qu'il n'y a pas de routes en Tunisie, ce n'est pas exact. Il y a, 
par exemple, de Tunis à Bizerte, — Bizerte, la grande réserve 
de l'avenir pour la Tunisie, — une route carrossable, construite 
avec luxe par les ingénieurs français des ponts et chaussées; 
celte route est commencée depuis longtemps. Elle avait encore 
des lacunes quand je l'ai parcourue, au printemps dernier; 
mais je puis vous certilier, par des renseignements extrêmement 
précis, qu'à l'heure qu'il est, cette voie si importante est 
complètement terminée. Par conséquent, il faut attacher aux 
renseignements de cet ordre la valeur que leur donne leur 
date ; les renseignements d'il y a deux ans, un an, six mois, ne 
sont plus les renseignements d'aujourd'hui. Mais endn. j'entends 
bien : c'est là qu'est le conflit, la lutte est entre le port de Tunis 



134 DISCOURS DE JULES FERRY. 

et rachèvement des routes : car il n'est pas possible, les 
ressources de la Régence étant données, de porter à la fois son 
effort et sur les voies de communication et sur les travaux du 
port de Tunis. Messieurs, j'ai entendu plus d'une fois critiquer 
l'administration financière du protectorat : on l'accuse d'un 
excès de prudence, de parcimonie; je crois, messieurs, que, 
lorsqu'elle se montre si prudente, si économe des deniers de la 
Tunisie, c'est surtout des deniers de la France qu'elle est 
préoccupée. Elle n'a pas voulu s'exposer, cà aucun moment, à la 
dure nécessité de venir ici faire appel au Trésor fi-ançais pour 
combler le déficit du trésor tunisien. C'est le danger contre 
lequel elle doit être perpétuellement en garde; et qui donc ici, 
messieurs, aurait le courage de l'en blâmer? C'est un effort de 
sagesse, un effort de patience que nous ne pouvons qu'encourager. 
Et alors, comment procède-t-on? Messieurs, il y a des excédents 
dans le budget tunisien : il existe, en ce moment, une réserve de 
douze millions de piastres qu'on a mis dans une bourse, en 
quelque sorte, et qui doivent être consacrés aux travaux publics 
de la Régence, et, en particulier, comme on l'a décidé en dernier 
lieu, aux travaux du port de Tunis. Messieurs, avec ces douze 
millions de piastres, on aurait le choix ou bien de construire 
un grand nombre de kilomètres de bonnes routes, ou de pousser 
fort avant les travaux du port de Tunis. La somme est jugée, 
paraît-il, suffisante pour ces derniers travaux, dont il est difficile 
de déterminer, dès à présent, la véritable portée : car il s'agit 
d'un chenal à creuser à travers des vases profondes, accumu- 
lées par les siècles, et les contestations, les hésitations se 
comprennent en face d'un problème aussi obscur. Si donc des 
lenteurs se sont produites, si les travaux sont restés en suspens, 
c'est pure sagesse; la question technique était fort obscure et 
la question financière a besoin d'être envisagée avec une 
extrême sollicitude. Il est très certain, messieurs, que l'on 
pourrait procéder tout autrement, et si l'honorable M. Delafosse 
forme le dessein de transporter le plan Freycinet en Tunisie, 
cela n'est pas impossible. llnte7'}'uptions diverses.) 

M. Camille Pelletan. — Oli ! non ! 

M. Jules Delafosse. — Ce n'est nullement ma pensée. C'est déjà 
trop de l'avoir en France ! 

M. RiBOT. — Si l'on pouvait ainsi nous en débarrasser! {On rit.) 



I.KS AI-FAIHKS TIMSIKNNKS. 135 

M. JuLKS Fkrry. — Aloi's il faut reslcr dans la voio modosle 
(lue j'ai indiquée. Je liens à déclarer, messieurs, que je n'ai 
pas eu l'intention de rien dire d'amer conlie le plan Freycinet, 
que vous avez tous voté avec nous... {Dénégations sw divers 
Imncs), ou, du moins, la plupart d'entre vous. 

Vous voyez, messieurs, avec quelles diflicullés ce petit 
budget tunisien est aux prises. Le chifTre des recettes du budget 
actuel est de 27 millions. Ces recettes ne peuvent être consi- 
dérées comme immuables, attendu que, comme on l'a très 
bien dit et on ne saurait trop le répéter, le régime fiscal de 
la Tunisie a besoin d'une réforme profonde. Oui, messieurs, le 
régime fiscal tunisien est la plus extraordinaire accumulation 
de tous les vices de la fiscalité de l'ancien régime. 

U7i membre à gauche. — Comme en France ! 

M. Jules Ferry. — ... de la fiscalité d'avant 17B9. Nous 
retrouvons là les fermes, les sous-fermes, les droits sur les 
marcbés, les combinaisons de tarifs les plus étranges et les 
plus compliquées, tout ce que l'arbitraire et le caprice peuvent 
produire de plus bizarre. L'administration française a fait de 
ti'ès grands efforts, des efTorts sérieux, vous le verrez tout à 
l'heure, pour réformer un système fiscal qui serait, en effet, s'il 
devait rester le lot étei'nel de l'administration française en 
Tunisie, une tache sur le drapeau français. ( Approbation.) 

C'est notre devoir de remplacer ces impôts vexatoires et 
capricieux qui touchent aux sources mêmes de la production, 
qui pèsent sur le travail et non sur le produit; c'est notre devoir 
de réformer tout cela, mais il n'est pas possible de le faire à 
l'étourdie, et alors reparaît la sagesse dont je parlais tout à 
l'heure, la prudence, la juste crainte du Parlement français, 
car on peut dire que, pour l'administration française de la 
Tunisie, la crainte du Parlement français est le commencement 
de la sagesse. {Sourires.) Ne pas demander au Parlement 
français des crédits extraordinaires pour la Tunisie, voilà la 
règle, et vous n'entendez pas en sortir. {Nonf non! — Très 
bien!) 

Ne croyez pas cependant qu'il n'ait été rien fait de sérieux 
dans cet ordre. Tenez! voici le rapport qui précède le dernier 
budget, celui de l'année de l'hégire 1305, qui commence au mois 
d'octobre 1887 et qui finit au mois d'octobre 1888. En quelques 



136 DISCOURS DE JULES FERRY. 

lignes très simples, l'auteur de ce rapport va résumer l'efTort 
accompli depuis quatre années, et qui mérite autre chose que 
des épigrammes et des malédictions: 

« Au chapitre des contributions indirectes, — dit le rapport, 
— les droits de douane à l'exportation », — de très mauvais 
droits, j'en tombe d'accord avec vous, messieurs! — « qui 
ont produit en moyenne, pendant les cinq dernières années, 
3 200 000 piastres, et qui figurent au budget de l'exercice 
1304 pour 2 300 000 piastres. Depuis trois ans, on a supprimé, 
en effet, tous les droits sur les céréales et légumes secs, diminué 
de plus d'un tiers les droits de sortie sur les huiles, et de 50 à 
60 p. 100 ceux sur les bestiaux ». 

M. Camillf. Pellktan. — On dégrève donc en Tunisie ? 

M. Jur-BS Ferey. — On dégrève en Tunisie, on dégrève avec 
prudence... 

M. DE I.\ BiLiAis. — Ce n'est pas comme en France! 

M. Jules Ferry. — ... et l'on peut néanmoins augmenter les 
ressources du budget du protectorat de 3 millions de piastres. 
Je vous demande la permission de vous faire toucher du doigt 
l'emploi de ces 3 millions de piastres, parce que vous pouvez 
juger par ce seul trait l'administration du protectorat et voir 
avec quelle décision elle marche dans la voie vraiment 
progressive et civilisatrice: 

« Cette augmentation provient notamment de l'inscription 
au budget d'une somme de 400 000 piastres pour les dépenses 
de la participation de la Tunisie à l'Exposition universelle de 
1889 (100 000 piastres au chapitre de l'administration générale, 
pour frais d'achats et d'administration, et 300 000 piastres au 
chapitre des travaux publics, pour frais de constructions), de 
l'ouverture d'un crédit de 1 million de piastres pour l'installation 
des postes militaires dans le Sud... » 

Vous le voyez, messieurs, voilà un résultat qui commence à 
se produire, un résultat conforme à notre désir à tous: voilà la 
Tunisie qui commence à entrer en participation dans les 
dépenses militaires. Les nouveaux postes créés dans le sud de 
la Tunisie, qui ont coûté un million, l'ont été aux frais du 
gouvernement tunisien. 



I.KS AHAIUKS TIMSIKNNKS. 137 

« ...La dotation do reiisoigiir'iii.iii |iiil)lic a rtr accnif de 
107 000 piastres, soil onvii'on un cin(|iiit''nie, pour la civalioM 
de nouvelles ôcoles ; celle des travaux publics, de 1200 001) 
piastres, protltanl aux routes et ponts, et aux études df chemin 
de fer. » 

Je ci te ces faits, messieurs, qui sont éclatants, qui suiilliciufux, 
en réponse aux peintures, véritablement trop désespérées, qu'a 
apportées ici l'honorable M. Delafosse. Maintenant, je conviens 
(|u'il y a un point sur lequel les i-éclamations de la Tunisie 
peuvent et doivent être accueillies par le Pai-lement. Cela 
dépend de vous, messieurs. Le régime douanier actuel de la 
Tunisie ne peut pas être plus longtemps toléré. Il n est pas 
admissible, d'une part, que les produits tunisiens entrent en 
France aux droits du tarif général et payent des droits plus 
élevés que les produits italiens. [Cest vrai! -^ Très bien! très 
bien !) 

Et, d'autre part, il est, permettez-moi de le dire, tout à fait 
ridicule d'avoir un i-égime douanier constitué de telle sorte 
que, si les céréales tunisiennes, dégagées de tout droit 
d'exportation, pénètrent en Algérie, sur la terre française, par 
la voie de terre, elles ne payent pas de droit, tandis qu'elles 
sont assujetties, au conti-aire, au droit du tarif général si c'est 
par la voie de mer qu'elles y arrivent. Telle est, en effet, la 
situation singulière qui résulte de la coexistence du tarif général 
avec une disposition de la loi de 1867 sur le régime commercial 
de l'Algérie, qui assure aux provenances de la Régence, 
arrivant par voie de teri-e, la pleine franchise de tous droits. 
11 y a là quelque chose qui ne peut durer, et j'espère que les 
producteurs les plus résolus de l'agriculture française nous 
aideront à faire cesser ces anomalies, quand M. le ministre des 
affaires étrangères, comme il nous en a donné l'espérance — 
et je serais heureux qu'il voulût bien confirmer cette promesse 
à la tribune, — aura déposé sur le bureau de la Chambre le 
projet de loi tendant à accorder aux produits tunisiens l'entrée 
en franchise sur toute terre française. [Très bien!) 

Moi aussi, messieurs, je suis protectionniste, mais je n'admets 
pas les barrières intérieures entre des parties ou des dépen- 
dances de la même patrie; et j'estime que celle-ci doit être 
supprimée. 



138 DISCOURS DE JULES FERUY. 

M. Etienne. — Il faudra demander la réciprocité pour les pro- 
duits français. 

M. Thomson. — Vous ne demandez pas à faire entrer les produits 
timisiens en franchise dans la métropole, tant que les produits 
français continueront à payer des droits très élevés à leur entrée 
en Tunisie, n'est-ce pas? 

M. Jules Ferry. — Nous discuterons cela plus tard, je ne 
fais en ce moment que poser la question. Vous ne redouterez 
pas, messieurs, pour l'agriculture française, la concurrence 
d'un certain nombre d'hectolitres de blé dur, que notre 
agriculture ne produit presque pas, et que l'Italie fournit 
présentement aux grandes industries françaises, qui ne peuvent 
s'en procurer à aucun prix. [Approbation sur divers bancs.) 

Cela, messieurs, vous pouvez le faire pour la Tunisie; les 
autres questions, les questions de ti^avaux publics, les questions 
de réformes fiscales, je vous en prie, laissez-les au protectorat I 
On nous parle souvent, et avec raison, à propos des colonies — 
etdansla discussion sur le protectorat de l'Indo-Chine, on nous 
les vantait tout récemment encore — des avantages et des 
bienfaits du régime de l'autonomie. Eh bien, soyons autonomes 
pour la Tunisie. Laissons au protectorat tunisien son aulonomie ; 
laissons-lui décider s'il convient d'employer les excédents 
budgétaires à faille un port à Tunis ou à continuer des routes 
dans la Régence. Ce sont des questions qu'ils ne faut pas porter 
devant le Parlement français. Il ne faut apporter ici que les 
graves questions économiques que je posais tout à l'heure, et 
que vous résoudrez, je n'en doute pas, pour le plus grand bien 
de la colonie, et, par conséquent, pour le plus grand bien de la 
mère-patrie. [Vifs applaudissements au centre.) 



Progrés de la Tunisie. 

L'avenir prouvera qu'en établissant le protectorat français en 
Tunisie, M. .Iules Ferry a procuré à la métropole une conquête 
inestimable. Les économistes les plus éminents le constatent tous 
les jours. C'est ainsi que notre savant maître, M. Levasseur, dans 
une communication récente à la Société de géographie commerciale^ 
sur les Ressources de la Tunisie, écrit ce qui suit : 

« Des progrès déjà accomplis on a, sinon la mesure, du moins 

1. Voir notamment le Siècle, du ;{ novembre 1896. 



LKS AFI'AlliKS Tr.MSlK.N.NKS. l.W 

" une |»ieuvo numt'-iiinic il.ins l;i slati^liijiK; du coiumerfo oxtt'iifiir. 
« Ce commerce était, en 1877-78, de 17 millions de francs ; il ,i 
« dépassé 80 millions en IS'JO-'JI, et il a été de 78 on 18'J4. I,a idi du 
« 18 juillet 1800 a contribué notahlement à cet accroissement par 
« l'admission en fiancliiso en France des principales denrées ii<!i-\- 
« coles de la Régence, jusqu'à tnie limite lixé'e chaque anni''(> par 
« décret. Il est à remarquer que i'au^'mentation s'est produite 
« presque entièrement au prollt de la France, qui li^'ure à peu près 
« pour moitié dans le commerce total de la Tunisie ; le commerce 
« de l'Angleterre et Malte est resté stalionnaire ; celui de l'Ilalie a 
« décliné. 

« Les exportations consistent en céréales, huiles et animaux, (|ui 
« occupent le premier rang, puis, en produits de la pêche, peaux et 
<i laines, vins ; les importations consistent en tissus, farines et 
« pâtes, denrées coloniales, machines et outils 

« La Tunisie, en somme, a beaucoup gagné sous le rapport 
« économique depuis quinze ans, et, quand on l'a visitée comme 
«nous l'avons fait, on croit à son avenir; c'était le sentiment 
« général des membres de la tournée. Son commerce, et parlicu- 
« lièrement son commerce avec la France, est en progrès... Ceux de 
« nos compagnons qui n'avaient pas revu le pays depuis 18S1, 
« s'accordaient à dire (lu'ils ne le reconnaissaient pas... Je reviens 
« convaincu que le "protectorat de la Tunisie est le meilleur joyau que la 
« politique de la République ait ajouté à la couronne colonicde de la 
« France... » 

C'est au fond à la même conclusion qu'aboutit M. Narcisse 
Faucon, dans son beau livre sur la Tunisie, publié en 1893. Il 
célèbre avec enthousiasme la situation florissante de notre conquête, 
qui « marche, grandit, s'élève, comme emportée par sa propre force 
ascensionnelle, en gravitation étoilée, dans l'orbite de la civilisation » ! 

Ajoutons, comme dernier renseignement, ([ue, d'après le recen- 
sement, ell'ectué en 189(3, la population française en Tunisie s'élève 
à 15 977 personnes. Au recensement de 1891, elle n'était que de 
9 87o Français : c'est donc, en cin([ ans, une augmentation de 
6102 personnes. 



140 DISCOURS DE JULES FERRY. 



Affaires du Congo. 



Le chef du cabinet du 21 février 1883 avait, dans sa déclaration aux 
Chambres, promis « de maintenir à la France le rang qui lui appar- 
tient, partout, dans toutes les questions où nos intérêts ou notre hon- 
neur sont engagés». Sansselaisser intimider par les bruits menaçants 
d'une triple alliance entre l'Italie, l'Allemagne et l'Autriche, il 
s'attachait, avec une suite et une méthode remarquables, à favoriser 
l'expansion française sur tous les points du globe. On a dit le succès 
des efforts de M. .fuies Ferry pour faire de la Tunisie le prolon- 
gement de notre grande colonie algérienne. Avant d'aborder les 
affaires d'Egypte et du Tonkin, nous rappellerons les entreprises 
moins importantes, mais grosses pour l'avenir de conséquences 
fécondes, auxquelles M. Jules Ferry donna une impulsion énergique. 

C'est d'abord la mission de Savorgnan de Brazza au Congo. Sous 
le ministère Duclerc, une loi du 28 décembre 1882 avait ouvert un 
crédit de \ 275 000 francs pour la mission de M. de Brazza dans 
l'Ouest africain. Ce crédit avait pour objet d'assurer l'installation, 
l'entretien et le ravitaillement des stations, l'entretien d'un trans- 
port et l'achat de présents diplomatiques. De plus, il avait été 
entendu qu'une certaine quantité d'armes, de modèles hors d'usage, 
serait remise à l'explorateur pour en disposer comme armes de 
troc. Afin de réaliser cet engagement, le Gouvernement déposa un 
projet de loi qui ratifiait la cession à litre gratuit par le ministère 
des finances (direction des domaines), de 100 000 armes à percussion 
et à canon lisse, et, par le ministère de la guerre, de 8 000 armes à 
percussion, de modèles divers, de 20 000 sabres, de 1 000 haches, de 
poudres, capsules, etc. Ce projet fut voté par la Chambre, dans la 
séance du 19 mars 1883 ' et sans aucune objection ; mais, comme 
M. de Brazza, qui avait pris livraison des armes fournies par le 
ministère de la guerre, n'avait pas voulu prendre les 100 000 
fusils offerts par le ministre des tinances parce que c'étaient des 
fusils à percussion, et que les indigènes du Congo ne consentaient à 
accepter que des fusils à silex, alors intervint entre le ministre de 
l'Instruction publique (M. Jules Ferry) et un armurier de Liège, 
M. Janssen, une convention par laquelle M. Janssen achetait du 
gouvernement fi'ancais les 100000 fusils promis à M. de Brazza, et 
livrait en échange 25 000 fusils à silex et un certain nombre d'armes. 
Un député, M. Hérault, crili((ua, dans cette même séance du 19 mai 
1883, l'opération dont il s'agit; il reprocha au Gouvernement de s'être 
mêlé du marché, et ensuite de ne pas s'être adressé à l'industrie 
nationale. 

1. V. VOfficieltiu 20 mai 188:3. 



AFl'AlltKS 1»L) CO.NGO. Ml 

M. Jules Feiry expliqua en ces lennes comment il avait été amené 
à donner satisfaction aux désirs de M. de Rrazza ' : 

M. Jules Ferey, président du conseil, miniulre dr l'/ns- 
truct\on publique et des beaux-arls. — Messieurs, je ne veux 
(lire que quelques mois sur cette très petite aiïaire. Quoiqu'il y 
soit question de fusils, c'est une opération (jui n'a rien en 
elle-même que de tout à fait pacifique. 

M. L.v Vieilli:. — C'est ce que nous verrons ! 

M. LE Président du conseil. — Les fusils dont il s'agit 
constituent dans les pays nègres la monnaie courante; tous les 
voyageurs le savent, tous les explorateurs en font usage. Seule- 
ment, le fusil à percussion, qui est en grande abondance dans 
nos dépôts, n'est pas monnaie courante dans les pays d'Afrique. 
On y recherche surtout le fusil à silex. Il a donc fallu, pour 
tirer parti de la cession des 100 UUO fusils, qu'on ne critique 
pas, qui est une subvention en nature, ajoutée à celle que vous 
donnez en argent pour la mission de M. de Brazza, il a fallu 
échanger ce lot de fusils inutiles et inutilisables contre des 
fusils pratiques, contre des fusils à silex, pour une moitié, 
et, pour l'autre moitié, contre des armes de chasse, contre 
des armes pouvant être employées soit à faire des cadeaux 
aux chefs indigènes, soit à récompenser les services rendus 
à la mission, soit à armer la mission elle-même. C'est pour 
satisfaire à ce double besoin que la somme représentant 
la valeur des 100000 fusils cédés gratuitement à M. de 
Brazza a été partagée. Aux termes du marché qui vous est 
soumis, une moitié de cette somme doit servir à se procurer 
des fusils à silex modèle 1822, comme il ne s'en trouve plus 
en France, mais comme il s'en trouve beaucoup en Belgique, 
et notamment à Liège, où ils font l'objet d'un commerce très 
florissant. L'autre moitié de cette somme est consacrée à acqué- 
rir des fusils de fabrique qui, comme le disait l'honorable 
M. Hérault, ont été choisis par M. de Brazza lui-même sur des 
échantillons déposés, et qui permettront au service compétent, 
aidé d'un expert spécial, de veiller à l'exécution de cette partie 
de la convention passée par M. de Brazza, qui était, à nos yeux, 

1. V. V Officiel du 20 mai 1883. 



142 DISCOUHS DE JULES FEKHY. 

plus auloiisé que personne pour la faire. On vérifiera ainsi si 
les armes fournies sont conformes aux échantillons. 

La convention, en elle-même, est parfaitement exécutable; 
personne ne le nie , personne ne met en doute qu'elle soit 
parfaitement loyale ; mais on lui reproche d'avoii- laissé de 
côté rinduslrie nationale ; c'est là le grief qu'a formulé h cette 
tribune l'honoralile député de Châlellerault. 

M. Hérailt. — Cliàtelleraiill ne fabrique pas de fusils de chasse. 

M. LE Peésident du conseil. — Ce grief n'est pas fondé, 
attendu que, dès le 8 mars de cette année, lorsque les 100000 
fusils eurent été cédés gratuitement à M. de Brazza par le 
décret du 21 février dont vous venez de voter la ratification, 
ratification qui ne faisait doute pour personne, puisqu'il s'agis- 
sait d'utiliser de vieilles armes qu'on ne pourrait vendre que 
comme vieille ferraille, à un prix inférieur à celui qu'a otlert 
M. Janssen... 

M. Jules Roche, rapporteiw. — Un franc vingt centimes! 

M. LE Président du conseil. — Ce décret avait été rendu 
sans l'intervention du pouvoir législatif, qu'on ne pouvait 
attendre parce que M. de Brazza était très pressé et que la 
transformation à opérer demandait douze mois. Dès le 8 mars, 
on faisait appel h l'industrie française ; nous avons, au minis- 
tère, des propositions émanant de ti'ès honorables négociants 
français, et nous les avons mises à la disposition de la commis- 
sion. L'un de ces négociants nous a ofïert de faire l'échange sur 
les bases suivantes ; 6 fr. 90 pour les fusils à silex, et 2 fr. 30 
pour les vieux fusils. Le 9 mars, un autre fabricant français 
s'engageait également à fournir 10 000 fusils à silex au prix de 
6 fr. 85, et les vieux fusils hors d'état, qui devaient faire l'objet 
de l'échange, étaient estimés à 2 fr. 20. 

M. de Brazza trouva ces otïres insuffisantes, et, comme il 
apportait en cette atîaire un zèle extrême, auquel je suis bien 
aise ici de rendre hommage... {Très bien! très bien !) zèle qu'il 
était, du reste, de son devoir d'apporter dans l'accomplisse- 
ment de la mission dont l'a chargé la haute confiance du 
Parlement, M. de Brazza, dis-je, se mit en mesure de faire 
adresser par M. Janssen des propositions plus avantageuses au 
ministère de l'Instruction publi(|uo. Ce n'est pas pour mon 



AFIAIHKS m Cd.NiiO. 143 

plaisir, messieurs, (|iit' je iirocciiiie d'aclial d'arincs : ce ii'csl 
pas tout à fait mon iiKiicr... (ht r'a.) Mais la mission iiTa (Hé 
donnée par la loi : on a voulu (|ue la mission de, M. de lirazzii 
eût un caiaclère pacilique, el, pour cida, on a inscrit la plupart 
des crédits an budget du ministère de l'Instruction publique et 
des beaux-arts. J'ai donc dû faire des acliats d'armes, je les ai 
faits (le mou mieux, et voici comment les clioses se sont passées. 
M. de Brazza, après bien des recberclies, s'est entendu et m'a 
proposé de m'entendre avec M. Janssen, fabricant belge, mais 
qui faisait les olïres les plus favorables : ces offres représentent 
un bénéfice de 1300U0 fr. sur les propositions précédentes. 

Quand nous nous sommes trouvés en présence de cet acqué- 
reur, qui est parfaitement solvable, et qui a, du reste, déposé 
un cautionnement, comme le temps pressait et que nous avions 
peur qu'il ne se dédît et que le ministre de l'instruction publique 
et le ministre de la guerre, qui a donné officiellement ses 
conseils dans cette affaire, considéraient le marclié comme tout 
à fait avantageux, on a voulu lier M. Janssen parmi Iraité. 
J'ai signé immédiatement ce traité, qui réserve tous les droits 
de la Chambre et n'ouvre à M. Janssen aucune espèce de 
recours. Bien que M. Janssen, pour être prêt à temps, ait déjà 
commencé à exécuter le marché, vous n'êtes pas moins libi'es, 
messieurs, de ne pas le ratifier. 

Six semaines après la signature de ce traité, le 24 avril, un 
négociant fiançais vint faire des propositions à peu près 
analogues à celles de M. Janssen. L'avantage que celte nouvelle 
proposition nous offrait était très léger. Il s'agissait de lU cen- 
times sur 20 000 fusils, soit 2000 francs. Nous n'avons pas 
pensé qu'il convînt pour cela de rompre la convention conclue 
avec M. Janssen, de laisser protester la signature du Gouverne- 
ment, apposée au bas de cette convention, et de perdre encore 
un temps considérable, parce que cette offre, qui se produisait 
six semaines plus tard, avec un rabais aussi insignifiant, était 
faite par un Français. 

M. Georges Perix. — I.e travail n'aurait pas été fait à temps. 

M. LE Président du conseil. — Et ce négociant déclarait 
d'ailleurs que cette opération ne pourrait être faite en France, et 
qu'il serait obligé d'en demander l'exécution à Liège. Nous 



lu DISCOUHS DE JULES FERRY. 

n'avons donc pas hésité ; nous avons fait pour le mieux. {7'rès 
bien!) Nous avions fait d'abord appel à l'industrie française; 
mais elle n'était pas en mesure d'exécuter une commande de 
ce genre. Tous ces vieux fusils à silex sont, en elïet, en 
Belgique où ils sont l'objet d'un négoce spécial, et l'industriel 
français qui voudrait faire une pareille opération devrait 
s'adresser lui-même à la Belgique. Donc, l'intérêt de l'industrie 
française est hors de cause, et comme, d'autre part, l'intérêt 
du Trésor se trouve parfaitement sauvegardé, je demande à la 
Chambre de ratifier la convention qui lui est soumise. 
[Applaudissemenis. ) 

[,e projet de loi, après ces explicalions, fut voté à mains levées. 

Ainsi pourvu d'armes de guerre, qui n'étaient que des armes 
pacifiques et un objet d'échanges, M. de Brazza envoya un pre- 
mier détachement qui s'empara de Punta-Negra, non loin de Pem- 
bouchure duNiari, débarqua, en avril 1883, dans la baie de Loango, 
car Stanley, son concurrent, avait déjà occupé Kouilou, et une 
corvetle française rétablit à Porto-Nuovo, sur la côte de la Guinée 
supérieure, le protectorat français, proclamé en 1862, puis suspendu, 
sous réserve des droits acquis, après la guerre de 1870. Cette reprise 
du terrain perdu excita la sourde irritation de l'Angleterre qui 
poussa le Portugal à prolester au nom des anciens traités contre 
l'expansion française au Congo ; mais, après examen des faits, les 
cabinets anglais et portugais durent reconnaître que M. de Brazza 
n'avait nullement empiété sur les droits du Porlugal, et le Times 
se dédommagea en accusant la France de se livrer à des « entre- 
prises de flibustiers ». 

Le chemin de fer du Sénégal. 

Au Sénégal, le Parlement avait volé en 1881 la construction de 
deux lignes de chemins de fer dont l'utilité ne pouvait être contestée : 
la ligne de Médine à Bafoulabé, la ligne de Dakar à Saint-Louis. Celte 
dernière seulement avait été concédée à l'industrie. Quant à la pre- 
mière, qui devait traverser le désert et présentait des difficultés 
d'exécution considérables, elle devait être construite aux frais de 
l'État; mais de graves mécomptes financiers se produisirent. 
Au lieu des 16 millions votés, on reconnut qu'il en faudrait au 
moins 24 pour achever les travaux qui devaient diminuer dans des 
proportions énormes les dépenses de transport dans un pays désolé. 
Un projet de loi fut donc déposé afin d'ouvrir au ministre de la 
marine et des colonies, au litre du budget extraordinaire de l'exer- 
cice 18^3, un crédit de 4677 000 fi'ancs, pour la continuation de la 
ligne de Kayes à Bafoulabé, et des forts de protection à établir 



LK CHEMIN DK I Kit IlL SKNKliAI,. 115 

jusqu'au Niger. Ce projet vint en discussion à la (!liaini)i(' dans lu 
séance du 3 juillet 1883 '. M. La Vieille, après avoir regretté l'ab- 
sence du ministre de la marine, inilis|»osé, prétendit que plusieurs 
des administrateurs du Sénéf^al, le colonel (Canard, le commandant 
Vallon, le commandant d'Estienne, avaient demandé surcessive- 
ment leur rappel parce (ju'ils ju,?eaient qu'on avait onticpris une 
leuvre stérile, détestable et ruineuse. 

M. Jules Kerry, président du conseil, réfuta ces crili(|ues dans les 
termes suivants : 

M. JuiiKS Ferry, président du conseil, ministre de l'Ins- 
truction publique et des beaux-arts. — Messieurs, le projet de 
loi qui vous est soumis a été l'oltjet d'une étude complète et 
d'un remarquable rapport que l'honorable préopinanl n'a peut- 
être pas suffisamment médité; autrement, il ne demanderait 
pas des explications qui y sont contenues... 

M. La. Vieille. — Je l'ai lu très attentivement. 

M. LE Président du conseil. — ... et qui résultent diine 
étude sérieuse, entreprise par le ministère de la marine, et 
poursuivie conlradictoirement devant la commission du budget. 
Il n'est pas possible qu'un travail de cette importance, de cette 
gravité, de cette précision puisse être détruit en un instant par 
des allégations sans preuves, d'une forme excessive, et que, 
permettez-moi de le dire, aucun fait n'appuie. {Très bien! très 
bien! au centre et à gauche.) 

Moins que tout autre, peut-être, M. La Vieille aurait dû les 
apporter à la tribune, car il a appartenu au corps de la marine, 
et l'honneur de ce corps, comme celui de Tadminislration fran- 
çaise et de nos entreprises coloniales, serait singulièrement 
compromis si une partie seulement des allégations que l'orateur 
a portées à cette tribune était reconnue exacte, si le gaspillage 
régnait, si les gouverneurs avaient été obligés de se retirer 
l'un après l'autre, frappés de dégoût, si nous poursuivions 
là-bas je ne sais quelle opération monstrueuse et sans issue. 

M. La Vieille. — Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — Je voudrais que M. La 
Vieille précisât ses accusations. Nous avons été frappés comme 
lui, — et j'en ai été frappé moi-même, dans l'étude que j'ai dû 
faire, après la commission du budget, des documents si nom- 

1. V. VOfficiel du i juillet 1883. 

J. Ferry, Discours, V. 10 



Ur> DISCOURS DE JULES FERRY. 

breux et si précis que M. le rapporteur de la commission a mis 
sous vos yeux, — nous avons été frappés, dis-je, des grands 
mécomptes que l'on a rencontrés dans l'entreprise du chemin 
de fer du Sénégal. 

3Iais, quand on parle de renier cette entreprise elle-même, 
quand on en fait je ne sais quelle aventure que la Chambre doit 
condamner et rejeter, en quelque sorte, avec mépris, je dis que 
ce n'est pas ainsi que l'on traite les atfaires du pays, que ce 
n'est pas ainsi qu'on parle de l'honneur de la France. {Applau- 
dissements au centre et à gauche.) 

M. La Vieille. — Je proteste énergiquement! 
M. Spuller. — • La commission proteste non moins énergiquement 
contre le langage que vous avez tenu! 

M. LE Président du conseil. — Ce n'est pas avec des pro- 
testations, avec des propos de couloirs sur la démission de tel 
ou tel gouverneur, avec des insinuations dépourvues de preuves 
qu'on traite les affaires d'un grand pays. 

M. La Vieille. — Je répondrai ! 

M. Germain Casse. — Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — Oui, nous avons eu de 
véritables mécomptes dans cette alïaire. On nous avait dit que 
la portion, très sagement restreinte, du cbemin de fer qui doit 
relier le Sénégal au Niger, les 133 kilomètres qui seuls, à 
l'heure qu'il est, ont été décrétés et entrepris, pourraient être 
achevés au moyen d'un crédit de 16 millions; il en faudra 
certainement 24. Mais, de cette erreur il faut étudier les causes, 
comme l'ont fait le rapporteur et la commission du budget; il 
faut écouter les administrateurs exposant à la commission 
comment des imprévus si considérables résultent de la position 
même du problème, quand il s'agit de faire un cbemin de fer 
dans la région qui sépare le Sénégal du haut Niger, en plein 
désert, avec des difficultés de communication incommensu- 
rables, et qui s'accroissent en proportion de l'importance même 
des transports. 

M. CliNÉo u'Orxa.no. — Il faudrait plutôt acliever les chemins de 
fer en France. 

M. LE Président. — C'est une autre affaire, monsieur Cunéo 
d'Ornano; veuillez ne pas interrompre. 

M. LE DUC DE Feltre. — C'est toujours l'argent de la France! 



l.K CIIKMIN l»K I i;il Itl SKNKCVI. 147 

M. liK PRKSIDKXT DUCOXSKJL. — LiX Cliailllui' a V()l(' t'il I8SI 

la ligne de Médine ù Bafoulabé et celle de Dakar à Saiiil-Loiiis. 
Celte dernière li^ne se poursuit et sera proiniitt-mnil achcvt'c ; 
elle a été concédée à rindiislric piivée. La li^iic de Médim- à 
Bafoulabé ne pouvait pas être conliée à l'industrie privée; elle 
se construit aux frais du Gouveruemeut français. Les devis 
primitifs n'ont pas été, je le reconnais, exactement établis; 
mais, s'il est très facile de démontrer que les 24 millions aux- 
quels s'élève le devis actuel, dépassent les 16 millions qu'on 
demandait tout d'abord, il est impossible aux membres de la 
connuission du budget qui ont entendu les explications de 
M. le ministre de la marine, et à ceux des membres de la 
Chambre qui ont lu le rapport si remarquable, si précis de 
l'honorable M. Arthur Leroy, de ne pas reconnaître qu'en s'est 
trouvé en face de diflicultés que nul ne pouvait prévoir, et dont 
la terrible épidémie de fièvre jaune de l'été de 1881 n'a pas été 
une des moindres causes. 

M. DE Sai.nt-.Mautin (ludre). — Il ne fallait pas engas^er la 
dépense! 

M. LE Présidext du coxseil. — Je ne veux pas entrer dans 
le détail. Je voudrais seulement que l'honorable M. La Vieille 
formulcât une proposition, et qu'il nous demandât franchement 
de renoncer à l'œuvre que vous avez votée en 1881. Voudrait-il 
nous voir abandonner, sur les rives des aflluents du Sénégal, 
entre le haut Niger et le Sénégal, cet énorme matériel que vous 
avez payé, car le matériel tout entier est rendu aux abords de 
la ligne? Vous propose-t-il, ce qui serait plus grave, de laisser 
sans ravitaillement possible, sans moyens de défense sérieux, 
ces cinq ou six forts que nous avons construits, et dont le 
dernier a été glorieusement élevé par le colonel Desbordes sur 
les bords même du Niger? 

On vous a parlé d'ofticiers généraux, d'ofliciers supéi'ieurs 
qui trouvent que cette entreprise est insensée. Je vous renvoie 
au colonel Desbordes, un de ces héroïques enfants de la 
France dont la race n'est jamais perdue, et qui étonnent par 
leur courage, par leur audace, en même temps que par la 
variété de leurs aptitudes, car ce ne sont pas seulement des 
chefs parfois militaires, ce sont aussi des ingénieurs et des 
savants... [Très bien! très bien! à gauche.) 



148 ItlSCOLRS DE JULES FERRY. 

M. LE DIT. DE FELTnE. — Il ne s'agit pas du colonel Desbordes, il 
s'agit de la France! 

M. LE PnÉsiDEN'T. — .\"inlerrompez pas, monsieur le duc de 
Fellre! 

M. LE Président du conseil. — Eh bien, je vous renvoie 
au colonel Desbordes, qui, en posant, solennellement la pre- 
mière pierre du fort de Bamakou, le dernier poste que nous 
ayons occupé sur les bords du Niger, proclamait que le chemin 
de fer est un moyen de ravitaillement incontestablement écono- 
mique, car il diminue... 

Un membre au centre. — De 10 millions! 

M. LE Président du conseil. — La proportion est difti- 
cile à établir, mais il diminue dans des proportions inouïes, 
fabuleuses les dépenses de tran.sport, dans un pays qui n'est 
autre chose qu'un désert. M. le colonel Desbordes ajoutait que 
ce chemin de fer constitue, en outre, un moyen de défense parli- 
lièrement économique, le même qui nous a si admirablement 
réussi dans le Sud oranais : comme vous le savez, si nous 
arrivons à assurer, avec de moindres forces et de moindres 
dépenses la défense du Sud oranais, c'est à l'aide des chemins 
de fer, de ces chemins de fer posés dans le désert, que l'on 
voudrait nous faire abandonner. {Réclamations à droite.) 

Je vous demande donc de ne pas repousser le projet de loi 
avec tant de dédain, d'étudier l'affaire, et sur les différents 
points qui seront traités, je l'espère, avec plus de précision par 
M. La Vieille, de ne pas vous laisser émouvoir par des accu- 
sations sans preuves, mais de peser mûrement les explications 
que vous a données et que vous donnera, au nom de la com- 
mission du budget, son honorable et savant rapporteur, [l^ès 
bien! très bien! au centre et sur plusieurs bancs à gauche.) 

Dans une réplique fort vive, M. La Vieille maintint que les 
chemins de fer sénégalais n'avaient aucune utilité pratique et 
qu'on avait déjà dépensé 20 millions pour 16 kilomètres de ligne 
ferrée. Mais il fut contredit avec la même énergie par M. Gasconi, 
qui déclara que le but à atteindre était d'ouvrir une voie reliant le 
Sénégal avec le Niger, un fleuve navigable sur une étendue de 
4000 kilomètres et qui traverse une vallée plus féconde que celle 
du Nil. Le général Faidherbe n'avait-i) pas indiqué Bamakou comme 
le point extrême de la ligne à ouvrir, point d'où nos canonnières 
peuvent être lancées sur le Niger? Le rapporteur, M. Arthur Leroy, 



i.K ciiKMiN m: IKK m si:m:(;ai.. ii9 

lit il son toiii riiisloii(nif' df nos liMiUilivcs ilo [it''iit';li;ilii»n : il rappela 
le plan j-'iamlioso du (iouvtM-ncinont (|ui avait d'abord [iropost'- une 
lif,'ne de 1400 à 1 liOO kiloniMies, allant de Dakar à St-Loiiis puis 
s'enihranrliant Mir un point de celte liirne pour aller atteindre le 
Ni^'er; mais on avait renoncé au plan (dont l'exécution eût coûté 
120 millions) et le Parlement avait seclionné le plan de travaux, 
l'induslrie privée se chargeant de consti-uire la litrne de Dakar à 
Saint-Louis, et l'État recevant la mission de construire la ligne 
de 133 kilomètres aboutissant ;i Bafoulabé. Or, si les lois du 
24 décembre 1871) et 24 juin 1880 avaient consacré une somme 
de 1841000 francs aux forts et à diverses missions, si celles du 
2o janvier 1881 et du 4 avril 1882 avaient afl'ecté 16 millions tant a 
la construction des forts qu'au cbemin de fer, au télégraphe et à 
d'autres services, la voie ferrée n'avait absorbé que 9 millions, et 
non 16, comme l'avait dit M. La Vieille, avec une insistance extraor- 
dinaire; d'autres députés, comme M. Blancsubé, vinrent faire un 
tableau lamentable de la ligne en construction, et montrèrent des 
locomotives en détresse, ensevelies dans la vase du haut fleuve, des 
remorqueurs hors de service, des forts ne tenant pas debout, un 
matériel de 4o00000 francs perdu dans les sables, etc. M. Uouvier 
dut montrer, avec sa lucidité ordinaire, toutes les consé(iuences 
qu'entraînerait le rejet des crédits : le prestige français compromis, 
l'abandon des Français qui, à la suite du colonel Desbordes, occu- 
paient Bamakou à 1500 kilomètres du littoral! Mais le débat se 
prolongeait avec un redoublement d'aigreur. M. Clemenceau inter- 
vint à son tour pour cribler d'épigrammes le rapporteur, et soutint 
sa thèse favorite : qu'avant de prodiguer des millions au dehors, de 
s'engager en Afrique dans des dépenses sans limites, il fallait 
d'abord s'occuper de la France, et pourvoir notamment aux insuf- 
fisances de la caisse des écoles. 

M. Charles Ferry vint répondre au reproche qu'on adressait à la 
commission du budget de ne pas savoir où elle allait, de ne pas 
avoir limité la dépense. Elle l'avait si bien limitée qu'elle avait 
retranché du projet de loi l'expression « jusqu'il Bamakou », en le 
remplaçant par «jusqu'à Bafoulabé ». On ne devait pas aller jusqu'au 
Niger, et l'on ne construirait que 133 kilomètres de voie ferrée, sur 
le pied d'environ 80000 francs par kilomètre : sur la ligne de 
Dakar à Saint-Louis, le kilomètre de voie ferrée, le matériel fixe 
compris, avait coiité 90000 francs. On ne pouvait songer à aban- 
donner un matériel de 4 millions oOOOOO francs, et perdre 16 mil- 
lions déjà dépensés pour en économiser 8. 

Après une réplique de M. Clemenceau la Chambre rejeta l'ajour- 
nement du projet par 241 voix contre 216; puis, l'article 1" fut voté 
ainsi que les autres; mais M. Clemenceau et M. Blancsubé transfor- 
mèrent en article additionnel la demande d'enquête parlementaire 
qu'ils avaient présentée. 

M. Jules Ferry la repoussa en quelques mots : 



150 DISCOURS DE JULES FEHUV. 

M. LE Présidext du conseil. — Je demande la parole. 
M. LF, Priîsident. La parole est à M. le président du conseil. 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, la demande 
d'enquête qui vous est soumise aurait, en tout état de cause, un 
caractère que nous ne saurions accepter. Mais ce caractère est 
plus nettement marqué encore quand on se repoi'te à l'article 4 
que vous venez de voter. Que dit, en effet, cet article 4? 11 
ordonne précisément une enquête qui devra être faite par M. le 
ministre de la marine, et il l'ordonne en des termes que je me 
permets de rappeler à la Chambre : 

« Le ministre de la marine et des colonies rendra compte, 
avant le 31 décembre 1883, en ce qui concei-ne les exer- 
cices 1881 et 1882, et avant le 31 décembre 1884, en ce qui 
concerne l'exercice courant, des opérations auxquelles donnera 
lieu le service des travaux du haut Sénégal, au moyen d'un 
rapport qui sera adressé au Président de la République et 
publié au Journal officiel. 

« Les opérations concernant les forts, celles relatives à l'éta- 
blissement de la voie ferrée, et enfin celles qui se rapportent 
à d'autres services, seront présentées sous trois titres distincts. » 

Il me semble qu'en présence d'une disposition aussi précise, 
la demande d'enquête aurait un caractère d'incrimination tel 
que j'espère que ses auteurs n'insisteront pas. {Très bienl très 
bien!) 

L'article additionnel ayant été repoussé par 268 voix contre 182, 
l'ensemble du projet de loi fut adopté par 273 voix contre 101. 



AKKAIliKS liK MAhAGASCAU. 151 



Affaires de Madagascar. 

L'établissement, qu'<in peut espérer déliiiitif, de la (lominaliou 
française sur la f^rande île de Madagascar, à la suite de l'expéfiition 
préparée, puis conduite par le général Duchesne, donne un vif 
intérêt à l'historique des elforts tentés parles gouvernements anté- 
rieurs pour ne pas laisser périmer les droits de la France. M. Jules 
Ferrv s'est employé sans défaillance à cette tâche patriotique, à un 
moment où il avait quelque mérite à le faire, car les événements 
du Tonkin semblaient devoir absorber toute son attention. 

Nous rappellerons seulement, pour la clarté des débats qu'on lira 
plus loin, que la France a occupé pendant deux siècles, de 1642 
à 1831, l'ile qu'on appelait alors « la France orientale ». L'Angle- 
terre nous l'arracha en février 1811, ainsi que toutes nos possessions 
de la mer des Indes, mais le traité du 30 mai 1814 nous la rendit, 
dans les mêmes conditions que les colonies des Antilles, la Réunion 
et nos établissements de l'Inde. Ainsi revivaient les traités passés 
en 1649, IGTo, avec les princes d'Anossy, d'Aniboule et de Machi- 
cora, de même que la convention de 1740 par laquelle la reine de 
Foulepointe nous avait cédé l'ile Sainte-Marie, avec tous ses droits 
sur la côte, depuis Taniatave jusqu'à la baie d'Antongil. Plus tard, 
eu 1822, douze chefs de la contrée des Betsimsaracks se reconnurent 
nos vassaux, et, le 14 juillet 1840, la reine des Sakalaves reconnut 
la souveraineté delà France, en nous cédant, avec Nossi-Bé, tout le 
pays sakalave, depuis la baie de Passandava jusqu'au cap Saint- 
Vincent, au sud. D'autres traités furent conclus en 1841 et en 18o9 
avec le roi d'Ankara, les chefs de l'Ambogon et la reine de Baly. 
Seule, la peuplade des Hovas, au centre de l'île, témoignait une 
violente hostilité à la France. La Restauration envoya en 1829, sous 
le commandant Gourbeyre, une expédition pacifique qui ne put 
traiter avec ces turbulents sauvages; le second Empire eut le tort 
grave de reconnaître à Radama II le titre de roi de Madagascar, et 
d'accréditer près delui un consul de France. En revanche, l'article 4 
du traité de 1802 conférait aux Français le droit d'acheter, de 
vendre, d'alfermer des terres sur tout le territoire de l'île. Mais les 
Hovas ne tinrent aucun compte de leurs engagements, envahirent 
le territoire des Sakalaves, la province d'Ankara, plantèrent leur 
drapeau dans la baie de Passandava, presque sous les yeux du 
gouverneur français de -\ossi-Bé, qui se demanda s'il n'allait pas 
être attaqué. Enfin, en juin 1882, M. Bandais, commissaire général 
de la République française, devant les menaces des Hovas, qui 
venaient d'assassiner le directeur de la plantation Roux de 
Fraissinet, dut quitter Tananarive et en référer à son Gouverne- 
ment. La nécessité s'imposait d'obtenir une satisfaction complète, 



152 DISCOURS DE JULES FERRY. 

ou de renoncer définitivement à Madagascar. Mais ni M. de Freycinel, 
ni M. Duclerc n'avaient la main assez ferme pour réprimer comme 
il eût fallu l'insolence des Hovas. Le vote néfaste du 29 juillet 1882 
avait même livré l'Egypte à l'Angleterre, sous prétexte, comme 
l'avait dit M. Clemenceau, qu'il convenait « de réserver la liberté de 
la France» ! Une ambassade malgache passa par Paris, au mois de 
novembre 1882, mais elle n'avait d'autre but que de nous berner, 
d'arrêter l'action du commandant Le Timbre, et d'aller mendier 
l'appui de la Grande-Bretagne. Ces étranges embassadeurs obtin- 
rent cependant de M. Duclerc une sorte de renonciation à nos 
droits historiques sur Madagascar et quittèrent le Grand-Hôtel 
sans payer leur note. On reconnut dés lors qu'avec ces fourbes, il 
n'y avait qu'un argument, la force ; l'amiral Pierre alla débarquer 
ses marins à Tamatave et fit renvoyer en Europe le missionnaire 
anglais Shaw, qui n'était qu'un complice des Hovas. Cet acte 
d'énergie faillit même nous brouiller avec M. Gladstone. Malheu- 
reusement, le brave amiral dut quitter son commandement, à 
cause de l'état de sa santé, et mourut avant d'arriver à Marseille. 
Son successeur, M. Galiber, dut se borner à l'occupation de quelques 
points de la côte. Les Malgaches continuaient à se moquer de notre 
ultimatum, d'ailleurs trop modéré. C'est dans ces circonstances 
qu'en mars 1884 (séances des 24 et 27), la Chambre eut à discuter 
l'interpellation de M. de Lanessan, qui avait pour objet d'encoura- 
ger le Gouvernement à une action énergique. La première séance 
fut signalée par un éloquent et patriotique discours de M. de Mun, 
qui se trouva d'accord avec M. de Lanessan pour réclamer une 
politique plus virile et moins hésitante à l'égard des Hovas. 
Toutefois, M. de Lanessan ne voulait pas d'une e.xpédilion sur 
Tananarive, et se bornait à préconiser l'occupation de plusieurs 
postes sur le littoral nord-est et sur la côte ouest, en se berçant 
de cette illusion que là où la France déploierait son drapeau les 
populations malgaches arriveraient en foule. 

Dans la séance du 27', M. Dureau de Vaulcomle, député de la 
Réunion, prononça un excellent discours, dans lequel, après avoir 
rappelé les précédents, il demanda le maintien de notre drapeau à 
Madagascar, et même, au besoin, l'occupation de Tananarive, en 
promettant le concours des créoles de la Réunion. 

M. .Iules Ferry monta ensuite à la tribune et s'exprima ainsi : 

M. Jules Vi^nuY, président du cotiseil, mbuslre dt's affaires 
étrangères. — Messieurs, api'ès avoir entendu et applaudi 
avec vous les discours remarquables, à tant de titres, que la 
question de Madagascar a suscités, je ne puis pas ne pas 
faire la remarque et ne pas me féliciter devant vous de l'heii- 

1. V. Y Officiel du 28 mars 1884. 



AKFAIliKS ItK MADAI.ASCAlt. l'>3 

rcusc iioineaiiU' de la siliialion faite au Goiiveiiieiiieiil. 
[Applaudissements el rires approbulifs.) Sur le terrain Je la 
politique roloniale. cliamp de bataille de tous les advei'saii'es 
du Gouvernement, nous ne rencontrons plus aujourd'hui de 
contradicteurs : ce n'est pas notre esprit d'aventure que l'on 
dénonce ou que l'on critique, c'est notre trop grande réserve. 

M. GEoncES Perin. — C'est voire revanche ! 
M. Pierre Ai.vpe — La cause n'est pas la même. 
M. Georges Peri.n. — Si!. je vous monlierai qu'elle est la même. 
M. LE Présmjenï. — Veuillez, messieurs, ne pas engager de 
dialogues entre vous. Laissez parler M. le président du conseil! 

M. LE Peésidext du coxseil. — Je fais ce l'approcliement 
sans aucune ironie... 

IJn membre à droite. — Au contraire! 

M. LE Président du conseil. — ... et je constate ce chan- 
gement de point de vue chez nos honorables adversaires qui 
siègent de ce côté. (L'orateur désigne la droite.) 

M. Laroche-Joibert, — Nous n'avons pas changé. 

M. LE Président. — Monsieur Laroche-Jouberl, laissez parler. 

M. le Présidext du conseil. — Je ne doute pas, en elfet, 
que l'honorable M. de Mun n'ait été le porte-parole de la 
grande majorité des députés de la droite. 

M. LE COMTE DE MiN. — Je n'ai rien dit dans les discussions 
antérieures do contraire à ce que j'ai dit dans celle-ci. 

M. LE Président du conseil. — Je dis donc que je cons- 
tate que ce changement de point de vue. non pas pour en 
triompher, mais pour m'en féliciter; et je serais au regret de 
dire un seul mot qui pût troubler une de ces heures si rares où 
l'élan du patriotisme est plus foi't que l'esprit de parti. (7'rès 
bien! très bien! sur un grand nombre de bancs.) Voici donc, 
messieurs, sur cette question particulière, sur ce cas spécial de 
votre politique coloniale, que la question de principe est résolue 
pour tout le monde, et que je n'ai rien à en dire. Personne ici 
n'a soutenu encore, et personne assurément ne soutiendra que 
la politique coloniale, au moins en ce qui touche à Madagascar, 
est un rêve maladif de cerveaux aventureux ou pervertis; que 
la France ne peut pas avoir de politique coloniale, puisqu'elle 
n'a pas d'excédent de population; et aucuns des raisonnements 
qui ont été apportés à cette tribune dans d'autres débats, avec 



154 niSCOURS DE JULES FERHY. 

tant de force et d'éloquence, ne se reproduiront sur la ques- 
tion de Madagascar. Ce n'est pas sur le principe que j'ai à 
m'expliquer. Il se trouve, au contraire, que c'est sur les limites 
de la politique coloniale, en ce qui concerne Madagascar, qu'un 
entretien, qu'un échange de vues, qui no saurait, messieurs, 
être définitif à cette heure, se trouve engagé. 

Je n'ai pas, en effet, besoin de rappeler à la Chambre que 
nous sommes encore dans une période de négociations, que 
cette situation commande au Gouvernement une très grande 
réserve, et que c'est seulement devant une commission, une 
commission que vous désirez nommer — dont le Gouvernement 
désire, lui aussi, la nomination — que beaucoup de choses, 
qu'il serait prématuré d'apporter à cette tribune, qu'il serait 
inopportun, imprudent peut-être de divulguer ici, pourront 
être dites, et dites dans toute leur vérité. Four le moment, 
messieurs, ce sont seulement des vues générales que je me 
permettrai de vous soumettre. 

Certes, personne ne me contredira quand je ferai remarquer 
aux plus ardents de nos collègues, à ceux qui voudraient 
pousser la Chambre le plus vite et le plus loin du côté de Mada- 
gascar, que de toutes les politiques, la politique coloniale est 
celle qui a le plus besoin de réMexiou et de mesure. Nous 
avons beaucoup de droits sur la surface du globe : ce n'est pas 
en vain que la France est, comme on le rappelait tout à l'heure, 
une des plus grandes puissances maritimes du monde. Elle a, 
depuis deux siècles, grâce à l'aclivité de ses marins, à la puis- 
sance de son organisation maritime, non moins qu'à la har- 
diesse de ses voyageurs et de ses explorateurs, pris possession 
de beaucoup de points du globe, et elle a ainsi un vaste champ 
pour s'essayer à la politique coloniale. Est-ce une raison, mes- 
sieurs, pour que cette politique se développe partout à la fois ? 
N'y a-t-il pas à la coordonner, à l'échelonner, à la pratiquer 
par étapes et par séries ? 

L'honorable M. de Mun, me faisant llionneur de me citer 
dans son beau et brillant discours, qui retentissait vraiment ta 
cette tribune comme le clairon du patriotisme... (A/jp/aurf?^*?- 
ments.) ... M. le comte de Mun, dis-je, me faisait l'honneur de 
me citer, en rappelant ce mol que j'ai prononcé dans une aulre 
discussion « que la politique coloniale est pour la France 



AllAlKKS m; MADAliVSCAIi. l'.'j 

moderne un legs du passé cl une réserve pour l'aMiiii- .. .Mais 
c'est précisément à faire la part du présent et ilc I avenir, à 
répartir la tâche (raujourd'hui et à réserver la tâche de demain, 
c'est là qu'est tout le secret d"une bonne politique coloniale. 
Sur tel point du globe, il importe uniquement de conserver les 
situations acquises; sur tel autre, il est nécessaire de faire un 
pas en avant; enfin, il est tel point sur lequel une solution déli- 
nitive, intégrale, s'impose, parce que l'occasion est là, quelle 
passe et qu'elle ne se retrouvera peut-élre pas ! CtMlcs, mes- 
sieurs, dans cet ordre d'idées, dans celte sorte d'aflaires, les 
événements nous conduisent hion plus que nous ne les condui- 
sons ; et nous pourrions trouver dans notre histoii'e récente 
bien des preuves, bien des exemples de résolutions qu'il a fallu 
précipiter parce que les événements le commandaient, et que 
nous aurions peut-être ajournées si nous avions été les maîtres 
du temps. 3Iais ce n'est pas une raison poui' aller partout à la 
fois, pour marcher du môme pas sur toutes les routes. Il y a un 
choix à faire, et il convient de considérer, avant toutes choses, 
d'une part, l'utilité des acquisitions nouvelles et, d'autre part, 
l'état de nos ressources. C'est sous les auspices de ces pensées, 
qui ne sont pas nouvelles, mais que je crois justes, que je crois 
l'applicalion des notions du bon sens à la politique coloniale, 
que je place les quelques éclaircissements que j'ai à vous 
donner. 

J'ai d'abord à répondre à des griefs qui ont été portés contre 
la politique du gouvernement répubhcain dans l'alfaire de 
Madagascar, et j'ai ensuite à répondre à des questions qui 
m'ont été posées. L'honorable comle de Mun et l'honorable 
M. de Lanessan se sont trouvés d'accord pour reprocher à la 
politique républicaine à Madagascar, à la politique qui se fait 
depuis deux ans, ce qu'ils appellent sa mollesse, ses tergiversa- 
tions, ses hésitations, sa timidité. Et, précisant l'un eU'autre plus 
encore le grief qu'ils nous faisaient, ils en sont venus à nous 
reprocher d'avoir négocié avec les Hovas, d'avoir voulu 
traiter. 

Eh quoi ! ont-ils dit, est-ce qu'on traite avec les barbares ? 
Est-ce qu'ils ont une parole ? Est-ce qu'ils respectent les traités? 
Est-ce que, lorsque des engagements ont été souscrits par eux, 
ils ne prennent pas immédiatement à tâche de s'en dégager, et 



156 DISCOURS DE JULKS FEUUY. 

est-ce qu'ils ne sont pas, par essence, par naissance, fatalement 
les violateurs de toute foi jui'ée? 

Messieurs, je ne puis, en aucune façon, accepter ce point de 
vue : je le trouve en absolue contradiction avec l'idée très élevée 
qu'apportait l'autre jour à la tribune l'honorable M. le comte 
de Mun, lorsqu'il donnait de la politique coloniale cette belle 
délinition : qu'elle était le droit des races supérieures vis-à-vis 
des races inférieures, et aussi qu'elle était l'exercice d'un 
devoir. {Très bien ! très bien!) Il disait avec raison que si nous 
avons le droit d'aller chez ces barbares, c'est que nous avions 
le devoir de les civiliser. {7'rés bien ! très bien!) 

Eh bien, messieurs, j'estime que le premier pas que la civili- 
sation fait faire à ces races inférieures qu'elle cherche à élever 
jusqu'à elle, c'est de leur dicter des traités, de leur apprendre 
ce que c'est que la foi jurée, et de les obliger à la respecter si 
elles y manquent. {Très bien! irès bien! très bien ! sur divers 
bancs.) Il y a là, messieurs, entre ces races et nous, un véri- 
table procédé d'éducation qui est le plus efficace, le plus péné- 
trant de tous. Et vous en avez la preuve dans la pratique de 
toutes les nations qui colonisent. Comment fait l'Angleterre? 
Comment font toutes les puissances européennes? De quelle 
façon cherchent-elles à nouer des rapports, à asseoir leur 
intluence, à constituer leur protectorat? Par des traités avec 
ces barbares avec les sauvages ! Et vous-mêmes, messieurs, 
est-ce que vous n'avez pas ratifié ici, il y a deux ans, un traité 
avec un roi nègre de quelques villages? 

Plusieurs membres. — Mal<ol<o! 

31. LE Président du coxseil. — Vous l'avez nommé! Mes- 
sieui's, il est facile de se faire applaudir par une Assemblée 
française en disant que toutes ces tractations, que toutes ces 
conventions sont niaises ou ridicules; il est très facile de faire 
ressortir ce que cette demi-barbarie qui s'avance vers la civili- 
sation conserve de vanité sauvage et de subtilité ilans le dol ; 
il est très facile de faire et des Chinois et des Asiatiques de 
toutes nuances, et des Afiicains de toutes couleurs, des tableaux 
piquants qui ne font pas reculer les gouvernements sérieux : car 
il n'y a pas un gouvernement sérieux, à l'heure qu'il est, qui ne 
considère comme une acquisition précieuse, comme une aug- 
mentation de force et d'influence un traité de commerce fait 



AKI"Allii;S IIK MAItACASCAIi. IT.T 

avec n'impoiic 1(M|ii<'1 (1(3 ces A<iali(|ii('s, de i|iifl(|ii(' race ti (1(3 
quelque couI(3Ui- que ce soi I, iinil est si iacilc de i-aiil(3r dans 
des discours luimourisliqiies ou ailicles de jouinaux. Quant à 
moi, je crois (|uil y a là comme une loi de la civilisation, et, 
quand je vois autour des lapis verts de la diplomatie, le cercle 
des envoyés européens, des représentants des grandes et 
vieilles puissances, s'accroître de quelques visages cuivrés ou 
noirs, je ne ris pas, je salue le progrés de l'Iiiimanité oi de la 
civilisation. [Très bien! très bien!) 

Est-ce que les choses se sont passées autrement dans celte 
affaire de Madagascar? Est-ce que ce n'est pas toujours à nouer 
des traités, à sceller des alliances qu'ont tendu les efforts de vos 
prédécesseurs? Quand la Restauration a envoyé, en 1829, sous 
les ordres du commandant Gourbeyre, cette expéditiori impor- 
tanle qui a malheureusement échoué, comme toutes les autres, 
quelles étaient les instructions données ? Elles sont citées dans 
le beau livre de M. d'Escamps dont nos collègues de la Réu- 
nion ont fait hommage à tous les membres de cette Chambre. 
M. Hyde de Neuville, qui appartenait à ce ministère entrepre- 
nant, dont le prince de Poliguac avait la présidence, M. Hyde 
de Neuville disait au commandant Gourbeyre, en propres 
termes : 

<( C'est une solution prompte, honorable, sans effusion de 
sang qu'il faut nous éludier à obtenir. » 

Et il ajoutait : 

« Quelles que soient les faveurs que vous fassent espérer les 
populations l'ivales des Hovas, ne vous engagez jamais avec 
elles de façon à vous mettre hors d'état de rien conclure avec 
la reine. » 

Et c'était aussi à un traité qu'aspirait le prince de Polignac, 
dans cette lettre si curieuse que M. d'Escamps a citée au cours 
du livre que j'indiquais tout à l'heure, dans cette lettre écrite de 
la propre main du prince de Polignac à l'horrible Ranavolo, il 
lui proposait une alliance, un protectorat, beaucoup d'argent 
et beaucoup d'armes. Et qu'est-ce que le gouvernement de 
juillet a fait quand il a voulu asseoir d'une façon un peu plus 
solide l'influence de la France, sinon à Madagascar, du moins 
dans le voisinage immédiat de la grande terre? Il a passé des 
traités avec les chefs, avec les reines du Rouëni, de l'Ankara, 



158 DISCOUHS DK JULES FERRY. 

des îles Nossi-Bé, Nossi-Mitsiou, de toules les régions dont 
nous avons appris les noms. Et l'Empire, le gouvernement 
impérial! Mais il a poussé plus loin qu'aucun autre cette poli- 
ti(|ue conventionnelle qu'on nous propose aujourd'hui d'aban- 
donner absolument, pour nous rattacher à je ne sais quelle 
politique conquérante, exclusivement militaire et brutale. 
L'Empire a fait, dès 1860, de la politique conventionnelle avec 
le gouvernement des Hovas, une politique dont il n'est point si 
facile de se détacher absolument. 

J'arrête un instant votre attention sur ces traités de 1862 et 
de 1868, qui figurent dans nos recueils, qui font partie de nos 
titres, que nous sommes si loin de déchirer que notre cause, 
que notre droit juridique actuel reposent sur ces traités : car 
c'est de ces traités que nous demandons l'exécution au gouver- 
nement hova. L'Empire, en cette matière, a poussé, on peut le 
dire, la confiance, la bienveillance dans ces peuplades à demi 
sauvages, jusqu'à la candeur. Il a poussé la courtoisie jusqu'à 
l'imprudence, car c'est lui qui a, le premier, donné àRadamaU, 
le Titus malgache, ce titre de roi de Madagascar qu'aujourd'hui 
on nous oppose dans le droit malgache, et parfois même dans le 
droit européen. 

M. Pai'l de Cassagnac. — Cela a été une faute. 

M. LE Peésident du conseil. — C'est lui aussi qui, le 
premier, a accrédité un consul de France auprès du « roi » de 
Madagascar. Eh bien, messieurs, il est très difficile, en pré- 
sence d'antécédents qui ont donné à la question de nos rapports 
avec les Hovas un tel caractère, de se placer uniquement sur 
le terrain des déclarations de 1642 ou de 1786. Il n'y a pas de 
droits plus certains, plus respectables que les vieux droits 
historiques delà France sur Madagascar; je le dis sans crainte : 
ils sont très forts et peuvent être opposés à toutes les puis- 
sances européennes en vertu du droit international de la vieille 
Europe. {Vifs applaudissements.) ^.qà^^ est-ce que vous pouvez 
empêcher que, vis-à-vis de ce peuph^ hova dont on parle, je 
crois, avec trop de dédain, dont on diminue, je crois, un peu 
trop la population, car tout à l'heure, on indiquait le chitïre de 
500000 âmes, et je pense qu'on pourrait porter ce chitTre à 
1500000 âmes... 

M. Pierre Alype. — A deux millions! 



AFFAIHKS iti; m.vii\(.as(:ah. isu 

M. i.E Président du coxseil. — Oui. cl nous ne pouvons 
pas ne pas reconnaîlre, en délinitive, que de loules les races 
(le Madagascar, c'est la plus vaillante, la plus avancée, la plus 
mililaiie... 

M. PitRRE Ai.YPE. — C'est vrai! 

M. LE Président du conseil. — ... si Ion peut appeler 
militaire une race à moitié sauvage. Il n'y a pas de gouverne- 
ment sérieux qui ne soit tenu de faire grand état de pareils 
antécédents, et ainsi s'explique la tournure qu'ont prise les 
événements et la procédure qui a dû être suivie. Je n'accepte 
donc, en aucune façon, ni pour nos prédécesseurs, ni pour nous- 
mêmes, le reproche qu'on nous a fait des deux côtés de cette 
Chambre d'avoir traité, d'avoir négocié avec des barbares. Je 
n'accepte pas non plus ce reproche d'excessive longanimité 
auquel les paroles ardentes et éloquentes de l'honorable M. de 
Mun ont donné un relief si marqué. Messieurs, j'estim(; que 
c'est un devoir des peuples civilisés de mettre dans leurs rap- 
ports avec les peuples barbares la plus grande longanimité. Il 
ne s'agit pas d'apporter des susceptibilités tirées du point 
d'honneur dans les rapports que l'on noue avec les Annamites, 
les Chinois ou les Malgaches : il faut se placer à un point de vue 
qui domine tout cet ordre de questions, au point de vue d'une 
race supérieure qui ne conquiert pas pour son plaisir, dans le 
but d'exploiter le plus faible, mais bien de le civiliser et de 
l'élever jusqu'à elle. 

Messieurs, la supériorité intellectuelle, la supériorité mili- 
taire si écrasante (jue nous possédons, font au plus fort un devoir 
d'une longanimité extraordinaire. Et je ne saurais, quant à 
moi, faire un reproche à M. Duclerc d'avoir arrêté l'action 
vigoureuse du commandant Le Timbre devant l'annonce d'une 
ambassade hova qui partait pour Paris. Ohl je sais comment 
elle s'est conduite! Vous avez lu, et vous pourrez relire dans le 
ùevn'iev Livre jaune toute cette curieuse histoire. Je ne cache 
pas que ces singuliers ambassadeurs ont procédé avec la plus 
extraordinaire mauvaise foi. Si vous relisez ces curieux débats, 
vous verrez comment les envoyés hovas, par la seule force de la 
raison et par la supériorité de l'intelligence, ont été conduits 
peu à peu jusqu'à un arrangement acceptable : vous les verrez, 
sur la question de propriété en terre malgache, consentir à 



160 DISCOURS DE JULES FERRY. 

substituer à la propriété Femphytéose à long terme, ce qui, en 
fait en pratique, revient à peu près au même; vous les verrez, 
tlans les derniers jours qu'ils ont passés à Paris, accepter, sur 
la question du protectorat de la côte Noi'd-Ouest, une rédaction 
qui, assurément, n'était pas la reconnaissance de nos droits, 
mais qui était l'obligation, fermement, clairement contractée, de 
ne rien faire qui pût nous contrarier dans ces régions. 

'Vous remarquerez enfin, au cours de la dernière dépêcbe 
écrite par les employés malgaches, ce dernier détail où se 
révèle véritablement la mauvaise foi fondamentale de ces races 
barbares ; ils disent : « Pour que nous puissions signer, effacez 
donc, nous vous en supplions, la réserve des droits historiques 
de la France sur Madagascar : nous n'avons pas pouvoii' pour 
traiter de cela. » Que fait alors M. Duclerc? il pousse l'esprit de 
conciliation jusqu'à supprimer la clause... 

Un membre. — Il a ea tort! 

M. LE Peésident du conseil. — ...et, tout joyeux, l'on se 
dit : « Voilà une affaire terminée 1 » Elle ne l'était pas, mes- 
sieurs! Dans la nuit même, les envoyés hovas quittèrent le 
Grand-Hôtel — on n'a jamais su pourquoi — ne nous laissant 
d'autre souvenir de leur passage que leur note à payer (Rires.) 

M. Roque (de rillol). — Et on dit que ce sont des races inférieures! 
M. Georges Perin. — Ce sont des sauvages très civilisés. 

M. LE Président du conseil. — C'est par ces côtés-là qu'ils 
se civilisent le plus vite! Messieurs, je dis que, malgré toutes 
ces diflicultés, en restant au point de vue supérieur qui doit 
toujours être le nôtre, nous ne devons pas regretter la dou- 
ceur, la longanimité que nous avons témoignées à ces envoyés 
malgaches; nous ne devons pas les regretter, parce que ce sont 
des demi -barbares, des demi-sauvages ; et aussi, parce qu'on ne 
sait jamais à quel point ils sont mal conseillés... {Mouvement.) 
C'est à ceux qui les conseillent, plutôt qu'aux pauvres victimes 
de toutes ces illusions, qu'il faut s'en prendre de ces tristes 
incidents. {Très bien/ très bien!) 

Maintenant nous arrivons à la situation actuelle, et aux ques- 
tions qui nous ont été posées. Les honorables inlerpellateurs 
nous demandent — c'est bien leur droit : « Qu'est-ce que vous 
avez fait à Madagascar? Qu'avez-vous fait notamment api"ès ces 



AKFAIIIKS liK MADAGASCAR. 161 

brillants coups do main de Taniatavc <* l de Majunf,ra qui, sans 
nous coûter un seul blessé, ont mis en notre possession des 
forteresses que les gouvernements préc(^denls avaient fort sou- 
vent— riiisloire en témoigne — été obligés de respeclei'? «Nous 
avons pris ïamatave et Majunga, et c'est là le rôle de l'amiral 
Pierre, dont je suis beureux de saluer la noble et liéroïque 
ligure. \A})plaudiss('menls sur tous les bancs.) Qu'est-ce qu'on a 
fait depuis, et quelles sont les instructions qui ont été données 
à l'amiral Galiber? Messieurs, les instructions données à 
l'amiral Galiber étaient fort simples : il avait à continuer la 
double mission de l'amiral Pierre, mission de négociation et de 
paix, dans la mesure du possible, mission d'action énergique 
pour arriver à la paix ; il avait l'ordre de détruii-e tous les 
postes bovas du nord-est, du nord-ouest et du sud-est de l'ile. 
L'amiral Galiber s'est acquitté de cette tàcbe à la grande satis- 
faction du Gouvernement; il a, dans le cours des mois d'octobre 
et de novembre, successivement fait bombarder Foulepointe, 
Mahambo, Manahar, Vobémar, Autombouck, Marancette — 
c'est là que nous avons eu un blessé, — Manouron, Mahéla, 
Bemanoremana, et Fort-Daupbin. 

Et il n'est pas besoin d'ajouter que, lorsque, le 13 novembre, 
les Hovas reprirent l'olTensive, ils furent facilement repoussés 
par les équipages de la Hotte. Je trouve que c'est là une action 
militaire digne d'estime. Et, quand on disait que nos marins et 
nos soldats étaient, en quelque sorte, assiégés par les armées 
bovas, on ne donnait ni à la Cbambre, ni au pays l'idée exacte 
des cboses : car cette expédition, très eflicace, très rapide, très 
rondement et très brillamment menée, diffère singulièrement 
de ce qui s'était passé sous les précédents gouvernements sur 
la côte de Madagascar. Je sais bien, comme M. le comte de Mun 
l'a rappelé l'autre jour, que la Restauration avait envoyé le 
capitaine de Mackau à Tintingue ; mais je me rappelle aussi 
que la première expédition, qui fut dotée d'un crédit alloué sur 
le budget de la France, et dont M. Sylvain Roux avait la direc- 
tion, aboutit à un lamentable échec, et que c'est sous les yeux 
du gouverneur de Sainte-Marie, M. de Blévec, dont on vous a 
cité une protestation conçue en termes fort nobles, que le 
premier Rbadama, le conquérant, s'emparait de Tamatave et 
de Foulepointe, et, à ce moment-là, le gouverneur français en 

J. Ferry, Discouru, V. {{ 



162 DISCOURS DE JULES FEHHV. 

était réduit à des protestations platoniques. Je sais encore que 
l'expédition du commandant Gourbeyre, en 1819, a échoué 
devant Foulepointe; je sais qu'en 1832, le gouvernement du 
roi Louis-Philippe ordonna d'évacuer Tintingue, dure nécessité, 
que le gouvernement de la République, croyez-le bien, saura 
épargner à notre pays. 

Vous savez tous — c'est l'histoire de cette période — que le 
glorieux et vaillant commandant Romain Desfossés, en 1845, 
échouait devant Tamatave, malgré la bravoure de ses troupes. 
Il avait été jusqu'au fort central, mais, n'ayant plus de muni- 
tions, il fut obligé de se retirer. Nous pouvons dire, à l'honneur 
de la République, que nous n'avons échoué ni à Foulepointe. 
ni à Tamatave, que nous sommes maîtres de la côte, et que 
notre situation militaire n'est en rien, quoi qu'on puisse dire, 
la marque de l'impuissance. En effet, c'est cà la suite de cette 
série de bombardements que les premières ouvertures ont été 
faites par le premier ministre de Tananarive. C'est h la date 
du 16 novembre qu'ont commencé les conférences dont vous 
avez le curieux récit dans le Livide jaune. Eh bien, quel était le 
but de ces conférences ? D'arriver à un traité, n'est-ce pas? Tel 
était donc le résultat des mesures énergiques que nous avions 
prises. Les négociations ont été renouées le l*"" février dernier, 
et, de notre part, dans des termes qui ont, comme toujours, et 
sur ma recommandation expresse, laissé intacts les droits 
historiques de la France. La question de souveraineté a été 
réservée : il nous sera toujours possible de la revendi(|uer 
quand nous le jugerons utile, et de l'exercer dans la mesure 
qui nous semblera la meilleure pour les intérêts du pays. Ces 
négociations ont donc été reprises le 1" février ; je n'en ai pas 
de nouvelles. Vous dirai-je que je fonde beaucoup d'espoir sui" 
leur succès? Je crois pourtant que ce serait trop se presser que 
de déclarer dès à présent qu'elles échoueront. 

Pour moi, j'ai le plus vif désir qu'elles aboutissent. 
Je sais bien que j'attriste un peu l'excellent et patriotique 
esprit de nos collègues de la Réunion. Pourtant, je désire très 
sincèrement que nous arrivions à conclure un traité avec les 
Hovas. [Mouvements divers, — Jnterrwptions.) Et, si je le dis 
très haut, je ne désire pas que les Hovas nous fournissent 
l'occasion de rompre avec eux d'une façon définitive. Vous me 



AFFAIlîES rtK M.AD.VtiASCAM. ](',:{ 

direz : «Mais quel I)iU poursuivez-vous? » Je poursuis le ilouhlt'. 
but établi par l'ultimatum : la protection des populations du 
nord-ouest, qui se sont placées sous notre «rarde et conliées ;ï 
notre honneur, et la protection de nos nationaux, indignement 
traités. L'indignité la plus grande de ce traitement, ce n'est 
plus, comme dans d'autre temps, une persécution violente : 
j'en conviens, les mœurs des Hovas se sont adoucies; mais c'est 
une inégalité que l'honneur de la France ne permet pas de 
supporter. Il n'est pas possible (|ue les autres nations aient, par 
tolérance, si l'on veut, le droit de posséder à Tananarivc, et 
que les Français n'y jouissent pas des mêmes avantages. 
[Très bien ! li'ès bien !) 

Voilà le double but que nous poursuivons. Selon l'honorable 
M. Bureau de Vaulcomte, dont j'ai écouté l'éloquent discours, 
il faudrait poser la question autrement : il ne faudrait pas 
s'appuyer sur les traités passés avec la nation hova, il faudrait 
poser la question de notre droit de souveraineté à Madagascar. 

On ne peut, messieurs, entrer dans un ordre d'idées aussi 
grave sans savoir exactement jusqu'où on peut aller. Si vous 
voulez poser la question de souveraineté à Madagascar, c'est 
alors entre vous et les Hovas une guerre à mort : il faut que les 
Hovas disparaissent de Madagascar; si vous voulez proclamer 
la souveraineté de la France, alors le but de notre politique 
n'est plus seulement la protection des Sakalaves, de nos natio- 
naux, la revendication de nos droits séculaires; ce n'est plus 
cette politique, c'est la politique de l'occupation intégrale, de 
la conquête pure et simple, c'est le dessein de nous créer, ta 
cette immense distance de la mère patrie, une autre Algérie, 
assurément moins coûteuse à conquérir — les difticullés mili- 
taires ne sont pas à comparer — mais, je le crains, beaucoup 
plus difticile à peupler, à assainir, à féconder: car l'île est toute 
couverte de forêts; il n'y a ni roules, ni chemins, pas même des 
chemins de mules; que dis-je, il n'y a pas de mules! [On rit.) 

Voix à droite. — Ni de chevaux ! 

M. LE Président du conseil. — Tout est h faire, tout est 
à créer. Il y a ici un certain nombre de nos collègues, particu- 
lièrement ceux qui représentent la Réunion, qui nous poussent 
à faire grand dans l'île de Madagascai". Nous ne voulons pas 



164 DISCOURS DE JULES FEKRY. 

faire grand, nous voulons faire modeste, afin de rester pratiques 
et de rester sages. 

II nous a été donné d'entreprendre un certain nombre 
d'œuvres nationales et nécessaires; nous avons pu, depuis 
quelques années, résoudre d'une façon délinitive la question 
de Tunisie. Nous vous apporterons ces jours-ci le dernier acte... 

Voix à dnnle. — La note à payer! 

M. LE Président du Conseil. — Non, pas la note à payer : 
nous vous démontrerons sans peine que la convention dont 
nous vous demandons l'adoption, n'expose la France à aucun 
risque, dans aucune hypothèse imaginable. Nous avons donc 
pu terminer l'affaire de Tunisie. L'affaire du Tonkin est, à ce 
qu'il me semble, en assez bonne voie : la période militaire 
touche à sa fin... [Très bien!) ; la période d'organisation va 
commencer. Permettez-moi de vous dire que ce n'est pas une 
raison pour donner à l'affaire de Madagascar des proportions 
qu'elle ne comporte pas actuellement. [Très bien! très bien!) 
Mais, me dira-t-on, votre but est limité, il est sage, il n"expose 
pas la France à de grandes dépenses d'hommes et d'argent; 
mais, enfin, quels sont vos moyens pour l'atteindre? Si les 
négociations qui sont encore pendantes n'aboutissent pas, 
que ferez-vous ? 

Messieurs, je réponds que, si les négociations échouent, il est 
de notre devoir de n'écarter, pour terminer cette affaire, pour 
réduire à la raison le peuple hova, l'emploi d'aucun moyen... 
[Très bien ! très bien! sur divers bancs), et que de ce qui se dit 
à cette tribune il ne faut pas que ce peuple obstiné, d'une 
obstination tout à fait particulière, puisse conclure que, du haut 
de son nid d'aigles de Tananarive, il peut braver indéfiniment 
la volonté et les armes de la France. [Applaudissements sur un 
grand nombre de bancs.) 

Mais enfin, messieurs, en dehors du moyen extrême que je 
ne veux pas examiner encore, il y en a d'autres : il y a des 
moyens intermédiaires, si je puis dire; on en a indiqué quel- 
ques-uns ; je pourrais en signaler d'autres. Il n'y a qu'une 
solution que nous écartons : c'est la politique du passé, la 
politique des velléités et des abandons. Nous résoudrons avec 
voire concours la question de Madagascar; nous n'abandonne- 
rons jamais nos droits. ( T}'ès bien ! très bien !) 



„ 



il 



AFFAIHKS DE MADAd ASCAK. 165 

M. Pail de Cassagnac. — Sur ce lerrain-là, nous vous suivrons! 

M. LE Président DU CONSEIL. — Nous voulons qu'on le sache, 
et il faut que cela soit dit assez haut pour que les Hovas ou 
ceux qui les conseillent en prennent bonne note. { Applaudisse- 
ments.) Nous ne nous en irons pas; nous n'tHacuerons pas, 
comme ont eu la douleur de le faire les gouvernements qui 
nous ont précédés, les points que nous occupons; nous repous- 
sons la solution du désistement, et nous supplions la Chambre 
de nous donner un ordre du jour qui exclue dune manière 
absolue la politique de Vabainûon. {Nouveaux applaudisseynents.) 
Quant aux mesui'es à prendre, nous acceptons, que dis-je? 
nous désirons qu'une commission spéciale soit saisie de la 
question des crédits. Devant cette commission, nous pourrons 
dire beaucoup de choses qu'il est de notre devoir de taire à 
cette tribune. Nous pourrons pi'évoir certaines bypolhèses; 
nous pourrons arrêter une politique pratique et qui, sans cesser 
d'être sage, sauvegardera l'honneur et les intérêts de la France! 
{Très bien! très bien! et applaudlssevients répétés sur un grand, 
nombre de bancs dans les diverses parties de V Assemblée.) 

Discours du 21 juillet 1884. 

Tout le monde semblait d'accord, et le rôle du cabinet avait plutôt 
consisté à calmer les belliqueuses ardeurs du Parlement. M. Georges 
Perin crut cependant utile de s"élever dans une longue harangue 
contre la témérité, non plus, cette fois, de M. Jules Ferry, mais de 
la Chambre qui « poussait le Gouvernement à revendiquer tous les 
droits que la France possède sur tous les points de la terre ». Il 
essaya aussi de provoquer les passions, à propos de l'indemnité 
accordée à M. Shaw parle Gouvernement français, et, déconseillant 
une expédition à Madagascar, engagea le cabinet à négocier de 
nouveau avec les Hovas. Mais la Chambre avait fait son siège et, par 
437 voix contre 26, elle vota l'ordre du jour suivant : « La Chambre, 
résolue à maintenir tous les droits de la France sur Madagascar, 
renvoie à une commission spéciale l'examen des crédits demandés 
et passe à l'ordre du jour. » .lamais la minorité anticoloniale n'avait 
été plus faible. 

Les adversaires de l'expansion de l'influence française au dehors 
tentèrent de prendre leur revanche lorsque, dans la séance de la 
Chambre en date du 21 juillet 1884*, on discuta le projet de loi 
portant ouverture d'un crédit de o361 000 francs pour les dépenses 

1. V. YOfficiel du 22 juillet 1884. 



166 DISCOURS DE JULES FEHllY. 

occasionnées par les événenieuLs de Madagasi-ar. M. Georges 
Perin ouvrit le feu. Il reprocha à la commission de vouloir 
étendre le plan des opérations, qui devait, à l'oiigine, se limiter 
à l'occupation du nord et du nord-ouest de l'ile, et qui parais- 
sait maintenant tendre à l'occupation de tout le littoral par une 
ceinture de postes forlifiés. Or, disait l'orateur, ni les 1 200 hommes 
envoyés à Madagascar, ni les ;> millions demandés par la marine 
ne pourraient suffire. Les faits avaient démenti les appréciations 
optimistes des commissaires de la République qui, depuis quatre 
ans, s'étaient succédé à Madagascar. La prise de possession de 
Tamatave, avec sa douane et d'autres ports, n'avait nullement 
entraîné la soumission des Hovas. Les Sakalaves dont on avait 
escompté le concours avaient,* au coniraire, pillé le côlre le Touelé 
ainsi que les factorei'ies françaises et anglaises de la baie Saint- 
Augustin (mai 1881). Enfin, le climat de Majunga et de Tamatave 
était si mauvais qu'à une certaine époque, nous avions eu oO p. dOO 
de malades. M. Perin en lirait cette conclusion qu'une occupation 
étendue exigerait beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, et 
qu'il fallait s'attacher à une politique de conciliation, si l'on ne vou- 
lait pas être acculé à la politif|ue de conquête réelle et immédiate. 
Il termina en déclarant qu'il refusait les crédits, parce qu'ils avaient 
pour objet, non seulement de payer les dépenses engagées, mais de 
servir à commencer la conquête de Madagascar. 

A cette politique de faiblesse et de reculade, M. Freppel opposa 
une apologie vigoureuse de l'action française à Madagascar, et félicita 
les républicains de continuer l'œuvre de Richelieu, de Colbert et de 
la Restauration. On entendit ensuite M. Delafosse qui, sous cer- 
taines réserves, se déclara d'accord avec le Gouvernement « pour 
la première fois » et mit surtout en relief l'hostilité des missions 
anglaises qui, sous le couvert de la religion, font à notre influence 
une guerre systématique, aliment principal de la guerre ouverte 
que nous font les Hovas. M. Bernard-Lavergne reprit, à peu de chose 
près, la thèse de M. Perin et Ht un sombre tableau des sacrifices 
qu'exigerait une marche sur Tananarive, alors qu'on avait déjà sur 
les bras l'expédition du Tonkin, et qu'il fallait craindre de compro- 
mettre la défense du pays par de nouvelles aventures. Le rappor- 
teur, M. de Lanessan, justifia le plan de la commission, établit 
qu'avec les Hovas « la politique de conciliation » recommandée par 
M. Perin, était chimérique; qu'il n'était pas. du reste, indispensable, 
pour sauvegarder les intérêts français à Madagascar, de faire la 
conquête de l'île entière, et qu'il suffirait d'occuper quelques points 
comme Tamatave, Majunga, Vohémar, Tuléar, Mavetanane; mais lé 
rapporteur voyait une utilité de premier ordre à nettement affirmer 
nos droits sur l'île entière, en prenant possession de quelques points 
du sud, comme Tuléar, la baie de Saint-Augustin et Fort-Dauphin, 
pour affirmer ces droits par des actes. Après M. Raoul Duval, qui 
critiqua les ambitions excessives des colons de la Réunion, avides de 



AFFAIRES DE MADAGASCAR. liH 

conquérir une ilo plus i,m"iii<1<! que la France, ot rappela la iiialliou- 
reuse issue de l'expt'dit ion diiyéiic rai I.ecitirc à llaili, M. (ioblef, toute!i 
approuvant le discours prononcf' par M. Jules Ferry dans la séance 
du 27 mars, protesta, connue M. (leorges Perin, contre l'extension 
donnée au profiramnie des opérations par la commission, notam- 
ment en ce qui concerne Mavetanane, situé à 100 kilomètres de la 
côte, el les projets prêtés à l'amiral Miot. Pour donner satisfaction 
à M. (ioblet, qui demandait si le Président du conseil était d'accord 
avec la commission sur la mesure dans laquelle notre action allait 
s'exercer à Madagascar, M. Jules Ferry donna les explications 
suivantes : 

M. Jules Ferry, président du conseil. — Je nï'prouve 
aucune difficulté à répond l'c avec une très grande précision à la 
question que riionorable M. Goblet vient de me poser. J'ai, en 
elïet, retrouvé dans sa bouche, exposées avec Téiégance et la 
grâce qui lui appartiennent, des pensées que j'ai exprimées 
moi-même, soit au cours de rinterpcllalion qui s'est terminée 
parle vote du 27 mars, soit dans mes divers entreliens avec 
la commission. Je nai, ni sur le fond de l'alfaire, ni sur la 
méthode à suivre, en aucune façon changé d'avis. Le fond de 
l'affaire, permettez-moi de vous le rappeler, vous l'avez décidé 
souverainement par un vote solennel, un des votes les plus 
mémorables qui aient été rendus dans cette Assemblée, car il a 
réuni dans un même sentiment les partis ordinairement les 
plus opposés, les plus hostiles les uns aux autres. {Très bien! 
très bien!) Le jour où vous avez émis ce vote, vous avez pris 
une résolution grave, définitive. Vous avez, entre des poli- 
tiques diverses, choisi, déterminé celle que vous avez consi- 
dérée comme la meilleure. 

Aujourd'hui, ne serait-il pas souverainement impertinent de 
ma part de vous demander de ne rien faire, de ne rien dire qui 
alïaiblisse votre résolution du 27 mars? Puis-je songer à 
demander à la Chambre de ne pas changer de politique au 
bout de trois mois ? [Très bien! très bien!) Faut-il que je la prie 
de ne pas laisser croire aux peuplades sur lesquelles nous 
devons agir par des moyens d'intimidation sérieux qu'il y a 
de l'hésitation dans nos résolutions? [Applaudissements.) Vomv 
moi, je ne doute pas que la Chambre ne soit prête à déclarer 
aujourd'hui même qu'elle persiste plus que jamais dans sa 
résolution du 27 mars. Mais, si les résolutions restent les 



168 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

mêmes, quelque chose doit-il être change dans le plan que 
nous devons suivre? Je ne le pense pas. Au grand élonnement 
de quelques-uns, qui étaient accoutumés jusque-là à me consi- 
dérer comme partisan d'une politique coloniale eiïrenée, j'ai 
été le premier à dire à la Chambre qu'il fallait, dans cette 
affaire de Madagascar, agir avec la plus grande circonspection ; 
qu'il ne fallait pas tout entreprendre à la fois. J'ai presque dit 
ce que l'honorable M. Goblet exprimait tout à l'heure sous une 
autre forme : qu'il fallait laisser quelque chose à faire à nos 
neveux. C'était absolument le fond de ma pensée, le fond de 
la politique du Gouvernement ; et c'est cette pensée, cette poli- 
tique que j'ai eu l'honneur de défendre devant la commission. 
Nous avons été appelés deux fois, je crois, ou trois fois, devant 
la commission... 

