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Full text of "D'une rive à l'autre du Sahara"

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' ARNAUD-CORTIE! 

i5 F*vrter-a4 Juin 1707 

D'une ^1 

T\ive à Vautm 
SJIHAT<J\ 

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Le Lieut' Maurice CORT^M 

PARIS 

EMILE LAROSE 

LlailAlRG-éDITeUN 



1908 



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D'une J{we à Vautre du Sahara 



A LA MÊME LIBRAIRIE 



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Mission ARNAUD-CORTIER 



JMos Confins Sahariens 



■MwJ»*»#M^*»tf»<M^'^^ 



Étude d'Organisation Militaire 



PREMIERE PARTIE 

Etude d'organisation militaire saharienne 

par le Capitaine Edouard ARNAUD 

DE l'iNFANTEHIK COLONIALE 

Chef de Mission 
DEUXIÈME PARTIE 

Détail sur le fonctionnement des 0<* méharistes de l'Algérie 

par le Lieutenant Maurice CORTIER 

DE l'infanterie COLONIALE 
TROJSIEME PARTIE 

Rapport de Mission du Capitaine Arnaud 

Annexes 



(Ouvraife hnnnrè d'une souscription du Min'stère des Colonies et du (gouvernement 

général de l'AJ'rif/ue Oecidentale Française) 



Un volume in-8^ de S 12 pages, illustré de 96 reproductions 
photographiques et de 7 cartes. 1908. 

Prix 12 francs 



Mission ARNAUD-CORTIER 

1 5 février-24 juin 1 907 



D'une 



J{ive à Vautre 



du Sahara 



PAR 



Le Lieut' Maurice CORTIER 

DE l'infanterie COLONIALE 
LAURÉAT DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE PARIS (pRlX DEWEZ) 



PJ{EMTÈJ(E PAHT1E. — Carnet de route, au jour le jour, de h Mission Arnaud- 
Cortier, d'Alger au "Niger. 

DEUXIEME PARTIE. — A. Étude de VAdr'ar' des Ifor'as et renseignements 
ethnographiques sur la tribu des Touareg Ifor'as. — B. T{ésultats astronomiques de 
la Mission. 



Ouvrage complété par deux cartes de h route suivie et une carte détaillée, en cou- 
leurs, de l'Adr'ar' des Ifor'as, au : i.^So.ooo*. et accompagné d'une note de 
M. Paul LEMOINE. docteur es sciences, sur les fossiles rapportés du Tilemsi. 



^M^^ ^^A^k^^^^^^^^k^hM^k^h^ 



Illustré de n8 reproductions photographiques 



PARIS 

EMILE LAROSE. LIBRAIRE-ÉDITEUR 

I I , Rue Victor-Cousin. 1 1 
1908 

Il III- ■l!rill*~ l'f<-il'l\' f — 



A 



MONSIEUR LE CAPITAINE EDOUARD ARNAUD 



EN HOMMAGE DE PROFONDE RECONNAISSANCK 



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VOCABULAIRE DES TERMES EMPLOYÉS 



AcnKH, plantes déstîrtiques qui poussent apros l<»s pluies (nrahe). 

AnuAK, montagne (ara lie et taniachèque). 

AïN, source (arabe). 

Ag'ar, sorte d'arbrisseau (aral)e). 

Aman, pardon, paix (aral)e . 

Amenoukal, roi-chef itam.). 

Anoi:, puits (tani.). 

Akurm, C4'ntre de culture* village (laui.). 

AouzzAg, graine servant de nourriture aux Touareg (tam.). 

AsABAÏ, genêt (arabe). 

Askak, sorte d" herbage saharien. 



B 



Haraka, bénédiction des marabouts arabe). 

Harda, paquetage des tirailleurs soudanais. 

Bariiaquer, faire accroupir les « méhara >» 

Hasina, tombes anti'-islamiques. 

Baten, falaise rocheuse aux Oasis 

Rerdu roseau. 

lioUBOU, vêtement au S<Hidan. 



Caïd, chef de village arabe. 

Chech, voile de tête en gaze ou mousseline. 

Chorba, mets fait de pâte (comme du macaroni). 



IV VOCABULAIRE DES TERMES EMPLOYÉS 

Chéhif, pliir. Chorfa, des<'endant du Prophète, prince. 
CoHA, antilope soudanaise de la taille d'un âne. 



Damrann, plante algérienne. 

Delou, seau en peau pour le puisage de Teau (arabe). 

DiouLA, négociant du Niger. 

DiFFA, repas offert aux hùtes (arabe). 

Djebel, montagne (aralM^. 

Djemaa, conseil du village (arabe). 

Djeiud, palme des dattiers (arabe). 

DjiN, petit démon, tourbillon de sable (arabe). 

DouHO, pit'ce de 5 francs. 

Dkinn, plante saharienne. 



Ktkl. arbusle saharien (arabe). 
Erg, dune de sable (arabe). 



FoOGARA, canalisation souterraine d*eau 
F(^M, ouverture, brèche. 



(lANDOUUAH, sorte de grande chemise de guinée (arabe). 
(lAHA, plur. (iouit, mamelon isolé (arabe). 
GiRGiR, plante saharienne (arabe). 
(iTEUBa, outre, peau de bouc (aralK»), 
(iuEM3A, petite ilùte des Oasis. 



H 



IIad, plante saharienne -arabe). 
Haïck, voile de femme aral)e. 



VOCABLLAIHK DES TERMES EMPLOYÉS V 



Hamada« région de pierres et de roches (arabe). 
Hartani, plur. Heuratin, cultivateur aux Oasis (arabe). 

H *D ir A 'fivtiirkA ai*mAa /oi>aVka\ 



Harka, troupe armée (arabe). 
Hassi, puits (arabe) 



Ifor'as, plur. de Afar'is, nom de tribu. 
Ikekcheï, voile de femme touareg. 
Iraq, plante saharienne (arabe). 
In-Shah-Allah, s'il plaît à Dieu (arabe). 



Kanga, caille de barbarie (arabe). 

Kasbah, fortin entouré d'un mur (arabe). 

Kef, piton de rocher (arabe). 

Kesha^ pain cuit sans levain (arabe). 

Kesria, pierre plate percée de trous pour le passage de l'eau. 

Kouba, dôme surmontant un puits, un toml)eau (arabe). 

KouDiA, montagne centrale du Ahaggar, montagne (tam.). 

KoROUNKA, euphorbe, arbrisseau sahélien. 

KsAR, plur. KsouR, village (arabe). 



LiTAM, voile de visage des Touareg (arabe). 
LouL, sti (lit du driun en graines. 



M 

Méchoui, plat aral>e fait d'un mouton rùti d'une seule pièce (arabe) 

Medjbed, sentier tracé dans le sable (arabe). 

Méhari, plur. Méhara, dromadaire de selle. 

Méhor, antilope (aralxi). 

Merga, bouillon, sauce (arabe . 

Merkba, plante saharienne. 

Mezoued, sac en cuir pour les vêtements (arabes 

MouKALA, long fusil (arabe). 



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M VOrABILAIRE DES TERMES EMPLOYÉS 



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Naga, chamelle (arabe). 
Nsi, plante saharienne. 



<>UED, thalweg pour l'écoulement des eaux (aral)e). 



n 



Rabah, forêt (arabe). * 

RAHr.A, selle de méhari (arabe). 

RçEN, rêne de méhari (aral)e). 

Redir, lac (arabe). 

Rejem, signal ou repère (arabe). 

Reg, étendue unie de sable (arabe). 

Rkzzou, expédition dont le but est le pillage. 

Rheïta, flûte arabe* 

llouMi, païen (arabe). 



Sahel, nord, bordure, région de Scguiet-el-Hamra au sud de Toucd 

Dn\â (sud marocain). 
Salam, salut, prière arabe (arabe). 
Sebka, dépression avec* dépôts salins (aral>e). 
Seguia, ruisseau d*eau (arabe). 
Sfouf, dattes pilées (arabe). 
SiHOUEL, pantalon de guinée bleue (arabe). 



Taleb, professeur, homme instruit (aral>e). 
Talha, acacia, arbrisseau saharien (arabe). 
Taraouaït. bouillie touareg faite de lait et de farine (tam.\ 
Tasoufra, petite outre pour l'eau (aral)eV 



VOCABULAIRE DKS TRRMKS FMI>LOYI^:S Vil 



Tazraït, épée touareg (tam.). 

Télis, sac pour charger les « méhara » (arabe). 

Téraloi, vautour blanc (tam.). 

Tifinar', écriture touareg (tam.). 

TiKAMARiN, fromage de chèvre, séché (tam.). 

TiLMAS, trou d'eau peu profond dans le sable (arabe). 



Zériba, enclos de branchage (arabe). 
Zaouia, confrérie religieuse, Wïntre religieux. 



Note. — Je n'ignore pas qu'on dit un oued, des uuadi ; un Targui, des Toua- 
reg ; mais, saul' pour quelques lyots où Peniploi des singuliers et des pluriels 
arabes est d'usage constant, comme méhari-méhara. je me suis volontairomeni ^ 
interdit d'employer ces formes rt^lières qui peuvent prôter à confusion. 






SYSTÈME DE TRANSCRIPTION ADOPTÉ 



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tt Z €m.pka,ilo|ue 



Dans les mots touareg écrits eu caractères français le g a toujours le même 
son que celai du mot garder et jamais celui de « large » . 

Toutes les lettres se prononcent séparément & l'exception de : ou, ch, Kh. 
ainsi : •« ait » fils de, se prononce ait. 

bechchan^ se prononce comme s'il y avait: bch ch â ne. 

bad^ commencer, se prononce : bâde. 

abeden, paralytique, se prononce : abedëne. 

Les touareg ont un son nasal qu'ils ne rendent pas dans récriture et qui se 
rapproche de notre gn dans agneau. Nous l'indiquons dans la transcription 
par le signe <*» placé sur le n : aria, frère, s'écrit • | • et se prononce à pea près 
iigna. 



PREMIÈRE PARTIE 



CARNET DE ROUTE 






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D UNE RIVE A [L'AUTRE DU SAHARA 

{D'Alger au Niger) 

MISSION ARNAUD-CORTIER 

L<ettre de Mer%iee 

Paris, 23 janvier 1907. 
Le Ministre des Colonies h Monsieur le Ministre de la Guerre 

La nécesBité d'utiliser ëur les confins saliariens de lAfrique 
occidentale française des unités mébaristes n'est plus actuelle* 
ment à démontrer et les derniers événements survenus en Mau- 
ritanie ont prouvé qu'il était urgent au contraire d'engager dans 
cette voie de nouvelles compagnies de tirailleurs. 

Jusqu'ici toutefois Torganisation de ces unités n'a pas été uni- 
forme : c'est ainsi que les goums de la Mauritanie sont compté* 
tement à la charge du budget de la colonie, alors que la compa- 
gnie régulière de Tombouctou n a été transformée en compagnie 
montée que grâce à une subvention du Haut*Sénégal et Niger et 
que les compagnies du Zinder se remontent en chameaux, au 
moyen des ressources de la masse de ravitaillement et du train 
régimentaire. 

Il parait donc nécessaire d'uniformiser d'une façon définitive 
l'organisation aussi bien que l'administration de toutes ces 
créations. 

M. le gouverneur général de l'Afrique occidentale française 
désire toutefois, avant de prendre à ce sujet une décision ferme, 
être complètement éclairé sur les conditions de recrutement, 
d'organisation et d'emploi des unités similaires du Sud-Algérien 
et connaître exactement dans quelle mesure on pourrait profiter 
de l'expérience acquise dans cette question, par les troupes du 
19^ corps. 

Ce haut fonctionnaire m'a fait part, en conséquence, de son 
intention d'envoyer dans ce but en mission en Algérie, par le 



.' • 






\ CARNET DE EOUTE 



paquebot de la Compagnie générale transatlantique du 9 février 
prochain et pour une durée de quelques mois M. le capitaine 
Arnaud de l'infanterie coloniale hors cadre, en service au bureau 
militaire du gouvernement général et actuellement en France ; 
cet officier serait secondé durant son voyage d'études par M. le 
lieutenant Cortier, de l'infanterie coloniale, dont je vous 
demande d'autre part la mise hors cadre à la disposition de mon 
déparlement. 

J'ai approuvé cette proposition qui m'a paru correspondre 
effectivement aux nécessités actuelles et j'ai en conséquence 
l'honneur de vous prier de vouloir bien (au cas où comme j'ai 
tout lieu de le penser vous n'auriez aucune objection à présenter 
à ce sujet) donner les ordres nécessaires à l'autorité militaire, 
pour que toutes facilités soient accordées à ces deux officiers 
pendant la durée de leur séjour en Algérie. 

Si, d'autre part, une jonction nouvelle devait à bref délai se 
préparer entre les méh|iristes algériens et soudanais, j'ai auto* 
risé dans ce cas MM. le capitaine Arnaud et le lieutenant Cortier 
à rejoindre l'Afrique occidentale par la voie du Désert et de 
Tombouctou. Ces deux officiers devraient alors être considérés 
durant la première partie de ce voyage comme régulièrement 
détachés à Tune des compagnies du Sud-Algérien Qt passeraient 
ensuite selon les circonstances et le lieu de la rencontre, à l'une 
des unités montées du bataillon de Tombouctou ou de celui de 
TAnder. 

La solde et les indemnités de MM. le capitaine Arnaud et le 
lieutenant Cortier seraient, pendant la durée de leur séjour en 
Algérie, les mêmes que celles du personnel de votre départe- 
ment détachés dans les régions en question. 

Co^aformément à l'entente intervenue entre nos deux Admi« 
nistrations, je vous serais obligé de vouloir bien édicter les 
mesures nécessaires pour qu'elles leur soient mandatées au 
compte de votre budget à charge de remboursement ultérieur 
par le budget colonial (pour M. le capitaine Arnaud) et par le 
budget général de l'Afrique occidentale française (pour M. le 
lieutenant Cortier). 

Signé ; MiLLiàs-LACHoix. 



Service Géographique de /<i "Dépêche Colomaîe" 



Itinéraire 

D ALGER A COTONOU 

Mission dXlude Militaire Saharienne 
de Mr le Capitaine Arnaud 

(Je l'Infanterie Cotoniale 



Echelle 



100 200 300 U)0 500 

Itinéraire du Capl^Arnaud 



1. Kil. 



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/5 Février 



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CHAPITRE PREMIER 

DMlf^ep au Tooat par la vallée de la Saoopa 

9 février- !'"'• mars 4907. 



NOTES DE VOYAGE 

Marseille, 9 lévrier 4907. 

Cette après-midi, îY deux heures, le capitaine Arnaud et moi, 
nous embarquons îi bord du Marpclial-Bùgennd à destination 
d'Alger. La Méditerranée est houleuse et la traversée pénible. 

Alger, 40 février 1907. 

Lorsque la ville et TamphithéAtre des maisons blanches, sont 
baignées de lumière, l'entrée dans le porl doit être un spectacle 
merveilleux. Hélas, il pleut lamentablement, une de ces pluies 
constantes, sans à-coup, sans vent. Les hauteurs de la « Kas- 
bah » sont perdues dans le brouillard et la lumineuse Alger, 
sous Taverse implacable, se voile, mélancolique et assombrie. 

Alger, 11-42-43-14 février. 

Le temps boude et reste maussade. Pour les jours gras, la 
ville est en fête ; mais la joie terrestre ne désarme pas le ciel. A 
longueur de séjour, nous faisons des visites officielles à des per- 
sonnages plus ou moins jeunes, derrière des bureaux moins ou 
plus somptueux. Pendant que j'achève ici-même les préparatifs, 
le capitaine Arnaud est parti pour Oran,afin d'y prendre les ins- 
tructions du général Lyautey : deux routes se présentent à nous, 
celle de la Saoura par le Sud-Oranais ; celle de Biskra par la 
province de Constantine. Toutes deux mènent en une vingtaine 
de jours à Adrar où nous attend le lieutenant-colonel Laperrine. 
Le général Lyautey a décidé que nous passerions par Colomb- 
Béchar et la Saoura. 



i . . 



I 
CARNET DE ROUTE 






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• • 45 février. 

Nous avons quitté Alger par le train d'Oran. Voyage lent dans 
des régions arides. A quatre heures, nous sommes à Tembran- 
chementde Pérégaux > le train pour Colomb-Bécharne passe 
qu'à huit heures. Le tour de la ville refait plusieurs fois est 
bre*f, sans intérêt et vite fatigant. Le froid se fait très vif ; nous 
nous réfugions près de la gare, dans un restaurant humide et 
inconfortable, le restaurant classique des pires villes de pro- 
vince, où l'appétit ne vient pas, où le cœur est serré. L'arrivée 
du train par la nuit noire et brumeuse est une délivrance. Très 
aimablement, le général Lyautey a fait retenir pour nous deux 
couchettes ; nous nous enveloppons dans les couvertures et les 
burnous, car cette nuit nous allons rouler au milieu de la neige 
par les hauts-plateaux du Tell et de l'Atlas. 

4() février. 

Au réveil nous sommes dans la région déjà désertique où sous 
le tapis de neige apparaissent par place les cailloux pressés ; la 
végétation se réduit à quelques touffes en boule de lichen gris. 
Voici Aïn-Sefra ; nous y changeons de train ; quelques officiers 
sont venus à la gare au-devant nous. Puis c'est la suite des sta- 
tions toutes pareilles : un rectangle de maçonnerie avec une seule 
porte et a deux angles opposés, une tourelle blindée ; pas un 
enclos, pas un verger ; le train s'éloigne et tout de suite le fortin 
qu'aucune verdure ne signale, ne parait plus qu'une pierre plus 
grosse au milieu des champs de pierres. Sur la droite nous lon- 
geons la frontière marocaine. Dans un col de montagne des pal- 
miers apparaissent : l'oasis de Figuig. La trouée de Zenaga est 
comme la porte à pyl6nes derrière laquelle s'éfage la foule des 
palmiers : quelques minarets blancs, un instant apparaissent et 
déjà pour le train la vision rapide s'est évanouie. D'ailleurs nous 
voici à Benî-Ounif : en face de Toasis marocaine, séparée par 
un rideau de collines, la ville européenne s'est élevée dans un 
décor plus Apre. Les palmiers n'y poussent point, mais la légen- 
daire Figuig toute proche a contraint la ville moderne d*Ounif à 
s'harmoniser à sa couleur locale, et les architectes ont eu le bon 
goût de dresser sous un décor pittoresque à la marocaine, des 



D* ALGER AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA SAOURA 7 

cases vastes et aérées à la française. A six heuY*es, à la nuit tom- 
bante, nous arrivons au terminus de Colomb-Béchar. Le lieute- 
nant Rousseau qui va nous escorter vers Taghit est venu 
nous attendre ; Thôtel du lieu est déjà colonial/mais suffisant. 
J'ai la joie de retrouver là un ancien camarade, le lieutenant 
Bessc qui nous accompagnera.jusqu'à Beni-Abbès. 

Colomb-Béchar, il février 1907. 

Le poste de Colomb-Béchar, terminus actuel du chemin de 
fer Sud-Oranais, a surgi au milieu des sables sôus l'impulsion et 
par la volonté du général Lyautey. Autrefois la voie ferrée et la 
frontière marocaine étaient gardées par une longue ligne de 
petits fordns créant barrière continue et dont la zone d'action 
ne s'étendait pas au delà d'une portée de fusil. Les petits rez- 
zou (1) issus du Tafilalet ou d'ailleurs, réussissaient souvent à la 
franchir sans être vus et à inquiéter en arrière nos convois et 
nos détachements ; d'autrefois, arrêtés dans leur marche par les 
blockhaus, ils en étaient quittes à se disperser en volée de moi- 
neaux, sûrs de n'être point poursuivis par les effectifs français à 
peine suffisants à leur rôle passif. 

Résolument le général Lyautey modifia cette organisation 
défectueuse : délaissant les postes intermédiaires, il groupa, en 
quelques points judicieusement choisis de gros effectifs, suffi- 
sants à la fois pour le service de garnison, et la constitution de 
contre-rezzou puissants et rapides. Béchar fut une de ces posi- 
. lions d'autant plus importante que sa situation avancée devait 
lui permettre de prendre de flanc, toute incursion dirigée contre 
la voie ferrée au Nord ou contre la ligne rentrante de la Saoura 
ou de la Zousfana au Sud. 

Au lieu delà défense passive et inefficace, ce fut la riposte 
immédiate succédant à toute attaque et cette tactique eût de 
suite ce résultat de rendre infiniment plus prudents des bandits 
jusqu'alors impunis et tranquilles, désormais inquiets de la 
menace constante du chîVtiment. Car, un coup de main avait-il 
lieu sur la voie ferrée, les centres de défense prévenus télégra- 

(1) Rezzou: groupement de 20 h 100 pillards armés. 



8 CARNET DE ROUTE 

phiquement lançaient de suite des effectifs aptes à couper la 
retraite aux agresseurs et nos troupes entraînées et plus légères 
avaient généralement vite fait de rejoindre les caravanes alour- 
dies de butin ou encombrées de blessés. Ce fut, appliqué aux 
Marocains, le système de la peur qui, entre les mains du lieute- 
nant-colonel Laperrine et vis-à-vis des Touareg a produit de si 
brillants résultats. 

La peur cependant n*est que la première étape de toute paci- 
fication durable et la paix ne devient stable que par le perfec- 
tionnement moral des populations. Pour éduquer les Marocains^ 
il devenait nécessaire de prendre contact avec eux. La chose 
avait été tentée autrefois par la création d'infirmeries et d'ambu- 
lances indigènes ; on pensait ainsi attirer les Arabes par Fes- 
poir de la guérison ou d'un soulagement. Les ambulances fonc- 
tionnèrent donc, mais personne n'y vint. Seuls quelques pauvres 
diables du voisinage y touchèrent des remèdes pour des mala- 
dies peu graves ; les nomades des tribus éloignées, les femmes, 
les blessés dangereusement méprisaient nos établissements ou 
affectaient de les ignorer. 

Le général Lyautey conserva les ambulances mais leur adjoi- 
gnit Taimant qui devait attirer au contact des Français les grou- 
pements distants, les femmes mêmes : le marché. Dans tous les 
centres de défense, une vente importante de tous les produits 
nécessaires fut encouragée par des avantages administratifs, et 
le chemin de fer étant tout construit pour l'apport des marchan- 
dises, il fut possible d^y céder les denrées à un tarif inférieur k 
celui des marchés marocains. Pour les Arabes toutes préventions 
tombent devant un avantage pécuniaire et pour économiser 
quelques centimes les acheteurs vinrent de loin : la prise de 
contact eût lieu naturellement et l'œuvre d'éducation put s'ébau- 
cher. 

Sans doute, la tÀche pacifiquement entreprise est de longue 
haleine, et le résultat désiré ne sera pas obtenu avant nombre 
d'années. Des accès de sauvagerie nécessiteront des actions de 
force, des rechutes de barbarie pourront même compromettre la 
récolte, mais tôt ou tard la graine semée lèvera. 

Golomb-Béchar, petite cité née d'une idée militaire, a toute la 



D* ALGER AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA SAOURA 9 

sévérité et la symétrie des villes militaires nouvelles : d'un côté 
le fort isolé et rébarbatif, au centre la place d* armes, au delà, le 
village européen aux rues parallèles et larges. L'architecture 
française dans ce désert désespérément morne, s* est faite morne, 
sans cachet et sans style ; les bâtisses carrées, économiques y 
sont des pires œuvres d*une civilisation septentrionale, ici dépla- 
cée et choquante. Mais derrière l'alignement des boutiques espa- 
gnoles aux odeurs rances, cachée jalousement dans la dépres- 
sion de Toued, la palmeraie s'étage et reflète dans les bassins et 
les canaux, les longs « djerid » (1) verts que le moindre vent 
froisse avec bruit et les grappes pendantes des dattes à peine 
formées. Un barrage sinueux et tout fruste, œuvre d*une époque 
reculée, coupe la vallée de ses grosses pierres moussues malha- 
bilement taillées ; Teau d'amont le franchit en cascade et forme 
vers l'aval un petit lac, où les herbages aquatiques luttent contre 
le courant et rétrécissent le chenal, et si tranquille et solitaire 
qu'on s'y prend à oublier le voisinage bruyant de la ville. Seuls 
les abois lointains des chiens errants ou l'appel périodique des 
muezzin (2) dominent le bruissement de la chute, par instants. 

Bien que les cours et les murs des maisons soient en bord^ure 
même de la dépression et des jardins, il semble que la popula- 
tion, âpre au gain et fiévreuse, se soit dédaigneusement détour- 
née du spectacle des arbres et des cultures et de Teau courante. 
Aucune fenêtre, aucune vérandah ne permet de jouir de ce seul 
coin de nature riant ; seule la petite case du docteur Miécan, 
coquettement tournée vers les palniiei*s, est comme le contraste 
des aspirations idylliques et de Tesprit mercantile et grossier. 
Cette demeure est La curiosité de la ville et tout nouvel arrivant 
y est, de suite, par l'artiste-propriétaire, conduit comme au 
musée provincial, devant la « Vénus au bain » sculpturale 
décoration du jet d*eau et de la grotte en rocailles. 

Le départ pour Taghit et Beni-Abbès ayant été fixé au 
18 février, notre unique journée de séjour k Béchar fut tiU 
écoulée au milieu des ajustages de selles, des achats de cordes, 

(i) Djerid : nom arabe des feuilles de dattiers. 

(3) Muezzin : criour ara})e ({iii <iu haut des mosquées apf)clle les fidèles h la 
prière. 



» / 



10 CARNET DE ROUTE 

des confections de charges, graves occupations agréablement 
coupées par les repas pris aux popottes des officiers de la légion 
ou des spahis. L'interprète Baudin sut en notre honneur les 
égayer de ses pins belles histoires locales^ écoutées même du 
docteur Miécan ; l'aventure de la fenlme du lieutenant indigènp 
Kaddour qui reçoit M"* la colonelle avec la salutation apprise 
« Bonjour, comment ça va? ça va bien? » et Tépopée à peine 
plus septentrionale de « Ya-Soufflot ! » 

Dès demain, commence le vrai voyage saharien; ce soir, à la 
locomotive fuyant vers le Nord, j'ai dit adieu sans regrets, 
devant le grand désert de sable sévère et rude, mais que j'aime 
et dont la poésie grandiose m'a, du premier coup, reconquis^ 
malgré les âpres souvenirs évoqués des jours terribles de l'an 
passé. • 

18 février. 

Au grand jour déjà, car les derniers préparatifs toujours sont 
longs, notre caravane a quitté Béchar. Certes, elle ne manque 
pas d'allure : à cheval, en avant de l'alignement des cinquante 
spîfhis à burnous rouges, les capitaines Vidalin et Arnaud, les 
lieutenants Rousseau, Karoubi, l'interprète Greigh ; seul à 
méhari, le lieutenant Besse trottine et fait à chaque foulée sur- 
sauter, dans la sacoche de cuir pendue à' la selle, son petit fox- 
terrier dont le museau seul apparaît. Le coursier que le sort m'a 
désigne porte un instrument de torture qui a nom : selle arabe 
et qui me fait maintes fois regretter la confortable « rahla » (1). 

Dès le départ, nous sommes au grand galop ! La sente longe 
la bordure du Djebel-Béchar(2), gris et triste à notre gauche, a 
droite s'étend l'immensité plate du sable et des cailloux, piquée 
do quelques touffes de d'herbages. Au loin, vers Kenatza Ic^ 
montagnes bombent légèrement la ligne unie de l'horizon. 

Le soleil peu à peu illumine les crêtes, puis les pentes où s'al- 
longent les ombres des rochers. Quand d'un col nous apercevons 
Toasis pour la dernière fois, les frondaisons supérieures des dat- 

(i) Kahla : selle de dromadaire omée d'une croix à TaYant. 
(2) Djebel : massif montagneux. 



tritteM 



d'aLGER au TOUAT PAdR LA VALLÉE DE LA SAOURA 11 

tiers déjà reluisent de clarté et, devant nos yeux, la « palmeraie 
meurt » dans un éclat de lumière. 

A bonne allure toujours, nbus franchissons quelques crêtes 
basses que marquent des signaux de roches entassées ou d'an- 
tiques pierres tombales. Par place, des ossements blanchis rap- 
pellent les luttes des Ouled-Djerir et des Beni-Guil et les 
murailles de pierre percées de créneaux sont demeurées, souve- 
nirs des époques disparues. 

A 25 kilomètres de Béchar, les chevaux sont abreuvés à l'oasis 
de Gherassa : un puits recouvert d'une « kouba » (1) de pierre et 
quelques palmiers dans un plissement de terrain que dominent 
des mamelons caillouteux. Le Djebel-Béchar (2) maintenant s'est 
abaissé et la route serpente dans un fond de vallée étroite qui de 
la plaine ne parait point. 

En avant de nous, sur le flanc d'une longue arête rocheuse 
que Tombre déjà violette creuse de mille replis, est J'oasis de 
Menouarar, dans un site que la montagne très proche rend dan- 
gereux. A cinq ou six cents mètres des puits nous campons en un 
élargissement de la vallée, tandis que les sentinelles et des 
patrouilles vont reconnaître les crêtes suspectes. 

Sous la tente bariolée du, lieutenant Rousseau où nous nous 
serrons pour le repas, nous dînons d'un immense plat de cous- 
cous. Au dehors le vent souffle avec violence et le froid est si 
piquant, que malgré les burnous, les couvertures et les ceintures 
dont nous nous entourons dans le bon sable meuble, je me 
prends maintes fois à regretter les grands feux que la prudence 
ici défend d'allumer. 

19 février. 

Après les nuits de grand froid, les réveils sont matinaux. 
Nous nous sommes levés transis et grelottants et les longs 
temps de galop, dans l'aube encore grise, essoufflent mais ne 
réchauffent pas. 

La zone que nous traversons, toute proche de la frontière 

(i) Kouba: sorte de dôme construit au-dessus des puits pour les abriter con- 
tre Tensableinent, au-dessus des tombeaux de saints. 
(2) Djebel: voir page 10, note S. 



12 CAJaNET DE ROUTE 

marocaine, est particulièrement dangereuse et redoutée. Par 
ordre, Pallure est ralentie : le convoi suit à courte distance ; les 
avant-gardes redoublent d'attention. A maintes reprises, le lieu- 
tenant Besse indique les positions où des détachements furent 
attaqués, les sites où des courriers furent pillés et tués. 

Vers huit heures, alerte ! Tandis que nous chevauchons en 
bordure d'un ravin, les éclaire urs de tête signalent quatre iso- 
lés un instant aperçus sur les crêtes opposées. Déjà le lieutenant 
Rousseau a groupé ses spahis et par la « hamada x» (1) semée de 
grosses pierres, les cavaliers s'élancent à toute vitesse. Derrière 
eux, tous, nous suivons. Le ravin, d'un seul bond, est franchi et 
sur la pente raide, d'où les rochers s'éboulent, les chevaux péni- 
blement grimpent, bondissent et s*égrènent... Nous voici tous 
réunis sur la crête : le vent d*ouest frais et léger souffle unifor- 
mément des lointains clairs, mais d'ennemis, point : seuls, 
là-bas, parmi les blocs erratiques, presque à Thorizon déjà, 
quatre mouflons s'enfuient éperdûment. 

Dans la coupure de Toued (2) Khéroua, vers onze heures, un 
repas hàtif est servi ; sous les branches parcimonieusement 
ombreuses d'un jujubier, nos spahis ont étendu le tapis bariolé 
qui dès lors sera notre table, à la mode saharienne. Là point 
d'eau ; quelques goumiers (3) de Taghit s'efforcent, près d'ici, de 
creuser un puits qui n'a point encore atteint la nappe souter- 
raine. 

Cependant le convoi ne fait point arrêt ; à peine a-t-il dépassé 
l'oued que déjà nous galopons dans ses traces sur la pente occi- 
dentale de la falaise qui nous sépare seule de la Zousfana. 
Encore quelques détours parmi les mamelons arides et pier- 
reux et nous sommes au col. 

Malgré moi, je me suis arrêté, tant le spectacle est inattendu 
et impressionnant ! 

Depuis deux jours, nous chevauchons à travers un paysage 
âpre et triste, dans la pierre noire et la terre grise. Soudain de 
cette brèche de la falaise granitique nous voici dominant Tin- 

(1) Hamada: terrain rocailleux et difficile. 

(â) Oued : thalweg servant lors des pluies, à Técoulemcnt des eaux. 

(3) Goumiers : contingent militaire régulier des tribus arabes. 



ù'ALiiEH AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA SAOUHA 13 

finie merde sable, éblouissante de clarté. Derrière nous, c'est 
le rocher patiné, la « haniada » ; devant et jusqu'aux horizons 
les plus lointains, tout n*est que sable, sable clair et limpide, 
d'un Jaune d*or, sans une tache, sans un point noir. 

Des lointains estampés par la brume, les dunes s*avancent de 
plus en plus précises, écartant insensiblement les lignes paral- 
lèles de leurs arêtes successives. Maintenant elles se précipitent, 
s'acharnent et se recouvrent ; elles se bossèlent et se difformenl. 
Onduleuses et moutonnantes elles se haussent et s'enflent à l'ap- 
proche des rochers. Presque à nos pieds l'ultime dune s'est faite 
énorme et massive, toute hérissée de pics, d'aiguilles, de 
pitons aigus, que le vent coiite d'un panache de sable comme 
d\ine fumée. Les lianes rebondis largement s'étalent, si lisses, 
si unis que pas une aspérité, pas un brin d'herbe n'en rompt 
l'uniformité claire. Et dans le soleil Timmense dune vautrée vit 
intensivement : à mesure qu'il s'incline l'astre fait saillir et sou- 
ligne de lumière les longues arêtes sinueuses qui serpentent des 
crêtes jusqu'aux bas-fonds ; il tapisse les replis obscurs de 
velours mauves ou violets ou bleus, chatoyants ou estompés ; 
à chaque instant il déplace les ombres, les allonge, en frange les 
ondulations successives, les élire ou les colore avec une délica- 
tesse et une diversité merveilleuses. 

Cet assaut de la dune vers le roclier, cette rencontre du sable 
et de la pierre est si captivant, qu'à peine se remarque au prc- 
•mier abord, au fond de la coupure séparative, la longue ligne 
resserrée des palmiers de la Zousfana, et par derrière, le petit 
ksar(l) coquet de Taghit, aux maisons blanches à toit rouge, 
piftoresquement placé sur un éperon dominant les jardins. 

Le sentier qui descend en lacets le long de la falaise est 
rugueux et pénible aux chevaux ; il mène au fond de la dépres- 
sion môme, où l'oued coule, au grand air, sous l'ombrage des 
palmiers parmi les cultures encloses de murailles de terre. 

Hncore un elTort, dans le sable maintenant, pour atteindre le 
poste que le soleil déclinant illumine de ses derniers rayons ! 

Le capitaine Loubet et le lieutenant de Lachau nous y atten- 

(1) Ksar: pluriel ksour, village tortillé. 



H CAÈICET de ÀOttfi 

dent et nous offrent Tbospitalité. Demain matin, sous leur con« 
duite, le départ n'étant que pour midi, nous aurons loisir de 
visiter la ville et la palmeraie. 

20 février. 

Taghit (sens : l'étranglement) est le barrage de la Zousfana. 
La montagne de sable rétrécit la vallée, la paroi rocheuse s'est 
faite presque verticale pour la dominer de plus près et la ville 
s*e8t campée sur un énorme bloc détaché de la falaise, presque 
au milieu du défilé. Enserrée entre le djebel (1) de pierre et la 
dune énorme, dominée de tous côtés, la citadelle étouffe. Toute- 
fois vers le nord, le bloc qui lui sert de base résiste encore à l'en- 
sablement progressif et garde vers la haute vallée ses à-pics et 
ses surplombs. Et de là, la vue s'étend sur la palmeraie qui plus 
loin s'élargit, emplit la dépression et parmi laquelle serpente, 
lumineux, Toued dont l'eau réfléchit le soleil. 

Le fort eût à supporter, il y a quelques années, un siège 
acharné dont il a gardé comme souvenir la petite redoute si 
curieusement perchée au sommet des rochers. Malgré sa position 
défectueuse au fond de la vallée Taghit sut résister à tous les 
assauts des nomades et des marocains. 

De Taghit jusqu'à Igli, dans tout le cours inférieur de la Zous* 
fana, la ligne des palmiers est ininterrompue. A l'ombre des 
arbres^ les jardins garnissent le fond de la coupure de l'oued, 
dominés à l'ouest par la falaise rocheuse, menacés a Test par* 
Icnsablement lent de la dune et si profondément masqués dans 
leur coupure qu'il faut être sur le bord même du cafion pourvoir 
la tête des dattiers. 

A une heure de l'après-midi, après un repas où lart culinaire 
arabe a groupé tous ses épiées et ses assaisonnements, nous fai* 
sons nos adieux à nos hôtes aimables et, avec la même escorte et 
les mêmes compagnons, nous chevauchons vers le sud sur la 
route qui suit la vallée. 

Au long de la ZousCana, les ksour (2) sont nombreux. Tous 



(1) Djebel : voir page 10, note 3. 
(.2) Voir page 13, note 1. 




1. Vue tlu village de Tn^tiit. 

2. La palmeraie de Tajjliil. 

3. Col de la Zousfana. 



4. iNolrc caravane dans la Zousl'ana. 

5, L'arrtU du maljn au milieu du 



d' ALGER At TOtAT PâR LA VAlLÉE DE LA SAOtRA i& 

sont pittoresquement construits sur la pente abrupte qui du fond 
de la palmeraie monte jusqu au plateau de sable et qui forme 
en quelque sorte la berge même du fleuve. Il semble que le vil- 
lage, massé face à ses cultures et à ses puits, abrité des vents de 
l'est et défilé aux regards venus de la dune, ait cependant voulu, 
en dressant ses tours carrées jusqu'au-dessus du plateau, con- 
server un œil sur le grand erg (1) infini. Toutes les agglomérations 
sont ainsi construites sur la rive du sable, sur la berge- de sécu- 
rité ; mais de l'autre côté de Toued et leur faisant vis-à-vis, les 
ruines de cités anciennes subsistent encore, invraisemblable- 
ment campées à mi-cùté de la falaise rocheuse presque verticale 
véritables nids d'accès impossible. Tout le long du cours de la 
rivière, les débris de murailles de pierre, les cloisons percées de 
portes ou de fenêtres courent, encastrées à mi-hauteur dans la 
paroi raidie de la montagne, bien au-dessus des éboulis qu^ 
tapissent sa base. 

C'est dans ces villages aujourd'hui détruits que jadis les 
Beni-Goumi vivaient, cultivateurs aisés des palmiers de la Zous- 
fana. Leurs aires les défendaient des vents, des tourmentes de 
sable, de l'envahissement de la dune. Hélas, un jour vinrent les 
Doui-Menia, pillards invétérés qui brûlèrent les maisons, enle- 
vèrent les richesses. Les Beni-Goumi, dans les rochers de la rive 
droite de Toued se virent en une insécurité constante : ils aban- 
donnèrent leurs ksour ruinés et construisirent des villages 
ceints de murs de terre, sur le sable delà rive opposée, séparés 
de leurs agresseurs par le fossé naturel de la Zousfana. £n face 
de leurs misérables villages actuels, sales, puants et sans cachet, 
les traces durables de leur ancienne fortune subsistent accro- 
chées aux à-pics ; leur pittoresque et leur originalité attirent les 
yeux, mais la rudesse des âges passés qu'elles évoquent, nimbe 
d'un charme plus vif ces paysages trop factices, ces cultures où 
tout sent la main nécessaire de l'homme, ces ksour de terre 
battue, construits sans solidité et sans espérance de durée. 

Nous nous arrêtons un instant devant Zaouia-Tahatania, le 
village moderne des sables, en face de « Ksar » Messaourou, la 

(1) £rg : dune ou région de dunes de sable meuble. 



16 CARNET DE ROUTE 

ruine antique des rochers. L'un et l'autre semblent inhabités ; 
pas un « burnous » clair, pas un « haick » (1) brillant : la mort 
qui a frappé Messaourou semble guetter Tahatania et la dune de 
sable, son exécutrice, déjà commence l'œuvre. Dans les cases 
clôturées, à peine un chant de coq affaibli, lointain, comme 
venant de sous terre. Pauvre village de glaise, bâti sur le sable 
meuble qui sera son cercueil et ne laissera même pas comme 
Messaourou, une ruine durable pour forcer le souvenir des hom- 
mes ! 

Au soir, nous campons à Hassi-Bourouis ; les palmiers ont 
cessé ; Teau limpide de la Zousfana ici ne coule plus superficiel- 
lement, et parmi les cailloux quelques touffes de merkba, (2) 
insuffisant abri, résistent seuls à la sécheresse et aux rafales du 
vent glacé. 

21 février. 

Ce matin, le lieutenant Rousseau qui fut notre aimable et si 
obligeant convoyeur, nous quitte et, suivi de ses spahis, part en 
reconnaissance vers la haute vallée du Guir dont nous aperce- 
vons tout à Thorizon les montagnes bombées et majestueuses. 
Nul mieux que lui ne connaît ces régions qu'il parcourut vingt 
fois à la poursuite de pillards du Maroc, à la chasse de rezzou 
rejoints parfois jusqu*en plein cœur du Tafilalet. Et si prodigue 
de son expérience durement acquise au milieu des hamada du 
Djebel Béchar ou des dunes de Tlguidi ! 

C'est désormais le lieutenant Besse et son escorte de Sahariens 
qui protègent la marche. Nous longeons toujours l'oued où les 
palmiers par place s'espacent ; jusqu'à Igli, c'est encore une zone 
redoutée des isolés et des courriers, où la prudence est néces- 
saire même des détachements plus nombreux. Besse lui-même 
eut, l'an passé, une patrouille enlevée et ne put, malgré l'immé- 
diate pourauite, rejoindre les agresseurs fugitifs. 

L'ancien Igli à quelques kilomètres en amont de la ville nou-^ 
velle couronnait un mamelon de rochers bizarrement jetés sur 

(i) HaIck : pièce d*étofi'e dout les femmes se couvrent la télé. 

(2) Merkba : graminée saharienne, très fréquenté dans tout le désert. 



d' ALGER AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA SAOURA 17 

un plateau tout uni. Vues de loin^ car nous ne nous approchons 
{>as du ksar désert, les ruines ont un aspect imposant : les 
pierres tombées des murailles se mlKlent aux rochers, antiques 
piédestaux de la ville et Toeil attribue aux constructeurs des 
temps passés les entassements produits par la nature même. 

A quelques kilomètres en aval de Tancien Igli, la Zousfana 
rencontre le Guir plus occidental. Le continent des deux rivières 
forme une vaste dépression toute plantée de palmiers isolés et 
parsemée de monticules de terre semblables aux termitières 
soudanaises. Le sentier qui aboutit au nouvel Igli déjà visible 
entre les dattiers^ de l'autre côté du bas-fond, serpente parmi les 
arbres et contourne les champs d'orge clôturés de palmes 
tressées. 

Un dernier raidillon nous conduit au « ksar ». C'est un gros 
village de 500 à 600 habitants, entouré d'un rempart continu 
et qu'occupe en permanence un détachement de quelques Saha- 
riens. Lors de Texpédition des oasis, des colonnes nombreu- 
ses rayonnèrent dans le pays ; elles placèrent leur centre d'opé- 
rations sur un monticule isolé, k quelques centaines de mètres 
au sud du ksar, et sur ce socle de rocher à parois verticales; 
construisirent une redoute. Les cases y furent à colonnes et à 
fronton, et hissant sur de hauts murs de soutènement leurs frises 
et leurs toitures se dressèrent avec Torgueil de Parthénons ; un 
plan incliné monumental prit des allures de Propylées, et la 
ville d'Igli, nouvelle Athènes, se trouva décorée d'un Acropole, 
imposant vu à distance et quelque peu ridicule vu de près. 

Dans le poste des Sahariens, une grande pièce couverte d'un 
tapis nous est réservée elnous y dressons la table. Le « caïd » (1) 
y fait déposer la a diffa » (2). En burnous rouge, très fier de sa 
médaille « Sahara », il tient à honneur de nous offrir en sa 
maison les trois tasses de thé à la menthe qu'impose le cérémo- 
nial arabe. Nous hâtons la corvée et bientôt errons par les rues 
basses de la ville, inspectant curieusement les cours par les 
portes entrouvertes, à la recherche des bijoutiers juifs plus 



(1) Caïd : chef de district arabe. 

{2) Diffa : repas offert en hommage aux hôtes. 



18 CiiUfCT bË AOtlTË 

accueillants et plus industrieux. C'est Foccasion d'absorber de 
nouvelles tasses d*un thé aigrelet, préparé en un immense 
samovar de cuivre, objet de haut luxe rarement employé à en 
croire les traînées de crasse qui le garnissent à l'extérieur 
comme à Tintérieur. 

La « difFa » du caïd est froide et quelconque : le « méchoui » (1) 
peu appétissant et seule agréable Tomelette française confec^ 
tionnéo par nous-mêmes. Tous, nous avons hâte d'utiliser le 
dortoir garni de paille sous les tapis usés ; le repas est rapide et 
nous nous étendons serrés les uns contre les autres dans l'étroite 
pièce close où la température est bientôt surchauffée. 

22 février. 

L'oued qu'au départ d'Igli nous allons suivre jusqu'au Touat^ 
formé de la réunion du Guir et de la Zousfana, prend désormais 
le nom d'oued Saoura. Jusqu'au delà du Fôm-el-Kheneg, sa 
dépression est encore nettement marquée à travers Tctendue du 
désert, mais désormais son cours ne délimite plus les pays de 
sable et les pays de rochers ; la Saoura, le plus souvent sans 
nappe d'eau superficielle, serpente entre deux berges analogues, 
quelquefois basses et herbeuses, quelquefois abruptes et arides. 
Par place seulement, à la façon d'un chnpelct aux grains écartés, 
la vallée s'élargit et enserre entre ses rives incurvées une oasis 
de palmiers groupés, que surveille un ksar central, ou plusieurs 
ksour disséminés. 

La palmeraie dlgli s'étale dans une sinuosité de la vallée, pen- 
dant cinq kilomètres ; au loin la palmeraie et le ksar d'Akacha 
accusent l'inflexion de Foued ; mais la route plus directe, con- 
tournant l'Acropole, file à travers le plateau et ne rejoint la Saoura 
qu'à hauteur du ksar de Mazer. Le village domine l'oued et les 
jardins; sa distance du sentier n'est point telle que nous n'en- 
tendions au passage les appels de tambour et les cris de la foule : 
le caïd tient à présenter ses hommages cl !a colonne s'arrête 
pour attendre sa visite. Le voici en burnous rouge, à cheval ; 
sa mouture descend malaisément le raidillon défoncé ; quelques 

(i) Méchoui : rôti d'une chèvre oud*un mouton tout entier. 




1. La Saoura h Heiii-AiilMs. 
iRicicrs iJe Derliar et rie Beni.Vbbûs acuoniiiagnant la missiiiii. — Du (lauclie h ilroile : lieutuiiant Cauvin, 
pitaiDe Arnaud, lieutenant Fisclibacli, ca|iilninc Vidnlin, liculetianl Collier, lieulennnt Morcau. 



B^LGEK AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA SAOURA 19 

notables le suivent, à petits pas pressés, gesticulant et jacassant. 

De nouveau les palmiers ont cessé ; les arbustes épineux et les 
hautes herbes font un instant un fouillis de branchages, puis 
voici le reg uni, tout plat et sans point de repères. La ligne télé- 
graphique, jalonnée de poteaux métalliques, est désormais le 
plus sûr des guides et le sable durci nous offre un terrain de 
galop incomparable. 

Très loin, vers l'avant, une longue ligne ondule et se déforme 
dans le papillottement de l'horizon surchauffé ! Déjà ce sont les 
mébaristes de Beni-Abbès ; vers eux nous hâtons Tallure. Le 
mirage haussant les tailles nous les fait paraître tout proches. 
Au soleil, les longues chemises blanches des hommes surmon- 
tent les méhara (1) roux d'une banderole claire que le trot fait 
flotter par saccades. En avant, à cheval, les officiers s'empres- 
sent : les capitaines Martin et de Choulot, l'interprète Gogna- 
lons, les lieutenants René, Moreau, Fischbach ! Les présentations 
sont faites, les camarades de jadis se retrouvent, les nouvelles 
de Paris ou d'Alger s'échangent. 

Beni-Abbès tout proche maintenant, est caché par une dune 
dont nous coupons les derniers contreforts. Au détour, le poste 
apparaît, longue succession d'arcades majestueuses couronnant 
la falaise, tout lumineux, mais trop surbaissé encore pour le 
socle que les hommes lui ont choisi. Au pied, la palmeraie 
s'étend emplissant le vallon ; les frondaisons en fouillis se mêlent 
et comme en une foret vierge font une niasse obscure et bruis- 
sante que n'égaie entre les feuilles nul lambeau de ciel. Les 
jardins escaladent même les pentes des rochers et les canalisa- 
tions d'eau s'accrochent aux anfractuosités des pierres. 

De la terrasse supérieure qui borde l'à-pic sur toute sa lon- 
gueur, l'aspect de l'oasis se précise dans son cadre. Dans le cercle 
immense de l'horizon découvert de cet observatoire, sur le fond 
clair des sables, la foule des palmiers n'est plus qu'ime petite 
tache sombre d'où saillent de ci de Ik quelques « ksour » per- 
dus dans la verdure, invisibles d'en bas. La lumière oblique du 
soir illumine les flaques d'eau de la Saoura et les petites fumées 

(I) Méhari, pluriel mcliara: dromadaire de selle. 



/ \ 



f 



20 CARNET DE ROUTE 

des villages montent toutes droites dans l'atmosphère calme 
qu'emplit une brume imperceptible. 

Le capitaine Martin, chef de l'annexe de Beni-Abbès, nous 
fait aimablement les honneurs de son poste. A juste titre il en 
est fier car le confort y est remarquable et l'organisation par- 
faite. Sans doute, Beni-Abbès n'est encore qu'à petite distance 
du chemin de fer ; mais les conditions de transport entre les 
postes du Sénégal ou du Niger, sont plus faciles certes qu'entre 
la Saoura et Béchar et j*avoue cependant que mon amour-pro- 
pre est blessé de la comparaison que malgré moi, je fais entre 
les installations d'ici et celles de Kayes ou de Tombouctou. 

Le service de table est fait de telle façon qu'on oublie la 
Saoura, les sables et le Sahara : c^est un petit coin de vraie 
France que nous retrouvons ici, où Tàme se réchauffe à l'évoca- 
tion du pays. 

A la nuit tombée, l'impression du désert et de l'oasis vus 
de la terrasse est inattendue et plus prenante encore. Le firma- 
ment si profond, où tant d'étoiles scintillent, tout clair de leurs 
reflets chatoyants, aggrave l'ombre qui enveloppe la terre et 
que percent seules quelques lumières pàlotes, mobiles et trem- 
blottantes, éparses à nos pieds. Sont-elles lointaines ou très pro- 
ches, il est impossible de le dire. Cependant tous les points d'or 
imperceptibles, disséminés sur le velours delà nuit, convergent 
et se groupent. Les méharistes et les villageois organisent en 
notre honneur une retraite aux flambeaux ; en procession les 
torches se déplacent maintenant au son lointain d'une rhclta (1) 
aigrelette dont la ritournelle se répète et crispe par instants. 
Les clairons alanguis sonnent en sourdine et dans lair frais 
empli de parfums et d'harmonie, la poésie du désert monte de 
la vallée vers nous, voluptueuse et prenante. 

Le nombre des torches encore s'est accru et la théorie lumi- 
neuse monte lentement vers le poste, par les lacets du sentier, 
onduleuse et serpentine. Les rhelta plus proches gémissent et 
s'excitent et s'affolent; les notes grêles se surhaussent puis 
retombent sourdement accompagnant les chants en chœur et les 

(1) Rheïta : flûte indigène. 





I.; hipi-cUv C-b-ilialu 



b' ALGER ÀtJ TOtAt PAR LA VAILLE Ht! LA SAOURA i& 

sont pittoresquement construits sur la pente abrupte qui du fond 
de la palmeraie monte jusqu au plateau de sable et qui forme 
en quelque sorte la berge même du fleuve. Il semble que le vil- 
lage, massé face à ses cultures et à ses puits, abrité des vents de 
Test et défilé aux regards venus de la dune, ait cependant voulu, 
en dressant ses tours carrées jusqu'au-dessus du plateau, con- 
server un œil sur le grand erg (1) infini. Toutes les agglomérations 
sont ainsi construites sur la rive du sable, sur la berge* de sécu- 
rité ; mais de Tautre côté de Toued et leur faisant vis-à-vis, les 
ruines de cités anciennes subsistent encore, invraisemblable- 
ment campées à mi-cùté de la falaise rocheuse presque verticale 
véritables nids d'accès impossible. Tout le long du cours de la 
rivière, les débris de murailles de pierre, les cloisons percées de 
portes ou de fenêtres courent, encastrées à mi-hauteur dans la 
paroi raidie de la montagne, bien au-dessus des éboulis quj 
tapissent sa base. 

C'est dans ces villages aujourd'hui détruits que jadis les 
Beni-Goumi vivaient, cultivateurs aisés des palmiers de la Zous- 
fana. Leurs aires les défendaient des vents, des tourmentes de 
sable, de Tenvabissement de la dune. Hélas, un jour vinrent les 
Doui-Menia, pillards invétérés qui brûlèrent les maisons, enle- 
vèrent les richesses. LesBeni-Goumi, dans les rochers de la rive 
droite de Toued se virent en une insécurité constante : ils aban- 
donnèrent leurs ksour ruinés et construisirent des villages 
ceints de murs de terre, sur le sable delà rive opposée, séparés 
de leurs agresseurs par le fos»é naturel de la Zousfana. £n face 
de leurs misérables villages actuels, sales, puants et sans cachet, 
les traces durables de leur ancienne fortune subsistent accro- 
chées aux à-pics ; leur pittoresque et leur originalité attirent les 
yeux, mais la rudesse des âges passés qu'elles évoquent, nimbe 
d'un charme plus vif ces paysages trop factices, ces cultures où 
tout sent la main nécessaire de l'homme, ces ksour de terre 
battue, construits sans solidité et sans espérance de durée. 

Nous nous arrêtons un instant devant Zaouia-Tahatania, le 
village moderne des sables, en face de « Ksar » Messaourou, la 

(i) Ërg : dune ou région de dunes de sable meuble. 






16 CARNET DE ROUTK 

ruine antique des rochers. L'un et l'autre semblent inhabités ; 
pas un ce burnous » clair, pas un « haick » (1) brillant : la mort 
qui a frappé Messaourou semble guetter Tahatania et la dune de 
sable, son exécutrice, déjà commence l'œuvre. Dans les cases 
clôturées, à peine un chant de coq affaibli, lointain, comme 
venant de sous terre. Pauvre village de glaise, bâti sur le sable 
meuble qui sera son cercueil et ne laissera même pas comme 
Messaourou, une ruine durable pour forcer le souvenir des hom- 
mes ! 

Au soir, nous campons à Hassi-Bourouis ; les palmiers ont 
cessé ; Teau limpide de la Zousfana ici ne coule plus superficiel- 
lement, et parmi les cailloux quelques touffes de merkba, (2) 
insuffisant abri, résistent seuls à la sécheresse et aux rafales du 
vent glacé. 

21 février. 

Ce matin, le lieutenant Rousseau qui fut notre aimable et si 
obligeant convoyeur, nous quitte et, suivi de ses spahis, part en 
reconnaissance vers la haute vallée du Guir dont nous aperce- 
vons tout à rhorizon les montagnes bombées et majestueuses. 
Nul mieux que lui ne connaît ces régions qu'il parcourut vingt 
fois à la poursuite de pillards du Maroc, à la chasse de rezzou 
rejoints parfois jusqu'en plein cœur du Tafilalet. Et si prodigue 
de son expérience durement acquise au milieu des hamada du 
Djebel Béchar ou des dunes de Tlguidi ! 

C'est désormais le lieutenant Besse et son escorte de Sahariens 
qui protègent la marche. Nous longeons toujours Toued où les 
palmiers par place s'espacent ; jusqu'à Igli, c'est encore une zone 
redoutée des isolés et des courriers, où la prudence est néces- 
saire même des détachements plus nombreux. Besse lui-même 
eut, l'an passé, une patrouille enlevée et ne put, malgré l'immé- 
diate pourauite, rejoindre les agresseurs fugitifs. 

L'ancien Igli à quelques kilomètres en amont de la ville nou-^ 
velle couronnait un mamelon de rochers bizarrement jetés sur 

(i) HaIck : pièce d*éU)fl'e dont les femmes se couvrent la tôle. 

(i) Merkba : graminée saharienne, très fréquenté dans tout le désert. 



d'àlger au touat par la vallée de la saoura 17 

un plateau tout uni. Vues de loin^ car nous ne nous approchons 
^as du ksar désert, les ruines ont un aspect imposant : les 
pierres tombées des murailles se mêlent aux rochers, antiques 
piédestaux de la ville et Toeil attribue aux constructeurs des 
temps passés les entassements produits par la nature même. 

A quelques kilomètres en aval de l'ancien Igli, la Zousfana 
rencontre le Guir plus occidental. Le contluent des deux rivières 
forme une vaste dépression toute plantée de palmiers isolés et 
parsemée de monticules de terre semblables aux termitières 
soudanaises. Le sentier qui aboutit au nouvel Igli déjà visible 
entre les dattiers^ de Tautre côté du bas-fond, serpente parmi les 
arbres et contourne les champs d'orge clôturés de palmes 
tressées. 

Un dernier raidillon nous conduit au « ksar ». C'est un gros 
village de 500 à 600 habitants, entouré d'un rempart continu 
et qu'occupe en permanence un détachement de quelques Saha- 
riens. Lors de Fexpédition des oasis, des colonnes nombreu- 
ses rayonnèrent dans le pays ; elles placèrent leur centre d'opé- 
rations sur un monticule isolé, à quelques centaines de mètres 
au sud du ksar, et sur ce socle de rocher à parois verticales; 
construisirent une redoute. Les cases y furent à colonnes et à 
fronton, et hissant sur de hauts murs de soutènement leurs frises 
et leurs toitures se dressèrent avec Torgueil de Parthénons ; un 
plan incliné monumental prit des allures de Propylées, et la 
ville d'Igli, nouvelle Athènes, se trouva décorée d'un Acropole, 
imposant vu à distance et quelque peu ridicule vu de près. 

Dans le poste des Sahariens, une grande pièce couverte d'un 
tapis nous est réservée etnous y dressons la table. Le « caïd » (1) 
y fait déposer la « diffa » (2). En burnous rouge, très fier de sa 
médaille « Sahara », il tient à honneur de nous offrir en sa 
maison les trois tasses de thé à la menthe qu'impose le cérémo- 
nial arabe. Nous hâtons la corvée et bientôt errons par les rues 
basses de la ville, inspectant curieusement les cours par les 
portes entr'ouvertes, à la recherche des bijoutiers juifs plus 



(i) Caïd : chef de district arabe. 

(S) Diffa : repas offert en hommage aux hôtes. 






i 












■) 






18 CiHNËT bE HOtTË 



accueillants et plus industrieux. C'est Toccasion d'absorber de 
nouvelles tasses d'un thé aigrelet, préparé en un immense 
samovar de cuivre^ objet de haut luxe rarement employé à en 
croire les traînées de crasse qui le garnissent à Textérieur 
comme à Fintéricur. 

La « difih » du caïd est froide et quelconque : le « méchoui » (1) 
peu appétissant et seule agréable Tomelette française confec- 
tionnée par nous-mêmes. Tous, nous avons hâte d'utiliser le 
dortoir garni de paille sous les tapis usés ; le repas est rapide et 
! nous nous étendons serrés les uns contre les autres dans l'étroite 

; pièce close où la température est bientôt surchauffée. 



22 février. 



L'oued qu'au départ d'Igli nous allons suivre jusqu^au Touat^ 
formé de la réunion du Guir et de la Zousfana, prend désormais 
le nom d'oued Saoura. Jusqu'au delà du Fôm-el-Kheneg, sa 
dépression est encore nettement marquée à travers Tctendue du 
désert, mais désormais son cours ne délimite plus les pays de 
sable et les pays de rochers ; la Saoura, le plus souvent sans 
nappe d'eau superficielle, serpente entre deux berges analogues, 
quelquefois basses et herbeuses, quelquefois abruptes et arides. 
Par place seulement, à la façon d'un chapelet aux grains écartés, 
la vallée s'élargit et enserre entre ses rives incurvées une oasis 
de palmiers groupés, que surveille un ksar central, ou plusieurs 
ksour disséminés. 
La palmeraie d'Igli s'étale dans une sinuosité de la vallée, pen« 

1 dant cinq kilomètres ; au loin la palmeraie et le ksar d'Âkacha 

accusent l'inflexion de l'oued ; mais la route plus directe, con* 
tournant l'Acropole, file à travers le plateau et ne rejoint la Saoura 
qu'à hauteur du ksar de Mazer. Le village domine l'oued et les 
jardins; sa distance du sentier n'est point telle que nous n'en- 
tendions au passage les appels de tambour et les cris de la foule : 

j le caïd tient à présenter ses hommages et la colonne s'arrête 

pour attendre sa visite. Le voici en burnous rouge, à cheval; 
sa monture descend malaisément le raidillon défoncé ; quelques 



(1) Méchoui : rôti d*une chèvre oud*un mouton tout entier. 



\ 



B^LGEIt AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA SAOURA 16 

notables le suivent, à petits pas pressés, gesticulant et jacassant. 

De nouveau les palmiers ont cessé ; les arbustes épineux et les 
hautes herbes font un instant un fouillis de branchages, puis 
voici le reg uni, tout plat et sans point de repères. La ligne télé- 
graphique, jalonnée de poteaux métalliques, est désormais le 
plus sûr des guides et le sable durci nous offre un terrain de 
galop incomparable. 

Très loin, vers Tavant, une longue ligne ondule et se déforme 
dans le papillottement de l'horizon surchauffé ! Déjà ce sont les 
méharistes de Beni-Abbès ; vers eux nous hâtons Tallure. Le 
mirage haussant les tailles nous les fait paraître tout proches. 
Au soleil, les longues chemises blanches des hommes surmon- 
tent les méhara (1) roux d'une banderole claire que le trot fait 
flotter par saccades. En avant, à cheval, les officiers s'empres- 
sent : les capitaines Martin et de Choulot, Tinterprète Gogna- 
lons, les lieutenants René, Moreau, Fischbach ! Les présentations 
sont faites, les camarades de jadis se retrouvent, les nouvelles 
de Paris ou d'Alger s'échangent. 

Beni-Abbès tout proche maintenant, est caché par une dune 
dont nous coupons les derniers contreforts. Au détour, le poste 
apparaît, longue succession d'arcades majestueuses couronnant 
la falaise, tout lumineux, mais trop surbaissé encore pour le 
socle que les hommes lui ont choisi. Au pied, la palmeraie 
s'étend emplissant le vallon ; les frondaisons en fouillis se mêlent 
et comme en une forôt vierge font une masse obscure et bruis- 
sante que n'égaie entre les feuilles nul lambeau de ciel. Les 
jardins escaladent même les pentes des rochers et les canalisa- 
tions d'eau s'accrochent aux anfractuosités des pierres. 

De la terrasse supérieure qui borde l'à-pic sur toute sa lon- 
gueur, l'aspect de l'oasis se précise dans son cadre. Dans le cercle 
immense de Thorizon découvert de cet observatoire, sur le fond 
clair des sables, la foule des palmiers n'est plus qu'ime petite 
tache sombre d'où saillent de ci de lîi quelques « ksour » per- 
dus dans la verdure, invisibles d'en bas. La lumière oblique du 
soir illumine les flaques d'eau de la Saoura et les petites fumées 

(I) Méhari, pluriel méhara: dromadaire de selle. 



• r*- 



&4^> 



B^LGEll AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA SAOLTIA 16 

notables leisuivent, à petits pas pressés, gesticulant et jacassant. 

De nouveau les palmiers ont cessé ; les arbustes épineux et les 
hautes berbes font un instant un fouillis de brancbages, puis 
voici le reg uni, tout plat et sans point de repères. La ligne télé- 
grapbique, jalonnée de poteaux métalliques, est désormais le 
plus sûr des guides et le sable durci nous offre un terrain de 
galop incomparable. 

Très loin, vers Tavant, une longue ligne ondule et se déforme 
dans le papillottement de Tborizon surcbauffé ! Déjà ce sont les 
luébaristes de Beni-Abbès ; vers eux nous hâtons Tallure. Le 
mirage haussant les tailles nous les fait paraître tout proches. 
Au soleil, les longues chemises blanches des hommes surmon- 
tent les méhara (1) roux d*une banderole claire que le trot fait 
flotter par saccades. En avant, à cheval, les officiers s'empres- 
sent : les capitaines Martin et de Choulot, l'interprète Gogna- 
lons, les lieutenants René, Moreau, Fischbach ! Les présentations 
sont faites, les camarades de jadis se retrouvent, les nouvelles 
de Paris ou d'Alger s'échangent. 

Beni-Abbès tout proche maintenant, est caché par une dune 
dont nous coupons les derniers contreforts. Au détour, le poste 
apparaît, longue succession d'arcades majestueuses couronnant 
la falaise, tout lumineux, mais trop surbaissé encore pour le 
socle que les hommes lui ont choisi. Au pied, la palmeraie 
s*étend emplissant le vallon ; les frondaisons en fouillis se mêlent 
et comme en une forôt vierge font une masse obscure et bruis- 
sante que n'égaie entre les feuilles nul lambeau de ciel. Les 
jardins escaladent même les pentes des rochers et les canalisa- 
tions d'eau s'accrochent aux anfractuosités des pierres. 

De la terrasse supérieure qui borde l'à-pic sur toute sa lon- 
gueur, l'aspect de l'oasis se précise dans son cadre. Dans le cercle 
immense de l'horizon découvert de cet observatoire, sur le fond 
clair des sables, la foule des palmiers n'est plus qu'ime petite 
tache sombre d'où saillent de ci de là quelques « ksour » per- 
dus dans la verdure, invisibles d'en bas. La lumière oblique du 
soir illumine les flaques d'eau de la Saoura et les petites fumées 

(l) Méhari, pluriel méhara: dromadaire de selle. 



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20 CARNET DE ROUTE 

des villages montent toutes droites dans Tatmosphère calme 
qu'emplit une brume imperceptible. 

Le capitaine Martin, chef de l'annexe de Beni-Abbès, nous 
fait aimablement les honneurs de son poste. A juste titre il en 
est fier car le confort y est remarquable et l'organisation par- 
faite. Sans doute, Beni-Abbès n*est encore qu'à petite distance 
du chemin de fer ; mais les conditions de transport entre les 
postes du Sénégal ou du Niger, sont plus faciles certes qu'entre 
la Saoura et Béchar et j*avoue cependant que mon amour-pro- 
pre est blessé de la comparaison que malgré moi, je fais entre 
les installations d'ici et celles de Kayes ou de Tombouctou. 

Le service de table est fait de telle façon qu'on oublie la 
Saoura, les sables et le Sahara : c^est un petit coin de vraie 
France que nous retrouvons ici, où Tàme se réchauffe à révoca- 
tion du pays. 

A la nuit tombée, l'impression du désert et de l'oasis vus 
de la terrasse est inattendue et plus prenante encore. Le firma- 
ment si profond, où tant d'étoiles scintillent, tout clair de leurs 
reflets chatoyants, aggrave l'ombre qui enveloppe la terre et 
que percent seules quelques lumières pàlotes, mobiles et trem- 
blottantes, éparsesànos pieds. Sont-elles lointaines ou très pro- 
ches, il est impossible de le dire. Cependant tous les points d'or 
imperceptibles, disséminés sur le velours de la nuit, convergent 
et se groupent. Les méharistes et les villageois organisent en 
notre honneur une retraite aux flambeaux ; en procession les 
torches se déplacent maintenant au son lointain d'une rhelta (1) 
aigrelette dont la ritournelle se répète et crispe par instants. 
Les clairons alanguis sonnent en sourdine et dans lair frais 
empli de parfums et d'harmonie, la poésie du désert monte de 
la vallée vers nous, voluptueuse et prenante. 

Le nombre des torches encore s*est accru et la théorie lumi- 
neuse monte lentement vers le poste, par les lacets du sentier, 
onduleuse et serpentine. Les rhelta plus proches gémissent et 
s'excitent et s'affolent; les notes grêles se surhaussent puis 
retombent sourdement accompagnant les chants en chœur et les 

(1) Rheïta : flûte indigène. 



d'alger au touat par la vallée de la saoura 21 

battements de main. Aux clartés des feux les gandourah (1) 
blanches des danseurs chatoient et s'illuminent et les éclaire- 
ments partiels précisent et approfondissent les ombres. 

Dans la cour du poste, danseurs et musiciens font cercle, les 
clairons et les flûtes alternent ou se mêlent ; les chants criards 
s'exacerbent aux claquements des mains et les hommes tour- 
noient, s'excitent et s'épuisent. 

Beni-Abbès, 23 février. 

Sitôt le déjeuner, le capitaine Arnaud et moi, accompagnés de 
nos hôtes, nous descendons par les sentes accrochées au rocher, 
vers les jardins, la palmeraie et le ksar indigène de Beni- 
Abbès. L'eau courante, amenée par de longues « séguia » (2) 
circule dans tontes les plantations, passe en cascade d*un 
enclos au voisin, emplit les lavoirs, et chante le long des ruelles 
étroites et tortueuses, bordées par des murailles de terre. Durant 
les heures chaudes, l'ombre des dattiers est maigre et la marche 
si pénible que nous nous hâtons vers le ksar. 

Serti dans Pécrin des frondaisons vertes qui viennent caresser 
les murailles, il parait, sous le resplendissement du soleil qui 
dore les larges parois lisses des remparts et ombre de violet les 
recoins et les auvents, quelque bijou fruste de topaze et d'amé- 
tyste. La seule porte en bois de Tenceinte est étroite et basse ; 
à peine s'est elle refermée derrière nous que nous nous trou- 
vons dans une obscurité telle que nos yeux encore éblouis dis- 
tinguent mal le long corridor sombre de l'allée centrale. A la 
lueur d'une bougie, nous avançons cependant ; la ruelle sur 
toute sa longueur est couverte, sans ouverture sur le dehors ; 
les portes à claire-voie des demeures y laissent de l'intérieur fil- 
trer quelque clarté palôte et les femmes à notre rencontre se 
sauvent en poussant des cris. Par places, dans la voûte eflritée 
des fissures se sont ouvertes et de minces rais parallèles de 
soleil, où les poussières s'animent, découpent des ellipses bril- 
lantes sur le mur terni de fumée ou s'irisent au passage des 



(1) Gandourah : grande chemise blanche des Arabes. 

(S) Segaia : ruisseau d'adduction d'eau dans les palmeraies. 



22 CARNET DE ROUTE 

femmes^ des couleurs claires des voiles ou des haïck. Toutes 
les odeurs rances des habitations, les senteurs du bétail, Tinfec- 
tion des détritus emplissent la galerie ; les angles, les détours 
y retiennent les effluves mal-odorantes. Notre curiosité est vite 
satisfaite et nous pressons le pas, en file, vers l'extérieur plus 
pur. A la porte, dans les recoins frais favorables aux siestes et 
aux travaux légers, des Arabes mi-nus pilent dans des pierres 
creusées, du charbon pour la préparation de la poudre. Nous 
sortons... • ; jamais n*a paru plus douce la clarté à peine tami- 
sée par les dattiers, plus suave le parfum de la terre humide. 

A mi-c6te, avant d'arriver au poste, la boutique du Mzabite 
s*ouvre largement accueillante. L*homme nous a vus de loin et 
s'avance; comment résister à ses invites pressantes? En un clin 
d*œil, le long comptoir de planches se couvre d'étoffes à rayures 
bleues et rouges, de cordelettes tressées en poils de chèvres, de 
selles bizarrement ouvragées. Le Mzabite complaisamment les 
étale et les présente, vante les tons passés et fait miroiter les 
couleurs vives. Il a de tout en sa boutique : des casseroles 
d'étain pendues aux poutres du toit et salies de poussière ; des 
« rçen »(1) de cuivre ; des samovars et des sandales. Au moindre 
coup d'oeil jeté, il décroche les armes ciselées, les burnous 
blancs ou bruns. Et parce que le Mzabite est si loquace et si 
empressé, nous achetons de ci et là, pour qu'il n'ait point fait 
en pure perte, semblable déballage. Déjà nous sommes partis 
que de la porte Thomme encore appelle à grands cris et 
étend à ses genoux des tapis oubliés que nous sommes trop loin 
pour apprécier. 

Demain, j'abandonne le cheval pour le « méhari »; le capi- 
taine Arnaud préfère ne tenter qu'à Adrar ses premiers essais. 
A peine ai-je le temps avant le soir d'ajuster la selle, les saco- 
ches et d'ordonner les bagages pour le chargement matinal du 
lendemain. 

Après le dîner, le lieutenant Cauvin m'a proposé d'aller jus- 
qu'à des campements voisins de « Ghenanma » ou peut-être 
nous aurons chance, si notre marche est silencieuse, de voir 

(1) Rçen: sorte de mors des méhara. 




Clich* D'ipfehe Crilonj. 




i. La vallée de la Snoura près île Kersiii. 
S. [lans la dune au |ielil jour. 



b'alger au touat par la vallée de la saoura 23 

quelques danses de femmes en Tabsence des hommes. Nous 
partons seuls, longeant les clôtures des jardins ; la nuit est si 
épaisse que Tallure est lente hors des sentiers. Là-bas, dans un 
repli de la dune, quelques tentes d^Ataouna se sont cachées ; le 
reflet de leurs feux illumine le sable par éclats et le son des tam- 
bourins frappés en cadence nous apprend que déjà les réjouis- 
sances sont commencées. Prudemment nous nous approchons : 
la clarté des brasiers, dont une femme avive par moments 
la flamme, nous a bientôt fait découvrir. En un clin d'œil les 
danseuses sont rentrées dans les tentes ; mais heureusement les 
pères ou les maris sont au loin et quelques « douros » (1) vite ont 
ramené les fugitives. 

Elles sont cinq ou six ; Tune est une jeune femme du Nord 
jolie sous sonhaïck (voile) de soie claire et ses colliers de séquins 
d'or. Les autres plus brunes, des Ataouna, n'ont quedes vêtements 
d'étofies grossières et point de bijoux. La plus jeune est très 
gracieuse et si vive, si enjouée, à peine timide avec les 
« Koumi ». 

Quelques « djerid » (2) secs ont ranimé le feu presque éteint ; 
une flamme vive et tremblante éclaire la ponte de la dune où 
nous nous sommes assis. Dressées autour du brasier, les fem- 
mes battent des mains en mesure : une Ataouna va danser ; 
encore craintive elle hésite. Les claquements se font plus pres- 
sés et plus forts et le chœur l'excite de « oheu, oheu » répétés. 
La danseuse s'est élancée ; dans le demi-cercle de ses sœurs qui 
pressent Taccompagnement, elle se pàme^ les bras mi-levés et 
frappant des talons. La cadence s'active encore ; la jeune fille 
se déhanche et se tord lentement en frappant vivement des 
mains. De ses compagnes impassibles elle s'approche et volup- 
tueuse mime une scène d'amour, les reins cambrés, la tête reje- 
tée en arrière, la poitrine haletante. 

Epuisée maintenant, elle s'est affalée dans le sable ; les 
chants se sont tus. La grande clarté des « djerid » embrasés, à 
son tour, s'est éteinte et dans l'obscurité, par la dune oii les 



(i) Douro : pièce de cinq francs. 
(2) Djerid : feuilles de palmier. 



24 CARNET DK ROUTK 

pas enfoncent^ nous rentrons vers le poste. Le désert est 
redevenu silencieux; le vent. souffle imperceptiblement dans 
les grands dattiers et la poésie sauvage de cette danse, près 
des tentes perdues et à la clarté des grands feux, chante encore 
mélodieusement pendant que nous gravissons, courbés, la mon- 
tagne. 

S4 féYrier. 

Les capitaines Martin et de (Jhoulot^ Finterprète Gognalons, le 
lieutenant Besse qui nous convoyait depuis Bécbar, nous ont 
accompagnés ce matin durant les premiers kilomètres de 
retape, puis sont revenus vers Beni-Abbès. Désormais c'est le 
lieutenant Cauvin qui commande Tescorte de quelques méha- 
ristes; le capitaine Vidalin^ les lieutenants René, Moreau, 
Fischbach continuent le voyage avec nous jusqu'à Ksabi et Fôm- 
el-Kbeneg. 

La route suit fidèlement la vallée de la Saoura et s'allonge 
sur un plateau de cinq cents ou six cents mètres entre le Grand 
Erg (1) oriental et la « hamada » montagneuse de Touest que 
borde la coupure de l'Oued, emplie de palmiers et de villages. 
C'est la région des « Ghenanma », nomades de race arabe très 
pure, originaires sans doule du Sabel parleur ancêtre Ghancm. 
Ils chassèrent de la Saoura les Doui-Menia, qui eux-mêmes en 
avaient chassé les Ouled-Saoura constructeurs des ksour aujour- 
d'hui ruinés de la rive droite. Leurs terrains de parcours 
s'étendirent autrefois jusqu'à Taghit. 

Ces Ghenanma sont de piètres cultivateurs; ils vivent sur- 
tout en nomades et leurs villages sont habités seulement par des 
affranchis ou des« herratin » (2) qui leur paient redevance. Tou- 
tefois par suite de la perte de leur bétail, ils en sont réduits à 
se mettre eux-mêmes au travail ; certains d'entre eux déjà vont 
se louer sur les Hauts-Plateaux et les femmes mêmes^ avec 
moins de peine, savent y gagner plus d'argent. 



(i) Erg: dune de sable. 

(2) Hartani, pluriel herratin : caste d'arabes, cultivateurs, supérieurs aux 
esclaves, inférieurs aux libres et aux nobles. 



• 



D*ALGER AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA SAOURA 25 

La tribu se divise eu : « Âtaouna » habitant au voisinage de 
Tamtert et formant un groupement fermé qui ne s'allie avec 
aucun autre ; Ouled-Hamou cantonnés de Babah à El-Ouatta. et 
Cbemamcha subdivisés en Ouled-Rezoug, Ouled-Hossein et 
Maadid (les deux premières sous-tribus nomadisent de Bou- 
Khlouf à Bou Hadid ; les Maadid habitent Âmmës). 

Au voisinage de Beni-Abbès, lesksour sont pressés au long de 
la vallée et les palmeraies se succèdent presque sans interrup- 
tion. Après une traversée de dune nous débouchons à Tamtert, la 
patrie des Ataouna, dont je vis hier les danses ; c'est toujours 
Téternel village carré, enclos dans des murailles de terre et à 
demi-enseveli dans les frondaisons des dattiers. Il existe près de 
Tamtert une ruine curieuse et d'origine inconnue ; on l'appelle 
la « kasbah (1) des chrétiens ». Par son antiquité elle serait sans 
nul doute intéressante à fouiller. En face s'ouvrent, parmi les 
roches, des cavernes profondes dont le percement ou l'utilisa- 
tion semble remonter au delà des juifs et des berbères. 

Au passage, mon ordonnance arabe, n'a point manqué de me 
conter la légende indigène du pays. 11 parait qu'il y a quatre ou 
cinq ans, un hartani de Tamtert, en rentrant de ses jardins à la 
tombée de la nuit, fit par les sentiers rencontre d'un homme qui 
s'en allait enveloppé dans ses burnous. Or notre villageois, au 
passage, s'aperçut que les os de l'inconnu claquaient sous le 
vêtement et que sur ses épaules il n'y avait qu'une tête de mort, 
avec des trous vides en place des yeux. Affolé, hurlant, il s'en- 
fuit jusqu'au ksar, se barricada dans sa maison et y mourut de 
frayeur une heure après. Le bûcheron de La Fontaine appelait 
la mort ; les habitants de lamtert sans doute sont plus heureux 
de leur fortune, car ils évitent maintenant d'être à la tombée de 
la nuit par les sentiers où l'homme rôde encore. 

Sans arrêt, nous dépassons Bou-Khlouf et touchons El-Ouatta 
où se fait la halte du soir. 

Le village dans sa muraille carrée est entouré d'un large 
fossé et sa poterne d'entrée garde encore la trace des boulets 
qu'elle reçut de l'année du sultan en 1894. 

(1) Kasbah : fortin de défense dans les villages arabes. 



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1' 
I 



26 CARNET DE ROrTE 

A cette époque, le pacha du Timmi se rendant à Fez pour y 
porter des présents fut, dans la Saoura, arrêté et pillé par une 
centaine de Ghenanma. Le sultan expédia aussitôt une barka(l) 
pour châtier les agresseurs. Tous les ksouriens s'enfuirent et se 
réfugièrent à El-Ouatta. Les Marocains, auxquels s'étaient joint 
les Beni-Goumi d'Igli, mirent le siège devant le ksar; la défense 
en fut acharnée et les assaillants malgré leur unique canon ne 
purent emporter la place d^assaut. En représailles, tout le nord 
de la Snoura fut pillé et deux cent cinquante Ghenanma dans 
la force de l'Age furent entraînés en captivité à Fez où presque 
tous moururent. 

Les troupeaux des Ghenanma décimés alors ne se sont jamais 
reconstitués ; cette année encore des épidémies ont frappé le 
bétail. Par contre les jardins qui entourent El-Ouatta sont 
féconds et étendus ; Teau assez profonde sous le sol est amenée 
dans les (( séguia » (ruisseaux) d'arrosage par des puits à bas- 
cule. Ce système d'irrigation est spécial à cette région ; dans la 
Zousfana nous avons vu Teau couler directement dans des rigoles 
superficielles ; aux oasis elle sera canalisée dans des « foggara»(2) 
souterraines. 

Mous nous sommes pour la nuit, installés à Tintéricur du vil- 
lage dans une lon3;uc pièce toute étroite qui sera notre dortoir ; 
la seule porte s'ouvre sur une petite cour intérieure qu'orne 
un vieux puits à margelle, très large et plein d'une eau croupis- 
sante et verdie. Là. sur une banquette de terre, nous nous som- 
mes assis, devisant ou prenant des notes ; du haut des terrasses 
voisines, derrière les parapets mi-détruits, quelques femmes 
nous observont curieusement et les enfants en nous voyant 
pleurent et s'enfuient. 

2r> février. 

Au delà d'KI-Ouatta, les palmiers |)lus denses forment une 
véritable forêt ininterrompue et tout conventionnel est le lotis- 
sement quilesattribueaux villagesd'El-Ouatta, d'Anfid oud'Ag- 

(1) llarka : troupe armée supérieure au djich (10 à 20 hommes) et au rezzou 
(-20 à 100 hommes). 
(3) Foggara : conduite souterraine d'adduction d'eau. 





CÀichi Mpfelie Coloniale. 



d'alger au touat par la vallée de la saoura 2? 

dal. Du sentier qui serpente d*une rive à l'autre de la Saoura au 
travers des flaques d'eau dormantes, Anfid s'entrevoit à peine ; 
mais Agdal, en face d'un petit lac d'eau claire qui reflète une 
longue terrasse basse, émerge comme une fleur terne d'un bou- 
quet de feuillage. 

A Tafdalt l'an passé, alors que le lieutenant Besse était très 
tranquillement aux pâturages du Grand Erg, un fort parti 
marocain traversa la Saoura et s'engagea dans les dunes pour 
surprendre le détachement français. Le camp était en danger; 
par chance, une erreur de guide retarda le rezzou qui dans la 
nuit, sans repères, tâtonna et se perdit. Besse eut le temps d'être 
prévenu par un courrier qui fît cinquante kilomètres d'une 
traite dans le sable et par une retraite rapide échappa à un 
désastre certain. 

Entre Tafdalt et la petite zaouia (1) bien déchue de Guerzim, la 
Saoura décrit un grand coude que nous coupons en passant par 
les dunes. La succession des monticules de sable croulant dont 
il faut en suivant les arêtes sinueuses éviter les raidillons 
abrupts, les montées pénibles qu'il faut faciliter aux méhara 
en creusant des passages, sont vite obscédantes et font regretter 
le détour plus long par la vallée. 

Heureusement la ligne des palmiers bientôt est proche à 
nouveau; du sommet de la dernière crête nous les apercevons 
emplissant la coupure de la vallée et soulignant les sinuosités 
des eaux. 

Beni-Khlef, où nous campons ce soir, est caché derrière leur 
abri en face de la montagne élevée et rocheuse qui dès lors 
s*étend sur la rive occidentale, jusqu'à Kersaz. Le village est le 
repère d'un groupement berbère, sauvage et hostile, possesseur 
et cultivateur de ses propres dattiers. L'accueil y est froid et 
oompasséet lu diffa (â) du caïd niesquine et mauvaise. La case des 
voyageurs, extérieure aux murailles, est crevassée d'ouvertures 
par ou filtre par instant la clarté des étoiles, mais que durant la 
nuit la petite pluie fine saura découvrir à son tour pour venir 



(i) Zaouia: confrérie religieuse. 

(S) Difi'a: repas offert en hommage aux hôtes. 



28 CARNET DE ROUTE 

jusqu*à nous. Ma foi qu'importe ? Ici tout au moins nous évite- 
rons la curiosité malveillante des enfants et les importunités 
des mendiants ; et puis nous avons la vue des jardins, des plates- 
bandes étroites où Torge pousse drue et verte, des ruisselets 
qui clapotent parmi les pierres. Les gros nuages noirs immobiles 
du ciel ont attiédi la température du crépuscule et nous dînons 
accroupis devant la porte, tandis que les grands puits à bascule 
inclinent alternativement leurs deux antennes jumelées qui, sur 
deux tons aigus, grincent lamentablement dans la nuit. 

26 février. 

En prévision de Tarrivée à la grande a zaouia » de Kersaz, 
nous avons fait quelque toilette, car nous serons aujourd'hui les 
bûtes d'un marabout célèbre par son influence et par son luxe. 

Dès le départ, nous croisons une procession qui s'en revient 
vers le nord, drapeaux éployéset chantant à tue-tête. Les fem- 
mes voilées suivent sur les bourriquots gris à l'ombre des grands 
étendards bleus et verts qui claquent aux brises matinales. 

Nous sommes partis au trot ; peu nous intéresse au passage de 
la petite « zaouia » indépendante d'El-Kebir, toute déchue, mais 
encore pittoresque avec ses deux « kouba » de saints, si propres 
et nettes, dans leur enceinte blanchie à la chaux ; ou même la 
réelle beauté de l'oued dont la vallée s'est élargie et qui'mire 
dans son chenal encombré d'herbages et de roseaux, sa double 
berge de palmiers nains et de dattiers géants. 

Le minaret de Kersaz à peine est en vue que déjà s'avance 
la « djemâA » (1) des notables : au galop sautillant des petits che- 
vaux carapaçonnés de cuirs multicolores, les chefs s'avancent 
cérémonieusement, tout raidis dans leurs burnous de soie blan- 
che qui s'évasent sur la croupe de l'animal et drôlement coifl^és 
des capuchons blancs tout dressés. A la tête de chaque coursier, 
des noirs mi-nus courent en tenant les rênes et leurs grands 
chapeaux de paille flottent sur leurs épaules, tenus au cou par 

(l)DjemftA: assemblée de notables, sorte de conseil municipal du village 
arabe. 




-fnsi itt 




i. Uatis l;i cour ilu I.1 iiiosi|u<k: di; Kcisn/.. 

i. Ud métier à lisser diins une ciisc du Kcrsuz. 

3. L'arnîl du matin près Je Kersai:. 






I) ALGER AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA SAOURA 29 

une couBToie. Derrière les notables, voici le fils même de Si-Bou- 
Felja, le marabout de Kersaz, aussi compassé et raidi que ses 
compagnons, mais plus hiératique encore dans son burnous 
rouge à gland d'or. Des enfants, tête et jambes nues, courent à 
ses côtés, s'accrochent aux poils de la crinière ou à la queue 
pendante dii cheval et poussent des cris prolongés en buttant 
dans le sable. Tous à tour de rôle, viennent nous prendre la 
main pour le « salam » (1) ; puis ils nous suivent, sur leur che- 
vaux caracolants^ impassibles et comme déjà replongés dans 
des extases supra- terrestres. 

Pour la première fois depuis Colomb-Béchar, nous attei- 
gnons un ksar propre, aux murailles d*enceinte solides et cré- 
pies, au minaret imposant et architectural. Trop souvent mes 
yeux n'ont eu à contempler que des remparts effondrés et des 
ruines inhabitables quoique habitées : Kersaz sent la ville opu- 
lente respectueuse des édits d*un chef puissant. 

Le fils du marabout nous a fait préparer une maison tout 
entière. Sur la cour intérieure s'ouvre par trois baies une salle 
allongée, sorte de vérandah mi -obscure où, le café d'usage 
attend les hôtes de marque que nous sommes. 

Les délais d'installation sont sans doute écoulés^ car voici 
Si-Bou-Felja lui-même. C'est un vieillard d'une soixantaine 
d'années, aux traits extraordinairement fins; le teint est bronzé, 
la barbe blanche, mais les yeux pétillent d'intelligence. Ses 
vêtements de soie immaculée, son allure majestueuse, le pres- 
tige que lui donne la vénération de ses fidèles, lui font une 
majesté de pontife aux gestes onctueux et stylisés. Sa visite, 
comme il sied à si haut personnage, est courte : il a tenu à rece- 
voir en personne ses hôtes et parce qu'il sait qu'il est parmi eux 
des voyageurs qui s'en vont par delà le désert jusqu'au pays 
des Noirs, il a voulu lui-même apporter sa « baraka » (2) et 
ses souhaits. 

Nous avons remercié de grand cœur pour l'intention et pour 
la a baraka ». 



(i) Salam: salutation et hommage. 
(2) Baraka : bénédiction arabe. 



do CARNET i)G ROttfi 

La oérémonie achevée, vite, nous partons à la découverte par 
les ruelles étroites coupées de marches informes. Voici la porte 
de la mosquée ; porte basse et lourde qu'on ne franchit que 
courbé. Un long corridor obscur mène & la cour intérieure et 
pour rappeler aux croyants le respect du saint lieu, le plafond 
en est surbaissé et garni de poutrelles saillantes qui rendent 
Thumilité de la démarche obligatoire et chAtient Torgueil des 
grands. La cour intérieure est très propre et tout ensoleillée sous 
le minaret rigide en pierres taillées; par une arcade cintrée la 
mosquée reçoit un jour diffus et propre à la prière. C'est une 
grande pièce nue et blanchie que partagent des colonnettes assez 
minces pour ne pas faire plusieurs salles d'une seule ; dans une 
chapelle adjacente gisent les catafalques de bois des saints 
révérés. La demi-clarté pare le lieu d'onction et Todeur fade des 
mosquées entretient Tàme dans le recueillement coranique. 

La montée au minaret par Tescalier aux marches usées, dans 
l'obscurité complète, a pour récompense la vue superbe dont on 
jouit au sommet. Le village cascade sur la berge de Toued et 
vient blottir ses murailles inférieures dans le feuillage des dat- 
tiers. La Saoura lumineuse serpente à ses pieds dans sa vallée 
élargie et le grand soleil couvre d'or liquide les terrasses aux 
murs frustes, les longues palmes agitées, et les hautes tours mas- 
sives, réunies par des pièces de bois, des puits à bascule caden- 
cés. En arrière la dune fauve enserre le rempart et le vent d'est, 
par delà la vallée, entraîne lesable jusqu*à la « hamada »(1) infi- 
nie occidentale. L'air semble si pur dans les jardins, la clarté si 
adoucie que je m'empresse de descendre aux puits pour fixer 
avant la nuit, en aquarelle, les tonalités fugitives du soir. 

A mon retour, notre groupe s'est accru d'un hôte nouveau; le 
lieutenant Laumonnier que je vis jadis à Gattara près de Tao- 
dént ; vient d'arriver du sud et j'ai la joie de causer dès ce soir 
avec lui, des détails du retour de l'an passé et des durs moments 
dont le souvenir s'est adouci. 

La difla de Si-Bou-Felja, comme il sied, est digne du grand 
marabout. Des serviteurs en procession ont apporté les dattes 

(I) llamada : plateau rocheux et difficile. 



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Page 30 hh 


l'Ianclie VIII 


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B^âLGER Atl TOtAT PAll LA VALLÉE DE LA SAOUtlA ûi 

sur des plateaux de bois, le couscous et les pâtes de farine 
dans des bols creux, le sauces dans des écuelles de faïence. 
Sur un plateau de cuivre brillant, la théière d'argent trône au 
milieu des verres à liqueurs. Deux hommes ferment la marche 
tenant sur dos lances de bois les corps rôtis d'une seule pièce 
des agneaux et des chevreaux. 

Sur les tapis où nous faisons cercle, accroupis, le festin pan- 
tagruélique est rangé noblement, et Tintendant de Sf-Bou-Felja 
le présente et nous en fait Thommage. 

 notre tour, nous faisons honneur au menu qui contraste bel- 
lement avec celui des jours passés ; tandis que les ksouriens 
empressés enlèvent les restes et se les partagent, nous savou- 
rons le thé à la clarté d'un grand feu de bois qui flambe au 
milieu de la cour. Le ciel est brillant et Tair irais, et la fumée 
s'élève en colonne lumineuse dans Téclairement des grandes 
flammes crépitantes. 

o Toumodi », 27 février. 

Vers 7 heures du matin nous quittons Kersaz en grande pompe 
sous l'escorte de la « djemàa » ; le lieutenant Laumonier déjà a 
pris la route de Beni-Âbbès et ses Sahariens ont vite disparu 
derrière l'écran de la palmeraie. 

L'étape du matin est courte ; de bonne heure nous arrivons 
au village de Toumodi. C'est une véritable forteresse naturelle, 
un nid d'aigle, perché sur le sommet d'une dent rocheuse qui 
s'est avancée jusqu'au milieu de la vallée et que Teau, aux épo- 
ques des crues, a creusée et minée. Le Ksar surplombe l'oued 
de 100 mètres de haut. A sa droite un sentier s'élève en sacca- 
des entre des cases misérables qui ont débordé des murailles 
fermées et parmi les éboulis atteint la poterne étroite en sail- 
lant, percée dans le mur qui ceint la ville et couronne le rocher. 
L'intérieur de Toumodi est sale et misérable. Les ruelles étroites 
sur la roche en pente sont dangereuses et glissantes ; elles esca- 
ladent les ressauts ou s'enfoncent dans les fissures, et les portes 
des demeures s'ouvrent sur elles, si basses sous leur linleau de 
rondins, qu'on n'y peut pénétrer qu'en s'y glissant sur les mains. 
Sur le rebord de Tà-pic, un puits extraordinaire va jusque dans 



32 CARNET DE ROUTE 

le sous-sol de l'oued atteindre la nappe d'eau de la Saoura. 
Profitant d*une crevasse presque verticale dont ils ont muré 
Touverture béante vers Textérieur, les habitants industrieux se 
sont créé, du sommet au pied de la falaise, une cheminée étroite 
au fond de laquelle ils ont, à travei*s le sable, foré leur pui- 
sard. En cas de danger, car ce puits ne sert qn*en cas de siège^ 
Teau peut être amenée jusqu'au Ksar par une série d'équipes 
placées dans le puits même, à tous les changements de pente de 
la fissure naturelle. 

Sur la corne extrême du rocher, une case arabe s'est incrus- 
tée dans la pierre ; une terrasse la surmonte sans balustrade, 
d'où la vue suit depuis l'horizon jusqu'à l'horizon le long serpent 
vert aux écailles brillantes de la Saoura rampant sous le rocher. 
De cet observatoire, le modelé des dunes claires orientales et le 
relief plus brûlé des Hamada de l'ouest se sont aplatis, et la 
rivière de palmiers semble s'allonger dans une vaste plaine 
entre une rive de lumière et une rive d'ombre. Du désert lourd 
sous la chaleur et comme pesamment endormi, une harmonie 
puissante monte dans la clarté du soleil. Le sable miroite au 
lointain. Le vent léger par places dresse et enroule de petits 
djinn de poussière sautillants et rôdeurs et de l'oued jusqu'à 
nous apporte le long murmure recueilli des djérid et des pal- 
mes froissés. 

Au pied de la montagne de Toumodi, dans le lit même de 
l'oued od les bagages ont été déchargés, nous dînons hâtive- 
ment avant la tombée de la nuit ; car profitant de la lune pleine, 
le lieutenant Cauvin veut allonger de quelques kilomètres encore 
l'étape matinale trop courte. Aux premières étoiles nous partons, 
à pied, tirant les mchara par le « rçen » (1) dans le chenal 
de la Saoura où les pas enfoncent dans la terre meuble. Les 
ombres allongées des grands palmiers zèbrent la surface claire 
du lit de Toued, et sous le scintillement des quelques grosses 
étoiles qui pointent dans la lumière diffuse, le grand silence des 
solitudes règne ; parfois, au passage à distance des murs clos 
des villages, les chiens hurlent dans la nuit 

|l)R(;en: sorte d^inslruinent en cuivre qui chez les dromadaires correspond 
au mors du cheval. 






I . Larrèl avant l'arrivée de Touinodi. 
X. Les nolnblcs île Tounioili a|)]iorteiil les ilalUs et le lait ai^'ri. 





2. 1^ repas ()ans l'erg d'Agdal. 



d' ALGER AU TOUAT PAR LA VALLÉE DE LA SAOURA 33 

L'arrêta lieu au « Ksar » des Ouled-Rhodir; le carapement 
est adossé à Tenceinte du village. Mais le sable est si froid et 
l'abri des « niéhara » si précaire, que le lieutenant Cauvin, le 
capitaine Arnaud et moi acceptons l'offre du << caïd » de nous 
mener jusqu'au caravansérail préparé à nos intentions. Dans 
l'ombre épaisse des ruelles, il faut longer la «kasbah » (l)et son 
fossé avant d'atteindre notre nocturne abri. Et là môme, avant le 
sommeil, il faut encore accepter le café, signe de l'hospitalité, et 
endurer jusqu'au bout les palabres et les discours qu'impose la 
politesse arabe. 

^8 lévrier. 

Par la dune, nous coupons la boucle de la Saoura, laissant à 
l'est le village des Oulcd-Raffa. Le raccourci en peu de temps 
nous mène en vue du village de Ksabi, en face duquel, au delà 
de la palmeraie, s'élève dans la plaine le fortin carré qui est le 
poste militaire. 

Ksabi est notre dernière étape dans les territoires du Sud 
Oranais ; au delà nous allons pénétrer dans la région des oasis 
sahariennes (|ue commande le lieutenant-colonel Laperrine ; 
c'est ici que nous devons nous séparer de nos aimables con- 
voyeurs. Le docteur Aubert, qui désormais nous accompagnera 
jusqu'à Adrar au Touat, et le lieutenant Martin, qui dirige à 
quelques kilomètres d'ici les travaux de Fùm-el-Khoncg, sont 
venus nous attendre jusqu'au poste et nous invitent à pousser 
jusqu'à leurs tentes. 

Dès que les chameaux de Beni-Abbès ont été déchargés et 
que ceux d'Adrar ont pris les bagages, nous partons. La nuit déjà 
presque est venue quand notre petite caravane atteint le barrage 
de Fôm-el-Khoneg et le défilé dans lequel la Saoura s'insinue 
entre les roches et rétrécit sa vallée Cctie gorge fut de tout 
temps une embuscade naturelle dressée aux caravanes de pas- 
sage, et les huttes de pierre des guetteurs, les petits murs cré- 
nelés, les nombreux tombeaux même épars dans les rochers 
témoignent de l'àpreté et de la fré(|uence des luttes qui s'y livrè- 
rent. 

(i) voir page 25 note 1 . 



34 CARNET DK ROUTE 

Sitôt qu'elle a dépassé la gorge du Fôm-el-Khoneg, la Saoura 
semble se séparer en deux bras : le cours principal s'infléchit 
au sud, et jusqu'au Boudah, à 10 kilomètres d'Adrar, conserve 
un lit nettement marqué entre des berges de sable ; mais une 
dérivation contourne Tarête du F6m-el-Khoneg et attire Teau de 
Toued versle nord jhsqu'à une sebka(l)qui, sise à hauteur de Ker- 
saz, nen serait séparée que par la hamada plus élevée. Pour 
parer à cette déperdition de Teau précieuse, le lieutenant Mar- 
tin appuie à la montagne un épi de pierre qui barre la dérivation 
septentrionale et ramène vers le lit principal les eaux vagabon- 
des. Pour surveiller de plus près les travaux, il a dressé sa tente 
sur les derniers contreforts rocheux, et c'est sous son abri que 
nous prenons place à la longue table pour la fête des adieux. 
« Notre o capitaine Vidalin, Cauvin, René, Moreau, Fischbach, 
demain matin nous quittent pour le retour vers le nord, et Tim- 
minence de la séparation attriste les convives, car les camarade- 
ries se nouent et les sympathies se lient vite, loin de la France, 
dans la grande brousse ou Timmensc solitude. 

(1) Sebka: bas fond ou se décanlent les eaux salées. 




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CHAPITRE II 

Lie Touat 

ler Mars.9 Mars 1907 



le»- mars 1907. 

Donc, au petit jour, nous sommes montés sur les mchara et 
pendant que nous allons très lentement, le capitaine Arnaud, 
Aubert et moi suivis de l'escorte des Chamba d^Adrar, nous 
regardons s'éloigner vers le Fôm-cl-Khoneg, la caravane de nos 
amis de Béchar ou de Beni-Abbès. Encore un dernier adieu, et 
la tunique rouge du si aimable capitaine Vidalin s'est cachée 
derrière les rochers ; et nous restons pensifs un peu, le cœur 
gros au souvenir des jours passés, l'Ame inquiète de l'avenir et 
du grand voyage et du doute du retour vers de si cordiaux com- 
pagnons. 

Résolument nous avons quitté la Saoura ; désormais, quand 
au delà de son grand détour vers le Boudah, nous regagnerons 
près d'Adrar son bassin, nous ne retrouverons plus la rivière 
précise aux palmeraies ininterrompues ; au Touat, le grand 
oued s'est perdu dans les sables et dans l'estuaire immense 
limité par les Balen (1) lointains, les oasis se sont groupées un 
peu au hasard des dépressions, sans l'imposante continuité 
des cultures septentrionales de la Zousfana ou de la Saoura 
supérieure. 

Le versant de la montagne du Fôni-el-Khoneg que nous sui- 
vons à mi-côte, est sillonné de profondes ravines creusées par les 
pluies; l'absence totale de végétation a favorisé le travail des 

(1) fiaten : plateau à rebords verlicaux. 



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36 CARNET DK ROCTE 



eaux et le sol s'est balafré de mille crevasses coniluentes gar- 

*}, nies de cailloux roulés sur la roche mise à nu. Les chameaux 

p.- 

.. * au pas prudent en abordent lentement la descente, mais à 

^' proximité du thalweg étroit, ils se laissent entraîner par la 

pente, pesamment, en un trot dandiné aux saccades violentes, 
pour que Télan acquis facilite la montée de la berge opposée. 
Et le pauvre méhariste accroché à la rahia redoute les réac- 
tions douloureuses et les cahots ennemis des équilibres novices. 
Aussi l'entrée dans la dune où le pas des montures est moel- 
leux, est-elle saluée avec joie malgré les détours au long des 
H-pics croulants en suivant les arêtes sinueuses qui vont de 
crôte en crête. Dailleurs la dune elle-même a bientôt fait place 
au bon reg plat uni, garni de grosses touffes de « girgir » (1) vert 
et de tiges frêles d' « acheb m (2) aux fleurettes mauves. Pendant 
Tarrêt, nous en faisons de grosses bottes, tandis que les Cham- 
ba dherchent quelques brindilles de bois sec pour le feu, et les 
passons^ brin par brin, aux méhara agenouillés dans le sable 
qui mangent bruyamment avec une cadence uniforme et mono- 
tone. 

Vers deux heures, nous atteignons la bordure d'une vaste 
dépression, qui se raccorde au plateau supérieur par de longs 
ravinements enserrés entre des à-pics de terre, et des éboulis ; 
tout au bas de la descente, est la petite Kouba de pierre du 
puits de Foga-Guira, sorte de pain de sucre blanc, minuscule au 
milieu des « gour » (3) aux strates rocheuses horizontales. Ces 
massifs isolés, se pressent autour du puits, et témoins des anciens 
niveaux du désert avant ratfoiiillement des eaux, élèvent sur 
leurs parois verticales leur surface plane, tabulaire et sans ondu- 
lation. Le temps peu à peu les ronge vers la base, et les pluies 
avec les siècles les diluent ; l'une d'elles s'est couronnée d'une 
ruine d'un petit ksar informe et les caravaniers attardés au 
puits de Foga-(iuira ont creusé dans l'argile durcie de petites 
[ grottes enfumées, insuffisants abris contre les rafales du vent du 

désert et contre le froid des nuits hivernales étoilées. Mais cette 

{\) (iirgir : plante saharienne à odeur forte, 
» * {'i) Achel) : herbaj^es poussant à la suite des pluies. 

(3) (iara, pluriel gour : massif montagneux isolé et de forme tubulaire. 




KK TOIAT 37 

zone dure peu des collines éparscs, transition du niveau supérieur 
au fond de la dépression ; au delà la plaine s'étend, sans végéta- 
tion, sans brin d'herbe et parfaitement unie. Lorsque les pro- 
fils estompés des derniers « gour » (1) se sont effacés derrière 
nous, l'œil parcourt en tous sens ces superbes cercles d'horizon 
où, si loin que la vue peut porter, pas une aspérité, pas un res- 
saut ne vient interrompre l'uniformité infinie de l'orbe céleste. 
Pas un point de repère, pas un espoir en vue ; le voyageur passe 
<run horizon nu dans un autre horizon plus nu, sans connaître le 
chemin parcouru, les regards lassés du grand vide, entre la terre 
claire qui masque dans le monde juste autant dVspace que le 
ciel bleu. L'âme effrayée devant Timmensité s'inquiète, et tandis 
que le corps s'assoupit, indifférent peu à peu au monde exté- 
rieur uniforme, elle rêve, à la cadence monotone des grands 
méhara, sous le soleil implacable qui allonge lentement les 
ombres. 

Que de souvenirs ce reg (2) si plat évoque en moi ! Je revois 
les dures étapes dans une région semblable, îi la conquête de 
Taodeni. Nous allons sans causer, indifférents. La plaine ainsi 
s'étend sur 70 kilomètres ; son centre est marqué par une 
dune étroite, en fer à cheval, où nous devons pour la nuit éta- 
blir le camp. La silhouette basse s'en profile longtemps devant 
nous et nous marchons toujours du même pas automatique des 
bêtes. Nous marchons des heures et nous semblons à peine nous 
approcher du but. Les premières étoiles déjà paraissent (fuand 
nous en atteignons, barrasses, les contreforts avancés. Le convoi 
est encore lointain avec les provisions ; le froid se fait vif et 
piquant et les Chamba à peine ont trouvé sur la route quelques 
brindilles de bois sec pour allumer une pauvre flambée, vite 
éteinte. Dans les cendres chaudes, nous nous étendons envelop- 
pés dans les burnous insuffisants que le vent glacé soulève et 
fait flotter. 

2 mars. 

Sans regret, nous quittons de bonne heure notre abri dans la 
dune et notre lit dans le sable glacé. A pied la montagne de 

(1) Voir note 3 de la page précédente. 

(2) Reg : lorrain saldonnoux plal ol facile. 






■> 



38 ' CARNKT DE ROUTK 



sable est franchie et le soleil levant^ impatiemment attendu, 
nous trouve, et nous réchauffe peu à peu, dans un nouveau reg 
uni que limite, après trois heures de marche, une autre dune. 
Dès lors le voisinage du « Tsabite » groupe d'oasis sous la 
dépendance du Gourara, se laisse deviner aux grosses touffes 
de damrann (l), qui parsèment la plaine et que les mchara 
affamés broutent au passage. Quelques gour isolés à nouveau 
repèrent la route ; et de nouveau les dattiers reparaissent. 
Hélas, ici les sauterelles ont passé et les têtes des palmiers rédui- 
tes à leurs longues nervures ont des allures lamentables et 
redressées. Le village de Brinken, sur la bordure des jardins, 
révèle un nouveau pays et des mœurs spéciales : désormais 
c'en est fait des « ksour » minuscules enfermés dans une 
enceinte rectangulaire ou carrée. Les villages des oasis, en 
général, s'étendent plus largement et s'entourent seulement 
d'une muraille basse, obstacle pour le bétail mais non pour les 

'* humains. En cas d'attaque la résistance se concentre en une kas- 

bah carrée à bastions, extérieure au village. Elle en est séparée 

;' par une cour très vaste, parc naturel pour les chèvres, les mou- 

tons et les chameaux et sorte de forum où se tiennent les assem- 
blées, les marchands, les caravaniers de passage. La kasbah, 
normalement inhabitée, est un centre de défense préparé à 

» * l'avance : là sont les greniers, les armes, un puits. Le^mur exté- 

rieur en est entouré de banquettes de tir étagées et Tinlérieur 
est aménagé en cellules multiples attribuées à l'avance à chacun 
des habitants du village extérieur. 

/ * Le caïd de Brinkei^ nous a préparé une case indigène qu'il 

I faut gagner par un dédale de ruelles étroites. Dans la salle 

haute, un grand plat de dattes sirupeuses incite notre gourman- 
dise ; les Chamba ont accaparé la cour intérieure : sous les mar- 
mites de fer, les feux déjà font craquer les palmes sèches ; la 
fumée claire monte en tournoyant, et les appels et les rires 
bruyants effraient les enfants tout nus, qui par la porte cntr'ou- 
verte épient et surveillent. 



(1) Damrann : plante saharienne légèrement salée et qui pousse par grosses 
ouffes. 





1. Arr.H,!aiis laviilliie.li! lit Saoura. . 
i. DiiriK l'intérieur Ju jioslcilc Ksabi. 






LK TO!TAT 39 

Seul, je me suis échappé pour visiter les jardins où toutes les 
ruelles intérieures aboutissent sans poterne. Ce sont encore les 
mêmes dattiers, les mêmes cultures, les mêmes petits enclos par- 
tagés en plates -bandes étroites. Mais les puits à antennes qui 
grincent tout le long du jour ont totalement disparu ; Feau dans 
un dédale de petites rigolles coule au long de tous les sentiers, 
pénètre en tunnel sous les clôtures des jardins, contourne les 
parterres, s'épand dans des bassins et rit au soleil, si gaie, si 
vive, si cascadante qu'une joie intense émane do la terre vivi- 
fiée. 

De cette eau précieuse les ksouriens connaissent la valeur et 
rien n'est émouvant comme la vue des soins et des précautions 
dont ils l'entourent Amenée par des foggara (1) souterraines 
des pentes lointaines du Baten, Teau sourd à Tair libre en une 
séguia centrale au voisinage des jardins. Là elle se divise par 
dix, vingt petites « séguia » secondaires qui la dirigent jusqu'en 
chaque enclos particulier. Tout propriétaire de la foggara (1) a 
droit à une quantité d'eau proportionnelle aux sommes qu'il a 
versées pour la construction des conduites ; pour qu'il la reçoive 
automatiquement, les canalisations particulières s'amorcent à la 
grande séguia par une kesria, sorte de peigne de pierre entre 
les dents égales duquel l'eau s'insinue. Tel ayant versé un tiers 
du prix a droit à l'eau de trois trous, tel autre plus fortuné a 
l'eau de dix, et chacun, mat;onnant sa conduite à la « kesria », 
reçoit sa quote-part par le nombre d'ouverture qui lui sont 
allouées. En chaque ksar, un ki-el-ma, chef de l'eau, surveille 
les séguia, réprime les gaspillages et règle les diflPérends. Il est 
le détenteur de la mesure-étalon des débits d'eau : c'est une 
bande de cuivre, plane ou cylindrique percée de trous circulai- 
res de diverses grosseurs; l'instrument est placé en travers du 
ruisseau, le barrant, et le ki-el-ma débouche autant de trous 
qu'il en faut pour qu'un niveau constant persiste dans la mesure 
et que l'équilibre s'établisse entre l'eau d'arrivée et l'eau d'écou- 
lement. Il suffit alors de compter le nombre des trous ouverts 
pour savoir que la séguia amène un, dix, vingt pouces-fon- 

(1) Foggara : canalisation souterraine pour Tadduction de l'eau. 



/■■ 



*- 



'^ 40 C.VRNKT DE ROITK 



I- 



»!" 



tainiers d'eau. En France au xiv« siècle déjà, le pouce-fontai- 
nier se mesurait d*une façon analogue avec une mesure-étalon 

Y-'- % plane ; le Piémont à la même époque utilisait les mesures cylin- 

[^^ driques. 

3 mars. 



%. . 

if- 

jT* Peu après le départ de Brinken,une surprise: le petit ksar de 






^ 



i?- « Hamad ». Représentez-vous un énorme bloc de rocher, haut 

'•■•^ 

%\, de 30 à 35 mètres, qui brusquement détaché d'une montagne 

'1 ■ 

:*y fictive serait venu rouler jusqu'au milieu de la forêt de pal- 

'\ miers. Sur lui, une population de fumeurs de kif (1), fortement 

,!• métissée de sang juif, est venue construire ses habitations. Les 

cases se sont soudées à toutes les fissures, les murs se sont 
incorporés à la pierre ; tantôt en surplomb, tantôt étagées, 
les masures ont escaladé le bloc, immense pyramide, jusqu'à 
son sommet extrême. Un plan incliné érigé de main d'homme 
et barré par le seul portail d'accès, mène au seuil de la ruelle 
en hélice qui dessert les cases. Oh ! cette ruelle invraisembla- 
ble et pittoresque ! par endroit si étroite qu'on n'y peut circu- 
ler que de biais, si abrupte par place qu'il faut s'accrocher des 
mains et des pieds aux anfractuosités, si surbaissée au passage 
de poternes qu'il faut s'y glisser sur le ventre ! Tout en haut, par 
une trappe qu'on ne peut escalader qu'à la force des poignets, 
ou accède à la terrasse supérieure qu'aucune autre construction 
ne dépasse ; hélas ! l'effort de la montée méritait plus noble 
récompense: sans doute l'horizon est vaste et le ciel clair, mais 
la vue se fatigue vite de l'immense mais monotone étendue des 
palmiers et de la plaine unie de sable fin. 

Pendant que mes compagnons ont repris leur route vers le 
ksar de Sba, je m'attarde avec un seul Chambi, à dessiner la 
silhouette, toute ensoleillée, du ksar d'IIamad. Pour rejoin- 
dre, mon guide et moi, nous partons au grand trot par la plaine 
laissant à droite la palmeraie où quelques ksour isolés mon- 
trent les sommets de leurs murs. Les foggara souterraines 
d'adduction d'eau sillonnent la plaine; de distance en distance 



I 



i ' 



(1) Kif : sorle de chanv»*e que fument les indigènes et qui produit des eflcls 
nocifs. 






LK TOIIAT 41 

s'enfoncent dans le sol des l'egards dont les déblais en monti- 
cules équidistants s'alignent jusqu'à rhorizou. Les méhara mala- 
droits buttent au passage^ s'enfoncent et s'effraient ; ils allongent 
en cadence leurs grands cous et trottinent en renAclant. Au loin 
le mirage surélève les dattiers et tapisse de reflets d'eau les 
ondulations du rcg et les réactions de l'allure sont telles que par 
instant je halète et suffoque. 

Le capitaine Arnaud et le docteur Aubert m'ont attendu k 
Sba. Un coup d'œil au village, pauvre et ruiné, et nous partons 
pour l'étape de « Meragen. » Guerara, village des herratin de 
Sba, est complètement chaotique et désolé ; bien que les cons- 
tructions de terre soient fatalement destinées ù prendre des 
aspects informes, notre sensibilité française croit toujours devi- 
ner tant de détresse et de malheurs dans la mélancolie des rui- 
nes que l'impression toujours est pénible et poignante. 

Au delà de Guerara s'étend encore l'éternel « reg ». Heu- 
reusement, le soir tombe et nulle part les couchers de soleil ne 
sont plus grandioses que dans le reg plat. En pleine mer même, 
il est difficile d'éprouver l'impression d'isolement et de mort 
qui étreint dans le reg quand seul, on regarde face à face, la 
chute de l'astre, dans l'occident en feu... 

La nuit est complètement tombée lorsque nous campons à 
Meraguen, à 15 kilomètres d'Adrar. Notre demeure pour cette 
nuit est sur la bordure du village, au delà de plusieurs cours 
qu'il faut traverser en s'éclnirant à la lumière fumeuse des 
bougies arabes et où les Anes et les chiens dorment en grom- 
melant. 

4 mars , 

Notre longue étape d'hier, ne méritait-elle pas la récompense 
d'un repos paisible? Hélas, d'aventure, maître Aliboron errant 
et vagabondant par la nuit enfonce d'un coup de tète notre porte 
vermoulue, et dans l'obscurité complète piétine nos couvertu- 
res, souffle son haleine chaude sur les dormeurs et frotte à nos 
figures ses lippes moustachues. Dans l'enchevêtrement des cou- 
vertures et des burnous le désarroi est immense ; maître Alibo- 
ron ne s'en émeut guère ; nos cris l'effraient à peine et sa fan- 



42 CARNET DE ROUTE 

tâisie seule Tincite à se retirer, lentemeut et superbement. Mais 
au jour, le pauvre docteur Aubert qui s'était endormi sur un 
tapis de laine, se réveille dans un lit de paille mâchée... et 
digérée ! 

Les rires se prolongent encore, longtemps après le départ. 
Adrar est maintenant très proche. Là-bas dans le reg uni où les 
pas ont tracé le sentier, des cavaliers s'avancent : de loin, à sa 
pelisse bleu clair, nous avons reconnu le colonel Laperrine ; 
nous partons au galop ! 

