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Full text of "Démêlés du comte de Montaigu, ambassadeur à Venise, et de son secrétaire ..."

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p 



BAHVÀkD C0U£<» UBRAKr 



IN M&MOILIAH 

ARTHUR STURGIS DIXET 
18104-1901 

HAKVAU) COLLEGE I90J 



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VIIl COMTE DE MONTAIGU ET J.-J. ROUSSEAU 

ques pages ironiques et méchantes forment toute 
la biographie de notre ambassadeur. Ni lui, 
qui igQOra naturellement les Confessions, ni ses 
enfants, hommes d'épée, peu au courant des 
querelles de plume, ae songèrent à discuter ces 
assertions. 

Si cependant Pierte-François de Montaigu, 
fidèle serviteur de son pays, n'avait eu d'autres 
torts que de représenter une politique chimé- 
rique, absolument inapplicable en Itahe, et d'être 
desservi par son secrétaire, philosophe peu indul- 
gent?... 

Bien des accusations mat fondées avaient été 
déjà relevées dans les Confessions. C'est le désir 
de vérifier celles portées contre l'ambassadeur qui 
a conduit un de ses descendants directs à re- 
chercher dans les sources ofBcielles et dans les 
papiers de famille la preuve des allégations du 
secrétaire misanthrope : ces documents si abon- 
dants et si clairs prouvent surabondamment 
combien Jean-Jacques nous a induits en erreur. 

Le texte des Confessions a été divisé en para- 
graphes correspondant aux diverses phases du 



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INTRODUCTION ix 

récit des démêlés de Rousseau et du comte de 
Montaigu. 

Toutefois, pour plus de clarté, son commen- 
taire sera précédé : 

1* De la bibliograpbie générale de la discus- 
sion ; 

â° D'une biographie sommaire de l'ambassa- 
deur avant sa nomination à Venise; 

3° Du texte complet du passage des Confessions 
qui le concerne. Ainsi le lecteur pourra juger 
d'abord et d'ensemble le témoignage de Jean- 
Jacques, et suivre pins aisément ensuite la cii- 
tiquc détaillée. 



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BIBLIOGRAPHIE 



1. Archives du miniilire des Affaires étrangèrei. Corirtpon* 



dauce de Veniie, 




S»Ï04 


1743 Janvier-juillet. 


— 805 




— a» 


1744 Janvier-juin. 


— SOT 


1744 JulIlM-déeemhre. 


— 208 


1745 Janvier-août. 


— 209 


1745 Seplembre-17S« avril. 


— 210 


1746 Mai-1747 avril. 


— 211 


1747 Mai-1748 juip. 


— 212 


1748 JuiIlet-1749 décembre. 


2. Archives de Venise. 


Archwea du Sénat : Corli, 1743-1749, regiitrai. Archive» du 


Collège 1 Eïpoaiiion 


i principi, 1743-1749, regiitres et liaiiea. 


3. Archives du Château dé la Brttescht. 


1° Les le lire ■ adre: 




Fleury; par Barjac, 


premier valet de chambre du cardinal; par le 


chevalier de MoDUl( 






a° Quelque» lettre 


oanaut de< correapondanu extraordioaîrea 


deramba.«adeur;d( 


mptes, dei méiiioirei ou dei documenli de 



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[ COMTE DE MONTAIGO ET J.-J. ROUSSEAU 

î" Un inventaire complel de la correspondance de l'ambnasadeur 
I 5,106 nuinéroi, nvec la date el l'énoncé •ommaire de 
chaque pièce. Cet inventaire e>l dlviaé en cinq partiel. 

I. — Lettre» et minutes de TambaBBadcur (1743-1749). 
II. — Lettres adreaiées au comte de Monlaigu par le» iiii- 
ni.lre» du roi (1743-1749). 

III. — Lettres adressées au comte de Montaiga par les ninbaa- 

sadeurs et niiniilres- du roi auprès de» différente» 

cour» étrangères (1743-1750J. 
a. Lettres de Berlin. — Marquis de Valory, ambassadeur. 
6. — Bolo{;ne. — Comte Beroaldi, ambassadeur. 

c. — Const.inllnople. — - Comte de Casteltane, ambassa- 

deur. 

d. -— Florence. — Comte Loreoii, ambassadeur. 

e. — Francfort. — Comte de Laulrec, ambassadeur. 

f. — Gêne». — M. de Joinville, ambassadeur. 

II. — La Hafe. — L'abbé de la Ville, ambassadeur, 
i. — Lisbonne. — Marquis de Cbavigny, ambassadeur. 

/. — Madrid, — Vauréal, évêijue de Renne», ambassa- 

i. — Moscou. — Marquis de la Chétardie, ambassadeur. 

/. — Munich. — Marrjuis de Chavigny, M. Benaud, 

ambassadeur. 
m. — Naplei. — Marquis de L'Hôpital, ambassadeur. 
n. — Rome. — Abbé de Canillac, archevêque de 

Bouq'e», ambassadeur. 
o. — Sion. — M. de Chaignon, anibas»adeur. 

p. — Stockholm. — Marquis de Launny, ambassadeur. 

ij. — Turin. — Marquis de Sennelerre, ambassadeur: 

r. — Vienne. — M. Vincent, ambassadeur. 

IV. — Lelirei adressées à l'ambassadeur par divers correspon- 

dants (1742-1751). 

V. — Bulletins de nouvelles politiques et militaires (1743- 

1748). 
Sif,nalon9 aussi comme faisant partie de cet inventaire une 
tiiième caté(;orie dont plusieurs pointa ont rapport à cet ouvrage. 
VL — Papier» et notes non classé» dans lea catégories précé- 

a. Documents relatifs au procès que l'ambassadeur [ut obligé de 



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BIBLIOGRAPHIE xiii 

fr. Comptes et niémoiret dea dépenies faîles k Veniae par le 
comle de Monlaigu. 

c. Papiert divers. 

d. Minutes en double et ea triple dea lettres du comte de Mon- 

Uiflu. 

e. Papiers laiaaéa à Veniae par le comte de Froullay, prédécei- 

aeur du comte de Monla^u (1). 

11. SOUBCËS lUPIllHËKS 

1° Lea Confationt de J.-J. Rautseait. *• partie, livre II. 1748- 
1743-17M 

S° Lea ouvrages de* auteurs av.int parlé de J.-J. Rousseau, soit 
comme critique*, aoit comme historiena : 

Bbbiurdin de Si[NT-Pierre, Essai sur J.-J, Bouatau, t. XII, éd. 
Aimé Martin, 1818, page 120. — Musset-Pithiv, Histoire de ta 
vie et des ouvrages de J.-J. Jtousseau, Paria, 1821, ï vol. in-S". 
— Siiirr-MtRC-tJinAnmH, Du séjour de J.-J. Bouiseau à Venise, 
Journal des Débats, 22 janvier 1862. — Proaper FaugÈbe, J.-J. 
Rouaieau à Venise, Correspondant, 10 cl 25 juin 188S. — M. CÉ- 
BESOLE, J.-/. Kou'seau à Venise, 1743-1744. Nolea et documentt 
recueillia par Victor Céresolb, conaul de la Confédération suiase 
à Veulse, publiés par Théodore de SitissuRE. Paria et Geuève (IS85, 
1 vol. in-B"). 

3° Les auteura qui se sont occupéa de la diplomatie française en 
Italie tous le gouvernemeot du marquis d'Argenson. 

a. Marquis D'AnOENSon, Journal et Mémoires, édition de la 
Société de l'Hialoire de France. 

b. Art. de Licoube, La politique française en Italie pendant la 
|;uerre de la succeaaîoD d'Autriche, Correspondant, 25 juillet 1872. 

c. ZÉïOBT, Le marquië d'Argenson et te ministère des Affaires 
étrangères, Paris, 1880. 

d. Joseph Beikach, Introduction au voluuie intitulé : liaplet et 
Parme, dana le Recueit des instructions aux ambassadeurs fran- 
çais. 

e. Mertion, Le comte de Saint-Germain, 1884, in-8°. 
/. DiEBO, Histoire générale de Venise jusju en 1747. 



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INDEX DE LA THÈSE 



A, 


, Ibtuodiictioii : nolei «ur la comle d 


e Monuigu avant son 


nbauade. 








B. 


BlILIC 


«MP 


aïK. 




C. 


Thèse 








Chifitre 


I. 


Cumulent J.-J. Itouiseai 


1 fit connaissance de 








l'ambassadeur de Venise 


! et entra k son service 








(p. II). 








II. 


Commem il raconte sonar 


rivée J Venise (p. 17). 




— 


IH. 


Comaieol il décrit I état di 
à .on arrivée (p. 19). 


! l'ambassade de Venise 




~ 


IV. 


CoDiment il fut nommé 
(p. S3)- 


secrétaire d'ambassade 








Gommenl il apprécie les 
(p. 30). 


^1 comme homme privé 






VI, 


. Comment il apprécie les i 
même aui Français et 

(p. W). 


lervicet rendus par lui- 
son eii.tence ;. Venise 




- 


VII, 


tique, (p. M). 






~ 


VIII. 


Comment il dépeint l'iult 
I>atsade(p. 55). 


Irienr et la vie d« l'am- 




— 


IX. 










renvoi (p. 61). 





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DEMELES DU COMTE DE MONTAIGU 

ET DE KON SECRETAIRE 

JEAN-JACQUES ROUSSEAU 



LE COUTE DE HONTAIGU JDSQU A SA NOUINATION 
A l'ambassade de VENISE 

Pierre- François de Montaigu descendait des Mon- 
taigu d'Auvergoe, auxquels appartenait Pierre-Gué- 
rin de Montaigu, grand maître des Hospitaliers de 
Saint-Jean de Jérusalem en 1208 (1). Une branche 
s'était établie en Poitou (2). Il ne saurait être ques- 

(1) DiizoBitv et BicBKLUT, t. H, p. 1831, édît. de 18S0. 

(S) Dan» la collection Letellier, il existe en effet un contrat 
il'emprunl Fuit par deui Montaigu, à la tin du douzième aiècle. qui 
parte la mention : Qui Piclaiiieniis et Àrveineiisis conianguinei... 
D'autre part, dans le> archive! de la famille de l'ambaisadeur >e 
trouve une lettre du mois d'août 1266 adreaiée par Alphonse, SU 
du roi de France, comte de Poitiers et de Toulouse, au sénéchal de 
Poitou, pour faire mettre en liberté Garin de Montaigu, chevalier, 
(]ue (iuy d'Orfeuille et Aimery Maynard ont injnstemenl fait pri- 
•onnier aver deui de ses écuyers >ur lei terres dudit comte de 



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* DEMELES DU COMTE DE MONTAIGU 

tioD d'exposer ici l'origine ni l'histoire de cette 
famille. La filiation suivie de l'ambassadeur remonte 
à Guillaume de Montaigu, qui habitait le Saumurois 
vers la fin du quatorzième siècle, et s'y maria en 
1428. II portait le titre de seigneur de Saugré (1). 
Soixante ans plus tard, son petit-fils Jean devenait, 
également à la suite d'un mariage, seigneur de Bois- 
david en Saumurois (2). Au seizième siècle, encore 
à l'occasion d'une union, la famille cmigra d'Anjou 
en Foitoti, ou René de Montaigu épousa, en 1587, 
Suzanne de la Noue, qui lui apporta en dot la terre do 
la Bosse (:{), C'est là que pendant près de deux siècles 
ses descendants menèrent une existence des plus tran- 
quille. 

En I71t), Charles de Montaigu marquis de Bois- 
david, père de l'ambassadeur, impliqué dans la cons- 
piration de Cellamare, fut arrêté dans son château de 
la Bosse, non sans avoir opposé une sérieuse résis- 
taucc. Ses papiers furent saisis (4) et il fut enfermé 
& la Bastille pendant un an. Marié deux fois, Charlcs- 

(1) Commune de Doué-la-Fonlaîne, chef-lieu de caman de l'ar- 
rondiBseDient de Sauinut (Maine-el-Loire). Cette seigneurie, relc- 
Taot de celle de Trêve», appartenait à cette époque aux dauphias 
.d'Auvergne. (Charte de» archives privéet de la Breleiclie.) 

(ï) Commune de Sainl-Georges-dB-Sepl-Voiei, canton de Genne», 
arrondiisenienl de Saumur (Maine-et-Loire], 

(3) Commune de Cyrièrea, canton de Cetizay, arronditiement <le 
Breaiuire (Dem-Sèvre») . 

(4) Lea papiers ne lui furent paa toui rendui. La plupart furent 
gardéi à la Basiilie. \U lont actuellement ctagséï parmi le> m.-inui- 
crili de la bibliothèque de l'Anenal. 



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ET DE JEAN-JACQUES KOOSSEAU 3 

François eut du second lit, en 1092, Pierre-François, 
le futur diplomate. 

Pierre-François portait les titres de comte et mar- 
quis de Montaigu, seigneur de haute justice, marquis 
de Cirières et du Plessis, comte de la Chaise, mar- 
quis de Boisdavid, seigneur de la Bosse, Bréti- 
gnolles, le Plessis-Bastard, Moutigny, la Bohinière, 
l'Ëstang, etc. (1). 

Après s'être illustré dans plusieurs campagnes 
dont nous parlerons plus loin, il se maria avec 
Mlle de la Chaise d'Aix, le 30 juin 1736 (2). 

Malgré sa fortune et quoiqu'il fût l'aîné des enfants 
du second lit, Pierre-François de Montaigu fut des- 
tiné de bonne heure au métier des armes (:1). En 

(l)Aïeu do 13 ïepteinbre 1738. (Manuscrïl «le France. — 
Cabinel de Beauchet-Pilleau.) 

(2) ■■ Le fiancé apporlaîl en dol plus de 30,000 livres de rentei 
en terres et eaviroa 50,000 livret en l>ient meubles, le lout grevé 
de 4,000 livrea de rentes viagère» à tervir .innnellemeat; quant ik 
1.1 future, elle .ivait de son ci'ilé à peu prè> 13,000 livres de realea 
saus compter le mobilier, qui n'était pas sans valeur. L'argenterie 
était évaluée 8,000 livres à l'inventaire ; les diamants el les bijoux 
6,400 livret. > (Pièces conlennea dans les archives de la famille.) 
Ces chiffres indiquent une fortune notable, si l'on se rapporte 
surtout à l'année 1736 ; au commencement du dii-huitième siècle 
la ricliesic publique avait subi un amoindrissement considérable, 
l.'anibatsadeur babitait la terre de la Itosie, lui lui venait de 
René de MonlaiflU, ainsi que nous l'avons dh. 

(3) La chronologie inililaire de Pinard (t. VIII, p. 3SG) nous 
dit bien que dès ITOQ il était en possession d'un brevet de lieute- 
nant au régiment du roi. La chose parait invraisemblable si l'on 
son{;e que le jeune Montaigu n'avait alors C[ue quatorze ans. d'au- 
tant plus que les archives de la famille contiennent une nomina- 
tion authentique !i ce gr.ide, mais à une date postérieure. Il serait 



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4 DÉMÊLÉS DU COMTE DE MONTAIGU 

1707, capitaine dans le régimenl royal d'infanterie, 
il prit une part brillante aux campagnes des Pays- 
Bas et du Rhin; en I70S, il était à Oudenarde; 
l'année suivante, à Malplaquet; en 1712, à Denain; 
à Fribourg en 1713. Kntré au régiment des gardes 
françaises (1) comme enseigne en 1714, il y passa 
lieutenant en 1 720 ; sept ans après, il achetait au prix 
de cent mille livres une compagnie dans le même 
régiment;le 1" janvier 1740 (2), il fut nommé briga- 
dier d'iafonterie, et en 1741 capitaine de grena- 
diers (3), toujours aux gardes françaises. 

Le service était cependant devenu si peuactifdans 

cependaDl possible que le roi ait accordé au jeune homme, Don 
paa le brevet de lieutenant, maia celui de toui-lîeu tenant, ce qui 
ae faiuit en caa de guerre. 

(1) C'était le 1" régiment d'infanterie dans l'ancien régime. Il 
comprenait trente-deui compagniea ; chacune portait le nnm de ion 
capitaine, excepté la compagnie dite colonelle. Le régiment dea 
(•ardea françaîees avait le premier rang aur loua lea autres comme 
formant (avec lea SuisaeB)lagardedu prince. Jusqu'aux maréchaux de 
logia incluatvemeot, lea gradea avaient le privilège de commîttimua■ 
(S) Almanach royal, année 174! et advsntei. 
(3) L'ordonnance du 17 juillet 1777 tijait à 100 hommes la 
compa)>Die de grenadiera et à 176 hommei diacnne dei cinq 
aulrea, y compris lea officieri. 

Lieu tenante- colonel a, majora, capitaine* de gre- 
nadier., fusillera 80,000 livrea. 

