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Full text of "Entretiens sur l'éducation des filles"

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ENTRETIENS 



SUR L'ÉDUCATION 



DES FILLES 



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LES OEUVRES DE M»* DE M A INTENON COMPRENNENT : 

i» LETTRES SUR L'ÉDUCATION DES FILLES i VOl. 

2" ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION i VOl. 

3^ CONSEILS AUX JEUNES FILLES i VOl. 

A° LETTRES ÉDIFIANTES 2 VOl. 

5* CORRESPONDANCE GÉNÉRALE 4 VOl. 

6*» MÉMOIRES, CONVERSATIONS, ÉCRITS DIVERS. . . i VOl. 

Chacun de ces ouvrages se vend séparément. 



HISTOIRE DE LA MAISON ROYALE DE SAINT-CYR 

Par M. THlitOI*HIE.B liAVAIil^^B 

1 beau Yolume grand in-8o avec gravures. — Prix : 10 fr. 



• • •• 
••••••• 



• ••••• ,.•• 

• • ••• ••••• • 

•••• . •;•••••.•.•• 

.• •• ••• • • 



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• •. 



• 



•• • • - 



• 



Paris.— Imprimerie de Gustatb GRATIOT, 30, rue Mdiarine. 



ENTRETIENS 



SUR L'ÉDUCATION 



DES FILLES 



PAR M— DE HAINTENON 



RBCITBILLIS KT PUBLIES POUR L4 PRBKIBRB FOIS 



d'après les manuscrits et copies authentiques 



AVEC UN COMMENTAIRE ET DES NOTES 



PAR M. TH. LAVALLÉE 



<IÎ^'ii<-^iLW^ 



N I 



t:\v.Yi. 



*• • • j • 






W J • 



PARIS .-/.%::. .- /. 

CHARPENTIER, LIR^^.t/RîE-^ÉtrtTKUR 

39, RUE DE L'UNIVERSlwV^; /.,J » ,- 



1864 



Les éditeurs-propriétaires se réservent le droit de traduction de cet ouvrage. 



d îii »'l 



• •• 




PRÉFACE 



Ces Entretiens * sont de deux sortes : avec les Dames de 
Saint-Louis^ avec les demoiselles. Voici où et comment ils 
avaient lieu : 

Les Dames de Saint-Louis avaient^ dans le milieu de la 
journée, une heure de récréation qu'elles passaient ordi- 
nairement dans leur salle de communauté^ autour d'une 
grande table, à converser librement et à travailler à Tai- 
guille. M™* de Maintenon manquait rarement de venir à ces 
récréations; elle y apportait son ouvrage, et, tout en tra- 
vaillant, elle conversait avec les Dames, se laissant inter- 
T sur toutes sortes de sujets, leur donnant des instruc- 
tions, soit sur la conduite de la maison, soit sur l'éducation 
des demoiselles, entremêlant le tout de nouvelles de la 
cour, d'anecdotes particulières, d'exemples tirés de sa propre 
vie. Les Dames étaient d'une curiosité extrême à assister à 
ces entretiens, et comme toutes ne pouvaient le faire, étant 
occupées aux diverses charges de la maison, elles répétaient 
à leurs compagnes absentes ce qu'elles avaient entendu; 
elles l'écrivaient, et elles finirent par en faire des recueils. 
Nous avons dit dans la préface des Lettres sur l'Éducation 
(page 12), que M*"" de Berval fut la première à faire un de 
ces recueils, qu'elle le donna à lire à M"* de Maintenon elle- 

' Nous pouvons répéter au sujet des Entretient ce que nous avons dit des 
Lettres sur Véducation des filles. Ce ne sont pas des traités didactiques 
renfermant un système complet, méthodique d*éducatlon et régulièrement ap- 
plicable partout ; ce sont les opinions de fH^'^ de Maintenon sur Péducation 
particulière qu'on devait suivre à Saint-Cyr| et qui se rattachent naturellement 
i Péducatiou des filles éû général. 



H PRÉFACK. 

même^ qui le corrigea de sa main. Les Mémoires des Dames 
confirment c^que raconte à ce sujet M"* de Berval : « Nous 
entreprîmes, disent-elles, de mettre au net le recueil des 
entretiens que nous avions eus avec M"* de Maintenon sur 
Tesprit dans lequel nous devions entendre nos obligations, 
et surtout celles qui regardent les classes et la manière de 
bien élever nos demoiselles. Nous donnâmes à ce recueil 
beaucoup de temps, et, après l'avoir transcrit plusieurs fois à 
loisir, nous le montrâmes à M*"** de Maintenon, qui le lut 
d'un bout à l'autre, qui mit bon et un apostille à cbaque 
cahier par lequel elle adopte tout ce qui y est contenu. » 
Enfin, on trouve dans les Lettres édifiantes (t. YI, Lettre uu) 
une lettre de M"»« de Maintenon à M"« de Berval (1694) qui 
commence ainsi : a Vous savez que je suis tombée d'accord 
avec vous, que vous écriviez les réponses que je vous fats 
sur les questions que vous me faites, afin que je les fasse 
revoir et corriger, et que je ne laisse rien qui ne soit bon 
et approuvé... » 

Les Entretiens avec les demoiselles se passaient à peu 
près de la même façon. Encore bien qu'il y eût à Saint-Cyr 
un enseignement régulier et un ordre du jour, chaque 
maîtresse disposait à peu près à son gré du temps et des 
leçons. Elle ne faisait pas ce que nous appelons des cours ; 
elle n'imppsait pas des devoirs; mais comme tout était 
subordonné à l'éducation, elle profitait de tout, d'un mot, 
d'une lecture pour faire des instructions morales à ses 
demoiselles, pour les redresser sur leurs défauts, pour leur 
donner des conseils sur leur vie actuelle et future. 

D'après cela , M"® de Maintenon arrivait souvent à Tim- 
proviste dans une classe ; elle prenait occasion , soit d'une 
instruction faite par les dames ou répétée par les demoi- 
selles, soit d'une question qui lui était adressée par les unes 
ou les autres pour prendre la parole , et elle donnait ainsi 



PRÉFACE. III 

aux demoiselles 9 sur tous les sujets, les instructions les 
plus variées, les plus attrayantes, les plus sages. Elle se 
laissait interroger par les plus petites comme par les plus 
grandes; elle répondait à toutes avec une patience, une 
bonté égale à la justesse et à la droiture de son esprit; elle 
mêlait aux préceptes les plus sévères des détails curieux, 
des anecdotes agréables; puis après avoir recommandé à 
ses chères enfants de mettre en pratique ce qu'elle leur 
avait dit, elle les quittait, les laissant émerveillées de son 
beau et doux langage, de sa raison pleine de grâce et 
d'agrément. 

Les Entretiens avec les Dames ne commencèrent à être 
recueillis qu'en î694, à l'époque où Saint-Cyr fut changé 
en monastère , où la maison prit une forme régulière , où 
M'"^^ de Maintenon s'efforça , par des instructions plus fré- 
quentes qu'auparavant, de rendre les Dames de Saint-Louis 
dignes de leur sublime vocation. 

Les Entretiens avec les demoiselles ne furent recueillis 
qu'à dater de 1700. A cette époque , M*"' de Maintenon s'a- 
donna entièrement aux classes , y allant tous les jours , y 
faisant les fonctions de maîtresse, enseignant aux Dames, 
par son exemple, à rendre leurs élèves « les plus parfaites 
qu'il soit possible , selon Dieu et selon le monde. » ( Entre- 
tien XXWU.) — «Je suis résolue, dit-elle dans un de ces 
Entretiens, de me donner tout entière et de vous aider de 
tout mon pouvoir à établir dans les classes un bon esprit, 
et cette éducation solide dont je vous parle si souvent : celle 
que nous leur avons donnée jusqu'ici a été trop extérieure 
et trop superficielle. » (Entretien II.) 

J'ai inséré dans ce volume tous les Entretiens de M^"" de 
Maintenon avec les demoiselles , moins trois ou quatre qui 
trouveront mieux leur place dans le volume intitulé : Con- 
seils aux jeunes filles, etc. Quant aux Entretiens avec les 



iV PRÉFACE. 

Dames, je n'ai mis dans ce volume que les entretiens relatifs 
à réducation^ d'autres qui sont entièrement remplis de 
détails historiques auront naturellement leur place dans la 
Correspondance générale ; enfin il en est quelques-uns que 
j'ai entièrement supprimés; ceui-ci sont remplis uniquemrat 
de détails inutiles à rapporter, sur la tenue intérieure de 
la maison, les différentes fonctions des Dames, etc. : ils 
n'offrent aucun intérêt pour nous. 

Je répéterai pour les Entretiens sur l'éducation <^e que 
j'ai dit pour les Lettres : « On ne saurait aujourd'hui 
proposer entièrement et absolument pour modèles ces 
instructions, si sages qu'elles soient. » On les trouvera sans 
doute trop sévères, trop religieuses, trop monacales; 
telles qu'elles sont et considérées seulement à un point 
de vue littéraire, elles sont un spécimen très-curieux de 
l'éducation du dix-septième siècle; elles complètent cet 
épisode si plein de charmes qui forme l'histoire de la 
maison de Saint-Cyr; enfin elles sont par elles-mêmes des 
documents historiques très-précieux. Aussi me suis-je bien 
gardé de retrancher certains passages qui fourniront de 
nouvelles armes aux ennemis de M"""" de Maintenon : la 
publication que j'entreprends des écrits de cette dame n'est 
point faite dans un but d'apologie aveugle : c'est tout sim- 
plement, et comme M. Guizot me l'écrivait récemment , « la 
plus importante qui reste à faire sur le siècle de Louis XIY. » 
Les Entretiens sur l'éducation sont, à l'exception de deux 
que La Beaumelle a publiés à sa manière, entièrement iné- 
dits; ils sont tirés des mêmes manuscrits que j'ai cités et 
analysés dans la préface des Lettres sur Véducation. 



ENTRETIENS 

SUR L'ÉDUCATION 



DES FILLES 



ENTRETIEN PREMIER». 

INSTRUCTION AUX DÂMKS DE SAINT-LOUIS. 

( Avis meryeilleux pour les maîtresses des classes ' .) 

1694'. 

« Il faut commencer , mes chères filles , par faire 
observer le règlement avec beaucoup de silence. Ne 
vous pressez point d'entrer dans la conduite spi- 
rituelle de vos filles ni de gagner leur confiance 
pour les porter à Dieu-, soyez sérieuses et graves 
avec elles. Ce que vous avez à faire, c'est de les con- 
tenir, et non pas de les diriger*. Comptez que vous 
aurez bien employé votre journée quand vous les 
aurez empêchées de faire du mal-, qu'elles auront . 

^ Recîteil des Réponses de if me de Maintenon, p. 99. (Voir, 
sur ce manuscrit, la préface des Lettres sur l'éducation, ) 

* Les sommaires qu'on trouvera ainsi à la tête des Entretiens 
appartiennent aux manuscrits. 

3 Voir la préface de ce volume pour Texplication de cette pre- 
mière date. 

^ Mme de Maintenon entend par là diriger leur conscience : 
c'était la tendance des Dames de Saint-Louis, qui voulaient donner 
aux demoiselles une éducation trop monacale ; elle ne cessa de 
combattre cette tendance et d'exciter les Dames à n'inspirer à 
leurs élèves qu'une piété de séculières, 

4 



2 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION. 

travaillé en silence • rju^elles n'àuf oilt point eu de 
conversations particulières , je ne dis pas seulement 
danâ ce fedtnrtièilcenietii , itiail; c^est là mëiliéure 
conduite que vous puissiez prendre pour toujours. 
Contentez-vous de les instruire sur leurs devoirs ; 
semez et attendez les fruits avec patience, sans vou- 
loir tout rectifier à la fois, sans les presser par l'in- 
sinuation, par la confiance 5 Dieu ne béniroit pas 
cette conduite dans laquelle on compte souvent trop 
sur soi, et puis si elle profitoit à quelques-unes, vous 
en verriez un grand nombre qui en abuseroient, qui 
deviendroient familières, et que vous ne pourriez 
contenir, ce qui est, encore une fois, ce que vous avez 
à faire ^ c'est à leur confesseur à faire le reste; Gou- 
vernez-les avec douceur, et que vos réprimandes 
soient rares ^ tâchez plutôt dans vos entretiens de 
leur inspirer l'amour de leurs devoirs-, prenez oc- 
casion d'une fête, d'une lecture, d'une communion 
pour les animer, pour les avertir d'une chose qu'elles 
font mal -, ne les rebutez point par des corrections 
fréquentes ou faites sur-le-champ, comme, par exem- 
ple, si elles parlent dans le réfectoire, dans la marche, 
ou qu'elles s'y dérangent : ce n'est point le temps 
de les en reprendre, ou de les tirer par là manche 
pour lés faire marcher sur une même ligne ] c'est là 
ce qui les impatiente , et qui leur fait faire de sottes 
réponses dont on est uti peu coupable par son im- 
patience à les corriger, à quoi, pour l'ordinaire, on 
ne réussit pas par cette précipation« Quand elles 
sont en mouvement , elles ne vous entendent qu'à 
dettiî , et ce que vous dites augmenté te dérange- 



AVEC LBB DAMES DE SAINT-LOUIS (1694). 3 

m^nt; s'il est considérable, redressez-le avec fer- 
meté et à propos, sinon, ayez patience tant que le 
bien surmontera le mal ; c'est l'avis que saint Paul 
donne dans Tépttre d'aujourd'hui , et comptez que 
quoi que vous fassiez, il y aura toujours quelques 
filles qui parleront ou se dérangeront; il est impos- 
sible que dans le grand nombre cela soit autrement. » 
Nous lui demandâmes' l'explication de ce qu^elle 
avoit dit quelques jours auparavant, qu'il ne falloit 
pas entrer dans la conduite de nos filles, n C'est, 
nous dit-elle , pour les commencements que je vous 
ai parlé , où vous ne les connoissez point encore ; il 
vaut mieux y entrer trois mois trop tard que trois 
mois trop tôt; car j'ai toujours bien compris qu'il 
falloit parler en particulier à ces filles-là , les aver- 
tir de leurs défauts, les animer pour la pratique de 
la vertu, les aider à corriger leur naturel et à con- 
nottreleur vocation (si elles sont en âge d'y penser), 
sans pourtant en décider vous-mêmes ; . c'est dans 
ces sortes de conversations qu'on peut leur dire 
tout ce qu'on veut sans craindre de se commettre 
et sans hasarder qu'elles vous fassent une sotte ré- 
ponse qui seroit de conséquence en général; c'est 
là, en un mot , la vraie occupation d'une première 
maîtresse. Ce que je crois que vous ne devriez pas 
entreprendre , c'est une direction suivie; il faut les 
exhorter à avoir une grande confiance à leur con- 
fesseur; les renvoyer quelquefois à lui quand elles 
demandent des pratiques pour leur intérieur, leur 

' Cesi, dans tous ces entretiens, M°>« de Berval qui raconte. 



4 ENTRETrENS SUR L'ÉDUCATION. 

oraison, etc. ; car souvent elles n'en demandent que 
par curiosité : il faut pourtant les écouter, mais 
couper court, surtout avec celles qu'on remarquera 
aimer à discourir, et d'un caractère à tourner en 
ridicule ce que vous leur diriez de meilleur et à 
conter à leurs compagnes : Mon confesseur m'a 
donné une telle pratique, et ma maîtresse une tout 
opposée. Mais ce qu'il ne faut jamais faire , c'est 
d'entrer dans leurs peines d'une manière qui les 
amollisse, par exemple, entretenir la peine qu'elles 
auroient d'observer leur règle , leurs répugnances 
pour leurs maîtresses, entrer dans les affaires de 
leurs familles pour s'insinuer dans leur esprit et s'en 
faire aimer ^ car je ne veux pas dire qu'on ne doive 
pas consoler une fille affligée sur un accident ar- 
rivé à sa famille, mais ce qu'il faut éviter, c'est l'in- 
utilité et l'amusement. » 

Une de nous lui demanda ce qu'elle devoit faire 
pour celles qui la pressoient de les voir, de les con- 
duire, (t Vous ne pouvez, dit Madame, refuser de 
répondre à une fille qui demande des conseils ; dites- 
lui que vous voulez bien l'aider puisqu'elle le veut; 
que voilà les défauts que vous avez remarqués en 
elle, et qu'il faut qu'elle travaille à les corriger ; 
qu'après cela vous verrez à lui dire autre chose. 
Si elle persévère et qu'elle ne se rebute point de 
ce que vous ne paroissiez pas bien touchée de sa 
confiance, c'est une marque qu'elle y vient de 
bonne foi, et alors vous pourrez l'aider, l'instruire, 
la soutenir, observant pourtant toujours ce que je 
vous ai déjà dit de ne pas trop parler, et de lespor- 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1694). 5 

ter le plus que vous pourrez à une grande confiance 
en leur confesseur. Ce que je vous dis est ce que je 
ferois moi-même pour le repos de ma conscience ; 
la leur sera toujours mieux entre les mains de leur 
confesseur qu'entre les nôtres ^ Dieu attache une 
grâce particulière à la conduite des confesseurs ; de 
plus, vous ne pourriez suffire à tout. 

« n faut, nous dit-elle sur quelques autres ques- 
tions, que les maîtresses agissent avec un grand 
concert ; mais sur cela je fais une grande différence 
de celui qui doit être entre la première et la se- 
conde, et celui qu'il doit y avoir entre les quatre maî- 
tresses '. Les deux premières doivent régler ensem- 
ble ce qu'il y a à faire , et dire ensuite à leurs aides 
ce qu'elles doivent savoir et faire exécuter. Les maî- 
tresses subalternes doivent veiller comme les pre- 
mières, avertir de ce qu'elles voient et ne pas croire 
qu'elles ne sont chargées des choses qu'autant 
qu'elles ont d'autorité pour ordonner et pour punir. 
Qu'elles ne trouvent pas mauvais si la première ne 
punit pas toutes les fautes dont elles l'avertissent, 
et qu'on ne les consulte pas ordinairement pour 
le gouvernement de la classe. Quand même toutes 
seroient capables de conduire les classes, ne com- 
prenez-vous pas qu'il seroit impossible de penser 
toutes de même , et fort embarrassant pour la pre- 
mière d'avoir à prendre des conseils que souvent 

* Il y ayait toujours quatre maîtresses à chaque classe : les 
deux premières étaient ordinairement religieuses professes; la 
troisième, novice; la quatrième, demoiselle noire. — Voir, pour 
les détails, VHistoire de la Maison royale de Saint-Cyr. 

4. 



6 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

elle ne pourroit pas suivre ? et puis, qui veilleroit 
vos filles pendant que vous vous assembleriez un 
temps si considérable ou si fréquent, étant inévita^ 
ble qu'il n'y ait souvent des choses à dire et régler 
dans le gouvernement d'un si grand nombre de 
filles? Pour la première et la seconde, elles doivent 
avoir plus de rapport ensemble, la première devant 
l'avertir de tout ce qu'elle règle dans la classe pour 
le général et pour le particulier, afin qu elle soit 
toujours en état en son absence. » 

Puis, changeant de conversation, elle dit : « Il est 
très-bon de faire quelquefois ce que vous faites de- 
puis deux jours, c'est-à-dire de faire travailler vos 
demoiselles assidûment, sans aucune interruption, 
pour les accoutumer à l'ouvrage, ou pour en finir un 
pressé, ce que j'entends principalement pour les 
grandes, car les petites ont trop de choses à appren* 
dre pour qu'il convienne de le faire souvent. » 

Nous lui dîmes que depuis quelque temps nou3 
sentions dans nos demoiselles un esprit de mur- 
mure, et qu'elles disoient bien des choses mal è 
propos, et nous lui demandâmes s'il ne falloit point 
fiaire quelque exemple pour l'arrêter, a II faut, dit- 
elle, en ces occasions prier Dieu, et. agir avec biei) 
de la discrétion. Je crois que vous rendrez vos filles 
souples, par ne point faire d'attention à leurs petits 
raisonnements : quand elles verront que vous i^e 
faites pas semblant de les entendre, et que vous 
prenez en riant un trait qu'elles lancent à dessein de 
vous chagriner, allant toujours droit votre chemin, 
elles cesseront de raisonner. Il ne faut jamais l^ur 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1694). 7 

dir^, ni leur faire faire des choses déraisonnables, 
mais il ne faut pas non plus toujours leur dire les rai- 
sons que vous avez de les leur faire faire, parce que 
alors elles \eulent aussi raisonner et faire des diffi- 
cultés qui embarrassent. Qu'elles fassent donc tout 
ce que vous jugerez à propos de leur faire faire , 
mais ordonnez-le sans hauteur, sans changer de ton 
ni de visage, et dites avec un ton doux et ferme : Mes* 
demoiselles, il faut faire cela aujourd'hui \ vous ne 
ferez point un tel exercice-, vous n'irez point en tel 
endroit 5 vous travaillerez tout le jour, etc. 5 mais 
souvenez-vous toujours , et n'y manquez jamais, à 
leur donner du temps pour prier Dieu l'après-midi 
les jours que vous ne les mènerez pas à vêpres, afin 
qu'elles prennent cette bonne habitude et la CQn- 
servent toute leur vie. » 

A une question que lui fit la dépositaire, elle dit : 
« J'ai remarqué que vos filles ne se soucient point 
de gâter leurs bardes, parce qu'elles comptent qu'à la 
distribution il faudra bien leur en donner d'autres. 
Les bleiLes * disent, quand on les en reprend : Il n'y 
a qu'à prendre la mesure. Je voudrois bien qu'elles 
les portassent avec des pièces quand elles les ont 
rompues; qu'elles ne s'accoutumassent point à vivre 
comme s'il n'y avoit qu'à aller prendre à la boutique 
tout ce dont elles ont affaire , sans avoir l'attention 
de le ménager, et pour les accoutumer à ce ména- 
gement de leurs bardes , laissez-les manquer quel- 
quefois de quelque chose-, faites-les attendre : cela 

1 Les demûiselles de la classe supérieure et qui avaient de dix- 
sept à vingt ans (Voir la préface des Lettres sur l'éducation, p. xvii}. 



8 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

leur sera bon , car si elles ne savent pas ménager 
ici le bien de votre maison, elles ne sauront pas mé- 
nager celui de leurs parents. » 



ENTRETIEN IV. 

KXHORTÂTIOn AUX BBLIGIKUfKS DK 8ÀIH T-L O Ulf . 

(Qu'il faut 86 faire estimer des demoiselles, éviter de parler de leurs défauts.) 

31 décembre 1694. 

Dans un chapitre^ du dernier jour de l'année, 
où M"' de Maintenon se trouva , elle laissa parler 
la mère supérieure ^, comme elle faisoit ordinaire- 
ment quand elle y venoit, et quand la supérieure 
eut fini , M"* de Maintenon ajouta : « Votre mère a 
passé légèrement un article bien essentiel, c'est la 
nécessité de vous faire estimer des demoiselles par 
une conduite toute religieuse et régulière -, comp- 
tez que l'empressement que vous avez à vous ins- 
truire, et toutes vos questions qui partent d'un si bon 
fonds, mes bonnes intentions , mes misérables dis- 
cours, et tous les moyens que nous pourrions prendre 
pour établir une vraie piété , une vertu solide et un 
bon esprit dans vos classes, seront sans fruit si vos 
demoiselles ne vous estiment pas, et elles ne vous es- 
timeront qu'autant qu'elles vous verront vraiment 
vertueuses et régulières. Vous ne sauriez croire 
comme elles sont clairvoyantes sur vos moindres 

* Lettres édifiantes, t. IV, p. 189. 
' Assemblée générale des Daines de Saint-Louis. 
« C'était alors M"e de Fontaines {\o\t \es l^et(re$ sur l'édu- 
cation, p. 76). 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (lt94). 9 

défauts , tout ce qu'elles en diroient, les comparai- 
sons qu'elles feroient de vous autres, comme elles 
sauroient démêler celles qui sont les plus exactes de 
celles qui le seroient moins , comme elles diroient : 
C'est une telle qui nous garde , nous pourrons l'en- 
tretenir; c'est cette autre, nous n'aurons pas un 
mot d'elle. Qu'est-ce à dire cela? sinon une telle 
est régulière, et l'autre ne l'est pas. 

« Il m'est revenu que, dans vos récréations, vous 
parlez des défauts de vos demoiselles, sous prétexte, 
dites-vous, que vous êtes leurs mères-, mais ce n'est 
pas une raison pour divulguer dans une commu- 
nauté des fautes et des défauts qui peuvent prévenir 
contre elles et leur nuire beaucoup , surtout si dans 
la suite elles vouloient être religieuses ici. Ce sont 
des filles de seize à dix-huit ans , leur réputation 
commence à n'être plus indififérente, et vous devez 
la ménager aussi soigneusement que le christianisme 
vous obUge à conserver délicatement la réputation 
de notre prochain -, autrement vous pourriez bien 
tout bonnement, et sans y penser, être aussi médi- 
santes que nous autres dans le monde. Soyez cir- 
conspectes dans vos paroles, soyez délicates sur la 
charité -, vous savez mieux que moi combien il est 
aisé de pécher considérablement en cette matière : 
vous en instruisez les autres. Considérez toujours 
avant que de parler s ce que vous allez dire a quel- 
que nécessité ou utilité , ou du moins s'il est inno- 
cent. Je ne vois pas à quoi peut servir de parler des 
défauts de vos demoiselles; je vous ai dit quelque- 
fois en riant que je vous abandonnois le prochain 



10 ENTRETIENS SUR L'ÉDUGATION. 

Touge * ; c'est une raillerie , et quoiqu'il y ait moins 
de précautions à prendre à Tégard de ces enfants 
dont les défauts à cet âge ne doivent pas faire grande 
impression, jeferois cependant scrupule déparier 
de ceux qui sont grands. Si vous étiez frappées de 
ee que quelques défauts s'établiroient parmi vos de- 
moiselles, ou quelque mauvaise coutume ou ma- 
nière , je ne trouverois pas mal que vous dissiez en 
général que vous craignez qu'un tel défaut ne se 
glisse dans les classes, ni qu'on en cite même des 
exemples ; cela vous instruit les unes et les autres, 
vous précautionne ou vous relève-, niais je ne 
voudrois jamais que l'on nommât les demoiselles 
qui ont ces défauts-, je trouverois même moins d'in- 
convénient à marquer positivement quelle sorte de 
faute quelqu'une auroit faite que de dire : C'est une 
humeur difficile , c'est un esprit mal fait , c'est un 
mauvais caractère, car ces choses-là notent toujours 
d'une manière très-fâcheuse, et ne manquent point 
de laisser une mauvaise impression. » 

Quand IW' de Maintenon eut cessé de parler, 
la mère supérieure lui demanda pardon, au nom de 
toute la communauté, des fautes qu'on avoit faites 
pendant toute l'année ; elle répondit : « Je vous l'ac- 
corde de bon cœur, mes chères enfants , et je suis 
pleine d'espérance que nous allons faire merveille 
à l'avenir-, je suis résolue de me livrer tout entière, 
et de vous aider de tout mon pouvoir à établir dans 
nos classes ce bon esprit et cette éducation solide 

^ Les petites filles de la classe rouge qui n^avaieut que de sept 
à dix aus. 



AVEC LES DEMOISELLES BE SAINT-CTR (1695). 11 

dont je vous parle si souvent*, celle que nous leur 
avons donnée jusqu'ici a été trop extérieure et su- 
perficielle ^ ; travaillons toutes ensemble à la rendre 
chrétienne, raisonnable et solide. Je vous demande 
pardon si je vous parle si librement aux récréations, 
si je vous dis quelquefois des choses trop dures \ je 
me persuade que vous ne vous en offensez pas, parce 
que vous voyez le cœur dont elles partent , et que 
je n'envisage que votre utiUté , et le bien de votre 
établissement. Je suis bien fâchée de vous donner 
mon esprit^ mes idées, mes maximes particulières, 
et je puis vous assurer que je ne vous fais aucune 
décision qui soit un peu importante, que je ne Taie 
auparavant consultée plus d'une fois à des personnes 
capables de m' éclairer. 



ENTRETIEN IH». 

IlflTftDCTlON AUX tfSHOISSLLBS DB «AINT-CTR. 

(Des qualiiéé l}âe doit aVoir lé réritabld piété. ) 

Janvier 1695. 

La première maltresse de la grande classe^, qu'on 
appelle communément classe bleue^ à cause qu'elles 
portent un ruban de cette couleur, dit à M™® de 
Maintenon : « Il y a longtemps , Madame , que vous 

^ Voir la préface de ce volome et V Histoire de la Maison royale 
de Saint'Cyr,, eh. VÎ. 

^ Lettres édifiantes, t. IV, p. 301. 

' C'était alors Mm« de Loubert (Voir les isîtres sur Véduca-- 
tUm, p. 54 ). 



12 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

avez la bonté de me faire espérer que vous renou- 
vellerez à nos demoiselles Vinstruction que vous 
leur avez déjà faite des qualités que doit avoir la vé- 
ritable piété. — Est-ce qu'elles n'en ont plus nulle 
idée ? dit-elle : Je veux bien la répéter, car il n'y a 
rien de si nécessaire que de la bien entendre^ je 
leur ai dit, ce me semble, que la véritable piété doit 
être solide, droite et simple. » Et adressant la parole 
à M"* de Feriol, elle lui demanda ce que c'étoit 
que la piété solide. La demoiselle lui répondit : 
« Vous nous avez dit , Madame , que c'étoit de con- 
sulter Dieu dans toutes ses entreprises. — Oui, dit 
M"*' de Maintenon, afin d'agir en toutes choses par 
les principes de la religion , par préférence à ses 
intérêts temporels et à son inclination naturelle. 
Par exemple , un père et une mère veulent marier 
leur fille 5 il se présente deux partis ; l'un est plus 
riche que l'autre , mais de mauvaises mœurs -, ils 
voient clairement que leur fille sera malheureuse 
et ne pourra vivre chrétiennement avec lui; l'autre 
a moins de bien , mais est honnête homme : lequel 
des deux devroit-on choisir? c'est sans doute le der- 
nier. Cependant c'est ce qui ne se fait point dans 
le monde ^ mille livres de plus ou de moins décident 
d'un mariage; c'est pourquoi il y en a si peu d'heu- 
reux. Un autre exemple encore : un homme a plu- 
sieurs enfants -, il veut donner son bien à l'aîné; pour 
cela il destine les autres selon sa fantaisie, sans con- 
sulter Dieu ni leur volonté : je veux, dit -il, que 
mon aîné ait mon bien, et pour cela je ferai celui-ci 
d'Eglise -, je veux marier ma fille, et pour cela je ferai 



AVEC LES DEMOISELLES DE SAINT*CTR (1695). 13 

les autres religieuses , sans me mettre en peine si 
elles ont vocation ou non : voilà un manque de piété 
solide. Une personne a un procès -, si elle a de la 
piété, elle examinera si la cause est juste, si ce n'est 
pas sa partie qui a raison -, si elle découvre que c'est 
elle qui a tort , elle se démettra de ses prétentions 
et cessera de plaider. Une personne est-elle dans le 
cas de choisir un état de vie , il faut que Dieu soit 
sa première vue, et qu'elle ne fasse rien sans l'avoir 
consulté; si elle agit autrement, elle n'a point de 
piété solide, — Mais, ajouta M*"* de Maintenon, 
qu'est-ce que la piété droite ? — C'est, répondit une 
demoiselle, de faire chaque chose en son temps. ^ — 
C'est bien cela, reprit M*"' de Maintenon , mais c'est 
aussi de conformer sa piété à son état : par exemple, 
si vous vouliez aller visiter les malades pendant 
que vous êtes à Saint-Cyr, vous voyez bien que votre 
piété ne seroit pas droite, puisque vous ne le pouvez 
pas», cela sera bon quand vous n'y serez plus, et 
qu'étant chez vous, vous aurez la liberté d'aller vi- 
siter les malades de votre village, ou ailleurs -, il le 
faudra faire avec les bienséances convenables, les 
consoler, leur donner quelque chose si vous le pou- 
vez, ou les assister d'une autre manière : alors votre 
piété sera droite parce que cette pratique sera de 
votre état. Si une Dame de Saint-Louis vouloit avoir 
les yeux bien fermés quand il faut vous regarder, ne 
ht trouveriez vous pas bien dévote? oui, mais, sa dé- 
votion seroit de travers, puisqu'elle la doit faire con- 
sister à remplir ses devoirs , et elle ne le feroit pas 
si elle vouloit prier quand il faut vous regarder et 

2 



14 BNTHBTIEIIS SUR l'ÉHOGATION. 

reillef sur vous* Si une personne mariée étoit tout 
le jour à Féglise en oraison^ abandonnant sa famille 
à une femme de chambre, ou même à une servante, 
sa piété iie seroit pas droite , parce qu'elle est obli- 
gée de yeiller sur ses enfants et sur son ménage ^ et 
non pas d'être toujours à Féglise. Mais voyons ce 
que c'est que la piété simple : c'est de ne point 
chercher de raffinement dans la dévotion, ni de nou^ 
veau té dans la doctrine et dans les livres; il ne faut 
point être curieuse ni en bien ni en mal ^ car nous 
sommes dés ignorantes ^ et n'en devons pas être 
honteuses; nous n'avons point de science, mnsi 
nous sommes incapables de juger dé ce qui est bon 
ou mauvais* Ayez peu de livres ^ et des plus com- 
muns ) et surtout n'en lise:^ jamais de suspects , ni 
pour la doctrine ni pour les mœUrs; lisez ceux que 
vous avez bien choisis, cinquante fois^ cent, si vous 
voulez, et enfin jusqu'à ce que vous ayez mis en 
pratique ce qu'ils enseignent, car c'est la fin que 
nous devons nous proposer dans toutes nos lectures 
spirituelles. » 



ENTRETIEN IV'. 

âTBC tBt 1>ÀHBS 1>B ftAIH T-LOOlt. 

1695. 

.. « Parlons un peu de la maîtresse générale^, dit 



' Recueil des réponses, p. 4. 

* Voir, sur les fonctions de la maîtresse générale^ V histoire de 
la Mainon royale de Saint-Cffr, p. 127. 