M. Georges Perin. — Deux fois. 

M. LE Président du conseil. — ... On nous a demandé 
comment nous entendions mettre en pratique l'ordre du jour du 
27 mars; et on était, messieurs, absolument en droit de nous 
poser cette question. Ce n'était pas, en effet, à la commission à 
nous dire comment elle voulait interpréter, appliquer, exécuter 
cet ordre du jour; c'était au gouvernement responsable à dire, 
le premier, comment il entendait agir. J'ai dit à la commission, 
pour lui faire apprécier le point de vue du Gouvernement, la façon 
dont il croyait devoir concilier et la résolution très ferme et la 
politique très décidée, très nouvelle qui lui était commandée 
par le vote de la Chambre. Cette politique, enelTet, est très nou- 
velle, car c'est pour la première fois, depuis le 28 mars, que la 
France a eu une politique décidée dans l'alîaire de Mada- 
gascar... J'ai dit à la commission : « Pour vous faire apprécier 
le point de vue du Gouvernement, je vais tout simplement 
vous donner connaissance de l'esprit et du texte même des 
instructions qui ont été adressées à l'amiral Miot. Du jour où 
cette volonté de revendiquer nos droits historiques sur Mada- 
gascar est devenue, par votre vote, une volonté nationale, il ne 
pouvait plus être question de nous tenir seulement sur le ter- 
rain des négociations, sur le teri-ain du traité de 1868; nous 
avons très bien compris qu'un pas, un grand pas avait été fait, 
et nous avons dit aux agents d'exécution : Jusqu'à présent nous 
nous sommes bornés à demander aux Hovas de reconnaître nos 



\FI AIIIKS llK MAKAKASCAIi 169 

droits; celte politique est (inio : à partir tin 27 mars, nous 
avons le devoir d'exercer nos droits. » 
M. Frkcpf.l. — Très bien! 

M. LK Président du conskii.. — De là ce projet d'occu- 
pation limitée qui constitue la première partie des conclusions 
de voire commission, la seulo (pie véritablement le Gouverne- 
ment se soit api)ropiiét'. Lors(pie je me suis présenté devant la 
commission, nous avons dit, M. le ministre de la marine et 
moi, comme le répétait tout à l'heure M. Goblet, qu'il fallait 
garder Majunga et Tamatave, et trouver, dans le nord, à Volie- 
mar et peut-être aussi dans la baie de Passandava, des points 
d'occupation permanents, réservant, comme il convient, quant 
au choix de ces points, l'opinion du chef éminent. à l'intelli- 
gence éclairée, à l'esprit très ouvert, très distingué, qui com- 
mande en ce moment à Madagascar [Très bien! très bien!) Sous 
celte réserve, et sous la réserve de nous trouvei- d'accord avec 
lui, nous avons délimité le champ d'action poui- l'année 1884. 
Mais ce qui limite ce champ d'action d'une façon plus certaine 
encore, c'est la demande de crédits elle-même. Nous vous avons 
demandé 3 millions : est-ce avec cela que nous pourrons créer 
tout autour de l'île un certain nombre d'établissements qui ne 
seraient pas seulement, j'imagine, des drapeaux plantés sur le 
sol, mais des établissements sérieux et capables d'abriter nos 
troupes et nos nationaux?... Donc, messieurs, tenez la demande 
de crédits qui vous est faite comme la véritable garantie de 
prudence que le Gouvernement donne à la Chambre; c'est la 
meilleure de toutes, et veuillez considérer ce qui a été ajouté 
par la commission au plan primitif du Gouvernement comme 
une addition. Ce sont là des vues plus étendues, sur lesquelles 
je ne me prononce pas, que le Gouvernement ne repousse pas, 
que le Gouvernement n'appuie pas non plus, sur lesquelles il 
réserve son appréciation. Mais, en ce qui concerne l'exercice 
actuel, la campagne actuelle, avec le crédit que nous vous 
demandons, il ne faut penser à rien de semblable ; cela n'est 
pas douteux. 
Et même, à ce sujet, je ferai encore deux observations : 
D'abord, si bien informée que soit une commission, si dési- 
reuse qu'elle soit de s'entourer de renseignements exacts, ce 
n'est pas elle qui, en pareille matière, peut faire la véritable 



170 DISCOURS nE JULES FERRY. 

enquête! Elle a voulu en faire une ; elle Fa commencée, elle la 
continuera : je n'y vois aucun inconvénient; je ne demande pas 
mieux qu'elle la fasse aussi étendue, aussi approfondie que 
possible. 

Mais il y a cependant une mesure à observer : en réalité, la 
véritable enquête ne peut être faite que par le chef qui com- 
mande, sur les lieux mêmes. Il est évident que, seul, il peut 
se rendre bien compte de ce qui se passe ; et qu'une commis- 
sion, si savante qu'elle soit, mais placée à une aussi grande 
distance, ne peut déterminer les points où il convient de s'éta- 
blir, quels il convient d'attaquer, et d'occuper définitivement. 

J'ajouterai, messieurs, qu'on a beau avoir afïaire à des 
Hovas, il ne faudrait cependant pas leur dire tous les jours en 
quels lieux précis on se dispose à les aller chercher. Cela me 
paraît contraire aux principes les plus élémentaires de la stra- 
tégie, et il en faut un peu, même avec les sauvages. {Très bien! 
très bien !) C'est pour ces diverses raisons que le Gouverne- 
ment ne se prononce pas sur la deuxième partie des conclu- 
sions de la commission; et, pour être tout à fait franc avec elle, 
j'ajouterai qu'elle m'a paru dépasser un peu la nuance de 
l'exacte réalité quand elle a dit qu'elle était d'accord aA^ec le 
Gouvernement, et qu'Amboudrou, Tuléa et Fort- Dauphin 
devaient être occupés. Il n'y a accord avec le Gouvernement 
que sur la première partie des conclusions de la commission. 

Nous pouvons faire quelques réserves sur l'utilité et la pos- 
sibilité d'occuper Mavetanane, qui esta 100 kilomètres dans les 
terres ; mais nous laissons le soin de trancher la question à 
celui qui commande là-bas, qui est le véritable chef de cam- 
pagne, le commandant responsable à Madagascar. 

11 me semble qu'après ces explications la Chambre peut voter 
les crédits : elle doit voir qu'en restant fidèle à la grande et 
patriotique pensée manifestée dans l'ordre du jour du 27 mars, 
elle n'engage ni ses finances, ni sa marine dans des entreprises 
imprudentes, et qu'elle peut mesurer l'etïort que nous comp- 
tons faire dans la campagne actuelle. Et cet effort, je l'espère, 
sera fécond, car nous croyons pouvoir exercer, par les opéra- 
tions que nous allons engager, une action beaucoup plus 
puissante que celle qui a été produite jusqu'à présent, sur 
l'esprit des Hovas. Qu'on ne l'oublie pas, nous n'avons nulle 



AIFAIHKS I)K MADACASCAIt. 171 

iiiteiilioîi, et ce serait une intention folle, de cliasser les Hovas 
de Madagascar. Ce que nous voulons, c'est leur faii-e sentir 
notre force, dans les liniilcs du pi'ogramme qui vous est sou- 
mis, et il n'y a à cela aucun péril. 

J'aurais lini, messieurs, si j<' ne devais répondre un mot à 
une question qui nous a été posée ()ar M. Gohlel. M. Golilct 
nous a demandé s'il nous était ai'rivé des nouvelli'S modilianl 
l'état des choses. Nous n'avons de nouvelles que celles que 
nous avons données à la commission. Et, quant au bruit ndalif 
à un engagement récent, je crois pouvoir aflirmer qu'il est faux. 

Nous avons reçu une dépêche de l'amiral Miot qui nous pro- 
pose une opération pour laquelle il nous demande une certaine 
autorisation, mais je ne pense pas que vous vouliez nous 
obliger à dire à la tribune quelle est cette opération, et surtout 
quel en sera l'objectif. [Marques générales d assentiment.) 

Vous pouvez, messieurs, en toute sécurité, voter les crédits 
que nous vous demandons. [Applaudissements à gauche et au 
centre.) 

La Chambre vota les ciédits par 360 voix contre 81. 

L'année suivante, alors que la honteuse journée du 30 mars 1883 
avait privé le pays de son chef le plus éminent, M. Jules Ferry eut 
encore Toccasion d'exposer au Parlement ses vues sur la politique 
française à Madagascar. 

Dans la séance du 28 juillet 188a, la Chambre continuait la dis- 
cussion du projet de loi portant ouverture au ministre de la marine, 
sur l'exercice 188o, d'un crédit de 12 1 90 000 francs pour les dépenses 
occasionnées par les événements de Madagascar. Ce crédit avait été 
demandé par l'ancien cabinet, avant sa chute, et le cabinet Brisson 
avait maintenu le projet, car aucun progrès notable n'avait été fait 
par nos troupes, qui continuaient à occuper Tamatave. Le débat 
s'était ouvert le 23 juillet, et Ton avait déjà entendu les plaidoyers 
connus de MM. Georges Perin et Pelletan, sur les dangers de la poli- 
tique coloniale, les patriotiques objurgations de M. de Mahy, organe 
des Français de la Réunion, et les paroles émoUientes de M. de 
Freycinel, ministre des affaires étrangères, renvoyant aux mois de 
janvier et de février, les plans de campagne de l'année suivante, 
quand, au début de la sé.ance du 28 juillet ', M. Jules Ferry, que ses 
ennemis accusaient depuis quelque temps d'être accablé sous la 
réprobation publique, demanda la parole et prononça le discours 
suivant : 

1. V. VOfficiel (lu 29 juillet 1885. 



172 DISCOURS DE JULES FERRY. 

Discours du 28 juillet 1885. 

M. Jules Ficruy. — Messieurs, bien que j'aie eu souvent 
l'occasion, pendant les deux années durant lesquelles vous 
m'avez maintenu votre confiance, de m'expliquer sur les ori- 
gines, sur la portée, sur le caractère de la politique coloniale, 
et particulièrement, à propos de cette affaire de Madagascar, 
sur les limites que la sagesse et la prudence politiques doivent 
imposer à notre expansion coloniale, j'ai pensé, et la majorité 
de la Chambre, par un vote émis hier, et pour lequel je lui 
exprime ma profonde gratitude, a pensé aussi... 

M. AcHAiiD. — Il n'y a pas eu d'opposition! 

M. LE Président. — Messieurs, veuillez faire silence. 

M. Jules Ferry. — Il n'y a pas eu d'opposition : ma gratitude 
n'en est que plus grande... 

M. Andrieux. — Évidemment! elle s'adresse à tout le monde. 
[Sourires.) 

M. Jules Ferry. — La Chambre a pensé qu'il n'était point 
superllu d'échanger ici, à cette trii)une, à la veille de la consul- 
tation solennelle que nous allons demander au pays, quelques 
explications, quelques éclaircissements sur celte politique si 
contestée, si combattue, et qui paraît devoir être, dans les élec- 
tions prochaines, le champ de bataille de toutes les oppositions. 
Messieurs, je ne viens pas ici faire d'apologie personnelle. {Oh! 
oh ' à r extrême-gauche .) 

M. F.EYDET. — C'est dommage ! 

M. Roque (de Fillol). — C'est heureux ! Il ne manqueraitplus que 
cela! 

M. Jules Ferry. — Que les ennemis et les amis se l'assurent : 
telle n'est pas mon intention. J'ai prouvé, je crois, que je sais 
faire passer avant le souci de ma défense personnelle d'autres 
soucis et d'autres devoirs... {Applaudissements au centre) ei que, 
comme il sied à un homme qui a eu l'honneur de diriger les 
affaires de son pays. 

M. Salis. — Malheureusement! 

M. Brialou. — Pour le malheur tlu pays ! 

M. Jules Ferry. — Je suis absolument décidé à ne répondre 
à aucune interruption. {Tr^^'s bien! très bien! au centre.) 



AKK.MHKS liK M AllACASCAH. 17.( 

M. LE PnÉsii:i:.\T. — Et moi je suis décidi" à iiiuiiilciiii l;i lilieilt- 
de la trihiiiie. [Très bien ! (rès bien!) 

M. Jules Fkrry. — J'espère que, n'élant aiijoiii-iriiiii qu'un 
membre de celte assemblée, n'ayant plus le fardeau et la res- 
ponsabilité du pouvoir, je pourrai traiter ici des (|uestions 
liénèrales, des qiu^stions do poliliquc jivnérale, <les (lueslions 
d'intérêt général patrioli(iue, je l'ose diie, et rencontrer chez 
tous mes collègues la courtoisie que l'on se doit de collègue à 
collègue. {Très bien! très bien! au centre.) Si je ne devais pas 
recevoir cet accueil et jouir de celte liberté, j'inlenomprais 
immédiatement une discussion que ni ma dignité ni l'intérêt du 
pays ne me permettraient de poursuivre. [Parlez! parlez!) 
Messieurs, je dis que je ne viens point faire ici une apologie 
personnelle, que j'avais montré que je savais me taire quand 
j'estimais que l'intérêt public ne permettait pas d'aborder et 
d'engager certaines discussions. {Mouvements divers.) 

M. LoRAXCHET. — Mais vous savez écrire ! 

M. LE PuÉsiDEM. — Les personnes qui tioiililent le plus souvent 
l'ordre sont celles qui veulent exercer la police de la séance. Si des 
interruptions se produisent, je saurai les empêcher, ou du moins les 
réprimer. Je prie tous mes collègues d'écouter en silence : c'est le 
seul moyen de faire qu'il ne se pioduise pas de désordre dans cette 
discussion. 

M. Jules Feruy. — Je me suis tu quand il fallait me taire et 
quand le devoir m'en était imposé; j'ai gardé le silence, il y a 
quelques jours, quand j'étais interpellé et provoqué de la 
manièi'e la plus vive par un honorable membre de celle assem- 
blée, qui avait oublié, je pense, l'excommunication majeure 
qu'il avait, quelques semaines auparavant, prononcée contre 
nous, et la manière dont il demandait de nous retrancher de la 
République. Je me suis lu alors, estimant que ce n'était pas le 
moment de s'expliquer, aloi's qu'il s'agissait de ratifier le traité 
franco-chinois, et dans un jour oi'i venaient d'arriver des nou- 
velles qui, fort heureusement, ont été rectifiées, expliquées et 
ne laissent plus maintenant aucun sujet d'inquiétude aux amis 
de la patrie. [Rumeurs à droite.) Des nouvelles arrivant de la 
cour de Hué à ce moment-là, certainement inquiétantes, don- 
naient un plus haut prix au vote rapide et immédiat du traité 
qui nous était soumis. 



174 DISCOURS DE JULES FERRY. 

Je me suis tu pour cette raison-là. J'avais encoi-e une autre 
raison : il me semblait qu'il n'était pas à propos, au moment 
où nous allions ratifier un traité qui doit établir entre la France 
et la Chine une paix solide et durable... 

M. DE Baudry d'Asson. — Nous en avons la preuve dans les 
événements de Hué!... 

M. LE Prksu)ENT. — N'interrompez pas ! 

M. Jules Fekky. — ... de ranimer et de réveiller ici, dans 
leur plus grande amertume, nos vieux ou récents procès avec 
l'empire de Chine. [Très bien ! av cen/r?.) Aujourd'hui, messieurs, 
je crois qu'il faut parler sans passion, sans préoccupations per- 
sonnelles, car nous parlons tous devant notre juge suprême, 
devant le pays. 

Mais, dira-t-on, pourquoi parler puisque tout le monde paraît 
d'accord; puisque, à la séance d'hier, cette grande et extraor- 
dinaire unanimité qui s'était produite à la séance du 27 mars 
1884, semble s'être retrouvée; puisque les oppositions ont 
manifestement éteint leurs feux... 

Voix à r extrême-gauche. — Mais pas du tout ! 

M. Jules Ferry. — ... puisqu'elles ne dépasseront pas, à 
ce qu'on nous a dit, l'abstention pure et simple... 

A C extrême-gauche. — C'est une erreur! 

M. Georges Periis. — C'est une erreur! Qui vous a dit cela ? 

M. Jules Ferry. — ... et que l'opposition de droite notam- 
ment... 

M. JoLiBois. — Non! non! Nous voterons contre! 
M. LE BARON DuFOiR. — Certainement ! 

M. Jules Ferry. — ... une partie importante de l'opposition 
de droite, représentée à cette tribune par l'honorable M. de 
Cassagnac, est venue déclarer qu'on ne faisait, en cette affaire, 
à la politique soutenue par le Gouvernement, qui n'était pas 
autre chose que la politique de l'ancien cabinet même... 

M. LE BARON' DuEOLR. — Quaut à mol, je voterai contre. 

M. LE Président. — Vous voterez comme vous le jugerez bon ; 
vous pourrez même expliquer votre vote,sivous le désirez; mais, en 
attendant, je vous prie de garder le silence. 

M. Jules Ferry. — ... qu'on ne faisait à cette politique 
qu'un seul reproche : c'était de ne pas s'être montrée assez 
résolue à cette tribune, et de n'avoir pas positivement, formel- 



AFFAIUKS l)K MAD.UiASCAM. 175 

lemenL exprimé sa volonté d'arriver à la conquête de l'ile de 
Madagascar. Eh, messieurs, c'est précisément parce que ces 
choses se sont passées hier (pi'il importe d'en parler encoi-e. Il 
y a un enseignement, un précieux enseignement à tirer de celte 
dernière séance. 

Voyez donc le chemin parcouru de la séance de samedi à la 
séance d'hier. 

Samedi, si Ton en croyait les délis, quelque peu hautains, dr 
l'honorable M. Camille Pelletan, le rejet des crédits devait être, 
de la part tie cette Chambre, un verdict délinitif rendu contre la 
politique coloniale. Ce devait être la lin des expéditions loin- 
taines, une rupture formelle, éclatante, définitive et sans retour 
avec la politique des expéditions lointaines, avec ce qu'on appelle 
la politique d'aventures ou la politique coloniale. C'est là-dessus 
qu'on devait se compter, qu'on devait voter, et llinnoi'able 
M. Camille Pelletan prophétisait qu'il ne se trouverait poisonne 
ici pour relever cette politique vaincue et tombée dans la 
pousâière ; que personne ici n'oserait venir soutenir comme un 
système la politique coloniale du dernier cabinet. 

M. Camille I'elletan. — Je n'ai pas dit cela ! 

M. Jules Fekry. — Vous n'avez pas dit cela? vous n'avez 
pas porté ce déti? Alors le Journal officiel a bien mal rendu 
vos paroles et mes souvenirs sont bien inexacts! Je vous le 
demande de bonne foi, était-ce encore l'aspect de la séance 
d'hier? Il me semble que la cause de la politique qu'on appelle 
coloniale a fait quelques pas en avant dans cette séance, qu'il 
lui est arrivé un retour de fortune, inespéré sans doute ; il me 
semble que, tandis que samedi tout était à la bataille, hier 
tout était à l'apaisement. L'opposition, visiblement, manifes- 
tement avait molli, et, sauf l'honorable M. Perin qui, dans 
cette affaire, quoique vaincu, n'est jamais abattu, il me parait 
que les autres oppositions, et d'extrême droite et d'extrême 
gauche, avaient singulièrement désarmé. [Bruit cl interruptions 
à, gauche.) 

M. Georges Periis. — Vous êtes dans l'erreur : j'ai déclaré de la 
façon la plus formelle que je ne voterais pas les crédits. 

M. Bergerot. — Nous sommes toujours contre vous et contre 
votre politique ! 



170 DISCOURS DE JULES FEUKY. 

M. Tony Révillon. — Nous ne vous laisserons pas continuer sur 
ce ton-là ! 

M. Salis. — C'est intolérable ! 

M. LE Président. — Le langage de l'orateur est absolument 
parlementaire. 

M. Tony Révillon. — Il est inJigne ! Nous ne voulons plus 
entendre... {Bruit croissant..) 

M. le Président. —Monsieur Tony Révillon, je vous rappelle à 
Tordre!... 

M. Denayrouse, se levant, prononce quelques paroles qui se 
perdent dans le bruit. 

M. LE Président. — Veuillez garder le silence. 

M. Denayrouse continue à parler au milieu du bruit. 

M. LE Président. — Monsieur Denayrouse, je vous rappelle à 
l'ordre. {Exclamations au centre.) 

Veuillez faire silence, messieurs ! Je rappellerai à l'ordre les inter- 
rupteurs, de quelque côté que se produisent les interruptions. Je 
l'ai fait pour ce côté [la gauche), ]q viens de le faire pour M. Denay- 
rouse. 

M. Denayrouse. — Pourquoi est-ce moi?... 

M. le Président. — Monsieur Denayrouse, ce n'est pas vous que 
j'ai rappelé à l'ordre le premier, c'est M. Tony Révillon. 

M. Denayrouse. — Alors, je m'incline, monsieur le président. 

M. le Président. — Vous avez eu tort de prendre l'attitude que 
vous avez prise et, si vous n'étiez pas rentré dans l'ordre, j'aurais 
été forcé de vous y rappeler avec inscription au procès-verbal. 

Avant de mettre en doute l'impartialité du président, qui fait tous 
ses efforts pour la garder, il faut commencer par se rendre compte 
de la manière dont il use de son droit. [Applaudissements à droite.) 

Je désire que ceci serve de leçon à tout le monde, et que le débat 
continue dans le plus grand silence [Ti'ès bien! très bien!) 

M. Tony Révillon. — Qu'on ne nous provoque pas, alors ! 

M. LE Président. — Personne ne vous provoque. Je vous ai main- 
tenu la liberté la plus large quand vous étiez à la tribune; j'entends 
qu'elle soit la même pour tous ceux qui s'y succèdent. [Très bien ! 
très bien! — Le silence se rétablit.) 

M. Jules Ferry, — Je me reprocherais cravoir, par une 
parole quelconque, par une pi^ovocation quelconque, amené le 
tumulte qui vient de se produire : je ne puis en trouver la 
cause dans la réflexion si simple que je faisais, dans la compa- 
raison que j'essayais d'établir entre l'altitude de l'opposition à 
la séance de samedi dernier et son attitude k la séance d'hier. 
Il n'y avait rien qui pût motiver une pareille tempête. Ce qui 
prouve que l'attitude de l'opposition, à la séance d'hier, s'est 
quelque peu modifiée, c'est que nous avons entendu l'hono- 



AKFAIHKS |)K MADAC ASCAH. 177 

rable M. Georpos PtM-in liii-iiième (liTlarcr (iii'il ne réclamait 
pas l'évacuation et l'ahandoii iniincdial de Madagascar. 

M. Georges Peiun. — C'est une erreur, monsieur! 
Voulez-vous me peimeltre de faire une rectilicalion iinnu-diale? 

M. Jules Ferrv. — Vous viendrez à la tribune rectilier vos 
paroles. 

M. Georges Pkrix. — J'ai déclaré que Je demandais l'évacuation 
du territoire occupé par nous, et que je croyais que, pour activer la 
conclusion du traité, ou pouvait laisser là-bas nos forces navales ; 
j'ai insisté sur ces mois « nos forces navales ! » {Cf^st vrai! — Très 
bien !) 

Je me suis déclaré absolument contraire à la continuation de 
votre politique, et j'ai dit que, pour cette raison, je ne voterais pas 
les crédits. [Très bien! très bien! sur divers bancs.) 

M. Jules Ferry. — Eh bien, nous verrons ceux qui voteront 
contre les crédits; on se comptera sur ce vote, comme vous en 
aviez manifesté l'intention. 

M. DE Baidry d'Asso. — On ne votera pas contre vous : vous ne 
comptez plus ! 

M. LE Président. — Monsieur de Baudry d'Asson, croyez-vous que 
ces paroles sont dignes de vous? 

M. Jules Ferry. — Elles ne sont pas acceptables. 

M. le Préside.nt. — Leur auteur les regrette, j'en suis sûr. 

M. DE Baidry d'Asson. — Non, je les maintiens. 

M. LE Président. — Eh bien alors, je vous rappelle à l'ordre. 

M. Jules Ferry. — Et qu'est-ce qui a produit ce chan- 
gement manifeste dans les attitudes et dans les impressions? Il 
a suffi pour cela que M. le ministre des affaires étrangères, 
organe d'un gouvernement qui a leçu le dépôt des traditions, 
des intérêts et de l'honneur de la France, montât à cette 
tribune et rappelât avec simplicité, avec clarté, avec fermeté, à 
tous les contempteurs de la politique coloniale, de la politique 
des expéditions lointaines, prises en bloc, qu'il y a pourtant des 
expéditions lointaines qui sont légitimes, que la France a des 
traditions et des droits, qu'il n'est pas permis, à l'abi'i d'un 
changement ministériel, de rompre la continuité des traditions 
de la France, que cette entreprise de Madagascar n'a pas été 
l'œuvre d'un seul cabinet, mais d'une série de cabinets, que 
nous l'avions reçue des mains de M. de Freycinet, et que nous 
la lui avons rendue... [Rires ironiques à droite et à Vextrême- 

J. Ferry, Discours, Y. 12 



178 DISCOURS DE JULES FERRY. 

(jauche], et qu'il ne suffit pas de dire et de jeter aux esprits 
timorés ou irréfléchis... {Rédmaations diverses.) 

M. Ernest Dréolle. — Parlez pour vous ! 

M. LE Président. — Pourquoi vous appliquez-vous ces épilLètes? 
M. Ernest Dréolle. — Nous les appliquons à l'orateur lui-même : 
il les a méritées durant toute sa vie. 

M. Jules Ferry. — Je dis qu'après ce qui s'est passé dans 
la séance d'hier, il ne suffira plus de jeter aux esprits timorés 
ou irréfléchis... 

M. Ernest Dréolle. — Comme vous. 

M. Jules Ferry. — ... aux. foules ardentes et aveugles... 
[Interruptions.) 

Si vous continuez à interrompre ainsi, messieurs, je des- 
cendrai de la tribune. [Bruit.) 

Une voix au centre. — Il n'y a plus de liberté de tribune ! 

M. LE Président. — Je ne puis laisser dire que l'orateur est 
entravé dans sa discussion. Il se produit toujours dans une assem- 
blée des interruptions ; je fais tous mes etlbrts pour les réprimer, je 
n'en ai jamais lait plus qu'aujourd'hui, mais je ne puis laisser dire 
que la liberté de la tribune n'est pas complète. L'attention de la 
Chambre est entière, et beaucoup d'orateurs désireraient être 
entendus dans le même silence. [Très bien ! très bien!) 

M. Jules Ferry. — Je disais, messieurs, qu'il ne suffira plus, 
désormais, de jeter dans les compétitions électorales et dans 
l'arène des partis ces mots, incessamment répétés, d'expéditions 
lointaines, de politique d'aventures : ce ne sont point là des 
programmes, ce n'est pas ainsi qu'on fait de la politique 
sérieuse dans un grand pays, puisque, de l'aveu de tout le 
monde, et en vertu de la déclaration d'un Gouvernement qui a 
ici la confiance de tous, il y a des expéditions lointaines qui 
sont légitimes, et des aventures qu'il ne faut pas ci'aindre de 
courir, parce que l'honneur, les intérêts, la bonne renommée, 
l'avenir de la France y sont engagés. [Vi/s applaudissements 
au centre et sur plusieurs bancs à gauche.) 

M. DE Bai DRY d'Asson. — 11 ne faut pas qu'elles soient conduites 
par vous. [Bruit.) 

M. Jules Ferry, — Cela, c'est une autre question! II faudrait 

mettre un terme à toutes ces interruptions... 

M. LE Président. — Je ne puis pourtant pas arrêter au vol toutes 



AKFAIHKS DE MADAGASCAH. 179 

les iiUerruplions et jouer ici le rôle de niaifre d'armes. {Très bkn I 
el rires approbulif'^.) 

L'orateur est obli;.'é de suspendre sa discussion, non pas tant par 
les interruptions isolées qui peuvent se produire, qu'à cause de l'im- 
patience de ceux qui veulent les voir n'-priiner, alors qu'il serait 
plus simple de les laisser tomber d'elles-mêmes. {Applandisaeincnls 
sur divers bancs à droite et à l'extrnne-droite. — liéclumations et bruit 
au cf-nlre.) 

Messieurs, vous rendez véritablemi;nt impossible la tâche du pré- 
sident. Je répèle — et je suis fâché d'être obligé de prendre àchaque 
instant la parole — je répète que, si les interruptions étaient négli- 
gées ou si elles étaient réprimées uniquement par le président, 
lorsqu'elles se produisent sous une for/ne excessive, le débat se 
poursuivrait dans des conditions pacifiques ; au contraire, si chacun 
proteste contre les interruptions, il en résulte un tumulte qu''il est 
impossible de dominer. {Applmidissements.) 

M. Albert Ferrv, à l'orateur. — Descendez de la tribune. [Brtiit.) 
M. LE Président. — Veuillez garderie silence! 

M. Jules Ferry. — Messieurs, cette constatation était néces- 
saire. 11 fallait l'clever devant vous cette conséquence manifeste 
(lu débat qui a eu lieu hier et que votre vote va couronner 
aujourd'hui; il le fallait devant vous, majorité républicaine, que 
que l'on se proposait de trainer, vis-à-vis du corps électoral, 
sur la claie des aventures lointaines ! {Mouvements divers.) 

M. To.NY RÉVILLON. — C'est celte majorité qui vous a renversé! 

M. Jules Ferry. — Ah ! comme le disait hier, dans sa vail- 
lante harangue, riionorable M. Ballue, cette majorité peut se 
présenter devant le pays le front haut et sans cacher son drapeau 
dans sa poche... (7Vès bien! très bien! au centre), car il est dès 
aujourd'hui avéré que, de ces trois guerres qu'on lui reproche, 
deux sont terminées à l'honneur et au grand profit du pays. 
{Applaudissements au centre.) Et, quant à la troisième, celle qui 
est encore engagée sur les rivages lointains de Madagascar, 
une immense majorité ici, prise dans tous les partis, et le 
Gouvernement en tête, proclament qu'elle est la plus imper- 
sonnelle, et véritablement la plus nationale, de toutes celles 
qu'on a entreprises depuis de longues années! {Nouveaux 
applaudissements.) 

Mais, messieurs, je voudrais entrer plus avant dans la ques- 
tion. Je voudrais, et c'est mon droit, puisque dans la séance 
de samedi dernier, deux orateurs éminents de ce côté de la 



]80 DISCOURS DE JULES FERRY. 

Chambre {la gauche), l'iionorable M. Georges Perin et l'hono- 
rable M. Camille Pelletan, ont exposé la question de la politique 
coloniale dans toute son ampleur; je voudrais la traiter ici à 
mon tour. Nos collègues ont donné de celte politique coloniale 
certaines définitions que je n'accepte pas. Ils nous ont demandé, 
ils nous ont même mis, — l'un d'entre eux au moins, — au 
défi de soutenir celle politique comme un système. La politique 
coloniale, la politique d'expansion coloniale, est-elle, oui ou 
non, un système? Si l'on entend par là je ne sais quelle passion 
d'étendre et de développer notre domaine colonial sans frein 
ni mesure, sans principes ni règles, en quelque sorte sans rime 
ni raison, poussés par je ne sais quel désir de batailles, d'aven- 
tures, de gloire facile, ah! messieurs, ainsi conçue, la politique 
coloniale ne serait pas un système : ce serait un simple acte de 
démence. 

M. Clémenceai'. — C'est bien cela ! [Approbation à l'extrême- 
(jauche et à droite.) 

M. Jules Ferry. — El c'est bien ainsi que vous cherchez à 
la présenter au pays : pour la lui rendre odieuse, vous com- 
mencez par la travestir et par la défigurer. 

M. Granet. — Nous n'avons pas été à votre école, cependant ! 

M. Jules Ferry. — Vous ne la lui présentez pas sous ses 
traits véritables; vous ne lui en donnez pas le portrait, et 
comme vous êtes des gens de beaucoup d'esprit, vous en faites 
simplement la caricature. (Mouvements en sens dive)-s.) 

M. Georges Perin. — Je n'ai jamais travesti vos paroles comme 
vous venez de travestir les miennes, il y a un instant; jamais, 
monsieur! 

M. Le Président. — Monsieur Perin, l'orateur ne travestit pas 
Yos paroles : il expose un système... Permettez-moi de vous faire 
remarquer que vous avez vous-même employé, pour attaquer la 
politique de vos adversaires, les expressions les plus vives. 

M. Jules Ferry. — Je les accepte, mais qu'il me soit au 
moins permis de répondre à ce qui a été dit à celte tribune, — 
et surtout ailleurs, — car il est beaucoup plus facile de se livrer 
ailleurs, devant des assemblées choisies et prévenues d'avance, 
à des écarts d'imagination. Je répèle que, même ici, on a fait 
de la politique coloniale, non pas un portrait, mais une carica- 
ture : on l'a représentée comme une espèce de conception 



AFFAIHKS m: MADAGASCAR. 181 

(lùliranle et conqiiéraiilc, comme une sorte tle paladin déchaîné, 
s'en allant à travers le monde à la recherche des aventures 
coûteuses et lointaines... 

M. Pacl de Cassacnac. — D'une Dulcinée chinoise! 

M. JuLE.s Ferry. — ... ne sachant où elle va, ni où elle doit 
s'arrêter, et conduite en toutes choses par le hasard. Messieurs, 
il n'y a jamais eu une ]iaroillt' politique coloniale, et il faut que 
la polémique dos partis ail bien obscurci la véiilé historique, la 
réalité la plus facile à reconnaître, pour qu'on ait imaginé 
qu'un gouvernement quelconque ait conçu une pareille folie ! 
Mais si, au contraire, vous voulez dire que la politique 
d'expansion coloniale se fonde sur des raisons politiques, sur 
des raisons d'économie... 'Rires ironiques sur divers Oatics.) 

A rexlrèmc-gauchc. — Polilique de père de famille ! 
-M. Pai L DK Cassagnac. — Coût : '600 millions ! 

M. Jules Ferry. — On peut dépenser 500 millions dans 
des vues d'avenir, sans faire une mauvaise polilique. Toute la 
question est de savoir si le but est assez haut placé et l'intérêt 
considérable. Toutes ces raisons ne prouvent rien; il vaudrait 
mieux me laisser continuer mon discours et essayer de préciser 
mon argumentation, ce qui devient, je le déclare, fort difficile 
avec le système d'interruptions qui se manifeste. 

M. Pail de Cassag.nac. — Il vous est arrivé souvent d'inter- 
rompre. 

M. LE Président. — Messieurs, veuillez laisser l'orateur développer 
sa pensée. 

M. Jules Ferry. — J'interrompais quand j'étais au banc du 
Gouvernement, mais je n'interromps jamais quand je suis à 
mon banc comme député. [Exclamations et rires à droite.) 

M. Paul de Cassagnac. — OUI cela dépasse tout! [Noiiieaiix rires 
à droite). 

Voix à droite. — Quand l'un de nous est à la tribune, on ne 
cesse pas de l'interrompre. 

M. LE Président. — Messieurs, ces conversations sont vraiment 
intolérables ! 

M. Paul de Cassagnac. — Comment! on ne peut donc plus causer 
avec son voisin, maintenant ? 

M. LE Président. — Il faut au moins ne pas causer à haute voix. 

M. Jules Ferry. — La question que nous posent les adver- 
saires de la politique d'expansion coloniale est celle-ci : «Votre 



182 DISCOURS DE JULES FERRY. 

politique se rattache-t-elle à un ensemble de vues, de considé- 
rations, d'intérêts, à des conceptions élevées, à longue portée, 
à longue échéance, et qui supporte la discussion devant une 
grande assemblée, et qu'un grand pays comme la France com- 
prend toujours, parce qu'il a le culte et le souvenir de toutes 
les grandes choses?» Si vous nous demandez cela, nous répon- 
drons : « Oui, nous avons une politique coloniale, une politique 
d'expansion coloniale qui est fondée sur un système. » L'hono- 
rable M. Georges Perin et l'honorable M. Clemenceau, com- 
prenant très bien qu'en cette matière difficile et complexe, il ne 
suffit pas d'apporter purement et simplement une politique 
négative, ont cherché à définir une politique coloniale. L'hono- 
rable M. Georges Perin, dans son discours de samedi dernier, 
— j'espère que je ne vais pas altérer sa pensée en la traduisant ; 
ce serait, en tout cas, contre mon gré ; — l'honorable M. Georges 
Perin a mis en présence trois politiques coloniales diffé- 
rentes : d'abord, celle qu'il attribue à mon honorable collègue, 
M. Rouvier. C'est, disait-il, la politique qui consiste à aller au 
hasard, à la suite de telle ou telle expédition mihtaire que 
nécessiterait la défense des intérêts de nos nationaux; c'est la 
politique conduite par le hasard. 

La seconde politique, c'est celle qu'il m'attribuait, politique 
qui consiste, dit-il, à attendre les occasions. 

Et puis, enfin, il y a la politique de l'honorable M. Georges 
Perin lui-même, qu'il définit ainsi : 

« Celte troisième politique, qui est la politique coloniale 
prudente et sage, consiste, comme je le disais tout à l'heure, 
à tirer parti d'un domaine colonial suffisamment grand pour 
qu'il soit encore, en partie, en friche dans la plupart de nos 
possessions... 

« M. Camille Pelletan. — Très bien! très bien ! 

« M. Georges Perin. — ... qui consiste à tirer parti d'un 
domaine colonial qu'on a le tort de vouloir agrandir chaque 
jour davantage, dépensant ainsi en pure perte des millions que 
nous pourrions utilement employer à le mettre en valeur. » 

yi. Georges Perin. — Parfaitement. 

M. Jules Ferry. — Je me permets de répondre à l'hono- 
rable M. Georges Perin, d'abord que la première politique 
n'existe pas : elle n'est la politique de personne, pas plus de 



AFFAIHES l»K M Alt A(; ASCAM. 183 

mon honorable et cher collègue, M. Rouvier, (|in' (hi chef ihi 
cabinet auquel 31. Rouvier avait bien voulu apporter son 
concours. M. Rouvier n'est jamais venu dire ici, — et il faut 
avoir bien mal compris ou bien mal cnlt-ndu ses paroles pour 
le soutenir; je n'étais pas à la séance, mais j'ai lu le Journal 
officiel, — qu'il y avait une politique coloniale consistant à se 
laisser conduire par le hasard. 

Tirer parti des événements ou se laisser conduire par le 
hasard sont deux choses absolument ditTérentes. L'honorable 
M. Rouvier n'a point voulu dire et n'a point dit que la politique 
coloniale qu'il défendait était une politique conduite par le 
hasard. Au contraire, il vous a fait remarquer et il a voulu vous 
faire remarquer que cette politique n'avait jamais été conduite 
par la fantaisie. Il vous a dit : « Nous sommes allés là où nous 
appelaient non .seulement l'intérêt de la France, mais les 
traités formels, les engagements solennellement souscrits, et 
dont l'honneur, le droit nous imposaient le devoir d'assurer 
l'exécution. [Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche.) Il 
vous disait cela en vous rappelant que la République française 
n'avait point fait ce que telle autre nation a pu faire, qu'elle ne 
s'était pas réveillée un matin en se disant : Voilà un point du 
globe qui me plaît, prenons-le! Non, messieurs, nous n'avons 
porté notre expansion territoriale que sur les points où la 
méconnaissance de nos droits et la violation des traités les 
plus formels nous faisaient un devoir d'intervenir à main 
armée. 

Est-ce que ce n'est pas là l'histoire de l'intervention dan$ 
la vallée du fleuve Rouge et au Tonkin? Et n'est-ce pas là 
encore l'histoire de l'intervention à Madagascar? Messieurs, 
notre politique était si peu une politique de conquête brutale, 
comme on en a vu dans d'autres temps et chez d'autres nations, 
qu'un des reproches de l'opposition, dans cette série d'alTaires, 
est d'avoir répondu aux impertinences des peuples barbares 
par une trop longue condescendance ; c'est d'avoir trop long- 
temps négocié. {Mouvements dlvers.)}\\&v encore, xM. de Lanessan 
nous reprochait d'avoir trop longtemps négocié avec les Hovas, 
de nous être laissé jouer par eux, d'avoir montré une condes- 
cendance qui n'était point conforme à la dignité d'un grand 
pays. 



184 DISCOURS DE JULES FERRY. 

M. Louis Gcillot (Isère). — Gertaineruent ! 

M. Jules Ferry. — Je crois bien que, si nous avions moins 
négocié et si nous avions précipité les événements, les mêmes 
personnes qui disent « Certainement! » nous auraient reproché 
notre trop grande promptitude et notre légèreté. {Applaudis- 
sements sur divers bancs à gauche.) 

M. Louis Guillot (Isère). — Jamais ! jamais ! 
M. Clemenceau. — C'est un Tonkinois qui dit cela! 
M. LE Président. — Vous êtes injuste pour l'interrupteur. 
M. Louis Guillot (Isère). — Ce ne sont pas les mêmes personnes! 
Ce n'est pas moi qui vous l'aurais reproché. 

M. Jules Ferey. — Je ne connaissais pas l'auteur de Tinter- 
ruption, mais comme elle venait de ce côté de la Chambre... 
[la gauche.) 

M. Louis Guillot (Isère'). — C'est M. Spuller, qui est là, à côté de 
moi, monsieur Ferry !... [Bruyante hilarité.) 

M. Spuller. — Monsieur Guillot, jamais je n'interromps per- 
sonne; la Chambre le sait. [Très bien! très bien!) 

M. le Président. — Monsieur Guillot, c'est parce que vous èles 
trop vivement intervenu pour assumer la responsabilité de l'expédi- 
tion duTonkin que j'ai été obligé, samedi dernier, de vous rappeler 
à l'ordre !... [On rit.) 

M. Louis Guillot (Isère). — Je continue à l'assumer. 

M. LE Président... Ne vous exposez pas de vous faire à nouveau 
rappeler à l'ordre ! 

M. Jules Ferry. — Eh bien, quoi qu'on pense et quoi qu'on 
puisse dire, je déclare que nous aurions infiniment préféré 
obtenir d'une action persuasive, d'une pression un peu éner- 
gique ce qu'il nous a été nécessaire de demander par la force 
des armes. La preuve, je vous le disais, c'est que nous avons 
longtemps, trop longtemps peut-être, négocié avec les Hovas; 
et je ne comprendrais pas que les membres qui siègent de ce 
côté [rextréme-gauche) ei qui pensent comme M. Georges Perin, 
nous en fissent un reproche, car l'honorable M. Perin vous 
proposait, à l'heure qu'il est, de négocier encore. Il croit encore 
aux négociations ! 

En vain, l'honorable ministre des affaires étrangères lui a-t-il 
fait remarquer qu'il n'y avait pas de négociation acceptable 
pour la France avec les Hovas; qu'ils nous avaient bien offert 
certaines sommes d'argent, notamment pour racheter nos 
droits séculaires, mais, sur la question même du droit de pro- 



AFKAIKES DK MAKAl.ASCAK. IH", 

priélé par les Français il n'y avait jamais eu de piO|i()si(ioii 
sérieuse et ferme émise par eux. En tous cas, il est un point 
que M. Georges Perin exclut syslémaliipicnit'nl du |)ro,uranim»' 
des négociations nouvelh.'s, et que je ti'ouve essentiel non seu- 
lement aux intérêts, mais encore à l'honneur de la France : ce 
sont les traités de 1841 ((ui nous donnent la protection des 
populations du nord de lîle. 

Eh quoi! on propose de traiter avec les Hovas sur cette base : 
qu'on ne parlerait plus des traités de 1841 et qu'on se retire du 
nord de l'ile, livrant ainsi les Sakalaves aux vengeances des 
Hovas et le nom français à l'ignominie! Est-ce admissible? 
[Applaudissements sin- divers bancs à gauche. — Murmures à 
droite.) 

Je sais bien que telle n'est pas la politique du Gouvernement, 
et je sais très bien que tel n'est pas le sentiment de la Chambre: 
mais, comme je le disais tout à l'heure, c'est toujours sous 
l'impulsion de la nécessité de faire respecter des droits formels 
et de sauvegarder des intérêts non seulement séculaires, mais 
des droits écrits récents, ce n'est pas seulement en vertu d'une 
charte de Richelieu ou de Louis XIV : c'est aussi en vertu des 
traités de 1841, beaucoup plus vivants et beaucoup plus clairs 
encore, que s'est fondée notre intervention à Madagascar. Je 
crois, messieurs, que de tout cela il faut retenir et tirer cette 
conclusion qu'il y a des moments où, quelque bon vouloir 
qu'on y mette, quelque désir qu'on ait d'épargner à la France 
des sacrifices lointains, dont elle ne peut pas toujours mesurer 
l'étendue, il y a des occasions où, comme le disait M. le ministre 
des affaires étrangères, l'honneur de la France exige qu'on ne 
se laisse pas jouer plus longtemps par un petit peuple barbare ; 
autrement, c'est la civilisation tout entière qui est compromise 
dans l'Extrême-Orient. (7Vès bienf très bien! sur divers bancs 
à gauche.) 

M. UE Baudry d'Asson. — 11 faut changer de Gouvernemcnl, 
alors! [On rit.) 

M. Jules Ferry. — Messieurs, je voulais dire encore un 
mot d'une formule dont on a fait grand usage contre le dernier 
cabinet. L'honorable M. Georges Perin a reproché à l'honorable 
M. Rouvier d'avoir dit qu'il y avait une politique coloniale 
menée par le hasard, et l'on m'a reproché, à moi, d'avoir dit 



186 DISCOURS DE JULES FEKRY. 

que, dans ces entreprises lointaines, il arrivait souvent que les 
événements conduisent la politique plus que la politique ne 
conduit les événements. Messieurs, je croyais avoir dit une chose 
toute simple... 

M. Jules Delafosse. — Toute naïve ! 

M. Jules Fkrry. — ... de toute évidence, confirmée par 
riiistoire tout entière. S'il est un genre d'entreprise où l'imprévu 
ait une large part, ce sont les entreprises lointaines, et c'est là 
le péril de ces entreprises. 

M. Clkmence.\u et d'nutref, membres à V extrême-gauche. — Mais oui ! 
précisément ! 

Voix à droite. — C'est cela ! 

M. Jules Ferey. — C'est pour cela qu'il ne faut s'y engager 

qu'en cas de nécessité évidente. 

M. Gustave Rivet. — Très bien! très bien ! 
Un membre à droite. — C'est très vrai ! 

M. Jules Ferry. — C'est ce que nous avons toujours fait! 

Voix à droite. — Non ! non ! Pas nous, par exemple ! 

M. Jules Ferry. — Je vous demande pardon : vous avez 

voté les crédits après la mort du commandant Rivière... 

M. LE COMTE DE Laivjuinais. — Ce n'est pas la question! 
Voix à droite. — Non ! non ! 

M. Jules Ferry. — ... au moins quelques-uns d'entre vous! 

M. LE BAROiX DuFOUR. — Vous avez fait la guerre sans l'autorisa- 
tion des Ctiambres! [Exclnmatiom sur divers bancs à gauche). 

M. LE Présideist. — Ce n'est pas le moment de traiter ces ques- 
tions. 

M. Jules Ferry. — Non, ce n'est pas le moment. {Inter- 
ruptions ironiques à droite.) 

M. LE BAROiv' DuFOUR. — C'est plus commode ! 

M. Jules Ferry. — Je dis, messieurs, qu'il est sans exemple 
qu'une entreprise coloniale, si grande, si féconde qu'elle ait 
été, et quel qu'ait été son principe, ait été conçue dans toute 
son ampleur et toute sa valeur, ait été poui'suivie à l'origine 
en vertu d'un plan concerté, d'un dessein arrêté à l'avance. 
Messieurs, les exemples abondent. 

Est-ce que, lorsque les Anglais ont établi leurs premières 
factoreries dans l'Inde, dans le voisinage et en concurrence 



AI'FAIIiKS I)K MAIlAuASCAU. 187 

avec les tHablissenienls IVaiirais, et fpiand s'est foimét' la 
Compagnie des Indes, compagnie de marchands sans lien visililf, 
pour commencer, avec le gouvernement britannique, est-ce que 
quelqu'un se doutait que, cent nns apivs, il se constituerait là un 
empire anglo-intlien de 250 millions de sujets, faisant avec la 
mère-patrie plus d'un milliard et demi d'alTaires? Est-ce que, 
lorsque nous sommes allés à Alger pour châtier le dey et mettre 
un terme à la piraterie qui désolait les rives de la Méditerranée 
depuis si longtemps, est-ce qu'on pensait que, cinquante ans 
après, la France verrait s'élever et grandir là une teire française 
qui a été sa consolation dans ses désastres et qui est son 
espérance pour l'avenir? [Applaudissements sur divers hancs.) 
Est-ce que, lorsquaprès l'expédition de Chine, la flotte impériale 
française a, en quelque sorte, mis la main sur la Cochinchine, 
et a planté le drapeau français à Saigon, est-ce qu'on se doulail, 
à ce moment, que, vingt ans après cette expédition, dont 
on n'avait peut-être pas calculé toute la portée, dont on 
ignorait, dans tous les cas, l'avenir; est-ce qu'on se doutait, 
dis-je, que cette expédition nous conduirait, par la force des 
choses, au traité de Tien-Tsin, qui nous met en contact avec 
le plus grand, avec le plus riche, avec le plus immense des 
centres de consommation qui soient au monde? [Déné(jaiions 
sur divers bancs. — Applaudissements au centre et à gauche.) 

Oui, messieurs, le traité de Tien-Tsin nous met en relations 
avec cet énorme marché de 400 millions de consommateurs, que 
la force des choses amènera à trafiquer avec nous, avec ce 
marché de 400 millions de consommateurs qui ne sont pas de 
pauvres noirs, comme les habitants de l'Afrique équatoriale, 
des populations sans besoins, parce que leur A'ie est tout à fait 
rudimentaire ; mais, par le traité de Tien-Tsin, nous sommes mis 
en rapport avec l'un des peuples les plus avancés et les 
plus riches du monde, et qui, par une évolution nécessaire, 
précipitée assurément par les derniers événements, entre à 
grands pas dans l'orbite des échanges commerciaux avec les 
populations occidentales, [l'rès bien! très bien! et applau- 
dissements au centre et à gauche. — Interruptions diverses.) 

Vous admirez, sans doute, messieurs, dans la politique qui a 
abouti à placer, sous la domination anglaise, toutes les provinces 
de l'Inde, l'une après l'autre, la prévoyance des hommes d'État 



188 DISCOURS DE JULES FERKV. 

anglais? Savez- vous comment on en parle, dans ce grand pays 
(l'Angleterre? Voici comment s'exprime sur ce sujet un auteur 
très récent — c'est un professeur d'Oxford, qui a fait, sur la 
politique d'expansion coloniale, un livre du plus haut intérêt, 
un livre qui est, au moins autant anglais que français par 
l'intérêt qu'il otïre, car il renferme les plus intéressantes 
comparaisons entre la politique coloniale de la France et celle 
de l'Angleterre. Voici comment M. le professeur Seeley traite 
ce génie britannique qu'on affecte de porter si haut, quand on 
s'efforce de démontrer l'inanité et l'erreur de la politique 
coloniale que nous avons dirigée; M. le professeur Seeley dit 
ceci : 

« Nous avons fait l'acquisition de l'Inde les yeux fermés. 
Aucune des grandes choses accomplies par les Anglais n'a été 
faite avec moins de préméditation, plus au hasard que la 
conquête de l'Inde... Dans l'Inde, nous voulions une chose et 
nous en avons fait une autre. Notre but était le commerce, et, à 
ce point de vue, nous n'avons été que médiocrement heureux. 
Faire la guerre aux États indigènes, nous n'y avons pensé qu'un 
siècle après notre premier établissement, et encore ne songions- 
nous qu'à une guerre pour défendre notre commerce. La 
politique de domination sur les États indigènes est postérieure 
au dix-neuvième siècle... Nous avons toujours marché d'un côté 
en regardant d'un autre. » [Interruptions à l" extrême-gauche et à 
droite.) 

M. Jules Delafosse. — Esl-ce que vous prenez cela pour une 
théorie de gouvernement? 

M. DE SoLAND. — C'est là votre système! Il faudra dire cela aux 
électeurs ! 

M. Raoll Duyal. — Ce système réussit quelquefois, ruais, neuf 
fois sur dix, on se casse le cou. 

M. Jules Ferry. — Est-ce que je vous donne cela pour un 
système? 

M. Ernest Dréolle. — Voire citation est une approbation. 

M. Jules Ferry. — Je vous fais cette citation pour vousfaii'e 
entendre que les plus grandes alîaires — et je n'en connais pas 
de plus grande et, en définitive, de plus glorieuse, ni de plus 
fructueuse pour l'Angleterre que la conquête des Indes — ne 
sont jamais, dans la réalité des choses, conçues, arrêtées dans 



AFFAIHKS |)K MADAGASCAH. 189 

leur conduite (lès le piincii)e; qu'elles sont sujettes à l'imprévu, 
qu'elles se développent suivant les circonstances, et que c'est 
dans cet ordre d'alTaires qu'il est pei'niis de dire que les 
événements conduisent la politique bien plutôt que la politique 
ne conduit les événements. {Mouvements divers.) 

M. CLKMENCF.Ar. — Qu'est-ce que cela voiitfliriî? C'est un autre 
nom donné au hasard ! 

I\[. i)K SoLAND. — Autrefois, gouverner c'était prévoir. On a 
changé tout cela. 

M. Jules Ferry. ^ Messieurs, je conclus sur ce point en 
protestant contre cette affirmation de l'honorable M. Georges 
Perin : qu'il y aurait eu, soit dans le précédent cabinet, soit dans 
un des cabinets antérieurs, une politique coloniale conduite 
parle hasard... 

MM. Georges Perin et Clemenceau. — Mais vous \enez de le 
démontrer ! [Interruptions au centre.) 

M. Jules Ferry. — Les événements ont eu sur le dévelop- 
pement de cette politique coloniale la portée qu'ils ont toujours 
dans de pareilles entreprises, et, assurément, si nous avions 
rencontré dans l'Annani une exécution loyale du traité de 
1874, si, au lieu d'avoir affaire, dans l'île de Madagascar, à une 
population ou mal conseillée ou mal inspirée, mais, à coup sûr, 
décidée depuis un certain temps à se débarrasser de la présence 
et de l'influence françaises, les événements n'auraient pas pris 
la tournure belliqueuse qu'ils ont dû prendre. 

M. Georges Perin. — Si vous n'aviez pas fait d'expédition, vous ne 
vous seriez pas battu. 

M. Jules Ferry. — Nous avons fait les expéditions que nous 
devions faire; nous ne les avons nullement préméditées, et, ne 
les ayant pas préméditées, je n'admets pas qu'on dise que nous 
avons été conduits par le hasard. (Exclamations ironiques à 
l'extrême-gauche et à droite.) 

Nous avons été conduits par la nécessité, par le droit : nous 
avons été conduits par cette obligation et ce devoir qui s'impose 
à tous les peuples civilisés de faire respecter par les nations 
barbares la signature de leurs représentants mise au bas des 
traités. Voilà l'histoire de notre politique coloniale; ce n'est 
pas une politique qui flotte et qui vogue au hasard. {Très bien ! 



190 ItlSCOUnS DK JULES FEBRY. 

très bien! à gauche et au centre. — Exclamations et inter- 
ruptions à V extrême-gauche et à droite.) 

M. Henri de Lacretelle. — Contrairement à l'opinion de l'amiral 
Courbet. Lisez ses lettres. 

M. Jules Feery. — Messieurs, à côlé delà politique conduite 
par le hasard, qui serait la politique de M. Rouvier, M. Perin 
place la politique des occasions, qui serait la mienne suivant lui. 
Je n'accepte pas cette formule dans sa brièveté et dans sa crudité : 
elle est fort incomplète. Et, puisque l'honorable M. Georges 
Perin veut bien me faire l'honneur de me traduire par 
une formule, je lui demanderai, en revanche, la permission de 
mettre sous ses yeux la formule que j'ai donnée moi-même de 
cette politique, non pas pour les besoins de cette cause. 

M. Georges Perin. — Volontiers ! 

M. Jules Ferry. — ...et, quoiqu'il soit toujours désagréable 
de se citer soi-même, je crois que la Chambre me permettra de 
lui lire ce qu'à cette tribune, le 27 mars 1884, je disais de la 
politique coloniale, el de ses limites, et de son objet, et de son 
caractère. {Parlez! parlez!) 

M. i)E Baudry d'Asson. — L'amiral Courbet a dit que c'était une 
politique de policbinelle. {Exclamations.) 

M. LE PrésideiN't. — Monsieur de Baudry d'Asson, ne m'obligez 
pas à vous rappeler à l'ordre. 

M. DE Baudry d'Asson. — C'est l'amiral Courbet qui parle. 

M. LE Président. — Il ne s'agit pas de l'amiral Courbet en ce 
moment-ci. 

M. Jules Ferry. — Voici, messieurs, notre politique colo- 
niale, celle que l'on discutera si l'on veut; mais qu'on n'en 
discute pas une autre! En voici la formule; je l'ai donnée moi- 
même à la Chambre au mois de mars 1884: 

« Certes, personnene me contredira quand je ferai remarquer 
aux plus ardents de nos collègues, à ceux qui voudraient pousser 
la Chambre le plus vite et le plus loin du côté de Madagascar, 
que, de toutes les politiques, la politique coloniale est celle qui 
a le plus besoin de réflexion et de mesure. 

« Nous avons beaucoup de droits sur la surface du globe: ce 
n'est pas en vain que la France est, comme on le rappelait tout 
à l'heure, une des plus grandes puissances maritimes du inonde. 

« Elle a, depuis deux siècles, grâce à l'activité de ses marins. 



AKIAIHKS |)K MAIiA(;AS(:.\I<. l!tl 

à la puissance de son organisation maritime, non moins qu'à 
la hardiesse de ses voyageurs et de ses explorateurs, pris 
possession de beaucoup de points du glohe, et ell*' a aussi un 
vaste champ pour s'essayera la politique coloniale. Kst-ce une 
raison, messieurs, pour que cette politique se développe partout 
à la fois? N'y a-l-il pas à la coordonner, à réchchjinifr. à la 
pratiquer par étapes et par séi'ies? L'honorable 31. de Mun, me 
faisant l'honneur de me citer, dans son beau et brillant discours, 
qui ivientissail vraiment à cette tribune comme le clairon du 
patriotisme... {Applaudissements. ) 

« Si M. le comte de Mun, dis-je, me faisait l'honneur de me 
citer en rappelant ce mot que j'ai prononcé dans une autre 
discussion « que la politique coloniale est pour la France un legs 
du passé et une réserve pour l'avenir », mais, c'est précisément 
à faire la part du présent et de l'avenir, à répartir la tâche 
d'aujourd'hui, et à réserver la tâche de demain, c'est là qu'est 
tout le secret d'une bonne politique coloniale. 

« Sur tel point du globe, il importe uniquement de conserver 
les situations acquises, sur lel autre, il est nécessaire de faire 
un pas en avant; enfin, il est tel point .sur lequel une solution 
définitive, intégrale s'impose, parce que l'occasion est là, qu'elle 
passe et qu'elle ne se retrouvera peut-être pas. 

« Certes, messieurs, dans cet ordre d'idées, dans cette sorte 
d'alïaires, les événements nous conduisent bien plus que nous 
ne les conduisons... » 

M. Pall de Cassagnac. — C'est la politique de l'aveugle du pont 
des Arts, qui se laisse conduire par son chien! (Rires à droite.) 

M. Jules Ferry. — ... c et nous pourrions trouver dans 
notre histoire récente bien des preuves, bien des exemples de 
résolutions qu'il a fallu précipiter, parce que les événements le 
commandaient et que nous aurions peut-être ajournées si nous 
avions été les maîtres du temps. Mais ce n'est pas une raison 
pour aller partout à la fois, pour marcher du même pas sur 
toutes les routes. 

'< Il y a un choix à faire, et il convient de considérer, avant 
toute chose, d'une part, l'utilité des acquisitions nouvelles, et, 
d'autre part, l'état de nos ressources ; c'est sous les auspices de 
ces pensées, qui ne sont pas nouvelles, mais que je crois justes, 
que je crois l'application des notions du bon sens à la politique 



19-2 DISCOURS DE JULES FERRY. 

coloniale, que je place les quelques éclaircissemenls que j'ai à 
vous donner. » 

Voilà la politique coloniale dont nous sommes prêts à 
répondre devant la Chambre; que la Chambre, du reste, a 
approuvée et acclamée, et particulièrement sanctionnée dans 
cette affaire de Madagascar. Je parlais, dans ce discours, des 
événements qui nous avaient forcés à précipiternos résolutions. 
Il n'y en a pas de meilleur exemple que cette entreprise 
même de Madagascar. 

Il est évident que le grand malheur de cette affaire, c'est qu'il 
a fallu l'engager à un moment où elle coïncidait avec une 
entreprise plus considérable qui occupait alors toutes nos forces 
disponibles. Je dis là des choses qui sont, comme il est superflu 
de le faire remarquer, l'application du bon sens à la politique 
coloniale, et il n'y a pas, dans ce monde, d'autre politique que 
la politique qui est fondée sur le bon sens. Voilà la politique que 
nous défendons, que nous avons défendue, et, je me permets 
de le faire remarquer, elle ressemble, à s'y méprendre, à 
la politique qui a été exposée hier par les organes du 
Gouvernement : nous avons le grand bonheur, en vertu de cette 
continuité de traditions qui est de l'essence de la politique des 
gouvernements français, de nous trouver d'accord avec les 
dépositaires actuels du pouvoir, de même que, nous, nous étions 
protégés et couverts nous-mêmes par les actes de plusieurs 
des administrations précédentes, qui n'ont jamais hésité, ni 
les unes, ni les autres, sur la suite à donner aux affaires du 
Tonkin, pas plus que sur celles de Madagascar. 

M. Paul Beut. — On a différé sur la manière de les engager. 

M. Raoul Duval. — C'est ce qu'on appelle embrasser les gens 
pour les étouffer. 

M. Clemenceau. — C'est là une manœuvre qu'on n'avait encore 
jamais vue dans un parlement. {Très bien! ti'ès bien! à l'extrême- 
gauche.) 

M. Jules Ferry. — Quelle manœuvre? 

M. Clemenceau. — C'est la première fois qu'on voit un ministère 
battu et tombé essayer de se solidariser avec un ministère au 
pouvoir, {Très bien! très bien! à l' extrême-gauche et à droite.) 

M. Jules Feery. — Je me permettrai de vous rappeler que 
cette solidarité entre ceux qui se succèdent à la direction des 



AFl-AIIŒS DK MADAGASCAR. 193 

affaires iriin ij:\-ànd pays, a élé revendiquée hier avec éclal par 
M. le minisire des alTaires étrangères, i Applaudissements 
pvolonijés au centre et à ijauc/ic. — Interruptions à fextrème- 
gnuche.) 

M. Clkmenceai". — On liquide vos failles. 

M. Raoll Di val. — Avec la sincérité en plus. {C'est cela! très 
bien ! très bien ! à droite.) 

M. Jules Ferry. — Vous expliquerez cette parole tout à 
riieure, monsieur Raoul Duval. 

M. Raoil DiVAL. — Puri'ailenienl! .Je deiuaude la parole. Et 
imisqu'i! faut s'expliquer, je m'expliquerai sur la déclaration du 
27 mars i884. [Applaudissements à droite.) 

M. LE Président. — Du tout ! Vous ne vous expliquerez pas sur 
cette déclaration, parce que ce n'est pas l'objet du débat. 

M. Jules Ferry. — Vous avez prononcé là, monsieur 
Raoul Duval, une parole discourtoise. (^xc/fl7nnfio«s « droite.) 

Oui. il n'est pas courtois de parler de ma sincérité comme 
vous le faites. 

M. Raovl DivAL. — Il est certain qui! ne faut pas dire du mal 
des absents. [Hires à droite.) 

M. LE Président. — Je vous rappelle k l'ordre, monsieur Raoul 
Duval. 

M. Raoil Duval. ■ — C'est la première fois que cela m'arrive. 

M. le Président. — Et je désire que ce soit la dernière. {On rit.) 

M. Raoil Duval. — Je ne me suis jamais plaint d'une interrup- 
tion, quand j'étais à la tribune. {Bruit). 

M. Jules Ferry. — Voilà le programme de notre politique 
coloniale, et, ainsi conçue, c'est, en etfel, une vue de politique 
systémalique et qui, comme le disait l'honorable M. Pelletan 
dans son discours de samedi dernier, repose tout à la fois .sur 
des principes économiqueset sur désintérêts, surdes conceptions 
humanitaires de l'ordre le plus élevé, et sur des considérations 
politiques... 

M. Eugène Delattre. — Je crois bien, 20 000 cadavres! 
M. Paul de Cassagnac. — Dixmille familles en deuil ! Vous trouvez 
que ce n'est pas assez ! 

M. Jules Ferry. — Quelle exagération fabuleuse! 

M. le Président. — Messieurs, voilà que vous interrompez l'ora- 
teur à chaque phrase ; il serait bien plus simple d'attendre qu'il ait 
fini son discours pour lui répondre. 

M. Paul de Cassagnac. — Nous ne demandons pas mieux! 

J. Ferry, Discours, V. 13 



194 DISCOURS DE JULES FERRY. 

M. Jules Delafosse. — Ce débat-là n'a pas de limiles! 
M. LE Président. — L'orateur n'est pas sorti de la question, telle 
qu'elle a été discutée. 

M. Jules Fekry. — Assurément! Je réponds à mes deux 
collègues qui siègent de ce côté, je ne crois pas m'être écarté 
et je n'ai pas l'intention de m'écarter un seul instant de la 
question. Je dis, avec l'honorable M. Camille Pelletan, que cette 
politique coloniale est un système ainsi conçu, défmi et limité ; 
qu'il repose sur une triple base économique, humanitaire et 
pohtique. 

Au point de vue économique, pourquoi des colonies? Pour 
les nations qui ont superflu de population... [Interruptions à 
droite. ) 

Au centre et à gauche. — Parlez ! parlez ! 

M. Jules Ferry. — Pour les nations qui ont un superflu de 
population, soit parce que cette population est pauvre, soit 
parce qu'elle se développe d'une façon exubérante ; la forme 
première de la colonisation... 

Un membre à droite. — Vraiment c'est bien le cas ! {Nouvelles 
interruptions sur les mêmes bancs.) 

M. LE Président. — Ces interruptions sont intolérables, messieurs ; 
l'orateur est bien le maître de conduire sa discussion comme il 
l'entend. 

M. Jules Ferry. — Je disais, messieurs, que la forme 
première de la colonisation, c'est celle qui olîre un asile et du 
travail au surcroît de population des pays pauvres ou de ceux 
qui renferment une population exubérante. Mais il y a une 
autre forme de colonisation : c'est celle qui s'adapte aux peuples 
qui ont, ou bien un superflu de capitaux ou bien un excédent de 
produits. [Approbation sur divers bancs.) 

Et c'est là la forme moderne, actuelle, la plus répandue et 
la plus féconde, car les économistes se sont toujours demandé, 
avec raison, s'il y avait prolit à l'émigration des individus. Et 
j'ai lu dans des livres savants des calculs qui chitïrent la perte 
pour chaque colon qui s'en va et quitte la mère-patrie. Il y a 
donc une contestation possible sur ce point. Il est évident, en 
effet, qu'un pays qui laisse échapper un large flot d'émigration 
n'est pas un pays heureux, un pays riche, et ce n'est pas un 
reproche à faire à la France, ni un outrage à lui adresser que de 



AFKAIHES DE MADAGASCAR. Il):, 

reniarquor qu'elle esl de tous les pays de l'Europe celui qui a 
le moins d'émigrants. {Très bien! 1res bien! m( centre et à gauche.) 
Mais il n'y a pas que cet intérêt dans la colonii^allon. Les 
colonies sont, pour les pays riches, un placement de capitaux 
des plus avantageux. L'illustre Stuart-Mill a consacré un 
chapitre de son ouvrage à faire cettt; démonstration, et il le 
résume ainsi : « Pour les pays vieux et riches, la colonisation esl 
une des meilleures affaires auxquelles ils puissent se livrer. » 

M. BniAi.oi. — I^ur les capitalistes! 

M. Jules Ferry. — Eh oui! pour les capitalistes. Est-ce 
qu'il vous est indifférent, monsieur Brialou, que la somme des 
capitaux s'accroisse dans ce pays par des placements intelligents? 
Est-ce que ce n'est pas l'intérêt du travail que le capital soit 
abondant dans ce pays? {lnterruplions.\ Vous savez bien que la 
France, qui regorge de capitaux... [Non! non! adroite! — Oui! 
oui! au centre et à gauche), oui, qui a toujours regorgé de 
capitaux depuis quarante ans. [Nouvelles interruptions adroite...) 

Un membre à droite. — Parce qu'elle n'a pas confiance ! 
M, LE PnKSiDENT. — Comment, vous ne pouvez pas supporter une 
discussion d'un caractère aussi calme sans interrompre ? 

M. Jules Ferry. — J'en fais l'Assemblée juge. Est-ce qu'il 
y a rien de plus pacifique que la discussion à laquelle je me 
livre? Et pourtant je suis systématiquement interrompu de ce 
côté {la droite). Je dis que la France, qui a toujours regorgé de 
capitaux et en a exporté des quantités considérables à l'étranger, 
— c'est par milliards, en effet, qu'on peut compter les expor- 
talions de capitaux faites par ce grand pays, — qui est si riche; 
je dis que la France a intérêt à considérer ce côté de la 
question coloniale. 

Mais, messieurs, il y a un autre côté plus important de celte 
question, qui domine de beaucoup celui auquel je viens de 
toucher. La question coloniale, c'est, pour les pays voués par 
la nature même de leur industrie h une grande exportation, 
comme la nôtre, la question même des débouchés. 

M. BniALOi'. — Pour les autres ! iProtcstalions aucentre.) 
M. LE Président. — Monsieur Brialou, veuillez garder le silence... 
{Exclamations et hruit prolongé au centre.) 

Messieurs, si quelqu'un ici a le droit de se plaindre, en ce moment, 



196 DISCOURS DE JULES FEHKY. 

ce n'est ni l'orateur, ni les membres de la Chambre : c'est le prési- 
dent, à qui, malgré tous ses efforts, on rend presque impossible la 
direction des débats. 

On peut croire, quand on est tranquillement assis sur son banc, 
qu'il est facile au président d'empêcher les mouvements de séance. 
Je voudrais voir à ma place l'un de ceux qui réclament. {On rit.) 

Plusieurs membres. — Non ! non ! 

M. LE COMTE DE Lanjlinais. — Nous rendons justice à votre 
impartialité. 

M. Jules Ferry. — A ce point de vue, je le répète, la 
fondation d'une colonie, c'est la création d'un débouché. 
L'expérience démontre, en effet, qu'il suffit... {/uierruptions à 
droite.) Messieurs, à ce point de vue particulier, mais de la 
plus haute importance, au temps où nous sommes et dans la crise 
que traversent toutes les industi-ies européennes, la fondation 
d'une colonie, c'est la création d'un débouché. On a remarqué, 
en effet, et les exemples abondent dans l'histoire économique 
des peuples modernes, qu'il suflit que le lien colonial subsiste 
entre la mère-patrie qui produit et les colonies qu'elle a fondées, 
pour que la prédominance économique accompagne et subisse, 
en quelque sorle, la prédominance politique. 

M. Edouard Lockroy. — Mais c'est une erreur! 

M. Jules Ferry. — C'est une erreur, dites- vous? Je vais 
vous démontrer que c'est une vérité historique et prouvée par 
des faits. Comment expliquerez-vous le phénomène de l'Inde 
qui vit des produits anglais jusqu'à concurrence de 7 ou 800 
millions? Comment expliquerez-vous, pour prendre un exemple 
plus près de nous, ce phénomène, connu de beaucoup de 
personnes dans cette assemblée, que l'Algérie, sous l'empire 
de la liberté absolue, qui, jusque dans ces derniers temps, 
jusqu'au moment où nous y avons fort sagement transporté les 
tarifs douaniers de la métropole, était laissée aux colons de se 
fournir là où ils le voulaient, sur un chiffre de 411 millions 
d'importations, en ait demandé, en 1882, pour 341 millions à 
la France et pour 70 millions seulement à l'étranger? C'est ce 
phénomèneque j'ai formulé ainsi: « Là où est la prédominance 
politique, là est également la prédominance des produits, la 
prédominance économique. 

M. LE Président. — Mais, messieurs, ce bruit est intolérable !... 



AFFAIRES OF MADAGASCAR. 197 

M. Jules Feurv. — Vous m'imposez ainsi une lâche 
impossible! 

M. LE Président. — Messieurs, les iiilcnuptions seraient préfé- 
rables tuix conversations que vous tenez. J'enlends ce (|ue vous dites, 
et Je n'entends pas toujours ce (jue dit l'orateur, .le vous en prie, 
gardez le silence. 

M. Jules Ferry. — Il y a deux objeclions couranles: iraboi'd, 
celle que tout à riieiire formulait, dans une interniption, 
l'honorable M. Brialou: «Vous fondez des colonies et ce sont 
les autres nations qui les exploitent ! » 

M. Brialou. — Oui ! 

M. Jules Ferry. — Rien n'est plus contraire à la vérité des 
faits. A cet égard, l'exemple de l'Algérie est considérable, 
décisif. Mais, si vous voulez me le permettre, je vais faii-e passer 
sous vos yeux un travail très étudié, relevé dans les statistiques 
officielles: c'est une comparaison entre les exportations de la 
France et de l'Angleterre dans les colonies. Messieurs, vous avez 
souvent entendu dire ici : « Ah ! l'Angleterre, à la bonne heure! 
Ses colonies se fournissent de produits anglais, tandis que nos 
colonies, à nous, ne se fournissent pas de produits français. » 
Une pareille assertion est tout à fait contraire à la vérité des 
chiffres: dans les colonies anglaises, le chiffre des exportations 
d'Angleterre s'élève à 2 22o millions de francs, ce qui fait, par 
tête, 10 fr. 30 de produits anglais consommés. Pour les colonies 
françaises, non comptais l'Algérie et la Tunisie, l'exportation de 
France est de 9o4000U0fr., soit par lèie d'habitant, 24 fr. 30, 
contre lOfr. 30. et nous ne parlons ici que des anciennes 
colonies, des Antilles et de la Cochinchine; l'Algérie et la 
Tunisie restant en dehors de ce calcul. 

Voulez-vous que nous y fassions figurer ces deux colonies? 
Alors, sur l'ensemble des colonies françaises, les exportations 
de France s'élèvent à un chiffre de 391 millions, ce qui donne 
par tête une somme de 44 fr. 80. Ces chiffres vous montrent 
que, contrairement à l'idée courante, répandue comme beaucoup 
d'idées fausses, la consommation de nos produits dans nos 
colonies, par tète d'habitant, est supérieure à la consommation 
des produits anglais par tête d'habitant dans les colonies 
anglaises. ■ 

On nous dit aussi : « Mais vous fondez de nouvelles colo- 



198 DISCOURS DE JULES FERRY. 

nies, et vos anciennes colonies ne vous donnent point de 
commerce; elles végètent et dépérissent. » Messieurs, celte 
assertion n'est pas exacte non plus. J'ai là, sous les yeux, et je 
me permets de vous le citer, un travail remarquable, une 
conférence, faite par un homme très compétent, qui s'appelle 
M. Cerisier, à la Société de statistique de Paris, et qui figure dans 
le recueil des actes de celte société. L'attention de M. Cerisier 
a été attirée sur l'importance de notre commerce avec les 
colonies, el il s'exprime ainsi : 

« Nous possédons actuellement : 

« 1° Comme colonies d'établissement, c'est-à-dire comme 
colonies d'émigration, héritage du passé : la Martinique, la 
Guadeloupe, etc. 

« 2° Comme colonies d'occupation ou de cession, c'est-à-dire 
résultant d'une prise de possession pacifique ou d'un contrat : 
la Nouvelle-Calédonie, Taïti el ses dépendances, etc. 
. « 3" Comme colonies de conquête : la Cochinchine, le 
Sénégal, le Haut-Sénégal et peut-être le Tonkin et Mada- 
gascar, etc. 

« Toutes ces colonies représentaient, d'après la douane 
française en 1881, un mouvement commercial de217417 939 fr., 
dont 126 millions 523 092 fr., pour l'importation en France, et 
91 967 373 pour l'exportation de France. 

« La comparaison entre 1881 el 1882, pour le commerce 
général, fait ressortir, en faveur de 1882, unelégère augmentation 
^le 1072 000 fr. Celte augmentation s'accentue davantage en 
1883, et lechilîrede 217 417 939, accusé en 1881, se trouve, en 
1883, porlé à 234 416 849 francs... » — Voici, messieurs, ce 
qui est intéressant dans cette citation : — « ... J'avais attribué 
la légère augmentation de 1072 000 francs, constatée en 1882 
sur 1881, aux divers Iravauxde voies ferrées entrepris dans nos 
colonies du Sénégal et de la Réunion, et j'avais conclu que 
cette augmentation ne devait pas être attribuée à l'initiative 
privée, puisque c'est l'État qui construit ou fait construire ces 
lignes; mais le chiffre accusé pour 1883 (234 416 849) renverse 
mes suppositions, et la cause de ladilTérence en plus (17 millions 
environ) doil être recherchée ailleurs. 

« Je constate, en effet, que, si les colonies de la Martinique, de 
la Guadeloupe, de la Réunion présentent, comparativement à 



AFFAIRES DE MADAGASCAR. 199 

l'année 1881, une décroissance dans le commerce général avec 
la France de 8 millions environ, au contraire, les colonies de 
Sainl-Pierre et Miquelon, du Sénégal, de l'Inde, do la Cocliin- 
cliine, de la Guyane et de la Nouvelle-Calédonie ollVont une 
plus-value de 20 raillions, en chilTres ronds; ce qui explique la 
dilTérence ronde de 17 millions en aupnienlalion qu'accuse, sur 
1881, le commerce général des colonies de 1883. 

« Il en résulte que ce sontnos trois grandes colonies agricoles, 
nos vieilles colonies, qui sont restées stalionnaires, aloi's que les 
pays neufs ont, au contraire, accentué d'une façon bien positive 
leurs relations avec la mère-patrie. Cette constatation a une 
grande valeur. ■) 

En effet, messieurs, elle répond, et elle répond suffisamment 
à la théorie de désespérance et de découragement qui a trop 
souvent cours en France, au sujet de l'avenir de nos colonies et 
de nos relations futures avec elles. 

Ail centre. — Reposez-vous ! reposez-vous ! 

M. LE Président. — Monsieur Ferry, voulez-vous vous reposer 
un instant ? 

M. Jules Ferry. — Oui, monsieur le Président. 

M. LE Président. — Messieurs, l'orateur est un peu fatigué : il 
demande un moment de repos. [Oui! oui!) 

La séance est suspendue. 

(La séance, suspendue à trois heures quarante minutes, est reprise 
à quatre lieures.) 

M. LE Président. — La séance est reprise. 

l^a parole est à M. Jules Ferry pour continuer son discours. 

M. Jules Ferry. — Messieurs, je suis confus de faire un 
appel aussi prolongé à l'attention bienveillante de la Chambre, 
mais je ne crois pas remplir à celte tribune une tâche inutile. 
Elle est laborieuse pour moi comme pour vous, mais il y a, je 
crois, quelque intérêt à résumer et à condenser, sous forme 
d'arguments, les principes, les mobiles, les intérêts divers qui 
justilientla politique d'expansion coloniale, bien entendu, sage, 
modérée et ne perdant jamais de vue les grands intérêts 
continentaux qui sont le premier intérêt de ce pays. Je disais, 
pour appuyer cette proposition, à savoir qu'en fait, comme on 
le dit, la politique d'expansion coloniale est un système politique 
et économique; je disais qu'on pouvait rattacher ce système à 
trois ordres d'idées: à des idées économiques, à des idées de 



200 DISCOURS DE JULES FERRY. 

civilisation de la plus haute portée, et à des idées d'ordre 
politique et patriotique. 

Sur le terrain économique, je me suis permis de placer 
devant vous, en les appuyant de quelques chifires. les considé- 
rations qui justifient la politique d'expansion coloniale, au point 
de vue de ce besoin, de plus en plus impérieusement senti par 
les populations industrielles de l'Europe et particulièrement de 
notre riche et laborieux pays de France : le besoin de débouchés. 
Est-ce que c'est quelque chose de chimérique? est-ce que c'est 
une vue d'avenir, ou bien n'est-ce pas un besoin pressant, et on 
peut dire le cri de notre population industrielle? Je ne fais que 
formuler d'une manière générale ce que chacun de vous, dans 
les différentes parties de la France, est en situation de constater. 
Oui, ce qui manque à notre grande industrie, que les traités de 
1860 ont irrévocablement dirigée dans la voie de l'exportation, 
ce qui lui manque de plus en plus, ce sont les débouchés. 
Pourquoi? parce (ju'à côté d'elle, l'Allemagne se couvre de bar- 
rières, parce que, au delà de l'Océan, les États-Unis d'Amérique 
sont devenus protectionnistes, et protectionnistes à outrance; 
parce que non seulement ces grands marchés, je ne dis pas se 
ferment, mais se rétrécissent, deviennent de plus en plus 
difficiles à atteindre par nos produits industriels; parce que 
ces grands États commencent à verser sui* nos propres marchés 
des produits qu'on n'y voyait pas autrefois. Ce n'est pas une 
vérité seulement pour l'agriculture, qui a été si cruellement 
éprouvée, et pour laquelle la concurrence n'est plus limitée à 
ce cercle de grands États européens pour lesquels avaient été 
édifiées en quelque sorte les anciennes théories économiques; 
aujourd'hui, vous ne l'ignorez pas, la concurrence, la loi de 
l'offre et de la demande, laliberlé des échanges, l'influence des 
spéculations, tout cela rayonne dans un cercle qui s'étend 
jusqu'aux extrémités du monde. ( Très bien! très bien!) C'est là 
une grande complication, une grande difficulté économique; 
nous en avons plusieurs fois parlé à cette tribune, quand le 
Gouvernement a été interpellé par M. Langlois sur la situation 
économique de la capitale; c'est là un problème extrêmement 
grave. Il est si grave, messieurs, si pali)itant, que les gens les 
moins avisés sont condamnés à déjà entrevoir, à prévoir et à se 
pourvoirpour l'époque où ce grand marché de l'Amérique du Sud, 



AFKAIHKS I»F, MADACASCAH. 201 

(|iiinonsapparloniiil(l(' |oniits('m|in'l(|ii<'S()ilr imnii'^mni'ial. nous 
sera dispulé et peul-rU-f ciilcvr par les piddiiils df rAim''ri(|iir 
(lu Nord. Il n'y a rien de plus sérieux, il n'y a pas de prol)lènit' 
social plus prrave; or, ce pro<ramnie est intimement lié à la 
polilirpie coloniale. Je n'ai pas besoin de jiousser plus loin celtt; 
démonstration. Oui, messieurs, je le dirai aux économistes, 
dont personne plus que moi ne respecte les convictions et les 
services rendus; je le dirai à l'honorable M. Passy, que je vois 
là, qui est parmi nous un des représentants les plus autorisés 
de l'ancienne école économique... (Sourires); je sais très bien 
ce qu'ils me répondent, ce qui est au fond de leur pensée... — 
l/ancienne école, la grande! nu'ssieurs; celle, monsieur Passy, 
que votre nom a illustrée, celle qui a pour chefs, en France, 
Jean-Baptiste Say, et Adam Suiith, en Angleterre. Il n'y a dans 
ma pensée aucune ironie à votre égard, monsieur Passy, croyez- 
le bien. 

Je dis que je sais très bien ce que pensent les économistes 
que je peux appeler docti'inaires, sans olîenserM. Passy. Ils nous 
disent : « Les vrais débouchés, ce sont les traites de commerce ; 
qui les fournissent, qui les assurent. «Messieurs, je ne dédaigne 
pas les traités de commerce : si nous pouvions revenir à la 
situation qui a suivi l'année 186U, s'il n'était pas survenu dans 
le monde cette révolution économique qui est le produit de 
développement delà science et la l'apidité des communications; 
si cette grande révolution n'étaitpas intervenue, je reprendrais 
volontiers la situation qui a suivi 1860. Il est très exact qu'à 
cette époque, la concurrence des blés d'Odessa ne ruinait pas 
l'agriculture française, que les blés de l'Amérique et de l'Inde 
ne constituaient pas encore pour elle une concurrence; à ce 
moment, nous vivions sous le régime des traités de commerce, 
non seulement avec l'Angleterre, mais avec les autres puissances, 
avec l'Allemagne, qui n'était pas encore devenue une puissance 
industrielle. Les traités, je ne les dédaigne pas ; j'ai eu l'honneur 
d'en négocier quelques-uns de moindre importance que ceux 
de 1860; mais, messieurs, pour traiter, il faut être deux : 
vous ne traiterez pas avec les États-Unis d'Amérique, c'est 
la conviction que recueillent ceux qui ont tenté d'établir de 
ce côté-là quelques négociations soit officielles, soit ofli- 
cieuses. 



•202 DISCOURS DE JULES FERRY. 

M. Georges Perin. — Dans dix ans, vous traiterez avec l'Anié- 
riqiic. 

M. Jules Ferry. — Vous prophétisez, monsieur Perin : 
mais, pendant ces dix ans, l'industrie française peut recevoir 
une bien profonde atteinte. Non, nous ne traiterons pas, car 
vraiment, si on veut être sincère, on n'aperçoit, dans celte 
direction, aucune dispositions traiter. Alors, il faut chercher des 
débouchés, et la création du débouché dont nous nous occupons 
en ce moment, nous donnera, dans un avenir certain, l'échange 
libre et même privilégié avec la Chine, avec ce marché de 
400 millions d'habitants. 

M. Clémexceau. — Ah! vous prophétisez à votre tour ! 

M. Jules Ferry. — C'est le fond et c'est l'esprit du traité 
de Tien-Tsin, et nous n'allons pas recommencer à le discuter. 
Dans cet ordre d'idées, dans les difficultés que rencontre notre 
industrie, qui est une grande industrie d'exportation et qui voit 
se resserrer devant elle, de jour en jour, les marchés où elle 
peut vendre ses produits, dans cette situation, la création d'un 
débouché nouveau est une œuvre à la hauteur de laquelle sont 
les dépenses qu'on a faites et les efforts que, depuis plusieurs 
années, les Chambres ont autorisés pour créer dans ce pays 
une réserve d'avenir, — permettez -moi d'employer cette 
expression : je la crois juste. — Oui, le traité de Tien-Tsin a ce 
caractère, même pour les plus sceptiques. Il offre à l'industrie 
des perspectives que personne ne saurait exagérer. Messieurs, 
je crois que le côté économique de la politique coloniale est 
justifié par ces considérations; et, si vous me le permettez, j'y 
ajouterai un exemple qui nous touche de très près. N'éles-vous 
pas frappés du mouvement qui, depuis un si petit nombre 
d'années, deux ans à peine, s'est emparé de l'esprit public en 
Allemagne ?N'ètes-vous pas frappés de cette évolution soudaine, 
rapide, mais exti'émement résolue, qu'a faite la politique 
économique de l'empire d'Allemagne, qui a pris résolument le 
parti de se couvrir de tarifs prolecteurs de la plus grande 
énergie? Le gouvernement allemand a compris qu'il devait se 
préoccuper, dans l'état du monde, de la question des débouchés: 
c'est alors qu'avec la vigueur et la résolution qu'il sait mettre 
en toutes choses, il s'est jeté, — on peut se servir de cette 
expression — dans la politique coloniale. 



AFFAIRES I)K MAKAr.ASCAH. 20M 

M. Granet. — Sans expt'dilions I 

M. JuLKS Feruy. — Vous dites: sans cxpédilions I il y en a 
lout au moins uiio: celle des Cameroon. Nous verrons, allcndez 
la fin. Je dis (firil y a dans l'ordre [»oliti(|iie et dans la conduite 
suivis par nos voisins (pielque chose dont vous devez tenir 
compte. 

M. Raoi I. DrvAL. — 11 n'y a pas deux mois que le cljaiicelier 
allemand, en plein parlement, a piolesté eontre celte politique 
à la française qu'on voulail, lui faire suivie. 

M. JuiiKs FKimv. — J'attendrai (|ue M. Raoul Duval me 
démontre que le chancelier allemand est lihre-échangiste et le 
disciple de l'école d'Adam Smith et de Say. 

M. Raoul DrvAi.. — Je n'ai pas dit, cela; j';ii dit (ju'il avait 
protesté contre votre politique. 

M. Jules Ferry. — Il est certain qu'il y a en Allemagne un 
grand mouvement de politique coloniale, et que cette [)réoc- 
cupation de saisir, de prendre possession, sur le littoral africain, 
de tout ce qui reste de disponible répond à quelque chose, 
répond à un hesoin, à une politique, à une nécessité. Cette 
politique coloniale allemande doit vous frapper; elle me frappe, 
quand je considère que cet empire allemand, qui était, jusqu'à 
présent, une puissance exclusivement continentale, est, de plus, 
un gouvernement prudent, qui ne s'est pas aventuré depuis 
quinze ans. Eh bien, quand je vois l'Allemagne se lancer dans 
cette voie de la politique coloniale, j'en cherche la raison... 

M. Vkhnues. — Les Allemands ont une émigration, et la France 
n'en a pas ! 

M. LE PuÉsinENT. — Vous êtes inscrit, monsieur Verrdies : vous 
répondrez. 

M. Vernhks. — Nous nous expliquerons un peu plus tard. 

M. LE Président. — ICh bien, veuillez avoir la patience d'attendre. 

M. Jules Ferry. — Cette politique, elle a été discutée par 
les intéressés eux-mêmes, dans les réunions des grandes asso- 
ciations de producteurs et de commerçants qui se sont tenues 
soit à Francfort, soit à Eisenach. Dans la réunion d'Eisenach, 
dont j'ai pu être informé, — elle a eu lieu au mois de septembre 
dernier et a eu beaucoup de retentissement en Allemagne ; nos 
agents, naturellement, ont suivi avec beaucoup d'attention ce 
qui s'y est passé, — les hommes les plus autorisés ont expliqué 



204 DISCOURS DE JULES FERUY. 

que cette politique d'expansion coloniale, cette mainmise sur 
les territoires africains, n'avait pas pour but de fonder là des 
colonies d'émigration, de détourner, comme on l'a dit trop 
légèrement, le grand courant d'émigration germanique qui va 
vers les États-Unis et de le reporter ailleurs ; non, au contraire. 
M. Wœrmann, par exemple, qui a été l'un des représentants 
de l'Allemagne à la Conférence de Berlin dans ces derniers 
temps, déclarait que la nouvelle politique coloniale de l'Alle- 
magne a pour but d'arrêter le Ilot de l'émigration, en créant à 
l'industrie de nouveaux déboucbés, et en fournissant, par consé- 
quent, aux travailleurs de nouveaux salaires. Ainsi, ce n'est pas 
pour l'émigration, c'est contre l'émigration que cette politique 
coloniale est dirigée. 

Eh bien, messieurs, est-ce que nous serons moins vigilants? 
est-ce que nous fermerons les yeux et les oreilles à ces ensei- 
gnements? est-ce que, parce que cette question de politique 
coloniale s'est mêlée à des questions de polémique électorale..: 
[Applaudissements à gauche et au centre.) — Rumeurs à l'extrême- 
gauche.) 

M. Vkiinhes. — Nous nous plaçons plus haut; nous vous le prou- 
verons. 

M. LE Président. — Ne faites pas votre discours d'avance, 
monsieur Vernhes. [Sourires.) 

M. Jules Feery... — par la force des choses — je n'en accuse 
personne ; les oppositions prennent leurs armes où elles 
peuvent, et il est très certain que le terrain de la politique 
coloniale, les événements militaires ayant pris des proportions 
qu'on n'avait pu prévoir à l'origine, est devenu l'arène de la 
lutte électorale. 

