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Full text of "Dissertation critique et apologétique sur la langue basque"

PURCHASED FOR THE 

UNÎVERSITY OF TORONTO LIBRARY 

FROM THE 

CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT 



FOR 

LINGUISTICS 



DISSERTATION 

CRITIQUE ET APOLOGÉTIQUE 



SUR 



LA LANGUE BASQUE. 



; K 



DISSERTATION 

CRITIQUE ET APOLOGÉTIQUE 



SUR 



LA LANGUE BASQUE. 

PAR 

UN ECCLÉSIASTIQUE 
DU DIOCÈSE DE BAYONNE. 

Sîmplicitate nihîl polest superîus cogitarî. (^Ficin. in Plot.). 




BAYONNE, 

De l'Imprimerie de DuHART-FAUvr.x. 



r 



^. 



OS 



l 



PRÉFACE. 



Oi peu d'auteurs se sont occupes jusqu'ici 
de la langue basque , et les succès de ce 
petit nombre, sauf quelques exceptions (i), 
ont été si médiocres, qu'il reste encore beau- 
coup à faire pour scruter le mécanisme de 
cet idiome intéressant. 

On y trouve en effet des côtés ignorés ou 
mal saisis , beaucoup de questions qui n'ont 
point été abordées , beaucoup d'autres qui 
ont été effleurées seulement , beaucoup d'au- 

(i) Parmi ceux de la nation, le père Larramendi est 
l'auteur qui a le plus mérité de sa langue. Parmi les 
étrangers , la première place est due à un linguiste 
marquant, professeur de littérature grecque et de lan- 
gue hébraïque à la faculté des lettres de Toulouse. On 
sait que M. Lécluse s'occupe du basque depuis environ 
deux ans , et qu'il publia l'année dernière un manuel de 
cette langue , fi-uit précoce d'un esprit méthodique et 
pénétrant. 



tros enfin dont il importe de réformer les so- 
lutions. 

Comme les omissions et les méprises que 
nous venons de dénoncer, par.iissent avoir 
leur som'ce dans la trop grande influence des 
systèmes particuliers des langues sur l'esprit 
de nos grammairiens; ce n'est qu'en nous te- 
nant en sarde contre cette même influence 
d'esprit, que nous pouvons espérer de faire 
mieux connaître le basque. Nous puiserons 
donc , selon l'avis de M. du Marsais , les rè- 
gles de la langue dans la langue elle-même ; 
et, afin de les apprécier selon leur juste va- 
leur, nous les rapprocherons souvent des rè- 
gles de la grammaire générale , ou des prin- 
cipes fondamentaux du langage. 

Nous développerons ainsi toute l'économie 
de la langue , en commençant par les élé- 
mens les plus simples ; nous discuterons suc- 
cessivement les sons primitifs et les articula- 
tions, les syllalies radicales, les mots simples 
et les mots composés , leurs espèces gram- 
maticales , leur force expressive ou leur éner- 
gie ; les genres , les nombres et les cas des 
substantifs, des adjectifs, des participes et des 
pronoms ; la question importante et mal con- 
nue de la conjugaison ; enfin l'art de fixer le 
rano- des mots, et d'assortir ensemble leurs 



formes accidentelles , pour obtenir un sens 
achevé dans le discours. 

Après une discussion raisonnablement éten- 
due sur chacun de ces points, nous conclurons 
sans balancer, qu'il est difficile de signaler 
une langue qui réunisse plus d'avantages du 
premier ordre ; et nous attendrons avec pa- 
tience qu'un esprit droit et libre de tout pré- 
jugé dissipe nos illusions, s'il y a lieu, ou 
qu'il profite de nos efforts pour ériger à no- 
tre langue un monument plus digne d'elle. 



DISSERTATION 

CRITIQUE ET APOLOGÉTIQUE 



SUR 



LA LANGUE BASQUE 



v_Jertains enthousiastes de la langue basque ayant 
cru voir dans son alphabet une perfection incom-, 
parable et de profonds mystères, M, Lécluse leur 
dit en deux mots , il y a près d'un an , que cette 
langue n'a point d'alphabet particulier. C'était ce 
qu'il fallait répondre à des écrivains passionnés qui 
s'épuisaient en pure perte pour faire valoir, com- 
me propre à notre langue, un alphabet qui lui est 
commun avec la langue latine et celles de tant de 
peuples modernes. 

Cet alphabet n'a donc rien de merveilleux ni mê- 
me de particulier qui puisse justifier leur enthou- 
siasme ; mais notre alphabet prononcé , dont ils ne 
se sont pas occupés, et dont personne n'a rien dit 



encore, nous semble donner lieu à quelques ob- 
servations intéressantes. 

•« Comme la prononciation dépend (dit M. l'abbé 
« Girard [i]) et de la situation et du mouvement 
« des organes, cela fait qu'elle comprend deux espè- 
« ces de modifications, dont l'une forme le son, et 
« l'autre l'articulation. Le son est la voix prononcée 
« par la seule forme du passage que lui donne la 

« situation des organes L'articulation consiste 

« dans les mouvemens que les organes ajoutent à 
« leur situation , dans le temps de l'impulsion de la 

« voix On nomme particulièrement i^'oyelles 

« ceux ( les caractères ) qui représentent les sons , 
« et consonnes ceux qui représentent les arlicula- 
« lions. » 

M. Beauzée trouve la distinction de l'abbé Girard 
nettement énoncée , et ses fondemens bien marqués 
dttîis la diversité du mécanisme qui opère les deux 
sortes d'élémens. Mais comme le judicieux criti- 
que pense et prouve (2) que les termes qui carac- 
térisent la distinction manquent de justesse, nous 
conserverons avec lui le nom général de son aux 
élémens de la parole représentés par les lettres; et 
comme lui nous appellerons spécialement voix et 
articulations , les deux sortes de sons représentés 
par les voyelles et par les consonnes. 

Ce que la physique spéculative enseigne de la 
divisibilité à l'infini de la matière ou de l'espace, 

[1] Vrais princip. , tom. 1., dise. 1., pag. 7. 
(a) Gramm. gén., liv. 1., chap. 1. 



la grammaire peut l'appliquer à l'ouverture de l'or^ 
gaae vocal. Il est une infinité de nuances possibles 
entre l'ouverture a et l'ouverture è; il en est une 
infinité entre ïè ouvert et l'e fermé, entre l'e fermé 
et 1'/. Ainsi je conçois successivement l'e très ou- 
vert, moins ouvert, peu ouvert-, IV fermé, plus fer- 
mé, très fermé, tellement fermé qu'il touche à Vij 
et qu'enfin il devient /, Ainsi les voix simples, et 
conséquemment les voyelles qui en sont les signes, 
peuvent être conçues sans nombre. Mais jusqu'ici 
il ne s'agit que de conception et de possibilité : ve- 
nant au fait, il est évident qu'une langue qui mul- 
tiplierait considérablement ces sortes de nuances, 
n'aurait pas le mérite de la simplicité. 

Or cette simplicité, dans une langue, consiste 
avant tout, en admettant un assez grand nombre de 
voix pour éviter la monotonie , à ne pas affecter une 
variété excessive, trop voisine de la confusion- se 
renfermant dans un juste milieu , qui paraît nette- 
ment indiqué par l'accord des langues, lesquelles, à 
quelques nuances près, sont toutes fixées à cinq voix, 
représentées par les cinq voyelles a , e , ij o ^ u : d'où 
l'on peut induire que ce nombre de voix est en 
harmonie avec les organes de la parole \ qu'il ne 
s'éloigne guère de l'ordre naturel, et que nous ne 
nous en éloignons nous-mêmes qu'à mesure que 
nous surchargeons notre langue de sons intermé- 
diaires. 

Puisque les langues s'accordent assez générale- 
ment pour le nonabre des voix simples , ce n'est pas 



4 

sous ce rapport qu'il faut clierclier ïa supériorité 
de la notre. Il s'en faut de hcancoup au reste que 
toutes aient conservé comme elle cette simplicité' 
primitive dont nous parlons. 

Les Latins , par exemple , avaient un ê long ou- 
vert, répondant à Xéta grec, et un é bref fermé, 
équivalant à Xepsilon grec. E vocalis , dit Capelle, 
diiarum grœcarum çini possidet ; nam ciim corripi- 
tur e grcecum est, ut ab hoste-, cùm producilur eta 
est , ut ab hac die. 

Les Latins paraissent encore avoir eu un é très 
fermé , ou une prononciation moyenne entre le et 
IV. C'est à cause de Taffînité de ces deux lettres, 
dit Douât, que les anciens n'ont pas fait difficulté 
de dire heri et hère , maiie et inani , vespere et ves- 
peri. 

On pense encore que les Latins ont connu uu 
son moyen entre le et l'o, puisqu'ils ont écrit indif- 
féremment adversiiin ou advorsiim , veriex ou i^or- 
tex ^ verk ou i^ero , tutè ou tnto , iiiiniè ou niniio , 
rare ou l'arb , &c. 

L'on peut former encore, et l'on forme en effet 
d'autres conjectures sur la multiplicité des mêmes 
sons latins. Mais, sans aller plus loin, je le de- 
mande, reconnaît-on les premières leçons de la na- 
ture dans ce raffinement qui distingue un son d'a- 
vec un autre très l'essemblant, ou plutôt davec lui- 
même? Pense-t-on retrouver la simplicité primitive 
dans la complication de nos e français h , les , père ^ 
bonté j succès ., têtu , ou dans ceux qui embarrassent 



5 
l'hébreu ? Est-il croyable que la simplicité primitive 
ait admis un é long ouvert (tsere), un é bref fermé 
( segol ) , un é très bref fermé ( cateph-segol ) , un 
autre e dit hréiissùne (sclieva)? Est-ce sans préju- 
dice de cette simplicité primitive que les Grecs don- 
nèrent à je ne sais quels e ou quels i ces nuances 
multipliées et fines qui sont totalement perdues de nos 
jours {\)? 

Si l'on dit que c'est la culture qui a introduit 
dans les langues ces nuances intermédiaires des vo- 
yelles-, que l'hébreu, le latin, le français, le grec, 
moins cultivés, en seraient aujourd'hui au même 
point que d'autres idiomes sous le rapport des sons 
dont il s'agit; c'est comme si Ton disait que la cul- 
ture et tous les etforts humains ne servent quel- 
quefois qu'à multiplier les difficultés des langues. 

Félicitons donc la nôtre de n'avoir pas été ainsi 
cultivée. Elle reconnaît cinq voix, représentées par 
cinq voyelles -, chacune de ces voix peut être lon- 
gue ou brève. Jusqu'ici rien qui ne soit très natu- 
rel et très simple. 

C'en est assez, et peut-être déjà trop, sur les cinq 
voix en général-, mais nous ne saurions nous ré- 
soudre à passer outre , sans appeler l'attention des 
lecteurs sur la cinquième en particulier, qui chez 
les Basques est un ou. 

Quelques bons esprits pensent que le son u tel 
qu'un français le prononce n'est point naturel; ils 
veulent au moins qu'il soit postérieur à ïou dans 

(i) Lex. fr. , art. I. 



6 

l'ordre de la nature. La preuve en est que tous les 
hommes pronoucent ou sans peine , et qu il est pé- 
nible à beaucoup de gens , impossible même , de 
prononcer Yu français. Si l'on oppose que la diiFe'- 
rence vient dé ce que tous les hommes, chez tous 
les peuples, ont 1 habitude de 1 un des deux sons, 
et non pas de l'aytre, le fait pai'le pour nous. Aussi 
nous nous empressons de le reconnaître, et même 
de l'appuyer de quelques preuves. 

Oui, sans doute, le son ou est familier à tous 
les hommes, chez tous les peuples-, il était fami- 
lier aux anciens, et aujourd'hui encore il paraît in- 
comparablement plus répandu et plus usité que Vu 
français. 

Pour ce qui est de nos jours. Il n'y a en Europe j 
dit M. Lécluse , que les Français et les Turcs qui 
connaissent le son de celte voyelle (u) -, tous les autres 
peuples la prononcent ou (i). 

Si nous clierclions notre u dans des époques éloi- 
gnées, // nous i^ient de l ancien gaulois ^ dit une so- 
ciété de savans-, car tous les autres peuples de l'oc- 
cident ont prononcé ou (s). 

Térentien dit formellement que telle était la pro- 
nonciation de cette voyelle chez les Romains. Aussi 
n'employaient-ils que 1'// simple pour rendre la diph- 
tongue grecque ou , écrivant Epicurus pour Epi- 
kouros ^ Bucephalus pour Boukephalos ^ &c.j comme 
au contraire toutes les fois que les Grecs voulaient 

(i) Lex. fr.-gr. , art. U. 
(2) Dict. univ. , art. U. 



7 
écrire en caractères propres à leur langue un nom 

l'omain, ils represenlaient Vu simple des Latins par 

ou : Toullios , Loukoullos _, &:c. 

Chacun sait comment on raisonne à cet égard 
sur le mot latin cuculus (en français coucou)-^ ce 
nom, de l'aveu de tous les grammairiens, n'était 
(jue l'onomatopée ou Timilation du cliant de l'oi- 
seau , comme le mot coucou dans notre langue : les 
Romains prononçaient donc coucoulous. 

Le mot culpa était coulpa dans la bouche des 
Latins , comme le prouve le mot coulpe que nous 
conservons encore dans le langage théologique. 

Les orientaux avaient aussi leur om, comme il 
est aisé de s'en convaincre, en lisant dans les He- 
xaples d'Origène le texte hébreu présenté en carac- 
tères grecs-, mais il nous paraît difficile de signaler 
r« français dans la famille des langues orientales. 
Que leur mère commune ait, si l'on veut, son h'b- 
buts ; que les Français l'appellent tant qu'ils vou- 
dront u bref ; pour les autres peuples il est le kih- 
bouls ou \ou bref des Hébreux. D'ailleurs Vu pri- 
mitif et long des orientaux est pour l'ordinaire ou , 
même dans la bouche des Français, soit pour la 
valeur que nous continuons à lui donner dans la 
lecture, soit surtout pour le nom ouaou que nous 
lui conservons encore -, or si Yu long est ou , Yu bref 
ne peut être que le même son abrégé. 

Retenir ce qui est antique et naturel, n'adopter 
jpas ce qui sent la gêne et la nouveauté, est le dou- 
ble moyen par lequel une langue se conserve dans 



8 
la simplicité primitive-, or la langue basque se mon- 
tre sous ce double point de vue en fait d'articula- 
tions. 

1.° Le basque de nos jours conserve encore des 
articulations antiques et naturelles, perdues pour la 
plupart des tangues. 

Ceux de notre nation qui babitent les provinces 
espagnoles ne connaissent point d'articulation as- 
pirt'c : ce que l'on doit attribuer à l'infliicuce et, 
si on peut le dire, à rentraînement de la langue do- 
minante. Quant à nous, qui sommes liors de cette 
portée, nous en reconnaissons trois, ph , kh , th. 
Elles étaient les mêmes chez les Grecs, phi, chi , 
ihcla ; les mêmes chez les orientaux , phé , hheth , 
thau : et si Von veut remonter encore, et lire dans 
la nalure, chacun peut interroger ses organes, s'e- 
xerçant k aspirer des consonnes ; il sera bientôt 
convaincu que ce nombre de consonnes aspirées 
est en harmonie parfaite avec ce que ces organes 
peuvent à cet égard. 

Il est certain, pourra-t-on nous dire, que la lan- 
gue basque l'cconuaît les mômes consonnes aspirées 
que les langues anciennes (concession tjui ne serait 
pas indifférente)-, mais pour obtenir tout le résul- 
tai que l'on peut désirer de ce rapprochement, ne 
faudrait-il pas démontrer que cette aspiration s'ef- 
fectue chez les Basques exactement comme elle s'o- 
pérait dans la bouche des anciens ? Or ceci ne pa- 
rait pas susceptible de preuve satisfesante. 

Nous pensons qu'il y a moyen de désabuser 



9 
ceux qui parleraient de la sorte. En effet, les an- 
ciens ont reconnu des consonnes aspirées dans toute 
la force du terme : or il n'est qu'une manière ri- 
goureusement vraie d'aspirer une consonne-, c'est 
de la prononcer avec une aspiration simultanée , 
sans anéantir ni dénaturer son articulation primi- 
tive et essentielle. Telle était donc la manière d'as- 
pirer une consonne parmi les anciens-, c'est-à-dire 
qu'ils la prononçaient en lui conservant son articu- 
lation essentielle, k^ t^ et en mariant à ce son, bien 
conservé, une aspiration véritable. 

Il n'en est pas ainsi chez les modernes. En effet, 
ceux-ci nous renvoient au ch allemand , pour nous 
faire saisir le M des anciens -, mais cette articula- 
tion allemande qui, comme \e jola des Espagnols, 
violente singulièrement les organes, et peut à peine 
passer pour une articulation humaine, n'est pas du 
tout un k aspiré , puisque le son k j est évidem- 
ment perdu. 

Il en est de même lorsqu'on nous renvoie au Ûi 
des Anglais, comme à la véritable prononciation du 
/ aspiré. La première condition essentielle au t as- 
piré est|qu"il soit l; et la seconde, qu'il soit aspiré : 
or la première se fait désirer en vain dans le th. 

Le ph ou p aspiré n'est pas plus heureusement 
rendu chez les modernes par le son/ qui l'a rem- 
placé. Celui-ci , comme dit Térentien , diffère du 
premier en ce qu'il est beaucoup plus faible : F /zV- 
iera à gra-co ph recedit , lenis et hebes sonus. De là 
vient que Cicéron se raillait d'un Grec qui pronon- 



çait Fundanius comme s'il j avait eu Phundaiiius ( i ). 

Cette manière d'aspirer une consonne , que nous 
avons présentée comme la seule vraie , de la pro- 
noncer avec une aspiration simultanée , sans ané- 
antir ni dénaturer sou articulation primitive et es- 
sentielle , qui était celle des anciens -, se retrouve 
chez les Basques , comme on peut s'en convaincre 
en nous faisant prononcer les mois, phago [2] (hêtre), 
Jihe (fumée), thu (crachement), &c. Notre langue 
conserve donc des articulations antiques et naturel- 
les, perdues pour la plupart des autres langues. 

2.° Il est également vrai qu'elle repousse toute 
articulation qui sent la gêne et la nouveauté, com- 
me les sons i^ ^ x , z ^ g\, j , prononcés à la fran(^aise. 

Le V présente de grandes difficultés à tout hom- 
me qui ne s'est pas familiarisé de bonne heure avec 
cette articulation. C'est un fait dont l'expérience ne 
permet pas de douter. 

Ce son ne paraît d'ailleurs ni généralement reçu 
dans les langues , ni consacré par une haute anti- 
quité. 

Saint Augustin dit (3^ que Vaticamis était le nom 
du dieu qui déliait aux enfans l'organe de la voix, 
et leur fesait jeter des ci'is ; ou plutôt que c'était 
Jupiter, en tant qu'il fesait cet office. Aulu-Gelle 
et Vanon qu il cite , en font un dieu particulier 
f\v qui dépendaient les commencemens de la voix-, 

(1) Inst. orat. 1. , 4. 

[2] Les Grecs (lisaient phcgos , les L&Vins fagus. 

(3) De Civil. Dei , lib. 4., cap. n. 



1 1 
parce que le premier son que les enfiins font en- 
tendre est la première syllabe du nom de ce dieu. 
Le son i^a est donc au jugement des Romains le 
premier que fait entendre un enfant. Mais un en- 
fant qui balbutie aujourd'hui pour la première fois, 
n'articule pas le (^ à la française; et s'il le fesait, 
nous ne dirions pas qu'il balbutie, mais qu'il i^'al- 
t^uiie. Un enfant sonne ouo , ou ba j et par consé- 
quent les Latins , qui prétendaient imiter son cri 
dans le nom du dieu f^a/ican, prononçaient aussi 
ouaticanous ou baticanous. 

S'il est vrai qu'il y eut un temps ou \u des Ro- 
mains n'était que voyelle , ceux-ci durent prononcer 
ouaticanous. Mais il n'y a pas loin des syllabes oua, 
oue j oui, &c., aux syllabes ba , be , bi , &c. , sur- 
tout si le b ne s'articule que légèrement. De là 1m 
ou Xou romain devcii;int consonne, parut se con- 
fondre avec le b ; ainsi l'on écrivit venejicium pour 
benejicium^ de même l'estias pour bestias , vobem et 
bovem , biginti et i^'iginti , berna et i^erna , bixit et ^i- 
xil , &c. : en sorte qu'on peut dire des Romains de 
ce temps-là, comme Scaliger l'a dit des Gascons : 
Felices populi quibus t^ii^'ere est bibeT'c ! 

Quoi qu'il en soit des Grecs modernes , il paraît 
que les Grecs anciens n'attribuaient pas le son de 
notre i> à leur bcta ; et, pour le dire en passant, 
ils prétendaient signifier par le mot baba ^ des sons 
inarticulés, tels que les premiers essais de la parole 
d'un enfant au berceau : ils prononçaient donc baba. 
Un ancien (Cratinus) employait aussi le bêta pour 



exprimer le bêlement des brebis, selon ce vers que 
nous a conservé Eusthale : Is faLuus perindè ac om 
bê , be, dice/is incedit ; or quelle brebis ou quel 
mouton articula jamais le v ? 

Non seulement le bêta n'avait pas le son i^ cliez 
les Grecs, mais depuis même que Xu romain fut de- 
venu labial ou consonne, ils furent long-temps sans 
avoir de signe représentatif de ce son. La preuve en 
est que, lorsqu'ils voulaient représenter, avec leurs 
caractères propres, un mot latin ayant t', ils em- 
ployaient souvent leur digainino aoliciini (f). Quel- 
quefois aussi ils remplaçaient le P' latin par un ou 
voyelle ou par un b : exemples, les foudres du Vati- 
can Oiuilicania anathemata , Vespasianus Ouespasia- 
nos , Ambivius Ambibios , Varus Ouaros , Varo Oua- 
ron , Virgilius Oucrgilios , Severus Seoueros et Sebe- 
ros j Servius Serouios et Serbios , David Daouid et 
Dabid^ &c. 

Bien loin que l'on puisse se flatter de découvrir 
la même articulation i> cli«^z les orientaux, il parait 
constant qu'ils ne lont point connue. Leur iou est 
sans doute le seul caractère auquel on puisse at- 
tribuer, avec quelque apparence de raison, la va- 
leur dojit il s'agit. Mais le (^ que les grammairiens 
ont employé quelquefois pour nommer ce carac- 
tère, ne doit pas nous donner le change. Ce qui 
était t-' sous la plume de ces grammairiens était ou 
ou b dans leur bouche. Ainsi, en écrivant i^'au , ils 
ont pi'étcnda faire prononcer ouaou ou boou ; et c'est 
ainsi que l'on fait prononcer encore aujourd'hui. 



13 

« Il faut observer (dit le savant Araire d'Edesse) 
« que les Chaldëens n'ont aucune lettre qui réponde 
« au g latin, parce qu'ils n'ont aucun mot qui l'e- 
tc xige. Adi^erleiidiim Chaldœos non habere litteran) 
« quœ propriè respondeat g latino , quia ipsi nullam, 
c< hahent voceui guœ hujusmodi litteram recipial ( i ). )» 

Le g doux est également inconnu à l'hébreu : le 
ghimel se prononce toujours rude , comme dans 
guitare (2). 

La prononciation forte est aussi la seule que l'on 
attribue au gamma ou g grec. Il se prononce de- 
vant a, o, u , comme le g français dans gamme, 
gobelet , guttural; devant é , ê , i , comme notre g 
dans guérite , guêpe , guide (3). 

Quand nous disons, avec Araire d'Edesse, que 
les Chaldéens n'ont aucune lettre qui réponde au g 
latin , nous entendons parler du g latin moderne ; 
et bien loin de supposer que les Romains aient ja- 
mais attribué à leur g le son doux dont il s'agit , 
nous savons qu'ils le prononçaient toujours comme 
les Grecs. Quand je prononce le mot lege^ dit saint 
Augustin, le grec y attache un sens, et le latin un 
autre : Ciun dico lege ^ in lus duabus syUabis , aliud 
grœcus , aliud latinus iatelligit. Il est évident par ce 
témoignage que le même mot lege était commun 
aux Grecs et aux Latins-, le même mot, dis-je, pro- 
noncé : car il ne s'agit pas ici d'un mot écrit, mais 

(1) Gramm. syr. , liv. 1., chap. v. 

(2) Gramtn. hébr. , pag. 1. 

(3) Burnouf , Mélh. grecq., i. part. , liv. i.,chap. 1. 



4 

d'un mol prononcé ^ comme s'expi'ime le saint doc- 
leur. 

Si le ^ doux ou, co qui esl la même chose, l'y 
consonne français ne compte pas parmi les sons 
antiques , l'on est de'jà en droit de conclure qu'il 
n'a pas le mérite d'être simple et. naturel, selon 
cette parole de Ficino : Qiiod primum non est , non 
est simplex (i). 

D'ailleurs la difficulté <le cette consonne est prou- 
vée par la raison que les étrangers^ comme dit M. 
Lécluse , ont beaucoup de peine à la prononce?^ (2). 

Il faut avouer que le doux zcia des Grecs cha- 
touille agréablement 1 oreille, et n'est pas inutile à 
l'harmonie d'une langue. Mais cette articulation fi- 
ne , peu de nations l'ont saisie; et c'en est assez 
pour ne lui assigner qu'une place reculée dans l'or- 
dre naturel, et pour se consoler de ne la point con- 
naître. Que l'italien s'approprie donc le mérite d'a- 
voir rencontré le doux dzêta grec, ou que le fran- 
çais l'emporte on cette contestation, noti'c langue 
a assez d'avantages sans avoir besoin de ces beautés 
de ralîinement. 

Ce que Ton vient de dire sur le z doit s'étendre 
évidemment à l'arliculation x des mots examen , 
exécution, exil, exorde , exubérance , &c. 

On nous signalera peut-être notre s comme une 
articulation difficile, et dès lors peu naturelle. Nous 
savons en effet qu'elle embarrasse les organes ha- 

(i) ricin, in Plot. En. 2., lib. 9., cap. 1. 
(2) Lcx. fr.-gr. art. J. 



i5 
hituës à la pi'ononciation française-, mais nous sa- 
vons aussi quelle ne coûte rien à un espagnol. Ce 
son nous paraît d'ailleurs plein de gravité -, et si 
nous nous permettions do lui assigner quelque pré- 
férence sur le son français qui lui correspond , nous 
emploierions volontiers les termes dont se sert un 
savant maronite pour déterminer la différence qui 
existe entre les deux s {ssode , sekath) des Chal- 
déens. Le premier, dirions-nous avec cet auteur, 
a un son plus nowri et plus plein : Densior aliquanto 
est et plenior. 

Ce qui a été dit jusqu'ici nous conduit à certaines 
conséquences utiles pour apprendre à lire et à écrire 
correctement le basque. 

1.° De ce que le caractère u est essentiellement 
ou dans le basque, il s'ensuit qu'il est ridicule de 
l'accompagner d'un o pour le déterminer au son oit,. 

2.° De ce que le basque n'admet que le g gut- 
tural, il s'ensuit qu'il ne faut pas écrire guiçon , 
guère ^ &c., comme nous le faisons comnmnément, 
mais giçon , gero. Cet u serait inutile, puisque la 
langue ne comporte pas que le g prenne devant Yu 
un son qu'il n'avait pas devant l'^ et le. L'« dont il 
s'agit serait même préjudiciable, parce qu'il com- 
manderait de prononcer gouiçon , gouero , &c. 

3.° De ce que le basque ne connaît aucune ar- 
ticulation correspondante aux caractères i' , x , il 
s'ensuit qu'on ne doit Jamais les employer pour 
écrire notre langue : à moins qu'on ne veuille se 
servir du dernier au lieu du ts. 



i6 

Nous pourrions aussi supprimer sans inconvë- 
iiienl les caractères q , c , y : le premier, parce qu'il 
peut toujours être remplacé par le k ; le second, 
parce qu'il n'a aucun son qui ne puisse être repré- 
senté par le k ou par le z ; le troisième, parce qu'il 
n'ajoute rien à notre i simple. 

Le premier objet que nous rencontrons au sor- 
tir de ces élémens, sont les syllabes l'adicales. Elles 
sont dignes d'attention, i,° pour leur simplicité, 
comme nous allons le prouver en les mettant en 
contact avec les radicales si vantées de l'hébreu. 

« La nature de la langue hébraïque fournit en- 
« core une preuve de sa primauté et de son anti- 
« quité (dit dom Calmet [i]). La nature commence 
« toujours par le plus simple, le plus court et le 

« plus aisé Les racines hébraïques communé- 

« ment n'ont que trois lettres. » 

Ce raisonnement, qui n'est pas méprisable, ne 
pourrait-il pas s'appliquer à notre basque avec plus 
d'avantage encore qu'à la langue hébraïque? Car si 
l'on nous parle de trois consonnes, il nous a paru 
qu'il n'en existe pas niême autant dans la plupart 
des mots purement basques, non composés. Si l'on 
veut parler de deux syllabes , rien n'est plus ordi- 
naire au bas(pie que les mots bâtis sur deux radi- 
cales : exemples , ikus ( voir ) , adi ( entendre ) , minlça 
(parler), ibil ( marcher ), egon (rester), eror ( tom- 
ber), allcha (lever), &c., &c. 

Quand ou se permettrait de renchérir sur cet 

[i] Dissert, sur la prera. langue. 



\ 
17 

éloge de dom Calmet -, quand on dirait que l'hébreU 
a des mots établis sur une seule radicale, notre 
idiome soutiendrait encore avec avantage la compa- 
raison que nous avons provoquée. Les racines mo- 
nosyllabiques ne sont pas rares chez nous : exem- 
ples, «T ( prendre ) , os (commencer, az (nourrir), 
el (arriver), ets (fermer), ez (dompter), // ( mou^ 
rir, tuer), its (flétrir), uts (vider), utz (laisser), 
ial ( sortir ), jaji ( manger ), jar ( s'asseoir ), jiit 
( venir), jo ( frapper ), jos ( lier ), jiin ( aller ), 
ken ( ôter ), lot ( lier ), rnotz ( couper), pitz ( vivi- 
fier, allumer ), sal ( vendre ), sar ( entier ), sor 
( naître ), &c., &c. 

Concluons que les radicales de notre langue sont 
remarquables par leur simplicité» 

Jusqu'ici nous n'avons envisagé ces mots primi- 
tifs que sous le rapport matériel -, mais ce n'est pas 
là le côté le plus intéressant qu'ils présentent au 
lecteur judicieux. 

Les syllabes radicales ne forment pas toujours un 
sens, ni par conséquent un mot, dans le commun 
des langues. Par exemple at7i dans le latin, aiin 
dans le français, sont les seules radicales nécessaires 
du latin amare et du français aimer ^ tout le sur- 
plus étant variable-, cependant chacune de ces syl- 
labes ne suffit pas pour faire un sens dans la langue 
qui l'emploie. N'est-ce pas une impuissance qui la 
déprécie? J'aime bien mieux cette langue dont les 
radicales forment nécessairement un mot , et con- 
tiennent uu sens , lors même que le mot porte sur 

2 



i8 
une radicale unique, comm3 az (nourrir), ez (domp 
ter), ils (flétrir), &c., &c, 

Conuiie c'est un vice dans le langage que les syl- 
labes radicales^ sans le concours des inflexions acci- 
dentelles, soient souvent impuissantes pour faire un 
sons même générique-, ce serait aussi une autre ex- 
trémité vicieuse, qu'un mot primitif, par Ik même 
qu'il aurait un sens , fût nécessairement déterminé 
à un sens spécifique, adjectif, substantif, adver- 
bial , &c. 

Le mot primitif est à tous les mots qui en déri- 
vent ce que le genre est à ses espèces-, il entre donc 
dans l'idée de ce mot de présenter un sens qui con- 
serve rindétern)i nation propre du genre : de là tout 
mot primitif doit être un mot infinitif dans toute 
la force du terme, c'est-à-dire un mot d'un sens 
étendu et indéfini quant à 1 espèce. Ainsi, ou les 
grammairiens se trompent lorsqu'ils nous disent que 
la troisième personne du prétérit est la racine de 
chaque verbe hébreu; ou la langue hébraïque, sous 
ce rapj)ort, est à une dislance considérable de la 
ligne naturelle. 

La marche de notre langue en ce point dénote 
plus de pliilosophie. En effet , comment procède 
la rigoureuse logique pour donner une définition, 
pour transmettre les notions les plus exactes possi- 
bles sur l'espèce qu'elle se propose de faire con- 
naître? D'abord elle signale le genre, c'esi-?.-dire 
qu'elle commence par appeler l'attention sur une 
classe étendue, contenant l'espèce dont il s'agit. 



»9 
Elle propose ensuite la diflTérence qui fixe l'esprit 
à l'espèce subalterne qu'elle avait pour but de faire 
connaître. Or voilà justement la marclie constante 
de notre langue : elle pose d'abord le mot primitif, 
qui est un genre; et rarcompagne iramédiateuient 
d'une désinence ou d'une inflexion, qui est une vé- 
ritable diirérence logique, et qui détermine l'espèce 
grammaticale du mot, en particularisant sa signi- 
fication. 