Capitaine* en deuxième, aidea-majort, lieutenants 

en premier 40,000 — 

Lieatenani* en deuxième, anua-aidea-major*. . , 30,000 — 

Soui-lieutenanti en deuxième iO,000 — 

Enseigne* 6,000 — 

Lea chargea vacantes par mort reitent à la diapoiitïon du roi. 
Comme la noblease est exigée pour le grade d'enaeigne, lea baa 
officiera ne peuvent dépasser celui d'adjudant. 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU » 

le régimeat (I) et par suite si désagréable pour un 
vrai soldat comme le comte de Montaigu, qu'il solli- 
cita la faveur de sortir de la carrière militaire. Le 
25 janvier 1742, il écrivait au cardinal Fleury: «Que 
Votre Eminence ne trouve pas mauvais que j'ose me 
rappeler dans l'honneur de son souvenir pour la 
grâce sur laquelle elle m'a &iit pressentir; je puis 
avoir Lien des concurrens qui ont sans doute... des 
ressources que je n'ai point. Comme il y a déjà du 
temps que Votre Eminence a eu la bonté de me 
faire pressentir, je tremble de n'estre pas le préféré. 
Ma situation m'y rendrait d'autant plus sensible; je 
ne puis plus tenir où je suis; Monseigneur, mon 
parti est pris de donner ma démission à Votre Emi- 
nence à mon retour; et cela est au point qu'Elle me 
ferait Maresclial de France à condition de rester oà 
je suis, qne je n'y resterais pas (2). » 

Qu'on ne s'imagine pas que ce dégoût fût un sen- 
timent personnel et peu partagé dans l'armée. La 
lettre du comte de Montaigu est justement confirmée 
par le témoignage bien formel d'un autre officier, 
M. de Saint-Georges, qui écrivait à son ancien caraa- 



(1) Lei 


Barde» fra 




à Par 


», car 


elle) 


avaient 


coniervâ I 


P' 


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lie la {>arde de ta 


famill 


roya 


e. Le 


colonel 


cODiinue à 


pre 


Ddre 


es ordret du roi. 


Malhe 




nent. 


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coDaervanl 




di.tia 


ctiont honorifiqu 


., le 


4?me 


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du >er- 


vice et le 




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, De différait pi 




blême 


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réRiment» 


In 


anleri 


. Ce réHÎnieiH apparlenai 


àla n 


ai ion 


du roi. 


(I) Arch 


ive 


de la familU. 











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6 COMTE DE MONTAIGU ET J.-J. ROUSSEAU 

rade au commencement de l'année 1744 : « Vous me 
demandez la situation du régiment; ma foi, il fait pitiez 
par le dégoust général quy y règne; il n'y a pas un 
capitaine quy ne désire avoir la retraite... je suis 
charmé d'en estre dehors (1). " Un pareil découra- 
gement .est bien fait pour étonnerde la part d'un jeune 
officier qui avait débuté dans la vie militaire par les 
campagnes de la succession d'Espagne etqui conser- 
vera toute sa vie le caractère et les défauts mêmes 
d'un soldat. II s'explique cependant si l'on tient 
compte de la désorganisation, de l'anarchie pro- 
fonde qui détruisirent nos forces militaires jusqu'aux 
réformes violentes du comte de Saint-Germain (2). 

(1) Archives de la famille. 

(S) Les grandi ofticien élaieat : comle de Saint-Geroiain, 
ministre de la |;uerre; prince de Montbarey, adjoint; 

QuiDze maréchaux de France : (Gaspard) marquis de Clermont- 
Tonncrre, duc de Richelieu, doc de Biron, duc de Bercheny, duc 
de Coaftans, marquis de Contades, prince de Soubiee, duc de Bro- 
glie, duc de Briiaac, duc d'Harcourt, duc de INoailles, duc de 
Nicolay (mort en 1777), duc de Fitz-James, due de Mouchy, 
J.'B. de Durfort duc de Duras; 

Trois colonels généraux ; comte d'Arloii, colonel général de» 
guitaes et Grisons; marquis de Béthune, colonel général de la cava- 
lerie; duc de Coigny, colonel général des dragons. 

I a lieutenants généraux canimandants. 
OHicien généraux j W maréchaux de camp cummandants, 
des divisions \ 145 lieutenants généraux des armées du roi. 
pour / 340 maréchaux de camp des armées du roi. 

l'inspection de* j 258 brigadiers d'infanterie, 
troupes. I 138 — de cavalerie, 

[ 34 — de dragon». 
Total des grand» officiers : 1,012. 
Appointements et soldes : 1,Î32,000 livres. 



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TABLEAU GÉNÉALOGIQUE 



Gillier, en I6'ï2. 

J 



S( du Chalclier-Forli 



c Mareoe- Une tille 



marqms de Cirières el 
da PU»i>, comie de la 


)>hle. chevalier de Mouui- 


llharle.- 


fin-uen 


ilhomme de la mau- 


Françoii, pr*- 
ire, abW. 


aie de 


Monteic'leDauphia 


Chaiie, Diarquii de Boi>- 


(4 Eéï 


nea), «mi-lieule- 


prieurdu Pin 


davy. .eiROour de la 




n. sude> (1 no.. 


el de la Cha- 


Bos.e. le Ple.M»-Ba»Wrd. 


1724). 


omn]andanl(27jain 


ptlande,1743. 


l'Eiann, elc, aïntacia- 


1729), 






denrdc France à Venise 


mixioD (30 m«n 1735), 




de ni3 i IMS. Né en 


rheval 


er de Sainl-Loui». 




1692, mon en lltii, 


Morti 






épouse en 1136 Anne- 


eoierr 


à Saiot-Siilpice 




Françoiie de la Chaiie 




(2)- 




d'Ail, 








1 
Loail-Marie-TmiMainl d 


MOD- 


Charles-Louil-F 


rançttit-Anioino- 


taljFu. né le !•' novembre 


1739, 




de Monlaisn. 


eheilu-léner de la garde 


du roi 


uéle9aoAll741,li 


a(*nant-coloLel 


en 1755, mon sani allia 








5 noYEinlire 1780, 




la chambre du pr 


nce de Conti, 






cponie le 14 ma 


1777 Louiie- 






Françoite-Joiëpbin 
Mort en 1789, Tai» 


e de Saillv. 






«ntdeuifiUqni 






cnniinuent la desc^ 


ndanoe. 



(S) Lujnu le qualifie d'homme forl laiye cl riirl tcnti. et qui n'admenall a,, |ei 
plaiiauRrir. libret que H. d'Aycn mil i. la mode à la labié <lu Dauphin, {Arthiini 



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COMMENT JEAN-JACQUES FIT CONNAISSANCE 
DE L'AMBASSADEDR DE VENISE ET ENTRA A 
SON SERVICE 

M. le comte de Montaigu, capitaine aux 
gardes, venait d'être nommé ambassadeur à 
Venise. 

C'était un ambassadeur de la façon de Barjac, 
auquel il faisait assidûment sa cour (1). 

Rousseau a eu connaissance des relations du comte 
avec Barjac, valet de chambre du cardinal Fleury. 
Il existe en effet plusieurs lettres de Barjac au comte 
de Montaigu. 

26 juia 1742. Elle se termine ainsi : c Du Parc, 
Monglas, les aumôniers et Menjard vous font leurs 
compliments. Soyez persuadé de mon respect et de 
mon attachement. « De Barjac. 

Ft iiiillpl 1742 n lui dit nii'il » tmnRmïit u A^^ 



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COMTE DE MONTAIGU ET J.-J. ROUSSEAU 9 

Puigooo, soutenu par le Dauphin, et M. le Premier 
(il g'agitd'une charge à vendre). Même fin. 

Une autre sans date (lundy) où il lui dit de venir 
voir le cardinal à 7 heures. Même fin. 

19 août 1742, où il annonce au comte de Montaigu 
que •> Son Eminence m'a dit de vous faire bien des 
amitiés de sa part <• . 

22 septembre 1742. 

13 novembre 1742. 

5 avril 1744. 

Ces lettres indiquent suffisamment la cordialité des 
relations de Baijac avec la famille de Montaigu. Il 
convient d'ajouter, ce que ne fait pas Rousseau, ou 
ce qu'il ne savait probablement pas, que le cardinal 
connaissait assez intimement la famille de Montaigu 
pour s'occuper de ses affaires intérieures. C'est ce 
qui ressort 

l" D'une lettre datée d'Issy {1" mars 1731.) «Je 
connais toute cette famille par de bons endroits, dit 
le cardinal. Je serais bien aise aussi de pouvoir leur 
faire plaisir (1). ■ 

2° D'une autre lettre toute confidentielle et en- 
tièrement écrite par le cardinal à Mme de Montaigu, 
religieuse du Calvaire, au Marais (2). 

3° Des notes tracées par le cardinal lui-même en 
tête des lettres que lui adressait le comte de Mon- 

(t) Archives de la Breletcbe ■■ adreiBe illitible. I»ay, 1" niara 

irai. 

(2) Archive» de la Itreleiche; Ver«ailt««, 91 janvier 174Î. 



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10 DEMELES DU COMTE DE MONTAIGD 

taigu; par exemple, celle écrite sur la minute de la 
lettre où le comte sollicitait du cardinal son passage 
dans la diplomatie : « Soîez tranquille, monsieur, car 
je ne TOUS oublie pas (I). « D'où il suit que la nomi- 
nation du comte de Montaigu ne venait pas unique- 
ment de l'inspiration de Barjac. 

Son frèrCy le chevalier de Montaigu, gentil- 
homme de la manche de Monseigneur le Dau- 
phin, 

J.-J. Rousseau est plus exactement renseigné 
(vingt-neuf lettres du chevalier à son frère). Le che- 
valier de Montaigu, frère cadet de l'ambassadeur, 
capitaine au régiment des gardes françaises, briga- 
dier d'infanterie, rnenin {2) de Mgr le Dauphin, alors 
enfant, ce qui n'empêchait pas le chevalier de lui 
parler souvent de son frère l'Ambassadeur : u J'aurai 
l'occasion de parler de toi, à Mgr le Dauphin qui me 
demande quelquefois de tes nouvelles, et se fortifie 
tous les jours, et en est à surprendre tout lé monde.» 
(23 août 1743.) 

... était de la connaissance de ces deux dames, 
Mme de Broglîe, Mme de Beuzenval, et de celle 
de l'ahbé Alary. 

(1) Archivea de la BrelCBclie; «iinB date, réponee à la lettre 
écrite de Lille le 25 janvier 1742. 
(S) Geniilfaomme de la mnnclie. 



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ET DE JEAN-JACQDES ROUSSEAU 11 

Housseau doit se tromper. 11 existe dans les papiers 
de la famille des lettres de ce genre, mais aucune de 
ces deux dames. 

Je demandai cinquante louis d'appoiiitement, 
ce (fui était bien peu dans une place où l'on est 
obligé de figurer. Il ne voulut me donner que 
cent pistoles et t/ue je fisse le voyage à mes frais. 

Ce passage est complètement inexact. C'est l'abbé 
Alary qui avait directement traité la question des 
appointements aTecJean-Jacqueslui-méme, sans que 
l'ambassadeur ni sa famille s'en fussent mêlés. L'au- 
teur avait du reste parfaitement accepté les condi- 
tions de l'abbé. En voici la preuve. Le cbevalier de 
Montaigu écnvait, le 26 juin 1743, à son frère l'am- 
bassadeur. ■ Je viens de voir dans le moment le 
sieur Rousseau que l'on t'avait proposé pour secré- 
taire, que M. l'abbé Alary a envoyé à me voir; j'en 
ai bonne opinion sur sa physionomie etson maintien. 
11 me parait déterminé à t'aller trouver, cependant il 
demande trois ou quatre jours pour rendre une ré- 
ponse précise, et quinze jours pour l'arrangement 
de ses affaires avant de partir... A l'égard des condi- 
tions, ma sœur luy a offert mille livres et un valet 
pour le servir, et il a eu de la peine à s'en contenter, 
en me disant cependant que M. l'abbé Aliary avait 
fixé ses appointements à celle somme, lorsqu'il avait 



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lî DEMELES DU COMTE DE MONTAIGU 

été question de luy la première fois (1). » Quelques 
jours après, le chevalierdoit revenir sur cette affaire : 
il Je crains, écril-il, que tu n'aye pas reçu une lettre 
que je t'ai adressée il y a huit jours... par laquelle je 
t'apprends que nous avions vu le sieur Rousseau et 
qu'il était presque déterminé à t'aller trouver moyen- 
nant mille francs d'apointements et qu'il demande 
qu'on luy paye par quartier, et un valet entretenu ; il 
a demandé outre cela qu'on luy avancent 300 livres 
pour s'habiller, ce que nous luy avons promis; et 
quant aux frais de son voyage... j'ai conseillé à "ma 
sœur de s'en raporleràM. Coli (^). Ma sœur m'écrit 
aujourd'hui et me mande qu'il part lundy 10 par la 
diligence, que M. Goli fait monter les frais de son 
voyage à 445 1. 10, sans les 300 livres d'avance 
qu'on luy a promis, et qu'elle luy a donné encore 
30 livres dont il avait hesoin; j'espère que tu en 
seras content (3). « 

Mme de Broglie me proposa... 

Ce fut l'abbé Alary qui fit la proposition (voir ci- 
dessus) . 

M. de Montaigu partit, emmenant un autre 

(1) Lettre du 36 juin 1743, du chevalier de Mootaigu k son 
Frère, ambaaiadeur. 

(S) Coli ou Kolly, banquier, homme d'affairea de l'ambnagadeur 



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ET DE JEAN-JACQUES ROOSSEAU 13 

secrétaire appelé M, Follau qu'on lui avait 
donné aux bureaux des affaires étrangères. 

Il est vrai que te comte de Montaigu emmena Fol- 
lau avec lui, mais il ne faut pas croire que ce secré- 
taire eût été fourni à l'ambassadeur par les afFaires 
létrangères. Follau, en efFet, avait été indiqué au 
comte de Montaigu par un de ses parents, M. du 
Parcq, familier du cardinal de Fleury et l'un de ses 
agents aux affaires étrangères; du Parcq avait agi 
en ami particulier du cardinal, et non pas au nom 
des bureaux. 

Deux lettres de du Parcq au comte de Montaigu 
l'attestent. La première, du 30 novembre 1142, 
datée d'issy oij il lui indique ce secrétaire; la 
deuxième, d'I&sy, le 10 décembre 1742, dans laquelle 
il le remercie d'avoir accepté son parent. 

En outre, dans la correspondance de Venise au 
ministère des affaires étrangères il n'est nullement 
question de Follau; il y aurait tieu de s'en étonner 
si ce personnage avait été indiqué par les bureaux. 
Ce n'est pas la dernière fois que Rousseau cherchera 
à donner à cette charge de secrétaire d'ambassadeur 
une importance qu'elle n'avait nullement au dix- 
huitième siècle. 

 peine furent-ils arrivés à Venise qu'Us se 
brouillèrent. Follau, voyant qu'il avait affaire 
à un fou, le planta là. 



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ik DÉMÊLÉS DU COMTE DE MOHTAÏGU 

Rousseau est dans l'erreur. Follau n'alla pas jus- 
qu'à Venise. Plusieurs lettres du chevalier de Mon- 
taigu à son frère attestent qu'il fut renvoyé avant le 
terme du voyage. 

Il fut congédié à Chambéry. Dans une lettre du 
2(i juin 17<i3, le chevalier de Montaigu écrivait à 
son frère : « Ma sœur m'apprends que tu as été 
obligé de renvoyer ton secrétaire; cela ne laisse pas 
d'être désagréable et embarrassant pour toy, mais 
il vaut encore mieux qu'il n'ait pas été jusqu'à 
Venise. " 

Peu de temps après, Follau, soupçonné de contre- 
bande (1), était arrêté à Turin. Une autre lettre du 
chevalier de Montaigu prouve que son frère l'ambas- 
sadeur s'en était défait à Chambéry : n J'ay vu le 
beau-frère de FoUeau fsicj, qui est chez le roi, et à 
qui j'ay appris cette séparation avec les circonstances 
qui l'avoient occasionné, en luy promettant de n'en 
point parler; il a été touché de cet événement, et 
des raisons que je luy ay donné, que je ne laisseray 
pas ignorer à M. Duparcq quand je le verray. Le 
sieur PoUeau n'en a rien mandé à sa famille, qui ne 
saurait te rien imputer, et je te trouve heureux 
encore de t'en être défait à Chambéry (2). n 

En résumé, le comte de Montaigu avait accepté 
Follau parce que, sur la recommandation de du 
Parcq, il l'avait cru honnête homme. Il le congédia, 

(1) Lettre du chevalier de Montaigu k son frère, 17 août 1743. 

(2) /A.W,, juillet 1743. 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 15 

dès qu'il vit qu'il s'était trompé ou plutôt qu'on 
l'avait trompé. La discrétion qu'il apporta dans cette 
affaire, afin de ménager du Parcq, explique l'igno- 
rance de Jean-Jacques à cet égard. 



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COMMENT JEAN-JACQUES RACONTE 
SON AKRIVÉE A VENISE 

M. de Montaigu, n'ayant qu'un jeune abbé, 
M. de Binis, qui écrivait sous le secrétaire et 
n'était pas en état d'en remplir la place, eut 
recours à moi. 