AVEC LES OAVES DE SAINT-LOUIS (1695). 15 

IP*' 4u Tourp •,-!— YolontieFs, répondit Madame-, j'en 
parlerai mieux que d'aucune officière, car c'est une 
charge que j'ai créée : je pensai que les maltresses 
ne pQuvoient être trop renfermées dans leurs classes, 
et que pour cela il falloit charger une personne dm 
tout C9 qui concerne les demoiselles au dehors, qui 
se mêlât de leur entrée dans la maison, de leur sor- 
tie, de leurs lettres, des parloirs, et enfin qui eût la 
vue sur elles dès qu'elles sont hors de la classe. Je 
dirai donc, dit Madame en riant, pour répondre à 
ce que vous me demandez, que je pense de la mai- 
tresse générale ce qu'on dit de la méthode d'oraison, 
qu'elle est donnée pour aider, et non pour embar- 
rasser, c'est-à-dire que la maîtresse générale doit 
soulager les maîtresses, aller à leurs classes quand 
elles la demandent, ou quand il y a quelque chose 
de conséquence^ mais hors de là n'y guère paroître, 
et ne point jiUer les importuner, les laissant faire au 
dedans de leur classe comme elles l'entendent, car, 
puisqu'elle^ ont la peipe, il est juste qu'elles en aient 
Fautorité, et elle leur est même nécessaire pour gou- 
verner les demoiselles, qui s'en mpqueroiept bientôt 
si elles remarqqoient qu'elles fussent dépendantes de 
la maîtresse générale pour les punir et pour les ré- 
compenser, et rien ne diminueroit l'autorité des mat- 
tresses particulières comme de voir à tout propoa 
une maîtresse générale les tenir, régir et gouverner. 
— Mais, dit une de nos sœurs, si quelque maîtresse 



^ Elle était alors maîtregse générale. Voir la DOte 2 de la 
p. 120, des Lettres sur V Éducation. 



16 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

corrigeoit trop, ou donnoit trop de relâchement, ne 
devroit-elle pas y mettre ordre ? — Comment le 
saura-t-elle, répondit Madame, puisqu'elle doit aller 
rarement aux classes? Il faudroit que cela fût bien ex- 
œssif pour venir à sa connoissance ; et en ce cas, elle 
devroit en parler aux maîtresses ou à la supérieure. 
J'ai été aux Ursulines *, et je me souviens que quand 
la maîtresse générale venoit aux classes, c'étoit une 
nouvelle dont on parloit quinze jours devant et quinze 
jours après 5 elle avoit sa robe et ses manches re- 
troussées, et nous tremblions de respect. Ces per- 
sonnes de grande autorité doivent se rendre rares. 
Après cela, pourtant, les maîtresses ne doivent point 
être blessées de voir la maîtresse générale parler aux 
demoiselles en particulier. Elle ne sauroit pourvoir 
à leur établissement et connoître ce qui leur con- 
vient pour le choix d'un état, qu'elle ne juge par elle- 
même de leurs dispositions -, mais cela ne regarde que 
la grande classe. )> On demanda encore à Madame 
comment il falloit entendre Varticle de la constitu- 
tion qui dit que la maîtresse générale veillera sur 
la conduite des maîtresses. « Cela s'entend, dit- 
elle, pour ce qui regarde les demoiselles, et non 
pas pour ce qui regarde les maîtresses personnelle- 
ment, car, pour être aux classes, ne sont-elles pas 
toujours du corps de la communauté?» 

* Aux Ursulines da faubourg Saint-Jacques, où elle fut élevée 
depuis Vàge de onze jusqu'à treize ans. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1695). 17 

ENTRETIEN V. 

AVEC LB8 DAMBS DB S A I TV T - L O U 1 S. 

(Laisser les demoiselles parler en particalier à lenrs pères et mères, leur 
inspirer pour eax les sentiments qu'elles doivent avoir, mais ne laisser 
pas de les accompagner ^ . ) 

1695. 

« Il n'y a rien de plus raisonnable, nous dit un jour 
Madame, sur plusieurs questions qu'on lui faisoit, 
que de laisser à vos filles la liberté de parler en par- 
ticulier à leurs pères et à leurs mères : cela est né- 
cessaire pour entretenir le respect et la tendresse 
qu'elles leur doivent, et que vous ne pouvez trop 
leur inspirer^ il faut leur apprendre à les respecter, 
à les servir, à les aimer, même malgré leurs défauts 5 
vous devez les instruire sur les commandements de 
Dieu avec beaucoup de soin, et leur faire voir que 
rien ne peut les dispenser du respect et de l'amitié 
qu'elles doivent à leurs pères et mères. Il y aurait de 
la dureté à empêcher qu'un père parlât en particu- 
lier à sa fille 5 qu'il ne pût lui demander si elle est 
contente, quel parti elle veut prendre; lui dire en 
confiance qu'il est mal dans ses affaires, et qu'il n'a 
pas de pain. Si vous craignez qu'il veuille l'obliger à 
se faire religieuse, ou qu'il tâche de la détourner si 
elle en a envie, il vous resteroit assez de temps pour 
détruire ce qu'on lui auroit dit de déraisonnable, et 
puis en un quart d'heure de conversation il seroit 

* Recueil des Réponses ^ p. 85. 

* I^es demoiselles ne sortaient jamais, et leurs parents ne pou- 
vaient les voir que quatre fois Tannée. 



18 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

difficile qu un père jetât un grand poison dans le 
cœur de sa fille \ car je ne voudrois pas que ces visites 
fussent longues, qu'on demeurât deux heures à at- 
tendre qu une mère eût caressé sa fille ^ il faudroit 
dire honnêtement que vos occupations ne yous per- 
mettent pas de si longues visites, et qu'on dit bien des 
choses en une demi-heure -, et quand je dis en parti- 
culier, c'est-à-dire parler bas si elles veulent ^ mais 
il faut toujours demeurer là pour voir ce qui se passe, 
autrement elles recevroient, elles donneroient des 
lettres, d'autres gens pourroient venir les voir quand 
on les croiroit seules : il n'y auroit nulle sûreté. » 



ENTRETIEN VP. 

AVBC LB8 DAMBS DB S AI R T - LO U IS. 

1695. 

Madanie répondit à la maîtresse générale (M™* du 
Pérou), quil'avoit priée de savoir de M. Fagon* s'il 
étoit nécessaire d'user de vin ' à ses repas quand on 
prenoit du quinquina, qu'il n'y avoit nulle nécessité, 
surtout à de jeunes personnes, que cela pouvoit 
échauffer. Elle ajouta qu'il ne falloit point accou- 
tumer les filles à en boire 5 elle rejeta ce qu'on lui 



^ Recueil des Réponses, p. 17 . 

< « C'est le premier et le i)lus fameux médecin de la cour. » 
9 Les demoiselles, ainsi que les Dames, ne buvaient que de l-eaa. 
Ce régime était celui de toutes les maisons de femmes. On peut 
observer, à ce sujet, que Téducation corporelle était autrefois 
beaucoup plus dure qu'aujourd'hui : nous en Tçrrop» d'autres 
exemples. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1695). )9 

dit de quelque occasion où Fou avoit cru qu'il en 
ia\loii donner à quelques demoiselles, entre autres i 
une, pitrce que, disoit-ou, elle étoit d'un pays où Top 
en buvpit beaucoup : « Fort bien, dit-elle en riant, 
nous leur apprendrons à s'enivrer de crainte qu'elles 
ne. paroissent sauvages aux buveurs de leur pro- 
vince quand elles y seront retournées. Il n'y auroit 
pas grand danger qu'elles n'apprissent point ici à 
connoître le vin. » Elle termina la raillerie en disant 
que l'usage en devoit être fort rare, et que souvent 
on s'imaginoit, faute d'expérience, qu'il étoit né- 
cessaire poqr des incommodités auxquelles il étoit 
contraire ^ 



ENTRETIEÇI VU«. 
(f ovrner à VvUlit^ àf$ «nfants le» papitions qa'oo leuf fiit. ) 

« Il faut tant qu'on peut, pour punir et corriger les 
enfants, se servir des choses qui, en leur servant de 
pénitences, tournent encore aies former \ par exem- 
ple, faire tenir debout, droite, les pieds bien en de- 
hors, une petite fille de mauvaise grâce, ou qui ne 
sait pas se tenir en place-, mais il ne faudroit pas que 

1 Ifme de Maintenon dit dans uqe lettre à M»e de la Viefville, 
abk^sae de Gooierfentainfl : « 4e vois tous leâ jours guérir de^ 
maux d'eatomac en quittant la viu. Je suis 4ans ma soixante- 
douzième anii^e, et je ne bqjs que de Teau ; c'est une erreur dana 
les ûllea que Tusage du viii. » (Ititires efAvis, p. 19.9.) 

* Recueil des Répmmes, p. 8Q. 



20 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

cela fût bien longtemps, et il faut plutôt leur faire 
de petites punitions qui les humilient et qui les con- 
traignent, que des choses pénibles qui puissent nuire 
à leur santé. Quand vous leur faites aussi répéter 
des cérémonies, ne les faites pas tenir debout ou à 
genoux, les enfants n'en ont pas la force. » 



ENTRETIEN VIII«. 

IirSTRUCTION AUX RBLIGIBU SB8 DB BAIRT-LO Q 18. 

( Qae les lectnres profanes les pins innocentes sont toajonrs dangereuses^ . ) 

Juin 1696. 

Monseigneur l'évêque de Chartres ayant parlé, 
dans Vexhortation qu'il fit aux demoiselles qu'il ve- 
noit de confirmer, contre les chrétiens qui se plaisent 
à la lecture des livres profanes, M"' de Maintenon 
dit aux rehgieuses de Saint-Louis à cette occasion : 
<( Je les crois fort dangereux, surtout aux personnes 
de notre sexe, qui sont naturellement curieuses. — 

* Lettres édifiantes, t. IV, p. 421. — Recueil des Réponses, p. 7 
et 534. 

* Cette instruction paraîtrait d'une rigidité excessive si Ton ne 
songeait à l'époque où elle fut donnée. Nous avons déjà dit ailleurs 
que réducation de Saint-Cyr fut, dans Torigine, superficielle et 
mondaine, qu'elle amena de graves inconvénients, qu'il fallut 
la réformer, et que Mme de Maintenon, passant d'un excès à un 
autre, proscrivit, à Saint-Cyr même, les choses les plus innocentes. 
Ce fut dans cette ferveur de réforme qu'elle donna l'instrucUon 
qu'on va lire, et où l'on trouvera d'ailleurs, toute sévère qu'elle 
soit, les préceptes les plus sages; mais il est certain (voir la note 
de la page 179, dans les Lettres sur V éducation) que ces conseils 
outrés ne furent point observés à la lettre, et que l'instruction 
générale, encore bien que subordonnée, dans Saint-Cyr, à rédu- 
cation morale, ne cessa pas d'y être en honneur. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1696). 21 

Qu'entendez-vous, dit M""* de Glapion, par ces li- 
vres profanes? sont-ce seulement les romans? — Il 
y a, répondit M""' de Maintenon, des livres mauvais 
par eux-mêmes, tels que sont les romans, parce qu'ils 
ne parlent que de vices et de passions ; il y en a d'au- . 
très qui , sans l'être autant, ne laissent pas d'être 
dangereux aux jeunes personnes, en ce qu'ils peu- 
vent les dégoûter des livres de piété, et qu'ils en- 
flent l'esprit, comme, par exemple, l'histoire romaine 
ou l'histoire universelle, du moins celle des temps 
fabuleux. — Mais, dit M"® de Blosset, vous met- 
tez ces histoires au rang des livres profanes? — 
J'appelle livres profanes, ma sœur, répondit M"' de 
Main tenon, tous ceux qui ne sont pas pieux, quoi- 
qu'ils soient innocents, dès qu'ils n'ont pas une vraie 
utilité. Apprenez à vos demoiselles à être "xirême-' 
ment sobres sur la lecture ^ à lui préférer toujours 
r ouvrage des mains^ les soins du ménage, les devoirs 
de leur état\ et si enfin elles veulent lire, que ce ne 
soit que des livres bien choisis, propres à nourrir 
leur piété, à former leur jugement et à régler leurs 
mœurs. Un bon esprit fait toujours un bon usage de 
ce qu'il lit, et le tourne à son profit de façon ou 
d'autre -, mais un mauvais esprit en abuse, ou pour 
s'enorgueillir, ou pour d'autres travers, dont vous 
devez vous efforcer de garantir votre jeunesse. » 

M"* de Rocquemont lui demanda si on ne pouvoit 
jamais citer aux demoiselles des exemples vertueux 
des sages païens de l'antiquité et des philosophes, 

* Voir les Lettres sur V éducation ^ p. 49. 



92 ENTRETIENS SDR L'ÉIIDGATI61I. 

puisque les plus saints livres en sont pleins? « Jq 
craindrois fort, répondit-elle, que tous ces grands 
traits de générosité et d'héroïsme ne leur élevassent 
par trop l'esprit, et ne les rendissent aussi vaines et 
précieuses qu'elles Tétoient dans les commence» 
ments, où nous avions pris cette sorte de manière de 
les instruire ; vous avez vu combien tout ce que nous 
en mêlions dans nos instructions les avait gâtées, et 
quelle peine nous avons eue à les ramener à la sim- 
plicité convenable à notre sexe ^ C'est ce qu'il y a de 
pernicieux dans ces sortes de citations, et encore 
plus dans les livres tout profanes \ ils dégoûtent de 
l'aimable simplicité du saint Évangile et de tout ce 
qui tend à l'humilité, à la petitesse, au mépris de 
soi-même et aux vertus vraiment chrétiennes. Je 
crois qu'il ne vous en faut pas dire davantage pour 
vous convaincre du danger de ces sortes de lectures 
et de citations. Encore une fois, vos demoiselles ont 
infiniment plus de besoin d'apprendre à se conduire 
chrétiennement dans le monde et à bien gouverner 
leur famille avec sagesse, que de faire les savantes et 
les héroïnes ; les femmes ne savent jamais quà demi, 
et lepey quelles servent les rend communément ftères^ 
dédaigneuses^ cau^euses^ et dégoûtées des choses so^ 
lides ^. Je suis si persuadée de ce que je vous dis, que 
vous voyez que c'est la conduite que je tiens à l'é- 



' Cette phrase explique I9 note 3 de la page 30. 

* Ceci s'adresse directement aux Dames en gui )|me ^q Main« 
tenon voulait arrêter la recherche des choses d'esprit, et princi- 
paiement à M.^^ de Glapion, qui avait, disait-elle, un raffinement 
de savoir. 



AVEC LES BAMIS DB SAINT-LOUIS (1696). t9 

gatd de ma tiièce ' ^ qui pourra cependant être un bon 
partie et tout ce qiie j'exige de sa gouvernante^ est 
qu'elle la rende une bonne fille^ douce, pieuse, bien- 
faisante, charitable et bonne chrétienne. Mais pour 
en revenir aux citations profaties, je ne m'oppose 
point que, quand elles demandent ce que c'est, par 
exemple, qu'Alexandre, on leur réponde simplement 
et sans affectation que c'était un roi de Macédoine, 
fort grand conquérant, et ainsi du reste ; que quand 
TOUS leur faites quelque lecture où il se rencontre 
de ces sortes de traits, voua les leur laissiez lire comme 
le reste, en leur faisant remarquer en passant la dif- 
férence qu'il y a entre ces actions qui paroissent si 
belles en apparence et celles qui sont animées par 
la religion et par la piété ; que les premières sont 
punies en l'autre monde à cause de l'orgueil qui les 
a fait faire, et les secondes couronnées de récom- 
penses éternelles. 

(c La vie des saints, les actes des martyrs, etc. , sont 
tous remplis des noms des dieux, des empereurs et 
des philosophes païens^ ce n'est pas une raison pour 
les leur ôter; il faut au contraire leur expliquer en 
peu de mots, à mesure que les occasions se présen- 
tent, ce qu'étoient ces empereurs, ces dieux, et en- 
core bien plus ces saints martyrs dont nos histoires 

< Mlle d'Aubigné, qui devint la duchesse de Noailles (Voir les 
Lettres sur V éducation, p. 72). 

• M^^B9L\bieTi{\o\T\eB Lettres sur Véducatwn, p. 73). ((Elle 
disoity en parlant de Téducation que Madame Touloit qu'on donnftt 
à sa nièce : Madame veut qu'on ne lui mette dans l'esprit que ce 
qui peut servir à la rendre une botine fille. » ( Recueil des Ré- 
pmues, p. 8.) 



24 ENTRETIENS S13R L*ÉDUCATION. 

sont pleines, mais avoir soin de les exciter au bien 
ou à la haine du péché par la crainte et Vamour de 
Dieu, et non pas par des exemples profanes qui, quoi- 
que utiles en certaines occasions, ne laissent pas 
d'exciter un orgueil qu'il faut détruire ensuite, et 
qui est plus difficile à surmonter que les plus grands 
vices 5 c'est ce qui reste à faire à la plupart de ceux 
qui se donnent à Dieu : après avoir orné son esprit, 
s'en être, pour ainsi dire, fait une idole, il faut né- 
cessairement y renoncer , en faire un sacrifice et 
le soumettre à l'humble doctrine de Jésus-Christ. 
Croyez-moi , ne préparez pas tant d'ouvrage à vos 
enfants, insinuez-leur partout l'esprit et les maximes 
de Notre-Seigneur, qui en vérité n'inspirent que 
la véritable grandeur. Si elles font quelque faute, 
dites-leur : Comment accordez-vous ce que vous 
dites ou ce que vous faites avec l'Évangile? Si vous 
avez, par exemple, à combattre quelque acte de pa- 
resse, citez-leur saint Paul, qui aimoit mieux tra- 
vailler de ses mains, quoiqu'il fût^tout occupé à 
prêcher l'Evangile aux nations, que d'être à charge 
aux autres. Cette sorte d'éducation ne vous fera pas 
tant d'honneur auprès des mondains -, mais souvenez- 
vous toujours, mes chères filles, que vous ne les éle- 
vez pas pour plaire au monde, que c'est pour en 
faire des personnes toutes vertueuses, toutes sages et 
toutes raisonnables -, je dis raisonnables, car quoiqu'il 
faille les porter à embrasser de grand cœur la pra- 
tique exacte de l'Évangile, il n'y faut mêler rien de 
bas et de petit, ne leur point faire de contes, ne leur 
en point faire accroire, ne leur point faire de crimes 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (l696). 25 

de choses indifTéreiites, ne leur point donner comme 
choses d'obligation celles qui ne sont que des con- 
seils, enfin leur dire toujours vrai et ne rien outrer; 
je crois que c'est le meilleur moyen pour les affer- 
mir dans la piété, et que toutes les railleries des mon- 
dains ne les pourront ébranler quand elles seront 
certaines que vous ne leur avez jamais rien enseigné 
de trop fort ou de faux. 

« Quant aux livres que vous leur donnez, je vou- 
drois qu'ils fussent bien choisis 5 ils devroient tous 
renfermer le même esprit, sans s'écarter de ce que 
doivent faire tous les chrétiens dans une vie simple 
et commune. Ce que vous leur faites lire sur la 
religion, quoique excellent, ne leur sert pas ordi- 
nairement beaucoup-, elles croient que cela n'est 
bon [que pour le cloître , et il est à craindre que 
celles qui ne veulent pas s'y renfermer ne laissent 
sous ce prétexte toute autre piété. Il arrive encore, 
quand on leur Ut de ces choses si extraordinaires 
et singulières, qu'après que l'on a passé bien du 
temps à les lire, il en faut passer autant à leur faire 
comprendre qu'elles sont plus admirables qu'imita- 
bles 5 il faut, du moins, alors leur en faire tirer tout 
le fruit qu'il est possible, en les portant en effet à 
l'admiration que ces choses méritent, à adorer les 
différentes conduites de Dieu dans ses saints, à leur 
faire entendre qu'il faut les suivre avec fidélité quand 
il les tient sur nous, et soumettre toujours ce qu'il 
nous inspire aux lumières de ses ministres. 

« Que vous avez besoin, mes chères filles, d'avoir 
une piété plus éclairée, plus droite, et plus soUde que 



26 ENtRÉTtENS StJft L*ÉDtCÀTlON. 

sensible et démonstrative ^ pouf ne pas pfeiidrë le 
ehange dans celle que vous deve^ inspirer à vos en- 
fants 1 Accoutumez-les donô à écouter les lectures 
avec simplicité, à s'édifier dé ce qui est bon, à s*âp- 
pliquer ce qui leur est convenable et utile, à ne point 
raisonner sur ce qu'elles n'enteiident pas, où qui 
n'est pas de leur goût. On ne peut empêcher que 
de certaines pensées ou réflexions ne viennent à l'es- 
prit, mais il faut savoir lès taire et même les répri- 
mer, et les étouffer en soi-même si elles étoient con- 
traires à la foi ou au respect dû aux opérations de 
Dieu dans ses saints. Je voUs conseille , dit-elle en 
souriant, de les accoutumer à mettre tous les bons 
auteurs au rang du prochain, de qui oti doit dire du 
bien quand on en veut parler, et jamais rien de ce 
qui poiirroit être mal ou qui paroîtroit l'être. » 

M'^'' de Glapioii demanda s'il fâlloit âbsôlumëtit 
interdire aux demoiselles l'histoire de France. 
(( n est juste de connottre les princes dé sa nation, 
dit M"*^ de Maintenon, et d'en savoir suflisamment 
pour ne pas brouiller la suite de nos rois et leurs 
personnes avec les princes des autres empires, dont 
il convient aussi qu'elles aient une légère connois- 
sancé pour ne pas prendre un empereur romain pour 
un empereur de la Chine ou du Japon, un roi d'Es- 
pagne ou d'Angleterre poUr un roi de Perse ou de 
Siam-, mais tout cela sans règles ni méthode, et seu- 
lement pour n'être pas plus ignorantes que le com- 
mun des honnêtes gens ^ » 

* Malgré ces recommandations rigoureuses, il est certain qU'on 
apprenait à SaintrCyr l'histoire de France dans Tabrégé de l'abbé 



AVEC LES QAMES DE SAINT-LOUIS (1696). 27 

ENTRETIEN IX'. 

AVBC LBS DAMBS DB 8A1NT-LOU18. 

( Des services qae l'on peut tirer des demoiselles, ^t de U disqr^on 
avec laquelle on doit en user. ) 

i696. 

... Madame nous dit en une autre occasioi) a qu'on 
pourroit tirer de grands services des demoiselles^, 
mais qu'en cela il falloit un grand désintéressement 
et s'oublier beaucoup soi-même ^ qu'une maîtresse 
de classe qui ne penseroit qu'à ce quiTaccommode le 
mieux ne voudroit jamais donner ses filles, qu'une 
officière qui en auroit besoin les voudroit avoir trop 
souvent , mais que les unes et les autres devroient 
penser au bien de la maison et au besoin qu'ont les 
demoiselles d'être instruites 5 que, outre la bonne 
foi qui étoit nécessaire pour tenir ce tempérament, 
la supérieure et la maîtresse générale doivent veiller 
pour qu'on ne tombe point en Tune de ces deux 
extrémités : c'est une balance qui penchera tou- 
jours, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et qu'il 
faudra de temps en temps redresser. Quoiqu'il soit 
utile à la maison et avantageux aux demoiselles de 
les faire agir, il faut bien prendre garde à ne les 
point trop tirer de leurs exercices , car on s'aper- 
cevra bien moins vite du tort qu'en recevroit leur 

Le Ragois. Cet abbé était up neveu de Tabbé Gobelin , qui était 
devenu, par la protection de M°te de Maintenon, précepteur du duc 
du Maine. Ce fut par le conseil et avec Tapprobation de cette 
dap^e qu'il composa ses Abrégéi d'|)igtoire. 

' Recueil des Réponses, p. 13. 

* Pour les besoins de la maison. 



28 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

éducation qu'on ne s'apercevra de Vutilité de leurs 
services , celle-ci étant très-visible , au lieu que 
l'autre ne paroîtroit pas à la communauté; c'est 
pourquoi une maîtresse qui verroit, par exemple, 
que ses filles auroient été quelques jours sans lire, 
devroit le dire à la maîtresse générale, et même à la 
supérieure , pour empêcher qu'on ne les lui ôtât 
trop souvent. » 



ENTRETIEN X». 

AVEC LBS DAMBS DB S A ITV T- L OU I S. 

(Portrait d'une fiile propre à bien servir la maison.) 

1696. 

« Je vous prédis, dit un jour Madame, que Dieu 
vous punira, comme il punit les autres religieuses, 
si vous les imitez dans l'inhumanité qu elles ont 
pour la santé des filles qu'elles reçoivent, ce qui 
engage les filles à des déguisements bien contraires 
à la simplicité, et à des contraintes qui en effet 
nuisent beaucoup à leur santé, au lieu que si elles 
osoient dire leurs incommodités on leur donneroit 
de petits soulagements qui raccommoderoient une 
santé délicate. Ces maisons, où Ton est si attentif a 
ne prendre que des sujets d'une santé vigoureuse, 
sont pourtant remplies de filles infirmes, vaporeuses 
et visionnaires, et qui le deviennent après leur pro- 
fession pour punir le défaut de charité de ces mai- 
sons. Il le punira de même chez vous si vous avez 

* Recueil des Réponses, p. 19 et 30. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1696). 29 

la même àpreté. Je ne prétends pas, en vous disant 
ceci, vous persuader qu'il faut remplir votre maison 
de filles malsaines, mais seulement vous inspirer de 
demeurer sur cela* dans des bornes raisonnables ; 
ces bornes raisonnables servent, ce me semble, de 
règle par rapport à la disposition présente des 
filles sans raisonner sur un avenir fort incertain, et 
ne pas juger, par exemple, sur un petit rouge qu'on 
verra à une fille, décider que sa poitrine est atta- 
quée. Il faut même encore que vous remarquiez que 
vous recevez des filles dans un âge où elles sont 
sujettes à des incommodités qui n'ont point de suite; 
vous l'avez déjà expérimenté en plusieurs qui ont 
présentement une santé robuste et que Ton con- 
damnoit comme des filles qui toute leur vie dévoient 
être infirmes. Quand on a un vrai sujet de croire 
qu'une personne a véritablement la santé attaquée 
d'un mal qui ne se guérira point et qui la rendroit 
incapable des fonctions de la maison, je crois qu'il 
ne la faut pas recevoir. Quand je parle de vos fonc- 
tions, je ne veux pas dire qu'il soit nécessaire que 
toutes vos religieuses soient propres aux travaux 
pénibles de la maison-, c'est même à quoi on peut le 
mieux suppléer, et par conséquent ce qui est le 
moins important. 

«Cette fille servira bien la maison » est une pbrase 
que je n'aime guère, si l'on entend par là qu'elle a 
bien de la force et de la vigueur pour soutenir son 
travail ; ce que j'appelle rendre service à la maison 
n'est pas d'avoir de meilleurs bras qu'une autre, les 

bras ne sont pas ce qui vous manquera , vous en 

3. 



30 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGATIOM. 

avez ici assez à votre disposition; ce que j'appelle 
donc une fille en état de rendre service à la maison, 
c'est une fille d'une piété solide, d'un sens droit, 
d'une régularité exacte et en laquelle oa peut se 
confier, à laquelle, par exemple, vous pouvez con- 
fier toutes vos demoiselles, assurées qu'elles sont en 
de bonnes mains, qu'elle ne leur laissera rien faire 
de mal à propos, et ne leur donnera que de bons 
exemples. Je croirois donc qu'une fille de ce carac- 
tère devroit être reçue (quoiqu'elle fût délicate), par 
préférence à la plus vigoureuse personne du monde 
qui n'auroit pas ces qualités-la. Quand donc on vous 
en présente une que vous soupçonnez d'une santé 
foible, et qui avec cela est un sujet médiocre, je ne 
balancerons pas à m'en défaire, parce qu'en effet 
vous avez besoin de filles qui aient de la santé, 
et qu'il ne convient de passer par dessus que lors- 
que vous êtes récompensées par des qualités préfé- 
rables a la santé. » 



ENTRETIEN XIK 

4TPC LB9 pAHBg QB SAINT-LOUIS- 

(Sur le boa usage des talents. ) 

Septembre 1(^97. 

Dans une conversation où l'on rapporta à M"* de 
Maintenon cet endroit d'un examen qu'elle avoit 
fait pour les religieuses de Saint-Louis : Fais-je tout 
servir à la justice ? elle dit : « Il est vrai que je suis 

* Lettres édifiantes , t. IV, p. 617. — Recueil des Réponses ^ 
p. 361. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1697). 31 

continuellement frappée que comme nous tenons 
tout de Dieu, nous devons aussi lui tout rapporter. Je 
suis persuadée qu'il ne fait riçn en vain : il a dessein 
que tout serve à sa gloire et à notre salut; ainsi il 
faut faire valoir tout ce qu'on a reçu de lui, l'esprit, 
le savoir, le crédit, l'autorité; c'est ce talent duquel on 
rendra compte et qu'il faut faire profiter au double ; 
c'est ce grain qui doit rapporter ou au trentième pu 
au soixantième , ou même au centième. Je ne puis 
croire que Dieu donne aucun avantage a personne 
pour son seul plaisir; qu'une fille, par exemple, à 
qui il a donné de l'agrément, de Vesprit, ou vfïév[\e 
sans beaucoup d'esprit un certain air de plaire et 
de se faire aimer , qui fait le plaisir des autres dans 
la conversation, je ne crois pas, dis-je, que cette per- 
sonne ait reçu rien de tout cela simplement pour être 
aimée. Dieu veut que par son esprit^ ses manières en- 
gageantes et ses complaisances, elle contribue à in- 
spirer la vertu à celles qui la goûtent, et à les détour- 
ner du mal. J'en dis de même de tous les avantages 
naturels ou acquis ; je suis persuadée, par exemple, 
que je dois rapporter à Dieu les complaisances que 
je suis obligée d'avoir pour M"* la duchesse de Bour- 
gogne', et que je lui plais, quand, à dessein de ga- 
gner son esprit pour lui dire quelquefois des vérités 
un peu fortes, j'entre dans ses plaisirs innocents jus- 
qu'à jouer à cache-mitouche avec elle, parce qu'en 
voyant que je lui accorde tout ce que je puis, elle se 
rend à la raison sur les choses que je lui refuse, et 

^ Elle n'avait alors que dix ans. 



32 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

elle est bien convaincue que je ne la prends pas par 
humeur. Je voudrois que vous eussiez à peu près la 
même conduite pour vos demoiselles, ne leur faisant 
sentir ce que l'autorité a de dur que dans la néces- 
sité, entrant bonnement et prudemment dans leurs 
plaisirs pour les gagner et les disposer à faire en- 
suite plus volontiers ce que Ton souhaite d'elles. 
Quoiqu'il s'en faille beaucoup que vous deviez avoir 
pour vos filles les condescendances que j'ai pour 
notre princesse, je serois bien fâchée, par exemple, 
que vous les laissassiez divertir tout le jour comme 
elle fait quelquefois, parce qu'elles ont de quoi 
passer le temps utilement-, mais pour M"* la du- 
chesse de Bourgogne et nos princes, nous sommes 
trop heureux de les tenir dans une chambre, de les 
y amuser par des petits jeux, et de les tirer par là 
des lieux et des compagnies dangereuses où ils ap- 
prendroient ce qu'il seroit à souhaiter qu'ils igno- 
rassent toute leur vie. » 



ENTRETIEN Xïï*. 

AVEC LB8 DA1IE8 DE 8 A 1 N T<- L O 1 18. 

(Exciter les demoiselles à chanter au chœur; elles n'y doivent porter 
que des livres qui servent à prier ; ne pas charger leur nii^moiro. ) 

1698. 

Madame resta un jour avec nous jusqu'à trois 
heures-, la maîtresse générale lui demanda ce qu'elle 
devoit répondre aux maîtresses qui la consultoient 
pour savoir si elles ne dévoient point empêcher les 

« Recueil des Réponses, p. S27. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1698). 33 

demoiselles de porter des livres au chœur, afin de 
les obliger toutes à chanter et à psalmodier avec la 
communauté, comme elle avoit paru le désirer. « On 
ne peut, répondit Madame, faire là-dessus une ré- 
ponse positive, et on ne sauroit donner de règles si 
générales qu'elles n'aient quelques exceptions. Il est 
vrai que, généralement parlant, vous ne sauriez 
trop porter vos filles à chanter et à psalmodier au 
chœur 5 que vous pouvez même l'exiger de toutes les 
rouges et de toutes les vertes, sans distinction de 
celles qui ont de la voix ou de celles qui n'en ont 
point, parce qu'il leur en peut venir en chantant-, 
et leur faire regarder à toutes comme un grand 
honneur de chanter les louanges de Dieu-, mais je 
crois qu'on peut laisser aux premières maîtresses 
des grandes classes la liberté d'en dispenser quel- 
ques-unes, et qu'elles pourroient permettre à une 
fille qui n'auroit point du tout de voix de porter un 
psautier françois ou une Imitation. Je suis cepen- 
dant persuadée que peu auront un véritable besoin 
de cette dispense ; il est rare de trouver à leur âge 
des personnes qui n'aient pas assez de voix pour 
chanter avec tout le chœur, et il sera difficile de les 
discerner d'avec celles qui le feroient par paresse. 
Ce qu'il faut observer généralement, ajouta Ma- 
dame, c'est de ne point permettre aux demoiselles 
d'avoir au chœur d'autres livres que ceux' qui ser- 
vent à prier. — Ne peut-on pas leur laisser porter 
des livres à la messe, dit M"® de Montalembert *, 

^ Anne de Montalembert , cousine de Mi°« de Maintenon , et 
Dame de Saint-Louis. 



34 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

pour empêcher qu'elles y soient oisives? — Il est 
vrai, répondit Madame, que toutes ne sont pas assez 
avancées dans la piété pour s'occuper de Dieu 
sans secours, mais il faut bien distinguer les livres 
qu'on leur peut permettre ; elles n'en doivent point 
porter d'autres, encore une fois, que ceux qui ser- 
vent à prier, comme, par exemple, le Psautier, V Imi- 
tation^ les Soliloques de saint Augustin, un Exercice 
pour entendre la messe, en s' unissant au prêtre. Il 
seroit très-utile de leur apprendre à s'occuper des 
mystères qui y sont représentés, et porter celles qui 
ne sont pas capables de cette occupation à dire leur 
chapelet ou autres prières vocales^ et non pas à 
passer le temps à lire, parce qu'on ne vient point à 
l'Église, et surtout à la messe, pour lire, mais pour 
prier, et l'on seroit peu édifié d'elles dans le monde 
si on leur voyoit un livre de lecture pendant toute 
la messe ou vêpres , principalement les fêtes et les 
dimanches à la messe. Je pensai l'autre jour en 
aller ôter un que j'aperçus dans les mains d'une 
demoiselle lorsque j'allois communier, et je l'aurois 
fait si je n'avois appréhendé de les mal édifier. » 

L'on demanda à Madame quels livres il ne leur 
falloit pas laisser porter à l'Eglise : a Je ne leur en 
laisserois point porter, dit-elle, ni d'histoires, quoi- 
que pieuses, ni même de morale, à moins que ce ne 
fussent des méditations; je ne croirois pas, par 
exemple, qu'il fût à propos d'y porter les Conjes^ 
sions de saint Augustin, quoique ce soit un bon U- 
vre. — Y pourroient-elles avoir Y Introduction^ de 

^ U Introduction à la vie dévote était une des lectures ordi- 



AVEC LES OAIES DB SMirr-LOUIS (1698). 35 

saint Fran^ote de Sales? dit une de nos sœurs. — 
Quoique ce livre soit excellent, répondit Madame, 
il ne conviendroit pas d y lire quand on doit prier, à 
moins que ce ne fût pour prendre les méditations 
qui y sont. — H y a, dit M"' de Lagny, un cha- 
pitre qui marque la manière d'entendre la messe 
qui est merveilleuse. — Il seroit bon, reprit Ma- 
dame, qu'elles le lussent avant que d'aller à l'Eglise, 
et qu'elles le sussent même par cœur, mais ce n'est 
guère le temps d'étudier la manière de bien en- 
tendre la messe quand il s'agit dé l'èiitendre effec- 
tivement. 