Quelle joie de se retrouver enfin ! et les accolades sont cor- 
diales et émues ! « Bonjour, mon colonel ». — € Bonjour, Nié- 
ger ! » et tout de suite nous évoquons les vieux souvenirs de 
Gattara, Tamitié cimentée là-bas et les dangers subis en com- 
mun, et les détresses du retour, et le bonheur de se retrouver 
tous, sains et saufs ! 

Devant la porte de la kasbah d'Adrar, voici le capitaine 
Flye-Sainte-Marie» le lieutenant Mussel, qui fut à Taodéni aussi ; 
les Chamba, en « gandourah » blanches, nous entourent : beau- 
coup me reconnaissent et je serre les mains en affectant de me 
souvenir des figures autrefois vues et des noms peut-être jamais 
entendus. 

Dans l'intérieur du fort, une grande case est mise à ma dis- 
position ; en attendant l'arrivée du convoi, nous bavardons avec 
JViégcr et Musset, jusqu'à l'heure du repas. 

Au sortir de la popote, le colonel Laperrine nous communi- 
que les dispositions qu'il a préparées pour la continuation de 
notre voyage : le capitaine Arnaud et moi accompagnerons la 
reconnaissance du capitaine Dinaux qui nous attend incessam- 
ment à In-Salah. De la sorte nous pourrons être à Timiaouin 
vers le 20 avril, ou plus au sud à Es-Souk le 10 mai, ou même, 
en continuant notre voyage jusqu'à Agadès, arriver dans l'Aïr 
dans la première quinzaine du mois de juin. Le capitaine 
Arnaud, ayant pris connaissance de ces dispositions, les com- 
munique de suite par télégramme au gouverneur général de 
l'Afrique occidentale. 

Pendant ce temps, en avant de la « kasbah », un peloton de 
la compa^rnie saharienne du Touat s'est aligné pour la revue 





Clichéi liéprcite OAoni* 



\. Aj |iuils lie Kngii-Guin [ir6s ilc Ksniil, 
t. A Adrar (Toual) le colonel Li|>eri'ijie |kissi- en levuu le détiiulit'i 
du liculeniiiil ilc Sl-Lé^cr- 



^ 



\ 



LE TOLAT 43 

du colonel : c'est le détachement du lieutenant de Saint-Léger 
qui part ce soir même sur la route de Taodénî pour occuper le 
puits de Bir-el-Hadjaj. Abidin-el-Kounti a été signalé rôdant 
dans la région de Tlguidi et son intention semble être de com- 
bler le puits pour rendre impossible tout coup de main contre 
ses troupeaux. 

Soixante dix Chambasont là sur un rang, en gandourah blan- 
ches et ceinturés des buffleteries rouges; les méhara tenus par 
la bride forment en arrière un second rang plus haut, et les 
têtes des animaux, sans cesse déplacées, font flotter l'alignement 
au-dessus des tètes immobiles des hommes. 

Lentement le colonel qu'accompagnent le capitaine Flye- 
Sainte-Marie et le lieutenant de Saint-Léger, passe devant le 
front de la troupe. Et quand les rangs sont rompus, avant le 
départ, chaque homme s'en vient au colonel et lui tend la main 
sans mot dire, car en pays arabe la poignée de main a gardé 
son vrai sens de soumission et je n'ai pas trouvé que cette scène 
muette manquât de grandeur et de beauté. 

ri mars, Adrar (Touat). 

Nous quitterons Adrar pour In-Salah, demain, G mars, dans 
l'après-midi. Le lieutenant-colonel Laperrine et Niéger nous 
accompagneront jusqu'au Tidikclt et nous prendrons la route 
plus longue des oasis jusqu'à Sali pour parcourir le Touat, dans 
sa plus grande étendue. 

Neuf « méhara » achetés à l'avance nous ont été destinés. 
Niéger à bien voulu me céder un des siens propres qui sera 
désormais ma seule monture : c'est un grand dromadaire au 
poil long et clair, juché sur quatre pattes maigres et longues, 
aux grands yeux ahuris, quelque peu paresseux et tout à fait 
gourmand. A Tappel « toï, toï », il accourt de loin vers les 
friandises devinées et s'il m'advient de nianger, en rahla, il 
retourne tout en trottinant sa tête sur le cou et jusque dans mes 
mains m'arrache les morceaux de pain ou les dattes ou le sucre. 
Sa patrie étant le massif du Ahaggar je le baptise du nom de 
« Koudia » (1). La pauvre bête jusqu'au Niger me fut fidèle ; 

(1) Koudia : massif central du Alia^gar. 



44 CARNET DE ROUTE 

rarement Tentente entre nous cessa d'exister et ce fut mou pire 
chagrin de la quitter à (lao. 

J'ai parcouru ce matin toute la ville d'Adrar : le fort entouré 
de fossés, les jardins à Tombrc des dattiers, le village commer- 
çant aux rues droites et rectangulaires. Dans la « kasbah >s les 
officiers ont chacun de grandes casos isolées, encloses. de vastes 
vérandahs où des jours entre les briques laissent largement cir- 
culer l'air ; des cours intérieures, parcs pour les niéhara, y sont 
adjacentes. L'ameublement y est confortable, presque élégant: 
dans un cadre semblable il semble qu'on ait plaisir à travailler 
et réconfort durant les longs exils loin de France. 

Au magasin de la compagnie du Touat, nous nous sommes 
transformés en Sahariens; les « gandourah » de toile blanche, 
les burnous de laine, les « chech » (1) légers, les sandales en 
peau de girafe vont s'entasser dans les sacoches de cuir et nous 
enfermons à double clef, les vêtements de France, les culottes 
étriquées. Désormais Télégance n'est plus de mise : nous arri- 
vons au vrai désert. 

.\ ma case, des Chamba m'apportent les selles, les telis (2) de 
laine, les couvertures de feutre et ce sont les mille préparatifs 
qui prennent tout le jour. 

Au soir, en guise de repos, les officiers s'en vont parader sur 
la promenade, au ras du village Les indignènes aussi s'y grou- 
pent et l'animation y est très intense Lés vieux Arabes influents 
on burnous vert passent appuyés sur de hautes cannes î\ pom- 
meau de cuivre ; les Sahariens discutent avec les vendeurs qui 
dans le sable, accroupis derrière leur étal fait de corbeilles, 
offrent aux passants de Torge sèche, des feuilles vertes, du sel 
ou des piments. Les enfants demi-nus au crâne surmonté de la 
mèche coranique jouent k grands ébats et les chiens errants 
donnent la chasse aux moutons et aux chèvres. Parfois des fem- 
mes voilées de la tôte au pied traversent; sous les gazes flottantes 
on croit voir luire les yeux noirs et les jolies filles savent d'un 
geste mutin î^e découvrir à propos. 

{i) Chech : étotfe légère fie tulle dont on s'enveloppe la t^lo pour s'abriter du 
soleil. 
(2) Telis : grand sac pour le charj^emenl des mehara. 




LE TOUAÏ 43 

Au fort j'ai dressé Taslrolade dans la cour; les sept chrono- 
mètres ont été mis en marche. Désormais jusqu'au Niger le 
remontage des montres et la comparaison des heures seront 
l'obsession journalière et le souci perpétuel. 

6 mars. 

A trois heures de l'après-midi, nous quittons Adrar, en route 
pour In-Salah. Notre petite caravane comprend le colonel 
Laperrine que suit le fidèle Anini-Srir, le lieutenant Nieger 
escorté du jeune Mohammed et du sloiighi « Caïd », le capitaine 
Arnaud sur le méhari « Targui », et moi, accompagnés de notre 
ordonnance « Drift », En arrière quelques Cbamba d'escorte, 
plus loin encore le convoi et sa garde. 

Notre départ tardif a eu pour but uniquement de « décoller », 
car si la mise en route d'une caravane chaque jour est une 
besogne pénible et fastidieuse, le premier départ plus encore 
est interminable et sans fin. 

D'Adrar à Tamentit, la palmeraie est ininterrompue ; nous 
la traversons en biais et campons à Tangle du village à l'abri 
d'un recoin du mur de clôture. Tous les notables massés, caïd 
entête, ont reçu le colonel. Mais l'heure est avancée et le pala- 
bre est écourté pour que nous puissions avant la tombée du jour, 
visiter le ksar et la palmeraie l'un et l'autre réputés. 

Le colonel Laperrine, le capitaine Arnaud et moi, guidés par 
le chef de village parcourons les jardins jusquW la grande 
« Séguia ». Comme dans tous les oasis du Touat, l'eau des fog- 
gara, abondante et limpide, partout coule dans les ruisselets 
et biffurque dans les enclos. Mais à Tamentit plus qu'ailleurs 
les cultures sont étendues : sous l'ombrage salutaire des dattiers 
épars au milieu des plates-bandes, le blé, la luzerne, les fèves 
poussent dru dans la terre féconde et les figuiers le long des 
clôtures dressent leurs branchages dé[)Ouillcs. 

Le ksar est entouré d'une muraille et d'un fossé, et la porte 
d'entrée est encore flanquée des deux piloris de bois où la 
« djemAà » du village exposait les voleurs et les criminels. A 
l'intérieur, il est des ruelles qui se sont creusées comme des gor- 
ges dans les grès ou les schistes que le j>assage séculaire des 



46 CARNET DK ROUTK 

hommes a polis et usés. La grande curiosité de Tamentit, vers 
laquelle le caïd de suite nous conduit, est un énorme aérolithe 
dont la chute est devenue nécessairement légendaire pour les 
ksouriens primitifs. Voici ce qu'ils racontent : « Ce fut à une 
époque reculée, bien avant la naissance des vieillards les plus 
âgés de Tamentit, que le bolide un jour tomba sur la terre. Il 
pesait si lourd (|u'il creusa un grand trou dans le sol et le lieu 
où le bolide gisait était à égale distance des ksour de Titaf et de 
Tamentit. Et les gens des deux villages accourus virent que le 
bolide était un bloc d*or pur. Les hommes de Tidaf retournè- 
rent chercher leurs fusils et les hommes de Tamentit allèrent 
chercher les leurs et chacun des deux camps disait : « le bolide 
est à moi ». Les coups de feu partirent et le sang coula ; mais 
les gens de Tidaf s'enfuirent et ceux de Tamentit restèrent. Or 
pendant la bataille Allah, attiré par les clameurs s'était détourné 
vers les combattauts et son regard courroucé rencontrant le bloc 
d'or, Tavait changé en un bloc d'argent. 

(t La djemââ de Tamentit fit cependant soulever le bolide ; des 
chameaux attelés avec des cordes de cuir le traînèrent jusqu'au 
milieu du village et il fut décidé que le bloc d'argent serait 
partagé entre les habitants. Mais le jour du partage tous les 
ksouriens étaient sur la place avec leurs fusils et chacun disait : 
« le bolide est pour moi ». Les coups de feu partirent et le sang 
de nouveau coula jusqu'à ce qu'un homme seul fut demeuré 
sur la place. Or durant la bataille Allah importuné avait d'un 
regard transformé le bloc d'argent en un bloc de fer et l'homme 
victorieux méprisa sa conquête ! » 

Cette légende a sa morale, mais le caïd me laissa la deviner, 
car là il termina son récit. Toutefois se penchant sur la masse 
métallique, il me montra les entailles qu'avaient faites le ciseau 
de M. Gauthier, lorsque ce voyageur poussé, non plus par 
l'amour des richesses mais par l'amour de la science, s'était 
vainement efforcé de l'ébrécher. Et j'ai compris qu'Allah savait 
apprécier à leur juste valeur les mobiles des hommes, puisque 
réveillé par les chocs répétés du marteau inefficace, il avait 
jugé pour cette fois inutile de transformer le bloc de fer en un 
corps plus friable. 



htj;e *i tM 




t. Une Rase il'oliioier il Ailrar (ïiiuiil). 

. Le cBpilaine Flvu Sninlf-.Varie et les mOliaristi-i Clianilia, 

3, Dans l'oasis de Tanipnlil [.rf'i .rAilrar. 



p^ 



LE TOUAT 47 

Durant le récit de la légende de Tamentit, nous avons gagné 
les « souk » (1) et les boutiques des artisans. Ce sont des placards 
en terre, étroits, surélevés, en fac^ade sur la ruelle; un guichet 
bas comme une entrée de tanière mène à Tarrière-boutique 
obscure. Lé placard outre les vendeurs accroupis contient tout 
un déballage d'objets hétéroclites : des plats de bois remplis de 
piments verts et rouges, des morceaux de sel, des théières de 
fer blanc, des cotonnades bleues, des colliers de verroteries 
dorées. Plus loin des brodeurs ornent de soies vertes ou blan- 
ches des cuirs roqges ou décorent des bandeaux de tète ou des 
amulettes ; une latte transversale soutient des cuirs ouvragés 
multicolores, des ceintures de femmes, des sandales enjolivées, 
ou des tapis de selle à galons d'argent. Devant ces tentations 
les ksouriens circulent indifférents et nonchalants et les mar- 
chands à peine nous dévisagent au passage. 

La réputation de Tamentit lui vientsurtout de ses bijoux d'or 
ou d'argent ; mais l'artiste en renom est absent du village 
aujourd'hui. La visite au forgeron ne calme pas les regrets de 
Tamateur de curiosités que je suis, car les quelques beaux 
« moukala » (2) que j'y découvre sont plus encombrants qu'il ne 
sied. 

Pendant notre absence, Niéger demeuré au camp a fait ranger 
et servir la <t diffa », et les feux pour la nuit tlaïubent magnifi- 
quement et projettent de grandes clartés intermittentes. 

7 mars. 

Nous partons à pied, laissant en arrière les Chaniba peu 
familiarisés encore avec le chargement rapide des bagages. Le 
sentier sans cesse longe la bordure des oasis. Bientôt les rayons 
du soleil réchaulfent mieux que la marche pénible dans le sable 
et sur les méhara nous allons, causant et dévisant, heureux de 
la clarté du ciel, de la tonalité claire de la palmeraie et de l'am- 
biance exquise de syr^ipathie et d'amitié. 

\ proximité du petit « ksar » des Oulid-Bou-Yahia, î\ demi 



(i) Souk : marches. 

(2) Moukala : anciens fusils arabes à long canon. 



48 CARNET DE HOLTE 

ruiné, un jardin, enclos d'un mur coupé de brèches, s*étend 
ombragé de palmiers peu élevés et tout verdoyant d'orge et 
de fèves. Un ruisselet desséché le traverse en diagonale et le 
fond on est garni de boue craquelée. Drift notre ordonnance et 
Anini ont bientôt fait d'étendre dans les palmes leurs burnous 
de laine et d'ouvrir récluse«forl!iée d^une pierre plate. A terre 
dans Tombre ainsi faite, un tapis bariolé de Timimoun est à la 
fois notre table et nos chaises et le bon chien « Caïd t à sa place 
parmi les convives auprès du ruisseau silencieux dont Teau 

lentement s'éclaircit. 

« 

L'arrêt est de courte durée ; dans la clarté lourde du soleil 
nous marchons les yeux mi-clos et lourds, la pensée lointaine. Le 
jeune Mohammed caracole auprès de Niéger, sur un méhari 
gigantesque et ses jambes trop courtes ne permettent pas à ses 
pieds d'atteindre le cou de sa monture ; perché comme un singe 
sur la « rallia » (selle) il lutte de la rêne seule contre les incartades 
répétées de sa bête, et répond par des : « ouach » (Eh bien, 
quoi !) aux lazzi des Ghamba. 

Quelques villages aperçus du plateau où sVllonge le sentier, 
émergent de distance en distance, de Técran des palmiers laissés 
sur notre droite : ils dépendent encore du Tamest. Au delà com- 
mence le district de Zaouiet-Kounta, patrie présumée du fameux 
Abidin-el-Kounti. Cet homme est sans nul doute une des figures 
les plus curieuses et les plus extraordinaires du Sahara et sa 
vie est un véritable roman d'aventures. Il incarne les qualités, 
mais plus encore les vices des coureurs du désert : l'habileté et 
la résistance, la fourberie et la ruse, la cruauté et la ténacité et 
a mis ces dons et ces défauts au service de sa haine des étran- 
gers et des Fraiirais en particulier De la tribu maraboutique 
des Kounta et marabout lui-même, Si-Abidin-ben-Si-Moham- 
mcd-cl-Kounti-bcn-Si-Mohammed-ben-Moktar-el-Bekaï est cou- 
sin germain dllamnioédi chef des Kounta et de Baï marabout 
de Telîa (Adr'ar) ; il est le neveu de Si-Mohammed-elBekaï qui 
fut le protecteur de Barth et de Laing. Né à Zaouiet-Kounta au 
dire du colonel Laperrine ou à Moussa-Bango près de Tom- 
bonctoii, au dire de Ilammoédi, Abidin fut élevé au 'louât et 
plus lard chassé par les siens comme fauteur de troubles et de 




LE TOUAT 49 

désordres. Il 'se réfugia chez une tribu de pillards invétérés, 
les Ouled-Moulat, s*y maria et participa à tous les pillages et à 
tous les rezzou qui eurent lieu au nord comme au sud du 
Sahara. Un jour vint cependant où les Ouled-Moulat voulurent 
s'attaquer aux Kounta ; la voix du sang parla-t elle alors en 
Abidin? Voyant ses protestations et ses remontrances vaines le 
marabout maudit ses anciens compagnons et s'enfuit en profé- 
rant les pires menaces à leur égard. Pour venger les Kounta 
razziés Abidin réunit une forte « harka » (bande) ; les Ouled- 
Moulat s'étaient campés dans TErg-Chech et surveillaient toutes 
les routes du sud. Mais Abidin avec ses partisans remonta de 
TAdr'ar' vers le Ahaggar, traversa le Mouydir, longea le Touat 
par la vallée de la Saoura, toucha à Tabelbala et au Tafilalet 
et vint parle nord surprendre ses ennemis. Ce fut une randon- 
née épique dont le renom s*enfla par tout le désert et qui sacra 
Abidin le plus grand conducteur d'hommes du Sahara. Les 
Ouled-Moulat battus à Tilemsi-ould-Aïda furent tous massacrés 
sauf les femmes et les enfants en bas âge. Ainsi fut anéantie une 
fraction célèbre et redoutée parmi les tribus sahariennes ! 

Dès lors Abidin, entouré d'une cour de Kenakat originaires 
du Zemmour, nomadisa dans TAdr'ar^ou Tlguidi participant à 
tous les coups de mains de Sidi-ag-Kéradji, aménoukal (1) des 
Taïtoq et de Moussa, aménoukal du Ahaggar. Et durant ses 
pérégrinations dans les dunes, il acquit la connaissance de tous 
les puits dont beaucoup maintenant sont ignorrs des autres 
hommes. 

L'arrivée des Français par le Niger et par le Touat eilt le don 
d*exalter son fanatisme. Il fut Tàme de tous les conflits autour 
de Tombouctou et mit à prix la tête du capitaine Laperrine qui 
de sa main avait tué un de ses parents, peut-être un de ses fils. 
Au Ahaggar il fut l'excitateur de toutes les résistances. (Cepen- 
dant quand en 19041e commandant Laperrine atteignit In-Ouzel, 
il y trouva un émissaire d'Abidin qui venait sonder les intentions 
françaises; celles-ci étant pacifiques, un des fils du marabout 
vint offrir au colonel du lait et des présents. 

(I) Aménoukal : titre que porlo le chef dune tribu touareg el qui correspond 
à sultan ou roi. 



50 CARNET DK ROITE 

En même temps qu'à Moussa et à Aziouel, le lieutenant-colo- 
nel Laperrine accorda Taman à Abidin. L'aman fut cassé lors du 
soulèvement du Sokoto auquel le vieux larron avait pris une 
part latente. En 1907 il a fait de nouvelles ouvertures de sou- 
mission. 

Voici le portrait que me fit d'Abidin, mon guide Barca, dans 

TAdr'ar' : « 11 est vieux, tout blanc et très grand. Sa corpu- 

* lence est moyenne. Toujours il porte deux burnous un noir et un 

rouge et une chéchia à gland. Il ne voile ni sa figure ni ses 

mains. Sans cesse sa garde de Kenakat Tentoure ». 

Telle est cette bizarre silhouette de vieux bandit saharien; 
nos détachements plusieurs fois furent sur le point de l'attein- 
dre, mais il est un Allah pour les marabouts. S'il ne fut pas ori- 
ginaire de Zaouiet-Kounta, il y fut tout au moins élevé et son 
homme de confianceEl-Hadj-Salem y vit en permanence. 

De Zaouiet-Kounta à 'Tiouririn, notre étape, la distance est 
faible ; le trajet toutefois est long au milieu des notables et des 
cymbaliers venus à la rencontre du colonel. Auprès de nos 
grands méhara, les petits chevaux du caïd et des chefs semblent 
minuscules ; efi^rayés ils se lancent au galop et s'arrêtent net en 
fléchissant sur les jarrets. Derrière notre ligne, les .musiciens 
noirs et les cymbaliers font rage, sans interruption, tandis que le 
chef des tambours bondit et saute des pas endiablés. L'arrêt au 
campement est une délivrance ; dans le ksar voisin, longtemps, 
la nuit résonne encore des chants et des bruits de cymbales. 

Et voilà que, pendant notre diner, alors que la difla (1) opulente 
du caïd est exposée sur les tapis, un noir, seul, s'en vient pré- 
senter au colonel dans une coupe de bois, un poulet cuit sur le 
cous-cous et quelques dattes séchées. C'est un ancien esclave des 
Touareg que le Père de Foucauld a racheté à quelque maître 
inhumain, qu'il a libéré et qui maintenant vit péniblement de 
son travail au ksar de Tiouririn. En signe de reconnaissance il a 
tenu h présenter lui-même sa petite difla personnelle, gros sacri- 
fice pour ses faibles moyens. La politesse exige 'et l'intention 
mérite que le présent, pour faible qu'il soit, ne soint point dédai- 

(i) DiiTa : repas ollerl en hommage aux hôtes. 



9 



LK TOIAT 51 

gné et ce soir le colonel n'a pas touché à la diffa opulente du 
caïd. V 

8 mars. 

■ 

De Tiouririn à Sali, la plaine est sillonnée de « foggara » dont 
l'origine est au « Baten » î\ peine perceptible dans Test. L'ali- 
gnement des tumuli de déblais partage la plaine en larges ave- 
nues parallèles et par places le sol s'est effondré. 

Vers 11 heures du matin, nous arrivons à Sali. C'est une 
vaste palmeraie circulaire, parsemée de villages et isolée des 
autres oasis du Touat. Sur la place devant le caravansérail, les 
herratin et les esclaves donnent en notre honneur les concerts 
les plus effrénés : ils se sont formés en cercle à la façon des 
tam-tam soudanais et tandis qu'ils battent les tambours à 
tour de bras et font sans arrêt résonner les cymbales, deux 
d'entre eux dansent en frappant des talons, en tournant et en 
contorsionnant le corps. Le vacarme nous poursuit jusque dans 
les pièces reculé'es de notre case et les cris aigus, en trémolo, 
nous arrachent à la torpeur de la sieste. 

A Sali nous abandonnons le Touat pour gagner au delà de 
cent kilomètres de déserî, les premières oasis du Tidikelt. 
Ce sont là deux étapes pénibles sans eau : pour raccourcir la 
première et faciliter le départ matinal, nous quittons Sali à 
6 heures du soir et nous campons à quelques kilomètres à Test. 
Le reg encore est parsemé de foggara ; Tuno d'elles chose 
curieuse, s'est ensevelie lentement sons l'avancée progressive de 
la dune, et restée vivante, amène l'eau par-dessous la montagne 
de sable. Au delà de l'abri des murs et des dattiers, le vent 
souffle avec violence et le sable entraîné tourbillonne et cingle. 
En vain je m'abrite les yeux et la figure sous les « cheich » (l), 
le sable s'accroche dans les cheveux, pénètre sons les paupières, 
emplit les narines et craque sous les dents. Les cailloux fins 
chassés avec force flagellent les mains et les pieds et piquent 
comme des aiguilles. La fougue de la tourmente est telle que les 

(1) Cheich : étoffe légère de gaze dont on s'enveloppe la tôle pour s'ahriler du 
soleil et du sable. 



S2 CARNET DE HOUTE 

mébara même se détournent et derrière leurs épaules abritent 
leur t^tc et leur cou. 

Vile avec les caisses entassées, les (^hambH nous construisent 
des abris ; les selles, les tapis, les sacocbes bouchent tes intersti- 
ces et nous nous étendons pressés contre le rempart, les capu- 
chons ramenés sur la bouche. L'œuvre diffieile est l'allumage du 
feu et la confection du repas ; mais comment reprocher au cui- 
sinier la soupe qui craque sous les dents et le cous-cous poivré 
de poussière ? Nous mangeons courbés, face au feu, tenant (es 
plats recouverts, sous l'abri des burnous. 

Le bi'uissement du vent dans les palmes arrive jusqu'à nous, 
musical, et les lumières de Sali sous les tourbillons do sable dis- 
paraissent par intermittence. 

C'en est fini des oasis du Touat que de Brinken à Sali nous 
avons traversés dans leur plus grande longueur. 

Ces régions sahariennes semblent atteintes de deux maladies 
mortelles : l'ensablement et l'assèchement. La première toutefois 
est sans remède : les dunes poussées par les veots d'est viennent 
peu II peu combler les dépressions des oasis. Les murailles ne 
sont que des obstacles éphémères, les ksour peu à peu sont 
envahis, les jardins recouverts et des pa-lmîers jadis élancés 
n'exhibent plus au-dessus du sol que le panache djc leurs feuilles. 
Heureusement la menace de l'ensablement est encore localisée 
et s'il est des villages et des cultures menacées, il est des ruines 
et des terrains que la dune abandonne après les avoir recouverts 
pendant des siècles. Par suite des circonstances atmosphériques 
actuelles et peut-être de la constance plus grande des vents d'est, 
le danger de jour en jour s'sccroU et s'étend. 

L'assèchement lent des ousis est indubitable ; toutefois il peut 
ôlre eflicacement combattu par l'accroissement du nombre des 
M toggara » qui vont jusqu'à 10 ou 12 kilomètres puiser sou- 
terrainement l'eau aux pentes du Bateu-Tademalt. Toutes les 
foggara du Touaf viennent de l'est, celles de Timoktcn de l'ouest, 
celle de Tit du nord et de l'ouest, celles du Tidikelt et du (iou- 
rara de l'est. Cependant le véritable remède de l'assèchement 
semble être la construction de puits artésiens. Les indigènes tes 
connaissaient déjà el aux Ouled-Mahmoud et à Kebertcn il en 



^ LE TOUAT 53 

existe profonds de 10 mètres qu'un nettoyage récent a montrés 
fort bien faits et dallés en pierres sèches. Les puits artésiens 
construits par les Français atteignent une profondeur d'une 
centaine de mètres; Teau est venue en abondance à Fogaret-es- 
Zoua (1901), à In-S<ilah par quatre puits, àTit ; aux Ouled-Mah- 
moud le débit est resté très faible ; à Akabli, Aougrout (Gou- 
rara), Adrar et au Boudha Tinsuccès a été complet ; enfln à 
In Rhar la nappe d'eau n'a pas encore été atteinte. Kn résumé 
les crédits accordés, pour la construction des foggara e\ les 
efforts faits pour lo forage de puits artésiens permettront de 
parera la diminution du débit des eaifc, surtout quand un maté- 
riel plus puissant ira chercher à grande profondeur la nappe 
souterraine, dans les régions où elle n'a pas encore été atteinte. 

Actuellement, l'accroissement déjà considérable du volume 
d'eau déversé aux oasis par les foggara nouvelles ou les puits 
jaillissants, permet d'augurer favorablement de la situation éco- 
nomique des régions sahariennes. Sans doute l'impression pre- 
mière du voyageur est peu favorable, car trop souvent ses 
regards tombent sur des villages abandonnés ou ruinés ou 
même sur des ksour habités, -mais à demi-détruits; trop sou- 
vent aussi, on constate la mort des foggara que les éboulements 
et l'absence d'entretien privent d'eau plus ou moins totalement. 
Toutefois un examen plus approfondi permet de se rendre 
compte que déjii beaucoup de ksour jadis abandonnés ont été 
reconstruits soit' sur leur emplacement, soit à proximité et que 
presque toujours l'exode et la ruine d'un village ont eu pour 
cause des incendies ou des épidémies. D'«iutre part la réfection 
des foggara mortes est difficile et dangereuse et les gens préfè- 
rent souvent construire de nouvelles canalisations plutùt que de 
réparer les anciennes. J\sour ou foggara sont plus faciles k 
créer qu'à rénover. 

Nous pourrons donc conclure que la mort apparente des oasis 
est bien réellement apparente ; non seulement jamais le pays n'a 
été plus fertile, mais dans les conditions actuelles d'irrigation, il 
atteint presque son maximum de productivité. H ne faut pas 
croire en effet que les cultures puissent être indéfiniment éten- 



64 CARNET DE ROUTE 

dues et qu'on puisse gagner constamment sur la « sebka » (1). En 
effet les jardins s'étendent nécessairement sur la pente qui va de 
la dune à la sebka. Là est la bonne terre, soit qu'elle soit rap- 
portée, soit qu'elle soit dessalée par l'irrigation ; mais en des- 
sous demeure la terre salçe et les cultures trop profondes qui 
l'atteignent ne peuverft subsister. Si donc le sol des jardins est 
irrigué, l'eau imbibe la terre cultivable et l'inclinaison étant suf- 
fisante, elle s'écoule *et descend au fond de la sebka où le sel se 
dépose ; mais s'il n'y avait pas de pente, Teau chargée de sel au 
contact de la couche inférieure au lieu de s'écouler remonterait 
par capillarité et ferait mourir les cultures. De là, la nécessité 
de conserver en contre-bas des jardins une sebka, déversoir des 
eaux salées, et par conséquent l'impossibilité d'étendre indéfi- 
niment aux dépens de la sebka les terrains productifs. Dans la 
situation économique présente, le recours aux drainages ou à 
Tépuisement de l'eau salée par des pompes, ne peut être que 
d'une réalisation lointaine ; les efforts ne doivent porter que 
sur l'amélioration du rendement et des procédés de culture. 

Bien qu'en général le Touat tout entier soit soumis à ce régime 
des foggara et des sebka, il est quelques régions où l'eau circule 
souterrainement et où le sous-sol par conséquent n'est point 
salé. Ainsi dans les districts de Tinerkouk, de Iléha, de Tag- 
gouzi, de Talmin, l'eau est puisée comme dans la Saoura par 
des puits à bascule ; il existe même dans ces districts des jar- 
dins enterrés, fossés creusés dans le sol jusqu'à'l'humidité et où 
les cultures n'ont point besoin d'arrosage. 

Nous pouvons donc conclure que la prospérité du Touat, du 
Gourara et du Tidikelt a atteint un épanouissement auquel la 
seule menace est le danger de 1 ensablement ; l'accroissement 
du rendement des territoires sahariens ne peut désormais être 
obtenue que par la création de nouvelles oasis dans les régions 
de reg actuellement incultes où des puits artésiens auront été 
forés avec succès. 

Au Touat, aucune industrie sérieuse n'existe; le pays n'est 
guère qu'un vaste marché d'échanges commerciaux. Des pistes 

(4) Sebka : dépression où se décantent les eaux salées. 



LE TOUAT «iS 

suivies relient les oasis k toutes les régions peuplées de Test, 
de l'ouest, du nord et du sud et sur ces routes Tactivité fut, à une 
certaine époque, considérable. Les caravanes chargées de dat- 
tes, dé tabac ou de heuné suivaient les sentiers de l'est, du 
nord et du sud, tccndis que les convois d'esclaves approvision- 
naient le% marchés de Toued Dràà et du Tafilalet. Dans ces 
dernières années, toute cette activité commerciale se trouvait 
réduite à néant, tant à cause des pillards qui opéraient sur toutes 
ces routes qu'à cause des mauvaises dispositions des Touareg et 
des Marocains et des entraves mises à la traite sur le Niger. Ue 
nos jours, le Touat est entré dans une période de transition : les 
besoins des tribus du nord en dattes diminuent de plus en plus 
et les caravanes d'exportation qui jadis comptèrent dix à quinze 
mille chameaux, n'en ont plus aujourd'hui que quatre à cinq 
mille. Pour parer à cette crise, des efforts sont faits pour la 
reconstitution des troupeaux de chameaux et de moutons que les 
ksouriens ont abandonné à la suite des pillages ; des débouchés 
nouveaux pourront aussi être cherchés vers le sud, dans le 
Âbaggar, FAdr'ar' et jusqu'au Niger et l'échange des produits des 
oasis s'opérer d'une façon régulière contre le bétail des Touareg 
ou les graines des populations nigériennes. 

Les oasis méritent encore une mention spéciale pour leur for- 
mation sociale et leur organisation politique. 11 semble difficile 
de trouver ailleurs un mélange de races et de nationalités plus 
complexe. Le Touat a peut-être été créée par des juifs progres- 
sivement chassés de l'est et de l'ouest. On montre encore près de 
Sba le tumulus où furent ensevelis des juifs massacrés par une 
invasion arabe et certains ksour tels que Lamar, Tamentit, 
Hamad, Bourioud comptent encore dans quelques familles des 
descendants certains des juifs. Des invasions ultérieures de l'est 
et de l'ouest ont surimplanté des Arabes et des Berbères qui 
sont appelés des « Znètes » et parlent une langue spéciale le 
« Zenatia ». Les ksour des Znètes sontTimmimoun, Tamentit, les 
Ouled-Mahmoud, Kaberten. 

Enfin, dans le cours des siècles, des mécontents du Maroc, de 
Tunisie, de Tripolitaine, se sont mélangés aux populations éta- 
blies. Toutefois, la fusion de tous ces éléments d'origine dispa- 



36 CARNET DE ROUTE 

t 

rate n a jamais été complète ; les races différentes se sont grou- 
pées par ksoiir et se sont constituées indépendantes les unes des 
autres. Pour accentuer leur séparatisme, les villages se sont 
formés par « Sof )>. Ces ce Sof » sont des partis politiques sans 
organisation propre, de fondation berbère très reculée, et tels 
que deux villages du même ce Sof » s'assistent et s'entftiident et 
qu'il suffit qu'un « Sof » soit orienté politiquement dans un sens 
pour que tous les villages du « Sof » opposé s'orientent à l'in- 
verse. Il existe deux « Sof » celui des « lahmed » et celui des 
« Soffian » ; traditionnellement chaque village appartient à tel 
« Sof » et bien que les villages de « Sof » opposés soient extrê- 
mement enchevêtrés, il semble que les lahmed aient un type 
berbère plus accentué et que les Soffian tiennent plus des 
anciens juifs des oasis. 

Si les races aux oasis sont mélangées, les castes aussi sont 
nombreuses :*de nos jours on y trouve des « chorfa », descen- 
dants du prophète ; des « maraboutin » descendants de saints 
vénérés ; des « harrar » hommes libres ; des « herratin » (libres 
en 2^ ligne) probablement mélange de libres et de captifs bien 
qu'ils se prétendent gens à part n'ayant, ni eux ni leurs ancêtres, 
jamais été esclaves ; enfin des « esclaves ». Ces deux dernières 
castes sont les plus nombreuses^ mais aussi les moins brillantes 
intellectuellement et moralement ; actuellement un élan de 
révolte les soulève contre les castes supérieures et elles récla- 
ment un pour cent plus élevé que le dixième des récoltes. 

Au point de vue politique, les oasis se divisent en trois 
annexes ; le Gourara, le Touat et le Tidikelt. Quelles soient rat- 
tachées au commandement de Béchar ou d'In-Salah ou d'Adrar, 
ces trois annexes forment socialement et politiquement un tout. 
Chacune d'elles est divisée en districts — avec un caïd — sous- 
divisée par Ksar — avec un « kébir ». Le pivot de cette orga- 
nisation, spéciale aux oasis^ est la « djemAA » sorte de conseil 
municipal ; tout ksar si petit soit il a une djemàA. Les caïd et les 
« kebar » sont les représentants du pouvoir français auprès des 
djemàà, lui transmettent les instructions et rendent compte de 
l'exécution ; mais ils n'ont directement aucune autorité ; c'est la 
djemàît qui dirige, commande et fait appliquer ses décisions 



LK TOIAT 37 

d'une façon absolue. En cas seulement de nécessite, l'autorité 
française fait exécuter les ordres de la djemàâ, mais sans s*immis- 
cer aux délibérations. 

Les attributions de la djemàâ sont très étendues : elle juge à 
Texclusion de toute autre juridiction, toutes les questions relati- 
ves au ksar, aux eaux, aux foggara, aux mariages, aux héritages. 
Si elle se déclare incompétente, elle envoie les plaignants devant 
le cadi, mais c'est elle qui fait exécuter la sentence. Les «< kébar » 
et caïd rendent compte des jugement.^ aux chefs d'annexé qui 
se réservent, bien entendu, ledroitde prononcer un appel, s'il y 
a lieu f, ils sont aussi chargés de collecter Tirfïpùt auprès des 
djemàà. 

Ce gouvernement de république est curieux à étudier et la 
sagesse des représentants français a été de la conserver, puisqu'il 
a fait ses preuves, en se déchargeant sur lui de la multitude de 
détails qui paralyse une administration trop centralisée et trop 
étendue. 



CHAPITRE m 



' Le Tidikelt 

* • 

9 mars 1907-20 mars 1907 



9 mars. 

De toute fa nuit le vent violent n'a point cessé et, vers deux 
heures du matin^ nous nous réveillons couverts d'une épaisse 
couche de sable qui, sur les burnous plissés, fait un lincêuil 
uni. * 

Le caïd de Sali nous a donné pour guide un chérif (1) dont la 
noblesse nécessite des égards et qui se rengorge sur un méhari 
qui lui fut prêté. Dans l'obscurité encore épaisse, à pied, nous 
marchons tous quatre, le colonel, le capitaine Arnaud, Niéger et 
moi, en ligne, drapés dans les burnous pesants qui ralentis- 
sent notre marche et le froid de la nuit est tel que nous grelot- 
tons 

Devant nous le désert, s'étend tout plat et le sol est couvert 
de petits cailloux fins où les pas n'enfoncent qu'à peine. Et tandis 
que nos méhara vont à bonne allure, le convoi par derrière suit 
lentement à la vue, puis à la trace. 

Vers dix heures nous nous arrêtons ; le vent de la nuit a rem- 
pli l'atmosphère d'une brume de sable et le soleil n'est pénible 
ni par sa chaleur ni par son éclat. Au loin, à- perte de vue, le 
désert s'étend sans une tige de merkba, sans une touffe de 
damrann. 

Cependant, couchés sur le sol, nous attendons le convoi qui 

(1) Cherif pluriel chorfa : individu qui se prétend issu de la famille du pro- 
phète. 




r 

LK TIDIKELT 59 

porte les provisions et le matériel de table ; on arrière rien ne 
parait encore. Le colonel commence k «e montrer inquiet ; 
même du sommet de son méhari, Anini ne voit rien, à Touest et 
nous n'avons pour toutes provisions que quelques « kesra » (1 ) 
pétries et cuites de la veille et quelques dattes pilées que les 
Arabes appellent « Sfouf ». 

Il est maintenant deux heures; il n'y a plus à douter, le con- 
voi s'est écarté de notre piste et nous ayant au moment présent 
dépassé, il pousse vers Timokten, notre étape de demain. Notre 
seule ressource est de Ty rejoindre. ^ 

Spartiates par nécessité nous mangeons notre pain sec et repar- 
tons hâtivement vers Test. Personne ne dit plus mot : le colonel 
maugrée tout bas et le jeune Mohammed à la tête basse et Tair 
piteux ; il n'est pas jusqu'au fcon chien « Caïd » qui ne prenne 
l'allure mélancolique des pires calamités. 

La contrariété cependant n'a point gagné les méhara ; il en est 
un même, monture d'un chambi de l'escorte, qui folâtre et 
s'ébaudit à tel point qu'il en rompt sa sangle et projette son 
maître à plat ventre sur le sol. L'homme en tombant rend un 
bruit sourd et reste sans mouvement, les bras en croix, comme 
assommé. Sans agenouiller leurs bêles, deux autres Chamba se 
sont précipités; ils tàtent et palpent le corps étendu, et n'ayant 
trouvé ni contusion grave ni fracture, ils disent à l'homme : 
(c lève-toi. » Et celui-ci jusqu'alors immobile se love d'un seul 
coup et s'élance h la poursuite de sa monture que quelques fou- 
lées de galop ont calmée et qui regarde bêtement de ses grands 
yeux pers. 

Une dune haute mais peu large marque la mi-distance de 
Timokten à Sali et les ksouriens l'ont appelé « el noç » (2). Les 
étoiles déj^ luisent au ciel lorsque nous l'atteignons ; l'atmos- 
phère pure fait prévoir un froid très vif et le vent s'est élevé à 
nouveau, au coucher du soleil. 

La dune d' « El noç » forme un grand repli semi- circulaire où 
nous nous blottissons à l'abri de la bourrasque et des tourbillons. 



(1) Kesra : galeUe de farine cuite sans levain. 
(t) El noç : le milieu . 






60 CARNET DE ROUTE 

Anini a découvert dans ses sacoches un peu de thé et deuT^ 
' a Kesra » ; il nous reste quelques dattes ; le menu est si réduit 
que nous ne nous groupons même pas pour lui faire un honneur 
' forcé. Les couvertures aussi sont restées au convoi ; les burnous 
de chacun sont repartis entre tous et ce soir personne ne dédai- 
gne le^ tnpis de sell^ couverts de poils arrachés et impré- 
gnés de l'odeur rance des chameaux. r 
g * . .10 mars. 

Aucun de nous n'a pu dormir tant le froid est vif et péné- 
trant, et insuffisants nos moyens de défense contre lui. Depuis 
longtemps déjà, transi, j'appelle Theure du départ quan/l, à 
minuit, le colonel devançant Tinstant fixé, fait selleries méhara. 
La marche seule nous réchauffera peut-être, et sans pouvoir 
même, faute de bois, prendre le ciifé réconfortant, nous partons 
à pied,, entortillés dans les lourds hournous qui battent dans les 
jambes et les mains enfouies sous les tuniques. La lune, basse 
déjà sur Thorizon, éclaire d'une lumière indécise qui enfle les 
aspérités du sol et boursoufle les ombres portées. Nous allons 
sans mot dire, la figure voilée et les rafales subites du vent nous 
font tituber par instants. 

Bientôt la lune disparaît; je monte sur « Koudia » ; mais le 
froid bientôt m'oblige à redescendre et jusqu'au jour levant, 
j'alterne les marches qui fatiguent et les chevauchées qui gla- 
cent. 

D'heure en heure maintenant, le colonel fait tirer des coups 
de feu pour indiquer notre position au convoi, s'il esta portée 
d'entendre, et sur chaque élévation un homme monte pour ins- 
pecter l'horizon. 

Vers huit heures, trois détonations sourdes nous arrivent de 
loin ; tout le monde s'est arrêté. Nos Chamba à tour de rôle 
tirent à intervalles réguliers ; et chacun prête Toreille aux ripos- 
tes à peine perceptibles, mais également espacées. Bientôt le 
convoi est en vue, et la jonction s'opère. Vite les caisses sont 
ouvertes pour un repas improvisé que la disette de la veille rend 
nécessaire et les conserves sont trouvées délicieuses. Les mon- 
tres astronomiques, hélas, sont arrêtées, mais le remède est à 
In-Salah! 




LE TIDIKELT 61 

Dès lors nous ne faisons même plus halte pour le déjeûner de 
midi et tout d*une traite, vers trois heures, nous arrivons à 
Timokten. L'oasis est encore dans une dépression et ne se voit 
qu'à courte distance ; mais soudain la palmeraie se découvre et 
s'étend à perte de vue jusqu'à El-Aoulef ; au nord-est une 
crête plus élevée la domine, couverte au dire des guides d'ins- 
criptions et de dessins tamachèques. 

Les caïd du lieu nous cond,uiseat jusqu'à la maison des 
hôtes, jolie et confortable petite case entièrement séparée du 
village, avec une cour intérieure et des terrasses. 

Tandis que notre guide de Sali nous énumère les puits de la 
région de Taodeni nous goûtons de dattes sèches et de thé, pré- 
sents du chef de village, ou couchés sur les tapis de laine qui 
garnissent le sol, nous préparons les lettres pour le courrier du 
lendemain. 

En grande pompe cependant, une immense jarre de bois 
pleine de cous-cous a été déposée par terre pour le repas du 
soir. Tous nous nous étendons en cercle sur le sol. Chacun de sa 
cuiller écarte les grains gonflés de la farine et creuse au long du 
rebord une sorte d'entonnoir pour la « mcrga » (l) et le bouillon 
qui sont la sauce indispensable. 

Au grand plat de bois chacun puise directement « en son 
trou » et la couleur locale et le cadre poétisent notre festin à. la 
mode des primitifs. 

• il mars. 

El-Aoulef n'est qu'à moins de deux heures de marche de 
Timokten. Après les douceurs d'un chocolat peu matinal que 
Niéger a préparé lui-même, le trajet n'est qu'une promenade 
dans le soleil tiède, à travers les dattiers clairsemés et par les 
monticules de sable. La bourrasque de la veille s'est calmée et 
l'air frais du matin est délicieusement pur et limpide. 

El-Aoulef fut jadis, lors des colonnes des oasis, un des centres 
de notre, occupation, et fut tenu par une importante garnison 
de tirailleurs algériens. Il reste de cette époque un grand fort 

(1) Merga : sorte de bouillon de viande. 



62 CARNET DE ROUTE 

carré dont la porte centrale surmontée de Técusson gravé : 
« Kasbah Ravillon », donne sur une large allée transversale, 
voûtée, haute comme une nef de cathédrale. Une grande cour 
enclose d'une petite muraille s'accole à la face oiéridionale. Vis- 
à-vis se prolonge Talignement des cases à fenêtres mauresques 
qui furent les popotes, les bureaux, les cercles de la garnison. 
Peut-être en souvenir des effectifs de jadis quatre Sahariens et 
leur caporal européen, gardent le fortin. 

Tous les bagages ont été déchargés dans la cour; les ksou- 
riens se pressent et s'interpellent. Des Touareg voilés se tien- 
nent à l'écart et causent à mi-voix entre eux ; le colonel leur a 
acheté pour nous un de leur méhâra et le partage équitable des 
douros est sujet à longues discussions, parfois à disputes. 

Cependant Niéger a déjà parcouru le village ; il en revient 
amenaut avec lui un jeune arabe et m^appelle : « Vous vouliez 
un boy, me semble-t-il? Celui-ci s'appelle « Larbi », il fut de la 
tournée deTimiaouin en 1904, a Thabitude du désert et peut-être 
fera votre affaire. » Le boy a dix-sept ans, guère moins ; dans 
ses vêtements blancs son air n'est pas trop emprunté, il sera 
dévoué s'il plait à Allah, In shah Allah ! Ëh bien c*est entendu ; 
et c^est ainsi que Larbi, monté sur mon deuxième méhari de 
selle est promu à la situation de valet de chambre de la mission 
et de surveillant général des caisses et des animaux. 

li mars. 

Le sentier d'El-Aoulcf à In-Salah traverse le désert de sable, 
mais est jalonné d'étape en étape d*oasis circulaires, isolées qui 
sont comme des caravansérails échelonnés. La plaine intermé- 
diaire est aride, sans végétation et si unie qu'elle rappelle la plaine 
des environs de Rrinken ; toutefois, vers le nord, le Baten-Tadc- 
maït d'un bleu foncé soulève légèrement l'horizon plus clair. 
Dans l'étendue uniforme, le moindre vent a libre carrière et prend 
des allures de tempête ; heureusement, vers onze heures, nous 
campons près d'un ancien puits eifondré dont la large margelle 
circulaire nous abritera des tourbillons de sable. Sur la muraille 
une couverture est tendue et nous nous asseyons en cercle, les 
pieds pendants dans l'orifice béant. 



LE TIDIKELT 63 

Bientôt nous sommes en vue de « Tit ». La palineraie se trouve 
à lopposé du village, masquée par une dune et nous arrivons 
directement sur les cases basses et à demi-ensablées. Ici le colo- 
nel nous a pron^is \ine surprise : sitôt achevée l'installation pour 
le soir, nous partons avec lui vers les jardins et vers le puits 
artésien nouvellement foré. La surprise la voici : dès que nous 
avons traversé le village, nous arrivons sur le bord d'une vaste 
dépression qui est un lac immense plein d'eau, d'eau claire et 
limpide, qui clapote à nos pieds et qui reflète à Topposé les pre- 
miers palmiers qui semblent y plonger leurs racines. Le lac 
s'étale en plein sable perméable et la dune vient y baigner ses 
pentes. Dans Taridité désertique, au milieu d'une zone qui se 
meurt faute d'eau, ce lac est déraisonnable ! Le colonel sourit 
de ma surprise ; nous précédant, il longe la dérivation qui doit 
sous le village diriger l'eau du lac vers des cultures écartées et 
nous conduit dans la palmeraie jusqu'au puits artésien. D'une 
vasque de terre entourée de nattes, l'eau bouillonne et jaillit à 
grand débit et forme en sortant du tube foncé dans le sol 
comme un énorme champignon liquide. Mille ruisselets de toutes 
tailles divisent l'eau vers les jardins, mais l'énorme trop-plein 
va droit au lac. Le colonel nous explique qu'au forage l'eau 
s'élança avec une abondance tellement imprévue qu'on ne put 
l'écouler tout entière et qu'elle vint alors former au fond de la 
dépression ce lac artificiel dont le débit du puits entretient le 
niveau. La nappe d'eau durera jusqu'à ce que puisse avoir lieu 
l'irrigation régulière des nouvelles cultures que les Arabes peu- 
vent tenter désormais. 

Un autre puits artésien avait été foré antécieurement h 
celui-ci, dans une autre partie du village ; son débit tout d'abord 
considérable, s'est aifaibli peu à peu et maintenant il ne fournit 
qu'à peine quelques litres inutilisés. 

Au retour au village de Tit, un Arabe s'avance vers moi et 
m'assure m'avoir vu, l'an passé, à Taodéni ; de fait en rappelant 
mes souvenirs, je trouve de vagues réminiscences qui semblent 
r enchanter et qui provoquent de sa part cent poignées de main 
mêlées de salutations et de bissimilah ! Pendant notre absence, 
Niéger a fait prendre au village du sucre, du thé, des bougies. 



64 CARNET DE ROUTE 

Sans doute il prépare quelque expédition nocturne et comme il 
lit mon désir de le suivre dans sa promenade qui sera, je le 
devine, pittoresque, il m'invite aimablement à l'accompagner 
après le repas jusqu^en une case indigène. Je me figurais si réelle 
l'impossibilité de pénétrer dans les intérieurs arabes que cette 
offre m'enchante et que je trépigne d'impatience devant l'allon- 
gement interminable des plats de cous-cous^ des poulets cuits 
dans la graisse, des chorbas (1), du méchoui, des dattes, du miel, 
du café. Eniin nous partons. La nuit est très sombre et dans 
l'intervalle des maisons l'obscurité est totale; heureusement le 
but de notre excursion est proche. Â une porte en contre-bas et 
qui serait ensablée n'étaient les déblaiements journaliers, Niéger 
frappe doucement. Sans doute nous sommes attendus, car 
nous entrons aussitôt sans enquête. La pièce où nous sommes 
étroite et fumeuse est éclairée seulement par un feu de quelques 
brindilles de bois et la clarté vacillante est si faible que les deux 
extrémités restent obscures. Autour du foyer trois femmes sont 
accroupies, immobiles et si complètement voilées dans des haïcks 
salis que leurs yeux même ne se voient pas ; un petit enfant tout 
nu, contre la muraille nous jette des regards mauvais. Par 
terre nous nous asseyons sans mot dire ; puis après un temps, 
Niéger prononce la salutation arabe de laquelle une des fem- 
mes répond par les mêmes mots. La conversation s'est enga- 
gée ; sous les haïcks relevés les yeux se montrent étonnés, puis 
les figures se dévoilent. Une des femmes est vieille et ridée et la 
main qu'elle avance pour attiser la flamme est jaune et parche- 
minée; l'autre est une servante, au teint foncé, aux traits lourds 
et sans grAce ; mais la fille de la maison est toute jeune encore, 
assez clnire de peau ; le visage est gracieux et les lèvres minces ; 
les yeux noii's très grands et bleuis seraient beaux n'étaient les 
paupières bridées et tirées. Niéger maintenant raconte en arabe 
des histoires drôles qui font rire et qui chassent la timidité, mais 
dont je ne comprends que quelques bribes au passage. Le bam- 
bin lui-même s'est amadoué ; il s'assied près de moi et ma lan- 
terne électrique qu'il retourne en tous sens lui cause un étonne- 

(1) Cliorba : sorte do macaroni indigène. 





I. Le Ksar île Timoklen. 

i. Réjoumanccs Je uËgrcs au passade <lu I U'u leti a tit- colonel Laperrîiio. 
3. Le lac arlilkîel de Til cl lo jeune Larbi cuisinier île la Mission. 



^ 



L£ TID1K£IT 65 

ment mêlé de beaucoup de crainte. Dans la pièce voisine, Teau 
bout dans la théière. Nous devons les premiers faire honneur 
aux provisions que nous avons envoyées en cadeau et les trois 
tasses successives de thé, bues à grandes aspirations, font partie 
du cérémonial auquel par avance nous nous sommes soumis. 
Cependant Niéger a pris la parole « Conte-nous, dit-il à la plus 
vieille femme, une histoire de ton pays, une légende qui nous 
distraie et qui plaise à mon camarade qui aime les légendes. » — 
Hélas, rinvitation semble fort déplaisante et la vieille figure 
s'assombrit tandis que les rides plus saillantes portent sur le 
front des ombres allongées et transversales. Niéger insiste ; 
enfin la vieille se décide : — « Connais-tu Thistoire de Kerrat- 
el-Aouda, la trace de la jument? — Conle-là. — As-tu pris par- 
fois de jour le sentier de Tit à Akabli ? Oui ; sûrement alors 
tu auras remarqué sur le bord du chemin les traces d'un gigan- 
tesque cheval qui serait passé lu au grand galop, au tel galop 
que chaque foulée a peut-être six mètres ou plus. Il y a de cela 
fort*longlemps, un notRble de Tit s'en revenait d'Akabli et ses 
affaires y avaient reçu solution favorable car il portait avec lui 
des richesses cachées. Pendant les heures de la forte chaleur, il 
s'arrêta parmi les arbustes dont les troncs à cette époque étaient 
beaucoup plus puissants qu'aujourd'hui et liant aux pattes de sa 
jument des entraves de fer, il l'abandonna au pâturage et lui- 
même s'endormit. Soudain des Ghenanma pillards qui de loin 
surveillaient le voyageur s'élancèrent sur lui, pour lui arracher 
ses trésors. L'homme réveillé à temps par les hennissements de sa 
bête n'eut que le loisir de sauter à califourchon ; la jument tou- 
jours entravée se lança en bondissant dans la direction de Tit et 
les bonds qu'Allah lui permit de faire malgré ses chaînes furent 
tels qu'elle y parvint avant que les Ghenanma aient pu la rejoin- 
dre. C'est cette jument dont les sabots ont creusé les traces que 
tu as vues sur le rebord du chemin. Allah qui fit ce miracle 
en faveur d'un saint homme a tenu a ce que le souvenir n'en 
soit jamais perdu dans la mémoire des hommes; depuis, quicon- 
que pauvre et sans ressources partant de Tit s'en va vers Akabli 
y reçoit mystérieusement à son arrivée un plat de cous-cous, s'il 
a eu soin, en route, de creuser et de nettoyer les traces de la 



5 



' 66 CAllNET DE ROUTE 



I 






* 



, * 
I 






(. 



jument sacrée. Toujours les miséreux font ainsi et cependant 
c'est la volonté d'Allah qui fait subsister ces marques puis- 
qu'elles sont en un terrain sablonnent et éventé. Telle est l'his- 
toire de Kerrat-el-Aouda. Es-tu satisfait ? » 

L'histoire est achevée^ l'heure est tardive. Nous nous sommes 
levés pour partir. Les mines effarouchées réapparaissent un peu 
et je sens, en les serrant, les mains fines qui tremblent entre 
mes doigts. 

Tandis que nous revenons tous deux, Niéger m'explique que 
cet intérieur très modeste est celui d'une veuve et de sa fille, 
cette dernière nouvellement répudiée par son ihari. C'est parce 
qu'il n'y a pas d'homme^dans la maison que nous avons pu être 
reçus par les femmes ; cependant pour les Arabes du village et 
même pour notre escorte, notre visite doit demeurer un secret. 

43 mars. 

Au jour, le vent d'est à nouveau fait rage-; les tourbillons de 
sable masquent le chemin. Il faut se cramponner sur les selles, 
la figure couverte, les burnous clos, les rênçs accrochées au 
pommeau. 

A mi-distance de Tit à In-Rhar, les escortes des convois de 
jadis ont élevé, près d'un puits maintenant détruit, un petit abri 
de terre, sans portes, ni fenêtres. Nous nous installons là, pour 
Tarrôt; et les Chamba bouchent les ouvertures de burnous et 
d'étoffes que soutiennent les baïonnettes. Malgré leurs efforts, 
ta flambée allumée dans l'intérieur tourbillonne, et les assiettes 
se saupoudrent de sable fin. 

La petite oasis de Aïn-Schirch, vue de loin, déjà faisait espé- 
rer In-Rhar ; nous n'y trouvons que le caïd Baba, venu à che- 
val au devant du colonel. Il caracole à notre rencontre. C'est un 
homme d'un certain Age déjà, qui respire l'énergie et le cou- 
rage ; il porte fièrement la croix gagnée au contre-rezzou Cotte- 
ncst et jouit d'une réputation de fermeté extrême. 

A trois heures nous atteignons une crête légère, d*où Toasis 
d'In-Rhar tout entière se dévoile en contre-bas. Ost une 
immense palmeraie qui emplit toute la dépression ; des petits 
villages fermes, sépares les uns des autres, se campent sur la 



Le TIDIKELt Ô1 

bordure des arbres et toute blanche, une petite Kaouia (1) s'isole 
au sud dans un bouquet de dattiers. Au delà dln-Rhar, les 
dunes appuyées à Toasis montent dans l'horizon et s*estompent 
lentement dans Taîr ensablé à tel point qu'on ne dislingue où 
la dune finit et où le ciel commence. 

Lorsque le but se voit au loin, la marche pour l'atteindre, 
dans le désert plat, est interminable ; tandis que nous allons notre 
escorte se grossit des ksouricns curieux, des musiciens noirs et 
des cymbaliers qui font rage de clameurs et de bruit, des ché- 
rif (2)à cheval qui pavanent au galop raccourci de leurs petites 
montures. 

La case des voyageurs est fort grande et magnifiquement 
tendue de tapis bariolés aux tons chauds ; Therbe et Torge des 
méhara y sont préparés à lavance. 

Tandis que mes compagnons sont allés visiter les travaux des 
puits artésiens, je suis resté au caravansérail réservant à la mati- 
née de demain, la visite aux ksour, (3)hu champ de bataille de 
1900 et au cimetière où furent enterrés nos morts de ce combat. 

44 mars. 

En pleine nuit le courrier venant de France est arrivé à 
In-Rhar ; c'en est fait du sommeil ; en un clin d'œil notre dortoir 
est transformé en cabinet de lecture avec Téclairage sommaire 
de quelques bougies fumeuses. Les nouvelles qui nous arrivent 
datent de bientôt un mois; elles nous ramènent dans le passé 
vers des souvenirs que la griserie du voyage estompait lente- 
ment et qui semblent lointains, lointains. Les lettres sont lues 
et relues, les journaux dépouillés, les nouvelles sensationnelles 
se croisent et dans révocation de la France le Grand Sahara, est 
presque oublié. 

Quand nous sortons, le colonel et moi, le jour est déji^i grand 
levé ; le ksar est animé et bruyant et des Touareg du sud y 
palabrent interminablement pour leurs achats de dattes ou leurs 
échanges de bétail. Sur la bordure occidentale du village, s*éle* 

(1) Zaouia : confrérie ou monaslère. 

(2) Ctierif pluriel chorfa : descendants du prophcle. 

(3) Ksar pluriel ksour : village fortifie. 



•\ 68 CARNET DE ROUTE 

' I 



I 

* 



■'.'; 



^^ vait jadis une importante kasbah (1) qui fut, lors de l'occupation 

},.' / française le centre de la résistance marocaine. Le pacha du 

w In-Rhar était alors un homme énergique qui^ à Tannonce de 

•^j ■ l'arrivée prochaine de nos troupes fit demander les instructions 

}.;.. du sultan du Maroc son suzerain. La réponse de Fez fut courte 

et nette : « défendez-vous à outrance ». Le malheureux n'avait 
pour toutes troupes que quelques loqueteux promus à la dignité 
de gardes du corps ; cependant il les arma, groupa autour de 
lui tous les ksouriens valides et s*enferma dans la kasbah. La 
fi! . défense y fut héroïque, mais contre le canon etles fusils, inutile 

>^ et courte. Et les Français s'étant emparé de la kasbah forcèrent 

les habitants d'In-Rhar à la raser de fond en comble. Nous en 

voyons à peine les ruines informes ; la muraille extérieure a 

7' laissé sa trace sur le sol^ et les animaux du village, les poules 

et les ânes y divaguent en liberté. 
A ce combat d'In-Rhar nos pertes furent peu sensibles ; une 
' vingtaine d^hommes tout au plus. Ils sont enterrés dans un petit 

enclos au milieu de Foasis et sous l'ombrage même des dattiers. 
Une pyramide nouvellement crépie et toute luisante, quelques 
tombes plus basses forment le cimetière ; mais son isolenient 
parmi les arbres touffus^ le soin qu'on apporte à son entretien, la 
demi-ombre propice au recueillement et à Téternel sommeil 
Tornent d'un charme tranquille et paisible qui fait plutôt envier 
que plaindre. 

A la case de passage, lorsque nous arrivons, le repas est déjà 
servi ; nous repartons en plein midi, mais sur le plateau le vent 
souffle et tempère les ardeurs du soleil. 

La région voisine d'In-Salah s'appelle la « rabah », la forêt 
du Tidikelt ! Jamais euphémisme ne fut plus euphémisme ! 
notre route se développe dans le sable aride, où le vent a libre 
carrière ; d'ailleurs il ne se fait pointe faute d'user ici du magni- 
fique terrain de parcours dont il est le roi ; il y souffle k sa fan- 
taisie, tantôt de droite, tantôt de gauche, il tourbillonne et se 
rit des voyageurs infortunés que nous sommes, si mal armés 
contre lui. 

(1) Kasbah : fort central dans les villages arabes. 



•/ 




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LB TIBIKELT 69 

Toutefois si le pays est maintenant infertile et tout plat, il n'en 
apparaît pas moins qu'il fut couvert en un temps lointain d'une 
flore plus luxuriante ; des troncs silicifiés gisent sur le sol, et les 
racines à demi-ensevelies des végétations anciennes retiennent 
encore le sable en monticules élevés, que couronnent parfois 
quelques touffes de « damrann ». 

Au nord, la falaise du Baten de Tademaït forme une muraille 
continue, maintenant nette et précise, et terminée par une dent 
étrange, énorme bloc aux parois verticales, qui domine la 
plaine. Nos Chamba se le montrent avec joie et le nomment 
Ilang-Méhari ; aux caravanes du sud il est comme le phare d'In- 
Salah. 

Au coucher du soleil, le vent redouble ; les méhara renâclent 
et se retournent refusant d'avancer; heureusement une petite 
case qui fut un gite à proximité d'un puits actuellement comblé, 
est voisine et nous servira de refuge. Elle est si basse et si 
enfouie sous la dune amoncelée contre ses murs qu'il faut Toeil 
exercé de nos Sahariens pour la découvrir enfin au creux d'une 
ondulation légère. Vite nous nous installons ; Drieft, Anini, 
Mohammed et Larbi s'emploient à boucher les ouvertures avec 
des burnous, ou à dresser à l'intérieur le foyer de bois étique. 
Tout contre la flamme, nous nous étendons en cercle, à la fois 
brûlés et transis tant est violent le feu attisé par les rafales et 
piquant le froid qui pénètre sous les couvertures mêmes. 

15 mars. 

Pour l'arrivée à In-Salah, longtemps avant le jour, nos 
Chamba arborent les tenues neuves, les gandourah empesées 
qui juponnent, les chech (1) blancs. Le froid est vif encore et le 
vent même s'est à peine calmé durant la nuit. 

Nous dépassons un vieux puits que marque un seul dattier, 
î?olitaire dans le désert et soudain toute la compagnie des méharis- 
tes du Tidikelt débouche sur la crête qui la masquait et s'avance 
en ligne au grand trot. L'effet est majestueux de cette large 
vague qui s'élève ou s'affale au gré des ondulations du sable et 

(1) Chech : sorte de tulle dont les arabes s'enveloppent la tète. 



« 



70 CARNET WS ROUTE 

que le soleil illumine et fait étinceler. Le capitaine Dinaux et 
ses officiers se sont joints au colonel ; tous sont en grande tenue, 
avec le luxe même de gants blancs ; nos vêtements poussiéreux 
font piètre figure 4 côté de ces élégances. Autour du groupe des 
officiers, à méhari, caracolent sur les petits chevaux indigènes 
les notables des villages de Toasis d*In-Salah : caïd à burnous 
rouges entourés de leurs serviteurs; notables habillés de vert ou 
de bleu, avec des passementeries d*or ; simples ksouriens revê- 
tus d'étoffes claires, tous s'agitent et gesticulent et la clarté 
adoucit les tonalités vives qui contrastent, et ne blessent pas 
rœil. 

Les « ksour » d'In-Salah, derrière Técran de la palmeraie 
s'étagent sur la dune plus haute. Les dattiers s'étendent si loin 
sur les côtés qu'on n'y aperçoit point la lisière de l'oasis et des 
cases pittoresquement campées s'abritent dans chacun des replis 
du sable. En avant^ la « sebka » (1), sorte d'immense damier où 
les plaques de terre noire alternent avec les cristallisations sali- 
nes toutes blanches, frange la ligne des palmiers; la traversée 
n'en est possible que par un étroit chenal repéré hors duquel 
Tenlisement est fatal, et nous passons Tun derrière l'autre pous- 
sant les montures qui hésitent et tàtent le sol. 

A la sortie de la palmeraie» tous les habitants sont massés et 
attendent ; dès que le colonel apparaît, les coups de feu éclatent ; 
les noirs font résonner leurs tambours et leurs cymbales avec 
des contorsions et des sauts endiablés. Devant Tentréc du fort, 
la musique indigène ébranle Tair et alterne avec les décharges. 
Les enfants crient, les chiens aboient. La cacophonie est à son 
comble. Vite nous pénétrons sous le porche ; sur la place les 
Sahariens groupés en cercle dansent en élevant leurs longs 
fusils de parade et frappent en cadence sur les crosses qui 
résonnent. 

Fuyant la cohue, je monte sur une terrasse et dans la cour, à 
mes pieds, la fête se déroule. Toutes les couleurs de Tarc-en- 
ciel sont dans les burnous qui se mêlent et se croisent dans un 
va-et-vient perpétuel; autour des vieillards influents qui s'ap- 

(1) Sebka : dépression pour la décantation des eaux salines. 




1. A l'inlérleur ilc la iialmerale d'In-Salnli. 

i. Nos animaux de selle et ilc bflt dans la Kashali d'In-Salah. 

3. Un touareg Âhaggar A In-Snlali. 

i. Aspect de la palmeraie d'In-Satah. 



LE TIDIKELT 71 

puient sur de hautes cannes garnies de cuivre, des groupas 
bruyants se forment ; plus loin des Ghamba font cercle et dan- 
sent en claquant des mains ; les noirs plus fous et plus bruyants 
encore gesticulent et s'invectivent. 

Même lorsque nous avons tous quitte le fort pour la popote 
extérieure, les réjouissances continuent et se ponctuent de 
décharges bruyantes. 

Pendant le repas, les connaissances se font; il y a là outre le 
capitaine Dinaux, chef d^annexe, le lieutenant Canac, le doc- 
teur Dautheville, Tinterprète Pozzo di Borgo. Ce dernier parti- 
cipa jadis à la jonction de Timiaouin en 1904 et me fournit les 
premiers détails sur TAdr'ar des Ifor as que je me suis proposé 
d'étudier. 

Mais la figure la plus attachante de notre réunion est sans 
contredit celle du P. de Foucauld. Sur sa prière même j'en par- 
lerai peu dans le cours du récit ; mais sa modestie me rend péni- 
ble Tobligation où je serai de ne pouvoir dire presque à chaque 
pas la part prépondérante qu'il a eu dans les études faites en 
cours de route. 

Une grande case avec une cour extérieure pour les méhara, 
nous a été donnée dans le fort de In-Salah. Nous nous y instal- 
lons au milieu des caisses, des « telis » (l),'des sacoches qui traî- 
nent par terre et sur tous les appuis. Il faut réfectionner les 
charges trop lourdes, modifier la composition des ballots ; le 
désordre est inénarrable. Le lit môme sert de table et la pire 
difficulté est de le débarrasser, le soir, des mille objets hétéro- 
clites qui Tencombrent et pour lesquels aucune place n'est dis- 
ponible. 

In-Salah, 46 mars. 

DonCj nous sommes à In-Salah ! La première partie de notre 
grand voyage est effectuée et les facilités que nous avons trou- 
vées comme aussi rexcellente santé durant la route, nous don- 
nent plus encore d'entrain pour la traversée même du Sahara. 

La réponse du gouverneur général de l'Afrique occidentale 

(1) Telis : sacs de laine servant au transport des bagages. 



^ • 



% • 



72 CARNET ^E ROUfE 

nous est aujourd'hui parvenue par express : une troupe de méba- 
^ ristes soudanais viendra vers nous, jusqu'à Timiaouin^ pour la fin 

du mois d'avril. 

En conséquence le capitaine Dinaux a préparé ses étapes. Le 
gros de la reconnaissance qu'il dirige contre les Taîtoq est parti 
depuis huit jours vers le Ahaggar sous les ordres du lieutenant 
Sigonney. Après-demain 18 mars, nous nous mettrons nous- 
mêmes en route, accompagnés du P. de Foucauld et de quelques 
méharistes. Dans une vingtaine de jours nous aurons rejoint le 
détachement avancé vers Endid ou Abalessa. De là nous filerons 
droit sur le pays des Ifor'as. 

Ces dispositions sont approuvées par le colonel. 

J'ai reçu aujourd'hui ma première décoration : la Tarentule du 
Tidikelt! Lors de la prise d'In-Salah l'ordre en fut institué par 
les conquérants français. Ordre officieux sans doute mais dont la 
jolie décoration a cette valeur qu'il faut obligatoirement pour 
l'avoir, être venu en service aux oasis du Tidikelt. 

In-Salah, 17 mars. 

Ce matin, tout seul, je suis allé faire une promenade jusqu'aux 
villages indigènes. In-Salah est le nom de l'oasis tout entière, 
comme le Timmi est le nom de l'oasis de Adrar ; un grand 
nombre de ksour disséminés portent chacun un nom spécial et 
forment In-Salah. 

La kasbah française est bâtie au revers d'une dune, a portée 
de deux villages. Lun et l'autre sont sans cachet et sans carac- 
tère artistique; depuis Béchar jusqu'ici, il semble qu'un unique 
modèle ait servi d'étalon pour la construction des cases ; car les 
arabes sont traditionnalistes non seulement dans leurs idées reli- 
gieuses, mais dans toutes les manifestations de leur activité. Le 
seul monument curieux par son excentricité est le tombeau des 
70 saints : les ^ebahin-Salah ! Adossés à la muraille plus haute 
d'une mosquée, soixante-dix petits enclos entremêlés, grands 
chacun comme une pierre tombale dressent sur les murettes 
d'enceinte le hérissement d'une multitude d'ornements phalli- 
ques, peints en blanc et inégaux. L'ensemble pourrait rappeler 
le dos hérissé d'un porc-épic ou mieux encore une étrille vul- 



LE TIDIKELT 73 

gaire. La piété musulmane fait de ce lieu le Palladium de Toasis 
et le serment prêté sur le Sebahin Salah vaut en justice jndi- 
gène. 

Le colonel Laperrine et Nieger quittent In-Salah cet après- 
midi par une roule directe ils remontent vers Adrar et pousse- 
ront jusqu'à Ksabi au devant du commandant du \9^ corps 
d'armée en tournée d'inspection. Jusqu'au delà de la dépression, 
nous les accompagnons tous et lorsque la séparation est faite, et 
que la petite troupe disparaît lentement vers le nord-ouest, je 
peste encore là, les yeux perdus et profondément triste. Voici 
bientôt un an que j'ai connu le colonel et Niéger à Gattara, près 
de Taodéni dans des circonstances qui ne s'oublient pas, et qui 
m'ont permis de considérer le premier comme un ami plutôt 
que comme un chef, et le second comme un compagnon d'arme 
affectionné. Leur bienveillance et leur amabilité, à cette seconde 
rencontre, m'ont fait les aimer plus encore l'un et l'autre, de 
teUe sorte qu'après cette visite dont je me faisais tant de joie, 
la séparation maintenant est plus pénible et plus poignante 
encore. 

Lentement je remonte vers le ksar parla palmeraie ; l'oasis 
est tout ensoleillée et gaie ; les larges têtes de feuilles bruissent 
allègrement et marbrent de leur ombre légère le sol lumineux 
du sentier; Peau court le long des enclos avec des frissons et 
les travailleurs s'appuient sur leurs outils pour nous regarder 
passer. L'allégresse de la terre ne déride pas mon cœur et ce soir 
je vais tout chagrin et courbé. 

A la tombée de la nuit, un courrier de Moussa-ag-Amaslan 
est arrivé au fort, porteur d'une lettre; c'est un noir, Chernach, 
ancien esclave promu à la dignité d'homme de confiance. Le 
capitaine Dinaux l'adjoint aussitôt à notre colonne de demain, 
car Chernarh connaît les routes du Ahaggar, celles aussi qui ne 
furent jamais suivies par les Européens et qui plus particulière- 
ment nous intéressent. 

18 mars. 

Jour de départ ! Dès l'aube les Chamba chargent les caisses. 
Les chameaux de bat ont été accroupis dans la cour ; ils rumi- 



74 CARNET PE ROUTE 

nent en tournant la tête d*un air inquiet et hurlent au moindre 
frùlement ; instruits par raiTolement des hommes, ils tentent 
malgré les entraves de s'échapper, sur trois pattes ou même 
sur les genoux ; et quand ils s'affalent sur le sol la callosité de 
leur poitrine résonne sourdement. Les ballots ont été sortis; les 
convoyeurs les pèsent à la main pour grouper ensemble les 
charges égales ; ici la corde est insuffisante ; là, le bat mal 
ajusté et la sangle trop courte ; les appels se croisent, les hom- 
mes se bousculent. 

Un à un, les chameaux chargés se lèvent ; Teffort parfois a 
déplacé les caisses qui balancent de chaque côté et Tanimal 
effrayé ou blessé part au grand trot, se secouant et s'esbrouant ; 
les Chamba le calment par des cris ou Tarrêtent en se pendant 
à sa queue et resserrent les cordes trop lâches. 

Enfin le convoi, poussé par derrière, s'éloigne. A notre tour, 
après un repas rapide, nous montons à méhara. Tous les offi- 
ciers du poste nous accompagnent sur le plateau où les a fog- 
gara » issues du Baten tracent des alignements. 

Bientôt nous mettons pied-à-terre ; un poignée de main à ceux 
qui restent et des souhaits de bonne santé ou de bon voyage ! 
Maintenant, à Dieu vat ! les prochains Européens que nous ver- 
rons viendront du Niger. 

Par le désert uni, nous allons ; le P. de Foucauld suit par 
derrière à pied ; un noir Embarek l'accompagne et pousse les 
chameaux de bât; notre allure est plus rapide et nous gagnons 
constamment. 

Vers 5 heures nous sommes à proximité du puits de El Goui- 
rat; quelques touffes étiques parsèment la plaine où nous for- 
mons le camp en carré. A Touest une petite « gara » montagne 
de rochers gris, se dresse isolée. Dans Tespoir d'y lire quelques 
inscriptions tamachèques, je pars en exploration, avec Larbi. Du 
camp la « gara » semblait toute voisine; après une demi heure 
de marche j'en gravis enfin les pentes jusqu'au sommet. Un 
mur carré de pierres sèches y forme comme une petite redoute 
qui fut autrefois un refuge des caravanes. Quelques inscriptions 
grossières et presque illisibles sont peintes à la surface des blocs ; 





licuicnaiii-riiliincl L»|ierrin( 
.pitnine Dii)BU;(, 



LE TIDIKELT 75 

le faible résultat de mes recherches me fait regretter une pro- 
menade si longue. 

A mon retour, le camp s'est installé et les feux tracent en 
avant des bagages indigènes une enceinte avancée. Dans le sol 
couvert de petites pierres, les silex taillés abondent : grattoirs, 
pointes de flèche. Quels hommes eurent pour pays ce désert? 

19 mars. 

Depuis In-Salah je m'astreins à lever Tilinérairc de la route ; 
fâche ingrate s'il en fut et qui me prive du plaisir de contem- 
pler le désert, de rêver à la France au balancement sympathi- 
que de mon méhari, même de conver^ser avec mes camarades 
ou les indigènes. Du matin au soir, boussole et carnet en main 
j'observe et j'inscris sans relâche. 

En forçant Tallure aujourd'hui, nous pourrons atteindre 
demain l'oued Botha où sont vers le sud les premiers pâturages 
pour les méhara : la banlieue d'In-Salah, si j'ose m^exprimcr 
ainsi, est désolée et attristante, d'une uniformité telle que 
je crois peu d'endroits plus monotones et plus tristes. Heureuse- 
ment vers 10 heures le sol se mamelonné et notre caravane 
pénètre dans une gorge, lit encaissé d'un oued sec, au centre 
duquel se trouve la petite pyramide du puits de Chaab-Anesmit. 
Le trou est d'ailleurs ensablé : la profondeur de Teau y dépasse 
parait-il une douzaine de mètres et les Touareg plutôt que de 
se donner le mal d'un abreuvoir laborieux préfèrent continuer 
sans arrêt et d'une seule traite gagner la ville où l'eau dans la 
dépression est à fleur de terre. 

De tout le jour, le passage auprès du puits de Chaab-Anesmit 
est la seule distraction et la seule diversion au vide d'une jour- 
née monotone de marche. Un Chambi m'a été affecté pour les 
soins de ma monture : il a nom Yahia-ben-Ahmod et est origi- 
naire des environs de Laghouat, de Larouat ainsi qu'il prononce. 
Il est de teint foncé mais le menton décoré d'une barbe nais- 
sante d'un beau noir. Yahia tient à faire preuve de son dévoue- 
ment : il a mis son méhari auprès du mien et de lui-même 
engage la conversation. Hélas je suis terriblement novice en 
arabe; mais Yahia ne se rebute pas ; et j'apprends sous ses 



76 • CiRNET DE ROUTE 

indications des mots que ma tête refuse de retenir et qu'il me 
serine avec une bonhommie inaltérable. 

A 5 heures du soir, nous nous arrêtons en plein sable. Tout 
au loin des lignes de montagnes se laissent deviner dans le bleu 
du ciel ; Tair est si pur et si léger que la vue s*étend à l'in- 
fini. 

Pour la première fois je retrouve les merveilleux couchers du 
soleil du Sahara ; le ciel sous les nuages gris est vert, les mon- 
tagnes tout à rheure imperceptibles saillent maintenant en violet 
pourpre et le dernier rayon de soleil ricoche sur les crêtes des 
ondulations légères du sable et les illumine de vieux rose pAli, 
avant la montée de Tombre orientale. 



k 




{. Tentes de nomades dans )e Sud-Algérien. 
2. Cliamba et Touareg des Compagnies sant 



1 



78 CARNET DE ROUTE 

falaise est un remarquable gite fossilifère : certaines strates 
d'argile ^ouge et verte sont pétries de coquilles et par places 
des enroulements de calcaire font penser à -d'énormes ammo- 
nites. 

Sitôt les outres remplies, nous repartons vers les pâturages 
encore lointains. Les pluies depuis longtemps ont déserté la 
région et les plantes séchées sont réduites à quelques 'troncs 
tordus sur le sol aride. 

L'approche du soir plutôt que la richesse du pâturage, nous 
impose Tarrét au milieu de petits tumuli de sable et d^ touffes 
de merkba sec. Pour la première fois nous dressons les tentes : 
dressage d'un instant, car à la nuit les charges doivent être à 
nouveau ficelées et préparées pour le départ matinal du lende- 
main. 

Cependant Ben-Diab, le sergent indigène de notre détache- 
ment^ a deviné, avec son flair chambi, le voisinage de quelques 
campements. Il est parti à pied, sans mot dire ; bientôt il 
ramène trois Kel-Ahaggar, pasteurs de troupeaux en migration 
et les présente au capitaine Dinaux. Après l'interrogatoire très 
court faute de nouvelles, et parce que le repas du soir tarde plus 
que d'usage, nos trois visiteurs sont priés de chanter pour nou3 
quelques-unes de ces cantates touarègues qui le soir, dans les 
tentes, délassent les hommes et réjouissent les femmes. 

Sans récrimination vaine, ils s'accroupissent à terre et piquent 
devant eux leur lance dans le sol ; sur les burnous étendus 
nous nous sommes assis et les Chaniba forment en arrière un 
cercle attentif. Un des hommes prélude : la voix est aigrelette 
et légèrement étouirée parle voile ; les assistants la soutiennent 
de claquements faibles des doigts. Le rythme tout d'abord est 
d'une cantilène très lente et très morose, puis il s'accélère et le 
refrain s'enfle avec des intonations de plain- chant. L'accompa- 
gnement renforce les seules notes hautes et lorsque le chanteur 
brusquement s'arrête sur une finale nasale, fait vibrer l'n finale 
comme en pinçant une corde tendue. 

Tous reprennent en chœur- les premières paroles sourdes et 
dolentes et mènent insensiblement la mélopée traînante jus- 
qu'aux notes aiguës et piquées de la finale. 







LE mouyMr et le ahaggar 79 

Puis le chanteur unique reprend son poème et parfois laisse 
tomber le son d*un seul coup comme par un déclanchement 
intérieur. Le sentiment est tendre et voluptueux ; un charme 
réel se dégage et s'insinue comme il convient à un chant 
d'amour. Sur le groupe des Touareg, la lune projette une clarté 
blafarde qui scintille sur les ornements de cuivre du turban et la 
cantilène reprend plus intense que les mille bruissements d'her- 
bes froissés qu'amène le vent de la nuit. Les Chamba immobi- 
les écoutent et les chanteurs accroupis demeurent, sans un 
mouvement des bras, hiératiques. Et je songe qu'avec ce recueil- 
lement et dans ce même silence les peuples primitifs du Sahara 
devaient célébrer leurs divinités, lorsque les prêtres devant les 
tribus respectueuses chantaient les louanges de la lune, dans la 
nuit calme et sereine, aux temps préhistoriques. 

21 mars. 

Nous marchons droit sur la montagne du Mouydir ; lorsque 
l'arête en est devenue déjà si proche qu'elle semble au-dessus 
de nous se dresser à une hauteur invraisemblable et que sont 
devenues visibles les anfractuosités du rocher et les gorges, 
nous obliquons brusquement au sud pour longer la bordure des 
derniers contreforts. Une trouée nouvelle nous fait pénétrer de 
l'oued Botadans un petit aflluent, le Tin-Tekoula. Au milieu de 
quelques taches d'herbages ras qui tapissent la vallée, nous 
dressons le camp, faute de mieux. Au loin la falaise continue du 
Mouydir tombe brusquement par une dent en surplomb de 
plus de cent mètres ; de ce point la vue du désert doit être mer- 
veilleuse, mais l'heure tardive et l'absence de guide me forcent 
à renoncer à l'ascension tentante par des chemins inconnus. 

Sur les granits, les colorations du soleil couchant sont splen- 
dides. Jamais je n'ai vu les blocs se teindre d'un violet aussi 
pur ; l'atmosphère est si claire que la montagne est féerique 
avec ses ombres précises qui font saillir toutes les nervures de 
la structure. Les tons roux et ardoisés se fondent dans une petite 
vapeur claire où le soleil incliné met au niveau du sol des reflets 
d'arc-en-ciel. 

Hélas, la limpidité du firmanent ne dure qu'un instant; à la 



80 CARNET DE ROLTE 

nuit les petits nuages gris moutonnent et roulent de tous les 
points de Thorizon et, flocons énormes, s'illuminent à la lune ou 
laissent filtrer par place les rais d'or des étoiles. 

J'avais, non sans peine, raccomodé le réticule du théodolite 
au moyen de couleurs d'aquarelle en guise de colle ; ce soir, 
dans le ciel chargé, les étoiles fugitives se rient de mes efforts. 

Un des chasseurs chamba pour la première fois, a tiré et tué 
une gazelle ; c'est un pronostic heureux pour Tavenir et désor- 
mais j'accroche ma carabine au dossier de la selle. 

22 mars 

Avant Taube et pendant mon sommeil encore, le capitaine 
Arnaud est parti dans le dédale des contreforts du Mouydir vers 
une source signalée en pleine montagne, avec l'escorte de la cor- 
vée d'eau qui doit y remplir les outres vides. Lorsque le capi- 
taine Dinaux et moi, nous nous mettons en marche parallèlement 
à la muraille verticale qui se découpe en sierras, depuis long- 
temps déjà le petit détachement a disparu derrière les éboulis et 
les brèches qui en sont comme le glacis avancé. L'oued Tin- 
Tekoula que nous suivons, serpente dans une dépression garnie 
de cailloux et coupe par des trouées encaissées les falaises 
parallèles redressées par le soulèvement du massif granitique. 
Plus nous pénétrons vers la source de l'oued, plus ces gorges 
se font profondes et fréquentes ; les masses rocheuses^ bizarre- 
ment découpées s'irisent dans le soleil de tons gris ardoisés et 
des « gour », cônes lissés d'une argile schisteuse, ont des tons 
rouge orangé si chauds qu'on les croirait colorés des rayons du 
soleil couchant. Entre ces murailles Toued court sur un fond de 
sable, tout uni et tout plat et par places quelques tamaris se 
dressent, au feuillage si tenu que l'horizon pâle les perce comme 
ferait un brouillard. 

Après la halte très courte, nous continuons par les dépres- 
sions que nul être n'anime et les gorges vides. Bientôt le capi- 
taine Arnaud nous rejoint : il a dans la montagne môme décou- 
vert mille coins pittoresques où Teau suinte à travers les roches 
et que garnit une végétation plus luxuriante d' « acheb » et de 
« girgir » odorant. 



\ 




I ci 2. Dans les gorges de Takaumbaret. 

;t. Aspect des roches du Mouydir. 

4. Le redir cl la pierre de Taliount-Arak. 

. Dans le Aliaggar en roule vers Taraenrassi 

ti. Le 1*. de F. à Tamenrassel. 



L£ MOUYDIR £T LK AUAGGAH 81 

Le. défilé supérieur, où Toued Tin-Tekoula prend source est 
plus long encore et plus abrupt ; les rochers Tencadrent super- 
bement, découpés et dentelés et toutes les anfractuosités en sont 
garnies de touffes d'herbes opulentes que les méhara tondetit 
au passage. Mais la ligne de partage des eaux est à peine mar- 
quée : un dos d'âne imperceptible sépare les versants et la cou- 
pure y demeure aussi large dans son lit de sable uni. 

Au delà s'ouvre un vaste cirque entouré de falaises sombres 
coupées de vallées emplies d'une brume claire. Quelques pitons 
isolés se dressent et les sillons à peine creusés des eaux sont 
marqués d'herbages aux tonalités plus sombres. 

Un instant Yahia me montre une antilope qui fuit dans les 
escarpements lointains; je me précipite sur ses traces : hélas je 
découvre bientôt mon gibier, paissant domestiquement auprès 
d'une tente isolée. Je suis rentré tout penaud vers le camp qui 
s'est dressé pendant mon absence. Comme la veille, le ciel au 
coucher du soleil se charge de nuages floconneux ; mais à l'abri 
des montagnes le vent sest calmé et le froid des nuits, malgré 
Taltitude, est déjà moins vif et moins pénétrant. 

'èS mars. 

Pour traverser la montagne qui nous enserre, la seule voie est 
la trouée de Takoumbaret, sorte de coupure grandiose, dont les 
la réputation depuis Adrar nous est vantée. Malheureusement les 
trous d'eau de ces gorges sont, paralt-il, à sec, et nous devrons 
franchir le passage sans arrêt, pour atteindre le lac de Tahount- 
Arak le plus rapidement possible. 

L'entrée de Foued Takoumbaret est masquée de contreforts 
rocheux à tel point que la brèche n'apparaît que lorsque nous 
sommes déjà face à face avec la muraille verticale. L'oued 
s'étale sur une centaine dç mètres de large ; son lit, tout uni de 
sable fin, est encombré de bouquets de tamaris et de touffes 
d'herbages ; les rochers qui l'enserrent sont bas et sans ressaut, 
mais la muraille peu à peu s'en élève au fur et à mesure de 
l'avancée vers l'intérieur du massif. 

Soudain, un méhariste touareg débouche à quelques centaines 
de mètres en avant : c'est un courrier qui vient du Ahaggar et 

6 



8â CàtlNCT DE EOtJTÊ 

qui va vers la-Salah. L*homme est un beau gpars, aux yeux noirs 
profonds ; il s*avance au petit trot de son méhari en balançant 
les bras qui tiennent la lance de fer ; le grand bouclier de peau 
est pendu à la selle. Auprès de nous il s'arrête et donne les 
renseignements que Imterprète traduit : dans les gorges même, 
l'eau est en petite quantité, mais existe cependant ; un réservoir 
auquel il s'offre de nous mener est à peu de distance, parmi les 
herbages aquatiques. 

La trouée peu à peu devient plus sauvage et plus encaissée ; 
sur la lisière même de la falaise^ les roseaux par place poussent 
drus, et le courrier désigna dans la boue noirâtre quelques trous 
où Teau saumàtre affleure et reflète le ciel gris et lourd. 

Puisque l'eau est ici suffisamment abond|inte, nous pouvons y 
séjourner, et peut-être, si le ciel se découvre, jouir de la féerie 
d'une nuit de lune dans les rochers. Hâtivement j'écris les lettres 
pour la France, que l'homme emportera vers les oasis ; le paquet 
postal ficelé lui est remis et enroulé dans les étoffes d'une sacoche 
de cuir. Maintenant le Touareg est reparti; à pied, il traîne 
derrière lui son méhari, et se balance élégamment dans une 
démarche gracieuse ; derrière les arbustes, il disparait sans se 
retourner. î)ans quatre ou cinq jours nos lettres peuvent attein- 
dre In-Salah, et dans un mois arriver à Paris. Cette occasion 
inattendue de correspondre avec le pays si lointain éveille mille 
souvenirs gais ou tristes ; il semble que nous avons été frôlés 
par r&me de la France, et que ce soir nous sommes nfoins iso- 
lés, moins séparés des êtres chers qui pensent k nous. 

Yahia et Larbi ont dressé ma tente ; le P. de Foucauld lui-même 
monte la sienne, plus petite et de forme ovale, avec l'aide de son 
noir Embarek qui semble malhabile et que son maître stimule 
sans acrimonie. Pendant ce temps les Chamba curent les trous 
d'eau; parmi les souches entassées, ils ont aperçu une vipère à 
corne et tous, à grands cris, lui donnent la chasse à coups de 
matraques ou de baïonnettes. Au milieu de» rires et des excla- 
mations, le corps de l'animal, percé d'une branche aigu(^, nous 
est apporté et les dents sont sorties et arrachées. 

Des Touareg viennent puiser de l'eau près du camp; ils pous- 
sent devant eux quelques ânes gris. Les bourriquots vont d'un 



LE MOUYDIR ET lE ÂBAGGAR 88 

t 

pas saccada dans le sabla, avec les deux grosses outres balantes. 
taadis qu^uoe femme, entièrement voilée d'étoffes salies, assise 
sur les reins de l'un d'eux, les excite en balançant alternativement 
les jambes et en les frappant d*une branche garnie de feuilles. 
En arrière les enfants nus courent inquiets et, sans s'arrêter ni 
craindre les faux-pas ou les chutes, tournent la tête pour nous 
examiner plus longuement. 

De bloc en bloc je suis grimpé jusqu'à Tarête supérieure de 
la coupure ; le temps est couvert et gris ; des nuages épais rou- 
lent dans le ciel et masquent les crêtes lointaines. Dans la demi- 
ombre, les rochers sont tristes et la surface de la « hamada » (1 ) 
supérieure est sans relief et sans colorations. 

La nuit tombe lourdement et la lune derrière les brumes ne 
marque son passage que par une illumination intermittente à 
peine perceptible. Longtemps, devant les tentes, nous nous 
sommes promenés dans lobscurité espérant une éclaircie ; le 
moindre rayon illuminerait les blocs et ferait vivre le paysage 
fantastique. Le ciel demeure impitoyable à nos vœux. 

ti mars. Dimanche des Rameaux, 

Le P. de Foucauld désireux de dire sa messe, nous a priés 
d*être ses assistants. Longtemps avant le jour, nous pénétrons, 
les capitaines Dinaux, Arnaud et moi, sous la petite tente, et 
nous nous accroupissons dans le fond sur le sable. Les portes de 
toile ont été refermées et leffet ne manque pas de pittoresque 
de cette cérémonie en plein désert, dans le frêle abri, avec Té- 
clairage tremblant de deux bougies. 

Puis nous partons au jour; le temps est toujours couvert et 
maussade, mais la température est plus élevée et c'en est fait des 
grands iroids et des vents glacés, si hostiles dans les plaines du 
Tidikelt, 

Peu à peu Toued se resserre ; les parois verticales devien- 
nent de plus en plus élevées et prennent des formes étranges et 
des colorations rousses. Des blocs détachés des falaises mainte- 
nant encombrent le lit, et le sentier serpente parmi les pierres 

(i) Hamada : plateau de roches et de pierres. 



84 GARNIT DE ROUTE 

r 

énormes, au pied desquelles Teau a creusé des fondrières et 
qu'elfe a tapissé vert Taniont d*un matelas d'herbages entraînés. 
Les touffes de « girgh* » aux senteurs acres^^s'msinuent entre les 
rochers sur lesquels de^ tamaris s'inclinent et bercent leur feuil- 
lage vaporeux. Quelques fauvettes noires à tête blanche, de 
perchoir en perchoir, volent devant nous. 

La gorge est devenue grandiose ; les hautes parois verticales 
ont pris des allures de forteresses géantes, avec des tourelles 
carrées, des portails à arceaux, et des balcons en surplomb. 
Tout en haut, des pierres plates saillent comme des mâchicou- 
lis et le sommet de la falaise semble crénelé et garni d'embra- 
sures. Entre ces murailles étranges, la gorge est toute rétrécie 
comme une crevasse et sa profondeur est telle que l'ombre y' 
demeure vague et indécise, même aux heures ou le soleil illu- 
mine les crêtes. Parmi les rochers et les éboulis du fond, au 
milieu des touffes d'herbes et des aifouillements des eaux, notre 
caravane serpente lentement, toute mesquine, à peine percepti- 
ble. A la voir, on croirait la marche d'un de ces cortèges fan- 
tastiques, que le graveur Gustave Doré menait au long des 
rochers de l'enfer, dans l'ombre pleine de fantômes, devant le 
Dante épouvanté. Mai^ nos Chamba sont iudifiPérents, sans que 
le sublime du lieu les émeuve et leurs appels aigus se répercu- 
tent et s'enflent d'échos en échos. 

L'oued Takoumbaret, ainsi encaissé, traverse toute la mon- 
tagne degrés pendant quinze kilomètres. Brusquement il débou- 
ché sur une grande plaine de sable, encombrée sur la bordure 
de pitons clairs et qui s'étend au loin, jusqu'à de nouvelles falai- 
ses que les I^rumes indécisent et que les nuages plus, sombres 
découpent étrangement. ^ 

^Dans la vaste cuvette unie, le vent souffle à nouveau^t sou- 
lève de petits « djin » (i) de sable> qui tourbillonnent et vire- 
voltent au hasard, parmi les tamaris ou les touffes épaisses ^e 
damrann. Mais le soleil reste voilé de nuages épais ; les crêtes 
lointaines, les mamelons plus voisins, le sable tout proche ont 



(1) Djin : génie, lutin ; ce mot est appliqué aux tourbillons de poussière que 
rimaginalion arabe compare h des lutins. 




• LE HOUYDIR ET LE AHAGGAR 85 

des teintes ternes et toute la gaieté et le resplendissement de la 
terre ont fui avec les rayons de Tastre qui seul fait vivre et pal- 
piter ]e grand désert. La tristesse de la nature nous rend plus 
tristes et plus songeurs, plus las et plus faibles tanidis que les 
méhara, dans le sable meuble, vont de leur pas toujours égal, 
de .leur grande allure impassible et indifférente en balançant 
leur tête indolente sur le cou qui se ceintre à chaque pas. 

Sans nous y arrêter nous dépassons les deux puits ensablés 
de Ben-Gordan ; ce sont des excavations dont l'ouverture est 
rétrécie par des pièces de bois et que signalent seules l'exis- 
tence d'une clairière circulaire aride, parmi les herbages, et 
l'abondance des détritus et des traces anciennes. 

Au soir nous campons dans le bec du confluent des oued 
Tacaraft et Arak, a peine marqué par un ressaut de sable môle 
de cailloux aigus. A notre droite un superbe mamelon dentelé et 
couronné de deux pitons coniques par moment apparaît tout 
proche et par moment se cache sous les tourbillons de brume 
ou de sable; vers Tavant la montagne d*Arak, haute falaise 
dont on ne distingue encore qu'un seul plan vertical, s'estompe 
plus grise dans le ciel uniformément gris. 

25 mars. 

,Au matin, le temps comme la veille est encore couvert et 
triste. La falaise d'Arak vers laquelle nous marchons demeure 
noyée dans les nuages. Par éclaircies seulement elle montre ses 
dentelures, ses arêtes à pic et sa haute façade verticale aux tona- 
lités sombres, qui se dresse toute hérissée sur le clair des pre- 
miers plans de sable et de verdure légère. Au loin une roche 
étrange surmonte la crête supérieure ; c'est une sorte de cylin- 
dre allongé, tout étroit et qui apparaît sur son socle élevé 
comme un doigt placé verticalement. En deçà de ce signal, peu 
avant d'entrer dans la gorge même dWrak, nous campons sur 
un ressaut de terrain adossé aux premières hauteurs et bordé, 
au long de Toued Arak, d'une ligne de tamaris. L'ombre des 
tamaris est légère; mais leurs branches incurvées enclosent 
près du tronc des salles de verdure et brisent l'effort des vents 
et des tourmentes de sable. 



86 CARNET DE ÈOUTE 

A peine, sous ces abris, avons nous achevé le repas frugal de 
ri2 mêlé de raisins secs, que la tourmente s'irrite ; le vent siffle 
dans les branchages et de grosses gouttes de pluie totnbent 
avec violence. Les Ghamba se sont précipités pour monter les 
tentes ; sous TefTort de la tempête les toiles volent, les ficelles 
s'entortillent, les piqiiets déjà plantés s*arrachent. Enfln péni- 
blement les abris sont dressés et nous nous y réfugions, le capi- 
taine Arnaud ei moi, au milieu de Tencombrement des caisses; 
le vent par tous les interstices pénètre et entraîne le sable et les 
bâches peu à peu détendues claquent comme dès coups de fusil. 
Le pauvre Larbi sans cesse doit demeurer à la pluie pour enfon- 
cer les bois de support et tendre à nouveau les cordes. 

Enfln la tornade s'apaise; mais le ciel reste plus voilé encore 
de brumes basses qui cachetit les montagnes Un instant, avec 
Yahia, je tente une excursion par la plaine et dans les rochers, 
parmi les basinas antiques qui dressent sur les pentes leur cylin- 
dre creux de grosses pierres entassées; les ondées répétées, 
bientôt m'obligent au retour. La vallée de Toued, encombrée 
de tamaris et de gommiers, garnie de grosses touffes de drinn 
juchées au sommet de monticules de sable et tapissée de cailloux 
de granits ou de porphyre rouge est d'une fraîcheur exquise, 
encore tout humide de l'averse récente. 

Le soir enfin, le soleil perce les niiagcs ; les dents supérieures 
de la falaise par moment s'éclairent et toute rougies et brillan- 
tes illuminent de leur reflet fugitif les nuages qui s'irisent et 
chatoient. Les blocs de grès soulevés verticalement se teignent 
de rouille au-dessus des soubassements granitiques si sotnbres 

que la lumière ne les avive pas. 

36 mare. 

Avant de pénétrer dans les montagnes inconnues, nous avons 
projeté ce matin une excursion dans le dédale des falaises gré- 
seuses jusqu'à la «pierre de Tahounl-Arak et jusqu'aux réservoirs 
perdus dans les rochers. Le capitaine Arnaud part de grand 
matin sur les crêtes supérieures qu'il est possible d'atteindre 
par des fissures garnies d'éboulis. Longtemps après lui, nous 
partons par la vallée avec les chameaux porteurs des outres 
vides. 




LE MODYDIR ET LE AHAGGAR 87 

Les lagons sont dans une petite vallée, à fond plat, encaissée 
entre des murailles verticales de grès que, vers la base, des 
éboulis granitiques raccordent au sol. Quelques herbes tapis* 
sent le lit de l'oued et parfois des touffes plus vertes de roseaux 
signalent les dépressions où Teau affleure sous le sable couvert 
de cristallisations. 

La Tahount-Arak est une énorme pierre, aux formes incur- 
vées, aux tons chauds^ qui s*est détachée du sommet de Tarête 
et qui a roulé jusqu'au milieu du lit de Toued. Lors des pluies, 
la violence des courants à affouillé le sol au long des parois et 
creusé des fondrières ou Teau séjourne encore. Le petit lac 
reflète les teintes rouges du bloc et se plisse au souffle léger du 
vent, tandis que les longues tiges jaunes de merkba effleurent 
la surface et tracent des cercles qui se prolongent en ondulations. 
L'eau est limpide, mais sitôt les outres pleines, les ébats de nos 
méhara lâchés ont vite ramené à la surface la bourbe du fond et 
les bêtes boivent avec bruit et s'esbrouent dans la vase liquide. 

Au-dessus de Tahount-Arak, dans la paroi gréseuse verticale 
des grottes s'ouvrent, *d'accès impossible et la légende les a peu- 
plées de génies et de revenants. Voici ce que content les Toua- 
reg : « Il existait jadis une femme targui, jeune et d'une 
beauté remarquable. Elle venait d'épouser un Kel-Ahaggar 
noble et riche et tous d'eux s'aimaient et la jeune femme allait 
devenir mère. Or il arriva que pour des afl*Hires pressantes, 
l'homme dut partir en voyage ; il dressa ses tentes dans la haute 
vallée de Toued Arak et s'en alla à méhari vers les plaines du 
Mouydir. Avec ses suivantes, la femme attendit de longs jours, 
paissant les troupeaux et cousant les peaux tannés des jeunes 
chevreaux. Puis un jour elle apprit par les confidences menson- 
gères de quelque amie, que son mari, au loin s'était remarié et 
qu'il vivait dans une autre tribu, oublieux de ses promesses et 
de son épouse. La malheureuse se désole; tout le jour elle 
pleure et se lamente ; toutes joies lui sont interdites, elle ne 
prend plus soin de sa nourriture et bientôt elle va mourir de 
chagrin et d'amour. Cependant ses plaintes et ses sanglots ont 
éveillé le génie protecteur de la montagne ; il accorde à la jeune 
femme le don de s'envoler par les airs et la conduit jusque 



88 CARNET DE ROUTE 

dans la grotte d'Arak, que personne ne peut atteindre. Là, la 
malheureuse vit toujours et parfois durant la nuit les caravaniers 
ont entendu gémir son jeune enfant. 

Depuis ce temps Tarête rocheuse où s'ouvre la grotte s'est 
appelée en touareg « azVou n tamet' », le rocher de la femme >. 

Au delà des points d^eau, la vallée où nous pénétrons ne 
garde pas longtemps son aspect grandiose ; les pics fantasti- 
ques que les brumes masquent et découvrent tour à tour, les 
montagnes grises, sauvages et grandioses, les falaises abruptes 
dénudées maintenant sont dépassées. Quelques dunes claires 
apparaissent^ et des pointes de rochei*s seules saillent de-ci^ de-là 
de l'ensablement qui s'étend et dépasse la vallée de l'oued. 

Le chemin suivin'a jamais encore été parcouru parles blancs. 
Le nègre Chernach, le courrier de Moussa-ag-Amastan désor- 
mais nous sert de guide et marche devant nous. Il ne manque 
d'ailleurs pas de pittoresque et de couleur locale : il va courbé 
sur son méhari efflanqué, enveloppé d'une sarreau à raies 
jaunes et brunes sous laquelle, au-dessus des pantalons de 
guinée bleue, dépassent des étoffes à bandes rouges et vio- 
lettes. Sa tête, couverte d'une chéchia graisseuse, jadis rouge, 
est enveloppée dans le capuchon dressé, dont le gland de soie 
verte se lève comme une flamme. Sur le ventre, il boucle un 
vieux ceinturon à bretelles, garni sur le pourtour de cartouches 
de fusil Gras, et sa poitrine est rehaussée de tout un entassement 
de gris-gris dans des sacs de cuir, de couteaux, de pinces métal- 
liques et d'autres objets étéroclitcs. Son méhari pie, à l'œil 
blanc, traîne derrière la selle tout un amoncellement informe de 
mezoued (1) en vieux cuir, de sacoches fripées, d'outrés usées 
reliées par des cordes grossières, le tout posé sur des lambeaux 
de vieilles étoiles déteintes ; par dessus ce bagage, la carabine 
aux cuivres verdis, pend au dossier et menace les méhara voi- 
sins. Au moral il semble quelque peu épais et borné, mais le 
P. de Foucauld toujours charitable, lui prête, faute de mieux, 
une mémoire prodigieuse pour les vers et les poésies tamachè- 
ques. Il est vrai que pour récolter des textes, le P. s'est offert de 

(i) Mezoued : grand sac de cuir pour le transport des effets. 



LE MOUYDIR ET LE AHÀGiïÀR 89 

lui payer un sou chaque vers récité *. quel meilleur stimulant pour 
la mémoire? A longueur de jour Cbernach récite des vers et , 
peut-être en composerait pour moins encore ! 

Après Tarrêt au milieu des asabal, ces genêts si fréquents 
auprès de Tombouctou et dans TAzouad, je pars avec Yahia, à 
la poursuite de quelques mouflons un instant entrevus. Lâchasse 
dans les rochers coupants esl bientôt si pénible que la fatigue, 
autant que rapproche du soir, me fait abandonner la trace de 
deux gazelles qui devant moi ont déboulé à grand galop, dans 
un fracas de pierres entraînés et croulantes. 

Le ciel est encore nuageux, mais quelques éclaircies laissent 
voir les étoiles brillantes ; le vent est tout à fait tombé et la nuit 
descend peu à peu, si calme et silencieuse, que pa§ un bruit ne 
trouble le recueillement de la nature. La température est deve- 
nue très douce ; Tair apporte les senteurs légères des plantes et 
la paix de la terre favorise les conversations calmes qui effleu- 
rent et reposent. Au milieu du désert, les premières heures de 

la nuit sereine sont des heures exquises. 

37 mars. 

Toute la matinée nous remontons le cours d'un même oued, 
à fond sableux garni de genêts et de drinn, entre des crêtes pati- 
nées de noir, tristes et sans grandeur; le ciel demeure unifor- 
mément gris et rétape est monotone et pénible. Les traces d'an- 
tilopes abondent et se croisent : deux gazelles aperçues se 
sauvent par les rochers aux grognements de mon méhari « Kou- 
dia )) qui refuse de s'accroupir. 

Enfin nous sommes au col supérieur, où le vent souffle plus 
vif et plus frais. En arrière le paysage est informe et nulle crête, 
nul massif ne se détache des entassements de roches noires» 
En avant s'étend une grande plaine de sable ou des oued diffus 
se révèlent aux lignes continues d'arbustes verts. Là des som- 
mets sont jetés au hasard : roches énormes figurant un lion cou- 
ché, obélisques ventrus^ succession de dents de scie sur un 
même alignement, dômes épais. Il semble que le sable ait comme 
une inondation envahi la base de montagnes élevées dont les 
sommets seuls émergent comme feraient des îles dans un océan 
soudain figé. 



90 » •CARNET DE ROUTE 

• 

 deux heures nous carr/^ons auprès d'un entassement de 
blocs de grès aux formes curieuses; il y a là des tables, des 
roches penchées et branlantes et des menhirs naturels si parfais 
tement dressés qu'une étude seule me convainct que là n*est 
point l'œuvre de races anciennes disparues. Tout autour de nous« 
les falaises forment un immense demi-cercle, par place inter- 
rompu et qui fut peut-être le reborâ d'un cratère immense peu à 
peu ensablé et nivelé. 

Chose remarquable ; au soir de journées grises et maussades, 
quand le ciel sur le tard devient limpide, les couchers de soleil 
sont si profonds et si lumineux que, quelque blasé qu'on soit sur 
ces spectacles journaliers, on demeure malgré soi en extase. 
Aujourd'hui les teintes sont délicieusement fondues, depuis le 
zénith bleu* et l'horizon vert et jaune, jusqu'à la bande des 
rochers violet rose sur lesquels se détache en noir les arbustes 
des premiers plans que la lumière déjà n'éclaire plus. 

La nuit tombe lentement, silencieuse, et dans le sable frais, 
le lit de burnous et de couvertures est doux où nous nous endor- 
mons après un dernier regard aux étoiles si pures qui miroitent 
par milliers et scintillent voluptueusement. 

28 mars. 

Etape monotone et insipide, au milieu des monticules schis- 
teux aux strates verticales tournées vers le nord. Nous passons 
d'oued en oued par des versants de grosses pierres, dans des 
ravines où le sentier étroit est encojnbré de blocs coupants, au 
piecf d'éboulis surmontés de murailleS de grès. 

Vers midi, nous atteignons enfin la vallée plus large et plus 
verdoyante de Tdued Tararrart. Et nous dressons les tentes 
près du confluent de l'oued Tin-Belenbila, sous un lar^e bouquet 
de tamaris au pied d'une haute pyramide de quartz jaune clair. 

L'oued 1 m-Belenhila, est réputé, disent les Touareg, par ses 
mines de pierres à bracelets. Peut-être y trouve-t-on, en etfet 
des blocs de lave ou de marbre noir, que les artisans creusent 
au tour pour en faire ces lourds anneaux garnis d'inscription 
que les gens du désert portent au-dessus du coude. Mais mes 
recherches des carrières sont vaines et je ne rentre au camp, 



LE MOtJTDIR tT ht AHA6GAR 91 

Après une longue excursioti dans toutes les gorges voisines, 

qu*Àvec une collection de beaux cristaux de roche, transparents 

et'limpides. 

Le temps semble s'être remis au beau ; aussi vers le soir, j'ai 

dressé l'astrolabe, et, sitôt le repas achevé, je commence les 

premières observations que m'ai^ permis l*état du ciel et les • 

étoiles. 

• 

39 mars. 

Deux chasseurs, partis hier soir à ratTdt, ne sont pas encore 
rentrés à l'heure fixée pour le départ. De crainte d'accident, 
nous allons les attendre ici ce matin, et comme Teau du puits 
de a Oussader » est encore à trois^jours, les Chamba vont pro* 
flter de la matinée pour désensabler les puits voisins de Toiied 
Tararrart et renouveler la provision des outres. 

Profitant de ce repos imprévu, je pars en chasse avec Yahia. 
Je ne me suis habillé que d'une longue gandourah chambi & 
laquelle mon voile de tête fait une ceinture, et me voilà parti, 
carabine en bandoulière, dans le lit des oued, puis bientôt dans 
les pitons schisteux qux strates coupantes mêlées de failles de 
quartz blanc. Yahia m'a certifié que les mouflons se tenaient sans 
cesse vers les ftitons les plus abrupts et dans les ravins les plus 
sauvages et il dirige la marche vers les roches si difflcultueuses 
qu'il faut s'aider des mains et que j'ai bientôt les genoux et les 
paumes en sang. Mais qu'importe, l'excitation delà chasse m'en- 
traîne et je vais toujours, précédé de Yahia qui gravit les cimes 
et qui ne trouve nul sommet assez élevé. 

Un instant nous entendons au loin les pierres rouler et s'en- 
trechoquer ; vite Yahia part au grand galop tandis que je me 
place en embuscade vers la direction qu'il m'indique. Mais j'at- 
tends en vain ; au loin deux coups de fusil résonnent et se réper- 
cutent... et Yahia me revient bredouille. Je retourne vers le 
camp quelque peu furieux et dépité; en vain au retour je pour- 
suis quelques lièvres alfolés ou même une gazelle qui profile sur 
les crêtes sa silhouette ironique : Allah aujourd'hui ne m'est 
point favorable et je rentre lassé courbant la tête devant le mau- 
vais sort. 



92 CARNET DE ROUTE • 

Pendant ce temps les Gbamba ont travaillé sans relâche, 
mais les terrassiers ont rencontré la roche que ne couvre nulle 
nappe liquide ; la sécheresse persistante a épuisé Teau jusqu'à la 
dernière goutte. 

Donc, il faut partir coûte que coûte vers les puits de Oussa- 
der ; la provision des outres ^est juste suffisante. Les chasseurs 
égarés ont, d'ailleurs, répondu aux coups de fusils d'alarme et 
rejoindront en route. 

A geine avons-nous traversé quelques massifs schisteux, que 
nous tombons soudain dans le vaste désert de sable plat et uni qui 
sépare le Mouydirdu Ahaggar. Les massifs informes de l'arrière 
disparaissent peu à peu et devant nous lentement s'élève et se 
précise une nouvelle muraille abrupte, aride et teintée de violet 
sombre, et qui est le contrefort avancé du Ahaggar semblable 
comme aspect aux premiers contreforts avancés du Mouydir. 

La vaste plaine qui sépare les deux massifs est faite de sable 
uni et fin ; aucune végétation ne la pare. Cependant il y a quel- 
ques années la floraison y fut si luxuriante que tous les trou- 
peaux des Kel-Ahaggar se donnèrent là rendez-vous. 

La nuit tombe déjà quand nous atteignions, à l'entrée des 
contreforts qui se sont creusés et disjoints, un maigre pâturage 
de hàd presque sec. Le ciel à nouveau s'est couvert et le vent 
s'est élevé qui siffle à travers les tiges ligneuses et chasse le 
sable en tourbillons bas qui dessinent des larges raies de pous- 
sière sur le sol. 

30 mars. 

Comme le Mouydir, limité vers l'est par une haute falaise ver- 
ticale, s'allonge chaotiquement vers l'ouest, le Ahaggar aussi 
domine de sa muraille abrupte la plaine séparative puis s'étend 
au delà en des massifs décharnés et sans relief. Il semble ({ue 
nous gravissons les marches successives d'un gigantesque esca- 
lier aux larges paliers encombrés de mamelons dilTormes. 

Le jour se lève à peine quand notre caravane» pénètre au 
milieu des premiers massifs granitiques. Ce sont encore d'énor- 
mes masses qui saillent des lits de sable qui les entourent 
comme on voit parfois les sommets des montagnes déparer la 



LE MOUYDIR ET LE AHAGGÀR 93 

brume basse qui tapisse les fonds de vallées. Les blocs ont des 
formes épaisses et arrondies ; par places on croirait de gigan- 
tesques pachydermes vautrés, et les écaillements des rochers 
découpent des surfaces planes comme font les rides dans la 
peau. En avant, le Zouaït dresse jusqu'au ciel ses cônes ventrus 
successifs que surmonte une double corne. Nous avons pénétré 
dans le rebord granitique du Ahaggar, et les formes de coupo- 
les, les calottes surbaissées remplacent les sierras aux strates 
feuilletés et les schistes aux failles coupantes. Partout sous l'ac- 
tion du soleil, la roche s'écaille en plaques plus ou moins 
épaisse^, dalles qui peu à peu glissent sur les parois demeurées ; 
k Madagascar jadis j'ai vu ce môme phénomène d'écaillement, 
obtenu par les Hovas de Tlmerina au moyen de brasiers entre- 
tenus à la surface des granits. 

Dans les dépressions successives garnies de sable où nulle 
plante ne fleurit, nous louvoyons sans cesse entre les masses 
surplombantes, et franchissons les cols d*arêtes successives. 
Bientôt les oueds réapparaissent plus nettement marqués et gar- 
nis de tamaris aux branches largement étalées. Par moments une 
petite pluie fine pénètre et nous force à chercher un abri pour 
le repas. 

Déjà les schistes réapparaissent ; toute une série de petits 
oued perpendiculaires à la route dévalent vers le sud et leurs 
vallées sont séparées par des mamelons noirs que les méhara 
gravissent avec peine et descendent à force glissades et faux pas. 
Quelquefois des tables de grès afflcifrent percées de larges trous, 
qui sont des chaudières de fées ; Peau seule a pu produire ces 
excavations et le courant alors dut être violent pour que les 
pierres entraînées aient pu creuser de semblables cavités. 

Enfin nous arrivons.à Toued Oussader. Le puits est encore à 
quelques cçnts mètres du camp, mais le pâturage est assez vert #. 

et Ja vallée aflaissée sous les gros nuages noirs disparait dans le 
fouillis des tamaris groupés en bosquets et des touiies de merkba 
que le sable a surélevé et séparé par des sillons plus creux. 

La végétation de l'oued « Oussader » nous fait oublier la mar- 
che pénible dans les pierres, et le paysage Apre et rude, et la 
tristesse des rochers noirs sous le ciel gris. Le P. de Foucauld 



'* « 



94 CiENEt t)K EOtJTK 

affirme que le pays serait tout à fait charmant, 9'il y avait un 
peu plus de verdure, des troupeaux, des tentes et quelques Toua- 
reg chantant dans la nuit ! Certes ! 

