Google
This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project
to make the world's bocks discoverablc online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover.
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
publisher to a library and finally to you.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying.
We also ask that you:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for
Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.
+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe.
About Google Book Search
Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web
at |http: //books. google .com/l
Google
A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d'utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.
A propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl
r 'X
'T
s>ss
ENTRETIENS
SUR L'ÉDUCATION
DES FILLES
< • -•
« • •
i t t ■»*»>.
■•^ , '* . • '
LES OEUVRES DE M»* DE M A INTENON COMPRENNENT :
i» LETTRES SUR L'ÉDUCATION DES FILLES i VOl.
2" ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION i VOl.
3^ CONSEILS AUX JEUNES FILLES i VOl.
A° LETTRES ÉDIFIANTES 2 VOl.
5* CORRESPONDANCE GÉNÉRALE 4 VOl.
6*» MÉMOIRES, CONVERSATIONS, ÉCRITS DIVERS. . . i VOl.
Chacun de ces ouvrages se vend séparément.
HISTOIRE DE LA MAISON ROYALE DE SAINT-CYR
Par M. THlitOI*HIE.B liAVAIil^^B
1 beau Yolume grand in-8o avec gravures. — Prix : 10 fr.
• • ••
•••••••
• ••••• ,.••
• • ••• ••••• •
•••• . •;•••••.•.••
.• •• ••• • •
• . . •
• •.
•
•• • • -
•
Paris.— Imprimerie de Gustatb GRATIOT, 30, rue Mdiarine.
ENTRETIENS
SUR L'ÉDUCATION
DES FILLES
PAR M— DE HAINTENON
RBCITBILLIS KT PUBLIES POUR L4 PRBKIBRB FOIS
d'après les manuscrits et copies authentiques
AVEC UN COMMENTAIRE ET DES NOTES
PAR M. TH. LAVALLÉE
<IÎ^'ii<-^iLW^
N I
t:\v.Yi.
*• • • j •
W J •
PARIS .-/.%::. .- /.
CHARPENTIER, LIR^^.t/RîE-^ÉtrtTKUR
39, RUE DE L'UNIVERSlwV^; /.,J » ,-
1864
Les éditeurs-propriétaires se réservent le droit de traduction de cet ouvrage.
d îii »'l
• ••
PRÉFACE
Ces Entretiens * sont de deux sortes : avec les Dames de
Saint-Louis^ avec les demoiselles. Voici où et comment ils
avaient lieu :
Les Dames de Saint-Louis avaient^ dans le milieu de la
journée, une heure de récréation qu'elles passaient ordi-
nairement dans leur salle de communauté^ autour d'une
grande table, à converser librement et à travailler à Tai-
guille. M™* de Maintenon manquait rarement de venir à ces
récréations; elle y apportait son ouvrage, et, tout en tra-
vaillant, elle conversait avec les Dames, se laissant inter-
T sur toutes sortes de sujets, leur donnant des instruc-
tions, soit sur la conduite de la maison, soit sur l'éducation
des demoiselles, entremêlant le tout de nouvelles de la
cour, d'anecdotes particulières, d'exemples tirés de sa propre
vie. Les Dames étaient d'une curiosité extrême à assister à
ces entretiens, et comme toutes ne pouvaient le faire, étant
occupées aux diverses charges de la maison, elles répétaient
à leurs compagnes absentes ce qu'elles avaient entendu;
elles l'écrivaient, et elles finirent par en faire des recueils.
Nous avons dit dans la préface des Lettres sur l'Éducation
(page 12), que M*"" de Berval fut la première à faire un de
ces recueils, qu'elle le donna à lire à M"* de Maintenon elle-
' Nous pouvons répéter au sujet des Entretient ce que nous avons dit des
Lettres sur Véducation des filles. Ce ne sont pas des traités didactiques
renfermant un système complet, méthodique d*éducatlon et régulièrement ap-
plicable partout ; ce sont les opinions de fH^'^ de Maintenon sur Péducation
particulière qu'on devait suivre à Saint-Cyr| et qui se rattachent naturellement
i Péducatiou des filles éû général.
H PRÉFACK.
même^ qui le corrigea de sa main. Les Mémoires des Dames
confirment c^que raconte à ce sujet M"* de Berval : « Nous
entreprîmes, disent-elles, de mettre au net le recueil des
entretiens que nous avions eus avec M"* de Maintenon sur
Tesprit dans lequel nous devions entendre nos obligations,
et surtout celles qui regardent les classes et la manière de
bien élever nos demoiselles. Nous donnâmes à ce recueil
beaucoup de temps, et, après l'avoir transcrit plusieurs fois à
loisir, nous le montrâmes à M*"** de Maintenon, qui le lut
d'un bout à l'autre, qui mit bon et un apostille à cbaque
cahier par lequel elle adopte tout ce qui y est contenu. »
Enfin, on trouve dans les Lettres édifiantes (t. YI, Lettre uu)
une lettre de M"»« de Maintenon à M"« de Berval (1694) qui
commence ainsi : a Vous savez que je suis tombée d'accord
avec vous, que vous écriviez les réponses que je vous fats
sur les questions que vous me faites, afin que je les fasse
revoir et corriger, et que je ne laisse rien qui ne soit bon
et approuvé... »
Les Entretiens avec les demoiselles se passaient à peu
près de la même façon. Encore bien qu'il y eût à Saint-Cyr
un enseignement régulier et un ordre du jour, chaque
maîtresse disposait à peu près à son gré du temps et des
leçons. Elle ne faisait pas ce que nous appelons des cours ;
elle n'imppsait pas des devoirs; mais comme tout était
subordonné à l'éducation, elle profitait de tout, d'un mot,
d'une lecture pour faire des instructions morales à ses
demoiselles, pour les redresser sur leurs défauts, pour leur
donner des conseils sur leur vie actuelle et future.
D'après cela , M"® de Maintenon arrivait souvent à Tim-
proviste dans une classe ; elle prenait occasion , soit d'une
instruction faite par les dames ou répétée par les demoi-
selles, soit d'une question qui lui était adressée par les unes
ou les autres pour prendre la parole , et elle donnait ainsi
PRÉFACE. III
aux demoiselles 9 sur tous les sujets, les instructions les
plus variées, les plus attrayantes, les plus sages. Elle se
laissait interroger par les plus petites comme par les plus
grandes; elle répondait à toutes avec une patience, une
bonté égale à la justesse et à la droiture de son esprit; elle
mêlait aux préceptes les plus sévères des détails curieux,
des anecdotes agréables; puis après avoir recommandé à
ses chères enfants de mettre en pratique ce qu'elle leur
avait dit, elle les quittait, les laissant émerveillées de son
beau et doux langage, de sa raison pleine de grâce et
d'agrément.
Les Entretiens avec les Dames ne commencèrent à être
recueillis qu'en î694, à l'époque où Saint-Cyr fut changé
en monastère , où la maison prit une forme régulière , où
M'"^^ de Maintenon s'efforça , par des instructions plus fré-
quentes qu'auparavant, de rendre les Dames de Saint-Louis
dignes de leur sublime vocation.
Les Entretiens avec les demoiselles ne furent recueillis
qu'à dater de 1700. A cette époque , M*"' de Maintenon s'a-
donna entièrement aux classes , y allant tous les jours , y
faisant les fonctions de maîtresse, enseignant aux Dames,
par son exemple, à rendre leurs élèves « les plus parfaites
qu'il soit possible , selon Dieu et selon le monde. » ( Entre-
tien XXWU.) — «Je suis résolue, dit-elle dans un de ces
Entretiens, de me donner tout entière et de vous aider de
tout mon pouvoir à établir dans les classes un bon esprit,
et cette éducation solide dont je vous parle si souvent : celle
que nous leur avons donnée jusqu'ici a été trop extérieure
et trop superficielle. » (Entretien II.)
J'ai inséré dans ce volume tous les Entretiens de M^"" de
Maintenon avec les demoiselles , moins trois ou quatre qui
trouveront mieux leur place dans le volume intitulé : Con-
seils aux jeunes filles, etc. Quant aux Entretiens avec les
iV PRÉFACE.
Dames, je n'ai mis dans ce volume que les entretiens relatifs
à réducation^ d'autres qui sont entièrement remplis de
détails historiques auront naturellement leur place dans la
Correspondance générale ; enfin il en est quelques-uns que
j'ai entièrement supprimés; ceui-ci sont remplis uniquemrat
de détails inutiles à rapporter, sur la tenue intérieure de
la maison, les différentes fonctions des Dames, etc. : ils
n'offrent aucun intérêt pour nous.
Je répéterai pour les Entretiens sur l'éducation <^e que
j'ai dit pour les Lettres : « On ne saurait aujourd'hui
proposer entièrement et absolument pour modèles ces
instructions, si sages qu'elles soient. » On les trouvera sans
doute trop sévères, trop religieuses, trop monacales;
telles qu'elles sont et considérées seulement à un point
de vue littéraire, elles sont un spécimen très-curieux de
l'éducation du dix-septième siècle; elles complètent cet
épisode si plein de charmes qui forme l'histoire de la
maison de Saint-Cyr; enfin elles sont par elles-mêmes des
documents historiques très-précieux. Aussi me suis-je bien
gardé de retrancher certains passages qui fourniront de
nouvelles armes aux ennemis de M"""" de Maintenon : la
publication que j'entreprends des écrits de cette dame n'est
point faite dans un but d'apologie aveugle : c'est tout sim-
plement, et comme M. Guizot me l'écrivait récemment , « la
plus importante qui reste à faire sur le siècle de Louis XIY. »
Les Entretiens sur l'éducation sont, à l'exception de deux
que La Beaumelle a publiés à sa manière, entièrement iné-
dits; ils sont tirés des mêmes manuscrits que j'ai cités et
analysés dans la préface des Lettres sur Véducation.
ENTRETIENS
SUR L'ÉDUCATION
DES FILLES
ENTRETIEN PREMIER».
INSTRUCTION AUX DÂMKS DE SAINT-LOUIS.
( Avis meryeilleux pour les maîtresses des classes ' .)
1694'.
« Il faut commencer , mes chères filles , par faire
observer le règlement avec beaucoup de silence. Ne
vous pressez point d'entrer dans la conduite spi-
rituelle de vos filles ni de gagner leur confiance
pour les porter à Dieu-, soyez sérieuses et graves
avec elles. Ce que vous avez à faire, c'est de les con-
tenir, et non pas de les diriger*. Comptez que vous
aurez bien employé votre journée quand vous les
aurez empêchées de faire du mal-, qu'elles auront .
^ Recîteil des Réponses de if me de Maintenon, p. 99. (Voir,
sur ce manuscrit, la préface des Lettres sur l'éducation, )
* Les sommaires qu'on trouvera ainsi à la tête des Entretiens
appartiennent aux manuscrits.
3 Voir la préface de ce volume pour Texplication de cette pre-
mière date.
^ Mme de Maintenon entend par là diriger leur conscience :
c'était la tendance des Dames de Saint-Louis, qui voulaient donner
aux demoiselles une éducation trop monacale ; elle ne cessa de
combattre cette tendance et d'exciter les Dames à n'inspirer à
leurs élèves qu'une piété de séculières,
4
2 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION.
travaillé en silence • rju^elles n'àuf oilt point eu de
conversations particulières , je ne dis pas seulement
danâ ce fedtnrtièilcenietii , itiail; c^est là mëiliéure
conduite que vous puissiez prendre pour toujours.
Contentez-vous de les instruire sur leurs devoirs ;
semez et attendez les fruits avec patience, sans vou-
loir tout rectifier à la fois, sans les presser par l'in-
sinuation, par la confiance 5 Dieu ne béniroit pas
cette conduite dans laquelle on compte souvent trop
sur soi, et puis si elle profitoit à quelques-unes, vous
en verriez un grand nombre qui en abuseroient, qui
deviendroient familières, et que vous ne pourriez
contenir, ce qui est, encore une fois, ce que vous avez
à faire ^ c'est à leur confesseur à faire le reste; Gou-
vernez-les avec douceur, et que vos réprimandes
soient rares ^ tâchez plutôt dans vos entretiens de
leur inspirer l'amour de leurs devoirs-, prenez oc-
casion d'une fête, d'une lecture, d'une communion
pour les animer, pour les avertir d'une chose qu'elles
font mal -, ne les rebutez point par des corrections
fréquentes ou faites sur-le-champ, comme, par exem-
ple, si elles parlent dans le réfectoire, dans la marche,
ou qu'elles s'y dérangent : ce n'est point le temps
de les en reprendre, ou de les tirer par là manche
pour lés faire marcher sur une même ligne ] c'est là
ce qui les impatiente , et qui leur fait faire de sottes
réponses dont on est uti peu coupable par son im-
patience à les corriger, à quoi, pour l'ordinaire, on
ne réussit pas par cette précipation« Quand elles
sont en mouvement , elles ne vous entendent qu'à
dettiî , et ce que vous dites augmenté te dérange-
AVEC LBB DAMES DE SAINT-LOUIS (1694). 3
m^nt; s'il est considérable, redressez-le avec fer-
meté et à propos, sinon, ayez patience tant que le
bien surmontera le mal ; c'est l'avis que saint Paul
donne dans Tépttre d'aujourd'hui , et comptez que
quoi que vous fassiez, il y aura toujours quelques
filles qui parleront ou se dérangeront; il est impos-
sible que dans le grand nombre cela soit autrement. »
Nous lui demandâmes' l'explication de ce qu^elle
avoit dit quelques jours auparavant, qu'il ne falloit
pas entrer dans la conduite de nos filles, n C'est,
nous dit-elle , pour les commencements que je vous
ai parlé , où vous ne les connoissez point encore ; il
vaut mieux y entrer trois mois trop tard que trois
mois trop tôt; car j'ai toujours bien compris qu'il
falloit parler en particulier à ces filles-là , les aver-
tir de leurs défauts, les animer pour la pratique de
la vertu, les aider à corriger leur naturel et à con-
nottreleur vocation (si elles sont en âge d'y penser),
sans pourtant en décider vous-mêmes ; . c'est dans
ces sortes de conversations qu'on peut leur dire
tout ce qu'on veut sans craindre de se commettre
et sans hasarder qu'elles vous fassent une sotte ré-
ponse qui seroit de conséquence en général; c'est
là, en un mot , la vraie occupation d'une première
maîtresse. Ce que je crois que vous ne devriez pas
entreprendre , c'est une direction suivie; il faut les
exhorter à avoir une grande confiance à leur con-
fesseur; les renvoyer quelquefois à lui quand elles
demandent des pratiques pour leur intérieur, leur
' Cesi, dans tous ces entretiens, M°>« de Berval qui raconte.
4 ENTRETrENS SUR L'ÉDUCATION.
oraison, etc. ; car souvent elles n'en demandent que
par curiosité : il faut pourtant les écouter, mais
couper court, surtout avec celles qu'on remarquera
aimer à discourir, et d'un caractère à tourner en
ridicule ce que vous leur diriez de meilleur et à
conter à leurs compagnes : Mon confesseur m'a
donné une telle pratique, et ma maîtresse une tout
opposée. Mais ce qu'il ne faut jamais faire , c'est
d'entrer dans leurs peines d'une manière qui les
amollisse, par exemple, entretenir la peine qu'elles
auroient d'observer leur règle , leurs répugnances
pour leurs maîtresses, entrer dans les affaires de
leurs familles pour s'insinuer dans leur esprit et s'en
faire aimer ^ car je ne veux pas dire qu'on ne doive
pas consoler une fille affligée sur un accident ar-
rivé à sa famille, mais ce qu'il faut éviter, c'est l'in-
utilité et l'amusement. »
Une de nous lui demanda ce qu'elle devoit faire
pour celles qui la pressoient de les voir, de les con-
duire, (t Vous ne pouvez, dit Madame, refuser de
répondre à une fille qui demande des conseils ; dites-
lui que vous voulez bien l'aider puisqu'elle le veut;
que voilà les défauts que vous avez remarqués en
elle, et qu'il faut qu'elle travaille à les corriger ;
qu'après cela vous verrez à lui dire autre chose.
Si elle persévère et qu'elle ne se rebute point de
ce que vous ne paroissiez pas bien touchée de sa
confiance, c'est une marque qu'elle y vient de
bonne foi, et alors vous pourrez l'aider, l'instruire,
la soutenir, observant pourtant toujours ce que je
vous ai déjà dit de ne pas trop parler, et de lespor-
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1694). 5
ter le plus que vous pourrez à une grande confiance
en leur confesseur. Ce que je vous dis est ce que je
ferois moi-même pour le repos de ma conscience ;
la leur sera toujours mieux entre les mains de leur
confesseur qu'entre les nôtres ^ Dieu attache une
grâce particulière à la conduite des confesseurs ; de
plus, vous ne pourriez suffire à tout.
« n faut, nous dit-elle sur quelques autres ques-
tions, que les maîtresses agissent avec un grand
concert ; mais sur cela je fais une grande différence
de celui qui doit être entre la première et la se-
conde, et celui qu'il doit y avoir entre les quatre maî-
tresses '. Les deux premières doivent régler ensem-
ble ce qu'il y a à faire , et dire ensuite à leurs aides
ce qu'elles doivent savoir et faire exécuter. Les maî-
tresses subalternes doivent veiller comme les pre-
mières, avertir de ce qu'elles voient et ne pas croire
qu'elles ne sont chargées des choses qu'autant
qu'elles ont d'autorité pour ordonner et pour punir.
Qu'elles ne trouvent pas mauvais si la première ne
punit pas toutes les fautes dont elles l'avertissent,
et qu'on ne les consulte pas ordinairement pour
le gouvernement de la classe. Quand même toutes
seroient capables de conduire les classes, ne com-
prenez-vous pas qu'il seroit impossible de penser
toutes de même , et fort embarrassant pour la pre-
mière d'avoir à prendre des conseils que souvent
* Il y ayait toujours quatre maîtresses à chaque classe : les
deux premières étaient ordinairement religieuses professes; la
troisième, novice; la quatrième, demoiselle noire. — Voir, pour
les détails, VHistoire de la Maison royale de Saint-Cyr.
4.
6 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
elle ne pourroit pas suivre ? et puis, qui veilleroit
vos filles pendant que vous vous assembleriez un
temps si considérable ou si fréquent, étant inévita^
ble qu'il n'y ait souvent des choses à dire et régler
dans le gouvernement d'un si grand nombre de
filles? Pour la première et la seconde, elles doivent
avoir plus de rapport ensemble, la première devant
l'avertir de tout ce qu'elle règle dans la classe pour
le général et pour le particulier, afin qu elle soit
toujours en état en son absence. »
Puis, changeant de conversation, elle dit : « Il est
très-bon de faire quelquefois ce que vous faites de-
puis deux jours, c'est-à-dire de faire travailler vos
demoiselles assidûment, sans aucune interruption,
pour les accoutumer à l'ouvrage, ou pour en finir un
pressé, ce que j'entends principalement pour les
grandes, car les petites ont trop de choses à appren*
dre pour qu'il convienne de le faire souvent. »
Nous lui dîmes que depuis quelque temps nou3
sentions dans nos demoiselles un esprit de mur-
mure, et qu'elles disoient bien des choses mal è
propos, et nous lui demandâmes s'il ne falloit point
fiaire quelque exemple pour l'arrêter, a II faut, dit-
elle, en ces occasions prier Dieu, et. agir avec biei)
de la discrétion. Je crois que vous rendrez vos filles
souples, par ne point faire d'attention à leurs petits
raisonnements : quand elles verront que vous i^e
faites pas semblant de les entendre, et que vous
prenez en riant un trait qu'elles lancent à dessein de
vous chagriner, allant toujours droit votre chemin,
elles cesseront de raisonner. Il ne faut jamais l^ur
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1694). 7
dir^, ni leur faire faire des choses déraisonnables,
mais il ne faut pas non plus toujours leur dire les rai-
sons que vous avez de les leur faire faire, parce que
alors elles \eulent aussi raisonner et faire des diffi-
cultés qui embarrassent. Qu'elles fassent donc tout
ce que vous jugerez à propos de leur faire faire ,
mais ordonnez-le sans hauteur, sans changer de ton
ni de visage, et dites avec un ton doux et ferme : Mes*
demoiselles, il faut faire cela aujourd'hui \ vous ne
ferez point un tel exercice-, vous n'irez point en tel
endroit 5 vous travaillerez tout le jour, etc. 5 mais
souvenez-vous toujours , et n'y manquez jamais, à
leur donner du temps pour prier Dieu l'après-midi
les jours que vous ne les mènerez pas à vêpres, afin
qu'elles prennent cette bonne habitude et la CQn-
servent toute leur vie. »
A une question que lui fit la dépositaire, elle dit :
« J'ai remarqué que vos filles ne se soucient point
de gâter leurs bardes, parce qu'elles comptent qu'à la
distribution il faudra bien leur en donner d'autres.
Les bleiLes * disent, quand on les en reprend : Il n'y
a qu'à prendre la mesure. Je voudrois bien qu'elles
les portassent avec des pièces quand elles les ont
rompues; qu'elles ne s'accoutumassent point à vivre
comme s'il n'y avoit qu'à aller prendre à la boutique
tout ce dont elles ont affaire , sans avoir l'attention
de le ménager, et pour les accoutumer à ce ména-
gement de leurs bardes , laissez-les manquer quel-
quefois de quelque chose-, faites-les attendre : cela
1 Les demûiselles de la classe supérieure et qui avaient de dix-
sept à vingt ans (Voir la préface des Lettres sur l'éducation, p. xvii}.
8 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
leur sera bon , car si elles ne savent pas ménager
ici le bien de votre maison, elles ne sauront pas mé-
nager celui de leurs parents. »
ENTRETIEN IV.
KXHORTÂTIOn AUX BBLIGIKUfKS DK 8ÀIH T-L O Ulf .
(Qu'il faut 86 faire estimer des demoiselles, éviter de parler de leurs défauts.)
31 décembre 1694.
Dans un chapitre^ du dernier jour de l'année,
où M"' de Maintenon se trouva , elle laissa parler
la mère supérieure ^, comme elle faisoit ordinaire-
ment quand elle y venoit, et quand la supérieure
eut fini , M"* de Maintenon ajouta : « Votre mère a
passé légèrement un article bien essentiel, c'est la
nécessité de vous faire estimer des demoiselles par
une conduite toute religieuse et régulière -, comp-
tez que l'empressement que vous avez à vous ins-
truire, et toutes vos questions qui partent d'un si bon
fonds, mes bonnes intentions , mes misérables dis-
cours, et tous les moyens que nous pourrions prendre
pour établir une vraie piété , une vertu solide et un
bon esprit dans vos classes, seront sans fruit si vos
demoiselles ne vous estiment pas, et elles ne vous es-
timeront qu'autant qu'elles vous verront vraiment
vertueuses et régulières. Vous ne sauriez croire
comme elles sont clairvoyantes sur vos moindres
* Lettres édifiantes, t. IV, p. 189.
' Assemblée générale des Daines de Saint-Louis.
« C'était alors M"e de Fontaines {\o\t \es l^et(re$ sur l'édu-
cation, p. 76).
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (lt94). 9
défauts , tout ce qu'elles en diroient, les comparai-
sons qu'elles feroient de vous autres, comme elles
sauroient démêler celles qui sont les plus exactes de
celles qui le seroient moins , comme elles diroient :
C'est une telle qui nous garde , nous pourrons l'en-
tretenir; c'est cette autre, nous n'aurons pas un
mot d'elle. Qu'est-ce à dire cela? sinon une telle
est régulière, et l'autre ne l'est pas.
« Il m'est revenu que, dans vos récréations, vous
parlez des défauts de vos demoiselles, sous prétexte,
dites-vous, que vous êtes leurs mères-, mais ce n'est
pas une raison pour divulguer dans une commu-
nauté des fautes et des défauts qui peuvent prévenir
contre elles et leur nuire beaucoup , surtout si dans
la suite elles vouloient être religieuses ici. Ce sont
des filles de seize à dix-huit ans , leur réputation
commence à n'être plus indififérente, et vous devez
la ménager aussi soigneusement que le christianisme
vous obUge à conserver délicatement la réputation
de notre prochain -, autrement vous pourriez bien
tout bonnement, et sans y penser, être aussi médi-
santes que nous autres dans le monde. Soyez cir-
conspectes dans vos paroles, soyez délicates sur la
charité -, vous savez mieux que moi combien il est
aisé de pécher considérablement en cette matière :
vous en instruisez les autres. Considérez toujours
avant que de parler s ce que vous allez dire a quel-
que nécessité ou utilité , ou du moins s'il est inno-
cent. Je ne vois pas à quoi peut servir de parler des
défauts de vos demoiselles; je vous ai dit quelque-
fois en riant que je vous abandonnois le prochain
10 ENTRETIENS SUR L'ÉDUGATION.
Touge * ; c'est une raillerie , et quoiqu'il y ait moins
de précautions à prendre à Tégard de ces enfants
dont les défauts à cet âge ne doivent pas faire grande
impression, jeferois cependant scrupule déparier
de ceux qui sont grands. Si vous étiez frappées de
ee que quelques défauts s'établiroient parmi vos de-
moiselles, ou quelque mauvaise coutume ou ma-
nière , je ne trouverois pas mal que vous dissiez en
général que vous craignez qu'un tel défaut ne se
glisse dans les classes, ni qu'on en cite même des
exemples ; cela vous instruit les unes et les autres,
vous précautionne ou vous relève-, niais je ne
voudrois jamais que l'on nommât les demoiselles
qui ont ces défauts-, je trouverois même moins d'in-
convénient à marquer positivement quelle sorte de
faute quelqu'une auroit faite que de dire : C'est une
humeur difficile , c'est un esprit mal fait , c'est un
mauvais caractère, car ces choses-là notent toujours
d'une manière très-fâcheuse, et ne manquent point
de laisser une mauvaise impression. »
Quand IW' de Maintenon eut cessé de parler,
la mère supérieure lui demanda pardon, au nom de
toute la communauté, des fautes qu'on avoit faites
pendant toute l'année ; elle répondit : « Je vous l'ac-
corde de bon cœur, mes chères enfants , et je suis
pleine d'espérance que nous allons faire merveille
à l'avenir-, je suis résolue de me livrer tout entière,
et de vous aider de tout mon pouvoir à établir dans
nos classes ce bon esprit et cette éducation solide
^ Les petites filles de la classe rouge qui n^avaieut que de sept
à dix aus.
AVEC LES DEMOISELLES BE SAINT-CTR (1695). 11
dont je vous parle si souvent*, celle que nous leur
avons donnée jusqu'ici a été trop extérieure et su-
perficielle ^ ; travaillons toutes ensemble à la rendre
chrétienne, raisonnable et solide. Je vous demande
pardon si je vous parle si librement aux récréations,
si je vous dis quelquefois des choses trop dures \ je
me persuade que vous ne vous en offensez pas, parce
que vous voyez le cœur dont elles partent , et que
je n'envisage que votre utiUté , et le bien de votre
établissement. Je suis bien fâchée de vous donner
mon esprit^ mes idées, mes maximes particulières,
et je puis vous assurer que je ne vous fais aucune
décision qui soit un peu importante, que je ne Taie
auparavant consultée plus d'une fois à des personnes
capables de m' éclairer.
ENTRETIEN IH».
IlflTftDCTlON AUX tfSHOISSLLBS DB «AINT-CTR.
(Des qualiiéé l}âe doit aVoir lé réritabld piété. )
Janvier 1695.
La première maltresse de la grande classe^, qu'on
appelle communément classe bleue^ à cause qu'elles
portent un ruban de cette couleur, dit à M™® de
Maintenon : « Il y a longtemps , Madame , que vous
^ Voir la préface de ce volome et V Histoire de la Maison royale
de Saint'Cyr,, eh. VÎ.
^ Lettres édifiantes, t. IV, p. 301.
' C'était alors Mm« de Loubert (Voir les isîtres sur Véduca--
tUm, p. 54 ).
12 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
avez la bonté de me faire espérer que vous renou-
vellerez à nos demoiselles Vinstruction que vous
leur avez déjà faite des qualités que doit avoir la vé-
ritable piété. — Est-ce qu'elles n'en ont plus nulle
idée ? dit-elle : Je veux bien la répéter, car il n'y a
rien de si nécessaire que de la bien entendre^ je
leur ai dit, ce me semble, que la véritable piété doit
être solide, droite et simple. » Et adressant la parole
à M"* de Feriol, elle lui demanda ce que c'étoit
que la piété solide. La demoiselle lui répondit :
« Vous nous avez dit , Madame , que c'étoit de con-
sulter Dieu dans toutes ses entreprises. — Oui, dit
M"*' de Maintenon, afin d'agir en toutes choses par
les principes de la religion , par préférence à ses
intérêts temporels et à son inclination naturelle.
Par exemple , un père et une mère veulent marier
leur fille 5 il se présente deux partis ; l'un est plus
riche que l'autre , mais de mauvaises mœurs -, ils
voient clairement que leur fille sera malheureuse
et ne pourra vivre chrétiennement avec lui; l'autre
a moins de bien , mais est honnête homme : lequel
des deux devroit-on choisir? c'est sans doute le der-
nier. Cependant c'est ce qui ne se fait point dans
le monde ^ mille livres de plus ou de moins décident
d'un mariage; c'est pourquoi il y en a si peu d'heu-
reux. Un autre exemple encore : un homme a plu-
sieurs enfants -, il veut donner son bien à l'aîné; pour
cela il destine les autres selon sa fantaisie, sans con-
sulter Dieu ni leur volonté : je veux, dit -il, que
mon aîné ait mon bien, et pour cela je ferai celui-ci
d'Eglise -, je veux marier ma fille, et pour cela je ferai
AVEC LES DEMOISELLES DE SAINT*CTR (1695). 13
les autres religieuses , sans me mettre en peine si
elles ont vocation ou non : voilà un manque de piété
solide. Une personne a un procès -, si elle a de la
piété, elle examinera si la cause est juste, si ce n'est
pas sa partie qui a raison -, si elle découvre que c'est
elle qui a tort , elle se démettra de ses prétentions
et cessera de plaider. Une personne est-elle dans le
cas de choisir un état de vie , il faut que Dieu soit
sa première vue, et qu'elle ne fasse rien sans l'avoir
consulté; si elle agit autrement, elle n'a point de
piété solide, — Mais, ajouta M*"* de Maintenon,
qu'est-ce que la piété droite ? — C'est, répondit une
demoiselle, de faire chaque chose en son temps. ^ —
C'est bien cela, reprit M*"' de Maintenon , mais c'est
aussi de conformer sa piété à son état : par exemple,
si vous vouliez aller visiter les malades pendant
que vous êtes à Saint-Cyr, vous voyez bien que votre
piété ne seroit pas droite, puisque vous ne le pouvez
pas», cela sera bon quand vous n'y serez plus, et
qu'étant chez vous, vous aurez la liberté d'aller vi-
siter les malades de votre village, ou ailleurs -, il le
faudra faire avec les bienséances convenables, les
consoler, leur donner quelque chose si vous le pou-
vez, ou les assister d'une autre manière : alors votre
piété sera droite parce que cette pratique sera de
votre état. Si une Dame de Saint-Louis vouloit avoir
les yeux bien fermés quand il faut vous regarder, ne
ht trouveriez vous pas bien dévote? oui, mais, sa dé-
votion seroit de travers, puisqu'elle la doit faire con-
sister à remplir ses devoirs , et elle ne le feroit pas
si elle vouloit prier quand il faut vous regarder et
2
14 BNTHBTIEIIS SUR l'ÉHOGATION.
reillef sur vous* Si une personne mariée étoit tout
le jour à Féglise en oraison^ abandonnant sa famille
à une femme de chambre, ou même à une servante,
sa piété iie seroit pas droite , parce qu'elle est obli-
gée de yeiller sur ses enfants et sur son ménage ^ et
non pas d'être toujours à Féglise. Mais voyons ce
que c'est que la piété simple : c'est de ne point
chercher de raffinement dans la dévotion, ni de nou^
veau té dans la doctrine et dans les livres; il ne faut
point être curieuse ni en bien ni en mal ^ car nous
sommes dés ignorantes ^ et n'en devons pas être
honteuses; nous n'avons point de science, mnsi
nous sommes incapables de juger dé ce qui est bon
ou mauvais* Ayez peu de livres ^ et des plus com-
muns ) et surtout n'en lise:^ jamais de suspects , ni
pour la doctrine ni pour les mœUrs; lisez ceux que
vous avez bien choisis, cinquante fois^ cent, si vous
voulez, et enfin jusqu'à ce que vous ayez mis en
pratique ce qu'ils enseignent, car c'est la fin que
nous devons nous proposer dans toutes nos lectures
spirituelles. »
ENTRETIEN IV'.
âTBC tBt 1>ÀHBS 1>B ftAIH T-LOOlt.
1695.
.. « Parlons un peu de la maîtresse générale^, dit
' Recueil des réponses, p. 4.
* Voir, sur les fonctions de la maîtresse générale^ V histoire de
la Mainon royale de Saint-Cffr, p. 127.
AVEC LES OAVES DE SAINT-LOUIS (1695). 15
IP*' 4u Tourp •,-!— YolontieFs, répondit Madame-, j'en
parlerai mieux que d'aucune officière, car c'est une
charge que j'ai créée : je pensai que les maltresses
ne pQuvoient être trop renfermées dans leurs classes,
et que pour cela il falloit charger une personne dm
tout C9 qui concerne les demoiselles au dehors, qui
se mêlât de leur entrée dans la maison, de leur sor-
tie, de leurs lettres, des parloirs, et enfin qui eût la
vue sur elles dès qu'elles sont hors de la classe. Je
dirai donc, dit Madame en riant, pour répondre à
ce que vous me demandez, que je pense de la mai-
tresse générale ce qu'on dit de la méthode d'oraison,
qu'elle est donnée pour aider, et non pour embar-
rasser, c'est-à-dire que la maîtresse générale doit
soulager les maîtresses, aller à leurs classes quand
elles la demandent, ou quand il y a quelque chose
de conséquence^ mais hors de là n'y guère paroître,
et ne point jiUer les importuner, les laissant faire au
dedans de leur classe comme elles l'entendent, car,
puisqu'elle^ ont la peipe, il est juste qu'elles en aient
Fautorité, et elle leur est même nécessaire pour gou-
verner les demoiselles, qui s'en mpqueroiept bientôt
si elles remarqqoient qu'elles fussent dépendantes de
la maîtresse générale pour les punir et pour les ré-
compenser, et rien ne diminueroit l'autorité des mat-
tresses particulières comme de voir à tout propoa
une maîtresse générale les tenir, régir et gouverner.
— Mais, dit une de nos sœurs, si quelque maîtresse
^ Elle était alors maîtregse générale. Voir la DOte 2 de la
p. 120, des Lettres sur V Éducation.
16 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
corrigeoit trop, ou donnoit trop de relâchement, ne
devroit-elle pas y mettre ordre ? — Comment le
saura-t-elle, répondit Madame, puisqu'elle doit aller
rarement aux classes? Il faudroit que cela fût bien ex-
œssif pour venir à sa connoissance ; et en ce cas, elle
devroit en parler aux maîtresses ou à la supérieure.
J'ai été aux Ursulines *, et je me souviens que quand
la maîtresse générale venoit aux classes, c'étoit une
nouvelle dont on parloit quinze jours devant et quinze
jours après 5 elle avoit sa robe et ses manches re-
troussées, et nous tremblions de respect. Ces per-
sonnes de grande autorité doivent se rendre rares.
Après cela, pourtant, les maîtresses ne doivent point
être blessées de voir la maîtresse générale parler aux
demoiselles en particulier. Elle ne sauroit pourvoir
à leur établissement et connoître ce qui leur con-
vient pour le choix d'un état, qu'elle ne juge par elle-
même de leurs dispositions -, mais cela ne regarde que
la grande classe. )> On demanda encore à Madame
comment il falloit entendre Varticle de la constitu-
tion qui dit que la maîtresse générale veillera sur
la conduite des maîtresses. « Cela s'entend, dit-
elle, pour ce qui regarde les demoiselles, et non
pas pour ce qui regarde les maîtresses personnelle-
ment, car, pour être aux classes, ne sont-elles pas
toujours du corps de la communauté?»
* Aux Ursulines da faubourg Saint-Jacques, où elle fut élevée
depuis Vàge de onze jusqu'à treize ans.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1695). 17
ENTRETIEN V.
AVEC LB8 DAMBS DB S A I TV T - L O U 1 S.
(Laisser les demoiselles parler en particalier à lenrs pères et mères, leur
inspirer pour eax les sentiments qu'elles doivent avoir, mais ne laisser
pas de les accompagner ^ . )
1695.
« Il n'y a rien de plus raisonnable, nous dit un jour
Madame, sur plusieurs questions qu'on lui faisoit,
que de laisser à vos filles la liberté de parler en par-
ticulier à leurs pères et à leurs mères : cela est né-
cessaire pour entretenir le respect et la tendresse
qu'elles leur doivent, et que vous ne pouvez trop
leur inspirer^ il faut leur apprendre à les respecter,
à les servir, à les aimer, même malgré leurs défauts 5
vous devez les instruire sur les commandements de
Dieu avec beaucoup de soin, et leur faire voir que
rien ne peut les dispenser du respect et de l'amitié
qu'elles doivent à leurs pères et mères. Il y aurait de
la dureté à empêcher qu'un père parlât en particu-
lier à sa fille 5 qu'il ne pût lui demander si elle est
contente, quel parti elle veut prendre; lui dire en
confiance qu'il est mal dans ses affaires, et qu'il n'a
pas de pain. Si vous craignez qu'il veuille l'obliger à
se faire religieuse, ou qu'il tâche de la détourner si
elle en a envie, il vous resteroit assez de temps pour
détruire ce qu'on lui auroit dit de déraisonnable, et
puis en un quart d'heure de conversation il seroit
* Recueil des Réponses ^ p. 85.
* I^es demoiselles ne sortaient jamais, et leurs parents ne pou-
vaient les voir que quatre fois Tannée.
18 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
difficile qu un père jetât un grand poison dans le
cœur de sa fille \ car je ne voudrois pas que ces visites
fussent longues, qu'on demeurât deux heures à at-
tendre qu une mère eût caressé sa fille ^ il faudroit
dire honnêtement que vos occupations ne yous per-
mettent pas de si longues visites, et qu'on dit bien des
choses en une demi-heure -, et quand je dis en parti-
culier, c'est-à-dire parler bas si elles veulent ^ mais
il faut toujours demeurer là pour voir ce qui se passe,
autrement elles recevroient, elles donneroient des
lettres, d'autres gens pourroient venir les voir quand
on les croiroit seules : il n'y auroit nulle sûreté. »
ENTRETIEN VP.
AVBC LB8 DAMBS DB S AI R T - LO U IS.
1695.
Madanie répondit à la maîtresse générale (M™* du
Pérou), quil'avoit priée de savoir de M. Fagon* s'il
étoit nécessaire d'user de vin ' à ses repas quand on
prenoit du quinquina, qu'il n'y avoit nulle nécessité,
surtout à de jeunes personnes, que cela pouvoit
échauffer. Elle ajouta qu'il ne falloit point accou-
tumer les filles à en boire 5 elle rejeta ce qu'on lui
^ Recueil des Réponses, p. 17 .
< « C'est le premier et le i)lus fameux médecin de la cour. »
9 Les demoiselles, ainsi que les Dames, ne buvaient que de l-eaa.
Ce régime était celui de toutes les maisons de femmes. On peut
observer, à ce sujet, que Téducation corporelle était autrefois
beaucoup plus dure qu'aujourd'hui : nous en Tçrrop» d'autres
exemples.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1695). )9
dit de quelque occasion où Fou avoit cru qu'il en
ia\loii donner à quelques demoiselles, entre autres i
une, pitrce que, disoit-ou, elle étoit d'un pays où Top
en buvpit beaucoup : « Fort bien, dit-elle en riant,
nous leur apprendrons à s'enivrer de crainte qu'elles
ne. paroissent sauvages aux buveurs de leur pro-
vince quand elles y seront retournées. Il n'y auroit
pas grand danger qu'elles n'apprissent point ici à
connoître le vin. » Elle termina la raillerie en disant
que l'usage en devoit être fort rare, et que souvent
on s'imaginoit, faute d'expérience, qu'il étoit né-
cessaire poqr des incommodités auxquelles il étoit
contraire ^
ENTRETIEÇI VU«.
(f ovrner à VvUlit^ àf$ «nfants le» papitions qa'oo leuf fiit. )
« Il faut tant qu'on peut, pour punir et corriger les
enfants, se servir des choses qui, en leur servant de
pénitences, tournent encore aies former \ par exem-
ple, faire tenir debout, droite, les pieds bien en de-
hors, une petite fille de mauvaise grâce, ou qui ne
sait pas se tenir en place-, mais il ne faudroit pas que
1 Ifme de Maintenon dit dans uqe lettre à M»e de la Viefville,
abk^sae de Gooierfentainfl : « 4e vois tous leâ jours guérir de^
maux d'eatomac en quittant la viu. Je suis 4ans ma soixante-
douzième anii^e, et je ne bqjs que de Teau ; c'est une erreur dana
les ûllea que Tusage du viii. » (Ititires efAvis, p. 19.9.)
* Recueil des Répmmes, p. 8Q.
20 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
cela fût bien longtemps, et il faut plutôt leur faire
de petites punitions qui les humilient et qui les con-
traignent, que des choses pénibles qui puissent nuire
à leur santé. Quand vous leur faites aussi répéter
des cérémonies, ne les faites pas tenir debout ou à
genoux, les enfants n'en ont pas la force. »
ENTRETIEN VIII«.
IirSTRUCTION AUX RBLIGIBU SB8 DB BAIRT-LO Q 18.
( Qae les lectnres profanes les pins innocentes sont toajonrs dangereuses^ . )
Juin 1696.
Monseigneur l'évêque de Chartres ayant parlé,
dans Vexhortation qu'il fit aux demoiselles qu'il ve-
noit de confirmer, contre les chrétiens qui se plaisent
à la lecture des livres profanes, M"' de Maintenon
dit aux rehgieuses de Saint-Louis à cette occasion :
<( Je les crois fort dangereux, surtout aux personnes
de notre sexe, qui sont naturellement curieuses. —
* Lettres édifiantes, t. IV, p. 421. — Recueil des Réponses, p. 7
et 534.
* Cette instruction paraîtrait d'une rigidité excessive si Ton ne
songeait à l'époque où elle fut donnée. Nous avons déjà dit ailleurs
que réducation de Saint-Cyr fut, dans Torigine, superficielle et
mondaine, qu'elle amena de graves inconvénients, qu'il fallut
la réformer, et que Mme de Maintenon, passant d'un excès à un
autre, proscrivit, à Saint-Cyr même, les choses les plus innocentes.
Ce fut dans cette ferveur de réforme qu'elle donna l'instrucUon
qu'on va lire, et où l'on trouvera d'ailleurs, toute sévère qu'elle
soit, les préceptes les plus sages; mais il est certain (voir la note
de la page 179, dans les Lettres sur V éducation) que ces conseils
outrés ne furent point observés à la lettre, et que l'instruction
générale, encore bien que subordonnée, dans Saint-Cyr, à rédu-
cation morale, ne cessa pas d'y être en honneur.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1696). 21
Qu'entendez-vous, dit M""* de Glapion, par ces li-
vres profanes? sont-ce seulement les romans? — Il
y a, répondit M""' de Maintenon, des livres mauvais
par eux-mêmes, tels que sont les romans, parce qu'ils
ne parlent que de vices et de passions ; il y en a d'au- .
très qui , sans l'être autant, ne laissent pas d'être
dangereux aux jeunes personnes, en ce qu'ils peu-
vent les dégoûter des livres de piété, et qu'ils en-
flent l'esprit, comme, par exemple, l'histoire romaine
ou l'histoire universelle, du moins celle des temps
fabuleux. — Mais, dit M"® de Blosset, vous met-
tez ces histoires au rang des livres profanes? —
J'appelle livres profanes, ma sœur, répondit M"' de
Main tenon, tous ceux qui ne sont pas pieux, quoi-
qu'ils soient innocents, dès qu'ils n'ont pas une vraie
utilité. Apprenez à vos demoiselles à être "xirême-'
ment sobres sur la lecture ^ à lui préférer toujours
r ouvrage des mains^ les soins du ménage, les devoirs
de leur état\ et si enfin elles veulent lire, que ce ne
soit que des livres bien choisis, propres à nourrir
leur piété, à former leur jugement et à régler leurs
mœurs. Un bon esprit fait toujours un bon usage de
ce qu'il lit, et le tourne à son profit de façon ou
d'autre -, mais un mauvais esprit en abuse, ou pour
s'enorgueillir, ou pour d'autres travers, dont vous
devez vous efforcer de garantir votre jeunesse. »
M"* de Rocquemont lui demanda si on ne pouvoit
jamais citer aux demoiselles des exemples vertueux
des sages païens de l'antiquité et des philosophes,
* Voir les Lettres sur V éducation ^ p. 49.
92 ENTRETIENS SDR L'ÉIIDGATI61I.
puisque les plus saints livres en sont pleins? « Jq
craindrois fort, répondit-elle, que tous ces grands
traits de générosité et d'héroïsme ne leur élevassent
par trop l'esprit, et ne les rendissent aussi vaines et
précieuses qu'elles Tétoient dans les commence»
ments, où nous avions pris cette sorte de manière de
les instruire ; vous avez vu combien tout ce que nous
en mêlions dans nos instructions les avait gâtées, et
quelle peine nous avons eue à les ramener à la sim-
plicité convenable à notre sexe ^ C'est ce qu'il y a de
pernicieux dans ces sortes de citations, et encore
plus dans les livres tout profanes \ ils dégoûtent de
l'aimable simplicité du saint Évangile et de tout ce
qui tend à l'humilité, à la petitesse, au mépris de
soi-même et aux vertus vraiment chrétiennes. Je
crois qu'il ne vous en faut pas dire davantage pour
vous convaincre du danger de ces sortes de lectures
et de citations. Encore une fois, vos demoiselles ont
infiniment plus de besoin d'apprendre à se conduire
chrétiennement dans le monde et à bien gouverner
leur famille avec sagesse, que de faire les savantes et
les héroïnes ; les femmes ne savent jamais quà demi,
et lepey quelles servent les rend communément ftères^
dédaigneuses^ cau^euses^ et dégoûtées des choses so^
lides ^. Je suis si persuadée de ce que je vous dis, que
vous voyez que c'est la conduite que je tiens à l'é-
' Cette phrase explique I9 note 3 de la page 30.
* Ceci s'adresse directement aux Dames en gui )|me ^q Main«
tenon voulait arrêter la recherche des choses d'esprit, et princi-
paiement à M.^^ de Glapion, qui avait, disait-elle, un raffinement
de savoir.
AVEC LES BAMIS DB SAINT-LOUIS (1696). t9
gatd de ma tiièce ' ^ qui pourra cependant être un bon
partie et tout ce qiie j'exige de sa gouvernante^ est
qu'elle la rende une bonne fille^ douce, pieuse, bien-
faisante, charitable et bonne chrétienne. Mais pour
en revenir aux citations profaties, je ne m'oppose
point que, quand elles demandent ce que c'est, par
exemple, qu'Alexandre, on leur réponde simplement
et sans affectation que c'était un roi de Macédoine,
fort grand conquérant, et ainsi du reste ; que quand
TOUS leur faites quelque lecture où il se rencontre
de ces sortes de traits, voua les leur laissiez lire comme
le reste, en leur faisant remarquer en passant la dif-
férence qu'il y a entre ces actions qui paroissent si
belles en apparence et celles qui sont animées par
la religion et par la piété ; que les premières sont
punies en l'autre monde à cause de l'orgueil qui les
a fait faire, et les secondes couronnées de récom-
penses éternelles.
(c La vie des saints, les actes des martyrs, etc. , sont
tous remplis des noms des dieux, des empereurs et
des philosophes païens^ ce n'est pas une raison pour
les leur ôter; il faut au contraire leur expliquer en
peu de mots, à mesure que les occasions se présen-
tent, ce qu'étoient ces empereurs, ces dieux, et en-
core bien plus ces saints martyrs dont nos histoires
< Mlle d'Aubigné, qui devint la duchesse de Noailles (Voir les
Lettres sur V éducation, p. 72).
• M^^B9L\bieTi{\o\T\eB Lettres sur Véducatwn, p. 73). ((Elle
disoity en parlant de Téducation que Madame Touloit qu'on donnftt
à sa nièce : Madame veut qu'on ne lui mette dans l'esprit que ce
qui peut servir à la rendre une botine fille. » ( Recueil des Ré-
pmues, p. 8.)
24 ENTRETIENS S13R L*ÉDUCATION.
sont pleines, mais avoir soin de les exciter au bien
ou à la haine du péché par la crainte et Vamour de
Dieu, et non pas par des exemples profanes qui, quoi-
que utiles en certaines occasions, ne laissent pas
d'exciter un orgueil qu'il faut détruire ensuite, et
qui est plus difficile à surmonter que les plus grands
vices 5 c'est ce qui reste à faire à la plupart de ceux
qui se donnent à Dieu : après avoir orné son esprit,
s'en être, pour ainsi dire, fait une idole, il faut né-
cessairement y renoncer , en faire un sacrifice et
le soumettre à l'humble doctrine de Jésus-Christ.
Croyez-moi , ne préparez pas tant d'ouvrage à vos
enfants, insinuez-leur partout l'esprit et les maximes
de Notre-Seigneur, qui en vérité n'inspirent que
la véritable grandeur. Si elles font quelque faute,
dites-leur : Comment accordez-vous ce que vous
dites ou ce que vous faites avec l'Évangile? Si vous
avez, par exemple, à combattre quelque acte de pa-
resse, citez-leur saint Paul, qui aimoit mieux tra-
vailler de ses mains, quoiqu'il fût^tout occupé à
prêcher l'Evangile aux nations, que d'être à charge
aux autres. Cette sorte d'éducation ne vous fera pas
tant d'honneur auprès des mondains -, mais souvenez-
vous toujours, mes chères filles, que vous ne les éle-
vez pas pour plaire au monde, que c'est pour en
faire des personnes toutes vertueuses, toutes sages et
toutes raisonnables -, je dis raisonnables, car quoiqu'il
faille les porter à embrasser de grand cœur la pra-
tique exacte de l'Évangile, il n'y faut mêler rien de
bas et de petit, ne leur point faire de contes, ne leur
en point faire accroire, ne leur point faire de crimes
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (l696). 25
de choses indifTéreiites, ne leur point donner comme
choses d'obligation celles qui ne sont que des con-
seils, enfin leur dire toujours vrai et ne rien outrer;
je crois que c'est le meilleur moyen pour les affer-
mir dans la piété, et que toutes les railleries des mon-
dains ne les pourront ébranler quand elles seront
certaines que vous ne leur avez jamais rien enseigné
de trop fort ou de faux.
« Quant aux livres que vous leur donnez, je vou-
drois qu'ils fussent bien choisis 5 ils devroient tous
renfermer le même esprit, sans s'écarter de ce que
doivent faire tous les chrétiens dans une vie simple
et commune. Ce que vous leur faites lire sur la
religion, quoique excellent, ne leur sert pas ordi-
nairement beaucoup-, elles croient que cela n'est
bon [que pour le cloître , et il est à craindre que
celles qui ne veulent pas s'y renfermer ne laissent
sous ce prétexte toute autre piété. Il arrive encore,
quand on leur Ut de ces choses si extraordinaires
et singulières, qu'après que l'on a passé bien du
temps à les lire, il en faut passer autant à leur faire
comprendre qu'elles sont plus admirables qu'imita-
bles 5 il faut, du moins, alors leur en faire tirer tout
le fruit qu'il est possible, en les portant en effet à
l'admiration que ces choses méritent, à adorer les
différentes conduites de Dieu dans ses saints, à leur
faire entendre qu'il faut les suivre avec fidélité quand
il les tient sur nous, et soumettre toujours ce qu'il
nous inspire aux lumières de ses ministres.
« Que vous avez besoin, mes chères filles, d'avoir
une piété plus éclairée, plus droite, et plus soUde que
26 ENtRÉTtENS StJft L*ÉDtCÀTlON.
sensible et démonstrative ^ pouf ne pas pfeiidrë le
ehange dans celle que vous deve^ inspirer à vos en-
fants 1 Accoutumez-les donô à écouter les lectures
avec simplicité, à s'édifier dé ce qui est bon, à s*âp-
pliquer ce qui leur est convenable et utile, à ne point
raisonner sur ce qu'elles n'enteiident pas, où qui
n'est pas de leur goût. On ne peut empêcher que
de certaines pensées ou réflexions ne viennent à l'es-
prit, mais il faut savoir lès taire et même les répri-
mer, et les étouffer en soi-même si elles étoient con-
traires à la foi ou au respect dû aux opérations de
Dieu dans ses saints. Je voUs conseille , dit-elle en
souriant, de les accoutumer à mettre tous les bons
auteurs au rang du prochain, de qui oti doit dire du
bien quand on en veut parler, et jamais rien de ce
qui poiirroit être mal ou qui paroîtroit l'être. »
M'^'' de Glapioii demanda s'il fâlloit âbsôlumëtit
interdire aux demoiselles l'histoire de France.
(( n est juste de connottre les princes dé sa nation,
dit M"*^ de Maintenon, et d'en savoir suflisamment
pour ne pas brouiller la suite de nos rois et leurs
personnes avec les princes des autres empires, dont
il convient aussi qu'elles aient une légère connois-
sancé pour ne pas prendre un empereur romain pour
un empereur de la Chine ou du Japon, un roi d'Es-
pagne ou d'Angleterre poUr un roi de Perse ou de
Siam-, mais tout cela sans règles ni méthode, et seu-
lement pour n'être pas plus ignorantes que le com-
mun des honnêtes gens ^ »
* Malgré ces recommandations rigoureuses, il est certain qU'on
apprenait à SaintrCyr l'histoire de France dans Tabrégé de l'abbé
AVEC LES QAMES DE SAINT-LOUIS (1696). 27
ENTRETIEN IX'.
AVBC LBS DAMBS DB 8A1NT-LOU18.
( Des services qae l'on peut tirer des demoiselles, ^t de U disqr^on
avec laquelle on doit en user. )
i696.
... Madame nous dit en une autre occasioi) a qu'on
pourroit tirer de grands services des demoiselles^,
mais qu'en cela il falloit un grand désintéressement
et s'oublier beaucoup soi-même ^ qu'une maîtresse
de classe qui ne penseroit qu'à ce quiTaccommode le
mieux ne voudroit jamais donner ses filles, qu'une
officière qui en auroit besoin les voudroit avoir trop
souvent , mais que les unes et les autres devroient
penser au bien de la maison et au besoin qu'ont les
demoiselles d'être instruites 5 que, outre la bonne
foi qui étoit nécessaire pour tenir ce tempérament,
la supérieure et la maîtresse générale doivent veiller
pour qu'on ne tombe point en Tune de ces deux
extrémités : c'est une balance qui penchera tou-
jours, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et qu'il
faudra de temps en temps redresser. Quoiqu'il soit
utile à la maison et avantageux aux demoiselles de
les faire agir, il faut bien prendre garde à ne les
point trop tirer de leurs exercices , car on s'aper-
cevra bien moins vite du tort qu'en recevroit leur
Le Ragois. Cet abbé était up neveu de Tabbé Gobelin , qui était
devenu, par la protection de M°te de Maintenon, précepteur du duc
du Maine. Ce fut par le conseil et avec Tapprobation de cette
dap^e qu'il composa ses Abrégéi d'|)igtoire.
' Recueil des Réponses, p. 13.
* Pour les besoins de la maison.
28 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
éducation qu'on ne s'apercevra de Vutilité de leurs
services , celle-ci étant très-visible , au lieu que
l'autre ne paroîtroit pas à la communauté; c'est
pourquoi une maîtresse qui verroit, par exemple,
que ses filles auroient été quelques jours sans lire,
devroit le dire à la maîtresse générale, et même à la
supérieure , pour empêcher qu'on ne les lui ôtât
trop souvent. »
ENTRETIEN X».
AVEC LBS DAMBS DB S A ITV T- L OU I S.
(Portrait d'une fiile propre à bien servir la maison.)
1696.
« Je vous prédis, dit un jour Madame, que Dieu
vous punira, comme il punit les autres religieuses,
si vous les imitez dans l'inhumanité qu elles ont
pour la santé des filles qu'elles reçoivent, ce qui
engage les filles à des déguisements bien contraires
à la simplicité, et à des contraintes qui en effet
nuisent beaucoup à leur santé, au lieu que si elles
osoient dire leurs incommodités on leur donneroit
de petits soulagements qui raccommoderoient une
santé délicate. Ces maisons, où Ton est si attentif a
ne prendre que des sujets d'une santé vigoureuse,
sont pourtant remplies de filles infirmes, vaporeuses
et visionnaires, et qui le deviennent après leur pro-
fession pour punir le défaut de charité de ces mai-
sons. Il le punira de même chez vous si vous avez
* Recueil des Réponses, p. 19 et 30.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1696). 29
la même àpreté. Je ne prétends pas, en vous disant
ceci, vous persuader qu'il faut remplir votre maison
de filles malsaines, mais seulement vous inspirer de
demeurer sur cela* dans des bornes raisonnables ;
ces bornes raisonnables servent, ce me semble, de
règle par rapport à la disposition présente des
filles sans raisonner sur un avenir fort incertain, et
ne pas juger, par exemple, sur un petit rouge qu'on
verra à une fille, décider que sa poitrine est atta-
quée. Il faut même encore que vous remarquiez que
vous recevez des filles dans un âge où elles sont
sujettes à des incommodités qui n'ont point de suite;
vous l'avez déjà expérimenté en plusieurs qui ont
présentement une santé robuste et que Ton con-
damnoit comme des filles qui toute leur vie dévoient
être infirmes. Quand on a un vrai sujet de croire
qu'une personne a véritablement la santé attaquée
d'un mal qui ne se guérira point et qui la rendroit
incapable des fonctions de la maison, je crois qu'il
ne la faut pas recevoir. Quand je parle de vos fonc-
tions, je ne veux pas dire qu'il soit nécessaire que
toutes vos religieuses soient propres aux travaux
pénibles de la maison-, c'est même à quoi on peut le
mieux suppléer, et par conséquent ce qui est le
moins important.
«Cette fille servira bien la maison » est une pbrase
que je n'aime guère, si l'on entend par là qu'elle a
bien de la force et de la vigueur pour soutenir son
travail ; ce que j'appelle rendre service à la maison
n'est pas d'avoir de meilleurs bras qu'une autre, les
bras ne sont pas ce qui vous manquera , vous en
3.
30 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGATIOM.
avez ici assez à votre disposition; ce que j'appelle
donc une fille en état de rendre service à la maison,
c'est une fille d'une piété solide, d'un sens droit,
d'une régularité exacte et en laquelle oa peut se
confier, à laquelle, par exemple, vous pouvez con-
fier toutes vos demoiselles, assurées qu'elles sont en
de bonnes mains, qu'elle ne leur laissera rien faire
de mal à propos, et ne leur donnera que de bons
exemples. Je croirois donc qu'une fille de ce carac-
tère devroit être reçue (quoiqu'elle fût délicate), par
préférence à la plus vigoureuse personne du monde
qui n'auroit pas ces qualités-la. Quand donc on vous
en présente une que vous soupçonnez d'une santé
foible, et qui avec cela est un sujet médiocre, je ne
balancerons pas à m'en défaire, parce qu'en effet
vous avez besoin de filles qui aient de la santé,
et qu'il ne convient de passer par dessus que lors-
que vous êtes récompensées par des qualités préfé-
rables a la santé. »
ENTRETIEN XIK
4TPC LB9 pAHBg QB SAINT-LOUIS-
(Sur le boa usage des talents. )
Septembre 1(^97.
Dans une conversation où l'on rapporta à M"* de
Maintenon cet endroit d'un examen qu'elle avoit
fait pour les religieuses de Saint-Louis : Fais-je tout
servir à la justice ? elle dit : « Il est vrai que je suis
* Lettres édifiantes , t. IV, p. 617. — Recueil des Réponses ^
p. 361.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1697). 31
continuellement frappée que comme nous tenons
tout de Dieu, nous devons aussi lui tout rapporter. Je
suis persuadée qu'il ne fait riçn en vain : il a dessein
que tout serve à sa gloire et à notre salut; ainsi il
faut faire valoir tout ce qu'on a reçu de lui, l'esprit,
le savoir, le crédit, l'autorité; c'est ce talent duquel on
rendra compte et qu'il faut faire profiter au double ;
c'est ce grain qui doit rapporter ou au trentième pu
au soixantième , ou même au centième. Je ne puis
croire que Dieu donne aucun avantage a personne
pour son seul plaisir; qu'une fille, par exemple, à
qui il a donné de l'agrément, de Vesprit, ou vfïév[\e
sans beaucoup d'esprit un certain air de plaire et
de se faire aimer , qui fait le plaisir des autres dans
la conversation, je ne crois pas, dis-je, que cette per-
sonne ait reçu rien de tout cela simplement pour être
aimée. Dieu veut que par son esprit^ ses manières en-
gageantes et ses complaisances, elle contribue à in-
spirer la vertu à celles qui la goûtent, et à les détour-
ner du mal. J'en dis de même de tous les avantages
naturels ou acquis ; je suis persuadée, par exemple,
que je dois rapporter à Dieu les complaisances que
je suis obligée d'avoir pour M"* la duchesse de Bour-
gogne', et que je lui plais, quand, à dessein de ga-
gner son esprit pour lui dire quelquefois des vérités
un peu fortes, j'entre dans ses plaisirs innocents jus-
qu'à jouer à cache-mitouche avec elle, parce qu'en
voyant que je lui accorde tout ce que je puis, elle se
rend à la raison sur les choses que je lui refuse, et
^ Elle n'avait alors que dix ans.
32 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
elle est bien convaincue que je ne la prends pas par
humeur. Je voudrois que vous eussiez à peu près la
même conduite pour vos demoiselles, ne leur faisant
sentir ce que l'autorité a de dur que dans la néces-
sité, entrant bonnement et prudemment dans leurs
plaisirs pour les gagner et les disposer à faire en-
suite plus volontiers ce que Ton souhaite d'elles.
Quoiqu'il s'en faille beaucoup que vous deviez avoir
pour vos filles les condescendances que j'ai pour
notre princesse, je serois bien fâchée, par exemple,
que vous les laissassiez divertir tout le jour comme
elle fait quelquefois, parce qu'elles ont de quoi
passer le temps utilement-, mais pour M"* la du-
chesse de Bourgogne et nos princes, nous sommes
trop heureux de les tenir dans une chambre, de les
y amuser par des petits jeux, et de les tirer par là
des lieux et des compagnies dangereuses où ils ap-
prendroient ce qu'il seroit à souhaiter qu'ils igno-
rassent toute leur vie. »
ENTRETIEN Xïï*.
AVEC LB8 DA1IE8 DE 8 A 1 N T<- L O 1 18.
(Exciter les demoiselles à chanter au chœur; elles n'y doivent porter
que des livres qui servent à prier ; ne pas charger leur nii^moiro. )
1698.
Madame resta un jour avec nous jusqu'à trois
heures-, la maîtresse générale lui demanda ce qu'elle
devoit répondre aux maîtresses qui la consultoient
pour savoir si elles ne dévoient point empêcher les
« Recueil des Réponses, p. S27.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1698). 33
demoiselles de porter des livres au chœur, afin de
les obliger toutes à chanter et à psalmodier avec la
communauté, comme elle avoit paru le désirer. « On
ne peut, répondit Madame, faire là-dessus une ré-
ponse positive, et on ne sauroit donner de règles si
générales qu'elles n'aient quelques exceptions. Il est
vrai que, généralement parlant, vous ne sauriez
trop porter vos filles à chanter et à psalmodier au
chœur 5 que vous pouvez même l'exiger de toutes les
rouges et de toutes les vertes, sans distinction de
celles qui ont de la voix ou de celles qui n'en ont
point, parce qu'il leur en peut venir en chantant-,
et leur faire regarder à toutes comme un grand
honneur de chanter les louanges de Dieu-, mais je
crois qu'on peut laisser aux premières maîtresses
des grandes classes la liberté d'en dispenser quel-
ques-unes, et qu'elles pourroient permettre à une
fille qui n'auroit point du tout de voix de porter un
psautier françois ou une Imitation. Je suis cepen-
dant persuadée que peu auront un véritable besoin
de cette dispense ; il est rare de trouver à leur âge
des personnes qui n'aient pas assez de voix pour
chanter avec tout le chœur, et il sera difficile de les
discerner d'avec celles qui le feroient par paresse.
Ce qu'il faut observer généralement, ajouta Ma-
dame, c'est de ne point permettre aux demoiselles
d'avoir au chœur d'autres livres que ceux' qui ser-
vent à prier. — Ne peut-on pas leur laisser porter
des livres à la messe, dit M"® de Montalembert *,
^ Anne de Montalembert , cousine de Mi°« de Maintenon , et
Dame de Saint-Louis.
34 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
pour empêcher qu'elles y soient oisives? — Il est
vrai, répondit Madame, que toutes ne sont pas assez
avancées dans la piété pour s'occuper de Dieu
sans secours, mais il faut bien distinguer les livres
qu'on leur peut permettre ; elles n'en doivent point
porter d'autres, encore une fois, que ceux qui ser-
vent à prier, comme, par exemple, le Psautier, V Imi-
tation^ les Soliloques de saint Augustin, un Exercice
pour entendre la messe, en s' unissant au prêtre. Il
seroit très-utile de leur apprendre à s'occuper des
mystères qui y sont représentés, et porter celles qui
ne sont pas capables de cette occupation à dire leur
chapelet ou autres prières vocales^ et non pas à
passer le temps à lire, parce qu'on ne vient point à
l'Église, et surtout à la messe, pour lire, mais pour
prier, et l'on seroit peu édifié d'elles dans le monde
si on leur voyoit un livre de lecture pendant toute
la messe ou vêpres , principalement les fêtes et les
dimanches à la messe. Je pensai l'autre jour en
aller ôter un que j'aperçus dans les mains d'une
demoiselle lorsque j'allois communier, et je l'aurois
fait si je n'avois appréhendé de les mal édifier. »
L'on demanda à Madame quels livres il ne leur
falloit pas laisser porter à l'Eglise : a Je ne leur en
laisserois point porter, dit-elle, ni d'histoires, quoi-
que pieuses, ni même de morale, à moins que ce ne
fussent des méditations; je ne croirois pas, par
exemple, qu'il fût à propos d'y porter les Conjes^
sions de saint Augustin, quoique ce soit un bon U-
vre. — Y pourroient-elles avoir Y Introduction^ de
^ U Introduction à la vie dévote était une des lectures ordi-
AVEC LES OAIES DB SMirr-LOUIS (1698). 35
saint Fran^ote de Sales? dit une de nos sœurs. —
Quoique ce livre soit excellent, répondit Madame,
il ne conviendroit pas d y lire quand on doit prier, à
moins que ce ne fût pour prendre les méditations
qui y sont. — H y a, dit M"' de Lagny, un cha-
pitre qui marque la manière d'entendre la messe
qui est merveilleuse. — Il seroit bon, reprit Ma-
dame, qu'elles le lussent avant que d'aller à l'Eglise,
et qu'elles le sussent même par cœur, mais ce n'est
guère le temps d'étudier la manière de bien en-
tendre la messe quand il s'agit dé l'èiitendre effec-
tivement.
« A propos d'apprendre par cœur, dit M™* de
Bouju, n'y a-t-il pas des mesures à prendre ou a gar-
der pour ne pas trop charger la mémoire des en-
fants sous prétexte de leur remplir l'esprit de bonnes
choses ? — Il ne faut jamais, répondit Madame, se
piquer de faire briller les filles en leur faisant ap-
prendre plusieurs choses par mémoire-, c'est une
vanité qui est ordinaire aux personnes qui élè-
vent les enfants : elles croient par là en faire de
petites merveilles; et, en effet, on les admire 5 mais
il est très-dangereux de pousser trop les enfants
sur cet article , on leur fait faire quelquefois des
efforts de tète qui nuisent beaucoup à la santé, qui
pourroient môme détraquer leur esprit-, et, après
tout, cela n'est pas fort utile, il vaut bien mieux que
naires à Saiut-Cyr. « W^ de Maintenon y prenoit souvent les
sujets de ses instructions et nous a bien recommandé d'en faire
apprendre par cœur aux demoiselles les plus beaux chapitres. •
{Mém. des Dames de Saint-Cyr.)
36 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION .
VOS filles sachent moins de choses et qu'elles les com-
prennent, et que les maîtresses s'occupent davantage
de former leur jugement que de remplir leur mé-
moire. — Seroit-il bon, dit M™* de Berval, de
faire apprendre aux enfants le Nouveau Testament
par cœur? on ne pourroit leur mettre rien de meil-
leur dans l'esprit. — Le Nouveau Testament, re-
partit Madame, est un livre si sacré qu'il ne doit être
lu que par les personnes qui ont assez de raison et
de piété pour s'en nourrir-, il ne le faut pas lire in-
différemment comme un autre livre, seulement pour
se remplir l'esprit, mais il faut en lire peu et méditer
beaucoup ; ainsi, je ne le permettrois point dans les
petites classes ] il suffit de leur faire apprendre par
mémoire l'épître et l'évangile des fêtes et des di-
manches, et quelques autres endroits choisis. Je
n'en permettrois la lecture dans les grandes classes
qu'à celles qui se distinguent par leur piété, encore
ferois-je attention à leur donner ceux qui seroient
les plus clairs et ne leur laisserois point lire les obs-
curs, dont elles pourroient abuser, tels que sont
certaines épîtres de saint Paul et l'Apocalypse. Si
vous en rendez la lecture commune, ajouta-t-elle,
elles ne feront aucun discernement de ce livre divin
d'avec les autres-, elles n'en seront plus frappées
quand elles seront en âge de le goûter. Notre infir-
mité a besoin d'être excitée par quelque chose de
nouveau; et qu'aurez-vous à leur donner quand
elles seront grandes, si vous leur prodiguez ce qu'il
y a de plus excellent dans un âge où elles ne peu-
vent encore en concevoir le prix? Il seroit utile de
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1699). 37
leur faire apprendre par cœur les psaumes ; ils leur
fourniroient Tesprit de saintes aspirations, elles n'en
pourroient guère abuser. V Imitation est encore un
excellent livre à leur faire goûter. »
ENTRETIEN XIIP.
▲ VBC LBS DAMBS DE SAINT-LOUIS.
(Ce qu'il faut dire aux demoiselles lorsqu'elles questionnent sur
les choses qu'on ignore. )
1699.
Madame nous dit souvent que quand il arrive que
les demoiselles nous demandent quelque chose que
nous ignorons , il ne faut nullement s'embarrasser
de leur dire qu'on ne le sait pas : cette simplicité ne
leur peut nuire; on n'est point obligé de tout savoir,
et il faut leur apprendre à elles-mêmes qu'il vaut
mieux paroître ignorantes que de faire l'habile. «Pour
moi, me dit-elle, je ne m'en embarrasserois pas du
tout. Si ce qu'elles demandent étoit une chose cu-
rieuse ou qu'elles dussent ignorer, je leur dirois : Je
n'en sais pas assez pour éclaircir votre question-,
mais je le saurois, je me garderois bien de vous dire
une chose qui ne servifoit qu'à nourrir votre cu-
riosité. Si elle étoit nécessaire à leur dire , je leur
promettrois de m'en instruire et de la leur dire
après *. ))
* Recueil des Réponses , p. 64 et 65.
^ ce G*est assez la manière dont M°i« de Maintenon répond aux
questions qu'on lui fait ; je ne sais si c'est pour nous apprendre
à le faire, ou si en effet elle ignore certaines choses ; je sais bien
4
3% ENTRETIENS SUR L'Ét)UCÀTI0N.
ENTRETIEN XIV».
▲ TBC LIS DAVBS O B SAINT-LOUIS.
(Ne se point décoon^er sdi' Pédacatioit, ooeuper les deinèiselfesj
travailler avec elles. )
1699.
Madame nous dit un jour qu'une des choses dont
nous devions nous garder étoit le découragement ;
<( Il faut^ dit-elle^ compter que, malgré vos soins et
vos instructions, vous aurez dés filles qui se per-
dront; il n'en faudra qu'une de ce caractère pour faire
murmurer tout le monde contre votre éducation j
quand il n'y en auroit pas qui portassent si loin le
dérèglement^ il est toujours vrai qu'il y en aura un
grand nombre en qui vous ne verrez pas sitôt le
fruit de votre travail. Mais si vous avez besoin de
fermeté et de courage , pour ne vous point abattre
par les mauvais succès, ou par l'incertitude oix Dieu
laisse même quelquefois d'avoir fait tout ce qu'on
auroit pu faire pour conserver les unes^ et pour en
ramener une autre de l'égarement, vous avez ausâ
de grands sujets de vous consoler en celles mêmes
qui ne marcheroient pas d'abord dans la vérité, car
outre que Dieu ne récompense pas votre travail par
rapport au fruit qu'il produit, il est certain que ce
seroit encore pis si elles n'avoient eu nulle éduca-
tion. Il est rare que des personnes qui ont connu la
qu'après un tel exemple ndbs ne devons pas noQ^ eiftbSttàsser
de montrer que ifoos en Igddrotis beaneodp. •{Ifûtë âé Jà^^ de
Bermt )
* Rmidld^s Éépensps, etc:, p. ad.
AVEC LBSi PAMES DE SAINT-LOUIS (1699). 39
vérité ne revieiment pas, et ne soient tqudiées dans
de certaips moments favorables , quand mém^ elles
auroient fait de grands écarts. Je trouve encore que
o'est une gra.nde consoktîpn de les ayoir préservées
juiiqu'à vingt ans de la corruption du siJK^lç ; il Y .9
peu de filles de cet âge dans le monde dont on n'ait
parlé; et quand ce seroit sans fondement, c'est tou-
jours leur rendre un grand service de les y mettre
av^c une réputation ^ns t^he qu'il y a lieu d'es-
pérer qu'elles y conserveront, car Tàge où ell^ sor-
fj^ni d'ici est un »ge où une fille est forniée pour
l'ordinaire , et elles y passent les années les plus
dangereuses de leur vie. C'est pne des grandes rsd-
sons que les gens sages, qu'on a consultés sur cet
établissement, nous ont données pour les garder
jusqu'à vingt ans; car ayant bien prévu la peine
que cela vous donneroit, on voulut d'abord vous les
ôter à quinze ans, mais vous jugez bien vous-mêmes
que si vous ne les aviez eues que jusqu'à cet âge,
vous n'auriez fait pour elles que ce que font les
maltresses d'école pour les filles qu'elles instruisent
pour la première communion, et à qui elles appren-
nent à lire et à écrire -, ce n'auroit pas été les élever
et les former comme vous faites en les gardant jus-
qu'à vingt ans. Il faut donc qu'animées par les
grands avantages de votre état, vous passiez par-
dessus toutes les difficultés qui s'y trouvent-, il faut
avoir une patience sans bornes pour attendre celles
qui ne font pas aussi bien que les autres; nous en
avons déjà tant vu qui , après avoir fort mal fait et
nous avoir donné bien de la p<^ipe, i^PUt présente-
40 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
ment de bonnes religieuses , ou font fort bien dans
les autres places où la Providence les a conduites.
Un des meilleurs moyens de les contenir est de les
occuper, les faisant travailler avec douceur, travail-
lant avec elles pour leur apprendre à bien faire l'ou-
vrage que vous leur commettez, et pour qu'elles
n'aient jamais lieu de croire que vous les surchargez
pour éviter le travail que vous pourriez prendre.
Il faut pourtant là-dessus être raisonnable : il y a
des rencontres où il faut les laisser faire , et où il
suffit de voir comment elles font -, la discrétion et
la bonne foi doivent vous régler dans ces rencon-
tres, et alors je suis sûre que les demoiselles seront
assez raisonnables pour n'être point blessées de ce
que vous les ferez travailler. »
ENTRETIEN XV».
ATBC LES DÀHB8 DK SAINT-LOUIS.
(Qu'on ne devroit point admettre dans la communanté une fille qui
ne seroit pas propre aax classes, quand même elle auroit du talent
pour les autres chaînes. )
1699.