Ce n'est pas que chaque langue ne conserve quel- 
que chose de ce procédé, qui est la marche propre 
de la nature; mais toutes paraissent y déroger, ou 
en ce que leurs radicaux n'ont pas un sens achevé 
quant au genre; par exemple dans le genre d'aimer, 
de haïr, &c. : ou en ce qu'ils ont un sens trop par- 
ticularisé et trop borné ; par exemple délerminé- 
ment adjectif, substantif, &c. : ou enfin parce que 
ces langues défigurent souvent les mots radicaux 
dans la formation des dérivés ; par exemple l'infi- 
nitif, qui, étant la base et comme l'abrégé de tout 
le verbe, devrait, comme chez nous, se retrouver 
en son entier dans toutes les inflexions accidentelles 
de ce mot. 

Une matière obéissante et flexible, une cire molle 
entre les mains de l'artiste , est l'image fidèle des 
radicaux de notre langue : l'état d'indétermination 
qui leur est propre, est dans ces mots primitifs une 
rare disposition aux divers sens particuliers qu'on 
veut y attacher, et conséquemment aux diverses 
formes grammaticales dont on veut les revêtir. La 



20 

monosyllabe az , par exemple , répond à peu près à 
l'infinitif «oMmr; je dis à peu près, parce que le sens 
qu'elle présente est encore plus vaste et plus iudé- 
fini que celui de l'infinitif français, comme on le 
verra plus bas. Reprenons : la monosyllabe az est 
une l'adicale sur laquelle nous établissons naturelle- 
ment azte (nourrir ), ^?3/e (nourricier), fl;c<7i (nour- 
risson), azcor (nourrissant), ozcurri (nourriture), 
ffs/ (nourri), &c. Egalement de la monosyllabe as 
dérivent fi'A/e (comnienoer), asle (commençant), asi 
(commencé), <757(7/;'e7?- elaspen (commencement), &c. 
La racine handi , comme toutes celles de la môme 
classe , présente une série de dérivations que l'on 
chercherait en vaiii dans une autre langue : ainsi, de 
handi (grand), handiclico ( assez grand), handiago 
(plus grand), handichago ( un peu plus grand), han- 
dichagotlo ( d'un rien plus grand), handiegi ( trop 
gi'and), handichegi (un peu trop grand), handi- 
chegilto ( d'un rien trop grand ) , Jiandizhi ( grande- 
ment ), handizkiago ( plus grandement ) , handizki- 
chago (un peu plus grandement), handizkichagotto 
( d'an rien plus grandement ) , handizkiegi ( trop 
grandement ) , handizkichegi ( un peu trop grande- 
ment, ( handizkichegitto ( d'un rien trop grande- 
ment ) , handicor ( ayant des dispositions à gran- 
dir), handitasun (grandeur), handigua ([en mauvaise 
part] grandeur), liandiguna\xxw peu de grandeur), 
Jiandiliar , handicari ( aimant les grands , les gran- 
deurs ) , handàze ( grandir ) , handilu ( devenu grand ) , 
handiaraz (faire grandir), handiaraci( fait gi'andir).. 



21 

&:c. De même gicon (homme) donne giçonfce ( de- 
venir liomme), givondu (devenu liomme), giçonki 
( de l'espèce de Thomme ) , gicachca ( homme de 
rien), gîconlo (houhomme), giçonago (plus hom- 
me ), giconchago (un peu plus homme), giçonena 
(le plus homme), &:c. 

Si l'on ajoute que tous ces mots, et beaucoup 
d'autres, dérives des mêmes radicales, ont chacun 
tous les cas d'une riche déclinaison •, (|ue de plus 
nous pouvons convertir chacun de ces cas en un 
nouveau nominatif, pour lui faire subir derechef 
toutes ^es inflexions d'une déclinaison surajoutée, 
comme il sera expliqué plus bas -, l'on connnencera 
à faire quelque état de nos radicales et de notre 
système de dérivations. En effet , // était infiniment 
plus avantageux , pouvons-nous dire avec Gébelin, 
de déduire tous les mots possibles d'un petit nom- 
bre de racines , que s'il a^ait fallu imposer des noms 
dijférens à chaque objet , à chaque action , à chaque 
état. Ce sont là proprement les trésors du langage 
philosophique , du sentiment et du goût , ceux de la 
nature , qui , avec le plus petit nombre d'élémens pos- 
sible , opère les effets les plus vastes et les plus vur- 
ries (i). 

Après avoir envisagé les mots de notre langue , 
comme dans leur germe, et les avoir suivis dans 
leur développement, nous allons voir comment ils 
se partagent en leurs espèces grammaticales. 

Sans parler de l'interjection, qui ne paraît pas 

(i) Gramm. univ., liv. 2., past. a., chap. 7.,§ 4- 



appartenir au langage de l'esprit, Ton compte or- 
dinairemenl neuf espèces de mots. Mais il est des 
grammairiens qui les réduisent à un moindre nom- 
bre : quelques-uns en admettent quatre seulement, 
d'autres trois-, d'autres enfin n'en veulent que deux, 
comme Priscien : Partes orationis ^ dit cet auteur, 
sunt secitndùm dialecticos duce , nomen et ^'crbuin ( i ). 
Ce'tait le sentiment de Platon (2) et d'une partie 
des anciens grammairiens latins et grecs. 5. B. Gail 
se déclare aussi pour cette opinion, et en donne 
une preuve abrégée dans sa Grammaire grecque (3). 

Il ne nous appartient pas de prendre parti sur 
une question qui exerce encore aujourd'hui les es- 
prits les plus pénétrans -, mais , sans prétendre à 
beaucoup de profondeur, nous pouvons mettre en 
principe qu'une langue est plus près de l'état pri- 
mitif et de la nature, à mesure que ses mots se prê- 
tent plus commodément à la classification la plus 
simple que les grammairiens aient encore conçue : 
or les mots de notre langue se prêtent singuliè- 
rement à cette division. C'est de quoi l'on n'aura 
pas de peine à convenir lorsque nous nous serons 
expliqué en détail sur l'espèce du nom et sur celle 
du verbe. 

Quant aux noms, nous avons à parler en premier 
lieu de leur force expressive. Si le son matériel 
d'une voix simple ou articulée exprime le sou na- 

(1) Lib. 2. 

(2) Dans son Sophiste. 

(3) Prem. part., liv. 1., chap. i> 



■^3 
turel de ce qu'elle signifie, c'est une onomatopée, 
comme le glouglou de la bouteille , le cliquetis des 
armes , le trictrac , le coucou , &c. Un mode d'ex- 
pression si naturel ne saurait être étranger à une 
langue dont le caractère distinctif est de suivre la 
nature. 

Eu effet , sans parler des onomatopées ou imita- 
tions que les langues les moins intéressantes savent 
employer pour exprimer les cris de certains ani- 
maux, nous pourrions faire remarquer les sons qui, 
dans le basque , répondent aux expressions triviales 
tousser , cra^lier , moucher, respirer, bâiller, souf- 
fler , sifjlei^ , ronfler , humer , rire , éterfiuer , &c. 
Mais co^nme les avantages dont nous avons à trai- 
ter ocrent un vaste champ , nous nous dispense- 
rons de faire valoir en détail les expressions men- 
tionnées. C'est un petit sacrifice que l'on fait en fa- 
veur des oi'eilles délicates. Il suffira donc d'avoir 
dit en passant que ces actions et toutes celles de 
même nature sont rendues chez nous par des sons 
excellemment imitatifs. C'est ainsi que nous expri-r 
nions un cri perçant par des articulations aiguës, 
ichkiritu ; un cri plaintif par des interjections ana- 
logues, heiagora ; un grincement, un cri de rage, 
par des consonnes rudes, carrasca, înorrasca ; un 
effort, par des syllabes difficiles et pesantes, entse- 
gu ; l'action de traîner, herresia ^ le carnage, sar- 
raski , &c. 

Outre l'onomatopée il est encore une autre sorte 
de conformité ou d'analogie naturelle entre l'ex- 



.4 

pression et son objet, lorsque une expression con- 
sacrée d'abord à nommer un attribut est employée 
ensuite à désigner le sujet «rui possède cet attribut, 

« C'est un principe de bon sens (dit dom Calraet) 
« de n'imposer aux cboses, aux personnes, aux ani- 
« maux, fjue des noms qui mai-quenl leur nature^ 
(e leur origine, leur perfection, leurs propriétés-, en 
« un mot des noms significatifs, et fondés sur queï- 
« ques qualités et quelques rapports à la nature 
« de la chose. Si aujourd'hui parrai nous on voit 
« des noms si bizarres, et dont l'orig-ne et la srgni- 
« fî( aiion sont si obscures, c'est que feotre langue 
« ( fraui^aise ) n'est pas une mère langue, et qu'elle 
(c est mêlée de plusieurs mots étrangers. Tous les 
« noms dont nous nous servons sont significatifs dans 
« la langue d'où ils viennent-, mais ils ne le sont pas 
« toujours dans la nôtre ( française ), parce que 
« plusieurs lui sont venus d'ailleurs. Or dans les 
« commenceroens, comme il n'y avait qu'une seule 
« langue, tous les noms que l'on imposait aux cho- 
ct ses étaient significatifs, (i) » 

Si dom Calmet avait eu le dessein de signaler no- 
tre langue, et d'offrir un hommage distingué à son 
mérite, aurait-il dû parler autrement que dans les 
phrases que nous venons de citer? C'est un prin- 
cipe de bon sens , devons-nous dire avec ce judi- 
cieux auteur , de n'imposer aux choses , aux per- 
sonne? , aux aidmaux , que des noms qid marquent 
leur nature, leur oiigine , leur perfection^ leurs pro- 

(i) Dissert, sur la prem. langue. 



25 

priétés , en un mot des noms significatifs ; or telle 
est justement la marche propre et comme caracte'- 
rislique de la langue bas([ue. 

Nous allons le prouver. 

Le nom que le Seigneur s'est donne, au livre 
de l'Exode, chap. 3. (i), est sans contredit le seul 
nom digne de son être -, mais après ce mot ineffa- 
ble , comme s'expriment les Juifs, après ce nom 
tout divin , auquel nul autre ne peut être comparé, 
notre expression Jaincoa est tout ce qu on peut dire 
de plus significatif. 

En effet : 

Veut-on que cette expression soit la même que 
Gaincoa 7 Le double son dont la lettre g est sus- 
ceptible dans les langues modernes, a pu occa- 
sionner cette substitution de l'y au g^ comme il ar- 
rive assez fre'quemment. Le mot jardin, par exem- 
ple, dérive, selon Guicliart ( Etienne ), de Tliébreu 
gadar ; et Ménage le fait venir de l'allemand garten 
ou gaart. Du Cange témoigne qu'on a dit dans la 
basse latinité gardinum , gardinus et jardinus. Le 
laot jatte vient, dit- on, du latin gabatta (grande 
écui?lle) : du Cange le dérive de gatta (ancienne es- 
pèce ûo navire rond). De goia (basse latijiité) nous 
avons fa'it joie ; de Gala Jale , petite rivière qui 
tombe dans la Garonne. Il se peut donc que Jain- 
coa soit le même nom que Gaincoa^ (celui d'en 
haut): antonomase énergique, expression pins subli- 
me que tous les superlatifs employés par les Grecs, 

(i) Eyjeh , et de là Jehovah. 



les Latins, les Français, &c. , pour remplacer ]e 
nom propre de Dieu (i). 

Quoique cette étjmologie ne soit nullement for- 
cée , nous ne balançons pas à lui préférer celle 
que nous suggère la prononciation du mot Jain- 
coa j usitée dans les provinces espagnoles. Jaongoi- 
coa ou Jabe-on-goicoa ( le bon maître d'en haut ). 
Quoi de plus philosophique ! 

Le nom du soleil, igiizMa , pourrait bien dériver 
de sou attribut le plus sensible : igiiz ne serait autre 
chose que ikus (voir). La terminaison kia exprime 
le service, la destination, comme estaU7<7 (qui sert à 
couvrir), cerraZ/a (qui sert à fermer), yAkia pour 
\sL\\kia (qui aide à manger). Ainsi les deux formatifs 
ikuskia nommeraient le soleil par son attribut le plus 
distingué, par sa propriété d'être le moyen de voir. 

Le mot iguzkia ou, comme prononcent d'autres, 
eguzkia ^ une fois formé, nous avons dit par syncope 
ekia , et sans article eki. Si l'on ajoute duna , qui si- 
gnifie ayant , l'on forme ekiduna , et par syncope 
eguna (ayant soleil). C'est le nom du jour de notre 
langue. 

Egiin peut être un composé de eki-dun j con^me 
nous venons de le dire : mais il se pourrais aussi 
que l'on dût prendre la chose au rebovfs -, il se 
pourrait, dis-je, que le mot egun , l)ien loin d'être 
un dérivé du nom du soleil, en fût le primitif, par 
la raison que eguzkia n'est pas très di/férent de egu- 

(i) Nous disons en français le Très-Haut , comme les 
I-aùns ont dit Altissiinus , les Grecs Hypsistos , &c. 



27 

iiezcoa , et que ce dernier mot signifie appartenant 
au jour ( diurnum ). 

Enfin, comme il a été dit que le mot eguzkia ou 
iguzkia peut être le re'sultat des radicales ikus-làa , 
on peut aussi proposer de le dériver des primitifs 
egun-kia. L'on a vu ci-dessus quelle est la valeur de 
la terminaison kia ; et si nous ajoutons que la for- 
mule kia , geia , ekeia , considérée comme un mot 
à part , s'emploie pour nommer la matière ou ce 
dont une chose se fait, on comprendra sans peine 
que le mot eguzkia ou egunkia peut signifier ce 
par quoi le jour est. 

Ce qu'il y a de plus clair en tout ceci, c'est qu'il 
existe une communauté de syllabes entre les mots 
ekus , eki , egun (\oir ^ soleil, jour)-, or voilà qui 
nous suffit. 

Le nom basque ilargi , servant à désigner la lune, 
peut signifier une lumière sujette à s'éteindre. Il 
n'est pas besoin d'observer combien cette dénomi- 
nation est accommodée à son objet, à raison des 
défections de cet astre. 

llargia peut signifier aussi la lumière des morts: 
c'est ainsi que nous disons ilkutcha ( la bière des 
morts), Uobia (la fosse des morts), ilerria (la ré- 
gion des morts (cimetière), ileguna (le jour des 
morts), &c. 

Le même mot peut se décomposer encore par 
ilun-orgi (lumière des ténèbres ou de la nuit)-, et 
cette interprétation, qui se présente aussi naturel- 
lement que toute autre, a ceci de particulier, qu'elle 



28 

élaLlit une correspondance admirable entre plu- 
sieurs mots de notre langue. En effet, nous avons 
observé plus haut une communauté de syllabes en- 
tre le nom du jour et celui du soleil ; et la marche 
est pleinement satisfesante si nous l'etrouvons ici 
la même communauté entre le nom de la lune et 
celui de la nuit. L'esprit de Dieu a signalé le fon- 
dement de ces rapports par les paroles de Moïse : 
Fecilque Deiis duo luminaria /riagna : luminare ma- 
jus ni. prœcsset diei , et luminare minus ut piœesset 
nocti; et par celles du prophète, qui a dit : Fecil. . . 

solem in poleslatem diei , lunam. in po- 

testatem noctis. 

Argizari est un autre nom de la lune également 
usité et non moins significatif. Il se compose évi- 
demment des doux radicales argi-izari lumière-me- 
sure-, ce qui pourrait signifier une lumière mesurée 
ou faible, mais mieux, une lumière servant de me- 
sure. En effet, comme, après la distinction du jour 
et de la nuit, il n'est pas de durée plus frappante 
ni plus facile h saisir que la durée de chaque lune, 
tous les siècles et tous les peuples en ont fait la me- 
sure du temps. Nous savons d'ailleurs que rien n'é- 
tait plus conforme aux desseins du Créateur, selon 
ces paroles de la Vulgale , Fecit lunam in tempora ; 
et plus nettement encore selon la paraphrase chal- 
daïque, ut nunierentur in ea tempora. 

Notre langue, toujours conséquente dans sa pro- 
gression, n'a pas eu besoin d'un mot à part pour 
nommer le mois : nous disons une pleine-lune, deux 



*9 
pleines-lunes , trois pleines-lunes , comme l'on dit 

ailleurs un mois, deux mois, trois mois-, ilabete 

( mois ) étant évidemment ilargibelc ( pleine-lune ). 

Quant aux noms des mois en particulier, il ne 
faut que les parcourir pour y trouver des expres- 
sions significatives. 

Urlaril (janvier) se décompose très naturelle- 
ment en ces trois radicales, urle (année), ar (saisir), 
il (mois ou lune), c'est-à-dire lune qui saisit l'année. 
Cette étjmologie , si naturelle et si simple , est en 
harmonie parfaite avec celle du premier jour de 
l'an, appelée urlats , de la réunion des primitifs ur- 
te-as ( année commencer ), 

Ilbaltz , autre nom du même mois , signifie incon- 
testablement lune ou mois sombre. 

Otsoil ( février ) n'est autre chose que osa-il ou 
ctz-il ou otso-il. Selon la première étjmologie, il 
signifie lune complémentaire. Il est vrai qu'on peut 
trouver étrange d'entendre que le second mois de 
l'année en soit le complément -, mais ne sait-on pas 
que les Romains commençaient l'année i^diX jaiwier , 
quoique ce mois et le suivant fussent des mois 
complémentaires ajoutés par Numa à Tannée de 
Romulus? D'ailleurs il ne s'agit ici que de justifier 
la force significative des mots basques; et l'on ne 
saurait refuser cette propriété au mot otsail, expli- 
qué ci-dessus. 

Olz-il signifie la lune du froid-, et si l'on observe 
que le mois de janvier répond mieux à ce nom, 
nous disons que rien n'oblige à croire que Tannée 



3o 
(le nos pères ait commence h la même époque dans 
tous les temps, ni qu'ils aient toujours habité le 
même climat. Cette même observation doit être 
faite sur chacun des autres mois ^ et déjà elle peut 
servir à ceux qui tiennent que le nom ilbaltz , con- 
sacré au mois de janvier, eiJt plus justement qua- 
lifié celui de décembre. 

Otso-il serait la lune du loup, expression natu- 
relle dans la bouche d'un peuple pasteur, pour 
signifier l'époque où Tennemi du troupeau serait 
plus i-edoutable qu'en aucune autre saison. 

Epail (mars) signifie lune de la coupe ou de la 
taille, et peut s'entendre, selon le climat, ou de la 
coupe des arbres, ou du fauchage des prés. 

Jorrail ( avril ) littéralement lune de sarcler, soit 
les arbres, soit les moissons les plus considérables, 
comme le froment, l'orge, le seigle, &c. 

Ostaro ( mai ) signifie l'époque de la feuillaison. 

Les deux noms errearo et ekain , qui servent à 
qualifier le mois de juin, sont deux synonimes éga- 
lement énergiques : le premier, erre-aro , signifie 
saison brûlante -, le second , eki-gain , dénote l'épo- 
que de la plus grande élévation du soleil. 

l/zlail ( juillet ) lune de la moisson. 

Agoril { août) est formé de agoj- (tarir), et de la 
monosyllabe il , souvent expliquée. 

Ifail ( septembre ) se compose de ira ou iî-atz 
(fougère), avec ladite monosyllabe il , el avertit le 
laboureur qu'il faut songer à s'approvisionner de 
fougère pour l'hiver-, ou bien il se compose de iraul- 



6l 

il, par quoi l'on exprimerait qu'il s'agit d'entie- 
prendre le labeur de la terre. 

l/ril (octobre), selon la force du mot, est la 
lune des eaux ou des pluies. 

y4cil OU aci-il (novembre) [lune de semailles], 
açaro ou aci-aro (saison de semailles). 

Lotazil, équivalant de loeco , lotceco , lotaco , ou lo- 
tazco-il , paraît inviter au repos et au sommeil. Cette 
attribution convient parfaitement au dernier mois 
de l'année. 

On doit remarquer ici que, comme tous les noms 
de mois reçus en chaque province ne se trouvent 
pas dans ce tableau , aussi tous ceux que Ton y a 
portés ne sont pas usités dans toutes les provinces 
basques. Quant au mois de décembre en particu- 
lier, nous ne le désignons guère que par le nom 
abendo , qui n'est autre que lavent ou Xad^entus 
latin. Le mot basque est perdu pour la plupart des 
provinces-, et ce ne nous est pas une petite gloire 
de l'avoir condamné à l'oubli , pour lui en substi- 
tuer un consacré par la religion chrétienne (i). 

(i) A ce mot, nous rappelons avec douleur une im- 
putalion humiliante, faite naguère à la religion des Bas- 
ques, par un historien d'ailleurs ami de la nation. Le 
jeune auteur les croit doués de tous les avantages du 
corps et de l'esprit , mais soumis aux superstitions les plus 
grossières. Que ne pouvons-nous le prier de retirer sou 
premier compliment , et obtenir à ce prix qu'il nous épar- 
gne la honte du dernier. Mais , vœux inutiles ! Il n'est 
pas donné à l'historien d'entrer en composition avec la 
vérité : son devoir est de peindre les choses telles qu'il 



32 

Le lecteur aura remarque que notre lan^ie a son 
messidor ( uzta-il ) , son thtrmidor ( erre-aro ) , son 
plui-'iôse (ur-il), et tant d'autres noms de mois, qui 
ne cèdent ni en force ni en justesse aux dénomina- 
tions du calendrier républicain. 

Le nom de la semaine, aste , signifie commen- 
cement-, et dès lors l'expression est significative : ce 
qui suffit dans la thèse présente. Mais, comme il 
y aurait un avantage réel à découvrir le rapport qui 
lie ces deux idées , nous allons proposer ce qui pa- 
raît le plus plausible à cet égard , sans nous pro- 
mettre un plein succès. 

Les phases de la lune sont des phénomènes trop 
frappans pour n'avoir pas été observés par tous les 
hommes -, mais nos pères , pour qui l'astre de la 
nuit était la mesure du temps, comme on l'a vu, 
durent surtout être attentifs à la renaissance de cet 
astre -, et cette époque , il était à propos de la dé- 
signer par le mot comviencement. 

les saisit. Heureusement pour nous, il est au moins deux 
manières de .saisir les choses : on peut les saisir bien ou 
mal. Or mal saisir paraît être la manière propre de notre 
auteur, toutes les fois qu'il se permet de disserter sur 
les matières religieuses. Quant à nous, qui pensons con- 
naître mieux que lui la religion des Labourdains , des- 
quels il s'ûcciqie spécialement dans son Résumé de l'his- 
toire des Basques, nous sommes persuadé que ces bon- 
nes gens entrent dans le véritable esprit du christianisme 
aussi bien qu'aucun autre peuple de la campagne. 

La nation aurait encore à réclamer contre les opinions 
politiques que lui prête son historien 



33 

Les anciens ne se bornaient pas à observer les 
diffe'rens états de la lune : son retour, ou la Jiéo- 
ménie , était une époque de réjouissance pour tous 
les peuples -, et ce temps de relâche ne revenant 
que de mois en mois , pouvait bien se prolonger 
durant trois jours comme nos solennités. Dans cette 
liypotlièse, le premier jour eût pu être appelé «5/e- 
lehcna (premier du commencement ou de la nou- 
velle lune), le second eût pu être dit aste-artta (le 
milieu de la néoménie), et enfin le troisième, aste- 
azkena ( le dernier de la uéoménie ). 

C'est là une des hypothèses propres à expliquer 
les trois mots basques que nous venons de mettre 
sous les yeux du lecteur, et qui qualifient encore 
aujourd'hui les trois premiers jours de la semaine. 

La solennité de la nouvelle lune étant passée , 
le mot aste, ou commencement, n'était plus de sai- 
son; ainsi Ton aurait continué en disant : quatrième , 
cinquième , sixième , &c. , de la lune, ou en toute 
autre manière. 

Depuis que la lumière de l'Evangile eut éclairé 
nos ancêtres, ils durent adopter la distribution du 
temps en semaines de sept jours, et il fallut des ex- 
pressions pour désigner et la semaine elle-même 
et les jours qui devaient la composer. L'usage con- 
sacra à la semaine l'antique nom aste , et à ses trois 
premiers jours les trois noms déjà reçus. Quatre 
expressions manquaient pour ([ualifier tous les jours 
de la semaine ; la circonstance invitait à les pren- 
die dans la religion. Le quatrième jour, qu'il s'a- 

3 



34 
gissait d'abord de nommer, rappelait rinstitution da 
mystère commëmoralif du sacrifice de la croix-, il 
rappelait les paroles même de rinstitution de ce mys- 
tère : Hoc facile in meain commemorationein ( Fai- 
tes ceci en me'moire de moi)-, aussi fut-il appelé 
le jour commémoratif or//ce-eg-««a , d'où ortceguna. 
Le cinquième était marqué par ce que l'iiistoire de 
la religion olFre de plus mémorable, par la mort du 
Sauveur des hommes j et il fut appelé ortciiaria ou 
orilce-il-aria , ce qui peut avoir deux sens égale- 
ment adaptés au jour de la passion de Jésus-Clirist. 
En effet, //signifie mort, o/'z/ce souvenir; la termi- 
naison aria équivaut à la terminaison française eur ^ 
comme dans ihiztaria ( chasseur ), arraincaria (pê- 
cheur), geçurtaria (menteur). Ainsi, ou cette ter- 
minaison affecte le mot oritce souvenir, et alors 
oricilaria signifie commémoratif de mortj ou bien 
la terminaison aria affecte le mot il ( mort ) , et 
alors il signifie souvenir mortel , souvenir capable de 
donner la mort. 

Le nom du samedi , larunbata , peut se décom- 
poser en larre-egun-bata ou en lan-egun-bala. Sous 
la première forme il signifierait le dernier jour des 
champs j et sous la seconde forme, le dernier jour 
de travail. Ibiacoitza ou ebacoitza , autre nom du 
samedi, serait le synonime du premier, si ebacoilz 
ét^iX, egun bacoitz (jour unique, sous-entendu pour 
le travail ). 

Igandia ou egandia est visiblement egun-andia ( le 
grand jour ). 



35 

Quoique 1 histoire de la semaine, telle qu'on vient 
de la présenter , ne soit ni force'e ni absolument 
gratuite, il s'en faut bien qu'elle offre un degré de 
certitude suffisant pour faire rejeter tout autre sys- 
tème relatif à cette durée. Le fait est qu'aujourd'hui 
nous appelons «5/e ^ ou commencement, une durée 
de sept jours-, or quel est, peut-on demander, ce 
commencement qui a précisément une durée de 
sept jours ? ce commencement d'ailleurs si digne de 
vivre dans le souvenir des hommes , que tous les 
jours doivent en faiie mémoire, dans l'étendue des 
siècles? Ne seraient-ce pas les six jours de la créa- 
tion, avec le repos du septième? Si la plupart des 
peuples ont conservé la mémoire de la création en 
comptant des semaines de sept jours , est-il incro- 
yable, est-il môme bien étonnant que nous l'ayons 
conservée dans le nom de cette dui-ée ? 

Mais comment concevoir, dans cette hypothèse, 
que le troisième jour ait été appelé asteazkena (der- 
nier du commencement)? Nous le dirons avec quel- 
que défiance, parce que la prétention est assez for- 
te -, nous le dirons toutefois sans craindre de pa- 
raître ridicule, parce que tout ne sera pas gratuit 
dans notre exposition. Si nous sommes assez heu- 
reux pour avoir conservé la mémoire de la création 
dans le nom de la semaine, ce n'est pas chose étrange 
que nous l'ayons divisée par relation à ce commen- 
cement de toutes choses. L'histoire de la création 
nous apprend que le soleil, la lune, les étoiles, ne 
furent créés que le quatrième jour. Cette crémière 



époque, qui précéda la création du soleil, et que 
1 Ecriture divise en trois jours, avait évideuuiicnî 
quelque chose de particulier-, et les trois jours qui 
partagèrent ce temps durent être diiFérens de ceux 
que le soleil éclaira : ce qui peut donner lieu à di- 
viser le temps de la cicalion en deux époques, et 
les six jours en deux séries -, ceux de la première 
série marqués, comme disent les commentateurs, 
par la lutnière informe créée dès le premier jourj 
ceux de la seconde série éclairés par le soleil. Vo- 
yons maintenant comment s'exprime le basque. Il 
dit des trois premiers jours : le premier du commeii- 
cement , le milieu du commencement , le dernier du 
comme nceinent ; et jusqu'ici le mot jour n'est point 
employé ui ne pouvait l'être dans notre langue-, 
dans noire langue, dis-je, à raison de la force si- 
gnificative que nous avons attribuée à l'expression 
eguna. Reprenons -. le nom jour n'est pas employé 
dans le basque pour qualifier ceux qui précédèrent 
la création du soleil, niais il est employé pour dé- 
signer le quatrième, comme si l'on voulait dire que 
ce fut là le pi'emier jour marqué par cet astre. En 
effet, le vcioi ortceguna , prononcé ortche-egima , si- 
gnifie là précisément le jour. Ce n'est pas tout : 
eguna étant composé de eki-duna ( ayant soleil ), 
orlche-eguna vaut autant que si l'on disait en fran- 
çais là précisément celui tjui a le soleil. Autant l'idée 
des trois premiers jours, privés du soleil, repousse 
cette façon de parler, autant elle est juste et éner- 
gique pour désigner le quatrième. 



37 

Si nous eussions entrepris une dissertation sur la 

semaine basque, il nous serait permis, ce serait 
môme un devoir pour nous de fournir, pour les 
trois jours restans , des élymologies analogues à la 
dernière hypothèse -, et nous ne desespe'rerions pas 
d'en proposer quelques-unes d'assez plausibles : mais, 
dans la crainte de franchir les bornes de notre ob- 
jet, nous nous contenterons d'observer que rien ne 
s'oppose à ce que les mêmes étyraologies proposées 
pour les derniers jours dans la première supposi- 
tion, soient maintenues dans celle-ci. La première 
série des jours de la création conservant les noms 
primitifs , ceux de la seconde série ont pu faire 
place à des noms plus analogues aux idées de la loi 
évangélique. 

Les noms des montagnes , des rivières , des fon- 
taines, des provinces, des villages, offrent aussi une 
infinité d'exemples dans le genre significatif. Par 
exemple, le premier village sur la route de Bayonne 
à Hazparren est Hiriburu ( cap de ville ). Celui qui 
suit immédiatement est une terre sèche et aride : de 
là Mugerre ou Muga-erre (pays brûlé), ou plutôt 
Muga-eder [he^n site), parce qu'en effet son site est 
très élevé. De Mouguerre l'on descend à Elicaherri 
( église neuve) : non loin de ce quartier sont des ter- 
res incultes, lieux couverts de beaux chênes jusqu'à 
ces derniers temps. L'on arrive bientôt à Hazbarne 
ou Haiz-barne ^ par oîi Ton exprime qu'il fallait tra- 
Terser une forêt de chênes pour y arriver (i). 

(i) Hazbarne répond, selon relie ctyraologie, au Ca- 
riath-iarirn des Hébreux (ville des foicls). 



38 . 

Un volume médiocre suffirait à peine pour ëpni- 
ser les noms significatifs des maisons de nos pro- 
vinces. Mais, loin de chercher à grossir celui-ci par 
une longue et fastidieuse énumération , nous nous 
bornerons à un petit nombre d'exemples : Etche- 
Z'e/7-/ ( maison neuve), Etcheçahar (maison vieille), 
Elchegorri ( maison rouge), Elchechuri ( maison 
blanche ) , Efchegoicn , Goihenelche , Etchegarai , 
(maison sur le haut), Etc/iernendi (maison sur la 
montagne ou comme une montagne), Baztaretche ^ 
(maison à l'écart), ArteAche ( maison au défilé), 
Barnetche ( maison enfoncée ) -, ou bien , sans ex- 
primer le mot etche (maison), Bidcgain ( sur le che- 
min), Bidart ( entre les chemins), Baratcart ( entre 
les jardins), Oihanart (au milieu des bois), Lan- 
dart ( au milieu des champs ) , Larrart ( dans les ter- 
res incultes ) , Basart ( dans les lieux sauvages ) , 
Uhart , Urort ( entre les eaux), Uhalde , Uralde 
( près de l'eau ), ElicaJde ( près de l'église ), Ithur- 
alde ( près de la fontaine ) , Eiharalde ( près du 
moulin), Landahuru , Larreburu , Oihonburu , (à 
l'extrémité du champ, de la lande, du bois), Ha- 
rizpe (sous le chêne), Intchauzpe (sous le noyer), 
Aranpé (sous le prunier). 

Ces noms et une infinité d'autres, destinés dans 
l'origine à désigner les habitations , se sont étendus 
insensiblement à désigner les familles et les indivi- 
dus -, en soi'te qu'il n'est aucune classe de noms où 
l'on ne puisse en signaler un noml)re considérable 
ajant une étymologie également nette et expressive. 



39 

L'on a remarque sans doute que nous n'avons 
pas clierclié à gêner la liberlé du lecteur sur le 
choix des étymologies. L'inle'rét de notre thèse ne 
nous commandait pas de nous fixer à une étymo- 
logie plutôt qu'à une autre : ii nous suffisait de prou- 
ver qu'il appartient au ge'nie de la langue basque 
de faire un grand usage des mots significatifs : et 
nous étions assuré d'offrir un ensendile auquel on 
ne résiste pas. 

C'est un principe de bon sens , avions-nous dit 
avec dom Calmet, en commençant cet article, c'est 
un principe de bon sens de n'imposer aux choses , 
aux personnes , aux animaux , que des noms qui mar- 
quent leur nature , leur origine , leur perfection , leurs 
propriétés , en un mot des noms sigjiificatifs ; or telle 
est la marche bien caractérisée de la langue basque : 
donc sa marche est celle de la nature et du bon sens. 