Et s'il y avait un peu de soleil aussi. Mais le temps reste cou- 
vert et maussade ; par instants une petite pluie fine pénètre par 
rafales jusque sous les tentes où nous dînons à tel point que la 
fin du repas en est activée» 

80US la tente étroite du P. de Foucauld, je commence avec son 
aide, Tétude des TouaregJfor'as eu interrogeant Bak-Ader, un 
Afar'ifi (1) engagé à la Compagnie du Tikidelt. Jusqu'à une heure 
avancée de la nuit, nous travaillons tous trois, k la lueur d'une 
bougie, clos hermétiquement sous notre abri de toile tandis 
qu'au dehors le vent fait rage et que les goutt^ de pluie crépi- 
tent sur Tétoffe tendue qui bruit. 

I 

91 mars. 

Jour de Pâques, jour gris sans lever de soleil. De bonne 
heure, sous sa tente, le P. de Foucauld a dit sa messe en notre 
présence. Sans lumière^ la matinée est triste et fastidieuse et mal- 
gré mille besognes entreprises mais vite délaissées, je me sens 
las et l'esprit soucieux. La mélancolie du désert me serre et me 
erispe, et mon àme vagabonde vei's la France peut-être enso- 
leillée, où risolement ne pèse point, où le cœur se réchauffe 
d'affections ! Pour chasser le spleen je pars à pied tout seul dans 
la vallée. Quelques tentes sont, paralt-il, en aval de Foued, et je 
vais vers elles, au hasard, curieux de tout ; ici les longues tiges 
de merkba inclinées ont tracé dans le sable des demi-cercles 
sous le balancement régulier des vents dominants ; là de petits 
lézards gris me regardent en se soulevant en cadence sur les 
pattes de devant et s'enfuient soudain ; quelques gros insectes 
noirs gravissent péniblement les petits ressauts du sable et roua- 
ient parmi les arabesques légères que leur passage a gravé sur 
la surface polie ; plus loin des cailles s'envolent bruyamment 
et tournent en cercle en piaillant à tue-tète. Mais les grands 
tamaris sont sans harmonie, les oiseaux sans poésie et sans 

(1) On dit : un Afar'is, des Ifofas, 



Le MOUYDia KT tE AHAGGâR 9ti 

gaieté, l'âme demeure sans joie en l'absence du soleil qui seul 
vivifie et anime le grand désert. 

Vers une heure de Taprès-midi, nous sommes partis ; le sen- 
tier qu'indique Chernach, longe sur les crêtes un petit oued si 
encaissé que le passage est impossible par la vallée. Les collines 
rocheuses et les ravines abruptes se succèdent, et la caravane 
des méharistes d'abord, puis des chameaux de bat s'allonge de 
crête en crête, en file indienne, en espaçant les distances. Des 
arêtes que gravit la tête de la colonne, on voit en arrière le long 
serpent des bêtes traverser la première ravine ; quelques bom*- 
mes un instant se profilent dans le ciel sur l'arête suivante et 
plus en arrière, sur la pente descendante lointaine, la queue 
s'étire et se prolonge. 

L'ombre déjà s'est faite plus dense dans les baS'^fonds quand 
nous atteignons l'oued In-Tibourar. Toute la vallée large et 
sableuse est garnie d'énormes bouquets de a chih » (])dont les 
fleurs jaunes en grappes dorent les touffes arrondies. Une odeur 
violente et balsamiqife monte des branches frôlées et vers 
lavai au loin, l'oued plus étroit entre les rochers épais, semble 
d'or liquide dans le rouge vif du ciel. 

Vers le pâturage opulent, les méhara se hâtent malgré les 
entraves ; pendant ce temps nous avons dressé les tentes. Sous 
l'abri plus large du capitaine Dinaux, nous nous sommes tous 
groupés et durant Tattente du dtner, le P. de Foucaud lit à haute 
voix le récit touareg du combat de Tit ou quelques légendes 
curieuses. Ëtendus sur les tapis de laine rouge et jaune^ nous 
laissons nos esprits suivre le fil du récit poétique ; la pluie 
dehors tombe à grosses gouttes et claque sur le toit léger. De 
plus en plus violente, elle s'irrite en rafales prolongées et crépite 
chassée parle vent. 

Sous la bâche, mon lit et celui du capitaine Arnaud ont été 
dressés côte k côte ; pressés contre les bagages mal protégés, 
Yabia et Larbi se sont étendus et près d'eux des Cbamba se sont 
fait un gîte inefficace. Les autres stoïquement se sont couchés 
dans le sable qui ruisselle et sur les burnous vite traversés s'en- 

(1) Chih : sorte d'absinthe odorante. 



96 CAILNET DE ROCTK 

dorment insouciant de la pluie qui les imprègne et du froid qui 
les transit. 

ior avril. 

Toute la nuit la rafale s*est déchaînée ; au matin la pluie fait 
rage encore. Bien que la bâche et Tabri des caisses nous aient 
protégés des gouttes chassées par le vent, les lits et les burnous 
sont tout imprégnés de Thumidité de la nuit et les gandourah 
de laine sont dures et raidies. Mais les pauvres Chamba, cou- 
chés sans refuge en plein air, sont détrempés et ruisselants ; 
les armes sont toutes rouges et les éto£Pes fripées ont des allures 
lamentables. 

Au grand jour enfin, l'ouragan se calme et le soleil indécis et 
pèle perce peu à peu le voile d'humidité qui entoure la terre. Le 
séchage des vêtements nécessitera toute la matinée au moins et 
le départ est remis à l'après-midi. 

Ce sont toujours quelques instants de gagnés pour ma docu- 
mentation sur les Ifor as et pendant deux heures, avec le 
secours du P. de Foucauld je hâte le travail intéressant dont je 
voudrais, avant Tarrivée à Endid^ avoir achevé le canevas d'en- 
semble. 

La direction que Chernach va nous faire suivre, pique droit 
sur une haute montagne, le mont Eguelé. L'oued In-Tibourar 
vers Taval en longe les derniers contreforts. Quand notre déta- 
chement chemine au pied des rochers éboulés du massif, le 
capitaine Arnaud, suivi de son ordonnance, part à l'assaut des 
cimes griseuses parmi les blocs encore humide qui reflètent le 
ciel gris. 

Le départ a été trop tardif pour que l'étape soit fort longue. 
Après une heure et demie de marche, nous campons dans un 
élargissement de l'oued, au milieu des touffes de « chih » en 
fleur et des bouquet d'askaf (1). Près du camp se dressent quel- 
ques pitons roèheux couverts d'inscriptions en tiflnar (2) et de 
dessins rupestres. 



(1) Askaf : |>lante grasse et salée. 

^2) Tifinar : nom «le récriture touareg. 



k 





I. Maw'<:i ^ii{-Aiiiasl!Lii nnii'noiikal des Kel-Alini!j;;ir (nu mllioti). 

Itoiikliclil et Klii'aiili. 

i. l-'iinliisiailp guerriers Kcl-.M];ii;giir. 



^ 



LE UOUYDm £T LE AUAGGAR 97 

Les nuages peu à peu s'écartent et découvrent le ciel bleu. 
Sous la tente étroite où mon lit voisine avec celui du capitaine 
Arnaud, je copie Titinéraire et classe les plantes récoltées. 
Les étoiles une à une s'allument dans le ciel, et le vent calmé 
apporte les parfums lourds des u chih » en fleurs imbibés 
d'eau. Groupés en cercle nous dînons en plein air. Le cuisi- 
nier a mêlé au café quelques grains de « chih y qui donnent 
un arôme piquant et pimenté que je trouve exécrable ; il assure 
avec fierté que les Arabes apprécient ce breuvage et que tous 
les Chamba déjà ont fait une provision de feuilles pour le reste 

du voyage. 

â avril. 

Le jour se lève très pur et très limpide ; les horizons succes- 
sifs- s'étagent jusqu'aux lointains extrêmes dans la lumière 
claire et blanche ; Tair est frais et léger et tout chargé des 
effluves des végétations humides. Toujours, au lendemain des 
pluies, l'atmosphère matinale est d'une transparence et d'une 
ténuité merveilleuse. 

Au loin, devant nous, se dresse l'énorme piton de ïaourirt 
aux flancs à pic. Sa haute structure dépasse comme un dôme 
le fouillis des massifs plus bas. Pour Tatteindre, nous défilons 
lentement au milieu des petites crêtes isolées et des gros blocs 
de pierre noire aux formes pittoresques et monstrueuses. Dans le 
ciel uniformément bleu, le soleil à nouveau illumine les arêtes 
et les dépressions de sable et la nature tout entière est rede- 
venue riante et féerique. 

Au pied même du massif de Taourirt, nous déjeunons dans 
le fond d'un oued sec sous quelques branchages dépouillés ; de 
petits réservoirs naturels, à la surface des roches horizontales, 
nous ont permis de remplacer par une eau savoureuse le liquide 
malodorant et goudronneux des outres et les méliara s'arrê- 
tent aux trous d'eau et boivent longuement, en s'esbrouant 
avec délices. 

Le capitaine Arnaud, à nouveau, est parti pilonner dans la 
montagne de Taourirt; nous le suivons longtemps des yeux, 
au milieu des blocs plus élevés, infiniment petit sur le flanc de 
l'énorme géant. Moins ambitieux, je demeure fidèle au sentier 



98 CÀHNET DE HOUf E! 

qui s'incurve à travers les rochers coupés d'oued qui descen- 
dent de la montagne. 

Soudain nous sommes au col ; Chernach parti au petit trot 
s'y est campé d'avance et nous appelle à grands cris ; il frappe 
ses mains en cadence, et quand nous sommes arrivés auprès de 
lui, il nous montre da doigt les montagnes lointaines et dit ce 
seul mot : « Koudia I » , 

La grande Koudia du Ahaggar ! Tout entière elle se décou- 
vre devant nous, infiniment lointaine encore, et toute estompée 
par la brume! Hélas à plus de cent kilomètres et vue du haut 
de ce piédestal presque égal qu'est le Taourirt, elle ne m'a pas 
produit l'effet saisissant que j'attendais. J'avais cru devoir décou- 
vrir une montagne géante, formidablement surélevée et domi- 
nant de sa masse toutes les chaînes adjacentes. Au lieu de cela 
la Koudia est toute basse, formant à peine un renflement sur la 
ligne uniforme des massifs rocheux, et moins majestueuse^ 
moins lumineuse, que le piédestal d'où nous la contemplons 
pour la première fois. Voici bien, là-bas, la coupole épaisse du 
Tahat et l'aiguille invraisemblable du géant de la Koudia, du 
mont Ilaniane inviolable I 

Depuis longtemps, au nord comme çiu àud du désert, j'avais 
entendu vanter la Koudia du Ahaggar ! Mon imagination s'en 
était fait une idée autrement imposante et cette fois encore, je 
suis quelque peu désillusionné et déçu. 

Au camp de l'oued Taharaq, par la nuit tombée, nous atten- 
dons le capitaine Arnaud. De son excursion dans la montagne 
de Taourirt, il n'est point encore revenu et l'obscurité va rendre 
sa marche difficile et peut-être impossible. Par la nuit je lance 
quelques fusées multicolores d'appel ; bientôt ses coups de fusils 
nous répondent et son arrivée tardive . calme les inquiétudes 
d'un retard prolongé. 

Demain matin nous partirons en pleine nuit pour être de 
bonne heure au centre de culture, à Tarrem d'In-Amjel. 

3 avril. 

Par la nuit encore profonde, nous sommes partis au milieu 
des terrains rocailleux, semés de cailloux noirs qui roulent sous 



LE MOUYDIR ET LE AHÂGGAil dO 

les pas et parmi les gros blocs arrondis ou découpés en chan- 
delles. La lueur diffuse des étoiles exagère les formes des roches 
voisines et trop faible, laisse invisible les arêtes plus lointaines, 
à tel point que nous cheminons comme sur la crête d'un vieux 
rempart en ruine qu'entoureraient de chaque côté le vide et 
riniini. 

Bientôt Taube se lève, puis le soleil, qui peu à peu s'échauffe ; 
il est onze heures déjà quand nous entrons dans l'oued In-Amjel. 
C'est une belle artère de sable, large et peu encaissée, où les 
gros bouquets de tamaris surélevés se pressent, ne laissant entre 
eux q«e d'étroits chenaux. Quelques Touareg à méhari y laissent 
divaguer leurs troupeaux de chèvres et s'avancent vers nous ; 
pendant ce temps, Chernach, au trot est parti vers le village. 

Enfin nous voici à In-Amjel même : au milieu de l'oued, 
adossées à des rochers, quelques huttes de paille, de construc- 
tion grossière, s'élèvent au milieu de petites clairières que les 
jeunes chevreaux ont dévasté. Des abris de paille, plus sommai- 
res encore et quelques haies d'épines en sont les dépendances 
et les parcs. Quelques tamaris privés de leurs branches basses, 
se dressent çà et là ; les chiens accroupis sur les pattes de devant 
aboient en sourdine au passage des méhara et quelques fumées 
montent, légères, à travers les herbages des toitures. 

Chernach cependant a rassemblé tous les cultivateurs de l'en- 
droit; tant bien que mal il les a alignes derrière lui, et nouveau 
chef d'armée tout imbu de son importance, il s'avance à leur 
tête, le fusil en bandoulière. Pour la circonstance il a pris en 
main une vieille lance de bois sur laquelle il s'appuie en des 
poses héroïques et ses soldats arabes disparates et en loques, lui 
obéissent, à lui nègre et ancien esclave. Devant la bande comi- 
que, nous défilons jusque vers un tamaris immense, qui déploie 
horizontalement ses branches touffues. Du camp, dressé là, nous 
surplombons toute la dépression de l'oued où s'étendent formant 
un immense bassin rectangulaire, les terrains de culture de 
l'arrem. Mais les champs à cette époque sont stériles et le fond 
du vallon entre ses berges parallèles de rochers n'est empli que 
de fourrés de « berdi » verts où quelques chameaux indolents 
paissent à Taventure. 



100 CABTYET DE ROUTE 

Nous causons encore, après le repas achevé, quand les sen- 
tinelles annoncent l'arrivée d'un petit groupe de Touareg. 
Au loin, parmi les tamaris, ils s*en viennent^ trois méharistes 
montés sur des c< naga » (1) blanches, au petit trot, d'une allure 
mesurée et pompeuse, lance au poing? Les larges boucliers 
pendus battent en cadence au dossier des rahla f2); le vent léger 
fait flotter les amples gandourah à raies rouges ou vertes, mais 
ne dérange aucun pli des voiles de guinée luisante et empesée 
maintenus par les diadèmes d'éto£Pe. A quelques pas du carré 
tous trois ensemble ont arrêté leurs montures et les ont accrou- 
qués ; les trois hommes s'avancent à pied vers nous, sais un 
geste, sans un mot et plantent dans le sable meuble, les lances 
de fer garnies de cuivre. C'est Baba-ag-TamakIast, vieux bandit 
touareg razzieur et pilleur sans vergogne que l'âge et les cir- 
constances, ces dernières surtout, ont réduit à se faire ermite 
et ses deux fils dont Talné est Si-Mokhammed-ould-Bà ; en 
arrière suivent à pied et se hâtent tous les clients d'un si grand 
chef, parents, neveux, serviteurs. 

• Sous les branches du tamaris le capitaine Dinaux les a fait 
tous trois s'accroupir sur les tapis; leurs lourds épées ceignent, 
sous les amulettes, la poitrine en travers et leur suite s'est 
assise et forme un vaste demi-cercle. Impassibles tous attendent 
les paroles de bienvenue et de paix et ne montrent sous le 
« litam » (3) rabattu que les yeux étonnés et légèrement inquiets. 

Dès les premières que;^tions, la raideur voulue s'est enfuie. 
Les trois chefs écoutent et bavardent et sur le sable qu'ils ont 
lissé, ils tracent avec trois doigts les raies et les points souvent 
modifiés et eifacés qui semblent aussi nécessaires à la logique 
des Touareg que le voile l'est à leur pudeur; cs^ toute idée ber- 
bère se précise ainsi par un dessin sur le sablent la pensée sem- 
ble avoir besoin pour s'exprimer de figurations puériles. Au fil 
de la conversation, les mines engoncées s'éclairent et les voiles 
de tôtc s'abaissent imperceptiblement : assez, cependant pour 



(1) Na^^a : nom arabe de la femelle du méhari. 

(2) HAlila : selle des mcîiara. 

(3j Litam : voile de figure des Touareg. 




. j» 



LE MOUTDIR ET LE AHAGGAR 101 

que j*entre voie la vieille figure ridée, mais énergique dans Ten- 
cadrement des favoris gris, du vieux Baba-ag-Tamaklast, et la 
physionomie profonde de Mokhammed-ould-Bà. Celui-là peut 
avoir vingt ans ; et son allure est encore celle d'un éphèbç inti- 
mide ; sous le voile presque noir et le diadème clair, je ne vois 
que la ligne des yeux et les tempes; le teint est d'un bistre chaud 
et màt et les yeux tout noirs sont immenses, d'un velouté et d'une 
profondeur qui émeut. Nulle femme arabe encore ne m'avait 
montré ces yeux de gazelles qui me rappellent le souvenir des 
jeunes filles hindoues, dont le regard aussi est une caresse. Si- 
Mokhammed s'est aperçu de mon attention; il en semble même 
flatté et volontiers se prête au portrait que j'en fais en quelques 
coups de pinceau. Mon œuvre sans doute lui semble admirable, 
car il est devenu tout souriant et très loquace tandis ique la feuille 
du dessin passe entre les mains du cortège tout entier et que 
j'entends les exclamations étouffées :(cSi-Mokham,Si-Mokham !» 

La glace en est tout à fait rompue et l'attention aux choses 
sérieuses est bien loin déjà. Les regards de nos trois visiteurs 
s'étonnent sur mille objets incompréhensibles,' les porte-plumes, 
les lampes électriques, les couteaux; il faut en expliquer l'usage 
et les étonnements se manifestent à grands renforts de larges 
poignées de main admiratives et de a La ilah il Allah » de stu- 
péfaction. Les yeux se font suppliants et quémandeurs; un refus 
cependant n'est point pour nos hôtes chose vexante et nos menus 
objets ne les tentent point plus quil ne sied. 

Déjà l'heure s'avance : les trois méhara couchés et entravés 
lèvent leurs longs cous inquiets et hument la brise chargée des 
effluves des pâturages rafraîchis. Nos amis touareg comme de 
grands enfants enjoués, questionnent toujours, s'intéressent et 
rient, tour à tour incrédules et confiants. Sur un signe de l'inter- 
prète, ils se lèvent : les mines d'apparat reparaissent, mais 
imperceptiblement voilées de sympathie. Les adieux sont céré- 
monieux : voici quelques cadeaux, épingles, fil ou aiguilles pour 
Lalla, Zahora et les jolies filles des tentes et les trois méhara 
s*éloignent au petit trot, majestueux, dans les ombres tombées 
des crêtes tandis que les maîtres vont alignés, très souples et sans 
tourner la tête, d'une allure mesurée et pompeuse, lance au poing. 



t 



102 CARNET DE ROUTE 

A In-Amjel, le capitaine Diiiaux avait pensé demeurer quel- 
ques jours et déjà nous nous étions fait une joie d'excursions au 
travers de la Koudia, jusqu'au mont Ilamane môme. Cependant 
cette année les pâturages du Ahaggar sont nuls; plus que nos 
désirs, ce sont les nécessités des méhara qui nçus dirigent, et 
nous allons sans arrêt, filer vers lit et TAdKar' des Ifor'as plus 
favorisé et plus verdoyant. 

Les pluies, longtemps espérées, avec nous sont venues et 
redoublent; au soir Forage s'irrite et dans Tair sans vent les 
gouttes énormes tombent verticales et drues. Notre tente est» 
terriblement étroite pour les quatre convives qu(\ nous sommes 
et sous l'abri hermétiquement clos, la température est lourde e\ 
angoissante. * 

4 avril. 

Cette nuit encore, durant douze heures consécutives, la pluie 
ne s'est pas calmée ; mais au matin, un vent frais a chassé les 
nuages et le soleil se lève radieux dans la petite brume légère 
des aurores humides. Autour de nous tout est trempé : les len- 
tes, les caisses, les^ selles ; les Chamba tant bien que mal se sont 
étendus sous Tabri précaire des tamaris, mais leurs vêtements 
encore sont ruisselants; nos pauvres méhara^ toujours entravés 
dans le sable, ont des allures piteuses, avec leurs longs poils 
du cou et des épaules collés et noircis, et leurs yeux ont des 
regards navrés et suppliants. 

Les premières heures sont employés au séchage des objets 
et les branches basses se couvrent d'une floraison spontanée de 
gandourah blanches et de couvertures colorées. 

Enfin nous parlons vers le sud ; Chernach toujours marche 
devant la colonne et son bagage s'est encore accru d'un plat de 
enivre qui résonne ù chaque heurt. Après quelques passages 
rocheux, glissants et pénibles, nous atteignons de bonhe heure, 
une large vallée découverte où poussent à foison les « asabnï*^) 
et le « drinn ». 

Le temps est demeuré splendide; le soleil luit et réchauffe, 
mais riiorizon demeure voilé de brouillards que. les rayons 
aspirent du sol détrempé. La Koudia, voisine cependant, 
demeure obslinémeat enclose et invisible. , 



LE MOUYDIR ET LE AHÀGGAR 103 

Sur les rochers brûlants, les Ghamba, dès Tarrèt, ont encore 
au soleil, étendu leurs burnous et les ceintures ; Larbi et Yahia 
vident les caisses au bois gondolé, et Embarek nettoie les mar* 
mites et les casseroles où le sable s'est incrusté. Son nettoyage 
est d'ailleurs curieux, et quel que soit l'objet, sachève en trois 
temps réguliers: 1° coup de sa chemise donne dans l'objet; 
2^ coup de doigt pour détacher le sable encore adhérent ; 3^ souf- 
fle violent pour ^expulser les dernières poussières. Il lui semble 
qu'à ce triple procédé rien ne résiste, car l'objet en sort lisse 
sinon propre. 

5 avril. 

Le sentier qui mène vers Tit, suit sans cesse la bordure des 
contreforts rocheux derrière lesquels se cache la Koudia. Par 
toutes les brèches, la montagne centrale un instant apparaît : 
au nord Tll^mane fusiforme, au sud une petite loggia de quartz 
jaune à Textrémité des rochers à pic. Des oued élargis en des- 
cendent tout encombrés de tamaris puissants et se perdent dans 
l'ouest plus uni ou seules quelques crêtes isolées percent le man- 
teau des sables. 

Nous nous spmnies arrêtés en face d'une brèche plus impor- 
tante ; dans l'embrasure naturelle, la Koudia tout entière s'étale 
imposante et massive. L'air est très transparent et d'une fluidité 
admirable. Les derniers rayons du soleil nuancent de rose ten- 
dre les divers plans du massif et les montagnes plus voisines; 
ils s'attachent aux roches du premier plan mêmes, accrochent i\ 
chaque aspérité les tonalités transparentes et les baignent dans 
Tatiposphère rose où les ombres sont violettes. 

Ainsi sur l'écran du ciel qui en fond les détails, le Ahaggar 
se projette tout entier. D'ici on croirait quelque ville médiavalc 
endormie, avec ses pignons pointus, ses clochetons étages et la 
Koudia en est la cathédrale immense avec Tllamane pour 
flèche, le Tahat pour dùme et les milles aiguilles pour cloche- 
tons et gargouilles. 

L'ombre qui monte des vallées enveloppe les contreforts pro- 
chains et la brèche immense, et longtemps la ville fantastique 
encore flamboie dans le ruissellement féerique de la lumière 
rose épandue à foison. 



104 CARNET DE ROUTE 

6 avril. 

Par les oueds et les trouées bordées de collines rocheuses^ 
nous atteignons enfin le petit village de Tit ; la vallée s'y est 
incurvée au long des rochers et le centre de la circonférence 
est marqué par un piton isolé où les gros blocs se chevauchent 
et s'escaladent. Quelques cases de joncs, d'autres plus opulen- 
tes en terre pétrie, surveillent les coins de cultures et les enclos 
que de longues « seguia » arrosent. L'ensemble peut avoir une 
vingtaine d'habitants et il ne semble pas au premier abord, que 
les cultures soient suffisantes pour les nourrir tous. L'atrophie 
de ces centres, que les cartes inscrivent en grosses lettres étonne 
même les regards prévenus. 

Devant le piton de Tit nous nous sommes arrêtés et tandis 
qu'assis sur le sol auprès des rahla et des sacoches, nous atten- 
dons l'arrivée des bagages et des tentes ; des cases les plus pro- 
ches, soudain Moussa-ag-Amastan, aménoukal (1) des Touareg 
Âhaggar, le vrai roi du Sahara s'avance vers nous. D'instinct je 
me suis levé pour l'arrivée du chef imposant que je devine au 
grand trot d'un méhari de prix, lance en main, bouclier battant, 
et tout hiératique dans les gaudourah opulentes, sous le diadème 
des Kel-Âhaggar. 

Mais Moussa est à cheval, sur une petite bête étique et trotti- 
nante, dans le vulgaire burnous rouge à gland d'or- des caïd du 
Tell et sans son voile a turban vert que surmonte un haick bleu 
pâle, on l'eût pris pour le dernier des chefs d'un ksar septen- 
trional ! Moussa-ag-Amastan ! A cinquante mètres de nous, Moussa 
retient sa monture et descend ; ses vêtements accentuent encore 
l'ampleur de ses formes et il marche en' se dandinant, épais et 
lourd, les jambes écartées. Adieu le beauTouareg de mon rêve, 
sorte de collcone énergique de caractère, rude de traits, élé- 
gant de parures ! Combien était plus imposante Tarrivée en 
In-Amjel de Baba-ag-Tamaklast et de ses fils ! Nous avons k 
peine pénétré le Sahara, et déjà parmi la jeune génération, le 
panache des touareg n'est plus. 

Puisque Moussa a perdu toute couleur locale, il m'en faut me 

(1) Aménoukal : roi ou sultan en touareg. 



LE BIOUYDIH ET LE AHAGGAR 105 

coûsoler en songeant gue toute la valeur de Thomme, le capi- 
taine Dinaux Tassure, réside dans son esprit plus ouvert, dans 
son intelligence plus large, dans une loyauté et un tact remar- 
quable, dans un jugement subtil et clairvoyant. A chacun de 
nous Moussa est venu tendre les mains, puis il s'assied sur le 
sable, les jambes repliées. Son plaisir de voir des Français ne 
semble nullement feint et ses yeux très noirs, mais qui tranchent 
peu sur la peau noire, s*illuminent et reflètent Tàme subtile. Le 
voile léger laisse deviner le nez busqué et les lèvres épaisses. 

Vite j'ai pris mes pinceaux et mes feuilles et pendant que 
Moussa conte le rezzou de Reskou-ag-Yahia et Texpédition des 
Taïtoq, je croque sa silhouette et mon dessin cette fois encore 
fait sa joie et celle de ses suivants. 

Le P. de Foucauld désireux de visiter son cloître de Tamenras- 
set doit demain pousser une pointe jusque-là et dans trois jours 
rejoindre à Endid le détachement au complet. Au dernier 
moment je me suis décidé à partir avec lui. Rapidement je 
prépare les observations à Tastrolabe du soir et les bagages du 
lendemain, heureux de cette randonnée supplémentaire auprès 
de la Koudia, et de cette occasion de vivre dans la société plus 
intime d'un homme dont les convictions imposent le respect et 
dont la science impose Tadmiration. 

7 avril 

Le départ séparé s'organise lentement ; il est sept heures déjà 
quand notre petite caravane s'ébranle vers Test ; outre le P. de 
Foucauld et moi, elle ne comprend que Chernach, Enibarek, 
Bak-Ader et Yahia et ne compte que les animaux indispensables 
au transport des gens, des vivres et des instruments. En même 
temps que nous le capitaine Dinaux et le capitaine Arnaud parlent 
avec le gros de l'escorte parla vallée de l'oued Tit jusque vers 
Endid. 

Moussa-ag-Amastan, toujours à cheval et en burnous rouge a 
tenu à nous accompagner durant quelques kilomètres sur la 
route de Tamenrasset ; il converse en tamachèque avec le P. et 
apprenant de lui que je vais vers le Soudan et le Niger, il me 
fait dire : « Si tu vois plus tard de mes caravanes au fleuve. 



106 CARNET DE ROUTE 

traite les bien. Tu sais que nous avons fous fait la paix avec les 
Français et que moi je suis entièrement soumis au gouverne- 
ment ». Moussa, le fier Touareg, est définitivement déchu du 
piédestal où mon imagination l'avait élevé ; Je veux de plus en- 
plus croire à ses hautes qualités morales que 1^ P. encore 
affirn^e ; mais elles remplacent mal la fierté et le prestige 
défunts. 

A peine Moussa a-t-il tourné bride, ^ue par le terrain de 
mamelons rocheux, débouche une petite caravane de guerriers 
Ahaggar ! Trois hommes voilés marchent en avant, sur leurs 
méhara, en ligne ; leurs gandourah sont brillantes et les lances 
et les boucliers les signalent comme des gens d*importance. 
Derrière eux viennent les suivants moins splendidement vêtus 
et moins bien harnachés. De loin ils ont reconnu le P. de Fou- 
cauld et s*avançent en pressant Tallure. Il y a là Boukhelil qui 
revient du paya des Ajjeurs où il participa au rezzou qui mit à 
mort le fameux chef de bande Reskou-ag-Yahia et Khedidi qui 
fut un des quatre survivants de l'expédition des Taïtoq dans le 
Seguiet-el-Hamra et dont la figure ridée et les yeux tirés témoi- 
gnent encore des soufi*rances endurées. Ils cmtmis pied à terre et 
nous entourent; tous sont de beaux hommes grands et maigres; 
les yeux sont avenants et je ne découvre en eux nulle trace de sau- 
vagerie. La poitrine est bombée de la masse énorme des amulettes 
de cuir et de longs cheveux bouclés, derrière le diadème d*étotfe, 
pendent jusqu'au cou. 

lis s*en vont à Tit rendre visite au capitaine Dinaux; la 
rencontre du P. de Foucauld semble les avoir emplis de joie et 
longtemps après nous avoir quittés, des crêtes où leurs silhouettes 
élevées se profilent, il nous adressent encore des gestes d'adieu 
et de sympathie. 

Le sentier de Tamcnrasset longe toute la bordure sud de la 
Koudia et nous défilons devant les alignements du Tahat, de 
rilamanc, des pitons qui se dressent comme des phares au- 
dessus de la plaine et des mamelons isolés séparés par des brè- 
ches, qui forment jusqu'aux montagnes les plus lointaines une 
série infinie d'arrière-plans insensiblement dégradés. 

Aux dernières lueurs du jour, nous arrivons enfin à Taroen- 



LE MOUYDIR ET LE AHAGGAR 107 

rasset. L'oued y creuse une vaste cuvette toute encombrer» de 
verdure basse et s'adosse aux contreforts fantastiques des mon- 
tagnes. Sur le ciel se détache, comme la plongée de quelque* 
fortification gigantesque, la montagne dllelias percée d'une 
brèche, œuvre de quelque Roland légendaire ; sur le fond clair 
de la Koudia se dressent symétriques les deux mornes coniques 
du pilon et du mortier et tout près la masse *plus ample de la 
Montagne Rouge dont les ombres font saillir les nervures verti- 
cales. Derrière la falaise s'arrondit et entoure comme une cou- 
ronne la dépression tout entière ; sur la muraille de granit clair, 
chaque inclinaison du soleil hiodifie les teintes délicates et en 
idéalise les roses et les viplets à tel point que Taspect de la Koudia 
change à chaque instant et que de Tamenrasset qu'elle sur- 
plombe, on ne se lasse pas de Tadmirer. 

Quelques cases de roseaux, demeures des cultivateurs du lieu, 
sont groupées près du lit de l'oued et face à face sur un petit 
mamelon caillouteux, le P. de Foucauld a dressé son ermitage. 
Ermitage modeste s'il en fut : une case de terre à toit de paille, 
étroite et longue en est la chapelle surmontée d'une croix ; à 
quelques mètres une hutte d'herbages si basse qu'on s'y tient <\ 
peine debout, sert A la fois de cellule et de cuisine. Quelques ali- 
gnements de pierres sur le sol aride tracent les sentiers d'où les 
trop gros cailloux ont été rejetés. Cependant dans sa pauvreté et 
sa simplicité, cette retraite est si reposante et si recueillie, l'ho- 
rizon de la koudia si majestueux et si changeant que la solitude 
n'y semble nullement morose et que la mélancolie en est absente. 

8 avril. 

Séjour à Tamenrasset. iNous avons mis en station le baromètre 
à mercure, arrivé en bon état: ses indications pourront désor- 
mais servir de repères aux reconnaissances futures. 

Le P. de Foucauld tient, pendant mon séjour dans ses domai- 
nes, à me faire vivre de la vie touarègue et à me faire manger à 
la mode des habitants de la Koudia. Le déjeuner se compose de 
taraoualt, sorte de bouillie épaisse faite de lait aigri mélangé de 
farine indigène. Le goiU en est aigrelet et les petites particules 
demeurées dures grattent la langue cl la gorge. Mon estomac 



408 CARNET DE ROUTE 

se refuse de Tapprécier malgré mes efforts et malgré les incita- 
tions d*un appétit robuste. 

Après la sieste, j'accompagne le P. jusqu'au village indi- 
gène. Les cases de roseaux y sont de la dernière sauvagerie, 
puantes et enfumées ; bien que les habitants en soient des 
cultivateurs libres, leur existence ne peut se comparer qu'à 
celle d^s bêtes et dans leurs tanières sales, ils vivent parmi 
les étoffes sales et les détritus, bestialement. Nous donnons 
quelques conseils médicaux pour des ulcères ou des plaies, 
quelques encouragements à des femmes prématurément vieil- 
lies, quelques cadeaux aux enfants malpropres et criards. 

Le repas du soir est composé de farine, de lait aigri et de 
dattes pilées : intérieurement je crie famine et très tard le soir, 
après les observations et le travail, je* m'étends, l'estomac vide 
dans 1^ hutte de paillis et je regarde à travers le toit les étoiles 
innombrables, qui scintillent et dansent et se poursuivent, jus- 
qu'à ce que le sommeil me soit venu. 

« 

Tamenr'asset, 9 aTril . 

Ghernach qui nous a servi de guide jusqu'à Tamenr asset, est 
parti ce matin vers les campements de Moussa. Pour le retour 
vevH Endid, désormais Bak-Ader, mon informateur afar'is, sera 
notre guide. 

Après une dernière lecture au baromètre à mercure mis en 
station, nous avons remuré l'ermitage du P. de FV)ucauld, remis 
en ordre les instrumentî^ et préparé le domaine pour un nouvel 
abandon de plusieurs mois. 

Donc, après le repas de mets touareg, après les adieux aux 
cultivateurs assemblés, nous quittons à pied le village par les 
sentiers d'arrivée et nous cheminons dans les cailloux et par les 
pâturages, devisant tous deux, tandis qu'en arrière les méhara 
et les bagages suivent sous la conduite de Yahia et d'Embarek. 

Notre rendez-vous à Endid est pour le 10 au soir; et l'étape 
est longue sans être excessive. Le départ de ce soir n'a eu d'autre 
but que de gagner un peu et bientôt nous nous arrêtons, auprès 
de rochers couverts de dessins, en un beau pâturage d'une 
herbe fine où les méhara sont lâchés. 



LE MOUTDIR ET LE AHAGGAR 109 

Devant notre camp, la Koudia vue pour la dernière fois se 
développe tout entière, imposante et toute colorée d'un violet 
profond. Les ravines et les brèches, longues nervures verticales 
de la falaise, s'eoiplissent d'ombre fauve tandis que le soleil 
illumine les tyêtes saillantes et Ton dirait un buffet d'orgues 
gigantesque aux tuyaux luiseyits. En arrière des élévations 
occidentales,' le soleil lentement disparaît et peu à peu Tombre 
monte au flanc des montagnes dont les pieds deviennent d'un 
violet brun foncé. Les sommets encore restent embrasés et flam- 
boient ; lentement les plus bas, puis les autres, s'éteignent un à 
un sous le voile d'amétyste qui les envahit. Bientôt seul le som- 
met en aiguille de Tllamane géant est en feu dans le ciel assom- 
bri, au-dessus des premiers plans embrumés ; comme un phare 
dans le crépuscule, il illumine un instant Tombre croissante d'un 
reflet d'or et meurt à son tour en un dernier éclat de feu. 
Jamais l'horizon n'a été plus profond et plus diaphane et l'em- 
brasement de la Koudia jamais n'a été plus sublime. 

Les étoiles s'allument innombrables dans le ciel profond et 
leur clarté est si vive qu'il est possible de dîner sans lumière. 
Toutefois contre le froid de la nuit nous avons fait allumer un 
grand feu de brindilles et le P. de Foucauld et moi, nous nous 
étendons sur les burnous, la figure k la flamme qui éclaire par 
intermittence. Les mébara paissent au loin, nos hommes sont 
auprès d'eux ; pas un sotiffle de vent n'agite les longues tiges de 
merkba sec et nous demeurons en silence, savourant l'heure pré- 
sente, et jouissant de fexcjuise sensation de la solitude dans 
l'infini du désert vide et sous l'infini du firmament constellé. 

Je me suis écarté du camp pour respirer au sommet des 
rochers, le vent frais de la nuit. L'horizon tout autour de moi 
demeure à peine marqué d'une ligne plus claire et l'isolemeat 
est si impressionnant dans l'ombre d'où ne saille aucun repère 
qu'une crainte légère voltige autour de moi et que le silence 
dramatique m'oppresse. Et j'ai l'impression d'une délivrance 
quand à nouveau j'aperçois au loin, pàlote et tremblottante, 
la petite flamme de bon augure qui palpite parmi les brindilles 
de bois sec. 



llO CARNET DE ROtTÊ 

\0 atril. 

Bak-Ader s'était vanté trop tôt de connaître la route directe 
de ïanienr asset à Endid ; il a repris le chemin de Tit, suivi il y 
a trois jours, et ce n^est qu'en arrivant auprès du pilon de 
« El-Noç » mi-distance d'Iférouane à El-Aoulef, qu'il se* décide 
à quitter la piste ancienne pour pénétrer dans les ravins abrupts 
et les fissures caillouteuses et couper au court. Dans la direction 
qu'il désigne, le sentier est absent, et nous allons dans leséboulis 
et les pierres, par les pentes inclinées où parfois le passage pos- 
sible ne se découvre qu'après de longues recherches. Les 
mébara et les chameaux de bat renâclent et buttent, et moi- 
même, sur « Koudia » hésitant, je m'inquiète par moments, las 
de l'attention constante. 

En un petit oued à fond de sable, très étroit entre les rochers, 
nous nous arrêtons pour manger, à Tabri d'arbustes presque 
dépouillés, le « sfouf » (1) et les galettes de farine touarègue. 
Notre repas est singulièrement Spartiate, et cependant en face 
de nous sur la roche ensoleillée un lézard bleu à tête jaune nous 
surveille et se soulève sur ses pattes antérieures, gourmand peut- 
être des bribes tombées ; un petit oiseau vert cendré, pas du tout 
farouche sautille dans le sable et s'envole avec les miettes auda- 
cieusement ramassées. 

Bientôt heureusement, nous rejoignons le cours de l'oued Tit, 
large et tout encombré de tamaris élevés. Quelques cultures en 
des enclos de branchages sur les deux berges de la rivière, une 
grande rigole desséchée qui traverse la •vallée, quelques cases 
enfin éparses et basses marquent le centre de Tinamensart qui 
fut, à dire d'histoire, la patrie de mon méhari « Koudia ». Au 
delà l'oued Tit serpente parmi les mamelons peu élevés, tou- 
jours large et verdoyant et nous suivons en poussant les bêtes, 
le chemin monotone qu'il a tracé et garni de sable meuble. 

Le crépuscule est tombé lorsque notre petite caravane atteint 
enfin le camp où toute la reconnaissance duTidikell est groupée. 
Il est installé sur le bec extrême du confluent de l'oued Tit et de 
l'oued Outoul, au milieu des cailloux noirs sur le fond desquels, 

(1) Sfouf : daUes pilées el séchées. 



Le MOUYDIR et le AflAGGAR 111 

malgré Tombre, les toitures des tentes se détachent en clair. 

Dès longtemps, les sentinelles chamba nous ont signalés ; le 
lieutenant Sigonney, parti d'In Salah dix jours avant nous et 
rejoint ici même, s'avance vers nous avec Bent-MessiM, l'inter- 
prète touareg, et nous soiihaite la bienvenue. Bien qu'un peu 
jaloux d'une barbe plus fluviale, je suis ravi d'avoir trouve un 
camarade charmant dont le P. deFoucauld m'a maintes fois fait 
l'éloge et que je considère par suite déjà comme un ami. En- 
semble^nous gagnons les tentes où le capitaine Dinaux et le capi- 
taine Arnaud sont installés depuis Tavant-veille. 

lies nouvelles que chacun apporte, les récits des jours de notre 
séparation sont bientôt écourtcs par le repas plus européen et 
plus substantiel, et dont je me réjouis sans aucun regret de la 
cuisine targui, des aouzzaq (1) et des taraouaït (2). 

Le groupe des soixante-dix Chamba de la reconnaissance est 
campe autour des tentes ; de grands feux de paille éclairent par 
moment les hommes qui se mêlent et s'interpellent et rendent 
plus obscure la nuit qui entoure le carré. 

Ce soir des réjouissances ont lieu et bientôt le bal va débuter. 
Quelques Chamba se sont costumés en aimées, avec un long voile 
masquant la tête et des culottes amplement bouffantes : leur arri- 
vée est l'occasion des rires et des clameurs universels. Le chœur, 
sans instrument, s'est rangé en cercle autour des feux et frappe 
des mains en cadence tandis qu'une petite flûte, une rheïta, pré- 
lude et lance ses notes grêles. Et les danses commencent bouf- 
fonnes et crues, mêlées d'éclats de rire et de lazzis. Plus comi- 
que encore est ce vieillard appuyé sur sa canne et dont l'Age 
sans doute a incurvé les jambes chaussées de bas rouges! L'âge 
cependant lui a conservé l'agilité et l'amour des pitreries, car il 
interrompt les évolutions, entraîne de force les aimées et frappe 
sur le sol de grands coups de son bâton ! Il s'anime tant que ses 
bas se dénouent et redeviennent, 6 prodige, les ceintures de 
flanelle rouge d'uniforme. Les rires redoublent, les battements 
de mains se précipitent et les hommes et les aimées tournoient 



(1) AoTizzaq : farine de graminées indigènes. 

(2) Taraouaït : bouillie faite de lait aigri et d'aouzzaq. 



112 CAK>£T DE aOlJTIi: 

dans la clarté des grands feux qui portent des ombres grotesques 
et n'illuminent qu'une des faces des danseurs. 

Au loin la. nuit est radieuse et la température très douce ; au 
pied des tamaris Tombre est profonde et les clameurs lointaines 
d'une joie exubérante viennent jusqu'à moi qui sous le feuillage 
suis venu chercher mélancoliquement la solitude et le calme 
aussi pour les observations des astres. 

Endid, il avril. 

L'oasis d'Endid est située dans l'oued Outoul à quelques cen- 
taines de mètres en amont du camp. Adossée à un monticule 
rocheux de larges dalles grises, elle compte tout au plus une 
vingtaine de palmiers dispersés ; de vieux troncs de tamaris 
noircis et calcinés, gisent épars sur le sol parmi le fouillis des 
herbages secs aux larges feuilles claires. 

De bonne heure, tandis que Moussa-ag-Amastan, Boukhelil et 
Khédidi viennent palabrer au camp, je vais seul dessiner et 
peindre dans le lit de Toued. La lumière est très vive, la tem- 
pérature est douce et l'ombre des tamaris, toute parsemée de 
points de soleil, est d'une fraîcheur exquise. 

Sous la tente échauffée la sieste d'abord, puis le travail 
d'étude des Ifor'as sont pénibles; nonchalamment j'attends le 
soir. Et nous examinons, avec la lunette d'occultation, Jupiter 
énorme et Mars qui cheminent lentement dans le ciel, plus écla- 
tants que la foule des étoiles scintillantes. 

Bent-Messis, l'interprète touareg, a obtenu de Khédidi le récit 
de son expédition dans le Seguiet-el-Hamra. A son tour il nous 
conte la fantastique épopée : « Ils furent quarante, tant Kel- 
Ahaggar que Taïtoq, qui sous le commandement d'Aziouel par- 
tirent pour le Sahel. Il y avait Akhmedag-Ouankila, Tacha-ag- 
Seghada frère d'Aziouel, Rali-ag-Badjeloul fils du chef des 
Kel-Ahnet, Khédidi-ag-Khaffi des Kel-Rela, Douka-ag-Bagheli 
des Irreganaten et vingt quatre autres encore. Ne pouvant raz- 
zier les tribus du Niger ou des Oasis, ils avaient décidé de piller 
les Reguibat dont les tentes sont au delà de Taodéni, plus loin 
que l'erg Chech et que l'Iguidi, presqu'aux rives de l'Océan. 
Au passage, Abidin-el-Kounti leur fournit un guide ; mais ils se 





1. Retour lie Tamenrassel. Le V. de F, 

i. L'oasis <le Bndid (Ahaggar). 
X Autre vue de l'oasis de LnUid. 



1 



114 



(URNET DE ftOVTI! 






ignorant le pays, vivant de la chair des «r méhara » tombés, 
s'approvisionnant de la viande de deux antilopes tuées. La soif 
est ardente, mais les Touareg se rationnent et souffrent en 
silence. 

Quatorze jours après le combat, le détachement par grand 
hasard, a découvert un puits. C*est El-Ksalb à trois jours de 
Taodéni, vainement recherché à Taller; mais la troupe, privée 
de guide, ignore que c^est EUKsalb et demeure perdue dans le 
désert infini. 

Au lieu de prendre la direction heureuse de l'est^ elle s'infléchit 
au sud et pénètre dans le Merala terrible et dans le Djouf inexo- 
rable. Cinq jours après avoir quitté EKKsalb, l'eau manque à 
nouveau totalement et les vivres sont épuisés. Il reste vingt-neuf 
survivants et cinq ce méhara n. Ces cinq bêtes,^c'est peut-être 
pour quatre ou cinq hommes le salut ; vingt-neuf sont de trop. 
Tacha-ag-Seghada avec les Taltoq veut marcher plus^ao sud ; 
Khédidi-ag-Khaffl veut prendre la route de Test. Alors en 
plein désert, près de mourir^ les hommes se battent sauvage* 
ment. • 

Tacha, Khandoudi, Elfensi-ag-Aoual, d'autres encore et un 
seul méhari s'enfuient vers le sud et vont se perdre dans les 
dunes d^Vkela. Khédidi et ses suivants conservent quatre ani- 
maux et reprennent la route de Test. 

Après quatre jours encore le détachement de Khédidi aban*^ 
donne cinq hommes qui ne peuvent suivre ; le cinquième jour, 
il coupe enfin le sentier de Taodéni â Araouan. 

11 reste neuf hommes : Afregad tombe^ Bouketta tombe, 
Adjadj tombe, Ibdi-ag-Sidi tombe, Amghi-ag-Oughar tombe* 
Le sixième jour ils ne sont plus que quatre qui atteignent Ara- 
rouan. 

Le vieil Arouatta, chef de la ville, a de suite envoyé des Béra- 
biches et des chameaux h la recherche des dernier» survivants } 
trois sont retrouvés encore en vie ; mais sitôt qu'ils ont bu, ils 
meurent. 

Khédidi-ag-Khaffi, Douka-ag*Bagheli, Iknessi-ag-Chekri,Kha- 
lifa-ag-Mahoua ont mis trente jours après le combat de Zém- 
mour pour atteindre Araouan. Durant ce temps, ils n'ont bti 




LE MOÙTDIR tT LE AftAGGÀR 115 

d'eaa que cittq jours : deux jôufis au Zcmtnôtir, trois jours à 
El-Ksaïb. » 

Endid, H avril. 

Sous la tetitc du capitaine Dinau.t, véritable saloli décoré de 
tapis de Timmitnoun et d'étoffes claires^ Moussa-ag-Atnastali et 
ses suivants tout le jour encore palabrent. De graves nouvelles 
viennent d'arriver de Test, et un parti d'Ajjéuri pillards serait, 
le bruit en court, sur la route même du Ahaggar. Si la nouvelle 
étaient confirmée, il nous faudrait sans doute demeurer dans le 
paysf prêts à toutes éventualités $ mais les nouvelles au 8ahara 
sont si fantaisistes et si trompetiseé» qu'il Semble inutile de 
modifier Titibéraire fixé sur de simple» rarontars d'origine 
incertaine. 

Donc, h moins d'împrévu, noU& repartons demain pour Silct. 

Yabia, mon fidèle ordonnance me quitte. 11 fait partie de Tea- 
couade qui doit retourner à In^f^alah. Je l'ai remplaeé par Jef- 
far, un petit Ghambi tout fluets imberbe, aux allures féminines. 
Tout au plus il peut avoir seize afts et c'est cependant déjà Un 
Vieux serviteur avec quatre ans dé service et un brave qui a 
fait ses preuve». Le P. de Foucfluld me l'a (îhëudement recom- 
mandé et tout de suite il se montre empressé et adroit, sans être 
obséquieux comme l'étftit un peu Yahia. D'ailleurs il ne manque 
pas d'esprit et quand moi-même oU d'autres, rions un peu de »a 
trop grande jeunesse et de la candeur qu'elle nous laisse sup- 
poser, il se défend chaleureusement avec une confusion tout à 
fait comique. 

Larbi le dirige au milieu des caisses éparses, lui découvre les 
secrels des bagages^ très fier de son importance. Jeffar éeoute 
un peu moqueur, les inductions de Larbi et plus subtil, songe 
qn'AUah sans doute a posé en loi générale, par lui-même 
aujourd'hui subie, que toujoul-s rautorité et particulièrement 
celle que Larbi s'arroge, vient de rancienneté plus qUe de l'itt- 
tèliigènee. 

Au soir cependant il paraît évident que l'intelligence a repris 
tous ses droits. 

L'idée m'est venue, après le repas, à la nuit tombée, d'aller 



116 CARNET DE ROUTE 

visiter Moussa et ses cooipagnons, campés dans Toued, sous les 
tamaris. Quelques feux sont épars dans Tobscurité et nous servi- 
ront de repères. J*ai entraîné le lieutenant Sigonney et tous deux 
nous partons seuls, sans armes. 

Moussa, Boukhelil, Kbédidi autour d'un brasier presque éteint, 
déjà sont étendus sur le sable sec et paraissent dormir; la clarté 
rouge du foyer illumine par instants les lances piquées en terre, 
les burnous dont ils sont enveloppés et les premières branches 
étendues des tamaris. 

Leur méfiance instinctive cependant les éveille; tous trois 
d'un seul coup se sont dressés et dès qu'ils nous ont reconnu 
nous accueillent avec empressement. De larges poignées de 
main s'échangent et nous nous accroupissons auprès de nos 
hôtes qui semblent charmés de notre visite. C'en est fait des 
mines d'apparat et des burnous rouges hideux ; poussa et ses 
compagnons ont le voile presque levé ; affables ils nous reçoivent 
familièrement et répètent des <( c'est la noce » du plus haut comi- 
que que Bent-Messis leur a seriné tout le jour. Moussa avec sa 
large figure noire est plein de confiance et de bonhommie; dans 
son véritable costume indigène, il a repris grand air et son 
embonpoint même ne semble plus ridicule. Ma lanterne électri- 
que le surprend, phénomène incompréhensible ; pour ne pas 
demeurer en reste, il me présente ses armes : il y a là des revol- 
vers bien entretenus et surtout un Mauser automatique, don de 
M. Gauthier, qui l'enchante et l'enthousiasme. Il ne résiste pas 
au plaisir de ceindre ses cartouchières, d'y enfoncer les revol- 
vers, et véritable arsenal vivant, il mime, Mauser au poing, un 
combat héroïque et s'excite en poussant des cris de guerre. 

Khédidi qui revient du Zemmour et du rezzou des Taïtoq 
contre les Reguibat, me fait peine ; grand et maigre, il a les 
traits accentués et tirés et la souffrance l'a marqué terriblement. 
Son teint est bilieux et sa volonté seule redresse ses épaules qui 
déjà se voûtent. 

Boukhelil aussi est grand et mince, mais la figure est fraîche 
et avenante ; le teint est clair et les grands yeux noirs me rap- 
pellent les yeux de Mokhammed-ould-Bà ; il semble encore 
étonné et peu confiant. Lui aussi nous montre un petit revolver 



. ^.-»*l! 



LE MOUTDIR ET LE AHAGGAR 117 

de poche qu'il cache tout entier dans ses doigts et explique com- 
ment avec cette arme, il est possible de tuer son adversah*e en 
semblant lui tendre la main. Cette main qu'il avance, ce disant, 
est fine et fluette comme une main de jeune fille ; à peine j'ose- 
rais la serrer entre mes doigts et Boukhelil est déjà un guerrier 
réputé parmi les Kel-Ahaggar. 

Quelques-uns des suivants des chefs se sont rapprochés et font 
cercle ; des branches sèches de tamaris raniment les foyers pres- 
que éteints ; la flamme haussée éclaire ce groupe curieux des 
chefs Kel-Ahaggar assis fraternellement avec des Français et 
devisant dans la nuit douce et limpide. Sans doute la conversa- 
tion demeure primitive faute d'interprète ; mais mes quelques 
mots de tamachèque et d'arabe suppléent aux gestes parfois in- 
suffisants et je comprends très bien les pensées de Moussa. 

Ma visite au camp des chefs touareg m'a ravi, car je les ai vus 
sans façon, un peu enfant, comme ils le sont, mais bien dans 
leur cadre et dans leur couleur. Sigonney aussi est ravi. Ce soir 
nous avons senti vibrer l'âme de ce peuple touareg, primitif, 
mais sentimental et impressionnable. 

13 avril. 

Aujourd'hui grande séparation; définitive pour Moussa-Bou- 
khelil et Khedidi qui partent en guerre vers le pays des Ajjeurs, 
tout heureux de l'autorisation obtenue ; définitive aussi pour 
Yahia qui remonte vers In-Salah avec son escouade de huit 
Chamba ; très courte pour le capitaine Dinaux et nous autres 
qui, par deux routes différentes, ga^'-nerons ce soir même un 
rendez-vous dans les montagnes. 

Avec le capitaine Arnaud et Sigonney, nous avons pris la 
route de l'oued Tit pour visiter au passage le village et les 
cultures d'Abalessa. Ce centre (le mot village me semble tout 
à fait impropre, car, ici je n'ai nullement l'impression d'un 
village) s'étend au long de la vallée sur plusieurs kilomètres ; 
de-ci de-là, quelques champs dans des haies d'épines, quelques 
cases isolées, de terre ou de paille tressée, s'espacent et se 
remarqueraient à peine pour un voyageur non prévenu. 

Ba-Hammou, secrétaire ou khodja de Moussa, c'est-à-dire son 



118 QKmm m wvn 

iaterpi^èt^ ^t son tPâductour araba, 9 est aonistpuit duni» le lit 
môme de Toued Tit u^q vaste dem^upe cipculaifa an puilUi^ babi*- 
Icment ouvragé. U noms atta»d sur Iq squU au passaga et insii^te 
pour (|ue nous bonorloqs nen pénates d'uu aprôt. Puisque le céré- 
iDopial ainsi Texig^, pous entrons tous dans la oaso et d'instinct, 
tant l'aspect des taudis vus précéden^ment ma déformé le goOt, 
j'admire la construction plus soignée et l'aération Qt la hauteur 
du toit* Ba-Hammou, érudit arabe, e^^hibe avee fierté ses livres, 
des Corans plus ou moins anoians et tachés au contact séculaire 
des doigts, d*autres Corans ençor§, d*autr(8s encore, dons du colo- 
nel Lapcrrine, dorés sur tranche s'il vous plaît et tout flambant 
dans les reliures de molasquine rouge I Je constate que la 
bibliothèque ne contient guère que des Corans de tous formats ; 
cepend/int Ba-Hammou à la réputation de connaître mille secrets 
de Thistoire antique du pays. Ba-Hammou veut être aussi géné- 
reux ; il offre le thé, denrée luxueuse pour Je Ahaggar ; Sigonney 
reçoit en cadeau un curieux mors de cuivre ciselé, et je me vois 
gratifié d'une très vieille tasoufra (1) dont le cuir usé tient Teau 
très fraîche, Ba-Hammou me l'assure, mais qui présentement 
renferme un horrible mélange de dattes pilées et de morceaux 
durcis de tikamarine, ces aigrelets petits fromages de lait de 
chèvres. Je remercie vivement mon hôte de son présent; une 
tasoufra d'autant plus précieuse qu'elle est plus vieille, est tou- 
jours, lorsqu'elle est bonne, difficile 4 trouver; alors elle tient 
l'eau d'une fraîcheur remarquable et la peau fine de gazelle 
ne communique aucun goût nauséabond ; je suis plus heureuse 
de ma vieille tasoufra fripée et noircie que je ne pourrais le 
dire. 

Les cultures importantes de Abalessa sont au sud de ce centre, 
près de Tétranglement de la vallée par une arête rocheuse 
transversale De très profondes canalisations coupent Toued, 

passage périlleux ponr les méhara craintifs, et conduisent l'eau 
limpide jusqu'en des champs étendus, si vastes môme qu'ils 
emplissent la dépression* Quelques puits purieux, à traction^ 



(1) Tasoufra : outre en peau Qne de gazelle, servant f^u transport du lait ou 
de l'eau. 



hE MOIIYDIR ET LE AHAGGAR 119 

montés sur des échafaudages de bois, crisseut à longueur (|e 
jour et les épis de blés sont lourds et pesants, prometteurs d'une 
récolte abondante. Les villageois affairés surveillent l'arro- 
iage« défoncent le sol, ou poussent les animaux de bat; une 
animation réelle règne au milieu des moissons et de tout le 
désert* Abalessa est Tunique centre de culture où j'ai vu réelle-' 
ment des cultivateurs et des cultures. 

Le rendez- vous du capitaine Dinaux est au milieu des monti- 
cules isolés et ce n'est qu'après force reconnaissances que nous 
découvrons enfin le camp sur la pente d'un mamelon. 

En avant une vaste plaine unie s'étend coupée de lignes basses 
d*arbri8seaux qui sont la trace des oued asséchés. Là les 
gazelles abondent, mais à peine Sigonney et moi sommes nous 
partis en chasie que les botes craintives s'enfuient dans les 
rochers où nous les poursuivons péniblement et vainement. Les 
Chamba ont été plus heureux et ramènent six victimes. 

i4 avril. 

Le terrain est devenu volcanique ; les traces des anciens cra- 
tères de l'époque quaternaire sont visibles à toutes les monta- 
gnes et sur le sol même les laves et les pierres ponces roulent 
aux pas des méhara. Le capitaine Arnaud a trouvé une corne 
de mouflon encastrée dans les détritus volcaniques, preuve mani- 
feste du peu d'antiquité relative des dernières éruptions. 

D'ailleurs les vasques cratériformes ne laissent à cet égard 
aucun doute. Les cavités se sont comblées, mais l'aspect géné- 
ral est resté de falaises circulaires bordées par des à-pics. 

Parmi les roches, le capitaine Dinaux a déployé ses Chamba 
en ligne et fait exécuter les évolutions successives d'un combat. 
Je constate, non sans étonnement, que le dressage de ces hom- 
mes est très soigné et qu'ils ont, en particulier pour l'utilisa- 
tion du terrain, une prédisposition naturelle que l'instruction 
militaire a développée d'une façon tout à fait remarquable. 

Un large seuil rocheux qui s'étend comme une marche d'esca- 
lier et que nous franchissons par un ravinement étroit, forme la 
limite méridionale du Ahaggar, Au delà dans le désert presque 
uni quelques pitons encore, isolés et perdus, sont les derniers 






120 CARNET DE ROUTE 

cpntreforis au delà desquels s'étend rimmensité nue du Tanez- 
rouft. 

A proximité d'un de ces pitons, de celui de Tin-Tidaf, la « mon- 
tagne des voyeurs » sont les deux oasis de Silet. La première 
que nous longeons tout d'abord, n^est qu*un bosquet plus dense 
des arbustes ordinaires au désert; quelques palmiers seuls 
indiquent encore d^anciennes cultures et leur distance entre eux 
est telle qu'ils sont perdus au milieu des tamaris et des gom- 
miers. 

La deuxième oasis de Silet, appelée Tibedjin est au pied 
môme du pic de Tin-Tidaf. Moins étendue et presque circulaire, 
elle est surtout formée de palmiei*s, mais comme les Touareg 
insouciants n'en ont pas coupé les anciennes palmes séchées, 
les hautes tiges se sont garnies d'une parure de djerid jaunes 
qui pendent lamentablement comme une chevelure éparse. Les 
trous d^eau de Silet sont des excavations à fleur de terre, main- 
tenant embourbées et qu'il faut recreuser et nettoyer avant 
l'abreuvage. Tous les Chamba s'y sont mis ; presque nus, ils 
travaillent dans la vase puante et s'excitent en chantant ; bien- 
tôt entre les couches du sol l'eau sourd plus pure et se décante 
lentement dans la cuvette appropriée des puisards. 

En attendant le convoi retardé, nous déjeunons des provi- 
sions de route au fur et à mesure de leur apprêt : dattes scchées 
d'abord, café, enfln cborba et pâtes chaudes. La préparation 
du café est particulièrement arabe ; le cuisinier pour s'assurer 
qu'il est à point le goûte et le regoûte consciencieusement et 
après chaque essai reverse dans la marmite le contenu de sa 
tasse. Mais nous sommes faits à ces petites choses et nous 
n'adressons pas même une observation, parce que sans doute 
l'homme ne saisirait pas notre reproche. 

Enfin les chameaux de bat sont arrivés; nous fixons les ten- 
tes sur les dernières assises du mont Tin-Tidaf : en face se 
dresse un bouquet de trois palmiers chevelus, si dégingandés, 
qu'on croirait trois miss anglaises, très grandes, quelque peu 
montées en graine et coiffées de chapeaux à plumes défraichies 
et étiques. Le voisinage de ces miss m'enchante ; à chaque assaut 
du vent, elles prennent des inclinaisons féminines et semblent 




Planche XXIII 




I. Noire camp à l'oasis de Silcl (Aliaggar). 
2. Curage des Irous d'eau i\e Silel. 



LE MOUYDIR ET LE AHAGGAR 121 

entre^ elles se faire des grâces et des salutations; elles se recu- 
lent, se rapprochent, se saluent; les bras cachés sous les djérid 
pendant comme un schawl, se courbent et se tendent et le bruit 
du feuillage froissé est comme un susurrement d'anglais entre 
des lèvres timides ; tout en haut, les touffes de plumes vertes 
s'agitent furieusement. 

Sous les tentes la chaleur maintenant devient très vive ; nous 
sommes insensiblement descendus des altitudes élevées du 
Ahaggar et, à la bordure du Tanezrouft, nous retrouvons les 
instants étouifants sous le soleil de plomb. A cette heure le 
regret est vif des averses et des temps couverts du Mouydir, 
mais le grand soleil implacable poursuit sa course dans le ciel 
uniformément bleu, indifférent à nos souhaits. 

Après le dîner, je pars avec Jeffar et deux hommes jusqu'au 
point d'observation de M. Vilatte en 1904. Dans la nuit tout à 
fait tombée, la distance est longue à franchir et la lumière dont 
je m'éclaire, m'aveugle et rend très profondes les ombres qui 
m'environnent. Les touffes d'iraq (1) aux odeurs fortes s'enlacent 
comme des barrières continues dans lesquelles la recherche du 
passage est parfois difficile ; les « Kangas » (2) endormies se 
redressent au bruit et s'envolent en piaillant sourdement. 

Au retour, les feux du camp, très loin, me servent de repère ; 
les lumières tremblent parmi les branches et ont des aspects 
tout à fait fantastiques. 

Au brasier, le P. de Foucauld et le capitaine Dinaux se chauffent 
encore; je m'assieds auprès d'eux et sans presque parler, nous 
demeurons dans la température exquise, regardant la nuit très 
belle, très profonde et silencieuse au-dessus du camp endormi 
derrière nous. 

Silet, 15 avril. 

Jour de repos avant la longue traversée du Tanezrouft. Dès 
Taube, la température est très douce, l'eau froide à profusion est 
exquise et dans la brume matinale les palmiers chevelus emplis- 
sent l'air d'un bruissement léger et se bercent en cadence. 

(1) Iraq : plante saharienne, 
(â) Kanga : caille de barbarie. 



128 CARMer m boute 

Bout left (rois mitt anglaises, nous déjeunons sans^bAte, 
savourant la douceur du jour et les déljces de Tombrage épais et 
le douK farniente, avant la chaleur, la lumière pénible et les 
fatigues de demain. 

Au soir avec Sigonney je suis monté au sommet du mont 
Tin-Tidaf. De larges « basina » de pierre sont accrochées au 
flanc des rochers et nulle végétation ne pousse entre les pier- 
res noires. Vers le Tanalerouft, la vue s*étend à Tinflui sur le 
cercle de Thorison sans aspérité, sans arbre, sans roche; Tob- 
servatoire est bien choisi des veilleurs dont le devoir est d'aver- 
tir en cas d'alarme, les pasteurs et les cultivateurs du Ahaggar. 

Vers le nord aussi le désert s*étend uni et plat, mais au 
loin les montagnes volcaniques et les larges coulées de lave 
s'irisent et s'estompent dans le crépuscule et frangent d*une 
dentelle claire la vaste plaine de terre noire étendue à mes 
pieds. 

Au milieu de la platitude monotone les palmiers de Tibedjia 
saillent en bouquets et je reconnais pour la première fois Toasis-- 
type de nos imaginations, émergée du sol, au milieu de la plaine 
uniforme, sans qifaucune cause explique pourquoi les dattiers 
se sont dressés là. La bordure de palmiers en est très nette et 
sans transition la vue passe des touffes épaisses de djerid clairs 
au terrain noirâtre sans végétation. 

Cet aspect de Tibedjiu vu de haut est tout à fait curieux et 
contraste avec celui des oasis septentrionales qui toujours 
s'étendaient dans des bas-fonds ou des lits d' « oued d 1à, où la 
nappe d*eau souterraine est peu profonde et resserrée par des 
seuils rocheux. 

Du nord au sud. nous avons maintenant traversé le massif du 
Ahaggar ; on peut dire qu'il est la vertèbre centrale du Sahara. 
Lors(|u'on trace une ligne droite d'In-rSalah à Tombouctou, on 
partage en deux zones tout le désort, au sud des oasis algérien- 
nes : à l'ouest, Qc^i le Sahara des sables ; 4 lest, c'est le Sahara 
des pierres. 

Vers rocci^ent, ce sont les « reg » (1) infinis, les dunes sans 

(1) Reg : surface plaae de sable ou de gravier léger. 



LE MOUVOIR ET 1,15 AIi4GGAR 138 

c^fs^e en moiivament ot toujours vivantes, Tlguidi et V a prg 9 
Chech, les immenses dépressions qui sont des fonds de mer, les 
fournaises du Djouf-ct du Meraïa. Vers l'orienti ce ne sont que 
massifs granitiques et volcaniques enchaînés ou séparés par 
des dépressions qui s'étendent comme des couloirs entre les 
blocs. 

De cette charpente rocheuse, le Ahaggar est à la fois le 
massif le plus important et le plus central. Les sommets dépaS' 
sent probablement les altitudes de 2.200 mètres déjà admises. 
Ses ressources, sa situation, sa population môme en font le prin« 
cipal centre osseux de rimmense squelette de granit étendu en 
travers du Sahara. 

Comme des membres reliés, une couronne de massifs moins 
élevés, en diverge et chacun d'eux est le pays et le refuge d'une 
tribu berbère isolée, Au nord-ouest, c'est TAhnet aux tables 
gréseuses que parcourent les Kel-Ahnet et les Taïtoq ; au nord 
le Mouydir ; h l'est le Tassili des Ajjeurs ; au sud»est TAïr ou 
Asbin ; au sud- ouest TAdr'ar des Ifor'as. 

Pour dénudés et infertiles qu'ils soient, partout, ces massifs 
ont créé chacun un centre de vie et les « oued » issus des pitons 
ont canalisé l'eau des précipitations atmosphériques, Tout gui- 
dée vers les dépressions où poussent les arbrisseaux et les herbes 
ou l'ont conservée souterrainement à Tabri de leur lit de sable 
superficiel. 

Chose curieuse, ce n'est guère que depuis 1905 et 1006 qu'on 
connaît exactement la situation géographique du Ahaggar. Sur 
la foi des renseignements anciens, on s'était figuré le massif 
comme beaucoup plus occidental. La mission Flatters, au 
moment où elle fut massacrée à Tadjenout, se croyait encore h 
200 kilomt^tres du Ahaggar ; elle était à 14 kilomètres d'un cen- 
tre de culture de ce pays et y était venu donner, têfp baissée, en 
plein. Plus tard, la mission Foureau-Lamy reconnut Tadjenout. 
Comme ses devanciers, elle ignora sa proximité du Ahaggar et 
l'existence d'un village si voisin ; elle vit bien des montagnes 
élevées, m^is elle les crut des contreforts très lointains et ne 
s'imagina pas avoir longé la a Koudia ». 11 fallut les détermi- 
nations de M. Yilatte en 1904 et surtout la tournée du lieutenant 



124 CARNET DE ROUTE 

Voinot pour placer le Abaggar à sa situation réelle et constater 
le voisinage de Tadjenout et des centres berbères. 

Antérieurement à l'occupation française, les Touareg Kel- 
Abaggar vivaient, dans leur pays désbérité, de guerres et de 
pillages, de droits perçus sur les caravanes, de redevances 
imposés à leurs tribus serves. De nos jours, ces Berbères en 
sont réduits à cbercber dans l'élevage et la culture leurs moyens 
d'existence. 

Si les pluies étaient plus abondantes et plus régulières, sans 
doute les troupeaux de moutons et de « mébara » seraient une 
richesse appréciable, car le débouché est très voisin sur les 
marchés du Tidikelt et du Touat. Là, la viande de boucherie fait 
défaut et les besoins en animaux de selle se sont accrus avec la 
création des compagnies sahariennes. Mais les pâturages sont 
si précaires que les Kel-Ahaggar sont parfois obligés de con- 
duire leur bétail jusque dans l'Adr ar' des Ifor'as pour lui per- 
mettre de résister au man({ue d*eau et d'herbages. 

L'eau encore se trouvera-t-elle en abondance suffisante pour 
permettre un développement satisfaisant des cultures et des pal- 
meraies. Sans doute, j'ai oui dire que l'eau coulait dans les 
« oued » vers les hautes vallées de la Koudia; sans doute à 
Abalessa, j'ai vu des « foggara » vivantes, des champs de blé à 
perte de vue. Moussa en ce moment même fait construire de 
nouvelles canalisations. Cependant la quantité infime de pluie 
tombée sur le pays laisse prévoir que les réservoirs naturels des 
montagnes sont de capacité très limitée et le sous-sol granitique 
ne semble nullement favorable au forage de puits artésiens. 

Les Kel-Ahaggar, incapables d'assurer leur existence par l'éle- 
vage et la culture, seront-ils réduits à être les convoyeurs des 
caravanes transsahariennes? Ce commerce d'une rive à l'autre 
du Sahara, déjà très faible, est voué à une mort certaine et ce 
ne sont pas les échanges de tribu berbère à tribu berbère qui 
fourniront aux nomades actuels des éléments de richessse 
future. 

En seront-ils donc réduits à émigrer vers des régions plus 
favorisées, ces Kol-Ahaggar jadis si craints et dont l'existence 
même semble maintenant menacée ? 



LE MOUTDIR ET LE AHAGGÂK 125 

Il faut espérer que la science des géologues français et les 
efforts des chefs blancs de la région sauront faire sourdre du sol 
Teau nécessaire h la vie des plantes et du bétail et que les guer- 
riers de jadis pourront dans l'avenir se transformer en paisibles 
cultivateurs et en pasteurs vigilants. 



CHAPITRE V 

Le Tanezrouft 

16 avril 1907-2o avril i907 



16 avril. 

Au delà de Silet, la route vers TAdr'ar' des Ifor'as entre en 
plein Tanezrouft, et y demeure jusqu'à Tarrivée à In-Ouzel. Je 
m'étais figuré cette zone, cette barrière, beaucoup plus aride et 
plus infertile et en moi-môme, je Tavais comparée à cet aijtre 
Tanezrouft qui s'étend plus à Touest entre Araouan et Taodéni ; 
aussi je suis tout étonné de trouver ici encore une végétation 
étique, il est vrai, mais suffisante cependant pour tracer nette- 
ment le cours des oued et pour permettre aux méhara de se 
réconforter au passage. Sans doute, les espaces ne manquent 
pas où, sur des kilomètres, le désert s'étend lout uni, tout plat, 
seulement plissé par les rafales périodiques et prolongées des 
vents ; mais cependant ce n'est point encore ici le pays du vide 
absolu, leMéraïa d'Araouan. 

Chance inespérée, le ciel durant la nuit s'est couvert et nous 
allons dans l'atmosphère seulement attiédie, qu'un vent léger 
rafraîchit par instants ; le souvenir de Tan passé et des étapes 
dans le « Djouf » me fait sentir plus encore l'agrément de l'étape 
d'aujourd'hui. Le P. de Foucauld mon compagnon de marche, 
m'a conté des choses délicieuses sur l'histoire antique des Toua- 
reg, sur l'origine de l'Islam et sur la pénétration de la religion 
de Mahomet à Babylone, à Koufa, à Bagdad. Il sait dire tous 
ces résultats de ses recherches avec une précision et un charme 
qui en font un régal pour l'esprit. 




l 



lË tAflËZBOV^ 1S7 

1 

De cinq heures do tnfttin à trois heures du soir, nous mar- 
chons presque sans arrêt ; cependant la fatigue ne se sent pas; 
8st-^e la douceur de la température, est-ce l'impression pi^ofondc 
des enseignements du P. ; est-ce Teau délicieusement fraîche de 
la c tasoufra » de Ba-Hammoù? mais la première journée du 
Tanezrouft aflolant m'a été un enchantement ; et je la marque 
d*une pierre blanche dans mon esprit, le soir« en m'endormant 
dans le sable qui s*étend à Tinfini, toujours plat^ toujours uni* 
forme, toujours immensément vide. 

17 ôVfil. 

tàe quatre heures du matin à quatre heures du soir, nous 
cheminons dans le Tanezrouft, d'une allure monotone ci dolente, 
par le « reg » infini qui rapproche Thorizon et sous le grand 
ciel gris où les nuages striés s'immobilisent et persistent. Au 
passage des oued issus du Ahaggar, quelques touffes d'herbes 
quelques goqfimiers se dressent perdus, avec des allures éplo- 
rées. Puis la route k nouveau se déroule, triste, immensément 
triste^ sur l'éternel sable terne et sous le ciel perpétuellement 
gris. Les heures s^allongent et se traînent désespérantes tandis 
que l'esprit vagabonde, revit les souvenirs anciens, rumine les 
idées déjà mille fois réfléchies et s'accroche à toutes les rémi- 
niscences du passé et à tous les espoirs de Tavenir. 

Le vide do la terre et du ciel à la longue fait le vide de Tes- 
prit et par les solitudes infinies, on s'en va rompu, affaissé, le 
cœur lourd et les yeux sans regard ; Tàme s'enferme en soi- 
même et s^endort immensément lasse du néant et lasse du 
vide. 

A peine au camp, nous nous étendons dans le sable presque 
sans mot dire, comme hiconscîents, pressés de frouVcr le som- 
meil, seul remède contre le vide angoissant. 

18 avril. 

Par la pleine nuit sans lune, ii la lueur des lanternes, nous 
atolls levé le camp, sellé les bêtes et charge les bagages. Nous 
allons ft pied* Les yeut ne distinguent pas le sol, maïs qnittî^ 
porte puisque la plaine à Tinfini est sans aspérité, sans piem?^ 
sdns herbe. Derrière nous les mébara tenus en mains suivent 



f 



f 



128 . CARNET DE ROUTE 

silencieux, en baissant la tête et tout le détachement sur un rang, 
ligne d*ombre indécise qui flotte, défile, sans bruit vain de 
paroles, chaque homme enveloppé dans ses burnous, les capu- 
chons dressés sur la tète. Les pas pressés des bêtes et des gens 
produisent un crissement du sable et le vent par moment fait 
claquer les étoffes lâches. 

L'étoile du matin, Nejma, déjà brille à Torient; bientôt Taubc 
se lève blafarde. Lentement le soleil apparaît, déformé dans la 
brume basse et d'un seul coup éclaire tout le grand désert où 
les seules ombres sont celles de nos méhara et de Tescorte. 
• Au lointain pas une dune, par une roche ne s'est découverte 
et le guide à pied, les bras croisés dans son pagne de guinée, 
tenant comme un sceptre sa badine blanche, marche tout droit 
et sans se retourner dans la direction uniforme et constante. 

Bent-Messis, l'interprète touareg, chemine auprès de moi ; les 
leçons de Yahia et quelques mots tamachèques appris au hasard 
me permettent de converser, avec mille circonlocutions et mille 
peines. Et Bent-Messis semble ravi quand enfin j'ai compris le 
sens des vers qu'il a composé en notre honneur et qui célèbrent 
notre marche à travers le désert. 

Au soir, dans le désert plat une dépression se marque bordée 
de pierres grises éparses et adossée à de petits mamelons rocheux. 
Les touffes de hâd d'un vert poussiéreux y sont pressées et vigou- 
reuses, et longtemps avant nous, les méhara qui les ont aperçu 
ou senti pressent l'allure et prennent le trot. Les pauvres bêtes 
oublient vite la fatigue du jour ; le déchargement des caisses est 
pénible du dos des chameaux qui sans cesse se relèvent et s'en- 
fuient vers le pâturage. 

< 

Du camp dressé en plein « reg », l'aspect du désert le soir est 
grandiose et le ciel prend des teintes délicates qui se reflètent 
sur la mer de sable et se dégradent et s'éteignent lentement. 

19 avril. 

Toujours le sable, toujours le vide ; le soleil se lève sur la 
plaine nue, au milieu de la vapeur légère qui imprécise l'ho- 
rizon. 

Vers 9 heures, une muraille grise, à peine visible, émerge de 



LK TANKZROIFT 129 

la brume et court parallèlement au chemin suivi : c'est le Tassili 
de TAdr'ar', soulèvement de grès dont les contreforts se pro- 
longent vers Touest jusqu'au puits de Timissaô. Quelques dunes 
parallèles, d'accès facile, semblent le travail des remous des vents 
brisés contre les pierres ; un large couloir les sépare de la 
falaise. Les monticules de sable et toute la plaine sont bosselés 
d'énormes touffes de « drinn )> dont les graines noires au sommet 
des longues tiges se balancent et balayent le sol. Devant nous 
quelques troupeaux de gazelles chassées de ces lieux de régal 
s'enfuient et se retournent inquiètes, et jusque dans les pieds 
deê méhara, les gerboises cabriolent et sautillent de droite et de 
gauche, d'une allure incohérente. 

Peu à peu le Tassili se précise ; au sommet de la falaise les 
blocs perchés se découpent en dents, en pyramides, en phallus 
énormes; parfois on dirait des ruines dominant la montagne, 
ou des animaux fantastiques qui se seraient perchés 1^ comme à 
FaiFùt. Quelquefois les éboulis ont arraché la patine superfi- 
cielle et les tonalités profondes apparaissent, jusqu'au rouge 
brique. 

La gorge de Tamada, au dire du guide, s'ouvre devant nous ; 
mais l'entrée oblique n'en apparaît pas encore, lorsque nous 
dressons ft camp sur la bordure des champs de drinn auprès 
de quelques beaux gommiers qui nous serviront d'abri. Les 
méhara de suite sont partis vers les abreuvoirs du défilé ; après 
le déjeuner et la sieste nous irons à notre tour, Sigonney et moi, 
en reconnaissance jusqu'aux points d'eau. 

Quand nous partons, la chaleur déjà s'est affaiblie et le soleil 
est incliné sur l'horizon ; les premiers chameaux reviennent des 
lagons dont l'eau, au fond de la gorge, est abondante et superbe, 
mais dont l'accès a été particuh'èrement difficultticux. 

Jeffar et Larbi nous accompagnent porteurs de l'astrolabe et 
des montres, et la trace des méhara sur le sable nous sert de 
guide. Les cailloux, entre lesquels la trace serpente deviennent 
insensiblement des pierres puis des rochers. Soudain nous som- 
mes devant l'arête du Tassili même et la gorge de Tamada s'en- 
tr'ouvre, étroite, entre deux énormes murailles vcîrlicales de 
grès qui se dressent et surplombent de peut-être cent mètres. 

9 



130 CARNET DE ROUTE 

Au fond de la brèche, le ciel apparaît au loin, très pâle et Ton 
croirait que par là, la vue s'étend sur un autre monde. 

D'instant en instant la gorge se rétrécit; d'énormes pierres se 
sont éboulées des falaises supérieures et se sont incrustées dans 
le lit de sable de l'oued ; autour d'elles le remous des eaux a 
creusé des cavités, des fondrières, et jusqu'aux sommets, des 
herbages sont demeurés accrochés. 

Bientôt les blocs errants sont si nombreux qu'ils se chevau- 
chent et se heurtent et que le sentier incapable de les contour- 
ner, les escalade ; il faut alors s*aider des pieds et des mains ; 
les pas ont par place creusé des marches informes et les cara- 
vaniers ont dressé des barrières aux endroits trop dangereux. 

Vaine précaution : les méhara glissent et des nôtres plus d'un 

ont déjà roulé parmi les blocs où demeurent des traces de sang; 

par groupes ils reviennent de l'abreuvoir, en file indienne; ils 

I vont lentement et prudemment, sautent et font «fTort. Parfois 

les cailloux roulent, les pauvres bêtes buttent et tombent sur 
les genoux en poussant un grondement'roulé que l'écho répète ; 
et pour les laisser passer, nous grimpons au sommet d'un bloc 
^ et dégageons le sentier. 

Au-dessus de nos tètes, des pigeons inquiets volent en cer- 
cle ; sur chaque pierre saillante de la muraille, il en est qui rou- 
coulent et qui prennent leur essor quand l'envol passe à portée 
d'eux. 

La brèche maintenant est si resserrée qu'il semble qu'on en 
puisse toucher les parois des deux mains à la fois ; encore un 
effort et de la roche gravie, le lac apparaît à nos pieds. 

Sous les roches noires et contre la paroi sévère incurvée, 
Teau reflète le ciel bleu et miroite. 11 est bien petit, u le redir »; 
en France il passerait inaperçu et sa circonférence de 10 à 13 mè- 
tres ne lui vaudrait guère que le nom de flaque d'eau ; mais ici 
en plein désert, le lac de Tamada est une surprise et un émer- 
veillement. L'eau y est à l'air libre, et riante dans son cadre; 

les méhara étonnes y boivent à longs traits, bruyamment et 

« 

paraissent surpris de pouvoir tremper leurs pattes et s'esbrouer 
jusqu'au dos. Les Chamba eux-mêmes se couchent à plat ventre 
sur les pierres et boivent à pleine bouche. 



Le TANE^OUFT 131 

Tout autour du lac, sur toutes les pierres, sur toutes les falai- 
ses, les pigeons sont groupés et luttent entre eux ; sans nul doute 
la présence des hommes et des animaux leur est vivement 
désagréable, car la soif et la tombée du soir les poussent à se 
désaltérer et la peur les en empêche. Quelques-uns plus hardis 
se laissent comme des traits glisser jusqu au milieu des gens 
affairés, mais aucun n'ose s'approcher de Teau qui clapit. 

Leur crainte d'ailleurs est fondée, car à plusieurs reprises 
Sigonney a tiré sur leur troupe pressée et le bruit se répercute 
des battements d'ailes affolées et du tonnerre de la détonation 
qui rugit et se renvoie et se prolonge. 

Sur une roche plate au-dessus du lac, j'ai dressé l'astrolabe ; 
Larbi entre deux blocs a préparé la place où je m'étendrai et 
Jeffar plus loin fait une flambée de paille sèche dont la fumée 
montre verticalement et empuantit l'air. 

Le crépuscule s'étend ; tout d'abord tapissée contre la paroi 
occidentale de la falaise, l'ombre monte lentement au long des 
pierres tandis qu'une brume en flocons légers emplit la gorge ; 
les blocs erratiques du sommet à leur tour rougissent et s'étei- 
gnent. 

J'ai commencé mes observations des étoiles qui une à une s'al- 
lument dans le ciel vert clair. Puis une clarté plus blafarde des- 
cend peu à peu dans la coupure profonde et l'obscurité s'atténue 
tandis que les ombres se précisent ; soudain des rochers, la lune 
pleine sort lentement et majestueusement; elle miroite dans 
l'eau noire comme ferait un grand oiseau lumineux et la clarté 
flotte légèVe dans la gorge et s'accroche h toutes les aspérités, 
blanche comme serait une neige inviolée, indécise et mysté- 
rieuse comme la trace dans les airs d'un cortège de féerie. 

20 avril. 

Dans la clarté encore indécise, je me réveille sous le rocher 
qui m'a servi d'abri; déjà Larbi a préparé le café et le feu de 
brindilles sèches crépite et fume. L'air matinal est frais et léger 
et les pigeons dans la gorge même décrivent des cercles lents ou 
se laissent tomber comme des flrchcs jusqu'à l'eau du petit lac. 
Leurs roucoulements emplissent le défilé d'une musique légère 



I 



132 C.UiNET DE ROUTK 

et continue; sur le bord de Teau, ils sont si nombreux qu'on 
croirait voir la frange d*une écume sortie de Tonde. De petits 
lézards gris courent sur les pierres et soudain aux rayons du 
soleil encore invisible pour moi, les grès supérieurs s illuminent 
et se teignent de rose et de violet. 

Jeffar et Larbi ont repris les caisses et vers Taval de la gorge 
nous allons à nouveau, escaladant les pierres et glissant sur les 
surfaces polies du rocher. Sur le sentier, en longue file indienne, 
s'envient à nouveau vers les abreuvoirs la Ihéorie indolente 
des chameaux de bat; les convoyeurs par derrière les poussent 
et les excitent, mais les pauvres bêtes semblent déjà lasses de 
l'attention constante et des efforts parmi les roches croulantes 
et les marches naturelles. Le soleil maintenant^a gagné vers le 
fond les roches inférieures et la muraille illuminée s'irise de 
tonalités très claires, légèrement voilées, qui contrastent avec 
Tobscurité, qui tapisse encore la paroi verticale opposée. 

Le camp est silencieux et presque vide ; tous les Chambas 
sont partis au pâturage ou vers les abreuvoirs et seules demeu- 
rent les sentinelles et la garde ; les officiers même excursionnent 
parmi les rochers du Tassili ; le P. de Foucauld est demeuré et 
travaille sous sa tente. 

Auprès de lui et avec son concours, je continue Tétude des 
mœurs des Touareg. Après le retour des excursionnistes et le 
déjeuner, je recopie mes notes jusqu'au soir. 

La nuit arrive, froide et claire ; à nouveau la température 
est très basse et j'envoie Larbi rechercher les couvertures et les 
burnous déjà rempaquetés dans les caisses. Malgré leur abri, 
malgré de grands feux de paille, la bise pénètre et glace ; vrai- 
ment elle est très exacte cette définition du Sahara : « un pays 
froid où le soleil est chaud ». 

"ii avril. 

La muraille du Tassili-n-Adr'ar s'étend .sensiblement orientée 
nord-sud, en travers de notre route vers In-Ouzel. En longeant 
la bordure, nous espérons y trouver une brèche qui nous livrera 
passage. 

Une série de petits oued descendent des pentes de grès ; ils ont 



LK TANEZROllFT 133 

tp^s peu raA-iné la surface du sable et se montrent surtout aux 
lignes de gommiers et aux pâturages de drinn en graine qui en 
encombrent les lits étroits ; tous vont rejoindre le collecteur 
général, l'oued Tamada qui disparaît je ne sais trop vers quel 
Tanezrouft. 

Toute la matinée, parallèlement à Tarête de la falaise luisante 
au soleil levant, nous passons ainsi d'oued en oued par dessus 
les petites ondulations caillouteuses. Là, les basinas antiques 
abondent; mais au lieu de colonnes creuses de pierres sèches, 
ce ne sont plus que des cercles concentriques tracés sur le sol 
par des dalles enfoncées et qui ne saillent plus; j'en ai noté 
une particulièrement importante et située à 13 kilomètres au sud 
de Tamada et peut-être à 800 mètres des flancs du Tassili : un 
cercle central libre d'environ 7 mètres de diamètre est entouré 
de 6 rangées concentriques de pierres arasées au niveau du 
sable et resserrées sur une largeur d'un mètre. Plus loin, une 
autruche a laissé dans le sable meuble la trace de ses deux 
doigts inégaux et chacun s'en vient contempler l'empreinte 
encore inconnue d'un animal dont nous n'aurons que cette seule 
occasion de deviner l'existence. 

A 11 heures, une percée s'ouvre dans la barrière continue; 
peut-être est-ce déjà la limite méridionale du Tassili au delà de 
laquelle ne sont plus que des contreforts isolés. Nous entrons 
dans la montagne, mais tout de suile le col est atteint et de nou- 
veau s'élargissent des vallées herbeuses entre les mamelons à 
demi ensablés dont n'émergent que les têtes de roches noires. 

Les opulentes toufFes de « drinn » en graine ont fait place à 
quelques « asabaï » maigres genêts, desquels l'oued où nous 
campons à pris nom : In Ana (celui des asabaï). 

Le fond de sable, au milieu des gommiers et des genêts, est 
couvert de coloquintes sèches qui éclatent comme des coups de 
fusil sous les pas des « méhara » errants. Les gazelles s'en nour- 
rissent; mais les jolies bêtes se sont enfuies à notre approche, 
et le vent souffle ce soir trop violemment pour qu'il soit possible 
de les poursuivre. 

Au camp les Chamba nous ont dressé des abris avec les cais- 
ses et les lits ; le sable saupoudre les papiers et les cartes comme 



134 CARNET DE ROUTE 

il saupoudra plus tard le cous-cous et le riz et sitôt le soleil 
caché derrière l'écran des grès, le froid tombe, avec la buée, 
impitoyable et pénétrant. 

La grande falaise rocheuse dln-Ana, qui surplombe le cam- 
pement, disparaît dans la nuit, très lentement... 

22 avril. 

La montagne dln-Ana forme au de là de Toued In-Ana comme 
une seconde muraille en retrait et parallèle du Tassilide TAdr ar'. 
Elle se termine en dent au-dessus du cours de Toued qui dès 
lors file vers l'ouest dans les plaines de sable qui recouvriront 
le lit peu à peu. 

Gomme toutes les montagnes sahariennes, le Tassili se pro- 
longe par une jetée de mamelons isolés entre lesquels les oued 
s^insinuent en des lits de sable. De-ci, de-là les pierres noires 
saillent et de longs filons de micaschistes et de quartz blanc 
sillonnent les affleurements rocheux comme des traits de craie. 
La végétation devient de moins en moins vivace : les plantes 
légères et les herbages ont disparu complètement, et les mai- 
gres tiges de hâd, contournées et rampantes, ont à peine encore 
quelques panaches verts. Le soleil illumine les pierres éparses 
et le sable, et Téclairement en est si blanc et si vif que les yeux 
se fatiguent et s'emplissent d'éblouissements. 

Le guide sans arrêt pousse la marche et active Tallure vers 
les pâturages qu'il espère et qui jamais n'apparaissent. Des 
oued nombreux sillonnent la plaine, mais leur cours est aride et 
garni seulement de cailloux. Très loin encore vers Favant, les 
deux pointes jumelles des pitons d'Ichet-llog semblent hausser 
leurs tôtes, sentinelles géantes. 

Parce que déjà la nuit tombe, et près de quelques bouquets 
de hAd très maigre que nous avons gagné par un èrochet, nous 
campons parmi les pierres, sans un abri contre le sable et le 
vent, en plein désert. Pour la première fois je sens la fatigue de 
retape, fatigue de la monotomie des ondulations toutes pareilles, 
fatigue de Téternel horizon vide, lassitude de l'esprit vide. 



Page 134 il 




(•lanche XXIV 




LE TANEZROUPT 135 

23 avril. 

Nous allons droit sur le repère des pitons de Ichet-Ilog ; le jour 
lentement se lève sur un vrai paysage saharien : ligne rose de 
l'horizon, ligne grise des sables et de-ci, de-là quelques mame- 
lons lointains et violets. 

Au passage près de Ichet-Ilog, le capitaine Dinaux et le capi- 
taine Arnaud partent pour ascensionner dans les cailloux ; du 
sommet la vue, paraît-il, s'étend très loin sur les sables et les 
rochers, à tel point que le pic a dû servir d'observatoire à de^ 
veilleurs, s'il faut en croire les traces demeurées sous forme de 
poteries grossières. 

Au delà le terrain ondule comme une étoÉPe fripée entre de 
petits ravins desséchés ; de gros blocs de pierre, à demi ensa- 
blés, gisent épars, faits d'une argile verte et patines comme des 
galets de cuivre. 

De distance en distance se dressent des crêtes isolées dont le 
sommet seul, rocheux et noirci par le soleil, émerge du manteau 
de sables yiolacés qui les couvre jusqu'à mi-hauteur. Dans le 
massif plus important de In-Amegui se trouvent des points d'eau 
où le colonel Laperrine en 1904 vint abreuver sa caravane. Ils 
sont Jans un col à peine visible d*ici et précédés d'un immense 
fossé naturel, de 7 à 8 mètres de profondeur, qu'on croirait avoir 
été creusé de main d'homme. Le pâturage jusque-là est nul et 
se réduit à quelques brindilles de hàd. 

De tous côtés les cailloux de quartz à facettes luisantes, tantôt 
blancs et tantôt jaunes^ abondent mêlés à des grès à poudingues 
et à des granits tout effrités^ mais encore parés de jolies tona- 
lités roses tendres. 

Au pied même d'In-Amegui, des dunes de sable meuble, les 
premières depuis le départ d'In-Salah, se plissent toutes claires, 
de ces belles dunes de sable fin, propre et uni, où la lumière se 
joue dans toutes les inclinaisons, estompant légèrement les 
demi-teintes et où les faces sont limitées par de longues arêtes, 
aiguës et sinueuses, qui serpentent délimitant nettement l'ombre 
de la lumière intense. 

Nous les traversons en enfonçant jusqu'aux chevilles dans le 
sable encore frais et doux aux pieds nus. L'efiPort des pas rejette 



136 C.VRNKT DE ROUTE 

le sable en bourrelet autour de la trace imprimée et la lumière 
oblique du matin allonge Tombre de ces ressauts, maculant de 
noir la surface si polie de la dune. 

Dans le sens du vent, la muraille de sable est très verticale ; 
les chameaux la descendent péniblement en se laissant glisser 
avec les éboulis sur les pattes d'avant, quand Tescouade de tête 
n*a point trouvé en suivant les crêtes, un passage aux pentes 
moins accentuées. 

' Là, dans des enfoncements où pointent les cailloux, de belles 
touffes de drinn en graine ou de hàd viennent offrir leur tentation 
aux yeux impatients des méhara qui hâtent le pas, broutent une 
touffe et passent à regret. Vu de la dernière crête, la plaine s'étend 
h nouveau, mais la pente sud de la dune est superbe sous son 
opulent manteau de frondaisons vertes. Le drinn en touffes énor- 
mes, le hâd s'étendent au loin, si verts et si tentants que les 
bêtes qui n'ont hier rien mangé se pressent vers le camp que le 
capitaine Dinaux a de suite décidé d'installer là. 

Après le repas des hommes et des bêtes, à nouveau nous 
repartons. Bientôt nous sommes à hauteur de la pointe est du 
massif d'In-Amegui d'où sortent des oued remplis d'une herbe 
fine, le nsi, que les chameaux déjà bourrés, mangent encore avi- 
dement. 

La chaleur très vive et la lumière éblouissante répandent 
comme une somnolence sur nous tous, qu'entretient le son grêle 
de la guesba (1) qui module sans interruption ses mêmes airs 
enchaînés. Et nous allons devant la longue ligne silencieuse 
des Chamba alignés, au pas mélancolique des méhara, indo- 
lemment bercés tandis que la petite guesba grêle sifflotte tou- 
jours ses notes aigu(^s qui voltigent autour de nous. 

Jusqu'au soir, le grand soleil demeure, enflammant la terre 
appesantie, endormant les hommes qui vont et les chameaux 
marchent indifférents dun pas toujours égal, insensibles, mais 
attentifs. 

Au delà d'In-Amegui dont le soir précise les nervures dans 
les roches, nous campons près d'un pâturage de nsi superbe et 

(i) Guesba : petite flûte des Cliamba. 



.^^j^ 



, LK TANKZttOLTT 137 

de merkba en graines. Le temps est très clair, sans vent, et 
frais (1). ^ 

Demain nous partons en pleine nuit pour atteindre de bonne 
heure In-Ouzel et FAdr'ar' des Ifor'as ; je me réjouis à Tavance 
de pouvoir, avant le repas de ce soir, faire un peu de sieste, 
In-Shah-Allah (2) ! Mais Tinlerprète Bent-Messis est libre ; je 
travaille avec lui et le P. de Foucauld et n'ai point le temps de 
me reposer encore. 

24 avril. 

Le départ est siffle en pleine nuit. Même d'aussi bonne heure, 
le réveil dans le Sahara est très doux et n'a rien de brusqué. 

Longtemps déjA avant Tinstant fixé, quelques Chamba se sont 
relevés et autour des marmites de café causent à voix basse ; 
puis ce sont quelques grondements étouÉPés de méhara frôlés ; 
bientôt l'ajustage des bats et des selles provoque des roule- 
ments plus perçants. Enfin les convoyeurs chargent les caisses 
qui nous abritent et les déplacent bruyamment. Pendant ce 
crescendo de bruits et au moment du signal, je me trouve 
éveillé si doucement qu'il me serait impossible de préciser le 
moment de Téveil. 

Nous allons à pied, tirant nos bêles par la bride au milieu 
des cailloux dont la lune oblique enfle les aspérités. Mais bientôt 
l'astre disparaît et pour éviter dans robsourité les heurts et les 
chocs aux pieds nus, je préfère me confier aux yeux perçants du 
bon Koudia. Roulé dans les burnous épais, doucement bercé et 
demi-somnolent, je guette vers l'arrière le lever de Nejma, 
l'étoile du matin. 

A l'aube rosée, nous nous arrêtons un instant, pour attendre le 
convoi, dans un lit d'oued tout garni d'énormes touffes de 
« merkba » sec. L'une d'elle est aussitôt transformée en un 
superbe brasier; la flamme s'élève d'un seul coup et tourbil- 
lonne avec des lèchements au milieu des crépitements des 
tiges. Par les pailles enflammées, les Chamba communiquent le 
feu aux touffes voisines ; tout le lit de l'oued bientôt s'embrase 

(1) A 3 h. 15 en fronde ;W7. 

(â) In-Shah-Allali : exclamation arabe : s'il plail à Dieu ! 



138 CARNET DE ROUTE 

et les grands feux dispersés ont un éclat et un flamboiement plus 
intense que Taurore encore à peine naissante. ^ 

Au loin, par delà le désert tout plat que sillonnent les oued 
garnis de grosses touffes, apparaissent noirs parmi les lointains 
gris, les crêtes de TAdrar (1) d'In-Ouzel. 

Enfin nous arrivons en une large vallée très verte emplie d'ar- 
bustes épineux et de coloquintes. Tout contre, TAdr'ar' des Ifor'as, 
dresse ses contreforts noirs faits de grosses pierres informes. 

Le puits d'In-Ouzel est tout proche dans les sinuosités d'un 
petit oued affluent ; toutefois après un arrêt dans les pâturages 
de genêts et de drinn, il est décidé que nous nous en rapproche- 
rons plus encore, et nous campons dans une anfractuosité des 
collines de pierres, au milieu des basinas et des tombes récen- 
tes, sur le bord même de Toued d'In-Ouzel. 

Pendant le dressage des tentes, je vais m'étendre sous un arbre 
touffu, et parmi les reflets du soleil, j'étudie en somnolent les vols 
compliqués des mouches cuivrées, les courses des petits lézards 
gris et les détours des papillons blancs, hôtes nouveaux du désert. 

Sur le soir, je suis parti avec Larbi et Jeffar pour le puits où je 
fais les observations astronomiques. Quelques troupeaux de 
chèvres, poussés par des pasteurs, s'en viennent boire ; puis le 
silence s'établit autour du trou d'eau en même temps que tombe 
la nuit. 

Quand je rentre au camp, le capitaine Dinaux, le P. de Fou- 
cauld et le lieutenant Sigonney devisent encore devant les tentes 
à la lueur de grands feux de bois. Des nouvelles ont été reçues du 
sud et, au dire des Ifor'as de passage, les méharistes soudanais 
seraient à Timiaouin depuis plusieurs jours déjà, nous attendant 
auprès des puits. On sait que Ilammoédi, chef des Kounta est 
avec eux, mais personne n'a pu dire la composition et Torigine 
des détachements. 

Le Tanezrouft est maintenant dépassé et nous allons pénétrer 
dans TAdr'ar' des Ifor'as. 

(i) Adrar : distinguer les deux mots Adr*ar et adrar. 
Adrar est un mot arabe signifiant montagne ; 

Adr'ar* est un vocable tamachèquc dont le sens est également « montagne » 
mais qui est pris comme nom propre dans Adr'ar' des Ifor'as. 



r 

« 





I et 3 Dans le Tassili de l'Adr' 



CHAPITRE VI 

Li'Adr'ar' des Ifor'as 

25 avril 1907-29 mai 4907 



In-Ouzel, 25 avril. 

La journée tout entière est accordée aux méhara, qui dans les 
végétations fournies de Toued In-Ouzel ont trouvé une compen- 
sation ample, mais nécessaire, à la famine des étapes du Tanez- 
pouft. Malgré la stérilité du Ahaggar les pauvres bêtes sont 
cependant encore en bel état, encore très susceptibles d'ef- 
fort ; ce résultat est dû tout entier à la façon de marche du déta- 
chemeut et au soin qu'il a été pris d'aller toujours de pâturage 
en pâturage. 

Le sergent indigène, Ben-Diab, ce matin est dépêché vers 
Timiaouin pour prendre au plus tôt contact avec les officiers 
soudanais, leur annoncer notre arrivée dans TAdr'ar'.et leur 
donner rendez-vous à Timiaouin même pour le 28. 

Mon petit Chambi, JelTar, m'accompagne en excursion dans les 
rochers qui surplombent l'oued et le puits ; nous avons tous 
deux emporté des pelles et des pioches et d'arête en arête, je 
cherche une basina, bien importante et bien antique, pour en 
exhumer le contenu, squelette ou objets. Le choix n'est pas sans 
difficultés ; il en existe sur toutes les pentes mais celle-ci, semble 
d'origine plus récente ; celle-là montre dans le cercle de pierres 
deux dalles levées d'allure islamique. Enfin je me suis décidé . 
pour un important amas de grosses pierres noires, formant 
tumulus, d'allure très vieille et facile h déblayer ; de suite Jeffar 
et moi nous nous mettons à l'œuvre et rejetons h deux mains 
les cailloux supérieurs vers le vide. 



liO CARNET DK ROUTE 

Les pierres ne forment qu'une couverture superficielle'; tout 
de suite en dessous nous sommes dans la terre. Ce n'est plus en 
eflfet le beau sable solide et propre des pays septentrionaux ; le 
sous-sol ici est fait d'une argile bistre, que la sécheresse a réduit 
a l'état de poudre impalpable et qu'il est impossible de creuser 
trop verticalement sans qu'elle s'éboule et ne forme ruisseau 
comme une pâte fluide. Dans cette argile, le travail devient péni- 
ble ; une poussière épaisse se dégage du trou à chaque pelletée 
j • à tel point qu'il faut par instants remonter à l'air pour respirer 

et que de la tête aux pieds nous sommes saupoudrés de rouge. 

Cependant Jefiar et moi nous travaillons sans cesse en nous 
relayant ; hélas nos efforts sont bientôt impuissants à lutter 
contre l'envahissement de l'argile à chaque instant plus bou- 
lante ; d'ailleurs nous sommes arrivés au sous-sol de cailloux et 
de roches et nos seules trouvailles ont été quelques fragments 
d'os très petits et des boules creuses, de la taille d'une graine de 
merkba, faites d'une sorte de calcaire ; je les ai prises pour des 
graines que les vers auraient percées, mais Bent-Messis les croit 
plutôt des œufs de lézards ou d'ouran (1). 

Mes recherches sont peu satisfaisantes ; j'en attribue l'insuccès 
à Tabsence de terrassiers en nombre suffisant, ce qui m'eût per- 
mis d'élargir la circonférence de la fouille, et à l'insuffisance 
des instruments. Il y aurait cependant un réel intérêt à étudier 
ces basinas antiques et, vu leur nombre, il semble impossible 
qu'on ne trouve pas en quelqijes-unes, des traces susceptibles 
de livrer leurs secrets. 

Au camp nous rentrons tellement poussiéreux et teints qu'il 
faut un nettoyage complet et général. Le travail manuel m'a 
rompu bras et jambes ; je n'ai guère plus de courage pour 
partir à nouveau par l'oued malgré les invites de Sigonney; 
cependant, après la mise au net des itinéraires, nous allons 
ensemble jusqu'au puits, par la nuit tombante. 

Demain matin, nous quittons In-Ouzel, et ce sera notre der- 
• nièrc étape de trois jours avec les Algériens avant la jonction à 

Timiaouin et le départ pour le sud avec les Soudanais. 

{i) Ouran : gros lézard. 



L adr'ar des ifor'as 141 

i6 avril. 

Dln-Ouzel, il est un sentier qui mène directement à 
Timiaouin en passant très au nord des puits de In-Feûûan et 
des itinéraires déjà suivis; cette route eut été tout particulière- 
ment intéressante, puisqu'elle eût permis de recouper le cours 
moyen de tous les oued reconnus en amont de 1904, et très en 
aval en 1906, par les reconnaissances de Timiaouin et de Tao- 
déni. 

Toutefois le capitaine Dinaux a décidé d'utiliser encore la 
piste de 1904 dans Thypothèse que peut-être les Soudanais pous- 
seraient une reconnaissance au-devant de nous par cette voie 
connue d'eux. 

A cinq heures du matin, le détachement tout entier a quitté 
le camp, et remonte le lit à fond de sable de Toued In-Ouzel ; 
au delà des puits mêmes bientôt atteints, la rivière se resserre de 
plus en plus entre les roches noires. De-ci, de-là quelques beaux 
gommiers forment comme des ilôts surélevés et les branches 
basses eu sont encore encombrées de pailles et d'herbages 
entraînées par les dernières crues. Bientôt nous atteignons la 
tête de la vallée ; au-delà, parmi les cailloux blessants qui 
roulent sous les pas, nous passons de col en col, de ravines en 
ravines, sur le sentier étroit où la marche n'est possible que 
Tun derrière l'autre. Du sommet des crêtes, une région noire et 
mouvementée se découvre, faite de petites vagues de pierre 
pressées et coupées, moutonneuses et courtes, avec des remous 
et des reflux. 

Après la traversée de l'étroite fissure de l'oued In-Mezouk 
perpendiculaire à notre route et qui s'enfonce, issu des monta- 
gnes, vers les montagnes, le terrain toujours accidenté est 
devenu moins difficultueux; ilest fait de cailloux plats, noirs, qui 
forment comme une couverture mouchetée sur le fond bistre 
clair du sol entre eux apparent. Le sable a disparu des mame- 
lons et laisse place à une terre argileuse friable qui s'étend en 
poudre impalpable dans tous les fonds et les ravins et que le 
moindre vent soulève en tourbillons pénibles. 

Un dernier col, assez facile, nous mène au-dessus de l'oued 
Tessamak dont la percée plus large trace vers le nord un long 



142 CARNET DE ROUTE 

sillage pâle. Devant nous le pays s'est découvert, formant un 
immense amphithéâtre clair piqué de petits mamelons noirs et 
de iouffes d'arbustes sombres, et que ceinture Tarête basse des 
montagnes lointaines et squelettiques. Dans ces plaines d'argile, 
les eaux ruisselantes ont creusé mille canaux peu profonds, 
mais dont les petites berges à pic rendent aux méhara l|i tra- 
versée laborieuse. Les arêtes de gr^s à strates verticales saillent 
de place en place et laissent entre les failles d'étroites sentes 
qu'ont polies les pas'ides caravanes. 

Au milieu de ces dédales, la descente est difficile et lente ; 
bientôt nous sommes dans la vallée. Le fond de sable laisse par 
place affleurer des rugosités argileuses qui déjà font prévoir les 
latérites soudanaises. Le pâturage des gommiers et des merkba 
est assez sec ; mais çntre les touttes sombres s'étendent, comme 
une étoffe claire de mousseline, les fanfreluches d'un jaune d'or 
tout clair et tout luisant sous le soleil des alloummouz délicates 
et pressées, si frêles que le moindre souffle les incline en vagues 
longues, et chatoyantes comme un velours aux teintes passées. 

Les méhara vers le régal se sont précipités et broutent â 
grands coups de tête; sous les pieds qui les écrasent, les tiges 
crissent avec un bruit soyeux comme ferait un tapis de prière, et 
les Chamba poussent de grands ce ouch ! » pour exciter les cha- 
meaux attardés. 

Avant le déjeuner, nous campons pour le reste du jour au 
milieu d'un ilôt de rochers ; les blocs sont pétris de facettes de 
mica qui luisent, sous les inclinaisons diverses, de teintes opali- 
sées et la chaleur très lourde tombée verticalement du ciel se 
difi'use sur les pierres et sur le sable et fait de notre bivouac une 
fournaise. 

L'après-midi, tandis que nous travaillons sous les tentes, le 
vent s'élève et chasse des tourbillons d'une poudre rouge qui s'in- 
filtre partout, sous les abris, jusque dans les vêlements. Heu- 
reusement, comme presque toujours au désert, la chute du soleil 
calme les éléments ; la nuit tombe très douce et l'atmosphère 
du soir, tout embrumée de nuages rouges sur l'horizon, laisse 
au-dessus de nos têtes, dans le bleu profond, percer les étoiles, 
les belles étoiles, nos compagnes fidèles. 



l'àdr'àr' des ifor'as 143 

27 avril. 

Notre étape d'aujourd'hui sera longue et nous mènera ce soir 
très près de Timiaouin, afin qu'il nous soit possible d'être demain 
de grand matin au lieu de la jonction. 

Nous remontons Toued ïessamak ; bientôt entre deux pitons 
rocheux, les puits de In-Feùûan sont atteints. Ce sont dans 
Targile, trois cavités aux parois éboulées et peu profondes. 
L'eau verdâtre y croupit et reflète le ciel clairettes roches noi- 
res. Les berges de Toued, au pied même des crêtes, se parent 
de gommiers et d'une floraison nouvelle « d'agar » (l)bas et très 
verts et de « Koroun ka », sorte d'euphorbes aux larges feuilles 
et aux gros fruits verts accouplés. 

Puis le sentier pénètre à nouveau dans les ondulations 
monotones, entre les massifs gris, tristes et luisants : partout 
des tas de pierres informes, des blocs se chevauchant sans 
harmonie, des tonalités sombres sans poésie, sans transpa- 
rence. 

Par contre les oued se sont élargis. Hors des lits mômes, la 
végétation s'étend dans les dépressions et y forme des pâturages 
étendus, des prairies, des campagnes. Elle a garni et envahi tout 
ce qui n'est pas le rocher et tapissé d'arbrisseaux etd' « alloum- 
mouz » les bas- fonds d'argile craquelée. Désormais c'en est fait 
du « reg » septentrional, de ces platitudes de sable fin et dur, 
désertées de la flore saharienne : l'Adr'ar' des Ifor'as ne con- 
naît que la montagne aride de granits ou de porphyres et le 
pâturage opulent d'arbustes et de graminées. 

Nous campons sur la pente de la montagne de Tidjemin, 
non loin du puits encore inconnu de In-Gesal. Tout de suite 
•raspect du carré devient pittoresque et plaisant. LesChambaont 
tiré des « mezoued » (2) de peau leurs « gandourah » les plus 
blanches, leurs « chech » les plus vaporeux ; des musettes sor- 
tent des a rçen » (3) de cuivre ornés de cuirs multicolores; les 
étoffes blanches ou bleues voisinent sur les selles avec les cein- 



(i) Agar : arbuste de l'Adr'ar des Ifor'as. 

(2) Mezoued : sac de cuir pour le transport des effets. 

(3) Rçen : sorte de mors des nieliaru. 



• 



• 



144 «:armet dk uoitk 

tures rouges et les « chéchLi ». Les appels s'enlrecroisent, les 
pires éclatent et le coin perdu du désert s*anime et vit. Les hom- 
mes accroupis sur les couvertures entre eux se rasent les che- 
veux et la barbe et dès le soir même s'enroulent autour du coops 
les ceintures et les baudriers et bouclent déjà leurs cartouchiè- 
res. 

Aif ihilieu des préparatifs et des nettoyages^ la nuit tombe, 
bientôt et dans Tobscuritc que dissipe mal quelques bougies 
fumeuses, les arrangements se prolongent et les élégants se poyi- 
ponnent. D'eux-mêmes, pour la fête de demain, les Arabes ont 
tenu à se montrer dans tout leur éclat ; les Touareg les éclipsent 
et dans leurs vêtements de parade, sont superbes de mairnificence 
et de distinction. 

-28 avril.. 

De toute la nuit, les Chamba n'ont pas dormi ; à l'heure offi- 
cielle du réveil, tous sont déjà dans des tenues éclatantes, en 
gaudourah juponnées, ceintiironnés et en armes. Les méhara 
déjà sont sellés, propres et fringants: il semble que les bêtes 
aussi se réjouissent de l'événement du jour et qu'elles partici- 
pent à la joie de leurs maîtres. Contre l'ordre, Tescouade des 
Touareg a été mise en avant-garde, pour que leurs vêtements de 
guinée bleue et leurs voiles surtout qui tranchent sur les cou- 
leurs claires, fassent impression. De tous Bent-Messis est le plus 
brillant : il a sorti de s^ fontes ses turbans les plus chatoyants, 
ses guinées les plus empesées ; sa haute taille qui déi)asse celle 
de tous les hommes du détachement, attire tous les regards et 
devant le front de la troupe, il s'en va noblement, de cette allure 
si mesurée et si pompeuse des chefs touareg, paré comme serait 
quelque tambour-major de jadis pour une revue solennelle. 

Maintenant nous sommes partis; le convoi demeure en arrière 
et nos bêtes trottinent parmi les cailloux tandis que nous devi- 
sons gaiment et que les hommes chantent, s'interpellent et 
rient. Les gazelles sont nombreuses et nous regardent passer; 
mais aujourd'hui personne ne songe à la chasse. Les Touareg 
par moment chantent en chœur et la petite* guesba reprend 
toute légère, à peine perceptible, comme le bourdonnement 



l/AimAU" DKS IFOH AS 143 

indécis d'un giîllou. Le jour se lève dans le ciel très pur et très 
calme ; une petite brume flotte au pied des montagues et la fraî- 
cheur du matin encore demeure sur le sol ; la terre peu à peu 
resplendit d'une clarté plus vive ; les roches scintillent et les 
plantes accrochent à leurs tiges claires les rayons d'or du soleil 
d'avril. 

Soudain, les hommes d'avant-garde signalent des voyeurs sur 
les mamelons; avec la jumelle nous reconnaissons les sentinel- 
les soudanaises, aux vêtements sombres, aux grands chapeaux 
coniques. Un frisson secoue tous les cœurs et nous nous dé- 
ployons en ligne : en avant les officiers^ derrière eux l'aligne- ' 
ment toujours si imposant des énormes méhara sombres montés 
par les Chamba d'un blanc éclatant. Lentement-, le détachement 
en bataille débouche dans la vaste clairière de sable, entourée 
de mamelons, où sont les puits de Timiaoiiin, où sont devant , 
nous les tentes et les carrés des Soudanais. 

Nous avançons d'un pas de parade et sous la clurté irradiante, 
l'effet de cette vague d'hommes alignée et ondulcusc est pres- 
tigieux et sublime. 

Devant nous les Soudanais en armes forment dlux groupes 
séparés, sur un flanc des carrés où sont rangés les bagages et 
les selles. Ils sont peut^tre cent et se tiennent raidcs, immo- 
biles, nous regardant défiler. Quelques tentes des officiers se 
dressent ici ou là, tentes européennes ou tentes indigènes de, 
cuir; au delà le sable est un et sans végétation et tout autour 
des deux groupes des Chamba torrentueux et des Soudanais 
impassibles et jusqu'aux rochers, la dépression s'étend vide, brû- 
lée, aveuglante. Au-dessus du puits même, un seul gommier 
très haut dresse ses branches dénudées et quelques corbeaux à 
collier blanc voltigent et croassent. 

Les officiers soudanais à pied se sont avancés au devant de 
nous ; nous sautons à notre tour à bas des méhara et tandis que 
les sous-officiers conduisent les (Chamba vers remplacement 
du camp, nous joignons enfin nos camarades, et nous nous ser- 
rons les mains. 

Il y a là le capitaine Pasquier, commandant la compagnie et 
le cercle de Gao ; il fut en 1903 mon compagnon de voyage de 

10 



146 CARNET DE ROUTE 

Bordeaux à Kayes, compagnon aimable et toujours jovial et 
mon plaisir est immense de le retrouver ici, en bonne santé ; 
le capitaine Cauvin avec qui je fis la route d'Araouan à Taodéni ; 
le lieutenant Lenglumé, un ancien camarade de Paris; le lieu- 
' tenant Vallier, un déjà vifeux soudanais de Gao. 