Madame dit un jour que ce n'étoit nullement son
avis qu'on reçût une fille qui ne seroit pas propre
à l'éducation, quand même elle auroit du talent
pour les autres charges , parce que l'éducation des
demoiselles étoit notre principale affaire^ qu'elle
n'entendoit pas cependant qu'on dût exclure une
fille parce qu'elle n'auroit pas le don de la parole,
*■ Eecueil des Réponses, p. 63 et 64.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1699). 41
ni de la facilité pour rinstruction, quand d'ailleurs
elle pourroit être capable d'autres fonctions dans les
classes, puisque ce qu'on appelle éducation ne se ter-
mine pas à la seule instruction , et qu il y a mille
autres choses à faire dont une fille qui a bon esprit
peut fort bien être^capable \ qu'en ces cas les maî-
tresses devroient se partager ; que les unes instrui-
roient, et que les autres s'çippliqueroient au reste,
qui n'est pas moins nécessaire, mais qu'elle ne
croyoit pas qu'on dût jamais recevoir une fille qui
auroit une entière incapacité pour les classes.
ENTRETIEN XVP.
▲ VBC LBS DAMBS DB SAINT-LOUIS,
( Avec quelle douceur il faudrait remédier aux mauvaises coutumes qui
se seroient introduites dans une classe. )
1699.
M™* de Maintenon parlant aux religieuses de
Saint-Louis sur les demoiselles, elles lui deman-
dèrent comment elle feroit si elle étoit maîtresse de
classe : « J'y serois peut-être aussi embarrassée
qu'une autre, répondit-elle, quoique je vienne ici
décider. — Mais que feriez-vous , ajouta M"* de
la Haye', si vous étiez embarrassée? — Je re-
courrois à Dieu pour lui demander la lumière dont
j'aurois besoin, répondit M"' de Maintenon , et je
ferois simplement devant lui ce que je croirois de
meilleur. — Mais, madame, dit encore la même,
' Lettres édifiantes, t. VI, p. 687,
* Marguerite Lemétayer de la Haye-le-Comte, née en 1674,
murlc en 1706. Elle fit profession le 23 novembre 1695.
4.
42 ENT|lETI^Q}$ ^yR L'ÉDDGAT^)N.
si Vqh vpu§ pommoit première jïijiîtres^e et qu on
vous dit .coyftrn(5 h une religieqsp de Saiijt'^Louis :
Ma sœur , yoi)à un.e classe dont on you^ donne la
conduite, et que yous trouveriez dans les filles qui
la composent bien de$ défauts, de la paresse, de la
mauvaise hnnieur, de la grossièreté, de Tindocilité^
supposez mêmç que cptte cla53^ Pût été négligée,
qu'on s'y fût relâchée sur la vigilance, sur l'éducfi^
tion, que la règle n'y fût pas gardée; comment vous
y prendriez-vous pour remédier à tout cela et don-
ner à nos filles un autre pli ? changeriez-ypus tout
d'un coup tout ce que vous trouveriez de mal? —
Je m'en garderais bien, dit M"""* de Maintenons j'a-
girois plus tranquillement, je garderois exactement
les règles, l'usage et les coutumes générales 5 je
mettrois' ordre aux choses les unes après les autres,
mais en disposant tout avec douceur et modéra-
tion 5 je tâcherois pourtant d'en venir efficacement
à mon but, qui seroit cette éducation solide que je
vous prêche continuellement en détruisant leurs
défauts et en travaillant à les remplir de toutes les
vertus convenables à leur sexe ; je leur parlerois
souvent en général et en particulier. Si je voulois,
par exemple, attaquer leur paresse, je commencerois
par leur faire quelques instructions sur la nécessité
et la beauté du courage \ je leur dirois que je suis
résolue de les rendre courageuses, sans leur repror
cher qu'elles ne le sont pas-, je desc,endrois cepen-
dant dans le détail des fautes qu'elles peuvent faire
là-dessus 5 je leur ferois voir que c'est une grande
foiblesse de se plaindre à tout propos du froid et
AVEC USS DÀMEfi PB SAl]frrl<Q»|» (l699). 43
du chaud et des moiadres incommodités, ^t d'être
ei avisées pour fuir les plus petites contraintes. -**
Et si ajurès cette instruction, dit M"*'' de Ra^
douay ', vous les entendiez s'en plaindre encore et
que vous les vissiez, par exemple, s'enfoncer la tète
dans les épaules, que leur diriez-vous? — Je leur
dirois , répondit-elle : En avez - vous moins froid
pour vous en être plainte? Si cela Vadoucissoit, je
vous permettrois de le dire 5 mais puisqu'il ne vous
en revient aucun soulagement, je vous conseille de
supprimer vos plaintes. — Vous les railleriez donc
quelquefois ? lui dit M"' de Saint - Périer ^. —
Oui , r^ondit - elle , cela leur fait souvent mieux
sentir le ridicule de cq qu'elles foqt de mal à pro«-
pos qu^une réprimande sérieuse. -^ il leur arrive
quelquefois, dit M"** de La l^euville^, de montrer
tout ce qu'elles pensent, et de dire, par exemple :
Oh qpe j^mme telle chose I oh que je hais telle autre I
— Voilà justement , reprit M** de Maintenon , ce
que j'appelle une conduite déraisonpahle dont il
faut bien les défaire ! Je lisois, il y a quelques jours,
un entretien de saint François de Sales, où il dit
que ceux qui cherchent tout ce qui est conforme è
leur inclination ^ qui fuient tout ce qui leur est
contraire se privent par là de l'usage de leur raison,
qui fait la différence de l'homme et de la bètç, puis^
qu'au lieu d'agir par le principe de la raison que
* Voir les Lettres sur t éducation, p. 105.
• Voir les Lettres sur l'éducation^ p. 181.
> Sœur de W^ de La Haye. Elle fit professioB en 1 690, et mou*
rut en 1736.
44 ENTRETIENS SUR L ÉDUCATION.
Dieu nous a donnée, elles le font par Tinstinct na-
turel. Il est surtout très-mal de montrer ainsi ses
goûts et ses répugnances sur la nourriture -, il y a
en cela une bassesse dont les honnêtes gens auroient
honte, et si quelques-unes de nos demoiselles avoient
ce défaut, il ne leur faudroit pas souffrir. »
ENTRETIEN XVII*.
ATBC LB8 OÀMB8 DB SAINT-LOUIS.
(Sur certaines pratiques religieuses. )
1699.
... « Pour répondre à votre question, je crois qu'en
effet il y a des pratiques de piété tellement propres
aux religieuses, et même à des ordres particuliers,
que je ne pense pas qu'il convient d'en instruire les
demoiselles comme de choses auxquelles elles fus-
sent obUgées , et d'exiger d'elles qu'elles les prati-
quassent, comme seroit de ne se point excuser et
de ne vous point dire les raisons quand vous les
reprenez d'une chose qu'elles n'ont pas faites, ou
qu'elles ont cru devoir faire ^ pour moi, je pense que
j'écouterois leurs raisons si elles étoient bonnes, et
que je ne leur ferois pas une querelle de ce qu'elles
me les diroient, dès que ce seroit sans hauteur. Je
ne dis pas qu'on ne fît fort bien d'instruire et d'exer-
cer dans ces pratiques une fille qui voudroit être
religieuse, en lui montrant combien elles sont utiles,
et qu'elles sont en usage dans de saints monastères,
qu'on ne pût même montrer ce bien aux autres et
* Jtecueil des Réponses, p. 29,
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1699). 45
les y faire aspirer comme à l'exercice d'une grande
vertu ^ mais il y a bien des choses à faire aupara-
vant qui sont plus pressées : fuir le péché, pratiquer
le bien qui convient à leur état. »
ENTRETIEN XVIIP.
AYIC LB8 DAMB8 Dl 8 AIR T-LOC 18.
( Ne point remarquer les défauts des demoiselles, quand on n'en est
point chargé; en cas qu'on leur ?ît faire des fautes considérables,
on en devroit avertir. )
1699.
« Vous me demandez quelles sont les personnes
qu'il faut avertir des fautes qu'on verroit faire aux
demoiselles ; je vous assure que, pour moi, je ne
sais pas ce que vous pouvez remarquer dans la con-
duite des demoiselles que leurs maîtresses ne voient
mieux que vous -, vous ne devez pas les examiner,
n'en étant pas chargées. C'est, dites-vous, que vous
les avez vues badiner pendant que vous leur faisiez
le catéchisme, ou que vous en avez remarqué qui
étoient assises pendant le Magnificat ou la messe.
Eh bien! c'est peut-être une fille qui se trouve mal,
et qui prend beaucoup sur elle de n'être pas à Fin-
firmerie 5 c'en est une autre qui arrive et n'a jamais
ouï dire qu'il fallût être à genoux ou qu'il fallût prier
Dieu; ou ce sera un jour malheureux qu'elles ne
vous écouteront pas parce qu'elles auront vu un je
ne sais quoi qui les distrait, quoique d'ailleurs les
maîtresses en soient contentes-, je voudrois donc
* Recueil des Réponses, p. 31 .
|4
46 ENTRETIENS ^R L^ÉpiIÇATUm.
qu'on laissât les maîtresses m repos. S'il arrîvoit
pourtant qu'on remarquât des fautes 4§ quelque
conséquence, par exemple la sœur couvert qui
couche dans chaque classe, si elle yoyoit des choses
dont les maîtresses ne s'aperçussent pas, je crois
qu'elle devroit d'abord le dire à la première maî-
tresse, à qui l'on fera toujours plaisir de l'avertir
immédiatement; et si la chose était de telle nature
qu'elle dût revenir à la supérieure , il serait bon
d'aller à elle. Enfin, il faut prendre la voie qu'on
croit la meilleure, et s'adresser à la personne que,
de bonne foi , on croit la plus propre à remédier
au mal. »
ENTRETIEN X!X«.
(Sur les demoiselles qai vont aa parloir.)
28 mars 1700.
Le 38 mars 1700 on demanda à Madame si ce
qu'elle marquoit dans ses écrits, que le temps que
l'on permet aux demoiselles d'aller au parloir doit
ordinairement se réduire à u^^ demi-heure, s'en-
tend pour Iqs proches parents, comme père et mère,
et si cela se doit observer méine dans le temps du
quartiers «Oui, répondit Madame, c'est des plus
proches pareptç dont j'ai voulu parler, puisque
si les demoiselles sont deip^dées par d'autres, «lies
^ Recueil des Réponses, p. 566.
* Les parents n'étaient admis à visiter les demoiselles que
pendant les octaves des quatre grandes féteç 4e Tannée. On appe-
lait ce temps le quartier.
AVEC LÈS bkuÈi M Èkint-toms (noo). 47
fie doivent que s'y présenter, et sortir presque aussi-
tôt; une dtenii-heurë est plus que suffisante pour
nos demoiselles ^ui n'ont aucune affaire à traiter;
Cela n'empêche pas que si im père ou une mère
que l'dn saurôit être fôft raisonnables demandoient
à toir leurs filleiS plus longtemps , ou à les yoir en
particulier, surtout celles qui sont assez âgées ponr
penser aii parti qu elles veulent prendre , on ne dût
avoir pour êvtx cette complaisdû^îe, et il ne faudra
pas être ric-à-ric avec eux, pour un quart d'heure
de plus ou de moins, parce qu'il n'y a point d'égard
qu'on ne doive avoir pour un père et une mère;
mais généralement parlant^ une demi-heure suffit
sâx demoiselles pour voir leurs proches, dans le
tenip$ même du quartier, et ce seroit encore trop
pour de^ patents éloignés, surtout de jeunes cou-
sins, et même de jeunes frères qu'il faut observer
de près, et avec lesquels il faut couper court* n
Mâdafrie de Boùju ' lui dit : (i Si un père et une
mère dbtenoiënt de parler à une fille en particulier,
p6urroit-on les y laisser une partie de la matinée
ou de l'après - diner. — Oh! Dieu non, répondit
Madame, une demi-heure suffit pour le néfeëssaire ;
le plus seroit un amusement, si ce n'est dans le cas
(Jue j'ai dit. D'abord, il faut que vos demoiselles et
leurs parents sachent que vous ne leur devez rien^
et qu'ils ne sont pas en droit d'exiger de vous les
mêmes complaisances (ju'ils trouvent dans les au-
tres couvents^ où les filles payent de bonnes pen-
> Voir les Lettres sur Véducation, p. 229.
48 ENTRETIENS S13R L'ÉDUCATION.
sions. — J'avois cru, dit madame de Bouju, que le
temps du quartier étoit livré aux demoiselles pour
voir leurs parents, et que ce n' étoit que pour ceux
qui les demandoient hors le quartier qu*il falloit
être fort réservé. — Il est vrai, dit Madame, que ce
temps est en quelque sorte livré aux demoiselles,
c'est-à-dire que toutes ont la liberté d'y aller voir
leurs proches, mais non pas d'y passer la moitié
du jour. Il faut tenir la main que chacune ni soit
pas trop longtemps, afin que toutes y puissent
trouver place, et défaire vos demoiselles de la mau-
vaise habitude qu'elles ont de presser leurs parents
de rester avec elles plus longtemps qu'ils ne vou-
droient, si ce n'est un enfant à un père et à une
mère : une rouge, par exemple, qui dira à son
père qui veut s'en aller : Mon père, restez encore
un peu, lui donnera par cet empressement une
marque d'amitié qui lui fera plaisir^ mais pour
d'autres parents, cela ne convient pas. — Faudroit-
il soufifrir, dit madame de Champigny *, que les de-
moiselles chantassent au parloir ou qu'elles y disent
des vers? — Il ne faut avoir cette complaisance, ré-
pondit Madame, que pour un père et une mère,
encore faudroit-il attendre qu'ils le demandassent
avec instance, et qu'ils fussent seuls-, autrement
nos parloirs deviendroient irréguliers comme ils le
sont dans d'autres couvents, où l'on en fait des es-
^ Françoise-Catherine-Scholastlque Bourdoué de Champigny^
née en 1672, morte en 1742. Elle fit profession le 9 décembre
1694. C'était une des belles yoii qui chantaient dans les chœurs
ù'Esther,
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1700). 49
pèces de théâtres. » — Madame de Cbampigny de-
manda si étant seule avec son père au parloir, elle
y pourroit chanter, en cas qu'il le souhaitât. —
(( Non, dit Madame, ce ne seroit pas une chose bien-
séante à une reUgieuse de chanter au parloir^ il
faut répondre que cela ne se fait point ici. »
M™ de Saint-Périer raconta qu'une petite fille avoit
entretenu un de ses parents au parloir avec autant
d'esprit et de vivacité que Fauroit pu faire une fille de
quinze ans, et qu'on l'en avoit louée. — « Mon Dieu,
reprit vivement Madame, ne louez jamais vos filles
d'être causeuses -, je l'auroisplutôt reprise d'avoir tant
parlé. Il faut leur apprendre qu'on juge qu'une fille a
du bon sens, quand elle ne se presse point de répon-
dre, qu'elle rougit, qu elle hésite, qu'elle n'ose par-
ler, parce que c'est une marque qu'elle a assez de
raison pour craindre de dire des sottises, qu'elle sent
qu'elle n'a rien à dire et qu'elle aime mieux se taire
que de parler mal à propos. Elles devroient être ti-
/nides, répondre un oui ou un non, et souvent par une
simple révérence bien respectueuse, car toute fille
qui répond vivement à des gens qu'elle connoît peu
est une étourdie, et les gentillesses qu'on admire
dans les jeunes filles sont ordinairement de vraies
marques de folie, au jugement des personnes de
bon sens. Ne vous ai-je pas raconté que lorsque
madame la duchesse de Bourgogne vint en France,
avant qu'elle n'arrivât, ceux qui en venoient dire
des nouvelles au Roi, croyant faire leur cour, in-
ventèrent mille reparties agréables qu'ils disoient
qu'elle avoit faites? on trouvoit tout cela fort joli 5
5
50 ENTRETIENS SUR l'ÊDtCATION.
fnstls qùàiid le Roi étoit seul avec moi, hotis disiotis
tolis deux : Il faut que cette petite soit une folle et
une étourdie, si à son âge elle s'ayarice de dire tant
de choses. Nous fûmes ravis au contraire de voir
qu'elle étoit fort timide, car au cotntneticement elle
ne disoit presque pas un mot. ^y
ENTRETIEN XX».
ATKC Lil àAMÉri Ki kAift^-LOtis;
(Dn bdns et âéi mêVL\à\é è'araciéreâ d'esprit; quMl est important clè
bieo toiiDoltre eehii des Allés qu'ofi Kfoit pour la maison. )
f2ïvriil70d.
Le 12 d'àvriî de Tafanée 1700, Madame nous dit
a la récréation : « Je crains qu'on né compte tfop ici
sur ce que les demoiselles qui se présentent pour
le noviciat ont fait aux classes 5 on aura vu com-
mettre une faute considérable à une fille, on lui
aura vil quelques défauts, c'en est assez pour être
prévenue contre elle-, cela n'est pas juste-, vous lie'
devez compter poiir le bieii et pour le mal que sur
' là jjersévérancè, parce qu'une fille qui s'est soute-
nue la même dans toutes les classes montre que
c'est son caractère. Ainsi je ne ferois pas faire un
long noviciat à celle qui auroit bien fait partout, et
sans en exclure une dont on auroit été mécontente
dans les premières classes, et qui paroîtroit fort
changée à la classe bleue, je prolongerois son no-
viciat, afin dé lui donner le temps de s'affermir dans
^ Recntil déÈ Répohàeà, p. 423.
AVEC I.1SS PMfE3 W SAINT-LOPIS (1700). $1
le )>i^Q) si son changement étoit sincère , et d-éprour
ver $- il est dissimulé , qu si c'est un esprit légier et
inçonstapt dont il ^erpit à craindre qu'aprë§ ^voir
bien fîMt quelque temps , elle ne retombât d^ns ses
prepiieri; d^aut$.
tt Une des choses è quoi vous devçz autapt vous ap-
pliquer dws le choix de yos sujets, continqa Madame,
ç'^t d§ copQoltrQ lé çaraet^re .des filles ; il est très-
important de n'en prendre que à& bons , parce que
c'est ce qui S9 reotitle le moins ^ la piété qui peut re-
trancher tous les yices n'6te que rarement les défauts
qui Yiennent^u caractère de Tesprit, Pour moi, j'ai-
merois mieux ce que vous appelez ici une méchante,
qui n'est souvent qu'une espiègle, que je ne m'accomr
modc^rois d'un esprit de travers , ou d'une mauvaise
humeur, quoique pieuse, l'aime assez ce qu'onappelle
de méchapts enfants, c'est-à-dire enjoués, glorieux,
colères, et même un peu têtus, une fille m p^u caur
seuse, vive et volontaire, parce que ces défauts se
corrigent aisément par la raison et la piété, et même
presque toujours par l'âge seul. Mais un esprit mal fait,
un esprit de travers se soutient en tout. — Qu'appe-r
le?-vous, lui dit-on, un esprit de travers, un esprit
mal fait ? — C'est, répondit Madame, un esprit qui ne
se rend point à la raison, qui ne va point au but, qui
croit toujours qu'on veut lui faire de la p^ine , qui
danne un mauvais tour à tout, et qui, sans être ma-
licieux, prend les choses tout autrement qu'on n'a
prétendu les dirfs. Mais rien n'est pire qu'un esprit
faux, ou déguisé et dissimulé , ou entêté et opiniâ-
tre 5 prenez garde h tous ces défauts, et à l'humeur,
52 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
ce sont les plus importuns pour une communauté ;
car rien n'appesantit plus le joug de la supériorité que
d'avoir à gouverner des esprits difficiles, auxquels il
faut mille ménagements. Dieu souffre tous ces dé-
fauts parce qu'on peut bien être sauvé, ayant l'es-
prit mal fait : il est, ajouta-t-elle agréablement,
plus indulgent que nous, car il reçoit bien des gens
en son paradis que je serois bien fâchée que nous
admissions dans notre communauté. » Madame de
Riencourt * demanda si c'étoit la même chose d'être
un peu boudeuse ou d'être de mauvaise humeur.
« Non, répondit Madame en riant-, je permettrois
bien un peu de bouderie -, il n'y a guère d'enfants
qui n'y soient sujets ^ ils n'ont pas pour cela l'esprit
mal fait 5 mais j'appelle une mauvaise humeur, celle
d'une personne aisée à blesser, qui est soupçon-
neuse , qui philosophe sur un air, sur une parole,
enfin avec qui l'on n'est point à son aise , à qui l'on
craint d'avoir affaire , au lieu qu'une fille de bon
esprit est celle qui prend tout en bonne part, qui
laisse tomber beaucoup de choses sans les relever,
et qui, bien loin de croire qu'on a dessein de l'atta-
quer, quand on n'y pense pas, ne s'aperçoit pas
même de celui qu'on auroit de la fâcher, qui s'ac-
commode de tout , qui trouve des facilités à tout ce
qu'on veut, qu'une supérieure peut mettre sans mé-
nagement à toutes les charges et avec toutes sortes
de personnes; voilà ce que j'appelle un bon esprit 5
c'est un trésor pour une communauté. Ainsi ce que
* Charlotte-Catherine de Riencourt, née en 1667, morte en
1741. Elle fit profession le 9 décembre 1694.
AVEC LES DAMES DE SAINT^OLIS (1700). 53
je crois de plus important dans une fille ^ après la
bonne vocation et la piété , c'est ce bon esprit :
quand vous trouverez cela, passez par-dessus les au*
très défauts , car vous ne trouverez jamais de sujets
accomplis. — Quels défauts pourroit avoir une per-
sonne qui auroit ces bonnes qualités? dit madame
de Gautier ^ — Elle pourroit, répondit Madame, être
un peu glorieuse, ou trop vive, ou dissipée, ou
prompte, ou impatiente, ou lente, peu capable, peu
intelligente , mais tout cela se corrige avec le temps
et la piété. » — Madame de la Haye dit qu'on trou*
voit dans la petite de Boulainvilliers toutes les
bonnes qualités dont Madame venoit de parler-,
qu'elle avoit toujours contenté ses maltresses, et
n'avoit jamais rien eu à démêler avec ses compa-
gnes. — « 11 est vrai, repartit madame de Gautier,
que c'est un bon esprit, mais elle paroit avoir un
tempérament bien délicat, quoiqu'elle soit rare-
ment malade. — Croyez -vous, reprit fortement
Madame, que les tempéraments les plus délicats
rendent le moins de services à la maison? Vous
même êtes une preuve du contraire-, et combien en
avez-vous ici de malsaines qui remplissent toutes les
charges où on les met! Quand une fille délicate à
du courage joint un bon sens et un bon esprit, elle
vous est plus utile qu'une fille forte et robuste qui
n'auroit pas ces bonnes qualités. Croyez-moi, Dieu
partage ses dons, et vous ne trouvez pas tout dans
* Voir les Lettres sur V éducation, p. 29.
^ Demoiselle de Saint-Gyr qui Ût profession aux Carmélites de
Paris.
5.
54 ENTRETIENS $IIR L'ÉDLT.iTIQM.
la même personiij^ ; U est rare que ces écrits doux,
faciles et accoiniiiod^ats se irpiiven^ dms un ^oips
grossier. »
ENTRETIEN Xl^H.
Le 18 d'avril 1700, M"*'' de te Rozièpe^ ayant dit i
la récréation qpe l'on étoit fort ocpupé d'çîciter le
goût des deiftoiseltes pour l'ouyrage, et de li^ur donir-
ner sur çel^ de Témptetion, Madame dit : ^ You§ ne
pouvez )eur inspirer rien de ineilleur *, comptez qu^
c'e^t procprejT un tfésor ^ vos filles que de hm
donner ce goût .de l'ouvrage , car ^^ns avoir égard
à te qualité dQ pauvres dompiseUes qui les mettra
peut-ôtre dans te nécessité de tr^v^iller pour sub-
sister, je dis que, généralement parlant , rien n'est
plus néj0^ssa.ire aux personnes de notre sexe que
d'aimer le travail : il calme les passions , il occupe
l'esprit, et ne lui laisse pas le loisir de penser au
mal , il fait ffiéipe passer le temps agréabtement.
L'oisiveté, au contraire, conduit à tputes sortes de
maux ^ je n'ai jamais vu de filles fainéantes qui aient
été de bonne vie^ il faut nécessairement prendre
goût à qjnelque choses on ne peut vivre sans plaisir,
si on ne trpuye point à s'occuper utilement, il faut
en chercher à autre chose. Que peut feire une femme
qui ne sauroit demeurer chez elle , ni trouver son
plaisir dans les occupations de son ménage, et dans
* fiecueil dç Uéponses, p. 53Ç. — Lettres édif.i U V, p. 627.
* Voir les Lettres sur l'éducation, p. 194.
EXHORTATION AUX RELIGIEUSES DÇ SAIO^T-LOyiS (1700). gS
un ouyragie ^grMble, il ne lui r.e^te a le chepfsher quç
dans ]e jeu , la pompagnie et les spectacles. Y a-t-il
rien de si dangereux ? Combien de filles, s^ns être
m&l nées nj avoir de méchantes inclinatipps , ont
perdu leur honneur pour s être rencontrées en de
mauvaises compagnies? combien voit-on de famille^
ruinées par le jeu? combien de femmes qui étoient
nées sages .et modérées , de qui cet amour du jeu ^
cau$é lia perte de la réputation ? J'ai copnu u|ie de-
moiselle à la cour , très^sage de sa nature , qui s'est
perdue par là; elle ayoit une telle passion de jouer,
que n'osant le faire ouvertemept, parce que madaipe
la Princesse dont elle étoit fille d'honneur lui avoit
défendu, elle d.emeuroit tout le jour penchée è une
porte, passant par-dessus l'argent, les cartes ; enfin
cette passion l'a poussée si loin qu'elle passe des
nuits à jouer avec des gardes ^ elle en est devenue
jaune, maigre, horrible, quoique ce fût une per-
sonne bien faite et fort aimable. Si elle avoit eu
du goût pour l'ouvrage, il l'auroit préservée de tom-
ber dans ce malheur. )>
ENTRETIEN XXIP.
BXBOHTiTlON AUX RBLIGIBU9BS DE SA I N T- LO U I 8.
(S«r VélttctloB dela^op^rieure et «Les £onseillèreSj et d«8 qualités essentieUet
«usqsellfls il faut ^ypir igar4 dyas le jchoix qu'on en f^it'.)
2 mai 1700.
En l'année 1700, le temps de l'élection étant
^ lettres édifiantes, t. Vf,-'^ Recueil des Réponses, p. 119.
' Cet entretien a été mis 4^09 ce volume pour donnier udç
56 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION,
venu\ M"* de Maintenon assembla les vocales^. On
commença par le Vent creator^ puis elle leur dit :
<( J'ai à traiter avec vous, mes chères filles, de choses
d'une grande importance. Les affaires que vous
allez conclure sont les plus sérieuses et les plus
importantes que vous puissiez avoir à cause de
leurs suites, puisqu'il s'agit de l'élection d'une
supérieure et des principales oflScières de votre
maison. J'espère que vous ferez cette action avec
autant de droiture et la même piété que vous avez
fait jusqu'ici toutes celles de cette nature qui vous
ont passé par les mains, car on doit vous rendre ce
témoignage , que dans les rencontres importantes
ou la conscience est intéressée, on n'a rien à vous
reprocher \ et si, dans les choses communes et ordi-
naires, vous n'avez pas encore la perfection que
nous pourrions désirer, et que nous voyons en tant
d'autres maisons, il faut avouer aussi que dans les
choses de conséquence vous vous comportez parfaite-
ment. Quoique, depuis quelques années, vous n'ayez
idée de la vie intérieure et des obligations des Daines de Saint-
Louis ; il se rapporte donc moins à l'éducation qu'à Thistoire de
l'Institut de Saint-Louis.
* Cette élection se fit le 3 mai 1700. Ce fut la première
élection régulière, les Dames ayant atteint Tâge fixé par les con-
stitutions de la maison. W^^ du Pérou fut élue pour la deuxième
fois supérieure , M^e de Jas fut assistante , Mn^e de Saint-Aubin
maîtresse des novices, M>ne de Fontaines maîtresse générale des
classes, Mme de Berval dépositaire. (Voir sur ces Dames les notes
des Lettres sur Véducation, et sur leurs charges V Histoire de la
Maison royale de Saint-Cyr, ch. 8.)
* On appelait ainsi les religieuses qui, ayant quatre ans de pro-
fession, avaient voix dans les élections.
EXHORTATION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (l 700). 57
pas élu dans les formes, ni reçu des filles par vous-
mêmes, parce que vous étiez encore réputées au
noviciat ', vous savez que ceux qui ont eu le droit de
vous nommer une supérieure et de choisir vos su-
jets vous ont toujours consultées et se sont confor-
més à votre commun sentiment; ainsi, on peut
dire que celles qui vous ont gouvernées, et que les
filles qu'on a reçues à profession étoient de votre
choix, et que vous Tavez fait en conscience, pour le
plus grand bien de votre maison. Je n'ai donc pas
sujet de vous précautionner contre les cabales; mais
je suis seulement bien aise de prendre occasion de
ce que je vois pour vous instruire : je sais une maison
des plus régulières en apparence, où toutes les filles
avoient concerté avec la supérieure ce qu'elles di-
roient à l'évoque, afin de s'entendre les unes les
autres pour ne rien révéler de ce qu'on vouloit ca-
cher; je suis bien aise, dis-je, de vous avertir que
si vous perdiez le bon esprit et la manière religieuse
et édifiante dont vous vous êtes comportées jusqu'ici
dans ces occasions, ce ne seroit pas une excuse légi-
time de dire : On le fait bien ailleurs; pourquoi se-
rions-nous plus retenues et plus consciencieuses que
tant d'autres qui sont religieuses aussi bien que nous ?
Ce seroit là un très-mauvais raisonnement : l'exemple
ne fut jamais une bonne raison pour justifier un
mauvais procédé ; nous aurions beau nous prévaloir
de la multitude, nous n'en serions pas moins damnées
^ A répoque où la maison de la maison de Saint-Louis fut
transformée en monastère : les nominations furent faites alors dl«
rectement par l'évéque de Chartres.
58 BNTRBTIBN8 SUR L'ÉIMIGiTIOlI.
pour ne nous être perdues qu'en suivant FexemplQ
des autres ; ajoutez à cela qu elles sont bien moiyis
instruites que vous, et qu'elles trpiiv^nt cet esprit
tout établi.
a J'espère que vous en serez toujours fort éloignées,
car si voqs avez eu tant de droiture et de fidélité
dans un tejnps où vou3 n'étiez point formées en la
religion ^ il est à croire que vpus en aqrQ? une plus
grande présentement que vous vous affermissez tous
les jours dans Tesprit de votre état. Je i)e m'éten-
drai donc pas beaucoup à vops parler dps disposi-
tions où vous devez être en faisant vos élections j
vous m'en feriez des leçons? car vous êtes mieux in-
struites que moi ; je vous exhorte seuleipent à vous
mettre en esprit a Fheure de la mort, et de faire
votre choix en conscience, comme vous voudriez
ravoir fait en ce moment. Cette règle est commune;
mais elle ne Test devenue que pariée qu elle est ex-*
cellente; d'ailleurs, étant aussi pieuses que vous
Têtes, vous n'ayez besoin que d'être éclairées î vous
avez des intentions assez droites pour dire celle que
vous croyez la meilleure; mais il faut qqe vous sa-
chiez ce que c'est que la meilleure, car il y a telle
fille qui seroit trèsrvertueuse et la plus sainte en son
particulier, qui pourroit être une très-rmédiocre su-*
périeure,
« Quoique la piété soit le principal, ce n'est pour-
tant pas tout ce qu'il faut à une fille pour gou^
verner, il est nécessaire qu'elle ait les autres quali-
1 C'est-à-dire en la yie religieuse.
EXHORTATION AUX HÊLrèiÈtJSËS t)E SAiNT-L015lS(l700}. 59
iês i^eqùises pour remplir ses devoirs ; quand donc
bn îoûi exhorte à choisir la meilleure^ ce n'est pas
tdùjbiii*s là plus dévote hi même là plus régulière
pour elle-, il faut qu'elle soit capable de soutenir la
rêgulài-ité dans les autres et en toutes cho^s, et sur-
tout dé fâii'fc observer les lettres patentes et toutes
lés conditions dé votre fondation ; et par riqiport i
rétât présetil dé tôtré maison, je vous exhorte de
choisir la plus affermie dans l'esprit et dans les pra-
tiques religieuse^ qui vous sont encore nouvelles.
Vous àvëi expérimenté combiétt ôès pratiques vous
étaient nécessaires, tous les avez établies chez vous
malgré ropposîtibii que noUs y avions, vous et moi,
et vous voyei lé grand frUil qu'elles ôtit produit.
Nous ti'eussiôfis jamais pu, isâiis celâ^ établir solide-
ment votre IhstitUt; hOuS àviUtiS dé très-boimes in-
téntibils, îiiàis lé défaut d'expérience nous empêchoit
de Sâtbir comment nous devions nous y prendre. Ce
sont nos bonties mères de la Visitation qui nous l'ont
appris ' ; hôiis devdiii^ âvoiièr de bonne foi que nous
leur sommes redevable^ de tout le bien qui s'est fait
ici par ces excellentes pratiques dont nous ignorions
l'utilité, et je tous exhorté dé plus ert plus à conser-
ver toujours pour ces chères mères et pour la mai-
Sou de Chaillot une recontioissance particulière ,
ainsi qd'un attachement inviolable pour tout ce
qu'elles viennent d'établir parmi iious. Vous allez
perdre un grand sécoUrs eiila personne dé ces saintes
^ On avait appelé, pour former les Dames de Saint-Cyr à la
vie teligieuse, des iUlles et la supérieure du couveni de la Visita-
tion â Chaillot.
60 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION.
filles, qui nous vont quitter dans quinze jours, et
vous devez vous attendre que ces pratiques vous
seront fortement attaquées. Je crains les tempêtes
qui pourront se former, et que bientôt, comme vous
Ta dit votre saint évêque, les pluies, les vents, les
orages prédits dans FEvangile, ne viennent souffler
avec violence contre votre maison -, je crains même
que ces attaques ne vous soient d'autant plus dan-
gereuses que ce sera peut-être par des personnes
d'une plus haute piété que vous les recevrez, les-
quelles, avec la meilleure intention du monde, tâ-
cheront de vous rappeler à votre premier état de li-
berté et d'éloignement pour tout ce qu'on appelle
pratiques du couvent. On vous dira qu'on peut bien
être vertueuse sans tant de cérémonies ; à quoi sert,
par exemple, de se mettre à genoux pour écouter
une réprimande de la supérieure ? ne peut-on pas la
recevoir aussi bien debout ? Pourquoi ces égards si
respectueux pour elle? une honnête familiarité ne
seroit-elle pas aussi bonne? Pourquoi ce silence et
cet air religieux que l'on a dans les assemblées ca-
pitulaires? Pourquoi se mettre à genoux pour dire
son sentiment? Quel inconvénient y auroit-il d'être
là toutes assemblées sans observer d'ordre, et de
dire bonnement et franchement ce que l'on pense ?
Et c'est cependant cette liberté de parler sans règle,
et de dire tumultueusement son avis, qui fait que
ces assemblées dégénèrent souvent en disputes, cau-
sent des divisions, et deviennent des assemblées
toutes séculières, où l'on ne voit plus aucun esprit
religieux. Combien croyez-vous que cette manière
EXHORTATION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (f 700). 61
humble et respectueuse de s'approcher de la supé-
rieure, cette pratique de ne se point excuser, de se
mettre à genoux lorsqu'elle reprend, modère de
mouvements imparfaits? Une supérieure qui voit
une fille humiUée à ses pieds ne peut guère lui par-
ler avec émotion, et cette posture et ce silence ai-
dent beaucoup à bien prendre la réprimande. N'y
a-t-il pas une grande vertu à s'humilier ainsi, lors
même qu'on est reprise d'une faute dont on n'est
pas coupable? Si, par cette franchise que nous vou-
lions autrefois entre vous, une fille avoit la liberté
de s'excuser et de répliquer à une répréhension,
vous verriez que cela la conduiroit bientôt à man-
quer de respect pour sa supérieure. Combien cette
manière de s'avertir en charité, sans aigreur, de
sang-froid, au sortir d'une récréation où l'on s'est
réjoui toutes ensemble de bonne amitié, contribue-
t-elle à bien faire recevoir l'avertissement ! Combien
ce silence rigoureux qu'on vous demande là-dessus
supprime-t-il de fautes ! Enfin, je ne finirois pas si je
vous faisois voir en détail l'utilité et la nécessité de
toutes ces pratiques pour conserver l'esprit de reli-
gion. Cependant, elles pourront être fortement atta-
quées par des personnes d'ailleurs très-estimables,
qui, n'en ayant pas expérimenté le fruit, auront les
mêmes sentiments et les mêmes idées que nous
avions d'abord. Ce sont ces gens-là que je crains
pour vous ] je n'appréhende point le monde méchant,
je vous vois bien au-dessus de ses atteintes.
« Vous êtes présentement si fort affermies dans le
bien, que tout ce que j'ai à désirer est que vous vous
6
62 ENTRËTïfeKS SUR L*ÉDU€AtlÔN.
mâitltetiie£ éh l'état où tous êtes-, car je puis vous ré-
j^ôndrè sur èè que Vous me disiez il y aqdelqtiesjourt
ëtt récréation, qtiê vous souhaiteriez que je fisse te
Scrutin pour voir si je serois aussi eontetite dé votre
màîsoii que l'a été votre saint évoque en sa visite, je
puis vous dire sifacèrfement que je la suis encore
plus que lui, parce que je vous vois de plus près, et
qu'il n^y à riéh à ajouter à la manière religieuse avec ^
laquelle vôUà vbUs comportez dans lés articles es-
sentiels 5 je n'ai jamais tant espéré de la fondation de
Sadnt-Louis que j'en espère présentement, je crois
que chaque particulière se perfectionnera de plus
^n plus.
<t Pour le général je ne vois Hén à souhaiter, sur-
tout pour les choseis de cohséquence ^ je vous trouvé
sur fcéla asi^ régulières, car m peut dire que vous
êtes îhoinà vertueuses dians les petites choses que
dans leè grandes ; mais après tout tes grandes sont
les pluà importante^, et les fautes que l'on fait dans
les pêtitéè ichoses se peuvent âiséttiéiat rèpâréir.
Soyez donc, mes chères filles, inébranlables dans la
prâtiqtrè dé tout ce que Von à si hèureuseméht éta-
bli parmi Vous, quoiqu'il tie soit pas cbnfol^mé à
nos prenlières vUeS. Nous n'aviotiS pàS dessein de
faire ici dés religieuses, nous nbus contentions que
vous fussiei de vertueuses séculières-. Dieu a lui-
même conduit son ouvrage au point où il est, et
votre Institut ti'êst pas le seul que les fondateurs
aient fait autrement qu'ils n'avoient projeté d'abord.
Le voici bien établi, grâces a KéU ^ c'est à voua à le
soutenir, et remarquez bien que vous ne voyez pas
EXHORTATION AUX R1BLI61EUSES DE SÂINTaOUIS (1700). 63
que le zèle que j'ai pour cela me porte è vqus cher-
cher dç$ recours étrangers \ que je ne vous conseille
pas par exemple de faire ponnoissançe avçc monsieur
Fabbé de dqnt j'entends parler comine d'uR
saint et d'un homme admirable, aQii qi^'il vous
soutienne quand je n'y serpi pas, parce je suis per-
suadée que voqs qe troi^yereï de force que dans
l'union et la bonne intelligence que vous aurez les
unes avec les autres *, si cela vpus manque, tous les
secours que vous chercherez «au dehors vous seront
plus dangereux qu'utile^. C'est pourquoi il yous est
si important de bien choisir votre supérieure et vos
conseillères 5 on peut dire que c'est d'elles que dé-
pend la conservation ou la ruine de votre Institut,
parce que c'est le conseil qui gouverne, c'est par
lui que passent toutes les affaires spirituelles et tem-
porelles, et plu^ sou autorité est grande, mieux votre
ipaisou sera gouvernée. Il sprait très-nuisible à
votre communauté que 1^^ particulière^ voulussent
s'entremettre du gpuver-nefneiit 5 et qiiand môme
ejles auroient de ?neiUeurQs vqes que }es poi^seil-
1ères, elles ne poiirrqient v\»xk fair^ de mi^ui^ que
de les soumettre çii laissfint agir celles qui en sont
chargées, Qel^ n'empêche pas que cbapune n'ait 1?-
liberté de représenter aux supérieurs , surtout çi
la visite, ce que le conseil pourroit faire de cour
traire au)(: règles fie la maison et à la fondation ;
du reste, votre supérieure, aidée 4^S ppuseillères,
ne peut être trop autorisée.
« Ygusnedeve; mettredansljgciDnf e^l, ajputa4-ell0,
qye des g^lps capables de soutenir votre établisse-
64 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
ment, qui soient attachées aux règles, et qui les enten-
dent bien. Vous m'avez s^ouvent priée de vous dire les
qualités propres aux conseillères 5 je n'en connois pas
de plus essentielles que l'estime et l'amour de votre
vocation. Une bonne conseillère est une fille zélée
pour rinstitut, qui est parfaitement instruite des
conditions de la fondation , qui en connoît toutes
les obligations, qui en pénètre l'étendue. Quand
je dis savoir les obligations de la fondation, je
n'entends pas parler d'une science spéculative qui
vienne de les avoir lues ^ mais je veux dire une con-
noissance de goût et d'inclination qui fait qu'une
fille en aime l'esprit, quelle est charmée de sa
grandeur et de son excellence, regarde tout ce qui
s'y fait comme ce qu'il y a de plus parfait pour
elle et pour ses sœurs ; qui le préfère à toutes les
autres pratiques qui ne sont pas des devoirs de son
état, dont elle ne voudroit jamais se départir pour
donner dans un bien étranger. J'aimerois mieux
pour conseillère, ajouta-t-elle, une personne qui
auroit éminemment ces qualités,. quoiqu'elle ne fût
ni si dévote ni si capable qu'une autre dont l'esprit
et la dévotion ne seroient pas tournés du côté de
cet amour pour l'Institut -, car on peut bien avoir
une dévotion très-sensible et conserver son esprit
particulier, en ne se rendant que par soumission aux
vues et aux sentiments des instituteurs. Or, j'aime
beaucoup mieux en cette matière la conviction que
la soumission, car une fille qui n'aura, par exemple,
qu'une aveugle déférence pour les principes et les
maximes qu'on nous a donnés sur l'éducation de
EXHORTATION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1700). G5
nos demoiselles, sans être convaincue qu'elles sont
préférables à ses idées particulières, ne les sou-
tiendra pas avec la rigueur et la fermeté que doit
avoir une conseillère.
<( Il faut aussi vous instruire sur les choix de ces
conseillères par rapport aux différentes charges
qu'elles doivent remplir 5 ce n'est pas assez d'élire la
fille que vous croyez la meilleure, et qui possède le
plus l'esprit de votre maison, il faut choisir celle qui
est la plus propre à la charge dont il s'agit, car telle
seroit une excellente maîtresse de novices qui sera
une mauvaise dépositaire*, telle seroit bonne assi-
stante qui ne seroit pas bonne maîtresse générale.
Il faut assortir les filles aux emplois, et faire en vous-
même, avant l'élection, un plan et un projet de ce
que vous voudriez ; vous connoissez assez vos sujets
pour cela, et vous sentez bien à peu près celles qui
vous seront proposées -, vous devez même avoir de la
prévoyance, et ne pas croire faire merveille d'élire
simplement à la première charge qu'on propose une
personne capable de l'exercer, mais penser aux
charges qui doivent suivre, car si vous prenez pour
assistante la plus propre à être maîtresse des novices,
que vous restera-t-il pour conduire votre noviciat?
« Quoique l'on doive, autant qu'on peut, choisir
pour chaque charge celle qu'on croit la plus capable,
cela ne dispense pas les conseillères de se former à
tout. Il ne faut pas, par exemple, qu'une maltresse des
novices qui est présente aux assemblées de conseil
où l'on traite des affaires temporelles se retranche
dans le spirituel en disant : Qu'ai-je affaire de m'in-
6.
66 ESTBSnKIS s» t*$IWGàTm.
$truire du temporel, puisque mon emploi n'y a peint
de rapport? Il faut que toutes s'«i instruisent autant
que Foceasion s'en présente, et qu'elles tâchent de
bien entendre les affaires ; car si vous n'avez qu'une
fille qui les sache, que ferez-vous le jour qu'elle
mourra ou qu'elle sera élue a une autre charge, et
qu'on vous donnera pour dépositaire une personne
qui ne saura pas seulement ce que c'est qu'une af-
faire? C'est pourquoi vous devez toutes vous rendra
habiles; et quoique vous ne soyez pas ici m^&ttresses
de votre temporel comme le sont les autres reli^
gieuses, vous ne devez pas moins vous appliquer que
si vou^ en étiez chargées toutes seules, car quoique
vous n'en puissiez disposer absolument, vous pouyef:
éclairer et redresser par vos avis les gens qui com-
posent votre conseil du dehors ^ : ils seront plus atten-
tifs à vos affaires s'ils voyent que vous le^ entendez
bien, et que vous ne vous laissez pas mener comme
des enfants à qui Ton fait accroire ce que Ton veut.
(( Vous avez encore, ajouta-t-elle, une charge qui
n'a pas die rang ditns le conseil, et que je trouve
cependant une des principales de votre maison^ c'est
la première maîtresse des bleues» Je dis même qu'elle
est en quelque façon plus importante que celle de
vos conseillères. Il vous faudroit, pour rempUr cette
charge, une fiUe âgée qui fût comine la mère de c€»
grandes filles, car il fautavouer que l'âge y idii beau-
coup, et qu'il est difficile de prendre upe grande autp^
rite sur des personnes presque du même âge que soi.
^ Voir Vffistoire çl$ la maison royale de Saint-Cyr, c]). 9.
EXHORTATION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (l 700). 67
Je la voudrois expérimentée dans la conduite pour
l'intérieur et pour l'extérieur, puisqu'elle doit former
l'un et l'autre en ses filles 5 Je la voudrois prudente,
capable, ferme, patiente ; enfin tout ce que vous pou-
vez avoir de meilleur ne seroit pas trop bon pour
une charge où l'on a à donner la dernière forme à
des grandes filles qu'on doit disposer pour toutes
sortes d'états, et à qui il faut aider à en faire le choix.
On peut dire que c'est elle qui achève l'éducation de
vos demoiselles. Si l'on croit qu'une supérieure qui
a une communauté de religieuses à gouverner est
fort chargée, combien Vest davantage une maîtresse
des bleues qui a la conduite de soixante filles de dix-
sept À vingt ans! Je crois, ajouta-t-elle, que vos
déposées ■ et vos maîtresses des novices ne seroient
pas trop expérimentées pour cette charge, quand
vous pourrez vous en passer dans le conseil^. Il ne
seroit pas nécessah*e que cette fille eût autant l'es-
prit de rinstitqt que je le demande dans les conseil-
lère ^ si elle l'avoit par-dessus tout le reste, ce se-
roit encore mieux. Pour moi, si l'on me présentoir
une fille prudei^te, expérimentée et très-capable,
et une autre qui eût moins de ces qualités, mais qui
comprit bien l'esprit de votre fondation, je mettrois
la première aux bleues, et l'ip^utre au nombre des
conseillères. )>
^ C'eet-à'dire U9 supérieure^ qqi avaient fait leur triennat.
' La charge de première maîtresse des bleues fut toujours en
effet remplie par les Dames les pbis .distingyfies ^ \^ nyai^n.
68 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION .
ENTRETIEN XXIIP.
▲ TBC LB8 DAMB8 DB 8 Allf T-L0UI8.
(Du concert nécessaire entre les maltresses pour le goavernement des
classes.)
1700.
Madame nous dit qu'elle ne pourroit trop dire
combien il étoit nécessaire d'agir de concert dans
les charges, et que ce concert ne consistoit pas
seulement dans la soumission des subalternes pour
ne rien faire de leur autorité ; que les officières et
la supérieure même ont un grand besoin de consul-
ter celles qui dépendent d'elles avant que d'agir et
de donner des ordres. « Pour moi, ajouta-t-elle, qui
suis à la classe des rovges^ tantôt première et tan-
tôt subalterne pour essayer de tout^, j'ai déjà fait
l'expérience de ce que je vous dis, et j'ai éprouvé
plusieurs fois l'inconvénient qu'il y a pour les maî-
tresses de ne se pas consulter. Par exemple, j'ai vu
faire une faute à une petite fille qui m'a paru assez
grossière et qui m'a même donné une assez mau-
vaise opinion d'elle \ je l'ai mise en pénitence sans
consulter les maîtresses. La première est venue un
moment après, à qui j'ai rendu compte de la faute
et de la pénitence que je venois d'imposer; elle m'a
dit : « Ah ! Madame, que j'en suis fâchée , cette
(( petite fille a de bonnes inclinations \ cette faute ne
« vient point de malice, et je ne crois pas qu'il en
^ Recueil des Réponses,^. 43.
* Voir les notes des pages 207 et 209, dans les Lettres sur
Veducation,
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS {l700). 69
« faille tirer de conséquence ; et marque de cela ,
« c'est qu'elle me vint trouver hier au soir et me dit
« telles et telles choses. » — Quand je l'eus entendue,
ajouta Madame, je vis bien que j'avois eu tort ^ je
fus fort fâchée d'avoir donné ma pénitence, et je
tirai ma conclusion qu'il ne falloit rien faire dans
les charges sans concert, et qu'il faut que les de-
moiselles vous voient tellement unies qu'elles
croient ne pouvoir déplaire ou contenter une
sans déplaire ou contenter toutes les autres-, car
il arrivera que si la première maîtresse punit ou ré-
compense, sans consulter ses aides, elle le fera sou-
vent mal à propos, et de plus, elle découragera un
enfant en lui donnant pénitence pour une faute
qu'elle n'a faite que par surprise, et qui d'ailleurs
contente ses maîtresses. »
ENTRETIEN XXIV».
▲ VBC LB8 DAMB8 DB SAlIf T-LOVIS.
( Peu parler aox demoiselles, et leur 6ter les occasions de le faire beaucoup
ellea-mémes ; des petits emplois qu'on peut leur donner.)
1700.
Madame dit aussi qu'il arriveroit immanqua-
blement que quelquefois les demoiselles feroient
confidence à leurs maîtresses du goût qu'elles ont
pour elles, du dégoût qu'elles ont pour les autres,
que quelques-unes le feroient par sincérité, d'autres
par flatterie; et que, pour éviter qu'elles fassent de
1 Mectteil des Réponses, p. 54.
70 ENTHETIEfiS SUR L'É^dATION.
ce$ sortes de discours, il faut les recevoir noa pas
sévèrement, mais d'une ipauière qui marque qu'on
est si uni les unes avec les autres qu'on n'est pa$
flatté de ces sortes de préférences ^ qu'on peut leur
répondre, par exemple : Je suis ravie que vous m'ai-
miez, si cela vous donne plus de croyance e^i moi
pour le bien que je veux vous insinuer ^ mais si vous
m'aimez par de bons endroits, vous aimerez bientôt
les autres comme moi, car vous trouverez en elles la
même amitié pour vous, et que nous pensons ^i fort
les mêmes choses qu on ne nous doit poipt regarder
comme si nous étions de différentes personnes.
(( Il leur faut peu parler, ajouta-t-elle, et leur
ôter les occasions de parler beaucoup elles-mêmes,
et pour cela, aux heures de récréation, les porter
le plus qu'on peut à s'occuper à des jeu?^ innocents,
n faut peu parler, parce que, premièrement, en par-
lant beaucoup on se hasarde à leur dire des choses
qui ne conviennent point ou qui peuvent être mal
prises par quelques-unes d'elles, supposé même
qu elles fussent bonnes. Il faut les mettre tantôt
haut, tantôt bas, par rapport aux petits emplois dont
on les charge, et ne point faire façon de donner le
soin des lieux à celles, par exemple, qui auroient été
dans les emplois les plus importants ; m?iis pour en
user de la sorte, il faut que ce soit d'une manière
qui ne les puisse aigrir -, il faut qu'en cela elles voient
qu'on agit avec un esprit d'équité, puisqu'il n^
seroit pas juste que quelques-unes eussent toujours
les emplois agréables , et les autres tout ce qu'il y
a de dégoûtant. Quand elles verront qu'on n'a une
AVEC LÉS DAMES DE SAINT-LOUIS (l700). 71
telle tcDitduîte que par raison, qlie c'est l'esprit
de votre maison et qlie toutes les maîtresses la
gardent, cela tf indisposera point leur cœur, et ne
laissèi*a pas de rompre lelir volonté. »
ENTRETIEN XXV*.
iyftC: Liiti tkmts bk ■▲iitT<-Lotîil.
(Dfes otcééioiA où Voû pbarroit pèrniettN ank duno^MlItt âe iotiir^ let
des précautions qm'oD devroit prendre. }
i700<
M"* de Fbntaiiies demanda à M"' de Maintenon
ce qu'elle ëtitendoît par les personnes obscures aux-
quelles elle dit souvent aux religieuses de Saint-
Louis qu'elles pourroient confier leurs demoiselles,
quand elles auroient des raisons indispensables de
les faire sortir de la maison pour un peu de temps,
de préférence à d'autres personnes d'un irang dis-
tingué. « Ces personnes obscures, répondit M*"* de
Maintenon , sont de bonnes bourgeofses de la pro-
bité desquelles vous seriez assurées. J'aimerois
mieux, par exemple, confier une demoiselle à M"*
Balbien* et à d'autres femmes de cette sorte qu'à
tout ce qu'il y a de princesses et de dames de qua-
lité de la cour, quelque vertueuses qu'elles fussent,
parce que ces dames ont bien d'autres choses à faire
que de garder vos demoiselles, et que leur chambre
étant remplie de inonde , elles n'y seroient guère
* LetîYes Méfiantes, t. ïV, p. 717.
* ScBur dé îarfchltecte de ïa màiéon de Salnt-Louîs, et mère de
la femme de chambre de Mme de Maintenon.
72 ENTRETIENS SUR L^ÉDUCATION.
en sûreté. Croyez- vous que moi -même, avec tout
le zèle que j'ai pour les faire garder, je me ha-
sarderois à en mener chez moi , si mon domes-
tique n'étoit tourné comme il est, si je n'avois pas
M*** Balbien qui, certainement, vaut bien une excel-
lente maîtresse, M"^ de Normanville^ qui a une
conduite si sage, que, toute jeune qu'elle est, on lui
confie M""' la duchesse de Bourgogne ? Outre cela,
tous mes gens sont pleins d'honneur ^ il n'y en a
pas un qui n'ait autant de pudeur et de modestie
que bien des filles et des femmes ; sans cela je ne
les croirois pas en sûreté dans ma maison. A plus
forte raison ne consentirois-je de les abandonner
à une jeune comtesse qui ne seroit occupée que de
son plaisir, et qui laisseroit votre demoiselle à elle-
même mêlée avec des écuyers et des femmes sou-
vent peu raisonnables, ou qui se divertiroit avec
elle, la mèneroit à l'Opéra, lui feroitlire des ro-
mans, etc. Je ne craindrois guère moins de les con-
fier à une dévQte qui leur inspireroit peut-être une
piété de travers, ou qui passeroit toute la journée à
l'église sans se mettre en peine de ce qu'elles de-
viendroient. Encore moins les confierois-je à une
parente même, à une mère quji, n'ayant pas de chez
elle, promèneroit sa fille de maison en maison, lui
laissant voir toutes sortes de personnes sans choix.
Mais s'il arrivoit, par exemple, que vous eussiez
quelque fille à faire traiter pour une maladie extra-
* C'était une élève de Saint-Cyr que W^^ de Maintenon avait
prise auprès d'elle comme secrétaire ou demoiselle pour raccompa-
gner. Elle épousa le président de Chailly.
AVEC LES DAMES DE SAIN'^LOUIS (1700). 73
ordinaire, que vous entendissiez parler d'un fameux
médecin tel qu'est M. Fagon, et que votre maison
n'étant plus en crédit comme elle Test aujourd'hui,
vous ne pussiez pas le faire venir chez vous, je vous
conseillerois de confier cette demoiselle à la femme
de votre tailleur, si vous la connoissez sage et ver-
tueuse, plutôt que de la donner à une dame de qua-
lité. Vous pourriez encore, en pareil cas, la mettre
chez les sœurs de la charité, s'il y en avoit dans ce
lieu-là, ou chez une maîtresse d'école dont le curé
répondroit. Enfin vous ne devez laisser vos de-
moiselles qu'à des personnes dont vous seriez
aussi sûres que de vous-mêmes, et ces sortes de per-
sonnes ne sont pas aisées à trouver-, elles sont
rares, même parmi celles qui sont pieuses-, il y en a
peu qui comprennent l'extrême danger qu'il y a
de perdre une jeune fille de vue, même pour un
moment. »
M"* de Saint-Pars ^ demanda si on pourroit ac-
corder ces sorties de la maison à une demoiselle qui
auroit dessein d'y être reUgieuse, et d'aller quelque
temps chez son père et sa mère pour voir un peu le
monde avant que d'y renoncer. «Ohî Dieu non, répon-
dit-elle, ce seroit une coutume bien dangereuse d'y
faire passer toutes celles que Ton voudroit recevoir
au noviciat -, il seroit fort à craindre qu'elles ne per-
dissent en ce peu de temps tout le fruit de l'éduca-
tion que vous leur auriez donnée pendant plusieurs
années, et qu'elles vous rapportassent un mauvais
^ Voir les Lettres sur l'éducation, p. 199.
74 B!rniBne?is sim L'inecânim.
esprit qui gfttermi les autres. Le moindre inconté-
nient semi quelles y perdissent leor Tocation,
eomme il arrite souvent à des filles que Fôn fait
ainsi sortir des monasières dans la vue de leur faire
connoltre le tnonde. H est ynd qu'il n'y aurait pas
sujet de regretter une Tocation qui n'auroit pu sou-
tenir six semaines cette épreure. Je crois néanmoins
que pour elles-mêmes, il est d^la sagesse de ne les y
point exposer, et qii'éntre celles qui sont demeurées
dans le monde, plusieurs auroient été bonnes reli-
gieuses si elles n'avoient jamais vu que leur cou-
vent. Il est difficile de résister à l'occasion, surtout
à de jeunes personnes qui aiment naturellement le
plaisir et la libertés
it n ne faut pas, cependant^ vous lier si absolument
par Vos règlements ni par mes écrits, que vous ne
puissiez jamais^ en aucun cas^ faire certaines ehoses
que, généralement parlant, il est bon d'éviter •, il y
auroit tels parents à qui on podrroit confier une fille
pour se former et loi donner quelques <;onnoissance$,
eu pour d'ëutres bonnes i^isons^ Par exemple, j*ai
permis que H^^ de Boufflers ' allât quelque tetrips chei
Mw le maréchal dé Boufflers ^^ parce que je suis aussi
sûfe de lui que de nioi*, ce n'est pas à cause du notli
qu'il porte qiie j'ai consenti : il y en a beaucoup de ée
* Voir le» Lettrés sur Véducation, p. 261.
• C'est l'illuétf e défenseur de Lille. Il s'était lié de grande amitié,
étant déjà eolonei général des dragons , avec lk|m« de MaintendO ,
dont il avait voulu épouser la nièce. Mile de Villette, qui fut
Mrtfs de Cayliis. Elle refusa par modestie : « Ma nièce n'est pas
un assez grand parti pour vous, dit-elle ; je ne vous la donnerai
point f mais Je vous regarderai à Tavenir comme mon neveu» »
AVEC LES DÀMS8 DE SAIITMJNI» (l700). 76
Faag à qui pour rien dans e% monde je n» voudrois
confier une fille -, mais pour lui je suis certaine qu*il
la gardoit, comme on dit, à Tœil; je sais qu'elle ne sqr^
toit jamais et qu'elle ne voyoit personne sans être ab*
eompagnée d'une sage gouvernante, que tout le ài^
mestique de M. de Poufflers est vertueux et réglé,
comme le pourroit être un monastère réformé. J'ai
encore confié M*^ de La Noue^ à W^^ Balbien, pour
qu'elle lui fit voir quelque chose, qu'elle lui apprit
à vendre, à acheter et pareilles choses de ménage
qu'elle ne pourroit savoir ici, parce que je la savois
autant en sûreté ehez upe femme de cette sagesse
et de cette vertu, qu'elle Tauroit été dans votre
maison ^ je suis assurée qu'elle ne la perdoit pas un
instant de vue. Mais il ne faudroit user de cette
liberté que pour des raisons très-particulières, et
que les filles qu'on confieroit ainsi fussent ellesr
mêmes sages et bien nées, car il y en a à qui oel(|
pourroit être fort dangereux, quelque précaution
qu'on prit. C'est à la prudence d'une supérieure et
de son conseil à discerner les temps et les circour
stances où ces sortes de choses se pourraient per-r
mettre ^ il y en a à qui il seroit très-mal de Taecorder,
et d'autres où il n'y adroit aucune conséquence. Par
exemple, notre mère ' fit sortir vos demoiselles du
rvban nair^ pour s'aller promener sur la mon^
> ^ranf^i^-Jacquelioe Yasconcelles 4e La Noue Pié-p9QUioei ,
Dame de Saint-Cyr, fit profession le 3 février 1703.
• La supérieure, qui était alors M™* du Pérou.
' Voir sur les demoiselles du ruban noir^ ou les noirci, \eê let-
tres sur l'éducation, p. 134.
76 EErrBETIB3CS SDR L*ilNICATMRf.
tagne'etanxcnv irou spepdantqoepoosétioDsàFoD-
taineblean ; quelquesHomes de toos, craignant qu'il
n^y eût quelque danger, m'en écrivirent pour savoir
mon avis. J'avoue que si vous faites de pareilles con-
sultations au dehors, il n'y a personne qui ne vous
réponde qu'il est mieux de ne pas laisser sortir vos
demoiselles, parce qu'en général il ne peut y avoir
d'inconvénient à prendre le parti le plus sûr, et qu'on
veut toujours enfermer les filles. Hais, dans les cir-
constances présentes, il n'y en avoit aucun de faire
ce petit plaisir à vos demoiselles; tout ce qui vous
environne vous garde; la proximité de la cour vous
est une sûreté bien loin de vous être un piège,
comme elle le seroit sous un roi qui auroit moins de
bonté pour Saint-Cyr que le nôtre-, chacun s'em-
presse à vous servir et à vous garder pour lui plaire;
ainsi je ne vois aucun danger d'envoyer quelquefois
promener vos demoiselles dans le village et aux en-
virons, bien accompagnées, car c'est à quoi il ne
faut jamais manquer ; ajoutez à cela que vous êtes
surveillées par MM. les missionnaires ^, qui ne vous
laisseroient rien passer d'îrrégulier. Il est vrai que
si vous étiez à Tavenir, proches de la cour comme
vous y êtes, environnées de gardes et de mousque-
taires qui ne seroient pas retenus, comme ils le sont
aujourd'hui, par la protection spéciale dont le Roi
vous honore ; si vous aviez un curé moins régulier
que le vôtre; si votre fermier, votre fermière n'étaient
1 C*eBt-Mire le coteau qui domine la maison de Saint-Cyr.
* Les prêtres de Saint-Lazare attachés à la maison.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOOIS (1700). 77
pas des gens à qui vous puissiez vous confier, il y
auroit un extrême danger à laisser sortir vos de-
moiselles, et pour rien au monde il ne le faudroit
permettre. Mais tant que les choses seront comme
elles sont aujourd'hui, quel mal y a-t-il que la su-
périeure , de temps en temps, envoie quelques de-
moiselles, sous la garde de personnes de confiance,
entendre la messe à la paroisse ou voir un peu la
campagne, ce qui est une récompense merveilleuse?
Mais je vous conseille encore une fois, ajouta-t-elle,
de ne pas consulter aux personnes du dehors
des choses de cette nature, ou du moins de faire la
consultation entière, car il y en a plusieurs de cette
sorte qui, proposées toutes nues, sans être accom-
pagnées de certaines circonstances, paroissent d'a-
bord très-blàmables, au lieu qu'on les trouve bonnes
ou du moins indifférentes, quand on en fait voir
toutes les raisons et les manières de les faire. 11 n'y a
rien, par exemple, qui soit plus inviolable dans les
couvents que la clôture -, cependant notre évêque ne
permet-il pas que quelques-unes de vous autres
sortent quelquefois pour faire la visite des apparte-
ments de votre dehors ', quand cela est nécessaire?
Mais encore une fois, quand vous enverrez ainsi
promener vos demoiselles, vous devez toujours les
faire accompagner par quelque honnête homme de
ceux qui sont attachés à votre maison, outre les
^ Les appartements où logeaient Tévéque de Chartres et autres
hôtes de distinction. Ils étaient dans la coar où le public était
admis, dite cour du dehors. (Voir V Histoire de la Maison royale
de Saint-Cyr, chap. 4.)
7.
78 ENTRETIENS tOR L'ÉBUSÀTieN.
temines à qui vous les eohfieFez ^ car elles pourroient
être rencontrées par un fou, par un ivrogne eu par
quelque impudent qui leur diroit une sottise, et
quoique Ton ne soit pas cause de ces aventures, il
est cependant fort désagréable de les essuyer. Il
peut encore arriver des incidents dont ils se démêler-
roient mieux que votre tourière. Nous observons
cela dans le monde quand nous allons à des prome-
nades ou à des églises éloignées, n
ENTRETIEN XXVP.
IRSTROCTIOII ItOK l'BDUCATIOH DB« Dit MOI 9 B L t BI.
1701.
Dans une de nos journées de travail, Madame
nous dit : « Vous me demandez que je vous instruise
sur les classes : l'expérience vous en apprendra plus
que je ne saurois vous en dire •, c'est moins l'esprit
qui m'a appris ce que j'en sais, que ce que j'ai ex-
périmenté moi-même dans le temps que j'élevois les
princes. Il faut avoir uqe conduite proportionnée
aux divers caractères ; il faut une conduite ferme,
mais il ne faut point trop gronder-, il faut souvent
fermer les yeux et ne point tout voir, et surtout
prendre garde à ne point aigrir vos filles et à ne
le§ pas pousser 4 bout indiscrètement. Il y a des jours
n^alheureu^t où elles sont d^ns une émotion, àm^
* necueil des Réponses, p. 73.
INSTRUCTION SUB L'BOOCATIOI DES DBIieiiBLLES (I 701). 79
un dérangement, prêtes i murmurer; tout ce que
vous feriez alors, toutes les remontrances, toutes
les réprimandes, ne |es remettroient pas dans Tor^
dre. Il faut couIot cela le plus doucement que Ton
peut, afin de ne point commettre son autorité, et il
arrivera quelquefois que le lendemain elles feront
des merveilles. Il y a des enfants si emportés et qui
ont des passions si vives, que quand une fois ils sent
fâchés, vous leur donneriez dix fois le fouet de suite,
que vous ne le^ mèneriez pas à votre but ; ils sont
incapables dans ce temps4à de raisoi), et le châti-
ment est inutile. 11 faut leur laisser le temps de se
calmer, et se calmer soir-mème; mais afi^ qu'ils ne
puissent croire que vous vous rendez, et que par
leur opiniâtreté ils sont devenus les plus forts, il
faut user d'adresse, faire intervenir un piédiateur,
ou dire qu on ne remet la chose à une autre fois que
pour la pendre plus terrible, et ne pas croire qu'ils
soient colères et emportés toute leur vie, parce que
dans la jeunesse ils ont les passions vives. Je Tai vu
dans M. le duc du Maine; c'est Thomme du monde
le plus doux, et dans son enfance, comme il étoit
toujours aigri par des maux et par des remèdes vio-
lents, il étoit quelquefois dans un feu et dans une
impatience, que tout le monde me reprochoit de
souffrir. On le mettoit dans un bain bouillant, et
parce qu'il crioit, qu'il étoit de mauvaise humeur,
on vouloit que je le grondasse ; mais je vous avoue
que je n'en avois pas le courage; je m'en allois
écrire, je me faisois appeler, afin qu'il ne crût pas
que je tolérois son impatience et sa mauvaise humeur
80 RNTRETIBlfS SUR L'ÉDUCATION.
(ce qui, me semble, étoit bien pardonnable en ces
occasions); et puis ces remèdes lui échauffoient si
fort le sang, que tout ce que je lui aurois pu faire,
tout ce que j'aurois pu lui dire dans ce temps-là ne
Tauroit point adouci. 11 faut donc étudier les mo-
ments, prendre les moyens convenables pour cor-
riger les enfants. Quelquefois un regard, une parole,
les remet dans leur devoir, ou une conversation par-
ticulière, où vous les faites entrer en raison en leur
parlant avec bonté. Il y en a qu'il faut reprendre en
public, quelquefois même plusieurs fois, avant de
les punir ; il y en a d'autres qu'il faut punir d'abord*
sans faire paroitre de ménagement; enfin la discré-
tion et l'expérience vous apprendront le parti qu'il
faut prendre suivant les occasions*, mais vous ne
réussirez point si vous n'agissez avec une grimde
dépendance de l'esprit de Dieu. Il faut beaucoup le
prier pour les personnes dont vous vous trouvez
chargées; il se faut adresser à lui d'une façon spé-
ciale quand vous êtes embarrassées ; ne doutez point
qu'il ne vous aide tant que vous vous défierez de
vous-même, et que vous aurez soin de demeurer
unies à lui. »
Madame nous dit ensuite qu'ayant entretenu les
novices sur l'éducation, elles lui avoient demandé ce
qu'il faudroit faire à une petite fille qui rougiroit
jusqu'au blanc des yeux d'orgueil et de dépit quand
on la reprend, et qui pourtant ne dit mot ; qu'elle
leur avoit répondu que pour elle, elle l'admireroit
d'avoir assez de pouvoir sur elle pour se taire ; qu'il
ne falloit pas faire semblant de voir ces sortes de
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1701). 81
mouvements, non plus que les répugnances qu'on
voit bien qu'elles ont pour de certaines choses qu'on
leur fait faire. Il faut passer par-dessus sans s'em-
barrasser ni leur en faire une querelle, quand elles
sont assez sages pour ne point éclater et pour ne
point entraîner les autres au murmure manifeste,
car nous sommes hommes, et nos passions remue-
ront toujours quand elles seront contrariées.
ENTRETIEN XXVIP.
AYBC LB8 DAXSS DB S AIN T-LOC 18.
(Que ehaciin aime son ouvrage et le préfère k celai d'antmi; de la
droiture à aoutenir les filles en les receTant aux classes à pen près
sur le pied qa'on les a données. )
1701.
Une des Dames disoit un jour à Madame : « Je
ne sais comment accorder le soin particulier que
vous nous recommandez , d'avancer et de for-
mer les douze plus âgées de la classe, avec celui
que je voudrois prendre des plus âgées dont on
peut se servir pour inspirer le bien qu'on veut établir
dans les demoiselles. — Il faut, répondit Madame,
s'occuper de bonne foi de ces douze plus grandes,
parce qu'on les doit bientôt perdre, sans néanmoins
que cette attention préjudicie au soin général de la
classe, qu'il ne faut jamais négliger. J'en dis de
même de celui que vous voulez avoir des plus
sages, que je crois fort utile. Il est bien certain
^ Reciteil des Réponses, p. 304.
82 ENTRETIENS SUR t'ÈDUGATieM*
que si queiquesnanes de tos filles avoieiit un boa
esprit, elles le oommuniqueroient aux autres eomrae
elles se coramuniquerit leurs travers; vous de^ez
doue tâcher d'en former quelques-unes des plus
raisonnables pour vous aider à établir dans vos
classes la raison, la droiture, la bonne foi, le cou-
rage. — Comment s'y prendre ? continua la maî-
tresse. — Comme j'ai fait aujourd'hui aux rouges^
répliqua Madame-, j'ai demandé d'abord quatre des
plus raisonnables : on m'a présenté de grandes
filles prêtes à monter à une autre classe *, j'en ai
demandé quatre plus jeunes, qui puissent, en res-
tant plus longtemps, servir à inspirer le boij esprit
aux autres^ je leur ai parlé là-dessus, je les y ai
exhortées 5 je les verrai de temps en temps pour
leur parler raisonnablement. C'est ainsi que je vous
conseille d'en user : il faut former les jeunes de
quelque espérance, et les avancer sur leurs exer-
cices et leurs ouvrages, pour qu'elles vous aident à
former leurs compagnes, et les âgées pour leur bien
particulier, parce qu'elles sont le plus pressées, ayaiit
moins de temps que les autres.
(( Il y a dans vos classes, ajouta Madame, une chose
qui me fait toujours de la peine, et que je tolère
parée qu'elle me paroit irrémédiable, c'est que eès
filles dont vous avez pris un soin particulier, et dont
pour la plupart vous avez fait des roerveillles, devien*
nent, en sortant de votre classe, les dernières de c^lle
où elles montent et sont comptées pour rien , ce qui las
afflige et les décourage, se voyant tellement déchues
qu'au lieu qu'il n'étoit quesition qiae d'elles, elles
AVEC LES DAMES DB SAIET-LilUIS (1701). iZ
sont comme oubliées^ Qr il y a peu de personnes
qui n'ai^t besoin d'être soutenues pour se mainte-
nir dans le bien ; et il n'est pas étonnant qu'elles
dégénèrent quand elles ne le sont plus comme elles
rétoient auparavant. Cependant Je n'y vois guère
de remède, car la- maîtresse de la classe où elles
entrent a ses mérites anciens ^ dont elle est bien
plus touchée que des nouveaux^ parce que les pre-
miers sont son ouvrage et que ce qui est nôtre nous
paroit toujours plus merveilleux que les choses oà
nous n'avons point de part. — Que voudriez-vdus
dono qu'on fit, Madame , dit H*"* de Glapion, pour
soutenir ces merveilles nouvellement arrivées dans
une classe ? les mettriez-Vous d'abord au nombre
des bonnes filles?-^ Je ne veu:& rien dire sur cela,
répondit-elle agréablement , car je sais bien que,
quoi que je pusse vouloir^ je ne parviehdrois pas à
persuader qu'un mérite étranger pût valoir celui
que nous regardons comme lé fruit de notre travail.
La maîtresse àes jaunes^ par exemple^ à qui celle des
vertes donnera des filles sur le pied d'excellentes
trouvera que les médiocres de sa classe valent infi-
niment mieux, et n'admettra les nouvelles qu'après
avoir jugé de leur mérite par sa propre expérience,
sans vouloir s'en rapporter au jugement de Id maî-
tresse qui les a données-, et avant qu'elle puisse les
connoitre par elle-même, il se passera bien dii
temps encore; après cela arrivera -t- il souvent
qu'elle n'en fera pas grand cas, pendant qu'aux
vertes on les trouvoit admirables, parce que cha-
que maîtresse attache le mérite à des qualités bien
84 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
différentes. L'une ne comptera que sur la dévotion :
si elle n'en remarque pas une bien sensible à une '
fille, elle ne Testimera guère, quelque bonne qua-
lité qu'elle puisse avoir-, au contraire, elle en trouve
une autre bien dévote, elle la prônera comme
une merveille et n'aura pas d'yeux pour voir ses dé-
fauts. Une autre qui aimera beaucoup l'ouvrage ne
connoîtra point d'autre mérite, et si une fille tra-
vaille bien, elle la mettra au nombre des excellentes,
quelque défaut qu'elle ait. Une autre attachera le
mérite à l'esprit, à l'intelligence, aux agréments
et à d'autres semblables qualités, et comptera pour
de médiocres sujets celles qui n'en seront pas bien
pourvues. Je ne voudrois pas exclure du nombre
des bonnes filles celles qui se distingueroient par
ces sortes de talents, mais ce n'est pas par là que
je jugerois du mérite. — Qu'appelleriez-vous donc,
dit une de nos sœurs, une bonne et excellente fille?
— Ce seroit, répondit Madame, celle qui auroit des
inclinations portées au bien, qui auroit de la piété,
qui aimeroit à plaire à ses maîtresses et à les con-
tenter toutes, et non pas celle qui en aimeroit une
avec passion et compteroit pour rien de mécon-
tenter les autres^ un esprit droit et simple, qui
seroit frappé de la raison et sur qui elle ne couleroit
pas comme l'eau sur la toile cirée , une humeur
douce et accommodante, une fille qui se prendroit
par la douceur, qui ne seroit pas aisée à blesser,
qui ne feroit point de peine aux personnes avec qui
elle vit, qui seroit courageuse et dure sur elle-même,
qui aimeroit l'ouvrage, je ne di$ pas qui travaille-
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (l70l). 85
roit bien, car elle pourroit être née maladroite,
sans en être moins bonne, mais je ne choisirois pas
pour mes mérites des filles molles, paresseuses et
difficultueuses, qui se fâchent aisément. — Ck)m-
ment éviter, dit-on, de négliger les filles qui mon-
tent d'une classe à l'autre, car la maltresse de celle
où elles arrivent est obligée de prendre un soin
particulier d'avancer et de former les plus âgées de
sa classe de préférence à elles? — Il est vrai, ré-
pondit Madame, qu'elle doit s'occuper beaucoup
des filles dont il faudra plus tôt se défaire (c'est un
désintéressement que j'ai toujours demandé, et
ce qui me fait regarder comme irrémédiable l'ou-
bli des mérites nouveaux venus à une classe) 5
mais sans en être occupée comme des plus grandes,
je Youdrois du moins qu'on les soutînt sur le pied
qu'on les adonnées, et que si elles étoient de bonnes
filles â la classe qu'elles quittent, on ne les mit point
au nombre des mauvaises ou des médiocres â celle
où elles arrivent. Je ne désapprouverois pas cepen-
dant qu'on leur donnât un peu de temps pour les
éprouver et pour mériter les distinctions , et je
n'approuverois point du tout qu'on mît au nombre
des sages celles qui ne le mériteroient point, ou
qu'on leur donnât des distinctions peu de temps
avant le changement des classes, sous prétexte de
les faire mieux recevoir à celles où elles sont prêtes
de monter, afin, comme l'on dit quelquefois, de faire
valoir la marchandise : cela ne seroit pas de bonne
foi. »
8
^
86 CNTRETlENd SUR L^ÉDUGATlOlT.
ENTRETIEN XXVllP.