La plupart des idiomes connus en Europe, par- 
tagent leurs noms en deux genres. Le basque re- 
connaît aussi cette distinction établie par la nature; 
mais il n'a garde de l'étendre aux êtres sans vie. C'est 
de quoi nous croyons pouvoir le féliciter. 

En effet : L'institution ou la distinction des genres , 
a dit M. Duclos (i), est une chose purement arbi- 
traire , qui n'est nullement fondée en raison , qui ne 
parait pas auoir le moindre avantage , et qui a beau^ 
coup d'ineonvéniens. 

\.° La distinction des genres est une chose arbi- 
traire. On peut bien trouver dans la nature la pre- 

(i) Remarq. sur la Gramm. gén. , ii., ▼. 



4o 

mière idée et le modèle de la division reçue en 
genre masculin et genre féminin -, mais quelle rai- 
son première exige que tous les êtres inanimés, ceux 
même qui n'existent que dans notre imagination , 
soient partagés en deux genres ? Si c'eût été là une 
leçon de la nature, toutes les langues ne l'eussent- 
elles pas reçue? Cependant combien n'en est-il pas 
qui la méconnaissent? Le persan n'a point de genre, 
dit Louis de Dieu, ou plutôt Jean Elichma (i). Le 
chinois, le japonais, le malais n'en ont pas, dit le 
savant Bragia (2). Don Astarloa va nous compter plus 
de soixante langues qui ne connaissent pas la distinc- 
tion des genres entre les êtres inanimés : « Las len- 
« guas aimara , araucana , armena ; las lenguas ha^ , 
« lahandea , harmana , hengala , herula ^ heloi , hilela, 
« bisaya ; las lenguas calmuca , canara , cor a , curda; 
« las lenguas escitica , estonesa , eudehe ; las lengitas 
« grantamico , griimisch , goana, gudicuru , guarani , 
« gusarata ; las lenguas }77^i/z\, ihera , indoslana , in- 
« dua-pérsica , inglesa , ilonama , javana , jamea , ja- 
« rura ; las lenguas lapona , lihonesa , liluona , Iule, 
« maillas , maipure , mtxicana , mobima , mohwa , 
« moxa ; las lenguas omagiia , opata , olomila , persa , 
« pima , poconchi , quichua • las lenguas samscrutani- 
« ca , tagala , tamanaca , tamulica , tafse , taraumara, 
« tibetana , tongusa , turca , turusc ; las lenguas hûn- 
« gara , xeremisa , no tienen géneros en los nom- 
ce bres. » 

(i) Rudim. Persic. , lib. 3., cap. i. 

(2) Dict. géogr. hist. de Espana, tom. 2., pag. i63. 



4i 

Le grec, le latin, rallemand, et toutes les lan- 
gues qui comptent des noms neutres, de'cèlent aussi 
l'arbitraire de la division dont il s'agit; puisque les 
noms neutres, comme on le comprend aisément 
avec un peu de connaissance de la langue latine, 
sont ceux que l'usage de ces langues n'a de'tcrminés 
à aucun genre. 

Enfin, il n'est pas de langue qui ne concoure, à 
sa manière, à prouver que la distinction des genres 
est une chose arbitraire : car il n'en est aucune qui 
n'attribue arbitrairement tel genre à tel nom, sans 
égard au genre qui lui est assigné en une autre lan- 
gue. 

2." La distinction des genres ne parait pas ai-oir 
le moindre ai^antage. Le profond Beauzée, cherchant 
à modifier cette proposition de M. Duclos, dit que 
les genres ne paraissent avoir été établis que pour 
rendre plus sensible la corrélation des noms et des 
adjectifs. Sur quoi nous confessons volontiers que 
la distinction des genres peut être nécessaire à la 
clarté dans phisieurs langues libres-, mais elle est 
alors d'une nécessité relative. On a besoin de se 
jeter dans le mal de cette distinction, pour éviter 
le mal de l'obscurité et de l'embarras. Il semble que 
ce soit Uîa premier vice de la langue qui en com- 
mande un autre, et, s'il est permis de le dire, un 
abyme qui appelle un autre abyme. En effet, la lan- 
gue basque, quoique libre dans sa construction, ne 
se ressent nullement du vide de cette distinction-, 
sa clarté n'en souffre dans aucune circonstance. 



4-^ 

3.° La distindion des genres a beaucoup d'incon- 
vénieiis , c'est-à-dire qu elle contribue considérable- 
ment à rendre un idiome compliqué et difficile. 
Ainsi le savant Amire d'Edesse consacre douze pa- 
ges in-4-" aux règles servant à faire discerner les 
genres de la langue syriaque, et renvoie pour le sur- 
plus à l'usage. Dans 1 hébreu , le féminin se forme du 
masculin: i.", en y ajoutant la lettre servile hah ; 
exemples, tob (bon), tohah ( bonne), nabal ((ou) ^ 
nebalah (folle): 2.°, en ajoutant ith; exemple, scïeeni 
( second ), schenilh (seconde ) : 3.°, en ajoutant elh ; 
exemple, rnéîék (l'oi), méUkeih (reine) : 4-°, ^^^ chan- 
geant i en outh ; exemple, schcbi (captivité) au 
masculin, schebouth (captivité) au féminin : 5.°, en 
ajoutant alh ; exemples, 2âf/?7^r ( chanter ) , ziinrath 
(chanson), «'sar (secourir ), ezrath (secours). 

On se tromperait beaucoup si l'on croyait avoir 
déjà parcouru les difficultés que le système des 
genres introduit dans Ihébreu. // se fait encore un 
grand nombre de changemens dans la prononcia~ 
tion , et par conséquent dans les points i'oyelles , et 
même quelquefois dans les lettres , lorsque du mas- 
culin on forme le féminin. ....... Ces changemens 

s'apprennent et se retiennent beaucoup mieux par Vu- 
sage que par les règles (i). 

Après toutes les règles qui apprennent à discer- 
ner les genres du grec et du latin, on finit aussi par 
en appeler à l'usage. Mais plût à Dieu que toute 
la difficulté consistcàt à faire ce discernement! Com- 

(i) I.advocat, Graram. hcbr. , pag. 3i et suiv. 



43 

bien ne faut-il pas être attentif au genre du nom 
pour le décliner? et combien plus encore pour ob- 
tenir l'harmonie du genre entre l'adjectif et son subs- 
tantif, masculin, féminin ou neutre? 

Quant au français, il est impossible , dit l'abbé 
Estarac , d'établir des règles pour faire distinguer les 
genres des substantifs. . . : il n'y a que l'usage et les 
bons hWes qui puissent donner cette connaissance. Et 
quand on l'a obtenue à grands frais, si toutefois il 
est permis de dii-e qu'on l'obtient, ne sont-ce pas 
pour l'application à peu près les mêmes difficultés 
que dans le grec et le latin? 

Concluons donc, avec l'illustre académicien (M. 
Duclos) que l'institution ou la distinction des génies 
est une chose purement arbitraire , qui n'est nullement 
fondée en raison , qui ne parait pas avoir le moindre 
avantage , et qui a beaucoup d' inconvéniens . Et, com- 
me M. Siret complimente la langue anglaise de n'a- 
voir pas assujetti les choses inanimées à ces différen- 
ces bizarres ( des genres )_, qui rendent l'étude des 
langues si difficile , félicitons la nôtre du même avan- 
tage. 

L'hébreu, le grec, le polonais, le lapon, et peut- 
être quelques autres langues , reconnaissent trois 
nombres : le singulier, qui désigne l'unité-, le duel, 
qui marque la dualité-, et le pluriel, qui exprime 
la pluralité, c'est-à-dire une quotité plus grande que 
le nombre deux. Sur quoi les grammairieus obser- 
vent qu'il y aurait plus de précision à distinguer 
seulement le singulier et le pluriel , par la raisou 



44 

que la pluralité se trouve clans deux comme dans 
mille. 

Le basque reconnaît deux nombres seulement, 
le singulier et le pkirîel; mais, avant tout, les noms 
de cette langue présentent un sens indéfini quant 
au nombre. Ce sens étant le premier que présen- 
tent les noms basques , sous leur forme la plus sim- 
ple, il est étonnant que nos grammairiens ne l'aient 
pas saisi-, et il serait plus étonnant encore que, 
l'ayant saisi , ils ncn eussent tenu aucun compte : 
car cette façon de parler, qui nous est propre, est 
vraiment digne d'attention et pleine d'utilité, com- 
me on va le voir. 

Les noms appellatifs ^ si nous en croyons M. Beau- 
zée, n'ont d'autre fonction essentielle que de ^6%/- 
gner les êtres par Viàxie générale d'une nature commune 
à plusieurs. D'après cette notion , j'essaie de pronon- 
cer ou d'écrire un nom appellatif, en me bornant à 
exprimer par ce nom ce qu'il est essentiellement des- 
tiné à signifier-, mais aucune langue connue, si j'en 
excepte la nôtre, ne me fournit ce moyen. En ef- 
fet, je veux me borner à désigner des êtres par l'idée 
générale d'une nature commune à plusieurs ; mais je 
le veux inutilement, parce que, devant employer le 
nom déterminé au singulier ou au plui'iel , je fais 
malgré moi une précision relative à la quotité. 

On appelle nombres en grammaire , dit encore M. 
Beauzée (i), des terminaisons qui ajoutent , à l'idée 
principale du mot, l'idée accessoire de la quotité. L'i- 

(i) Gramm. gén., liv. 3., chap. 3. 



45 
dée de ta quotité est donc accessoire au nom ; il serait 
donc conforme à la nature des clioses que le nom 
pût en être dépouillé , comme il peut Tèlre chez 
nous. 

Cette façon de parler avec abstraction de nom- 
bre étant conforme aux lois fondamentales du lan- 
gage, elle ne peut manquer d'avoir son utilité dans 
la pratique. Deux exemples suffiront pour ouvrir 
un vaste champ aux reflexions du lecteur. Suppo- 
sons que je veuille apostropher un auditoire en ces 
termes , Hommes et femmes , grands et petits , jeu- 
nes et vieux, riches et pauvres , écoutez tous;]c di- 
rai en basque : Giçon eta emazte , handi eta chipi, 
çahar eta gazte , aberats eta pobre , adi-çaçue oroc, 
11 j a cette différence dans l'expression, que le fran- 
çais a dû répéter la marque du pluriel avec chacun 
des noms, tandis que le pluriel du dernier mot a 
suffi dans le basque pour déterminer le nombre de 
tous les noms indéfinis qui l'ont précédé. Si je dis : 
deux grandes maisons noires , j'emploie maisons au 
pluriel , comme si l'expression deux n'avait pas suf- 
fisamment déterminé ce pluriel-, je suis contraint 
de déterminer à ce même nombre l'adjectif gran- 
des , et encore l'adjectif /zo/ats ; et s'il suivait tren- 
te-six épitbètes, il faudrait employer trente-six fois 
la marque du pluriel. Il en serait de même dans 
le latin et ailleui's. Mais quand je dis en basque, bi 
etche handi bellz , comme la monosyllabe hi expri- 
me nettement un pluriel, et qu'elle s'identifie sans 
équivoque avec le mot e/c//e et avec les adjectifs qui 



46' 

raccompagnent, je ne leur attache aucune autre 
marque de quotité. Celle marclie ne changerait pas, 
pour multiphés que fussent les adjectifs. 

Les noms appellatifs basques étant essentiellement 
indéfinis, comme on vient de le dire, il faut quel- 
que modification qui, au besoin, les détermine à 
l'un ou à l'autre nombre. C'est la terminaison a 
pour le singulier, et la terminaison ac pour le plu- 
riel. De là cette sorte d'accusation souvent répé- 
tée , que tous les noms basques finissent en a. 

Rien ne nous fait plus d'honneur que cette im- 
putation. Dire que tous les noms basques se ter- 
minent en a , c'est nous dire que nous paraissons 
avoir cela de commun avec la langue d'Abraham. 
Celte idée paraîtra sans doute extraordinaire*, mais 
fût-elle plus extraordinaire encore , elle n'est pas un 
simple jeu de notre imagination. En effet, nous pou- 
vons supposer que ce patriarche parlait chaldéen, 
puisqu'il était né en Chaldéc, et qu'il n'avait quitté 
ce pays qu'après son mariage-, or le chaldéen de ces 
preiniej'S temps avait tous ses noms parfaits du nom- 
bre singulier terminés en a. Ce sont les propres ter- 
mes du savant maronite Amire d'Edesse, dans le 
prélude de sa Grammaire chaldaïque : Primo liiigua 
chaldaica pi'iscis illis temporibus. . . . sua nomina per- 
fàcta singularis mimeri habet desinentia in aleph. \Ja- 
leph des orientaux répond, comme Ton sait, à notre 
a ; mais comme le son de ce caractère peut varier 
selon le signe qui l'accompagne, le célèbre gram- 
mairien ajoute que cet aleph final est marqué du 



47 
signe a , qui le détermine à ce son ( ale])h ciiin 
plhohho ). Ainsi l'on disait en chalde'en : Alahah 
( Dieu ) , scemaila ( ciel ), angela ( ange ), qaddiscia 
( saint ) , gabra ( homme ) , malkha ( roi ) , abba ( pè- 
re ) , imma ( mère ) , ianca ( enfant ) , kouleba (cé- 
libataire), armela (veuve), gara (menu troupeau), 
aballha ( gros be'tail ), laietha ( lion ), dei-a ( loup ), 
calba ( chien ) , canna ( vigne ) , areza ( cèdre ) , na~ 
ala ( fleuve ), tura ( montagne ), kala ( pierre ), &c. 

Les habitans des contrées reculées de l'orient 
conservent encore aujourdhui dans les noms par- 
faits du singulier cette même terminaison en aleph, 
bien caractérisée par la marque a : Et modo apiid 
remoliores parliuin orientis habitatores sua nomina 
perfecta singularis numeri habet desincntia in aleph 
cum ptJiohho (a). Les orientaux plus voisins de nos 
contrées terminent aussi presque tous leurs noms 
syriaques en aleph, avec la différence toutefois que 
ce caractère est accompagné chez eux d'un signe 
qui le détermine au son o. Prœtereà sciendwn hoc 
loco est , nomina syriaca perfecta ^ singularis numeri, 
juxta propincjuiores orientales , ferè seinper solita esse 
desinere in aleph cum 0(1). 

Nous ne saurions nous résoudre à passer outre, 
sans faire observer au lecteur ces mots, nomina per- 
fecta singularis numeri. Ce sont les noms parfaits du 
nombre singulier qui, selon Amire d'Edesse, ont leur 
terminaison en aleph dans la langue chaldaique ou 
syro-chaldaïque ^ et voilà aussi les noms basques 

(1) Aniira? Edess., Graiiim. cbuld. , lib. 11., cap. 2. 



48 

terminés en « : ce sont justement les noms parfaits 
du nombre singulier. 

Avouons cc])eudant, car nous ne voulons rien 
aux dépens de la vérité, avouons que la comparai- 
son n'est juste, sous le dernier point de vue, qu'au- 
tant que ces mots, jionis par-faits , auront le même 
sens dans l'une et dans l'autre grammaire : ce qui 
n'est pas clair, parce que les noms parfaits sont ainsi 
appelés dans les langues orientales, par opposition 
aux noms contractes ; et chez nous par opposition aux 
noms indéfinis ) quant au nombre Ainsi, pour éta- 
blir l'identité de sens '^nlre ces noms parfaits , il fau- 
drait avoir montré Videntilé de cexix qu'on leur op- 
pose , c'est-à-dire des noms contractes et des noms in- 
définis. Mais laissons aux savans le soin des recher- 
ches profondes , et revenons à la tei'minaison que 
l'on dit être celle de tous les noms basques. 

S'il est un son autorisé à revenir souvent dans le 
discours, c'«^st celui que les grammairiens recon- 
naissent ])our le plus aisé , le plus grave , le pre- 
mier dans l'ordre de la nature, et duquel Wachter 
a dit sérieusement qu'il est à la tète de tous les au- 
tres de droit di^'in (i). Ainsi nous pouvons recon- 
naître que ce son est un des plus familiers à notre 
langue, sans craindre de compromettre sa dignité. 

Cependant nous sommes bien éloigné d'avouer 
que tous les noms basques finissent en a dans le 
sens du vulgaire. Ils ne sont pas en a, i.° les noms 
indéterminés pour le nombre-, 2.° les noms plu- 

(1) Gloss. gerin. , proleg. , sect. 1. , §. 82. 



49 

riels, quels qu*ils soient; 3.° les noms, même singu- 
liers , qui sont le sujet du verbe actif; 4-° les noms 
qui sont à tout autre cas qu'au nominatif. Enfin, 
cette terminaison n'e'tant, comme il a été dit, que 
pour les nominatifs déterminés singuliers, elle ne 
se rencontre pas assez fréquemment dans le discours 
suivi, pour fatiguer les oreilles même les plus dé- 
licates. 

Si l'on demande après cela d'où vient cette per- 
suasion commune que tous les mots basques finis- 
sent en a, il est aisé de le deviner; elle vient de 
ce qu'un homme du peuple, interrogé comment il 
SiT^^eWe la maison , le jardin , le verger, &c., répond 
par le nom accompagné de l'article, etchea , harat- 
cea , sagardeia , &c. Les auteurs de nos dictionnai- 
res ont contribué aussi pour leur bonne part à ac- 
créditer cette erreur, en écrivant tous les mots avec 
la terminaison a, comme si elle était essentielle à 
chaque mot. 

L'existence d'un article dans notre langue , et sa 
manière d'exister, donnent lieu à deux observations 
que l'on ne jugera pas inutiles. 

M. du Marsais , examinant la question si les lan- 
gues qui ont des articles ont un av'antage sur celles 
qui n'en ont pas , s'exprime ainsi : « Les langues qui 
« ont des articles ou prépositifs doivent s'énoncer 
« avec plus de justesse et de précision que celles 
ft qui n'en ont point. L'article le tire un nom de la 
« généralité du nom d'espèce , et en fait un nom 
« d'individu, le roi, ou d'individus, les rois. Le nom 



5o 
« sans article ou prépositif est un nom d'espèce -, 
« c'est un adjectif. Les Latins, qui n'avaient point 
« d'articles, avaient souvent recours aux adjectifs 
« de'monstratifs. Die ut lapides laù panes fiant ( Di- 
« tes que ces pierres deviennent pains). Quand ces 
« adjectifs manquent , les adjoints ne suflisent pas 
«< toujours pour mettre la phrase dans toute la clax'te 
(c qu'elle doit avoir : Si fiJius Dei es , on peut tra- 
« duire Si vous êtes jils de Dieu ; et voilà yZ/s nom 
(( d'espèce -, au lieu qu'en traduisant Si vous êtes le 
« fils de Dieu , le fils est individu. 

(c Nous mettons de la difFérence entre ces quatre 
« expressions : i.° Fils de roi ; i° Fils d'un roi ; 
« 3.° Fils du roi; 4-° Le Fils du roi. Knfils de roi, 
(t roi est un nom d'espèce, qui, avec la pre'position , 
<( n'est qu'un qualificatif. 2. Fils d'un roi ; d'un roi est 
« pris dans le sens particulier dont nous avons par- 
<c lé, c'est le fils de quelque roi. 3. Fi/s du roi ; fils 
« est un nom d'espèce ou appellatif, et roi est un 
« nom d'individu , _^/5 de le roi. 4- Le fils du roi; le 
a fils marque un individu. Filius régis ne fait pas 
(( sentir ces diffe'rences. 

« Etes-^'ous roi ? Etes-^ous le roi ? Dans la pre- 
« mière phrase J'oi est un nom appellatif-, dans la 
« seconde, roi est pris individuellement. Rex es tu? 
(C ne distingue pas ces diverses acceptions. Ne/no sa- 
« tis gratiatn i-egi refitrl (1), où régi peut signifier 
fc au roi , ou à un roi. 

K Un palais de prince est un beau palais qu'un 

(1) Térence , Phorin. IL, 2., 24. 



5i 
« prince habite , ou qu'un prince pourrait habiter 
et de'cemment-, mais le palais du prince ( de le prin- 
« ce ) est le palais déterminé qu'un tel prince ha- 
« bite. Ces ditïércntes vues ne sont pas distinguées 
« en latin d'une manière aussi simple. Si, en se met- 
<c tant à table , on demande le pain , c'est une to- 
« talité qu on demande : le latin dira da ou ajjer pa- 
u nem. Si, étant à table, on demande du pain , c'est 
« une portion de le paùi : cependant le latin dira 
« également panem. 

« Il est dit au second chapitre de saint Matthieu ,' 
a que les Mages s'étant mis en chemin au sortir du 
fc palais d'Hérodc , videnles stellam , gai-'isi sunt ; et 
« inIran/es domum ini'enerunt puerum. Voilà étoile , 
« maison , enfant , sans aucun adjectif déterminatif. 
« Je conviens que ce qui précède fait entendre que 
« cette étoile est celle qui avait guidé les Mages de- 
« puis l'orient; que cette maison est la maison que 
« l'étoile leur indiquait-, et que cet enfant est celui 
a qu'ils venaient adorer. Mais le latin n'a rien qui pré- 
ce sente ces mots avec leur détermination particuliè- 
« re : il faut que l'esprit supplée à tout. Ces mots ne 
«c seraient pas énoncés autrement quand ils seraient 
« noms d'espèce. N'est-ce pas un avantage de la lan- 
« gue française, de ne pouvoir employer ces trois 
« mots qu'avec un prépositif qui fasse connaître qu'ils 
« sont pris dans un sens individuel déterminé par 
« les circonstances ? Ils virent V étoile ; ils entrèrent 
f< dans la maison ; et trouvèrent l'enfant. 

« Je pourrais rapporter plusieurs exemples qui fe- 



« raient yoir que , lorsqu'on veut s'exprimer en laliu 
« d'une manière qui distingue le sens 'adlviduel du 
« sens adjectif ou indéfini, ou bie-n le sens pcatitif 
» du sens total, on est obligé d'avoir recours kv quel- 
« que adjectif démonstratif, ou à quelque autre ad- 
« joint. On ne doit donc pas nous reprocher que 
K nos articles rendent nos expressions moins forte* 
« et moins serrées que celles de la îang^ue Istine. 
« Le défaut de force et de précision est le défaut 
« de l'écrivain , et non celui de la langue. 

« Je conviens que quand l'article ne sert point ù 
« rendre l'expression plus claire et plus précise , on 
« devrait être autorisé à le supprimer. J'aimerais 
« mieux dire, comme nos -çkves ^ pauvreté n'est fias 
« vice y que de dire, la pauvreté n'est pas un vice, 
« Il y a plus de vivacité et d'énei'gie dans la phrase 
« ancienne; mais cette vivacité et celte énorgis ne 
c sont louables que lorsque la suppression de l'arU- 
« cle ne fait rien perdre de la précision de l'idée ^ 
« et ne donne aucun lieu à l'indétenninatioa du 
« sens. 

« L'habitude de parler avec précision , de distin- 
« guer le sens individuel du sens spécifique adjectif 
« et indéfini , nous fait quelquefois mettre l'article 
« où nous pouvions le supprimer. Mais nous aimons 
« mieux que notre style soit alors moins serré , que 
« de nous exposer à être obscurs. Car, en général, 
« il est certain ( i ) que l'article , mis ou supprimé de- 
« vant un nom, fait quelquefois une si grande diffé- 

(i) Regaier, Gramm. , pag. iSa. 



53 
<: rence ds sens , quou ne peut douter eue les langues 
« qui admettent /'article n aient un grand avantage 
K sur la langue latire , pour exprimer nettement et 
c clairement certains rapports ou vues de l'esprit, 
« que l'article seul peut désigner , sans quoi le lec- 
« leur -îst exposé h. se méprendre. 

« Je me contenterai de ce seul exemple. Ovide, 
K faisant la description des enchantemens qu'il ima- 
« gine que Médée fit pour rajeunir Jason, dit que 
« Médée ( 1 ) tectis , nuda pedeni , cgreditur. Les tra- 
V. ducieurs, instruits que les poètes emploient sou- 
« vent un singulier pour un pluriel, figure dont il» 
« avaient un exemple devant les yeux en crinem ir~ 

V roravit aquis (2) , qui se trouve quelques vers plus 
«t bas; ces traducteurs, dis-je, ont cru qu'en nuda 
« pedem , pedem était aussi un singulier pour un plu- 
ie riel; et tous, hors l'abbé Banier, ont traduit nuda 
« pedeni par ayant les pieds nuds. Ils devaient mettre, 
« comme l'abbé Banier, ayant un pied nud. C'était 
« effectivement la pratique de ces magiciens , dans 
« leurs prestiges , d'avoir un pied chaussé et l'autre 
c nud. Nuda pedem peut donc signifier ayant un pied 

V nud , ou ayant les pieds nuds ; et alors la langue , 
K faute d'articles, manque de précision, et donne 
« lieu aux méprises. Il est vrai que, par le secours 
« deô adjectifs déterminatifs , le latin peut suppléer 
« av" défaut des articles -, et c'est ce que Virgile a fait 
« en une occasion pareille k celle dont parle Ovide. 

(1) MelaTD. , :.ib. 7. , v. 184. 
i(a) Metam. , lib. 7., ■^. 189. 



54 

<( Mais alors le latin perd le pi'étendu avantage d'être 
« plus serré et plus concis que le française 

« Lorsque Didon eut recours aux encliantemens, 
Cl elle avait un pied nud, dit Virgile. ... (i) unum 
« exula pedem vindis ; et ce pied, c'était le gauche, 
« selon les commentateurs. 

« Je conviens qu'Ovide s'est énoncé d'une ma- 
« nière plus serrée, nuda pedem; mais il a donné 
<( lieu à une méprise. Virgile a parlé comme il au- 
« rait fait s'il avait écrit en français : unum exuta 
« pedem (ajant un pied nud): il a évité l'équivoque, 
« par le secours de l'adjectif indicatif unum ; et ainsi 
« il s'est exprimé avec plus de justesse qu'Ovide. 

« En un mot, la netteté et la précision sont les 
« premières qualités que le discours doit avoir. On 
« ne parle que pour exciter dans l'esprit des autres 
« une pensée précisément telle qu'on la conçoit. 
« Or les langues qui ont des articles ont un ins- 
« Irument de plus pour arriver à celte fin-, et j'ose 
« assurer qu'il y a dans les livres latins bien des pas- 
« sages obscurs qui ne sont tels que par le défaut 
« d'articles : défaut qui a souvent induit les auteurs 
ce à négliger les autres adjectifs démonstratifs, à cause 
ce de l'habitude où étaient ces auteurs d'énoncer les 
« mots sans articles, et de laisser au lecteur à sup- 
cc pléer (2). » 

Appuyé de l'autorité de M. du Marsais et des 
preuves solides que nous a fournies le célèbre gram- 

(1) -«n. , lib. 4., V. 5 18. 

(v.) Princip. de gramm. , Paris 1807, pag. 80 et suiv. 



maii'ien , nous concluons avec assurance qu'il est 
avantageux à une langue, et notamment à celle qui 
nous occupe , de posséder l'article. 

Et qu'on ne dise pas que la présence de l'article 
nuit quelquefois à la vivacité et à l'énergie du dis- 
cours. Quand cet inconvénient serait aussi réel dans 
le basque qu'il l'est dans le français , nous pour- 
rions encore répondre, avec notre auteur, que la 
vù'acité et l'énergie ne sont louables que lorsque la 
suppression de V article ne fait rien perdre à la préci- 
sion de l'idée, et ne donne aucun lieu à l'indétermi- 
nation du sens. 

Mais nous n'avons que faire de cette réponse, qui 
est bonne en soi. La manière d'être de notre arti- 
cle nous met parfaitement à l'abri du reproche que 
l'on fait à cet égard à la langue française. Notre ar- 
ticle n'est pas de nature à constituer ce long et em- 
barrassant cortège de monosyllabes dont parle M. 
Laharpe à ce sujet : il n'est qu'une légère modifica- 
tion du nom qu'il détermine , et ne saurait nuire 
ni à la rapidité ni à l'énergie du discours-, comme 
il est aisé de le sentir dans le parallèle d'un nom 
décliné successivement avec article et sans article. 

L'élément dont il s'agit n'est donc pas un mot à 
part -, et c'est là comme une preuve commencée de 
ce que nous disions à la page 22 sur la réductibilité 
des mots basques à deux espèces grammaticales. 

Le pluriel se forme du nom indéfini, en y ajou- 
tant la terminaison ac , s il s'agit d'en faire un sim- 
ple nominatif pluriel -, et la terminaison ec , pour un 
nom pluriel qui soit le sujet du verbe actif. 



55 . 

Que Von rapproclie de celte règle celles qui di- 
rigent la formation du pluriel dans les autres idio- 
mes, et que l'on juge s'il en est quelqu'un qui puisse 
soutenir la comparaison. 

J'ouvre une grammaire française , et j'y trouve 
cette règle générale fort simple : On forme le plu- 
j'iel des substantifs j en ajoutant un % à la fin de cha- 
cun. Mais aussitôt il est dit qu'il faut excepter de 
celte règle, i.° les noms terminés au singulier par 
lune des trois consonnes s,Xj z; 2." les substantifs 
qui se terminent au phniel par un ce ; 3." tous les 
substantifs terminés au singulier par les diphtongues 
au , eu , ou : cependant, par une exception k l'excep- 
tion elle-même, clou ^ matou , trou, suivent la règle 
générale. 4-° Les noms terminés en al ou en <7z7font 
leur pluriel en aux; cependant /7or/«//^ détail, éven~ 
tailj épouvantail, font portails, détails , éventails , épou^ 
vantails. 5." A'ieul , ciel , œil , font au pluriel dieux , 
deux , yeux. 

Il serait inutile de transcrire plusieui'S autres ex- 
ceptions que l'on trouve dans le même grammai- 
rien -, c'en est déjà assez pour conclure avec lui 
quil j a une grande irrégularité dans la fijrmation des 
pluriels des noms communs ; et que , cette formation 
ne pouvant pas être ramenée à des règles générales et 
invariables , il faut, pour parler correctement, appren- 
dre ces choses-là par la lecture et par l'usage. 

On sait que le grec et le latin forment aussi leur 
pluriel diversement, selon la diversité du genre ou 
de la déclinaison. 



57 

Mêmes irrégularités pour la formation du pluriel 
chez les orientaux. L'arabe a une mullilude de pluriels 
qui ne prennent pas ces terminaisons (communes), 
et on les appelle irréguliers (i). 

Le syriaque est très compliqué sur ce point, dit 
Amire d'Edesse (2) : Magna est iarieias formandi 
numeri pluralis à singulari. Cette opération, conti- 
nue le même grammairien , se fait principalement 
en sept manières : Nomina pluralia jîunl septeni po- 
tissitmifu jnodis. Puis tx'ente pages sont consacrées 
à développer ces manières diverses de former le 
pluriel. 

Dans l'hébreu, autre est la formation des pluriels 
des noms masculins , autre celle des noms féminins. 
De plus il s'y fait un grand nombre de changemens 
dans la prononciation , et par conséquent dans les 
points voyelles , et même quelquefois dans les lettres , 
lorsque. . . le nom passe du singulier au pluriel. . . . 
Ces changemens s' apprennent et se retiennent beau- 
coup mieux par l'usage que par les règles (3). 

Si M. Gébelin (4), à travers tant d'exceptions et 
d'inconvéniens, n'a pas laissé d'admirer cet «r^ par 
lequel une lettre ou un son de plus ou de moins change 
totalement le tableau , en offrant un individu ou en les 
présentant tous ; s'il n'a pu parler qu'avec enthousias- 
me de ce miroir magique qui change en un clin d'œil , 

(1) Gramm. arab. P. G. A. , tableau 4. 

(2) Graram. chald. , liv. 2, , chap. 5. 

(3) Ladvocat, Gramm. hébr. , pag. 38. 

(4) Gramm. univ. , liv. 2., part. 2., chap. 1., §• 9* 



58 . 
pour faire voir tout ce qu'on désire , et qui se prête 
à toute ïimpalience , à toute la i^ii-'acité de la i^olonté 
et de l'imagination ; avec combien plus de raison n'eût- 
il pas admiré cette même règle dans 1 idiome qui ne 
lui fait souffrir aucune exception ! 

Les cas et les prépositions sont deux moyens dif- 
férens n'ayant qu'une et même fonction , celle d'ex- 
primer les rapports généraux des êtres. Aussi est-il 
constant ([ue certaines langues expriment par les 
cas ou par les chutes des mots, ce que d'autres 
rendent par les particules appelées prépositions. 

« L'hébreu, le français, l'italien, l'espagnol, l'an- 
« glais, qui eu général n'ont point de cas, sont obli- 
« gés de désigner par des prépositions , ou par la 
« place que les mots occupent dans la construction 
« usuelle , la plupart des rapports dont les cas sont 
« ailleurs les signes. 

« Si, au lieu d avoir recours aux prépositions, on 
V avait suivi la première méthode, c'est-à-dire si lou 
i( avait donné à chaque substantif et à chaque mo- 
i( dificatif particulier une terminaison différente pour 
« chaque nouveau rapport qu'on sentit le besoin 
K d'exprimer-, on aurait eu un nombre considérable 
« de cas , comme dans la langue péruvienne , et l'on 
«f n'aurait point eu de prépositions. Ce n'est pas là 
« une hypothèse sans réalité : la langue basque est 
« absolument sans prépositions, et exprime par des 
« terminaisons différentes, qui sont de vrais cas, tous 
« les rapports qu'on désigne ailleurs par des prépo- 
se sitions (i). n 

(i) Estatac, Grainm. gén. , tom. i., pajj. 44^ et suiv. 