Kien de plus exact en ce qui concerne cet intéri- 
maire. L'abbé de Binis était un jeune ecclésiastique 
qui allait en Italie continuer ses études et avait 
acconipa{;né le comte de Montaigu. Cetui-ci le 
chargea de la correspondance, entre le départ de 
Follau et l'arrivée de Rousseau. Il sera de nouveau 
question de lui dans la suite des Confessions. 

J'eus vingt louîs pour mon voyage et je partis. 

On a déjà vu que les conditions de Rousseau étaient 
plus élevées. En plus des appointements, il sut se 
Faire avancer par la comtesse de Montaigu 300 livres 
pour son habillement et4i5l. 10s. pour son voyage. 
11 n'en parle nullement ici, mais la comtesse de Mon- 



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COMTE DE MONTAIGD ET J.-J. ROUSSEAU ir 

taîgu (1) se chargea de compléter ses Confessions 
dans une letlre à l'ambassadeur. 

A Lyon, j'aurais bien voulu prendre la route 
ilu Mont-Cenis pour voir en passant ma pauvre 
maman. 

L'oubli de quelques frais de voyage n'a rien qui 
étonne, mais les regrets que l'auteur croit devoir 
exprimer au moment de son passage à Lyon sont 
bien încompréhensîbleg. Comment! Rousseau re- 
grette de n'avoir pas pris la route du Mont-Cenis 
pour voir sa ■ pauvre maman <i aux Charmettes! 
Mais dans te compte de ses frais de route qu'il pré- 
senta plus tard à l'ambassadeur il a fait entrer le 
voyage de Lyon à Chambéry (2). U faut donc admettre 
de deux choses l'une : ou bien il n'est pas allé à 
Chambéry, et dans ce cas il a seulement tenté d'ex- 
torquer 30 livres à son maître; ou il s'y est rendu, et 
la note des Confessions est hypocrisie pure, ou plutôt 
un petit artifice sentimental. 

Puis je descendis le Rhône et fus m'embarquer 
à Toulon. 

II est vrai qu'il descendit le Rhône en passant par 
Lyon et Avignon, mais il s'embarqua à Marseille et 
non à Toulon (3). 

(1) I.ettrci de la corateiK de Montaij^. (Archîvea de la famille.) 
(S) Archive* de la famille. 
(3) Ibid. 



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18 COMTE DE MONTAIGU ET J--J. RODSSEAU 

M. de Montaigu, ne pouvant se passer de moi, 
m'écrivait lettres sur lettres pour presser mon 
voyage. 

Tout porte à croire que l'ambassadeur avait hâte 
de voir arriver son secrétaire. Cette correspondance 
parait toutefois invraisemblable, puisque J.-J. Rous- 
seau partit de Paris la veille du jour où son maitre 
arrivait à Venise (1). 

... si M, de Joinville, envoyé de France à (fui 
je fis parvenir une lettre, n eût fait abréger mon 
temps de huit jours. 

Cette affirmation est en contradiction avec deux 
articles du compte que Rousseau présenta à l'ambas- 
sadeur. Ces articles mentionnent son séjour d'une 
semaine à l'auberge (2). 

(1) Le comte de Montaigu arriva à Veniie le Ll juillet 174S, — 
Roustean, pari! de ParU le 10 juillet, arriva à Veoiae le 4 sep- 
tembre 1742. 

(S) I.ei compte! de J.-J. RouBteau «ont daat lei archivei de la 



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COMMENT JEAM-JACQUES DÉCRIT I/ÉTAT DE 
L'AMBASSADE DE VENISE A SON ARRIVÉE . 

Je trouvai des tas de dépêches, tant de la cour 
que des autres ambassadeurs, dont il n'avait pu 
lire ce qui était chiffré, quoiqu'il eût tous (es 
chiffres nécessaires pour cela. 

En admettant que le nouvel ambassadeur n'eût 
voulu ni déchiffrer ni faire déchiffrer sa correspon- 
dance, il est facile de constater l'exagération de 
Rousseau par les archives de Venise ou celles des 
affaires étrangères. Les (iales seules (!1 juillct-4 sep- 
tembre) suffisent déjà à nous indiquer qu'il ne pou- 
vait y avoir beaucoup de dépêches. 

Car, outre que l'ambassade est toujours oisiue. 

Celte note des Confessions veut-elle dire que la 
sérénissime république de Venise n'avait pas un 
rôle actif à jouer dans les grandes guerres du dix- 
huitième siècle, et en particulier dans la question de 
la succession d'Autriche? Que la France se désinté- 



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20 DÉMÊLÉS DU COMTE DE MONTAIGU 

ressait de la diplomatie du Sénat et que le poste 
d'ambassadeur à Venise clait plutôt une sinécure 
honorifique? La remarque tombe bien à faux de 
1743 à 1747, c'est-à-dire en un temps oh le mar- 
quis d'Argenson dirigeait la politique extérieure de 
la France. Chacun sait la place que les affaires 
d'Italie tenaient dans les projets du marquis. 11 
demandait à ses agents dans la péninsule une active 
propagande, pour ramener ou amener à l'alliance 
française tous les gouvernements ilaliens. Nulle part 
la tâche n'était plus difficile qu'à Venise, République 
voisine des Etats autrichiens, rattachée à la maison 
d'Autriche par les liens d'une amitié séculaire. L'ac- 
tive correspondance du marquis et de son ambassa- 
deur (!'" partie de rinventaire] sufGrait à montrer 
que le dédain deJ.-J. Rousseau pour la diplomatie 
de la République n'est pas justifié. Il faut signaler 
encore l'extrême importance de ce poste comme 
agence générale de renseignements pour l'Orient, 
la Turquie, la mer Noire et l'Egypte. Par suite 
de ses relations maritimes, Venise était devenue 
ie rendez-vous des courriers que les gouvernements 
européens expédiaient à Constantinoplc ou au delà, 
et le passage le plus facile qu'il y eût pour en rece- 
voir des nouvelles. Aussi, l'ambassade de France à 
Venise, en dehors de son œuvre diplomatique pi-o- 
prement dite, avait-elle pour tâche de centraliser les 
renseignements qui lui parvenaient de Constanti- 
noplc, d'Alexandrie, de Perse, ctc 



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ET DE JEAN-JACQnES ROUSSEAU ïl 

Informations militaires sur les armées engagées en 
Italie, informations diplomatiques très suivies sur les 
dispositions des gouvernements italiens à l'égard de 
la France, informations générales sur les affaires 
d'Orient, suffisaient à ne pas faire «ne sinécure du 
poste d'ambassadeur de Venise. 

Ce qui donne une apparence de raisonà Rousseau, 
c'est le texte même des instructions données à l'am- 
bassadeur au moment de son départ : texte vraiment 
insignifiant. 

Ce qui lui donne tort, c'est l'inventaire de la cor- 
respondance militaire et diplomatique de l'ambas- 
sadeur, du marquis d'Argenson, et de son succes- 
seur Puyzieulx. Enfin Rousseau aurait dû constater 
que la longue maladie du comte de Froullay, prédé- 
cesseur du comte de Montaigu, ne lui avait pas per- 
mis de soutenir comme il convenait les intérêts de 
la France. 

Ne sachant ni dicter, ni écrire lisiblement. . . 

L'ambassadeur ne dictait pas couramment; il 
avoue lui-même la difficulté qu'il éprouvait à trouver 
l 'expression exacte de sa pensée, ce qui excitait la 
moquerie de son secrétaire (I). Quant à l'écriture, 

;t) Lettre d'août 1744, du comte de MoDlaigu à l'abbÉ Alary : 
« Comptant que je ne pouvois me paner de luy (Rousieau) quand 
il écrivoil sous la dictée qoe je luy f:iî>(iit, cherchant quelquefois 
le mot qui ne venoit pa>, il prenoit ordinairement un livre et me 
rejjardoit en pitié. » 



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« DÉMÊLÉS DU COMTE DE MONTAIGU 

les autographes, que nous avons de l'ambassadeur 
prouvent !e contraire. 

M. de Montaigu, jaloux qu'un autre fit son 
métier, prit en guignon le consul; et sitôt (jveje 
fus arrivé, il lui ôta les fonctions de secrétaire 
d'ambassade pour me les donner. 

Cette assertion de Rousseau est démentie par une 
lettre du comte de Montaigu à son frère, du 27 juil- 
let 1743, et par la réponse de ce dernier du 17 août 
1743 : H J'ai reçu, dit le chevalier, ta lettre du 27, 
mon cher frère, et... je te trouve bien heureux 
d'avoir la ressource de la maison de M. Le Blond et 
je ne suis point frappé à ce que j'en ai ouï dire de 
tout le bien que tu m'en mandes (1). ■ Bien plus, 
M. de Montaigu avait une si grande confiance à 
l'égard de Le Blond qu'il accepta ses bons offices 
pour la location de son palais, l'installation de sa 
maison, le choix de ses gens; qu'il fut longtemps 
son hôte, et qu'il paya, sans compter, les grandes 
dépenses engagées par Le Blond, ce dont son frère 
s'effraya et ne manqua pas de lui faire reproche. 
(Versailles, 2 décembre 1743.) Ils se brouillèrent 
quand l'ambassadeur s'aperçut qu'il avait été joué 
Ce fui lorsqu'il dut payer les dépenses considérables 
dont Le Blond avait eu seul l'initiative, lorsqu'il dut 

(1) Letirc du chevalier de MoDUiRu à son frète, 17 aoûi 1743. 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAn 28 

chasser de sa maison la caaaîlle doat Le Blond 
l'avait remplie, lorsqu'il vit la contrebande érigée 
en système par le consul, qu'il renonça à s'entendre 
avec lui. Jean-Jacques va nous signaler bientôt ce 
luxe de frais exorbitants, ce gaspillage, cette foule de 
coquins qui faillirent compromettre l'ambassadeur. 
Que n'ajoute-t-il que telle était l'œuvre de son bon 
ami Le Blond ! Ces faits contredisent singulièrement 
le portrait flatteur tracé par les historiens. A vrai 
dire, Le Blond était d'une intelligence peu com- 
mune, mais u plus que pratique u, et il comptait 
exercer sur le comte de Moutaigu l'influence subie 
de bon ou de mauvais gré par M. de FrouUay. En 
cela, il se trompait et ses agissements excitèrent très 
promptement la défiance du nouvel ambassadeur (1). 

lailles, 2 décembre 



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COMMENT JEAN-JACQUES AUHAIT ÉTÉ SECRETAIUE 
D'AMBASSADE 

Ht sitôt que je fus arrivé il lui ôta les fonc- 
tions de secrétaire pour me les donner. 

On se tromperait en donnant à ce titre de secré- 
taire d'ambassade la signification qu'il a aujour- 
d'hui et l'importance que semble lui attribuer Jean- 
Jacques. Il n'y avait alors que des secrétaires 
particuliers, choisis et payés par l'ambassadeur et 
n'ayant rien d'ofiiciet. 

Dans une lettre du 5 janvier 1743, Le Blond, con- 
sul à Venise, très économe de ses services, demande 
H s'il ne méritait pas un cadeau de la république 
pour avoir rempli en plusieurs occasions les déli- 
cates fonctions de secrétaire d'ambassade {l)« ■ Ame- 
lot répondit que n ce présent appartient uniquement 
à celui de ses secrétaires (de l'ambassadeur) qui a 
auprès de lui la principale représentation et qui, 
cumme tel, tient lieu de ce que vous nommez secré- 

(1) Lettre de Le Blondi Amelol, le Sjauvier 1743. 



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COMTE DE MONTAIGir ET J.-J. HOUSSEAD S5 

taire d'ambassade ; c'est ainsi que cela s'observe dans 
toutes les cours (1) ». 

N'aurions-Dous pas cette observation ministériel ic 
que le recrutement des secrétaires, leur situation, 
leurs contrats de gré à gré, le sort de Rousseau lui- 
même suffiraient amplement à nous démontrer que 
les secrétaires des ambassadeurs n'avaient en aucune 
façon la situation officielle de secrétaire d'ambas- 
sade, expression inconnue à Versailles dans le lan- 
gage de la chancellerie. 

Cela me rendit ma position assez agréable. 

Sur ce point, tous les témoignages concordent : 
il parait que Jean-Jacques fut heureux pendant ces 
quelques mois de sa vie. Le cas vaut la peine d'être 
signalé. Ainsi le 7 octobre 1743, l'abbé Alary écri- 
vait : « 11 me paroist par la lettre que j'ai reçue de 
luy (Rousseau) qu'il Fera de son mieux pour répondre 
à la bonne idée que vous en avez déjà conçue (2). » 

D'autre part, on lit dans un billet du chevalier de 
Montaigu, du 25 octobre : " J'ai reçu une lettre du 
sieur Rousseau ; il me paroist content (3) « . Quelques 
mois après, le 22 février 1744, Rousseau s'exprimait 

(1) Lettre d'Amelot à Le Blond, le 39 janvier 1743. (Archives 
du ininietère dea Affaire! étrangèrea, correapondance de Venîie, 
vol. 204.) 

(S) I-cttpe de l'abbé ALary au comte de Montaigu, le 7 octo- 
bre 1743. 

(3) Lettre du chevalier de Montaigu au comte de Monlaigu, le 
25 octobre 1743. 



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Î6 DEMELES DO COMTE DE MONTAIGU 

ainsi dans un brouillon de lettre qu'il a laissé à Venise 
et qui a été conservé dans les papiers de Tambassa- 
deur. u L'air de Venise est si contraire à ma santé 
que, malgré toutes les bontés de M. l'ambassadeur, 
je ne suis que trop autorisé à regretter Paris (1). h 
Le séjour de Venise faillit devenir fatal non pas à sa 
santé, mais à sa vertu. 

Il prit sa bonne part des réjouissances du carnaval, 
uj'ai un peu dérangé ma philosophie pour me mettre 
comme les autres, de sorte que je cours la place et 
les spectacles en masque et en bahute tout aussi 
fièrement que si j'avais passé toute ma vie dans cet 
équipage. . . (2j " , et il prit goût au jeu (3) ; il écrivit 
beaucoup de galanteries envers et en prose. Sa place 
de secrétaire lui laissait de nombreux loisirs, qu'il 
aurait pu employer plus ulilement. Un des brouil- 
lons qu'il abandonna nous permettra de publier une 
lettre inédite. L'écrivain a su y présenter une flatte- 
rie banale sous une forme agréable. Ce biUet n'est 
pas daté et ne porte pas de suscription : il est pro- 
bable qu'il élait adressé à M. de Chavigny : « Aiant 
l'bonneur d'écrire à Votre Excellence, au nom de 
M. le comte de Montaigu, voulez-vous bien agréer, 
Monsieur, que je vous donne aussi cette liberté au 



(1) JJiouillon de leUre écrit par J.-J. BouMeau, In 22 février 
1744, et conservé Aaat les papiers de l'ambastadeur. 

(2) Lettre publiée par Musset-Cuthilï (ouvr. cité, II, 476). 

(3) Cf. la leiire déjà cit,'e du comte de Mo.itaiBii à l'abbé Alary, 
août 1744. 



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ET DE JEAN-JACQUES BOUSSEAU Î7 

mien propre, ou du moins en celui d'une dame qui 
n'oubliera jamais les marques d'estime qu'elle a 
reçues de Votre Excellence à son passage à Saint- 
Jean de Morienne et à Chambéry? Je veux parler de 
Mme la baronne de Warens, qui m'avait ordonné, 
pendant mon séjour à Paris, d'aller vous assurer. 
Monsieur, du souvenir respectueux qu'elle en con- 
servera toute sa vie. Comme elle m'avait fait l'hon- 
neur de me proposer à Votre Excellence pour être 
son secrétaire, je me flattois aussi que sur cette 
ancienne recommandation vous voudrez bien rece- 
voir favorablement mes respects, mais j'appris votre 
départ pour Francfort avant que d'avoir pu m'ac- 
quitter de ce devoir. Permettez, Monsieur, que j'y 
supplée aujourd'hui en ce qui dépend de moi, et 
qu'en remerciant Votre Excellence au nom d'une 
bienfaitrice et d'une mère (car elle me permet de 
lui donner ce nom), des bontés que vous avez eues 
pour elle, j'y ajoute les témoignages de ma recon- 
naissance particulière sur la paix dont jouit ma 
patrie par les soins bienfaisans de Votre Excel- 
lence. » 

A cette lettre nous joindrons deux pièces de poésie 
composées à Venise par l'auteur des Confessions, et 
écrites de sa main. Rousseau semble avoir été plus 
heureux dans sa prose que dans ses vers. 

Que ce penaer est doux, et que j'ai de plaisir 
Lorsque je m'entretiens des charmes de la belle : 
Je maudis tout emploi qui m'âte le loisir 



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28 DEMKt-ES DU COMTE DE MONTAIGU 

De passer toul le jour à ne parler ijue d'elle : 
Peut-on assez louer cet abord gracieux, 
Cette taille, ce teint, cette bouche, ces yeux, 
Cet esprit sans pareil, cette douceur extrême? 
Ah ! ma raison s'y perd et j'en suis tout charmé : 
Dieux! si tant <Ie plaisirs suivent celui qui l'aime, 
Que serait-ce d'en être aimé! 