▲ VKC LBl DAMK8 tit IAlllT-LOtfl<.
(Né se point fâtigùet iduiilemenl, et fe faire avee courage quand il est
ooeeftMite. )
1701.
a .w Voua avez ici tant d'occasions de vôiis fati-
guer, nous dit Madame, que je voudrois bien que
yous ne le fissiez point inutilement -, une d^s peines
que j'ai à ma classe ^ est dé faire ai^eoir nos Dames :
ou elles se promènent, où elles demeurent debout,
et j'en voyois urie dernièrertient qui raccoiiimo-
doit la jupe d'une petite fille en cette posture:
n'auroit-elle pas fait aussi bien dé s'asseoir? Pour
moi, je voudrois qu'on le fit dès qu'il n'y a plus dô
nécessité de faire autrement. Si vous voulez Voir ce
qui se passe dans tous les coins de votre classe, faites^y
un tour, puis asseyez-vous tantôt appuyée sur un
bout de la table^ ou bien dans vos grandes chaise^,
une autre fois sur leurs bancs auprès d'elles^ enfin
ménagez-vous^ si ce n'est pour la lassitude présente,
que ce soit pour celle qui pourroit venir^ J'ai été huit
jours à me remettre d'une après-dinée où, passant
d'une chose à une autre avec nos maîtresses, je de-
meurai presque tout le jour debout* Vous ne serez
^ Recueil des Réponses t'^, 76.
i Mme de Maintenon était alors à la classe rouge, où elle fit
suet^ésslTement les fbnctlDns de ptemiére, deuxième, etc.» mat-
tresse. (Voir les uotes des pages 207 et 209, dans les Lettres sur
V éducation, et les entretiens XXIII et XXVII. )
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1701). 87
pas toujours jeunes, mes chères filles. Si, lorsque
vous avez été maîtresses, vous avez gardé cette
manière de veiller et d'agir autour de vos demoi-
selles, jp ne m'étonne pas qu'on ait trouvé les classes
fatigantes. Je vois aussi que quand nos novices ont
été là deux heures de suite, elles n'en peuvent plus,
elles sont rouges et enflammées. Savez-vous ce qui
arrive ? c'est qu'après s'être fatiguée mal à propos
par qne mortification mal entendue, on est si lasse le
reste du jour qu'on en est de mauvaise humeur et avec
soi et avec les autres, car le corps s'épuise et l'esprit
en devient plus faible. Pour moi, quand j'établis une
de nos petites filles pour apprendre ba bé à celles qui
arrivent, je la fais fort bien asseoir, et la disciple est
à genoux devant elle, parce qu'elle n'a pas longtemps
à rester dans cette posture. J'ai remarqué dans vos
dortoirs que vous faites tout autrement; vous coiffez
vosdemoi3elles assises devant les petites tables comme
des dames à leur toilette. Et qui a jamais entendu
parler dei cela? n'avons-nous pas toutes été coiffées
par la femme de chambre de notre mère, ou par
une gouvernante qui nous met à terre devant elle, la
tète sur un vilain tablier? Ne gâtez donc point vos
deiaoiseUee, je vous en prie-, asseyez-vous pour les
habilter^ vmis êtes leurs mères, traitez-les bonnement
eomme vos filles. Ne dites pas que vous ne pensez
pas à vous reposer de si bonne heure : eh! quand
Vous sortez de votre lit, vous ne pensez pas que vous
pourrez être lasses-, quelque vigoureuses que vous
vous sentiez à six heures du matin, souvenez-vous
qu'il faut agir jusqu'à neuf heures du soir, et mena-
88 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
gez-vous à cette intentioo. Je ne prétends point par
là que vous soyez des filles lâches et qui craignent
le travail ^ je voudrois des filles qui ménageassent un
quart d'heure de repos qu'elles peuvent prendre
sans nuire à leurs charges, et sussent perdre trois
heures de leur sommeil, se lever la nuit quand il
gèle bien serré pour soulager une petite fille, ou pour
faire le tour de son dortoir* si on le croit nécessaire,
mener les demoiselles à la promenade le jour qu'on
auroit plus besoin de se coucher que de se pro-
mener. Il faut ici du courage et de la discrétion ;
toUà vos véritables moriificaiions. Si vos demoiselles
voyoient une de leurs maîtresses qui ne mangeât
point, qui demeurât toujours dans une posture
gênante, qui s'allât enrhumer dans une porte, elles
la canoniseroient sans autre examen, bien qu'elle ne
soit pas la plus sage au moins en cela; elles seroient
au contraire scandalisées d'en voir une qui mange
tout simplement ce qu'on lui donne ou qui évite
ce qui pourroit l'incommoder quand elle le peut sans
manquer à ses devoirs. J'espère pourtant que si l'on
tient en cela un juste milieu, elles ne pourront ne pas
être édifiées de vous voir si simples à prendre les
soulagements nécessaires et à ménager vos forces, et
si courageuses pour les sacrifier, et pour n'y pas
même faire attention dès qu'il s'agit de vos devoirs. »
* Les maîtresses des classes avaient leur cellule dans les dor-
toirs des demoiselles.
INSTRUCTION FAITE A LA CLASSE RODGE (l70l). 89
ENTRETIEN XXIX».
IlffSTKOCTIOir FAITK A LA CLA88B KOUGE.
( Portrait d'une personne raisonnable. )
1701.
M"** de Maintenon demanda à M"* de Provieuse si
elle savoit ce que c'étoit qu'une fille raisonnable. La
demoiselle ne sachant pas trop que répondre à cette
question^, M"® de Maintenon lui dit : « Une per-
sonne raisonnable, c'est une personne qui fait tou-
jours et à chaque heure du jour ce qu'elle doit faire,
qui commence la journée par adorer Dieu de tout
son cœur, non pas seulement parce qu'on lui a dit
de le faire, ou parce que les autres le font, mais qui
pense tout de bon à s'offrir à Dieu et tout ce qu'elle
sera pendant le jour. Elle se lève promptement,
s'habille avec diligence, modestie, et le plus propre-
ment qu'elle peut; fait bien son lit, arrange bien
ses bardes, aide aux plus petites si elle a du temps
de reste. Elle descend à la classe, y prie Dieu avec
respect et avec dévotion, sans badiner, sans rire, car
rien n'est plus sérieux que de prier Dieu. Après cela
elle déjeune aussi de tout son cœur -, s'il est permis
de parler, elle le fait, sinon elle garde le silence et
s'entretient avec Dieu. Elle va au chœur pour en-
tendre la messe, elle pense à se bien placer, elle
regarde si ses compagnes ont de la place, elle se met
» Lettres édifiantes, t. IV, p. 745.
* Le lecteur n'oubliera pas que cette instruction s*adresse à
des enfants de sept à dix ans.
8.
00 ENTftETfBNfi SOU L*ÉDUCATIOIi.
vis-à-vis d'elles, elle ne regarde point de tous côtés
pour voir ceux qui entrent ou qui sortent ; elle s'ap-
plique aux parties de la messe avec tout le respect
et la dévotion dont elle est capable, parce que de
toutes les choses de la religion, c'est la plus sainte.
Elle retourne ^ la classe, où elle s'occupe à ce qui est
marqué-, elle s'applique à bien apprendre à lire, à
écrire ; si elle est capable de montrer aux autres, elle
s'y donne tout entière, comnjp si sa vip en dépen-
doit ; elje écoute avec attention et respect, tâche de
comprendre ce que l'on dit et d'en tirer quelque
profit pour sa conduite intérieure ou extérieure,
selon la matière dont on parle. Avant d'aller dîner,
elle fait son examen particulier, pour voir en quoi
elle peut stvoir déplii à Dieu dans la matinée, pour
lui en demander pardon, et prendre résolution de
mieux faire le reste du jour; elle regarde surtout si
elle n'est tombée en rien dans le principal défaut
dont elle a entrepris de se défaire. Voilà notre per-
sonne raisonnable au réfectoire-, qu'y fait-elle? elle
y mange de bon appétit-, point en gourmande, la tête
sur son assiette, mais de bonne grâce et proprement,
et puisque Dieu a bien voijlu qu'on trouvât du plai-
sir dans le manger, elle le prend sans scrupule et
avec simplicité. Elle écoute la lecture avec encore
plus de plaisir, et c'est sa principale attention ; elle
fait la récréation d'aussi bon cœur que le reste, y
apporte la joie, saute, danse, et joue volontiers à
tout ce que les autres désirent-, elle pense à les ré-
jouir, c^v cette personne raisoiuiable f^it bien tout
ce qu'elle fait, et il ne seroit pas raisonnable d'être
INSTRUCTieN FAITB A LA CLAS8B ROUGE (170 1). 91
sérieuse à la récréation, et de n'y vouloir januiis
parler que de choses graves ou de dévotion. Elle
écoute ensuite la lecture ou l'instruction, tâche de
la retenir, et. demande ce qu'elle n'entend pas; elle
apporte la même application aux exercices de
raprè^nidi qu'elle a fait à ceux du matin-, elle
travaille de son mieux, elle ne perd pas un moment
de temps, elle chante avec les autres, et est ravie de
chanter les louanges de Dieu ; elle écoute le caté-
chisme sans ennui, tachant de s'en bien instruire. Elle
va souper comme elle a dîné, et ensuite à la récréa*
tion, où il faut encore bien sauter, se promener,
jouer et rire, car cette personne est fort gaie. Elle
fait ]a prière et l'examen, et s'ira coucher parfai-
tement contente de sa journée, n
Ensuite M'^'^de Maintenon, s'adressant àces jeunes
demoiselles, leur dit : « Ne trouvez-vous pas tout cela
bien raisonnable? et ne l'est-il pas en effet d'adorer
Dieu, de l'aimer et d'apprendre à le servir ? C'est pour
cela seul que nous sommes au monde-, c'est la pre-
mière chose qu'on nous apprend dans notre caté-
chisme, parce que c'est la plus importante et la plus
nécessaire, et ce que vous devez faire toute votre vie.
N'e($tHl pas encore bien raisonnable que des jeunes
personnes apprennent à lire, à travailler, et toutes les
autres choses qu'on vous montre ici? Vous serez
bien aises, quand vous retournerez dans le monde, de
jsavoir faire quelque chose, ou pour votre ménage,
ou pour vous personnellement, ou pour vos parents,
suivant les occasions. II est aussi très-raisonnable
que vous vous réjouissiez-, vous en avez Ij^ien des
92 ENTRETIENS SUR L EDUCATION.
sujets, mes obères enfants : vous êtes chrétiennes,
quel bonheur ! que de gens qui ne le sont pas, et qui
ne le seront jamais ! vous êtes ici dans une bonne
maison, à Tabri de toutes sortes de maux corporels
et spirituels-, vous êtes jeunes et gaies; réjouissez-
vous donc, cela est de votre âge ; je prie Dieu, mes
enfants, que vous en ayez toute votre vie autant de
sujet que vous en avez présentement.
— Notre première maîtresse^, dit M"^ de Saint-Ba-
zile^, nous parle presque continuellement de raison,
et nous dit souvent que, si c'étoit une marchandise
qu'on pût acheter , elle en feroit bonne provision
pour nous en donner à toutes. — C'est en effet
une excellente marchandise, dit M°°^ de Maintcnon ;
c'est elle qui apprend à s'accommoder de tout, à
vivre avec toutes sortes de personnes, et à savoir se
passer de celles qui nous plaisent davantage. »
M"" de Gruel dit qu'une demoiselle sortie d'ici
n'avoit pu durer avec les gens avec qui elle étoit,
parce qu'ils n'avoient pas une piété assez droite.
(( Sa piété elle-même n'étoit pas droite , repartit
M°^' de Maintenon-, elle en savoit la définition, mais
elle ne la pratiquoit pas^ puisqu'elle consiste à s'ac-
commoder à son état et aux personnes avec qui on
vit. Une personne bien raisonnable sait supporter
bien patiemment ceux qui ne le sont pas, sans même
leur laisser apercevoir qu'elle les supporte; elle fait
son compte en elle-même d'en rencontrer partout
1 C^était M°*ede Gruel. (Voir sur cette Dame^ les lettres sur
l'éducation, p. 209, 216, etc.)
s Demoiselle de la classe rouge.
INSTRUCTION FAITE A LA CLASSE ROUGE (l70l). 93
OÙ elle va, de sorte que rien ne la surprend ni ne la
fâche. Vous croyez peut-;être que quand vous serez
^e grandes personnes vous n'aurez plus de règles à
garder, et je réponds à cela que si vous êtes aussi
raisonnables que j'espère que vous le serez, vous
saurez bien vous faire vous-mêmes une règle de
journée que vous suivrez fidèlement, au cas qu'il
n'y en ait pas dans l'endroit où vous serez. C'est
assez pour l'ordinaire d'avoir sa liberté pour ne
savoir qu'en faire. C'est pour cela qu'autrefois, quand
nous faisions des voyages, quelques dames et moi ^
n'eût-ce été que pour six semaines, la première
chose à quoi nous pensions, c'était de nous faire une
règle. Etant à Richelieu * pour quelque temps, nous
réglâmes nos journées d'une manière fort agréable;
on selevoit à l'heure qu'on vouloit, nous descendions
dans la chambre de M°"* de Richelieu^ pour lui sou-
haiter le bonjour, nous allions à la messe ensemble,
et revenions causer avec elle jusqu'au dîner, pendant
lequel on faisoit une lecture, après quoi nous tenions
conversation, ne manquant jamaisde travailler ; ce fut
dans ce temps que je fis cet ornement de tapisserie
que j'ai depuis donné aux Dames de Saint-Louis. Après
la conversation, chacune se retiroit dans sa chambre
' Chez Mme la duchesse de Richelieu . Cette anecdote se rap-
porte au temps du veuvage de M^e de Maintenon.
' Anne Poussart, duchesse de Richelieu, dame d'honneur de
la reine. Après la mort de la reine-mère (en 1666), qui faisait
une pension à Mme de Maintenon (alors Mme veuve Scarron), elle
lui offrit une retraite dans sa maison. Celle-ci refusa ; mais elle
fréquentait habituellement son hôtel, où elle se lia avec la plu-
part des gens distingués de cette époque.
94 EVTfiETiKm sua l'éducation*
et y hmil oe qu'elle vouloit *, à trois heures et d^^iie,
on se russemblpit chez Jj^^ de Richelieu pour y
garder le silence, qu chanter \ à quatre heures, oa
s'alloit promener jusqu'au souper, puis on owsoit
une deipi-heure, et 4près la prière, qui se faisoit
en coflainuui chacun ^e retirqit de ^on côté, Oii ^e
manqua pas p. un point de cette règle pendant mi
semaines-, ce temps-U m'a toujours paru le plus
heureux de ma vie, et je vous ^voue que depuis que
je suis a la cour, je n'en ai point eu de pareil. Cela
vous fait voir, mes enfants, que vous n'êtes pas les
seules qui ayez une règle, et que toute personne
raisonnable s'en fait une, ou se la fait faire par sqq
directeur? et la suit fidèlement, quand rien ne l'aq
empêche. On a pour l'ordinaire mauvais opinion
d'une personne que l'on voit vivre sans règle, se
levant un jour matin, un jour tard, dinant tantôt à
une heure, tantôt à une autre, et ainsi de toutes les
choses qu'elle a à faire. Adieu, mes enfants, devenez
bien raisonnables, et je vous assure que vous ^F99S
fort aimables. »
ENTRETIEN XXX'.
AVKC LBS DAMES DB 8À I If T-L U U 1 B.
(Que trop d'attootioa I faire plaisir aux demoiselles et b prévenir lears
besoins les rend molles et délicates. )
Le 28 juin, Madame eut la bonté de passer tout
> Recueil des Répojmm, p, ^^é.
AVEC LÈS 0AitB§ bE SAlNt«L<miS (1702). 95
lé ]êùt ayed flous; ayatit dit d'abord en riant qu'elle
étoit ]*ésolue de ne dite que des inutilités, elle sou-
titil quelque temp^ là conversation sut ce ton4à fort
agrésLbletiientk On parla de la mollesse qui règne
présentement dans le monde. Madame nous dit
qu'on la porte ai loin, que les jeunes personnes
même ne Veulent pas se donner la moindre peine
pouf* se procuret un divertissement-, que l'on ne
eonnôit pas Tùsage des plaisirs de l'esprit -, que l'on
ne pense qu'à manger et à se mettre à son aise-, que
tes femmes passent la journée en robe de chambre,
couchée^ dans une grande chaise, sans aucune occU*
pation, sans eonvetsàtlon^ sans lecture; que tout est
bon, pourvu qu'on soit en repos. — Une dé nos sœuîs
ayant dit qu'on âentoit ce même espHt dans nos de^
moiselles, qui aiment mieux quelquefois se priver
de jouer od de sé ptômenet, que dé prendre la
peifié de sortir de la classe et de chercher des jeui,
M"** de Bouju, qui iguoroit le projet de Madame
parce qu'elle n'étoit pas venue au commencement,
croyant que c'étoit une belle occasion de la mettre
éfi vivacité et de lui faire dire quelque chose d'utile,
lui demanda où nos demoiselles pouvoient avoir pris
l'esprit du mondé, étant venues si jeunes dans la
maison. « Ma soétir, répondit-elle, il n'est pas besoin
de l'enseigner, puisque chacun le trouve dans Son
propre fonds. — Mais que faudroit-il faire^ ajoutâ-
t-elle, pour détruire cette mollesse? » Madame, qui
Vouloit tenir sa résolution^ changea de propos, et
nous regardolt d'un air d'intelligence, avec cette
bonté et familiarité qu'elle Veut bien avoir aved
-V
96 ENTRETIENS SUR L'ÉDDGATION.
nous. M°" de Bouju , n'en sachant pas la raison,
la demanda à celle qui étoit auprès d'elle. M""* de
Radouay, à qui elle s adressa, dit tout haut : « Voilà
ma sœur de Bouju, Madame, qui demande ce que
vous avez dit d'utile-, elle ignore la résolution
que vous avez prise de livrer ce jour aux inutilités. »
Madame reprit en riant, et avec beaucoup de viva-
cité : (( Que veut cette affamée de bonnes choses?
Quepourrois-je dire que je n'aie pas dit cent fois? »
Puis, Tapostrophant, elle ajouta vivement : « Vous
vous plaignez que vos demoiselles sont paresseuses,
qu'elles ont l'esprit de mollesse ; pourquoi le leur
donnez-vous , par la trop grande application que
vous avez à leur faire plaisir ? D*où vient que vous
leur donnez tant de récréations extraordinaires, des
promenades et des amusements, comme si elles n'é-
toient pas toutes en âge de travailler, je dis même
les petites? Quelle est la fille qui ne travaille pas
depuis le matin jusqu'au soir dans la chambre de
sa mère, et n'en fait pas son plaisir? Elle n'y
trouve, le plus souvent, que de la mauvaise humeur
à essuyer, beaucoup de désagréments, quelquefois
même des mauvais traitements, et personne ne s'avise
de la plaindre et de lui procurer des délassements.
La plupart travaillent assidûment toute la semaine,
et ne se promènent que les fêtes et dimanches, et
vous autres, qui êtes obligées, par les règles établies
dans votre maison, de faire mener a vos demoiselles
une vie sans comparaison plus douce que celle que
la plupart mèneroient chez elles, au lieu de tacher
d y mêler un peu de dureté, autant que l'ordre gé-
AVEC LES DAMES DE SAINl^LOUIS (.1702). 97
néral le peut permettre, vous n'êtes occupées, au
contraire, qu'à Tadoucir; non contentes qu'elles
aient tous les jours une grande heure de promenade
le soir, et presque tout le jour le dimanche, vous les
y menez encore à la récréation du matin, et à des
heures extraordinaires. Pour moi, je gémis quand
je vous vois si empressées à leur chercher des amu-
sements dès qu'elles ont huit ans^ devroient-elles
en avoir d'autre que le plaisir d'un travail aussi
doux que Test celui de vos demoiselles? Si* vous
les accoutumiez à goûter ce plaisir dès cet âge, vous
les empêcheriez d'en désirer d'autres qui seroient
aussi dangereux que celui-ci est innocent , et par
là vous leur rendriez un des plus grands services
qu'elles puissent attendre de vous pour le présent.
Quel avantage de contenir de jeunes personnes qu'il
est si dangereux d'abandonner à elles-mêmes dans
ces temps de récréation, où les conversations en-
tre elles sont si pernicieuses ! Pour l'avenir^, cet amour
de l'ouvrage seroit un préservatif contre toutes sortes
de maux. La maxime des gens d'expérience est
qa'une fille doit être coquette ou laborieuse.
a II faut en toutes choses, ajouta Madame, avoir du
discernement. Quand je vous blâme de chercher
trop à faire plaisir à vos filles, et de les promener à
toutes les récréations, je comprends bien cependant
que l'hiver, où la saison les contraint d'être renfer-
mées tout le jour, une maîtresse qui voit un rayon
de soleil puisse, sans être molle, profiter de ce beau
temps passager pour les mener à la promenade ; elle
fera même très-bien, cela étant aussi bon pour leur
9
98 BirrHËTtMâ ftÙR L*Éfl«<2ATl09l.
santé qae pour leuf plAisir -, ftiais en été, où elleâ y
vont le soif , j6 ne vois pfts de raisoû qu'elle y
aillmt ôrditiftiremetit à d'autres heures.
k Quand je vous exhorte aussi à faire travailler
métné les petites à la récréation^ et d'exiger d'elles
qu'elles travaillent assidûment et diligemment datis
les autres heures, à ne pas souffrir qu'elles n'aient
de l'ouvrage que par contenance, sans se soucier de
Tavaticer, je conyiens cependant que dans le temps
d'un froid excessif ou d'une chaleur étouffante, oh
vous sentez vous-mêmes que les bras vous tombent
et que vous ne sauriez presque travailler, je con-
viens, dis-je, que vous pourriez sans mollesse ne
point demander autant d'ouvrage aux demoiselles
dans ces tempâ-li que dans un autre *, il faut un pes^
pour ainsi dire, fermer les yeux et ne pas montrer
qu'on s'aperçoit qu'elles travaillent lentement: on
pourrolt même les mener travailler dans un lieu
moins chaud que la clâS^e bleue, qui est dur une cui*
sine ' et qui A le soleil tout le jour-, il ne faut pas non
plus y regarder de si près & la récréation, car ft est
nécessaire qu'elles se réjouissent^
•>»-En vérité. Madame, dit une de nos soeurs, nous
n'avons guère suivi votre projet de récréation, car
au lieu d'inutiUtéS vous avez dit des choses bien soli-^
des ', mais vous n'en serez point fâchée et vous en ver*
rez le fruit. Nous sommes bien obligées à ma sœur de
Bouju d'être insatiable* » Madame répondit en sou-
riant : (( Vous avez entamé un chapitre sur lequel je
1 Voir le plan et la description de la maison dans VBistoire
de lu fiUtUàH royale de SaiAf-Cyr.
AVEC LES DAKES DB SATNT-i90IB (1702). §9
sans q»e je ne finirois pas de vous quereller, — Volon-
tiers, dlmes^nous, il seroit dommAge de ne pas tout
dire aujourd'hui. » Elle continua donc ; a Vous gâtez
vos demoiselles par rinclination que vous ave? à les
louer, a les admirer, à les récompenser dès qu'elles
font leur devoir» Si elles ont bien fait dans un office,
il faut que Tofficière les prône, qu'elle leur procure
une collation, une promenade; voilà ce qui les gâte
et ce qui peut leur faire croire qu'on leur en doit
de reste, quoiqu'elles n'aient fait après tout que ce
qu'elles doivent faire. Il suffîroit qu'en les remettant
entre les mains des maîtresses, elle dit simplement:
J'en ai été contente ; et cela, non pour leur faire plai^
sir, mais pour en rendre compte. Il faudroit dire de
même : Elles ne font rien qui vaille, >i
Madame de Sailly ' demanda si ce n'étoit pas une
bonne raison de prendre une suppléante quand la
maîtresse a un rhumatisme ou une fluxion qui Tem-
péehe de mener les demoiselles à la promenade.
c( C'est li une pauvre raison, repartit Madame, pour
embarrasser une communauté à vous chercher une
suppléante qui quitte sa charge ou ses sœurs à la ré-r
création pour aUer promener vos demoiselles ; c'est
trop les gâter qued'avoir pour ellescessortesd'égards.
Il faut faire céder tout à leur sûreté préférablement à
leur plaisir. Quel inconvénient y auroit-il de les lais-
ser quelque temps sans prendre Tair ? cela n'arrivert-il
pas souvent à des enfants dans le monde qui sont
plus distingués qu'elles? Et pour vous donner un
t Elle était alors maitreftse des rouges. (Voir les Lêêtres sur
réducation, p. 225. )
100 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
exemple de votre connoissance, M^' d'Âubigné ne
demeura-t-elle pas ici très-longtemps sans sortir de
sa chambre, parce que sa gouvernante avoit un rhu
matisme? N'auroit-on pas pu la confier à une autre,
si on avoit été aussi occupé de son divertissement
que vous l'êtes de celui de vos demoiselles? Et tout
le temps qu'elle a été chez moi à Versailles, elle n'a
pris l'air que les fêtes et les dimanches, parce que
mes femmes travaillent les jours ouvriers. » On lui
dit que s'il n'y avoit qu'une maîtresse d'incommodée,
elle pourroit demeurer à la classe avec une partie
des demoiselles, et l'autre iroit au jardin. « Fort bien,
dit Madame, si cela accommode les maîtresses, mais
il ne faut pas qu'elles s'en contraignent. — En quoi
remarquez-vous ce peu de courage que vous repro-
chez à nos demoiselles? dit une de nos sœurs. — En
ce qu'elles n'entreprennent rien avec affection, ré-
pondit Madame ^ elles ne se soucient point de réussir,
elles ne craignent qu'une seule chose, qui est d'être
reprises ou punies ; elles s'embarrassent fort peu que
tout aille mal, pourvu qu'elles se puissent tirer à
quartier et dire : Ce n'est pas moi; elles vous laisse-
roient volontiers mourir, pourvu, dit-elle en riant,
que vous ne revinssiez point de l'autre monde les en
reprendre. Les bons cœurs sont autrement disposés;
ils aiment mieux faire trop que trop peu, et ils con-
sentiroient volontiers à être grondés, pourvu que
tout allât bien. Ma pauvre Nanon * est si affectionnée
> Femme de chambre de M^nede Malntenon. (Voir les Lettres
sur l'éducation, p. 73.)
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1702). 101
à mon service, que si je la chassois par une porte
elle reviendroit par une autre pour me servir. — Ce
défaut de nos demoiselles, dit M"'* de Berval,
vient, je crois, de mal entendre une maxime qui dit
qu'il vaut mieux être appelée que chassée. — Oui,
reprit Madame, elles tournent tout en mal, parce
qu'elles n'agissent pas simplement; elles font des
réflexions infinies sur ce qu'on pensera. Demandez
à une fille si elle veut être religieuse de Saint-Louis;
au lieu de répondre simplement ce qu'elle veut, elle
fera mille détours et retours sur ce qu'on pensera
de sa réponse. Leur travers vient aussi de ce qu'elles
prennent pour elles des maximes qui ne conviennent
qu'à des religieuses fort avancées dans la perfection,
et qu'elles leur donnent un mauvais sens. Ne les
avons-nous pas vues se mettre dans la sainte indiffé-
rence dont il étoit question du temps du quiétisme ',
et la porter jusqu'à ne montrer aucun désir du
noviciat, attendant qu'on leur proposât d'y entrer?
Ce manque de courage et ce fonds de mollesse que je
vois dans nos demoiselles ne m'inquiètent point pour
celles qui sortent, parce que je suis persuadée qu'elles
n'auront pas essayé durant trois mois de la vie qui
les attend hors d'ici, qu'elles reviendront de cette
foiblesse, et que la nécessité où elles seront de mé-
nager tout le monde, sans trouver personne qui les
ménage, les fera bientôt changer de sentiments,
comme nous l'expérimentons déjà en plusieurs. Je
voudrois que vous entendissiez parler nos Carméli-
^ Voir V Histoire de la maison royale de Saint-Cyr, ch. 10.
9.
102 ENTRETIENS SUR L'ÉOUGATION.
tes \ Vous savez qu'elles étoient ici de nos mer-
veilles ; elles disent fort agréablement qu'elles ont
bien i décompter, qu'elles étoient accoutumées i
être louées, admirées, ménagées, et croyoient être
regardées comme des merveilles dans les maisons
où elles ont été, mais qu'elles ont eu beaucoup a
rabattre de cette estime d'elles-mêmes, quand elles
se sont vues négligées et reprises sans aucun ména-
gement ^ qu'elles ont alors commencé à connoltre le
ridicule de leur orgueil. Elles ont tellement changé
d'idées, qu'une d'elles me disoit avec simplicité, il y a
quelques jours : Quand je pense mx sentiments que
j'ayois à Saint-Cyr, à ma sensibilité pour le moindre
blâme, et aux ménagement que j'e:!^igeois pour moi,
je ne comprends pas qu'on pût m'y supporter.
a Je crois doi^c, comme je viens de le dire, que
vos demoiselles reviendront de leur délicatesse
quand elles seront dans le monde, mais je crains
fort que celles qui viennent des classes au noviciat
n'y apportent cet esprit, et ne le perpétuent à
l'infini, ce qui seroit un grand malheur. Comment
faire aller une maison avec des filles molles, tendres
sur ellesrmêmes, occupées de leur santé, ne pou-
vant rien porter avec courage et dont l'esprit seroit
encore plus délicat? Il faut bien attaquer ces défauts
dans vos demoiselles, et vous devez prendre garde à
ne les pas entretenir par les ménagements super-
flus que vous avez pour elles, par une trop grande
^ G*est-à-dire celles des demoiselles de Saint-Cyr qui s'étaient
faites Carmélites^
AVEC LES DAHE8 DE SAINt^LOUIS (1702). 108
bonté et manque d'expérience. — Je voudroisbien,
dit M"* de Faure*, que vous voulussiez nous dire
en détail en quoi vous faites consister cette mollesse
et ce que vous appelez des ménagements superflus.
— C'est , répondit Madame, dans la délicatesse à
craindre la moindre incommodité, à ne point sup-
porter le froid, le chaud, la pluie, une maiivais»
senteur, la privation d'un repas, le retranehement
d'une heure de sommeil, d$ récréation *, à comp^r
pour quelque chose les plus petits maux, à s'atten-
drir sur soi-même pour la plus légère infirmité, à
s'en plaindre jusqu'à en fatiguer les autres, et
vingt choses semblables. Soyez attentives à ne laisser
échapper aucune occasion sans attaquer en elles
toutes ces foiblesses', il faut les en reprendre sout
vent^ tantôt doucement, tantôt fortement, mais
toujours patiemment et sans se rebuter. Vous avez
un ouvrage auprès de cette jeunesse d'une extrême
étendue, et qui demande un soin et une attention
continuelle de votre part , tant par rapport à elles
que pour leur donner vous-mêmes l'exemple de tout
ad que vous exigez d'elles sur toutes choses. »
*■ GUberte-Marie-Madeleine Lacombe-Chasoures de Faure. EIIjb
fit profession le 9 décembre 1694, et mourut le 20 mai 1784,
kgîe dfl soiiaqU et uu ans.
104 BNTEETIENS SUR t'ÉDCCATION.
ENTRETIEN XXXI».
i:isTmvcTio^ aux dchoisbllss db la classb jàditb.
(Sur la ôrilité.)
4702.
Madame de Maintenon ayant eu la bonté de
demander aux demoiselles sur quel sujet elles
vouloient qu'elle leur parlât, M^ de Bouloc la
supplia de les instruire sur la civilité. Elle leur
dit que la civilité consistoit plus dans les actions
que dans les paroles et les compliments ; qu'il n'y
avoit sur cela qu'une règle à leur donner : « C'est
l'Évangile, dit-elle, qui s'accommode fort bien avec
les devoirs de la vie civile. Vous savez que Notre-
Seigneur dit qu'il ne faut pas faire aux autres ce
que nous ne voudrions pas que l'on nous ftt ; voilà
notre grande règle, qui n'exclut pas celle des bien-
séances en usage dans les pays où l'on se trouve.
Pour ce qui regarde la société, je ferois consister
la civilité à s'oublier soi-même pour s'occuper de ce
qui convient aux autres, à faire attention à tout ce
qui peut les accommoder ou incommoder, pour
faire Tun et éviter Tautre -, à ne jamais parler de
soi, à ne se point faire écouter trop longtemps, à
beaucoup écouter les autres, à ne point faire tomber
la conversation sur soi ou selon son goût, mais la
laisser tourner naturellement selon celui des autres;
à s'éloigner quand on voit des personnes parler
bas, à remercier pour le moindre service, à plus
«
» Lettres édifiantes y t. IV, p. 840.
AVEC LES DEMOISELLES DE Là CLASSE lAJOHE (1702). 105
forte raison pour un grand. Vous ne pouvez mieux
faire, mes enfants, que de vous exercer à toutes ces
bonnes manières entre vous^ et d'en prendre telle-
ment rhabitude qu elles vous deviennent comme
naturelles. Je vous assure que ces attentions et ces
égards continuels que Von a pour les autres rendent
bien aimables dans la société, et ne coûtent guère
aux personnes bien nées ou bien élevées; vous
avez pour la plupart ces deux avantages, mettez-
les donc à profit, et vous serez bien dédommagées
des premières contraintes qu'il faudra vous faire
d'abord, par Testime et l'amitié que ces manières
pleines de déférence vous attireront. Croyez-moi,
mes cbères enfants, attachez-vous à être vraiment
polies, et vous paroitrez parfaites, en attendant que
vous le soyez véritablement; car une personnne
polie ne montre jamais que de la douceur, sait ré-
primer son humeur de façon que l'on ne s'aper-
çoit ni de sa hauteur ni de ses fantaisies et bizar-
reries si elle en a. Si vous voyiez les personnes du
monde qui savent vivre, même les plus mondaines
et les moins pieuses, vous les croiriez d'une vertu
et d'une humilité parfaites; il semble, à les entendre
et à les voir, qu'elles se comptent pour rien, et
qu'elles font un cas infini des personnes à qui elles
parlent, pendant que souvent elles ont au fond du
cœur un souverain mépris pour elles. Je vous vou-
drois ces bonnes manières extérieures, mes enfants,
et qu'étant aussi bien instruites que vous l'êtes,
vous y ajoutassiez les sentiments intérieurs de cha-
rité et d'estime du prochain et de bas sentiment de
106 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
vous-mêmes, comme TËvangile vous Tordonne.
^'est-il pas honteux pour noqs que le seul usage
du monde fasse faire extérieurement par orgueil et
par vanité les mêmes choses que notre religion
nous demande, en y ajoutant seulement des dispo-
sitions chrétiennes qui nous rendroient méritoire
pour le ciel Vattention à ne rien faire qui déplaise
à notre prochain, et que nous ne puissions pas gur
gner cela sur nous ? »
M"*" de Bofiac demanda comment il falloit re-
mercier une personne de respect, u Tout natureU
lement, répondit M'"'' de Maintenon, en lui disant :
Je vous remercie très-humblement, madame, jf>
vous suis très-^obligée, et choses semblables. Pour
moi, je ne demande aucun compliment ^ mais je sui^
bien aise de savoir si j'ai fait plaisir. J'ai connu une
dame à qui Ton faisoit très-souvent des présents consi-
dérables, jusqu'à lui faire trouver de grosses sommes
sous le chevet de son Ut, et qui ne remercioit ja-
mais, quoiqu'elle connût bien les personnes qui lui
faisoient cette amitié, qu'elle les vit tous les jours et
mangeât môme avec elles. » M^^ de Chounac dit
qu'elle se seroit bientôt dégoûtée de lui rien donner.
(( Vous voudriez donc, aussi bien que moi, être re^
merciée P lui dit agréablement M'''^ de Maintenon,
cela est tout naturel, y* W^ de liaigecourt demanda
si on devoit remercier un laquais. ^ Oui, répondit
M'^'' de Maintenon; mais il n'est pas nécessaire de se
l^ver, une inclination suffît, ou un : Je vous remer*-
cie, selon les cas ou les circonstances où l'on se
trouve. Il ne faut point en cela d'affectation. '^
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE iAOKE (1702). 107
Mais un laquais qui seroit à nos gages? dit M"* dé
La Gatin6« *^ Non^ répondit M*** de Maintenon, ce
n^esi pas la coutume ; il m'arrive pourtant quelque-
fois de le faire, mais dansFusage ordinaire, on ne le
fait point. *^ Remercie-t-on la femme de chambre
d'une autre, et faudroit-il se lever pour lui faire la
révérence? — C'est selon, dit-elle. Il la faudroit
faire si on n'étoit pas en familiarité avec elle, et
qu'on ne fût pas libre danâ la maison ; mais si on y
étoit aimée et fort accoutumée, il sufBroit d'une
inclination ou d'un mot obligeant. — « Appelle-t-on
les laquais Messieurs? — Oui, quand ils ne sont
point à vous : cela fait honneur aux maîtres, et je ne
▼ois présentement personne qui ne le fasse. Cepen-
dant, il suffit aux gens du Roi de les qualifier de
letur qualité, en disant , par exemple : Cocher du
Roi, arrêtez, je vous prie; et non pas : Arrête, co-
ohef, comme l'on diroit au sien; de même aux va-
lets de pied dU Roi : Valet de pied du Roi, donnez-
moi telle chose, s'il vous platt; cela les honore et les
conlente. Vous savez bien que chez le Roi il n'y a
point de laquais, on leur donne le nom de valet de
pied^ — Faudroit-il appeler Monsieur, un homme
de métier qui nous viendroit voir de la part de notre
famille? «^ C'est selon. 11 y a de ces gens-là qui
sont à leur aise, qu'il conviendroit d'appeler Mon-
sieur; d'autres qui sont de pauvres misérables, qui
croiroient qu'on se moqueroit d'eux : il faut que le
1 Ai-Jd besoin de faire remarquer combien ces détails sont cu-
rienx pour l'intelligenoe des mœurs et des usages du temps?
lOS E!n'REnE3IS SCR L'ÉDCCATMNf.
bon sens régie en bien des cboses. — Si, en entrant
dans one église, un bomme nous présentoit de Teau
bénite, fandroit-il en prendre? — Cest encore se-
lon, répondit M"^ de Maintenon. Si c'étoit un homme
connu qui fit cela bonnement, on le pourroit une
fois en passant ; mais si la chose étoit ordinaire, il
faudroit faire semblant de ne le pas voir, et n'en
point prendre. — Si, en passantun fossé, un homme
nous donnoit la main pour nous aider à le passer,
que faudroit-il faire? — Si vous voyez qu'il s'en fit
un plaisir, et qu'il y eût de Taffectation, il ne lui fau-
droit jamais donner la main ; mais si vous étiez en
compagnie avec d'honnêtes femmes, et qu'un hon-
nête' homme qui seroit parmi vous donnât par civi-
Uté la main à tout le monde, vous pourriez la lui
donner comme les autres. — Si une personne de
considération présentoit du tabac, pourroit-on le
refuser? — Je crois qu'il seroit du respect d'en
prendre un peu *, et s'il incommodoit, laisser tomber
imperceptiblement le reste. »
M"* de Saint-Bazile demanda pourquoi on ne salue
point le Roi quand on passe devant lui. a C'est l'u-
sage, dit W^ de Maintenon ; cependant, quand le Roi
salue, il faut lui rendre profondément. C'est l'homme
du monde le plus civil, il salue les plus petites gens,
jusqu'à une femme de chambre. — Observe-t-on la
même chose pour M™' la duchesse de Bourgogne? —
Oui, dit M"* de Maintenon. — Faut-il saluer un homme
1 Le mot honnête homme ne signifie point ici homme probe ou
poli, mais bien né, bien élevé : c'est le gentleman des Anglais.
M*"* de Maintenon emploie presque toujours ce mot dans ce sens.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1702). 109
qu'on rencontre en son chemin ? — Assurément, il
faut saluer tout le monde quand on passe ; il n'y a
que dans les villes que cela n'est pas d'usage. J'^
connu un duc et pair qui saluoit tout le monde '• Il
ne faisoit qu'ôter et mettre son chapeau. Cétoit un
plaisir de le voir dans la grande cour de Versailles,
où il y avoit un monde infini ^ il saluoit souvent son
propre laquais, et lui ôtoit son chapeau comme aux
autres. Cela se disoit partout^ on Ten railloit-, ce-
pendant, il n'en étoit que plus estimé. — Salue-t-on
en carrosse? — Non, à moins que ce ne soit des per-
sonnes de connoissance ou de respect *, alors on fait
arrêter le carrosse, on baisse les glaces, et on s'in-
cUne bien bas, surtout si c'est le Roi ou quelque
prince ou princesse. Tout cela se fait selon l'usage
des pays. J'ai vu autrefois des ambassadeurs se lever
en carrosse et faire une profonde révérence. En
France, on ne se lève point, mais on fait une pro-
fonde révérence.
« Bonsoir, mes chers enfants 5 rappelez-vous tout
ce que nous avons dit au commencement de cette
conversation sur la politesse chrétienne que l'Évan-
gile et moi nous vous demandons. Ces deux motifs
ne sont pas d'une force égale j mais tout est utile aux
bons cœurs, et je crois que vous vou§ en piquez. »
* C'est le duc de Beauvilliers.
40
110 ENTRETtENS SUH L*ÉDUCATMfl.
ENTRETIEN XXXIP.
llfStftUCTlON AOZ DAMIB »B • A 1« T-LO U |B.
(Sur le détintépeeuaieiit et la bonne foi à former left denoiaelloi. )
«702.
Madame ayant eu la bonté de nous accorder une
de ces journées que nous appelons les récréations de
Madame, parce qu'elle demeure avec nous pendant
quelques heures-, on travaille, on lit, on chante, on
cause, selon la règle qu'on a faite pour ce jour-là * 5
elle commença par nous dire qu'elle avoit bien à
cœur d'établir l'autorité des premières maîtresses,
et de convaincre les subalternes que c'est cette pre-
mière qui doit répondre de tout, qu'ainsi il faut
qu'elle tienne ce qu'on appelle les rênes du gouver-
nement, que les autres doivent à la vérité travailler
avec elle, mais dépendamment d'elle, et qu'enfin
elle doit être dans sa charge comme la supérieure
est dans toute la maison. Une de nos sœurs de-
manda s'il falloit étendre son vœu d'obéissance
jusqu'à ses premières officières, et se faire un devoir
de leur obéir à l'aveugle, comme on le doit à l'égard
de la supérieure? Madame répondit : « Dès que ce
qu'elles ordonnent n'est pas contraire aux consti-
tutions et aux règlements, les maîtresses subalternes
doivent obéir à la lettre, mais si ce qu'elles exigent
y paroît opposé ou qu'il y ait quelques bonnes
raisons de ne le pas exécuter, on peut faire ses re-
^ Recueil des Réponses^ p. 366.
* Je donnerai quelques programmes de ces récréations dans
les Lettres édifiantes.
INSTRUCTION AUX DAMES DB SAINT-LOUIS (1702). 111
présentations, puisqu'on a bien cette liberté à Tégard
de la supérieure, pourvu qu'après la représentation,
Ton se soumette et Ton demeure en paix. Si les
choses en valoient la peine, il en faudroit avertir la
supérieure. »
Les premières officières ayant dit qu'elles croyoient
qu'on ne pouvoit avoir plus de déférence ni leur
obéir plus exactement que le faisoient les maîtresses
subalternes, Madame répondit: «Je m'aperçois avec
plaisir qu'on se conduit bien sur cet article ; mais
j'appréhende qu'on ne se rende sur cela à mon sen-
timent par soumission et par déférence, et non par
conviction et par la persuasion de la droiture et de
la nécessité de cette conduite; car vous saveï,
ajouta-t-elle, que j'aime mieux persuader que sou-
mettre, et qu'on me reproche que ma folie est de
vouloir faire entendre raison à tout le monde. »
jj^me J^ Pérou lui dit que nous avions remar-
qué que dans tous les instituts on avoit toujours
retenu quelque portion de l'esprit des fondateurs,
et qu'elle espéroit qu'il en seroit de même de nous
par rapport à elle. « 11 est vrai, repartit Madame
fort vivement, mais ce qui vous manque, c'est d'avoir
une sainte institutrice. Je vois bien que vous re-
tiendrez quelque chose de moi, mais c'est à savoir
si ce sera quelque chose de bon-, je crains plutôt
que vous n'en reteniez un certain tour de raillerie
dans la conversation qui m'est naturel, et qui ne
convient pas tout à fait à des reUgieuses. » Nous lui
répondîmes que nous espérions encore en retenir
des choses meilleures. « £h bien! retenez-en donc,
112 ENTRETIENS SUR L'ÉDUGÀTION.
ajouta Madame, cette attention à vous occuper de
faire valoir les autres et de chercher en tout à leur
être utile, en vous oubliant vous-même, car c'est ce
que je voudrois vous inspirer, et ce que je crois le
plus nécessaire dans votre maison pour bien exercer
vos charges. En même temps, par exemple, que je
prêche aux maîtresses subalternes d'être tout oc-
cupées de faire valoir l'autorité de la première, en
se conpptant elles-mêmes pour rien, je voudrois aussi
que cette première fît son affaire de former se5
aides, particulièrement la seconde^ qu'elle lui dit ses
vues, ses desseins, sa conduite, et que de bonne
foi elle ne négligeât rien pour la rendre capable de
remplir sa place, bien éloignée de se faire un plaisir
d'entendre, après qu'elle sera sortie de sa charge :
Ma sœur N. faisoit bien mieux. »
Madame ajouta: « Si Ton s'examine bien, l'on trou-
vera quelquefois que, sans y penser, l'on se laisse
aller à des sentiments qui partent d'un fonds de
dureté très-criminel aux yeux de Dieu, et c'est
sur cela que je voudrois que les Dames s'exami-
nassent, et, qu'au lieu de se casser la tête pour dé-
mêler si une distraction a été volontaire, elles com-
mençassent leur examen par les sept péchés mortels,
les dix commandements de Dieu, ceux de l'Église et
les vœux de la religion. )> *
« Quels péchés pourrait-on faire contre notre vœu
d'instruction ? dit une de nos sœurs. — Ces péchés,
répondit Madame, regardent principalement les pre-
mières maîtresses. — ^Dites-nous donc, je vous supplie,
lui dit une maîtresse des bleues, ceux d'une pre-
INSTRUCTION AUX DAMES DE SAINT-LOUIS (1702). 113
mière. — Ces péchés, repartit Madame, seroient par
exemple de négliger Féducation des demoiselles, de
se contenter d'un certain arrangement extérieur de
la classe, faire lever les filles à Theure marquée,
les mener à Féglise, les y tenir dans une posture
composée qui charme ceux qui les voient, leur faire
faire leurs exercices dans la classe; mais du reste ne
se pas mettre beaucoup en peine de les rendre rai-
sonnables, de leur apprendre tout ce qu elles doivent
savoir, de leur donner de bons principes qui leur
restent toute leur vie-, leur laisser prendre des mé-
chantes habitudes, ne pas prendre tout le soin pos-
sible pour déraciner leurs mauvaises inclinations et
leurs vices, ne pas rompre leur humeur, crainte de se
commettre, ne pas relever leurs fautes ou le faire
trop mollement, crainte d'en être moins aimées, et
les livrer trop à elles-mêmes pour s'éviter la peine
de s'en occuper au point qu'on le doit-, voilà ce que
je crois de plus dangereux dans une première maî-
tresse ; s'attacher trop à un ordre extérieur, qui fait
croire qu'une classe va à merveille pendant que dans
le fond les filles ne sont formées sur rien, qu'on
tolère des défauts très-considérables, crainte qu'en
les approfondissant on ne fût obligée de faire de
fortes punitions et un éclat qui parût à toute la mai-
son. Je sais bien qu'avant d'en venir là il faut avoir
essayé vingt fois de la douceur, et c'est à quoi je
vous exhorterai toujours. »
« Et les subalternes, dit une autre, quels sont leurs
péchés ? — Il n'y en a point pour elles, répondit Ma-
dame agréablement \ il faut laisser aui premières ceux
40.
114 ENTRETIENS SUR L'ÉOUGATION.
que je viens de dire. » Pui$, parlaat plus sérieuse-
mept : tt Les péchés des maltresses subaltemes par
rapport aux demoiselle^ seroient de ne pas asse^ veil-
ler, de ne pas remarquer leurs fautes, de ne les pas
reprendre, de ne pas avertir fidèlement la première
de celles qui le méritent, par négligence ou par mol-
lesse, de se contenter de demeurer à une bande sans
s'occuper debonne foi de les former et de les instruire,
enfin de ne pas se donner tout entière àVéducation des
demoiselles. »
H Pour nous autres, dit une Dame qui était Vapor
thicairesse, qui ne sommes point aux classes, nous
avons encore moins de péchés à faire par rapport à
notre quatrième vœu que les maîtresses subalternes.
— Qui est-ce, répondit Madame, qui soit ici dans
une charge qui n'ait point de rapport aux demoi-
selles? N'en avez-vouspas quelquefois dans vos offices,
et pour lors n'êtes vous point aussi chargées d'elles
que les maîtresses? — Je comprends bien, dit une offi-
cière, que je suis obligée de veiller sur elles pendant
que je les ai, et de les reprendre de certaines fautes
qui ont rapport à l'ouvrage que je leur fais faire,
mais je ne me tiens point chargée de leur éducation
comme leurs maîtresses. — Je sais bien , repartit
Madame, qu'une officière qui a des demoiselles en
passant dans sa charge, n'ira pas entrer dans leur
conduite, ni les menacer de leur faire donner péni-
tence comme feroit leur maîtresse \ mais ne peut-elle
pas dire à des filles : Ce que vous dites là est une
sottise-, vous parlez trop-, gardez le silence-, vous
perdez votre temps j vous n'avez pas fait en un jour
INSTRUCTION AUX DAMBS DE SAlNT-UWi$ (1702). 115
ce que vous auriez dû faire eu uue heure ; vouç venez
de faire une telle grossièreté, »
(^ maîtres^ générale ajouta : « Et par rapport
aux noires^ le^ officierez, sous qui elles sont, ne 9e
doivent-elles pas compter particulièrement char^
gées de leur éducation? Pour moi, je les vois $i
peu que je ne puis seule en répondre, — - Il est vrai,
dit Madame, qu'on ne sauroit presque appeler le
soin que la maltresse générale prend des noires,
une éducation, car elle ne les voit guère, puis-
qu'elles sont dispersées dans les offices ; mais ce qui
doit la rçissurer, c'est que la maltresse des bleues
ne devant donner pour noires que des filles excel-
lentes, il faut supposer qu'elles sont bien élevées, et
qu'ainsi il ne reste plus qu'à leur montrer tout ce
qu'elles peuvent apprendre dans les charges, et
d'empêcher qu'elles ne perdent ces bonnes habi-
tudes qu'elles ont dû prendre aux bleues. C'est le
soin des officières sous qui elles sont, et pour cela
il faut qu'elles soient fidèles à veiller sur leur con^-
duite, à les reprendre de leurs* défauts, et avertir la
maltresse générale quand elles ne se corrigent pas
* ou qu'elles font des fautes considérables. — Si l'on
avait remarqué, dit une autre, qu'une noire qu'on a
dans sa charge a de la hauteur, de la mauvaise hu-
meur, un air affecté, seroient-ce des défauts à dire à la
maîtresse générale, car ils ne regardent pas l'emploi?
— En pouvez-vous douter? répondit Madame -, com-
ment l'en corrigera-t-elle si vous ne l'en avertisse?,
puisqu'elle ne la voit presque point ? — Mais, dit une
troisième, si après qu'une noire est sortie de notre
116 ENTRBTIBNS SUR l'ÉDUGÀTION.
office, nous apprenons des fautes qu'elle y auroit
faites et que nous aurions ignorées tout ce temps
qu'elle auroit été avec nous, faudroit-il après cela
en avertir la maltresse générale ? — Oui , dit Madame,
car en ayant paru contente en la quittant, elle la
mettra dans quelque charge où elle fera les mêmes
fautes sans peut-être qu'on s'en aperçoive, parce
qu'on ne se méfiera pas d'elle, et qu'on la croira une
bonne fille. — Les devons-nous reprendre de leur
grossièreté par rapport à nous? dit une de nos sœurs,
et ne faut-il pas au contraire leur donner l'exemple
de l'humilité religieuse, en n'exigeant point d'elles
les marques de respect qu'elles nous doivent comme
à leurs maîtresses? — Comment, répondit Madame,
les accoutumerez-vous au respect et à la déférence
qu'elles doivent à leur père et à leur mère dont vous
leur tenez lieu, si vous souffrez qu'elles soient gros-
sières à votre égard? Vous ne devez jamais perdre
l'idée de la conduite d'une mère à l'égard de sa fille ;
se fait-elle un devoir de politesse de ne pas lui dire:
Vous devez me respecter et m'obéir; vous avez
manqué au respect que vous me devez en telle occa-,
sion ; vous auriez dû avoir tel égard pour moi en
cette autre ? Enfin il faut oser prononcer : Respectez-
moi; et ne croyez pas que cette autorité que vous
prendrez sur elles, et qui est nécessaire pour les ac-
coutumer à avoir des égards pour les personnes à qui
elles en doivent, les mal édifient, si cela est uni-
forme dans les maîtresses. Elles verront bien que
c'est par respect à votre charge et non à votre per-
sonne que vous exigez ce respect, surtout si elles
INSTRUCTION AUX DAMES DE SAINT^OCIS (170)}. 117
voient que vous avez autant de soin de faire rendre
ces devoirs aux autres nudtresses qu*à vous-même, et
que vous ne vous épargnez pas dans les fonctions les
plus pénibles et les plus basses qu'il faut faire auprès
d'elles ou ailleurs. »
On lui demanda si, étant assises, nous devions
nous lever pour une demoiselle qui viendroit nous
parler dans notre oflBce. « Une mère se lève-t-elle
pour répondre à sa fille? dit Madame ; j'en revien-
drai toujours là. Je ne voudrois pas affecter de
demeurer sur mon siège d'un droit qui marque-
roit que je craindrois d'avoir pour elle la moindre
considération -, il me semble qu'il est naturel de cesser
un moment ce qu'on fait et de faire une inclination
à une personne qui vient vous parler, mais je vou-
drois fort accoutumer vos demoiselles à avoir beau-
coup d'égards pour vous, et que vous n'eussiez pour
elles que ceux qu'une mère tendre et raisonnable a
pour sa fille aînée, car elles seront obligées liors
d'ici à en avoir pour tout le monde et souvent pour
des personnes au-dessous d'elles. Quand M"*' la du-
chesse de Bourgogne vint en France *, elle étoit déjà
fort polie ; M"* de Savoie l'avoit élevée à avoir de
l'honnêteté et de la civilité pour tout le monde. Le
Roi se divertit quelquefois à la faire souvenir de
quelle manière elle se comporta la première fois
qu'elle mangea avec lui; elle ne recevoit pas un ser-
vice du moindre officier sans l'en remercier. Quand
la reine d'Angleterre ^ est à Fontainebleau, comme
' Klle n'avait que dix ans.
* Veuve de Jacques II.
118 ENTRETIENS SUR L*fiUUCAT10N.
elle est obligée de partir de grand matin pour re-
tourner à Saint-Germain, nos princesses, si délicates
et si attachées à leurs aises, ne se lèvent-elles pas,
quelque temps qu'il fasse et quoiqu'elles se soient
couchées bien tard, pour assister en habit de céré-
monie à la toilette de la Reine '? on les voit là, les yeux
à moitié fermés par l'envie de dormir^ sans qti'au-
cune ose se dispenser de cette bienséance. Si ces
personnes-là sont obligées de se contraindre ainsi,
à plus forte raison devez-vous accoutumer vos de-
moiselles à faire céder leur plaisir et leur commodité
à ce qui convient aux autres. Ne vous souvenez-vous
point de M"® de Loubert ' ? elle étoit merveilleuse
sur cet article : elle faisoit fort bien garder le ^-
lence à toute la classe pendant la récréation, quand
elle avoit la migraine. Je voudrois que vous prissiez
assez d'autorité pour dire simplement à vos demoi-
selles : Cessez le chant, gardez le silence, parce que
votre bruit me fait mal à la tète, et les faire même
coucher de meilleure heure, quand une maîtresse au-
roit besoin de se reposer, afin qu'elle pût le lende-
main se lever à F heure ordinaire et éviter de faire
perdre matines à une suppléante, pour venir garder
le dortoir. Non-seulement je voudrois qu'elles eus-
sent cette attention pour une maîtresse qui seroit
incommodée, mais je l'exigerois même pour une de
leurs compagnes ; si je voyois l'une d'elles par
exemple, qui eût une migraine considérable, un accès
* C'était rétiquette de la cour.
* Voir, sur cette Dame qui n'était plus à Saint-€yr, la note de
la page 54 des Lettres sur Védueation*
INSTROCnOII AUX DAHES DB SAIRT-UNnS (1703). 119
de fièyre, je la ferois fort bien mettre dans un fau-
teuil, etjedirois i tout le reste delà classe de se taire
pendant une récréation pour ne point incommoder
leur compagne. N'a-t-on pas des égards dans le monde
pour ses domestiques mêmes? Il faut aussi qu'elles
les aient ici pour leurs sœurs converses, qu elles in-
commodent fort. »
Une de nos sœurs dit qu elle avoit tu une de-
moiselle passer et repasser plusieurs fois entre deux
sœurs converses, plutôt que de se détourner un
pas pour prendre un autre tour. « U faut, ré-
pondit Madame, les aviser de ces attentions - là ,
puisqu'elles ne le font pas d*eIlesHnèmes. Vous auries
dû, ajouta-t-elle, appeler cette fille et lui dire : Ne
voyez-vous pas que vous incommodez ces sœurs, et
que vous pouviez aisément prendre un autre chemin?
voilà des manquements d'égards et d'attentions qui
ne sont pas pardonnables. Ou si vous aviez une noire
proche de vous, lui faire remarquer le manque d'at-
tention de sa compagne. Je suppose, dit Madame,
que vous ne fussiez pas en communauté, car il ne
faudroit pas qu'une particulière quittât son rang
pour aller faire une réprimande à une demoiselle
dont elle n'est pas chargée; mais si vous étiez dans
la tribune ou dans lavant-chœur, et que vous vissiez
par occasion de ces sortes de fautes, je ne voudrois
pas que vous les laissassiez passer sans les faire aper-
cevoir. »
120 E!ITRBT1ENS SUR l'ÉDUCATIOK.
ENTRETIEN XXXIII'.
mSTBCCTIOX AtX DIVOISELLBf »W LA CLASSB JADITB.
(Cmmm0 il fnt MMuarrer U bomne renoauiiée, pntiqnant nteninoios
rhmniUté.)
1702.
Quand la lecture du chapitre^ fut finie, M°^ de
Maintenon dit : a Je suis persuadée, mes chères en-
fants, qu il n'y en a pas une parmi vous qui ne veuille
avoir une bonne réputation, car il faudroit être
insensée pour ne s'en pas soucier, et je suis sûre
que quand vous entendez parler de certaines fem-
mes dont tout le monde dit du bien, vous dites
aussitôt en vous-mêmes : Ah! que je voudrois être
comme cela ! Gela est juste et naturel, mais ce n'est
pas pourtant le vouloir de la bonne manière, si
avec cela on ne travaille pas à faire tout ce qu'il
faut pour étabUr cette réputation que saint Fran-
çois de Sales appelle bonne renommée, a Puis elle
demanda à M'^"* de Maulne ce que c'étoit que la
réputation. » Elle répondit que c'est la bonne
opinion que le public a d'une personne. M™' de
Maintenon ajouta : « Qu'est-ce qu'il faut faire
pour mériter une bonne réputation? » La demoiselle
dit qu'il falloit se bien conduire en toutes choses,
et M"° de Saint- Laurent, à qui M™* de Main-
tenon fit la même question, ajouta : Et devant tout
le monde. « Suffiroit-il, reprit M""* de Maintenon ,
* Lettres édifiantes, t. IV, p. 851.
' Le chapitre du livre qu'on lisait quand elle entra dans la
elasse.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1702). 121
d'être estimée d'un certain nombre de personnes
choisies, sans s'embarrasser du reste ? — Je crois,
répondit la demoiselle, que ce ne seroit pas assez,
et qu'il faut que toutes les personnes qui nous con-
noissent disent la même chose. — Vous ayez raison,
dit M"*^ de Maintenon, c'est en effet ce qui fait la
réputation, et pour commencer par les personnes
importantes, il faudroit que monsieur votre père
dît : Ah! que je suis heureux d'avoir une fille
comme la mienne! madame votre mère : Mon Dieu,
que ma fille est raisonnable ! vos autres parents ,
chez qui vous pouvez être : Qu'il y a du plaisir à
avoir mademoiselle une telle chez soi ! votre femme
de chambre : Que mademoiselle est aisée à servir!
tout de même d'un cordonnier, d'un tailleur, d'une
blanchisseuse, d'un domestique, car les domes-
tiques n'ont point d'autre conversation, dès qu'ils
sont seuls, que de leurs maîtres et maîtresses, et
pour peu qu'il y ait du mal à dire d'eux, il est bientôt
divulgué , ainsi que ce qu'ils remarquent en eux.
Souvent la réputation dépend plus de ces gens-là,
que des personnes au-dessus qui ne nous voient pas
de si près.
u Je me souviens toujours de ce que me dit un cor-
donnier qui me chaussoit étant jeune. Quand ces
gens-là viennent chez vous, ils ont de grands manne-
quins pleins de souliers à toutes sortes de personnes,
et parmi tous ces souliers, il y eut une petite paire qui
me plut fort. Je lui demandai à qui elle étoit. Il me
répondit : Cest à mademoiselle une telle ^ je lui
demandai : Comment! vous chaussez une telle?
183 ENTRETIENS SUR t'ÉDUGATlON.
qu'elle est douce et aimable ! Il me répondit : C'est
un vrai petit diable \ quand je la vas chausser, et
qu'elle ne se trouve pas à sa fantaisie, elle se met en
colère et me jette ses souliers à la tête. Ce cordon-
nier fit peut-être la même histoire à cent personnes
en cette même matinée. Voyez par là que votre
réputation dépend souvent des gens dont on se
défie le moins, et c'est pour cela quil faut être
toujours sur ses gardes avec tout le monde. »
Elle demanda ensuite à M^^* de Boulainvilliers ^ si
cela étoit bien difficile. La demoiselle répondit que
oui, parce que toutes nos inclinations ne nous por-
tent pas toujours au bien également, surtout à une
aussi continuelle contrainte que celle qu'il faut
se faire pour ne jamais rien montrer que de bon.
« Cela est vrai, reprit M"* de Maintenon, mais on
est bien dédommagé de cette contrainte par l'es-
time que Ton s'acquiert, et par le goût que les gens
vertueux ont communément pour nous 5 car quant
aux libertins, il ne se faut pas mettre en peine de
leurs critiques, mais marcher malgré leurs moque-
ries d'un pas égal, et avec toutes sortes de précau-
tions, dans le chemin de l'honneur et de la vertu.
Comptez que vous ne sauriez commencer trop tôt
à travailler à vous établir une bonne réputation, et
que vous ne devez pas négliger, même dès à pré-
sent, l'estime de vos compagnes, parce que les pre-
mières impressions sont fortes, et ne s'effacent
guère, et il est tout simple que si elles remarquent
^ Cette demoiselle fit profession aux Carmélites.
AVEC LES DEIMNSBIJLBS DE L4 CLASSE lAUNE (1702). Ii3
en vous on mainraîs naturel, une méchante caa^
doite, ou qudque défaut considérable, duquel vous
né^igerez de yous corriger, TimjM'essîon leur en
reste toute leur vie. Celles d'entre tous, par exeoH
pie, qui sont acconunodantes, qui ne parlent guère,
qui écoutent Tc^ontiers les autres, qui s'incom*
modent pour leur faire plaisir, qui montrent de la
modération, de la sagesse et de la piété en tout^
sont déjà estimées parmi nous; à quoi tient^l que
vous ne soyez toutes comme cela! Je sais, encore
une fois, que cela n'est pas également aisé à tout le
monde, et ^11 y en a à qui il faut qu'il en coûte
plus qu'aux autres; mais comptez qu'il n'y en a
pas une qui n'y puisse parvenir, car, heureusement
pour nous, tout notre mérite dépend de notre tra-
vail, aidé de la grâce de Dieu, comme nous le dit
très-bien une bleue l'autre jour, et cette grâce de
Dieu ne nous manque jamais quand nous sommes
fidèles à la lui demander avec instance et humilité.
Faites vos réflexions sur ce que je viens de vous
dire, mes chères enfants, et prenez dès à présent
vos mesures pour acquérir une bonne réputation ;
mais, selon l'excellent avis de saint François de
Sales, afin d'en faire une vertu chrétienne qui soit
agréable à Dieu et méritoire pour vous , n'oubliez
pas de l'accompagner de l'humilité. Comment cela
se peut-il faire, d'Ardenne , qui me regardez avec
tant d'attention? — C'est, dit la demoiselle, en
ayant de bas sentiments pour nous-mêmes, en ne
désirant point d'avoir cette bonne réputation, uni-
quement par rapport à nous, mais dans le même
124 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
esprit que Notre-Sfeigneur nous a dit, de faire nos
bonnes œuvres devant les hommes, non pas pour
être loués, mais pour que Dieu en soit glorifié. —
Voilà qui est parfaitement bien répondu, reprit
M"" de Maintenon -, pratiquez, mes enfants, tout ce
que vous savez de bon , et ni vous ni nous n'au-
rons pas perdu notre temps. Priez pour moi. »
ENTRETIEN XXXIV».
ÀTKC LKS DÀMBS DK SAlIf T-LOO IS.
[ Porter l€S demoiselles à parler peu, et leur inspirer rimoar de leur
réputation. ) _
1703.
Madame nous dit un jour, à Toccasion d'une
maxime un peu forte qu'on avoit avancée aux demoi-
selles sur l'obligation du silence : « Il faut leur dire
la vérité et ne la point exagérer^ il n'est pas vrai
qu'elles pèchent toutesfoisqu ellesrompent le silence;
ce qui est certain et qu'on doit leur expliquer , c'est
qu'elles pourroient cependant pécher en ne l'obser-
vant pas, parce qu'il est presque impossible d'avoir
de longues conversations sans dire quelque chose de
mauvais, et que, comme dit le Saint-Esprit : « Dans
la multitude des paroles il y a toujours du péché ; »
non que c'en soit un de dire des inutilités, mais parce
que les paroles inutiles donnent occasion, ou de
perdre le temps, ou de blesser la charité, là vérité
* Rectieil des Réponses, p. 541. — Lettres édifiantes, t. VI,
p. 187.
ATEC LES DAMES DE SAINT-^.OUIS (1703). 125
OU la prudence. Vous ne pouvez trop leur répéter,
ajouta Madame, qu'il n'y a rien de si mauvais a une
fille que de parler beaucoup -, que cela leur fera faire
mille sottises au sortir d'ici*, que, ne sachant rien,
elles doivent prendre la résolution de se taire et
d'écouter les autres, se contentant de répondre mo-
destement à ce qu'on leur demande ^ que ce silence
est le parti que prennent toutes les personnes de
notre sexe qui sont sages ou raisonnables, même
selon le monde et sans rapport à la piété, car il est
bon de prendre les jeunes personnes du côté de
l'honneur. »
M*"* de Glapion demanda si c'étoit une maxime gé-
nérale: qu'on ne peut beaucoup parler sans pécher.
« Je ne crois pas, répondit Madame, que ce soit préci-
sément la multitude des paroles qui fasse le péché ;
ceux qui ont beaucoup de choses à dire seroient
bien à plaindre 5 je le serois moi-même plus qu'une
autre, car tant que je suis ici la bouche ne me ferme
pas. Croyez-vous donc que Dieu m'impute à péché
ce grand nombre de paroles? Je crois, au contraire,
mériter en parlant ainsi depuis le matin jusqu'au
soir, et qu'il m'en tiendra compte, non-seulement
des choses sérieuses que je vous dis dans les instruc-
tions, mais même des utiles de la récréation^ et je
ne pense pas avoir perdu mon temps quand je vous
ai fait passer agréablement celui-là, disant des nou-
velles d'Espagne et de la guerre. »
« Je crois bien, dit M™* de Saint -Pars, que
Dieu vous en tiendra compte à cause du motif qui
vous le fait faire, mais nos demoiselles n'ont pas
JS$ «flTRETIENg .SUR L EOUGATIO(r,
cfitte pureté d'inte(itioa dans ce qu'elles disent, -^
Quoi! reprit vivement Madame, vous voulez exiger
la pureté dïntention de filles qui , bien éloignées
d'avoir cette délicatesse dans la piété, ont à peine
Vessentiel du christianisme? vous les voulez mener
trop loin ! Notre-Seigneur n'en usoit pas ainsi avec
ses apôtres \ ne leur disoit-il pas ; <( J'ai encore bedu-
coup de choses à vous dire, mais vous n'êtes pas
maintenant capables de les porter ? » Vous n'avez
pas cette modération avec vos demoiselles : vous leur
dites tout ce que vous savez, et dès que vous avez
entendu quelques maximes, quelque pratique è
une conférence, vous venez leur en faire part, de
quelque sublimité qu'elle soit. Il y a pourtant bien
de la différence d'elles à vous. Il né faut pas pré-
tendre les mener si loin que vous -, car, si en effet
vous les conduisiez à cette haute perfection, elles
seroient trop heureuses ; mais ce qui arrive , c'est
qu'en leur demandant des choses qui sont au-dessus
de Ifeur portée, vous leur ôtez le courage d'entre-
prendre même le nécessaire. — Peut -on les mener
trop lom, ajouta M°® de La Haye, quand on ne
leur propose que l'exemple de Jésus-Christ, de la
sainte Vierge et des saints ? -* Vous ne pouvez les
mener plus loin, ajouta Madame^ il n'y a rien au
delà de l'exemple de Jésus-Christ; et quoiqu'il doive
être le modèle de tous les chrétiens, tous n'ont pas
le bonheur de parvenir à l'imiter dans le mên^e
degré de perfection *, beaucoup se rebutent des dif-
ficultés, et vous devez y porter vos enfants le pluf
sagement et sûrement qu'il vous est possible j et
AVEC LES DÀ1IE$ DE SAINT-LOUIS (1703). 127
pour cela exiger d'elles, avant toutes choses, la pra-
tique des vertus solides et nécessaires du christia-
nisme. C'est le principal, et qui amènera tout le
reste. — Pour en revenir au silence, dit M"' de Gruel,
ne seroit-ce pas assez, pour obliger les demoiselles à
le garder, de leur dire que c'est leqr règle ? » — a Que
gagnerez^vous, répondit Madame, en leur alléguant
un motif qui ne sera presque d'aucun poids dans
leur esprit? Il ne faut pas que vous croyiez que
celui de la règle soit aussi fort pour les séculières
qu'il le doit être pour des religieuses. Vos filles
savent bien que les vôtres n'obligent ni à péché
mortel, ni à péché véniel, à plus forte raison con-
cluront^lles que la leur ne les oblige pas sous peine
de péché ] ainsi elles n'auront pas grand scrupule
d'y manquer. Vous réussirez mieux si vous leur
proposez des vues qui regardent leur avantage par-
ticulier, et si vous leur faites voir, par exemple,
qu'elles ne seront jamais estimées si elles ne savent
se taire et se posséder elles-mêmes. Elles sont quel-
quefois lasses d'entendre parler de piété; si vous
avez l'adresse de commencer par des motifs d'hon-
neur, de sagesse et d'un intérêt raisonnable, cela
réveillera leur attention, et vous pourrez après leur
insinuer ceux de la reUgion en y rapportant les pre-
miers, que vous pouvez bien employer, mais non
pas vous en tenir à eux ^ car il faut tout reporter à
Dieu, et ne se servir du reste que comme un moyen
pour arriver à lui et pour y conduire les autres. »
« Vous ne voulez pas, Madame, lui dit M°* de Fau-i-
quemberghe, qu'on attende des demoiselles des motifs
V
128 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
bien épurés dans ce qu'elles font-, mais toléreriez-
vous Tamour-propre déguisé d'une fille qui, en aver-
tissant sa maîtresse en particulier de la faute d'une
de ses compagnes avec toutes les marques de modéra-
tion, cacheroit sous cette apparente fidélité un secret
désir de se venger, accusant celle qui lui auroit fait
de la peine comme si elle Tavoit fait à une tierce per-
sonne? — Je ne serois pas surprise de trouver ce dé-
faut de droiture dans une fille, répondit Madame, je ne
lui en ferois point des reproches, et encore moins de
confusion publique-, je réserverois cela pour le pla-
cer dans un entretien particulier, et je lui dirois sans
la gronder : Prenez garde à vous ; j'ai lieu de penser
que vous n'êtes pas tout à fait droite et sincère. dans
les avis que vous donnez ^ il parait que vous dites
adroitement ce qu'on a fait contre vous, cela n'est
pas bien, il faut être de meilleure foi; mais je n'exi-
gerois point de la fille un aveu de son détour, et je
nefouilleroispas plus avant dans son intention. »
Dans la même conversation. Madame nous dit :
«Vous devez inspirer à vos demoiselles l'amour de leur
réputation, il faut qu'elles y soient délicates ; comptez
que les meilleures de vos filles sont celles qui parois-
sent les plus glorieuses, je ne dis pas d'une sotte
gloire qui aille à disputer le pas à quelqu'un, et à se
vanter de sa qualité, mais d'une certaine gloire qui
rend jaloux de sa réputation, qui fait craindre d'être
trouvée enfant, qui rend sensible à une confusion
publique. Ce serait un défaut dans une religieuse 5 il
faudra mourir à cette délicatesse, quand on sera
avancé dans la piété; mais avant que d'y mourir, il
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1703). 129
faoty avoir vécu. Rien n*est si mauvais que de cer-
. tains naturels sans honneur et sans gloire *, on ne sait
par où les prendre-, ainsi il seroit très-dangereux
d*étou£fer ces sentiments dans les jeunes personnes
qui ne sont pas encore capables d'une haute piété.»
« Vous n'attaqueriez donc pas , lui dit M°* de
Bouju, la sensibilité d'une fille qui ne pourroit re-
cevoir la moindre marque de mécontentement de ses
maîtresses sans en être consternée? — Je m'en gar-
derois bien, dit Madame*, c'est une des plus sûres
marques d^un bon naturel, que cette crainte de dé-
plaire aux personnes de qui l'on dépend, que l'envie
de les contenter*, il ne faut pas demander à vos filles
le courage qu'on exige des novices pour porter les
humiliations et les répréhensions; il est bon, au
contraire, qu'elles craignent les confusions, qu'elles
soient sensibles aux punitions. — Vous ne regarde-
riez donc pas, lui dit-on, comme un effet de force
d'esprit dans une demoiselle de porter une répri-
mande, une forte punition sans faire paroitre aucun
sentiment de tristesse, et avec une égalité qui ne lui
feroit pas rabattre la moindre démonstration de joie à
la récréation? — Bien loin de là, répondit Madame,
j'aurois très-mauvaise opinion de ces caractères in-
sensibles et indifférents-, mais je ne voudrois pas leur
en faire un procès, ni aller creuser et approfondir $i
les filles se soucient de la réprimande qu'on leur a
faite, si elles affectent de se mettre au-dessus; il n'y
a nulle utilité dans ces recherches; il suffit de les
contenir dans leur devoir. On ne trouve point de
ressource, ajouta-t-elle, dans ces naturels insensi-
230 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
bles, quand d'ailleurs ils sont peu susceptibles de$
motifs de piété, comme vous n'en trouverez que trop
parmi vos demoiselles, qui, bien loin d'en être tou-
chées, auront à peine les sentiments et les disposi-
tions essentielles à tous les chrétiens. C'est pourquoi,
de peur que quelques-unes étant assez malheureuses
pour ne pas craindre beaucoup les péchés, mènae
considérables, ne se laissent aller quelque joqr au
désordre, cultivez soigneusement en elles les senti-
ments d'honneur, qui sont comme naturels aux per*
sonnes de notre sexe, principalement aux nobles^
et n'allez pas exiger d'elles des pratiques qui pour-
roient affaiblir cette bonne gloire et les rendre har-
dies : par exemple, leur faire déclarer des fautes
humiliantes publiquement en croyant que ce seroit
rappeler la coutume des confessions publiques que
l'Eglise a cru devoir supprimer, — Vous ne loue-
riez donc pas, dit M*"*^ de Gruel, une fille qui, dans
une instruction qu'on feroit sur le mensonge ou
la gourmandise, diroit de sang-froid qu'elle a quel-
qu'un de ces défauts? — Non , répondit Madame ,
cela seroit très-mauvais et marqueroit un fond de
hardiesse et d'insensibilité bien dangereux 5 je ne
la gronderois pas cependant de cet aveu, je le laisse-
rois passer \ mais je me garderois bien de rien dire
[ui donnât aux autres le courage d'en faire autant.