59 

On peut demander à ce sujet si le s}*slème des 
cas est préfe'rable à celui des prépositions. 

La nature des idées exprimées par les cas et par 
les prépositions, parait commander la réponse affir- 
mative. En elFet, les idées exprimées par les prépo- 
sitions sont des idées accessoires de relation ou de 
rapport , qui ne se troui^ent point comprises dans la 
signification primitive des mots généraux ( i ) -, or des 
idées accessoires ne sauraient être plus convenable- 
ment exprimées que par les cas, qui sont les acces- 
soires des mots. 

Les intérêts du langage réclament aussi le systè- 
me des cas préférablement à celui des prépositiosis. 
« Une des premières qualités d'une langue ( dit M. 
« Laharpe) est de présenter à l'esprit, le plutôt et 'e 
« plus clairement qu'il est possible, les rapports que 
(c les mots ont les uns avec les autres dans la compo- 
« si tion d'une phrase. Ainsi, par exemple, les rap- 
« ports des mots entre eux ou avec les verbes sont 
« déterminés par les cas. » M. Laharpe prouve en- 
suite qu'il n'y a point de cas dans le français, ou que 
les mots français ne se déclinent point, quoi qu'en 
puissent dire les Femmes sa^'anles de Molière*, et là 
dessus il exprime ainsi son regret : « On sera peut- 
« être tenté de croire que ce défaut de déclinaison, 
« auquel nous suppléons par des articles et des par- 
ce ticules, n'est pas une chose bien importante-, mais 
<c c'est qu'on n'en voit pas d'abord la conséquence. . . 
« Cette privation de cas proprement dits est une 

(i) Beauzée , Gramio. gén. , liv. i. , chap. 5. 



6« 

« des causes capitales qui font que l'invei'sion n'est 
« point naturelle à notre langue, et qui nous pri- 
« vent par conséquent d'un des plus précieux avan- 
« tages des langues anciennes. » 

Puis, venant à un autre inconvénient, « Nous 
« n'aurions pas cru (conlinue-t-il) les déclinaisons si 
« importantes; et il me semble que cela jette déjà 
f< quelque intérêt sur les reproches que nous avons 
« à faire aux particules, aux articles, aux pronoms, 
« long et embarrassant cortège sans lequel nous ne 
« saurions faire un pas. A , de ^ des , du^je^ moi, il, 
« vous , nous, elle ^ le , la, les , et ce que éternel, 
« que malheureusement on ne peut appeler que re- 
« tranché que dans les grammaires latines : voilà 
« ce qui remplit continuellement nos phrases. Sans 
« doute, accoutumés à notre langue, et n'en connais- 
« sant point d'autres, nous n'y prenons pas garde; 
« mais croit-on qu'un Grec ou un Latin ne fût pas 
« étrangement fatigué de nous voir traîner sans cesse 
« cet attirail de monosyllabes, dont aucun n'était 
« nécessaire aux anciens, et dont ils ne se seri/aien/; 
« qu'à leur choix? (i). » 

La variété des cas , dit Gébelin (a) , rend une lait' 
gue capable d'imiter la nature de ia nianiersiJt^. pîas 
parfaite. 

Il serait inutile d'accumuler d'autres citations ; 
car déjà ce n'est plus un problême si le système 
des cas est préférable à celui des pi'éposi^ions. Le 

(i) Lycée, toiu. i., pag. 75 et suiv. Parie 1820. 
(2) Gramrn. univ. , liv. 4., art. a.» chap. 7., §. %. 



6i 
basque es- donc singulièrement avantagé sur les lan- 
gues qui n'ont point de cas. 

Disons plus, le basque a des avantages marques 
même sur les idiomes qui se glorifient de leurs dé- 
clinaisons, notamment sur le grec et sur le latin. En 
effet , le grec et le latin ont des cas pour exprimer 
les rapports des étrès-, mais ces cas ne suffisent pas 
pour exprimer tous les rapports : les langues qui 
s'en servent ont souvent recours aux prépositions , 
c'est-à-dire qu'elles emploient deux moyens pour 
obtenir un but unique. C'est là multiplier les êtres 
sans nécessité, en dépit de la bonne philosophie. 

Telle est de plus la marche vicieuse de ces lan- 
gues, que souvent elles emploient un cas et une 
préposition tout ensemble, pour i-endre un seul rap- 
port. Par e\emple , si dans la phrase Eo Romam 
la terminaison de l'accusatif latin suffit pour signi- 
fier un rapport de mouvement vers Rome, cette 
même terminaison de l'accusatif est reconnue in- 
suffisante pour exprimer le même rapport de mou- 
Yement vers la ville : ainsi il faudra ajouter une pré- 
position à un cas , et dire Eo in urbem. 

Si nous consultons la grammaire grecque , nous 
verrons également qu'on y accumule préposition à 
cas, et cas à préposition, pour exprimer un seul et 
même rapport. Les prépositions ^ dit M. Gail (i), 
sont séparables ou inséparables. Il y a dix-huit prépo- 
sitions sêparables De ces prépositions , quatre 

se construisent avec le génitif. . . . , deux avec l'accu' 

(i) Grciura. grecq. , pag. a56 et suiv. 



62 

satif. . . . , deux ai-'ec V ablatif. . . . , cinq avec le génitif 
et l'accusatif . . . , cinq avec le génitif l'accusatif et 
l'ablatif 

Il n'est rien de semblable chez nous : quand le 
basque décline un nom , chaque cas exprime son 
rapport , sans qu'il ait besoin de l'aide d'une prépo- 
sition. On peut se former une idée de celte diffé- 
rence en se représentant le datif latin, qui n'attend 
pas, comme l'accusatif et l'ablatif, qu'une particule 
ob , ad^ in, &c., achève le sens du cas auquel on 
l'adjoint. 

Le basque étant borné au seul moyen des cas 
pour exprimer tous les rapports que le grec et le 
latin rendent tantôt par un cas, tantôt par un cas 
et une piéposition, il pourrait être soupçonné d'avoir 
des déclinaisons multipliées et prolixes : c'est ainsi 
que le grec et le latin, malgré la ressource de leurs 
prépositions, emploient encore plusieurs déclinai- 
sons, hors lesquelles sont les noms irréguliers. Ce- 
pendant une seule déclinaison basque , très facile et 
point prolixe, représente tout ce qu'il y a de pré- 
positions et de déclinaisons embarrassantes dans les 
autres idiomes. Elle seule s'approprie et règle tous 
les noms, tous les pronoms, tous les adjectifs, tous 
les participes , tout ce qu'on appelle ailleurs infi- 
nitifs des verbes. 

Chacun doit être impatient de voir le tableau 
d'une déclinaison si riche et si simple à la fois -, mais 
il importe avant tout de concevoir par quel secret 
elle peut cire telle. 



63 

« Qu'il nous soit permis ici (dirons-nous avec M. 
« Beauze'e ) d'emprunter un langage étranger sans 
« doute à la grammaire, mais qui peut convenir à 
« la philosophie , parce que de droit elle s'accom- 
« mode de tout ce qui peut mettre la vérité en évi- 
« dence. Les calculateurs disent que 3 est à 6 com- 
« me 5 est à 10, comme 8 est à i6, comme aS est 
«à 5o, &c. Que veulent-ils dire? que le rapport 
« de 3 à 6 est le même que le rapport de 5 à lo, 
« que le rapport de 8 à i6, que le rapport de aS 
(c à 5o? mais ce rapport n'est aucun des nombres 
« dont il s'agit ici -, et on le considère sans déter- 
« mination d'aucun terme , quand on dit que 2 en 
« est l'exposant. 

« C'est la même chose d une préposition ; c'est , 
K pour ainsi dire, l'exposant d'un rapport considéré 
« d'une manière abstraite et générale , et indépen- 
« damment de tout terme antécédent et de tout ter- 
« me conséquent. De là vient que l'on peut em- 
« ployer la même préposition avec diflerens mots, 
(c comme le même exposant désigne le rapport de 
« ditTérens nombres : nous disons la main de Dieu, 
« la colère de ce prince , les désirs de Vâme ; et de 
« même , contraire a la paix , utile a la nation , agréa- 
« hle K mon père ; et encore, penser Ay^c justesse . 
« parler avec iférité , écrire avec netteté , &c. (i) » 

Ce raisonnement, qui est démonstratif, peut être 
produit ainsi sous une autre forme. Un rapport, le- 
quel s'exprime par une préposition ou par un cas, 

(i) Gramni. g«':n., liv. -t., chap. 5., arl. i. 



64 

suppose deux objets ou deux termes qui se rappor- 
tent. Les termes entre lesquels existe le rapport, peu- 
vent être des objets physiques ou des êtres de raison, 
des noms masculins ou féminins, singuliers ou plu- 
riels, le rapport restant toujoui-s le même. Par exem- 
ple, un rapport de tendance vers un objet ne change 
pas, quel que soit le sujet d'où il part, et quel que 
soit le sujet qu'il atteint. Aussi l'exprimé-je uniformé- 
m^ent dans tous les cas par la même préposition i-ers , 
comme je l'exprimerai en latin par la même prépo- 
sition ad, et en grec par la particule /Jràs; sans égard 
aux termes du rapport, sans avoir besoin d'exami- 
ner si les termes sont des êtres physiques ou mo- 
raux , des noms masculins ou féminins , singuhers 
ou pluriels, &c. 

Mais les langues qui s'accordent à exprimer ainsi 
le même rapport par la même préposition, quels 
que soient les termes du rappoi't, s'écartent évidem- 
ment de cette marche si raisonnable quand elles 
remplacent les prépositions par des cas. Si le latin, 
par exemple, eût adopté d'exprimer par une préposi- 
tion le rapport d'attribution à , qu'il exprime par un 
datif, il n'eût employé qu'une seule particule pour 
signaler ce rapport, quels qu'en fussent les extrêmes: 
et cependant ce rapport, qui est le même partout, 
est exprimé par des chutes différentes dans conso- 
hrinœ , consohrino , fratri ; comme si attribuer à ma 
cousine, ou à mon cousin, ou à mon frère, ne di- 
sait pas le même rapport d'attribution à. 

Quant au basque , plus conséquent dans sa mar- 



65 
che, il exprime constamment le même rapport par 
la même chute; et de là vient qu'il lui sulïlt d'une 
seule déclinaison. 

De là il ariive encore que les cas de ses pluriels 
sont les mêmes que ceux qui leur correspondent au 
singulier ou à 1 indéfini. Non que le datif pluriel, 
par exetnpie, soit absolument le même que le datif 
singulier ou le datif indéfini ; car nous disons giçoni 
( à homme ) , giconari ( à 1 homme ), et giconei ( aux 
hommes ) : mais l'extrême terminaison , si l'on peut 
s'exprimer ainsi, est la même en tous ces endroits, 
parce qu'elle est toujours l'expression du même rap- 
port à. 

Non seulement le basque exprime par une même 
terminaison les rapports reconnus pour être les mê- 
mes-, mais encore il nous apprend, en plus d'un en- 
droit, à reconnaître que des rapports que l'on aurait 
cru devoir distinguer, sont absolument les mêmes, 
doivent par conséquent être confondus et exprimes 
par une terminaison commune. C'est encore une 
des causes qui concourent à rendre notre déclinai- 
son simple et abrégée. Supposons cette phrase, je 
suis dedans , dehors , dessus , dessous , devant , der- 
rière , &c. -, ne dirait-on pas qu'il y a ici une foule de 
rapports à exprimer? être dedans , être dehors , être 
dessus , ^c, paraissent des situations différentes. La 
marche suivie par le grec et par le latin tendrait 
aussi à le persuader, puisque ces langues emploient 
autant d adverbes dilFérens qu'il y a de mots dans 
cette énumération. Mais, en y regardant de plus près, 

5 



66 
on voit que toutes ces situations, m apparence dis- 
tinctes, ne sont au fond qu'une même situation, un 
mi'uio rapport. Ladite phrase en effet équivaut à 
eelte aiilre,ye .suis dons le dedans, dans le dehors, 
dans le dessus , &c. Ces noms de lieu , le dedans , le 
dehors^ le dessus, &:c. , sont distincts-, mais la pré- 
position sons-eniendue est partout la même, parce 
que c'est partout le même rapport de situation dans 
à exprimer. Dès lors , si une langue a des noms subs- 
tantifs pour sif^iiifier /e dedans , le dehors, le dessus , 
&c. , il lui suffira d'une seule terminaison ou d'un 
seul cas, pour exprimer le rapport de situation dans 
qui 'icconijiagne ces noms-, et c est la marche du 
basque, ([uaiid il âhùarnean, canipoan, gainean, &c. 

Tl serait temps sans doute de déterminer le nom- 
bre des cas ou des terminaisons quil faiit admettre 
dans le basque, et de donner à chaque cas le nom 
qu'il doit pojter. Mais quand il s'agit de l'enverser 
les systèmes i-eçus, et de parler un langage inouï ^ 
il faut ([îielqne précaution pour pouvoir même es- 
p<her que l'on sera écouté, 

M. l>eauzée est ici notre ressource, comme en 
beaucoup d'autres eudroits. Ce grammaii'ien , étran- 
ger il est vrai à la langue basque, mais profondé- 
ment versé dans la connaissance des principes gé- 
néraux (hi langage, a senti que les notions données 
jusqu'ici sur la déclinaison basque ne sont pas exac- 
tes; et voici comment il s'en explique : 

« J'ai déjà remarqué qu'il n'y a point de mots dans 
« la langue basque ni dans celle du Pérou, que l'on 



« puisse appeler prépositions-, ce sont des particules 
a enclitiques, qui se mettent à la fin des mots qui 
« énoncent les complémens des rapports : ces lan- 
ce gués ont donc en eiFet autant de cas (ju'elles ont 
« admis d'enclitiques pour désigner des rapports gé- 
(c néraux- et tous ces cas ainsi formés sont autant 
« de cas adverbiaux, comme le génitif et le datif 
« des Latins. Il est vrai que les grammairiens que 
« j'ai lus sur ces langues, n'ont pas manqué d'en cal- 
ce quer la grammaire sur celle des Latins, et d'en 
« réduire les cas à six : mais les cas qu'ils assignent 
ce sont formés comme je viens de le dire-, et, en par- 
ce lant ensuite des pos/posùions ( car c est ainsi qu'ils 
ce nomment les encliti(j[ues qui répondent à nos pré- 
ce positions), ils ne manquent pas de remarquer le 
ce même mécanisme. Ils doivent donc, ou ne recon- 
cc naître aucun cas, ou en admettre autant qu'il y 
ce a d'enclitiques servant de prépositions dans ces 
ce langues. Ils ont cru devoir reconnaître les cas cor- 
ce respondans à ceux du latin-, mais ils n'ont osé en 
ce admettre d'autres que les Latins n'avaient pas nom- 
ce mes. Peut-être ne leur manquait-il que des dé- 
ce nominations pour établir plus de cas-, et peut- 
cc être l'eussent-ils fait s'ils avaient vu dans la gram- 
K maire lapone le locatifs le médiatif, le négatif, le 
ce faclif , le nuncupalif , le péiiélralif , le descriptif j 
<c &c. (i) » 

Nous pensons, comme M Beauzée, que nos gram- 
mairiens s'énoncent fort mal sur la déclinaison bas- 

(i) Gramm. gcn., liv. 3., cliap. \. 



6S 
que. Ils n'ont reconnu six cas dans notre langue 
que parce qu'ils en ont vu autant dans la grammaire 
latine -, ils ne les ont qualifiés nominotif, génitif, datif, 
&c., que parce qu'ils sont ainsi qualifies chez les 
Latins. Or il est temps de mettre fin à cette routine 
fausse, en déterminant le vrai nombre de nos cas, 
et eu leur consacrant des noms plus assortis , plus 
propres à signaler leur force expressive et leur usage. 

Loin de nous persuader que le nouveau paradigme 
de déclinaison qui va être proposé soit parfait dans 
l'exécution, nous le croyons très susceptible de per- 
fectionnement, soit pour la pureté du dialecte, soit 
pour l'ordre et l'arrangement des cas, peut-être 
m.ême pour leur nombre : mais , s'il faut l'avouer 
avec la môme ingénuité, nous pensons que ce ta- 
bleau est plus exact que tout ce qu'on a fait jus- 
qu'ici dans le même genre-, qu'il ne laisse pas beau- 
coup à désirer pour em^brasser tous les cas existans 
dans notre déclinaison-, et, ce qui est bien plus im- 
portant, qu'il est basé sur un système irréfragable. 

Soit d'abord un nom adjectif pour paradigme de 
la déclinaison. Bientôt on saisira sans peine la rai- 
son de ce choix. 

IndÉfiini. 
1. Handi grand, grande. 

r>. Handic grand, grande. 

3. Haiidiz de grand, de grande. 

4. Handilcm dans, en. 

5. Handiri à. 

6. Handiren de. 



^9 

■j. Handirentcal. pour. 

8. Handiren-gatic malgré, pour, 
g. Handiren-ganic du côté, de la part de. 
lo. H a ndiren-ganat vers. 



11. 


Handirekiii 


avec. 




12. 


Honditaco 


pour. 




i3. 


Handùaric 


de. 




i4. 


Handilara. 


à. 




i5. 


Handitara-diiio 


jusques à. 






Handica 


par. 






Hondiric 


de. 






HaiidUçat 


pour. 






Singulier. 




1. 


Handia 


le grand, la grande. 




2. 


Handiac 


le grand , la grande. 




3. 


Handiaz 


du , de la. 




4. 


Handian 


dans le, la. 




5. 


Handiari 


au , à la. 




6. 


Handiaren 


du , de la. 


S 


7- 


Handiarentcat 


pour le, la. 


• 


8. 


Handiareurgatic 


à cause, malgré, pour le, la> 


• 


9- 


Handiaren-ganic 


de la part du , de la. 




lO. 


Handioren-ganat 


vers le, la. 




1 1. 


Handiarekiii 


avec le, la. 




12. 


Handico 


pour le, la. 




i3. 


Handilic 


du , de la. 




i4. 


Handira 


au, à la, vei-s le, la. 




i5. 


Handira-dino 


iusques au, à la. 





70 
Pluuifi,, 



1. 


Handiac 


les grands, 1rs grandes. 


a. 


Handiec 


les grands, les grandes. 


3. 


Haiidit'z 


des. 


4- 


Hdiïdielan 


dans les. 


5. 


Handici 


aux. 


6. 


Hondicn 


des. 


7' 


Hondicnlcal 


pour. 


8. 


Handien-gatic 


à cause de , malgré, pour. 


9- 


Handien-ganic 


du côté, de la part. 


lO. 


Handien-ganal 


vers. 


1 1. 


HandieJàa 


avec. 


12, 


Handittaco 


pour. 



i3. Hdiidietaric 
14. Haiidietara 
i5. Handictara-dino 



des, du côté des. 
aux , vers, 
jusques aux. 



Le premier inembre de la déclinaison, que nous 
avons qualifié di indéfini , n'ayant point été traité jus- 
qu'ici par nos grammairiens; d'ailleurs l'oreille n'é- 
tant pas faite à entendre isolément les inflexions 
de ce prermicr membre, quelqu'un pourrait douter 
si toutes ces formes existent réellement dans notre 
langue , ou du moins se trouver embarrassé pour 
les employer à propos : mais quelques exemples suf- 
firont pour prouver que toutes ces formes ont une 
existence réelle, et pour faire connaître leui's usages 
respectifs. Exemples : cetnbait gicoji handi (quel- 
que gi-and \\omine)^ cembait giçon hakdtc erran du 
(quelque grand homme a dit), cein giçon handiz 



7^ 
çare mintço (de quel grand homme parlez-vons )? 
cemhail /liri ha nuit ai^ dago (il demeure dans quel- 
<}^UQ. grande \i\\c)^ emocu cembait jale handiri (dou- 
nez-le à quelque g^/Y//z<af mangeur) , cembail jale han- 
DiRENTÇAT ( poui" quelque ^7'tf/2(/ mail geuF ) , &:c. 

Ce n'est pas sans dessein que nous avons omis 
de cliilîrer les trois dernières formes de ce premier 
meiTibre : les réflexions que nous avons faites jus- 
qu'ici sur celle portion du meml)re indéfini ne nous 
ayant conduit à aucun résultat satisfesant, nous lais- 
sons aux linguistes à décider si ces cas n'appartien- 
nent pas à quelques-UM- de ceux qni répondent aux 
quinze numéros, comme aussi à proposer tout au- 
tre perfectionnement que l'on pourrait procurer à 
notre système de déclinaison. 

On apertjoit aisément que le caractérislique du 
singulier est cet a qui précède la chute du mot, 
excepté les quatre dernières terminaisons, où l'on 
trouve handico et non handiaco , handitic et non 
handiadc , &c. -, l'usage ayant ainsi prévalu contre 
l'analogie, mais toujourb sans danger df confusion, 
parce que l'indéfini prend en cet endroit le carac- 
téristique la , qui le dislingue du singuliei". 

Comme h; singulier est caraciériî-é par un a^ le 
pluriel l'est par un e pris dans le nonrinatif actif, 
lequel par cela même doit être envisagé comme for- 
matif de tous les cas pluriels. 

L'article étant ce qui détermine le norahre, son 
indéterminalion résulte éAideniaient de l'ab.'^ence de 
ce même article, de l'absence des sons o , e , qui, 



en effet, n'entrent jamais clans la place de l'indéfini 
consacrée à l'article, immédiatement après les radi- 
cales handi et autres de même nature. 

A ce caractéristique près, rien ne varie du singu- 
lier au pluriel, de l'indéfini à Vun et à l'autre nom- 
bre : le cas proprement dit est le même au datif in- 
défini , au datif singulier, au datif pluriel , et ainsi 
du reste. Les lois primitives du langage le voulaient 
ainsi, comme nous croyons l'avoir prouvé plus haut. 

La traduction française , placée à côté de notre dé- 
clinaison, pourrait faire croire que plusieurs de nos 
cas sont synonimes, et qu'il y a un peu de confu- 
sion dans cette partie de la grammaire basque. Mais 
rien n'est plus faux : c'est l'impossibilité où l'on est 
de rendre nos cas par une traduction fidèle , qui 
donne lieu à ces soupçons. Pour les dissiper il nous 
suffit de faire connaître en détail la valeur de nos 
cas. Ce que nous dirons du singulier, s'appliquera 
de même aux deux auti'es états de la déclinaison. 

Il a fallu traduire les numéros 1,2, par le seul 
mot français grand : cependant il s'en faut bien que 
ces deux cas soient synonimes dans le basque-, le 
premier offre un simple nominatif, et le second ex- 
prime le sujet du verbe actif. Les numéros 3,6, 
i3, pourraient être confondus, et pris pour des sy- 
nonimes, si l'on ne dénonçait l'équivoque de la parti- 
cule du, employée en divers sens, v^u numéro 3 , elle 
représente la préposition latine de; au numéro i3, la 
préposition ex ; et au numéro 6, le génitif latin. La 
particule au du numéro 5 équivaut au datif latin, 



73 
et celle du nurae'ro i/\. répond à l'accusalif ialin ac- 
compagné de la préposition ad. La particule pour 
suppose au numéro 7 un être animé pour complé- 
ment, et au numéro 12 un être inanimé. 

Il est à remarquer sur le numéro 7, que sa dési- 
nence en Içat n'est qu'une addition au numéro (> 
en a/-en ; mais cette addition ne paraissant pas pré- 
senter un sens si on la détache du mot déclinable, 
ces deux numéros doivent être tenus pour des cas 
distincts. 11 n'en est pas de même des terminaisons 
go lie , ganic , garnit , que l'on trouve sur les niuné- 
ros 8,9, 10. Gain ou gaia ^ comme l'on sait, signifie 
dessus, gaina ou gaia ^ le dessus; si l'on décline ce 
nom basque, il fera au numéro iS gaine tic , gaintic 
ou gaitic ^ inflexions bien ressemblantes aux désinen- 
ces galic , ganic. Ce n'est pas seulement pour le son 
que ces deux désinences paraissent se confondre 
avec le numéro i3, mais aussi pour le sens. En ef- 
fet, le numéro i3 s'emploie premièrement dans les 
mêmes cas que les prépositions latines <7 , ex • et la 
terminaison ic , dans ganic , répond aussi à la pré- 
position latine À, suivie d'un régime personnel. Le 
même numéro i3 répond encore à la préposition 
latine yoer, et à la française par ; or la terminaison 
ic dans gatic , répond aussi à la même particule par, 
puisque nous disons çure-gatic (malgré vous, litté- 
ralement par dessus vous ). Le même mot primitif 
gain se retrouve de même dans le numéro 10 ganat, 
d'abord pour le matériel, comme il est évident, et 
puis pour sa valeur, puisque cette façon de parler, 



^ 74- ^ 

elsaiaren-ganoL ( vers renneuii ) , esl la même que 
elsaiaren-gaineral , comme nous dirions en français, 
courir sus à renne/ni. 

Il l'ésulte de ces observations , non pas que les 
additions ^«-///c ^ ganic^ ganal , sont des accessoires 
sans utilité', mais que c'est là un mot à part, dont les 
désinences en ic et en at appartiennent toutes aux 
numéros lo et i3. 

La terminaison ino ou dino ^ du numéro i5, pour- 
rait être également une expression à part surajoutée 
au numéro i4- KHe paraît se décomposer connno- 
dément en clcn-oro ■ tellement que cette façon de par- 
ler, heinenlic horra-dino (d'ici jusque-là ), dit autant 
que celle-ci, hementic horra den oro ( tout ce qu'il 
y a d'ici là ). 

La désinence co , du numéro 12, appartient spé- 
cialement à la déclinaison d'un nom de chose ina- 
nimée, ou prise comme telle. Celle du numéro 7 
est consacrée aux choses animées ou employées 
comme telles. Mais Xadjeclif ( il en est de même 
du participe) étant de sa nature suscei:)tihle d'union 
avec un nom de chose animée et avec un nom de 
chose inanimée , doit pouvoir admettre et admet 
effectivement l'une et l'autre inflexions. 

On voit que ce n'est pas sans raison que nous 
avons préféré un adjectif à un substantif, pour pre- 
mier paradigme, Lun était plus propre que l'autre 
à fournir un tableau qui présentât notre système de 
déclinaison dans sa plus grande étendue. 

Au surplus cette déclinaison unique, et infini- 



75 
nent simple eu égard au domaine qu'elle embrasse, 
)eut se resserrer encore pour les dilFereiiies raisons 
[ue nous avons expliquées-, et, toutes clioses pesées, 
ions croyons pouvoir réduire la déclinaison basque 
1 un tableau de dix cas, ainsi qu'il suit. 





Ikdf.fijvi. 


Nominatif 


mendi 


montagne. 


Actif 


mendie 


montagne. 


Médiatif 


mcndiz 


de, par montagne 


Positif 


mendilan 


dans. 


Datif 


mendiri 


à. 


Génitif 


ineiidiren 


de. 


Unitif 


mendirekin 


avec. 


Destinatif 


mendiiaco 


pour. 


Ablatif 


menditaric 


de. 



Approximatif menditarat à , vers. 



SlN 



GULIER. 



Nominatif mendia la montagne. 

Actif mendiac la montagne. 

Médiatif mendiaz de, par la montagne. 

Positif meudion dans. 

Datif mendiari à la. 

Génitif mendiaren de la, 

Unitif mendiarekin avec la. 

Destinatif mendico pour la. 

Ablatif mendilic de la. 

Approximatif mcndirat h , vers la. 



les montagnes. 

les montagnes. 

des , par les montagnes. 

clans les. 

aux. 

des. 

avec les. 

pour les. 



■76 
Pluriel. 

Nominatif mendiac 

Actif mendiée 

Média tif mendiez 

Positif mendietan 

Datif mendiei 

Génitif rnendien 

Unitif mendieJàn 

Destinatif mendietaco 

Ablatif mendietaric des. 

Approximatif mendietarat aux, vers les. 

Quoique les légères nuances qui distinguent la dé- 
clinaison d'un nom de chose animée, et celle d'un 
nom de chose inanimée, aient été rendues sensibles 
dans le premier tableau complet que l'on a placé 
plus haut, avec quelques observations à la suite; 
nous ne craignons pas de fatiguer le lecteur en lui 
proposant encore ici, en deux tableaux séparés, le 
moyen de comparer ces mêmes nuances. 

Indéfini. 



Nominatif 


senie 


fils. 


Actif 


semec 


fils. 


Médiatif 


semez 


par, de fils, 


Positif 


se meta n 


dans. 


Datif 


semeri 


à. 


Génitif 


semeren 


de. 


Unitif 


semerekin 


avec. 


Destinatif 


semerentçat 


pour. 



Ahiatif semeren-ganic de. 

Approximatif semer en-ganat à vers. 



Nominatif 

Actif 

Médiatif 

Positif 

Datif 

Génitif 

Unitif 

Destinatif 

Ablatif 



Singulier. 

semea 
semeac 
semeaz 
semé an 
' semeari 
semearen 
semearekin 
semearentçat 
semearen-gonic 



le fils. 

le fils. 

de, par le fils. 

dans. 

an. 

de. 

avec. 

pour. 

du. 



Approximatif semearen-ganat au, vers le. 
Pluriel. 



Nominatif 

Actif 

Mëdiatif 

Positif 

Datif 

Génitif 

Unitif 

Destinatif 

Ablatif 



semeac 

semeec 

semée z 

semeetan 

semeei 

semeen 

semée J(i?i 

semeentçat 

semeen-sanic 



les fils. 

les fils. 

des, par les fils. 

dans les. 

aux. 

des. 

avec les. 

pour les. 

des. 



Approximatif semeen-ganat aux, vers lesi 

Comme les noms communs ne désignent les êtres, 
elon la doctrine des grammau'iens, que par l'idée 
[éuérale dune nature commune à plusieurs, toutes 



^8 
les fois que nous avons occasion d'employer ces noms 
d'espèces, nous sommes obligés, sous peine de n'être 
point eiUondns, de les accompagner de quelque mot 
qui les tire de leur généralité, et les déterjnine à 
être l'indice de l'objet précis que nous voulons pein- 
dre \ en sorte quoii les reconnaisse à l'instant aussi 
sûrement que si nous les montrions de la main. Tel 
est l'usage de V article j il. détermine j comme par le] 
geste , entre plusieurs objets auxquels convient le même 
nom, celui que nous avons en rue (i). 

Il en est autrement des noms propres : comme ils 
ne désignent jamais qu'un seul objet, leur sens est 
toujours assez détermiué, et l'accompagnement de 
l'ariicle ne leur servirait de rien. De là notre langue J 
décline tous ses noms propres sans article, et consé- 
quemment avec abstraction de tout nombre, aiusi 
qu'on le voit dans les deux formules suivantes. 



Nominatif. 


Joanes 


Jean. 


Actif 


Joanesec 


Jean. 


Médialif 


Joanesez 


de, par Jean 


Positif 


Joanes-baithan 


dans. 


Datif 


Joanesi 


à. 


Génitif 


Joanesen 


de. 


Unitif 


Joaaesekin 


avec. 


Destinatif 


Joanesentçat 


pour. 


Ablatif 


Joan esen-ganic 


de. 



Approximatif Joanesen-ganat vers, 
(i) Gtbelln , Granitn. univ. , liv. 2., part. 2., chap. 2- 





79 




Nominatif 


Maria 


Marie. 


Actif 


Mariac 


Marie. 


Médiatif 


Mariaz 


de, par Mari(\ 


Positif 


Maria-baùhan 


dans. 


Datif 


Mariari 


à. 


Génitif 


Mariaren 


de. 


Unitif 


Mariarekiii 


avec. 


Destinalif 


Mariaretitcal 


pour. 


Ablatif 


Maria ren-ganic 


de. 


Approximatif 


Mariaren-ga/iat 


vers. 



Des six noms de cas usités dans les méthodes 
latines , quatre seulement paraissent dans nos ta- 
bleaux , savoir : le nominalif, le datif, Xahlatif et le 
génitif. Nous avons employé les trois premiers avec 
une entière confiance, parce qu'en elFet ils sont ac- 
commodés à la valeur des cas qu'ils désignent. Ils 
le sont, dis-je, vu lusage que nous en faisons dans 
notre langue-, car si l'ablatif latin est convenable- 
ment désigné par ce nom, lorsqu'il est accompagné 
des particules à , ah , è , ex, il n'y répond pas lors- 
qu'il est employé avec les prépositions cujri , in^pro , 
prœ , palain , &c. Quant à ce mot obscur de géni- 
tif nous l'avons maintenu dans notre tableau, non 
sans quelque répugnance, en attendant que les gram- 
mairiens trouvent à le remplacer par un nom. d'uu 
sens plus clair, et assez étendu pour embrasser les 
usages multipliés du cas qu'il dénote. 