M. Georges Perix. — Est-ce qu'il n'y a pas dix ans que nous 
avons commencé à combattre cette polilique ? 

M. Jules Ferry. — Oui, monsieur Perin, vous avez tout 
prévu. [Interruptions à gauche.) Je dis que ce n'est pas une 
raison pour rapetisser un si grand problème économique et 
social aux proportionsd'une mesquine lutte entre les partis ou 
entre les nuances d'un même parti. Je dis qu'il est évident pour 
tout le monde que l'expansion coloniale de la France, à condi- 
dion d'être conduite avec sagesse, avec prudence... [Ah! ah ! à 
V extrême-gauche.) _ -, 



AFFAIIŒS DE MAI)A(;.AS(:AII. 905 

M. CLKME.Nr.KAi . — C'est cela (jn'il faudrait ilisciilei-. 
A droite. — Oui. voila la ({iiesliuii! 

M. Jules Fkrry. — Mais vou> n'<^n vniilfv pas du toiil 
d'expansion coloniale! 

M. GnANKT. — Jamais, nous n'avons dit cela. 

M. Jules Ferry. — Permellez 1 Nous ne sommes jias en pir- 
sence d'une extrème-paiiclie (|iii discute les opérations de la 
politique coloniale, qui déclare qu'elles ont été mal conçues, 
mal conduites; nous sommes en présence d'une exlréme-ûauclie 
(pii a mis sur son drapeau : Plus de politique coloniale! plus 
d'expéditions lointaines ! {Applnudissemenls au centre. — /ii-tdt 
à gauche.) 

M. Granet et M. Pevtral. C'est une erreur. 
M. Jules Feery. — Peut-être pas vous, monsieur Peytral, 
ni vous, monsieur Granet, mais le gros de votre parti. 

M. Granet. — Nous sommes contre votre méthode, et non contre 
la politique coloniale. 

M. Jules Ferky. — Nous allons voir tout à l'heure, au 
scrutin, s'il est vrai qu'il y ait dans cette Chambre une majorité 
opposée àla politique coloniale... [Exclamations.) 

M. Granet. — Vous savez bien que c'est une équivoque. 

M. Jules Ferry. — ... car, s'il y a au monde une entreprise 
d'expansion coloniale caractérisée, conforme à tous les traits 
de cette politique, c'est l'entreprise de Madagascar. Vous la 
saisissez là sur le vif, et M. Camille Pelletan et M. Perin avaient, 
l'autre jour, raison de dire : « C'est là-dessus qu'on va se 
compter. » {Applaudissements au centre et à gauche. — Récla- 
mations à r extrême-gauche et à droite.) 

M. JoLiBOis. — Vous avez gardé le silence sui' la question du 
Toiikin pour créer une équivoque ; voilà la vérité ! 

M. Pall de Cassagnac. — Vous vouiez vous l'aire blanchir par ce 
scrutin-là! Eh bien, non! 

M. DE Baudry d'Asson. — Vous voulez vous faire absoudre du 
Tonkin par Madagascar ! 

M. JoLiBOis. — Vous voulez faire le ministère actuel votre pri- 
sonnier et faire croire qu'il n'agit que par vos ordres! 

M. LE Président. — Monsieur Jolibois, je vous prie de ne pas 
interrompre, ou je serai obligé de vous rappeler à l'ordre. 

M. Pail DE Cassagnac s' adressant à l'orateur. — Vous voulez faire 
voler pour Jules Madagascar! {llires à droite. — Bruit.) 



20Ô DISCOURS DE JULES FERRY. 

M. Jules Ferry. — Mais, messieurs, dans cet ordre d'idées, 
il faut savoir attendre; il ne faut pas, comme le faisait il y a 
quelque temps l'honorable M. Raoul Duval à la tribune, s'indi- 
gner ou s'étonner de ce que la Tunisie, par exemple, qui est 
depuis deux ans à peine sous notre protectorat, ne soit pas 
encore devenue un grand marché de produits français. 

Savez-vous combien il a fallu de temps à l'empire indien 
pour devenir un grand consommateur de produits anglais? 
En 1811, M. Mac CuUoch, dans une note sur le commerce de 
l'Inde, disait : « Le commerce de l'Angleterre avec l'Inde n'est 
pas plus important que celui de cette même Angleterre avec 
l'île de Man ou l'ile de Jersey! » Et aujourd'hui, messieurs, ce 
commerce se chilTre par un milliard et demi d'échanges. 

M. Raoil Duval. — M. de Lesseps a percé, depuis, le danal de 

Suez ! 

M. Jules Ferry. — Et l'auteur que je citais tout à l'heure, 
M. Silley, professeur à Oxford, qui a élucidé toutes ces 
questions, disait : « Pendant longtemps, tout le monde affirmait 
en Angleterre que les Indous ne consommeraient jamais de 
produits anglais. » 

Et si vous interrogez, messieurs, votre propre histoire, si 
vous voulez vous reporter un instant aux discussions si vives 
qui se sont produites dans celte même Chambre, après la 
conquête de l'Algérie, pendant dix-huit ans, vous voyez que 
les mêmes objections qui sont faites ici à la politique coloniale 
ont été apportées chaque année à la tribune de la Chambre 
des députes par les hommes les plus éminents de toutes les 
oppositions de ce temps-là. Parcourez ces débats, vous y trou- 
verez vos arguments, presque vos propres figures, présentés 
par les hommes delà plus haute distinction. M. Georges Perin, 
par exemple, qui est l'adversaire personnel de la politique 
coloniale... 

M. Gf.ouges PEniN. — • D'une certaine politique coloniale, de celle 
des conquêtes ! 

M. Jules Ferry. — M. Georges Perin, qui est partisan de 
l'évacuation de Madagascar et du Tonkin... 
M. Georges Perin. — Oui ! 
M. Jules Ferry. — ... Ne s'offensera pas si je lui dis qu'il 



AFFAIHKS IIK MADACASCAH. 207 

peul comiiltT pai'iiii sos aiictMies iiitcllcctiirls un iKinmif fori 
dislingiuS qui s'appolait M. Dcsjoberl, et (|ui (Icmaiidail tous 
les ans à la tribune révacuation de i'Alj'éiie. Oui, messieurs, 
pendant dix-huit ans ! (On rii.) De IH.'ilJ à 18 '16 «'l 1847, c'était 
toujours le même feu roulani d'objeclions et d'attaques, les 
mômes cris de découragement, les mêmes conseils d'abandon, 
la même lutte. Les uns disaient : « Prenez-en le moins jjos- 
sible ! » M. le duc de Broglie s'écriail un jour: « Gardez Aigt'i-: 
c'est une loge à l'Opéra, mais n'allez pas plus loin ! » 

M. Paul de Cassagnac. — Oui, mais ily avait Bugeaud,et iionpas 
vous. {AppliiiuJL!iseini'nt!> à droite.) 

M. Jules Ferry. — Je n'ai, en aucune façon, la prétention 
de me comparer, sous un rapport <|uelconque, à Tillustre 
maréchal Bugeaud, et je ne m'explique pas l'interruption de 
l'honorable M. de Cassagnac. 

M. Paul de Cassagnac. — Je vous rexpliquerai, si vous voulez. 

M. Jules Ferry. — Il y avait Bugeaud, sans doute; mais, 
malgré Bugeaud, les députés de l'opposition, avec une âpreté, 
une persistance et une obstination qui paraissent exti-aordi- 
naires, surtout quand on a vu la suite des faits et le dénouement 
heureux de toute celte grande histoire, venaient demander, 
les uns ouvertement l'évacuation et l'abandon, comme 
M. Desjobert, les autres la restriction la plus gi-ande de l'en- 
treprise, et dans quelle situation ! Il y avait Bugeaud, mais il y 
avait aussi le maréchal Clauzel et la retraite de Constantine, et 
bien des événements de guerre auprès desquels ceux qui vous 
ont tant émus à un certain moment ne sont véritablement que 
de bien modestes incidents. [Applaudàsemenls à. gauclœ et au 
centre. — Interruptions.) 

M. Paul Bert. — Ce n'est pas la Chambre qui s'est émue la pre- 
mière ! 

M. Jules Ferry. — C'étaient des hommes comme MM. de 
Sade, Jaubert, Pelet (de la Lozère), — ce ne sont pas des 
inconnus de notre histoire parlementaire, — qui traitaient 
l'Algérie de terre maudite, « qui ne se révélerait jamais à nous 
que par le chitïre de nos dépenses, » disait M. Pelet (de la 
Lozère 1; « qui n'offrirait jamais, disait un autre, le moindre 
débouché sérieux à notre industrie. » Or, notre comnierce avec 



208 DISCOURS DE JULES FEIHiY. 

l'Aigérie est de 340 millions par an, à l'heure actuelle! 
M. Dupin descendait de son fauteuil pour démontrer, en 
termes que je ne veux pas reproduire ici, pour ne pas allonger 
la discussion, avec l'autorité qui s'attachait à sa parole, que la 
colonisation est une chose ahsurde par elle-même. M. Duvergier 
de Hauranne, qui n'était pas non plus le premier venu, disait 
en 1837 : « L'Algérie, ce legs funeste de la Restauration. » Et 
M. Passy (Hippolyte), — un grand nom aussi, — proposait de 
rétrocéder à la Porte la plus grande partie des provinces 
conquises, vu l'impuissance où l'on était de les garder. 
M. Desjobert, que j'ai déjà nommé, demandait annuellement 
l'évacuation de '< ce rocher nu, disait-il, sur lequel les Euro- 
péens ne peuvent pas vivre ». — ... Oui, on aflirmait cela, 
messieurs! les Européens ne peuvent pas vivre en Algérie ! — 
« ... et l'abandon de cette chimère coloniale qui ruine nos 
finances, qui compromet notre sûreté en Europe, que nous 
traînons comme un boulet, et que nous ne pourrions garder en 
cas de guerre européenne. » 

M. lî.voLL Dlval. — Cela a bien failli arriver! 

M. .luLES Ferey. — Et enfin, M. de Tracy, un grand nom 
aussi, en 1846, dénonçait à l'indignation publique « ce mino- 
taure moderne — l'Algérie — qm dévore chaque année la plus 
belle et la meilleure partie de notre jeunesse et le plus précieux 
de nos Trésors ». {Mouvements divers.) 

M. Raoul Duval. — Il y a du vrai ! 

M. Gaillard (Vaucluse). — Dites ce que l'Algérie nous a coûté en 
argent et en hommes ! 

M. Paul de Cassagnac. — Cela a coûté phisque cela n'a rapporté! 

M. Jules Ferry. — Ce qui prouve que, dans l'opposition, on 
peut être faux prophète, car il n'y a pas une seule de ces pré- 
dictions sinistres qui n'ait été démentie par les faits, et je pense 
que personne ne soutiendra aujourd'hui que l'Algérie a été 
une cause d'insécurité, au moment de nos désastres; personne 
ne contestera qu'à l'heure qu'il est, elle est pour la France une 
grande source de richesses... 

M. Vernhes. — La comparaison n'est pas juste ! 

M. Jules Ferry. — ... un grand marché de produits et une 
compensation à des pertes bien cruelles faites par notre indus- 



AFFAIKES DE MAI»A<; ASCAI». 209 

trie vinicole. Il n'est pas non plus vrai, an point de vue de 
riiistoire. il n'est pas exact, il est conli'aire aux faits, il est 
faux, comme l'a (k'-montré M. de Mahy,de dire que les colonies 
ont compromis la sécurité de la mère-patrie. Au contraire 1 Elles 
ont souvent payé les fautes d'une polititpie continentale désor- 
donnée et quehpiefois absurde ; elles les ont souvent payées 
très cher, de leur indépendance, mais elles n'ont jamais compro- 
mis ni l'indépendance ni la sécui'ilé de la mère-patrie, (rrè* 
bien! très bien! et applaudissements an centre et ù yauclie.) 

M. DE B\ri)i\v d'Assox. — Excepté dans les expéditions conduites 
par vous! 

M. Jules Ferrv. — Messieurs, il y a un second point, un 
second ordre d'idées que je dois également aborder, le plus 
rapidement possible, croyez-le bien : c'est le côté humanitaire 
et civilisateur de la question. Sur ce point, l'honorable 
M. Camille Pelletan raille beaucoup, avec l'esprit et la finesse 
qui lui sont propres ; il raille, il condamne, et il dit : « Qu'est-ce 
que c'est que cette civilisation qu'on impose à coups de canon? 
Qu'est-ce. sinon une autre forme de la barbarie? Est-ce que 
ces populations de race inférieure n'ont pas autant de droits 
que vous? Est-ce qu'elles ne sont pas maîtresses chez elles? 
est-ce qu'elles vous appellent? Vous allez chez elles contre 
leur gré, vous les violentez, mais vous ne les civilisez pas. » 
Voilà, messieurs, la thèse ; je n'hésite pas à dire que ce n'est 
pas de la politique, cela, ni de l'histoire : c'est de la métaphy- 
sique politique... [Ah! ah! à V extrême-gauche.) 

Voix à gauche. — Parfaitement ! 

M. Jules Ferry. — ... et je vous défie, — permettez-moi 
de vous porter ce déli, mon honorable collègue, monsieur 
Pelletan, — de soutenir jusqu'au bout votre thèse, qui repose 
sur l'égalité, la liberté, l'indépendance des races inférieures. 
Vous ne la soutiendrez pas jusqu'au bout, car vous êtes, comme 
votre honorable collègue et ami M. Georges Perin, le partisan 
de l'expansion coloniale qui se fait par voie de trafic et de 
commerce. 

M. Camille Pelletan. — Oui ! 

M. Jules Ferry. — Vous nous citez toujours comme exemple, 
comme type de la politique coloniale que vous aimez et que 

J. Ferry. Discours. V. i* . 



210 DISCOURS DE JULES FEUKY. 

VOUS rêvez, l'expédition de M. de Brazza. C'est très bien, mes- 
sieurs : je sais pai'faitement que M. de Brazza a pu jusqu'à 
présent accomplir son œuvre civilisatrice sans recourir à la 
force; c'est un apôtre; il paye de sa personne, il marche vers 
un l)ut placé très haut et très loin; il a conquis sur ces popula- 
tions de l'Afrique équatoriale une influence personnelle à nulle 
autre pareille; mais qui peut dire qu'un jour, dans les établis- 
sements qu'il a foi'més, qui viennent d'être consaciés par 
l'aréopage européen et qui sont désormais le domaine de la 
France, qui peut dire qu'à un moment donné, les populations 
noires, parfois corrompues, perverties par des aventuriers, par 
d'autres voyageurs, par d'autres explorateurs moins scrupuleux, 
moins paternels, moins épris des moyens de persuasion que 
notre illustre de Brazza ; qui peut dire qu'à un moment donné, 
les populations noires n'attaqueront pas nos établissements? 
Que ferez-vous alors? Vous ferez ce que font tous les peuples 
civilisés et vous n'en serez pas moins civilisés pour cela : vous 
résisterez par la force, et vous serez contraints d'imposer, pour 
votre sécurité, votre protectorat à ces peuplades rebelles. 
Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai! il faut dire 
ouvertement qu'en effet, les races supérieures ont un droit 
vis-à-vis des races inférieures... (^'n«e»/'5 >■/</■ plusieurs bancs 
à C exlrêine-fj auche .) 

M. Jules Maigne. — Oh! vous osez dire cela dans le pays où ont 
été proclamés les droits de l'homme ! 

M. DE GciLLOUTET. — C'est la justification de l'esclavage et de ia 
traite des nègres ! 

M. Jules Ferry. — Si l'honorable M. Maigne a raison, si la 
déclaration des droits de l'homme a été écrite pour les noirs de 
l'Afrique équatoriale, alors de quel droit allez-vous leur impo- 
ser les échanges, les trafics? Ils ne vous appellent pas... 
[Interruptions à V extrême-gauche et à droite. — Irès bien! 
très bien! sur divers bancs à (jauche.) 

M. Raotl Duval. — Nous ne voulons pas les leur imposer! C'est 
vous qui les leur imposez ! 

M. Jlles Maigne. — Proposer et imposer sont choses fort di Ile- 
rentes ! 

M. Georges Perin. — Vous ne pouvez pas cepentlant faire des 
échanges forcés ! 

M. Jules Ferry. — Je répète qu'il y a pour les races supé- 



AFKAIHKS liK MAKAiiASCAH. 'Jll 

riciires un droiK parce (iiiil y a un devoir pour elles. Elles ont 
le devoir de civiliser les races infêi'ieures... {Mdvqiws d'appro- 
bation sur les mêmes bancs à gauche. — Nouvelles interruptions 
à Vexlrème-gauche et à droite.) 

M. JosEPU rABiu.. — C'est excessif ! vous aboiilissez ainsi à l'ubdi- 
cation des principes de 1780 et de 1848... (liruilj à la consécration 
de la loi de f,'ràce remplaçant la loi de justice. 

M. Vehnhes. — Alois les missionnaires ont aussi leur droit ! ne 
leur reprocliez donc pas d'en user ! [Bruit.) 

M. LE PrésM)E\t. — N'interrompez pas, monsieur Vernhes ! 

M. Jules Ferry. — Je dis que les races su|)érieures... 

M. Vermif.s. — Protégez les missionnaires alors ! [Trc$ bien ! à 
droite.) 

Voix à gauche. — Ninterrompez donc pas ! 

M. Jules Ferry. — Je dis que les races supérieures ont des 
devoirs... 

M. Vf.rnhes. — Allons donc ! 

M. LE PiiÉsiDEM. — Vous ôLes inscrit, monsieur Vernhes; vous 
parlerez ! 

M. Ver.nhes. — Certainement ! 

M. Jules Ferry. — Ces devoirs, messieurs, ont été souvent 
méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement 
quand les soldais et les explorateurs espagnols introduisaient 
l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas 
leur devoir d'hommes de race supérieure. (7'm bien/ très bien!) 
Mais, de nos jours, je soutiens que les nations européennes 
s'acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté de ce 
devoir supérieur de civilisation. 

M. Paul Bert. — La France l'a toujours fait 1 

M. Jules Ferry. — Est-ce que vous pouvez nier, est-ce que 
([uelquun peut nier qu'il y a plus de justice, plus d'ordre 
matériel et moral, plus d'équité, plus de vertus sociales dans 
l'Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête? 
Quand nous sommes allés à Alger pour détruire la piraterie et 
assurer la liberté du commerce dans la Méditerranée, est-ce 
que nous faisions œuvre de forbans, de conquérants, de dévas- 
tateurs? Est-il possible de nier que dans Tlnde, et malgré les 
épisodes douloureux qui se rencontrent dans l'histoire de cette 
conquête, il y a aujourd'hui infiniment plus de justice, plus de 



212 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

lumière, d'ordre, de vertus publiques et privées depuis la 
conquête anglaise qu'auparavant? 

M. ClI'Menckai!. — C'est très douteux, 

M. Georges Perin. — Rappelez-vous donc le discours de Biirke! 

M. Jules Ferey, — Est-ce qu'il est possible de nier que ce 
soit une bonne fortune pour ces malheureuses populations de 
l'Afrique équatoriale de tomber sous le protectorat de la nation 
française ou de la nation anglaise? Est-ce que notre premier 
devoir, la première règle que la France s'est imposée, que 
l'Angleterre a fait pénétrer dans le droit coutumier des nations 
européennes, et que la Conférence de Berlin vient de traduire 
en droit positif, en obligation sanctionnée par la signature de 
tous les gouvernements, n'est pas de combattre la traite des 
nègres, cet horrible trafic, et l'esclavage, cette infamie? [Vives 
marques d'approbations sur divers bancs.) 

M. Eugène Delattre. — C'est pour cela que vous n'avez pas fait, 
de prisonniers en Chine et au Tonkin ! (Exclamations à gauche et au 
centre.) 

M. Jules Ferry. — Qu'est-ce que vous dites, monsieur? 
Vous avez prononcé une pai-ole ofï'ensante pour l'armée 
française. 

M. Eugène Delattre. ^ L'armée obéit, le Gouvernement com- 
mande; il est seul responsal^le! [Nouvelles réclamation!, sur le>i mêmes 
bancs.) 

M. LE Président. — Je ne veux pas avoir entendu l'interruption. 
[Très bien ! très bien!) 

M. Jules Ferry. — Je ne peux pas laisser dire ici que 
l'armée française ne fait pas de prisonniers. [Interruptions à 
droite.) 

M. Paul de «jASSAGNAc. — Ne parlez pas de l'armée française ! 
vous l'avez fait décimer! 

M. DE Baudry d'Asson. — Le sang de nos soldats devrait vous 
étouffer, monsieur! [Bruyantes cxclamatiojis à gauche et au centre. — 
A l'ordre ! à Vordre !) 

M. le Président. — Monsieur de Baudry d'Asson... 

M. Jules Ferry. — Oh ! cela n'a pas d'importance ! 

M. LE Président. — ... ce système d'interruptions est intolérable et 
inadmissible. Je vous ai déjà rappelé à l'ordre; je vous rappelle à 
l'ordre avec inscription au procès-verbal, et, si vous reproduisez une 
interruption semblable ou analogue, j'appellerai la Chambre à pro- 



AFFAIHES I)K M ADAGASCAH. ^l'I 

noncer une peine plus sévère. {Trèa bien! (nis bien !) Conlinuei;, 
monsieur Ferry. 

M. Jules Ferry. — Voilà ce quc.jai à répondir à l'hono- 
rable M. Pellctan sur le second point qu'il a louché. 

Il est ensuite arrivé à un troisième, plus délicat, plus ^rave, 
et sur lequel je vous demande la permission de m'expli(|uer en 
loule franchise. C'est le côté politique de la question. L'hono- 
rable M. Pelletan, qui est un écrivain distingué, a toujours des 
formules d'une lemai-quable précision. Je lui emprunte celle 
qu'il a appliquée l'autre jour à ce coté de la politique coloniale : 

« C'est un système, dit-il, qui consiste à chercher des 
compensations en Oiient à la réserve et au recueillement qui 
nous sont actuellemenl imposés en Europe. » 

Je voudrais m'expliquer là-dessus. Je n'aime pas ce mot de 
compensation, et, en elïet, non pas ici, sans doute, mais ailleurs, 
on en a pu faire un emploi souvent perlide. Si Ton veut dire ou 
insinuer qu'un gouvernement quelconque dans ce pays, un 
ministère républicain a pu croire qu'il y avait quelque part, 
dans le monde, des compensations pour les désastres qui nous 
ont atteints, on fait injure..., et une injure gratuite, à ce gou- 
vernement. [Applaudissements au cenlre et à gauche.) Cette 
injure, je la repousse de toute la force de mon patriotisme ! 
[Nouveaux applaudlssemenls et bravos sur les mêmes bancs.) 

M. DE Baidrv d'Asson. — C'est bien à vous de parier de 
patriotisme! N'eu parlez jamais devant moi! Je vous le défends! 
[Exclamations à gauche cl au centre. — Interruptions.) 

A gauche et au centre. — Ne répondez pas! 

M. LE PRiisiDEN'T. — .Je vous en prie, monsieur de Baudryd'Asson, 
ne persistez pas à iulerrompre. Je serai obligé de demander à la 
Chambre de se prononcer sur l'application d'une pénalité plus 
sévère que celle qui vous a déjà atteint. [Très bien! très bien .') 

M. Jules Ferry. — Je repousse celte injure, comme celle 
de M. de Baudry d'Asson, de loule la force de mon patriotisme ! 
{Très bien! très bien! à gauche et au centre.) 

Il n'y a pas de compensation, non, il n'y en a pas, pour les 
désastres que nous avons subis. [J'rès bien ! très bien !) Mainte- 
nant, si le mot de compensation, pour aller au fond des choses 
et vider celte alTaire, a été prononcé dans les délibéralions et 
les tractations du Congrès de Berlin, il faut que vous sachiez 
bien qu'il n'y a jamais eu de ces compensations auxquelles on 



214 DISCOURS DE JULES FERRY. 

a fait allusion, ni offertes, ni sollicitées, ni acceptées à un titre 
quelconque. [Très bien ! très bien ! à gauche.) 

Qu'est-ce qu'il y a eu comme compensation k propos de la 
Tunisie par exemple? Oh! il y a eu un ordre de compensations 
d'une nature toute différente, de l'ordre le plus légitime. Vous 
savez peut-être, messieurs, ce qui s'est passé. 

Le Congrès de Berlin Unissait ses séances ; ses membres 
étaient encore réunis; on signait les protocoles, lorsque éclata 
tout à coup la nouvelle de la convention qui livrait à l'Angle- 
terre l'administration et la possession de l'île de Chypre. 

Et alors, messieurs, il se trouva un diplomate français qui, 
pour l'honneur et le profit de notre pays, sut ne pas perdre une 
minute, et qui se rendit auprès des représentants du gouver- 
nement britannique et leur dit : « Vous vous êtes fait mettre en 
possession de l'île de Chypre par une convention que vous venez 
de passer avec la Porte ; mais cela ne peut être toléré qu'à une 
condition, c'est que, quand nous jugerons nécessaire, nous 
aussi, pour notre sécurité, de changer l'état des choses en 
Tunisie, votre Gouvernement ne s'y opposera pas. » 

Et des dépêches dans ce sens furent échangées, messieurs. 
Les stipulations de ces dépêches ont été religieusement respec- 
tées de part et d'autre. [Très bien! très bien!) Quant à d'autres 
compensations, je le répète, c'est de l'histoire fauss(N menson- 
gère et calomnieuse. {Très bien ! très bien! et vifs applaudisse- 
ments à gauche et au centre.) 

La vraie question, messieurs, la question qu'il faut poser, et 
poser dans des termes clairs, c'est celle-ci : Est-ce que le recueil- 
lement qui s'impose aux nations éprouvées par de grands 
malheurs, doit se résoudre en abdication? Etparce qu'une poli- 
tique détestable, visionnaire et aveugle, ajetèlaFrance où vous 
savez, est-ce que les gouvernements qui ont hérité de cette 
situation malheureuse se condamneront à ne plus avoir aucune 
Dohtique européenne? Est-ce que, absorbés par la contempla- 
tion de cette blessure qui saignera toujours, ils laisseront tout 
faire autour d'eux ; est-ce qu'ils laisseront aller les choses ; 
est-ce qu'ils laisseront d'autres que nous s'établir en Tunisie, 
d'autres que nous faire la police à l'embouchure du lleuve 
Rouge, et accomplir les clauses du traité de 1874 que nous nous 
sommes engagés à faire respecter dans l'intérêt des nations 



AFFAIKES 1)K MADAGASCAR. 215 

européennes? Est-ce qu'ils laisseront d'autres se (lisputcr les 
régions de l'Afrique équatoriale? Laisseront-ils aussi régler par 
d'autres les affaires égyptiennes qui, par tant de côtés, sont des 
altaires vi'aiment fi'anraises? ( TZ/V (ipithutilissemeuia à </aurhe 
et au centre. — Interruptions.) 

Je sais, messieurs, que celle tliéoric existe ; je sais qu'elle est 
professée par des esprits sincèi-es, (pii considèrent qur la France 
lu; doit avoir désormais qu'une politique exclusivement conti- 
nentale. Alors je leur demande d'aller jusqu'au bout de leur 
théorie, et de faire ce que comporte la logique de cette politique 
nouvelle et restreinte qu'ils veulent donner à la France : (pi'ils 
se débarrassent donc de ce gros budget de la marine (pii 
impose à notre Trésor des sacrilices considérables ! (/^«?ne?«'i- 
et interruptions à V exlrêine-gauche . — Applaudissements au 
centre et à gauche.) 

A droite. — Vous l'jivoz ruinée, notre marine. 

M. Jules Ferry. — Messieurs, si nous ne devons i)lus être 
qu'une puissance continentale, restreignons notre puissance 
maritime ; couvrons nos côtes et nos ports de torpilleurs ; mais 
licencions nos escadres, car nous n'aurons plus que faire de nos 
croiseurs et de nos cuirassés. {Rumeurs et interruptions à 
r extrême-gauche.) 

Mais, si personne n'ouvre cet avis, si personne n'accepte celte 
conséquence logique des prémisses posées {Nouvelles rumeurs 
à r extrême-gauche et à droite]., alors cessez de calomnier la poli- 
tique coloniale et d'en médire, car c'est aussi pour notre marine 
que les colonies sont faites. {Exclamations et interruptions à 
r extrême-gauche et à droite.) ^ 

MM. Raoul Dlval, Georges Perin et plusieurs de leurs collègues. — 
Allons donc ! 

M. Vernhes. — Nous avions des colonies avant le Tonkin. 

M. Georges Roche. — Demandez donc à M. le ministre de la 
marine dans quelles conditions vous avez laissé notre matériel 
naval. 

M. Paul de Cassagnac. — Oui, renseignez-vous auprès de l'amiral 
Galiber, ou lisez-nous les lettres de l'amiral Courbet ! 

M. Jules Ferry. — Je dis que la politique coloniale de la 
France, que la politique d'expansion coloniale, celle qui nous a 
fait aller, sous l'Empire, à Saigon, en Cochincbine, celle qui 



216 DISCOURS DE JULES FERUY. 

nous a conduits en Tunisie, celle qui nous a amenés à Mada- 
gascar — je dis que celle politique d'expansion coloniale s'est 
inspirée d'une vérité sur laquelle il faut pourtant appeler un 
instant votre attention : à savoir qu'une marine comme la nôtre 
ne peut pas se passer, sur la surface des mers, d'abris solides, 
de défenses, de centres de ravitaillement. [Très bien! très bien! 
et nombreux applaudissements à gauche et au centre.) L'ignorez- 
vous, messieurs ? Regardez la carte du monde... 

M. Pai L DE Cassagnac. — Lisez les lettres de l'amiral Courbet. 
{Bruit.) 

M. LE PiiÉsiDEM. — Les interruptions rendent impossible la 
tâche du président. Je vous en prie, messieurs, veuillez faire 
silence. 

M. Paix de CASSAOAr. — Nous avons donné tout ce que nous 
pouvions de patience. 

M. LE Présu)e.nt. — Tâchez d'en avoir encore. [On rit.) 

M. Jules Ferry. — Regardez la carte du monde, et dites- 
moi si ces étapes de Flndo-Chine, de Madagascar, de la Tunisie 
ne sont pas des étapes nécessaires pour la sécurité de notre 
navigation? [Nouvelles marques d'assentiment à gauche et au 
centre.) j 

Je me rappelle, messieurs, qu'à une des dernières séances 
qui ont précédé celle du 30 mars — c'était, je crois, le 28 mars 
— l'honorable amiral Peyron fut interpellé par l'un d'entre 
vous sur la situation de la marine. On lui demanda, avec de 
grandes exclamations : « Mais que deviendrait notre Hotte s'il 
éclatait une grande guerre maritime?» L'amiral monta à la 
tribune et répondit : « S'il éclatait à cette heure, ce qu'à Dieu 
ne plaise, une grande guerre maritime, notre flotte serait pré- 
cisément dans les parages où leur aciion aurait à s'exercer. » ^ 

Elle serait là dans l'océan Indien et dans les mers de Chine, - 

pour empêcher vos escadres d'être bloquées dans la Médi- 
terranée, ilnlerruntlons à droite.) '. 
i j '! 

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — Cela rappelle la fameuse parole : 
<< Tant mieux, cela nous fera deux armées. » [Rires à droite.) ' 

M. Raoul Duval. — Alors pouiquoi rappelle-t-on notre marine? 

M. Jules Ferry. — Que signiliait cette déclaration de .^ 

l'amiral Peyron, que vous n'avez pas eu le temps de méditer, i 

apparemment [Humeurs à droite), puisqu'elle soulève chez vous ^ 
des interruptions? Elle signifie que, dans cette guerre maritime 



n 



AFKAIUKS |)K MAhAti ASCAH. 217 

si invraisemblable, ce n'est pas dans la M(Mlilt'ii'an(''o ni dans la 
Manche que se trancherait lo jeu des lialaillfs navales... 

M. Pail de Cassagnac. — C'est dans les Vosi.'(3s ! \Onrit.) 

M. Jules Feruy. — Ce n'est pas dans la Médileri'anée, ce 
n'est pas dans la Manche que se livrerait la bataille décisive ; et 
Marseille et Toulon seraient non moins eflicacenient défendus 
dans l'océan Indien et dans les mers de Cliin»' (jne dans la Médi- 
terranée et dans la Manche. [Inlerruplious à i extrême -gauche 
et à droile.) 

M. GEOiiGts Roche. — Viiitit-({u;ilie heures après une déclaration 
(le guerre maritime, vos côtes s''r<iient al tac] nées sans (jue vous 
ayez la possibilité devons défendre. 

M. Jules Ferry. — Messieurs, il y a là des considérations 
qui méritent toute l'attention des patriotes. Les conditions de 
la guerre maritime sont profondément modifiées. {Ti-ès bien! 
très bien !) 

A l'heure qu'il est, vous savez qu'un navire de guerre ne peut 
pas porter, si parfaite que soit son organisation, plus de 
quatorze jours de charbon, et qu'un navire qui n'a plus de 
charbon est une épave, sur la surface des mers, abandonnée au 
premier occupant. D'où la nécessité d'avoir sur les mers des 
rades d'approvisionnement, des abris, des ports de défense et 
de ravitaillement, [Applaudissements au centre et à (jauche. — 
Interruptions diverses.) Et c'est pour cela qu'il nous fallait la 
Tunisie; c'est pour cela qu'il nous fallait Saigon et la Cochin- 
çhine ; c'est pour cela qu'il nous faut iMadagascar, et que nous 
sommes à Diego-Suarès et à Vohémar, et que nous ne les quit- 
terons jamais !... [Applaudissements sur un grand nombre de 
bancs.) Messieurs, dans l'Europe telle qu'elle est faite, dans cette 
concurrence de tant de rivaux que nous voyons grandir autour 
de nous, les uns par les perfectionnements militaires ou mari- 
times, les autres par le développement prodigieux d'une popu- 
lation incessamment croissante ; dans une Europe, ou plutôt 
dans un univers ainsi fait, la politique de recueillement ou 
d'abstention, c'est tout simplement le grand chemin de la déca- 
dence ! Les nations, au temps où nous sommes, ne sont grandes 
que par l'activité qu'elles développent ; ce n'est pas « par le 



218 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

rayonnement pacifique des institutions »... ilniernipi'wm à 
r extrême-gauche et à droite) qu'elles sont grandes, à l'heure 
qu'il est. 

M. Paul de Cassagnac. — Nous nous en souviendrons : c'est 
l'apologie de la guerre. 

M. DE Bai DRY d'Assox. — Tiès j)ien ! la République, c'est l;i 
guerre. Nous ferons imprimer votre discours à nos frais et nous le 
répandrons dans toutes les communes de nos circonscriptions 
électorales. 

M. Jules Ferry. — Rayonner sans agir, sans se mêler aux 
atiaires du monde, en se tenant à l'écart de toutes les combi- 
naisons européennes, en regardant comme un piège, comme 
une aventure toute expansion vers l'Afrique ou vers l'Orient, 
vivre de cette sorte, pour une grande nation, croyez-le bien, 
c'est abdiquer, et, dans un temps plus court que vous ne pouvez 
le croire, c'est descendre du premier rang au troisième et au 
quatrième. [Nouvelles interruptions sur les mêmes bancs. — 
Très bien! très bien! au centre.) 

Je ne puis pas, messieurs, et personne, j'imagine, ne peut 
envisager une pareille destinée pour notre pays. 11 faut que 
notre pays se mette en mesure de faire ce que font tous les 
autres, et, puisque la politique d'expansion coloniale est le 
mobile général qui emporte, à l'heure qu'il est, toutes les puis- 
sances européennes, il faut qu'il en prenne son parti; autrement 
il arrivera... oh! pas à nous qui ne verrons pas ces choses, 
mais à nos tils et à nos petits-fds, il arrivera ce qui est advenu 
à d'autres nations qui ont joué un très grand rôle il y a trois 
siècles, et qui se trouvent aujourd'hui, quelque puissantes, 
quelque grandes qu'elles aient été, descendues au troisième ou 
au quatrième rang. [Interruptions.) Aujourd'hui, la question est 
très bien posée : le rejet des crédits qui vous sont soumis, c'est 
la politique d'abdication proclamée et décidée. [Non! non!) 

Je sais très bien que vous ne la voterez pas celle politique; 
je sais très bien aussi que la France vous applaudira de ne pas 
l'avoir votée : le corps électoral, devant lequel vous allez vous 
rendre, n'est pas plus que nous partisan de la politique de l'abdi- 
cation ; allez bravement devant lui, dites-lui ce que vous avez 
fait, ne plaidez pas les circonstances atténuantes... [Exclama- 
tions à droite et à l extrême-gauche . — Applandissemenfs à 



AKFAIHKS I)K MAKAfiASCAH. 219 

gauche el au cen/re.)... dites que vous avez voulu une Franct; 
grande en toutes choses... 

17)1 membre. — Pas parla C(Mi4iir'le. 

M. Jules Ferry. — ... urandr pai' les arts de la paix, par la 
politique coloniale, dites cela franchement au corps électoral, 
et il vous comprendra. 

M. Raoul Dival. — Le pays, vous l'avez conduit à la dt'faite et à 
la banqueroute. 

M. Jules Ferry. — Quant à moi. je comprends à merveille 
que les partis monarchiques s'indignent de voir la République 
française suivre une politique qui ne se renferme pas dans cet 
idéal de modestie, de réserve, et, si vous me permettez l'expres- 
sion, de pot-au-feu... [Interruptions et vires à droite) que les 
représentants des monarchies déchues voudraient imposer à la 
France. [Applaudissements au centre.) 

M. LE BARON DuFOUR. — C'est un langage de maître d'IiiHol (jue 
vous tenez là. 

M. Paul de Cassagnac. — Les électeurs préfèrent le pot-au-feu 
au pain que vous leur avez donné pendant le siège, sachez-le bien ! 

M. Jules Ferry. — Je connais votre langage, j'ai lu vos 
journaux... Oh ! Ton ne se cache pas pour nous le dire, on ne 
nous le dissimule pas : les partisans des monarchies déchues 
estiment qu'une politique grande, ayant de la suite; qu'une 
politique capable de vastes desseins et de grandes pensées, est 
Tapanage de la monai"chie ; que le gouvernement démocratique 
au contraire, est un gouvernement qui rabaisse toutes choses.., 

M. DE Bai DRY d'Assom. — C'est très vrai ! 

M. Jules Ferry. — Eh bien, lorsque les républicains sont 
arrivés aux affaires, en 1879, lorsque le parti républicain a pris. 
dans toute sa liberté, le gouvernement et la responsabilité des 
affaires publiques, il a tenu à donner un démenti h. cette lugubre 
prophétie, et il a montré dans tout ce qu'il a entrepris : 

M. DE Saint-Martin. — Le résultat en est beau ! 
M. Galla. — Le déficit et la faillite! 

M. Jules Ferry. — ... aussi bien dans les travatix pubUcs 
que dans la construction des écoles [Applaudissements au centre 
et à gauche) que dans sa politique d'extension coloniale, qu'il 



2:20 DISCOURS DE JULES FERRY. 

avait le senliment de la grandeur de la France. (Nouveaux 
applaudissements au centre et à gauche.) 

Il a montré qu'il comprenait bien qu'on ne pouvait pas pro- 
poser à la France un idéal politique conforme à celui de nations 
comme la libre Belgique et comme la Suisse républicaine; qu'il 
faut autre cbose à la Krance : qu'elle ne peut pas être seulement 
un pays libre; qu'elle doit aussi être un grand pays, exerçant 
sur les destinées de l'Europe toute l'influence qui lui appartient, 
qu'elle doit répandre celle influence sur le monde, et porter 
partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses 
armes, son génie. (Applaudissements au centre et à gauche.) 

Quand vous direz cela au pays, messieurs, comme c'est 
l'ensemble de cette œuvre, comme c'est la grandeur de cette 
conception qu'on attaque, comme c'est toujours le même procès 
qu'on instruit contre vous, aussi bien quand il s'agit d'écoles 
et de travaux publics que quand il s'agit de politique coloniale; 
quand vous direz à vos électeurs : « Voilà ce que nous avons 
voulu faire, » soyez tranquilles, vos électeurs vous entendront 
et le pays sera avec vous, car la France n'a jamais tenu rigueur 
à ceux qui ont voulu passionnément sa grandeur matérielle, 
morale et intellectuelle. [Bravos prolongés à gauche et au 
centre. — Double salve d'applaudissements. — L'orateur, en 
retournant à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues.) 



Ce beau discours, qui contenaiL tout un exposé de principes sur le 
rôle colonial de la grande nation qu'est la France, fut accueilli avec 
enthousiasme par une majorité qui semblait se ressaisir, en éprou- 
vant le remords d'une lieure d'afTolenienl. L'extrème-gaucbe, 
désorientée, demanda le renvoi de la discussion au surlendemain, 
30 juillet. Mais le discours que M. Clemenceau prononça dans cette 
séance pour essayer d'amener le cabinet du 6 avril à renier toute 
solidarité avec l'illustre chef du cabinet précédent, produisit l'effet 
contraire. M. Brisson, en quelques paroles vibrantes d'honnêteté et 
de bon sens, demanda à la Chambre de voter les crédits de 
Madagascar, et « dans un esprit de conciliation, dans ce qui reste 
de conciliation possible entre les républicains » pria les repré- 
sentants du pays « d'abréger un débat qui non seulement donnait 
le spectacle de nos querelles, mais encore leur fournissait un 
aliment nouveau ». kes crédits furent votés par 227 voix contre 120. 
Cette firande discussion avait dissipé les sophismes haineux de 
i'extrème-gauche, et reconstitué un parti de Gouvernement dont le 
vrai chef restait toujours deboul. 



I.KS IIKIIITIKKS It Altl) Kl. KAIIKII. 2-^1 



Les héritiers d'Abd-el-Kader 

Nous croyons devoir, incidemment, menlionner ici l»> déhal (|iii 
eut lieu à la Chanibro, dans la st'-ance du 22juillol, 1884' sur h; proji'l 
de loi ayant pour objet d'accorder une pension de 80 ()()(» IVanos à l.i 
famille de rémii' Abd-el-Kader. M. Tii-ilie pria la Chambre de ne 
pas voter le crédir. parce que l'émir avait laissé aux siens une 
fortune de 40 à oOOOO livres de rente, plus 2 000 louis en ar;,'enl 
liquide; et, en second lieu, parce que le (ils aine d'Abd-el-Kader, 
Mohamed, déteslait la France, et que le second, Mahi-ed-DiM. avait, 
en 1870, essayé de soulever contre nous ses corelii,'iomiaires dans le 
sud de l'Algérie et en Tunisie. Il paraissait à l'orateur qnon ne 
pouvait donner 80 000 francs de rente aux enfants d'Abd-el-Kader 
quand on ne donnait à un savant comme M. Pasteur (ju'une 
pension de 25 000 francs. 

M. Jules Ferry soutint en ces ternies I;i demande de crédit : 

M. LE Président. — La parole est ;i M. le président du Conseil, 
ministre des atfaires étrangères. 

M. Jules Ferry, président du conseil, minisire des affaires 
(Hrnngères. — Messieurs, ce n'est pas en nous plaçant au point 
(le vue algérien, ni pour consolider en Algérie rinlluence fran- 
çaise que nous vous proposons de continuer, dans uue mesure 
modeste, aux héritiers d'Abd-el-Kader, ou du moins à ceux 
d'entre eux qui le méritent, une partie de la pension qui était 
inscrite au budget en faveur de l'émir, et qui se montait à 
150 000 fr.; c'est en nous plaçant à un point de vue de politique 
orientale et non de politique algérienne. Notre autorité, notre 
influence, notre domination en Algérie sont assises non seule- 
ment sur une puissance militaire dont on a éprouvé l'irré- 
sistible supéiiorité, mais sur une véritable assimilation de 
l'élément indigène, et sur les progrès manifestes, si invraisem- 
blables qu'ils aient pu paraître il y a dix ou (juinze ans, des 
idées et de la civilisation françaises dans l'ensemble de la 
population arabe. C'est à un autre point de vue, c'est en vue 
des grands intérêts politiques que la France possède en Syrie, 
et particulièrement dans la région du Liban, que nous prions la 
Chambre de faire ce que nous avons fait, c'est-cà-dire de suivre 
les conseils et l'opinion des agents français qui, depuis de 

1. V. ^officiel du 23 juillet 1884. 



2-2-2 UISCOUUS DE JULES FEIUIV. 

longues années, pratiquent ces populations difficiles, qui sont 
sur les lieux, (pii peuvent apprécier mieux que nous la valeur 
lies influences et Tintérêt de certains concours, et qui nous ont 
tous dit, depuis le consulat de Damas, le consulat général de 
Beyrouth, jusqu'à l'ambassade de Constantinople, que ce serait 
un acte de bonne politique et, si vous me permettez cette 
expression, un placement avantageux que de continuer une 
modeste pension aux héritiers d'Abd-el-Kader. Mais ce sont là, 
dit M. Treille, des procédés anglais, et il a fait contre la poli- 
tique anglaise en Egypte une sortie sur laquelle je dois faire 
toutes mes réserves, soit pour le fond, soit pour la forme. Je ne 
suis pas un admirateur quand même de la politique coloniale 
des Anglais ; je crois cependant que nous pourrions, dans une 
certaine mesure, nous inspirer de leur exemple; j'estime que 
l'exemple de l'Angleterre nous prouve qu'il n'est pas inutile, 
dans les pays d'Orient, arabes, asiatiques, de se faire des pen- 
sionnaires, et surtout que, quand on a des pensionnaires, il est 
politique de les garder. 

Ce fut, assurément, pour la politique française et pour notre 
inlluence traditionnelle en Syrie, une véritable bonne fortune 
que de voir à Damas l'émir Abd-el-Kader, ce grand homme de 
guerre, ce héros de l'indépendance arabe, entouré de tout le 
prestige que lui donnait, aux yeux du monde musulman, son 
grand rôle héroïque, pénétré, d'une si merveilleuse façon, de 
sympathies pour ses vainqueurs, de ces sympatiiies françaises 
qui s'imposent souvent aux esprits les plus rebelles et se mon- 
trant, en 1860, le plus ferme défenseur de la civiUsation et du 
christianisme, au milieu des effroyables massacres qui eui'ent 
lieu à cette époque! 

M. Paul dk Cassagn'AC. — Il défendait le christianisme que vous 
avez persécuté. 

M. LE Présidext du conseil. — Ce fut là, messieurs, un 
grand et étonnant spectacle, et quand la France ne se propose- 
rait pour but, en laissant à la famille d'Abd-el-Kader quelque 
chose de la pension de son chef, que de perpétuer le souvenir 
de ce grand service, la France ferait une chose digne d'elle, 
digne d'une nation généreuse, car les nations généreuses ont 
pour première vertu et pour premièie grandeur d'être recon- 



I.KS IlLHIÏIKItS II \l;ll Kl. KAItKl;. -'^3 

naissantes. \Tri;s bien! Irh bien! ut (i/i/tlnudisseineufs à f/aiicht'. 
et au centre.) 

Ainsi (loin-, je dis qu'an jtoiiil tlf vue du seiilimciit — car 
vous nie iitMiueUrez de ne pas discuter ici sur des cliillVes et dr 
ne pas bataillei- sur (|uelques niillifis de francs; la (lueslion 
doit se poser plus haut à la trihune l'iançaisc — au point de 
vue du sentiment, il y aurait des i-aisons suflisantes pour ne pas 
supprimer à la famille dAbd-el-Kader la pension donnée à 
l'émir, quoi qu'on puisse penser de celte opulence fort contes- 
table dont elle aurait joui, du vivant de son chef. Mais, mes- 
sieurs, il faut, par contic, bien vous rendi-e compte de l'elTet 
que produirait actuellement la suppression de la pension. 
Savez-vous ce que représente, en définitive, cette famille d'Abd- 
el-Kader à Damas, dans le Liban et jusqu'autour des lieux 
saints, à Nazareth, où nos sujets d'Algérie possèdent un éta- 
blissement assez considérable? Elle représente 3oU0 ou 
4 000 Algériens, sujets français, qui défendent avec une rai-e 
énergie leur indépendance et leur nationalité française, à 
laquelle ils se sont profondément attachés, contre les menaces, 
les vexations et les intrigues des autorités locales. Sans doute, 
tous les membres de cette famille d'Abd-el-Kader ne méritent 
pas également notre intérêt. Ce qu'on a dit des deux aînés est 
vrai. Mohamed n'a pas marché dans le chemin de son père, et 
c'est à lui qu'il y a ({uelques années, l'émir adressait une lettre, 
resiée célèbre, pour lui l'eprocher son ingratitude envers la 
France. Aussi, nous avons rayé Mohamed de notre liste : 
Mohamed, en effet, est pensionnaire de la Turquie. L'hono- 
rable M. Treille affirmait que la Turquie n'avait pas de pen- 
sionnaires ; je lui réponds que la Turquie, malgré les difficultés 
financières de toute espèce auxquelles elle est en butte, malgré 
la pénurie de son budget, a non seulement trouvé le moyen de 
donner à Mohamed une pension assez élevée, mais qu'elle a 
fait des olïres analogues à tous les autres membres de la 
famille. Les deux fils aînés de l'émir ont accepté, mais tous les 
autres ont refusé, fièrement, absolument. Vous devez donc 
faire aux uns et aux autres un traitement dilïérent. Maisje vous 
prie, messieurs, de remarquer que le fait de cette pension 
turque, acceptée parles uns et refusée par les autres, est une 
démonstration péremptoire de l'utilité qu'un gouvernement 



0)4 DISCOUUS l»E JULES FEUUY. 

vigilant peut trouver, dans les pays d'Orient, à se créer ou à se 
maintenir une clientèle par des pensions. Je vous parlais de ces 
Algériens transportés en Syrie, dont on peut évaluer le nombre 
à 3,500 ou 4,000, de cette population qui est française de droit 
et française de cœur, et qui défend sa nationalité. Nous sommes 
obligés de les protéger fréquemment contre les revendications 
et les entreprises des fonctionnaires musulmans, non pas que 
la Porte ottomane nous conteste le moins du monde la nationa- 
lité de nos Algériens; mais il y a, au-dessous de la Porte, les 
nombreuses autorités subalternes, dont toute la politique 
consiste à traiter comme des sujets du sultan et à faire rentrer 
sous la loi ottomane quiconque appartient à la religion 
musulmane. 

Nous avons à cbaque instant des difficultés pratiques avec les 
valis, avec les gouverneurs généraux. Avec un peu de patience 
et de fermeté, nous finissons par en venir à bout; mais, si une 
Chambre française refusait le crédit pour la famille d'Abd-el- 
Kader, si elle commettait la faute de rompre un des liens maté- 
riels et tangibles qui nous relient aux Algériens émigrés, 
croyez bien que notre influence en subirait un grave échec, et 
que rien ne pourrait mieux servir les intrigues par lesquelles 
on essaie de la battre en brèche. Je crois donc qu'il y a un véri- 
table intérêt politique, d'abord à conserver par cette libéralité 
le souvenir de la grande action et de la grande figure d'Abd-el- 
Kader, et aussi à ne pas laisser tomber en d'autres mains et sous 
une autre influence ce groupe important des Algériens élabhs en 
Syrie et sous la suprématie de la famille d'Abd-el-Kader. Quant 
aux griefs personnels que vous avez justement relevés contre 
les deux aînés des (Us d'Abd-el-Kader, je reconnais qu'ils sont 
fondés. Aussi n'ont-ils jamais eu part aux libéralités de la 
France ; aussi sont-ils rayés de la liste des pensionnés. 

M. AcHARD. — Mais pas du tout! Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — Il y a dix fils et six filles; 
il y a sept veuves. Croyez-vous que chacun d'eux sera couvert 
d'or par la petite pension que nous vous demandons pour eux. 
Si je regarde le tableau de répartition, ce sont des sommes de 
400 francs par mois, de 500 francs qui leur reviendront. La 
somme la plus élevée est de 800 francs : et c'est pour de 



AllAlltKS ItKCVPTE. v><>.j 

pareilles misères qm' vous coiiipromt'iiiicz imiIit iiilliifiic*^ on 
Syrie et nos intérêts traditionnels? Je vous supplie de voter le 
crédit. {Applaudissemen / s sin' un qrnnd unmhrc de hancx. — 
Aux voix! aux voix.'\ 

Malgré ropposiliuii de M. de Diuivillc-iMaillefeu, les crrdils fureiil 
volés par 307 voix oonlie 140. 



Affaires d'Egypte. 

Il est incontestable que l'abandon de l'Egypte à l'Anglelerre a été 
la plus grosse faute politique que notre pays, ou plutôt ses repré- 
sentants, aient commise depuis les désastres de l'Année terrible. 
Nous nous bornerons à rappeler brièvement dans quelles circons- 
tances cette faute extraordinaire s'est produite, et à quelles 
iidluences elle est imputable. On verra ensuite comment M. Jules 
Ferry a essayé de léparer les erreurs de ses infatigables adversaires, 
qui ont déployé un talent 1res remarquable pour prcnidre, incons- 
ciemment, il faut le croire, le contre-pied de l'intérêt de la France. 

C'est au début de l'année 1882 que lo parti national égyptien 
avait publié son programme. L'auteur était ce colonel Arabi-Pacba 
qui, le y septembre 1881, avait suscité an Caire une émeute 
ndlitaire, et fait nommer président du Conseil un des chefs 
du parti national, Chérif-Pacha. L'Angleteire avait profité de ces 
désordres pour lancer l'idée d'un protectorat purement britan- 
nique, à substituer au contrôle anglo-français. Le manifeste d'Arabi 
comportait notamment « la reconnaissance des services rendus à 
rÉgypte par l'Angleterre et la France et par le contrôle européen ». 
Mais on assurait que son programme avait été rédigé par un 
« voyageur anglais » et il revendiquait, d'ailleurs, pour l'Egypte, la 
libeité politique, ce qui paraissait contradictoire avec le contrôle 
anglo-français. Officiellement, du reste, les gouvernements français 
et anglais se montrèrent d'accord pour prolester contre les 
manœuvres d'Arabi, el les deux consuls généraux remirent au Vice- 
roi, le 27 janvier, une note où les deux puissances se déclaraient 
unies pour faire face aux périls qui menaçaient le gouvernement du 
khédive. Les journaux anglais prétendirent que c'était l'influence de 
Gambetta qui avait inspiré cette note à lord Granville. Elle était, en 
tous cas, conforme aux inlérêts français, si menacés depuis que 
l'Angleterre avait acheté, en 1873, les actions du Vice-roi dans la 
Compagnie du canal de Suez. Mais, quelques jours après, Gambetta 
quittait le pouvoir (26 janvier 1882) et M. de Freycinet prenait le 
portefeuille des affaires étrangères. Il en résulta un changement 
notable dans l'attitude de la diplomatie anglaise. De plus, Arabi- 
Pacha, le 2 février, renversa encore, avec le concours des Notables, 

J. Ferry, Discours, V. 15 



226 DISCOURS DE JULES FEIUIY. 

le ministère Ghérif-Pacha et prit le ministère de la yuerre. Le nou- 
veau premier ministre, Mahmoud-Baroudi, reconnut a la Chambre 
éiivptienne le droit de retenir et de modifier le budget, ce qui 
compromettait l'avenir du contrôle anglo-français. M. Gladstone se 
montrait plutôt favorable à l'établissement d'institutions libres en 
Egypte, et M. de Freycinet, dans sa réponse du 23 février 1882 à 
l'interpellation de M. Delafosse, se bornait à demander le maintien 
« de la situation prépondérante de la France et de l'Angleterre », 
sans répondre à M. Francis Charmes, qui voulait savoir ce que ferait 
la France dans l'éventualité d'une intervention turque en Egypte. 
Le 1" juin, les gouvernements français et anglais invitèrent les 
cabinets de Berlin, Vienne, Rome, Saint-Pétersbourg et Constanti- 
nople à se réunir dans la capitale de l'Empire ottoman pour régler 
la question égyptienne. Seule, la Porle résista : elle envoya au Caire 
Dervich-Pacha pour raffermir l'autorité du khédive. Mais la présence 
de l'envoyé ottoman n'empêcha pas une nouvelle émeute d'éclater, 
le 11 juin, à Alexandrie. Un grand nombre d'Européens, dont quatre 
Français, furent massacrés : les consuls d'Angleterre, de Grèce, le 
vice-consul et le chancelier du consulat d'Italie figuraient parmi 
les blessés. 

M. de Freycinet, questionné, le 12 juin, à la Chambre, affecta de 
considérer ce massacre comme sans importance; la flotte anglo- 
française qui se trouvait à Alexandrie resta dans une inaction 
absolue. Mais l'opinion anglaise s'émut violemment, et les puissances 
décidèrent la réunion de la Conférence à Constantinople, en se 
passant du concours de la Turquie. Répondant, le 22, à une question 
de M. Casimir-Périer, M. de Freycinet exprima les espérances qu'il 
fondait sur les décisions futures de la Conférence, mais réserva 
notre liberté d'action, au cas où ces décisions seraient incompa- 
tibles avec les intérêts français. Le Gouvernement ordonna l'arme- 
ment de plusieurs navires, rappela les inscrits maritimes et déposa, 
le 8 juillet, une demande de 8 millions de crédits pour couvrir les 
dépenses que nécessitaient ces armements. Mais quel emploi en 
ferait-il? M. de Freycinet avait déclaré à la tribune qu'il n'en savait 
rien. Il ne s'agissait que d'une « mesure de précaution, de prudence, 
de prévoyance ». Le ministre ne ferait rien avant de consulter le 
Parlement. Bien plus, noire escadre, mouillée devant Alexandrie, 
avait reçu l'ordre, en vertu d'un accord avec l'Angleterre, de 
s'éloigner, et de se rendre à Port-Saïd, au premier coup de canon 
que tireraient nos bous amis. Ceux-ci enjoignirent donc à l'amiral 
Conrad de quitter Alexandrie le 10 juillet et, dès le lendemain, sous 
prétexte que le Gouverneur de la place ne voulait pas lui livrer 
ses forts, lord Seymour couvrit la ville de projectiles. Arabi se 
retira, non sans avoir ouvert les portes du bagne et lâché les 
forçats, qui mirent Alexandrie au pillage. Quand l'escadre anglaise 
et les navires américains et allemands songèrent à débanjuer 
([uelques compagnies, la malheureuse cité était déjà en cendres. 



AKI AIIIKS KKCVPTK 227 

Coinnio lii justice a|)rrs un inaiiv.iis couji, la ili|)|iiiualii' iurumiait 
et, le 15 juillet, la CouIVreiico oiivoyait uiu; note an Sultan pour le 
prier de rétablir le slutu quo en Éf,'ypte. Au Palais Bourbon, lorsque 
s'ouvrit, le i8, la discussion sur les crédits, M. de Frevcinet 
toujours flottant, déclinant toute initiative, ne sollicitant de la 
Chambre aucune autorisation d'agir, reconnut que les désordres 
d'Alexandrie nous donnaient le droit d'int'^rvenir, mais il ne voulait 
exercer ce droit que d'accord ... «?tT l'hhirdpc.U manifesta seulement 
la volonté de sauvegarder la lilieité du canal de Suez. (Jambetta 
vint alors tracer la seule politique qui fût logique et simple. Il 
engagea le cabinet à n'accepter les résolutions de la Conférence que 
si elles étaient d'accord avec l'intérêt français, à ne pas laisser 
la France devenir le gendarme de l'iMirope, ce qui serait une 
déchéance; à ne pas non plus laisser le Sultan intervenir en iîgypte, 
de connivence avec des puissances qui héiiteraient du Turc, après 
nous avoir mis dehors; enfin, Gambetla conclut énergiquement 
qu'on ne pouvait efficacement défendre les intérêts français que par 
la coopération avec l'.^ngleterre. « S'il y a rupture, s'éciia-t-il, tout 
sera perdu ! » 

M. de Freycinet ne voulut pas comprendre, et refusa les pleins 
pouvoirs que lui oll'rait Gambetla ; il s'engagea même à revenir 
devant la Chambre (qui allait partir en vacances) s'il devenait 
nécessaire de protéger le canal de Suez, .\ussi bien, le ministre 
des affaires étrangères connaissait les opinions du parti radical, 
dont le leader, M. Clemenceau, présenta la substance avec son talent 
ordinaire. Suivant lui, il n'y avait point de communauté d'intérêts 
enire la France et l'Angleterre, et le contrôle à deux avait nui à 
notre crédit en Egypte. Notre Gouvernement devait se garder de 
suivre la Grande-Bretagne, et, s'il intervenait, l'orateur radical lui 
en demanderait compte. C'est dans ces conditions que les crédits 
furent volés par 424 voix contre 64, en vue seulement de mettre la 
flotte en état, mais sans autorisation d'agir. M. de Freycinet restait 
libre de persister, à l'extérieur, dans cette politique de compromis 
qu'il pratiquait, avec des succès variés, dans la politique intérieure, 
notamment sur la question de la mairie de Paris. Cependant, la 
Turquie, par un soudain revirement, notifiait, le 19 juillet, aux 
puissances sa résolution de participer aux travaux de la Conférence, 
tandis que le Khédive déclarait rebelle Arabi-Pacha, campé avec 
ses troupes à Kafir-Dowar, tout près d'Alexandrie, dans une forte 
position d'où il commandait le chemin de fer du Caire et les canaux 
d'eau douce. Le cabinet anglais demandait aux Communes un 
crédit de 37 millions et précipitait ses armements. 

Qu'allait faire la France, en présence d'événements aussi graves? 
Le Sénat était précisément saisi du projet de loi sur les crédits 
égyptiens (23 juillet). Un nouvel aveitissement fut donné à M. de 
Freycinet par l'éminent rapporteur de la commission, M. Schérer, 
qui, dans son rapport, mit en relief, avec une juste sévérité, les 



228 DISCOUHS DE JULES FEUHY. 

incohérences de Ja politique française en Égyple, notamment, 
l'abandon de « la silnation privilégiée dont la France avait joui en 
commun avec l'Angleterre » et l'acceptation implicite d'une inter- 
vention turque. M. Schérer cila le mot d'un homme d'État contem- 
porain : « La grande misère de notre temps est la crainte des 
responsabilités. » De son côté, M. Waddington, mis en cause par 
un discours du duc de Broglie, vanta les avantages de l'entente 
avec l'Angleterre, qui seule pouvait assurer notre influence dans la 
Méditerranée, et s'en référa à l'opinion connue de Gambetta. M. de 
Freycinet enfourcha de nouveau, dans sa réponse, sa chimère du 
concert européen, et fut accueilli par un silence glacial. M. de Saint- 
Vallier accentua encore la signification de l'attitude du Sénat (qui, 
bien entendu, vota les crédits presque à l'unanimité) en montrant 
tous les dangers d'une intervention isolée de l'Angleterre. Sourd à 
tant de conseils, le ministre des affaires étrangères fit entamer une 
campagne de presse pour prêcher l'abstention, ce qui était la 
politique de M. Clemenceau. Le Cabinet n'avait demandé à la 
Cliambre qu'un crédit de 9 millions (alors que le ministre de la 
Guerre en réclamait 40) et annonçait l'intention de se borner à 
envoyer un corps de 3 à 4 000 hommes de troupes de marine pour 
garder le canal de Suez. Au contraire, le ministère anglais laissait 
émettre par le Times l'éventualité d'un protectorat exclusivement 
britannique, pour couper court au projet d'une intervention turque, 
dont la Porte acceptait maintenant le principe. 

C'est dans ces circonstances qu'eut lieu à la Chambre française, 
le 29 juillet 1882, la discussion mémorable des crédits égyptiens. 
M. de Freycinet, qui avait laissé volontairement échapper l'occasion 
de prendre l'initiative d'une action énergique en Egypte, développa 
son programme de protection du canal de Suez, substituée à une 
intervention proprement dite. Cette solution ambiguë et insuffi- 
sante, qui n'était ni la guerre, ni l'abstention, n'eut le don de 
satisfaire personne. 

Elle fut combattue à la fois par M. Laisant et par M. Langlois, 
que préoccupait uniquement l'attitude de l'Allemagne, et par 
M. Madier de Montjau, qui refusait sa confiance à un gouvernement 
berné par l'Angleterre. 

Mais ce fut M. Clemenceau, pour lequel cependant M. de Freycinet 
avait montré tant de complaisances, qui, dans un discours incisif et 
impitoyable, porta le coup de grâce à la demande de crédits. Il 
démontra que le ministre des affaires étrangères ne proposait ni la 
paix, puisqu'il voulait envoyer des troupes, ni la guerre, puisqu'il 
resterait l'arme au bras sur les rives du canal, en laissant les 
Anglais s'installer au Caire, tandis que l'Europe semblait même 
nous refuser le mandat d'occuper le canal, en dehors d'elle et de la 
Turquie, qui parlait aussi d'intervenir. C'était, suivant l'orateur de 
l'extrême-gauche, rouvrir la question d'Orient, et peut-être aller au- 
devant de nouveaux désastres. Il fallait u réserver la liberté de la 



AKFAIHKS IHT.YPTE. 229 

France ». I.e projet tie loi sur l(>s crtHlits fut repoussé par 417 voix 
contre 75. l/Ki,'y()to était perdue pour nous et, trop tard, hélas: le 
ministère Freycinet était renversé! Au relus de M. Jules Ferry et de 
M. Brissou, on conslituait, le 7 aoilt 1882, le cabinet Duclere dont 
le mot d'oriire et le seul programme élaient l'eiracemenl. 

L'Angleterre, demeurant libre d'agii-, en prolita avec enipresstî- 
nient. On sait le reste : le cabinet anglais s'autorisa des lenteurs de 
la Porte pour rétablir l'ordre en Egypte, donna Tordre à l'amiral 
Seymour d'occuper le canal de Suez, écarta résolument l'idée d'inie 
intervention turque, et, le 2 août, les Iroupes de l'Inde débarquaient 
à Suez, sans que la Conférence de Constantinople souftlàt mol. La 
Grande-Bretagne promit seulement aux jjuissances de s'entendre 
avec elles quand il s'agirait plus tard de reviser les traités régissant 
l'Egypte. 

Malgré les protestations de M. de Lesseps, les troupes britan- 
niques s'installèrent à Port-Saïd le 20 août, et fermèrent le canal 
pendant quelques jours. Le 2o, elles battirent Arabi à Hamsès et, 
le 28, à Gassasin. Une proclamation du sultan déclara Arabi rebelle, 
le 5 septembre, et le chef égyptien, battu à Tell-el-Kébir, le 13, 
après un simulacre de résistance, en fut réduit à se constituer pri- 
sonnier. Lord Dulferin informa aussitôt les Turcs qu'on n'avait plus 
besoin d'eux. Les soldats anglais s'installèrent au Caire. Le contrôle 
français était frappé à mort, et la presse britannique signifiait bruta- 
lement à la France que, laissés libres en Tunisie, nous n'avions 
plus rien à faire sur les bords du Nil. A l'ouverture de la session 
ordinaire des Cbambres, le 15 janvier 1883, M. IJuclerc, président 
du conseil, dut avouer, dans sa déclaration, que tous les elTorts du 
cabinet français pour obtenir de l'Angleterre victorieuse le rétablis- 
sement du statu quo antc avaient échoué; que les Anglais renon- 
çaient nettement à l'action conmiune et entendaient rester les 
maîtres de l'Egypte; qu'en conséquence, la France n'avait qu'à 
reprendre « sa liberté d'action ». La défaite du général Hi(;ks au 
Soudan (novembre 1883), les succès du Madhi, l'échec de Baker- 
Pacha à Trinkitat, au commencement de 1884, la situation péril- 
leuse de Gordon-Pacha à Khartoum, surtout après la retraite du 
général Graham sur Souakim, ne fournirent que trop de prétextes 
aux Anglais pour maintenir leur prise de possession de l'Egypte. 

Président du conseil depuis le 21 février 1883, et ministre des 
affaires étrangères depuis le 20 novembre de la même année, 
M. Jules Ferry ne négligea rien pour renouer avec le cabinet de 
Londres, et, au mois de juin 1884, il obtenait de M. Gladstone et de 
lord Granville l'engagement suivant : 

« Le gouvernement anglais s'engage à retirer ses troupes au 
commencement de l'année 1888, à condition que les puissances 
seront alors d'avis que l'évacuation peut se faire sans compromettre 
la paix et Tordre de l'Egypte. >» En outre, le cabinet de Londres pro- 
mettait qu'après le départ des troupes anglaises, la commission de 



230 niSCOURS DE JULES FERRY. 

la deLLe aurait le pouvoir d'inspection financière pour assurer la 
perception intégrale des revenus. (Note de lord Granville du 16 juin.) 

C'est sur cette reprise de négociations avec l'Angleterre et sur 
leur résultat que M. Delafosse déposa à la Chambre une demande 
d'interpellation. Elle vint en discussion dans la séance du 23 juin', 
quelques Jours avant la réunion de la conférence de Londres, qui 
devait statuer sur les finances égyptiennes. 

M. Jules Ferry s'exprima ainsi : 



Discours du 23 juin 1884. 

M. Jules Ferry, président du conseil, ministre des affaires 
étrangères. — Messieurs, j'ai l'honneur de déposer sur le 
bureau de la Chambre la correspondance échangée entre le 
gouvernement britannique et le gouvernement de la République 
au sujet de la Conférence. Avant que vous entendiez l'interpel- 
lation que riionorable M. Delafosse a annoncée sur le même 
sujet, je vous demande, messieurs, la permission de vous dire 
de quelles vues le Gouvernement s'est inspiré dans les négo- 
ciations dont le fascicule que je dépose sur le bureau de la 
Chambrevous donne la conclusion, les préoccupations auxquelles 
nous avons obéi, les résultats que nous croyons avoir obtenus. 

C'est le 19 avril que le gouvernement britannique, par une 
dépèche circulaire adi'essée à ses représentants à Paris, à 
Berlin, à Vienne, à Rome, à Saint-Pétersbourg et à Conslanti- 
nople, a convié les grandes puissances à se réunir en confé- 
rence, pour examiner s'il n'y a pas lieu de modifier la loi de 
liquidation qui régit actuellement les linances égyptiennes, et 
dans quelle mesure cette modification serait nécessaire. A ce 
moment, messieurs, il y avait plus de quinze mois que toute 
négociation officielle ou officieuse, toute conversation était 
rompue entre les deux gouvernements, au sujet des adaires 
d'Égyple. La dernière communication était une dépêche de mon 
honorable prédécesseur, M. Duclerc, en date du 4 janvier 1883. 
Dans cette dépèche, M. Duclerc, désespérant de faire accepter 
au gouvernement anglais soit le maintien du contrôle à deux, 
qui avait régi l'administration des alTaires égyptiennes depuis 
187G jusqu'en 1882, soit une combinaison équivalente, rompait 

1 V. l'0//îaWduS>-4jiiin 1884. 



AKFAIRKS DEGYPTE. 231 

les négociations el, avec hcaiicoiip de dignité, déclarait (|iie l.i 
France reprenait sa liberté (raclioii. 

Fallait-il, messieurs, persister dans celte attitude? Fallait-il 
la porter devant cette conférence, ou pliitcM, ce qui alors eût 
été plus simple et plus claii', refuser d'aller à la conférence ? 
Nous ne l'avons pas pensé. 11 faut, en politique, savoir recon- 
naître la force des faits accomplis et des situations acquises, et 
se garder des regrets inutiles : la politique du tout ou rien 
n'est pas meilleure pour les nations que pour les partis. [Trits 
bien ! 1res bien! à gauche el (tu centre.) 

Messieurs, du jour où, dans des circonstances que je n'ai ni 
à rappeler ni à juger, car elles appartiennent à Tliistoire, la 
Chambre des députés a refusé de s'associer d'une manière 
quelconque à une intervention armée dans la vallée du Nil, il 
était manifeste que les combinaisons, moitié politiques, moitié 
financières, de 1876 et de 1879 étaient profondément compro- 
mises; qu'elles étaient vouées à une l'uine prochaine, inévitable. 
Le contrôle à deux, détruit en fait, allait bientôt être aboli en 
droit; notre diplomatie était impuissante à le faire revivre 
par ses protestations : pouvait-elle consacrer ses efforts, avec 
quelque espérance de succès, à la rétablir? 

Messieurs, puisque la politique du contrôle à deux, qui avait 
fonctionné pendant six ans en Egypte pour le grand bien de ce 
pays, pour la prospérité de ses affaires, de son crédit, de ses 
finances, devenait impraticable, la sagesse commandait d'aviser 
et de chercher une autre politique. Car, messieurs, regarder, 
laisser faire, se voir progressivement évincer, de jour en jour, 
d'un pays où la France avait porté ce qu'elle a de meilleur : 
son génie, sa langue, ses capitaux, une colonie laborieuse, 
riche, puissante, — laisser faire et regarder, ce n'est pas une 
politique. Assister au spectacle des embarras d'autrui, ce n'est 
pas une consolation, encore moins un dédommagement. [Très 
bien! très bien!) Il fallait chercher une autre pohtique, et voici 
celle à laquelle nous nous sommes arrêtés. 

L'Egypte, messieurs, n'est ni chose anglaise, ni chose fran- 
çaise; c'est une terre essentiellement internationale et euro- 
péenne. [Très bien! très bien! à gauche.) C'est l'Europe qui l'a 
fécondée; c'est l'Europe qui a réorganisé sa justice; c'est l'Eu- 
rope qui lui a donné de bonnes finances. La question d'Egypte 



232 DISCOURS DE JULES FERRY. 

n'a jamais cessé et ne cessera jamais d'être, avant tout et 
par-dessus tout, une question européenne. {Très bien! 1res 
bien!) Et, messieurs, qui a plus hautement reconnu, qui a plus 
solennellement proclamé, cette vérité fondamentale de droit 
public européen, que le cabinet même qui s'adressait à nous, 
ce cabinet que préside l'illustre M. Gladstone ? Qui s'est défendu 
avec plus d'énergie de la pensée d'annexer l'Egypte ou d'y fonder 
un établissement définitif que le cabinet présidé par M. Glads- 
tone? Qui a parlé le premier de neutraliser l'Egypte pour assu- 
rer, dans l'intérêt du monde entier, la liberté du canal, sinon 
lord Granville, le principal secrétaire d'État de Sa Majesté 
Britannique dans le cabinet Gladstone? Et avec quelle admi- 
nistration, avec quels hommes d'État la France avait-elle plus 
de chances de s'accorder pour substituer à cet état d'hostilité 
sourde, de mécontentement mal déguisé, qui pèse comme une 
atmosphère lourde et obscure sur les rapports de la France et 
de l'Angleterre, à propos de l'Egypte, depuis deux ans, une 
entente fondée sur l'équité, sur la justice, entre ces deux 
grandes nations dont l'harmonie importe tant à la paix comme 
à la liberté du monde? {Applaudissements .) 

Oui, messieurs, je l'avoue, dans les négociations laborieuses 
dont nous vous apportons le résultat, au grand et légitime 
souci des intérêts si divers et si précieux qui nous rattachent à 
l'Egypte, nous avons mêlé — et nous l'avons, en vérité, mis 
encore plus haut — le souci de nos bons rapports avec la 
grande nation libérale, avec l'Angleterre. Messieurs, nos inté- 
rêts côtoyent ceux de l'Angleterre sur presque tous les points 
du globe ; le cours des choses, les événements prédestinent la 
France et l'Angleterre à avoir des contacts plus fréquents 
encore sur toute la surface du monde dans l'avenir que dans le 
passé. Eh bien, messieurs, il n'est pas une de ces rencontres, 
pas un de ces conflits quotidiens, qui ne puisse se régler par 
l'accord des deux puissances, des deux gouvernements, s'ils 
sont inspirés tous les deux par l'esprit de sagesse, d'équité et de 
concorde; il n'en est pas un, si petit qu'il soit, qui ne puisse 
s'aigrir et tourner à mal, s'il existe entre les deux nations des 
causes permanentes de tiraillements et de malentendus. [Irès 
bien! très bien!) C'est dans cet état d'esprit que nous avons 
aboi-dé l'Angleterre et noué les négociations. 



I 



AIKAIKKS DKKM'TK. -233 

Il (''lait cerlain, niessitMii-s, pour tous ceux qui voulaient |ii'(''tor 
roreille aux (.lilïéienles luanirostalioiis de lopiiiiou an^Maise 
que cette étrange et persistante méllance vis-à-vis de la France, 
dans la (|ucstion (rÉirvpte, tenait à deux causes, rejjosail sur 
deux erreurs, sur deux malentendus : sur cette opinion, d'aliord, 
que la France poursuivait en Éiîvpte. envers et contre tous, 
avec un(> obstination que les événements n'étaient pas parvenus 
à décourager, la reconstitution du contrôle à deux; tït ensuite, 
sur cette crainte, Imbilement répandue dans l'esprit public en 
Angleterre, fomentée par les organes de l'opposition, que la 
France avait le dessein, lorsque les troupes anglaises évacue- 
raient l'Egypte, de substituer à une occupation anglaise une 
occupation française. C'étaient là les deux points aigus, doulou- 
reux en quelque sorte, de roi)inion britannique. Il nous était 
fort aisé de rassurer le gouvernement anglais et l'opinion 
anglaise sur l'un et l'autre de ces deux points. 

Voici en quels termes notre ambassadeur à Londres, 
M. Waddington, ouvrant la négociation, s'en est explique avec 
le cabinet britannique. Le document dont je vais avoir l'bon- 
neur de faire passer sous vos veux la partie la plus importante, 
rappelle que, le 29 avril, dans une dépêche dont copie avait été 
remise à lord Granville par le chargé d'affaires de France, le 
ministre des affaires étrangères de la République française, 
après avoir accepté en principe la proposition de conférence, 
ajoutait les considérations suivantes : 

« Le caractère même de cette proposition indique que les 
modifications sur lesquelles les puissances auront à délibérer, 
impliquent l'examen de certaines questions connexes à la liqui- 
dation, et dont il est impossible de ne pas tenir compte. Le 
Gouvernement français espère, dès lors, que les ministres de 
la reine ne se refuseront pas à en faire préalablement l'objet 
d'un échange de vues, qui est indispensable pour déterminer 
avec précision le mandat de la conférence et assurer l'issue de 
ses travaux. L'échange de vues proposé par M. Ferry ayant été 
accepté par Votre Seigneurie, je m'empressai, dans le premier 
entretien que nous eûmes à ce sujet, le 2 mai, de bien établir 
le terrain sur lequel le gouvernement de la République enten- 
dait se placer dès le début de nos pourparlers. Il importait 
d'abord d'écarter deux idées, deux préjugés fort répandus dans 



234 DISCOURS DK JULES FERRY. 

la presse anglaise, relatifs au rétablissement du condominiuni 
et aux prétendus projets militaires de la France en Egypte. En 
conséquence, je vous ai déclaré que le Gouvernement français 
ne songeait d'aucune façon à pousser au rétablissement du 
contrôle anglo-français en Egypte. Sans doute, nous conservons 
la conviction que ce contrôle a produit, tant qu'il a duré, de 
bons et salutaires effets, et que, sous son influence, l'Egypte a 
été tran(iuille et ses finances prospères; mais nous nous rendons 
un compte exact des raisons qui doivent aujourd'hui faire écar- 
ter toute pensée d'un retour à un régime que les événements 
ont renversé. Le condominium est mort, et nous n'entendons 
pas le ressusciter. C'est au seul point de vue des intérêts 
collectifs de l'Europe, et de la part légitime que nous y représen- 
tons, que nous considérons désormais les affaires d'Egypte, 
L'autre malentendu, qu'il convenait de dissiper, portait sur 
l'intention, qui nous a été souvent attribuée par l'opinion 
anglaise de substituer une occupation française à l'occupation 
anglaise, le jour où le gouvernement de Sa Majesté aurait rap- 
pelé ses troupes. Je vous ai déclaré que le gouvernement de la 
République était prêt à prendre, à cet égard, les engagements 
les plus formels. Cette résolution nous a été inspirée par la 
confiance où nous sommes que le gouvernement de Sa Majesté n'hé- 
sitera point, de son côté, à confirmer expressément les déclarations 
solennelles qu'il a faites à diverses reprises de ne porter aucune 
atteinte à la situation internationale faite à l'Egypte par les 
traités et les finances, et d'évacuer le pays quand l'ordre y sera 
rétabli. Il y aurait de la sorte, entre les deux gouvernements, 
un engagement synallagmatique, comportant : de la part de 
l'Angleterre, une clause d'évacuation ii échéance déterminée, 
qui ne pourrait être prolongée sans une nouvelle consultation 
des puissances, et, de la part de la France, l'engagement formel 
de ne procéder en aucun cas à une intervention armée dans le 
delta du Nil sans une entente préalable avec l'Angleterre. » 

Messieurs, sur ce premier point, assurément le plus impor- 
tant de toute cette affaire, nous avons obtenu de sérieuses 
satisfactions. Une date précise d'évacuation a été fixée par le 
cabinet britannique : c'est le l" janvier 1888, dans trois ans et 
demi à peu près, à partir du jour où j'ai l'honneur de vous 
parler. Voici dans quels termes, messieurs, lord Granville, 



AFFAIHKS F» K(.YI'Ti:. 2:5 

dans sa (lôpèclic du 16 juin, loi-miih' cft oiitrafiT'inciit du 
^ïoiiverneiueiil l)ri(aiini(|iit' : 

« Il y a qii('Ii|m's diriiciillrs à IImt mic dah' |iii''cisc à (■cKo 
(''vaciialiun, d'aiilanl [dus (|m' loiitr iiriiudt' ainsi lixt'c |i(tin rail, 
à l'épreuve, se trouver ou trop longue ou troi) couile. Mais le 
gouvememenl de Sa Majesté, afin d'écarter toute espèce de 
doute à l'endroit de sa politi(pu^ dans cette affaire, et eu égard 
aux déclarations faites par la France, s'engage à retiier ses 
troupes au commencement de Tannée 1S88, à condition (jue les 
puissances seront alors d'avis que l'évacualion peut se faire 
sans compromettre la paix et l'ordre en l'Egypte. » 

Messieurs, on a dit dans les journaux anglais, on a répété 
dans les journaux français que cette clause, que cet engagement 
d'évacuation avait un caractèi'e ]iotestatif, et (ju'il suflirait — 
c'était là, disait-on, la condition singulière acceptée par le gou- 
vernement français — qu'une seule puissance fît opposition à 
l'évacuation de l'Egypte par les troupes anglaises, pour que 
l'Angleterre fût en droit d'y rester. Messieurs, cette clause sin- 
gulière, étrange, cette espèce de veto, emprunté aux traditions 
de la diète polonaise, est une invention qui touche au ridicule. 
Quand les puissances se réunissent en congrès on en confé- 
rence, elles ne stipulent pas qu'il dépend du caprice de l'une 
■d'elles d'empêcher l'accord européen de se faire; et, si le repré- 
sentant du gouvernement français, qui, par la force des choses, 
a été, en quelque sorte, le porte-parole des intérêts européens 
dans cette négociation, avait eu l'insigne faiblesse de se prêter 
à une telle comédie, ces grandes puissances auraient certaine- 
ment refusé de s'y associer. 

Oui ! les puissances seront consultées, mais elles délibéreront, 
comme elles ont coutume dele faire, et c'est elles qui décidei'ont 
si la situation de l'Egypte comporte ou ne comporte pas la 
prolongation de l'occupation anglaise au delà du terme fixé, 
au delà du 1" janvier 1888. 

Messieui's, dans les pourparlers qui sont intervenus sur ce 
point, on a dû naturellement se préoccuper de deux hypothèses : 
celle où le délai serait trop long, où l'évacuation serait possible 
avant le l" janvier 1888, parce qu'avant cette époque Tordre 
et la paix publique seraient rétablis dans le delta du Nil. Dans 
cette hypothèse, l'évacuation aurait évidemment lieu avant la 



•236 DISCOURS DE JULES FERRY. 

date fixée. La réalisation de cette hypothèse n'est pas impos- 
sible ; elle est vraisemblable; elle est, dans tous les cas, désirée 
par un gouvernement, qui proteste avec la plus grande énergie 
contre tonte pensée d'un établissement définitif dans la vallée 
du Nil... 

M. Camille Pelletan. — Très bien! 

M. LE Pkésidext du conseil. — ... Et qui ne poursuit, — 
ses déclarations les plus anciennes sont ici d'accord avec ses 
déclarations les plus récentes, — que la restauration de l'ordre 
et du bon gouvernement en Egypte, et non un avantage exclusif 
au profit de l'Angleterre. 

M. LoLis GiiiLLOT (Isère). — Très bien! très bien! {Exchanations 
à droite.) 

M. LE Président du conskil. — Le délai, au contraire, 
pourrait être trop court. Cela est tout à fait improbable, et 
l'affirmer, le croire, à cette heure, n'est-ce pas faire injure, en 
quelque sorte, à la grande nation qui a entrepris de rétablir 
l'ordre dans la vallée du Nil, et à qui il faudrait, le suppose-t-on? 
plus de trois ans et demi pour l'accomplir ! 

M. I>AROCOE-JoL'BERT, ironiquement. — • Oli ! oui ! Elle est généreuse ! 
Elle laisse iaire faillite, l'aule de les rembourser, les Français dont 
les marchandises ont été détruites par le bombardement 
d'Alexandrie ! 

M. LE Président. — N'interrompez pas! La discussion viendra 
plus tard. Écoutez cet exposé. ^, 

M. LE Président du conseil. — Cela n'est pas vraisem- 
blable, et il faudrait des circonstances particuhèrement malheu- .i» 
reuses pour le rendre possible. Mais, si ces circonstances J 
malheureuses se produisaient, c'est l'Europe, aux termes de %. 
l'accord intervenu, c'est l'Europe qui en serait juge. Il n'y a, sur ^. 
ce caractère de l'engagement pris envers nous, aucune équi- M 
voque possible : l'honneur du gouvernement britannique en est f 
le meilleur garant. {7'rès bien! très bien ! % 

Messieurs, il y a quelque chose de plus encore, quelque 1 

chose de plus important, j'ose le dire, dans les accords préli- ?" 

minaires dont je vous retrace l'histoire : non seulement l'enga- 
gement d'évacuation y est stipulé, mais il existe une autre 
clause qui, outre qu'elle suppose, implique l'évacuation, en 
règle par avance les conséquences. Rien ne montre mieux que 



■*r 



AFf.UIŒS l)i:(;VPTK. -JT, 

cette clause les inlenlions élevées et le caiaclèie dr désinlé- 
resseraentqiii niarquciit la pulilique du cahiut'l anglais, ilnirr- 
ruplions à droite.) 

M. Delafosse. — M. (iladstono n'oser.iit pas dire cela au iiarle- 
ment anglais ! 

M. LE Président bu loxsKiii. — Eu clîel, incssieuis, évacuer 
l'Egypte, c'est un fait, mais un l'ait (jui ne résout, qui ne règle 
rien. L'Egypte évacuée, quelle sera sa situation? ('.onimt-nl 
se réglera la liberté du canal? En quelles mains tombera cette 
riche province, abandonnée par les armées anglaises? Sur ce 
point, le cabinet anglais a des vues arrêtées ; il a non seulement 
des vues, mais il a pris des engagements, et voici en quels 
termes, messieurs : 

« Le gouvernement de Sa Majesté proposera, à la fin de 
l'occupation anglaise ou avant, aux puissances et à la Porte, un 
projet de neutralisation de l'Egypte, sur la base des principes 
appliqués à la Belgique, et fei'a, en ce qui concerne le canal 
de Suez, des propositions conformes à celles contenues dans 
ma dépêche-circulaire du 3 janvier 1883. » 

Il n'est pas inutile de vous rappeler quelles sont ces propo- 
sitions. Il n'y a certes pas d'intérêt plus considérable, à l'heure 
qu'il est, pour notre pays que la liberté du canal. Voici les 
propositions auxquelles il est fait allusion dans la dépêche de 
lord Granville, propositions qui datent déjà du 3 janvier 1883, 
et que le cabinet promet de soumettre à la Porte et au concert 
européen avant le 1" janvier 1888, avant l'évacuation. 

Dans sa dépêche du 3 janvier 1883, lord Granville s'exprime 
ainsi : 

« Pour établir sur des bases mieux déterminées la situation 
du canal dans l'avenir, et pour prévenir les dangers qui pour- 
raient se produire, le gouvernement de Sa Majesté pense qu'il 
y aurait avantage à ce qu'un arrangement, ayant les elïets 
ci-dessous indiqués, fût conclu entre les grandes puissances, 
arrangement auquel d'autres nations pourraient ultérieurement 
être invitées à adhérer : 

« 1° Le canal sera libre pour le passage de tous les navires 
dans n'importe quelles circonstances ; 

« 2° En temps de guerre, on fixera un laps de temps pen- 
dant lequel les navires de guerre d'une puissance belligérante 



238 DISCOURS DE JULES FEIUlY. 

pourronl rester dans le canal, et on ne pourra y débarquer ni 
troupes ni munitions de guerre; 

« 3" Aucun acte d'hostilité ne sera commis dans le canal ni 
dans ses approches, ni dans aucune autre partie des eaux terri- 
toriales de l'Egypte, alors même que la Turquie serait une des 
puissances belligérantes; 

« 4° Aucune de ces deux dernières clauses ne sera applicable 
aux mesures qu'il sera nécessaire de prendre pour la défense • 
de l'Egypte ; 

« 3° Toute puissance dont les navires de guerre causeront 
un dommage quelconque au canal, sera obligée de supporter les 
frais de la réparation imuiédiate de ce dommage ; 

« 6° L'Egypte prendra toutes les mesures qu'elle pourra pour 
faire obsei'ver les conditions imposées aux navires belligérants 
dans le canal en temps de guerre ; 

« 7" Il ne sera pas construit de fortifications sur le canal ni 
dans son voisinage. >> 

Ainsi, la liberté du canal, garantie par la neutralité de 
l'Egypte, par un ensemble de mesures destinées. à placer sous 
la sauvegarde de l'Europe la sécurité et la liberté de l'Egypte, 
comme l'a été l'indépendance de la Belgique : il me semble que 
c'est là une politique large, élevée, pacilique [Trètt bien! très 
bien!) digne de l'illustre homme d'État qui l'inspire, et que, sur 
ce terrain, une entente est possible entre la France et l'Angle- 
terre. [Tfès bien! très bien! an rentre et sur quelques bancs à 
gauche.) Je suis profondément convaincu qu'il y a là des 
garanties sérieuses, des engagements et des assurances de la 
plus haute portée, du plus grand intérêt pour notre pays, et 
j'estime que cela vaut bien, en définitive, l'abandon du contrôle 
à deux. 

Messieurs, les échanges de vues entre la France et l'Angle- 
terre ont porté également sur un autre ordre d'idées, sur le 
contrôle des finances égyptiennes. Pendant plusieurs semaines, 
nous avons négocié sur cet objet avec le cabinet britannique, et 
nous croyons pouvoir vous indiquer le point sur lequel nous 
avons trouvé le gouvernement anglais irréductible, et ce que 
nous avons dû considérer comme le dernier mot de sa poli- 
tique. Le gouvernement anglais répugne absolument à la res- 
tauration d'un contrôle analogue à celui de 1876, ou à celui 



AKKAiiu;s i»i;(;\i'rK 23) 

(le 1870, alors iiiriiir que le coiiUùlo, an lieu drlir rniiis à 
lieux fonclioiinaires, l'un Français, l'autre Aiifxlais, sérail conlié 
à une commission inlernalionale. 

Le gouvernement anjzlais objecle à cellr combinaison — je 
ne ju,ue pas, je rapporte — que les contrôleurs de 1879, bien 
qu'ils n'eussent en apparence qu'un pouvoir linancier, possé- 
daient, de fait et de droit, l'entrée au conseil des ministres, que, 
pai' consé(]uent. ils avaient sui- la polili(pie et sur l'adminis- 
tration égyptienne l'intluence la plus directe. Le gouvernement 
anglais lient, dans ses vues pour l'organisation définitive de 
l'Egypte, à distinguer, d'une manière sérieuse et profonde, le 
contrôle financier de l'influence politique. Il entend laisser aux 
Égyptiens une très grande liberté administrative, et il estime 
que cette liberté d'adminisli'ation était entravée ou annulée 
par la présence permanente dans le conseil des ministres 
égyptiens de deux fonctionnaires étrangers ne relevant pas du 
kbédive. 