)i j'étois première (maltresse), j'en ferois une note,
et quand je parlerois à cette fille , je lui diroit
bonnement : « Pourquoi un tel jour avouâtes-vous
« un tel vice? quel fut votre motif? est-ce qu'en
(( effet vous y êtes sujette? Vous pourriez me le
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1703). 131
« confier en particulier, parce que je puis vous don-
« ner des moyens pour vous corriger; mais il ne
tt convient pas de le dire devant toutes vos compa-
ct gnes, il faut avoir plus d'honneur et être honteuse
ce d'un défaut comme celui-là. » Et je leur ferois là-
dessus des instructions générales. »
« Convient-il, dit M"* de Bouju, de reprendre à la
récréation même des fautes qu'elles y font, ou s'il
est mieux d'attendre ? — Qui vous a appris, répon-
dit Madame, d'avoir pour elles ces ménagements, de
n'oser les reprendre à la récréation ? Cela vient en-
core de ce que je vous reproche quelquefois, que
vous voulez en tout en user avec elles comme votre
supérieure en use avec vous, et parce que vous voyez
qu'elle évite de vous reprendre à la récréation, vous
voulez avoir les mêmes égards pour vos filles ; mais
il y a une différence : elles font tant de fautes et di-
sent tant de choses mal à propos, sans même les aper-
cevoir, qu'à moins que vous ne leur fassiez remar-
quer sur-le-champ en quoi elles manquent , elles ne
s'en souviendront plus dans un autre temps, et cela
vous échapperoit à vous-mêmes d'un autre côté. I!
ne faut pas aussi vouloir tout relever comme on fait
"au noviciat. Étes-vous encore, ajouta-t-elle, dans la
persuasion qu'il ne faille jamais rien passer sans le
reprendre? Au moins, aurez-vous fait un grand pro-
grès, si vous en demeuriez à la réprimande, car j'ai
vu que vous vous faisiez un devoir de tout punir; il
n'en est pourtant pas ainsi, il faut passer bien des
choses sans montrer qu'on les voit, et beaucoup pa-
tienter, mais sans nonchalance* C'est pourquoi je
132 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION.
Youdrois mettre sur toutes vos portes patience et
vigilance^ car ces deux choses seront toujours les
plus nécessaires et d'un usage continuel : c'est ce que
je ne cesserai de vous prêcher tant que je vivrai. »
(( Nous sommes bien éloignées de tout punir, dit
une maîtresse-, présentement on ne voit plus de pé-
nitence, et peut-être trouveriez-vous que nous n'en
donnons pas assez. — Cela pourroit bien être, reprit
Madame en riant, car on passe aisément d'une ex-
trémité à l'autre^ cependant je vous prêcherai tou-
jours la patience. — Vous avez pourtant dit quelque-
fois, ajoutaM"®deBlosset, que vous ne vouliez point
qu'on eût de patience. — C'est pour vous autres,
dit-elle agréablement, que je n'en veux point-, je me
souviens que c'est sur la régularité que je dis qu'on
n'en doit point avoir, mais il en faut beaucoup sur
tout le reste. »
tt Approuveriez-vous, par exemple, continua une
maîtresse, que pour patienter on laissât abolir dans
une classe la coutume de se taire au son de la cloche,
qu'on ne soutînt pas que les demoiselles gardassent
le silence dans les heux publics? — Non, répondit
Madame, cette exactitude dépend tellement d'elles,
que je ne voudrois pas qu'elles y manquassent, d'au-
tant plus qu'en se relâchant là-dessus elles iroient
insensiblement plus loin-, elles en viendroient à ne
plus garder le silence. Je tiendrois la main à leur
faire observer celui qui est prescrit par le règle-
ment* »
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1703). 133
ENTRETIEN XXXV».
IMSTRCCTlOn AUX DIMOIBILLKS DS LA CLASSE ■ L S U K.
(Sur la vocation religieuse. )
3 février 1703.
M"* de Maintenon s'étant rendue à la classe bleue,
après la cérémonie de la profession de M"' de la
Noue^, leur demanda si elles en avoient été tou-
chées. Elles dirent toutes que oui ; mais comme en
ce temps-là peu de ces demoiselles pensoient à être
religieuses, elle leur dit : « Je suis surprise, mes en-
fants, que voyant des professions aussi souvent que
vous faites ici, elles ne fassent pas un plus grand
eflfet sur vous. Autrefois, les mères n'osoient mener
leurs filles à aucune de ces cérémonies, de crainte
qu'elles n'eussent envie d'entrer au couvent, tant
cela étoit ordinaire. De dix filles qui alloient à une
profession, il y en avoit neuf qui demandoient à en-
trer en religion. Ce n'est point, mes chères enfants,
que je veuille vous forcer à être religieuses. Je vous
le dis assez souvent pour que vous soyez convaincues,
que je serois bien fâchée de vous contraindre 5 je
sais trop qu'il faut être appelé de Dieu d'une manière
particulière. Madame de Fontaines, en montant à
votre classe, me disoit que lorsqu'elle étoit jeune,
et qu'elle alloit à quelque prise d'habit ou profes-
sion, elle fondoit en larmes, et qu'elle avoit envie
d'en faire autant. Je lui ai répondu que j'étois de
1 lettres édifiantes, t. HI, p. 303.
* Françoise-Jacqueline Vasconcelies de la Noue^Pié- Fontaines,
Dame de Saint-Louis.
« 1
134 EirrRETieifS SCR L*Êm)€ATIOK.
même à cet âge, — Ce n'est pas tant, madame, dit
M"* de Merboaton, que nous manquions de vocation ,
mais nous entendons dire si souvent que lorsqu'on
n'est pas dans l'état où Dieu appelle, on est presque
assuré de n'être pas sauvé, parce qu'en ce cas Dieu
retire ordinairement les grâces qu'il nous desUnoit
pour l'état où il nous vouloit, que cela nous tient
dans la crainte. — Est-ce que vous comptez, dit
M"'* de Maintenon, que Dieu vous déclarera visible-
ment sur cela sa volonté ? Ce n'est plus sa conduite-,
il ne s'explique point directement par lui-même ; il
ne descendra pits du ciel, ni n'en fera pas descendre
quelqu'un de ses anges, pour vous dire qu'il vous
veut religieuse ou non. On ne voit plus de nos jours,
du moins cela est rare, de ces grâces extraordinaires
qui viennent, comme on dit, frapper si fort un cœur,
qu'aussitôt on va se jeter dans un couvent; il se sert
de moyens moins sensibles, mais qui n'en sont pas
moins efficaces quand on est fidèle à y correspondre.
Vous craignez, dites-vous, d'être poussées au choix
de la vie religieuse par la considération de votre
mauvaise fortune* Cette vue ne vous paroit pas un
bon motif; il se pourroit faire, qu'en effet, il ne le
seroitpas*^ mais il se peut aussi fort bien que ce mo^
tif soit bon, et que Dieu ait résolu de toute éternité
de s'en servir pour vous appeler d'une manière par-
ticulière à son service, et pour vous sauver. Voyons
si je pourrai vous aider à discerner si ce motif^ en
chacune de vous, est bon ou mauvais. Mettez toutes
la main sur la conscience, et examinez de bonne
foi votre vraie disposition à mesure que je vais vous
AVEC LES DEMOISELIES DE LA CLASSE BLEUE (l703). 135
parler. Je suppose que plusieurs d'entre vous rai-
sonnent ainsi : « Je suis sans biens, sans fortune, et
hors d'état de faire une bonne figure dans le monde
et d'y avoir aucun agrément; il vaut bien mieux me
retirer dans un couvent, où je trouverai les choses
nécessaires à la vie. J'en chercherai un bien doux,
point si réguUer, où on aille souvent au parloir, ou
je ne sois point contrainte, où, enfin, je puisse en
quelque sorte me dédommager des plaisirs que je ne
pourrai prendre dans le monde; je coulerai le temps
le plus doucement qu'il me sera possible. » Si ce sont
là vos sentiments, comptez que vous n'avez pas de
vocation ; demeurez dans le monde : il vaut encore
mieux y être une médiocre chrétienne qu'une mau-
vaise religieuse. Mais si, au contraire, vous dites :
« Je suis pauvre, le monde ne me convient point, car
je ne pourrois faire que très-peu de bien, et je serois
continuellement dans l'occasion de beaucoup de
maux. Dieu, apparemment, a eu ses desseins en
m' appauvrissant. Je vais y répondre et entrer en
religion pour l'y servir de toutes mes forces, pour y
faire volontairement et par vertu ce qui me devient
en quelque façon nécessaire. Je vais choisir une
maison austère, ou du moins d'une grande régula^
rite, afin d'y mettre mon salut en sûreté, et d'y faire
le «plus de bien qu'il me sera possible. » Si ce sont là
vos sentiments, comptez que vous avess une très*
bonne vocation.
« Vous savez bien, mes enfants, que le dessein
de Dieu, en nous envoyant des afflictions, est de
nous faire retourner à lui, et de nous engager à mu»
136 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
y attacher d'autant plus fortement, que nous voyons
que tout le monde nous manque. Il est sûr qu^il
ne fait rien sans dessein. L'Évangile nous apprend
que nos cheveux sont comptés, et qu'il n'en tombe
aucun sans Tordre de notre Père céleste. Si une
SI petite chose n'arrive point par hasard, com-
bien plus est-il véritable que les adversités viennent
directement de Dieu pour nous conduire à ses fins!
Un homme, par exemple, étoit libertin, et ne con-
noissoit pas même les devoirs du christianisme;
Dieu lui ôte un fils qu'il aimoit passionnément, et
sur lequel il fondoit toute l'espérance de sa famille,
afin de le faire rentrer en lui-même ; cet homme est
touché de la grandeur de sa perte ; elle lui fait faire
des réflexions qui le portent à revenir à Dieu ; il se
convertit et change de vie. Une femme ou une fille
se complaisoit dans sa beauté, et pouvoit être l'occa-
sion de bien du mal, ou se seroit perdue elle-même
par la vanité ; Dieu la rend difibrme par la petite-
vérole ou quelque autre accident; la perte de sa
beauté donne lieu à sa conversion, et quelquefois
même à sa retraite du monde. 11 permet qu'une
autre tombe d'une haute fortune dans une grande
misère; ce changement subit lui ouvre les yeux;
elle pénètre dans les desseins de Dieu sur elle, change
de vie et même d'état. Toutes ces vocations sont trte-
bonnes, et elles font ordinairement de très-bons
chrétiens et chrétiennes, et d'excellentes religieuses.
« Seriez-vous du sentiment de certaines personnes
qui croient qu'on peut commettre plus de péchés
dans le couvent que dans le monde, à cause qu'on
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1703). 137
y contracte l'obligation des vœux et de l'observance
des règles ? Ce seroit vouloir se tromper à plaisir :
les vœux et les règles étant de grands moyens d'évi-
ter les péchés et pour se sanctifier, il est certain
qu'on en fait beaucoup moins; on y vit éloigné de
toutes les occasions; chaque chose y est marquée
depuis le matin jusqu'au soir, il n'y a qu'à suivre la
règle, qui même n'oblige pas sous peine de péché,
à moins qu'il n'y ait quelque autre accompagnement,
comme seroit un grand mépris, une révolte, etc.,
qui sont par eux-mêmes des péchés, dit saint Fran-
çois de Sales. Mais ces choses arrivent rarement,
et presque jamais dans les maisons bien régulières-,
au lieu que dans le monde on est continuellement
exposé à des occasions dangereuses; on a de grands
devoirs à remplir, sur lesquels il est bien plus aisé
de faire des fautes considérables. Vous ne sauriez,
mes enfants, prendre une trop juste idée de l'éten-
due des devoirs d'un simple chrétien. Voyez ce qu'en
dit le premier commandement : « Vous aimerez le
Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de tout
votre esprit, de toutes vos forces. » Cela est-il si aisé
dans le monde, et si tôt fait de donner tout son cœur
àDieu sans partage ? C'est pourtant ce qu'il faut faire
en quelque état que l'on se trouve ; bien des gens s'y
trompent, parce qu'ils ne comprennent pas ce pré-
cepte dans toute son étendue , qui demande une
grande perfection. Or, il est bien plus facile de Tac-
complir dans la religion que dans tout autre état.
a Je vous conjure de ne vous point croire trop
jeunes pour penser à vous décider sur votre vo
IM EimiEnEiis SUR l'edccatmm.
catioo. G>ininei)£e2 par demander instamment a
Dieu qu'il vous la fasse connolire^ rendez-vous en
dignes par votre piété et votre fidélité à la pratique
de vos devoirs présente; parlezren à messieurs vos
confesseurs, vous en avez de fort expérimentés, à
vos maltresses, et faites votre choix dans la maturité,
dans la seule vue d'obéir à Dieu, de faire quelle
chose pour lui témoigner votre amour, et pour mettre
votre salut en assurance. Que celles auxquelles Q
accorde cette grâce le prient tous les jours de la
leur conserver, car c'est le plus grand bonheur qui
puisse jamais leur arriver; elles feroient bien de
s*es8ayer sur le courage et sur la mortification du
corps, sans néanmoins faire des austérités, ou fort
peu : vous êtes encore trop jeunes, et il faut laisser
croître et fortifier votre corps pour qu il soit ensuite
en état de soutenir la règle que vous embrassez.
Mais ce que je vous conseille bien fort de fdive à
présent, c'est de n'avoir nulle délicatesse dans le man*
ger ; de ne jamais marquer de dégoût pour aucune
sorte de nourriture qu on vous présente; de vous
accoutumer à manger de tout; à vous lever promp-
tement quand l'heure en est venue, sans écouter la
paresse; à travailler assidûment; à garder le silence
de votre règle; à ne vous chauffer l'hiver que par la
nécessité; à souffrir les chaleurs de l'été sans en
parler et sans vous en plaindre; enfin, à endurer
avec paix et tranquillité toutes les mortifications de
lu Providence qui se présentent. Ce seroient là les
vraies marques que vous avez véritablement envie
d'ètro religieuses, et elles vous y disposeroient mer-
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (t7o3). 139
veilleusement bien , sans faire tort à votre santé,
(i La résolution d'être religieuse est assurément un
des plus grands effets de la grâce et demande un
grand courage, puisque c'est renoncer en tout à la na-
ture ; or, si vous ne vous y accoutumez pas de bonne
heure, vous n'en aurez que plus de peine quand
vous serez dans un noviciat. Vous vous imaginez
peut-être que vous ferez bien quand vous voudrez.
Vous vous trompez, Dieu n'est pas obligé de vous
donner la grâce lorsqu'il vous plaira de la recevoir,
après l'avoir négligée quand elle s'est présentée.
J'ai toujours remarqué que les personnes qui corn*-
mencent de bonne foi à s'adonner à la piété se
portent à pratiquer les austérités dont on voit tant
d^exemples dans la vie des saints, et qu'on a besoin
d'arrêter leur ferveur, qui, sans cela, les porteroit
à des mortifications outrées. Quand M"*'' la duchesse
de La Vallière fut touchée de Dieu et qu'elle fut sur
le point d'entrer aux Carmélites, je crus, comme plu-
sieurs autres, lui devoir représenter qu'elle ne devoit
pas passer de la vie molle de la cour à une vie aus-
tère, et je lui conseillai de s'essayer quelque temps,
en se contentant de se retirer de la cour pour entrer
comme bienfaitrice dans un couvent, y demeurant
d'abord comme séculière, jusqu'à ce qu'elle vît
par elle-même si elle pouvoit en observer les
règles. J'ajoutai : « Mais pensez-vous bien que vous
« voilà toute battante d'or (car elle s'habilloit magni^
« fiquement), et que dans quelques jours vous serez
« couverte de bure? » Elle me confia qu'il y avoit
longtemps que sous ces dehors d'une vie mondaine
140 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
elle portoit le cilice, couchoit sur la dure, et faisoit
toutes les autres austérités des Carmélites. Et quant
au conseil que je lui donnois de se retirer comme
bienfaitrice dans un couvent pour y servir Dieu pai-
siblement en dévote séculière, elle me dit : « Seroit-
« ce là une pénitence? Cette vie seroit trop douce,
« ce n'est pas là ce que je cherche '. » Voyez, mes
enfants, ce que fait la grâce dans un cœur qui cor-
respond à ses mouvements.
« Croyez-vous qu'il n'y ait que les religieuses
qui pratiquent des austérités et qui font l'oraison?
Nous voyons plusieurs des dames du palais de ma-
dame la duchesse de Bourgogne se retirer à plu-
sieurs heures pour prier; elles savent s'esquiver
adroitement de la compagnie pour vaquer à l'oraison.
J'en connois une qui, depuis plus de vingt-cinq ans,
couche sur la dure. Elle a l'adresse de renvoyer ses
femmes qui croient qu'elle va se coucher après avoir
prié Dieu, mais dès qu'elles sont sorties, elle ôte les
matelas de son lit afin de se coucher sur la dure, et
pour cacher sa mortification, elle remet chaque chose
à sa place le lendemain avant qu'on n'entre dans sa
chambre. Je connois encore une autre personne de
la cour qui vient tout nouvellement de se convertir.
C'étoit une jeune personne fort agréable, et qui étoit
de toutes les parties de plaisir. Elle avoit la bonne
coutume de lire tous les soirs un chapitre du Nouveau
Testament, qu'elle tâchoit d'imprimer dans son
< On peut voir, t. II, p. 56, édit. de 1779, dans les Mémoires
de la Beaumelle, comme cet écrivain a transformé ces curieux dé-
tails.
Avec LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1703). 141
esprit et sur lequel elle faisoit réflexion en se cou-
chant. Cette lecture lui a été très-salutaire, car au
milieu des spectacles et de tous les autres divertis-
sements qu'elle se permettoit, elle se disoit à elle-
même : Ce n'est pas là ce que j'ai lu dans l'Évangile ;
ma vie est bien différente de celle de Jésus que je suis
obligée d'imiter. Cette réflexion, souvent réitérée, la
fit rentrer en elle-même, et résoudre de changer de
vie. Elle commença par s'excuser de se trouver à
une partie de plaisir dont elle était priée -, son refus
étonna toute la cour, car elle n'avait aucun empê-
chement ] moi-même je trouvai ce refus si extraor-
dinaire en elle, que je lui en demandai le sujet; elle
se contenta de me dire qu'elle avoit des raisons; je
ne la pressai pas davantage. Quelque temps après
nous la vîmes rompre ouvertement avec le monde
et faire profession de la dévotion. Elle me conta
ensuite que la lecture d'un chapitre du Nouveau Tes-
tament, joint aux réflexions dont je viens de parler,
avait été la cause de ce changement. Remarquez
en passant, mes enfants, que ce ne fut pas la lecture
toute seule, quoique excellente, qui la convertit, mais
les réflexions solides qu'elle faisoit sur ce qu'elle
avoit lu, en comparant sa vie mondaine avec la vie
humble et mortifiée de Jésus-Christ. C'est ainsi qu'il
faut que vous vous appliquiez ce que vous entendez
et lisez, et faire un sérieux examen sur votre con-
duite pour y réformer ce que vous remarquez en
avoir besoin à mesure qu'il vous est connu. Adieu,
mes enfants. »
144 ENTRETIENS SUR L*ÉDCCAT10N.
parer pour aller en compagnie, où il faut que vous
soyez comme une petite poupée. La plus habile est
celle qui sait quelques lignes de vers, quelques qua-
trains de Pibrac qu elle fait dire en toute occasion,
et quon récite comme un petit perroquet. Tout le
monde dit : La jolie enfant ! la jolie mignonne ! La
gouvernante est transportée de joie et s'en tient là-, il
s'en trouve peu qui parlent de raison.
« Je me souviens que quand j'étois chez ma tante ' ,
une de ses femmes de chambre avoit soin de moi ^ elle
me tiroit à quatre épingles et elle me disoit conti-
nuellement de me tenir droite -, du reste, elle me lais-
soit faire tout ce que je voulois. Mais montons jusqu'à
nos princes : comment pensez-vous qu'ils soient éle-
vés ? On leur donne pour gouvernante une femme de
qualité, qui souvent a été élevée à peu près comme je
viens de dire ^ c'est d'ordinaire la femme d'un favori
ou la parente de quelque ministre , qui n'a pas tou-
joursles qualités nécessaires d'un emploi si important.
Comment pensez-vous qu'elle parle à la petite prin-
cesse? est-ce de piété et de raison? cela seroit bien
à désirer \ mais pour l'ordinaire ce n'est que de ce
qui la peut faire briller dans le monde. Quand elle
va en compagnie, elle a grand soin de l'ajuster et de
la parer, lui recommandant d'être bien honnête, la
prend par la lisière si c'est une enfant, ou la suit si
elle est déjà grande , l'instruit de la manière de re-
cevoir la compagnie chez elle; et puis s'en va pour
^ Mm« de VilleUe> chez l&quelle elle fut élevée quand, après la
mort de son père, elle revint d'Amérique. Elle avait alors dix ans.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (1703). 145
le reste du jour^ laissant la princesse avec une pay-
sanne, autrefois sa nourrice, et devenue sa première
femme de chambre, qui n'est guère en état de lui
parler raisonnablement, et encore moins de l'in-
struire de la bonne foi, de la droiture, de la probité.
i( Le Roi me surprend toujours quand il me parle
de son éducation. Ses gouvernantes jouoient, dit-il,
tout le jour, et le laissoient entre les mains de leurs
femmes de chambre, sans se mettre en peine du
jeune roi, car vous savez qu'il a régné à trois ans et
demi. Il mangeoit tout ce qu'il attrapoit sans qu'on
fit attention à ce qui pouvoit être contraire à sa
santé ^ c'est ce qui l'a accoutumé a tant de dureté
sur lui-même. Si on fricassoit une omelette, il en
attrapoit toujours quelques pièces, que Monsieur et lui
alloient manger dans un coin. Il raconte quelquefois
qu'il étoitle plus souvent avec une paysanne-, que sa
compagnie ordinaire était une petite fille delà femme
de chambre des femmes de chambre de la reine -, il
l'appeloit la reine Marie, parce qu'ils jouoient eh-
semble ce qu'on appelle à la madame^ lui faisoit tou-
jours faire le personnage de reine, et lui servoit de
page ou de valet de pied, lui portoit la queue, la rou-
loi t dans une chaise , ou portoit le flambeau de van t elle.
Jugez si la petite reine Marie était capable de lui don*
ner de bons conseils, et si elle pouvoit lui être utile en
la moindre chose.
« Je vous assure encore une fois, mes chères
enfants , que vous serez bien coupables devant
Dieu si vous ne profitez point des peines que l'on
prend sans cesse pour vous rendre les plus parfaites
43
146 ENTRETIENS SUR t'ÉDUCATION.
qu'il soit possible selon Dieu, et même selon le
monde. J'entends ici par le monde les personnes
pieuses, raisonnables et polies qui y demeurent, car
pour les libertins et ceux qui n'ont point d'honneur
ou de religion, ce vous sera une gloire de n'être pas
de leur goût, à cause de votre différente manière de
penser et d'agir.
<c Puisque me voici en train de vous parler,
je vais vous dire encore plusieurs choses que je
réservois pour les grandes, mais qui vous seront
aussi bonnes. Au nom de Dieu, mes chères enfants,
ne soyez pas fières ni hautes, ne comptez pour rien
votre noblesse, n'en parlez jamais. A quoi vous ser^
viroit-elle si vous n'aviez point de vertu? n'est-ce pas
elle qui fait la vnde noblesse? la vertu n'est-elle pas
son origine? Ayez des égards pour tout le monde,
et même du respect pour les personnes d'un certain
âge ou d'un certain état, quand bien même elles n'au-
roient point de naissance ; le monde est plein de ces
sortes de personnes, et vous verrez, quand vous y
serez, que l'on a avec elles les meilleures manières.
Mettez-vous bien dans l'esprit, une fois pour toutes,
que la noblesse n'est rien sans mérite, et que c'est
au mérite que l'on doit l'honneur, l'estime et le
respect, en qui que ce soit qu'il se trouve. Par
exemple, d'Andrieux, quelle aimeriez-vous mieux,
d'une demoiselle nourrie dans son village, grossière,
rustaude, maussade et ignorante, faute d'éducation ,
ou d'une autre sans naissance, mais qui, ayant du
bien, a été bien élevée et est de bonne humeur,
douce, polie, gracieuse ? — C'est cette dernière, dit la
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (1703). l47
demoiselle. — Je suis bien de votre avis, reprit M"»* de
Maintenon. Comprenez par là quel bien c^est que de
recevoir une bonne éducation, et avec quel soin
vous devez vous attacher à en profiter. Je vous
exhorte aussi à n*être point délicates, et à contri*
buer de vous-mêmes, par votre propre volonté, à vous
élever un peu durement. Soyez bien aises quand
vous trouvez l'occasion de faire quelques ouvrages
un peu grossiers ; cela vous fortifie, et vous est trè&*
bon ; vous savez que le Saint-Esprit loue la femme
forte de ce qu'elle a roidi ses bras pour le travail^
c'est-à-dire qu'elle a surmonté sa foible^e et sa dé-
licatesse naturelle pour s'adonner aux soins de son
ménage,
« Ne vous plaignez de rien, vous êtes très-honnôte-
ment traitées pour toutes choses. Nous avons taché,
dans tout ce qui a été réglé pour vous, de prendre le
milieu, en telle sorte que celles qui retomberont
dans la misère ne tombent pas de si haut, ce qui
les irendroit doublement malheureuses 5 pour celles
qui seront à leur aise, elles ne s'en trouveront que
mieux d'avoir été élevées un peu durement. Je vois
cela tous les jours en M"" la marquise de Dangeau *,
qui est une princesse d'Allemagne qui, ayant douze
sœurs et plusieurs frères, n'a pas eu dans sa jeunesse
toutes les commodités convenables à sa naissance.
^ Fille du comte de Lowenstein, de la maison palatine ; elle
épousa le marquis de Dangeau qui B*en crut , dit Saint-Simon ,
électeur palatin. C'était une femme d'une grande vertu, et Tamie
très-intime de Mme de Maintenon. Voir les lettres qu'elle lui adressa-
dans U Correspondance générale.
148 ENTRETIENS SUR L*ÉDUCAT10N.
Avec cet air mignon et délicat que vous lui voyez ^,
rien ne Tincommode, et je ne connois personne qui
s'avise moins qu'elle de prendre ses aises. Elle est
trës*incommodée, et ne laisse pas d'être toujours
gaie; elle ne fait aucun remède, ne consulte point
les médecins, souffre son mal avec patience, et dit :
J'aime autant mourir de cela que de la fièvre, puisque
Dieu le veut. N'est-on pas bien heureux de s'accou-
tumer ainsi de bonne heure à la souffrance? J'ai été
mariée à quatorze ans : on est ordinairement ravi à
cet âge de faire sa volonté ; je croyois sottement que
c'étoit faire la grande dame de m'appuyer, et de
faire mille autre choses dont je me sens fort bien
encore, et dont je suis bien fâchée. J'ai connu une
vieille personne (c'étoit M"' la duchesse de Riche-
lieu^) bien plus raisonnable que moi sur cet article,
et par conséquent plus heureuse : elle avoit tellement
l'habitude d'une contenance ferme, sans se permettre
la moindre posture commode, qu'elle ne s'appuyoit
jamais, quelque malade qu'elle fût, et le plus qu'elle
faisoit étoit de se pencher un peu les bras ; alors on
disoit : Madame la duchesse, vous n'en pouvez plus.
« Pourquoi, mes enfants, croyez-vous que je
vous dise tout cela? C'est pour votre bien, afin
de vous encourager à prendre l'habitude de vous
contraindre, et de vous accoutumer à ne pas cher-
cher vos aises; c'est un vrai moyen d'adoucir un
1 ce Elle étoit jolie comme le jour, dit Saint-Simou, et faite
comme une nymphe , avec toutes les grâces de l'esprit et du
corps. >
' Voir la note de la p. 93.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1703). 149
peu la mauvaise fortune qui vous attend peut-
être^ et quand vous devriez avoir chacune trente
mille livres de rente, je vous dirois encore les mêmes
choses; car en quelque état que vous vous trouviez,
il vous sera très-avantageux d'avoir été élevées un
peu durement. Adieu, mes enfants-, je ne me re-
pentirai pas de vous avoir tant parlé, si vous pra-
tiquez aussi bien ce que je vous ai dit que je vois
que vous le retiendrez. »
ENTRETIEN XXX.VIP.
AVEC LBS DAMBS DB S Allf T-L 017 18.
(Que pour établir un bon gonvernement dans les classes, il faut éviter
la diversité dans la conduite. ]
1703.
« Il y a, dit-on un jour à Madame, des maîtresses
qui ont l'attrait de s'attacher à perfectionner les
demoiselles les mieux nées et les plus sages 5 d'au-
tres de s'appliquer aux mauvais caractères 5 lequel
aimeriez-vous mieux? — Je ne voudrois, répondit
Madame, négliger ni les unes ni les autres, non
plus que les préférer^ je vous l'ai déjà dit au-
trefois, mais vous touchez là l'endroit qui fera que
votre gouvernement n'ira jamais bien -, c'est cette
conduite différente des maîtresses. Les unes croi-
ront qu'il faut s'appliquer à former les plus raison-
nables-, les autres penseront qu'il seroit mieux de
s'attacher aux mauvais caractères et aux plus dé-
^ Recueil des Réponses, p. 312.
43.
I
. 150 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
( fectueuses; Tune voudra une éducation dure^
l'autre en voudra une douce et peut-être molle. Tant
que cette diversité se rencontrera, je ne dis pas
dans les maîtresses d'une même classe (car il ne
doit y avoir que la première qui soit maltresse du
gouvernement), mais je dis entre la maltresse qui a
précédé et celle qui lui succède , jamais vos demoi*
selles n'auront une éducation solide. Tant qu'elles
pourront dire avec fondement : La maîtresse des
rouges est douce, celle des vertes est sévère 5 l'une
ne presse point sur l'ouvrage, l'autre en exige
trop ^ on tolère à la classe bleue des défauts qu'on
attaque dans les jaunes^ enfin dès qu'elles change-
ront de conduite en changeant de maîtresse,
comptez qu'elles ne prendront jamais de bonnes
habitudes : ce qu'une aura établi, une autre le dé-
truira. Il faudroit, pour réussir dans votre gouver-
nement, n'avoir toutes que les mêmes idées, les
mêmes maximes, ou du moins, si vous en avez de
différentes, être assez humbles pour renoncer à vos
sentiments et suivre ceux de vos supérieurs , sou-
tenant ce qui est établi par eux malgré votre propre
jugement^ il faudroit un seul esprit qui régnât dans
la maison; que vos demoiselles trouvassent dans
toutes les maîtresses une telle conformité, qu'elles
ne sentissent pas même la différence d'une classe
à l'autre. Je sais bien qu'il y en aura toujours à
faire des rouges aux bleues-, mais on doit pourtant
les conduire par le même esprit, et pour cela, il faut
se soutenir les unes les autres, ne donnant jamais
sujet aux demoiselles de faire des comparaisons de
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1703). iSl
VOUS* Je sais bien que vous ne sauriez empêcher
qu'elles n'en fassent quand elles voudront parler
pour parler, mais je voqdrois que vous ne leur
donnassiez jamais lieu de les faire.
(( Défaites*vous, ajouta Madame, des projets parti-
culiers que Famour-propre fait faire pour se dédom-^
mager de la nécessité où l'on se trouve de s'accom-
moder au sentiment d'une officière. On se laisse le
plaisir de désavouer en soi-même sa conduite et de se
dire : Si je suis jamais à cette charge, je m'y pren-
drai bien d'une autre façon-, je ferai ceci ou cela, je
serai ou plus douce ou plus ferme. Jamais, encore
une fois, votre gouvernement ne s'établira avec
cette diversité de conduite. Il vaudroit mieux ne
pas faire tout à fait si bien et qu'on fît toujours de
même, que de faire sentir ce haut et ce bas, dans
la manière d'élever vos demoiselles et d'exercer vos
charges.
« Un autre article encore bien nécessaire, est
de renoncer au plaisir d'être aimée particulière-
ment des demoiselles ; on ne doit pas vouloir non
plus en être plus crainte et respectée que les autres;
il faut porter le désintéressement jusqu'à n'être pas
susceptible du plaisir de sentir qu'elles ont quelque
chose de particulier pour vous, et leur montrer en
toute occasion que vous êtes si unies les unes avec
les autres, qu'elles n'osent jamais s'aviser de vous
faire leur cour aux dépens d'une autre maîtresse.
Une fille vous dit qu'elle a beaucoup de con-
fiance et d'attachement pour vous : répondez-lui
bonnement : Je suis bien aise que vous aimiez les
152 ENTRETIENS SUR L*ÉDUCAT10N.
personnes que Dieu vous a données pour vous con-
duire : c'est une bonne marque *, cette reconnois-
sance est dans Tordre ; je me persuade que vous
avez les mêmes sentiments pour vos autres mai-
tresses , puisque vous avez les mêmes raisons de les
aimer. Si les filles portent la flatterie jusqu'à vous
faire entendre qu'elles vous goûtent bien plus
qu'elles ne goûtent les autres, témoignez un si pro-
fond mépris de ces bassesses, et un si grand désir
que vos sœurs ne soient ni moins estimées ni moins
aimées que vous, qu'elles connoissent que vous êtes
bien éloignées de prendre plaisir à leur discours.
11 seroit très-mal de leur faire apercevoir qu'on a
cette foiblesse. »
ENTRETIEN XXXVllI».
IR8TEUCTIOIC AUX PXTITBS D KM OISBLLBS.
(Qai avoient fait ce jonr-là leur première commanion. )
juin 1703.
« Je voulois, mes chères enfants, vous envoyer
chercher hier, mais je n'en ai pas eu le temps;
je vous prends aujourd'hui pour vous congratuler
du bonheur que vous avez eu de communier ce
matin, et voir si vous comprenez bien la grandeur
de l'action que vous venez de faire. » Et s'adressant
à M"" de Villers : « Savez-vous, ma fille, lui dit-elle,
ce que vous venez de recevoir en communiant? » Elle
répondit que c'étoit Notre-Seigneur. « Oui, lui dit
^ l^ettreif édifiantes, t. V, p. 67 ,
INSTRUCTION AUX PETITES DEMOISELLES (1703). 153
M'"* de Maintenon, c'est son corps, son sang, son
âme et sa divinité. C'est une grâce au-dessus de
tous les mérites imaginables-, ni les saints, ni les
anges n'en sont pas dignes, et cependant Notre-
Seigneur Jésus-€brist veut bien s'abaisser jusqu'à
cet excès de bonté de se donner à nous d'une ma-
nière si intime ^ nous ne pouvons assez lui témoigner
notre reconnoissance. Voilà que vous avez fait pour
la première fois cette grande action ; on a pris tous
les soins possibles pour vous y bien préparer; mais
comptez, mes enfants^ qu'il faudra toute votre vie y
apporter les mêmes dispositions, autant de désirs,
d'amour et de ferveur que vous en avez eu en cette
première fois ; et plus vos communions seront fré-
quentes, plus il faut que toutes ces saintes disposi-
tions croissent en vous. Souvenez-vous, mes chères
enfants, de ne vous jamais familiariser avec les sa-
crements, et de n'en approcher jamais, la centième
et la millième fois, qu'avec un tremblement et le
même respect que vous venez de faire. Je voudrois
que vous vissiez le Roi, comme il montre sa foi dans
cette occasion ; tout le monde est pénétré de le voir
approcher de la sainte table; il le fait avec une si
grande humilité qu'il paroit tout anéanti en lui-
même à la vue de ce divin sacrement. Rien ne fait
mieux connoitre l'abaissement où tout chrétien doit
être devant Dieu que de le voir en ces occasions.
(( Vous ne devez plus vous regarder comme des en-
fants depuis que vous avez communié ; votre conduite
doit être à présent toute pieuse et raisonnable-, vous
devez avoir grand soin de tenir votre conscience
154 naiTRBTfEirs sur l'éducation.
pure, et exempte de tous péchés volontaires, quelque
petits qu'ils puissent être. Que vous serez heureuses,
mes chères enfants, à Theure de votre mort, et même
dans tout le cours de votre vie, si, à commencer dès
aujourd'hui, votre conscience vous rend le témoi-
gnage que depuis votre première communion, vous
n'avez &it que des fautes d'inadvertance, et pas une
de volontaire ^ vous paroitriez devant Dieu avec une
grande confiance, et vous auriez sujet d'en être
bien reçues.
ft II y a trois choses que j'ai toujours désirées
dans les filles de Siunt-Cyr, et que je vous re*
commande d'une manière particulière, persuadée
que vous y ferez une grande attention en un jour
comme celui-ci : c'est l'horreur du péché, la pré-
sence de Dieu et la docilité. Qu'entendez-vous par
l'horreur du péché, Parthenay? — C'est, dit la de-
moiselle, avoir pour le péché plus que de la haine. —
Fort bien, dit M"' de Maintenons il est sûr que
d'avoir quelque chose en horreur est encore plus que
de le haïr. Que fait-on ordinairement pour les cho-
ses que l'on a en horreur? — On les fuit de toutes ses
forces. — Oui, dit M"® de Maintenon, et voilà ce que
nous devons faire à l'égard de tout ce qui est péché.
Mes enfants, haïssez-le et l'ayez en horreur toute
votre vie. Je me souviens que quand M"*^ la duchesse
de Bourgogne, qui étoit à peu près de votre âge,
vint en France, elle paroissoit être indifférente pour
toutes sortes de plaisirs, et elle étoit de même pour
les richesses et pour les honneurs dont il ne sembloit
pas qu'elle se souciât *, mais quand je lui disois : Il y
INSTRUCTION AUX PETITES DEMOISELLES (1703). 155
aura du péché si vous faites cela, elle reprenoit avec
une grande vivacité : Il y aura du péché? voilà qui
est fait) je ne le ferai point ^ et j'avois le plaisir de
lui voir toujours le même mouvement de vivacité,
toutes les fois que je la faisois apercevoir qu'il pdur-
roit y avoir du péché à quelque chose; et quelque
envie qu'elle eût de le vouloir faire, elle s'arrêtoit
tout court. Voilà comme je vous désire, mes enfants,
et que vous ajoutiez à cette heureuse disposition la
présence de Dieu, qui vous entretiendra infaillible-
ment dans c^tte horreur du péché que je vous re-
commande.
« Montfalcon , savez - vous ce que c'est que la
pratique de la personne de Dieu ? — ', Madame, dit
la petite demoiselle, c'est de penser toujours à lui.
— Nous serions infiniment heureuses, répondit
M"" deMaintenon, si nous pouvions avoir le bonheur
de penser toujours à Dieu sans aucune distraction,
mais je ne vous en demande pas encore tant; cela
pourra venir dans la suite ; commencez seulement
par offrir à Dieu, tous les matins, tout ce que vous
ferez dans la journée, élevez votre cœur vers lui de
temps en temps, par exemple, quand Vhorloge
sonne*, et si l'occasion se présente de faire quelque
chose qui déplaise à Dieu, abstenez-vous-en en disant
en vous-mêmes : Dieu me voit, cela me suffît pour ne
le jamais faire. S'il vous arrive quelque bonheur ou
quelque peine, recevez l'un et l'autre comme de la
main de Dieu, lui rendant grâce de ce qui vous fait
plaisir et vous soumettant humblement à ce qui vous
fait de la peine, sans murmurer, sachant qu'il ne
156 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
nous peut jamais rien arriver contre son ordre ou
sans sa permission. Par exemple, c'est lui qui per-
met que je vous parle à présent, c'est lui qui vous a
conduites ici pour vous faire instruire de votre re-
ligion, afin que vous soyez de bonnes chrétiennes -,
c'est lui qui ordonne tous les événements de la vie
des hommes, et qui veut qu'ils en fassent un bon
usage, de quelque nature qu'ils soient. Vous voyez
bien que cette pratique n'est pas seulement pour le
temps que vous avez à rester ici, mais que c'est pour
toute la suite de votre vie que je vous la recom-
mande, et vous devez l'observer jusqu'au milieu du
monde, et môme du plus grand monde, si vous y
êtes engagées. Vous trouverez peut-être étrange
que je vous parle de la présence de Dieu à votre
âge-, je vous assure, mes chères enfants, que vous ne
pouvez commencer de trop bonne heure à vous ac-
coutumer à regarder Dieu en tout, et à reconnoître
sa main qui agit sur nous dans tous les différents
événements de cette vie.
« La troisième qualité que je souhaite à mes
filles, c'est la docilité^ je voudrois bien savoir ce
que vous entendez par la docilité. — C'est, ré-
pondit M"* de Moléon, de bien obéir aux maîtresses.
— Non-seulement aux maîtresses, dit M"*® de Main-
tenon, mais encore plus à votre confesseur. Rien
n'est d'un meilleur augure pour l'avenir que cette
docilité à se laisser conduire, à embrasser le bien
qui nous est recommandé ou inspiré. Et ne croyez
pas que ce soit une vertu d'enfant^ cette docilité
convient à tout âge, et je suis persuadée que c'est
INSTRUCTION AUX PETITES DEMOISELLES (1703). 157
ce que Noire-Seigneur recommandoit à ses apôtres
lorsqu'il leur disoit : Si vous ne devenez comme
des enfants vous n'entrerez point dans le royaume
de Dieu. Ayez donc l'esprit et le cœur dociles à
présent, et conservez cette docilité jusqu'à la mort.
Adieu, mes enfants, n'oubliez jamais la grande
action que vous venez de faire aujourd'hui, et son-
gez à mettre en pratique ma petite instruction; je
vous reverrai dans quelque temps pour voir si vous
l'avez bien retenue. »
Puis revenant sur ses pas elle leur dit : « Nous
avons une jeune princesse de dix ans (M"* de Gonti *)
qui vient aussi de faire sa première communion :
elle vint quelques jours auparavant voir le Roi
dans ma chambre-, il lui recommanda avec une
piété et un zèle admirables de bien prendre garde
à ce qu'elle alloit faire, d'en comprendre toute
l'importance , et d'y apporter toute l'attention pos-
sible. J'étois charmée de l'entendre. Il lui répéta
plusieurs fois que c'étoit la plus grande action
qu'elle pût jamais faire en sa vie-, elle l'écoutoit
d'un air respectueux et touché. Je lui dis : a Prenez
bien garde, princesse, de ne pas conserver la piété
dans laquelle vous êtes élevée, et fortifiez - vous
contre les railleries que Ton vous fera sur vos
communions et sur vos autres exercices de piété. »
Elle répondit : « Il y en a déjà beaucoup qui s'en mo-
quent. — Comment, dit le Roi' il se trouveroit des
gens qui se moqueroient de votre piété ? — Oui,
* Petite-ûlle du Roi.
44
158 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
dit-elle, on me raille quand je vas à confesse. —
Ce sera assurément, ajouta M""" de Maintenon, un
miracle si cette jeune princesse persévère ^ priez
Dieu qu'il lui en fasse la grâce. J'espère cependant
de ses bonnes inclinations et du fond de religion
qu'on lui inspire, car elle n'a autour d'elle que des
personnes vraiment chrétiennes et pleines de vertu.
J'ai voulu, mes enfants, vous dire enclore ce petit
mot pour vous faire peser le bonheur que vous avez
ici d'être poussées et excitées à la piété générale*
ment par tout le monde, bien loin d'en être détour-
nées par qui que ce soit. »
ENTRETIEN XXXIX*.
llfSfftVCTIOR AVX DBVUl8Vt<L«0 1» K LA CtASSt JAtJTIB.
(De l'otilité des réflexions, et qu'il ne faut point éviter la peine. )
Juillet i703.
« Je suis fort contente, mes chères enfants, d'avoir
trouvé en vous la même docilité et la même simplicité
que dans les petites classes-, je prétends par là vous
donner une grande louange. Si les Dames de Saint-
Louis ne vous aimoient solidement et ne cherchoient
que leurs commodités, elles se tiendroient en repos
sans exiger autre chose de vous que ce que vous
faites, contentes de ce que l'extérieur va bien ; mais
comme nous vous aimons pour vous-mêmes, et que
nous cherchons votre plus grand bien, nous allons
* Lettres édifiantes, U V, p. 65.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1703). 159
travailler à former l'intérieur. Je veux commencer
par vous apprendre à profiter des temps de silence
que nous avons mis dans le règlement, ce que nous
n'avons fait que pour de bonnes raisons-, je veux
bien vous les dire-, je crois que vous serez assez rai-
sonnables pour les comprendre. La première, c'est
de vous apprendre à vous taire ; rien ne sied si mal
à une fille que de toujours parler, quand même elle
auroit le plus grand esprit du monde et qu'elle diroit
des merveilles. Une autre raison de ce silence qu'on
vous fait observer, c'est pour vous donner le temps de
faire de sérieuses réflexions, persuadées que si vous
le savez bien employer, rien ne. contribuera tant à
vous rendre raisonnables. Mais pour cela il faut
savoir ce que c'est que réfléchir : c'est penser plu-
sieurs fois avec attention à la même chose. Je crains
que vous ne perdiez tout le temps qu'on a prétendu
que vous emploieriez aux réflexions-, celles qui vous
conviennent présentement sont, par exemple, sur
l'état de vie que vous devez choisir, sur ce que vous
deviendrez quand vous ne serez plus à Saint-Cyr,
sur ce que vous entendez dire de bon pour vous
l'appliquer, sur la conduite des personnes raisonna-
bles pour y conformer la vôtre. Les plus pieuses
prendront ce temps-là pour penser à Dieu et pour
s'entretenir avec lui. Vous pourriez quelquefois
conter de mémoire, répéter une instruction pour
tâcher de bien la comprendre, répéter ce que vous
avez appris par cœur, ou apprendre quelque chose,
narrer une histoire que vous voulez retenir ou raconter
ou écrire ^ en un mot, vous occuper toujours utile-
160 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
ment. Si je pouvois contenter ma curiosité et con-
noitre à quoi s'occupe votre esprit, et quelles sont
vos pensées quand vous êtes obligées de garder le
silence, j'auroisbien envie de le savoir-, au moins
apprenez à le garder comme il faut, et à vous rendre
ce temps utile.
« Je veux encore traiter avec vous des précautions
que vous prenez pour éviter toutes peines et tout
travail. Il semble qu'il y en a qui croient pouvoir
s'exempter de la loi commune, et qui voudroient ne
pas souffrir la moindre chose ^ cependant ce que
vous avez à souffrir présentement n'est rien du tout
en comparaison de ce que vous trouverez dans le
monde. Il n'y a personne qui ne souffre; j'ai l'hon-
neur depuis longtemps de voir le Roi de fort près :
s'il y avoit quelqu'un qui pût secouer le joug, et
n'avoir point de peine, ce seroit assurément lui ; ce-
pendant il en a continuellement : il est quelquefois
toute une journée dans son cabinet à faire des
comptes -, je le vois souvent s'y casser la tête, cher-
cher, recommencer plusieurs fois, et il ne les quitte
point qu'il ne les ait achevés, et il ne s'en décharge
point sur ses ministres. Il ne se repose sur personne
du règlement de ses armées 5 il possède le nombre
de ses troupes et de ses régiments en détail comme
je possède les bandes de vos classes *. Il tient plu-
^ Louis XIV, depuis la mort de Mazarin, a travaillé constam-
ment huit heures par jour aux affaires de TÉtat ; dans les dernières
années de son règne, il travaillait souvent pendant dix à douze
heures. On sait que Napoléon possédait, comme Louis XIV, « le
nombre de ses troupes et de ses régiments en détail. »
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE lAUME (1708). 161
sieurs conseils par jour, où Ton traite d'affaires sou-
vent fâcheuses et toujours ennuyantes , comme des
guerres, des pestes, des famines, et autres afflictions,
n a présentement le gouvernement de deux grands
royaumes \ car rien ne se règle en Espagne que
suivant son ordre 5 le roi d'Espagne n'a point d'ar-
gent, cela donne de nouveaux embarras à notre roi,
il n'est presque plus question de plaisirs pour lui^
les affaires prennent tout son temps. Cependant y
a-t-il une condition en apparence qui devroit être
plus exempte de fatigues que celle de la royauté?
Les ministres, dont les places sont si briguées et si
enviées, quoique sans raison, méritent bien le profit
de leur charge par les peines et les fatigues qu'ils
ont à essuyer. M. de Ghamillard^ est dans un travail
continuel : il n'est plus question pour lui de délasse-
ments, encore moins de plaisirs -, il ne saurait voir
sa famille qu'il aime passionnément, parce qu'il ne
trouve pas un moment à lui donner, étant depuis le
matin jusqu'au soir à entendre des affaires désagréa-
bles, à voir, par exemple, qui a raison de Pierre ou
de Jacques, etc. On craint qu'il ne tombe bientôt
malade, il est très-change -, il a fait venir, sa fille au-
près de lui pour la marier, il ne peut la voir; c'est
pourtant un homme qu'on croit très-heureux.
* Le royaume de France et le royaume d'Espagne.
* Chargé à la fois du contrôle général des finances et de Tad-
ministration de la guerre, et incapable de ce lourd fardeau. C'é-
tait un homme d'une admirable probité, et populaire malgré son
incapacité : quand il fut nommé au ministère des finances, on di-
sait de lui aux portes des églises : «En voici un qui aime le peuple. »
C'est M°>e de Maintenon qui nous a révélé ce détail.
44.
16S ENTRETIENS 6UR l'ËDDGATION.
« Les juges ont aussi beaucoup de peine ; ils passent
leur vie à examiner des affaires où ils n'ont aucun
intérêt, à voir de quel côté est la justice, et souvent
à prendre le parti des pauvres qui sont hors d'état de
reconnoitre le bien qu'ils leur font. Les évoques ont
encore de très-grandes peines quand ils font leur
devoir: ils se font haïr bien souvent parce qu'ils se
croient obligés de reprendre ceux qui ne font pas
bien*, ils refusent continuellement des dispenses qui
leur sont demandées sans de vraies nécessités -, ils
essuient d'étranges fatigues dans la visite de leurs
diocèses. Il y a quelque temps que M* de Noyon *
me dit qu'il avoit donné la confirmation en un même
jour à quatre mille personnes ; il avoit, par consé-
quent, répété quatre mille fois les paroles qui sont la
forme de ce sacrement, ce qui lui avoit donné une
extinction de voix.
(( Je n'ai pas le temps de parcourir les autres
états pour vous faire voir qu'il n'en est aucun où
il n'y ait de la peine et du travail, d*esprit ou de
corps. A la guerre, dans le mariage, tout le monde
a de la peine -, je ne connois que les demoiselles
de Saint-Cyr qui n'en voudroient point avoir, au
moins pour la plupart. Nous voyons cela même
jusque dans vos jeux : vous ne voulez point chercher
ce qu'il convient de dire \ on ne sauroit vous faire un
plus grand plaisir que de vous le souffler sur-le-
champ. J'ai toujours aimé les enfants, et je crois que
Dieu m'a donné ce goût pour vous autres. J'en ai
^ C'était un d'Aobigné, parent éloigné de Ho^ de Maintenon;U
devint archevêque de Rouen.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1703). 163
élevé plusieurs, et qui jouoient comme vous à des
jeux où il falloit penser, chercher», mais loin d'évi-
ter la peine, ils tàchoient de l'augmenter en se re-
tranchant la liberté de chercher généralement sur
toutes choses, mais seulement sur quelques-unes ]
par exemple, ce qu'il faut pour un habillement, une
cuisine, sur l'ameublement d'une chambre, sur ce
qu'il faut à un repas -, plus leur esprit agissoit, et plus
ils trouvoient de plaisir. Votre goût est bien diffé-
rent du leur, et la première chose que vous dites
sur tout ce qu'on vous propose, est toujours : Cela
est trop difficile, cela est impossible, je ne saurois.
Si vous faites un compte, vous ne cherchez pas à le
trouver, mais que quelqu'un vous le dise pour vous
en épargner la peine 5 vous êtes bien aises d'entendre
une histoire, mais vous ne voudriez pas être obli-
gées de la raconter à d'autres. Je n'ai jamais été que
trois ans avec ma mère*, et je me souviens qu'elle
me défendit, à mon frère et à moi, de parler entre
nous d'autres choses que de ce que nous lisions dans
Plutarque -, c'est un livre où sont contenus les faits
des grands hommes et des femmes qui se sont dis-
tingués par leurs vertus ou par quelque action mé-
morable. Nous ne finissions d'en parler. Après avoir
lu, nous étions toujours à comparer les faits des uns
* Elle parle de son séjour à la Martinique; elle avoit alors
de huit à dix ans. La mère de Mme de Maintenon étolt une femme
trèft-Bévère, qui éleva ses enfants fort durement. « ^me de Main-
tenon ne se souvenoit d'avoir été embras&ée de sa mère que deux
fois, et seulement au front, cela après une séparation assez lon-
goe. 9{Métnoires des Dames de Salnt'Cyr, )
164 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
et des autres. Une telle femme, lui disoîs-je, s'est
plus signalée qu'un tel homme, elle a fait telle et
telle chose. Mon frère me prouvoit que son héros
étoît plus merveilleux. Cette belle action, me disoit-
il, est de lui; et je courois vite regarder dans mon
livre s'il n'y avoit rien à opposer à ce qu'il disoit:
nous soutenions bien l'un et l'autre notre parti fort
vivement \ cela nous divertissoit beaucoup, et de-
puis que ma mère nous eut défendu de parler d'autre
chose, nous y mimes tout notre plaisir, bien loin de
regarder cette espèce d'assujettissement comme fâ-
cheuse et pénible. Il y en a bien d'entre vous qui
auroient trouvé cet ordre trop gênant, et qui s'en
seroient peut-être fait un sujet de peine.
« Tous les exemples que je viens de vous citer, mes
enfants, ne sont que des bagatelles, mais qui nous font
voir que vous étendez cette crainte de la peine à tout,
et jusque dans vos divertissements ; il faut, assuré-
ment, que vous vous vous croyiez de meilleure condi-
tion que le reste du monde, puisque vous voulez vous
exempter d'avoir part à tout ce qui est généralement
pour tous. Ce que je vous dis, mes enfants, je le dis
pour vous piquer un peu d'émulation, et vous forcer
à être plus courageuses, à compter pour rien la peine,
à savoir en prendre de toutes les sortes et de bonne
grâce quand elles se présentent et sont ou utiles, ou
convenables, ou nécessaires et inévitables. Ne vaut-il
pas infiniment mieux, en ces occasions, faire de bon
cœur et courageusement les choses, que de suivre
ses répugnances, son dégoût et son ennui ? Je vous
parle pour ainsi dire humainement, car à des filles
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1704). 165
pieuses, comme je me persuade que vous Têtes, je
devrois ne parler que de motifs de piété, et vous
faire comprendre avec quelle fidélité tout bon chré-
tien a soin de ménager, pour Tamour de Dieu et pour
son salut, toutes les peines et les contraintes qui se
présentent, de quelque nature qu'elles soient, pe^
tites et grandes, et surtout celles de son état ^ il sait
faire un saint usage de tout. Et voilà, mes enfants,
comme je vous désire toutes. »
ENTRETIEN XL^
AVBC LB8 DAMBS DB SAlNT*LOUIS.
(Se renoQveler souvent dans la vigilance ë Pégard des demoiselles. )
Juiu 1704.
Un jour de la fête du Saint-Sacrement, Madame
dit, à la récréation : a Faisant ce matin réflexion sur
les austérités que plusieurs de vous voudroient faire
et qui ne sont pas en usage dans votre maison
comme en d'autres communautés, j'ai trouvé que
c'en étoit une bonne que cette vigilance continuelle
et sans relâche qu'il faut avoir sur les demoiselles -, je
la crois même plus diflScile parce qu'elle est de tous
les jours, et que naturellement nous aimons le chan-
gement. Il est bien aisé de se relâcher sur ce point,
qui est pourtant très-important, si on a soin de s'y
renouveler souvent. Il faudroit le faire dans les re-
traites, aux grandes fêtes , dans les temps de dévo-
> Recueil des Réponses, p. 3G5.
166 ENTRETIEN SUR L'ÉDUCATION.
tion, dans les examens, et se demander à soi-méone :
Ne me suis-je point relâchée sur la veille des de-
moiselles pendant cette année, ce mois, cette se-
maine, aujourd'hui? ai- je pris garde d'assez près
à leur conduite dans cette occasion? leur ai-je dit
ce qui convenoit dans cette autre ? ai^^je empêché
qu'elles ne liassent une conversation ? ou bien ai-je
été attentive à ce qu'elles disoient? ai-je regardé
ce que faisoient telles et telles ensemble? à ce
qu'elles écrivoient? Quand je suis à leurs bandes,
pensé-je à leur être utile, prévois-je quelquefois
ce que je leur dirai ? ne me suis-je point trop reposée
sur une sœur ou une noire à qui je les ai confiées?
Ce renouvellement est d'autant plus nécessaire à
faire à présent, que vos demoiselles paroissent plus
portées au bien et plus dociles que jamais. Vous
pouviez penser qu'il y auroit moins de nécessité à
les suivre de si près; mais soyez persuadées que c'est
à cause que vous êtes si exactes à les veiller qu'elles
sont si aisées à conduire, et qu'aussitôt que vous
cesserez de les observer, elles deviendront liber-
tines K n ne paroitra pas d'abord grand changement
à l'extérieur 5 elles vous charmeront peut-être
même par leur conduite , et vous serez tout éton-
nées qu'un beau matin vous découvrirez dans
le plus grand nombre un mauvais esprit, point de
piété et un si grand relâchement que vous aurez
toutes les peines du monde à en venir à bout, et à
rétablir parmi elles cette droiture, cette simplicité,
i Voir la note de la page 62 des Lettrée mr l'éducation.
AVEC LES DEM0ISEU.88 OB tA CLASSB VERTE (1704). 167
cette docilité et cette innocence de vie si aimable.
Le moyen d'éviter les petits désordres qui pour-
roient arriver dans vos classes^ je vous le redis en*
core, c'est cette vigilance sans relâche, dans les
temps mêmes qu'elle vous paroît le moins nécesr
saire. )»
ENTRETIEN XLP.
infTBocfioir àvx BiaoïsiLLsi db la cbAvai vkbti,
(De 1« reeoniiilgsailtfe.)
Jaid 1704.
M"** de Maintenon, étant à la classe verte, de-
manda aux demoiselles sur quoi elles vouloient qu'on
leur parlât-, M"® d'Elscoublant' lui proposa la reconnois-
sance 5 plusieurs furent du môme avis. M"® de Main-
tenon dit à M"* de Ségonzague d'opiner du bonnet,
lui demandant si elle savoit ce que c'étoit. — Elle
répondit que c'étoit d'être du même sentiment que
ceux qui donnent leur avis avec nous sur quelque
chose. « Oui, dit M""' de Maintenon, et par exemple
quand les juges sont assemblés pour terminer quel-
que affaire, et que le rapporteur a expliqué le fait
en question, chacun dit son sentiment , et quand
les premiers ont parlé , si les autres sont de même,
ils ne font qu'ôter leur bonnet, pour marquer qu'ils
* Lettres édifiantes, t. V, p. 191.
* Anne-Françoise d'Escoublant de Tourneville. Cette demoi-
selle devint Dame de Saint-Louis; elle fit profession le 15 mars
1711.
168 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
sont de même avis que les autres*, cela s'appelle
opiner du bonnet , parce que c'est en effet un bon-
net qu'ils ont quand ils jugent, — Mais savez-vous,
ajouta-t-elle , ce que c'est qu'opiner? » Une demoi-
selle répondit qu'elle croyoit que ce mot venoit
d'opinion, et qu'opiner, c'étoit prendre l'avis ou le
sentiment de ceux qui doivent délibérer sur quel-
que chose. M"' de Maintenon approuva cette ré-
ponse et dit agréablement : a Nous avons déjà
appris aujourd'hui ce que c'est qu'opiner du
bonnet : passons à la reconnoissance. Solare, qu'en
pensez-vous ? — C'est, dit-elle, faire tout son pos-
sible pour plaire aux personnes qui vous ont fait du
bien. — Non-seulement vouloir leur plaire, ré-
pondit W^ de Maintenon, mais se souvenir du bien
qu'elles nous ont fait et le témoigner dans les occa-
sions qui s'en présentent. Et l'ingratitude, la con-
noissez-vous ?» La demoiselle dit que c'étoit tout
le contraire. « Il est vrai , dit M™* de Maintenon,
c'est oublier les bienfaits qu'on a reçus. Savez-
vous pour qui vous devez avoir de la reconnois-
sance? C'est premièrement pour Dieu, et puis pour
les personnes qui vous font du bien^ par exemple,
devez-vous avoir de la reconnoissance pour l'in-
struction que je vous fais à présent ?» La demoi-
selle fut embarrassée : elle en sentoit beaucoup
pour M"' de Maintenon, et elle voyoit qu'elle en
devoit avoir encore plus pour Dieu ^ elle ne savoit
que dire. « N'en doutez point, lui dit M"** de
Maintenon; c'est principalement pour Dieu qu'il
en faut avoir ; c'est lui qui a permis que je vinsse
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (1704). 169
ici plutôt qu'ailleurs; c'est lui qui m'inspire de vous
parler, et qui fiait que l'on vous dit des choses con-
venables. Mais pensez-vous qu'il soit indigne de
Dieu de se mêler de si petites choses, et croyez-
vous en effet qu'il s'en môle ? — Oui, madame, dit
M*^' de Merbouton. — Assurément, reprit-elle-, il
vous les rend profitables et utiles. Y a-t-il rien dans
l'Évangile qui marque que Dieu ordonne et permet
tout ? » M"® de Cateuil * répondit que notre Seigneur
Jésus-Christ dit qu'il ne tombe pas un seul cheveu
de notre tête sans son ordre. « S'il ne tombe pas
un seul cheveu de notre tête sans son ordre, reprit
gaiement M"* de Maintenon, combien plus se mô-
lera-t-il de mon instruction , car ne vaut-elle pas
mieux qu'un cheveu ? »
Puis elle demanda à M^^'' de Morangle si elle pou-
voit avoir de la reconnoissance pour une personne
qu'elle n'aimeroit pas. Elle répondit que cela étoit
difficile, mais qu'il faudroit se contraindre. «Laissons
la reconnoissance, ajouta-t-elle, pour un moment;
dites-moi tout simplement si vous pourriez aimer une
personne pour qui vous n'auriez pas d'estime? » Elle
répondit que non. « Il est vrai, dit M™* de Main-
tenon , qu'il n'est pas possible d'aimer d'une vraie
amitié une personne qu'on n'estime point, parce
que la vraie et solide amitié est fondée sur l'es-
time , et l'estime sur le mérite. Revenons à la re-
connoissance. Il faut rapporter à Dieu tout le bien
qu'on nous fait , mais il ne faut pas se faire de cela
* Voir la note de la p. 142.
46
170 BNTRITIEM6 SUR l'ÉDUGAT10N«
un mauvais prétexte pour être ingrates à Tégard
des personnes de qui Dieu s'est servi pour nous
faire du bien; ce seroit un très-mauvais raisonne-
ment de dire : Cest pour Dieu que je dois avoir de
la reconnoissance, je ne dois rien aux créatures. Il
veut qu'on leur doive après lui tout le bien qu'il
nous fait par elles. Il y a des personnes de si mau-
vais cœur, qu'elles voudroient n'avoir obligation à
qui que ce soit *, j'en ai connu une qui disoit : Je
voudroii^ que cette personne fût morte ^ car me
voilà engagée à lui être obligée toute ma vie. »
Elle demanda ensuite s'il n'y avoit point d'ingrates
dans la classe ; elles répondirent toutes que non *, elle
dit encore : « Que les ingrates se lèvent 1 » personne
ne remua de son siège -, ce qui lui fit dire que l'in-
gratitude est un défaut qu'on ne veut point avouer,
parce qu'il est bas, et qu'il montre un bien mau-
vais cœur ; chacun le désavoue, et cependant il est
fort commun. Il y a d'autres défauts dont on con^
vient plus aisément : je suis sûre, par exemple, que
si je demandois les paresseuses, il y en aiu'oit
qui se lèveroient pour peu qu'elles fussent simples,
car il n'est pas qu'il n'y en ait ici quelqu'une qui
s'en sente coupable. » Puis parlant à la première
maîtresse : « Consolez-vous, ma sœur, lui dit-elle,
vous n'avez pas une seule ingrate dans votre classe;
cependant je vous apprendrai bien à les connoître :
ce sont celles qui donnent de la peine et qui ne
font pas leur devoir; elles sont ingrates, puis-
qu'elles ne savent pas reconnoître par leur bonne
conduite les bontés qu'on a pour elles et les soins
AVEC LES DEMOISBUBS DBS GRANDES CLASSES (1704). 171
({u'on en prend, qu'elles sont indociles, et qu'elles
ne se souciait pas de donner du contentement, car
les cœurs reconnoissants font tout ce qu'ils peuvent
pour satisfaire les personnes à qui ils ont obligar
tion^ il n'y en a pas de plus grande que d'être éle-
vées et instruites comme l'on est ici. »
Elle demanda ensuite s'il n'y avoit point de dispu-
tes dans la classe et si elles étoient toutes bien unies
ensemble? La maîtresse assura qu'elles s'aimoient
toutes comme des sœurs , et qu'on ne voyoit aucun
démêlé parmi elles. « Si cela est, répondit M"' de
Maintenon, vous avez la paix, qui est un si grand
bien, que Jésus-Christ a tant de fois recommandée à
ses apôtres, et que saint Paul souhaitoit aux chré-
tiens a qui il écrivoit. C'est une excellente dispo*
sition pour vous préparer à recevoir le Saint-Es*
prit. Adieu , mes enfants , je vous reviendrai voir
avant cette fête pour nous exciter ensemble à la
bien célébrer, et à tacher de mériter d'y recevoir
l'abondance des grâces qui y sont attachées. »
ENTRETIEN XLIH.
1H8TEVCTION AUX p P1I018BJ.L Bg DB» P8VX 0BAH1I88 ef,A8SB8.
( De la aéceaiiU de se eonvertir) et da boaheur qaUl y a d'être k Dieu
sang réserve. )
1704.
M** de Maintenon leur dît : u Je commence aujour-
d'hui par vous exhorter à bien profiter de cette re-
^ Lettres édifiantes, t. V, p. 820.
172 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
traite ' , à ne vous pas attendre à apprendre des choses
nouvelles, puisque les vérités de la religion sont tou-
jours les mêmes; mais à les méditer avec plus de
goût que jamais, et à y faire une attention toute
nouvelle et encore plus grande que par le passé.
Allons, mes chères enfants, que ces saints jours
soient ceux de votre conversion ; vous savez que
tout le monde en a besoin, du petit au grand, et qu il
y a toujours beaucoup à réformer en nous tant que
nous sommes en cette misérable vie. Les prédica-
teurs prêcheront toujours la patience et le retour
vers Dieu, parce qu'on aura toujours besoin de se
convertir à lui^ les uns plus, les autres moins; ce
seroit un grand orgueil et une grande présomption
de croire n'en avoir pas besoin. Prenez de bonnes
mesures avec Dieu pour détruire en vous tout ce qui
lui déplaît, pour y établir en la place les vertus qui
vous manquent, et pour vous fonder et enraciner si
solidement dans la piété, que rien dans la suite ne
puisse vous en détourner. Comptez, mes enfants,
qu'il n'y a que cela de bon même dans ce monde-ci,
et que hors de ce chemin, on est toujours dans un
péril évident de se perdre, et que l'on se perd effec-
tivement pour l'éternité siDieu ne fait une espèce de
miracle sur lequel il ne nous est pas permis de
compter, pour nous rappeler à lui.
« Quelques-unes d'entre vous pourroient peut-être
me dire : Mais nous sommes encore bien jeunes, et
^ « Celle de trois jours que les demoiselles de Saint-Cyr ont
coutume de faire tous les ans. »
AVEC LES DEMOISELLES DES GRANDES CLASSES (1704). 173
nous aurons tout le temps, après nous être diverties,
de rentrer en nous-mêmes et de revenir à Dieu. Je
leur réponds que Ton ne peut commencer trop tôt
à bien servir Dieu ; que plus tôt elles auront com-
mencé, et plus elles l'auront fait avec ferveur et avec
fidélité, plus leur récompense sera grande. Je crois
qu'un écueil assez ordinaire aux jeunes personnes,
c'est de compter sur une pénitence à venir qu'elles
ont dessein de faire un jour après s'être donné du
bon temps ^ elles se flattent que Dieu, comme à un
saint Augustin et à une sainte Thérèse, etc., leur
fera la grâce de se convertir, et qu'elles deviendront
saintes à leur tour. Mais, hélas ! que le nombre de ces
heureux pénitents est petit! et que celui des pé-
cheurs qui ont compté sur la pénitence, et sont
morts malheureusement sans avoir eu le temps de la
faire, est innombrable ! J*espère, mes chères enfants,
qu'aucune de vous ne prendra ce travers si péril-
leux, et je suis bien aise en passant de vous faire
faire attention sur le grand avantage que les âmes
innocentes, et ferventes en même temps, ont sur les
âmes pénitentes, je dis même sur les saints péni-
tents 5 car n'est-il pas ordinaire que les âmes inno-
centes, qui ont toujours été pénétrées de son amour
et de la crainte de lui déplaire en la moindre chose,
pleurent et gémissent sur leurs plus petites infidé-
lités avec la même contrition, la même douleur et
la même ardeur que les saints véritablement péni-
tents le font sur leurs plus grands péchés ?Ce que je
ne dis pas pour diminuer le mérite de ces saints pé-
nitents dont l'exemple est si consolant pour les pé-
15.
174 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
cheurs, mais pour vous encourager à faire vos
efforts, et à prendre toutes sortes de précautions
pour conserver chèrement le précieux trésor de Tin-
nocence, qui est le moyen le plus sûr et le plus
doux pour se sauver, et qui porte toujours avec lui
de si grands avantages, même dans ce monde.
c( Je ne puis mieux faire, ce me semble, pour vous
encourager à embrasser généreusement pour le
reste de vos jours la pratique d'une vie chrétienne,
que de vous proposer l'exemple de M. le duc de
Bourgogne ^ \ c'est un jeune prince à peu près de
votre âge, puisqu'il n'a pas encore vingt-deux ans.
Depuis sa première communion, nous avons vu peu à
peu disparoître tous les défauts de son enfance, qui
nous donnoient de grandes craintes pour l'avenir ;
sa piété a toujours été croissant, son progrès étoit
visible d'une communion à l'autre; il a surmonté
généreusement toutes les railleries qu'il a eu à es-
suyer dans le commencement; et à présent il est
l'admiration de tout le monde. Il communie trè&-
souvent, entend la messe tous les jours, où il y a
presse d'aller avec lui pour s'édifier de la manière
respectueuse et pleine de religion avec laquelle il y
assiste ; il s'enferme seul dans son cabinel une ou
deux heures de l'après-dîné, ce qui est fort rare à la
cour ; il a plusieurs livres de piété sur sa table, ce qui
fait juger qu'il emploie ce temps à les lire ou à prier.
M^s ce qui marque davantage la solidité de sa piété,
c'est la violence qu'il continue de se faire à lui-même
^ On sait qu*il fot élevé par Fénelon.
AVEC LES DEMOISELLES DES GRANDES CLASSES (1704). 175
pour détruire entièrement ses défauts; et, comme
Ton dit. il se tient à quatre pour ne se point fâcher;
mais la piété Ta tellement métamorphosé, que d*em«
porté et violent qu'il étoit, il est devenu modéré,
doux, complaisant, et si attentif sur lui-même qu'on
a peine à discerner si c'est son naturel K Quand il
se détermina à servir Dieu tout de bon, il cessa le
jeu qu'il aimoit passionnément. Je lui demandois un
jour confidemment quelles raisons il avoit eues de
s'interdire le jeu auquel nous savons qu'il est le plus
attaché, et qui est une des occupations les plus
innocentes de la cour ^, où les conversations sont
ordinairement plus dangereuses; il me répondit
qu'ayant fait ses réflexions, il avoit reconnu que ce
qui lui faisoit aimer le jeu étoit le désir du gain ; qu'à
la vérité il ne se soueioit pas beaucoup de perdre,
mais qu'il sentoit une grande joie de gagner ; qu'il
craignoit que cela ne vint d'un fonds d'avarice, et
qu'il lui sembloit impossible que ce qui vient du pé*
ché mortel fût innocent en soi-même. Il pense de
même sur tous les autres articles, et quelque envie
qu'il ait de faire quelque chose, c'est assez de lui
dire qu'il peut y avoir de l'offense de Dieu pour
l'arrêter tout court. Madame, sa femme, qui sait bien
cela, qui connolt sa grande simplicité malgré son
grand esprit, abuse un peu de cette délicatesse de
^ TociB les historiens confirment ces détails. Voir Saint-Simon*
T. XV, p. 79, de rëdition in-12.
' Point di innocentes que le dit Mme de Maintenon. On jouait
à la cour de Louis XIV un jeu effréné et de tous les instants.
Plusieurs courtisans firent au jeu des fortunes scandaleuses.
176 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
conscience pour le faire abstenir des choses qui lui
déplaisent, quoiqu'elles ne soient pas péché, car il
suffit qu'elle lui dise : « Monsieur, si vous continuez à
faire cela, vous serez cause que Dieu sera offensé,
parce que je me mettrai en colère. » II n'en faut pas
davantage pour l'arrêter. Certaines gens pensoient
que c'étoit par avarice qu'il avoit quitté le jeu, mais
les aumônes secrètes qu'il fait depuis qu'il s'est
adonné à la dévotion le justifient parfaitement de ce
soupçon, et ce qui montre davantage que c'est véri-
tablement par vertu qu'il se prive du plaisir du jeu,
et que ce n'est point par entêtement de soutenir son
entreprise, c'est qu'il ne fait pas difficulté de jouer
quand cela est nécessaire pour condescendre au
goût de M™* la duchesse de Bourgogne \ mais il se
contente pour lors d'un petit jeu, comme d'une
pistole ou deux tout au plus ; à peine lui arrive-t-il
de jouer une fois en huit jours. Il prend de même
avec modération et par complaisance d'autres plai-
sirs innocents, comme la chasse, la promenade, etc.^
et bien loin que sa piété s'oppose à ces sortes de plai-
sirs, elle les lui rend plus agréables qu'ils ne le sont à
ceux qui, n'ayant pas la ressource de la piété, se lais-
sent tyranniser par leurs passions, ne savent à quoi
passer le temps, et cherchent à s'étourdir depuis le
matin jusqu'au soir en faisant succéder un plaisir à
un autre, sans en trouver aucun qui les satisfasse
entièrement. Ils vont à la comédie, à la chasse, à
une promenade ; je voudrois que vous pussiez les
voir revenir, rien n'est plus propre à faire faire la
méditation-, vous les verriez avec un visage chagrin,
AVG LES DEMOISELLES DES GRANDES CLASSES (1704). 177
se plaignant que rien n'a réussi selon leurs désirs :
la comédie a été mal jouée, on y mouroit de chaud,
le mauvais temps les a privés du plaisir de la prome-
nade, les chiens ont mal chassé, on n'a point bien
pris ses mesures; enfin, à en juger par leur air,
on diroit qu'ils viennent d'avoir les plus grandes
mortifications; au lieu que le jeune prince, de la
piété duquel je vous parle est toujours content,
parce qu'il sait remplir son temps d'exercices pieux
et utiles.