« A propos d'apprendre par cœur, dit M™* de 
Bouju, n'y a-t-il pas des mesures à prendre ou a gar- 
der pour ne pas trop charger la mémoire des en- 
fants sous prétexte de leur remplir l'esprit de bonnes 
choses ? — Il ne faut jamais, répondit Madame, se 
piquer de faire briller les filles en leur faisant ap- 
prendre plusieurs choses par mémoire-, c'est une 
vanité qui est ordinaire aux personnes qui élè- 
vent les enfants : elles croient par là en faire de 
petites merveilles; et, en effet, on les admire 5 mais 
il est très-dangereux de pousser trop les enfants 
sur cet article , on leur fait faire quelquefois des 
efforts de tète qui nuisent beaucoup à la santé, qui 
pourroient môme détraquer leur esprit-, et, après 
tout, cela n'est pas fort utile, il vaut bien mieux que 

naires à Saiut-Cyr. « W^ de Maintenon y prenoit souvent les 
sujets de ses instructions et nous a bien recommandé d'en faire 
apprendre par cœur aux demoiselles les plus beaux chapitres. • 
{Mém. des Dames de Saint-Cyr.) 



36 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION . 

VOS filles sachent moins de choses et qu'elles les com- 
prennent, et que les maîtresses s'occupent davantage 
de former leur jugement que de remplir leur mé- 
moire. — Seroit-il bon, dit M™* de Berval, de 
faire apprendre aux enfants le Nouveau Testament 
par cœur? on ne pourroit leur mettre rien de meil- 
leur dans l'esprit. — Le Nouveau Testament, re- 
partit Madame, est un livre si sacré qu'il ne doit être 
lu que par les personnes qui ont assez de raison et 
de piété pour s'en nourrir-, il ne le faut pas lire in- 
différemment comme un autre livre, seulement pour 
se remplir l'esprit, mais il faut en lire peu et méditer 
beaucoup ; ainsi, je ne le permettrois point dans les 
petites classes ] il suffit de leur faire apprendre par 
mémoire l'épître et l'évangile des fêtes et des di- 
manches, et quelques autres endroits choisis. Je 
n'en permettrois la lecture dans les grandes classes 
qu'à celles qui se distinguent par leur piété, encore 
ferois-je attention à leur donner ceux qui seroient 
les plus clairs et ne leur laisserois point lire les obs- 
curs, dont elles pourroient abuser, tels que sont 
certaines épîtres de saint Paul et l'Apocalypse. Si 
vous en rendez la lecture commune, ajouta-t-elle, 
elles ne feront aucun discernement de ce livre divin 
d'avec les autres-, elles n'en seront plus frappées 
quand elles seront en âge de le goûter. Notre infir- 
mité a besoin d'être excitée par quelque chose de 
nouveau; et qu'aurez-vous à leur donner quand 
elles seront grandes, si vous leur prodiguez ce qu'il 
y a de plus excellent dans un âge où elles ne peu- 
vent encore en concevoir le prix? Il seroit utile de 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1699). 37 

leur faire apprendre par cœur les psaumes ; ils leur 
fourniroient Tesprit de saintes aspirations, elles n'en 
pourroient guère abuser. V Imitation est encore un 
excellent livre à leur faire goûter. » 



ENTRETIEN XIIP. 

▲ VBC LBS DAMBS DE SAINT-LOUIS. 

(Ce qu'il faut dire aux demoiselles lorsqu'elles questionnent sur 

les choses qu'on ignore. ) 

1699. 

Madame nous dit souvent que quand il arrive que 
les demoiselles nous demandent quelque chose que 
nous ignorons , il ne faut nullement s'embarrasser 
de leur dire qu'on ne le sait pas : cette simplicité ne 
leur peut nuire; on n'est point obligé de tout savoir, 
et il faut leur apprendre à elles-mêmes qu'il vaut 
mieux paroître ignorantes que de faire l'habile. «Pour 
moi, me dit-elle, je ne m'en embarrasserois pas du 
tout. Si ce qu'elles demandent étoit une chose cu- 
rieuse ou qu'elles dussent ignorer, je leur dirois : Je 
n'en sais pas assez pour éclaircir votre question-, 
mais je le saurois, je me garderois bien de vous dire 
une chose qui ne servifoit qu'à nourrir votre cu- 
riosité. Si elle étoit nécessaire à leur dire , je leur 
promettrois de m'en instruire et de la leur dire 
après *. )) 

* Recueil des Réponses , p. 64 et 65. 

^ ce G*est assez la manière dont M°i« de Maintenon répond aux 
questions qu'on lui fait ; je ne sais si c'est pour nous apprendre 
à le faire, ou si en effet elle ignore certaines choses ; je sais bien 

4 



3% ENTRETIENS SUR L'Ét)UCÀTI0N. 

ENTRETIEN XIV». 

▲ TBC LIS DAVBS O B SAINT-LOUIS. 

(Ne se point décoon^er sdi' Pédacatioit, ooeuper les deinèiselfesj 

travailler avec elles. ) 

1699. 

Madame nous dit un jour qu'une des choses dont 
nous devions nous garder étoit le découragement ; 
<( Il faut^ dit-elle^ compter que, malgré vos soins et 
vos instructions, vous aurez dés filles qui se per- 
dront; il n'en faudra qu'une de ce caractère pour faire 
murmurer tout le monde contre votre éducation j 
quand il n'y en auroit pas qui portassent si loin le 
dérèglement^ il est toujours vrai qu'il y en aura un 
grand nombre en qui vous ne verrez pas sitôt le 
fruit de votre travail. Mais si vous avez besoin de 
fermeté et de courage , pour ne vous point abattre 
par les mauvais succès, ou par l'incertitude oix Dieu 
laisse même quelquefois d'avoir fait tout ce qu'on 
auroit pu faire pour conserver les unes^ et pour en 
ramener une autre de l'égarement, vous avez ausâ 
de grands sujets de vous consoler en celles mêmes 
qui ne marcheroient pas d'abord dans la vérité, car 
outre que Dieu ne récompense pas votre travail par 
rapport au fruit qu'il produit, il est certain que ce 
seroit encore pis si elles n'avoient eu nulle éduca- 
tion. Il est rare que des personnes qui ont connu la 

qu'après un tel exemple ndbs ne devons pas noQ^ eiftbSttàsser 
de montrer que ifoos en Igddrotis beaneodp. •{Ifûtë âé Jà^^ de 
Bermt ) 
* Rmidld^s Éépensps, etc:, p. ad. 



AVEC LBSi PAMES DE SAINT-LOUIS (1699). 39 

vérité ne revieiment pas, et ne soient tqudiées dans 
de certaips moments favorables , quand mém^ elles 
auroient fait de grands écarts. Je trouve encore que 
o'est une gra.nde consoktîpn de les ayoir préservées 
juiiqu'à vingt ans de la corruption du siJK^lç ; il Y .9 
peu de filles de cet âge dans le monde dont on n'ait 
parlé; et quand ce seroit sans fondement, c'est tou- 
jours leur rendre un grand service de les y mettre 
av^c une réputation ^ns t^he qu'il y a lieu d'es- 
pérer qu'elles y conserveront, car Tàge où ell^ sor- 
fj^ni d'ici est un »ge où une fille est forniée pour 
l'ordinaire , et elles y passent les années les plus 
dangereuses de leur vie. C'est pne des grandes rsd- 
sons que les gens sages, qu'on a consultés sur cet 
établissement, nous ont données pour les garder 
jusqu'à vingt ans; car ayant bien prévu la peine 
que cela vous donneroit, on voulut d'abord vous les 
ôter à quinze ans, mais vous jugez bien vous-mêmes 
que si vous ne les aviez eues que jusqu'à cet âge, 
vous n'auriez fait pour elles que ce que font les 
maltresses d'école pour les filles qu'elles instruisent 
pour la première communion, et à qui elles appren- 
nent à lire et à écrire -, ce n'auroit pas été les élever 
et les former comme vous faites en les gardant jus- 
qu'à vingt ans. Il faut donc qu'animées par les 
grands avantages de votre état, vous passiez par- 
dessus toutes les difficultés qui s'y trouvent-, il faut 
avoir une patience sans bornes pour attendre celles 
qui ne font pas aussi bien que les autres; nous en 
avons déjà tant vu qui , après avoir fort mal fait et 
nous avoir donné bien de la p<^ipe, i^PUt présente- 



40 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

ment de bonnes religieuses , ou font fort bien dans 
les autres places où la Providence les a conduites. 
Un des meilleurs moyens de les contenir est de les 
occuper, les faisant travailler avec douceur, travail- 
lant avec elles pour leur apprendre à bien faire l'ou- 
vrage que vous leur commettez, et pour qu'elles 
n'aient jamais lieu de croire que vous les surchargez 
pour éviter le travail que vous pourriez prendre. 
Il faut pourtant là-dessus être raisonnable : il y a 
des rencontres où il faut les laisser faire , et où il 
suffit de voir comment elles font -, la discrétion et 
la bonne foi doivent vous régler dans ces rencon- 
tres, et alors je suis sûre que les demoiselles seront 
assez raisonnables pour n'être point blessées de ce 
que vous les ferez travailler. » 



ENTRETIEN XV». 

ATBC LES DÀHB8 DK SAINT-LOUIS. 

(Qu'on ne devroit point admettre dans la communanté une fille qui 
ne seroit pas propre aax classes, quand même elle auroit du talent 
pour les autres chaînes. ) 

1699. 

Madame dit un jour que ce n'étoit nullement son 
avis qu'on reçût une fille qui ne seroit pas propre 
à l'éducation, quand même elle auroit du talent 
pour les autres charges , parce que l'éducation des 
demoiselles étoit notre principale affaire^ qu'elle 
n'entendoit pas cependant qu'on dût exclure une 
fille parce qu'elle n'auroit pas le don de la parole, 

*■ Eecueil des Réponses, p. 63 et 64. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1699). 41 

ni de la facilité pour rinstruction, quand d'ailleurs 
elle pourroit être capable d'autres fonctions dans les 
classes, puisque ce qu'on appelle éducation ne se ter- 
mine pas à la seule instruction , et qu il y a mille 
autres choses à faire dont une fille qui a bon esprit 
peut fort bien être^capable \ qu'en ces cas les maî- 
tresses devroient se partager ; que les unes instrui- 
roient, et que les autres s'çippliqueroient au reste, 
qui n'est pas moins nécessaire, mais qu'elle ne 
croyoit pas qu'on dût jamais recevoir une fille qui 
auroit une entière incapacité pour les classes. 



ENTRETIEN XVP. 

▲ VBC LBS DAMBS DB SAINT-LOUIS, 

( Avec quelle douceur il faudrait remédier aux mauvaises coutumes qui 
se seroient introduites dans une classe. ) 

1699. 

M™* de Maintenon parlant aux religieuses de 
Saint-Louis sur les demoiselles, elles lui deman- 
dèrent comment elle feroit si elle étoit maîtresse de 
classe : « J'y serois peut-être aussi embarrassée 
qu'une autre, répondit-elle, quoique je vienne ici 
décider. — Mais que feriez-vous , ajouta M"* de 
la Haye', si vous étiez embarrassée? — Je re- 
courrois à Dieu pour lui demander la lumière dont 
j'aurois besoin, répondit M"' de Maintenon , et je 
ferois simplement devant lui ce que je croirois de 
meilleur. — Mais, madame, dit encore la même, 

' Lettres édifiantes, t. VI, p. 687, 

* Marguerite Lemétayer de la Haye-le-Comte, née en 1674, 

murlc en 1706. Elle fit profession le 23 novembre 1695. 

4. 



42 ENT|lETI^Q}$ ^yR L'ÉDDGAT^)N. 

si Vqh vpu§ pommoit première jïijiîtres^e et qu on 
vous dit .coyftrn(5 h une religieqsp de Saiijt'^Louis : 
Ma sœur , yoi)à un.e classe dont on you^ donne la 
conduite, et que yous trouveriez dans les filles qui 
la composent bien de$ défauts, de la paresse, de la 
mauvaise hnnieur, de la grossièreté, de Tindocilité^ 
supposez mêmç que cptte cla53^ Pût été négligée, 
qu'on s'y fût relâchée sur la vigilance, sur l'éducfi^ 
tion, que la règle n'y fût pas gardée; comment vous 
y prendriez-vous pour remédier à tout cela et don- 
ner à nos filles un autre pli ? changeriez-ypus tout 
d'un coup tout ce que vous trouveriez de mal? — 
Je m'en garderais bien, dit M"""* de Maintenons j'a- 
girois plus tranquillement, je garderois exactement 
les règles, l'usage et les coutumes générales 5 je 
mettrois' ordre aux choses les unes après les autres, 
mais en disposant tout avec douceur et modéra- 
tion 5 je tâcherois pourtant d'en venir efficacement 
à mon but, qui seroit cette éducation solide que je 
vous prêche continuellement en détruisant leurs 
défauts et en travaillant à les remplir de toutes les 
vertus convenables à leur sexe ; je leur parlerois 
souvent en général et en particulier. Si je voulois, 
par exemple, attaquer leur paresse, je commencerois 
par leur faire quelques instructions sur la nécessité 
et la beauté du courage \ je leur dirois que je suis 
résolue de les rendre courageuses, sans leur repror 
cher qu'elles ne le sont pas-, je desc,endrois cepen- 
dant dans le détail des fautes qu'elles peuvent faire 
là-dessus 5 je leur ferois voir que c'est une grande 
foiblesse de se plaindre à tout propos du froid et 



AVEC USS DÀMEfi PB SAl]frrl<Q»|» (l699). 43 

du chaud et des moiadres incommodités, ^t d'être 
ei avisées pour fuir les plus petites contraintes. -** 
Et si ajurès cette instruction, dit M"*'' de Ra^ 
douay ', vous les entendiez s'en plaindre encore et 
que vous les vissiez, par exemple, s'enfoncer la tète 
dans les épaules, que leur diriez-vous? — Je leur 
dirois , répondit-elle : En avez - vous moins froid 
pour vous en être plainte? Si cela Vadoucissoit, je 
vous permettrois de le dire 5 mais puisqu'il ne vous 
en revient aucun soulagement, je vous conseille de 
supprimer vos plaintes. — Vous les railleriez donc 
quelquefois ? lui dit M"' de Saint - Périer ^. — 
Oui , r^ondit - elle , cela leur fait souvent mieux 
sentir le ridicule de cq qu'elles foqt de mal à pro«- 
pos qu^une réprimande sérieuse. -^ il leur arrive 
quelquefois, dit M"** de La l^euville^, de montrer 
tout ce qu'elles pensent, et de dire, par exemple : 
Oh qpe j^mme telle chose I oh que je hais telle autre I 
— Voilà justement , reprit M** de Maintenon , ce 
que j'appelle une conduite déraisonpahle dont il 
faut bien les défaire ! Je lisois, il y a quelques jours, 
un entretien de saint François de Sales, où il dit 
que ceux qui cherchent tout ce qui est conforme è 
leur inclination ^ qui fuient tout ce qui leur est 
contraire se privent par là de l'usage de leur raison, 
qui fait la différence de l'homme et de la bètç, puis^ 
qu'au lieu d'agir par le principe de la raison que 

* Voir les Lettres sur t éducation, p. 105. 

• Voir les Lettres sur l'éducation^ p. 181. 

> Sœur de W^ de La Haye. Elle fit professioB en 1 690, et mou* 
rut en 1736. 



44 ENTRETIENS SUR L ÉDUCATION. 

Dieu nous a donnée, elles le font par Tinstinct na- 
turel. Il est surtout très-mal de montrer ainsi ses 
goûts et ses répugnances sur la nourriture -, il y a 
en cela une bassesse dont les honnêtes gens auroient 
honte, et si quelques-unes de nos demoiselles avoient 
ce défaut, il ne leur faudroit pas souffrir. » 



ENTRETIEN XVII*. 

ATBC LB8 OÀMB8 DB SAINT-LOUIS. 

(Sur certaines pratiques religieuses. ) 

1699. 

... « Pour répondre à votre question, je crois qu'en 
effet il y a des pratiques de piété tellement propres 
aux religieuses, et même à des ordres particuliers, 
que je ne pense pas qu'il convient d'en instruire les 
demoiselles comme de choses auxquelles elles fus- 
sent obUgées , et d'exiger d'elles qu'elles les prati- 
quassent, comme seroit de ne se point excuser et 
de ne vous point dire les raisons quand vous les 
reprenez d'une chose qu'elles n'ont pas faites, ou 
qu'elles ont cru devoir faire ^ pour moi, je pense que 
j'écouterois leurs raisons si elles étoient bonnes, et 
que je ne leur ferois pas une querelle de ce qu'elles 
me les diroient, dès que ce seroit sans hauteur. Je 
ne dis pas qu'on ne fît fort bien d'instruire et d'exer- 
cer dans ces pratiques une fille qui voudroit être 
religieuse, en lui montrant combien elles sont utiles, 
et qu'elles sont en usage dans de saints monastères, 
qu'on ne pût même montrer ce bien aux autres et 

* Jtecueil des Réponses, p. 29, 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1699). 45 

les y faire aspirer comme à l'exercice d'une grande 
vertu ^ mais il y a bien des choses à faire aupara- 
vant qui sont plus pressées : fuir le péché, pratiquer 
le bien qui convient à leur état. » 



ENTRETIEN XVIIP. 

AYIC LB8 DAMB8 Dl 8 AIR T-LOC 18. 

( Ne point remarquer les défauts des demoiselles, quand on n'en est 
point chargé; en cas qu'on leur ?ît faire des fautes considérables, 
on en devroit avertir. ) 

1699. 

« Vous me demandez quelles sont les personnes 
qu'il faut avertir des fautes qu'on verroit faire aux 
demoiselles ; je vous assure que, pour moi, je ne 
sais pas ce que vous pouvez remarquer dans la con- 
duite des demoiselles que leurs maîtresses ne voient 
mieux que vous -, vous ne devez pas les examiner, 
n'en étant pas chargées. C'est, dites-vous, que vous 
les avez vues badiner pendant que vous leur faisiez 
le catéchisme, ou que vous en avez remarqué qui 
étoient assises pendant le Magnificat ou la messe. 
Eh bien! c'est peut-être une fille qui se trouve mal, 
et qui prend beaucoup sur elle de n'être pas à Fin- 
firmerie 5 c'en est une autre qui arrive et n'a jamais 
ouï dire qu'il fallût être à genoux ou qu'il fallût prier 
Dieu; ou ce sera un jour malheureux qu'elles ne 
vous écouteront pas parce qu'elles auront vu un je 
ne sais quoi qui les distrait, quoique d'ailleurs les 
maîtresses en soient contentes-, je voudrois donc 

* Recueil des Réponses, p. 31 . 



|4 



46 ENTRETIENS ^R L^ÉpiIÇATUm. 

qu'on laissât les maîtresses m repos. S'il arrîvoit 
pourtant qu'on remarquât des fautes 4§ quelque 
conséquence, par exemple la sœur couvert qui 
couche dans chaque classe, si elle yoyoit des choses 
dont les maîtresses ne s'aperçussent pas, je crois 
qu'elle devroit d'abord le dire à la première maî- 
tresse, à qui l'on fera toujours plaisir de l'avertir 
immédiatement; et si la chose était de telle nature 
qu'elle dût revenir à la supérieure , il serait bon 
d'aller à elle. Enfin, il faut prendre la voie qu'on 
croit la meilleure, et s'adresser à la personne que, 
de bonne foi , on croit la plus propre à remédier 
au mal. » 



ENTRETIEN X!X«. 

(Sur les demoiselles qai vont aa parloir.) 

28 mars 1700. 

Le 38 mars 1700 on demanda à Madame si ce 
qu'elle marquoit dans ses écrits, que le temps que 
l'on permet aux demoiselles d'aller au parloir doit 
ordinairement se réduire à u^^ demi-heure, s'en- 
tend pour Iqs proches parents, comme père et mère, 
et si cela se doit observer méine dans le temps du 
quartiers «Oui, répondit Madame, c'est des plus 
proches pareptç dont j'ai voulu parler, puisque 
si les demoiselles sont deip^dées par d'autres, «lies 

^ Recueil des Réponses, p. 566. 

* Les parents n'étaient admis à visiter les demoiselles que 
pendant les octaves des quatre grandes féteç 4e Tannée. On appe- 
lait ce temps le quartier. 



AVEC LÈS bkuÈi M Èkint-toms (noo). 47 

fie doivent que s'y présenter, et sortir presque aussi- 
tôt; une dtenii-heurë est plus que suffisante pour 
nos demoiselles ^ui n'ont aucune affaire à traiter; 
Cela n'empêche pas que si im père ou une mère 
que l'dn saurôit être fôft raisonnables demandoient 
à toir leurs filleiS plus longtemps , ou à les yoir en 
particulier, surtout celles qui sont assez âgées ponr 
penser aii parti qu elles veulent prendre , on ne dût 
avoir pour êvtx cette complaisdû^îe, et il ne faudra 
pas être ric-à-ric avec eux, pour un quart d'heure 
de plus ou de moins, parce qu'il n'y a point d'égard 
qu'on ne doive avoir pour un père et une mère; 
mais généralement parlant^ une demi-heure suffit 
sâx demoiselles pour voir leurs proches, dans le 
tenip$ même du quartier, et ce seroit encore trop 
pour de^ patents éloignés, surtout de jeunes cou- 
sins, et même de jeunes frères qu'il faut observer 
de près, et avec lesquels il faut couper court* n 
Mâdafrie de Boùju ' lui dit : (i Si un père et une 
mère dbtenoiënt de parler à une fille en particulier, 
p6urroit-on les y laisser une partie de la matinée 
ou de l'après - diner. — Oh! Dieu non, répondit 
Madame, une demi-heure suffit pour le néfeëssaire ; 
le plus seroit un amusement, si ce n'est dans le cas 
(Jue j'ai dit. D'abord, il faut que vos demoiselles et 
leurs parents sachent que vous ne leur devez rien^ 
et qu'ils ne sont pas en droit d'exiger de vous les 
mêmes complaisances (ju'ils trouvent dans les au- 
tres couvents^ où les filles payent de bonnes pen- 

> Voir les Lettres sur Véducation, p. 229. 



48 ENTRETIENS S13R L'ÉDUCATION. 

sions. — J'avois cru, dit madame de Bouju, que le 
temps du quartier étoit livré aux demoiselles pour 
voir leurs parents, et que ce n' étoit que pour ceux 
qui les demandoient hors le quartier qu*il falloit 
être fort réservé. — Il est vrai, dit Madame, que ce 
temps est en quelque sorte livré aux demoiselles, 
c'est-à-dire que toutes ont la liberté d'y aller voir 
leurs proches, mais non pas d'y passer la moitié 
du jour. Il faut tenir la main que chacune ni soit 
pas trop longtemps, afin que toutes y puissent 
trouver place, et défaire vos demoiselles de la mau- 
vaise habitude qu'elles ont de presser leurs parents 
de rester avec elles plus longtemps qu'ils ne vou- 
droient, si ce n'est un enfant à un père et à une 
mère : une rouge, par exemple, qui dira à son 
père qui veut s'en aller : Mon père, restez encore 
un peu, lui donnera par cet empressement une 
marque d'amitié qui lui fera plaisir^ mais pour 
d'autres parents, cela ne convient pas. — Faudroit- 
il soufifrir, dit madame de Champigny *, que les de- 
moiselles chantassent au parloir ou qu'elles y disent 
des vers? — Il ne faut avoir cette complaisance, ré- 
pondit Madame, que pour un père et une mère, 
encore faudroit-il attendre qu'ils le demandassent 
avec instance, et qu'ils fussent seuls-, autrement 
nos parloirs deviendroient irréguliers comme ils le 
sont dans d'autres couvents, où l'on en fait des es- 

^ Françoise-Catherine-Scholastlque Bourdoué de Champigny^ 
née en 1672, morte en 1742. Elle fit profession le 9 décembre 
1694. C'était une des belles yoii qui chantaient dans les chœurs 
ù'Esther, 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1700). 49 

pèces de théâtres. » — Madame de Cbampigny de- 
manda si étant seule avec son père au parloir, elle 
y pourroit chanter, en cas qu'il le souhaitât. — 
(( Non, dit Madame, ce ne seroit pas une chose bien- 
séante à une reUgieuse de chanter au parloir^ il 
faut répondre que cela ne se fait point ici. » 

M™ de Saint-Périer raconta qu'une petite fille avoit 
entretenu un de ses parents au parloir avec autant 
d'esprit et de vivacité que Fauroit pu faire une fille de 
quinze ans, et qu'on l'en avoit louée. — « Mon Dieu, 
reprit vivement Madame, ne louez jamais vos filles 
d'être causeuses -, je l'auroisplutôt reprise d'avoir tant 
parlé. Il faut leur apprendre qu'on juge qu'une fille a 
du bon sens, quand elle ne se presse point de répon- 
dre, qu'elle rougit, qu elle hésite, qu'elle n'ose par- 
ler, parce que c'est une marque qu'elle a assez de 
raison pour craindre de dire des sottises, qu'elle sent 
qu'elle n'a rien à dire et qu'elle aime mieux se taire 
que de parler mal à propos. Elles devroient être ti- 
/nides, répondre un oui ou un non, et souvent par une 
simple révérence bien respectueuse, car toute fille 
qui répond vivement à des gens qu'elle connoît peu 
est une étourdie, et les gentillesses qu'on admire 
dans les jeunes filles sont ordinairement de vraies 
marques de folie, au jugement des personnes de 
bon sens. Ne vous ai-je pas raconté que lorsque 
madame la duchesse de Bourgogne vint en France, 
avant qu'elle n'arrivât, ceux qui en venoient dire 
des nouvelles au Roi, croyant faire leur cour, in- 
ventèrent mille reparties agréables qu'ils disoient 

qu'elle avoit faites? on trouvoit tout cela fort joli 5 

5 



50 ENTRETIENS SUR l'ÊDtCATION. 

fnstls qùàiid le Roi étoit seul avec moi, hotis disiotis 
tolis deux : Il faut que cette petite soit une folle et 
une étourdie, si à son âge elle s'ayarice de dire tant 
de choses. Nous fûmes ravis au contraire de voir 
qu'elle étoit fort timide, car au cotntneticement elle 
ne disoit presque pas un mot. ^y 



ENTRETIEN XX». 

ATKC Lil àAMÉri Ki kAift^-LOtis; 

(Dn bdns et âéi mêVL\à\é è'araciéreâ d'esprit; quMl est important clè 
bieo toiiDoltre eehii des Allés qu'ofi Kfoit pour la maison. ) 

f2ïvriil70d. 

Le 12 d'àvriî de Tafanée 1700, Madame nous dit 
a la récréation : « Je crains qu'on né compte tfop ici 
sur ce que les demoiselles qui se présentent pour 
le noviciat ont fait aux classes 5 on aura vu com- 
mettre une faute considérable à une fille, on lui 
aura vil quelques défauts, c'en est assez pour être 
prévenue contre elle-, cela n'est pas juste-, vous lie' 
devez compter poiir le bieii et pour le mal que sur 
' là jjersévérancè, parce qu'une fille qui s'est soute- 
nue la même dans toutes les classes montre que 
c'est son caractère. Ainsi je ne ferois pas faire un 
long noviciat à celle qui auroit bien fait partout, et 
sans en exclure une dont on auroit été mécontente 
dans les premières classes, et qui paroîtroit fort 
changée à la classe bleue, je prolongerois son no- 
viciat, afin dé lui donner le temps de s'affermir dans 

^ Recntil déÈ Répohàeà, p. 423. 



AVEC I.1SS PMfE3 W SAINT-LOPIS (1700). $1 

le )>i^Q) si son changement étoit sincère , et d-éprour 
ver $- il est dissimulé , qu si c'est un esprit légier et 
inçonstapt dont il ^erpit à craindre qu'aprë§ ^voir 
bien fîMt quelque temps , elle ne retombât d^ns ses 
prepiieri; d^aut$. 

tt Une des choses è quoi vous devçz autapt vous ap- 
pliquer dws le choix de yos sujets, continqa Madame, 
ç'^t d§ copQoltrQ lé çaraet^re .des filles ; il est très- 
important de n'en prendre que à& bons , parce que 
c'est ce qui S9 reotitle le moins ^ la piété qui peut re- 
trancher tous les yices n'6te que rarement les défauts 
qui Yiennent^u caractère de Tesprit, Pour moi, j'ai- 
merois mieux ce que vous appelez ici une méchante, 
qui n'est souvent qu'une espiègle, que je ne m'accomr 
modc^rois d'un esprit de travers , ou d'une mauvaise 
humeur, quoique pieuse, l'aime assez ce qu'onappelle 
de méchapts enfants, c'est-à-dire enjoués, glorieux, 
colères, et même un peu têtus, une fille m p^u caur 
seuse, vive et volontaire, parce que ces défauts se 
corrigent aisément par la raison et la piété, et même 
presque toujours par l'âge seul. Mais un esprit mal fait, 
un esprit de travers se soutient en tout. — Qu'appe-r 
le?-vous, lui dit-on, un esprit de travers, un esprit 
mal fait ? — C'est, répondit Madame, un esprit qui ne 
se rend point à la raison, qui ne va point au but, qui 
croit toujours qu'on veut lui faire de la p^ine , qui 
danne un mauvais tour à tout, et qui, sans être ma- 
licieux, prend les choses tout autrement qu'on n'a 
prétendu les dirfs. Mais rien n'est pire qu'un esprit 
faux, ou déguisé et dissimulé , ou entêté et opiniâ- 
tre 5 prenez garde h tous ces défauts, et à l'humeur, 



52 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

ce sont les plus importuns pour une communauté ; 
car rien n'appesantit plus le joug de la supériorité que 
d'avoir à gouverner des esprits difficiles, auxquels il 
faut mille ménagements. Dieu souffre tous ces dé- 
fauts parce qu'on peut bien être sauvé, ayant l'es- 
prit mal fait : il est, ajouta-t-elle agréablement, 
plus indulgent que nous, car il reçoit bien des gens 
en son paradis que je serois bien fâchée que nous 
admissions dans notre communauté. » Madame de 
Riencourt * demanda si c'étoit la même chose d'être 
un peu boudeuse ou d'être de mauvaise humeur. 
« Non, répondit Madame en riant-, je permettrois 
bien un peu de bouderie -, il n'y a guère d'enfants 
qui n'y soient sujets ^ ils n'ont pas pour cela l'esprit 
mal fait 5 mais j'appelle une mauvaise humeur, celle 
d'une personne aisée à blesser, qui est soupçon- 
neuse , qui philosophe sur un air, sur une parole, 
enfin avec qui l'on n'est point à son aise , à qui l'on 
craint d'avoir affaire , au lieu qu'une fille de bon 
esprit est celle qui prend tout en bonne part, qui 
laisse tomber beaucoup de choses sans les relever, 
et qui, bien loin de croire qu'on a dessein de l'atta- 
quer, quand on n'y pense pas, ne s'aperçoit pas 
même de celui qu'on auroit de la fâcher, qui s'ac- 
commode de tout , qui trouve des facilités à tout ce 
qu'on veut, qu'une supérieure peut mettre sans mé- 
nagement à toutes les charges et avec toutes sortes 
de personnes; voilà ce que j'appelle un bon esprit 5 
c'est un trésor pour une communauté. Ainsi ce que 

* Charlotte-Catherine de Riencourt, née en 1667, morte en 
1741. Elle fit profession le 9 décembre 1694. 



AVEC LES DAMES DE SAINT^OLIS (1700). 53 

je crois de plus important dans une fille ^ après la 
bonne vocation et la piété , c'est ce bon esprit : 
quand vous trouverez cela, passez par-dessus les au* 
très défauts , car vous ne trouverez jamais de sujets 
accomplis. — Quels défauts pourroit avoir une per- 
sonne qui auroit ces bonnes qualités? dit madame 
de Gautier ^ — Elle pourroit, répondit Madame, être 
un peu glorieuse, ou trop vive, ou dissipée, ou 
prompte, ou impatiente, ou lente, peu capable, peu 
intelligente , mais tout cela se corrige avec le temps 
et la piété. » — Madame de la Haye dit qu'on trou* 
voit dans la petite de Boulainvilliers toutes les 
bonnes qualités dont Madame venoit de parler-, 
qu'elle avoit toujours contenté ses maltresses, et 
n'avoit jamais rien eu à démêler avec ses compa- 
gnes. — « 11 est vrai, repartit madame de Gautier, 
que c'est un bon esprit, mais elle paroit avoir un 
tempérament bien délicat, quoiqu'elle soit rare- 
ment malade. — Croyez -vous, reprit fortement 
Madame, que les tempéraments les plus délicats 
rendent le moins de services à la maison? Vous 
même êtes une preuve du contraire-, et combien en 
avez-vous ici de malsaines qui remplissent toutes les 
charges où on les met! Quand une fille délicate à 
du courage joint un bon sens et un bon esprit, elle 
vous est plus utile qu'une fille forte et robuste qui 
n'auroit pas ces bonnes qualités. Croyez-moi, Dieu 
partage ses dons, et vous ne trouvez pas tout dans 

* Voir les Lettres sur V éducation, p. 29. 
^ Demoiselle de Saint-Gyr qui Ût profession aux Carmélites de 
Paris. 

5. 



54 ENTRETIENS $IIR L'ÉDLT.iTIQM. 

la même personiij^ ; U est rare que ces écrits doux, 
faciles et accoiniiiod^ats se irpiiven^ dms un ^oips 
grossier. » 

ENTRETIEN Xl^H. 