Telle est l'opinion arrêtée du gouvernement anglais. Cepen- 
dant, il a admis que, sur ce point, une entente était possible. 
En elTet, il a consenti à une extension très sérieuse des pou- 
voirs de la commission de la dette égyptienne. La commission 
de la dette publique se compose actuellement de quatre 
délégués : français, anglais, autrichien et italien, (^ette com- 
mission a un pouvoir limité, très défini, absolument étranger, 
dans l'état actuel des choses, à toute l'administration et à tout 
le budget administratif de l'Egypte : elle règle, elle surveille, 
elle administre cette pai'tie du budget égyptien qui est réservée, 
par privilège, au service de la dette, soit de l'unifiée, soit de 
la privilégiée; elle surveille, elle administre, elle assure la 
rentrée des revenus, elle les reçoit, elle les distribue : voilà la 
limite parfaitement tracée de ses attributions. C'est à cette 
commission, messieurs, que le gouvernement anglais consent à 
donner des prérogatives nouvelles. Ces attributions ont certai- 
nement leur importance; vous allez en juger. 

La première est un droit de veto, appliqué à toutes les 
dépenses du gouvernement égyptien excédant les crédits ins- 
crits au budget, et ce n'est pas là assurément une attribution 
sans valeur. 

La seconde, messieurs, est assurément plus importante 



240 DISCOURS DE JULES FERKY. 

encore : c'est le droit, pour la commission, de collaborer à 
rétablissement du budget. Ce sera sans doute un pouvoir 
consultatif: il n'y en a jamais eu d'autre en Egypte; jamais le 
contrôle, soit celui de 1876, soit celui de 1879, n'a été autre 
cbose qu'un contrôle consultatif. Mais, du moins, il est formel- 
lement stipulé que les budgets de cbaque année seront soumis, 
en temps utile, à la commission de la dette; qu'elle les exa- 
minera, qu'elle pourra présenter des observations. Elle ne 
pourra, sans doute, y faire droit elle-même, puisqu'elle n'est, 
je le répète, qu'une commission consultative, mais elle sera 
saisie des budgets; elle les étudiera, ce qui lui donnera, je 
crois, sur les finances égyptiennes, une action sérieuse et salu- 
taire. Enfin, après le départ des troupes anglaises, la com- 
mission jouira du pouvoir le plus étendu d'inspection sur toutes 
les finances égyptiennes. 

De sorte que, si vous comparez l'institution nouvelle à 
l'ancien contrôle qu'il a bien fallu abandonner, vous recon- 
naîtrez que la nouvelle commission de la dette, avec ses pou- 
voirs étendus, possédera à peu près toutes les attributions de 
l'ancien contrôle, moins le droit d'assister au conseil des 
ministres. Le budget de 1885 ne sera pas réglé dans les 
conditions que je viens d'indiquer... 

M. Jules Delafosse. — A qui est réservée la présidence de la 
commission de la dette? 

M. LE Président du conseil. — Elle est réservée à un 
membre anglais. C'est assurément une concession que nous 
avons faite. 

M. Fhanck Chauveau. — Aura-t-il voix prépondérante? 
M. LE Président. — Attendez, messieurs, la suite de l'exposé qui 
vous est fait. 

A droite. — Ces questions i'ont partie de l'exposé. 

M. LE Président du conseil, s'adressant à la droite. — 
Messieurs, j'allais le dire; je n'ai pas l'intention, croyez-le 
bien, de vous rien celer; d'ailleurs, je n'y parviendrais pas. Le 
budget de 1885 sera établi par la Conférence que le gouver- 
nement britannique vient de convoquer, et sur ce budget 
s'appliquera cette partie du contrôle dont je parlais tout à 
l'heure, qui consiste à mettre les dépenses en rapport avec les 
crédits votés, à opposer le veto aux dépenses qui dépasseraient 



AllAlltKS l> i;(.\lTK. 241 

les crétHls; mais, dès 18SG, !»■ budj^ci dt' rE^^yplt,' sera établi et 
préparé avec la collaboration de la commission de la dette. 
Ces ditîérentes dispositions sont fort bien résumées, on termes 
convenus entre les parties contractantes, dans une dépéclie 
de M. Waddin^non du 17 juin dernier. Voici les clauses qui 
constituent l'arrangement linancier : 

« 1° Une fois le budget annuel tixé, la commission de la dette 
joindra à ses attributions ai-tuidles le droit d'o[)poser son veto 
à toute dépense enti-ainant une augmentation du budget, sauf 
pour le cas de force majeure constituant un danger pour la paix 
et l'ordre. Ce di'oit s'exercera pour la première fois sur le 
budget de l'année 1885, que le gouvernement anglais se propose 
de présenter à la Conférence et qui sera, en quelque sorte, le 
budget normal de l'Egypte : 

(( -l" Pour la préparation du budget de 1886 et des années 
suivantes, la commission de la dette aura voix consultative. 
Chaque année, le projet de budget lui sera communi(pié en 
temps utile; elle fera ses observations, mais sans pouvoir le 
modilier de sa propre auloi-ité ; 

K 3" Après le départ des troupes anglaises, la commission 
de la dette aura le pouvoir d'inspection Jlnanciére , de façon 
à pouvoir assurer la perception régulière et intégrale des 
revenus. » 

Enfin : « 4° Le président de la commission de la dette sera 
un Anglais. » 

Messieurs, la conférence dont nous venons de poser les préli- 
minaires a plusieurs sortes d'adversaires. Elle a d'abord contre 
elle, et tout naturellement, les créanciers de l'Egypte, qui ne 
peuvent voir sans inquiétude se réunir à Londres une confé- 
rence dans laquelle on doit examiner s'il y a des sacrifices à 
leur demander. Il y a ensuite, messieurs, contre la Conférence, 
tous les partisans du protectorat anglais, de l'annexion, sous 
une forme plus ou moins déguisée, de l'Egypte, qui forment 
en Angleterre un parti puissant; et puis, il y a tous ceux 
qui n'aiment pas l'entente entre la France et l'Angleterre. 
[Mouvement.) 

Messieurs, cela fait beaucoup d'adversaires, des adversaires 
puissants, ayant sur le public une grande influence. En effet, 
ils ont, des deux côtés du détroit et notamment au delà de la 

J. Ferry, Discours, V. do 



242 DISCOUHS DE JULES FERRY. 

Manche, vivement remué l'opinion. Et nous avons, à cette 
heure, cet étrange spectacle qu'en Angleterre, le sort du cabinet 
est mis en péril parce qu'on lui reproche d'avoir trop cédé à la 
France, et qu'ici, le cabinet français est vivement et violem- 
ment attaqué pour avoir, dit-on, tout abandonné h l'Angleterre. 
{f?ilerruplions à r extrême-gauche et à droite.) 

Plusieurs voix. — Ce n'est pas exact. 

M. LE Président du conseil. — Je ne dis pas par tout le 
monde. Qu'est-ce que cela prouve, messieurs? Cela prouve 
qu'il n'y a, dans cette affaire, d'abandon ou de défaillance ni d'un 
côté ni de l'autre; qu'il n'y a qu'un arrangement, qui, comme 
tous les arrangements de ce monde, est fait de concessions 
réciproques. [Très bien! très bien! à gauche et au centre.) On 
critiquera notre modération, je m'y attends bien, mais croyez 
que cette modération-là ne nous affaiblira ni devant la Confé- 
l'ence ni devant l'Europe. {Applaudissements sur les mêmes 
bancs. — Mouvement prolongé.) 

Discours du 26 juin 1884. 

Sur la demande de M. Delafosse, qui voulait se réserver le temps 
d'étudier les pièces communiquées par le Président du conseil, la 
discussion fut renvoyée au 26 juin. Dans celte séance *, M. Jules 
Delafosse critiqua les déclarations faites par le Président du conseil, 
le lundi précédent, et leur reprocha d'avoir présenté comme un 
succès un arrangement qui consacrait la prépondérance anglaise en 
Egypte et notre éviction définitive. 11 ajouta qu'en accordant à 
l'Angleterre la présidence de la commission de la dette, on livrait la 
caisse de la dette au j^ouvernement britannique. Or, l'Anglelerre 
elle-même, en novembre 1887, avait offert la présidence de la com- 
mission à la France qui, par dépêche de M. Duclerc, en date du 
4 janvier 1883, l'avait refusée par dignité. M. Delafosse prétendail, 
en outre, que l'Anglelerre voulait toucher à la loi de liquidation 
du 17 juillet 1880, acte international, pour réduire l'intérêt de la 
dette et faire contracter par le khédive un emprunt de 200 millions, 
les ressources ordinaires étant épuisées. L'épargne française déte- 
nant pour 1200 millions d'emprunt égyptien, l'épargne française se 
trouverait employée à payer les frais de la politique anglaise. 
L'orateur demandait à la Chambre, en terminant, de rejeter l'arran- 
gement préalable dont le Président du conseil avait donné com- 
munication. 

1. V. VOfficiel du 27 juin 1884. 



AKFAIHES DKfiVI'TK. 213 

M. Jules Ferry lit à M. Uelafosse la réponse tiiii suit : 

M. Jules Ferry, minkiredesa/faires étrangh-es, imlsidcnt du 
conseil. — Messieurs, le droit et le devoir qu'ont les parlements 
de se préoccuper de la conduite des relations extérieures 
comptent assurément au premier rang de leurs piivilèges les 
plus élevés et les plus précieux. Mais les gouvernements, dont 
les Chambres ont le légitime contnMe, ont, en cette matière 
particulière, le droit de demander aux oppositions autre chose 
que des critiques négatives, de leur demander des conseils 
pratiques, des solutions. [Exclamations à droite. — [Très bien! 
très Inen! au cenlve.)'^\\ intervenant dans une discussion sur 
cette matière si délicate de nos relations étrangères, et particu- 
lièrement des relations que nous avons avec notre plus proche 
voisine, avec la puissance que nous rencontrons sur tous les 
points du globe, on peut se proposer, messieurs, quand on est 
dans l'opposition, un double but: on peut se proposer, et dans 
cette matière où les intérêts de la patrie sont seuls en jeu, les 
oppositions devraient se proposer d'aider, en quelque sorte, le 
Gouvernement qui tient le gouvernail. Dans cette question, je 
n'aurais pas été sui'pris que l'honorable M. Delafosse cherchât 
à donner au Gouvernement une force devant la Conférence et 
devant l'Europe ; j'aurais été satisfait de le voir, par le langage 
tenu à cette tribune, favoriser l'entente entre la France et 
l'Angleterre. [Très bien! très bien!) 

J'ai le regret de dire, messieurs, que, ni sur l'un ni sur l'autre 
de ces points, l'honorable M. Delafosse ne nous a apporté le 
moindre conconv?:. (ExcUuïiai ions et ri?'es à droite.) Croit-il que 
ce langage et ces critiques puissent aider le Gouvernement 
devant l'Europe et devantla Conférence ? Messieurs, en présence 
de documents dont la rédaction lui paraît un peu ambiguë, qui 
sont susceptibles, comme toutes les rédactions du monde, de 
gloses et d'interprétations, va-t-il à l'interprétation favorable à 
la France? Non, il appuie sur l'interprétation favorable à 
l'Angleterre. 

M. Jules Delafosse. — Il n'y en a pas d'autre possible. 

M. LE Président du conseil. — C'est ce que nous allons 
voir. J'ai le regret de le constater, devant la Conférence, en 
face de l'Angleterre, c'est dans le langage de M. Delafosse qu'on 



1 



214 DISCOURS DE JULES FEHKY. 

pourra trouver des arguments contre les intérêts de la France. 
[Applaudissements au centre. — Vives protestations à droite.) 

M. LE COMTE DE McN. — Vous ii'avez pas le droit de dire cela : les 
arguments sont dans les dépêches de votre ambassadeur. 

M. LE Président du conseil. — Quant au langage tenu 
sur l'Angleterre, aux jugements portés du haut de cette tribune 
où toutes les paroles sont retentissantes, permettez-moi devons 
dire que, s'il y a quelque chose qui puisse favoriser ces courants 
de méfiance si longtemps persistants entre les deux pays 
et qu'il fautà tout prix... 

A droite. — Non ! non ! pas à tout prix ! 

M. LE Président du conseil. — ...dans l'intérêt de la 
paix et de la liberté du monde, faire disparaître... 
M. Freppel. — « A tout prix » est de trop. 
M. LE Président du conseil. — Quant à moi... 

M. Laroche-Joubert. — Qu'esl-ce que vous entendez par les mots 
<( à tout prix »? 

M. LE Président du conseil. — Jedis, que, s'ilyaquelque 
chose qui puisse fomenter ces sentiments de méfiance, c'est le 
langage que vous avez tenu. {Applaudissements au centre.) Quant 
à moi, je n'ai jamais parlé et je ne parlerai jamais de cette 
grande puissance qu'avec la déférence, avec l'esprit de justice, 
avec le respect que l'on se doit entre grands peuples. Messieurs, 
quelle est donc la politique que l'on conseille? Car il ne suffit 
pas, en ces matières délicates, d'une politique négative; il ne 
suffit pas de dire : « Vous avez mal négocié ; vos conceptions sont 
fausses, l'exécution en est plus malheureuse encore. « Qu'au- 
riez-vous fait à notre place ? 

M. Henri Chevreau. — Cédez-nous la place et vous le verrez. 
[Rires à droite.) 

M. Clemenceau. — Nous vous y avons déjcà vus ! Nous avons vu 
M. Benedetti, nous connaissons M. de Gramont mous n'avons pas 
envie de les revoir. 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, si je voulais 
passionner le débat, je dirais qu'on vous a déjà vus à l'œuvre, 
pour le malheur de la France... [Applaudissements au centre 
et à gauche.) Je me contente de dire, en restant dans les 
généralités, dans les hauteurs de la discussion, que les gouver- 



AllAlltF.S D EGYPTE. y45 

nements ont le tiroit dr (Icmaniler aux oppositions aiili-e clioso. 
que la inanifestalion du désir qu'elles ont de piendiv leur 
place... [Itires et applaudissements sur les mêmes bancs.) Il faut 
surtout, dans celte nialièi'o, que les oppositions disent ce (pi'elle.s 
auraient lait à notre place. Kli bien! quauricz-vous fait? 11 me 
semble que la conduite du Gouvernement sera jup;ée si vous 
répondez aux questions suivantes qui se sont posées devant nous 
les unes après les autres. Première question : Fallait-il aller à 
la Conférence? — Deuxième question : Fallait-il y aller sans 
conditions?... (Oui! oui! à droite.) — Troisième question : Les 
concessions que nous avons faites sont-elles de nature à 
être acceptées et ratiliées par la Chambre? — Qu avons-nous 
abandonné ?... 

A droite. — Tout ! 

M. LE Président du conseil. — ... et que nous a-t-on 
concédé?... 

A droite. — Rien ! (Protestations au centre et à yauchc.) 

M. Freppel. — Je demande la parole. 

M. LE Président. — Nous vous entendrons, monsieur Freppel. 
{Bruit à droite.) 

Messieurs, l'interpellateur a développé librement sa pensée : 
laissez répondre. Vous aurez la parole après M. le président du 
conseil ; il y a des orateurs inscrits de votre côté. 

M. LE Président du conseil. — J'aurai, dans tous les cas, 
le plus grand plaisir à entendre M. l'évéque d'Angers à cette 
tribune. 

M. Freppel. — J'ai demandé la parole! 

M. LE Président du conseil. — Je suis sûr que de la 
bouche de ce ministre de paix il ne tombera que des paroles 
pacifiques dans cette question. (Très bien! à gauche et au centre.) 

M. Freppel. — 11 est bien entendu que je vais vous répondre. 

M. LE Président du conseil. — Il y avait, en elTet, une 
attitude simple à prendre, messieurs: c'est de rester chez soi; 
c'était de conserver cette situation d'observateur mécontent, 
justement mécontent, qu'avec beaucoup de dignité l'honorable 
M. Duclerc caractérisait en disant : « La France garde sa liberté 
d'action. » Je ne sais pas si cette thèse, soutenue dans des 
journaux importants, sera apportée à cette tribune, mais j'ai 
la conviction profonde que, si la France avait refusé d'aller à 



246 DISCOURS DE JULES FERRY. 

la Conférence, il n'y aurait eu, sur les bancs ministériels, sur les 
bancs de l'opposition et dans l'Europe entière, qu'un cri de 
réprobation... 

Voix à gauche. — C'est évident. 

M. LE Président du conseil. — ... et l'on nous aurait dit: 
« Comment! vous préférez celte liberté d'action, qui consiste à 
tout laisser faire et à ne rien faire, à l'occasion unique qui vous 
est offerte de rentrer dans les affaires égyptiennes; vous en 
êtes sortis, vous en étiez réduits à une protesta lion impuissante; 
l'Angleterre faisait de l'Egypte tout ce quelle voulait depuis 
deux ans. L'Anglelerre vient à vous, elle vous tend la main, elle 
vous dit: Causons-en avec l'Europe, et vous iriez refuser la 
main qu'elle vous tend! » {Interruptions «rfroi/e). Je dis que cette 
tbèse a été soutenue... {Dénégations à droite.) Je procède par 
élimination, et c'est un procédé de logique tout à fait légitime. 
Admettons que personne ne l'a soutenue. En effet, les consé- 
quences du refus eussent été bien graves, au point de vue de 
l'Egypte, au point de vue de l'Europe et au point de vue de ce 
qu'on peut encore appeler l'équilibre des puissances. Il est bien 
évident que refuser de s'entretenir avec l'Angleterre et l'Europe, 
— je me permettais de le rappeler en commençant, — c'était 
accepter sans conditions ce qui se fait en Egypte; c'était dire à 
l'Angleterre : « Faites ce que vous voudrez ; » c'était donner une 
force singulière à un parti dont vous connaissez la puissance de 
l'autre côté du détroit, au parti de l'annexion, au parti du: 
« J'y suis bien et j'y reste ! » 

C'était lui donner une force énorme, c'était porter un coup 
terrible au cabinet qui combat cette politique d'annexion et de 
protectorat; c'était, enfin, messieurs, rompre, de la façon la 
plus grave et la plus irréparable, peut-être, avec notre puissante 
voisine, l'Angleterre. Je vois avec plaisir que personne ne 
reprend cette thèse et ne l'apportera à la tribune. Mais, 
messieurs, il fallait, dit-on, — j'ai entendu tout à l'heure cette 
interruption, — aller à la Conférence sans faire de conditions 
préalables. Oh! messieurs, je crois que, si un cabinet fiançais 
avait suivi une ligne de conduite aussi imprudente, il n'y 
aurait eu dans le monde qu'un avis sur sa naïveté. Comment! 
aller à une conférence dont l'objectif, le programme est 



AFFAIRES DEGYPTK. 217 

purement financier, sans une exiiliratinn piéalal)ie, sans 
s'enquùrir de la question de savoir si du doniainf linanrier il 
sera interdit ou peimis de passer aux domaines ailminislralif 
et politique, si connexes avec le premier; s'exposer, apiès avoir 
donné son consentement, à se trouver devant un pi'o,^ramme 
infranchissable, inextensible, et s'entendit' dire: « Il ne s'agit 
ici que de questions de finances ! » etaloi-s, devant la Confc'i-ence, 
devant les puissances, s'exposera une scission, à une rupture 
avec l'Angleterre, voilà, messieurs, le péril de la politique 
imprudente, surtout pour la France, — caries autres puissances 
pouvaient le faire, ayant intlniment moins d'intérêts que nous, 
— d'un cabinet qui fût allé à la Conférence sans se préoccuper 
de ce qu'il en pouvait sortir, qui n'eût pas cherché à en étemlre 
le domaine. 

C'eût été de l'aveuglement, de l'abandon, de la folie, et il eût 
fallu renverser comme un château de cartes le cabinet qui aurait 
commis cette imprudence ! {Mouvements divers.) Il était donc de 
politique élémentaire, indiquée parle bon sens public, de faire 
des conditions. Et quand on sut que le cabinet faisait des 
conditions, il n'y eut qu'une voix pour l'approuver; et l'Europe 
tout entière s'est prononcée, et s'est prononcée à ce point 
que, comme on vous le rappelait tout à l'heure, on a laissé au 
gouvernement français l'honneur de négocier, pour ainsi dire, 
au nom de tous. Mais, dans la presse française, je me le rappelle, 
c'a été une satisfaction générale de voir que le gouvernement 
français profitait de l'occasion pour rentrer, par une porte qui 
n'est pas, il est vrai, la plus lai-ge, la plus haute, dans cette 
question égyptienne, et pour prendre place, non pas cette fois 
tout seul, mais avec l'Europe entière. Nous avons donc discuté, 
négocié, débattu pendant de longues semaines. On peut toujours 
dire d'une négociation que, si elle avait été conduite pard'autres, 
elle aurait produit de plus grands résultats. On peut toujours 
dire: «Mais vous n'avez pas assez insisté sur ce point-ci et vous 
avez trop cédé sur celui-là. » Messieurs, les négociateurs qui 
sont aux prises avec les difficultés ont seuls compétence pour 
dire: « Voilà le point sur lequel il faut traiter, sur lequel il faut 
s'arranger sous peine de rompre. » Ce point, qui sépare l'accord 
de la rupture définitive, existe dans toute négociation; il ne 
peut être fixé a priori par personne. 



248 DISCOURS DE JULES FERRY. 

Nous avons poussé celte négociation aussi loin que possible ; 
nous y avons apporté la plus grande dose de fermeté, nous y 
avons mis toute notre volonté, nous avons fait valoir toutes les 
bonnes raisons, et ce que nous avons cédé n'a été obtenu de 
nous qu'à la dernière extrémité, estimant, en somme, que, même 
avec ces concessions, l'arrangement valait mieux que la rupture 
avec toutes ses conséquences. Mais, quand on examine les 
termes de l'accord, quand on les réduit à leur formule la plus 
simple, quand surtout on veut bien les prendre comme ils sont, 
on arrive à cette conviction, comme j'ai eu l'honneur de vous 
le dire l'autre jour, (|ue l'accord intervenu entre les deux grands 
pays est le résultat de concessions réciproques ; et que c'est un 
accord équitable, acceptable, qui, à nos yeux, aie grand mérite, 
non pas d'être une solution délinitive de la question, mais de 
préparer les solutions définitives, d'en indiquer dés à présent 
l'époque, les conditions, et, par conséquent, de faire faire à la 
question égyptienne un pas immense, surtout quand on le 
compare à la situation dans laquelle nous nous trouvions, à la 
veille de la Conféi'ence, c'est-à-dire rien pour nous qu'une 
protestation impuissante, rien pour faire valoir notre droit 
qu'une réclamation diplomatique qu'on n'osait plus même 
élever, car il eût fallu aller bien loin et se porter à des 
extrémités redoutables pour lui donner un corps. 

Nous sortons donc d'une situation qui, au point de vue de 
notre influence politique et diplomatique en Egypte, était vérita- 
blement égale à néant. C'est ce néant qui doit servir de point 
de comparaison pour juger l'accord qui vous est soumis. 

M. Francis Charmes. — Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — Si vous faites cette 
comparaison, vous arriverez à cette conviction que nous avons 
fait un grand pas; non que nous ayons obtenu tout ce qu'on 
pouvait désirer, mais ce que nous avons obtenu, c'est la limite 
des concessions que nous pouvions obtenir de l'Angleterre; ce 
que nous lui avons cédé, c'est l'extrême minimum des concessions 
que nous pouvions faire, sous peine de rompre les négociations. 
Voyons donc ce que nous avons abandonné. J'entendais tout à 
l'heure, avec une profonde surprise, l'énuméralion, éloquente 
et vraiment etïravante, dans la bouche de l'honorable M. Delà- 



AFIAIIIKS IIKCM'TK. 249 

fosse, de toutccquenousavioiis sacrilié; les droits tradilionnels, 
les traités, les intérêts de la France! Où voyez-vous tout cela? 
La seule chose que nous avons sacriliée, c'est le condominimn, 
expression bien trompeuse elle-même, au tem[)s même où cet 
état particulier existait, mais qui prête à des illusions Itien 
dangereuses, quand l'institution elle-même a disparu. 

Le condominium, c'était un bien grand mot, messieurs, pour 
une chose foit simple : le condominium, c'était le contrôle des 
finances égyptiennes remis à deux fonctionnaires, nommés par 
le khédive, sur la désignation des gouvernements anglais et 
français. Cela a duré sous une certaine forme, de 1876 à 1879, 
et, de 1879 à 1882, sous une autre forme. Tel était îe condo- 
minium. Mais, en fait de dominium. il n'y en a jamais eu qu'un 
de légal, de conforme au droit européen en Egypte. L'Egypte a 
une situation parfaitement définie : elle est placée sous la sou- 
veraineté de la Porte, avec les conditions d'indépendance qui 
lui ont été assurées par les traités (pii ont fondé la dynastie de 
Mehemet-Ali. 

Messieurs, je le répète, et je le répète sans croire rien 
sacrifier des droits tiaditionnels de mon pays, jamais, ni sous 
le régime du condominium, ni depuis, l'Egypte n'a été une 
chose anglaise, ni une chose française, ni une chose anglo- 
française : c'est une terre européenne, qui renferme des intérêts 
internationaux considérables, où les intérêts français ont la 
première place. Et c'est précisément, messieurs, à cause de ces 
intérêts français, que vous les considériez au point de vue 
économique, au point de vue intellectuel, au point de vue des 
souvenirs, au point de vue de la popularité, au point de vue de 
la langue, au point de vue des bienfaits répandus sur le pays: 
c'est parce que la France est là, dans la mémoire du peuple 
égyptien, sur celte vieille et illustre terre, la première entre 
toutes, qu'elle n'a aucune crainte de s'y trouver avec le concei-t 
européen : car le rôle qu'elle joue en Egypte est tellement 
considérable, qu'elle ne peut que gagner à ce concert ; elle 
ne peut rien y perdre. {Vive approbation à gauche.) La. wRie 
thèse de la France, ce n'est donc pas de dire : l'Egypte est une 
convoitise française ; elle n'a jamais été cela, jamais la politique 
de la France n'a convoité l'Egypte. La France a porté là tout ce 
qu'elle a de meilleur; elle y a fondé une colonie riche, puis- 



250 DISCOURS DE JULES FEHKV. 

saute, intelligente; elle y a acclimaté sa langue; elle y a envoyé 
les meilleurs et les plus intelligents de ses enfants ; elle y a créé 
(les œuvres immortelles. Cela lui suffit. Elle n'a pas besoin de 
prendre le gouvernement du pays, de l'occuper militairement, 
de s'imposer les responsabilités redoutables vis-à-vis desquelles 
l'Angleterre est aujourd'liui dans un si grand embarras. Je dis 
(|ue la tbèse de l'Egypte internationale, qui est la seule vraie, 
est la seule pratique, la seule possible aujourd'hui... [Très bienl 
très bien! à gauche); je dis que c'est une thèse féconde, et il 
fallait saisir l'occasion, quand elle se présentait, de réaliser, 
dans une conférence, cette conception de l'Egypte interna- 
tionale, appartenant à toute l'Europe, et des droits collectifs 
de l'Europe sur l'Egypte neutralisée. [Applaudissemenis.) 
Donc, je trouve qu'en abandonnant le rêve, la chimère du 
retour du contrôle à deux; en nous plaçant sur un terrain 
diplomatique nouveau; en substituant, par ce que j'appel- 
lerai une heureuse novation de titres, les titres nouveaux résul- 
tant des engagements pris par l'Angleterre aux vieux titres 
périmés qui résultaient du décret d'un khédive et des négocia- 
tions entre ce khédive et deux grandes puissances, je dis que 
nous avons fortifié notre situation, au point de vue moral; que 
nous l'avons fortifiée au point de vue diplomatique, et qu'à 
supposer même que tous ces titres dussent rester vains, que 
tous ces engagements fussent, comme on n'a pas craint de le 
dire, pris de mauvaise foi et des pièges tendus à notre candeur, 
à supposer que tout cela fût à craindre, je préfère encore 
infiniment les engagements pris par l'Angleterre au néant qui 
avait l'emplacé notre ancienne situation du condominium. 

Ainsi donc, messieurs, nous avons abandonné le condomi- 
nium. 

Qu'avons-nous encore fait qui émeut, qui scandalise l'hono- 
rable M. Delafosse? Nous avons déclaré que nous n'avions pas 
l'intention d'occuper l'Egypte, le jour où l'Angleterre la quitte- 
rait. Et en vérité, messieurs, nous avons cru, en faisant cette 
déclaration, exprimer le sentiment français dans toute sa 
netteté, dans toute sa simplicité et dans sa ferme résolution. 
il'rès bien! très bien!) 

Qui pourrait affirmer qu'il y a en France une majoi'ilé d'élec- 
teurs et, dans cette Chambre, une majorité de députés pour 



AKI AlltKS liKC.Vl'TK. 251 

soutenir cette politique : après le départ des Anf2;lais de rÉ<j;Yplt' 
la France ira seule cliei-cher ^ y roprendn' la làchr iju^ils n'ont 
pas su y accomplir. 

M. JiLKS DelaI'Osse. — Je n'ai pas dit mm iiidt dt- cela. 

M. LE Présidkxt du conskil. — On en a beaucoup parlé. 
Vous avez critiqué ti'ès vivement la première dépêche de 
M. Waddinglon; or cette dépèche a précisément pour but de 
dire à l'Angleterre : « Si vous voulez entrer dans de nouveaux 
arrangements. — car tout cela est subordonné à certaines 
conditions, tout cela est synallagmatiquc, — si vous voulez faire 
un contrat synallagmalique. eh bien, en voici les clauses : On ne 
parlera plus de condominium ; il a eu sa grandeur et ses bien- 
faits, mais il est mort et nous ne voulons pas le ressusciter, 
quoi qu'en disent vos journaux, quoi qu'en pense la méfiance — 
car en Angleterre la méliance est grande vis-cà-vis de la France, 
sur certains points, de même qu'en France elle existe mallieu- 
reusemenl vis-à-vis de l'Angleterre. » Or quel était, pour les 
méfiants des deux côtés, le point diflicile? c'était la (piestion de 
savoir ce que deviendrait l'Ègypti' lorsque les troupes anglaises 
l'auraient quittée, et le sentiment anglais disait : il n'est pas 
possible que l'Angleterre s'inllige cette humiliation de quitter 
l'Egypte, déclarer son impuissance, et laisser la France y 
prendre sa place ! 

Nous étions tout à fait à l'aise pour rassurer le gouvernement 
anglais, l'opinion anglaise, parla raison que, comme je le disais 
tout à l'heure, nous n'avions aucune intention de tenter en 
Egypte rien qui ressemble, soit à un protectorat, soit à une 
annexion, soit à une intervention. L'intervention armée, dans 
une certaine mesure, nous a été offerte dans les circonstances 
que vous vous rappelez ; vous avez alors décidé, et décidé défi- 
nitivement, qu'il n'y aurait plus de notre part en Egypte que 
des interventions diplomatiques. {Mouvements divers.) Il ne 
nous en coûtait pas, par conséquent, de déclarer spontanément 
à l'Angleterre : « Si vous voulez accepter un délai fixe d'occupa- 
tion, à notre tour nous nous engageons à ne pas prendre votre 
place quand vous aurez quitté l'Egypte. » Voilà l'engagement 
synallagmalique ; voilà la déclaration qui tout de suite a rendu 
la négociation possible. Cette déclaration a profondément 



252 DISCOURS DE JULES FEHUY. 

louché le cabinet anglais, qui a compris qu'il pouvait, alors, 
examiner, de son côté, s'il n'y avait pas lieu de nous donner, en 
retour un délai iîxe d'évacuation. Ce délai, il l'a accordé, il l'a 
fixé lui-même. 

J'entendais l'honorable M. Delafosse dire tout à l'heure : 
« Vous avez cédé TÉgypte à l'Angleterre, puisque vous lui avez 
reconnu le droit d'y avoir une occupation temporaire. » A mon 
humble avis, et dans ma modeste logique, c'est la conséquence 
contraire qu'il faudrait tirer. Nous avons si peu cédé l'Egypte à 
l'Angleterre que nous avons obtenu de l'Angleterre, non pas 
dans une déclaration unilatérale, comme elle en a déjà fait 
plusieurs à différentes époques, mais dans une déclaration 
bilatérale, qui a le caractère d'un contrat, nous avons, dis-je, 
obtenu d'elle l'engagement de quitter l'Egypte à une certaine 
époque. Je sais bien, messieurs, qu'on use, sur cette partie si 
délicate de mon sujet, de procédés empruntés à l'analyse juri- 
dique, à l'exégèse des textes; qu'on tourne et qu'on retourne 
les dépêches anglaises, qu'on fait ressortir les nuances qu'il y 
a entre la formule anglaise et la formule française, nuances qui 
ne tiennent très souvent qu'au génie ditïérent des deux langues : 
le français est une langue claire et précise, l'anglais ne l'est pas 
autant; il n'a pas toujours des équivalents exacts dans notre 
langue. {Interruptions à droite.) 

Je voudrais faire, sur cette méthode d'étude d'exégèse appli- 
(luée aux termes diplomatiques, une simple observation. Nous 
ne sommes pas, messieui's, en présence de textes législatifs, 
pas même en présence d'un traité où la moindre virgule a son 
prix : nous sommes en présence d'une correspondance qui 
résume des accords intervenus, et, ces accords, ils ne sont pas 
seulement dans des lettres, ils sont dans une série de conversa- 
tions, complétées par les paroles données, par l'échange d'ob- 
servations, par ce débat lui-même. 

Si vous voulez traiter les atTaires diplomatiques avec cette 
préoccupation que vous êtes en présence d'un adversaire qui 
(•herche à vous tromper, qu'on ne peut pas. entre deux nations, 
traiter de bonne foi, ne faites de diplomatie avec personne; 
restez chez vous, dans votre isolement, et dites au monde 
entier : « Il n'y a plus d'honneur entre les nations, il n'y a plus 
de traités ; toutes les promesses, toutes les assurances peuvent 



Ai"i.\mi;s in:(;vi'Ti:. -^ôj 

être violées. » {Protrsldliinis sm- (lircrs hniii-s. C'rst là rcspiil ijt; 

beaucoup d'entre vous... 

M. DE I-.\ IlociiEroicArLi), DIT. DK HisAcciA .— I.'.\ ii-lrtri To lail, ses 
affaires aux dépens des iiôlres! Voilà toul! 

M. LK Prksidkxt du conskil. — C'est là l'état d'esprit 
de beaucoup d'eutre vous; c'est l'état d'esprit de l'iionorable 
M, Delafosse, qui nous a déclaré à la tribune, en termes formels, 
que l'Angleterre était de mauvaise foi. 

M. .ItLES Delafosse. — .le n'ai pas dil cela ! 

M. LE Président du coxskil. — Il l'a dit, il a prétendu 
en trouver la preuve en rapprocliant une dépèche de M. Watl- 
dington d'une dépêche doJord Granville. 

M. JiLES Delafosse. — .Je n'ai pas accusé l'Angleterre d'être de 
mauvaise foi ; j'ai dit seulement qu'elle avait pris avantage de nos 
concessions. 

M. LE Président du conseil. — Je proteste absolument 
contre cette méthode: je dis que, dans cette négociation, la 
plus parfaite bonne foi a régne des deux côtés; et ce n'est pas 
moi seulement qui le dis. Je proteste contre cette exégèse, 
contre ces subtihtés, contre ces opinions qu'on a vues surgir, 
soit dans la presse française, soit dans la presse anglaise. On a 
dit: « L'Angleterre s'engage à évacuer l'Égypteau l"'janvier 1888, 
à moins que les grandes puissances ne s'y opposent, ou qu'elles 
déclarent qu'à cette époque l'évacuation est impossible; mais 
combien faudra-t-il de puissances pour faire cette déclaration? 
Le refus de l'Angleterre suftira-l-il à tenir l'opinion de 
l'Europe en échec? » Ce n'est pas moi qui vais répondre : c'est 
M. Gladstone, qui. il y a vingt-quatre heures, s'expliquait avec 
énergie sur cette question, et repoussait, de toute la hauteur de 
son grand esprit et de sa loyauté, des interprétations qui 
ressemblent à des outi'ages : 

« Je répondrai tout d'abord au noble lord qui vient de 
s'asseoir, et qui m'a demandé les termes des engagements pris 
par l'Angleterre et qui détermineraient sa conduite, à la fin de 
la période de trois ans et demi. J'appellerai son attention sur 
un paragraphe d'une dépêche de lord Granville. Il y est dit : 
« Il y aurait quelque difficulté à fixer une date précise à cette 
évacuation, d'autant plus que toute période ainsi fixée pourrait, 



251 DISCOURS DE JULES FERHY. 

à répreuve, se trouver trop longue ou trop courte. Mais le 
gouvernement de Sa Majesté, afin d'écarter toute espèce de 
doute à l'endroit de sa politique dans cette afïaire, et eu égard 
aux déclarations faites par la France, s'engage à retirer ses 
troupes au commencement de l'année 1888, pourvu toutefois 
que les puissances soient alors d'avis que l'évacuation ne sau- 
rait porter atteinte à la paix et au maintien de l'ordre. » 

Telles sont les expressions employées. 

« Ensuite le noble lord m'a demandé s'il s'agissait d'une 
puissance, de deux ou de trois. A cela je répondrai que 
l'expression : « s'en rapporter aux puissances de l'Europe » est 
assez familière à la diplomatie et à l'histoire. Sous le couvert 
de cette phrase, les questions européennes ont été résolues 
depuis un demi-siècle et plus, et rien ne serait plus regrettable 
que de présumer la désunion et la divergence des puissances en 
de telles matières. Quant à nous, nous regardons comme notre 
devoir de prendre cette phrase en usage dans la diplomatie, et 
nous avons pleine confiance dans son eflicacité. C'est là la 
seule réponse qu'il me soit possible de faire; mais cependant 
je dois examiner un autre point. 

« J'ai entendu quelques personnes dire : « Le refus de 
l'Angleterre serait-il suffisant pour neutraliser l'avis des autres 
puissances? » Je répondrai que je crois que, si nous avions 
engagé avec la France de si solennelles et si imposantes 
négociations, si nous nous étions résolus à nous soumettre 
nous-mêmes à certaines conditions, à des époques déterminées, 
sur l'avis de l'Europe, avec l'arrière-pensée, au fond du cœur, 
de neutraliser plus tard, par notre refus, l'action de l'Europe, 
je crois, dit-il, qu'alors le temps serait passé de parler de 
l'honneur de notre pays. » {Applaudissements au centre.) 

Quand on écarte ces préoccupations auxquelles répond 
l'honorable M. Gladstone avec tant d'énergie, — car il me 
semble qu'un si beau et si lier langage doit singulièrement 
vous rassurer [Interruptions à droite), — quand on écarte ces 
préoccupations, on se trouve en présence d'une clause parfai- 
tement claire, dont la portée véritable est celle-ci : un délai est 
lixé, mais après ce délai fixé, — notez que c'est ici le point 
important, — l'occupation ne continue plus de plein droit. On 
n'a pas dit, en elïet, qu'après le délai fixé, l'occupation conti- 



AKFAIHKS I»K<;V1'TK. 2ôJ 

Miiera de pli'iii <lrt)il. à moins (|iit' Ifs piiissanccs ik; s'y 
opposent. Onadit, au contraire, qu'avant l'expiration du délai, 
l'Europe serait consultée et qu'on lui demnudt'rail ce qu'elle 
pense de la question de l'évacuation. 

Il me semble que de toutes les gaianlies que notre pays 
puisse espérer dans le règleinenl de ces alTaires égyptiennes, la 
meilleure est celle de ce concert européen, auquel, (|uoi qu'on 
en dise, on ne fait jamais vainement appel. Il y a dans les 
puissances européennes, messieurs, un grand esprit de droi- 
ture et de justice. Quand on délibère de si liant sur de si 
grands intérêts, il est diflicile de s'abaisser aux petits moyens 
et à la politique sournoise. {Très bien! très bien ! à gauche.) 

Messieurs, l'autre point que nous avons acquis, l'autre béné- 
lice que nous avons tiré de la convention, des accords prélimi- 
naires, c'est la constitution d'un certain contrôle linancier. Tout 
à l'heure l'honorable M. Delafosse n'hésitait pas à porter à la 
tribune cette affirmation que je me permets de trouver un peu 
aventurée : « La commission de la dette, avec les nouveaux 
pouvoirs qui vont lui être attribués, voit son action restreinte, 
attendu, a-t-il dit, que le pouvoir consultatif qui lui est conféré 
sur le budget égyptien lui appartenait déjà en vertu de 
l'article 38. » 

J'ai voulu me reporter à cet article de la loi de liquidation ; 
il est ainsi conçu : « Les commissaires de la dette, représen- 
tants légaux des porteurs de titre, auront qualité pour pour- 
suivre devant les tribunaux de la réforme contre l'administra- 
tion financière, représentée par notre ministre des finances, 
l'exécution des dispositions concernant les affectations de 
revenus, les taux d'intérêt des dettes, la garantie du Trésor, et 
généralement toutes les obligations qui incombent à notre 
gouvernement en vertu de la présente loi, à l'égard du service 
des dettes privilégiée et unifiée. » Vous trouvez que cet article 
est l'équivalent d'mie collaboration, même à titre consultatif, à 
la préparation du budget égyptien? 

M. LE BARO.N DE SoiBEYRAN. — Il lui cst Supérieur. 

M. LE Président du conseil. — Vous voudrez bien le 
démontrer, monsieur de Soubeyran. Je ne vois dans cet 
article 38 rien qui touche à l'ensemble du budget: je vois un 



256 DISCOURS DE JULES FEUHY. 

pouvoir considérable accordé à la commission, une sanction 
juridi(|ue qui repose sur les tribunaux de la réforme, je vois un 
grand pouvoir accordé à la commission, mais dans la limite de 
son domaine, dans la limite de la gestion des revenus affectés à 
la dette; — vous le savez aussi bien que moi, monsieur de 
Soubeyran, — mais, en dehors de ce domaine, elle n'a aucune 
action sur le budget, aucune action sur l'administration. Ne 
vous y trompez pas ! Les Anglais, du reste, ne s'y trompent en 
aucune façon. Ils ne trouvent pas que le pouvoir nouveau 
donné à la caisse de la dette soit insignifiant. La Pall Mal 
Gazette l'appelle une concession monstrueuse. J'avais dit, en 
etïet, l'autre jour, que la commission de la dette publique 
aurait à peu prés tous les pouvoirs de l'ancien contrôle, sauf 
qu'elle n'assisterait pas aux conseils de cabinet; et ce journal 
ajoute : 

« Si M. Feri-y a dit vrai, l'accord est condamné, car l'Angle- 
terre ne consentira jamais à la résurrection de l'ancien contrôle : 
il faut donc que nos ministres repoussent de la manière la plus 
péremptoire l'interprétation donnée par le gouvernement fran- 
çais aux attributions de la nouvelle caisse. On connaît l'opinion de 
M. Barrère,rbabile et énergique représentant de la France, sur 
ce qu'il veut faire du nouveau contrôle, et M. Jules Ferry partage 
sa manière de voir. Quelle garantie avons-nous que la nouvelle 
caisse ne sera pas convertie en ancien contrôle? Toute la 
garantie consistera en ce qu'elle ne sera pas directement repré- 
sentée par le conseil des ministres. Et puis, le veto sur tous les 
budgets supplémentaires avec le droit d'inspection est une 
concession monstrueuse, impliquant celui de contrôler les plus 
petits détails de l'administration. » C'est aussi, messieurs, devant 
la Cbambre des lords, l'avis du chef de l'opposition, de lord 
Salisbury. 

Il n'est pas doux, bien qu'il n'en parle pas d'un ton aussi 
violent que son collègue, sir Randolph Churchill, il n'est pas 
doux pour les arrangements nouveaux : « Je ne puis com- 
prendre, dit-il, pour quelle raison, pour quelle considération 
nous avons fait ces promesses à la France. Nous n'avons rien 
obtenu en retour. » Et à propos du contrôle : « Autre question 
brûlante : le nouveau contrôle. Mon noble ami, — M. Glads- 
tone, — a dit, l'autre nuit, que celui qui a le pouvoir sur la 



AiFAinKs in>(;vpTK. r,i 

bourse a le pouvoir sur tout, fi (|Uf noire |iolili(|uo doil ûlva 
subordonnée aux cousidéralions linanrièros. Mais les ternies 
dans lesquels la caisse est autorisée à opposer son veto aux 
articles particuliers du budcret, sont empreints d'une ambiuniïlé 
étudiée. » Voilà, messieurs, comment on traite, non sculemrnt 
dans la presse la plus sérieuse, mais devant le Parlement 
anglais, cette extension des pouvoirs llnanciers donnés à la 
commission de la dette, sur laquelle M. Delafosse passe 
condamnation avec une singulière désinvolture. C'est quelque 
cliose de fort sérieux; les Anglais le savent bien, comme le 
prouvent les citations que je viens d'avoir l'bonneur de faire 
passer sous vos yeux. {Applaudissements à gauche.) 

Messieurs, je voudrais aborder maintenant le dernier point 
qu'a traité l'honorable M, Delafosse; j'aurai ainsi l'occasion de 
compléter mes explications d'avanl-bier. 

L'honorable M. Delafosse a parlé, avec beaucoup d'étendue, 
de précision et de chaleur {Sowires), des intérêts français eu 
Egypte. Ces intérêts sont considérables. Il me sera permis de 
dire que, si grands que soient nos intérêts linanciers en Egypte, 
nous n'avons pas seulement en Egypte des intérêts de cet 
ordre. Sans doute, l'intérêt des créanciers est considérable, il 
doit être tenu en grand respect, c'est un des intérêts dont le 
Gouvernement français doit se préoccuper au plus haut degré; 
mais, à côté, il y a aussi des intérêts politiques de l'ordre le 
}ilus élevé, et il n'existe pas toujours d'identité entre l'intérêt 
des créanciers de l'Egypte et ces intérêts politiques. Ainsi, par 
exemple, si l'intérêt des créanciers avait seul voix au chapitre, 
.si la politique obéissait à l'impulsion des créanciers, — je parle 
de l'Angleterre; je crois qu'en France les linanciers peuvent 
être patriotes; je ne parle pas des linanciers français; — eh 
bien, si la politique anglaise suivait l'impulsion des créanciers 
de l'Egypte, elle annexerait purement et simplement l'Egypte 
et donnerait sa garantie à la dette égyptienne. [Nouvelle 
approbation à gauche.) 

Il est évident qu'au point de vue des créanciers, la meilleure 
solution, c'est la sub.stitution de la signature de l'Angleterre à 
la signature de l'Egypte ; mais la substitution de la signature 
de l'Angleterre à la signature de l'Egypte, c'est le protectorat, 
c'est l'annexion. Il y a donc, à ce point extrême, antinomie 

J. Ferry, Discours, V. 17 



258 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

entre les deux ordres d'intérêts. Cela ne veut pas dire, mes- 
sieurs, que les intérêts des créanciers soient à dédaigner ou à 
sacrifier. On m'a posé, à cet égard, plusieurs questions. D'une 
manière générale, je répondrai que nous allons à la Conférence, 
conformément à l'invitation de l'Angleterre, pour examiner 
s'il y a lieu de toucher à la loi de liquidation, et dans quelle 
mesure il convient de toucher à cette loi, mais que nous y 
allons libres de tout engagement. 

M. LE BARON DE SouBEYRAN. — Très bien ! très bien! 

M. LE Président du conseil. — Nous avons réservé la 
pleine liberté de notre jugement. La question qu'on veut poser 
aux puissances est de la plus haute gravité. En prenant les 
grandes puissances comme tutrices de FÉgyple, ou les place 
entre l'Egypte et les créanciers, et on leur dit : « Croyez-vous 
qu'il soit juste, qu'il soit équitable, — ce n'est pas assez, — 
qu'il soit nécessaire d'imposer des sacrifices aux créanciers? » 
C'est là, messieurs, un jugement redoutable. Il s'agit de décider 
si les finances de l'Egypte, considérées en elles-mêmes, déga- 
gées de tous les accidents qui en ont altéré la marche, sont 
dans leur état normal, ou si l'Egypte est vraiment en état de 
banqueroute, car alors les sacrifices qu'il y aurait lieu de 
demander aux créanciers seraient de ceux qu'ils consentent 
toujours en pareils cas; ils abandonneraient une partie de leurs 
créances pour sauver le reste. 

M. LE BARON DE SouBEYRAN. — Ce ii'est pas le cas! 

M. LE Président du conseil. — La question est de savoir 
si le budget de l'Egypte est dans cette situation. Permettez-moi 
donc de le dire : pour ceux qui seront à la Conférence, la ques- 
tion est formidable, et croyez bien que nous l'examinerons avec 
le sentiment de la responsabilité qui pèse sur nous. Croyez 
bien que, pour demander aux créanciers un sacrifice, si léger 
qu'il soit,- il faudra qu'on nous démontre de la manière la plus 
éclatante que ce sacrifice est nécessaire. {Très bien! très bien! 
à ^a?/c^<?.) Voilà dans quelle situation d'esprit nous nous présen- 
terons pour prendre notre place dans l'aréopage européen. Je 
ne puis pas faire de réponse plus précise. 

On m'a dit : « Que pensez-vous des indemnités d'Alexan- 
drie ? » Je voudrais seulement relever, à ce propos, une erreur 



AU AlltKS l)K(;VI'TK 2r.9 

(le M. Delafos.sc. Il a parlé des iiKlfinnilés do Sfax. Or. ce ii'csl 
pas le Gotivenit'iiK'iU français (pii les a payées : c'est le f,^ouver- 
nement lunisien. Ce sont les gouvernements locaux qui payent 
les indemnités i-ésiiltaiit de pillaues piiMics, de révolutions. Et, 
en Egypte, la jurisprudence dfs tribunaux de la l'élornie est 
formelle : ils ont considéré qu'à raison des événements 
d'Alexaiulrie le gouvernement écyplien était l'osponsable... 
[Mouvements divers.) 

M. Jllks Dimakosse. — Et ù Tamatave? 

M. LE Président du coxseil. — A Tamatave, les indemnités 
seront payées par le gouvernement liova... 

M. DiiREAi; DE Vailcomte. — Il n'y a i)lus tic gouvernement liova 
à Tamatave. 

M. LE Président du conseil. — ... Cela est absolument 
conforme à tout le droit européen. Je voudrais seulement 
qu'après cette déclaration, on ne nous supposât pas décidés à 
aller à la Conférence pour présider à regorgement des créan- 
ciers. J'ai peut-être le droit de dire et de rappeler que nous 
n'avons pas conduit la politique française, depuis que nous 
avons l'honneur de la diriger, dans la voie de l'abaissement et 
de l'etTacement, et que nous savons défendre, partout où ils 
doivent être défendus, les intérêts de nos nationaux. [Applau- 
disseinenfs sur ^(u grand nombre de bancs à f/aiiche.) 

La dernière question qu'a posée M. Delafosse, la question 
générale, la question d'ensemble, a-t-il dit. est celle-ci : « Que 
voulez-vous faire de l'Egypte? Quelle est votre solution? A 
quoi rime... — il s'est servi de cette expression, — votre 
arrangement, et quels rappoils a-t-il avec votre solution défi- 
nitive? » Notre solution définitive n'est un mystère pour 
personne : c'est la neutralité de l'Egypte, afin d'assurer la 
liberté du canal de Suez. Il y a là un intérêt commun à toute 
l'Europe, et, —j'attire un instant vos réfiexions sur ce point, 
— il y a là une garantie que les puissances ne laisseront pas 
tomber cette question, — comme elles en ont laissé tomber 
tant d'autres, — parce qu'elles y ont toutes un égal intérêt. Le 
but que l'Europe poursuit avec patience, qu'elle poursuivra 
avec persévérance et qu'elle atteindra, c'est la neutralisation de 
l'Egypte pour assurer la liberté du canal. Voilà à quoi « rime » 



260 DISCOURS DE JULES FEURY. 

noire aiTangement. Mais déjà sa préparation iVa pas procliiil 
un mince résultat, car elle a amené le gouvernement britan- 
nique à déclarer qu'avant l'évacuation, avant trois ans, il 
présenterait un double projet pour assurer, d'une part, la 
liberté du canal, et, de l'autre, la neutralité de l'Egypte. 

Je dis que ce résultat vaut toutes les concessions que nous 
avons faites; je dis que c'est un résultat patriotique et que, 
peut-être, d'ici trois ans. vous reconnaîtrez que nous ne vous 
avons pas trompés, et que nous avons conduit la politique 
française dans des voies sûres et fécondes. {Applaudissements 
répétés à gauche et au centre.) 

M. de Soubeyran, dans un long discours, établit ensuite que 
rÉgypte était très solvable, que l'Ang-leterre, après son opération 
de l'achat des 176 000 actions du canal de Suez qui lui donnait un 
bénéfice de plus de 200 millions, n'avait pas le droit de demander 
de nouveaux sacrifices aux porteurs de créances égyptiennes au 
profit de l'administration britannique, et que le gouvernement 
français devait défendre énergiquement devant la Conférence les 
intérêts financiers de la France. M. Freppel émit plus que des 
doutes sur la sincérité de l'engagement pris par l'Angleterre de 
retirer ses troupes au début de l'année 1888, puisqu'elle ne trouve- 
rait jamais que l'évacuation puisse s'accomplir sans compromettre 
l'ordre et la paix en Egypte. Aussi, suivant l'évéque d'Angers, eût- 
il été plus sage de ne pas aliéner d'avance notre liberté d'action. 
Quant à M. Francis Charmes, après s'être défendu de vouloir all'ai- 
blir la situation prise par le Gouvernement, il estimait également 
qu'on avait laissé la Grande-Bretagne prendre trop d'avantages au 
cours des négociations. Par exemple, il eiit mieux valu ne pas 
reconnaître avec éclat que le condominium était mort, que nous 
n'avions plus le droit d'intervenir militairement en Egypte. 
M. Charmes jugeait bien vague, malgré sa précision apparente, 
l'engagement pris par nos voisins d'évacuer l'Egypte dans trois ans 
et demi, car, dès à présent, l'armée égyptienne était incorporée 
dans l'armée anglaise. L'orateur considérait l'arrangement nouveau 
comme une diminution de notre prestige. Il conclut en demandant 
au Président du conseil de soumeltre aux Chambres françaises les 
engagements qui seraient pris dans la Conférence, et il proposa 
l'ordre du jour pur et simple, avec cette signification que la Cliambre 
(c réservait son jugement », 

M. Jules Ferry refusa d'accepter un ordre du jour pur et simple 
ajantee caractère de défiance ou de confiance suspendue : 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, je n'ai pas 
l'intention de revenir sur des arguments que je considère 



Ail AlliKS l)K(;Vl'Ti:. 261 

coDime ayant été suf(isaiiiiiîfiil ilrveloppés an coiifs do cello 
séance cl je m'allache smlcnient aux conclusions du discours 
de roraleur que vous venez d'enlendre. Le discours était habile, 
la conclusion l'est davantage, car elle a pour but d'liabill<'r un 
ordre du jour pur et simple en ordre dujourdt'dt'nii-tléliance... 

M. Francis GiiAn.Mi;s. — Pas du tout, 

M. LE Frk.sitjext DU coNSKir.. — ...(|ut'pûur mon com[)le 
je ne puis pas accepter. Je suis tout à fait d'avis, messieurs, que 
vous soyez saisis, consultés, sous une forme qui est à trouver, sur 
l'ensemble des délibérations auxcjuelles le Gouvernement aura 
pris part devant la Conférence. Les résultats de cet accord vous 
seront soumis : on vous les apportera et vous manifesterez. 
par une procédure parlementaire quelconque, votre approbation 
ou votre désapprobation. 

A droite. — Mais il sera trop lard ! 

M. LE Président du conseil. — Voilà la déclaration que 
je liens à faire. Mais suspendre jusque-là toute espèce d'opinion 
sur l'accord qui vous est soumis, sur la conduite à donner aux 
négociations, c'est faire au Gouvernement, dans la Conférence, 
une situation d'infériorité que vous ne voudrez pas donner aux 
représentants de la France. {Trrs /)ie)i.' irès bien à gauche et 
au centre.) 

M. RiBOT. — Je demande la parole. 

Un membre. — Voyez ce que font les Anglais ! 

3L LE Président du conseil. — Les Anglais ne font pas 
ainsi. Nous les voyons déposer et discuter bravement un ordre 
du jour de censure. Eb bien, qu'on apporte ici cet ordre du jour 
de censure et nous le discuterons. (Exclamations à droite.) Je 
prie donc l'bonorable M. Charmes de ne pas persévérer dans 
ce que je considère comme une liction parlementaire, c'est-à- 
dire à présenter un ordre du jour pur et simple qui dissimule, 
en définitive, un ordre du jour de défiance ou de confiance 
suspendue. [Mouvements divers.) 

Que l'honorable M. Charmes formule dans un ordre du 
jour motivé sa confiance suspendue, et qu'il la soumette à la 
Chambre, à la bonne heure ! 

J'aurais accepté, quant à moi, et demandé même l'ordre du 
jour pur et simple, qui me paraît la conclusion naturelle de 



•262 niSCOUUS DE JULES FERRY. 

ce dt^bat : mais je ne puis accepter les commentaires de 
M. Charmes, qui donnent à cet ordre du jour un caractère de 
défiance. {Applaudissemeuls sur un grand nombre de bancs.) » 

M. llibot appuya sur les réserves de « son honorable ami 
M. Cliarmes » et demanda au Président du conseil de prendre, 
comme M. Gladstone l'avait fait devant le Parlement anglais, 
l'engagement de soumettre au Parlement français le résultat des 
résolutions prises à la Conférence avant qu'elles ne fussent devenues 
définitives. Il affirma d'ailleurs que ni M. Charmes, ni lui-même, en 
proposant de voter l'ordre du jour pur et simple, n'avaient l'intention 
de témoigner la moindre défiance au cabinet. 

Dans ces conditions, M. .Jules Ferry accepta le vote de Tordre du 
jour pur et simple : 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, je n"ai pas 
bien compris les paroles par lesquelles l'honorable M. Ribot a 
déflni et semblé vouloir préciser la façon dont la responsabilité 
ministérielle et le contrôle de la Chambre seraient ménagés et 
combinés dans cette affaire. M. Ribot, de son côté, n'avait pas 
compris la déclaration très nette que j'avais portée ici, que 
personne n'a eu besoin de m'arracher, que j'avais faite 
spontanément : à savoir que la Chambre sera saisie de l'ensemble 
des décisions de la Conférence et sera appelée à donner son 
opinion. 

Plusieurs membres. — Avant ou après la ratification ? 

M LE Président du conseil. — J'entends dire : Avant! Et 
c'est justement sur cet « avant » que je veux m'expliquer. 
i P?'o fond silence.) l\ serai hien enlcnda que, de même que les 
décisions prises par la Conférence ne seront définitives, au regard 
du gouvernement anglais, que lorsque la Chambre des communes 
aura prononcé, de même elles ne seront définitives, au regard 
du Gouvernement français, que lorsque la Chambi-e aura été 
consultée. ( A i)jjlaudissentenls.)'yi3i\s, demème queM. Gladstone, 
dont on vient de citer l'exemple, a formellement réservé son 
droit de négocier jusqu'à la fin, et d'apporter à la Chambi-e des 
communes des négociations terminées, de même je réserve 
pour le Gouvernement français le droit de négociation, car il 
lui appartient essentiellement. [Marc/ues d'adhésion.) Seulement, 
il est bien entendu que ce ne sera (prune exception à notre 
di'oit constitutionnel. Ainsi, la loi de liquidation de 1879 et 1880, 



.AFFAIRES IIK(;V1'TK. 'iG3 

dont vous n'avez élt'' saisis (|iic par !•• ■ Liviv jaune », n"a 
jamais reni la sanction loinirllc de la procéduie itarlenientaiic. 
Vous étiez en droit irinlerpeller, do renverser le cabinet (jui 
avait mis sa signatuic au bas de cette loi, mais vous ne pouviez 
pas empêcher laloid'avoir son i)lein et entier elTet: la situation 
est un peu ditlérente. 

Aujourd'hui, il est entendu (pie, comme un de ces traités qui 
ont besoin de la sanction des (îliamhres, cette convention ne 
deviendra délinilive (pie par un vot*? du Parlement. Ce (jui 
cr(;>ait le malentendu entre M. Rihot et moi, c'est qu'il me 
semblait voir, derrière ses paroles, la pens(!'e, à mon sens, tout 
à fait impraticable, d'associer la Chambre aux délibé'rations de 
la Conférence. 

M. ItiBOT. — Je n'ai jainais en une pareille pens(3e. 

M. LE Président ])U conseil. — Nous sommes d'accord, 
alors! Quant au premier point, puisque l'honorable M. Ribot 
est venu ici, avec l'autorité qui lui appartient, désavouer 
formellement le caractère de défiance que j'avais cru reconnaître 
dans le commentaire de M. Charmes... 

M. Francis Charmes. — Vous vous ('*les trompé, monsieur le 
Président. 

M. LE Président du conseil. — ... puisque ce commentaire 
est formellement retiré et désavoué, j'accepte l'ordre du jour 
pur et simple. {Applaudissements au centre et à gauche). 

L'ordre dujour pur et simple fut adopté, àl'unanimité de 460 votants. 

C'est à partir de ce moment que le cabinet présidé par M. Jules Ferry 
reprit, avec une rare ténacité, lalutle contre les empiétements de la 
Grande-lîretagne en Égyple. Sans entrer dans les détails techniques 
des négociations financières, nous rappellerons seulement qu'à la 
Conférence, MM. Waddington et de Blignières opposèrent aux plans 
des plénipotentiaires anglais, qui se résumaient dans la réduction 
des inlérèls de la dette et un nouvel emprunt, un contre-projet 
qui trouvait le moyen de restaurer les finances égyptiennes par la 
réduction des frais d'occupation, la suspension de l'amortissement 
et la diminution des intérêts payés à l'Angleterre sur les actions 
du canal de Suez qu'elle avait ac({uises. Les puissances gardaient 
une altitude en quelque sorte passive, et, dans l'impossibilité d'arriver 
à une solution définitive, les plénipolenliaires anglais proposèrent 
de ne réduire pendant trois années les intérêts de la dette que d'un 
demi pour cent. Mais les commissaires français, tout en admettant 



264 DISCOURS DE JULES FERRY. 

la nécessité d'un emprunt, insistèrent, dans leurs propositions du 
2 août, sur l'insertion d'une clause qui portait que la commission 
de la dette ne pourrait donner son assentiment à une réduction de 
rintérèt de la dette qu'à l'unanimité des voix, et qu'en cas de 
divergence d'avis sur ce point entre les membres de la commission, 
la question serait poitée devant les puissances représentées à la 
Conlerence. L'Angleterre ayant décliné toute discussion à cet égard, 
la Conférence fut rompue le 2 août, et l'accord anglo-français du 
17 juin tomba par voie de conséquence. 

Les puissances prirent dés lors une attitude peu sympatbique 
aux prétentions britanniques, ce qui força Nubar-Pacha à verser 
dans les caisses de la dette les sommes nécessaires au service des 
arrérages. L'Allemagne prit l'initiative de la convocation d'une 
nouvelle conférence diplomatique à Berlin, en vue de rechercher les 
moyens d'assurer la liberté commerciale sur le Congo et le Niger, 
et d'éviter des conflits entre les puissances intéressées, relative- 
ment aux annexions de territoires en Afrique. L'Angleterre, après 
quelques hésitations, finit par se résigner à accepter l'invitation de 
M. de Bismarck. 



Réponses aux interpellations de M. de Gavardie. au Sénat. 

C'est dans ces circonlances que M. de Gavardie, le bouillant 
sénateur de la droite, développa, dans la séance du Sénat du 
20 novembre 1884 ', une interpellation qu'il avait annoncée dès le 
mois de février, sur les affaires d'Egypte. I/excentrique orateur refit, 
à sa manière, l'historique de nos négociations avec l'Angleterre, 
en ce qui concerne l'Egypte; il accusa de faiblesse la politique suivie 
de M. de Freycinet, qui avait eu pour conséquence la substitution à 
l'entente à deux de « l'anarchie internationale », suivant l'expression 
de lord Salisbury. 11 rappela que l'ancien ministre des affaires 
étrangères n'avait pas parlé le langage qui convenait, pour décider 
la Chambre à intervenir en Egypte avec l'Angleterre, pour mettre 
à la raison la révolte peu redoutable d'Arabi-Pacha ; que M. Duclerc 
s'était borné à réserver la liberté de la France, et il termina en 
reprochant au cabinet .Jules Ferry d'être allé chercher à Berlin un 
point d'appui contre l'Angleterre, en prédisant que la nouvelle 
conférence n'aboutirait qu'à nous brouiller, sans profit, avec la 
Grande-Bretagne. 

M. Jules Ferry fil, en réponse à M. de Gavardie, la brève déclaration 
qui suit : 

M. Jules Fekry, président du conseil, ministi'e des affaires 
étrangères. — Messieurs, si le respect du droit d'interpellation 

J. V. i'O/Tîcie/ilu 21 novembre 1884. 



AFKAIItKS It KliM'TK. 2f;,j 

lî'ôlail pas un ({("<■ i)riini[)rs foiidaiiifiilaiix du ri'.^imt: parlt'iin'ii- 
taire, j'aurais \m(' llionorable M. de Gavanlic d'ajourner 
encore l'interpellalion qu'il vieul de développer devant vous. 11 
m'apparaissait, en elVel, (jui'llt' ne pourrait être, en tant (|ui' 
portant sur les alTaiirs éuypiicnnes, rpie létrospeclive, par 
conséquent inutile, ou piéniaturéc. L'iulcipellation rétro- 
spective — car c'est bien là le caractère du discours que vous 
venez d'entendre — riiiterpellation r(''lros[ie('tive (|ue >I. de 
Gavardie vient de développer... 

M. DE G.vvARDiK. — Parco que vous iir l'avez |)as acceptée au 
moMient voulu ! 

M. LE Président. — N'interrompez pas, monsieur de Gavardie. 

M. LE Président du conseil. — ...l'interpellation rétios- 
pective que l'honorable M. de Gavardie vient de développer, 
n'apportera pas, je crois, avec elle de grandes lumières ni de 
grands profits. Nous connaissons, messieurs, vous connaissez 
tous riiistoire de l'année 1882, les grandeurs et la décadence 
du condominhan. Vous étiez, pour avoir discuté ici, il y a deux 
ans, cette grande question égyptienne, au courant des événements 
parlementaires, des incidents de divers ordres qui ont fait de 
ce condominium, dont l'honorable M. de Gavardie vous a si 
longuement parlé, un grand, un noble souvenir, mais, en 
définitive, un souvenir historique. Vous connaissez aussi, par 
les documents qui vous ont été distribués, l'effort que le cabinet 
que j'ai l'honneur de diriger, a fait, au mois d'avril de cette 
année, pour transporter sur le terrain international, que 
l'Angleterre elle-même nous avait offert, la défense des intérêts 
permanents de la France en Egypte. Et, puisque l'honorable 
M. de Gavardie s'inspire surtout dans sa politique égyptienne 
— je ne veux pas parler des inspirations orientales et bibliques 
dont il a orné son discours — du désir, dis-je, de maintenir 
l'amitié, l'alliance, la cordialité des relations avec l'Angleterre, 
qu'il me permette de lui dire qu'il est bien le plus injuste des 
critiques lorsqu'il s'attaque à ce cabinet même, à la politique 
que nous avons essayé défaire, politique qui n'avait d'autre but 
et d'autres aspirations que de reformer avec l'Angleterre un 
accord solide et durable. 

Si jamais gouvernement a prouvé qu'il tenait à marcher avec 



2G6 DISCOURS DE JULES FERHY. 

rAiigleterre clans la question égyptienne, c'est celui au nom 
duquel j'ai l'honneur de parler. Accuser ce gouvernement 
d'avoir rompu celte tradition, c'est véritablement se montrer, 
vis-à-vis de lui, d'une partialité que je pourrais appeler 
« monumentale », pour meservird'une épithète de .M. Gavardie. 
[Très bien! à gauche.) Oui, nous avons fait de grands elïorts à 
la conférence de Londres. Je ne veux pas, messieurs, parce que 
toutes ces choses appartiennent au passé, parce que c'est de 
l'histoire, et que les Parlements ont mieux à faire que de se 
lamenter ou de s'attrister sur le passé... [Murmures à droite). .. 
je ne veux pas, dis-je, parler de ces choses-là ; je ne veux pas 
rappeler les inducnces diverses, les sentiments, les états 
d'opinion qui ont empêché cet accord anglo-français d'aboutir. 
A l'heure qu'il est, que puis-je vous dire? Une interpellation 
est une question. On m'interroge; on me demande, sans doute, 
— car cette question, si elle ne s'est pas trouvée à la fin 
du discours de M. de Gavardie, vient naturellement sur toutes 
les lèvres : — « Est-ce que vous pouvez nous dire quelque 
chose? » Messieurs, je vous confesse que je ne puis rien dire de 
plus aujourd'hui qu'il y a un mois, le jour même où je sollicitais 
du Sénat la remise au 20 novembre de l'interpellation de 
M. de Gavardie. 

Je vous parlais, à ce moment, des propositions nouvelles que 
le cahinet britannique nous avait annoncées. Ces propositions 
devaient suivre le retour du haut commissaire envoyé par le 
gouvernement anglais en Egypte, lord Norlhbrook. Lord 
Northbrook est de retour, et nous sommes informés qu'il a 
saisi le gouvernement britannique de propositions nouvelles; 
mais, ces propositions, nous ne les connaissons pas; la Chambre 
des communes elle-même n'en a pas encore reçu communi- 
cation; je n'ai, par conséquent, rien à en dire. Il n'y a pas de 
négociations reprises; si elles étaient reprises, il y aurait lieu 
d'examiner jusqu'à quel point il est possible de les apporter à 
la tribune; mais les négociations ne sont pas reprises : nous 
attendons En un mot. on nous a annoncé des propositions; ces 
propositions vont nous être faites. En cet état, messieurs, je ne 
peux que vous demander de voter, sur l'interpellation de 
l'honorable M. de Gavardie, l'ordre du jour pur et simple. [Très 
bien! très bien! à gauche.) 



AU VIltKS lii;(,\{'TK. 267 

M. DE (i.WAitDii:, (/'- m place. — Je liens ;i constater que, il y a nii 
mois, M. le ministre des alTaiies (^lraiii,'<'res nous a dit qu'il avait 
entamé des ii»''f<ooialions avec rAni^lelerre, et que cVîtait |>récist''- 
ment parce que les iic<j;ocialions ctaient enijagi-fs ipi'il in- imiivait 
pas répondre à mon interpellation. 

M. le ministre vient de i-econnaitrc anjuurdliui qn'cMi (ii'linilivi', il 
n'y a eu aucune espèce de négociations... 

M. LE Président dl" conskfl. — 4c n'ai [las dit cela. 

M. DE Gavaudie. — li prétend qu'il attend le n-tour de lord 
Northluook ; eh bien, il peut lire dans le Times un article dont l'ana- 
lyse est afticliée dans notre salle, dos conférences; il y verra où il 
a conduit la France par la politique imprudente qu'il a suivie! 
{Exelamalions à (/nuche.) 

.M. DE Frevcinet. — Je demande la parole. (Mouvement générnl 
d'atiention.) 

M. de Freycinel, mis en cause par M. de (Javardie, crut l'occasion 
favorable, malgré les murmures d'une partie du Sénat, pour justifier 
la politique (ju'il avait suivie ([uand il dirigeait nos affaires extérieures, 
et soutint cette thèse qu'en 1882, une intervention de notre part 
pouvait susciter de f^raves conflits; que l'Angleterre, en agissant 
seule, n'avait pu l'éussir à résoudre les questions égyptiennes, et, 
tout en avouant que l'attitude de la Chambre nous avait fait perdre 
« le terrain que nous avions concjuis », émit l'espoir que notre 
situation en Egypte n'était pas irrévocablement perdue, parce que 
l'Angleterre était solennellement liée par le droit international, et 
qu'elle était tenue, par les traités et ses propi-es engagements, à 
déférer au concert européen. 

Cette intéressante discussion se termina par le vote de l'ordre du 
jour pur et simple. 

D'ailleurs, les prévisions optimistes de M. de Freycinet ne tar- 
dèrent pas à être démenties par les faits, car l'Allemagne et la 
liussie, après le jugement du tribunal du Caire, qui condamna les 
ibnctionnaires égyptiens à restituer à la caisse de la dette, les 
sommes détournées par Nubar-Pacha de leur destination naturelle, 
se montrèrent fort bostiles aux nouvelles propositions de l'Angleterre, 
qui voulait suspendre l'amortissement, réduire l'intérêt de la dette 
et refusait d'évacuer l'Egypte dans un délai quelconque, tout en 
maintenant le caractère exclusif de son contrôle. Les puissances ne 
répondirent même pas à ces propositions exorbitantes et laissèrent 
les Anglais aux prises avec toutes les difficultés de leur campagne au 
Soudan. Le général Wolseley, après de laborieux préparatifs, ne 
remporta, près des puits d'Abou-Klea, qu'une victoire douteuse et 
chèrement disputée (17 janvier 1885) et, quand il arriva, le 28, aux 
portes de Khartoum, il apprit que depuis deux jours la ville était 
aux mains du Mahdi, et que Gordon-Pacha avait été tué. L'armée 
anglaise se mit péniblement en retraite, perdit deux généraux et 



268 DISCOURS DE JULES FElUiV. 

recula sur Dongola en abandonnaiil la fçarnison de Kas^ala. Ces 
graves échecs, et la mort de Gordon, que la lenteur de l'armée de 
secours n'avait pas permis de sauver, affaiblirent le cabinetGladstone, 
mis en minorité à la Chambre des Lords et conservant avec peine 
sa majorité aux Communes. Les négocialions engagées avec les 
puissances, relativement à l'Egypte, aboutirent soudain à une 
solution satisfaisante. Elle trouva sa formule dans la Déclaration 
du 17 mars, contresignée à Londres par les représentants de 
l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie, de la France, de la Grande- 
Bretagne, de l'Italie et de la Russie. Cette déclaration reconnaissait 
l'urgence de consacrer par un acte additionnel, en tous temps et 
pour toutes les puissances, le libre usage du canal de Suez; et une 
commission, composée des sept gouvernements précités, devait se 
réunir à Paris, le 30 mars, pour préparer et lédiger cet acte. 

C'est au moment où, grâce à l'énergie de la diplomatie française, 
dirigée par M. Jules Ferry, le prestige de notre pays tendait à se 
relever, que M. de Gavardie, dans la séance du 26 février 1885 ', 
profita de la discussion du budget des alTaires étrangères, pour 
demander au Président du conseil « quelle était notre situation sur la 
mer Rouge » et où en était aussi la question de la neutralité du 
canal de Suez. 

M. Jules Feri'v fit prévoir, eu quelques mots, qu'à très bref délai, 
les négocialions sur le règlement des alfaires d'Egypte aboutiraient 
à une convention qui serait soumise au Parlement : 

M. Jules Ferky, président du conseil, ministre des affaires 
étrangères. — Messieurs, je ne veux dire qu'un mot en réponse 
à l'honorable M. de Gavardie : c'est que l'heure n'est pas venue 
de lui répondre... 

M. DE Gavardie. — Vous faites toujours la même réponse. 

M. LK Président du conseil. — ... mais que celle heure 
est prochaine. Il est k la connaissance de tont le monde que 
des négocialions de la plus haute importance sont, dans ce 
moment-ci, engagées avec le cabinet anglais ; qu'elles portent 
précisément sur le règlement de la question égyptienne et, en 
particulier, sur cette grande question de la liberté du canal de 
Suez que vous aviez bien raison de pi'oclamer le plus sérieux, 
le plus considérable intérêt de la France et de l'Europe dans 
les questions égyptiennes. Aussitôt, messieurs, que ces négocia- 
tions auront abouti, comme j'en ai la fei^me espérance, les 
documents vous seront distribués, et la convention elle-même 

1. V. VOfficiel du -27 février 1885. 



AI-IAIHKS irKr.VPTE. '209 

sera soumise au Paiii^meiit. C/esl alors que riioiiorahlf M. de 
Gavarilie pourra traduire dcvaiil la reprc^seiitalioii uatioiialc la 
politique imprcvoyanle, coupable, qu'il accable ici d'oulrages 
inutiles, puisque, dans quelques jours, il poiii'ia la ju.Lïer. Nous 
poui'rons également, à ce moment-là, nous expliquer siu' les 
ports de la mer Rouge, et j'ajouterai même, pour la plus 
complète satisfaction de l'honorable préopinant, (pien ce <pii 
concerne Obock, il y a un projet de crédit siip|démenlaire spé- 
cial, déposé à la Chambre des députés, qui viendra ici et (|ui 
donnera naturellement lieu à une discussion : car il importe 
surtout, en ces matièi-es si hautes et si délicates de politique 
étrangère, de n'aborder les questions que lorsqu'elles sont mûres, 
et lorsque les documents qui peuvent permettre aux représen- 
tants du pays de les juger, seront entièrement réunis. L'hono- 
rable M. de Gavardie peut faire au Gouvernement cré^dit de 
quelques jours; son impatience sera bientôt satisfaite, car je 
crois que d'ici à peu de temps, je pourrai déposer sur le bureau 
du Parlement les documents relatifs à la question égyptienne, 
ainsi que ceux qui ont trait à la (jueslion du Congo, que l'hono- 
rable M. de Gavardie a également touchée en passant. [Très 
bien! très bien! à gauche.) 

Le jour même où M. Jules l-'erry faisait celte déclaration au Sénat, 
la Conférence de Berlin signait son acte final, qui fixait tons les 
principes de la libre navigation du Congo et du Niger, et interdisait 
l-occupation de nouveaux territoires sur le continent africain, avant 
notification aux puissances signataires. Une convention, passée le 
2 février entre la France et l'Association internationale de Bruxelles, 
nous assurait au Congo un territoire de 300 000 Ivilomètres cai'rés. 
Le 30 mars, s'ouvrait à I^aris la Conférence qui devait arrêter les 
conditions de la idjerlé du canal de Suez, et le Président du conseil 
déposait sur le bureau de la Cbanibre deux projets de loi : l'un 
portant laratification de la convenlion de Londres du 18 mars 1883, 
et l'autre portant approbation de l'acte général de la Conférence de 
Berlin. Une heure après, le ministère Jules Ferry était renversé par 
la Chambre, et tous les efforts de notre diplomatie se trouvaient remis 
en question! 



270 DISCOURS DE .IL' LES FEUHV. 



Affaires du Tonkin. 



On ne peut songer à refaire ici l'historique complet des rapports 
de la France avec le Tonkin et l'empire d'Annam. Nous nous en 
référons aux documents publiés par M. Léon Sentupéry, sous la 
direction de M. Jules Feriy lui-même, dans le beau livre : Tonkin 
et la Mèrc-Palrie, et à l'Affaire du Tonkin, par un diplomate dont 
l'ancien Président du conseil a pu contrôler l'exactitude. Il suffira 
de rappeler que les missions catholiques existaient au Tonkin 
depuis 1621) ; qu'en 1735, Dumas y fut envoyé par la Compagnie des 
Indes; que Dupleix y délégua plusieurs agents; qu'en novembre 1787, 
Nguyen-Auch, aïeul de l'empereur Tu-Duc, passa un traité avec la 
France, après avoir élé présenté à Louis XYI par l'évèque Pigneau 
(le Méhaiue, et, grâceàplusieurs officiers français, arrachaaux Chinois 
la domination du Tonkin et y bâtit plusieurs citadelles. La monarchie 
de .luillet obtint, en 1844, l'ouverture de plusieurs ports à la marine 
française. Le second Empire, après avoir fait occuper la basse 
Cochinchine et menacé l'empereur Tu-Duc dans sa capitale, établit le 
protectorat français sur le royaume du Cambodge. En 1 866, le capitaine 
Doudart de Lagrée, avec Francis Garnier, explora le Mé-Kong, gagna 
le Laos et parcourut le Yunnan. La conclusion de ces hardis explo- 
rateurs fut que la véritable voie que pouvait suivre notre trafic avec 
la Chine, était celle du tteuve Rouge (Song-Koï) qui traverse tout le 
Tonkin, et que l'ouverture du Tonkin était la suite nécessaire de 
notre établissement dans la basse Cochinchine. Dès I87I, le négo- 
ciant Jean Dupuis explora le haut fleuve Houge jusqu'à Lao-Kaï, 
accompagné d'un seul domestique, et, l'année suivante, il remonta 
le fleuve avec deux canonnières et une jonque qu'il amenait par 
traité au maréchal Ma, et arrivait à Manghao (Chine) le 4 mars 1873. 
En neuf jours, il redescendait à Hanoi avec ses bateaux et les 
marchandises qu'il avait reçues en paiement des autorités chinoises. 
La preuve de la navigation du fleuve Rouge était donc surabon- 
damment faite, etl'effet l'ut immense surles commerçants américains, 
anglais et allemands. En mai et juillet 1873, l'amiral Dupré insiste 
énergiquement pour obtenir du duc de Broglie l'autorisation de 
s'établir au Tonkin avant qu'il ne tombe aux mains des Chinois ou 
d'une puissance européenne. C'était, écrivait l'amiral, « une question 
de vie ou de mort pour l'avenir de notre domination en Oi'ient. •• 
Malgré la tiédeur du Gouvernement français, qui ne consentit 
qu'avec peine à envisager l'éventualité d'un protectorat français au 
Tonkin, l'amiral Dupré autorisa Francis Garnier à marcher sur 
Hanoï avec un petit détachement de 180 hommes. Le coup de main 
réussit, mais, à peine le brave officier avait-il occupé Hanoï el déclaré 
le tieuve Rouge ouvert au commerce, qu'il fut tué, le 21 décembre 1873, 



AI'IAIliKS Dlj TONKIN. ^71 

dans une enibiiscudf. Sur (iiioi h; gouvernement de l'aiis interdit 
toute occupation militaire, el l'on envoie M. IMiilasIre, inspecteur 
des aiïaires indigènes de Cochinchine, qui désavoue l'eulreprise de 
Garnier, chasse Dupuis et conclut le traité franco-annamite du 
15 mars 1874, qui plaçait lu politi(iuo extérieure de l'Annam sous la 
direction française et nous obligeait à défendre ce pays contre 
toute attaque. Ce traité équivoque, qui ne nous permettait pas d'aller 
au delà d'Hanoï, n'empêcha ni les voyafîes hydrographiques de 
MM. Héraud et nouillet,de Hanières et Gouin(18"o),ni les explorations 
de M. de Kergaradec (1870 et 1877). De nombreux officiers de marine 
continuèrent les études du pays el de ses cours d'eau. Des ingénieui's 
distingués, comme MM. Fuchs et Saladin, s'occupèrent, d'autre part, 
de relever les gisements houillei's et m('talliieres du Tonkin (1882). 
En janvier de la même année, M. Le Myre de Vilers avait douhlé la 
garnison de Hué. 

C'est sous le ministèi^e Jules Ferry (21 janvier 1883) f|ue les 
projets d'expéditions se précisent et passent rapidement aux 
moyens d'exécution. Déjà, sous le ministère Freycinet, l'amiral 
Jauréguiberry avait envoyé, en mars 1882, le commandant lUviére 
au Tonkin, avec deux navires et 400 hommes, et ce petit corps 
s'était emparé de la citadelle d'Hanoi pour intimider les manda- 
rins (25 avril). M. Duclerc ayant autorisé l'envoi de 700 hommes 
de renfort, après avoir triomphé des objections de M. Grévy 
(décembre 1882), Rivière s'empara de Nam-Dinh (27 mars 1883) 
et repoussa les Pavillons-iNoirs. Le 24 avril, le cabinet dépose une 
demande de 5 millions et demi de crédits; mais Rivière est tué 
dans une sortie, avec un certain nombre de ses soldats (19 mai). 
Les Chambres votent le crédit de 5 500000 francs pour le venger 
(15 et 26 mai 1883), et les secours arrivent de Cochinchine et de 
France. Tandis que le général i3ouet prend le commandement des 
troupes, l'amiral Courbet forme une division navale, el le docteur 
Harmand esl nommé commissaire civil de la République au Toid<in 
(7 juin). Au point de vue diplomatique, M. Challemel-Lacour, 
ministre des affaires étrangères, avait désavoué les négociations 
compromettantes engagées par M. Rourée, noti-e ministre à Pékin, 
avec le Célesle-Empire, et l'avait remplacé par M. Tricon. Le minisire 
des affaires étrangères établit, à la tribune de la Chambre, que 
r.\nnam avait violé le traité de 1874, en prenant à sa solde les 
Pavillons-Noirs, et en essayant de couper nos troupes de la mer. 
11 s'agissait de rendre effectif notre protectorat, défini par l'article 3 
du traité, et de lui donner un complément nécessaire. Le 2 juin, 
M. Challemel-Lacour, répondant à une question de M. de Saint- 
Yallier, édifia le Sénat sur les fautes de M. Bourée, sur sa déclaration 
compromettante que nous n'avions aucune vue d'annexion de 
l'Annam, aucune intention de porter atteinte à la souveraineté 
territoriale de Tu-Duc, ainsi qu'au droit de suzeraineté de la Chine, 
enfin sur la création, acceptée par notre ministre à Pékin, d'une 



272 DlSCOUnS DE JULES FEliRV. 

zone neutre le long de la fronlière, qui serait placée sous la garantie 
commune de la France et de la Chine. 



Interpellations Granet et Delafosse. — 10 juillet 1883. 

C'est dans ces circonstances qu'à la date du 10 juillet 1883 ', 
la Chambre discuta les interpellations de M. Granet, d'une part, 
de MM. Delafosse et autres sur la politique du Gouvernement au 
Tonkin et dans l'Extrême-Orient. M. Granet, qui ouvrit le débat, 
commença par déclarer qu'il voulait faire abstraction de toute 
préoccupation de parti lorsqu'il s'agissait des intérêts du pays, et il 
reconnut que le cabinet n'était nullement responsable des faits 
accomplis ni des fautes commises avant son arrivée aux affaires. 
Il rappela que la cour de Hué avait dispersé les lambeaux du 
traité de 1874 par le massacre du commandant Rivière et qu'on 
était (' en étnt de guerre ouverte », ce que l'extrême-gauche 
niera bien souvent plus tard. Mais qu'allait-on faire au Tonkin? 
L'orateur et ses amis ne voulaient pas entendre d'une cou((uète de 
ce pays et de l'Annam. Or le Gouvernement avait déjà par décret 
constitué l'organisation administrative du Tonkin, et l'on parlait 
■de l'organisation d'une armée coloniale qui devait comprendre 
un régiment tonkinois et un régiment de tirailleurs annamites. 
La marine était, en général, favorable à une occupation intégrale 
de l'empire d'Annam. Le Gouvernement était-il dans les mêmes 
idées? D'ailleurs, l'occupation restreinte conduirait fatalement à 
une prise de possession du pays. On avait déjà à gai'der l'Algérie, 
la Tunisie, le Sénégal, et la France était engagée encore à 
Madagascar. M. Granet ne se déclarait pas hostile à une large 
expansion coloniale, mais, suivant lui, nous n'avions pas assez 
d'intérêts au Tonkin pour accomplir une œuvre de conquête; ce 
qu'il fallait, c'était ouvrir une route commerciale vers la Chine. 
Mais la Chine inonderait le Tonkin de bandes de pillards. Quelles 
garanties la diplomatie française avait-elle obtenues du Céleste- 
Empire? L'orateur conclut en demandant l'occupation de quelques 
points stratégiques sur les côtes, et l'attribution à notre autorité de 
la police du fleuve. Il invitait le Gouvernement à ne pas aller plus 
loin sans l'autorisation des Chambres. 

M. Challemel-Lacour, ministre des alfaires étrangères, répondit 
que le Gouvernement voulait s'établir solidement dans le Delta, et 
que le champ des opérations serait circonscrit dans la partie popu- 
leuse et laborieuse du Tonkin. Le ministre, en réponse à une inter- 
ruption de M. de Cassagnac, ne craignit pas de dire que nous étions 
dès à présent en état de guerre avec l'Annam; que, pour dégager 
le gouverneur de la Cochinchine, on avait nommé un commissaire 
civil au Tonkin, chargé d'organiser l'administration, l'autorité 

1. V. VOfficiel du 11 juillet 18S3. 



AKKAIliKS DU ÏONklN. 273 

militaire consei'vaiit la diiectiuii des liDiipcs. On ne vunlaiL poiiil, 
tl'aillenrs conquérir l'enipiie d'Annani, et l'on désirait maintenir 
avec la Chine des relations paoilitiues, tont en lui de/nandant de 
respecter les frontières du TonUin. 

Après une suspension de séance, M. Delalosse répondit au 
minisire des alTaires étranj,'ères. Il soutint qu'on ne pouvait faire la 
guerre à l'Annani sans l'autorisation du Parlement, lui outre, il 
fallait se préoccuper de l'attitude de la Chine. Quelles garanties 
avait-on données de nos bons rapports avec elles? D'où nécessité 
d'examiner le traité Bourée dont la Chambre ne connaissait pas le 
texte. Le cabinet avait manqué d'égards envers les Chambres en le 
dissimulant. Ce traité, d'après l'orateur de la droite, était cependant 
une « œuvre excellente en principe ». Kt il en donna utu; analyse 
sommaire, eu rappelant que cette convention impliquait la recon- 
naissance par la Chine du protectorat de la France au Toid<in, le 
rappel des troupes chinoises et l'ouverture du Yunnan au commerce 
français, l^ourquoi donc l'avoir désavouée en bloc et, après ce désa- 
veu, avoir attendu deux mois pour envoyer des renforts au com- 
mandant Rivière, cerné de nouveau par les bandes chinoises? 
Comment résoudre le conflit avec la Chine, qui affirme sa suzerai- 
neté sur l'Annam et le ïonkin, tandis que le traité de 1874 nie celte 
suzeraineté? Peut-être comme l'Âsigleterre a pris l'Egypte, sans 
contester la suzeraineté nominale du Sultan. En résumé, l'orateur 
faisait dépendre notre sécurité au Tonkin de nos rapports avec la 
Chine. 

M. Challeniel-Lacour crut devoir remonter à la tribune pour 
s'expliquer sur rarrangemeut Bourée. Il établit d'abord que la 
Chine n'avait nullement protesté contre le trailé de 1874 dont le duc 
Decazes avait donné communication au Tsong-Li-Yamen ; que 
M. Bourée, par dépêche du 4 novembre 1882, déclarait qu'il fallait 
substituer une action énergique à des discussions stériles avec le 
gouvernement chinois. Dans une autre dépèche, du 23 novembre, il 
proteste encore contre la crainte « d'engager des opérations de 
guerres étendues dans ces contrées lointaines » pour maintenir 
notre situation privilégiée, et, le 28 novembre, M. Bourée accepte, 
sans aucun motif, les conditions qu'il avait jusque-là repoussées avec 
tant de fermeté! Et le minisire donna lecture du mémorandum de 
notre ancien ministre à Pékin. Il aboutissait au partage du protec- 
torat avec la Chine, c'est-à-dire à une impossiijilité. Donc, le Cou- 
vernement ne pouvait que le repousser, (^e n'était pas une laison 
pour rompre avec la Chine, mais il fallait, tout en négociant à Paris 
ou a Shang-Hai, continuer notre entreprise au Tonkin. 