Voyez, adorable Aspasie, 
Quels sont vos triomphes divers! 
Vous soumettez toul l'univers : 
France, Espagne, Suisse, Italie, 
Tout s'empresse à porter vos fers. 
Moi seul prétendois m'en défendre. 
Mais hélas! je sens trap qu'un même sort m'attend : 
Qui peut rendre un Français constant 
Pourra bien rendre un Suisse tendre. 

Elle osa même ta {sa part) réclamer sur les 
droits du secrétariat, qu'on appelait la chancel- 
lerie. 

Aucune pièce ne prouve le contraire. Tous les 
détails qui suivent peuvent être exacts. Il faudrait en 
ce cas attribuer les tracasseries dont Jean-Jactjues 
eut à se plaindre à la détresse financière de l'ambas- 
sadeur, non à son avarice. Jamais diplomate ne fut 
en effet aussi mal rémunéré que le comte de Mon- 
taigu à Venise pendant la guerre de succession d'Au- 
tricbe. Il ne pouvait toucher un semestre de son 
traitement, même la première année de son ambas- 



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ET DE JEAN-JACQOES ROUSSEAU 49 

sade (I). On devait en tout temps au comte de Mon- 
taigu neuf à dix mois d'appointements, un semestre 
de ports de lettres, sans compter les dépenses 
secrètes, tant qu'elles lui furent permises : le total 
variait en moyenne entre quarante et cinquante mille 
livres. 

La parcimonie de l'ambassadeur aurait donc pour 
cause essentielle l'extrême difficulté d'équilibrer son 
budj^et. Ajoutez que les procédés mesquins dont 
parle Rousseau cadrent peu avec le caractère dii 
comte, qui était prodigue, dépensier, insouciant d 
effrayer sa famille (2). 



(1) Voyeï les lettres au chevalier ion frère (30 novembre <-t 
15 décembre 1743, 9 mai 17U, 35 septembre 1745, 3 leptembre 
1746, 22 avril 1747), etc., qui boui conSrmé» par d'autres docu- 
menti. Barjac:, valet de chambre du iléfunL cardinal de Fleury, 
écrivant, le 9 avril 1754, au comte de Montaigu, avuue que le» 
dépenieg de l'Étal lOnl csceBsive» en ce moment; la banqueroute 
de deux fameux notaires de Parie rend l'argent rate dana la capi- 
tale. A l'élraDger l'impresaion était la même : le correspondant a 
Raliabonne d'une |;azette vénitienne rapporte qae • li leiori 
reali si trovino inlieramenle eaausti, impoveriti li sudditi, rovi- 
nati il commercio, et (allici percio li principali négociant! e l>an- 
ijuterii di Parigi e Lione... » (Avvi'i o Ganette dî affari polilieï, 
1744.) (Bibliothèque de Saint-Marc, à Venite Mis. cl. VI, 

Cod. CCCVL.) 

Le S7 septembre 1744, un agent anglais à Pari) envoyant à 
lord Carteret une relation diplomatique dît que la (juerre cause 
une perte de cent miUiona à Marseille, Nantes et Bordeaux; mais 
que les fonds seront prêts, grâce à l'habileté des financiers. 
(Bi'itith Muséum, 23541. — Carteret papers, fol. 343.) 

(2) Lettre du chevalier son frère, du 8 décembre 1746 ■. - Tu 
espères de ne pas te ruiner en demeurant où lu e» : il y a long- 
temps que tu me promets la tnênie chose, niait tans eiécution, et 



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30 COMTE DE MONTAIGD ET J.-J. ROUSSEAU 

Cela ne m'empêcha pas de faire une petite 
part du produit des passeports à Cabbé de Binis, 
bon garçon et bien éloigné de prétendre à rien 
de semblable. S'il était complaisant envers moi, 
je n'étais pas moins honnête envers lui, et nous 
avons toujours bien vécu ensemble. 

Il est tout naturel que Jean-Jacques ait partagé 
avec ce jeune ecclésiastique, son auxiliaire, les béné- 
fices de sa charge, sauf évidemment les profits frau- 
duleux dont il ne saurait être question dans les Con- 
fessions, mais dont il sera bientôt Fait mention. 

lu n'en viendrai jamais à bout, quand tu ne voudrai pas couper 



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COMMENT J.-J. BOUSSEAD 
APPBÉCIE LES QUALITÉS DE L'AMBASSADfCUR 

... Pourun hommesans expérience auprès d'un 
ambassadeur t/ui nen avait pas davantage, et 
donty pour surcroît, l'ignorance et l'entêtement 
contrariaient comme à plaisir tout ce que le bon 
sens et quelques lumières m'inspiraient de bien 
pour son service et celui du roi. Ce qu'il fit de 
plus raisonnable fut de se lier avec le marquis de 
Mari, ambassadeur d'Espagne, homme adroit et 
fin, qui l'eût mené par le nez s'il Feût voulu, 
mais qui, vu l'union d'intérêt des deux cou- 
ronnes, le conseillait d'ordinaire assez bien, si 
l'autre neût gâté ses conseils en fourrant tou- 
jours du sien dans leur exécution. La seule chose 
qu'ils eussent à faire de concert était d'engager 
les Vénitiens à maintenir leur neutralité. 

L'opinion de ses supérieurs, tels que d'Argenson, 



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32 DÉMÊLÉS DU COMTE DE MONTAIGD 

Amelot, et de ses collègues tels que M. de Seneterre, 
iinibassadeur à Turin, MM. de Joinville, de l'Hôpital, 
de Gastellane, prouve que le comte de Montaigu avait, 
à défaut d'expérience, un sens diplomatique juste et 
droit. Dès son entrée en Fonctions il s'était fait une 
idée exacte des tendances de la république de Venise. 
Le 21 septembre 1743, il écrivait au ministre Amelot: 
1' En général les inclinations nous sont contraires, et 
cela se voit par la froideur avec laquelle s'y débitent 
les nouvelles favorables {I}, au lieu que les mauvaises 
s'y répandent et grossissent comme un torrent {"i). » 
L'exemple venant d'en haut était suivi par le 
peuple, qui ne cachait pas ses opinions gallophobes. 
Plusieurs fois, les domestiques de l'ambassadeur 
furent insultés dans Venise (;J) ; une scène incroyable 

(1) Lettre de l'ambassadeur ;i Amelot, le 4 avril 174i. 

(ï) En effet, les Vénilieoa apprirent avec plaisir, en avril i744, 
la nouvelle, inexacte d'ailleurs, que la flotte fr.-inçaise avait été 
battue dans la Méditerranée par l'amiral an{;laia. Notre succès à 
Fontenoy leur causa une sensible déconvenue (lettre du comte de 
Montaifiu au marquis d'Ar);enson, 12 juin 1745) ; en juillet 1747, 
la défaite et h perte de l'escadre de M. de Jonquières furent 
accueillies par d'incou venantes réjouissances (lettre de l'ambassa- 
deur à M. de Puyzieuk, 15 juillet 1747). 

(3) Le 19 octobre 1743, l'ambassadeur écrit à son collc^ue, le 
marquis de Mari, en le priant d'informer le procurateur Eino de 
l'insulte qui a été faite l'avaDt-veille ■ à un de mes valets de 
pied au port de Sainl-Félii, par un gondolier du trajet nomiué 
Pierre Fortuni, qui, refusant de le passer d'abord, le passa enfin, 
le traittanl mal lie paroles, me menant et la nation en jeu dana 
ses discours insolens. Comme cela s'est passé publiquement, ^e 
déaireroia une punition proportionnée à l'insulte. Je voudrois bien 
ne pas présenter au Sénat un mémoire pour une affaire de celte 



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KT DE JEAS-JACQUES ItOUSSEAC 33 

se passa même dans le port de Malamocco ; on en 
douterait si le procès-verbal de l'incident n'avait été 
déposé à la chancellerie de notre consulat (1). A 
Venise, où l'on n'aimait ni la France ni les Fran- 
çais {-l), l'opinion générale entrainait les esprits vers 
l'Autriche. Le Sénat était en immense majorité 
inféodé à la politique de cette puissance r plusieurs 
de ses membres poussaient l'allachcment jusqu'au 
fanatisme : tels Capello (3), ambassadeur ù Londres; 
Erizzo (4), ambassadeur ik Vienne ; Tron, ambassa- 
deur i Versailles. Cette affection n'était fondée que 
sur leurs craintes. Dans une pareille situation, ajoute 



nature. Je l'ai vérifiée, mon iloiiieitique n'a pas tort, et voua lavex 
qne mon intention n'ett pat d'avoir des insolent ilani ma niaiion ■ . 

(i) Ce procèi-verbal a été envoyé avec une lettre du comte de 
Montaigu au marquis de l'uyzieuli, le 22 décembre 1747. 

(2) Il en était de même dans toute l'Italie. Notre chaîné d'af- 
faire* à Bologne, Reroaldi, remercie, le 31 juillet, le comte de 
Monlaigu des nouvelles roDsalantet qu'il lui .1 communiquées. 
• Opportuna mente mi giugneranno lempre le nuove che Vostra 
Eccellenza mi fir.iitiera per coasolare i Franceii che sono in Bolojjaa 
abbatuti dalle solite loro milaalarie. » A Rome la populace célébra 
l'élection du grand-duc de Toscane à l'empire par une manifes- 
tation an tl française. (Lettre de l'archevêque de Bourges J l'aïubos- 
sadcur, î septembre 1745.) 

(Z) M. de Saint-Marc Girardin a fait de Capello un ambassadeur 
à Vienne; l'erreur a été déjà relevée par M. Cerctole (ouvr. cité, 
p. 145.) 

(4) M. de Castellane, notre ministre k Conitantinople, raillait 
spiriluellemenl le chevalier Erizzo dans une lettre à l'ambassadeur, 
du 15 novembre 1744 : - ... CoonoiïSant comme je fais ton atla- 
chemenl pour la maison d'Autriche, il iroit à Vienne, je ne dis 
pas sans caractère, mais nud-picd s'il le falloit pour obliger cette 



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3ft DÉMÊLÉS DU COMTE DE MOSTAIGU 

Jean-Jacques, la seule tâche jraliliquc de l'ambassa- 
deur élait d'engager les Vénitiens à la neulralité. 
Malheurcuseinenl les ministres des affaires étrangères 
qui se succédèrent à Versailles de I743à IT4B ne par- 
tageaient pas ces rues; ils auraient voulu une franche 
sympathie au lieu d'une simple indifférence, et ils 
refusaient de croire l'ambassadeur quand il parlait 
de cette neutralité (I). 

Cependant les avis qu'il transmettait à Versailles 
n'avaientrien d'invraisemblable et concordaient avec 
ceux des diplomates qui connaissaient bien la Répu- 
blique (2). Cette défiance du ministère, blessante 
pour le comte de Montaigu, le mettait dans un sin- 
gulier embarras ; il redoutait à chaque instant que 
le Sénat, devant les hésitations du roi de France, ne 
se jelàt dans les bras de l'Autriche (3), C'est juste- 
ment pour avoir trop bien compris qu'il n'y avait 

(I) Lettres du iiiarquii d'Arfienson à l'ambaBaaiIeur, 8 décembre 

17M. » «1 16 iiiari 1745, etc. 

{%) Le S nuvembre 1743, le marquli de Mari écrivait au prince 
de Campo Florido, ambassadeur d'Eipagne à Versailles : • A 
l'égard de la Ilépiibliipe, elle n'a JLuqu'ici rien fait qui ne soit 
conforme à une exacte neutralité. • Le maréchal de Belle-Isle, 
dflDE une leltre au comte de Montaigu (31 novembre 1745), 
exprime la conviclion tjue les Vénitiens resteront neutres. Noire 
miniilre de Florence, Lorenii, écrivont a l'amlKisiadeur le 
15 janvier 1746, lui annonce que, d'après ce que lui a révélé un 
noble Vénitien, U Répablique gardera la neutralité, mais qu'il en 
serait autrement si le Mantouan élaîl. attaqué. 

(3) Lettre de l'ambassadeur au marquis d'Argenson, 17 avril 
1745. — Lettres de l'amliaasadeur no roi, S janvier et 13 août 
1746. 



ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 35 

rien à espérer de la République de Venise, sinon sa 
neutralité apparente, que le comte de Montaigu fut 
blamé par d'Argcnson. Ainsi le reproche de Jean- 
Jacques tombe à faux. 

Outre ces critiques d'ordre général, le ministre a 
pu en adresser d'autres d'une nature plus spéciale. 
Il est intéressant de les signaler, en même temps que 
les passages de la correspondance qui en forment le 
commentaire. Nos agents diplomatiques, on le sait, 
toucbaient, en sus de leur traitement, des fonds 
secrets pour se procurer des renseignements confi- 
denliels sur les puissances auprès desquelles ils 
étaient accrédités. Or le roi supprima ces fonds 
secrets. Cette question sera traitée à propos du 
rappel du comte de Monlaigu 

Jean-Jacques le félicite d'autre part de s'être lié 
avec )e marquis de Mari. Cette entente n'était point 
cependant indiquée à l'ambassadeur par ses instruc- 
tions, bien au contraire. Le ministère semblait 
animé d'une sorte de défiance à l'égard de l'Espagne. 
L'ambassadeur était prié d'user de la plus grande 
réserve vis-à-vis de l'infant don Philippe, dans le 
cas où il le rencontrerait à son passage en Savoie ; et 
si le prince lui adressait des questions indiscrètes au 
sujet de sa mission à Venise, il répondrait que là 
comme ailleurs le roi se préoccupait uniquement 
des intérêts de la famille royale. 

Enfin le comte de Montaigu devait maintenir les 
Vénitiens dans la neutralité. Mais l'ambassadeur 



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jeaa-Jacques uuruK pu uuserver u ailleurs que 
pour un ambassadeur inexpérimenté, aussi bien que 
pour un diplomate de carrière, il n'y ayait pas alors 
d'autre moyen de prendre position (1), 

Si les représentants des couronnes ctaient,-d'ordi- 
naire, aimablement accueillis dans les cours euro- 
péennes, à Venise, en revanche, on ne leur témoignait 
que de l'hostilité. On les honorait de fêtes bril- 
lantes (2), mais les nobles ne pouvaient avoir aucun 
commerce avec eux; on ne les saluait pas (3), et pour 
les tenir à dislance du siège du gouvernemeat on 
leur défendait de résider dans les environs de la 
place Saint-Marc. Voués ainsi à l'isolement, les 
ministres ignoraient à peu près toutes choses, et 
pour obtenir des nouvelles ils recouraient à des 
agents, quelquefois à des prêtres, moines ou reli- 

(1) u Penopne n'ayant pli» envie de bien faire que inoy, et Je 
mériter voh bonnei grâces et votre protection. » (Lettre du comte 
de Moniai{^u à Amelol, 31 août tT43.) 

(3) On aurait pu reproduire d'aprèa un tablenu de faniille et ime 
lettre de l'ambateadcur une de cet Fêtes donnée! au comte de 
MontBi{[u. 

(3) «Haï un noble n'a de commerce avec le» ambiiBiodeun; 
cela est porte .'i nu point qu'ils ne sout salués ni par les hommes 
ni par les femmes, et ne rci;oivent nuls honneurs dans l'Klat de 
la Kppubliijuc... • (Leitie s.ins date du eomle de Montaigu à N.) 



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ET DE JEAN-JACQOES BOOSSEAU 37 

gîeux, sources d'informations très sujettes à caution. 
8i encore il eût pu compter sur les Français 
établis à Venise; mais c'étaient pour lu plupart des 
{jens douteux (I), émigrés, ayant eu maille à partir 
avee la justice. Le comte de Montaigu n'avait qu'un 
sage parti à prendre : se conformer aux instructions 
ministérielles et faire cause commune avec le mar- 
quis de Mari, qui était un parfait galant homme- 
La liaison, aussi facile qu'agréable, permit aux 
deux diplomates d'unir leurs efforts pour exécuter 
les ordres de leurs cours. 

Ceux-ci ne manquaient pas de protester de leur 
fidélité à l'observer, tandis qu'ils. fournissaient 
publiquement des munitions aux troupes nntri- 
chiennes, et même des recrues, sous prétexte de 
désertion. M. de Montaigu qui, je crois, vonlait 

(1) ■ 11 y a (à Venise), pi un [eu r» Franijaii qui y »oiil depui» 
longtemps, qui y vivent d'induslric, lortii de France pour éviter 
les chàtinjenU que le> diFfércntes cspècea de fautca qu'ils ont 
failles leur ont fait mériter... il y en a un... ici... qui, aprèa s'êlre 
■anvé de France, s'est lauvé de la cour de Vienne, «'est niii ici 
sur le pied d'un espion de loat ce qui >'y pane cl Fait les j;azelte>. 
Comme il est Français, il se croit i}bli|;é devoir les amiHiisadeurs... 
je l'ai trouvé lié avec tous lei fripons dont je vous parle, et en te 
Irailnnt honnËleioent, je luy ay (ait senllr que le roi me donnant 
l'autorité d'en chasser tous les aventuriers de Français qui y vien- 
droient, on pouvoil mériter ma protection en se rendant utile au 
service du roi par les avis qu'on pouvoit me doqner. Cela a com- 
mencé à ui'altirer quelque chose de «a part : aiez la lionté de me 
mander lï-dessus si j'ay bien Fait ou non... n (Lettre à Anielut, 
43 novembre 1743.) 