Le 18 d'avril 1700, M"*'' de te Rozièpe^ ayant dit i 
la récréation qpe l'on étoit fort ocpupé d'çîciter le 
goût des deiftoiseltes pour l'ouyrage, et de li^ur donir- 
ner sur çel^ de Témptetion, Madame dit : ^ You§ ne 
pouvez )eur inspirer rien de ineilleur *, comptez qu^ 
c'e^t procprejT un tfésor ^ vos filles que de hm 
donner ce goût .de l'ouvrage , car ^^ns avoir égard 
à te qualité dQ pauvres dompiseUes qui les mettra 
peut-ôtre dans te nécessité de tr^v^iller pour sub- 
sister, je dis que, généralement parlant , rien n'est 
plus néj0^ssa.ire aux personnes de notre sexe que 
d'aimer le travail : il calme les passions , il occupe 
l'esprit, et ne lui laisse pas le loisir de penser au 
mal , il fait ffiéipe passer le temps agréabtement. 
L'oisiveté, au contraire, conduit à tputes sortes de 
maux ^ je n'ai jamais vu de filles fainéantes qui aient 
été de bonne vie^ il faut nécessairement prendre 
goût à qjnelque choses on ne peut vivre sans plaisir, 
si on ne trpuye point à s'occuper utilement, il faut 
en chercher à autre chose. Que peut feire une femme 
qui ne sauroit demeurer chez elle , ni trouver son 
plaisir dans les occupations de son ménage, et dans 

* fiecueil dç Uéponses, p. 53Ç. — Lettres édif.i U V, p. 627. 

* Voir les Lettres sur l'éducation, p. 194. 



EXHORTATION AUX RELIGIEUSES DÇ SAIO^T-LOyiS (1700). gS 

un ouyragie ^grMble, il ne lui r.e^te a le chepfsher quç 
dans ]e jeu , la pompagnie et les spectacles. Y a-t-il 
rien de si dangereux ? Combien de filles, s^ns être 
m&l nées nj avoir de méchantes inclinatipps , ont 
perdu leur honneur pour s être rencontrées en de 
mauvaises compagnies? combien voit-on de famille^ 
ruinées par le jeu? combien de femmes qui étoient 
nées sages .et modérées , de qui cet amour du jeu ^ 
cau$é lia perte de la réputation ? J'ai copnu u|ie de- 
moiselle à la cour , très^sage de sa nature , qui s'est 
perdue par là; elle ayoit une telle passion de jouer, 
que n'osant le faire ouvertemept, parce que madaipe 
la Princesse dont elle étoit fille d'honneur lui avoit 
défendu, elle d.emeuroit tout le jour penchée è une 
porte, passant par-dessus l'argent, les cartes ; enfin 
cette passion l'a poussée si loin qu'elle passe des 
nuits à jouer avec des gardes ^ elle en est devenue 
jaune, maigre, horrible, quoique ce fût une per- 
sonne bien faite et fort aimable. Si elle avoit eu 
du goût pour l'ouvrage, il l'auroit préservée de tom- 
ber dans ce malheur. )> 



ENTRETIEN XXIP. 

BXBOHTiTlON AUX RBLIGIBU9BS DE SA I N T- LO U I 8. 

(S«r VélttctloB dela^op^rieure et «Les £onseillèreSj et d«8 qualités essentieUet 
«usqsellfls il faut ^ypir igar4 dyas le jchoix qu'on en f^it'.) 

2 mai 1700. 

En l'année 1700, le temps de l'élection étant 

^ lettres édifiantes, t. Vf,-'^ Recueil des Réponses, p. 119. 
' Cet entretien a été mis 4^09 ce volume pour donnier udç 



56 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION, 

venu\ M"* de Maintenon assembla les vocales^. On 
commença par le Vent creator^ puis elle leur dit : 
<( J'ai à traiter avec vous, mes chères filles, de choses 
d'une grande importance. Les affaires que vous 
allez conclure sont les plus sérieuses et les plus 
importantes que vous puissiez avoir à cause de 
leurs suites, puisqu'il s'agit de l'élection d'une 
supérieure et des principales oflScières de votre 
maison. J'espère que vous ferez cette action avec 
autant de droiture et la même piété que vous avez 
fait jusqu'ici toutes celles de cette nature qui vous 
ont passé par les mains, car on doit vous rendre ce 
témoignage , que dans les rencontres importantes 
ou la conscience est intéressée, on n'a rien à vous 
reprocher \ et si, dans les choses communes et ordi- 
naires, vous n'avez pas encore la perfection que 
nous pourrions désirer, et que nous voyons en tant 
d'autres maisons, il faut avouer aussi que dans les 
choses de conséquence vous vous comportez parfaite- 
ment. Quoique, depuis quelques années, vous n'ayez 

idée de la vie intérieure et des obligations des Daines de Saint- 
Louis ; il se rapporte donc moins à l'éducation qu'à Thistoire de 
l'Institut de Saint-Louis. 

* Cette élection se fit le 3 mai 1700. Ce fut la première 
élection régulière, les Dames ayant atteint Tâge fixé par les con- 
stitutions de la maison. W^^ du Pérou fut élue pour la deuxième 
fois supérieure , M^e de Jas fut assistante , Mn^e de Saint-Aubin 
maîtresse des novices, M>ne de Fontaines maîtresse générale des 
classes, Mme de Berval dépositaire. (Voir sur ces Dames les notes 
des Lettres sur Véducation, et sur leurs charges V Histoire de la 
Maison royale de Saint-Cyr, ch. 8.) 

* On appelait ainsi les religieuses qui, ayant quatre ans de pro- 
fession, avaient voix dans les élections. 



EXHORTATION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (l 700). 57 

pas élu dans les formes, ni reçu des filles par vous- 
mêmes, parce que vous étiez encore réputées au 
noviciat ', vous savez que ceux qui ont eu le droit de 
vous nommer une supérieure et de choisir vos su- 
jets vous ont toujours consultées et se sont confor- 
més à votre commun sentiment; ainsi, on peut 
dire que celles qui vous ont gouvernées, et que les 
filles qu'on a reçues à profession étoient de votre 
choix, et que vous Tavez fait en conscience, pour le 
plus grand bien de votre maison. Je n'ai donc pas 
sujet de vous précautionner contre les cabales; mais 
je suis seulement bien aise de prendre occasion de 
ce que je vois pour vous instruire : je sais une maison 
des plus régulières en apparence, où toutes les filles 
avoient concerté avec la supérieure ce qu'elles di- 
roient à l'évoque, afin de s'entendre les unes les 
autres pour ne rien révéler de ce qu'on vouloit ca- 
cher; je suis bien aise, dis-je, de vous avertir que 
si vous perdiez le bon esprit et la manière religieuse 
et édifiante dont vous vous êtes comportées jusqu'ici 
dans ces occasions, ce ne seroit pas une excuse légi- 
time de dire : On le fait bien ailleurs; pourquoi se- 
rions-nous plus retenues et plus consciencieuses que 
tant d'autres qui sont religieuses aussi bien que nous ? 
Ce seroit là un très-mauvais raisonnement : l'exemple 
ne fut jamais une bonne raison pour justifier un 
mauvais procédé ; nous aurions beau nous prévaloir 
de la multitude, nous n'en serions pas moins damnées 

^ A répoque où la maison de la maison de Saint-Louis fut 
transformée en monastère : les nominations furent faites alors dl« 
rectement par l'évéque de Chartres. 



58 BNTRBTIBN8 SUR L'ÉIMIGiTIOlI. 

pour ne nous être perdues qu'en suivant FexemplQ 
des autres ; ajoutez à cela qu elles sont bien moiyis 
instruites que vous, et qu'elles trpiiv^nt cet esprit 
tout établi. 

a J'espère que vous en serez toujours fort éloignées, 
car si voqs avez eu tant de droiture et de fidélité 
dans un tejnps où vou3 n'étiez point formées en la 
religion ^ il est à croire que vpus en aqrQ? une plus 
grande présentement que vous vous affermissez tous 
les jours dans Tesprit de votre état. Je i)e m'éten- 
drai donc pas beaucoup à vops parler dps disposi- 
tions où vous devez être en faisant vos élections j 
vous m'en feriez des leçons? car vous êtes mieux in- 
struites que moi ; je vous exhorte seuleipent à vous 
mettre en esprit a Fheure de la mort, et de faire 
votre choix en conscience, comme vous voudriez 
ravoir fait en ce moment. Cette règle est commune; 
mais elle ne Test devenue que pariée qu elle est ex-* 
cellente; d'ailleurs, étant aussi pieuses que vous 
Têtes, vous n'ayez besoin que d'être éclairées î vous 
avez des intentions assez droites pour dire celle que 
vous croyez la meilleure; mais il faut qqe vous sa- 
chiez ce que c'est que la meilleure, car il y a telle 
fille qui seroit trèsrvertueuse et la plus sainte en son 
particulier, qui pourroit être une très-rmédiocre su-* 
périeure, 

« Quoique la piété soit le principal, ce n'est pour- 
tant pas tout ce qu'il faut à une fille pour gou^ 
verner, il est nécessaire qu'elle ait les autres quali- 

1 C'est-à-dire en la yie religieuse. 



EXHORTATION AUX HÊLrèiÈtJSËS t)E SAiNT-L015lS(l700}. 59 

iês i^eqùises pour remplir ses devoirs ; quand donc 
bn îoûi exhorte à choisir la meilleure^ ce n'est pas 
tdùjbiii*s là plus dévote hi même là plus régulière 
pour elle-, il faut qu'elle soit capable de soutenir la 
rêgulài-ité dans les autres et en toutes cho^s, et sur- 
tout dé fâii'fc observer les lettres patentes et toutes 
lés conditions dé votre fondation ; et par riqiport i 
rétât présetil dé tôtré maison, je vous exhorte de 
choisir la plus affermie dans l'esprit et dans les pra- 
tiques religieuse^ qui vous sont encore nouvelles. 
Vous àvëi expérimenté combiétt ôès pratiques vous 
étaient nécessaires, tous les avez établies chez vous 
malgré ropposîtibii que noUs y avions, vous et moi, 
et vous voyei lé grand frUil qu'elles ôtit produit. 
Nous ti'eussiôfis jamais pu, isâiis celâ^ établir solide- 
ment votre IhstitUt; hOuS àviUtiS dé très-boimes in- 
téntibils, îiiàis lé défaut d'expérience nous empêchoit 
de Sâtbir comment nous devions nous y prendre. Ce 
sont nos bonties mères de la Visitation qui nous l'ont 
appris ' ; hôiis devdiii^ âvoiièr de bonne foi que nous 
leur sommes redevable^ de tout le bien qui s'est fait 
ici par ces excellentes pratiques dont nous ignorions 
l'utilité, et je tous exhorté dé plus ert plus à conser- 
ver toujours pour ces chères mères et pour la mai- 
Sou de Chaillot une recontioissance particulière , 
ainsi qd'un attachement inviolable pour tout ce 
qu'elles viennent d'établir parmi iious. Vous allez 
perdre un grand sécoUrs eiila personne dé ces saintes 

^ On avait appelé, pour former les Dames de Saint-Cyr à la 
vie teligieuse, des iUlles et la supérieure du couveni de la Visita- 
tion â Chaillot. 



60 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION. 

filles, qui nous vont quitter dans quinze jours, et 
vous devez vous attendre que ces pratiques vous 
seront fortement attaquées. Je crains les tempêtes 
qui pourront se former, et que bientôt, comme vous 
Ta dit votre saint évêque, les pluies, les vents, les 
orages prédits dans FEvangile, ne viennent souffler 
avec violence contre votre maison -, je crains même 
que ces attaques ne vous soient d'autant plus dan- 
gereuses que ce sera peut-être par des personnes 
d'une plus haute piété que vous les recevrez, les- 
quelles, avec la meilleure intention du monde, tâ- 
cheront de vous rappeler à votre premier état de li- 
berté et d'éloignement pour tout ce qu'on appelle 
pratiques du couvent. On vous dira qu'on peut bien 
être vertueuse sans tant de cérémonies ; à quoi sert, 
par exemple, de se mettre à genoux pour écouter 
une réprimande de la supérieure ? ne peut-on pas la 
recevoir aussi bien debout ? Pourquoi ces égards si 
respectueux pour elle? une honnête familiarité ne 
seroit-elle pas aussi bonne? Pourquoi ce silence et 
cet air religieux que l'on a dans les assemblées ca- 
pitulaires? Pourquoi se mettre à genoux pour dire 
son sentiment? Quel inconvénient y auroit-il d'être 
là toutes assemblées sans observer d'ordre, et de 
dire bonnement et franchement ce que l'on pense ? 
Et c'est cependant cette liberté de parler sans règle, 
et de dire tumultueusement son avis, qui fait que 
ces assemblées dégénèrent souvent en disputes, cau- 
sent des divisions, et deviennent des assemblées 
toutes séculières, où l'on ne voit plus aucun esprit 
religieux. Combien croyez-vous que cette manière 



EXHORTATION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (f 700). 61 

humble et respectueuse de s'approcher de la supé- 
rieure, cette pratique de ne se point excuser, de se 
mettre à genoux lorsqu'elle reprend, modère de 
mouvements imparfaits? Une supérieure qui voit 
une fille humiUée à ses pieds ne peut guère lui par- 
ler avec émotion, et cette posture et ce silence ai- 
dent beaucoup à bien prendre la réprimande. N'y 
a-t-il pas une grande vertu à s'humilier ainsi, lors 
même qu'on est reprise d'une faute dont on n'est 
pas coupable? Si, par cette franchise que nous vou- 
lions autrefois entre vous, une fille avoit la liberté 
de s'excuser et de répliquer à une répréhension, 
vous verriez que cela la conduiroit bientôt à man- 
quer de respect pour sa supérieure. Combien cette 
manière de s'avertir en charité, sans aigreur, de 
sang-froid, au sortir d'une récréation où l'on s'est 
réjoui toutes ensemble de bonne amitié, contribue- 
t-elle à bien faire recevoir l'avertissement ! Combien 
ce silence rigoureux qu'on vous demande là-dessus 
supprime-t-il de fautes ! Enfin, je ne finirois pas si je 
vous faisois voir en détail l'utilité et la nécessité de 
toutes ces pratiques pour conserver l'esprit de reli- 
gion. Cependant, elles pourront être fortement atta- 
quées par des personnes d'ailleurs très-estimables, 
qui, n'en ayant pas expérimenté le fruit, auront les 
mêmes sentiments et les mêmes idées que nous 
avions d'abord. Ce sont ces gens-là que je crains 
pour vous ] je n'appréhende point le monde méchant, 
je vous vois bien au-dessus de ses atteintes. 

« Vous êtes présentement si fort affermies dans le 

bien, que tout ce que j'ai à désirer est que vous vous 

6 



62 ENTRËTïfeKS SUR L*ÉDU€AtlÔN. 

mâitltetiie£ éh l'état où tous êtes-, car je puis vous ré- 
j^ôndrè sur èè que Vous me disiez il y aqdelqtiesjourt 
ëtt récréation, qtiê vous souhaiteriez que je fisse te 
Scrutin pour voir si je serois aussi eontetite dé votre 
màîsoii que l'a été votre saint évoque en sa visite, je 
puis vous dire sifacèrfement que je la suis encore 
plus que lui, parce que je vous vois de plus près, et 
qu'il n^y à riéh à ajouter à la manière religieuse avec ^ 
laquelle vôUà vbUs comportez dans lés articles es- 
sentiels 5 je n'ai jamais tant espéré de la fondation de 
Sadnt-Louis que j'en espère présentement, je crois 
que chaque particulière se perfectionnera de plus 
^n plus. 

<t Pour le général je ne vois Hén à souhaiter, sur- 
tout pour les choseis de cohséquence ^ je vous trouvé 
sur fcéla asi^ régulières, car m peut dire que vous 
êtes îhoinà vertueuses dians les petites choses que 
dans leè grandes ; mais après tout tes grandes sont 
les pluà importante^, et les fautes que l'on fait dans 
les pêtitéè ichoses se peuvent âiséttiéiat rèpâréir. 
Soyez donc, mes chères filles, inébranlables dans la 
prâtiqtrè dé tout ce que Von à si hèureuseméht éta- 
bli parmi Vous, quoiqu'il tie soit pas cbnfol^mé à 
nos prenlières vUeS. Nous n'aviotiS pàS dessein de 
faire ici dés religieuses, nous nbus contentions que 
vous fussiei de vertueuses séculières-. Dieu a lui- 
même conduit son ouvrage au point où il est, et 
votre Institut ti'êst pas le seul que les fondateurs 
aient fait autrement qu'ils n'avoient projeté d'abord. 
Le voici bien établi, grâces a KéU ^ c'est à voua à le 
soutenir, et remarquez bien que vous ne voyez pas 



EXHORTATION AUX R1BLI61EUSES DE SÂINTaOUIS (1700). 63 

que le zèle que j'ai pour cela me porte è vqus cher- 
cher dç$ recours étrangers \ que je ne vous conseille 
pas par exemple de faire ponnoissançe avçc monsieur 

Fabbé de dqnt j'entends parler comine d'uR 

saint et d'un homme admirable, aQii qi^'il vous 
soutienne quand je n'y serpi pas, parce je suis per- 
suadée que voqs qe troi^yereï de force que dans 
l'union et la bonne intelligence que vous aurez les 
unes avec les autres *, si cela vpus manque, tous les 
secours que vous chercherez «au dehors vous seront 
plus dangereux qu'utile^. C'est pourquoi il yous est 
si important de bien choisir votre supérieure et vos 
conseillères 5 on peut dire que c'est d'elles que dé- 
pend la conservation ou la ruine de votre Institut, 
parce que c'est le conseil qui gouverne, c'est par 
lui que passent toutes les affaires spirituelles et tem- 
porelles, et plu^ sou autorité est grande, mieux votre 
ipaisou sera gouvernée. Il sprait très-nuisible à 
votre communauté que 1^^ particulière^ voulussent 
s'entremettre du gpuver-nefneiit 5 et qiiand môme 
ejles auroient de ?neiUeurQs vqes que }es poi^seil- 
1ères, elles ne poiirrqient v\»xk fair^ de mi^ui^ que 
de les soumettre çii laissfint agir celles qui en sont 
chargées, Qel^ n'empêche pas que cbapune n'ait 1?- 
liberté de représenter aux supérieurs , surtout çi 
la visite, ce que le conseil pourroit faire de cour 
traire au)(: règles fie la maison et à la fondation ; 
du reste, votre supérieure, aidée 4^S ppuseillères, 
ne peut être trop autorisée. 

« Ygusnedeve; mettredansljgciDnf e^l, ajputa4-ell0, 
qye des g^lps capables de soutenir votre établisse- 



64 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

ment, qui soient attachées aux règles, et qui les enten- 
dent bien. Vous m'avez s^ouvent priée de vous dire les 
qualités propres aux conseillères 5 je n'en connois pas 
de plus essentielles que l'estime et l'amour de votre 
vocation. Une bonne conseillère est une fille zélée 
pour rinstitut, qui est parfaitement instruite des 
conditions de la fondation , qui en connoît toutes 
les obligations, qui en pénètre l'étendue. Quand 
je dis savoir les obligations de la fondation, je 
n'entends pas parler d'une science spéculative qui 
vienne de les avoir lues ^ mais je veux dire une con- 
noissance de goût et d'inclination qui fait qu'une 
fille en aime l'esprit, quelle est charmée de sa 
grandeur et de son excellence, regarde tout ce qui 
s'y fait comme ce qu'il y a de plus parfait pour 
elle et pour ses sœurs ; qui le préfère à toutes les 
autres pratiques qui ne sont pas des devoirs de son 
état, dont elle ne voudroit jamais se départir pour 
donner dans un bien étranger. J'aimerois mieux 
pour conseillère, ajouta-t-elle, une personne qui 
auroit éminemment ces qualités,. quoiqu'elle ne fût 
ni si dévote ni si capable qu'une autre dont l'esprit 
et la dévotion ne seroient pas tournés du côté de 
cet amour pour l'Institut -, car on peut bien avoir 
une dévotion très-sensible et conserver son esprit 
particulier, en ne se rendant que par soumission aux 
vues et aux sentiments des instituteurs. Or, j'aime 
beaucoup mieux en cette matière la conviction que 
la soumission, car une fille qui n'aura, par exemple, 
qu'une aveugle déférence pour les principes et les 
maximes qu'on nous a donnés sur l'éducation de 



EXHORTATION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1700). G5 

nos demoiselles, sans être convaincue qu'elles sont 
préférables à ses idées particulières, ne les sou- 
tiendra pas avec la rigueur et la fermeté que doit 
avoir une conseillère. 

<( Il faut aussi vous instruire sur les choix de ces 
conseillères par rapport aux différentes charges 
qu'elles doivent remplir 5 ce n'est pas assez d'élire la 
fille que vous croyez la meilleure, et qui possède le 
plus l'esprit de votre maison, il faut choisir celle qui 
est la plus propre à la charge dont il s'agit, car telle 
seroit une excellente maîtresse de novices qui sera 
une mauvaise dépositaire*, telle seroit bonne assi- 
stante qui ne seroit pas bonne maîtresse générale. 
Il faut assortir les filles aux emplois, et faire en vous- 
même, avant l'élection, un plan et un projet de ce 
que vous voudriez ; vous connoissez assez vos sujets 
pour cela, et vous sentez bien à peu près celles qui 
vous seront proposées -, vous devez même avoir de la 
prévoyance, et ne pas croire faire merveille d'élire 
simplement à la première charge qu'on propose une 
personne capable de l'exercer, mais penser aux 
charges qui doivent suivre, car si vous prenez pour 
assistante la plus propre à être maîtresse des novices, 
que vous restera-t-il pour conduire votre noviciat? 

« Quoique l'on doive, autant qu'on peut, choisir 

pour chaque charge celle qu'on croit la plus capable, 

cela ne dispense pas les conseillères de se former à 

tout. Il ne faut pas, par exemple, qu'une maltresse des 

novices qui est présente aux assemblées de conseil 

où l'on traite des affaires temporelles se retranche 

dans le spirituel en disant : Qu'ai-je affaire de m'in- 

6. 



66 ESTBSnKIS s» t*$IWGàTm. 

$truire du temporel, puisque mon emploi n'y a peint 
de rapport? Il faut que toutes s'«i instruisent autant 
que Foceasion s'en présente, et qu'elles tâchent de 
bien entendre les affaires ; car si vous n'avez qu'une 
fille qui les sache, que ferez-vous le jour qu'elle 
mourra ou qu'elle sera élue a une autre charge, et 
qu'on vous donnera pour dépositaire une personne 
qui ne saura pas seulement ce que c'est qu'une af- 
faire? C'est pourquoi vous devez toutes vous rendra 
habiles; et quoique vous ne soyez pas ici m^&ttresses 
de votre temporel comme le sont les autres reli^ 
gieuses, vous ne devez pas moins vous appliquer que 
si vou^ en étiez chargées toutes seules, car quoique 
vous n'en puissiez disposer absolument, vous pouyef: 
éclairer et redresser par vos avis les gens qui com- 
posent votre conseil du dehors ^ : ils seront plus atten- 
tifs à vos affaires s'ils voyent que vous le^ entendez 
bien, et que vous ne vous laissez pas mener comme 
des enfants à qui Ton fait accroire ce que Ton veut. 

(( Vous avez encore, ajouta-t-elle, une charge qui 
n'a pas die rang ditns le conseil, et que je trouve 
cependant une des principales de votre maison^ c'est 
la première maîtresse des bleues» Je dis même qu'elle 
est en quelque façon plus importante que celle de 
vos conseillères. Il vous faudroit, pour rempUr cette 
charge, une fiUe âgée qui fût comine la mère de c€» 
grandes filles, car il fautavouer que l'âge y idii beau- 
coup, et qu'il est difficile de prendre upe grande autp^ 
rite sur des personnes presque du même âge que soi. 

^ Voir Vffistoire çl$ la maison royale de Saint-Cyr, c]). 9. 



EXHORTATION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (l 700). 67 

Je la voudrois expérimentée dans la conduite pour 
l'intérieur et pour l'extérieur, puisqu'elle doit former 
l'un et l'autre en ses filles 5 Je la voudrois prudente, 
capable, ferme, patiente ; enfin tout ce que vous pou- 
vez avoir de meilleur ne seroit pas trop bon pour 
une charge où l'on a à donner la dernière forme à 
des grandes filles qu'on doit disposer pour toutes 
sortes d'états, et à qui il faut aider à en faire le choix. 
On peut dire que c'est elle qui achève l'éducation de 
vos demoiselles. Si l'on croit qu'une supérieure qui 
a une communauté de religieuses à gouverner est 
fort chargée, combien Vest davantage une maîtresse 
des bleues qui a la conduite de soixante filles de dix- 
sept À vingt ans! Je crois, ajouta-t-elle, que vos 
déposées ■ et vos maîtresses des novices ne seroient 
pas trop expérimentées pour cette charge, quand 
vous pourrez vous en passer dans le conseil^. Il ne 
seroit pas nécessah*e que cette fille eût autant l'es- 
prit de rinstitqt que je le demande dans les conseil- 
lère ^ si elle l'avoit par-dessus tout le reste, ce se- 
roit encore mieux. Pour moi, si l'on me présentoir 
une fille prudei^te, expérimentée et très-capable, 
et une autre qui eût moins de ces qualités, mais qui 
comprit bien l'esprit de votre fondation, je mettrois 
la première aux bleues, et l'ip^utre au nombre des 
conseillères. )> 



^ C'eet-à'dire U9 supérieure^ qqi avaient fait leur triennat. 
' La charge de première maîtresse des bleues fut toujours en 
effet remplie par les Dames les pbis .distingyfies ^ \^ nyai^n. 



68 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION . 

ENTRETIEN XXIIP. 

▲ TBC LB8 DAMB8 DB 8 Allf T-L0UI8. 

(Du concert nécessaire entre les maltresses pour le goavernement des 

classes.) 

1700. 

Madame nous dit qu'elle ne pourroit trop dire 
combien il étoit nécessaire d'agir de concert dans 
les charges, et que ce concert ne consistoit pas 
seulement dans la soumission des subalternes pour 
ne rien faire de leur autorité ; que les officières et 
la supérieure même ont un grand besoin de consul- 
ter celles qui dépendent d'elles avant que d'agir et 
de donner des ordres. « Pour moi, ajouta-t-elle, qui 
suis à la classe des rovges^ tantôt première et tan- 
tôt subalterne pour essayer de tout^, j'ai déjà fait 
l'expérience de ce que je vous dis, et j'ai éprouvé 
plusieurs fois l'inconvénient qu'il y a pour les maî- 
tresses de ne se pas consulter. Par exemple, j'ai vu 
faire une faute à une petite fille qui m'a paru assez 
grossière et qui m'a même donné une assez mau- 
vaise opinion d'elle \ je l'ai mise en pénitence sans 
consulter les maîtresses. La première est venue un 
moment après, à qui j'ai rendu compte de la faute 
et de la pénitence que je venois d'imposer; elle m'a 
dit : « Ah ! Madame, que j'en suis fâchée , cette 
(( petite fille a de bonnes inclinations \ cette faute ne 
« vient point de malice, et je ne crois pas qu'il en 

^ Recueil des Réponses,^. 43. 

* Voir les notes des pages 207 et 209, dans les Lettres sur 
Veducation, 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS {l700). 69 

« faille tirer de conséquence ; et marque de cela , 
« c'est qu'elle me vint trouver hier au soir et me dit 
« telles et telles choses. » — Quand je l'eus entendue, 
ajouta Madame, je vis bien que j'avois eu tort ^ je 
fus fort fâchée d'avoir donné ma pénitence, et je 
tirai ma conclusion qu'il ne falloit rien faire dans 
les charges sans concert, et qu'il faut que les de- 
moiselles vous voient tellement unies qu'elles 
croient ne pouvoir déplaire ou contenter une 
sans déplaire ou contenter toutes les autres-, car 
il arrivera que si la première maîtresse punit ou ré- 
compense, sans consulter ses aides, elle le fera sou- 
vent mal à propos, et de plus, elle découragera un 
enfant en lui donnant pénitence pour une faute 
qu'elle n'a faite que par surprise, et qui d'ailleurs 
contente ses maîtresses. » 



ENTRETIEN XXIV». 

▲ VBC LB8 DAMB8 DB SAlIf T-LOVIS. 

( Peu parler aox demoiselles, et leur 6ter les occasions de le faire beaucoup 
ellea-mémes ; des petits emplois qu'on peut leur donner.) 

1700. 

Madame dit aussi qu'il arriveroit immanqua- 
blement que quelquefois les demoiselles feroient 
confidence à leurs maîtresses du goût qu'elles ont 
pour elles, du dégoût qu'elles ont pour les autres, 
que quelques-unes le feroient par sincérité, d'autres 
par flatterie; et que, pour éviter qu'elles fassent de 

1 Mectteil des Réponses, p. 54. 



70 ENTHETIEfiS SUR L'É^dATION. 

ce$ sortes de discours, il faut les recevoir noa pas 
sévèrement, mais d'une ipauière qui marque qu'on 
est si uni les unes avec les autres qu'on n'est pa$ 
flatté de ces sortes de préférences ^ qu'on peut leur 
répondre, par exemple : Je suis ravie que vous m'ai- 
miez, si cela vous donne plus de croyance e^i moi 
pour le bien que je veux vous insinuer ^ mais si vous 
m'aimez par de bons endroits, vous aimerez bientôt 
les autres comme moi, car vous trouverez en elles la 
même amitié pour vous, et que nous pensons ^i fort 
les mêmes choses qu on ne nous doit poipt regarder 
comme si nous étions de différentes personnes. 

(( Il leur faut peu parler, ajouta-t-elle, et leur 
ôter les occasions de parler beaucoup elles-mêmes, 
et pour cela, aux heures de récréation, les porter 
le plus qu'on peut à s'occuper à des jeu?^ innocents, 
n faut peu parler, parce que, premièrement, en par- 
lant beaucoup on se hasarde à leur dire des choses 
qui ne conviennent point ou qui peuvent être mal 
prises par quelques-unes d'elles, supposé même 
qu elles fussent bonnes. Il faut les mettre tantôt 
haut, tantôt bas, par rapport aux petits emplois dont 
on les charge, et ne point faire façon de donner le 
soin des lieux à celles, par exemple, qui auroient été 
dans les emplois les plus importants ; m?iis pour en 
user de la sorte, il faut que ce soit d'une manière 
qui ne les puisse aigrir -, il faut qu'en cela elles voient 
qu'on agit avec un esprit d'équité, puisqu'il n^ 
seroit pas juste que quelques-unes eussent toujours 
les emplois agréables , et les autres tout ce qu'il y 
a de dégoûtant. Quand elles verront qu'on n'a une 



AVEC LÉS DAMES DE SAINT-LOUIS (l700). 71 

telle tcDitduîte que par raison, qlie c'est l'esprit 
de votre maison et qlie toutes les maîtresses la 
gardent, cela tf indisposera point leur cœur, et ne 
laissèi*a pas de rompre lelir volonté. » 



ENTRETIEN XXV*. 

iyftC: Liiti tkmts bk ■▲iitT<-Lotîil. 

(Dfes otcééioiA où Voû pbarroit pèrniettN ank duno^MlItt âe iotiir^ let 
des précautions qm'oD devroit prendre. } 

i700< 

M"* de Fbntaiiies demanda à M"' de Maintenon 
ce qu'elle ëtitendoît par les personnes obscures aux- 
quelles elle dit souvent aux religieuses de Saint- 
Louis qu'elles pourroient confier leurs demoiselles, 
quand elles auroient des raisons indispensables de 
les faire sortir de la maison pour un peu de temps, 
de préférence à d'autres personnes d'un irang dis- 
tingué. « Ces personnes obscures, répondit M*"* de 
Maintenon , sont de bonnes bourgeofses de la pro- 
bité desquelles vous seriez assurées. J'aimerois 
mieux, par exemple, confier une demoiselle à M"* 
Balbien* et à d'autres femmes de cette sorte qu'à 
tout ce qu'il y a de princesses et de dames de qua- 
lité de la cour, quelque vertueuses qu'elles fussent, 
parce que ces dames ont bien d'autres choses à faire 
que de garder vos demoiselles, et que leur chambre 
étant remplie de inonde , elles n'y seroient guère 

* LetîYes Méfiantes, t. ïV, p. 717. 

* ScBur dé îarfchltecte de ïa màiéon de Salnt-Louîs, et mère de 
la femme de chambre de Mme de Maintenon. 



72 ENTRETIENS SUR L^ÉDUCATION. 

en sûreté. Croyez- vous que moi -même, avec tout 
le zèle que j'ai pour les faire garder, je me ha- 
sarderois à en mener chez moi , si mon domes- 
tique n'étoit tourné comme il est, si je n'avois pas 
M*** Balbien qui, certainement, vaut bien une excel- 
lente maîtresse, M"^ de Normanville^ qui a une 
conduite si sage, que, toute jeune qu'elle est, on lui 
confie M""' la duchesse de Bourgogne ? Outre cela, 
tous mes gens sont pleins d'honneur ^ il n'y en a 
pas un qui n'ait autant de pudeur et de modestie 
que bien des filles et des femmes ; sans cela je ne 
les croirois pas en sûreté dans ma maison. A plus 
forte raison ne consentirois-je de les abandonner 
à une jeune comtesse qui ne seroit occupée que de 
son plaisir, et qui laisseroit votre demoiselle à elle- 
même mêlée avec des écuyers et des femmes sou- 
vent peu raisonnables, ou qui se divertiroit avec 
elle, la mèneroit à l'Opéra, lui feroitlire des ro- 
mans, etc. Je ne craindrois guère moins de les con- 
fier à une dévQte qui leur inspireroit peut-être une 
piété de travers, ou qui passeroit toute la journée à 
l'église sans se mettre en peine de ce qu'elles de- 
viendroient. Encore moins les confierois-je à une 
parente même, à une mère quji, n'ayant pas de chez 
elle, promèneroit sa fille de maison en maison, lui 
laissant voir toutes sortes de personnes sans choix. 
Mais s'il arrivoit, par exemple, que vous eussiez 
quelque fille à faire traiter pour une maladie extra- 

* C'était une élève de Saint-Cyr que W^^ de Maintenon avait 
prise auprès d'elle comme secrétaire ou demoiselle pour raccompa- 
gner. Elle épousa le président de Chailly. 