C'est après ce second discours du ministre des alTaires étrangères 
que M. Paul de Cassagnac provoqua un incident d'une violence 
inouïe, en disant qu'au fond la guerre du Tonkin dérivait des mêmes 
motifs que la guerre de Tunisie, « et que ces motifs étaient ina- 
vouables. » Rappelé à l'ordre avec inscription au procès-verbal, puis 

J. Ferry, Discours, V. 18 



274 DISCOURS DE JULÇS FEKUY. 

soinmé de s'expliquer pur M. Jules Ferr^', l'orateur répéta que 
l'affaire de Tunisie « n'avait élé qu'un tripotaj^e financier », et qu'au 
Tonkin, il s'agissait de donner des concessions de mines aux répu- 
blicains. Faisant preuve d'une grande patience, le Président et la 
Chambre laissèrent longtemps continuer M. de Cassagnac, dans 
l'espérance qu'il préciserait ses articulations, mais c'est seulement à 
la fin d'un long discours qu'il protesta de nouveau, par une phrase 
vague, contre « l'assouvissement des appétits républicains ». 

M. Jules Ferry monta ensuite à la tribune et lira la moralité de 
cet incident, qui se termina par le vote de la censure avec exclusion 
temporaire contre M. de Cassagnac. 

M. Jules Ferry, président du conseil, ministre de l'Instruction 
publique et des beaux-arts. — Messieurs, je me ferais reproche, 
en continuant ce débat, clans lequel me semble en péril de 
sombrer la dignité du régime parlementaire... {7'rès bien! très 
bien! à gauche et au centre)... de donner des aliments nou- 
veaux à une discussion qui s'en tient à l'outrage pour tout 
argument. {Applaudissements.) 

M. Paul de Cassagnac. — Vous laissez passer ces mots-là, mon- 
sieur le Président? Je vous préviens que je vais répondre sur le 
même ton. {Très bien! très bien! à droite.) 

On n'a pas le droit de parler d'outrage. Si M. le président me laisse 
insulter, je me ferai justice. {Bruit à gauche.) 

M. LE Président du conseil. — Je viens seulement ici 
constater un fait, et cette constatation est nécessaire pour cette 
Chambre, pour le pays, pour les honnêtes gens de tous les 
])dirlis. {Très bien ! très bien ! et vifs applaudissements à gauche 
et au centre.) 

M. Paul de Cassagnac. — Qu'est-ce que vous avez voulu dire 
là?... 
M. LE Président du conseil. — Vous allez le savoir. 

M. Paul de Cassagnac. — Je veux une explication ! {Rumeurs ù 
ifauche et au centre.) 

M. LE Président du conseil. — M. de Cassagnac a apporté 
ici des accusations abominables... 

M. Paul de Cassagnac. — Prenez garde!... [Oh! oh!) 
M. Ernest de Ia Rochette. — On ne nous protège pas ! 
M. le PRÉsn)ENT. — Comment! mais c'est une agression constante 
de votre part. 

M. LE Président du conseil. — M. de Cassagnac a apporté 
ici contre le Gouvernement des accusations odieuses, abomi- 



AFFAIHES lUJ TUNKLN. '^75 

nables; il n'en est pas de plus cruelles [xjiir un (iouverncnienl. 
Il a parlé de mobiles inavouables, de tripotages de Bourse, de 
concessions de mines... 

M. Paul de (;.\ssagna(.. — Oui ! 

M. LE Président du conseil. — L'Assemblée s'est levée 
tout entière et lui a dit : « Citez des noms! » ( Vifs applaudis- 
sements à gauche et au centre^ auxquels répondenl de vices 
protestations à droite.) M. de Cassagnac n'a nommé personne! 
\j Assemblée lui a crié : « Précisez! » et M. de Cassagnac n'a rien 
précisé. [Nouveaux applaudissements.) 

Voix nombreuî^es. — C'est très vrai ! 11 n'a pas donné de preuves ! 
M. i.K COMTE DE I^ANJi iNAis. — On avait eu soin de lui fermer la 
bouche ! 

M. LE Président du conseil. — Il lui a été accordé la 
liberté la plus illimitée d'accusation et d'explication; il n'en a 
pas usé. Il s'est dérobé ! Je prends acte de celte conduite. ( Vifs 
applaudissements.) 

M. I^AiL DE Cassagnac. — Je ne veux pas être insulté plus long- 
temps par cet homme! 

A droite. — Très bien ! très bien ! 

M. Paul de Cassagnac, quittant son banc. — Et je sors de la salie 
sur ce mot : Il est pour moi le dernier... [Vives protestât io7is et 
rameurs sur wi grand nombre de bancs. — Agitation prolongée.) 

M. LE Président. — Je ne permettrai pas que les rôles soient 
renversés. [Très bien! très bien!) Le Gouvernement a été insulté de 
toutes les façons ; il vient de l'être de la manière la plus grave. 

Je propose contre M. Paul de Cassagnac la censure avec exclusion 
temporaire. [Applaudissements prolongés à gauche et au centre.) 

Je mets aux voix la censure avec exclusion temporaire. 

(La censure avec exclusion temporaire, mise aux voix, est pro- 
noncée.) 

La clôture fut prononcée après cette scène scandaleuse, et la 
Chambre vota, par 362 voix contre 78, l'ordre du jour deM.M. Duclaud, 
Spnller et autres, qui était ainsi conçu : « La Chambre, après avoir 
entendu les explications du Gouvernement, confiante dans sa poli- 
tique ferme et prudente, passe à l'ordre du jour. » 

Dans la séance du Sénat en date du 21 juillet 1883, M. Challemel- 
Lacour, répondant à une question du duc de Broglie, répéta que 
l'Annam ne nous avait pas déclaré la guerre, et que nous ne la 
lui avions pas déclarée ; mais « qu'en réalité, nous étions en guerre 
avec l'Annam » parce que les bandes de Pavillons-Noirs ou Jaunes 
étaient à la solde du Gouvernement annamite, qui n'osait pas 



27(j DISCOURS DE JULES FERHY. 

l'avouer. Les renlorts expédiés de France eu mai, arrivèrent au 
Tonkin en juillet, et les opérations recommencèrent, malgré les 
inondations qui rendaient le Delta presque impraticable. Le lieute- 
nant-colonel Brionval s'empara de Hai-Dzuong, ce qui ouvrait une 
nouvelle route entre Hanoï et la mer; mais le g-énéral Bouet échoua 
dans ses sorties vers Le-Day (13 août et 1" septembre). D'autre 
part, le contre-amiral Courbet prit l'olTensive contre Hué. Tu-Duc 
était mort le 17 juillet, en laissant le trône à Hiep-Hoà. Les forts qui 
se trouvaient à l'entrée de la rivière de Hué furent bombardés et 
enlevés le 20 août, succès qui entraîna la signature du traité de Hué 
(25 août). Ce traité, qui confirmait eu le fortifiant celui de 1874, 
reconnaissait le protectorat de la France sur l'Annam et le Tonkin, 
annexait à la Cochinchine la province de Rinh-Tliuan, chargeait la 
France de chasser les Pavillons-Noirs et stipulait le rappel immé- 
diat des troupes annamites qui se trouvaient au Tonkin. Mais cette 
convention n'eut d'effet sur l'attitude des Pavillons-Noirs et des 
réguliers chinois qu'au mois d'octobre, quand M. Jules Ferry suivit 
directement les négociations avec la Chine (M. Challemel-Lacour 
ayant pris un congé), après le remplacement de M. Tricou, ministre 
en Chine par M. Patenôtre (12 septembre) et du général Bouet par 
le colonel Bichot. Au mois d'octobre, Sontay et Bac-Ninh restaient 
les seules places occupées par des réguliers chinois. Cette brusque 
détente de la situation déconcerta fort les députés d'extrême-gauche 
qui, dans une résolution du 20 septembre 1883, avaientdéjà réclamé 
la convocation des Chambres. 



Rentrée du Parlement. — Nouveaux débats. 

Lorsque le Parlement se réunit le 23 octobre, le Gouvernement fit 
distribuer un Exposé de la situation des affaires du Tonkin qui rela- 
tait tout le détail des négociations avec Li-Hong-Chang elle marquis 
Tseng. Elles se terminaient par la Note de ce dernier, en date du 
15 octobre, qui réclamait tout simplement l'abrogation des traités 
de 1874 et du 25 août 1883, ainsi que l'évacuation du Tonkin par 
nos troupes. La publication faite par la presse anglaise do la corres- 
pondance de la Chine avec la France depuis 1880, n'atténua pas le 
caractère inacceptable de cette conclusion. Néanmoins, l'extrême- 
gauche, sous peine d'avouer que ses bruyantes manifestations 
étaient parfaitement injustes, dut se résigner à interpeller le minis- 
tère. La discussion s'ouvrit le 30 octobre et continua le lendemain. 
Nous n'insisterons pas sur le discours de M. Granet, auquel répondit 
éloquemment M. Challemel-Lacour, ni sur celui de M. Perin. Au 
début de la séance du 31 octobre*, M. Clemenceau essaya de ranimer 
un débat qui languissait, car le centre, fatigué d'entendre des argu- 

1. V. l'Officiel du \" noveniijro USi. 



MIAIUKS nr TO.NKIN. '/77 

ments usés, denianduil la clùluie. Le Icadrr de r('.\lix"iue-f,''auche, 
après s'être dt-fendu de solidariser son opposition avec l'intérôt des 
ennemis de la France, et après avoir rappelé (|u'à la suite du mas- 
sacre du commandant Hivière et de ses soldats, la (".liandjre avait 
été unanime pour voter les crédits, soutint que les actes du Gouver- 
nement n'avaient pas été conformes à ses promesses : qu'il sVHait 
engagé à ne pas poursuivre nos adversaires, s'ils se retiraient, et à ne 
pas sortir du Delta. Or ou était maitilenant a Hué et ou ne discutait 
pas le traité, ou ne le communiquait [tas aux Chambres, parce (jue 
ce traité réalisait le [)i'otecloral sur l'Annam, alors que les crédits 
avaient été votés pour maintenir le traité de 1874, qui aboutissait 
seulement au protectorat du Toukin. On avait manqué à l'engage- 
ment de convoquer les Chambres, s'il fallait aller à Hué! M. Clemen- 
ceau soutint que le traité Bourée avait existé puisqu'il avait été 
communiqué au Sénat à titre confidentiel. Pourquoi avoir rompu 
brusquement les négociations en rappelant notre ambassadeur? Ce 
qui résultait des déclarations du ministre des affaires étrangères, 
c'est que nous n'étions pas en guerre avec l'Annam, mais avec les 
Annamites, pas en guerre avec la Chine, mais avec les Chinois! F^a 
France avait déjà 10 000 hommes au Tonkin; allait-on envoyer un 
nouveau renfort et continuer ainsi jusqu'à épuisement? Dans quelle 
mesure pouvait-on concilier une guerre ouverte ou détournée contre 
la Chine avec le besoin d'assurer la sécurité de notie territoire? 
Enfin, que voulait faire le Gouvernement et quels étaient ses moyens 
d'action? 

M. Jules Ferry avait demandé la parole au cours de la harangue 
de M. Clemenceau ; il le remplaça à la tribune et s'exprima ainsi : 



Discours du 31 octobre 1883. 

M. iuijE'&Y^iiRY, président du cotiseil, ministre de V Instruction 
publique et des beaux-arts. — J'ai loiijoui's pensé, messieufs, 
que le débat où notis sommes engagés se lient fort au-dessus 
des intérêts ministériels et des questions de portefeuille. Aussi, 
me garderai-je d'introduire dans les quelques observations, les 
quelques réponses, — elles n'ont pas besoin d'être longues 
pour être précises, — que je vais avoir l'honneur d'adresser à 
M. Clemenceau, quoi que ce soit qui se rattache à la polémique 
des partis. Je vous répondrai simplement, clairement, grave- 
ment, comme il convient quand on traite des affaires dont le 
pays est aussi justement préoccupé. Vous avez porté la discus- 
sion successivement sur deux terrains: le passé, la responsa- 
bilité du cabinet; c'est le terrain secondaire, c'est le moindre 
intérêt de ce débat; ensuite, vous avez demandé ce que nous 



278 DISCOURS DE JULES FERRY. 

voulons faire et quelle politique nous proposons à la Chambre 
de faire, d'accord avec nous. Voilà la vraie question. 
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — C'est cela! 

M. LE Président i)U conseil. — Je vais répondre brièvement 
sur l'un et l'autre point. Nous avons manqué, a-t-on dit, à des 
engagements pris. Messieurs, je crois que si quelque cbose 
échappe à la critique dans la conduite du Gouvernement, dans 
l'ensemble des mesures qu'il a prises, c'est la fidélité avec 
laquelle il s'est conformé aux sentiments et au désir de la 
Chambre. [Rumeurs à l'exù'ême-gauche et à droite.) Oui, si l'on 
pouvait lui faire un reproche, ce serait d'avoir poussé jusqu'au 
scrupule, jusqu'à l'excès, la prudence, la modération. 

A droite. — Oli ! oh ! 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, il est facile, — 
on l'a fait et on le fera encore, — de ramener le débat à des 
critiques personnelles, à des analogies tirées d'un passé plus 
ou moins récent. Il est facile, par exemple, de dire : « Le Gou- 
vernement, fidèle à son système, — vous le disiez tout à l'heure, 
peu d'instants avant de descendre de la tribune, monsieur 
Clemenceau, — à ce système que l'on connaît, veut conduire 
peu à peu, pas à pas, la Chambre et le pays dans l'aventure du 
Tonkin, comme il l'a déjà fait pour la campagne de Tunisie. » 

A droite. — Voilà la question ! 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, nous parlerons 
bientôt de la Tunisie... 

M. Glémenceai. — J'en ai peur! 

M. LE COMTE DE Douville-Mailleeeu. — Encore poiimoiis demander 
de l'argent! (Tms bien! très bien! et rirea à Ve.ytrême-Qunctie.) 

M. LE Président DU CONSEIL, — ...et nous nous expliquerons. 
Nous demanderons à la Chambre de juger de nouveau cette 
entreprise nationale et nécessaire. [Marques d'approbation à 
gauche et au centre.) Je n'ai jamais reculé, quant à moi, devant 
ces explications. Je suis resté une semaine ici, à cette tribune, 
à la disposition de tous les interpellateurs. Je suis tout disposé 
à y remonter; j'ai toujours beaucoup compté sur le temps... 
[Inlerrupiions et rires à Vextrême-ijauche et à droite)... pour 
faire la lumière et la justice sur l'affaire de la Tunisie. 

Vn membre nu centre. — Ces rires sont inoonvonants ! 



AFFAIRES DU TONKIN. -279 

.VI. l»Ai I. Bkut. — J(^ n'aurais jamais fin la (jiioslioii aussi f^aie. 

M. LK PuKsiDKXT DU CONSEIL. — Jc crovais, mcssieurs, 
traiter une matière très sérieuse. {7'rès Oie)}.' très bien! rt 
(ipiilaudissements à (/anche et au centre.) Je (lisais que je n'ai 
jamais tloulè que le temps, et un temps prochain, fît pleine 
lumière et pleine justice sur cette question si débattue, et que 
le jour n'était pas loin où l'on cesserait de nous donner ce 
spectacle d'un homme politique violemment et contimiellemeiil 
attaqué pour avoir agrandi la puissance de son pays sur l'autre 
rive de la Méditerranée. {Bravos et applaudissements jrpétés à 
gauche et au centre. — Interruptions à droile.) 

M. LE coMTK DE Colbfrt-Lapi.ace. — I/annoxioii de la Tunisie nous 
a coûté 120 millions ! 

M. CuNÉo d'Ornano. — Il faudrait que ceux qui ont poussé à 
l'annexion de la Tunisie payassent la dette tunisienne de leur 
poclie et non de celle de leurs électeurs ! 

M, LE Présument du conseil. — Ceux qui vous envient la 
Tunisie trouvent que vous ne l'avez pas payée trop cher. [Très 
bien! très bien! à gaucheet nu centre. — Nouvelles interruptions 
à. droite.) 

M. Clnko d'Orivaxo. — I/annexion de la ilelte ! Voilà ce qu'on a 
fait 1 Rumeurs.) 

M. LE Président. — Laissez donc parler, monsieur Cunéo d'Or- 
nano. 

M. Paul de Cassacnac. — Vous voyez bien que le minisire 
cherche à faire une diversion ! 

M. LE Président du conseil. — Mais enfin, messieurs, dans 
l'aifaire de Tunisie, le Gouvernement que je présidais... 

Un membre à l'extrême-gauche. — On ne vous a pas parlé de la 
Tunisie; parlez-nous du Tonkin ! 

M. LE Président hu conseil. — Veuillez, messieurs, m'écou- 
ter, s'il vous plaît, avec patience, et ne pas m'interrompre. 
{Bruit à V extrême-gauche et à droite.) Je dis un mot d'un 
rapprochement qu'on a introduit dans ce débat, et je fais une 
distinction que je prie la Chambre d'écouter. Dans cette alTaire 
de la Tunisie, le Gouvernement que je préside a dû prendre des 
responsabilités particulières; mais soutenir, comme le disait 
hier l'honorable M. Perin à cette tribune, que c'est moi qui 
suis l'auteur et l'inventeur de l'atTaire du Tonkin, c'est, en 



280 niSCOUKS DE JULES FEUKY. 

vérité, me faire beaucoup trop d'honneur, {Interruptions à 
r extrême-gavche .) 

M. Georges Perin. — Voulez-vous me permettre une rectifica- 
tion ?... 

M. LE Président du conseil, ministre de VInsiruclion 
publique et des beaux-arts. — Voulez-vous me faire le plaisir 
lie ne pas m'interrompre?... 

M. Georges Perin. — Monsieur le Président du conseil... 

Voix à gnuche. — .Mais laissez donc parler le ministre ! 

M. Georges Perin, au milieu du bruit. — Monsieur le Président 
du conseil, vous me faites dire ce que je n'ai pas dit. Prenez la peine 
de lire mon discours. (Exclamntionti à gauchi^ et au centre.) Oh ! vous 
ne m'empêcherez pas déparier. (Très bien! très bien! à rextrcme- 
qauche). Je n'ai pas dit que vous étiez l'inventeur de l'affaire du 
ïonkiu, mais que vous l'avez engagée en dissimulant ce que vous 
vouliez faire ; voilà la vérité. (Approbation à V extrême-gauche. — 
Rumeurs à gauche et au centre. ) 

Au centre. — N'interrompez donc pas! 

M. LE Président du conseil, — Ce n'est pas moi qui ai 
engagé une entreprise qui a pour base des traditions nationales, 
des traditions vieilles déjà de près d'un siècle, des expéditions 
militaires glorieuses pour la France, deux traités, les exploits, 
la merveilleuse aventure de Francis Garnier, et, finalement, le 
traité de 1874, voté par l'Assemblée nationale. Ce n'est pas moi 
qui ai engagé ni l'expédition ni la dépense, comme vous le 
dites. Je relisais ce matin, et pour rafraîcliir mes souvenirs, car 
cette atfaire remonte assez loin, — votre discours du mois de 
juillet 1881. Oui, vous avez toujours été l'adversaire de l'entre- 
prise tonkinoise et du traité de 1874, mais vous aviez tort hier 
de dire que la responsabilité première des premiers crédits 
engagés par cette Chambre retombait sui- moi. Vous savez très 
bien que c'est en 1880, sous le ministère de M. de Freycinet, — 
cabinet dont je faisais partie, je ne renie pas cette responsabi- 
lité, — que l'honorable président du conseil a présenté ce petit 
crédit, qui est resté quinze mois à la commission du budget... 

M. Georges Perin. — Je le sais très bien ! 

M. le Président du conseil. — ... que c'est en juillet 1881 
qu'il en est sorti ; qu'il n'avait aucunement pour but et ne 
pouvait avoir, en aucune façon, pour conséquence d'engager 
une atîaire plus considérable que le chiffre même du crédit ne 



AFIAIUKS Itl T(i\KI.\. 281 

le comporlail; i\uo ce civdil (-lail siircilir poiir la cftiislniclinii 
d'un cerliiiii nomliic de lialcaiix |)lals. (l('sliiH'> à piirLivr les 
embouchures du lleuve Rouj^e... 

M. Giconr.ES PiatiN. — Oui. c'est ainsi qno vous avfz fiiL'ai;»'* 
l'affaire ! 

M. LE Président du ("onskh/. — N'y avait-il ddiic pas df 
garnison française au Tonkiu m vertu du liaitr df 1S74? 
{Interruptions à V exlrènic-gauche .) 

Une voix. — Non! [Exclamation au centre.) 

M. LE Président du conseil. — Vous dites nou? Vous ne 
connaissez pas les affaires dont on parle. 
M. Georges Perin. — Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — N'y avait-il pas un gouver- 
neur de la Cochinchine auquel était particulièrement réservée 
la direction des affaires militaires au Tonkin '? Est-ce que ce 
n'est pas ce gouverneur qui a envoyé en avant le commandant 
Rivière'? Est-ce que c'est le cabinet que je préside, et n'est-ce 
pas le cabinet présidé par M. Duclerc qui a envoyé la Corrèze 
avec 700 hommes? Je ne dis pas cela, messieurs, pour repousser 
les responsabilités; je fais seulement des réserves pour qu'on 
ne déplace pas la question, qu'on n'en change pas le caractère, 
et pour qu'on ne fasse pas de cette affaire du Tonkin une affaire 
personnelle à tel ou tel ministre, à tel ou tel président du 
conseil, à tel ou tel cabinet. [Applaudissements à tjnuche et au 
centre.) Depuis le commencement jusqu'à la lin, c'est une 
affaire française et une question de patrie. [Nouveaux applau- 
dissements sur les mêmes bancs.) Ah! sans doute, dès le premier 
jour où j'ai eu l'honneur de siéger dans les conseils de 
M. le Président de la République, nous avons entendu parler 
de cette affaire. Oui. dès 1879, nous nous sommes occupés 
du Tonkiu , et nous avons envisagé cette question. Et pour- 
quoi y a-t-il eu une question du Tonkin? Ah! messieurs, 
laissez-moi vous dire que nous avons obéi à deux sentiments 
que des républicains et des hommes de cœur peuvent et 
doivent associer. 

Le premierde ces sentiments, c'est le souci et le respect de nos 
forces continentales; c'est la préoccupation d'une concentration 
nécessaire à laquelle il faut se garder de porter la moindre 



282 DISCOURS DE JULES FERliY. 

atteinte. {Oui! oui! — Applaudissemenls au centre et n ç/auche.) 
Mais est-ce f|ue la France est seulement une puissance conti- 
nentale? N'est-elle pas aussi la deuxième puissance maritime 
(lu monde? Est-ce que, pour soutenir ce rôle de puissance 
maritime, elle ne supporte pas un gros et lourd budget? La 
France a donc à accomplir des devoirs d'ordres divers, des 
devoirs qu'un gouvernement vigilant et patriotique doit savoir 
concilier. Quelle a été, sur cette question du Tonkin, la pensée 
des républicains qui ont fait partie avec moi des ditïérents 
cabinets qui se sont succédé? Tous, nous nous sommes dit : La 
monarchie avait légué à la République une France amoindrie, 
mutilée; le premier devoir de la République est de ne pas 
perdre, de ne pas aliéner une seule parcelle du territoire qui 
lui était laissé. 

M. Glémf.iXCeai'. — Est-ce que j'ai dit le contraire? (i4pj9/aH(i?sse- 
ments à gauche et au centre.) 

A gauche et au centre. — >''interrompez pas ! 

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — Ne mettez pas sur le compte de la 
monarchie ce qui ne doit pas lui être attribué. [Interruptions.) 

M. LE Pkésident du conseil. — Messieurs, je m'efforce 
d'élever la question. Il parait qu'on le trouve mauvais de ce 
côté. (L'orateur désigne V extrême-gauche. — Réclamations et 
interj-uptions à. l'exlrême-gauche.) J'explique pourquoi il faut à 
la France une politique coloniale. J'indique dans quelles limites 
cette politique doit se maintenir. Est-ce que ce n'est pas là la 
question? {Oui ! ^ui ! — Applaudissements au centre et à 
gauche.) Donc, disions-nous, toutes les parcelles du domaine 
colonial, ses moindres épaves doivent être sacrées pour nous, 
parce que. d'abord, c'est un legs du passé, et ensuite parce que 
c'est une réserve pour l'avenir. Est-ce que la République doit 
avoir une politique éphémère, de courtes vues, uniquement 
préoccupée de vivre au jour le jour? Est-ce qu'elle ne doit pas, 
comme tout autre gouvernement, considérer d'un peu haut 
l'avenir des générations qui lui sont confiées, l'avenir de cette 
grande démocratie laborieuse, industrielle, commerçante, dont 
elle a la tutelle? ( Vifs applaudissements à gauche et au centre.) 

Eh bien, vous, messieurs, qui avez souci de cet avenir, qui 
vous rendez justement compte qu'il appartient aux travailleurs 
et aux vaillants, jetez les yeux sur la carte du monde et regardez 



Ail AIIIKS III ÏONKIN. 28.{ 

avec quellr vigilance, avec (juelle aidnii- les granilos nalions 
qui sont vos amies ou vos rivales s'y réservent des débouchés. 
Il no s'apit pas de l'avenir de demain, mais de l'avenir de cin- 
quante ans ou de cent ans, de l'avenir même de la patrie. 
(I))terruplio))s à droite. — Nouveaux applaudissements à gauche 
et nu centre)... de ce qui sera l'héritage de nos enfants, le pain 
de nos ouvriei's ! [Interruptions ri rires ù L'extrème-çiauche qui 
amènent des réclamations à yauclie et au centre.) Cela fait rire 
messieurs les démocrates de l'extrême-gauclie. Je les remercie 
de cette manifestation. [Nouvelles interruptions à l'exlrême- 
gaiiche. — Bruit.) 

M. Paul Bert. — ('es messieurs s'amusent. 

M. Clovis Hi'GUES. — 11 ne fallait pas les fusiller, les ouvriers! 

M. LE Président du conseil. — Eh bien, regardez avec 
quelle ardeur chacune de ces races industrieuses, — justement 
occupées de celte grave question des débouchés, qui est une 
question vitale pour toute nation pi'oductrice, — regardez, 
dis-je. avec quelle ardeur elles s'elforcent de se faire leur pari 
dans le monde encore inexploré, dans cette Afrique, dans cette 
Asie qui recèlent lanl tie i-ichesses, et particulièrement dans cet 
immense empire chinois. Il ne s'agit, bien entendu, et personne 
n'y a songé, de vouloir le conquérir, ce grand empire chinois ! 
Vous disiez parfaitement, monsieur Perin, dans votre discours 
d'hier, si rempli de vues justes et où j'ai trouvé d'excellents 
conseils, vous disiez très bien que les nalions européennes ont 
reconnu, depuis longtemps, que la conquête de la Chine, de 
ces 400 millions de consommateurs, devait être faite uni- 
quement par les produits et par les producteurs européens. 
Mais il faut être à portée de cette riche l'égion poui- en entre- 
prendre la conquête pacifique! Et c'est pour cela que j'admire 
et que je remercie la vigilance, la sagesse ou l'instinct profond 
qui a poussé nos prédécesseurs vers l'embouchure du fleuve 
Rouge, et qui leur a montré comme but la possession du 
Tonkin. Voilà, messieurs, ce qui fait le grand intérêt de cette 
entreprise; voilà, permettez-moi de vous le répéter, ce qui 
porte le débat plus haut que toutes les questions de portefeuille. 
Voilà ce qui démontre, à mon sens, par un exemple éclatant et 
décisif entre tous, qu'il est impossible, qu'il serait détestable, 
anti-franrais, d'interdire à la République d'avoir une politique 



284 DlSrOUHS DE JULES FERRY. 

coloniale. Celle politique, il faul qu'elle soit sage, bien entendu, 
il faut qu'elle soit prudente, qu'elle ne perde jamais de vue 
l'autre intérêt, le grand intérêt continental qui est la vie même 
de ce pays. 

Eh bien, messieurs, est-ce qu'on a manqué de prudence, dans 
la conduite de cette affaire? J'estime, quant à moi, faisant avec 
une entière sincérité mon examen de conscience... {Interrup- 
tions et rires ironiques à droite et à V extrême -gauche qui sou- 
lèvent des réclamations au centre et à gauche], j'estime, dis-je, 
que le reproche d'imprudence est la plus imméritée, la plus 
injustiliable de toutes les critiques qu'on puisse nous adresser; 
on pourrait plutôt nous reprocher d'avoir été trop prudents, 
trop réservés, trop timorés. {Oui! oui! au centre.) 

M. Pai;l Beut. — C'est vrai ! 

M. LE Président du conseil. — Et quand je dis nous, — 
permettez-moi celte liberté, — j'emploie à dessein une expres- 
sion qui englobe les ditférents cabinets qui se sont occupés de 
la question du Tonkin, — je dis que nous avons été réservés 
les uns et les autres, parce que nous nous trouvions en face 
d'une double obligation : d'abord de ménager nos ressources, et 
ensuite de ménager l'esprit pubhc, car il n'a pas eu toujours le 
véritable sentiment des nécessités supérieures que nous avons 
le devoir et la mission d'apercevoir et de servir. (Vifs applau- 
dissements au centre et à gauche.) Et, pour ne reprendre les 
choses que depuis le moment de notre séparation, où ti'ouve-t-on 
que nous ayons été imprudents? Est-ce dans les opérations 
militaires? Messieurs, nous avons fait connaître à la commission 
des crédits du Tonkin, en temps et lieu, les instructions qui 
avaient été données à notre commissaire civil. Je demande 
pardon de le dire encore, mais ces instructions sont un modèle 
de prudence, {/{ires ironiques à droite et à V extrême-gauche .) ï en 
rapporte tout l'honneur à notre regretté collègue M. Brun, et à 
M. le ministre des affaires étrangères. Et, si je pouvais lire 
entièrement ces instructions, vous verriez qu'elles ont eu le 
soin de tout prévoii-, de tout régler, de tout préciser. Et quant 
aux limites de l'expédition elle-même, vous constateriez qu'elles 
ont été fixées, arrêtées de la façon la plus nette ! Voici ce 
qu'on lit : 



AIIAIUKS IH T(tNklN. 285 

« La seule pailic du Toiikiii (]iif nous nous pinposoiis 
(rocciipcr est le délia du Son^-K(jï : nous n'eiilendons pas 
dépasser Bac-Ninh el Hunghoa, près du conlluent de la rivière 
Claire, sauf, pourtant, sur la ciMe, les points dont l'occupation 
paraîtra nécessaire. Il n'est guère possible de lixer dès main- 
tenant les postes militaires qu'il y aui-a lieu de garder. Cepen- 
dant, il est utile de signaler, en dehors de Hanoï et Nam-l)inli, 
où noire drapeau flotte dès maintenant, Haï-lMiong. Xinliliinli, 
Bac-Ninli, Sontay, probablement Honeng-Yen el Munkoï ou 
Vanninh. » 

Messieurs, voilà, en quelque sorte, les termes du conli-at passé 
avec la Chambre. Est-ce que nous nous en sommes écartés 
d'une seule ligne? Mais, Messieurs, nous ne l'avons pas complè- 
tement exécuté! c'est le seul aveu que nous ayons avons faire. 
^'ous n'avons pas encore pris et Sontay el Bac-Ninli. J'estime 
donc qu'à moins de prouver que nos opéivations militaires se 
sont portées en dehors du Delta, alors qu'il est malheureu- 
sement si évident quelles n'ont pas encore assuré à la Fi'ance 
la possession du Delta tout entier, il n'est pas possible de dire 
que nous ayons manqué aux intentions de la Chambre, ou 
méconnu ses vues et ses volontés. 

Mais on nous dit : « Vous êtes allés à Hué et vous aviez promis 
de ne pas y aller sans la permission de la Chambre. » Et, en effet, 
dans ces instructions, tout un passage a trait à l'expédition sur 
Hué. M. le ministre de la marine et M. le ministre des affaires 
étrangères prescrivent avec la plus grande précision au com- 
missaire civil d'éviter jusqu'à nouvel ordre toute entreprise sur 
Hué. Il y avait pour cela de très bonnes raisons; mais ces 
raisons mêmes se sont évanouies, le jour où, à la mort du roi 
Ïu-Duc, le désordre et l'interrègne qui ont suivi ont olTert à 
notre politique une occasion qu'elle eût été coupable de ne pas 
saisir. {Cest évident! — Très bien! au centre et à gauehe.) Et 
c'est alors que nous avons reçu un télégramme, émanant du 
commissaire général et appuyé par le général Bouet et par 
l'amiral Courbet, télégramme dans lequel on nous disait : « Le 
roi Tu-Duc est mort : il y a là une occasion à saisir; il nous est 
facile, avec les forces que nous pouvons détourner de la 
Cochinchine et duTonkin, de nous emparer des forts qui domi- 
nent l'entrée de la rivière de Hué. » Cette opération, abso- 



i)8j DISCOUUS DE JULES FEHRY. 

lumcMil nécessaire, messieurs, nous l'avons autorisée. Et alors 
M. Clemenceau de nous dire : « Avant de répondre à ce télé- 
gramme, il fallait convoquer la Chambre ! » C'est-à-dire qu'il 
fallait s'exposer à laisser passer le temps, et arriver à cette date 
du mois d'août où la mousson qui commence rend la rivière de 
Hué à peu près inabordable! 

Mais, messieurs, si nous avions suivi une pareille politique, 
M. Clemenceau serait monté à cette tribune, et il nous aurait 
dit : « C'est pour cela que vous avez rappelé les Chambres? 
[Exclmnalions à droite... — Marques d'approbation au centre.) 
Comment! vous vous dites un gouvernement d'initiative, et vous 
avez reculé devant une mesure aussi légitime, aussi nécessaire, 
et vous rejetez sur la (chambre la responsabilité de l'insuccès 
probable d'une opération commencée trop tard ! » Messieurs, un 
gouvernement qui se respecte, qui est pénétré du sentiment de 
sa responsabilité et qui traite les alîaires sérieusement, ne se 
livre pas à de pareilles manifestations. Il ne convoque pas les 
Chambres, il s'inspire des circonstances, et il vient dii-e ensuite 
au Parlement: « Jugez-moi, et, si j'aimai fait, condamnez-moi! » 
[Cesl cela! Très bien! — Applaudissements répétés au centre et 
à gauche.) 

M. Marius Poulet. — Alors la Conslitulioii ne sert de rien ! 

M. Tony Rkvillo.n, s\ulressant au centre. — Vous auriez applaudi 
l'expédition du Mexique! {Vives rumeurs au centre.) 

M. ViLLAiN. — Vous étiez alors dans les salons de ceux qui la 
faisaient. 

M. BoissY d'Anglas. — Vous étiez alors parmi les courtisans de 
l'empire. 

M. liE Président du conseil. — Toutes ces violences à 
fi'oid n'avancent pas la discussion. M. Clemenceau ne peut pas 
trouver l'opération mauvaise en elle-même, car il n'y en a pas 
eu de mieux exécutée, de plus heureuse depuis trois mois, de 
plus féconde en résultats, puisque le traité de Hué s'exécute 
dans le Delta, et qu'on le voit bien à la retraite des Pavillons- 
Noirs ; puisque les deux principaux ministres de l'empereur 
d'Annam sont en ce moment à Hanoi, auprès de M. Harmand, 
et veillent à l'exécution du traité par les troupes annamites. 

M. Roque (de P^illol). — 11 n'est pas atifié parles Ctiambres. 



AHAIHKS I»l Tn\KI\. W~ 

M. LK PRKSIDHNT DU CONSEIL. — Il VOUS Sftl'a C()riinilllli(lll(' . 

Il ne ptMil (raillciii's avoir de valoiii' (|iit' pai' \olir vote. 
M. I{noi:E (de Fillol,'. —Alors poiinjuoi r»\\i''Cule-l-oii ? 

M. LK Prk8I1)knt du conskil. — Vous nous laisserez, 
comme nous en avons le droil, d'après la loi coiistilulionnelle, 
le choix du moment auquel nous le soumettrons à votre ratili- 
cation, et peut-être alors vous expliquerons -nous mieux 
qu'aujourd'hui pourquoi nous n'avons pas immédiatement 
déposé ce traité sur le bureau de la Chambre. Donc, M. Cle- 
menceau, qui ne peut pas critiquer l'entreprise en elle-même, 
l'attaque cependant au point de vue du droit. 

Il vous a donné, au commencement de son discours, un argu- 
ment qui semble avoir touché un certain nombre de nos col- 
lègues siégeant de ce côté [Vorateur désigne V exlrême-gauche) , 
mais qui est malheureusement absolument faux. Il nous a dit : 
-( Vous étiez autorisés à faire exécuter le traité de 1874; mais 
vous n'aviez pas le droit, et, par conséquent, vous n'aviez pas 
le devoir de faire exécuter le traité de Hué, par cette raison 
(|ue l'on constitue le protectorat sur le Tonkin seul, — ce serait 
le traité de 1874 — et l'autre, — celui de Hué — constitue, 
comme on a pu le voir dans les joui'naux, et comme cela est 
vrai, en elïet, le protectorat sur la totalité de l'Annam. » 

Malheureusement, messieurs, cette argumentation est 
contraire aux textes. 

L'article 1" du traité avec l'Annam constitue le protectorat 
sur l'empire d'Annam tout entier. 

M. Clemenceau. — Lisez donc rarticle 1". 

M. LE Président du conseil. — Je vais vous lire l'article 2. 
[Exclamalions et rires à V exlrême-gauche et à droite.) 

M. Clémenceai'. — I/article 1" constitue l'indépendance de 
rAïuiam. {Bruit divers.) 

Voix au centre. — Lisez-les tous les deux I 

M. LE Président du conseil. — Je vais vous lire les <leux. 
[Rires approbatifs au centre.) 

L'article 1" est ainsi conçu : 

« Il y a paix, alliance et amitié perpétuelle entre la France et 
le royaume d'Annam . 

« Art. 2. — S. Exe. le Président de la République, recon- 



288 DISCOURS DE JULES FEKUY. 

naissant la souveraineté du roi d'Annam et son entière indé- 
pendance vis-à-vis de toute puissance étrangère, quelle qu'elle 
soit, lui promet aide et assistance, et s'engage à lui donner, sur 
sa demande et gratuitement, l'appui nécessaire pour maintenir 
dans ses États l'ordre et la tranquillité, pour le défendre contre 
toute attaque, et pour détruire la piraterie qui désole une partie 
des côtes du royaume. » 

M. Clemenceau. — Vous n'avez pas le droit d'y avoir une garnison. 
M. LE Président. — N'interrompez pas, monsieur Clemenceau ; 
vous avez dit que vous répliqueriez. 

M. Clemenceau. — J'ai été assez interrompu. [Rumeurs au centre.) 

M. LE Présidext du coxseil. — Je dis, messieurs, que c'est 
une erreur — et l'honorable M. Clemenceau devrait s'empresser 
de la reconnaître — de soutenir qu'il y a une distinction à 
établir, sous ce rapport, entre le traité de 1874 et le traité avec 
l'Annam. Il n'y a pas ici à distinguer; on ne peut dire : le pro- 
tectorat du ïonkin était constitué par le traité de 1874, et le 
protectorat de l'Annam a été constitué par le traité de Hué : 
par conséquent, le traité de Hué et la politique du Gouverne- 
ment sont la violation du traité de 1874. Non, tous les deux sont 
des traités de protectorat; seulement, le second a cette supé- 
riorité d'avoir délini avec plus de netteté, de précision et de 
méthode, les conditions essentielles du protectorat. 

M. DE Doiville-Maillefeu. — Pourquoi donc avez-vous négocié 
avec la Chine? l^ourquoi avez-vous accepté son intervention ? 

M. LE Président du conseil. — Il faudrait, monsieur de 
Douville-Maillefeu, poser celte question à l'honorable M. Cle- 
menceau, qui nous a blâmés d'avoir coupé court aux pour- 
parlers entre M. Bourée et la Chine. [Très bien! au centre.) 

M. LE COMTE DE Douville-Maillefei'. — .le vous poserai cette 
question à la tribune. 

M. LE Président du conseil. — Je ne veux pas revenir 
non plus sur l'envoi des renforts. Il est bien évident que, 
l'expédition restant maintenue dans les mêmes limites, en 
dedans du delta du Song-Koï, vous ne vous attendiez pas à être 
rappelés, au milieu des vacances, par le Gouvernement pour 
lui accorder l'autorisation d'expédier quelques troupes de plus 
au Tonkin. Le Gouvernement a cru devoir prendre celte mesure, 
et il n'a pas hésité. Mettant en balance les interprétations 



AFKAIKKS Itr TOiNKI.N. 289 

fâcheuses, je peux din' le lioiihlc profoml, (in'iiMt' iruiiioii des 
Chambres, aussi anormah?, aussi imprévue, n'aurail pas manqué 
(le jeter dans le pays... [Très bien! très bien! au cenh^e et à 
gauche. — Protenlalions à l'extrême -gauche)... mettant en 
balance ces inconvénients, que vous sentez tous, et sa propre 
responsabilité, le Gouvernement s'est dit : Nous ferons la 
Chambre juge; elle dira si nous avons eu tort, oui ou non, de 
ne pas la convoquer pour lui demander d'envoyei- trois batail- 
lons de plus au Tonkin. [Vive approbation au centre et à 
gauche.) 

Je n'insiste pas davantage sur ce point : nous examinerons 
un peu plus lard, dans très peu de jours, la question des 
crédits. [Humeurs à le-vU-ème-gnuche.) Assurément, messieurs, 
le Gouvernement aui-a des crédits à vous proposer, el il ne se 
plaindrait pas, si l'occasion s'en présente, que sur les bancs de 
nos collègues de l'extrême-gauche une opinion ou un vœu se 
manifestât pour une demande de crédits peut-être plus consi- 
dérable que celle que nous avons l'intention de vous soumettre. 
Si vous trouvez que les sommes demandées sont trop faibles, 
vous nous le direz, et nous ne refuserons pas de les aug- 
menter. Je m'applaudis d'avance de l'accord que je vois se 
former sur ce terrain entre l'opposition et le Gouvernement. 
[On rit.) 

Quelques membres à droite. — Cela ne vous coûte pas cher. — 
C'est toujours le pays qui paie ! 

M. LE Président du conseil. — Quelle est l'autre objection 
sur laquelle, du reste, l'honorable M. Clemenceau a passé assez 
légèrement? Il a fait allusion à l'emploi des troupes de terre, 
placées sous les ordres de la marine. Je lui demanderai, s'il 
considère cela comme une infraction aux lois constitutionnelles, 
de me montrer quelque part une loi qui défende aux tirailleurs 
indigènes de servir au Tonkin sous les ordres d'un officier de 
marine. 

M. Clemenceau. — Je n'ai pas dit cela : j'ai dit que vous vous étiez 
servis des troupes de terre avec les crédits accordés à M. le ministre 
de la marine et vous ne pouvez pas dire le contraire. 

M. LE Peésident du conseil. — Assurément. 

M. Clémenceai-. — Cela s'appelle un virement {Rumeurs au 
centre). 

J. Ferry, Discours, V. 19 



290 DISCOURS DE JULES FEUKY. 

M. LE Peésident du conseil. — Ce n'est pas du tout un 
virement, puisque le budget de la guerre reste chargé de la 
solde des troupes, et que le complément seulement est fourni 
par M. le ministre de la marine. C'est, du reste, une petite 
question que nous éclaircirons plus tard tout à loisir. Messieurs, 
M. Clemenceau est revenu sur le traité Bourée, et je recueillais 
tout à l'heure, non sans quelque satisfaction, l'interruption de 
M, de Douville-Maillefeu qui siège sur le même banc que 
l'honorable M. Clemenceau. Je me permettrai de dire alors à 
mes honorables collègues : « Mettez-vous d'accord... » 

M. DE Douville-Maillefeu. — Nous ne sommes pas obligés, nous, 
de nous mettre d'accord. C'est vous qui êtes un cabinet homogène, 
qui devez être d'accord; pour nous, nous avons notre indépendance. 

Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — Vous me permettrez bien 
de faire observer qu'il y a sur vos bancs deux opinions 
contraires... 

M. DE Douville-Maillefeu. —Il y en a peut-être trois. 
C'est vous, je le répète, qui devez être d'accord ! 

M. le Président du conseil. — Je dis que, parmi nos adver- 
saires, il y en a qui nous reprochent très amèrement d'avoir 
rompu ce qu'on appelle, d'un mot bien inexact, le traité Bourée, 
et que d'autres, au contraire, soutiennent que nous n'avons que 
trop donné les mains à ce genre de pourparlers, et que nous 
n'aurions dû, h aucun prix, entrer en négociations avec la 
Chine. Ces deux reproches, si contradictoires, m'amènent à 
croire que le Gouvernement était peut-être dans la vérité : 
d'une part, en refusant de suivre M. Bourée sur le terrain où il 
voulait l'entraîner, et, d'autre part, en montrant, dans les négo- 
ciations que vous connaissez, son bon vouloir vis-à-vis de la 
Chine. 

Il serait bien long de recommencer l'histoire du traité Bourée : 
M. le ministre des atîaires étrangères l'a faite à plusieurs 
reprises, avec une éloquence, une précision, une étendue de 
renseignements que je ne saurais égaler. Mais, puisqu'on a cité 
ici quelques textes, je voudrais bien en citer un à mon tour. 
Nos adversaires, qui parlent du traité Bourée et qui en font une 
de leurs grandes machines de guerre contre le cabinet, ne se 
contentent pas de mettre en circulation cette expression fausse : 



Ai-rAïKKs nr tonki.n. 291 

« le trailt'' Bomvt^: >. non, ils lépèloiit, ils écrivent, ils impri- 
ment tous les jours (ju'il y a eu un traiti'' signé. Ainsi, dans un 
journal qui ne sera pas désavoué par Tlionorahle M. Grand .-i 
qu'on poiin-a i)eut-étre citer à la tribune. — c'est le sien, — 
dans la France du 27 octobre, on lit : « Le Livfe Jaune, repro- 
duisant une affirmation déjà portée à la tribune par le ministre 
des alVaires étran,û,èi'es. insinue (pie Ir traité Hourée n'a jamais 
été ralitlé par le gouvernement chinois. Cette aftirmalion est 
inexacte; M. Bourée avait obtenu la signature du plénipotentiaire 
chinois. » 

Et ces notes-là contribuent à faire l'opinion et à l'égarer. 
Pour toute l'éponse, je lirai un passage d'une lettre datée de 
Shang-Hai. du II juin 1S83, signée Bourée, dont llionorable 
M. Clemenceau a lu quelques extraits ; seulement il s'est arrêté 
au seuil du bon passage, de celui que je veux vous lire, et qui 
est intéressant, parce qu'il renferme \m aveu pi-esque com[)lel 
et détermine le véritable caractère de ce fameux traité Bourée : 

« J'insiste d'ailleurs sur ce fait, dit M. Bourée, qu'aucune 
stipulation n'a été arrêtée, m^ma ad référendum, et que tout ce 
projet na constitué en somme qu'une ébauche préliminaire, 
présentée à l'agrément du Gouvernement français, qui est resté 
jusqu'au bout entièrement libre d'y adhérer, de le modifier, ou 
de le repousser même, comme il s'est, en dernier lieu, décidé à 
le faire. » 

M. Clkmenceau. — Je n'ai pas contesté votre droit ; j'ai contesté 
votre manière de faire, ce qui est très différeiil. 

M. LE Président du conseil. — Vou.s le voyez, messieurs, 
aucune stipulation arrêtée, même ad référendum, une simple 
ébauche, un simple échange de vues, abandonné au bout de 
quelques joui's. M. Clemenceau disait tout à l'heure, à propos 
de cette lettre de M. Bourée, qu'elle donnait un démenti très 
formel à cette allégation du ministre des affaires étrangères 
qui attribuait à un haut fonctionnaire chinois, à Li-Hong- 
Chang, la paternité d'un manifeste auquel répond précisément 
la lettre de M. Bourée. Mais, messieurs, le commencement de 
la lettre de M. Bourée, que M. Clemenceau n'a pas lu, a bien 
l'air d'être une réponse à un haut personnage. 

« Le numéro du North China Dailly Neivs, en date de ce 
jour, publie un document, de source chinoise, dans lequel sont 



$02 DISCOIJHS DE JLLKS FERHY. 

développées les idées et les appréciations du haut « fonction- 
naire » qui vous l'a fourni, touchant les difficultés soulevées 
par la question du Tonkin. C'est là un plaidoyer pro domo dans 
lequel le raisonnement et les faits sont parfois groupés avec 
plus d'art que d'exactitude... » 

M. Clkme.nceau. — Veuillez conlinuer, et vous venez qu'il ne 
s'agit pas de Li-Hong-Cliang. 

M. LE Président du conseil, continuant sa lecture... — « pour 
soutenir une thèse qui, comme toute autre thèse du môme 
genre, peut être combattue. Celle-ci le sera sans doute, mais 
c'est là œuvre de polémique dans laquelle il ne m'appartient 
pas d'entrer. » 

Je ne vois pas autre chose... 

M. Clemenceau. — Je vais vous aider à le voir tout à l'heure. 

M. LE Président du conseil. — 11 est certain pour moi 
que cette lettre que M. Bourée a pris la peine d'écrire, n'est 
qu'une réponse à une lettre écrite par un haut fonctionnaire à 
qui il reproche d'avoir écrit /jro dotuo. 

M. Clemenceau. — Mais il dit le contraire ! 

M. LE Président du conseil. — Et cet incident — il n'est 
pas inutile de le rappeler, puisqu'on revient sur ce traité 
Bourée — met bien en lumière tout ce qu'il a de chimérique; 
et la preuve, c'est que le gouvernement chinois a fait savoir 
à notre agent qu'il s'était trompé sur plusieurs points, et notam- 
ment sur le point capital. Li-Hong-Chang l'avait informé qu'une 
entente pourrait s'établir sur une ligne à tracer dans le Tonkin ; 
or la ligne, d'après le gouvernement chinois, c'était le tracé du 
fleuve Rouge! et voilà pourquoi M. Bourée a pris la plume 
pour restituer aux pourparlers qui avaient eu lieu leur véritable 
caractère. Je suis tout à fait surpris de l'importance qu'a pris 
cet incident dans la polémique. Je ne m'en suis pas uniquement 
l'apporté à M. le ministre des affaires étrangères... [Ah! à 
droite.) J'ai voulu, moi aussi, me faire une opinion, et jai 
demandé à M. le ministre des affaires étrangères communi- 
cation de toutes les dépêches, qui sont nombreuses et étendues. 

Un membre à V extrême-gauche. — Il aurait fallu nous les commu- 
niquer pour que nous puissions nous former une opinion. 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, ma conviction, 



AKr.VIKKS nu TOiNKIN. -29:} 

c'est que noire agent a apporté dans cette partie des négo- 
ciations beaucoup plus de bon vouloir que de clairvoyance: il y 
a notamment une queslion de reirait di^s troupes qui, lors(|u'on 
la voit de près, dans les dépèches et dans les dociunents, est 
presque — je ne sais comment dire, je demande pardon de 
l'expression — est pres(iut' une petite scène de comédie. 
M. Bourée, très content ties ouvertures qui lui avaient été faites 
et qu'il croyait acceptées... 

M. LE COMTE Di' Lanjiinais. — On lui en avait donc fait ! 

M. LE Président du conseil. — M. Bourée disait : « Mais, 
avant d'aller plus loin, il faut absolument que vous reliriez vos 
troupes du Tonkin. » — Comment! dit Li-Hong-Chang, nous 
avons des troupes au Tonkin! Et les mandarins disent : « N^ous 
en avons dans le Yunnan et dans leKouang-Si,mais, au Tonkin, 
nous n'en avons pas! » Et, comme M. Bourée insiste, et affirme 
qu'il y a 2oUU0 hommes de troupes chinoises au Tonkin, rien 
n'égale l'étonnement des mandarins qui ne s'en doutaient pas. 
[Exclamalions Ironiques à droite. — Inlerrvplions à /'extrême- 
gauche.) 

Plusieurs membres â </auche. — Lisez les pièces ! 

M. le Président du conseil. — Je vous dis, messieurs, 

l'impression qui se dégage pour moi de celte correspondance... 

M. Clemenceau. — Nous ne pouvons vous répondre, car vous 
connaissez les pièces, et nous, nous ne les connaissons pas ! 

M. Camille Pelletan. — >'ous n'avons même pas eu la ressource 
de les trouver dans le Temps! 

M. LE Président du conseil. — Je vous dis que rien n'égale 
la surprise de Li-Hong-Chang et des grands mandarins chinois. 
Et ils font à notre agent celte observation que, pour qu'il y eût 
25000 hommes au Tonkin, il aurait fallu un décret impérial, et 
qu'il n'existait pas un décret de ce genre. 

M. BoiROEOis. — On s'en est passé, comme vous vous êtes passé 
de rautorisation des Chambres ! 

M. le Président du conseil. — Cependant, M. Bourée 
réplique que les troupes y sont et qu'il faut les en retirer. Et 
alors Li-Hong-Chang et les autres mandarins répondent : 
« Puisque vous y tenez absolument, nous allons faire retirer 
du Tonkin... les troupes qui n'y sont pas. » (Bruit.) 



29i DISCOURS DE JULES FERRY. 

M. Roque (de Fillol). — Cela n'est pas sérieux! 

M. LE Pré.sideîst du coîs'seil. — Voilà, messieurs, ce que je 
crois être la vérité vraie sur le retrait des troupes, au mois de 
novembre 1882. 

M. Georges Perin. — Il serait intéressant pour nous d'avoir 
toutes ces dépèches. 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, je pense que 
maintenant on ne reparlera plus du traité Bourée et de tout ce 
qui s'y rattache. 

Mais il est dans l'argumentation de nos adversaires un grief 
qui me touche infiniment plus, parce qu'il serait très grave, en 
effet, s'il était fondé. On nous dit : « Vous avez trompé la 
Chambre ! » C'est là une formule dont les oppositions se servent 
très volontiers. — Nous avons trompé la Chambre! — A quel 
moment? C'est, nous répond-on, lorsque vous vous présentiez 
devant elle le 11 juillet et que vous la rassuriez sur les intentions 
de la Chine. A ce moment-là, la Chine faisait valoir ses droits 
de suzeraineté; à ce moment-là, vous envoyiez un ultimatum à 
Pékin. Donc, quand vous rassuriez la Chambre, vous ne lui 
disiez pas la vérité, vous lui en cachiez une partie ; vous vouliez, 
lidèle à votre système, l'engager insensiblement dans une 
entreprise téméraire. 

Plusieurs membres à droite. — C'est bien cela! 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, toutes ces 
assertions sont absolument inexactes. Ainsi, nous aurions caché, 
ou M. le ministre des affaires étrangères aurait caché à la 
Chambre les prétentions de la Chine à la suzeraineté du 
Tonkin! Mais, messieurs, dans cette séance du 11 juillet, dont 
vous pouvez relire le compte rendu, il a été beaucoup question 
de ces prétentions de la Chine; il en a été si bien question que 
c'est précisément dans cette séance que M. le ministre des 
affaires étrangères a opposé à cette prétendue suzeraineté, à 
cette non-reconnaissance du traité de 1874, qui est aujourd'hui 
la thèse de la Chine, cette réfutation victorieuse, fondée sur la 
publication des lettres écrites par le prince Kong au moment 
où M. de Piochechouart, en 1875, lui notifiait le traité! C'est 
alors que M. le ministre des alfaires étrangères a, pour la 
première fois, mis sous les yeux de la Chambre et du public 



AFFAIHKS 1)L TU.NKI.N. .nC) 

celte réfutation qui a ensuite passé dans la dépèclK', ofliciellc 
du <S octobre, qui se trouve dans les documents communiqués 
à la presse par M. le nianpiis de Tseng. 

Donc, vous ne pouvez pas dire que M. le ministre des afïaires 
étrangères a cherché à dissimuler les prétentions de la Chine, 
puisqu'il les a réfutées, puisque Ihonorahle M. Dclafosse y avait 
insisté, non seulement dans cette séance à laquelle je fais 
allusion, mais dès les discussions du mois de mai. Rien n'était 
plus connu que les prétentions delà Chine à la suzeraineté; 
rien n'était mieux réfuté, dans cette séance du 11 juillet, après 
le discours de M. le ministre des alTaires étrangères. Nous 
n'avons donc pas caché cette difliculté à la Chambre, et je ne 
comprends pas sur quoi peut porter un pareil reproche. 

M. Georges Perix. — Mais M. le ministre des affaires étrangères 
a ajouté que la Chine abandonnait ses prétentions ! 

M. LE Président du conseil. — Il n'a jamais dit cela. 

M. Georges Perin. — Il l'a dit! J'ai lu ce passage de son discours 
dans le Journal officiel, liierinênie, monsieurle Président du conseil, 
et je le relirai tout à l'heure à la tribune. 

M. JiLES Delafosse. — Il a dit que la Chine ne s'opposait pas à 
l'établissement de notre protectorat au Tonkin, qu'elle ne nous 
susciterait aucune difficulté. 

M. le Président du conseil. — M. le ministre des afïaires 
étrangères a dit ceci, qui m'avait été affirmé à moi-même par le 
ministre de Chine, dans l'entrevue du 21 juin : « que le gouA^er- 
nement chinois ne faisait pas de nos opérations au Tonkin une 
cause de rupture avec la Fi-ance. » 

Un membre à l'cxh'êmc-fjaiulœ. — Mais la rupture est faite. 

M. LE Président du conseil. — Comment! la rupture est 
faite? (Rires et applaudissements ironiques à l'extréme-fjnuche 
et à droite.) 

M. LE VICOMTE DE BÉLizAL. — Quc nous a donc dit hier M. le 
ministre des affaires étrangères ? (Bruit.) 

M. LE Président du conskil. — Messieurs, vous êtes surpre- 
nants, vraiment... 

M. Horace de Choisei l. — Mais votre propre langage est une 
rupture ! 

M. LE Président du conseil. — Je prierai 31. Horace de 



296 DISCOURS DE JULES FERRY. 

Choiseul de monter à la tribune pour me répondre. {Mouvements 
prolongea en sens divers.) 

Messieurs, il n'y a pas plus, à Theure présente, de rupture 
diplomatique entre la Chine et la France qu'au mois de juillet 
dernier. Il est vrai qu'aujourd'hui nous n'avons pas d'ambas- 
sadeur en Chine... 

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — Kt qiie rambassadeur de Chine esl 
en voyage ! 

M. LE Président du conseil. — ... mais il y a un chargé 
d'atïaires qui tient la légation, et je serai très heureux de vous 
faire connaître, puisque l'occasion s'en présente, une dépêche qui 
nous est arrivée il y a deux jours. {Exclamations et rires à gauche 
et à droite.) Elle est de Shang-Hai, du 29 octobre... {Nouvelles 
exclamations.) Elle est à votre disposition, messieurs. 

Un membre à gauche. — Un peu fard ! 

M. Clemenceau. — Et les autres qu'on ne nous montre pas ? 

M. LE Président du conseil. — On vous a tout montré. 

M, Clemenceau. — Non ! non ! Vous savez bien que non ! 

M. LE Président du conseil. — Expliquez-vous alors, 
puisque vous êtes si bien informé; venez dire ici ce qu'on ne 
vous a pas montré. {Bruit.) Dans tous les cas, je trouve tout à fait 
opportun de vous faire connaître cette dépêche, parce qu'un 
certain nombre de députés ont tellement hâte de proclamer à 
la face du monde que nous sommes brouillés avec la Chine 
qu'ils n'attendent même pas les événements. 

M. Clemenceau. — Il suffit de lire le discours prononcé hier par 
M. le ministre des ail'aires étrangères. 

M. LE comte de Douville-Maillefeu. — Lisez rOf^c^e/ d'hier ! 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, puisqu'il y a 
dans cette assemblée un certain nombre de patriotes si empressés 
de pousser le cri d'alarme, je demande à leur lire, non pas une 
dépêche du mois de juillet, mais une dépêche du 29 octobre. 
{Brm't à Vext?'ême-gauche.) Enfin, messieurs, est-ce que nous ne 
parlons pas le même langage? Est-ce que le mot « rupture 
diplomatique » n'a pas un sens très précis? 

M. Clemenceau. — Nous parlerons franchement, nous ! 

M. LE Président du conseil. — Nous aussi, nous parlons 
franchement ! 



AFFAIKKS DU TO.NKn. 297 

M. Clémenceai:. — Nous ! 

Au centre. — A l'ordre! A Tordre ! 

M. i.E l*RKSii)ENT. — II n'est pas possible de conlimioi- un drl)al 
dans de pareilles conditions! Je renianjue que ceux rpii interrom- 
pent le plus vivement, sont précisément ceux qui sont inscrits jtour 
prendre la parole et (pii pourront faire valoir à la trii)une, d'une 
façon suivie, les ar^Miments qu'ils prétendent présenter avec celte 
véhémence pendant que M. le président du conseil est à la tribune. 
Je les invile donc tout particidiéremenl au silence. [Le silence se 
l'établit.) 

M. LE Président du conseil. — Voici donc, nies.siciirs, (irs 
exactement, où en est l'état légal et de fait de nos relations avec 
la Chine. M. Tricon est parti pour Tokio afin de pi'ésenter se.s 
lettres de rappel au gouvernement japonais; M. Palenôtre, 
nommé ministre en Chine, à la place de M. Bourée, n'est pas 
encore parti ; mais, je le répète, nous avons à Pékin un chargé 
(VatTaires muni de tous les pouvoirs. Voici la dépêche que je 
voulais vous lire; elle est de M. Tricou : 

'< Shanir-Hai. le -^O octobre 188M. » 

« Li-Hong-Chang est venu me trouvei' à la dernière heure 
pour me prier instamment de rester. 

« Je lui ai répondu que l'état de ma santé m'obligeait de 
quitter la Chine. 

u Je pars ce soir sur le Voila. Le vice-roi est très inquiet. Il 
désavoue hautement le marquis de Tseng. 

« Tricou. » 

[Applandissenietils nu centre et à gauche. — Interruption 
prolongée n l' extrême-gauche et à droite.) 

M. LE PRÉsn)E.NT. — J'iuvile la Chambre au silence. 

M. LE PiŒsiDENT DU CONSEIL. — Mcssieurs, tout ceci n'a rien 
de surprenant, quand on sait qu'il ne faut pas considérer les 
affaires chinoises au même point de vue que les affaires 
européennes. {Mouvements divers.) 

Assurément, si, au lieu de la Chine, nous avions en face de 
nous une puissance européenne, l'état dans lequel nous sommes 
aujourd'hui aurait quelque chose d'inquiétant; mais il faut bien 
se rendre compte de celte situation dont les faits actuels ne 
sont pas le premier exemple : il y a une foule de précédents de 



298 DISCOUUS DE JULES FERHY. 

ce genre dans Thistoirc de la Chine. Le gouvernement impérial, 
protestant contre certains actes ei renouvelant sa protestation 
indéfiniment, et sans rompre pour cela ses relations diploma- 
tiques, c'est là un fait fréquent... 

M. Georges Perin. — Vous pourriez même ajouter qu'il coupe 
quelquefois le cou à ses ambassadeurs, puisque nous entrons dans 
le domaine des faits. [Rumeurs.) 

M. LE Président du conseil. — Ainsi, il y a quaire cents ans 
que les Portugais sont installés à Macao, et jamais la Chine n'a 
reconnu cette occupation. Tous les ans, elle proteste, et sa 
protestation en reste là. Elle en agit de même avec le Japon et 
avec l'Angleterre pour des possessions qui leur sont communes. 
Elle est dans la même situation avec la France, au moins depuis 
1880, puisque c'est en 1880, pour la première fois, qu'il lui a 
plu de protester contre le traité de 1874. Elle proteste, mais 
sans la moindre pensée de ruplui'c, et son ministre se montre 
fort surpris, si l'on trouve, comme cela est arrivé au marquis 
de Tseng, dans ses rapports avec M. de Freycinet, que ces 
protestations ne sont pas tout à fait diplomatiques dans la forme, 
et si l'on rompt pour quelque temps les communications 
personnelles avec l'amhassadeur chinois. 

Messieui's, laissez-moi vous dire pourquoi les négociations 
(jue nous avons entamées avec la Chine n'ont pas encore réussi. 
Mais c'est parce que la Chine n'a aucun intérêt à devancer les 
faits accomplis. Nous sommes dans le Delta, mais nous ne le 
possédons pas tout entier; nous n'avons ni Sontay, ni Bac-Ninh, 
et nous venons, au fond, demander à la Chine de reconnaître 
une possession qui n'est pas encore entre nos mains : la Chine 
atermoie, elle attend que les faits soient accomplis; alors, elle 
peut les accepter, elle peut les suhir sans les reconnaître, mais 
elle les attend toujours. {Mouvements divet's.) Je ne doute pas, 
quanta moi, qu'en présence des faits accomplis, l'arrangement 
honorable (jue nous désirons tous ne soit infiniment plus facile. 
Je crois que quand nous serons dans Sontay et dans Bac-Ninh... 

M. Clemenceau. — Et si vous n'y êtes pas! 

M. LE Président DU CONSEIL. — ... nous trouverons beaucoup 
plus de facilité à engager des rapports sérieux et définitifs avec 
le Tsong-li-Yamen. Il faut bien se rendre compte de ce qu'est 



AFFAIHKS m; ïo.NKIN. 2!>9 

l(? gouvernement cliiiiois. CitIcs, il y a à la Irlc ih' ci' lirdwl 
empire des hommes dont il ne laiil pas parler avec dédain. 
[InlerrupHons à rexlrémc (jaucli';.) Il v a des i>olili(|iies, des 
hommes d'Éiat de la i)lus grande valeur, ilf Irspiit le plus 
ouvert et le plus éclairé; maisc"est le petit nond)re, c'est l'élite: 
et, à côté de cette élite, derrière elle, autour d'elle et au-dessus 
d'elle, il y a un amas de préjugés, de rancunes, de défiances 
contre le barbare, contre l'Européen, he là. messieurs, la 
lutte, la noble lutte que, depuis vingt ans, le pi-ince Kong et 
Li-Hong-Chang soutiennent conli-e les préjugés nationaux. 
Mais ils sont obligés de les ménager. Ils y l'egardent à deux fois 
avant de reconnaitre oriicieliement l'établissement d'une puis- 
sance européenne dans une terre qui, jadis, était chinoise. Ils 
hésitent à engager leur responsabilité, ils ne poussent pas les 
négociations; mais les événements marchent, et, devant les 
faits accomplis, le bon sens asiatique s'incline et les accepte. 
( 7'/"ès' /lien! 1res bien! sur divers hnncs.) 

M. JiLES Delakosse. — lài alteiulant, ce sont les li'oiipe.s cIjI- 
iioises qui nous font la guerre ! 

M. LE Président du coxseil. — Vous êtes dans une erreur 
complète et vous affirmez une chose que vous ne pouvez savoir. 

M. Jules Delafosse. — Les dépèches de vos agents le constatent. 
(Rumeurs.) 

M. LE Président du conseil. — Quant au gouvernement 
chinois, non seulement il insistait au mois de juillet, mais, dans 
ces derniers temps, il insistait encore sur un désaveu qui, 
suivant lui, est la vérité sur cette affaire. U repousse énergique- 
ment toute espèce de compromission avec les Pavillons-Noirs 
et les déserteurs des troupes chinoises qui peuvent les avoir 
renforcés. Telle est la situation diplomatique où il n'a pas cessé 
de se placer; telle elle était déjà quand j'ai eu llionneur de 
recevoir, le 21 juin, M. le ministre de Chine. Il ne venait pas 
me dire, comme l'énonçait tout à l'heure M. Clemenceau, que 
notre ministre à Pékin avait signifié un casus belll au gouverne- 
ment chinois. Non! non! ce n'était pas cela du tout! Il venait 
me dire : « M. Tricou s'est plaint beaucoup de l'entrée des 
troupes chinoises dans le Tonkin, de leur participation à la 
lutte que les Tonkinois soutiennent contre vous dans le delta 



300 DISCOURS DE JULES FERRY. 

(Ui fleuve Rouge... » Et je cite ici, messieurs, non pas mes 
propres paroles, mais la rectification même de M. le marquis ^ 

de Tseng : tf_ 

« Dans une conversation que j'ai eue avec Son Excellence 
M. Jules Ferry, sur ce sujet, le 21 juin dernier, je lui ai fait 
observer qu'une assistance ouverte ne pouvant venir qu'après 
une rupture, il n'y avait pas lieu d'en parler; quant à l'as- 
sistance occulte, ai-je dit, il faudra qu'elle soit mise en évidence 
par des preuves certaines, car l'Annam est habité par de nom- 
breux sujets chinois, et, si l'on trouve des gens de cette natio- 
nalité parmi les troupes annamites, on ne devra pas en induire 
comme une assistance occulte de la Chine. » 

M. LE COMTE DE CoLBERT-F^APLACE. — 2o 000 liommes de troupes, 
par exemple, ne comptent pas! 

M. Clemenceau. — Et la dépèclie du Tc^jps .' 

M. r.E Président du conseil. — Que veut dire cette plaisan- 
terie éternelle relative au journal le Temps? 

M. Clemenceau. — Je ne plaisante pas, monsieur le Ministre, la 
dépêche du Temps dit le contraire. 

M. LE Présidext du conseil. — Je viens de lire la dépêche 
de M. le marquis de Tseng, du 4 juillet. Il raconte ce qui s'est 
passé entre lui et moi. M. le marquis de Tseng, qu'on n'avait 
pas vu depuis longtemps, arrivait à nous fort ému et nous disait : 
« Il paraît qu'on nous accuse de donner assistance aux Pavil- 
lons-Noirs. » Il venait protester contre cette imputation. Je dis 
que c'était là une démarche absolument amicale et tout à fait 
rassurante, et M, le ministre des affaires étrangères avait parfai- 
tement le droit de vous dire qu'en présence d'une pareille 
démarche, il ne pouvait être question ni de déclaration de 
guerre, ni de rupture diplomatique, puisque, non seulement la 
légation française était représentée à Pékin, mais que l'ambas- 
sadeur du gouvernement chinois séparait énergiquement la 
cause de la Chine de celle des Pavillons-Noirs. M. le ministre 
des affaires étrangères pouvait vous dire quelques jours après : 
« Voilà une démarche amicale, une démarche rassurante. » 
[Rumeurs à droite.) 

M. Jules Delafosse. — Les rapports de vos commandants 
conslatenl la présence de régruliers chinois. [Rumeurs nu centre). 



AFIAIKKS DU Tn.NklN. 301 

M. LK Président DU CONSEIL. — Nous n'avons pas ;ï faiif le 
procès ù la Chine, nous entendions vivre avec elle en état de, 
relations diploinaticiues régulières. 

M. LK r.oMTF. i)K CoLiJKnr-I.APLAr.E. — Mais pou suivies, 

M. LE PiiÉsiDEXT DU CONSEIL. — Jarrive à la seconde partie 
(le mes observations... 

Plusieurs membres. — Reposez-vous ! 

M. LE Président du conseil. —Xon, j'aime mieux ne pas 
me reposer, d'autant plus que ce qui me reste à dire sera natu- 
rellement très court. On m'a posé des questions, je vais y 
répondre. M. Clemenceau nous dit : « Nous jugerons le Gou- 
vernement, c'est notre droit; la Chambre verra si elle approuve 
ou si elle désapprouve sa conduite pendant la prorogation ; mais 
nous avons aussi le droit de demander au Gouvernement ce 
qu'il entend faire, et où il veut nous conduire. » Et d'aliord, dit- 
il, contre qui nous battons-nous? C'est la même question que 
faisait hier M. Perin dans des termes un peu différents : 
sommes-nous k la veille d'une guerre avec la Chine ? 

Messieurs, c'est Là une singulière question à posera la ti-ibune. 
Je vais pourtant y répondre très franchement et très catégori- 
quement. 

Nous ne sommes pas en guerre avec la Chine, et je ne crois 
nullement que nous soyons à la veille d'un semblable événe- 
ment. La raison en est simple : je crois que la Chine ne nous 
fera pas la guerre; et nous, nous n'avons pas l'intention de la 
lui déclarer. 

M. LE COMTE DE Douville-Maillefei . — Alors nous ne l'aurons 
pas, car jamais la Ctiine n'a déclaré la guerre depuis sept mille 
ans. {Rire général.) 

M. Georoes PERI^. — Mai? elle la fait sans la déclarer ! 

M. LE Président du conseil. — Voilà le terrain sur lequel 
nous restons placés, et nous ne croyons ni bon, ni politique, ni 
habile de faire à la Chine le procès auquel nous incitait tout à 
l'heure M. Delafosse, quand il nous dit : « iMais ces armes 
viennent de la Chine ; mais on laisse passer ces déserteurs ! » 
Nous sommes en présence d'un gouvernement qui proteste, 
avec une énergie qui ne se dément jamais, contre toute espèce 
de compromission avec les bandes que nous combattons au 



302 DISCOURS DE JULES FEKHV. 

Tûiîkin. Cela nous suffit. On Jious dit : « Que voulez-vous faire, 
alors?» Messieurs, rien de plus que ce que nous avons demandé 
à la Chambre de nous autoriser à faire: nous voulons nous 
établir solidement dans le Delta, nous emparer de Sontay et 
de Bac-Ninh, et nous ne doutons pas que les renforts qui vont 
arriver au Tonkin, qui y sont peut-être déjà à l'heure qu'il est. 
n'ajoutent ce nouvel exploit à tant d'autres accomplis par des 
troupes qui sont en nombre inférieur, vis-à-vis d'ennemis bien 
armés, à ce qu'il paraît, et nombreux, mais qui suppléent par 
le courage et la bonne organisation à tout ce qui peut leur 
manquer sous le rapport du nombre. (Applaudissements.) 

Nous voulons nous emparer de ces deux forteresses du Delta, 
lesseules qui nousraanquentencore,etnous vous promettons que. 
quand nous serons là, personne ne nous en chassera : nous y 
serons inexpugnables. [Nouveaux a ppjlaudissements.) Ah! je sais 
bien que cela ne fait pas l'affaire de certains conseillers. Nous 
en avons autour de nous qui nous disent : « Il ne faudrait pas 
agir de cette façon. Il serait beaucoup plus simple, beaucoup 
plus catégorique d'envoyer là-bas 20 ou 30 000 hommes, s'il 
le faut, et de dire à la Chine : « Vous allez reconnaître nos 
droits sur le Tonkin ou nous vous déclarons la guerre ! » 
Messieurs, nous ne sommes pas de cette politique-là. Nous 
sommes de l'école de la patience et du sang-froid. Nous croyons 
qu'avec le temps, avec les forces que nous vous avons demandées, 
nous resterons solidement établis dans le delta du Song-Ko'i, et 
nous attendrons que les événements éclairent ceux qui ont 
coutume, depuis tant de siècles, de ne baisser pavillon que 
devant les faits accomplis. 

Il me semble que cela est clair, que cela est net, et je me 
demande s'il est encore quelque autre question de l'honorable 
M. Clemenceau à laquelle je n'aie pas répondu. 

Notre honorable collègue a fait allusion à certaines suggestions 
dont a parlé M. le ministre des alïaires étrangères, à différentes 
reprises. [Mouvement d'attention.) Je ne veux pas m'appesanlir 
longtemps sur ce sujet délicat. Tout ce que je puis dire à 
M. Clemenceau... 

M. Clemenceau. — Si vous ne voulez pas répondre, ne le faites 
pas. Je n'ai pas demandé la réponse. 

M. LE Président du conseil. — Je sais parfaitement 



t 



AlFAIItKS m KtNKIN. 303 

linterprétalion (jiit' vous doiiiicz au uiol de « snj«,m'sli()ii ». Mais 
celle inlerprélation n'est, à aucun (Iruié, dans la itm-^éc de M. !»■ 
ministre des alïaiies étrangères, car elle est cniilredite partons 
les faits qui sont à notre connaissance. Messieurs, je ciois (|ui' 
vous pouvez vous rallier sans crainte à la poliliiiue (lue nous 
vous présentons. Cette politiipie est prudente, cxIrèiniMnenl 
[triulenle : elle se liiuitf à elle-raênie son champ d adiou. Mais, 
précisément parce qu'elle n'a en vue (|u'iuj cliamii d'action 
limité, elle est sûre d'elle-mènie, etceux qui la dirigent peuvent 
vous dire qu'elle ne vous conduit pas à des périls sérieux. Elle 
ne vous mettra peut-être pas dans la main du jour au lendemain 
la solution de la question tonkinoise : non, les entreprises 
coloniales sont de longue haleine ; je ne vous dis pas que nous 
allons, dans un délai prochain, recueillir tous les fruits de ce 
grand et précieux établissement. 

Je me rappelle toujours ce qui se passait, il y a un demi- 
siècle environ, dans les Chambres de la monarchie de Juillet, à 
propos de l'Afrique. 

Ah! messieurs, relisez, je vous en prie, les débats qui ont eu 
lieu à celte époque, relisez les discours d'un homme qui a attaché 
son nom à cette polémique anti-africaine, d'un député d'alors 
qui s'appelait l'honorable M. Desjobert; lisez les di.scours 
enflammés par lesquels, pendant dix-huit années de suite, on 
adjurait le gouvernement de Juillet d'abandonner sa conquête, 
sous ce prétexte qu'elle ne pouvait avoir d'autre résultat que 
de faire verser inutilement le sang de nos soldats oi de dépenser 
les trésors de la France. 

M. Laroche-Jolbert. — On avait bien raison! [Exclamations 
■ironiques au centre et à gauche.) 

M. LE Président du conseil. — Je fais appel à tous les 
Français qui m'écoutent et à mon honorable interrupteur lui- 
même, dont la parole a certainement dépassé la pensée. Je 
leur fais appel, et je leur demande si cet empire africain, qui 
nous a coûté tant d'argent et tant de sang, et qui a attaché tant 
de gloire à la couronne militaire de nos armées, si cet empire 
afi'icain n'est pas, à l'heure qu'il est, notre force, notre honneui-, 
la consolation et l'avenir de la patrie? {Vifs applaudissements.) 

Sachons-donc. quand nous entreprenons un établissement 



301 DlSCOUnS DE JULES FEHIîY. 

colonial, que personne ici — j'en prends acte — ne propose 
trabandonner, personne. . . 

M. Clemenceau. — Alors, à qui répondez-vous ? 

M. LE Président du conseil. — ... sachons nous armer de 
patience et de sang-froid ; disons-nous qu'en faisant cette grande 
chose, dans les limites sages, prudentes que nous vous 
proposons, et qui s'élargiront avec le temps, avec le succès, 
disons-nous que nous travaillons pour nos enfants; que nous 
faisons, en quelque sorte, pour les générations futures, vis-à-vis 
desquelles nous sommes comptables, un placement de bon père 
de famille. [Très bien! très bien!) 

M. LE COMTE DE DolvilleMâillefel. — Une obligation ù lots! 

M. LE Président du tonseil. — Je crois avoir répondu à 
toutes les questions de Thonorable M. Clemenceau. Je faisais 
remarquer tout à l'heure qu'il semble que, sur le fond des 
choses, nous ne soyons pas en profond désaccord. Personne 
ici, a dit l'honorable M. Clemenceau après l'honorable M. Perin, 
ne conseillera à la France une reculade. C'est là un bon langage; 
mais il faut que ce langage passe dans votre vote, car la 
meilleure manière d'éviter les dangers dont — je ne dis pas 
ici, mais au dehors — on cherche à troubler l'esprit public; la 
meilleure manière d'éviter ces dangers, ces guerres dont on 
parle, c'est de n'en avoir pas peur, et de faire savoir à tout le 
monde que nous ne les craindrons pas si on nous les fait. ( Vive 
approbation et applaudissements prolongés sur toi grand nombre 
de baltes à gauche et au centre. — • /]/. le Président du conseil^ 
retourné à son banc, est vivement félicité.) 

A en juger parles applaudissements qui accueillirent ce discours, 
la Chambre paraissait édifiée. Mais M. Clemenceau ne pouvait se 
Um'w pour battu et il réédita l'accusation de ne pas avoir convoqué 
les Chambres, d'avoir violé la Constitution, d'avoir fait des virements 
pour payer les troupes envoyées au Tonkin, d'avoir conclu le traité 
de Hué comme celui du Bardo, parce que l'occasion était bonne, et 
cela après avoir pris devant la Chambre l'engagement de ne taire ni 
conquête, ni annexion. Puis, l'orateur se lança dans de longues 
considérations sur ce que devait être la politique coloniale de la 
Fiance. Elle ne doit pas consister à faire des conquêtes. La Chambre 
qui applaudit quand on promet au pays une colonie nouvelle, aban- 
donnera le ministère dés qu'une complication surgira. Enfin, en 
prenant, on autorisait les autres peuples à prendre aussi. Mieux 






AI'KAIKKS Itr roNKI.N. 305 

vahiil suivre l;i ])olili(|uc ilii (h'siiiLt'TOssf^meiil ol ii(> |>;is si' vaiilci- 
d'avoir donné Tunis ;i la France. A <|U()i, M. l'aul IJerl et M.Jules 
Kerry répliquèrent (luo M. (".lémenccau n'avait pas non pins à se 
vanter de nous avoir fait chasser de l'Ej^'vptc. L'orateur termina en 
prétendant (|n'en expédiant des troupes an Tonkin, on avait alVaibli 
la mi)|)ilisalion et compromis des forces nécessaires nn'nie pour 
empêcher la paix d'èlre rompue. Sa contJusion, c'était, cela va sans 
dire, que le ministère n'avait plus (|u'à s'en aller. .Mais le général 
Cam|»enon, ministre de la i,'uorre, vint déclarer que les trois 
bataillons de renfort envoyés d'.M^érie au ïonkin ne compro- 
mettaient en rien la mobilisation de l'armée d'Afrique, et la 
Chambre vota, par 325 voix contre 115, l'ordre du jour de MM. Paul 
Bert et Loubet, qui était ainsi conçu : « La Chambre, approuvant les 
mesures prises par le Gouvernement pour sauvegarder au Tonkin 
les intérêts, les droits et l'honneur de la France, et confiante dans 
sa fermeté et sa prudence pour faire exécuter les traités existants, 
passe à l'ordre du jour. » 

L'opinion publique fut presque unanime à louer la ft>rmeté et la 
hauteur de vues de M. Jules Ferry, et à reconnaître que la direction 
de nos intérêts extérieurs était en bonnes mains. D'ailleurs, à la 
date du 20 novembre 1883, le président du Conseil céda le porte- 
feuille de rinslruclioii publiiiiie à M. Fallières et prit celui des 
Affaires étrangères, que M. Challemel-l>acour dut abandonner pour 
raisons de santé. Nos lapporls avec la Chine devinient aussitôt plus 
ciue tendus : M. Harmand, commissaire-général civil, était rentré en 
France, l'amiral Courbet prenant la direction des opérations, et le 
marquis Tseng remit à notre cabinet une note portant que la Chine 
occupait Sontay, Hong-Hoa et Bac-Ninh, et considérait l'attaque 
de ces places comme un casus belii. Une commission de la Chambre 
était saisie d'une demande de crédits de 9 millions, et elle reçut 
communication de la note chinoise et de la réponse de M. Jules 
Ferry, qui déclara que nous n'avions en rien à modifier notre 
plan d'opérations, comprenant la prise des trois places. 

Discours du 29 novembre 1883. 
Réponse à l'interpellation Clemenceau. 

Au début de la séance de la Chambre en date du 21,» novem- 
bre 1883\ M. Clemenceau déposa une demande d'interpellation 
« sur les événements relatifs à l'expédition du Tonkin », et déve- 
loppa assez longuement les motifs pour Iesqu(;ls il réclamait la 
discussion immédiate. Il soutint que les crédits avaient été demandés 
pour l'envoi des troupes françaises contre les Pavillons-Noirs ou des 
bandes irréguliéres. Or on se trouvait maintenant en face du gou- 
vernement chinois lui-même. L'orateur exigeait la production des 

1. V. ['Officiel du 30 novembre 1883. 

J. Ferry, Discours, V. 20 



306 DISCOURS DE JULES FERRY. 

pièces diplomaLiqiies, notamment du mémorandum chinois. Elail-il 
vrai que le Gouvernement français eût résolu de passer outre, et 
donné l'ordre à nos troupes de marcher sur Bac-Xinh. C'était alors 
déclarer la ^'uerre à la Cliine, par voie implicite et sans le dire. 
Était-il exact que la commission fût saisie de la note chinoise, et 
cette commission pouvait-elle s'en désintéresser? 

M. le président du Conseil fit à M. Clemenceau la réponse 
suivante : 






M. Jules Ferry, président du conseil^ ministre des affaires 
étrangères. — Messieurs, je n'ai que très peu de paroles à 
répondre à l'honorable M. Clemenceau. Je n'imiterai pas la | 

tactique souverainement habile qu'il a suivie tout à l'heure, 
alors que, monté à cette tribune uniquement pour demander à 
la Chambre de fixer un jour pour l'interpellation, il tentait 
d'entraîner vos esprits et vos consciences dans l'examen du 
fond même du débat. Je ne viens point demander un ajourne- 
ment indéfini de celle interpellation... 

M. Levkrt. — Il ne manquerait plus que cela! 

M. LE Président du conseil. — ... Je demande que l'inter- 
pellation soit jointe à la discussion sur le fond, c'est-à-dire à la 
discussion du rapport de la commission chargée d'examiner les 
crédits du Tonkin. [Très bien! très bien! au centre et sur plu- 
sieurs bancs à gauche. — Rumeurs à iextrèuie-gauche et 
à droite.) 

M. Jules Delafosse. — L'objet n'est pas le même ! 

M. LE Président DU conseil. — Le Gouvernement ne peut, 
en effet, admettre en aucune façon que, sans attendre le 
rapport de la commission, sans attendre la publication complète 
des pièces que nous avons soumises à cette commission et qui 
sont en ce moment à l'impression, sans attendre la publication 
du Livre jaune; le Gouvernement, dis-je, ne peut admettre 
qu'épisodiquement, incidemmenl, d'une façon parlicidière et 
détachée, on fasse porter la discussion sur un seul de ces docu- 
ments, sans se préoccuper ni de ceux qui l'ont précédé, ni de 
ceux qui l'ont suivi. Ce serait une très mauvaise manière de 
discuter : ce serait placer la Chambre hors de cet état de 
réflexion et de sang-froid qui doit être le sien en face d'une 
situation grave... 

A droite. — Ah ! ah! voila un aveu ! 



AFFAIRES DU TOiNKIN. 307 

M. René Goblkt. — C'est la première fois que vous le dites ! 
M. GKoncKS Roche. — C'est parce qu'elle est grave (|u'il faudrait 
discuter imniédialemeiit! 

M. LE Président du conseil. — Ce sérail, je le rt'pète, ne 
pas placer la Chambre clans l'état d'information complète et do 
sang-froid absolu qui lui est indispensable en présence de la 
situation actuelle. 

A droite. — Grave ! grave ! 

M. Laroche-Joubert. — Ne retirez pas le mot! 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, il est toujours 
irrave d'avoir à traiter des affaires de cette importance à trois 
mille lieues de ce pays. {Interruptions.) Qui donc a dit ici que 
cette question n'est pas grave et qu'elle pourrait être abordée 
et résolue sans la plus mûre réflexion ? {Bruit à droite et à 
V extrème-gauche .) 

M. Georges Perin. — Vous avez bien tardé à le dire ! 

M. Gram.t. — Vous aviez dit le contraire ! 

M. Georges Brame. — Relisez vos premiers discours ! 

M. LE Président du conseil. — Quant à moi, je convie la 
Chambre à un examen approfondi, à une réflexion digne d'elle 
et digne du pays... 

M. JoLiBOis. — Quand il sera trop tard ! 

M. LE Président du conseil. — ... Car son verdict ne peut 
être rendu qu'en complète connaissance de cause. {Inter- 
ruptions.) A l'heure qu'il est, vous n'êtes pas en situation de 
rendre un jugement empreint de la réflexion et de l'étude que 
nécessite cet important débat. 

M. Camille Pelletan. — Vous détournez la question. 
M. LE Président du conseil. — Je ne saurais donc admettre 
une discussion partielle et fractionnée. 

M. Georges Roche. — Nous voulons savoir si nous sommes 
obligés d'envoyer des renforts au Tonkin ! 

M. le Président. — Veuillez garder le silence, messieurs ! 

M. LE Président du conseil. — Il faut un débat complet et 
réfléchi, et ce débat se produira dans quelques jours, quand la 
Chambre sera saisie tout à la fois du rapport de la commission 
eA CiU Livre jaune, qui contiendra les communications les plus 
complètes, les plus étendues, les plus loyales que jamais un 



308 DISCOURS DE JULES FEURY. 

cabinet ail fournies à une Assemblée. {Applaudissements au 
centrée et à gauche.) 

M. Camille Pelletan. — Il sera bien temps, quand la f^uerre sera 
engagée ! 

M. LE Président du conseil. — J'ai une seconde raison 
pour ne pas laisser une discussion s'engager par voie incidente 
sur un document particulier, sur ce mémorandun dont on par- 
lait tout à l'heure : c'est que, loin d'être la clôture des négo- 
ciations, loin d'être une mise en demeure, un ultimatum, il est 
le point d'attache d'une négociation nouvelle et qui se poursuit 
à l'heure qu'il est. 

M. Granet. — Pendant qu'on se bat! 

M. LE Président du conseil. — A ce document j'ai fait une 
réponse, j'ai formulé des ouvertures; elles ont été transmises, 
à une date toute récente, à la cour de Pékin. La réponse du 
gouvernement chinois ne m'arrivera que dans un certain 
nombre de jours : c'est la déclaration que me faisait hier M. le 
ministre de Chine. 

M. DE La BassetiI'RE. — Nous sommes en face d'un fait accompli. 

M. LE Président du conseil. — Nous sommes donc tou- 
jours dans la même situation vis-à-vis de la Chine ; il n'y a. entre 
elle et nous, aucune espèce de rupture diplomatique : il va 
au contraire des négociations engagées. Messieurs, je n'hésite 
pas à le dire : si le régime parlementaire était condamné, 
comme par une nécessité d'existence, à apporter, à tout instant, 
à la première réquisition d'un membre de l'une ou l'autre 
Assemblée, les documents diplomatiques sur le bureau des 
Chambres, si c'était là sa loi, il faudrait que le régime parié- 
taire fît son deuil d'avoir jamais une diplomatie et une politique 
extérieure. {Applaudissements au centre et à gauche. — Bruil 
à C extrême-gauche et à droite.) 

M.Ribol, au nom de la commission, reconnut qu'elle avait eu 
communication du mémorandum adressé aux puissances le 
19 novembre par le gouveinemenfc cliinois, et de la réponse qu'y 
avait faite le Gouvernement français, mais que c'était au président 
du Conseil à rester juge de l'opporlunilé de la publication de ce 
document et de la suite à donner aux négociations. La commission 
avait nommé son rapporteur (M. Léon Renault) et il se mettrait en 



AFFAinKS KL TO.NKI.N. 309 

inesiiie de déposer son rappoit. ii bref délai. I^a ClianiliK' lixerait 
ensuite le jour du débat. 

M. Clemenceau répliqua à la fois à .M. Jules Ferry et, à .M. Hiiiol. 
Il prétendit qu'il s'agissait avant tout de sauvegarder les intérêts de 
la France, et de savoir si la commission et la Chambre pouvaient 
par leur silence autoriser le Gouvernement à passer outre à un casris 
bellL Sans doute, les négociations continuaient, mais les combattants 
étaient aux prises. Si l'on ne conimuiiicpiait les documents à la 
Chambre ([ue trop tard pour qu'elle put se prononcer librement, il 
n'y avait plus, suivant l'orateur, de gouvernement républicain. 

l.a Chambre n'en donna pas moins raison au président du Conseil, 
en décidant, par 299 voix contre 194, que l'interpellation ne sérail 
disculée que le jour où le débat sur les conclusions de la commission 
spéciale s'ouvrirait devant la Chambre. 