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3B DEMELES DD COMTE DE MONTAIGU 
plaire à la République, ne manquait pas aussi, 
malgré mes représentations, de me faire assurer, 
dans toutes ses dépêches, qu'elle n'enfreindrait 
jamais la neutralité. 

Rousseau vise ici directement les rapports de 
l'ambassadeur avec les secrétaires d'État aux affaires 
étrangères ou leurs administratious. 

De 174â à 1748, le comte de Montaigu eut succes' 
sîvemenlà correspondre avec trois ministres :Amelot, 
le marquis d'Argenson et le marquis de Puyzieulx. 
Avec Amelot, qui n'était que l'auxiliaire de Fleury, 
ses rapports furent plus que courtois, à en juger par 
la correspondance du chevalier de Montaigu, étonné 
lui-même de tant de bon vouloir chez un ministre. 
(Lettre du 30 novembre 17-43, de Versailles.) 

La correspondance officielle du marquis d'Allen- 
son et de l'ambassadeur devait naturellement se 
ressentir de la divergence qui existait entre les vues 
du secrétaire d'État et celles de son agent. Les lettres 
do marquis à l'ambassadeur (8 décembre 1744, 6 et 
16 mars 1745) ne cachent pas le dépit qu'il éprouve 
à ne rencontrer à Venise qu'une indifférence peu 
sympathique au lieu de l'alliance qu'il espérait. La 
déconvenue de d'Argenson n'était imputable qu à 
lui-même. (Voir Le duc de Drnijlie et le marquis 
d'Argenson, I, 125) 

Au milieu de 1745, le comte de Montaigu signale à 
d'Argenson un changement d'atlitnde très notable 



„....,Cnoulf 



ET DK JEAN-JACQUES BODSSEAU 39 

de la part ilu Sénat de la République tendant à un 
rapprochement avec la France. Le ministre s'en 
étonne. Le comte lui fit observer que c'était le ré- 
sultat de la bataille de Fontenoy; que rien ne valait 
une belle victoire pour modifier la conduite du gou- 
vernement vénitien (12 juin 1745). Le ministère 
afFccla une sorte de dédain pour la diplomatie véni- 
tienne (lettre du 30 mars 1745), et pour la politique 
italienne, qui ne lui réservait que des déboires (duc 
de Broglie, ouvrage cité, I, 189, etc.). D'ailleurs le 
désaccord entre le ministre et son agent ne portait 
que sur ces points. Leurs rapports ordinaires étaient 
des plus cordiaux. Â la suite des fëtcs superbes que 
le comte de Montaigu donna à Venise k l'occasion 
du mariage du dauphin, d'Argenson exprima toute 
sa satisfaction et montra au roi le compte rendu 
du Mercure (lettre de l'abbé Âlary, 12 juin l7-i.4). 
Une autre lettre de l'abbé (7 mars 1745), et les 
lettres du marquis lui-même [Hi janvier, 7 sep- 
lemlire 1745) dénotent la même sympathie et la 
même conHance. 

D'Argenson montra encore une grande condes- 
cendance vis-à-vis du comte de Montaigu dans la 
forme où il lui adressa des reproches en 1745, pour 
avoir dépasse sa pensée dans un mémoire présenté au 
Sénat (1). Le fait se renouvela la même année à pro- 

(1) r>'Argen»on se campisîaail ea ilc tubLilei djatinclioni que 
n'admelt.-iit pni Ja franchite un peu rude ilu comle de Montalfju. 
Ce dernier avah, lur l'ordre du minittre, reiiiia le 28 julllel 1745 



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60 DEMELES DU COMTE RE MONTAIGU 

posde la note où le comte transmeltail le tolaldcscs 
dépenses secrètes pour le premier trimestre de 1745. 
Cette note avait été gravement majorée, à l'insu de 
l'ambassadeur, il est vrai, par son secrétaire, le suc- 
cesseur de Jean-Jacques; aussi le comte de Montaigu, 
qui ignorait ses torts, s'emporta violemment. 11 ne 
ménagea plus ses critiques à d'Argenson {lettre du 
2 avril 174G); le marquis eut l'idée de relever de 
ses fonctions un envoyé si indépendant (19 avril), 
mais il réHccliit qu'on lui devait beaucoup d'argent, •- 
et, le 23, il le rassura par un avis rempli de bienveil- 
lance, disant qu'il n'avait jamais bl&mé que la forme 
el non le fond de ses dépêches. 

Évidemment Jean-Jacques n'a pas connu les rela- 
tions du marquis d'Argenson et de son ambassadeur, 
ou, s'il les a connues, il ne les a pas présentées sous 
leur véritable jour. ïlest inutile de parler des rapports 
du comte avec Puyzieulx; elles sont postérieures au 
départ de Jean-Jacques, qui n'a pu en avoir aucune 
connaissance ; nous verrons d'ailleurs ce qu'il Faut 
penser du passage des Conjessions ou il est ques- 
tion du rappel du comte de Montaigu. 

L'entêtement et la stupidité de ce pauvre 

un mémoire au Collège pour annoncer que le roi élait décidé ii 
coinbnltre la reine de Hongrie. Peul-êlre le> expresaïont dépaaaent- 
ellel >a peniée; en tout rns, d'Arijensan lui reproche d'avoir écrit 
(90 soût 1745) 'juc le roi avait en vue le renveraement de la mal- 
gon d'Auiricbe, alors qu'il ne pentait qu'^ mettre dca bornea h aa 
supréniatiei c'étaîl épiloguer sur des mul.i. 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU il 

homme me faisaient écrire et faire à tout moment 
des extravagances dont j'étais bien forcé d'être 
l'agent, puisqu'il le voulait, mais qui me ren- 
daient quelquefois mon métier insupportable et 
même presque impraticable. 

Los leltrcs de Rousseau lui-même prouveraient le 
contraire. Comment concilier cette appréciation avec 
celle que Jean-Jacques portail sur son maître en 
I74i, les éloges qu'il lui décernait, et le bonheur 
qu'il éprouvait de se voir à Venise? (Pages 24 et 
199.) 

Jl voulait absolument que la plus grande partie 
des dépêches au roi et celle des ministres fût 
en chiffres^ quoique l'une et l'autre ne contînt 
absolument rien qui demandât cette précaution. 
Je lui représentai qu'entre le vendredi qu'arri- 
vaient les dépêches de la cour et le samedi que 
partaient tes nôtres il n'^ avait pas assez de temps 
pour l'employer à tant de chiffres et à la forte 
correspondance dont fêtais chargé pour le même 
courrier. 

Il trouva à cela un expédient admirable, ce fut 
de faire dès le jeudi la réponse aux dépèches qui 
devaient arriver le lendemain. 



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42 DEMELES DU COMTK DE MONTAIGU 

Celli: idée lui parut même si heureusement 
trouvée, quoi que je pusse lui dire sur V impossi- 
bilité, sur l'absurdité de son exécution, qu'il en 
fallut passer par là; et tout le temps que j'ai 
demeuré chez lui, après avoir tenu note de quel- 
ques mots qu il me disait dans la semaine à la 
volée, et de quelques nouvelles triviales que 
j'allais écumant par ci par là, muni de ces 
uniques matériaux, je ne manquais jamais le 
jeudi matin de lui porter le brouillon des dé- 
pêches qui devaient partir le samedi, sauf quel- 
ques additions on corrections que je faisais à la 
hâte sur celles qui devaient venir le vendredi et 
auxquelles les nôtres servaient de réponses. Il 
avait un autre tic fort plaisant et qui donnait à 
sa correspondance un ridicule difficile à inta- 
ijiner : c'était de renvoyer chaque nouvelle à sa 
source au lieu de lui faire suivre son cours. 

Kn feuilletant la correspondance de l'ambassa- 
deur, on s'aperçoit que ces passages ne sont pas si 
nombreux ni si considérables. Ce n'est là qu'une 
mauvaise plaisanterie tjui put trouver son origine 
dans l'obligation où, par ce temps de guerre, était 
l'ambassade de proHier de tous les courriers en par* 
tance. Comme lesdépéchcsde Versailles parvenaient 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 43 

le plus souvent en retard, presque à la veille du dé- 
part du courrier, il était nécessaire de préparer 
avant leur arrivée des canevas de réponses, corres- 
pondant à des questions faciles à prévoir. Il en était 
de même pour la correspondance avec les Etats dont 
les communications étaient coupées par les belligé- 
rants. La condamnation de Rousseau ressort d'ail- 
leurs de l'importance des renseignements commu- 
niqués par le comte de Montaigu, et des lettres 
échangées avec les autres ministres de France en 
Italie : à Gènes, M. de Joinville; à Naples, le mar- 
quis de l'Hôpital ; à Rome, l'archevêque de Bourges 
et l'abbé de Canillac. 



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COMTE DE MONTAIGU ET J.-J. KOUSSEAU 45 
de tous les Français établis à Venise, sans en 
excepter le consul mtme, que je supplantais à 
regret dans les fondions que je savais lui être 
dues et qui me donnaient plus d'embarras que de 
plaisir. 

Nous avons déjà vu que la philosophie et la vertu 
de Jean-Jacques se trouvaient à Venise en périlleuse 
posture. Les éloges qu'il se décerne sont donc évi- 
demineot hyperboliques : c'est pour lui une occasion 
de parler de Mme de Warens. Dans un billet adressé 
à M. de Chavigny et resté dans les papiers de l'am- 
bassadeur, ItouEScau exprime les mêmes sentiments 
à l'égard de celle qu'il appelait sa mère (I). Quant 
au milieu, au personnel de l'ambassade, il méritait 
ces qualificatifs; mais c'était le consul Le Blond qui 
l'avait choisi, et l'ambassadeur, après avoir enduré 
trop longtemps les services de cette " canaille» , s'en 
débarrassa. 

Les éloges n'ont peut-être existé que dans l'imagi- 
nation de Rousseau. En effet, les lettres de Gènes 
(M. de Joinville), de Naples (M. de l'Hôpital), de 
Oonstantinople (M. de Castellane), sont conservées 
dans les archives de la maison de Montaigu pour les 
années 1743 et suivantes, et il n'y a [>as trace de 
ces témoignages d'estime. En revanche, la corres- 
pondance du comte de Montaigu relève des faits 

(1^ Voir ]<; leiie du lilllei p. 36. 



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46 DEMELES DU COMTE DE MOSTAIGU 

assez graves à la charge d'un secrétaire qui se disait 
irréprochable. En effet l'ambassadeur a directement 
accusé Rousseau d'avoir pratiqué la contrebande. 
Dans sa lettre du 'i juin 17^7 au marquis de Puy- 
zieuls, l'ambassadeur, annonçant qu'it vient de ren- 
voyer son premier secrétaire {Henry, successeur 
immédiat de Rousseau], coupable d'une scandaleuse 
malversation, ajoute : ■ Voilà la seconde fois que 
j'essuie ce désagrément (I). " Il écrit encore dans un 
mémoire qui acccompagne la lettre du 17 juin, au 
ministre : » Dans les commencements que je fus 
icy, j'eus un gentilhomme qui faisait de la contre 
bande... je le renvoyay... Quelque temps après mon 
secrétaire tomba dans la même faute. J'en usay avec 
luy comme j'avois fait avec le gentilhomme, et le 
gouvernement m'en sceut beaucoup de gré (2). » 

Une preuve irréfutable de cette indélicatesse con- 
siste dans la pièce ci-jointe, pièce reproduite par la 
photographie (3) et au sujet de laquelle une explica- 
tion s'impose. Les ministres étrangers étaient exempts 
de payer des droits pour les denrées destinées à leur 
usage. Elles devaient être, à leur entrée, accompa- 

(1) Lellre <lu cniule de Monlaîgu au mar(|uU de Puyiteuli 
3 juin 1747. (Archive* du minittère des affairea ùlradgères. Vealte 
tii.l 

(3) Lettre du comte de MoDiaigu au iiiinistre. 17 juin 1747, 
(Archive* du luiniitère de* affaire! élrangcrea.) 

(3) La pièce originale eal a VeDiae. M. Suuchon, archivUle de 
l'Aisne, au cour* de non voyage ù Veniic, obtinl la perini«iiin de 
la pliotojjr.iphier. 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 47 

gnées simplement de deux certificats dont l'un por- 
tait la mention manuscrite duplicata et suivait les 
marchandises, tandis que l'autre restait aux mains de 
la douane et faisait foi de l'admission en franchise. 
En effaçant le mot duplicata on pouvait constituer 
un nouveau certificat original et doubler ainsi la 
quantité exempte des droits. Rousseau, qui avait les 
laissez- passer à sa disposition, ne résista pas à la 
tentation de grossir ses appointements en employant 
cette méthode aussi simple que peu scrupuleuse. Un 
examen attentif du document cité plus haut permet 
de remarquer que la falsification a été très habile- 
ment faite. Au lieu de {^ratter le mot duplicata, ce qui 
eût laissé une trace sur les vci^eures et les pontu- 
seaux, il a mouillé le papier, puis légèrement frotté 
la surface humide, pour n'enlever que les caractères 
de l'écriture. Cette particularité n'est pas nettement 
visible sur la photogravure, mais elle a été vérifiée (I) 
sur l'original, k Venise, où elle est très apparente, 
La pièce est accompagnée du procès-verbal de saisie 
adressé au Sénat et constatant la fraude. Naturelle- 
ment, l'ambassadeur informa le ministre de cette 
affaire (2), et, afin de couper court à de nouvelles ten- 
tatives, il fil désormais imprimer le mot duplicata à 
côté de ses armes sur les certificats qui servaient à 
l'entrée des marchandises dans le port. 

(1) M. SouchoD , archiviale de l'AîaDe, l'.i vérifié h. «on Toyage à 
Veniie. 

(S}LetU^ du comte de MontBi(>u à La l'orte-Dutheîl, 13 juin 1744. 



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COMMEHT JEAN-JACQUES AURAIT IIEKDU DES 
SERVICES DIPLOMATIQUES 

M. de Montaigu, livré sans réserve au marquis 
de Mari; qui nenlrnit pas dans les délaits de ses 
devoirs, les négligeait à tel point que, sans moi, 
tes Français qui étaient à t^enise ne se seraient 
pas aperçus qu'il y eût un ambassadeur de leur 
nation. Toujours éconduits sans qu'il voulût tes 
entendre lorsqu'ils avaient besoin de sa protec- 
tion, ils se rebutèrent et l'on n'en voyait plus 
aucun ni à sa suite, ni à sa table, où il ne les 
invita jamais. Je fis souvent de mon chef ce qu'il 
aurait dû faire : je rendis aux Français qui 
avaient recours à lui ou à moi tous tes services 
qui étaient en mou pouvoir. En tout autre pays 
j'aurais fait davantage ; mais ne pouvant voir 
personne en place à cause de la mienne, j'étais 
forcé de recourir souvent au consul, et le consul 
établi dans te pays on il avait sa famille avait 



itizecpyGOO gk' 



COMTE DE MONTAIGU ET S.-i. KOOSSEAO 69 
des ménagements à garder, qui t'empêchaient de 
faire ce qu'H aurait voulu. Quelquefois cepen- 
dant, le voyant mollir et noser parler, je m'aven- 
turais à des démarches hasardeuses dont plusieurs 
m'ont réussi. Je m'en rappelle une dont te sou- 
venir me fait encore rire. On ne se douterait 
guère que c'est à moi que les amateurs du spec- 
tacteà Parisont dû CoralUne et sa sœur Camille : 
rien cependant n'est plus vrai. Véronèse, leur 
père, s'était engagé avec ses enfants pour la 
troupe italienne, et après avoir reçu deux mille 
francs pour son voyage, au lieude partir, ils'était 
mis à f^enise au tfiéâtre de Saint-Luc, où Corat- 
tine, tout enfant quelle était encore, attirait 
beaucoup de monde. M. te duc de Gesvres, comme 
premier gentilhomme de la cliambre, écrivit à 
l'ambassadeur pour réclamer le père et la fille. 
M. de Montaigu, me donnant la lettre, me dit 
pour toute instruction : « Voyez cela. » J'atlai 
chez M. Le Blond le prier de parler au patricien 
à qui appartenait le théâtre de Saint-Luc et qui 
était, je crois, un Zustiniant, afin qu'il renvoyàt- 
Véronèse, qui était engagé au service du roi. Le 
Blond, qui ne se souciait pas trop de ta commis- 



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ET DE JEAN-JACQUES HODSSEAU 51 

personnel n'avaient aucun rapport avec l'aristocratie 
véniticnDC. Celait un préjugé 1res ancien, que ni le 
comte de Montaigu ni Rousseau ne pouvaient se 
tlatter de faire dtsparaitre. Il est matériellement faux 
que les intérêts français à Venise eussent été en souf- 
france sans l'initiative du secrétaire de l'ambassa- 
deur. 