Le caractère particulier qui distingue l'agent de 
notre verbe actif, nous dispense à bon droit d'avoir 



8o . 

une inflexion spéciale pour signaler ce qu'on ap- 
pelle ailleurs le régime direct ou Taccusalif. Il n'est 
pas non plus question de vocatif dans notre décli- 
naison. Le génie qui a présidé à sa formation, a cru 
qu'un nominatif prononcé à haute voix, ou avec ex- 
clamation, ou avec apostrophe, n'est jamais qu'un 
nominatif en grammaire. Le vocatif ou l'apostrophe 
est un mouvement oratoire: et la rhétorique, char- 
gée de donner du coloris à l'expression, doit s oc- 
cuper de ce mouvement, mais non la grammaire, 
qui n'a d'autx'e objet que l'expression pure et simple 
de nos idées. 

Les dénominations reçues dans le style de la dé- 
clinaison latine n'étant pas en nombre suffisant pour 
désigner tous les cas de notre langue-, et, de plus, 
quelques-unes de ces dénominations ne pouvant être 
transportées cliez nous sans abus, comme on vient 
de le dire, il a fallu en introduire de nouvelles au 
nombre de six , savoir : XactiJ, le médintif, le positif, 
\uniiif, le destinatif el \ opproximatif, 

\1 actif ^/sX ainsi appelé, parce qu'il désigne le sujet 
agissant. Le médiotif^ pris du latin médium, sert à 
exprimer le rapport /^ût du milieu que l'on traverse, 
ou du moyen que l'on emploie. Les quatre noms 
restaus exjjriment sans équivoque les rapports de 
position dans, d'union ai-'cc , de destination /jowr^ 
et de mouvement i^ers. 

Il paraît difficile de citer quelque langue qui ne 
présente beaucoup d'irrégularités dans la déclinaison 
de ses pronoms; et, pour nous borner ici à un coup 



8i 
tl'œil qui soit à la portée du lecteur, nous nous per^ 
mettrons de le rappeler à ces preuiiers temps où il 
finissait d'apprendre les cinq déclinaisons latines. Or 
pense-t-il qu'au sortir de ce premier labyrinthe, il 
dût marcher d'un pas bleu assuré à travers la grande 
famille des pronoms latins? Non sans doute : car, 
avec la routine des cinq déclinaisons, on est encore 
loin de pouvoir exécuter celle des pronoms person- 
nels ego , tu ; des démonstratifs is , ea , id , hic , hœc , 
hoc ; des relatifs qui , quœ , quod , Sec. Notre langue 
n'ajant employé jusqu'ici qu'une seule déchnaison, 
pourrait se donner phis de hcence que les autres 
eu cet endroit-, mais les exemples (jue l'on va four- 
nir prouveront qu'il en est bien autrement. 



Nominatif 


ni 




je ou moi. 


Actif 


nie 




je ou moi. 


Médiatif 


nilaz 




de, par moi. 


Positif 


nitan ou m 


',-bailhan 


dans. 


Datif 


neri 




à. 


Génitif 


nere 




de. 


Unitif 


nerekin 




avec. 


Destinatif 


neretcot 




poui\ 


Ablatif 


nere-ganic 


ou nitaric 


de. 


Approxiraatii 


f nere-ganat 


ou nitarat 


vers. 


Nominatif 


gu 




nous. 


Actif 


guc 




nous. 


Médiatif 


gutaz 




de, par nous. 


Positif 


gutan ou gu-baithan 


dans. 


Dal'/ 


guri 




à. 
6 



82 



Génitif 


gure 




de. 


Unitif 


gurekiii 




avec. 


Destinatif 


gurelçat 




pour. 


Ablatif 


gure-ganic 


ou gutaric 


de. 


Approximatil 


[ gure-ganal 


ou gâta rai 


vers. 


Nominatif 


hi 




toi. 


Actif 


hic 




toi. 


Médiatif 


hitaz 




de, par toi. 


Positif 


hitan ou hi-baithan 


dans. 


Datif 


hiri 




à. 


Génitif 


hire 




de. 


Unitif 


hirekin 




avec. 


Destinatif 


hiretcat 




pour. 


Ablatif 


hire-ganic 


ou hitaric 


de. 


Approximatif hire-ganal 


ou hilarat 


vers. 


Nominatif 


eu 




vous 


Actif 


eue 




voi: 


Médiatif 


çutaz 




de, par vous. 


Positif 


çutan ou cu-baùhon 


dans. 


Datif 


çuri 




à. 


Génitif 


cure 




de. 


Unitif 


çurekin 




avec. 


Destinatif 


çuretçat 




pour. 


Ablatif 


çure-ganic 


ou çutaric 


de. 


Approximatif cure-ganat ou çutaral 


vers. 


Nominatif 
Actif 


cuec 
eues 




vous (plur.). 

vous >• < 



83 

Mëdiatif cuetaz de, par vous. 

Positif cuetan oa çuec-bailhan dans. 

Datif çuei à. 

Génitif çuen de. 

Unitif cuekin avec. 

Destinatif çiieniçat pour. 

Ablatif çiien-ganic on ciietaric de. 

Approximatif çueii-ganat ou cuetarat vers. 

Les pronoms de la troisième personne ne présen- 
tent pas plus de difficultés. Il suffit d'observer que 
l'actif de ces noms s'éloigne un peu plus de la forme 
du simple nominatif-, mais cet actif une fois formé, 
il est la base régulière de tous les autres cas. Par 
exemple , le pronom hau ( celui-ci ) fait à l'actif 
hunec ; de là le médiatif Aw/ze^^ hunetaz , ou huntaz , 
le positif luinelan ou huntan , le datif huni , etc. 
Le pronom hovi ( celui-là ) fait à l'actif horec ou 
horrec , au médiatif /^or^A's ^ au positif ^o/Yâf/z ^ au 
datif /zor/'i\, 8jc. Le pronom luira , qui sert à dési- 
gner un objet plus éloigné, fait à l'actif Aar/'ec; de 
là harreii , harri , harrentçat ^ harrekin , &c. 

Jusqu'ici nous n'avons rien trouvé qui ne se range 
sous cette déclinaison simple et unique-, nous com- 
mençons donc à avoir une idée de l'étendue de son 
domaine. Nous commençons, dis-je, parce que son 
domaine s'étend encore bien au delà de tout ce que 
le lecteur a pu imaginer. 

En effet , il n'est point de personne dans les ver- 
bes, point de nombre, point de temps, point de 



B4 . 

mode, en un mot point d'inflexion, qui ne soit sus- 
ceptible <l(* recevoir l'arlicle , et par suite toutes les 
formes de la déclinaison. Exemples, niz (je suis), 
nizena (celui qui suis)-, hiz (tu es), hizeiia (celui 
qui es); da (il est), dena pour dana ( celui qui 
est )•, gire ( nous sommes ), girenac ( ceux qui som- 
mes ); cîrete (vous êtes ) , ciretenac ( ceux qui êtes ); 
dire (ils sont), dlreiiac (ceux qui sont), génitif 
direnen (de ceux qui sont), datif direnei ( à ceux 
qui sont) &:e. De ujAtne, au ipassé ^ Jiintcen (j'étais), 
niatceiia ( celui qui étais); hintcen (tu étais), hint- 
veiia (celui qui étais); cen (il était), cena (celui 
qtii était), actif re//<7c^ génitif re«(7re/?, datif ce/;<7/7'^ 
&c. Au mode oonjonctif delà ( qu il est ) , dtlaroa 
(celui qui soi-disant est), e^én\i\i delaconren ^ datif 
delacnari , &c. 

lout ceci n'étant qu'une idée des noms déclina- 
bles que fournit le verbe substantif e/re_, considéré 
comme intransitij, nous laissons au lecteur le soin 
de noaibrer ceux que pourront donner, le même 
verhe sous sa conjugaison transitive, et toute l'é- 
tendue de notre verbe actif. Qu'on jette les yeux 
sur les tableaux des verbes, et qu'on se l'appelle 
celte règle générale, <{ue chaque inflexion de ces 
tableaux se prête à la déclinaison entière. 

Mais ce qui contribue encore à étendre le do- 
maine de notre déclinaison presque au delà des bor- 
nes de lesprit humain , c'est que cbaque cas repro- 
duit un nominatif, si l'on y ajoute l'article; et cela 
sans préjudice du rapport qu'exprimait la première 



85 
terminaison sur laquelle est ente ce nouveau nomi- 
natif. Expliquons-nous par quelques exemples : nausi 
( maître ) fait au ge'nitif nausioren ( du maîlre ) \ si 
j'ajoute à celte terminaison 1 article ou le pronom 
démonstratif <7 , j'aurai 7z<7?/57V//-e//<7, qui signifie ce/w/^ 
celle j ou la chose du maîlre , et alors c'est un nou- 
veau nominatif déclinable par tous les cas. Efchetic 
est un ablatif qui s'emploie pour exprimer un point 
de départ-, et il redevient nominatif quand je dis 
etchetitacoa (qui part de la maison); de même et- 
chera signifie l'ers la maison ; et de là se forme le 
nominatif elcheracoa ( qui tend vers la maison ). 

Nos grammairiens enseignent même, et avec rai- 
son , qu'un même nom peut accumuler plusieurs 
cas, et redevenir plusieurs fois nominatif, en con- 
servant toutes les valeurs de ces diirërens cas, par 
exemple : etche ( maison ), etchefic ( de la maison ), 
etchelicacoa (celui qui de la maison), elcheticacoa- 
rena (celui de celui qui de la maison). Et si l'on 
donnait encore des cas à ce dernier mot , il ne ces- 
serait pas d'être basque: il ne cesserait pas de l'être, 
quand cette progression serait pousse'e à l'infini -, mais 
soit dit en spéculation et en idée, car dans la pra- 
tique nous n'abusons pas du génie fécond de la lan- 
gue aux dépens de la clarté. 

Puisque les prépositions et les cas n'ont qu'une 
et même fonction, qui est d'exprimer les rapports 
généraux des êtres , et que nos cas nous siiilisent 
pour exprimer tous ces rapports, il ne faut pas qi/il 
6oit qiiestion des prépositions en notre langue. S'il 



86 
était qiioUyiie pArticulo à pirl usitée comme prépo- 
sition . elle doit être reoonuue pour un nom dé- 
cline , ou bien èire rejetee comme etran^rère à la 
langue. 

Il re'î.ulte encore de ce qui vient d'être dit . que 
nous ne devons point rocounaitre l\;tAf'r^r- comme 
une classe distincte des autres espèces de mots. 
Cette vérité . aperçue par les auteurs des grammaires 
générales, se montre plus à découvert dans notre 
langue qu'eu aucun autre idiotiic connu. Mais, 
avant don venir à la démonstration, il importe de 
biei\ saisir la nature de Vadverbe. 

L adverbe, bien connu et justement apprécie, vaut 
autant qn une proposition et un nom. Aussi 1 au- 
teur de la Grammaire générale et raisonnee avant 
dit ^i) que la plupart des adverbes ne sont que pour 
signifier en un seul mot ce qu ou ne pourrait mar- 
quer que par une préposition et un nom . M. Du- 
clos a remarqué que Uj plupart ne dit pas assez ; 
que tout mot qiii peut être rendu par une prépo- 
sition et un nom est lui adverbe. MM. du Marsais, 
Batleux , Beauzée. ont consacré le même principe 
dans leurs dissertations grammaticales. 

L'adverbe vaut une préposition et un nom- lui 
nom décliné, et mis à tel cas. vaut également une 
préposition et un nom : par conséquent cliaque in- 
fleidon dun nom décliné a la même valeur qu'un 
adverbe. M. Beauzée adopte ce double principe et 
la couséiYueuce que nous eu avons déduite, quand 

(0 Gramm. gén. et rais. , II. . 1 1. 



^7 
il (lit: Il est constant Cju'une pi'épnsilion ai'ec sonconi' 
plément est Vécjuù'olant d'un adverbe ; et (jue tout mot 
qui est l'équivalent d'une préposition avec son complé- 
ment , est un adverbe (i). 

Disons donc encore avec le môme grammairien, 

que tous les cas de la langue basque 50^2/ des 

cas adverbiaux ; et , comme il n'existe aucune pré- 
position que le basque ne puisse représenter par 
un cas, concluons aussi qu'il n'admet point d'ad- 
verbe hors la déclinaison. 

Mais, dira-t-on peut-être, n'est-il pas constant qu'il 
est hors la déclinaison de cette langue un grand 
nombre de mots invariables terminés en ki , lesquels 
répondent aux adverbes en tnent du français ? On 
dit handizki ( grandement ) , cuhurki ( prudemment ), 
eg'azki (véritablement). De plus, il est impossible 
de ne pas reconnaître des adverbes dans les mots 
basques qui répondent aux adverbes de temps, de 
lieu , de quantité, &c. Quand on dit hurbil (près), 
urrun (loin), egun (aujourd'hui), bihar (demain), 
onhitz ( beaucoup)-, comment se figurer que les mots 
hurbil , urrun , egun , &c. , ne sont pas dos adverbes? 

Voici comment nous croyons satisfaire à ces dif- 
ficultés. 

1.'* Les prétendus adverbes en ki ne doivent pas 
être tenus pour des mots indéclinables, s'ils sont 
déjà déclinés; or est- il difficile d'apercevoir que la 
terminaison ki n'est autre chose que le cas unitif 
dont nous avons parlé? On dit aitarekin ou ailareki 

(1) Graram. gén. , liv. 1. , chap. 6. 



indifTeromment, et cela signifie oi^ec le père ; on dit 
de tnènie ciilnirki ( avec prudence ) , egiazki ( avec 
vérilé), ikc. Mais qui ne voit que la terminaison 
là répond dans tous ces cas à la préposition fran- 
çaise aiec , à la latine cum ? Cukurki , qui passe 
pour adverbe, est donc l'abréviation de l'unitif çu- 
hurciareki. Dès lors nous reconnaissons volontiers 
qu'on peut l'appeler adverbe, si l'on convieut d'appe- 
ler ainsi tous les cas de notre langue, ou bien en- 
core en ce sens que c'est un langage plus abrégé-, 
mais on ne doit pas l'appeler adverbe, pour signifier 
que c est là un mot à part, existant liors la décli- 
naison. Ce qui s'est dit de l'expression cuhurki doit 
s'étendre à toutes celles qui ont la même forme. 

2.° Les mots hurhil , urrun , egun , &c., ne sont 
que des nominatifs indéfinis auxquels l'usage a atta- 
ché la même signification adverbiale que si , en les 
déclinant , l'on disait huibilian , urrunian , &c. Ce 
qui montre <jue ces mots et leurs semblables sont 
des noms, c'est qu'on les emploie souvent avec des 
inflexions. Ainsi l'on dit urrutidanic , urrunetic (de 
loin), hurbildanic , hurbilelw (de près)-, de même 
atçodanic egunera ( d'hier à aujourd'hui ) , egunda- 
nic aitcina (dès ce jour et en avant). 

Les conjonctions peuvent être ainsi nommées parce 
qu'elles ont , dans les circonstances où on les em- 
ploie , une fcnce conjonctive ou propre à lier les 
parties du discours-, mais pour ce qui concerne les 
conjonctions envisagées comme une espèce partie 
çulière de mots, elles se réduisent à peu de chose, 



«9 
n'étant pour la plupart que des noms tantôt modi- 

fie's par la déclinaison , tantôt employés comme in- 
déclinables. 

En commençant celte discxission sur les espèces 
grammaticales des mots, nous avons dit que la lan- 
gue basque fournit plus de ressources qu'aucune au- 
tre, pour les réduire à deux classes-, et nous cro- 
yons avoir rendu celte vérité sensible pour le lec- 
teur attentif. En effet, le nom, le pronom, le par- 
ticipe et l'adjectif, sont soumis, comme on la vu, 
aux lois d'une seule et mêiTie déclinaison • l'article 
n'est pas un mot à part , il est toujours exprimé 
par une particule ajfixe , identifiée avec le nom , la 
préposition n'est que la modification du même mot 
appellatif-, l'adverbe n'est autre chose que le résul- 
tat d'un nom décliné. Ainsi, avoir discuté la décli- 
naison , c'est avoir traité tout ce qui n'est pas le 
verhe. 

Il n'est peut-être pas de discussion grammaticale 
qui ait plus exercé les esprits cpie celle qui a pour 
objet la nature du ^.'erhe ; et l'on peut dire encore 
aujourdhui, que cette question difficile n'est rien 
moins que décidée : Gramniadci certant , et adhuc 
sub judice lis est. Il n'en est pas ainsi de l'usage de 
ce mot -, l'on convient généralement que sa fonction 
essentielle est de lier l'attribut au sujet, de former 
le nœud de la proposition : de là vient que tous les 
siècles l'ont appelé unanimement proposilionis co^ 
pilla. 

Partant de cette notion reçue , il est aisé de cooi' 



90 
prendre combien les langues se sont éloignées de 
la belle nature, de la simplicité primitive, en fait 
de système verbal. Soit pour exemple le verbe Iwt 
à la première personne. Cette formule je lis est une 
proposition, et renferme consé([uemment un sujet, 
un attribut, et une liaison entre ces deux termes. 
Le sujet de notre proposition est exprimé par le pro- 
nomye^ et il ne reste plus que la monosyllabe lis 
pour rendre l'attribut et sa liaison avec le sujet. Cette 
monosyllabe exprime en effet l'action de lire , qui 
est ici l'attribut , et dit de plus que cette action se 
fait par moi. Ainsi je lis est la même cbose que je 
suis lisant ; et dès lors 1 expression lis ne présente 
pas la pure nature du verbe, mais un verbe avec 
l'idée accessoire d'un attribut déterminé. Le mot 
latin lego , qui répond à la formule française je lis , 
est aussi une proposition, et renferme équivalem- 
ment un sujet, un attribut, et leur liaison , ou, si 
l'on veut, l'attribution de l'attribut même au sujet. 
Ainsi hgo n'est qu'une formule abrégée de legens 
sum ego : ce n est pas la pure nature du verbe. On 
doit raisonner de même sur tout verbe français, la- 
lin , grec , &c, , à l'exception du verbe e/re seule- 
ment : celui-là seul , si nous en croyons M, Reau- 
zée (i), présente lu pure nature du uerbe en général. 
Tout autre verbe, selon le même auteur, renferme 
de plus dans sa signification Vidée accessoire d'un ai- 
tribut déterminé. 

L'on observera peut-être que cette manière d'a- 
(i) Gramin. gén., liv. 2., chap. 4, art. 2. 



91 

bréger le discoui'S, en comprenant dans le même 

mot l'attribut et une force conjonctive de ce même 
attribut à son sujet, n'est pas à mépriser. 

L'observation est juste , ces formules abrégées sont 
propres à rendre le discours rapide et coulant-, mais, 
tout en reconnaissant un avantage réel dans ces abré- 
viations, nous nous permettrons de demander si cet 
avantage est assez considérable pour contrebalancer 
les inconvéniens de ce système , qui ne sont pas 
petits. 

En effet, confondre dans le même mot l'attribut 
et le nœud de la proposition, c'est, comme nous 
l'avons déjà insinué, s'écarter des premières leçons 
de la nature , qui a si bien marqué la distinction 
de ces deux espèces. D'ailleurs cette sorte de secret, 
au moyen duquel on parvient à exprimer en un seul 
mot et l'attribut et son attribution au sujet qui le 
possède-, cette sorte de secret, dis-je, présuppose 
un travail long et pénible , sans lequel on ne saurait 
parvenir à se familiariser avec une infinité de verbes 
de toute espèce, partagés en plusieurs classes, et 
souvent irréguliers. 

Comparons cet immense appareil de verbes qui 
surcbargent les langues, avec ce que la raison nous 
dit d'un système possible. Bien loin qu'il soit dans 
la nature des clioses de multiplier le verbe autant 
de fois que le sujet et l'attribut qu'il s'agit d'unir 
seront différens, l'on comprend sans peine que le 
même verbe , le même nœud peut lier successive- 
ment à un même sujet, ou à des sujets dilFérens, 



g-1 
tous les attributs imaguiahles. Ainsi, comme l'on 
dit par la même forme d affirmation, Z)ieu est éter- 
nel j Dieu eux. juste , Dieu est tout-puissant j &c. , on 
pourrait dire aussi, Dieu est voyant toutes choses j 
Dieu est aimant les hommes , &c. -, en sorte qu'un 
seul verbe liât tout le discours , et qu'il n'en exis- 
tât point d'autre. 

Cette conséquence n'est pas moins avouée par 
les grammairiens que le principe d'où elle découle. 
Robert Estienne , après avoir distingué les verbes en 
actifs, passifs et neutres, s'expliquait ainsi (i) : « Ou- 
« tre ces trois sortes, il j a le verbe nommé subs- 
« tantif, qui esl es tre ; qui ne signifie ne action ne 
« passion, mais seulement il dénote l'estre et exis- 
« tence ou subsistance d'une cbascune chose qui est 
« signifiée par le nom ioint avec lui, comme je suis, 
« tu es , il est. Toutesfois il est si nécessaire à toutes 
« actions et passions, que nous ne trouuerons ver- 
« bes qui ne se puissent résouidre par luj. « (f On 
« aurait donc pu ( a dit l'abbé Estarac ) n'emplo- 
« yer en français que le seul verbe être , et dans 
« chacune des autres langues le verbe équivalent, 
« puisque avec son seul secours on aurait jîu expri- 
« mer l'existence de tous les sujets sous une rela- 
« tion à telle ou telle modification, et conséquera- 
« ment toutes les propositions qui sont ou peuvent 
(t être la matière du discoui's. » 

Mais, pour nous épargner l'ennui des citations, 
qu'il serait aisé de multiplier en cette matière, M. 

(i) Traicté de la Gramm franc., Paris iSôy, pag. 37. 



93 
Beauzée nous dira de tous les grammairiens philo- 
sophes : Ils enseignent qu'il aurait été possible , dans 
chaque langue , de n employer que ce seul verbe (être). 

Comme ce système de conjugaison, le plus sim- 
ple qui se puisse imaginer, serait incontestablement 
le plus parfait, s'il pouvait éviter la monotonie, il 
faut aussi reconnaître que de tous les systèmes exis- 
tans celui-là est le plus parfait qui , sans tomber 
dans la monotonie, approche plus que tout autre 
de la simplicité du système conçu. C'est ce que nous 
allons trouver dans l'idiome basque. 

Pour y parvenir, il faut d'abord se figurer que 
les expressions t-it-re , marcher , agir , et tous les mots 
qui répondent à ce qu'on appelle ailleurs infinitifs 
des verbes, sont de vrais noms dans notre langue; 
et, afin que le lecteur se familiarise avec cette asser- 
tion, il est bon de lui rappeler qu'elle se vérifie plus 
ou moins parf;iitement dans chaque idiome. 

Le manger , le boire , le lever , et bien d'autres 
infinitifs, ont pris rang parmi les noms de la langue 
française. Nous disons, en faisant de l'infinitif le sujet 
de la proposition, voire savoir n est rien , mentir 
est un crime , &c. L'infinitif français est aussi em- 
ployé comme complément de la préposition, et par 
conséquent comme nom. Nous disons, la honte de 
MENTIR, comme la turpitude du mensonge ; sujet à 
DEBITER des fables , comme sujet à la fièvre j sans 
DÉGUISER la vérité j. comme sans déguise/ n en t ; après 
AVOIR parlé long-temps ^ comme après un long dis- 
cours;- être à MANGER, comme être à la chasse ; ve- 
nir de VOIR, comme venir du champ j. &c. 



94 

En hollandais l'infinitif est souvent accompagné 
de l'article, et s'emploie substantivement, comme 
dans het schreeuwen (le crier), het gaan (le mar- 
cher), het zitleri (le s'asseoir). On dit en allemand, 
Das Le s EN ermiidet die Augen (le lire fatigue les 
yeux); en espagnol. Gracias à Dios , que nos ha 
dado de corner sin haber lo merecer (grâces à Dieu, 
qui nous a donné de manger sans avoir \e mériter)-^ 
en italien, l'assignare il giorno ( l'assigner un jour, 
pour dire l'action d'assigner), &c. 

L'infinitif latin se trouve employé pour tous les 
cas. Au nominatif, Virlus est viliuin fugere (Hor.), 
comme Fuga vilii virtus est. Au génitif, Tempus est 
jam hinc abire me (Cic), pour meœ hinc abitionis. 
A l'accusatif, Non ianli emo poejvitere ( Plaut. ). 
Lucrèce a dit. Ad sedare situe. On lit dans Sal- 
luste, audito Kegem in Siciliam tend ère. Il est évi- 
dent que le mot audito est en concordance avec 
tendere , qui , par conséquent, lient lieu d'un ablatif. 

La langue latine a même donné des cas à l'infi- 
nitif, et c'est ce qu'on appelle gérondifs dans les 
grammaires de cette langue. On sait qu'il y en a 
trois, qu'on qualifie par leurs terminaisons en di , 
en do et eu dum. Le premier a la terminaison du 
génitif, et en fait les fonctions-, le second se ter- 
mine comme le datif et l'ablatif, et failles fonctions 
de l'un et de l'autre-, le troisième est employé pour 
le nominatif et l'accusatif neutres, dont il suit la 
terminaison. 

L'article indicatif neutre, qui accompagne souvent 



9^ 
l'infinitif grec , en fait aussi un vrai nom. Ainsi les 
Grecs disent au nominatif, To euchesthai la Théo 
areskei (\e prier plaît à Dieu)-, au génitif, to lou phi- 
lein aition (la cause du aimer )\ à l'accusatif, kata 
to mou krinein (selon mon juger )^ hc. 

V infinitif en hébreu^ dit M. Ladvocat , y^z^ aussi 
la fii notion des noms substantifs (i). C'est comme 
tel qu'il est quelquefois complément des préposi- 
tions-, car Vinfinilif^ selon le même auteur (2), sert 
à exprimer le gérondif , lorscjuil a devant lui une des 
quatre prépositions baklam-, de là hiphkod ( en vi- 
sitant [ in visitando ]) , liphkod ( pour visiter [ ad vi- 
sitaudum ] ) , miphphekod ( de visiter [ à visitando ] }. 

Les infinitifs de la langue arabe obtiennent place 
parmi les noms, et pour leur fonction et pour leur 
forme : Pour leur fonction, ils sont plutôt noms que 
verbes ; pour leur forme ^ ils prennent après leur der^ 
nière radicale la marque constitutiie de l' accusatif (i). 

Amire d'Edesse nous apprend que les infinitifs 
de la langue syriaque admettent aussi des affîxes ou 
des prépositions qui déterminent ces infinitifs à la 
forme et à la valeur des noms féminins : « Sic au- 
cc tem explicatur prout locus postulat ; et ita dici- 

(( iur sanare illum , vel ad sanandum illum , 

« vel potiiis ad sanationem ipsius-, liberare eum, vel 
V. ad liberandum eum , vel ad ejus liberationem ; 
« tollere eum, vel ad tollendum eum, vel ad ejus 

(1) Grarara. hébr. , pag. 87. 

(a) Ibid., 87. 

(i) Gramm. arab. , P. G. À., tubleau 4' 



96 

« sublationem Undè istœ i^'oces cum affixîs non 

« tàm infinilivi quàm nominis feminini formain ha- 
K hère iidentur (i). » 

Cliafjue langue prouve donc, pouvons-nous dire 
ici, que l'infinitif esl un vrai nom, ou du moins qu'il 
peut être employé comme tel • c'est d'ailleurs là une 
doctrine reçue parmi les graminairiens. Ces mes- 
sieurs ne s'accordent pas de même sur la question 
de savoir si l'infinitif, quoique susceptible de la fonc- 
tion du nom, ne tient pas par sa nature à l'espèce 
du verbe. Le langage reçu dans la grammaire le 
suppose essentiellement tel. 

Ce (ju'il y a de clair en ce point, c'est que l'in- 
finitif fait communauté de syllabes avec le verbe 
dont on le dit partie : il en partage évidem:ment le 
matériel. iVinsi l'infinitif /:)/-o/«e;2er, quant au matériel 
de l'expression, a quelque chose de commun avec 
la formule il promène. Mais nous savons que la res- 
semblance ou même la communauté de matériel ne 
fait rien à l'espèce grammaticale du mot-, ainsi l'on 
n'est pas tenté d'attribuer la nature du verbe au 
vaoX. promenade ^ quoique ce mot ait des syllabes 
communes avec le verbe je promène , lu promènes , 
&c. 

On pourra nous dire que la communauté qui 
existe entre l'infinitif et le verbe dont il est dit partie, 
ne consiste pas seulement dans le matériel ; et eu 
effet , il est entre eux une communauté de valeur ou 
de sens qu'on ne saurait méconnaître. Ainsi , l'iiifi- 

(i) Grainm. chald. , lib. 3., cap. i3. 



97 

mûf promener et la formule il promène^ me rappel- 
lent la promenade ; mais l'infinitif me la l'appelle 
d'une raanièie vugne, qui n'ajoute rien à l'idée /ro- 
menade ^ et qui, par cotte raison, se confond avec 
le nom. Il non est pas ainsi du verbe : outre la pro- 
priété accidentelle qu'il a de réveiller en moi Vidée 
de la promenade, il renferme essentiellement une 
force uuitive de oette action avec tel ou tel sujet, 
force unitive que Ion cherche en vain dans l'infi- 
nitif. Que ce mot indéterminé, indéfini ou infinitif, 
soit tant qne l'on voudra susceptible de se revêtir 
dune forme qui lui communique la force unitive, 
la force verbale dont il s'ai^it, ce n'est pas ce qu'on 
lui refuse; mais que ce mot indéterminé, indéfini, 
infinitif, n'étant qu'infinitif, offre la valeur précise 
et U nature déterminée du verbe, c'est une contra- 
diction et dans le son et dans le sens des mots. 

Cette doctrine devient plus sensible dans l'appli- 
cation. Qu'un étranger me dise : Moi OKoir soif, 
moi vouloir boire , moi désirer manger , je comprends 
ce langage-, mais je ne puis na'empêcher de sentir 
que c'est un langage sans vie , sans nerf, sans liai- 
son. Pourquoi? parce que l'âme du discours, la force 
unitive, le nœud de la proposition, l'essence du ju- 
gement, le verbe en un mot s'y fait désirer, malgré 
la présence de l'iiifiiiitif. 

L'idée que présente linfinitif étant une idée vague 
et indéterminée, celle-ci précède, dans l'ordre de 
la nature , une idée plus précise : ainsi , l'idée géné- 
rale prome/zer est dans mon esprit avant que je fasse 

1 



9B 
Vattrihulioii de celte action à Pierre, en disant 
Pierre promène. Comme l'idée plus générale précède 
nécessairement l'idée plus précise, l'expression de 
celle-là est également antérieure à l'expression de 
celle-ci. Donc, à s'en tenir à l'ordre naturel, l'infi- 
nitif est antérieur au verbe. 

L'on conçoit même un état de choses où l'infi- 
nitif n'eût point requ les iiiflexions du verbe, ni par 
conséquent la force unitive essentielle à cette espè- 
ce-, et, afin qu'il ne reste aucun doute à ce sujet dans 
l'esprit du lecteur, nous pouvons lui garantir qu'il 
en est ainsi chez les Chinois. Ceux-ci disent /z^ô kln 
ngdi {j'aime, mot à mot moi présentement aimer') ^ 
ngô ngdi leaô {^ j'ai aimé ., mot à mot moi aimer fi- 
nir ), ngô ciam ngdi {^j'aimerai., mot à mot m.oi ai- 
mer préparer ). 

Mais si l'infinitif n'est pas verbe , et que le chi- 
nois ne s'exprime jamais que par des infinitifs, nous 
irons jusqu'à dire que le chinois n'a point de verbe. 
La conséquence est inévitable-, et, quoi qu'on en 
puisse dire, c'est notre pensée. 

Mais une langue sans verbe , n'est-ce pas une 
langue avec laquelle on ne peut pas parler comme 
l'enseignent les grammairiens? C est ici que l'in- 
duction va trop loin. Il est vrai qu'une langue sans 
verbe n'a pas le moyen de lier ses propositions , 
comme ou peut le voir parles exemples proposés; 
mais ce qu'elle n'exprime pas , elle le fait deviner. 
Quand un Chinois dit hb ngdi clii mil, ( dignité, 
amour, qui, mère), celte phrase est aussi claire 



99 

polir nn autre Chinois, que si l'on disait parmi tioUSj 
mère tjui esl digne d'être aimée. 

Il ne nous convient en aucune manière de vou- 
loir pénétrer piqs avant dans le secret du chinois : 
c'est pourquoi nous laissons aux savans le soin de 
juger en dernier ressort noire proposition touchant 
les verlios de cette langue. Mais il nous appartenait 
d'aller jusque-là, pour ne rien omettre de tout ce 
qui nous paraissait le plus propre à initier le lec- 
teur dans la théorie de nos infinitifs. 

A ces préliminaires, déjà un peu longs, nous ajou- 
terons quelques lignes de M. Beauzée , qui vont 
parfaitement à notre sujet. 

« Quand une puissance agit ( dit ce grammai- 

« rien) il faut distinguer l'action, l'acte, et la pas- 

ft sion. L'acte est l'etret qui résulte de l'opération de 

« la puissance ( res a(^a ) considéré en soi et sans 

« aucun rapport, soit à la puissance qui l'a produit, 

« soit au sujet sur qui est tombée l'opération de la 

« puissance -, c'est l'effet vu dans l'abstraction la plus 

« complète. \Jaction est l'opération même de la puis- 

« sance ; c'est le mouvement physique ou moral 

« qu'elle se donne pour produire l'effet, mais sans 

« aucun rapport au sujet sur qui peut tomber l'o- 

« péralion. La passion enfin est l'impression pro- 

« duite dans le sujet sur qui est tombée l'opération. 