Un instant les compliments s'entrecroisent, et les vœux et 
les souvenirs de jadis; et nous nous réjouissons ensemble de 
cet événemont mémorable d'aujourd'hui, de cette quatrième 
jonction entre l'Algérie et le Soudan, nouvelle preuve de l'en- 
tente française entre les deux rives du Sahara et de la camara- 
derie des officiers du nflrd et du sud. 

Mais au milieu de ia joie qui étreint Tàme, mon esprit mal- 
gré moi se reporte à Tan passé, à la combien plus grandiose 
encore jonction de Gattara du 20 mai 1906. Aujourd'hui noUs 
allions par des routes déjà parcourues vers un but connu, vers 
des amis dont nous savions la présence, qui nous attendaient 
depuis dix joues déjà. A Taodéni nous étions dans l'inconnu , 
ignorants tout du pays et des puits, ignorants même les uns des 
autres, de notre proximité; et voici qu'au tournant d'une dune 
nous nous troilvons face h face en vue des puits de Gattara ! 
Presque avant que nous ayons eu le temps d'y penser, Niéger 
est déjà dans mes bras «et quelques ^etfondes plus tard le colo- 
nel Laperrine aussi me donne l'accolade. Et nous restons ensem- 
ble deux jours dans cette cuvette jusqu'alors inviolée, nous sans 
» vivres, presque sans bêtes, ravitaillés cependant pour quelques 

f jours paj" les Algériens que la Providence a envoyé sur notre 

route ! Ce souvenir émouvant s'est gravé pour toujours en moi 
et toujours je reverrai le camp et les officiers algériens, Niéger, 
Mussel, Laumonnier et la grande figure si bienveillante, si aimée 
du colonel Laperrine. Aujourd'hui malgré moi, toujours je 
pense au 20 mai 1906, j'en revois tous les détails et j'ai les lar- 
mes qui me montent aux yeux. 

Mais, je veux aussi me réjouir d'aujourd'hui qui me donne 
le plaisir de retrouver tant d'anciens amis; le capitaine Pasquier 
avec (|ni nous causons /les ofliciers venus en 1905 et dispersés 

I 

dans tout le Soudan, des colonnes accomplies, des espoirs 
d'avenir et de retour... 



l'adr'ar des ifor'as 147 

Surtout j'ai là mes anciens Sénégalais de Taodéni qui près de 
moi et avec moi, souflrirent de la soif, de la fatigue et de la faim, 
dont certains furent admirables. Vite, je suis allé à eux tou- 
jours immobiles sous les arilies : quel joie j'ai de retrouver le 
caporal Diara qui de tous fut le plus énergique, et qui peut-être 
nous sauva tous, Mahamadou M'Baye et tant d'autres. Aupbès 
d'eux, je m'attarde k les écouter conter leurs pérjgrinations 
depuis un an, leurs joies, leur vie, et grands enfants, me dire 
leurs peines, leurs difficultés et leurs espoirs. 

Le capitaine Pasquier a dressé près du carré de ses hotnmes 
une grande tente à la mode des loulliminden : c'est une immense 
toiture faite de peaux de bœufs cousues, soutenue par un long 
piquet central et relevée sur les bords par une ceinture de 
piquets plus bas auxquels elle se relie par des lanières. De la 
sorte par beau temps, Tair pénètre sous l'abri et y maintient la 
fraîcheur; par pluie ou tourmente de sable, il suffit d'attacher 
les rebords de la toiture aux pieds même des piquets extérieurs 
pour supprimer l'espace entre le sol et la peau et éviter ainsi 
Taccès des tourbillons et de la poussière. 

Sous sa tente le capitaine Pasquier me communique les ordres 
de l'Afrique occidentale relatifs à notre mission : ils sont diffé- 
rents pour le capitaine Arnaud et pour moi, bien que nous 
soyons Tun et Fautre libres de revenir au Niger avec l'escorte 
de Gao ou de Bamba. Mais le capitaine Arnaud est invité à 
hâter son retour vers le Dahomey, tandis que je suis personnel- 
lement autorisé à prolonger mon séjour dans l'Adr'ar' des 
Ifor'as, pour y étudier le pays, les mœurs et y dresser une carte 
appuyée sur les itinéraires d'aller et de retour du capitaine Pas- 
quier et du lieutenant Leuglumé. 

Quoique ces instructions m'obligent à quitter le capitaine 
Arnaud, qui fut sans cesse un si bienveillant compagnon de 
route, je suis fort heureux de pouvoir étudier plus à loisir ce 
pays tentant qu'est l'Adr'ar' et en rapporter une utile moisson 
scientifique. 

Aussi je prends de suite la décision de laisser partir seul, vers 
TAzacuad et le pays Kounta, le détachement de Bamba et de 
revenir sur Gao après avoir traversé et recoupé en diagonale 



148 CARNKT DE ROUTK 

tout le pays des Ifor'as. Avec son amabilité coutumière, le capi- 
taine Pasquier d'ailleurs s'est mis tout à ma disposition : per- 
sonnellement il veut escorter par la route directe le capitaine 
Arnaud jusqu'à Gao ; mais il m'oflre de mettre à mes ordres 
cinq tirailleurs qui m'accompagneront dans toutes mes périgri- 
nations. Son intention étant d'autre part de laisser le lieutenant 
Vallier près de Kidal, au sud de TAdr'ar', il me sera possible 
après mon voyage, de me joindre à cet officier pour effectuer 
avec lui la traversée du pays loulliminden et le retour sur 
Gao. 

.raurais peut-être préféré vagabonder seul dans le pays et 
sans cette petite escorte plus apte, je le craignais, à épouvanter 
les habitants paisibles que les malfaiteurs audacieux; par pru- 
dence cependant le capitaine Pasquier tint à me l'adjoindre ; 
il ne me restait plus qu'a trouver un guide, ou mieux un chef 
des Ifor'as, qui put en cours de route me renseigner et favori- 
rer de son influence mon entrée dans les tentes et dans les cam- 
pements. Ce fut Bent-Messis qui se chargea de me procurer un 
tel compagnon et son choix tomba sur Fenna, un des chefs des 
Tarat-Mellet, qu'il envoya de suite avertir. 

Cependant le camp des Algériens s'est formé au sud du puits; 
au centre de leur carré se dressent les tentes des officiers et du 
P. de Foucauld et les sentinelles Chamba blanches et rouges 
veillent sur' Içs rochers avoisinants. Les hommes sont partis au 
pâturage ou travaillent encore aux installations nécessaires et 
seuls quelques Soudanais se sont avancés et regardent sans mot 
dire. 

Le déjeuner du matin, je dirais presque le banquet, a été 
préparé sons la grande tente indigène du capitaine Pasquier. Là 
ont été groupés toutes les tables et toutes les chaises, ou tous 
les objets aptes à remplacer les unes ou les autres; et le repas 
sera presque à l'européenne sans qu'il y manque grand chose 
d'un festin de France. 

Nous nous sommes tous assis autour de la grande table que 
préside le capitaine Dinaux. Des conserves diverses font les 
pièces de résistance du repas ; il n'est point jusqu'à la bouteille 
de Champagne d'usage qui n'aide à porter un toast à la France, 




i/adr'asi' dks ifor'as 149 

à l'Algérie et au Soudan, et ne favorise la gaîté et le bonheur 
de la jonction accomplie. 

Combien cependant je trouve plus simples et plus parés de 
couleur locale nos frugales dînettes algériennes des jours pas- 
sés : là point de tables grossières et boiteuses que cache mal la 
blancheur d'une serviette ; point de caisses inéquilibres en place 
de siège : seul sur le sol le grand tapis deTimmimoun bariolé 
de rouge, de noir et de jaune autour duquel, en plein sable, 
nous nous étendions à la mode arabe, sur les burnous. Point de 
verres de métal bossues, point de conserves variées mais lour- 
des : toujours le merveilleux cous-cous si réconfortant et d'un 
transport si simple, la chorba (1) faite de pure farine, la kesra 
remplaçant le pain, le riz aux raisins secs. 

Toute l'après-midi nous voisinons; dès que le soleil s'est 
incliné et qu'un peu de fraîcheur emplit à nouveau le cirque de 
Timiaouin, je suis allé travailler avec le P. de Foucauld pendant 
que les lieutenants soudanais s'instruisent auprès de Sigonney et 
visitent en détail le campement algérien. 

Le capitaine Dinaux a fait prévaloir ce principe que durant 
ces jours de jonction, le^ repas seraient pris alternativement 
dans un camp et dans l'autre. En signe de joie, les Chamba 
ce soir danseront ; longtemps avant la nuit, ils s'apprêtent déjà, 
se griment et se costument : la représentation sera brillante à 
n'en point douter. 

Nous nous sommes tous groupés au camp des Algériens. Le 
diner indigène est servi schm Tusage journalier ; et nous nous 
sommes étendus en cercle autour des immenses plats de farine 
et du méchoui rôti. Le capitaine Arnaud seul est gratifié d'une 
chaise, et préside rassemblée. Puis c'est le long défilé de 
tous les plats arabes, appréciés diversement par les uns et par 
les autres et qui dure jusqu'au moment où commencent les 
danses. 

De grands feux de bois sec et d'herbes jettent sur la place 
réservée, en avant des tapis où nous sommes étendus, une 
clarté rouge et intermittente. Les Chamba se sont groupés en 

(1) Chorba: sorlo de macaroni indigène. 






150 CARNET DE ROUTE 

cercle et frappent des mains : ils chantent aussi d'une voix 
traînante et lentement activent la cadence. Alors un des hommes 
entre au milieu de Tarêne.; il danse sur un rythme alangui et 
fees gestes sont efféminés et lascifs. Paf instant il pousse un cri 
rauque que tous les Chamba répètent en chœur sans arrêter le 
battement continu des mains. 

D'autres danseurs se sont avancés ; quelques aimées miment 
des extases d'amour. Mais toujours leurs évolutions et leurs ges- 
tes demeurent mesurés et polis. 

Dès les premiers chants, les Sénégalais aussi sont accourus 
pour assister au spectacle ; ils doublent le cercle des Chamba 
et se pressent derrière eux. A leur tour, ils dansent ; comme les 
Arabes, ils s'accompagnent en battant des mains, mais la cadence 
est très vive et se précipite encore. Un noir criant de toute sa 
force, s'élance au milieu du cercle; il tient un bâton en main 
.et tout de suite exécute les bonds et les cabrioles les plus désor- 
données ; il saute de droite, de gauche, saps ordre apparent, et 
les cris des assistants l'excitent et l'énervent. BientAt un autre 
prend sa place et reproduit les mêmes contorsions violentes, 
les mômes sauts endiablés. Tous les 'noirs groupés suivent le 
danseur des yeux, rient largement et Tinvectivent s'il faiblit. 
L'homme bientôt épuisé cède la place et le chant continue, sur 
un mode élevé, rauque comme serait un cri'de guerre, rythmé 
par les battements de mains. Toutes les races du Soudan sont 
ici représentées, et chacune tour à tour exécute ses danses: les 
Mossis auxquels leurs dents taillés en pointe donnent une allure 
sauvage et farouche, ont des gestes violents et lourds, sans grâce 
et sans harmonie, qui n'ont plus rien de la danse : ils les accom- 
pagnent de mélopées rauques et élevées qui s'étendent dans la 
nuit et prennent de loin des allures lugubres. Les Bambaras 
plus policés ont des évolutions plus significatives et plus ryth- 
mées : leurs danses veulent représenter aussi des scènes de pas- 
sion, mais bientôt ils s'énervent et poussés par les cris, se 
démèùent et se tordent. Pour faire plus de bruit les Toucouleurs 
frappent à tour de bras sur des plats ou sur des caisses et rede- 
venus sauvages simulent des enlèvements ou des batailles et 
dans le vide frappent à grand ahan. 




l'adr'ar' des tfor\s 151 

Les Arabes maintenant reprennent leure chœurs ; il semble 
que les clameurs farouches des noirs les aient appeurées et leurs 
mouvements sont plus onduleux, plus dansants ; ils tournent en 
rond en roulant sur les hanches et renversent leur corps en 
arrière sans bouger les talons. Leurs pas sont redevenus déli- 
cats, leurs expressions de visage nimbées de sentimentalité et 
près des aimées attendries, leurs regards se font suppliants. 
Leurs chants mêmes gardent un rythme monotone et traînant et 
les claquements des doigts sont ctoufles et espacés. 

Nous avons déjà regagné nos tentes qu'au loin les tam-tam 
résonnent encore et grondent dans la nuit ; à la clarté rouge 
des feux, les noirs aux bonds désordonnés, semblent des démons 
fantastiques, hurlants aux étoiles. 

Et par instant vient jusqu'à nous la petite mélopée harmo- 
nieuse et légère des Chamba, au milieu du sifflement grêle des 

€ guesba » perçantes. 

29 avril. 

Bent-Messis m'avait hier soir découvert un guide Ifor'as, 
capable en attendant l'arrivée de Fenna de me mènera Tessalit, 
ma première étape. Ce matin l'homme s'est enfui. Une assem- 
blée de quelques notables Ifor'as doit avoir lieu sous peu de jours 
à Tessalit et mon désir serait de gagner bientiM ce centre où je 
pourrais, à cette occasion, trouver le chef susceptible de m'ac- 
compagner et de me guider, à défaut de Fenna. 

Aujourd'hui lac tirailleurs soudanais et les méharistes chamba 
ont commencé à frayer ensemble et quelques camaraderies 
se sont ébauchées. L'espérance de bonnes atfaires a, je crois, 
favorisé ce résultat, car les noirs ont fait de nombreuses acquisi- 
tions de tabac, de chaussures arabes, de chech ; par contre 
l'ignorance de toute langue commune rend les conversations 
difficultueuses et les apprivoisements laborieux. Uien n'est 
curieux cependant comme de voir mon petit Jetfar, faire entre 
deux grands diables de noirs le tour du carré soudanais et gra- 
vement inspecter les selles et les paquetages; tout jeune qu'il est, 
il a pris de suite ascendant sur eux; il commande l'organisation 
de mes bagages et de mes caisses et les Baml)aras lui obéissent 
sans hésitation. 



152 . CARNET bK ROUTK 

Diara est venu me voir sous ma tente ; dans le retour de Tao- 
déni, il m'a prouvé tant d'énergie, tant de dévouement et d'in- 
telligence que je le considère mieux que tout autre noir et que 
je Tai presque élevé au rang d'ami : dans les circonstances cri- 
tiques, les situations sociales se rapprochent et Testime crée de 
ces confraternités là. Lui ne veut à aucun prix, frayer avec les 
Arabes bien qu'il soit un des rares Soudanais qui puisse couram- 
ment parler l'arabe ; il sait qu'en leur for intérieur, les Ghamba 
méprisent les nègres et il refuse de slexposer à des dédains 
que son intelligence lui permettrait de comprendre. Assis près 
de ma tabje, il me conte sa déception de n'avoir obtenu aucune 
des récompenses pour lesquelles il fut proposé ; il me parle de 
sa famille demeurée à Bamba, de son espoir de devjenir bientôt 
sergent. Il me remercie du cadeau d'usage et me regarde de ses 
grands yeux fidèles : voilà le vrai type du tirailleur sénégalais, 
brave et tout entier à ses chefs, intelligent et par le contact 
prolongé de civilisations supérieures, devenu réfléchi et affiné. 

Les Ifor'as de la région ont la plus grande terreur des Souda- 
nais ; en 1904 ils se sont trouvés en relation avec le colonel 
Laperrine et ils manifestent au contraire beaucoup de bonne 
volonté pour le capitaine Dinaux. C'est par l'intermédiaire de 
ce dernier que le capitaine Pasquiera pu trouver enfin un guide 
pour Dourit et Kidal ; Bent-Messis en cette occasion a prouvé 
à nouveau son utilité d'interprète intelligent ; avec une aide 
comme la sienne, toutes difficultés se résolvent >dans le Sahara, 
un interprète dévoué est la moitié de tout succès. 

Comme hier nous avons déjeuné chez le capitaine Pasquier 
et dîné dans le camp du capitaine Dinaux. Journée chaude et 
calme; ce soir les étoiles sont superbes et jusqu'à minuit je tra- 
vaille à l'astrolabe, auprès du puits. 

30 avril. 

J'ai pu enfin, non sans difficulté, engager un guide pour Tes- 
salit, Telia et même pour (iao. C'est encore Beut-Messis qui me 
l'a découvert, mais son mérite n'est point très grand, car Barca 
d(\j;\ a conduit de Telia à Timiaouin le détachement du capi- 
taine Pasquier et c'est seulement parce qu'il ignore la route de 



l'adr'ar' dKs ifok'as 163 

Dourii qu'il vient d'être licencié ici. Barca est un vieil affranchi 
de Baï, le marabout de Telia; il a femme au Touat et femme 
dans rAdr'ar\ et il voyage des oasis au Niger au gré des occa- 
sions; en 1901 il a dirigé le colonel Laperrine d'Akabli îi In- 
Zize et c'est un homme de confiance. 

Barca parle toutes les langues possibles du désert et du Sou- 
dan : arabe, tamachèque, mosisi, bambara, sonraï, etc. ; il me 
servira d'interprète dans mes rapports avec les Ifor as. Je me 
réjouis maintenant d'avoir en cours de roule travaillé Tarabe 
et de ravoir suffisamment appris pour converser directement 
avec mon guide. 

Au physique, c'est un petit vieux, très noir, aux maigres che- 
veux blancs, à la barbe courte, grise et crépue. Il est un peu 
courbé déjà et ses deux jambes maigres sortent en demi-cercle 
de ses gandourah sales. Sans cesse il s appuie sur un bâton et 
sWorce en marchant de relever sa tête que couvre une chéchia 
de guinée blanche. Malgré son Age, il trottine toujours; il a 
rhabitude d'aller à pied et ne connaît pas la fatigue, et quand 
après les étapes longues, je lui propose de monter k méhari, il 
sourit béatement et refuse d'un signe de tête. C'est un brave 
homme dans toute l'acception du mot, toujours souriant, tou- 
jours bien disposé et jamais fâché des observations que je lui 
fais quand l'étape est plus longue qu'il n'avait annoncé ou le 
puits (( tout voisin » depuis un nombre trop considérable de 
kilomètres. 

Avec mes cinq tirailleurs et Barca, mon détachement se com- 
plète.; à Tessglit j'espère rcnconircr Fenna ou quchpie autre 
chef Ifor'as. D'ailleurs le capitaine Cauvin m'y rejoindra et si 
mon influence n'est point suffisante, m'aidera de son autorité i\ 
trouver l'introducteur (pie je recherche. 

Ce soir même, les capitaines Pasquier et Arnaud et le lieute- 
nant Vallier partent pour le sud vers Dourit ! Tout le jour j'ai 
séparé les bagages et organisé ma petite caravane ; malheureu- 
sement un de mes chameaux de b<\t s'est enfui et il me faut avoir 
recours à Hamnioédi pour faire conduire à Tessalit quelques 
caisses trop encombrantes. 

Au dîner, avant de nous séparer les uns et les autres, nous 



154 CARNET DE ROUTE 

nous somiQes fait nos adieux. Je ne reverrai plus le capitaine 
Arnaud qu'à Dakar*ou en France ; peut-être mes périgrinations 
dans TAdr'ar' m'ainèneront-elles à rejoindre encore une fois le 
capitaine Dinaux qui sans doute poussera de son côté une pointe 
vers Tessalit, ou le lieutenant Sigonney qui pendant un mois va 
demeurer au pâturage dans TAdr'ar'. 

A minuit, quand je rentre deg observations à Tastrolabe, le 
détachement Arnaud-Pasquier-Vallier se met en marche vers 
le sud, dans la nuit fraîche et disparaît. J'ai rendez-vous avec 
Vallier le 25 mai à Kidal. 

4«r mai. 

De très bonne heure, j'ai fait lever les hommes et commen- 
cer le chargement des caiss€fs; malgré les indications de JefTar 
et de Larbi, mes tirailleurs sont malhabiles et déjà le soleil est 
levé quand le convoi, poussé par derrière, quitte enfin la clai- 
rière de Timiaouin. 

Au passage, j'adresse un dernier adieu au capitaine Cauvin, 
au lieutenant Lenglumé, au capitaine Dinaux, au P. de Fou- 
cauld, à Sigonney. Bent-Messis, Ben-Diab, Jeffar viennent me 
tendre la main; puis je m'éloigne. Derrière les monticules dé 
cailloux noirs, les deux camps disparaissent bientôt et dans les 
détours du massif de Timiaouin, je vais devant la file des cinq 
chameaux liés, avec mes seuls tirailleurs, Barca et Larbi. Le 
pays me semble tout sombre et triste et j'ai le ccrur un peu 
étreiutde la séparation, de la solitude en pays inconnu, de l'iso- 
lement grandiose. 

Le massif de Timiaouin, confus et sans grandeifr, est mainte- 
nant traversée et Barca me mène par la dépression très large 
de l'oued Ir'err'er, encombré de toutfes légères de merkba et 
d'alloummouz et bordée dans tous les lointains de hautes colli- 
nes sombres. Le soleil très pur illumine et égaie la terre; la 
chaleur lentement s'accroit et bientôt devient accablante. 

Avant d'entrer par la percée de l'oued Ir'err'er dans le mas- 
sif des montagnes, je déjeune sous un gommier dépouillé, d'un 
peu de thé et de « kesra » (1). Le puits de Teg'oug'emet 

(i) Kersra : pain fait de farine sans levain et cuit dans le sable. 



l'adr'ar' des ïfor'as 155 

est encore éloigné et nous repartons par la grosse chaleur. 

L'Adrar Teg'oug'enient forme en plein travers de la dépres- 
sion d'Ir err'er, une sorte de massif circulaire peu élevé, fait de 
dômes rocheux juxtaposés et de mamelons de pierre. L'oued le 
traverse de part en part en suivant un chenal sinueux qui ne 
prend qu'à Tentrée et sur très courte distance l'allure d'une 
gorge; d'autres affliients de moindre importance viennent par 
des coupures à travers les arêtes, rejoindre Tartère principale 
de sorte que ce massif isolé qui devrait être l'origine de rivières 
divergentes est au contraire le confluent de thalwegs venus du 
nord et du sud. 

Le puits de Teg'oug'emet est sur la face ouest de la montagne 

en un très petit affluent qui rejoint rir'err'er k hauteur du mont 

■ Ti-n-Iref-n-Ir'err'er (1). Les quelques trous,' peu profonds, sont 

dans le dernier resserrement de la montagne et Teau y est 

abondante et claire. 

Il est presque nuit lorsqu'enfin j'atteins le puits ; quelques 
troupeaux de chèvres s y abreuvent et les « imr'ad » (2) Ifor'as, 
pasteurs du troupeau, me regardent sans sympathie ra'installer 
à leur côté. Barca, de ma part, est allé palabrer avec eux ; et ce 
n'est qu'après s'être assurés que je venais bien du Touat, qu'ils 
s'enviennent m'offrir une jarre de lait et une chèvre que je leur 
paye généreusement. D'ailleurs ils sont sales, et peu plaisants et 
rapidement ils se hdtent de grouper leurs troupeaux et s'éloi- 
gnent. 

Sur les rochers au-dessus du puits, quelques « téralgui » ces 
petits vautours blancs du désert, se sont perchés et regardent 
impassibles : leurs têtes seules remuent par instant et l'on croi- 
rait des pierres juchés sur d'autres pierres. 

Vite j'ai dressé tout près des trous l'astrolabe et préparé les 
observations ; Larbi pour toutes provisions n'a que de la farine 
et du thé. Heureusement la chèvre est tôt dépecée et le repas, 
pour frugal, n'en sera pas moins suffisant. 

La nuit est très sombre et chaude ; la lune se lève vers deux 



(1) Ti-n-Iref-n-Ir'err er : traduction littérale : celui de la tête do rir'erfer. 

(2) Aror'id, pluriel linr'ad : voir sens deuxième partie § 1. B. 



136 CARNKT DK HOUTE 

heures du niatin et les méhara qui n'ont point eu aujourd'hui 
leur pitance journalière sont aussitôt conduits, jusqu'à l'heure 
du départ, dans le pc'kturage très maigre qui garnit tout le ver- 
sant oriental de l'oued Ir'err'er. 

2 mai. 

Au petit jour quelques pasteurs Ifor'as s''en viennent au puits 
abreuver leurs vaches; ils semblent moins hostiles et moins 
farouches. Quelques poignées de tabac du Touat les ont très vite 
apprivoisés et Barca m'apporte de leur part, dans une grande 
coupe de bois, du lait tout frais, encore fumant, délicieux. 

Nous partons au petit jour ; les premières heures du matin 
dans le désert, sont au mois de mai, exquises. La température 
demeure suffisamment élevée pour qu'il soit inutile de s'encom- 
brer de burnous et de couvertures, assez fraîche cependant pour 
que la marche à pied soit agréable et facile. L'air est pur et 
léger ; de petites brumes rosées s'accrochent aux rochers et une 
bise incline et fait siffler les longues tiges des « merkba ». Les 
senteurs pénétrantes des plantes et du sol humide courent par 
la plaine et les caravanes défilent plus aises et plus gaies. 

Par le travers nous avons coupé la dépression peu fertile de 
Toued Ir'err'er. Au delà s'étend la « hamada » caillouteuse, 
ondulée par le passage d'affluents parallèles; notre point de 
direction est l'énorme roche de Ti-n-Daoudaouan. Elle est tout 
incurvée en dôme et de loin on croirait Técaille gigantesque 
d'une tortue ou la coupole demeurée d'une fortification moderne. 
(Vost une seule pierre énorme et les flancs arrondis sont, du 
sommet jusqu'au sol, lisses ^t polis, sans replis ni anfractuosités. 

L'observatoire est trop bien placé pour que le désir ne me 
vi(Mine pas de le gravir et d'explorer la vallée du haut du som- 
met. Vax un temps de trot, je suis au pied même de la roche; 
l\i\vcî\ c\ Larbi m'accompagnent tandis que les Soudanais seuls 
(IrlIliMïl Tniï d(M'rièn* l'autre, sur la piste tracée dans les cail- 
liui\ L'i>sr(Mi^ion i*st pénible sur les pentes glissantes, par place 
tclKMuruI imlint^rs i|ue le secours des mains devient nécessaire. 
Le soium» I s'rlrve ib^ [>eut-ètre cinquante mètres au-dessus de 
la f hamaila iv hc là, la vue s'étend en cercle sur la plaine 



\ 



l'adhau' dks ifou'as 157 

immense, caillouteuse et noire, que sillonnent les lignes plus 
pâles des oued affluents de Tlr'err'er. A Tborizon, dans toute» 
les directions se dressent, embrumées et lointaines, les crêtes 
d' « adrar » isolés, aux allures imposantes, peut-être surélevés 
parle mirage. Vers le nord Tadrar ïasclelem limite la dépres- 
sion et la borde d'une arête continue au delà de laquelle sail- 
lent encore des pitons épars, des crêtes et des dûmes. Le soleil 
Féclaire en plein et rougit les roches fauves qui par place flam- 
boient. 

Rapidement je rejoins les Sénégalais; quelques trous encore 
emplis d'eau s'ouvrent sur les flancs du rocher, mais nul trqu- 
peau, nul être vivant n^apparait au lointain : la lumière est 
impuissante même à animer le paysage morne et désolé. 

Au delà d'une ligne de partage presque imperceptible, nous 
atteignons la vallée de Toued Afara ; cebii-ci bientùt s'enfonce 
dans la montagne de rochers qui s'étend jusqu'à Tessalit. Plus 
au nord le sentier que suit Barca pénètre aussi dans le massif en 
remontant le cours de petits oued étroits et encaissés. Au 
milieu des cailloux et des blocs^ dans la « hamada d d'où ne 
saille nulle crête, nul point dominant, nous allons péniblement, 
de coupure en coupure, sans qu'il soit possible de voir le* but, 
sans que la vue s'étende au delà des premiers rochers. Nulle 
végétation, nulle herbe n'égaie la morne solitude des pierres 
qui s'entassent et se chevauchent; la terre même ici disparait 
et les roches se pressent, laissant entre leurs points de contact 
des cavités, et des trous dangereux à la marche. 

Quand la petite caravane atteint enfin l'oued Errichan-lbin- 
kar, tous, hommes et animaux, somuies brisés par la fatigue des 
escalades constantes et des détours dans les pierres. La vallée 
est à fond plat de sable et très étroite entre les crêtes noires; 
quelques genêts très verts garnissent les berges mar(|uées par 
des ressauts à pic et les « méhara » de suite sont lâchés dans 
ce pâturage inespéré. 

En aval, des trous d'eau ont été creusés dans le lit même, en 
un resserrement de la vallée. Là je dresse l'astrolabe et tandis 
qu'au camp, dont j'entends les bruits lointains, Larbi prépare le 



158 CARNET DE ROUTE 

repas du soir, je m'étends avec Barca dans le sable frais, auprès 
des abreuvoirs, attendant la nuit. 

Ces « tilmas » sont de grands cônes de sables aux parois incli- 
nées à la pente naturelle; au fond rempli d'une eau claire et 
limpide. 

Barca et moi, nous demeurons immobiles et sans bruit ; bien- 
tôt dans les arbustes, les oiseaux enbardis reprennent leurs cris 
et leurs appels; quelques-uns s*en viennent jusqu'au bord des 
« tilmas », regardent inquiets, puis se laissent glisser jusqu'à 
Teau. D^autres bientôt les rejoignent et les petites bêtes boivent 
vite, voltigent et reviennent. Par instants, en bougeant à peine, 
je lance des graviers dans Teau : au bruit tous se dressent, 
s'effarouchent et s'élancent hostiles vers la pierre qui trouble 
ainsi leur quiétude. 

L'ombre monte rapidement dans la vallée ; maintenant des 
<c Kanga » (1) en bandes voltigent autour de moi, lancent leurs 

< 

cris stridents et s'enfuient trop craintifs pour venir jusqu'aux 
abreuvoirs. Sous les arbustes voisins^ quelques petits fauves 
attirés par la soif à la tombée du jour^ hurlent en sourdine et 
se retirent lentement en tournant en cercle. 

L'obscurité complète est venue ; tous les bruits de la nature 
se sont tus et le grand silence règne dans la montagne. Ma petite 
lumière palpite par instants et je n'entends plus dans la nuit 
calme que le battement régulier du chronomètre et les ronfle- 
ments interrompus de Barca qui s'est endormi dans le sable. 

3 mai. 

D'Errichan-Ibinkar à Tessalit, la sente est difficultueuse et 
abrupte et s'en vient longer très au nord l'adrar de Tiraouanin, 
haute chaîne qui domine Tessalit. Barca m'a certifié connaître 
un raccourci, à peine plus mouvementé que la piste ordinaire, 
et je me suis décidé à suivre ses indications, un peu incrédule 
pourtant, mais parce qu'encore j'ignore la foi qu'on peut attri- 
buer aux dires de Barca. 

L'oued Errichan, dans la « hamada » rocheuse, remonte loin 

(1) Kaoga : caille de barbarie. 



l'adrar dks iforas 159 

vers le nord, étroit et encaissé, bordé entre ses berges et la 
montagne d'un rideau d'« asabaï » et de « merkba ». Aux coudes 
qu'il décrit, des « tilmas » parfois sont creusés, où Teau affleure 
croupissante. Bientôt nous quittons le lit de Toued. Les rochers 
informes partout nous entourent et le flair de Barca est utile 
pour conserver une direction que nul repère n'indique. A chaque 
instant nous tournons autour des blocs bizarres, serpentant de 
droite et de gauche au gfé du hasard, cherchant ici la passe, 
obligés parfois de revenir en arrière. Harca est parti vers 
l'avant, et, sitôt qu'il a découvert une coupure entre les pierres, 
il m'avertit par des cris. 

Soudain nous sommes dans une impasse : nulle sente entre 
les roches^ nul passage vers l'avant. Le convoi s'est arrêté et 
les méhar^ renâclent devant les galets branlants qui forment 
un escalier, tout coupé d'anfractuositcs et de trous. En vain les 
chameliers les poussent et les excitent de gloussements répétés 
et rapides : les pauvres botes hésitent, tàtent les marches peu 
sûres, buttent, se blessent et roulent sur le sol. Un instant les 
caisses et les bagages s'éparpillent parmi les cailloux et force 
nous est de désangler les bats et de déposer les charges. 

Je tempête, pendant ce temps, contre Barca et son impré- 
voyance : le pauvre vieux écoute sans répondre ma juste 
semonce et se donrte tant de mal pour tirer par la bride les 
animaux, pour leur poser les pieds sur les assises sçlides, pour 
leur éviter les heurts, que je suis désarmé et ris de bon cœur. 
A force de temps et de soins, les « méhara » ont franchi le pas- 
sage dangereux ; les Sénégalais reviennent en arrière chercher 
les caisses les plus lourdes et les portent sur leur tête. Moi- 
même j'ai pris les montres et, avec mille précautions, je les 
transporte de seuil en seuil, leur évitant avec soin les chocs 
dommageables ; au delà du mauvais pas, je me contemple moi- 
même : avec ma cassette sous le bras, heureux d'avoir garé de 
tout danger mon trésor, je me trouve une ressemblance tout à 
fait amusante avec le fameux juif du tableau de la prise de la 
Smalah qui sauvait lui aussi ses joyaux d'un autre danger non 
moins pressant. Et ce souvenir a fait tomber toute ma mauvaise 
humeur. 



160 CARNKT in: roi tk 

D'ailleurs, de suite nous pénétrons en une dépression plus 
facile qui nous mène en l'oncd Tessalit môme. La vallée à fond 
plat s'étend largement entre les rochers^et là nous avons bien- 
tôt retrouvé la grand'route qui serpente au milieu desyommiers, 
des « tebouraq » et de r« alloummouz ». 

Derrière un coude, Tessalit même apparaît. C'est une longue 
palmeraie touffue, qui s'étend sur la rive gauche de Toued pen- 
dant cinq ou six cents mètres. Resserrée entre la paroi rocheuse 
de la montagne et le lit dégarni de la rivière, elle se prolonge, 
étroite, enfermée en une barrière de branches sèches et quelques 
puits isolés, maçonnés en pierres, s'ouvrent ci et In, au milieu 
des dattiers. Il y a peut-être deux cents palmiers, ce qui fait de 
Tessalit l'oasis la plus importante dTn-Salah à (iao. 

En face de la palmeraie, de l'autre côté de Toued, sont aussi 
quelques trous d'eau et dans des clôtures en « djerid »(1) trois ou 
quatre jardinets minuscules plantés de tabac ou d'oignons. Plus 
en aval, un éperon rocheux vient resserrer la vallée ; une mu- 
raille carrée de pierres grossières la surmonte et la face orien- 
tale en est percée d'une poterne mi-ruinée, seule ouverture sur 
le dehors: c'est le magasin de Baï, le propriétaire de la palme- 
raie. 

Presque au milieu du lit de la rivière, une touffe de dattiers 
saille du sable, formée d'un seul tronc d'où s'écartent dix ou 
douze tiges garnies de feuilles vertes et de « djerid » pendants. 
La, j'ai encastré ma tente à l'ombre des palmes bruissantes parmi 
lesquelles pendent de grosses grappes de dattes encore vertes. 

La vallée demeure vide et comme morte ; à certains signes, 
je me doute que des voyeurs sur les crêtes ont déjà signalé ma 
présence ; mais pas un homme, pas un méhari, pas une chèvre 
ne parait. Le vide du site est impressionnant ; seules des 
bandes de tourterelles voltigent de droite et de gauche et se 
groupent autour des trous d'eau ; ({uelques corbeaux à collier 
croassent sur les branches sèches des palmiers entre lesquels le 
vent siffle lugubrement. 

En plein soleil, dans ce fond de sable encaissé entre les 

(I) Djerid : palmes séchées. 



l'Iancliu XXVE 




Dans r&dr'ar' des If or' as 

I. lletniir ilii pMa vers le i'Hiii|ii!i]ioiit. 

i. LAilr'iirMcTiii-llaoïiiliioiiiiit. 

. Mokhainiiicil Fcrwii clicr rwjl îles llin'as, h ïessalit. 

4. Ma lente sous les |ialriiiers île Tes«nlil. 

■■>. Roches de l'Adr'ar'. 

Ti. Arrivée au puils de Tasckdeiii (uiiwl Alioug"). 



/■oN 



^*'^ CAa.NET DE ROCTE 

«hcno d intérêt ; vers le nord, par contre, la masse de TAdrar 
liM-amianin limite superbement l'horizon. Mais vcre l'ouest, au 
«l<Ma do larcte même que j'ai gravie, h cinq cents mètres tout 
.'ui pliiN, I « Adr'ar* •• cesse brusquement et devant mes yeux 
«'*ltninrs s étend â l'infini une dépression uniforme, toute garnie 
«l«* |».*«lurago> peu opulents et que ne tachent ni cailloux, ni 
PiMliriN. r/est là le commencement de la vallée du Tilemsi et 
«lu pays Kounta : je suis arrivé à Textrême limite occidentale 
Ar l'Adrar* des Ifor'as et l'oasis de Tessalit en est située sur la 
Imrduro niômo. 

X |HMni' suis-je rentre dans ma tente que par Tamont de la 
\.illi'f' (l('l)iuioh«' tout entière la compagnie de Bamba, partie le 
-^ îii.n i\o Timiaouin. Sur quatre colonnes parallèles, elle des- 
• • Mtl Ir lit i]o l'oued et forme le carré à hauteur de la case de 
ll'i \u milieu des palmiers mêmes, le capitaine Cauvin et le 
ii> nlin.-int Lon£-|umé s'installent et bientôt toute la dépression 
?• • mplii iraiiimation, d'appels, de grognements des « méhara ». 

V iKMiMNiu, tous réunis, nous prenons ensemble les repas du 
•••••lin r\ i\\\ s.ûr. Leiiglumé s'en vient voisiner et palabrer avec 
'•"■• • 1 t.-nidis que nous mettons au net les itinéraires, les ordon- 
••■••«..> pirpaivnl le thé cérémonieusement dégusté. 

M«i'' .liinM\ encore la température demeure chaude et 
'• ••"'• 1rs ohsorvations astronomiques sont pénibles et j'ai le 
'• "i .1 l«v mains tout trempés de sueur. Au loin (juclqucs 

: 1. iii.uK sonrds pourraient être les répercussions du ton- 

'" "• I.» UM;si«>n de l'air laisse prévoir des orages prochains. 

Tcssalil, 5 mal. 

'■ »«*id ist bruyant, des Sénégalais qui s'interpellent à 

• ■••'' «M- pouvMMit les méhara vers les pâturages, préparent 

'^ '«iliuii.in ,|t s \i\Tos ou rangent les caisses et les sacoches 

I 

'' ''lin. h, iiiv. Mokhanimed Ferzou s'est présenté au 

. " ' 1 uiixr rniniDo ferait n'importe quoi touarcii, pres- 

'•■I* . ^;ni> ln>nclier, dans ses vcteinenls de chaque 

' ' ' l'i'Miu,' ost demeurée tout à fait inaperçue. Un de 
''^' «M \(-iiii inMMM'tir cjuc son père avait, en cadeau, envoyé 



^ 



L*ADR*AK* DKS IKOB*AS l63 

deux bœufs, que Tun était pour la compagnie de Bamba, et 
lautre pour mes hommes, et que Mokhammed Ferzou lui-mômo 
viendrait a ma tente, sitôt achevée sa visite aux ofticiers de 
Uamba. 

Les deux bœufs en oilet sont entravés près dû camp des tirail- 
leurs. Le plus grand se débat et fonce sur ses gardiens ; par 
instants il menace de rompre ses entraves et les Hambaras s*en 
écartent. Pour surprendre les bouviers Ifor'as, le capitaine 
Cauvin m*a fait prier d'abattre Tanimal d'un coup de cara- 
bine o77. A soixante mètres la balle pénètre sous les cornes, fait 
voler la cervelle en éclats et le bœuf safTale sur les genoux, 
sans un sursaut, comme une masse. Les indigènes, que la 
détonation puissante a surpris, s'approchent et constatent avec 
un étonnement salutaire, que la blessure est effroyable. L'arme 
passe de main en main et semble incompréhensible. 

Mokhammed Ferzou lui-même, en vieux chasseur, ne peut 
résister à sa curiosité et s'avance à son tour. Il vient à moi et 
me donne une de ces larges poignées de main, de toute sa 
force, si franches qu'elles feraient douter seules de la félonie 
légendaire des Touareg. 11 constate par lui-môme la distance, 
vérifie la blessure, soupèse et palpe la carabine. Puis il se tourne 
vers moi et me serre i\ nouveau la main en me criant d'une voix 
forte et quelque peu bourrue « E ouoUa lohcé ! » Oui, Mok- 
hammed Ferzou, je le sais que Tarme est bonne et tentante ! 

Côte à côte nous gagnons mon abri. Mokhammed Ferzou est 
presque de ma taille ; il peut avoir quelque cinquante ans et 
ses cheveux qui paraissent au croisement du voile et du turban, 
déjà grisonnent fortement. Son allure toute entière est d un 
brave homme, un peu bourgeois, le verbe haut« un peu bourru 
pour se donner contenance ; mais en tant que chef, Mokhammed 
Ferzou en impose peu et parait médiocrement sûr de son auto- 
rité. Ses vêtements de guinées blanches ou bleues sont très sim- 
ples : il semble ignorer la coquetterie si prisée des Kel- Ahaggar 
et ne porte pas le diadème d'étoile si seyant et si chatoyant. 

Sur un burnous étendu dans le sable, Mokhammed Ferzou 
s'accroupit près de moi et Barca nous sert d'interprète. 

Eu remerciement du bœuf, j'offre quelques pièces de guiiu'e, 



l'adr ar' des ifor'as 161 

pierres luisantes, la chaleur devient étouffante ; même à la nuit, 
après les observations astronomiques, le sommeil est rétif et le 
repos impossible. J'ai laissé la bougie allumée près de mon lit 
et je songe... 

« Halte-là 1 » Une des sentinelles a crié dans Tobscurité et déjà 
tous les tirailleurs ont pris leurs armes. Une voix répond et 
tout de suite un Arabe m'est amené. Sans mot dire, il me tend 
une liasse de papiers ; c'est le courrier de France, arrivé d'In- 
Salah, et que le capitaine Dinaux me fait parvenir de Timiaouin. 

L'homme s'est accroupi au pied de mon lit, et, tout ému, tout 
heureux, je parcours les nouvelles de France déjà bien vieilles, 
mais encore ignorées, les lettres longtemps attendues des 
parents et des amis. 

Aux récits familiaux, aux inquiétudes des proches, le cœur 
s'émeut et se gonfle ; même dans la joie ainsi surgie, le flot des 
souvenirs tristes lentement m'envahit et je demeure interdit de 
cette évocation inattendue de la France et de tous ceux qui me 
sont chers. 

Devant les lettres éparses, les journaux ouverts et lus, je suis 
là, songeur ; la lassitude s'est enfuie et je ne sens plus le désir 
du sommeil. Le courrier demeure immobile, la tête voilée, au 
pied de mon lit de camp et le bruissement monotone des feuilles 
dans la nuit accompagne ma rêverie. 

Tessalit, 4 mai. 

Ce matin un serviteur de Baï s'est approché de notre cam- 
pement ; Barca est allé au devant de lui et me le ramène. C'est 
un vieux tout blanc, qui ne semble nullement effrayé et qui n'est 
pas du tout farouche ; il est venu, conte-t-il, surveiller les pal- 
miers, et il annonce Tarrivée prochaine de Mokhammed Fer- 
zou, le remplaçant d'IUi, aménoukal des Ifor'as. 

Je suis monté jusqu'au sommet des arêtes qui, vers l'ouest, 
surplombent Tessalit ; la hauteur n'en paraît pas dépasser une 
centaine de mètres et l'escalade est courte et aisée parmi les 
blocs fichés dans le sol. De là, vers l'est et vers le sud, se 
découvre le chaos informe d'une hamada surélevée, plateau 
rocheux coupé et défoncé, mais d'où ne saille nulle hauteur 



^ 






162 CARNET DE ROUtE 

digne d'intérêt ; vers le nord, par contre, la masse de TAdrar 
Teraouanin limite superbement l'horizon. Mais vers Touest, au 
delà de Tarête même que j'ai gravie, à cinq cents mètres tout 
au plus, i*« Adr'ar' » cesse brusquement et devant mes yeux 
étonnés s'étend à Tinfini une dépression uniforme, toute garnie 
de pâturages peu opulents et que ne tachent ni cailloux, ni 
rochers. C'est là le commencement de la vallée du Tilemsi et 
du pays Kounta ; je suis arrivé à l'extrême limite occidentale 
de TAdr'ar' des Ifor'as et l'oasis de Tessalit en est située sur la 
bordure même. 

A peine suis-je rentré dans ma tente que par Tamont de la 
vallée débouche tout entière la compagnie de Bamba, partie le 
2 mai de Timiaouin. Sur quatre colonnes parallèles, elle des- 
cend le lit de Toued et forme le carré à hauteur de la case de 
Bai. Au milieu des palmiers mêmes, le capitaine Cauvin et le 
lieutenant Lenglumé s'installent et bientôt toute la dépression 
s'emplit d'animation, d'appels, de grognements des « méhara ». 

A nouveau, tous réunis, nous prenons ensemble les repas du 
matin et du soir. Lenglumé s'en vient voisiner et palabrer avec 
moi et, tandis que nous mettons au net les itinéraires, les ordon- 
nances préparent le thé cérémonieusement dégusté. 

Après diner, encore la température demeure chaude et 
lourde ; les observations astronomiques sont pénibles et j'ai Iç 
front et les mains tout trempes de sueur. Au loin quelques 
grondements sourds pourraient être les répercussions du ton- 
nerre ; la tension de l'air laisse prévoir des orages prochains. 

Tessalit, 5 mai. 

Le réveil est bruyant, des Sénégalais qui s'interpellent à 
grands cris, poussent les méhara vers les pâturages, préparent 
la distribution des vivres ou rangent les caisses et les sacoches 
de cuir. 

De bonne heure, Mokhammed Ferzou s'est présenté au 
camp. 11 est arrivé comme ferait n'importe quel touareg, pres- 
que sans suite, sans bouclier, dans ses vêtements de chaque 
jour et sa présence est demeurée tout à fait inaperçue. Un de 
ses lils est venu m'avertir que son père avait, en cadeau, envoyé 



L*ADR*AR* DES IKOK*AS 103 

deux bœufs, que Tun était pour la compagnie de Bamba, et 
Tautre pour mes hommes, et que Mokhammed Fcrzou lui-memo 
viendrait à ma tente, sitôt achevée sa visite aux ofllciers de 
Bamba. 

Les deux bœufs en oflet sont entravés près du camp des tirail- 
leurs. Le plus grand se débat et fonce sur ses gardiens ; par 
instants il menace de rompre ses entraves et les Dambaras s*en 
écartent. Pour surprendre les bouviers lfor*as, le capitaine 
Cauvin m*a fait prier d*abattre Tanimal d^in coup de cara- 
bine o77. A soixante mètres la balle pénètre sous les cornes, fait 
voler la cervelle en éclats et le bœuf saffale sur les genoux, 
sans un sursaut, comme une masse. Les indigènes, que la 
détonation puissante a surpris, s*approchcnt et constatent avec 
un ctonnement salutaire, que la blessure est efTroyable. L'arme 
passe de main en main et semble incompréhensible. 

Mokhammed Ferzou lui-même, en vieux chasseur, ne peut 
résister à sa curiosité et s*avance à son tour. Il vient à moi et 
me donne une de ces larges poignées de main, de toute sa 
force, si franches qu'elles feraient douter seules de la félonie 
légendaire des Touareg. Il constate par lui-môme la distance, 
vérifie la blessure, soupèse et palpe la carabine. Puis il se tourne 
vers moi et me serre à nouveau la main en me criant d'une voix 
forte et quelque peu bourrue « E ouoUa lohcé 1 » Oui, Mok- 
hammed Ferzou^ je le sais que Tarme est bonne et tentante ! 

(^ote à côte nous gagnons mon abri. Mokhammed Ferzou est 
presque de ma taille ; il peut avoir quelque cinquante ans et 
ses cheveux qui paraissent au croisement du voile et du turban, 
déjà" grisonnent fortement. Son allure toute entière est d'un 
brave homme, un peu bourgeois, le verbe haut, un peu bourru 
pour se donner contenance ; mais en tant que chef, Mokhammed 
Ferzou en impose peu et parait médiocrement sûr de son auto- 
rité. Ses vêtements de guinées blanches ou bleues sont très sim- 
ples : il semble ignorer la coquetterie si prisée des Kel- Ahaggar 
et ne porte pas le diadèïuo d'étoile si seyant et si chatoyant. 

Sur un burnous étendu dans le sable, Mokhammed Ferzou 
s'accroupit près de njoi et Barca nous sert d'interprète. 

En rcmercicnjcnt du bœuf, j'offre quelques pièces de gui:u'e, 



164 CARNET DE ROUTE 

acceptées avec plaisir. Dans le palabre quelques mots ifor'as que 
je glisse habilement m'ont vite attiré la sympathie du vieux 
chef; puisque je connais sa lang-ue, je ne suis plus un étranger. 
D*ailleurs, pour achever sa conquête, je parle de Lalla, la jolie 
fille d'illi et je récite même les quelques vers sus par cœur où 
la jeune femme vante à Ettioub, son mari, les qualités de 
Moussa-ag-Amastan. (1) Pour le coup, la stupéfaction de Mok- 
hammed Ferzou est invraisemblable : il me regarde par trois ou 
quatre fois comme s'il se croyait le jouet de quelque superche- 
rie et part d'un rire bruyant, d'un de ces rires claironnants 
et inextinguibles dignes des héros de l'antiquité païenne : 
« Tu connais cette histoire ? — Comment peux-tu connaître cette 
histoire ? * > 

Mais j'en connais bien d'autres histoires encore et je conte à 
Mokhammed Ferzou que la renommée de ses exploits cyné- 
gétiques est venue jusqu'à moi et qu'il m'a été dit qu'en telles et 

telles circonstances, il avait attaqué face à face le lion, bouclier 

■ 

et « tezraït » au poing et Tavait vaincu. J'ai touché la corde sen- 
sible : Mokhammed Ferzou se rengorge et m'avoue que non seu- 
lement cette fois-là, mais en d'autres occasions encore, il tua le 
lion à coup d'épée. 

« Mais comment peux-tu connaître ces histoires ? » C'est un 
mystère que l'esprit du vieux chef s'eilbrce vainement de percer; 
Barca près de moi rit de son mieux et se frappe les genoux en 
signe de contentement. 

Passons maintenant aux choses plus sérieuses. Mokhammed 
Ferzou ne pourra plus désormais me refuser la nomenclature 
des tribus ifor'as et mille détails sur les mcrurs que je lui fais 
demander par Barca : en un clin d'œil mes notes s'accroissent 
de renseignements inédits. Mokhammed Ferzou ne pourra plus 
désormais me refuser, à défaut de Fenna vainement attendu, un 
de ses compagnons porteur de sa sauvegarde, pour me guider 
jusqu'à Kidal et m'introduire dans les campements. Mokham- 
med Ferzou n'en a même point l'idée : de suite il envoie clier- 
chcr ses deux fils demeurés en arrière et me hîs offre comme 

(1) Voir ces vers dans la :2' parie S i Y. » 



l'adr'ar' dks ifok'as 165 

■ 

protccteui*s. Ce sont deux jeunes g-ens de seize à vingt ans^ 
grands, élégants et beaux, mais qui paraissent timides et sau- 
vages : je les accepte toutefois avec empressement, et quand 
Mokhammed Ferzou quitte ma tente, portant lui-même les 
cadeaux offerts, nous sommes enchantés l'un et Tautre et tout à 
fait amis. 

Le capitaine Cauvin a fait demander aux Ifor'as quarante 
niéhara et chameaux qu'il désire acheter pour remonter sa com- 
pagnie : des hommes déjà sont partis vers les campements voi- 
sins pour rassembler les bêtes demandées. 

Aujourd'hui aussi, un commer(;anl du Touat qui, d'étape en 
étape, a suivi le détachement du capitaine Dinaox, est arrivé h 
Tessalit avec toute sa pacotille. En un clin d'œil ses pièces de 
guinées lui sont achetées contre argent par la compagnie de 
Ramba, car Mokhammed Ferzou a demandé que les quarante 
chameaux lui soient payés en étofle. L'homme est enchanté de 
sa vente et se frotte les mains : il n'espérait pas un écoulement 
aussi rapide de ses cotonnades et déjà il forme le projet de 
retourner à toute allure à In-Salah et d'y chercher un nouveau 
chargement qu'il pourra vendre encore dans le pays des Ifor as 
avant la prochaine saison sèche. Aux indigènes, ce n'est en effet 
que contre du bétail qu'il peut échanger ses produits et, passé le 
mois de septembre, la traversée du Tanezrouft est impossible 
en poussant des troupeaux. 

Le hasard heureux qui vient de permettre à l'Arabe de se 
débarrasser de la sorte de ses marchandises, sera par la suite, 
j'en suis sûr, d'un effet favorable à la reprise d'un trafic suivi 
entre le Touat et TAdr'ar'. Pour s'en convaincre, besoin n'est 
que de regarder le vendeur qui pérore au milieu de ses gens et 
se réjouit ; sa satisfaction est telle qu'il veut à toute force m'obli- 
gerà accepter du sucre et du thé, seuls produits qui ne lui aient 
point été achetés encore. 

Après dîner, alors que les lumières du camp déjà sont étein- 
tes et que Tobscurité est épaisse, le vent brusquement s'élève 
et souffle avec violence. L'ouragan fait claquer la toiture de la 
tente et les palmes, au-dessus de ma tête, bruissent avec un 
fracas d'océan en courroux. Une poussière épaisse chassée par 



166 CARNET I)K KOITE 

la tornade rend Tair irrespirable ; le tonnerre fait rage et les 
éclairs par moment illuminent tout le lit de Toued. Un instant, 
de grosses gouttes crépident sur la toile tendue. Non sans effroi, 
je songe que ma tente et mes bagages sont installés en plein 
centre de la rivière, et que tout, si la pluie est assez violente 
dans la montagne pour faire couler le torrent, sera mouillé, 
inondé, entraîné. Déjà j'ai pris mes précautions pour gagner 
rapidement la berge en cas de surprise ; mais l'orage peu à peu 
s*écarte et passe. Le tonnerre se fait plus lointain, les éclairs 
plus rares et bientùl il n'est plus comme seule trace de l'alerte 
que la chaleur accablante, que les étincelles électriques qui cla- 
quent dans les couvertures et que la poussière irrespirable en 
suspension dans l'air. 

Tessalit, G mai. 

Tout le jour, Mokhammed Ferzou et ses fils ont rôdé près 
de ma tente, profitant de chaque occasion pour examiner 
mes armes et mille objets dont Barca leur explique l'emploi. . 

Je suis entré en relations aujourd'hui avec llammocdi, le chef 
des Kounta qui accompagne la colonne de Bamba. Jusqu'ici je 
l'avais quelque peu évité : Hammoédi est le grand ennemi des 
Ifor as et je craignais que ces derniers, me voyant avec lui, ne 
s'écartent de moi. Cependant j'ai surpris Mokhammed Ferzou 
causant amicalement aux Kounta et, avec Lenglumé, je suis 
allé me promener jusqu'à leurs campements. 

Hammoédi est un grand et bel homme, à tête carrée, front 
haut et découvert, respirant rintelligencc et l'habileté ; il porte 
une petite barbe crépue, très noire, et à longueur du jour fume 
du tabac dans une sorte de pipe en os qui semblerait plutôt un 
porto-cigarette. Il a le crâne rasé, la figure toujours nue et sa 
simple gandourah bleue, sorte de chemise courte, le drape bien 
moins iiannonieuscmcnt que ne font pour les Touareg les véte- 
nîonts superposés de gninées blanches et bleues 

Hammoédi no sait ou ne veut dire que peu de choses des affai- 
res intérieures desifor'as; ce qu'il pourrait m'apprendre est ins- 
cril. dit-il. dans ses livres demeurés sous ses tontes et je no tire 
que la promesse d'une copie des documents anciens concernant 



Plaoclie XXVII 




Dans l'Adr'ar' des Ifor'as 

i. Itarca dans les rochers de Tessatil. 

i. Une Icnle cliei les Ifor'as. 

;(. Un canipenienl chei les Ifor'as. 



f 



-n-* 



LADRAR DKS IFOr'aS 167 

FAdr'ar'. Il est campé au milieu de ses fidèles, sans tente, sans 
abri ; ses Kounta sont tous sans voile, habillés de sombre et 
mi-nos ; ils sont petits, fluets et nerveux, mais leuu originalité 
vient des leurs figures longues et émaciées qu'encadrent les bou- 
cles noires d'une chevelure hérissée et ondulée : tous ont des 
têtes de Christ nègres, des visages ridés et fatigués, des mines 
fausses et hypocrites. 

Demain matin de bonne heure, je quitte Tessalit sous la con- 
duite des deux fils de Mokhammed Fcrzou. Notre prochaine 
étape est In-Tebdoq et j'ai fait ce soir mes adieux définitifs au 
capitaine Cauvin et au lieutenant Lenglumé. 

7 mai. 

Une ligne droite tracée de Tessalit A Anou-(l)-IIassaoua, mon 
étape de ce soir, couperait de part en part le massif de Tessalit, 
infranchissable aux hommes et aux méhara. 

Force est donc de contourner toute la montagne par l'ouest et 
de décrire un immense arc de cercle à la base de la falaise en 
coupant près de leur source la multitude de ravines encaissées 
qui vont former Toued Abanko, affluent de ITr'err'er. Le sentier, 
suffisamment tracé, quitte la vallée de Tessalit en aval de 
Toasis et bien qu'il serpente sans cesse de crête en crête, sous 
le surplomb des à-pics de rochers, il n'est ni très pénible aux 
chameliers, ni très difficultueux aux animaux. 

Les deux fils de Mokhammed-Ferzou marchent en avant, très 
simples et poussent quelques méhara errants qui profitent de 
toute inattention pour s'écarter du chemin. San? cesse à leur 
poursuite, les deux jeunes gens errent de droite et de gauche ; 
il ne m'est guère possible de converser avec eux et d'ailleurs ils 
semblent toujours intimidés et craintifs. 

Depuis plusieurs heures déjà nous allons parmi les roches 
ensoleillées dont la patine noire s'éclaire et s'illumine, quand 
j'entends en arrière la grosse voix de Mokhammed-Ferzou lui- 
même ; il interpelle ses fils et la montagne en résonne. De loin, 
on pourrait croire quelque Holand irrité; mais il s'approche, 

(i) Anou : puits en tamacliique. 



168 CARNET DE ROUTE 

jovial et bourru, et me conte tout de suite qu'il s'en vient vers les 
pâturages de Toued Afara surveiller le rassemblement des qua- 
rante chameaux vendus aux Soudanais. « C'est une tâche difficile, 
très difficile » me dit-il, et à son air appeuré il semblerait qu'il 
n'ait jamais, en ses fonctions de chef, rencontré pire diffi- 
culté. 

Mokhammed-Ferzou marche de concert avec moi, Barca nous 
suit de très près ; les suivants du chef groupés en arrière du 
convoi, causent bruyamment. 

En avant, par le travers du chemin, un méhariste est arrêté 
sur une crête et se profile parmi les roches. Aux guinées flottan- 
tantes qui le drapent, au grand bouclier pendu à la selle, à la 
lance surtout, je devine quelque personnage important. Mokham- 
med-Ferzou rinlerpelle et Thommes'en vient au petit trot, range 
son méhari contre celui du chef et lui serre à plusieurs reprises 
la main. C'est un grand diable^ maigre, déjà grisonnant^ l'allure 
très noble et Mokhammed-Ferzou me le présente « Fenna ! ». 

Nous allons sans rien dire, Fenna suit silencieux et en moi- 
même je me réjouis d'avoir enfin comme guide ce chef réputé, 
rhomme de toute confiance, déjà familiarisé avec les Français 
par plusieurs contacts avec le colonel Laperrine et surtout par 
son voyage avec M. Gauthier. 

Maintenant je romps le silence et Barca dit à Fenna de ma 
part que j'ai grande joie de le voir, que l'ayant fait prévenir je 
l'attendais avec impatience et que M. Gauthier m'a beaucoup 
parlé de lui dans les meilleurs termes. 

« Dès que j'ai su que tu me faisais demander, je suis venu, 
répond Fenna, mais mes campements sont éloignés dans la 
plaine ; maintenant que je t'ai trouvé je t'accompagnerai pen- 
tout ton séjour dans notre pays. » 

Peu à peu nous sortons de la montagne; devant nous les 
plaines de Toued Afara se découvrent et bientôt Mokhammed- 
Ferzou me fait ses adieux ; puisque j'ai désormais Fenna, il 
emmène ses deux fils et de loin, entre les gommiers qui le mas- 
quent par instants, je vois encore ses gestes d'adieux. 

La vallée est très large et garnie de pâturages secs et d'arbus- 
tes à peine feuillus. La falaise de l'adrar Tessalit la limite au 



LADRAR* DES IFOR*AS 169 

nord d'une barrière uniforme et des crêtes lointaines perdues 
dans la brume paraissent à l'horizon vers le sud. 

L'oued Afara lui-môme bientôt se rétrécit ; nous marchons 
droit au nord et par le lit de la rivière pénétrons à nouveau dans 
la montagne. Entre les berges rocheuses parallèles et surplom- 
bantes^ le chenal décrit d'une rive à l'autre des courbes sinueu- 
ses et le sable y demeure limpide, à peine ondulé, sans herbage 
parasite et sans détritus malpropre. Toute la végétation se con- 
centre dans les Ilots et sur les bordures et là, les gommiers aux 
fleurs jaunes ou blanches, les « tichaq i», les a tebouraq 7> 
marient leurs feuillages divers et leurs tonalités claires dans la 
lumière intense. 

Le puits d'Hassaoua est sur la berge au centre d'une petite 
clairière ; c'est un grand trou, très élargi par des éboulements 
successifs et profond de 7 à 8 mètres. Tout près du point d'eau, 
des caravaniers arabes sans doute, avaient construit jadis une 
grande a kasbah » carrée, en pierres, avec des chambres en 
couloir, des magasins, une vaste cour centrale. Avec les ans, le 
fortin est tombé en ruines ; les toitures se sont efiondrées, les 
murs crevassés et crénelés ; mais l'enceinte, demeure, par place 
fissurée, encore imposante et facilement réparable. Après l'a- 
bandon la végétation a pris possession de la case ; des 
arbustes épineux ont surgi dans toutes les encognures, ont 
écrété les murs, ont poussé sur les terrasses mêmes et Faspect 
intérieur de la « kasbah » est celle d'un Paradou très retiré^ très 
silencieux, où seuls les lézards gris et les petites fauvettes noires 
à tête blanche voisinent et vivent désormais. 

En attendant la nuit, je me suis étendu près de Torifice du 
puits et Fenna pas du tout timide, me conte par Tintermédiaire 
de Barca des histoires ifor'as et des récits touareg. Quelques 
pasteurs ont apporté une coupe de lait et dans la kasbah, à l'abri 
du vent qui croit de minute en minute, Larbi et les tirailleurs ont 
allumé leurs feux qui jettent des éclairs rouges par-dessus les 
murs disloqués. 

Au-dessus de ma tête le ciel est très pur ; la température est 
douce, mais dans la trouée de Toucd Afara, l'ouragan souffle si 



170 



CARNET DE ROUTE 



violemment que malgré les abris improvisés les observations 
astronomiques demeurent impossibles. 

8 mai. 

i 

A deux heures du matin, longtemps avant le jour, je me suis 
fait réveiller ; le vent est tombé, la nuit est très claire et il m'est 
enfin possible de travailler jusqu'à Taube, à prendre la position 
astronomique du lieu. 

L*ctapc de Hassaoua à Talakak est courte. Un peu en aval du 
puits, nous bifurquons vers Test par Toued Asakaka et dès lors 
nous allons par les vallées étroites garnies d\( aloummouz » ou 
de genêts, par de là les crêtes rocheuses et arides, jusqu'à la 
grande coupure de Toued Ir err'er. De Tégougement, où je 
Tavais quitté, l'oued Ir err'er a filé vers le sud-ouest ; ici il 
sépare le massif de Tcssalit des derniers contreforts septentrio- 
naux de Tadrar Ter arr'ar, et son lit, large de cinq à six cents 
mètres, à peine garni d'arbustes éliques et de plaques rares 
d'herbages, est bordé de deux crêtes rocheuses, noires et chao- 
tiques. Dans les anTractuosités des pierres, quelques touffes 
d'« alloummouz » prennent sous le soleil des tons d'or et, tandis 
que, vers le pâturage, les méhara se précipitent et broutent avi- 
dement, je pars avec Barca au milieu des éboulis de la falaise 
orientale où les inscriptions et les dessins rupestres abondent. 

Kn un clin d'œil, toutes mes plaques photographiques s'im- 
pressionnent d'animaux divers, d'hommes gravés en creux, de 
lottres bizarres. Malheureusement, beaucoup des caractères 
sont effacés, et rares sont les épigraphes qu'il est possible de 
copier sans trop de chances d'erreur. 

Vjïï voici quelques-unes que je livre à la sagacité des cher- 
cheurs : 




Planclie XXVIII 




Dans l'Adr'ar' des Ifor'as 

lint'S d'une Kasbah au puits de Hassaoua. 
3. Un trou d'eau à Tahort, 
3, 4 et 9. Les gorges de Tahort. 



l'adr'ar dks ifor as 171 

Du camp de Toued Ir'err'er à Talakak, nous coupons en 
pleine hamada ; la marche est lente parmi les cailloux et le soir 
tombe déjft quand enfin nous campons aux puits. Ceux ci sont 
dans une gorge, là où Foued Talakak sort d'une falaise rectiligne 
qui se prolonge vers le sud. Au milieu d*un cirque étroit que 
dominent des pitons rocheux coniques, il y a dix ou quinze trous 
de quelques mètres de profondeur ; deux de ces trous seuls sont 
encore « vivants ». Le site aride et brûlé par le soleil, entre les 
crêtes qui l'enserrent, est pittoresque et ne manque pas de gran- 
deur ; à la nuit, c'est un véritable coupe-gorge sombre que 
l'obscurité tombée des montagnes prive du reflet môme du cré- 
puscule ou de Taurore. 

Sur les roches voisines, les dessins encore abondent : j'en ai 
donné autre part quelques spécimens (t) ; ils semblent d'un art 
plus avancé que ceux de l'o^ied Ir'err'er. Voici encore une inscrip- 
tion de Talakak : 

•IjDia: •: Il •:/. 

Comme chaque soir^ j'ai dressé l'astrolabe près du puits ; 
Ferma semble très intéressé, mais ne comprend nullement com- 
ment je peux voir les astres en ne regardant pas dans leur direc- 
tion ; la température est chaude et lourde et de petites buées 
fines passent sans cesse dans le ciel et gênent tellement les 
observations que j'en remets la suite à une heure plus favo- 
rable. 

9 mai. 

Cette nuit encore, de deux heures à cinq heures du matin, 
j'observe à l'astrolabe dans le ciel devenu phis limpide. D'ici, le 
village d'In-Tebdoq n'est guère qu'à cinq heures de marche et 
le milieu de la route est jalonné par l'énorme repère du mont 
Tomassi, d'où sourdent, vers le nord, les afiluents de Tlr'err'er 
dont nous recouperons les cours supérieurs, et vers le sud les 
tributaires de l'oued ïar'lit. Sur les flancs mêmes de la mon- 
tagne, du col qui partage les eaux, la vue embrasse presque 
l'Adr'ar' tout entier : on croirait voir un énorme champ fraiche- 

(i) Voir 2e partie § 8. 



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t72 CARNET DE ROUTE 

ment labouré dont les mottes de terre fauve seraient les monta- 
gnes, et les sillons rectilignes les coupures des grands oued. Le 
soleil encore bas inonde de clarté les pentes orientales des 
crêtes, nuance de violet pourpre le revers des dépressions et le 
fond des vallées, et anime de vie intense les chaînes arides de 
pierres qu'aucune frondaison ne pare et les falaises monotones 
et sévères. 

Tout près du col, une petite tente dlfor as se dresse dans un 
repli de terrain, au milieu des « aloummouz » et des genêts. J'ai 
fait signe à Fenna, à Barca et à Larbi de m'accompagner, et, 
pendant que mes cinq Soudanais filent avec le convoi, je pars 
d'un temps de trot. 

La tente est toute petite et très pauvre ; c'est un simple toit 
horizontal, fait de peaux de chèvres et supporté par quatre ou 
six piquets de bois. Quelques nattes de tiges de « merkba » sont 
placées verticalement et délimitent une sorte de chambre si 
petite qu'il ne semble guère qu'on puisse s'y allonger. Aux 
pieux sont accrochés les ustensiles d'usage journalier : pilons 
de bois, vases de terre, écuelles ; et le sol nivelé tout autour 
est parsemé de détritus ou d'objets en désordre. 

Seules trois fillettes sont au campement ; h notre approche, 
elles se sont accroupies sur le sol, serrées l'une contre l'autre, et 
de leur « ikerchei » (1) de guinée bleue, elles se sont voilées la 
figure et les mains. 

A quelque distance, j'ai fait coucher les méhara ; avec Fenna 
et Barca je m'approche doucement. Nos trois hôtesses forcées 
semblent de moins en moins rassurées et, malgré les paroles 
douces de Fenna et les exhortations de Barca, elles s'obstinent 
à demeurer voilées, accroupies et silencieuses. Aucune préven- 
tion féminine ne doit cependant résister à un peu de diplo- 
matie : de mon '< chech » je m'entoure le visage pour ne pas 
efiaroucher de pudeur trop intolérante et je fais apporter par 
Larbi le tabac en feuilles qui fait éternuer dès qu'on entr ouvre 
le sac, la pièce de guince luisante, des cadeaux, les aiguilles à 
condn», les petits miroirs encadrés de cuivre ! Devant cet éta- 

(1) Ikerchei : voile dont ies femmes touareg se parent la U'^le et la poitrine. 



Page 172 hh 




Dans l'Adr'ar' des Ifor'as 



r.Wcbà lirpt'che folo.n'ate. 



174 CARNET DE ROt'TE 

La vallée quo nous descendons, bientôt rejoint Toued Tar lit. 
Le confluent en est au pied même d'une nouvelle falaise verti- 
cale, d'origine évidemment volcanique, et qui est la bordure de 
de Tadrar Ter'arr*ar, le plus important massif de l'Adr'ar'. 
Entre lui et ses contreforts occidentaux^ Toued Tar'lit s'est 
creusé un large sillon sinueux, empli d'une végétation opulente 
d'herbages et d'arbustes. Là, les campements des Ifor'as aiment 
à se rassembler, sûrs de trouver toujours les puits et les p<\tu- 
rages nécessaires à leurs troupeaux. 

La route dln-Tebdoq désormais suit l'oued Tar lit. En plein 
milieu du lit de la rivière, voici Afarag' n'Illi, le champ d'Illi. 
Le nom pourrait faire croire à des cultures , il n'en est rien. 
Afarag' n'Illi est un grand quadrilatère clos d'un mur peu élevé 
de pierres sèches, avec une seule porte, le tout à demi-ruiné. 
Chaque face n'a guère plus de 150 mètres de coté. Qu'il ait été 
terrain de culture ou réduit de défense, Afarag' n'Illi n'a même 
plus de puits et n'est que le vestige d'une conception ancienne 
devenue peu évidente de nos jours. 

Ln-Tebdoq enfin apparaît à la sortie de la gorge que l'oued 
Tcssilaouen s'est creusé à traver l'adrar Ter'arr'ar. L'impres- 
sion du village entrevu au tournant d'une arête est charmante. 

Adossées aux contreforts éclairés do l'Adrar, sur la bordure 
du large lit de sable propre et uni, quelques toufles de palmiers 
élevés se dressent au milieu des grands arbres et s'échelonnent 
le long de la rive dans les jardins enclos de branchages épi- 
neux. 

Entre les vergers, un acacia immense dresse ses branches 
ombreuses et les troupeaux de chèvres et de ba^ufs viennent 
s'abriter sous l'arbre hospitalier en attendant l'eau qu'un puits 
extérieur fournit en abondance. 

Quelques Ifor'as, mi-nus, y puisent, à la main, avec de lar- 
ges seaux de peau ; et les chevreaux impatients, les moutons 
bêlants se pressent autour des abreuvoirs, luttent entre eux et 
s'csbroiiont. Los appels dos pasteurs se croisent tandis qu'inin- 
terrompue et monotone crisse aux oreilles la chanson <\ deux 
notes aiiiu^^s des puits à bascules d'irrigation. 

Contre les rochers, une seule case de paille, j)uaute et enfu- 



ladr'ar' des ifor'as 175 

mée, sert de demeure à un hartani d'Akabli, directeur des cul- 
tures. Il est très vieux, courbé el presque impotent ; les jardins 
cependant sont si minuscules et si voisins qu'il peut encore les 
parcourir journellement el même de sa case les surveiller et les 
embrasser d'un seul regard. 

11 semble très fier de son « arrcm » (1 ) et tient à diriger en 
personne la visite des jardins. Appuyé des deux mains sur son 
bâton, il va d'enclos en enclos et Harca me répète plus intelli- 
giblement les mots arabes qu'il bredouille. Chacun des champs, 
clos et séparé, contient quelques touffes de palmiers, quelques 
arbrisseaux, un puits à bascule et des plates-bandes irriguées 
par des « seguia » primitives. Au mois de mai, la principale 
culture est celle du tabac; de-ci, de-lA, sont quelques couches 
d*oignons, quelques pieds de piment. Le vieux m'assure que le 
blé et l'orge poussent à la saison favorable, mais il ne se sou- 
vient pas qu'on ait ici exploité le coton aiiisi que pourrait le 
faire croire le nom d'In-Tebdoq : « lieu des cotonniers ». 

Les puits à bascule sont d'un système évidemment importé 
de la Saoura ; mais leur construction, avec des fourches de 
bois et un levier trop court, est très primitive. Sous Teffort 
du contrepoids, le seau est seulement soulevé à l'intérieur 
de la fosse et le jardinier doit en achever à la main le halage. 

Les dattiers sont tout au plus au nombre d'une vingtaine 
de pieds, produisant annuellement deux ou trois charges 
de qualité inférieure. Ils appartiennent à Illi, aménoukal des 
If or' as. 

— J'ai chassé les chèvres et les bœufs accroupis sous le 
grand acacia d'In-Tebdoq et sous les branches, j'ai fait dresser 
ma tente. 

A longueur de jour les troupeaux se succèdent au puits. Les 
pastcHirs ifor'as semblent quelque peu intrigués de ma présence. 
Barca les rassure et me les amène et j'ai récolté ce soir cinq ou 
six chèvres qui me sont vendues le double de leur valeur, car 
les Ifor'as comme les Arabes ont l'esprit mercantile et consi- 
dèrent que si Allah a permis aux Européens de venir en 

(1) Arrem : centre de culture en lanjjue tamachique 



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176 CARNET DE ROUTE 

leur pays^ c'est sans nul doute pour leur unique profit per- 
sonnel. 

Sous ma tente^ Fenna, sérieux, examine mes fusils, les retourne 
et les palpe, met en joue, imite de la voix la détonation et 
s'élance vers des gibiers imaginaires, grand enfant à barbe 
blanche. 

Durant Taprès-midi le temps s'est couvert ; par instants le vent 
souffle avec violence, projetant des tourbillons de sable et le ciel 
h la tombée du soir, se voile de nuages épais d'où tombent quel- 
ques gouttes largement espacées. 

In-Tebdoq, iO mai. 

Les nuages et le mauvais temps ayant hier empêché les 
observations astronomiques, je séjourne aujourd'hui à In-Teb- 
doq. Le ciel cependant demeure couvert et gris ; du matin au 
soir le vent souffle dans les branches et tout l'amont de l'oued 
Tessilaouen se cache dans les tourbillons de poussière. Pas un 
seul instant le soleil ne se montre : le petit « arrem » d*In-Teb- 
doq, hier si riant, semble tout mélancolique de l'absence de l'as- 
tre promoteur de joie et marri, écoute la tourmente siffler dans 
les gommiers et courber le tronc géant des dattiers. 

Sur un dôme de rochers, face au village, j'ai grimpé ce matin 
en compagnie de Barca. Tout le pays est empli d'une brume 
rouge qui masque les montagnes lointaines et d'où sort, pour y 
retourner, la large dépression sinueuse de l'oued Tar'lit. La tour- 
mente mugit et m'apporte de la plaine le bruissement des 
arbres et des plantes ; dans le ciel sombre, de gros nuages galo- 
pent et se poursuivent. 

Sous ma tente, je me suis clos hermétiquement; j'écris, 
étendu sur mon lit de camp. Tous mes Sénégalais, enveloppés 
dans leurs couvertures, se sont accroupis contre le pied des 
arbres et parmi les claquements de la toile ou le bruissement des 
feuilles, j'écoute, tout le soir, la petite mélodie aiguc, monotone, 
des puits à bascule. 

Faute d'étoiles cette nuit encore, j'ai dû remettre à après- 
demain matin le départ définitif. 



Page 171) hh 




Dbdb l'Adr'ar' des Iforas 

1. In-Tebdoq, an puils ù basculi'. 

•i. CulUres A In-Tebdaa. 

3. Abreuvoir â un puils dans l'Adr'ar' 

4. L'abreuvoir des chèvres à Telia. 

5. Un lebouraq. 

K. La Kasbah de Bai A Telia- Konicrs. 



L*ADR AR' des IFOR as 



177 



In-Tebdoq, 11 mai. 

Lejours*estlevé, gris, triste, nuageux; pour distraire la mélan- 
colie d*une matinée sans lumière, je suis parti seul avec Barca^ en 
exploration dans le cours inférieur de Toued Tar'lit. Je n*ai que 
ma carabine et Barca porte en bandoulière la gourde et Kappa- 
rcîl photographique. 

Au delà du confluent de Foued Tameiamellet, l'oued Tar'lit 
coupe en travers une série de rides rocheuses et parallèles. 
Chaque fissure intermédiaire lui amène du nord et du sud un 
affluent et à la rencontre de chacune des falaises il creuse une 
brèche resserrée parmi les pierres. 

Le hasard et ma fantaisie m'ont mené dans cette région ; 
et je suis loin d'en avoir regret, car les roches sont couvertes 
d'inscriptions assez nettes et de dessins très poussés, presque 
artistiques. 

En voici un exemple : 





Plus loin Toued Tar'lit décrit une grande sinuosité et pénètre 
dans les plaines herbeuses ; au passage de l'avant-dernière brè- 
che, j'ai quitté la vallée et, escaladant les cailloux et les roches, 
malgré les lamentations du pauvre Barca qui trouve le terrain 
trop pénible, j'ai gagné le sommet d'une des rides. De piton en 
piton, de col en col, j'en suis l'arête rectiligne. Vers le sud, la 
vue embrasse la dépression inférieure de Toued, mais la brume 

12 



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178 CAtl!fKT DE HOtTli! 

d'argile rouge est trop dense pour qu'en dessous de son voile, 
les détails du sol puissent apparaître. 

Je débouche hors de la montagne, presqn*aux sources de l'oued 
Tameiamellet dont je suis maintenant la vallée ; les gommiers, 
les « tichaq » et les « tebouraq » s'y mêlent et font une frondai- 
son si dense qu'il faut à chaque instant contourner les massifs que 
l'œil môme ne peut percer. Partout encore les chèvres, les 
moutons, les /ines paissent en liberté; quelques campements 
épars s'isolent çà et là, qu'indiquent au passage les bêlements 
des jeunes chevreaux. 

Au soir le ciel s*est dégagé et le vent, au coucher du soleil, à 
son tour s'est calmé. L^air est devenu plus frais et plus léger et 
les étoiles très nettes scintillent merveilleusement dans le firma- 
ment. Dans de telles conditions les observations sont rapides et 
fructueuses. 

12 mai. 

Nous venons à peine de quitter In-Tebdoq, remontant Toued 
Tameiamellet, quand d'un fourré, deux gazelles déboulent 
devant moi; h la grande joie des tirailleurs, j'ai la chance de les 
abattre Tune et l'autre et le convoi s'arrête pour permettre le 
dépècement des deux victimes. Qu'elles sont jolies et gracieuses, 
ces gazelles fauves et blanches; môme mortes, leurs poses sont 
encore harmonieuses. Et je m'en veux presque du crime com- 
mis dont l'excuse, s'il en faut une, est la nécessité de donner 
aux Sénégalais leur ration de viande journalière. 

La source de l'oued Tameiamellet et le bassin de Toued 
Tabankort ne sont séparés par aucune ligne de crêtes ; les deux 
vallées communiquent entre elles et la même tissure dans la 
montagne sert de source aux affluents divergents. De la zone 
de partage, la vue s'étend sur toute la vallée transversale de 
l'oued Tabankort, depuis les falaises de l'adrar Ter'arr*ar dont il 
sourd, jusqu'au puits de Tabankort repérable de loin à un cône 
argileux isolé parmi les herbages. 

Ce puits était mon but primitif; le capitaine Pasquier, à 
l'aller, lavait déjà touché de telle sorte que pour moi son intérêt 
n'était que secondaire ; toutefois, malgré mes questions, Fenna 



L*ADn AH* T>KS IFOR*AS iW 

m'assurait qu'aucun autre point d'eau n'était dans un voisinage 
immédiat. 

Or, par hasard, ayant interrogé Barca sur les lagons deTadrar 
Ter arr'ar, j'apprends que la sortie de l'oued Tabankort y est 
mar(|uéc par des abreuvoirs tn'^s fréquentés, maintenant tout 
proches de nous et connus sous le nom général de Tahort. 

De suite, j'abandonne l'itinéraire antérieurement adopté et je 
pique droit sur la gorge de la montagne. 

La grandiose muraille de l'adrar ïer'arr'ar de loin semble 

interrompue et Toeil n'y découvre nulle brèche et nul passage ; 

mais bientôt un ravon de lumière filtre à travers les roches ver- 

' ticalesetla fissure immense apparaît dans la montagne disjointe 

par l'effort des eaux. 

Près de l'entrée, j'arrête le convoi et dresse le camp. Tandis 
que les tirailleurs entravent les méhara, et que Larbi prépare 
le feu et le cousc/)us, je m'en vais à la recherche des points 
d'eau, guidé par mon fidèle IJarca. Fenna, lui, chaque fois que 
la marche à pied est de rigueur, se prétend très vieux et très las. 

L'oued Tabankort, dès lenserrcment des premiers contreforts 
rocheux, devient sinueux et sauvage. Tous les arbrisseaux qui 
vers lavai encombraient son cours, ici, ne poussent plus et le 
lit de sable uni s'appuie directement à deux berges de blocs 
arides et noirs. Déjà, à la convexité des courbes, quelques trous 
d'eau, creux de quelques décimètres, s'ouvrent çà et là, parfois 
très voisins. Ce sont les abreuvoirs de Ibiouaten. 

Plus en amont, la falaise étrangle la rivière : l'oued crispé 
entre deux piliers verticaux, hauts de plus de cent mètres, s'insi- 
nue sous leur surplomb et sourdement en ronge la base. Sous 
son effort séculaire, les blocs peu à peu s'éboulent et se brisent, 
et de leurs morceaux aux arêtes vives, encombrent le fond de la 
brèche. Entre les pierres erratiques le chenal de sable s'inter- 
rompt ou se divise en ruissel(»ls. 

La gorge de TahorI certes n'est (joint imposante et longue 
comme les gorges de Takoumbaret; toutefois l'impression est 
grandiose et du fond de la dépression le cœur se sent inquiet 
quand les yeux levés vers la roche nue en mesurent la verticalité 
que l'ombre presque éternelle accentue élrangement. 



* • 



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180 CARNET DE ROUTE 

Contraste imprévu à la sauvagerie de la nature, les chèvres si 
fringantes de FAdr'ar", abondent à Tahort ; sur toutes les roches, 
sur toutes les pentes, il en est de fièrement campées, les unes 
toutes blanches, les autres fauves ; elles regardent très confiantes 
et parfois s'élancent en bêlant de piédestal en piédestal. Les 
points où Teau, sous le sable superficiel, affleure, leur sont bien 
connus; là elles se groupent en cercle et piaffant de leurs pattes 
antérieures, elles creusent elles-mêmes des.. excavations, à peine 
profondes comme les deux mains, mais que Teau cependant 
emplit aussitôt. Et les jolies bêtes boivent les lèvres fermées 
pour éviter le sable^ en aspirant bruyamment. 

Plus en amont encore, Toued Tabankort s'incurve à angle 
droit ; dès lors les roches se reculent et les flancs de la montagne 
prennent au-dessus du lit toujours étroit l'aspect de berges 
abruptes. Au confluent d*un rentrant de la falaise, un petit lac 
s'est formé, au flanc d'une marche de pierre, très long et étroit. 
C'est le redir de Tigidid ; rarement les chèvres viennent jus- 
que-là, mais les « méhara » montent à Tigidid pour s'esbrouer 
dans Feau, et s'abreuver à leur aise. 

Au delà de Tigidid, Toued Tabankort serpente par Tadrar 
Ter*arr'ar ; il le perce départ en part et ce sont les pluies tombées 
sur le versant septentrional de Tadrar Dourit qui viennent ali- 
menter les réserves de Tahort. 

Pour rentrer au camp, j'ai coupé par la falaise : l'escalade en 
est invraisemblable et périlleuse ; parfois, au milieu des blocs 
croulants, il me faut m'accrocher des pieds et des mains. Barca 
se lamente et gémit ! Nous voici sur les crêtes ; d'en haut le fond 
de Toued Tabankort est masqué par les premières pentes. Vers 
Test les montagnes s'étendent à Tinfîni, noires, caillouteuses et 
chaotiques ; le soleil illumine les versants orientaux et Tombre 
portée sépare nettement les plans successifs jusqu'aux horizons 
estompés. Vers l'occident au contraire, la plaine herbeuse 
s'étend pâle et jaune, coupée par quelques mamelons isolés et le 
sable de la rivière, clair entre ses ceintures d'arbustes, semble 
une nappe d'eau lumineuse qui serpenterait jusqu'au delà du 
puits de Tabankort, jusqu'au confluent avec l'oued Tar'lit. 

Je me suis assis sur la roche culminante, car lascension m'a 




ladr\r' des ipor\s tSl 

rompu et la sueur perle sur mon front. Hélas, plu^ que la mon- 
tée encore la descente est pénible. Et quand après avoir long- 
temps cherché les sentes praticables, après mille glissades et 
mille heurts, j'atteins enfin le campement (le mes Sénégalais, 
j'ai les mains en sang, les jambes meurtries, le corps brisé. Barca 
se fait traîner et pleure lamentablement. 

Malgré la fatigue la sieste est courte ; la route désormais 
pique droit au sud et sans cesse longeant la muraille de l'adrar 
Ter*arr'ar, vient couper à leur source les torrents qui en décou- 
lent. Dans le soleil couchant qui Tillumine^ la falaise trahit tous 
ses détails, tous ses contreforts, tous ses pifons avancés ; elle 
s'illumine^ rougit et flamboie. Par le crépuscule, ses colorations 
violettes dessinent une bande uniforme que l'ombre gagne len- 
lement et qui s*estompe dans la brume basse comme faisaient 
jadis les montagnes si harmonieuses du Ahaggar. 

Il est tout à fait nuit quand nous campons dans Toued Maret. 
Fenna voulait nous entraîner plus loin encore vers des campe- 
ments qu'il a repérés ; par la nuit la marche est trop pénible et 
la fatigue de la journée m*arrôte. Pendant que seul il s'en est 
allé vers les tentes, je me suis étendu dans le sable sans dîner. 
Quand Fenna rentre au camp ramenant une chèvre et du lait 
fraîchement trait, je dors si profondément qu'il n'ose point 
m'éveiller. 

13 mai. 

Toujours droit vers le sud, nous longeons à distance la 
muraille de Tadrar Ter*arr'ar que la lumière opposée maintient 
obscure ; vers l'ouest les hauteurs d'Echchell limitent Thorizon 
et s'illuminent aux premiers rayons du soleil. 

L'oued Adcrroq, affluent de l'oued Alioug' est de peu d'im- 
portance et seulement marqué par une ligne de verdure plus 
opulente ; mais Fenna sait une tente à petite distance en aval et 
s'offre de m'y mener en quelques instants de trot. Je n'ai garde 
de laisser échapper l'occasion : un tirailleur et Larbi vont m'ac- 
compagner ; Barca qui sait la route dirigera le convoi jusqu'à ce 
que nous l'ayons rejoint. 

Par l'oued, nous «allons ; Fenna marche en tête. Il semble ce 



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182 CARNKT DE ROUTE 

matin tout jçyeuY, si tant est que son bavardage témoigne sa 
galté. A grand renfort de gestes et de cris, il me raconte ses 
campagne?! etses expéditions et tient absolument à ce que je tou- 
che du doigt le» deux blessures qu'il reçut au combat et dont 
il porte encore prèiî des eûtes les cicatHces profondes. Je ne 
doute pas que Fenna, targui et noble, ne soit un brave ; mais 
lui semble ravi de me l'avoir démontré et en signe de sa par- 
faite satisfaction, il m'accable de ses plus violentes poignées de 
main. 

l/oued se déroule presque rectiligne au milieu des monticules 
isolés déroches à peine plus hauts que la végétation môme de 
la rivière; genêts, « tebouraq », « tichaq >», gommiers se 
mêlent et se pressent et le pâturage d'arbustes est réellement 
superbe. Partout les feuilles sont denses et très vertes à tel point 
qu'on se croirait par instants dans la zone forestière du Niger. 

Mais bien que nous hâtions l'allure, aucun campement n'ap- 
paraît dans le lit de l'oued ; depuis près d'une heure nous che- 
minons ainsi et je commence en moi-même à pester. Fenna 
marche toujours insouciant. Déjà j'ai décidé qu'après cinq minu- 
tes écoulées nous reviendrions vers le convoi, quand enfin une 
tente apparaît en une petite clairière. 

Fenna part au grand trot. J^endant que nous accroupissons 
nos méhara, il a prévenu le maître de la tente et celui-ci à pied, 
mais lance au poing, s'en vient au-devant de moi et me salue. 
C'est un noble Kcl Afella, du nom de Boujeli. Il n'est plus très 
jeune ; par contre un aimable embonpoint lui vaut une démarche 
imposante et il s'excuse de n'avoir eu le temps, vaquant aux 
soins de ses troupeaux, d'endosser ses gandourah de fête. 

Sa tente, comme celles déjà rencontrées, est très petite, basse, 
faite d'une toiture en peau au-dessus de nattes dressées de 
champ. Boujeli vit là, parmi son bétail, avec sa femme et ses 
trois jeunes fils. Lors de mon arrivée, la famille tout entière 
sans doute se livrait aux soins ménagers, car les mortiers de 
bois sont demeurés avec leurs pilons, les jarres pleines de lait 
gisent sur le sol à portée des jeunes chiens qui jappent et la 
m.irmile de terre chante encore au-dessus du fover. Mais à ma 
vue, la jeune femme s'est cachée sous la^tento et, couchée sur 



« » t 



L ADR AH DES IFORAS 183 

une natte à plat ventre, elle s'e8t de la tête aux pieds enroulée 
dans des guinées; même lofire de tabac et le don d'aiguilles ne 
peuvent la décider à se dévoiler : c'est à ses enfants que d'une 
voix étouffée et peureuse, elle m'invite à distribuer les cadeaux 
à elle destinés. 

Les trois fils sont^ eux aussi, craintifs, mais plus faciles à 
séduire ; ils ont de sept à dix ans et, au plus profond de la tente, 
ils se sont accroupis, serrés Tun contre l'autre, en rang de taille. 
Leur effroi est des plus comiques : malgré mes inviles, le plus 
jeune refuse de s'approcher et de la tête me fait énergiqucment 
signe quç « non ». L'offre dun miroir plus peut-être que les paro- 
les de Boujeli ont bientôt raison d'une volonté aussi inflexible, 
et parce qu'il n'est que le premier pas qui coûte, bientôt les 
trois mioches sont pendus à mes côtés et pillent, en éternuant 
à qui mieux mieux, mon sac de tabac. 

Quand je reviens vers les méhara qui ruminent indolemment, 
Boujeli, ses trois fils et moi, sommes les meilleurs amis du 
monde : seule la maîtresse de la tente demeure irréductible et 
invisible. 

Fenna, au campement de Boujeli, a pris pour la suite du 
voyage, une chamelle de selle et fait ample provision de pièces 
de guinées : je n'ai pu savoir en quel but il voulait désormais 
traîner avec lui toute une petite fortune. 

Nous n'avons rejoint que dans l'oued Alioug' même le déta- 
chement guidé par Barca ; mes Sénégalais s'y sont arrêtés sur 
un mamelon. Mon absence prolongée les a fort inquiétés et déjà 
le sergent noir s'apprêtait à repartir en arrière, à ma recher- 
che. Le brave ne sait trop comment m'engager à plus de pru- 
dence et tourne drôlement son admonition ; il ne semble pas du 
tout convaincu que je n'ai couru nul danger et m'assure que 
désormais il me surveillera malgré moi. Le capitaine Pasquier 
ma bien averti que ce sergent était exceptionnel, mais vraiment 
sa fidélité est touchante. 

Tous réunis, nous reprenons la marche vers le sud. A quel- 
(jues centaines de mètres en amont, nous sommes au puits de 
In-Agech. A ce point l'oued Alioug' décrit un coude très net 
vers l'ouest ; son lit large, uni et libre, est bordé sur chacune 



184 CARNET DE ROUTE 

des berges d*uDe zone de cinq ou six cents mètres où la végéta- 
tion arborescente est superbe, et où l'herbe, Talloummouz sur- 
tout, pousse drue et serrée. Au delà, jusqu'à l'adrar Ter'arr'ar 
ou jusqu'aux cinq pitons alignés de l'adrar El-Mamas, s*étend 
une bamada noire, pierreuse, mais que sillonnent des oued 
affluents emplis d'arbrisseaux verdoyants. 

Ces pâturages font de cette région de l'oued Alioug' une zone 
très fréquentée ; au dire de Fenna, des campements sont dans 
tous les vallons et sa tente, à lui-même, est très proche sur les 
derniers contreforts des crêtes occidentales. 

D'ailleurs, au puits de In-Agech, les troupeaux se succèdent 
sans interruption ; les bêlements, les appels sont continus, que 
nous entendons du camp à longueur des heures chaudes. 

Pendant l'arrêt, Fenna s*est rendu à ses campements ; il est 
près de trois heures quand il revient enfin et nous partons de 
suite. Lui serait désireux de camper ce soir au puits de Tasekdem, 
mais je tiens à pousser jusqu'à Irescher et je fais hâter l'allure. 

Le sentier, parallèlement au lit de l'oued Alioug' se maintient 
dans la zone boisée qui le borde pour éviter le sable meuble 
où la marche est ralentie. A hauteur du dôme de l'adrar Effen, 
l'oued Alioug'- entre dans la montagne. Il ne traverse pas, 
comme Toued Tabaukort, l'adrar Ter'arr'ar de part en part, 
mais il vient frôler sa falaise méridionale et le sépare de ses 
contreforts avancés. Telle est la cause pour laquelle la berge 
septentrionale de l'oued Alioug' est en cette partie de son cours 
infiniment plus abrupte et plus haute que la berge opposée. La 
rivière se trouve nettement resserrée, mais jamais à tel point 
que sa vallée prenne l'aspect d'une gorge : le lit même demeure 
bordé des deux zones latérales de végétation pressée et ce n'est 
qu'en quelques défilés très courts que les rochers viennent sur- 
plomber le fond de la coupure et sur les deux berges se faire 
vis-à-vis. 

Dln-Agech à Ir'acher, sans doute parce que les pjlturages 
sont réputés et particulièrement fréquentés, les puits se succè- 
dent sans interruption. Partout les troupeaux de chèvres ou de 
bœufs sont nombreux, mais pas tant cependant que pourrait le 
faire penser cette proximité des abreuvoirs. 



l^adr'ar' df:s ifo'ras 185 

Il fait encore grand jour quand nous atteignons le puits de 
Tasekdeuiy en face duquel vient se jeter Toued Dosakat. Larbi 
qui marche en tête brusquement me revient affolé : il a vu parmi 
les branches un gibier inconnu qu'il s'efforce vainement de me .^ 

décrire. Barca lui-môme ne comprend qu'imparfaitement; mais 
Larbi est si pressant à me faire prendre ma carabine que je ^ 

dépasse le convoi et file en courant vers l'avant. Brusquement '} 

Larbi m*arrête et dans la clairière, en face, j'assiste au long 
défilé, les unes à la suite des autres, de tout un troupeau de pin- 
tades. Diantre, voilà qui annonce singulièrement le Soudan ! Les '\ 
premières pintades! Le plaisir de retrouver ce vieux gibier 
familier ne me fait pas oublier l'occasion qui s'offre d'améliorer '• 
mon frugal dîner et je salue d'un coup de feu les premières pin- 
tades. -! 

Maintenant le soir tombe ; nous hÀtons encore l'allure dans ; 

Toued inégalement encaissé. Les puits se succèdent et toujours 
la falaise septentrionale se dresse, imposante et majestueuse ' ' * 

comme une muraille ininterrompue. / 

La nuit est tout à fait venue quand nous campons enfin à 
Ir'acher Smila. Dans l'obscurité, j'aperçois quelques dattiers tout . : 

proches et quelques enclos de branches limitant des jardins. î 

Barca de suite est parti vers les cases des cultivateurs; il \ 

revient dépité, car tous les « herratin » ont, de loin, aperçu ma 
caravane et se sont enfuis dans les rochers. Seule une jeune 
femme est demeurée dans sa hutte. 

Pour lui donner confiance, je vais lui rendre visite ; elle est 
accroupie près d'un grand feu, toute jeune et les éclats de la 
flamme illuminent par instants ses grands yeux noirs, ses dents 
très blanches et ses cheveux lisses. Elle ne parait d'ailleurs qu'à 
peine intimidée et tout de suite répond h mes menus cadeaux 
par le don d'une chèvre. 

Hélas, je n'ai guère le temps de m'attarder auprès d'elle ; vite 
j'ai dressé l'astrolabe en avant des jardins et j'observe encore 
quand Fenna vient m*annoncer qu'il a réussi, en parcourant les 
environs, a grouper les « herratin » enfuis, à les calmer et à 
les ramener à leurs cases. 

Puisque mes intentions sont pacifiques, ils viendront jn'an- 



» 



186 CARNET DE ROUTE 

nonce-t-il, demain matin se présenter à moi et m*offrir leurs 
présents de bienvenue. 

i mai. 

L' « arrem » d'Ir'acber se compose de deux centres séparés, 
Ir'acher Smila, lieu de mon campement, et Ir'acher Legaro à 
quelques centaines de mètres en amont. L*un et Tautre sont 
situés sur la berge de Toucd Alioug*, au centre d'un cirque de 
la falaise septentrionale de Tadrar Ter'arr'ar qui là, s'est soulevé 
plus important et plus majestueux encore avec les « Koudia » (1) 
In-Temcé et Tin-Nahoren. Par contre vers le sud une percée 
s'ouvre dans les contreforts alignés et Thorizon rectiligne se 
découvre à la fenêtre lointaine d'une dépression herbeuse. 

En chacun des deux villages, quelques touffes de dattiers se 
dressent, chevelus au sommet de leur tronc incurvé ; ils sont la 
propriété de El-Bekaï-ould-Bal-el-Kounti et produisent annuel- 
lement quinze ou vingt charges assez bonnes. 

Comme à In-Tebdoq, des enclos de branchages secs limitent 
des cultures de tabac, d'oignons et de piment et des puits à 
bascule du même système aussi élèvent de peu de profondeur 
Teau des irrigations. Autour de deux centres de culture, dans 
toute la largeur de la vallée, les arbustes se pressent et les vil- 
lages d'ir'acher sont perdus comme en une clairière de la forêt. 

De bonne heure le chef des « herratin ». suivi de ses gens est 
venu me voir. Fenna leur sert d'introducteur et leur terreur de 
la veille est entièrement calmée. De loin, ils ont hier pris mon 
convoi pour un « rezzou » d'Ouled-Djerir et maintenant ils 
s'excusent de leur fuite en m'olFrant deux chèvres. 

J'ai décidé de ne repartir aujourd'hui qu'après les heures 
chaudes. L'itinéraire que j'avais adopté devait me mener à 
Telia [)ar Dourit, Arli, Horas. Fenna et Barca m'assurent que 
la route de Dourit à Arli, longue de quatre étapes, est très péni- 
ble, caillouteuse et sans eau ; vu l'état des méhara de mes 
Sénégalais, ce serait une grave imprudence que de tenter l'étape 
à cette époque. Les gens d Ir acher, la jeune femme visitée hier 

(1) Koudia : montagne en pic, en touareg. 



ladrar' des ifok'as 187 

olle-mème, joignent tant et si bien leurs observations à celles 
de mes guides qu*en présence d'une impossibilité si universel- 
lement certifiée, je décide d'aller directement de Dourit à Telia. 

Les Algériens du capitaine Dinaux doivent être depuis quel- 
ques jours déjà aux pâturages de Uourit et je tiens avant tout à 
les rejoindre; {outefois les gens d'Iracher, chose invraisembla- 
ble, assurent n'avoir nulle connaissance de leur proximité. 

Avant le départ, je fais mes adieux à la jeune Ifor'as d'ir'a- 
cher. Barca m'explique en chemin qu'elle n'avait nulle raison 
de s'enfuir avec les hommes, car il est une coutume d'honneur au 
désert que jamais une femme ne soit molestée ou mal traitée, 
même par des razzieurs étrangers, d'autre race ou d'autre tribu, 

Itlle est accroupie près de sa hutte d'herbes tressées ; à peu de 
distance, à l'abri de nattes verticales, le foyer pétille et Taire, 
devant la porte, est jonché des objets mobiliers parmi lesquels 
jouent les chevreaux. 

Le type des femmes Ifor'as vraiment est gracieux et joli ; . 
sans doute le teint est légf^rement jaunAtre, la figure un peu 
aplatie, les paupières parfois bridées ; mais les yeux sont 
superbes, les dents éclatantes, les cheveux ont des reflets bleus 
et le rire franc qui illumine le visage lui donne une expression 
charmante. Bien que les habitants de TAdr'ar' aient la réputa- 
tion de se laver journellement et d'être plus soigneux et plus 
propres que leurs confrères septentrionaux, les « Ikerchei » mal- 
heureusement sont crasseux, la jupe de peau emplie de pous- 
sière et les bras teints de ce bleu do guinée qui est une élégance 
chez les Touareg. Il est vrai que dans TAdr'ar', la poussière 
argileuse vient tacher toutes les surfaces humides et maculer 
les étoffes que le sable, au contraire, dans les pays du nord, 
aurait frùlé sans s'v attacher. 

A deux heures, nous repartons, le convoi suivant en file, vers 
l'amont de l'oued Alioug'. La région au sud d'Ir'acher est faite 
d'une série parallèle de rides rocheuses entre lesquelles s'éten- 
dent des dépressions orientées dans le sens du méridien. On 
croirait, au long de l'écueil de Tadrar Ter'arr'ar, une mer de 
pierres, jadis en fusion et brusquement solidifiée, dont les 
vagues serrées et parallèles seraient demeurées. Au passage de 







188 CARNET DE ROUTE 

chacune de ces vagues, Toued Alioug' transversal se resserre, 
puis s'élargit dans les vallonnements interposés qui lui mènent 
des affluents. 

Soudain, à hauteur de rénornie ballon du mont Ahaggan, 
Toued Alioug* s'incurve nettement au sud et s'infléchit en une 
des rides. La vallée alors s*élargit ; le lit de saole se sépare en 
bras enlaçant des llots^ et, comme plus en aval, Ic^ deux berges 
se couvrent de zones verdoyantes jusque sur les pentes mêmes 
des deux vagues opposées. 

Le centre de culture d'Ararebba est en un de ces Ilots, dont 
il occupe toute la pointe amont ; il est de menue importance 
r* arrem » d'Ararebba : il n'y a point de dattiei^, ni d arbres. 
Seuls deux jardins adossés sont séparés par des clôtures épi- 
neuses et deux puits à bascule les irriguent. Quelques planches 
de tabac, dans un coin les aires maçonnées pour le séchage des 
feuilles, une sorte de tannière sous un gommier très bas en for- 
ment tout l'inventaire. Les « herratin » m'ont vu venir et se sont 
enfuis. 

Fenna est parti à leur recherche ; il revient, ayant trouvé sur 
sa route une tente, accompagné d'une jeune fille Ifor as qu'il 
caresse et qu'il tient par la taille. C'est, me dit-il, une de ses 
parentes « comme sa fille ». Elle est jeune et jolie et Fenna Ta 
entraînée vers moi, par Tcspoir des cadeaux que je vais lui offrir. 
Ma présence ne Tintimide aucunement et, avec grâce, elle me 
remercie des guinées et des aiguilles et me tend ses mains fines. 

Fenna s'en va la reconduire par la nuit tombante ; dans le lit 
de Toued, je les suis longtemps des yeux, lui très grand et très 
droit, elle beaucoup plus petite et chattement appuyée contre 
Tépaule de son parent. Ils vont lentement, l'allure un peu 
amoureuse et les premiers rayons de la lune mettent des reflets 
dans les cheveux bleus de la jeune fille. 

Puis j'ai dressé la lunette d'occultation et l'astrolabe ; j'ai le 
plaisir de voir disparaître derrière Técran de la lune la petite 
étoile brillante que je suis depuis longtemps et, dans Fair attiédi, 
sous le ciel bientôt devenu sombre, mais tout piqué de points 
brillants, je m'endors très joyeux de la réussite des observations 
astronomiques du soir. 



l'adr'ar' des ifor as 189 

15 mai. 

D'Ârarebba, le sentier de Dourit quitte à angle droit Toued 
Alioug' et remonte la coupure encaissée de l'oued Ouortegach 
qui côtoie vers l'est la bordure de Tadrar Ter'arr'ar. 

Tout près de sa source, Toued Ouortegach s'infiltre dans une 
fissure de rochers et forme une gorge étroite que dominent des 
escarpements abrupts. Des blocs encombrent le lit et la sente 
très marquée passe de pierre en pierre, de fondrière en fon- 
drière. Un barrage transversal de la roche, comme la marche 
d'un escalier géant, soudain coupe le thalweg ; Tescalade est 
difficultueuse et les Sénégalais soutiennent des mains les caisses 
que TefTort des chameaux déplace et incline. Alors apparaît le 
lac. Tout autour, la paroi rocheuse forme un demi-cercle clos 
où les strates s'incurvent comme une ossature et Teau emplit 
tout le fond de la cuvette, légèrement verdàtre, et teintée des 
reflets de la pierre et du ciel. Le lac de Ouortegach peut avoir 
douze à quinze mètres de long et six ou sept de large ; Fenna 
m'assure qu'on n'en peut trouver le fond. Une petite plage où 
la surface de la roche est couverte de débris et ^'herbes permet 
d'accéder à Vabreuvoir et, comme à Tamada, des pigeons et dc;^ 
tourterelles roucoulent dans la falaise ou mirent dans Teau leurs 
envols concentriques. 

Nous nous sommes arrêtés un instant ; mes Soudanais vont 
se tremper dans le liquide malodorant et les méhara sellés 
s'éclaboussent et s'esbrouent. 

Une petite lézarde de la paroi rocheuse, véritable échelle, 
permet de sortir de Toued Ouortegach sans en redescendre le 
cours ; pour les hommes, le passage est encore possible, mais 
les (( méhara » hésitent et reculent ; il faut les pousser de la voix 
et du geste et placer à la main leurs pieds sur les marches natu- 
relles. Les chameaux de charge, bien que les caisses de 
chaque côté soient soutenues à bras et soulevées, buttent, tom- 
bent et se blessent ; les sacs sont passés, mais il faut à nou- 
veau décharger les caisses d'instruments et les montres. 

Enfin la crête est atteinte ; le passage par le raccourci a 
demandé plus de temps et d'eflbrts qu'un retour vers rarricrc 
et nous hâtons la marche pour regagner les instants perdus. 



1*00 CARNEt m kottË 

Au milieu des pierres, adossé aux crêtes plus élevées du nord, 
le sentier très marqué s^allonge et serpente : il domine toute la 
région du sud et Tœil étonné observe toutes les rides parallèles 
et les crêtes rectilignes qui se prolongent jusqu'à Thorizon. 

Parfois, allant indolemment vers les abreuvoirs, des trou- 
peaux de bœufs roux s*en viennent par le sentier, en longues 
files. Seuls ils gagnent les « redir » aux heures de la journée où 
la chaleur les a altérés. 

A la vue de notre caravane, ils s'arrêtçnt et se campent sur 
leurs pattes écartées, impassibles. C'est A nous de dégager la 
voie et, quand ils nous ont dépassé au trot, ils se retournent 
encore et observent. 

Bientôt nous avons atteint la bordure orientale de Tadrar 
Ter arr'ar ; au delà d'une large dépression de sable où les 
arbustes sont rares et étiques, la montagne de Dourit se dresse, 
accrue par le mirage, imposante. 

Ce n'est plus du tout Tallure de Tadrar Ter'arr'ar : au lieu de 
la muraille continue, des falaises verticales, Tadrar Dourit étale 
des roches basset qui ont des aspects de monstres vautres. On 
retrouve d'énormes galets arrondis et polis, des surfaces ample* 
ment incurvées, des dômes surbaissés. La hauteur en est très fai> 
ble et seule la bordure méridionale s'en redresse avec les trois 
cornes groupées de l'adrar Akez. 

Dans le large couloir qui délimite Tadrar Ter'arr'ar et l'adrar 
Dourit, nous défilons parmi les gommiers très bas et les « aloum- 
mouz » sèches, vers la pointe septentrionale où sont les puits de 
Teseng'it. 

La chaleur est étouffante ; le soleil presque vertical inonde la 
terre d'une lumière éclatante qui blesse les yeux et se reflète 
sur les roches inclinées. Une somnolence lourde nous accable et 
Je laisse mon « méhari » Koudia suivre A son gré les guides 
déjà lointains. 

Après l'arrêt très court en plein soleil, nous repartons, car les 
puits encore sont distants, au dire de Fenna. 

Près du saillant occidental de- l'adrar Dourit, les éclaireurs 
soudain me signalent plusieurs hommes à pied : à la lorgnette 
j'ai vite listingué les Chamba du capitaine Dinaux et déjà dans 



l*aor'ar* des ifor*as 191 

la plaine, au milieu des touffes de ^ merkba )>, je découvre les 
tentes claires et les a méhara » isolés paissant au hasard. 

En un clin d*œil je suis au camp : les sous-officiers européens 
seuls me reçoivent, car Sigonney est depuis le matin parti en 
exploration et le P. de Foucauld est allé visiter Amdor, un des 
chefs des Kel-Ahaggar. Le capitaine Dinaux et le gros du déta- 
chement, depuis plusieurs jours déjà, s'en sont allés vers Tes- 
salit. 

J'ai retrouvé nombre de mes anciens compagnons arabes ; 
ils s^empressent autour des caisses, aident les Soudanais à 
décharger les bagages, dressent eux-mêmes la tente. Fenna sur- 
tout, encore inconnu, est l'objet de la curiosité générale, mais il 
s'enferme en lui-même ; sous mon abri, auprès de Barca et de 
Larbi, il demeure et semble peu liant. 

Sigonney est enfin revenu. Puis le P. de Foucauld, et nous 
nous souhaitons la bienvenue, heureux de cette nouvelle jonction 
avant la séparation maintenant définitive. 

Tout le soir, nous avons bavardé, dans Tintimité délicieuse. 
Le P. de Foucauld a compulsé mes notes et les accroît de mille 
détails curieux ; à son tour, il me conte les résultats de ses recher- 
ches et, Sigonney et moi, nous Fécoutons charmés. L'air est très 
doux^ le silence complet et les feux de bivouac scintillent ali- 
gnés dans les pierres ; l'impression de cette soirée passée parmi 
les amis est exquise. 

16 mai. 

Tout le jour, je demeure au camp de l'adrar Dourit. Dès le 
matin j'ai repris mes travaux avec le P. de Foucauld et tous deux 
nous interrogeons Fenna pour compléter mon étude des Ifor'as. 
Nous avons ainsi récolté des poésies, des proverbes, des textes 
que seul le P. pouvait débrouiller et restituer dans leur ft)rme 
régulière et correcte. 

Pour un jour, j'ai mené à nouveau la vie des mois écoulés, j'ai 
retrouvé les tapis bariolés, les Chamba, les cous-cous de blé. 
De tout ce passé, je jouis délicieusement. 

A la tombée de la nuit, je pars à pied, avec mes tirailleurs 
pour les puits de Tcseng'it distant de quatre kilomètres. J'em- 



192 CARNET DE ROUTE 

• 

porte Tastrolabe. Les points d'eau sont situés en un petit oued 
issu de Tadrar Dourit ; les rochers bas lui font deut berges 
élevées et deux groupes d^abreuvoirs se répartissent dans le lit. 
Je me suis arrêté aux puits les plus aval. 

La nuit est sombre et tout à fait silencieuse. Nous revenons 
au camp très tard, par l'obscurité complète ; malgré l'éclairage 
des lanternes, la marche est pénible et fatigante et je salue 
avec joie ma tente enfin apparue, sous laquelle Larbi m^a pré- 
paré un café brûlant et un repas léger. Sigonney m'attendait 
encore ; le P. avait, avant de s'étendre sur son lit de camp, 
recommandé qu'on TéveillAt à mon retour et tous trois assis sur 
le sol nous causons longuement sous les étoiles. 

47 mai. 

Ayant abandonné le projet d'aller reconnaître le puits très 
oriental d'Arli, je me vois dans la nécessité de prendre la route 
directe de Telia. Aujourd'hui, le départ était fixé au grand matin ; 
déjà les chameaux sont chargés et les méhara sellés, déjà j'ai 
fait au P. de Foucauld et à Sigonney mes adieux émus quand 
Fenna, tout piteux comme le renard de la fable, vient m'avertir 
que sa chamelle de selle, sa «naga » blanche, s'est enfuie durant 
la nuit. Cris et colère ne serviraient de rien et ma seule ressource 
est de retarder le départ jusqu'au retour de l'animal fugitif. 
Fenna, Barca, plusieurs Chamba partent de suite sur les traces 
bientôt découvertes et je m'installe à nouveau sous les tentes de 
mes hôtes, satisfait au fond que le mauvais sort m'ait immobi- 
lisé auprès d'eux, plutôt qu'ailleurs. 

Il est dix heures et le soleil très haut est brûlant et implaca- 
ble déjà, quand enfin mes hommes rentrent traînant la cnaga» 
vagabonde longtemps cherchée.* Qu'importe l'heure tardive, je 
donne de suite le signal du départ. 

Encore une fois j'adresse au P. mes remerciements les plus 
cordiaux et mes souhaits d'heureux retour ; Sigonney m'accom- 
pagne à pied quelques instants, puis nous nous séparons, très 
tristes, en nous donnant rendez-vous à plus tard, mais à 
quand? 

Au delà de l'adrar Dourit que le sentier longe à nouveau, 






L*ADR*AR* DES IFOR AS 193 

plus voisin des rochers que n'était la route d'arrivée, nous soiA- 
mes dans la vaste dépression aride, jalonnée de lignes d'herba- 
ges, où s étale Toued Âlioug' avant d'entrer par une brèche dans 
les contreforts méridionaux de Tadrar Ter'arr'ar. Lorsque les 
pluies abondantes ont grossi les affluents issus de toutes direc- 
tions^ ce fond doit être un immense lac, régulateur du fleuve, 
où les eaux maintenues attendent le droit de s'écouler à travers 
la montagne par Torifice du barrage naturel. Alors Tadrar 
Dourit et l'adrar Ti-n-Ibr'oren qui lui fait au sud un pendant 
plus élevé €t plus abrupt, sont comme des récifs baignés par 
une mer calme. 

Mais depuis de longs mois la jdépression est asséchée ; les her- 
bes ont jauni et les feuilles des gommiers mêmes ont des teintes 
de rouille ; la trace des inondations anciennes n'est plus que 
dans les gerçures du sol et dans les crevasses de la glaise. 

Par delà du bassin de Foued Alioug', nous entrons à nouveau 
dans la « hamada » de pierres noires. L'oued Tafaynag vient 
confluer en amont d'Ararebba et son cours est encaissé en une 
double muraille de roches. 

Par les sinuosités d'un petit torrent, au milieu des débris où 
quelques touffes de drinn marquent le thalweg, nous atteignons 
son lit de sable uni, aux berges embroussaillées. Dans le sol 
compact et Targilc, quelques trous d'eau ont été creusés, à demi 
effondrés. Deux puits seuls, nouvellement forés, ont leur ouver- 
ture rétrécie par des pièces de bois et tiennent une eau cou- 
verte de moisissures et de plantes vertes. 

Quelques mamelons de larges roches plates se dressent parmi 
la végétation des rives, isolés dans le fond de la vallée, et sépa- 
rés des côtes rocheuses parallèles qui dirigent le cours de 
Foued. Ils sont garnis d'inscriptions très effacées, grossières et 
de dessins primitifs et c'est peut-être de la présence de ces 
« tiflnar' » que les puits de Tafaynaq ont tiré leur dénomi* 
nation. 

Nous avons dressé le camp près des puits ; la nuit tombe très 
pure dans l'atmosphère chaude et lourde. La proximité d'Ara- 
rebba ôte à la position astronomique de Tafaynaq presque toute 
importance et ma soirée d'hier à Teseng'it m'a lassée. Au 

13 



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191 (^àANET DK HOtlTfi 

lAilieu des caisses qui forment abri, je in*étends dès le repas 
achevé et j'écoute auprès des feux claies les interminables pala* 
bres des Sénégalais rangés en cercle, tandis que, se détachant 
par instants sur le ciel, la silhouette noire de la sentinelle 
passe et repasse sur la crête, parmi les roches noyées dans 
Tombre. 

i8 mai. 