AVEC LES DAMES DE SAIN'^LOUIS (1700). 73 

ordinaire, que vous entendissiez parler d'un fameux 
médecin tel qu'est M. Fagon, et que votre maison 
n'étant plus en crédit comme elle Test aujourd'hui, 
vous ne pussiez pas le faire venir chez vous, je vous 
conseillerois de confier cette demoiselle à la femme 
de votre tailleur, si vous la connoissez sage et ver- 
tueuse, plutôt que de la donner à une dame de qua- 
lité. Vous pourriez encore, en pareil cas, la mettre 
chez les sœurs de la charité, s'il y en avoit dans ce 
lieu-là, ou chez une maîtresse d'école dont le curé 
répondroit. Enfin vous ne devez laisser vos de- 
moiselles qu'à des personnes dont vous seriez 
aussi sûres que de vous-mêmes, et ces sortes de per- 
sonnes ne sont pas aisées à trouver-, elles sont 
rares, même parmi celles qui sont pieuses-, il y en a 
peu qui comprennent l'extrême danger qu'il y a 
de perdre une jeune fille de vue, même pour un 
moment. » 

M"* de Saint-Pars ^ demanda si on pourroit ac- 
corder ces sorties de la maison à une demoiselle qui 
auroit dessein d'y être reUgieuse, et d'aller quelque 
temps chez son père et sa mère pour voir un peu le 
monde avant que d'y renoncer. «Ohî Dieu non, répon- 
dit-elle, ce seroit une coutume bien dangereuse d'y 
faire passer toutes celles que Ton voudroit recevoir 
au noviciat -, il seroit fort à craindre qu'elles ne per- 
dissent en ce peu de temps tout le fruit de l'éduca- 
tion que vous leur auriez donnée pendant plusieurs 
années, et qu'elles vous rapportassent un mauvais 

^ Voir les Lettres sur l'éducation, p. 199. 



74 B!rniBne?is sim L'inecânim. 

esprit qui gfttermi les autres. Le moindre inconté- 
nient semi quelles y perdissent leor Tocation, 
eomme il arrite souvent à des filles que Fôn fait 
ainsi sortir des monasières dans la vue de leur faire 
connoltre le tnonde. H est ynd qu'il n'y aurait pas 
sujet de regretter une Tocation qui n'auroit pu sou- 
tenir six semaines cette épreure. Je crois néanmoins 
que pour elles-mêmes, il est d^la sagesse de ne les y 
point exposer, et qii'éntre celles qui sont demeurées 
dans le monde, plusieurs auroient été bonnes reli- 
gieuses si elles n'avoient jamais vu que leur cou- 
vent. Il est difficile de résister à l'occasion, surtout 
à de jeunes personnes qui aiment naturellement le 
plaisir et la libertés 

it n ne faut pas, cependant^ vous lier si absolument 
par Vos règlements ni par mes écrits, que vous ne 
puissiez jamais^ en aucun cas^ faire certaines ehoses 
que, généralement parlant, il est bon d'éviter •, il y 
auroit tels parents à qui on podrroit confier une fille 
pour se former et loi donner quelques <;onnoissance$, 
eu pour d'ëutres bonnes i^isons^ Par exemple, j*ai 
permis que H^^ de Boufflers ' allât quelque tetrips chei 
Mw le maréchal dé Boufflers ^^ parce que je suis aussi 
sûfe de lui que de nioi*, ce n'est pas à cause du notli 
qu'il porte qiie j'ai consenti : il y en a beaucoup de ée 

* Voir le» Lettrés sur Véducation, p. 261. 

• C'est l'illuétf e défenseur de Lille. Il s'était lié de grande amitié, 
étant déjà eolonei général des dragons , avec lk|m« de MaintendO , 
dont il avait voulu épouser la nièce. Mile de Villette, qui fut 
Mrtfs de Cayliis. Elle refusa par modestie : « Ma nièce n'est pas 
un assez grand parti pour vous, dit-elle ; je ne vous la donnerai 
point f mais Je vous regarderai à Tavenir comme mon neveu» » 



AVEC LES DÀMS8 DE SAIITMJNI» (l700). 76 

Faag à qui pour rien dans e% monde je n» voudrois 
confier une fille -, mais pour lui je suis certaine qu*il 
la gardoit, comme on dit, à Tœil; je sais qu'elle ne sqr^ 
toit jamais et qu'elle ne voyoit personne sans être ab* 
eompagnée d'une sage gouvernante, que tout le ài^ 
mestique de M. de Poufflers est vertueux et réglé, 
comme le pourroit être un monastère réformé. J'ai 
encore confié M*^ de La Noue^ à W^^ Balbien, pour 
qu'elle lui fit voir quelque chose, qu'elle lui apprit 
à vendre, à acheter et pareilles choses de ménage 
qu'elle ne pourroit savoir ici, parce que je la savois 
autant en sûreté ehez upe femme de cette sagesse 
et de cette vertu, qu'elle Tauroit été dans votre 
maison ^ je suis assurée qu'elle ne la perdoit pas un 
instant de vue. Mais il ne faudroit user de cette 
liberté que pour des raisons très-particulières, et 
que les filles qu'on confieroit ainsi fussent ellesr 
mêmes sages et bien nées, car il y en a à qui oel(| 
pourroit être fort dangereux, quelque précaution 
qu'on prit. C'est à la prudence d'une supérieure et 
de son conseil à discerner les temps et les circour 
stances où ces sortes de choses se pourraient per-r 
mettre ^ il y en a à qui il seroit très-mal de Taecorder, 
et d'autres où il n'y adroit aucune conséquence. Par 
exemple, notre mère ' fit sortir vos demoiselles du 
rvban nair^ pour s'aller promener sur la mon^ 

> ^ranf^i^-Jacquelioe Yasconcelles 4e La Noue Pié-p9QUioei , 
Dame de Saint-Cyr, fit profession le 3 février 1703. 

• La supérieure, qui était alors M™* du Pérou. 

' Voir sur les demoiselles du ruban noir^ ou les noirci, \eê let- 
tres sur l'éducation, p. 134. 



76 EErrBETIB3CS SDR L*ilNICATMRf. 

tagne'etanxcnv irou spepdantqoepoosétioDsàFoD- 
taineblean ; quelquesHomes de toos, craignant qu'il 
n^y eût quelque danger, m'en écrivirent pour savoir 
mon avis. J'avoue que si vous faites de pareilles con- 
sultations au dehors, il n'y a personne qui ne vous 
réponde qu'il est mieux de ne pas laisser sortir vos 
demoiselles, parce qu'en général il ne peut y avoir 
d'inconvénient à prendre le parti le plus sûr, et qu'on 
veut toujours enfermer les filles. Hais, dans les cir- 
constances présentes, il n'y en avoit aucun de faire 
ce petit plaisir à vos demoiselles; tout ce qui vous 
environne vous garde; la proximité de la cour vous 
est une sûreté bien loin de vous être un piège, 
comme elle le seroit sous un roi qui auroit moins de 
bonté pour Saint-Cyr que le nôtre-, chacun s'em- 
presse à vous servir et à vous garder pour lui plaire; 
ainsi je ne vois aucun danger d'envoyer quelquefois 
promener vos demoiselles dans le village et aux en- 
virons, bien accompagnées, car c'est à quoi il ne 
faut jamais manquer ; ajoutez à cela que vous êtes 
surveillées par MM. les missionnaires ^, qui ne vous 
laisseroient rien passer d'îrrégulier. Il est vrai que 
si vous étiez à Tavenir, proches de la cour comme 
vous y êtes, environnées de gardes et de mousque- 
taires qui ne seroient pas retenus, comme ils le sont 
aujourd'hui, par la protection spéciale dont le Roi 
vous honore ; si vous aviez un curé moins régulier 
que le vôtre; si votre fermier, votre fermière n'étaient 

1 C*eBt-Mire le coteau qui domine la maison de Saint-Cyr. 
* Les prêtres de Saint-Lazare attachés à la maison. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOOIS (1700). 77 

pas des gens à qui vous puissiez vous confier, il y 
auroit un extrême danger à laisser sortir vos de- 
moiselles, et pour rien au monde il ne le faudroit 
permettre. Mais tant que les choses seront comme 
elles sont aujourd'hui, quel mal y a-t-il que la su- 
périeure , de temps en temps, envoie quelques de- 
moiselles, sous la garde de personnes de confiance, 
entendre la messe à la paroisse ou voir un peu la 
campagne, ce qui est une récompense merveilleuse? 
Mais je vous conseille encore une fois, ajouta-t-elle, 
de ne pas consulter aux personnes du dehors 
des choses de cette nature, ou du moins de faire la 
consultation entière, car il y en a plusieurs de cette 
sorte qui, proposées toutes nues, sans être accom- 
pagnées de certaines circonstances, paroissent d'a- 
bord très-blàmables, au lieu qu'on les trouve bonnes 
ou du moins indifférentes, quand on en fait voir 
toutes les raisons et les manières de les faire. 11 n'y a 
rien, par exemple, qui soit plus inviolable dans les 
couvents que la clôture -, cependant notre évêque ne 
permet-il pas que quelques-unes de vous autres 
sortent quelquefois pour faire la visite des apparte- 
ments de votre dehors ', quand cela est nécessaire? 
Mais encore une fois, quand vous enverrez ainsi 
promener vos demoiselles, vous devez toujours les 
faire accompagner par quelque honnête homme de 
ceux qui sont attachés à votre maison, outre les 

^ Les appartements où logeaient Tévéque de Chartres et autres 
hôtes de distinction. Ils étaient dans la coar où le public était 
admis, dite cour du dehors. (Voir V Histoire de la Maison royale 
de Saint-Cyr, chap. 4.) 

7. 



78 ENTRETIENS tOR L'ÉBUSÀTieN. 

temines à qui vous les eohfieFez ^ car elles pourroient 
être rencontrées par un fou, par un ivrogne eu par 
quelque impudent qui leur diroit une sottise, et 
quoique Ton ne soit pas cause de ces aventures, il 
est cependant fort désagréable de les essuyer. Il 
peut encore arriver des incidents dont ils se démêler- 
roient mieux que votre tourière. Nous observons 
cela dans le monde quand nous allons à des prome- 
nades ou à des églises éloignées, n 



ENTRETIEN XXVP. 

IRSTROCTIOII ItOK l'BDUCATIOH DB« Dit MOI 9 B L t BI. 

1701. 

Dans une de nos journées de travail, Madame 
nous dit : « Vous me demandez que je vous instruise 
sur les classes : l'expérience vous en apprendra plus 
que je ne saurois vous en dire •, c'est moins l'esprit 
qui m'a appris ce que j'en sais, que ce que j'ai ex- 
périmenté moi-même dans le temps que j'élevois les 
princes. Il faut avoir uqe conduite proportionnée 
aux divers caractères ; il faut une conduite ferme, 
mais il ne faut point trop gronder-, il faut souvent 
fermer les yeux et ne point tout voir, et surtout 
prendre garde à ne point aigrir vos filles et à ne 
le§ pas pousser 4 bout indiscrètement. Il y a des jours 
n^alheureu^t où elles sont d^ns une émotion, àm^ 

* necueil des Réponses, p. 73. 



INSTRUCTION SUB L'BOOCATIOI DES DBIieiiBLLES (I 701). 79 

un dérangement, prêtes i murmurer; tout ce que 
vous feriez alors, toutes les remontrances, toutes 
les réprimandes, ne |es remettroient pas dans Tor^ 
dre. Il faut couIot cela le plus doucement que Ton 
peut, afin de ne point commettre son autorité, et il 
arrivera quelquefois que le lendemain elles feront 
des merveilles. Il y a des enfants si emportés et qui 
ont des passions si vives, que quand une fois ils sent 
fâchés, vous leur donneriez dix fois le fouet de suite, 
que vous ne le^ mèneriez pas à votre but ; ils sont 
incapables dans ce temps4à de raisoi), et le châti- 
ment est inutile. 11 faut leur laisser le temps de se 
calmer, et se calmer soir-mème; mais afi^ qu'ils ne 
puissent croire que vous vous rendez, et que par 
leur opiniâtreté ils sont devenus les plus forts, il 
faut user d'adresse, faire intervenir un piédiateur, 
ou dire qu on ne remet la chose à une autre fois que 
pour la pendre plus terrible, et ne pas croire qu'ils 
soient colères et emportés toute leur vie, parce que 
dans la jeunesse ils ont les passions vives. Je Tai vu 
dans M. le duc du Maine; c'est Thomme du monde 
le plus doux, et dans son enfance, comme il étoit 
toujours aigri par des maux et par des remèdes vio- 
lents, il étoit quelquefois dans un feu et dans une 
impatience, que tout le monde me reprochoit de 
souffrir. On le mettoit dans un bain bouillant, et 
parce qu'il crioit, qu'il étoit de mauvaise humeur, 
on vouloit que je le grondasse ; mais je vous avoue 
que je n'en avois pas le courage; je m'en allois 
écrire, je me faisois appeler, afin qu'il ne crût pas 
que je tolérois son impatience et sa mauvaise humeur 



80 RNTRETIBlfS SUR L'ÉDUCATION. 

(ce qui, me semble, étoit bien pardonnable en ces 
occasions); et puis ces remèdes lui échauffoient si 
fort le sang, que tout ce que je lui aurois pu faire, 
tout ce que j'aurois pu lui dire dans ce temps-là ne 
Tauroit point adouci. 11 faut donc étudier les mo- 
ments, prendre les moyens convenables pour cor- 
riger les enfants. Quelquefois un regard, une parole, 
les remet dans leur devoir, ou une conversation par- 
ticulière, où vous les faites entrer en raison en leur 
parlant avec bonté. Il y en a qu'il faut reprendre en 
public, quelquefois même plusieurs fois, avant de 
les punir ; il y en a d'autres qu'il faut punir d'abord* 
sans faire paroitre de ménagement; enfin la discré- 
tion et l'expérience vous apprendront le parti qu'il 
faut prendre suivant les occasions*, mais vous ne 
réussirez point si vous n'agissez avec une grimde 
dépendance de l'esprit de Dieu. Il faut beaucoup le 
prier pour les personnes dont vous vous trouvez 
chargées; il se faut adresser à lui d'une façon spé- 
ciale quand vous êtes embarrassées ; ne doutez point 
qu'il ne vous aide tant que vous vous défierez de 
vous-même, et que vous aurez soin de demeurer 
unies à lui. » 

Madame nous dit ensuite qu'ayant entretenu les 
novices sur l'éducation, elles lui avoient demandé ce 
qu'il faudroit faire à une petite fille qui rougiroit 
jusqu'au blanc des yeux d'orgueil et de dépit quand 
on la reprend, et qui pourtant ne dit mot ; qu'elle 
leur avoit répondu que pour elle, elle l'admireroit 
d'avoir assez de pouvoir sur elle pour se taire ; qu'il 
ne falloit pas faire semblant de voir ces sortes de 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1701). 81 

mouvements, non plus que les répugnances qu'on 
voit bien qu'elles ont pour de certaines choses qu'on 
leur fait faire. Il faut passer par-dessus sans s'em- 
barrasser ni leur en faire une querelle, quand elles 
sont assez sages pour ne point éclater et pour ne 
point entraîner les autres au murmure manifeste, 
car nous sommes hommes, et nos passions remue- 
ront toujours quand elles seront contrariées. 



ENTRETIEN XXVIP. 

AYBC LB8 DAXSS DB S AIN T-LOC 18. 

(Que ehaciin aime son ouvrage et le préfère k celai d'antmi; de la 
droiture à aoutenir les filles en les receTant aux classes à pen près 
sur le pied qa'on les a données. ) 

1701. 

Une des Dames disoit un jour à Madame : « Je 
ne sais comment accorder le soin particulier que 
vous nous recommandez , d'avancer et de for- 
mer les douze plus âgées de la classe, avec celui 
que je voudrois prendre des plus âgées dont on 
peut se servir pour inspirer le bien qu'on veut établir 
dans les demoiselles. — Il faut, répondit Madame, 
s'occuper de bonne foi de ces douze plus grandes, 
parce qu'on les doit bientôt perdre, sans néanmoins 
que cette attention préjudicie au soin général de la 
classe, qu'il ne faut jamais négliger. J'en dis de 
même de celui que vous voulez avoir des plus 
sages, que je crois fort utile. Il est bien certain 

^ Reciteil des Réponses, p. 304. 



82 ENTRETIENS SUR t'ÈDUGATieM* 

que si queiquesnanes de tos filles avoieiit un boa 
esprit, elles le oommuniqueroient aux autres eomrae 
elles se coramuniquerit leurs travers; vous de^ez 
doue tâcher d'en former quelques-unes des plus 
raisonnables pour vous aider à établir dans vos 
classes la raison, la droiture, la bonne foi, le cou- 
rage. — Comment s'y prendre ? continua la maî- 
tresse. — Comme j'ai fait aujourd'hui aux rouges^ 
répliqua Madame-, j'ai demandé d'abord quatre des 
plus raisonnables : on m'a présenté de grandes 
filles prêtes à monter à une autre classe *, j'en ai 
demandé quatre plus jeunes, qui puissent, en res- 
tant plus longtemps, servir à inspirer le boij esprit 
aux autres^ je leur ai parlé là-dessus, je les y ai 
exhortées 5 je les verrai de temps en temps pour 
leur parler raisonnablement. C'est ainsi que je vous 
conseille d'en user : il faut former les jeunes de 
quelque espérance, et les avancer sur leurs exer- 
cices et leurs ouvrages, pour qu'elles vous aident à 
former leurs compagnes, et les âgées pour leur bien 
particulier, parce qu'elles sont le plus pressées, ayaiit 
moins de temps que les autres. 

(( Il y a dans vos classes, ajouta Madame, une chose 
qui me fait toujours de la peine, et que je tolère 
parée qu'elle me paroit irrémédiable, c'est que eès 
filles dont vous avez pris un soin particulier, et dont 
pour la plupart vous avez fait des roerveillles, devien* 
nent, en sortant de votre classe, les dernières de c^lle 
où elles montent et sont comptées pour rien , ce qui las 
afflige et les décourage, se voyant tellement déchues 
qu'au lieu qu'il n'étoit quesition qiae d'elles, elles 



AVEC LES DAMES DB SAIET-LilUIS (1701). iZ 

sont comme oubliées^ Qr il y a peu de personnes 
qui n'ai^t besoin d'être soutenues pour se mainte- 
nir dans le bien ; et il n'est pas étonnant qu'elles 
dégénèrent quand elles ne le sont plus comme elles 
rétoient auparavant. Cependant Je n'y vois guère 
de remède, car la- maîtresse de la classe où elles 
entrent a ses mérites anciens ^ dont elle est bien 
plus touchée que des nouveaux^ parce que les pre- 
miers sont son ouvrage et que ce qui est nôtre nous 
paroit toujours plus merveilleux que les choses oà 
nous n'avons point de part. — Que voudriez-vdus 
dono qu'on fit, Madame , dit H*"* de Glapion, pour 
soutenir ces merveilles nouvellement arrivées dans 
une classe ? les mettriez-Vous d'abord au nombre 
des bonnes filles?-^ Je ne veu:& rien dire sur cela, 
répondit-elle agréablement , car je sais bien que, 
quoi que je pusse vouloir^ je ne parviehdrois pas à 
persuader qu'un mérite étranger pût valoir celui 
que nous regardons comme lé fruit de notre travail. 
La maîtresse àes jaunes^ par exemple^ à qui celle des 
vertes donnera des filles sur le pied d'excellentes 
trouvera que les médiocres de sa classe valent infi- 
niment mieux, et n'admettra les nouvelles qu'après 
avoir jugé de leur mérite par sa propre expérience, 
sans vouloir s'en rapporter au jugement de Id maî- 
tresse qui les a données-, et avant qu'elle puisse les 
connoitre par elle-même, il se passera bien dii 
temps encore; après cela arrivera -t- il souvent 
qu'elle n'en fera pas grand cas, pendant qu'aux 
vertes on les trouvoit admirables, parce que cha- 
que maîtresse attache le mérite à des qualités bien 



84 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

différentes. L'une ne comptera que sur la dévotion : 
si elle n'en remarque pas une bien sensible à une ' 
fille, elle ne Testimera guère, quelque bonne qua- 
lité qu'elle puisse avoir-, au contraire, elle en trouve 
une autre bien dévote, elle la prônera comme 
une merveille et n'aura pas d'yeux pour voir ses dé- 
fauts. Une autre qui aimera beaucoup l'ouvrage ne 
connoîtra point d'autre mérite, et si une fille tra- 
vaille bien, elle la mettra au nombre des excellentes, 
quelque défaut qu'elle ait. Une autre attachera le 
mérite à l'esprit, à l'intelligence, aux agréments 
et à d'autres semblables qualités, et comptera pour 
de médiocres sujets celles qui n'en seront pas bien 
pourvues. Je ne voudrois pas exclure du nombre 
des bonnes filles celles qui se distingueroient par 
ces sortes de talents, mais ce n'est pas par là que 
je jugerois du mérite. — Qu'appelleriez-vous donc, 
dit une de nos sœurs, une bonne et excellente fille? 
— Ce seroit, répondit Madame, celle qui auroit des 
inclinations portées au bien, qui auroit de la piété, 
qui aimeroit à plaire à ses maîtresses et à les con- 
tenter toutes, et non pas celle qui en aimeroit une 
avec passion et compteroit pour rien de mécon- 
tenter les autres^ un esprit droit et simple, qui 
seroit frappé de la raison et sur qui elle ne couleroit 
pas comme l'eau sur la toile cirée , une humeur 
douce et accommodante, une fille qui se prendroit 
par la douceur, qui ne seroit pas aisée à blesser, 
qui ne feroit point de peine aux personnes avec qui 
elle vit, qui seroit courageuse et dure sur elle-même, 
qui aimeroit l'ouvrage, je ne di$ pas qui travaille- 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (l70l). 85 

roit bien, car elle pourroit être née maladroite, 
sans en être moins bonne, mais je ne choisirois pas 
pour mes mérites des filles molles, paresseuses et 
difficultueuses, qui se fâchent aisément. — Ck)m- 
ment éviter, dit-on, de négliger les filles qui mon- 
tent d'une classe à l'autre, car la maltresse de celle 
où elles arrivent est obligée de prendre un soin 
particulier d'avancer et de former les plus âgées de 
sa classe de préférence à elles? — Il est vrai, ré- 
pondit Madame, qu'elle doit s'occuper beaucoup 
des filles dont il faudra plus tôt se défaire (c'est un 
désintéressement que j'ai toujours demandé, et 
ce qui me fait regarder comme irrémédiable l'ou- 
bli des mérites nouveaux venus à une classe) 5 
mais sans en être occupée comme des plus grandes, 
je Youdrois du moins qu'on les soutînt sur le pied 
qu'on les adonnées, et que si elles étoient de bonnes 
filles â la classe qu'elles quittent, on ne les mit point 
au nombre des mauvaises ou des médiocres â celle 
où elles arrivent. Je ne désapprouverois pas cepen- 
dant qu'on leur donnât un peu de temps pour les 
éprouver et pour mériter les distinctions , et je 
n'approuverois point du tout qu'on mît au nombre 
des sages celles qui ne le mériteroient point, ou 
qu'on leur donnât des distinctions peu de temps 
avant le changement des classes, sous prétexte de 
les faire mieux recevoir à celles où elles sont prêtes 
de monter, afin, comme l'on dit quelquefois, de faire 
valoir la marchandise : cela ne seroit pas de bonne 
foi. » 



8 



^ 



86 CNTRETlENd SUR L^ÉDUGATlOlT. 

ENTRETIEN XXVllP. 

▲ VKC LBl DAMK8 tit IAlllT-LOtfl<. 

(Né se point fâtigùet iduiilemenl, et fe faire avee courage quand il est 

ooeeftMite. ) 

1701. 

a .w Voua avez ici tant d'occasions de vôiis fati- 
guer, nous dit Madame, que je voudrois bien que 
yous ne le fissiez point inutilement -, une d^s peines 
que j'ai à ma classe ^ est dé faire ai^eoir nos Dames : 
ou elles se promènent, où elles demeurent debout, 
et j'en voyois urie dernièrertient qui raccoiiimo- 
doit la jupe d'une petite fille en cette posture: 
n'auroit-elle pas fait aussi bien dé s'asseoir? Pour 
moi, je voudrois qu'on le fit dès qu'il n'y a plus dô 
nécessité de faire autrement. Si vous voulez Voir ce 
qui se passe dans tous les coins de votre classe, faites^y 
un tour, puis asseyez-vous tantôt appuyée sur un 
bout de la table^ ou bien dans vos grandes chaise^, 
une autre fois sur leurs bancs auprès d'elles^ enfin 
ménagez-vous^ si ce n'est pour la lassitude présente, 
que ce soit pour celle qui pourroit venir^ J'ai été huit 
jours à me remettre d'une après-dinée où, passant 
d'une chose à une autre avec nos maîtresses, je de- 
meurai presque tout le jour debout* Vous ne serez 

^ Recueil des Réponses t'^, 76. 

i Mme de Maintenon était alors à la classe rouge, où elle fit 
suet^ésslTement les fbnctlDns de ptemiére, deuxième, etc.» mat- 
tresse. (Voir les uotes des pages 207 et 209, dans les Lettres sur 
V éducation, et les entretiens XXIII et XXVII. ) 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1701). 87 

pas toujours jeunes, mes chères filles. Si, lorsque 
vous avez été maîtresses, vous avez gardé cette 
manière de veiller et d'agir autour de vos demoi- 
selles, jp ne m'étonne pas qu'on ait trouvé les classes 
fatigantes. Je vois aussi que quand nos novices ont 
été là deux heures de suite, elles n'en peuvent plus, 
elles sont rouges et enflammées. Savez-vous ce qui 
arrive ? c'est qu'après s'être fatiguée mal à propos 
par qne mortification mal entendue, on est si lasse le 
reste du jour qu'on en est de mauvaise humeur et avec 
soi et avec les autres, car le corps s'épuise et l'esprit 
en devient plus faible. Pour moi, quand j'établis une 
de nos petites filles pour apprendre ba bé à celles qui 
arrivent, je la fais fort bien asseoir, et la disciple est 
à genoux devant elle, parce qu'elle n'a pas longtemps 
à rester dans cette posture. J'ai remarqué dans vos 
dortoirs que vous faites tout autrement; vous coiffez 
vosdemoi3elles assises devant les petites tables comme 
des dames à leur toilette. Et qui a jamais entendu 
parler dei cela? n'avons-nous pas toutes été coiffées 
par la femme de chambre de notre mère, ou par 
une gouvernante qui nous met à terre devant elle, la 
tète sur un vilain tablier? Ne gâtez donc point vos 
deiaoiseUee, je vous en prie-, asseyez-vous pour les 
habilter^ vmis êtes leurs mères, traitez-les bonnement 
eomme vos filles. Ne dites pas que vous ne pensez 
pas à vous reposer de si bonne heure : eh! quand 
Vous sortez de votre lit, vous ne pensez pas que vous 
pourrez être lasses-, quelque vigoureuses que vous 
vous sentiez à six heures du matin, souvenez-vous 
qu'il faut agir jusqu'à neuf heures du soir, et mena- 



88 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

gez-vous à cette intentioo. Je ne prétends point par 
là que vous soyez des filles lâches et qui craignent 
le travail ^ je voudrois des filles qui ménageassent un 
quart d'heure de repos qu'elles peuvent prendre 
sans nuire à leurs charges, et sussent perdre trois 
heures de leur sommeil, se lever la nuit quand il 
gèle bien serré pour soulager une petite fille, ou pour 
faire le tour de son dortoir* si on le croit nécessaire, 
mener les demoiselles à la promenade le jour qu'on 
auroit plus besoin de se coucher que de se pro- 
mener. Il faut ici du courage et de la discrétion ; 
toUà vos véritables moriificaiions. Si vos demoiselles 
voyoient une de leurs maîtresses qui ne mangeât 
point, qui demeurât toujours dans une posture 
gênante, qui s'allât enrhumer dans une porte, elles 
la canoniseroient sans autre examen, bien qu'elle ne 
soit pas la plus sage au moins en cela; elles seroient 
au contraire scandalisées d'en voir une qui mange 
tout simplement ce qu'on lui donne ou qui évite 
ce qui pourroit l'incommoder quand elle le peut sans 
manquer à ses devoirs. J'espère pourtant que si l'on 
tient en cela un juste milieu, elles ne pourront ne pas 
être édifiées de vous voir si simples à prendre les 
soulagements nécessaires et à ménager vos forces, et 
si courageuses pour les sacrifier, et pour n'y pas 
même faire attention dès qu'il s'agit de vos devoirs. » 

* Les maîtresses des classes avaient leur cellule dans les dor- 
toirs des demoiselles. 



INSTRUCTION FAITE A LA CLASSE RODGE (l70l). 89 
ENTRETIEN XXIX». 

IlffSTKOCTIOir FAITK A LA CLA88B KOUGE. 

( Portrait d'une personne raisonnable. ) 

1701. 

M"** de Maintenon demanda à M"* de Provieuse si 
elle savoit ce que c'étoit qu'une fille raisonnable. La 
demoiselle ne sachant pas trop que répondre à cette 
question^, M"® de Maintenon lui dit : « Une per- 
sonne raisonnable, c'est une personne qui fait tou- 
jours et à chaque heure du jour ce qu'elle doit faire, 
qui commence la journée par adorer Dieu de tout 
son cœur, non pas seulement parce qu'on lui a dit 
de le faire, ou parce que les autres le font, mais qui 
pense tout de bon à s'offrir à Dieu et tout ce qu'elle 
sera pendant le jour. Elle se lève promptement, 
s'habille avec diligence, modestie, et le plus propre- 
ment qu'elle peut; fait bien son lit, arrange bien 
ses bardes, aide aux plus petites si elle a du temps 
de reste. Elle descend à la classe, y prie Dieu avec 
respect et avec dévotion, sans badiner, sans rire, car 
rien n'est plus sérieux que de prier Dieu. Après cela 
elle déjeune aussi de tout son cœur -, s'il est permis 
de parler, elle le fait, sinon elle garde le silence et 
s'entretient avec Dieu. Elle va au chœur pour en- 
tendre la messe, elle pense à se bien placer, elle 
regarde si ses compagnes ont de la place, elle se met 

» Lettres édifiantes, t. IV, p. 745. 

* Le lecteur n'oubliera pas que cette instruction s*adresse à 
des enfants de sept à dix ans. 

8. 



00 ENTftETfBNfi SOU L*ÉDUCATIOIi. 

vis-à-vis d'elles, elle ne regarde point de tous côtés 
pour voir ceux qui entrent ou qui sortent ; elle s'ap- 
plique aux parties de la messe avec tout le respect 
et la dévotion dont elle est capable, parce que de 
toutes les choses de la religion, c'est la plus sainte. 
Elle retourne ^ la classe, où elle s'occupe à ce qui est 
marqué-, elle s'applique à bien apprendre à lire, à 
écrire ; si elle est capable de montrer aux autres, elle 
s'y donne tout entière, comnjp si sa vip en dépen- 
doit ; elje écoute avec attention et respect, tâche de 
comprendre ce que l'on dit et d'en tirer quelque 
profit pour sa conduite intérieure ou extérieure, 
selon la matière dont on parle. Avant d'aller dîner, 
elle fait son examen particulier, pour voir en quoi 
elle peut stvoir déplii à Dieu dans la matinée, pour 
lui en demander pardon, et prendre résolution de 
mieux faire le reste du jour; elle regarde surtout si 
elle n'est tombée en rien dans le principal défaut 
dont elle a entrepris de se défaire. Voilà notre per- 
sonne raisonnable au réfectoire-, qu'y fait-elle? elle 
y mange de bon appétit-, point en gourmande, la tête 
sur son assiette, mais de bonne grâce et proprement, 
et puisque Dieu a bien voijlu qu'on trouvât du plai- 
sir dans le manger, elle le prend sans scrupule et 
avec simplicité. Elle écoute la lecture avec encore 
plus de plaisir, et c'est sa principale attention ; elle 
fait la récréation d'aussi bon cœur que le reste, y 
apporte la joie, saute, danse, et joue volontiers à 
tout ce que les autres désirent-, elle pense à les ré- 
jouir, c^v cette personne raisoiuiable f^it bien tout 
ce qu'elle fait, et il ne seroit pas raisonnable d'être 



INSTRUCTieN FAITB A LA CLAS8B ROUGE (170 1). 91 

sérieuse à la récréation, et de n'y vouloir januiis 
parler que de choses graves ou de dévotion. Elle 
écoute ensuite la lecture ou l'instruction, tâche de 
la retenir, et. demande ce qu'elle n'entend pas; elle 
apporte la même application aux exercices de 
raprè^nidi qu'elle a fait à ceux du matin-, elle 
travaille de son mieux, elle ne perd pas un moment 
de temps, elle chante avec les autres, et est ravie de 
chanter les louanges de Dieu ; elle écoute le caté- 
chisme sans ennui, tachant de s'en bien instruire. Elle 
va souper comme elle a dîné, et ensuite à la récréa* 
tion, où il faut encore bien sauter, se promener, 
jouer et rire, car cette personne est fort gaie. Elle 
fait ]a prière et l'examen, et s'ira coucher parfai- 
tement contente de sa journée, n 

Ensuite M'^'^de Maintenon, s'adressant àces jeunes 
demoiselles, leur dit : « Ne trouvez-vous pas tout cela 
bien raisonnable? et ne l'est-il pas en effet d'adorer 
Dieu, de l'aimer et d'apprendre à le servir ? C'est pour 
cela seul que nous sommes au monde-, c'est la pre- 
mière chose qu'on nous apprend dans notre caté- 
chisme, parce que c'est la plus importante et la plus 
nécessaire, et ce que vous devez faire toute votre vie. 
N'e($tHl pas encore bien raisonnable que des jeunes 
personnes apprennent à lire, à travailler, et toutes les 
autres choses qu'on vous montre ici? Vous serez 
bien aises, quand vous retournerez dans le monde, de 
jsavoir faire quelque chose, ou pour votre ménage, 
ou pour vous personnellement, ou pour vos parents, 
suivant les occasions. II est aussi très-raisonnable 
que vous vous réjouissiez-, vous en avez Ij^ien des 



92 ENTRETIENS SUR L EDUCATION. 

sujets, mes obères enfants : vous êtes chrétiennes, 
quel bonheur ! que de gens qui ne le sont pas, et qui 
ne le seront jamais ! vous êtes ici dans une bonne 
maison, à Tabri de toutes sortes de maux corporels 
et spirituels-, vous êtes jeunes et gaies; réjouissez- 
vous donc, cela est de votre âge ; je prie Dieu, mes 
enfants, que vous en ayez toute votre vie autant de 
sujet que vous en avez présentement. 