Conformément à sa promesse, le cabinet communiqua à la commis- 
sion des crédits tous les documents relatifs aux atlaires du Tonkin 
depuis 1874, et publia, en outre (fin novembre), un Livre jaune en 
deux volumes où manquait seulement le traité récemment conclu 
à Hué, parce que les événements pouvaient rendre opportun 
le remaniement de quelques-unes de ses clauses. La commission 
conclut, par 9 voix contre 2, à l'adoption des crédits, et si elle n'en 
avait pas proposé l'augmentation, c'est que le Gouvernement les 
avait déclarés suflisants, au moins pour la fin de l'année 1883. 
Nous ne croyons pas devoir analyser longuement les arguments 
développés par les orateurs de l'opposition pour combattre la 
demande de crédits. Ce sont toujours les mêmes : accusation de 
poursuivi'e une politique monarchique d'annexions et de conquêtes 
lointaines, de lancer la France dans une guerre avec la Chine, d'en- 
gager des dépenses avant d'avoir fait voter les crédits par les 
Chambres, etc. Tel est le résumé des discours de MM. Rivière, 
Uelafosse, Camille Pellelan. Après M. Antonin Proust, qui réclama 
pour le cabinet « la force nécessaire pour terminer l'aiîaire du 
Tonkin et par l'action militaire et par la négociation diplomatique », 
M. Jules Ferry, dans la séance de la Chambre du 10 décembre', 
répondit ainsi qu'il suit à ses infatigables adversaires : 



Discours du 10 décembre 1883. 

M. Jules Ferry, minisire des affaires étrangères, président du 
conseil. — Messieui's, je cfois le moment venu pour le Gouver- 
nement d'apporter ici les explications et les réponses qu'il doit 
vous foui'nir. J'estime, en etïet, qu'il est de notre devoir à tous 
de donner aujourd'hui, si c'est possible, une conclusion à ce 

1. V. VOfficiel du 11 décembre 1883. 



310 DISCOURS DE JULES FERRY. 

débat, qui, certes, n'aura manqué ni d'ampleur, ni d'étendue, 
ni d'éloquence. Je ne serai pas long, et je ne crois pas qu'il soit 
nécessaire que je sois long. Je désire éviter les redites. J'ai eu 
l'honneur, le 31 octobre, après mon éminent collègue M. Chal- 
lemel-Lacour, dont vous aviez entendu la haute, la grande 
parole dans la séance de la veille... {Rumeurs à droite. — Très 
bien! et applaudissements au centre el à. gauche.) 

Plusieurs membres à droite. — Pourquoi Tavez-vous écarté? 11 
fallait le garder ! 

M. LE Peésident du conseil. — Ah ! messieurs, c'est à mon 
grand regret que j'occupe ici cette place, que nul ne pourra 
remplir aussi bien que lui. — Messieurs, j'ai eu l'honneur, le 
31 octobre, de donner à la Chambre quelques explications, 
d'éclaircir, je le crois du moins, — quelques idées, soit sur 
l'origine de Texpédilion du Tonkin, soit sur les conceptions de 
politique générale et d'avenir auxquelles on peut la rattacher. 
Je ne voudrais pas rentrer dans ce débat, car, ainsi que l'indi- 
quait tout à l'heure, avec une grande justesse d'esprit et de 
parole, mon honorable collègue et ami M. Antonin Proust, ce 
n'est pas le débat d'aujourd'hui. Je voudrais seulement, pour 
ramener les choses à leurs véritables proportions, apporter ici 
une protestation très modérée contre le rôle si considérable, si 
exagéré, si impétueux que m'attribue, dans la carrière de la 
politique qu'on appelle coloniale, l'honorable M. Delafosse. A 
l'entendre, je serais — il a dit le mot — une sorte d'halluciné, 
poussant ou entraînant la France dans des voies inconnues, et 
inaugurant, dans ce pays de sagesse auquel tant de raisons de 
la plus haute et de la plus délicate gravité imposent la pru- 
dence, la mesure, la réserve, je serais, a-t-il dit, un illuminé, le 
poussant à tous les coins du monde dans des entreprises sans 
portée, sans but défini; et le plus détestable, le plus dangereux 
représentant, dans ce pays, de la politique d'aventures. 

Ce rôle, messieurs, n'est pas le mien et, si j'ai un rôle, un 
petit rôle dans l'histoire de mon pays, ce n'est point celui-là 
et je ne le brigue point... [Mouvements divers.) L'honorable 
M. Pelletan me causait tout à l'heure une fort agréable surprise, 
— car j'aime beaucoup les idées qui rapprochent, je les préfère 
de beaucoup à celles qui divisent, — il me disait : « Mais si, 
enfin, cette politique coloniale ne tendait qu'à conserver ce que 



AKFAIliKS m TONKIN. ;îll 

nous avons, elle serait adinissihlt', file sciait (I(''fen(lal)le ! » Nous 
avons la prétention, et nous ci'oyons pouvoir vous le démonlrer, 
nous pensons que le pays, qui est notre juge à tous, dira préci- 
sément (|ue nous ne vous avons présenté une autre politique 
qu'une politlipie de conservation coloniale. [Apitlaudissenien's 
an cent ri'.) 

M. Clkment.f.ai. — Vous vous »Hes vaille de nous avoir donru' des 
provinces ! 

M. LE Président du cox.seil. — Vous êtes allés à Tunis, 
nous y sommes allés, nous avons eu l'honneur de vous y 
conduire, et je persiste à croire et à répéter ce que j'ai dit plus 
d'une fois : c'est que la majorité non seulement nous y a suivis, 
mais qu'elle nous y a bien un peu poussés à cette époque-là. 
[liéclamalions sur divers bancs. — {Très bien! au cendre et 
à gauche). 

M. Lk Provost de Lainay. — Elle a inventé les Kroumirs, peut- 
être ! 

M. LE Président du conseil. — Plusieurs membres, qui 
siègent de ce côté {l'orateur désigne la gauche), nous criaient 
alors : « A Tunis ! » Je ne l'ai pas oublié. 

M. Camille Pelleta.n. — Ce n'est pas nous, assurément. 
Plusieiirs membres à l'extrême-gauchr. — Non! non! 

M. le Président du coxseil. — Je ne dis pas vous, mes- 
sieurs ; je parle de la majorité qui a fait l'expédition tunisienne, 
et pour laquelle c'est un honneur de l'avoir faite. [Applaudis- 
sements au centre et à gauche.) Pourquoi cette majorité a-t-elle 
conçu comme une entreprise nationale et nécessaire cette 
expédition de Tunis? C'est pai'ce que c'était la sécurité même 
de l'Algérie qui était compromise {Exclamations à Vextrême- 
gauche. {Très bien! très bien! sur d'autres bancs.) Celte majorité 
faisait, et nous faisions ensemble, de la politique de conserva- 
tion algérienne. Messieurs, pourquoi sommes-nous au Tonkin? 
Parce que nous avons la Cocliinchine. {Ah! ah!) Mais oui, 
messieurs; c'est étrange, et l'honorable M. Delafosse l'a déjà 
fait remarquer... {Bruit.) 

.M, LE I^nÉsiDENT. — Messieurs, tous les orateurs ont été écoutés 
en silence jusqu'ici : je vous prie de vouloir ])ieii conserver la même 
allure au débat, et d'entendre en silence M. le Président du conseil. 

M. LE Président du coxseil. — Messieurs, il serait étrange 



312 DISCOURS DE JULES FE«UY. 

— et je ne coinprentls pas que celte pensée ait pu traverser 
un instant l'esprit de M. Delafosse — d'en rendre responsables 
le Gouvernement actuel, ou les ditTérents ministères répu- 
blicains qui se sont succédé, soit depuis 1876, soit même 
depuis 1871, depuis la proclamation de la République de fait, 
comme depuis sa proclamation définitive ; il serait extraordi- 
naire, contraire à la vérité liistorique et à la bonne foi d'attri- 
buer à ces divers ministères la responsabilité de la conquête de 
laCochinchine. {Mouvements divers.) 

M. BLA^'CSl:BÉ. — Si vous n'aviez que cette responsabilité, elle 
serait légère ! 

M. LE Président du conskil. — Comment l'expédition du 
Tonkin et le protectorat du Tonkin se trouvent-ils être une 
conséquence nécessaire de l'expédition de Cochincbine? Voulez- 
vous me permetti'e de vous le dire? 

M. Georges Perin. — Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil. — Voulez-vous me permettre 
de vous mettre sous les yeux une des premières formules de 
cette vérité, qui se trouve dans le Livre jaune ? Je suis heureux 
de la citer, parce qu'elle émane d'un Gouvernement qui ne 
représentait pas notre politique, parce qu'elle émane d'un 
homme, fort éminent, à coup sûr, mais qui ne siégeait pas 
sur nos bancs, et parce qu'elle est, cette dépêche, un des traits 
de cette admirable continuité de la politique française dans la 
question qui nous occupe, continuité qui est démontrée avec 
tant d'éclat, et pour le grand honneur des hommes politiques de 
ce pays-ci, dans les deux volumes de cette histoire vivante que 
j'ai eu l'honneur de mettre sous vos yeux; la dépêche est de 
M. l'amiral de Montaignac : 

<< 19 avril 187'.. 

« Nous jouerions un rôle peu digne de la France si, après 
les sacrifices que nous avons déjà faits et ceux que nous allons 
faire, au moment où l'on nous remercie... — c'est le gouver- 
nement annamite, vous entendez bien — ... de l'assistance 
prêtée pour la pacification de la province, et où l'on nous 
demande notre concours en cas d'éventualités semblables, nous 
faisions des concessions de nature à nous faire dévier du but 
réel : l'établissement du protectorat de la France surl'Annam. 



AKFAIHES m; TdNKIN. :ii:i 

Le li'aiU'', si longlemps débaltii, nous conci'de la laciillr (Ifiiliv- 
tonir un aszent à Hanoï, et \o dcsir niaiiifcslt' du uoiivci-ncrnciit 
annamite de laisser celte clause dans loniltre nous prouve (|u"il 
en a compris l'importance et le sens. AITaihli comme il l'est 
aujourd'hui, impuissant, comnu^. il l'avoue, à assiirei" l'obéis- 
sance de ses propres sujets, le l'oyaume d'Annam esl ajipelé à 
sul)irle pi-olectoral d'une grande puissance. La situiilioii (pie 
nous avons prise en Cocliinchine ne nous permet pas de laissei- 
une iniluence autre (pie la nôtre peser sur Tu-Duc. {7'rès bien ! 
très bien ! à (/(iiic/ie et au centre.) A\oi's que nous étions au début 
de notre occupation, nous pouvions renoncer à nous établir 
d'une façon solide dans rExtrèuu'-Oi'ient. Aujourdliui, nous ne 
le pouvons plus... Nous avons occupé trois, puis six provinces 
de l'empire d'Annam ; nous avons placé le Cambodge sous notre 
protectorat, nous avons dépensé beaucoup d'argent pour jeter 
les fondements d'une administration française dans ce pays: 
nous devons poursuivre notre œuvre sans rien brusquer, mais 
sans jamais dévier, et, surtout, sans revenir sur nos pas et 
perdre le bénéfice de nos efforts. » 

Sur un grand nombre de bancs. — Très bien! très bien ! 

M. LE Président du conseil. — Voilà, messieurs, en quel- 
ques lignes, toute la philosophie de l'expédition actuelle. Je 
demande donc, pour les raisons que je viens de dire, je demande 
à écarter du débat, comme n'y ayant pas place à cette heure, la 
théorie, le système des expéditions lointaines dont l'honorable 
M. Camille Pelletan nous imposait tout à l'heure, si injustement, 
la i-esponsabilité. .le voudi'ais aussi, messieurs, écarter du débat 
une question plus personnelle : c'est une question de cabinet. 
Je vous assure qu'elle ne doit jouer dans nos préoccupations 
qu'un rôle extrêmement secondaire. Les hommes qui ont en ce 
moment l'honneur de tenir le pouvoir ne l'ont point recherché, 
ne l'ont point souhaité ; il n'a pour eux de valeur qu'à la condi- 
tion qu'il soit inséparable de votre confiance, qui est leur appui 
et leur honneur. [Applaudisse.meyits au centre et à ganc/ie.) Le 
jour où vous ne nous laisseriez cette confiance qu'amoindrie, 
entamée, compromise par une équivoque, nous comprendrions 
à demi mot... {IS'ouveaux applaudissements sur les mêmes bancs) 
et nous saurions, de la meilleure grâce du monde, remettre le 
pouvoir à ceux qui paraissent si impatients de le prendre, — 



314 DISCOURS DE JULES FEliUV. 

probablement parce qu'ils ne le connaissent pas. ( Vifs applau- 
dissements à gauche et au centre. — Interruptions à droite.) 
L'honorable M. Delafosse émettait l'autre jour, à cette tribune, 
une formule qui avait un grand succès sur les bancs de l'oppo- 
sition de l'extrême-gauche ; il disait : « L'obstacle, c'est le 
cabinet. » 

Messieurs, je ne crois pas que cette formule, que l'on préten- 
dait donner comme le résumé de l'impression produite par le 
Livre jaune et les nombreux documents que vous avez eus sous 
les yeux, je ne crois pas que ce soit celle qui se dégage de cette 
lecture, et, élevant la question un peu au-dessus des considéra- 
tions de personnes, je crois qu'il faut formuler autrement les 
enseignements qui résument toute cette histoire. Une chose me 
frappe et a sans doute frappé beaucoup d'entre vous, messieurs : 
c'est : — j'y faisais allusion d'un mot tout à l'heure — la mer- 
veilleuse unité de vues qui préside aux conceptions de tous les 
ministères successifs sur la question présente. 11 n'est pas 
possible, il est vrai, d'être plus d'accord, il n'est pas possible 
de voir plus juste, il n'est pas possible de se faire des moyens 
pratiques une idée plus précise, et, si j'avais le temps de lire 
ici les dépêches de M. le duc Decazes à M. de Rochechouart, 
vous seriez surpris de constater que c'est presque mot pour 
mot le langage de M. Challemel-Lacour; et, quand M l'amiral 
de Montaignac — donc j'ai lu tout à l'heure quelques fortes 
paroles — explique les raisons profondes pour lesquelles la 
possession de la Cochinchine nous oblige à ne laisser à aucune 
puissance étrangère le protectorat duTonkin, il est absolument 
d'accord avec la série de ces belles dépêches que tout le monde 
a admirées et qui sont signées de l'amiral Jauréguiberry. Du 
ministère Decazes au ministère Challemel-Lacour, en passant 
par les ministères Duclerc et de Freycinet, l'accord est complet. 
Comment se fait-il donc qu'une si grande unité dans les vues, 
une si grande persistance dans cette politique qui s'est imposée 
à tant de ministères et h tant d'assemblées qu'on peut vérita- 
ment la qualilier de nationale, ait abouti à tant d'impuissance, 
à tant de demi-mesures, à tant d'avortements? Ah! c'est que 
l'obstacle, messieurs, ce n'est pas, comme le dit M, Delafosse, 
le cabinet: l'obstacle, c'est la fragilité des cabinets. {Vifs 
apj^laudissements au centre et à gauche.) 



1 



it 



ATI' AIIU:s 1)1 TO.NKIN. :)1') 

M. fiKonGEs BnAME. — Pourquoi avez-vous ronvcnsé les précc- 
denls ■? 

M. JoLinois. — ("-"est la polili(iut' du : J'y suis, j'y reste. 

M. liK Présidext du coxsEiii. — ('e n'osl pas la volonté, 
ce n'est pas la clairvoyance qui a niaïKiné aux dilTéirnls cabi- 
nets dans cette question : c'est le temps, c'est la durée, c'est la 
vie, sans laquelle on ne fait rien, surtout dans les alTaires 
exlérieufes. Je crois qiU3 voilà la vraie leçon à tirer de la lecluie 
de ce livre d'histoire que je me fais honneur de vous avoir 
donné. C'était cependant une grande anomalie... (Interrvpiinns 
sur divers bancs), cela ne s'était jamais fait dans aucun pays, de 
verser sur le bureau des Chaudjres tout ce que contiennent les 
archives d'un ministère. 

M. Gkorges Perin. — Il fallait n'en donner que la moitié, mais 
plus tôt ! 

M. LE Président du conseil. — Puisque nous avons fait 
l'histoire vivante, sachons en comprendre les enseignements. 
Bien qu'il s'agisse, dans cette atTaire, d'un intérêt beaucoup plus 
grave, heaucoup plus élevé que l'intérêt ministériel, je suis 
pourtant forcé de suivre les adversaires du projet de loi, ceux 
qui vous convient au rejet du crédit, sur le terrain qu'ils ont 
choisi. Je suis obligé de défendre le cabinet que j'ai l'honneur 
de présider, non pas contre toutes les accusations et toutes les 
récriminations dont il a été l'objet, mais contre les princijtaux 
griefs, contre ceux qu'on peut, en réahlé, considérer comme 
graves; et c'est parce qu'ils seraient graves, s'ils étaient justi- 
fiés, que je vous demande la permission de m'en expliquei'. 

La principale accusation qu'on ai t formulée contre le cabinet est 
celle-ci : je ne l'affaiblis pas ; selon mon habitude, je vais droit 
à l'objection : La faute du cabinet, c'est d'avoir entretenu, — 
ou ne dit pas de mauvaise foi, — mais enfin d'avoir entretenu, 
sciemment ou inconsciemment, dans l'esprit de cette Chambre, 
des illusions sur plusieurs points très importants : sur les 
prétentions de la Chine et sur son rôle éventuel, sur son 
intervention possible. 

Voilà, je crois, les deux pi'incipales objections autour des- 
quelles tous les autres griefs viennent se ranger pour les 
fortifier; c'est là le fond du débat. Eh Itien, je trouve cette 



316 DISCOURS DE JULES FEHHY. 

accusation vraiment injuste et mal fondée. Il est tout à fait 
injuste, il n'est pas conforme à la vérité de dire que le Gouver- 
nement, que le ministre des affaires étrangères qui a porté le 
poids de ces nombreuses discussions, — il n'y en a pas eu 
moins de cinq depuis le mois de mars dernier, — a cherché à 
entretenir dans l'esprit de la Chambre des illusions sur les 
prétentions de la Chine. Relisez, messieurs, les discussions qui 
ont eu lieu au Sénat le 13 mars, à la Chambre le 15 mai pour 
le vote du crédit; au Sénat, le 2 juin, sur une question de 
M. de Saint- ValUer; à la Chambre, le 10 juillet, sur l'interpel- 
lation de M. Gi'anet; — je ne parle pas des débals du 30 et 
du 31 octobre où il a été amplement question de la Chine, et où 
déjà le grief que je viens de rapporter s'est produit par la 
bouche de M. Granet et de M. Clemenceau. 

Dans ces discussions, dont je ne fais que rappeler les dates, il 
a été principalement, sinon exclusivement, parlé des prétentions 
de la Chine. Reportez-vous à la séance du Sénat du 13 mars 1883; 
c'est à une question de M, de Saint- Vallier que répond l'hono- 
rable M. Challemel-Lacour. M. de Saint-Vallier insistait préci- 
sément sur le bruit qui s'était fait relativement à la suzeraineté, 
revendiquée par la Chine, et aux difficultés qui en résulteraient 
pour nous, dans le cas où nous voudrions donner suite à notre 
projet d'occupation. Est-ce que M. Challemel-Lacour a nié les 
prétentions de la Chine? R en a présenté, au contraire, le 
tableau : « L'article principal du traité de 1874, celui qui déclare 
la souveraineté indépendante du roi d'Annam, a été enfreint 
ouvertement, puisqu'à plus d'une reprise, le roi d'Annam, avec 
une sorte d'ostentation, s'est reconnu le vassal de l'empire 
chinois; non seulement, il a reconnu cette vassalité, mais il est 
établi aujourd'hui que les bandes chinoises qui ont franchi la 
frontière du Tonkin, l'ont franchie, ou de l'assentiment du roi 
d'Annam, ou même à son instigation... » 

Et un peu plus loin : « Vers 1881, la Chine éleva des préten- 
tions que nous ne pouvions admettre. Simulant des inquiétudes 
qu'ils ne pouvaient éprouver, nous prêtant des projets de 
conquête invraisemblables ou plutôt d'une absurdité manifeste, 
bien sûrs, d'ailleurs, de ne point contrarier les désirs du roi 
d'Annam, les gouverneurs des provinces méridionales de la 
Chine tirent passer dans le ïonkin des détachemenls armés, 



AFFAIRES DU TONKIN. ;J17 

plus OU moins nombreux, qui enlraient. se retiraieni, dispa- 
raissaient, selon qu'on nous allribuail une r(^soliilion i)ius 
ou moins arrèlée d'asseoir délinilivement notre autorité dans 
le pays. » 

Je vous demantle, messieurs, si on pouvait pailer avec une 
plus entière franchise des incidents qui se passaient, de cette 
vassalité qui se manifestait pai" des actes de soumission, et de 
cette intervention qui se traduisait par des entrées de soldats, 
plus ou moins réguliers. Et, le 15 mai, à la Chambre des 
députés, j'en nppellc à M. Delafosse lui-même, qui portait 
la parole... 

M. JiLES DELAt'OSsi:. — Que ina-t-on répondu •.' 

M. liE Présidext du conskil. — La discussion portait sur 
les prétentions de la Chine, sur cette suzeraineté, sur les tenta- 
tives de toute nature dont cette prétendue suzeraineté est 
l'occasion. 

Et le ministre expose à la Chambre les prétentions du 
gouvernement chinois; il parle des droits de suzeraineté que 
la Chine revendique sur l'Annam; il en rappelle les manifes- 
tations diverses, les échanges de cadeaux, mais il conclut en 
disant que nous ne pouvons plus tolérer de telles prétentions. 
La discussion ne porte que sur ce point. Loin de cacher les 
prétentions de la Chine, on vous les expose, on les discute, on 
les réfute, et, je crois, quant à moi, victorieusement. 

M. LE COMTE DE ('olbert-Laplace. — VA la dépèclie Tricon ? 
[Rumeurs au centre et à gauche.) 

M. LE Président du conseil. — Dans la même séance, 
M. Georges Perin, très compétent dans ces matières, revient 
sur la question des prétentions de la Chine. Cet orateur, toutes 
les fois qu"il a pris la parole à propos de cette question, a, avec 
beaucoup de raison, argumenté des prétentions de la Chine 
pour dire aux dilTérents gouvernements en face desquels il s'est 
trouvé : « Il y a là un danger auquel il faut prendre garde, o On 
discute là-dessus; M. Challemel-Lacour pai-le à son tour el 
réfute les prétentions de la Chine. 11 dit qu'il ne croit pas que 
la Chine pousse ses prétentions jusqu'à une intervention 



318 DISCOURS UE JULES EEKKY. 

active... Ah! ah! à rjauche), mais il ne les dissimule en aucune 
manière : il les discute et les réfute. 

A droite. — Lisez ! Citez les paroles ! 

M. Georges Perlx. — En IS'o, tous vos agents vous disaient le 
conlraii'e ! 

M. LE Président du conseil. — Je m'explique sur ce 
premier grief qui consiste à nous reprocher d'avoir entretenu 
des illusions sur les prétentions de la Chine, et fait croire à la 
Chambre, comme le disait hier M. Camille Pelletan, que ces 
prétentions étaient absolument surannées, qu'elles étaient 
renfermées dans un droit historique, et qu'elles ne se manifes- 
teraient pas. On ne vous en a pas dissimulé les manifestations ; 
seulement on les a discutées, on les a réfutées. Si vous voulez 
me permettre de suivre l'ordre naturel et logique de ma 
discussion, nous arriverons tout à l'heure à ce grief tiré de ce 
que M. Challemel-Lacour n'aurait pas vu avec assez d"efîroi 
les prétentions chinoises, et les aurait considérées avec une trop 
grande confiance ; nous nous en expliquerons dans un instant. 
Je veux seulement rappeler qu'il fut encore question de ces 
mêmes prétentions chinoises dans la séance du 24 mai 18S3, et 
qu'au Sénat, dans la séance du 2 juin, une question était posée 
par M. de Saiut-Vallier en ces termes : « L'opinion publique se 
préoccupe des dangers d'une guerre avec la Chine. » 

M. de Saint-Vallier provoque des exphcations sur la rupture 
des pourparlers entamés par M. Bourée; et alors, a lieu devant 
le Sénat la première discussion sur le projet Bourée; discussion 
dont il est tout à fait inutile de résumer les principaux traits : 
je crois que la Chambre, sur tout ce qui touche au traité 
Bourée, est absolument saturée d'explications, et qu'il n'y a pas 
lieu de lui en donner de nouvelles. {Assentiment). 

Ce sont encore les prétentions de la Chine et le danger 
chinois qui servent de thème à la discussion qui a eu lieu ici 
le lu juillet 1883, sur l'interpellation de M. Granet, et, enfin 
il en est encore question tout au long — ce souvenir est encore 
trop présent à votre esprit pour que j'y insiste — dans les 
séances du 30 et du 31 octobre 1883. 

Ainsi, il est véritablement excessif de répéter, comme on 
s'obstine à le faire, que le ministre des affaires étrangères a 
cherché à dissimuler à la Chambre les prétentions de la Chine: 



AFFAIHES 1)1 Td.NKI.N. 319 

il n'a été question que de cela depuis six mois. On dit encore : 
« Le Gouvernement, le ministre des alTaires étrangères ont 
toujours envisagé ces prélenlions chinoises avec trop de 
conliance ; ils oui ilil à la Cliamlu-e : Elles n"aboutii-ont pas, 
elles n'aboutiront jamais à une rupture dipIoniati(pie. » Sur ce 
point, les événements peuvent seuls prononcer. Nous ne 
sommes, en aucune façon, en état de rupture diplomati(jue avec 
la Chine, puisque nous négocions avec elle; mais enfin, je 
veux, pour les besoins de l'argumentation, concéder que le 
ministre n'aurait pas assez ci'u à l'intervention elTective de la 
Chine. Qu'importe cette opinion? il est permis de se tromper 
sur les événements futurs et on ne peut pas exiger du ministre 
d'être prophète. 

Qu'importe qu'il ail eu cette opinion, que quelques-uns 
trouvent excessive et trop confiante, si toute sa conduite a été 
celle d'un ministre qui aurait cru à l'intervention de la Chine ? 
Et c'est là la vérité, messieurs. La vérité, c'est que le cabinet 
ne mérite pas le reproche que lui adressait hier l'honorable 
M. Camille Pelletan, sous cette forme piquante : « Vous avez fait 
la polilic^ue de la quantité négligeable. » Nous n'avons jamais 
fait cette politique là avec la Chine. {Inlerruplions à l'extrême- 
gatiche). L'honorable 3LPelletan, qui est un journaliste extrême- 
ment brillant, vit un peu trop sur les idées et les formules du 
journalisme. Haie tort, à mon avis, de porter trop souvent ici, et 
de mettre au compte du Gouvernement les argumentations, les 
systèmes des journaux qui, parfois et par hasard, soutiennent 
la politique du Gouvernement. 

.M. CLKMEXCEAr. — C'csL une expression de votre ambassadeur, ce 
n'est pas celle d'un journaliste : elle est de M. Bourée, et non pas 
de M. Pelletan. 

M. LE Président du conseil. — Je dis que vous avez 
relevé cette expression dans des discussions des journaux; 
chacun sait à quoi je fais allusion... 

M. Clémexceau. — Mais, encore une fois, l'expression est de 
M. Bourée. 

M. LE Président du conseil. — Peu m'importe ! M. Bourée 
alors prendra un brevet d'invention. {Rires sia^ divers bancs à 
gauche et au centre. — Exclamations à l'extrènie-gauclie.) 

Je dis que vous avez relevé, dans la polémique des journaux 



320 DISCOURS DE JLLES FEUHY. 

amis (lu Gouvernement, celte expression : « La Chine est une 
quantité négligeable; » et que vous êtes venu dire à la tribune : 
« Le Gouvernement a cru que la Chine était une quantité 
négligeable. » Eh bien, non!... 

M. Camille Pelletan. — Permettez!... 

M. LE Présidknt du conseil. — Monsieur Pelletan, c'est 
imprimé; l'encre est à peine sèche. Vous avez dit que le 
Gouvernement avait fait la politique de la quantité négligeable. 

Sur plusieurs bancs à gauche. — Mais c'est la vérité ! 

M. LE Président du conseil. — Eh bien, le Gouver- 
nement n'a pas fait celte politique. Il n'a jamais traité la Chine 
comme une quantité négligeable ; il l'a traitée comme une très 
grande puissance, comme une puissance civilisée. (/»/erri<p/ions 
sur divers bancs à l' extrême-gauche et à droite). 

M. LE COMTE DE Lanjuiisais. — Ce n'est pas comme cela que l'a 
traitée M. Challemel-I.acoiir. 

M. LE Président du conseil. — Il l'a traitée comme il 
eût fait d'une grande puissance européenne, — et il n'en 
éprouve nul regret, — comme une puissance européenne 
raisonnable, obéissant à ses intérêts, non à ses passions. Il a 
toujours considéré qu'il y avait, au point de vue de la situation 
réciproque de la Chine et de la France dans l'Annam, plusieurs 
terrains de conciliation; que les deux nations n'avaient pas en 
face d'elles une de ces opposilions d'intérêts irréductible qui 
jettent fatalement une nation contre une auli'e; que le terrain 
de la transaction était facile à trouver. Et, si vous voulez faire 
l'histoire véridique des négociations, vous verrez que, pendant 
plusieurs mois, on s'est évertué, fatigué à essayer l'un après 
l'autre de tous les systèmes de conciliation. A^ec la Chine, on a 
tout tenlé : les arrangements définitifs, les arrangements provi- 
soires, les conventions, les règlements de frontières, les recti- 
fications de frontières, les modus vivendi ; on n'a pas même 
refusé de traiter avec elle de la suzeraineté, et de chercher s'il 
n'y avait pas, sur un terrain aussi délicat, un moyen d'accom- 
modement. 

Qui a fait cela? Messieurs, c'est ce cabinet, et le ministre des 
affaires étrangères. Il est vraiment remarquable que, grâce à la 



AFFAIRES nu TONKIN. 321 

discussion des journaux, il se forme des idées (jui prrnnt'nl 
possession de l'esprit public avec une rapidité cllVayante. 
Beaucoup de personnes, ijeaucoup de lecteurs de journaux, j'en 
suis convaincu, se représentent le cabinet que j'ai Ibonncur de 
présider, et la direction donnée aux alTaires étrangères par 
riionorable M. Cballeniel-Laconr, comme révélant un paili 
pris de guerroyer à outrance, de ne point arranger les aiïaires; 
on nous dépeint sous les fausses couleurs d'un cabinet brutal, 
agressif, intransigeant, {/lires et applaudissements à gauche et 
au centre.) y\A\i, messieurs, nous avons été le plus transigeant 
des cabinets dans les aiïaires de Chine! Savez-vous où en 
étaient les relations avec la Chine quand l'honorable M. Chal- 
lemel-Lacour a pris possession du ministère du quai d'Orsay? 
On ne causait plus jamais de TAnnam avec elle, on n'avait 
aucune conversation avec son ministre : c'est l'honorable M. de 
Freycinet qui avait consigné à la fois et la diplomatie chinoise 
et son représentant. 

M. René Goblet. — Six mois auparavant ! 
M. LE Président du conseil. — Je ne lui en fais aucun 
reproche; je ne discute pas le parti qu'il avait cru devoir 
prendre; mais je fais remarquer que telle était la situation 
quand nous avons pris les aiïaires. et que le premier acte de ce 
cabinet qui ne veut pas transiger, dit-on, qui fait la politique 
de la quantité négligeable avec la Chine, a été de reprendre 
les pourparlers diplomatiques et les conférences avec le marquis 
Tseng. J'aflirme donc que nous avons fait à ce désir d'arrange- 
ment toutes les concessions qui sont dans l'esprit de cette 
Chambre et du pays, et même des concessions que nous 
n'aurions jamais faites à un État européen. Nous n'avons pas 
cru qu'avec l'empire chinois nous dussions nous retrancher 
dans une inflexibilité qui pourrait être à sa place vis-à-vis des 
États d'Europe : nous avons fait de très grands sacrifices; tous 
les sacrifices qui sont compatibles avec l'honneur, nous les 
aurions consentis d'avance : je vais le montrer tout à l'heure. 
>'ous avons même fait à ce désir de conciliation un sacrifice 
d'une valeur particulière. 

L'honorable M. Pelletan, avec beaucoup d'amertume, nous 
faisait l'autre jour ce reproche : « La grande lacune du Livre 
jaune, disait-il, c'est l'absence complète du traité de Hué. » 

J. Ferry, Discours, Y. 21 



322 DISCOURS DE JULES FEHUY. 

Et j'ai entendu, dans la commission devant laquelle j'ai eu 
l'honneur de m'expliquer, et sur ces bancs, plusieurs de nos 
collègues dire ceci : « Mais pourquoi donc ne parle-ton pas du 
traité de Hué? » Messieurs, c'est dans une pensée toute poli- 
tique, toute conciliante, toute diplomatique, que nous avons 
réservé le traité de Hué ; il est là; nous ne vous l'avons pas 
présenté parce que nous estimons avoir le droit de choisir le 
moment opportun pour vous en demander la ratification; nous 
ne vous l'avons pas encore demandée pour ne pas jeter dans 
une atîaire déjà difficile une complication de plus. (Très bien! 
très bien! à gauche et au centre.) Le traité de Hué se rattache à 
une situation déterminée, mais il peut recevoir lui-même des 
restrictions et des amendements, si cette situation déterminée 
doit faire place à une situation plus limitée et plus restreinte. 
[Nouvelle approbation sur les mêmes bancs.) 

On nous a fait une objection qui n'est pas bien forte ; et, 
d'ailleurs, elle a déjà été réfutée. On a dit : « Mais on exécute 
ce traité dans sa partie la plus efficace. On a obtenu du roi 
d'Annam qu'il envoyât l'ordre aux mandarins de cesser de 
nous combattre dans les provinces. » L'ordre a été exécuté 
pendant quelque temps avec une certaine fidélité. Je crois 
qu'on ne l'exécute plus beaucoup aujourd'hui, et je le regrette 
fort. Mais je fais remarquer que le traité de Hué a, dans cette 
partie, tout à fait le caractère d'une convention militaire, et 
qu'il n'est autre chose que le développement du traité de 1874 
et son application loyale. Donc, ce qu'on appelle l'exécution 
partielle du traité de Hué, est simplement l'exécution du traité 
de 1874. 

M. Clemenceau. — Plus l'annexion d'une province ! 

M. LE Président du conseil. — Vous savez bien qu'il n'y 
a pas d'annexion de province valable sans le consentement du 
Parlement. Oh ! je sais! Vous avez vu une ligne, dans une lettre 
de M. le ministre de la marine adressée à M. Harmand. 

M. Georges Brame. — Quelle ligne? 

M. LE Président du conseil. — Si vos procédés de polé- 
mique ne consistent qu'à prendre une ligne un Livre Jaune [^onv 
en tirer un argument, il ne serait plus possible de déposer un 
Livre jauneûe\anl\aChambre.{JiéclamaiioTisàrextr€me-gauche. 



AFFAIHKS l)L TO.NKIN. :J2:J 

— Très bii'n! Ir'cs /n'en! à gaiii-ln' et au centre.) Lu gi'ainl 
personnage historique disait (jii'il suftlsait de trois lignes d'un 
homme pour le faire pendre. {Exclamallom à rextréme-gauche). 
Il sulïirait, selon vous, de trois lignes d'une dépi'che pour 
dresser un acte d'accusation! Je dis et je répète qu'il n'y a pas 
eu d'annexion; d'ailleurs, il n'y en a pas de valable sans votre 
intei'venlion. 

M. Georges Pkhin. — Il y a eu le projet (raniiexion (l'une 
province ! 

M. LE PRÉsIDE^•ï i)v CONSEIL. — Cc projet ne peut recevoir 
son exécution qu'avec votre agrément... 

M. Georges Perix. — Oui ! 

Un membre. — Mais le conseil colonial en a délibéré ! 

M. LE Présidext du conseil. — ... et il y a des pi'obabilités 
pour que le Gouvernement, le ministre des affaires étrangères, 
s'il reste dans ses mains, ne vous le présente pas. Messieurs, je 
croyais qu'il n'était pas nécessaire de donner tant d'explications 
sur l'absence du traité de Hué. [Exclnmatlnn!< à l'exfréme- 
gauche et à droite.) Je croyais que la perspicacité de mes hono- 
rables collègues de l'extrême-gauche aurait bien pu leur faire 
découvrir la raison de celte lacune, sans que je fusse obligé de 
la leur révéler. C'est par sagesse, pour conserver toute votre 
liberté d'action que nous l'avons laissé sommeiller... (Applau- 
dissements à gauche et au centre. — Interruptions à Vextrêm.e- 
gauche.) 

M. Georges I^eiun. — Il ne fallait pas en faire un argument ! 

M. LE Président du conseil. — Je ne peux pas dire un 
mot sans que M. Perin m'interrompe ! Messieurs, la démons- 
tration qui ressort avec éclat de la leclure du Livre jaune, c'est 
celle de notre volonté persistante, patiente, et patiente jusqu'à 
l'ingéniosité, en face des prétentions de la Chine, de notre 
ferme volonté de trouver un terrain d'arrangement avec elle. 
Quelle a été, en retour, l'altitude de la diplomatie chinoise? 
Celle diplomatie a parcouru, comme nos négociations elles- 
mêmes, trois phases. La première, c'est l'époque des négo- 
ciations de M. Bourée ; la seconde phase, c'est l'époque des 
négociations de M. Tricou, qui a immédiatement remplacé 
M. Bourée, avec un mandat de conciliation des plus étendus, 



324 DISCOUKS DE JULES FEIJHY. 

comme VOUS allez le voir; et la troisième phase, ce sont les 
négociations poursuivies ici entre le marquis Tseng, l'honorable 
M. Challemel-Lacour etmoi. 

Eh bien! ces trois périodes de négociations présentent toutes 
le même caractère. A chacune d'elles, vous voyez la diplomatie 
chinoise, qui est une diplomatie très habile et très subtile, 
s'empresser de tendre la main au négociateur français pour 
l'attirer sur son terrain à elle, et pour l'arracher à ce terrain si 
soUde que M. Bourée, hélas! a été le premier à abandonner : 
celui où Ton se cantonnait pour dire à la Chine : « Les atïaires 
de l'Annam, nous ne voulons pas les traiter avec vous; traitez- 
les avec l'Annam si vous voulez, mais nous, nous ne pouvons 
pas traiter de l'Annam avec la Chine. » C'était une forteresse 
inexpugnable, et je voudrais, à tous les éloges que l'on a donnés 
à l'honorable amiral Jauréguiberry, en ajouter un de plus, en 
vous priant de vous reporter à la seconde page du second 
volume du Livre jaune. Vous y lirez une dépêche bien clair- 
voyante, bien pénétrante, bien perspicace de l'honorable 
amiral, auquel M. Duclerc venait de communiquer la dépêche 
de M. Bourée, cette fameuse dépêche qui disait : « Tout est 
arrangé, reconnaissance de nos droits, etc. » 

A cette dépêche, qui était absolument contraire à la réalité 
d'un bout à l'autre, mais, par son inexactitude même, si 
tentante, l'amiral Jauréguiberry répondait, avec son ferme bon 
sens : « Prenez garde ! Je ne sais pas quels peuvent être ces 
arrangements; mais, dans tous les cas, c'est une politique 
nouvelle qui commence. On traite à Pékin les affaires de 
l'Annam. » C'est là, en elïet, le but qu'a poursuivi dans ses 
négociations la diplomatie chinoise : amener à Pékin la discus- 
sion des affaires de l'Annam. » On avait donc commencé cette 
discussion à Példn, puisque M. Bourée l'y avait transportée, et 
il n'était pas commode au Gouvernement, qui la trouvait 
souverainement imprudente, de chercher à s'en dégager : nous 
étions dans un étau, dans un engrenage ; il fallait continuer à 
discuter à Pékin les affaires de l'Annam. 

La Chine, ayant attiré les négociateurs français sur le terrain 
qui est le sien, y reste; elle consent à discuter. On va générale- 
ment jusqu'à poser des bases de négocialions; on a soin de 
faire écrire le négociateur français, sans jamais rien écrire soi- 



AFIAIliKS nu TdNKI.N. :!2.'. 

môme; puis, au l)oul d'un ccilain Icnips. on se driolic, à l'alii'i 
d'une surencluM'c tout à l'ail inaticndiio. Lois(|u'()n lui oll'rr une. 
convention relative à la délimitation des frontières, le gouver- 
nement chinois demande une zone neutre; puis, dès qu'on 
paile d'une zone neutre, il réclame une amiexion. Tel est le 
trait particulier de la diplomatie chinoise pendant toute celte 
période. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que c'est ainsi 
(|u'elle s'est compoi'lée vis-à-vis de M. Bouré(\ alin d'obtenir de 
lui ce mémoi'andum qu'il a commis la faute de laisser entre ses 
mains. Puis, les bases posées, au moment où le négociateur se 
llatlait d'avoir l'ésolu ce grand problènu; national de pacilicalion 
délinilive enli'e la France el la C.liine. voici qu'on lui fait 
parvenir des contre-propositions, tout à fait opposées aux pro- 
positions contenues dans le mémorandum, et. de plus. — c'est 
M. Bourée (lui nous le révèle, — ces propositions sont conçues 
dans un langage discourtois. Voilà l'histoire de M. Bourée. 
Mais, messieurs, il y a une autre négociation ipii a été suivie à 
Shang-Hai et à Pékin, avec moins de candeur que la précédente, 
mais qui a eu le même sort; seulement, Thonorable M. Tricou 
a eu le mérite de voir plus clair que son prédécesseur dans le 
jeu chinois. 

Je tiens beaucoup à vous faire connaître l'histoire de cette 
négociation de M. Tricou : on en a beaucoup parlé, et on a 
cherciié à donner à cet agent français une attitude si contraire 
aux dépèches et aux faits que je dois au moins rétablir la vérité 
en sa faveur. 

M. Tricou n'est pas du tout un de ces négociateurs à la 
MentschikofTqui viennent, appuyés de forces militaires, imposei- 
des résolutions à un État asiastique. Non. Il a été, au contraire, 
un négociateur dans le sens véritable du terme, un conciliateur. 
Il s'est entretenu avec Li-Hong-Chang, comme l'avait fait 
M. Bourée, et il a cru, lui aussi, avoir trouvé une base de négo- 
ciations; mais elle a été bientôt abandonnée par le plénipo- 
tentiaire chinois. Il faut vous raconter cela, messieurs, avec 
quelques détails, et je ne trouve rien de mieux à faire qu'une 
citation. Je vous demande pardon de la longueur de la lecture, 
mais vi'aiment je crois que vous me la pardonnerez quand vous 
aurez entendu toute cette curieuse pièce. Il n'y a pas de mise 
en scène de la diplomatie de la Chine, dans la situation où 



, 



326 DISCOURS DE JULES FERUV. 

nous sommes, qui soit plus instructive que cette dépêche. Je 
l'abrégerai du reste autant que je pourrai. {Lisez! lisez!) 
M. Tricou est arrivé, comme vous le savez, le 6 juin à Shang-Hai. 
Le gouvernement chinois avait été averti, par une dépêche des 
plus formelles, que le rappel de M. Bourée ne tenait nullement 
à un changement d'intentions de la part du Gouvernement 
français, et que, si cet agent avait perdu la confiance du Gou- 
vernement français, on l'avait immédiatement remplacé par un 
autre agent, poi'teur de propositions et d'instructions également 
très conciliantes. Voici cette dépêche : 

« Dès le jour de mon arrivée, je fis au vice-roi une visite de 
courtoisie. » 

La situation pouvait paraître assez menaçante, parce que 
nous venions d'apprendre que le vice-roi du Pé-Tché-Li, Li- 
Hong-Chang, aurait été chargé par le gouvernement chinois 
du commandement des provinces du Sud, et qu'il devait se 
rendre à Canton, ce qui semblait indiquer une agression contre 
le Tonkin et une menace contre la France. 

« Il me rendit ma visite immédiatement le 7 ; et, comme il 
paraissait avoir hâte d'aborder la question de l'Annam et du 
Tonkin, je lui demandai s'il était pourvu des pouvoirs néces- 
saires, insinuant discrètement qu'à en croire la rumeur 
publique, il venait d'être nommé commandant en chef des trois 
provinces du Kouang-Tong, du Kouang-Si et du Yunnan. 

« Il me lépondit, non sans quelque embarras, que cette 
nomination n'avait pas paru dans la Gazette officielle de Pékin ; 
qu'il avait toujours qualité pour conférer avec les ministres 
étrangers, et que ma situation vis-à-vis de lui serait exactement 
la même que celle que je pourrais avoir vis-à-vis du Tsong-Li- 
Yamen. Je lui témoignai alors que le rappel de M. Bourée 
n'impliquait aucune pensée de rupture, et que nous restions 
animés envei's la Chine des mêmes senlimenls de bienveillance 
que par le passé. J'ajoutai que nous n'avions sur l'Annam 
aucune vue de conquête, et que l'œuvre que nous poursuivions 
au Tonkin ne changerait rien à la situation créée dès 1874. 
Nous n'avions qu'un but : venger notre honneur, gravement 
atteint par les douloureux événements d'Hano'ï, et rétablir la 
sécurité et l'ordre dans un pays profondément troublé. C'était 
un double devoir qui s'imposait à nous, et auquel nous ne 



AKFAIHES hU TONKIN. 327 

faillirions pas. Nous avions lien dr coniiilci' (|iie, rassurée sui* 
nos intentions, la cour de ]*t''kin ne mettrait aucune entrave à 
notre marche militaire et à l'exercice de notre protectorat. 

Après m'avoir remerci("; des tcmoigna.ues (|ue je venais de 
lui transmettre au nom de mon gouvernement, Li-Hong-Cliang 
m'affirma (jue la Chine n'avait pas l'intention de mettre obstacle 
à noire entreprise. « Ni directement, ni indirectement? » lui 
dis-je, en insistant sur ce dernier mol. — « îS'i direclement, ni 
indirectement, répéta-t-il, assez bas. » Je dois dire, messieurs, 
que c'est absolument le même langage que me tenait, quelques 
jours après, M. le marquis Tseng au minislèie des atîaires 
étrangères. 

« Il est donc avéré, continuait M. Tricou, que les Chinois qui 
nous combattent ne sont que des brigands, et nous sommes 
autorisés à les traiter comme tels. » Il y eut une pose. Le vice- 
roi reprit : « Ne pourrions-nous pas trouver mi moclm vivendi, 
un accommodement qui permetti'ait de melli'e fin à cette regret- 
table situation? La question qui nous divise surtout est celle de 
la suzeraineté. C'est un droit que nous possédons de temps 
immémorial, et que nous ne pourrions abandonner sans perdre 
notre force, c'est-à-dire sans nous discréditer aux yeux des 
populations de l'empire. — Écartons, lui répondis-je, cette 
question, puisqu'elle nous divise. La France n'a nullement 
l'intention de blesser les susceptibilités d'une puissance amie; 
elle n'a pas à vous demander de renoncer à des prétentions que 
nous ne saurions reconnaître. Elle vous laissera même volon- 
tiers dans une créance qu'elle ne peut vous enlever, pourvu 
que cette créance ne se manifeste par aucun acte d'hostilité ou 
d'immixtion. Nous sommes prêts h rechercher, de bonne foi et 
sans arrière-pensée, des bases d'arrangement compatibles avec 
les intérêts et la dignité des deux pays. Il nous serait aisé, ce 
me semble, d'en trouver les éléments dans les rapports de bon 
voisinage que doit nécessairement créer notre établissement 
au Tonkin. » Li parut en convenir et me dit que nous en 
recauserions. Nous nous séparâmes de la manière la plus 
amicale. » 

Et, en etfet, le ton amical dominait dans ces premiers pour- 
parlers. Car, immédiatement, les journaux de Li-Hong-(^hang 
annonçaient que Li-Hong-Chang n'allait nullement à Canton, 



3-28 DISCOURS DE JULES FERRY. 

qu'il ne prenait pas le commandement des provinces du Sud, et 
qu'il donnait l'ordre de licencier les volontaires qu'on avait 
levés et envoyés sur les frontières de l'Annam. Voilà donc 
une première solution, une première espérance; on va 
probablement s'arranger. Il n'en fut rien. 

« Cette impression, continue M. ïricou, devait être de courte 
durée. Dès le 11, les journaux chinois de Sbang-Hai repro- 
duisaient une sorte de mémorandum, dans lequel la cour de 
Pékin, revendiquant hautement ses droits de suzeraineté sur 
l'Annam, déclarait repousser le traité de 1874 et les droits qui 
en découlent. On faisait répandre en même temps un manifeste 
attribué au chef des Pavillons-Noirs, véritable déli jeté au gou- 
vernement de la République. Ce document était l'œuvre de 
Ma-Kien-Tchong, secrétaire et confident du vice-roi. Quelle 
pouvait être la cause de cette soudaine évolution? — Était-ce le 
contre-coup de la campagne peu diplomatique que le marquis 
de Tseng menait alors dans la presse de Londres? — Je Tignore. 
Toujours est-il qu'un changement manifeste se produisait dans 
le ton, les allures et les procédés. » 

En elTet, le 17, M. Tricou se rend chez le vice-roi de 
Pé-Tché-Li; il le trouve assez froid, et Li-Hong-Cbang lui 
déclare « qu'il n'a plus de pouvoirs ». Or, messieurs, presque 
à la même date, car c'était le 21 juin, au quai d'Orsay, j'avais 
l'honneur de recevoir, pendant un intérim, M. le ministre de 
Chine, et il me déclarait qu'il n'avait pas de pouvoirs, que les 
pouvoirs étaient entre les mains de Li-Hong-Chang... 

Phisieuri^ membres à droite. — Ils vous ont joués ! 

M. LE Président du conseil. — ... Et cela précisément à la 
même date où Li-Hong-Chang disait à M. Tricou que le mar- 
quis Tseng avait les pouvoirs h Paris. « Je n'ai plus de pouvoirs, 
disait Li-Hong-Chang à M. Tricou : ils sont entre les mains du 
marquis Tseng. Tout ce que je peux vous dire, c'est que nous 
n'avons jamais reconnu et que nous ne reconnaîtrons jamais le 
traité de 1874. — Nous ne vous demandons pas et nous ne vous 
avons jamais demandé, répliquai-je, de reconnaître cet instru- 
ment diplomatique : il existe, et cela nous suffit. Il vous a été 
communiqué en 1875, et vous l'avez virtuellement reconnu en 
rappelant, sur notre demande, les bandes chinoises qui occu- 
paient le territoire tonkinois. Ce que nous vous demandions ù 



AFFAIRES lu; TONKIN 329 

cette époque, nous somiiu's en droil de vous W (Icniandcr 
encore aujourd'hui, et vous ne sauriez nous le refuser sans 
soutenir contre nous un bri,u:andage organisé. Oi-, vous n'iuMioivz 
pas que toute assistance occulte peut faii-c naître, à clwKpif 
instant, un cnsus helll que nous devons av(Mr Imis deux à cœur 
de conjurer. 

Voilà la phrase sur le cnsus belli (pii, vous le voyez, n'a pas 
le caractère qu'on lui a prêté dans certaines polémiques. Le 
vice-roi ne répondit pas gi-and'chose; mais, le soir même, il 
donnait ordre, par le télégra[»he, au marquis Tseng, de se 
rendre au ministère des affaires étrangères. Vous lirez, mes- 
sieurs, le récit de celte entrevue. Le marquis Tseng venait 
nous trouver pour nous dire : « On nous soupçonne de donner 
une assistance l'éelle aux Pavillons-Noirs; c'est une véritable 
calomnie. Il y a peut-être, et très probablement, des Chinois, 
dans les Pavillons-Noirs; peut-être y trouverait-on des réguliers 
chinois, qui sont des déserteurs; mais nous n'entendons donner 
au\ Pavillons-Noirs ni assistance occidte, ni assistance ouvei'te, 
disait le marquis; cela va de soi, puisque nous sommes en paix 
avec la France. Mais je suis ici pour vous attester que nous 
sommes absolument résolus à ne prêter aucune assistance 
occulte, et tout ce qui sera dit dans ce sens sera une calomnie 
contre le gouvernement impérial. » 

Sous les auspices de celle déclaration, que j'ai enregistrée, 
dont j'ai pris acte, j'ai dit comme M. Tricou : « Si l'on trouve 
des Chinois parmi les Pavillons-Noirs, ce seront des pillards : ils 
seront traités comme tels, et on n'aura rien à dire. » Le marquis 
n'a rien objecté; et, à la suite de ce témoignage d'empres- 
sement et de cordialité, une conversation, que je vous prierai 
de relire, s'engage entre nous, dans laquelle vous verrez, trait 
pour trait, passer sous vos yeux les différents incidents des 
premiers entretiens de M. Tricou avec Li-Hong-Chang ; pro- 
testations de loyauté de la part de la Chine, déclarations qu'elle 
ne veut, ni directement ni indirectement, nous empêcher de 
faire nos alïaires au Tonkin; adhésion à mon observation, que 
la Chine devrait bien reconnaître que les choses avaient un peu 
changé pour la France depuis le massacre de Rivière et de ses 
compagnons. Et M. le marquis Tseng de nous dire : « Nous 
comprenons que vous avez votre honneur à venger; mais ne 



330 DISCOUIJS DE JULES FEHRV. 

pourrait-on pas vous donner le prix du sang? » Sur quoi je lui 
répondis : « Vous connaissez trop bien la France pour ne pas 
savoir comment elle entend l'honneur militaire. C'est l'Annam 
seul qui doit être responsable dans cette alTaire : car l'Annam 
a été de mauvaise foi, et ce sont des troupes soldées par 
l'Annam qui ont tué le commandant Rivière ; c'est donc lui qui 
devra payer le prix du sang.» M. le marquis Tseng écoutait ces 
observations, y donnait son approbation, et il me quittait en me 
disant : « Dépécliez-vous de télégraphier cela à M. Tricou, pour 
qu'il le dise à Li-Hong-Chang. » 

« Le soir même, reprend M. Tricou, qui, vous le voyez, était 
bien informé, le soir même Li-Hong-Chang invitait le marquis 
Tseng à aller vous trouver pour faire les déclarations contenues 
dans le télégramme du 22 mai; le marquis avait l'ordre, dans 
le cas où Votre Excellence chercherait à convertir ces décla- 
rations en arrangement, d'alléguer comme échappatoire que 
ce n'était pas lui, mais bien le vice-roi qui était porteur des 
pleins pouvoirs. » 

Et c'est précisément, vous l'avez vu encore, ce qui s'était 
passé entre nous. Ainsi, on nous renvoie de Shang-Hai à Paris, 
et de Paris à Shang-Hai. « Je laissai s'écouler quelques jours, 
continue M. Tricou, pour ne pas envenimer une situation qu'on 
feignait de vouloir tendre ici, pendant qu'on travaillait à 
l'adoucir en France. Le 29, je fus avisé, par un de ses familiers, 
que Li s'était gracieusement enquis de l'état de ma santé, et je 
me l'endis chez lui le lendemain. Cette fois, son accueil fut plein 
d'aifabilité. Je profitai de celte occurrence pour lui témoigner 
que j'avais appris avec une vive satisfaction les déclarations 
conciliantes que Votre Excellence avait reçues de la bouche du 
marquis Tseng. Il se montra fort embarrassé et prétendit qu'il 
n'en avait pas connaissance, » et M. Tricou dit, avec raison, 
qu'il ne jugea pas convenable d'insister. 

Cependant, il ne désespère pas, il revient sur les prétentions 
de la Chine; il affirme que toutes les portes ne sont pas fei-mées. 
Li-Hong-Chang lui a appris que ce qui inquiétait par-dessus 
tout le gouvernement chinois, c'est la prétention de la France 
de s'annexer l'Annam. C'est cela qui empêche tout. M. Tricou 
dit alors au vice-roi : 

« Ce qui semble vous inquiéter, ce sont les visées qu'on 



I 



AKKAIIŒS nu ïdNKI.N. :iyi 

[ii'èle à la France .sur rAnnani et le ïoiikiii. .If nous le rciièlo, 
nous n'avons aucune pensée de conquête ou d'annexion. — 
Pourriez-vous me le déclarer par écrit? — .le n'y suis pas 
autorisé; mais je suis convaincu que. iiar un sentiment de 
courtoisie, mon Gouvernement ne ferait nulle difliculté de 
déférer à votre désir, si la Chine prenait, au préalable, l'enga- 
gement de rappeler les bandes chinoises, et de ne s'ingérer, ni 
directement ni d'une manière détournée, dans les allaires de 
l'Annam et du Tonkin. » 

Et alors, messieurs, la négociation i)rend cor[is pour la pre- 
mière fois; le vice-roi dit à >I. Tricou : « Faites-moi cumiaitre 
ces bases par écrit, nous les examinerons. » 

M. Tricou lui soumet, le 1" juillet, la proposition suivante 
— vous allez voir quel malheureux sort elle a rencontré -. 

« Le gouvernement chinois s'engagerait à n'enli'aver »'u rien 
notre action militaire et civile au Tonkin. et à ne porter aucune 
atteinte à notre situation dans l'Annam. Le gouvernement 
chinois serait prêt, une fois l'oi'dre rétabli, à ouvrir au com- 
merce, par la voie du Song-Ko'i, les provinces méridionales de 
la Chine, et notamment celle du Yunnan. D'autre part, le Gouver- 
nement français se déclarerait disposé, le moment venu, à 
conclure avec le Céleste-Empire nn arrangement de nature à 
régler les l'apports commerciaux, et à sauvegarder les intérêts 
des résidents chinois au Tonkin. Le Gouvernement français 
s'obligerait à respecter et à faire respecter la frontière chinoise, 
et le gouvernement chinois premlrait, de son côté, le môme 
engagement, au regard de la frontière du Tonkin. Le gouver- 
nement de la République consentirait même à examiner, de 
concert avec la Chine, si quelque rectification de frontière ne 
pourrait pas être admise pour mieux assurer sa sécurité. Au 
moment de la signature de l'arrangement, nous remettrions à 
Li une note, dans laquelle nous lui témoignerions qu'en présence 
des engagements pris par la Chine, la France ne fait nulle 
difficulté de convenir qu'elle n'a pas eu en vue la conquête de 
l'Annam. » 

(( Tout en faisant ses réserves sur la question de suzeraineté, 
que je persistai à ne pas laisser mettre sur le tapis, le vice-roi 
semblait agréer un projet de nature à ménager toutes les 
convenances. 



332 DISCOUHS DE JULES FEHRY. 

II ne faisait d'objection que sur la question de frontières. » 

Que demande-t-il, en fait de frontières? Il demande une zone 
neutre. Vous voyez ce que nous proposions, en faisant un pas 
de plus. Le vice-roi déclare qu'il faudrait une zone neutre; 
M. ïricou fait des objections; il dit que cette zone neutre 
oITrirait beaucoup d'inconvénients, qu'elle nous mettrait immé- 
diatement en contact avec les vagabonds de la Chine, à qui cette 
région servirait de refuge. Il ajoutait : « Nous sommes d'ail- 
leurs, en l'élat, séparés par un assez grand espace pour être 
assurés de pouvoir vivre en bons voisins. » 

Voici maintenant un trait bien caractéristique, et qui peut 
expliquer les diverses attitudes de la politique chinoise. Le 
vice-roi dit : 

« Mais que va dire le Tsong-Li-Yamen , si je propose ce 
projet à son adoption? Je joue ma tète; vous savez le sort qui 
a été réservé à Tcbong-Heou, plénipotentiaire chargé de négo- 
cier l'affaire de Kouldja. Je ne peux qu'en référer à la cour de 
Pékin, mais je doute fort d'obtenir son assentiment. » 

« Deux jours après, je pi'iai Li à dîner; il me fit répondre 
qu'il était souffrant. Il partait le lendemain pour Ïien-Tsin. me 
faisant savoir par Ma, son secrétaire, qu'il venait d'être brus- 
quement rappelé par le Tsong-Li-Yamen. Le jour de son départ, 
les journaux annonçaient, par son ordre, que le gouvernement 
chinois était en mesure de compter sur la médiation d'une 
puissance tierce. » 

Ainsi finit la négociation de M. Tricou, et il termine en disant 
avec beaucoup de bon sens : 

« A en croire certains journaux anglais, Li-Hong-Chang 
aurait prétendu que je m'étais montré intraitable. J'avoue que 
je n'ai pu pousser la condescendance jusqu'à lui abandonner le 
traité de 1874 et notre situation privilégiée dans l'Annam. Si, 
comme on s'est plu à le dire, je m'étais montré réellement 
intraitable, pourquoi la cour de Pékin n'aurait-elle pas traité 
avec Votre Excellence, du moment que le marquis Tseng était 
muni des pouvoirs nécessaires? » 

Alors commence la troisième phase des pourparlers, les 
négociations directes à Paris. Depuis les mois de février et de i 

mars, époque à laquelle M. Challemel-Lacour a repris les | 

entretiens avec M. le marquis Tseng, la Chine avait fait des ) 



AFKAIIŒS l)i: TO.NKIN. 333 

réponses obscures sur tout, mais rllc iic'lail .j;niiai> paivcinu' à 
préciser ses pi-élenlions; elle fournit enlin la preniière noie le 
18 août. Je ne veux pas vous la relire; ce sont les premières 
propositions de la Chine. Vous savez qu'elles étaient fort 
simples; elles consistaient « à nous deniander de ne point 
porter atteinte à la position politique du royaume d'Annam, de 
respecter les liens de vassalité qui unissent l'Annam à la Chine, 
d'évacuer le territoire et les villes actuellement occupées par 
nos troupes; elle promettait, de son côté, d'ouvrir le (leuve 
Rouge H la navigation des vaisseaux étrangers jusqu'à la hauteur 
de Sontay, pas jusqu'en Chine, par conséquent. De plus, la 
Chine voulait bien s'engager à user de l'inlluence que lui 
conférait sa position pour faciliter le commerce sur le (leuve 
Rouge. Enfin, toute convention nouvelle entre la France et 
l'Annam devrait être l'objet d'une entente avec la Chine. » 

Si nous avions été le ministère intraitable dont on cherche 
à créer la légende en quelque sorte, nous aurions ronq)U en 
présence de propositions pareilles, en face d'un gouvernement 
qui nous disait : « Vous êtes au Tonkin; vous occupez certaines 
places, en vertu d'un traité passé depuis dix ans ; vous allez 
évacuer toutes ces villes, toutes vos positions. » Si nous avions 
eu affaire à un gouvernement européen, nous aurions considéré 
de telles propositions comme devant entraîner immédiatement 
une rupture diplomatique. Nous ne l'avons pas voulu, décidés 
que nous étions à pousser la patience jusqu'à ses plus extrêmes 
limites. 11 y avait, d'ailleurs, à la fin de la dépêche, une phrase 
qui indiquait que la Chine n'avait pas dit son dernier mot. Le 
marquis Tseng, en effet, « exprimait l'espoir que sa propo- 
silion serait l'objet d'une appréciation bienveillante de la part 
du Gouvernement français. » 

Eh bien! nous le prîmes au mot. Nous ne suivions pas, vous 
le voyez, la politi(jue de la quantité négligeable. Nous nous 
sommes dit : Li-Hong-Chang a parlé d'une zone neutre: offrons 
cette zone neutre. Tel est en effet l'objet de notre mémorandum 
du 15 septembre, que je ne crois pas utile de vous lire. Nous 
avons ofïert à la Chine de traiter sur cette double base : 
concession d'une zone neutre dont l'étendue serait à déter- 
miner, et ouverture du fleuve Rouge. Il y a même dans ce 
mémorandum — je tiens à le faire remarquer — une allusion 



331 DISCOURS DK JULES FEUHY. 

1res directe aii\ anciens rappoi'ls de vassalité qui unissent la 
Chine à l'Annam, à cette vieille suzeraineté qui nous semble 
plus platonique que réelle, et nous nous déclarions disposés 
à examiner, s'il n'existait pas un moyen de donner satisfaction 
à ces traditions auxquelles la Chine paraissait tenir essentiel- 
lement, et de les combiner avec notre action et nos droits dans 
l'Annam. 

Vous savez quelle fut la réponse de la Chine. Elle nous arriva 
un mois api'ès : le tiouvernement chinois, en réponse à des 
propositions aussi conciliantes, aussi conformes à l'intérêt des 
deux pays, aussi faciles à rédiger, à tracer et à réaliser sur une 
carte, le gouvernement chinois, le 15 octobre, nous faisait 
savoir qu'en l'éponse à ces propositions, nous n'avions plus 
qu'à choisir entre les deux alternatives suivantes : ou consi- 
dérer comme non avenu tout ce qui s'était passé depuis 1873, 
et renoncer au traité de 1874; ou liien, si nous insistions 
beaucoup pour obtenir la constitution d'une zone neutre, 
voici comment la Chine l'entendait : La zone neutre n'était 
plus, comme il était naturel de la considéi'er, un espace plus 
ou moins étendu, qui pourrait même être d'une très grande 
largeur, par exemple, le pays qui sépare le delta proprement 
dit des frontières de la Chine; non! non! La zone neutre, 
suivant la Chine, il faut la chercher au sud du fleuve Rouge. 
Les bases d'accord que le gouvernement chinois ne craint pas 
de nous offrir étaient celles-ci : La Chine s'avançait jusqu'au 
fleuve Rouge, occupait toute la rive gauche de ce fleuve, et la 
zone neutre s'étendait sur l'Annam jusqu'à peu près une 
trentaine de lieues de Hué. 

Messieurs, je demande si, soit sur les bancs de la droite, soit 
sur les bancs de l'extréme-gauche, un seul membre de cette 
Assemblée aurait pu considérer ces propositions comme 
acceptables. [Applaudissenienis à gauche et au centre.) S'il s'en 
peut rencontrer un seul, qu'il le dise! Quant à nous, nous 
aurions été véritablement indignes de parler au nom de la 
France , si nous avions accepté de pareilles propositions. 
[Nouveaux applaudissements sur les mêmes ôancs.) Quelques 
jours après, le Gouvernement s'expliquait à cette tribune, et, le 
31 octobre, mis en demeure de préciser ses vues, de dire 
jusqu'où il voulait aller, ce qu'il voulait au juste faire au 



AKFAIItKS m KiNKIN. .{3.') 

Tonkin, j'oxjtosai m son inim. (Ir\,iiil \(his, iiicssirin-s, cfi 
piograinnit» (|uo vous n'avez pas oiildié, pi-o.m-aiiinx' inodriv, 
restreint dans les plus étroites limites de la dignité el de 
l'honneur national ( 7Vè.v hien! iri-s hi'en.'), programme de 
sagesse el de conciliation, (|ui était la main tendue, on peut le 
dire, à de nouvelles négociations avec la Chine. {7'rès bien! 
très bien !) 

Comment nous répond-on? Comment nous récomitensf-t-on 
de ce nouvel ellort de conciliation? Par la note du 17 novembre, 
qui manifeste l'attitude absolument nouvelle prise par le gouver- 
nement chinois. On nous fait savoir (|ue, puisque nous avons 
le dessein il'aller jusqu'à Sontay et Bac-Ninb. — villes que 
nous considérons, ainsi que tout le monde, comme constituant 
les points stratégiques du delta, — il faut que nous sachions 
que les troupes chinoises sont « dans ces mêmes parages ». 
C'est l'expression même de la note chinoise. Constatons donc 
ce nouveau changement d'attitude de la part de la Chine. On a 
dit souvent, d'une manière générale, beaucoup trop générale 
même, qu'il y avait toujours eu des troupes chinoises au 
Tonlvin, et que le Gouvernement français n'avait pas pu ignorer 
ce fait. 

Messieurs, il y a toujours eu des troupes chinoises à la fron- 
tière du Tonlvin : c'est un fait connu, ti'ès connu et depuis Ion- 
temps; le gouvernement chinois ne nous le dissimulait pas, car 
il nous en a fait pai't officiellement à dilTérentes reprises. Mais 
nous pouvions ne nous considérer comme menacés que dans 
une mesure très restreinte, car la frontière chinoise est très 
éloignée du delta, et il n'y avait pas à craindre une rencontre 
entre les troupes chinoises qui étaient là pour garder la fron- 
tière, pour la protéger contre les brigands, et les rebelles qui 
infestent toute la région au sud du Yunnan, et les troupes fran- 
çaises qui opéraient à Hanoï et dans les environs. Jusqu'à cette 
date du 17 novembre, lorsque la Chine avait eu à s'expliquer sur 
la présence des troupes chinoises au Tonkin, elle avait toujours 
dit que ses troupes étaient là uniquement pour la garde des 
frontières et de cette région indécise qu'on ne pouvait laisser ci 
elle-même, parce qu'elle servait de repaire à tous les bandits 
du sud de la Chine. 

Voilà comment le gouvernement chinois a toujours expliqué 



33t* DISCOUUS DE JULES FERUY. 

la présence de ces troupes. Et, si vous voulez vous reporter aux 
déclarations de 1875, lorsque M. le comte de Rochecliouart 
notifiait à la Chine le traité de 1874, vous y verrez relatée, avec 
la plus grande netteté, la présence des troupes chinoises sur les 
frontières, mais seulement pour l'objet que je viens de dire; et, 
cette mi*ision remplie, les troupes devaient évacuer les fron- 
tières et rentrer dans le Yunnan. C'est dans les mêmes termes 
que s'explique le Tsong-Li-Yamen dans une communication 
faite à M. Bourée en octobre 1882. M. Bourée, qui vivait dans 
de très bons tei'iiies avec le Tsong-Li-Yamen, fut ému de lire 
dans les journaux que les troupes chinoises remplissaient le 
ïonkin. Et, comme le Tsong-Li-Yamen lui avait fait des décla- 
rations analogues à celles du prince Kong, que je viens de 
rappeler, M. Bourée envoya son interprète pour avoir des 
explications, et le Tsong-Li-Yamen lui fit répondre : 

« ... Ce qui se passe aujourd'hui n'est nullement en contra- 
diction avec ce que nous disions alors. 

<c Votre Excellence nous disant dans sa lettre qu'elle a reçu 
une demande d'éclaircissemenis du ministère des aflfaires 
étrangères de France, nous allons, en conséquence, lui faire 
l'exposé détaillé des faits, tels qu'ils sont actuellement. Depuis 
plus de dix ans, l'Annam a été le théâtre des ravages par des 
rebelles, tels que Houang-Tchong-Ing et Li-Yang-Tchoï, et la 
Chine y a envoyé, à plusieurs reprises, des troupes du Kouang- 
Si pour y aider à l'extermination de ces rebelles. Ceux-ci ont 
été pacifiés, mais des bandes éparses, commandées par Tian- 
See-Si, Lou-Tche-Ping et autres, se sont retirées dans des 
lieux bien défendus, d'où ils sortent sans cesse pour aller faire 
des incursions. La Chine a le devoir strict de les faire dispa- 
raître pour rendre la paix à l'Annam et assurer ses propres 
frontières. Aussi des troupes du Kouang-Si sont elles, en ce 
moment, cantonnées dans les provinces annamites de Cao- 
Bang, de Lang-Son et de Bac-Ninh. Quant au Yunnan, cette 
province étant aussi limitrophe de l'Annam, quand des troubles 
se sont produits à Hanoï, les brigands qui se trouvaient dans le 
voisinage des frontières de cette province ont voulu se soulever 
de toutes parts. Nos troupes du Yunnan sont alors descendues 
dans l'Annam, en passant par la sous-préfecture de Mon-Tse 
et de Haï-Houa-Fou, et ont été camper dans la province de 



All'AlliKS m Ï(».M\|\. 337 

Tiiyen Quaiig, alin de coopérer ù la suiipre.ssion du brigan- 
dage. Mais aucun soldat chinois n'a été envoyé dans les envi- 
rons immédiats de Hanoï, occupés par Ifs troupes françaises. 
Le conseil de lempiie va examiner si ce rôle, si ces fonctions 
sont toujours opportunes; sinon, Ifs troupes recevront inces- 
samment l'oi'dre de lentrer en Chine. » 

Eh lùen! voilà comment le gouvernement chinois a toujours 
expliqué, jusqu'au 17 novembre, la présence de ces troupes au 
Tonkin : les troupes sont sur les frontières pour combattre les 
brigands, et la dislance est trop grande pour que les ti'oupes 
chinoises puissent jamais rencontrer les troupes fi'ançaises. 
C'est la déclaration que fait le marquis Tseng, encore le 
21 juin, car, à ce moment, il se défend même conti'e toute 
pensée de résistance occulte. Je dois ajouter, messieurs, 
que ces déclarations, verbales ou écrites mais très concordantes, 
sont, jusqu'au 17 novembre, absolument confirmées par les 
faits eux-mêmes, .l'ai interrogé M. le général Bouet. J avais le 
plaisir de voir ces jours-ci le commandant d'une canonnière 
qui a coopéré à toutes les actions militaires depuis l'arrivée du 
commandant Rivière jusqu'à la tin de septembre, et tous sont 
d'accord pour dire, quand on leur demandait : «Est-ce qu'il y a 
des réguliers chinois?» On le dit, répondent-ils, mais nous n'en 
avons jamais apei'cu, ni de près ni de loin. Nous n'avons 
entrevu, et aussi loin que nos vues pouvaient porter, que ces 
troupes de Pavillons-Noirs qui constitueni, d'ailleurs, une bande 
assez bien disciplinée, assez bien armée, et avec laquelle on a 
fort à faire, mais des troupes chinoises, personne n'en a vu ; 
on nous dit qu'il y en a, c'est un bruit qui court ; personne n'en 
a jamais vu. 

Voilà quelle était l'attitude constante, traditionnelle de la 
Chine; mais, au 17 novembre, changement complet. L'humeur 
entreprenante et conquérante se fait jour. D'après la première 
version, — la version ancienne, celle de 187.5 au mois de 
novembre 1883, — les troupes chinoises n'étaient dans lAnnam 
que pour réprimer le brigandage ; maintenant elles y sont pour 
prendre l'Annam et les villes de Sontay et Bac-Ninh, 

« La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir ! » 

Eh bien, c'est la question qui se pose devant la Chambre! La 

J. Ferry, Discours. V. 22 



333 DISCOURS DE JULES FERBY. 

Chine a changé son altitude, et assurément sans aucun droit, 
car elle n'a absolument aucun droit à s'emparer de TAnnam. La 
Chine, sans droit, change son attitude. Je demande à la 
Chambre, au pays, si c'est une raison pour nous de changer 
notre programme. [Applaudùsemenls à gauche.) Si vous le 
voulez, messieurs, vous le direz; ce sera chose fort simple. 
Vous direz s'il vous convient de laisser Sontay à la Chine, 
parce que la Chine le réclame; Sontay, jusqu'à présent repaire 
des Pavillons-Noirs ; Sontay, cet écueil sur lequel tous nos 
efïorts ont échoué; Sontay, pour lequel Rivière est mort! 
Vous laisseriez Sontay à la Chine ! Ce serait une singulière 
façon de venger la mort de Rivière! {Vifs applaudàsemenls à 
gauche et au cenlre.) 

Plusieurs membres à l^exrême-gaiiche. — Ce n'est pas la question ! 

{De nouveaux applaudissements partent des mêmes bancs s' adressant 
à l'orateur.) 

M. Calla. — Le ministère avait, dès le 1" août, connaissance 
officielle delà présence des troupes chinoises. 

M. LE Présidext du coxskil. — Vous me répondrez. Aussi, 
messieurs, répondant, sous la date du 30 novembre, à la com- 
munication du marquis Tseng, j'ai eu l'honneur de lui écrire 
ceci : 

« Le sincère désir que nous avons d'écarter toute chance 
de conflit, en assurant le résultat que nous avons en vue, m'a 
conduit à proposer au gouvernement impérial de confier aux 
commandants respectifs le soin de s'entendre pour arrêter une 
hgne de démarcation entre leurs positions. Ces ouvei'lures ne 
vous paraissant pas compatibles avec l'état actuel des choses 
au Tonkin, vous renouvelez une proposition que vous auriez 
déjà faite verbalement à mon prédécesseur, le 1" août, et qui 
consistei"ait à arrêter ladite ligne de démarcation « entre les 
armées cantonnées à Hanoï et à Sontay. ainsi que dans les 
villes situées sur la rive gauche et la rive droite du fleuve 
Rouge. Permettez-moi de vous rappeler que, dans ce même 
entretien du l^'' août, vous déclariez qu'il n'y avait pas de 
troupes chinoises au Tonkin, ou que. s'il y en avait, elles ne 
pouvaient se trouver que dans les régions où se placent les 
frontières mal définies des deux pays. Il ne pouvait donc être 
question, à ce moment, d'une ligne de démarcation qui aurait 



M lAlKKS m TONKIN. ;139 

passé entre Sonlay et Hanoï, pour suivre après le cours du 
fleuve Rouge. 

« Aussi M. Cliallemel-Lacour faisait-il remarquer, dans un 
autre entretien du 2 août, qu'aucun risque de conflit n'était à 
prévoir, puisque notre corps expéditionnaire ne devait pas se 
porter vers la partie septentrionale du Tonkln; mais qu'il en 
serait autrement si les troupes chinoises étaient plus rappro- 
chées des forteresses qui sont notre objectif, et qu'elles s'expo- 
seraient, dans ce cas, à être traitées en auxiliaires des Anna- 
miles. Depuis lors, la situation n'a pas changé de notre fait ; 
notre plan de campagne n'a pas été modifié et ne saurait l'être. 
Ce n'est donc pas sur nous que devrait porter la responsabilité 
d'un conflit entre les forces des deux pays. Nous espérons, 
d'ailleurs, qu'une semblable éventualité ne se réalisera pas, et 
que les troupes chinoises, que rien n'obligeait à quitter leurs 
positions du mois d'août, nous laisseront accomplir librement 
l'œuvre de pacification que nous sommes tenus de poursuivre 
au Tonkin dans l'intérêt général». {Très bien! très bien!) 

Messieurs, deux jours avant cette dépêche, j'avais adressé à 
M. le marquis Tseng une réponse au mémoi'andum que vous 
connaissez. Je tiens à donnei' connaissance de cette réponse à 
la Chambre du haut de cette tribune, car ce mémorandum, qui 
est le terrain sur lequel nous nous maintenons à l'heure qu'il 
est, contient, en germes, comme vous l'allez voir, tous les 
modes de transaction possildes. Nous sommes encore aujour- 
d'hui disposés à reprendre les négociations sur l'une ou l'autre 
de ces bases selon qu'il plaira à la Chine de choisir. Je tiens, 
messieurs, à vous lire cette dépêche. Je le fais pour la 
Chambre, je le fais pour le pays et je le fais pour l'Europe, 
à laquelle l'on représente trop aisément la France comme 
animée d'une humeur agressive et provocante. 

M. Clemenceau. — Nous n'avons jamais dit cela! 

M. LE Président du conseil. — Ce n'est pas vous, per- 
sonne n'a dit cela ici, mais je l'ai lu dans la presse étrangère, 
j'y ai lu que nous étions des provocateurs!... Provocatrice, la 
civilisation quand elle cherche à ouvrir des terres qui appartien- 
nent à la barbarie ! {Applaudissements au centre. — Exclama- 
tions ironiques à droite.] Pi'ovocatrices, la France et l'Angle- 
terre quand, en 1860, elles imposaient à la Chine l'ouverture 



310 DISCOURS DE JULES FERRY. 

d'un certain nombre de ports, et, par conséquent, une commu- 
nication directe avec la civilisation! C'est comme cela que nous 
sommes provocateurs et pas autrement ! 

Et vous allez voir, messieurs, si ceci est le langage d'un 
gouvernement provocateur : 

« J'ai pris connaissance, avec toute l'attention qu'elle mérite, 
de la dépèche, relative aux affaires du Tonkin, qui vous a 
été communiquée par votie gouvernement et dont vous avez 
bien voulu m'adresser la traduction à la date du 19 de ce mois. 
Après avoir rappelé les droits revendiqués par la Chine sur 
l'Annam, et la protection dont ce royaume aurait toujours été 
couvert par le gouvernement impérial, le Tsong-Li-Yamen se 
plaint de l'entrée des troupes françaises dans le bassin du 
fleuve Rouge, et proteste contre les négociations récemment 
engagées par nous avec le roi d'Annam. Enfin, tout en manifes- 
tant le désir de résoudre les difficultés actuelles par un arran- 
gement amiable, le haut conseil des alfaires étrangères prévoit 
l'éventualité d'un conflit avec les troupes françaises et chinoises, 
et s'applique à en rejeter, dès h présent, sur nous la respon- 
sabilité. Les dernières communications que vous avez reçues de 
mon département, répondent, ce semble, par avance, à la plu- 
part des questions touchées dans le mémorandum du Yamen. 
La Chine nous a toujours trouvés prêts à tenir compte des pré- 
occupations que parait lui causer la présence de nos soldats 
dans une contrée limitrophe de l'empire. Elle sait également 
que nous sommes disposés à respecter les liens traditionnels 
qu'elle tient à honneur de maintenir, en tant que ces liens ne 
seront pas incompatibles avec l'exercice de notre protectorat. 
L'état de choses institué par le traité franco-annamite de 1874, 
semblait donner, à cet égard, satisfaction aux vœux des deux 
pays. La Chine avait même consenti, après la signature de cet 
arrangement, à retirer, sur notre demande, les troupes qu'elle 
entretenait alors au Tonkin; mais l'événement a prouvé que ce 
régime était impropre à assurer la tranquillité du pays. Les 
troubles n'ont pas tardé à renaître sur plusieurs points; la pira- 
terie et le brigandage ont reparu ; les moyens mis en œuvre 
pour rétablir l'ordre n'avaient pas suffi à fonder une paix 
solide. Les mêmes motifs qui avaient amené précédemment le 
Tsong-Li-Yamen à faire passer la frontière à un corps d'armée, 



AI- FAI lu: s 1)1 TONKIN. 341 

nous ont conduits, ramiée dcrnirre, à ffrossirlos j!;arnisons que 
le traité de 1874 nous auloi'isail à ninintenii- dans plusieurs 
villes. La nécessité d'assurei- la sécurité de nos soldats et de 
venger la mort d'un cliel' liércùquc le souci de donner un 
caractère durable à la pacilication qiit' nous avons entreprise 
et dont le commerce de toutes les nations civilisées rt'cueillei-a 
promplement les fruits, nous obligent à occuper un certain 
nombre de points nouveaux. Quant aux ari'anfiements négociés 
à Hué, au mois d'août dernier, entre le cominissaii-e général 
français et les ministres annamites, ils ont pour objet de régula- 
riser, entre la France et l'Annam, une situation créée par l'inexé- 
cution persistante des engagements contractés par le i-oi Tu-Duc 
il y a neuf ans. En ce qui concerne la Cliine, cette nouvelle 
convention ne constituera aucune innovation. Le protectorat 
de la France était déjà fondé par le traité de 1874. Il s'agit seu- 
lement, aujourd'hui, d'en consolider l'existence et d'en assurer 
l'exercice par des garanties eflicaces. Au surplus, les échanges 
de vues qui ont eu lieu depuis queUpies mois, établissent claire- 
ment que nous avons un réel désir de terminer à l'amiable le 
diderend qui s'est élevé entre la France et la Chine, à l'occasion 
du Tonkin. Dans les nombreux entretiens que nous avons eus, 
avec vous, mon prédécesseur et moi, nous nous sommes cons- 
tamment elTorcés de faire prévaloir les propositions les plus 
conciliantes. 

« La lettre de M. Challemel-Lacour du 27 août, le mémoran- 
dum du 15 septembre constatent que nous sommes prêts à dis- 
cuter toute combinaison qui serait de nature à régler les diffi- 
cultés d'une manière honoi-able pour les deux pays. Enfin, ma 
lettre du 17 de ce mois est la meilleure preuve que nous avons 
à cœur d'éviter les fausses interprétations que pourraient faire 
naître à Pékin les mouvements de nos troupes, et que nous 
nous préoccupons en même temps de trouver les moyens de 
prévenir tout conflit. Si la Chine est réellement animée des dis- 
posiiions pacifiques qu'elle exprime dans le document (|ue vous 
m'avez transmis, il me paraît difficile qu'elle n'accepte pas 
l'arrangement que nous avons offert en dernier lieu. Vous me 
permettrez, en terminant, d'appeler votre attention sur le 
passage de votre communication où il est dit que « le Gouver- 
nement français semble renoncer aux sentiments d'honneur et 



342 DISCOURS DE JULES FERRY. 

de justice ». C'est à une erreur de traduction sans doute qu'il 
faut attribuer une expression que nous ne saurions accepter, et 
qui, d'ailleurs, ne figure pas dans le texte transmis télégraphi- 
quement par notre chargé d'affaires à Pékin. » 

Messieurs, il y a une dernière dépêche de M. le marquis 
Tseng; elle n'est pas au Livre jaune, parce qu'elle est datée du 
5 décembre. Je la fais connaître à la Chambre, non pas tout 
entière, car c'est une longue discussion de principes, mais vous 
allez voir que c'est purement et simplement la répétition du 
mémorandum. M. le marquis Tseng discute hypothétiquement 
sur la valeur du traité de 1874, et termine ainsi : « Le gouver- 
nement impérial espère que Votre Excellence, comme gage de 
la sécurité de nos négociations, a déjà donné des ordres au 
commandant en chef des troupes françaises de ne faire aucune 
démonstration dans la direction de ces villes qui puisse être 
interprétée par les troupes impériales comme une menace aux 
positions qu'elles occupent, car, vu la déclaration formelle con- 
tenue dans le mémorandum chinois, mon gouvernement ne 
saurait concilier une pareille démonstration avec le désir, tant 
de fois réitéré, de conserver la paix entre nos deux pays. » 

Je me propose de répondre à cette dépêche que l'on peut 
arrêter le mouvement des troupes et consentir à une proposi- 
tion d'armistice, quand on se trouve en présence d'une base 
sérieuse de négociations; mais, comme la Chine n'otïre aucune 
base de négociations — et je crois que la démonstration sur 
ce point est amplement faite — il n'y a pas lieu soit de faire 
revenir M. l'amiral Courbet, s'il est dans quelqu'une des places 
dont il s'agit, soit d'arrêter la marche de nos troupes. Ce ne serait 
pas l'œuvre d'un Gouvernement avisé et prudent. [Applau- 
dissements au centre. — Exclamations à l' extrême-gauche et à 
droite). 

M. Clemenceau. — C'est la guerre alors ! Il faut demander des 
soldats et des crédits, mais ne faites pas massacrer nos soldats un 
à un ! 

M. Geouges Roche. — Alors vous déclarez la guerre! Eh bien, 
demandez 25 ou 30 millions pour la faire. 

Plusieurs membres à gauche. — C'est la guerre ! 

M. Clemenceau. — C'est la conclusion de ce qui vient d'être dit 
par le président du Conseil. [Agilalion.) 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, veuillez me 



AFFAIIîES DU TONKIN. :J43 

permettre d'achever. Voilà l'œuvre (liploTiiatif|iie du cabinet. Si 
vous croyez qu'une autre conduite serait conciliahle avec l'hon- 
neur de notre pays, avec le prestige de nos armes et de notre 
pavillon dans rExtrème-Orient, avec notre considération dans 
le monde et avec la sécurité de notre province de la Cochin- 
chine, dites-le, mais dites-le clairement. [Très bien! et applau- 
dissements au centre. \ 

M. CLiijiK.NCEAi'. — Il fatît que ceux qui applaudissent le disent 
clairement. 

31. LE Président du coxseil. — Voilà l'action diploma- 
tif|ue, qui n'est pas terminée, messieurs; il n'y a point de rup- 
tures, il y a des négociations... [L'.vchiniations à Vexii-ème- 
gauche), et vous désespérez trop vite de leur succès. [Interrup- 
tions et mouvements divers). 

M. I)RiERRE. — Vous venez de déclarer la guerre du haut de la 
tribune. [Bruit prolongé.) 

M. LE Président. — Veuillez faire silence, messieurs, et permettre 
à M. le ministre des alTaires étrangères de continuer ses obser- 
vations. 

M. LE Président du conseil. — J'ai, en terminant, à 
m'expliquer sur l'action militaire. Je réponds aux différentes 
questions qui ont été posées. On nous a dit : « Où va cette 
action militaire? Jusqu'où vous proposez-vous de l'engager ? 
Quelles sont ses limites? » Je réponds très nettement qu'il n'y 
a rien de changé au programme que j'ai exposé à la tribune le 
31 octobre, et qui a été ratitié par la Chambre à une majorité de 
325 voix. C'est d'une action limitée, localisée, circonscrite, 
géographiquement, comme je l'ai dit à la tribune, qu'il s'agit et 
pas d'autre chose. Nous voulons être forts dans le Delta, nous 
voulons en tenir les points stratégiques. Pourquoi? Parce que, 
lorsque nous serons forts, nous aurons la certitude de pouvoir 
négocier [très bien !); parce que, pour négocier avec le gouver- 
nement impérial, il nous semble qu'il faut lui démontrer que la 
France n'est pas décidée à se retirer incessamment devant lui. 
[Très bien .'au centre.) 

M. DE La RocHEFOCCAiLD, Dic DE BisAcciA. — Alors, demandez 
20 millions. 

M. LK Président. — ?s''interronipez pas! Les orateurs de votre 
côté répondront. 



344 DISCOURS DE JULES FEHHV. 

M. DR La Ror.HEi'OL'CAiLD, DUC DE BisAcciA. — Je demande la 
parole. {Exclamations à gauche.) 

Plusieurs membres à droite. — Gomment! On a Je droit de 
demander la parole. 

M. LE Président du conseil. — Nous croyons qu'une 
démonstration de celte nature est désormais le préalable 
nécessaire de toute négociation sérieuse et nous sommes 
convaincus que la reprise des négociations en serait la consé- 
quence immédiate, et non pas seulement la reprise, mais la 
conclusion de négociations sérieuses. Voilà la première étape, 
et nous croyons à son succès. On nous a demandé si nous esti- 
mions le corps expéditionnaire suffisant pour atteindre ce pre- 
mier objectif. Nous répondons que, jusqu'à ce que le soldat 
vigoureux et résolu qui commande le corps expéditionnaire 
nous ait manifesté le besoin d'avoir des renforts, ou l'impuis- 
sance d'opérer, nous nous en tenons aux troupes que nous 
avons envoyées et au crédit que nous demandons. 

M. Georges Pehin. — M. Boueta demandé des secours! 
M. Glémencrau. — M. Bonel a réclamé une division ! 
M. Georges Perin. — Lisez le Lme j((W)ie, si vousne Tavezpas lu. 
M. DE Baudry d'Asson. — Ils sont déjà dépensés, vos millions : 
ayez le courage d'en demander d'autres. 

M. LE Président du conseil. — Maintenant, si contre 
toute attente, la sngesse, lesprit de sagesse qui est dans le 
monde, n'arrêtait pas un conflit qui, s'il persistait dans ces 
termes, pourrait bien avoii* le caractère d'une reprise de tout 
ce qui a été concédé à la civilisation dans l'Extrême-Orient 
depuis 1860; si l'esprit de sagesse ne remportait pas ce triomphe, 
ce qui m'étonnerait profondément, nous aurions alors à aviser 
avec vous, après un examen sérieux et approfondi... 

Voix à droite. — Après ! 