A l'appui de son dire, Rousseau cite deux actes 
essentiels. C'est d'abord son heureuse intervention 
auprès de Véronèse. Dans l'exposition de cette affaire 
Jean-Jacques commet une légère erreur, Véronèse 
avait bien donné un acompte sur la somme totale, 
de telle façon qu'il ne lui était plus réclamé que 
li-iDO francs; maïs la question importante est de 
savoir si Rousseau, sans aucune instruction du comte 
de Montaigu, et de son autoritée privée, était allé 
trouver en bahute et en masque le noble Zusli- 
niani, et l'avait tancé si vertement qu'au bout d'une 
semaine Véronèse eut quitté Venise. Les Giustiniani 
(Zustiniîini, en dialecte vénitien) étaient proprié- 
taires du théâtre de San Mosé, et non de celui de 
Saint-Samuel ou de Saint-Luc (I). 

La correspondance de l'ambassadeur contient la 
minute de la réponse qu'il adresse lui-même au duc 
de Gesvres, le 7 décembre, au sujet de cette affaire. 
Le comte de Montaigu envoya Rousseau en masque, 
non pas chez le propriétaire du théâtre, mais chez 

(t) M. Cegcrolc, ouvrage i:ité, p. 135. — Ceierole avait déjà 



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ET DE JEAN-JACQUES UODSSEAU 53 

ZusUniani, qui, pour être joliment exposée, n'en 
demeure pas moins invraisemblable. Dans une ville 
où les nobles n'entretenaient aucune relation avec 
les ambassadeurs, un simple secrétaire, fùt-il mas- 
qué, n'aurait pas aussi aisément forcé les portes 
d'une demeure patricienne. 

Dans une antre occasion, je tirai de peine un 
capitaine de vaisseau marchand, par moi seul et 
presc/ue sans le secours de personne. Il s'appelait 
le capitaine Olivet, de Marseille, j'ai oublié le 
nom du vaisseau. Son équipageavait pris (juerelle 
avec des Esclavons au service de la République : 
il y avait eu des voiesde fait, et le vaisseau avait 
été mis aux arrêts avec une telle sévérité que 
personne, excepté le seul capitaine, n'y pouvait 
aborder ni en sortir sans permission. Il eut re- 
cours à Cambassadeur qui l'envoya promener ; il 
fut au consul, qui lui dit que ce n'était pas une 
affaire de commerce et qu'il ne pouvait s'en 
mêler : ne sachant plus que faire, il revint à moi. 
Je représentai à M. de Montaigu qu'il devait me 
permettre de donner sur cette affaire un mémoire 
au Sénat. Je ne me rappelle pas s'il y consentit et 
si je présentai te mémoire; mais je me rappelle 
bien que mes démarches n'aboutissant à rien, et 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 55 

à tirer des réponses gui leur fussent avantageuses. 
Je voulus engager Patizel à faire les interroga- 
tions et te verbal lui-même, ce qui en effet était 
plus de son métier que du mien. Il n'y voulut 
jamais consentir, ne dit pas un seul mot et voulut 
à peine signer le verbal après moi. Cette démarche 
un peu hardie eut cependant un heureux succès, 
et le vaisseau fut délivré avant la réponse du mi- 
nistre. Le capitaine voulut me faire un présent. 
Sans me fâcher je lui dis en lui frappant sur 
l'épaule : a Capitaine Oliuet, crois-tu que celui 
qui ne reçoit pas des Français un droit de passe- 
port qu'il trouve établi soit homme à leur vendre 
la protection du roi? » 

// voulut au moins me donner sur son bord un 
dîner que j'acceptai et où je menai le secrétaire 
d'ambassade d'Espagne, nommé Carrio, homme 
d'esprit et très aimable, qu'on a vu depuis secré- 
taire d'ambassade à Paris et chargé des affaires, 
avec lequel je m'étais intimement lié, à l'exemple 
de nos ambassadeurs. 

La seconde intervention de Rousseau, en faveur 
d'un capitaine marchand de Marseille, serait plus 
méritoire. 



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56 DEMELKS DU COMTE DE MONTAIGU 

Il y a deux versions sur le cas de ce capitaine. 

Daas sa réponse à l'ambassadeur, le Sénat pré- 
tendit qu'une barque esclavone avait été mise en 
péril par une tempête. L'équipage du bateau français 
ne voulut pas secourir le navire en péril; de là une 
dispute ef des voies de fait. 

La version contraire est celle que Rousseau mit 
dans soit mémoire (1). 

Plusieurs matelots français furent malmenés et 
blessés. D'après Jean-Jacques, le comte de Montaigu 
aurait dédaigné de donner suite à cet incident, ce 
qui est complètement faux. Le comte de Montaigu 
écrivit deux lettres explicatives, l'une à La Porte du 
Tbeil (2), l'autre au comte de Saint-FIorentiit (3), 
ministre de la marine par intérim. Rousseau prétend 
avoir fait observer à son chef qu'il était opportun de 
présenter un mémoire au Sénat, et il ne se rappelle 
pas qu'il y a été autorisé. On n'est guère babitué i^ 
rencontrer de telles précautions oratoires sous sa 
plume. Il a réellement rédigé ce mémoire sans faire 
de grands frais d'inspiration, car il s'est contenté de 
copier une note communiquée à l'ambassade par le 
capitaine Olivet et son second (i). 

(1) Képnnse iIu Sénat i l'atiibasaid«ur. 

(2) Lettre du iMmte de Monlaij^ à La Porte du Theil, le 11 juil- 
let 1744. 

(3) Lettre du comte de Moniaij;u au comte de Saint-Florentin, 
le 11 juillet 1744. 

(4) Voir le telle de J.-J. Rouiieaii el le leilc de la note da 
capitaine, p. 5S, 59 et 60. 



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ET DE JEAK-JAGQUES EOUSSEAU 57 

Les souvenirs de Jean-Jacques ne sont pas plus 
exacts au sujet du procès-verbal que l'ambassadeur 
fit dresser sur les lieux mêmes, à Cbioggia. 

11. prétend avoir réuni seul les éléments, et le 
chancelier du consulat, l'abbé Patizel, aurait refusé 
de lui prêter son concours effectif. 

Rousseau n'avait pas prévu que le proccs-verbal 
serait transcrit sur les registres de la chancellerie de 
France, et que le comte de Montaigu en communi- 
querait des copies au ministère. Une expédition 
authentique de ce document existe à sa date (6 juil- 
let 1744) dans la correspondance de Venise aux 
archives des affaires étrangères : le nom de Kous- 
seau n'y est pas mentionné; c'est l'abbé Patizel qui, 
sur l'ordre de l'ambassadeur, a exclusivement pro- 
cédé à tous les interrogatoires, et sa signature est la 
seule qui figure au bas de la pièce (1). Pour quelle 
raison d'ailleurs Rousseau se serait-il rendu à Chiog- 
gia? 

Qu'y aurait-il fait? 

La réclamation énergique du représentant de la 
France eut un prompt résultat : quinze jours après 
la bagarre, le capitaine 01 ivet touchait un dédomma* 
gement convenable (2). 

L'ambassadeur avait donc su se tirer d'affaire sans 
recourir à son secrétaire, et sans attendre les instruc- 

(1) Documenl existant aux affaires £trnngère9 (ft juillet 1744). 

(2) Lettre du comte de >Iontai);u à La Porte Du Theil (aoiil 

1744.) 



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à me reprocher une seule négligence dans aucune 
de mes fonctions, ce qui est à noter pour un 
homme aussi négligent et aussi étourdi que moi. 
Je fis mes seuls plaisirs de mes devoirs... 

La contrebande et la falsification des pièces de 
l'ambassadeur ne sont pas des néglijjences, à ce 
qu'il parait, dans l'opinion de Rousseau; les lettres 
mal copiées sur les minutes du comte, présentées à 
sa signature au dernier moment, quelques instants 
avant le départ du courrier (2), ne lui reviennent pas 
à l'esprit; ni le carnaval, ni les masques, puisque les 
devoirs restent les plaisirs dont il nous parle. 

TEXTE DU MÉMOIRE DE J.-J. ROUSSEAU. 

Hier 6' de juillet, un coup de vent qui 
s'éleva sur les dix-neuf heures jetta une barque 
esclavonne portant pavillon de Saint Marc, la- 
quelle est en quarantaine, sur le vaisseau fran- 

(1) Let 2 el 16 août, 29 septembre 1744, el 7 m.-ii-i 1745. 

(2) Lettre Ju camle de Monlaigu à l'alibc Alary. 



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ET DE JEAN-JACQUES IIOUSSEAU 99 

çais la Sainte-Barbe, capitaine Olivet, ancré à 
Poegtjia, depuis deux mois et qui devait partir 
aujourd'hui : après que le vent eut cessé, le capi- 
taine en second du dit vaisseau avertit lesgens de 
cette barque de se tirer de l'avant, qu'ils endom- 
mageaient considérablement et qu ils observassent 
qu'ils étaient en quarantaine. Les matelots de la 
barque coupèrent, pour toute réponse, une corde 
du dit vaisseau : sur quoi le dit officier leur 
remontrant qu'Us ne devaient pas couper ainsi 
tes arjretsdece vaisseau, ils lui répondirent qu'ils 
le couperaient lui-mémeet sonéquiqage, s'il par- 
lait davantage; et l'ojficier leur aiant répliqué 
qu'ils s'en garderoient bien, Us sautèrent an 
nombre de quinze à vingt dans le dit vaisseau, le 
sabre à la main. Quatre jeunes gens du vaisseau 
ne voiant d'autre moyen d'éviter la fureur de ces 
emportés se jettèrent à la mer; les autres se 
cachèrent comme ils purent : un seul, qui est ita- 
lien, fut atteint et sabré par eux, de manière qu'il 
eut le bras coupé et presque séparé du corps. 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 61 

L'analogie est frappante. Rousseau s'est conteaté 
de transformer en bon français le jargon de la note. 

Comme la correspondance était fort étendue 
et qu 'on était en guerre, je ne laissais pas d'être 
occupé raisonnablement. . . 

En efjet, il n'y avait qu'une voix sur mon 
compte, à commencer par celle de l'ambassadeur, 
qui se louait hautement de mon service, et qui ne 
s'en est jamais plaint et dont toute la fureur ne 
vint dans ta suite que de ce que, m'étant plaint 
inutilement moi-même, je voulus enfin avoir mon 
conijé. Les ambassadeurs et ministres du roi, avec 
qui nous étions en correspondance, lui faisaient 
sur le mérite de son secrétaire des compliments 
qui devaient le flatter, et qui, dans sa mauvaise 
tête, produisaient un effet tout contraire. 

Il pouvait si peu se gêner que le samedi 
même, jour de presque tous les courriers, il ne 
pouvait attendre pour sortir que le travail fût 
achevé, et me talonnant sans cesse pour expédier 
les dépêches du roi et des ministres, il les signait 
en hâte, et puis courait je ne sais où, laissant la 
plupart des autres lettres sans signature : ce qui 
me forçait, quand ce n'était que des nouvelles, de 



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6S DEMELES DU COMTE DE MONTAiGU 

les tourner en bulletin; mais lorsqu'il s'agissait 
d'affaires tfui regardaient le service du roi, il 
fallait bien tjue tiuelqu'uii signât, et je signais. 
J'en usai ainsi pour un avis important que nous 
venions de recevoir de M. f^incent, chargé des 
affaires du rot à Vienne. C'était dans le temps 
que le prince de Lobkowitz marchait à Naples et 
que te comte de Gages fit cette mémorable retraite , 
ta plus belle manœuvre de guerre de tout le siècle 
et dont l'Europe a trop peu parlé. L'avis portait 
qu'un homme dont M. Vincent nous envoyait le 
signalement partait de Vienne, et devait passer à 
Venise., allant furtiverneut dans l'Àbbruzze, 
chargé d'y faire soulever le peuple à l'approche 
des Autrichiens. En l'absence de M. le comte de 
Montaigu, qui ne s'intéressait à rien, je fis passer 
à M. le marquis de l'Hôpital cet avis si à propos, 
que c'est peut-être à ce pauvre Jean-Jacques si 
bafoué que la maison de Bourbon doit la conser- 
vation du royaume de Naples. 

Le marquis de l'Hôpital, en remerciant son col- 
lègue comme il était juste, lui parla de son secré- 
taire et duservice qu'il venait de rendre à la cause 
commune... J'avais été dans le cas d'en user avec 



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ET DE JEAN-JACQUES ROnSSEAU 63 

le comte de Castellane, ambassadeur à Constanti- 
nople, comme avec le marquis de VHôpitat, 
quoique en chose moins importante. Comme il n'y 
avait point d'autre poste pour Constantinopte que 
tes courriers que te Sénat envoyait de temps en 
temps à son bayle, on donnait avis du départ de 
ces courriers à l'ambassadeur de France... 

Cet avis venait d'ordinaire un jour ou deux à 
t'avance : mais on faisait si peu de cas de M. de 
Montaigu qu'on se contentait d'envoyer chez tui 
pour la forme, une heure ou deux avant le départ 
du courrier; ce qui me tnit plusieurs fois dans le 
cas défaire la dépêche en son absence. 

Il est inutile d'insister sur les molik du change- 
ment d'attitude du comte de Montaigu à l'égard de 
son secrétaire. Rousseau va les développer, quelques 
lignes plus tard avec humeur, et l'ambassadeur lui 
répondra à sa façon dans la correspondance avec 
l'abhé Alary. 

La cause véritable de cette brouille apparaît clai- 
rement : c'est la mauvaise humeur du secrétaire pro- 
venant de sa profonde déception. Prétendre apparte- 
nir à la diplomatie et u'élre en fait que le premier 
domesli<|ue d'un ambassadeur doit inspirer un vif 
dépit. C'est re.\plIcation de toutes les récrimina lions 
de Rousseau contre son premier protecteur. 



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COMMENT JEAN-JACQUES DÉPEIHT L'INTÉ- 
RIEUB ET LA VIE DE L'AMBASSADE 

Sa maison se remplissait de canaille : tes Fran- 
çais y étaient maltraités, les Italiens y prenaient 
l'ascendant; et même parmi eux les bons servi- 
teurs, attachés depuis longtemps à l'ambassade, 
furent tous malhonnêtement chassés, entre autres 
son premier gentilhomme, (jui l'avait été du comte 
deFroulay,qu'onappetait,jecrois, le comte Peati 
ou d'un nom très approchant. 

. . . Hors la seule chambre de l'ambassadeur, qui 
même n'était pas trop en règle, il n'y avait pas 
un seul coin dans la maison souffrable pour un 
honnête homme. 

Ces serviteurs étaient de vrais bandits, ainsi que le 
premier gentilhomme, qui l'avait été aussi du temps 
de M. de Froulay. Dans sa lettre au marquis d'Argen- 
8on, du 18 septembre 1745, voici ce que dit le comte 



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ET DE JEAS-JACQUES ROUSSEAU 67 

Les vieilles traditions s'étaient d'autaDt mieux per- 
pétuées daas la famille que les Boîsdavid vivaient 
dans leur château, loin du monde et de la cour (ce 
n'est qu'en 1744 que la comtesse de Montaifju fut 
présentée à Versailles). Ils étaient restés profondé- 
ment religieux : à Venise l'ambassadeur faisait régu- 
lièrement son carême; une de ses sœurs, religieuse 
dans un couvent de Bressuire, lui adresse à cette 
occasion des reproches maternels (24 avril 1747) : 

"Ma sœur, m'a mandez que vous faisiez le carême 
régulièrement; je crains bien que votre santé en soit 
altérée. Vous aviez deux médecins à consulter, le 
corporel et le spirituel; je suis persuadée que l'un et 
l'autre ne vous croient point engagées à faire meigre : 
Vous oriez pu compenser cette abstinance par d'autres 
bonnes œuvres, mais vous avez voulu faire le tout. 

" Le Seigneur qui ne lesse rien sans récompense, 
saura bien vous le conter. « 

Comme Son Excellence ne soupait pas, nous 
avions le soir tes genlilshomiiies et moi une table 
particulière, où mangeaient aussi l'abbé de Binis 
et les pages. 

Dans la pins vilaine tjargotte, on est servi plus 
proprement, plus décemment, en linge moins 
sale, et l'on a mieux à manger. 

Voici enfin la liste des humiliations queJean-Jac- 



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ET DE JEAN-JACQUES EOUSSEAU 69 

appointements; et quand je lui demandais de 
l'argent, il me parlait de son estime et de sa con- 
fiance, comme si elle eût du remplir ma bourse et 
pourvoira tout... 

(Voir la lettre du comte de Montaigu à l'abbé 
Alary, page 73.) Ajoutez que le comte ne pouvait 
pas donnera Rousseau ce qu'il n'avait pas, puisqu'on 
lui devait dix mois d'appointements et un semestre de 
ports de lettres, soit en toutde40à50.000francs(I), 
Cette détresse était donc imputable au gouvernement 
français et non au comte de Montaigu (2). 