« On voit les religieuses les plus austères et les plus
régulières être gaies et contentes dans une vie si pé*
nible à la nature, et cette innocente joie est le par-
tage de tous ceux qui font le bien. Plusieurs d'entre
vous sont pressées de sortir d'ici; que feront-elles
si elles n'ont amassé un bon fonds de piété? Elles ne
savent pas ce qui les attend. Quelques-unes paye-
ront pension dans des communautés et elles y auront
bien des contraintes et des désagréments ; d'autres
se trouveront peut-être avec un mari jaloux, bizarre,
débauché, joueur, etc.; d'autres éprouveront dif-
férentes sortes de peines et de contradictions ; com-
ment pourront-elles supporter toutes ces choses si
elles n'ont pas une grande piété ? Demandez-la donc
à Dieu sans relâche, mes chères enfants, travaillez de
toutes vos forces à l'aflermir et à la perfectionner
pendant que vous êtes encore ici; demandez-la
instamment à Dieu pendant votre retraite, et de-
mandez-la avec grande confiance et une grande foi
en la parole qu'il a bien voulu donner lui-même
dans son Évangile, d'accorder les vrais biens à ceux
178 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
qui les lui demanderout. Prie; pour moi, mes chères
enfants. »
ENTRETIEN XLIin.
AVKC LBB DA«K8 DB 8ÀIH T»LODIf,
1705.
Une de nos sœurs demanda à Madame si elle
approuvoit que pour humilier une enfant portée à
Torgueil, on ne l'avançât pas autant qu'elle seroit
capable de l'être. « Quoi ! dit Madame , parce
qu'une petite fille est glorieuse, il faudra la laisser
aller aux grandes classes sans savoir lire et écrire,
afin de l'humilier! — Ce n'est pas cela, reprit la
même personne, ce seroit, par exemple, de ne pas
lui montrer un ouvrage particulier qu'elle auroit
de la facilité à apprendre. — Vous n'en avez point
ici, reprit Madame, qui doivent beaucoup inspirer
de vanité -, ceux que vous faites sont des plus com-
muns, et ce ne seroit pas une raison de les laisser
ignorer à une fille par la crainte qu'elle ne fût en-
flée de les savoir. — Mais ne seroit-il pas bon , dit
une maltresse, de ne lui pas faire faire des choses
qui ne sont pas nécessaires, comme dire des vers,
être d'une conversation ? — Ce que vous dites là ne
faisant pas une partie de leur éducation, répondit
Madame, si je voyois une fille bien orgueilleuse qui
méprisât les autres, je pourrois bien une fois en
passant ne la pas mettre d'une tragédie ou d'une
^ Recueil des Réponses, p. 395.
AVEC LEB DAMES DE gAINT-LOUlS (1705). 179
conversation ; mais, pour règle générale, je la for»
merois, autant qu'elle en seroit capable, sur tout
ce qui a rapport à Téducation *, je cultiverois ses
talents comme ceux d'une autre, et je ne la prive-
rois du reste que d'une manière passagère. )>
ENTRETIEN XLIV«.
ATBC LIS DAMBS DB S AINT-LOU If.
1705.
Madame, étant à la récréation , dit à la maîtresse
des ouvrages de n'en pas exiger beaucoup des maî-
tresses des classes *, qu'elles n'en dévoient avoir que
par contenance, leur capital étant d'être toujours
occupées des demoiselles, non pas en demeurant im^
mobiles au bout d'une table sans oser détourner un
moment les yeux de dessus elles, mais en s'occu*
pant de les former sur toutes sortes de choses,
allant montrer à une à tenir son aiguille, à une
autre à faire son ourlet, s' asseyant un moment
auprès d'une troisième et prenant son ouvrage pour
lui montrer à travailler de bonne grâce. Elle ajouta :
« Je ne demande de vous que deux choses, la bonne
foi et la vigilance : la bonne foi vous portera à vous
donner tout entières à leur éducation sans rien né-
gliger de ce qui est propre à les former, et la vigi-
lance vous mettra en état de leur faire éviter mille
fautes, et de leur faire prendre toutes sortes de
bonnes habitudes. Cette continuelle attention qui
*■ Recueil des Réponses, p. 391.
180 ENTRETIENS SUR l'ÉDQGATION.
leur est si nécessaire, vous est également bonne pour
l'exercice de votre vertu -, car, à parler franchement,
si^ns ces sortes d'assujettissements qui nous ont obli-
gées à vous retrancher les autres austérités, votre
vie serait trop douce pour des personnes consacrées
à Dieu. »
ENTRETIEN XLV ».
▲ VBC LB8 DAMES I) B SAINT-LOUIS.
1705.
Madame dit qu'elle approuvoit tout à fait qu'on
se servît des demoiselles les plus avancées pour
montrer aux autres : a Outre que cela vous donne,
dit-elle, la facilité de veiller davantage sur elles et
de vous appliquer à perfectionner les plus capa-
bles, c'est que par là vous les stylez elles-mêmes, et
vous vous fatiguez moins que vous ne feriez en
montrant Talphabet. — Vous ne voudriez pas , dit
une de nos sœurs, que ce fût par attache à son ou-
vrage qu'on fît faire les exercices par les demoi-
selles. — Quelle attache peuvent avoir les maîtresses
à leur ouvrage? reprit Madame; elles n'en doivent
tenir que par contenance et parce qu'il leur en-
nuieroit fort de tenir les bras croisés. Combien leur
aî-je recommandé de n'en point avoir d'appliquant,
afin que toute leur attention soit sur les demoi-
selles! Quand je dis qu'on se serve d'elles pour faire
* Recueil des Réponses, p. 398.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1705). 181
lire, écrire, etc., les autres, je ne dis pas qu'on s'en
repose sur leur bonne foi, il faut que les maîtresses
voient si elles le font bien, et que la première exa-
mine souvent le progrès de ses filles. »
ENTRETIEN XLVI».
▲ TEC LES RBLIGIBOSBS DB 8A I If T- LO C I i. *
(Sur lemiriage'.)
1705.
M"*" de Maintenon ayant marié M"® de Norman-
ville', qu'elle avoit gardée pendant quelques années
depuis qu elle étoit sortie de Saint-Cyr, à M. le pré-
sident Brunet de Chailly, lui fit l'honneur de se
trouver à ses noces; le lendemain elle dit aux reli-
gieuses de Saint-Louis que M. l'abbé Brunet, son
oncle, lui avoit fait eii la mariant une excellente
exhortation dans laquelle il avoit blâmé la délicate
modestie des personnes qui se récrient dès qu'un
» Lettres édifiantes, t. VII.
^ Voir \e& Lettres sur Véducation, p. 125.
* Cette demoiselle était restée pendant plusiears années auprès
de M»>® de Maintenon pour raccompagner et lui servir de secré-
taire. « Elle étoit venue ici, disent les Mémoires des Dames de
Sanit-^yr, à Tâge de huit ou neuf ans ; elle avoit donné dès cet
âge des marques d'un bon naturel et d'un aimable esprit ; elle se
distingua dans toutes les classes par des qualités très-estimables,
et se rendit agréable à tout le monde. Lorsqu'elle fut à la cour,
elle y réussit parfaitement , et gagna non-seulement les bonnes
grâces de Mme de Maintenon, mais aussi celles du Roi. 11 se ser-
Yoit d'elle assez souvent pour écrire sous lui et faire des calculs.
Après avoir passé quelques années de cette sorte, elle fut mariée
à M. le président de Chailly, et en considération de ce mariage,
4G
182 ENTRETIENS SUR l'ÉDCGATION.
prêtre ouvre la bouche pour parler dans Téglise
d'un sacrement qu'on y administre, que Jésus-Christ
a institué, que saint Paul appelle grand eijt hono-
rable, pendant que leurs oreilles ne se font pas scru-
pule d'entendre hors de Téglise des chansons d'a-
mour, des mots à double sens, etc. « Cette fausse
délicatesse est un des travers que je voudrois ne pas
voir chez vous, mes chères filles 5 la plupart des
religieuses n'osent prononcer le nom de mariage ;
saint Paul n'avoit pas cette sorte de scrupule, car il
en parle très-ouvertement 5 je vous ai vu ce faible,
je voudrois bien qu'il fût détruit ici pour toujours.
— Il est vrai, répondit M°*® de Jas, que nous pas-
sions ordinairement cet article du catéchisme , et
Ton consultoit la supérieure pour savoir si on en
parleroit^ nous ne l'avons même fait au chcçur que
depuis que vous nous ave^ dit qu'il falloit en parler
comme des autres matières du catéchisme quand
l'occasion s'en présente. — Ne comprenez-vous
le Roi remit à lui et à sa famille une très-grosse somme. Les noces
se firent chez M. de Ghamlilard, pour lors ministre d*État, qui
a voit beaucoup contribué à l'établissement de cette demoiselle,
pour faire plaisir à W^^ de Maintenon. Dès le lendemain des noces,
M. de Chailly emmena sa femme à Paris ; elle y reçut de grands
compliments et de grandes marques d'amitié de tous les parents
et amis de son mari; la dame étoit fort gracieuse, d'une jolie
figure, pleine d'esprit et bien raisonnable. Elle étoit si pradente
dans ses paroles qu'on disolt d'elle : M°*^ de Chailly ne dit que
ce qu'elle veut dire. EUe se fit estimer et aimer, non-seulement
de son mari et de sa famille, mais aussi de tous ceux qui la connu-
rent. Elle eut deux ou trois enfants qui moururent jeunes, et après
plusieurs années de mariage, elle mourut aussi de la peUte-
vérole^ »
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (l705}. l6S
pas, mes chères eD&ats, reprit M*"' de Maintenons
que c'est un travers qui est insoutenable dans une
maison comme la vôtre de n'oser y parler d'un état
que plusieurs de vos demoiselles embrassc»ront, qui
est approuvé par l'Église, et que Jésu8-€hrist même
a honoré de sa présence? Gomment les rendrez-vous
capables de bien rempUr les devoirs des divers états
où Dieu les peut appeler, si vous ne leur en parlez
jamais, et, qui pis est, si vous leur laissez entrevoir
la peine que vous avez à en parler? Il y a certaine-
ment moins de modestie et de bienséance à ces
façons que lorsque vous leur en parlerez bien se*
rieusement et bien chrétiennement comme d'un état
saint qui a de grandes obligations à remplir. Grai*
gnez que les omissions qu'elles feront par ignorance
des devoirs de cet état ne retombent sur vous qui
aurez manqué de les en instruire. »
« Ayez la bonté, madame, dit encore M"' de Jas,
de nous faire un petit détail de ce qu'il nous con-
vient de leur dire à ce sujet. — Vous ne sauriez trop
leur prêcher, reprit M'"'' de Maintenon, l'édification
qu'elles doivent à leur mari, le support, l'attache-
ment à sa personne et à tous ses intérêts, tout le
service et les soins qui dépendent d'elles, surtout le
zèle sincère et discret pour son salut dont tant de
femmes vertueuses leur ont donné l'exemple^ aussi
bien que pelui de la patience ^ le soin de l'éducation
des enfants qui s'étend bien loin, celui des domes-
tiques et du ménage qui sont plus indispensables aux
mères de famille que les prières de surérogation que
quantité d'entre elles ont coutume de faire au pré-
184 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
judice de ces premiers et plus importants devoirs de
leur état. Quand vous parlerez du mariage à vos de-
moiselles de cette manière-là, elles n'y trouveront
pas de quoi rire, rien n'étant plus sérieux qu'un
«pareil engagement; établissez donc chez vous de
leur parler sur cette matière quand elle se présente
comme toutes lès auti:es qui leur conviennent, et ne
souffrez pas que, sous prétexte de modestie et de
perfection, on n'ose y nommer le nom de mariage ;
cette sotte affectation, si j'ose m'exprimer ainsi,
vous rejetterait bien bas dans toutes les petitesses
que j'ai tâché de vous faire éviter avec tant de
soin. »
ENTRETIEN XLVIP.
INSTRUCTION ÂVX DRMOISELLES DE LA CLISSE JAUNE.
(Aa sujet d'un avantage remporté sur les ennemis.)
170S.
M™' de Mainténon, ayant appris la bonne nou-
velle d'une défaite des ennemis, vint exhorter les
demoiselles à en remercier Dieu, et leur dit : « C'est
toujours par là qu'il faut commencer quand on re-
çoit quelques bonnes nouvelles. — Leur premier
mouvement, dit M"*' de Vandam, a été un cri de
joie. — Cela est tout naturel, dit M"' de Mainténon,
et je leur saurois bien mauvais gré de n'y être pas
sensibles. Mais pourquoi, mes enfants, cette af-
faire^ci vous fait-elle tant de plaisir ? Voyons celles
* Lettres édifiantes , t. V, p. 246.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA. CLASSE JAUNE (1705). 185
d'entre vous qui m'en donneront de bonnes rai-
sons. )) Chacune à Fenvi en dirent de toutes les fa-
çonS) comme : que cela achemineroit à la paix ; que
c'étoit autant d'ennemis de moins; que cela relève-
roit le courage de nos troupes et abattroit celui de
nos ennemis; que le peuple en seroit soulagé, et
plusieurs autres semblables, auxquelles M"*"* de
Maintenon répondoit de petits mots d'approbation.
Enfin il y en eut une qui dit que ce qui la réjouis-
soit le plus étoit que cela faisoit plaisir au Roi et
soutenoit sa confiance. « Ah ! voilà la première, dit-
elle, qui pense au Roi; je ne doute pourtant point
que les autres ne l'aient fait , mais personne jus-
qu'ici ne Ta encore dit. Oui, assurément, cela lui
fait un très-grand plaisir, et vous y devez prendre
part, mes chères enfants, quand même il n'y auroit
pas toutes les autres bonnes raisons que vous venez
de dire ; il est votre Roi , votre protecteur, votre
fondateur; vous êtes ses filles, et vous manqueriez
a votre devoir si vous vous oubliiez dans cette occa-
sion de la reconnoissance que vous lui devez. Je
vous sais bon gré. Fortin (c' étoit le nom de la de-
moiselle), du sujet de votre joie-, vous pourriez en-
core ajouter le plaisir que cela me fait à moi-même,
et combien de telles nouvelles peuvent contribuer
à me faire bien porter. Voilà, mes enfants, de quelle
manière il faut profiter de tout pour vous former, et
ne point vous réjouir sans savoir pourquoi : c'est
ce qui m'a fait vous demander les raisons de votre
joie. Il y en a encore beaucoup d'autres que vous
n'avez pas encore touchées. »
46
186 INTRETIENS SUR L ÉDUCATION.
« Que ne faites-vous de ces sortes de choses le sujet
de vos conversations? Vous diriez de bonne amitié
vos sentiments différents^ l'une soutiendroit une rai-
son, et une autre la sienne; cela vous amuseroit agréa-
blement et vous donneroit occasion de faire de
bonnes réflexions. C'est en profitant ainsi de tout ce
qui arrive, de tout ce que l'on voit ou entend que
Ton se forme *, de pareilles cohversations avec vos
maîtresses, où vous feriez bonnement toutes vos ob-
jections et où vous agiteriez le pour et le contre,
pourroient suppléer en plusieurs choses à votre peu
d'expérience.
« Je suis ravie de pouvoir vous dire que je n'ai ja-
mais été aussi contente que je le suis de vous toutes ;
jamais, ce me semble, vous n'avez été moins glo-
rieuses ni plus pieuses ; je ne puis vous exprimer
combien cela me fait de plaisir. J'espère que plus
nous irons en avant et plus vos progrès seront grands,
et qu'autant les demoiselles de Saint-Cyr étoient,
dans le commencement de cet établissement^ orgueil-
leuses, hautes et fières, autant elles se distingueront
à l'avenir par l'humilité, la douceur, la simplicité et
la déférence pour tout le monde.
« On m'assure aussi qu'il n'y a pas un seul
mauvais esprit parmi vous, et que vous vous portez
mutuellement au bien par vos exemples et par vos
discours -, je vous en féUcite, et j'en bénis Dieu de
tout mon cœur. Oh ! que la vertu ^t charmante et
que le bien est aimable ! n'est-il pas vrai, mes en-
fants? Je ne comprends pas qu'on le puisse con-
noltre et en voir la beauté sans l'aimer. Mais quel-
AVEC LES DEMOISELLES OB LA CLASSE JAUNE (1705). 187
que belle que soit la vertu, quelque plaisir qu'il y
ait à la pratiquer, et quelque honneur qui y soit
attaché, ne croyez pas qu'elle ne souffre aucune
difficulté ', elle ne seroit pour ainsi dire plus vertu
si on n'avoit jamais rien à surmonter, et si elle
n'exBrçoît pas notre courage et notre gén^osité.
Faites présentement, mes chères enfants, un grand
fonds de piété, de vertu et de bons principes pour
qu'ils vous soient une ressource au besoin dans la
suite de votre vie , qui ne sera pas toujours aus^
douce et aussi unie qu'elle l'est ici. Vous aurez
bien des traverses et des obstacles à surmonter , car
la vie ne se passe point sans cela ; bien des chagrins
à éprouver et à supporter piUiemment et chrétien-
nement. M"'*' de La Lande ^ me mandoit Tautre
jour qu'elle avoit besoin de se rappeler les instruc-
tions qu'on lui a données ici, pour se soiltenir
dans l'affliction où elle est de la mort de son fils
aîné, arrivée dans le temps qu'elle commençoit
à en jouir, et qu'il lui donnoit de grandes espé-
rances. Vous ne connoissez presque point les afflic-
tions, mes enfants^ mais comptez que vous n'en
manquerez point dans la suite , et que vous ne sau-
riez mieux faire pour vous fortifier contre celles
qui vous attendent, que de faire un usage pieux et
chrétien des petites contradictions qui peuvent vous
arriver présentement.
« Mais revenons à ce bon exemple que vous vou$
* MUe de Gastéja^ demoiselle de Saint-Gyr qui avaU été lotig-*-
temps attachée à la personne de Mine de Maintenon.
188 ENTRETIENS SUR L'ÉDUGÀTiON.
donnez les unes aux autres; rien au inonde ne peut
me causer une plus grande satisfaction, car il y a lieu
d'espérer que par ce moyen le bien se perpétuera
parmi vous, et que le travail des religieuses de Saint-
Louis produira tout le fruit que Ton a eu lieu d'es-
pérer en établissant cette maison. Comprenez bien,
s'il se peut, mes enfants, toute l'étendue du bien que
vous faites en donnant bon exemple aux autres, et en
leur inspirant la piété de quelque manière que ce
soit que vous le fassiez, et je suis persuadée que vous
vous affectionnerez de plus en plus à cette sorte de
bonne œuvre, qui est la meilleure que vous puissiez
faire, et même au-dessus de l'aumône à laquelle je
vois avec plaisir que vous êtes si portées*, car celles
de vos compagnes à qui vous inspirez de la piété et
les maximes de l'Évangile les iront répandre dans
le monde si elles y retournent. Si elles se marient,
elles élèveront leurs enfants dans la crainte de Dieu
et dans la piété ; puis ils communiqueront aux leurs
ce qu'ils auront reçu d'elles, et ainsi successive-
ment à l'infini. Si elles sont religieuses, quel bien
ne feront-elles pas par leurs bons exemples, et par
les instructions qu'elles donneront à leur tour aux
pensionnaires dont elles pourront être chargées ! Ces
pensionnaires, élevées dans la piété, en élèveront
d'autres dans les mêmes principes, et le bien ira
toujours en augmentant, et le principal mérite et la
principale récompense retomberont sur les pre-
mières, qui auront inspiré le bien aux autres ; cela
n'est-il pas bien encourageant et bien engageant
a tâcher d'être utile au salut du prochain ? Mais en
<
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1705). 189
retournant la médaille, comme Ton dit, il n'y a
rien de pire et de plus dangereux pour son propre
salut que de donner ou de mauvais exemples ou de
mauvais conseils aux autres, de les détourner du
bien ou de les porter au mal*, c'est le métier du
démon, ce sont de ces péchés d'autrui qu'il est si
difficile et même comme impossible de réparer, et
dont je prie Dieu instamment, mes enfants, de vous
préserver, et toutes celles qui viendront après
vous. »
ENTRETIEN XLVIIP.
INSTkUCTIUlV AOX DBMOISELLBS DE LA CLASSE BLEUE.
( Des vertus cardinales. )
Juin 1705.
M"* de Maintenon , se trouvant à la classe bleue ,
parla aux demoiselles sur les vertus cardinales, et
dit premièrement que ce mot était pris d'un mot
latin qui signifie un gond, parce que de même
qu'une porte roule sur ses gonds, aussi toute la
conduite de notre vie doit rouler sur ces quatre
vertus qui renferment toutes les autres; elle les
exhorta à les aimer et à ne s'en pas tenir à les sa-
voir définir, mais à les pratiquer, afin d'acquérir
de bonne heure du mérite. M"* de Villeneuve lui
demanda en quoi consistait le mérite *, elle répon-
* Lettres édifiantes, t. V, p. 356.
190 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
dit : « A avdr un assemblage de vertus et de bonnes
qualités, et surtout de la religion et de la raison, d
Puis elle expliqua la justice, disant que celle d'ac-
tion consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû et
à consentir qu'on nous rende à nous-mêmes ce que
nous méritons: « Qu'est-ce que Ton mérite quand on
a tort? Mademoiselle de Laudonie, répondez. —
On mérite le blâme, répondit la demoiselle. — Oui,
dit M"* de Maintenon, et c'est une justice de souf-
frir qu'on nous blâme quand nous avons tort, et
outre cela, c'est une des meilleures manières de
réparer ses fautes 5 il n'y a personne qui n'en puisse
faire , mais c'est la marque d'un très-bon esprit de
les reconnaître et d'en convenir, et, au contraire,
c'est une marque de très-petit esprit que de ne
pouvoir convenir de ses torts, et de chercher de
fausses excuses pour les couvrir. )>
Elle dit ensuite qu'outre cette sorte de justice, qui
se doit trouver dans nos actions, il y en a une de ju-
gement qui s'appelle équité, qui fait que, sans se
laisser préoccuper par ses inclinations ou ses répu-
gnances, on se forme de justes idées de toutes choses,
on discerne le bien d'avec le mal, jusqu'à voir les
défauts de ses amis sans se laisser aveugler en leur
faveur par l'amitié qu'on a pour eux , et à recon-
naître dé bonne foi les bonnes qualités qui se peu-
vent trouver dans les personnes que nous aimons
le moins ou qui nous sont le plus contraires. » Non
que nous soyons obligés de découvrir les défauts
de nos amis, puisque l'amitié nous engage à les
couvrir et à les excuser, si ce n'est qu'il fût néces-
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1705). 191
saire d'arrêter le mal; mais la justice veut que nous
jugions mauvais ce qui est mauvais et bon ce qui
est bon, indépendamment de nos dispositions à re-
gard des personnes en qui Tun ou l'autre se trouve.
La plus sûre règle pour ne se point tromper dans
ses jugements, c'est de les approcher le plus près
que Ton peut de ceux de Dieu, qui nous sont mani-
festés dans rËcriture sainte et dans FÉvangile, et
la seconde règle, qui est aussi tirée de TÉvangile,
est de juger les autres comme nous voulons être
jugés, de penser et de parler d'eux comme nous
voulons quMls pensent et jugent de nous, et de les
traiter en tout comme nous voudrions en être trai-
tés. Hais il y a encore un degré de justice plus
excellent que celui-là et qui demande bien une au-
tre vertu : c'est le désintéressement, qui nous rend
capables de décider contre nous-mêmes en faveur de
ceux qui ont le bon droit de leur côté. U se trouve
bien des gens qui sont assez équitables pour juger
justement les causes des autres*, mais dès qu'ils y
sont intéressés^ on les trouve tout préoccupés en
leur faveur; cela est opposé à la justice, qui veut
qu'on se déclare pour la bonne cause en qui que ce
soit qu'elle se trouve. Le Roi a fait sur cela une
action louable et qui a été fort admirée. Il y a quel-
que temps qu'il eut un procès contre plusieurs par-
ticuliers de Paris , qui avoient cru que les remparts
de la ville ayant été négligés, ils pouvoient s'ap-
proprier cet espace de terre et y bâtir des maisons.
Bien des années après, les gens chargés des revenus
du Roi firent réflexion que cette terre étant à lui,
192 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
les maisons qui y étoient situées dévoient par la
même raison lui appartenir, ou du moins qu'il
falloit lui payer la valeur du fonds où elles étoient
bâties; les particuliers prétendoient que le long
temps qu'il y avoit qu'ils étoient en possession de
ces maisons étoit un titre suffisant pour se les con-
server. L'affaire fut rapportée au Roi et jugée en
sa présence : une partie des juges fut pour lui ; l'au-
tre, en pareil nombre, se déclara pour les particu-
liers -, ce qui fut bien louable, le Roi étant présent.
Or, c'est une loi du royaume que dans les procès
qui sont ainsi^ jugés devant le Roi, à la pluralité des
opinions, en cas de partage égal, celle qu'il embrasse
a gain de cause; il ne tenoit ainsi au Roi de gagner
son procès , puisque, les opinions étant également
partagées, il pouvoit embrasser le parti qui lui étoit
favorable ; mais au lieu de le faire, il se mit du côté
qui lui étoit contraire, en disant que, puisqu'il y
y avoit de bonnes raisons de part et d'autre , il
aimoit mieux relâcher de ses droits que de les por-
ter trop loin au préjudice de ses sujets.
« Passons à la prudence : c'est une vertu qui règle
toutes noç paroles et nos actions selon la raison et
la religion; elle fait discerner ce qu'il faut faire ou
omettre, dire ou taire, selon les occasions et les
circonstances; elle est opposée â l'indiscrétion qui
fait parler mal à propos. » Et sur cela, elle demanda
à M"* de Saint-Maixant * ce qu'elle croyoit de plus
contraire à la charité, de railler une personne d'un
> Ou SAinl-Mçs«int. (Voir Ica Lettres sur Vcducation^ p. 343.)
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1705). 193
défaut corporel ou d'un défaut de Vesprit, ou de
Thumeur? Cette demoiselle répondit que c'étoit
de reprocher les défauts de l'esprit ou du cœur.
a n ne convient jamais, dit M""* de Mainteqon, de
relever aucuns défauts; la charité nous engage à les
excuser tous; mais je trouve que c'est une bassesse
et une cruauté de reprocher à quelqu'un un défaut
naturel auquel il n'a nulle part, et qu'on n'est pas
maître de corriger. Les bons cœurs et les esprits bien
faits sont incapables de rire de ces sortes de défauts ;
ils les supportent et les cachent avec soin et avec
tendresse pour ceux qui les ont. Mais je trouverois
plus excusable de reprocher un défaut de l'esprit et
de rhumeur, car, après tout, la personne en qui il
est pourrait s'en corriger, ou du moins le diminuer;
ainsi. elle est blâmable de s'y laisser aller, mais ce-
pendant la charité nous défend de les reprocher,
non plus que les autres. Un moyen d'éviter l'indis-
crétion, qui est si désagréable et si insupportable dans
la société, est de devenir prudente, de faire réflexion
à ce que nous voulons dire, afin de prévoir s'il
n'aura aucune mauvaise suite et ne fâchera per-
sonne.
« La prudence fait encore consulter les personnes
sages et expérimentées ; elle fait prendre de justes
mesures pour venir à bout de ce qu'on veut entre-
prendre; et elle n'entreprend rien que de juste, et
ne le fait point sans apparence de succès*
tt La tempérance est une vertu qui nous modère en
toutes choses et nous fait tenir un juste milieu entre
le trop et le trop peu. Elle est d'un usage continuel,
47
194 ENTRETIEHS SUR L'ÉDUCATION.
elle empêche tout emportement de passion, soit de
joie, soit de tristesse : si on rit, c'est avec modéra-
tion et modestie \ si on pleure, c'est sans se livrer
tout entière à la douleur, la portant paisiblement et
patiemment; si on mange, c'est avec modération;
enfin la tempérance empêche tout excès, l'ai connu
trois personnes qui eurent un grand sujet de tris-
tesse par la perte d'un frère qui leur était également
cher *, Tune d'elles étoit si outrée de douleur, qu'elle
se battoit la tète contre la muraille, ne vouloit ni
boire ni manger, et 4onnoit toutes les marques
d'une douleur excessive; les autres, au contraire,
pleuroient si paisiblement, quoique trèsramèrement,
qu'elles ne Sûsoient aucun geste qui marquât le moin-
dre emportement : laquelle de ces tristesses trouvez-
vous la plus raisonnable? C'est sans doute celle qui
demeure dans les bornes de la modération et de la
patience.
«La tempérance vous est, àvous autres, très-néces-
saire en toute occasion, car le faible de la jeunesse
est l'emportement pour la joie et le plaisir ; tout la
met hors d'elle et l'empêche de se posséder, si elle
n'a grand soin de retenir la fougue de ce penchant.
Retenez bien ce que je vais vous dire : Toute per-
sonne qui n'est pas maîtresse d'elle-même n'aura
jamais de mérita, ni selon Dieu^ ni selon le monde.
Il faut être maltresse de sa joie pour ne se pas lais-
ser aller aux grands éclats de rire , aux démonstra-
tions excessives : toute joie qui se montre par la
posture du corps est immodérée, et, par conséquent,
opposée à la tempérance. On ne doit jamais entendre
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1705). 195
rire avec éclat une personne modeste et bien élevée ^
le Saint-Esprit, comme vous savez, dit lui-même
que le rire du fou s'entend, parce qu'il rit avec éclat ;
mais que celui du sage ne s'entend point, et cela,
parce qu'il est maître de tous ses mouvements et les
sait modérer. *
« La force est une vertu qui nous fait poursuivre
avec courage nos entreprises et surmonter les obsta-
cles que nous trouverons dans les autres et dans
nous-mêmes, ou bien que nous avons entrepris, sans
nous rendre aux difficultés, soutenant les événe-
ments fâcheux avec fermeté et sans abattement.
« A qui est-elle le plus nécessaire de nous tous,
cette vertu de force, Beauvais? — C'est à celle quia
le plus de défauts, dit la demoiselle, et leis plus diffi-
ciles à détruire. — Oui, je le pense comme vous, » dit
M"* de Maintenon. Puis elle ajouta : « Celles qui ont
le plus de défauts ou qui sentent qu'elles ne sont pas
si bien nées doivent-elles se décourager et s'imagi-
ner qu'elles ne pourront jamais venir à bout de les
détruire? — Non, madame, dit la demoiselle, parce
que notre mérite dépend de notre travail, aidé de la
grâce de Dieu. — Voilà une réponse admirable ! dit
M°" de Maintenon, ne l'oubliez jamais, mes enfants:
notre mérite dépend de notre travail. Je vous laisse
sur ce bon mot, et quand je reviendrai nous en par-
lerons ensemble. »
196 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION.
ENTRETIEN XLIX*,
NSTADCTION AUX DBMO IS B L. LES DB LA CLASSE VVRTB,
(Sur les jeux d'esprit. )
Octobre 1705.
M*"' de Maintenon dit aux demoiselles de la classe
verte : « Je vous conseille, mes enfants, de prendre
goût à tous les. petits jeux d'esprit que nous vous
avons donnés *, ils ont tous, outre leur amusement
et le plaisir qu'ils peuvent vous donner, leur utilité;
on y joue partout et même à la cour, nos jeunes
princes s'y divertissent volontiers; vous serez bien
aises de les savoir quand vous serez hors d'ici, et que
vous verrez que les honnêtes gens s'en amusent ; ce
sera un agrément pour vous de n'être pas neuves, et
de vous en savoir aussi bien tirer que les autres. Ces
jeux-là sont bons à mille choses ; quand vous jouez,
par exemple, à faime mon amie^ vous dites : Je l'aime
parce qu'elle est douce, je la haïrais si elle était
rude; vous voyez par là que la rudesse est le con-
traire de la douceur. Je l'aime parce qu'elle est
vigilante, je la haïrais si elle était paresseuse ; cela
vous donne occasion de réfléchir, et de dire : Mais la
paresse est-elle le défaut contraire à la vigilance?
n'est-ce point plutôt la lenteur, ou l'indolence, ouïe
manque de soin? Chacun dit là-dessus son sentiment
et prend son parti, puis vous appelez une maîtresse
pour voir qui a raison, et cela ne peut produire qu'un
bon effet. De même, si l'on vous conte une histoire,
* Lettres édifiantes^ t. V, p. 4i7.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (1705). 197
parlez-en selon qu'elle est gaie ou tragique, belle ou
édifiante, et faites un peu agir vos esprits pour en
tirer quelque moralité ou quelques éclaircisse-
ments. Vous venez de voir jouer Jonathas ^, que ne
vous en entretenez-vous? que ne dites-vous : je n'en-
tends pas un tel vers, une telle expression, je ne sais
que veut dire ce mot, et ainsi des autres choses?
Toutes vos tragédies vous sont très-utiles, elles vous
apprennent à bien prononcer, à n'être pas déconte-
nancées-, elles vous occupent agréablement et sans
aucune petitesse. Vous avez entre les mains quantité
de choses merveilleuses dont vous pouvez faire un
usage également utile et agréable -, il n'y a pas jus-
qu'à vos proverbes ^ qui , quoique les moindres de
vos amusements, peuvent aider à vous ouvrir l'esprit.
Voyez comme je fais parler chacun son langage,
les laquais comme parlent les laquais -, une honnête
personne dirait-elle jamais : « Dites-le à Monsieur
et à Madame aussi, si vous voulez?» Une femme
y parle poliment et sagement, et vous y trouverez
bien de quoi vous entretenir raisonnablement quand
vous le voudrez. Quand vous n'êtes pas de même
sentiment sur le jeu qu'on jouera, tirez à la plura-
lité des voix ou autrement, et que celles qui en
demandoient un autre que celui qui est échu et dont
le goût n'a pas été suivi se rendent de bonne grâce
à celui des autres. Prenez aussi l'habitude de parler
modérément et sensément -, les filles bien élevées ne
1 Tragédie de Duché, faite à rimitation à'Esther,
^ C'étuient des dialogues familiers composés par Mi°c*de Main-
tenon. Ils n'ont pas été conservés.
M.
IM BINTRETIBIIIS SUR L ÉDUCATION.
parlent que d'un ton doux et modeste^ ne se servent
que de termes polis^ et attendent ordinairement
qu'on les interroge ; il y a des mères très-sévères là-
dessus. Je connois une princesse à la cour qui joue
toqte la journée : sa fille est assise à son côté sans
dire un seul mot-, les jours ouvriers elle travaille, et
les dimanches et fêtes, elle est les bras croisés à re-
garder jouer, et à s'instruire au jeu de sa mère, et
quelquefois, lasse et ennuyée de regarder, elle ferme
les yeux. M°^** Colbert, que la reine aimoit beaucoup,
et à qui elle faisoit Thonneur de jouer avec elle,
avoit sa fille debout près d'elle qui passoit sa vie sans
. parler. Et moi, dont tout le monde envie la faveur, et
qui passe une partie de mes journées avec le Roi, on
me croit la personne du monde la plus heureuse, et on
a raison pour les bontés dont Sa Majesté m'honore;
cependant, il n y a peut-être personne de plus con-
trainte -, quand il est dans ma chambre, je me tiens
assez souvent éloignée de lui, parce qu'il écrit 5 on ne
parle point, ou fort bas, par respect, et de peur de
l'incommoder. Avant d'être à la cour, où je suis
venue à trente-deux ans, je me pouvois rendre té-
moignage que je n'avois jamais connu l'ennui, mais
j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je n'y pour-
rois résister si je ne pensois que c'est là où Dieu me
veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'à servir Dieu, mes
enfants, et la piété seule peut soutenir d'une bonne
manière, et donner toujours une conduite égale au
milieu des peines et des ennuis, de même qu'au mi-
lieu des prospérités, qui n'est pas un état moins dan-
gereux pour le salut. Je vous apprends, au cas que
AVEC LES DAMES BE SAINT-LOUiS (1705). 199
VOUS ne le sachiez pas encore, qae c'est une bonne
chose de savoir s'ennuyer, mais c'en est encore une
meilleure d'êlre d'un assez heureux caractère pour
ne le pas faire, et de savoir tellement s'accommoder
de son état qu on en porte toutes les contraintes de
hon cœur, et sans ennui.
ENTRETIEN L*.
AVBC LKS DAHB8 DB SAlKT-LOtlS.
( Qu'il ne hni pw prewer 1« enbats sor la dévotioii ; dittioctioii d«
la vivacité et da la l^èrelé. )
1705.
La communauté étant allée à la messe de dix
heures avec Madame, un jour de récréation, après
en être revenues, nous lui demandâmes si elle avoit
remarqué que la première maîtresse des rouges, qui
étoit en retraite, prioit environnée d'une famille,
u Oui, répondit Madame , et j'ai espéré qu'elle
n'avoit pas entendu d'autre messe, ayant bien vu
que toute la classe n' étoit pas à celle de huit heures,
car ce seroit se moquer d'en faire entendre deux à
ces petites filles : elles s'ennuieroient et ne feroient
que badiner. Les enfants ne sont pas capables d'une
longue attention*, il ne faut pas les lasser de prières :
cela dégoûte de la piété, quelque chose qu'elles de-
mandent là-dessus -, car ce n'est que par hypocrisie,
pour gagner les gens à qui elles ont affaire^ ils con-
naissent si vite le goût de la gouvernante et de la
maîtresse ! U ne faut point du tout compter sur la
^ Jtecutkl des R^tonses^ p. 367.
1
200 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGATION.
dévotion des rouges, rien n'est moins certain, l'ex-
périence doit déjà vous Tavoir appris ; vous y avez
eu quelques petites saintes qui ne Vont pas été
longtemps. Mais, mon Dieu, dit-elle vivement, ne
se souvient - on point de sa jeunesse, et combien
' on s'est ennuyé à l'église, avec sa mère? combien on
avoit de peine à s'appliquer à écrire, à travailler ?
comme on se lassoit des choses sérieuses? enfin,
combien on pensoit différemment de ce qu'on pense ?
pour moi, je m'en souviens à merveille. Ne l'avez-
vous pas toutes éprouvé. » Chacune en convint avec
Madame, qui ajouta : « Je ne comprends pas Tin-
justice d'exiger des autres ce qu'on sait bien, en sa
conscience, qui coûtoit tant à faire. Je ne dis pas
qu'on n'oblige point les enfants d'apprendre tout ce
qu'il faut qu'ils sachent, ou qu'on ne les mène point
à l'église, parce que cela leur fait de la peine, puis-
qu'on nous a bien contraintes, mais je ne voudrois
pas qu'on en fût étonné, qu'on les pressât trop,
qu'on ne leur donnât jamais de relâche, ou qu'on
jugeât qu'une fille est légère parce qu'elle sort vo-
lontiers de son banc, ou qu'après avoir lu quelques
lignes, elle regarde un oiseau qui vole. Cette vive
vaudra peut-être mieux qu une sournoise qui vous
paroît plus sage. Ce n'est pas même parler juste de
dire qu'une rouge est légère, car cette joie, cette vi-
vacité, ce pétillement des enfants, qui fait qu'ils ne
peuvent demeurer en place, est un effet de la jeu-
nesse : on est ravi de se sentir jeune, d'avoir de la
santé, on n'a rien dans l'esprit^ si quelque chose
fâche, cela ne dure guère. On ne sauroit bien juger
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1705). 201
qu'une personne est légère qu'elle n'ait dix-huit ou
vingt ans ; la légèreté est proprement dans les senti-
ments et dans la conduite : c'est de ne pouvoir se
fixer, de vouloir tantôt une chose, tantôt une autre,
de ne rien suivre. Les personnes légères sont encore
sujettes à des engouements ; elles veulent les choses
avec passion et s'en dégoûtent de même fort vite 5
il vaut mieux être modérée, aller plus doucement
et marcher toujours. Il ne faut pas, encore une fois,
s'étonner ni s'inquiéter de la vivacité des jeunes per-
sonnes, et, si vous voulez, de leur légèreté ; elle passe
si vite, on deyient si fort sérieuse 5 l'âge, les affaires,
les chagrins modèrent bientôt cette joie de la jeu-
nesse ; chacun l'a éprouvé en soi-même. On me re-
prochoit tant, au commencement, la liberté que je
laissois à M*"^ la duchesse de Bourgogne pour se di-
vertir, ses promenades, ses courses, ses jeux qui
lassoient toutes ses dames; mais je n'en étois point
du tout en peine, jet j'avois raison, car, quoiqu'elle
soit encore bien jeune, elle est déjà trop sérieuse :
elle est, sur les affaires de TÉtat, comme si elle avoit
quarante ans. »
ENTRETIEN LI*.
AVEC LES DAMES DE S A I N T -L O C 1 f .
(Sur l'esprit d'intérêt qui dëtourne la plupart des religieuses de l'intention
des fondatears ; en qnoi nous y pourrions tomber. )
1706.
Madame nous renouvelant un jour avec un grand
^ Recueil des Réponses ^ p. 454.
203 ENTRETIENS SUR L'ÉDirCÀTHNI.
sentiment de crainte les prédietions qu'^e nous
fait quelquefois, que nous tomberons dans la suite
dans Tavarice et l'esprit d'intérêt, qui nous feront
manquer aux iiitentions de nos fondateurs, nous
rassurâmes que nous tâcherions de perpétuer à
jamais dans la maison Fesprit de désintéressement
qu'elle nous avoit inspiré, et que les dangers qu'elle
nous faisoit voir qu'il y auroit ànousen départir, nous
effrayoient extrèmen^ent. « Ck)mment, reprit-elle
d'un air touché, ne craindrois- je pas pour vous les
mêmes dangers qui ont fait tant de tort aux ordres
les plus parfaits, et établis par des saints? J'ayoue
que je ne puis m'empêcher de trembler pour vous,
qui certainement n'avez pas cet avantage. Je sais
que les personnes particulières n'ont souvent au-
cune part à ces dérèglements, aussi est-ce au con-
seil * que j'en veux, dit-elle, en riant. — Faites, jevous
prie, un examen pour ma charge, dit la sœur d^o-
sitaire ^. — Vous ne pouvez rien faire toute seule,
répondit Madame ; c'est pour le conseil qu'il fau-
droit un examen particulier, sur l'intérêt et sur les
injustices que l'on fait à des ouvriers qu'on ne paye
point bien, dont on se défait sur le plus léger mé-
contentement , sans penser qu'on les décrédite,
sani se mettre en peine s'ils ont quitté leurs pra-
tiques pour prendre celle de la maison; voulant
acheter à trop bon marché, sous prétexte qu'on
achète beaucoup de choses, et qu'on paye comptant.
i Le conseil du dedans. (Voir V Histoire de fo maison royale
deSaint-Cyr, ch. 8.)
s C'était Mme de Berval.
AVEC LES DAMES DB SAINT-LOUIS (1706). 203
Mais une autre injustice dont vous serez tentées et a
laquelle je cr^ns bien plus que vous ne succombiez,
c'est de ne pas toujours donner à vos demoiselles
tout leur nécessaire, pendant que peut-être vous
ne voudrez manquer de rien (quoique la maison
soit faite pour elles), ou que vous vouliez faire des
dépenses superflues en ornements et en curiosités,
malgré toutes les dMenses qu'on vous en a faites.
— Nous changerons donc beaucoup, dit M*"^ de La
Neuville, car nous donnons bien volontiers aux de-
moiselles leurs besoins, et si largement que vous nous
en reprenez quelquefois. — Oui, répondit llfadame,
tant qu'il ne vous en coûte pas de vous retrancher à
vous-mêmes ^ mais s'il falloit vous ôter une jupe pour
les habiller, je ne sais si vous seriez aussi exactes à
leur donner ce qu'il leur faut. Pendant que vous au-
rez assez pour vous et pour elles, je ne crois pas que
vous les laissiez manquer-, il faudroit un fond de
mauvaise volonté dont vous n'êtes pas capables.
Mais si vos revenus diminuoient de manière qu'ils
ne fussent plus suffisants, je craindrois bien qu'on
ne se portât d'abord à retrancher aux demoiselles,
et rien sur vous autres-, car, ajouta-t-elle en riant,
la grande pente est de pratiquer la pauvreté en ce
qui ne va qu'à prendre sur autrui. Vous aurez de
beaux prétextes pour tomber plutôt sur vos demoi-
selles: la communauté, direz-vous, est composée de
personnes avancées en âge, elles ont des besoins que
nos jeunes filles n'ont pas *, l'épargne que l'on feroit
sur la communauté reviendroit à peu de chose,
mais la moindre sur les demoiselles fera une grosse
204 ENTRETIENS SUR L*ÉDLCATION.
somme à cause de leur grand nombre. Vous trou-
veriez ainsi des raisons d'excuser Tinjustice de votre
procédé. Cependant, étant religieuses, vous êtes en-
gagées par le vœu de pauvreté à épargner et à n'avoir
pas toutes vos commodités, au lieu que vos demoi-
selles sont des séculières. J'avoue qu'il y a des extré-
mités àcraindre dans le zèle mal réglé que pourroient
avoir quelquQS-unes qui trouveroient qu'on ne leur
donne jamais assez. Quand j'appréhende qu'on ne
prenne trop sur elles, je ne prétends pas blâmer
l'épargne qu'on pourroit faire sur les choses qui ne
sont pas essentielles à leur éducation, et il est bon
qu'elles apprennent à être ménagères. J'approuve-
rois fort que dans une grande disette on leur laissât
porter leurs habits avec des pièces, qu'on leur don-
nât du ruban et des gants moins souvent, qu'on leur
en laissât même manquer d'une manière passagère,
et qu'on leur fît sentir d'autres privations qui ne
nuisent ni a leur santé, ni à leur taille, ni à leur édu-
cation; je voudrois seulement en ce cas que la com-
munauté commençât d'épargner sur elle aussi bien
que sur les demoiselles. Mais il y a des choses sur
lesquelles je désapprouverois beaucoup le moindre
retranchement, par exemple, sur la nourriture : vous
leur en devez une bonne et suffisante; elle est néces-
saire pour les faire croître, pour les fortifier et pour
leur faire un bon tempérament; et vous ne sauriez
retrancher de ce qui est réglé pour elles sur cet
article sans leur faire tort. Je voudrois aussi toujours
un grand soin de leur donner des corps aussi sou-
vent qu'il est nécessaire pour conserver leur taille,
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (l706). 200
quoi qa'il en peut coûter^ qu'on ne retranche rien de
la lumière, il les faut éclairer pour les bien veiller,
cela est essentiel à leur éducation -, qu'on donne au
dehors ce qu'on ne pourra faire au dedans, sans oc-
cuper une Dame de Saint-Louis qui seroit nécessaire
aux classes. Voilà des dépenses que vous ne pourriez
retrancher sans injustice et sans manquer aux in-
tentions de votre fondateur. J'appréhende bien ce-
pendant que vous n'y manquiez insensiblement. Vous
le ferez d'abord avec scrupule ^ mais on s'accoutume
aux choses, et l'expérience de ce qui arrive dans la
plupart des établissements, fait que je n'ose espérer
que vous serez fidèles au vôtre. Je prie Dieu cepen-
dant qu'il vous en fasse la grâce. »
Quelques jours après. M""® de Maintenon parlant
sur le même sujet. M""" de la Rozière lui demanda
ce que lès reUgieuses de Saint-Louis devroient faire
si elles se trouvoient quelque jour hors d'état d'en-
tretenir leurs demoiselles aussi bien que les règles
le marquent, et s'il ne faudroit pas plutôt les faire
travailler davantage, afin de gagner de quoi les faire
subsister, que de proposer d'en diminuer le nombre,
ou de retrancher sur leur nourriture et sur leur ha-
billement. « Sans doute, répondit-elle, qu'il seroit
bon de commencer par les faire beaucoup travailler ^
il seroit même à souhaiter qu'elles le fissent assez
habilement pour pouvoir vivre de leur travail en cas
de besoin^ mais il seroit difiicile de leur donner pour
cela plus de temps qu'elles n'en ont, car elles le font
presque tous les jours, excepté le temps des exer-
cices qu'il ne leur faut point ôter; vous ne pourriez
48
206 ENTRETIENS SUR L^ÉDUGATlOBi.
y ajouter que Vheure des vêpres, qui ne vous feroii
pas une grande avance, r— Ne pourroitron pas, dit
M""* de Veilbant, les faire lever plus matin, ou les
faire travailler plus tôt qu'elles ne le font? — Tout
cela, répondit M"*' de Maintenon, ne se devroit faire
que d'une manière passagère, autrement il embar-
rasseroit beaucoup. Pour leur nourriture, je vous
répète sans cesse qu'il n'y a point de superflu dans
ce qui est réglé, et que vous leur devez toujours le
nécessaire. Mais c'est alors que vous pourriez faire
les petites épargnes dont nous parlions l'autre jour,
pourvu, encore une fois, que cela ne fût pas poussé
trop loin, car j'aimerois beaucoup mieux n'avoir
que cent filles au lieu de deux cent cinquante, que
de renverser tous les règlements, et de m'âoigner
des intentions du fondateur, afin d'en fiûre subsister
un plus grand nombre. Comme ce seront toujours
les rois qui donneront les places aux demoiselles, si
vous étiez assez mal dans vos affaires pour ne plus
pouvmr garder les conditions de la fondation, vous
pourriez lui représenter que, vos biens étant beau-
coup diminués, vous n'êtes plus en état de la sou-
tenir. Si le roi qui régnera alors a de la bonté pour
votre maison, il augmentera votre revenu plutôt que
de diminuer le nombre de vos filles, ainsi qu'a fait
le Roi, qui a mieux aimé l'augmenter de trente mille
livres que de toucher à ce nombre de deux cent cin-
quante, comme on le lui proposoit. Si vous avez un
roi qui ne se soucie point de conserver votre établis-
sement, il consentira volontiers à vous laisser moins
prendre de filles quand vous aurez fait voir, par vos
AVEC LES DAMES BE SAiNT-LOUIS (1706). 207
comptes dressés en bonne forme, et par Fétat de
votre bien, que vous ne pouvez entretenir le nombre
qui vous est marqué. Mais je ne crois pas que votre
temporel dépérisse tant que le spirituel se sou-
tiendra-, c'est pourquoi je vous ai dit souvent que le
renversement ou la conservation de votre institut
est entre vos mains. Si vous êtes régulières, si vous
remplissez avec fidélité les obligations de votre fon-
dation, si vous conservez soigneusement votre tem-
porel, si vous ne faites aucunes folles dépenses, qui
est-ce qui se fera un plaisir de vous détruire? Per-
sonne n'aura de raisons de souhaiter votre ruine ;
toute la noblesse, au contraire, est intéressée à vous
conserver. Ce n'est pas le dehors que je crains, c'est
le dedans -, si jamais vous vous éloignez des iii tentions
de votre fondateur, vous donnerez lieu à des per-
sonnes puissantes d'entreprendre sur votre temporel,
et si la division se mettoit entre vous, en sorte que
vous eussiez besoin de chercher du secours du de-
hors, votre maison tomberoit bientôt en ruine. Si,
par exemple, vous ne vous accordiez pas pour vos
élections, pour les réceptions de vos novices, et pour
toutes autres choses où il fallût faire intervenir l'au-
torité de l'évêque ou du supérieur, il viendroit à la
vérité pour vous accorder^ mais, quelque bien inten-
tionné qu'il fût, il faudroit qu'il embrassât quelqu'un
des partis, il seroit facile de le prévenir, et vous
verriez que la fille la plus adroite, et qui sauroit
mieux parler pour soutenir son sentiment, l'empor-
teroit sur celles qui seroient les plus raisonnables,
les plus vertueuses, et qui sauroient le moins s'intri-
208 ENTRETIENS SUJf L'ÉDUCATION.
guer. Un évêque, un supérieur peuvent avoir des
raisons particulières de connoissance, de parenté
pour s'intéresser à la réception d'une fille ^ ils vous
prieront de la recevoir à leur considération, et puis
vous vous trouverez chargées d'umnauvais sujet.
Un évéque, qui ne connoîtroit pas votre maison au-
tant qu'il convient qu'il la connoisse, et que vous
appelleriez pour vous mettre d'accord sur quelque
point de vos constitutions et de vos lettres patentes,
les expliquera à sa mode ; insensiblement il voudra
entrer dans le détail de votre gouvernement et
tourner la conduite de votre maison selon ses vues.
On aime à se rendre nécessaire, et à faire plutôt un
nouvel ouvrage que d'en soutenir un déjà com-
mencé. Ainsi, peu à peu, votre Institut changeroit
de forme et se détruiroit entièrement. Je vous l'ai
dit bien des fois, et je vous le répéterai jusqu'à la
mort : votre force et votre sûreté est et sera toujours
dans votre union et dans l'uniformité de votre con-
duite et de vos sentiments. »
ENTRETIEN LU*.
m
IKSTROCTlOrr AUX DBMOIBBLLBB DE LA C L A S S Tu J A U S E.
(Sur les excuses et les réponses mal k propos.).
1706.
« Je voudrois, mes chères enfants, dit M*°* de
Maintenon aux demoiselles, vous défaire de la pente
> Lettres édifiantes, t. V, p. 566.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA €LASSE JAUNE (1706). 209
que vous avez à vous excuser. Je sais qu'elle est na-
turelle, et que c'est même une pratique religieuse de
ne le jamais faire, quoique Ton soit reprise à tort -,
aussi ce n'est pas ce que j'exige de vous : je vous
demande seulement en ces occasions d'écouter d'a-
bord bien respectueusement et tranquillement ce
que vos maîtresses vous disent, et, quand elles ont
fini, de leur demander, d'un ton doux et modeste,
permission de leur dire vos raisons, pourvu qu'elles
soient bonnes, car il faut mille fois mieux avouer
bonnement que l'on a tort que de donner une seule
mauvaise excuse. Aussi ce que je vous dis est pour
le premier cas, oi je suppose que vous êtes reprises
d'une faute dont vous n'êtes point coupables, ce qui
peut arriver quelquefois, rien n'étant si aisé parmi
votre nombre que de prendre Tune pour l'autre.
Mais dans le second cas, où je suppose qu'effective-
ment vous avez fait la chose dont on vous reprend,
vous ne devez pas avoir le moindre petit mot à dire,
si ce n'est pour témoigner que vous êtes vraiment
fâchées de l'avoir faite, que vous êtes bien obligées
de l'avis qu'on vous donne, et résolues d'en profiter
et de ne plus jamais tomber dans la faute dont on
vous fait apercevoir. Je vous assure, mes enfants,
qu'il n'y a personne, si animée contre vous qu'elle
pût être, qui ne fût aussitôt désarmée par cette
bonne manière 5 et je vous prie d'être bien persua-
dées que je ne vous demande en cela rien d'extraor-
dinaire ; que non-seulement toute fille bien élevée
en use de la sorte, mais encore toute personne rai-
sonnable et qui a l'esprit bien fait. Comptez qu'il
18.
210 B^lTHETI^Nfi SUft L*ÉtteCATION.
est plus honcarabla d'avouer ingéaument et simple*
ment que Ton a tort, que de s'exeuser mal à propos :
c'est la marque d'un très-petit esprit et d'une mé-
chante éducation. Que je n'entende done plus parler
ici de mauvaises r^onses, ou méchantes défaites. Si
vous avez, par ejgemple, fait un oubli ou un message
de travers, au lieu de dire que vous aviez tant de
choses à faire à la fois que vous n'avez pu vous en
souvenir, dites que vous êtes très-^nortifiées d'avoir
ainsi oubUé ou mal fait la chose dont vous étiez char-
gées, et bien fâchées de l'embarras que votre oubli
ou votre étourdérie ont causé. Agissez avec droi-
tui'e, franchise et simpUeité en toutes les occa^ons
semblables, et comptez que rien n'est plus grand,
plus généreux et plus noble, aussi bien que plus
juste et plus riaisonnable, que cette manièrt>^là. A des
personnes comme vous, je devrois me contenter de
vous dire, que la piété et la vérité seules l'exigent
de vous, mais je suis bien aise de me servir de toutes
sortes de motifs pour vous engager plus sClrement à
m' accorder ce que je vous demande, J'aimerois cent
fois mieux une fille qui feroit quelquefois les choses
de travers, et qui tout bonnement l'avoueroit et en
paroitroit fâchée par rapport à l'embarras que cela
donneroit, qu'une autre qui feroit ordinairement
fort bien les choses, mais qui ne voudroit point
avouer son tort quand elle auroit manqué. Je dirois
de la première : Voilà une fille vraiment candide,
quoiqu'un peu incommode par ses bévues, mais il
y a apparence qu'elle se corrigera, et sa droiture
seule y contribuera beaucoup *, et je vous assure que
AVEC LES DEMOISELLES t)E LA CLASSE JAUNE (1706). 211
j'aurois une bien moindre opinion de la seconde,
quoique plus capable. Encore une fois vous ne sau*
riez recevoir avec trop de respect et de reconnois-
sance tous les avis que l'on vous donnera, car c'est
ordinairement un principe d'amitié et d'intérêt pour
vous qui nous porte à les donner *, mais quand cela
ne seroit pas, un esprit bien fait profite toujours de
Favis, quand même il partiroit d'un principe d'ani-
mosité. J'admire souvent M"" la duchesse de Bour-
gogne, qui est la première princesse du royaume^ et
sur laquelle je n'ai naturellement nulle autorité :
vous ne sauriez comprendre avec quelle docilité,
quelle bonne manière et même quelle reconnois-
sance elle reçoit les avis que je prends la liberté de
lui donner. Mais, bien plus, je la trouvai l'autre
jour, assise sur un degré, à la porte de ma chambre,
avec Jeanne, qui est une grosse villageoise de bon
sens que j'ai chez moi, qui lui disoit tous ses dé-
fauts et tout ce qu'elle entendoit dire d'elle de dés-
avantageux à Paris; cette charmante princesse, au
lieu de se choquer de la franchise de cette bonne
femme, se jeta à son col, et l'embrassa plusieurs fois
en lui disant : — Je te suis bien obligée, Jeanne, je
te remercie de tout ce que tu viens de me dire, car
je sens bien que c'est par amitié pour moi. Et toutes
les fois qu'elle la voit, non-seulement elle lui fait
amitié, mais elle l'embrasse de tout son cœur, quoi-
qu'elle soit laide, vieille et dégoûtante. — Eh bien !
mes enfants, qu'avez-vous à répondre à cet exemple ?
n'est-il pas plus que suffisant pour vous convaincre
que rien n'est si louable, si convenable et si à sa place
212 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
que de bien recevoir les avis que l'on donne, ou sar
nos défauts, ou sur nos manières, ou sur quelques
autres manquements. Travaillez, dès aujourd'hui,
dès ce moment, à prendre cette bonne habitude, et
conservez-la tout le reste de votre vie, car on peu tfaire
des fautes à tout âge, et il n'y en a point où on ne
doive être reconnoissant d'en être averti.
c( Donnez-moi, mes enfants, la même consolation
que vos anciennes compagnes, qui recevoient de
si bonne grâce ce que Ton jugeoit à propos de leur
dire pour leur bien -, aussi sont-elles devenues la plu-
part d'excellentes reUgieuses. M"* de Ponbriant, par
exemple, qui est présentement une si fervente carmé-
lite, avoit mille défauts, et nous ne cessions de la re-
prendre; quand on me dit qu'elle vouloit être reli*-
gieuse, je m'en moquai, mais voyant que cela étoit
véritable, je voulus lui parler sur sa vocation, et je
lui dis : « Est-il possible, mon enfant, que vous pen-
siez à être religieuse avec le goût que vous avez pour
le monde ? Elle me répondit : — Il est vrai, madame,
que je Taime fort, je sens que je m'y perdrois, c'est
pour cela que je ne veux point y aller. — Mais, lui
dis-je, tu es si vaine, tu aimes tant à t'ajuster, à par-
ler, à te réjouir ! — C'est justement à cause de tout
cela, dit-elle, que je veux être religieuse. — Voilà
ce qui s'appelle avoir du courage, ajouta M"® de
Main tenon, et une excellente vocation. — M. Ti-
berge, dit M""' de Champigny, la respecte fort -, il y
a quelque temps que je lui dis qu'elle m'avoit écrit,
il me dit : — Gardez précieusement sa lettre comme
venant d'une sainte. » A quoi M"' de Maintenon
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1706). 213
répondit : «Je la regarde aussi comme telle; je ne
puis VOUS dire combien j'en fus édifiée quand je
[allai voir. Je la trouvai toute pleine de Dieu, ne
respirant que lui et tout ce qui a rapport à lui. »
ENTRETIEN LUI*.
AVBC LES DAMBS BK SAIH T»LO VIS.
( Qu'il est difficile de faire une juste application des maximes générales,
et sur la liberté de prendre des filles do dehors pour dire religieuses dans
notre maison.)
1706.
Gomme on pressoit Madame sur un écrit qu'on
Tavoit priée de faire pour notre instruction, elle dit :
« Je suis résolue de ne plus rien écrire, je ne l'ai
que trop fait; tout ce qu'on peut dire est général,
rimportant est d'en faire une juste application, et
c'est ce qu'il y a de difficile; ce qui convient aux
unes ne convient point aux autres; ce qui est bon
dans un temps ne l'est plus dans la suite, par la dif-
férence des circonstances qui se rencontrent. J'ai
trouvé, par exemple, des maîtresses qui étoient re-
butées des classes, parce qu'elles ne pouvoient de-
meurer tout le jour sur un siège au bout d'une table,
et qu'elles craignoient d'anticiper sur les droits de
la première maîtresse, ou de manquer à l'attention
qu'elles doivent avoir sur les demoiselles, si elles
eussent changé de situation. J'ai dit à ces filles-là
que rien ne les obligeoit à demeurer à la même place,
> Recueil des réponses, p. 4'29.
3(4 ENTRETISffS SUR L'ÉDUGATieif.
qu'il seroit bien plus utile aux demoisdles qu'elles se
plaçassent, tantôt auprès d'une^ à qui elle montreroit
a travaiUer) tantôt auprès d'une autre pour Tempè-
cher de lier une conversation avec sa compagne ;
d'en aller redresser une troisième qui se gâte la
taille à force de de se tenir de travers-, de faire de
temps en temps le tour de la classe, quand elles n'au-
roient point d'autre raison que d'avoir envie de
marcher 5 cette manière de veiller les demoiselles
leur étant tout aussi bonne que d'être assises auprès
d'une table pour les regarder. Sur cela, il est venu
d'autres maîtresses me dire qu'en vérité les classes
étoient tuantes, qu'elles ne pouvoient demeurer de-
bout pour veiller les demoiselles. A celles-là, je leur
dis : Tenez-vous assises ^ il faut avoir pour soi les
ménagements qu'on auroit ^omt les autres et ne
point tomber dans les extrémités. Un jour, vous
serez en disposition de parler pour les exhorter ou
les reprendre à l'heure de l'instruction : eh bien !
faites moins lire et parlez davantage; un autre jobr,
il ne vous viendra rien à dire, ou vous aurez mal à
la tète : faites continuer la lecture et ne dites mot.
II faut ainsi se ménager dans les choses indifférentes
et se réserver pour les nécessaires.
« Vous m'avez encore souvent pressée de vous
dire les qualités que je croyois néoessaires pour
faire un bon sujet, et les défauts qui mériteroient
l'exclusion \ je vous les ai dites, mais cela vous em-
pêche-t-il d'être eùibarrassées pour faire l'applica-
tion des mg-ximes générales? On dit bien qu'il ne
faut pas d'esprits de travers ni dissimulés, de filles
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1706). 215
de mauTaise hum^r ^ mais le fait est de savoir n la
personne proposée a un mauvais caractère d'esprit
ou non ; si ces inégalités qu'on y remarque viennent
d'un fonds de mauvaise humeur ou d'accident; si
c'est une bizarrerie véritable ou une tentation*, si
elle est dissimulée et pense à ne se pas montrer , ou
si c'est qu'elle ait peu à dire , et ainsi des autres
caractères : rien n est si difficile à discerner. »
M°^ de Rocquemont demanda s'il faudroit hésiter
a renvoyer une postulante qu'on trouveroit bizarre.
« Si elle l'est, en effet, dit Madame ^ ce seroit
un sujet de l'exclure, mais reste à savoir si c'est
une véritable bizarrerie, car toutes les personnes
qui en ont fait quelque acte ne sont pas pour cela
bizarres, comme, selon notre bon saint François
de Sales, on ne doit pas dire qu'un homme est ivro-
gne pour l'avoir vu ivre. »
Mous demandâmes à Madame son sentiment sur
l'usage qu'on devroit faire de la liberté qu'on nous
avoit données, par les dernières lettres patentes, de
prendre des filles du dehors pour être religieuses dans
notre maison. « Je crois, dit-elle, que vous devez
user rarement de cette permission^ et pour des sujets
excellentissimes, car pour les médiocres, vos demoi-
selles leur doivent être préférées. Il ne faut pas que
ce que nous avons fait jusqu'ici vous autorise; nous
sommes sorties de toutes les règles, dans le com-
mencement de l'établissement, où nous avions be-
soin de plusieurs filles du monde qui eussent l'ex-
périence que l'on ne peut trouver dans les vôtres.
Mous nous sommes munies pour cela d'une permis-
216 ENTRETIENS SUR L*£D|]CAT10N.
sion verbale du Roi; mais je croiâ qu'il vous en
faudra moins à Tavenir, et que vous devez réserver
vos places aux demoiselles de ^Saint-Cyr. Je suis
cependant persuadée qu'il y aura des cas où vous
serez obligées d'en prendre. — Quels peuvent être
ces cas ? dit M"" de Glapion. — Par exemple^ répon-
dit Madame, si quelqu'un de connoissance et de pro-
bité vous indiquoit un excellent sujet, vous pourriez
en essayer; il pourroit aussi arriver des temps où il
n'y auroit presque aucunes de vos filles qui vous con-
vinssent ou qui eussent vocation pour la maison ; il
faudroit bien pour lors ouvrir vos portes aux sujets
du dehors plutôt que d'en manquer ou d'en prendre
de mauvais chez vous. »
ENTRETIEN LIV*.
IXSTRCCTIOX AUX DKMOISBLLBS DB SÀINT-CYR.
(Sur la communion.)
1706.
Je viens, meschères enfants, vous parler de la com-
munion que vous aurez le bonheur de faire demain.
Je suis charmée de la piété que vous faites paroître
à l'approche des sacrements, et je suis persuadée
qu'elle est encore plus vive dans votre cœur qu'elle
ne le paroît à l'extérieur, et c'est ce qui me rassure
sur les craintes que j'ai quelquefois que vous n'ap-
prochiez, ou du moins quelques-unes d'entre vous,
de ce divin sacrement par routine, pour suivre les
* Lettres édifiantes, t. V, p. 517.
INSTRUCTION AUX DEMOISELLES DE SA1NT-«YR(1706). 217
autres, pour faire ce qui est marqué dans votre rè-
gle, et parce que Ton a soin de vous avertir quelque
temps auparavant de vous y préparer pour tel ou tel
jour; mais que, quand vous serez chacune chez
vpus, sans être avisées et suivies par personne sur
cet article, vous ne tombiez dans le relâchement et
dans Vindolence, négligeant de vous confesser et de
communier aussi souvent qu'il convient à tout bon
chrétien de le faire , et surtout à des filles qui,
comme vous, ont été élevées jusqu'à vingt ans dans
la plus grande piété. Je puis vous assurer que, dans
le monde même, les personnes qui ont un peu de
soin de leur salut ne mettent pas ordinairement
plus d'un mois de distance entre leurs communions.
M. le duc de Bourgogne communie tous les mois ;
c'est la règle que saint François de Salles prescrit
aux personnes séculières, et il ne suppose pas qu'une
personne pieuse puisse le faire moins souvent. Le
Roi et la Reine d'Espagne communient aussi tous
les mois, comme M. le duc de^Bourgogne, et avan-
cent et reculent seulement cette communion de
quelques jours, selon que les fêtes se rencontrent.
Je vous nomme ces personnes-là , qui sont par leur
état dans des occasions qui sembleroient les devoir
naturellement éloigner de cette sainte coutume,
pour vous convaincre que c'est celle de tous les bons
chrétiens et pour vous prévenir contre les railleries
que les gens du monde pourroient faire de votre
dévotion. Si vous en trouvez de cette sorte, au
sortir d'ici, laissez-les dire et suivez toujours le plan
que vous vous êtes fait d'une vie vraiment chré-
49
218 ENTttBTIËNS Sun L*ÊDOCATtON.
tienne. Le^ saints évoques et autres pèfsôntiélt de
vertu, auxquelles je fais quelquefois voir votre mai-
son, me disent sôuvéiit qu'elles sont étonnées que,
menant une vie si pure et si innocenté comme vous
faites ici , vos communions iié t^ôieut pâsi {dus fré-
quentes. A cela je réponds que je sei*bis fort aise de
Vous voir communier plus souvent qu'une fois le
mois, mais que vous ti'êtes pas toutes dëstitiées à être
religieuses, et que plusieurs d'entre vouS devant
retourner dans le monde et y pretidrè des élàblii»-
sements, je crois plus convenable^ en faveur de cel-
lîes-là , de vous faire prendre ici une pratique que
vous puissiez continuer dahs le monde en quelque
condition que vous 6oye2 ^ et que j'aimé beaucoup
mieux que vous ayez alors A augmenter le nombre
de vos communions^ à mesure que votre piété croîtra,
qu'à les diminuer. Xe suppose, en vous parlant ainsi
sur la fréquente communion, que vous meniez une
vie vraiment chrétienne •, car si vous étie* assez md-
heureuses pour oublier tous les bons principes que
l'on vous donne ici et pour vous livrer aux plaisirs,
à la vanité, aux jeux , aux spectacles, en un mot à
une vie toute mondaine, ce seroit bien une nécessité
de diminuer le nombre de vos communions ; mais
vous seriez alors bien à plaindre» Je prie Dieu de
tout mon cœur qu'il vous préservée de ce malheur.
n faudroit du moins, en ce cas, avoir toujours un
confesseur arrêté, et prendre ses conseils et ses avis
et les suivre \ ce seroit un bon moyen pour vous
aider à rentrer dans votre devoir. Mais celui que
vous avez présentement entre les mains, dont je
INSTRUCTION AVX P^IKHSÇI^I^ES DE SAlNTrGYR (1706). ^^
YQU8 eoBJiir^ , P^e^ obères enf^ts, de faire un paint
usftgQ, est vQtpe CQOimimipn de çbitqvia n^oi^ çt celles
que Von veiit bîep eacpre vous fioçorder, pqtre c^l-
leMà \ faite&rles toujours popime si chacune dPYOit
être li| dernière de YPtre yio» Pt apportez-y toutes Ifig
saintes di^positioiis qu'il yous est possible, et voup
ferez sûrement UQ grand amas* de grâces, de forcefli
et 4q ^ecpurs pour le temps à venir, ^o^ Dieu ! ipes
enfant ^ que tapt de çompiiuions bien faites vous
rendront fermes et cpurageu^es pour le bien! qu'el-
les vous peront d'upe grande utilité, pour la suite de
votre vie,' pour obtenir les grâces spéciales dont vous
aurez besoin dans les occasions périlleuses dan^ |e^
quelles vous pourrez voqs trouver! Il est moralement
si^ que vou^ étant accoutumées a trouver ce secoure
daps la sainte communion, si vous étiez dans la suite
quelque temps sans vous en approcher, vous y seriez
rappelées en sentant intérieurement; que quelque
chose vous manque. Mais j'aime bien mieuic espérer
que le grand nombre d'entre vous pe s'écarteront
jamais de ce divin sacrement et persévéreront dans
la sainte habitude qu'elles prennent ici.
«Souvenez-vous aussi toute votre vie de la manière
dont vous passez les veilles de vos communions, pour
faire à peu près de même quand vous serez chez
vous, n n'y a personne dans le monde qui ne se
retire ces jours-là , qui ne les passe en exercices de
piété ou dans les égUses ou dans sa maison, et vous
ne serez point singuUères en conservant eette bonne
coutume, autant qu'il vous sera possible; car si un
père, une mère, un mari, vouloiept vous tenir tout
220 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGATIO!V.
ce jour-là auprès d'eux pour les servir et autre chose,
alors votre premier devoir est d'avoir cette complai-
sance pour eux , et il faut savoir suppléer par le re-
cueillement intérieur, par les fréquents retours vers
Dieu et par les actes redoublés de désir de recevoir
Notre-Seigneur, de foi, d'amour, etc., aux exercices
extérieurs que vous ne pourriez faire.
<( Je ne puis m'empècher de vous dire combien je
suis souvent édifiée de la manière dont la plupart
des gens de guerre s'approchent de la sainte com-
munion, du profond respect qu'ils font paroltre ; ils
y vont les mains jointes, le corps prosterné, sans
armes et avec une dévotion charmante. J'eus encore
ce plaisir l'autre jour. Vous auriez été aussi ravies
que moi si vous aviez vu la piété et la ferveur de
deux gardes du corps en communiant, et cela tout
ouvertement , sans respect humain , et aussi sans
hyjpocrisie; car ils ne savoient pas que lious les pou-
vions voir 5 j'en suis encore tout embaumée. Adieu,
mes enfants ; vous voyez que je profite de tout ce
que je vois qui peut vous être utile. »
ENTRETIEN LV«.
infTRt'CTIO?! lux DEMOISELLES DE LA CLASSE JAU5E.
(Da plaisir de se faire aioier, et de plusieurs fondations du Roi.)
1706.
M"" de Maintenon , en entrant dans cette classe,
" lettres édifiantes^ t. V,p. 755.
AVEC LES DEMOISELLES DE LÀ CLASSE JAUNE (1706). 221
dit avec sa bonté ordinaire et en riant, à M"* de\an-
dam , qui en étoit la première maltresse ' : a Eh
bien ! ma sœur, cette classe continue-t-elle tou-
jours d'être la merveille du monde ? » Elle répondit
que leur sagesse se soutenoit. a Je crois, dit
M""' de Maintenon, qu'elles sont bien aises de voir
que tout le monde est content d'elles, et c'est un
grand plaisir pour les maîtresses de n'avoir qu'à
leur donner des témoignages du contentement
qu'elles ont de leur conduite, et de pouvoir passer
avec elles paisiblement et utilement la journée. »
M""" de Yandam dit : a J'entendois hier M"* du
Mesnil qui disoit qu'il n'y avoit rien de si agréable
que de bien faire son devoir, de savoir que tout le
monde étoit content de la classe, et qu'on n'avoit
point de peine à la conduire. — Je suis ravie,
dit M"* de Maintenon, de voir ces réflexions dans la
tète de du Mesnil, car c'est une de nos éveillées.
Quand on ne pratiqueroit le bien que dans la vue de
contenter les personnes de qui on dépend, et de ne
leur point donner de peine , ce seroit toujours très-
bien, car cela part d'un bon cœur, et quand on n'est
pas encore assez heureuse ni assez bien disposée
pour le pratiquer dans la seule vue de Dieu , sans
avoir besoin d'être soutenue ou animée par les
louanges, ce qui s'appelle vertu chrétienne et solide,
il faut toujours mieux, en attendant qu'on y soit par-
venue, faire son devoir par le désir de l'approbation
des personnes chargées de notre conduite , et de
* Voir les Lettres iur Véducation, p. 20Q.
19.
228 ENTRETIENS SUR {.'ÉDUCATION*
celles dont il est raisonDable de vouloir mériter W
time. Je parlois tout à Theure à la classe bleue d^ la
différente sortie de M^^ de M et de celle de M""* du
Mesnil (autre demoiselle que celle doot on venoit
de parler): on a été fort aise quand M^^*' de M
s en est allée *, toutes ses compagnes en ont été ra-
vies, parce que^ faisant fort mal, elle étoit a charge
à tout le monde, et n' étoit ni aimée ni esUmée ^ au
lieu que M^"" du Mesnil* est fort aimée et regrettée,
parce qu'elle a toujours eu une conduite sag^ et rai-
sonnable.
(( Je ne comprends pas ce qui peut consoler
une personne de se voir balte et point estimée ^
toute la faveur ne m'en consoleroit pa^ ^ il suffît ce^
pendant d'être en faveur pour avoir peu d^ gens
bien sincèrement affectionnés^ je le dois bien savoir,
et je le vois tous les jours, ûs n'est pas que je sois
haïe, et je n'ai jamais été mieux persuadée de l'a-
mitié de tout le monde que depuis que je sui^ ma^
lade. Quand M. l'archeyéque de Paris ^ me dit, il y ai
quelques jours, que le peuple demandoit de me$ mu-
velles : ((Comment se porte-trdle? » disent ces bon-
nes gens ; je lui dis que cela me faisoit plus de plai-
sir que toutes les marques d'honneur qu^ je reçois
des grands. M. de Chamillard étoit fort aimé avant
d'être à la charge de contrôleur général ^ pu e^jb hisi^
ordinairement dans ces sortes de places, parjçe qu'é-
tant chargé des finances, on ne peut guère ^ diisr-
i Le (ordinal de Noailies, prélat très-vertueux et très-aimé de
Mme de MainicnoD.