— Notre première maîtresse^, dit M"^ de Saint-Ba- 
zile^, nous parle presque continuellement de raison, 
et nous dit souvent que, si c'étoit une marchandise 
qu'on pût acheter , elle en feroit bonne provision 
pour nous en donner à toutes. — C'est en effet 
une excellente marchandise, dit M°°^ de Maintcnon ; 
c'est elle qui apprend à s'accommoder de tout, à 
vivre avec toutes sortes de personnes, et à savoir se 
passer de celles qui nous plaisent davantage. » 

M"" de Gruel dit qu'une demoiselle sortie d'ici 
n'avoit pu durer avec les gens avec qui elle étoit, 
parce qu'ils n'avoient pas une piété assez droite. 
(( Sa piété elle-même n'étoit pas droite , repartit 
M°^' de Maintenon-, elle en savoit la définition, mais 
elle ne la pratiquoit pas^ puisqu'elle consiste à s'ac- 
commoder à son état et aux personnes avec qui on 
vit. Une personne bien raisonnable sait supporter 
bien patiemment ceux qui ne le sont pas, sans même 
leur laisser apercevoir qu'elle les supporte; elle fait 
son compte en elle-même d'en rencontrer partout 

1 C^était M°*ede Gruel. (Voir sur cette Dame^ les lettres sur 
l'éducation, p. 209, 216, etc.) 
s Demoiselle de la classe rouge. 



INSTRUCTION FAITE A LA CLASSE ROUGE (l70l). 93 

OÙ elle va, de sorte que rien ne la surprend ni ne la 
fâche. Vous croyez peut-;être que quand vous serez 
^e grandes personnes vous n'aurez plus de règles à 
garder, et je réponds à cela que si vous êtes aussi 
raisonnables que j'espère que vous le serez, vous 
saurez bien vous faire vous-mêmes une règle de 
journée que vous suivrez fidèlement, au cas qu'il 
n'y en ait pas dans l'endroit où vous serez. C'est 
assez pour l'ordinaire d'avoir sa liberté pour ne 
savoir qu'en faire. C'est pour cela qu'autrefois, quand 
nous faisions des voyages, quelques dames et moi ^ 
n'eût-ce été que pour six semaines, la première 
chose à quoi nous pensions, c'était de nous faire une 
règle. Etant à Richelieu * pour quelque temps, nous 
réglâmes nos journées d'une manière fort agréable; 
on selevoit à l'heure qu'on vouloit, nous descendions 
dans la chambre de M°"* de Richelieu^ pour lui sou- 
haiter le bonjour, nous allions à la messe ensemble, 
et revenions causer avec elle jusqu'au dîner, pendant 
lequel on faisoit une lecture, après quoi nous tenions 
conversation, ne manquant jamaisde travailler ; ce fut 
dans ce temps que je fis cet ornement de tapisserie 
que j'ai depuis donné aux Dames de Saint-Louis. Après 
la conversation, chacune se retiroit dans sa chambre 

' Chez Mme la duchesse de Richelieu . Cette anecdote se rap- 
porte au temps du veuvage de M^e de Maintenon. 

' Anne Poussart, duchesse de Richelieu, dame d'honneur de 
la reine. Après la mort de la reine-mère (en 1666), qui faisait 
une pension à Mme de Maintenon (alors Mme veuve Scarron), elle 
lui offrit une retraite dans sa maison. Celle-ci refusa ; mais elle 
fréquentait habituellement son hôtel, où elle se lia avec la plu- 
part des gens distingués de cette époque. 



94 EVTfiETiKm sua l'éducation* 

et y hmil oe qu'elle vouloit *, à trois heures et d^^iie, 
on se russemblpit chez Jj^^ de Richelieu pour y 
garder le silence, qu chanter \ à quatre heures, oa 
s'alloit promener jusqu'au souper, puis on owsoit 
une deipi-heure, et 4près la prière, qui se faisoit 
en coflainuui chacun ^e retirqit de ^on côté, Oii ^e 
manqua pas p. un point de cette règle pendant mi 
semaines-, ce temps-U m'a toujours paru le plus 
heureux de ma vie, et je vous ^voue que depuis que 
je suis a la cour, je n'en ai point eu de pareil. Cela 
vous fait voir, mes enfants, que vous n'êtes pas les 
seules qui ayez une règle, et que toute personne 
raisonnable s'en fait une, ou se la fait faire par sqq 
directeur? et la suit fidèlement, quand rien ne l'aq 
empêche. On a pour l'ordinaire mauvais opinion 
d'une personne que l'on voit vivre sans règle, se 
levant un jour matin, un jour tard, dinant tantôt à 
une heure, tantôt à une autre, et ainsi de toutes les 
choses qu'elle a à faire. Adieu, mes enfants, devenez 
bien raisonnables, et je vous assure que vous ^F99S 
fort aimables. » 



ENTRETIEN XXX'. 

AVKC LBS DAMES DB 8À I If T-L U U 1 B. 

(Que trop d'attootioa I faire plaisir aux demoiselles et b prévenir lears 
besoins les rend molles et délicates. ) 

Le 28 juin, Madame eut la bonté de passer tout 

> Recueil des Répojmm, p, ^^é. 



AVEC LÈS 0AitB§ bE SAlNt«L<miS (1702). 95 

lé ]êùt ayed flous; ayatit dit d'abord en riant qu'elle 
étoit ]*ésolue de ne dite que des inutilités, elle sou- 
titil quelque temp^ là conversation sut ce ton4à fort 
agrésLbletiientk On parla de la mollesse qui règne 
présentement dans le monde. Madame nous dit 
qu'on la porte ai loin, que les jeunes personnes 
même ne Veulent pas se donner la moindre peine 
pouf* se procuret un divertissement-, que l'on ne 
eonnôit pas Tùsage des plaisirs de l'esprit -, que l'on 
ne pense qu'à manger et à se mettre à son aise-, que 
tes femmes passent la journée en robe de chambre, 
couchée^ dans une grande chaise, sans aucune occU* 
pation, sans eonvetsàtlon^ sans lecture; que tout est 
bon, pourvu qu'on soit en repos. — Une dé nos sœuîs 
ayant dit qu'on âentoit ce même espHt dans nos de^ 
moiselles, qui aiment mieux quelquefois se priver 
de jouer od de sé ptômenet, que dé prendre la 
peifié de sortir de la classe et de chercher des jeui, 
M"** de Bouju, qui iguoroit le projet de Madame 
parce qu'elle n'étoit pas venue au commencement, 
croyant que c'étoit une belle occasion de la mettre 
éfi vivacité et de lui faire dire quelque chose d'utile, 
lui demanda où nos demoiselles pouvoient avoir pris 
l'esprit du mondé, étant venues si jeunes dans la 
maison. « Ma soétir, répondit-elle, il n'est pas besoin 
de l'enseigner, puisque chacun le trouve dans Son 
propre fonds. — Mais que faudroit-il faire^ ajoutâ- 
t-elle, pour détruire cette mollesse? » Madame, qui 
Vouloit tenir sa résolution^ changea de propos, et 
nous regardolt d'un air d'intelligence, avec cette 
bonté et familiarité qu'elle Veut bien avoir aved 



-V 



96 ENTRETIENS SUR L'ÉDDGATION. 

nous. M°" de Bouju , n'en sachant pas la raison, 
la demanda à celle qui étoit auprès d'elle. M""* de 
Radouay, à qui elle s adressa, dit tout haut : « Voilà 
ma sœur de Bouju, Madame, qui demande ce que 
vous avez dit d'utile-, elle ignore la résolution 
que vous avez prise de livrer ce jour aux inutilités. » 
Madame reprit en riant, et avec beaucoup de viva- 
cité : (( Que veut cette affamée de bonnes choses? 
Quepourrois-je dire que je n'aie pas dit cent fois? » 
Puis, Tapostrophant, elle ajouta vivement : « Vous 
vous plaignez que vos demoiselles sont paresseuses, 
qu'elles ont l'esprit de mollesse ; pourquoi le leur 
donnez-vous , par la trop grande application que 
vous avez à leur faire plaisir ? D*où vient que vous 
leur donnez tant de récréations extraordinaires, des 
promenades et des amusements, comme si elles n'é- 
toient pas toutes en âge de travailler, je dis même 
les petites? Quelle est la fille qui ne travaille pas 
depuis le matin jusqu'au soir dans la chambre de 
sa mère, et n'en fait pas son plaisir? Elle n'y 
trouve, le plus souvent, que de la mauvaise humeur 
à essuyer, beaucoup de désagréments, quelquefois 
même des mauvais traitements, et personne ne s'avise 
de la plaindre et de lui procurer des délassements. 
La plupart travaillent assidûment toute la semaine, 
et ne se promènent que les fêtes et dimanches, et 
vous autres, qui êtes obligées, par les règles établies 
dans votre maison, de faire mener a vos demoiselles 
une vie sans comparaison plus douce que celle que 
la plupart mèneroient chez elles, au lieu de tacher 
d y mêler un peu de dureté, autant que l'ordre gé- 



AVEC LES DAMES DE SAINl^LOUIS (.1702). 97 

néral le peut permettre, vous n'êtes occupées, au 
contraire, qu'à Tadoucir; non contentes qu'elles 
aient tous les jours une grande heure de promenade 
le soir, et presque tout le jour le dimanche, vous les 
y menez encore à la récréation du matin, et à des 
heures extraordinaires. Pour moi, je gémis quand 
je vous vois si empressées à leur chercher des amu- 
sements dès qu'elles ont huit ans^ devroient-elles 
en avoir d'autre que le plaisir d'un travail aussi 
doux que Test celui de vos demoiselles? Si* vous 
les accoutumiez à goûter ce plaisir dès cet âge, vous 
les empêcheriez d'en désirer d'autres qui seroient 
aussi dangereux que celui-ci est innocent , et par 
là vous leur rendriez un des plus grands services 
qu'elles puissent attendre de vous pour le présent. 
Quel avantage de contenir de jeunes personnes qu'il 
est si dangereux d'abandonner à elles-mêmes dans 
ces temps de récréation, où les conversations en- 
tre elles sont si pernicieuses ! Pour l'avenir^, cet amour 
de l'ouvrage seroit un préservatif contre toutes sortes 
de maux. La maxime des gens d'expérience est 
qa'une fille doit être coquette ou laborieuse. 

a II faut en toutes choses, ajouta Madame, avoir du 
discernement. Quand je vous blâme de chercher 
trop à faire plaisir à vos filles, et de les promener à 
toutes les récréations, je comprends bien cependant 
que l'hiver, où la saison les contraint d'être renfer- 
mées tout le jour, une maîtresse qui voit un rayon 
de soleil puisse, sans être molle, profiter de ce beau 
temps passager pour les mener à la promenade ; elle 
fera même très-bien, cela étant aussi bon pour leur 

9 



98 BirrHËTtMâ ftÙR L*Éfl«<2ATl09l. 

santé qae pour leuf plAisir -, ftiais en été, où elleâ y 
vont le soif , j6 ne vois pfts de raisoû qu'elle y 
aillmt ôrditiftiremetit à d'autres heures. 

k Quand je vous exhorte aussi à faire travailler 
métné les petites à la récréation^ et d'exiger d'elles 
qu'elles travaillent assidûment et diligemment datis 
les autres heures, à ne pas souffrir qu'elles n'aient 
de l'ouvrage que par contenance, sans se soucier de 
Tavaticer, je conyiens cependant que dans le temps 
d'un froid excessif ou d'une chaleur étouffante, oh 
vous sentez vous-mêmes que les bras vous tombent 
et que vous ne sauriez presque travailler, je con- 
viens, dis-je, que vous pourriez sans mollesse ne 
point demander autant d'ouvrage aux demoiselles 
dans ces tempâ-li que dans un autre *, il faut un pes^ 
pour ainsi dire, fermer les yeux et ne pas montrer 
qu'on s'aperçoit qu'elles travaillent lentement: on 
pourrolt même les mener travailler dans un lieu 
moins chaud que la clâS^e bleue, qui est dur une cui* 
sine ' et qui A le soleil tout le jour-, il ne faut pas non 
plus y regarder de si près & la récréation, car ft est 
nécessaire qu'elles se réjouissent^ 

•>»-En vérité. Madame, dit une de nos soeurs, nous 
n'avons guère suivi votre projet de récréation, car 
au lieu d'inutiUtéS vous avez dit des choses bien soli-^ 
des ', mais vous n'en serez point fâchée et vous en ver* 
rez le fruit. Nous sommes bien obligées à ma sœur de 
Bouju d'être insatiable* » Madame répondit en sou- 
riant : (( Vous avez entamé un chapitre sur lequel je 

1 Voir le plan et la description de la maison dans VBistoire 
de lu fiUtUàH royale de SaiAf-Cyr. 



AVEC LES DAKES DB SATNT-i90IB (1702). §9 

sans q»e je ne finirois pas de vous quereller, — Volon- 
tiers, dlmes^nous, il seroit dommAge de ne pas tout 
dire aujourd'hui. » Elle continua donc ; a Vous gâtez 
vos demoiselles par rinclination que vous ave? à les 
louer, a les admirer, à les récompenser dès qu'elles 
font leur devoir» Si elles ont bien fait dans un office, 
il faut que Tofficière les prône, qu'elle leur procure 
une collation, une promenade; voilà ce qui les gâte 
et ce qui peut leur faire croire qu'on leur en doit 
de reste, quoiqu'elles n'aient fait après tout que ce 
qu'elles doivent faire. Il suffîroit qu'en les remettant 
entre les mains des maîtresses, elle dit simplement: 
J'en ai été contente ; et cela, non pour leur faire plai^ 
sir, mais pour en rendre compte. Il faudroit dire de 
même : Elles ne font rien qui vaille, >i 

Madame de Sailly ' demanda si ce n'étoit pas une 
bonne raison de prendre une suppléante quand la 
maîtresse a un rhumatisme ou une fluxion qui Tem- 
péehe de mener les demoiselles à la promenade. 
c( C'est li une pauvre raison, repartit Madame, pour 
embarrasser une communauté à vous chercher une 
suppléante qui quitte sa charge ou ses sœurs à la ré-r 
création pour aUer promener vos demoiselles ; c'est 
trop les gâter qued'avoir pour ellescessortesd'égards. 
Il faut faire céder tout à leur sûreté préférablement à 
leur plaisir. Quel inconvénient y auroit-il de les lais- 
ser quelque temps sans prendre Tair ? cela n'arrivert-il 
pas souvent à des enfants dans le monde qui sont 
plus distingués qu'elles? Et pour vous donner un 

t Elle était alors maitreftse des rouges. (Voir les Lêêtres sur 
réducation, p. 225. ) 



100 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

exemple de votre connoissance, M^' d'Âubigné ne 
demeura-t-elle pas ici très-longtemps sans sortir de 
sa chambre, parce que sa gouvernante avoit un rhu 
matisme? N'auroit-on pas pu la confier à une autre, 
si on avoit été aussi occupé de son divertissement 
que vous l'êtes de celui de vos demoiselles? Et tout 
le temps qu'elle a été chez moi à Versailles, elle n'a 
pris l'air que les fêtes et les dimanches, parce que 
mes femmes travaillent les jours ouvriers. » On lui 
dit que s'il n'y avoit qu'une maîtresse d'incommodée, 
elle pourroit demeurer à la classe avec une partie 
des demoiselles, et l'autre iroit au jardin. « Fort bien, 
dit Madame, si cela accommode les maîtresses, mais 
il ne faut pas qu'elles s'en contraignent. — En quoi 
remarquez-vous ce peu de courage que vous repro- 
chez à nos demoiselles? dit une de nos sœurs. — En 
ce qu'elles n'entreprennent rien avec affection, ré- 
pondit Madame ^ elles ne se soucient point de réussir, 
elles ne craignent qu'une seule chose, qui est d'être 
reprises ou punies ; elles s'embarrassent fort peu que 
tout aille mal, pourvu qu'elles se puissent tirer à 
quartier et dire : Ce n'est pas moi; elles vous laisse- 
roient volontiers mourir, pourvu, dit-elle en riant, 
que vous ne revinssiez point de l'autre monde les en 
reprendre. Les bons cœurs sont autrement disposés; 
ils aiment mieux faire trop que trop peu, et ils con- 
sentiroient volontiers à être grondés, pourvu que 
tout allât bien. Ma pauvre Nanon * est si affectionnée 



> Femme de chambre de M^nede Malntenon. (Voir les Lettres 
sur l'éducation, p. 73.) 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1702). 101 

à mon service, que si je la chassois par une porte 
elle reviendroit par une autre pour me servir. — Ce 
défaut de nos demoiselles, dit M"'* de Berval, 
vient, je crois, de mal entendre une maxime qui dit 
qu'il vaut mieux être appelée que chassée. — Oui, 
reprit Madame, elles tournent tout en mal, parce 
qu'elles n'agissent pas simplement; elles font des 
réflexions infinies sur ce qu'on pensera. Demandez 
à une fille si elle veut être religieuse de Saint-Louis; 
au lieu de répondre simplement ce qu'elle veut, elle 
fera mille détours et retours sur ce qu'on pensera 
de sa réponse. Leur travers vient aussi de ce qu'elles 
prennent pour elles des maximes qui ne conviennent 
qu'à des religieuses fort avancées dans la perfection, 
et qu'elles leur donnent un mauvais sens. Ne les 
avons-nous pas vues se mettre dans la sainte indiffé- 
rence dont il étoit question du temps du quiétisme ', 
et la porter jusqu'à ne montrer aucun désir du 
noviciat, attendant qu'on leur proposât d'y entrer? 
Ce manque de courage et ce fonds de mollesse que je 
vois dans nos demoiselles ne m'inquiètent point pour 
celles qui sortent, parce que je suis persuadée qu'elles 
n'auront pas essayé durant trois mois de la vie qui 
les attend hors d'ici, qu'elles reviendront de cette 
foiblesse, et que la nécessité où elles seront de mé- 
nager tout le monde, sans trouver personne qui les 
ménage, les fera bientôt changer de sentiments, 
comme nous l'expérimentons déjà en plusieurs. Je 
voudrois que vous entendissiez parler nos Carméli- 



^ Voir V Histoire de la maison royale de Saint-Cyr, ch. 10. 

9. 



102 ENTRETIENS SUR L'ÉOUGATION. 

tes \ Vous savez qu'elles étoient ici de nos mer- 
veilles ; elles disent fort agréablement qu'elles ont 
bien i décompter, qu'elles étoient accoutumées i 
être louées, admirées, ménagées, et croyoient être 
regardées comme des merveilles dans les maisons 
où elles ont été, mais qu'elles ont eu beaucoup a 
rabattre de cette estime d'elles-mêmes, quand elles 
se sont vues négligées et reprises sans aucun ména- 
gement ^ qu'elles ont alors commencé à connoltre le 
ridicule de leur orgueil. Elles ont tellement changé 
d'idées, qu'une d'elles me disoit avec simplicité, il y a 
quelques jours : Quand je pense mx sentiments que 
j'ayois à Saint-Cyr, à ma sensibilité pour le moindre 
blâme, et aux ménagement que j'e:!^igeois pour moi, 
je ne comprends pas qu'on pût m'y supporter. 

a Je crois doi^c, comme je viens de le dire, que 
vos demoiselles reviendront de leur délicatesse 
quand elles seront dans le monde, mais je crains 
fort que celles qui viennent des classes au noviciat 
n'y apportent cet esprit, et ne le perpétuent à 
l'infini, ce qui seroit un grand malheur. Comment 
faire aller une maison avec des filles molles, tendres 
sur ellesrmêmes, occupées de leur santé, ne pou- 
vant rien porter avec courage et dont l'esprit seroit 
encore plus délicat? Il faut bien attaquer ces défauts 
dans vos demoiselles, et vous devez prendre garde à 
ne les pas entretenir par les ménagements super- 
flus que vous avez pour elles, par une trop grande 

^ G*est-à-dire celles des demoiselles de Saint-Cyr qui s'étaient 
faites Carmélites^ 



AVEC LES DAHE8 DE SAINt^LOUIS (1702). 108 

bonté et manque d'expérience. — Je voudroisbien, 
dit M"* de Faure*, que vous voulussiez nous dire 
en détail en quoi vous faites consister cette mollesse 
et ce que vous appelez des ménagements superflus. 
— C'est , répondit Madame, dans la délicatesse à 
craindre la moindre incommodité, à ne point sup- 
porter le froid, le chaud, la pluie, une maiivais» 
senteur, la privation d'un repas, le retranehement 
d'une heure de sommeil, d$ récréation *, à comp^r 
pour quelque chose les plus petits maux, à s'atten- 
drir sur soi-même pour la plus légère infirmité, à 
s'en plaindre jusqu'à en fatiguer les autres, et 
vingt choses semblables. Soyez attentives à ne laisser 
échapper aucune occasion sans attaquer en elles 
toutes ces foiblesses', il faut les en reprendre sout 
vent^ tantôt doucement, tantôt fortement, mais 
toujours patiemment et sans se rebuter. Vous avez 
un ouvrage auprès de cette jeunesse d'une extrême 
étendue, et qui demande un soin et une attention 
continuelle de votre part , tant par rapport à elles 
que pour leur donner vous-mêmes l'exemple de tout 
ad que vous exigez d'elles sur toutes choses. » 



*■ GUberte-Marie-Madeleine Lacombe-Chasoures de Faure. EIIjb 
fit profession le 9 décembre 1694, et mourut le 20 mai 1784, 
kgîe dfl soiiaqU et uu ans. 



104 BNTEETIENS SUR t'ÉDCCATION. 

ENTRETIEN XXXI». 

i:isTmvcTio^ aux dchoisbllss db la classb jàditb. 

(Sur la ôrilité.) 

4702. 

Madame de Maintenon ayant eu la bonté de 
demander aux demoiselles sur quel sujet elles 
vouloient qu'elle leur parlât, M^ de Bouloc la 
supplia de les instruire sur la civilité. Elle leur 
dit que la civilité consistoit plus dans les actions 
que dans les paroles et les compliments ; qu'il n'y 
avoit sur cela qu'une règle à leur donner : « C'est 
l'Évangile, dit-elle, qui s'accommode fort bien avec 
les devoirs de la vie civile. Vous savez que Notre- 
Seigneur dit qu'il ne faut pas faire aux autres ce 
que nous ne voudrions pas que l'on nous ftt ; voilà 
notre grande règle, qui n'exclut pas celle des bien- 
séances en usage dans les pays où l'on se trouve. 
Pour ce qui regarde la société, je ferois consister 
la civilité à s'oublier soi-même pour s'occuper de ce 
qui convient aux autres, à faire attention à tout ce 
qui peut les accommoder ou incommoder, pour 
faire Tun et éviter Tautre -, à ne jamais parler de 
soi, à ne se point faire écouter trop longtemps, à 
beaucoup écouter les autres, à ne point faire tomber 
la conversation sur soi ou selon son goût, mais la 
laisser tourner naturellement selon celui des autres; 
à s'éloigner quand on voit des personnes parler 

bas, à remercier pour le moindre service, à plus 

« 

» Lettres édifiantes y t. IV, p. 840. 



AVEC LES DEMOISELLES DE Là CLASSE lAJOHE (1702). 105 

forte raison pour un grand. Vous ne pouvez mieux 
faire, mes enfants, que de vous exercer à toutes ces 
bonnes manières entre vous^ et d'en prendre telle- 
ment rhabitude qu elles vous deviennent comme 
naturelles. Je vous assure que ces attentions et ces 
égards continuels que Von a pour les autres rendent 
bien aimables dans la société, et ne coûtent guère 
aux personnes bien nées ou bien élevées; vous 
avez pour la plupart ces deux avantages, mettez- 
les donc à profit, et vous serez bien dédommagées 
des premières contraintes qu'il faudra vous faire 
d'abord, par Testime et l'amitié que ces manières 
pleines de déférence vous attireront. Croyez-moi, 
mes cbères enfants, attachez-vous à être vraiment 
polies, et vous paroitrez parfaites, en attendant que 
vous le soyez véritablement; car une personnne 
polie ne montre jamais que de la douceur, sait ré- 
primer son humeur de façon que l'on ne s'aper- 
çoit ni de sa hauteur ni de ses fantaisies et bizar- 
reries si elle en a. Si vous voyiez les personnes du 
monde qui savent vivre, même les plus mondaines 
et les moins pieuses, vous les croiriez d'une vertu 
et d'une humilité parfaites; il semble, à les entendre 
et à les voir, qu'elles se comptent pour rien, et 
qu'elles font un cas infini des personnes à qui elles 
parlent, pendant que souvent elles ont au fond du 
cœur un souverain mépris pour elles. Je vous vou- 
drois ces bonnes manières extérieures, mes enfants, 
et qu'étant aussi bien instruites que vous l'êtes, 
vous y ajoutassiez les sentiments intérieurs de cha- 
rité et d'estime du prochain et de bas sentiment de 



106 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

vous-mêmes, comme TËvangile vous Tordonne. 
^'est-il pas honteux pour noqs que le seul usage 
du monde fasse faire extérieurement par orgueil et 
par vanité les mêmes choses que notre religion 
nous demande, en y ajoutant seulement des dispo- 
sitions chrétiennes qui nous rendroient méritoire 
pour le ciel Vattention à ne rien faire qui déplaise 
à notre prochain, et que nous ne puissions pas gur 
gner cela sur nous ? » 

M"*" de Bofiac demanda comment il falloit re- 
mercier une personne de respect, u Tout natureU 
lement, répondit M'"'' de Maintenon, en lui disant : 
Je vous remercie très-humblement, madame, jf> 
vous suis très-^obligée, et choses semblables. Pour 
moi, je ne demande aucun compliment ^ mais je sui^ 
bien aise de savoir si j'ai fait plaisir. J'ai connu une 
dame à qui Ton faisoit très-souvent des présents consi- 
dérables, jusqu'à lui faire trouver de grosses sommes 
sous le chevet de son Ut, et qui ne remercioit ja- 
mais, quoiqu'elle connût bien les personnes qui lui 
faisoient cette amitié, qu'elle les vit tous les jours et 
mangeât môme avec elles. » M^^ de Chounac dit 
qu'elle se seroit bientôt dégoûtée de lui rien donner. 
(( Vous voudriez donc, aussi bien que moi, être re^ 
merciée P lui dit agréablement M'''^ de Maintenon, 
cela est tout naturel, y* W^ de liaigecourt demanda 
si on devoit remercier un laquais. ^ Oui, répondit 
M'^'' de Maintenon; mais il n'est pas nécessaire de se 
l^ver, une inclination suffît, ou un : Je vous remer*- 
cie, selon les cas ou les circonstances où l'on se 
trouve. Il ne faut point en cela d'affectation. '^ 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE iAOKE (1702). 107 

Mais un laquais qui seroit à nos gages? dit M"* dé 
La Gatin6« *^ Non^ répondit M*** de Maintenon, ce 
n^esi pas la coutume ; il m'arrive pourtant quelque- 
fois de le faire, mais dansFusage ordinaire, on ne le 
fait point. *^ Remercie-t-on la femme de chambre 
d'une autre, et faudroit-il se lever pour lui faire la 
révérence? — C'est selon, dit-elle. Il la faudroit 
faire si on n'étoit pas en familiarité avec elle, et 
qu'on ne fût pas libre danâ la maison ; mais si on y 
étoit aimée et fort accoutumée, il sufBroit d'une 
inclination ou d'un mot obligeant. — « Appelle-t-on 
les laquais Messieurs? — Oui, quand ils ne sont 
point à vous : cela fait honneur aux maîtres, et je ne 
▼ois présentement personne qui ne le fasse. Cepen- 
dant, il suffit aux gens du Roi de les qualifier de 
letur qualité, en disant , par exemple : Cocher du 
Roi, arrêtez, je vous prie; et non pas : Arrête, co- 
ohef, comme l'on diroit au sien; de même aux va- 
lets de pied dU Roi : Valet de pied du Roi, donnez- 
moi telle chose, s'il vous platt; cela les honore et les 
conlente. Vous savez bien que chez le Roi il n'y a 
point de laquais, on leur donne le nom de valet de 
pied^ — Faudroit-il appeler Monsieur, un homme 
de métier qui nous viendroit voir de la part de notre 
famille? «^ C'est selon. 11 y a de ces gens-là qui 
sont à leur aise, qu'il conviendroit d'appeler Mon- 
sieur; d'autres qui sont de pauvres misérables, qui 
croiroient qu'on se moqueroit d'eux : il faut que le 



1 Ai-Jd besoin de faire remarquer combien ces détails sont cu- 
rienx pour l'intelligenoe des mœurs et des usages du temps? 



lOS E!n'REnE3IS SCR L'ÉDCCATMNf. 

bon sens régie en bien des cboses. — Si, en entrant 
dans one église, un bomme nous présentoit de Teau 
bénite, fandroit-il en prendre? — Cest encore se- 
lon, répondit M"^ de Maintenon. Si c'étoit un homme 
connu qui fit cela bonnement, on le pourroit une 
fois en passant ; mais si la chose étoit ordinaire, il 
faudroit faire semblant de ne le pas voir, et n'en 
point prendre. — Si, en passantun fossé, un homme 
nous donnoit la main pour nous aider à le passer, 
que faudroit-il faire? — Si vous voyez qu'il s'en fit 
un plaisir, et qu'il y eût de Taffectation, il ne lui fau- 
droit jamais donner la main ; mais si vous étiez en 
compagnie avec d'honnêtes femmes, et qu'un hon- 
nête' homme qui seroit parmi vous donnât par civi- 
Uté la main à tout le monde, vous pourriez la lui 
donner comme les autres. — Si une personne de 
considération présentoit du tabac, pourroit-on le 
refuser? — Je crois qu'il seroit du respect d'en 
prendre un peu *, et s'il incommodoit, laisser tomber 
imperceptiblement le reste. » 

M"* de Saint-Bazile demanda pourquoi on ne salue 
point le Roi quand on passe devant lui. a C'est l'u- 
sage, dit W^ de Maintenon ; cependant, quand le Roi 
salue, il faut lui rendre profondément. C'est l'homme 
du monde le plus civil, il salue les plus petites gens, 
jusqu'à une femme de chambre. — Observe-t-on la 
même chose pour M™' la duchesse de Bourgogne? — 
Oui, dit M"* de Maintenon. — Faut-il saluer un homme 

1 Le mot honnête homme ne signifie point ici homme probe ou 
poli, mais bien né, bien élevé : c'est le gentleman des Anglais. 
M*"* de Maintenon emploie presque toujours ce mot dans ce sens. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1702). 109 

qu'on rencontre en son chemin ? — Assurément, il 
faut saluer tout le monde quand on passe ; il n'y a 
que dans les villes que cela n'est pas d'usage. J'^ 
connu un duc et pair qui saluoit tout le monde '• Il 
ne faisoit qu'ôter et mettre son chapeau. Cétoit un 
plaisir de le voir dans la grande cour de Versailles, 
où il y avoit un monde infini ^ il saluoit souvent son 
propre laquais, et lui ôtoit son chapeau comme aux 
autres. Cela se disoit partout^ on Ten railloit-, ce- 
pendant, il n'en étoit que plus estimé. — Salue-t-on 
en carrosse? — Non, à moins que ce ne soit des per- 
sonnes de connoissance ou de respect *, alors on fait 
arrêter le carrosse, on baisse les glaces, et on s'in- 
cUne bien bas, surtout si c'est le Roi ou quelque 
prince ou princesse. Tout cela se fait selon l'usage 
des pays. J'ai vu autrefois des ambassadeurs se lever 
en carrosse et faire une profonde révérence. En 
France, on ne se lève point, mais on fait une pro- 
fonde révérence. 

« Bonsoir, mes chers enfants 5 rappelez-vous tout 
ce que nous avons dit au commencement de cette 
conversation sur la politesse chrétienne que l'Évan- 
gile et moi nous vous demandons. Ces deux motifs 
ne sont pas d'une force égale j mais tout est utile aux 
bons cœurs, et je crois que vous vou§ en piquez. » 

* C'est le duc de Beauvilliers. 



40 



110 ENTRETtENS SUH L*ÉDUCATMfl. 

ENTRETIEN XXXIP. 

llfStftUCTlON AOZ DAMIB »B • A 1« T-LO U |B. 

(Sur le détintépeeuaieiit et la bonne foi à former left denoiaelloi. ) 

«702. 

Madame ayant eu la bonté de nous accorder une 
de ces journées que nous appelons les récréations de 
Madame, parce qu'elle demeure avec nous pendant 
quelques heures-, on travaille, on lit, on chante, on 
cause, selon la règle qu'on a faite pour ce jour-là * 5 
elle commença par nous dire qu'elle avoit bien à 
cœur d'établir l'autorité des premières maîtresses, 
et de convaincre les subalternes que c'est cette pre- 
mière qui doit répondre de tout, qu'ainsi il faut 
qu'elle tienne ce qu'on appelle les rênes du gouver- 
nement, que les autres doivent à la vérité travailler 
avec elle, mais dépendamment d'elle, et qu'enfin 
elle doit être dans sa charge comme la supérieure 
est dans toute la maison. Une de nos sœurs de- 
manda s'il falloit étendre son vœu d'obéissance 
jusqu'à ses premières officières, et se faire un devoir 
de leur obéir à l'aveugle, comme on le doit à l'égard 
de la supérieure? Madame répondit : « Dès que ce 
qu'elles ordonnent n'est pas contraire aux consti- 
tutions et aux règlements, les maîtresses subalternes 
doivent obéir à la lettre, mais si ce qu'elles exigent 
y paroît opposé ou qu'il y ait quelques bonnes 
raisons de ne le pas exécuter, on peut faire ses re- 

^ Recueil des Réponses^ p. 366. 

* Je donnerai quelques programmes de ces récréations dans 
les Lettres édifiantes. 