M. LE Président du conseil. — ...s'il conviendrait, et s'il 
pourrait vous convenir de laisser à l'adversaire les avantages 
évidents et manifestes que lui crée la situation de réserve et de 
modération que nous avons adoptée, et dans laquelle nous per- 
sisterons jusqu'à ce que vous nous prescriviez d'en sortir. Celle 
question vous est réservée, et vous est réservée à vous seuls, 
car vous seuls avez le droit de prononcer. {Inlerruptïous.) Pour 
le moment, nous vous demandons de voter les crédits ; nous 



I 



AFFAIHES DU TONKIN. 345 

VOUS demandons de les voler pour ceux i|iii comhaltent 
d'abord... {Applaii(lisse»trnfs sur un grmul uamhre de bnucs.) 

A droite. — Pourquoi les avoir envoyés au Toiikin? 

M. LE Président du conseil. — Ce n'est pas seulement 
par la raison que ces crédits sont engagés, que les troupes 
sont là-bas dans lExtrème-Orient, soutenant les armes etl'bon- 
neur de la France; non, je ne vous demande pas un vole de 
résignation : Il faut à nos soldats, à notre di-apeau, \\ notre 
cause, non pas un vote résigné, mais un vote confiant, qui 
donne à votre Gouvei'nenient la force dont il a besoin... 
{Applaudissements au eentre et à gauche.) Je VOUS demande 
aussi de voter ces crédits pour ceux qui négocient : car on ne 
traite qu'avec les forts, les résolus. 11 faut, messieurs, que l'on 
sache, malgré les divisions apparentes des partis, des opinions, 
malgré les polémiques de la presse ; il faut qu'on sache la 
France aussi résolue qu'elle est forte, et alors elle sera écoutée. 
{Applaudissements répélés au centre et à gauche. — Le minisire 
en revenant à sa place, reçoit les félicitations d'un grand nombre 
de députés.) 

En vain, M. Aiidiieux (qui, d'ailleuis, reconnut, en déhulant, que 
le président du Conseil avait le sentiment de la dignité et de la 
responsabilité du ministère dont il était le chef), essaya-t-il de 
démontrer que le Gouvernement dissimulait l'audace de ses 
entrepiises sous des demandes de crédits qui ressemblaient à des 
douzièmes provisoires; que la Chambre avait été Irompée, que, 
depuis le l"aoùt, on était, au Tonkin, en face des réj^'uliers chinois, 
ainsi que le prouvaient le Livre jaune et la conversation du marquis 
Tseng avec M. Challemel-Lacour; qu'à la date du 17 novembre, la 
notification officielle di; la présence des troupes impériales nous 
avait été faite; que, par suite, il eût fallu apporter des demandes de 
crédits pour faire la guerre à la Chine, et obtenir le consentement 
des Chambres, sans quoi le parlementarisme « pouvait être la 
marque du pouvoir personnel ». En vain, M. Ribot enveloppa-t-il sa 
proposition de voter les crédits, de réserves et de réticences sur le 
retard mis par le Gouvernement dans la communication des 
documents diplomatiques, sur le désaveu de M. Bourée, sur l'envoi 
d'un commissaire civil ; en vain aussi, M. Clemenceau prit-il habile- 
ment acte des réserves et des critiques de M. Ribot pour refuser au 
cabinet sa confiance, et pour affirmer que le vote d'un ordre du jour 
de confiance c'était la guerre avec la Chine,... la Chambre adopta, 
par 308 voix contre 201, l'ordre du jour de MM. Paul Bert et 
Philippoteaux : <( La Chambre, convaincue que le Gouvernement 



3Jr) DISCOURS DE JULES FEUUY. 

déploiera toute l'énerçie nécessaire pour détendre au TonUin les 
droits et l'honneur de la France, passe à l'ordre du Jour. » La droite, 
par la liouche de M. Jolibois et du prince de Léon, se consola en 
disant à la tribune que cette rédaction contenait un blâme déguisé. 



Demande de crédits pour 1884. 

Dans la séance de la Chambre du lo décembre 1883, M. Jules Ferry 
déposa une demande de crédits, s'élevant à 20 millions, pour le 
service du Tonkin' : 

M. Jules Ff.rry, président du conseil, ministre des affaires 
étrangf:res. — J'ai l'honneur de déposeï^ un projet de loi, portant, 
ouverture au ministère de la marine et des colonies, sur 
l'exercice 1884, d'un crédit supplémentaire de 20 millions pour 
le service du Tonkin. 

A droite. — Ah! ah ! 

Voix nombreuses. ■ — Lisez ! lisez ! 

M. LE Président du conseil, lisant : « Messieurs, vous avez 
voté, le 10 décembre courant, un crédit supplémentaire de 
9 millions, destiné à compléter la dotation du chapitre 9 de la 
2* section du budget de la marine, service du Tonkin, laquelle 
se trouve ainsi portée à 14 898900 francs. Mais cette dotation 
est exclusivement applicable aux dépenses etîectuées en 1883 ; 
pour 1884, le Gouvernement ne possédera d'autre ressource que 
la somme de 6 14 900 fr., insciite à la deuxième partie du budget 
sous le titre : « Chapitre 14, service du Tonkin. » L'exer- 
cice 1884 devant s'ouvrii- prochainement, nous avons l'honneur 
de vous demander de mettre le plus tôt possible à la disposition 
du département de la marine et des colonies les crédits néces- 
saires pour faire face aux dépenses imputables à cet exercice 
pendant une période de six mois. L'agitation que l'on a signa- 
lée à Hué, l'assassinat du roi Heip-Hoa, qui ne nous est pas 
encore ofticiellement confirmé, mais qui n'est malheureusement 
que trop vraisemblable, nous impose, du côté de l'Annam, une 
extrême vigilance. Il est nécessaire de renforcer les garnisons 
des villes que nous occupons, tout en maintenant un effectif 
suffisant au corps expéditionnaire : nous avons donc résolu 
d "envoyer au Tonkin des renforts importants, qui seront places 

1. V. Y Officiel du 16 décembre 1883. 



AFFAIliKS hl T(».\KIN. 347 

SOUS les ordres d'un général de division commandant en chef. 
Nous ne ferons ainsi, du reste, que nous conformer au mandat 
que nous a donné la Chambre de déployer toute 1 enei-uic 
nécessaire pour défendre au Tonkin les droits cl l'hoinieiir 
de la France. » [Très bien! trrs bien!) 

Dans ces conditions, nous vous demandons un crédit 

de fr. I7.000.U00 

auipiel il y a lieu d'ajouter une somnu> de 
3 000 000 de francs, représentant la valeur des 
délivrances effectuées en 1883 par les services 
des constructions navales et de l'artillerie, et 
dont le remplacement ne peut être effectué 
qu'eu 1884, ainsi qu'il résulte d'une note insérée 
au projet de loi du 8 novembre dernier, ci. . . 3.000.000 

« Ensemble .... 20.000.000 » 

Tel est l'objet du projet de loi que nous avons l'honneur de 
soumettre à vos délibérations, et dont voici le texte : 

'< Article unique. — Il est ouvert au ministre de la marine et 
des colonies, au titre du budget ordinaire de l'exercice 1884, 
un crédit supplémentaire de 20 millions de francs, qui sera 
classé à la 2^ section, service colonial, chapitre 15 (service du 
Tonkin). Il sera pourvu au crédit ci-dessus au moyen des res- 
sources générales du budget ordinaire de l'exercice 1884. » 
[Très bien ! très bien!) Je demande à la Chambre de vouloir bien 
prononcer l'urgence, et le renvoi à la commission qui a été 
récemment saisie du précédent projet de crédit pour le Tonkin. 

Discours du 18 décembre 1883. 

I. "urgence fut déclarée e(. le projet renvoyé à l'ancienne commis- 
sion des crédits, qui n'était pas dessaisie, la loi sur les crédits 
antérieurs n'étant pas encore promulguée. C'est dans la séance du 
tS décembre' que la Ctiambre discuta celte nouvelle demande de 
crédils. La discussion fut mesquine et décousue. M. Lockroy prélendit 
qu'on n'avait pas besoin de renforts au Tonkin; qu'il était donc 
vraisemblable que les crédils, avaient une autre destination; qu'il 
était contraire aux précédents linanciers d'ouvrir un crédit supplé- 

1. V. VOfficiel du 19 décembre 1883. 



348 DISCOURS DE JULES FP:HI{Y. 

mentaiie sur un budget non encore voté ; qu'enfin, on allait enlever 
à l'armée continentale ses meilleurs éléments et, sans doute, 
désorganiser l'armée d'Afrique. L'orateur demanda, en terminant, 
quel était le vrai but de l'expédition, si elle était dirigée contre 
Hué? 

M. Jules Ferry répondit en ces termes à M. Lockroy : 

M. Jules Ferry, pré&idenl du conseil, m/nistre des affaires 
elrangères. — Messieurs, j'ai encore moins que rhonorable 
M. Lockroy l'intention de faire un discours. Aussi bien, ma lâche 
serait-elle difficile, si je voulais le suivre sur les ditférents 
terrains qu'il a abordés ; si je lui demandais, comme un membre 
de la majorité l'a fait, ce qu'il propose à la Chambre : si c'est le 
rejet des crédits ou si c'est le vote des crédits... 

Au centre. — C'est cela ! 

M. LE Président du conseil. — ... Si c'est la guerre ou si 
c'est la paix avec la Chine. Je serais fort embarrassé, car l'ho- 
norable M. Lockroy a passé en revue à peu près toutes les solu- 
tions imaginables, et il leur a opposé à toutes la même négation. 
{Très bien! très bien! 

M. Georges Perin. — Je demande la parole. 

M. LE PRÉsiDiiNT DU CONSEIL. — Il ne veut pas la guerre 
parce que, dit-il patriotiquement, nous n'avons ni le temps, ni 
les hommes, ni l'argent pour la faire. Il ne veut pas de la paix, 
parce qu'il ne faut pas traiter avec la Chine : opinion qu'il lui 
sera difficile de mettre d'accord avec celle des honorables 
membres auprès desquels il siège... 

A l extrcme-gauche . — Parfaitement ! 

M. LE Président du conseil. — ... Qui ne nous font qu'un 
reproche, depuis le cominencement : celui de n'avoir pas plus 
tôt traité avec la Chine. Il repousse même l'idée d'une inter- 
vention amicale, d'une médiation. Comme si les bons offices 
d'une puissance amie étaient nécessairement une humiliation 
pour l'amie qu'elle vient obliger! (Mouvements divers.) L'ho- 
norable M. Lockroy n'a donc apporté à cette tribune que des 
négations. Aussi, me garderai-je bien d'entreprendre quoi que 
ce soit qui ressemble à une réfutation. J'estime que la question 
de fond est jugée, que l'ordre du jour du lU décembre a clos le 
débat sur le fond... [Exclamations à droite et à gauche. — Oui! 
oui! au centre.) 



AiFAIliKS DU TONKI.N. 34« 

M. I*A( I. lÎKRT. — Vous avoz raison ! 

-M. IIak.ntjf.ns. — lli'his! nui 1 M. |(> miiiislrea raison ! 

M. LE PiiKSinEXT DU co.vsEij.. — ... El jc sai's jxiè d'ailleurs à 
riionorable M. Lockioy de n'avoir pas essavL^ dans son excur- 
sion liumoristiquc à tiavers toutes les solutions possibles, de 
vous faire revenir sui- ce vote, il a compris (|ne la (|ii('slion était 
traiiclHM'. Il l'a si bien compris que, pour renouveler le déitat, 
il n'a ti'ouvé (jifiin procédé d'argumentation : c'est de. dire ipie 
nous vouspi'oposons (|uelque cbose de nouveau. Eli bien, je suis 
monté à la tribune uni{piement pour répondre que le projet de 
crédit qui vous est présenté, loin de constituer une nouveauté, 
nous est apparu comme l'exécution nécessaire et logique de 
votre vote du 10 décembre... 

.M. Louis I,f, I^rovost de Lai nay. — C'est pour cela que nous 
avons volé contre ! 

M. HAËiNTjENS. — Voilà la conséquence des voles de la majorité ! 

M. LE Présidext nu coxseil. — ... que vous n'avez pas 
entendu que ce vote restât lettre morte... (l^rès bieii! au 
centre. — Applaudissements ironiques à droite), et que, quand 
on recommande à un gouvernement de déployer de l'énergie... 
[Nouveaux applaudissements ii'oniques à droite), c est à l'action 
et non pas à la contemplation, à l'expectative indéfinie que ce 
gouvernement est convié. Messieurs, je considère votre vote 
du 10 décembre comme un des actes les plus décisifs de la 
campagne que nous avons entreprise. [Nouveaux applaudisse- 
ments ironiques à droite.) 

M. LE Président. — Messieurs, veuillez laisser parler l'orateur! 
A droite. — Nous l'applaudissons! 

M. LE Président du conseil. — Nous l'avons considéré 
comme... 

M. LE PRINCE DE I^ÉON. — Kl VOUS avez eu raison ! 
M. LE Président. ■ — Veuillez laisser parler. 

M. le Président du conseil. — Si je suis interrompu à 
cliaque pbrase, je descendrai de la tribune. 

M. LE BARON DiFOCR. — C'est pour vous applaudir que nous vous 
interrompons. 

M. LE Président. — Veuillez laisser parler! On a suffisamment 
constaté et vos applaudissements et leur sig'nification. Laissez 



350 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

M. le ministre des affaires étrangères donner les explications qu'il 
juge à propos de donner. 

M. LE Président du conseil. — J'ai dit et je répète que le 
vote (lu 10 décembre est un des actes les plus décisifs de cette 
campagne... [Nouveaux applaudissements ironiques à droite.) 

M. LE Président. — Laissez donc parler, messieurs ! 
M. LE BARON DuFOUB. — Mais nous avons bien le droit d'applaudir ! 
M. LE Président. — Monsieur le baron Dufour, veuillez garder Je 
silence. 

M. LE Président du conseil. — ... car ce vote a déjoué 
toute une tactique des habiles adversaires qui se tiennent en 
face de nous. Sur quoi, messieurs, a reposé et a roulé toute 
l'action de la diplomatie chinoise jusqu'au vote du 10 décembre? 
Sur cette opinion que la Chambre ne nous suivrait pas. {J'rès 
bien! t)-ès bien! au centre.) On croyait à une défaillance, on 
croyait que la Chambre s'arrêterait à moitié chemin. 

M. Ferdinand Gambon. — Elle aurait bien fait ! 

M. LE Président du conseil. — ... On a, pour répandre 
cette croyance dans les esprits, en Europe et en Asie, usé de 
tous les moyens, et une presse habilement conduite... 

M. LE VICOMTE Desson DE Saint-Aigna.n. — Quelle presse ? 

M. LE Président du conseil. — ... a contribué à répandre 
dans le monde ce préjugé : que la France républicaine pouvait 
bien commencer des entreprises, mais qu'elle ne les achevait 
jamais. Votre vote du 10 décembre a fait tomber, en quelque 
sorte, ce premier retranchement de la diplomatie que vous 
combattez. 

M. Roque (de Fillol). — On n'applaudit plus maintenant ! 

M. LE Président du conseil. — Aujourd'hui, messieurs, 
savez-vous quelle est la nouvelle tactique? C'est de dire que ce 
vote restera à l'état de manifestation stérile, que la Chambre 
n'ira pas plus loin, que la Chambre joue, elle aussi, avec ses 
adversaires asiatiques, le jeu des apparences et des intimida- 
tions. Eh bien! nous avons pensé que vous nous donniez le 
mandat et que vous nous imposiez le devoir de montrer que, 
au bout de votre vote, il y a une action résolue et une action 
prochaine. [Applaudissements au centre et sur divers bancs à 
(jauche.) 



AFIAIHKS Kl ï(i.\MN. ;(51 

Maintenant, est-ce que, iioiii' cria, il y a (iiiihjiit' cliose de 
changé à la politique que vous avez ralitiée, après un long 
débat et par un vote si éclatant? Est-ce qu'il y a rpielque chose 
de changé au plan de la campagne diplomatique et niililaire 
que nous avons esquissée à la tribune? Je réponds qu'il n'y a 
rien de changé ni au plan diplomati(|ue et militaire, ni aux 
bases de l'enti-eprise, ni à son programme, qu'il n'y a rien de 
changé dans la politique très sage, très limitée, mais très 
résolue que vous avez solennellement approuvée... 

M. Clemenceau. — Très prudente ! 

M. LE Président du conseil. — Très résolue, mais très 
prudente. Je crois qu'elle n'est pas indigne de l'éloge que 
renferme cette épithète. 

M. Clemenceau. — J"ai remariiué que vous n'aviez pas osé l'em- 
ployer. 

M. LE Président du conseil. — Nous savons être résolus, 
mais nous voulons être prudents. Nous ci'oyons faire preuve de 
prudence plus encore que de résolution en manifestant par nos 
actes que nous sommes décidés à faire prévaloir au Tonkin nos 
ilroits et nos intérêts. { Applaudissements au centre et () droite.) 
Et n'est-ce pas de votre côté [Vorateur désigne la gauche) qu'est 
partie, sous toutes les formes incessamment renouvelées, la 
critique de la politique des petites expéditions, des petits 
paquets, de la politique de rallonges, comme disait M. Francis 
Charmes à cette tribune. Vous avez, non sans raison, indiqué 
que c'était le côté faible de la conduite qui a été suivie depuis 
plusieurs années dans les alïaires du Tonkin. Et c'est vous qui 
nous combattez quand, aujourd'hui, nous vous disons : «Voilà la 
tâche qu'il s'agit d'accomplir; nous ne reculons pas ses limites, 
nous resterons dans celles que nous avons fixées, mais nous 
vous demandons toutes les forces nécessaires pour accomplir 
celte tâche, raisonnablement et prudemment limitée. » C'est nous 
qui vous disons: il nous faut des renforts! c'est nous, à (jui 
vous imputiez cette politique des petits paquets et des rallonges, 
cjui vous appelons à une politique résolue, à une action 
énergique et suffisante. 

M. Haëntjens. — Suffisante ! Vous êtes bien imprudent, monsieur 
le Ministre ! 



352 DISCOURS DE JULES FERRY. 

M. Georges Peihn. — Pour combien, de temps sera-t-elle 
suffisanle ? 

M. LE Président du conseil, — Suffisante pour la tâche 
dont nous avons tracé les limites, suffisante pour la sanction de 
la politique que vous avez approuvée. 

M. Georges Perin. — Vous nous favez dit à chaque demande de 
crédits. 

M. CLÉMENCEAr. — Voilà quatre fois qu'on nous dit cela. 

M. HAiiis'TJENS. — Cela dépasse tout ce que l'on peut imaginer! 
Vous n'en savez rien. Vous êtes incorrigible ! Voilà plusieurs fois que 
vous tenez le même langage. 

M. LE PRi':sn)ENT. — N'interrompez pas, vous aurez la parole! 

M. LE Président du conseil. — Nous savons où nous allons 
et nous l'avons dit; nous savons ce que nous voulons, et la 
Chambre le veut avec nous, et nous vous disons aujourd'hui : 
«les renforts que nous demandons ont été calculés de manière à 
nous conduire, dans le temps le plus court, au terme désiré de 
celte campagne, sans rien sacrifiei' de notre honneur ni de nos 
intérêts. » Nous vous le disons de la manière la plus formelle : 
les renforts sont considérables et ils sont suffisants. 

Un membre à gauche. — Voilà bien des fois qu'on nous dit cela ! 

M. le Président du conseil. — Mais, messieurs, il me 
semble que je me laisse éloigner un peu de ma résolution pre- 
mière. Je ne voulais pas rentrer dans le débat du fond. Je vou- 
lais donner seulement à la Chambre un certain nombre d'éclair- 
cissements qui ont été réclamés par l'honorable M. Lockroy. 

Il a demandé si une nouvelle expédition, qu'il appelle l'expé- 
dition d'Hué, n'allait pas se gretïer sur la première, sur l'expé- 
dition du Tonkin? Est-ce que l'honorable M. Lockroy a oublié 
que nous sommes à Hué, que nous occupons les forts et la 
rivière, que nous avons à Hué un résident et une petite garnison? 
Est-ce que c'est faire quelque chose de nouveau, est-ce que c'est 
greffer une expédition nouvelle sur une ancienne que de 
prendre cette mesure de prudence que nous aurions été cou- 
pables d'ajourner plus longtemps, en face de l'agitation qu'on 
signale à Hué, de nous disposer à aller au secours de noire 
résident, de nos soldats, si, par hasard, ils se trouvaient mena- 
cés ? Quand nous avons appris la mort du roi Hiep-Hoa nous 
avons considéré que le moment était venu; qu'il était impos- 



AFFAIRES 1)1 TON K IN. 353 

siltle (rallcridie larme au bras. La i»nul('nc<\ la vipilance la 
plus éléniontaire nous faisaii'iit un dovoir do l'ortilifr les garni- 
sons que nous avons dans l'Annam, et celle de Hué, si cela 
devenait nécessaire. 

Quelle est, dites-vous, noire siliiation actuelle à Hué? 

.Messieurs, les événements nont pas pris le caractère de 
jiravité qu'on pouvait redouter. Les adversaires du Gouver- 
nement en France et en Europe s'étaient empressés de 
proclamer que Hué était en révolte, que notre résident 
était en péril, que nous allions trouver dans celte ville 
immense, dans cette capitale de l'Annam, des difficultés 
militaires nouvelles. Heureusement, il n'en est rien, d'après 
les dernières nouvelles que nous avons reçues. Il est certain 
que le roi Hiep-Hoa est mort de mort violente. Les uns disent 
par le poison ; d'autres nouvelles que vous avez pu lire, comme 
moi, dans les feuilles anglaises, disent qu'il a été égorgé ou 
étranglé par une de ses femmes... [Mouvemeiils divers et excla- 
mations sur divers bancs.) El qu'y a-t-il d'étonnant, de risible 
dans ce que je dis? 

A droite. — On n"a pas ri. 

M. LE Président du conseil. — On me demande ce que je 
sais sur Hué, je vous dis ce que nous avons appris directement, 
et ce que les journaux étrangers ont publié: nous savons seule- 
ment que le roi Hiep-Hoa est mort de mort violente. Quant au 
péril que pourrait courir notre résident, une dépêche du gou- 
verneur de la Cochinchine, arrivée à Paris hier soir, nous a 
complètement rassurés. Il n'y a aucune révolte à Hué, la léga- 
tion ne court aucun danger; le résident n'a pas reconnu le 
nouveau roi; il n'a pas renoué les relations officielles avec le 
gouvernement nouveau, mais il est en négociations officieuses 
avec lui. Voilà les nouvelles de Hué. Quant aux nouvelles du 
corps expéditionnaire, vous savez, comme moi, qu'à la date 
du 11, l'amiral Courbet marchait sur Sontay. Voilà ce que nous 
savons directement. Nous savons aussi, nous avons constaté 
que le vaillant amiral ne semble pas aussi troublé de sa situa- 
tion qu'un certain nombre de membres de cette Chambre, car 
il nous écrit ces quelques lignes, d'une simplicité et d'une 
placidité qu'on pourrait dire antiques : 

« Nous partons pour Sontay; au retour, je serai en mesure 

J. Ferry, Discours, V. 23 



354 DISCOURS DE JULES FEHRV. 

de VOUS dire s'il nous faut des renforts, et combien il nous en 
en faut. » [Applaudissements.) 

Je crois, messieurs, qu'il y aurait grand profit, au moment 
où nous sommes, grand profit pour nous tous, à imiter ce par- 
fait équilibre, cette sérénité d'esprit. [Marques d'adhésion au 
centre.) Je crois que l'œuvre politique, à l'heure présente, ne 
consiste pas à effrayer, à inquiéter, à alfoler les esprits [très 
bien! très bien!), à exagérer les périls d'une entreprise qui n'est 
pas, certes, au-dessus des forces d'un pays comme la France, à 
semer des mauvaises nouvelles, à poser des questions inquié- 
tantes, à mettre un gouvernement en demeure, en quelque 
sorte, de venir ici, à la tribune, en pleine guerre, apporter 
des plans de campagne... [Vive approbation à gauche et 
au centre. — Exclamations à V extrème-gauche .) 

M. Clemenceau. — Ah! ali! nous sommes en guerre! Vous le 
reconnaissez! Vous ne l'avez jamais dit,. 

A droite. — En pleine g-uerre ! en pleine j^'uerre ! 

Phisieurs membres à gauche. — Vous souteniez le contraire. 

M. Marus Poulet. — Il n'y a pas de guerre, ou la Constitution 
est violée ! 

M. LE Président du conseil. — ... en pleine action, appor- 
ter à celte tribune des plans de campagne, des projets de 
négociations ! Messieurs, nous avons la responsabilité de l'en- 
treprise ; vous nous l'avez donnée, vous nous avez imposé un 
grand devoir en nous donnant une grande confiance : laissez- 
nous conduire l'entreprise avec le secret désirable. [Applau- 
dissements au centre et à gauche.) En vérité, dans quel pays, 
dans quelle histoire a-t-on vu des affaires militaires ou diplo- 
matiques conduites de telle sorte?... [Très bien! et applaudis- 
sements sur les mêmes bancs.) Quoi ! il faudrait, à toute heure, à 
tout moment, à cette tribune, dire : «Voilà oîi vont nos troupes ! 
voilà la ville, voilà la forteresse que vise l'amiral Courbet, celle-là 
et pas une autre ! et voilà, quant à nous, les plans de négocia- 
lions que nous préparons! Voilà le fond de nos pensées et de 
nos cœurs ! voilà ce à quoi nous tenons, et voilà ce à quoi nous 
ne tenons pas ! » [Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.) 
Si vous voulez un gouvernement qui accepte celte servitude 
des interpellations quotidiennes, choisissez-en un autre. (Très 
bien ! — Bravos au centre et sur divers bancs à gauche.) 



AI lAIliKS liU TONKIN. 355 

M. (^.LKMK.sc.EAi'. — Alois, il VOUS faut 20 millions et G OOOiioniines 
sans phrases. 

M. DE La Ror.HETTi:. — Et c'est là le régime pailemeiitaire ! 

M. Mariis PoiLET. — Il faut savoir si c'est conforme à la 
Constitution. 

M. LE Président. — .Monsieur .Marins Poulet, vous n'avez pas la 
parole. 

M. LK Président du conseil. — Eii hifii, j"eii suis désolé 
pour mon lionoi'ahle collègue M. Lockroy, mais je w puis, à la 
tribune, rien ajoutera ce que j'ai dit le 10 décembre; je ne puis 
apporter ici ni plans de négociations, ni plans de campagne : 
je manquerais à mon devoir. 

M. Marks Poilet. — Nous ne vous demandons pas cela. 
M. lùJOiARD Lor.KROv. — .Je demande la parole. 

M. i.E Président du conseil. — Alors qu'est-ce que vous 
demandez ? Vous demandez si nous avons changé le programme 
général de notre politique? Je réponds : non. V^ousnous deman- 
dez si nous greffons une seconde expédition sur la première? Je 
réponds : non. Je réponds que ce n'est pas greffer une expédition 
que de fortifier nos garnisons de l'Annam et notre situation 
militaire à Hué. Je dis que c'est faire le nécessaire, que c'est 
donner à cette politique défensive et non agressive qui est la 
nôtre, la sanction et lappui de la force militaire indispensable. 
{Interruptions à droite.) Et je me garderais bien, dans tous les 
cas, si je voulais faire de la diplomatie à la tribune, d'imiter 
l'honorable M. Lockroy, qui nous conseille ici publiquement de 
conclure ce qu'il appelle un arrangement militaire provisoire, 
qui serait rompu plus tard à notre profit, quand nous serions 
les plus forts, et qui proclame ce beau dessein à cette tribune, 
sans doute pour que nos adversaires de là-bas n'en ignorent ! 
[Rires et applaudissements.) 

Quelles sont les autres questions posées par M. Lockroy? Il 
s'est étonné que les crédits qui vous sont demandés soient 
affectés au ministère de la marine, et non au ministère de la 
guerre. Nous croyons que c'est là une bonne mesure, 
que c'est la procédure qui a toujours été suivie ; qu'il faut, 
en ces sortes d'affaires, remettre toute la direction, tous 
les crédits au même département, que ce soit le ministère 
de la guerre ou le ministère de la marine. Quand on a fait. 



356 DISCOLKS DE JULES FERRY. 

en 1860, Texpédilion de Chine, on a tout mis à la dispo- 
sition du ministère de la guerre, parce que le ministère de la 
guerre y avait la plus large part : quand on a commencé l'expé- 
dition du Tonkin, on a tout centralisé au ministère de la 
marine, parce que c'est à lui qu'incombe la tâche prépondé- 
rante. Au point de vue de la bonne administration linancière, il 
serait très mauvais de remettre à deux ministères, c'est-à-dire 
à deux directions, la conduite d'une expédition de cette impor- 
tance. En toute chose, l'unité de direction est la garantie de la 
force et du succès. 

Mais vous nous permettrez de ne pas croire un seul instant 
que ce soit un souci de procédure qui a jeté dans ce débat cette 
objection inattendue. Non, ce n'est pas de la procédure que 
vous vous souciez ; vous trouvez moyen, sans trop vous en 
cacher, même à la tribune, de jeter sur cette expédition, sur 
laquelle vous avez déjà accumulé tant de défaveur, cette défa- 
veur suprême qui résulterait de je ne sais quel désaccord dans 
les conseils du Gouvernement. Et vous ne vous apercevez pas 
qu'en insinuant une pareille chose, en faisant peser sur l'expé- 
dition un pareil soupçon, non seulement vous desservez la 
cause nationale, mais vous faites à la fois une grande injure, 
et au Gouvernement tout entier et au membre du Gouverne- 
ment que vous ne craignez pas d'interpeller. [Très bien! très 
bien 1 Ce ministre est à son banc, il va monter tout à l'heure à 
la tribune. Il répond de la mobilisation ; il vous dira si elle est 
compromise, et, quant à sa solidarité avec nous,ilest trop jaloux 
de son honneur pour le laisser mettre en doute un seul instant. 
[Vifs applaudissements à gauche et au centre.) 

M. Granet et M. Georges Perin répliquèrent qu'ils ne voulaient 
pas s'associer « à une aventure inconnue ». M. Perin soutint cette 
thèse que le Tonkin était aux Tonkinois, que la France n'avait 
pas le droit d'en faire la conquête, qu'elle n'avait même aucun 
intérêt à s'établir dans ce pays, « à étendre ainsi sa domination 
dans l'Extrême-Orient. » Et M. Clemenceau saluait une telle conclu- 
sion par ces mots : « Très bien ! très bien ! vous avez fait un très 
beau discours ! » Un des membres les plus éminents de la droite, 
M. Freppel, oublia, en ce moment, qu'il faisait partie de l'opposition 
et, dans un beau mouvement de patriotisme, expliqua qu'il votei'ait 
les. crédits pour trois raisons : la première, c'est que le refus de 
ces crédits entraînerait l'évacuation du Tonkin, c'est-à-dire la ruine 
de notre prestige dans tout l'Extrême-Orient; la seconde, c'est 



AFFAIHKS DU TO.NKIN. 357 

qu'on livrerait les missionnaires et, avec eux, 500000 chrétiens du 
Tonkin, aux représailles sanglantes des brigands asiatiques ; la 
troisième, c'est que l'unanimité du Parlement était le moilleur 
moyen d'arriver à un dénouement pacifique. A la suite de cette 
vibrante (iéclaration, qui faisait contrasle avec les tristes arguties de 
l'extréme-gauche, les crédits lurent volés, pai' 327 voix contre 154. 



Discussion des crédits au Sénat. — Discours du 20 décembre 1883. 

Porté sans retard au Sénat, le projet de loi sur le crédit de 
20 millions fut joint au projet sur le crédit de 9 millions, et donna 
lieu à un rapport de l'amiral .lauréguiberry qui fut lu dans la séance 
du 18 décembre. La discussion eut lieu dans la séance du 20'. 
M. le duc de Broglie, fort gêné par l'attitude qu'avait prise 
M. Freppel au Palais-Bourbon, expliqua longuement qu'il voterait 
les crédits, si d'autres mains étaient chargées de mener à bonne 
fin l'affaire tonkinoise. Il accusa le ministère d'avoir manqué de 
franchise, de prévoyance, d'avoir trompé le Parlement ou de s'être 
trompé lui-même, de ne pas avoir mesuré les envois de troupes au 
but à atteindre, de n'avoir su ni intimider la Chine par la force, 
ni désarmer son opposition par des satisfactions d'amour-propre, 
enfin d'avoir combattu mollement et négocié rudement. L'honorable 
sénateur reprocha encore une fois au ministère de placer le Parle- 
ment en face de faits accomplis et d'opérations engagées, pour 
invoquer ensuite l'honneur national et dire : « Emboîtez le pas et 
suivez-nous! » Il termina en disant que le Gouvernement républicain 
devait subir les inconvénients des changements perpétuels de 
direction, et prétendit que, dans l'atfaire du Tonkin, il y avait eu 
trois pouvoirs personnels : celui de M. de Freycinet, celui de 
M, Duclerc et celui de M. Jules Ferry, qui s'étaient unanimement 
contredits; que la France restait isolée en Europe et traitée en 
étrangère, au milieu d'une société monarchique. 

Apiès le général Ganipenon, ministre de la guerre, qui affirma sa 
solidarité avec ses collègues du cabinet, et déclara que la France 
pouvait mener de front une politique coloniale et une politique 
continentale, l'amiral Jauréguiberry, rapporteur, démontra qu'on 
ne pouvait abandonner le Tonkin sans envoyer 400000 chrétiens à 
la boucherie et provoquer des révoltes en Cochinchine; qu'il fallait 
donc se résoudre à des sacrifices et ne pas se laisser intimider par 
la Chine. Puis, M. de Freycinet vint établir que les derniers cabinets 
avaient fait preuve, contrairement au dire du duc de Broglie, 
d'ime parfaite unité de vues, en ce qui concerne le Tonkin, et que 
leur but essentiel avait été de modifier les traités que le duc de 
Broglie avait légués à la France. L'ancien président du Conseil se 

], Voir y Officiel du 2t décembre 1883. 



358 DISCOURS KK JULES FEKHY. 

mouti'a beaucoup plus belliqueux qu'il ne l'avait jamais été au 
pouvoir, conclut dans le sens de l'établissement du protectorat au 
Tonkin ; conseilla de forcer la Chine à rappeler ses troupes, 
de prendre des gages vis-à-vis d'elle, si elle résistait, et de ne pas 
■t( s'arrêter en chemin ». 

M. Jules Ferry remplaça à la tribune du Sénat M. de Freycinet, 
et s'exprima en ces ternies : 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, j'avoue que 
j'hésitais à monter à cette tribune : j'attendais, de la part de 
l'opposition, un autre discours et d'autres lumières que celles 
qu'a apportées tout à l'heure l'honorable duc de Broglie. Nous 
avons, lui et moi, du rôle des oppositions une conception diffé- 
rente. Je crois, quant à moi, que les oppositions ont un grand 
rôle et un rôle bienfaisant. A côté des critiques qu'elles ne 
nous ménagent pas et qu'il est de leur droit et de leur devoir 
de ne pas nous ménager, elles peuvent souvent donner de bons 
conseils. J'avoue, messieurs, — et je crois que je ne serai 
démenti ici par personne, qu'en nous accablant de critiques ou 
qu'en nous criblant d'épigrammes. l'honorable duc de Broglie 
s'est gardé par-dessus tout de nous donner un seul conseil... 
\ Très bien! très bien! — Sourires opprobati/'s à gauche et nu 
centre) ...ni sur cette paix, — car, disait-il, « Quelle paix allez- 
vous faire ? » — ni sur cette guerre, car : « Quelle guerre 
ferez-vous? » ajoutait-il. Aucune lumière, aucun avis. Eh bien, 
sincèrement, humblement, j'attendais mieux de vous... 
[Applaudissements à gauche.) 

J'attendais plus de votre grande expérience; j'attendais autre 
chose de votre profonde connaissance de cette grave affaire, 
étant donnée la part considérable que vous avez prise à ses 
commencements. {Très bien! très bien! à gauche.) Vous avez 
parlé ici, monsieur le duc de Broglie, comme si le cabinet qui 
est sur ces bancs avait improvisé l'atïaire du Tonkin, en même 
temps qu'il aurait improvisé je ne sais quelle politique colo- 
niale démesurée et extravagante contre laquelle j'ai protesté 
dans une autre enceinte, contre laquelle je proteste ici. Et, à ce 
propos, permettez-moi de répéter ce que j'ai déjà dit : à savoir 
que notre politique coloniale est une politique de conservation 
coloniale (très bien ! très bien! à gauche), qui n'est pas une poli- 
tique de folie coloniale. Cet.te politique de conservation colo- 



AFFAUJES F)U TON K IN. 359 

niale, comment riionorable duc de Bro^lie la désavouera-l-il, 
puisqu'il l'a prati(jué(3, puisque le traité de 1874 est r(euvre de 
son gouvernement, puisqu'il y a, dans ce Livre jaune qui est 
riiistoire vivante de toute cette alTaire, un chapitre tout à l'Iiou- 
neur de M. le duc de Broglie et de M. le duc Decazes, un cha- 
pitre, une série de dépêches, — elles font presque un volume, 
elles sont i)i"esque une histoire à part, — qui montrent <pie la 
politique du Gouvernement d'alors n'était nullement eu contra- 
diction avec celle que nous suivons aujourd'hui? Vous n'avez 
pas hésité, monsieur le duc de Broglie, ni vous, ni M. le duc 
Decazes, vous n'avez pas hésité à accepter le traité de 1874, si 
imparfait qu'il fût, si mal agencé, si imprudemment formulé, si 
défectueux qu'il fût et qu'on l'eût démontré à la tribune; vous 
n'avez pas hésité à le porlei- au Parlement, et l'Assemblée 
nationale a tenu à le voter, à le ratifier tel quel, sachant que, 
de ce faible embryon mal venu, peut-être un jour une grande 
chose pourrait sortir pour l'avenir de la France. {Très bien! 
très bien! à gauche.) 

Et, quand il s'agit d'interpréter, vis-cà-vis de l'Europe et parti- 
culièrement vis-à-vis de la Chine, — vis-à-vis de la Chine sur- 
tout, — le traité de 1874, qui a donné le premier l'interpréta- 
tion, fourni, en quelque sorte, la glose nationale de laquelle 
jamais, comme tout à l'heure le répétait avec raison l'hono- 
rable M. de Freycinet, aucun ministère ne s'est départi depuis 
dix ans? C'est M. le duc Decazes. Il a marqué, dans des dépêches 
que je ne veux pas lire à ce moment de la discussion, et que 
vous connaissez tous d'ailleurs, il a marqué les raisons de notre 
intervention et les intérêts qui nous appelaient là-bas. Il a pré- 
cisé l'interprétation que la logique des choses devait donner 
aux formules imparfaites du traité de 1874. Il faisait tout cela 
en 1875, au moment où il notifiait le traité de 1874 à la cour de 
Pékin. Il ne s'en est pas tenu là. 

En 1877, lorsque ce que l'on peut appeler, sans métaphore, 
le pouvoir personnel ( Vifs applaudissetnents à gauche), lorsque 
le pouvoir personnel régnait sur la France, la question s'est 
posée. Quelqu'un a dit alors : « Mais, cette atfaireduTonkinest 
bien grosse, bien lourde; ce traité, il est bien difficile d'en 
tirer un bon parti. » Qui s'exprimait ainsi? L'honorable amiral 
qui était alors gouverneur de la Cochinchine, l'amiral Duperré; 



360 DISCOURS DE JULES FERUY. 

il avait eu comme un instant de doute, de défaillance, et alors 
il écrivait: «l'Annam se plaint; l'Annam gémit; non seulement 
il pleure ses provinces et nous les redemande, mais il se plaint 
de nos garnisons, de nos consuls, de nos petites escortes; si 
nous donnions satisfaction à l'Annam, les choses pourraient 
s'arranger! » Eh bien! à ce moment, une très curieuse et très 
instructive délibération commence, se poursuit et aboutit à ces 
derniers mots, dits au mois de septembre 1877 par M. le duc 
Decazes : « Non, il ne faut pas se départir du traité de 1874; 
non, il ne faut pas rappeler nos petites garnisons; non, il ne 
faut pas abandonner les droits particuliers que nous avons 
là-bas. » Et, à l'appui de ses paroles, il donnait toutes les grandes 
raisons politiques et nationales : l'affermissement de notre 
situation en Cochinchine, le maintien de notre prestige dans 
rExtiême-Orient. Si je vous lisais sa dépêche, vous y trouveriez 
la réponse, en quelque sorte prophétique, à toutes les objec- 
tions que nous avons été obhgés de discuter dans une autre 
enceinte. 

C'est donc fort à tort que l'honorable M. le duc de Broglie 
représente le cabinet comme l'inventeur, l'auteur et l'éditeur 
responsable de l'affaire du Tonkin. Non, c'est une affaire fran- 
çaise, c'est une affaire qui se rattache à une tradition nationale. 
Elle remonte même plus haut que 1874, et vous savez mieux 
que moi à quelles visées les diplomates de la monaiThie sur le 
déclin, ceux qui conduisaient avec plus de clairvoyance que de 
succès la politique de Louis W, que vous avez étudiée depuis, 
et que vous admirez peut-être un peu trop, monsieur le duc de 
Broglie, les diplomates qui conseillaient le roi Louis XVI et qui 
le conseillaient mieux que n'avait été conseillé son prédéces- 
seur, lui avaient fait comprendi-e qu'à la suite de ce grand 
désastre de la paix de 1783, infligé par la monarchie à l'empire 
colonial de la France {c'est vrai! très bien! à gauche), il y avait 
peut-être quelque chose à tirer de ces ruines, un édifice à 
reconstruire lentement, péniblement peut-être, un moyen de 
rechercher dans l'Indo-Chine un faible dédommagement aux 
pertes que l'on venait de subir dans les Grandes-Indes. Et de là 
ce traité de 1787, signé par M. le comte de Montmorin, ministre 
de Louis XVI, et par l'évêque d'Adran, précuiseur en cela d'un 
autre évêque que nous avons entendu l'autre jour, el dont vous 



AFKAlItKS m ÏO.NkIN. 361 

avez vainement cherché à alTaiblir ici Irloquentc et admi- 
rable adjuration. iTrès bii^n! 1res Oirn! cl (ijijilniidissemptils n 
(fauche, j 

M. i)F. Gavardie. — C'est pour cela «lu»' vous les miMiaecz de 
supprimer leur traitement. 

M. LK Président. — Cessez vos iulen uptinns, monsieur il'; 
Gavardie. 

M. LK Président du coxskil. — Voih'i, sans doute, les 
raisons, les sentiments, les traditions qui s'agitaient dans la 
pensée, dans le cœur des ministres de 1874 et 1877. Ce sont 
vos pensées, vos sentiments, ce sont des traditions auxquelles 
nous nous honorons de rester tidèles. Pourquoi les désavouez- 
vous à la tribune? Vous les désavouez, parce que, chez vous. 
Tesprit de parti a pris le dessus sur toutes les autres considé- 
rations {Applaudissements à gauche) ; parce que vous ne savez 
apporter dans ce débat que des défiances et des dédains. Mes- 
sieurs, le dédain n'a jamais été une politique; et la manifesta- 
tion d'une défiance, de quelque épigramme brillante qu'elle se 
revête, ne tient jamais lieu d'un bon avis, d'une parole poli- 
tique, d'un conseil, qu'on doit même à un adversaire, parce que 
ces conseils-là, c'est au pays qu'on les donne. {Ti'es hienl très 
bien ! et applaudissements à gauche.) Donc vous vous êtes refusé 
à nous donner aucun conseil; vous vous êtes renfermé dans 
des critiques rétrospectives : je ne vous y suivrai pas. 

La question est vidée. Je dirai seulement au Sénat quelque 
chose du côté parlementaire, du côté militaire et du côté diploma- 
tique delà question. Au point de vue parlementaire, l'honorable 
duc de Broglie estime que l'entreprise tonkinoise est une œuvre 
de pouvoir personnel, d'improvisation ministérielle. Mais, mes- 
sieurs, est-ce qu'il oublie et, dans tous les cas, est-ce que vous 
ne lui rappelleriez pas, que le premier acte de ce cabinet a été 
de saisir le Parlement de la question du ïonkin dans son 
ensemble? Est-ce que c'est ce cabinet qui a engagé ou qui a 
laissé engager — car ici il n'y a personne de responsable — 
est-ce que c'est ce cabinet qui a engagé ou laissé engager le 
commandant Rivière, qui a donné l'ordre de prendre la cita- 
delle d'Hanoï? Est-ce que toutes ces choses sont à notre actif 
ou à notre passif, selon qu'on nous en blâme ou qu'on nous en 
loue? 



362 DISCOLHS I»K JULES FEKUV. 

Non; le premier acte que nous avons fait, a été inspiré, dans 
cette question, comme dans toutes les autres, de la volonté de 
résoudre les questions qui, faute d'avoir été résolues à temps, 
menaçaient, en quelque sorte, de devenir des embarras inextri- 
cables, aussi bien dans l'ordre financier que dans l'ordre de la 
politique extérieure. Nous avons voulu être, et nous espérons 
être un cabinet donnant des solutions. Nous avons donné une 
solution à un certain nombre de questions pendantes à l'inté- 
rieur; nous en avons donné une aux difficultés sans cesse 
renaissantes qui se ratlacbaient ;\ la question de la magistra- 
ture. [Exclarnalions et bruit à droite. — Applaudissements à 
gauche.) 

Messieurs, la solution peut ne pas vous plaire, nous le savons 
bien, mais, dans tous les cas, c'est une solution, et voilà une 
question close. Nous avons voulu donner et nous avons l'éussi 
à donner, avec votre concours presque unanime, une solution 
aux graves difficultés économiques qui troublaient les rapports 
entre les grandes Compagnies de cbemins de fer et l'État. 
{Nouvelle approbation sur divers bancs.) Nous avons voulu 
pareillement, dans le domaine de la politique extérieure, 
résoudi'e tout ce qui était engagé. Mais avons-nous pris une 
seule de ces solutions sur nous? Et, dans l'alïaire du Tonkin, 
avons-nous envoyé un homme sans vous consulter? Dès le mois 
d'avril, nous avons déposé le projet qu'avait signé l'honorable 
M. Charles Brun ; ce projet, vous l'avez voté ici le 29 mai, et 
nous n'avons pas envoyé un homme au Tonkin sans votre 
assentiment, et vous avez volé en connaissance de cause, après 
une discussion où toutes les objections qui ont été faites depuis 
avaient déjà trouvé leur place. 

Pourquoi donc nous accuser de violer le régime parlemen- 
taire, de substituer notre volonté personnelle à la volonté du 
Parlement, puisque c'est la volonté du Parlement, la vôtre, qui est 
au commencement de cette affaire, au moins pour la période qui 
nous regarde? Mais on dit : « l'alTaire a été mal conduite ; vous ne 
demandiez pas assez de troupes ! » Si vous voulez bien rappeler 
vos souvenirs, relire encore le Livre jaune sur ce point, vous 
verrez que la première demande de crédits que nous avons 
présentée, a été absolument calquée sur les propositions d'un 
ministre auquel on n'a pas donné trop d'éloges parce qu'il 



AFFAIRES DU TONKIN. ^6^ 

représente dans celte aiïairc l'esprit de conduilc, le bons sens 
et les résoliilions patrioli(|iies. riionorablc amiral Jaiii'(''^ni- 
herry. Celle deniaiide lendail prrcisriiiciil à renvoi diin coi-ps 
('\pédilioniiaire de inèine elleclif, cesl-à-dirt' de (i.noo Ikhiiiiics. 
El encore, ramiral JainvunMterry ne l'aisail entrer dans les 
0,000 hommes que 3,000 Franrais; il y ajoiilail 3,000 lii ailleurs 
annamites; nous avons auiimenlé la proportion des troupes 
françaises et diminué celle des auxiliaiirs indigènes. Voilà 
notre point de départ. Et l'on dit que nous avons a.ui avec 
imprévoyance, sans sagacité, en aveugles, en ignorants! Mais 
nons avons pris le dossier qui était au ministère de la marine, 
les pi'oposilions mêmes de l'amiral Jauréguiberry ; nous avons 
seulement eu le malheur d'arriver six mois trop tard, car, six 
mois plus tôt. quand l'amiral Jauréguiberry s'était mis d'accord 
avec l'honorable M. Duclerc, au mois de novembi-e 1882, si 
l'expédition que vous avez votée le 29 mai avait été décidée, les 
choses n'auraient pas pris la tournure qu'elles ont prise depuis. 
{Applaudissements à gauche et au centre.) 

Mais, reprend M. le duc de Broglie, votre incapacité militaire, 
qui justifie notre profonde et incurable défiance, est si grande, 
(]ue lorsque vous avez envoyé des renforts, pendant les vacances 
parlementaires, vous n'avez pas su les proportionner aux périls 
et aux besoins. Le général Bouet n'a eu à sa disposition que 
des forces insuffisantes, de même qu'en ce moment, ajoute-l-on, 
l'amiral Courbet n'a pas toutes les troupes qu'il lui faudrait. ï^t 
l'on s'écrie : « Vous avez envoyé à l'amiral Courbet les troupes 
qu'il aurait fallu envoyer au général Bouet! « 

Messieurs, ce qui me paraît démontrer que les forces que 
nous avons envoyées pendant les vacances, et qui permettent à 
l'amiral Courbet d'agir avec succès, ce qui me prouve que les 
forces élaientsuflîsantes pour le programme qui lui a été tracé, 
c'est que ces troupes sont, en ce moment même, devant Sontay, 
et qu'il est permis de croire, à l'heure qu'il est, qu'elles ont 
réussi dans leur entreprise. Nous n'avons pas encore, à cet 
égard, des témoignages ofliciels, mais voici la dépêche que 
l'amiral Meyer a adressée au ministère de la marine, le 
20 décembre... [Interruptions à droite.) 

M. l'amiral Peyron, ministre de la marine. — Elle est arrivée ce 
malin. 



361 DISCOLUS ItE .IlLES FEHHV. 

M. LE Président du conseil. — Trois heures du soir, de 
Hong-Kong : « Un capitaine anglais, parti avant-hier d'Haï- 
Pliong et arrivé aujourd'hui à Hong-Kong r20 décemhre) assure 
que les ouvrages extérieurs de Sontay auraient été enlevés 
par nos troupes, et que l'assaut devait être donné à la citadelle 
le 17. Ces nouvelles ne sont pas officielles, mais me paraissent 
vraisemhlahles. » {Mouvement,) 

Cette opinion, exprimée par un homme aussi réservé et aussi 
prudent que l'amiral Meyer, doit être tenue par vous en grande 
considération. 

L'on espère que quarante-huit heures ne se passeront pas 
avant que la preuve soil faite que les troupes confiées à l'amiral 
Courhet étaient suffisantes, du moins pour la prise de Sontay, 
tant des ouvrages avancés que de la citadelle. 

M. iiE Carayon-Latoir. — Nos troupes ont-elles trouvé des 
Chinois ? 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, vous me per- 
mettrez d'exprimer mon opinion personnelle ; je crois qu'elles 
n'en ont pas rencontré, et je le crois parce que, jusqu'à présent, 
on a hien entendu paider de réguliers chinois, mais on n'en a pas 
vu, on ne s'est pas mesuré avec eux, on ne les a pas même 
aperçus à distance ; et vous pouvez tenir pour certain qu'à 
Sontay notamment et dans la partie du Délia, la vraie force 
militaire en face de laquelle nous nous trouvons, c'est cette 
force nouvelle, très distincte de l'armée régulière chinoise, que 
l'on a appelée jusqu'à présent les Pavillons-Noirs, lesquels ne 
sont, en réalité, que des bandes, disciplinées, il est vrai, et bien 
armées, mais ayant une existence indépendante. Ces bandes 
ont été à la solde de Tu-Duc. Elles ne sont plus à la solde de 
son successeur. A la solde de qui sont-elles actuellement? Je 
l'ignore, mais la Chine, en tous cas, ne les réclame pas. Le gou- 
vernement de Pékin comprend trop bien qu'il serait fort impru- 
dent d'accepter une solidarité quelconque dans les actes de 
piraterie si nombreux qu'elles ont commises, et qui. de notre 
part, pourraient donner ouverture à de si gros griefs, à des 
réclamations pécuniaires si importantes. Oui, ce sont des 
Pavillons-Noirs, des grandes compagnies, pour me servir d'un 
mot de notre histoire, ce sont ces grandes compagnies que nous 



AFFAIRES nu TONKIN. .%5 

avons devant nous; ce ne sonl pas des iéL:idii'i-s chinois. Voilà 
ce que je voulais dire au sujet de l'action militaire. 

Je voudrais ajouter un mot sur la question diplomatique. 
Quelle est notre situation di]»lomati(|ue vis-à-vis de la C.iiint'? 
Messieurs, elle est aujourdlnii ce (|u"elle était hier, ce (luVlIr 
sera certainement demain. Vous pouvez la trouver bizarre, 
paradoxale, peu analo.aue aux situations diplomatiques que 
l'histoire des États d'Europe peut vous fournir comme 
points de comparaison, mais elle est ce qu'elle est. Nous ne 
sommes, en aucune façon, ni à Paris, ni à Pékin, en état de 
rupture diplomatique avec le gouvernement chinois. Et pour- 
quoi le gouvernement chinois se mettrait-il en état de rupture 
avec nous, qui n'avons cessé, depuis le commencement de cette 
alïaire, de lui offrir un terrain de négociations? Je n'enirerai 
pas ici. et je me garderai bien d'entrer dans les considérations 
que M. de Freycinet a apportées à la tribune avec tant d'auto- 
rité. [Très bien! très bien! sur divers bancs.) Je ne puis, je ne 
dois pas m'étendre sur ce sujet. Si le Sénat m'interrogeait, s'il 
me demandait : « Quelles négociations préparez-vous? » je serais 
obligé de lui répondre: « A mon grand regret, je ne puis absolu- 
ment rien vous dire. » i7)'ès bien! t?-ès' bien/ à gauche.) L'hono- 
rable duc de Broglie déclarera peut-être que c'est parce que je 
ne le sais pas moi-même; ce sont des aménités qui se trouvent 
souvent dans sa bouche {Sourires à gauche.) j'en cours le péril, 
mais je ne veux pas dire, et j'aurais le plus grand tort d'indi- 
quer à la tribune, d'une manière quelconque, quelles sont les 
bases d'une négociation que nous prétendons engager. {Très 
bien! très bien! à gauche.) 

Maintenant, messieurs, laissez-moi dire un mot de l'Europe. 
Je parlerai d'abord de cet essai d'entente que, tout de suite, 
dans ce pays qui aime les formules et qui les trouve tout natu- 
rellement, on a appelé la ligue des neutres, formule très bien 
inventée, si l'on se place au point de vue de l'opposition, parce 
qu'elle a un petit aspect comminatoire inquiétant. La ligue des 
neutres! Une ligue... contre quelqu'un... Contre qui?... A ces 
questions, messieurs, je réponds qu'il n'y a pas de ligue des 
neutres. Nous savons, pour en avoir été avertis de la façon la 
plus claire, la plus loyale, la plus précise, que les puissances 
qui entretiennent avec la Chine les relations commerciales les 



366 DISCOURS DE JULES FEURY. 

plus importantes, se sont abouchées en vue d'une éventualité 
(|ui lie se réalisera pas, c'est-à-dire d'une guerre maritime entre 
la Chine et la France. Pourquoi faire? — Pour imposer quoi 
que ce soit à l'une des parties? — Pas le moins du monde, 
messieurs, mais pour aviser en commun aux moyens de pro- 
téger, dans les ports ouverts, les personnes et les biens de leurs 
nationaux ; et l'une des parties, — je ne dirai pas de ce contrat, 
car il n'y a pas de contrat, il n'y a qu'une entente en vue d'éven- 
tualités déterminées — l'une des parties, et des plus hautes, 
disait à ce sujet: « On ne voit pas pourquoi la France n'entrerait 
pas dans une pareille convention, » et elle ajoutaitmême: « On ne 
voit pas non plus pourquoi la Chine n'y aurait pas sa part, 
puisqu'il s'agit de protéger les Européens et, par conséquent, 
de mettre la Chine à l'abri des responsabilités que des désordres 
comme ceux qui ont éclaté à Canton dernièrement, pourraient 
lui faire encourir. » [Très bien! à gauche.) Rien donc, messieurs, 
déplus rassurant, de plus naturel, rien de moins mystérieux 
que ce qu'on appelle si faussement la ligue des neutres, et qui 
n'est qu'une entente, un échange de vues. pour des circons- 
tances qui, j'en ai la ferme espérance, ne se réaliseront pas. 
Mais, dit l'honorable duc de Broglie, ce n'est pas à cela qu'il 
faut prendre garde, c'est au mécontentement, à la malveillance 
(jue l'Europe nous témoigne visiblement dans cette affaire. Je 
trouve que c'est parler bien aisément, un peu légèrement même, 
et qu'on a une tendance tout à fait exagérée à dire : « L'Europe 
est mécontente devons; prenez garde! » Que savez-vous des 
sentiments de l'Europe? Vous prenez sans doute les polémiques 
des journaux, inspirées par tant de passions et tant d'intérêts 
divers, pour l'expression de la volonté et des désirs de l'Eu- 
rope ! [Nouvelles marques d'opprohaùon à gauche.) Messieurs, 
je ne connais d'Europe, quant à moi, que celle qui est repré- 
sentée par les cabinets; et je viens attester ici, avec le crédit 
que peuvent me donner les renseignements que je possède, 
qu'il appartient à ma charge de recueillir et de concentrer, que 
les cabinets d'Europe n'ont jamais manifesté ni le moindre 
mécontentement ni la plus petite malveillance pour la France, 
qui cherche à défendre, à assurer, dans ses rapports avec le roi 
d'Annam, l'exercice de traités publics, connus du monde entier 
et qui ont déjà dix ans d'existence. 



AI'KAIUKS nu TONKIN. 3()7 

Il n'y a, île la part dos puissances (pii nous cnlouroiit, ni 
mtSîontenlemenl, ni malveillance, et je dois dii-e, — paire qu'il 
faut aller droit à ceilains fantômes, — (piOii fait liop facile- 
ment intervenir dans nos discussions, et ipudipiefois d'une façon 
bien dommageable par les vob?s rpi'ils déterminent... \Très 
bion! très hlen! à gauche.) Je dois ajouter que les déclarations, 
émanées non seulement <b^ la part du gouvernement anglais, 
mais de la part du gouvei'nement allemand, avec la plus grande 
loyauté, la plus grande sincérité, la plus grande franchise, que 
ces déclarations et ces explications sont faites pour nous ras- 
surer absolument. [Très bien! très bien! à gauche.) Je sais 
bien que tout ceci ne rentre pas dans la polémique habituelle 
des partis, qu'ils siègent à la droite ou à rexlrônie-gauche ; je 
sais bien que le grand grief qu'on fait au parti républicain, à la 
fraction de ce parti qui, en ce moment, a la charge et la respon- 
sabilité des affaires, c'est d'être sorti de ce que l'honorable duc 
de Broglie a appelé un des premiers la politique de recueille- 
ment. Et aloi's, à la suite de ces oppositions si bruyantes, si élo- 
quentes parfois, quoi d'étonnant que toute une partie de la 
presse étrangère emboîte le pas, répétant après nos concitoyens, 
après les opposants de droite et de gauche ( Irès bien! très bien ! 
et applaudissements à gauche) qui, sans le vouloir, sans doute, 
et le plus inconsciemment du monde, leur dictent leur thème 
de politique agressive contre la France, quoi d'étonnant que ces 
journaux s'exclament : « Voyez, la France est agitée ; elle est 
fiévreuse; c'est une nation essentiellement agitée! » 

J'ai lu ce mot dans les journaux anglais, monsieur le duc de 
Broglie, et je suis étonné de le retrouver dans votre bouche. La 
France est agitée parce qu'elle s'aperçoit qu'elle a des intérêts 
dans l'Extrême-Orient? Elle est agitée parce qu'elle fait dans 
l'Extrême-Orient une de ces entreprises, comme le Gouverne- 
ment, dont le souvenir vous est cher, en a fait de si nom- 
breuses, bien qu'il se prétendît et qu'il fût, en effet, le plus paci- 
fique de tous les gouvernements; je veux parler de la monar- 
chie de Juillet? Mais cette monarchie, en vérité, n'avait-elle 
pas conçu d'entreprises? A-t-elle dédaigné toutes les expédi- 
tions coloniales? A-t-elle donc toujours pratiqué la politique 
de recueillement? Messieurs, l'heure qui marquerait le com- 
mencement de la décadence de notre pays serait celle où, sous 



368 DISCOURS DE JULES FERUY. 

prétexte de recueillement, on voudrait lui faire imposer une 
politique d'abandon et de défaillance. [Applaudissements 
à gauche.) 

On dit qu'un pays devient fort par cela qu'il se concentre, et 
qu'il se réserve. Mais une nation ne se soutient pas sans l'estime 
du monde; c'est sur l'estime du monde que repose son crédit. 
Or, ce serait, pour un pays comme le nôtre, se diminuer singu- 
lièrement que de se déclarer inférieur aux tâches médiocres qui 
ne paraissaient pas trop lourdes à nos prédécesseurs. [Irès 
bien! très bien! à gauche.) Un pays ne grandit pas, quand il 
hésite devant les moindres difficultés, qu'il a l'oreille attentive 
aux moindres cris d'alarme, qu'il est la dupe de toutes les 
comédies de presse ; quand il n'a pas en lui-même la coniiance 
qu'il faut qu'il ait, parce qu'elle est juste, parce qu'elle est légi- 
time, parce qu'elle est nécessaire. Pour que les autres aient 
confiance en vous, messieurs, il faut tout d'abord que vous 
ayez foi en vous-mêmes. {Tr-ès bien! très bien! à gauche.) 
C'est pour cela, messieurs, que je vous prie de voter, à la plus 
grande majorité possible, les crédits qui nous permettront tout 
à la fois et de négocier et de combattre. ( Vifs applaudissements 
à gauche et au centre. — M. le Président du conseil, en retour- 
nant à son banc, reçoit les félicitations d'un grand nombre de 
sénateurs.) 

Après ce vigoureux discours, auquel personne n'entreprit de 
répliquer, les deux projets de loi ouvrant des crédits de 9 et de 
20 millions sur les exercices 1883 et 1884, furent votés, le premier 
par 211 voix contre 7, et le second par 21o voix contre 6. 

Traité de Tien-Tsin. 

On apprit deux jours après que l'aniii-al Courbet avait pris 
Sontay, le 16 décembre, après cinq jours de combats acharnés. 
6 000 hommes de renfort furent envoyés, à la fin du mois, sous le 
commandement en chef du général Millot, ayant pour brigadiers les 
généraux de Négrier et Brière de l'Isle. En même temps, M.M. Tricou 
et de Ghampeaux forçaient par leur énergie le régent d'Annam, 
Nguyeu-Van-Tuong, qui avait fait empoisonner le roi Hiep-Hoa et 
l'avait remplacé par uu enfant de 15 ans, Kien-Phuc, neveu de Tu- 
Duc, à confirmer le traité du 25 août 1883. Le 12 février 1884, l'ami- 
ral Courbet remettait le commandement en chef au général Millot, 
car le ministre de la guerre, par une susceptibilité peut-être regret- 



AFFAIHKS l»l KiNKIN. ;i(i!) 

table, avilit oxi^é que le corps expédilioiiiiaiic lût (•oiiiiiiainlf' par un 
f,'énéral, et les opérations commençaient. Un mois plus lard, l'ar/néf; 
française entrait à Bac-Mnh, que les Cliinois, au nombre de 2.") 000, 
avaient évacué, et, tandis que des colonnes volantes poursuivaient 
les fuyards Jgsqu'a Tbaï-Nyuyen et dans la direction de Lan;,'-.Son, le 
généial en clief se concentrait à Hanoi pour préparer une attaque 
sur Hong-Hoa, dernière place du delta qui fût encore aux mains des 
bandes ennemies. Elle fut prise le 13 avril, sans grandes difficultés. 
(]ette série de succès décida la cour de Pékin à renouer les négo- 
ciations qu'elle avait rompues; elle remplai^a le marquis Tseng par 
Li-Fong-Pao, ambassadeur de Chine à Berlin. A la date du 
H mai 1884, le capitaine de frégate Fournier signait avec IJ-llong- 
Chang, vice-roi du Tcliéli, un traité de paix provisoire, par lequel 
la Chine s'engageait à retirer les garnisons qu'elle avait au Toiikin, 
t't promettait d'ouvrir la Chine à notre commerce. M. .Iules Ferry 
donna connaissance à la Chambre, dans la séance du 20 mai 1884^, 
de cet acte important : 



Discours du 20 mai 1884. 

M. Jules Ferry, président du consciL ininhlre aes affaires 
élrangèi^es. -- Messieui'S, vous connaissez déjà les clauses prin- 
cipales (le la convention signée à TIen-Tsin, le 11 mai 1884. qui 
a mis fin au dliférenil existant entie la France et la Ciiine, au 
sujet de l'Annam et du Tonkin. En attendant que l'instrument 
même du traité soit entre nos mains et qu'il puisse être régu- 
lièrement soumis à la sanction du Parlement, nous vous devons 
compte des circonstances qui ont amené ce rapide dénouement, 
et des motifs qui nous ont portés à engager dans cette négo- 
ciation décisive la responsabilité du Gouvei-nement. Vous veniez 
à peine de vous séparei- que la prise de Hong-Hoa, couronnant 
les brillants elTorts du corps expéditionnaire, marquait le 
terme de celte belle campagne dont les noms de Sontay et de 
Bac-Ninli conserveront le glorieux souvenir. [Très bieni très 
bien!) 

Les opérations militaires étaient terminées; nous étions les 
maîtres du Tonkin , contre des ennemis bien supérieurs en 
nombre et pourvus de tous les moyens de défense de la guerre 
moderne; les troupes de la marine et de l'armée, rivalisant de 
vertus militaires, d'entrain et de patience, de tactique et de 

1. V. VOfficiel du 21 mai 1884. 

J. Ferby, Discouru. V. 24 



370 DISCOUHS DE JULES FERRY. 

valeur, avaient porté plus haut que jamais dans rExtrème-Orient 
le prestige de nos armes. [Applaudissements.) Au point de vue 
diplomatique, la situation restait obscure. Les relations avec 
la cour de Pékin étaient, en Chine, rares et tendues; à Paris, 
sans être officiellement suspendues, elles étaient nulles depuis 
le départ du ministre de Chine pour l'Angleterre. A Pékin 
même, le terrain politique semblait disputé entre l'esprit de 
sagesse et l'esprit d'aventure. L'esprit de sagesse devait 
l'emporte)-. 

Le 29 avril, le contre-amiral Lespès, qui arrivait à Shang-Hai 
avec son escadre, après avoir visité les ports d'Amoy et de 
Foo-Tchéou, recevait l'avis que le vice-roi du Tchéli venait 
d'obtenir du gouvernement chinois le rappel du marquis Tseng, 
comme première satisfaction donnée à la France. L'amiral était 
chargé de transmettre cette .nouvelle au Gouvernement fran- 
çais. Le vice-roi exprimait en même temps le désir de voir, à 
Tien-Tsin, le capitaine de frégate Fournier, commandant du 
Volta, avec lequel il était, depuis plusieurs années, en relations 
amicales, pour conférer avec lui de la situation. Le com- 
mandant du Volta partait aussitôt pour Tche-Foo ; le 1" mai, 
le Tsong-Li-Yamen annonçait ofticiellement à notre chargé 
d'affaires à Pékin la nomination d'un nouveau ministre auprès 
des cabinets de Paris, Berlin, Vienne, Rome et La Haye; en 
attendant son arrivée, Li-Fong-Pao, ministre de Chine à Berlin, 
venait représenter la Cliine, à titre intérimaire, auprès du 
Gouvernement français. 

Les 8 et 9 mai, le commandant Fournier, de Tien-Tsin, et 
l'amiral Lespès, de Shang-Hai, nous faisaient connaître le 
résultat des pourparlers officieusement ouverts par le vice-roi 
du Tchéli ; les deux négociateurs avaient arrêté les termes 
d'une convention préliminaire en cinq articles, destinés à 
servir de base au traité définitif. Le vice-roi désirait que cette 
convention pût recevoir sans retard l'approbation des deux 
gouvernements; le commandant Fournier demandait à cet 
effet les pleins pouvoirs. 

La question se posait devant nous dans les termes les plus 
clairs et les plus catégoriques : de la part de la Chine, l'éva- 
cuation immédiate du Tonkin, dans toute l'étendue de ses fron- 
tières naturelles ; la promesse de respecter, dans le présent et 



AKl'AlltKS 1)1 iO.NKI.N. T.l 

dans l'avenir, les liailés, (liiectcnicnl laits ou à l'aire, entre la 
France et la cour tlAnnani; len.uagcnienl solennel d'ouvrir 
au libre tralic, entre l'Annam et la France, d'un côté, et la 
Chine, de l'autre, toute la frontière méridionale de la Chine 
limiliophe du Tonkin, c'est-à-dire les trois provinces de rVim- 
nau, du Qiianii-Si et du Quan,u-ïong, et de régler, sur cette 
frontière, la liberté des échanges et les tarifs des douanes dans 
les conditions les plus profitables au commerce français. (Très 
bien! très bien!) 

Ces avantages considérables seraient -ils trop chèrement 
achetés, de la pai-t de la France, par la renonciation à une 
indemnité pécuniaii'e, dont le principe n'était d'ailleurs ni 
contestable ni contesté? Une satisfaction en argent aurait-elle, 
aux yeux du pays, plus de prix qu'un traité de bon voisinage, 
une alliance commerciale et politique ne laissant derrière elle 
ni humiliation ni amertume, et ouvrant à nos producteurs, 
à l'étroit dans l'ancien monde, des débouchés inattendus? 
[Appioudlssemenh.) 

Nous ne l'avons pas pensé, et, sur l'beure, nous envoyions 
au commandant Fournier les pleins pouvoirs du gouver- 
nement de la République, sous la seule condition de s'assurer, 
avant d'en faire usage, de la ratification préalable du gouver- 
nement chinois. Le 9 mai, le commandant Fournier télégra- 
phiait de Tien-Tsin, à cinq heures quarante-cinq minutes du 
soir : 

« Je remercie le Gouvernement de la confiance qu'il me 
lémoigne. Le vice-roi me charge de vous transmettre ses remer- 
ciements pour l'empressement que Votre Excellence a mis à 
approuver la convention, dans les termes mêmes où elle avait 
été arrêtée entre nous. Nous avons immédiatement demandé, 
en termes pressants, par couri'ier extraordinaire, à la cour de 
Pékin, son approbation délinitive, en la priant de nous auto- 
riser à signer dans le plus bref délai possible. » 

Le 10 mai, à onze heures vingt-cinq du matin, M. Fournier 
éci-it : 

« Tout sera terminé demain soir, à quatre heures... » 

Et en elïet, le 11 mai, à cinq heures du soir, les plénipoten- 
tiaires signaient la convention, après s'être réciproquement 
communiqué leurs pleins pouvoirs. Voici cet acte, avec son 



372 DISCOURS DE JULES FEHIIV. 

préambule, et clans toute sa teneur, tel que le télégraphe nous 
l'a transmis : 

(( Le gouvernement de la République française et 
S. M. l'empereur de Chine, voulant, "au moyen d'une conven- 
tion préliminaire dont les dispositions serviront de base à un 
traité définitif, mettre un terme à la crise qui affecte grave- 
ment aujourd'hui la tranquillité publique et le mouvement 
général des affaires, rétablir sans retard et assurer à jamais 
les relations de bon voisinage et d'amitié qui doivent exister 
entre les deux nations, ont nommé pour leurs plénipotentiaires 
respectifs, savoir : 
« S. M. l'empereur de Chine; 

« S. Exe. Li-Hong-Chang, grand tuteur présomptif du fils 
de S. M. l'empereur, premier secrétaire d'État, vice-roi du 
Tchéli, noble héréditaire de première classe du troisième rang; 
« Le gouvernement de la République française : 
« M. Ernest-François Fournier, capitaine de frégate, com- 
mandant l'éclaireur d'escadre le Volfa, officier de la Légion 
d'honneur; 

« Lesquels, après avoir échangé leuis pleins pouvoirs, 
trouvés en bonne et due forme, sont convenus des articles 
suivants : 

« Article l^"". — La Fi-ance s'engage à respecter et à pro- 
téger contre toute attaque d'une nation quelconque, et en 
toutes circonstances, les frontières sud de la Chine, limitrophes 
du Tonkin. 

Art. 2. — La Chine, rassurée par les garanties formelles de 
bon voisinage qui lui sont données par la France, quant à 
l'intégralité et la sécurité de ses frontières sud, s'engage à 
retirer immédiatement sur ses frontières toutes les garnisons 
chinoises du Tonkin, et à respecter, dans le présent et l'avenir, 
les traités directement faits ou à faire entre la France et la 
cour d'Annam. 

<( Art. 3. — Reconnaissante de l'attitude conciliante de la 
Chine et pour rendre hommage à la sagesse patriotique de 
S. Exe. Li, dans la négociation de cette convention, la France 
renonce à demander une indemnité à la Chine. En retour, la 
Chine s'engage à admettre, sur toute l'étendue de sa frontière 
sud, limitrophe du Tonkin, la liberté du trafic des marchandises 



AIFUUKS l>l ÏO.NKIN. 373 

entre l'Annam et la France, d'une part, et la Chine, de lautre, à 
régler, par un traite' de commerce et de tarifs, à faire dans 
l'esprit le plus conciliant de la part des négociateurs chinois, et 
dans des conditions aussi avantageuses que possible pour le 
commerce français. 

« Art. 4. — Le Gouvei'nement français s'engage à n'employer 
aucune expression de nature à porter atteinte au prestige d<; la 
Chine {Interruptions à droite) dans la rédaction du traité défi- 
nitif qu'il va contracter avec l'Annam, et qui abroge les traités 
antérieurs relativement au Tonkin. 

« Art 5. — Dès que la présente convention aura été signée, 
les deux gouvernements nommeront leurs plénipotentiaires, 
qui se réuniront dans le délai de trois mois pour traiter déti- 
nilivement sur les bases ci-dessus arrêtées. 

« Conformément aux usages diplomatiques, le texte français 
fait foi. » 

« Fait à Tien-Tsin, le 11 mai 1884, le dix-septième jour de la 
(juatrième lune de la dixième année de Quang-Su, en quatre 
expéditions : deux en langue française et deux en langue 
chinoise, sur lesquelles les plénipotentiaires respectifs ont 
signé et apposé le sceau de leurs armes. 

« Chacun des plénipotentiaires garde un exemplaire de 
chaque texte. » 

Tel est le traité de Tien-Tsin. C'est une convention prépa- 
ratoire, à compléter par des négociations ultérieures, mais ferme 
dans toutes ses clauses, exécutoire, et, nous pouvons le dire, 
dès à présent en voie d'exécution. Nous avons trouvé, en etïet, 
chez l'homme d'État éminent qui exerce actuellement sur les 
destinées de la Chine une influence prépondérante, et qui a 
porté dans cette négociation une netteté de vues et de réso- 
lutions si l'eraarquables, la volonté bien arrêtée d'exécuter 
promptement et loyalement ce qui avait été si vite et si bien 
conclu. 

Une dépêche du commandant Fournier, datée du 18 mai, 
nous fait connaître que le retrait des garnisons chinoises du 
Tonkin s'opérera en vertu d'un accord passé avec le vice-roi, 
du 6 au 26 juin prochain, dans les termes suivants, dont le 
commandant en chef du corps expéditionnaire a reçu 
communication : 



374 DISCOURS DE JULES FEHHY. 

« Après le délai de vingt jours, c'est-à-dire le 6 juin, éva- 
cuation de Lang-Son, Cao-Bang, Chat-Khé et toutes les places 
du territoire du Tonkin adossées aux frontières du Quang-Tong 
et du Quang-Si; après le délai de quarante jours, c'est-à-dire 
le 26 juin, évacuation de Lao-Kaï et de toutes les places du 
territoire du Tonkin adossées à la frontière du Yunnan. » 

De notre côté, nous avons déjà désigné, conformément à 
l'article final de la convention, nos plénipotentiaires définitifs, 
et nous avons envoyé à M. Patenôtre, qui doit se trouver à 
Hué à la fin de ce mois, les instructions nécessaires pour donner 
satisfaction aux préoccupations particulières qui ont inspiré 
l'article 4. La rédaction définitive du traité de Hué ne contiendra, 
cela va de soi, « aucune expression » dont puissent s'émouvoir 
les susceptibilités de l'empire du Milieu. ( Chuchotements à 
dj'oite.) 

Nous soumettons avec confiance toute cette négociation au 
jugement des Chambres et du pays. La Chambre s'est toujours 
fait honneur de ne pas pousser à l'extrême les conséquences 
de ses victoires. [Très bien! très bien!) Notre modération, 
hautement appréciée par l'opinion européenne, nous assure la 
meilleure solution pour le présent, la plus grande somme de 
sécurité pour l'avenir. {Vifs applaudissements sur un grand 
nombre de bancs.) 

Immédiatement après la communication du président du Conseil, 
l'amiral Peyron, ministre de la marine, déposa sur le bureau de la 
Chambre un projet de loi portant ouverture au ministère de la 
marine et des colonies, sur l'exercice 1884, d'un crédit supplémen- 
taire de 38 483 000 francs pour le service du Tonkin. Le projet fut 
renvoyé à la commission du budget, et le président de la Chambre 
adressa à nos troupes u le témoignage des sympathies et de 
l'admiration du Parlement et du pays ». M. Jules Ferry fit, le 
même jour, une communication identique au Sénat, et, après le 
président, M. de Saint-Vallier félicita les chefs du corps expédition- 
naire, le minisire de la marine et le président du Conseil du brillant 
résultat de leurs efforts communs. Ces félicitations, venant d'un 
homme politique qui s'était trouvé souvent en dissentiment avec 
M. Jules l'^erry, n'en avaient que plus de valeur. Nous en reproduisons 
les termes» : 

« Enfin, je veux louer aussi M. le Président du conseil dont la 
fermeté, la résolution ne se sont pas laissé ébranler par les attacjues 

1. V. \ Officiel du 21 mai 1881. 



AKIAIHKS iti; roNKiN. :nj 

violentes, les accusations, Its tentatives décourageantes ilunl il a 
été assailli. Je lui sais ^'lé d'avoir poursuivi le but sans se pr<-'ler aux 
concessions, aux compromis auxquels on voulait l'amener. 11 a 
marché sans hésiter, et il en est récompensé aujourd'liui. 

C'est justement parce qne je ne suis pas toujours, — et je le 
ref^rette, — d'accord avec l'honorahle M. Tcrry; parce f|ue, dans cer- 
taines questions de politique intérieure, je ne puis approuver les 
mesures qu'il présente, que jf tiens d'autant plus aujourd'hui à le 
féliciter des heureux résultats de sa politique, dans celte question 
patriotique et de prestige national. {Nouvelles mm^ques cVapprobation 
à gauche.) 

Je veux lui rendre cette justice, que nous devons à son premier 
ministère la Tunisie {Rumeurs sur quelques bancs à droite), cette 
sonir jumelle et inséparable de l'Alj^'érie, ce complément indispen- 
.sable de notre jurande possession africaine. 

Sous son ministère actuel, en agissant résolument au Tonkin, il a 
ouvert des voies nouvelles et fécondes à notre commerce et à notre 
industrie, et nous a acquis dans l'Extrême-Orient un prestige, une 
intluence, dont nous saurons, je l'espère, tirer parti. 

Il faut maintenant que notre commerce sache profiter des résultats 
obtenus par nos armes et notre politique; on a I)ien semé, il s'agit 
de savoir bien récolter. {Très bien! et applaudissements.) » 

Le traité de Tien-Tsin fut complété, le 6 juin 1884, par le nouveau 
traité que M. Patenôtre conclut à Hué avec le roi d'Annam. Cette 
convention plaçait l'Annam sous la protection de la France, installait 
à Hué un résident général et rendait à l'Aimam les provinces de 
Binli-Thuan, Nghe-An, Ha-Tinli et Thanh-Hoa, moyennant versement 
d'une somme considérable à la Cochinchine, qui bénéficiait d'une 
union douanière avec le Tonkin et l'Annam. Le 17 juin, un autre 
traité de protectorat, passé avec le roi du Cambodge, donnait à la 
France la haute main sur l'administration de ce royaume où nos 
nationaux pourraient librement s'établir. 



Guet-apens de Bac-Lé. 

Tout paraissait donc terminé au profit de notre prestige et de nos 
intérêts quand on apprit brusquement que les réguliers chinois 
avaient tendu, à Bac-Lé, une embuscade à la colonne Dugenne, 
chargée d'occuper Lang-Son (23 juin) et lui avaient tué treize 
hommes et un officier; il y avait une quarantaine de blessés. Cette 
déloyauté de la Chine appelait une répression énergique. L'amiral 
Courbet, qui était dans la baie d'Along, reçut l'ordre d'appuyer 
avec toutes ses forces navales la réparation que M. Patenôtre allait 
demander au gouvernement de Pékin. En attendant la réponse de 
Tsong-li-Yamen à l'ultimatum français, remis le 12 juillet par M. de 
Sémallé, et qui tendait à une indemnité de 230 millions, l'amiral, 



376 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

dont le ministère n'avait pas approuvé la proposilion d'exiger la 
remise immédiate de Fou-Tchéou et de AV/??A;(», pénétra, le 17 juillet, 
dans la rivière Min pour la mettre en état de blocus. 

Avant même que M. Blancsubé eût développé sa question sur les 
événements de Lany-Son, M. le Président du conseil donna à la 
Chambre, dans la séance du 7 juillet*, les explications suivantes : 



Discours du 7 juillet 1884. 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, il me paraît 
conforme au devoir du Gouvernement et à la bonne direction 
des affaires publiques de prendre les devants, à propos de la 
question que l'honorable M. Blancsubé avait annoncée, et de 
vous dire, en très peu de mots, quelles sont nos informations 
au sujet des affaires de Chine, quel est l'état de ces affaires, à 
l'heure où je vous parle. [Mouvemenl cV attention.) 

Messieurs, nous avons reçu, ce matin même, des mains du 
commandant Fournier, l'instrument authentique, absolument 
authentique, du traité de Tien-Tsin. Nous avons pu constater 
le caractère de solennité pai'ticulière dont ce traité est revêtu, 
car il n'est pas seulement accompagné des pleins pouvoirs, dans 
la forme la plus rétrulière, donnés au vice-roi du Pé-Tché-Li par 
le gouvernement impérial chinois ; mais les deux exemplaires 
qui sont envoyés au Gouvernement français, revêtus de la 
signature des plénipotentiaires, renferment de plus la dépêche 
par laquelle le ïsong-li-Yamen communique au vice-roi du 
Pé-Tché-li, sur le vu du texte même du traité, l'ordre impérial 
en vertu duquel approbation pleine et entière est donnée par 
l'empereur de Chine aux stipulations du traité. Ces stipulations 
ne contenaient rien de contraire à la constitution chinoise. En 
étudiant avec attention le texte de l'article 2 de ce traité, dont 
rinleiprétalion paraissait, au premier abord, faire litige entre 
le gouvernement chinois et la République française, nous avons 
reconnu que ce texte est bien celui que nous avons eu l'honneur 
de vous faire connaître, et les traducteurs et les experts en 
langue chinoise qui font autorité au département des affaires 
étrangères, ont facilement constaté que la traduction chinoise 
est tout à fait adéquate au texte français. 

1. V. \ Officiel du 8 juillet 1884. 



AI-FAlliKS m TUNKI.N. 377 

Du reste, vous n'avez pas oublié que le traité poi'lt", ccimine 
tous les traites de cette natuiv, cette clause finale, ùsav()ii(iii'au 
cas (le doute, c'est le texte IVanrais qui fait foi. Il n'y a pas de 
doute à élever sur le lexte de larticle 2 : aucune subtilité ne 
saurait prévaloir contre rengagement formel, ferme, sans 
condition suspensive, pris par b^ gouvernement cbinois, dans 
cet article 2, de retirer immédiatement ses trou[ies en {]er,\ de 
la frontière du Tonkin. Nous avons également reçu hier, dans 
la journée, un rapport détaillé de M. le général Millot, sur 
l'alVaire de Lang-Son : c'est le récit même de l'oflicier supérieur 
qui commandait la petite colonne qui a si héro'ïquement lutté 
pendant deux jours contre des forces très supérieures en 
nombre. Il résulte de ce rapport que, contrairement à ce 
qu'avait insinué le gouvernement chinois, ce ne sont pas les 
troupes françaises qui ont tiré les premières : ce sont les troupes 
chinoises, les troupes régulières chinoises qui ont ouvert le 
feu, et dans des conditions qui constituent à nos yeux un 
véritable guet-apens. [Mouvement.) Nous avons cru trouver 
dans cette agression, sans chercher à qui en incombe la res- 
ponsabilité, des chefs locaux ou du gouvernement central, 
nous avons cru trouver, dis-je, dans cette violation formelle 
du traité de Tien-Tsin, le fondement d'une réparation néces- 
saire. {Très bien! très bien! et applaudhsemenls.) Nous avons 
pensé qu'ayant donné à la Chine et au monde entier une 
preuve si éclatante de modération, au mois de mai dernier, en 
renonçant à une indemnité dont le principe n'était ni contesté 
ni contestable, nous étions aujourd'hui en droit de rappeler à 
ceux qui se font un jeu de la foi des traités que de tels actes se 
payent et veulent une réparation. {Applaudissements répétés.) 
Nous avons fait connaître cette manière de voir au gouvernement 
impérial ; nous attendons sa réponse et nous demanderons à la 
Chambre de faire comme nous. 

Dès que cette réponse nous sera parvenue, nous la ti-ans- 
mettrons au Parlement, mais nous pouvons vous assurer, dès à 
présent, que le Gouvernement se croit en mesure de faire 
respecter les traités, de les protéger contre des entreprises dont 
l'imprudence touche au vertige, et qu'il ne sera rien épargné 
pour sauvegarder avec résolution, avec prudence toujours, mais 
avec une fermeté que rien n'ébranlera, les droits et les intérêts 



378 DlSCOUIiS DE JULES FERRY. 

de la France. [Très bien! très bien ! et applaudissements pro- 
longés). 

M. GraneL a^ant demandé à transformer en interpellation la 
question de M. Blancsubé, la date de cette interpellation fut 
ajournée, avec cette réserve que le débat s'ouvrirait avant la 
séparation des Chambres. 



Discours du 14 août 1884, 

Les représentants du pays eurent l'occasion de s'expliquer sur les 
aftaires de l'Extrême-Orient, à l'occasion du projet de loi portant 
ouverture au ministère de la marine d'un crédit de 38 483 000 francs 
pour le service du Tonkin. Ce projet avait été déposé à la date du 
20mai,au lendemain du traitéde Tien-Tsin et en vue de liquider les 
dépenses de l'expédition. Dans la séance de la Chambre en date du 
14 août 1884^ M. Ménard-Doriaii, au nom de la commission du 
budget, vint déclarer que la commission (à qui la demande de 
crédits avait été renvoyée, pour écarter la question politique) s'était 
préoccupée de savoir si les événements de Lang-Son ne devaient 
pas motiver une élévation du chitîredes crédits; mais que le président 
du Conseil s'en tenait à la demande du 20 mai dernier. M. Raoul 
Duval reprit encore une fois l'historique des atlaires du Tonkin, et 
reprocha ensuite au Gouvernement d'avoir brusqué l'exécution du 
traité de Tien-Tsin, d'avoir sommé la Chine de verser une indemnité 
de 250 millions, motivée par l'affaire du 23 juin, et de n'avoir pas 
pris l'avis du Parlement avant de faire acte de guerre, par exemple 
à Kélung. L'orateur termina en laissant au président du Conseil la 
responsabilité de cette rupture. 

M. Jules Feriy prit immédiatement la parole : 

M. LE Présidext du conseil. — Messieufs, je ne demande 
en aucune façon à l'honorable M. Raoul Duval d'associer sa 
responsabilité personnelle à la nôtre. 

M. Georges Roche. — Vous le demandez à tout le monde, je 
suppose ? 

M. DE LA RocHETTE. — A qui demandez-vous des Crédits ? 

M. LE DUC DE Feltre. — Est-cc quc ce n'est pas au Parlement 
dont nous sommes membres ? 

M. le baron Reille. — Est-ce que ce n'est pas la France qui paye? 

M. LE Peésidenï nu conseil. — Si je suis interrompu dès 
les premiei^s mots... 

]. V. V Officiel (Jii 15 août 1884. 



All'AllIKS 1)1 TO.NkIN. 379 

M. i.i; PnÉsiDEXT, s'adressant (tiir mcmbre>i du In droite. — J'ai assez 
montré tout à l'heure que je protégeais vos orateurs: je protégerai 
de même ceux du Gouvernement. Veuillez écouter, messieurs. 

M. LE DUC DE Teltri;. — Vous dédaignez donc nos votes, monsieur 
le Président du conseil? 

M. LE Président du conseil. — Je les appelle, au conlraii'e. 

M. LK Dir. DK Feltre. — Mais, non; vous dites que vous n'y tenez 
pas. 

.M. LE Président du conseil. — Si vous m'aviez laissé 
achever ma phrase, vous auriez compris toute ma pensée. 
J'avais l'honneur de dire à la Chaml)re que si liionorahle 
M. Raoul Duval refusait de s'associer à notre politique, 
quant à nous, nous ne craignions pas de venir poser devant la 
Chamhre notre responsabilité. C'est sous notre responsahilité 
que nous avons agi, et c'est un jugement net, clair, solennel, 
que nous venons solliciter. [Applaudissements â gauche et au 
cent}'i\) Si M. Raoul Duval n'avait pas été éloigné de cette 
enceinte pendant les longues et importantes discussions qui se 
sont déroulées à propos du Tonkin, peut-être apporterait-il ici 
un esprit un peu moins dégagé des responsabilités communes... 
[Protestations à droite), un peu moins étranger à tout ce qui 
s'est passé quand il ne siégeait pas parmi nous. Il a oublié que 
les affaires du Tonkin ont subi à plusieurs reprises le jugement 
de la Chambre, et que, quoi qu'il en ait dit, dans un historique 
trop rapide pour être sulTisamment exact, le Gouvernement, à 
chaque pas qu'il a fait dans cette voie, a marclié d'accoi'd avec 
elle. H a oublié quehiue chose de plus grave : c'est que l'empire 
colonial dont nous avons jeté les larges bases dans l'Extrême- 
Orient, aux i»ortes de la Chine, est une «les plus grandes alïaires 
de ce temps-ci... [Interruptions à droite.) 

M. LE BAiioN 1']tienne DE Ladoicette. — La grande pensée du 
règne ! 

M. le Président du conseil. — ... une de celles qui ont 

été le plus chaudement épousées par la majorité républicaine 

du pays, représenté par la Chambre. 