Ces deuxbandits finirent par faire tourner tout 
à fait la tête à leur maître, qui ne l'avait déjà pas 
droite, et le ruinaient dans un brocanlage con- 
tinuel par des marchés de dupe, qu'ils lui per- 
suadaient être des marchés d'escroc. Us lui firent 
louer sur la Brenta un palazzo le double de sa 
valeur, dont ils partagèrent le surpins avec te 
propriétaire. 

Les appartements en étaient incrustés en mo- 
saique et garnis de colonnes et de pilastres de très 
beaux marbres à la mode du pays. M. de Mon- 
taigu Jit superbement masquer tout cela d'une boi- 

(1) Voir piua hiint. 
(S) Ibid. 



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ET DE JEAN-JACQCES ROUSSEAU 71 

le dessein formé de me priver de l'honneur que je 
méritais par mon bon service, je résolus d'y 
renoncer. 

La première marque <fue je reçus de sa mau~ 
vaise volonté fut à l'occasion d'un dîner qu'il 
devait donner A M. le duc de Modène et à sa 
famille, qui étaient à F^enise et dans lequel il 
me signifia que je n'aurais pas place à sa table. 

Il se servit de lui (l'abbé de Binis) pour écrire 
à M. de Maurepas une relation de l'affaire du 
capitaine Olivet; loin de lui faire aucune mention 
de moi, qui seul m^en étais mêlé, il m'ôtait même 
l'honneur du verbaldont il lui envoyait un double, 
pour l'attribuer à Pati'zcl, qui n'avait pas dit un 
seul mot. 

Il ressort assez nettement de ce qui précède que 
dans tous les rapports du secrétaire avec son maitre 
le dédain, l'humeur, le dessein formé d'être désa- 
gréable vinrent de la part du secrétaire; et de l'am- 
bassadeur, au contraire, la bonté, la patience et la 
confiance. 

L'affaire du capitaine Olive! excite encore les 
regrets de Rousseau; l'eùt-on attribuée entièrement 
à Jean-Jacques qu'il ne lui en serait revenu ni bon* 
neur ni avantage. 



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COMMENT JEAN-JACQUES RACONTE 
SA BROUILLE DÉFINITIVE ET SON RENVOI 

// voulait donc me garder et me mater en me 
tenant loin de mon pays et du sien, sans argent 
pour y retourner : et il aurait réussi, peut-être, 
s'il s'y fût pris modérément. 

C'est une version dramatiquement exagérée, en 
tout cas incomplète, de ce qui se passa dans cette 
entrevue. Rousseau trouva moyen de pousser à bout 
son maître en Jui soumettant Ja note de ses frais de 
voyage. Ce mémoire fut établi par Rousseau lui- 
même, et le comte de Montaigu l'examina avant de 
le payer; il vérifia minutieusement le compte. Ce 
n'était pas fait pour plaire à Jean>Jacques qui avait 
des dettes à acquitter à Venise : dans son dépit, il 
hasarda des observations moqueuses ou déplacées. 

De son côté, le comte de Montaigu exaspéré par 
tous les ennuis qu'il avait eu à supporter de la part 
des gens de sa maison, et de Rousseau en particulier, 
le traita brusquement, il est vrai, mais sans le menacer 



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COMTE DE MONTAIGD ET J.-J. ROUSSEAU 73 

de voies de fait comme le prétend Jean-Jacques. 

Sa lettre à l'abbé Alary, quoique moins bien écrite 
que le passajje des Confessions où l'auteur se donne 
une fîcre attitude qu'il n'a jamais eue qu'en paroles, 
explique cependant mieux les choses. II s'agit de 
deux entrevues au lieu d'une, de deux querelles suc- 
cessives séparées par une nouvelle insolence du secré- 
taire à l'égard de l'ambassadeur. Voici d'abord le 
récit de la première entrevue : «Je l'ay chassé (Rous- 
seau) comme un mauvais valet, pour les insolences 
auxquelles il s'est porté; je n'ay pas voulu prendre 
les choses d'une autre façon, quelques raisons que 
j'eusse de le regarder comme un espion, et ayant 
abusé de Testât dans lequel je l'avois mis auprès de 
moy, par rapport à vous qui me l'aviez donné, et le 
désir que j'avoisde le trouver comme ildevoit être... 

c II y a environ deux mois et demi que ces inso- 
lences-là augmentant, me présentant souvent des 
lettres mal copiées sur mes minutes, et attendant de 
me les montrer à signer au moment du départ de 
la poste par malignité et par paresse, la patience 
m'échappa à la lin. Je luy signifiay que je le chasse- 
rois, en luy reprochant... les raisons que j'avois de 
me méfier de sa fidélité... et la nécessité où il m'avoil 
mis de luy donner mes chiffres pour mes dépêches,., 
me disant qu'il falloit qu'il fût seul pour pouvoir tra- 
vailler. 

"Cette première querelle n'eut pas de conclusion, 
mais voiei l'épilogue. 



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74 DEMELES DU COMTE DE MONTAIGU 

B Quelquesjours après, lui ayant daté un mémoire 
pour présenter au Sénat, il me l'apporta écrit de la 
main de mon second secrétaire : je tuy demanday 
pour lors s'il estoit incommodé;... il me répondit 
en ricanant que non, mais que cette main là estoit 
plus belle que la sienne. Ce fut là le terme de ma 
patience; je le renvoyay fort doucement le récrire, 
luy fis présenter le mémoire l'après-midi et le fis 
venir dans mon cabinet;... je luy signiGay qu'il 
n'estoit plus à mes gages... j'ordonnay à mon second 
secrétaire de faire avec lui l'inventaire de ma secré- 
tairerie : ... la chose faitte, je l'envoyay chercher 
pour luy donner ce que je luy devois. Soç compte a 
été fait sur l'exposé écrit de sa propre main... et il 
ne me laissa pas luy donner les connoissances de ce 
compte-là; en entrant dans mon cabinet, luy disant 
que j'allois faire son compte, il me dit qu'il scroit 
fort injuste, qu'il estoit fait selon ma volonté, et fort 
juste selon ses prétentions. A la vérité, ma tète 
s'échauffa à ce propos, et je luy dis qu'il auroîl esté 
un temps qu'un insolent comme tuy seroit sorti de 
mon cabinet par la fenêtre..., qu'il avoit toutes les 
mauvaises qualités d'un fort mauvais valet, et que je 
traiterois le compte qu'il m'avoit donné de son voyage 
sur ce pied-là... Il se porta à des insolences si grandes, 
en me disant qu'il ne recevoil point un compte de 
celle espèce, que je luy dis que, s'il ne Bnissoit pas 
ce ton là, en prenant le parti de quitter Venise, je 
luy fcrois sentir jusqu'où s'étendoit mon autorité..., 



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ET DE JEAN-JACQOES EOTSSEAU T5 

qu'il devoit à un marchand qui ne luy avoit fourni ce 
qu'il avoit pris que sous ma caution, que j'allois com- 
mencer par le payer sur ce que je luy devois. Il me 
dit qu'il estoit bon pour payer ses dettes, quand je 
luy aurois payé ce que je lui devois suivant ses pré- 
tentions. Je luy dis de sortir de ma maison sur-le- 
champ, parce que je ne voulois pas me porter per- 
Eonnellemenl à de certaines extrémités, que je luy 
enverrois son compte, tel que je lui faisois, l'après- 
midy, avec le marchand que je voulois qu'on payast 
sur-le-champ, sachant que c'était un escroc (Rous- 
seau) qui devoit à tout le monde (1). n 

Ainsi de l'aveu du comte de Montaigu, il y aurait 
eu évidemment des paroles violentes. La menace du 
passage par la fenêtre est authentique, mais seule- 
ment dans un dernier entretien, après que l'ambassa- 
deur eut été poussé à bout. 

(1) Il B paru >uffi>ant ili? reproduire le* rraf^enu qui pré- 
cèJenti on lira le reiie ilani l'artiele de M. Faugère, à l'endroii 



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COMTE DE MONTAIGD ET J.-J. ROUSSEAU 77 

posé à lui être désagréable en obligeant son ex-secré- 
taire. Mais le ministre d'Espagne, si intimement lié 
avec son collègue, au dire de Jean-Jacques lui-même, 
ne lui aurait pas fait l'injure de prodiguer ses amabi- 
lités à un agent exclu de l'ambassade de France. 
Rousseau n'y regarde pas de si près. 

Je fus loger chez le chancelier du consulat, 
pour bien prouver au public que la nation n'était 
pas complice des injustices de l'ambassadeur. 
Celui-ci, furieux de me voir fêté dans mon infor- 
tune... s'oublia jusqu'à présenter un mémoire au 
Sénat pour me faire arrêter. 

On croirait, à le lire, que le Sénat de Venise était 
son humble serviteur i n'insinue-t-il pas que le gou- 
vernement eut la courtoisie de l'informer qu'il lui 
était permis de demeurer dans la ville autant qu'il 
voudrait? Il y resta au plus quinze jours après son 
renvoi, et pendant ce temps il nargua de telle façon 
lecomtedeMontaiguquecclui-ci présenta, le 31 août, 
un mémoire au Collège des inquisiteurs pour obtenir 
son expulsion. Les inquisiteurs d'État auraient accédé 
volontiers à la requête; mais ils constatèrent que 
Rousseau n'était plus à Venise depuis le 2S aoùt(l). 

Les dix-huit mois que j'ai passés à J^enise ne 

(1) M. Ceresole (pp. 14-17) a publié la Iraduction de la léponse 
faile par lea inquisileura d'État ! 



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78 DÉMÊLÉS DU COMTE DE MONTAIGU 
m'ontfourni de plus à dire fju'un simple projet 
tout au plus. 

La date du départ de J.-J. Rousseau est esacte- 
meut connue; comme il était arrivé le 4 septembre 
1743 il a passé à peine un an dans la ville des doges. 
Il se trompe donc de six mois dans l'évaluation de 
son séjour. 

Mon plus court chemin n'était pas par Lyon : 
mais j'y voulus passer pour vérifier une fripon- 
nerie basse de M. de Montaigu. 

L'itinéraire du retour est plus exact que celui de 
l'aller. Mais c'est qu'il s'agit ici de mettre en évi- 
dence une dernière friponnerie de son maitre. 

J'avais fait venir de Paris une caisse contenant 
une veste brodée en or, quelques paires de man- 
chettes et six paires de bas de soie blancs; rien de 
plus. Sur la proposition qu'il m'en fit lui-même, 
je fis ajouter cette caisse, ou plutôt cette boîte, à 
son bagage. Dans le mémoire d'apothicaire qu'il 
voulut me donner en payement de mes appointe- 
ments et qu'il avait écritde sa main, il avait mis 
que cette boite, qu'il appelait ballot, pesait onze 
quintaux, et il m'en avait passé le port à tin prix 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 7» 

énorme. Par les soins de M. Boy de La Tour, au- 
(luel j'étais recommandé par M . Roguin, son oncle, 
ilfutvérifié sur les registres des douanes de Lyon 
et de Marseille que le dit ballot ne pesait que 
quarante^incf livres et n'avait payé le port qu'à 
raison de ce poids. Je joignis cet extrait authen- 
tique au mémoire de M. de Montatgu ; et muni de 
ces pièces et de plusieurs autres delà même façon, 
je me rendis à Paris, très impatient d'en faire 
usage. 

La caisse dont il s'agit était une caisse remplie 
d'objets de toilette, qu'il avait fait venir avec les 
. bagages de l'ambassadeur. Il ajoute même que celui- 
ci aurait retenu, en réglant son compte, le port de la 
dite caisse, ainsi qu'il était juste, mais en lui attri- 
buant un poids de onze quintaux, tandis qu'elle ne 
pesait que quarante-cinq livres, ce qui, assure-t-il, 
fut reconnu véritable sur les registres de douane de 
Lyon. Or, tout ceci est inexact : la caisse dont il 
s'agit n'est nullement celle dont Rousseau fait men- 
tion ; elle fut expédiée pour une série d'emplettes, îi 
laquelle Rousseau fait allusion dans une lettre écrite 
par lui à la comtesse de Montaigu, et conservée dans 
les archives de la famille : « J'envoie à un ami un 
mémoire assez considérable de plusieurs emplettes 
h faire à Paris pour moi et pour mes amis de Venise. 



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80 DÉMÊLÉS DU COMTE DE MONTAIGU 

Son Excellence m'a promis, Madame, de vous prier 
de vouloir bien recevoir le tout et l'envoyer sur le 
même vaisseau et sous les mêmes passeports que 
votre équipage {!). » 

G'eslde cette seconde caisse qu'il s'agit en réalité. 
Rousseau trouvait avantage à confondre les deux 



Le bruit de mon histoire m'avait devancé, et en 
arrivant je trouvai que dans les bureaux et dans 
te public tout te monde était scandalisé des folies 
de l'ambassadeur. 

Malgré cela, malgré le cri public dans Venise, 
malgré les preuves sans réplique que j'exhibais, 
je ne pus obtenir aucune justice. Loin d'avoir ni 
satisfaction, ni réparation, je fus même laissé à 
la discrétion de l'ambassadeur pour mes appoin- 
tements, et cela par l'unique raison que, n'étant 
pas Français, je n avais pas droit à la protection 
nationale, et que c'était une affaire particulière 
entre lui et moi. 

Rousseau arriva à Paris, persuadé que ses démêlés 
avec son ancien maître avaient fait beaucoup de 
bruit dans la capitale, et qu'il n'aurait qu'à exhiber 

(1) Bouiieau, loujoan pratique dans aei affaire*, chargea aiusi 
la conitesie de MoDtaigu de payer la noiei 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 81 

ses preuves pour que tout le monde viat se ranger de 
son côté. Aussi, quelle ne fut pas sa désillusion 
quand il vit que, malgré son éloquence, il n'obtenait 
pas « justice •> ! On se demande ce qu'il entendait par 
cette expression, car le comte de Montaigu ne lui 
avait causé aucun tort ; lui en eùt-il causé, le public 
n'avait pas à intervenir dans une question d'ordre 
privé ; Jeao-Jacques n'était pas un agent du roi, mais 
un commis du comte de Montaigu. Il ne rencontra 
qu'un accueil indifférent là où il s'attendait à tout 
autre chose. Désappointé, il partit de nouveau en 
guerre contre les hommes et u nos sottes institutions 



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COMTE DE MOHTAIGTJ ET J.-J. ROUSSEAU 83 

ques semaines et le voyant irréprochable, lui confia, 
en janvier 1745, ta direction de sa maison, ce qui 
permit à Henry d'exercer son ancien métier. Les 
lois de la République défendaient aux ministres 
étrangers de traiter directement avec les négociants 
pour leurs achats quotidiens : un préte-nom était 
donc indispensable. Henry s'aboucha avec un indi- 
vidu de son espèce, le marchand Cornet, Français 
naturalisé Vénitien, qui promit de fournir à l'ambas- 
sadeur tout ce qui lui manquerait pour la nourriture, 
l'entretien, etc. Le comte, pour le payer, lui remet- 
tait les lettres de change qu'il recevait de Paris (1). 
Les deux complices avaient, par suite, intérêt k ce 
que l'ambassadeur dépensât plus que moins ; c'est 
ce qui amena Henry à grossir de moitié les mémoires 
dans lesquels ie comte de Montaigu évaluait ses 
avances pour recevoir du ministère le rembourse- 
ment de ses dépêches secrètes, et des ports de 
lettres (2) ; de plus, il se livrait à une contrebande 
effrénée. Son maître avait compté mensuellement 
avec lui pendant le premier trimestre de 1745 ; 
n'ayant rien remarqué d'anormal, il négligea cette 
précaution. Henry et Cornet abusèrent de sa con- 
fiance imprudente (3). 

(1) Lettre de Igmbaiandeur au marqui* de Puyzjeuli, 39 juillet 
1747. 

(2) Henry avouait lui-même dam une lettre à Cornet <|u'uii dea 
article! de ion compte, (jui y e«toil porté 4,559 liv. 54 d., ne 
•'étevail eo réalité qu'i 2,000 livrei. 