De lo/igues théories de bœufs ont remonté Toued Tafaynaq 
venant au puits et les mugissements rauques, répercutés et 
enflés, m'ont éveillé longtemps avant le jour. Les bouviers, 
demi-nus, puisent à la main Teau dans des seaux de ouir et 
la versent en giclant dans les abreuvoirs de bois ; les bêtes ten- 
dent leurs cous épais, heurtent leurs cornes ou foncent dans le 
cercle pressé. Les appels des hommes, leurs menaces au bétail 
trop brutal, les beuglements ininterrompus des taureaux réveil- 
lent la vallée encore indécise dans la nuit. 

Par l'aval de l'oued Tafaynaq, le départ est matinal. Le sen- 
tier délaisse le lit même où le sable est trop meuble ; il serpente 
sur les berges caillouteuses parmi les « iraq » (1) bas d'où s'en- 
volent* en criant des hibous et bientôt gravit les crêtes. La 
« hamada » est pierreuse et mauvaise ; les rides rocheuses paral- 
lèles, les vagues de pierres déjà reconnues sur la bordure 
méridionale de Tadrar Ter'arr'ar se prolongent à l'infini et 
les petits a oued )> garnis d' « alloummouz » passent de Test à 
l'ouest, d'une dépression vers la dépression suivante, par des 
brèches et des fissures. Plus que jamais le pays à l'allure d'une 
mer subitement pétrifiée et le sommet des vagues qui Isc succè- 
dent à l'infini garde encore les remous de pierre noire, l'écume 
de quartz blanc ^t les embruns de poudre soulevée par les 
vents. ' 

L'oued Dosakat, plus important et plus puissant, seul a pu 
niveler la surface houleuse et s'est tracé parmi les lames, à la 
longue usées, une large dépression tapissée d'argile ; le sillage 
des derniers courants s'y est gravé par les lignes d'herbages 
élancés et d'arbustes encore verts. Par place, l'oued a dégagé 

(i) Iraq : arbuste saharien. 



"^fmmmimtn 



L*ADR AR* DES IFOR*AS 198 

son lit et de hauts gommicrsr s'inclinent au-dessus de ses berges; 
ailleurs il s*infiltre dans les « alloummouz » sèches et les arbus- 
tes s'étendent en forêt irrégulière, ramifiée au hasard. Vers 
Tamont de l'oued Dosakat, les collines forment un cercle clos, 
embrumé, où les trouées et les brèches se détachent en plus 
clair. Au loin se dressent les ballons de Tadrar Ichoualen. 

Pour profiter du pâturage suffisant, nous nous sommes arrêtés 
au-delà de la dépression, à la bordure de la « hamada d, près 
des «alloummouz» tentatrices où les a méhara » sont Iflchés. 
Fenna m'assure le puits de Oukeneq suffisamment voisin pour 
que l'arrêt puisse être ici prolongé. 

Dès le départ^ nous rentrons à nouveau dans les alignements 
de roches. En pierre, le pays rappelle ce qu'était, en sable, la 
région d*Inichaïg (1) et les arêtes sont comme des dunes^ aussi 
serrées, aussi inextricables. 

Par l'aval de Toued Tibingen, le sentier atteint enfin la 
percée de Toued Oukeneq. Dans cette zone où les mouvements 
du sol sont orientés nord-sud et où les rivières coulent toutes de 
l'est vers l'ouest^ l'aspect des « oued » est partout analogue : 
toujours le lit est très nettement tracé entre des berges à pic ; 
au passage des vagues rocheuses, il se resserre, la végétation 
des rives disparait et souvent des trous d'eau sont creusés sous 
le surplomb des falaises ; entre ces arêtes, au contraire, Toucd 
s'étend, se divise parfois en plusieurs bras et des torrents venus 
du nord et du sud élargissent démesurément la bande de 
« tichaq », de gommiers et d'herbages qui en bordent le lit. 
Vues d'une crête dominante, les zones de végétation s'enfilent 
comme les grains d'un chapelet sur le cours de Toued. 

Les « tilmas » de Tagenout marquent la brèche dans Tadrar 
Tagenout. Au delà l'oued Oukeneq encore s'élargit et se rétré- 
cit ; il serpente dans les coupures ou glisse entre les roches. La 
nuit tombe déjà quand nous campons au puits d'Oukeneq. 

Au crépui*cule, les pintades sont venues, de toufle en toufle, 
d'arbuste en arbuste, jusqu'auprès des puits pour se désaltérer 



(I) Voir : Bulletin de la Société de Géographie : de Tombouctou à Taode- 
ni, i5 décembre 1900. 



196 CARNET DE ROUTE 

aux flaques d'eau demeurées après Tabreuvoir du bétail. La 
présence des hommes et des <c méhara » les inquiète un peu et 
des buissons les plus proches, elles se précipitent très vite vers 
Teau, boivent et s'enfuient. Des bandes d'oiseaux de nuit volti- 
gent d'arbre en arbre et les cris des bêtes, les conversations des 
sénégalais bruyants, les mugissements des « méhara » emplis- 
sent toute la vallée d'une animation intense qui cesse d un seul 
coup quand éclate la détonation répercutée de la carabine. Un 
instant, le silence imposant n'est rompu sous les branches que 
par les soubresauts des pintades blessées. 

En arrière, un des tirailleurs s'en vient à pied, portant sur 
son dos sa selle et ses sacoches. Son € méhari » s'est affalé 
dans les pierres, épuisé, et ne s'est plus relevé. Les races de 
chameaux du Niger s'usent plus vite et résistent moins que les 
animaux du nord : à Timiaouin déjà, plusieurs de mes bêtes 
étaient grandement fatiguées, mais notre voyage à petites éta- 
pes, dans TAdr ar et les pâturages plus opulents les ont remis et 
maintenant ils sont plus robustes et plus gras. Les c( méhara i» 
du Niger, par contre, baissent sans interruption et n'ont nul- 
lement profité des herbages et des arbrisseaux du pays. 

Demain matin nous serons à Telia ; je remets, à ce point, les 
observations astronomiques pour éviter des déterminations plus 

rapprochées qu'il n'est utile. 

19 mai. 

• 

AU puits de Oukeneq, le sentier de Telia abandonne Toued 
transversal et s'infléchit au long d'un de ces innombrables ali- 
gnements rocheux, à la bordure d'une des vagues de pierre. 

11 la suit ainsi jusqu'à ce que l'oued Teralguioué, affluent de 
l'oued Telia, l'ait emportée et arasée. 

Fenna, toujours curieux des tentes et des gens, m'a quitté 
pour aller visiter quelques pasteurs amis dont les troupeaux 
sont épars dans les « alloumouz » de l'oued ; Barca en son 
absence dirige la marche et la caravane pénètre dans la vallée 
d'un affluent, qui s'enfonce dans les roches pour que son lit 
incliné joigne sans cascades la source où se groupent les eaux 
supérieures du plateau au confluent qui les rejette dans la cou- 
pure profonde de Toued Telia. 




l'adr'ar* des ipor'as 197 

Entre les deux murailles qui s'exhaussent, les gommiers et les 
cr tebouraq » poussent drus et pressés, et quelques palmiers 
<* doum », les premiers aperçus, dressent au-dessus des frondai- 
sons leur fourches inégales et bizarrement inclinées. 

Quelques tentes, toujours du même type, s'abritent çà et là et 
surveillent les chèvres et les moutons dispersés ; je m'y arrête 
juste le temps d'interroger les hommes et les enfants et de 
distribuer quelques menus objets. La chaleur s'accroît très vite 
et j'ai hâte d'atteindre le but de l'étape avant que le soleil ne 
soit devenu trop vertical. 

Au débouché des rochers, l'oued Telia s'étale devant nous. 
Large, tout encombré de verdure, il forme une vaste dépression 
transversale, bordée vers le sud par un ressaut de roches noires 
que surmontent très paies et estompés les dômes et les arêtes 
lointaines de Tadrar de Tachdaït. 

Des touffes de palmiers fourchus s'inclinent, çà et là, au gré 
des vents, au-dessus des broussailles plus basses ; contre la bor- 
dure des rochers opposés, au milieu d'une clairière dénudée, 
toute claire parmi le vert dégradé des arbustes, la « kasbah )> de 
Telia se dresse, affaissée et triste dans la ceinture de ses bastions 
d'angle et s'allonge sur la pente légèrement inclinée jusqu'aux 
premières roches de la montagne. 

La porte d'entrée de la « kashab » est au milieu de la façade 
occidentale ; en face un puits profond s'ouvre dans la clairière^ 
et les pasteurs ifor'as, hissant l'eau pour leur bétail qui se presse 
et se joue autour des abreuvoirs, font crisser les poulies sous les 
cordes tendues. 

Trois grands bouquets de palmiers fourchus ombrent la sur- 
face du sable au nord-ouest de la a kasbah ».Les troncs étran- 
glés à la base s'élancent d'un piédeslal de palmes naines et les 
pointes acérées des feuilles inférieures servent de défenses aux 
lézards et aux rats et d'épouvantails aux chèvres et aux gens. 

Là j'ai dressé mon abri. Pendant que Larbi achève les ran- 
gements et que les Soudanais abreuvent les « méhara », je vais 
avec Barca jusqu'à la « kasbah » de Baï. C'est un immense rec- 
tangle de maçonnerie de pierres, tout entouré d'un étroit fossé 
et qui peut avoir 120 mètres de long sur 50 de large. Des bas- 



198 CARNET DE ROUTE 

tions carrés arment chacun des saillants, suivant Tarchitecture 
courante du Sahara. La porte d'entrée est de bois mal équarri 
et le pont d'accès s'est ensablé par dessous. 

Tout autour des murailles, les chèvres se poursuivent et 
bêlent; elles sautent Jusqu'au fond du fossé d'enceinte et gritn- 
peut sur tous les ressauts de pierre, sur tous les encorbellements 
du rempart. Il semble que les positions les plus risquées et les 
plus incommodes les tentent et^ fièrement accrochées au mur, 
elles se redressent et paradent. 

Dès le portail franchi, je suis au milieu d'une vaste cour qui 
s'appuie à la paroi extérieure vers l'est et que bordent des cham- 
bres dans toutes les autres orientations. La face nord était 
réservée aux habitations particulières des marabout prédéces- 
seurs de Baï ; depuis que ce dernier a quitté sa demeure pour les 
tentes, les plafonds se' sont effondrés, les murs crevassés et les 
logements sont de nos jours ruinés et inhabitables. 

Les deux autres faces sont garnies de magasins qui ouvrent 
tous sur la cour par des poternes basses. Quelques-uns sont 
encore emplis de graines ou de peaux ; la plupart sont vides et à 
demi inutilisables. Un puits intérieur dont l'orifice est. recouvert 
d'une pierre plate est desséché et en partie effondré. 

La « kasbah » de Telia fut, lors de sa construction, un travail 
considérable et une défense sérieuse. Actuellement elle est inu- 
tilisable et sa remise en état nécessiterait plus de frais qu'une 
construction neuve. 

Le grand marabout des Ifor'as, le kounta BaY, en est le pro- 
priétaire négligeant. Ce fut son père, Sidi-Amer qui, ayant 
acheté au prix de 15 chèvres, aux Tarat-Mellet, le droit de s'éta- 
blir dans l'oued Telîa, fit dresser par les gens que sa réputation 
do sainteté attirait, celte forteresse qui devait être le centre de 
sa (< zaouia » (1). 

De fait l'influence religieuse de Telia s'accrut par tout le pays. 
Sidi-Amer, Sidi-Mohammed et Baï les marabouts successifs 
eurent sur les Ifor'as un ascendant énorme et maintenant encore, 
rien ne se décide dans les conseils des chefs sans les avis de Baï 
et sans son assentiment. 

(1) Zaouia : confrérie religieuse. 




l'aDR AR DES IFOR AS 199 

Bal ayant abandonné sa a kasbah », nomadise dans Toued 
Telia, à quelques jours en amont ou en aval de son centre sans 
s'en éloigner jamais davantage. 

Barca qui fut un de ses fidèles m*a fait du célèbre marabout 
un portrait curieux. 

« Bal, me conte-t-il, est de petite taille, maigre; il peut avoir 
« quarante ans, a une barbe encore noire et pas de moustache, 
«f II ne mange pas de viande et ne boit pas de lait et ne se nour- 
« rit que de farines touareg. Même avec ses fidèles, il demeure 
« constamment voilé, la tôte couverte, les mains cachées ; 
« quand il offre ses doigts à baiser, c'est toujours en les enve- 
(( loppant d'une étoffe de guinée. 

« Bâï est très instruit ; sa bibliothèque est célèbre et il parle 
« l'arabe, le tamachèque et d'autres langues. Il refuse obstiné- 
es ment de voir les étrangers. Français, Doui-Menia ou autres. 
« Son influence est considérable sur les Ifor'as et s'étend sur 
« toutes les tribus touareg, mais il ne s'en sert que pour le bien 
« et la paix. Toujours il déconseille les rezzou et les guerres ; 
« il a poussé Moussa-ag-Amastan son élève à faire sa soumis- 
« sion aux Français et c'est lui Tinstigateur de la pacification 
« actuelle du Sahara méridional.» 

Telles sont les propres paroles de Barca au sujet de Baï-ould- 
Sidi-Amer. 

En l'absence du marabout Baï, Telîa ne pouvait m'offrir qu'un 
médiocre intérêt. Force m'est cependant de demeurer ici, car 
Fenna, pour remplacer le « méhari » tombé à l'étape d'hier, 
m'en a fait chercher un dans les campements voisins et tient à 
me l'offrir en cadeau. Dans l'attente, je suis donc immobilisé 
jusqu'au surlendemain. 

Tout le jour, sans arrêt, les chèvres viennent et se succèdent 
aux puits. Chaque troupeau k tour de rôle s'approche des abreu- 
voirs, et parce que ma tente est voisine, chacun des pasteurs se 
croit obligé de venir m'otfrir en présent quelque bouc ou quelque 
mouton. A la longue, je me forme un véritable troupeau ; mes 
Sénégalais sont tout ravis de l'aubaine et des ripailles qu'ils 
espèrent. A eux cinq, ils dépècent et engloutissent un, deux, trois 
moutons tout entiers dans le même jour et s'enivrent de viande 






200 CARNET DE ROUTE 

au point de tituber. Par contre mes pièces de guinée diminuent 
avec une vélocité inquiétante» car j'ai pris Thabitude que je 
regrette maintenant, d'offrir dix coudées par tête de bétail, pres- 
que le double de sa valeur. 

« 

Le temps tout le jour demeure superbe et d*un calme extrême. 
A la nuit, je prépare les observations astronomiques ; les étoiles 
sont si brillantes et si précises que les tours d'horizon à l'astro- 
labe sont rapides et parfaits. Par contre Toccultation attendue 
ne se produit pas et Tétoile que dans la lunette je suis longue- 
ment ne fait qu'appulser à la lune. Cet échec me navre et je 

m'endors furieux. 

Telia, 20 mai. 

Je me suis enquis des terrains de ^culture de Telia : Barca me 
montre parmi les gommiers un unique dattier si perdu que je ne 
Tavais même pas aperçu. Au pied, m'assure-t-il, s'étend un jar- 
din tout petit, tout petit. Et ce disant il rapproche les deux mains 
pour me faire voir l'exiguité de l'enclos. Je me doute de ce qu'il 
en peut-être, étant donné l'enthousiasme ancien de Barca pour 
les « immenses » cultures de In-Tebdoq. 

Durant la matinée, une jeune femme Ifor'as est venue, con- 
duite par Fenna, jusqu*à ma tente. Elle accompagnait tout à 
l'heure ses troupeaux vers le puits et suivait à califourchon sur 
un âne, la longue file de ses chèvres. Pendant l'abreuvoir que 
dirigent les hommes, elle s'accroupit parmi mes caisses et m'ob- 
serve curieusement. Je lui offre quelques verroteries, des gui- 
nées et des étuis de cuivre ; elle accepte nullement gênée et 
remercie de la tête. Elle parait quelque trente ans; ses cheveux 
sont lisses et propres, ses dents jolies, les yeux noircis brillent 
singulièrement. Un air de douceur et de candeur est répandu 
sur tout le visage, et Fenna, dont ce doit être encore « comme 
la fille », la caresse et la cajole sans que ma présence le gêne. 

D'ailleurs il est un des chefs de la tribu dont elle fait partie et 
ce doit-être là un des apanages de son autorité. La femme n'en 
semble nullement fâchée ; de suite, avec quelques aiguilles et du 
fil que j'ai donné, elle recoud les gandourah déchirées de 
Fenna ; elle m'offre même de faire les réparations de mes bur- 
nous que les épines ont mordus au passage. 



LADR^AR DES IFOR'aS 201 

Le « méhari » attendu n'est point venu ; je trouve qu'il en est 
assez de cette journée perdue et je laisserai demain Barca à Telia 
pour attendre son arrivée ; Barca me rejoindra par la suite à 
Es -Souk. 

Ce soir encore le temj^s est superbe ; Tair est très pur, sans un 
souffle de vent, et des montagnes jusqu'alors non vues, au soir, 
se découpent aux 'lointains gris. Le crépuscule tombe d'un seul 
coup : le firmament vert cendré au zénith, se dégrade en rose et 
se pert dans une brume légère et dorée. L'obscurité envahit la 
vallée dont les détails se sont confondus et les troncs fourchus 
des roniers se dressent en noir absolu dans le clair de Thorizon. 
Pour la prière, Fenna se tient debout face à l'orient ; la nuit 
imprécise ses contours, mais ses draperies blanches font une 
tache pâle sur les arrières plans très sombres. Debout, très 
grand, il est là, droit, fier, immobile dans le grand calme de la 
terre ; on croirait qu'il voit Allah face à face et son « salam d (1) 
est empli d'une poésie grandiose. 

Dans l'obscurité du soir tombant et le silence de la nature, la 
prière musulmane revêt une dignité émouvante et je n'ai nulle 
envie de sourire en moi-même aux génuflexions répétées de 
Fenna. 

Sur les « tichaq » dénudés, des corbeaux à collier croassent 
lugubrement à la lune. 

21 mai. 

Barca, ce matin, demeure à Telia pour y attendre le « méhari » 
des campements de Fenna; Larbi à Faube, grimpé dans les 
roniers, a fait provision des gros fruits ligneux qu'il veut rappor- 
ter au Touat pour montrer a ses amis ce que produisent les 
dattiers du Soudan. 

Le départ est tardif; nous remontons l'oued Telia bientôt 
délaissé, puis l'oued Ikeraouat entre ses ressauts de pierres 
noires. 

En avant l'adrar de Tachdaït se dresse très élevé, avec des 
roches lourdes et épaisses qui rappellent l'adrar Dourit, mais 
les sommets en sont infiniment plus hautains et plus imposants. 

(4) Salam : prière arabe. 



S08 CARNET DE ROUTE 

Au delà d'une « bamada » de roches éparses, par delà la 
dépression emplie d' t alloummouz » de Toued Agarak, le sen- 
tier s'insinue entre les parois môme de Tadrar de Tacbdalt et 
ses contreforts séparés, faits de cônes de roches à demi-ensabléSy 
ou de dômes isolés. 

Dans les blocs épars, j'ai trouvé là une sorte de dolmen natu- 
rel qui m'est, par le soleil vertical, un abri particulièrement 
favorable durant l'arrêt du jour. , 

Au moment du départ Barca m*y rejoint ; Fanimal attendu 
n'est point encore venu et Barca a laissé Tordre de l'envoyer de 
suite vers Es-Souk. 

Le ciel est brûlant; le sable échauffé réfracte la chaleur du 
soleil, et nul vent, nul souffle ne rafraîchit l'air embrasé. Les 
« oued » encaissés, se succèdent aux « oued »; ils sont isolés 
les uns des autres par des contreTorts de roches issus du massif 
de Tachdaît et leur végétation est clairsemée et sèche. 

La montagne de Tachdaît, immense soulèvement volcanique, 
a bouleversé en se dressant, les plissements antérieures du 
sol. A son voisinage, les vagues nord-sud de la mer de pierre 
de TAdr ar* ont été rompues et rejetées ; mais au fur et à mesure 
qu'on séloigne du massif perturbateur, les sillons réapparais- 
sent^ coupés, brisés d*abord, puis très nets et très profonds. 

Dans la plus encaissée de ces rides, Toued Es-Souk^ s'est creusé 
un chenal que bordent jusqu'aux rochers des zones<i'arbrisseaux 
opulents selon Tusage du toutesles rivières du pays. Nous y arri- 
vous enfin après avoir franchi les dernières arêtes parallèles. L'al- 
lure a été tant et tant ralentie par les passages difficiles que 
durant notre marche vers Taval, dans le sable meuble, la nuit 
est tout à fait tombée. 

Fenna est parti en avant pour reconnaître le puits d'Es-Souk. 
A peine au passage puis-je dans l'obscurité entrevoir des mon- 
ticules de pierres chaotiques, ou des dalles levées. 

Un feu soudain jailli dans la vallée, nous sert de direction ; 
Fenna Ta lui-même allumé, et la clarté rouge illumine la clai- 
rière et les abreuvoirs, et les « tichaq » nombreux qui bordent 
de très près la margelle du puits. 

Remettant à demain l'installation définitive, j'ai fait dresser 



LADRAR DKS IFORAS 309 

mon lit sous un des arbres ; et, en attendant le « cous- cous » et 
les fruits cuits de Larbi, je m*étends sur le sol. L'air est encore 
chaud et lourd et malgré le soir tombé, des gouttes de sueur per^ 
lent sur tout le corps. L'atmosphère semble plus humide et un 
accablement pèse sur les hommes et sur les animaux. 

Aujourd'hui Fenna m*a conté le rezzou des Ouled-Djerir dans 
TAdr'ar' en 190i. « Après le combat de la dune de Bayoukrou, 
« deux cents d'entre eux, à pied et tirant leurs chameaux, 
« remontèrent vers le nord par TAdr'ar' et pillant et razziant, 
« arrivèrent à Telia et aux puits de Tadrar Dourit. Environ deux 
« cents hommes des Tarat-Mellet, des Kel-Afella et des Idenan, 
« surpris, eurent juste lo temps de lever les tentes et de prendre 
« la fuite devant les envahisseurs. Les Ouled-Djerir pressèrent 
« leur marche et au matin rejoignirent les Ifor'as. Le combat 
« s'engagea ; les Arabes avaient des fusils à longue portée; les 
« Berbères avaient cinq fusils 1874. Des coups de feu s'échan- 
(c gèrent de loin et il y eut deux tués dans chacun des camps. 
« Cependant les Ouled-Djerir, voyant la résistance des Ifor'as, 
« s'arrêtèrent, firent demi-tour et bientôt après quittèrent le 
« pays. Un esclave par la suite s'échappa d'avec eux, et rap- 
« porta aux pasteurs de l'Adr'ar' que si les Ouled-Djerir avaient 
« cessé la lutte, c'est parce qu'ils manquaient de cartouches ». 

'2â mai. Es Souk. 

Dès le petit jour, je me suis éveillé et j'examine Es-Souk. 

Les deux flancs de la ride rocheuse entre lesquels coule 
l'oued sont très resserrés, hauts d'une trentaine de mètres ; tout 
le fond la vallée, sauf le lit demeuré libre, est encombré de 
« tichaq » et de « tabouraq » qui marient leurs feuillages vert 
sombre et gris. Devant moi, est la petite clairière du puits dont 
s'ouvre l'orifice au milieu d'un cercle de terre plus noire. Par- 
tout des moellons jetés au" hasard et sans ordre ; peut être sur la 
falaise ces pierres mieux di'essées seraient-elles les débris d'un 
ancien mur? 
. A première vue, nulle trace imposante, ne vient rompre la 
monotonie du site ; les corbeaux à collier tournoient très baS| 
au-dessus de l'ancienne capitale qui jadis s'est élevé là. 



204 CARNET DE BOUTR 

Guidé par Fenna et Barca, je pars en exploration vers l'amont. 
A peine suis-je sorti de la limite des arbres que les ruines appa- 
raissent : toutô la pente de la ride orientale est couverte de 
détritus, et de blocs. C'est un fouillis énorme où sous les pierres 
écroulées, se distinguent encore les premières assises des murail- 
les ; les ruelles demeurent encore apparentes, les portes des 
maisons, les fenêtres se reconnaissent aux linteaux demeurés. 

Vers le fond de la vallée, les ruines sont phis informes et plus 
chaotiques ; mais à mesure qu'on s'élève au long des rochers, 
les murailles dressées se font plus hautes et plus nettes ; les 
cases supérieures accrochées aux anfractuosités de la ride, ont 
parfois conservé leurs cloisons entières et leurs poternes. 

Sur près d'un kilomètre, les traces se continuent des demeu- 
res anciennes, des ruelles et des sentes ; il pouvait y avoir ù 
Es-Souk 2 à 3.000 habitants. 

Nulle part je n'ai trouvé vestige de murailles d'enceinte ou 
de fortifications : la ville devait aux époques de sa prospérité 
ressembler au u ksour » modernes, à Tombouctou par exemple ; 
les chemins y étaient étroits, coupés de recoins mal odorants et 
de culs-de-sac où Tombre des maisons favorisait la sieste aux 
heures chaudes. Les cases étaient vastes, sans fenêtre sur la rue, 
avec une porte unique; toutes les pièces donnaient sur une ou 
plusieurs cours intérieures dont les plus lointaines étaient sans 
doute réservées aux femmes et aux enfants. 

Les demeures des riches s'étendaient près du lit de Toued, 
là où le sol était le plus uni et où les mosquées, étaient le plus 
voisines. Les pauvres, eux, se contentaient d'accrocher leurs 
demeures aux flancs des rochers et les dépendances étaient exi- 
guës, les chambres contournées et privées d'air. 

Au milieu même du lit de l'oued Es-Souk, une petite lie se 
dressait, face à la moyenne mosquée. Des habitations élégantes 
s'y étaient construites, des ruelles y avaient été tracées ; et pour 
éviter que l'efl'ort des eaux n'attaquât le pied des murs, tout 
l'amont de l'Ile était défendu par un éperon de pierre, vaste 
demi cercle d'énormes blocs parfaitement joints. Un escalier 
monumental menait des assises inférieures de Téperon jusqu'aux 
rues supérieures. 



L ADR AH DES IFOR AS 



Voici l'arrangement intérieur d'une des cases de Es-Souk 
dont j'ai relevé le plan : (Echelle : 2 m/m ^ 1 pas). 




Voici d'autre part l'aspect de l'Ile de Es-Souk : 




Les mosquées d'Es-Souk y furent au nombre de trois; les 
deux plus anciennes claicnt construites dans la ville mônic ; je 
les ai appelées la petite et la moyenne mosquée. Quand Es-Souk 
eût atteint tout son développement, ces deux temples furent 
insuffisants ; mais les terrains manquant dans la ville pour cons- 
truire la grande mosquée, on choisit un emplacement dans l'élar- 
gissement, au delà de la première ride, du petit oued Tema- 
gelelt. 

La petite mosquée est en plein milieu des cases, loin de 



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dARNEt bE fcOUtÉ 



Toued, sur le bord d'un des sentiers de la ville 
plan : (Echelle : 3 m/m =1 pas). 



VOICI son 




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PetlU Vlosaiié^ 

Je n*y ai pas retrouvé trace des colonnes intérieures. Quel- 
ques pierres tombales écrites étaient encore à leur place auprès 
des murs. 

La moyenne mosquée était bâtie en bordure de Toued d'Es- 
Souk. Quatre portes très larges donnaient accès sur une vaste 
terrasse qui surplombait le lit uni du fleuve. En face, se dres- 
saient les constructions de Tlle. De très vieux « ag'ar » à droite 
et à gauche Tencadraient et le soir, à la tombée de la nuit, la 
promenade devait être exquise sur le terre-plein dominant 
r « oued ». 

Voici le plan de la moyenne mosquée : (Ech.: 2 m/m=l pas), 




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LADRAR DES IFOR AS â07 

Cette seconde mosquée était déjà beaucoup plus considérable 
que la petite mosquée. Tandis que Tabsence de colonnes inté- 
rieures semble prouver que cette dernière était à ciel découvert, 
celle-là, au contraire, était surmontée d'une toiture et la dispo- 
sition des piliers carrés la laisse imaginer très analogue aux 
mosquées de la même époque, actuellement encore existantes à 
Tombouctou. 

La grande mosquée, enfin, se dressait dans une clairière tout 
à fait extérieure à la ville ; elle en était séparée par la première 
ride rocheuse orientale et la percée de Toued affluent Temagelelt 
permettait d'y accéder sans escalades. 

De nos jours, cette mosquée est presque complètement ensa- 
blée ; les murs d'enceinte, les colonnes ont disparu ; Tenseve- 
lissemcnt lent n'a épargné que la loggia du marabout et les deux 
pans de mur adjacents. Cette loggia était entourée de deux 
colonnes rondes faites de mœllons recouverts d'un crépissage. 
Au-dessus, une voûte de pierre formait arceau ; encore existante 
en 1904, elle était à mon passage efl'ondrce ; quelques inscrip- 
tions arabes se lisent sur les parois. 

Je ne parlerai pas d'autres monuments d'Es-Souk ; M. Gau- 
thier en a signalé quelques-uns encore. La seule particularité 
curieuse est la présence dans les ruines de nombreux trous de 
fouille ; ils ont été faits par les femmes « touareg » qui, lorsque 
les campements sont voisins, viennent chercher dans le sol de 
vieilles verroteries ou de menus objets. 

Pour mon compte, les seules découvertes faites en creusant 
furent deux perles, une de verre bleu couleur turquoise et de 
fabrication européenne, et une autre grossièrement taillée, peut 
être en cristal de roche. 

En plus de la ville même, j'étais encore curieux de visiter les 
cimetières ; Duveyrier a conté^ qu'au dire des indigènes, ils 
avaient plusieurs jours d'étendue, et il était intéressant de cons- 
tater leur importance. 

A Es-Souk, on enfouissait les morts un peu dans toutes les 
directions ; j'ai retrouvé des tombeaux au nord, à l'est et à 
Touest. Toutefois c'est en amont de l'oued qu'étaient le« cime- 
tières principaux. Us sont sans doute étendus^ mais ne dépassent 



jjLrtirffinf^ coQnntes d'une ville de 2 à 3.000 habî- 

^y,^^0ri^ seulement an siècle ou deux. 

.^h^ «w/ formoniées généralement d'une pierre levée 

^^^,p^ jxns des enclos plus ou moins importants, 

^.-tyfc, itloc» fonnant mur. Parfois, pour les tombes des 

«^/ ^«vre est dans chaque enclos qui est relative- 

^•Hî . Ww* souvcû* les corps sont alignés dans de vastes 

^^^* fyy,^if^ dm mur et alors une petite loggia s'élève à une 

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Ruines de Ea-Souk «noienne capitale Sonrti 



Aspecl iii'încral lios ruines d'Ks-Souk. 

1', '.i vt i. Aspect (les Tuineii d'Es-Soiik. 

■I. Li;s restes iIf la (grande mosquée d'Ex-Soiik. 

I. 1,'ti [lilior île In logt'î^ ''<! '>> ;!rnmle itio<<]iioc ilTs-Souk. 



208 



CARNET DE ROUTE 



pas les dépendances courantes d^une ville de 2 à 3.000 habi- 
tants ayant duré seulement un siècle ou deux. 

Les tombes sont surmontées généralement d'une pierre levée 
et sont contenues dans des enclos plus ou moins importants ^ 
fait de gros blocs formant mur. Parfois, pour les tombes des 
chefs, un seul cadavre est dans chaque enclos qui est relative- 
ment petit ; plus souvent les corps sont alignés dans de vastes 
cours fermées d*un mur et alors une petite loggia s'élève à une 
extrémité, pour qu'y soient faites les prières traditionnelles. 

Voici Taspect de quelques-unes de ces sépultures : 



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Ailleurs : 





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Ruines de Es-Souk snoi«Dne capitale Sonraî 

I. Aspect général des ruines d'Es-Souk. 

2, 3 et 4. Aspect des ruines d'Es-Soiik. 

5. Les resies de la grande mosquée d'Es-Souk, 

. Un |>ilicr île In loggia de la grande mosquée d'Ks-Souk. 



L ADR AR DES IFOB AS 



Voici, relativement à la ville de Es-Souk, l'omplaccmeut de 
ses cimetières principaux : 




Suivi de Bai'ca et <le Feiinu, j'ai ei-ré toute la nialînce dans 
les ruiiu-s et pai- les cimetières ; de tous cMés les pierres dres- 
sées, ptirfois plates et concaves, parfois érigées comme des 
pieux, se mêlent aux arbrisseaux, aux toufles de « merkba » qui 
les enfouissent. 

Soudain, sur l'une d'elles, j'aperçois des caractères arabes ; 
je me précipite, tout heureux déjA d'une découverte dont j'es- 
père monts et merveilles ; hélas, jo ne déchiffre que quelques 
vci'sets connus du Coran. 

Dès lors je retourne et je palpe toutes les pierres et nombre 
dVllcs. près desquelles je venais de passer indifTércnt, me mon- 
trent leurs hiéroglyphes fins comme des pattes de mouches. Le 
temps et les pluies les ont rongés et les pauvres inscriptions 
trop souvent sont illisibles et à demî-détruites. D'ailleurs, par> 
tout où je puis lire, je ue trouve qu'invocations à Allah ou 
prières. 



210 CIENET DE BOtTE 

Maintenant que je les cherche, les c mektouba hazera » (1) 
m'apparaissent de tous côtés ; partout il en est, de petites, de 
grandes, de lourdes et de plates. Sur la rive droite et sur la rive 
gauche, tous les blocs funéraires sont gravés. J*en copie tant et 
plus ; j'en photographie d'autres. Barca même m'en a déraciné 
une aux inscriptions plus nettes et je la rapporte au camp ; il 
m'a semblé y lire une date et un nom et, pour ces deux évoca- 
tions d'une époque et d'un homme, je la rapporterai dans mes 
caisses jusqu'en France. 

Ces découvertes m'ont attardé et par la pleine chaleur, je 
rentre vers le camp par le lit de l'oued. 

Quelques inscriptions arabes sont encore sur les pierres voi- 
sines, très effacées, presque illisibles : 

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Le vent peu à peu s'est élevé et le ciel s'est embrumé ; la 
température cependant demeure très chaude. 

Après la sieste, avec quelques tirailleurs, je suis retourné 
dans les cimetières. A la longue j'ai découvert une tombe bien 
conservée et j'en fais creuser le sol dans Tespoir d'y découvrir 
des ossements, des écrits, peut-être des verroteries ou des 
armes. Mes hommes n'ont ni pelles ni pioches ; ils utilisent les 
« coupe-coupe » et le travail est lent est difficile. Bientôt même 
les argiles en poudre s'éboulent dans le trou déjà foré et je fais 
abandonner Tœuvre que l'imperfection des moyens rend illu- 
soire. J'ai cependant découvert quelques brindilles d'os et une 
esquille d'omoplate de chameau, couverte de caractères arabes 
écrits à l'encre ; au contact des doigts, elle s'est effritée et est 
tombée en poussière. 

Je suis revenu par les ravins parallèles à la coupure de Toued 
Ks-Souk ; des tombes sont encore isolées là, parmi les cailloux 
et les roches, et les thalwegs étroits sont abrupts et difficiles ; 

(1; Mektouba hazera : pierres gravées. 




quelquefois des fissures ont permis aux torrents de rejoindre la 
rivière et des cônes de déjection se sont formés d'argile rouge 
et de calcaire. 

Un de mes Soudanais m'a trouvé une roche couverte de 
petites cristallisations d'un vert transparent superbe ; de la sorte 
j'ai déjà vu de petits cristaux de roche blancs dont les pointes 
se font vis-à-vis dans un étroit filon. Mais Téchantillon d'Es- 
Souk est d'une couleur si translucide et si profonde que me 
vient tout de suite le souvenir des Eméraudes garamantiques 
autrefois célèbres et réputées. Dans la paume ouverte de la 
main de mon noir, j'ai placé le caillou en recommandant une 
attention toute spéciale. 

Je suis arrivé sous ma tente ; j'appelle mon porteur de 
pierre. L'air quelque peu gêné, il me présente un morceau de 
granit noir, quelconque et sans intérêt. 

— « Qu'as-tu fait du caillou que je t'ai remis ?» — « Voilà, 
mon lieutenant ; je l'ai perdu, alors j'en ai ramassé nn autre. » 

J'ai bien envoyé rechercher mon caillou vert, mais la nuit 
est venue et je suis sûr qu'au lieu de scruter le sol, mon Séné- 
galais s'est accroupi sous quelque arbre, ne comprenant pas en 
sa tête pourquoi je différencie un caillou d'un autre caillou. 

Au coucher du soleil, le vent est devenu si violent que des 
nuages gris passent avec rapidité dans le ciel et viennent à tout 
instant masquer les étoiles. L'astrolabe reste dressé près du 
puits et, du soir au matin, il n'est pas une accalmie suffisante 
pour des observations précises. 

Le « méhari » de Fcnna est arrivé pendant la nuit et je Taf- 
fecte de suite au tirailleur démonté qui le conservera jusqu'à la 
jonction avec Vallier, ou même jusqu'à Gao. 

Ë9-Souk, S3 mai. 

Es-Souk, en traduction française : le marché, était le centre 
de toute une région relativement fertile, où les villes et les ma- 
gasins de l'empire sonraï de Gao s'étaient groupés, formant 
comme une sorte de colonie avancée. 

La partie sud-est de l'Adr'ar', à l'époque des« Askia » (1), for- 

(1) Askia : nom de la dynastie dos plus illustres chefs de l'empire Sonral de Gao. 



212 CABNET DE ROUTE 

mait un tout, et de cette prospérité ne subsistent que des ruines 
informes. Leur abondance même prouve le développement 
qu'avait pris ce pays de nos jours déchu. 

Il y a des ruines sonraï à Es-Souk, à Kidal, à Sendematt, à 
Gounban ; la tradition rapporte qu'il existait des centres peuplés 
à Telohest (?), Zeladar(?), Chouchou, In-Tebdoq, Iracher, Tes- 
salit, Guensis, dans l'oued Ir'acher Sadid, etc. 

C'est qu'autrefois les Sonraï se répandirent jusqu'au Touat, 
jusqu'à l'Aïr et même dans le Trarza ; ils allèrent à Taodéni, à 
Oualata, dans le sud marocain. Leurs caravanes parcouraient 
toutes les routes du désert, menant vers le nord les esclaves et 
les grains, en rapportant le sel et les objets manufacturés. Or, 
TAdr'ar' se trouve placé au croisement de toutes les routes qui, 
venues de Gao, capitale, s'y divergent vers le Tafilalet, vers 
Agadès, Rhat et In-Salah. Plus encore, il est le caravansérail 
avancé de toutes ces pistes, l'endroit où Ton se concentre, où l'on 
se prépare aux interminables traversées de Tanezrouft ou de 
dunes arides. C'est la zone fertile où tous les voyageure venus 
de Test, de Touest et du nord se rejoignent pour reposer les 
animaux, pour reprendre force après les voyages pénibles dans 
les reg infinis sans végétation. 

C'est ce qui explique le peuplement de l'Adr'ar par des 
sédentaires. Aux siècles passés, Es-Souk et les villes sonraï y 
étaient des auberges au croisement de routes importantes et les 
commerçants de Gao y avaient des succursales pour y acheter à 
l'arrivée des importations du nord. 

Avec Fenna, j'ai repris aujourd'hui mes recherches à Es- 
Souk. Mes tirailleurs se sont dispersés par les ruines, les uns 
fouillant les cases, les autres copiant les inscriptions, d'autres 
cherchant des pierres gravées. 

Le pays est vide de nomades ; pas un troupeau n'est venu 
s'abreuver au puits ou profiter des arbres verts et des herbages 
de Toued Es-Souk. Seuls les corbeaux vont et viennent, hôtes 
coutumiers des ruines. 

Mais l'aspect général n'est nullement triste. Le soleil est trop 
lumineux et trop chatoyant sur les roches noires et sur les 
feuilles claires ; Tair trop pur ; aucune mélancolie n'erre dans 




2t4 CAkNET DE RÔUtE 

sans qu'il me soit possible de les saisir et je m'agace et m*énerve. 

Au petit jour> nous partons. J'adresse un dernier adieu à la 
vieille mosquée ensablée de Toued Temagelelt et nous allons de 
crête en crête, dans le jour naissant, parmi les pierres ^et les 
dépressions. 

L'oued Ebdakan bientôt atteint est un des plus importants 
collecteurs des eaux méridionales de TAdr'ar'; la dépression en 
est vaste, tapissée d' « ailoummouz » et le lit en est seulement 
marqué par quelques fossés étroits aux berges à pic. Le fond de 
ila vallée est fait d'argile craquelé, comme si Teau des pluies, au 
lieu de couler vers le Tilemsi, s'était lentement évaporée dans 
une cuvette imperméable. 

Au delà de Toued Ebdakan, les vagues parallèles de pierre 
reprennent et viennent border, plus au sud, la dépression de 
l'oued Ir'acher-Sadid. 

Le puits dln-Tedayni, notre étape d'aujourd'hui, est au centre 
de la vallée, tout près du lit de l'oued^ dans une petite clairière- 
qu'entourent les « tabouraq >; et les « tichaq ». Le soleil déjà est 
vertical quand nous y dressons le camp ; heureusement les feuil- 
lages sont très denses et l'ombre, au pied des arbres, est épaisse 
et fraîche. 

Quelques troupeaux de chèvres boivent aux abreuvoirs ; 
Fenna s'est accroupi sur le sol, au milieu des pasteurs ; il leur 
conte des nouvelles intéressantes et très longues, car la conver- 
sation dure indéfiniment et j'entends par instants, plus élevés 
que le bêlement des cabris, ses éclats de voix et ses exclama- 
tions. 

Dès qu'un peu de fraîcheur a réveillé la vallée de l'oued 
Ir'acher-Sadid, je vais sur les sommets de l'adrar Ter'arr'arat, 
faire un tour d'horizon et voir le soleil se coucher sur les crêtes 
occidentales. Partout les arêtes rocheuses se croisent, violettes 
ou grises ; des cônes plus élevés saillent comme des repères et 
dans la brume du soir, les « adrar » lointains de Tachdaït ou 
llebdan, sont voilés et invisibles; à mes pieds la percée de la 
vallée s'insinue et le vent fait onduler lentement les touffes 
épaisses des gros arbres en boules et frissonner les a aloum- 
mouz » plus légères et dorées. 



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\ ei i. Le lieulpnant Vallier Jans l'adrar île Douril (Aclr'ar' des Ifor'as), 



labrar' des ipor'as 215 

23 mai .* 

A midi, par la pleine chaleur, nous arrivons à Kidal. De 
Toued Talhoas, affluent de Tir acher-Sadid, nous avons gagné 
au travers de la « hamada » de roches éparses, le bassin de 
Toued Kidal. La zone de partage des eaux conserve des traces 
fréquentes d'anciennes constructions cyclopéennes dont la desti- 
nation n'est plus nettement apparente. Etaient-elles des abris 
pour les troupeaux et les caravaniers, ces enceintes rectangulai- 
res et carrées partagées en deux ou quatre pièces ? Etait-il une 
fortification ce mur circulaire fait de blocs énormes non équarris, 
qui barre entièrement la vallée et n'est percé que d'une seule 
poterne ? 

Sur toutes les élévations et particulièrement sur les mame- 
lons de l'oued Sebboraq, des « basinas » d'allure très vieille et 
d'une forme nouvelle, gisent, nettement visible dans l'argile du 
sol. On croirait d'immenses fers à cheval clos par une muretle 
et protégés en avant des cornes par un rempart de blocs plus 
grossiers. 



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Autrefois Kidal, comme Es-Souk, était une ville sonrat;son 
importance était très inférieure et les ruines actuelles en sont 
peu étendues. Toutefois les deux cités étaient contemporaines : 
la seule mosquée de Kidal avec ses trois rangées de colonnes 
intérieures, les tombes circulaires nombreuses, sont de cons- 
truction et de type analogue. 

De nos jours l'oasis de Kidal ne consiste plus qu'en quelques 
touffes de palmiers qui bordent le lit de 1' a oued » et en deux 
ou trois groupes de puits répartis sur un kilomètre peut-être, au 
milieu des arbrisseaux déchiquetés, dans la coupure, entre des 
crêtes de roches sombres. 

Dès les puits les plus amont, j'interroge quelques bouviers sur 
la présence à Kidal du détachement soudanais du lieutenant 
Yallier. — <( Les tirailleurs sont repartis pour le Niger ». 



216 CARNET DE ROUTE 

Cria, j'en doute ; un seul fait semble certain, c'est que le lieu- 
* tenant Vallier s'est éloigné de Kidal pour trouver des pâtura- 
ges. En attendant d'autres renseignements, je vais toujours 
camper ici, aujourd'hui. Fenna indique, près des trous d'eau 
méridionaux, un emplacement favorable au camp. 

Quelque| belles touffes de roniers fourchus se dressent, sous 
lesquels j'installe ma tente; les têtes feuillues très hautes sur 
les troncs flexibles portent une ombre propice qui se déplace au 
èaprice du vent. Une ligne étroite d'arbrisseaux me sépare du 
• ^ chenal de sable uni de Toued Kidal ; entre les branches j'entre- 

vois, allant vers l'eau, la longue théorie sans cesse renouvelée 
des bœufs indolents, ou des chèvres, ou des moutons effarés. Ee 
soleil éblouissant met des reflets d'or aux robes fauves des tau- 
reaux et les jeunes chevreaux se roulent en bêlant dans le sable 
d'où sort un papillottement qui indécise toutes choses. 

Les puits sont tout près, sous le surplomb de la berge opposée ; 
les pasteurs demi-nus y puisent à grand effort l'eau pour le 
bétail et s'excitent eux-mêmes de (( ouch » cadencés. Des fem- 
mes, poussant les bourriquots gris à croix noire, viennent rem- 
plir les outres, puis elles s'en retournent vers les campements de 
4 la plaine^ assises à califourchon sur l 'arrière-train des bêtes qui 

trottinent à pas menu ; une branche tenue en main les abrite 
du soleil et les deux outres humides oscillent par saccade à 
chaque pas. Dans les branches des dattiers les corbeaux à col- 
liers croassent et se poursuivent. 

Je me suis étendu sur mon lit de camp et je somnole, quand le 
bruit d'un galop furibond me réveille. Un cavalier touareg, tout 
vêtu de bleu, s'avance à bride abattue ; près de ma tente il 
saute lourdement à terre et s'en vient vers moi tenant une lettre 
en main. 

Voici enfin des nouvelles! La missive est du capitaine Pas- 
quter; le rendez-vous de Kidal est reporté à Gounhan à qua- 
rante kilomètres plus à l'ouest et c'est en ce point que Vallier 
doit m'attendre. 

Mou porteur de message est un gros homme, à large et boime 
fiî^'ure; il tient en main sa lance et son petit cheval blanc porte 



L ADR AR DES IFOR'aS 217 

une selle à haut pommeau tout garni d'ctain découpé et de cuirs 
rouges et bleus. 

Fenna s'est avancé vers l'homme et lui donne l'accolade, puis 
il me le présente : Alemlar'-ouan-Sidi, chef des Ifor'as Ifergou- 
messen. Mokhammed Ferzou m'avait déjà cité ce nom. 

Alemlar* s'est assis sous ma tente: « les Soudanais, me dit-il, 
ont campé ici, il y a quinze jours déjà, puis les capitaines sont 
repartis vers le sud. Moi, je te donnerai demain un guide pour 
te mener à Gounhan ». 

Un guide ne m*est pas indispensable puisque Fenna est avec 
moi et connaît les sentiers ; d'ailleurs, pour laisser reposer les 
méhara, j'ai décidé de séjourner demain à Kidal. 

Alemlar'-ouan-Sidi est reparti vers ses tentes ; il reviendra 
demain et m'amènera son jeune fils Daoud. 

C'est Allah sans doute qui m'a inspiré quand j'ai fixé le départ 
à après demain seulement ; dès qu'Alemlar' s'est éloigné, la tour- 
mente de vent s'élève et toute la soirée un voile de poudre 
rouge enveloppe la terre et le ciel et dans la nuit masque les 
crêtes voisines et les étoiles. Les roniers sifflent lamentablement 
et entrechoquent avec bruit leurs feuilles sèches. Dans ma 
tente close, Fenna s'est réfugié et me raconte les nouvelles de 
Kidal : 

« Sais-tu, me dit-il, qu'Alemlar'-ouan-Sidi est marié et que sa 
femme est avec Lalla-oult-Illi, une des plus belles et des plus 
célèbres parmi les Ifor'as... » 

Kidal, t6 mai. 

Alemlar'-ouan-Sidi et son fils Daoud sont arrivés de grand 
matin. 

Daoud a dix ou onze ans; il est trop jeune encore pour porter 
le voile, mais il ceint une grande opée qui lui bat dans les jam- 
bes et menace de le faire choir : il en est très fier et ne veut pas 
la quitter. C'est Daoud qui monte aujourd'hui le cheval blanc 
d'apparat et qui enfourche la selle ornée d'étain et de cuir; 
Alemlar' s'est contenté d'un cheval maigre et cagneux et d'une 
selle rapiécée. Daoud commande et tout le monde obéit, même 
Alemlar'-ouan-Sidi. 



ils cAkîffeT nfe Ëou+E 

D*ailleurs Daoud est charmant ; il a une jolie tète ronde qu'il- 
luminent des yeux pétillants et profonds ; ses lèvres entr'ouver- 
tes laissent Voir ses dents blanches et sa tète rasée est surmontée 
d'un toupet de longs cheveux fins que le vent fait voltiger 
comme un panache. 

Daoud ne connaît pas la timidité ou la gêne ; de lui-même il 
est venu me dite ileajour et s'est assis dans le sable près de moi. 
Alemlar\ Fenna, Barca, debouts. font bercle autour et récouteUt. 
Daoud tout de suite veut voir les fusils et les Revolvers ; Daoud 
veut essayer son adresse et Daoud du premier coup de carabine, 
atteint la cible. 

Devant ce résultat, Alemlar'-ouan-Sidi se pâme et presse 
Daoud dans ses bras. 

Le mioche est vraiment intelligent et curieux d'apprendt*e ; 
toute la matinée il est auprès de moi ; il m'accompagne dans 
mes promenades et me questionne sans cesse sur ce qu'il voit, 
sur les noirs, sur le Niger, sur Tombouctou. Je l'ai pris en 
affection et j'ai plaisir à lui répondre. 

Alemlar'-ouan-Sidi et Daoud s'en sont allés vers leurs tentes. 
Alemlar' a péniblement enfourché son coursier étique et part au 
petit trot ; Daoud a sauté d'un seul coup sur son cheval blanc 
et de pied ferme s'est élancé au triple galop; un nuage de pous- 
sière Ta enveloppé dans lequel il est disparu. 

Rarement j'ai vu un gamin de cet Age plus déluré et plus 
comique ; je garderai le souvenir du jeune Daoud. 

Ce soir le temps est beau et calme; les « djerid » des dattiers 
pendent insensibles au long des tiges et une chaleur lourde 
monte du soi. Dans le silence infini de la nature, quelques 
abois lointains de chacals font frissonner et surprennent, et la 
lune jette sur le sable clair et livide de grandes ombres immo- 
biles. 

27 mai. 

Dès l'anbe, nous partons pour (lounhan .. Fenna m'a dis- 
suaclé, à cause de soi-disantes difficultés de route, de partir 
de nuit; et j'ai bénévolement acquiescé, ignorant que Fenna, 
celte fois encore, avait laissé fuir son « méhari » et qu'il cherchait 



I>lanclie XXXIV 




Types d'Ifor'as 

I. tVtiii», tuD» quille, À rlii^vBl, ,'i Kidal. 

■à. Koiina, k âne. 

■i. Fennn r-1 iiiic joine iîlle noble des Ifor'iis. 

4. h'eniin, Dnoiid el femme (riinr'nH A Kidal . 

H. Kennn dévoilé. 

. Fenna et Hnrea ()evanl les ruincR de la grande mosquée d'Ks-.Souk. 



L*ADll*Att* DES !Pdtl*AS 2l9 

seulement à gagner du temps, pour permettre à ses gens de 
retroufer sa monture. 

Mais au jour, malgré les plaintes du pauvre, j'ai donné 
le signal et Fenna suil à pied, sans enthousiasme et sans galté. 

Nous marchons droit sur Tadrar Ilebdan dont la haute sil- 
houette parait et disparaît dans le brouillard léger. La monta- 
gne forme deux massifs isolés que sépare la percée de Toufed 
Alket. La masse centrale de chacun d'eux est imposante et les 
rochers, aux vastes surfaces arrondies à la base, se dressent en 
pitons aigus ou en cornes jumelées ; tout autour, des pics 
moins élevés saillent de Tensablement et sont comme des veil- 
leurs avancés. 

Le sentier de Gounhan frôle la partie méridionale de la mon- 
tagne et s'insinue entre la masse centrale et la ceinture de pics ; 
au delà, il redescend dans la dépression scparative vers le puits 
de Alket. 

Dans les derniers contreforts de la montagne, nous rencon- 
trons une bande de bourriquots vagabonds; Fenna qui n'en 
peut plus et traîne lamentablement la jambe, enfourche Tun 
d'eux et le fier chef des Tarat-Mellet débouche, sur cette peu 
noble monture, dans la clairière des points d'eau. Fenna baisse 
la tète et s'est caché les yeux; llarca, dont les jambes toujours 
sont valides, le plaisante et moi-môme je ne puis me retenir de 
rire aux éclats. 

Heureusement, pendant l'arrêt au puits, le « méhari » perdu, 
rejoint enfin sous la conduite d'un des serviteurs d'Alemblar'- 
ouan-Sidi ; Fenna jubile et gratifie, avant de reprendre le cour- 
sier digne de lui, le pauvre bourriquot d'un bon coup de trique. 
Maître Aliboron s'enfuit au petit trop, méditant, j'en suis sûr, 
l'ingratitude de Fenna. 

Le massif le plus occidental de l'adrar Ilebdan est aussi 
moins élevé et moins ample ; nous en longeons la corne nord 
qui découvre, au dch\ de l'oued Tigedimmin, la bordure de 
l'adrar de (îounhan. 

Le puits de fiouiihàn est situé en une petite fissure de la mon- 
tagne, à l'extrême sud de TAdr'ar' des Ifor'as. C'est en fait des 
arêtes de roches et des blocs de pierres noires ; de Goiinhan au 



X 



220 CARNET DE ROUTE 

Niger s'étend la plaine unie, infinie, à peine ondulée, quelque 
peu verdoyante au passage des oued mal délimités, et mono- 
tone comme le sont les Tanezrouft ou les reg septentrionaux. 

De loin, nous avons aperçu le camp des Sénégalais ; les tentes 
blanches scintillent au soleil et les sentinelles se détachent au- 
dessus des roches sur le fond lumineux du ciel. 

J*ai laissé Larbi s'occuper des bagages et des caisses, et 
déjà, dans la tente de Vallier, je raconte mon voyage. Le camp 
forme un vaste carré sur les faces duquel des pieux plantés sup- 
portent les paquetages et les armes ; au centre sont entassés les 
sacoches de cuir, les selles, les bats et les caisses. 

Jusqu'au soir nous causons^ Yallier et moi ; soudain la tor- 
nade s'élève. 

Du sud ouest, un énorme nuage rouge, illuminé de reflets 
roux^ monte de l'horizon et le sol prend une teinte livide ! 
La nuée se dresse horizontalement d'un mouvement uniforme 
comme ferait un rideau levé vers le zénith et l'obscurité se fait 
plus profonde. Quelques petites trombes claires, avant-coureurs 
de la tourmente^ errent ci et là parmi les toufiPes de « merkba » 
et les gommiers qu^elles tordent au passage. 

Au camp, tous les hommes s'affolent ; les bagages sont recou- 
verts de tentes de cuir dont de gros blocs de pierres fixent le 
pourtour ; nos abris sont renforcés de pieux et de piquets et les 
caisses forment un épi contre le vent. Aux flancs des chameaux 
qui d'eux mêmes se sont couchés, tendant les reins à la lempétc, 
les Sénégalais s'accroupissent, enroulés dans les couvertures et 
les étoffes épaisses. 

La tornade est maintenant sur nous ; le vent souffle en oura- 
gan et la poudre rouge est si épaisse qu'on ne voit plus à quel- 
ques pas ; les tentes grincent et craquent, les toiles flottent avec 
bruit, les branches sifflent et des objets entraînés s'envolent; les 
« méhara » beuglent lamentablement. 

De grosses gouttes d'eau cinglent et crépitent sur les toiles 
tendues, et dans le frisson universel, la clameur affolante de la 
tempête hurle, s'exaspère, monte et se prolonge comme fait une 
sirène dans la nuit. 

Nous nous sommes clos hermétiquement dans nos abris ; par 




Types d'indigènes de l'Adr'ar' 

1. Le jeune DaouJ, fils de Alomrarouan Sidi. 

S. [taoïiil, à clicval, à Kidal. 

3 el 4. Femmes d'inir'ael ifor'as à Kidal. 

5. l'nc jeune lille des Ifor'as. 
fi. Jeunes garçon» ifnr'as de caste nolile. 



l\dr'ah des I for as 221 

les entrebâillements, la poudre rouge pénètre, emplit les yeux, 
s'infiltre dans la gorge et fait râler. Toute la nuit, l'ouragan 
gémit et s'irrite et c'est une musique sublime que j'écoute oppressé 
tandis que de larges éclairs viennent par instant illuminer l'inté- 
rieur même de la tente. 

Gounlian, 28 mai. 

La tempête s'est calmée, mais des sursauts de la nuit, la 
terre garde encore un air compassé et morose ; les arbustes 
sont rabougris et ratatinés et dans le ciel bleu^ encore ceinturé 
de vapeurs basses, le soleil matinal a des reflets livides. Tout de 
suite la température est lourde et orageuse. 

Fenna, mon brave Fenna, me quitte ce matin et s'en retourne 
vers ses campements de l'oued Alioug'. Cette séparation 
m'attriste plus que je ne saurais dire, car durant tout le voyage 
de l'Adr'ar', Fenna s'est montré si complaisant et si empressé 
que je le considère comme un ami très sûr. Mes randonnées 
du mois de mai, mes promenades vagabondes dans les « oued » 
ou par les montagnes, m'ont laissé si exquise impression, 
qu'il me semble que le départ de Fenna soit la brisure finale 
de toute une époque désormais passée et dont le souvenir me 
reste très doux. 

J'ai charge Fenna de porter de suite au P. de Foucauld une 
longue lettre relative à la fin de mon voyage ; je l'ai comble de 
cadeaux de toutes sortes, pièces de guinée, voiles de soie et ver- 
roteries et nous nous sommes serrés cordialement les deux mains. 
Fenna semble triste ; lentement il monte à luéhari et, mon bon 
vieux Fenna s'en va par la plaine, très grand et majestueux, 
sans se retourner. Longtemps j'écoute les heurts du bouclier 
contre les panneaux de la selle et je le suis du regard par delà 
les rochers. 

Barca est demeuré près de moi ; il me regarde étonné : 
« Pourquoi regretter Fenna ? Les Touareg ont la tète et le 
cœur vide et Fenna ne pense plus à toi »>. Le vieux Barca a-t-il 
raison? je l'ai cru depuis, car Fenna a oublié de porter ma let- 
tre au P. de Foucauld» 

Je suis rentré dans ma tente, légèrement soucieux, puis avec 



• '^ 



^ 

» 



t . 



i:^ 



Yallier nous sommes allés par les rochers et la journée passe 
très vite, eSaçant la mélancolie et le spleen. 

^ Tbeure du coucher du soleil, la tornade s'élève à nouveau ; 
elle est moins violente et moins prolongée qu^hier ; mais ce soir 
encore le ciel est couvert et embrumé et ni les étoiles ni la lune 
n'apparaissent de la nuit. 



a. 



CHAPITRE VU 

pays des loulliminden 

30 mai-8 juin 1907 



Gounhan, 29 mai. 

Tous nos projets de retour vers le Niger ont été niocliiiés ; 
Vallier et moi, avions pensé prendre la route de Saniit et pou- 
voir, près des mares, y chasser les éléphants, avant l'arrivée à 
Gao. Les derniers renseignements nous ont appris que les pluies 
n'ont, dans le pays des loulliminden, pas encore vivifié les pâtu- 
rages et rempli les dépressions et force nous est de piquer droit 
au sud, par la route directe de Anou-Mellen^ In-Aïs et Gan- 
gaber. 

De Gounhan à Anou-Mellen, Tétape est de 120 kilomètres 
sans eau ; avec des Chamba ou des Touareg, ce serait une vraie 
promenade, sans danger, malgré la température élevée et 
Tabsence de piste tracée. Avec les Sénégalais, au contraire, le 
trajet est alarmant et des dispositions spéciales doivent être pri- 
ses pour accroître la réserve d'eau et parer à tout accident. Les 
méhara des noirs d'ailleurs, sont en assez pièlre état ; ils 
viennent coup sur coup d'accomplir deux reconnaissances 
pénibles et depuis près d*un an sont en marche ininterrompue. 

Plus encore que qui que ce soit, je suis payé pour connaître 
le danger de ces étapes avec les méharistes noirs et jamais avec 
eux je n'affronte sans appréhension un trajet de plusieurs jours 
sans eau. Toutefois Vallier est un habitué du pays et toutes les 
précautions nécessaires sont prises aujourd'hui. 

Le départ est décidé pour ce soir ; si le ciel est clair et lim-* 



224 , CARNET DE ROUTE 

pide, nous nous mettrons en route dès que j'aurai pu faire les 
observations à Tastrolabe ; sinon, nous partirons dès la tombée 
de la nuit. 

EQcore une fois nous plions les tentes et préparons les charges. 
Larbi, toujours paresseux et indolent, laisse Barca et les noirs 
ficeler les caisses et réparer les bats. 

J'ai moi-même assisté au remplissage des outres et des 
tonnelets métalliques ; l'opération est longue et pénible. Des 
éperviers blancs perchés sur les roches regardent impassibles et 
parmi les pierres, un singe sautille et s'enfuit au coup de fusil 
que je lui adresse de trop loin. 

La saison des pluies et des tornades est maintenant à son 
plein ; les ouragans sont devenus journaliers et ce soir encore la 
tourmente s'élève au coucher du soleil ; le ciel s^emplit de 
vapeurs rouges, le vent siffle violemment et comme je prévois 
que le ciel demeurera voilé, nous avons profité d'une accalmie 
pour partir dans la nuit. 

Le guide est en avant, à pied ; nous suivons de très près et les 
noiis, en quatre colonnes parallèles, marchent en causant avec 
bruit. Les tourbillons d'argile nous enveloppent et cachent à la 
fois les ondulations du sol et les étoiles du firmament. Le guide 
marche toujours et sans cesse, à la boussole, nous contrôlons sa 
direction. 

L'air est lourd et embrasé et dès le départ les Sénégalais com- 
mencent à entamer leur provision d'eau. 

A huit heures, le ciel brusquement se découvre ; les étoiles per- 
cent entre les nuages et pendant une heure brillent très lim- 
pides dans le ciel sombre. Que n'ai-je eu h Gounhan cette 
éclaircie ? 

Puis les brumes à nouveau sont accourues de tous les coins de 
l'horizon et nous marchons sur le sol meuble, parmi les herba- 
ges qui crissent et se rompent, sans presque que chacun puisse 
voir ses voisins. Le bruit des pas pressés des bommes et des 
méhara s'enfle dans la nuit et fait un bourdonnement continu 
qui agace, puis qui endort. 

Dans une prairie d' « alloummouz », nous nous sommes 
arrêtés jusqu*au lever de la lune ; à même les herbages secs 




LE PAYS DES lOULLIMlNDEN 225 

nous nous étendons à terre dans les burnous pour un repos de 
quelques heures. 

30 mai. 

Au lever de la lune, nous repartons vers le sud. La clarté 
blafarde allonge les ombres des touffes de « merkba » et fait 
miroiter les feuilles minces des gommiers par place entrevus. 

Le jour enfin apparaît; les montagnes de TAdr'ar* et les 
roches patinées de noir ont disparu derrière les horizons sep- 
tentrionaux. Le pays s'étend tout plat et monotone, mais les 
herbages s'étalent k Tinfini comme dans une prairie immense^ 
desséchés et ligneux. Les imperceptibles ondulations de sable 
en sont couverts comme d'un tapis continu et les dépressions 
largement ouvertes qui sont des lits d' € oued ». Pas une roche, 
pas une pierre saillante ; le sol est d'argile craquelé, de sable 
fixé par les plantes et par endroit les latérites rugueuses aux 
tons brique apparaissent, mais ne dépassent point la surface du 
désert. 

C/est le pays de parcours des Touareg loulliminden, la tran- 
sition entre TAdr'ar' rocheux et la région des mares limitrophe 
du Niger. Aux époques quaternaires, cette zone était un Sahara 
de sable mobile, peuplé de dunes croulantes, sans végétation, 
sans eau. Un jour les conditions climatériques furent de fond 
en comble modifiées : la cause en fut-elle la progression subite 
du Niger qui, s'étant jusqu'alors insinué vers Taodéni, perça le 
seuil de Tosaye et s'écoula vers Test, puis vers le sud? Toujours 
est-il que le désert peu à peu se couvrit d'une végétation pous- 
sée par les vents humides et favorisée par des pluies, jusqu'alors 
inconnues. Le sable se fixa et n'étant plus entraîné par les oura- 
gans cessa Tœuvre de destruction entreprise contre les masses 
rocheuses encore debout de rAdr'ar\ Le pays loulliminden 
compris entre Gounhan et le Niger est un ancien désert recon- 
quis ; TAdr'ar' était un désert en formation qui s'est fixé à un 
stade préliminaire. 

Dans ce « Sahel >> envahi par les herbages, les eaux ont à la 
longue tracé des sillons peu profonds ; elles s'y étalent en vastes 
dépressions, y forment des marécages où lors des desséche- 

15 



f 



/ 



226 CARNET DE HOttÉ 

méats annuels Y a alloummouz » pousse et verdit et y créent 
des chapelets de bas-fonds plutôt que des cours d'eau continus. 
Les beaux chenals de sable unis de TAdr^ar' ont disparu et le 
fond de la vallée est parfois sillonné de crevasses étroites et 
profondes, aux flancs à pia, qui sont le dernier refuge des eaux 
et qui rendent la traversée des « oued » difficultueuse et sou- 
vent dangereuse. 

Dans les gommiers de Toued Eguerir, nous campons sitôt que 
la chaleur est devenue trop pénible ; les « méhara » lâchés man- 
gent peu et se couchent ; les provisions d'eau diminuent avec 
une rapidité inquiétante. 

Il est indispensable de ne plus perdre de temps pour arriver 
aux puits dAnou-Mellen;' hélas, ce soir encore, la tornade de 
sable et de pluie est si violente que force nous est, vers 
cinq heures, de nous calfeutrer sous les tentes en attendant 
laccalmie. Le guide même ne retrouve plus sa route et nous ne 
repartirons qu'aux premières étoiles. 

31 mai. 

Durant des heures et des heures, nous marchons dans la nuit 
si obscure que les « méhara » buttent aux touffes d^herbages, 
se heurtent et s'épuisent. Les tirailleurs à pied, sur deux colon- 
nes parallèles, encadrent les chameaux de bat liés en file 
indienne et le détachement progresse d'une allure pesante et 
rigide, immense carré à l'aspect de phalange. Les mille bruis- 
sements de la marche se fondent en une rumeur monotone et 
imprécise qu'entrecoupent par instants les appels des gradés 
ou le fracas des charges heurtées et glissées. Personne n'a le 
droit de s'attarder en arrière ; après les temps de marche pres- 
crits, les hommes au commandement montent en selle dan» 
Finvraisemblable cacophonie des hurlements des bêtes appeu- 
rées. Au petit jour déjà, l'allure est lasse et ralentie, car le bien- 
être de la température plus fraîche n'a pas, de beaucoup, com- 
pense la fatigue doublée par l'étape de nuit. 

Nous campons aux heures chaudes sous les arbrisseaux de 
l'oued Eguérir-Sud ; l'ombre y est légère et peu dense et le sol 
est couvert dç graminées épineuses, à grosses graines, les 



tK PAYS DES lOCLLlIlINDEN 227 

« takanait », vrai régal pour les « méhara ». Malheureusement 
Tcau diminue de plus en plus rapidement, tant les Sénégalais 
abusent de la boisson ; ils sont perpétuellement pendus à leurs 
outres. 

La plaine herbeuse des loulliminden avec ses touffes d'arbris- 
seaux et ses lignes toutes semblables de gommiers et de « tichaq » 
est d'une monotonie décevante. Les tonalités y sont si unifor- 
mes, l'horizon y est si limité par des branchages étiques que je 
regrette presque les beaux n reg » unis de sable aride, où l'œil 
parcourt tout l'horizon clair, où la lumière est si pure et si trans- 
parente. Au voisinage des zones soudanaises, le soleil est gris et 
terne ; cependant la souffrance de la chaleur est terrible. La 
figure et le corps sont couverts de sueur que la brise n'assèche 
pas et la respiration est lourde et activée. 

A la tombée du soir, nous campons en une dépression pleine 
d' (( alloummouz » et de « takanait ». Si la nuit tout entière est 
favorable à la marche, nous serons à Anou-Mellen (le puitiJ 
blanc) demain à la ^emière heure. Il est temps ; nombre 
d'hommes n'a plus deau et je m'endors ce soir avec la hantise 
des souffrances de Inichaïg en 1906. 

a 

l«r juin. 

Pour atteindre au petit jour, avant les premières chaleuMf 
les puits d'Anou-Mcllen, nous avons cheminé toute la nuit 
encore, sans arrêt, sans repos. Les hommes souffrent de la soif 
et bien que les dernières réserves aient été distribuées, Tallufe 
en est ralentie. Heureusement la route est connue et sûre, car 
l'oued Ibendeatcn où sont les puits traverse de telle sorte toute 
la région des loulliminden qu'il est impossible de n'en pas cou- 
per la vallée. 

D'ailleurs, les premières lueurs du jour montrent au-dessus 
des lignes d'arbustes bas et de gommiers verts, les falaised 
encore lointaines qui bordent la dépression. 

Pour la première fois depuis que nous avons quitté l'Adr'ar' 
des Ifor'as, les pierres et les mamelons rocheux apparaissent à 
nouveau ; mais leur faciès est tout particulier et tout différent. 
Au lieu des granits cl des porphyres, ce sont des calcaires créta* 



228 CARNET DE ROUTE 

ces, pétris de fossillcs : huîtres, oursins et coquilles, et les hau- 
teurs forment une longue bande nettement reconnaissable qui 
s'étend extrêmement loin vers Fest .et vers le nord-ouest. 

Vers l'ouest, les reconnaissances antérieures Tout coupée à 
Tabankort, Âsselar'-Mabrouk ; elle ne s'étend pas jusqu'à la route 
de Taodéni à Tombouctou puisque les randonnées de 1906 ne 
l'y ont point rencontrée. Par contre elle pousse des ramifica- 
tions jusqu*au nord de Bamba, particulièrement vers les puits 
de In-Killa etIn-Akaoual où abondent les petites cérithes. Vers 
Test, la ligne de roches fossilifères s'étend jusqu'à la dépression 
d'Azigui et au nord du puits de Tiguirirt, lequel est lui-même à 
100 kilomètres au nord de Tin-Ekarte. Ainsi cette bande étroite 
de calcaires fossilifères se développe sur près de 2.000 kilomè- 
tres d'étendue, parîillèlement au Niger et à 100 ou 120 kilomè- 
tres, et va se perdre dans le pays des loulliminden presque à 
mi-distance d'Agadès à Gao. Les derniers affleurements vers 
l'ouest, ont été constatés dans cette sorte de vaste mer intérieure 
qui^ au centre du territoire loulliminden, est la jonction des 
grands oued asséchés de Tafassasset et Azaouak. , 

L'oued Ibendeaten s'est creusé un lit en plein centre de cette 
zone de calcaires ; deux puits voisins y ont été forés, Rarous et 
Anou-Mellen et le guide nous conduit vers Anou Mellen plus 
proche de quelques heures. 

Le puits est creusé dans la terre blanche, au milieu même des 
arbres et des arbrisseaux qui l'entourent et qui sont si denses 
que le fond de la vallée est une forêt dans l'acception véritable 
du mot. 

Les hommes et les méhara se sont précipités vers les 
abreuvoirs ; les uns et les autres meurent de soif et il était 
grandement temps d'atteindre le but de l'étape. 

Le trou d'eau est profénd, peut-être 35 mètres, et le liquide 
vaseux en petite abondance ; les Sénégalais ont pu boire à leur 
soif, mais il nous faudra pousser demain jusqu'aux puits de 
Rarous pour y trouver leau nécessaire aux méhara. 

Toutefois ce soir, nous nous reposons à Anou-Mellen ; quand 
les ardeurs du soleil se sont un peu calmées, malgré le temps 
lourd et brunieux, je vais avec Larbi jusque sur les pentes de 



LK PAYS DES lOrLLIHINDEN 229 

Tadrar Teralguioué faire collection de fossilles et de pierres ; 
la montagne forme un plateau étroit que les eaux ont littérale- 
ment dilué ; les calcaires fondus se sont répandus sur les pentes 
bosselant de larges cônes de déjection blancs, on les pluies ulté- 
rieures ont creusé des ravines ramifiées. Les huîtres et les our- 
sins pétrissent le sol. 

Près du camp, je poursuis en vain parmi les arbrisseaux, un 
chacal qui s'enfuit à mes coups de feu ; chose curieuse, quand au 
soir les troupeaux de moutons s'en viennent à l'abreuvoir, j'ai 
cru reconnaître mon gibier en un grand chien roux et efflanqué . • 
qui vient aboyer jusque dans nos tentes. 

Les « tabouraq » et les « tichaq m ici sont élevés et oràbreux ;' 
sous leurs branches retombantes s'ouvrent des salles de ver- 
dure, abris précieux contre le soleil et le vent, abris meilleurs 
que les tentes contre la chaleur accablante du soir. 

Une éclaircie dans les nuages m'a permis de saisir des étoiles 
suffisantes aux observations astronomiques ; mais bientôt le temps 
se recouvre et Tair demeure orageux et oppressant. 

â juin. 

En deux heures de marche, par le fil de Toued, nous avons 
été d^Anou-Mellen à Rarous. Le puits est en plein sable, au 
centre du monticule de déblais que le forage a ramenés à la sur- 
face du sol ; la profondeur atteint 37 mètres et le puisage ne 
peut plus se faire à la main. 

Dès l'arrivée, pour Tabrcuvage des animaux, les équipes 
s'affairent au milieu des cris, du va-et-vient et des appels entre- 
croisés. 

Les grands seaux de peau et les cordes en lanière de 
bœuf ont été sortis des sacs et des caisses ; hâtivement les 
abreuvoirs sont disposés sur les tréteaux de bois. Au camp voi- 
sin, les tentes se dressent et les « méhara » déchargés sont 
poussés vers les arbrisseaux élbignés, d'où le puits n'est plus 
visible. 

Cependant les seaux ont été descendus dans Torifice béant 
et les deux « méhara » attelés s'éloignent alternativement 
de leur pas égal et rythmé, en tirant les cordes sur les poulies 



2^0 



CARNET m BOUTE 



gr^çantes. Les chameliers les excitent sans interruption de 
i( glous-glous 1» gutturaux et rapides, et, quand les seaux parais- 
sent, d'un cri plus strident avertissent les bêtes qui tournent 
sur place et reviennent au trot. 

Par groupe de dix, les a méhara '> boivent ; assoiffés, ils se 
bousculent, tendent avec effort leurs longs cous vers Teau, 
s'esbrouent en grommelant et secouent leucs lippes pendantes 
et poilues. 

Parfois^ des pâturages voisins, quelques-uns d'entre eux 
aperçoivent au puits les apprêts déjà vus et, pour devancer 
leur tour, se précipitent au galop vers les abreuvoirs. C'est 
Mors, {farmi les épirres, une poursuite échevelée des tirailleurs 
de garde qui tentent, par de grands cris souvent infructueux, de 
ramener les fugitifs vers le troupeau plus patient. 

A Harous, Teau est abondante et très pure ; Tabreuvoir est 
tôt achevé et dès que nos « méhara » sont retournés vers les 
arbustes verts, les pasteurs indigènes reprennent autour du 
puits le halage monotone de Teau. Ils oiit attelé aux cordes de 
petits bœufs clairs, impatients, qui tirent par à-coups et qu'il 
faut maintenir dans la direction en les frappant de Taiguillon. 
* Les moutons et les chèvres font cercle et bêlent. Au soir, par 
les premières ombres, les troupeaux lentement s'en retournent 
aux campements, et la haute silhouette des loulliminden pas* 
teurs se perd dans la brume claire ou par les branches basses, 
tandis que viennent jusqu'à nous les bêlements lointains des 
chèvres désaltérées. 

Avant la tornade qui menace aux horizons orientaux, j'ai pu, 
dans la chaleur lourde et orageuse, achever sans accident les 
observations à l'astrolabe ; à peine ai-je fini que le ciel se 
couvre et q*ue la tornade, avec ses nuées rouges que des éclairs 
illuminent, se rue par la vallée, stridente et infernale. 

Nous nous sommes barricadés dans les tentes reliées par des 
conles aux troncs des gommiers et toute la nuit la musique 
grandiose de la tourmente s'accompagne du sifflement des 
branches et du crépitement des gouttes sur les étoffes gonflées 
par le vent. 

Les « méhara » se sont accroupis sous les arbrisseaux et ten- 



LE PAYS DRS lOULLIMINDEN 231 

dent les reins à la tempête ; sous les toitures de peau de leurs 
tentes, les Sénégalais se sont accroupis et dorment sans air, 
indifférents aux sursauts de Touragan. 

Rarous, 3 juin. 

De Rarous à Gao, il n*est plus d'étape dure et les puits sont 
nombreux dans les a oued » et les mares. 

Aujourd'hui les « méhara » et les hommes ont repos ; les 
Sénégalais, maintenant qu'ils ont Teau à discrétion, ont repris 
courage et vigueur ; les animaux, moins énergiques, conservent 
des allures flapies et soufflent. Les pâturages près de Rarogs 
sont très verts et la halte d'aujourd'hui fera quelque peii oublier 
les fatigues des marches de nuit précédentes. 

Il n'est guère d'occasion d'excursion ou de reconnaissance ; 
la vallée est très large et les'rebords rocheux sont si loin que, 
par la chaleur étouffante dès le matin, je n'ai pas le courage de 
marcher jusqu'aux pierres. Les troupeaux de chèvres aussi font 
trop grand tumulte parmi les arbres de Ta oued » pour que le 
gibier y soit demeuré. Sous l'abri des tentes, l'atmosphère est 
irrespirable et le travail suivi demeure impossible. 

Au soir, le vent s'est calmé ; le ciel est limpide. Les caisses et 
les tentes ont été ficelées et préparées, et la nuit lente à venir 
est la bienvenue. 

Le sable où je m'étends est encore brûlant ; la chaleur 
emmagasinée tout le jour s'en diffuse lentement et le sommeil 
ne vient que très tard, lorsqu'un peu de fraîcheur descend enfin 
du ciel et pénètre la terre endormie. 

4 juin. 

La bordure rocheuse méridionale de l'oued Ibendeaten forme 
une sorte de plateau complètement unique des pentes argileuses, 
couvertes d'herbes courtes, raccordent au fond de la dépression. 
Là, les blocs sont coupants, aigus et d'une teinte claire de 
pierre ponce ; les dalles y sont fissurées et creusées de cavités 
polies, chaudières de fées en miniature, que seuls l'eau et les 
courants violents ont pu de la sorte forer et accumuler. 

Les roches cependant s'étendent peu ; bientùt l'argile cre- 



■ V 



232 CARNET DE ROUTE 

vassée et les latérites spongieuses recouvrent les calcaires plus 
durs comme un manteau superficiel ; les ondulations du sol 
sont presque imperceptibles. Caillouteuses^ arides, elles s'éta- 
lent largement entre les contre-bas des « oued » où verdissent 
des rangées de gommiers ou de € tichaq », au-dessus des 
c takanalt i» bistrés. 

Le soleil, très chaud dès son lever, égaie mal la monotonie 
du pays ; les brumes rouges en suspension dans Tair donnent à 
la lumière des teintes pourpres et les rayons du soleil ne s'iri- 
sent plus dans les cailloux, sous les ombrages légers ou sur les 
tapis des « aloummouz i». 

L'oued Intessan, entraînant la couche superficielle des terres, 
s'est creusé dans les calcaires apparus une gorge étroite encom- 
brée de verdure. A notre arrivée, brusquement, une girafe s'en 
enfuit à trois cents mètres devant nous. 

Je me suis précipité à bas de mon « méhari )» et, carabine au 
poing, je m*élance à pied sur ses traces. Que m'importe le soleil 
et la chaleur accablante ? Au-dessus des branchages lointains, 
l'animal dresse son cou et veille ; par instant, j'approche 
presque à portée, mais, comme si quelque instinct l'avertissait à 
temps, il s'enfuit au petit trot et je distingue par-dessus les 
frondaisons la tête qui s'incline à chaque foulée. 

Après une poursuite opiniâtre et vaine, j'ai dû renoncer. 

Au camp, je suis rentré rompu de ma course dans la terre 
meuble et par les cailloux ; un « tichaq » énorme nous abrite 
du soleil et nous déjei^nons tous deux, Vallier et moi, qui conte 
ma mésaventure et mes efforts stériles. 

Au soir, nous campons encore en pleine brousse, à proximité 
de In- Aïs. Un petit oued de sable encombré de grosses touffes 
de « merkba » est un lit délicieux et le vent frais du soir siffle 
au loin dans les branchages, derrière lesquels le puits est mas- 
qué. 

5 juin. 

Au delà de In-Aïs, nous entrons franchement dans la région 
des mares. Les « oued » qui sillonnent les « reg » unis et dont 
les lignes d'arbustes coupent le pays comme feraient les bar- 
rières d'une zone de culture, ne vont plus par des lits prolongés 



LK PATS DES lOULLIMINDEN 233 

rejoindre l'aboutissement final du Tilemsi ou du Niger. Ils se 
perdent dans des dépressions peu creuses qui n'ont aucun 
débouché et qui sont des cuvettes argileuses baptisées mares. 
L'eau n'y dépasse jamais quelques pieds de profondeur ; quand 
elle s'assèche, le sol se craquelle, se fendille et conserve une 
teinte noire de vase et de boue. Il ne faudrait pas croire cepen- 
dant que ces mares soient partout de vastes étendues libres 
d'eau ou de limon. Sans doute, presque toujours, le fond même 
de la dépression conserve l'aspect d'un petit lac empli ou des- 
séché, mais tout autour les arbres s'étendent très pressés et très 
hauts. Et ce qui fait la caractéristique de cette végétation, c'est 
l'abondance extraordinaire de gros troncs presque morts qui 
dressent encore vers le ciel leurs branches dépouillées et leurs 
rameaux que surmontent seulement deux ou trois feuilles rabou- 
gries. Il semble que d'iijimenses incendies aient ravagé la forêt,, 
carbonisant le pied des arbres puissants, réduisant en qendres 
impalpables les pousses trop frêles. Est ce là l'œuvre des pas- 
teurs nomades, reproduisant ici les feux de brousse des cultiva- 
teurs du Niger et brûlant les graminées sèches pour féconder la 
terre ? Presque partout, cependant, le fléau dévastateur semble 
avoir passé depuis des années déjà, car des pousses plus jeunes 
verdoient autour des souches noueuses. Est-ce l'œuvre même 
des eaux qui, lors de débordements plus violents, ont fait périr 
les arbres en corrodant leur base ? Jusqu'au Niger, ce faciès de 
halliers brûlés caractérise les mares. Les pluies n'ont pas encore 
cette année empli les lagons et amoli les argiles : l'herbe ne ver- 
dit point encore dans les bas-fonds. 

Les puits de Fes-en-Fcs sont forés à même l'argile ; l'eau y 
est en petite abondance ; des troupeaux de chèvres avant nos 
« méhara » s'y sont désaltérés et l'abreuvoir se prolonge tout le 
jour jusqu'au soir. 

Nos tentes sont dressées sous les ombrages des « tichaq ». La 
journée est chaude et monotone. Sitôt que le soleil s'est abaissé 
sur Vhorizon, j'emmène Barca vers les ondulations lointaines de 
la plaine à la recherche des gazelles ou des girafes. 

Nous cheminons tous deux par les toufles épineuses et les 
hautes herbes qui se brisent sous TefFort des pas, quand soudain, 



934 CARNET DE ROUTE 

BOUS un gommier perdu sur le flanc d'une dune de sable, Barca 
me signale un troupeau d'antilopes encore accroupies et somno* 
lentes. 

L'approche est difficile, caries « cobas » ont des voyeurs dont 
j'aperçois les têtes inquiètes sitôt que je m'avance vers leur 
refuge. J'ai prescrit à Barca de demeurer en place, immobile 
pour donner le change et rampant sur les mains, j'exécute par 
derrière un long détour qui doit m'amener sur la crête de sable, 
au-dessus même du gibier. 

Un instant j'ai cru que mon approche passerait inaperçue ; de 
touffe en touffe, d'abri en abri, carabine à la main, je gravis 
presque déjà le sommet d'où ma vue va plonger sur la pente 
opposée, quand j'entends dans le sable qui crisse et par les her- 
bes froissées, le galop crépitant des cobas effarés. A toute vitesse 
^je me suis élancé; les bêtes à cent cinquante mètres dévalent 
sur la pente et bondissent par les gommiers et les touffes, incli- 
nant vers l'arrière leurs cornes et humant l'air avec bruit. 

A genou j'ouvre le feu ; mais la course m'a essouflé et l'arme 
tremble entre mes mains. Les « cobas » s'enfuient et bientôt 
tous, sauf un, disparaissent derrière l'ondulation prochaine, dans 
un nuage de poudre levé par leur galop. 

Un vieux mâle est resté ; une de ses pattes est brisée et s'il a 
pu se laisser dévaler sur la pente sableuse, Teffort de la mon- 
tée lui est interdit. Il s'est retourné, et de face me regarde ; je 
m'approche lentement, eu décrivant un cercle pour lui barrer la 
retraite et je m'arrête derrière chaque arbuste. 

Je ne suis plus qu'à cent mètres peut-être; déjà je mets 
genou en terre, quand nïon adversaire soudain s'élance, cornes 
basses, vers moi. Sa vitesse est énorme et quelques instants plus 
tôt ma position eût été critique ; mais j'ai déjà l'arme à l'épaule. 
Du premier coup, le coba culbute et roule sur la tête et vient 
s'allaler à quelques pas ; un second coup à bout portant achève 
SCS derniers sursauts. 

A mes cris Barca est accouru ; avec prudence, il maintient les 
cornes et de son couteau tranche la gorge du pauvre animal 
étendu. 



LE PAYS DES lOULLIMLNDEN 235 

Il est énorme, mon coba ; couché sur le côté on croirait un 
bœuf au large museau ; ses cornes sont superbes I 

Barca a repéré la place. Je suis rentré au camp tout fier d'an- 
noncer mon exploit à Vallier et les tirailleurs de suite sont par- 
tis pour dépecer la bête et préparer la peau. 

Par le ciel clair, j'ai fait ce soir les dernières observations 
astronomiques avant l'arrivée à Gao. 

6 juin. 

Dernière étape de deux jours avant l'arrivée à Gao et au 
Niger! Plus nous approchons du fleuve, plus la végétation des 
mimosas devient dense et serrée; de grandes dunes de sable 
fixées par les herbes ondulent et se déploient sous le soleil et 
des bas-fonds boisés s'étendent entre elles, refuges des girafes, 
des cobas et des oryx. 

Dès le départ de Fes-en-Fès, nous nous lançons en chasse, 
Vallier et moi, au long des flancs de la colonne. Les gazelles 
abondent ; je poursuis par les latérites deux sangliert'. qui s'en- 
fuient à toute allure, quand à la sortie d'un rideau d'arbre j'aper- 
çois devant moi, paisibles, deux oryx. 

Les grandes bêtes semblent des chèvres énormes à longs poils 
blancs ; elles broutent dans les herbages et vont de touffe on 
touffe. La surprise et Témotion m'ont fait trembler et mon coup 
de carabine est passé trop haut ; à la détonation, les deux anti- 
lopes se sont dressées et d'un seul bond, courbant jusqu'aux 
reins leurs longues cornes presque droites, elles partent d'un 
galop infernal et gracieux vers des abris lointains. 

J'ai rejoint la colonne, navré et Barca cherche en vain à me 
consoler; un instant il aperçoit à nouveau une girafe, mais les 
tmees suivies nous mènent à si grande distance, qu'ib faut les 
abandonrrcr par prudence. 

Une dernière dune de sable borde la plaine infinie, immense 
damier vert et rouge où la forêt de gommiers bas alterne avec 
les clairières d'argile. Désormais plus une ondulation; les pre- 
miers mouvements du sol vers le sud émergent à peine de la 
brume du soir et c'est tout près d'eux, là-bas, que coule le 
Niger ! 



236 CARNET DE ROUTE 

Nous avons cheminé jusqu'à la nuit pour profiter de la tempé- 
rature plus fraîche. A la limite des gommiers nous formons le 
carré sui les latérites, en une clairière unie, dont la bordure 
semble si lointaine qu*on se croirait, dans la nuit, sur la plage 
d'une mer qui ronronnerait au lointain sous les efforts des brises 
attiédies. 

7 juin. 

A peine avons-nous quitté le camp et allons-nous devisant 
Vallier et moi en tête de la colonne bruyante, que soudain, 
j'aperçois à cent mètres deux girafes, broutant paisiblement 
parmi les gommiers. Les deux bêtes mouchetées et 'claires nous 
regardent sans inquiétude. Nous nous sommes précipités à terre, 
et tandis que les noirs les plus proches se sont accroupis, nous 
tirons tous deux à la fois. Par hasard Larbi ce matin a conservé 
ma carabine 92 et je me suis servi de l'express 577, La détona- 
tion en est formidable et résonne aux échos : mais hélas quand la 
fumée s'est éclaircie, j'aperçois mes bêtes qui dévalent au loin ; 
quelques coups tirés encore activent leur fuite. 

Ni Tune ni l'autre n'ont été blessées; à quelques centaines de 
mètres, elles se sont arrêtées dans les arbres, mais l'éveil leur est 
donné, et, à nos moindres tentatives d'approche, elles s'enfuient 
à nouveau, En vain je m'acharne à la poursuite et par deux fois 
les relève dans les dépressions touffues. Force m'est encore de 
revenir bre Jouille vers le camp visible de loin. 

Quelques mamelons isolés sont apparus ce soir, mais notre route 
s'en écarte et file par la plaine qu'encombrent les rideaux d'ar- 
brisseaux ; il devient impossible de distinguer la direction géné- 
rale et le guide décrit de nombreux crochets que décèle la bous- 
sole. 

Nous marchons jusqu'à la nuit pour gagner le puits de Afella- 
Oulaouan. Sans cesse, au dire du guide, nous devons l'atteindre 
derrière les premières ondulations, derrière les premiers arbres, 
et toujours il faut pousser plus loin encore. En fin de compte 
Vallier s'est lassé et dans la nuit couverte où le vent souffle vio- 
lemment, en pleine latérite, nous campons, pour la dernière fois, 
dans le Sahara ! 



LE PAYS DES lOULLIHINDEN 237 

8 juin. 

D'Âfclla-Oulaouan nous sommes partis de grand matin pour 
gagner Gangaber, résidence habituelle des « méhara » de Gao. 

Le jour est à peine levé quand nous arrivons aux mares des- 
séchées et crevassées, au milieu de la forêt des troncs calcinés 
et des « tebouraq » verts. 

loi la reconnaissance du détachement de Gao est achevée : les 
caisses et les bagages déchargés demeurent en un camp tempo- 
raire et les bêtes sont de suite expédiées au pâturage per- 
manent. 

L'organisation des escouades de garde et du service a demandé 
plusieurs heures. Heureusement le ciel est couvert et le vent 
souffle entraînant des tourbillons de sable ; nous pourrons, mal- 
gré les heures chaudes, partir de bonne heure pour Gao avec 
une escorte légère. 

Que j'ai hâte de revoir enfin le Niger et sa vallée ! Vallier 
depuis longtemps m'a montré la haute dune de Koyama, au 
pied de laquelle passe le fleuve et de toutes les crêtes, je m'ef- 
force de voirie filet d'eau, et le poste, et la vieille cité de Gao. 

Le minaret épais et garni de pieux, construit par les « Askia » 
déjà saille de la verdure basse M de la plaine de sable ; déjà le 
poste môme des Européens, avec ses longs murs de terre, son 
échauguette de garde et ses dépendances nombreuses apparaît 
sur la dune. 

Le Niger le dernier se dévoile. A le contempler mes yeux ne 
peuvent se lasser. Le voilà donc le grand fleuve depuis tant de 
jours notre rêve ! Au milieu des roseaux et des lies éparses, le 

mince filet d'eau claire serpente, lumineux, dans l'air gris. Quel- 
ques pirogues à demi-tirées sur la rive lèvent leurs proues noires 
vers le ciel et les ânes s'ébattent dans les boues de la berge. Au 
loin des vols d'oiseaux blancs frùlent l'eau de jeurs ailes et leur 
chaîne par instant s'étire et se projette au-dôssus des dunes de 
la çôtc opposée. 

A la porte du poste, dans l'allée des pylônes surmontés de 
crânes d'éléphants, nous mettons pied à terre. Le capitaine Pas- 
quicr, arrivé depuis dix jours, nous serre les mains et nous sou- 
haite la bienvenue en ses domaines. 






à38 CAERET DE AOtrTË 

Gao ! Me voici enfin à ce but si lointain de mon vayage trans- 
saharien ! C'en est fini du désert, du grand Sahara si prenant, 
des longues randonnées harrassantes, mais si délicieuses. Com- 
bien cependant je le regrette, mon Sahara ! 

Le bon « méhari i> « Koudia » couché dans le sable me regarde 
avec des yeux pensifs. 11 a compris qu*aujourd*hui quelque 
chose se passait d'inaccoutumé et je le caresi^e longuement ! 
Brave bête fidèle, je suis tout triste de la quitter, et je la suis du 
regard longtemps tandis que les hommes de garde l'entraînent 
aux pâturages, par delà les dunes. 

Une grande case m'a été réservée dans le poste ; j'y entasse 
mes bagages. Larbi et Barca s'installeront au village indigène. 

Avec sa bonne grâce coutumière, le capitaine Pasquier accom- 
pagné du lieutenant Marty, son second, me^fait visiter les cons- 
tructions et les dépendances. Tout en allant, il me conte son 
retour par Dourit, Kidal^ Anou-Mellen et Kerchouel, et le 
départ du capitaine Arnaud, vers l'aval du Niger, en pirogue... 

La nuit est bientôt venue. Un festin dans la popote spacieuse 
fêtera notre réunion à tous, au poste de Gao, et le soir, en nous 
promenant aux étoiles sur la rive du Niger, je repasse tout mon 
voyage désormais achevé et j'entrevois maintenant le retour 
prochain vers la France encore lointaine. 



CHAPITRE VIII 

Gao. — Le ]¥lg;cr. — Retour en 

8 juin 1907-22 septembre 4907 



k. 



GAO 



L'antique cité de Gao (Kagbo-Gogo-Gaog'ao) doit sa répu- 
tation au grand empire sonral des Askia dont elle fut la capitale. 

A cette époque, lointaine de 350 ans, Gao était une ville flo- 
rissante, construite à la manière des villes arabes du Sahara et 
dont les constructions demeurées de Tombouctou permettent 
de s'imaginer encore la physionnomie et l'aspect. Les maisons 
étaient faites en boules de terre séchée au soleil et agglomérées 
à l'argile ; elles étaient basses, couvertes de terrasses et don- 
naient sur des cours intérieures. Les rues étaient étroites, tor- 
tueuses et probablement sales et nauséabondes. Un mur d'en- 
ceinte entourait la ville sur la façade du désert, formant un 
vaste demi-cercle appuyé au fleuve en chacune de ses extrémités. 
A l'extérieur primitivement, lors de sa fondation en 1324, puis 
englobée dans les agrandissements de la ville, se dressait la 
grande mosquée dont les ruines seules sont encore demeurées. 
Enfin la promenade au bord du Niger était bordée d'arbres et 
de dattiers, ces derniers plantés par les Marocains lors de Foc* 
cupation de Gao par le pacha Djouder. 

La grande mosquée des Sonraï fut, à une époque, une celé-* 
brité soudanaise. L'enceinte en formait un immense rectangle 
clos de murs bas et toute la partie orientale en était recouverte 
au moyen de terrasses supportées par des lignes de pilones do 



240 CARNET DE ROUTE 

terre. Cette large salle, sombre et encombrée de colonnades, 
était Tabri des fidèles et leur lieu de réunion. En avant, au 
milieu de la cour qui s'étendait jusqu'au mur extérieur occiden- 
tal, se dressaient deux énormes minarets. Les Sonraï les 
avaient construits comme le furent les pyramides mêmes 
d'Egypte, superposant les assises pleines en retrait sur les assi- 
ses inférieures. Pour donner de la cohésion à ces blocs informes 
et sans grâce, ils les armèrent de pieux de bois enfoncés par 
lignes horizontales ; les extrémités saillantes donnèrent à Tœu- 
vre un aspect rébarbatif et hostile. Un étroit raidillon, d'abord 
extérieur, puis enfoncé dans la masse, permettait au « muezzin » 
d'atteindre le sommet dénudé. 

Pour réelle qu'elle eut été, la prospérité ancienne de Gao 
parait s'être singulièrement amplifiée par la légende : Les con- 
quérants marocains ayant occupé Gao après la défaite des 
empereurs Âskia demeurèrent étonnés de Taspect minable des 
palais et de la cité ; il semble de nos jours encore, surprenant 
qu^il ne soit rien resté dans le pays ni parmi les Sonraï actuels, 
ni parmi les Armas, ni parmi les Touareg, de tant de mits- 
quais d'or que le Tarik-cs-Soudan nous énumère si complaisam- 
ment. 
^ De nos jours il ne demeure de la capitale Gao que des res- 
tes lamentables. Les pluies annuelles, les tornades et les ouragans 
ont fondu les murailles abandonnées ; les sables entraînés ont 
recouvert les tumuli, la végétation des talha est devenue mal- 
tresse du sol et les corbeaux à collier blanc sont demeurés les 
seuls hôtes des ruines. 

A Tétude, il est encore facile de découvrir les traces des 
murailles extérieures, arasées au niveau du sol ; l'absence de 
pierres dans les constructions les a réduites à ne plus montrer au 
regard que des lignes sombres tracées dans le sable. Par place, 
toutefois, se dresse encore la margelle d'un vieux puits ; ici 
s'ouvre l'excavation à demi ensablée d'un ancien silo briqué 
intérieurement. Partout sont nombreuses les tombes faites d'un 
cercle de pierres grossières ou d'une enceinte de briques cuites 
et plates enfoncées verticalement; certaines ont encore des pots 
de terre à demi enfoncés ou des cheminées de communication ; 



Planelie XXXVI 





I. liao : le fo^le militaire des Européens, 
i. Gao : une cnse Jmligène et le Niger. 



r.AO — LK NIGFÎR — hKtOUR EN fRANCÉ 241 

près de la mosquée, les tombes islamiques dressent quelques 
pierres tombales écrites, presque effacées par les années. Mais 
sur toute Tétendue de la ville, les débris de poteries couvrent le 
sol, pots, écuelles, récipients d'eau ; certains éclats sont vernis- 
sés, couverts d'arabesques ou d'ornementation en creux et 
témoignent d'un art que les Sonraï actuels ne savent plus 
atteindre. 

La bordure du Niger a seule conservé ses grands arbres et ses 
quelques touffes de dattiers. Alors que tout le pays h la ronde 
ne s'orne que de gommiers bns ou de a tebouraq i» étiques, les 
frondaisons de Gao même sont superbes. Les vieux troncs percés 
et crevassés se dressent encore et jettent horizontalement des 
branches énormes qui couvrent d'un ombrage épais un cercle 
immense sur le sable brûlé. 

Auprès de ces frondaisons inaccoutumées, les populations 
sédentaires de Gao ont dressé leurs demeures actuelles ; elles 
n^ont plus construit de cases de terre à la mode ancienne, et se 
contentent de taudis de branchages ou de cabuttes elliptiques 
dont Tarmature est faite de rondins et la couverture de nattes 
superposées. Ces installations ont alors des allures de tortues 
bombées, et la porte d'entrée en est toute basse et toute 
étroile. Des enclos de branchages épineux limitent les courettes 
fangeuses où les femmes pilent le mil et cuisent les cous-cous, 
on les enfants se vautrent dans la boue, où le bétail s*accroupit 
aux heures chaudes, où les odeurs sont fortes et aigres. 

Toute la population grouille et s*agite, sale et puante, au 
milieu des tumuli, de détritus récents, parmi les ordures et les 
parcs à bestiaux, à Tombre séculaire des frondaisons épaisses, 
entre les feuilles desquelles le soleil fait miroiter la ligne lumi- 
neuse du Niger et estompe sur la berge opposée, la haute masse 
rougie de la dune de Koyama. 

Le poste français et le camp des tirailleurs sont situés sur 
un éperon au bord du Niger, à près d*un kilomètre au sud du 
village. Le fortin est rectangulaire avec des murs de terre créne- 
lés et sa façade ouverte vers le fleuve s'encadre d'une double 
rangée de pylônes surmontés de crânes d'éléphants, trophées de 
chasse des officiers du poste. 

i6 



242 



CAHNKT OK HOITE 



Les cases coniques des tirailleurs forment un immense damier 
qu'ombrent des allées d'arbres plantés depuis peu. Le jardin 
potager, le port où s'échouent les pirogues, en sont comme les 
dépendances et à longueur de jour s*animent des ébats des négril- 
lons nus, des querelles des femmes aux seins découverts, des 
chants et des danses des tirailleurs. 

Los populations de la région de Gao sont extrêmement mélan- 
gées et curieuses. Quatre tribus diftércntes de races et d'usages 
y sont au contact et, suivant les époques, y ont dominé ou y ont 
été subjuguées ; ce sont les Sonraï, les Arma, les Touareg 
louUiminden, les Kounta. 

Les Sonraï forment la population la plus nombreuse : ce sont 
les descendants des Askia, les fondateurs de Tempire sonraï. 
Sédentaires, ils sont aussi appelés « Koiroboro », c'est-à-dire 
hommes des villages par opposition aux nomades. 

Cette race sonraï, après son ère de splendeur, fut soumise, 
par les Marocains lors de leur occupation deTombouctou. Ces 
derniers installés dans le pays s'y croisèrent avec les Sonraï et 
formèrent les « Arma » qui se prétendirent d'une caste supé- 
rieure et revendiquèrent la possession de tout le pays : terre, 
eau, végétation^ poissons du fleuve, etc., etc. Ce mélange ini- 
tial des Marocains et des Sonraï qui avait formé les « Arma », 
par la suite, ne se reproduisit plus, car ayant constitué une race 
dominatrice et autonome, les Arma affectèrent de ne plus se 
marier qu'entre eux. 

Les tribus du fleuve cependant, sous les assauts répétés des 
Touareg venus du Nord, durent peu à peu accepter leur défaite. 
w Arma » comme « Sonraï » devinrent les tributaires des noma- 
des voilés. Cependant entre les « Arma » et les Touareg, il s'éta- 
blit une sorte d'entente pour tomber les uns et les auties sur les 
Sonraï incapables de se défendre. Quelques pillages mômes des 
« Arma » par les Touareg n'envenimèrent pas leurs relations, 
car les « Arma » se faisaient par les Koiroboro rembouser au 
centuple. 

Bref les Sonraï, pillés constamment par les Touareg et les 
« Arma » ne pouvant rien posséder qui ne leur fut enlevé, et 



GAO — LK NIGER — RCTOUR EN FRANCE 243 

n'osant même pas sortir avec un « Boubou » (t), s*abàtardirent et 
s'abrutirent. Chose curieuse, ils sont d'autant plus affaissés 
moralement que leurs zones sont plus septentrionales et qu'ils 
sont plus longtemps, par conséquent, demeurés sous la domina- 
tion de leurs envahisseurs. 

L'arrivée des Français sur le Niger et dans le pays de Gao 
les a sauvés de la déchéance complète. Mis à l'abri désormais des 
pillages de tous, arrachés à leur situation dégradante, ils for- 
ment maintenant une population en pleine régénérescence men- 
tale. SufGsaniment laborieux, poss-esseurs de nombreux trou- 
peaux, adonnés aussi aux cultures vivriéres, ils s'enrichissent 
peu à peu et prennent le goût d'un certain luxe. 

Sous notre protection et poussés par les Français^ ils recon- 
naissent leur personnalité et l^urs droits et se sachant défen- 
dus, n'hésitent plus à accroître des richesst^s qu'ils savent leurs 
et à repousser quiconque tend encore à les leur ravir. Le chef 
d'Ansongo n'a pas craint même de résister aux demandes de 
n Fihroun » aménoukal des louUiminden qui réclamait des bœufs 
et des moutons comme jadis. 

La population sonraï régénérée et mise au travail est pour 
l'avenir un très important élément de richesse dans la basse val- 
lée du Niger. 

Les Touareg louUiminden forment une des principales 
tribus berbères : issus du Talilalet et de l'iguidi, ils ont occupé 
TAdr ar' des Ifor as et se sont fixés dans les territoires situés 
entre le Niger et l'Aïr. Très courageux et fiers, ils sont soumis 
plus nominalement que de fait^ par suite de la création trop 
récente encore des compagnies méharistes soudanaises et de 
l'absence d'une politique d'ensemble à leur égard 

Dans le Sahara même, les Touareg ne sont pas très dangereux ; 
à proximité d'une vallée riche comme le Niger, ils deviennent 
des dévastateurs et des fléaux. La domination française ayant 
repoussé ces louUiminden vers l'intérieur, ils s'y livrent à l'éle- 
vage. Cependant leurs terrains de parcours ont été jadis des 
colonies sonraï où les villages étaient fréquents et les jardins 

(1) Boubou . vetemeol ample de guinée. 



» 



âii CAHNKT DE ROL'TK 

nombreux ; il est donc probable que d'ici quelques années, ces 
zones où la culture est possible leur seront peu à peu ravies, si 
eux-mêmes ne se mettent à travailler la terre. L'avenir des Toua- 
reg loulliminden est donc vers la culture et s'ils se trouvent 
maintenant trop grands seigneurs pour se faire agriculteurs, ils 
seront tôt ou tard réduits à devenir les pasteurs et les bergers 
des « Koiroboro » ou des Kounta. 

Les Kounta sont une tribu arabe, maraboutique, qui noma- 
dise au nord du Niger, dans les régions de Bamba, Bourem et 
Tondibi et qui, vers le sud, se trouve en contact avec les loulli- 
minden et les Sonraï. 

Physiquement les Kounta sont assez noirs, maigres, petits ; 
ils portent leur cheveux longs ; leurs traits sont émaciés et souf- 
freteux. Parce qu'ils ont été des premiers à faire leur soumission 
à la France, nous les avons toujours protégés : c'est une popula- 
tion fausse et fourbe, qui ne s'est rapprochée de nous que par 
intérêt. Au fond, cette tribu déteste profondément les blancs ; 
elle a le caractère réclameur, menaçant sans cosse d'adresser ses 
plaintes aux grands chefs, voire même à Paris, et d'allure géné- 
rale, elle est infiniment moins sympathique que ne le sont les 
Touareg. 

Cependant le fond du caractère Kounta est le mercantilisme : 
tous sont ou veulent être « dioula » (1). Ils tendent à se fixer 
quelque peu, et s'il est possible de les attirer au Niger, il y trou- 
veront dans les îles du fleuve des terrains de culture favorables. 
Hammoédi leur chef vient déjà de se faire construire une case 
à Tondibi et son intention est d'y servir d'intermédiaire aux 
Touareg, venus du nord vers le Soudan pour y acheter des 
graines. 

Cette mise en valeur future des terrains disponibles du Niger 
est malheureusement contraire aux intérêts des pasteurs noma- 
des. Faute d'eau plus au nord, ceux-ci sont obligés, pendant 
cinq mois de l'année, d'amener leur bétail au fleuve et de le 
parquer dans les lies où les roseaux et le « bourgou » (2) sub- 
sistent toute l'année. 

(1) Dioula : négociant ambulant des bords du Niger, 
(i) Bourgou : sorte de roseau du Niger. 




r.AO LK MGEU RKTOta K:\ FRANCK 2i') 

Lorsque toutes ces lies seront transformées en champs et en 
jardins, quelle ressource restera-t-il aux Touareg nomades et A 
leurs troupeaux? 

Ce conflit économique est encore trop lointain pour avoir causé 
l'hostilité actuellement existante entre les Touareg et les Kounta. 
Ces derniers, simples marabouts, étaient jadis, très inférieurs 
aux Touareg. Armés par les Français, ils devinrent les plus 
forts et pillèrent les Ifor'as, voir même les loulliminden. De 
là vient la haine réciproque. 

En 1905 Ilanimoédi fut autorisé à tenter un rezzou contre des 
Cheman-Ammas dissidents agrégés aux loulliminden. Au lieu 
des cent guerriers permis, il en groupa cinq cents et partit 
dans la direction du Tilemsi vers Kerchouel. Ce ne furent pas 
des Cheman-Ammas qui eurent à subir l'attaque, mais un petit 
campement dloulliminden Kel-Ara dont le chef Bou-Khelil- 
oult-Sahib fut tué. Fihroun aménoukal des loulliminden jura 
de le venger en coupant la tête d'Hammoédi. Depuis les deux 
tribus sont aux prises et nos eiibrts politiques réussissent mal à 
les tenir séparées. 

D'ailleurs les Kounta, gens religieux, guerriers d'occasion, ne 
peuvent rien contre le gros de la tribu des loulliminden, braves 
et guerriers ; ils en ont d'ailleurs une peur atroce. 

Ces quatre groupes dillerents : Sonraï, Arma, Touareg et 
Kounta occupent donc toute la région nigritienne de Bamba à 
Gao. 

Les plus intéressants sont les Touareg : intelligents, pas fana- 
tiques^ braves, ils sont malheureusement par atavisme pillards 
et paresseux, et par éducation pasteurs. Leur présence dans 
des régions riches à toujoui*s été une cause de ruine, et do la 
vallée du Niger nous sommes obligés de les repousser vei's le 
Sahara alors qu'il est facile de se rendre compte qu'ils pour- 
raient être les meilleurs auxiliaires de notre domination dans 
les zones désertiques de l'Afrique occidentale française. 

Les Kounta sont Arabes, fanatiques et pétris de la haine des 
Français. Toutefois ils aiment l'argent et le commerce et il est 
possible de les tenir par l'intérêt. Aucun autre sentiment n'aura 
de prise sur eux et il est inutile de chercher à les rallier, de 



1 



246 CARNET DE ROUTE 

cœur. Fixés et cultivateurs, ils pourront apporter leur appoint à 
la prospérité du Soudan. 

Les « Arma » sont peu nombreux. Leurs privilèges étant 
détruits, ils se fonderont nécessairement avec les Sonral. 

Les Sonral sont de tous les moins intelligents et les j>lu6 
grossiers. Mais ils sont laborieux et notre domination a considé- 
rablement amélioré leur situation. Il nous en sont reconnais- 
sants. C'est sur eux que doit porter tout l'effort de perfectionne- 
ment moral, car c'est leur travail et les résultats qu'ils obtiendront, 
qui seront les principales causes de la prospérité certaine, mais 
encore future, de la vallée du Moyen-Niger. 

RETOUR EN FRANCE 

A Gao mon voyage saharien est achevé. Le Niger, route vers 
Dakar, est une voie connue et journellement parcourue. 

Du 8 juin au 24 juillet, je suis demeuré à Gao. Soit que j'aie 
navigué, partant en chasse, vers Tabango, soit qu'aux environs 
de Gao j*aie relevé les textes anciens que les vieux marabouts 
conservent dans des caisses recouvertes de cuir, soit même que 
j'aie patiemment attendu l'occultation nécessaire à la fermeture 
des calculs astronomiques, mon long séjour à Gao a été un 
enchantement au milieu des aimables camarades du poste 
auxquels j*adresse ici mes remerciements et mes vœux. 

La vie y est délicieuse au milieu des amis que n'énerve 
aucune « soudanite », dans ce poste où les saines distractions, 
les galopades à cheval, le tennis, les bains dans le fleuve, 
créent une affectueuse ambiance sur laquelle le soleil turbulent 
n'a nulle action. 

Ce n'est pas sans regrets que j'ai quitté le poste de Gao, et 
le capitaine Pasquier et ses officiers. 

Le 2i juillet je remonte le fleuve, en une pirogue d'acier, 
vers Tombouctou. 

Le 25 juillet je suis au poste de Bourem ; j'y laisse mon vieux 
Barca et le jeune Larbi qui tous deux rejoindront, qui l'Adr'ar', 
qui le Tidikelt, en se joignant aux caravanes transsahariennes. 

26 juillet. — Passage aux rapides de Tosaye. 

27 juillet. — Arrivée à Bamba où j'ai le plaisir de trouver le 



Plauclic XXXVd 




1. C-.tsts iiu!ii;iTies. 

i. Une aiilruclic el cnses <lc« lirailleurs soiiilannis. 

'i. Un des arbres anciens de Gao el le Niger. 

i. Le vieux tlarcn devant les cases de Uao. 

9. I^ posie de Tina tu du villni;e. 

. (jao. Retour du marché dans les jialniicrs au Iwnl du Ni^er. 



GAO — LE nlGBB - 



RETOUR EN FRANCE 



247 



lieutenant Lenglumé qui vint, il y a deux mois, nous joindre à 
"nmiaouin. 

31 juillet. — Arrivée à Tombouctou. 

De Gao à Tombouctou, les populations du fleuve se livrent à 
la culture et à la pêcbe. 

Leurs instruments ne manquent pas de pittoresque. Pour 
défoncer le sol, ils utilisent une sorte de houe qui est à la fois 
piocbe et pelle. Le plus souvent la palette terminale est de fer; 
mais en certains villages, les Koiroboro ont encore leur outil 
emmanché d'une pierre plate polie. 




Pour la pécbe, les hommes utilisent un filet dont voici le 
module (fig. n"l). 

Les femmes n'emploient le plus souvent que de simples 
paniers faits de petites lattes de bois. Klles se mettent à plusieurs, 
cernent les poissons dans un cercle fermé et bouchent de leurs 
nasses toutes les issues (Rg. n" 2). 




348 CARNET DE BOUTE 

8 août. — Départ de Tombouctou avec le lieutenant Perreaux 
à bord d'une vedette à vapeur. 

11 août. — Arrivée à Mopti. Attente du vapeur « Mage » 
'• pour remonter le fleuve vers Koulicoro. 

I . La ville de Mopti est le centre sur le Niger de deux commer- 

ces très importants : le commerce des grains et surtout du riz 
et le commerce des plumes d'aigrette. 

Le riz se cultive dans toute la région du lac Debo et, chose à 
remarquer, il est d'autant meilleur que les champs sont plus 
voisins du lac. Les meilleurs produits viennent d'Acca. En 1907, 
l'exportation du riz vers la haute vallée du Niger a atteint 
1.500 tonnes. Le riz du Debo est même exporté vers Tombouc- 
tou où les « daouna », terrains laissés à sec par Tassèchemeot 
annuel des lacs, n^out pas une production suffisante pour l'ali- 
mentation des populations. 

La grosse difficulté pour l'exportation du riz est le décorti- 
cage des grains. Du temps des esclaves, c'étaient ceux-ci qui fai- 
saient ce travail; de nos jours les libérés ne décortiquent plus 
que juste pour leur consommation personnelle. Il a fallu faire 
établir une décortiqueuse à vapeur (usine Simon) ; mais les 
grains de riz diâ*èrent de taille suivant leurs lieux d'origine, ce 
qui nécessite des modifications perpétuelles de Técartement des 
meules et est une cause de grosses difficultés. 

L'aigrette était, il y a quelques années, extrêmement abondaute 
dans la région de Mopti. La chasse impitoyable qu'on a faite a 
causé une disparition presque absolue. 

Eu 1906, 250 kilogs de plumes furent exportés, ce qui fait au 
minimum 150.000 oiseaux tués. 

Récemment la chasse a été interdite pour deux ans ; mais 
voici deux coustatalions curieuses qui ont été faites en ces der- 
nières années : 

Les plumes, même des adultes, ont un développement moins 
considérable que jadis. On en trouvait autrefois de 60 centimè- 
tres de longueur ; en 1907 les plumes de iO centimètres sont 
très rares. 

D'année en année, les aigrettes progressent vers le nord et en 
suivant la vallée du >îiger. 11 y a quelques années, elles étaient 



GAO — LE NIGER — RETOUR EN FRANCE 249 

par troupes à Bobo-Dioiilasso, San et Mopti. Depuis elles ont 
remonté jusqu'au lac Débo. Actuellement elles se sont trans- 
portées sur la branche descendante du Niger, vers Ansougo et 
Labezenga. 

18 août. — Départ de Mopti sur le « Mage ». 

19 août. — Accident de machine à bord du « Mage » ; deux 
noirs sont tués et nous sommes immobilisés pour plusieurs 
jours. 

23 août. — Départ du « Mage » réparé. 
28 août. — Arrivée à Koulicoro. Débarquement. 
De Koulicoro à Dakar, voyage par chemin de fer, bateau à 
vapeur, chemin de fer. 

Embarquement à Dakar le IS septembre. 
Bordeaui le 22 septembre 1907. 



Planche XXXVHI 





Cllebé Dipfeht Coloniale. 



1. Cliasse il r hippopotame. 

3. Départ de Gso pour Tombouctoa par la Niger. 

3i Chasse au pélican : les victimes. 