M. LE DIT. DE Feltre. — Faites les élections là-dessus. 

M. Tony Révillo.n. — On disait la môme chose pour le Mexique ! 

M. le Président. — Monsieur Révillon, veuillez garder le silence ! 

M. LE Président du conseil. — Il n'entre pas, j'imagine, 



380 DISCOURS DE JULES FERRY. 

dans la pensée de M. Raoul Diival d'obtenir de cette majorité 
qu'elle rétrograde d'une année en arrière, abandonnant les 
idées qu'elle a le plus voulues et le plus chaudement appuyées, 
l'entreprise dont le succès importe à son honneur législatif. 
[7\ès bien! très bien! à gauche et au centre. — Rumeurs à 
droite et à V extrême-gauche.) M. Raoul Diival ne se flatte pas, je 
suppose, de pouvoir lui arracher une abjuration. C'est donc, 
messieurs, à la majorité que je m'adresse, et je reprends les 
choses, non pas d'aussi haut que M. Raoul Duval ; je les reprends 
au moment où, poui' la dernière fois, nous nous en sommes 
entretenus, à cette date du traité de Tien-Tsin, qu'en etîet j'ai 
apporté ici, à cette tribune, sans forfanterie, messieurs, et 
M. Raoul Duval s'est bien gardé de citer les expressions 
extrêmement modestes, réservées, comme il convient à un 
gouvernement sérieux, par lesquelles j'ai qualifié ce document 
diplomatique. Ce traité, tout le monde l'a applaudi ici : il ne lui 
a pas manqué les sutïrages de la droite elle-même; oui, dans 
son cœur et son âme, la droite, qui est patriote, s'est applaudie 
du traité de Tien-Tsin. 

M. Georges Perin. — Je demande la parole. 

M. LE Président du conseil, — 11 arrive aujourd'hui une 
chose étrange, et j'avoue que le grief nouveau qui a surgi ici 
dans le discours de M. Raoul Duval, qui s'était produit précé- 
demment dans les débats de la presse, j'avoue que ce grief m'a 
plongé dans un profond étonnement. M. Raoul Duval vient me 
faire le i-eprocbe, les journaux m'ont reproché avant lui d'avoir 
mis trop d'empressement à clore, par la convention de Tien- 
Tsin, la situation diflicile dans laquelle nous étions vis-à-vis de 
la Chine; je porte très allègrement la responsabilité de ce 
grief... 

M. Salis, à gauche, M. Jolibois et M. le baron I^Itienne de 
Ladoucette, à droite. — D'un cœur léger! 

M. LE Président du conseil. — Je crois que cet empres- 
sement était patriotique. Je crois que le pays tout entier y a 
applaudi. {Très bien! très bien ! au centre et à gauche.) Et que 
si, aujourd'hui, il y a des regrets, que si aujourd'hui il y a des 
espérances déçues, c'est véritablement abuser des droits de 
l'opposition, qui sont pourtant bien étendus dans noire pays, 



Ail AIIIKS m TiiNKIN. 381 

que de se l'aire de ces es[)éiances déçues une arme coiitiv le 
traité qui avait été conclu et consacrait de si grands résultats. 
{Applaudissements.) 

A droite. — Ce n'est pas sérieux! 

M. LK Présidkxt du conskil. — Ce traité, est-ce qu'il était 
aussi mai fait, aussi bditrux, — pei'nieltez-moi cette expres- 
sion, — que M. Raoul Duval a cherché à le représenter? Je l'ai 
fait connaître à ce moment; et ce Livre jaune, que vous avez 
dans les mains depuis quinze jours, en contient le texte dans 
toute son étendue, avec toutes ses annexes. Ces annexes en 
établissent le caractère d'authenticité et de solennité parlicu- 
lière. Le traité n'est pas seulement accompauné des pleins 
pouvoirs donnés au vice-roi T.i-Hong-Chang, pour traiter avec 
le commandant Fournier: il est également accompagné d'une 
dépèche du Tsong-Li-Yamen, faisant savoir que la politique qui 
avait inspiré le vice-roi du Ïché-Li, dans ses négociations avec 
le commandant Fournier, avait reçu la haute approbation du 
gouvernement impérial. Celte approbation, donnée sur un rap- 
port du vice-roi du Tché-Li, imposée au cabinet de Pékin par 
la puissance, l'autorité, le crédit du vice-roi, donnait à ce traité 
un caractère tout particulier. 

Ce traité n'était pas seulement l'œuvre d'un négociateur 
armé de pleins pouvoirs, c'était la victoire de toute une poli- 
tique qui triomphait à Pékin, cai', entre le 8 mai, jour de l'accep- 
tation et le 11 mai, jour de la signature, il y avait eu à Pékin un 
mouvement violent contre le vice-roi et sa politique ; et ce 
mouvement avait été pour la politique du vice-roi l'occasion 
d'un succès définitif, révélé par cet ordre impérial du 10 mai, 
inséré à la page 7 ilu Livre jaune : 

« Ordre impérial. — Après avoir pris pleine connais.sance 
de votre rapport, nous ne trouvons rien qui y soit en contra- 
diction avec noire Constitution. Que l'atïaire soit donc accordée 
et réglée suivant ce dont vous nous faites part ! » 

Un membre à droite. — Ah ! le l)oa l)illet ! 

M. LE Présidext du conseil. — Voilà un traité solennel. 
Était-il clair, ce traité, au point de vue particulier qui nous 
occupe, au point de vue de l'évacuation des troupes? Vous me 



3S2 DISCOLHS DE JULES FERUY. 

direz, sans doute, où vous pouvez rencontrer des expressions 
plus formelles, des engagements plus clairs que celui-ci : 

« Art. 2. — Le Céleste-Empire, rassuré par les garanties 
formelles de bon voisinage qui lui sont données par la France, 
quant à l'intégrité et à la sécurité des frontières méridionales 
de la Chine, s'engage : 1° à retirer immédiatement, sur ses 
frontières, les garnisons chinoises du Tonkin ; 2° à respecter, 
dans le présent et dans l'avenir, les traités directement inter- 
A^enus ou à intervenir entre la France et la cour de Hué. » 

C'était là, messieurs, la grande conquête de ce pacte nou- 
veau, car c'était à la fois la i-econnaissance de la frontière 
historique du Tonkin, et c'était en même temps la conséciation 
matérielle de cet abandon des affaires de l'Ânnam. de ce déta- 
chement, désormais définitif, que souscrivait la Chine, de tout 
ce qui pouvait toucher à nos rapports avec ce pays. Eh bien, 
messieurs, j'estime qu'il vaut mieux avoir un traité comme 
celui-là, ne fùt-il revêtu que de la signature d'un capitaine de 
frégate ; qu'il vaut mieux l'avoir dans le plus bref délai, dans 
les termes les plus précis, et le faire exécuter le plus tôt que 
l'on peut, que cela est d'une bonne politique; et que le Gouver- 
nement, en pressant l'exécution, en ne se contentant pas de la 
formule « immédiatement », en demandant au commandant 
Fournier, qui était alors persuna graia, le négociateur puissant 
sur l'esprit du vice-roi, de préciser par des dates ce mot 
« immédiatement » que le Gouvernement, dis-je, faisait un 
acte de sagesse, un acte de prudence élémentaire. [Très bien ! 
au centre.) Messieurs, est-ce que ces dates ont été fixées? est-ce 
que ces engagements ont été pris? Voulez-vous vous reporter à 
la dépêche n° 16, adressée par le commandant Fournier au 
vice-amiral Peyron ? Au deuxième paragraphe, se trouve 
cette notification, à la clarté de laquelle il n'y a rien à ajouter : 

« J'ai également amené Li-Hong-Chang à me déclarer que 
l'évacualion des places fortes (hi Tonkin se ferait dans de telles 
conditions qu'à partir du 6 juin, nous pourrions occuper Lang- 
Son, Cao-Bang, Cbat-Khé, ainsi que les places adossées aux 
frontières du Kouang-Tong et du Kouang-Si, et établir des sta- 
tions navales sur les côtes du Tonkin. Après le '2ij juin, nous 
pourrons occuper Lao-Ka'i et les places adossées au Yunnan. J'ai 
notifié par éci-it à Li que, les délais expirés, nous procéderions 



AllAlliKS m TdNKIN. 38J 

par la fui'ce à l'e\piilsiuii des garnisons qui seraient encore au 
Tonkin, j'en ai informé le général Millot. » 
Et cette note, la voici : 



Note remise par !e cominandanl Fournier à Li-I/utiii-Cliaii(/, 
le M mai 1884. [Extrait). 

'< Après un délai de vingt jours, c'est-à-dire le 6 juin, nous 
pourrons occuper Lang-Son, Cao-Bang, Chat-Khé et toutes les 
places du territoire tonkinois adossées aux frontières du 
Kouang-Tong et du Kouang-Si; à la même date, nous i)ourrons 
établir des stations navales sur toute l'étendue des côtes du 
Tonkin. Après un débat de quarante jours, c'est-à-dire le 
26 juin, nous pourrons occuper Lao-Raï et toutes les places du 
territoire du Tonkin adossées au territoire du Yunnan. » 

On oppose à cela une de ces objections qui ont cours et qui 
trouvent leur place dans les débats des tribunaux, mais qui, 
dans les rapports des nations, et dans les habitudes de la 
diplomatie régulière, ne sont pas admissibles; on oppose à cela 
que la note du commandant Fournier i-emise au vice-roi, n'est 
pas signée de celui-ci. Messieurs, les cboses ne se passent pas 
autrement... 

M. Camilli: I^ixletan. — Il n'y a pas de réponse! 
M. Georges Peri.v. — lit le traité Bourée! 

M. LE Président DU coxseil. — Comment! voilà un traité 
qui a été signé le 1 1 mai par le vice-roi duTchéli, à ce moment 
tout-puissant en Chine, par ce vice-roi qui vient de remporter 
sur ses adversaires une dernière victoire, précisément à l'occa- 
sion de la convention entre la France et la Chine, et nous le 
savons, messieurs, car nous étions tenus au courant de ces 
drames de palais, et nous avons été, pendant plusieurs jours, 
M. le ministre de la marine et moi, seuls dépositaires de ces 
secrets d'État, dans une véritable angoisse. Nous nous disions : 
Li-Hong-Chang l'emportera-t-il, ou est-ce le vieux parti 
conservateur chinois... \ Exclamations et bruit), le parti de 
l'obscurantisme et de la routine chinoise, qui l'emportera? 
[Applaudissements au centre.) 

C'était Li-Hong-Cbang, messieurs, qui venait de l'emporter. 



384 DISCOUItS DE JULES FEHKY. 

Sa vicloire était complète ; il était véritablement maître des 
destinées de son pays ; et vous blâmez un négociateur qui vient, 
six jours après, lui dire de la part de son gouvernement : 
« Mon gouvernement demanderait des dates : nous avons parlé 
d'une évacuation immédiate; il conviendrait de préciser et de 
définir. » Alors, le commandant Fournier remet sa note, et il 
déclare, sur son honneur d'officier français, que les délais ont 
été acceptés. Vous disiez tout à l'heure, monsieur Raoul Duval, 
qu'entre la parole d'un officier français et celle d'un mandarin 
chinois, vous n'hésitiez pas... permettez-moi devousfaire remar- 
quer qu'en effet, vous n'hésitez pas à croire le mandarin chinois ! 
[Applaudissements au centre. — Protestations adroite.) N'est-ce 
pas évident, puisqu'il vous suffit d'une allégation, que vous 
avez extraite tout à l'heure d'une dépèche du minisire Li-Fong- 
Pao, pour déclarer que ce sont les Chinois qui ont raison, que 
nous sommes les perturbateurs du repos de la Chine, que nous 
l'attaquons sans droit; et ne devriez-vous même pas aller jus- 
qu'à dire, si vous étiez logique, que c'est nous qui devons une 
indemnité à la Chine? [Nouveaux applaudissements.) 

M. Raoul Dlval. — Allons donc! Ce n'est pas sérieux ! 

M. LE Peésldent du conseil. — Je dis que ces choses se 
traitent parla bonne foi et non par l'écriture, et que je n'at- 
tache pas plus de prix au démenti tardif — très tardif, mes- 
sieurs — qui fut donné aux stipulations verbales du 17 mai qu'à 
cette autre histoire que vous avez pu lire dans les journaux 
anglais, qui l'apportaient de Shang-Hai, à savoir que, sur cette 
note signée par le commandant Fournier, il y aurait des 
ratures parafées d'initiales ! La comédie a été poussée si loin 
qu'on a fait photographier cette pièce. Et savez-vous ce que 
c'est que ces ratures? Ce sont des ratures au crayon ! Je m'y fie 
peu; et, quant au commandant Fournier, je n'ai pas besoin de 
vous dire avec quelle indignation il repousse celte manœuvre 
de la dernière heure, qui ajoute un trait enfantin à beaucoup 
d'autres dont fourmille toute celte histoire. [Très bien! très 
bien! au centre.) 

Messieurs, les dates ont été fixées. On a pu dire qu'elles le 
furent à trop brève échéance. A supposer que la distance fût 
trop longue à parcourir pour faire parvenir l'ordre impérial 



AFKAIIŒS l»ll TONKIN. 385 

jusqu'aux confins duïonkiii; à sniiposcr — cl c'esl uno des 
liypollirscs (|ui [>euvenl tHrt3 admises — que le vice-roi, après 
avoir supputé ces dates, n'ait pas osé ou n'ait pas i»u les faire 
accepter par le cabinet de Pékin, est-ce que ces dates sont res- 
tées inconnues? Est-ce que je ne les ai pas rendues publiques 
ici, dès le 20 mai? Est-ce que cette déclaration n'a pas reçu une 
immense publicité? Est-ce que vous admettez un instant que le 
gouvernement chinois ait ignoré cet incident ? Est-ce que vous 
ne savez pas avec quelle attention, avec quelle vigilance, tout 
ce qui se passe ici est suivi par les agents de la CUïiw '!{ A pplau- 
(lissemenls au centre.) Ali ! ils savent très bien que c'est ici que 
se font les alfaires, que c'est ici qu'est le vrai gouvernement, 
que c'est la majorité qui gouverne; si vous me permettez cette 
expression, je dirai qu'ils tàtent le pouls à cette majorité, ils 
interrogent ses moindres pulsations et ils en tirent parti pour 
diriger leur politique dans un sens ou dans un autre. Donc, ces 
dates ont été proclamées ici, le 20 mai ; la Chine les a connues, 
et, si elle avait trouvé le délai trop court, quoi de plus simple 
— en la supposant loyale — que de dii-e : « C'est trop tôt ! » 

M. Jules Dklafosse. — IClIe l'a fait. Lisez la note 27 : « [,es 
membres du Tsung-bi-Yamen déclarent, etc. 

M. LE Président du conseil. — Votre citation tombe 
étrangement mal. Cette révélation que veulent bien nous faire 
les membres du Tsong-Li-Yamen de leurs sentiments intimes 
n'est rien moins que probante, et cela pour une bonne raison : 
c'est qu'il ne s'en sont aperçus et n'ont trouvé cette belle excuse 
qu'après coup, et une fois le guet-apens consommé. 

M. Clémenceai'. — Ce qui jirouve qu'il fallait un engagemonl; 
écrit. 

M. le Pré.sidext du conseil. — Ce qui prouve qu'il fallait 
un engagement écrit, nous dit M. Clémmceau! C'est facile à 
dire aujourd'hui. 

M. Clemenceau. — Il fallait un éclian^'e de notes ! 
M. LE Président. — Veuillez laisser parler. 

M. LE Président du conseil, — Voilà ce que je veux dire 
sur la note du 17 mai. Mais, en écartant même cette note, je 
soutiens que le gouvernement chinois était obligé par l'article 2 
de prendre des mesures pour le retrait immédiat de ses troupes... 

■T. Ferry, Discours, V. 2ij 



38(5 DISCOUliS DK JULES VFAWW. 

[Applaudissements au cenh'c), etje soutiens que le fait a montré, 
de la façon la plus pciemptoire, que, le 26 juin, non seulement 
il laissait dormir cet engagement, mais qu il n'avait pas pris la 
plus petite mesure d'exécution ; qu'après six semaines de délai, 
lorsqu'il avait eu tout le mois de mai et celui de juin pour le 
faire, le gouvernement de Pélvin n'avait pas déplacé une com- 
pagnie de troupes, qu'il n'avait pas reculé d'une semelle, et 
que, comme il l'a dit, dans sa première altitude, — sur laquelle 
j'insisterai dans un instant, — il considérait le traité de 
Tien-Tsin, au moins en ce qui touche son article 2, comme 
parfaitement non avenu. 

M. DE Baldry d'Asson. — Il ont eu plus de génie que vous. Voilà 
tout ! 

M. LE Président du conseil. — Ils peuvent avoir le génie 
de la déloyauté et de la perfidie. Est-ce de celui-là que vous 
nous reprochez de manquei-? Je constate que M. de Baudry 
d'Asson leur donne son approbation. {7'rès bien ! très bien!) 

M. DK Rauduy d'Asson. — Vous avez élé joué depuis le commen- 
cemenL jusi|u'à la fin ! 

M. Liî I^RÉsiDEiNT. — Monsieur de Raudry d'Asson, veuillez ne pas 
interrompre. 

M. LE Président du conseil. — Je crois qu'il est démontré 
clairement qu'il y a eu un engagement... 

M. DE Raudry d'Asson. — C'est comme à la Conférence de 
Londres! (firiiil.) 

M. LE Présuient. — Monsieur (le Raudry d'Asson, vous ne cessez 
d'interrompre :Je vous rappelle à l'ordre. 

M. LE Président du conseil. — J'ai dit aussi qu'à Lang-Son, 
il y avait eu un guet-apens. M. Raoul Duval prétend que je me 
suis servi d'une expression non seulement exagérée, mais 
déplacée, et qu'il n'y a pas eu de guet-apens. 

M. Raoul Duval. — Vous dénaturez tout ce que j'ai dit. J'ai dit 
que, si nous étions en présence d'une erreur, d'un malentendu, 
suivant l'expression même du général Millot, il valait mieux le 
rectilier que de nous engager dans une guerre longue el qui ne 
serait pas justifiée... 

M. LE PuÉsiDENT DU CONSEIL. — Vous étcs trop prcssé ; nous 

allons voir! 

M. Raoul Duval. — C'est un procédé de discussion commode, 



AKlAlltKS m; TUNkl.N. :W7 

mais iiiaccepLable, que de déiiatiirer les paroles de ses coiitradio 
feurs, 

M. LK Président du conseil. — Je tiens à inrllre sous les 
yeux (le la majorilù les pièces du procès : il ne faut pas qu'elle 
ignore, en ellet, que dans ses dernières communications la 
légation de Chine, dans des termes, d'ailleurs, d'une parfaite 
courtoisie, me remercie d'avoir inséré sa justidcation au Livre 
jaune, parce que le Parlement pourra juger. Eh bien, oui, c'est 
au Parlement de juger. Mais je suis obligé, pour qu'il juge en 
pleine connaissance de cause, de faire connaître les documents 
eux-mêmes, les pièces du procès. Avez-vous lu, messieurs, 
au Livre jaune, sous le n" 36, le rapport; du général Millot? Il 
est un peu trop long pour que je vous en donne une lecture 
complète , mais il faut pourtant, pour vous faire saisir et toucher 
ce qu'il y a de profondément dolosif dans celte alTaire, que je 
vous en lise quelques passages : Une petite colonne, sous les 
ordi'es du colonel Dugenne, part pour occuper Lang-Son, pleine 
de confiance et sur la foi des traités ; elle ne comptait, y compris 
les Tonkinois, les coolies, que 800 hommes. Elle partie 17 juin, 
sur cette roule de Lang-Son qui traverse des pays mal habités, 
mal fréquentés, je n'ai pas besoin de le dire, remplis de parti- 
sans et de voleurs; elle reçoit des coups de fusil de tous les 
rôdeurs, mais cela n'a pas d'importance. 

M. LE BARON Reillp:. — C'était le cas de s'éclairer! 

M. LE Président du conseil. — Ici, je cite textuellement : 
« Le 2.3, le colonel Dugenne, commandant la colonne, annon- 
çait de Bac-Lé que, la veille au soir, sur la rive gauche du 
Song-Thuong, des coups de fusil avaient été tirés sur lui. Le 
matin du même jour, cet officier supérieur envoyait une avant- 
garde sur la rive droite, afin de protéger le passage; cette 
troupe avait à peine franchi la rivière qu'elle était assaillie par 
des coups de fusil; mais l'ennemi était chassé de ses positions, 
après un combat d'une heure, qui nous avait coûté trois blessés. 
Api-ès cet engagement, un parlementaire arriva, porteur d'une 
lettre. Interrogés successivement, le parlementaire et les gens 
de sa suite déclarèrent que l'avant-garde de l'armée chinoise 
était à une petite distance ; que c'étaient des montagnards des 
environs qui avaient tiré le matin sur les Français, et non des 



388 DISCOURS DE JULES FERRY. 

soldats chinois; ils ajoiilèrent qu'ils avaient connaissance tlu 
traité de Tien-Tsin et qu'ils se garderaient d'entrer en hostilité 
avec nous. La lettre remise de la part du commandant en 
chef de l'armée chinoise fut déchiffrée avec peine : on y témoi- 
gnait des dispositions pacifiques et l'on protestait du désir 
d'éviter toute violation du traité; mais on ajoutait que des 
troupes nombreuses qui se trouvaient devant nous avaient 
besoin d'un délai d'envii'ou six jours pour se porter au 
delà de la frontière. (Cette lettre a été traduite plus lard à 
Hanoï; elle n'était pas signée, et portait que le commandant en 
chef des troupes chinoises demandait un délai de six jours pour 
attendre de Pékin l'ordre de se retirer.) Vers dix heures, se 
présentait au camp un mandarin de rang élevé, se disant 
envoyé par le gouverneur du Kouang-Si et s'attribuant autorité 
sur tous les généraux chinois de la région. Il demandait cinq ou 
six jours pour faire retirer les troupes, et il disait n'avoir pas 
connaissance de la lettre remise une heure aupai'avant. Le 
colonel répondit que, d'après le traité du 11 mai, les troupes 
chinoises devraient avoir repassé la frontière; que rien ne 
s'opposait à ce que leur mouvement s'etTectuàt en précédant 
celui de la colonne, et qu'il était disposé à entrer en pourpar- 
lers à cet effet avec le commandant en chef des forces chinoises. 
Le mandarin promit d'amener bientôt le général en chef. » 

Quoi de plus correct, messieurs? Quoi de plus conforme aux 
usages et aux règles de l'état militaire? On rencontre une 
troupe, cette troupe dit qu'elle n'ignore pas le traité, qu'il faut 
du temps pour prendre des arrangements. Le commandant de 
la colonne française répond : « Envoyez-moi votre commandant 
en chef et je traiterai avec lui des conditions de l'évacuation. » 
On promet d'amener le général en chef. A deux heures, 
le poste avancé signalait l'arrivée de deux mandarins, qui 
s'arrêtaient au point signalé comme limite entre les pro- 
vinces de Lang-Son et de Bac Ninh ; ils se refusaient à dépasser 
cette limite et priaient le colonel de venir conférer avec eux. Le 
colonel chargea le commandant Crétin d'insister pour qu'ils 
vinssent le trouver. Ils finirent par accepter, après beaucoup 
d'hésitation; mais ils ne tardèrent point, sous un prétexte, à 
retourner sur leurs pas et ne reparurent plus. » 

Que fait alors le colonel Dugenne ? Ce que beaucoup d'ofli- 



AFl AlliKS lu; Tô.NKIN. 3H9 

cicrs auraient fait à sa place : n'ayaiU pu (•oinmuni(|uei' avec le 
commandant en chef, il en conclut que le passage est libre et, 
dans tous les cas, il pivnd ses pi'(''caulions, car il renvoie aux 
avant-postes... — veuillez écouter ceci, nussieurs, c'est (l(î la 
plus grande importance, — le colonel Duueiine i-envoie aux 
avant-postes le premier parlementaire reçu le matin, en le 
chargeant de donner Tavis que dans une lieu'.T' les troupes 
françaises reprendraient leur marche en avant. Si l'on avait 6ti' 
de lionne foi, qu"aurail-on fait de cette heure? On l'aurait 
employée à renouer les négociations, rompues par la faute du 
général chinois qui, étant arrivé, ayant probablement reconnu, 
à part lui, le petit nombre des troupes françaises, avait disparu, 
sous un prétexte quelconque. [Très bien! très bien! 

Il se trouvera, il s'est trouvé, je crois, dans la presse, des 
esprits chagrins pour blâmer ce qu'il peut y avoir d'un peu 
hasardé dans la marche en avant du colonel Dugenne. Est-ce 
une faute, est-ce une imprudence, est-ce un excès de valeur 
française? Je ne veux pas juger cette question : je crois qu'il 
est très téméraire d'apprécier les actes d'un oftlcier quand on 
n'a pas été à côté de lui et dans les mêmes circonstances. 
( Applaudissements à gauche et au centre.) Je suis toujours très 
réservé quand il s'agit de juger la conduite de chefs militaires : 
leurs responsabilités sont des plus lourdes, et, quand il leur 
arrive, comme au lieutenant-colonel Dugenne, d'aller en avant 
peut-être avec trop de confiance, je préfère voir là une mani- 
festation nouvelle de la vieille bravoure française et je ne me 
sens pas le courage de la blâmer. {Applaudissements.) Mais, s'il 
y a eu imprudence de la part du colonel Dugenne, je la trouve 
bien légère, car il avait pris ses précautions : il avait fait dire 
qu'il repartirait dans une heure. Par contre, de l'autre 
côté, est-ce que la trahison n'est pas évidente? [Très bien! 
très bien!) 

M. Re.xé Goblet. — Personne n'en doute! 

M. LE Président du conseil. — Est-ce que vous ne la voyez 
pas dans ces oiïres de pourparlei's, qui n'aboutissent pas, dans 
cette arrivée de généraux, qui viennent évidemment pour 
reconnaître le terrain et l'importance des troupes qui s'avancent, 
et qui s'en vont dès qu'ils en ont constaté la faiblesse? Est-ce 



390 DISCOURS DE JULES FERRY. 

(jne vous ne la voyez pas dans celte absence de réponse, et enfin 
dans cette embuscade qu'une heure après, on rencontre, et dans 
laquelle 300 soldats français, qui s'avançaient, après la déclara- 
lion que je viens de dire, en faisant connaître aux troupes 
chinoises qu'ils venaient pour l'accomplissement d'un traité 
dont ces troupes elles-mêmes n'ignoraient pas l'existence, dans 
laquelle, dis-je, ces 300 braves lultent pendant deux jours contre 
4000 Chinois postés dans les broussailles? {Très bien! très 
bien!) S'il n'y a pas là trahison et guet-apens, la langue fran- 
çaise manque d'expression pour qualifier ces actes. {Applau- 
dissements à (jauclie et au centre.) 

En présence de ces faits, quelle est l'aLtitude du Tsong-Li- 
Yamen? Il en a eu plusieurs, mais la premièi'e est précieuse 
à noter. Ce n'est pas du tout celle d'aujourd'hui. Ah! l'attitude 
d'aujourd'hui est parfaitement conciliante et résignée : le traité 
de Tien-tsin, dit-on, est une loi sacrée pour la Chine, qui ne 
demande qu'à l'exécuter et à en tirer toutes les conséquences. 
Telle n'était pas l'attitude du Tsong-Li-ïamen à la première 
nouvelle de latïaire de Lang-Son, et, sivous voulez vous repor- 
ter au numéro 28 du Livre jaune, vous y verrez cette dépêche 
que M. de Sémallé, notre chargé d'afi'aires à Pékin, nous adresse : 
« Je viens de recevoir une note écrite du Tsong-Li-Yamen, en 
réponse à ma protestation dont je vous ai entretenu hier. Le 
conseil des affaires étrangères prétend que les Français ont 
ouvert le feu contre les Chinois. » J'ai oublié de vous dire que, 
dans le rapport du général Millot, comme si l'on avait prévu 
l'accusation, il était dit : « A quatre heures, la colonne s'ébran- 
lait ; il était prescrit aux hommes de tête de ne pas tirer 
les premiers... » 

M. Blancstbé. — Il y a un autre fait que vous oubliez de citer et 
qui est bien plus à votre avantage. 

M. LE Président du conseil. — Vous le citerez, monsieur 
Blancsubé : je ne puis pas tout lire. Ainsi donc le Tsong-Li- 
Yamen prétend que... « les Français ont ouvert le feu contre les 
Chinois. » Il soutient, au surplus, « que le traité du 11 mai est 
un engagement provisoire, où les questions de frontières et de 
commerce n'ont pas été réglées, et où la date à laquelle les 
troupes devront être rappelées n'a pas été \\\i^{^. Aussi le gou- 



\ll AlliKS liL KiNMN. 3«»l 

vcrnenit'iil chinois u-t-il t.'iivoyé aux coiiiiiiaiHlaiils niililain's au 
Toiikiii l'ordre de ne pas livrer les places qu'ils occupenl. loul 
en s'elTorranl d'éviter loul cnuauciucnt avec les Français. » 

Ainsi, loin de s'excuser, le Tson.u-Li-Yanicn prend la respon- 
sabilité de l'alïaire de Lang-Son: il dit : « J'étais dans mon 
droit; le traité de Ticn-Tsin, ce n'est pas un traité, c'est une 
feuille de papier: ce sont des préliminaires (jui n'ont absolu- 
ment rien de définitif. » 

Messieurs, nous ne pouvions accepter un seul instant, comme 
l)ien vous pensez, une pareille inler[)rélation. Nous avons pro- 
testé avec la plus grande énergie, dès le premier moment, 
dans une dépêche dont l'honoi'ahle ^l. Raoul Duval a donné 
tout à l'heure un extrait, et, — (pi'il me soit permis de le dire, 
bien qu'elle émane de moi, — (jui me i)araît assez bien raison- 
née. Nous avons réfuté la thèse chinoise; ce n'était pas dinicile. 
Nous avons dit : 

(( Sur le premier point, je ne puis que maintenir les observa- 
tions déjà indiquées dans une lettre du 4 juillet. C'est le 17 mai 
que, pour assurer l'exécution de l'article 2 du traité de ïien- 
Tsin, le commandant Foui-iiier a remis au négociateur chinois 
une note écrite, portant que, « après un délai de vingt jours, 
c'est-à-dire le 6 juin, nous pourrions occuper Lang-Son, Cao- 
Bang, Chat-Khé et toutes les places adossées aux frontières du 
Kouang-Tong et du Kouang-Si. » Rien n'a pu faire supposer 
alors à notre plénipotentiaire que cet arrangement ne fût pas 
agréé par son interlocuteur. Mais il va plus. Quelques jours plus 
tard, le 20 mai, je faisais connaître à la Chambre des députés à 
Paris, en même temps que le traité de Tien-Tsin, les termes 
mômes dudit accord, et cette communication a reçu une 
immense publicité. On ne saurait donc admettre que le gouver- 
nement impérial en ignorât les dispositions, et il aurait dû, dans 
tous les cas, nous prévenir en temps utile des difficultés qui 
pouvaient, de son fait, en empêcher l'exécution régulière. L'in- 
cident de Lang-Son conserve donc à nos yeux le caractère que 
ma communication du 9 juillet y alli-ibuait, et ipii justifie nos 
demandes de garanties et de réparations. » 

Sous la pression de notre Gouvernement et, fuit heureuse- 
ment, influencé parle voisinage de la magnili(pie escadre que 
commande l'amiral Courbet, qui, dès ce moment, avait pris la 



39-2 DISCOURS I)K JULES FERHY. 

route du Nord, le Tsong-Li-Yamen ne persévéra pas, — il faut 
lui rendre celte justice, — dans cette première attitude. Il en 
prit une seconde, et vous la trouverez se dessinant à la page 37, 
sous l'influence renaissante de Li-Hong-Cliang, car, au premier 
moment, il avait été îiussi désespéré que nous-mêmes de cet évé- 
nement de Lang-Son, et il nous avait manifesté dans une dépêche 
télégraphique à la fois ses regrets et son impuissance momen- 
tanée à faire observer la convention de Tien-Tsin; mais on a 
besoin de lui, le ciel s'obscurcit, les affaii'es peuvent s'em- 
brouiller, et il intervient de nouveau avec eflicacité dans les 
affaires de son pays : — alors appai'ait la seconde manière du 
Tsong-Li-Yamen. Cette fois, on reconnaît que le traité de 
Tien-Tsin est un traité, et non un simple préliminaire, que 
c'est un traité déiinitif, qu'on va l'exécuter, et que vraiment on 
s'y est empressé, car le gouvernement chinois était sur le 
point de prendre des mesures pour faire évacuer ses troupes 
quand les nôtres les ont rencontrées. 

On veut l'exécuter, et, comme preuve, on nous fait savoir 
qu'un décret impérial ! — c'est la forme sous laquelle les 
commandants de corps d'armée doivent, paraît-il, dans le rite 
chinois, être interpellés et recevoir des ordres de marche 
ou de retraite : par conséquent, c'est un acte très solennel — 
qu'un décret impérial, dis-je, a prescrit aux troupes chinoises 
de se retirer de leurs postes avancés jusqu'à Lang-Son. 

Ceci, messieurs, se passait le 9 juillet. Nous ne pouvions nous 
contenter de cette retraite des postes avancés sur Lang-Son: 
nous avons insisté et, dans ma dépêche du 10 juillet, je décla- 
rai qu'il fallait au Gouvernement français, comme première 
satisfaction, avant toutes choses, un décret impérial, d'une 
clarté absolue, ne laissant prise à aucune équivoque, à aucune 
ambiguïté, ordonnant le retrait des troupes placées en deçà de 
la frontière du Tonkin, et l'ordonnant en vertu de l'article 2 de 
la convention de Tien-Tsin, qui, ainsi visée pour la seconde 
fois dans un décret impérial, prendrait un nouveau caractère 
d'authenticité et de précision, un décret enfin nommant les 
places elles-mêmes, afin que les controverses géographiques 
(jue la Chine a laissé si longtemps subsister au sujet du Tonkin, 
fussent définitivement tranchées. 

Voilà ce qu'il nous fallait, et voilà ce que nous avons exigé 



AFFAIUKS m TONKI.N. 393 

au moyen d'un ullinuitum en date du 12 juillet, qui est la pièce 
n" 43 du Livre Jaune. Cet ulUmaUini esl très impoi'lant : je vais 
le lire, car je tiens à montrer à tout le monde, ici et au dehors, 
que la conduite du Gouvernement français n'a pas eu ce carac- 
tère de précipitation que }l. Raoul Duval relevait contre nous, 
précipitation bien aveugle, bien folle, que celle d'un gouverne- 
ment qui, au lieu de négocier, aurait cherché à abréger les 
négociations pour jeter son pays dans la guerre ! S'il y a, au 
contraire, un reproche à nous faire, c'est d'avoir trop attendu, 
d'avoir montré trop de longanimité. [Très bien! très hinnl au 
centre et à gauche. — Interruptions à droite.) 

M. LE COMTE DE Maillé. — Les Cliinols ont été de mauvaise foi, et 
le Gouvernement a été d'une légèi'eté poussée à l'excès! 

M. LE Président du conseil. — Je voudrais bien savoir 
où l'honorable comte de Maillé trouve li-ace de légèreté dans 
celte négociation si précise, si juridique. 

M. LE COMTE DE Maillé. — (Juiuid 011 a fuit une négociation, on 
commence par dresser un protocole quelconque : vous n'avez fait 
aucun acte de cette nature. [Brait.) 

M. LE Président. — Monsieur de Maillé, vous n'avez pas laparole. 

M. LE COMTE DE Maillé. — M. le président du Conseil s'est adressé 
à moi, je réponds. 

M. LE Président. — Parce que vous avez interrompu. 

M. LE Président du conseil. — Et puis, parce que je sais 
que l'honorable comte de Maillé est très expert en diplomatie. 
[Murmures à droite.) Je pense que mes paroles n'ont rien de 
désagréable pour M. de Maillé. 

M. LE COMTE DE MAILLÉ. — bans tous les cas, avec ma faible 
intelligence, je n'aurais pas commis des fautes aussi considérables 
que les vôtres. 

M. LE Président du conseil. — Voici l'ultimatuni : il faut 
que vous le connaissiez. Il est du 12 juillet. M. de Sémallé, 
conformément à nos ordres, a remis au Tsong-Li-Yamen l'ulti- 
matum suivant : « Depuis la communication faite, le 4 juillet, au 
ministre de Chine à Paris, le Gouvernement français a reçu la 
preuve que ce sont les troupes chinoises qui ont attaqué les 
soldats français envoyés, sur la foi du traité, pour occuper 
Lang-Son. Convaincu qu'un attentat aussi contraire aux assu- 
rances de la cour de Pékin, n'est imputable qu'aux manœuvres 



394 DISCOURS DE JULES FEI5UY. 

(l'un parti qui cherche à trouhler les hons rapports des deux 
pays, le Gouvernement français se voit dans l'obligalion de 
réclamer dès à présent des garanties pour rexécution loyale 
des arrangements conclus à Tien-Tsin. Le ministre de France 
à Shang-Hai est chargé, en conséquence, de demander que 
l'article 2 de la convention du limai soit immédiatement exé- 
cuté, et qu'un décret impéi'iai, publié dans la Gazelle de Pékin, 
ordonne aux troupes chinoisesd'évacuerleTonkin sans délai. De 
plus, il a reçu l'oidre de réclamer, comme réparation pour la 
violation du Irailé etcomme dédommagement des frais qu'entraî- 
nera le maintien du corps expéditionnaire, une indemnité de 
"250 millions au moins, dont le règlement sera définitivement 
arrêté dans des négociations ultérieures. Le Gouvernement 
français compte que, sur ces deux points, une réponse satisfai- 
sante lui sera faite dans la semaine qui suivra la remise au 
Tsong-Li-Yamen de la présente note. Autrement, le Gouverne- 
ment français serait dans la nécessité de s'assurer directement 
les garanties et les réparations qui lui sont dues. » 

Messieurs, l'ultimatum accordait à la Chine une semaine de 
délai ; elle laissa expirer la semaine presque tout entière, et 
elle ne se décida que le 16 juillet à publier dans la Gazette de 
Pékin l'ordi'e d'évacuation, le décret impérial, dans les termes 
mêmes que nous avions exigés. Vous le trouverez au n" S4. 
Avec l'habileté qui les caractérise, les Chinois, tout en nous 
donnant cette satisfaction, évitent soigneusement de s'avouer 
en faute. C'est leur rôle, c'est leur génie ; ce sont des négocia- 
teurs très habiles, très subtils. Enfin, le fait était là, et le fait 
nous suffisait. Voici comment s'exprime le décret impérial : 

« Conformément à la convention du il mai, on doit, dans le 
délai de trois mois, discuter un traité définitif sur les bases 
contenues dans les quatre premiers articles. Comme ce délai 
va expirer, il est nécessaire d'exécuter aujourd'hui l'article 2. 
En conséquence, l'empereur ordonne au vice-roi du Yunnan et 
au gouverneur du Kuang-Si de faire retirer toutes les ti'oupes 
qui occupent Lao-Ka"i, Lang-Son, le Kuang-Si, et de les canton- 
ner en deçà des passages sur le territoire de Yunnan, de 
Kuang-Tong, de Kuang-Si. Cette évacuation devra être terminée 
dans le délai d'un mois. Respectez ceci. » 

Messieui's, décidés à montrer dans cette affaire la modération 



AFFAIRKS 1)1 TO^KI^. 20.'. 

qui est riioiiiit'ui- ilt's loris vis-à-vis des laililcs. iiiodi'i'alion qui 
cerlaiiiemcnl osl dans la pensée de la niajoiilé du pays el de 
celle Clianibre, comme nous recevions sur ce premier point, si 
important, une salisfaciion sérieuse, nous avons déclaré tout de 
suile à la Chine que nous ne lui denjandions plus de s'enjiager 
à payer immédiatement une somme déterminée, mais seulement 
de i-econnaîlre le principe de l'indemnité et d'entamer des 
négociations pour en (ixer le chiiïre, sur cette douhle base : 
indemnité due aux familles des soldats tués, et ensuite indemnité 
due au Gouvernement français pour les dépenses extraordinaires 
et non prévues que le maintien de nos forces de terre et de mer 
au ïonkin et dans les mers de Chine allait nous imposer. 
v= Je disais, en elfet, au représentant de la Chine qui esta l'aris : 
« Il faut que vous expliquiez à votre gouvernement l'état de 
l'opinion en France ; faites-lui comprendre que la Chine, depuis 
la violation du traité de Tien-ïsin, n'inspire plus à la France 
aucune confiance, et que l'opinion ne permettrait pas au Gou- 
vernement de rapatrier acluellenn.'nt la plus petite pailie du 
corps expédilioimaire, ou de rappeler le moindre de ses vais- 
seaux : nous en aurons peut-être besoin pendant un an encore 
ou dix-huit mois, afin de surveiller l'exécution du traité de 
Tien-Tsin. 11 faut payer cette dépense. Voilà la base de l'indem- 
nité. » [Applaudissements au centre et à gauche.) 

Messieui's, au premier abord, et pendant un certain nombre 
de jours, on put croire — et nous étions tout disposés à nous 
associer à celte croyance — que le gouvernement chinois adhé- 
rait au principe de l'indemnité, et faisait entrer ainsi la totalité 
du dilTérend dans la voie des arrangements diplomati(|ues, en 
l'arrachant à la voie des revendications par les armes. En elfet, 
vous trouverez sous le numéro ol une dépêche de M. Patenôtre, 
dans laquelle il m'apprend qu'il a reçu deux fois dans lajournée 
la visite du mandarin de Shang-Hai, chargé par son gouvernement 
de demander une prorogation du délai de l'ultimatum ; en 
échange de cette prorogation, le gouvernement chinois était 
disposé à donner d'avance son consentement — le mandarin 
chinois en avait l'assurance — à la rédaction d'une noie conve- 
nue avec notre plénipotentiaire, et de laquelle il résulterait que 
le principe d'une indemnité était reconnu par le gouvernement 
de Pékin. Celte note était ainsi conçue : 



396 DISCOUnS DE JULES FEItUY. 

« Voire note (.lu 1"2 juillet contenait diverses demandes, dont 
l'une, relative h l'évacuation, a déjà fait l'objet d'un décret 
impérial où la France verra sans doute un témoignage de nos 
intentions amicales. Le Tsong-Li-Yamen pi'ie aujourd'hui même 
l'empereur de nommer le vice-roi de Nankin, Tseng, pour régler 
avec vous, à Shang-Hai, les autres demandes d'une manière 
satisfaisante. Nous vous prions, en conséquence, de télégraphier 
à vos amiraux de suspendre toute action jusqu'à nouvel avis. » 

J'acceptai la combinaison proposée dans cette dépêche : 
seulement, je lis savoir au gouvernement chinois que, comme 
nous ne pouvions pas entrer dans la voie des atermoiements 
indéfinis, et des négociations n'aboutissant qu'à des prolongations 
d'échéances, nous lui rappelions que le dernier délai, le délai 
extrême, celui au bout duquel nous reprendrions notre liberté 
d'action, était la date du l" août. 

Messieurs, cette précaution n'était pas inutile, car, trois jours 
après je recevais une nouvelle dépêche de M. Patenôtre m'an- 
nonçant que, sans doute, il avait reçu la note du Tsong-Li-Yamen 
rédigée dans les termes convenus entre lui et le mandarin de 
Shang-Hai, mais qu'en même temps, le gouvernement chinois 
avait envoyé à toutes les puissances copie de la correspondance 
échangée avec nous, ainsi qu'un mémoire dans lequel il faisait 
appel aux bons offices des gouvernements étrangers, reprodui- 
sait sa version sur l'alïaire de Lang-Son, disait que des soldais 
chinois avaient été tués, et que cependant il ne demandait 
aucune indemnité... {On rit.) 

Bref, se tournant vers nous, le gouvernement chinois a l'air 
d'accepter le principe de l'indemnité et. se tournant vers les 
puissances européennes, il proteste contre ce principe, de la 
manière la plus violente. Je fus fort ému de celle déclaration, et 
j'en tirai immédiatement l'occasion de poser très nettement la 
question au gouvernement chinois. En eiïet, sur ces entrefaites, 
le vice-roi de Nankin arrivait avec d'autres plénipotenliaires et 
les conférences allaient s'ouvrir avec M. Patenôtre : nous ne 
pouvions pas rester dans l'équivoque ; vous trouverez au n° 62 
la dépêche suivante que j'adressai au ministre de France en 
Chine : 

(( Le Tsong-Li-Yamen vous a fait savoir que le vice-roi de 
Nankin était nommé par l'empereur pour régler avec vous, à 



AFl'AlliKS m ÏU.NkIN. 307 

8liang-Hai, li.'s deiiuindes loriimlccs dans la noie IVaiiraiso du 
12 juillet. J'avais conclu de cette note que le vice-roi aurait 
pleins pouvoirs pour réglei- la question d'indemnité. Mais, 
aujourd'hui, Li-Fong-Pao me transmet un lélégi-amme du 
Tsong-Li-Yamen, aux termes duquel les pouvoirs du gouverne- 
ment général des deux Kouangs s'appliqueraient unifpieuKMit 
au développement des clauses de la convention de Tien-Tsin.La 
contradiction qui existe entre ces deux avis m'oblige à poser 
nettement au gouvernement impérial la question de savoir si le 
vice-roi de Nankin est autorisé ou non à régler le cliilTre de 
l'indemnité avant la date du P'' août. 

« Veuillez transmettre ces indications à 31. de Semallé, qui 
devra en tirer les éléments d'une communication au Tsong-Li- 
Yamen, et déclarer que le gouvernement de la République 
reprendrait immédiatement sa liberté d'action si une réponse 
négative était faite à la question posée par lui. » 

Voilà, messieurs, prises sur le fait, les oscillations de cet 
étrange gouvernement avec lequel nous sommes en rapports 
nécessaires, soit amicaux, soit belliqueux, puisque nous sommes 
ses voisins. On se trompe, on risque de commettre de lourdes 
ei'reurs et de tomber dans de graves malentendus quand on 
veut traiter ce gouvernement selon la procédure, suivant les 
traditions et les opinions qui ont cours dans la diplomatie euro- 
péenne. La grande faiblesse de ce gouvernement, ce qui rend 
si difficile de traiter avec lui, c'est la division profonde dont il 
est travaillé. J'ai eu déjà l'occasion de signaler à la Chambre, 
dans d'autres discussions, le caractère particulier de ce gouver- 
nement de Pékin, gouvernement collectif et tiraillé, qui compte 
un ou deux hommes avisés et résolus, entourés, comprimés, 
opprimés le plus souvent par une oligarchie de fonctionnaires 
qui n'a au monde qu'un souci, se dégager de toute espèce de 
responsabilité. [Bruit à r extrême-gauche.) 

M. Edouard Lockrov. — C'est ainsi dans beaucoup de pays ! 

M. LE Présidext du coxseil. — Il en existe, messieurs, 
dans la correspondance de notre ministre en Chine, une preuve 
tout à fait curieuse que je voudrais bien mettre sous vos yeux. 
Quelques jours après la clôture des conférences dont vous allez 
avoir tout à l'heure le tableau, des propositions à peu près 



398 DISCOURS DE JULES FERHY. 

sérieuses semblent, faites par les plénipotentiaires chinois, et je 
suis avisé par M. Patenôtre qu'il est question très sérieusement 
de nous olïrir une indemnité de 80 millions, payable en dix ans. 

M. G.VLL\. — C'est-à-dire que l'indemnité diminue là-ljas, tandis 
que la dépense augmente ici. 

M. LE Président du conseil. — C'était un chitïre acceptable, 
car la France ne fait pas de cette aiïaire une question d'argent : 
ce qu'elle veut imposer à la Chine, c'est, à vrai dire, une amende, 
une garantie contre les violations possibles, dans Pavenir, du 
traité. Il faut que la Chine paye une indemnité, afin qu'elle 
apprenne à respecter les traités qui sont l'evétus de sa signature. 
C'est pour nous, je le répète, non une question d'argent, mais 
bien une question de politique, d'honneur et de dignité. (.l/;/?ro- 
halion sur divers bancs à gauche et au cen/re.) Nous aurions donc 
accepté volontiers le chiffre de 80 millions... 

M. TiEORCKS Perin. — La bonne politique aurait été de ne pas 
changer ce chillVe. 

M. LE Président du conseil. — Mais il n'a pas été changé: 
le chilïre est resté fixé à 80 millions... [Exclamalions et rires à 
iextréme gauche et à droite.) Permettez, messieurs... 

M. Anurielix. — Il aurait mieux valu demander 80 millions tout 
de suite. 

M. LE Président du conseil. — Vous êtes dans une grande 
erreur! J'estime qu'il ne faut demander aux gouvernements en 
face desquels on se trouve que ce qu'ils peuvent donner. Quand 
on ne veut pas jouer le rôle de provocateur, quand on a espéré, 
et qu'on espère encore, jusqu'au dernier moment, pouvoir 
arriver à une entente, je ci-ois qu'il ne faut exiger que des 
sommes qui puissent être payées. De plus, il faut se rappeler 
que notre ultimatum avait un double objet : nous avions 
demandé le décret impérial, qui comprend une reconnaissance 
nouvelle, éclatante du traité de Ïien-Tsin; nous l'avions obtenu 
et, ayant satisfaction sur la première moitié de notre demande, 
j'ai pensé que nous pouvions nous montrer plus ijénéreux sur 
la seconde partie. [Mari/uesd'a/)p)'n/wliu7} à gawhe et nu neutre.) 

Mais savez-vous poui'(|uoi ces offres ne sont pas arrivées à 
prendre un caractère officiel? Il y avait à Shang-Hai deux pléni- 
potentiaires sur trois qui acceptaient ces offres, mais le principal 



AIFAIHKS DU TONKI.N. :i<..'.) 

pléni[tult'iiliaiit' ne voulail jias cniiaucr sa rcsponsabililr. hiiii 
autre côté, le Tsong-Li-Yaiiicii voulait laisser aii\ |ilriii|iol('ii- 
liaires toiile la responsabililé de leur né.uocialioii : de sniie f|iie, 
dans celte alTaire, comme dans beaucoup daulres, nous ne 
trouvions personne à qui parier, parce que personne n'osait 
assumer la responsabilité d'une concession. C'est sous ces 
auspices que s'engagent les conférences de Sbang-Hai, entre 
notre ministre, 31. Patenôtre, et les plénipotentiaires chinois. 
Il faut vous en faire passer le court i-écit et le curieux tableau 
sous les yeux. Vous aurez ainsi toutes les pièces du procès. 
M. Patenôtre, écrit le 28 juillet 1884 : 

« Ce matin, j'ai eu une longue conférence avec les plénipo- 
tentiaires chinois, qui se sont bornés à reprendre la Ihèse du 
Tsong-Li-Yanien. J'ai vainement essayé, pendant trois heures 
d'une discussion stérile, de leur arracher une réponse quel- 
conque. Vingt fois, je leur ai demandé si la Chine adhérait ou 
non au principe de l'indemnité, sans pouvoir obtenir d'eux ni 
négation ni afiirmalion. Je leur ai communiqué alors un projet 
de règlement, rédigé de façon à ménager, peut-être à l'excès, 
leurs susceptibilités : j'y rappelais que la France avait assumé 
la tâche depacilier le Tonkin, etde rétablir une sécurité dont la 
Chine devait, au point de vue commercial, profiter autant que 
nous; j'ajoutais que l'atîaire de Lang-Son avait eu pour ellet 
d'augmenter considérablement nos charges. Les deux cents mil- 
lions étaient présentés, par suite, comme une sorte tle contri- 
bution destinée à indemniser la France de dépenses également 
productives pour les deux pays. Les plénipotentiaires ayant 
déclaré qu'ils n'osaient pas transmettre à Pékin un projet sem- 
blable, je leur ai demandé de me présenter ce soir un contre- 
projet. Après y avoir consenti, ils viennent de me faire savoir 
qu'il leur a été impossible de rien formuler qui soit conciliable 
avec mes propositions. Je suppose néanmoins que je serai saisi 
demain d'une proposition, mais je crains qu'elle ne puisse être 
acceptée. 

« En effet, le lendemain, au lieu du contre-projet qu'ils 
m'avaient soumis hier, » dit M. Patenôtre. « les plénipotentiaires 
se sont bornés à me remettre une note tendant à prouver que 
nous ne pouvons réclamer une indemnité à la Chine, et où se 
trouvent reproduits tous les arguments du Tsong-Li-Yamen. 



400 DISCOURS DE JULES FEHRY. 

J'ai déclaré qu'en présence d'une réponse aussi peu sérieuse, je 
n'avais qu'à me retii'er, et j'ai levé la séance. Une heure après, 
le vice-roi faisait solliciter un nouvel entretien. J'ai consenti à 
le recevoir demain malin, à la condition que, cette fois, je serais 
saisi d'une proposition formelle. » 

La proposition formelle, messieurs, la voici: 

" Ce matin, télégraphie M. Patenôtre, le 30 juillet, la confé- 
rence a été aussi stérile que les précédentes. Les plénipotentiaires 
me promettent maintenant une proposition pour ce soir. Ils 
affectent de croire que nous prolongerons encore les délais de 
l'ultimatum du 12 juillet. » 

Et notre agent nous adresse de Shang-Hai, le même jour, ce 
dernier télégi'amme : 

« Tout en persistant à déclarer injuste notre demande 
d'indemnité, les plénipotentiaires nous offrent. « par espiit de 
conciliation, « cin(| cent mille taëls, soit environ 3 millions et 
demi de francs, à litre de secours pour les victimes de Lang-Son. 
Ils ajoutent que, si nous acceptons ce chilTre, ils proposeront à 
l'empereur de i-endre un décret dans ce sens. J'ai naturellement 
refusé celte otfre, et je me suis horné à dire au vice-roi que j'en 
référerais à mon gouvernement. » 

Messieurs, après cela (nous étions au 1" aoûL), que restait-il 
à faire? Je demande si vraiment l'on pouvait pousser la longa- 
nimité plus loin [Non! lion! à gauche et an centre), je demande 
si nous n'avons pas largement et amplement accompli ce devoir 
qui s'impose aux puissances civilisées, et qui s'imposait particu- 
lièrement à un grand et généreux pays comme la France, de ne 
pas ahuser de [sa force vis-cà-vis de peuples plus faibles que lui. 
Eh bien, messieurs, je crois, comme je l'ai dit tout à l'heure, 
que, s'il y a quelque reproche à nous adresser dans cette atïaire, 
c'est d'avoir montré trop de patience, trop de générosité. 
[Man/ncs cVassenliment sur plusiews bancs à gauche et au centre.) 

Nous avons donc pris un parti. Messieurs, celle patience, je 
ne la regrette pas ; il en faut beaucoup avec les Asiatiques, et 
j'ai toujours présente à l'esprit une anecdote qui m'a été racontée 
par mon honorable collègue M. le ministre de la guerre. Il faisait 
partie de l'expédition de Chine, et il avait eu à négocier la 
remise des forts du Sud du Peï-Ho. Nos troupes étaient maî- 
tresses du pays : il semblait donc que la remise dût se faire avec 



\l"l' AIKKS nil TONKIN. 401 

une gi-andc laciliti'. Kli liien, 31. le uviiéivil (lîmipcMon nio rap- 
[lelail l'rcciiuiK'nt qu'acconipaiint'' (l'iiii antre oriicier siipri'it'iii'. 
il avait passé toute la miil à (lisriiici' avec le vice-roi; (pu' 
six fois il iHait remonté achevai, croyant la néuociation iT)iii()iir. 
mais que six fois on l'avait rapiielé. et (|U('fe fut seulcnicnt à la 
septième que le vice-roi conseulil à la rnldilion de la place. 
{/{n-cs.) 

C'est bien là, mcssifiirs, le caractèi'e chinois ; c'est bien là ce 
mélange d'entêtement, d'intelligence et île clairvoyance, — car 
les Chinois ne man([uent ni de pénétration ni de clairvoyance, — 
c'est bien ce mélange d'orgueil et de faiblesse qui les caractérise. 
Savez-vous ce qu'il y a de plus l'are eu Chine? C'est un homme 
résolu. Il y en a un, pourtant : c'est Li-Hong-Chang, mais 
aussi quelle nuée d'ennemis le poursuivent ! Mais avec les Chi- 
nois, il ne faut jamais désespérer. C'est au moment où l'on croit 
la guerre la plus prochaine que la paix va peut-être se conclure. 
C'est là notre contiance, messieurs; c'est pour cela que nous 
avons si longtemps patienté, que nous avons donné tant de 
preuves de mansuétude. Mais enlin tout a un terme, et, le 
1" août arrivé, nous avons pensé qu'il fallait (pie le gouverne- 
ment chinois connût par des signes certains, par des faits 
sensibles, que la résolution de la France était prise. C'est alors 
que nous avons donné l'ordre à l'amiral Lespès d'aller à Kélung. 
L'amiral Lespès a détruit la forteresse de Kélung et démonté 
les batteries qui défendaient ce port de l'île de Formose. 
ilnterriiplions à fcxln'me-rfauche et ii dru'ite.) 

MM. JoLiBois cl le BAU.).N Étie.n.nk de Lauolcette. — Il l'.lllail 
auparavant consuller la Chambre! 
M. Gléme.nceal'. — Et la Consliliilioii ! 

M. LK Présidext du conseil. — iVe croyez pas, messieurs, 
que, pour cela, nous soyons avec la Chine en état de guerre. 
[Exclamations ironiques à droite et à l' extrême-gauche.) 

M. DE I..V liiLi.vis. — l'^t les coups de canon ! 

M. LE Président du conseil. — C'est toujours la grande 
erreur... 

M. Geouges Peri.n". — Nous ne sommes pas non plus en état de 
paix, je suppose ? 

M. LE Président du conseil. — ... Nous sommes en état de 

J. Ferry, DUcows. \. 26 



40-2 DISCOURS UE JULES FEHUY. 

négociations. [Nouvelles exckwialwns et rires sur les mêmes 
bancs.) 

M. JiLF.s Delafosse. — A coups de canon! 

M. LE Président du conseil. — Messieurs, vous voulez 
juger les choses d'Asie avec la méthode et les hahitudes 
d'Europe! Vous êtes dans l'erreur... 

M. Roque (de Fillol). — Les coups de canon no comptent donc 
pas? 

M. LE Président du conseil. — ... Et ce phénomène se 
voit actuellement. Nous continuons à négocier, seulement nous 
tenons un gage. 

M. Georges I^f.iun. — C'est le gage qui vous lient ! 

M. le Président du consril. — Eh bien, messieurs, ce que 
nous venons vous demander, c'est d'approuver ce que nous 
avons fait, d'approuver ce premier avertissement donné à la 
Chine! Maintenant nous sommes devant Fou-Tchéou, devant 
l'arsenal qui contient toutes les richesses militaires et navales 
de la Chine; et nous gardons, vis-à-vis de cet arsenal que nous 
serions maîtres de détruire, nous gardons l'état de paix. Avant 
d'en sortir et d'aller plus loin, notre devoir était de demander 
le consentement de la Chambre... 

Yoix à droite. — Il est bien temps! 

M. le Président du conseil. — Ce n'était pas seulement un 
devoir, c'était un intérêt de premier ordre dans cette atTaire. 
Tout à l'heure, je vous montrais la Chine irrésolue, oscillante, 
attendant. Attendant quoi? x\ttendant, messieurs, votre avis, 
attendant votre vote. [Trèsbien! très bien! à gaucheet au centre.) 

Croyez bien que ce qui pèsera du poids le plus lourd dans la 
balance des décisions du gouvernement chinois, c'est le vote de 
cette Chambre... 

M. Georges Perin. — On nous a dit la même cliose il y a un an. 
monsieur le Président du conseil ! 

M. DE L.v iJocuETTE. — Vous nous en direz autant pour Mada- 
gascar ! 

M. LE Président du conseil. — Je le répète : à côté de 
notre escadre, autant qu'elle, plus qu'elle peut-être, pèsera et 
devra peser sur les déterminations du cabinet de Pékin la preuve 
manifeste, donnée ici par un vote éclatant, par une majorité 



AKI-AIKKS DU TONhI.N. 103 

iiomhi'tMisc Cl ivsoliie, de la voloiUc de la France de faire pré- 
valoif son droit sur les défaillancfs et les oscillations de la poli- 
tique chinoise. [Trh him! Ivh h'irn ! à f/anc/te et au centre. — 
Murmures à l'exlrrtne-f/auc/ie cl à droite'' 

Et pourquoi ce vole ne serait-il pas unanime? Poun|iioi, dans 
une question (pii louclic à un si grand intéi'ôt national, à tout 
l'avenir de noire empire colonial dans rindo-Cliine, ji0Mr{|uoi 
tons les memlji'es de la Cliamhre, sans dislinclion d'opinion, 
comnie dans une circonstance récente, pour Madagascar, ne se 
réuniraient-ils pas, d'un nu'Mue élan, dans un vole unanime? 
[Aj)plaudisseinentx à (jauche et au centre — Bruit ù l'extrènie- 
gauchi; el à droite.) 

M. DE La Roc.hette. — Dites-nous (pie vous voulez déclarer la 
guerre, et nous verrous ! 

M. LE Président du conseil. — Xous ne vous demandons 

pas de déclarer la guerre... 

M. i.K COMTE iiE Coi.bert-Lapl.vc.e. — (Ju.uitl on se tire des coups 
de canon, c'est la guerre ! 

M. LE Président du conseil. — ... Nous vous demandons, 
sous la foi'me un ordre du jour qui ne laisse aucun doute au 
cabinet de Pékin sur les volontés de la France, l'autorisation de 
continuer ce que nous avons commencé à Kélung ; nous vous 
demandons de nous autoriser à piendrc des gages là où nous 
les croirons les meilleurs et les plus convenables; nous vous 
demandons cette autorisation, convaincus que, si vous nous la 
donnez, ce sera plus de la moitié de la victoire gagnée ! 
{Applaudissements sur un grand nombre de bancs ù gauche et au 
centre.) 

M. Lalande développa ensuite cette thèse i[ue les sacrifices 
demandés au pays étaient hors de proportion avec les efforts que 
nous avions à faire en Indo-Cliine pour prendre possession, à 4000 
lieues de la France, d'ini territoire qui touchait à un empire hostile 
de 400 millions dhahitants. Quant à M. Blancsubé, il débuta par 
faire observer que la seule Cochinchine et le Cambodge faisaient 
avec l'Hlurope un commerce de 20 millions, et que notre commerce 
avec la Chine dépassait 100 millions. Il désapprouva ensuite le 
gouvernement de s'être arrêté apiès la prise de Bac-Ninh, et d'avoir 
eu recours à la diplomatie pour signer les traités de Hué et de 
Tien-Tsin. Il y avait eu, au moment de l'attentat de Bac-i.é, une 
équivoque volontaire de la part de Tsonir-Ij-Yamcn. L'honorable 



404 DISCOURS 1»E JULES FEUIiV. 

député pensait qu'on avait eu raison de prendre des gages à Kélung, 
sans déclarer la guerre, et il considérait la guerre avec la Chine, si 
elle devenait nécessaire, comme « une quantité négligeable ». Il 
fallait, suivant lui, s'appuyer sur les musulmans du Yunnan, y 
mettre comme garnison des troupes musulmanes d'Afrique, et il 
termina par la proposition d'un ordre du jour de confiance. La suite 
de la discussion fut renvoyée au lendemain, malgré Topposilion de 
ceux qui, comme M. Lenient, demandaient une séance du soir, et 
des députés de droite qui, comme MM. De Soland et Baudry d'Asson, 
ne voulaient pas siéger un jour de fête concordataire. Profitant de 
ces abstentions, rexli'ème-gaucbe réclama, le lendemain, un vole à la 
tribune sur l'ordre du jour de confiance présenté par MM. Antonin 
Proust et Sadi-Carnot. Par suite de cette manœuvre, un premier 
scrutin fut déclaré nul, faute d'avoir atteint le quorum, et le second 
ne donna que 173 voix au gouvernement contre 50. 

Vote des crédits par le Sénat. 

Le projet de loi portant ouverture des 38 303 874 francs de crédils, 
fut aussitôt porté au Sénat par M. Jules Ferry, qui le déposa au début 
delaséan<'e du li> août*. M. de Saint-Vallier, au nom de la commis- 
sion des finances, présenta immédiatement son rapport. Tout en 
exprimant le regret qu'arrivé à la dernière séance de sa session, le 
Sénat ne pût se livrer à une discussion approfondie, le rapporteur 
proposa sans hésiter de voter les crédits, car tout le monde était 
d'accord au Luxembourg pour défendre le drapeau menacé. M. le 
duc de Broglie crut devoir néanmoins déclarer qu'il ne pouvait 
accorder sa confiance au ministère, ce qui n'était pas pour sur- 
prendre, et fit un noir tableau des complications auxquelles avaient 
donné lieu les all'aires du Tonkin. Le rapporteur répliqua f|ue le 
regret qu'il avait exprimé, au sujet de l'impossibilité d'ouvrir, à la fin 
de la session des Chambres, un débat approfondi, n'impliquait 
aucun blâme pour le Gouvernement, blâme qui serait de nature à 
affaiblir son a'iion au debors, et M. .Iules Feriy réclama à son toui" 
un vote de confiance qui était inséparable du vote des ci'édils. 

M. LE Prksidknt. — Je donne la lecture de l'article premier : 
« Article primier.^ — 11 est ouvert au ministre de la marine et des 
colonies, au titre du budget ordinaire de l'exercice 1884, un crédit 
supplémenlaire de 38 363 874 fiancs, qui sera classé à la 2'' section : 
Service colonial, chapitre 15 (Service du Tonkin). » 

M. Jui.ES Ferry, préndenl du conseil, 7)ih}islrc des affaires 
étrangères. — Je demande la parole. 

M. LE Président. — M. le président du conseil a la parole. 
1. V. VOfficiel du 17auùt 1881. 



AI'FAIKKS im TOISKIN. 40'. 

M. Jules Ferky, prcsù/i'iil du conseil, minisfrr des affaires 
élrangèves. — Messieurs, je (1(^811^' apporter à la Irihiiiic du 
S(!*nat une ou deux déclaralions. Je n'aurais pu accepter, et le 
Sénat le comprendra, sans une protestation très vive, l'inter- 
prétation que riionorable M. If duc de Broj^lie avait bien voulu 
donner au rapport de la commission des tinances. Cette protes- 
tation vient d'êti'e faite par Thonorable rapporteur, et je 
l'en remercie. Seulement, je tiens à dire au Sénat que si 
évidemment le temps lui manque, et si la fatigue de la session 
a tellement éclairci ses rangs, — ce qui est absolument naturel 
et justifié par la date même où j'aiTbonneur de parler devant 
vous. — le Gouvernement, quant à lui, ne pouvait pas apporter 
une beure plus tôt qu'il ne l'a fait le projet relatif aux crédits 
du Tonkin. 

Il fallait que ces crédits eussent été votés parla Cbambre des 
députés. Ils l'ont été bier soir, après deux jours de discussion. 
Le Gouvernement se fût empressé de se présenter devant la 
commission des finances, si elle eût exprimé le désir de recevoir 
les éclaircissements que l'bonorable M. de Saint- Vallier juge 
nécessaires dans cette grave affaire; il se met aujourd'bui à la 
disposition du Sénat. 

J'accepte donc la situation telle que l'bonorable rapporteur 
de la commission des finances l'a définie. C'est une remise de 
la discussion. Mais je ne saurais accepter en aucune façon la 
Ibéorie en vertu de laquelle il se pourrait qu'on votât des 
crédits avec un sentiment de défiance pour le cabinet. [Très 
bien! très bien! àgnuche et au cenlre.) 

A cette beure, et malgré toutes les subtilités de l'opposition, 
le Gouvernement considère la question de confiance comme 
intimement liée au vote des crédits. [Très bien! el applaudis- 
sements à gauche. — Rumeurs sur d'autres battes.) 

Le Sénat vota les crédits par 174 voix contre 1, car les l)ancs 
étaient fort dégarnis, en ce jour de clôture des travaux législatifs. 

Victoires de l'amiral Courbet. 

Il s'était trouvé, bien entendu, beaucoup de journaux radicaux 
ou intransigeants pour conclure du petit nombre des députés pré- 
sents lors du dernier vote de la Chambre, que le niiuislère Jules 



406 DISCOUKS DE JULES FERKY. 

Ferry avait perdu la confiance du pays. Ce patriotique sophisme 
avait eu pour résultat d'encourager Jes plénipotentiaires chinois, 
arrivés à Shang-Hai le 28 juillet, à rompre les nég-ociations engagées 
avec M. Patenôlre. Il ne i^estait plus qu'à faire de nouveau parler la 
poudre, et notre ministre notifia, le 19 août, un ultimatum réclamant 
80 millions, et une réponse dans les quarante-huit heures. Le délai 
écoulé et le gouvernement cliinois ayant donné à son ministre à 
Paris l'ordre de sortir de France, l'amiral Courbet qui, depuis 
38 jours, attendait l'ordre d'agir, et se maintenait, avec sa petite 
flotte de 3 croiseurs, 2 canonnières et 2 torpilleurs dans la rivière 
Min, en face l'arsenal de Fou-Tchéon, bombarda, les 23 et 24 aoùl, 
les ouvrages formidables accumulés par les Chinois, et les détruisit 
ainsi que 22 navires ; avec une audace extraordinaire, il revint à 
l'embouchure de la rivière, après n'avoir subi que des pertes insigni- 
fiantes. La situation diplomatique était singulière, car on n'était 
pas en état de guei're déclarée avec la Chine et le commerce n'était 
pas arrêté, mais le gouvernement du Célesle-Empire pressait fiévreu- 
sement ses armements. L'extrème-gauche s'autorisa de cette cir- 
constance pour demander au président de la République, par lettre 
du 1" septembre 1884, de prendre l'initiative de la convocation des 
Chambres, afin de leur soumettre la question de paix ou de guerre. 
Mais M. Jules Grévy se borna à Iransmeltre cette lettie au président 
du Conseil. 

Les opérations continuèrent. A la date du 4 octobre et conformé- 
ment aux ordres expédiés par le ministre de la marine le 18 septembre, 
l'amiral Courbet occupait Kélung, dans l'Ile Formose; puis, il 
mettait l'Ile en état de blocus (23 octobre). Mais l'amiral Lespès 
échoua le 2 octobre dans sa tentative contre Tamsui, et dut se rem- 
barquer, après avoir eu 17 tués et IJO blessés. D'autre part, auTonkin, 
le colonel de Négrier battait les bandes chinoises à Kep (8 octobre); 
le colonel Donnier enlevait les positions de Chu (10 et H octobre). 

Le secret diplomatique et la Chambre. 

Cependant, la Chine ne paraissait pas disposée à traiter sur la 
base du maintien de l'occupation de Kélung que proposait M. Jules 
Ferry dans sa dépèche du 11 octobre, et l'opposition, dès l'ouver- 
ture de la session extraordinaire (14 octobre), reprit son attitude 
sans merci pour le cabinet. Des crédits, s'élevant à 16 millions, 
avaient été demandés pour le Tonkin sur l'exercice 1884. Dans la 
séance de la Chambre en date du 20 octobre, M. Armand Rivière 
réclama le dépôt aux archives des déclarations faites par les 
ministres à l'ancienne commission des crédits du Tonkin, ce qui 
revenait à en demander la publication. Le lendemain, M. Jules 
Ferry fit, sur cette singulière proposition, les obsei-vations suivantes' : 

1. V. VOffiviel du 22 octubre 1884. 



AFFAIIŒS ItU TON k IN. 407 

>I. JuiiES Feiuiy, prc'si'Joit fin conseil, ministre des n/fnires 
étrangères. — Messieurs, l'élat de la (iiieslioii est bien connu 
de la Chambre el je n'ai pas besoin de lui rappeler, a|)rès les 
dt"'claralions de l'honorable M. Ribol, conlirmées (railleurs par 
celles de l'honoi'able M. Rivière, (pie raun(''e (lt'rni(''r(', i»rt'S(jue 
à pareille (''po(|ue, nous trouvant devant la commission chargée 
d'examinei' les demandes de crédits relatifs aux alTaires du 
Tonkin, nous avons cru devoir entrer dans des explications 
absolument conlidentielles, soit au point de vue militaire, soit 
au point de vue diplomati(pie. Mais, si nous l'avons fait, si 
nous avons, en quelque soite, rompu le secret piofessionnel, 
c'est à une condition, acceptée par tous les membies de la 
commission avec un empressement et une sincérité patrio- 
tiques : à la condition du secret absolu. 

Pour remplir cet engagement, les notes soigneusement prises 
par M. le secrétaire de la commission sont restées entre les 
mains du président ou du secrétaire. Aujourd'hui, on nous 
invite — et c'est là le premier point du débat ([ui a eu lieu à 
la fin de la séance d'hier — on nous invite à dire ce que nous 
pensons de la motion que l'honorable M. Rivière a apportée 
hier à la tribune, et qui n'est qu'une demande de publication 
déguisée, car le dépôt aux archives, avec la communication à 
tous les députés, c'est évidemment la publication universelle. 
Je le déclai'e très nettement, et pour les mêmes raisons que 
j'indiquais devant la commission l'année dernière, j'estime que, 
dans la situation actuelle, cette publicité aurait les inconvénients 
les plus graves. 

L'honorable M. Rivière n'est pas bien éloigné de le penser, 
car j'ai relevé dans ses observations d'hier cet aveu, devant 
lequel il lui était difficile *de reculer : c'est qu'il y a eu dans les 
communications faites à la commission l'année dernière, des 
communications tellement confidentielles qu'à l'heure qu'il est, 
il reconnaît lui-même qu'elles ne sauraient être livrées à la 
publicité, 

\l concède, en quelque sorte, si je l'ai bien compris, un droit 
de censure au Gouvernement; il dit au Gouvernement : 
« Reprenez les procès-verbaux et, ce que vous croirez bon à 
garder secret, vous le retrancherez. » La question ainsi posée, 
messieurs, devient une question de principe qu'il faut trancher. 



108 DISCOURS DE JULES 1-EliUV. 

Il serait loul à fait impossiijle à un gouveinement de libre 
iliscussion, à un gouvernement parlementaire de gérer les 
grandes affaires de l'État, les affaires militaires et les alfaires 
diplomatiques, s'il n'y avait pas quelque part un secret invio- 
lable pour tout le monde. On ne fait pas la diplomatie sur les 
toits, et on ne saurait traiter de plans de campagne, d'effectifs, 
de mobilisation, quand les ennemis peuvent entendre, et vous 
savez qu'ils n'ignorent rien de ce qui se passe ici, même dans 
les couloirs. {Très bien! /?v"'s bien!) 

Je supplie donc la Cbambre de laisser subsister quelque temps 
encore l'engagement qui avait élé pris, et ipic l'iionorable 
M. Ribot, avec son autoi'ilé, a qualiOé comme il devait, en 
disant que c'était un engagement dhonneur, et que j'appellerai, 
pour ma part, un engagement de patriotisme... (JVès bien! très 
bien!) C'est au nom du patriotisme que je vous demande, 
messieurs, de maintenir ce secret, non pas indéliniment, mais 
jusqu'à ce que les circonstances qui l'ont rendu nécessaire se 
soient profondément modiliées, et que je prie la Cbambre de 
repousser, en ce moment, la motion de M. Rivière. [Très bien! 
1res bien! et applaudissements au centre et à gauche.) 

Malgré l'insistance de M. Ilivière et le peu d'appui que trouvait le 
(Gouvernement dans le président de la commission, l'honorable 
M. Ribot, qui avait déclaré ne voir aucun inconvénient à la publi- 
cation, ainsi que le fit remarquer M. Granet, la Chambre, par 289 
voix contre 185, rejeta la motion Rivière. Après ta nomination de 
la commission nouvelle des crédits du Tonkin, M. Clemenceau 
déposa, dans la séance du 21 novembre 1884, un projet de résolution 
ainsi couru : « I.a Chambre décide que la partie du procès-verbal 
de la commission des crédits du Tonkiu du 6 novembre 1884, 
comprenant une question de M. Clemenceau commémorant par ces 
mots : « M. Fournier nous a dit... » et la réponse qu'y a faite M. le 
Président du conseil, sera publiée parmi les annexes au rapport de 
la commission. » M. Clemenceau, après déclaration d'urgence, 
expliqua sa proposition : suivant lui, les anciens procès-vei'baux de 
la dernière commission du Tonkin ne contenaient rien irintéressant, 
et c'était par un discours de lord Crauville qu'on avait appris que 
la France avait demandé la médiation de l'Angleteire (à quoi 
M. Ferry donna immédiatement un démenti formel). Les membres 
de la commission n'avaient promis le secret que sous cette réserve 
que la Chambre pourrait les relever de leur engagement; de plus, 

1. V. h'Offiih-l (lu 22 novembre 1881. 



AU \ii{i:s m tunkin. i"!» 

le (iouvriiieiiKMil avait idusé, inrmo sous promtîSSf tli' srori'l, de 
rommuni(jiior les dépêches de l'amiral l.espès et de M. IJonire ; 
il avait aussi refuse de faire enteiulie M, Ilaniiand. 1-e Présidt'iil du 
conseil n'avait jjas coiisi'iili a vi'nii- dnniier à la roiniuissioii les 
reiiseiiineineiils (jiii lui mainjnairnl. l ne i»arlie des procés-verhaux 
avait été mise sous clef. Kn ce qui concerui- un de ces piocès-vcrltaux, 
celui lie la séance du noveniltre, M. Clemenceau piélendit rpic If- 
Président du conseil avail l'ait une correction, quand la minwti' lui 
fut soumise, et modilié une réponse à une question faite par l'inler- 
pellateur, en présence de M. Fournier. Celte réponse de M. Jules 
Kerry aurait porté sur les intentions actuelles de la Chine. Avail-on 
la prétention de cacher aux Chinois leurs propres desseins'? 
M. Jules Ferry lit à M. Clemenceau la réponse qui suit : 

M. Jules Ferey, présuloil du consi'il, ininislrc des affaires 
('•trangèves. — 3Iessieiirs, si je ne consultais que mon intérêt 
propi-e,et le désir naturel et légitime quejc dois avoir de mettre 
lin à une campagne d'insinuations et d'attaques personnelles 
qui se poursuit contre le Gouvci'nement depuis plusieurs jours, 
je serais le premier à demander que la Chambre fût immédia- 
tement saisie des pièces du débat. Vous verriez alors à quel 
degré — permettez-moi le mot — de puérilité et de mesqui- 
nerie... {Très bien! 1res bien! an renlrc. — /^roleslntious à 
f extrême -gauche et à droite.) 

A l'extrcmc-gauche. — Prouvez- le ! 

x\I. Clémenceai'. — Très bien ! disent les gens qui ne savent pas ! 

M. LE Président du conseil. — ... à quel degré de 
mesquinei'ie. l'espi'it d'opposition — (jiu' dis-je? — le génie 
de l'opposition et de l'obstriictiou peut arriver... [Xouvelles 
protestations sur les mêmes bancs. 

M. Clkmf.nc.eai". — Ce n'est pas aimable pour M. Franck Chauveau, 
cela. 

M. LK Pri':su)e.nï. — Laissez paiier. mcssii'urs ! 

M. LE Président du coxseil. — ... et vous apprendriez 
que c'est pour avoir substitué au verbe « je suis convaincu » le 
verbe « je crois » que tout ce débat est soulevé à la tribune ! 
[Mouvements divers.) 

M. Clémf.nceai . — C'est faux! c'est faux ! Je jure que c'est faux! 
[Applaudissements à r extrême-gauche et à droite. — Rimieurs pro- 
longées en sens divers.) 

M. Georges Perlv. — Xous l'attestons avec M. Clemenceau. 

M. AcuARD. — Il faut vider cette (question-là tout de suite. 



410 [MSCOLHS L»K .ILI.KS FEHHV. 

M. CLKME.NciiAr. — ■ J'invoque le Lénioisnage de M. le président de 
la commission ; j'invoque le témoignage de tous mes collègues! Y 
a-t-il quelqu'un parmi eux qui puisse me contredire? qu'il se lève ! 

M. Geouges Perix. — Il serait trop commode de dire le contraire 
de la vérité! 

M. LE Président du conseil. — Ce serait une raison de 
plus pour apportei- ici les pièces du débat, comme je le disais 
tout à l'heure. 

A droite. — Apportez-les alors ! 

M. LE Président du conseil. — Je les apporterais s'il n'y 
avait pas ici un intérêt supérieur... [Exclamations à l' extrême- 
gauche et à droite.) 

M. AcHARD. — On a dit cela en 1870. 

M. le Président du conseil. — S'il n'y avait pas le plus 
grand inconvénient à entamer ici, sur un morceau de procès- 
verbal, une discussion qui nous mettrait, au point de vue 
diplomatique, vis-à-vis d'un adversaire très avisé et très retors, 
dans un état manifeste d'infériorité. 

Tout débat porté sur le ten-ain où vous voulez l'amener 
aboutirait à ceci : jouer avec la Chine cartes sur table. [Mouve- 
meiits divers.) Eh bien ! que ceux qui comprennent ainsi la 
direction des négociations, que ceux qui croient que, vis-à-vis 
de la diplomatie chinoise, il est politique, il est prudent de 
découvrir son jeu, de dire dès à présent notre dernier mot... 
[Applaudissements à gauclte et au centre)... Que ceux-là, dis-je, 
prennent la direction des affaires étrangères ; quant à moi, dans 
des conditions pareilles, je n'en conserverais pas une minute 
la responsabilité... 

Je demande donc à la Chambre de rejeter purement et 
simplement le projet de résolution. [Applaudissements à gauche 
et au centre.) 

Bien que M. Maze, membre de la commission du Tonkin, eût 
alfirmé que « dans la sincérité de sa conscience » il n'y avait 
aucune dilférence de fond entre le texte inscrit primitivement au 
procès-verbal de la commission, et celui que le Président du conseil 
avait présenté après la ratillcation; bien c|ue le rapporteur, M. Arthur 
Leroy, eût fait la même déclaration, M. Clemenceau insista avec 
tant d'àpreté pour que la Cliand)re fût mise au courant du texte 
primitif du procès-verbal et de la rectification faite pai' le Président 
du Conseil (en conformité de tous les usages suivis dans les commis- 



AiiAiiiKs m n.NKiN. m 

sions"; que le Présideiil ilii cun.stMl nliésiLi p.is ;i in(lii|iiei .1 l;i 
Cluimbie les deux rocliliralinns iIdmI il s";if.'iss.'iil : 

M. LE Président du conseil. — Mcssii'iirs, on v;i m'ohliger 
à (lire quelque chose tiue je ne devrais |)as din'. 

riush'itfs mciiihrcs (tu roilrc. — .Ne Je dilrs |i;is 1 

M. LE Président du conseil. — Mais la dignité du régime 
parlenienlaii'e et la foi publique exigent (|u'on ne laisst; pas, 
grâce à des habiletés de discussion, planer sur ce débat des 
mystères (pii n'existent pas. [Mouvements divers.) 

Voici les (leu\ l'eclilicalions que j'ai faites aux deux ligues de 
procès-verbal (|ui m'ont été soumises, avec le secret espoir, 
peut-être, (|ut'je lesreclitifrais.J'avaisdit : «.le suis convaincu. » 
J'ai mis : « Je crois. » Et j'ai ajouté cette phrase, tpii pourrait 
être un conseil pour tout le monde : « Maissurtout ilne faut pas 
le dire aux Chinois. » (Applaudissements au centTC et à f/aiicfie.) 

M. CLKMF.NC.EAr. — Ce (|uc vient de dire M. le Président du conseil 
n'est pas exact. {E.vcla mations au centre. — • Applaudissements à droite 
et à l'extrème-gauche.) 

M. LE Président du conseil. — C'est absolument vrai, 
monsieur 1 

M. Lkon IloyiET. — Je fais partie delà commission. C'est absolu- 
ment exact, je laflirme. 

M. Clemenceau. — Ce n'est pascxacl. 

M. LE Président du coxsei].. — Apportez le registre. 

I.e rapporteur relut le procès-verbal, répéta les deux versions, 
conformes à ce que venait de dire M. Jules Ferry, et la Chambre, 
par 289 voix contre 204-, rejeta la proposition de M. Clemenceau. 
Dans aucun pays assurément,, l'opposition n'avait jamais témoig-né 
sa baine contre un chef de cabinet, responsable des grands intérêts 
du pays vis-à-vis de l'étranger, sous une forme plus mesquine et 
plus blessante. 

La commission saisie de la demande de crédits (H, dans son 
rapport, un bistorique des affaires du Tonkin, rappela les voles qui 
avaient tant de fois approuvé la conduite du Gouvernement, et 
conclut à l'adoption du projet de loi, mais sans se prononcer pour 
une action énergique. Déjà, la majoiité semblait lasse de résister 
aux assauts, chaque jour plus violents, des orateurs habituels de 
l'extréme-gauche et de la droite. 



4U niscouus 1)1-: jllks i-i:iu!V. 



Discours du 26 novembre 1884, à la Chambre. 

C'est dans la séance du 24 novembre 1884 i(ue le débat s'ouvrit 
sur la demande d'un crédit supplémentaire, s'élevant à 16 147 368 fr., 
pour le service duTonkin, et sur les interpellations deMM. Delafosse, 
Haoul Duval, Cunéo d'Ornano et l>ockioy concernant les aiîaires de 
Cliine et du Tonkin. Il devait durer quatre jours. 

M. Jules Ferry saisit cette occasion de donner au pays un large 
exposé de sa polilique en ludo-Ghinc, et de réfuter toutes les 
critiques de ses adversaires. Le 26 novembre, il prononça le discours 
qui suit*' : 

M. Jules Ferry, président du conseil, viimstre des affairent 
rfrcmgèrcs. Messieurs, quel que soit mon désir de ne pas 
demander ;i la Chambre une Irop longue patience, et d'arriver 
le plus vite possible aux véritables questions de ce débat, quel 
que soit mon désir d'écarter beaucoup de discussions épuisées, 
qui se sont déroulées, vous ne l'oubliez pas, dans douze 
séances devant la Chambre des députés, au cours des dix-huit 
derniers mois qui viennent de s'écouler, je ne puis cependant 
me dispenser de dire un mot de ce passé, si court et si long à la 
fois : si long par les événements qui s"y sont accumulés, par 
les discussions approfondies qui y ont trouvé leur place. 

Messieurs, je Tai dit, et j'ai cru de mon devoir de le dire à 
l'ouverture des discussions précédentes, dans le passé de celte 
alïaire du Tonkin, la responsabilité du Gouvernement actuel a 
besoin d'être limitée entre des dates et à des actes précis. Ce 
n'est pas, messieurs, que j'aie l'intention ni d'en réprouver 
l'ensemble, ni d'en contester la portée. J'estime qu'en fournis- 
sant à la France l'occasion de retrouver dans l'Indo-Chine ce 
que les fautes des gouvernements précédents lui ont fait perdre 
en Amérique et aux Indes, le Tonkin a bien servi l'intérêt 
français. Mais je dépasserais de beaucoup et ma pensée et la 
réalité des faits en contestant cette assertion, si souvent jetée 
dans ce débat, que les événements ont conduit la politique dans 
toute cette alïaire, bien plus que la politique n'a conduit les 
événements. 

M. Anuriel'x. — Cela s'appelle la dérive ! 
1. V. VOfficiel ilu -21 novembre 1881. 



.UKAIliF.S 1)1' TONKIN. 113 

M. LE Président du coxskii.. — Assiiiviiicnl. les roiidalciirs 
(le nolrt3 donuiiiie ilc ('ocliincliiiio ne se doiitaicnl pas. en ISIJO. 
de la gi'andenr l'I dr rimpoi'lance de rd'iiMc ddiil ils jelairiii 
alors les fondalions sur celle terre de riiidu-C.hiiic 

Le Gouverneiiieiil n'a pas à revendiquer ni riniliative, ni la 
conceplion première de celle jirande allaire. La conciuèle ou le 
prolecloral du ïonkin est le dérivé nécessaii-e, la conséquence 
inévilaltle de la conquête de la Cocliincliine, et les traités de 
Hué et de Tien-ïsin. sur lesquels vous avez eu ou vous aurez à 
délibérer, sont le complément naturel, le correctif indispen- 
sable de ce traité de 1874, qui n'est pas noti-e œuvre, messieurs, 
qui n'est pas l'œuvre du pai'li républicain, qui fut celle des 
hommes d'Étal de la droite, et qui certainement, par les défec- 
tuosités nombreuses qu'il renferme, et parce qu'au lieu de 
constituer un protectorat catégorique et décidé, il contenait 
tout au [dus les linéaments d'un pi-olectorat intermittent et 
irrésolu, a donné naissance à loules les diftlcullés de cette 
alla ire. 

Ce n'est pas le gouNernenicnl acliiel. vr n'est pas le cabinet 
(jui est sur ces bancs qui a fait le traité de 1874; ce n'est pas 
non plus le cabinet actuel qui est responsable de l'avoi-tement, 
au mois de novembre 1882, des projets conçus par l'amiral 
Jauréguiberry, et que le Livre jaune de l'année dernière vous a 
fait connaître. Ce n'est jias lui non plus qui est responsable de 
l'envoi des 700 lioniniesdela Corrèze ni des événements d'Hanoï. 

Le cabinet ne repousse point les responsabilités qui lui 
incombent, mais c'est justement pour cette raison qu'il tient à 
limiter exactement devant vous sa responsabilité dans cette 
atïaire, et à la renfermer dans deux votes de cette Assemblée, 
dans deux mandats qu'il a sollicités de vous, que vous lui 
avez donnés et qu'il s'honore d'avoir complètement, loyalement 
remplis. Le premier mandat, vous le lui avez donné au mois de 
mai 1883, quand, à la presque unanimité de cette Chambre, 
vous lui avez enjoint de venger riiéro'ique et malheureux 
Rivière. Je crois que, de ce premiei- mandat, il s'est lai-gement 
et complètement acquitté. 

H vous a demandé, k la lin de l'année dernière et presque à 
la même époque, un second mandat. Il s'est chargé, après une 
délibération approfondie et des discussions répétées, de mettre 



414 DlSCOUIiS DE JULES FERRY. 

entre les mains de nos troupes les places qui constituent le 
quadrilatère, la forteresse, l'enceinte protectrice de ces riches 
plaines du bas Tonkin où fourmille une population laborieuse 
sur un sol qui est un des plus féconds du monde. Nous vous 
avons dit à cette époque : (c Donnez nous votre conliance : nos 
troupes sont devant Sontay, Bac-Ninh, Hong-Hoa; nous avons 
la certitude, avec les moyens que vous nous fournirez, de 
mettre tous ces points au pouvoir de nos armes. » lime semble 
que, cette fois encore, nous avons tenu parole, que nous n'avons 
fait que ce que nous nous étions engagés à faire, et que nous 
n'ayons rien fait que ce que nous avions promis. 

Je rappelle ces choses parce que la discussion déborde trop 
souvent, trop facilement de ses véritables limites, parce qu'on 
est trop facilement porté à reprocher au cabinet actuel, soit les 
longues incertitudes des débuts de cette affaire, soit les défail- 
lances dont il n'est pas coupable. Je les rappelle, messieurs, 
parce que, de tous les reproches qu'on ne nous ménage pas, — 
notre politique a été aftligée de toutes les épilhétes, — on l'a 
non seulement déclarée maladroite, mais criminelle, agressive, 
tortueuse; l'honorable M. de Douville-.Maillefeu est allé jusqu'à 
la déclarer cléricale... {Mouvements divers.) 

De tous ces reproches, messieurs, un seul me touche, celui 
qui se rencontre si facilement sur les lèvres des orateurs de 
l'opposition, qui vous disent : « Vous avez trompé le pays. » 
Trompé le pays! Quand tout s'est passé au grand jour!... 
{Exclamations à rextrème-gaucke et à droite.) 

M. G[;oRGF,s l*Enix. — Le Livvc jnunc piiblit; au mois de mai de 
l'année dernière, proclame que vous avez trompe le pays. 

M. Andrieux. — C'est le sentiment g-énéral! 

M. Paul ue Cassagnac. — Votre politique est une politique de 
huis clos ! 

M. tE Président. — Messieurs, vous répondrez. Veuillez ne pas 
interrompre dès le début de cette discus