AVEC LES D^l^lSIÇM'jSi^ 0£ |.A C^iSSE iMJSE (1706). 2SB
penser de mettre des iiQpdtç mf les peqplés, oa qui
oe bit poiôt isdwer p/ir spi-môn^ \ ic'est ce ministre
qui fourpîjt Turg^at Q£ce^saûre aux biesoips de rÉt^t,
et po^r pay^ le^ gen^ 4q gf^^rre, Jl me demande de
temps 0a ieii^p§ .: ^ Ifad^ine , eoijoiaeneé-je d*ètre
bai?» je iMi réponds toMJoji^irs : <<iPas enpor^^ du mpÎQs
cel^ n^ ^l'est pa3 r^yamn, » (2ua»d il fut élQvé à eei(e
char^, le peiiple disôit am portes des égUses : << Ppnir
cette fois, ea voilii un bon, il aime le peuple, p r-r
Mqul f)ri^re ^le disoit Ta^itre jour, dit M^^ d^ Cham-
pigay, qgie toujt étpijt biea cliapgé aux burieaux depuis
que Mf de OiieuviiU^rd est ^i»is(i'e d'Étfstt i autres-
fpi$ , OB m pouYoit «border les ministres ; pu e$r
suyoît, dit-il, bien des brusqueries de leurs poipmjis,
et il faUoit ^tendre des jpiuraées w^ pprteç ^ pré-
«entemenlt, m est écouté,, ^t jM. de ChwiUvd m
Mse avec touit|3 rbonnèteté ppssible. r— E^n effet , dit
M^*' de Maintefîon , c'est up homme admir^|.e , il
n'a p^int d'huoieur, ou, pour mieus: dire, il en a
uzi^ très-bonpie . et c'est ce qgi le fait aimer ^ car
toutes les fp}& qu'on le voit, il est toujpurs le mêip^*
Qi^and jl w^ (^7 le Hpi., i^u lieu de se faire porter en
chi^iae, il ¥a À pied, sa chaise le suit, afin de donner
un libre accès a ceux qui ye.ul^t lui parler i il est
toujours entouré de vingt ou trente officiers a qui il
parl0, et qu'il écoute les uns après les autres avec
une grande bonté, comme s'il n'avoit que cela à
faire ^ Comprenez, mes enfants, que rien ne rend
^ Salnt-SimoD est d'accord avec M^e de Maintenon Siur les qaa-
11^ prWées de Ghamillard. « Il ne se xebutoit point, dit-il, des
propositions les plus ineptes, ni des demandes les plus .absurdes
224 ENTRETIENS SUR L* ÉDUCATION.
si aimable que la bonté, la bonne humeur, et Vafia-
bilité ^ e'est ce qui fait aussi que le Roi est si chéri de
ses peuples, jamais il n*a rebuté personne. »
Puis, faisant un moment de réflexion, elle dit :
i( Mais, quand même il ne seroit pas bon, il le faudroit
aimer. Savez*vousbien, dit-elle en adressant la parole
à M"* de Flavigny, qu*on est obligé de Faimer et de
lui obéir quoiqu'il fût méchant? )> Elle répondit
qu'oui. c(Quoi 1 répondit M"'^ de Maintenon,'s'il agis-
soit en tyran et s'il accabloit ses peuples, on seroit
obligé de Taimer ? — Oui, Madame, répondit la demoi-
selle, Dieu nous l'ordonne. — Cela est bien vrai , ré-
pondit M"** de Maintenon, c'est un devoir du chris-
tianisme d'obéir aux rois et de les honorer -, je ne dis
pas qu'il faille avoir autant d'inclination et sentir les
mêmes attachements pour un mauvais roi que pour
un bon , cela n'est pas possible ; mais il faut être
aussi soumis en tout, et avoir le même respect pour
l'un que pour l'autre, en ce qui n'est point péché.
On ne veut point croire cela, dans le monde;
quand on a un mauvais roi, il y a bien des gens qui
ne se croient pas obligés de lui obéir; il n'y auroit
donc aussi qu'à se croire dispensé d'obéir aux ma-
gistrats, et à toute puissance et autorité, parce qu'on
ne les croit pas honnêtes gens; il s'ensuivroit de là
une conséquence étrange, qui est qu'on ne seroit
et lea plus réitérées ; son tempérament y contribuoit par son
flegme qoi ne se démentoit jamais, mais qai n'avoit rien de rebu-
tant : sa manière de refuser persiiadoit du déplaisir qu'il en res-
sentoit, et celle d'accorder ajoutoK à la grâce. » ( T^ IV^ p. 1 49,
de l'édition in-f 3.]
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1706). 225
plas obligé d'obéir à personne , si on s'imaginoit
que toutes celles qui sont constituées en dignité sont
défectueuses. Ce raisonnement, comme vous voyez
est très-roauvais, car toute puissance vient de Dieu,
et nous devons le regarder dans toutes les personnes
qu'il met au-dessus de nous *, quand il nous donne
un mauvais roi, c'est qu'il veut nous punir, et quand
il nous en donne un bon, c'est qu'il nous regarde
dans sa miséricorde. — Il nous en fait une grande,
dit M''^ de Boissauveur^ en nous donnant celui
que nous avons. — Assurément , répondit M"* de
Maintenon , c'est véritablement un bon roi ; c'eût
été un grand malheur pour la France s'il avoit été
autrement , puisqu'on n'a point encore vu de règne
si long que le sien-, je pense qu'il signe de la
soixante-troisième année de son règne, aussi a-t-il
régné bien jeune, il n'avoit que quatre ans et demi.»
tt Madame, dit M""* de Boissauveur, notre Roi a fait
de grands établissements? — Oui, répondit M"* de
Maintenon en riant, quand il n'y auroit que celui de
Saint-Cyr, il seroit admirable, n'est-il pas vrai ? Et
ne l'est-il pas encore davantage dans l'établissement
des Invalides ? ma sœur, vous seriez surprise de voir
la règle qu'il y a dans cette maison : ils sont plus de
deux mille hommes qui gardent le silence aussi
exactement que vous dites que les jaunes font pré-
sentement *, on entendroit, comme on dit, une souris
trotter *, ce sont cependant des soldats grossiers. Il
y a des officiers, chacun tient son rang. On a établi
des punitions pour ceux qui font des fautes : il y a
la table de la Samaritaine, où Von ne boit que de
9M SNTRETIVNS SUR |.*âDUCUIOI|.
l'eau *) il y a aussi le cheval de bois pour eeu% qui
foot des fautes plus considérables ; il est daQS un en-
droit où il peut être vu de tout le monde, et o^ui^ â|
qui on imposa cette punition, outre la douleur, ont
encore la honte.
m, Y étant allée une fois, le euré des Invalides me
dit que de deux mille hommes il n'y en avoit que
soixante qui n'étoient pas tout à fait convertis, et
qui leur faisoient un peu de peine, Qu'étoit-ee que
ce manque de conversion? C'est qu'ils n'appro-
choient pas si souvent des sacrements , et qu'ils n'é*
toient pas si dévots que les autres. A peine tous ces
hommes connoissoientrils Dieu à Tarmée, et présen-
tement ils sont d'une piété et d-un^ dévotion surpre*
nantes. Il y en a grand nombre qui communient
tous les huit jours , et plusieurs le font encore dans
la semaine ; ils font leurs deux heures d'oraison par
jour, quoique cela ne soit pas de règle. J'allai dans
une tribune de leur église, qui est parfaitement belle
et fort grande : elle inspire du respect par sa beauté
et sa grandeur^ je vis dedans trois ou quatre cents
invalides qui prioient Dieu avec une dévotion ad*
mirable. Je demandai quel exercice c'étoit, on me
répondit que ce n'étoit point un exercice, que c'é-
tait seulement quelques particuliers qui faisoient IV
raison. Ce sont cependant des hommes, et des hom**
mes de guerre, qui sont avec ce respect dans les
églises et qui prient si dévotement^ » Quelqu'un
demanda si c'étoit le Roi qui avoit fait leurs règles.
icOui, dit^Ue, c'est lui-même, excepté certains détails
ou il ne pouvoit entrer ; mais tout ce qui est es-
AVEC LES DBMOISfiLLfiS DE LÀ CLASSE lÀUNE (1706). 2S7
setitiel est dé lui« Ils ont yingt messieui^ de Saitit-
lAvsTe et trente sœurs de la Charité^ quel respect
n'ont-ils pas pour ces filles! ils n'osent leur dire un
mot. Jamais ces gens ne jurent, quoiqu'ils y aient
été accoutumés à l'armée. -^ Ne sortent -ils ja*-
mais^dit une maîtresse? — ^PArdontiez-moi, répondit
M"'* de Maintenon, mais avec congé , et on leur
marque l'heure où ils reriendront. Mais ce n'est pas
là le s0eul établissement que le Roi ait fait ; c'est
encore lui qui a établi les hôpitaux qui sont dans
les armées. Quand on campe en quelque lieu, on
choisit dans la ville oii le village le plus proche une
maison pour traiter les blessés et les malades, ce
qui se fait aux dépens du Roi \ quand on décalmpe,
ce qui arrive souvent, on cherche un autre lieu pour
servir d'hôpital, el on recommence ainsi à tous les
décampements. »
Quelqu'un dit que l'Hôtel-Dieu était aus» un
bel établissement* «Oui, répondit M°^" de Maintenon,
on y reçoit tous ceux qui se présentent , mais ce
n'est pas le Roi qui l'a fait, il y a longtemps qu'il
subsiste ^ ce sont des religieuses qui en sont char-
gées et qui les gouvernent', ces gens-là ne sont pas
aussi bien réglés que les invalides, aussi ce sont des
malades.. — Est-ce que les invalides ne sont pas des
hialades? dit M»Me Marais.— Non, dit M"* de Main-
tenon, ce sont des gens qui, faute de quelque mem-
bre ou par quelque autre blessure, ne sont pas en
état de servir -, ils ont seulement une infirmerie pour
ceux qui tombent malades. A l'Hôtel-Dieu , dont
nous parlions tout à l'heure, il y a des salles diffè-
228 ENTRETIENS SUR L*ÉDI]CAT10N.
rentes pour chaque espèce de maladie, et toutes
sont doubles, parce que les hommes et les femmes
sont séparés. »
M*"' de Yandam dit que le Roi empèchoit bien
du mal et faisoit de grands biens. « Il me semble
que vous nous avez dit qu'il est très-sensible au
plaisir de sauver des âmes? — Il est vrai, dit M*^' de
Maintenon , et c'est ce qui me fait le plus espé-
rer de son salut , puisque , s'il est vrai que pour
avoir sauvé une seule âme, on est presque assuré du
salut de la sienne , que sera-ce quand on aura pro*
curé de grands biens à un nombre presque infini?
Combien d'hérétiques lui doivent, après Dieu, leur
salut ^ ? Avant même qu'il se fût déclaré contre eux,
il disoit à quelques-uns : «Je ne vous demande pas de
vous convertir, mais, pour l'amour de moi, écoutez
ceux qui prêchent la vérité catholique. » Ils le fai-
soient, et il étoit rare qu'ils ne changeassent pas.
Que d'enfants n'a-t-il pas fait enlever du sein de
leurs mères huguenotes pour les faire élever dans
^ Mme de Maintenon n'a point foit ni conseillé, ainsi qae ses
ennemis le lui ont tant reproché, la révocation de Fédit de
Nantes, c*est un point liistoriqae aujourd'hui parfaitement démon-
tré ; mais, comme la majorité de la France, elle Ta approuvée; et
rien ne témoigne mieux l'aveuglement qui inspira cet acte déplo-
rable, que la facilité avec laquelle M">« de Maintenon parle de la con-
version des hérétiques, même après les conséquences désastreuses
qu'il avait eues. Il est cependant certain qu'elle s'opposa, autant
qu'elle le put faire, aux mesures violentes de Louvois, « tout en
désirant de tout son cœur, disent les Mémoires des Dames, la
réunion des huguenots à l'Église, elle auroit voulu que c'eût été
plutôt par la /voie de la persuasion que de la rigueur. » (Voir
V Histoire de la Maison royale de Saint-Cyr, p. 187.)
AYfiC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (l706). 229
la religion catholique M M**"" deMailly^ est de ce
nombre *, elle étoit attachée à la religion de ses pères
etavoit beaucoup d'éloignement pour la catholique,
mais, depuis qu'elle est convertie, je ne connois
guère de femmes qui aient une plus solide dévotion,
et surtout à la sainte Vierge. »
M'''' de Boissauveur dit qu'elle avoit oui dire que
le Roi rapportoit tout à Dieu , et recevoit humble-
ment de sa main les disgrâces et les pertes qui lui
arrivoient. « Oui, dit M"*^ de Main tenon, quand il re-
çoit de mauvaises nouvelles de la guerre, c*est avec
une grande soumission à Dieu, et sans perdre la con-
fiance en lui. Je lui ai oui dire dans ces occasions :
« J'espère que Dieu nous aidera et que les choses
iront mieux*, il faut toujours nous confier en lui.»
1 M°^e de Maintenon, à son retour d'Amérique et étant âgée de
dix ans, fut confiée à salante, M^e de Villette, calviniste très-austère
qui l*éleva dans la religion protestante pendant près de deax ans.
Alors une autre de ses parentes, M^e de Neuillant, obtint un
ordre de la reine- régente, Anne d'Autriche, Tenleva d'autorité
aux mains de M^^ de Viliette, et la mit dans un couvent, où Ton
eut beaucoup- de peine à la ramener à la religion catholique.
Mme de Maintenon ne recula point à faire subir à d'autres le trai-
tement qu*on lui avait fait : elle fit enlever ainsi la petite-fille de
M"** de Viliette (M<»« de Caylus), et la fit élever auprès d'elle dana
la religion catholique. Elle en fit de même pour Mlle de Saint-
Hermine, dont elle va parler, et qui était aussi sa cousine. Enfin
elle n'a cessé de regarder cet odieux moyen d'enlever aux mères
leurs enfants comme le plus efficace pour ruiner le protestan-
tisme. Ses ennemis le lui ont vivement reproché , et , il faut le
dire, avec justice.
' U^^ la comtesse de Mailly était fille du marquis de Saint-
Hermine, cousin germain de M"^* de Maintenon. Celle-ci réleva
près d'elle à Versailles, la maria au comte de Mailly, et la fit
nommer daD\e d'atours de la duchesse de Chartres.
20
280 ETITRETIEEïS SUR L'ÉDUCATION.
M'** de Segon2ftgue demanda ce que c'étoil que
rétablissement qu'on nomme la Charité : « La Cha-
rité, dit M*"' de Maintenon, est un endroit où Ton
donne à manger à tous les pauvres; la feue Reine* y
alloit tous les jeudis, les servoit^ et, après leur avoir
donné à chacun un potage et une portion, elle leur '
distribuoit à tous un demi-louis. 11 y a encore ailleurs
de ces sortes de Charité : comme à Saint-Germain, à
Fontainebleau. — Il faut, dit M"*' de Pincrée, qu'il
y ait bien des pauvres, puisque tant d'endroits ne
suffisent pas pour les soulager? — Ah! reprit M°* de
Maintenon, le nombre en est infini, et surtout des
pauvires honteux; ce sont là les meilleures charités
que Ton puisse faire -, ces pauvres gen&4à qui n'osent
demcunder leur pain sont encore plus à plaindre que
les autres. J'en connois bien de ce rang; on leur
peut faire la charité en leur faisant tenir de l'argent,
soit par un confesseur, soit par soi-même, sous pré-
texte de leur rendre des visites, mais toujours d'une
manière qui ne leur fasse point de peine.
K De toutes les charités que j'ai faites en ma vie,
je n'ai jamais ressenti tant de joie que de celle que
j'aî faite à une jeune demoiselle. On me donna avis
que sa mère l'élevoit comme une princesse dans de
mauvais desseins. On me donne tant d'avis sembla-
bles, qu'il y en a un grand nombre auxquels je ne
puis remédier ; mais quand Dieu veut les choses, elles
se font. J'écrivis sur-le-champ à M. l'abbé Tiberge,
pour savoir si cela étoit vrai ; il me manda que cela
1 Marie-Thérèse d'Aatricba, épouse de Louis XIV.
AVEC LES DEMOlSBiLfiS DE LA CUSSfi JAUNE (1706). 331
ne Vétoit que trop^ j'envoyai prendre cette fille,
j'usai un peu d'autorité ; on me l'amena ici à mon
parloir. On me l'avoit faite belle comme le jour;
elle étoit à la vérité jolie et bien faite, mais point
aussi belle qu'on me l'avoit dépeinte ; elle dansoit
parfaitement bien, jouoit à merveille du clavecin,
savoit très-bien la musique, paroissoit la fille du
monde la mieux née. Je la mis à l'abbaye de Saint-*
Cyr * ; elle n'y eut pas été trois mois, qu'elle demanda
à être religieuse ; elle ne put y être reçue à cause de
son peu de santé. Je l'ai mise dans un autre couvent,
où la règle est plus douce ; elle y est une excellente
religieuse, et y emploie au service de Dieu et à chan-
ter ses louanges les talents que le monde lui avoit
donnés pour le mal. — Je crois, Madame, dit M™' de
Vandam, que vous vous êtes fait un grand plaisir
d'ôter cette proie ati démon? — Il est vrai, reprit-
elle, que j'en ai beaucoup de penser que Dieu s'est
servi de moi, pour retirer cette pauvre enfant d'un
si grand péril! Elle passe sa vie à gémir sur l'état de
sa mère, qui menoit une si mauvaise vie qu'on a été
obligé de l'enfermer. Voilà une sorte de charité 5 il
y en a bien d'autres, si chacun vouloit se servir de sei^
talents pour contribuer au soulagement de ceux qui
souffrent , il y auroit moins de malheureux, et on
feroit beaucoup de bien, sans grande peine, car
Dieu ne demande que ce que l'on peut faire \ les uns
donneroient de leur esprit, les autres de leurs biens,
< L'abbaye de Notre-Dame-des-Anges, qui était dans le village
de Saint-Cyr; on en faisait remonter la fondation aux rois méro-
vingiens.
232 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
d'autres de leur adresse, d'autres de leur crédit, etc.»
M"' de Boissauveur dit : « Il y en auroit qui ne don-
neroient que leurs bras pour le service des malades.
— C'est une belle cbaritél dit M°*' de Main tenon,
Dieu en seroit aussi content, et peut-être plus que
des autres, et ils auroient une grande récompense,
puisqu'ils emploieroient tout ce qu'Us ont. Adieu,
mes enfants. »
ENTRETIEN LVI'.
AVKC LB8 DAMBS DE SAINT-LOt'lS.
(Sar rédacation solide. )
Novembre 1706,
M"® de Glapion demanda à M"' de Maintenon ce
qu'elle entendoit par cette éducation solide qu'elle
avoit si à cœur que l'on donnât aux demoiselles. « Je
comprends, dit-elle, que c'est de s'appliquer, avant
toutes choses et par-dessus toutes choses , à former
la piété, la raison et les mœurs de vos filles, à leur
inspirer l'amour et la pratique de toutes les vertus
qui peuvent leur convenir pour le présent et pour
l'avenir-, et pour cela il faut travailler sans cesse à
détruire et à planter en ces jeunes cœurs, ce qui se
fait chaque jour par les entretiens publics et parti-
culiers que vous devez avoir avec elles, et ménageant
habilement toutes les occasions de leur inculquer de
bons principes, de bonnes maximes, et encore plus
de bons sentiments et de bonnes habitudes^ car tout
< Lettres édifiantes, t. VII, p. J263.
AVEC LES DAMES IJE SAINT-LOUIS (1706). 233
n'est pas fait, par exemple, quand vous avez réussi à
tenir vos filles si recueillies à l'église qu'elles n'osent
y lever les yeux 5 il est vrai que cela édifie et leur
est utile à elles-mêmes pour les accoutumer à la
contrainte et à l'assujettissement si nécessaire aux
jeunes personnes *, mais ne les en croyez pas plus
dévotes si vous n'avez eu soin d'établir dans leup
cœur un vrai amour de la piété. On pourroit quel-
quefois leur dire à ce sujet : « Je suis fort contente de
votre extérieur, cela va à merveille; mais c'est à
vous à voir si c'est par respect pour la présence de
Dieu que vous vous contraignez, car si vous ne le
faisiez que pour les créatures, votre peine serait bien
inutile. » Et s'il arrivoit que la communauté se plai-
gnît que les demoiselles soient dérangées et causeuses
pendant que la maîtresse sauroit qu'il n'y a, grâce à
Dieu, aucun défaut considérable parmi elles, et
qu'elles sont vraiment pieuses et vertueuses, elle ne
devroit pas être bien aflligée de ces plaintes, parce
qu'il faut chercher à être plutôt quà paraître; ce
qui ne devroit pas cependant l'empêcher d'y remé-
dier autant qu'elle pourroit. Je dis hier, sur cela, à
celles de la communauté qui étoient ici, que je crai-
gnois qu'il y eût des maîtresses plus affligées quand
leur classe a fait du bruit dans un corridor que le
jour qu'il se sera fait parmi elles quelque chose qui
aura déplu à Dieu, quoiqu'il n'y ait que les yeux des
hommes qui aient été blessés de la première faute et
que Dieu l'ait été de la seconde. Une d'entre elles
me dit fort simplement qu'elle ne pouvoit souffrir
que ses filles fussent trouvées en faute, et que
20.
234 ENTRETIENS SCR L'ÉDCCÀTI<m.
c'étoit là son (aible. Il est grand, lui dis-je, et se
fait bien sentir à la jeunesse à qui rien n'échappe, et
qui remarque aisément qu'une maîtresse se soucie
moins d'établir la vertu dans sa classe que de la
faire parottre dans un ordre merveilleux. Je ne puis
assez vous répéter combien je crains qu'on se con»
tente de régler l'extérieur ; votre vœu d'éducation
vous engage sur toutes choses à les élever chrétien-
nement et à les accoutumer à bien régler leurs
mœurs ] pour cela il faut des personnes qui se livrent
de bonne foi et tout entières à l'œuvre* que Dieu
leur confie, et qui se comptent elles-m mes pour
rien-, ce n'est pas se livrer tout entière comme on y
est obligée quand on se contente de s'amuser de ses
demoiselles, peut-être d'en tirer quelque service,
sans songer à leur donner de bonne foi ceux aux-
quels on est absolument obligé par sa vocation.
« Il ne faut point éviter d'entrer dans leurs jeux,
dans leurs conversations, même dans leurs démêlés:
il y a du bien à faire partout quand on le veut sin-
cèrement, et tout cela fait partie de leur éducation.
Ne leur souffrez ni raffinements ni petitesses dans
leur piété, mais enseignez-leur le saint Évangile
dans toute sa force; dites--leur qu'il n'y a que ceux
qui se font violence qui remportent le royaume de
Dieu; qu'il faut nécessairement porter sa croix et se
renoncer soi-même pour être sauvé ; qu'il faut par-
donner du fond du cœur à ceux qui nous ont offensés;
qu'il faut adorer Dieu en esprit et en vérité et le ser-
vir de même ; qu'il faut avoir le péché en horreur,
en éviter toutes les occasions et s'attacher de tout
>.
v
\
AVEC LES DAMES DE SAINT-L0UI8 (1706). 235
son cœur à la pratique des vertus que Noire-Sei-
gneur nous a recommandées.
a Prèchez4eur, tantôt les maximes fortes et solides
de la religion, et tantôt celles de l'honneur et de la
bienséance. Ne vous lassez point de leur rebattre
souvent, à présent et après ma mort, Timportânce
et la nécessité de cette piété solide et simple que je
vous recommandois presque incessamment et peut-
être jusqu'à vous ennuyer.
« M*" la duchesse de Bourgogne en fit, il y a
quelque temps, un trait qui me plut infiniment.
Vous savez qu'elle avoit été fort malade, et tout le
monde se récrioit sur le bon effet des remèdes qui
Tavoient si promptement tirée du danger. Elle me
dit tout bas : « Je suis bien persuadée que c'est
sainte Geneviève plutôt que les remèdes qui m'a
guérie, parce que je me suis sentie soulagée dès que
je lui ai commencé une neuvaine et bu de l'eau où on
àvoit trempé de son pain. — Je suis ravie. Madame,
lui dis-je, de trouver en vous cette simplicité de foi
si rare dans les grands et que Dieu récompense assez
souvent par des guérisons miraculeuses qui, pour
l'ordinaire, sont réservées pour le simple peuple, à
cause de la vivacité et de la simplicité de sa foi. »
Puis, rappelant quelques miracles de l'Evangile, je lui
fis remarquer que Notre-Seigneur les avoit faits en
faveur de la foi de ceux qui avoient eu recours à lui,
disant à la Cananéenne. «(Votre foi est grande,» à une
autre : ((Qu'il vous soit fait selon votre foi, etc.)) Si
je ne vous voyois point. Madame, ajoutai-je, d'autress
mu* ques de piété que cette confiance à une neuvaine
2S6 • ENTRETIENS SUR L ÉDUCATION.
OU au pain de sainte Geneviève, je n'en ferois point
de cas et j'y craindrois de la superstition, parce que
ces pratiques, quoique bonnes et autorisées de VÉ-
glise, ne sont pas essentielles, et se tournent même
en abus quand on y met toute sa confiance sans se
soucier de manquer à des devoirs plus importants,
comme font ceux qui ne voudroient pour rien au
monde omettre leur chapelet, et qui n'ont aucun
scrupule de blasphémer.ou de se venger -, qui gar-
dent Fabstinence du samedi et qui mangent de la
viande le vendredi -, qui croient qu'il est impossible
d'être damné quand on porte le scapulaire ou qu'on
dit le rosaire, quoiqu'on demeure volontairement
dans le péché. Mais quand ces pratiques extérieures
sont accompagnées d'une vertu fidèle à tous les de-
voirs du christianisme, et qu'on leur préfère, ainsi
que vous faites, ce qui est d'obligation, et que je
vous vois attentive à attaquer vos défauts, à vous
convaincre de la nécessité de vous faire violence
pour vous sauver, à profiter de vos communions, à
vous tenir en garde contre votre humeur, a faire
excuse à vos femmes dès qu'il vous est échappé
quelques paroles trop vives, et surtout à fuir le péché
et à mieux servir Dieu, je reconnois avec plaisir que
votre piété a les qualités nécessaires. La dévotion
qui, sous prétexte de s'attacher au solide, dédaigne
et méprise les moindres pratiques de l'Église, tient
de la superbe : celle, au contraire, qui la fait con-
sister en ces sortes de choses, sans s'acquitter des
premiers devoirs de la religion, est superstitieuse.
.(( Je vous dis tout ceci, mes chères filles, ajouta
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1706). 237
M*^ de Maintenon, pour vous convaincre de plus en
plus de l'obligation oii vous êtes d'inspirer à vos
demoiselles ces mêmes sentiments, et que vous pre-
niez un grand soin d'éviter de leur laisser prendre
une piété orgueilleuse qui méprise ou raille tout ce
qui tient du miracle, sans cependant les laisser tom-
ber dans toutes les petitesses de certaines personnes
peu éclairées. Il faut qu'elles aient un profond
respect pour les dévotions approuvées de l'Église,
quelque petites qu'elles paroissent, mais vous devez
les rappeler toujours aux pratiques essentielles
qui sont : la fuite du péché, l'amour de Dieu et du
prochain, et l'accomplissement des devoirs de son
état, leur faisant bien comprendre que la vraie piété
consiste à aimer Dieu, à penser a lui, à le consulter
dans ses entreprises, à ne se pas contenter d'être à
lui quand on est à l'Église ou qu'on approche des
sacrements, mais à y être tous les jours de sa vie par
la fidélité à éviter ce qui peut lui déplaire et à faire
ce qu'on sait lui être agréable. ))
ENTRETIEN LVIP.
AVEC LBS DAMBS DK 8 A I If T- LO U IS.
(So Taire estimer des demoiselles. )
Décembre 1706.
« Je ne puis me lasser de vous rebattre sans cesse
les mêmes choses touchant votre quatrième vœu.
Vous savez combien j'ai à cœur que vous en com-
< Letires édifiantes, t. V|.
338 ENTRETIENS SUR L'ÉDUGÂTieN.
preniez toute l'étendue et Tétroite obligation où il
vous met de donner de bons exemples en tout à vos
demoiselles.. Ce n'est rien de les instruire, de les
prêcher, de les reprendre, si vous ne les édifiez.
Comptez que c'est cette conduite édifiante et régu-
lière en tout qui leur fera le plus d'impression.
Tout est perdu pour elles et pour vous, si elles
peuvent vous reprocher avec justice des irrégula-
rités, des manques de droiture/ des bizarreries, des
partialités où des négligences dans les soins que
vous devez avoir d'elles. Souvenez-vous toujours, et
celles qui viendront après vous, qu'il faut avec les
enfants paroitre irréprochable. On ne sauroit s'imar
giner combien ils voient clair , et le peu de cas
qu'ils font des personnes qu'ils n'estiment point.
Avant le mariage de M""* la duchesse de Bourgogne,
les dames du palais couchoient tour à tour dans sa
chambre -, il me revint qu'elle marquoit beaucoup
d'éloignement pour une d'entre elles et un grand
goût pour quelques autres. Je lui parlai sur les in-
convénients de cette préférence, et je tâchai de la
porter à avoir plus d'estime pour celle pour qui elle
paroissoit si mal disposée *, mais elle me dit que cela
lui étoit impossible, parce qu'elle n'avoit aucune
piété. Je lui demandai sur quoi elle se fondoit pour
en juger si mal. « C'est, dit-elle, que je ne la vois
presque jamais prier Dieu : à peine se met-elle un
moment à genoux, au lieu que M"""".... prie Dieu
très-longtemps, . tous les soirs, et fait toujours une
heure d'oraison avant de s'aller habiller. » Voilà com-
ment les enfants jugent des personnes qui les gou-
AVEC LES RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1707). 239
yement. Soyez assurées que les vôtres ne sont ptô
moins clairvoyantes, et que vos demoiselles n'auront
de créance en vous qu'autant qu'elles vous estime-
ront. Il ne faut pas se persuader qu'on en imposera
aux enfants : ils savent démêler la mauvaise foi des
personnes qui cherchent des prétextes pour couvrir
leurs défauts et leurs passions. La vérité, comme
vous savez, perce les murailles, et tôt ou tard elle se
découvre, quelque soin qu'on prenne de la cacher.
Rien n'est si fort que la vertu; elle ne manque
guère de faire son effet ; et quoiqu'il paroisse quel-
quefois qu elle ne produise rien sur certains sujets,
croyez qu'elle ne laisse pas de leur être utile, et qu'ils
feroient apparemment encore plus mal si on n'ës-
sayoit de la leur faire goûter. »
ENTRETIEN LVIIP.
AVBC LES BBL1G1KU8KS DK 4 A llf T -L OU fS.
( Tnits AWets sur Pexoelleoce de leur lostitat. ]
1707.
M"^ de Maintenon leur disoit souvent que l'éduca-
tion de leurs demoiselles et la charge de leurs
classes sont un ouvrage immense pour des personnes
qui «'y donnent de bonne foi, et qu'il n'est pas pos-
sible d'en soutenir le travail et d'en remplir les de-
voirs sans une sainteté éminente; c'est à quoi elle
les exhortoit sans cesse, même dans les commence-
ments ; « Vous 4evez , leur disoit-elle , traiter
^ Lettres édifiantes, t. V, p. 1 13*
240 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
toujours VOS demoiselles d'une manière raisonnable,
les élevant jusqu'à vous, au lieu de vous abaisser à
elles. 11 faut beaucoup de fermeté pour les conduire
à la fin qu'on se propose sans se rebuter des diffi-
cultés^ et une grande douceur pour y parvenir. »
Quelqu'un ayant dit que M. d'Aubigné, archevêque
de Rouen \ ne parloit qu'avec admiration de la
grandeur de Tlnstitutdes religieuses de Saint-Louis.
(i II est vrai, reprit M"* de Maintenon, qu'il y en a
peu où l'on puisse faire de plus grands biens à la
jeunesse de notre sexe*, la plupart des maisons
établies pour l'élever n'ayant pas ordinairement
assez de temps pour leur apprendre suffisamipent
tout ce qu'il faut qu'elles sachent, pour former leur
raison, leur jugement et leurs mœurs; c'est cepen-
dant l'essentiel, et ce doit être là votre capital;
comptez pour peu le savoir si vous ne réglez bien la
conduite. »
Une maîtresse de classe voulant la suivre à la
communauté. M"'"' de Maintenon lui dit de rester
plutôt à sa classe pour y faire le bien que Dieu de-
mandoit d'elle, et comme cette personne marquoit
du regret de ne pas entendre ce qu'elle alloit dire
d'utile, M*"^ de Maintenon lui dit : « Il vaut beaucoup
mieux faire des choses utiles que d'en entendre. »
Un jour que M"® de Maintenon suivoit l'ordre du
jour de la classe rouge, une maîtresse lui faisoit faire
attention à l'innocence de leur vie ; M"* de Main-
tenon lui dit d'un air pénétré : u Que cela est agréable
1 Pareat de IP« de Maintenon.
AVEC LES RËUGIEGSES DE SAINT-LOUIS (1707). 241
à qui aime Dieu I Mais il faut, en effet, l'aimer pour
en être capable et pour y trouver du plaisir. »
Parlant à une maîtresse, elle lui dit : u Je ne
trouve rien de si pénible à la nature qu'un gouver-
nement chrétien, parce que dès qu'on veut remplir
ses devoirs il faut s'oublier, se compter pour rien, se
livrer aux autres, faire souvent tout autre chose que
ce que l'on vouloit, ne jamais montrer d'humeur, de
passion, de foiblesse, d'acception de personne^
enfin se livrer tout entière à l'emploi dont on est
chargé sans aucun rapport à soi-même. Un gouver-
nement humain est bien plus doux : on prend ce qui
plait, on laisse le reste parce qu'on rapporte tout à
soi, et qu'on ne cherche que son plaisir et son repos.
Si j'agissois ainsi, et que sans me mettre en peine de
ce qui se passe dans la maison, je prisse trois ou
quatre Dames de Saint-Louis des plus spirituelles,
que je m'en fisse une espèce de cour pour m' entre-
tenir et me divertir, je ne serois pas fort fatiguée.
Une première maîtresse de même qui ne se laisseroit
approcher que des plus agréables et des plus spiri-
tuelles de sa classe, qui passeroit le jour dans un
fauteuil à leur faire dire des vers, des conversations,
et autres Ichoses propres à réjouir, ou qui s'entre-
tiendroit avec elles quand elle seroit d'humeur de le
faire, éloignant le reste de ses filles, et ne souffrant
point qu'on l'abordât quand elle voudroit se reposer
ou se livrer à ses pensées, seroit, comme vous voyez,
fort à son aise *, mais aussi ne feroit-elle rien moins
que son devoir.
« Je demande tous les jours à Dieu que Saint"
24
242 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
Oyr soit détruit si les Daines ne sont des sainteSj
parce qu'il est comme impossible que vous rem-
plissiez les desseins de vos institutions, si tous
n'êtes très-parfaites. Toute là France est intéressée
à votre conservation tant que vous ferez votre de-
voir dans l'éducation des demoiselles, et au contraire
tout le monde demandera que votre maison soit dé-
truite si par votre irrégularité et votre négligence
cette bonne éducation dégénère. Vos devoirs deman-
dent une grande vertu, et vous n'avez pas les mêmes
ressources qu'ont les autres religieuses pour se
maintenir dans l'esprit de leur dévotion ; au con-
traire, tout ce qui vous environne vous servira de
pièges et de prétexte pour vous relâcher. La vie
austère et pénitente de la plupart des religieuses les
rappelle même à l'esprit de leur vocation ; elles ne
peuvent guère s'en éloigner que l'on ne s'en aper-
çoive, parce qu'il faut que l'extérieur aille toujours,
et ce qu'elles ont seulement à craindre ^t une di-
minution de la ferveur intérieure, qu'il leur est
facile de renouveler à l'approche d'une fête, d'une
retraite, d'une visite, d'une communion -, tout cela
les réveille, et répare le mal avant même qu'il ait
paru. Il n'en est pas de même chez vous : le petit
peuple qui vous environne, et qui ne cherche qu'à
secouer le joug, ne favoriseroit que trop votre relâ-
chement, qui ne se renfermeroit pas i vous seules,
car votre jeunesse y participeroit bientôt ; et je ne
donnerois pas quelques mois pour détruire le bien
que nous tâchons d'établir depuis plus de vingt ans.
Tout roule sur votre vertu, et les remèdes que vous
AVEC LES RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1707). 243
pourriez chercher au dehors même dans ce qu il y a
de plus saint de votre contioissance achèveroit
plutôt de tout ruiner qu'il ne vous aideroit à vous
rétablir, parce qu'il est presque impossible, quel-
que éclairés que puissent être ceux que vous pourriez
consulter, qu'ils comprennent assez vos obligations
particulières pour vous rendre l'esprit de votre Insti-
tut, si vous l'aviez perdu. »
Une maifresse avoit de la peine à se donner si fort
aux soins de sa classe parce qu elle en étoit souvent
distraite, M*"^ de Maintenon lui répondit : <( Personne
n'est exempt de distractions ; il vaut mieux avoir
celles-là que d'autres plus mauvaises. J'avoue qu'il
faut travailler à se modérer, mais après tout un peu
trop d'activité vaut mieux que de la lenteur ou de
l'indifférence, et les naturels vifs sont ordinaire-
ment les meilleurs et les plus propres à rendre ser-
vice. A qui croyez-vous, par exemple, que le Roi
sache meilleur gré d'un courtisan uniquement oc-
cupé à faire sa cour, qui est de tous ses plaisirs sans
avoir jamais aucune peine, ou d'un fidèle sujet qui
passe sa vie à combattre pour lui, exposé à de con-
tinuels dangers, toujours dans la peine et dans les
fatigues, qui n'est soutenu que par son courage et
par son attachement au service de .son prince,
n'ayant même que très-rarement le plaisir de l'ap-
procher? Il n'est pas difficile de voir que c'est le
dernier^ faites'-vous-en l'application, et voyez si
vous avez sujet d'être affligée que la multitude des
soins inséparables de votre charge rende votre
présence de Dieu moins douce qu'autrefois* Pour
244 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
moi qui suis aussi fort vive, je me trouve accablée
de distractions aussi différentes que sont les affaires
dont j'ai la tête remplie : tantôt c'est Saint-Cyr qui
m'occupe, une autre fois ce sont les affaires de l'État,
ou ce que j'ai appris du quiétisme, du jansénisme,
et autres maux qui menacent l'Église ; enfin, je ne
me présente guère devant Dieu qu'au travers d'une
multitude de pensées qui remplissent mon imagina-
tion, mais je me console en lui disant : « Il est vrai,
(c Seigneur, que je mêle dans mes actions une viva-
<c cité naturelle qui n'est pas exempte de plusieurs
(( défauts dont je suis confuse; mais aussi, vous
(c savez que je ne les entreprends que pour vous
« plaire et pour vous servir, et que si je consultois
(( mon goût, j'aimerois mieux me reposer que de me
(C donner bien du mouvement pour des affaires qui
« me seroient étrangères, si tout autre que vous y
« étoit intéressé. » Vous voyez bien, ajouta M"' de
Maintenoix, que ce n'est pas pour mon plaisir que je
me lève avant le jour pour venir à Saint-Cyr, malgré
le brouillard et le mauvais temps, et que je fais mille
autres choses fort contraires à mon inclination. Ce
qui doit donc consoler une personne vive, c'est de
penser qu'elle agit pour Dieu -, sans cela elle seroit
accablée de ses défauts. »
La maîtresse reprit que ce qui faisoit sa peine
étoit, qu'au lieu de se prêter simplement aux oc-
cupations de sa charge, elle ne pouvoit s'empêcher
de s'y livrer tout entière. « Pourquoi, lui dit M"** de
Maintenon , ne vous donneriez-vous pas tout en-
tière à un emploi qui vous vient de la part de Dieu,
INSTRUCTION AUX RELIGIEUSES DE SAINTrLOUIS (1707). 245
et qui est pour sa gloire ? C'est précisément ce que
j'estime en vous, et si Dieu me donnoit le pouvoir de
former une personne comme je le souhaiterois avec
promesse de lui accorder tout ce que je pourrois
désirer pour elle, je la demanderois d'un caractère
à se donner tout entière à ce qu'elle fait sans rien
réserver pour son plaisir, ni pour son repos, et c'est
même ce qui s'appelle bon naturel. Mais il faut avoir
soin de le sanctifier par l'intention pure de plaire à
Dieu, de procurer sa gloire, de se rappeler de temps
en temps en sa présence avec tranquillité et dou-
ceur, de ne jamais manquer par sa faute à aucun
des exercices de piété marqués par la règle. »
ENTRETIEN LIX'.
INSTRUCTIUX A ex IlELIGIBUSES DE SÀIXT-LOUIS.
(Pour les disposer à prendre l'habit rcligiem ^.)
1707.
Le 9 août 1707, dans une assemblée capitulaire,
après qu'on eut fait la lecture de la réponse de
* Lettres édifiantes, t. V.
* Quand la maison de Saint-Louis fut changée en monastère
régulier de Tordre de Saint-Augustin, on laissa aux Dames leur
ancien costume, qui était aussi modeste qu'élégant, mais en 1707 ,
M™*^ de Maintenon jugea à propos de leur donner le costume sé-
vère de Vordre de Saint-Augustin : « Elle étoit persuadée, disait-
elle aux Dames, que Thabit religieux a quelque chose qui inspire
de la gravité, du recueillement et du mépris pour soi-même ; que
dans le monde on étoit toujours en doute si elles étoient reli-
gieuses ou non, etc. » [Mémoires des Dames de Saint-Cyr,
ch. 28.)
21.
2^ ENTRETIENS SOR L'ÉDUCATION.
M. révèque de Chartres, à lasupplique des religieuses
de Saint-Louis, pour lui demander la permission de
prendre l'habit religieux, M"** de Maintenon dit :
<( Plusieurs d'enti^ vous m'ont priée de vous dire, a
l'occasion de ce changement d^ habit, ce qu'il y au-
Toit à souhaiter de votre communauté pour qu'elle
fût au point où l'on peut la désirer -, je vous dirai
simplement ce qui m*est venu à l'esprit en parcou-
rant vos vœux ^
« Sur l'obéissance, il me semble que vous y êtes
présentement bien fondées : vous respectez , aimez
et obéissez cordialement à tous vos supérieurs ] il
n'y a qu'à bénir Dieu des progrès que vous avez faits
sur cet article, et il y a tout lieu d'espérer que cette
pratique si bien établie se soutiendra à l'avenir. Tou-
chant la chasteté, on n'a, grâces à Dieu, rien à vous
reprocher : vous ne cherchez aucun plaisir hors de
votre maison, vous avez un éloignement sincère
pour le monde, vous fuyez le commerce avec les sé-
culiers^ il ne parolt aucun attache ni amitié parti-
culière entre vous , non plus que pour les autres
personnes du dedans.
«Je ne vous trouve pas si avancées sur le vœu de
pauvreté ; quoique vous ayez fait du progrès, il vous
«n reste encore beaucoup à faire ; vous vous sentez
toujours de l'abondance où vous avez été dès votre
établissement, et de la mollesse que je vous sd in-
spirée et communiquée. Je ne dis point cela par un
* Les Dames de SaiaMjOuis faisaient les vœux ordinaires de
j)auvreté, de chasteté, d'obéissance, «t un quatrième de oeasa-
crer leur vie à l'éducation des demoiselles de Saiht-Cyr.
INSTRUCTION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1707). 247
sentiment d'humilité ; je reconnois sincèrement en
être la cause ; je suis portée à donner largement
toutes les commodités ; ma délicatesse, qui me les
fait chercher pour moinnème, fait que je les procure
aux autres ^ ; je suis accoutumée à l'opulence, vous
vous sentez encore des décisions trop relâchées
que je vous ai faites. Je suis bien fâchée et confuse
d'être la première coupable des défauts que je vous
reproche-, mais enfin, mes chères filles, ce n'est pas
une raison pour les excuser en vous *, car, après tout,
je ne suis pas religieuse et vous Tètes , et par cette
qualité, Ueu sans doute vous demande une perfec-
tion plus grande que celle qu'il attend de moi. Me
mettez point de bornes à* celle que votre saint état
exige de vous -, soyez en garde contre cette pente^
qu'on a ici à l'abondance et la recherche de ses
commodités ; aimez à sentir les privations qui doi-
vent rendre votre pauvreté réelle et effective, et
sachez les porter courageusement ^ ne vous donnez
pas la liberté d'imaginer des commodités, de les de-
mander expressément^ penchez plutôt à vous re-
trancher qudques-unes de celles qu'on donne ici
largement; soyez ravies le jour que la Providence
« Mino de MalnteBon exagère sa délicatesse et son goût pour le
luxe : au milieu de la cour la plus fastueuse de TEurope, elle me-
D^t une vie très-simple, ayant à peine trois ou quatre domesti-
ques, dépensant tout son reyenu en aumônes : « Pendant les vingt
iftemières années de sa vie, dit Languet de Gergy, je l'ai vue fort
flouveot et jamais je ne lui ai vu d'autre habit que de quelque
damas ou de quelque raz de Saint-Maur de feuille morte, sans
or ni broderie ; une marchande de Paris est ordinairement plus
ric^hement v^tue. » {Mémoires^ 1. 1, p. 229. )
248 ENTRETIENS SUR L ÉDUCATION.
VOUS procurera Foccasion de sentir votre vœu de
pauvreté par quelques privations qui coûtent à la
nature et qui mortifient ; car la pratique de la mor-
tification est inséparable de celle de la pauvreté, ce
sont deux vertus essentiellement nécessaires à la vie
religieuse et dont la pratique détruira les défauts
que nous vous avons si souvent reprochés. Ne crai-
gnez pas tout ce qui peut faire un peu souffrir votre
corps ] remettez-vous entre les mains de vos supé-
rieurs du soin de votre santé-, lâchante qui s'établit
ici dans les supérieurs, et que j'espère s'y con-
servera, saura bien prévenir vos véritables besoins
et y remédier. Vous n'avez pas lieu de craindre d'être
mises à de trop fortes épreuves sur cet article, puis-
qu'ils y veilleront avec une charitable prévoyance 5
reposez-vous en donc sur eux sans vous en inquié-
ter, et appliquez encore là cette vertu de pauvreté
et de mortification à laquelle votre état vous en-
gage.
« Pour votre quatrième vœu de l'éducation, on a
sujet d'être content de l'état où sont vos classes ; les
règlements qu'on y a établis s'y maintiennent; il
reste néanmoins dans les jeunes maîtresses un dé-
faut dont j'ai vu depuis peu plusieurs exemples,
c'est qu'elles ne paroissent pas assez entièrement
auprès des demoiselles lorsqu'elles sont avec elles,
principalement pendant les récréations. Cependant,
mes chères filles, c'est un des temps où vous pouvez
leur être le plus utiles ; tout ce qu'elles font, tout ce
qu'elles disent, vous doit donner matière de former
leur raison, et de les redresser sur leurs fausses idées
INSTRUCTION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (t 707). 249
OU leurs mauvaises manières*, vous devez dans ce
temps-là, comme dans tous les autres que vous êtes
aux classes, vous occuper uniquement de vos filles
sans vous permettre de vous en distraire un mo-
ment, ni de vous reposer de cette vigilance sur qui
que ce soit, au réfectoire, au dortoir, ou ailleurs.
Vous me répondrez peut-être : Nous ne respirerons
donc pas? Et je vous répondrai: Non, tant que vous
serez auprès d'elles. Si vous n'aviez pas des heures
pour sortir de vos classes, je vous demanderois une
chose impossible en exigeant une attention si con-
tinuelle -, mais votre ordre de journée est merveil-
leusement bien tourné pour vous donner le délasse-
ment et le repos dont vous avez besoin. Il y a cha-
que jour des heures où vous perdez de vue vos de-
moiselles et où vous avez la consolation de voir vos
sœurs, de prier Dieu avec elles, d'y manger, de vous
récréer; ayez donc la fidélité de remettre à ces
heures-là le relâchement qui vous est nécessaire,
car pour celles que vous passez auprès des demoi-
selles, vous ne devez pas, encore une fois, vous relâ-
cher un instant de cette appUcation à les veiller et à
les former. Si vous les menez au jardin , vous res-
pirez l'air avec elles ; mais vous ne devez pas vous
livrer entièrement au plaisir de la promenade, ni
vous amuser d'entretenir quelques personnes ; vous
vous y devez occuper uniquement de vos filles, et
tenir la main que toutes les grandes demoiselles qui
sont dans vos classes pour vous aider, aussi bien que
tous vos petits chefs, s'en occupent dans ces heures
de récréation comme dans les autres, sans craindre
350 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
qu'elles s'ennuyent, et sans chercher à les récréer
elles-mômes dans un temps où toute votre attention
doit être réservée pour votre classe.
a Un autre article, sur lequel je me suis proposée
de vous parler, pour vous congratuler de ce que
Dieu a fait en vous qui tient du miracle, c'est le désir
que vous témoignez souvent d'être regardées comme
de petites religieuses *, il n'est certainement pas na-
turel; c'est lui qui vous donne une disposition si op-
posée aux sentiments d'élévation que la grandeur
de votre établissement auroit pu naturellement vous
inspirer; car s'il y a quelques religieuses pour qui on
dût craindre, avec sujet, la fierté, c'est vous autres,
qui êtes fondées par le plus grand Roi du monde,
qui avez de grands biens, qui êtes, on peut le dire,
des favorites aimées, caressées, considérées, com-
blées de ses bienfaits ; qui voyez tous les jours au
miUeu de vous une personne en faveur auprès de
lui. Quelle joie pour moi, mes chères filles, de voir
qu'au milieu de tant de sujets d'élévation et de gloire
vous ne respirez que Thumilité et la simpUcité, jus-
qu'à n'ambitionner que le nom de petites religieuses,
et à aimer sincèrement et dans la pratique d'être
regardées et traitées comme telles ! Par cette hum-
ble simplicité, vous expiez ce qu'il y a eu de gran-
deur humaine dans votre établissement, et vous af-
fermissez inébranlablement votre Institut-, il n'y a
aucun sujet de craindre qu'il dégénère jamais tant
que vous serez dansées sentiments. Conservez donc
précieusement, je vous en conjure, ces fortes dis-
positions d'humilité , de simplicité, et, si j'ose ainsi
4VEC LBS DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1707). 251
parler, d'une bienheureuse petitesse, qui vous atti«
rera les bénédictions de Dieu. Étendez cette simpli^
cité jusqu'à vos sœurs converses : elles sont reli-
gieuses, regardez-les et traitez-les comme vos sœurs ;
n'ayez point envers elles une conduite de maîtresses
à l'égard des domestiques : la religion égale tout;
il n'y a de différence que dans V exercice de vos «m-
plois; elles doivent faire la lessive et les autres gros
ouvrages, comme vous faites le catéchisme aux de-
moiselles, n faut encore qu'elles vous soient soumises
dans les charges comme à leurs ofliicières, et qu'elles
demeurent dans la séparation d'avec vous, marquée
dans vos règlements-, hors de là le traitement doit
être uniforme entre les religieuses du chœur et les
sœurs converses; aimez-les comme vos sœurs, en
conservant pourtant la réserve que la prudence doit
vous inspirer pour ne vous point familiariser avec
elles, ni leur faire des confidences dont il seroit à
craindre qu'elles n'abusassent. »
ENTRETIEN LX«.
iTf 8T1IUCT10H Alll EHO ISKL LBS DB LA CLASSIt BLBVB.
(Sur l'esprit mal fait, et l'éducation Je Saint-Cyr. }
1707.
Les demoiselles de la classe bleue prièrent M*^ de
Maintenon de leur expliquer ce que c'est qu'un
esprit de travers, contre lequel elles l'entendoient
* Letirei édifiantes, t. V, p. 9*3.
252 ENTRETIENS SUR L'ÉnUCATiON.
souvent parler. « C'est, dit-elle, par exemple, de ne
point vouloir se soumettre aux règles des lieux où
Ton est 5 d'être difficile en tout, de ne s'accommoder
de rien, ni des personnes ni des choses qu'on leur
donne, ou de celles qu'on leur propose ; d'être tou-
jours d'un avis difiérent de celui des autres, de ne
se soucier point de faire plaisir, guère plus de faire
de la peine ; ce sont les esprits qui sont contrariants
et entêtés de leurs fantaisies, croyant toujours avoir
raison^ qui ne savent point s'accommoder au goût, à
l'humeur de ceux avec lesquels ils ont à vivre, et quan-
tité de choses semblables qui, je suissûre, vous déplai-
sent à mesure que vous me les entendez nommer.
Mais cela ne suffît pas^ il faut que chacune de vous
s'examine et se dise de bonne foi, et sans se flatter :
Oui, je reconnois en moi tel et tel travers, j'ai tort en
cela, etc. , et que vous preniez toutes une bonne et
forte résolution de détruire absolument en vous un
défaut qui vous paroît si méprisable et si insuppor-
table dans les autres -, et que celles qui sont assez
heureuses pour sentir en elles bien de l'opposition à
tous les défauts dont je viens de parler rendent
grâces à Dieu, car, en vérité, elles sont bien heu-
reuses, les vertus naturelles étant toujours les plus
sûres. N'est-il pas vrai, mes enfants, que vous trouvez
très-aimable et recherchez de bon cœur la société
de celles qui sont douces, toujours prêtes à fairç ce
que l'on veut, qui ne sont ni difficultueuses, ni con-
trariantes, ni bizarres, mais toujours égales et de
bon accord? Tâchez de devenir toutes comme vous
étés bien aises de trouver les autres, et mettez-vous
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1707). 3d.3
bien dans la télé que Ton ne vous fait pas plus de
grâce sur les défauts qui vous déplaisent et vous
choquent si fort en votre voisine, que vous ne lui en
faites.
a Vous seriez bien coupables , mes enfants , si
vous ne profitiez de Téducation que vous recevez ici.
J'ai vu le Roi plusieurs fois prendre plaisir à expli-
quer aux seigneurs de sa cour la manière dont on
vous élève; M. le duc d'Harcourt, entre autres, étoit
ravi de Fentendre, et dit au Roi qu'il se souve-
noit bien d'y avoir eu des parentes de son nom.
M*"* la maréchale de Noailles m'a proposé bien des
fois de mettre ici ses huit ou dix filles, à condition
qu'elle payeroit la pension d'un pareil nombre de
demoiselles de Saint-Cyr, dans un autre couvent ^
Tout cela vous fait voir combien on vous estime heu-
reuses; goûtez donc votre avantage, mes enfants, ne
prenez aucun travers, et que les petites contraintes
(le votre règle ne troublent point votre bonheur.
Croyez-vous, de bonne foi, être les seules personnes
au monde qui soient obUgéesà en garder une? II n'y
a point de maisons un peu réglées où cela ne se fasse.
La première chose que fait une personne raisonnable,
qui se met en pension dans une communauté, est de
s'informer des heures, de l'ordre de la maison, pour
s'y conformer et se lever avec les autres, aller à la
1 Cette proposition fut souvent faite à M°>« de Maintenon, et
Jamais acceptée, comme étant contraire an but de la fondation.
m Kn tous lieux, disent les Mémoires des Dames de SainUCyr,
on se faisoit un honneur singulier de mettre des filles à SaintCyr,
pour qu'elles eussent le bonheur et Tavantage d*étre élevées sous
les yeux de UP^ de Maintenon. »
il
SM fiNTRisrieNÂ sur L*ÉlDl7GATtON.
messe à Ift même heure, observer^ pour le parloir, ce
qui est en ufiâgQ, n'y allant point tro^ matin, et en
sortant d'àssé2 bonne heure pour ne pas int^m^
moder; si ce sont des maisons où Ton sort, revenir
assex tôt pour qu'il ne Éiè fasse rien contre Tordre
établi, et on fait toutes ces attentions à trente H à
quarante ans quand on a Tesprit bien raisonnable et
bien fait, avec la même attention et dépendance que
le pourroient faire les plus jeunei^ personnes»
d II faut que je vous dise, pour votre consolation,
que je remarque parmi vous un certain bon ef&prit
que je n'y ai pas mis etquej*y ai trouvé; c'est cette
docilité qui vous fait répondre à une de vos compa>-
gnaS) quoique plus jeune que vous, comme vous
feriez à une maîtresse quand elle la charge de vous
faire apprendre ou répéter quelque chose, et je
vous exhorte à ne point perdre cette bonne manière
qui va au soulagement de la maîtresse, et aide en
môme temps à former les unes et a simpli&er les
autres. Il faut rendre ôette justice aux demoiselles
de Saint<iyr, que Ton a eu toujours à les louer sur
la soumission qu'elles ont pour celles de leurs com-
pagnes que Ton établit au-dessus d'elles, et du bon
esprit avee lequel elles reçoivent les avis qu'elles leur
font quelquefois donner par leurs maîtresses ; aussi
sui&^je persuadée que ces avis ne se donnent jamais
que comme ils doivent être donnés, c'est-à-dire pour
des choses qui seroient véritablement mal^ car nous
ne prétendons pas qu'elles soient rapporteuses, et
qu'elles sé fassent un plaisir d'accuser leuis compa-
gnes pour des riens, ce qui seroit le plus méchant
AVEC IW DAIIS6 BE «AINTH^OUI» (1708). Sft&
curliotèi^ du monde* Quand on est obligé d'Avertir,
il ne le feut faire qu'avec une sorte de peine, comme
malgré loi, fai^nt violence à 9on caractère, et uni-
quement pour le bien de la personne, et pour aatith
faire sa propre conscience qui peut obliger en cer*<
tains cas, même sous peine de péché, à donner ses
avis) mais, encore une fois, je suia bien éloignée
d'exiger que vous portiez à vos maltressea mille baga>«
telles qu'il faut laisser tomber, ou reprendre vou»»
mêmes de bonne amitié. )>
ENTRETIEN LXI ',
AVBC LK8 DAIIB8 D l( SAINT-LUOIS^
demoiselles, ^i
Quelques jours après, M** de Maintenon, parlant
avec les religieuses de Saint-Louis des bons ou mau-
vais événements de la guerre pour la nouvelle cam-
pagne, elle leur dit qu'il y avoit actuellement à
la cour deux sortes de généraux, les uns qui vou-
loient demeurer pour voir le Roi, et attendoient ses
ordres pour partir *, les autres , au contraire , qui
mouroient d'envie de s'en aller au lieu où ils dé-
voient passer la campagne, quoiqu'ils n'y fussent
pas obligés, les armées n'étant point encore rassem-
blées, parce qu'en attendant ils pourroient rendre
1 LeUre^ édifianieg, t. V, p. 981. — Recu^ii des Répoftsei,
p. 33S.
256 ENTRETIENS SUR L* ÉDUCATION.
quelques services au Roi , en considérant les che-
mins, les passages, en observant les mouvements de
Tennemi, etc., pendant qu'ils étoient inutiles auprès
de lui; et que Tun d'eux, nommé M. de Berwick *,
qui n'étoit arrivé que depuis quelques jours, lui
avoit dit que si le Roi ne lui donnoit son congé , il
le demanderoit incessamment. Puis elle demanda à
M"* de Veilhant lesquels étoient les plus affection-
nés au service du prince et le servoient le mieux ?
Elle dit que Rodriguez ^ répondoit à la questionl.
M"* de Maintenon , l'interrompant vivement, lui
dit : « Je veux votre pensée, ma sœur, et non pas
celle de Rodriguez. » Elle répondit donc que c'é-
toient ceux qui vouloient partir. « Faites l'applica-
tion, répondit M°** de Maintenon ; et Je crois qu'une
religieuse de Saint-Louis qui voudroit faire des
prières extraordinaires, qui déroberoit pour cela tout
ce qu'elle pourroit sur sa classe au lieu de ménager
du temps pour en employer davantage auprès des
demoiselles, qui s'estimeroit heureuse et bien dé-
vote d'avoir su gagner quelques petits quarts d'heure
de lecture ou d'oraison , ne seroit pas, à beaucoup
près, si agréable à Dieu que celle qui, pour lui plaire,
et s'acquitter le plus qu'elle peut de son quatrième
vœu, donne tout son temps libre à ses demoiselles.»
^ Jacques Fitz-James, duc de Berwick, fils naturel de Jacques H ,
maréchal de France en 1706, [et qui gagna en 1107 la bataille
d'Âlmanza.
' Jésuite espagnol, auteur de la Pratique de la perfection
chrétienne , ouvrage très-estimé dans le dix-septième siècle et
traduit six fois en français. On le lisait beaucoup à Saint-Cyr.
AV£C LES DAMBS DE SAINT-LOUIS (l708). 257
Toutes les maîtresses s'écrièrent sur Vamour
qu'elles avoient pour les classes, assurant qu'elles ne
prenoient rien sur le temps qu'elles y doivent être,
et né faisoient que les exercices d'obligation, mais
qu'étant quelquefois obligées de les avancer, on
croyoit peut - être alors qu'elles les déroboient.
(c Je sais bien, dit M"** Maintenon, qu'on aime les
classes, que vous êtes ponctuelles à y aller dans les
temps marqués-, mais je crois, ajouta-t-elle d'un ton
de raillerie , qu'il y en a quelques-unes qui le sont
encore plus à en sortir-, que l'on donne aux classes
ce qui est absolument nécessaire , et que l'on seroit
bien fâchée d'en donner davantage ou d'y aller un
peu plus tôt qu'il ne faut^ ce sont nos généraux qui
attendent les ordres pour partir. H y a cependant
une différence bien consolante pour vous entre ceux
qui veulent s'en aller et vous, parce qu'en partant
ils s'éloignent de la présence du Roi, et que vous ne
vous éloignez de celle de Dieu en quittant l'oraison
pour aller faire sa volonté, puisqu'il est toujours avec
vous, et qu'on le trouve plus sûrement où il nous
veut qu'où notre volonté propre et notre dévotion
particulière nous portent.
(( Il est encore à craindre, dit-elle, que ce ne soit
pas toujours la piété qui excite à faire des prières
extraordinaires, mais l'amour du repos. On se trouve
bien à l'oraison, parce qu'on se délasse, qu'on cesse
de penser à des choses désagréables et ennuyantes,
qu'on n'a point le bruit des enfants, ni la conversa-
tion des grandes, ni les contraintes qu'il faut avoir
auprès d'elles sans s'en apercevoir ; on y cherche sa
39.
2èg EKTiiBTifiNSi Wf^ C^QUI^TION*
consolation^ ramour'^prQpre s' an nourrit , w est
quelquefois plus satisfait d'un quart d'heure de prière
qu on a fait en particulier que de toutes celles qui «le
font avec les autres. Supposons m^me qu'on ne
cherche qu à servir Dieu, si Tamour qu'on a pour
Toraison fait aller à V Église dans lea temps où la rè-
gle en donne la liberté, comme les dimanches çt
fêtes, le zèle des classes ne doit**il pas faire faire U.
m6me chose ? Vous devriez plutôt être portées à y
aller trop souvent qu'à vous en retirer volontiers.
Quand on aime Dieu , on est ravi de faire quelque
chose pour lui plaire , et on n'y regarde pas de si
près pour n^ rien faire de trop; Leç personnes cha-
ritables qui ont du bien ne se contentent pas de
donner à un pauvre seulement pour l'empédier de
mourir, on lui donne largement et au delà de ce qui
seroit absolument nécessaire. »
Puis elle dit, d'un air touché : « Vous verrez un
jour ce que vous deviez à vos classes , c'est sur quoi
Dieu vous jugera. Une Carmélite qui, au lieu de s'ap-
pliquer à l'oraison, voudroit aller au parloir instruire
U jeunesse, comme les Ursulines, seroit fort en dan-
ger de son salut 5 elle feroit une œuvre exoellente
en elle-même, mais je suis assurée que cette bonne
œuvre ne la conduiroit pas au ciel, parce qu'elle
n'est pas pour elle dans l'ordre de Dieu. Je dis la
n^ême chose d'une religieuse de Saint-Louis qui
n'iroit pas volontiers aux classes, ou qui les quitte-
roit pour aller méditer *, la fin de votre établissement
est l'éducation, comme celle des Bernardines est de
chanter les louanges de Dieu, et celle des Hospita-
AVEC LES PAHi;» HB SAINT*U>UI8 (1708). 259
lières de servir le$ m^dades^ Si vous oompreniez
Texcellence de votre œuvre, et combien vou^ plaisez
à Dieu quand vous vous appliquez à inspirer la piété
à vQs demoi^QlleS) que vous leui* donnez une bonne
maxime, que vous leur ôtez Voccasion de faire ou de
dire du mal en demeurant avec elles et les an^usant
innocemment \ car tout est bon quand il est fait dans
h vue de glorifier Dieu , d'empêcher qu'il ne soit
offensé , ou pour Futilité du prochain ) si , dis-je^
vous étiez bien persuadée^ de ces avantages, vous
iriez plus aux classes que Ton ne voudroit, et il fau^
droit vous retenir^ Je ne désapprouve cependant pas
le goût que vous avez pour la prière \ au contraire,
car votre vie doit être une oraison continu^llQ ; il
faut que vous viviez de Dieu, que vous m§rçhie% en
sa présence et que vous l'ayez en vue d$ins toute
votre conduite , sans cela vous vous lasseriez et ne
pourriez vous soutenir-, mais je trouve qu'il n'y a
point de charge plus propre à ce recueillement con-
tinuel que vos classes : tout vous y porte ou vous y
appelle : vous y faites de saintes instructions, vou9 y
entendez des lectures pieuses, on y chante dés psau-
mes et des cantiques, on y garde le silence; tout cela
éloigne-t-il bien de Dieu ? Quand saint Paul a dit :
« Priez sans cesse, » il n'a pas prétendu qu'oç" soit
tout le jour à l'église, parce qu'il parloit à des chré-
tiens de tQutes sortes de professions dans lesquelles il
vouloit qu'ils demeurassent ; il explique aussi de
quelle manière on le doit entendre en disant : «Soit
que vous buviez, soit que vous mangiez, ou fassiez
autre chose, faites tout au nom du Seigneur.
260 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
a C'est une wreur, dit-elle, de croire que la vie
intérieure ne consiste qu'à prier : elle consiste de
plus à remplir les devoirs de son état et à travailler
dans la vue de plaife à Dieu. Croyez-vous que dans
le monde nous ne connoissions point la vie inté-
rieure, et que, parce Çué nous ne sommes point re-
ligieuses, nous ne puisons y parvenir ? Ces bonnes
dames, dit-etté agréablement, s'imaginent apparem-
ment qu'il y à un paradis particulier pour elles, et
que iious n'y aùfôtis point de part? Vous vous trom-
pez, nous sommes souvent plus droites que vous
dans notre piété. M. le duc deBeauvilliers', dont je
vous ai parlé bien des fois, entend tous les jours une
petite messe de grand matin *, quand il y communie,
il fait une courte action de grâces; il va en-
suite au conseil, où il demeure jusqu'à une heure
après midi, et il ne pense point à le quitter pour aller
prier, parce qu'il est persuadé qu'il plaît à Dieu en
écoutant parler des affaires de l'Etat-, je le crois aussi
intérieur que vous autres. )>
Puis regardant en souriant M"' du Pérou qui étoit
supérieure, elle lui dit : « Si vous leur donniez la li-
berté de faire ce qu'elles voudroient, on les verroit
toutes aller chercher des petits coins pour prier , et
je cràindrois bien qu'il n'y en allât guère aux classes,
excepté quelques-unes, que je sais qui les aiment
beaucoup et qui sont toujours prêtes d'y voler dans
' <i L'un des plus sages hommes de ma cour et de mon
royaume, » disait Louis XIV en 1670. Il fut gouverneur du duc de
Bourgogne, ministre d'État et chef du conseil des finances. (Voir
les Mémoh'cs de Sai fit -Simon, t. XXÏ, p. 67,)
AVEC IZS DAMES DE SAIlfT-LOUlS (1708). 261*
tous les moments qu'elles le peuvent. — Il est vrai, ré-
pondit M"* du Pérou^ qu*il y en a qui en trouvent tou-
jours les moyens, car, ayant un jour demandé à une
de nos sœurs comment elle faisoit pour donner des
temps extraordinaires aux classes, elle me répondit :
ce C'est que je veux accomplir mon quatrième vœu. »
j^vM de Fontaines, qui étoit assistante, dit que de-
puis deux jours elle avoit passé quelques heures à une
classe à la place des maîtresses que la mère supé-
rieure avoit assemblées*, que le temps s'étoit passé à
chanter et à garder le silence, parce qu'elle n' avoit
osé s'avancer de leur faire l'instruction, n'étant que
suppléante -, que trois heures lui avoient paru fort
courtes, tant elle y avoit trouvé du plaisir, et qu'elle
y avoit bien pensé à Dieu. M"' de Maintenon lui
répondit en riant : « C'est que vous n'êtes pas dé-
vote *, celles qui le sont ne s'y seroient peut-être pas
si bien trouvées. » Sur cela M"* de Boissauveur la
fit ressouvenir qu'il y avoit longtemps que, parlante
la communauté sur le même sujet, elle avoit dit
iju'il ne falloit pas recevoir des novices plus dé-
votes que M"*® de Fontaines. « Je le dis encore, dit
M"* de Maintenon, ce seroit bien assez-, » ajoutant :
« Vous ne devez recevoir aucune fille à la profession
qui n'ait une inclination particulière pour les classes,
et qui ne s'y porte avec une grande ardeur. Une no-
vice qui n'aimeroit pas tout ce qu'on y fait, ou qui
s'y donneroit avec peine, marqueroit assez qu'elle
n'a pas de vocation pour cet état \ comme une fille
pleine de répugnance pour les malades n'en auroit
pas pour les Hospitalières. »
363 BNTRETISNS SUR fc'e^lJCATIQNt
o^CQ & SQ8 ^ides qui Qtoient du noviciat, dit qu'un
jour qu'on leur s^voit (Jqpm permis^ioft de priw Ww,
dims les teinps qu'elles pourroient avoir de libre,
elles lui avoient demandé si elle trouvoit bon qu'elles
profitassent de cette permission, <( Je suis sûre^ re-
prit M""'' de Maintenon, qu elles auroient bien voulu
que vous leur eussiez laissé toute liberté, » Et sur oe
qu'elle assura qu'elles étoient demeurées de fort
bonne grâce à travailler avec elle, sans marquer
trop d'empressement ni aucune peine, k Yoilà, dit
M°' de Maintenon, comme il faut être dans toutes
les charges, puisqu'on trouve Dieu partout et que
nous ne devons chercher que lui, »
^me ^^ péf ou ajouta : « Ce qui détourne un peu
des classes, c'est ce jour de retraite que la constitu*-
tion permet^ vous avei bien voulu qu'on le pût
prendre un jour ouvrier, et sur cela il paroît qu'on
a plus de peine à la faire les dimanches et les fêtes,
parce que, dit-on, ils sont déjà consacrés à la prière :
je crois pourtant que ce n'est pas tout à fait votre
intention, — N'est-il -pas aussi marqué, reprit M""* de
Maintenon, que la supérieure est en droit de refuser
ce jour de retraite, dès qu'elle le jugera à propos?
Mais on la presse peut-être, et elle ne peut pas tou-
jours refuser. Il faut pourtant considérer qu'en pre-
nant des jours ouvriers pour faire ces retraites, on
retire une maîtresse de la classe *, et si vous en faites
une par mois, c'est l'ôter quatre fois la semaine, car
vous êtes quatre a chacune. Cela, joint à toutes les
autres, qui vous en retireront nécessairement, seroit
AVEC LË!^ DAMË^ DÉ SAiNt-LOVId (1708). 263
bien préjudiciable A vos demoiselles à qtd vous êtes
toujours nécessaires. Pour moi, j'aimeroîs mieux
roir à ma classe cinq maltresses que quatre, et je
fterôis ravie qu'outre cela il me vint encore dés de-
moiselles noires et des rubans couleur de feu'. »
ENTRETIEN LXII».
AfIC bKS DililS Dl ■AIST^LOV IS.
{^uHl ftiiit éTÎtei- le trop grand eAipresséikië&t de fairfe pUibir aûs
«{«moiseUesi))
17D9.
Un jour de récréation que Madame demeura avec
nous depuis deux heures jusqu'à quatre et demie,
elle dît plusieurs choses fort utiles en répondant à
différentes questions.
« Quand vous apportez ici quelques écrits curieux
et agréables ^ lui dit-on , peut-on les faire voir
aux demoiselles? — Ôui^ répondit Madame, si la
maîtresse générale juge que cela leur soit propre,
et il seroit bon même qu'elle prît l'ordre de la supé-
rieure, si la chose le lïiérite. Je voudrois que la maî-
tresse générale fût entièrement libre, soit de refuser,
soit de différer oe les donner d'abord à une classe ou à
Tautre, et qUe Cjelle des bleues^ par exemple, croie
qu^on lui fait tort si l'on commence par les jaunes^
^ « Grandes demoiselles qui aident aux maîtresses dans les
classes. >
> Lettres édifiatUeê, t» V, p. 676.
â64 ENTRETIENS SUR L*ÉDUCATION.
ni que la maîtresse des jaunes dise : u Cela a été aux
bleuesy donc c'est à notre tour à Tavoir; » car la
maîtresse générale peut le donner aux vertes aupa-
ravant, et il n'est point nécessaire de le montrer à
toutes. Les maîtresses, ajouta-t-elle , sont aussi
vives sur cela que les demoiselles*, elles ont une pas-
sion de leur faire plaisir, et je n en sache aucune qui
en soit exempte. Les égards et les attentions les
gâtent ] elles croient que tout leur est dû -, elles ont
des prétentions : les bleues s'offenseroient si on corn-
mençoit par les jaunes à faire voir une pièce nou-
velle, et moi je voudrois que la maltresse générale
fût libre de commencer par les rouges, et, bien loin
de vous empresser pour avoir promptement une
nouvelle conversation \ une nouvelle tragédie, je
voudrois que vous profitassiez de cette occasion de
modérer la vivacité de vosfiUes. Si je vous en disois
les moyens, dit-elle agréablement, vous les écri-
riez pour les mieux retenir, et quand l'occasion s'en
présente, vous n'en profitez pas. Si j'apporte ici
quelque chose, c'est à qui l'aura la première pour
contenter l'inclination de ses filles^ et puis, contre
l'intention des supérieurs, qui voudroient bannir
les écritures de la maison, l'on se dépêche de faire
copier cette conversation y afin qu^ ïes demoiselles
la sachent plus tôt 5 on prend le temps des exer-
cices, du travail, pour la leur montrer, parce qu'on
veut qu'elle soit aussitôt sue que donnée, et vous me
venez ensuite demander de quoi occuper vos filles
^ Voir les Lettres sur Véducatlon,p. 146.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1708). 265
à la récréation, parce qu'au lieu de leur faire ap-
prendre une tragédie à loisir pendant ces heures-là,
vous les distribuez au commencement de janvier
pour qu'elles soient jouées avant le carême 5 et pen-
dant cet intervalle, il faut faire une espèce de cessa-
tion de travail et d'exercices, et livrer ce temps à
leur plaisir. En vérité, cela est-il raisonnable? Je
voudrois qu'on les leur donnât un an avant que de
jouer, afin qu'elles ne missent point d'autre temps
que celui de leur récréation à les répéter. Je ne dés-
approuverois pas que, durant le carnaval, on prit
des heures extraordinaires pour jouer •, il faut bien
leur donner quelques relâchements, mais vous avez
peur de faire mal à vos enfants. Si vous leur faites
apprendre une conversalion ou des vers dans les
heures de récréation : « Cela est bien sérieux, dites-
vous, pour des petites \ il n'y a que les grandes et
raisonnables qui puissent goûter ce plaisir. » Quel
inconvénient y a-t-il, ajouta-t-elle , qu'elles s'en-
nuient? Ne faut-il pas les y accoutumer ? Cela leur
arrivera souvent ailleurs. Pour moi, si je remar-
quois quelques filles qui témoignassent de l'ennui
du jeu d'une pièce, d'un livre, je ne ferois pas sem-
blant de m'en apercevoir \ et, bien loin d'éviter ce
qui les peut contraindre ou lasser, je leur ferois
faire si souvent et si longtemps, que je les habitue-
rois à s'accommoder de tout. Je n'iroispas pressentir
leur goût pour le satisfaire, ni creuser pour savoir
si elles s'ennuient ou non *, c'est un abîme où plus on
creuse, plus on trouve de misère : le plus sûr est de le
combler sans le sonder. Je sais bien qu'il est bon que
23
286 ÈNfltÉTfENlS StJR L'fet)tICATiÔN.
les maîtresses fassent attention à diversifier leufs lec-
tures et leur$ divertissements : la jeuiiesâe a besoin
de cette condescendance ; mais je ne voudrôis pas
que ce fût parce que les demoiselles ont marqué du
dégoût, ni qu'elles s'aperçussent que j'ai cette atten-
tion à nales point rebuter.
c( — . Vous chercheriez donc, dit uûe de nos soeurs,
Un livre de lecture commune, quoique vous vissiez
qu elles en sont lasses? — Oui, répondit Madame.