DEUXIÈME PARTIE 



RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

RECUEILLIS 

AU COURS DE LA MISSION SAHARIENNE 



10 L'ADRAR'. — MŒURS ET COUTUMES 
DES TOUAREG IFOR'AS 

2» POSITIONS ASTRONOMIQUES 
30 NOTE DE M. PAUL LEMOINE SUR LES FOSSILES 

RAPPORTÉS DE TILEMSI 



I. • 
il 



,1 



CHAPITRE PREMIER 



L'Adr'ar' ou pays des Ifor'afii 



Le pays habité par les Touareg Ifor as et qui porte en langue 
tamachèque le nom général de Adr*ar* s'étend entre les 18® et 
21® degrés de latitude boréale. 

Les Kel-Ah§ggar prononcent tous le nom de l'Adrar : 
Ad'ar « | 3 ^ ^^ ^"^ signifie caillou assez petit, et ce nom, a-t-on 
cru, marquait l'opposition entre ce pays de reliefs peu accen- 
tués et le Ahaggar qui avec ses sommets de 2.200 mètres est la 
« grande pierre ». Le mot Adr'ar' des Ifor as jadis fréquemment 
employé n'aurait été dans ce cas qu'une déformation arabe du 
mot Ad'ar. 

Toutefois il est certain que les Ifor'as eux-mêmes, les loulJi- 
minden et les autres Touareg du sud appellent leur pays 
Adr'ar' « '\yif>cc qui signifie « montagne ». Les Kel- Ahaggar 
appellent une montagne Adrar (ooV) qui est le même mot avec 
les sons adoucis ; c'est donc par corruption et non par appli- 
cation d'un autre nom qu'ils disent Ad'ar au lieu de Adr ar'. 

Nous appellerons le pays des Ifor'as Adr'ar' en suivant l'or- 
thographe des habitants ; pour éviter une confusion avec TAdrar 
de Mauritanie il sera souvent bon d'adjoindre un qualificatif et 
de dire : Adr'ar' Nigritien ou Adr'ar' des Ifor'as. 

En ces dernières années, TAdr'ar' fut à plusieurs reprises 
visité par des Européens. En 1904, il fut traversé à l'aller et au 
retour par la mission Théveniaut qui rencontra à Timiaouin le 
chef d'escadron Laperrinc, commandant supérieur des oasis 






) 



S54 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

sahariennes. Ce dernier ne fit que parcourir la lisière nord du 
pays. 

L'année suivante, durant les mois de juin et de juillet, les 
reconnaissances du capitaine Dînaux, commandant l'annexe d'in- 
Salab, et du lieutenant Clor ne visitèrent encore que la zone 
comprise entre In-Ouzcl, Timîaouin et Tin-Zaouaten. Mais 
M. Gautier, venu avec le détachement algérien jusqu*à Toued 
Toukçemin, continua son voyage sous la protection de quelques 
Ifor as, et après avoir parcouru, rapidement il est vrai, mais 
avec attention toute la bordure est de TAdr'ar, descendit jusqu'à 
Gao parlk vallée du Tilemsi. De ce voyage, M. Gautier rapporta 
une étude qui fixe définitivement la géologie de ces régions et 
la premi'^re carte des pays qu'il traversa ; mais il n'eut que peu, 
le loisir d^étu Jier la population même. 

Enfin le 28 avril 1907, trois reconnaissances françaises se sont 
jointes à Timiaouin. Le capitaine Dinaux, venu de In-Salah avec 
la mission du capitaine Arnaud, trouvait en ce point les détache- 
ments méharistes de la compagnie de Bamba et de la compa- 
gnie de Gao. Les itinéraires dans l'Adr'ar' de ces trois reconnais- 
sances avec la précision que leur apporte un canevas de douze 
positions astronomiques nouvelles permettent de donner sur le 
pays des indications définitives. 

L'Adr'ar' est assurément tout entier de formation archéenne et 
volcanique. C^est un plateau de roches granitiques ou porphyri- 
ques en partie enfouies et qui s'incline légèrement vers Touest ; 
un rebord étendu du nord au sud, est constituée par un très 
important massif rocheux, I adrar Ter'arr ar où se trouvent les 
plus hautes altitudes avec les monts EtTen et Ahaggan et qui est 
limité dans toutes les directions par une falaise presque ver- 
ticale. 

Ce massif de Ter'arr'ar est bordé au nord par l'oued Tarlit^ 
traversé de part en part par l'oued Tabankort, limité par Toued 
Alioug' (ou Eleoui) au sud et pénétré jusqu'au cœur par l'oued 
Maret. Sa difficulté d'accès et la présence de points d'eau nom- 
breux, redir et tilmas, en font le refuge des It'or'as en cas d'in- 
vasion ennemie. 

Autour de ce noyau central, se presseiil des massifs isolés. 



i/aur'aii* ou pats dks iFOR as 355 

moins hauts et moins emportants qui lui font comme one 
couronne continue. C'est au nord, Tadrar Tessalit, l>drar 
Timiaouin, Tadrar Teg'oug''met, Fadrar Toukçemin, ladrar 
In-Ouz(*I ; h Test, Tadrar Dourlt, Tadrar Ti-n-Ibr'oren et Tadrar 
Ouzzein ; au sud, ladrar Icfaoualen, Tadrar Tachdaït, Tadrar 
Ilebdan, l'adrar Gounhan ; à l'ouest enfin, Tadrar El-Mamas et 
l'adrar Echchell. 

Tous ces massifs paraissent de constitution semblable ; la plu- 
part sont formés de roches porphyriques dont les arêtes primi- 
tives furent arrondies par les tourmentes de sable chassé par 
le vent. Mais tandis que les granits et les laves du Abaggar ont 
conservé leurs teintes claires dont la pureté de Tatmosphère 
idéalise les roses et les gris, les porphyres de rAdr'ar'sesont cou- 
verts d'une patine noire, luisante, à tel point qu'on les croirait 
frottés à la mine de plomb. Sur cette surface les rayons du soleil 
se réflMent ; leur chaleur elle-même se réfracte dans l'atmos- 
phère ambiante de telle sorte que se trouve annulée, toute action 
calorique interne ; les roches restent lisses et polies et ne se 
désagrègent plus comme dans les régions septentrionales par 
Técaillement successif de minces plaques concentriques qui, 
sous l'action répétée des brusques refroidissements nocturnes, 
succédant aux échauflements solaires, rongent peu à peu, parla 
face exposée et jusqu'au rognon central, les granits ovoïdes du 
Ahaggar. 

Parfois la poussée volcanique a soulevé d'un seul jet la masse 
dos adrar Ter'arrar et Ilebdan et les a bordés d'escarpements 
verticaux où les éboulis récents découvrent sous la patine super- 
ficielle, des tonalités rouge sombre, trace des embrasements 
anciens. Parfois plus contenue elle a incurvé des dômes polis 
qui, ci et là, saillent du sol comme l'écaillé démesurée d*une 
tortue préhistorique, et a donné aux adrar Tin-Daoudaouan et 
Dourit Tample modelé de coupoles surbaissées. Plus souvent les 
massifs restent bas et diffus et les blocs y sont jetés pêle-mêle 
comme sur une plage de gigantesques galets ; les points culmi- 
nants s'y dégagent à peine ; hors le lit des oued, les sentiers 
serpentent autour des roches qui les coupent à chaque pas et 
parmi ces chaos où les points de repère souvent font défaut, le 



\, 



266 ftËIVSfflIGNeMKNTSS SClKNTlFtQt R^ 

voyageur se sent perdu comme en la tristesse de ruines informes. 
Quelque fois sur les flancs des arêtes, des tribus dont le souvenir 
s'est éteint ont élevé des mausolées antiques, sorte de colonnes 
creuses où les pierres sont dressées sans ciment ; les assises 
ordonnées se profilent dans le ciel et tranchent sur le fouillis 
dont la nature a tapissé le sol. Sur le rebord du sentier où les 
pas ont poli les cailloux^ de distance en distance, quelque arbris- 
seau étique, aux Teuilles éternellement mangées par chaque 
méhari passant, s'est tordu sous les efforts des tourmentes d'hi- 
ver. Nulle part l'eau des pluies, avant d'atteindre la coupure de 
la vallée, ne serpente par mille ruisselets garnis de sable fin ; 
entre ces pierres qui laissent entre elles des cavités, des trous 
qu'aucune terre n'emplit^ elle ne peut se frayer un lit au grand 
jour et elle disparaît vers les couches internes entraînant dans 
les anfractuosités profondes tous les débris végétaux apportés 
par les vents. Aussi la montagne deTAdr* ar' est elle partout d'une 
aridité sauvage, d'une sévérité rude que n*annoblit pasTharmo- 
nie ou l'ampleur de la structure générale. Sa tonalité et sa dis- 
proportion lui donnent partout un aspect triste, presque lugubre ; 
l'air même si transparent et si vivant dans le nord est ici cons- 
tamment embrumé et l'horizon garde sans cesse une ceinture 
basse de vapeurs rouges faite d*un argile impalpable, poudre 
fluide qui apparaît pour la première fois et remplace dans les 
bas-fonds le sable toujours si propre des zones septentrionales. 

De ces massifs archéens ou volcaniques, M. Gautier n'a eu l'oc- 
casion d'étudier la formation que de deux très importants : 
Tadrar d'In-Ouzel et l'adrar Ibeldan dont les contreforts vont 
jusqu'à Kidal. Je crois que l'explication géologique qu'il en 
donne pourrait s'appliquer h tous les autres massifs de l'Adr'ar' 
qui se présentent tous sous des aspects identiques. 

Mais chose remarquable, le charme de TAdr'ar, pays de mon- 
tagnes, réside tout entier dans les dépressions où, vis-à-vis de la 
montagne morte et solitaire, s épanouit dans les oued la vie 
intense à la fois d'une population plus favorisée, d'une flore 
devenue d'une richesse inconnue des zones septentrionales et 
d'une faune pressée d'antilopes et de bétail errants parmi les 
pâturages plus fréquents et plus dnis. 



L*ADRAR OU PAYS DES IFOR AS 25? 

Ces oued, entre les hautes falaises verticales de Tadrar Ter ar- 
r'ar se rétrécissent parfois en des gorges sauvages, encombrées 
d'énormes blocs tombés des à-pics et où Teau des pluies hiver- 
nales séjourne dans des anfractuosités profondes de la roche. Ces 
défilés n'ont nulle part Tampleur et la majesté des gorges de 
Takoumbaret dans les contreforts du Mouydir; mais à Tahort 
par exemple, elles se parent d'une réelle grandeur et devant les 
cascades asséchées, les agelmam où séjourne un peu de liquide 
boueux, les éboulis énormes qu'escaladent les chèvres venues 
boire aux places où Teau affleure sous le sable, il est aisé de se 
figurer combien, après un ouragan dans la montagne, le passage 
doit être impressionnant alors que le torrent à pleins bords y 
bouillonne et s'irrite. 

Plus loin au contraire, Toued s'épand dans des plaines ver- 
doyantes et là, sans cours nettement tracé forme de vastes cir- 
ques auxquels les montagnes lointaines sont une ceinture 
estompée. Dans ces fonds les pluies annuelles entretiennent une 
végétation qui contraste avec Taridité des tanezrouft du nord 
et de Test. A Thivernage les talha ou gommiers aux grosses 
fleurs jaunes, les tabouraq au feuillage opulent, les tichaq 
vert cendré garnis d'épines ligneuses,' les herbages de mille 
espèces, drus et vigoureux, donnent l'impression des pâturages 
fertiles du Soudan. A la saison sèche môme, les arbustes con- 
servent presque partout leur parure de feuillage vert ; l'eau des 
oued circule en effet à une faible profondeur sous le sable; à la 
surface du rocher, et l'humidité monte jusqu'aux racines pro- 
fondes ; les graminées se dessèchent, mais le sol se couvre alors 
de ces jolis tapis d'alloummouz d'un jaune si clair et si franc 
sous le soleil et c'est pour les méhara une nourriture abondante 
et d'autant plus un régal que tous les arbres des zones monta- 
gneuses, sont alors dépouillés et immangeables. 

Dans les parties de leur cours où les oued n'ont pu s'étendre 
librement, les eaux des tornades ont, dans la vallée, tapissé de 
sable fin un chenal sinueux où nulle plante ne pousse, tandis 
qu'à droite et à gauche des berges nettement marquées par des 
ressauts à pic se couvrent, jusqu'à la falaise rocheuse voisine, 
d*arbrisseaux serrés, d'arbustes aux branches inclinées. Et ces 

17 



oued ont alors tout à fait l'allure de dos rivières de France, des 
petites rivières des régions montagneuses sur le niiroir desquelles 
s*inclineut les saules ou les bouleaux. Car si dans l'Adr'ar* une ou 
deux fois par an seulement la rivière coule à pleins bords entre 
ses berges embroussaillées, dans le lit même, le sable ondulé en 
vagues légères reste toujours si propre, si débarrassé de tous 
débris de branchage ou d'herbe qu'il semble une eau que 
n'égaierait nul reflet des végétations riveraines. 

Avec ce faciès particulier à l'Adr'ar' et que je n'ai revu ni dans 
le Ahaggar, ni dans TAzaouad ou le pays Oulliminden coulent 
presque toutes los rivières dans les parties montagneuses de leur 
cours. Ainsi Toued Afara, l'oued Tarlit, l'oued Alioug', Toued 
Telia, Toued Es-Souk et bien d'autres ont de ces lits de sable 
nettement tracés : dans cette zone déjà soudanaise, les pluies 
plus abondantes font sans doute couler assez fréquemment les 
eaux, et avec assez de force dans les adrar poui que les végé- 
tations naissantes ne puissent résister à leur violence et à Ten- 
fouissement sous les sables entraînés. 

Par suite de l'inclinaison générale de l'Adr'ar, presque toutes 
les rivières s'étendent d'abord largement depuis leur source jus- 
(|u au rebord du plateau ; là, elles se creusent vers l'ouest un 
chenal dans les montagnes ; ensuite elles s'élargissent à nouveau 
dans les plaines qui bordent les falaises et vont enfin se perdre 
dans la vaste dépression occidentale collectrice qui aboutit au 
Tilemsi. 

Les premières cartes ont jadis représenté le système hydro- 
graphique du pays sous forme d'une série d oued tous mathé- 
matiquement parallèles les uns aux autres, orientés est-ouest, et 
allant tous se jeter dans un Tilemsi rectiligne et vertical. 

Cette conception outrée correspond bien un peu, il est vrai, à 
rimpression première que ressent le voyageur quand, dans la 
partie montagneuse, il doit traverser une série de failles dont 
les eaux vont uniformément, au dire des guides, se jeter au 
Tilemsi. C'est que, lorsqu'on ne les interroge pas à fond, les 
indigènes se bornent à donner l'aboutissement final de toutes les 
(aux du pays ; mais si de fait, presque toutes les rivières ont un 
cours isolé et solitaire dans les adrar, dès qu'elles sont sorties 



L*ADR*AR* OU PAYS DES IFOR AS 059 

de la limite des rochers^ dès qu^elles pént^trent dans les pâtu- 
rages ifor as et pins loin dans la dépression Kounta, elles se 
reprennent à imiter toutes les rivières ; elles se jettent Tune dans 
l'autre par des confluents bien apparents, et ce n'est guère qup 
par les trois oued Alioug\ Inchedan et Ebdakan que toutes les 
eaux pluviales de TAdr'ar' aboutissent au bas-fond de Tcsakant, 
tète du Tilemsi. 

L'ouei Alioug (en arabe Alioug*, en tamachèque Eléoui) est 
sans nul doute Tarière la plus importante de TAdr'ar'. Il récolte 
en effet les eaux de tout le versant occidental du pays, amenées 
par les oued Ir'err'er, Tar'lit, Tabankort et Maret et même une 
partie des eaux du nord puisque la source de Tlr'err'er est au 
voisinage de Timiaouin et celle de Toucd Tar'lit près de Bou- 
R essa. L'oued Ir'err'er reçoit par les oued Afara et Abanko les 
eaux de Tadrar Tessalit et récolte lui-même celles de Tadrf r 
Tcg'oug'mel et d'une partie de l adrar Timiaouin ; large et rem- 
pli de pâturages il n'a malheureusement que peu de points 
d'eau permanents. L'oued Tar'lit, le plus important après l'oued 
Alioug' tant par sa longueur que par ses pâturages, collecte les 
pluies de l'adrar Toukçemin et du versant nord de l'adrar 
Ter'arr'ar ; il n'a de nombreux puits que dans la partie infé- 
rieure de son cours. L'oued Tabankort va chercher à travers 
l'adrar Ter'arr'ar les eaux de l'adrar Dourit. L'oued Maret s'ali- 
mente au cœur de l'adrar Ter'arr'ar. Enfin l'oued Alioug' lui- 
même s'enfle des eaux de l'adrar Dourit, de l'adrar Ti-n-lbr'o- 
ren, de l'adrar Ichoualen, de l'adrar El-Mamas, de l'adrar 
Echchell et ne le cède à aucun autre comme pâturages; mais 
les puits y sont toujours proches et abondants et cela explique 
que le cours de cet oued soit la principale zone de concentra- 
tion des Ifor'as. 

L'oued Inchedan qui^ dans son cours supérieur s'appelle suc- 
cessivement oued Tagmart et oued Telia prend sa source dans 
l'adrar Ichoualen et longe le versant occidental de l'adrar Tach- 
daït. Etroit et resserré par les rochers, il tire sa principale 
importance de son passage à Telia, dans le voisinage duquel 
nomadise toujours Baï, le grand marabout Kounta des Ifor'as, 
propriétaire de très nombreux troupeaux. 



2<>;) UKNSKH;NKMK\Tî^ SriFNTrFIQl'KS 

Enfin Toued Ebdakan contournant le sud de Tadrar TachdaTt 
amène auTilem>i les eaux lointaines dé la Talaise orientale, bien 
moins abrupte, de TAdr'ar'. Son cours inférieur se grossit des 
pluies de Tadrar Tachdaït, de Tadrar Ilebdan, de Tadrar Goun- 
han; très en amont il est considéré comme formant la limite 
exlrôme de TAdr'ar' et les puits comme celui de Arli, séparés 
des autres puits par plusieurs jours, sans eau, sont peu fré- 
quentés et inconnus de beaucoup. 

Ce système hydrographique, complexe et ramifié, est malheu- 
reusenienl un réseau artériel où le sang ne circule pas. Bien que 
dans TAdr'ar' les pluies soient annuelles, régulières et bien plus 
abondantes que dans le Ahaggar et TAhnet, Teau ne coule que 
très rarement dans le lit asséché des oued. Par contre, les 
nappes d'infiltration sont particulièrement abondantes, car toutes 
les eaux tombées dans le pays ne le quittent pour ainsi dire 
jamais ; elles s'infiltrent dans le sable et il n'en est qu'une quan- 
tité infime qui, lors des plus grands ouragans, aille superficiel- 
lement se perdre dans les régions plus basses du Tilemsi. Or, à 
peu de profondeur, ces eaux d'infiltration sont retenues par 
la surface rocheuse, et les nappes, que des puits nombreux 
atteignent, mais n'épuisent jamais, sont empêchées par des bar- 
rages naturels d'aller s'épandre souterrainement vers des zones 
inférieures. 

Aussi les Ifor'as ne sont-ils jamais menacés du manque d'eau ; 
ils ont pu à loisir multiplier les puits dans les p/lturagcs abon- 
dants et se sont évité ainsi des abreuvoirs fastidieux et les Ion- » 
gucs poussées des troupeaux vers Teau lointaine. 

(iCs puits qu'ont eu à creuser les populations de TAdr'ar' ne 
sont nulle part profonds, et ne dépassent jamais une douzaine 
de mètres. Les Touareg, d'ailleurs, n'en utiliseraient pas de plus 
creux et ils préfèrent doubler une étape que d'abreuver leurs 
troupeaux au delà de cette profondeur. 

Les puits véritables, ceux que les Touareg appellent « anou » 
sont des trous de dix à douze mètres de profondeur dont l'ori- 
fice surélevé est généralement rétréci par des pièces de bois 
posées an-dessus du vide et sur lesquelles les terres viennent 
prendre appui. Creusés sur la berge même de l'oued, hors des 



LADRAll' ur PAYS 1>KS IFOH*AS 2() I 

atteintes du courant né d'un orage dans Tadrar, ils sont le plus 
souvent au centre d'une petite clairi«^re que les arbrisseaux ont 
déserté, à la suite des injures répétées du bétail impatient de 
l'eau. Là, le sol mêlé dç détritus se couvre d'un terreau noi- 
râtre, damé par les sabots pressés et dont l'imperméabilité 
entretient près des abreuvoirs un marécage inasséché. Tous les 
animaux de la faune désertique, viennent y Hoire, les pintades 
en compagnies, les pclils fauves à Tabri de la nuit, les singes et 
les mille petits oiseaux dont le babil étonne les oreilles habituées 
au grand silence des étendues sahariennes, Et là, au voisinflge 
du puits, tout ce petit monde, latent parmi les arbustes et les 
herbages étiques, palpite, inconscient du désert, et des sables et 
des tanezrouft sans eau et des solitudes immenses d*où la vie 
est absente, menant l'Apre existence qui nait de ces quelquel 
gouttes épandues par la maladresse des chameliers ou des fem- 
mes. 

Les Ifor'as ne font jamais de maçonneries en pierres sèches ; 
quand la tluidité du sol oblige à un coffrage, celui-ci, toujours 
sommaire, est constitué en rondins légers derrière lesquels est 
tassé un matelas de drlnn ou de feuillage. Le drinn donne au 
liquide un goiU désagréable, mais qui semble indifférent au 
palais des nomades. Le puisage se fait toujours au moyen de 
seaux de peau (delou) sans le secours dé poulies ou la traction 
d'animaux ; un procédé plus perfectionné n'existe guère qu'en 
quelques centres de culture. 

In des puits les plus profonds de l'Adr'ar' est, au dire des indi- 
gènes, celui de Es-Souk qui atteint une douzaine de mètres. 

Les « anou » ne se rencontreijt généralement pas hors des 
dépressions et des plaines. Dans la zone montagneuse, la nappe 
liquide filtre le plus souvent à si faible profondeur qu'il suffit 
pour Talleindre de creuser çà et là, des excavations de 1 m. 50 
à 2 mètres à travers la couche superficielle du sol. A proximité 
des campements fréquentés, les Ifor'as ont ainsi dix, parfois vingt 
de ces «^ tilmas » l'un à côté de l'autre ; ceux-ci sont situés le plus 
souvent en un point où la vallée se rétrécit sous le surplomb des 
crêtes porpliyriques. Si le sol est argileux, ce sont des cavités à 
parois verticales, élargies par les éboulis fréquents et ne conte- 



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r 262 RENSEIGNEMKNTS SCIENTIFIQUES 

Daiit qu'une eau boueuse et croupissante. Mais dans le lit de 
"^ sable fin des oued, les tilmas coniques ont une eau claire, 

filtrée^ qu'un abreuvoir trop abondant épuise, mais qui sourd à 
nouveau après quelques instants d'attente. Dans les gorges et les 
rocher», à Tahort, par exemple, Teau vient parfois affleurer à 
la surface même du sol, et les chèvres, conduites à l'abreuvoir 
dans le lit de sabfe du torrent, creusent de leurs pattes des til- 
mas minuscules et aspirent Teau qui suinte goutte à goutte entre 
les graviers humides. 

Enfin, dans la montagne même les redir (en tamachèque 
agelmam) abondent. Ce sont des cavités sans issue dans le 
rocher, ou de petits creux h fond argileux, ou des dépressions 
fermées par un seuil dans le lit d'un oued. Là, l'eau soitdirec- 
tement de la pluie, soit de l'oued qui coula lors d'un orage, 
forme de petits lacs qui s'assèchent plus ou moins vite par éva- 
poration ou par infiltration lente. Ces points d'eau quand ils 
existent sont extrêmement fréquentés, carl'abreuvagen'y néces- 
site aucun travail, mais ils sont presque toujours dans les rochers 
et leur accès est souvent difficultueux. L'adrar Ter'arr'ar a la 
• réputation de contenir un grand nombre de ces redir. Le plus 
remarquable est celui de Ouortegach, au sud du massif : un 
petit oued très resserré parla montagne est brusquement barré 
par un seuil rocheux en deçà duquel se forme un lac qui peut 
avoir six à sept mètres de large, une vingtaine de mètres de lon- 

i,., gueur et dont la profondeur au dire des indigènes est considé- 

rable. D'autres agelmam existent près de Kidal et à Tahort. En 
règle générale, ils sont très nombreux après les pluies et s'assè- 
chent lentement de novembre h mai ; je ne connais que ceux de 
Ouortegach et de Tahort qui soient permanents. 

Par comparaison avec les autres régions du désert, ces points 
d'eau de l'Adr'ar', anou dans les vallées largement ouvertes, til- 
mas et redir dans la zone montagneuse, sont extrêmement nom- 

[J breux à tel point que sur tout le versant occidental du plateau, 

il est possible aux caravanes de s'abreuver à chaque étape et 
parfois même de rencontrer dans la même journée un nombre 
important d'abreuvoirs. 

Cette abondance simultanée de l'eau et des pâturages a donné 













l'aDIi'ar' ou I»AYS des fFOR^AS 263 

à l'Adr'ar^ une réputation presque unique dans le Sahara. Lors 
des périodes sèches, les nomades de toutes les régions du nord, 
Kel-Ahaggar,Kel-Ahnet. etc., viennent se réfugier dans ce pays, 
parce qu'ils sont srtrs sans trop s'éloigner de leur zone de noma- 
disation d'y trouver en tout temps de l'eau et des herbages pour 
leur bétail. Leur présence même n'est pas une gêne pour les 
Ifor'as dont les animaux ne peuvent utiliser tous les pâturages 
existants. 

Aussi sont-ils extraordinairement vivants tous ces oued, élar- 
gis ou encaissés entre les rochers, et où paissent en permanence 
chèvres et moutons. A chaque buisson, dressées contre les 
talha dont elles s'eflbrcenl d'atteindre les plus hautes branches^ 
les jolies bêtes, agiles et mutines mêlent leur robe blanche ou 
fauve aux tonalités claires des feuillages et du sol. Elles vont 
de-ci, de-là, s'effraient ou s'interpellent avec des bêlements 
aigus ; les tout jeunes chevreaux dans les petits enclos de bran- 
chages, à Torabre des rochers, dorment pesamment ou déjà lut- 
tent entre eux, tandis que sur une éminence de sable quelque 
imr'ad ou quelque femme surveille le troupeau vagabond. Par- 
fois, hautain et indilférent, sur son méhari blanc, un Ifor'as 
noble, lance au poing, bouclier à la rahla^ passe parla vallée ; 
sa haute silhouette s'éloigne lentement et dépasse longtemps 
les branches les plus élevées des gommiers et des tabouraq. 
Cachées par la végétation, les tentes s^isolent de-ci, de-là ; mais 
toujours d'autres tentes sont voisines de telle sorte qu'il est loi- 
sible aux femmes, après l'heure delà sieste, d'aller aux campe- 
ments amis, de s'y distraire en chantant ou en commentant les 
nouvelles ou encore d'y mendier au caravanier du nord quelques 
dattes on quelques perles. Et ce n'est qu'en cas de danger immi- 
nent, que les Ifor'as pénètrent à l'intérieur des montagnes^ en 
leur refuge général de In Tammakkoust dans l'adrar Ter'err'ar; 
encore ces montagnes si noires, qui jetteraient un voile de tris- 
tesse intense sur le pays, n'était l'exubérante vie des oued, ne 
sont-elles pas à même de protéger bien efficacement les Ifor'as 
par suite de leur peu d'étendue et de leur facilité relative 
d'accès. 

Ainsi, dans les oued se concentre toute Texistence des Ifor'as. 



ù 



204 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

Groupés SOUS le commandement des amrar, ils mènent de pâtu- 
rage en pâturage, l'âpre vie des pasteurs nomades. Cependant 
certaines régions semblent les attirer de préférence et c'est ainsi 
que les oued Alioug' et Tar'lit ne sont qu'une succession de cam- 
pements. 

Mais ce serait une erreur de croire qu'en dehors des oued et 
des adrar, les centres de cultcme appelés « arrem » aient une 
importance quelconque dans la vie politique des fractions toua- 
reg de TAdr'ar'. 

Ces arrem sont au nombre de six : Tessalit, In-«Tebdoq, Ir*a- 
cher, Ararebba, Telia et Kidal. Tous sont, en général, extrême- 
ment peu importants et ce n'est nullement d'eux que les Ifor'as 
tirent les produits du ''sol nécessaires à leur alimentation. Les 
Touareg se nourrissent en majeure partie de laitage et de graines 
de graminées indigènes qui poussent en abondance dans les 
plaines. Lorsqu'ils veulent du mil ou du riz, ils l'échangent à des 
caravanes contre du bétail. 

Les centres de culture sont soit d'anciennes palmeraies datant 
de l'occupation marocaine et qui demeurent dans le patrimoine 
des familles de chefs ; quelques esclaves ou herratin du Touat 
sont préposés à leur entretien ; soit même quelques jardins très 
petits où des Arabes du nord, moyennant redevance aux Toua- 
reg, cultivent un peu de tabac, des oignons, du piment, rare- 
ment de l'orge, du blé ou du mil. 

A Tessalit, sur le bord du lit de Toucd Tessalit, et enserrée 
I entre les deux parois rocheuses, est une assez belle palmeraie, 

/ la plus importante de beaucoup de l'Adr'ar'. Elle peut compter 

; environ 200 palmiers et ceux-ci poussent d'eux-mêmes sans être 

■ arrosés artificiellement. L'eau, est, en eflet, à deux ou trois 

m<^tres au-dessous du sol ; des puits sont disséminés parmi les 
arbres, mais ne servent pas h leur irrigation. De l'autre côté de 
l'oued, et en face de la palmeraie, sur un éperon de la mon- 
tagne, est une case carrée en pierres qui sert de magasin à Baï, 
le marabout Kounfa de Telia. Tous les dattiers de Tessalit 
apparliennent, en effet, à Baï ; ils produisent annuellement de 
quarante à cinquante charges de dattes dont certaines seulement 
valent comme qualité les dattes de Tidikelt, 



-. ^ .-.'_ 



L adr'ar* ou pays des ifor*as , 265 

In-Tebdoq est un joli petit arrem situé dans les gorges de 
l'oued Tessiirtouen, affluent de l'oued Tar'lit 11 v a là une 
vingtaine de palmiers répartis entre plusieurs jardins. La cul- 
ture est dirigée par un vieil hartani de Akabli (Tidlkell). Les 
dattiers de In Tehdoq appartiennent à Illi, amenoukal des Ifo- 
r'as et produisent trois ou quatre charges de qualité assez mau- 
vaise. Les jardins, peu étendus, produiraient, parait-il, une 
récolte de blé au printemps et une récolte de mil en automne ; 
n mon passage il n'y avait guère que quelques pieds de tabac, 
quelques oi^nonset des piments. L'irrigation y est faite au moyen 
de puits à bascule montés sur supports de bois: c'est un système 
évidemment importé de la Saoura, mais tandis qu'en Algérie 
Teau est amenée par les contre-poids jusqu'à hauteur de la con- 
duite d'écouliMuent, dans l'Adr'ar', le bras de levier est insuffi- 
samment long etleseau doit être, dans la dernière partie de son 
élévation, tiré à bras. L'eau versée dans la canalisation de terre 
s'en va jusqu'auprès des plates-bandes en contre-bas ; un enfant 
perce une ouverture dans la digue et l'eau vient inonder le pied 
des plantes ; l'ouverture est ensuite rebouchée et le liquide s'en 
va vers des plates-bandes plus éloignées. II est à remarquer que 
In-Tebdoq signifie en tamachèque « lieu des cotonniers ». Y en 
eût-il jamais ? Mon guide Barca me Ta certifié, mais il ne les vit 
pas et je n'en ai retrouvé aucune trace. 

Le petit centre de Ir'acher (Ir'acher, vallée) est situé dans les 
gorges de l'oued Alioug' et s'adosse à la haute falaise de l'adrar 
Ter'arr'ar ; il est dominé par l'important massif de In-Temcé. Il 
existe deux points de culture, situés à quelques centaines de 
mètres l'un de l'autre : en aval •« Ir'acherSmila »>, plus en amont 
« Ir'acher- Legaro ». Les cultures arrosées par des puits à bas- 
cule y sont identiques à celles de In-Tebdoq. Les huit ou dix 
dattiers qui y poussent appartiennent h El Bekaï ould Baï-el- 
Kounti. marabout des Kounta, cousin de Baï, de Telia. 

Ararebba est également situé dans l'oued Alioug', à l'endroit 
où celui ci va pénétrer dans l'adrar Ter'arr'ar ; il est dominé par 
le mont Ahag«:an. Il n'y a pas de palmiers ; les deux seuls jar- 
dins de larrem sont situés dans une petite ile au milieu du 



266 ^ RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

fleuve et sont arrosés par deux puits à bascule. On y cultive sur- 
tout le tabac. 

En temps que centre de culture, Telia a encore moins d'im- 
portance que les arrem cités ci dessus. 11 n'y a qu'un seul dat- 
tier parmi les palmiers doums fourchus et quelques jardins 
minuscules. 

Quant àKidaly les dattiers en petit nombre y sont répartis le 
longdeToued Kidal, à proximité des ruines de l'ancienne cité 
Sonraï. Ils appartiennent à Alemlar* ouan Sidi, chef des Ifor'as 
Ifergoumcssen. Us rachètent leur petit nombre par leur qua- 
lité : là sont les meilleures dattes de TAdr^ar'. Les cultures 
vivrières, mil, blé, tabac, sont insignifiantes. 

Ce rapide examen des centres de culture de TAdr'ar' met en 
relief leur peu d'importance : nous sommes loin des palmeraies 
et des champs d'orge du Touat, loin même des champs de blé 
de Abalessa au Ahaggar. Dans les arrem de TAdr'ar' n'habitent 
que quelques esclaves et gens de peu : les véritables centres 
vitaux du pays sont dans les pâturages des oued. 

Or, quand on regarde les anciens schémas cartographiques de 
TAdr'ar', .on a facilement tendance h se laisser hypnotiser par la 
série des positions dont les noms sont écrits en grosses lettres, 
centres de culture ou points d'eau. Parce qu'à tel puits, un déta- 
chement français a jadis abreuvé ses bctes et que son nom fignre 
dans les rapports, on tend à lui donner une importance inconsi- 
dérée sans songer que ce puits est entouré d'autres puits aussi 
peu importants et que suivant les époques il est abandonné, 
sinon comblé. D'autre part, nous ne nous faisons, Français, 
qu'une idée imprécise de la vie nomade ; nous concevons diffi- 
cilement un pays sans agglomération fixe parce que c'est le seul 
mode de peuplement que nous avions sous les youx et devant 
des régions de nomadisation comme l'Adr'ar', nous nous accro- 
chons à ces arrem, écrits en capitale, comme à des repères 
indispensables. 

Or, au point de vue purement géographique, ces points fixes 
ont, en effet, leur importance, car c'est sur eux qu'il est le plus 
facile de recouper les itinéraires et de fermer les polygones de 
marche. Mais politiquement parlant, les centres véritables, émi- 



L ^idr'ar ou pays des ifor*as 267 

nemment mobiles puisqu'ils se déplacent suivant Tétat de la 
végétation ou les saisons, sont toujours dans les zones de pâtu- 
rages puisque là se trouvent à l'époque donnée les chefs, les 
fractions influentes, les marabouts renommes, tous les éléments 
en un mot de la vie sociale des Ifor*as. Et alors que ces derniers 
ne donnent aux arrem qu'une attention très réduite, ces zones * 
de pâturages revêtent à leurs yeux une importance telle que cha- 
cune a son nom propre et des limites toujours précises dans 
l'esprit des indigènes. Dans ces conditions et parce qu'ils ne 
"^s'intéressent qu'A ce qui louche l'élevage de leurs troupeaux, les 
Ifor'as n^attachent aucune imporlance à laisser à un oued le même 
nom de sa source h son embouchure. L'oued proprement dit, 
coupure de passage difficile ou lit de sable meuble qu'évitent les 
caravanes n'offre eu lui-môme aucun avantage aux populations, 
tandis que tout Tintérét se concentre sur les plaines plus ou moins 
étendues qui, formant Tir'acher, bordent les berges entre les- 
quelles rien ne pousse. Aussi quand nous parlons de Toued 
Tar'lit, c'est que nous étendons A tout le cours d'une rivière l'ap- 
pellation d'une des zones que traverse, venant de la zone Eguerir 
et aboutissant à la zone Ti-Beggatin, un oued non dénommé. 
Même le mot tamaehèque ir'acher. que nous traduisons par 
vallée, n'a dans l'esprit des Ifor'as que le sens net de région 
d'herbages et de pâture. 

Cette diversité d'appellations d'un même oued est une fré- 
quente cause de confusion. En un mot, dans l'Adr'ar', il importe 
de bien se pcnélrer que les accidents planimctriques du pays 
n'ont au point de vue social et politique qu'un minimu(n d'im- 
portance et qu'il n'existe en fait qu'une série de zones juxtapo- 
sées et indépendantes où les tribus peuvent à tour de rôle venir 
se grouper et qui, hier insignifiantes parce qu'abandonnées, 
deviendront demain capitales, sans autre cause qu'un pâturage 
meilleur ou une distribution plus abondante des pluies. Mais 
tandis que la rareté des pâturages oblige souvent les Touareg 
du nord à des déplacements fi grande distance, les conditions 
climalériques de l'Adr'ar' font que les nomadisations des Ifor'as 
ne sont jamais que de peu d'étendue. 

L'Adr^ar', situé sur la limite des zones soudanaises et des 



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268 RENSKIGNEMKNTS SCIENTIFIQUES 

zones sahariennes a, en effet, un climat, une végétation, un sol 
même, beaucoup plus soudanais que sahariens. 

Le terrain, conlrairement à toutes les répions septentrionales, 
est, entre les pierres, formé en majeure partie d'une argile fluide 
et le sable n^est plus confiné <)u6 dans le lit môme des oued. 
Mais, différence plus importante, alors que jusqu'au Tanezroufl 
les affleurements salins sont fréquents et saturent la terre jus- 
qu'à sa surface, TAdr'ar' a un sol complètement dépourvu de sel 
ainsi que le sont les terrains nigritiens. Presque nulle part 
n'existent les sebka et les dépressions à fogd tapissé de cristaux ' 
bl ancs ^e salpêtre et de nairon. ^ 

Parallèlement à cette modification de la cpnstitulion du sol, 
la végétation devient entièrement soudanaise. Toutes les plantes 
«salées disparaissent cPune façon absolue : le damrann, le hàd, le 
belbel, Taskaf qui formaient jusqu'au Tanezrouft le fond des 
pâturages pour les méhara ne se retrouvent plus dans l'Adr ar'. 
Les étel ne dépassent pas le Ahaggar; seuls persistent le drinn 
et le merkba qu'on retrouve jusqu'au delà du Niger et les talha 
qui prennent dans tout le Soudan un développement incompa- 
rable. Paraissent enfin les plantes méridionales, les korounka 
ou euphorbes, les tichaq, les tabouraq, etc., etc. L'aspect 
même du pays est modifié par cette flor(j nouvelle, plus pressée, 
plus abondante et dont la caractéristique est de n'avoir [)lus 
besoin de l'élément salin. 

Enfin le climat est modifié, les pluies nigritiennes se font sen- 
tir jusqu'aux frontières du Tanezrouft, sous le faciès caractéris- 
tique de tornades et apportent (les conditions de vie diiréroiites 
de celles des contrées septentrionales. 

La tornade est un cyclone à violence réduite ; je veux dire 
qu elle n'atteint jamais la violence des cyclones du Pacifi(pie et 
de l'océan Indien, mais elle est souvent à même d'enlever les 
arbres et les cases et surtout les tentes. Toutes les tornades 
revêtent les caractéristi(|ues suivantes. (îénéralement le soir, 
vers 4 on o heures de l'après-midi, après une journée que la ten- 
sion électri(|ue a rendue pesante, l'horizon se couvre vers le 
sud-est d'une ligne de nuages bas, très noirs, Irgerenienl embru- 
més. Hapidemeut ceux-ci montent à l'assaut du ciel, non pas 




j/.VDR^AU* OC l»AYS [>KS IFOR AS 269 

en escadrons désordonnés, mais toujours horizontalement, à 
la façon d'une charge disciplinée. Bientôt le sable et Ja pous- 
sière soulevés flanquent de traînées claires la base du nuage. 
Le ciel est devenu livide, presque obscur. Maintenant la bour- 
rasque sèche s'abat sur le campement, la foudre sillonne les 
nuées, les arbustes craquent et s'inclinent, les herbes sifflent, 
les tentes sont arrachées. Puis la trombe d'eau se déchaîne sur 
le voyageur privé de ses abris, par rafales chassées horizontale- 
ment par la tempête. Après quelques instants, rarement plus 
d'une heure ou deux, le vent se calme, la pluie cesse et le ciel 
reparait plus pur dans les dernières clartés du soir. 

Celte apparence cyclonienne est extrêmement fréquente dans 
tout le Sahara ; mais au nord de l'Adr'ar' la phase pluviale carac- 
téristique manque toujours. Fréquents partout sont ces petits 
cyclones en miniature, trombes de sable entraîné en cercle par 
le vent, qui surgissent soudain ça et là dans l'étendue du désert. 
De loin on croirait la fumée verticale de quelque campement 
perdu. Puis la colonne monte et s épaissit, elle court de droite 
de gauche, revient et vire-volte, évitant les arbustes, sautant et 
jouant parmi les touffes d*herbes, véritable « djinn » capricieux 
et folAtre. L'œil s'en amuse; mais malheur à la tente que le 
hasard a placé sur sa route : avec les débris de paille qui retom- 
bent en pluie légère, les toiles, les piquets, tout est emporté d'un 
seul coup par le djinn mutin devenu génie irrité... et la trombe 
déjà tournoie au loin par la plaine infinie. 

Normalement chaque région de l'Adr'ar' reçoit trois ou quatre 
grandes tornades par année. Elles commencent régulièrement 
pendant la première quinzaine de mai. En 1907, la première 
tornade est tombée dans la région de Dourit le 5 mai et s'est 
répercutée jusqu'à Tessalit où tombèrent quelques gouttes. 
Jusque vers le 15 août les pluies sont fréquentes et le ciel est 
souvent masqué de nuages ; la température est élevée, et légère- 
ment humide. 

Du 15 août au \^^ mai la sécheresse est constante : c'est la 
période des grands vents. Dans l'Adr'ar' comme dans tout le 
Sahara la direction dominante de ces vents est facile à con- 
naître : partout en effet où poussent dans le sable des touffes de 



270 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

merkba ou de drlnn, les tîgeç inférieures, brisées ou incurvées 
vers le sol, tracent parmi les graviers meubles et sous l'influence 
de la brise, des sillons en arc de cercle, concentriques et d'autant 
plus creux que Faction du vent est plus prolongée. Il est pos- 
sible dans tout le désert ict presque à chaque touffe de remar- 
quer de ces sillons dont les observateurs non prévenus ne savent 
souvent au premier abord à quoi attribuer Torigine. II suffit de 
prendre la bissectrice de l'angle au cenire mesuré par lare 
observé, pour avoir le sens dominant des vents de la région. 

En même temps la température s*abaisse progressivement 
jusqu'à un minimum de quelques degrés au-dessus de atteint 
durant les nuits de décembre, janvier et février. Avril et mai 
ramènent les forles chaleurs. 

Cette abondance des pluies est remarquable dans le Sahara 

« 

où certaines régions restent couramment cinq, six et sept années 
sans eau. L'Adrar' est le pays le plus septentrional qui reçoive 
les pluies ann4ielles venues du Niger. Cela tient d'abord à la 
proximitié relative du fleuve et de ses lacs qui s*épandent à seu- 
lement 250 kilomètres au sud ; mais surtout h ce fait que TAdr'ar' 
est la seule région montagneuse au nord immédiat du Niger et 
que tout Tair chargé d'humidité attiré vers le nord par les 
régions de basses pressions barométriques du Tanczrouft, vient 
se heurter à ces masses rocheuses élevées et se condense à leur 
contact. 

Conséquence des pluies annuelles, la végétation herl>euse est 
annuelle ; les graminées saillent du sol dès les premières gouttes 
d'eau, tapissent les berges des oued, escaladent même les 
pentes des adrar. La saison alors chaude et humide favorise 
leur croissance et de juin à décembre, TAdr'ar' est une véritable 
prairie. 

A partir du 15 août, l'irrigation pluviale cesse ; mais la flore 
profite encore de l'eau du sous-sol. Les nuages et les brouillards 
fréquents retardent Tassèchement tandis que les nappes d'infil- 
tration, encore peu profondes, dégagent une humidité latente. 
D'ailleurs durant les mois de novembre, décembre, janvier, la 
température fraîche s'oppose à une évaporation trop rapide. 
Bref, ce n'est qu'à partir de mars que les plantes fourragères 



|/\1)R\\R* or PAYS DES IFORAS 27l 

sèchent com ploiement : c'est le moment où les graines tiennent 
aux tiges et forment un pâturage excellent. Enfin durant les der- 
niers mois avant les pluies, Talloummouz que le bétail préfère 
desséchée, est encore une excellente nourriture particulière à 
rAdr'ar'. 

Somme toute, TAdr'ar' toute Tannée peut nourrir son bétail, 
alors même que les zones limitrophes manquent de pâturages et 
d'eau. 

C'est cette caractéristique qui fait toute la valeur économique 
du pays. 

L'Adr'ar' est dans le désert, un jîays non désertique. C'est au 
milieu du Tanezrouft une sorte de presqu'île fertile, reliée aux 
contrées nigritiennes par la vallée du Tilemsi et qui forme, pré- 
cisément sur la plus grande roule de traversée du Sahara, comme 
un caravansérail avancé ou le voyageur se repose et peut abreu- 
ver ses hôtes. 

Autrefois déjà, l'Adr'ar était la principale étape et le nœud des 
routes qui, venues de Gao, la capitale de Teaipire Sonraï, par 
TachJaïl et Kidal, aboutissaient à Taodeni par Tessalit ou Guer- 
rien, au Touat par In-Ouzel; à Agadez par Arli, avec des ramifi- 
cations sur le Maroc, le Ahaggar et la Tripolilaine. 

De nos jours où ces routes sont presque abandonnées, c'est le 
relai obligé du télégraphe transsaharien, la station du problé- 
mati(|ue chemin de fer. 

Mais indépendamment de l'importance spéciale que ce bloc 
montagneux tire d'une situation privilégiée, ses caractères phy- 
siques que nous venons de passer en revue, ses montagnes, ses 
oued, ses pâturages abondants, ses points d'eau nombreux, son 
climat en font, en valeur absolue, une suffisante région de pâtu- 
rages. 

Alors que tous les autres Touareg se trouveront réduits avec 
le temps soit à une disparition complète, soit plutôt j'espère, à 
une modification radicale de leur genre d'existence et à un chan- 
gement de leurs zones d'habitat, l'Adr'ar fournira aux Ifor'as 
éleveurs le moyen de persister en temps que peuple. Avec la 
paix et une administration rationnelle, les Ifor'as ne s'enrichiront 
point sans doute, mais l'Adr'ar' pourra apporter dans la limite 



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RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 



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bien faible de ses moyens sa toute petite part dans la prospérité 
économique future de TAfrique occidentale. 

Et ce sera déjfi un résultat remarquable de faire^ produire lant 
soit peu à cette région du Sahara qu'on avait toujours cru voué 
à une improductivité absolue. 



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CHAPITRE II 



Les Ifor'as de l'Adr'ar' 



TOUAREG 

La grande race berbère des Touareg (Imohar ou Imochar), 
répandue sur le continent africain depuis laTripoIitaine jusqu*au 
lac Tchad et jusqu'au Niger, est, dans ses grandes divisions, 
composé des tribus suivantes : 

Touareg du Nord. — Les Kei-Ahaggar, habitant le Tahount- 
Ahaggar, imposant massif rocheux situé au cœur même des pays 
touareg. 

Les Kel-Ajjeur, disséminés au nord-est du Ahaggar, dans le 
Tassili des Ajjeur, plateau accidenté, pierreux, coupé de val- 
lées et de gorges profondes, d*un accès difficile. 

Les Kel-Ahnet ou Taïloq, nomadisant au nord-ouest du 
Ahaggar dans le massif de TAhnet. 

Touareg du Sud, — Les Ifor*as fixés dans l'Adr'ar', au sud-est 
du Ahaggar. 

Les loulliminden, cantonnés dans la zone nigritienne, qui 
s'étend entre le Niger, Agadès et Tahoua. 

Les Kel-Gress, confinés dans la région de Bemikoni-Gidam- 
bado et s'occupant de convois et de commerce. 

Les Tademaket, tribus chassées de la rive gauche du Niger et 
actuellement installées sur la rive droite du fleuve. 

Les Kel-Atr, peuplant le massif de l'Air ou Asbin au sud-est 
de Ahaggar ; sans lieu politique entre eux et sans homogé- 
néité. 

18 






:i7i KKNSEMi.NKMKMS SCIK\TI|î'IQlîKS 

Tous ces Imochar ont une origine commune ; ils se préten- 
dent, sans en apporter aucune preuve, originaires d'Arabie. 

Quand les habitants du Touat, du Tidikelt et du Gourara par- 
lent entre eux leur langage berbère, le zénatia, ils désignent 
tous les Touareg sous le nom générique de ilemtien (au singu- 
lier Elemtei). 

N'y aurait-il^as lieu de rapprocher ce nom de celui de la 
grande tribu berbère des « Lemta » qui existait au début de 
Tère chrétienne ? 

Ce nom de Ilemtien n'est plus donné par les Touareg eux- 
mêmes qu'à une seule tribu d'environ cent familles habitant 
toute le ksar de El-Barket, à quelques heures de R'at. 

Cette tribu n'est plus nomade ; elle habite dans les cases et le 
petit village avec ses jardins est sa propriété propre ; mais con- 
sidérée comme étrangère parmi les Ajjeur elle ne possède ni 
vallée ni terrain de pacage. Nettement touarègue, elle parle le 
tamachèque; par contre, elle n'est considérée ni comme noble, ni 
comme irar'ad. Ces Ilemtien paient une redevance aux Kel- 
Ahaggar ; leur chef est El-Khadj-Akhmed-ou-Taouat. 



I 1er. — Organisation politique des Ifor'as 

A. — Groupements I for as 

Les Ifor'as sont les Touareg de TAdr'ar'. 

11 existe sur les bords du Niger, au voisinage d'Aiisongo, une 
petite fraction qui se donne aussi le nom d'ifor'as ; il ne m'a pas 
été possible de retrouver de relation d'origine ou de parenté 
entre eux et la grande tribu de TAdr'ar. 

Par contre, il est un petit groupe d'Ifor'as établis chez les 
Ajjeur. Leur présence a été cause de confusions légères chez 
quelques auteurs, et MM Hannoteaux et Masqueray eux-mêmes, 
ne connaissant pas assez les Ifor'as de TAdr'ar' ont parfois attri- 
bué aux Ajjeur des coutumes et des expressions qui ne leur 
appartiennent pas. 

Ces Ifor'as fixés dans le Tassili des Ajjeur, vivent d'une vie à 




LES IFOR AS DE L*ADR*AR* 27o 

part. Ils sont là comme des étrangers, sans imr'ad, sans vallées 
et pâturages leur appartenant en propre, et sans avoir aucune 
part à Télection de Taniénoukal des Ajjeur. Cependant parce 
qu'il y a fort longtemps qu'ils sont dans le pays, leur langage est 
devenu le môme que celui des Ajjeur. On cite quelques mariages 
entre membres des deux tribus; mais ils demeurent assez rares. 

Les Itbr'as des Ajjeur forment quatre fractions : 

Les Kel-Tassili comptant une vingtaine de tentes. Les chefs 
eu sont : Ouan Abêtir et El Khadj-Hamma. 

Les Igeitaïf (20 tentes) : chef U'eliiaua. 

Les Dag-Elemlei i30 tentes) : chef Amma-ag-ldda. Cette tribu 
est considérée comme une tribu maraboutiquc ; à cause de sa 
condition religieuse on Tappelle aussi tribu des ineslemen (les 
religieux). Tous les membres portent le chapelet de la confrérie 
des Tidjanirt. Cependant les jeunes gens partent en^ guerre 
comme ceux de toutes les tribus ; seuls demeurent les chefs et 
les hommes âgés. 

LesOugqiren (23 tentes) : chef Oukha. 

Il y a enfin quatre ou cinq familles originaires des Ifor'as des 
Ajjeur qui se sont établies au Ahaggar ou dans le cercle de 
Touggourt : elles appartiennent toutes à la fraction des Dag- 
Elemtei. 

Les principales familles des Dag-Elemtei fixées au Ahaggar 
sont celles de Sidi-Mokhammed-ben-Othman, de Afellan-ag- 
Doua, de Bekta. Celles du cercle de Touggourt, ralliées au ser- 
vice de la France sont celles de Abd-en-Nebi et de Ouan-Titi. 

Des Ifor'as des Ajjeur, seule la tribu des Dag-Ëlemtei est con- 
sidérée comme religieuse et maraboutique. Les autres fractions 
portent cependant aussi le chapelet delà confrérie des Tidjania. 

B. — Castes et tribus Ifor'as 

D'une façon générale, la société touareg est basée sur une 
division en deux classes séparées : 

Les tribus nobles : ihaggaren, au sing. : ahaggar (1) ; 

(1) Ne pas confondre le mot ahaggar plur. ihaggaren, signifiant noble avec 
Texpression Kel-Aliaggar désignant les peuplades du Aliaggar. 



i76 HKiXSKIliiNKMKNTS SClENTJFKillES 

Les tribus noû nobles : imr'ad, au sing. : amr'id. 

Chez les Touareg du nord, cette différence est nettement éta- 
blie. 

Chez les Ifor'as, plutôt qu'une division en nobles et non nobles, 
on pourrait observer une division en libres et non libres. 

Les nobles se prétendent nobles en droit, étant issus d*an- 
ce très nobles. 

Les libres se trouvent dans une situation de fait qui les met 

. sur le pied des nobles parce qu*ils n'ont pas ou n'ont plus de 

nobles au-dessus d'eux. 

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Les iroKas ne sont pas, en effet, au sens strict du mot, des 
.nobles. Immigres dans TAdr'ar', sans origine anistocratique 
re'connue, ils payèrent tribu aux louUiminden pendant tout le 
^tenips que ceux-ci occupèrent le pays. Par le départ des louUi- 
minden ils devinrent libres, chefs du pays et eurent des tribus 
imr'ad ; mais cette situation de fait ne les fit pas nobles en droit 
e! ce qui met cette distinction en évidence c'est que les Ahaggar 
nobles ne se mélangent pas, en général, avec les Ifor'as. 

Toutefois cette différence juridique étant indiquée, il faut 
reconnaître qu'en pratique elle est peu marquée et sans grand 
intérêt puisque les Ifor'as libres ont les mômes droits et le^ 
mômes obligations que les Ahaggar nobles ; aussi pour plus de 
facilité nous maintiendrons aux Ifor'as la division connue en 
nobles et imr'ad. 

Tribus nobles, — Ce sont elles qui, h proprement parler, s'ap- 
pellent Ifor'as : il n'y a pas d'autre nom pour désigner les tribus 
nobles. 

11 y a sept tribus Ifor'as : 

Les Kel-Affella (sens : peuplades du Nord) nomadisent dans 
le nord de l'Adr'ar' aux pâturages des oued Tessalit et Ir'err'er 
et jusqu'à In-Tebdoq.Leur chef est Illi, chef général ou aménou- 
kal de tous les Ifor'as, vieillard de plus de 80 ans, actuellement 
impotent et incapable d'exercer son commandement : il est rem- 
placé en fait par Mokhammed Ferzou, son neveu. Cette tribu 
compte une vingtaine de tentes importantes dont les principaux 
chefs, en dehors de Illi et Mokhammed Ferzou, sont : T'ioub, 
Harouna, Samaq, Mokbeiet^ Djebeli, Zoukriu, Sidi Akhmed. 



LES IFOR AS DE l'aDR'aR* 277 

Les Kel-Affella ont probablement une origine diflFérente de 
celle des autres Ifor'as qui sont originaires de l'Asbin ou Aïr. 
Ils seraient descendants d'un arabe venu du nord, nomn^é 
Hamza, qui se disait chérif et qui se maria à une femme touareg 
de FAdr'ar'. L'origine cbérifienne de cet ancêtre est mise en douté' 
par les peuplades voisines, mais les Kel-Afella sont considérés 
comme d'une caste supérieure. 

Les Kei'Tar lit (sens : peuplades de l'oued Tar'lit) dont les 
principaux oued sont Tar'lit, Tahort, Alioug', Maret. Ils comptent 
une dizaine de tentes influentes : leur chef est Seddou. 

Les Ifergoumesseriy stationnés au sud-est de l'Adr'ar' dans la 
région de KidaL Leur chef est Alemlar'-ouan-Sidi ;ily a environ 
cinq tentes importantes. 

Les Kel Ouzzein (sens : peuplades de Toued Ouzzein) ont 
environ six tentes importantes : chef Madamada. 

Les Ta?'a/'Me//et (sens: chèvre blanche) appelés aussi Chaka- 
telem. Ils occupent le sud-ouest de l'Adr'ar', les régions de Telia, 
Tag'mart, Ir'acher-S«did. Environ cinq tentes de valeur. Leur 
che^fest Ysouf et les principaux de la tribu sont: El Monaq, 
Fenna, Mokhammed-ouanChekkou, Bou Bekrî, Aggelkrer. 

Les IbotlenateHy dont le chef est Sahib. Il existe des Ibottena- 
ten dans d'autres régions, en particulier, dans le Timetr'in oùils 
sont connus sous le nom de KeUTeniri; ceux qui habitent l'Adr'ar' 
sont complètement agrégés aux Ifor'as. Ils ont eu particulière- 
ment à souffrir des gens d'Hamoédi, chef des Kounta ; un 
grand nombre de notables de cette tribu ont été tués par eux. 
Personnages influents Kounachi, encore assez jeune, Kaoued, 
Toutou, Idriss, Arr'arona, Boujeli. Bareïba. 

Les Idenajij dont le chef est Lakhd'ar. Les Idenan sont origi- 
naires d*une grande tribu répandue dans tout le sud du Sahara. 
Ceux qui habitent l'Adr'ar' sont complètement agrégés aux 
Ifor'as. Ils sont assez pauvres, dispersés et nombreux. Ils n'ont 
que trois tentes influentes. 

Imr'ad. — Imr'ad est le masc.plur. de amr'id,au fémin. singu- 
lier on dit tamr'it et au fém. plur. tamv'îd. 

On cherche en vain une expression de la langue française pour 
traduire exactement le motamr'id ; ce n'est ni bourgeois, encore 



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278 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

moins serf OU vassal. 11 semble que ce qui donnerait le mieux 
idée de la situation respective des nobles et des imr'ad, r/est la 
c9ndition, dans Tantique cité de Rome, des familles sénatçriales, 
d'une part, et des simples citoyens, d'aulre pari. Au fond, les 
imr'ad sont des citoyens libres, mais la condition des imr'ad 
comme celle des citoyens romains varie suivant les époques et 
les régions. 

Au Ahaggar par exemple, les imr'ad entièrement libres de 
leur personne et de leurs biens, plus nombreux et beaucoup plus 
riches que les nobles de leur pays, n'ont d'aulre signe d'infério- 
rité qu'une très légère redevance payée à Taménoukal ou à 
quelque puissant chef. 

La condition des imr'ad des Ifor'asest beaucoup moins bonne. 
Le nombre de ces imr'ad est actuellement très réduit, mais jadis 
ils étaient plus nombreux que les nobles et plus nombreux aussi 
que les imr'ad du Ahaggar. Dans les tribus imr'ad de TAdr'ar', 
chaque amr'id a un noble pour seigneur auquel il doit une obéis- 
sance à peu près complète et tous les services que celui-ci 
réclame de lui. Chaque noble choisit parmi ses imr'ad quelques 
familles qu'il établit auprès de sa tente et qui aident ses esclaves 
dans tous les travaux^ dans la garde des troupeaux, la reconnais- 
sance des pAturages. Quand le noble part en rezzou ou en guerre, 
ceux de ses imr'ad qu'il désigne l'accompagnent ; les imr'ad 
vont rarement en rezzou pour leur compte personnel, ils n'y 
vont en général que sur Tordre et en compagnie de leur noble. 
Comme les tribus nobles, les tribus imr'ad ont c'ertains oued 
qui leur sont attribués en propre et des chefs portant le nom 
d'amrar (en arabe chikh, vieux, chef) ; mais une partie des 
tentes de chaque tribu est toujours auprès des nobles qui les 
ont convoquées auprès d'eux. 

A la suite des pillages des Kountas en 1901, 1902, 1903 
et 1904, de nombreuses tribus imr'ad des Ifor'as se sont enfuies 
(le l'Adr'ar' ; le nombre de celles qui sont restées est très 
restreint. 

Tribus imr'ad, — Voici les principales tribus imr'ad des 
Ifor'as : 

Les Imakelkellen ; 




LES ifor'as dk l'adr'au' 279 

Les Dandarouka^ deux tribus imr'ad des Kel-Tar'lit. Tous les 
imr'ad de ces deux tribus auxquels leur situation de fortune a 
permis l'émigration, se sont enfuis, à la suite des dévastations 
de Hamoédi, chef des Kounta, il y a quaire ans, chez les loul- 
liminden et se sont fixés auprès de Fihiroun, aménoukal des 
loulliminden. Il n'en est resté dans TAdr'ar'que quelques pau- 
vi'es diables gardés de force et qui servent actuellement de 
bergers et de chameliers. 

Les Cheman-Ammas deTAdr'ar'jimr'ad des Ifor'as en général, 
ont, en même temps que les tribus ci-dessus citées, émigré partie 
chez les loulliminden où ils ont rejoint les Cheman-Ammas 
imr'ad des loulliminden, partie chez les Kounta du fleuve. 

Les Iboralliten imr'ad des Idenan, furent toujours peu nom- 
breux ; il n'en reste actuellement que deux bommes (Ce nom de 
Iborallilen est moins un nom propre qu'un nom commun vou- 
lant dire mulâtre fils d'une femme libre et d'un homme esclave). 

Les Chebel sont imr'ad de Alemlar'-ouan-Sidi, dhef des Ifor'as 
Ifergonmessen. Ils sont presque libres, dans une très bonne 
situation et possèdent armes et méhara. Ils sont très près des 
Ifergoumessen et vivent avec eux. 

Les Kel'R'ella, imr'ad de Uli, aménoukal des Ifor'as, sont 
restés auprès de lui. Leur nombre est très faible. 

Les Igedalen de l'Adr'ar', étaient imr'ad des Tarat-Mellet. 
Beaucoup ont été tués par Hamoédi, les autres se sont enfuis 
au Denneg (Région au nord de Tahoua) où ils se sont réunis aux 
Igedalen de celte région. 

Les chefs des tribus imr'ad (amrar) ne furent jamais puissants; 
c'étaient généralement les plus riches de chaque tribu qui en 
étaient considérés comme chefs ou principaux. 

Tribus étrangères. — A côté des tribus Ifor'as et mêlés à elles 
vivent les Irréganalen, Ce mot est peut-êti'e un nom commun 
signifiant : « Boire au même puits que quelqu'un » d'où être 
voisin, être mélangé à quelqu'un. Ces Irréganaten ne sont pas 
Ifor'as et ne participent pas à l'élection de l'aménoukaLIIs vivent 
avec les Ibottenatten ; leur origine est arabe : ils descendent 
d'arabes nomades du Tidikelt mariés à des femmes touareg. 

Vers le Timétr'in et à proximité des Ibottenatten vit aussi, 









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2H0 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

souvent sur le pays Ifor'as. une tribu d'origine arabe appelée 
les Aiouaj (singul. : Touaji). Elle est agrégée aux Kounta et 
paie rimpôt par leur entremise. 

C. — Aménoukalat 



Chez les Ifor as comme dans toutes les grandes tribus touareg, 
le chef général s'appelle « aménoukal » mot qui correspondrait 
à sultan ou roi. 

un, aménoukal des Ifor'as et chef des Kel-Afella est actuelle- 
ment un vieillard de 80 ans au moins, impotent et n'ayant plus 
toute sa tête. Il eut jadis une grande réputation de justice et de 
bravoure. 

Uli a deux fils : Salem Talné et Echcherif ; et deux filles : Lalla, 
célèbre dans tout TAdr^ar' pour sa beauté et son inspiration poé- 
tique, mariée à T'ioub, et Sanikak encore jeune et non mariée. 

Etant donnée la faiblesse d'esprit de Illi, les fonctions effecti- 
ves d'aménoukal sont exercées par Mokhammed Fefzou. C'est 
UTi homme de 50 à 60 ans, intelh'gent, le verbe haut. Le père de 
Mokhammed Ferzou et lUi étaient frères. Mokhammed Ferzou 
a deux frères cadets Harouna et Samaq ; deux fils ; Et't'aieb (25 
à 30 ans), et Sidi Mokhammed (20 à 25 ans), et cinq filles toutes 
mariées. Sa femme Semmou vit encore. 

L'aménoukal en théorie dirige sa tribu et la représente vis-à-vis 
|.: des tribus étrangères. 

1 II ne reçoit aucune redevance des nobles : il ne peut deman- 

der quelque chose qu'aux imr'ad seuls; mais tandis qu'au Ahag- 
gar.les imr'ad paient annuellement h L'aménoukal une redevance 
fixée une fois pour toutes, les imr'ad des Ifor'as ne paient aucune 
redevance déterminée. Quand l'aménoukal a besoin de quelque 
chose, il se le fait donner par ses imr'ad : c'est ainsi que se ras- 
semblait le tribut de tentes et de nattes que les Ifor'as payaient 
jadis aux loulliminden et aux Ahaggar. 

Un des emblèmes du commandement do l'aménoukal est le 
tambour ou t'obol. Il n'y en a qu'un chez les Ifor'as et il est 
loujours en la possession de Inménonkal. C'est une peau de 
bœuf lendue sur un grand vase de bois demi-sphérique d'envi- 



LKS ifor'as de l'adr ah' 281 

ron 30 centimètres de diamètre. Des hommes frappent le i'obol 
avec luje sorte de bâton en peau tressée. On n'utilise le tambour 
que lorsqu'on apprend Tinvasion du pays par une troupe enne- 
mie, ou encore lorsque Taménoukal change de campement. 

On entend souvent prononcer le mot Tobol chez les Touareg. 
Son sens propre est : g'ros tambour. Comme les principaux chefs 
seuls en possèdent, ce mot est devenu synonyme de commande- 
ment, souveraineté, aménoukaljat, et par extension on l'emploie 
pour désigner Tensemble des fractions obéissant ou payant tribut 
à un même chef ou payant tribut à une fraction plus puissante. 
Ainsi on dit : le fobol de llli, le t'obol des Ifor as, le^'obol de 
Moussa. On dit aussi : un tel suit le t'obol de son père ou de sa 
mère, pour signifier qu'il appartient à la tribu de son père ou de 
sa mère et hérile de ses droits et de sa succession. 

En pratique, l'autorité de l'aménoukal est singulièrement illu- 
soire. On a comparé parfois la société touareg actuelle à la 
société féodale de la France médiévale. Cette comparaison sur 
laquelle nous aurons l'occasion de revenir est, en somme, assez 
juste sur beaucoup de points. On peut, en effet, imaginer assez 
exactement la situation d'un aménoukal vis à-vis de ses nobles 
en se rappelant celle des ducs ou rois vis-à vis des grands vas- 
saux. Mais le seigneur féodal jouissait d'un droit absolu tiré de 
sa suzeraineté et appuyé par sa force, tandis que l'aménoukal 
est plutôt un chef constitutionnel dont les ordres ne sont obéis 
que s'ils sont en accord avec les intentions des chefs inférieurs. 
Aussi l'aménoukal en est-il réduit toutes les fois qu'il s'agit de 
prendre une décision importante, à convoquer un conseil où les 
résolutions sont discutées à perte de vue. Mille influences diver- 
ses entrent en action dmsces conseils, égoïsme des uns, avidité 
des autres,. pression latente des marabouts ou même des sor- 
ciers. L'aménoukal pour faire prévaloir son avis doit recourir à 
tous les |)rocédés : il expose ses intentions, encourage les uns, 
combat les autres, s'assure certains concours, en achète certains 
autres. Son Age, sa richesse, sa réputation de sagesse lui sont des 
facteurs importants aux yeux des indécis ou des faibles ainsi, et 
surtout, que le groupement de guerriers dévoués dontil sait par- 
fois s'entourer. Si son habileté ou sa force entraînent une unani- 



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282 



RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQL'ES 



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mité, Taménoukal pourra faire exécuter la décision prise sans 
trop de difficulté comme représentant de la tribu. Mais jrlans le 
cas contraire, il faudra recourir à l'arbitrage de marabouts répu- 
tés et à de nouveaux palabres sans fin. Si quelques chefs refu- 
sent tout accord, Taménoukal se trouvera désarmé vis-à-vis 
deux et sans moyen de les contraindre ;et si même l'aménoukal 
a des dessins opposés à ceux de I unanimité ou de la majorité de 
la tribu, il pourra être lui-même déposé par les chefs inférieurs 
et remplacé séance tenante. 

Pour les décisions sans grosse importance, l'aménoukal peut 
souvent décider de lui-même, confiant dans son influence, et les 
instructions qu'il adresse ont chance d'être exécutées si elles ne 
vont pas à fencontre d'intérêts particuliers. C'est ainsi que les 
autorisations de passage, les sauvegardes données par l'aménou- 
kal sont toujours respectées, tarit par crainte de représailles que 
par un certain point d'honneur vis-à-vis des hôtes officiels. 

Succession^ — Quand un aménoukal meurt, son successeur est 
désigné par une combinaison simults^née du droit héréditaire et 
de l'élection. 

Les Tfor'as n'appartiennent pas comme les Kel-Ahaggar a la 
tribu de leur mère, mais h celle de leur père : en conséquence, 
les droits aux fonctions d'aménoukal ne se transmettent pas par 
les femmes comme chez les Kel-Ahaggar, mais par les hommes 
comme chez les Arabes. Ils sont transmissiblcs non de père à 
fils, mais de frère à frère et ce n*est que lorsque tous les frères 
sont épuisés que le droit successoral revient au fils aine du pre- 
mier frère. 

Supposons un aménoukal A qui a trois frères M, N, P et trois 
fils X, Y, Z. A la mort de A Talnè M de ses frères lui succède : 
puis le deuxième frère N succède h M, puis le troisième frère P 
succède h N. A la mort do P le fils aine X de r.iménoukal A 
succède à son oncle P, puis le frère de X, Y, succède à X, puis 
enfin le troisième fils Z succède à son frère Y. Toute la descen- 
dance de l'aménoukal A étant éteinte, la succession revient au 
fils aine de M, puis au deuxième fils de M et ainsi de suite. 

Tel est le droit héréditaire des Ifor'as. Mais il ne suffit [)as à 
un [for'as d'avoir le droit héréditaire pour être nommé amé- 



LKs ifor'as dk i/adr'ar' 283 

noukal. C'est sans doute un atout considérable, mais il lui faut 
encore être élu parle Conseil des chefs qui peut toujours choi- 
sir un autre aménoukal parmi les plus proches parents du mort 
si pour une raison de valeur ou d'influence, il considère utile 
cette modification du droit successoral. 

Le conseil d'élection est composé des principaux chefs de frac- 
tion qui sont sous les ordres de l'aménoukal ou de quelques-uns 
d'entre eux : ce n'est pas une assemblée générale de tous les Ifo- 
r'as. Il n'y a jamais plus de 5, 7 ou 10 électeurs. Les imr'ad ne 
paraissent pas ù l'assemblée et n'ont pas voix à l'élection ; c'est 
une dillérence avec les Ahaggar où les imr'ad participent à l'élec- 
tion de l'aménoukal. L'élection des amrar a lieu suivant les 
mômes principes, droit héréditaire et élection, par les princi- 
paux de la fraôlion que commande l'amrar. 

I 2. — Vie religieuse des If or 'as 

Comme tous les Touareg, les Ifor'as sont actuellement musul- 
mans. 

Il est certain qu'ils ont été jadis convertis à la religion catho- 
lique ; leur habitat, dans les premiers siècles de l'ère chré- 
tienne, était alors plus septentrional et ils se sont sûrement trou- 
vés en relation avec les peuplades latines et catholiques de 
l'Algérie romaine. La preuve en est dans la persistance dans la 
langue tamach'que de certains mots d'origine latine et manifes- 
tement chrétienne. Ainsi : 

Ange se dit « ang'elous », du latin angélus ; 

Mérite religieux se dit « amerkid », du latin mercesmercedis ; 

Péché se dit « abekkad' », du latin peccatum ; 

Fôte religieuse se dit « tafaski », du latin pasca. 

Ce sont à peu près bs seules traces de religion catholique que 
j'ai relevées chez les Touareg; mais je ne serais nullement étonné 
qu'on puisse encore trouver en certains rites une survivance 
chrétienne. 

TanJisque la plupart des Touareg, officiellement musulmans, 
sont, en général, peu pratiquants et pas du tout fanatiques, que 
beaucoup môme ignorent leurs prières et que chez les Kel- 



284 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

Ahagfgar, par exemple, on ne puisse guère citer que Moussa- 
ag-Amastan q^ui soit réellement pieux, 'les Ifor'as, hommes et 
femmes sont, en général, tous très fervents et convaincus. Tous 
font leurs prières journalières. La plupart affiliés à la secte des 
Kadria portent et disent le chapelet de Sidi Abd el-Qader-el- 
Djilani ; d'autres, moins nombreux, ont le chapelet de Cheikh-es- 
Snoussi. Quelques Ifor'as lisent et écrivent Tarabc ; mais le plus 
grand nombre, sans en connaître la langue, sait cependant par 
cœur une partie plus ou moins grande du Coran, que les fem- 
mes âgées, levées souvent vers le milieu de la nuit, récitent a 
haute voix jusqu'au matin dans leur tente. 

Il n'y a pas chez les Ifor'as môme, d'hommes ou de fractions 
consacrés aux pratiques religieuses ou à l'étude. L'éducation 
islamique des enfants est confiée à des étrangers, les Kel- 
Essouk, membres d'une tribu spéciale, touareg et maraboutique, 
qui remplissent les fonctions sacerdotales dans rAdr'ar' ; mais 
au-dessus des Kel-Essouk, les Ifor'as considèrent comme une 
autorité religieuse exceptionnelle dans le pays, un marabout 
kounta Baï, installé à Telia et qui est à la fois leur directeur spi- 
rituel et leur conseil. 

A. — Ke/'Essotf/i 

Les Kel-Essouk forment une tribu maraboutique, c'est-à-dire 
religieuse. Ils se livrent à Tétude du Coran et ^'occupent de la 
direction d écoles islamiques ; ils savent tous lire et écrire 
1 arabe bien que la langue de la tribu soit le tamaclièquc. Par 
contre ils ne portent pas d'armes, ne se battent pas et ne vont 
pas en rezzou. Ils font aussi un peu d'élevage et parfois des 
transports à cliannaux ou à banils porteurs. Comme eux, leurs 
imr'ad ne sont pas guerriers et ne portent (]ue des lances en bois 
( tarda) pour se défendre contre les bêtes qui attaquent leurs 
troupeaux. Fresque toutes les tribus Kel-Essouk habitent actuel- 
lement TAribinda, région de la rive droite du Niger : leur chef 
LM'néral est Mokhammed Ougeiiet, fixé à Ansongo. 

Les tribus principales des Kel-Kssouk sont : les Kel-Takeren- 
n.at, les Cherilen, les Kel Essakan, les Kel-Tondibi, les Kel- 



LKS IPOK AS DK I. Aim AB 



àH6 



ïegaïdit, les Kel-Gret, tribus fixées dans le voisinage du poste 
français de Bourem ; les Bgdech, les lalhoun-Aklou, les Kel- 

• 

Teglalit, les lahoun-Tegedet, les Kel-Tegaït, toutes dans la 
dépendance de Gao. Enfin r/sparties dans des zones plus excen- 
triques les Afarsilfen, les Kel-Genchichy, les KeUAdr'ar'. 

Avant les pillages des Kounta, c'est-à-dire il y a cinq ou 
six ans, il y avait répartis dans TAdr'ar' un grand nombre de 
•Kel-Essouk, formant ce que nous avons appelé les Kel-Adr'ar\ 
subdivisés en : Kel-Takerennat, chef llaroun ; Kel-Tinekkesa, 
chef Mokhammed-el-Amin ; Kel-Agadeh ; Kel-Essouk-oui-Setta- 
fenin. Les irar'ad de ces Kel-Essouk de TAdr'ar' étaient les Ibou- 
khanen et les iloukinaten. Ces Kel-Essouk formant environ 
170 tei\tes nobles et 110 tentes imr ad s'occupaient de toutes les 
questions religieuses, enseignaient les enfants et faisaient pâtu- 
rer les troupeaux. Il n*y avait pas de campement Ifor'as, si 
petit soit-il, qui n'en ait quelque représentant comme maître 
d'école ; ce n était que rarement, et en Tabsence de ce dernier, 
qu'un noble Afar'is suffisamment instruit remplissait les fonctions 
de professeur spirituel, qui n'ont rien d'avilissant et que ne 
dédaignent nullement les Ifor'as nobles. D'ailleurs, les Kel- 
Flssouk étaient tous fort bien considérés et contractaient de nom- 
breux mariages avec les familles influentes de l'Adr'ar'. Enfin, 
outre leurs fonctions scolaires, les Kel-Essouk servaient encore 
de prêtres directeurs des prières, de conseils juridiques et d'ar- 
bitres dans les cas de dissentiments de famille : à tous ces points 
de vue leur influence était considérable. En échange des servi- 
ces rendus, les Kel-Essouk recevaient des Ifor'as des cadeaux 
volontaires, appelés en arabe <( ziara )) et en tamachèque : « ta- 
kouti ». Ces cadeaux consistaient en chameaux, esclaves ou tous 
autres objets de valeur. Les Ifor'as donnaient à leurs marabouts 
Kel-Essouk un grand nombre de ces cadeaux ; ils en donnaient 
'aussi aux marabouts ambulants, Kel-Essouk ou autres, venus 
dans VAdr*ar', dans le but de récolter des aumônes ; mais ils n'en 
envoyaient pas hors de leur pays, à des mendiants étrangers. 

A la suite des excès des Kounta, en 1901, 1902, 1903, 1904, 
la plupart des Kel-Essouk de l'Adr'ar' s'enfuirentdu pays et allè- 
rent dans TAribinda rejoindre le gros de leurs tribus. Il n'y a 



286 RENSKIGNEMKNTS SCIE.XTIPIQIJKS 

plus actuellement dans TAdr'ar' que dix ou quinze tentes de Kel- 
Essouk : ils soccupent toujours de questions religieuses, mais à 
cause de leur petit nombre, ils ont perdu, au profit de Baï, pres- 
que toute leur ancienne influence. 

On trouve quelques Kel-Essouk maîtres d'école, isolés chez les 
Kel-Atiaggar et chez les Kel-Ajjeurs, mais en très petit nombre. 

• 

B. — Baï, marabout kounta de Telia 

Le marabout qui jouit de l'influence de beaucoup la plus con- 
sidérable chez les Ifor'as est Baï dont la confrérie ou zaouia est 
à Telia. 

Baï est Kounta, fils de Sidi Amer, marabout Kounta. Sidî 
Amer vint le premier s*instalfer dans le pays des Ifor'as et y 
acheta à la tribu des Tarat-Mellet, au prix de quinze chèvres, 
Toued ïella tout entier (Ir'acher oua n Telia) avec ses puits et 
qu^elques puits voisins. Les principaux de ces derniers sont : In 
Set't'efen, au nord de la vallée de Telia, où sont les mausolées de 
Sidi Amer et de son fils Sidi Moh'ammed) (?) (1) ; Talabbit, 
Ag'arag', Khanimeden, Brika (comblé), Allai (comble), Barka, 
et les deux puits de Telia, un aux portes de la kasbah, l'autre au 
milieu. Sidi Amer s'établit donc à Telia, y fonda sa confrérie ou 
zaouia et lai>sa noinadiser ses tentes dans le voisinage plus ou 
moins immédiat de sa kasbah. Il mourut à Telia et fut enterré à 
In Set't'efen. Il laissait quatre fils: Talné Siili Moh'ammed qui lui 
succéda comme chef de la zaouia; Baï, le marabout actuel qui 
succéda à son frère aîné ; Baba Ahmed et Bekâï. Il laissait 
aussi des filles, toutes actuellement décédées. Sidi Mohammed, 
fils de Sidi Amer mourut vers 1893, en laissant six fils : Sidi- 
el-Mokht'ar, Sidi Ahmed-el Bekaï, Chikh, Baba-Ahmed, deux 
autres plus jeunes, et deux filles : Lalla et une seconde plus 
jeune. Les deux fils aînés sont seuls actuellement des hommes, 
les quatre autres sont des jeunes gens. 

A la mort de Sidi Moh'amnied, Baï devint chef de la zaouia et 



i4) Il ne m'a pas éh» donné «le vérifier l'exi^^tence cJe ce»; mausolées à InSet'- 
l'efen . 



Lks ikou as i»e i/adu^ar- 287 

tuteur de ses neveux; il sera lui-même remplacé par Sidi-el- 
Mokhfar, fils aîné de Sidi Moh'ammed. Tous les fils de Sidi 
Moh'ammed habitent auprès de Baî ainsi que les deux frères 
puincs de Bal lui-même; Tun de ceux-ci Baba-Ahmed est, dans 
lcs«tentes de Baï, à la tête d'une petite zaouia succursale de celle 
de Telia. 

Baï peut avoir actuellement une quarantaine d'années. Il est 
de petite taille, maigre, le teint assez clair ; sa barbe n'est pas 
encore blanche ; il n'a pas de moustache. Son extérieur inspire 
un grand respect : il est toujours très richement habillé d'étoiles 
indigo du Soudan, de doukkali du Touat et de burnous de soie, 
taillés, non à la mode touareg, mais à la façon kounta. 11 ne 
montre sa figure en public que durant la prière ; le reste du 
temps il se couvre la tôle soit d'un pan de son vêtement, soit 
d'un haïck; il se couvre également les mains et les pieds et 
lorsqu'il tend ses doigts aux baisers des Ifor'as il les masque sous 
un voile ; d'ailleurs les indigènes eux-mêmes se couvrent la main 
de leur vêtement pour toucher celle de Baï. 

Avant la venue des Français en 1904, Baï habitait dans sa 
kasbah de Telia ; il en sortait rarement^ parfois pour aller à ses 
tentes établies dans l'oued Tella^ mais jamais pendant plus d'une 
journée afin de pouvoir toujours dans le lieu servant de mosquée 
t\ Telia, présider au moins une prière chaque jour, sinon les cinq. 
Depuis 1904 il a délaissé sa case de pierre et de pisé et mène 
sous la lente la vie nomade sans jamais s'écarter de l'oued Telia. 

Peu de personnes sont admises en présence du marabout; son 
installation respire la dévotion et en pénétrant auprès de lui les 
Ifor'as « ne peuvent retenir leurs larmes ». 11 parle peu, se 
tient longtemps en silence et laisse de temps en temps échapper 
une parole au sens profond. Sans cesse il égrène son chapelet 
d'ambre et de corail. Baï a toujours refusé de recevoir aucun 
étranger : il ne s'est pas présenté aux Français et n'a pas voulu 
de même accepter la visite des Uoui-Menia venus en rezzou en 
1904, leur faisant répondre qu'il leur serait donné ce qu'ils exi- 
geraient, mais qu'ils n'avaient nul besoin de le voir en personne. 

Il mène une vie toute de savant, parlant l'arabe et le tama- 
chèque, lisant et comprenant le Coran et tous les livres arabes. 



ÛSS RKMSKKiNKMENTS SClKNTIKIgUKS 

Son campement se compose d'une tente crhabitation et d'une 
grande tente mosquée. Là est sa bibliothèque réputée : ses livres 
remplissent trois grandes caisses ainsi que deux sacs de laine et 
deux sacs de peau, formant la charge de trois ou quatre cha- 
meaux. Au milieu de ses livres il vit avec une grande simplicité, 
ne mangeant pas de viande, ne buvant pas de lait, et se conten- 
tant d'ag^erouf (1) et de dattes pilées. 

L'influence de Baï sur les Ifor'as est considérable et sa réputa- 
tion s'étend dans tout le Sahara. Sans cesse des Touareg vien- 
nent le consulter, lui demander ses prières, se faire écrire par 
lui des amulettes, le saluer, lui apporter des présents. A sa porte 
toujours bon nombre de personnes attendent sa sortie pour lui 
baiser les mains. Son action politique est toute pacifique ; d'ail- 
leurs lui-même n'a jamais assisté à un rezzou et il se confine 
entièrement dans son état de religieux, d'homme de prières et de 
livres, et de bienfaisance : il pousse la douceur à tel point qu'il 
interdit même de faire la chasse aux lions qui parfois attaquent 
son bétail. Toutes les fois qu'on lui demande conseil, il donne 
toujours des avis de paix, cherchant à éviter les effusions de 
sang, les guerres, les querelles, les actions injustes, déconseil- 
lant les rezzou et les pillages. Ayant élevé Moussa-ag Amastan, 
aménoukal des Ahaggar, dont il est en quelque sorte le père 
spirituel, il Ta poussé à se soumettre aux Français et h vivre en 
bonne intelligence avec eux et c'estd après ses conseils constants 
que Moussa se montre d'un caractère miséricordieux, conciliant, 
pacifique, ennemi des combats sanglants. Inversement, il a 
toujours réprouvé les pillnges de Abidin-el-Kounti, son cousin, 
et de Ilammoédi, chef des Kounta. 

Baï est très riche de cadeaux reçus : il a des moutons, des 
chèvres, des vaches, des chevaux, des chamelles, des esclaves ; 
mais il fait de nombreuses aumônes et accorde jour et nuit Thos- 
pitalité à tout venant. 

Enfin à sa zaouia il instruit tous ceux qui désirent recevoir ses 
leçons et a sans cesse auprès de lui des enfants ou des jeunes 
gens désireux d'acquérir la science et la sagesse. 

(l) Ag'erout' : ^rainiuée indigène a ^'raines coineslibles. 



LES IF0RA8 DE l'aDR AR' 289 

Depuis rocciipation de Tombouctou, les Français ne sont 
jamais entrés en relation avec Bal dont l'influence alliée pour- 
rait nous être d'une utilité incontestable. En 1904, il fut traité 
plutôt en ennemi. Il y aurait lieu d'éviter, au début tout au 
moins, pour les Européens, de chercher à le voir directement, 
mais il ne manque pas de personnages de valeur et d'influence 
à Tombouctou, par l'intermédiaire de qui il serait possible de se 
mettre d'accord avec Baï et de canaliser à notre profit l'influence 
prépondérante et indiscutée qu'il détient dans tout le désert. 



C. — Amulettes 

Les amulettes sont d'un usage constant chez tputes les popu- 
lations mahométanes ; les Touareg en font une véritable débau- 
che : sur la poitrine ils en ont de véritables paquets de vingt 
ou trente centimètres d'épaisseur. 

Ce sont surtout les hommes, Ahaggar et Ifor'as, qui portent les 
amulettes; les femmes en ont peu. Mais l'amour en est poussé 
à tel point chez les gens de l'Adr'ar' qu'ils en portent même qui 
ne contiennent aucun écrit. 

D'une façon générale cependant, quand un homme désire une 
amulette il se fait écrire par un marabout Kel-Essouk un papier 
destiné à produire l'effet demandé et contenant quelques versets 
du Coran. 

Ceci fait, le papier est remis à un artisan (en arabe màllem, en 
tamachèque ined') pour qu'il soit enclos dans un étui de métal, 
argent, cuivre, fer-blanc, ou à la femme d^un artisan si Tétui doit 
être cousu en cuir, ou en peau. 

Les amulettes sont portées sur la poitrine en gros paquet de 
20 ou 30 sachets suspendus au cou, ou encore au bras, à la 
ceinture, au turban. 

Les petits enfants, parfois même les chameaux, en sont eux 
aussi dotés. 

Les amulettes s'appellent en tamachèque tiraout, pluriel tira 
(écrit). 



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^^*0 RKNSKKiNKMKNTS SCIKNTIFlgi KS 

D. — Pèlerinage à la Mecque 

Il n'y a que très peu, peut-être même pas dlfop'as qui aient 
fait le pèlerinage à la Mecque. Au temps jadis on en cite 
quelques-uns qui passèrent par le Ahaggar-R'at-R'adamès et 
Tripoli. 

E. — Amnônes et repars pieux 

11 est d*usage que chaque jeudi soir, chaque Afar'is, homme, 
femme ou enfant fasse une aumône qui consiste le plus souvent 
en nourriture. Même les pauvres et les enfants qui ne possèdent 
presque rien donnent un peu de leur repris du soir. D'ordinaire 
cette aumône n'est pas faite à des marabouts^ mais à n importe 
quel pdu^re du' voisinage, à un amrld, à un esclave dénué de 
tout. 

F. — Consultation aux Morts 

La prédiction de Tavenir qui a préoccupé toutes les races, 
revêt chez les Touareg la forme de consultation aux Morts. 

Lorsqu'on est inquiet d*un absent, lors(ju*un rezzou parti 
depuis longtemps n'est pas de retour à Tépoque présumée et 
qu'on est sans nouvelles de lui et dans Tinquiétude ; lorsqu'on 
projette une expédition, une entreprise quelconque et qu'on 
désire savoir si le résultat en sera heureux, ou dans tout autre 
circonstance de ce genre, on fait une incantation auprès d'un de 
ces tombeaux ante-islamiques appelés « adebni »,très nombreux 
dans l'Ahaggar, TAhnet et TAdr'ar', et où sont enterrés les hom- 
mes d'une race inconnue aux Touareg et qu'ils appellent « Izab- 
baren ». 

Chez les Ifor as, voici comment a lieu cette cérémonie : 

Une des femmes les plus vieilles et les plus pieuses du cam- 
pement, une de celles qui passent tout le jour en prière, se lave 
le corps d'eau claire, se revêt d'habits entièrement neufs et se 
pare de tous ses bijoux. 

Accompagnée de la plupart des hommes et des femmes du 
voisinage, elle se rend vers midi à Tua de ces tombeaux ante- 



LES ifor'as de i/adr\r* • ^91 

islamiques. Là, elle place à côté d'elle en la dressant toute 
droite, une sorte de figurine, de poupée, haute d'environ trente 
centimètres et représentant une jeune fille, habillée de petits 
morceaux d'étoffes neuves de la forme des vêtements d'une 
jeune femme, et parée aussi des bijoux habituels aux femmes. 
Ceci fait, les assistants couvrent la vieille femme et la poupée 
de cinq ou six doukkali épais de manière que règne une obscu- 
rité complète. La vieille femme alors s'assoupit : au bout de 
quelques instants, elle entend la poupée parler aux absents et 
les absents lui répondre. A la fin du dialogue, si la nouvelle a 
été heureuse^ la poupée fait entendre ce sifflement particulier 
qui pour les femmes est signe de grande joie ; si, au contraire, 
la nouvelle est mauvaise, la poupée ne siffle point. Au bout d'un 
certain temps, l'assistance qui s'était retirée à une centaine de 
mètres, revient à Tappel de la vieille femme, qui sort tout en 
sueur et raconte ce qu'elle a entendu/ 

Abd-el-Kader, un de mes guides, m'a raconté ceci : « J*ai en 
personne, assisté une fois à une consultation chez les Ifor as ; il 
s'agissait d'un rezzou parti depuis longtemps pour l'Air, dont on 
était sans nouvelles et fort inquiet. La vieille annonça la mort 
d'un membre du rezzou et le retour des autres, dépouillés mais 
vivants, pour le jour même ou le lendemain. Cela arriva comme 
la femme l'avait prédit ». 

G. — Superstitions 

Dans l'Adr'ar', les superstitions sont nombreuses ; en voici 
quelqufs-unes qui montreront l'état d'esprit des Ifor'as sur celte 
question : 

Lorsqu'un homme meurt de mort violente, il fait durant les 
nuits, entendre de grands cris et des gémissements ; beaucoup 
de gens craignent de passer la nuit à proximité de son tombeau, 
non qu'il arrive du mal à ceux qui se couchent dans ce voisi- 
nage, mais à cause des clameurs effrayantes qu'on y entend. 

Il y a dans le pays des Ifor'as beaucoup de génies (en arabe 
djinn, en tamachèque elchin). On ne dit pas qu'ils habitent plus 
particulièrement certaines régions que d'autres, toutefois oer- 



^92 f RKNSKKÎNKMKNÏS SCIKNTIFIQliKS 

tains arbres sont un de leurs refuges de prédilection. Tel]|est 
Tarbre appelé « ag'ar » à Tombre duquel les Touareg ne se cou- 
chent guère sans avoir dit : « Au nom de Dieu, clément et misé- 
ricordieux >') et sans avoir blessé Técorce à coup de pierre, de 
bâton ou de couteau pour en chasser le djinn. « Cependant, m'a 
dit un informateur, je m'y suis couché sans prier et sans frapper 
Técorce, hier encore ; j'y ai coupé du bois pour cuire mes ali- 
ments et il ne m'est jamais arrivé aucun mal w. La présence des 
génies se fait surtout remarquer en ce qu'ils pénètrent dans le 
corps des hommes ou des femmes, qu'ils rendent alors comme 
fous. On s'assure que la cause de la folie est bien la présence 
(j*un génie en apportant un livre particulier, écrit en arabe, et 
contenant la liste de toutes les maladies ; lorsque le malade ou 
son représentant pose son doigt sur la liste, le doigt tombe tou- 
jours sur la maladie dont souffre le malade ; et si l'indication 
certifie la présence du génie, le possédé est traité par Fapplica- 
cation d'amulettes et par des fumigations d'encens. 

Les rêves ont aussi des significations ; ainsi quand un Âfar'is 
rêve qu'il est mort, c'est une assurance qu'il jouira, au contraire, 
d'une longue existence. 

J'ai entendu dire qu'il n'y avait pas de sorciers parmi les Ifo- 
r'as mêmes ; mais chez les Kel-Essouk et parmi les Arabes de 
passage, il y a souvent des faiseurs de sortilèges et des prestidi- 
gitateurs. Les sortilèges sont, en général, des écrits ; les uns, 
tracés sur un papier doivent être portés sur les personnes ; 
d'autres, également sur papier, doivent seulement toucher telle 
et telle personne pour produire leur effet. Certains sortilèges 
sont écrits sur un vase où l'on verse de l'eau ou du lait ; l'encre 
se dissout dans le liquide que l'on fait boire aux gens qu'on 
désire envoûter. Ces sortilèges ont pour but de se faire aimer, de 
faire haïr un concurrent, de produire un mal quelconque ou de 
protéger d'un danger. 

« Si je suis dans un pays où il y a des lions et que le soir venu, 
un de mes animaux soit égaré ou resté seul au pâturage, je vais 
trouver un taleb et je lui dis : « Lis-moi quelque chose pour 
« que le lion ne mange pas mon méhari ». Le taleb lit quel- 
ques paroles et le lion ne touchera pas à mon animal. » 



^ 



' - • ' 293 



LES IFOR AS I)K h ADR AR 

Il existe un homme, nommé Mahaha, de la tribu des Kel- 
Takerennat (Kel-Essouk) qui jouit du pouvoir de prendre une 
poignée de terre et de la transformer en sucre, en argent... « Un 
jour un de mes parents, Sidi-Akhmed n'avait plus de sucre ; il 
alla trouver Mahahaet lui donna une gandourah en le priant de 
lui changer un peu de tprre en sucre. Sidi Akhmed mit un peu 
de terre dans sa propre gandourah, et en fit comme une sorte 
de petit sac qu'il tint à la main ; Mahaha imposa ses mains, 
récita quelques paroles et cracha délicatement sur Tétofife enve- 
loppant la terre. On ouvrit alors la gandourah : la terre était 
transformée en sucre ! J'étais présent ainsi que beaucoup d'au- 
tres personnes. SidiÂkhmed but le thé avec ce sucre ; moi je ne 
voulus point en prendre parce que Mahaha est non pas un saint, 
mais un sorcier ». 

Les Ifor'as prétendent que les génies hantent les anciens 
emplacements de campements, les cendres des foyers, les lieux 
où du sang a été répandu. Aussi les tentes ne sont-elles jamais 
placées en ces endroits ; le sang des animaux, les cendres des 
foyers sont emportés et jetés au loin. 

Les gens instruits enterrent les cheveux et les ongles coupée. 

En général, les Touareg ne font pas de sortilèges avec toutes 
les horreurs, cervelles, morceaux de doigt, qui sont d'usage 
constant chez les sorciers du Touat et du Tidikelt. 



§3. — Armes et guerres 



A. — Armes 



Les Ifor'as, bien qu'étant de caractère doux et pacifique, sont 
une tribu guerrière parce que les nécessités de leur existence 
les ont obligés à se défendre souvent et à attaquer parfois. Ils 
ont le même armement que tous les Touareg en général. Tous 
portent l'épée, la lance en fer ou parfois en bois, le bouclier; 
beaucoup ont le poignard de bras, certains le fusil, très peu le 
pistolet. 

Epée (en tamachèque takouba). — Tous les Ifor'as nobles ou 



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294 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

imr'nd ont Tépée ; c'est en quelque sorte Temblème de la virilité 
et dès que vers 13 ou 14 ans, les jeunes gens ont obtenu de leurs 
parents le droit de la porter, ils s'en parent avec fierté et ne la 
quittent pour ainsi dire jamais. Ces épées ont une lame large, 
longue, tranchante de chaque côté ek sans pointe ; la poignée 
est en croix et rappelle les anciens glaives romains. Les Ifor'as 
les tiennent sans cesse affilées en les ./rottant contre des mor- 
ceaux de fer ou des briquets ; enfermées en un fourreau de cuir, 
elles sont suspendues en bandoulière par un cordonnet de 
roton blanc, ou par des cordelettes rouges tressées. Toutes ces 
épées sont dans le pays depuis une époque reculée ; elles pas- 
sent de main en main et leur origine est inconnue. Il y a 
plusieurs qualités de lames : il n'est pas d'usage de les mettre à 
l'épreuve; on les estime à simple vue. Les gravures diffèrent 
suivant les fabriques ; leur identification permettra peut-être de 
préciser les relations commerciales des Touareg au xviii° siècle 
et au début du xix®. 

La lame la plus estimée des Touareg est la « tezr'ait (fig. 1, 
2, 3). La trempe en est bonne ; le fer assez noir. On certifie 
qu'avec une tezr'ait, un homme vigoureux tranche son adversaire 
de Tépaule au bassin. La valeur marchande de cette épée est 
d'un jeune chamelon de 4 ans (aqenallbud) c'est-à-dire de- 120 
à 150 francs. 

Moins estimée que la tezr'ait, mais fort bonne encore est la 
taheli (fig. 4 et o) (taheli, nom tamachèque d'un roseau appelé en 
arabe berdi). 11 y a deux espèces de taheli, la taheli tamellouat 
(taheli blanche) et la taheli taset't'afet (taheli noire). 

Très voisine et aussi estimée que la taheli est la tabalaq (fig. 6). 

Enfin réservée aux imr'ad et gens de peu, la dernière qualité 
est la mesri (égyptien) (fig. 7 et 8). 

Lance, — Tous les Ifor'as portent la lance, à cheval et à méhari. 
Les lances des nobIcS, tout en fer, cerclées et ornées de cuivre, 
recouvertes de peau h remplacement où la main les tient, ont 
une pointe très mince et barbelée; elles s'appellent allar'. Les 
imr'ad et les gens peu fortunés ont des lances à manche de bois 
appelées tard'a; le fer en est beaucoup plus large et n*est pas 
barbelé ; les tard'a ont un talon garni de fer. Les lances des Ifo- 



lE» IFOB AS m: t. ADR AH 



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296 REISSEIONEMENTS SCIENTIFIQUES 

r'as sont, en général, fabriquées au Soudan ; les forgerons du 

pays sont capables de les réparer, mais non d*en faire de neuves. 

Bouclier, — Les boucliers que portent les Ifor'as sont faits 

quelque fois en peau de girafe et viennent alors de TAlr, plus 

souvent en peau d*oryx ; ils sont garnis de dessins linéaires en 

croix et ont à l'intérieur une poignée métallique rivée ; les for- 

•i< gérons Ifor'as les font entièrement quand on leur en fournit le 

: cuir. 

*: Lorsqu'ils se déplacent à pied, les Touareg prennent leur 

lance mais rarement leur bouclier ; quand ils montent à méhari 
ils accrochent toujours le bouclier au dossier de leur selle. 
E Poignard de bras. — Les poignards de bras sont fabriqués 

if * par les Ifor'as même au moyen d'épées cassées; la poignée en 

bois a la forme d*une croix mais est faite d*une seule pièce; 
l'étui en cuir est garni d un gros bracelet où les Touareg passent 
le poignet. 

Fusils — Il y avait, il y a quelques années, plusieurs catégo- 
j» ries de fusils dans TAdr^ar' : des fusils à deux coups, à capsule ou 

* \ à pierre, vieux fusils de chasse européens ; des fusils à un coup, 

K à canon court et à capsule, sorte de mousquetons ; des longs 

fusils arabes à pierre ; quelques fusils à tir rapide à un coup. 
Depuis quelque temps un nombre assez important de fusils Gras, 
modèle 1874, ont été introduits, venant «par rintermédiaire de 
la Grèce, puis de la Turquie) de Tripolitaine où des Ahaggar 
les achètent aux Ajjeurs au prix d'un chameau (150 fr.) et les 
revendent aux Ifor'as au prix de deux chameaux. Dans ce prix 
est compris une quarantaine de cartouches d'assez mauvaise 
qualité. Remarque curieuse : les fusils à tir rapide et particuliè- 
rement ceux qui ne sont pas à répétition sont connus chez les 
Touareg sous le nom de « Chassebo », pluriel « Chasseboten » ; 
il est bizarre de retrouver jusque dans TAdr'ar' cette déformation 
de notre mot « Chassepot ». 

Pistolets. — Il y a chez les Ifor'as quelques pistolets, soit 
pistolets arabes, soit pistolets à capsule. 
i Les Touareg appellent la lance en fer : allar' ; la lance en bois : 

tard'a; le bouclier : ar'er; le poignard : tileq (chez les louUimin- 
den : gozma) ; le fusil : elbaroud' ; le pistolet : tamar'dart. 






LES IFORÂS DE l'aDr'ar' 297 

B. — Escrime 

Les Ifor'as sont, en général, fort habiles à manier leurs 
armes ; ils s'exercent d^s leur jeune âge. 

Les jeunes garçons, qui n'ont pas encore Tàge de prendre le 
bouclier, et lorsque leurs parents ne les oblifcent pas à garder 
leurs troupeaux, luttent entre eux avec de petites lattes faites en 
tiges de merkba, sans boucliers. 

Chaque matin, très peu de temps après le lever du soleil, les 
jeunes hommes sortent de la tente, armés de Tépée et du bou- 
clier et s'amusent h l'escrime du sabre. Les novices et mal 
habiles ont au lieu d'épée un bâton ; jusque vers neuf heures 
du matin, ils font assaut ou regardent leurs camarades, et reçoi- 
vent conseils et leçons des plus expérimentés. 

Lorsque les débutants ont acquis au bâton une certaine habi- 
leté, ils prennent Tépée même ; on ne doit frapper qu'avec le 
plat de la lame pour ne pas abîmer les boucliers et pour rendre 
moins dangereux un coup maladroit : on ne se sert du tran- 
chant qu'à la guerre. Certains Ifor'as arrivent à une grande 
adresse ; on en voit couper d'un coup d'une épée affilée le voile 
du front ou de la bouche de leur adversaire sans entamer la 
peau. Bref, pendant toute la matinée ou n*cntend dans les cam- 
pements Ifor^as que le cliquetis des épées ou le bruit des bâtons 
frappant les boucliers. 

Lorsque les jeunes Ifor'as sont devenus savants à cette escrime, 
ils apprennent le maniement de la lance. Cela consiste, non à 
lancer l'arme, mais à bien Téquilibrer en main et à la faire 
vibrer dans les doigts. Le jet de la lance est assez rare. 

Ce n'est qu'après avoir parcouru toutes ces phases de leur 
instruction guerrière, que les Ifor'as s'instruisent dans le tir des 
armes à feu. 

Cette longue éducation militaire fait des Ifor'as des gens con- 
fiants en eux-mêmes dans le combat et redoutés de leurs adver- 
sairse. 

G. — Bezzou 

Les Ifor'as ont parmi les Touareg une réputation de bravoure 
méritée. Sont-ils plus courageux que les Ahaggar? La réponse 



298 RENSKIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

serait malaisée, car chez les uns comme chez les autres il est des 
hommes de valeur et qui firent leurs preuves ; toutefois la fuite 
est plus honteuse aux yeux des Ifop'as qu'à ceux des Ahag^gar. 
Pour ces derniers fuir n'est qu'une manœuvre ou une ruse. 
Pour les gens de TAdr'ar' c'est au contraire toujours une lâcheté, 
serait-ce même en présence d'un ennemi plus nombreux et 
beaucoup mieux armé. Mais vis-à-vis des Arabes de la région 
du Niger, la supériorité des Ifor'as est incontestable et s'ils 
furent vaincus en ces dernières années: c'est grâce à nos fusils 
prêtés aux Kounta contre lesquels ils n'avaient guère que leurs 
épées ou leurs lances. 

Les jeunes Ifor'as aiment les rezzou et les expéditions mili- 
taires qui leur permettent de montrer leur bravoure ; là ils prou- 
vent leurs qualités viriles, de là ils ramènent parfois- la gloire, et 
toujours les récils héroïques qui plus tard, dans les ahal, leur 
procureront l'altention et l'amour des femmes. Ces rezzou 
comptent un nombre variable de guerriers; en général de vingt 
à cent. Parfois les Ifor'as partent seuls, parfois ils se mêlent à 
des Ahaggar ou à des Taïtoq. Ils vont le plus souvept vers le 
Dennegou TAïr pour razzier les troupeaux, les chameaux ou les 
esclaves; mais on ne touche jamais aux femmes libres qui sont 
toujours respectées et protégées. 

Lorsqu'il s'agit de venger une offense faite à la tribu, ce sont 
en général les chefs eux-mêmes qui forment le rezzou, mais il 
arrive aussi que des jeunes gens audacieux et entreprenants, 
excités par l'amour du pillage ou de la guerre groupent leurs 
amis et partent... Nobles et imr'ad vont de pair, chaque noble 
emmenant ceux de ses gens qu'il juge assez courageux ;. mais 
rarement les imr'ad partent sans leurs seigneurs, l'ous les guer- 
riers sont à méhari; on n'emmène ni bats, ni piétons ; chaque 
homme a sa monture. 

Les plus réputés conducteurs de rezzou chez les Ifor'as sont 
Safikhou, neveu d'illi, aménoukal, et Alemlar qui est un peu 
vieilli actuellement. 

Au retour les prises sont partagées également entre tous les 
combattants, nobles et imr'ad, sans distinction. Seul le chef 
reçoit outre sa part, un objet de prix, soit un, parfois deux très 




LES I FORMAS DE l'aDr'aR 299 

beaux méhara, soit quelque bel esclave. Aucun autre prélève- 
ment n'est fait sur Tensemble des prises, ni pour Taménoukal, 
ni même pour le guide. Ce dernier est en principe le chef du 
rezzou lui-même, car les routes sont en général connues de tout 
le monde. 

Mais si parfois les Ifor'as vont piller les peuplades voisines, il 
arrive fréquemment aussi que par représailles ou poussés par 
l'amour du butin, des rezzou étrangers s'abattent sur le pays de 
TAdr'ar'. Les principales tribus qui viennent ainsi y razzier sont 
soit des fractions du Denneg ou de l'Aïr, soit des Kounta ou 
Bérabich, soit même depuis quelques années des Ouled-Djérir, 
Beraber, Doui-Menia, originaires du Tafilalet. Et comme le 
pays est ouvert en toutes directions, que le massif de In-Tamaq- 
qoust dans TAdrar Ter'arr'ar est un refuge plutôt illusoire, les 
Ifor'as sont souvent impuissants à se défendre, et ont besoin de 
s'assurer par le payement d'un tribut le secours des Ahaggar et 
des Taïtoq. Sitôt qu'est annoncé le voisinage d'un groupe 
ennemi, des éclaireurs et des vedettes s'embusquent à quelques 
jours de distance des pAturages et des tentes. Et dès que le 
rezzou a été aperçu ou qu'on a la certitude de sa présence pro- 
chaine, les chefs immédiatement avertis replient en toute hâte 
les campements avancés (alarme : en t. akouri ; vedette éclai- 
reur, tid'af). 

L'aménoukal fait frapper le tobol ; par des feux ou des cour- 
riers rapides il avertit les fractions éloignées et autour de lui 
groupe les combattants. Si l'importance de l'ennemi permet 
l'espoir d'une résistance heureuse, les Ifor'as s'avancent à la ren- 
contre de leurs adversaires, pendant que les troupeaux et les 
tentes, laissés en arrière, vont se mettre en lieu sur. Mais s'il 
apparaît évident que la lutte sera trop inégale et trop faibles les 
chances de succès, les tribus se dispersent et cherchent leur 
sauvegarde en s'éparpillant dans les adrar ignorés. Mais quelle 
que soit la rapidité de l'invasion, jamais on n'abandonne aux 
ennemis les femmes et les enfants. Les Ifor'as se dispersent en 
emmenant leurs familles ou bien attendent avec elles l'ennemi 
et parfois la mort. 

Récits (le rezzou, — Voici deux récits de rezzou exécutés par 



300 • RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQrES 

les IFor'as. Il en est de plus pathétiques et de plus émouvants ; 
mais des expéditions comme le rczzou des Taïtoq en 1907 sont 
rares, et les récits ci-dessous n'ont que le but de montrer ce que 
sont les entreprises pour ainsi dire normale*s des Ifor'as. Je 
laisse^ la parole à l'informateur. 

A. — (( J'étais à commencer parmi les tribus Ifor'as. Ceux 
dans la tente de qui je me trouvais me dirent : « Viens donc toi 
aussi ramener des bœufs et des moutons et des méhara, ou bien 
mourir ! » Je leur dis : « Soit, jirai ». Nous nous réunîmes 
aux puits de Dourit; chacun de nous était à méhari et nous 
avions nos fusils. Et nos provisions ne consistaient qu'en lanières 
de viande de veau séchée, mêlées àdesmorceauxdetikamarin(l). 
Au moment du départ nous nous trouvâmes trente ; notre chef 
fut R'ali-ou-Louini, un Afar'is delà fraction des Kel-Afella. Nous 
partîmes droit vers le Sud dans la direction du Fleuve ; et nous 
cheminions au début du jour, mais bientôt pour masquer notre 
marche nous n'allâmes plus que de nuit et nous nous terrions 
pendant tout le temps que le soleil était levé. Nous marchâmes 
ainsi dix étapes et le matin du onzième jour au lever de l'Etoile 
(Nejma) nous aperçûmes une dizaine de tentes d'Arabes, d'im- 
r'ad d'ioulliminden et de nègres libérés, toutes groupées en un 
point qui pouvait être encore h quatre jours du Fleuve. Profitant 
des dernières ombres de la nuit, nous nous approchâmes des 
tentes, et soudain tous ensemble nous déchargeâmes nos fusils. 
Nous tirions en l'air pour effrayer seulement et il ne nous fut 
point nécessaire de tirer une seconde fois î Les gens des tentes 
réveillés en sursaut crurent que tout le Ahaggar était tombe sur 
eux et dans un aflbilement qui nous fit rire, hommes, femmes, 
enfants se sauvèrent à pied sans rien emporter ni vêtements ni 
montures. Seules quelques femmes restèrent au milieu des tentes 
abattues et déchirées : nous ne leur fîmes aucun mal. Nous enle- 
vâmes deux cents bœufs et dix chameaux laissant tout le reste : 
moutons, tentes, et contenu des lentes. Hien d'autre ne fut pris 
et nous partîmes à grande allure marchant nuit et jour pour 
échapper aux poursuites possibles. Le septième jour nous cam- 

(1) ïikamarin : fromage blanc séché ot durci. 



I.KS IFOH AS DK L ADKAR' 301 

pions à nouveau près de Dourit : le chef du rezzou R*ali-ou- 
Louini, reçut un chameau et cinq bœufs en plus de sa part; le 
reste fut scindé en trente lots égaux. J'eus le mien que j'échan- 
geai parla suite contre trois esclaves; je ramenai ces derniers 
au Tidikelt où je les vendis. » 

B. — « Il y a une dizaine d'années je fis partie d'un rezzou 
d'Ifor'as contre les Kol-Ahnet. J'étais à commercer dans TAdr'ar'. 
Je me trouvais ^i la tente de Ouhenna, homme très riche de la 
tribu des Kel-Afella. Ouhenna me dit, et avec lui tous les autres 
jeunes gens de la tribu : « Viens avec nous en rezzou contre les 
Kel-Ahnet avec qui nous sommes en guerre ». J'étais jeune, 
audacieux et sans sagesse et je répondis : « Ne le dites à per- 
sonne, dissimulez ma présence et j'irai avec vous ». Car j'étais 
en relation avec les Kel-Ahnet et en bons termes avec eux. Au 
lieu de réunion choisi dans l'oued Tesamaq nous nous retrou- 
vâmes 40 méharistes armes de fusils.' Notre troupe passa à 
In-Ouzel, à Timissao, à In-Hiaou (InZize), à Aït-Leka puits non 
permanent de l'Ahnet où nous trouvâmes un peu d'eau. Nous 
avions dépassé ce puits d'une journée quand nous aperçûmes 
au lojn les campements des Taïtoq et des Kel-Ahnet. Mais ceux-ci 
avaient eu connaissance de notre rezzou et nous vtmes groupées 
toutes ensemble les tentes dressées, et dans les parcs les méhara 
sellés, les chameaux, les moutons et les chèvres sous la garde 
des esclaves en armes. Il y avait là beaucoup plus de guerriers 
que n'en comportait notre troupe elle-même; dans ces condi- 
tions il nous était impossible d'attaquer. Rapidement nous tour- 
nAmes bride et en toute hâte nous fimes retour au pays Ifor'as 
sans avoir pu même prendre un pot de beurre. » 

D. — Guerres intestines 

Comme dans les pays plus civilisés, quelquefois les Ifor'as se 
font la guerre entre eux ; le motif habituel est une contestation 
de pâturage, chaque fraction revendiquant pour soi-même tel 
oued ou telle région. Mais, exemple à méditer, les fractions Ifo- 
r as n'oublient jamais qu'elles sont frères ; les guerriers ne tirent 
pas de coups de fusil et ne se blessent pas avec le sabre ou la 



Îl02 ilKN'SKir.NKMEN TS SCIK^TIFIgl KS 

lance. Ils se contentent de se mesurer en une série de combats 
singuliers où chacun cherche à fendre et à découper le bouclier 
de cuir de son adversaire. Et c*est le parti qui à la bataille a eu 
ses boucliers les plus abimés qui est déclaré le vaincu et doit 
céder à Tautre. 

Il y a sLx ans les Kel-Afella et les Kel-TarMit se disputèrent la 
possession d'un pâturage de Foued Tabankort. Pour vider le 
différend soixante-dix guerriers des Kel-Afella donnèrent aux 
Kel-Tar'lit rendez-vous au puits de Ouzzein et montèrent à 
méhari. Mais Taménoukal llli et son frère Leminna s'opposèrent 
formellement à leur départ et les retinrent. Cependant le neveu 
dllli, Safikhou, entreprenant et fier, échappa avec 25 jeunes 
Ifor'as à la surveillance de son oncle et, avec eux, se hâta vers le 
champ clos. Les Kel-Tar'lit s'étaient levés aussi au nombre de 65, 
mais sur Tannonce que leurs adversaires avaient été retenus, ils 
étaient repartis chacun chez soi, sauf vingt qui, près du puits, 
avaient dressé les tentes et étaient restés là. 

De loin ces vingt virent arriver Safikhou et ses compagnons. 
Ils sautèrent* sur leurs boucliers qui pendaient À des ag'ar (1) et 
s'élancèrent à la rencontre de leurs adversaires en criant à pleins 
poumons : « lou ! iou ! iou ! aba mat ti ouen ! Safikhou de h ! » 
(lou, iou, iou, meurent vos mères! Safikhou, viens ici). Safikhou 
et ses guerriers s'élancèrent à bas de leurs méhari, mirent bou- 
clier au poing et coururent sus à leurs adversaires en criant eux 
aussi : « Aba mat ti ouen ! Nek d arer' ! » (Meurent vos mères ! 
me voici !) 

Sabre en main Safikhou s'avança le premier et marcha contre 
Elminna le chef des Kel-Tar'lit. Le choc fit vibrer les lames et 
Tassant fut furieux des deux chefs cherchant à entailler les bou- 
cliers luisants. Mais celui de Safikhou était à peine entamé 
quand le jeune Kel-Afella d'un coup terrible fendit en deux le 
bouclier d'Elminna du haut en bas, en criant : « Isinen Lalla ! » 
(Par les Dents de Lalla) ! 

Les deux guerriers se retirc'^rent ; deux autres les remplacèrent 
et firent assaut à leur tour. Tous entrèrent en lice. Et les bou- 

I) Ati'ar sorte H'arhie. 



LKS IFOR*AS I)K l'aDr\\K* 3(^3 

cliers des deux partis furent également entamés; toutefois d'un 
commun accord la victoire fut donnée au parti de Safiktiou en 
riionncur du beau coup d'épée qu'il avait frappé. 

Les deux partis alors se groupèrent, se léjouirent ensemble de 
la paix et tous buvaient fraternellement le lait dans des jarres de 
bois quand arrivèrent épuisés cinq envoyés d'Uli pour retenir 
Safikhou dont on craignait des violences ! 