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ET DE JEAN-JACQUES BOUSSEAU 85 

cières pour Taonée écoulée; mais Henry ne se con- 
forma que lentement à cette injonction. Son maître, 
qui commençait à le soupçonner, le somma de s'exé- 
cuter; mais il dut patienter jusqu'au mois d'août. A 
ce moment, Henry produisit un compte obscur dont 
le total atteignait le chiffre de 176,720 livres véni- 
tiennes, c'est-à-dire 88,000 livres tournois, ce qui 
supposait un train de maison s'élevant annuellement 
à plus de 50,000 livres. L'ambassadeur, en examinant 
sommairement cette pièce, fut surpris de nombreux 
articles qui y figuraient, et exigea pour chacune des 
fournitures une quittance séparée, à défaut de laquelle 
tous les commerçants affirmeraient eux-mêmes le 
règlement de leur créance. Henry, se doutant que ses 
rapines seraient prochainement découvertes, se dis- 
posa à la fuite. Il brûla les papiers les plus compro- 
mettants, en enleva d'autres (entre autres des dépêches 
de l'ambassadeur, des années 1745[à 1746) et, abusant 
de la liberté qu'on lui laissait, il emporta avec lui 
tous les meubles de sa chambre (I). Son complice 
Cornet protégea sa retraite en lui retenant une place 
dans une voiture qui faisait le service entre Venise et 
Florence et appartenait au grand-duc de Toscane. 
Avant de s'en aller, il avait eu l'impudence de 
dénoncer au ministre l'ambassadeur comme l'auteur 



(1) Toui ce» détailB et le> luivantt lonl lires d'un document de 
la correapondance, intitulé " Mémoire iottruclif hit le» affaires 
entre Son eicelleoce M. le comte de Montaigu et MM, Henry et 



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86 DÉMÊLÉS DU COMTE DE HONTAIGD 

de la friponnerie dont lui Henri, aidé de Cornet, 
avait été l'audacieux inventeur (1). Dans une lettre 
au cardinal de Tencîn, le 25 novembre 1747, le 
comte de Montaifju dit : « Après m'estre deffait 
du fripon de secrétaire (Henry) que j'ai eu, j'en 
ai chassé seize (domestiques) tout à. la fois qui 
étaient de sa clique, que j'ay gardé les uns deux 
ans, les autres trois, malgré leur friponnerie... 
dont je me défendois le mieux qui m'estoit pos- 
sible (2). « 

// le fit mettre en prison . . . 

Ceci est exact. Henry fut arrêté à Monaco par 
ordre du maréchal de Belle-Isle et sur la prière du 
comte de Montaigu (3). 

... il finit par se faire rappeler... 

Ceci est faux. Le roi avait supprimé les fouds 
secrets pour Venise, mais sans pour cela liquider 
l'arriéré de ce qu'il devait à son représentant à 
l'étranger (4). Le comte de Montaigu se résigna à 

(1) Lettre de l'anibaisadeur au comte àe Maurepai, 17 février 
17*8. 

(S) Lellre de l'ambasiadeur au cardinal de Tencin, SES novemltre 
1747. 

(3) Lettre de l'anibariadeur an maréchal de Belle-hle, SO juil- 
let 1748. 

(V) Â cette date, on devait à l'ambaisadeur, sane parler dee 
tiépeniea secrèlei, oeuf oioît d'appoinleinenta, neuf mois de ports 
do lettre*, et la gratification qu'on lui avait promiie pour le 
in^iriaee ilu dauphin. 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 87 

regret, et avertit le ministre qu'il oe serait plus à 
même de fournir des renseignemenU exacts sur les 
événements d'Italie (1). 

Quelques semaines après, il représentait au mar- 
quis d'Àrgensou qu'on pouvait désapprouver l'emploi 
qu'il avait fait des sommes qui lui étaient allouées, 
mais qu'il avait droit au paiement intégral des avances 
qui lui étaient dues depuis tant de mois {i). Les 
réclamations de l'ambassadeur étaient tout à fait 
légitimes, et le ministre les eût volontiers admises si 
elles avaient été rédigées dans un style plus diploma- 
tique. Pendant son séjour dans l'armée le comte de 
Montaigu s'était accoutumé à un franc-parier qui, 
admissible chez un officier, ne l'était plus chez un 
représentant du roi à l'étranger. 

Cette indépendance de langage était de nature à 
lui nuire auprès du ministre, très formaliste d'ordi- 
naire; elle lui valut l'hostilité des bureaux, dont il 
avait involontairement blessé les susceptibilités. Si 
les commis du ministère jugeaient mal la République 
et n'étaient pas au courant des détails de sa politique, 

(1) Lellre de l'BTnbata;ideur au msrquii d'Argenson, 29 janvier 
ITW. 

CîlODB aol*i au >iijel de remprisunnemeot d'Henry la lettre du 
cbeTalier de MontaiEU (S février 1767), où il dit à ion frère que 
le marquU de Puyzieulz lui conneille de ■ retenir en prison le 
■leur Henry, que l'abbé de Brofjlie ne protège plus, comme je voua 
l'ay maudi >■ 

(2) Lettre de l'ambEUadeur iiu marqui* d'Argeoton (19 mari 
1746). 



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88 DEMELES DU COMTE DE MONTA1G0 

il aurait été plus habile de ne pas le leur dire. Peul- 
étre eussent-ils mieux apprécié les lettres de l'am- 
bassadeur en s'assimilant les utiles conseils qu'elles 
contenaient, tandis qu'ils n'y relevaient que les cri- 
tiques qu'il avait l'air et non l'intention d'adresser à 
son chef hiérarchique. C'est bien sans arrière-pensée 
qu'il laissa figurer dans sa dépêche du 2 avril 1747 
une phrase inspirée par une idée juste au fond, mais 
trop librement exprimée. Le ministre vit dans cette 
lettre un manque d'égards que l'ambassadeur était 
loin d'avoir voulu y mettre : ce fut sans doute sous 
l'empire de ce sentiment qu'il signifia au comte, le 
19 avril, que le roi croyait répondre à ses désirs en 
le relevant de ses fonctions d'ambassadeur à Venise, 

L'annonce de cette nouvelle causa au comte de 
Montaigu une véritable stupeur. Il avait si peu songé 
à s'écarter du respect dû à un supérieur qu'il avait 
inséré une phrase à peu près identique (1) dans 
sa lettre du même jour au maréchal de Belle-lsle, 
ministre d'État comme d'Argenson, qui n'en fut pas 
autrement choqué : en relations d'amitié avec l'am- 
bassadeur, il était habitué à sa franchise. 

À peine le comte eut-il connaissance de la décision 
royale qu'il écrivit au ministre, le 14 mai, une lettre 



(1) •■ Le œinUlre a mal connu les vrayei intention» de la 
de Veniie, par rapport à ce pays-cy, ayant préféré les avii 
luy en ont eilé donnez à ceux dont j'ay fait part, qui auri 
deub faire prévoir ce qui arrive aujourd'hui... ■• (Lettre du ci 
de Montaigu au maréchal de Belle-Iele, 2 avril 1746.) 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU $9 

pleine de dignité : il protestait contre la conclusion 
erronée qu'on avait tirée de ses paroles, et ajoutait 
qu'il ne consentirait à partir qu'après qu'on lui aurait 
soldé tout l'arriéré de ses appointements, ports de 
lettres, etc. 

C'était là un allument auquel le ministre ne fut 
pas insensible; son mécontentement avait d'ailleurs 
été exploité par les bureaux, et i! enteudait seule- 
mentdonnerunaverlisscmentà l'ambassadeur. Dans 
ses dépêches suivantes, il ne lui parla plus de son 
rappel. Ce silence inquiéta le comte de Montaigu; 
le bruit courait dans Venise qu'il était disgracié, 
et cette fausse situation lui était fort préjudi- 
ciable (1). 

Il n'en continua pas moins à rendre service à l'ar- 
mée gallispane, à laquelle il fournit dans un moment 
critique des vivres et de l'argent. Entre temps, il 
faisait agir ses amis auprès du marquis d'Argenson 
dontla rancune futdecourte durée. Le 23 août IT-iti, 
il rassurait l'ambassadeur par un billet extrêmement 
courtois, où il affirmait que le roi n'avait eu le 
dessein de le rappeler que parce qu'on le jugeait 
dégoûté de sa charge; lui-même n'avait jamais 
blâmé que la forme et non le fond de ses dépêches. 

D'Argenson confïaégalement au cardinaldcTcncin, 
son collègue dans le conseil, le soin de dire au cheva- 
lier de Montaigu que son frère pouvait demeurer 

(1) Letire de l'ambaisadeur au maréchal de Noaille», 30 juillet 



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90 DÉMÊLÉS DU COMTE DE MONTAIGU 

tranquille dans sa place et regarder comme non 
avenu tout ce qui s'était passé (1). 

Le semblant de rappel du comte de Montaigu 
n'aurait été qu'un incident sans importance si l'am- 
bassadeur n'en avait été gravement affecté. On com- 
prend du reste que ses lettres se ressentissent parfois 
des ennuis qu'il éprouvait. Il se voyait environné 
d'hommes indignes de sa conBance. Rousseau, outre 
ses malversations, espionnait son maitre et altérait 
ses chiffres de correspondance (2). Son successeur 
Henry imita ce triste exemple. Quant au gouverne- 
ment vénitien, l'espionnage était son principal moyen 
d'action. Six mois après son arrivée à Venise, l'am- 
bassadeur signalait à Àmclot un fait singulier. 11 avait 
présente au Collège un mémoire dont il expédia un 
double à la cour, le jour où l'assemblée en délibé- 
rait; la réponse ne lui fut notiBée que le lendemain, 
et cependant Cornaro, ministre vénitien à Versailles, 
eut en main une copie de cette réponse avant que le 
mémoire fût parvenu à Amelot (3). Un an plus tard, 
le comte se plaignait de ce que le teste d'une de ses 
dépêches chiffrées eût été livré au chancelier de la 



1 frère, le 18 août 1746, qu'il a 
e M. d'Argenion ne pouvoU pm 
TOUS eicrire la lettre que voua me demandiez de aa part, maU que 
voui pouviez vous tenir tranquille el aaauré dani votre place, et 
regarder ce qui i'eal paasé comme non avenu ». 

(S) Lellret de l'ambaïaadeur .'■ l'abbé Alary (août 1744). — 
Leltrei de l'ambstaadeur au marquit d'Argenton (14 août 1745}. 
(3) Lettre de l'amlMiEiadeur à Amelot, 23 février 1744. 



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ET DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 91 

reine de Hongrie; qui l'avait transmis mot pour mot 
à la République (I), et de ce que les ambassadeurs 
vénitiens surprenaient le secret de ses lettres et en 
communiquaient le contenu au Sénat (2). 

D'Ârgenson ayant été surpris d'une telle indélica- 
tesse, le comte précisa ses griefs : quatre de ses 
dépêches avaient occasionné un minutieux rapport 
de Diedo à son gouvernement (3). Le ministre attri- 
bua cette coïncidence à ce que lui-même avait été 
amené, dans une conversation avec Dicdo, à traiter 
la question en détail (4); mais l'ambassadeur insista 
en prouvant la duplicité du chargé d'affaires de Venise 
qui dévoilait à la cour de Vienne nos projets sur 
l'Italie (5). 

Ces intrigues répugnaient à la loyauté du comte de 
Montaigu. Soupçonnant que ceux qui l'entouraient 
avaient des intelligences à la cour, il s'en ouvrit à 



(1) Lettre du comte de Montaigu au marquit d'ArgeonuD, 
14 août 1T4K. 

(S) Lettre du comle de Montai);u au midUlre, 1" janvier 1710. 

(3) Le 18 eeplenibre 1T45 le comle de Montaigu écrivait au 
marquis d'Ai^euaon : ■ Je ne fus pai lon^,tenipB à m 'a percevoir 
qu'un vallel de pied qu'il m'avoLL donné, de la plus grande con- 
Sance pour porter mei iellrei, ni'ea rendoit de décachetées. Aprvi 
que le prétexte de la peale, qui, pendant un tempi oblîgeoîl de le> 
ouvrir loultea, (ut passé, je Ha luivre ce vallet. Je découTrIs dod 
seulement qu'il ouvioit les lettres, mais que c'éloit un espion, qui 
alloil, à de certaines heures de la nuit, cbéa les inquiiileurs d'État 
leur rendre compte de ce qui ae paasoit chés moy... ayant dix 
ducale par mois de sallaire pour cela... 

(4) Lettre du niiniiweà l'ambassadeur, 25 janvier 17W. 

(5) LeUre de lambassadeur su miniaire, Itf février 1746. 



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ET DE JEAN-JACQUES RODSSEAD 93 

et il en usa secrètemenl pour amener la disgrâce de 
son adversaire. 

Le marquis de Puyzleulx, qui venait de remplacer 
d'Ai^enson au secrétariat des afbires étrangères, 
avait-été un peu déconcerté par une des dépéchesdu 
comte de Montaigu : il crut qu'à Venise on le consi- 
dérait comme l'auteur de l'attestation de moralité 
donnée au misérable Henry et, quoique l'ambassa- 
deur fût persuadé du contraire (I), la confusion lui 
fut nuisible. Il avait sollicité un congé pour venir 
en France rétablir sa santé gravement atteinte par 
toutes ses épreuves; le (> mai 1749, le roi le pré- 
vint qu'il allait être remplacé et lui expédia ses 
lettres. 

Ce rappel n'était pas une disgrâce, puisque le 
marquis de Puyzieulx assura l'ambassadeur dans une 
de ses dépèches que le roi et lui-même n'avaient sur 

moyea on iivoit pu obtenir ilu ministre une copie des Saanel jnipu- 
tationa qu'il a cy devant avancé oonlre moy ; car en me justifiant, 
j'auroi* fait voir en même temi toute sa noirceur et sa méchanceté, 
au lieu qu'en usant du droit de récrimination contre luy, je ne 
pouroia guère être fondé a le faire, à moini que je n'euiie en main 
des piècea authentique*. C'eat ce qui me manque, car II y a cer- 
taines circonstances qu'on peut bien montrer îcy, au doigt et à 
l'ieil, mais il est tlifUcile de le montrer de loin de la même façon 
au ministre. Je crains même que tnea lettres que Votre Excellence 
a laissé à M' de Chavi{iny ne fassent pas tout l'effet qu'on pouroit 
en espérer, non que les faits qu'elles contiennent ne soient bien 
vrais, mais c'est que ce conanl est si fort prolé(;ê que je tremble 
encore qu'on ne me fasse un crime d'avoir osé avancer la moindre 
chose contre luy... >■ 

(1) Lettre du chevalier de Montaigu h son frère, 2ft mai 1749. 



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ET DE JEAN-JACQUES BOUSSEAU 95 

qu'oD l'accusât de résister aux ordres ministériels; il 
quitta seul, le 8 septembre, le territoire de la Répu- 
blique, sans prendre le temps de recevoir le présent 
du Sénat, qu'il avait refusé d'accepter en argent (I). 
Mme de Montaigu et ses enfants le rejoignirent plus 
tard, le ISdécembre 1749 (2). Le comte de Montaigu 
eut son audience de congé du roi, qui lui assigna une 
pension de six mille livres sur le Trésor (3). 

11 renonça à la vie publique et se voua exclusive- 
ment aux siens. Sa mort arriva le 23 novembre 1764; 
il était âgé de soixante-douze ans (4). 

Si la publication des lettres du comte de Montaigu 
ne fait que compléter sur quelques points l'bisloire 
générale du dix-huitième siècle, elle aura réparé une 
injustice en détruisant la légende qui depuis cent 
cinquante ans s'était substituée à la vérité. L'ambas- 
sadeur a été calomnié dans les Confessions : on le 
jugerait mal si l'on n'étudiait que les document* offi- 
ciels du ministère des affaires étrangères ; il était in- 
dispensable de dépouiller sa correspondance privée 
pour se prononcer en connaissance de cause. Ce n'est 



(1) Lettre du comte Je Montaigu au marquis de PuyzieuU, 
6 nptembre tTW. 

(2) A celle date, le guuveroeiueni royal redevait p1u> de vingt 
mille livrée au eonile de Moulaigiu. (Lettre du chevalier au marquis 
de Puyzieuli, 39 décembre 1749.) 

[3) Lettre dei frèrei... Je Maraeille h l 'ambassadeur, 16 mars 
17ÎS0. 

[4) Il habitait alors l'hùlel de Montaigu, l'ue Garancière, et fut 
eolerré dans l'église Sainl-Sulpice. 



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96 COMTE DE MONTAIGO ET J.-J. BODSSEAU 

pas à dire que le comte de Montaigu fut à l'abri de 
toute critique. Son style n'était pas celui d'un acadé- 
micien ; sa négligence des questions de forme, l'ex- 
cessive confiance qu'il avait dans son personnel, lui 
firent commettre des incorrrections ou des impru- 
dences : soldat austère plutôt que diplomate et 
homme de cour, peut-être ne mena-t-il pas toujours 
à bien, malgré l'expérience qu'il avait acquise de la 
République vénitienne, les aflaires souvent délicates 
dont il assumait seul la responsabilité. Mais, au mi- 
lieu de son déplorable entourage, il sut demeurer 
fidèle aux traditions d'honneur qu'il avaient reçues 
de ses ancêtres et servir son pays en parfait honnête 
homme. Cela n'a-t-il aucun prix? Et Jean-Jacques, 
philosophe et moraliste, ne devait-il pas le confesseï 
Ces notes, tout en rendant justice à l'ambassadeur, 
permettront de constater que Rousseau n'a pas tou' 
jours dit le « bien et le mal avec la même fran' 
chise (I) n , et que, contrairement au programme, 
a exagéré le mal et dissimulé le bien. 

(1) Confesshnt, liï. I", p. 1. 



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TTPOGRAPHIE PLON-NODRRIT BT I 
Bue Gartncièrc, 8, 



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