« Ainsi \acte tient, en quelque manière, le milieu 

« entre Vaction et la passion ; il est l'effet immédiat 

« de Vaction j et la cause immédiate de la passion; 

« il n'est ni Vaction ni la passion. Qui dit action^ 



lOO 

c suppose une puissance qui opère; rjni d]l passion, 
« suppose un sujet qui recueil une impression-, mai» 
(( qui dit ac/e , fait abstraction et de 1k puissance 
« active et du sujet passif (i). » 

L'on clierclierait en vain des idées plus nettes ou 
des expressions plus justes, pour conduire le lecteur 
à une notion claire de nos infinitifs. Il faut j dis- 
tinguer Xdclion , Xarlc^ et \ a passion. L'acte est l'ef- 
fet tjui résulte de l'opération de la puissance , consi- 
déré en soi et sans aucun rapport , soit à la puissance 
qui l'a produit , soit au sujet sur qui est tombée l'o- 
péra/ion de la puissance ; c'est l'ejfet vu dans l'abs- 
traction la plus complète. Voilà justement l'infinitif 
bas(pie oivisagé dans ses radicales : exemple, as. 

Z, 'action est l'opération même de la puissa/ice ; c'est 
le mouvement physiijue ou moral qu elle se donne pour 
produire l'cj/et , mais sans aucun lapport au sujet sur 
qui peut tomber l'opération. C'est l'infinitif basque 
sous sa forme active : exemple, aste. 

La passion enfin est fimpressiofi produite dans le 
sujet svr qui est tombée l'opération. C'est le même 
infinitif basque sous sa forme passive : exemple^ 
asi. 

Ainsi le mot radical as ., f[ui n'exprime que r<7c/e^ 
ou lui sens de fahstractio/i la plus complète , est sus- 
cepliMe de deux formes qui en de'terminent l'espèce 
grammaticale. Si ce mot radical se revêt de la forme 
active <75/e_, il l'cpond exactement à ce qu'on a cou- 
tume d'appeler infinitif; et c'est un nom d'existence,, 

(i) Gramm. gén. ^ liv. 3., chap. 6., art. 2. 



101 

«Taction ou d'état, un vrai nom. qui se décline, avec 
ou sans article, sur le tableau de déclinaison nue 
nous avons déjà tracé : il n'a rien de commun avec 
les inflexions du verbe. Si ce mot radical prend la 
forme passive asi , il répond avi participe passif, et 
se décline, avec ou sans article, sur le même tableau 
que la foime précédente, sans jamais devenir verbe, 
quoi qu'on en puisse dire. 

Il n en coûterait pas beaucoup pour effectuer la 
déclinaison de ces infinitifs, parfaitement conforme 
à celle de tout autre nom-, avec cette clause seule- 
ment, que les infinitifs ne sont pas usités au pluriel; 
mais les exemples que nous allons fournir parleront 
plus énergiquemeiit qu'aucun tableau de déclinai- 
son. 

Nous disons, en effet, selon la forme active, Bolt- 
suartn haratce liori seinale carra do ( celle cessa- 
tion, et, plus littéralement, ce cesser du pouls est un 
mauvais pronosli'c), comme nous disons Baratce hori 
ederra da (ce jardin est beau )•, nous disons harot- 
cez kestione (à propos d'arrêter), comme haratcez 
keslione ( à propos de jardin ) -, baralceric ez ( point 
d'arrêter, point de cesser), comme baralceric ez 
( point de jardin )•, baralceaz minico niz (je parle 
d'arrêter), comme baralceaz ininlço niz (je parle du 
jardin)-, baralceco (pour arrêter), comme baralceco 
(pour le jardin )•, baralceco eguna ( le jour d'arrê- 
ter), comme baralceco lorea (la fleur du jardin); 
baratcera joatea (aller arrêter), comme baratcera 
Joalea ( aller au Jardin )•, baratcelic jilea (venir d'ar- 



Î02 

rêter), comme haratcetic jilea (venir du jardin J, 
Nous disons de même, dans le sens passif, aciz kes- 
tiont (à propos de nourri), comme aciz kestione (à 
propos de semence)-, ociric ez ( point de nourri )y 
comme ociric ez (point de semence); acitcol (pour 
nourri), comme acitcat (pour semence), aciaz (du 
nourri), comme aciaz (de la semence), ^c. 

C'est dans la déclinaison de cette double formule 
qu'il faut aller prendre tant d'inflexions que l'on 
avait cru juscju'ici devoir chercher dans les domai- 
nes du verbe. Commençons par l'expression eror- 
tean. Cette façon de parler signifie en tombant ; 
mais par quel secret ? Le voici : le point où l'on 
est Çubi) s'exprime par le cas positif, comme bar- 
neaii (dans l'intérieur), etchean (dans la maison )y 
ohean (dans le lit), S:c. Or l'action que l'on fait 
présentement peut être envisagée comme le point 
où l'on est , et dès lors s'exprimer aussi par le po- 
sitif : de là l'expression erorlcan n'est autre chose 
que l'infinitif eror/eû' (le tomber), rais au cas po- 
sitif: elle signifie donc littéralement dans le tomber. 

Cette façon de parler, qui paraît extraordinaire 
quand on l'entend analyser pour la première fois, 
n'est pas une locution propre à notre langue : on 
dit en hébreu hiphkod ( en visitant ), et le sens lit- 
téral de ce mot est dans visiier-^ on dit en grec en 
to piptein {en tondmnt , littéralement dans le tomber), 
en to phitein ton thton ( mot à mot dans V aimer 
Dieu). Quand Virgile a dit, et cantate pares , et 
respondere parati ; il a sous-entendu la particule in 



devant le premier înfinilif, disent les commenfaleurs. 
jNous disons en français, élre à manger^ à boire, Sec, 
comme c//'e à la maison, a In campagne , ^c. 

Comme l'action sur la(juel!e on est présentement 
peut être assimilée au point de l'espace où l'on exis- 
te, où l'on agit {ubi)^ elle peut de même repi'é- 
senter u.n point de départ ( undc)-^ c'est ainsi que 
nous envisageons souvent dans le français l'action ex- 
primée par l'infinitif, puis([ue nous disons, Je viens 
de ('oir la capitale , comme Je liens de la capitale; 
Je i>iens de visiter mes greniers , comme Je viens de 
mes greniers. Les actions voir , visiter , sont envisa- 
gées ici comme des points de départ, et par cette 
fiction elles deviennent complémens de la préposi- 
tion de , aussi bien que les noms capitale , greniers. 
C'est la même fiction et la même tournure dans 
l'hébreu miphphehod , dans le latin à visitando. 

Ces observations faites , il est aisé de comprendre 
que les formes basques en îc, telles qyxe jatetic , eda- 
tetic , ikusletic , &c., ne sont que les ablatifs des noms 
jatea , edatea , ilaist^a , ablatifs commandés par le 
point de vue sous lequel ou envisage les actions 
qu'expriment ces mots. Ainsi cette phrase, Cure ai 
taren ikustelic jiten niz (je viens de voir votre père), 
signifie, mot à mot, Je viens du voir de votre père. 

Les formes yV7/?/c j edanic , ikusiric j ont évidem- 
ment une terminaison commune avec celles dont 
nous venons de parler, et sont également des abla- 
tifs qui expriment un rapport d'éloignemcnt, ou 
dans l'ordre physique ou dans l'ordre moral-, tout« 



io4 

la (lifï'érencc dos premières formes aux dernières, 
consiste en ce que celles-là ont un sens actif, et 
celles-ci un sens passif Consé([uemment cette phra- 
se , Cui'e alla ikusiric jileii niz^ signifie , comme celle 
de l'exemple précèdent, Je liens de vnir voire père. 
Mais si Ion veut rendre plus scrupuleusement la 
force du mot ikudric ^ il faut dire ici: Je viens de voire 
père vu. Et qu'on ne dise p-as que cette traduction 
supposerait qu'il y a ikusilic et non ikusiric : nous 
avons observé plus d'une fois que la première des 
deux formides est l'ablatif singulier, et l'autre l'a- 
blatif de la section indéfinie, comme on le voit dans 
ces façons de parler, Ez da eginic (il n'y en a point 
de fait), Ez da erreric ( il n'y en a point de cuit ) ^c. 

L'action que l'on va faire peut être envisagée 
comme un point de l'espace où l'on se porte [qu6)\ 
et ce rapport d'approximation, ce mouvement mo- 
ral vers l'action dont il s'agit, s'exprime heureuse- 
ment par le cas appelé approximatif. Confonnément 
à cette doctrine, nous disons^ Ha stera noa, Mintçat- 
cera noa, Ikhuslera noa {Je vais commencer , Je vais 
parler, Je vais voir, ou plutôt, Je vais au commen- 
cer. Je vais au parler, &c.-, comme Je vais au jar- 
din , &c.- en hébreu liphkod , en latin ad visitan- 
dum , (kc). 

Le lieu par où l'on passe (quà)^ l'espace ou let 
milieu que l'on traverse ( médium ) , l'instrument ou 
le moyen par lequel une chose se fait {médium) y 
veulent dans le basque le cas appelé médiatif, ca- 
ractérisé par la terminaison az, ez , iz , oz, uz. Il 



io5 
n'est pas clifTicile de reconnaître cette inflexion dans 
les mots janez , ikhusiz , baraliiz , &c. De là quand 
je dis , Gicona janez bici da ( l'iionime vit en man- 
geant), la traduction littérale est Ihomme vil par le 
manger, ou plutôt l' homme vil par le mangé : car 
janez dérive de la forme jon , qui est tout à la fois 
et le radical de cette famille et l'inflexion passive 
de ce mot, comme on le voit en d'xsAnt Jana (le 
mangé on la chose mangée ). 

Nous voici maintenant en état d'apprécier au juste 
une infinité de mots que Ton avait coutume d'ap- 
peler verbes. Prenons pour exemple le soi-disant 
verbe tomber : il fait au présent , erorten niz ( je 
tombe), erorten hiz (tu tombes ), erorten da (il tom- 
be), erorten gire (nous tombons), &c. Si ce que 
nous avons dit de l'expression erorlean est exact, 
la formule erorlean niz doit signifier, je suis dans 
le tomber , ou dans Vacle de tomber. 11 est vrai que 
nous disons par syncope , erorten pour erorlean; 
mais de quelle conséquence peut être la suppres- 
sion de la lettre a , puisqu'on dit indidTérenunent, 
selon le dialecte, elchean , elchen ou elchin (dans la 
maison )? Si cependant on vent attacher quelque im- 
portance à cette voyelle, il est permis de croire que 
son absence dénote Vabsence de l'article-, ce qui ne 
paraît pas invraisemblable, après ce qui a été dit à 
la page l\6. 

Il résulte de cette observation que, dans les for- 
mules du présent erorten niz, erorten hiz ^ 8ic. , le 
mot erorten , qui exprime raciion de tomber, n'est 
pas un verbe, mais bien un nom au cas positif. 



Le prétérit erori niz ( je suis tombe ) se compose 
aussi du verbe niz (je suis), et de la formule pas- 
sive erori^ dont le sens adjectif se manifeste encore 
mieux si l'on y ajoute l'article, en disant eroria niz, 
c'est-à-dire mot à mot,ye suis tombé ou celui qui est 
tombé. 

Le fntur erorico niz (je tomberai) offre le même 
verbe et la même forme passive avec la terminaison 
ro, laquelle est propre à exprimer la futurition, par 
la vertu qu'elle a de signifier la destination à, pour^ 
C'est dans ce même goût que l'on dit en espagnol, 
esta par llegar ( il est pour arriver ). 

Notre futur s'exprime encore par la désinence en^ 
comme jaikiren niz (je me lèverai ),yort'7ie/2«/3 (j'irai). 
Pour comprendre que cette formule n'exprime le fu- 
tur que par une valeur empruntée de la déclinaison, 
il suffit d'observer que le cas destinatif «//â'/'e/z/ca/^ 
aitarendaco (pour le père), amarentcat ^ amarendaco 
(pour la mère), s'abrège quelquefois en cette ma- 
nière, aitaren ^ amaren ^ Sic, Cette observation faite, 
l'on comprend aisément que la double formule dont 
il s'agit n'est synonime en cet endroit que parce 
qu'elle l'est aussi dans la déclinaison. 

Tout ce que nous avons dit des infinitifs combi- 
nés avec le verbe niz, se vérifie également dans leur 
combinaison avec le verbe dut : ainsi ihhusten dut y 
pour ikhustean dut , répond littéralement au mauvais 
latin habeo in t-'idere ; ikhusi dut serait habeo i>isum; 
iJihusico dut ou ikhusiren dut, habeo videndum. 
Il serait aisé de s'étendre à d'autres détails de cette 



10-J 

espèce-, mais ces locutions deviennent fastidieuses, 
quaud on est obligé de les reproduire eu une lan- 
gue qui n'a pas la ressource de les traduire fidèle- 
ment. Après tout, nous croyons avoir donné à la 
matière des infinitifs une étendue suffisante pour 
rendre à la famille des noms cette classe si long- 
temps confondue avec les verbes-, et, s'il arrivait que 
le lecteur fût encore embarrassé pour découvrir dans 
le domaine de la déclinaison quelques-unes de ces 
inflexions réputées verbales, nous l'invitons à eéder 
à l'analogie, c'est-à-dire à juger de la partie incon- 
nue par l'enseml)le du système connu, qui garantit 
suffisamment ces vérités pailielles que le lecteur n'at- 
teindrait pas. Ce que nous pouvons au moins sol- 
liciter en faveur du nouvel aperçu que l'on vient de 
soumettre à la censure du public, c'est que chacun 
suspende son jugement jusqu'au temps où il pourra 
se rendre témoignage qu'd saisit le génie, et pénètre 
les secrets de la langue qui nous occupe. 

Quoiqu'il soit vrai, en règle générale, que les in- 
finitifs basques sont restés dans la classe des noms, 
soit appellatifs soit adjectifs-, il en est auxquels lu- 
sage a donné des inflexions verbales, et conséquem- 
ment une force coputotwe , qui en fait à bon droit 
autant de copules ou de verbes. Ainsi, des infinitifs 
egon (rester), ethor (venir), ?/!)// (agir), er«Z»//(agitei'), 
eramon (enlever), eras (jaser), &:c. -, l'on fait nago 
( je reste ) , hago ( tu restes ) , dago ( il reste ) , gaudc 
(nous restons), S:c.-, nator (je viens), halor (tu viens), 
dator (il vient), galoz (nous venons), &c. -, nahila 



(j'agis), liahila (tu agis), dahila (il agit), gahiltca 
(nous agissons ), ^c. -, deramal (j'enlève), dcramac 
(tu enlèves ), r/e/77//?rt' (il enlève), deramagu (nous 
enlevons), &c. ; derauntsat (je jase), derauntsac) tu 
jases), deraimtsa (il jase), &c. 

Nous avons donc rencontré enfin les verbes de 
notre langue, tels que niz ^ nago^ nabila ^ nator ^ noa; 
dut^ dahilat^ deramal^ derauntsat; et un petit nom- 
bre d'autres. 

Le matériel même de ces mots semble avertir 
qu'il se partagent en deux familles, l'une marquée 
par le caractéristique n^ l'autre par le caractéi'isti- 
que d. 

Cette division , indiquée par le matériel des sylla- 
bes, est commandée par la nature et le sens de nos 
verbes : les uns (en n) ayant un sens affirmatif de 
la substance même de leur sujet, et les autres ( en 
d) -an sens alFirmatif, non plus de la substance de 
leur sujet, mais de son action sur un autre. 

Il s'en faut bien que ces verbes soient d'une im- 
portance égale : il en est un daus chaque famille, 
dont le sens étendu renferme celui de tous les au- 
tres , et qui prête ses radicales à tous les membres 
de la même famille. Ainsi, niz ou naiz., qui esta la 
tête de la première, est un verbe substantif, offrant 
l'idée générale êli'e ; et nago ^ nabila ^ notor^ noa ^ sont 
des verbes substantifs subalternes, qui détenninent 
les idées plus bornées et plus précises, être en repos , 
cire en action , être en action d'aller , être en action 
de venir : et, comme ils ne sont qu'un instrumcnS 



109 
qui modifie l'idée mère que présente le chef de la 
famille, ils n offrent aussi dans leur mécanisme que 
le matériel du même verbe eu clief, combiné avec 
un nom d'action ou d état. En effet, nogo résulte 
de la combinaison de naiz avec egun : tuiiz avec ibil 
donne nabila ; naiz avec eior fait nalor. 

C'est la même subordination et la même commu- 
nauté entre duL et ses subalternes : car qui ne voit 
dut erabil dans dabilal ^ dut eiamaii dans dtramat^ 
dut eraunts dans derauntsat^ &c. ? 

Il ne résulte pas seulement de ces observations, 
que les formules niz^ dut ^ sont les deux verbes pri- 
mitifs de notre langue -, l'on doit en recueillir de 
plus que la nature du verbe ne se rencontre abso- 
lument que là où se trouve fondue en quelque sorte 
l'une desdites fonnules : ce qui nous conduit à cette 
dernière conséquence, que la langue basque n'a, 
à propi'ement parler, que deux verbes. 

Les êtres sont ^ et ils sont tous d'une certaine jna- 
nière^ dit M. de Donald (i). . . . L'aioirest une ma- 
nière de Vêlre , et la plus générale possible 

Être et avoir, idées fondamentales de l'être. . . Être et 
Gi-'oir , fondement de toutes les langues ^ qui sont l'ex- 
pression des êtres. De là nos verbes sont deux. Le 
premier répond avec avantage au verbe substantif 
être , connu dans toutes les langues -, et s'emploie 
dans tous les cas où il s'agit d'affirmer en quelque 
manière la substance du sujet. Le second est une 
sorte de verbe açoir .^ affirmatif de l'action la plus 
générale possible d'un sujet sur un autre. 

(i) Lcgisl. priinit. , i. part., chap. 2,, $§5'**'9'' ^^- 



Nous n'insisterons sur ces deux verbes qu'autant 
que cela nous paraîtra nécessaire pour en faire saî^ 
sir la juste valeur. 

Ba-niz ou simplement iiiz je suis. 

Ba-hiz ou hiz tu es. 

Ba-cire ou cire vous (sing.) êtes. 

Ba-da ou da i\ est. 

Ba-gire ou gire nous sommes. 

Ba-cirelt ou cirete vous (plur. ) êtes. 

Ba-dire ou dire ils sont. 

On voit du premier coup d'œil que ce verbe peut 
être conjugué avec ou sans la prépositive ba ■ avec 
la prépositive, ce semble, quand il est employé pour 
exprimer Texistence du sujet ; et sans la préposi- 
tive, quand il n'a d'autre fonction que de lier l'at- 
tribut et le sujet d'une proposition quelconque. 

Quant à la nature de cette particule, il semble 
qu'on ne doit pas la distinguer de la particule affir- 
mative hai^ laquelle se prononce souvent ha ^ com- 
me en cet endroit. Les deux premières personnes 
«/s, Ais, paraissent d'ailleurs n'être autre chose que 
les pronoms ni^ hi^ au cas médiatif , d'où il résul- 
terait que les formules ba-niz pour hai-niz^ el ba-hiz 
pour hai-hiz^ signifieraient, mot à mot, oui de moi^ 
oui de toi ; façon de parler qui n'aura sans doute 
rien que de trivial, au jugement de la plupart des 
lecteurs , mais qui ne laissera pas d'avoir un vrai 
mérite aux yeux des meilleurs juges, eu ce qu'elle 
l'appelle l'enfance du langage. 

Cet aperçu pourrait d'ailleurs servir à éclaircir 



111 
Hiie question assez importante en grammaire. Si l'on 
prouvait que le premier de tous les verbes, le seul 
verbe qui soit incontestablement tel clans toutes les 
langues , le seul ^ei'be de droit , comme s'exprime 
Gébelin, n'est que le résultat d'une affirmation suc- 
cessivement lie'e à la première, à la seconde, à la 
troisième personne -, ce ne serait pas un faible te'- 
moignage à l'appui du savant I.ancelot et des au- 
tres grammairiens qui placent la nature du verbe 
dans l'alïii'mation. 

La même particule ha produit quelquefois un 
mode conditionnel, tel que bîci baniz (si je vis ). 
La raison de ceci est que la monosyllabe ba n'est 
plus alors l'abre'gé de l'aiïlrmation, mais bien la syn- 
cope de la particule conditionnelle baldin. II est reçu 
en effet que l'on dise baldin bici baniz (si je vis); 
or l'addition baldin n'a d'autre effet en cet endroit 
que de concourir à un ple'onasme qui plaît quelque- 
fois à l'oreille, en remplissant la période, mais qui 
n'ajoute rien à la pensée exprimée par la forme bici 
baniz; parce que la valeur de la particule baldin se 
retrouve dans l'accompagnement ba de cette der- 
nière forme. 

C'est la même syncope de la conjonction baldin 
qu'il faut reconnaître dans la composition du mode 
haninlz^ hahinlz , &c., autre conditionnel qui diffère 
du premier, en ce que par celui-là je dis, si je suis 
(^si sini)^ sans nier que je sois-, tandis que par celui- 
ci je dis, si /étais (si essem), supposant que je ne 
suis pas : exemples, aberats baniz (si je suis riche), 



112 

ubctats hanintz ( si j'étais riche ). Ce dei'nler mode 
conditionnel s'emploie quelquefois dans le sens op- 
tatif. 

De la forme haniz ou niz dérive le mode interro- 
gatif «/::«? (suis-je?). La terminaison qui convertit ce 
mode en interrogalif , n'est autre cbo-e qu'une in- 
tei^cclion , telle que Tiiiterjection ein ^ connue dans 
le grec et dans le latin -, et c'est sons cette forme 
que se montre quelquefois notre mode interrogatif. 
Ainsi , nous disons indilieremment cirea ou cireia ? 
(sing. [êtes-vous?]), cireiea on cireleia? (plur. [êtes- 
Yous?]), dea ou deia? (est-il?), direa ou direia? (sont- 
ils?). 

Si à l'indicatif niz , hiz , &c. , on ajoute la termi- 
naison en, comme nizen , hizen , ciren , den , giren , 
cireten j diren , l'on aura un nouveau mode, dont les 
usages les plus ordinaires sont signales dans les exem- 
ples qui suivent : jin othe dew (savoir s il est venu ), 
certaco jin dek (pourquoi il est venu), nola jin den 
(comment il est venu), ceren jin den (parce qu'il 
est venu ). 

Si lesdites formes nizen , hizen , &c. , reçoivent un 
surcroît de modification, et que l'on dise, nizeneco 
(pour lorsque je suis ), nizenetic (depuis que je suis ), 
nizenean (quand je suis), &:c. ; il est évident qu'il 
faut avoir recours à la déclinaison pour analyser la 
valeur de ces mots surcomposés. 

Une autre forme assez semblable à celle dont on 
vient de parler, est la terminaison enetz , qui donne 
jiizenelZj hizenetz, cirenetz^ denelz , girenetz , cirelC' 



ii3 

netz , direnetz. Cette forme renferme la valeur du 
verbe accompagné de la particule latine (utràm)^ 
comme da!is ces phrases, £z dakit jiii denetz (je 
ne sais s il est venu ), Galda-çacu sarthu denetz (de- 
mandez s il est entré ). 

La terminaison la ou ela ^ selon l'euphonie, ajou- 
tée au mode indicatif iiiz , fait nizela , hizela , cireloy 
delà j girela , ciretela , direla , formule (jui répond à 
ce que la grammaire latine appelle que retranclié : 
exemples, Prestutu delà dio (il dit qu'il est devenu 
sage), Diote samurcor cirela ( ou dit que vous êtes 
colère. 

De cette forme dérivent nizelaric (moi étant, ou 
pendant que je suis), nizelacolz (parce que je suis), 
nizelacoaii (dans l'hypothèse que), &c. Si l'on veut 
remonter jusqu'à la raison première qui justifie la 
force de ces locutions, c'est dans la déclinaison qu'il 
faut la chercher. 

Les dllFérentes formes sous lesquelles nous avons 
envisagé jusqu'ici le verbe niz , n'étaient que de lé- 
gères modifications de cet élément. Il \\e.i\ est pas 
ainsi de l'impératif: celui-ci a une manière d'être 
assez particulière pour commander un petit tableau 
séparé, ainsi qu'il suit. 



Hadi 


que tu, &rc. 


Cite 


que vous ( vous sing. ). 


Btdi 


qu'il. 


Cilezle 


que vous {i-ous plur. ). 


Bite 


qu'ils. 




8 



ii4 

De ce mode se forme un impératif moins absolu , 
ou un optatif, en cette manière, nadin , Jiadin , ci- 
ten , dadin , gilen , ctlezten , dilen. Son usage est le 
même que celui du subjonctif latin avec la parti- 
cule ut. 

INous laissons le soin de conjuguer le mode infi- 
nitif à ceux qui en font uuc portion du verbe-, quant 
à nous, nous sommes si éloigné de pouvoir exécu- 
ter cette conjugaison, que nous ne connaissons pas 
même linfiuitif du verbe niz ; car nous ne tenons 
pas pour sou infinitif la radicale ican , le passif icana , 
l'aclif içaitea : ces trois formules se modifient par la 
déclinaison, et n'ont pas même'des syllabes commu- 
nes avec notre verbe substantif. D'ailleurs l'identité 
apparente du sens être dans l'infinitif et dans le ver- 
be, ne nous en impose point : si l'infinitif en ques- 
tion est un nom d'être ou d'existence, le verbe n'ex- 
prime la même idée d'existence que parce qu'il dit 
affirmation, et que l'affirmation est réputée avoirpour 
premier objet l'existence du sujet. Cela est si vrai, 
que lorsque je dis^ Ican niz (j'ai été), la dernière syl- 
labe représente uniquement la personne /«avec une 
idée d'alïirmation, et que l'idée d'être ou d'existence 
est exclusivement rendue par le mot radical ican. 

Ces observations, qui ne sont qu'une ébauclie de 
notre système de modes , suffisent pour faire com- 
prendre que cette partie de notre grammaire a été 
complètement négligée, et pour tracer une route sûre 
à ceux qui voudraient entreprendre de la traiter à 
fond. Passons à ce qui concerne la formation des 
temps. 



ii5 

Un événement, confioute avec l'instant où je par- 
le, peut se trouver, ou siiïiuUaué, ou auteiicur, ou 
poste'rieur à cet instant : quand je dis, Erori niz (je 
suis tombé), je coufronte l'accident de tomber à 
l'instant où je parle , et je prononce que cet acci- 
dent est antérieur à l'acte de ma parole-, quand je 
dis Erorten Jiiz (je toird)e), je confronte le même 
e've'nement au même instant, et je déclare que l'é- 
vénement est simultané avec l'instant actuel-, enfin, 
quand je dis, Erorico niz (je tomberai), cet événe- 
ment est encore en parallèle avec le moment pré- 
sent , et il est annoncé comme postérieur à ce mo- 
ment. 

Les trois propositions énoncées ont ceci de com- 
mun, qu'elles établissent toutes une comparaison 
entre l événement et le moment actuel-, c'est pour 
cela que le verbe niz est invariablement employé 
au présent. Mais la première de ces propositions 
déclare l'événement antéx'ieur au dit instant, aussi 
accompagné-je le verbe d'un participe passé, qui est 
comme le nom d'une chose faite ; la seconde pro- 
position dit la chose simultanée avec l'acte de la 
parole-, et pour cela j'ajoute au verbe un nom au 
positif, qui est synonime d'une chose se faisant ou 
dans se faille : enfin, la troisième proposition an- 
nonce l'événement comme postérieur à l'acte de la 
parole-, et pour cela je joins au verbe un nom au 
cas deslinatif, lequel vaut autant que le nom d'une 
chose à faire ou pour Jaire. 

Jusqu'ici nous n'avons conjugué que le présent 



ii6 

du verbe être ; mais sa combinaison avec un nom 
nous a donné trois temps qui répondent au prétérit, 
au présent et au futur-, comme on le voit dans les 
tableaux suivans. 



Ethorlcen 


niz 


je viens. 




hiz 


tu viens. 




cire 


vous venez. 




da 


il vient. 




gire 


nous venons. 




cirete 


vous venez. 




dire 


ils viennent. 


Eihorri 


niz 


je suis venu. 




hiz 


tu es venu. 




cire 


vous êtes venu. 




da 


il est venu. 




gire 


nous sommes venus. 




cirete 


vous êtes venus. 




dire 


ils sont venus. 


Ethorrico 


niz 


je viendrai. 




hiz 


tu viendras. 




cire 


vous viendrez. 




da 


il viendra. 




gire 


nous viendrons. 




cirete 


vous viendrez. 




dire 


ils viendront. 



Comme un événement peut êtru confronté avec 
le moment présent, il peut l'être aussi avec un temps 
qui n'est plus, par exemple, avec le jour d'bier : 



ciiieii 


vous étiez. 


cen 


il était. 


gin en 


nous étions 


cineten 


vous étiez. 


ciren 


ils étaient. 



ii7 
or pour ce nouveau rapprochement nous employons 
un autre temps du verbe, qui répond au temps ap- 
pelé communément imparfait, et qui se conjugue 
de la manière suivante. 

Ba-nintzen ou simplement ninlcen j'étais. 

Ba-hintzen ou hintcen tu étais. 

Ba-cinen ou 

Ba-cen ou 

Ba-gineii ou 

Ba-cineten ou 

Ba-cirtn ou 

Non seulement un événement peut être comparé 
à un temps qui n'est plus, mais encore il peut avoir 
avec ce temps le même triple rapport de simulta- 
néité ou d'antériorité ou de postériorité que ci-des- 
sus-, ce qui s'exprime par l'inflexion nintzen combi- 
née avec un nom sous trois formes, toutes trois les 
mêmes que dans l'exemple précédent. Ainsi l'on 
.•îura : 

Elliortcen ninlzen je venais. 

hinlzen tu venais. 

cinen vous veniez. 

cen il venait. 

ginen nous venions. 

cineten vous veniez. 

ciren ils venaient. 

Ethorri nintzen j'étais venu. 

hinlzen tu étais venu. 



ii8 
rinen vous étiez venu. 
cen il était venu. 

giiien nous étions venus. 
cineten vous étiez venus. 
ciren ils étaient venus. 

Elhorrico mntzen je serais venu. 

hintzen tu serais venu. 

ciiien vous seriez venu. 

cen il serait venu. 

ginen nous sei'ions venus. 

cineten vous seriez venus. 

clten ils seraient venus. 

Ce n'est pas uniquement pour cette combinaison 
avec le nom que les deux formes verbales niz, nint- 
zen , ont une marche commune: elles suivent par- 
tout les mêmes règles; ainsi tout ce qne nous avons 
dit de la particule ba , des modes interrogatif, con- 
ditionnel, conjonctif, &c., des terminaisons an ic , 
an, co , &c. , toutes ces observations, et toutes celles 
que Ton peut faire sur la première forme, doivent 
s'étendre également et sans exception à la seconde. 

Affirmer l'existence du sujet ou sa liaison avec 
l'attribut, étant les seules fonctions propres du verbe 
être , il est clair que ce verbe est essentiellement 
intra/isùif. Mais ce que sa nature n'exigeait pas, 
l'usage le lui a donné ; lui a donné, dis-je, une con- 
jugaison trafiskhe, selon laquelle il affirme son sujet 
avec relation à un autre. Présentons d'abord cette 
conjugaison intéressante, dépouillée de tout accès- 



soire, sauf à nous expliquer bientôt sur la manière 
de l'employer. 



Nitçouc 


je te 


suis 


( te maso. ). 




Nincaiin 


je te 


suis 


( te fém. ). 




Nitçauçu 


je vous suis 


( l'eus sing. 


) 


Nilcaucue 


je vous suis 


( vous plur. 


). 


Nitçaco 


je lui 


1 suis. 






Nitçacote 


je leur suis. 






Gitcauc. 


nous 


te sommes 


( te maso. ). 




Gilçaun 


nous 


te sommes 


( te fém. ). 




Gitcauçu 


nous 


vous sommes 


( wz/5 sing. 


)• 


Gilçaucue 


nous 


vous sommes 


( i^ous plur. 


.)■ 


Gitcaio 


nous 


lui sommes. 






Gilçaiote 


nous 


leur sommes, 






Hilçaut 


tu m'es. 






Hilçaucii 


tu nous es. 






Hitçaco 


tu lui es. 






Hitçacote 


tu leur es. 






Cùçaut 


vous 


m'êtes 


( i-'ous sing. 


)• 


Citçaucu 


vous 


nous êtes 


idem. 




Cilcaco 


vous 


lui êtes 


idem. 




Citçacote 


vous 


leur êtes 


idem. 




Cilcautel 


vous 


m'êtes 


( pous plur. 


)■ 


Citçautegu 


vous 


nous êtes 


idem. 




Citcaicote 


vous 


lui êtes 


idem. 




Cilcaizcott 


vous 


leur êtes 


idem. 




Caut 


il m'est. 






Caucu 


il nous est. 









120 




Caue 


il t'est 


( te masc.^. 


Caiin 


il tVst 


{te fem. ). 


Cautcu 


il vous est 


( i-ous sing, ). 


Cautcuc 


il vous est 


( {,'ous plur. ). 


Caco 


il lui est. 




Cacote 


il leur est. 




Cait 


ils me sont. 




Caicu 


ils nous sont. 




Caic 


ils te sont 


{te masc). 


Caiii 


ils te sont 


{te fém.). 


Caitcu 


ils vous sont 


( i'oiis sing. ). 