Quand la belle Lalla, la fille d'Illi, apprit le grand coup d'épée 
que son cousin Safikhou avait frappé en son honneur, elle lui 
dit : a Dorénavant ne m'invoque plus dans des combats livrés 
entre frères ; ne me nomme qu'en présence de Teunemi et 
quand tu couperas des tôtes ! » Mais Safikhou lui répondit: 
« Ce coup-là vaut bien une tête ! » 



§ 4. — Maladies 

Voici quelques-unes des maladies les plus fréquentes de 
TAdi-'ar' et pour certaines les remèdes indigènes employés : 

Pefife vérole (en tam. bedi). — Vient par épidémies espacées, 
elle est bénigne et peu meurent de cette maladie. 

Honrjeole (en tam. loumet). — Endémique dans le pays mais 
près jue toujours très bénigne, se guérit sans médicaments 
après quatre ou cinq jours. 

Fièvre (en tam. taz'z'aq). — Le remède employé consiste à 
faire brûler de 1 encens venu de Tombouctou et de faire des 
inhalations (encens ; akararou). 

Syphilis (en tam. amabar). — Cette maladie est assez peu 
répandue dans l'Adr'ar' alors qu'elle est au contraire très fré- 
quente au Ahaggar. Le traitement consiste a arracher la tète 
des boutons ou a gratter les plaies avec un couteau et à sau- 
poudrer ensuite d'un médicament obtenu en pilant le fruit de 
Tétel (en tam. tckourmest; en arabe mekerkeba). 

Maux d'yeux (en tam. ahennag ). — Contrairement encore à 
ce qui est au Ahaggar, les ophtalmies sont ici peu nombreuses. 
Pour les combattre on se sert d'un remède appelé «< bou sousou » 
sorte de matière blanchâtre assez semblable à du plâtre et qui 




304 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

viendrait de Tombouctou où je n*ai pas pu le trouver sous ce 
nom. On se sert encore comme médicament de clous de girofe. 
On enveloppe le bon sousou dans un petit morceau d'étoffe 
propre, et on le trempe dans Teau jusqu*à ce qu'il soit amoli 
et imprégné de liquide : puis on le presse au-dessus de l'œil de 
manière à y faire tomber quelques gouttes. Quant au clou de 
girofe, on en fait tomber simplement quelque parcelle dans 
l'œil. 

Rhumatismes (en tam. tesemd'i ta n ir'esan [froid des osj). — 
Très fréquents dans le pays des Ifor'as où en ont toutes les per- 
sonnes âgées : il n'y a pas de remède connu. 

Gonhorrée. (en tam. tesemd'i [le froid]). — Aussi commune 
chez les Ifor'as que chez les Abaggar. 

Rhume de cerveau (en tam. g'abourou). — Le remède consiste 
a verser du piment rouge ou du poivre noir dans du lait froid 
ou chaud, ou encore dans de la taraouaït et à boire cette 
infusion. 

Blessures. — Les blessures d'armes à feu, de sabre ou de 
lance sont soignées en versant dans la plaie du beurre ou de la 
graisse fondus et encore chauds. L'orifice est enduit d*UQe 
poudre faite de soufre et de kohol pilé, et sitôt que ce médi- 
cament a été placé, on approche de la blessure un fer rouge 
de manière que le soufre brûle dans les chairs. La plaie garnie 
de graisse est ensuite bandée avec un morceau de cotonnade 
indigo. L'appareil est laissé sept jours au bout desquels la plaie 
est découverte à nouveau ; si elle n'est pas alors guérie, le même 
traitement est repris. 

Les Ifor'as se servent fréquemment du feu comme remède ; 
ils l'appliquent sous forme de pointes de feu, par petites tou- 
ches très légères et nombreuses. Ce remède est essayé dans les 
cas de rhumatisme, mais particulièrement contre la fièvre per- 
sistante en applications sur la poilrine et le dos. 

Le feu n'est appliqué ni pour cautériser les morsures de 
vipères, ni même pour cicatriser les blessures, sauf en utilisant 
du soufre comme il a été dit ci dessus; la brûlure seule, au dire 
des indigènes^ ferait enfler la partie malade. 



LES IFOR AS DE L*ADR*AR 3()0 



vj 5 . — Vie sociale des If or'as 

A. — Naissance 

Lorsqu'une femme des Ifor as est sur le point, d'accoucher 
les femmes des tentes voisines et ses parentes, ses sœurs, sa 
mère si elles sont à proximité, passent la nuit auprès d'elle et 
de temps en temps lui massent légèrement les mains, les 
bras, les épaules, la poitrine, les flancs ou bien la soulèvent un 
peu sur sa couche et la laissent retomber doucement. Au 
moment de Taccouchement on se hâte de faire boire à la mère 
du lait très chaud mélangé d'aouzzaq (1) ; les convenances exi- 
gent qu'aucun homme, même père ou mari, ne soit dans la 
tente. Sitôt Tenfant né, une des femmes présentes va de suite 
informer le père de la jeune mère, son mari et toute la famille ; 
ceux-ci et les hommes des tentes voisines pénètrent alors auprès 
de l'accouchée et la félicitent. Tous se réjouissent de la nais- 
sance, que ce soit uu fils ou une tille, car les Ifor'as aiment les 
filles autant que les fils bien que, suivant leur expression même, 
« une fille ne soit pourtant pas un garçon ». A nouveau on fait 
boire à la mère du lait très chaud mélangé d'aouzzaq, on lui 
donne à manger de la bouillie (taraouaït) ou de l'alioua sorte de 
taraouaït très liquide, et on lui remet son enfant afin qu'elle 
le fasse têter. Si la mère n'a pas de lait, le bébé est confié à 
une autre femme des Ifor'as ou même à une femme des imr'ad, 
mais l'usage interdit qu'on lui donne le sein d'une négresse. 
De temps en temps alors on lui fait boire dans un biberon de 
bois un peu de lait de brebis afin qu'il s'habitue à être allaité 
par ce moyen s'il advenait que vienne à manquer le lait de la 
nourrice. Le jour même de la naissance de Tenfant, un grand 
repas rassemble toute la parenté et les hôtes du voisinage ; on 
y sert en abondance de la taraouaït, du riz bouilli mêlé de 
petits morceaux de viande et de beurre, et, si l'enfant est un 

1) Aouzzaq. graine indigène. Voir article nourriture. 

20 




306 RKNSKir.NKMKNTS SCIKNTIFIQLKS 

garçon, on offre un veau tout entier ; si c'est une fille une bre- 
bis ou une chèvre rôtie. 

Son nom est donné à Tenfant huit jours après celui de la 
naissance s*il est issu d'Itor'as proprement dits, et seulement 
trois jours après si ses parents sont imr*ad. Dans le premier cas, 
au jour fixé, le père fait venir un t'aleb et le prie de donner le 
nom de l'enfant. Le t'aleb prend une clef et un morceau de bois, 
attache dans sa pensée un nom à chacun de ces deux objets et 
les envoie tous deux à la mère. Celle-ci, entourée des femmes 
de sa famille, choisit un des objets qui est rapporté au t*aleb 
lequel annonce alors à haute voix le nom de reniant. Le t'aleb 
n'a tenu aucun compte des noms antérieurement portés par les 
ancêtres, et celui qu'il indique est toujours adopté. Ensuite lui- 
même récite la « fateh'a » et chacun des assistants dit : « Ad 
imous, in cha Allah, embarek, c'est-à-dire : qu*il soit, s'il plaît 
à Dieu, béni », et encore : « que sa tente soit remplie, qu'il ne 
soit pas diminué ». — Si l'enfant est né chez les Imr'ad, les 
parents n'ont pas recours à un t'aleb ; mais choisissent un des 
chefs Ifor'as de la région et le chargent de remplir l'office du 
t'aleb dans le cas précédent. — Après la récitation de la fateh'a 
et les compliments d'usage un repas de lait et de viande est 
offert aux assistants ; pour un garçon on égorge un ou deux 
moulons bien gras ; pour une fille un chèvre ou une brebis. 

Le t'aleb ou le chef des Ifor'as, qui a donné à lenfant son 
nom, continue plus tard à s'intéresser à lui ; il va le voir d'épo- 
que en époque et exerce sur lui une sorte de protection affec- 
tueuse. Si l'enfant est un garçon, c'est de lui qu^il recevra 
sa première épée, ou son premier bouclier ou sa première 
selle. 11 veillerait aussi à une fille mais ne lui donnerait aucun 
cadeau. 

L'enfant appelle ordinairement celui dont il a reçu son nom : 
« abba » (mon père) ou « amr'arin » (mon seigneur), mot qui 
s'emploie aussi en parlant au père. 11 est appelé par celui qui lui 
donna un nom : ^ abarad' in » : mon enfant. 

La femme noble des Ifor'as est sensée guérie et commence à 
sortir douze jours après la naissance de son enfanf; huit jours 
après si elle est d'origine amr'id. 



{. 




* LES ifor'as de l\dr\r' â07 

Voici quelques noms fréquents dans l'Adr'ar' : 

Hommes Femmes 

Mokbammed. Lalla. 

Akhçied. Ezzobera. 

Rali. Fad'imata. 

Sid Khamed. Zeïuabou. 

T'ioub. Erkblmatav 

llli. Sammou. - 

Fenna. 

Heinmettal. 

Leminna. 

B. — Education des garçons 

Tant que l'enfant est petit et allaité par sa mère ou par une 
autre femme libre^ il reste dans la tente sous la surveillance 
d'une esclave de confiance. Dès qu'il peut marcber, il joue sur 
Taire qui entoure le campement avec les autres enfants du même 
âge des tentes voisines, libres ou esclaves. Vers six ou sept ans 
le jeune garçon apprend à monter à mébari et accompagne les 
troupeaux qui vont boire aux puits. Si ses parents sont pauvres 
il va dès lors au pâturage avec le bétail et garde les moutons, les 
chèvres ou les chamelles. Mais s'il est d'une famille assez riche ^ 
pour avoir des esclaves ou des imr ad comme pasteurs, il ne mène 
paitre qu'exceptionnellement et quand les bergers sont occupés 
ailleurs, les jeunes chamelons qui restent à demeure au voisi- 
nage des campements. A cet âge déjà les garçons ont quelques 
notions de Técriture touarègue appelée « tifinar » qui leur est 
enseignée par leur mère, lis commencent aussi à fréquenter 
Fécole, à apprendre à lire le Coran^ à le chanter et à écrire les 
caractères arabes; mais ils ne savent pas la langue arabe. Nous 
avons vu qu'il y avait dans les campements des marabout Kel- 
Elssouk chargés de cette instruction ; si, comme cela arrive par- 
fois actuellement, le t'aleb faisait défaut c'est de son père ou de 
sa mère que Tenfaut apprendrait ses prières et le Coran. D'une 
façon générale cette instruction est plus répandue chez les Ifo- 



f 



308 



KKNSKI^NEMENTS SCIËNTFFIQLES 



_■* i - 






r'as que chez les autres tribus touarègues ; toutefois c'est parmi 
les Ifor'as du Nord, les Kel-Afella en particulier qu'on trouve le 
plus d'hommes instruits. 

Dès que le jeune garçon a atteint Tàge de puberté il commence 
à jeûner et à porter la « tameng'ouf >* (1) ou v^le de visage*; 
dès lors il apprend à manier le bouclier, Tépée, puis la lance ; 
dès lors il commence à fréquenter Tahal. Deux ou trois ans plus 
tard alors qu*il est déjà habile au maniement des armes blanches 
il apprend à tirer au fusil.' Il est apte maintenant à partir en 
rezzou où il fera preuve qu'il est un homme. 

Quelque âge qu'aient les garçons ils obéissent à leur père et à 
leur mère, sont déférents et respectueux envere eux : ces qualités 
les différencient des jeunes gens des Kel-Ahaggar qui sont plus 
indépendants et n'en font ^uère qu'à leur tête. 



M 



I 



C. — Education des filles 

f.es petites filles sitôt qu'elles peuvent seules se tenir debout 
vont jouer devant les tentes avec leurs petites camarades du 
campement, libres ou esclaves. Vers six ou sept ans elles savent 
déjà lire et écrire le « tifinar » que leur mère leur a enseigné ; 
elles commencent alors à apprendre et à lire le Coran Pour cela 
elles vont chez le t'aleb se faire écrire un passage du Coran sur 
une tablette de bois, puis reviennent aux tentes où les mamans 
et les sœurs aînées leur font lire et leur enseignent par cœur ce 
qui est inscrit ^ur la planchette. Lorsque la fillette sait ces ver- 
sets par cœur, elle retourne chez le t'aleb s'en faire écrire d'au- 
tres. Certaines cessent cette élude lorsqu'elles savent un nombre 
de versets suffisants pour les prières journalières; d'autres 
apprennent par cœur le Coran tout entier. Chez les Ifor'as 
comme chez tous les Touareg en général, les femmes sont au 
moins aussi instruites, sinon plus, que les hommes; cependant 
tout en apprenant à lire et à écrire l'arabe elles n'en apprennent 
pas le sens et ne le comprennent pas. 

Peu à peu la fillette auprès de sa mère s'instruit à faire tout ce 



(i) Se voiler le visage (en tamach ) : eng'ed*. 



LES ifor'as de l'adr'ar' 309 

que fait cette dernière : couture, travaux du ménage, etc.. Vers 
douze ou treize ans elle apprend à chanter, à faire des vers (plus 
rarement à jouer de l'imzad (1), par les leçons maternelles ou 
encore par l'exemple des sœurs aînées ou des camarades plus 
âgées. 

Lorsque la fillette atteint Tàge de puberté qui est celui où 
elle commence à jeûner elle change de costume : jusque-là, elle 
n'était revêtue que d'une ou de plusieurs gandourah, sans jupon 
et sans rien sur la tête. Dès lors elle va couvrir ses cheveux d'un 
morceau de cotonnade indigo léger, de un mètre 25 de long sur 
75 centimètres de large, appelé chez les Ifor'as « ikerchei » ou 
quelquefois « aferiouel » ou encore par extension « er'esoui » 
(chez les Ahaggar on dit « ikerhei »). Cet ikerchei posé sur la 
tête retombe sur lés épaules et le dos, laissant la poitrine, le cou 
et les bras entièrement dégagés. Pour marcher la jeune fille 
referme Tikerchei sur sa poitrine en le croisant ; dans la tente où 
sont seuls les parents et les enfants, elle laisse pendre ^'étoffe et 
s'assied la gorge découverte. En plus de Tikerchei, elle porte dès 
lors un jupon allant delà taille aux pieds et fait, soit de la moitié 
d'un doukkali du Touat, soit de peaux de chevreaux ou de gazel- 
les cousues ensemble. Ce jupon s'appelle « aseg'bes ». 

A partir du moment où la jeune fille prend l'ikerchei qui est 
pour elle le signe d'un nouveau genre de vie, comme est la 
« tameng'out' » pour les hommes, elle commence à aller à Fahal 
et à y faire tout ce que font les autres jeunes filles et les jeunes 
femmes. 

Les jeunes Ifor'as se marient à des âges variables, soit raiinée 
même où elles ont commencé à porter V « ikerchei » soit deux, 
trois, cinq ans après. En général les femmes des Ifor'as se 
marient plus jeunes que les femmes des Kel-Ahaggar. 

D. — Jouets 

Les petits garçons et les jeunes filles jouent tantôt ensemble 
et tantôt séparément, mais les parents leur permettent de mêler 
leurs jeux à leur guise. 

(1) Imzad : sorte de violon touareg. 



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i 






[.*■ 



310 RENSEIGNE VENTS SCIENTIFIQUES 



Les principaux jeux et jouets des garçons sont : 

a) La lutte où les adversaires cherchent à se renverser l'un 
l'autre. 

b) Une sorte d'escrime où les épées sont de petites lattes faites 
en tiges de merkba ; les combattants imitent l'assaut au sabre, 
mais n'ont pas de boucliers. 

c) Jeu de balles où les projectiles sont des coloquintes. 
>^ d) Confection de .poupées représentant des hommes, en os, en 

bois ou en terre cuite. Ces figurines habillées et armées sont 
mariées avec le cérémonial d'usage, aux poupées représentant 
des femmes que fabriquent de leur côté les jeunes filles. 

Les petites filles confectionnent aussi des figurines qu'elles 
habillent en femmes ou en petits enfants. On fait des mariages 
entre les poupées filles et les poupées garçons des jeunes gens. 
Les fillettes n'ont pas d'autres jouets ; pas non plus de petits 
imzad. 

Plus âgés, les jeunes gens garçons et filles jouent à un jeu en 

\ usage au Touat et au Tidikelt et qui consiste à alterner dans des 

trous du sol des pions faits de crottes de chameau. 
* Les poupées Ifor'as sont faites de la façon suivante : on prend 

un os, propre et blanc, gros comme un crayon et long d'une 

l dizaine de centimètres. Un morceau de bois croisé h mi longueur 

représente les bras. Une sorte de sac bourré de chiffons figure 
le corps dénué de jambes. La partie de Tos servant de tête est 
entourée d'anneaux de fils de diverses couleurs entre lesquels 
apparaît la surface blanche. Les vêtements consistent générale- 
ment en un ikerchei ou un tameng'ouf placé sur la tête et une 
gandourah couvrant le corps. 

E. — Occupations journalières (Tun jeune homme 

Un jeune Afar is est toujours debout avant le lever du soleil ; il 
fait sa prière matinale, tourné vers l'Orient, et dit le chapelet de 
Sidi Abd-el-Qader el Djilani, le plus répandu. Au lever du soleil 
il acconipagne ses esclaves jusqu*au lieu où sont les chamelles, 
les fait lever et traire. Puis de retour au campement fixe sur son 
m^'harilarahla et va, s'il y a lieu, surveiller l'abreuvoir. Si le soin 



LKS IFOR*AS DK i/.VDR'au' 311 

des troupeaux ou la recherche des bêtes enfuies ne le retiennent 
pas, il pousse jusqu'aux campements voisins pour s'y distraire 
avec les jeunes femmes ou assister aux ahal qui peuvent s'y 
tenir. 

Au moment où le jour se partage en deux (midi) il est de 
retour au campement pour le repas qui sera suivi de la sieste. 
Au (( douhour » (entre une heure et deux heures) le jeune 
homme se relève et fait encore la prière, puis il retourne vers 
les tentes voisines à l'assemblée des hommes où se commentent 
les nouvelles, se prennent les décisions, se préparent les départs, 
les changements de pâturage, voir môme les expéditions guer- 
rières. Les jeunes Ifor'as sont, en général, très partisans des 
rezzou et des pillages; outre laccroissement de richesse qu'ils 
comptent en retirer, ils savent que les femmes touarègues 
aiment les hommes braves et ils v voient l'occasion de faire 
leurs preuves. 

Entre V « hasser )> et le « mohgreb » a lieu le retour vers les 
tentes où l'on reste sans rien faire jusqu'au coucher du soleil et 
juscju'au retour des chamelles que les esclaves vont traire. 

Alors les jeunes gens prennent le repas du soir puis sellent 
leur plus beau méhari, revêtent leurs plus beaux vêtements et 
et vont <^ Tahal. Ils y demeurent jusqu'à ce que paraisse l'étoile 
du matin ; les convenances exigent qu'on ne le quitte qu'à cette 
heure et il serait indigne d'un homme de paraître y avoir 
sommeil. 

Contrairement à ce qui se passe chez les Ahaggar, les Ifor'as 
non mariés n'ont pas de concubines noires ; ce serait un déshon- 
neur pour eux et s'il leur firrive d'avoir des relations avec des 
négresses c'est toujours dans le plus grand secret (Voir § S). 

F. — Occupations journalières d'une jeune fille ou iF une femme 
non mariée, c'est-à-dire divorcée ou vetive. 

Le matin de bonne heure la jeune fille chez les Ifor'as se lève, 

• 

fait seule sa prière et se lave le corps et la figure avec de l'eau 
(cette habitude de propreté est à signaler, car les femmes toua- 
règues du nord, du Ahaggar en particulier^ ne se lavent jamais). 



312 RENSEIGNKMENTS SCIENTIFIQUES 

Puis elle se met du kohol aux yeux, s*babille, sort et va rejoindre 
les aulres jeunes filles de son âge, qui, parfois sont encore dans 
leur tente, ou qui, parfois, pour causer entre elles, se sont grou- 
pées à Tombre de quelque gommier ou de quelque tabouraq du 
voisinage. Tout en se distrayant, elles ne manquent pas de 
s'assurer s'il passe à proximité quelque guerrier de belle allure, 
et si elles voient quelque Afar'is aux babils somptueux et 
au voile masquant le visage, elles se mettent, pour signaler leur 
présence, à jouer de Timzad, plus souvent à chanter en battant 
des mains et en faisant résonner avec les doigts une sorte de 
tambour improvisé. Le passant vient alors vers leur groupe, 
plante sa lance en terre, ôte ses sandales et s'assied en rabat- 
tant son voile sur le visage au point de ne plus voir qu'au 
travers de l'étoffe. Les salutations d'usage s'échangent, les nou- 
velles se transmettent, la conversation prend un tour léger et la 
plus grande licence de parole et de geste est autorisée. Les 
embrassements se font sans que l'homme retire son voile, en 
mettant simplement les narines l'une contre l'autre ; ce n'est que 
la nuit seulement que les hommes peuvent se dévoiler la 
figure. 

Ces amusements légers, conversations, chants, durent jusqu'à 
l'heure du repas (midi). En se retirant les hommes disent aux 
jeunes femmes veuves ou divorcées : « Je reviendrai auprî's de 
vous celte nuit; ne laissez venir personne d'aulre » ; elles leur 
répondent : « Quand vous viendrez, allez auprès de telle 
esclave et dites lui de me prévenir que vous êtes là ». Cette 
façon de faire est d'usage général parmi toutes les femmes qui 
ne sont plus en puissance de mari. Toutefois elles y mettent 
une certaine retenue et n'accordent leurs faveurs qu'à des gens 
d'une discrétion éprouvée. Les jeunes filles, elles, permettent 
toutes les privautés, si intimes soient elles, sauf cependant la 
dernière qui est plus rarement accordée et seulement en cas 
d'affection réciproque. Quant aux feuimes mariées elles permet- 
tent aussi les plus grandes privautés ; mais il est rare qu'elles 
commettent l'adultère même dans le cas d'amour réciproque : 
ce serait pour elles une honte et un déshonneur (J'avoue toute- 
fois que ce reste de vertu que mes informateurs m'ont assuré 






LES ifor'as de l'adrar 313 

exister chez les femmes mariées et les jeunes filles me semble, 
étiint donné Tétat des mœurs, assez digne de suspicion). 

Après ces distractions du matin, la jeune fille relourne à sa 
tente pour prendre son repas et faire la sieste. Au « doubour » 
elle sort de nouveau, va retrouver ses compagnes et passe 
l'après-midi comme elle a passé la matinée. Elle rentre vers le 
coucber du soleil, à Theure du retour des cbamelles, boit à ce 
moment un peu de lait sans manger ; h la tombée de la nuit elle 
retourne auprès de ses compagnes, s*installe avec elles k quel- 
que distance des tentes et organise un « ahal ». 



G. — Ahal, 

L'ahal pourrait se définir : une assemblée musicale littéraire 
et licencieuse de jeunes gens et de jeunes femmes. C'est la 
grande disiraction de tous les Touareg ; les femmes y viennent 
pour faire de la musique, y chanter des pièces de vers de leur 
composition, y flirter surtout; les hommes y content leurs prou- 
esses, cherchent à y briller par leur intelligence, leur esprit 
ou la beauté de leurs habits et à séduire le cœur des jetines 
filles. Chez les Kel-Ahaggar, les ahal sont journaliers ; souvent 
ils se tiennent le matin. Taprès-midi et la nuit et les jeunes gens 
ne craignent pas de faire de longues étapes h méhari pour y 
assister. Les Ifor^as aussi aiment l'ahal, mais en paraissent 
cependant moins fanati(|ues ; ils y vont un peu comme une 
famille mondaine dans nos pays va aux bals, mais ne concen- 
trent pas toute leur existence autour de ces distractions. 

En principe ne vont à l'ahal que les femmes non en puissance 
de mari, jeunes filles, veuves, divorcées, et les jeunes gens 
non mariés. Toutefois les jeunes liommes mariés récemment 
y assistent encore, ainsi que les jeunes femmes nouvellement 
épousées qui s'y rendent parfois sans se cacher de leur mari et 
parfois avec lui; il arrive qu'une jeune femme dans sa tente 
entend le tambour et les chants de Tahal et dit à son mari : 
« Lève-toi ». Tous deux ensemble vont se mêler aux assistants 
et se conduisent comme s'ils n'étaient pas mariés ; même lors- 



V.: 



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314 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUKS 



qu*il8 ont déjà de jeunes enfants les époux vont encore 
parfois à Tahal. 

 Tahal du matin les chants sont rares ; les jeunes gens cau- 
sent, flirtent, sombrassent.... Quelquefois une femme frappe le 
tambour en sourdine, les autres accompagnent en battant des 
mains et les hommes scandent la mesure en faisant en chœur : 

« Oheu ! olieu ! ». 

* 

Il se tient somment un deuxième ahal l'après-midi, de 4 beu- 
rres ^ la tombée de la nuit. Il se passe tout à fait comme Tahal du 
matin et Ton n'y chante pas. 

Mais c'est la nuit, après le repas du soir et jusque vers 
3 heures du matin, que se tient le véritable ahal, le plus nom- 
breux comme assistance, celui auquel sont présents non seule- 
^ ment les jeunes gens et les jeunes femmes, mais encore les hom- 

• mes et les femmes âgés, mais non mariés. 

Toutes proportions gardées, ces ahal du soir sont de véritables 
salons de précieuses. La plus grande licence de gestes y est 
admise, mais la plus grande correction et la plus belle élégance 
de parole et de pensée y est seule de bon ton. Non seulement 
les Ifor'as récitent des vers de leur composition, dont les mots 
1 sont empruntés à la langue poétique qui a ses termes et ses 

expressions propres ; mais même les simples propos de la con- 
\ versation doivent être tournés de certaine manière et exprimés 

en termes spéciaux d'usage h l'ahal. mais différents des expres- 
sions courantes. Et parce qu'à l'assemblée de nuit viennent des 
i gens ègés, sont proscrites toutes paroles tant soi peu grossières : 

l- le raffinement de la conversation et des idées est de règle. 

Donc, le soir, après le repas, les jeunes gens des campe- 
ments voisins sellent leur méhari et vienitfent à la réunion ; ils 
font traire du lait, en offrent aux jeunes femmes présentes et en 
boivent avec elles (ce qui n'a rien d'inconvenant). Un des hom- 
mes présents sort alors du tabac, le mêle de « touka » et charge 
; . une jeune femme de le distribuer aux assistants ; chaque homme 

et chaque femme en reçoit une pincée et la met dans sa 
bouche. 

Uahal proprement dit commence ensuite : les Ifor as ne s'ac- 
compagnent que peu de V « imzad », ils se contentent de frap- 



LES IFOR^AS DE l'aDRAR' 315 

per sur un petit tambour. Un homme qui sait des poésies ou a 
composé un poème se lève et chante. U chanle d*abord un vers 
et tons les assistants le reprennent ensemble, chaque vers 
chanté étant ainsi repris par tout le monde ; comme accompa- 
gnement une femme fait doucement avec la main résonner le 
tambour tandis que les autres femmes frappent la mesur-e dans 
leur main en balançant le haut du corps. Ce sont tantôt les hom- 
mes et tantôt les femmes qui chantent, soit un à nn^ soit plu- 
sieurs eni^emble. 

Le principal air sur lequel les Ifor'as chantent des poésies est 
connu sous le nom de « Nek our ammouder' » (je n'ai pas fait 
ma prière), premiers mots d'une poésie très connue, mais très 
licencieuse. 

Les « ahal » du matin ou de l'après-midi prennent fin de la 
façon suivante : la plus âgée des femmes dit au plus âgé des 
hommes : « U serait temps d'aller manger ! ». L'homme inter- 
pellé so lève et tous les autres sortent avec lui 

La nuit c'est le plus âgé des hommes qui sans rien dire se 
lève quand il juge le moment opportun et il est suivi dç tous les 
assistants qui se retirent aussitôt. 

L'ahal se tient le plus souvent en plein air auprès des campe- 
ments ; cependant il a lieu quel(|uefois aussi auprès des puits 
quand la surveillance des abreuvoirs oblige les jeunes femmes à 
y séjourner. 

H. — Beauté des femmes 

Yoici quelles seraient aux yeux des Ifor'as les qualités physi- 
ques d'une jolie femme : pour être réputée telle, elle devrait 
avoir la peau blanche et rosée, les cheveux lisses et tombant 
jusqu'à la ceinture, les dents blanches et légèrement écartées 
les unes des autres, les yeux très noirs et très grands, le nez droit 
et fin, la figure ovale et non point ronde, les mains un peu lon- 
gues et très effilées. 

La taille doit être plutôt grande ; mais ce qui dépare cet 
ensemble qui serait, somme toute, assez agréable, c'est que les 
Ifor'as aiment les femmes dotées* d'un fort embonpoint et la 



316 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

graisse tju'une noun itiire appropriée développe parfois groles- 
quement, vient détruire l'ensemble harmonieux des qualités 
ci-dessus énumérées. 

En réalité toutes les femmes des Ifor as ont les yeux foncés et 
les cheveux noirs, souvent légèrement ondulés. Beaucoup sont 
très blanches de peau, particulièrement celles que leur situation 
de fortune permet de se maintenir à l'abri du soleil ; d*autres 
cependant sont assez brunes. En général aussi elles sont plutôt 
grandes, ont le cou un peu long : l'ensemble est agréable, gra- 
cieux, et il n'est pas rare de voir de fort jolis traits. 

Malheureusement l'embonpoint étant très prisé, toute les 
jeunes filles riches suivent vers douze ou quinze ans un régime 
spécial qui, par nourriture et repos, les transforme en épouvan- 
tails. Toutefois les.jeunes filles jusque vers douze ou quinze ans 
et les femmes pauvres, obligées au travail, conservent leur 
sveltesse et leur élégance. 



I. — Beauté des hommes 

Les hommes de la tribu des Ifor as sont d'une taille élevée ; 
les yeux et les cheveux sont noirs ; le teint est le plus souvent 
bronzé comme celui des Arabes. Ils sont robustes et forts et 
conservent leur vigueur jusque dans la vieillesse ce qu'ils 
doivent disent-ils (\ leur nourriture presque toute de lait. 

Mais ce qui distingue surtout les Touareg et les Ifor'as c'est 
leur allure noble, leurs gestes aisés, leur majesté en un mot. 
On les sent jusque dans les petites choses grands seigneurs 
élégants et gentilshommes accomplis. Leur façon de se pré- 
senter toujours digne, leur parole orgueilleuse et» fine, leur 
élégance même qui sait mettre en relief les plis harmonieux des 
vêtements, leur attitude presque un peu théâtrale en font des 
gens qui ont grand air et qui tranchent parmi les Arabes plus 
mielleux. 

Tous les Ifor'as sont d'excellents méharistes, et leurs ani- 
maux ont la réputation d'être incomparablement dressés. Pour 
IVscrime au sabre, k la lance et au bouclier, ils valent les 



IshlS 1POR AS DE LADR'aB 317 

Ahaggar et les Taitoq et plus qu'eux sont, au dire des indigè- 
nes, résistants à là soif, à la faim et aux fatigues. 

a Je les ai vus, me dit l'informateur Abd el Kader, revenant 
« d'expédition et manquant de vivres et d'eau, marcher pendant 
« six jours d*été de la manière suivante : au coucher du soleil 
« ils boivent un quart de litre d'eau et mettent un peu de tabac ^^ 
a dans leur bouche ; puis ils marchent toute la nuit jusqu'au 
« lever du soleil sans manger ni boire. Au lever du soleil, 
« ils se couchent et dorment jusqu'au soir. Ils n'ont donc eu 
« par jour qu'un quart de litre d*eau et un peu de tabac. » 

Une semblable résistance est remarquable, mais nullement 
invraisemblable pour qui connaît la sobriété des Sahariens en 
général. 

J. — Vêtements des hommes 

Voici les différents vêtements que porte un homme habitant 
l'Adr'ar' : un pantalon blanc ou bleu foncé en cotonnade, tenu 
à la ceinture par une coulisse et rétréci à la cheville, — unegan- 
douriih blanche ou bleue formée de deux lais d'étoffe cousus 
ensemble par un côté ; au milieu de la couture un trou laisse 
le passage de la tête et les deux pans retombant sur le dos et la 
poitrine sont liés par un^ petit nœud à hauteur des genouxr, le 
vêtement est donc complètement ouvert de Tépaule au genou 
— une deuxième gandourah pareille à la première est plaeée 
par dessus, et l'élégance veut que la gandourah inférieure soit 
blanche et celle de dessus bleue — un voile de visage (en tam. 
tameug'out'; en arabe, litam.) bleu foncé en étoffe du Soudan 
formé d'une longue pièce de cotonnade entourant la tête ; un 

4 

premier tour enveloppe le front en laissant en avant assez d'étoffe 
pour qu'en la tirant on puisse masquer les yeux ; un deuxième 
toua cache le bas du visage et e^ fait en laissant deux boucles 
par derrière pour qu'on puisse resserrer le voile ; par dessus 
le voile et le maintenant sur le front un turban blanc ou de cou- 
leur vive. Les pieds sont chaussés de sandales originaires de 
l'Aïr, brodées, appelées « tamba-tamba ». L'hiver, les Ifor'as 
mettent par dessus les autres vêtements un doukkali du Gourara 
mais pas de burnous ni de ^aick. 



318 KRNâElGNËMENtS SCtENtlPlQlIEï> 

Les hommes pauvres porteat des vêtements analogues en 
moins grand nombre et plus usés ; ils ont des sandales faites 
d'une simple peau de bœuf retenue aux pieds par des lanières. 
Ils portent aussi avec le pantalon de cotonnade une courte gan- 
dourab en peau de chèvre ou en morceaux de peau de chèvre, 
ou bien encore une couverture carrée faite de toutes espèces 
de vieux morceaux d'étoffe (en tam. aseddekan, en arabe 
denfasa). 

Les Ifor*as ne portent jamais de chéchia : le sommet du 
crâne est toujours à nu. Les hommes âgés se rasent complète- 
ment la tête et alors le cuir chevelu serré par .le voile se plisse 
en bourrelets ; les jeunes laissent deux grosses nattes, une au- 
dessus de chaque oreille, et se rasent le reste. Le petit diadème 
d'étoffe placé sous le voile du front, et qui est si fréquent parmi 
les jeunes Ahaggar est moins répandu chez les Iforas. Mais un 
grand nombre portent en place trois amulettes de cuivre dites 
aussi : « tadebbanat » dont Tune est au centre du front, les deux 
autres au-dessus des oreilles. 

Comme tous les Touareg, les Iforas sont très coquets, ama- 
teurs de belles étoffes qu'ils savent draper avec élégance et, 
après les armes, le cadeau qulls prisent le plus est celui 
d'étoffes légères de couleur claire, haBck, etc., qu'ils conser- 
vent pour eux et dont ils font des voiles de figure ou des 
turbans. 

K. — Vêlements des femmes 

Les femmes portent sur la tête et le haut du corps Tikerchei 
dont nous avons déjà parlé au chapitre de l'éducation des 
filles. 

De la ceinture aux pieds^ elles portent un jupon appelé 
« aseg'bes » fait delà moitié: d'un doukkali du Touat; ou encore 
fait de peaux de chèvres ou de gazelles cousues par des fils de 
peau dont les extrémités pendent comme des franges 

Les pieds sont chaussés soit de sandales « tamba-tamba » 
soit de sandales de peau de bœuf retenues aux pieds par des 
lanières. 



LES IFOR*AS l)K i/aDR*AR* 319 

Au campement ou en voyage elles s'abritent la tête du soleil 
par un très large chapeau de paille appelé « teli » (ombre). 

La nuit, elles ouvrent le doukkali qui leur sert de jupon et 
s'y enroulent, pour dormir, de la tête aux pieds. 

L. — Bijoux 

Les hommes ne portent pas d'autres bijoux ou ornements 
que leurs bracelets et leurs amulettes. Pour ainsi dire aucun 
ne porte de boucles d'oreilles, IJs ne mettent pas de bague«, • 
môme en argent, car s'il arrivait que Tun d'eux put s'en pro- 
curer une, il serait certain que quelque femme se la ferait aussi- 
tôt donner. 

Tous les Ifor'as ont un ou deux bracelets qu'ils fixent au- 
dessus du coude : ce ne sont que des objets de luxe qui n'ont 
aucune utilité. Ces bracelets sont faits soit d'une pierre noire 
légère qui se taille comme du calcaire, soit d'une pierre noire 
veinée de blanc; la première est trouvée dans TAdr'ar', la 
deuxième est importée de TAïr. Fabriqués par les artisans (en 
tam. ined', en arabe màllem, voir §5, artisans), ils sont parfois 
ornés par les femmes d'inscriptions en tifinar, inscriptions dont 
les formules sont toujours les mêmes et le sens que la femme 
compte sur 1 amour du propriétaire du bracelet. Ils sont' placés 
indifféremment à l'un ou l'autre bras. Les artisans fabriquent 
aussi des bracelets de même forme^ mais très communs, en 
bois de gommier, d ethel ou autre ; il n'y a guère que les iror'ad, 
les esclaves et les très jeunes enfants qui les portent. Les brace- 
lets sont appelés en tamachèque « achbeg' ». Pour les amulettes, 
voir § 1, n<> C. 

Les femmes ont comme bijoux des colliers de perles, de ver- 
roteries, de corail vrai ou faux, tout cela de fabrication euro- 
péenne très commune. Les femmes très riches portent au cou 
quelques ornements d'or et des boucles d'oreilles d'argent. Les 
bracelets sont d'usage courant à raison d'un à chaque bras ; ils 
sont de matière différente suivant la fortune, parfois en cuivre, 
en verroteries cousues sur du cuir (provenant de R'adamès) 
ou même en argent ; en ce dernier métal ils étaient autrefois 



âSO RENSEIGNEMENTS SCIENTIPIOLKS 

fort rares; ils sont actuellement importés du Touat en assez 
grand nombre. Aucune femme pour ainsi dire ne porte de bra- 
celets de pied ; mais on voit fréquemment une ou deux bagues 
en argent. Il n'y a pas de broches. Au collier sont parfois atta- 
chés en pandeloques, ou encore aux tresses des cheveux, des 
coquillages longs, de provenance soudanaise. 

M. — Soins de propreté. 

Les soins de propreté et d'hygiène ne sont pas compris par 
les gens de TAdr'ar' comme nous les comprenons, mais les 
Ifor'as sont beaucoup plus propres que ne le sont les Touareg 
en général et les Kei-Ahaggar eu particulier. 

Ces derniers ne se lavent jamais, même avant les prières, et 
le très petit nombre d'entre eux qui prie fait les ablutions avec 
du sable ou une pierre. Non seulement ils prétendent que Teau 
a été donnée pour boire et non pour se laver, mais ils assurent 
même que les ablutions à Teau rendent malade. Personne ne se 
lave la bouche et les dents. En se peignant, hommes et femmes 
se mettent du beurre en abondance dans les cheveux qui sont 
portés longs. 

Au contraire, quand ils sont en station dans leurs tentes, les 
Ifor'as hommes et femmes, surtout les jeunes, se lavent fré- 
quemment. Toutes les ablutions avant les prières sont alors 
failes avec de l'eau et ils s'aspergent à toute heure du jour 
« comme des païens ». Fréquemment dans la journée, hommes et 
femmes se lavent la figure, les mains, les bras, la poitrine, et 
tous les deux ou trois jours ils se lavent le corps tout entier avec 
de l'eau chaude l'hiver, de Teau froide Tété, cela sous les ten- 
tes à l'abri de nattes placées verticalement. 

Le nettoyage des dents se fait avec un bâtonnet de bois de 
« tichaq » fibreux ; hommes et femmes se frottent les dents avant 
et après les repas, parfois toute la journée ; aussi deviennent- 
elles blanches « comme du papier ». 

Les femmes ont les cheveux lissés sur le front, puis tressés en 
petites nattes ; elles ne les imbibent jamais de beurre o^ de 
graisse^ mais seulement d'eau. Les hommes ont la tête rasée ; les 



I 

1 



jeunes hommes conservent seulement deux grosses tresses qui, 
partant d'au-dessus des oreilles, tombent jusqu'aux épaules. Les 
petits garçons jusqu'à TAge de douze ou treize aus ne portent 
pas de tresses, mais quatre touffes, une au-dessus de chaque 
oreille, une au-dessus du front, la quatrième derrière la tête : 
ces deux dernières touffes sont rasées quand l'enfant atteint Tàge 
de puberté et commence à porter le voile ou tameng'out'. Cer- 
tains jeunes garçons ont cependant, au lieu des quatre touffes, 
une seule touffe au-dessus d'une oreille, ou une grande touffe 
au sommet de la tête. 

Les Ifor'as se rasent au couteau tous les poils du corps : 
pour cela ils pincent les poils ou les cheveux entre deux lames 
et les coupent comme avec un ciseau. Ce sont d'ordinaire les 
femmes qui rasent la tête des hommes ; cependant ceux-ci 
savent aussi raser et le font quand les femmes sont absentes. 

Tous les Ifor'as se rasent la moustache et la partie de la barbe 
qui est proche du cou ; ils taillent la partie qui est en avant du 
menton de manière à la laisser plus ou moins longue : les jeu- 
nes la portent courte, les vieux un peu plus longue. Cette façon 
de se raser la moustache et de conserver la barbe donnerait aux 
hommes un air singulier; mais on n*a jamais pour ainsi dire 
Toccasion de voir cette particularité toujours masquée par le 
voile. Il faut être très familier avec un Touareg pour qu'il con- 
sente à montrer son visage. 

Les femmes des Ifor'as ne se teignent jamais la figure ; elles ne 
se mettent pas de noir sur les sourcils, pas de poiuts noirs ou 
rouges sur le visage, ni à plus forte raison une couche d*ocre' 
rouge pour se garantir du soleil, comme le font les femmes du 
Ahaggar. En fait de fard, elles n'utilisent que du kohol dont 
elles s'ombrent les paupières et du henné dont elles se teignent 
seulement Tintérieur des mains et le dessus des ongles. 

N. — Mariage. 

Voici ce que m'a dit l'informateur. 

« Si tu veux te marier et que tu ne connaisses personne dans 
le campement, tu vas trouver un homme et tù lui dis : « Mon 

21 



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AENSRKiNRMENtS SClENTIFIQUeS 



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1^ 



cher, moi je ne te connais pas et toi tu ne me connais pas ; je 
voudrais que nous fassions connaissance et que nous devenions 
amis I). L'homme te répond : « Volontiers, au nom de Dieu ; 
tout ce que tu désireras est chose faite ; ce que tu ne sais 
pas, je te l'apprendrai ». Tu lui dis : « Je voudrais me marier ; 
\Ache de m*avoir une telle que tu vois là-bas ; si tu peux me 
ravoir, dis-le moi ; si tu ne peux pas me l'avoir, dis-le moi ! v. 

« Si la femme désignée a déjà été mariée, l'intermédiaire va 
la trouver la première et lui demande si elle veut de toi pour 
mnri. Si elle répond « non », la question est réglée. Si elle dit 
« oui », elle ajoute en même temps : " Allez faire la demande à 
mes parents (dans le cas où ceux-ci sont morts la demande serait 
faite au frère aine, à Tonde, à la grand-mère) D'ailleurs je suis 
libre ; s'ils ne veulent pas m'accorder, je me donnerai malgré 
eux ». Car la femme qui a déjà été mariée est maltresse d*elle- 
même. » 

« Si la femme indiquée n'a pas encore été mariée, l'intermé- 
diaire va d'abord trouver son père et sa mère et leur 
demande leur fille pour toi. Si tu es suffisamment connu, la 
réponse est rendue tout de suite ; autrement les parents deman- 
dent un jour de délai et répondent le lendemain. Celte réponse 
est donnée sans que la jeune lille soit consultée ; celle-ci, bon 
gré, mal gré, épouse celui qu'acceptent les parents ». 

« On ne demande jamais soi-même une jeune fille en 
mariage, pas plus qu'on n'envoie le premier venu faire la 
demande; on choisit pour cet office un personnage considéré, 
marabout ou important chef de campement ». 
^ Les Ifor'as contractent ainsi des mariages entre eux, ou bien 
avec des Kel-Essouk ; plus rarement avec des arabes du Touat 
ou du Tidikelt ou des bords du Niger ; très rarement avec des 
Ahaggar ou des Taïloq; mais il n'y a jamais de mariages entre 
(^jiobles et imr'ad d aucune tribu. 

En se mariant les Ifor'as recherchent surtout une jolie femme. 
Parmi celles-ci, ils demandent en seconde ligne, qu'elle soit 
d'aussi grande famille que possible ; peu importe qu'elle soit 
riche ou non. Les jeunes lilles qui n'ont pas encore été mariées 
sont préférées ; cependant la beauté fait facilement passer sur 



L^ 



Les ifor'as de l^adr^ar* l\m 

cinq ou six mariages antérieurs. Le fait pour une jeune fille 
d'avoir beaucoup fréquenté l'ahal ne la fera pas moins recher- 
cher, car toutes jeunes filles fréquentent Tahal et y permettent 
bien des privautés ; on sait toutefois qu'elles restent générale- 
ment jeunes filles. Ce n'est qu'après avoir été répudiées que les 
femmes des Ifor'as se permettent des libertés plus grandes et 
encore seulement avec des hommes dont la discrétion est assu- 
rée. 

En se mariant tout homme doit donner une dot à son épouse. 
Pour les Ifor as proprement dits (nobles) cette dot est presque 
toujours la même, à savoir : deux ou trois chamelons de deux 
ans, un doukkali du Touat, une paire de sandales de TAlr 
(tamba-tamba ou tiselebbatin). La jeune de fille de son côté 
apporte habituellement en mariage deux ou trois chamelles, 
une négresse, une couverture de laine rouge provenant du 
Gourara et appelée en tamachèque « taged'anfoust, » en arabe 
(( tentessa », une tente neuve, des nattes. 

Après que les parents ont accordé la jeune fille, le jeune 
homme fixe lui-même à son choix la date du mariage qui peut 
avoir lieu le jour môme, ou deux ou trois jours après ou môme 
plus tard. 

Le jour du mariage, vers sept heures du matin, toutes les 
femmes du voisinage s'assemblent et font résonner trois tam- 
bours quelles ont apportés ; elles sont toutes revêtues de leurs 
plus beaux habits. A ce moment les hommes qui eux aussi ont 
endossé les vêtements de parade montent sur les méhara ornés 
de riches harnachements et commencent la fantasia (en tam. 
iloug'an). Les méharistes par groupe de trois passent et repas- 
sent au petit trot devant les groupes de femmes de façon à faire 
admirer leur monture et leurs vêtements. Il n'est pas tiré de 
coups de fusils et il n'y a pas de courses rapides. Le fiancé pen- 
dant ce temps, revêtu d'habits magnifiques, est assis par terre 
au milieu des vieillards, à quelque distance des femmes et 
regarde la fantasia. La fiancée en habits de tête, reste sous sa 
tente avec sa mère et deux ou trois femmes âgées de ses pro- 
ches parentes, grand'mère ou tantes. La fantasia se termine 
vers midi. 



324 tlENSRIGNEMKNrS SCIENTIFIQUES 

i 

A ce moment^ les imr'ad et les esclaves égorgent soit une 
charnelle, soit deux bœufs, soit un bœuf et quatre ou cinq 
moutons et préparent pour l'assistance un repas composé de 
viande, de lait et de taraoualt. C'est le père de la fiancée qui 
fait les frais du repas. Pendant qu'on prépare les mets, les 
jeunes gens qui ont pris part à la fantasia descendent de 
méhari, s^ mêlent au groupe des jeunes femmes et causent avec 
elles ; mais le fiancé reste au milieu des viefilards et la fiancée 
dans sa tente. 

Le festin étant prêt, tous les jeunes gens, jeunes femmes, les 
hommes âgés, un marabout^ convoqués pour la circonstance en 
prennent leur part et les agapes durent jusque vers quatre 
heures. Le fiancé seul n'en a pas sa part tandis que la fiancée 
est servie sous sa tente. 

Vers quatre heures, en présence des hommes seuls, le fiancé 
dit au marabout présent, lequel est habituellement de la tribu 
des Kel-Essouk : « Tu es mon représentant ; demande de ma 
part cette fille à son père. » Le père de la fiancée dit ci un des 
chefs de tente du voisinage : « Moi, de mon c6té, je te prends 
pour mon représentant ». Le marabout représentant du fiancé 
(lit au représentant du futur beau-père : « Je te demande une 
telle pour un tel, lils d'un tel ». — « Je te la donne en mariage 
licite pour cette vie et pour l'autre, selon Dieu et la loi du Pro- 
phète ; tu entreras avec le bien, tu sortiras avec le bien ». 
(C'est-à-dire tu ne lui feras que du bien, tu te conduiras bien 
avec elle). — Le marabout alors prie un peu en silence, puis 
récite à haute voix la fateh'a que récitent avec lui tous les 
hommes assistants, et tout le monde rentre dans les tentes jusr 
qu'à la tombée de la nuit. 

Le soleil étant couché, les femmes se rassemblent à nouveau, 
et cinq ou six d'entre elles dressent la tente du nouveau ménage 
à dix ou vingt mètres de celle des parents de la fiancée. Les 
jeunes gens viennent en regarder la construction, mais les vieil- 
lards et les futurs époux restent chez eux. Les femmes façonnent 
d'abord sur l'enlplacement choisi une sorte de tertre en sable 
de 25 à 30 centimètres de hauteur, qui doit servir de lit nuptial 
(en taui. adebni). Lorsque plus tard le campement sera changé 




LES ifor'as de l'adr'ar 325 

on ne détruira pas J'adebni qui restera là toujours. Ensuite a 
lieu le montage de la tente proprement dite qui doit être neuve 
et en peau bien rouge. 

La tente étant installée, le fiancé y rentre en compagnie du 
marabout qui préside au mariage et de deux camarades de son 
Age. Pendant ce temps trois femmes âgées et deux ou trois 
jeunes vont chercher la fiancée et toutes les autres femmes du 
campement faisant cortège par derrière, l'amènent dans la nou- 
velle tente. Le marabout récite encore quelques prières, puis 
tout le monde se retire, laissant à eux-mêmes les jeunes époux. 
Le mariage est terminé. ^ 

Le lendemain les jeunes époux vont, viennent et mènent la 
vie commune comme si de rien n'était. 

Les Ifor'as ne cherchent pas à se marier dans leur propre 
famille ; ils choisissent qui leur plaît. L'âge général de mariage 
pour les hommes est de 25 à'SO ans. 

Chez tous les Touareg et les Ifor'as en particulier la mono- 
gamie est absolue. 

0. — Occupations dun homme marié 

Un homme marié de la tribu des Ifor'as s'occupe durant tout 
le jour, comme les jeunes gens, des soins de ses troupeaux, par- 
ticipe aux conseils, fait ses prières. En principe il ne va plus à 
Tahal ; le soir après la traite des chamelles, il reste dans sa 
tente avec ^a femme et ses enfants, puis la nuit étant venue, il 
prend le repas et s'endort. 

P. — Occupations dune femme mariée 

La femme mariée se lève vers le point du jour et sitôt dit sa 
prière : cette piété des femmes contraste avec Tindifférence des 
femmes des Kel-Ahaggar qui ne prient jamais et n'ont pas de 
chapelets sauf les Isakamaren. Après la prière même, la femme 
récite son chapelet ; puis les esclaves apportent du lait qui est 
versé devant elle en un très grand pot de terre lequel est alors 
recouvert d'une natte. Après avoir bu un peu de ce lait, la 



f ♦ 



326 RE^SEIGNEME:NTS SCIENTIFIQUES 

femme met dans sa bouche du tabac vert du Touat mêlé de 
merkba grillé appelé « touka »>. Cette habitude de mâcher du 
tabac est invétérée chez les hommes et les femmes Ifor*as ; tous 
mordillent une pincée de tabac depuis le matin jusque vers 
onze heures ; à ce momeirt ils reprennent une deuxième pincée 
qu'ils mâchent jusqu'au soir, et qui est la dernière delà journée ; 
quand ils boivent du laiton mangent^ ils mettent le tabac Sur 
leur oreille et le reprennent ensuite. 

Après quelques soins du ménage, la femme sort, va faire une 
visite à la tente de son père, où avec ses sœurs ou ses parentes 
elle raconte les nouvelles, s'amuse à une sorte de jeu de dames 
où les pions sont des crottes de chameau, et s'informe des évé- 
nements survenus Si elle a envie de connaître des nouvelles 
d'absents ou craint quelque avenir fâcheux, elle se dit la bonne 
aventure au moyen de signes tracés sur le sable en disant à 
haute voix des versets du Coran. Toutes les femmes et même les 
enfants savent dire ainsi la bonne aventure qu'on appelle en 
arabe « gezzana » et en tamachèque « ig'ehan ». 

Vers onze heures Tépouse rentre à sa tente, prépare le repas 
de son mari, sert le manger, distribue la nourriture aux escla- 
ves, envoie les négresses abreuver le!« jeunes veaux et les jeunes 
chamelons, puis fait la sieste avec son mari. Au « douhour » 
(2 h.) elle se lève et fait la prière avec son mari, lui placé 
devant, elle derrière lui. Elle donne k sa négresse des grains, 
soit du bechna (mil) soit de l'aouzzaq pour être piles par les 
esclaves dans un grand mortier et être ensuite transformés en 
bouillie ou taraouaït (on arabtî âsida) laquelle avec du lait com- 
posera le repas de la famille, des hôtes et des domestiques. 
Après ces soins, l'épouse retourne à la tente de son père, y joue 
encore aux dames (en tam. « tamkara n ir'errag'en », en arabe 
« boukrourou mt'a elbaV »). S'il y a un hôte au campement de 
son nmri, elle y revient bientôt avec ses sœurs, ses cousines et 
toutes ensemble tiennent conipat;nie à Thôte et s'efforcent de le 
distraire. Bientôt le soleil tombe et les esclaves vont traire les 
chamelles ; à ce moment toutes les jeunes filles et jeunes femmes 
retournent à leur habitation ; la maîtresse de la tente reste 
seule avec l'hôte. Elle fait alors par une esclave apporter à 



remplacement où Thôte a déposé ses alTaires (toujours hors de 
la tente), une natte servant de lit (taousit). un coussin de cuir 
formant oreiller (adafor) et une natte qui placée verlicalement 
doit tenir lieu de paravent (iseber) Au milieu de ces objets Thôte 
s'installç ; il reçoit de la taraoualt et du lait pour le repas du 
soir et mange seul. Ce repas terminé, les jeunes filles jolies vien- 
nent et avec la maîtresse de la tente orgapisent un ahal pour 
faire passer à Thôte une soirée agréable. Ce dernier ne doit 
montrer aucune marque de fatigue ou aucun désir de sommeil ; 
mais les jeunes femmes savent qu'il doit être fatigué du voyage 
et elles se retirent de bonne heure. Va\ s'en allant elles sont 
reconduites par Thùte qui leur ollrc un peu de tabac. 

L'épouse qui a reçu également une part de tabac, mais plus 
grosse que celle des autres, rentre alors dans sa tente et s'y 
endort auprès de son mari. 

Q. — Tentes et ustensiles 

Les Ifor'as comme tous les Touareg n'ont d'autre habitation 
que les tentes. 

Celles-ci sont généralement faites de peaux de chèvres ou d'^ 
moutons cousues et teintes en rouge. Elles sont soutenues par 
une perche centrale appelée « tamankait » et des perches pla- 
cées sur le pourtour et nommées « ag'et ». Ces ag'et tiennent 
le cuir écarté du sol, à une certaine hauteur; des petits piquets 
attachés à la tente par des cordelettes et fichés en terre main- 
tiennent l'ensemble de l'édifice. Les Ifor'as laissent toujours un 
espace entre le cuir et la terre pour l'aération intérieure et pour 
empêcher le vent ou le soleil de s'introduire parla, on installe 
des nattes de merkba tressés avec de fils de cuir (iseber), verti- 
calement de façon à former écran. Ces iseber ont environ un 
mètre de haut ; elles sont de largeur variable et servent à abri- 
ter à la fois du vent, de l'eau et du soleil et à garantir le feu et 
les outres. 

On voit aussi dans l'Adr'ar' d'autres tentes très petites formées 
de quatre ou six piquets verticaux d'environ un mètre de lon- 
gueur sur lesquels des traverses horizontales maintiennent un 



328 R^:NSKIG^EM^:NTS scientif^qvks 

toit en iseber. La partie avant ferme une sorte de vérandah 
ouverte ; la partie arrière est organisée en chambre au moyea 
de cloisons en iseber verticaux. Ces tentes sont toujours extrê- 
mement petites, et pour peu que les herbages soienl un pea haut 
elles disparaissent complètement. . 

Les principaux ustensiles et meubles de la tente sont : des 
« iseber » ; des nattes servant à s'étendre (taousit) ; un certain 
nombre de sacs de peau de diverses formes servant à contenir 
les effets, les grains; les selles ; les armes; les bats de chameaux 
et d*ànes ; des mortiers en bois de diverses tailles avec leur 
pilon en même matière ; des marmites en terre faites dans le 
pays ; des écuelles demi-sphériques ou aplaties de toutes tailles, 
en bois, les unes servant h tniire ou à boire le lait, les autres à 
manger les taraouaït... ; des cuillers en bois servant à manger 
la taraouaït, les Ifor'as ne mangeant jamais avec les doigts ; des 
seaux en cuir pour puiser de Teau (ag'a); des haches pour couper 
le bois (toutela); des entonnoirs en bois (aseggebi) ; des vans 
(tisit) ; des outres à eau, d'autres pour le lait frais, le lait caillé ; 
parfois Timzad de la femme ou de petits tambours ; des couver- 
tures en laine du ïouât ou en coton, importées de Tombouctou, 
des couvertures en étoffe rouge très légères (taged'anfoust) ; des 
peaux de chèvres ou de mou'ons servant de tapis ; une grande 
auge en cuir portée par un assemblage de bâtons et servant à 
abreuver les animaux. 

Il n'existe pas de pierres à moudre ; tandis que les Kel-Ahag- 
gar possèdent une pierre à moudre dans chaque campement, les 
Ifor'as ne se servent que de mortiers et de pilons ; ils pilent le 
grain, mais ne le moulent jamais. 

Les Ifor'as installent toujours leurs tentes loin des puits, dans 
les endroits caches des oued, à Tabri des herbages ou des 
arbustes. Les européens peuvent passer très près de campe- 
ments sans se douter de leur présence; les Ifor'as au contraire 
ont un sens particulier pour deviiier à des indices le voisinage 
d'installations, pour en découvrir l'emplacement, même la nuit 
et par l'obscurité complète. On trouve rarement plusieurs tentes 
Tune à coté de l'autre : elles sont souvent voisines mais presque 



>. . -._ .* »._• 



LES IFOR AS DE L ADR AR 329 

jamais côte h c6tc, sauf dans les cas d'assemblées ou de réunions 
religieuses, sociales ou politiques. 

R. — Lil de famille 

A l'intérieur de la lente, le lit des Ifor as est généralement 
une natte de merkba (taousit) analogue aux nattes de merkba 
qui servent de paravent (iseber) mais plus courte. Ceux qui le 
peuvent recouvrent la « taousit » d'une couverture tagcd'an- 
foust. 

Un petit nombre de personnes mariées 1res riches ont un lit 
véritable appelé « tadabout », oiï reposent l'époux et Tépouse. Le 
tadaboul se compose de quatre piquets verticaux, parfois ornés 
d'eiitrejacs, formant rectangle. Deux traverses horizontales réu- 
nissent les pi(|uets formant les petits côtés et quatre perches lon- 
gitudinales reposent sur ces traverses. Par-dessus sont placées 
une natte et des étolfes épaisses. On se sert de ces tadabout 
pour avoir plus frais en élé; mais surtout parce que c'est 
regardé comme un objet de grand luxe : seuls les grands per- 
sonnages Ifor'as ont des tadabout, Illi Taménoukal, Alemlar', 
Sidi Akhmed. 

Comme oreillers les Ifor'as utilisent un long coussin en peau 
(adafor) servant îà la fois aux deux époux; ce sont les femmes 
des artisans (ined', en arabe màliem) qui se chargent de leur 
fabrication. 

S. — Nègres et négresses 

Les Ifor as nobles possédaient un assez grand nombre d'es- 
claves qui étaient tous des noirs ; ils en avaient autant que les 
Kel-Aliaggar. Ces esclaves provenaient soit de razzia, soit 
d'achats au Niger, soit des enfants nés dans le pays de nègres ôt 
de négresses esclaves. Chez les Kel-Ahaggar au contraire 
presque tous les esclaves provenaient de razzia, aucun d'achat 
et très peu étaient nés dans le désert. C'est que les Ifor'as ma- 
riaient entre eux les esclaves des deux sexes tandis que les Toua- 
reg du Nord les laissaient sans mariage et sans famille, dans une 



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f 



1 

I 

"^^ 330 RKNSEIGNKMENTS SCIENTIFIQUES 

V promiscuité coniplète entre hommes et femmes, dans la même 

f ■ ; liberté que les animaux qu'ils étaient chargés de garder. Delà 

|\ vient que les esclaves des Touareg du Nord ont eu très peu 

y d^enfants parce que la plupart de ceux-ci furent tués au moment 

t/. de leur naissance par les jeunes négresses ; ceux qui vécurent 

|: ne savaient généralement pas quel était leur père. 

f - Les Iforas en général étaient bons pour leurs esclaves ; ils les 

r ' traitaient comme leurs enfants, les nourrissaient largement et les 

vêtissaient chacun selon ses moyens : on en voyait cependant de 

peu ou mal velus, mais c'est qu*alors les maîtres eux-mêmes ne 

l'étaient guère mieux. Les enfants nés d'esclaves appartenant 

T y , aux Ifor*as n^étaient jamais vendus par des Touareg qui se res- 

r-:; pectent; il eût fallu pour le faire être sans conscience et sans 

respect humain. 
;-; Les jeunes hommes des Kel-Ahaggar et des Taltoq ont 

presque toujours, s'ils sont riches, une ou plusieurs négresses 
concubines et cela à la connaissance de tout le monde. Ainsi 
Moussa-ag-Amastan amenoukal des Kel-Ahaggar et Sidi-ag- 
Keradji amenoukal des Taïtoq en ont chacun six ou sept. Il en 
est tout autrement chez les Ifor as où le faitd*avoir une négresse 
4. I ; .' comme concubine, même si l'homme n'est pas marié, serait 

regardé comme une chose dégradante. Par suite il n'y a jamais 

j\, ,j. d^enfant de négresse qui soit considéré comme ayant un Afar'is 

î j , pour père : s'il en existait réellement dans ce cas il n'aurait 

\ ':■ aucun des droits des Ifor'as et serait malgré tout réputé fils 

,f^'p I de nègre et de négresse. 

Lorsque dans l'Adr'ar' une négresse non mariée devenait 

enceinte, ses maîtres la chassaient pour mauvaise conduite, avant 

.[! ses couches, en lui disant : « Tu es libre, va où tu voudras ; 

nous ne voulons plus te voir. » Chez les Ahaggar au contraire, 
quand une esclave non mariée, comme elles l'étaient pour ainsi 
dire toutes, présentait des signes de grossesse, elle était gardée 
dans la tente de ses maîtres pour qu'elle ne puisse pas tuer 
son enfant, mieux traitée et mieux nourrie ; pendant Tallaite- 
tement elle recevait double part de nourriture, car les Kel-Ahag- 
gar se réjouissaient de la naissance d'un futur esclave comme de 
celle d'un agneau. 






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LES ifor'as de l'adr ar 331 

Les Ifor'as affranchissaient fréquemment leurs esclaves ; 
c'était là une action regardée comme pieuse et la conséquence 
fré(|uente de vœux faits en cas de maladie ou en péril de mort 
durant un rezzou ou un voyage lointain. Beaucoup de ces 
affranchis restent dans le pays, soit qu'ils servent leurs anciens 
maîtres moyennant une rétribution, soit qu*ils se louent à 
d'autres pour la garde des troupeaux- ou ^'escorte des cara- 
vanes. Certains retournent dans leur pays d'origine ; d'autres 
enfin s'établissent dans un des centres de culture de TAdr^ar . 

Les Touareg de l'Adr'ar' nourrissent et soignent leurs vieux 
esclaves des doux sexes devenus incapables de travail,, avec 
autant de sollicitude que s'ils étaient jeunes, ils les entretiennent 
jusqu'à leur mort. C'est une nouvelle différence avec les Kel- 
Ahaggar qui Hbèrent leurs esclaves devenus vieux, les laiiîsant 
sans moyen d'existence à une époque où ils ne peuvent plus 
gagner leur vie , aussi le Ahaggar est-il rempli de vieux noirs 
mourant de faim. 

Dans rAdr'ar\ la valeur d'un esclave màle de vingt ans était 
d'environ 160 mètres de guinée (en tam tchouokkit, en afabe 
cheggaU Une négresse du même âge valait le môme prix. Un 
petit négrillon ou une petite négresse de cinq à sept ans valait 
80 mètres de chegga, mais la vente en était très rare. 



T. — Nourriture 

Tous les Touareg sont très sobres : ils se contentent presque 
toujours de lait et de farine de graminées indigènes ; non qu'ils 
méprisent la viande, mais parce que le bétail est pour eux une 
richesse qu'ils ne sacrifient qu'en certaines fêtes. 

Dans l'Adr'ar', le matin, au lever du soleil et aussitôt après 
la prière, une servante met dans le lait une pierre chauffée, et 
été comme hiver les Ifor'as débutent par cette boisson tiède. 
Vers onze heures ou midi, est pris un i^pas composé de lait 
caillé mêlé d'aouzzaq. Vers dix heures du soir a lieu un nouveau 
repas composé d'une bouillie ou taraouaït faite de bechna ou 
d'aouzzaq et de lait frais. Les enfants encore jeunes, surtout les 



332 RKNSËlGNEMEI^Tii SCIENTIFIQUES 

petiteis filles, boivent en outre du lait deux ou trois fois par jour 
«urtout au coucher du soleil, à Theure de la traite. 

Tous les jeudi soir, chaque Afar'is, homme, femme ou enfant 
donne un peu'de sa portion de lait aux pauvres à titre d'aumôue 
pieuse. 

Le fond de la nourriture des Ifor'as est le lait, frais ou aigrre 
ou même caillé^ 64 pnovenant de chamelle, de vache ou de 
brebis. 

Les grains dont Tusage est le plus courant dans rAdr'ar' sont : 

le bechna ou mil provenant du Niger ou de TAïr ; 

Taouzzaq, graine d*une gramince appelée vulgairement cram- 
cram (peut-être Pennisetum distichum) qui pousse à l'état sau- 
vage. 

Les graines suivantes sont encore utilisées mais eu moins 
grande quantité : 

le riz importé du Niger ; 

Le tachit, petite graine analogue à la graine du drinn ; 

L'abetrir', graine rouge grosse comme les grains de maïs ; 

là tamcssalt^ très petite graine semblable à des pépins de 
figue ; 

risiben, graine très blanche grosse comme la graine de 
merkba ; 

Tag^erouf, graine très dure à piler, garnie de piquants, de la 
taille d'un grain de riz. 

Ces cinq dernières plantes poussent à Tétat sauvage dans 
TAdr'ar' : elle se mangent toutes en bouillie (laraouatt) ; Taouz- 
zaq et Tag'erouf seuls se prennent soit en bouillie, soit crus, 
piles et mélangés au lait caillé. 

Les Ifor'as ne font pas de beurre; ils font cailler le lait et 
font des fromages avec le lait frais, mais non avec le lait aigri ; 
les Kel-Ahaggar au contraire ionl beaucoup de beurre (oudi), 
des fromages de lait frais (takamniart) et des fromages de lait 
aigri (aoullous). 

L*usage chez les Ifor'as veut que le mari et l'épouse man- 
gent ensemble ; les enfants en bas Age mangent à pnrt. Lorsque 
Ihouime est devenu vieux et qu'il n'a pas d'enfants, il continue à 
prendre ses repas en compagnie de sa femme ; mais s'il a des 



r.Rs ii^oR AS DK i/aor^vr* 333 

enfants, il mange seul, tandis que les garçons et filles, quelque 
soit leur âge, mangent avec leur mère. S'il y a un hôte, et que 
cet hMe soit un proche parent ou un ami intime et qu'on l'ait à 
ce titre autorisé à déposer ses affaires à l'intérieur de la tente, le 
maître ne mange pas avec lui, mais la femme ou à son défaut 
un fils déjà grand prend le repas en sa compagnie. Si l'hôte 
est un étranger qui a déposé ses vêlements hors de la tente, il 
maoge toujours seul. 



II. — Cachettes 

Lorsque les Ifor'as ont des provisions de graines ou d'autres 
objets, vêlements, ustensiles, etc., trop encombrants pour les 
emporter habituellement dans les nomadisations successives, 
ils les emmagasinent soit dans une case construite exprès 
dans un des centres de culture, soit dans une cachette fabriquée 
dans les parties les plus montagneuses du pays. 

Il n*est pas fait de trous en terre, comme dans le Ahaggar, 
par crainte de la moisissure ; mais les Ifor*as cherchent un 
creux de rocher, et pavent le sol de pierres sur lequel ils éten- 
dent un lit de drinn (toulloult); sur cette couche ils déposent 
les objets à serrer, les graines et les provisions de toute sorte 
qu'il ne veulent pas emporter ; puis ils étendent par dessus' 
une nouvelle couche de drinn et recouvrent le tout de pierres' 
de manière à ce que rien ne trahisse extérieurement la 
cachMle. 

C'est aux ennemis et non au^ autres membres de leup tribu 
que les Ifor'as cherchent à dissimuler remplacement de leurs 
réserves. Ils connaissent les cachettes les uns des autres ; janiais 
• l'un d'eux n^oserait toucher ou piller le réduit d'un de ses 
camarades: ce serait un déshonneur. Il n'y aurait que dans le 
cas de péril de mort par Ja faim qu'un Ifor'as, passant à proxi- 
mité d'une cachette, Touvrirail et y prendrait ce dont il aurait 
besoin ; dans ce cas il devrait au plutôt prévenir de son acte le 
propriétaire des réserves utilisées. 






â34 Hl^NSEIGNKltENTâ SCIRNTlFlQUt:}; 



V. — Règles de politesse. 

Le principal sign^ extérieur du respect que les hommes ont 
vis-'à-vis de leurs semblables ou vis-à-vis des femmes est le port 
du voile (tamong'out*), soit de celui de la bouche, soit de celui 
des yeux : plus on respecte la personne devaut laquelle on se 
trouve et plus on se masque complètement la figure, baissant 
le voile des yeux et relevant le voile de bouche. A des gens de 
peu, esclaves des deux sexes^ ou à des personnes avec qui ils 
sont en grande familiarité, père, mère, sœurs, frères, hommes 
du même Âge, les Ifor^as montrent le visage presque à décou- 
vert. Aux personnes dignes d'une considération moyenne ou à 
des parents avec lesquels tout en étant familier, on Test moins 
cependant qu'au cas précédent, oncle, cousin, cousine, on mas- 
que la bouche et le front, mais on montre assez largement le nez 
et les yeux. Par contre le front 't la bouche sont entièrement cou- 
verts, le nez et les yeux sont presque entièrement voilés devant 
les gens dignes d'un grand respect, devant des femmes étran- 
gères et à Tahal. En cas de deuil, le voile du front est rabattu 
sur le nez de façon à ce que la figure soit entièrement couverte 
et que le regard ne puisse passer qu'au travers de rélofTe. Lors- 
qu'un Afar'is s'approche d une assemblée déjeunes filles, le voile 
se rabat comme en cas de deuil ; cette position du tameng'out' 
est égalemeat de règle quand un homme est à côté d'un tré- 
passé. A l'ahal la position du voile rabattu est conservée tant 
que rahal dure; cependant si la nuit est obscure et sans lune, 
Ttisage autorise de découvrir les yeux du voile qui rend impos- 
sible de regarder les femmes. 

Le fait de se présenter le visage couvert doit donc toujours 
être considéré comme une marque de respect et jamais comme 
un manque de confiance ou de franchise. 

Les ll'or'as, comme aussi les Touareg loulliminden, ne doi- 
vent jamais prononcer le nom d'un mort devant une personne 
(jui lui touche de près Parler de son père décédt* devant un iils 
serait une injure grave ; aussi Tusaije est-il de ne jamais 
d(Miiander à un homme de qui il est le descendant. dans la crainte 



V 



LKS I for' AS DK l'aDK^AR* î^âS 

que son père ne soit décédé : il est d*ailleurs facile de tourner la 
difficulté en s'adressant à un tiers. Cet usage est particulier aux 
Touareg du sud, car chez les Ahaggar et les Taïtoq il n'existe 
pas. Le premier résultat de cette coutume est que les lfor*as ne 
fout jamais suivre le nom d'un homme de celui de son père : on 
dit illi, Fenna, mais jamais Moussa ag-Amastan, Sidi-ag-Kéradji : 
il n*y aurait d'exception que si le père était Arabe marabout, car 
cette coutume n'existe pas chez les Arabes du voisinage de 
TAdr'ar'. Le second résultat est que l'histoire du pays des 
Ifor'as s'oublie plus vite que partout ailleurs puisque les noms 
des ancêtres ne sout jamais prouoncés par ceux qui semblent 
chargés de les transmettre et que les généalogies jamais remé- 
morées s'y perdent rapidement. 

Les enfants des deux sexes conservent toute leur vie un grand 
respect pour leur père. Devant lui, comme aussi devant leurs 
oncles, ils s'abstiennent de toute parole tant soit peu légère ; 
ainsi jamais un jeune homme ne dira même à son père : c J'ai 
été à l'ahal » ou : « J'ai vu telle ou telle jeune fille-». S'il entend 
devant son père ou son oncle ou un autre homme Agé, un tiers 
employer une expression libre ou grossière ou simplement par- - 
1er d'une femme, il se lève de suite et se retire. 

Au contraire, en présence des femmes, un jeune homme ou 
une jeune fille jouissent d'une plus grande liberté. Ainsi un 
jeime homme dira très bien à sa mère : « Irai-je à lahal aujour- 
d'hui ? » et la mère répondra : « Oui, vas y ». Le même jeune 
homme dira encore à sa mère : « Jai été aujourd'hui à Tahal ; 
jy étais assis à côté d'une jolie fille » et la mère dira : *( Bien ». * 
Enfin la mère pourra encore dire à son fils : c Tu n'es pas allé à 
l'ahal aujourd'hui ? Est-ce que tu hais les jeunes filles ? Je ne te 
reconnais pas pour mon fils ». Vis-à-vis de ses sœurs le jeune 
Afar'is a le même langage. 

Lorsque les Européens vont chez les Ifor'as ou chez les Kel 
Ahaggar les femmes généralement se cachent ou se couvrent 
tout le visage de façon à ne pas les voir. 11 semble que ce soit 
surtout parce que les blancs montrent leur bouche et leur figure 
comme les femmes et elles ne veulent pas assister à pareille 
indécence. 



ââti RKNSeiG.MilMRMTS SClKNTtFIQL'kS 

Quaud un hôte se présente, à moins qu'il soit très familier et 
pénètre dans la tente, il mange seul ; c*est par politesse, car un 
Ifor'as ne mange pas devant un supérieur, sauf le cas d'extrême 
familiarité. Ainsi, pour ce dernier motif, un homme prendra ses 
repas avec son père ou son oncle ; il ne le fera ni avec son beau- 
père ni avec sa belle-mère. La jeune femme, elle, pourra man- 
ger avec sa belle mère, mais non avec son beau-père. Les 
enfants prennent les repas avec les parents, oncles, tantes, etc. 
Dans les repas offerts à Toccasion de cérémonie, on ne banquette 
pas tous ensemble ; chacun reçoit sa part et la mange avec ses 
égaux. 

À Tahal du matin ou de l'après-midi, s*il n'y a pas de femme 
âgée, on peul dire n'importe quelle parole si légère, parfois si 
grossière soit elle. Le soir, à Tahal, comme il vient toujours 
plus de monde et qu'on y est en cérémonie, les Iforas font 
grande attention aux expressions employées. La grossièreté est 
bannie et les choses légères doivent être exprimées en termes 
choisis et raffinés. 

Lorsqu'un Afar'is reçoit un cadeau il doit dire merci (en tama- 
chêque « tannemirt »). 

Lorsque s'abordent hommes ou femmes ou bien homme et 
femme, les salutations doivent être très longues, plus longues 
que celles des Kel-Ahaggar; ne les pas faire très longues serait 
signe de mécontentement ou d'impolitesse. Les expressions 
employées sont à peu près les mêmes que celles des Kel-Ahàg- 
gar et commencent aussi par « Salamou relikoum > . Chaque 
interlocuteur demande à son tour des nouvelles de toute la 
famille, des animaux, des objets inanimes même. 

Ne pas recevoir un don oÛert par un Afar'is serait signe de 
mépris ou impolitesse. A l'arrivée dans un campement, il faut 
accepter ToRre du lait et en boire, à peine de paraître mépri- 
sant et impoli. Lorsqu'on campe à proximité d'une tente, il faut 
accepter de même le mouton ou le chameau amené en don 
d'hospitalité; il n'est pas indispensable de l'égorger de suite et 
de le manger, mais il faut Temmener avec soi. Quelles que 
soient les bonnes paroles qui l'accompagneraient, un refus serait 
mal vu et blessant. Lorsqu'on reçoit un cadeau, il est du meil- 



m:s iFon AS de l adr ar 337 

leur usage de faire un don en échange ; cependant il est de bon 
goiU de laisser un certain temps entre la réception du cadeau 
et renvoi d'un cadeau en échange, afin que ce dernier n'ait 
point Tair d'un paiement : s'il est amené un chameau le soir, le 
cadeau est fait le lendemain matin. Pour les petits dons, tels 
que le lait offert souvent aux étrangers, il n'est rien que les 
Ifor'as reçoivent plus volontiers en remerciement qu'un peu de 
tabac du Touat, ou encore quelques aiguilles à coudre. Entre 
eux-mêmes, c'est le tabac que les Ifor'as s'offrent le plus 
volontiers. 

S'il arrive qu'une personne de passage^ Afar'is ou étranger, 
entre un moment dans une tente, pendant le jour, pour s'y 
reposer ou s'y mettre â l'ombre, il y sera toujours bien reçu, 
même s'il ne demande pas l'hospitalité et si le séjour y est trop 
court pour qu'il puisse y prendre un repas ; il peut causer avec 
les hommes et les femmes de la tente et regarder ces det*nières 
comme si elles étaient des hommes. Il est tenu, s'il y a des fem- 
mes, d'aller les saluer et de causer avec elles; si, entrant dans 
une tente où sont réunis hommes et femmes, l'étranger ne 
s'adressait qu'aux hommes sans regarder les femmes, il serait 
considéré comme grossier et fort mal vu. 

En se saluant, la poignée de mains s'échange toujours soit 
entre hommes ou femmes, soit entre homme et femme. Chez les 
Ifor'as la poignée de mains ne consiste pas comme chez les 
Ahaggar à se toucher une seule fois la main ; on se frôle la main 
intérieurement par trois fois et la dernière fois on fait un cla- 
quement de doigts. Si un voyageur rencontre chemin faisant un 
autre homme, il lui serre la main en faisant les salutations 
d'usage commençant par : « Sala mou relikoum ». S'il rencontre 
une femme, il la salue et lui donne la main, mais sans pronon- 
cer le a salamou relikoum » qui ne se dit que lorsque la femme 
est dans sa tente. 

Entre hommes ou femmes, on se tend la main des deux cotés 
en s'approchant, sans que ce soit l'inférieur ou le supérieur, 
l'homme ou la femme, qui Içi tende le premier. 



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338 REN9E10NEME?(TS SCIENTIFIQUES 



1? ' X. — Hospilalité 



Parla vallée^ un homme arrive qui vient demander Thospita- 
'J;. lité au campement. S'il est familier, il arrête son méhari près de 



I. 

*^^:! la porte de la tente; s'il est inconnu ou timide, il se tient k 



Técart. Il dit : c< Salamou relikoum, ma ttoulam, ma n eouen 
X*; naouen. » (Le salut sur vous, que valez-vous? c'est-à*-dire cotti- 

'^ .' . ment allez- vous? quoi de Tétat de vous?) Le maître et la mal- 

■i\ ^ tresse de la tente tendent la main à 1 arrivant sans lui dire une 

(;.c:-;. seule parole : car ce serait un manque d'éducation que de 

^.'.- répondre au salut de l'arrivant et de lui parler avant qu'il ait 



fait suivre ses salutations du mot : « Isalan ? w (nouvelles ?) Sitôt 
^; que l'arrivant a dit : « Isalan? n le maître lui demande en quel- 

^^•- ques mots des nouvelles des siens; l'épouse se tait. Si le chef 



^'\ de la tfente est l'oncle paternel ou maternel du nouveau venu ou 

i^y.- si réponse est sa sœur, l'hôte descend aloi»s de sa rahia, place 

ses bagages dans la tente même et s> installe. Dans tous les 

autres cas, il dépose sa selle, ses bagages hors de la tente et à 

^;\ . peu de distance. Il pénètre ensuite dans le campement, retire 

i-i;/' ses amulettes les plus encombrantes, ainsi que les gros cordons 

de soie qu'il porte sur la poitrine et se met î\ causer avec ses 
|;; hôtes, assis et tout en buvant du lait. On a soin de pendre aux 

piquets qui soutiennent le cuir de la tente, les ceintures, cordon- 
nets, gris-gris et les jolis vêtements dont l'arrivant s'est débar- 
rassé afin que ces richesses soient vues par les jolies jeunes filles 
qui bientôt vont venir rendre visite. Lui-même n'a gardé que 
l'épée et trois grandes amulettes de tête placées au milieu et sur 
les côtés du turban, amulettes qui pour les hommes riches sont 
dans des étuis d'argent. Cependant, tandis que l'hôte cause sous 
la tente, sont venus les jolies jeunes filles du campement; elles 
arrivent dès qu'elles ont appris la venue d'un étranger, surtout 
si ce dernier n'est pas marié. La maltresse de la tente a pré- 
venu rarri%'ant : « Les jeunes filles viennent, prépare-toi. » 
Aussitôt celui-ci ramène entièrement son voile sur hi figure et 
au moment où les femmes entrent, il se lève» et leur donne à 
chacune la main sans que s'échange aucune parole. L'hôte 



LES IFOR^ÂS D6 L^ADR'âr' 339 

s'étant assis, parle le premier : a Quelles nouvelles, jeunes 
filles ? ï> — « C'est toi qui a des nouvelles à dire, non pas nous, w 

— Celles que j'ai, je vais vous les donner tout de suite. » — 
« Et nous aussi, celles que nous avons nous te les donnerons, n 

— « Les paroles de tête à tête, laissez-les entre moi et vous 
jusqu'à la nuit. » La conversation s'engage ; on ne fait ni musi- 
que ni chant; la causerie dure une bonne heure, puis les jeunes 
filles se retirent. L'arrivant les accompagne jusqu'à leur tente 
ou bien s'asseoit avec elles sous quelque arbre et badine avec 
elles. Au moment où l'hôte a quitté la tente pour accompagner 
les visiteuses, celles-ci disent à la maltresse de la tente : 
« Donne-nous un peu de tabac. » — « Je n'en ai pas vu chex 
lui et moi je n'en ai pas. » Si Thôte n'a pas à se gêner avec les 
propriétaires de la tente^ il distribue de suite quelques pincées ; 
mais si le maître est son oncle ou quelque personne qu'il doive 
respecter, il ne donne rien en sa présence. Toutefois après avoir 
reconduit les jeunes filles, au moment de se séparer, il leur fait 
alors la distribution de tabac. Puis le nouveau venu revient à 
la tente qui lui a oilert l'hospitalité et y reçoit ses repas qu'il 
prend toujours seul s'il n'est un familier, et dans le cas contraire ^ 
avec la maîtresse de la tente ou un des fils déjà grand, mais en 
aucun cas avec le maître de la tente. 

L'hôte partage désormais son temps entre le campement où il 
a été reçu, les assemblées des hommes du voisinage et la société 
des jeunes filles. Ces dernières ne vont plus lui rendre visite; 
elles y sont allées une fois pour voir comment il était et pour 
lui faire voir leur beauté afin qu'il les connaisse la nuit à Tahal ; 
mais toute nouvelle visite de leur pai*t serait contraire aux 
convenanceri : c'est l'hôte qui désormais se rend chez elles, 
autant qu'il le veut et quand il le veut. — L'accès des ahal lui 
est ouvert. 

Aussi longtemps qu'il le veut, l'hôte reste à la tente où le 
maître lui doit aide et protection ; ce serait une inconvenance 
de lui dire de s'en aller. 

Lorsque de lui-même, l'hôte veut reprendre son voyage, il 
remercie vivement le niaitre et la maîtresse de la tente. Au 
premier il ne fait aucun cadeau; à la seconde il offre soit une 









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340 RKxNSElGNEMËNTS SClENTlFIgUES 

certaine quantité de tabac, soit un ikerchei en cotonnade du 
Soudan, soit dix ou vingt coudées de cotonnade blanche ou 
bleu foncé. Ceux qui ont reçu Thôte ne lui font k son départ 
aucun cadeau. 

Chez tous les Touareg l'hospitalité est de tradition et quicon- 
que manquerait à ses devoirs serait déshonoré. 



Y. — Divorce 



Si les jeûnes hommes Iforas viennent trop fréquemment 
• rendre visite à une femme mariée, Tépoux parfois ne fait 

aucune observation ; mais parfois aussi il invité sa femme à 

mieux se conduire. Le plus souvent celle-ci lui répond : « Si tu 

veux me répudier, répudies-moî ; je préfère la société de ces 

J hommes à la tienne ! » Malgré cette réponse et surtout si la 

femme est jolie, le mari lui pardonne et la laisse libre ; quelque 
fois aussi il la répudie. 

Inversement si l'époux est volage, s'il ne donne pas à sa 
• femme dés vêtements convenables, s'il montre enfin un mau- 

vais caractère, Tépouse se dispute avec lui et lui dit : « Répu- 
dies-moi. » 
^; Pour ces motifs ou encore si le mari désire épouser une autre 

femme ou si Tépouse a commis quelque faute, la répudiation 
peut avoir lieu. Elle n'a pas de formes spéciales ; il suffit que le 
mari dise : « Je te répudie », môme une seule fois, pour que 
I l* effet soit accompli. 

Dans le cas où le mari refuserait de répudier sa femme et si 
j' ! celle-ci a de justes motifs de plainte, elle divorce d'elle-même 

et retourne dans la tente de sa famille. Et si la mauvaise con- 
duite du mari est notoire, elle peut au bout de 3 mois et 10 jours 
se remarier comme après une répudiation régulière. 

Dans tous cas, ce délai de 3 mois et 10 jours est exigé pour 
un nouveau mariage après répudiation et durant ce stage la 
femme mène la vie ordinaire des femmes non mariées, v.i à 
r l'ahal, etc. 

J Que la réputlialion soit régulière de la part du mari ou que 






LKs ifor'as de l'adr'ar' 341 

Tépouse soit partie d*elle-mônie^ elle emporte tous ses biens, 
tant ce qu'elle a apporté en entrant en ménage, chamelles^ 
négresses, etc.^ que les cadeaux du mari au moment du mariage : 
chameaux, doukkali, etc. Ce serait une honte pour Thomme que 
son épouse quitte, de conserver par devers lui quoi que ce soit 
lui appartenant. 

— lUi, aménoukal des Ifor'as, a une fille très belle, Lalla, 
mariée à T'ioub. Or beaucoup de jeunes gens venaient fréquem- 
ment rendre visite à Lalla, et parmi ceux-ci, Moussa-ag-Amas- 
tan, depuis aménoukal du Ahaggar, alors fort jeune, était assidu 
entre tous. T'ioub fit à sa femme des observations *au sujet des 
assiduités de Moussa. Lalla y répondit par les cinq vers sui- 
vants : 

1- ••OT •: + .g Bi3 



2. 


•Il: 


V • lit +: It03 V Q'3 


3. 




•in+ Til 1031 30B 


4. 




••OT + + ^ :V -0? : VV 


5. 




/l 1+ • ++I -11^ tl|: -1111 



1 . T'ioub aba ti k igVou 

2. Mous-ag-Amastdn oui till a dioula , 

3. Abarad* and'erren inheg*g*a temoulla 

4. Ideg aoua ira da'r i, it t igraou' 

5. Lalla out Illi entât a ten innen 



Sens : 

« T'ioub, meurs ton père ! 

« Moussa-ag-Amastân n'a pas son pareil ; 

(( C'est un homme tout jeune fait pour les baisers. 

« Tout ce qu'il voudra en moi, il l'aura. 

a C'est Lalla, fille d'Illi, qui a dit cela. » 

T'ioub ne répudia pas sa femme qui vit encore avec lui; et 
Moussa ayant eu connaissance de ces vers, envoya à Lalla le 
plus beau de ses mchara blancs. 



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dis RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

— Une femme mariée ayant vu un homme fort beau composa 
les vers suivants : 

1. Jf30 :^l • 00-: •:! 

2. ]t3l • -rto V o :IIM! 

3. mil «:l +30-: :0(l 

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4. IS-:"»- ^ 0;;l I 0-' 0-:t 

5. m IOV0I lov 

1 . Nek akarar a neier setH'af ; 

2. Ehelaler' ar d iertek a net't'af ; 

3. Ëlsir' kcrad'et, nar'il nezzaf ; 

4. Tikra our in naker, it lekchaf ; 
, 5. Diran dcsidaren as nellaf. 



Sens : 

« J'ai vu un homme à la barbe noire. 

a J'en ai été distraite au point de laisser tomber ce que j'avais en main, 

« Au poiid'de me croire nue, étant v^tue de trois vôtements. (4) 

« Le voler, je ne le volerai pas, car c'est un déshonneur; (2) 

« Mon souhait : je souhaite d'être répudiée. » 

Le mari de cette femme, ayant connu ces vers, la répudia et 
elle épousa Thomme pour qui elle les avait composés. 

L'adultère est regardé comme honteux chez les Ifor'as. Il ne 
;■- ■ se commet qu'en cachette et, dit-on, rarement (?) ; il paraîtrait 

que les femmes considèrent comme une question d'honneur de 
ne point tromper leur époux (?). 

Z. — Veuvage. 



Lorsque meurt un homme marié de la tribu des Ifor*as, sa 
femme reste trois mois et dix jours sans pouvoir se remarier. 
Pendant ce deuil, la femme se couvre entièrement les cheveux 

4. Il lui semblait que ses vêtements étaient trop peu pour plaire à cet homme ; 
elle eût voulu des parures superbes. 

2. On appelle l'adultère : vol (en tam. : tikra) et commettre l'adultère se dit 
voler. 



LES ifor\s de l'adr\r' 343 

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et se met autour de la tète un bandeau qui masque le front, les 
oreilles, le bas du menton, le cou et la gorge. Elle se couvre 
é^leinentles pieds de babouches. La veuve ne sort de sa tente 
que pour les courses indispensables, telles que les changements 
de campement; elle y reste tout le jour, ne revêt que des 
habits sans beauté, ne reçoit que de courtes visites et ne fré- 
quente pas l'ahal. 

La croyance populaire veut qu'apercevoir les cheveux d'une 
veuve soit cause de maladies. * 

Les trois mois et dix jours écoulés, la veuve revêt à nouveau 
de beaux vêtements, retourne à Tahal, mène la vie assez licen- 
cieuse des femmes non mariées et s'il y a lieu se remarie. 

a. — Mort, 

Lorsqu'une femme ou un homme des Ifor^as est sur le point 
de mourir, son conjoint et ses enfants ne le quittent pas ; les 
parents et les voisins viennent à sa tente et chaque jour ceux qui 
sont campés à quelque distance visitent le moribond. 

La mort étant proche, les assistants disent : « Teqqimed 
tesar'efared » (Mets-toi à demander pardon à Dieu), ou a Tourna 
our teneqq » (la maladie ne tue pas, c'est-à-dire c'est Dieu et 
non la maladie qui fait mourir) ou <* Echehed » (Fais ta profes- 
sion de foi). 

Au moment de Tagonie, le marabout du campement pose 
le doigt sur le front du moribond en récitant des versets du 
Coran. 

Si le mort a les yeux ouverts après avoir rendu rânie, un des 
assistants dit ; « Err titHaouin nek, aneslem ! » (Ferme tes yeux, 
musulman). On répète cette phrase par trois fois. Si le mort fut 
un bon musulman il doit de lui-même fermer alors les yeux ; 
s'il les garde cependant ouverts, on lui dit : u Tfou ! s ig'iten nek 
ichchad'enin i nieller' » (Fi ! avec tes mauvaises actions, 
homme vicieux). Alors bon gré, mal gré, on lui ferme les 
yeux. 

Au moment de la mort, la femme, les filles et toutes les assis- 
tantes poussent, pendant une heure, de grands cris et gémisse- 



344 lt^:>sRlG^EMË^TS snENTiFiyiES 

méats. Les hommes, eux. gardent le silence, se couvrent en'" 
remeot le visage de leur voile et soupirent profondément. 

Lorsque sont achevées ces marques de deuil, te marabov 
campement, accompagné d'un autre homme noble ou in 
mais jamais d'un esclave, entre dans la tente du défunt pwir 
laver le cadavre. Pendant ce temps l'assistance se retire et s'as- 
sied hors du campement. Le corps étant lavé est enveloppé d'un 
linceul de guinée blanche et conduit de suite à sa dernière 
demeure. La fosse est creusée aussi près que possible du lieu 
du décès, en un point proche du campement, h la fois assez élevé 
pour être Ji l'abri des crues et assez meuble pour rendre te 
creusement facile. 

Si le trou est très près, le corps y est porté à bras sur une 
natte ; s'il est un peu distant, le cadavre est attaché délicatement 
sur un bAt, placé sur un chameau et conduit ainsi. Tous le hom- 
mes du campement et ceux des campemeuts voisins suivent le 
convoi en répétant : n La ilah ila Allab Moh'ammed resoul 
Allah » (Il n'y a de divinité que t)ieu ; Mahommet est prophète de 
Dieu). La tombe est construite selon le rite musulman. Les fem- 
mes n'accompagnent pas le mort et ne poussent pas de cris à la 
levée du corps. Les vêtements au décédé sontattribués au mara- 
bout et à l'homme qui ont lavé le cadavre. 

Deux ou trois jours après l'enlerrement, les héritiers égorgent 
une ou deux chèvres ou moutons, et offrent en aumône pieuse 
un repas auquel prennent part les hommes et les femmes du 
campement et tout venant. Seules s'abstiennent quelques per- 
sonnes superstitieuses dans la cr-ainte que le mort ne vienne les 
troubler durant leur sommeil. 

Lorsqu'ayant quitté le lieu du décès, on y revient au bout de 
quelques mois, un nouveau repas est offert en aumône pieuse, 
composé de lait et do bouillie. 

Quand un Afar'is perd son père ou sa mère, qu'il soit décé- 
dé près ou loin, il prend un deuil de dh jours npr^s la récep- 
tion de la nouvelle : durant ce temps il n'a que de vieux 
vêtements, ne fréquente pas l'alial, ne se peigne plus, tjes dis 
jours étant passés, la vie normale est reprise. Si les parents sont 
morts loin d'un do leurs enfants, celui-ci prend le deuil et offre 



LKS ifou'as de l\dr'ar' 3-49 

F. — Cordages. 

Les Ifor'as utilisent quatre espèces de cordes : 

t® Des cordes en poils de chameau, très nombreuses, et ser- 
vant à tous les usages ; 

2** Des cordes en peau mince de gazelle, de chèvre ou de 
mouton pour faire des brides, des sangles de selle, etc. ; 

3^ Des cordes en peau forte de bœuf ou d*antilope dont sont 
faits les câbles servant à puiser de l'eau dans les puits profonds 
et les entraves de chameau (tiffart. en arabe gld) ; 

\^ Des cordes faites avec les fibres du cœur des gommiers ; 
celles-ci sont très grossières et de peu de valeur ; elles servent 
à puiser l'eau dans les centres de culture, à attacher les menus 
objets ou les bestiaux et à tous les usages où une forte corde 
n'est pas indispensa ble . 

G. — Commerce. 

Les transactions commerciales de l'Adr'ar' avec les pays voi- 
sins sont très faibles : les Ifor'as trouvent chez eux leur nourri- 
ture, lait et graines et n'achètent guère que du riz ou du mil, des 
étoffes et quelques objets de luxe. 

Des oasis du Touat et du Tidikelt ils reçoivent de la guinéc 
bleue ou blanche, du tabac, des dattes en très petite quantité, 
des verroteries. Ils échangent ces objets contre des moutons ou 
des chameaux. 

Au Niger les Ifor'as vont chercher du riz, du mil, quelquefois 
du fer, du cuivre. 

Dans TAïr ils vont chercher des peaux, des cuirs ouvragés, 
des selles. 

Enfin de R*at et R'adamès par l'intermédiaire des Kel-Ahag- 
gar, ils reçoivent quelques objets de luxe, tapis, selles, broderies. 

Les caravanes des Iforas qui vont au Niger (le Niger est 
connu sous le nom de cg'criou, la mer) ne sont jamais que de 
petits groupes de trois ou quatre hommes emmenant avec eux 
huit ou dix chameaux ; elles vont parfois à Bourem, plus souvent 
à Gogo (ou Gao). 






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344 RKNSEIGNEMENTS SCIENTIFIQl^S 

ments. Les hommes, eux, gardent le silence, se couvrent en'" ^ 
rement le visage de leur voile et soupirent profondément. 

Lorsque sont achevées ces marques de deuil, le maraboi^ 
campement, accompagné d'un autre homme noble ou in 
mais jamais d'un esclave, entre dans la tente du défunt pour 
laver le cadavre. Pendant ce temps Fassistance se retire et s'as- . 
sied hors du campement. Le corps étant lavé est enveloppé d'un 
linceul de guinée blanche et conduit de suite à sa dernière 
demeure. La fosse est creusée aussi près que possible du lieu 
du décès, en un point proche du campement, à la fois assez élevé 
pour être à l'abri des crues et assez meuble pour rendre le 
creusement facile. 

Si le trou est très près, le corps y est porté à bras sur une 
natte ; s'il est un peu distant, le cadavre est attaché délicatement 
sur un bat, placé sur un chameau et conduit ainsi. Tous le hom- 
mes du campement et ceux des campements voisins suivent le 
convoi en répétant : « La ilah ila Allah Moh'ammed resoul 
Allah » (Il n'y a de divinité que Dieu ; Mahommet est prophète de 
Dieu). La tombe est construite selon le rite musulman. Les fem- 
mes n'accompagnent pas le mort et ne poussent pas de cris à la 
levée du corps. Les vêtements du décédé sont attribués au mara- 
bout et à l'homme qui ont lavé le cadavre. 

Deux ou trois jours après Tenterrement, les héritiers égorgent 
une ou deux chèvres ou moutons, et oflrent en aumône pieuse 
un repas auquel prennent part les hommes et les femmes du 
campement et tout venant. Seules s'abstiennent quelques per- 
sonnes superstitieuses dans la crainte que le mort ne vienne les 
troubler durant leur sommeil. 

Lorsqu'ayant quitté le lieu du décès, on y revient au bout de 
quelques mois, un nouveau repas est offert en aumône pieuse, 
composé de lait et de bouillie. 

Quand un Afar'is perd son père ou sa mère, qu'il soit décé- 
dé près ou loin, il prend un deuil de dix jours après la récep- 
tion de la nouvelle : durant ce temps il n'a que de vieux 
vêtements, ne fréquente pas l'ahal, ne se peigne plus. Les dix 
jours étant passés, la vie normale est reprise. Si les parents sont 
morts loin d'un de leurs enfants, celui-ci prend le deuil et offre 



LES ifoh'as de l\dr'ar' 349 

F. — Cordages, 

Les Ifor'as utilisent quatre cspèfces de cordes : 

t® Des cordes en poils de chameau, très nombreuses, et ser- 
vant à tous les usages ; 

2** Des cordes en peau mince de gazelle, de chèvre ou de 
mouton pour faire des brides, des sangles de selle, etc. ; 

3^ Des cordes en peau forte de bœuf ou d'antilope dont sont 
faits les câbles servant à puiser de l'eau dans les puits profonds 
et les entraves de chameau (tiflfart. en arabe gid) ; 

i° Des cordes faites avec les fibres du cœur des gommiers ; 
celles-ci sont très grossières et de peu de valeur ; elles servent 
à puiser Teau dans les centres de culture, à attacher les menus 
objets ou les bestiaux et à tous les usages on une forte corde 
n'est pas indispensable. 

.G. — Commerce. 

Les transactions commerciales de l'Adr'ar' avec les pays voi- 
sins sont très faibles : les Ifor'as trouvent chez eux leur nourri- 
ture, lait et graines et n'achètent guère que du riz ou du mil, des 
étoffes et quelques objets de luxe. 

Des oasis du Touat et du Tidikelt ils reçoivent de la guinéc 
bleue ou blanche, du tabac, des dattes en très petite quantité, 
des verroteries. Ils échangent ces objets contre des moutons ou 
des chameaux. 

Au Niger les Ifor'as vont chercher du riz, du mil, quelquefois 
du fer, du cuivre. 

Dans FAïr ils vont chercher des peaux, des cuirs ouvragés, 
des selles. 

Enfin de R*at et Radamès par l'intermédiaire des Kel-Ahag- 
gar, ils reçoivent quelques objets de luxe, tapis, selles, broderies. 

Les caravanes des Iforas qui vont au Niger (le Niger est 
connu sous le nom de eg'criou, la mer) ne sont jamais que de 
petits groupes de trois ou quatre hommes emmenant avec eux 
huit ou dix chameaux ; elles vont parfois à Bourem, plus souvent 
à Gogo (ou Gao). 



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• 

'1 330 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 






if- 

1^ 



Voici le récit d'un voyage commercial exécuté par un» impor- 

î:^' teur touatien chez les Iforas. 

Jf , « Je partis de Tit (Tidik.elt)avec deux chameaux portant sur 

■'■'*"* * . . 

î^ . des bats pour cinq cents francs de marchandises. J'avais de la 

i^. cotonade bleue, de la percale blanche, quatre doukkali, du 

^.^ : chech blanc, quinze kilos de tabac, pas du gros tabac en feuilles 

du Touat, mais du petit tabac vert coupé en petits morceaux (1), 
► vingt ou trente petites glaces,' dix ou vingt peignes et une demi- 

charge de dattes pour ma nourriture et pour faire de petits 
^' cadeaux. 

fe* ' « J'étais avec cinq autres commerçants de Tit ayant chacun 

■^rf. * cj^elques chameaux. Nous ne primes avec nous ni guide ni pro- 

t^^ tecteur touareg. Nous passAmcs aux points suivants : Âïn-oulad- 

ff; el-Haj^ Tirechchoumin, In-R'elal, Tag'erg'era, Tikedebbatin, 

In-Sakan, In-Iliaou (In-Zize), Tichammalt (ag'elmam permanent 
situé dans la montagne et d'abord si difficile qu'on est obligé 
iS • d'en apporter aux chameaux qui ne peuvent l'atteindre, l'eau 






« 



»V. , 



v,> . 



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dans des outres) Timissao, Tirek (petite source dans la monta- 
gne), In-Ouzel et Timiaouin. 
'f%^ M Dès lors je me trouvais dans TAdr'ar' et je commençai ô 

v;' vendre dans les campements mes marchandises, les échangeant 

contre des moutons ou des esclaves. C'était en hiver ; d'ailleurs 
les voyages de commerce se font toujours h cette époque, la 
seule où il soit possible de faire traverser aux moutons le 
tanezrouft. En deux mois, j'eus écoulé toute* mes mar- 
chandises. 

« Quelquefois il faut plus de temps pour vendre sa pacotille ; 
et si Ton se laisse surprendre par l'été avant d'avoir tout 
1 échangé, on se trouve obligé de passer toute la saison dans 

TAdr'ar' faute de pouvoir faire passer les moutons au tiord. Si 
donc on tient à revenir rapidement, on vend tout au comptant ; 
ce n'est qu'en cas de long séjour qu'on peut vendre fi crédit. Le 

1. Ce tabac vert est coupé frais, laissé à sécher h terre et haché. Le tabac du 
Touat au contraire se coupe miir, est entassé jusfju'h fermentation et à ce 
moment retiré et mis h sécher en jçrandes feuilles entières. Ces feuilles sont alors 
très friables ; piindant les voya^^es elles se réduisent en poussifre et se perdent; 
le tabac vert au contraire se conserve et voyage fort bien. 



y 






bEs ifor'ah de l'adr'ar* 351 

prix des ventes au comptant ou à crédit est d'ailleurs le même 
chez les Ifor as, tandis que chez les Kel-Ahaggar ce dernier prix 
est accru du tiers ou du quart. 

« Pour revenir au Tidikelt avec mes moutons ou mes esclaves, 
je m'entendis avec d'autres commerçants et quelques Touareg ; 
nous formâmes une petite caravane de cinq ou six méharistes, 
car il ne serait pas prudent de voyager entièrement seul. Nous 
connaissions le chemin, donc nous ne primes pas de guide, et 
nous ne primes pas de caravaniers, car partout les abreuvoirs 
sont faciles et les puits peu profonds. » 

//. Utiilês de poids et de mesures. 

La monnaie commerciale pour les achats et les ventes est la 
pirce de cotonnade, d'origine européenne, écrue ou bleue fon- 
cée, et appelée en arabe chegga, en lamachèque tchouoqqit. La 
petite pièce (en arabe bisa, en tamachèque tabourit) a tantôt 
quarante coudées de oO centimètres, tantôt seulement trente 
coudée» ; elle se détaille par coudées de 50 centimètres (en 
arabe dra, en tam. ar'il). Il n'y a pas dans IWdr'ar' de monnaie 
métallique ou de cauris ; outre la pièce ou la coudée de chegga, 
les Ifor'as entre eux comptent souvent par tête de bétail, cha- 
meau ou mouton. 

11 n'y a pas d'unité de mesure de volume fixe; les grains, le 
beurre se vendent par approximation de leur quantité. 

Il n'y a pas non plus d'unité de poids : les objets tels que 
sucre, thé, tabac se vendent aussi en appréciant à Tœil leur 
poids. 

L'unité de longueur est la coudée (ar'il, dra) de 50 centimè- 
tres. Les longueurs assez importantes, telles que la profondeur 
des puits, le périmètre des jardins, se mesurent k la taille 
d'homme (tibeddi, en arabe ouaqefa = 4 coudées ou 2 mètres). 

Pour les longues distances, les Ifor'as comptent par nuit de 
marche (la nuit de marche étant en valeur pareille à une jour- 
née). Ils distinguent entre nuit de caravane, nuit courte de 
méhiiri et nuit longue de méhari. Ainsi de Telia h In-Salah par 
In-Ouzel, Timissao, In-Hihaou (en langage des Kel-Ahaggar 



352 RENSEIGNEMENTS SClEI^TIFIQljES 

In-Zizaou, en arabe In-Ziza), Tikelebbatin, ËI-Mouilah, on 
compte trente jours de marche de caravane, quinze jours de 
marche de méhari à allure moyenne, et dix jours de marche 
de méhari à allure pressée. La distance de Telia k In-Salah 
est d'environ 800 kilomètres. 

I. — Mercuriale de l'Adrar\ 

La pièce de guinée de 40 coudées, danfe TAdr ar' vaut vingt 
à vingt-cinq francs ; à Tombouctou elle vaut en moyenne huit 
à dix francs. 

Un chameau de charge de quatre ans ou uu méhari ordinaire 
du même Age vaut huit pièces. 

Un très beau méhari, en bel état, de seize à vingt pièces. 

Un vieux chameau engraissé pour la boucherie, trois à qua- 
tre pièces. 

Un très beau mouton, dix coudées. 

Une brebis, six à huit coudées. 

Une chèvre, six à sept coudées. 

Un âne, une à deux pièces. 

Une vache, deux pièces à trois et demie. 

Un bœuf gras, trois à quatre pièces. 

Une outre ou guerba (en tani. abaior), trois à cinq coudées. 

Une outre tasoufra pour le lait, une poignée de tabac. 

Une selle à méhari, rahla (en tam. tarik n talak), vingt à vingt- 
cinq coudées. 

Une selle barbouchia (en tam. tahiast), dix coudées. 

Un bî\t haouia (en tam. takhaouil) fabriqué au Tidikelt, dix à 
vingt coudées. 

Une charge à chameau de riz, trois à cinq pièces selon saison 
et stock. 

Une charge d aouzzaq, deux à trois pièces. 

Une charge de bechna, trois à quatre pièces. 

Une doukkali de (îourara, dix beaux moutons. 

Une couverture blanche et indigo de Tombouctou (en tam. 
kella, en arabe serambo), trois moutons. 

La vente du sucre et du thé est très limitée : les Ifor'as ne 




LES ifoh'as de l'adr'ar" 353 

connaissent pas le café et appellent le thé « aman en elhennet, 
l*eau du ciel ». 

Une mezoued de sel, vingt coudées. 

On trouve dans TAdr'ar' deux sortes de sel : le sel blanc eu 
barre venant de Taodenni et appelé c# tisemt » (Il n'y a guère 
que Baï qui en reçoive par des caravanes Kounta, les Ifor'as 
n'en achètent pas) et le sel gris « achara » provenant des satines 
situées à cinq jours à Test de TAdr'ar' au nord du pays des 
loulliminden (?). Ce sel gris ne fait pas Tobjet (fe commerce ; 
tous ceux qui en désirent vont le chercher eux-mêmes et le trou- 
vent h fleur de terre. C'est ce sel gris qu'on distribue aux cha- 
meaux de rAdr*ar' plusieurs fois par an, surtout aux époques où 
il y a de Therbe fraîche en abondance. 

L*existence de salines de sel gris n'a rien d'étonnant dans des 
régions situées très à Test de l'Adr'ar' ; il est probable qu'elles 
sont analogues à celles de Téguidda-les-Salines, point situé à 
150 kilomètres au nord-ouest de Agadès. 

J. — Migrations 

Toute fraction d'Ifor'as, noble ou imr'ad, possède en propre 
une ou plusieurs vallées, avec les puits, eaux, pâturages qui s'y 
trouvent^ et généralement chaque tribu campe dans les oued 
qui lui appartiennent. Cependant bien que tous les oued aient 
ainsi leurs tribus propriétaires, les autres tribus ont toujours le 
droit d'y amener paître leurs troupeaux et de les y abreuver. 
Si donc les pâturages de certaines zones sont insuffisants, les 
tribus propriétaires se déplacent vers un pâturage étranger 
meilleur; mais il est rare qu'elles aillent dans ce cas à plus 
d'un ou deux jours de leurs vallées habituelles. Jamais les 
Ifor as d'ailleurs n'envoient une partie de leurs troupeaux au 
loin de leurs tentes sous la seule garde de ber^rs comme le 
font fréquemment les Ivel-Ahaggar et les Taïtoq qui expédient 
leur bétail à 400 ou 500 kil. jusque dans l'Adr'ai*' ou le Timé- 
tr'in(t). 

l. Timétr'in (sens : région d'arhusies persislanis. de lai Ile élevée et dense) 
pavs situé à Touesl de TAdr'ar'. 

23 



EIC*' 






354 



RtNSEiqWEMENTS SCIENTIFIQUES 



v- 






" .1. 



Fit* 









Cette stabilité des Ifor'as a pour principale cause Tabondance 
des eaux et des pâturages de leurs pays : les pluies y sont fou- 
jours si régulières que de mémoire d'bomme on n'a entendu dire 
qu'il y eût eu sécheresse persistante, de sorte que les habitants, 
ayant toujours des pâturages à proximité, ne sont pas obligés 
d'aller les chercher au loin. Aussi quand les tribus de l'Adr'ar' 
jugebt utile de se déplacer, elles vont à quelques heures de 
distance, généralement à une demi-journée, rarement plus loin. 

Pour ces déplacements les hommes nobles ou imr'ad montent 
à méhari, les femmes sur des ânes. L'âne est la* monture habi- 
tuelle des femmes ; seules montent à méhari la femme d'Illi et 
sa fille et quelques autres, à l'imitation des usages du Ahaggar. 
Les bagages sont généralemeht aussi transportés à dos d'ânes, 
quelquefois^ s'ils sont considérables, à dos de chameaux ou de 
bœufs porteurs. Ces derniers animaux sont très rares dans 
TAdrar'. 

L'habitude qu'ont les femmes nobles de TAdr'ar de monter 
sur des ânes est une différence très nette avec les usages du 
Ahaggar. I/origine en est que les déplacements des Ifor'as sont 
toujours de courts voyages ; mais cela vient aussi de ce que les 
femmes du Ahaggar, maigres, élancées, très adroites à tous les 
exercices et menant une vie active, ont l'habitude des longs 
déplaxîements tandis que les femmes Ifor'as cantonnées dans les 
tentes deviennent très grasses et incapables de voyages péni- 
bles. « Si l'une d'elles, disait l'informateur, se couchait sur toi, 
elle te casserait ! » 



K. — Ouec/ iiUerdits 

Hicn que l'usage universellement admis soit que tout homme , 
à le droit de faire pâturer ses bétes môme dans les oued dont 
sa tribu n'est pas propriétaire, le chef de fraction propriétaire 
d'une vallée a le droit aussi d'interdire h qui que ce soit de s'y 
arrêter même pour quelques heures. 

Chez les Ifor'as ces interdictions sont rares et ont pour but de 
laisser le drinn et le merkba produire les graines qui, récoltées, 






f. I 



f^i 



LES IFOb'aB de L'jiDti'àtB! 35& 

serviront de nourriture aux habitants, et cela sans que le bétail 
puiss'c y toucher. 

Chez les Ahaggar où les pâturages et les grains sont rpoins 
abondants, ces interdictions plus fréquentes permettent de lais- 
ser les graines se produire^ et aussi de laisser les herbages gran- 
dir après les pluies. 



^^ 



L. — Forage des puits 



Le système de constructioa des puits a été étudié dans le 
chapitre sur TAdr'ar'. Il n'y a pas chez les Ifor'as de gens dont 
ce soit le métier de forer ou d'entretenir les puits ; tout esclave 
ou imr ad pauvre est susceptible d'exécuter ce travail que le peu 
de profondeur des puits rend peu difficultueux. 



• M. — Qualités des méhara 

Voici les qualités et les indices d'un bon méhari : haut sur 
jambes ; mince et élancé ; la bosse en hauteur mais non en 
largeur, avec une ligne de poils au sommet ; le poil plus long 
aux épaules; la tête petite, allongée et fine; les oreilles dres- 
sées et fines ; l'encolure longue ; le poitrail long, profond et 
peu large. L'animal doit être tout en longueur, pas en lar- 
geur. 

Aux bons méhara, quand ils ont un an ou deux, les Ifor'as 
font généralement sur le chanfrein trois incisions qu'on lie de 
manière à faire de petites boules. Us leur mettent au cou un 
cordon épais comme le pouce auquel est suspendu une amulette 
de cuivre. 

Les animaux, qui ont les qualités ci-dessus indiquées, sont très 
aimés des Ifor'as qui ne les vendent jamais. 

Les Ifor'as ont la réputation de très bien dresser leurs ani- 
maux ; toutefois il est à signaler que les chameaux de l'Adr'ar', 
peu habitués aux rochers, ont les pieds sensibles, ce qui les 
rend impropres à voyager longtemps en pays de montagnes. 



BEN9EIGNEMENTS BCIEHTIFIIjltKS 



N. — Marques des méhara 



Tous les chameaux des Ifor'as sont marqués ; ces marques 
s'appellent en arabe : taba, en lam, : écbouel. 
Les-animaui des Kel-Afella portent : 

O sur le cou et -4- sur la joue droite. 



Ceux des Kel-Tar'lit : 
loi i 



r la joue droite. 



Ceux des Kel-Ouzzein et des irergouinesseu ont les mémc!» 
marques que ceux dos Kei-Afelia. 
Les méhara des Tarat-Mellet ont : 

n sur la joue droite. 

Ceux des Idenan ont sur le cou, côté droit : 
IP ou lï 

Les Ibotteoatcn ont les marques des Kel-Afella. 
Les Irreganaten încrivent nn I sur l'avant-bras droit. 
Les Atouaj mettent sur le cou, côté droit ; y- J, 



IL 



o. — Sel donné aux méhara 

Les herbages du pays des Ifor'as et surtout l'herbe fraîche 
qui pousse en abondance après les pluies étant dépourvus de 
sel, on est obligé d'en faire des distributions aux chameaux. On 
leur donne du sel gris « achara m tous les trois mois à raison de 
deux kilogs par animal ; le sel est cassé menu et présenté sec, 
sur une peau de tente. 

Ces distributions trimestrielles se font surtout à la poussée de 
l'herbe fraîche i^en arabe fl'cheb, en tamachèque ichkan). Tou- 
tefois on évite de donner du sel aux animaux qui doivent sous 
peu partir pour un long voyage : il faut qu'après chaque dis- 
tribution les méhara aient au moins nn mois de repos avant de 
repartir pour une nouvelle tournée. 

Les étrangers qui vont chez les Ifor'as avec l'intention d'y 



LES ifor'as de l'adr ar 367 

résider quelque temps, apportent avec eux la provision de sel 
destchameaux et la donnent le jour où ils atteignent un lieu où 
ils feront un séjour d'un mois. Us distribuent alors 2 kilos de 
sel gris « achara » ou seulement 1 kilo et 1/2 s'ils ont en leur 
possession du sel blanc « tisemt » de Taodenni. Les Touareg 
disent que si Ton faisait voyager un chameau moins d'un mois 
après lui avoir donné du sel, il pourrait en devenir malade. 

Les Ifor'as ne donnent de sel qu'aux chameaux ; ils n'en don^ 
nent pas aux bœufs, moutons, chèvres, etc. 