Quoi ! parce qu'elles ne pourroient souffrir d*enten-
dre une explication d' évangile, vous la retrancheriei!
n faut aller votre chemin, et ne faire ni plus ni moins,
pour ce qu*elles peuvent dire ou montrer. Quand
j'ai dit dans mes écrits quHl nefalloîtpas trop parler
de Dieu, et qu'il y auroit moins d^incônvénièttt à
ne point contenter entièrement l'ardeur des pieuses
que fatiguer les autres, j'ai prétendu parler des dis-
cours de morale qu'on voudroit tenir au temps des-
tiné à l'instruction, de peur de rebuter celles qui
s'y ennuient, quoiqu'en général il faille les diver-
sifier pour réveiller leur attention et ne pas toujours
parler de piété.
«—Ne pourrions-nous pas, dit une de nos sœurs,
rendre leurs lectures moins sérieuses dans les temps
de récréation , c'est-à-dire depuis les Roîs jus-
qu'au carême, afin qu* elles écoutassent ensuite les
autres plus volontiers? — Fort bien, dit Madame;
vous êtes maîtresses de diversifier ainsi les temps t
Vous avê* des livres d'histoire agréables qui, en
les réjouissant, Vous fôurniroient une ample ma-
tière de les instruire-, car il ne fkut pas regarder
AVEC hm^ dans;» dis SAINT-M>yi3 (1708). 3$7
cet exeroioç comme uue simple lecture qui leur fa^se
passer le temps, et que vous vous contentiez de
leur demander ce qu'elles ont retenu , mais il
faut qu'elles le comprennent, que vous en fassiez
l'application à elles-mêmes pour le règlement de
leur conduite, en leur apprenant à réduire en pra*
tique ce qu'elles entendent lire. Mais je ne permet-
trois pas, ajouta-t-elle,.aux maîtresses des petites
classes d'être un mois sans parler à leurs filles du ca-
téchisme ; elles Toublieroient bien vite, et vous devez
avoir une grande attention à en venir dans vos ca-
téchismes à la pratique. Vous y pouvez faire entrer
tout ce qui regarde leurs mœurs aussi bien quç
leur instruction , et pour cela il faut songer à se
faire entendra et à se proportionner à la portée de
l^ur esprit. Je vous entendois faire' hier, dit-elle i
cette maltresse; vous y disiez de bonnes choses;,
mais vous y parliez trop éloquemment -, je suis ^ùre
qu'elles n'entendoient pas la plupart des mots que
vous disiez, qui convenoient cependant fort bien au
sujet que vous traitiez. Je ne dis pas qu'il n'échappe
quelquefois de ces expressions éloquentes, car vous
parlez toutes bien ; mais quand il en est échappé
quelques-unes, il faut les expliquer»
« — Pourrions-nous, dit M""* de Veilbant, au temps
de l'instruction, lire quelquefois aux demoiselles cer-
tains chapitres du Nouveau Testament qui convien-
nent à tout le monde, en leur faisant l'explication et
l'application? — Assurément j répondit Madame 5 il
est bon de leur montrer que la morale la plus sévère
souvent n'approche pas de la force de certains pas-
268 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION.
sages de TËvangile, qui est cependant d'obligation à
tous les chrétiens. C'est ce que je fais remarquer
au Roi quand il lit dans ma chambre le Nouveau Tes-
tament-, je lui dis, sur ceux où Notre-Seigneur parle
si fortement de la nécessité de renoncer à soi-même,
de porter sa croix, de ne point aimer le monde :
« Voyez, sire, combien l'on a tort quand on se plaint
(c que les prédicateurs demandent des choses trop
« difficiles*, tout ce qu'ils disent approche-t-il de ce
« que Jésus-Christ dit lui-même? »
Une autre demanda si une première maîtresse ne
feroit pas bien, quand elle parle aux demoiselles en
particulier, de tirer dans le Nouveau Testament ou
dans l'Imitation quelques versets et leur en faire
l'application. « Non, ma sœur, répondit-elle-, ces en-
tretiens particuliers ne sont pas pour dire simplement
de bonnes choses à ces filles, telles qu'on les trouve-
roit à l'ouverture d'un livre, mais pour en venir au
détail de leur conduite, et leur dire : Vous faites
bien telle chose , continuez ^ mais ayez soin de lé
faire avec un bon motif, car, sans cela, il vous
seroit inutile 5 je m'aperçois que vous prenez un
mauvais esprit, songez à vous en défaire -, vous mar-
quez une mauvaise humeur, qui seroit fort incom-
mode aux autres , travaillez à la vaincre. Ainsi du
reste. »
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUÏS (1708). 269
ENTRETIEN LXIIP.
AVBC LIS VAMBt DB 8 A ITf T -L OU !■•
( De la manière de faire le catéchisme aux demoiaellea, et qu'il faut
cultiver la mémoire sans en faire trop de cas. )
1708.
On demanda àMadame si la manière de faire le caté-
chisme n'étoit pas de ces choses qu'on doit laisser à la
liberté des maîtresses, ou s'il falloit observer l'uni-
formité dans les classes, puisqu'on doit se propor-
tionner à la capacité des demoiselles: a Vous pouvez
bien, dit Madame, en vous proportionnant à la portée
de vos demoiselles, être cependant uniformes dans la
méthode d'enseigner le catéchisme. Les classes
sont partagées de façon que vous le pouvez aisé-
ment, puisque les demoiselles y sont à peu près de
même âge-, car je conviens que la manière d'instruire
les rouges est différente de celle qui convient aux
bleues. — Dans la classe rouge, dit une autre, n'y
a-t-il pas de la différence à faire selon les temps?
lors, par exemple, qu'il y a des nouvelles venues,
ne doit-on pas s'en tenir à la lettre? — Comme cette
classe, dit Madame, sera toujours composée, par-
tie d'ignorantes nouvelles venues, partie de plus
avancées, vous ne pouvez mieux faire que d'en
venir toujours aux premiers principes pour
qu'elles sachent bien les éléments de la doctrine
chrétienne, entremêlant cependant la lettre du ca-
Recueil des Repenses, p. 686.
%7Ù «:^T|lHTI«N» ^ï^ L*É»yÇATlQN»
téchisme de quelques explications pour vos plus
avancées qui s*ennuieroient d'entendre toujours la
même chose. Mais vous nç pouvez manquer sur cela
de vous tenir à la manière dont MM. de la Mission '
vous apj)rennent à le faire, qui est de poser d'abord
pour fondement ce que dit le catéchisme, et puis
d'ajouter des questions qui leur fassent comprendre
par jugement ce qu'elles savent par mémoire^ et |ie
pas embrasser trop de matières à la fois. — E\\ea
font, ajouta-t-on, une multitude de questions qui
n'ont souvent aucun rapport au sujet de Tinstruc-
tion et du catéchisme ; ne faut-il pas leur répondre,
afin qu'elles soient instruites sur tout? -^ Pourquoi
leur souffrez-vous cela ? dit Madame j n'est-ce pas
ce que j'attaque depuis si longtemps, et ce qui les
rend raisonneuses, peu simples? C'est ce qui rçnd
aussi les classes tuantes. Je l'ai éprouvé dans les
temps que j'y allois plus souvent : elles m'accabloient
par cette multitude de questions ; j'avois beau ré-
soudre leurs difficultés ou répondre que j'ignoroîs
ce qu'elles me demandoient-, elles revenoient tou-
jours sur les mêmes questions, ravies de discourir et
d'embarrasser. C'est un des plus mauvais caractères
qu'elles puissent avoir : il faut l'attaquer et le cor-
riger dès les rouges, en leur ôlant la liberté de faire
des questions inutiles et curieuses qui ne servent
point à former leur raison et leurs mœurs. Tout ce
qu'on doit leur permettre, c'est 4' exposer simple-
^ Les prêtres de Saint-Lazare altachés à la maison de Saint-
Cyr.
AVEC L|;S PAIIP8 DE SAINT*L01JIS (1708). 371
ment ce qu'elle n'entendent pas et d'en demander
riQtelligence, Vous devez môme être attentives à les
prévenir sur cela en leur expliquant tous les mots de
la lecture ou du catécbi^me dont vous croyez qu'elles
ne savent pas la signification : mais gardez^vous d'en
faire des discoureuses qui questionnent pour le plai-
sir de parler, et qui veulent se divertir en sortant de
l'attention aux instructions pour se jeter dans une
multiplicité de questions frivoles sur tout ce qui
leur passe par Vesprit. »
On demanda encore à Madame si elle approu-
voit qu'on fit faire les demandes du catéchisme par
une demoiselle, ce Pourquoi non ? dit Madame \ plus
vous pourrez ainsi les exercer, et mieux vous les for-
merez. Cette manière n'est pas nouvelle : je l'ai vu
pratiquer parfaitement aux vertes j cela leur donne
de Témulation et leur apprend à parler haut, surtout
quand celle qui fait les questions est à une table
différente de celle qui répond. Il ne faut pas aussi
vous lier de telle manière que vous n'osiez les faire
vous-même \ mais si vous vouliez faire faire vos ques-
tions au chœur par une demoiselle, ce seroit une
innovation, parce que vous êtes dans une pratique
contraire, et il y auroit du danger de commettre vos
filles à faire des fautes qui pourroient être une oc-
casion à quelque irrévérence devant le saint-sacre-
ment.
« —«N'est-il pas nécessaire, dit une autre, que les
demoiselles sachent le catéchisme par cœur ? — Il
est bon, dit Madame, qu'elles exercent leur mé-
moire, et il n'y a rien qu'il convienne mieux de leur
272 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGATIOIf.
faire apprendre que le catéchisme ^ mais, du reste,
je fais peu de fond sur ce qu'elles apprennent ainsi :
j'aimerois mieux qu'elles ne retinssent que six
lignes et qu'elles les comprissent que d'apprendre
un volume entier sans savoir ce qu'elles disent.
« — Ne trouvez-vous pas de la diflférence, dit une
autre, entre la facilité d'apprendre par cœur quel-
que chose d'un livre ou de retenir un sermon d'un
bout à l'autre ? Il me semble que pour le premier on
n'a besoin que de la mémoire et que pour le second
il faut avoir été attentive et l'avoir un peu compris.
— Je ne sais, dit Madame, s'il faut plus de jugement
pour retenir un sermon qu'on a entendu que pour
apprendre par cœur dans un livre -, mais je ne ferois
pas grand cas de l'un ni de l'autre : la mémoire n'est
pas un talent bien rare, elle ne fait rien au mérite,
et j'aimerois mieux une fille qui auroit retenu les
meilleurs endroits du sermon et qui en sauroit faire
une juste application, qu'une qui le sauroit d'un
bout à l'autre par mémoire. »
Madame de Yandam, qui a beaucoup de mémoire,
déploroit ce talent, comme s'il eût été incompatible
avec le jugement. Madame lui dit : « Il ne faut pas
le mépriser, il a son utilité comme un autre : on
doit le conserver et même le cultiver quand Dieu l'a
donné Qt le mettre à profit, mais je ne voudrois pas
qu'on estimât une fille pour ce seul avantage : une
marque qu'il est peu solide, c'est qu'on l'attribué à
notre sexe au lieu qu'on réserve le jugement aux
hommes. — Est-il impossible, lui dit-on, d'avoir
l'un et l'autre de ces talents à la fois? — Nullement,
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1708). 273
dit Madame, il y a des personnes qui ont du juge-
ment sans avoir de mémoire, je ne les trouve pas
beaucoup à plaindre*, d'autres qui étant dépourvues
de jugement y suppléent par une grande mémoire,
et c'est peu de chose ; pour celles qui n'ont ni mé-
moire ni jugement, elles sont bien mal dans leurs
affaires. — Seriez-vous d'avis, dit une de nos sœurs,
que pour cultiver la mémoire des demoiselles, on
leur fît apprendre beaucoup de choses? — Non, dit
Madame, cela prendroit un temps qu'on emploieroit
bien plus utilement si on formoit leur raison. Il
n'est pas question de remplir leur esprit, mais
qu'elles comprennent ce qu'elles pratiquent. — La
plupart^ dit M""* de Berval, retiennent plutôt par
mémoire qu'elles ne comprennent ce qu'elles enten-
dent : une preuve de cela, c'est que ces ménïoires
prodigieuses, qui savent tant de choses par cœur, ne
peuvent rapporter ce qu'il y a de principal dans une
lecture qu'on leur fait, au lieu qu'on en voit d'autres
qui apprennent diflScilement et qui redisent d'une
manière fort juste les meilleurs endroits de l'instruc-
tion et des lectures qu'elles ont entendues. — C'est
une marque, dit Madame, que les premières ont
plus de mémoire que de jugement et les secondés
plus de jugement que de mémoire, et en cela elles
leur sont préférables. »
974 fNTui^Ti^^ wn l'iwchixo^n
ENTRETIEN LXIV».
(Sur U ri4icv)e dw pièofs compo^éet fv 1m religiena^t, s'iB tepir k «dlM
que Madame noua t donaéea ; tre aobre sur les leetares. ]
t70g.
Madame, ayant entendu dire que quelques petites
demoiselles de la classe rouge avoiept osé gâter la
tragédie de Jormihffs^ mettant au lieu des person-
nages de Samuel et de Saûl des fiqm^ d'animaux et
faisant de tout cela un assemblage bizarre, elle
marqua un très^grand mécontentement à la com*-
munauté de ce qu'au lieu de les reprendre, on s'é*
toit anmsé a les écouter, « Est-il rien de ci ridicule?
dit*elle *) ce n'est pas assez dire, il faut le nommer
profanation. Quoi! tourner ainsi sottement des pa-
roles de rÉcriture sainte dont cette pi^oe est com-
posée ! Si vous le regardez du côté de la piété, c'est
ce qu'on appelle profaner une cbose sainte ^ si vous
consultez le bon sens, vous m'avouerea; que c'est
une impertinence de gâter une bonne cbose. Quand
cette pièce seroit profane, un esprit raisonnable ne
pourroit prendre plaisir à ce ridicule : c'est ce qu'on
appelle une farce. Je ne connoUrois que Polichinelle
capable de cette sotte plaisanterie : on lui parle
d'hymenée; il répond ; cheminée i tout le menu
peuple éclate de rire -, mais les honnêtes ^ gens haus-
sent les épaules. Est-il possible qu'à Saint-Cyr on
souffre quelque chose de pis, et qu'au lieu de faire
' Lettres édifiantes , t. VI, p. 733. — Recueil des Réponses,
p. 593.
* Les gens bien élevés.
AVEC Au DAMttA bB ftAITCNLÔt}» (1708). Vf^
lAira à Ift première parole de gotâ enfants a qui de
pareilles âottises passent par Tesprit, on les donne en
spectacle ? Vous ne deveis pas donner à vos demoi^
selles une éducation trop élevée ni curieuse comme
nous avions fait d'abord -, mais' aussi il ne faut pas
que vous leur en donniez une rampante et peu rai^
sonnable, ni tolérer, par une simplicité qu'on doit
plutôt appeler petitesse, des choses pitoyables, tel
qu'est , par exemple , de faire jouer un noel où la
sainte Vierge et saint Joseph sont introduits sur le
théâtre allant de porte en porte mendier un loge-
ment.
i( Cela vient , ajouta Madame, de ce qu'on fait les
choses sans demander conseil : devroit-^oti jamais
tolérer dans la maison aucun de ces tioéls ridicules
qui mêlent des circonstances sottes et risibles aui
plus saints de nos mystères ? Quelle utilité trouvez-
vous à les îhite chanter à vos demoiselles? Si c'est
pour les divertir, fout41 qu'elles se récréent au^ dé^
pend de ce qu'il y a de plus auguste dans notre
religion? Si c'est pour exciter leur piété, l'eici-^
tereï-voud par des choses aussi peu sérieuses? On
soufiRre cela parmi le peuple qui est plus simple : on
les a d'abord composés pour les instruire du mystère
d'une manière aisée à retenir, et puis il s'y est mêlé
des choses tout à fait sottes à quoi Ton ne prend pas
garde, et qui ne sont pas si dangereuses à tous ces
gens4à qu'à vos filles, qui en prendroient plutôt ocv
casion de s'en réjouir qu'elles ne s'en édifieroient
et qui pourroient même en abuser. Ne ravon»-nous
pas vu au commencement ^ quand on fit représenter
276 ENTRETIENS SUR L ÉDUGATIOD^^
répoux et répouse du Cantique des cantiques^ quoi?
que ce fussent de beaux vers ? De plus^ votre foa-r
dation vous obligeant d'élever, la noblesse du
royaume, il faut inspirer à vos demoiselles une
piété solide et raisonnable qui puisse se soutenir dans
les différents états où il plaira à Dieu de les appeler.
Remplirez-vous les intentions de vos fondateurs,
quand vous ferez de toutes les séculières que vous
avez ici des filles pleines de petitesses, de travei-s,
d'idées basses et grossières de notre religion ? Com-
bien seront-elles déconcertées quand elles se trou-
veront tournées en ridicule par les personnes de bon
sens sur des choses qu elles auront reçues de vous
comme merveilleuses? Comment conserveront-elles
les instructions solides que vous leur aurez don-r
nées, si elles se sont confondues avec toutes ces
puérilités? C'est ce qui me rend si vive à attaquer
ces travers par la crainte qu'ils ne deviennent des
défauts généraux et perpétuels dans la communauté,
parce qu'en bonne philosophie on ne sauroit donner
auxautres ce qu'on n'a pas. Comment donc donnerez-?
vous à vos demoiselles cette droiture et cette solidité
dont je vous parle si souvent, si vous ne les avez pas
vous-mêmes ?
« — Il faut espérer, lui dîmes-nous, Madame, que
vous nous les communiquerez, et. qu'étant notre
mère et notre institutrice, vous nous laisserez votre
bon esprit : c'est de quoi nous avons bonne envie.
— Oh! pour ce bon esprit, je ne présume pas de
l'avoir, répondit-elle *, mais si Dieu m'a donné quel-*
que droiture, il ne tiendra pas à moi que je ne
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (|708). 277
vous la communique; vous savez avec quelle ardeur
je VOUS' souhaite un bon esprit et avec quelle fran-
chise je vous parle. Je connois votre bonne volonté 5
vous êtes ravies d'être éclairées, d'être reprises,
d'être redressées-, mais ce n'est pas assez, il faut en-
trer dans la pratique. Vous me parlez de vous laisser
mon esprit 5 vous auriez un goût bien dififérent du
mien, si vous preniez plaisir à ces cantiques et à ces
fades représentations qui inspirent si peu de respect
pour nos mystères. Je n'ai jamais pu souffrir qu'on
se fît un jeu des choses saintes; j'ai toujours cru
qu'on devoit parler de Dieu comme de Dieu, c'est-
à-dire sérieusement et respectueusement; je voudrois
que l'on cessât d'en parler plutôt que de le faire
d'une manière qui ne serq^t pas convenable. C'est -
ce qui m'afflige à l'occasion des religieuses : comme
elles sont pleines de Dieu, elles le veulent toujours
mêler dans leurs conversations, et parce qu'elles ont
cependant besoin de se délasser et de relâcher l'arc,
elles rient et plaisantent sur des choses de piété
comme sur des indifférentes. Cela ne convient point
en général aux religieuses, combien plus devez-vous
l'éviter, vous qui élevez de jeunes séculières à qui il
faut inspirer un grand respect pour tout ce qui
regarde la religion !
« — Pourroit-on, dit une de nos sœurs, employer
dans un jeu quelques circonstances d'une histoire de
l'Ancien Testament, par exemple, pour représenter
un proverbe ou figurer l'histoire même sans dis-
cours, comme qui représenteroit le sacrifice d'Isaac?
— Non, dit Madame, cela n'en seroit pas meilleur
24
278 ENTRETIENS SUR L'ÊDCCATION.
pour être fait eti silence. Vos filles doivent avoir
tant de vénération pour les choses saintes, qu'elles
n*ôsent les faire entrer dans leurs divertissements.
Il n'en faut parler que d'une manière qui élève
l'esprit à bien, avec autant de solidité que vous en
pouvez remarquer dans ces excellentes pièces que
je vous ai données. Vous voyez même que je n'ai
pas voulu qu'elles Vous missent dans leurs jeux,
qu'elles fissent des prises d'habits, des professions,
parce que cela ne m'a pas paru assez respectueux.
Comment tolérei'ois-je qu'elles y employassent l'his-
toire sainte ? On doit leur apprendre à traiter tou-
jours sérieusement les choses sérieuses, et vous
devez absolument retrancher des jeux de vos de-
moiselles tout ce qui contrefait les cérémonies
de l'église ou certaines actions respectables des
Couvents , par exemple , l'élection d'une supé-
rieure, l'exhortation que lui fait l'évêque en pareil
cas, etc.
« — On raconte cependant dans la vie des saints,
dit une de nos sœurs, comme une chose de bon au-
gure, que dans leurs jeux ils imitassetit les cérémo-
nies de l'Église, qu'ils fissent des sermons, des
prédications, qu'ils chantassent la messe. — Nous
ne savons pas, dit Madame, comment les saints
faisoient ces sortes de représentations-, elles pou-
voient être accompagnées d'une simplicité qui les
rendoit louables; le monde étoit plus simple au-
trefois, et l'on a été obligé de défendre bien des
choses dont l'institution étoit pieuse et utile. Par
exemple, l'hôtel de Bourgogne, à Paris, avoit été
AVEC W;$ PAME^ DE SAINT-WVXS (t^OS). J79
établi pour représeuter 1^ Passion de Jésus-Christ^
l'on y mettoît un homme en croix., Von portoit à s*
bouche une éponge pleine de vinaigre, et Ton imi-
toit ainsi toutes les autres circonstances de la Passion
de Notre-Seigneur ; le peuple y assistoit avec tant de
piété qu'il fondoit en larmes, ta simplicité ayant di-
minué, il s'y est mêlé de si grands abus que l'on ^
été obligé de défendre cette représentation, et cet
hôtel de Bourgogne \ qui avoit été destiné pour une
fin si édifiante, sert à présent de théâtre pour reprér
senter les plus mauvaises pièces. Yoilà comme l'on
peut abuser des plus merveilleuses choses et ce qui
oblige d'en blâmer et d'en retrancher comme dange-
reuses d'autres qui en elles-mêmes et dans leur ori-
gine étoient très-bonnes. C'est pourquoi l'exemple
des saints, qui dans leur jeunesse contrefaisoient les
cérémonies de l'Église, ne doit pas être une raison
pour vous de le tolérer à vos demoiselles, quoique
Je ne les condamne point en général,
« — Désapprouveriez-vous, lui dit M"' de Bouju,
que comme elles jouent quelquefois à la madame,
faisant des visites et en recevant, elles jouassent aux
religieuses? — Non, répondit Madame, ce jeu n'a
rien de mauvais en lui-même \ il est assez indifierent
1 L'hôtel de Bourgogne était situé à Paris, rue Mauconseil, là
où se trouve aujourd'hui la halle aux cuirs. Les confrères de la
Passion s'y établirent, en effet, sous le règne de François W,
pour y jou^r les pièces saintes qu/on appelait mystères. Plus tard,
on y joua des bouffonneries, des pastorales, des comédies, et
enfin, jusqu'en 1680, les chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine.
En 1680, \9i farce italienne s'y établit, et c'est de oes pièces, en
effet, très-mauvaises, que Mme de Muintenop veut parler.
280 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
qu'elles se réjouissent à représenter une commu-
nauté, qu'elles établissent une maîtresse, des pen-
sionnaires, qu'elles aillent au parloir, pourvu qu'elles
n'y mêlent ni cérémonies de l'Église ni pratiques re-
ligieuses *, qu'elles pourroient tourner en ridicule
et pour lesquelles on doit leur inspirer un grand
respect.
« Il faut ainsi, ajouta-t-elle, retrancher de leurs
plaisirs les choses dont elles pourroient abuser :
l'industrie de l'éducation est de les rendre utiles ;
mais si Ton n'a pas assez d'esprit et d'adresse pour
y mêler de l'utile, il faut au moins en bannir tout
ce qui pourroit être dangereux. Mais vous n'éviterez
pas tous les inconvénients dont nous venons de
parler, tant que vous aurez cette avidité que je
vous reproche à leur chercher de nouveaux chants,
de nouveaux jeux, de nouveaux spectacles. Rien
n'est si dangereux que ce goût pour la nouveauté,
et il est naturel à l'homme, surtout à la jeunesse 5
mais bien loin de le nourrir et de le satisfaire,
vous devez plutôt l'amortir pour ainsi dire en ne
lui donnant point d'aliments. Toute votre sûreté
est de ne rien innover : il faut vous contenter des
pièces et des conversations que je vous ai données 5
il y en a assez pour diversifier. Croyez-vous que ceux
qui donnent des spectacles publics en changent si
souvent? Les tragédies qu'on joue aujourd'hui sont
les mêmes que celles qu'on jouoit il y a quatorze ans-,
le mieux qu'on puisse faire est d'entremêler quel-
ques nouvelles pièces à ces anciennes qui reviennent
> Pratiques de couvent.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1708). 281
toujours. Pourquoi vos demoiselles seront-elles plus
dégoûtées que tous les gens du monde ? Où est la
raison de leur chercher quelque chose de nouveau ?
Tout ce que vous pourrez leur permettre, c'est de
jouer des proverbes, pourvu qu'on supprime dans la
représentation ce qui sentiroit l'amour ou quelque
passion dangereuse, et que cela se compose sur-le-
champ sans écritures, car il n'en faut pas faire une
pièce. »
- On demanda à Madame si elle appelleroit faire
quelque chose de nouveau de joindre des morceaux
de différentes pièces-, qu'on mêlât^, par exemple, des
morceaux de la tragédie à^Esther^ avec des stances
de M. l'abbé Testu*, et que de tout cela ensemble
on en fit une représentation. « On peut, répondit
Madame, ne jouer qu'un acte à^Esther, si l'on n'a
pas le temps de la jouer entièrement -, mais où est
l'utilité d'y mêler des stances? Chantez-les seule-
ment, quand vous voudrez vous donner un opéra
spirituel. N'est-ce pas dommage de démembrer ces
excellentes pièces pour en faire un mélange et un
galimatias qui, dans le fond, ne vaudra rien, et que
les gens de bon goût ne pourront approuver, quoique
celles qui l'ont arrangé le croient merveilleux? Qui
vous a dit que ces pièces rapportées conviennent
les unes aux autres ? Tout cela ne prend-il pas votre
temps ? Encore une fois, il ne faut rien de nouveau,
vous avez de tout ce qu'on peut désirer : des tragé-
dies, delà musique, des conversations 5 jouissez-en,
* Les Stances chrétiennes de Tabbé Testu, mises en musique
par Oiïdot, étaient souvent chantées à Saint-G\r.
24.
1
283 ENTIiETIfINS $UR CëOUCATIQN.
et vous en réjouis^z, puisqu'on vous les n données-,
nwi» bomez-^vQus donc là, Cest à quoi je crains
que vous n'ayez bien de la peine, car vous avez un
grand penchant à leur chorcber de^ plaisir^ nou-
veaux*
^(c II y a une chose, ajouta Madame, que jq vou-
drois bien obtenir des maîtresses, c'est qu'on laissai
à chaque classe les livres qu'on y a mis, sans les
prêter aux autres. Les livres sont un article bien
important dans votre maison , vous ne sauriez obser-
ver trop exactement la règle de n'en laisser entrer
aucun qui n'ait été examiné et approuvé par vos
supérieurs : je ne dis pas seulement les livres de
conséquence , mais je dis généralement j vous ne
devriez pas laisser entrer un manuscrit, un imprimé,
sans cette précaution ^ vous ne sauriez croire com«
bien elle est essentielle. Où seroit la bonne foi, de ne
psts lire les meilleurs livres sans la permission de
son évêque^ et de laisser introduire tous ces petits
livres, couverts de papier bleu, qui pour l'ordiniare
ne contiennent que des sottises ? Est-ce qu'il n'y a
que les bons livres qui ont besoin de l'examen ? Mon
Dieu î que cçtte facilité à donner l'entrée i ces petits
livres sans approbation vousexposeroità de terri-
bles dangers? Si les jansénistes et les quiétjstes vous
connoissoient ce foihle, ils auroient bientôt trouvé
le secret de vous débiter toutes leurs erreurs par de
petits imprimés, des maximes, des sentences qui se
vendent presque pour rien , des cantiques nouveaux
et spirituels. C'est dans ces sortes de livres qu'on
trouve les choses les plus dangereuses, parce qu'ils
AVEC LISS DAIll&S DE SAINT-LOUIS (1708). 293
De 9ont pas sujets à Vexamen et à la censure. Vous
y trouverez des pauvretés pareilles à celles dont les
noels, la plupart, sont remplis, ou des erreurs se-
mées avec des choses qui paroissent les plus pré-
cieuses et contre lesquelles on n'est point en garde,
parce qu'on n'y soupçonne point de mal. Souvenez-
vous de ce cantique que nous fîmes chanter à M. de
Meau^S pwM"' de BeauUeu, quiVappeloit un pom-
peux gîdimatias ; n'est-il pas rempli d'erreurs des
quiétistes? Au nom de Dieu, bannissez tout cela de
votre maison ; ne laissez jamais entrer chez vous
aucuns livres ni manuscrits, sans approbation, sans
examen ou permission de vos supérieurs, ni par le
canal de ce qu'on appelle honnêtes gens, ni par celui
des dévots, ni même par celui des filles qui entrent
pour vous servir. On pourroit bien faire passer par
elles ce qu'on n'oseroit pas vous donner autrement, »
M"* de Blosset dit qu'il venoit quelquefois de ces
imprimés, par des enveloppes, des paquets qu'on
porte de Paris, que les demoiselles ramassent^ et
qu'elles avoient trouvé depuis peu une partie du
Mercure ^àlant^j dont elles avoient ramassé les
feuilles. (( Quoi ! dit Madame, vous souffrez que ces
1 Bossuçty évéque de Meaux. W vint souvent à Saint-Cyr, à
l'époque du quiétisme, dont les erreurs avaient été adoptées par
quelques Dames. H s^agit sans doute ici d*un des cantiques de
MiM Quyon, qu'on fit chanter doTapt lui par M"** de Beaulieu, l'uno
des belles voix à'Enthef.
* Recueil qui paraissait tous les mois, et contenait des nou-
velles politiques, des anecdotes, des contes, des pièces de vers, etc.
11 avait commencé en 1605, sous le nom de Mercure françoU,
et il finit en xin.
284 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGAT10N.
feuilles qui servent d'enveloppes tombent ainsi dans
les mains des demoiselles ! qu'elles les ramassent !
qu'elles les relient! qu'elles les lisent! Voilà ce que
j'appellerois matière de confession pour une maîtresse
si cela m'étoit arrivé! — Nous voilà instruites pour
jamais sur cet article, dirent-elles toutes. — Je le
désire, repartit Madame, et que vous transmettrez
à celles qui viendront après vous cette même fidé-
lité et cette même exactitude à ce qu'il n'entre rien
de suspect chez vous. »
A la fin dé cette conversation, M™' de La Rozière
demanda à Madame ce qqe devoit faire une maîtresse
qui auroit souffert ou fait faire aux demoiselles quel-
que chose de mal à propos, par exemple, de chanter
des noêls, dont il étoit question de faire une repré-
sentation, uni jeu peu convenable, si l'on pouvoit se
contenter de ne les plus faire faire aux demoiselles,
comptant qu'insensiblement elles l'oublieront. « Il
faudroit, dit Madame, leur défendre de continuer,
car, croyez-moi, s'il y en a d'assez simples pour croire
cela bon, vous en avez d'assez spirituelles pour voir
qu'il ne vaut rien et pour conclure que, puisque vous
né voulez plus qu'elles jouent et qu'elles chantent
comme auparavant, c'est une marque que vous vous
êtes ravisée et qu'on n'a pas approuvé ce qu'on avoit
fait. Le détour que vous prendriez pour trouver des
prétextes de l'abolir, sans leur en dire la raison, ne
serviroit qu'à leur faire voir que vous n'êtes pas de
bonne foi. — Ce ne seroit donc pas, ajouta-t-on,
une imprudence d'attirer leur mépris, que de leur
dire tout franchement : « Mes enfants, je vous avois
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1709). 285
fait apprendre ce jeu, cette chanson, où je ne croyois
point de mal; mais après y avoir bien pensé, je
trouve que cela ne vaut pas grand'chose par telle et
telle raison ; ainsi je vous conseille de l'oublier et de
vous remplir de choses plus solides ; je ne veux plus
du tout qu'on le fasse.» — Je goûterois fort, dit Ma«
dame, ce procédé droit et simple-, je suis persuadée
que, bien loin de vous faire mépriser de vos demoi-
selles, elles vous estimeroient davantage-, vous leur
donneriez par là Texemple de la bonne foi et de la
simplicité qu'elles doivent pratiquer en semblables
rencontres. Il n'y a rien de si grand que cette droi-
ture qui va jusqu'à n'être point honteuse de se ré-
tracter quand on a eu tort. — Ne pourroit-on pas
simplement leur dire : « Nous ne faisons plus telle
chose parce que les supérieurs l'ont désapprouvé?»
— Onlepourroit, dit Madame, maisj'aimerois mieux
leur dire les raisons que l'on a eues de changer
d'avis, parce que cela leur formera à elles-mêmes lé
jugement et la raison.
ENTRETIEN LXV».
i:«STRt'CTIOR AUX DBSIOISBLLKS DB LA CLA8SB BLBUl.
(Contre l'esprit de cachotterie et sur Pobéiuuoe. )
1709.
« Mes chères enfants, je viens vous parler de deux
choses importantes, et bien différentes Tune de
^ Lettres édifiantes, t. YI, p. 143.
386 ENTRETIENS SUR I^'ÉPUGATION.
r«,qtre, mais qui ne $e nuisent point, et doivent même
s'accorornoder ei^semble : la première est sur Vesprit
de oachotterie, que je vous prie de détruire absolu^
ment parmi vous. Soyez bien aises que vos maîtresses
voient tout ce que vous faites, parce que vous n'êtes
pas encore assez mûres et expérimentées pour juger
de ce qui est bien ou mal, et ceux qui veillent sur votre
conduite sont en état de vous le faire remarquer, ce
qui vous formera extï*êmement la raison. Dans le
monde on jugeroit très-mal d'une fille qui voudroit
se eacber de sa mère, ou d'une femme qui, voyant
entrer son mari, cacberoit un livre, un papier, ou
se cacberoit elle-même y il en concevroit de terribles
soupçons. Quand donc vous voyez arriver une de vos
maltresses, il ne faut pas vous cacher de ce que vous
dites ou de ce que vous faites, et, si elle vous le de-
mande, il faut lui dire simplement ce que c'est. Ce
qui retient quelquefois les jeunes personnes sur cela,
c'est, qu'elles croient qu'on va les blâmer et les re-
prendre. Ne craignez rien, vous ne serez reprises
que pour votre bien, et selon la qualité de la faute
que vous faites; si elle est considérable, on vous le
fera voir avec bonté, car on ne se servira jamais de
votre propre aveu pour vous punir 5 au contraire, on
vous saura gré de votre droiture 5 si c'est une en-
fance, on vous le fera remarquer, et si c'est une
chose indifférente, on vous dira qu'il n'y a point de
mal, et ainsi on vous apprendra à faire un discerne-
ment juste. Plus je vis, et plus l'expérience me fait
voir que l'esprit de cachotterie est ce qui perd la
plupart des jeunes personnes; et tout ce qu'il y a de
AVEC LES DEMOîSELLÉS DÉ LA CLASSE BLEUE (1709). 287
gens éclairés, que j'ai consultés, m'ont toujours dît
de tnéttie.
« Quand je reviendrai Vous voir, je prétends qu'on
me puisse dire qu'il n'y en a aucune d'entre vous
qui fasse des fautes considérables; pour les fautes
légères, il n'est pas étonnant que vous en fassiez
quelques-unes, et elles ne m'empêcheront pas de
vous venir voir, quand d'ailleurs vos maîtresses seront
contentes de vous, et je prendrai plaisir à écouter
toutes les demandes que vous voudrez me faire, et
à vous faire connoître ce qui est mal en soi, et les
raisons qui le rendent tel. J'emploierai de bon cœur,
et avec plaisir, tout ce que Dieu m'a donné de lu-
mières et de raison, à votre service ; mais promettez-
moi donc que vous prendrez pour toujours une
conduite franche, ouverte, sans aucun déguisement
ni détour, n'ayant rien de caché pour vos maîtresses
tarit que vous serez ici, et que vous conserverez ce
même bon esprit à l'égard des personnes dont vous
dépendrez, comme vos pères, vos mères, oncles ou
tantes, maris ou autres personnes, quand vous serez
dehors. )>
Elles le lui promirent toutes. Puis elle ajouta ï
« Croyez, mes enfants, que ce que je vous demande
est très-raisonnable, et pour votre seul bien 5 vous
le pouvez voir vous-mêmes, pour peu que vous
réfléchissiez sur ce que je viens de vous dire ; j^y
ajouterai encore, pour achever de vous convaincre,
que j'ai connu une femme de qualité et de grand
mérite qui avoit pris auprès d'elle une jeune demoi-
selle dans le dessein de lui faire sa fortune en Téta-
288 ENTRETIENS SUR L*ÉD(JCATION.
blissant après qu'elle y auroit demeuré quelque
temps ; mais qu'elle en fût dégoûtée, et la renvoya
sans avoir rien fait pour elle de ce qu'elle avoit pro-
jeté, uniquement parce qu'elle lui trouva un air
mystérieux; dès qu'elle entroit dans sa chambre elle
avoit toujours quelque chose à cacher, tantôt un
livre, tantôt un ouvrage, une autre fois un papier,
et je vous assure que toute femme sage et raison-
nable en auroit fait autant qu'elle, et que qui que ce
soit ne s'accommode d'une personne dans la con-
duite de laquelle on ne voit point clair.
<( I^ seconde chose que je vous demande est de
vous appliquer à l'obéissance, de la pratiquer de bon
cœur, d'en prendre une bonne habitude, et ne point
regarder cette vertu comme ne convenant qu'aux
jeunes personnes ou aux religieuses. Je puis vous
assurer, avec cette sincérité que vous me connoissez
et avec laquelle je vous parle toujours, qu'elle est de
tous les états et de tous les âges. Demandez à cette
demoiselle, ajouta-t-elle en montrant M^^" d'Âumale
qui avoit l'honneur d'être chez elle à la cour*, si elle
n'a pas besoin de beaucoup de soumission, et si elle
sait à quelle heure elle se lèvera et se couchera, et
ce qu'elle peut faire à chaque heure du jour. Il n'en
est pas, dans le monde, comme de vous, a qui tout
est réglé et marqué-, on ne sait pas souvent, d'une
heure à l'autre, ce que l'on fera, surtout quand on
est dans la dépendance : plût à Dieu que lés per-
sonnes qui y sont eussent fait auparavant un bon
^ Voir les Lettres sur t éducation, p. 353.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1709). 289
noviciat, où on leur eût bien appris à se soumettre,
et à rompre leur volonté, elles en seroient bien plus
heureuses et plus contentes, car celles qui y ont été
accoutumées dès leur jeunesse le font avec bien
plus de facilité que les autres.
« Ce qu'on appelle proprement une personne bien
née est une personne prête à faire tout ce que Ton
a raisonnablement raison d'exiger d'elle. Je ne puis
trop vous exhorter, mes chères enfants, à vous ac-
coutumer à rompre votre volonté; vous vous en trou-
verez bien en quelque état que vous soyez dans la
suite. Si votre fortune, par exemple, vous oblige à
être chez quelque personne ^e condition, il faut
obéir continuellement, être toujours prête à tout, et
dans une sujétion continuelle ; il faut ordinairement,
dans ces sortes de postes, rompre dix à douze fois les
projets qu'on pouvoit avoir faits. Si vous êtes mariées,
vous ne ferez point vos volontés avec un mari, mais
il faudra nécessairement faire la sienne. Si vous êtes
religieuses, le vœu d'obéissance que vous ferez vous
y obligera doublement. Ne vous imaginez donc point
que la dépendance soit une pratique d'enfant. Qu'on
me demande, à moi-même, si je reviendrai demain
à Saint-Cyr : je n'en sais rien -, à quelle heure je
dînerai : je ne le sais pas, parce que, si je suis à Saint-
Cyr, ce sera à onze heures, si je demeure chez moi,
c'est à midi ; à la cour je dîne à deux heures. Il en
est de même pour mon coucher, ce n'est quelquefois
qu'après minuit. On pourroit croire que c'est pour
son plaisir qu'on se couche si tard, ou parce qu'on
ne se soucie pas de le faire plus tôt ; point du tout, on
26
290 ENTRETIENS SUR L ÉDUCATION.
seroit quelquefois fort aise de se coucher de bonne
heure, mais on n'est pas libre de disposer de soi.
Vous qui êtes si bien instruites, à qui on tâche d'ap-
prendre si tôt à obéir, faites-le volontiers, soumettez-
vous sans peine à tout ce que Ton désire de vous ;
rien n'est meilleur, cest le partage de notre $exe^ et
j'espère que vous profiterez des leçons qu'on vous
donne là-dessus, et que vous excellerez dans l'art
merveilleux de savoir se vaincre soi-même, et de
plier à toutes mains, selon la volonté de ceux dont
vous dépendez; car ce n'est pas seulement pour le
temps que vous êtes à Saint-Cyr que je vous prêche
cette obéissance, c'est pour tout le temps de votre
vie. Je vous Tai dit cent fois, et je vous le redis
encore, il ne s'en trouve point où il ne faille se sou-
mettre, à quelqu'un; les princes et les magistrats
obéissent, quoique ce soit eux qui ont Tautorité en
main : ils se soumettent aux lois, aux remontrances
qu'on leur fait. Le pape même ft' obéit-il pas à son
confesseur, en ce qui regarde sa conscience? etc.
Vous ne trouverez personne sur la terre de raison-
nable qui ne se soumette. »
ENTRETIEN LXVP.
Avne LBB DAIIICS DB SAlNT-Lo'ciB*
(Quels jenx cooyiennent aux «leraoiselles, et ceux dont il ett convenable
de faire la dépense. ]
1709.
Pour traiter toutes sortes de matières, la première
< necueil des Réponses, p. 615. — Lettres édi/., t. VIT.
AVEC LES DAMES DP SAINT-LOUIS (1709). 391
maîtresse des rovges demanda un jour à Madsiine si
elle pourroit permettre aux plus jeunes de faire dôs
poupées aux récréations , que cela serviront à les
rendre adroites en les réjouissant. « J'aimerpis tou-
jours mieux tout autre chose que l'oisiveté^ dit Ma-
dame -, mais vous les rendrez bien plus adroites en
leur faisant faire des choses utiles qui les formeront
encore mieux, et je ne crois pas que vous leur deviez
laisser faire des poupées. Les filles commencent à
être capables d'apprendre à travailler de bonne
heure, et les moins habiles savent bien vite tirer
quelque utilité de leurs doigts, Vous n'en avez point
qui n'aient sept ans accomplis, et vous ne pouvez
trop tôt les occuper utilement pour elles, afin d'a-
vancer leur éducation le plus qu'il est possible. Les
enfants, d'ordinaire, prennent plaisir à tout ce que
l'on leur fait faire, et il n'y a que manière de s'y
prendre avec eux, en leur montrant avec douceur et
patience, prenant la peine de remettre ou de faire
remettre par quelqu'un de raisonnable leur ouvrage
en bon train quand on a été obligé de leur défaire,
car il ne faut rien négliger afin de parvenir à leur
donner à toutes le goût de l'ouvrage, qui s'acquiert
communément par l'habitude. Quant aux poupées,
outre la perte du temps, où trouveroient-ellesde quoi
les faire ? Vous les mettrez dans la tentation de cou-
per leurs dentelles, d'effiler leurs rubans, et de pren-
dre tout ce qu'elles pourront trouver pour les habiller^
car je ne crois pas que vous leur fournissiez de quoi
le faire, n'ayant rien dans la maison dont on ne fasse
usage, et que vous vendez vos guenilles pour faire du
292 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGAT10N.
papier. Je n'aimeroîs pas, encore une fois, à laisser
faire des poupées à de pauvres filles qui manqueroient
de tout si elles étoient chez leurs parents. — A quoi
donc les réjouir aux heures de récréation, reprit la
maîtresse, car elles ont besoin de quelques amuse-
ments, et on leur défend plusieurs jeux, ou parce
qu'ils sont d'un grand bruit, ou qu ils font de la pous-
sière? — Il faut bien qu'elles jouent, dit Madame, et
qu'elles se divertissent à tous les jeux d'usage parmi
les enfants-, mais l'on ne doit permettre à la classe
que des jeux paisibles, et réserver pour le jardin tous
les jeux de mouvements, ceux où il faut sauter, cou-
rir, etc., et ne jamais souffrir qu'elles se pressent, se
'poussent, se tiraillent, qu'elles se jettent par terre,
qu'elles jouent à des jeux de mains, qu'elles mar-
chent et sautent sur les bancs et sur les tables, et
encore moins sur des tabourets, qu'elles se fassent
porter, qu'elles se traînent dans une chaise, qu'elles
se coiffent de leur ouvrage, et d'autres jeux sem-
blables qui causent une grande ruine. »
Madame a eu la bonté de donner aux classes un
grand nombre de jeux d'échecs, de dames, etc., et
a fort recommandé de les y entretenir toujours aussi
régulièrement que les livres, parce qu'il est de grande
conséquence d'occuper la jeunesse innocemment et
utilement, et que ces sortes de jeux sont propres à
cela, (c Je crois, nous a-t-elle dit bien des fois agréa-
blement, cette dépense si nécessaire que j'ai presque
envie de la fonder, de crainte qu'à l'avenir vous ne
la voulussiez pas faire, la regardant inutile. » Lors-
que Madame va aux classes les dimanches, elle parait
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1710). 293
ravie de voir les demoiselles occupées d'une partie
de dames ou d'échecs, et plusieurs fois elle a mis de
l'argent pour celle qui gagneroit, afin de les aflfec-
tionner à ces petits jeux.
« Est-il vrai, Madame, lui dit-on encore, que vous
désapprouveriez qu'on oblige les demoiselles d'avoir
des gants dans leurs classes lorsqu'il fait froid ? —
Oui, dit-elle, je désapprouverois infiniment qu'elles
en eussent lorsqu'elles font quelque chose où il ne
convient pas d'en avoir-, par exemple : en portant
un bouillon à une malade, en pliant du linge, ou en
des occasions semblables où c'est une malpropreté
et une vraie négligence d'en avoir-, mais je voudrois
que l'on tâchât de les préserver des engelures, parce
que tant qu'elles durent elles les rendent inhabiles à
toutes sortes d'ouvrages. On pourroit, pendant les
grands froids, faire tiédir l'eau avec laquelle elles se
lavent les mains, et leurs sœurs converses en seroient
chargées : ceci pour les petites classes. »
ENTRETIEN LXVIP.
ATBC LES VÂUUê DB SAINT-LOUIS.
(Dtt soin qu'il faat prendre de former les demoiselles du ruban noir,
que Ton les doit traiter avec distinction. )
Juillet 1710.
Madame me^ dit un jour qu'il y avoit longtemps
' Recueil des Béponses, p. 626.
» Mme de Berval.
25.
294 ENTRETIENS SUR l'ÉDUCAHON.
qu'elle avoit envie de me parler sur les demoiselles
du ruban noir, qu'elle craignoit que les oflScières qui
en avoient dans leurs offices ne s'en regardassent pas
assez chargées, a Elles le sont cependant, dit-elle,
autant qu'une maîtresse l'est des demoiselles de sa
classe, au moins pour la conduite extérieure; ainsi,
elles doivent les former, les veiller, les reprendre,
et ne s'en pas reposer sur la maîtresse générale,
puisque c'est elle qui les voit le moins, et qu'elle ne
peut répondre de ce qu'elles font dans leurs char-
ges. C'est ce qui doit engager les officières à en
prendre un plus grand soin, à profiter de toutes les
occasions de leur montrer quelque chose, de les
rendre raisonnables, de leur apprendre à bien eni-
ployer leur temps, à être exactes à faire ce qu'on
leur dit, fidèles à se trouver aux lieux où elles doivent
être, enfin il faut leur servir de mères et les re-
prendre avec charité de leurs défauts et de leurs mau-
vaises manières. Par tous ces soins, les oflScières
peuvent avoir autant de part à l'éducation que les
maîtresses des classes, et comme elles n'en ont la
plupart qu'une dans leur office, elles ont encore plus
de moyens qu'elles de leur être utile.
« Quoique vous les deviez reprendre, continua
Madame, il est cependant bon de les ménager de-
vant les demoiselles sur qui elles ont souvent quel-
que autorité et qui les doivent regarder comme
leurs aînées ; ainsi je ne voudrois pas prendre le
temps qu'elles sont avec elles (lors par exemple
qu'elles en gardent dans les charges), pour leur
dire tout ce qu'on trouve à redresser dans leur con-
AVbC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1710). 295
duite ou des fautes qu'elles n'ont pas faites devant
les demoiselles, car pour celles qu'elles leur vwent
faire il est bop de les reprendre devant elles ; une
mère gronde bien sa fille devant la compagnie si
elle fait une incivilité ou qu'elle dise une sottise. Il
seroit plus contre leur honneur de faire des choses
mal à propos devant les demoiselles que d'en être
reprises, quand elles sont ï^ssez sottes pour n y pas
prendre garde.
Autant, dit-elle encore, qu'il faut être attentive à
former les demoiselles du ruban noir, à les re-
prendre, à ne leur rien laisser passer, autant seroit- *
il à souhaiter que vous eussiez beaucoup de con-
sidération pour ce corps-là : vous en avez besoin,
vous voyez même que vous ne sauriez vous en
passer. Il faut donc songer à le conserver, et pour
cela les bien traiter, leur témoigner en toute occa-
sion qu'on les considère et qu'on les aime, leur
donner la préférence sur les classes, leur choisir ce
qu'il y a de meilleur-, si l'on a, par exemple, quelque
plaisir à faire aux demoiselles, commencer par les
noires; en un mot, Je voudrois les bien traiter et les
bien reprendre. »
Elle ajouta : « Je crois qu'il faudroit aussi leur
faire trouver une utilité sensible à être noires.
Vos filles commencent à compter; elles voient que
huit sous par jour, qu'elles auront de la rente de
leurs mille écus, ne sont pas grand'chose; elles sen-
tent le besoin où elles pourront être de gagner le
reste par leur travail, surtout depuis qu'on fait faire
aux classes certains ouvrages dont elles espèrent du
296 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
profit; elles n'ont pas beaucoup d'empressement pour
avoir le ruban noir . nous nous en sommes bien
aperçues ; il est même assez naturel qu'elles aiment
mieux apprendre des ouvrages qui leur peuvent être
utiles, que d'employer le temps à vous servir dans vos
charges, et si vous leur donnez ce ruban sans qu'elles
le désirent, elles feront mille fautes, puisqu'elles
en font bien lors même qu'elles l'ont désiré long-
temps. Il faut donc tâcher qu'il y ait une grande
émulation dans les classes pour parvenir à cette dis-
tinction-, c'est pourquoi je pense qu'il seroit peut-
être à propos de faire quelques présents à ces filles-
là quand elles sortent, régler une certaine somme
pour leur donner de plus qu'aux autres, à proportion
du temps qu'elles auroient été noires , afin de leur
faire désirer cet état et de les affectionner au service
de votre maison. »
Madame nous a souvent donné l'exemple de ce
qu'elle nous propose à ses dépens : elle leur envoie
souvent des fruits, des oranges, de la pâtisserie, elle
leur fait des présents. Un jour, elle mit deux dou-
zaines de gants blancs fort beaux sur la table de leur
chambre-, comme elle n'y trouva personne, elle écrivit
un petit billet adressé à la maîtresse générale : « Voilà
des gants pour les noires^ que vous leur donnerez
quand vous serez contente d'elles. )> Elle a mené
quelques-unes des demoiselles noires à Versailles, à
Marly, à la paroisse du village, et lorsque ces demoi-
selles, pénétrées de reconnoissance de sa bonté, s'as-
semblent en corps pour la remercier, elle les reçoit
toujours fort bien et s'arrête pour leuf faire ^es
AVEC MADAME DE 6LAPI0N (1711). 297
amitiés, leur disant avec bonté : « Vous êtes les filles
aînées de Saint-Cyr, vous êtes Télite des classes, vous
êtes le bras droit des Dames de Saint-Louis, leur
bâton de vieillesse. » Et elle leur donne ainsi mille
témoignages de considération et de bonté, jusque-là
qu'elle veut qu'elles se chauffent à son appartement.
En attendant qu'on fût convenu de leur donner
quelque chose quand elles sortiroient de la maison,
elle y a suppléé en donnant elle-même quinze louis à
toutes celles qui sortirent, depuis qu'on proposa de
leur donner quelque chose jusqu'au temps qu'on en
prit la résolution.
ENTRETIEN LXVIII».
AVEC Mine DB 6LAPI0N, ALORS 1IA1TRK88B GBHBBALB
DBS CLA88BS.
(Qu'il ne faat^rien retrancher de ce qai a été réglé poar les demoiselles,
pour Phabilieiuent et pour la nourriture, que dans des temps de grande
disette, et toujours après avoir commencé par la communauté, ni les faire
traTailler à l'excès. — C'est M°i« de Glapton qui parle. )
30 janvier 1711.
Madame de Maintenon ayant parlé à plusieurs
personnes de la communauté, et craignant que nous
eussions excédé en certaines choses et poussé trop
loin l'épargne et le ménage, craignant aussi qu'on ne
chargeât les demoiselles de trop d'ouvrage dans la
maison, me marqua combien cela lui faisoit de peine :
« Je suis ttès-persuadée, ;ne dit-elle, que, dès que
> Lettres édifiantes, t.V,p. 807. — Mémoires de Languetde
Gergy, p. 401.
2SI8 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
j'aurai parlé sur cela, on y remédiera 5 je ne suis
point en peine qu'on y manque^ j'ai hieu plus à
craindre, au contraire, qu'on ne se porte trop tôt à
ce que je veux \ mais ce qui m'afflige, c'est la craii^te
que j'ai pour l'avenir, et \^ pente qu'on aura peut-
être à retomber dans ce que je reprends aujourd'hui,
car si on s'y laisse aller de mon temps, que ne fera-
t-on point un jour? Cependant, quelle injustice se-
roit-ce? Quoi! si ces pauvres enfants ne se plaignent
pas, si elles souffrent tout sans dire un mot, fau-
droit-il pour cela retrancher et prendre sur elles ?
Et quoique ce qui a été réglé pour leur habillement
soit très-simple, trouver encore à diminuer quelque
chose, et cela, pour de petits ménages qu'on peut
appeler de vraies vilenies, des lésines et des ravaude-
ries pitoyables ! Car, en vérité, ma sœur, quand vos
grandes filles, par exemple, ont porté plus d'un an
leurs habits, il est excessif de les faire durer encore
aussi longtemps sur les petites ; c'est ce que je ne puis
souffrir. Il en est de môme de je ne sais combien d'au-
tres choses, que l'on a poussées à un tel degré, de-
puis quelque temps, que je ne sais comment on peut
fournir aux raccommodages, car voilà ce que cela
fait : on rapetasse continuellement, sans songer que
si d'un côté cela épargne quelque chose, on y met
tant de soie, de fil et de temps, que l'un revient bien
à l'autre.
a Qu'est-ce encore que cet honneyr que les maî-
tresses se sont fait de faire tant d'ouvrage dans
leurs classes? Elles n'ont qu'à le laisser si on leur en
donne trop, si on les presse excessivement; qu'elles
AVEC mXdAME de GLAPION {l7ll). 299
aillent à la supérieure et qu'on fasse faire au dehors
ce qui embarrasse; pourquoi se piquer de faire faire
tout dans la maison ? Vos demoiselles n'ont-elles pas
assez de temps à travailler dans leur règlement, sans
les faire lever plus matin, pour qu^elles le fassent
encore davantage? Sont-elles des ouvrières? le Roi
vous les a-t-il données pour cela? et croyez- vous
leur avoir rendu un bon service quand vous leur
avez montré à bien faire des manteaux? Il leur est
bien meilleur qu'elles sachent faire un peu de tout.
Vous les pressez, vous les poussez vous-mêmes, et
qu'en arrivera -t-il? c'est qu'au milieu de cela
vous rie pouvez les bien élever. Comment voulez-
vous qu'elles vous écoutent et leur parler vous-
mêmes,* comme il faut, quand vous n'avez, comme
elles, dans la tête, que l'envie d'avoir fini votre tâ-
che? Cet empressement-là ne vaut rien, il faut un
peu de tranquillité.
<( Revenons à l'épargne-, prenez-la pour vous, qui
êtes religieuses-, ménagez une chemise, Une guimpe ;
portez des pièces à vos habits, cela convient fort à
votre vœu de pauvreté ; mais je ne crains point que
vous poussiez cela trop loin pour la communauté.
Je crois bien que vous ne manquez de rien en santé
et en ttiàladie, et si oti retranchoit quelque chose,
on verroit peut-être bien à tort des représentations ;
mais, parce que les demoiselles ne disent mot, fera-
t-on des ménages pitoyables pour elles sur le linge,
sur des draps? les lalssera-t-on pourrir aux lits dé
certains enfants qui ont des incommodités, ce qui
fait après cela qu'on ne les peut blanchir ? On re-
\
300 ENTRETIENS SUR L*ÊDUCATION.
tranche leurs rubans, leurs gants -, et ce qai m'in-
quiète, c'est qu'on sera toujours tenté d'y revenir,
car, pour peu qu'on leur ôte, cela ne laisse pas d'être
considérable à cause du grand nombre, et encore
une fois, voilà ce que je crains pour l'avenir. Cepen-
dant, il faudroit s'en tenir à ce qui a été réglée qui
ne peut être plus simple ^ je vous assure que rien
n'auroit si mauvaise grâce que de vous voir, vous
autres, bien étoffées , bien vêtues et bien en linge
blanc, pendant qu'elles seroient dans la saleté et la
négligence. Quand il viendra des temps bien miséra-
bles et bien fâcheux, où il faudra faire faire quelques
retranchements, qu'on les fasse d'abord sur la com-
munauté*, qu'on vous voie un peu éguenillées-, qu'on
diminue vos portions ; et puis, quand vous aurez fait
cela du temps, je vous permettrai de voir s'il fau-
droit de là passer à faire de même aux demoiselles.
Mais que vous soyez bien traitées en tout, et qu'on
ne prenne que sur elles, c'est une injustice que les
supérieures ne doivent jamais souffrir. Souvenez-
vous donc de tout ceci dans la suite, et veillez,
vous qui êtes maîtresse générale, à tous les besoins
de vos filles : il faut qu'elles soient traitées selon
vos règlements -, il n'y a rien en vérité à retran-
cher-, parlez pour elles, regardez si elles n'ont pas
ce qui leur faut, représentez -le à la supérieure;
mais que je vous plains, quand dans la suite du
temps, il faudra peut-être que vous ayez sur cela
recours à un visiteur, à un évêque, parce que vous
ne serez pas toutes d'accord, et qu'une supé-
rieure, par exemple, et la n^altresse générale seront
/ I
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (l71l). 301
d'avis différents-, que Tune voudra trop d'épargne
et fera taire celle qui voudra soutenir l'intérêt des
demoiselles*. Dès que vous en serez là, tout ira bien
mal, et vos filles seront bien à plaindre, car une par-
ticulière ne peut faire autre chose que d'avertir de
ce qu'elle voit, de représenter à la supérieure : si on
ne récoute pas, il faut bien qu'elle se taise, et que
pour tout remède elle attende la visite. Mais quel
secours peut donner le visiteur qui ne voit pas les
choses par lui-môme, et qui souvent est bien embar-
rassé à déinêler la vérité et nécessité des divers avis
qu'il reçoit. Au nom de Dieu, ma chère fille, inspirez
à vos jeunes sœurs ce soin et ce zèle, pour que les
demoiselles soient toujours aussi bien traitées que
vos fondateurs l'ont prétendu, et que le bon esprit
de les regarder en tout comme le premier objet de
la fondation et de l'Institut se perpétue à jamais
dans votre maison. »
ENTRETIEN LXIX*.
INSTRUCTION AOX DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE.
(Qu'il y a un Téritable contentement à servir Dieu. )
24 août 1711.
M"* de Main tenon, ayant fait lire la vie de saint
Augustin, fit remarquer aux demoiselles le trouble
dont il étoit agité avant qu'il fût déterminé à être
1 Les recommandations de Mme de Maintenon furent fidèle-
ment observées, et jusqu'à sa destruction, la maison de Saint-Cyr
n'eut besoin ni d'être visitée, ni d'être réformée.
* Lettres édifiantes, t. VI. p. 3C6.
26
302 ENTRETIENS SUR L^ÉDUCATION.
entièrement à Dieu, et en prît occasion de les assurer
cpi'il n'y a de paix et de joie que dans la piété, que
c'est une erreur de se persuader qu'en se rendant
dévote on renonce à la joie et aux plaisirs pour mener
une vie triste, qu*au contraire il n'y a personne de
si content que ceux qui sont à Dieu, parce que la joie
de la bonne conscience, l'assurance d'être dans la
voie du salut, le plaisir de sentir qu'on platt à Dieu,
est mille fois plus doux que le plaisir qu'on trouve à
contenter ses passions, qui est toujours suivi de re-
mords. Elle leur prouva cela par une comparaison
familière : « N' est-il pas vrai, Martînville, dit-elle en
adressant la parole à cette demoiselle, que si je vous
disois : Mon enfant, jeûnez aujourd'hui pour l'amour
de moi, vous me ferez plaisir, je vous en tiendrai
compte ; vous vous feriez une joie de vous rendre ce
témoignage à vous-même : Je donne à M™^ de Main-
tenon une marque de mon amitié, je lui plais, je lui
fais plaisir ; cette pensée vous donneroit sans doute
plus de joie que vous n'en auriez de satisfaire votre
appétit, car je suppose que vous avez le cœur assez
bien fait pour cela. Si vous êtes ainsi disposée pour une
créature, aurez-vous peine à croire ce que dit saint
Augustin, qu'il y a un plaisir véritable à se priver de
tous plaisirs défendus, et même permis, pour l'amour
de Dieu? — Mais, répliqua M"** de Verdille, n'y au-
roit-il pas de l'orgueil à se persuader qu'on fait
quelque chose qui plaît à Dieu? — Non, dit M"" de
Maintenon, puisqu'il nous assure lui-même que les
œuvres vertueuses lui sont agréables, et qu'il nous
en tiendra compte. — Mais, dit M"* de Saint-Pol,
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUIffi (171 1). 303
je pourrois donc penser que je suis une petite sainte ?
— Non, dit M™* de Maintenon, quelques bonnes
œuvres que vous fassiez, il s'en faut bien que vous
approchiez de ce qu'ont fait les saints, et si Dieu vous
fait la grâce de le devenir, comme je l'espère, il
vous en coûtera bien davantage -, mais vous pouvez
du moins vous réjouir dans la pensée que vous êtes
dans le chemin qui conduit à la sainteté, et que voqs
y arriverez si vous êtes fidèle à le suivre. Il vous est
permis de penser avec plaisir que si vous ne vous
en détournez point au dedans par des péchés inté-
rieurs, car je suppose que vous n'en pouvez faire
d'autres bien considérables, vous mènerez une vie
innocente, et qu'on peut même appeler une vie
d'ange. Tous vos exercices sont pieux, vous ne lisez
que de saints livres, tout vous porte à Dieu , on vous
en parle, vous en parlez ^ si vous accompagnez ces
exercices extérieurs d'un cœur fidèle et qui aime
Dieu, qui ait intention d'agir pour lui, vous pouvez
vous assurer que vous lui êtes agréable, et dans la
voie du salut. Est-il un plaisir plus doux que de
pouvoir, avec fondement, se rendre ce témoignage :
Je puis espérer que je plais à Dieu, et que je suis
dans la bonne voie? Non, mes enfants, il n'y a
point d'orgueil dans cette espérance, pourvu qu'on
reconnoisse que cette bonne disposition vient de lui.
L'orgueil seroit de se l'attribuer à soi-même, de
compter sur ses propres forces, et de se persuader
qu'on aura assez de courage et de force d'esprit pour
soutenir la vie dévote quand on l'aura une fois en-
treprise. »
304 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
ENTRETIEN LXX'.
IHtTftOCTlOR AOX SSaOItBLLBS SB LA CLAfSB BI.BUB.
(Au tvjet d'ane lettre de wint Fnsçois de Sales, dont on lear feisoit
ie lecture.)
Mars 1712.
M°" de Maintenon interrompit cette lecture et
demanda à M"* du Mesnil ce qu'elle entendoit par
rhumilité gaie et généreuse dont parloit saint Fran-
çois de Sales. « Je crois, dit la demoiselle, qu'en
cette occasion la gaieté consisteroit à ne se point
décourager des défauts dont l'humilité nous a fait
convenir avec un bas sentiment de nous-mêmes ; et
la générosité à nous donner de bon cœur et bien
courageusement toute la peine nécessaire pour venir
à bout de nous en corriger. » M™* de Maintenon fut
très-contente de cette réponse, et fit ensuite remar-
quer aux demoiselles la bonté et la solidité de l'es-
prit Ae saint François de Sales, sa droiture, sa dou-
ceur, et la manière raisonnable et insinuante avec
laquelle il conduit les âmes à Dieu, et même à la
plus haute perfection, quasi sans qu'elles s'en aper-
çoivent. « Que le vieux langage de ses ouvrages,
ajouta-t-elle, ne vousrebutepas, je trouve qu'il n'en
ôte point la beauté ^ mais quand cela seroit, il n'en
ôteroit jamais la vérité et l'utilité. Le connoissez-
vous, mes enfants, ce saint, et goûtez- vous ses
maximes? — Oui, Madame, répondirent toutes les
demoiselles, nous l'aimons et le goûtons beaucoup.
^ Lettres édifiantes, t. VI, p. 403.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (l712). 305
— Ne pourriez-vous citer quelques-unes de ses
maximes?
<c Madame , dit M"* de G)nflans, il dit, dans un
chapitre de son Introduction à la vie dévote^ qui
traite de la manière de conserver la pauvreté au
milieu des richesses, que les jardiniers des princes
sont plus curieux et plus diligents à cultiver et à em-
bellir les jardins dont ils sont chargés que s'ils leur
appartenoient en propre, parce qu'ils les considèrent
comme étant aux rois et aux princes auxquels ils
désirent de se rendre agréables par leurs services, et
que de même nous ne devons pas regarder les biens
que nous avons comme étant à nous, mais à Dieu
qui nous en a donné le maniement pour les employer
à sa gloire, à notre salut, et à Futilité du prochain,
et qu'avec ces bonnes vues-là, nous lui sommes
agréables d'en prendre soin.
<c Oui , dit M"* de Maintenon , cela me fait sou-
venir d'un mot d'une de ses lettres qui me charme
toujours, oir il dit qu'il faut avoir autant de soin que
d'attachement. Remarquez qu'il ne veut pas qu'on
soit sans soin, mais qu'on ait autant de l'un comme
de l'autre, c'est-à-dire qu'il veut un juste-milieu en
tout. — Dites-moi, Mademoiselle, en parlant à la
même, si vous étiez mariée et que vous ayez quinze ou
vingt mille livres de rentes, et que vous fussiez bien à
votre aise, ce que vous feriez de votre bien? — Je
nourrirois et habillerois bien mes enfants, dit la de-
moiselle, je payerois mes dettes, j'assisterois mes
proches qui seroient dans le besoin, j'auroissoin des
pauvres honteux, de tous ceux quevje verrois dans la
26.
306 ENTRETIENS SUR L*ÊDLCATIOM.
misère, j'irois porter mes charités dans les hôpitaux.
— ^Tout cela est excellent, dit M"* de Maintenon, mais,
entre toutes ces sortes de charités, vous devriez
d'abord préférer vos pauvres parents, et les pauvres
de vos terres. Mais si votre revenu venoit à manquer
par quelque malheur imprévu, ne pourriez-vous pas
emprunter pour pouvoir soutenir vos charités, dans
le dessein de rendre la somme dans six mois o^ un
an? cela seroit-il injuste? » M"*' de Chaunac répondit
que non. a Si vous croyez véritablement, ma fille,
que cela fût bien fait, répondit M°^ de Maintenon,
vous vous trompez ; il ne faut pas emprunter pour
faire des charités -, et si vous mettiez votre bien en
charité, de quoi vivroient vos enfants? qui payeroit
vos domestiques? Il y a peu de personnes à^qui il soit
permis de mettre tout son bien en aumônes, comme
à moi, par exemple, qui n'ai point d'enfants, et qui ai
la terre de Main tenon en propre*, ne l'ayant pas
reçue en héritage de mes parents^ ce qui fait que je
puis en disposer sans faire tort à personne. Il faut
penser à conserver son bien pour ses héritiers, et
même l'augmenter s'il n'est pas suffisant, surtout
vous autres qui en avez peu ; il faut tâcher d'aug-
menter votre fonds par vos économies. »
* Elle Pavait achetée en 1674 avec un don de cent mille livres
qqe lui fit le roi pour la récompenser de la manière dont elle
avait élevé ses enfants naturels.
AVEC LES de9ioise;lles de la classe MUNE (1714). 307
ENTRETIEN LXXÎ^.
INSTRVCTIOIf AUX DIVOISBLLBS DB LA CLA8SB 7AQ7IR.
(Sur ce quMl ne faut rien affecter d'extraordinaire dans la piété. )
Janvier 1714.
M"' de Maintenon, après avoir entendu la lecture
de la vie de saint Simon Salus, qui, par huinilité ,
contrefit le fou pendant quelque temps, prit la pa-
role et dit aux demoiselles : «c II y a deux sortes de
gens qui prennent mal la vie des saints ; les uns sont
de mauvais esprits, qui se moquent de tout ce qui est
au-dessus de leur compréhension ou de leur goût
dépravé, et les autres de bonnes consciences , mais
trop peu éclairées pour faire un juste discernement
de ce qu il faut imiter ou seulement admirer dans
les saints ] car Dieu a une conduite différente sur les
uns ou sur les autres selon ses desseins, qui- sont tou-
jours respectables et adorables-, mais comme il est
rare qu'il nous attire à une sorte de vie singulière et
extraordinaire, et que communément il nous donne
pour moyen infaillible de notre salut la pratique
fidèle des commandements de Dieu et de TËgUse, et
du devoir de F état où il nous a appelés, il ne faut
rien faire de singulier, et qui surprenne le monde
et nous donne un renom extraordinaire, sans llavis
d'un saint et savant directeur \ car, outre que sans
cela on s*égareroit très-certainement soi-même, on
rendrpit souvent, par une telle conduite, la piété
méprisable et rebut^te pour le re$tedu mondes car,
^ Lettres édifianUs, t. VI, p. 519.
308 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
généralement parlant, il faut tacher d'attirer à la
vertu pour la faire voir aux hommes avec toute sa
beauté, sa raison, sa douceur et sa droiture. Les saints
qui ont contrefait les fous, comme celui dont on
vient de lire la vie, sont plus admirables qu'imita-
bles, et, adorant avec respect la conduite de Dieu
sur eux, il n'en faut tirer d'autre profit que celui de
louer en eux la force de la grâce, et de nous exciter
nous-mêmes à nous vaincre courageusement en tant
de petites choses, qui paroissent, pour ainsi dire, des
monstres à notre lâcheté dans la vie commune que
Dieu demande de nous. Les bonnes âmes sont frap-
pées de ce qu'elles voient ainsi de merveilleux dans
les saints -, ces affreuses austérités qu'ils ont prati-
quées, cette solitude, cet éloignement de toute so-
ciété pour vaquer jour et nuit à la prière, les tou-
chent, et elles voudroient de tout leur cœur en faire
autant : cela vient d'un fonds excellent, mais il faut
le régler par la prudence et la droiture chrétienne.
C'est ce que je dis sans cesse aux Dames de Saint-Louis
qui, après avoir entendu la lecture au réfectoire, en
reviennent souvent à la récréation toutes pénétrées,
(c Eh ! mon Dieu, disent-elles, nous ne souffrons rien
en comparaison de ce que nous venons d'entendre !
Gomment serons-nous sauvées ? » Elles voudroient de
tout leur cœur se déchirer le corps de disciplines,
coucher sur la dure, porter la haire, jeûner comme
les filles de l'Ave-Maria, Mais ne savez-vous pas,
leur dis-je, que chacun doit se sauver selon la voca-
tion où Dieu l'a appelé, et qu'on ne sera jugé que sur
les devoirs du christianisme et sur ceux de son état
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1714). 309
et profession? On ne vous demandera pas, au jour du
jugement, si vous avez macéré votre corps de morti-
fications, mais si vous avez bien instruit et bien élevé
vos demoiselles, si vous avez veillé sans cesse sur
leur conduite, et si vous en avez pris tout le soin
marqué par vos règles. C'est en pratiquant cela avec
zèle que vous vous sauverez, comme les filles de F Ave-
Maria se sauvent par les austérités. Elles me répon-
dent : « Mais tout le monde n'est-il pas obligé de faire
pénitence ? » Oui, leur dis-je, et vous la ferez bonne
en remplissant tous vos devoirs, et en prenant, en
échange des austérités que vous voudriez faire, toutes,
les contraintes et sujétions de votre état 5 et je vous
assure que vous ne deviendrez jamais saintes en
étant singulières contre l'intention de vos règles et
de vos instituteurs.
« Il seroit assez plaisant, ajouta-t-elle en adres-
sant la parole aux demoiselles, qu'après avoir en-
tendu la vie de saint Philippe de Néri, je dise :
(( Voilà un saint qui a fait le fou par humilité, nous
devons imiter les saints, donc je m'en vais faire la
folle pour m'humilier ^ )) et que je vinsse faire des folies
devant vous le matin et puis une instruction bien
grave l'après-midi. Avouez que je n'aurqis pas grand
poids sur vos esprits, et qu'il me siérôit bien mal de
vous reprendre de vos enfances et de vos légèretés.
Les personnes qui gouvernent doivent s'attirer le
respect et la créance de ceux avec qui elles sont,
non point pour leur propre gloire, mais pour celle de
Dieu, qui nous oblige par sa loi à ne rien faire qui
puisse aliéner notre prochain de nous. Il serait assu-
310 ENTRETIENS SUR l'ÉDUCATION.
rément bien convenable et bien à propos, ajouU-t-
elle en riant, que je m'babiUas^e de papier et que je
misse un bonnet vert, parce que j'ai lu qu'un saint
Favoit fait, et que Je m'en retournasse comme cela à
la cour, je me rendrais certainement incapable d'y
faire le moindre bien, et on m'y toumeroit avec
raison en ridicule. Je dois, par exemple, dans la
place où jp guis, désirer que vous m'estimiez et que
vous m'aimiez, et même rechercher que vous ayez
ces sentiments-là pour moi sans pécher contre l'hu-
milité, car, en même temps que je désire votre es-
time, je suis très-persuadée que je n'en mérite au-
cune, qu'au contraire je ne mérite que dq mépris.
Retenez bien, î^es enfants, que nous devons avoir de
bas sentiments de nous-mêmes, et bien recevoir de
la main de Dieu les humiUations qui nous arrivent,
mais que nous ne devons rien faire pour nouS avilir
quand cela peut être préjudiciable au bien que nous
sommes obligées de faire pstr notre vocation. Encore
un coup, respectez tout ce qui se trouve de singulier
et d'extraordinaire dans la vie des saints, ne révo-
quez point en doute les miracles et les autres mer-
veilles que Dieu a opérés en eux, mais alfectionnez-
vous à une sorte de vie, la plus pieuse et la plus
chrétienne qu'il vous sera possible, et en même temps
la plus commune à l'extérieur. Si Dieu exigeoit de
vous dans la suite quelque chose de singulier et au-
dessus des voies ordinaires par lesquelles il a cou-
tume de nous sauver, il sauroit bien vou? le faire
connoître ou par lui-même ou par ceux qui seroient
alors chargés de votre conduite. Soyez fidèles aux
INSTRUCTION AUX DEMOISELLES DE SAINT-CYR (1714). 311
grâces présentes que Dieu vous fait, mes enfants,
c'est tout ce que vous avez à faire, et ce qui vous en
assurera la continuation et même Taugmentatioil
pour Tavenir.
ENTRETIEN LXXII '.
INSTRUCTION AUX DBHOISBLLB9 DB 8AINT-CYB.