INSTRUCTION AUX DAMES DB SAINT-LOUIS (1702). 111 

présentations, puisqu'on a bien cette liberté à Tégard 
de la supérieure, pourvu qu'après la représentation, 
Ton se soumette et Ton demeure en paix. Si les 
choses en valoient la peine, il en faudroit avertir la 
supérieure. » 

Les premières officières ayant dit qu'elles croyoient 
qu'on ne pouvoit avoir plus de déférence ni leur 
obéir plus exactement que le faisoient les maîtresses 
subalternes, Madame répondit: «Je m'aperçois avec 
plaisir qu'on se conduit bien sur cet article ; mais 
j'appréhende qu'on ne se rende sur cela à mon sen- 
timent par soumission et par déférence, et non par 
conviction et par la persuasion de la droiture et de 
la nécessité de cette conduite; car vous saveï, 
ajouta-t-elle, que j'aime mieux persuader que sou- 
mettre, et qu'on me reproche que ma folie est de 
vouloir faire entendre raison à tout le monde. » 
jj^me J^ Pérou lui dit que nous avions remar- 
qué que dans tous les instituts on avoit toujours 
retenu quelque portion de l'esprit des fondateurs, 
et qu'elle espéroit qu'il en seroit de même de nous 
par rapport à elle. « 11 est vrai, repartit Madame 
fort vivement, mais ce qui vous manque, c'est d'avoir 
une sainte institutrice. Je vois bien que vous re- 
tiendrez quelque chose de moi, mais c'est à savoir 
si ce sera quelque chose de bon-, je crains plutôt 
que vous n'en reteniez un certain tour de raillerie 
dans la conversation qui m'est naturel, et qui ne 
convient pas tout à fait à des reUgieuses. » Nous lui 
répondîmes que nous espérions encore en retenir 
des choses meilleures. « £h bien! retenez-en donc, 



112 ENTRETIENS SUR L'ÉDUGÀTION. 

ajouta Madame, cette attention à vous occuper de 
faire valoir les autres et de chercher en tout à leur 
être utile, en vous oubliant vous-même, car c'est ce 
que je voudrois vous inspirer, et ce que je crois le 
plus nécessaire dans votre maison pour bien exercer 
vos charges. En même temps, par exemple, que je 
prêche aux maîtresses subalternes d'être tout oc- 
cupées de faire valoir l'autorité de la première, en 
se conpptant elles-mêmes pour rien, je voudrois aussi 
que cette première fît son affaire de former se5 
aides, particulièrement la seconde^ qu'elle lui dit ses 
vues, ses desseins, sa conduite, et que de bonne 
foi elle ne négligeât rien pour la rendre capable de 
remplir sa place, bien éloignée de se faire un plaisir 
d'entendre, après qu'elle sera sortie de sa charge : 
Ma sœur N. faisoit bien mieux. » 

Madame ajouta: « Si Ton s'examine bien, l'on trou- 
vera quelquefois que, sans y penser, l'on se laisse 
aller à des sentiments qui partent d'un fonds de 
dureté très-criminel aux yeux de Dieu, et c'est 
sur cela que je voudrois que les Dames s'exami- 
nassent, et, qu'au lieu de se casser la tête pour dé- 
mêler si une distraction a été volontaire, elles com- 
mençassent leur examen par les sept péchés mortels, 
les dix commandements de Dieu, ceux de l'Église et 
les vœux de la religion. )> * 

« Quels péchés pourrait-on faire contre notre vœu 
d'instruction ? dit une de nos sœurs. — Ces péchés, 
répondit Madame, regardent principalement les pre- 
mières maîtresses. — ^Dites-nous donc, je vous supplie, 
lui dit une maîtresse des bleues, ceux d'une pre- 



INSTRUCTION AUX DAMES DE SAINT-LOUIS (1702). 113 

mière. — Ces péchés, repartit Madame, seroient par 
exemple de négliger Féducation des demoiselles, de 
se contenter d'un certain arrangement extérieur de 
la classe, faire lever les filles à Theure marquée, 
les mener à Féglise, les y tenir dans une posture 
composée qui charme ceux qui les voient, leur faire 
faire leurs exercices dans la classe; mais du reste ne 
se pas mettre beaucoup en peine de les rendre rai- 
sonnables, de leur apprendre tout ce qu elles doivent 
savoir, de leur donner de bons principes qui leur 
restent toute leur vie-, leur laisser prendre des mé- 
chantes habitudes, ne pas prendre tout le soin pos- 
sible pour déraciner leurs mauvaises inclinations et 
leurs vices, ne pas rompre leur humeur, crainte de se 
commettre, ne pas relever leurs fautes ou le faire 
trop mollement, crainte d'en être moins aimées, et 
les livrer trop à elles-mêmes pour s'éviter la peine 
de s'en occuper au point qu'on le doit-, voilà ce que 
je crois de plus dangereux dans une première maî- 
tresse ; s'attacher trop à un ordre extérieur, qui fait 
croire qu'une classe va à merveille pendant que dans 
le fond les filles ne sont formées sur rien, qu'on 
tolère des défauts très-considérables, crainte qu'en 
les approfondissant on ne fût obligée de faire de 
fortes punitions et un éclat qui parût à toute la mai- 
son. Je sais bien qu'avant d'en venir là il faut avoir 
essayé vingt fois de la douceur, et c'est à quoi je 
vous exhorterai toujours. » 

« Et les subalternes, dit une autre, quels sont leurs 
péchés ? — Il n'y en a point pour elles, répondit Ma- 
dame agréablement \ il faut laisser aui premières ceux 

40. 



114 ENTRETIENS SUR L'ÉOUGATION. 

que je viens de dire. » Pui$, parlaat plus sérieuse- 
mept : tt Les péchés des maltresses subaltemes par 
rapport aux demoiselle^ seroient de ne pas asse^ veil- 
ler, de ne pas remarquer leurs fautes, de ne les pas 
reprendre, de ne pas avertir fidèlement la première 
de celles qui le méritent, par négligence ou par mol- 
lesse, de se contenter de demeurer à une bande sans 
s'occuper debonne foi de les former et de les instruire, 
enfin de ne pas se donner tout entière àVéducation des 
demoiselles. » 

H Pour nous autres, dit une Dame qui était Vapor 
thicairesse, qui ne sommes point aux classes, nous 
avons encore moins de péchés à faire par rapport à 
notre quatrième vœu que les maîtresses subalternes. 
— Qui est-ce, répondit Madame, qui soit ici dans 
une charge qui n'ait point de rapport aux demoi- 
selles? N'en avez-vouspas quelquefois dans vos offices, 
et pour lors n'êtes vous point aussi chargées d'elles 
que les maîtresses? — Je comprends bien, dit une offi- 
cière, que je suis obligée de veiller sur elles pendant 
que je les ai, et de les reprendre de certaines fautes 
qui ont rapport à l'ouvrage que je leur fais faire, 
mais je ne me tiens point chargée de leur éducation 
comme leurs maîtresses. — Je sais bien , repartit 
Madame, qu'une officière qui a des demoiselles en 
passant dans sa charge, n'ira pas entrer dans leur 
conduite, ni les menacer de leur faire donner péni- 
tence comme feroit leur maîtresse \ mais ne peut-elle 
pas dire à des filles : Ce que vous dites là est une 
sottise-, vous parlez trop-, gardez le silence-, vous 
perdez votre temps j vous n'avez pas fait en un jour 



INSTRUCTION AUX DAMBS DE SAlNT-UWi$ (1702). 115 

ce que vous auriez dû faire eu uue heure ; vouç venez 
de faire une telle grossièreté, » 

(^ maîtres^ générale ajouta : « Et par rapport 
aux noires^ le^ officierez, sous qui elles sont, ne 9e 
doivent-elles pas compter particulièrement char^ 
gées de leur éducation? Pour moi, je les vois $i 
peu que je ne puis seule en répondre, — - Il est vrai, 
dit Madame, qu'on ne sauroit presque appeler le 
soin que la maltresse générale prend des noires, 
une éducation, car elle ne les voit guère, puis- 
qu'elles sont dispersées dans les offices ; mais ce qui 
doit la rçissurer, c'est que la maltresse des bleues 
ne devant donner pour noires que des filles excel- 
lentes, il faut supposer qu'elles sont bien élevées, et 
qu'ainsi il ne reste plus qu'à leur montrer tout ce 
qu'elles peuvent apprendre dans les charges, et 
d'empêcher qu'elles ne perdent ces bonnes habi- 
tudes qu'elles ont dû prendre aux bleues. C'est le 
soin des officières sous qui elles sont, et pour cela 
il faut qu'elles soient fidèles à veiller sur leur con^- 
duite, à les reprendre de leurs* défauts, et avertir la 
maltresse générale quand elles ne se corrigent pas 
* ou qu'elles font des fautes considérables. — Si l'on 
avait remarqué, dit une autre, qu'une noire qu'on a 
dans sa charge a de la hauteur, de la mauvaise hu- 
meur, un air affecté, seroient-ce des défauts à dire à la 
maîtresse générale, car ils ne regardent pas l'emploi? 
— En pouvez-vous douter? répondit Madame -, com- 
ment l'en corrigera-t-elle si vous ne l'en avertisse?, 
puisqu'elle ne la voit presque point ? — Mais, dit une 
troisième, si après qu'une noire est sortie de notre 



116 ENTRBTIBNS SUR l'ÉDUGÀTION. 

office, nous apprenons des fautes qu'elle y auroit 
faites et que nous aurions ignorées tout ce temps 
qu'elle auroit été avec nous, faudroit-il après cela 
en avertir la maltresse générale ? — Oui , dit Madame, 
car en ayant paru contente en la quittant, elle la 
mettra dans quelque charge où elle fera les mêmes 
fautes sans peut-être qu'on s'en aperçoive, parce 
qu'on ne se méfiera pas d'elle, et qu'on la croira une 
bonne fille. — Les devons-nous reprendre de leur 
grossièreté par rapport à nous? dit une de nos sœurs, 
et ne faut-il pas au contraire leur donner l'exemple 
de l'humilité religieuse, en n'exigeant point d'elles 
les marques de respect qu'elles nous doivent comme 
à leurs maîtresses? — Comment, répondit Madame, 
les accoutumerez-vous au respect et à la déférence 
qu'elles doivent à leur père et à leur mère dont vous 
leur tenez lieu, si vous souffrez qu'elles soient gros- 
sières à votre égard? Vous ne devez jamais perdre 
l'idée de la conduite d'une mère à l'égard de sa fille ; 
se fait-elle un devoir de politesse de ne pas lui dire: 
Vous devez me respecter et m'obéir; vous avez 
manqué au respect que vous me devez en telle occa-, 
sion ; vous auriez dû avoir tel égard pour moi en 
cette autre ? Enfin il faut oser prononcer : Respectez- 
moi; et ne croyez pas que cette autorité que vous 
prendrez sur elles, et qui est nécessaire pour les ac- 
coutumer à avoir des égards pour les personnes à qui 
elles en doivent, les mal édifient, si cela est uni- 
forme dans les maîtresses. Elles verront bien que 
c'est par respect à votre charge et non à votre per- 
sonne que vous exigez ce respect, surtout si elles 



INSTRUCTION AUX DAMES DE SAINT^OCIS (170)}. 117 

voient que vous avez autant de soin de faire rendre 
ces devoirs aux autres nudtresses qu*à vous-même, et 
que vous ne vous épargnez pas dans les fonctions les 
plus pénibles et les plus basses qu'il faut faire auprès 
d'elles ou ailleurs. » 

On lui demanda si, étant assises, nous devions 
nous lever pour une demoiselle qui viendroit nous 
parler dans notre oflBce. « Une mère se lève-t-elle 
pour répondre à sa fille? dit Madame ; j'en revien- 
drai toujours là. Je ne voudrois pas affecter de 
demeurer sur mon siège d'un droit qui marque- 
roit que je craindrois d'avoir pour elle la moindre 
considération -, il me semble qu'il est naturel de cesser 
un moment ce qu'on fait et de faire une inclination 
à une personne qui vient vous parler, mais je vou- 
drois fort accoutumer vos demoiselles à avoir beau- 
coup d'égards pour vous, et que vous n'eussiez pour 
elles que ceux qu'une mère tendre et raisonnable a 
pour sa fille aînée, car elles seront obligées liors 
d'ici à en avoir pour tout le monde et souvent pour 
des personnes au-dessous d'elles. Quand M"*' la du- 
chesse de Bourgogne vint en France *, elle étoit déjà 
fort polie ; M"* de Savoie l'avoit élevée à avoir de 
l'honnêteté et de la civilité pour tout le monde. Le 
Roi se divertit quelquefois à la faire souvenir de 
quelle manière elle se comporta la première fois 
qu'elle mangea avec lui; elle ne recevoit pas un ser- 
vice du moindre officier sans l'en remercier. Quand 
la reine d'Angleterre ^ est à Fontainebleau, comme 

' Klle n'avait que dix ans. 
* Veuve de Jacques II. 



118 ENTRETIENS SUR L*fiUUCAT10N. 

elle est obligée de partir de grand matin pour re- 
tourner à Saint-Germain, nos princesses, si délicates 
et si attachées à leurs aises, ne se lèvent-elles pas, 
quelque temps qu'il fasse et quoiqu'elles se soient 
couchées bien tard, pour assister en habit de céré- 
monie à la toilette de la Reine '? on les voit là, les yeux 
à moitié fermés par l'envie de dormir^ sans qti'au- 
cune ose se dispenser de cette bienséance. Si ces 
personnes-là sont obligées de se contraindre ainsi, 
à plus forte raison devez-vous accoutumer vos de- 
moiselles à faire céder leur plaisir et leur commodité 
à ce qui convient aux autres. Ne vous souvenez-vous 
point de M"® de Loubert ' ? elle étoit merveilleuse 
sur cet article : elle faisoit fort bien garder le ^- 
lence à toute la classe pendant la récréation, quand 
elle avoit la migraine. Je voudrois que vous prissiez 
assez d'autorité pour dire simplement à vos demoi- 
selles : Cessez le chant, gardez le silence, parce que 
votre bruit me fait mal à la tète, et les faire même 
coucher de meilleure heure, quand une maîtresse au- 
roit besoin de se reposer, afin qu'elle pût le lende- 
main se lever à F heure ordinaire et éviter de faire 
perdre matines à une suppléante, pour venir garder 
le dortoir. Non-seulement je voudrois qu'elles eus- 
sent cette attention pour une maîtresse qui seroit 
incommodée, mais je l'exigerois même pour une de 
leurs compagnes ; si je voyois l'une d'elles par 
exemple, qui eût une migraine considérable, un accès 

* C'était rétiquette de la cour. 

* Voir, sur cette Dame qui n'était plus à Saint-€yr, la note de 
la page 54 des Lettres sur Védueation* 



INSTROCnOII AUX DAHES DB SAIRT-UNnS (1703). 119 

de fièyre, je la ferois fort bien mettre dans un fau- 
teuil, etjedirois i tout le reste delà classe de se taire 
pendant une récréation pour ne point incommoder 
leur compagne. N'a-t-on pas des égards dans le monde 
pour ses domestiques mêmes? Il faut aussi qu'elles 
les aient ici pour leurs sœurs converses, qu elles in- 
commodent fort. » 

Une de nos sœurs dit qu elle avoit tu une de- 
moiselle passer et repasser plusieurs fois entre deux 
sœurs converses, plutôt que de se détourner un 
pas pour prendre un autre tour. « U faut, ré- 
pondit Madame, les aviser de ces attentions - là , 
puisqu'elles ne le font pas d*eIlesHnèmes. Vous auries 
dû, ajouta-t-elle, appeler cette fille et lui dire : Ne 
voyez-vous pas que vous incommodez ces sœurs, et 
que vous pouviez aisément prendre un autre chemin? 
voilà des manquements d'égards et d'attentions qui 
ne sont pas pardonnables. Ou si vous aviez une noire 
proche de vous, lui faire remarquer le manque d'at- 
tention de sa compagne. Je suppose, dit Madame, 
que vous ne fussiez pas en communauté, car il ne 
faudroit pas qu'une particulière quittât son rang 
pour aller faire une réprimande à une demoiselle 
dont elle n'est pas chargée; mais si vous étiez dans 
la tribune ou dans lavant-chœur, et que vous vissiez 
par occasion de ces sortes de fautes, je ne voudrois 
pas que vous les laissassiez passer sans les faire aper- 
cevoir. » 



120 E!ITRBT1ENS SUR l'ÉDUCATIOK. 

ENTRETIEN XXXIII'. 

mSTBCCTIOX AtX DIVOISELLBf »W LA CLASSB JADITB. 



(Cmmm0 il fnt MMuarrer U bomne renoauiiée, pntiqnant nteninoios 

rhmniUté.) 



1702. 



Quand la lecture du chapitre^ fut finie, M°^ de 
Maintenon dit : a Je suis persuadée, mes chères en- 
fants, qu il n'y en a pas une parmi vous qui ne veuille 
avoir une bonne réputation, car il faudroit être 
insensée pour ne s'en pas soucier, et je suis sûre 
que quand vous entendez parler de certaines fem- 
mes dont tout le monde dit du bien, vous dites 
aussitôt en vous-mêmes : Ah! que je voudrois être 
comme cela ! Gela est juste et naturel, mais ce n'est 
pas pourtant le vouloir de la bonne manière, si 
avec cela on ne travaille pas à faire tout ce qu'il 
faut pour étabUr cette réputation que saint Fran- 
çois de Sales appelle bonne renommée, a Puis elle 
demanda à M'^"* de Maulne ce que c'étoit que la 
réputation. » Elle répondit que c'est la bonne 
opinion que le public a d'une personne. M™' de 
Maintenon ajouta : « Qu'est-ce qu'il faut faire 
pour mériter une bonne réputation? » La demoiselle 
dit qu'il falloit se bien conduire en toutes choses, 
et M"° de Saint- Laurent, à qui M™* de Main- 
tenon fit la même question, ajouta : Et devant tout 
le monde. « Suffiroit-il, reprit M""* de Maintenon , 

* Lettres édifiantes, t. IV, p. 851. 

' Le chapitre du livre qu'on lisait quand elle entra dans la 
elasse. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1702). 121 

d'être estimée d'un certain nombre de personnes 
choisies, sans s'embarrasser du reste ? — Je crois, 
répondit la demoiselle, que ce ne seroit pas assez, 
et qu'il faut que toutes les personnes qui nous con- 
noissent disent la même chose. — Vous ayez raison, 
dit M"*^ de Maintenon, c'est en effet ce qui fait la 
réputation, et pour commencer par les personnes 
importantes, il faudroit que monsieur votre père 
dît : Ah! que je suis heureux d'avoir une fille 
comme la mienne! madame votre mère : Mon Dieu, 
que ma fille est raisonnable ! vos autres parents , 
chez qui vous pouvez être : Qu'il y a du plaisir à 
avoir mademoiselle une telle chez soi ! votre femme 
de chambre : Que mademoiselle est aisée à servir! 
tout de même d'un cordonnier, d'un tailleur, d'une 
blanchisseuse, d'un domestique, car les domes- 
tiques n'ont point d'autre conversation, dès qu'ils 
sont seuls, que de leurs maîtres et maîtresses, et 
pour peu qu'il y ait du mal à dire d'eux, il est bientôt 
divulgué , ainsi que ce qu'ils remarquent en eux. 
Souvent la réputation dépend plus de ces gens-là, 
que des personnes au-dessus qui ne nous voient pas 
de si près. 

u Je me souviens toujours de ce que me dit un cor- 
donnier qui me chaussoit étant jeune. Quand ces 
gens-là viennent chez vous, ils ont de grands manne- 
quins pleins de souliers à toutes sortes de personnes, 
et parmi tous ces souliers, il y eut une petite paire qui 
me plut fort. Je lui demandai à qui elle étoit. Il me 
répondit : Cest à mademoiselle une telle ^ je lui 
demandai : Comment! vous chaussez une telle? 



183 ENTRETIENS SUR t'ÉDUGATlON. 

qu'elle est douce et aimable ! Il me répondit : C'est 
un vrai petit diable \ quand je la vas chausser, et 
qu'elle ne se trouve pas à sa fantaisie, elle se met en 
colère et me jette ses souliers à la tête. Ce cordon- 
nier fit peut-être la même histoire à cent personnes 
en cette même matinée. Voyez par là que votre 
réputation dépend souvent des gens dont on se 
défie le moins, et c'est pour cela quil faut être 
toujours sur ses gardes avec tout le monde. » 

Elle demanda ensuite à M^^* de Boulainvilliers ^ si 
cela étoit bien difficile. La demoiselle répondit que 
oui, parce que toutes nos inclinations ne nous por- 
tent pas toujours au bien également, surtout à une 
aussi continuelle contrainte que celle qu'il faut 
se faire pour ne jamais rien montrer que de bon. 
« Cela est vrai, reprit M"* de Maintenon, mais on 
est bien dédommagé de cette contrainte par l'es- 
time que Ton s'acquiert, et par le goût que les gens 
vertueux ont communément pour nous 5 car quant 
aux libertins, il ne se faut pas mettre en peine de 
leurs critiques, mais marcher malgré leurs moque- 
ries d'un pas égal, et avec toutes sortes de précau- 
tions, dans le chemin de l'honneur et de la vertu. 
Comptez que vous ne sauriez commencer trop tôt 
à travailler à vous établir une bonne réputation, et 
que vous ne devez pas négliger, même dès à pré- 
sent, l'estime de vos compagnes, parce que les pre- 
mières impressions sont fortes, et ne s'effacent 
guère, et il est tout simple que si elles remarquent 

^ Cette demoiselle fit profession aux Carmélites. 



AVEC LES DEIMNSBIJLBS DE L4 CLASSE lAUNE (1702). Ii3 

en vous on mainraîs naturel, une méchante caa^ 
doite, ou qudque défaut considérable, duquel vous 
né^igerez de yous corriger, TimjM'essîon leur en 
reste toute leur vie. Celles d'entre tous, par exeoH 
pie, qui sont acconunodantes, qui ne parlent guère, 
qui écoutent Tc^ontiers les autres, qui s'incom* 
modent pour leur faire plaisir, qui montrent de la 
modération, de la sagesse et de la piété en tout^ 
sont déjà estimées parmi nous; à quoi tient^l que 
vous ne soyez toutes comme cela! Je sais, encore 
une fois, que cela n'est pas également aisé à tout le 
monde, et ^11 y en a à qui il faut qu'il en coûte 
plus qu'aux autres; mais comptez qu'il n'y en a 
pas une qui n'y puisse parvenir, car, heureusement 
pour nous, tout notre mérite dépend de notre tra- 
vail, aidé de la grâce de Dieu, comme nous le dit 
très-bien une bleue l'autre jour, et cette grâce de 
Dieu ne nous manque jamais quand nous sommes 
fidèles à la lui demander avec instance et humilité. 
Faites vos réflexions sur ce que je viens de vous 
dire, mes chères enfants, et prenez dès à présent 
vos mesures pour acquérir une bonne réputation ; 
mais, selon l'excellent avis de saint François de 
Sales, afin d'en faire une vertu chrétienne qui soit 
agréable à Dieu et méritoire pour vous , n'oubliez 
pas de l'accompagner de l'humilité. Comment cela 
se peut-il faire, d'Ardenne , qui me regardez avec 
tant d'attention? — C'est, dit la demoiselle, en 
ayant de bas sentiments pour nous-mêmes, en ne 
désirant point d'avoir cette bonne réputation, uni- 
quement par rapport à nous, mais dans le même 



124 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

esprit que Notre-Sfeigneur nous a dit, de faire nos 
bonnes œuvres devant les hommes, non pas pour 
être loués, mais pour que Dieu en soit glorifié. — 
Voilà qui est parfaitement bien répondu, reprit 
M"" de Maintenon -, pratiquez, mes enfants, tout ce 
que vous savez de bon , et ni vous ni nous n'au- 
rons pas perdu notre temps. Priez pour moi. » 



ENTRETIEN XXXIV». 

ÀTKC LKS DÀMBS DK SAlIf T-LOO IS. 

[ Porter l€S demoiselles à parler peu, et leur inspirer rimoar de leur 

réputation. ) _ 

1703. 

Madame nous dit un jour, à Toccasion d'une 
maxime un peu forte qu'on avoit avancée aux demoi- 
selles sur l'obligation du silence : « Il faut leur dire 
la vérité et ne la point exagérer^ il n'est pas vrai 
qu'elles pèchent toutesfoisqu ellesrompent le silence; 
ce qui est certain et qu'on doit leur expliquer , c'est 
qu'elles pourroient cependant pécher en ne l'obser- 
vant pas, parce qu'il est presque impossible d'avoir 
de longues conversations sans dire quelque chose de 
mauvais, et que, comme dit le Saint-Esprit : « Dans 
la multitude des paroles il y a toujours du péché ; » 
non que c'en soit un de dire des inutilités, mais parce 
que les paroles inutiles donnent occasion, ou de 
perdre le temps, ou de blesser la charité, là vérité 

* Rectieil des Réponses, p. 541. — Lettres édifiantes, t. VI, 
p. 187. 



ATEC LES DAMES DE SAINT-^.OUIS (1703). 125 

OU la prudence. Vous ne pouvez trop leur répéter, 
ajouta Madame, qu'il n'y a rien de si mauvais a une 
fille que de parler beaucoup -, que cela leur fera faire 
mille sottises au sortir d'ici*, que, ne sachant rien, 
elles doivent prendre la résolution de se taire et 
d'écouter les autres, se contentant de répondre mo- 
destement à ce qu'on leur demande ^ que ce silence 
est le parti que prennent toutes les personnes de 
notre sexe qui sont sages ou raisonnables, même 
selon le monde et sans rapport à la piété, car il est 
bon de prendre les jeunes personnes du côté de 
l'honneur. » 

M*"* de Glapion demanda si c'étoit une maxime gé- 
nérale: qu'on ne peut beaucoup parler sans pécher. 
« Je ne crois pas, répondit Madame, que ce soit préci- 
sément la multitude des paroles qui fasse le péché ; 
ceux qui ont beaucoup de choses à dire seroient 
bien à plaindre 5 je le serois moi-même plus qu'une 
autre, car tant que je suis ici la bouche ne me ferme 
pas. Croyez-vous donc que Dieu m'impute à péché 
ce grand nombre de paroles? Je crois, au contraire, 
mériter en parlant ainsi depuis le matin jusqu'au 
soir, et qu'il m'en tiendra compte, non-seulement 
des choses sérieuses que je vous dis dans les instruc- 
tions, mais même des utiles de la récréation^ et je 
ne pense pas avoir perdu mon temps quand je vous 
ai fait passer agréablement celui-là, disant des nou- 
velles d'Espagne et de la guerre. » 

« Je crois bien, dit M™* de Saint -Pars, que 
Dieu vous en tiendra compte à cause du motif qui 
vous le fait faire, mais nos demoiselles n'ont pas 



JS$ «flTRETIENg .SUR L EOUGATIO(r, 

cfitte pureté d'inte(itioa dans ce qu'elles disent, -^ 
Quoi! reprit vivement Madame, vous voulez exiger 
la pureté dïntention de filles qui , bien éloignées 
d'avoir cette délicatesse dans la piété, ont à peine 
Vessentiel du christianisme? vous les voulez mener 
trop loin ! Notre-Seigneur n'en usoit pas ainsi avec 
ses apôtres \ ne leur disoit-il pas ; <( J'ai encore bedu- 
coup de choses à vous dire, mais vous n'êtes pas 
maintenant capables de les porter ? » Vous n'avez 
pas cette modération avec vos demoiselles : vous leur 
dites tout ce que vous savez, et dès que vous avez 
entendu quelques maximes, quelque pratique è 
une conférence, vous venez leur en faire part, de 
quelque sublimité qu'elle soit. Il y a pourtant bien 
de la différence d'elles à vous. Il né faut pas pré- 
tendre les mener si loin que vous -, car, si en effet 
vous les conduisiez à cette haute perfection, elles 
seroient trop heureuses ; mais ce qui arrive , c'est 
qu'en leur demandant des choses qui sont au-dessus 
de Ifeur portée, vous leur ôtez le courage d'entre- 
prendre même le nécessaire. — Peut -on les mener 
trop lom, ajouta M°® de La Haye, quand on ne 
leur propose que l'exemple de Jésus-Christ, de la 
sainte Vierge et des saints ? -* Vous ne pouvez les 
mener plus loin, ajouta Madame^ il n'y a rien au 
delà de l'exemple de Jésus-Christ; et quoiqu'il doive 
être le modèle de tous les chrétiens, tous n'ont pas 
le bonheur de parvenir à l'imiter dans le mên^e 
degré de perfection *, beaucoup se rebutent des dif- 
ficultés, et vous devez y porter vos enfants le pluf 
sagement et sûrement qu'il vous est possible j et 



AVEC LES DÀ1IE$ DE SAINT-LOUIS (1703). 127 

pour cela exiger d'elles, avant toutes choses, la pra- 
tique des vertus solides et nécessaires du christia- 
nisme. C'est le principal, et qui amènera tout le 
reste. — Pour en revenir au silence, dit M"' de Gruel, 
ne seroit-ce pas assez, pour obliger les demoiselles à 
le garder, de leur dire que c'est leqr règle ? » — a Que 
gagnerez^vous, répondit Madame, en leur alléguant 
un motif qui ne sera presque d'aucun poids dans 
leur esprit? Il ne faut pas que vous croyiez que 
celui de la règle soit aussi fort pour les séculières 
qu'il le doit être pour des religieuses. Vos filles 
savent bien que les vôtres n'obligent ni à péché 
mortel, ni à péché véniel, à plus forte raison con- 
cluront^lles que la leur ne les oblige pas sous peine 
de péché ] ainsi elles n'auront pas grand scrupule 
d'y manquer. Vous réussirez mieux si vous leur 
proposez des vues qui regardent leur avantage par- 
ticulier, et si vous leur faites voir, par exemple, 
qu'elles ne seront jamais estimées si elles ne savent 
se taire et se posséder elles-mêmes. Elles sont quel- 
quefois lasses d'entendre parler de piété; si vous 
avez l'adresse de commencer par des motifs d'hon- 
neur, de sagesse et d'un intérêt raisonnable, cela 
réveillera leur attention, et vous pourrez après leur 
insinuer ceux de la reUgion en y rapportant les pre- 
miers, que vous pouvez bien employer, mais non 
pas vous en tenir à eux ^ car il faut tout reporter à 
Dieu, et ne se servir du reste que comme un moyen 
pour arriver à lui et pour y conduire les autres. » 

« Vous ne voulez pas, Madame, lui dit M°* de Fau-i- 
quemberghe, qu'on attende des demoiselles des motifs 



V 



128 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

bien épurés dans ce qu'elles font-, mais toléreriez- 
vous Tamour-propre déguisé d'une fille qui, en aver- 
tissant sa maîtresse en particulier de la faute d'une 
de ses compagnes avec toutes les marques de modéra- 
tion, cacheroit sous cette apparente fidélité un secret 
désir de se venger, accusant celle qui lui auroit fait 
de la peine comme si elle Tavoit fait à une tierce per- 
sonne? — Je ne serois pas surprise de trouver ce dé- 
faut de droiture dans une fille, répondit Madame, je ne 
lui en ferois point des reproches, et encore moins de 
confusion publique-, je réserverois cela pour le pla- 
cer dans un entretien particulier, et je lui dirois sans 
la gronder : Prenez garde à vous ; j'ai lieu de penser 
que vous n'êtes pas tout à fait droite et sincère. dans 
les avis que vous donnez ^ il parait que vous dites 
adroitement ce qu'on a fait contre vous, cela n'est 
pas bien, il faut être de meilleure foi; mais je n'exi- 
gerois point de la fille un aveu de son détour, et je 
nefouilleroispas plus avant dans son intention. » 

Dans la même conversation. Madame nous dit : 
«Vous devez inspirer à vos demoiselles l'amour de leur 
réputation, il faut qu'elles y soient délicates ; comptez 
que les meilleures de vos filles sont celles qui parois- 
sent les plus glorieuses, je ne dis pas d'une sotte 
gloire qui aille à disputer le pas à quelqu'un, et à se 
vanter de sa qualité, mais d'une certaine gloire qui 
rend jaloux de sa réputation, qui fait craindre d'être 
trouvée enfant, qui rend sensible à une confusion 
publique. Ce serait un défaut dans une religieuse 5 il 
faudra mourir à cette délicatesse, quand on sera 
avancé dans la piété; mais avant que d'y mourir, il 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1703). 129 

faoty avoir vécu. Rien n*est si mauvais que de cer- 
. tains naturels sans honneur et sans gloire *, on ne sait 
par où les prendre-, ainsi il seroit très-dangereux 
d*étou£fer ces sentiments dans les jeunes personnes 
qui ne sont pas encore capables d'une haute piété.» 
« Vous n'attaqueriez donc pas , lui dit M°* de 
Bouju, la sensibilité d'une fille qui ne pourroit re- 
cevoir la moindre marque de mécontentement de ses 
maîtresses sans en être consternée? — Je m'en gar- 
derois bien, dit Madame*, c'est une des plus sûres 
marques d^un bon naturel, que cette crainte de dé- 
plaire aux personnes de qui l'on dépend, que l'envie 
de les contenter*, il ne faut pas demander à vos filles 
le courage qu'on exige des novices pour porter les 
humiliations et les répréhensions; il est bon, au 
contraire, qu'elles craignent les confusions, qu'elles 
soient sensibles aux punitions. — Vous ne regarde- 
riez donc pas, lui dit-on, comme un effet de force 
d'esprit dans une demoiselle de porter une répri- 
mande, une forte punition sans faire paroitre aucun 
sentiment de tristesse, et avec une égalité qui ne lui 
feroit pas rabattre la moindre démonstration de joie à 
la récréation? — Bien loin de là, répondit Madame, 
j'aurois très-mauvaise opinion de ces caractères in- 
sensibles et indifférents-, mais je ne voudrois pas leur 
en faire un procès, ni aller creuser et approfondir $i 
les filles se soucient de la réprimande qu'on leur a 
faite, si elles affectent de se mettre au-dessus; il n'y 
a nulle utilité dans ces recherches; il suffit de les 
contenir dans leur devoir. On ne trouve point de 
ressource, ajouta-t-elle, dans ces naturels insensi- 



230 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

bles, quand d'ailleurs ils sont peu susceptibles de$ 
motifs de piété, comme vous n'en trouverez que trop 
parmi vos demoiselles, qui, bien loin d'en être tou- 
chées, auront à peine les sentiments et les disposi- 
tions essentielles à tous les chrétiens. C'est pourquoi, 
de peur que quelques-unes étant assez malheureuses 
pour ne pas craindre beaucoup les péchés, mènae 
considérables, ne se laissent aller quelque joqr au 
désordre, cultivez soigneusement en elles les senti- 
ments d'honneur, qui sont comme naturels aux per* 
sonnes de notre sexe, principalement aux nobles^ 
et n'allez pas exiger d'elles des pratiques qui pour- 
roient affaiblir cette bonne gloire et les rendre har- 
dies : par exemple, leur faire déclarer des fautes 
humiliantes publiquement en croyant que ce seroit 
rappeler la coutume des confessions publiques que 
l'Eglise a cru devoir supprimer, — Vous ne loue- 
riez donc pas, dit M*"*^ de Gruel, une fille qui, dans 
une instruction qu'on feroit sur le mensonge ou 
la gourmandise, diroit de sang-froid qu'elle a quel- 
qu'un de ces défauts? — Non , répondit Madame , 
cela seroit très-mauvais et marqueroit un fond de 
hardiesse et d'insensibilité bien dangereux 5 je ne 
la gronderois pas cependant de cet aveu, je le laisse- 
rois passer \ mais je me garderois bien de rien dire 

[ui donnât aux autres le courage d'en faire autant. 