Caitcue 


ils vous sont 


( t^oiis plur. ), 


Coizco 


ils lui sont. 




Çaizcote 


ils leur sont. 





Une routine funeste avait toujours supposé, com- 
me principe certain, que chaque temps des verbes 
basques devait se renfermer nécessairement dans les 
bornes de six inflexions qui fussent en rapport avec 
celles de la conjugaison latine. Mais nous voilà dé- 
gages des liens de cette pernicieuse contrainte : un 
premier coup d'œil sur le paradigme qui vient d'ê- 
tre proposé a suffi pour voir clairement que, des 
quarante formes qui le composent , il n'en est pas 
une qui soit moins essentielle que l'autre au présent 
de l'indicatif. 

Ce temps est un, si l'on n'envisage que le ver- 
be, lequel affirme luiiquement avec relation à l'ins- 
tant actuel; mais l'état ou l'action dont il s'agit pou- 
vant être passé, présent ou futur, par rapport à ce 



121 

iwêrae instant, la même forme verbale donnera des 
temps dlifereiis , selon la diverse forme du mot qui 
l'accompagne-, ainsi, Ethorrico nilcauc (je viendrai à 
toi), Elhortcen nilcauc (je viens à toi), Ethorri nil- 
cauc ( je suis venu à loi ) , Ethorrico hifcaut ( tu vien- 
dras à moi), Elhortcen hilcaul (tu viens à moi), 
Ethorri hilcaut (tu es venu à moi ), &:c. , K'c. Si Ton 
se résignait à entendre une traduction barbare pour 
l'avoir plus fidèle, nous rendrions les phrases ci-des- 
sus par celles-ci : Je te suis pour venir ^ Je te suis dans 
f^enir j Je te suis venu, &c. 

De même que dans la conjugaison intransitive, 
il est aussi dans celle que nous traitons un passé 
dont le propre est de comparer révénemcnt à un 
temps qui n'est plus. En voici la forme : 



Nintcaucan 

Nintçaunan 

Niniçauçun 

Nintçaucuen 

Nintçacon 

Ninlçacolen 

Gmtcaucan 

Gintcaunan 

Gintcaucun 

Gintçaucuen 

Ginfcacon 

Gintcacoten 

Hinicautan 
Hintcaucun 



je te étais 
je te étais 
je vous étais 
je vous étais 
je lui étais, 
je leur étais. 

nous te étions 
nous te, &c. 
nous vous 
nous vous 
nous lui. 
nous leur. 

tu me. 
lu nous. 



( le masc. ). 
( te fém. ). 
( vous sing. ). 
( vous plur. ). 



( te masc. ). 
( te fém. ). 
( vous sing. ) 
( vous plur. ). 



Hintçacon 


lu lui. 




Hinlçacotcn 


tu leur. 




Cinitçautan 


vous me étiez 


( vous sing. \ 


Cinitçaucun 


vous nous, &c. 


idem. 


Cinilçacon 


vous lui 


idem. 


Cinilçacoten 


vous leur 


idem. 


Cinitcautean 


vous me 


( vous plur. ). 


Cinilcautegun 


vous nous 


idem. 


Cinitcacoten 


vous lui 


idem. 


Cinitçaizcolen 


vous leur 


idem. 


Citçautan 


il me était. 




Citçoucun 


il nous, &c. 




Citçaucan 


il te 


( te masc. ). 


Cilçaunan 


il te 


( te fera. ). 


Cilçauçiin 


il vous 


( vous sing. ). 


Cilcaucuen 


il vous 


( vous plur. ). 


Citçacon 


il lui. 




Cilçacoten 


il leur. 




Cilçaitan 


ils me étaient. 




Cilçaicun 


ils nous, &:c. 




Cilçaican 


ils te 


( te masc. ). 


Citçainan 


ils te 


{te fe'm. ). 


Citcaicun 


ils vous 


( vous sing. ). 


Citçaicuen 


ils vous 


( vous plur. ). 


Citçaizcon 


ils lui. 




Cilcaizcoten 


ils leur. 





Il serait inutile de répéter que cette portion de 
la conjugaison transitive, accompagnée d'un nom. 



forme differens temps. L'on n'a pas oublié que celte 
observation , et tontes celles qui accompagnent la 
première conjugaison, sont applicables à chaque 
verbe et à chaque portion du verbe. Aussi, pour 
la même raison que ci-dessus, page it4, nous cro- 
yons avoir assez pesé sur celte forme lorsque nous 
en aurons conjugué l'impératif. 

Hakiat tu me sois. 



HaJiigu 


tu nous, &c. 




Hakio 


tu lui. 




Hakiote 


lu leur. 




Cazkiat 


vous me 


( w«5 sing. ). 


Cazkigu 


vous nous 


idem. 


Cazkio 


vous lui 


idem. 


Çazkiote 


vous leur 


idem. 


Caizkittt 


vous me 


( i^ous plur. ). 


Caizkitegu 


vous nous 


idem. 


Caizkio 


vous lui 


idem. 


Caizkiole 


vous leur 


idem. 


Bek'at 


il me. 




Bekigu 


il nous. 




Bekio 


il lui. 




Bekiote 


il leur. 




Bekilet 


ils me. 




Bezkigii 


ils nous. 




Bezkio 


ils lui. 




Bezkiole 


ils leur. 





Un grammairien, quelque peu philosophe, qui 
croit riiomme créateur du langage, disait, il J a 



1^4 

quelf{ues années, qu'on ne saurait trop admirer (c ceC 
« efl'ort de I esprit humain, qui lui a fait lrou\^ry 
« par un artifice tout-à-fait ingénieux, le moyen <Vex- 
K primer par un seul mot Texistence sous tel atlri- 
« but, une idée accessoire relative au point de \ne 
« sons lequel noire esprit envisage cette existence , 
« une autre relative ou au passé, ou au présent^ 
« ou au futur, sous chacun de ces points de vue, et 
« d'autres relatives au nombre et aux pei'sonnes, et 
«dans certaines langues au genre-, et d'exprimer 
« ainsi au moins cent soixante-quinze idées diffé- 
ec rentes, ayant toutes une base commune, par cent 
« soixante-quinze mots, différens à certains égards, 
« quoique ayant une ressemblance générale, et étant 
« tous dérivés du même. Si Ton compare (continue 
€c notre auteur) cette fécondité des résultats avec 
« la sirapMcité des moyens, on ne pourra s'empê- 
« cher de considérer la formation des verbes com- 
te me l'un des plus heureux et des plus sublimes ef- 
« forts du génie de l'homme. » 

Ne semble-t-il pas, au premier coup d'oeil, que 
ce grammairien soit admirateur à l'excès des résul- 
tats du verbe , comparés o la simplicité des moyens 
que Von y emploie ? Toutefois à nos yeux il n'admire 
pas assez ces prodigieux résultats-, et parce que nous 
les admirons plus que lui, nous ne pensons pas 
qu'il soit permis de les attribuer aux efforts du génie 
de l'honnne. Nous ne nous arrêterons pas ici à éta- 
blir une assertion qui n'est pas précisément de no- 
tre objet; mais nous dirons volontiers, avec M. de 



125 
îionald : « Explique qui voudra coniruent toutes les 
« combiuaisous merveilleuses de la parole ont été 
« inventées chez des peuples qui ne connaissent pas 
« même les moyens les plus simples de rendre la 
« vie commode, de se couvrir, de préparer leurs 
« alimens, &c. -, mais, en vérité, j'admire comment 
« des hommes si dilïîciles sur les preuves de la vé- 
« rite, admettent sans preuve cette étrange asser- 
« tion (i). )) 

S'il est vrai que les secrets du langage humain 
sont profonds -, que le mécanisme du verbe en par- 
ticulier présente un caractère divin dans chaque lan- 
gue , nous ne craignons pas de dire que ce carac- 
tère est surtout bien marqué dans la conjugaison 
basque. Ce que nous en avons dit jusqu'ici fijt-il 
encore peu de chose pour justifier notre assertion, 
elle sera comme invinciblement prouvée par le dé- 
veloppement du verbe le plus intéressant qui existe 
dans le langage humain. 

Affirmer l'influence la plus étendue qui se puisse 
imaginer, l'action la plus générale possible d'un su- 
jet sur un autre, telle est la valeur première et la 
fonction essentielle de notre verbe actif. Renfermer 
en soi les pronoms tant singuliers que pluriels des 
trois personnes-, épuiser avec un laconisme parfait 
toutes les combinaisons mathémaliquement possi- 
bles entre les six pronoms personnels , en les pré- 
sentant d'abord deux à deux, puis trois à trois; ex- 
primer, avec une facilité qui étoime, une variété 

(i) Législ. primit., liv. i. , note sur \c §. i. du cLap. 2, 



126 

qui enchante, une rapidité d'expression que rien 
n'égale, toutes les attitudes ou situations respecti- 
ves que peuvent prendre ces divers pronoms , em- 
ployés en sujet et en complément, en complément 
direct et en complément indirect-, tel est le méca- 
nisme intéressant et la richesse singulière de ce verhe 
incomparable. C'est de ce verbe que M. Lécluse a 
dit (i) : « La conjugaison basque nous offre un ap- 
« pareil prodigieusement varié. . . . Elle marque les 
« relations directes et indirectes des différentes per- 
te sonnes entre elles, avec tant de richesse et de ré- 
« gularité, qu'elle peut à juste titre être considérée 
a comme un chef-d'œuvre philosophique. » Mais 
pourquoi insister davantage sur un sujet qui parle 
aux yeux? Les lecteurs auxquels nous nous devons 
le plus, sauront apprécier eux-mêmes ce que nous 
ne pouvons exprimer. Un coup d'œil sur les ta- 
bleaux qui suivent avancera plus que toutes nos 
réflexions. 

Comme la manière la moins m.auvaise de traduire 
notre verbe niz est de le rendre par l'expression 
êlre ; ainsi l'expression moir est la moins impropre 
qui soit pour repi'ésenter notre verbe dut. Ce serait 
aussi celle que nous choisirions de préférence à toute 
autre, s'il fallait traduire ledit verbe isolément: mais 
nous pensons le faire mieux connaître , en donnant 
à sa première personne un accompagnement, que 
le lecteur pourra suppléer dans toute la suite du 
verbe. 

(i) Manuel de la lar>g. basq. , pag. 47. 





127 




Othoiztu hut 


je t'ai prié. 




Othoizlen hut 


je te prie. 




Othoiztuco hut 


je te prierai. 




hugu 


nous te, &:c. 




hu 


il te. 




hute 


ils te. 




cilut 


je vous 


{i-'ous sing.), 


citugu 


nous vous 


idem. 


cita 


il vous 


idem. 


cituzte 


ils vous 


idem. 


cùuztet 


je vous 


(wi/s plur.), 


cituztegu 


nous vous 


idem. 


cituzte 


il vous 


idem. 


cituztete 


ils vous 


idem. 


dut 


je le. 




dugu 


nous le. 




duc 


tu le 


{tu masc.}. 


dun 


tu le 


{tu fe'm.). 


duçu 


vous le 


{vous sing.). 


duçue 


vous le 


{vous plur.). 


du 


il le. 




du te 


ils le. 




ditut 


je les. 




dilugu 


nous les. 




dituc 


lu les 


{tu masc). 


dilun 


tu les 


{tu fe'm.). 


dilucu 


vous les 


{vous sing.). 


dilucue 


vous les 


{vous plur.). 


dilu 


il les. 




diluzte 


ils les. 





128 





nue 


tu me 


{tu masc). 




nun 


tu me 


{tu fém.). 




71UCU 


vous me 


{i^'ous sing.). 




nuçue 


vous vae 


{i^ous plur.). 




nu 


il me. 






nute 


ils me 






gituc 


tu nous 


{tu masc). 




gilun 


tu nous 


{tu fém.). 




gituçu 


vous nous 


{i,'ous sing.). 




gilucue 


vous nous 


{i-'ous plur.). 




gilu 


il nous. 






gituzte 


ils nous. 




Oihoiztu 


hintuaii 


je t'avais prié. 




Olhoizten 


hintuan 


je te priais. 




Olhoiztucc 


1 hinluaa 


je t'aurais prié. 






hintugun 


nous te, &c. 






hintuen 


il te. 






hinluzlin 


ils te. 






cintuan 


je vous 


{vous sing,), 




cintugun 


nous vous 


idem. 




cintuen 


il vous 


idem. 




cintuzttn 


ils vous 


idem. 




cintuztean 


je vous 


{i-'uus plur.). 




cintuztegun 


nous vous 


idem. 




cintuzten 


il vous 


idem. 




cintuzteten 


ils vous 


idem. 




nuen 


je le. 






ginuen 


nous le. 






huen 


tu le. 







139 




èînuen 


vous le 


{vous sing. ). 


cinulen 


vous le 


{vous plur.). 


eue II 


il le. 




eut en 


ils le. 




nintuen 


je les. 




gintuen 


uous les. 




hintaen 


tu les. 




ciniluen 


vous les 


{vous sing. ). 


cinuzlen 


vous les 


{vous plur.). 


cituen 


il les. 




cituzten 


ils les. 




ninlucan 


tu me 


{tu masc). 


nintunan 


tu me 


( tu fëm. ). 


nintuçwi 


vous me 


{vous sing.)' 


nintucueii 


vous me 


{vous pluv.) 


nintuen 


il me. 




nintuzten 


ils me. 




gintucan 


tu nous 


{tu masc). 


gintunan 


tu nous 


{tu fém. ). 


gintucan 


vous nous 


{vous sing.). 


gintucuen 


vous nous 


{vous plur.). 


gintuen 
gintuzten 


il uous. 
ils uous. 





Othoiz €çac,çac ou ac prie (tu) le. {lu masc.). 

çan tu le {tu feui.). 

çaçu vous le {vous sing.). 

caçue vous le {vous plur.). 

beca il le. 

beçate . ils le. 

9' 



i3o 



çatcic 

çatcin 

çalcii 

çotçue 

hitca 

hitçate 

neçoc 

neçan 

neçaçu 

neçaçue 

neça 

neçate 

gilçac 

gitçan 

gitcaçu 

gitcaçue 

gilça 

gitçate 



tu les {tu masc. ). 

tu les (/« fém.). 

vous les (^vous sing,). 

vous les (j'ow5 plur.). 
il les. 
ils les. 

tu me (/;/ masc). 

tu me (/w fem.). 

vous me (i-'ous sing.). 

vous me (^i^'ous plur.), 
il me. 
ils me. 

tu nous {tu masc.). 

tu nous {tu fem.). 

vous nous ((-'o?/5 sing.). 

vous nous {^'ous plur.). 
il nous, 
ils nous. 



On découvre dans le syriaque quelques vestiges 
de ce secret par lequel nous fesons entrer dans le 
verbe l'expression de son légime direct : ainsi on 
peut dire en cette langue, à l'aide de quelques affi- 
xes ou additions faites au \erhe : dedi illum ego (je 
l'ai donné ), dedisli tu euin { tu l'as donné), dédit illc 
ewn (il fa donné); mais ce que peut le syriaque à 
cet égard est peu de chose , par comparaison au sys- 
tème suivi et complet qui vient d'être exposé. Reste 
à effectuer la conjugaison transitive à double régi- 
me, conjugaison sans rivale, selon toute apparence. 





i3i 




Eman daiat 


je te l'ai donnd. 


{te masc). 


Emaiten daiat 


je te le donne. 


idem. 


Etnanen daiat 


je te le donnerai 


. idem. 


daitcint 


je te les, &c. 


idem. 


daunat 


je te le. 


(/e fëm.). 


daitcviat 


je te les. 


idem. 


dautcut. 


je vous le 


{vous sing.). 


dailcut 


je vous les 


idem. 


daulçuet 


je vous le 


{vous plur.)* 


daitçuet 


je vous les 


idem. 


dacot 


je le lui. 




daizcot 


je les lui. 




daiet 


je le leur. 




daiztet 


je les leur. 




daiogu 


nous te le 


{te masc). 


daitciagu 


nous te les 


idem. 


daitnagu 


nous te le 


{te fém.). 


dailcinagu 


nous te les 


idem. 


daiilçugu 


nous vous le 


{vous sing.), 


daitcugii 


nous vous les 


idem. 


dautçuegu 


nous vous le 


{vous plur.), 


daitçuegii 


nous vous les 


idem. 


dacogii 


nous le lui. 




daizcogu 


nous les lui. 




daiegu 


nous le leur. 




daiztegu 


nous les leur. 




dautac 


lu me le 


( tu masc. ) 


daiztac 


tu me les 


idem. 


dautan 


tu me le 


{tu fém.) 



32 



daiztan 


tu 


me les 


idem. 


daucuc 


tu 


nous le ! 


'tu masc). 


doizcuc 


tu 


nous les 


idem. 


duucuii 


tu 


nous le ( 


[tu fém. ). 


daizcun 


tu 


uous les 


idem. 


dacoc 


tu 


le 


lui ( 


'tu masc). 


daizcoc 


tu 


les lui 


idem. 


dacon 


tu 


le 


lui ( 


'Ju fém.). 


daizcon 


tu 


les lui 


idem. 


dacotec 


tu 


le 


leur ( 


'tu maso.)* 


daizcotec 


tu 


les leur 


idem. 


daien 


tu 


le 


leur '( 


'tu fe'm.). 


daizlen 


tu 


les leur 


idem. 


dautacu 


vous 


me le 


\'ous sing.) 


daiztaçu 


vous 


me les 


idem. 


daucuçu 


vous 


nous le 


idem. 


daizcuçu 


vous 


nous les 


idem. 


dacoçu 


vous 


le lui 


idem. 


daizcoçu 


vous 


les lui 


idem. 


daieçu 


vous 


le leur 


idem. 


daizteçu 


vous 


les leur 


idem. 


dautaçue 


vous 


me le ( 


' i^'ous plur.) 


daiztaçue 


vous 


me les 


idem. 


daucuçue 


vous 


nous le 


idem. 


daizcuçue 


vous 


nous les 


idem. 


dacocue 


vous 


le lui 


idem. 


daizcoçue 


vous 


les lui 


idem. 


daieçue 


vous 


le leur 


idem. 


daiztecue 


vous 


les leur 


idem. 



i33 



daut 


il 


me le. 






dait 


il 


me les. 






daucu 


il 


nous le. 






daizcii 


il 


nous les. 






dauc 


il 


te le 


{te raasc). 




daic 


il 


te les 


idem. 




daun 


il 


te le 


{te fëm.) 




daiii 


il 


te les 


idem. 




daiilçu 


il 


vous le 


( i^ous sing. 


) 


daitçu 


il 


vous les 


idem. 




dautçue 


il 


vous le 


{l'ous plur. 


)■ 


dailcue 


il 


vous les 


idem. 




daco 


il le lui. 






daizco 


il les lui. 






daie 


il 


le leur. 






daizle 


il les leur. 






dautate 


ils 


me le. 






daizfate 


ils 


me les. 






daucule 


ils 


nous le. 






daizcute 


ils 


nous les. 






daie 


ils 


te le 


{te masc.) 


, 


daizkie 


ils 


te les 


idem. 




daune 


ils 


te le 


{te fe'm.). 




daizkine 


ils 


te les 


idem. 




daulçule 


ils 


vous le 


{vous sing. 


> 


dailcule 


ils 


vous les 


idem. 




daidçuete 


ils 


vous le. 






dailçuete 


ils 


vous les. 






dacote 


ils le lui. 











3 34 






daizcote 


ils les lui. 






dràete 


ils le leur. 






daiztete 


ils les leur. 




Eman 


naiicon 


je te l'avais donné 


{te masr.). 


Einaùen 


naucan 


je te le donnais 


idem. 


Emanen 


naucan 


je le l'aurais donné idem. 




naizkian 


je te les, &c. 


idem. 




naiinan 


je te le 


{te fém.). 




naizkinon 


je te les 


idem. 




naulcun 


je vous le 


(t-'ous sing.), 




naifcun 


je vous les 


idem. 




nautcuen 


je vous le 


(i^ous plur,), 




naUcutn 


je vous les 


idem. 




nacon 


je le lui. 






naizcon 


je les lui. 






naien 


je le leur. 






naizten 


je les leur. 






ginaucan 


nous te le 


(te niasc). 




ginaizcau 


nous le les 


idem. 




ginaunan 


nous te le 


(te fém.). 




ginainan 


nous te les 


idem. 


) 


ginaulcun 


nous vous le 


(i^oas sing.), 




ginaitcun 


nous vous les 


idem. 




ginautçuen 


nous vous le 


(i.'ous pluY.), 




ginailçiien 


nous vous les 


idem^ 




ginacon 


nous le lui. 






ginaizcon 


nous les lui. 






ginacoten 


nous le leur. 






ginaizcoten 


nous les leur. 







i35 






hautan 


tu me le ( 


tu masc. féna.). 


haiztan 


tu me les 


idem. 


hauciin 


tu nous le 


idem. 


haizcun 


tu nous les 


idem. 


hacon 


tu le 


lui 


idem. 


haizcoii 


tu les lui 


idem. 


hacoteii 


tu le 


: leur 


idem. 


haizcoten 


tu les leur 


idem. 


cinauian 


vous 


me le 


(^w/5 siug.). 


cinaiztan 


vous 


me les 


idem. 


cinaucua 


vous 


nous le 


idem. 


cinaizcun 


vous 


nous les 


idem. 


cinacon 


vous 


le lui 


idem. 


cinaizcon 


vous 


les lui 


idem. 


cînacoten 


vous 


le leur 


idem. 


cinaizcoten 


vous 


les leur 


idem. 


cinautalen 


vous 


me le 


{{^•ous plur.). 


cinaiztalen 


vous 


me les 


idem. 


cinaucuten 


vous 


nous le 


idem. 


cinaizcuten 


vous 


nous les 


idem. 


cinacoten 


vous 


le lui 


idem. 


cinaizcoten 


vous 


les lui 


idem. 


cinaieten 


vous 


le leur 


idem. 


cinaizteten 


vous 


les leur 


idem. 


çaiitan 


il me 


; le. 




çaizton 


il me 


• les. 




raucun 


il nous le. 




çaizcun 


il nous les. 




caucon 


il te 


le 


( It masc. ). 





I 


36 






çaizcan 


il 


te les 


(/e masc.) 




çaunan 


il 1 


te le 


{le fc^m.). 




çainan 


il 1 


te les 


idem. 




çautçun 


il ' 


^-ous le 


( vous sing. 


)■ 


çaitcun 


il 


vous les 


idem. 




çautcuen 


il 


vous le 


{vous plur. 


.)• 


çaitçuen 


il 


vous les 


idem. 




çacon 


il 


le lui. 






çaizcon 


il 


les lui. 






çaien 


il le leur. 






çaielen 


il les leur. 






çautaten 


ils 


me le. 






çaiztaten 


ils 


me les. 






çaucuten 


ils 


nous le. 






çaizcuten 


ils 


nous les. 






çaucalen 


ils 


te le 


{te masc). 




çaizcaien 


ils 


te les 


idem. 




çaunaten 


ils 


te le 


( te fém. ). 




çdinaten 


ils 


te les 


idem. 




çautçuten 


ils 


vous le 


{vous sing. 


). 


çaitçulen 


ils 


vous les 


idem. 




çautçuelen 


ils 


vous le 


{vous plur, 


■)■ 


çaitçueten 


ils 


vous les 


idem. 




çacoten 


ils 


le lui. 






çaizcoten 


ils les lui. 






çaieten 


ils le leur. 






çaizteten 


ils 


les leur. 







Ce serait ici le lieu de conjuguer, selon notre 
marche ordinaire , l'impératif du verbe à double ré- 



i37 
gîme-, mais il nous suffît d'avertir que ce mode, bien 
exécuté, renfermerait le même nombre d'inflexions 
que chaque temps de l'indicatif, moins celles qui 
résultent de la combinaison de la première per- 
sonne avec les autres. 

Terminons ces recherches sur la conjugaison tran- 
sitive, par une observation qui n'est pas sans impor- 
tance pour la pratique. Il a été dit que le méca- 
nisme de ce verbe consiste à présenter toutes les 
combinaisons qui peuvent exister entre les pronoms 
je , tu, i^'ous , il, nous, vous. Us ; de telle sorte que cha- 
cun de ces pronoms paraisse successivement en no- 
minatif, en régime direct et en régime indirect. Con- 
formément à cette doctrine, nous n'aurions pas le 
moyen de traduire les formules françaises fai, tu 
as, il o , &c. -, car notre verbe transitif, pris dans 
toute sa force, renfermant toujours l'expression d'un 
complément déterminé, les formes duc, dut, du , ne 
disent .pas seulement y'«^\, tu as , il a , &c. , leur sens 
est, je l'ai, tu l'as , il Va ^ &c. Mais rien n'empêche 
qu'on ne fasse abstraction de tout complément dé- 
terminé- et c'est en effet par le moyen d'une abs- 
traction autorisée par l'usage, que nous disons, y'â'/i 
dut ( j'ai mangé ) , ikhusi dut (j'ai vu ), enlçun dut (j'ai 
entendu ), &c. 

Que l'auteur d'une grammaire s'attache k conju- 
guer les verbes subalternes dont nous avons parlé 
plus haut, il ne fait ([ue ce qu'il est tenu de faire: 
quant à nous, qui n'avons entrepris qu'un aperçu 
général de la langue, il devrait nous suffire d'avoir 



i38 
signalé ces verbes moins impbrtans qui rentrent dan» 
l'un des deux verbes primitifs, et qui ne sont même 
verbes que par ceux-ci-, mais le point de vue sous 
lequel nous avons envisagé notre conjugaison étant 
à une distance considérable de ce qui en avait été 
dit jusqu'ici, nous croyons utile de descendre à quel- 
ques détails concernant les dits verbes subalternes. 

Ceux-ci sont justement ceux que nos grammai- 
riens ont traités dirréguliers. Le père Larramendi 
les appelle ainsi pour deux raisons: i.°, parce que 
leurs temps sont simples, et non composés, comme 
ceux des verbes irréguliers ; porque sus tiempos son 
simples , y no compuestos , como los régula res : 2,% 
parce que leur conjugaison ne correspond pas à la 
racine dont ils sont dérivés; parque su inflexion no 
corresponde à la raiz de donde nacen. 

Ce serait une chose bien étrange, que la simpli- 
cité fiât le partage et le caractère distinctif des ver- 
bes irréguliers , pendant que les verbes réguliers 
seraient composés, comme le dit notre grammai- 
rien, dans la première raison de différence qu'il 
trouve entre ces deux familles. Mais Terreur est 
palpable -, et il n'est pas malaisé d'en signaler la 
source dans une autre erreur. Le père Larramendi 
et les autres grammairiens ont comparé les formu- 
les inaite dut, maite duc, &c. , (j'aime, tu aimes), 
&c. , à ces autres façons de parler, deramat , dera- 
mac , &c. ( j'emporte , tu emportes , &:c. ) -, ils ont 
vu celles-là composées de deux mots, tandis que 
celles-ci n'en ont qu'un, et de suite ils en ont cou- 



i39 
du qu'il y a cette difTerence entre les verbes régu- 
liers et les irrëguliers, que les premiers sont com- 
poses, et non les seconds. Mais il fallait, dans les 
premières formules , ne prendre pour terme de com- 
paraison que les monosyllabes*^///, duc, 8rc. , les- 
quelles seules constituent le verbe-, alors on ne se 
serait pas avisé d'établir cette singulière différence 
entre les deux classes dont il s'agit. 

Bien loin que les verbes appelés irréguliers soient 
plus simples que les foi'mes niz , dut , ils ont évi- 
demment une composition syllabique plus forte; 
et la chose devait être ainsi , par la raison qu'ils 
renferment dans leur signification totale, et la va- 
leur du verbe primitif régulier, et celle d'un attri- 
but déterminé que le verbe primitif n'embrasse pas. 
S'il fallait donc envisager de ce côté la différence 
des verbes réguliers aux irréguliers, nous prendrions 
justement le contre-pied de cet auteur. 

Le père Larramendi reconnaît encore les verbes 
irréguliers en ce qu'ils ne correspondent pas à la 
racine d'où ils sont dérivés. Nous pensons qu'il se- 
rait plus facile de combattre cette supposition que 
de l'appuyer de bonnes preuves -, mais , sans entre- 
prendre une discussion spéciale sur ce point, nous 
allons dire en peu de mots ce qui nous paraît le 
plus raisonnable touchant les verbes dont il s'agit. 

Qui dit verbes irréguliers suppose deux choses: 
1.°, l'existence de quelque règle générale de conju- 
gaison : 2.°, l'existence de quelque verbe dont la- 
conjugaison s'écarte de la règle commune. Or le 



i4o 

concours réel de ces deux supposés n'est pas chose 
évidente-, car, si l'on veut soustraire à la règle gé- 
nérale un petit nombre de verbes réputés jusqu'ici 
irréguliers, il ne reste plus que les verbes être et 
avoir , dont chacun aurait ses conjugaisons propres-, 
et alors on cherche inutilement une règle générale. 
Si l'on veut que dix ou douze verbes se rangent sous 
les conjugaisons des primitifs être et avoir , alors il 
n'en est plus qui s'écartent de la règle commune, 
il n'en est point d'irréguliers. 

Cette dernière hypothèse n'est pas toutefois sans 
réalité sous quelque rapport. Expliquons-nous : non 
seulement tous nos verbes se rapportent à deux, en 
ce qu'ils renferment la valeur de l'un ou de l'autre, 
et qu'ils ne sont verbes que par ce moyen-, mais 
encore , en ce que chacun suit la conjugaison du 
verbe principal de sa famille, sauf quelques nuan- 
ces que l'on doit tenir pour de légères irrégularités. 
Soit pour exemple le verbe nago ( je reste ). Ce 
verbe, pris dans la famille du substantif /z/z-, se con- 
jugue au présent en cette manière -.nago, hago, dago, 
gaude , cagozte , daiide. Que l'on rapproche ces for- 
mes de la conjugaison niz, hîz, da, gire, cirete, dire; 
et l'on verra d'abord que la première articulation, 
qui est l'expression du sujet, est constamment la 
même, soit dans les inflexions du verbe primitif 
niz^ soit dans toutes les inflexions correspondantes 
du dérivé nago. Dans l'un et dans l'autre ce sont 
les initiales communes n , h, d, g, c, d. Cette re- 
marque est applicable aux autres verbes de la fa- 



iiiille des substantifs. Pour la chute des mêmes in- 
flexions, elle est en e, au pluriel, comme dans le 
verbe primitif -, mais au singulier elle se lait en go, 
terminaison prise du mot egoii , qui entre dans la 
composition du dit verbe nago. 

L'imparfait de ce verbe présente invariablement 
les mêmes articulations iuitiales et les mêmes dési- 
nences que le verbe primitif: dans l'un comme dans 
l'autre, on a les initiales n, h, d,g, c, d; et pour dé- 
sinence commune l'articulation «. Ainsi l'on dit, iiint- 
cen (j'e'tais) et nindagon (je restais) , hintcen ( tu étais) 
et hindagon (tu restais), cen (il était) et cagon (il 
restait), ginen ( nous étions) et ginauden (nous res- 
tions), ciren (ils étaient) et cauden (ils restaient). 

Ce n'est pas la peine que nous nous arrêtions à 
faire à peu près les mêmes observations de détail , 
sur un petit nombre d'autres verbes qui restent en- 
core de cette première famille. Il nous sufîit d'ob- 
server que tous ces verbes subalternes sont d'autant 
moins importans qu'ils sont plus bornés que leur 
modèle , et toujours susceptibles d'être remplacés 
par celui-ci. 

Quant aux verbes subalternes de la seconde fa- 
mille, ils ont une conjugaison commune avec leur 
primitif. Que l'on se transporte à la page la^, et 
l'on y trouvera, dans le même ordre, les inflexions 
régulatrices de celles-ci, daucat (je le tiens), dau- 
cagu (nous le tenons), daucac (tu le tiens), dau- 
can (tu le tiens), daucagu (nous le tenons), &c., 
&c. Si quelquefois ce verbe et ceux de la même classe 



1^2 

paraissent s'écarter de leur modèle , la différence est 
si légère qu'elle suffit à peine pour les faire appeler 
irréguliers. On les appellerait défectueux avec plus 
de sujet j car ils ne se prêtent pas en entier à la con- 
jugaison transitive à régime double, ni même à tous 
les modes et à tous les temps de la conjugaison à 
un seul régime. 

Il resuite de toutes nos observations sur les verbes 
dits irréguliers : i.°, que ces verbes sont en très petit 
nombre : 2.", que chacun d'eux présente peu d'ir- 
régularités : 3.°, que notre beau système de conju- 
gaison n'en peut pas recevoir une grande atteinte. 

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des objets qui 
entrent dans le discours, des parties dont il est com- 
posé , des formes qui revêtent ces parties : mais ce 
détail ne suffit pas ; il nous reste à connaître la ma- 
nièi'e dont ces objets se lient ensemble, et la place 
qu'ils doivent occuper respectivement, pour être la 
représentation sensible de nos idées. C'est l'objet de 
la syntaxe, que l'on peut définir, avec M. Beauzée, 
Vart de fixer les rangs et les formes accidentelles des 
?nots dans l'ensemble d'une p?'o position. 