(Sur les amitiés.)
Mki 1714.
M""' de Maintenon leur dit : « J'ai dessein, aujour-
d'hui, mes enfants, de vous parler sur l'amitié. Il y
en a de deux sortes, une bonne et une mauvaise : la
bonne fait qu'on se porte mutuellement au bien, et
la mauvaise, au contraire, en détourne. Vous ne
pouvez être trop unies ensemble, mes enfants, et
avoir trop d'amitié les unes pour les autres ; mais il
faut, pendant que vous êtes ici, que cette amitié soit
générale et qu'elle n'exclue aucune de vos compa- '
gnes5 car les amitiés particulières, qui sont très-per-
mises dans le monde, où il est fort libre et même
convenable de se faire une société de gens choisis et
de personnes de mérite, ne le sont pas dans les com-
munautés, où elles font toujours des partages qui
blessent le cœur de celles qui se sentent moins
aimées, et comme abandonnées. Votre règle est
tournée de façon que vous ne sauriez vous associer
ainsi plusieurs ensemble ; il faut vous accommoder
avec celles avec qui vous vous trouvez, et les traiter
^ Lettres édifiantes, U VI, p. 5G4.
.312 ENTRETIENS SUR L*ÉDUCAT10N.
aussi honnêtement les unes que les autres, quoiqu'il
vous soit fort permis de vous sentir plus de goût,
d'estime et d'amitié pour quelques-unes que pour
les autres 5 mais je vous exhorte fort à prendre la
bonne habitude de ne pas laisser paroître ces incli-
nations particulières, pour ne point troubler la cha-
rité et l'union parfaite qui doit être égale entre vous
toutes. Cette leçon est celle que Ton donne à toutes
les personnes de communauté, et l'on dit ordinaire-
ment que toutes les amitiés particulières sont la peste
des religions K L'amitié, qui est une vertu si aimable
et si douce, n est donc point une vertu religieuse^ ^
mais bien une vertu propre aux personnes séculières,
et, quoique vous soyez séculières, elle ne vous con-
vient pas encore, parce que vous êtes en commu-
nauté-, mais quand vous serez hors d'ici, il vous sera
fort libre d'avoir des amitiés particulières \ il faudra
seulement user d'une grande prudence et de discré-
tion pour faire un bon choix, car vous hasarderiez
de perdre votre réputation par la seule liaison que
vous auriez avec certaines femmes ou filles qui ne
seroient pas elles-mêmes d'un bon renom.
« On dit que vous aimez fort vos maîtresses ; je
vous en loue, cela marque un bon cœur -, je vous
exhorte seulement à leur témoigner votre amitié
beaucoup plus par votre docilité et votre application
à profiter de tout ce qu'elles vous recommandent,
que par des caresses et des empressements, qu'il con-
* C'est-à-dire des couvents.
< C'est-à-dire une vertu de couvent, une vertu monacale.
INSTRUCTION AUX DEMOISELLES DE SAINT-CYR (1714). 313
vient cependant que vous ayez pour elles jus-
qu'à un certain point. Je me souviens que j'ai aimé
une de mes maîtresses étant pensionnaire dans
un couvent*, à un point que je ne puis dire; je
n'avois pas de plus grand plaisir que de me sacrifier
pour son service-, j'étois fort avancée dans les exer-
cices, de sorte que, dès qu elle étoit sortie, je faisois
lire, écrire, compter, l'orthographe et jouer toute
la classe, et je me faisois un plaisir de faire tout son
ouvrage sans qu'il me fallût d'autre récompense que
celle de lui faire plaisir. Je passois les nuits entières
à empeser le linge fin des pensionnaires, afin qu'elles
fussent toujours propres et qu'elles fissent honneur
à la maîtresse sans qu'elle en eût la peine *, j'étois
charmée de voir son étonnement de trouver tout
son ouvrage fait sans elle. Je faisois coucher promp-
tement mes compagnes, je les pressois tant qu'elles
n'avoient pas le temps de se reconnoître ; elles se cou-
choient pourtant diligemment et de bonne grâce par
complaisance pour moi, car j'étois fort aimée. J'amas-
sois beaucoup de bouts de chandelle, et je faisois en
sorte qu'on ne brûlât pas autre chose dans toute la
classe pendant une semaine, pour que j'eusse le
plaisir de donner de temps en temps une chandelle
entière à ma maîtresse pour des lectures et autres
exercices qu'elle faisoit pendant la nuit. Je pensai
mourir de chagrin quand je sortis de ce couvent,
et j'eus l'innocence, pendant plus de deux ou trois
mois, de demander à Dieu tous les jours, soir et
* Aux Ursulines de Niort. Elle n'avait alors que dix à onze ans.
27
314 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
matin, de mourir, ne pouvant comprendre que je
pusse vivre sans la voir, et cependant j*étoîs, en
ce temps-là, dans de grandes ferveurs-, mais c'étoit
manque d'instruction, car si j'avois su qu'il ne faut
pas souhaiter la mort pour de tels motifs, je ne Tau-
rois pas fait ; mais j'y alloîs bien simplement et bien
franchement, puisque je m'adressois à Dieu, et que
ce n'étoit pas par aigreur ni par amertume de cœur
que je faisois cette prière. Je croîs que, voyant mon
innocence , il ne m'en a pas su mauvais gré. Je
priois pour elle tous les jours, et, étant ensuite entrée
dans le monde, et même dans le grand monde, je ne
Tai jamais oubliée; je lui écrivois régulièrement
deux fois la semaine, je ne le pouvois faire davan-
tage, la poste pour le Poitou ne partant pas plus sou-
vent ; mais, quelque affaire pressée que j'eusse, je ne
manquois point de lui écrire le mercredi et le di-
manche. Tout le monde me louoit de ma recoiinois-
sance et d'avoir un si bon cœur, et mon amitié pour
elle n'a fini qu'avec sa vie. Quand je fus établie*, je
demandai d'aller faire un voyage en Poitou pour
voir mes parents, mais c'étoit en effet pour voir ma
chère mère Céleste, car c'étoit son nom 5 je fis cin-
quante lieues exprès, mais sous un autre prétexte ^
a J'ai toujours aimé les personnes qui ont eu soin
de moi : la mère de Delisle, mon maître d'hôtel, étoit
ma gouvernante, et la femme de chambre de ma
^ A la cour.
* On retrouve ces détails dans' les Mémoires des Dames de
Saint-Cyr.
INSTRUCTION AUX PEMOISELL^S DE SAINT-GYR (1714). 3l5
tante ' , chez laquelle je demeurois \ je Taimois avec
une tendresse surprenante, je lui montrois à lire et
à écrire, et, quand j'avois fait quelque faute, elle me
disoit : «Vous avez fait quelque chose mal à propos,
vous ne me montrerez point à lire aujourd'hui par
punition. » J'étois affligée et pleurois amèrement. Je
la peignois aussi ^ et elle me disoit, quand j'avois fait
quelque faute : « Vous ne me peignerez point de-
main. » Je me désolois, j'étois inconsolable, et
j'ai toujours conservé une grande amitié pour cette
femme-là, jusqu'à la faire venir trente ans après
auprès de moi à la cour. Pour Delisle, qui est
son fils, je l'aime tout à fait, non-seulement parce que
c'est un très-bon homme, mais encore parce qu'il
est le fils de cette femme qui étoit ma gouvernante.
Voilà de ces amitiés fortes, et qui cependant ne sont
point blâmables, et je vous louerai toujours du goût
que vous montrez pour vos maîtresses, et de la recon-
noissance que vous leur témoignez; il faut seulement
que les marques extérieures que vous en donnez
soient égales envers toutes, quoique, comme je vous
le dis, il vous soit fort permis d'avoir plus d'inclina-
tion pour l'une que pour Vautre-, mais, encore une
fois, toutes les marques de préférence font de très-
mauvais effets dans les communautés.
<( Quant à vos compagnes, je vous répète qu'il faut
tâcher de ne point montrer ici, du moins d'une ma-
nière trop marquée, plus d'amitié pour les unes que
pour les autres, à moins que ce ne soit pour les plus
> Mme de VilleUe. ( Voir la note de la page 229. )
316 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
raisonnables, les plus vertueuses et les plus pieuses,
et qu'un chacun en voie le motif ^ ce goût-là est la
marque d'un bon esprit et d'un cœur incliné au
bien. »
ENTRETIEN LXXIIP.
INSTRVCTIOIf AUX DKHOI8BLLK8 DB LA CLA8SB BLBUK.
( Sur les scrupules de déyotion. )
Janvier t7l5.
« Je veux, mes chers enfants, parler aujourd'hui
pour celles d'entre vous qui sont scrupuleuses 5 vous
ne sauriez mieux faire pour vous corriger de ce dé-
faut , qui est plus grand et plus dangereux que vous
ne croyez peut-être , que de vous soumettre aveu-
glément aux décisions de messieurs vos confesseurs,
qui, outre qu'ils sont gens habiles, savants, éclairés,
sont encore sages , très-prudents et expérimentés -,
et je ne vois pas comment vous pourriez ne leur pas
obéir en tout ce qu'ils vous disent pour le bien de
votre âme. Je vous assure que vous pouvez avoir en
eux toute la confiance possible, et que vous ne gué-
rirez jamais de vos scrupules que par une docilité
et une obéissance entière. Je comprends bien que
vous ayez à votre âge une petite pointe de scrupule,
et cela est même très-bon et très-louable, ne pou-
vant venir que d'une source qui est la crainte d'of-
fenser Dieu ^ mais Tentêtement, l'opiniâtreté, l'in-
docilité et les raisonnements sans fin , qui sont les
* Lettres édifiantes, t, VI, p. 631.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1715). 3l7
défauts ordinaires des caractères scrupuleux , sont
insupportables, très-nuisibles à ces personnes-là , et
très-sûi'ement ne sont point de l'esprit de Dieu. Je
sais qu'il fait quelquefois passer certaines âmes par
ces sortes de peines intérieures , mais je sais aussi
que quand ces peines viennent de lui , elles sont
accompagnées d'humilité, de docilité et d'obéis-
sance. Je vois que quand elles viennent du carac-
tère d'esprit, elles sont ordinairement accompagnées
de tous les défauts dont je viens de parler, et que si
Fon n'est assez courageux , assez pieux et assez do-
cile pour surmonter, par une obéissance aveugle,
tous les faux raisonnements de son esprit, on s'égare
bien dangereusement, on se donne bien de la
peine à soi-même et souvent encore plus aux autres.
Encore une fois, la docilité est le seul moven de re-
venir de ces sortes de peines, même si elles viennent
de Dieu, et de redresser son caractère, si elles vien-
nent de la tournure de l'esprit, et d'empêcher
qu'elles n'aient des suites fâcheuses. Ne croyez pas
qu'il n'y ait que les jeunes personnes qui aient be-
soin de cette docilité pour leurs confesseurs ; toutes
les personnes pieuses et raisonnables s'en font un
devoir, un mérite et une espèce d'honneur. Devenez
donc bien dociles, mes enfants, à messieurs vos con-
fesseurs -, portez-leur un profond respect et ne les
faites pas revenir sans cesse au confessionnal pour
des riens -, ne croyez pas qu'ils soient gagés pour
vous entendre depuis le matin jusqu'au soir. Pour
moi, je ne voudrois pas même faire venir plusieurs
fois mon domestique pour lui dire dès bagatelles ^ à
27
318 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
plus forte raison , faut-il avoir cette considération
pour des ministces de Jésus-Christ , qui nous tien-
nent sa place. Si vous étiez dans vos paroisses, vos
curés n'auroient pas le temps de vous écouter, ils
ne quitteroient pas l'autel pour cela. Au nom de
Dieu, mes chers enfants, faites-vous des consciences
droites, simples, ouvertes et dociles. »
ENTRETIEN LXXIV*.
ATBC LB8 llBi:.10IBDSB9 DB 8 ▲ I II T- LO U 18.
(Sur Feotrée des princes et princesses dans la maison. )
1715.
Les religieuses de Saint-Louis voulant savoir le
sentiment de M*"^ de Maintenon sur Tarticle de leur
cérémonial qui traite de l'entrée des rois et des
princes, elles le lurent devant elle au commencement
d'une de leurs récréations, et sur ce qu'il y est mar-
qué qu'on prendroit la précaution d'éloigner les
demoiselles qu'il pourroit être dangereux de laisser
voir, elle s'écria : « AH ! votre maison est perdue si
vous en êtes là ; et si jamais les entrées de séculiers
chez vous deviennent assez fréquentes et assez fami-
lières pour faire des connoissances avec vos demoi-
selles, comptez que c'en est fait de toute votre régu-
larité; mais j'espère que la cour s'éloignant de
Yersaitlas, comme il y a toute apparence ^, vous serez
* lettres édifiantes, t. VI, p. 666.
3 i^me de Maintenon n'aimait pas Versailles, et croyait que les
successeurs de Louis XIV reprendraient leur résidence à Paris.
AVEC LES RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1715). 319
moins exposées à ces visites, qui ne peuvent être
que d'une reine pieuse qui viendroit pour prier
Dieu et s'éloigner du monde. Il est à croire qu'en ce
cas elle ne voudroit pas causer de désordre dans
votre maison, et^ qu'ainsi elle n'amèneroit pas une
grande suite, ou bien des princes ou princesses que
des particuliers prieroient de leur faire ces plaisirs.
Quand cela n'arrivera que rarement, vous ne pouvez
pas vous y opposer ; s'il étoit trop fréquent , il fau-
droit vous adresser aux personnes de piété et en
crédit que vous connoîtriez dans vos intérêts ,
comme le confesseur du Roi, la reine même, si elle
vous honoroit de ses bontés, et les prier de remon-
trer au Roi que vous auriez tout à craindre pour
votre régularité de l'entrée des séculiers chez vous -,
mais faire cela avec beaucoup de prudence et de
précautions, car après tout ils sont vos maîtres, et ce
seroit assez pour les porter à ouvrir toutes vos por-
tes que de prétendre avoir des droits contre eux ,
comme firent les Carmélites, qui se prévalurent d'un
bref apostolique pour régler le nombre des per-
sonnes qui entroient à la suite de la reine, qui alloit
chez elles fort souvent -, le Roi en fut si choqué que
peu s'en fallut qu'il n'y fit entrer Paris. Avec ses
maîtres, ajouta-t-elle, on n'a d'autres droits que la
prière et les très -humbles remontrances. Toute
votre sûreté, comme je vous l'ai dit bien des fois ,
sera d'être un peu sauvages et farouches avec les
-gens du monde quand ils entreront dans votre mai-
son , de répondre simplement à ce qu'ils vous deman-
deront d'une manière respectueuse, sans chercher à
320 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
s'insinuer et à faire aucune liaison et connoissance
particulière ni avec les grands ni avec ceux de leur
suite, vous contentant de les édifier ; et en cas qu'ils
voulussent voir toute la communauté , il faudroit
qu'elle parût dans le même respect et avec toute la
gravité religieuse. »
M"* de Glapion lui demanda ce qu'il y auroit à
faire si une princesse vouloit passer la récréation
avec la communauté, quoiqu'on lui représentât ce
qui est marqué là-dessus dans les règles. « Il
faudroit, répondit M"* de Main tenon, y paroître ti-
mides et embarrassées, y parler peu , et vous con-
tenter de répondre ace qu'elle vous feroit l'honneur
de vous demander ^ ne vous pas beaucoup mettre
en peine de la divertir, car c'est le vrai moyen d'é-
loigner ces personnes-là , qui ne cherchent ordinai-
rement que leur plaisir. — Pourroit-on , dit une
autre, les faire amuser par les demoiselles en faisant
jouer des tragédies, des conversations, etc. ? —
Gardez-vous bien de le leur proposer, reprit-elle , c'est
tout ce que vous pourriez faire si elles Texigeoient :
cachez vos demoiselles encore plus que vous, et
si vous êtes obligées de les montrer, que ce soit
toujours en votre présence-, faites voir les classes
bien rangées et en bon ordre, mais ne cherchez pas
à donner du plaisir aux séculiers ^ tâchez , au con-
traire, de les dégoûter de venir chez vous , et bien
loin de vous mettre en frais pour des collations, si on
en demande, il faut répondre que vous ne les savez
pas apprêter, et leur présenter simplement quelques
fruits ou semblables choses. — Si une reine pieuse
AVG LES DEMOISELLES DE LÀ CLASSE BLEUE (1715). 321
venoit ici de temps en temps par dévotion pour se
retirer , la devrions-nous recevoir ? dit M™* de
Vandam. — A la bonne heure, dit M"* de Main-
tenon, ce vous seroit une protection : il faudroit lui
tenir un oratoire bien propre, Ty laisser prier Dieu
tant qu'elle voudroît , et ne point faire de connois-
sance avec les dames de sa suite *. — Faudroit-il
aussi l'ennuyer ? — Oui, répondit M™* de Maintenon
en riant, je suis fort du goût qu'on ennuie les sécu-
liers ; du moins ne faudroit-il point chercher à de-
venir la favorite de cette reine, ni de ses dames ,
mais chercher de bonne foi et avec désintéressement
le vrai bien général de la maison , évitant que cette
reine, toute pieuse qu'elle pût être, entrât dans les
secrets de votre maison, en voulant se mêler du gou-
vernement et des charges ; rien ne vous seroit plus
dangereux. »
ENTRETIEN LXXV».
IHSTRUCTIOff AUX 9 BMOISILLBS Dl LA CLA8SB BLBDB.
( Pour les précautionner contre les nouTcautés en matière de religion. )
1715.
La maîtresse des demoiselles de [a classe bleue
pria M*"^ de Maintenon de précautionner ses filles
1 C'est ce qui arriva sous le règne suivant. La reine Marie
Leczinska avait un appartement et un oratoire à Saint-Cyr, et y
venait souvent passer des journées dans la retraite, ou dans la
conversation des Dames. (Voir l'Histoire de la Maison royale de
Saint'Cyr, )
* Lettres édifiantes, t. VI, p. 707. Nous avons insérS cette in-
322 ENTRETIENS SUR L*ÉDUCAT10N.
contre les nouveautés qui sont en règne dans ce
siècle \ M°® de Maintenon répondit : a Elles sont trop
heureuses de n'être pas obligées de savoir toutes ces
différentes opinions, puisque ce n'est pas à elles à
en juger \ c'est ce qui m'a fait souvent bénir Dieu
d'être femme, parce qu'il est de notre condition de
n'en point parler, et même de les ignorer, et que
c'est pour nous un péril de moins. t.e meilleur
moyen que je puisse vous donner, mes chères filles,
ajouta-t-elle en s'adressant aux demoiselles, pour
éviter de tomber dans l'erreur, c'est de fuir toutes
nouveautés et de n'avoir aucune liaison avec ceux qui
sont infectés de ces fausses maximes*, quelque mé-
rite qu'ils aient d'ailleurs 5 mais de vous en tenir
toujours à une croyance simple de notre religion,
sans embrasser aucun des partie opposés à la foi
catholique et à l'obéissance que tout bon chrétien
doit à l'Église romaine. Si on vous demande du quel
vous êtes, répondez que vous n'êtes d'aucun parti
sur les opinions non décidées par l'Eglise, que vous
croyez tout ce qu'elle croit et quei vou$ condamnez
ce qu'elle condamne-, que vous suspendez votre
jugement sur les propositions sur lesquelles elle n'a
pas encore prononcé, et que vous ne voulez point
entrer dans le détail de ces disputes qui sont si en
vogue présentement, ni raffiner dans votre croyance.
C'est le parti que je pris dans ma jeunesse, que j'ai
structioD pour donner une idée de l'importance et de l'animqsité des
discussions relatives au jansénisme, puisque Mme de Maintenon
croyait nécessaire d'en entretenir les demoiselles de Saint-Cyr.
AVEC LBS DEMOISELLES DE LÀ CLASSE BLEUE (1715). 32â
passée avec de grands esprits qui disputoient conti-
nuellement sur ces sortes de matières -, je n*y suis
jamais entrée, et quand je voyois Taigreur et Vani-
mosité qui se mêloient dans ces disputes, je disois
en moi-même : Si je suis jamais dévote, je ne serai
ni de ceux-ci, ni de ceux-là 5 ce n'est pas la peine,
disois-je, d'embrasser la vie dévote pour se damner
par la haine et Forgueil que cet esprit de cabale
inspire 5 car la présomption est tellement le carac-
tère de ces dévotions de parti, que communément,
pour parler d'une personne qui est de la cabale, on
dit : C'est une femme élevée au-dessus du commun,
comme s'il vous étoit marqué dans TÉvangile qu'il
faut avoir une dévotion élevée et singulière. Ne
nous est-il pas recommandé, au contraire, d'en avoir
une qui soit humble et simple? notre religion ne
nous apprend-elle point à choisir toujours la dernière
place? saint Paul ne dit-il pas à touS les chrétiens
que chacun par humilité considère tous les autres
comme élevé au-dessus de lui? Cependant le propre
de ces dévotions de parti est d'inspirer un profond
mépris pour ceux qui ne sont pas du sien. Deux
sortes de personnes donnent plus facilement dans le
jansénisme : les unes par orgueil, à cause des grands
esprits qui ont été d'abord les soutiens de cette ca-
bale , afin de passer elles-mêmes pOut* femmes d'es-
prit et de bon goût ; elles se font un honneur de se
déclarer de leur parti, croyant y servir Dieu plus
parfaitement, éblouies par l'austérité dont les jansé-
nistes font gloire dans leurs maximes ; mais Dieu ne
permet guère que ces dernières personnes aillent
324 ENTRETIENS SUR L*ÉDI}CÂTION.
bien loin sans être éclairées , en considération de
leur bonne foi. Un bon moyen pour se préserver
d*entrer dans ce parti, c'est de s'en tenir pour ses
lectures aux auteurs anciens et approuvés, comme
sont Grenade et Rodriguez , saint François de
Sales, etc •, car ceux de MM. de Port-Royal portent
un venin d'autant plus dangereux, que leur style
flatte davantage le goût naturel et élève l'esprit.
Pour moi, ajouta-t-elle, je n'ai jamais goûté aucun
de leurs livres, quoique très-beaux : l'esprit en est
content, mais le cœur n'en est pas plus porté à ser-
vir Dieu, et je ne me suis jamais sentie portée au
bien par leur lecture. Il n'en est pas ainsi de mon
bon saint François de Sales : je n'en saurois lire une
page sans mourir d'envie de servir Dieu, et sans
qu'il me semble que je m'en vais faire des mer-
veilles. » M"' de Maintenon ajouta : « Défiez-vous
surtout de tous les livres qu'on vous donne en ca-
chette, car , s'ils sont bons, pourquoi en faire un
mystère ? s'ils sont suspects, pourquoi les lire ? »
Un jour, M°** de Maintenon ayant entendu lire
aux demoiselles de la grande classe la vie de saint
Charles Dorromée, elle fit peser sur l'endroit où il
étoit dit qu'il faut respecter tout ce que font les per-
sonnes en autorité, surtout les souverains pontifes.
c( Vous comprenez bien , mes chers enfants , que
c'est de notre saint-père le pape dont on parle ; je
voudrois que le principal fruit que vous remportas-
siez de l'éducation de Saint-Cyr fût une grande sou-
mission pour l'Eglise et un profond respect pour le
pape. Quand vous sortirez dïci , vous trouverez des
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1715). 325
personnes qui tâcheront de vous en détourner, en
vous disant que le pape n'est qu'un homme comme
les autres. Il est vrai , c'est un homme ] mais un
homme qui nous tient la place de Jésus-Christ, à qui
il a promis son secours particulier, et qu'il ne lui
refuse pas, surtout dans les décisions qu'il fait en
qualité de chef de l'Église*, c'est pourquoi elles sont
toujours très-respectables, quand bien même il ne
seroit pas aussi irréprochable dans ses mœurs et
aussi saint dans sa conduite que son caractère le
demanderoit *, nous ne lui devrions pas, même en
ce cas, porter moins de respect et lui être moins sou-
mises. Il faut faire une grande différence entre la
personne et le personnage : il se pourra trouver des
papes déréglés dans leurs moeurs , mais ils seront
toujours infaillibles dans leurs décisions , lorsqu'ils
prononceront sur la doctrine à la tète de l'Église, et
avec l'union du corps des évèques. Il est le succes-
seur de saint Pierre, à qui Jésus-Christ a dit : Vous
êtes Pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon Église,
et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre
elle. Il y a eu , poursuivit M'"'' de Maintenon , dans
tous les siècles des erreurs qui se sont élevées contre
la saine doctrine; elles ont toujours été condamnées
par l'Église de Rome, qui est le centre de la catho-
licité. C'est pour cela que les évoques ne se conten-
tent pas d'examiner et de condamner dans leurs
synodes les erreurs qui naissent de leur temps ; ils
envoient leurs décisions à notre saint-père le pape,
persuadés que sa décision comme chef de l'Église
confirme la leur et sert de règle aux autres Églises.
28
SS0 EKTREtlKHS SUR L'ÉDOCATIOP.
« Vous devez vous attendre que tes Uberiiiis ou
les hérétiques vous appelleront les filles du pape. Ob!
la grande louange, mes chères filles ! plaise à Dieu
qu*on ait à voua la donner souvent ! On voua dira
que réducatioD de Saînt-^yr est trop simple, et que
vous n'êtes pas assez savantes sur votre religion. Il
est vrai que cette éducation est simple, et c'est en
eela qu'eUe est meilleure que celle que ces peraon-
ne»-là goûteroient davantage. Nous ne cherchons
qu'à vous rendre de honnes chrétiennes , trè&*rai*
sonnables, et à vous bien fonder dans la religion
catholique, afin que vous la portiez partout où vous
irei.
^ Mais, Madame, dit la maîtresse, i quoi uos
demoiselles eoonoltrontrelles les gens qui sont de
ces partis opposés à la vraie catholicité ? — D'abord,
répondit M""' de Malntenon , on leur donnera d'au-
tres maximes que celles qu'on leur enseigne ici, qui
sont conformes i la foi générale de TÉglise. Je vous
dirois volontiers comme saint Paul aux Galates : h Si
quelqu'un vous annonce un autre Evangile que
celui que je vous ai annoncé, quand ce seroit moi-
même, ou un ange, qu'il soit anathème. » Quelque
apparence de vertu , d'austérité, de sainteté, d'hu-
milité même que vous voyez dans ces personnes, ne
vous y laissez pas séduire, car les hérétiques ont
toujours paru sous le pasque d'une piété feinte \ on
dirait, à les voir, qu'ils sont d'une mortification et
d'une humilité parf«iites*, mais on ne trouve, dans le
fond de leur doctrine, qu*orgueil et que mépris du
prochain. Avec cet extérieur si édifiant, qu'on les
t
AVEC LES DEMÔfôBLLttB DS U CbABSB BLBUV (l7t4). 3i7
attaque, qu'on les nomme des noms qu'ils méri^
tent ! vous connoltrez bientôt ce qu'ils sont. D'ail-
leurs, ils censurent et critiquent tous ceux qui ne
sont pas de leur parti et qui ne pensent pas comme
eux*
(( Les jansénistes ont écrit des lettres diffamantes,
pleines d'aigreur, d'animosité et de médisances coa*
tre les jésuites ' , parce que cet ordre a toujours tenu
plus ferme contre les nouveautés. Ces lettres sont si
mauvaises, qu'elles ont été brûlées par la main du
bourreau, et qu on ne peut les lire sans danger de
commettre un péché mortel , puisque s'il y a du
péché mortel à entendre une médisance faite d'une
personne particulière, à plus forte raison y en a-t-il
éprendre plaisir à lire ces libelles, qui dénigrent
tout un ordre respectable.
K Tout le but de cette instruction , mes chères
enfants, tend à vous porter à demeurer toujours
attachées à la simplicité de la croyance catholique
et à ne chercher aucun raffinement dans la dévo-
tion. Ne vous piquez donc point d'avoir ce qu'on
appelle un esprit élevé au-dessus du commun -, vous
l'aurez assez étendu si vous savez vous sauver : il
n'en faut guère plus à notre sexe ^ le surplus lui est
ordinairement nuisible, car Torgueil et la superbe
s'y mêlent presque toujours, et vous savez que c'est
un péché que Dieu déteste et qu'il punit avec sévé-
rité, souvent même dans ce monde» »
1 Mme de Mainlenon veut parler des Lettres provinciales de
Pascal.
328 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
ENTRETIEN LXXV».
IHBTKDCTIOir AUX DBMOI SBLLR8 DB LA CLA88B VBETR.
1715.
M"* de Maintenon étant entrée dans la classe verte
pendant qu'on y lisoit la vie de saint Edmond, où il
est d'abord parlé de la piété de sa mère, elle de-
manda à M"* de Bourneuf si elle croyoit qu'il fût fort
nécessaire d'avoir de la piété dans le monde, et la
demoiselle ayant répondu que oui, M"' de Mainte-
non ajouta : a Oui, assurément, et bien plus que
dans les couvents, où on ne voit que de bons exem-
iples, et où tout ce que l'on fait et tout ce que Ton
entend a rapport à Dieu, et y rappelle incessam-
ment. Cependant, grâce à sa bonté, quoiqu'il soit
difficile de se sauver dans le monde, il n'est pas im-
possible ; mais quelles précautions croyez-vous qu'il
faut prendre pour ne pas manquer cette grande af-
faire du salut même au milieu du monde, mademoi-
selle deVandeuil, lorsqu'on y est nécessairement
engagé par son état? — Madame, dit la demoiselle,
je crois qu'il faut avoir un grand recours à la prière
et une grande fidélité à ses exercices de piété, et à
fréquenter les sacrements. — Cela est bien dit, re-
prit M"® de Maintenon ; il est de foi que notre salut
est attaché à la prière, et personne n'a tant besoin
de prier que ceux qui demeurent dans le monde 5 je
pense quelquefois que c'est à eux principalement
que Notre-Seigneur a dit : Cherchez, frappez et de-
* lettres édifiantes, t. Vil, p. 43.
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (1715). 329
mandez, car pour les personnes de communauté il
semble que toutes les grâces et tous les moyens de
salut viennent en foule au-devant d'elles^ au lieu
que nous autres, pauvres misérables mondains, il
nous faut ramer sans cesse pour nous procurer ces
secours qui seuls peuvent nous soutenir contre les
mauvais exemples et la perversité du siècle, et pour
nous faire marcher dans le chemin étroit par le-
quel il faut nécessairement passer pour être sauvé
et parvenir à ce royaume céleste pour l'acquisition
duquel nous devons sacrifier toutes les choses de
ce monde et notre vie, s'il était nécessaire^ cela
est-il aisé, Saint-Maixant? — Non, Madame, dit la
demoiselle, je trouve que le chemin large Test bien
davantage, car il n'y a qu'à ne se contraindre en
rien. — Oui, reprit M^'de Maintenon, mais où
mène-t-il, ce grand chemin? — A l'enfer, répondit
la demoiselle. — Oui, dit M"* de Maintenon , à la
perdition éternelle -, il faut donc bien se garder de
le suivre, et, quoi qu'il nous en coûte, nous efforcer
démarcher parle chemin que Jésus-Christ a tracé. »
En continuant la lecture de la vie de saint Ed-
mond, il fut dit que sa mère avait soin de lui en-
voyer de temps en temps de petits cilices et autres
instruments de pénitence qu'elle mettait secrète-
ment dans les paquets de linge et de bardes qu'elle
lui envoyait ; sur quoi plusieurs demoiselles secouè-
rent la tête, faisant voir que ces sortes de présents
n'auraient pas été de leur goût-, M""* de Maintenon
s'en étant aperçue, dit : « J'en vois quelques-unes
d'entre vous à qui le soin de cette sainte femme
28.
S30 ENTRETIRNS SUR L*ÈDIIGAT10N.
n'aurut pas fait plaisir-, mais elles ne penseront
peutrétre pas longtemps de même, et nous pourrons
bien les voir les plus empressées à imiter celles de
leurs compagnes qui sont mortes il y a quelque
temps en odeur de sainteté-, je vous avoue que je tie
pense jamais à ces chères enfants qu'avec une con«^
solation infinie. La petite de Polignac, par exemple,
qui avoit eu une conduite si édifiante, et a qui on
trouva de petits recueils de ce qu'elle avoit retenu
des conférences, des instructions et des lectures
qu'elle avoit entendues sur la vie cachée -, elle n'a-
voit pas naturellement beaucoup d'esprit ni de mé-
moire, mais elle avoit mis toute son application à
suivre l'attrait que Dieu lui donnoit pour cette vie
cachée dans laquelle elle avoit déjà fait bien des pro-
grès, selon le témoignage de son confesseur et de
ses maîtresses. La petite d' Argetiteuil, qui étoit aussi
de votre âge et de votre classe, n'avoit-elle pas
mille inventions pour se faire souffrir? elle ne man-
geoit jamais de fruit, ni rien qui pût flatter son goût.
L'attrait général des vertus étoit alors la mortifica-
tion ] il falioit les retenir et veiller continuellement
sur elles pour les empêcher d'en trop faire ;^ce que
je ne vous dis pas, mes enfants, pour exiger de vous
des choses semblables -, mais, en vérité, il est bien
juste que nous tachions de souffrir quelque chose
pour Notre-Seigneur, qui a tant souffert pour nous-,
cependant les mortifications auxquelles je vous
exhorte davantage, et qui lui seront les plus agréa-
bles, et à vous les plus utiles, ne sont pas tant celles
da corps que celles de l'esprit. Retenir une réponse
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (t715). 331
mal à propos que Ton est sur le point de faire, une
parole contre la charité, une raillerie, un bon mot
qui feroit briller notre esprit, une excuse point né-*
cessaire, et qui ne feroit que contenter notre amour-
propre *, ^ retenir de cueillir une fleur, de regarder
quelque chose d'agréable, ne se pas plaindre du
froid, du chaud et des autres incommodités légères
qui se rencontrent, et cent choses de cette nature
qui ne peuvent faire tort à votre santé, mais un très«
grand bien à votre àme.
(( J'oubliois encore la fidélité à garder votre si-
lence et votre règle, robeissance et le respect en-
vers vos maîtresses 5 voyez que d'excellentes prati-
ques vous pouvez faire sans nuire à votre santé, car
malgré Fadmiration que vous me voyez pour vos
anciennes compagnes, que je regarde comme des
saintes, je suis fort d'avis que vous ménagiez et
fortifiez votre santé pour être dans la suite plus en
état de soutenir la règle des différentes maisons re-
ligieuses auxquelles, selon les apparences, Dieu des-
tine plusieurs d'entre vous. Priez donc de tout votre
cœur, aimez Dieu sincèrement, servez-le fidèle-
ment par vos exercices de chaque jour-, fuyez soi-
gneusement tout ce qui peut lui déplaire^ ne faites
jamais si vous le pouvez des fautes volontaires, quel-
que légères qu'elles soient 5 gardez exactement les
commandements de Dieu et ceux de l'Église -, ména-
gez bien toutes les occasions de peine que Dieu vous
envoie -, ayez l'habileté d'en faire votre profit pour le
ciel, car il veut bien nous tenir compte de tout ce
que nous endurons avec soumission a ses ordres,
332 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION.
quoiqu'ils soient désagréables à notre nature. Une
bonne ménagère dans le monde ne laisse rien per-
dre, et met tout à profit, de même une bonne mé-
nagère pour Dieu profite de toutes les occasions pour
pratiquer la vertu, et sait souffrir mille petites choses
secrètement entre Dieu et elle, sans que personne
s'en aperçoive-, cette vertu, mes enfants, quoique
bien parfaite, n*est point au-dessus de votre âge ;
elle me parait très-droite et très-solide, et telle que
je la désire à moi-même. Adieu, mes enfants. »
ENTRETIEN LXXVI*.
mSTRUCTlON ADX DBM018BLLI8 DB tk CLAISB JAVIfB.
(Sur l'indiscrétion.)
1716.
M"** de Maintenon avant demandé aux demoi-
selles de la classe jaune sur quoi elles désiraient
qu'on leur fit l'instruction, M"* de Chardon proposa
l'indiscrétion 5 M"* de Maintenon la renvoya à la
Conversation ^ qu'elle avoit faite sur cette matière.
Elles demandèrent ce que c'étoit que de rompre en
visière'. « C'est, dit M"* de Maintenon, dire des choses
désobligeantes en face, comme de reprocher ouver-
tement à une personne les défauts de l'esprit ou du
corps , quelque malheur arrivé dans sa famille et
choses semblables. Elles demandèrent des exemples
^ Lettres édifiantes^ t. VU, p. 143.
* Conversation XI. — ; On lit cette conversation et les demoi-
selles font des question» sur ce qu'elles n'entendent pas.
' C'est une expression de la Conversatiinn,
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (t716). 333
sur rindiscrétion : C'en est une, répondit M"* de
Maintenon, de parler d'un défaut devant une per*-
sonne qui Fa, relever les avantages d'une belle taille
en présence d'un bossu, de parler du désagrément
d'une personne qui a quelque autre difformité devant
quelqu'un qui seroit borgne ou qui auroit la bouche
de travers ou qui boiteroit et pareilles choses ; dire
qu'on seroit bien fâché d'avoir des parents qui fussent
morts sur un échafaud devant une qui a un semblable
malheur dans sa famille *, vanter la noblesse devant
des personnes qui ne sont pas nobles et qui tiennent
cependant un certain rang par leur fortune.
« Une personne indiscrète fait tout mal à pro-
pos, elle entre à contre-temps, elle sort de même ^ 5
entrer mal à propos, c'est rendre visite à une per-
sonne quand elle est en affaires ou qu'elle est avec
une autre qui lui est assez intime pour être bien aise
de se trouver seule avec elle-, on sort à contre-temps
quand, après avoir fait cette indiscrétion , on fait
sentir à la personne qu'on s'aperçoit qu'elle seroit
bien aise de se trouver seule avec son amie et qu'on
s(frt sur-le-champ -, c'est l'embarrasser et ToMiger à
se défendre, car il n'y a personne qui ose convenir
tout franchement qu'elle est de trop dans la conver-
sation *, quand on a tant fait que de faire une visite
mal à propos , il faut faire comme si on ne s'aper-
cevoit pas de l'embarras qu'on cause , rendre sa
visite très-courte, et chercher un prétexte pour en
sortir honnêtement, et le plus tôt qu'on peut, sans
faire sentir que c'est parce qu'on s'aperçoit qu'on
^ Phrase de la Conversation.
SS4 nmBnns sue L'imicATioii*
interrompt la conversatioii oommencée avec Fauire
perBonne, à moins que cdie qu'on va voir ne fût en
affiûre, car pour lors il seroit de la prudence de ne
pas passer outre et de remettre la visite à un autre
jour. Une personne indiscrète n'entend point ce
qu'on veut qu'elle sache et elle écoute ce qu'on ne
veut pas qu'elle entende ^ parce que dans le premier
cas, au lieu d'écouter ceux qui parlent et d'entrer
dans le sujet de la conversation, elle l'interrompt
pour dire ce qui lui vient dans l'esprit ; elle écoute
ce qu'on ne veut pas qu'elle entende dans une con*
versation dont elle ne devroit pas être, au lieu de se
retirer prudemment quand elle voit des personnes
qui parlent bas^ rien ne rend si indiscrète que de
n'être occupé que de soi, c'est ce qui fait qu'on les
ennuie ; rapportant tout à soi, ne parlant que de soi,
de ses maux, de ses afiTaires, rien ne rend si désa-
gréable dans la société. Je connois une jeune per-
sonne de la cour qui est haïe de tout le monde sans
être mauvaise , mais seulement parce qu'elle n'est
occupée que d'elle-même et qu'elle veut toujours en
parler. On m'en faisoit des plaintes un de ces jouft,
on prétendoit qu'elle nuisoit aux autres par les rap-
ports qu'elle m'en faisoit. Je répondis : Comment me
diroit-elle ce que font les autres, elle qui ne parle
que d'elle-même ? La personne qui m'en faisoit des
plaintes convint avec moi que c'étoit là en effet son
tort et ce qui Ta fait hair. Je ne sache pas d'ailleurs
qu'elle ait jamais fait ni dit de mal à personne.
« Pour éviter les indiscrétions, il faut, comme je
vous le disois tout à l'heure, être occupé des autres
AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1716). 38S
plus que de soi; penser avant que de parler si ce
qu'on va dire ne fera de peine à personne, s'il n'aura
pas de mauvaises suites ^ prendre garde si en se plar
çant on n'incommode point quelqu'un. — N'est-^ce
pas une indiscrétion , dit M^*^ de Chabot , de révéler
un secret ? *^ Cela passe l'indiscrétion, répondit
M** de Maintenon ; c'est une perfidie qui est bien
opposée à la probité dont nous parlions l'autre jour,
c'est une infamie dont une personne d'honneur n'est
pas capable. Lequel aimeriez-vous mieux, dit*-eUe,
en apostrophant M"** de Vandeuil, de dire indiscrète-
ment votre secret à quoiqu'un ou de déclarer celui
qu'un autre vous auroit confié?^ — J'aimerois mieux,
dit la demoiselle, dire celui d'un autre. -^ Ce sen-
timent est plus naturel que généreux, repartit H'*' de
Maintenon, car révéler un secret qu'on vous a confié
est une trahison, une bassesse, une infamie, et si
vous dites le vôtre ce n'est qu'une imprudence qui
ne porte d'ordinaire préjudice à personne \ votre
secret est à vous, vous êtes maîtresse de le dire à qui
il vous plaît, si vous le places mal tant pis pour vous :
c'est une indiscrétion ; mais le secret qu'on vous a
confié est un dépôt qui doit être sacré et dont vous
ne pouvez disposer *) c'est pourquoi toutes les règles
du christianisme et de l'honneur voua imposent la
nécessité de ne le pas violer ; mais il est de la pru-
dence de ne vous pas engager au secret avant de sa-
voir si vous pouvez, en conscience, ne pas déclarer
ce qu'on veut vous donner sous le secret,
(( Voici un petit détail des plus communes in-
discrétions qu'il faut tâcher d'éviter avec soin, si
336 ENTRETIENS SUR l/fiUllCATIO»i.
l'on ne veut pas être fort désagréable en société :
« Choisir la place la plus commode ; prendre ce
qu'il y a de meilleur sur la table ^ interrompre ceux
qui parlent ^ parler trop haut ; montrer par quelque
air du visage que ce que Ton dit vous fâche ou vous
ennuie, ou qu'on le trouve trop long*, parler de soi,
de ses sentiments, de ses aventures, de sa naissance,
de sa famille, de ses répugnances, de ses inclina-
tions, de sa santé, de ses maladies ^ non point que
l'on ne puisse faire quelquefois quelques-unes de ces
choses-là, mais il faut que cela soit rare-, dire dans
ce que l'on raconte des circonstances inutiles; allon-
ger ce que Ton dit au lieu de le raccourcir -, ne pas
montrer d'attention à ce l'on nous dit; parler bas à
l'oreille devant quelques personnes à qui l'on doit
du respect ; parler ou faire du bruit à un spectacle
en cérémonie ; parler de quelque défaut devant ceux
qui l'ont-, parler pour parler, sans qu'il y ait de l'u-
tilité ou du plaisir pour les autres; rire immodéré-
ment-, se mettre devant le jour de quelqu'un qui tra-
vaille ou qui fait quelque autre chose -, s'approcher
trop près de quelqu'un qu'on respecte -, ne pas écou-
ter une lecture où l'on se trouve ; ne pas attendre la
fin d'une histoire qui nous ennuie -, se trop presser
de dire ce qu'on vient d'apprendre-, montrer qu'on
savoit ce qu'on veut dire ; se servir de ce qui est aux
autres ; parler trop vivement -, hasarder de gâter ce
qui est aux autres-, montrer qu'on voit et qu'on en-
tend ce qu'on veut vous cacher-, écouter quelqu'un
qui parle bas; dépenser librement ce qui n'est point
À nous; faire des questions inutiles; montrer qu'on
AVEC LES RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (l716). 337
sait un secret ; quand quelque chose devient public
montrer qu'on le savoit; montrer qu'on devine ce
qu'on ne nous veut pas dire ^ s'avancer trop \ ne pas
craindre de faire attendre «, ne pas craindre d'incom-
moder les autres ; emprunter trop facilement ; garder
trop longtemps ce qu'on emprunte-, lire les lettres
qu'on trouve ; ne pas ménager ses domestiques sur
leur travail, sur leurs pas, sur leur repos; présumer
de ses forces, et pour le corps et pour l'esprit ; se
pousser trop par des austérités qui ne sont pas de
notre état, sans prévoir que nous manquons ensuite
à ce qui en est; parler de sa conscience à ceux qui
n'en sont pas chargés; parler trop de ses confes-
seurs ; vouloir que les autres pensent et agissent
comme nous; répondre trop facilement des autres;
porter son jugement facilement , soit des choses ,
soit des personnes ; agir et parler sans réflexion ,
assurer ce qu'on n'a pas vu ; parler avec décision ,
demander à une dame quel âge elle a; regarder
par-dessus l'épaule ce qu'elle lit ou ce qu'elle écrit ;
rire de ce qu'on n'entend point; rire des façons des
étrangers qui nous paroissent singuliers, ou de leur
langage quand ils ne parlent pas bien le françois. »
ENTRETIEN LXXVIP.
4
AVIC LKS RBLIOIBDBBS DB 8 A I N T-1.0 V IM.
(Snrrinstitat)
Janvier 1716.
Quelques particulières de la communauté s' étant
1 Lettres édifiantes, t. VU, p. 157.
29
3S6 ENTRETIBNII (HIR L*É0UGATiON.
récriées à la récré$ttion sur la commodité qu'il y a
à trouver les habits d'hiver et d'été dans ses cellules
au commencement de chaque saison, sans avoir eu
la peine d'y travailler, ni môme d'y songer, M""^ de
Maintenon leur dit : h Croyez-vous que cela ne se
fasse que pour vous faire jouir du repos et de l'a-
bondance, et que pendant que la plupart des re-
ligieuses pratiquent rigoureusement la pauvreté,
n'ayant pas le moyen d'en changer, on n'ait eu en
vue que de vous rendre plus heureuses qu'elles? Mon,
assurément, mais on a voulu, en vous mettant à
votre aise, que vous ne fussiez occupées que de vos
filles, et vous ôter tout ce qui pourroit vous détour-
ner de l'assiduité nécessaire auprès de vos demoi*
selles. Prenez donc cela, mes chères filles, dans Tes»
prit qui l'a fait faire, jouissez des commodités que
l'on vous donne et du soin que vos supérieures ont
de vous ; mais en même temps livrez-vous tout en-
tières à votre principale occupation, et ne la quittez
jamais. »
Après cela M*"** de Maintenon parla assez long-
temps sur ce que cette maison avoit de différent des
autres maisons religieuses, et elle voulut qu on l'é-
crivît^ il fut recueilli sur-le-champ, et on le lui lut
ensuite -, elle le trouva bien, et dit qu'il falloit le con-
server-, le voici tel quHMui fut montré :
(( Il faut que les Dames de Saint-Louis se mettent
bien dans l'esprit et comprennent que leur établis-
sement est singulier dans l'Église, et que ce qui se
fait de plus excellent dans les autres communautés
ne leur doit point servir de règle -, il faut soutenir
AVEC LES RELIGIEUSES VR SAINT^LOUfô (1716). 339
votre maison sur le pied où elle est présentement,
€t ne jamais rien innover sous quelque prétexte que
ce puisse être. L'intention de vos fondateurs, en
vous établissant, a été de faire élever chrétienne-
ment deux cent cinquante demoiselles; on n'avoit
d'abord point intention que vous fussiez religieuses,
mais Texpérience nous ayant fait voir que les vœux
simples ne vous engagent point absolument, vous
auriez pu vous dégoûter ou on se seroit dégoûté de
vous, ce qui auroit fait un changement perpétuel
dans votre maison, et empêché qu'on ne pût rien
établir de stable. On n'a point trouvé de moyen
plus propre pour vous fixer que de vous faire faire
des vœux solennels -, mais en vous faisant religieuses,
on a compris que vous seriez entièrement différentes
des autres; on vous a déchargées de la grande quan-
tité de prières, d'austérités, et généralement tout ce
qui auroit pu vous détourner de votre bonne œuvre 5
c'est pourquoi on n'a pas voulu vous donner toutes
les pratiques, toutes les observances et les régula-
rités qui sont en usage dans les autres maisons reli-
gieuses, qui vous auroient empêchées de vous don-
ner entièrement à l'éducation de vos demoiselles, et
c'est pour éviter tout ce qui pourroit vous en dé-
tourner qu'on vous a donné celle de n'aller guère
au parloir, et de n'écrire que rarement. Vous ne
pouvez point m'accuser de ne vous point vouloir
parfaites et de n'avoir voulu ici que des personnes
qui ne priassent Dieu que le matin et le soir ; je vous
ai toujours désiré et demandé une grande perfec-
tion, même dans les commencements; je suis per-
340 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION,
suadée que les Dames de Saini-Louis ne peuvent être
trop parfaites et t^u* elles doivent être des saintes^
mais que toute leur perfection consiste à s'acquit-
ter parfaitement de leurs exercices de religion et
du soin des demoiselles^ tout doit se rapporter
à cela. Si on avoit voulu que vous eussiez ici au-
tant d'offices et d'austérités qu'il y en a dans la
plupart des monastères, le Roi, votre fondateur,
étoit assez puissant pour transporter ici une maison
d'Ursulines ou de filles de Sainte-Marie, plutôt que
d'y établir de nouvelles religieuses-, mais il ne l'a
point fait, afin que, votre Institut étant unique et
singulier, vous ne tinssiez à rien, et que vous n'eus-
siez ni communautés ni supérieures qui voulussent
introduire chez vous les coutumes de leurs maisons;
et, quoique nous ayons pris ici des filles de Sainte-
Marie des pratiques qui nous ont été très-utiles, et ^
que nous leur ayons l'obUgation de nous avoir donné
une sorte de gouvernement religieux qui est admi-
rable, nous n'avons pas pris toutes les coutumes ni
toutes les pratiques de leurs maisons, mais seule-
ment celles qui ont pu convenir à l'éducation des
demoiselles. Nous avons laissé tout le reste; car,
pour ce qui regarde les classes, elles ne nous ont
rien appris, et elles étoient les premières étonnées
de la facilité avec laquelle on les gouverne.
« Vous devez honorer et estimer toutes les autres
reUgieuses plus que vous, les croire plus saintes,
vous regarder comme les moindres et les dernières
de toutes; mais vous devez aimer votre Institut de
préférence à tous les autres; il seroit impossible,
AVEC LES RELIGIEUSES UE SAINT-LOUIS (1716). 341
dans une aussi grande maison qu'est la vôtre, d'ob-
server les mêmes régularités, par rapport aux hom-
mes, qu'on fait ailleurs-, par exemple, dans un cou-
vent de Carmélites, où ils n'entrent que rarement,
c'est une nouvelle chez elle quand le médecin y est
venu, et ici vous l'avez tous les jours-, vous ne sauriez
non plus vous dispenser d'avoir des ouvriers pour
l'entretien de votre jardin et de vps bâtiments, aussi
vous ne pouvez observer sur cela les coutumes des
autres maisons. On a essayé de vous donner les pra-
tiques des filles de Sainte-Marie comme de baisser
leur voile, de sonner une clochette lorsqu'il y a des
hommes dans la maison; mais on n'a pas trouvé que
cela pût convenir dans la vôtre, où il est si fréquent
qu'il en devient impraticable, et parce que vous
avez un grand nombre de demoiselles à qui il faut
à la vérité inspirer une grande modestie, mais rien
de singulier. Je compte infiniment davantage sur
votre piété que sur ces dehors extérieurs de régula-
rité qui sont incompatibles avec vos emplois, et nous
voyons que tout ne consiste pas en cela, puisque
dans les maisons où elles ont été établies avec le plus
d'exactitude il ne laisse pas d'y avoir quelquefois
des scandales, et que dans les communautés les plus
exposées, comme les filles de la Croix et de l'Union-
Chrétienne, on n'a encore jamais ouï dire rien qui
en approchât. Encore une fois, c'est votre piété et
votre vertu qui vous garderont, si vous êtes fidèles
à' remplir vos devoirs et à garder votre règle; on
peut dire que votre vie est très-sainte, et qu'il n'y a
rien de plus grand que ce que vous faites, puisque
29.
342 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION.
VOUS n'êtes occupées depuis le matin jusqu'au soir
qu'à faire connoitre Dieu, à empêcher qu'il ne soit
offensé, et à le bien servir.
(( Les supérieures doivent avoir soin d'entretenir
une sainte joie dans la communauté, de donner des
récréations et de les diversifier-, vous pouvez, même
très-utilement, vous amuser de vos demoiselles
comme nous faisions quelquefois par ces répétitions
si agréables qu'elles font de temps en tetnps; cela
leur met d'excellentes choses dans l'esprit, cela les
réjouit elles-mêmes, car elles sont bien aises d'être
écoutées^ qu'on les voie ^ cela est bon aussi à leur
donner une bonne contenance, à leur apprendre à
bien prononcer, et il est bien juste qu'elles contri-
buent à votre plaisir. »
ENTREHEN LXXVIIP.
▲ VliC LES DA>R8 DB BAinT-LOOlB.
I7t6.
(( Il y a, dit une autre fois M"' de Bouju à M""" de
Maintenon, des maîtresses qui ont l'attrait de s'atta-
cher à perfectionner particulièrement les demoiselles
les mieux nées et de plus grande espérance-, d'autres
de s'appliquer aux plus défectueuses ou aux plus
tardives -, lequel aimeriez-vous mieux ^ ? — Je ne
voudrois pas, répondit M"® de Maintenon, en né-
gUger une seule, non plus que de préférer les unes
* Lettres édîftantes, t. VU.
* Gtt commenoemeat se trouve dans l'entretien XXXVU^ p. 1 40,^
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1716). 343
aux autres, et je vous conjure, mes chères filles, d'é-
tablir pour jamais cet esprit dans votre maison ; que
les soins soient égaux pour toutes, que l'intérêt soit
le même, et qu'aucun de ces enfants, que Dieu et le
roi vous confient, ne puisse se plaindre avec justice
d'avoir été moins bien traité que d'autres. J'avois
pensé autrefois que vous feriez une bonne œuvre de
vous appliquer davantage, quoique d'une manière
imperceptible , à former les filles d'une naissance
plus distinguée ; je vous Tai même écrit en quelque
endroit * ^ mais, toutes réflexions faites, je pense
différemment présentement , et je persiste à vous
recommander d'avoir une conduite égale, et la même
attention, le même zèle et les mêmes soins, généra-
lement pour toutes vos demoiselles -, l'expérience
nous faisant voir qu'il n'y en a point qui ne puisse
parvenir à des places et à des fortunes où tout ce
qu elles auront pu prendre ou apprendre ici de bon
ne sera pas de trop. Ce n'est pas une raison parce
qu'une fille est excessivement pauvre quand elle
vient ici de la laisser là et de s'y moins appliquer
qu'à une autre, sous prétexte qu'elle n'en sera que
plus malheureuse si elle retombe dans la même mi-
sère dont la bonté du Roi l'a tirée; croyez que si
vous avez soin de F élever en bonne chrétienne,
d'en faire une fille raisonnable et de lui donner le
plus de talents qu'il vous sera possible, vous lui ren-
drez un très-grand service ; cette piété, cette raison,
ces talents, lui aideront à porter la pauvreté avec plus
•
^ Voir les Lettres sur V éducation, p. 277.
344 ENTRETIENS SUR L*£DUCAT10N.
de courage, à en soulager une partie, et peut-être à
Ten tirer tout à fait, comme nous Favons déjà vu en
plusieurs. »
ENTRETIEN LXXIX'.
IKSTRUCTION ÂVX DBMOI8RLLRB »B LA CLABBK TKRTK.
Juillet 1716.
M°*'' de Maintenon ayant fait venir dans son appar-
tement ' les six plus raisonnables de la classe verte,
leur dit : « Ce n'est point, mes enfants, pour vous
faire le catéchisme que je vous envoie chercher au-
jourd'hui , mais pour vous parler sur la manière de
vivre avec la politesse et les bienséances qui con-
viennent. Puisque Dieu vous a fait naître demoiselles,
ayez-en les manières -, que celles d'entre vous qui ont
été bien élevées chez messieurs leurs parents les
conservent, et que les autres s'appliquent avec soin
a les acquérir. Cela est plus important que vous ne
sauriez croire ] la grossièreté rebute tout le monde
et même les personnes les plus vertueuses 5 cela in-
spire malgré soi un certain dégoût qui fait qu'on
évite d'avoir affaire aux personnes qui n'ont ni at-
tention, ni politesse, ni savoir-vivre. Je vous en ai
souvent parlé dans les classes, mais votre maison se
^ Lettres édifiantes, t. VU, p. 219.
* La vieillesse empêchait Mme de Maintenon d*al1er dans les
classes aussi souvent qu'autrefois : pour continuer son œuvre
d'éducation, elle faisait quelquefois venir des demoiselles dans sa
chambre, et leur donnait ses instructions ordinaires. Quand elle
fit celle-ci, qui est pleine de grâce et de bon sens, elle avait près de
quatre-vingt-deux ans.
AVEC LES DEMOISELLES DE y^ CLASSE VEUTE (1716). 345
renouvelle en si peu.de temps qu'il faut aussi répéter
très-souvent les mêmes choses. Je vous dis donc en-
core, mes enfants, que vous ne sauriez trop tôt
prendre Thabitude d'être polies entre vous, c'est le
moyen de l'être avec tout le monde. Ne vous tu-
toyez point, ne vous appelez pas tout court, défaites-
vous de ces gros tons rudes et traînants qu'on est
tout syrpris de trouver en des demoiselles.
« Que toutes vos actions soient tranquilles, dou-
ces et modestes-, ne jetez point une porte, ni un
siège, ni un livre de toutes vos forces, comme un
manœuvre feroit d'une pierre. Conduisez la porte
doiicement avec la main, et posez de même de bonne
grâce le siège, le livre et toutes autres choses. Ne
passez devant personne sans faire la révérence,
faites-vous-la les unes aux autres pour vous y accou-
tumer. Cédez-vous le pas à une porte ou du moins
faites-vous un petit air de politesse avant que d'en-
trer, et que ce ne soit pas à qui la fera la première,
comme je Taf souvent vu. Ne répondez jamais de
oui et de non tout court ; il vous est absolument
nécessaire d'y ajouter oui, monsieur, oui, madame,
non, ma mère, non, mademoiselle, etc., si vous ne
voulez pas être aussi grossières que les paysannes
les plus mal apprises. Ne recevez jamais rien et ne
présentez jamais rien à qui que ce soit, sans faire
auparavant un geste de politesse. Parlez bon fran-
çois et n'inventez pas mille mots qui ne signifient
rien et ne sont en usage nulle part. Encore une fois,
mes chères enfants, puisque Dieu vous a fait naître
demoiselles, prenez-en les manières aussi bien que
r
346 ENTRETIENS SUft L'ÉDUCATION.
les sentiments, et mettez-vous dans l'esprit, une fois
pour toutes, que quelque vertu, quelque mérite,
quelque talent et quelques bonnes qualités que vous
puissiez avoir d* ailleurs, vous serez insupportables
aux honnêtes gens si vous ne savez pas vivre. J'é-
prouvai cela moi-même, il y a quelque temps, au
sujet d'une fille très-vertueuse qui se vint présenter
pour être à notre noviciat -, sa grossièreté, sa mau-
vaise contenance, son ton, ses méchantes expres-
sions et toutes ses manières me déplurent si fort
que je me tins, comme l'on dit, à quatre, pour ne
Ten pas faire apercevoir. Je n'ai pas la force de
monter * à vos classes aussi souvent que je le faisois
autrefois, mais je compte, mes enfants, que vous
allez reporter à vos compagnes tout ce que je vous
dis là, et que vous ne manquerez pas, par vos exem-
ples et par vos paroles, à les renouveler toutes dans
Tenvie d'acquérir les bonnes manières dont nous
parlons. Quoique vous soyez chargées d'un certain
petit commandement sur vos compagnes, cela ne vous
met pas en droit de leur parler avec empire, ni avec
hauteur, ni par grossièreté-, au contraire, vous devez
vous attacher plus qu'aucune autre à le faire avec
politesse, afin de leur servir de modèles en tout. Par
exemple, dites doucement et honnêtement à Tune :
<i Voudriez-vous bien vous reculer pour ne pas ôter le
jour à une telle? » à une autre : « Je vous prie de faire
un peu de place à celle-là: » une autre fois : « Vous me
feriez grand plaisir-, w et à celle-là : a Si vous vouliez
* L'appartement de M*»® de Maintenun était au rez-de chaussée.
(Vuir V Histoire de la tnaison royale de Sainl-Cyr. )
AVEC LES DEMaiBB|.I.ES PB U CLASSE VERTE (1716). 347
bien lui aider à faire son ouvrage, ou lui faire répéter
telle chose sur laquelle la maîtresse la doit examiner
aujourd'hui. » Ainsi du reste et de mille sortes de
choses qui se présentent à tous moments.
<( Que tout votre extérieur soit bien composé, te-
nez-vous droite, portez bien la tête, n'ayez point le
menton baissé : la modestie est dans les yeux, qu'il
faut savoir conduire mQdestement, et non dans le
menton. Quelque chose que vous disiez ou que vous
fassiez, prenez garde à ne fâcher personne et à n'in-
commoder qui que ce soit, c'est de quoi il faut être
toujours occupée, si l'on ne veut déplaire presque
incessamment dans la société.
« Si vous vous asseyez, prenez garde de n'incom-
moder personne , de n'en être ni trop près, ni trop
loin ^ prenez la place qui vous convient et point celle
d'un autre. N'approchez jamais assez près d'une per-
sonne pour la pousser, et si par malheur cela arri-
voit, il en faudroit faire de sincères excuses. Une
d'entre vous, cependant, me poussa assez brusque-
ment il y a quelques jours pour entrer avant moi,
sans seulement s'en apercevoir-, cela me fait juger
que vous êtes accoutumées à avoir ces mauvaises
manières-là les unes avec les autres, et c'est ce que
je voudrois détruire pour toujours. Il n y auroitrien
à désirer à votre éducation si vous pouviez vous
élever dans cette politesse que nous vous demandons
et qui vous devroit être naturelle.
(( Les petits exemples d'attention que je viens de
vous citer vous doivent servir pour toutes les autres
occasions. Cette politesse s'étend presque a tout et
348 ENTRETIENS SUR L'ÉOUCATION.
doit accompagner toutes vos actions extérieures, soit
pour le Ion, Fair, la manière et la façon de les faire.
(( Promettez-moi, mes enfants, de profiter de ce
petit entretien; allez travailler a le rendre aussi
utile à vos compagnes, et donnez-leur le bonjour de
ma part. »
ENTRETIEN DERNIER».
AVEC LB8 DAKBS DB SAINT-LOUIS.
(Traits divers. )
1. L'on demanda à Madame si l'esprit du règle-
ment, qui marque à celle qui préside de ne se pas
s'appliquer ordinairement à faire faire des exer-
cices, comme écrire, compter, etc., ne devoit
pas Tempêcher de faire lire aux demoiselles pour le
plaisir d'entendre lire. « Oui, assurément, répondit-
elle; où seroit la bonne foi, de s'appliquer à entendre
une lecture qui attache naturellement, au lieu de
veiller sur la classe ? Si l'on avoit cru qu'elle pût avoir
en môme temps cette attention générale à faire faire
un exercice particulier, on l'auroit établie comme les
autres à une famille pour y faire lire et compter. Je
ne dis pas que l'attention de celle qui préside doive
être si continuelle qu'il faille toujours qu'elle ait les
yeux ouverts pour qu'il n'échappe rien à sa vue; elle
ne pourroit y résister, il faut bien un peu se ména-
ger pour être en état de soutenir le travail plus long-
temps ; ainsi elle peut tantôt demeurer à sa place, et
» Rectteil des Réponses, p. 397.
AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1716). 349
de là observer ce qui se passe, tantôt se mettre auprès
d'une fille et lui montrer à travailler, tantôt en faire
écrire une autre ^ mais il faut que cela soit court, et
elle en doit toujours revenir, de bonne foi, à faire
son capital de tenir tout dans Tordre. »
2. On demanda encore à Madame si l'on pourroit
dire quelques paroles de consolation à une fille qui
viendroit d'apprendre une mauvaise nouvelle. « Il
faudroit, dit-elle, la laisser pleurer, être bien aise de
voir cette marque d'un bon naturel. Mais il seroit
fort bon, après cela, de la consoler, de prendre part
à sa douleur et, en la remettant entre les mains de
sa maîtresse, lui dire : Je vous amène une fille bien
affligée. Il ne faut point, mes chères filles, ajouta-t-
elle, tomber dans les extrémités, et, comme il ne faut
être ni familière ni trop libre, il ne faut point être
sauvage ni dure*, w
3. <( Dn ne souffrira rien dans Thabillement des
demoiselles qui ne soit uniforme. On ne souffrira
nulle distinction dans ces demoiselles, et Ton établira
en tout l'esprit de la communauté sans que Ton se
distingue jamais.
(( Il faut occuper les demoiselles sans relâche, et
les accoutumer à prendre leurs divertissements dans
la présence des maîtresses qui, de leur côté, doivent
avoir une grande complaisance pour tout ce qui n'est
pas un mal.
<( Les demoiselles n'écriront jamais hors de leurs
classes.
<( Les maîtresses ne les dispenseront jamais des rè-
* Lettres édifiantes, t. VII.
30
350 ENTRBTIENft SUR L'ÉDUCATION.
gles, quelques grandes ou sages qu'elles soient, n'y
ayant point de plus grande sagesse dans une com-
munauté que de subir toutes les lois, et les dis-
tinctions pouvant être sujettes à de grands incon-
vénients. »
4. .On lui demanda un jour si ce n'étoit point une
pratique trop forte pour les demoiselles que de leur
faire passer les trois derniers jours de la semaine
sainte en retraite, et de leur supprimer alors toute
récréation, «c Non, dit-elle, il faut les accoutumer à
entrer véritablement avec piété dans l'esprit de
l'Église^ mais avoir l'industrie de les occuper, dans
les temps où elles ne sont pas au chœur, d'une ma*-
nière pieuse et cependant qui leur soit agréable et
les délasse un peu de la longueur des offices. D'ail-
leurs il n'y a personne dans le monde qui ne re-
tranche, dans ces huit jours, de ses plaisirs, de ses*
ajustements, et surtout qui n'évite de faire ou de re-
cevoir des visites. Je me souviens, ajouta-t-elle,
qu'étant fort jeune et n'étant rien moins que dévote,
je fus tout à fait choquée de ce qu'une dame m'avoit
proposé une visite le vendredi saint. Je disois en
moi-même : Pour qui me prend-elle donc? me croi-
roit-elle athée. »
FIN.
TABLE.
Pages.
Préface i
Entretien premier. — Avis merveilleux pour les maîtresses
des classes ( 1694) 1
Entretien 11. — Qu'il faut se faire estimer des demoiselles,
éviter déparier de leurs défauts (31 décembre 1694). . . 8
Entretien III. — Des qualités que doit avoir la véritable
piété (janTier 1695) H
Entretien IV. — Avec les Dames de Saint- Louis (1C95). . 14
Entretien V. — Laisser les demoiselles parler en particulier
à leurs pères et mères, leur inspirer pour eux les senti-
ments qu'elles doivent avoir , mais ne pas laisser de les
accompagner ( 1 696 ) 17
Entretien VI. — Avec les Dames de Saint-Louis (1696). . i8
Entretien VH. — Tourner à T utilité des enfants les puni-
tions qu'on leur fait (1695) 19
Entretien VIll. — Que les lectures profanes les plus inno-
centes sont toujours dangereuses (juin 1696) 20
Entretien IX. — Des services que Ton peut tirer des demoi-
selles, et de la discrétion avec laquelle on doit en user
(1696) 27
Entretien X. — Portrait d'une fille propre à bien servir la
maison (1696) 28
Entretien XL — Sur le bon usage des talents (septem-
bre 1697) 30
Entretien XIL — Exciter les demoiselles à chanter au chœur;
elles n'y doivent porter que des livres qui servent à prier ;
ne pas charger leur mémoire (1698) 32
Entretien XÏU. — Ce qu'il faut dire aux demoiselles lors-
qu'elles questionnent sur les choses qu'on ignore (1699). 37
352 TABLE.
Pages.
Entretien XIV. — Ne se point décourager snr TéducatioD.
occuper les demoiselles, trayailler avec elles (1699). . . 38
Entretien XV. — Qu'on ne devroit point admettre dans la
communauté une fille qui ne seroit pas propre aux
classes, quand même elle auroit du talent pour les autres
charges (1699] 40
Entretien XVI. — Avec quelle douceur il faudroit remédier
aux mauvaises coutumes qui se seroient introduites dans
une classe (1699) 41
Entretien XVII. — Sur certaines pratiques religieuses (1 699). 4i
Entretien XVllI. — Ne point remarquer les défauts des de-
moiselles, quand on n'en est point chargé; en cas qu'on
leur vit faire des fautes considérables, on en devroit avertir
(1699) 45
Entretien XIX. — Sur les demofselles qui vont au parloir
(28 mars 1700) 46
Entretien XX. — Des bons et des mauvais caractères d'es-
prit ; quMl est important de bien connoitre celui des filles
qu*on reçoit pour la maison ( 12 avril 1700) 50
Entretien XXI. — De l'utilité d'inspirer le goût de l'ouvrage
aux demoiselles (18 avril 1700) 54
Entretien XXII. — Sur Télection de la supérieure et des
conseillères, et des qualités essentielles auxquelles il faut
avoir égard dans le choix qu'on en fait (2 mai 1700). . 55
Entretien XXIII. — Du concert nécessaire entre les mai-
tresses pour le gouvernement des classes (1700). .. . 68
Entretien XXIV. — Peu parler aux demoiselles, et leur ôter
les occasions de le faire beaucoup elles-mêmes ; des petits
emplois qu'on peut leur donner (1700) 69
Entretien XXV. — Des occasions où l'on pourroit permettre
aux demoiselles de sortir, et des précautions qu'on de-
vroit prendre (1700) 71
Entretien XXVI. — Instruction sur l'éducation des demoi-
selles (1701) 78
Entretien XXVII. — Que chacun aime son ouvrage et le pré-
fère à celui d'autrui ; de la droiture à soutenir les filles
en les recevant aux classes à peu près sur le pied qu'on
les a données (1701) 81
Entretien XXVllI. — Ne se point fatiguer inutilement, et le
faire avec courage quand il est nécessaire (1701) 86
TABLE. 353
Pages.
Entretien XXIX. — Portrait d'une personne raisonnable
(1701) 89
Entretien XXX. — Que trop d*attention à faire plaisir aux
demoiselles et à prévenir leurs besoins les rend molles et
délicates (28 juin 1702) 94
Entretien XXXI. —Sur la civilité (17 02) 104
Entretien XXXII. — Sur le désintéressement et la bonne foi
à former les demoiselles (1702) 110
Entretien XXXllI. — Gomme il faut conserver la bonne re-
nommée, pratiquant néanmoins rhumllité (1702). ... 120
Entretien XXXIV. — Porter les demoiselles à parler peu, et
leur' inspirer l'amour de leur réputation (1703) 124
Entretien XXXV. — Sur la vocation religieuse (3 fé-
vrier 1703) 133
Entretien XXXVI. — Sur l'éducation et sur l'avantage d'être
élevé un peu durement (mars 1703). 142
Entretien XXXVll. — Que pour établir un bon gouverne-
ment dans les classes, il faut éviter la diversité dans la
conduite (17 03) 149
Entretien XXXVIII. — Sur les petites demoiselles , qui avoient
fait.ee jour-là leur première communion (juin 1703). • . 152
Entretien XXXIX. — De l'utilité des réflexions, et qu'il ne
faut point éviter la peine (juillet 1703) 158
Entretien XL. — Se renouveler souvent dans la vigilance à
l'égard des demoiselles (juin 1704) 165
Entretien XLI. — De la reconnoissance (juin 1704), . . . 167
Entretien XLII. — De la nécessité de se convertir, et du
bonheur d'être à Dieu sans réserve (1704) 171
Entretien XLUI. — Avec les Dames de Saint-Louis (1705). 178
Entretien XLIV. — Avec les Dames de Saint-Louis ( 1 705). 179
Entretien XLV. — Avec les Dames de Saint-Louis ( 1 705 ). 1 80
Entretien XLVI. — Sur le mariage (1705) 181
Entretien XLVII. — Au sujet d'un avantage remporté sur
les ennemis (1705) 184
Entretien XLVHI. — Des vertus cardinales (juin 1705). • 189
• Entretien XLIX. — Sur les jeux d'esprit (octobre 1705). . 196
Entretien L. — Qu'il ne faut pas presser les enfants sur
la dévotion; distinction de la vivacité et de la légèreté
(1705) 199
<» Entretien LI. — Sur l'esprit d'intérêt qui détourne la plu-
354 TARLE.
Pages.
part des religieuses de IMntention des fondateurs ; en qaol
nouai y pourrions tomber (1706) 201
Entretien LU. — Sur les eicoses et les dépenses mai à
propos (170Q) 208
Entretien LUI. — Qu'il est difficile de faire une juste appli-
cation des maximes générales, et sur la liberté de prendre
des filles du dehors pour être religieuses dans tiotre mai-
son (1706), 213
Entretien LIV. — Sur la communion ( 1706) 216
Entretien LV. — Du plaisir de se faire aimer, et de plusieurs
fondations du Roi (1706) 220
Entretien LVI. — Sur l'éducation solide (novembre 1706). 232
Entretien LVII. -^ Se faire estimer des demoiselles (dé-
cembre 1706) 237
Entretien LYHI. — Traits divers sur l'excellence de leur
Institut (1707) 239
Entretien LIX. -~ Pour les disposer à prendre l'habit reli<
gieuK (1707) : , 245
Entretien LX. — Sur l'esprit mal fait, et l'éducation de
Saint-Cyr (1707) 261
Entretien LXI. — Sur le sèle avec lequel les Dames de
Saint Louis doivent se donner à réducation des demoi-
selles (1708) 266
Entretien LXll. — Qu'il faut éviter le trop grand empresae-
ment de faire plaisir aux demoiselles (1708) 263
Entretien tXllI. — - De la manière de faire le catéchisme
aux demoiselles, et qu'il faut cultiver la mémoire sans en
faire trop de cas (1708) 269
Entretien LXIV. • — Sur le ridicule des pièces composées par
les religieuses, s'en tenir à celles que Madame nous a
données; être sobre sur les lectures (1708) 274
Entretien LXV. — Contre l'esprit de cachotterie et sur l'o-
béissance ( 1709) 286
Entretien LXVl. — Quels jeux conviennent aux demoiselles,
et ceux dont il est convenable de faire la dépense ( 1 709). 290
Entretien LXVli. — Du soin qu'il faut prendre de former
les demoiselles du ruban noir, que l'on les doit traiter avec
distinction (juillet 17 10) 293
Entretien LXYUI. — Qu'il ne faut rien retrancher de ce qui
a été réglé pour les demoiselles, pour l'habillement et
TABLE. 355
Pages,
pour la nourriture, que dans des temps de grande disette,
et toujours après avoir commencé par la communauté, ni
les faire travailler à l'excès. — C'est Mme de Glapion qui
parle (30 janvier 1711) 29T
Entretien LXIX. — Qu'il y a un véritable contentement à
servir Dieu (24 août 1711) 301
Entretien LXX. — Au sujet d'une lettre de saint François
de Sales, dont on leur faisoit la lecture (mars 1712). . . 304
Entretien LXXI. — Sur ce qu'il ne faut rien affecter d'ex-
traordinaire dans la piété (janvier 1714) 307
Entretien LXXII. — Sur les amitiés (mai 1714) 311
Entretien LXXIll. — Sur les scrupules de dévotion (jan-
vier 1715) 310
Entretien LXXIV. — Sur l'entrée des princes et princesses
dans la maison ( 1715) , . 318
Entretien LXXV. — Pour les prëcautionner contre les nou-
veautés en matière de religion (1715) 321
Entretien LXXVl. — Instruction aux demoiselles d& la
classe verte ( 1715) 328
EntretienLXXVH. — Sur rindiscrétion (1716) 332
Entretien LXXVlll. — Sur l'Institut (janvier 1715). ... 337
Entretien LXXIX. — Avec les Dames de Saint-Louis (1716). 342
Entretien l.XXX. — Instruction aux demoiselles de la
classe verte (juillet 1716) 544
Entretien dernier. — Traits divers 348
FIN.
*
*
Parii. — Imprimerie de Gcitavi GRATlOTi 30^ vue Maiariiie.
THE NEW YORK PUBLIC LIBRARY
REFERENCE DEPARTMENT
Thii book i« UDdor no circumstoncea lo be
taken from the Buildin*