P. — Vols et voleurs 

Le seul genre de vols assez commun dans TAdr'ar' est le vol 
de bestiaux. On voit rarement les nobles s'en rendre coupable ; 
mais il arrive assez souvent que des imr ad ou des exclaves, en 
temps de famine, volent des chameaux, des bœufs ou des mou- 
tons et les égorgent en cachette pour les manger. L'habileté des 
nomades à suivre les traces et à reconnaître des animaux même 
maquillés rend très difficile tout autre écoulement des produits 
de ces vols. 

Lysqu'un coupable est découvert, un des nobles du voisi- 
nage le fait saisir et lui fait administrer une forte bastonnade. 

Q. — Feu 

Pour allumer du feu, les Ifor'as se servent de briquets appe- 
lés « ineffed » d'une pierre- iWeu : « abclal oua n timessi » ou 
par abréviation : « timessi » et d'une matière servant d'ama- 
dou et connue quelle qu'en soit la composition sous le nom de 
« tachg'ert ». 

L'amado^ se fait de plusieurs manières : le plus souvent il 
est tiré d'une certaine herbe qui pousse dans les pierres, est 
garnie de piquants, a des feuilles basses qui s'écartent comme 
les rayons d'une roue, et au milieu des feuilles une tige analo- 
gue à la tige d'oignon ; cette herbe s'appelle : « ti n sennanen » 
(celle des épines). On frappe la tige avec un bâton pour éviter 
les piquants, on comprime les feuilles et on les recouvre, dans 



i 



358 



RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 



le foyer, de cendres chaudes : l'herbe desséchée est retirée, 
frappée entre des pierres et amenée ainsi à s'effiler comme de 
la laine. L'herbe « ti n sennanen » ne se trouve qu'au Ahaggar^ 
Mouydir, Adr'ar*, Ahnet (?) 

On fait aussi de Tamadou avec un morceau d'étoffe treifcpé en 
un liquide où Ton a pilé du natron (t) ; on en fait encore avec 
des chifions enduits de kohol écrasé. 



I"' 



R. — Viande de boucherie 

Les Touareg mangent peu de viande, non qu'ils la dédaignent, 
mais parce qu'en dehors des cérémonies ils se contentent de 
laitage et de grains et préfèrent la vendre plutôt que la con- 
sommer. 

Aussi quand un méhari ou une chamelle est devenu vieux, les 
Ifor'as l'engraissent pour la vendre aux gens du Tidikelt; et s'il 
arrive quelque accident nécessitant l'abattage d'un méhari, la 
viande est dépecée, séchée au soleil, mise dans la peau même 
de l'animal et suspendue à un arbre jusqu'à l'arrivée d'un mar- 
chand étranger. 

Pour les cérémonies ou pour l'arrivée d'un hôte, on égorge 
généralement un ou plusieurs animaux ; et on mange aussi bien 
la chair d'un méhari que celle d'un chameau. Le bœuf est rare- 
ment servi ; les moutons et les chèvres beaucoup plus fréquem- 
ment, mais sont surtout égorgés les chevreaux et les agneaux, 
lorsqu'ils atteignent trois mois. Le veau est aussi parfois mangé 
à l'occasion d'une fête. Mais les vaches, brebis, chèvres sont 
toujours conservées, leur lait étant pour tous les Touareg un 
aliment indispensable et une richesse. 






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§7. — Faune et chasse 



A. — Faune de l'Adrar' 



La faune de l'Adr'ar' est très variée et déjà presque entière- 
ment soudanaise : sans doute on trouve encore les animaux spé- 



i Natron : carbonate de soude. 



LES ïFOR'aS DK l'aDR'ar' 



359 



cialisés au Sahara, maïs le pays des Ifor as, bordé par le tanez- 
rouft, forme Textrême limite des terrains de parcours de la faune 
nigritienne. Ainsi les gazelles, les antilopes mehor appelées au 
Soudan « biebes Robert » les autruches vivent par troupes plus 
ou moins nombreuses dans les montagnes et les dépressions de 
rAdr'ar ; mais le lion^ la girafe, la pintade, le singe, animaux 
entièrement soudanais, y font leur première apparition. Cette 
nouvelle constatation confirme Tidée déjà énoncée que le tanez- 
rouft formait la limite méridionale du Sahara et que TAdr'ar* 
n'était qu'une extrême avancée des terrains soudanais. 

Voici une liste de quelques animaux dont la présence dans 
l'Adp'ar a été constatée ou certifiée : 



Le lion, 

La girafe, 

Le guépard, 

L'autruche, 

La gazelle. 

L'antilope mehor, 

L'oryx, 

Le lièvre, 

Le chacal. 

Le fenek ou renard des 

sables, 
Le hérisson, 
Le porc-épic, 
Le sanglier, 
La gerboise, 
La souris, 
Le rat des champs. 
Le mouflon, 
L'àne sauvage (très 

rare), 

9 

La hyène (?) 



en tamachèque 



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aouaqqas. 

amder'. 

amaias. 

anhil. 

achenkod'. 

inhir. 

amellal (ou techemt). 

tamerouelt. 

ibeg. 

akhorhi. 
takenichi. 

izibara. 

id'aoui. 

akouti. 

akoundcr. 

oudad. 

ahoulil. 

tiressi, pluriel tires (voir page 

362). 
tachouri (arabe chertat) (voir 

page 362). 



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360 



RENSEIGNEMENTS SOENTIFiQUES 



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? en tamachèque 

Le vautour blanc 
L'aigle, 
Le corbeau (à collier 

Blanc), 
La caille de barbarie, 
Le pigeon sauvage, 
Le pigeon domestique. 
Le merle des rochers, 



L'hirondelle, 
La pintade, 
L'épervier (noir), 
La vipère, 
La couleuvre, 



Le scorpion. 

Le lézard, 

Le lézard de rocher, 

Le gros lézard. 

Le caméléon, 

Le petit lézard. 



» 



» 



» 



» 



» 



» 



La tarentule, 

La mouche, 
La guêpe constructrice, 
La mouche des cha- 
^ meaux. 
Le moustique, 
La mouche de Tàne, 
La sauterelle, 
La fourmi, 



» 

» 
» 



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» 



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aridel (voir page 363). 
tcralg'i. 



igVder. 



ar'aleg*. 

takedopt (arabe Kanga). 

idabir. « 

titebirt. 

Senna Seni moula (arabe bou 
béchir). 

amestar'. 

taïlalt. 

eg'eft. 

achchel. 

imag'el (étant inoffensiee, elle 
est aussi appelée aneslem 
= religieux, inoffensif. 

tAzirdemt. 

tamekelkelt. 

agezzeram (en arabe dob). 

arata (arabe ouràn) voir ci- 
contre : Légendes. 

amter'ter (voir ci-contre : Lé- 
gendes), 

tametakkecht, noir ou gris, 

yeux rouges, morsure extrê- 
mement venimeuse (?) 

ir*irdem inoffensive mais mau- 
vaise odeur. 

echi. ♦ 

# 

ahankouker. 

taggemt. 

tadast. 

echi n eicliod (ara1)c alada). 

tachoualt. 



inelga. 



LKS ifor'as î)e i/adr\r' 361 

Les Ifor'as n'ont ni coqs ni poules; ce sont pour eux des ani- 
maux répugnants ; on ne pourrait en trouver que cliez les her- 
ratin des lieux de culture et encore je n'en ai pas vus. 

Il n'y a dans TAdr'ar' ni poissons, ni puces ; mais les poux 
sont très répandus. 

Le singe existe ; j'en ai personnellement tiré, mais manqué un, 
au puits de Gounhan. 

Parmi les animaux domestiques, les lfor*as élèvent des bœufs 
zébus et vaches, des méhara et des chameaux, des moutons, des 
chèvres, des ânes, quelques chevaux, des chiens. 

B. — Légendes on superstitions au sujet des animaux 

Légende de farata. — L'arata est le gros lézard appelé en 
arabe ourân. Il existe à son sujet une légende touarègue proba- 
blement originaire du Nord, mais très répandue chez les Ifor'as. 

« Il y avait une fois un touareg noble (était-il Ahaggar, Ifor'as 
ou Taïtoq ?) appelé Mokhammed-ag-Lanta. Un jour il s'écarta de 
sa tente pour un besoin naturel et utilisa une poignée de 
« taraouaït », c'est-à-dire de farine d'aouzzaq, pour un office 
auquel le papier semble mieux destiné. Brusquement une force 
surnaturelle l'empêcha de se relever et c'est en rampant qu'il 
revint à sa tente. Les personnes qui le virent s'écrièrent î « un 
arata! un arata! » Mokhammed-ag-Lanta répondit : « Nek 
Mokhammed-ag-Lanta ! araben erhan isati, egen îscm in 
arata ! » (je ne suis pas un arata, je suis Mokhammed-ag-Lanta ; 
ce sont les Arabes mes ennemis qui pour pouvoir me tuer et me 
manger m'ont transformé en arata^ct m'appellent ainsi!). Mais 
personne ne voulut croire le malheureux; Allah par punition 
l'avait changé en arata, et depuis* H erre sous les arbres. 

Les Touareg ne font pas de mal à l'arata et empêcheraient de 
force qui que ce soit de le blesser : l'arata est un touareg ! 

L'arata fume du tabac et en est très amateur ; un arata tué a 
l'intérieur de la gorge tout noirci de fumée de tabac; quand sa 
provision est épuisée, il se met en travers du chemin et empêche 
de passer quiconque ne lui donne pas un peu de tabac. 

Le caméléon. — Les Ifor'as prétendent que le caméléon mord 



362 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

quelquefois les vieillards et qu'il ne lâche prise que lorsqu'un 
âne noir se met à braire. 



C. — Animaux indéterminés de FAdrar. 

Trois espèces d'animaux, vivant dans TAdr'ar', n'ont pu être 
déterminées par les explications des indigènes, et malgré des 
primes offertes, aucune peau ne m'en a été apportée. 

Ces animaux sont : 

Les tires, singulier tiressi. 
Les tachouri. 
Les aridel. 

Voici les indications recueillies à leur sujet : 

Tires. — « []ïi jour j'allais à un puits et j'ai vu des tires. Elles 
étaient sept. Leur peau est zébrée de noir et de gris, leur taille 
est celle d'un chien ordinaire, leurs poils sont longs. La queue 
est grosse et courte, très fournie de poils. On ne peut les con- 
fondre avec des hyènes que je connais bien et qui sont plus 
grandes. Leur pelage n*est pas celui de la hyène. Les tires atta- 
quent l'homme, l'âne, les brebis, les chèvres ; leurs oreilles 
sont dressées, courtes et rondes comme les oreilles du cha- 
meau. Lorsque les tires m'ont aperçu, je me suis, mis à crier ; 
elles se sont enfuies dans la montagne où elles demeurent en 
assez grand nombre. » 

— « Les traces des tires ressemblent h celles du chien, mais 
la terre est projetée en avant. » 

— (( Cri des tires : haou, liaou (comme le chien). » 
Taclionri. — Les Arabes appellent cet animal chertat et il 

y a beaucoup de chances pour que ce soit la hyène. 

« Un jour je marchais, cherchant à rassembler mes ânes dans 
la vallée ; j'ai vu une tachouri ; elle était noire, ses poils étaient 
très longs, sa démarche lourde. Elle va en secouant ses poils, 
la tête en bas touchant presque le sol, le dos voûté comme un 
vieillard. Lorsque je vis la tachouri, j'étais déjà très près des 
ânes vers lesquels elle marchait. Je sautai sur une Anesse et je 
partis au grand galop vers les tentes. La tachouri ne me suivit 



à 



LES ifor'as de l adr'ar' 363 

pas. En arrivant je m'écriais : a J'ai vu une bête noire qui a de 
très longs poils ». Les gens du campement me répondirent : 
C'est une tachouri ; as-tu eu envie de crier pour la faire sau- 
ver ? ». Je répondis : a Oui, mais je ne l'ai pas fait ». « — Garde- 
toi bien de le faire ; quiconque crie à cùté d'une tachouri est 
aussitôt attaqué ». J*ai vu la trace de la tachouri dans la boue 
d'un oued, voici sa forme : 

o 

o o 

o o 



Il y a, dit-on, des tachouri dans l'Adr'ar', le pays de Atouaj 
et surtout à proximité du Niger ». 

— « La tachouri est de la taille du lion, mais plus longue. » 

— « Cri de la tachouri : hi hi hi ! » 

Aride/. — Genre grosse hyène, plus grande que les tires, for- 
tes cuisses et épaules, n'a pas de cri. 

D. — Chasses, 

Les Ifor'as ne sont pas de grands chasseurs ; ils se défendent 
contre les fauves, prennent à la course ou au piège les antilopes. 
Leurs chiens de race médiocre ne chassent pas et il n'y a pas de 
lévriers sloughis. Les oiseaux ne sont pas non plus dressés pour 
la chasse, comme on fait du faucon en Algérie. 

Lion. — Les lions du Soudan sont loin d'être les animaux 
redoutables qu'on s'imagine ; les Ifor as l'attaquent parfois 
à Tépée et au bouclier. Voici un récit de cette chasse : 

« J'étais avec des marchandises à commercer à la tente de 
Mokhammed Ferzou, futur aménoukal des Ifor'as. Il campait à 
une journée de Af^rag' n Illi, en un affluent de l'oued Tar'lit, 
avec quelques tentes d'imr'ad. 

« Un de ses esclaves vint lui dire : « Voici un lion qui vient de 
tuer un de tes chameaux ». Mokhammed Ferzou me dit : 
« Viens, allons à lui ». Je lui dis : « Je ne puis pas, j'ai peur ». 
Il me répondit : « Viens, n'aies pas peur, tu n'approcheras pas 
du lion ; c'est moi qui irai le tuer, tu ne feras que regarder ». 



I 



364 RENSEICiNKMENTS SCIENTIFIQUES 

Nous montâmes sur deux méhara, Mokhammed Ferzou n'em- 
portant que son épée et son bouclier. Arrivés à 3 ou 4 kilomè- 
tres dans Toued, nous nous trouvâmes près d'une cuvette assez 
boisée où les gommiers étaient denses : c'était là le repaire 
indiqué par l'esclave. A ce moment M. Ferzou et moi mimes 
pied à terre et je gardai les deux moulures pendant que le chef 
Ifor'as marchait vers le bois tenant d'une main son bouclier, de 
Tautre son épée nue. Tout en s'approchant des arbres M. Ferzou 
à chaque pas frappait du genou son bouclier et criait : ;f< erré, 
erré 1 » En entendant ce cri et ce bruit, le lion sortit du fourré 
et s'élança vers son adversaire. Mais celui-ci s'arquebouta sur le 
sol et tendit son bouclier au lion qui y enfonça profondément les 
griffes d'une de ses pattes. Profitant de cet iustant, M. Ferzou, 
d'un coup d'épée rapide jeté de côté coupa les deux jarrets des 
pattes d'arrière du lion. L'animal tomba ; M. Terzou, sans 
l'achever, retira son bouclier et m'appela pour contempler sa 
victime. Je vins, je regardai de près le lion qui se traînait sans 
pouvoir nuire ; tant qu'il n'avait pas été blessé il avait rugi ; dès 
qu'il fut tombé il se tut et resta muet. Comme seul j'avais, un 
fusil, ce fut moi qui l'achevai d'un coup de feu. J'avais vu tout 
le combat qui s'était passé non loin de moi, hors des arbres ». 

« J'ai entendu dire que d'autres Ifor'as avaient aussi attaqué et 
tué le lion de cette façon : pour le faire, il faut être un homme ! 
mais depuis quelque temps les gens de TAdr'ar' chassent sou- 
vent avec les fusils ». 

11 y a, paralt-il, beaucoup de lions dans le massif de Tachdaït 
à une demi-journée de marche de Telia. Un esclave de Baï, 
Khammedin, en aurait tué un grand nombre au fusil Les chas- 
seurs de lions sont nombreux chez les Kounta : on cite Rat- 
tari, un des compagnons de Ilammocdi, et Najem, chef des 
Ouled-Mellouk. 

Autre récit : « Je voyageais une fois de nuit tout près de 
Dourit ; il faisait clair de luno ; j'ai entendu la voix du lion qui 
rugissait dans la montagne. A ce moment j'avais rintention de 
m'arrêter et de dormir ; mais aussitôt, changeant d'idée, je mis 
mon chameau au galop dans la direction d'un campement : 
j'apercevais le lion, mais indistinctement parmi les rochers. 




• LES IFURÂS DE L ADR ÂH 365 

J'arrivai aux testes et j'y passai la nuit ; au matin les Ifor'as 
effrayés d'avoir ce voisin décampèrent pour rejoindre des cam- 
pements plus nombreux. » 

« Là, les Ifor'as nobles et imr ad se groupèrent une trentaine 
et partirent à la chasse du lion ; étant pressé je dus continuer 
mon voyage, mais j'appris deux jours après que le lion avait été 
tué », * 

Au dire des indigènes, on commencerait à certaines époques à 
voir des lions à partir de In-FeûùaB. A partir d'Akoumas ils 
seraient nombreux et surtout dans la grande vallée de Teken- 
kent. Personnellement pendant mon voyage dans TAdr ar je 
n'en ai ni vu, ni même entendu. 

Autruche, — Les Ifor'as chassent Tautruche à courre en la 
poursuivant à méhari. Cette poursuite n'a de chance de réussir 
que Tété alors que la chaleur retire au volatile une partie de sa 
résistance. Les autruches sont peu fréquentes dans TAdr'ar. 

Antilope mehor. — L'antilope mehor ou biche Robert se 
prend au moyen de piège ou « tind'erbat ». Ces pièges ordinai- 
rement installés près des gommiers sont formé^ d'un cercle de 
bois où sont fixées vers l'intérieur de longues pointes en bois ; au- 
dessus du trou central on place un nœud coulant et le tout est 
dissimulé avec du sable ou des feuilles. L'animal place le pied sur 
la chausse-trappe et s'enfonce dans le trou ; le cercle de bois se 
fixe à la patte par ses pointes et empêche le nœud coulant de 
glisser le long de la jambe ; la biche en se retirant serre donc le 
nœud. L'autre extrémité de la corde est parfois fixée à une 
pierre ou à un arbre qui arrête la bête ; parfois elle est attachée 
à un bâton qui est entraîné, vient battre dans les jambes et 
arrête la course. 

Gazelle, — Se chasse comme l'antilope mehor. 

Oryx, coba, — Les oryx et les coba se chassent parfois au 
fusil, parfois à courre. Dans ce dernier cas, les Ifor'as montés 
sur de très bons méhara prennent la piste d'un animal et 
le poursuivent au petit trot. Le galop du gibier lui donne une 
certaine avance, mais le méhari rattrape toujours avant que 
Toryx ou le coba soit reposé de sa course et l'oblige à repartir. 



866 



RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 



Après plusieurs galops entre lesquels elle n'a pas repris haleine, 
l'antilope est exténuée et tombe. Il n'y a plus qu'à l'égorger. 

E. — Sauterelles. 

* 

Il y a toujours quelques sauterelles dans TAdr'ar' ; mais il en 
vient parfois de gros passages. Ceux-ci, même considérables, ne 
causent jamais grands dommages aux pâturages trop vastes, ni 
aux centres de culture trop petits et défendus par des cris, des 
feux et des battements de tambour. 

Les Ifor'as nobles et riches ne mangent pas de sauterelles, car 
tous sont abondamment nourris de lait et de graines.; seujs les 
esclaves s'en régalent. On ne cherche pas à détruire les criquets. 



I 8. — Flore 

Les caractères de la flore du pays Ifor'as, ont été indiqués 
dans le chapitre de TAdr'ar'. Je me bornerai à citer ici quel-* 
quesunes des plantes que j'ai pu reconnaître : 

Arbres 



Le teboraq (Balanites 

aegyptiaca), en arabe 



Le tichaq (Salvadora per- 

sica), 



Le iiommier, 



L'Ag'ar, 



» 



» 



tchaïchot, très fréquent dans 
TAdr'ar' et sur le Niger. 
Le bois sert à faire des 
rahla, des poulies, des bar- 
bouchia, etc. 

iraq, rare et peu élevé dans 
le Nord, devient dans TA- 
dr^ar' un arbre très fré- 
quent. 

talha, en tamachèque : abe- 
sar, gommier mâle, tamAt, 
gommier femelle. 

iatil. 




LES IFOr'aS DK l'aDR'aR* 



367 



Le jujubier (Zizyphus 

lotus), en tamach 

Le korounka (Calotropis » 

procera), 
Le tadan, » 

L'azaoua, en arabe 

L'ana, » 



Le lahonak. 



)) 



tadehant. 

toucha : dit au Soudan eu- 
phorbe. 

(Boscia senegalensis). 

fersig. 

asabai (Leptadenia pyro- 
technica). 

jedari (Rhus divica). 



Arbrisseaux ou graminées 



L'achelouat, 


en arabe 


• • • • 

Jirjir. 


Le touUoult, 


» 


drinn (Arthratherum pun- 
gens). 


Le merkba, 


» 


(Scabiosa canielorum). 


L'asehir, 


» 


herbage de la catégorie de 
Tacheb. * ^ 


L'adrylal, 


» 


tiralal. 


L'alloumniouz, 


» 


de la famille du Nci et du Sfar. 


L'iftezzen, 


» 


chebreg. 


Le tanekfeil, 


» 


harra. 


Le tagerouft. 


» 


» 


La coloquinte, 


» 


(Cucumis prophetarum). 


Le takenhaït, 


h 


elfilsch(?) 


Les graines citées 


au paragrapl 


le : nourriture : 


Le tanesmint, 


en arabe 


hemmid. 


Le taheli, 


x> 


berdi. 


L'flegga, 


» 


scmar. 


L'abedibed, 


» 


tahanna. 


Le tebarimt,^ 


» 


ledekher (?) 


Le farfar, 


» 


el foula (?) 


Le tadhent, 


» 


zenaïa (?) 


L'a/natilkhir, 


» 


relafa (?) 


L'ekankan, 


» 


khalkhab (?) 


L'alesess, etc., etc. 


» 


■* » 



• 



368 RENSEIGNKMENTS SCIENTIFIQUES ' 

§ 9. — Vie littéraire des Ifor'as 

A. — Langue 

La langue touarègue est un des dialectes les plus purs de la 
grande langue berbère qui se parle encore aujourd'hui de la 
Méditerranée [Syouah-Djebel-Nefoussa (Tripolitaine) Rif maro- 
cain] au Niger (loulliminden) et de l'Atlantique (Maroc) à 
TEgypte (Syouah). 

La langue que parlent les différentes tribus touarègues est sensi- 
blement la même : Kel-Ahaggar, Ajjeur, Talloq emploient le 
même dialecte ; les Ifor'as ont un langage très peu différent 
des précédents ; les loulliminden se comprennent plus difficile- 
ment avec les Ahaggar ; ils ont des mots particuliers qui néces- 
sitent pour être connus un séjour dans le pays. 

D'une façon générale, les Touareg du Nord ont une pronon- 
ciation rbde et aspirent les mots ; les Ifor as intermédiaires les 
chuintent, selon l'expression de M. Gauthier, les loulliminden 
du Sud les adoucissent et les zézaient. 

Voici un exemple : Les bracelets de bras des Touareg sont 
appelés : 

Ahbeg^ par les Ahaggar, Ajjeur et Taïtoq. 
Achheg' par les Ifor'as. 
Azheg' par les loulliminden. 

D'autres mots différent complètement : ainsi le poignard se 
dit chez les Ahaggar et les Ifor'as : « tileq », et chez les loulli- 
minden, « gozma » — maintenant se dit « amarada », et chez les 
loulliminden : « agodda ». 

11 existe actuellement un excellent lexique des mots des Toua- 
reg du Nord (1) ; il serait très intéressant que le méiiie travail 
put être fait pour les Iforas et les loulliminden. De cette com- 
paraison résulterait peut-être la connaissance du plus pur dia- 
lecte berbère, dont les autres langues touarègues sont les déri- 
vés. Par là l'étude des origines serait singulièrement facilitée. 

(1) Composé (mais encore inédit) par le I*. de Foucauld. 




LES ifor'as de l'adr'ar' 369 

/ 

I 

Nous avons déjà reniarqué la présence dans la langue ber- 
bère de mots d'origine chrétienne ; il en existe qui ont une 
origine latine^ mais peut-être pas chrétienne, ainsi : 

L'aurore se dit : « orora ». 
L'or se dit : « ora ». 

Ce ne sont là que des indications peu précises; l'étude com- 
parée de tous ces dialectes Ahaggar, Ifor'as, loulliminden peut 
seule permettre de formuler des règles et de préciser des hypo- 
thèses qui, faute de documents, ont peu de valeur scientifique. 

Un des points les plus curieux à remarquer dans la langue des 
Touareg c'est Textrê me précision des termes et partant leur 
nombre parfois considérable pour désigner un objet que nous 
enveloppons dans un vocable vague. 

Cette abondance de mots existe particulièrement lorsqu'il 
s'agit de noînmer les accidents du sol, et toutes les choses géo- 
graphiques. Ainsi l'expression française : « montagne » se tra- 
duit généralement en tamachèque par « adr'ai* ». Or adr ar' 
signifie plutôt massif, etàc6té*de lui il y a plus de vingt mots 
pou^ désigner toutes les formes de montagnes. Ainsi « tadrak » 
signifie une montagne spéciale, l'équivalent de « g^ra »en arabe; 
un piton, un pic, une aiguille, une hauteur tabulaire, une hau- f 

teur abrupte, une hauteur -rocheuse, etc., etc., ont chacun^ un 
nom spécial, toujours employé par les Touareg. 

Ces derniers ne diront jamais : ceci est une montagne (idée 
générale), mais toujours : « ceci est une tadrak (idée particu- 
lière). De telle sorte que l'étranger pourra toujours, au seul 
nom d'un accident de terrain, se faire •une idée très exacte de 
sa forme. 

Cette décentralisation et cette précision des termes se retrouve 
dans tous les objets de la vie courante des Ifor'as. 

Comme tous les Touareg, les Ifor'as en utilisant des mots 
arabes changent les aïne en raïne et font par exemple de a'ii 
r'ali. Ils transforment également tous les h' en kh et font de 
Moh'amme.l Mokhamméd, et^insi de suite. 



S4 



1^ 



870 



RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 



Ât' 



a 



H 



■'} 



B. — Littérature 

Il n'existe chez les Ifor'as aucun livre écrit en tamachèque. 
Les seuls textes fixes sont les poésies. • 

Chose remarquable, bien que les mœurs et la culture des 
Touareg soient assez peu raffinées, la poésie est chez eux en grand 
honneur ; tout le monde compose des vers, certains ont un réel 
talent et j'ai connu en particulier chez les Ahaggar des morceaux 
d'une très réelle beauté. 

Ces poésies ont pour auteurs souvent des hommes, mais sur- 
tout les femmes. Ces dernières sont plus cultivées et plus distin- 
guées que les hommes et la composition poétique est un des 
passe-temps préférés des jeunes femmes nobles. 

Quelques-unes de ces pièces sont anciennes et Tauteur en est 
inconnu; plus souvent elles sont modernes: les ailleurs vivent 
encore. Les sujets principaux sont Tamour et les combats et il y 
est beaucoup, parlé des méhara, comme il est parlé des chevaux 
dans la poésie des peuplée cavaliers primitifs. 

Chez les Ifor'as la plus célèbre compositrice est Lalla, fille 
dllli aménoukal. Elle a composé un très grand nombre de 
morceaux, odes et épigrammes, et presque tous sont connus 
dans tout le pays. Car les Touareg ont pour les vers une mémoire 
surf)renante ; tous, nobles, imr ad, niéme les esclaves savent et 
se transmettent des pièces entières qu'il leur a suffi d'entendre 
une fois pour retenir. Tant cette poésie touarègue est issue de 
Tessence même de la race, tant elle est populaire ! 

Ces textes bien que fixes présentent un grand nombre de 
variantes par suite de la façon dont ils se transmettent. Chacun 
ajoute, retranche, transpose, confond une pièce avec l'autre. 
Tels qu'ils sont cependant, ils ont une grande importance 
d'abord parce qu'ils nous font pcnétier au fond du caractère 
des Touareg, et ensuite parce qu'ils contiennent un grand nombre 
de mots anciens, sortant du vocabulaire usuel, utilisés seule- 
ment dans les vers, mais parmi lesquels il sera peut-être pos- 
sible de trouver la clef de nombi'feux problèmes de linguistique 
berbère. 

Les poésies touarègues sont toutes rimées et rythmées. Cha- 




Les ifor as de l'adr'ah' 371 

que vers doit avoir un certain nombre de mots, généralement 
trois par vers/le piiot désignant tantôt un mot un peu long, tantôt 
plusieurs mots courts qui sont alors regardés comme n'en for- 
mant qu un. Ainsi dans le vers suivant : 

Enn as i Khammedln : en^aou aner^ 

la cadence se. répartit ainsi : 

(Enn as i) (Khammedln) : (endaou aner ) 

chaque expression entre parenthèses comptant pour un mot. 

En général la même rime continue pendant toute une 
pièce ; souvent cependant elle dure pendant un certain nombre 
de vers, puis est remplacée par une autre. Tous ces vers sont 
faits de façon à être chantés. 

Ils le sont généralement aux séances de l'ahal de nuit, à con- 
dition toutefois que ces pièces soient d'une certaine importance, 
d'un style délicat, excluant toute grossièreté et toute indécence. 

Le chant est accompagné parfois par Timzad, plus souvent 
par les battements de mains des femmes. Le chanteur com- 
mence un vfrs et aussitôt un autre chanteur ou le chœur répète; 
et ainsi de suite, chaque vers étant répété deux fois. 

Aux ahal du jour on récite les vers, mais sans les chanter, et 
ceux-ci sont alors licencieux et grossiers, car les assistants y 
sont généralement entre gens de même âge. 

Il est à remarquer que les Ifor as, en vrais méridionaux, sont 
souvent excessifs en paroles. Voici des exemples ! 

J'ai froid, se dit dans l'Adr'ar' : je meurs de froid. 
J'ai faim, se dit dans l'Adr'ar' : je meurs de faim. 
J'aime, se dit dans TAdr'ar' : je meurs d'amour. 
Je m'ennuie d'être seul, se dit dans TAdr'ar : la solitude me 
tue. 

Quelques exemples de poésies 

V Enn as i Khammedln : auteur, Lalla ouït lUi (Lalla fille 
d'Illi). 

Sujet : A Khammedln qui aimait Ezzahera, tante de Lalla^ 



372 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

qu'il a épousée depuis. Ezzabera montait un méhari blanc et de- 
meurait dans Toued Tahourin. 

*• s' -'Vi ivD:; i 

2. :l II — + oi + o\x t .;! 

3. I0}+ I : B; I t 0\1 V 

4. 2| ;|+ TV^B I + 133 + 

5. :l V-+ :| 0D 10 

4 . Enn as i Kliammedin : endnou aner\ 

2. Nekki t Ezzahera (a nern, tcqqal aner* ; 

3. D Ezzahera ta n ar1l oua n Tahourin ; 

4. TidMd'in ti n abei'deg' lenr'a ner' ; 

5. Issan Mess Tnar' as teqqad aner*. 

Traduction 

Dis à Khammedin : « Allons ensemble. 

Allons chez Zahera que nous aimons, qui nous attend, 

Zaher, celle du côté de Tahourin ; t 

La femme au méhari blanc nous fait mourir d'amour ; 

Dieu seul sait combien son amour nous brûle ! 

2° Informateur : Mohammed Bent. Messis; auteur inconnu de 

' ê 

la tribu des Ifor'as. % 

1. 31+ I i0^3\ V -.'1 io:+ V 

2. +311:+ I 0:+ I0-: •:• +i 

3. +iivyf I /\\2 0:3V +11 

4. +r:X+ + I0D /\\3 01 o: 

i . Iba n lar'aha nnek d inemechri en lanal', 

â. Enta hak ikkcsen lir*era en tarMamt 

3. Lat adamis mellen en Tagedalt, 

4. louar ar'er mellen iemisen et lez'rail. 

Trar/uction 

Ton manque de conduite et le fait d'aller en sens contraire des avis 
C'est là ce qui l'ôtera de pouvoir monter une chamelle de selle 
Ayant les naseaux blancs, de la tribu des Igedalen, 
Ayant sur elle un bouclier blanc bien essuyé et uneépée tezraïl. 

Noia. — La tribu des Igedalen près de Denneg est réputée 
pour ses bons méhara. 



LES ipor'as de l'adr'ar' 373 

PourTezraït voir : Armes. 

Sens général : Reproche d'un homme âgé à un plus jeune qui 
manquait de conduite et ne suivait pas les avis. 

3* Informateur : Bent Messis. Auteur inconnu des Ifor'as. 

1- +3U+ 01 IX ni -iiB 

•2. -0^+ il]C Ti : V :v 

3. + ][H00 :ilB ++ o: 

*• + •:'!-•:+ +^ V + D--/II 

i. Billa hallezin, enne«'tenaimet ^ 

2. Idopa d ou neg*a foll tedaoureq ; 

3. louar tel abler' esislefeq qel, 
A. EUinkemaq qet d iet teketket. 

Traduction 

Au nom de Dieu, il n'y a de Dieu que lui ! Si vous aviez vu 
Le départ que j'ai fait après la sieste sur ma chamelle aux yeux venons ! 
Ma chamelle qui a une bosse, je l'ai fait gémir (à force de la pousser). 
Je l'ai montée vêtu d'une seule tunique (pour être plus léger) t 

Sens général : Un homme dit qu^il fait sur son méhari une 
course très rapide, sans doute pour aller voir une femme. 

C. — Proverbes, 

Les proverbes sont assez nombreux dans TAdr'ar ; en voici 

. quelques exemples obtenus non sans peine de mon guide 

Fenna : 

Tafouk ou tet ihir' idikel 
Le soleil ne l'enlève pas la paume de la main 

. Sens : On ne peut pas refuser de voir une grande vérité. 

» 

Acharaou oua iziden a dar' iteg* 
La langage doux c'est lui qui fait. 

Sens : Ce sont les paroles douces qui produisent le plus d'efiPet. 

Ikelouan, a iziden a dar' tag'g'en 
Le philtre magique, c'est avec quelque chose de doux qu'on le fait. 
Sens : C'est par la douceur qu'on obtient le plus. 

Kou has g'annid a our iri 
Igillelouet tig'emt a oui ila 
Si tu dis ce qui ne lui plait pas, ceJui qui a du cœur brise l'anneau de nez 

Sens : Se révolte comme un méhari qui s'emporte et brise son 
anneau. 



374 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

« 

§ 9. — Divers. 

A. — Constellations^ 

Les Iforas connaissent un certain nombre de constellations : 
les Pléiades, la Polaire et quelques autres. 

Lorsque parait une étoile filante, les Ifor'as disent que le chef 
du pays vers lequel elle est tombée, est mort. 

Lorsqu'il y a une éclipse de lune ou de soleil, une grande 
frayeur saisit tous les habitnnts de TAdr'ar'. On croit à la fin du 
monde : les morts, dit-on, vont ressusciter et les vivants mou- 
rir. Les hommes, les femmes, les enfants, le marabout même 
poussent de grands cris en priant Allah de pardonner les péchés 
et surtout de faire réapparaître Tastre voilé. Le tambour 
résonne sans arrêt. 

Quand réapparaît le soleil ou la lune, chacun remercie Dieu et 
se réjouit. 

Les Ifor'as appellent Téclipse : étranglement. Pour dire que 
le soleil (ou la lune) s'éclipsent, ils disent qu'il a été étranglé : 
temmir'i tafouk (a été étranglé le soleil). 

B. — Poisons, r 

Il ne semble pas que les Ifor'as fassent usage de poisons bien 
que leur pays produise l'euphorbe ou korounka et la jusquiarae 
(afelehleh) ; de ces plantes ils ne font aucun usage. 

D'ailleurs il n'y a pas de sorciers' ni de sortilèges parmi les 
Ifor'as, ce qui est une différence avec les Kel-Ahaggar chez les- 
quels ces gens abondent. Il y en a chez les Kel-Essouk, mais le 
nombre de ceux-ci est extrêmement réduit dans TAdr'ar'. 

Quand un Afar'is en veut à quelqu'un, cherche à se faire 
aimer ou à obtenir un résultat quelconque par un moyen surna- 
turel, il se contente de se faire écrire une amuletteà cet effet par 
un marabout des Kel-Essouk. 

C. — Art 

Parler d'art touareg pourrait sembler singulièrement préten- 
tieux s'il n'était de suite entendu que cette expression est ici 



LES ifor'as de l'adr'ar' 373 

I 

employéedans la même acception que celle d'art préhistorique 
ou d'art de Thomme des cavernes par laquelle se désigne des 
manifestations artistiques -dû même genre et du même ordre. 

Mon étude s'étant particulièrement attachée aux Ifor'as de 
TAdr'ar', c'est chez eux que je prendrai les quelques exemples 
cités. 

L'art des Touareg se ma,nifeste seulement par des gravures 
et des dessins sur pierre, et des ornementations en cuirs teintés. 
Les gravures et dessins sur pierre sont extrêmement fréquents 
dans tous les pays berbères et particulièrement dans TAdr'ar', 
Ils sont toujours exposés très visiblement à la surface de la roche, 
le plus souvent à proximité des points d'eau et accompagnés 
d'inscriptions trop fréquemment insignifiantes. 

Ces figurations n ont jamais eu une destination religieuse 
comme probablement les œuvres préhistoriques des cavernes ; 
se sont de simples amusements tracés par des bergers ou des 
fammes pour tromper l'ennui d'abreuvoirs fastidieux. Les œuvres» 
de TAdr'ar' sont tantôt des gravures à la pointe ; tantôt des des- 
sins au trait. Les premières sont assurément les plus anciennes 
et le travail en parait d'autant plus soigné que leur origine sem- 
ble plus reculée : les instruments jadis employées devaient être 
des poinçons de silex et depuis la diffusion du fer Tart de les 
tailler semble s'être perdu. La netteté et la profondeur des 
traits sont remarquables. Les œuvres modernes semblent faites 
plus grossièrement; les incrustations sont larges, peu précises et 
paraissent exécutées avec dès instruments de fortune en fer mal 
trempé ; souvent même elles ne sont que de simples dessins sans 
relief formé d'un large contour fait avec un colorant gris ou ocre 
très empâté. 

Suivant un ordre naturel, les Touareg ont acquis une ré/elle 
habileté dans la représentation des animaux ; pour Thomme ils 
en sont restés à des formes presque toujours shématiques et ils 
n'ont été nulle part jusqu'à la représentation des végétaux. 

L'intérêt de ces gravures sur pierre réside surtout dans leur 
réalisme : Jes animaux représentés sont généralement pris sur 
la nature même et très précis d'allure générale. Cependant ce 
qui diffère cet art primitif contemporain de l'art préhistorique, 



376 



■fXSEIK.tEVE'ITS SCIEynribCES 



c'est que le mouvemeat est gcnérelemeDl absent des dessins 
touareg : alors que souvent l'expression de la tète est très 
Vivante, l'animal est presque toujours au repos sur ses pattes 
représentées par quatre traits parallèles deux à deux. Cela 
(loDoe une attitude d'affdt ou d'observation parfois charmante. 
Nulle part je n'ai vu trace de coloration. 

Les plus répandus des dessins touareg sont totalement 
déonés d'intérêt : ce sont des représentations des plus enfanti- 
nes du genre ci-dessous : 



^ '^ -B 



A «"ité de ces œuvres de novices, il en est par contre qui prou- 
vent un talent déjà formé. Parmi celles-ci une des plus remar- 
quables est une antilope relevée dans le voisinage de In-Tebdoq. 
L'animal est en observation ; le corps est de profil, mais le 
mouvement de la tôte regardant de face et légèrement inclinée, 
l'oreille pendante sous la corne, sont étudiées et d'un réalisme 
charmant. 




IJn guêpiird de Touod Ir'crr'er est fort habilcmentcampO. 
Voici relevés ci-dessus près de Talakak une antilope oryx, 
im clipvnl, une frirnle. * 



LES IFOR'aS DK l'aDR*AR 



377 



Si les touareg sont arrivés à une certaine habileté dans la 
représentation des animaux, leurs figures humaines sont restées 
très simplifiées. Ainsi : 




>taf^ 




Ci-dessus un autre dessin plus complet relevé à Telakak. 

La valeur de ces œuvres est bien faible ; inférieure même 
à celle des œuvres de l'homme des cavernes : les unes et les 
autres sont aussi sobres de détail, mais chez les Touareg le 
mouvement extraordinaire des animaux préhistoriques fait tota- 
lement défaut. 

Les travaux du cuir consistent surtout en quelques découpa- 
ges simples et en incisions avec enlèvement de la couche super- 
ficielle : les dessins sont tous géométriques. Un cuir noir par 
exemple, découpé, sera placé sur un fond vert ou rouge et la 
vivacité des couleurs donnera un aspect agréable à cette déco- 
ration. Les boucliers de peau d'oryx sont ornés de croix sans 
intérêt artistique. 

Les Touareg, on le yoit, en sont restés à une*pérIode préhis- 
torique. Il n'y a pas lieu de s'en étonner : leur pays, leur exis- 
tence toujours difficultueuse, leur civilisation islamique môme 
n'étaient guère faits pour favoriser Téclosion d^in mouvement 



378 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

f 

artistique. Toutefois les quelques exemples cités nous permet- 
tront de constater les dispositions des Touareg et Texistence 
chez eux d'un sentiment du beau encore embryonnaire, mais 
certainement développable. 

Hlflitoire ancienne de l'Adr'ar' 

Malgré toutes les recherchas faites, je n'ai pu avoir connais- 
sance de l'existence d'aucun « tarik » ancien, concernant les 

événements passés de l'Adr'ar'. Les Touareg Ifor'as ne possè- 
dent aucun document écrit ; ils ignorent leur origine, leurs 
ancêtres et le seul renseignement que j'ai pu tirer des uns ou 
des autres est le suivant : « Nous descendons d'un chérif de 
Tabelbala (?) » 

Les Arabes par contre, et les Kel-Essouk, possèdent quelques 
papiers où se trouvent ça et 1*^ relatés les faits importants parmi 
un fatras de banalités. Je me suis adressé à tous les marabouts 
illustres et j'ai pu obtenir d'eux des notes manuscrites, compi- 
lation de leurs archives. Ainsi : 

Hammoédi, chef des Kounta, m'a remis deux notes. 

Mohammed Ougenett, chef des Kel-Essouk, plusieurs notes. 

Rattari marabout Kounta, une note (1). 

Malheureusement ces i\otes contiennent des récits de tous 
genres et très peu de choses sur l'Adr'ar' et la ville d'Es-Souk. 

J'ai été plus heureux auprès de Sidi-Mehammed-ould-Sidi- 
ilaïb-Allah, le plus célèbre marabout des Kounta et le maître 
de Hammoédi lui-même. Sidi Mehammed à mon passage à Tom- 
bouctou était en prison pour quelque pécadille ; il me fut pos- 
sible de causer longuement avec lui et de diriger l'interroga- 
toire. Toutefois le vieux marabout m'avertit que les livres où les 
renseignements historiques étaient écrits, se trouvaient à ses 
campements et que ne pouvant y rafraîchir sa mémoire, il 
risquait de commettre quelque oubli ou quelque erreur. 

Voici d'après' les renseignements de Sidi-Mehammed-ould- 
Sidi-Haïb-Allah, l'histoire de l'Adr'ar' et d'Es-Souk. 

(1) Voir ces notes aux appendices. 



LB8 ipor'as de l'adr'ar' 379 

Ce furent les Sonraï qui les premiers colonisèrent TAdr'ar'. 
Ils y fondèrent des villes nombreuses : Es-Souk, Kidal, Telohest, 
Zeladar, Chouchou, In-Tebdoq, Ir'acher, >Tessalit, Guensis, 
Gounhan. A cette? époque Tinfluence des Sonraï s*étendait par 
tout le désert jusqu'au Touat, à TAïr, dans le Trarza, dans 
riguidi au Nord-Ouest deTaodenni, à Oualata. 

Les Sonraï furent chassés de TAdr'ar par l'invasion de trois 
tribus berbères, les Iketaouen, les Imeddedren, les Zouaden, 
ces derniers originaires du Fezzan. Elles occupèrent Ës-Souk, 
mais la prospérité de la ville s'était arrêtée avec le départ des 
Sonraï. 

Ce fut alors qu'arrivèrent les Souhaba, une tribu arabe et 
musulmane, originaire de Ardeschan (?) dans le Maroc. Les 
Souhaba avaient pour chef Rokbatoul Moustejab (1). Le chef 
des Touareg ImedeSren était Koseilata. — Es-Souk ayant été 
prise par les Souhaba, Koseilata fut mis en prison; il y resta 
deux ans, jusqu'au jour où il poignarda Rokbatoul-Moustejab ; 
Koseilata fut massacré de suite. 

Par la suite, les Souhaba ayant converti l'Adr'ar' à l'isla- 
misme, laissèrent les Touareg musulmans sous les ordres de 
quelques-uns des leurs et continuèrent leur marche vers l'Ouest, 
dans la direction de Oualata. 

Ce fut pour l'Adr'ar' une période de prospérité nouvelle ; elle 
dura peu, car l'Adr'ar' fut envahi à nouveau par Chennali, chef 
des Sonraï. Ce dernier prit Es-Souk qui demeurait habitée ; il 
fit massacrer tous les habitants et toutes les femmes enceintes. 
Quelques femmes touareg dont la grossesse était encore invi- 
sible subsistèrent cependant et c'est d'elles que sont originaires 
les Kel-Essouk actuels. 

Pour la seconde fois les Sonraï étaient maîtres de l'Adr'ar'. 
L'invasion marocaine du pacha Djouder brisa leur puissance. 
Les Sonraï revinrent au fleuve, et sous les ordres de marocains 
envoyés par Djouder, Es-Souk se j^epeupla des Kel-Essouk. 

Bientôt l'autorité des « pacha » marocains s'affaiblit et c'est 



i. D*après un renseignement d^Amida chef de Tabango, Rokbatoul Mouste- 
jab serait le nom méridional de Sidi-Ogba. 



380 RENSEIG.NKMENTS SCIEOTIFIQïiES 

à cette époque qu'Es-Souk fut abandonnée et commença à tom- 
ber en ruines. 

« 

UAdr'ar était alors occupé par des Imededren, des Tade- 
meket, des Ikataouen ; l'entente entre ces tribus était précaire 
et les combats fréquents. 

Les Iketaouen furent chassés du pays par les Tademeket, 
TAdr ar' n'eut plus que des Imededren et des Tademeket. 

Ce fut à cette époque qu'arriva dans TAdr'ar' un Maure, origi- 
naire de Lahaoued (El Hodh ?) pays de Oualata et de la tribu des 
Ouled-Embarek. Il s'appelait Mehemmed et les Touareg le sur- 
nommèrent : « our ilemmed », ce qui signifie : je ne connais pas 
votre nom. 

Cet (( our ilemmed » dans u6 combat prit parti pour les 
Tademeket ; sa bravoure fut remarquée. En récompense le chef 
des Tademeket lui donna en mariage sa Èœuv Elad. Il en eut 
trois fils, et mourut. 

Quand mourut le chef des Tademeket, Elad selon la coutume 
des Touareg revendiqua ses droits au « tobol » et le fils aine 
de « our ilemmed » fut désigné comme chef. 

Ce dernier étant mort à son tour, un conflit s'éleva entre les 
Touareg et les deux fils restant de Our ilemmed. Les Touareg 
voulaient que le trône passât au fils de la sœur d'Elad ; les fils 
d' « Our ilemmed » dirent : « non ; nous voulons, selon la cou- 
tume des Arabes, que ce soient les fils qui succèdent au père ». 
Ce dernier avis ne prévalut pas, et les deux fils de « Our ilem- 
med » furent chassés ; ils s'installèrent à Tessalit. 

A Tessalit, Karidenna le fils puiné d* « Our ilemmed » groupa 
des Kel-Teniri, des Ahaggar et des Ifor'as qui venaient d'arriver 
de l'Aïr sous les ordres de leur chef Reiak. Cette agglomération 
de guerriers inquiéta les Tademeket ; sous prétexte de réclamer 
un « méhari » ils dépêchèrent un messager à Tessalit. Le mes- 
sager y fut rais à mort. Par vengeance, les Tademeket partirent 
en rezzou vers Tessalit et obligèrent Karidenna et tous ses gens 
à s'enfuir vers le Nord jusqu'aux dunes de Zemoul-Izzor au Nord 
de Taodeni. 

Là, les gens de Karidenna se préparèrent à la guerre ; aux 
premières tornades ils descendirent dans lAdr'ar' et à Kidal, 



I 



LES IFOR AS DE l'aDR'aR* 381 

ayant surpris leurs ennemis, en tuèrent quatre cents. L'année 
suivante ils revinrent encore et tuèrent 240 Tademeket. Comme 
il retournait après cet exploit vers les dunes de Zemoul-lzzor, 
Karidenna fut rejoint par tous les « imr'ad » des Tademeket, 
qui venaient le reconnaître pour chef. , 

Quand^ pour la troisième fois, Karidenna revint camper dans 
TAdr'ar h Tessalit, sa troupe s'était à tel point accrue que les 
Tademeket prirent peur. Ils s'enfuirent de TAdr'ar' vers l'Ouest 
et payèrent tribut à Karidenna pour être laissés en paix dans la 
région de Tombouctou. 

Les descendants* de Karidenna, appelés dès lors les loullimin- 
den (ce mot viendrait de 1 oui lemmeden, les fils de ilemmed) dfe- 
meurèrentdansTAdr'ar' ainsi que les Ifor'asdescendantsdeReiak. 

Vers l'époque de l'arrivée des Français au Niger, les loulli- 
minden ayant découvert au Sud de TAdr'ar' de vastes pays plus 
fertiles allèrent les occuper, et les Ifor'as étant demeurés, furent 
les maîtres du pays. Toutefois il y a bien à remarquer que TAdr'ar' 
est çays des louUiminden et non des Ifor as, moins nobles. 

Les Ifor'as de TAdr'ar' sont formés des Ifor'as descendants des 
.compagnons de Reiak, auxquels se seraient agglomérés les des- 
cendants d'un arabe, Hamza, se disant chérif et originaire du 
Tafilalet. Hamza est père des Kel-Afella et Mokhammed Ferzou, 
futur aménoukal des Ifor'as et futur chef des Kel-Afella est 
fils de Hammahi ould Omara ould Défie ould Hamza. 

Voici enfin la liste des « aménoukal » des louUiminden depuis 
« Our Ilemmed ». 

i^ xMehammed dit Our ilemmed ; 2** Echaoued ; 3® Karidenna ; 
4<* Ageschirh ; 5<* Amma ; 6® Mehemmed ; 1^ Kadedou ; 8" Kaouà; 
90 Nabeq; lO^ Hotba ; 11" Salmi; 12^ Elinsar; 13<> Madidou; 
14® Laoueï ; 15<* Fihroun, chef actuel. 

Quelle autorité faut-il attribuer à ces récits du marabout Sidi 
Mchammed ould Sidi Haïb-Allah? Les notes de Hammoédi, de 
Rattari, de Mehammed Ougenet mises en appendice permettront 
peut-être des recoupements intéressants. En tous cas un fait se 
dégage nettement, c'est que l'Adr'ar' fut depuis longtemps l'ob- 
jet des compétitions violentes des tribus arabes ou noires du 
fleuve et des groupements touareg de l'Aïr ou de l'Iguidi. 



CONCLUSIONS 

i 

xNous avons pu constater que les Ifor'as purs touareg, for- 
maient dans la confédération générale des Imochar un des 
groupements principaux, différenciés des autres groupements 
par leur habitat, par leurs mœurs et par leur langage. La relative 
proximité du Niger et le contact des peuples noirs ont chez^ux 
quelque peu modifié les coutumes raciales, mais en laissant à 
leur caractère une tournure nettement berbère. Toutefois can- 
tonnés à une assez grande distance du fleuve, ils ont été influen- 
cés moins que les louUiminden et les Tademcket et c'est surtout 
aux conditions de leur climat nigritien que sont dues chez eux, 
les principales floraisons parasites dont s'est enjolivé le vieux 
tronc ancestral. 

La présence des Français aux Oasis et au Niger, dont la con- 
séquence a été la pacification du Sahara, a produit dans les con- 
ditions d'existence des Touareg des modifications profondes. Si 
profondes môme, que l'avenir des Touareg du Nord, fixés dans 
des zones infertiles, s'est singulièrement obscurci. Plus favori- 
sés, parce que possesseurs d'un sol plus généreux, les Touareg 
du Sud trouveront dans la culture et l'élevage les ressources 
indispensables à leur existence nouvelle. Les loulliminden, dans 
leur pays d'ancienne colonisation Sonr'aï pourront sans doute 
demeurer en temps qu'agriculteurs. Les Ifor'as devront s'adon- 
ner plus particulièrement à l'élevage 3es troupeaux, des cha- 
meaux et des méhara : si ces derniers animaux sont, en effet, 
peu nombreux dans TAdr'ar'^ la cause n'en est imputable qu'aux 
razzias trop fréquentes des Kounta. 

Reste à étudier s'il existe des débouchés et quels ils peuvent 
être, pour les produits de l'Adr'ar'. 

Vei*s le Sud, ces débouchés n'existent pas. Les rives du Niger \ 



• 



384 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

sont largement peuplées déjà de*tribus arabes, sonr'aï ou toua- 
reg qui se livrent à Téievage du détail. Cet élevage jusqu'en ces 
dernières années, resta précaire et insuffisant ; mais la sécurité 
et la pacification imposées par l'occupation française, Tout déve- 
loppé dans des proportions extraordinaires. Il est vrai que Tac- 
croissement des troupeaux nigritiens n'esta pas illimité : si lors 
des pluies les terrains de pacage sont infinis, lors de la séche- 
resse, les troupeaux doivent être ramenés dans les lies du fleuve, 
dernier refuge des herbages encore verts et du « bourgou » aqua- 
tique. Malheureusementces lies possèdent les seuls terrains favo- 
rables aux cultures, et comme le développement du pays tend de 
plus en plus à défricher, à ensemencer et à mettre en valeur 
tourtes les lies relativement peu nombreuses du fleuve, le moment 
se prévoit déjà où Pélevage se verra parai Jsé, ses intérêts se 
trouvant en opposition avec ceux, plus capitaux de l'agriculture. 

Malgré une telle perspective, d'ailleui^s assez lointaine, le 
bétail restreint de TAdr'ar', obligé de parcourir un trajet pénible 
de 300 kilomètres pour venir au fleuve, s'y trouvera toujours en 
concurrence désavantageuse avec le bétail indigène. 

C'est donc uniquement vers le Nord, vers le Ahaggar et vers 
• les Oasis algériennes, qu'il faut chercher pour l'élevage des I£o- 

• r'as un débouché qui, s'il n'est pas çbstrué par les règlements 

• administratifs que peut faire craindre l'interposition de la fron- 
tière soudano-algérienne, paraît susceptible d'un certain avenir. 

En effet les Oasis du Touat, du Gourara et du Tidikelt n'ont 
point de bestiaux faute dé pAturages et manquent totalement de 
viande de boucherie. Or ces oasis ont une population actuelle- 
ment assez importante et constamment en voie d'accroissement; 
leur valeur économique et partant leur puissance d'achat ten- 
dent également h augmenter dans de notables proportions en 
même temps que se créent de nouveaux groupements et de nou- 
velles richesses par le forage de puits artésiens. 

Jusqu'ici, par suite de l'insécurité des routes, ce ne sont guère 
que les Ivel-Aha,i;gar (jui y ont échangé contre dos dattes les 
produits (le leur clova.e:e. ('o dernier ost cependant très précaire 
et noIoircMnont iiisuflisaiit |)onr satisfaire les besoins des Ksou- 
riens car, à tous les j)()iiits dcHiie, cliinal, (ïAlnrago et irrigation, 



* 



CONCLUSIONS 385 

le massif du Ahaggar est assez mai partagé. Presque annuelle- 
ment les Ahaggar sont obligés d'expatrier leurs tl*oupeaux et de 
les conduire à très grande distance^ parfois comme en 1907 
jusque dans TAdr'ar pour les faire subsister et pâturer. Et quand 
bien môme des terrains de pacage existeraient dans le Ahaggar, 
ils seraient encore moins étendus, moins permanents et moins 
profitables que ceux du pays des Ifor'as. 

Pointe très avancée sur la route des Oasis, l'Adr ar' se trouve 
donc devant un débouché très considérable, en excellente pos- 
ture pour concurrencer le Ahaggar; peut-être, bien plus, pour- 
rait-il s'y créer un débouché même. 

La seule difficulté à redouter dans l'exportation du bétail des 
Ifor'as vers le Touat et le Tidikelt semble provenir de la lon- 
gueur de la route et surtout de la traversée du Tanezrouft. 

Sans doute à Tépoque de la sécheresse et de la chaleur cette 
difficulté est insurmontable bien que les moutons soient habitués 
à rester deux, parfois -trois jours, sans boire. Mais du mois de 
septembre au mois de février l'obstacle n'existe plus. Déjà les 
commerçants \iu Touat ou d'In-Salah qui viennent échanger 
leurs guinée^s et leurs dkttes contre des moutons ou des chèvres, 
font exécuter à leurs troupeaux le trajet In-Ouzel-In-Sàlah sans 
pertes sensibles, en profitant de l'époque où les pluies récentes 
ont rempli les lagons, accru les points d'eau et vivifié les pâtu- 
rages. Suivant en cela l'exemple des caravaniers arabes, les 
Ifor as devront donc toujours choisir leur époque pour faire fran- 
chir le Tanezrouft à leurs troupeaux ; pour cela ils auront quatre 
à cinq mois à leur disposition et en prolongeant leur route vers 
le Nord, voir même en stationnant dans les pâturages éventuels 
du Ahaggar, il leur sera possible d'échelonner sur presque toute 
l'année l'arrivée de la viande de boucherie sur les marchés du 
Sud- Algérien. 

Il n'y aurait cependant pas lieu de s'exagérer l'importance 
possible de ce trafic : la production de l'Adr'ar' restera toujours 
limitée comme d'ailleurs la capacité d'achat des Oasis. Mais 
comme la culture d'exportation est nettement impossible dans le 
pays, l'industrie des habitants nulle, le développement com- 
mercial précaire^ il était intéressant de constater l'existence dans 

25 



I 



OW RENSEIGNEHEHTS 8CIBNTI PIQUES 

une région si dê^shcritée d'une richesse susceptible de fixer les 
habitants et de' les nounr. , ' 

Sans doute, aux siècles passés, l'Adr'ar' a eu aussi squ impor- 
tance commerciale. Situé au nœud des routes qui, venues de 
Gaogao, capitale de l'empire sonr'al, divergeaient vers le Maroc, 
le Touat, la Tripolitaine et môme l'Air, ce pays fut l'étape la 
' plus fréquentée de ces routes avec des villages caravansérails à 
Es-Souk, Kidal, Sendpmatt, Gounhan, etc. De nos jours toutes 
ces routes son tdcseftées : (îao n'a plus rien delà capitale de jadis 
et les rares caravanes qui vont de Tombouctou h Akablî évitent 
l'Adr'ar' par la route de Oiiallcn. D'ailleurs le commerce trans- 
saharien est mort et bien mort et c'est en vain qu'on tentera d'in- 
fuser au cadavre un sang nouveau. La suppression des cara- 
vanes d'esclaves l'a tué ; la concurrence des denrées venues par 
le Niger l'empêchera de ressusciter jamais. On ne peut espérer 
qu'un trafic saharien, très réduit et qui consistera précisément en 
l'échange des dattes et des guinées du Nord contre le bétail des 
Ifor'afl. 

La vaste étendue désertique qui s'étend au Sud de la frontière 
algéro-soudanaise jusqu'au Niger et au Sénégal ne sera vérita- 
blement terre soumise à l'influence française que lorsque la car- 
tographie de cerf régions, encore embryonnaire, aura fourni les 
miiyens de s'y diriger sans guide, d'y repérer les puits, les mas- 
sifs montagneux, l'es ressources en pûturagcs. 

Sous les auspices du colonel Laperrine, un travail merveil- 
leux s'est exécuté sans bruit dans le Sahara algérien. Se basant 
sur deux lignes de triangulation astronomiques dressées par 
M. Vilattc en 11)00 et 1904, le commandant des Oasis a pu récol- 
ter tous les itinéraires de ses officiers, les étendre h tel point que 
le lieutenant iSîéger a réussi ii dresser une carte à peu près com- 
plète, au 1/1. 000. 000 de tout le Sahara algérien. A ce point de 
vue géographique, en A. 0. F., notre retard sur les Algériens est 
sensible. La carte que j'ai pn dresser de nos possessions souda- 
naises en fait foi. Des itinéraires nombreux ont cependant été 
levés ot témoignent de IVIl'ort des officii'rs de l'armée coloniale. 
Mais ces travaux ap|>uyés sur quelques trop rares positions du 
Niger ou de l'Air manquent de précitiiou et ne se recollent jamais. 



CONCLUSIONS 387 

Personnellement, j'ai pu au cours de cette mission opérer la pre- 
mière jonction astronomique entre l'Algérie et le Niger en pous- 
sant jusqu'à Gao la triangulation que M. Vilatte en 1904 arrêta 
sur Timiaouin. Cette petite œuvre dont les résultats près du 
Niger restent encore à vérifier, mais qui déjà cependant a per- 
mis de fixer un grand nombre d'itinéraires aurait besoin d'être 
méthodiquement poursuivie. 

Etant donné que presque toutes les reconnaissances de mcha- 
ristes soudanais partent du Sud et montent vers le Nord, il 
y aurait actuellement intérêt primordial, à ce que soit établie en 
quelque sorte parallèlement à la frontière soudano-algérienne 
une ligne de points astronomiques très précis qui par le pays 
des loulliminden, TAdr'ar' et TAzaouad servirait de repère à 
tous les itinéraires exécutés forcément avec des instruments pri- 
mitifs. Ce serait le complément de ce qui a été fait depuis 1904 
en Algérie. De la sorte avec des frais tout à fait minimes^ il serait 
possible en peu de temps d'avoir la carte complète du Sahara 
méridional. Dans ces régions de vastes étendues de sable, il 
importe moins en effet d'avoir un lever d*une précision absolue 
en toutes ses parties que de faire concorder les itinéraires par 
un repérage le phis fréquent possible. Le remplissage se fait à 
la longue, comme en Algérie, sur le canevas définitif. 

Les cartes du lieutenant Niéger ont une avance remarquable 
sur les œuvres exécutés au Soudan ; il devient indispensable 
pour regagner le temps perdu, de procéder en A. 0. F., dans le 
plus bref, délai à rétablissement de ces bases astronomiques. 



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APPENDICE 

NOTES DE HAMMOÉDI, CHEF DES « KOUNTA MM 

Note n^ /. — Quelques renseignements sur ce pays. 

1" Sur Es-Souk. — Nos renseignements sont restreints en rai- 
son de notre ignorance sur les populations qui y habitaient 
avant les Touareg. Ce que nous savons c'est que Es-Souk était 
une très grande bourgadç parmi les centres de cette région. Un 
groupe de gens issus des derniers « Sohaba » y résidèrent ; ils 
y laissèrent des femmes qui s^unirent avec des gens de la ville. 
Les enfants firent partie aussi de la population du village. On 
les appela Kel-Es-souk. Us sont les gardiens de Zaouia des 
Touareg. 

Parmi les femmes auxquelles il a été fait allusion, Tune 
d'elles, enceinte des œuvres d'un des « Sohaba » fit souche 
dans le pays. Les descendants désignés d'après le nom de leur 
mère s'appellent Ahiouan Tariret. Ceci se passait sous le gou- 
vernement des Imradga. 

Les Touareg forment deux groupes : a) les Idemkioùn ; b) les 
Zouadioun. En arrivant sur ce territoire ils se scindèrent. Les 
Idemkioùn se transportèrent dans l'Aïr tandis que les Zouadioun 
s'installaient dans l'Adr ar'. Leur premier gouvernement fut 
celui des Adala. C'était des sédentaires. La guerre ayant éclaté 
entre eux et les Imradga, ceux-ci triomphèrent et s'emparèrent 
du pouvoir, les Adala émigrèrent vers l'est ; ce sont maintenant 
des laboureurs. 

Le gouvernement des Imradga dura jusqu'au moment où une 

(1) Toutes ces notes ayant été traduites de l*arabe, il n'a plus été possible de 
distinguer Tortographe touareg et les noms propres sont inscrits sans apostro- 
trophes ni différenciation de lettres. 



• . < 



390 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

grande guerre éclata entre les Idemkioun. Une fraction de 
ceux-ci vint dânsTAdr^ar*, ce sont les Tademeket. Puis un con- 
flit surgit entre eux et les Imradga. Les Tademeket vainqueurs 
purent asseoir ieur pouvoir jusqu'au moment où ils fuqent dé- 
pouillés par. les Merin (?). Voici dans quelle circonstance le fait 
se produisit : Un Arabe Brakna vint s'installer chez leur chef ; il 
épousa la fille de celui-ci et en 'eut sept fils dont Tainé Ouan-el- 
Mir fut Tancêtre des Merin ; le second fut Tancêtre des 
Ihaouan ; le troisième des Kel-nan ; le quatrième des Akhourmi- 
tan; le cinquième des Timezguer; les deux autres ne Içiissèrent 
pas de postérité et payèrent redevance à leurs oncles rpaternels 
après la mort de leur aïeul. La guerre ayant éclaté, Ouan-el-Mir 
et ses frères tuèrent les chefs des Tademeket. Ensuite la guerre 
éclata entre les Tademeket." Ouan-el Mir à la tête d'une de leurs 
fractions vainquit Tautre, celle des Aït-Nan. Puis Ouan-el- 
Mir et ses frères en vinrent aux mains avec les Tademeket 
qu'ils vainquirent, et Ouan-el-Mir devint le roi de TAdrW^ tan- 
dis que ses adversaires vaincus habitèrent le territoii;e actuel 
des Merin. On y trouve un puits qui dans leur langue est dési- 
gné sous le nom de In-Tadmeket. 

Puis survint une lutte entre eux au sujet des Dou-lshaq qui 
furent repoussés vers la mer et payèrent redevance jusqu'à l'ar- 
rivée des Français. 

* 

Les Tademeket sont les Tin-Guerigif, les Irréganaten, les 
Kel-Temoulet. 

Quant aux Irenan ce sont des louki, des Taïtpq et In-Aïr, Kel- 
Adeknan, Irenan, Kel-Tirkencht. Quant à ceux qui se ratta- 
chent aux Merin, ce sont les Akoudir (El-Djoudir ?). Leur père 
était un chérif du Tafilalet. Les Kel-Akaïs ont pour ancêtre un 
Oulad-Delim (du Sahel). Les Terguitamont sont des gens du 
Dagak (?). Les Aïras dont Tancètre est un Berbère. Quant aux 
Ifor'as demeurant dans l'Adr ar', ce sont des Idemkioun venus 
de l'Aïr à l'époque des Merin. Le reste de leur tribu, demeuré 
dans TAïr porte le nom de leur tribu. Leurs rameaux de TAïr 
sont les Kel-Agarous ; ce sont les tribus Beni-Def {?) et Ifergou- 
messen, Kel-Tarlit, Kel-Ouzzeïn. Les Ahl-Def (?) et Ifergoumes- 



APPENDICE 391 

sen ont pour ancêtr^ un des chorfa du Tafilalet. Les Kel-Tarlit 
ont pour ancêtre un Arabe. 

Note n^ i. — Les Ifor'as sont des Idcmkioun venus sur ce 
territoire à l'époque de Ouan-el-Mir. Ils provenaient de TAïr où 
leurs frères sont actuellement et portent'leur nom. Les dérivés 
sont les Kcl-Agarous, Tarat-Mellet, Kel-Ouzzeïn, Kel-Tarlit, 
Kel-Afella, Ifergoumessen. Les Kel-Tarlit sont d'origine arabe ; 
on les appelle Ahl-Baba-Mohammed. Le père de la fraction est 
venu de El-Maïzer; on prétend qu'il était Berbère. 

Quant aux Kel-Afella et aux Ifergoumessen, leur père était 
un chérif du Tafilalet qui épousa une femme des Ifor as, de 
laquelle il eut deux enfants. Or, dans la coutume des Touareg, ce 
sont les enfants de la femme qui héritent de leurs oncles mater- 
nels. Par suite de cette règle, le sultanat Ifor'as passa aux Kel- 
Afella et à ceux qui se rattachent i\ leur groupe, les Kel- 
Tenïour. Ceux-ci se disent Ifor'as par leurs mères. En effet les 
Kel-TenËour comprennent de nombreuses ramifications. El- 
Hocem-ben-el-Konnt-ben-Sekkaï qui est aujourd'hui leur chef 
est issu des Beni-Bessif qui sont aux environs de R'at. Ils sont 
originaires des gens du sud, fraction Knata etEl-Konnt, Aoua- 
riclimir et ses frères sont gens du Tonat. Les Beni-Ouan sont 
des Kel-Tebarkecht et les Kenach sont des Kel-Ahlouat, frac- 
tion des Merin. 

Les Berabich sont formés : 1^ des Bcni-Sliman qui sont leurs 
chefs et proviennent des Ahl-Min-Min, lesquels sont du c6té de 
l'Aïr ; 2^ des Bcni-Rilan issus des Beni-Yahia-ben-Othman et 
Beni-Renam des Renanma (Saoura). I-.es Beni-Aïssa sont issus 
d'une fraction qui était sur ce territoire et que l'on appelle 
Benou-Ahmed, fraction des Brakna. 

' De même les Beni-Driss qui détenaient une certaine puissance 
jusqu'au jour où la destinée les affaiblit et les obligea de quit- 
ter le territoire d'Araouan. Ce furent les Berabich qui occupè- 
rent ce pays. Quant aux Kounta, ils étaient installés au sud, 
leur terre natale. De là sortit Sid-Amor-el- Cheikh et Sid-Bou- 
beker. 

De Sid-Amor sont issus les Regagda, les Beni-Sidi-el-Mokh- 
tar et Beni-el-Ouafi. 



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392 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

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Les Regagda comprenneut la descendance de : 

Sid-Ahmed-ben-Amor. 

Sid-Ali-el-Ahouel (le louche). 

Sid-Mohammed-Moslefa. 

Sid-Yahia. 

Sid- Ali-ben Ahmed . 

Les tribus des Beni-Sid-el-Mokhtar sont les Beni-Sidmen, 
Beni-Sidbad, Beni-Doum. 

Les tribus des Beni-el-OuaG sont les Beni-Amor, les Beni-Sid- 
Abder-Rahman, les Mesadfa, les Beni-Baba -Ahmed. Ils sont 
connus aujourd'hui sous le nom de Ahl-ech-Gheikh. 

La descendance de Sid-Boubcker s'appelait EUHomal ; ils for- 
ment les tribus : Beni-Alouat, Beni-Sid-Mouça, Beni-Lazreg, 
Beni-Abi-Naama. 

Ensuite ces groupes sortirent de ce pays et s'installèrent sur 
les bords de la mer du côté de l'Oued Noun, puis sur le Guir, 
puis sur le territoire des Beraber d'où ils se transportèrent au 
Toual où ils résidèrent un certain temps. Leurs Ksour sont 
aujourd'hui connus sous leur nom. De là^ ils vinrent sur ce ter- 
ritoire au temps de Om-ben-Abi-el Cheikh. 

Que je revienne à l'indication de ce qui se trouve de gens 
avec les Merin. Parmi eux, les Debaker, fraction des Kel- 
Antassar (peut-ôlre les Kcl-Antassar sont-ils une de leurs frac- 
tions) ; leur souche est les Beni-Djalout, frères des juifs Dou- 
Ishaq. Ils vont remonter leur origine à Ishaq (Isaac), fils 
d'Abraham. D'après ce que je trouve dans certains textes, ils 
seraient les frères des Debaker et Chemen-Ammas qui sont 
entre les esclaves et les « imr'ad ». Ils se disent Chorfa, mais 
sur ce point nous n'avons pas pu trouver de preuves. Nous pen- 
sons qu'ils sont des gens des « Zaouia » du Denik (Deneg ?). Ils 
seraient restés sur ce territoire après la dispersion des Denik et 
des Merin. Tels sont les faits qui m'ont frappé sauf omission de 
ma part. 




APPENDICE 393 



NOTE DE RATTARI, MARABOUT KOUNTA DU TONDIBI 

Il n*y a dans ce pays, en fait d'Arabes, que les Kounta et les 
Bérabich. De nombreuses tribus se sont agrégées k ces deux 
groupes. 

Les Kounta sont des Korelchites (Benou-Ommia). Ils sont 
issus de Sid-Mohammed-el-Kounti, fils de Sid-AH-ben-Yahia, 
ben Athman, ben Yhas, ben Douman, ben Ouard, ben Agueb, 
ben Ogba l'exaucé, qui a conquis l'Afrique, le Maghreb-el-Aksa 
(le Maroc) et le pays de Takrour (le pays toucouleur). 

Leur pays dans le Maghreb sur le Sahel (le littoral) était 
dénommé Aguidi (ou Iguidi). Les luttes intestines les obligèrent 
à émigrar. Ils vinrent au Touat d'où ils se transportèrent 
ensuite dans TAzaouad où ils bâtirent les bourgades de El- 
Mabrouk et de El-Mamoun. Leur renommée s'étendit dans le 
Maghreb tant les vertus de leurs pères étaient célèbres. 

Les Bérabich sont issus de nombreuses tribus. Les Ouled-Sli- 
man sont des Beni-Hassan. Ils vivaient de brigandages dans le 
Lagsib (ou El-Guessib, ou El-Ksaïb), d*où ils furent chassés par 
une autre fraction des Beni-Hassan, les Oulad-Delim. Ils vin- 
rent dans TAzaouad où ils trouvèrent un groupe des Beni-Has- 
san, les Oulad-Amran et les Mehafid qui les réduisirent à un tel 
état d'infériorité qu'ils durent se réfugier dans les « Zaouia ». Il 
arriva aux Chioukt de ces « Zaouia » ce qui est arrivé à tous les 
autres. Les Oulad-Sliman les vainquirent et s'emparent de l'au- 
torité de ces régions. Des groupements vinrent s'agréger à eux : 
du Touat les Oulad-Renam, du Sahel les Oulad-Bou-Khresib et 
les Oulad-Aich. 

Les Guanin sont issus d'une tente des Ahl-Dokhnan, Oulad- 
Sid-Ali qui se disent Chorfa. Leur pays comprend deux villa- 
ges : Araouan et Bou-Djebiha qui se développèrent grâce aux \ 
aptitudes des Bérabich. Les habitants de ces deux villages sont i 
d'origine non arabe ; ils s'unirent aux Arabes et fusionnèrent 
avec eux. Les gens de Araouan sont des Kel-Antassar. C'est leur 
ancêtre qui battit ce village en 888 de l'hégire. Les habitants de . 
Bou-Djebiha sont issus des Kel-Guenchich ; ils étaient renom- 



394 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

niés par leur science et leur piété, tandis que les Araouanais 
sont des gens qui possèdent. Les Ousras sont des miséreux des 
tribus diverses, les uns provenant de « Zaouia », d'autres ayant 
été bergers. C'est pourquoi on les appelle OusVas, car dans le 
le langage des Beni-Hassan, ce mot signifie le lien qui unit à 
une chose. Les Tornioz sont des bergers ; ils n'ont jamais eu 
d'éducation et se sont toujours adonnés au banditisme, détrous- 
sant les voyageurs. Ceux d'entre eux qui vinrent dans l'Azaouad 
furent, par les soins du Cheikh-Sidi-Mokhtar, fédérés avec les 
Oulad-Sliman et ils devinrent ainsi du nombre des Berabich. 
Tel est rensemble des indications concernant les Arabes de 
TAzaouad. 

En ce qui concerne les éléments non arabes qui y résident, ils 
forment trois groupes : les Tademakel, les Techbana, lep Imede- 
dren. Ces gens sont des Berbères de l'Occident. Sur l'origine 
des Berbères les avis sont divers. Les uns les prétendent origi- 
naires de Saba. Ils seraient les sujets de Balkis, la reine à 
laquelle Salonion (sur lui le salut !) adressa des envoyés. L'his- 
toire de cette souveraine est bien connue. On sait que lorsque 
le Hadhad (?) s'éloigna de Salomon ainsi qu'il est dît dans le 
Coran « et V oiseau disparut », il s'écria : c< Il sera chAtic de 
son absence à moins qu'il ne me revienne avec un royaume ». 
Le Hadhad (?) revint et dit : « Je fus à Saba où je vis une reine 
qui exerce une très grande autorité surses sujets. Ceux-ci sont 
des adorateurs du soleil ». 

Salomon écrivit à la reine ; elle vint k lui. . Après sa mort il 
ne fut pas désigné de roi ; c'est pourquoi la souveraineté chez 
les « Ajam », les non-arabes, se transmet aux femmes. On dit que 
les Berbères sont issus des enfants des épouses de Salomon. 

NOTES DE MOHAMED OUGENETT, CHEF DES KEL-ESSOUK 

Note /. — Quant h l'histoire des Touareg : 

Ce sont des gens de l'Asie-Mineurc, Syrie. Ils sont issus des 
Phéniciens. Ils auraient quitté leur sol natal 313 ans avant l'appa- 
rition d'Alexandre-de-Macédonie, par suite d'un conflit surgi 



APPRNDICE 395 

entre eux et leur roi. Ils vinrent en Afrique où ils fondèrent des 
villes Tunis, Tripoli, Kairouan, etc. Ils séjournèrent dans ce. 
pays un certain temps après la naissance du Christ (cent cin- 
quante ans). Le maître de Rome les razzia et les refoula vers le 
Sahara où ils bâtirent des villes comme Agadès, Gaogao. Ils 
vinrent dans ce pays et y sont restés jusqu'à nos jours. Ils ne 
s'occupent que de faire paître leurs chameaux, bœufs et mou- 
tons ; ils ont renoncé à l'industrie et à Tagriculture pour se con- 
sacrer entièrement au pillage et au banditisme. Leur renommée ( 
se répandit au temps de leur ancêtre Karidenna. Celui-ci se vit 
disputer le pays par son frère Karouda. Ils portèrent leur diffé- 
rent devant Témir d'Agada? (Agadès?) qui investit Karidenna. 
Karouda fut expulse vers Sanaga (ou Desennaga). La guerre 
continua entre eux jusqu'au jour où vinrent les Français qui 
apportèrent avec eux l'ordre et la justice. Dans leur ensemble 
les Touareg sont des ignorants, illettrés. 

Quant aux Soukkyïne, lorsque Tlslam se répandit en Asie- 
Mineure, dans la péninsule arabique et la Mésopotamie (583 ans 
après Jésus-Christ), Tlrak et l'Egypte, le Kalife Othman, au 
commencement du vii« siècle de la naissance du Christ, ordonna 
à une troupe de se transporter dans l'Afrique du Nord, vers le 
couchant (Maroc). Cette force vint d'Egypte à Kairouan, puis de ', 
là au Tafilclt, puis au Touat d'où elle gagna Es-Souk. Le chef 
de cette troupe était Ogba-ben-Amor. Il imposa la nouvelle reli- 
gion. Sa troupe demeura dans ce pays. Elle y fit souche et sa 
descendance a jusqu'à nos jours observe la plus grande piété, 
se bornant à imposer aux Touareg l'observance des préceptes 
de la loi morale, ne prenant point part à la guerre. Telle a été 
leur attitude jusqu'à nos jours. 

Note S?. — Quant aux luttes des Touareg, nous tenons de nos 
pères qu'elles ont pris naissance dans les circonstances sui- 
vantes : 

Karidenna, ancêtre des gens du Maghreb et Karouda ancêtre 
des gens de Danki, étant entrés en conflit au sujet du pouvoir, 
chacun d'eux suivi de ses partisans se rendit auprès du grand 
Imam qui les reçut également avec beaucoup d'honneur et les 
congédia avec des présents importants. En môme temps, il con- 



\ 



396 RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES 

fiait à deux de ses envoyés le soin de discerner Femploi que 
ferait les deux rivaux des subsides qu'il leur avait fournis. 11 se 
trouva que Karidenna répartit entre ses fidèles ce qu'il avait 
reçu tandis que Karouda garda le tout par devers lui. C'est alors 
que rimam se fit conduire par ses deux envoyés sur le lieu du 
débat et désireux de distinguer entre celui des deux chefs qui 
s'était montré généreux, tandis que l'autre manifestait son avi- 
dité, il dit à Karidenna : « C'est à toi que revient la souverai- 
neté ». Karouda en conçut un dépit terrible et entama la lutte 
contre son compétiteur heureux. Karidenna repoussa Karouda 
dans le pays de Danki et séjourna dans le Gharb. La lutte se 
poursuivit, coupée d'escarmouches fréquentes entre les parti- 
sans des deux rivaux. 

Karidenna chassa Karouda vers l'Âïr. En ce qui concerne les 
combats qu'ils se livrèrent, il noua est impossible de donner des 
détails à leur endroit. Mais d'après ce que nous avons entendu, 
il y aurait eu rencontres à Tikanassitine, Âkami, Darkatin, Tal- 
lataït, In-Kachiouan, Isselrod, Sassoou, Bakourat, Tin-Ouajajil, 
Fassenfès, Bagou^ Adounassa, Koulmoune, Dountou, Doumba, 
Fidha, Menaka. Nous ne pouvons préciser leur ordre chrono- 
logique. 

Note 3. — Ce texte donne une liste de noms de batailles sans 
autre explication. 

Les manuscrits de ces notes sont déposés à la Société de géo- 
graphie de Paris. 

Qu'il me soit permis ici de remercier, M. l'interprète Mar- 
chand, qui a bien voulu traduire ces notes que j'ai laissées dans 
leur forme originale. 



ARBRE GÉNÉALOGIQUE DES KOUNTA ^ 
Dressé par Mohammed ould Halb-Allah 



fils de 
fils de 



Abd-ul-Hamid (sultan) 



Abd-er-Rauian 
Mahaouyala 

Icham 
Abdel-MaUk 
Merouan 
El-Hakem 



Hainmoedi, chef actuel dos Kounla 

Mehemmed 

Badi 

Chirkh-Sidi-Mohammed 

Chirkh-Sidi-Mokhtar 

Sidi-baba-Ahmed 

Sidi-bou- Baker 

Sidi-Mehamnied 

Sidi-liaïb-AUah 

El-Ouafi 

Sidi-Amor-Chirkli 

Sidi-Ahmed-el-Bekai 

Sidi-Mehainmed-cl-Kounti (1) 

Ilist 

Chaker 

Yahia 

Daouman 

Ali 

Akeb 

Yakob 

Rokbaioul-Moustejab 

Amar 



AbelhaRsi 
Oumevata (2) 
Abd-el-Chenis 



Mohammed (prophète) 

Abd-AUah 

Abd-el-Montaleb 

Hachim 



Abd-cl-Manafi 

Rosel 

Rilab 

Feher 

Khoseïmata 

Noudar 

Moudar 

Ilias 

Mouderiket 

Mehad Descendance des Français 

Adenan 

OK 

? 

Esmaïn Sahar 



Ibrahim 
Azara 
i (3) 



1. De cet ancêtre les Kounta tirent leur nom actuel . 

2. De cet Oumeyala, les Koonta s'appelèrent longtemps Ben-^Oumeysta. 

3. Cet arbre tout incomplet et légendaire qaMl est, donne cependant assez exactement la liste 
des derniers chefs Kounta et m<'t en évidence la prétention des Kounta de se rattacher aux 
souches les plus nobles de Tlslam. 



2'» POSITIONS ASTRONOMIQUES 



OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES 

La première chaine asironomique qui ait été exécutée dans 
rintérieur du Sahara, le fut en 1900, par M. Vilatte, de la mis- 
sion Foureau-Lamy. Partie de Temassinine elle passe par 
Azaoua. Iferoua/le, Agadez, Zinderet le lac Tchad. 

En 1904, M. Vilatte, au cours d'une nouvelle mission dans 
le Sahara, exécuta une deuxième chaîne qui partie de Ouargla, 
par In-Salah aboutit à Timiaouin. Malheureusement ce termi- 
nus de Timiaouin est en plein désert, à encore plus de oOO kil. 
du Niger. 

Il y avait donc intérêt à pousser cette deuxième chaine jus- 
qu'au Niger pour opérer la jonction entre rAIgérie et le 
Soudan. 

Notre mission s'était donnée ce but. 

Les instruments emportés étaient les suivants : 

a) Appartenant au service géographique du ministère des 
Colonies : 

1 petit théodolite à boussole Lorilleux. 

2 montres de torpilleur : Thomas, Rodanet. 
1 chronomètre de poche. 

b) Prêté par \i\ Société de géographie de Paris : 
t montre de torpilleur Auricoste. 

c) Appartenant au lieutenant Corlier : 

1 astrolabe à prisme (petit modèle) de MM. Claude et Drien- 
court(Vion fabricant). 



400 



HENSEIGNIilMKNTS SCIENTIFIQUES 



1 lunette d*occultatioti de 9o mm. d'objectif sur pied équa- 
torial. 

1 chronomètre de marine Dent 1528. 

* 

3 montres l) vérifiées à l'observatoire de Paris. 

Les premières observations furent commencées à Adrar 
(Touat). A partir d'In-Salah jusqu'à Timiaouin, les positions 
choisies furent en principe les mêmes que celles de M. Vilatte 
afin de pouvoir se rendre compte de la concordance et comme 
vérification. Entre deux positions de M. Vilatte quelques points 
situés cxcentriquement à la roote furent pris, tels que Tamen- 
rasset, Tamada, etc. 

Cependant il a été fréquemment difficile de retrouver les 
points exacts de station de M. Vilatte. Il n'y a guère qu'à In- 
Salah, à Silet et peut-être à Timiaouin que la concordance à ce 
point de vue peut être admise. 



Résultat des observations entre In-Salah et Timiaouin 



15 iiiarsi fn-Salah Cour 

16 — ? du poste (levant 

17 — ) la stAlion inété- 



28 — 
(1 avril 

i 

8 — 



10 
11 

14 
1*.) 

28 
2!) 
30 



El 



réoI(>gi(iue . 
Confl. (Its; oued 
Tiheleinhila et 
Tiredjerl 
Vit au pied de la 
(jara. 

Tamenrasset. Ca- 
se du P. de Fou- 
cauld. 

£'/irf/rf.Con Huent 
des oued Tit et 
Outoul. 
Silet. 

Tamada (au re- 
dir). 

Timiaouin au 
puits . 



Résultats de M. Vilate 



Longitude 



0' 5', G K 



2» 51', ri K 



2» 15', 4 K 



0» 30', W G 



Latitude 



27' ir, 7 



22" 57', 9 



20» 26', 4 



Mission Arnaud 



Longitude 



l« 55' 24" E 



3» 10' 47" E 
3" ir 2" E 

2« 38' 56" E 
2" 39' 47" E 



()« 55' ?0" E 



Latitude 



• »*o** 



27» 41' 58 

27« 12' 4" 

24« 43' 50* 
22- 57' 40' 



22» 47' 2" 

22« 47' 4" 

22«' 52* 30" 
22» 52' 28" 

2i'' 39" 34" 
21» 34' 22" 



20» 26' 20" 
20« 26' 22" 




OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES 



401 



A partir de Timiaouin les points déjà déterminés manquaient 
d'une façon absolue. Une détermination de l'état absolu des 
chronomètres a été obtenue le 14 mai à Ararebba par une occul- 
tation d'étoile par la lune. 



Résultat des observât ions entre Timiaouin et Ararebba 





Longitude 


Latitude 

• 


1" mai Téçougeraet (au puils) . . 

2 — Emchau-lbinkar (au puits) 

3 — 1 Tessalit (dans l'ouod à hau- 

4 — } leur de la case de Baï). 

8 — HassiHassaoua (au puits). 

9 — Telakuk (au puits). 
11 — /» - Tebdoq (au pu i ts) . 

13 — /racA^r (aux jardins aval). 

14 — Ararebba (aux jardins). 


0» 48' 19" W 
1» 10' 51" W 
1» 19' 52" W 
r 20' 31" W 
1« 13' 41" W 

10 42' 6" W 
1» 12* 37" W 
10 r 43" W 


20« 13' 25" 
20« 10' 21" 
20* 11* 44" 
20Mr 40" 
20» 6' 50" 
19* 57' 43" 
190 47» 45- 

19« 24' 50" 
19» 25' 1" 



Après Ararebba, un nouvel état absolu des chronomètres n'a 
été obtenu qu'à Gao par une occultation. Le calcul de cette 
occultation a donné pour Gao la valeur 2o27'33"W. L'état du ciel 
et la fréquence des tornades n*a pas permis d'obtenir de vérifi- 
cation de cette valeur. Or précédemment M. Hourst avait donné 
pour longitude de Gao une valeur voisine de 2<>o'\V. 

Le déplacement de l'est vers l'ouest que le lieutenant 
Schwarlz a déjà dû faire subir à la longitude de Tombouctou ; 
Topinion de tous les voyageurs qui ont constaté que les cartes 
allongeaient trop le cours du Niger entre Tombouctou et Gao ; 
une « erreur extraordinaire » de direction que M. Gauthier 
a dû corriger pour faire recoller son itinéraire Bou-Ressa-Gao, 
tout cela laisse à croire que cette valeur 2<*27'33"W est la bonne. 
Cependant, dans l'incertitude qui existe jusqu'à l'obtention d'une 
vérification, je donne ci-dessous les valeurs des longitudes 
intermédiaires dans les deux cas de Gao = 2*'27'33"W et Gao 
= 2«5"W. 

26 



40» 



HENiElGNEMEIfTg-gCIENTIFtOUES 



Résultat daa obiervationi entre Anuwbba et Qmq 





Longitude A 




Latitude 


<6niai TeBungiHpuila«vall. 
19 —1 rWiaBeïamlHsrftniers 


tfi sr !'■ w 


C" 5S' iT W 


le. a*' 53- 


|. j|' 6" w 


1- 16' 43' W 


19. 4' 0" 


20 - Uu ^. do la Kttshah. 


1» il' ii" w 


f 16' -5" W 


19. 4" 3" 


24 — fï-.S'oti// (au puits). 


1" 12- Ï3" W 


|i 4- 7" w 


)8' 45' 58- 


S6 - AUdal (au puits aval). 


If S*' B" W 


0» i7' sr* W 


1»" iS' 81" 


f'juin Anou-Mellen. 


)• BO" 3' W 


10 34' sî" W 










17» Î6' 33" 


5 - Fos-L-n-Fea. 


i' 0- «■■ W 


t» if 0" w 


n« 5' SB" 


9 — Gao {Cour du poslu). 






16' 16" 33" 


19 juillet id. 


a» Î7' 33" w 


a« 5- 0' w 


16» 16' 31" 



Les calculs de loutcs les observations oat été exécutés, à l'Ob- 
servatoire du bureau des longitudes de Montsouris, sous la direc- 
tion de M. Claude, par M. Carbonncl. Tous deux leur ont 
accordé un temps précieux et se sont dévoués pour leur bonne 
exécution avec une patience et une ttmabilitc dont je suis heu- 
reux de les remercier ici. 

Les carnets dobscrvatioas, les graphiques des marches des 
montres, les graphiques de» droites de hauteur ainsi que tous 
les documents relatifs à cette série d'observations astronomique!) 
demeurent déposés l'i l'Observatoire du bureau des longitudes 
de Montsouris. 



SUR LES FOSSILES RAPPORTÉS DU TILEMSI 
PAR LA MISSION ARNAUD-*CORTIER 



Ce n'est que depuis fort peu de temps que Ton possède quel- 
ques renseignements sur la géologie du Tilemsi. Les premières 
données paraissent dues à Desplagnes ; A. Lacroix (1) (1905, 
p. 5-6) signale, en effet, que cet officier a recueilli un oursin 
(Lintkia) et une huitre (Lopha) du crétacé supérieur dana la 
vallée sèche du Tilemsi ; le capitaine Theveniault aurait égale- 
ment trouvé une huître dans le calcaire de Tabankort, à 
100 kilomètres plus au nord dans la même vallée. 

Puis, en 1907, Cliudeau (2) (p. 333) signale à nouveau Texis- 
tence du crétacé supérieur à Tabankort où il est caractérisé par 
Ostrea Pomeli Coq., O. Nicaisei Coq., O. Bourguignati Coq. 
Des fossiles éocènes auraient été - recueillis en même temps ; 
mais il ne précise pas lesquels. 

Gautier (^1907, p. 201) a également vu ce point et il dit qu'on 
y « voit affleurer en larges bancs horizontaux le calcaire crétacé 
fossilifère ; c'est par places une véritable lumachelle ». 

MM. Arnaud et Cortier, malgré la rapidité de leur marche, 
ont pensé à ramasser les quelques fossiles qui les ont frappés 
sur leur route ; ils ont bien, voulu, chacun de leur côté, me les 
communiquer (3). 

Je ne saurais trop les en remercier; en effet, comme l'a dit 
récemment M. A. Lacroix, tout document géologique provenant 

(1) A. Lacroix, Résultats minéralogiques et géologiques des récentes explo- 
rations dans TAfrique occidentale française et dans la région du Tchad. Revue 
coloniale^ 1905. ^ 

(2) R. Chudeau, Excursion géologique au Sahara tt au Soudan. Bull, Soc. 
GëoL Fr.. [4] Vil, 1907, pp. 319-347, pi. XI. 

(3) Les échantillons du capitaine Arnaud étaient destinés à M. Jean Chau- 
tard, ancien chef du Service géologique de l'A. 0. F., qui a bien voulu m'en 
céder l'étude ; ils étaient restés à Dakar, d'où M. R. Chudeau a bien voulu me 



■104 



RENSEIGNEMENTS SCIENTIEIQl ES 



d'une région inexplorée peut être intéressant h de multiples 
Doints de vue. 

Les fossiles qu'ils m'ont remis peuvent élre rapportés à deux 
niveaux distincts : l'un crétacé, l'autre tortiaire. 

I. — Fossiles crétacés 



ir 



Il y a d'abord une vertèbre de Dinosaurien indéterminable. 

Il y a ensuite plusieurs huîtres : 

Ostrea Pomeli Coquaud. — L'un des échantillons est à peu 
près identique a l'espèce décrite du crétacé d'Algérie par 
Coquand(p. 46, pi. XI, fig. o-lU) (Campanicn de Djebet-Seita, 
près Sétif) ; c'est la même allure des côtes de la valve infé- 
rieure. Ces côtes sont au nombre de 5 à 6, épaisses, simples, 
très espacées, traversées par des plis concentriques d'acc^isse- 
ment formant des lamelles imbriquées. La valve supérieure a 
la mëpie ornementation ; elle est légèrement concave. 

Rapports et différences. — Ostiea Tissoti Thomas et Peron 
pi. XVIV, fig. 1-7 et. Pahontograpkica, XXX. 2, p 36S. pî. 
XXXIV, fig. 1), du Ca m panien d'Algérie, de Tunisie et d'Egypte 
est aussi 1res voisine, mais sa valve supérieure est légèrement 
convexe ; d'ailleurs l'orne mentalion est un peu différente, les 
côtes sont plus nombreuses et moins épaisses. 

Une espèce ' tertiaire, a^ez semblable, a été signalée à 
Tamaské par Newton (1) ; c'est Mectryonia Martvm d'Archiac, 
trouvée aussi à Culch dans l'Inde et à Biarritz en France ; c'est 
une coquille qui, comme Newton 1 a fait remarquer, se rap- 
proche beaucoup des huîtres crétacées ; mais elle diffère 
A'Oslrea Pomeli pd.e sa forme beaucoup plus circulaire et ses 
côtes plus nombreuses. 

LorALiTË. — Anou-Mellem (lieutenant Cartier). 



les rcex|)édier. J'adresse h i\fA. Jean Cliaulard et,(t. (^hudcau rcxprcssioii de mn 
rcconnaiiisancc |JOur l'amilié qu'ils m'ont témoignée en celle circoiisUnce el en 
d'autres. 

(I) B. Newton, Eocene sliells Irotn Nigeria. Arin. a. Miiy. .Xnf. i/hfory, 
PI). 83-91, pi. V. • 



LKS IFOR'aS DR i/aOR'ar' 105 

Ostrea Pomeli Coq,, var. soufianensis nova. 

Une autre huître, très allongée, a été recueillie par le capi- 
taine Arnaud dans le même point et avec la même gangue. Elle 
est très différente d'aspect à'ihtrea Pomeli ; mais l'analogie de 
certains caractères et, en particulier, celle des plis d'accroisse- 
ment, permet de l'en rapprocher provisoirement, tant que Ton 
n'aura pas de matériaux plus nombreux. 



II. — Fossilrs tertiaires 

Les autres fossiles peuvent être considérés comme éocènes, 
par analogie avec les formes analogues signalées par divers 
auteurs plus à l'est. 

Une coupe schématique, que m'a dessinée le lieutenant Cor- 
tier, montre, de la façon la plus frappante, la superposition des 
deux niveaux crétacé (à huîtres) et éocène (à Nàtétilus). Mais il 
serait très utile d'avoir dans cette région une coupe géologique 
plus détaillée et plus précise pour se rendre un compte e.xact de 
Fallure des couches qui reste un peu énigmatique. 

Les principaux fossiles recueillis sont des céphalopodes, des 
gastropodes, des lamellibranches et des oursins ; ils viennent 
d'Anou-Mellem. 

NautiluSy sp. 

Natitilus cf. Deluch d'Archiac (Foss. numm. de l'Inde, p. 337, 
pi. XXXV, fig. 2). 

Ces échantillons me paraissent identiques à l'exemplaire de 
Tamaské signalé par M. A. de Lapparent (1) et rapporté à Nau- 
tilus iMniarcki Desh. Mais, en réalité, tous ces nautiles ne se 
rapportent pas exactement à l'espèce de Deshayes (1824, t. II, 
p. 767, pi. C, fig. 1 et 5, t. III, p. G2). 

Il est beaucoup plutôt voisin de N, Deliici d'Archiac, ainsi 
que M. A. Thévenin l'avait déjà remarqué. 

(i) Cet échantillon se trouve dans les collections du laboratoire de géologie, 
à la Sorbonno. 



406 



EENBIIONRHBNTB SCIKNTIFIQDES 



W 



1 



Rostellaria et. gimiqphora Betlard. 

liCB écbantilloas sont beaucoup mieux conservés que ceux 
qu'a figurés Newton (p. 90, pi. V, ûg. 1) ; on voit bien, sur l'un 
d'eux, la dernière portion de la spire. 

Cette espèce, déjà signalée & Tamaské (Soudau), se trouve 
aussi en Egypte dans les couches tutétiennes du^ Fayoum 
■ {Ulanckenhom, 1900, p. 440). 

Ovula cf. depressa i. de C. Sow. 

UuTOOuIe indéterminable de grande Ovula peut être rappro- 
ché de O. depressa Sow. [in d'Archiac, pi. XXXIII, fig. t-2) 
du nummulîtique de t'inde. La mémo espèce a été signalée 
en Asie-Mineure par Tchibatcheff. 

Natica sp. 

Moule indéterminable spécifiquement, présentant une assez 
grande analogie avec les Natiea décrites par Tchibatcheff. 

Cardium sp. i 

Cette espèce est voisine d'aspect de Cardium galaticum Tchî- 
hatcbeff (Asie-Mineure, pi. III, fig. 5); mais elle a les côtes 
plus grosses et plus espacées. 

Fimbria sp. 

Hemiasler stidanensis Batbcr (1). 

Plcsiolampas (?) sp. 

M. Cotlreau, quî s'occupe au labopaloire de paléontologie du 
Muséum de l'étude des échiiiidcs, a bien voulu me remettre sur 
cet oursin la note suivante : 

« Cet échinide ne peut être déterminé avec certitude, vu son 
état défectueux. 

Par sa forme générale et ses dimensions, il se rapproche du 
Plesiolampas Paquieit Lamb. (2). Il en diffère toutefois par ses 

(1) Batheii, Eocene Echinoids from Sokoto. Gml. .Vin/a:iiii; [3], 1, 1904, 
[>. i&i. pi XI. 

(2) J. Laubeht, Sur un P/Mialam/ian de l'Afrique centrale communiqué par 
M. Paquicr. ftii/l. S;r. OM. Fr., [4J, VI, 190U, pp. t>93-fi95, pi. XXIII (para). 



I - 



LES I70RAS DE L ADR AR 407 

ambulacres qui sont plus pétaloTdes, tandis que P. Paquieri a 
des ambulacres droits. Les zones porifères de cet échinide ont 
des pores internes plus allongés que les popes externes qui 
sont arrondis. Cette disposition est Tinverse de ce que montre 
PL Paquien. 

La forme du périprocte est malheureusement indistincte 
(le périprocte est transversal chez Echinolaynpas^ longitudinal 
chez Plesiolampas), Les ambulacres ne paraissent pas avoir été 
saillants. 

A la face inférieure, les pores sont petits, ronds, disposés 
par paires espacées. Les tubercules très petits paraissent être 
imperforés. 

Si Ton réfléchit que Plesiolampas diffère d^ Eckinolampas 
par ses ambulacres presque droits, ses zones porifères sub- 
égales, ses pores ronds presque égaux, son périprocte longitu- 
dinal, son péristome sans tloscelles bien marques, enfin par ses 
tubercules imperforés, cet échinide des environs de Tombouctou 
paraîtra sans doute être plus Echinolampas que Plesiolampas ; 
aussi je ne le regarde comme étant un Plesiolampas qu'avec 
beaucoup de doute, m*appuyant sur certaines ressemblances 
avec P. Paquieri. 

Les analogies de cette faune apparaissent de plus en plus avec 
l'Egypte, TiV-sie-Mineure, l'Inde, c'est-à-dire avec la région 
équatoriale mésogienne. De telles analogies ont déjà été mises 
en évidence pour les faunes du Sénégal par Jean Chautard, pour 
celles du Cameroun par Oppcnheim. 

Il est curieux, par contre, de constater que jusqu'à présent il 
n'y a guère de relations entre les faunes éocènes de ces trois 
pays africains, soit que les récoltes aient été encore insuffisantes, 
soit que les niveaux soient un peu dififérents, soit que réelle- 
ment ces relations aient été faibles. 

C'est un problème dont la solution ne tardera guère à être 
connue, grâce au zèle de nos officiers d'Afrique ; mais dès à 
présentie caractère équatorial et tropical de cette faune parait 
très net et s'oppose à celui des faunes lutétiennes du bassin de 
Paris, avec lesquelles il n y a jusqu'à présent qu*un très petit 



V 



Rli:NSI':ir..M::MKNTS SCIEMlPtUUES 



nombre d'espèces commuaes, espèces ubîquistes d'ailleurs et 
signalées dans toutes les parties du monde. 



III. — Falaixe de Tabankort 

Le lieutenant Cortier a de plus altîré mon atleution sur ce fait 
que ta falaise de Tabankorl constituait un accident géographique 
important; elle parait, en effet, se suivre d'une façon continue 
depuis Mabrouck (1) jusque vers Iziguî (2). 



\ 



1 







-4^ 



Pig. 1. — Carte scliémalique de l'nllure de la bande calcaire entre Mabrouck, 
Tabankorl ei Izigui. 
II1III Baode calcaire. 
F Gisenienl fossilifère dont il n'a pas été rapporté d'échantillon. 

Il faudra donc réunir ces gisements restés jusqu'alors isolés 
sur la carte géologique. 

{{) On satl que le capitaine Tlieveniault (in Cbudeau) a rnp[>Drlë de cette 
localité des fossiles crétacés {Cardiln liemimniili) très élevés dans la série 
géologique. 

(3) Il est probable que les huilres que signale CItudcau et que R. Arnaud et 
le capitaine Pasquler lui ont remis de la région entre Gao et i'Adr'ar' de Tahoua 
\l du prolongement de celte falaise. 



LES IFOR AS DK l'aDr'ar' 409 

La façon brusque dont parait se faire le contact entre le dévo- 
nien et le crétacé supérieur, aussi bien à Mabrouck qu*à Taban- 
kort, reste énigmatique ; les grès du Tegama, représentant le 
crétacé inférieur, paraissent manquer en affleurement ou tout au 
moins seraient fort réduits : il semble, au contraire, qu'ils exis- 
tent en profondeur ; du moins Ghudeau explique de cette façon 
Texistence de puits profonds de la région de Tabankort» 

Cette falaise serait, dans ces conditions, parallèle à une faille 
dont la direction serait sensiblement N.-O.-S.-E., c'est-à-dire 
perpendiculaire à celle des plissements de la région et qui 
aurait certainement joué un rAle considérable dans le mode de 
formation des pays du cercle du Niger. 

Toutes les questions géologiques se rapportant à cette région 
ont d'ailleurs une grande importance théorique à cause de l'in- 
térêt qui s'attache à l'origine de cette très curieuse région et 
une grande importance pratique pour arriver à déterminer l'al- 
lure des niveaux aquifères dont la mise en œuvre permettra de 
reconquérir ces pays aujourd'hui h peu près déserts. 

Paul Lehoine. 



«•11 



L 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 
Vocabulaire des termes employés m 

Système DE TRANSCRIPTION ADOPTK VIII 

FREMIÈUE PARTIE 
CARNET DE ROUTE 

Mission Arnaud-Gortier. Lettre de service 3 

Chapitre premier. — D'Alger au Touat par la vallée de la Saourn, 

9 février-l*"^ mars 1907 5 

Chapitre 11. — Le Touat, I'*'" mars-9 mars 1907 35 

Chapitre in. — Le Tidikelt, 9 mars-20 mars 1907 58 

Chapitre IV. — Le Mouydir. — Le Ahaggar, 20 mars-16 avril VMYl 77 

Chapitre V. — Le Tanesrouft, Ki avril-25 avril 1907 126 

Chapitre VI. — L'Adr'ar' des Ifor'as, 25 avril-29 mai 11K)7 .... 139 
Chapitre VIL — Le pays des loullimenden, !^ mai 8 juin 1907 . . . 223 
Chapitre Vlll. — Gao. — Le Niger. — Retour en France, 8 juin -22 sep- 
tembre 1907 239 

DEUXIÈME PARTIE 

RENSEIGNEMENTS SCIENTIFIQUES RECUEILLIS AU COURS 

DE LA MISSION SAHARIENNE 

Chapitre premier. — L'Adr'ar' ou pays des Ifor'as 253 

Chapitre II. — Les Ifor'as de TAdr'ar'. — Touareg 273 

§ l*"*. — Or ff animation politique tien Iforns 274 

A. Groupements Ifor'as, p. 274. — B. Castes et tribus Ifor'as, 
p. 275. — G. Aménoukalat, p. 280. 

§ 2. — Vif* re/if/ieusf des I for as 283 

A. Kel-Essouk, p. 284. — B. Bai, marabout kounta de Tclîa, 
p. 28(». — G. Amulettes, p. 289. — D. Pèlerinage h la 
Mcccjue, p. 290. — E. Aumùncs et repas pieux, p. 290. — 
F. Consultalion aux morts, p. 290. — G. Superstitions, 
p. 291. 






412 



TABLK I>KS MATIKRRS 



Pige* 

3. — Armes sf f/uerres 293 

A. Armes, p. 293. — B. Escrime, p. 297. — G. Rezzou, p. 297. 

D. Guerres intestines, p. 301. 

§ 4. - Maladies 303 

§ 5. — Vie sociale tl es If or' as. ... 305 

A. Naissance, p. :Wo. — B. Education des vnrçons, p. 307. — 
G. Education des iillos, p. 308. — D. Jouets, p. 309. — 

E. Occupations journalières d'un jeune homme, p. 310. — 

F. Occupations journalières d*une jeune fdle ou d'une femme 
non mariée, c'est-à-dire divorcée ou veuve, p. 31 1 . — G. Ahal. 
p. 313. — H. Beauté des femmes, p. 315. — 1. Beauté des 
hommes, p. 316. — J. Vêlements des hommes, p. 347. — 
K. Vêtements des femmes, p. 318. — L. Bijoux, p. 319. — 
M. Soins de propreté, p. 320. — N. Mariage, p. 321. — 
0. Occupations d'un homme marié, p. 325. — P. Occupa- 
tions d'une femme mariée, p. 325. — Q. Tentes et ustensiles, 
p. 327. — H. Lit de famille, p 329. — S. Nègres et 
négresses, p. 329.— T. Nourriture, p. 331. — U. Cachettes, 
p. 333. — V. Règles de politesse, p. 334. — X. Hospitalité, 
p. 338. — Y. Divorce, p. 340. — Z. Veuvage, p. 342. — 
u,. Mort, p. 343. — ^. Successions, p. 345. 

§ 6. — Vie économique des I for as (Industrie. Commerce. Ele- 
vage) 345 

A. Artisans, p. 345. — B. Métaux, p 347. — C. Tannage, 
p. 347. — D. Teintures, p. 348. — E. Tonte des animaux, 
p. 348. — F. Cordages, p. 349. — G. Commerce, p. 349.— 
H. Unités de poids et de mesures, p. 351. — I. Mercuriale de 
l'Adr'ar', p. 352. — J. Migrations, p. 353. — K. Oued inter- 
dits, p. 354. — L. Forage des puits, p. 355. — M. Qualité 
des méhara, p. 355. — N. Marques des mébara. p. 356. — 
0. Sel donné aux méhara, p. "tô6. — P. Vols et voleurs, 
p. :i57. — y. Feu, p. 357. — H. Viande de boucherie, 
p. 358. 

^ 7. — Faune et r/tassr 358 

A. Faune de l'Adr'ar', p. 358: — B. Légendes ou superstitions 
au sujet des animaux, p. 361. — C. Animaux indéterminés de 
l'Adr'ar', p. 362. — I). Chasses, p. 363. — E. Sauterelles, 
p. 366. 

§ 8. — Flore 366 

§ 9. — Vie littéraire des f for' as .3(i7 

A. Lanj^ue, p. 307. — B. Littérature, p. 3(i9. — C. Proverbes, 
p. 378. 

§10.— Dirers 373 

A. Constellations, p. 373. — B. Poisons, p. 374. — C. Art, 
p. 374. 

HlSTOlRK ANCIENNK DE l/ADU'.Vn' ^ . 378 

Cunj:lisio\s 383 



TABLE DKS BIATIÈHES 413 

Pages 

Notes de Hammoédi, chef des « Kounta », p. H89. — Note de 
Rattari, marabout Kounta du Tondibi, p. 398. — Notes de 
Mohamed Ougenett, chef des Kel-Essouk, p. 394. — Arbre 
généalogique des Kounta, p. 397. 

Positions astronomiques 397 

Note de M. Paul Lemoine sur les fossiles rapportés du Tilemsi par la 
mission Arnaud-Cortier 401 



TABLE DES GRAVURES 



PHOTOGRAVURES (i) 

Planches Pages 

1 . La vallée de la Zousfana k Taghit i his 

2. Vue du village de Taghit. — La palmeraie de Taghit. — Col de 

la Zousfana. — Notre caravane dans la Zousfana. — L'arrêt 

du matin au milieu du reg . . 44 his 

3. La Saoura à Bcni Abbès. — Les officiers de Béchar et de Bcni 

Abbi's accompagnant la mission 18 his 

4. Le grand Erg. — La vallée de la Saoura 10 his 

5. La vallée de la Saoura près de Kersaz. — Dans la dune au petit 

jour 22 his 

6. Vue de Kersaz. — Kcrsaz, vu de Toued Sahara 26 his 

7. Dans la cour de la mosquée de Kersaz. — Un métier à tisser 

dans une case de Kersaz. - L'arrêt du matin près de Kersaz. 28 his 

8. L'oued Saoura à Kersaz. — Indigènes de Toumodi .... 30 his 
0. L*arrél avant l'arrivée à Toumodi. — Les notables de Tou- 
modi apportent les dattes et le lait aigri 32 his 

10. Champ d'orge dans l'oasis d'Agdal. — Le repas dans l'erg 

d'Agdal S^his 

ii . Un puits à bascule de la Saoura. — La piste de Ksabi au sortir 

de Kersaz 34 his 

12. Arrêt dans la vallée de la Saoura. — Dans l'intérieur du poste 

de Ksabi 38 />/.>• 

13. Au puits de Foga-Guira près de Ksabi. — A Adrar (Touat) lo 

colonel Laperrine passe en revue le détachement du lieutenant 

de Saint- Léger 42 his 

14. Une case d'otticier à Adrar (Touat). — Le capitaine Flye- 

Sainle-Marie et les méharisles Chamba dans l'oasis de Tamen- 

til prés d 'Adrar Uihis 

15. Le ksar de Tiniokten. — Réjouissances des nègres au passage 

du lieutenant-colonel Laperrine. — Le lac artificiel de Tit et 

le jeune Larbi, cuisinier de la mission 64 his 

(I) IMusieur 8 clichés nous ont ôtô Irr8 gracieusement communiqué» pur M. le capitaine Arnaud, 
M. Allierl <la rautl, «liusi que par Lu ln'pvcliv CitUmiulr. Jlhistrvc, I.c Momie lUnstrt^ le 
Comité (le rAtrique franvaise ; nous les remercions a uouveao de leur amabilité. 



TABLE DES GRAVURES 415 

Planches PftgM 

16. Le ksar d'In-Salah (Tidikelt). — Raines dans le village indigène 

d'In-Salah 6S bis 

17. A l'intérieur de la palmeraie d'In-Salah. — Nos animaux de 

selle et de bât dans la kasbah d'In-Salah. ~ Un touareg 
ahaggar à In-Salah. — Aspe<:t de la palmeraie à In-Salah . 70 bis 
i%. Réjouissances à In-Salah en l'honneur de l'arrivée du lieute- 
nant-colonel Laperrine. — Le lieutenant-colonel Laperrine et 
le capitaine Dinaux li bis 

19. Tentes et nomades dans le Sud algérien. — Chamba et Touareg 

des compagnies sahariennes lii bis 

20. Dans les gorges de Takoumbaret. — Aspect des roches de 

Mouydir. — Le redir et la pierre de Takount-Arak. — Dans 
le Ahaggar, en route vers Tamounrasset. — Le P. de F. à 
Tamounrasset iO bis 

21. Moussa-Ag-Amastan, aménoukal des Kel-Ahaggar. — Fantasia 

de guerriers Kel-Ahaggar. . , 96 bis 

22. Retour de Tamounrasset. — Le P. de F. — L'oasis de Endid 

(Ahaggar).— Autre vue de Toasis de Endid iH bis 

23. Notre camp à l'oasis de Silet (Ahaggar). ^ Curage des trous 

d'eau de Silel 120 6 w 

24. Le redir de Tamada. — Dans le Tassili de l'Adr'ar' .... 134 bis 

25. Dans le Tassili de rAdr'ar' 138 ô/x 

26. Dans l'Adrar des Ifor'as. — Retour du puits vers le campement. 

— L'Adrar de Tin-Daoudaouan. — Mokhammed Ferzou, chef 
réel des Ifor'as, à Tessalit. — Ma tente sous les palmiers de 
Tessalil. — Roches de l'Adrar. — Arrivée au puits de 
Tasekdem IGO bis 

27. Dans l'Adrar des ifor'as. — Barca dans les rochers de Tessalit. 

— Une tente chez les Ifor'as. — Un campement chez les 

Ifor'as idd bis 

28. Dans l'Adrar des Ifor'as. — Ruines d'une kasbah au puits de 

Hassaoua. — Un trou d'eau à Tahorl. — Les gorges de 

Tahort 170 bis 

29. Dans l'Adrar des Ifor'as. — Les chèvres à Tahort. — L'abreu- 

voir des chèvres 172 bis 

30. Dans l'Adrar des Ifor'as. — In-Tebdoq, un puits à bascule. — 

Cultures à In-Tebdoq. — Abreuvoir à un puits dans l'Adr'ar'. 

— L'abreuvoir des chèvres à Telia. — Un tcbouraq. — La 

kasbah de Bai à Telia. — Roniers 176 bis 

31. Ruines de Es-Souk. — Aspect général des ruines de Es-Souk. 

— Les restes de la grande mosquée d'Es-Souk. — Un pilier 

de la loggia de la grande mosquée d'Es-Souk 208 bis 

32. L'oasis de Kidal. — Une inscription tamachèque dans le rocher. 

— Ruines de la ville Sonraï de Kidal 212 /vi^ 

33. Le lieutenant Vallier dans l'Adrar de Dourît alibis 

34. Fenna, mon guide à cheval à Kidal. — Fenna à une. — Fenna 

et une jeune fille noble des Ifor'as. — Fenna, Daoud et 



416 TABLK DES GRAVUHES 

Planches Pages 

femmes d'i m r*ad à Kidal.— Fenna dévoilé,— Fenna et Barca 
devant les ruines de la grande mosquée d*£s-Souk. . . . âl8 bi» 

35. Types d*indig<^nes de TAdr'ar*. — Le jeune Daoud fils de 

Àleml'ar Ouan Sidi. — Daoud à cheval à Kidal. — Femmes 
d*inir*ad ifor'as à Kidal. — Une jeune fille des Ifor^as. — 
Jeunes garçons ifor'as de caste noble 320 (ha 

36. Gao, le poste militaire des européens. — Gao, une case indi- 

gène et le Niger 240 bis 

37. Gao. Cases indigènes. — Une autruche et cases des tirailleurs 

soudanais. — Un des arbres anciens de Gao et le Niger. — 
Le vieux Barca devant les cases de Gao. — Le poste de Gao 
vu du village. — Gao, retour du marché dans les palmiers 
au bord du Niger 346 bis 

38. Chasse à l'hippopotame. — Départ de Gao pour Tombouctou 

par le Niger. — Chasse au pélican, les victimes .... 350 bis 

CARTES 

Itinéi-airo d'Alger à Cotonou (Mission Arnaud-Cortior). .... 4 

Itinéraire transsaharien. — In-Salah à Gao 250 

Carte de TAdr ar* des Ifor'ass au i/750.000 dressée par le lieutenant 

Cortier de Pinfanterie coloniale 410 



LAVAL. — IMPRIMERIE L. DARNÉOUD ET C**