Cette définition fait entendre que la syntaxe em- 
ploie deux moyens généraux pour faire que les mots 
aient un sens achevé; savoir, l'ordre ou l'arrange- 
ment des mots , et leurs formes accidentelles. Le pre- 
mier moyen est la grande ressource des langues qui 
ne déclinent pas leurs noms. Ainsi, quand je dis, 
Le père aime le fils , le placement des mots est ce 
qui détermine le rapport que l'on veut établir ici 



i43 
entre le père et le fils-, et il ne faudrait que clianger" 
cet ordre pour renverser aussi le rapport des ter- 
mes, en disant, par exemple, Le fils aime le père. Il 
n'en est pas de même dans les langues qui déclinent -, 
on ne renverserait pas le rapport de dépendance 
énoncé dans la proposition ci-dessus, lors même que 
l'on renverserait l'ordre des mots. Que l'on dise en 
latin, Pater amatjiliam , ou Filium amal patcr ; que 
l'on dise en basque, Aitac maile du semea , ou 5e- 
mea maite du aitac ; c'est toujours le même rapport 
de dépendance qui est affirmé du fils. Au lieu donc 
que l'ordre des mots fait la partie la plus considérable 
de la syntaxe française, celle de notre langue ob- 
tient son but par le moyen des formes accidentelles 
des mots-, et chez nous, cet arrangement que l'on 
appelle construction, est moins une alfaire de syn- 
taxe qu'une alFaire de goût : il appartient moins à 
la grammaire qu'à la rhétorique. C'est ce qui nous 
détermine à n'en parler qu'après que nous aurons 
tracé un projet de syntaxe. 

Toutes les règles de la syntaxe se rapportent à 
deux classes générales, concordance et dépendance. 

La concordance est cette portion de la syntaxe 
qui indique les moyens propres à faire accorder en- 
tre eux les mots qui peignent les diverses parties 
d'une idée. 

Communément l'adjectif et le substantif sont sus- 
ceptibles de concordance en genre, en nombre et 
en cas-, mais en basque il ne saurait être question 
de genre. 



i44 

Quand à l'accord en nombre et en cas, on peut 
dire qu'il est voulu par le génie de la langue -, mais 
il s'entend plutôt qu'il ne s'exprime. Généralement 
parlant, lorsque le substantif porte la marque dis- 
tinctive du nombre^ son adjectif ne l'admet pas- et 
si l'adjectif est caractérisé singulier ou pluriel, le 
substantif l'est par cela même : en sorte que l'un ou 
l'autre prend communément la forme indéfinie. Ainsi 
l'on dira, en déterminant le pluriel du substantif seu- 
lement, Emazteac icicor dire (les femmes sont pu- 
sillanimes); et par le pluriel de l'adjectif seul, Ba- 
dire giçon prestuac (il est des hommes sages). 

C'est la même marche pour les cas : l'adjectif qui 
occupe d'ordinaire la dernière place, et qui pour cela 
regoit l'inflexion du cas, appelle à ce même cas tous 
les substantifs qu'il modifie, pour nombreux qia'ils 
soient : exemple, ^lila goraintci gure anaia arreha 
guciei ( mille complimens à tous nos frères et sœurs). 
De même, si quelquefois le substantif est placé le 
dernier, comme dans la numération au dessus de 
l'unité, ce substantif subit alors la loi de la déclinai- 
• son , et l'inflexion ne se répète pas avec l'adjectif. 

« Ainsi l on dira, borlz ehun giçonekin (avec cinq cents 

hommes), heme-corlci ehun urlhez (pendant dix-huit 
cents ans). 

Le verbe s'accorde avec son sujet en nombre et 
en personne : c'est là une règle si connue et si tri- 
viale, qu'elle n'a pas besoin d'explication. Il est un 
autre genre de concordance entre les même mots, 
qui nous est particulier, et qui consiste en ce q[ue 



i45 
les verbes de la première classe aient toujours un 
uotuinalif pour sujet, et que le sujet ou l'agent de 
l'auire classe soit toujours au cas actif: exemples, 
Jaincoa lekhu ela gauca gucietan da ( Dieu est en tout 
lieu et en toute chose), Jaiacoac hère idurira egiii 
çuen gicona ( Dieu créa l'homme à son image ). 

Une autre sorte de convenance, propre à notre 
langue , c'est l'accord de nombre entre le verbe et 
le régime ou le complément de la proposition. Dans 
la phrase Jaincoac egin çuen gicona (Dieu créa l'hom- 
me), le verbe cuen annonce un complément au nom- 
bre singulier : si le complément devait être au plu- 
riel, le verbe prendrait une autre forme, et l'on 
dirait, Hastean Jaincoac egin cituen cerna etalurra 
(au commencement Dieu créa le ciel et la terre). 

Tel est le sommaire de ce qu'il y aurait à dire 
sur notre syntaxe de concordance. Quant à celle de 
dépendance , elle paraîtra aussi se réduire à une mé- 
thode courte et facile, quand nous aurons fait quel- 
ques observations, pour faire sentir qu'une foule de 
difficultés qui surchargent les syntaxes du grec, du 
latin , &:c, , n'e\istent pas pour nous. 

1.° Nous n'avons pas à nous embarrasser des 
divers régimes que commandent les prépositions, 
comme il est évident pour quiconque a saisi le gé- 
nie de la déclinaison basque. 

2.° Il n'y a pas lieu à demander quels sont les 
régimes voulus par nos adverbes-, puisque ceux-ci, 
comme tels, ne sont autre chose que des mots dé- 
clinés et déterminés à un cas, c'est-à-dire des mots 



1^6 
en dépendance, des mots régis ^ et non pas régissons. 
Les adverbes, comme tels, avons-nous dit, ne régis- 
sent pas-, car un nom (jui a pris une forme adver- 
biale parla déclinaison, n'en est pas moins suscep- 
tible de lapport avec un autre terme, ni par consé- 
quent moins capable de le régir qu'il ne l'était avant 
d'avoir subi la loi de la déclinaison. Ainsi le nomina- 
tif /aZ/ea (le sortir) vent l'ablatif du lieu que l'on 
quitte, et ne cesse pas de régir le même cas lors- 
qu'il a pris la forme et la valeur de l'adverbe. L'on 
dira donc elche tir. j alita (le sortir de la maison), et 
etchetic jalteaii {en sorlaut , ou dans le sortir de la 
maison ), 

3.® Les grammaires latines et grecques nous par- 
lent de différens verbes qui régissent différens cas, 
comme le datif, l'accusatif ou l'ablatif. Il est vrai 
que, dans ces mots qui commandent les divers cas 
de la déclinaison, on pourrait distinguer ce qui est 
verbe, et ce qui ne l'est pas. Nous avons déjà re- 
marqué ailleurs que ces formules renfei'ment dans 
leur idée totale, et la force conjonctive, et l'expres- 
sion de l'attribut-, que par conséquent ces mots sont 
verbes et attributs à la fois. On pourrait donc de- 
mander si c'est comme verbes ou comme attributs 
qu'ils gouvernent tel ou tel autre cas-, et un esprit 
droit sentirait aisément qn'ils n'ont cette propriété 
que comme expressions d'attributs. De là on peut 
admettre que les verbes régissent, ou plutôt que 
des mots qui sont verbes régissent, mais non ppss 
en tant que verbes. 



^^1 

De là encore, si une latii^ue ne confond pas l'altrî»- 
bnt et le verbe i\i\nb le même mot, on ne ])otirra pas 
dire du verbe qu'il est régissant. Deux phrases très 
simples i-endront sensible l'application de ce prin- 
cipe à la langne basque : Etcherat eÛiorri da (il est 
venu à la maison), Elchetic alliera da (il est sorti 
de la maison). La seule syllabe da est le verbe de 
ces deux phrases : si celte syllabe était le régissant 
dans Tune et dans l'autre, elle re'girait le même cas. 
Or il n en est pas ainsi-, car dans la première nous 
avons l'approximatif e/67zer<7/, et dans la seconde l'a- 
blatif etchelic. Nous serons plus heureux si nous 
cherclions le régissant dans l'attribut de chacune 
des deux propositions : la première a pour attribut 
un mot qui exprime un mouvement d'approxima- 
tion , et c'est justement ce qui commande le cas ap- 
proximatif; la seconde a pour attribut un mot ex- 
primant une action d'éloignement, et c'est le régis- 
sant de l'ablatif. 

Il n'y a pas plus de difficulté pour le verbe tran- 
sitif. Celui-ci contient, si l'on veut, l'expression du 
régime-, mais exprimer le régime ce n'est pas le 
gouverner, il est gouverné par le mot qui exige la 
présence du verbe transitif. Quand je dis emailen 
dacot (je le lui donne), le régime ///z est renfermé 
dans le verbe dacot; et par conséquent le verbe en est 
l'expression, mais il n'en est pas le régissant : le ré- 
gime indirect lui, pour à lui, est commandé par l'es- 
pèce de mouvement vers , ou d'inclination à , que 
renferme le mot donner; et ce mot est un appellatif. 



i48 
Si l'on exclut du nombre des mots regissans, le 
yerbe, l'adverbe et la préposition, plus la conjonc- 
tion, qui certainement ne régit pas en cette qua- 
lité, enfin l'inlerjection, dans laquelle aucun gram- 
mairien ne soupçonne cette vertu -, il n'est de ré- 
gissant que le nom , le pronom , l'adjectif et le par- 
ticipe. En effet , les rapports exprimés par la cor- 
respondance des mots regissans et régis, supposent 
des êtres réels ou imaginaires, comme termes de 
ces rapports ; et de là les rapports du mot régissant 
au mot régi peuvent seulement exister entre des 
mots qui expriment des êtres ': or le nom, le pro- 
nom, l'adjectif et le participe, sont les seuls mots 
qui expriment des êtres (i)-, donc ils sont les seuls 
mots entre lesquels peuvent exister les rapports du 
régissant au régime. Ces observations faites sur les 
espèces régissantes en général, jetons un coup d'œil 
rapide sur les formes dont elles revêtent les expres- 
sions régies ou les mots en dépendance. 

Le génitif est gouverné par le nom et par l'infi- 
nitif, qui , comme nous l'avons prouvé, ne diffère pas 
essentiellement de la classe des noms : exemples, 
giçonaren hicia ( la vie de l'iiomme ) , ogiaren jatea 
( le manger du pain ). 

Le datif est voulu par tout nom qui exprime l'ac- 
tion de donner ou de communiquer, et par tous les 
participes qui expriment cette même idée : exem- 
ples , Adiskide hali hère secretuaren erraitea ( dire son 

(i) Nous nous éloignons ici à regret de M. Beauzée, 
qui compte 1« verbe parmi les mot* exprimant des êtres. 



»49 



•secret à un ami ) , Nihauri errana içmi çaul ( il m'a 
été dit à moi-même ). 

Le dcstiiiatif est employé pour rendre toute idée 
de destination : exemples, bicitceco jatea (manger 
pour vivre ), yV/Zeco bicitcea (vivre pour manger), 
iduri du horlaco egina ( il semble fait pour cela ). 

L'unitif sert à rendre toute idée de liaison , soit 
qu'il y ait dans la phrase quelque mot destiné à si- 
gnifier union, et qui commande ce cas, comme el- 
garrehin lolcea ( lier ensemble ) -, soit que cette idée 
de liaison nait aucune expression qui l'annonce in- 
dépendanmient du cas, comme elgarrekin gallcen dire 
( ils se perdent l'un at-'ec l'autre , ou les uns ai>ec les 
autres ). 

Le positif, lablatif, le médiatif et l'approximatif, 
expriment dans le même ordre les rapports de si- 
tuation , d'éloignement , de passage et d'approxima- 
tion. 

La syntaxe de régime dont nous venons de don- 
ner le précis , se confond évidemment avec l'usage 
bien entendu de la déclinaison. C'est une raison de 
plus ajoutée à cent autres qui proclament la mar- 
che simple et i-égulière de la langue. 

Nous avons déjà dit que les mots ne peuvent ex- 
citer aucun sens dans l'esprit , s'ils ne sont assortis 
d'une manière propre à faire sentir leurs rapports 
mutuels-, nous avons dit encore, qu'il est deux mo- 
yens généraux de rendre ces relations sensibles , 
savoir : la forme accidentelle des mots, et leur po- 
sition respective. 



i5o 

Les langues privées du premier moyen , celles 
dont les mois ne se plient pas ge'ue'ralement fin\ di- 
verses formes de la dëelinaihoii , sont nécessairement 
réduites à placer chaque mot drtns la position qu il 
exige pour exprimer le rapport (pi il a à telle ou 
telle autre partie du discours. Celles dont les élé- 
mens se plient aux formes accidentelles qui caracté- 
risent les relations des mots, ne sont pas nécessitées 
à la marche uniforme des premières; elles aban- 
donnent la construction à l'influence de l'harmonie, 
au feu de l'imagination , à l'inlérêt, &c. 

Tel est le fondement de la division des langues 
en deux espèces générales. L'abbé Girard appelle 
analogues les langues qui ont adopté une marche in- 
variable, et transpositwes celles qui, ayant fixé leur 
sjntaxe par la fonne des mots, ne sont pas assujet- 
ties à cette marche uniforme. Ces dénominations, 
employées d'abord par l'abbé Girard, et adoptées 
par le commun des grammairiens, ne plaisent pas 
néanmoins à tous ceux qui ont écrit sur ce sujet. M. 
Gébelin proteste (pi'il ne saurait les admettre, /jfi'/re 
quelles supposent la décision d'une question qui n'est 
rien moins qu'éclaircie. 

« En doimanr à la construction française (ditl'au- 
« teur que nous venons de citer), ou à celle de telle 
« autre langue que ce soit, le nom d'analogue, on 
« suppose qu'elle a plus d'analogie, de conformité, 
« de rapport avec la nature , et qu'elle est la cons- 
« truction la plus parfaite-, et en donnant à la cons- 
« truction grecque et laiiue le nom de transpositive ^ 



i5i 
s on fait entendre que celle-ci interveiiit l'arrange- 
« ment naturel des mots, qu'elle donne lien à un 
« ordre opposé à celui de la nature. On suppose en- 
« core par là que la nature a un ordre fixe qui lui 
« est ])ropre, et dont elle ne peut jamais s'écarter-, 
« qu'elle est déterminée invinciblement à suivre la 
« même route. 

« Mais ces questions ont-elles été décidées ? Pou- 
« vaient-elles l'être, du moins dans le temps où l'on 
« commença à donner ces noms tranclians? Ne prê- 
te cipita-t-on pas son jugement, d'après la dilFérence 
« qu'on voyait entre ces deux sortes de construc- 
« tion? Et ces noms ne pouvaient-ils pas induire 
(c en erreur, en persuadant qu'en effet le latin ren- 
c versait l'ordre de la nature, auquel se soumettaient 
n nos langues modernes? » 

Nous n'examinons pas encore si la constructiou 
uniforme est ou n'est pas préférable à la construc- 
tion variée-, mais, en attendant que nous en venions 
là, rien ne nous paraît plus juste que la réclamation 
de M. Gébeîin : « En donnant à la construction 
« française, ou à celle de toute autre langue que 
« ce soit, le nom dianatogue, on suppose qu'elle a 
« plus d'analogie avec la nature-, et en doimant à 
R la construction grecque et latine le nom de trans- 
« posilwe, on fait entendre que celle-ci intervertit 
« l'arrangement naturel des mots. » Or c'est là dé- 
cider' une question qui n'est rien moins quécloircie ; 
puisque, dans ces derniers temps encore, elle a 
donné lieu à une controverse célèbre par tes tenans, 



102 

et par les observations qu'elle- a fait naître, témoins 
les Batteux, les Pluche, les Chompré, les du Mar- 
sais, les Beauzéc, &c. 

Dans cet état de choses, personne n'est en droit 
de désigner les deux construclions dont il s'agit par 
des termes qui seraient décisifs en faveur de l'un des 
deux partis-, mais on peut dire, comme Gébelin, 
en respectant tons les droits , construction locale et 
construction libre ; ou, peut-être avec plus de justesse, 
construction servile eX construction libre; ou enfin em- 
ployer d'autres termes qui ne décident pas la ques- 
tion agitée. 

Les termes qui doivent qualifier l'une et l'autre 
constructions, étant si bien «lioisis qu'ils ne nuisent 
à aucun système, on est mieux placé pour examiner 
de sang-froid laquelle des deux constructions est 
dictée par la nature. Mais que dis-je? N'y a-t-il 
donc que l'une des deux qui puisse être naturelle? 
et supposera- t-on toujours, sans se mettre en peine 
de le prouver, que le naturel, dans chaque langue, 
consiste à exclure Tune des deux constructions men- 
tionnées? N'est-il pas même plus raisonnable de dire 
que ces deux construclions sont également fondées 
sur la nature? 

En effet, « la variété qui résulte de l'emploi de 
« ces diverses constructions, l'éclat des tableaux où 
« préside ce mélange, l'harmonie dont ds sont ac- 
« compagnes, la propriété qu'ils ont de nous émou- 
« voir-, tout prouve que cette diversité est l'effet de 
« la nature , qu'elle est la nature même. La nature ,, 



i53 
« riche et féconde, ne se plut jamais à suivre tris- 
« tement une seule et même route -, sans cesse elle 
« varie ses formes, toujours nous la trouvons dilFé- 
« rente d'elle-même , lors même qu'elle est le plus 
« semblable à elle-même. Tel est son génie; telle 
« est la profusion avec laquelle elle sème, dans ses 
« ouvrages de la même espèce , la diversité la plus 
« étonnante et la plus agréable. 

« Pourquoi n'en serait-il pas de même de nos 
« idées? Pourquoi serions-nous obligés de suivre cons- 
« tamment une même route, de ne pouvoir la varier 
« à aucun égard, de jeter tous nos tableaux au même 
« moule? Pourquoi ne remonterions-nous pas, lors- 
« que nous le voudrons, de relfet à la cause, de 
« même que nous descendons de la cause à l'effet? 
« Pourquoi serions-nous réduits à répéter en perio- 
(( quets nos mots toujours daus le même ordre? La 
« langue la plus parfaite ne sera-t-elle pas celle où 
« nous pourrons choisir entre plusieurs formes, où 
« nous pourrons les assortir à la nature de nos idées; 
« où, après avoir imité par l'arrangement de nos 
« niots le calme des idées contemplatives, nous pour- 
« rons , par un autre arrangement, suivre nos sen- 
ti timens dans leur impétuosité, dans leurs écarts, 
« dans ce désordre qui leur fait franchir, comme 
« par un bond, ce que l'idée suivrait pied à pied; 
« qui se prêtera par conséquent le plus à cette va- 
« riété admirable que nous offre la nature, et dont 
« notre esprit fait une épreuve continuelle? 

« Sans doute l'arrangement de nos mots est en 



i54 
« lui-même très incliirerent à la nature, ou plutôt il 
« est très natiu-el et très important que notre langue 
« puisse suivre continuellement notre esprit; qu'elle 
« puisse se prêter sans cesse à ces diirërentes ma- 
cf iiières de voir; qu'elle en peigne les divers effets, 
(c et nos mots la diverse nature, par la diversité de 
« leurs arrangemens. 

« Allons môme plus avant, et ne craignons pas 
« de dire : Loin de nous et opposée à la nature, toute 
<c langue qui n'aurait qu'une rotUe, qui n'aurait qu'une 
« manière de rendre ses idées, qui serait asservie à 
« un seul arrangement de mets; qui, pour donner 
« une tournure à ses phrases , serait obligée de re- 
c venir sans cesse à celle qu'elle employa pour la 
« première fois; qui se mettrait à la torture pour 
« rétrécir l'esprit , l'imagination, le goût de ceux qui 
K seraient assez à plaindre que d'être forcés de la 
« parler. Jamais on n'y verrait de tableau riant; la 
« poésie y serait inconnue; la prose elle-même en 
« serait informe, maussade, sans harmonie, toujours 
« semblable à elle-même : tout y étant du même ton, 
« l'esprit n'y trouverait nul repos; et cette unifor- 
« mité sans contraste lui deviendrait bientôt insup- 
« portable. » 

On nous dira peut-être qu'après avoir commencé 
par la défense de l'une et de l'autre constructions, 
nous finissons par déprécier absolument la construc- 
tion uniforme. Mais non; c'est précisément parce 
que nous continuons à croire les deux constructions 
bonnes et naturelles, que nous plaignons, avec Gé- 



i55 
bclin, une langue réduite à une raai'che uniforme ; 
non pas qu'on y trouve qut Ique chose de contraire 
à la nature, mais parce qu'on n'y trouve pas tout 
ce qui y est conforme : tout ce qu'elle a lecu est 
bon dans l'ordre naturel, mais elle n'a pas reçu tout 
ce qui est bon dans ce même ordre. 

Chaque langue paraît rendre hommage à cette vé- 
rité, en ce qu'il n'en est peut-être aucune « qui ne 
« lutte contre la monotonie à laquelle elle est assu- 
« jetlie, qui ne s'indigne de la contrainte qui l'ac- 
« cable, qui ne fasse les plus grands elforts pour 
« rompre ses entraves , pour diversifier l'arrangement 
« de ses tableaux. 

« Que sont ces irrégidarités qu'offrent toutes les 
« langues à 1 égard des pronoms , des verbes les plus 
« fréquens, des mots les plus communs-, ces abi'é- 
« viations, ces syncopes, ces ellipses, ces sous-enten- 
« dus, dont les langues sont remplies -, si ce n'est tout 
« autant de témoins qui déposent hautement que la 
o nature ne veut nulle contrainte, qu'elle ne peut 
« souffrir une seule marche , qu'il faut de la variété 
« à l'esprit humain pour le réveiller, pour l'amuser, 
a pour lui plaire, pour le mettre à même de s'ap- 
« procher toujours plus de la nature, pour en de- 
« venir le peintre le plus parfait? 

« N'est-ce pas également à la nature que nous de- 
n vous les cas de nos pronoms (français), ces cas 
« au moyen desquels nous en varions la forme et la 
« place? Et, puisque nous les devons h la nature, 
à les Latins lui devraient-ils moins rapplication qu'ils 



i56 
« firent de ces cas à tous leurs noms? Dès que nous 
« regardons comme très naturelle l'mvei'sion de nos 
« pronoms, regarderions-nous comme moins natu- 
« relie l'inversion des noms fondée sur les mêmes 
« principes, effet des mêmes lois? 

« Ainsi un même esprit anime toutes les langues, 
« un esprit de variété et d'harmonie qui les porte 
«t à fuir l'uniformité monotone et fatigante -, et cet 
V esprit leur est donné par la nature. C'est elle qui 
« nous porte à varier sans cesse la forme de nos 
« phrases (françaises), et qui porta les Latins à les 
« varier encore plus par le moyen des cas, qu'ils 
« étendirent à toutes les parties du discours qui en 
« purent être susceptibles. Ne faisons pas l'aiïront 
<f k ces génies créateurs et sensibles, qui aperçurent 
« le chemin agréable que leur traçait la nature en 
te leur présentant la variété des cas, et qui, pliant 
tt leur langue à ces vues , la rendirent capable d'imi- 
« 1er la nature de la manière la plus parfaite. ...» 

Les partisans les plus prononcés de la construc- 
tion uniforme peuvent eux-mêmes nous servir, en 
quelque chose, à confirmer cette vérité-, car ces écri- 
vains sont forcés de reconnaître, et reconnaissent 
en effet, que le grec, le latin, et toutes les langues 
libres, sont faites pour toucher, persuader, émou- 
voir le cœur et les passions-, et que ces qualités les^ 
rendent singulièrement propres au barreau , à la 
chaire, à la poésie, à tous les ouvrages de goût (i)» 

(i) BatteuXj Princ. de llnér., toiu. 5. , pag. 1 19 et 12» 
Paris 1824. 



Nos prétentions iusqu'ici avaient été plus modes- 
tes; mais, puisqu'il nest rien de mieux acquis que 
ce qui est donné, empressons-nous d'agréer la con- 
cession faite à toutes les langues libres, et notamment 
à celle qui nous intéresse le plus-, disons qu'elle est 
faite pour toucher, persuader, émouvoir le cœur 
et les passions-, prononçons désormais avec con- 
fiance qu'elle est singulièrement propre au barreau, 
à la chaire , à la poésie, à tous les ouvrages de goût. 

Quant à ce que les mêmes auteurs ajoutent, que 
les langues non libres conviennent plus à tout ce 
qui est de pure exposition , comme la métaphy- 
sique , la géométrie, le dogme spéculatif, nous 
n'aurions pas peut-être mauvaise grâce à dire avec 
M. Lahai'pe : « La clarté de cette marche métho- 
« dique (française) dont nous nous vantons, quoi- 
« que assurément elle ne soit pas plus claire que la 
« marche libre, rapide et variée des anciens, n'est 
« qu'une suite indispensable des entraves de notre 
« idiome : force est bien à celui qui porte des cliaî- 
« nés de mesurer ses pas-, et nous avons fait, com- 
te me ou dit, de nécessité vertu (i). jj 

Mais quel intérêt aurions-nous à déprimer le mé- 
rite de la marche méthodique dont on nous parle, 
si tout ce qu'on en dit de bien est encore autant de 
pris pour les langues à construction libre? Or c'est 
en vain que les patrons de l'autre cause voudraient 
nous donner le change en supposant que les lan- 
gues libres sont privées des avantages de la marche 

(i) Cours de iluér. , tom. i., pag. 8i et 82, Paris i8lo. 



i58 
méthodique. Trop long-temps on leur a passe cette 
supposition également gratuite et fausse. Une lan- 
gue, pour être libre, ne s'écarte pas nécessairement 
de la marche que Ton appelle méthodique : elle ces- 
serait même par là d'être libi-e; et c'est parce qu'elle 
est libre qu'elle peut choisir l'arrangement de ses 
mots, suivre par conséquent l'une et l'autre cons- 
tructions , selon que le sentiment ou l'harmonie , la 
clarté, la précision ou la gravité du discours l'exige, 
et s'accommoder ainsi à tous les genres et à toutes 
les circonstances. Concluons qu'une langue à cons- 
truction libre, et notamment celle qui nous inté- 
resse le plus, possède tous les avantages des langues 
serviles, sans partager leurs inconvéniens. 

La longue basque ji' eût-elle conservé de son anticfue 
splendeur que son système de conjugaison , c'en serait 
assez , a dit un savant (i), pour que cette belle langue 
méritât d'être étudiée: mais il s'en faut beaucoup, pou- 
vons-nous ajouter, que son système de conjugaison 
soit le seul beau côté d'elle-même que celte langue 
ait garanti des ravages du temps-, elle conserve bien 
d'autres vestiges de son antique splendeur, que nous 
avons déjà exposés, et qu'il n'est pas inutile de ré- 
sumer ici en peu de mots. 

Il n'en est pas du basque comme de tant d'autres 
idiomes qui se sont considérablemeut éloignés de 
la belle nature, en multipliant les nuances de leurs 
sons primitifs: cette langue ne distingue dans les dits 
sons que les nuances essentielles et majeures, ce 

(i) Lécluse, Manuel de la lang, basq. , pag. 86. 



i5c) 
f[ui fait qu'elle n'a pas eu besoin de grossir le nom- 
bre de ses voyelles, ni de créer de nombreux accens. 

Elle s'est encore maintenue près de la belle na- 
ture pour ce qui regarde les sons articulés et leurs 
signes les consonnes, soit en retenant des articula- 
tions antiques et naturelles, perdues pour d'autres 
langues, soit en repoussant d'autres articulations 
aussi ditïlciles que modernes. Parmi les articulations 
antiques qu'elle conserve, paraissent avec bonneur 
le son plein et nourri de notre s, semblalde au 
ssodé cbaldéen-, plus, les trois aspirés ph , kh , ih , 
tels qu'ils étaient cliez les anciens Grecs et chez les 
Hébreux, et tels qu'on les retrouve dans la nature 
en essayant les organes de la parole. Parmi les sons 
alambiqués que le basque repousse, figurent les ar- 
ticulations i^, X, z, g,j, rendus à la manière des Fran- 
çais et des autres peuples modernes. 

Les radicales de la langue basque se font remar- 
quer par la simplicité de leur matériel, qui n'est sou- 
vent que d'une syllabe, par ce juste tempérament 
de valeur, qui, consistant dans un sens achevé mais 
indéterminé, fait que nos radicales sont comme au- 
tant de genres logiques, par la flexibilité que leur as- 
sure cette manière d'être , et selon laquelle elles se 
laissent déterminer, on ne peut plus commodément^ 
à divers sens particuliers, adjectifs, substantifs, ad- 
verbiaux, coinparalifs, diminutifs, augmentatifs, su- 
perlatifs, &c. 

Les grammairiens, tout occupés de la considéra- 
tion des formes, comptent huit espèces de mots, dit 



i6o 
Boëce-, mais les philosophes, qui ont uniquement 
égard à la réalité, n'en reconnaissent que deux, le 
nom et le verbe : Grammatici quia i-ocum figuras con- 
sidérant , ideo octo orationis partes speculantur : phi- 
îosophi autem cùm rem tantiim contemplentur , solâ 
nominis et verhi speculatione indigent. C'était la pen- 
sée de Priscien : Partes orationis, disait-il, sunt se- 
cundàm dialecticos duce, nomen et verhum. On n'a pas 
oublié que cette division, reconnue pour être vrai- 
ment philosophique, est la division indiquée par la 
langue basque. 

Celle-ci n'oiFre pas moins de philosophie dans cha- 
cune des deux espèces prise séparément. C'est en- 
core une chose expliquée, qu'il ne s'agit que de rap- 
peler en cet endroit. 

Exprimer quelque attribut essentiel à l'objet nom- 
mé, ou quelqu'une de ses qualités les plus sensibles, 
ou bien son usage et sa destination, méconnaître 
la distinction des genres , et éviter par là beaucoup 
d'inconvéniens , sans perdre le moindre avantage \ 
pouvoir être employés sans détermination de nom- 
bre, d'ime manière aussi utile dans la pratique qu'elle 
est conforme en théorie aux lois fondamentales du 
langage-, déterminer le nombre singulier ou pluriel, 
et passer de l'un à l'autre, par la méthode la plus 
simple et la plus uniforme que Fou puisse imagi- 
ner-, renfermer la valeur de Farticle, et la précision 
qui accompagne ce mot, sans traîner après soi un 
long et embarrassant cortège de monosyllabes; s'en- 
tourer, par la seule forme d'une déclinaison, de 



tous ces rapports que les autres langues expriment, 
tantôt par des propositions, tantôt par les cas des 
déclinaisons diverses, tantôt par les deux moyens 
re'unis -, tels sont les avantages les plus frappans de 
nos mots appellatifs, et conse'quemment de tout ce 
qui n'est pas verbe. 

Se rapprocher, plus qu'aucune autre conjugaison 
connue , du système verbal le plus simple qui se 
puisse 'imaginer, et trouver dans un système si sim- 
ple le moyen de fournir, non seulement aux besoins, 
mais au luxe même de l'expression-, n'employer que 
deux verbes, et avec ces deux verbes lier toutes 
les propositions possibles, représenter toutes les si- 
tuations respectives que peuvent prendre les divers 
sujets et les divers cotnplc'mens du verbe-, épuiser 
toutes les combinaisons qui peuvent exister entre 
les sept pronoms-, le tout avec aisance, e'nergie et 
rapidité : ce sont là quelques-uns des caractères mar- 
qués de la conjugaison basque. 

Etre exempte des difficultés qui naissent de la loi 
de l'accord en genre -, réduire la concordance en 
nombre et en cas aux termes les plus simples-, ren- 
fermer toutes les règles de la dépendance dans l'u- 
sage bien connu de la seule déclinaison-, tels sont 
les premiers aperçus qu'olïre la syntaxe de notre 
langue. 

Assortir le placement des mots à la nature de la 
pensée -, imiter par leur arrangement le calme des 
idées contemplatives, ou bien suivre nos sentimens 
dans leur impétuosité , dans leurs écarts , dans ce 

1 1 



162 
desordre qui leur fait franchir, comme par un bond, 
ce que l'idée suivrait pied à pied ; ranger les éle'mens 
du discours dans Tordre le plus propre à instruire, 
ou les abandonner à l'influence de Thannonie, au 
feu de l'imagination, à l'intérêt, pour toucher et en- 
traîner-, se prêter par conséquent, de la manière la 
plus parfaite , à tous les geni'es et à toutes les cir- 
constances : tels sont les privilèges de notre cons- 
truction. 

Si iû langue basque , n eût-elle conservé de son an- 
tique splendeur que son système de conjugaisons , mé" 
rite d'être étudiée , nous laissons aux connaisseurs à 
juger combien tous les avantages qu'on lui a assurés 
dans cet écrit la rendent digne de leur attention. 



Tout persuadé qu'est l'auteur que la langue bas- 
que est digne de Fattention des savans, jamais il 
n'a dû la croire digne d'occuper les loisirs pré- 
cieux d'un ecclésiastique : comme tel, il n'a pas dû 
oubUer un instant que sa profession l'attachait, d'une 
manière très spéciale, à l'œuvre de son père : In his 
quœ patris mei sunt oportet me esse. N'eût-il entrepris 
ce petit essai que pour oublier les chagrins de la 
vie, ou pour se délasser de ses fatigues journalières, 
il ne serait pas sans reproche si cet objet étranger 
eût par fois captivé son attention avec quelque dé- 
triment du véritable devoir. Plaise au ciel qu'il ne 



îui soit pas detnande compte d'un temps qu'il eut 
bien mieux employé' à pleurer ses fautes, à clior- 
ehex les hommes qui s'égarent, à étendre le royaume 
de Dieu parmi ses frères et dans sou cccuri 



FIN. 



^H (.Darrigol, Jean J^ierre^ 

^033 Dissertation critique et 

apologétique sur la langue 

basque 



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