)i j'étois première (maltresse), j'en ferois une note, 
et quand je parlerois à cette fille , je lui diroit 
bonnement : « Pourquoi un tel jour avouâtes-vous 
« un tel vice? quel fut votre motif? est-ce qu'en 
(( effet vous y êtes sujette? Vous pourriez me le 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1703). 131 

« confier en particulier, parce que je puis vous don- 
« ner des moyens pour vous corriger; mais il ne 
tt convient pas de le dire devant toutes vos compa- 
ct gnes, il faut avoir plus d'honneur et être honteuse 
ce d'un défaut comme celui-là. » Et je leur ferois là- 
dessus des instructions générales. » 

« Convient-il, dit M"* de Bouju, de reprendre à la 
récréation même des fautes qu'elles y font, ou s'il 
est mieux d'attendre ? — Qui vous a appris, répon- 
dit Madame, d'avoir pour elles ces ménagements, de 
n'oser les reprendre à la récréation ? Cela vient en- 
core de ce que je vous reproche quelquefois, que 
vous voulez en tout en user avec elles comme votre 
supérieure en use avec vous, et parce que vous voyez 
qu'elle évite de vous reprendre à la récréation, vous 
voulez avoir les mêmes égards pour vos filles ; mais 
il y a une différence : elles font tant de fautes et di- 
sent tant de choses mal à propos, sans même les aper- 
cevoir, qu'à moins que vous ne leur fassiez remar- 
quer sur-le-champ en quoi elles manquent , elles ne 
s'en souviendront plus dans un autre temps, et cela 
vous échapperoit à vous-mêmes d'un autre côté. I! 
ne faut pas aussi vouloir tout relever comme on fait 
"au noviciat. Étes-vous encore, ajouta-t-elle, dans la 
persuasion qu'il ne faille jamais rien passer sans le 
reprendre? Au moins, aurez-vous fait un grand pro- 
grès, si vous en demeuriez à la réprimande, car j'ai 
vu que vous vous faisiez un devoir de tout punir; il 
n'en est pourtant pas ainsi, il faut passer bien des 
choses sans montrer qu'on les voit, et beaucoup pa- 
tienter, mais sans nonchalance* C'est pourquoi je 



132 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION. 

Youdrois mettre sur toutes vos portes patience et 
vigilance^ car ces deux choses seront toujours les 
plus nécessaires et d'un usage continuel : c'est ce que 
je ne cesserai de vous prêcher tant que je vivrai. » 

(( Nous sommes bien éloignées de tout punir, dit 
une maîtresse-, présentement on ne voit plus de pé- 
nitence, et peut-être trouveriez-vous que nous n'en 
donnons pas assez. — Cela pourroit bien être, reprit 
Madame en riant, car on passe aisément d'une ex- 
trémité à l'autre^ cependant je vous prêcherai tou- 
jours la patience. — Vous avez pourtant dit quelque- 
fois, ajoutaM"®deBlosset, que vous ne vouliez point 
qu'on eût de patience. — C'est pour vous autres, 
dit-elle agréablement, que je n'en veux point-, je me 
souviens que c'est sur la régularité que je dis qu'on 
n'en doit point avoir, mais il en faut beaucoup sur 
tout le reste. » 

tt Approuveriez-vous, par exemple, continua une 
maîtresse, que pour patienter on laissât abolir dans 
une classe la coutume de se taire au son de la cloche, 
qu'on ne soutînt pas que les demoiselles gardassent 
le silence dans les heux publics? — Non, répondit 
Madame, cette exactitude dépend tellement d'elles, 
que je ne voudrois pas qu'elles y manquassent, d'au- 
tant plus qu'en se relâchant là-dessus elles iroient 
insensiblement plus loin-, elles en viendroient à ne 
plus garder le silence. Je tiendrois la main à leur 
faire observer celui qui est prescrit par le règle- 
ment* » 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1703). 133 

ENTRETIEN XXXV». 

IMSTRCCTlOn AUX DIMOIBILLKS DS LA CLASSE ■ L S U K. 

(Sur la vocation religieuse. ) 

3 février 1703. 

M"* de Maintenon s'étant rendue à la classe bleue, 
après la cérémonie de la profession de M"' de la 
Noue^, leur demanda si elles en avoient été tou- 
chées. Elles dirent toutes que oui ; mais comme en 
ce temps-là peu de ces demoiselles pensoient à être 
religieuses, elle leur dit : « Je suis surprise, mes en- 
fants, que voyant des professions aussi souvent que 
vous faites ici, elles ne fassent pas un plus grand 
eflfet sur vous. Autrefois, les mères n'osoient mener 
leurs filles à aucune de ces cérémonies, de crainte 
qu'elles n'eussent envie d'entrer au couvent, tant 
cela étoit ordinaire. De dix filles qui alloient à une 
profession, il y en avoit neuf qui demandoient à en- 
trer en religion. Ce n'est point, mes chères enfants, 
que je veuille vous forcer à être religieuses. Je vous 
le dis assez souvent pour que vous soyez convaincues, 
que je serois bien fâchée de vous contraindre 5 je 
sais trop qu'il faut être appelé de Dieu d'une manière 
particulière. Madame de Fontaines, en montant à 
votre classe, me disoit que lorsqu'elle étoit jeune, 
et qu'elle alloit à quelque prise d'habit ou profes- 
sion, elle fondoit en larmes, et qu'elle avoit envie 
d'en faire autant. Je lui ai répondu que j'étois de 

1 lettres édifiantes, t. HI, p. 303. 

* Françoise-Jacqueline Vasconcelies de la Noue^Pié- Fontaines, 
Dame de Saint-Louis. 

« 1 



134 EirrRETieifS SCR L*Êm)€ATIOK. 

même à cet âge, — Ce n'est pas tant, madame, dit 
M"* de Merboaton, que nous manquions de vocation , 
mais nous entendons dire si souvent que lorsqu'on 
n'est pas dans l'état où Dieu appelle, on est presque 
assuré de n'être pas sauvé, parce qu'en ce cas Dieu 
retire ordinairement les grâces qu'il nous desUnoit 
pour l'état où il nous vouloit, que cela nous tient 
dans la crainte. — Est-ce que vous comptez, dit 
M"'* de Maintenon, que Dieu vous déclarera visible- 
ment sur cela sa volonté ? Ce n'est plus sa conduite-, 
il ne s'explique point directement par lui-même ; il 
ne descendra pits du ciel, ni n'en fera pas descendre 
quelqu'un de ses anges, pour vous dire qu'il vous 
veut religieuse ou non. On ne voit plus de nos jours, 
du moins cela est rare, de ces grâces extraordinaires 
qui viennent, comme on dit, frapper si fort un cœur, 
qu'aussitôt on va se jeter dans un couvent; il se sert 
de moyens moins sensibles, mais qui n'en sont pas 
moins efficaces quand on est fidèle à y correspondre. 
Vous craignez, dites-vous, d'être poussées au choix 
de la vie religieuse par la considération de votre 
mauvaise fortune* Cette vue ne vous paroit pas un 
bon motif; il se pourroit faire, qu'en effet, il ne le 
seroitpas*^ mais il se peut aussi fort bien que ce mo^ 
tif soit bon, et que Dieu ait résolu de toute éternité 
de s'en servir pour vous appeler d'une manière par- 
ticulière à son service, et pour vous sauver. Voyons 
si je pourrai vous aider à discerner si ce motif^ en 
chacune de vous, est bon ou mauvais. Mettez toutes 
la main sur la conscience, et examinez de bonne 
foi votre vraie disposition à mesure que je vais vous 



AVEC LES DEMOISELIES DE LA CLASSE BLEUE (l703). 135 

parler. Je suppose que plusieurs d'entre vous rai- 
sonnent ainsi : « Je suis sans biens, sans fortune, et 
hors d'état de faire une bonne figure dans le monde 
et d'y avoir aucun agrément; il vaut bien mieux me 
retirer dans un couvent, où je trouverai les choses 
nécessaires à la vie. J'en chercherai un bien doux, 
point si réguUer, où on aille souvent au parloir, ou 
je ne sois point contrainte, où, enfin, je puisse en 
quelque sorte me dédommager des plaisirs que je ne 
pourrai prendre dans le monde; je coulerai le temps 
le plus doucement qu'il me sera possible. » Si ce sont 
là vos sentiments, comptez que vous n'avez pas de 
vocation ; demeurez dans le monde : il vaut encore 
mieux y être une médiocre chrétienne qu'une mau- 
vaise religieuse. Mais si, au contraire, vous dites : 
« Je suis pauvre, le monde ne me convient point, car 
je ne pourrois faire que très-peu de bien, et je serois 
continuellement dans l'occasion de beaucoup de 
maux. Dieu, apparemment, a eu ses desseins en 
m' appauvrissant. Je vais y répondre et entrer en 
religion pour l'y servir de toutes mes forces, pour y 
faire volontairement et par vertu ce qui me devient 
en quelque façon nécessaire. Je vais choisir une 
maison austère, ou du moins d'une grande régula^ 
rite, afin d'y mettre mon salut en sûreté, et d'y faire 
le «plus de bien qu'il me sera possible. » Si ce sont là 
vos sentiments, comptez que vous avess une très* 
bonne vocation. 

« Vous savez bien, mes enfants, que le dessein 
de Dieu, en nous envoyant des afflictions, est de 
nous faire retourner à lui, et de nous engager à mu» 



136 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

y attacher d'autant plus fortement, que nous voyons 
que tout le monde nous manque. Il est sûr qu^il 
ne fait rien sans dessein. L'Évangile nous apprend 
que nos cheveux sont comptés, et qu'il n'en tombe 
aucun sans Tordre de notre Père céleste. Si une 
SI petite chose n'arrive point par hasard, com- 
bien plus est-il véritable que les adversités viennent 
directement de Dieu pour nous conduire à ses fins! 
Un homme, par exemple, étoit libertin, et ne con- 
noissoit pas même les devoirs du christianisme; 
Dieu lui ôte un fils qu'il aimoit passionnément, et 
sur lequel il fondoit toute l'espérance de sa famille, 
afin de le faire rentrer en lui-même ; cet homme est 
touché de la grandeur de sa perte ; elle lui fait faire 
des réflexions qui le portent à revenir à Dieu ; il se 
convertit et change de vie. Une femme ou une fille 
se complaisoit dans sa beauté, et pouvoit être l'occa- 
sion de bien du mal, ou se seroit perdue elle-même 
par la vanité ; Dieu la rend difibrme par la petite- 
vérole ou quelque autre accident; la perte de sa 
beauté donne lieu à sa conversion, et quelquefois 
même à sa retraite du monde. 11 permet qu'une 
autre tombe d'une haute fortune dans une grande 
misère; ce changement subit lui ouvre les yeux; 
elle pénètre dans les desseins de Dieu sur elle, change 
de vie et même d'état. Toutes ces vocations sont trte- 
bonnes, et elles font ordinairement de très-bons 
chrétiens et chrétiennes, et d'excellentes religieuses. 
« Seriez-vous du sentiment de certaines personnes 
qui croient qu'on peut commettre plus de péchés 
dans le couvent que dans le monde, à cause qu'on 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1703). 137 

y contracte l'obligation des vœux et de l'observance 
des règles ? Ce seroit vouloir se tromper à plaisir : 
les vœux et les règles étant de grands moyens d'évi- 
ter les péchés et pour se sanctifier, il est certain 
qu'on en fait beaucoup moins; on y vit éloigné de 
toutes les occasions; chaque chose y est marquée 
depuis le matin jusqu'au soir, il n'y a qu'à suivre la 
règle, qui même n'oblige pas sous peine de péché, 
à moins qu'il n'y ait quelque autre accompagnement, 
comme seroit un grand mépris, une révolte, etc., 
qui sont par eux-mêmes des péchés, dit saint Fran- 
çois de Sales. Mais ces choses arrivent rarement, 
et presque jamais dans les maisons bien régulières-, 
au lieu que dans le monde on est continuellement 
exposé à des occasions dangereuses; on a de grands 
devoirs à remplir, sur lesquels il est bien plus aisé 
de faire des fautes considérables. Vous ne sauriez, 
mes enfants, prendre une trop juste idée de l'éten- 
due des devoirs d'un simple chrétien. Voyez ce qu'en 
dit le premier commandement : « Vous aimerez le 
Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de tout 
votre esprit, de toutes vos forces. » Cela est-il si aisé 
dans le monde, et si tôt fait de donner tout son cœur 
àDieu sans partage ? C'est pourtant ce qu'il faut faire 
en quelque état que l'on se trouve ; bien des gens s'y 
trompent, parce qu'ils ne comprennent pas ce pré- 
cepte dans toute son étendue , qui demande une 
grande perfection. Or, il est bien plus facile de Tac- 
complir dans la religion que dans tout autre état. 

a Je vous conjure de ne vous point croire trop 
jeunes pour penser à vous décider sur votre vo 



IM EimiEnEiis SUR l'edccatmm. 

catioo. G>ininei)£e2 par demander instamment a 
Dieu qu'il vous la fasse connolire^ rendez-vous en 
dignes par votre piété et votre fidélité à la pratique 
de vos devoirs présente; parlezren à messieurs vos 
confesseurs, vous en avez de fort expérimentés, à 
vos maltresses, et faites votre choix dans la maturité, 
dans la seule vue d'obéir à Dieu, de faire quelle 
chose pour lui témoigner votre amour, et pour mettre 
votre salut en assurance. Que celles auxquelles Q 
accorde cette grâce le prient tous les jours de la 
leur conserver, car c'est le plus grand bonheur qui 
puisse jamais leur arriver; elles feroient bien de 
s*es8ayer sur le courage et sur la mortification du 
corps, sans néanmoins faire des austérités, ou fort 
peu : vous êtes encore trop jeunes, et il faut laisser 
croître et fortifier votre corps pour qu il soit ensuite 
en état de soutenir la règle que vous embrassez. 
Mais ce que je vous conseille bien fort de fdive à 
présent, c'est de n'avoir nulle délicatesse dans le man* 
ger ; de ne jamais marquer de dégoût pour aucune 
sorte de nourriture qu on vous présente; de vous 
accoutumer à manger de tout; à vous lever promp- 
tement quand l'heure en est venue, sans écouter la 
paresse; à travailler assidûment; à garder le silence 
de votre règle; à ne vous chauffer l'hiver que par la 
nécessité; à souffrir les chaleurs de l'été sans en 
parler et sans vous en plaindre; enfin, à endurer 
avec paix et tranquillité toutes les mortifications de 
lu Providence qui se présentent. Ce seroient là les 
vraies marques que vous avez véritablement envie 
d'ètro religieuses, et elles vous y disposeroient mer- 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (t7o3). 139 

veilleusement bien , sans faire tort à votre santé, 
(i La résolution d'être religieuse est assurément un 
des plus grands effets de la grâce et demande un 
grand courage, puisque c'est renoncer en tout à la na- 
ture ; or, si vous ne vous y accoutumez pas de bonne 
heure, vous n'en aurez que plus de peine quand 
vous serez dans un noviciat. Vous vous imaginez 
peut-être que vous ferez bien quand vous voudrez. 
Vous vous trompez, Dieu n'est pas obligé de vous 
donner la grâce lorsqu'il vous plaira de la recevoir, 
après l'avoir négligée quand elle s'est présentée. 
J'ai toujours remarqué que les personnes qui corn*- 
mencent de bonne foi à s'adonner à la piété se 
portent à pratiquer les austérités dont on voit tant 
d^exemples dans la vie des saints, et qu'on a besoin 
d'arrêter leur ferveur, qui, sans cela, les porteroit 
à des mortifications outrées. Quand M"*'' la duchesse 
de La Vallière fut touchée de Dieu et qu'elle fut sur 
le point d'entrer aux Carmélites, je crus, comme plu- 
sieurs autres, lui devoir représenter qu'elle ne devoit 
pas passer de la vie molle de la cour à une vie aus- 
tère, et je lui conseillai de s'essayer quelque temps, 
en se contentant de se retirer de la cour pour entrer 
comme bienfaitrice dans un couvent, y demeurant 
d'abord comme séculière, jusqu'à ce qu'elle vît 
par elle-même si elle pouvoit en observer les 
règles. J'ajoutai : « Mais pensez-vous bien que vous 
« voilà toute battante d'or (car elle s'habilloit magni^ 
« fiquement), et que dans quelques jours vous serez 
« couverte de bure? » Elle me confia qu'il y avoit 
longtemps que sous ces dehors d'une vie mondaine 



140 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

elle portoit le cilice, couchoit sur la dure, et faisoit 
toutes les autres austérités des Carmélites. Et quant 
au conseil que je lui donnois de se retirer comme 
bienfaitrice dans un couvent pour y servir Dieu pai- 
siblement en dévote séculière, elle me dit : « Seroit- 
« ce là une pénitence? Cette vie seroit trop douce, 
« ce n'est pas là ce que je cherche '. » Voyez, mes 
enfants, ce que fait la grâce dans un cœur qui cor- 
respond à ses mouvements. 

« Croyez-vous qu'il n'y ait que les religieuses 
qui pratiquent des austérités et qui font l'oraison? 
Nous voyons plusieurs des dames du palais de ma- 
dame la duchesse de Bourgogne se retirer à plu- 
sieurs heures pour prier; elles savent s'esquiver 
adroitement de la compagnie pour vaquer à l'oraison. 
J'en connois une qui, depuis plus de vingt-cinq ans, 
couche sur la dure. Elle a l'adresse de renvoyer ses 
femmes qui croient qu'elle va se coucher après avoir 
prié Dieu, mais dès qu'elles sont sorties, elle ôte les 
matelas de son lit afin de se coucher sur la dure, et 
pour cacher sa mortification, elle remet chaque chose 
à sa place le lendemain avant qu'on n'entre dans sa 
chambre. Je connois encore une autre personne de 
la cour qui vient tout nouvellement de se convertir. 
C'étoit une jeune personne fort agréable, et qui étoit 
de toutes les parties de plaisir. Elle avoit la bonne 
coutume de lire tous les soirs un chapitre du Nouveau 
Testament, qu'elle tâchoit d'imprimer dans son 

< On peut voir, t. II, p. 56, édit. de 1779, dans les Mémoires 
de la Beaumelle, comme cet écrivain a transformé ces curieux dé- 
tails. 



Avec LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1703). 141 

esprit et sur lequel elle faisoit réflexion en se cou- 
chant. Cette lecture lui a été très-salutaire, car au 
milieu des spectacles et de tous les autres divertis- 
sements qu'elle se permettoit, elle se disoit à elle- 
même : Ce n'est pas là ce que j'ai lu dans l'Évangile ; 
ma vie est bien différente de celle de Jésus que je suis 
obligée d'imiter. Cette réflexion, souvent réitérée, la 
fit rentrer en elle-même, et résoudre de changer de 
vie. Elle commença par s'excuser de se trouver à 
une partie de plaisir dont elle était priée -, son refus 
étonna toute la cour, car elle n'avait aucun empê- 
chement ] moi-même je trouvai ce refus si extraor- 
dinaire en elle, que je lui en demandai le sujet; elle 
se contenta de me dire qu'elle avoit des raisons; je 
ne la pressai pas davantage. Quelque temps après 
nous la vîmes rompre ouvertement avec le monde 
et faire profession de la dévotion. Elle me conta 
ensuite que la lecture d'un chapitre du Nouveau Tes- 
tament, joint aux réflexions dont je viens de parler, 
avait été la cause de ce changement. Remarquez 
en passant, mes enfants, que ce ne fut pas la lecture 
toute seule, quoique excellente, qui la convertit, mais 
les réflexions solides qu'elle faisoit sur ce qu'elle 
avoit lu, en comparant sa vie mondaine avec la vie 
humble et mortifiée de Jésus-Christ. C'est ainsi qu'il 
faut que vous vous appliquiez ce que vous entendez 
et lisez, et faire un sérieux examen sur votre con- 
duite pour y réformer ce que vous remarquez en 
avoir besoin à mesure qu'il vous est connu. Adieu, 
mes enfants. » 



144 ENTRETIENS SUR L*ÉDCCAT10N. 

parer pour aller en compagnie, où il faut que vous 
soyez comme une petite poupée. La plus habile est 
celle qui sait quelques lignes de vers, quelques qua- 
trains de Pibrac qu elle fait dire en toute occasion, 
et quon récite comme un petit perroquet. Tout le 
monde dit : La jolie enfant ! la jolie mignonne ! La 
gouvernante est transportée de joie et s'en tient là-, il 
s'en trouve peu qui parlent de raison. 

« Je me souviens que quand j'étois chez ma tante ' , 
une de ses femmes de chambre avoit soin de moi ^ elle 
me tiroit à quatre épingles et elle me disoit conti- 
nuellement de me tenir droite -, du reste, elle me lais- 
soit faire tout ce que je voulois. Mais montons jusqu'à 
nos princes : comment pensez-vous qu'ils soient éle- 
vés ? On leur donne pour gouvernante une femme de 
qualité, qui souvent a été élevée à peu près comme je 
viens de dire ^ c'est d'ordinaire la femme d'un favori 
ou la parente de quelque ministre , qui n'a pas tou- 
joursles qualités nécessaires d'un emploi si important. 
Comment pensez-vous qu'elle parle à la petite prin- 
cesse? est-ce de piété et de raison? cela seroit bien 
à désirer \ mais pour l'ordinaire ce n'est que de ce 
qui la peut faire briller dans le monde. Quand elle 
va en compagnie, elle a grand soin de l'ajuster et de 
la parer, lui recommandant d'être bien honnête, la 
prend par la lisière si c'est une enfant, ou la suit si 
elle est déjà grande , l'instruit de la manière de re- 
cevoir la compagnie chez elle; et puis s'en va pour 



^ Mm« de VilleUe> chez l&quelle elle fut élevée quand, après la 
mort de son père, elle revint d'Amérique. Elle avait alors dix ans. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (1703). 145 

le reste du jour^ laissant la princesse avec une pay- 
sanne, autrefois sa nourrice, et devenue sa première 
femme de chambre, qui n'est guère en état de lui 
parler raisonnablement, et encore moins de l'in- 
struire de la bonne foi, de la droiture, de la probité. 

i( Le Roi me surprend toujours quand il me parle 
de son éducation. Ses gouvernantes jouoient, dit-il, 
tout le jour, et le laissoient entre les mains de leurs 
femmes de chambre, sans se mettre en peine du 
jeune roi, car vous savez qu'il a régné à trois ans et 
demi. Il mangeoit tout ce qu'il attrapoit sans qu'on 
fit attention à ce qui pouvoit être contraire à sa 
santé ^ c'est ce qui l'a accoutumé a tant de dureté 
sur lui-même. Si on fricassoit une omelette, il en 
attrapoit toujours quelques pièces, que Monsieur et lui 
alloient manger dans un coin. Il raconte quelquefois 
qu'il étoitle plus souvent avec une paysanne-, que sa 
compagnie ordinaire était une petite fille delà femme 
de chambre des femmes de chambre de la reine -, il 
l'appeloit la reine Marie, parce qu'ils jouoient eh- 
semble ce qu'on appelle à la madame^ lui faisoit tou- 
jours faire le personnage de reine, et lui servoit de 
page ou de valet de pied, lui portoit la queue, la rou- 
loi t dans une chaise , ou portoit le flambeau de van t elle. 
Jugez si la petite reine Marie était capable de lui don* 
ner de bons conseils, et si elle pouvoit lui être utile en 
la moindre chose. 

« Je vous assure encore une fois, mes chères 
enfants , que vous serez bien coupables devant 
Dieu si vous ne profitez point des peines que l'on 
prend sans cesse pour vous rendre les plus parfaites 

43 



146 ENTRETIENS SUR t'ÉDUCATION. 

qu'il soit possible selon Dieu, et même selon le 
monde. J'entends ici par le monde les personnes 
pieuses, raisonnables et polies qui y demeurent, car 
pour les libertins et ceux qui n'ont point d'honneur 
ou de religion, ce vous sera une gloire de n'être pas 
de leur goût, à cause de votre différente manière de 
penser et d'agir. 

<c Puisque me voici en train de vous parler, 
je vais vous dire encore plusieurs choses que je 
réservois pour les grandes, mais qui vous seront 
aussi bonnes. Au nom de Dieu, mes chères enfants, 
ne soyez pas fières ni hautes, ne comptez pour rien 
votre noblesse, n'en parlez jamais. A quoi vous ser^ 
viroit-elle si vous n'aviez point de vertu? n'est-ce pas 
elle qui fait la vnde noblesse? la vertu n'est-elle pas 
son origine? Ayez des égards pour tout le monde, 
et même du respect pour les personnes d'un certain 
âge ou d'un certain état, quand bien même elles n'au- 
roient point de naissance ; le monde est plein de ces 
sortes de personnes, et vous verrez, quand vous y 
serez, que l'on a avec elles les meilleures manières. 
Mettez-vous bien dans l'esprit, une fois pour toutes, 
que la noblesse n'est rien sans mérite, et que c'est 
au mérite que l'on doit l'honneur, l'estime et le 
respect, en qui que ce soit qu'il se trouve. Par 
exemple, d'Andrieux, quelle aimeriez-vous mieux, 
d'une demoiselle nourrie dans son village, grossière, 
rustaude, maussade et ignorante, faute d'éducation , 
ou d'une autre sans naissance, mais qui, ayant du 
bien, a été bien élevée et est de bonne humeur, 
douce, polie, gracieuse ? — C'est cette dernière, dit la 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (1703). l47 

demoiselle. — Je suis bien de votre avis, reprit M"»* de 
Maintenon. Comprenez par là quel bien c^est que de 
recevoir une bonne éducation, et avec quel soin 
vous devez vous attacher à en profiter. Je vous 
exhorte aussi à n*être point délicates, et à contri* 
buer de vous-mêmes, par votre propre volonté, à vous 
élever un peu durement. Soyez bien aises quand 
vous trouvez l'occasion de faire quelques ouvrages 
un peu grossiers ; cela vous fortifie, et vous est trè&* 
bon ; vous savez que le Saint-Esprit loue la femme 
forte de ce qu'elle a roidi ses bras pour le travail^ 
c'est-à-dire qu'elle a surmonté sa foible^e et sa dé- 
licatesse naturelle pour s'adonner aux soins de son 
ménage, 

« Ne vous plaignez de rien, vous êtes très-honnôte- 
ment traitées pour toutes choses. Nous avons taché, 
dans tout ce qui a été réglé pour vous, de prendre le 
milieu, en telle sorte que celles qui retomberont 
dans la misère ne tombent pas de si haut, ce qui 
les irendroit doublement malheureuses 5 pour celles 
qui seront à leur aise, elles ne s'en trouveront que 
mieux d'avoir été élevées un peu durement. Je vois 
cela tous les jours en M"" la marquise de Dangeau *, 
qui est une princesse d'Allemagne qui, ayant douze 
sœurs et plusieurs frères, n'a pas eu dans sa jeunesse 
toutes les commodités convenables à sa naissance. 



^ Fille du comte de Lowenstein, de la maison palatine ; elle 
épousa le marquis de Dangeau qui B*en crut , dit Saint-Simon , 
électeur palatin. C'était une femme d'une grande vertu, et Tamie 
très-intime de Mme de Maintenon. Voir les lettres qu'elle lui adressa- 
dans U Correspondance générale. 



148 ENTRETIENS SUR L*ÉDUCAT10N. 

Avec cet air mignon et délicat que vous lui voyez ^, 
rien ne Tincommode, et je ne connois personne qui 
s'avise moins qu'elle de prendre ses aises. Elle est 
trës*incommodée, et ne laisse pas d'être toujours 
gaie; elle ne fait aucun remède, ne consulte point 
les médecins, souffre son mal avec patience, et dit : 
J'aime autant mourir de cela que de la fièvre, puisque 
Dieu le veut. N'est-on pas bien heureux de s'accou- 
tumer ainsi de bonne heure à la souffrance? J'ai été 
mariée à quatorze ans : on est ordinairement ravi à 
cet âge de faire sa volonté ; je croyois sottement que 
c'étoit faire la grande dame de m'appuyer, et de 
faire mille autre choses dont je me sens fort bien 
encore, et dont je suis bien fâchée. J'ai connu une 
vieille personne (c'étoit M"' la duchesse de Riche- 
lieu^) bien plus raisonnable que moi sur cet article, 
et par conséquent plus heureuse : elle avoit tellement 
l'habitude d'une contenance ferme, sans se permettre 
la moindre posture commode, qu'elle ne s'appuyoit 
jamais, quelque malade qu'elle fût, et le plus qu'elle 
faisoit étoit de se pencher un peu les bras ; alors on 
disoit : Madame la duchesse, vous n'en pouvez plus. 

« Pourquoi, mes enfants, croyez-vous que je 
vous dise tout cela? C'est pour votre bien, afin 
de vous encourager à prendre l'habitude de vous 
contraindre, et de vous accoutumer à ne pas cher- 
cher vos aises; c'est un vrai moyen d'adoucir un 

1 ce Elle étoit jolie comme le jour, dit Saint-Simou, et faite 
comme une nymphe , avec toutes les grâces de l'esprit et du 
corps. > 

' Voir la note de la p. 93. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1703). 149 

peu la mauvaise fortune qui vous attend peut- 
être^ et quand vous devriez avoir chacune trente 
mille livres de rente, je vous dirois encore les mêmes 
choses; car en quelque état que vous vous trouviez, 
il vous sera très-avantageux d'avoir été élevées un 
peu durement. Adieu, mes enfants-, je ne me re- 
pentirai pas de vous avoir tant parlé, si vous pra- 
tiquez aussi bien ce que je vous ai dit que je vois 
que vous le retiendrez. » 



ENTRETIEN XXX.VIP. 

AVEC LBS DAMBS DB S Allf T-L 017 18. 

(Que pour établir un bon gonvernement dans les classes, il faut éviter 

la diversité dans la conduite. ] 

1703. 

« Il y a, dit-on un jour à Madame, des maîtresses 
qui ont l'attrait de s'attacher à perfectionner les 
demoiselles les mieux nées et les plus sages 5 d'au- 
tres de s'appliquer aux mauvais caractères 5 lequel 
aimeriez-vous mieux? — Je ne voudrois, répondit 
Madame, négliger ni les unes ni les autres, non 
plus que les préférer^ je vous l'ai déjà dit au- 
trefois, mais vous touchez là l'endroit qui fera que 
votre gouvernement n'ira jamais bien -, c'est cette 
conduite différente des maîtresses. Les unes croi- 
ront qu'il faut s'appliquer à former les plus raison- 
nables-, les autres penseront qu'il seroit mieux de 
s'attacher aux mauvais caractères et aux plus dé- 

^ Recueil des Réponses, p. 312. 

43. 



I 



. 150 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

( fectueuses; Tune voudra une éducation dure^ 
l'autre en voudra une douce et peut-être molle. Tant 
que cette diversité se rencontrera, je ne dis pas 
dans les maîtresses d'une même classe (car il ne 
doit y avoir que la première qui soit maltresse du 
gouvernement), mais je dis entre la maltresse qui a 
précédé et celle qui lui succède , jamais vos demoi* 
selles n'auront une éducation solide. Tant qu'elles 
pourront dire avec fondement : La maîtresse des 
rouges est douce, celle des vertes est sévère 5 l'une 
ne presse point sur l'ouvrage, l'autre en exige 
trop ^ on tolère à la classe bleue des défauts qu'on 
attaque dans les jaunes^ enfin dès qu'elles change- 
ront de conduite en changeant de maîtresse, 
comptez qu'elles ne prendront jamais de bonnes 
habitudes : ce qu'une aura établi, une autre le dé- 
truira. Il faudroit, pour réussir dans votre gouver- 
nement, n'avoir toutes que les mêmes idées, les 
mêmes maximes, ou du moins, si vous en avez de 
différentes, être assez humbles pour renoncer à vos 
sentiments et suivre ceux de vos supérieurs , sou- 
tenant ce qui est établi par eux malgré votre propre 
jugement^ il faudroit un seul esprit qui régnât dans 
la maison; que vos demoiselles trouvassent dans 
toutes les maîtresses une telle conformité, qu'elles 
ne sentissent pas même la différence d'une classe 
à l'autre. Je sais bien qu'il y en aura toujours à 
faire des rouges aux bleues-, mais on doit pourtant 
les conduire par le même esprit, et pour cela, il faut 
se soutenir les unes les autres, ne donnant jamais 
sujet aux demoiselles de faire des comparaisons de 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1703). iSl 

VOUS* Je sais bien que vous ne sauriez empêcher 
qu'elles n'en fassent quand elles voudront parler 
pour parler, mais je voqdrois que vous ne leur 
donnassiez jamais lieu de les faire. 

(( Défaites*vous, ajouta Madame, des projets parti- 
culiers que Famour-propre fait faire pour se dédom-^ 
mager de la nécessité où l'on se trouve de s'accom- 
moder au sentiment d'une officière. On se laisse le 
plaisir de désavouer en soi-même sa conduite et de se 
dire : Si je suis jamais à cette charge, je m'y pren- 
drai bien d'une autre façon-, je ferai ceci ou cela, je 
serai ou plus douce ou plus ferme. Jamais, encore 
une fois, votre gouvernement ne s'établira avec 
cette diversité de conduite. Il vaudroit mieux ne 
pas faire tout à fait si bien et qu'on fît toujours de 
même, que de faire sentir ce haut et ce bas, dans 
la manière d'élever vos demoiselles et d'exercer vos 
charges. 

« Un autre article encore bien nécessaire, est 
de renoncer au plaisir d'être aimée particulière- 
ment des demoiselles ; on ne doit pas vouloir non 
plus en être plus crainte et respectée que les autres; 
il faut porter le désintéressement jusqu'à n'être pas 
susceptible du plaisir de sentir qu'elles ont quelque 
chose de particulier pour vous, et leur montrer en 
toute occasion que vous êtes si unies les unes avec 
les autres, qu'elles n'osent jamais s'aviser de vous 
faire leur cour aux dépens d'une autre maîtresse. 
Une fille vous dit qu'elle a beaucoup de con- 
fiance et d'attachement pour vous : répondez-lui 
bonnement : Je suis bien aise que vous aimiez les 



152 ENTRETIENS SUR L*ÉDUCAT10N. 

personnes que Dieu vous a données pour vous con- 
duire : c'est une bonne marque *, cette reconnois- 
sance est dans Tordre ; je me persuade que vous 
avez les mêmes sentiments pour vos autres mai- 
tresses , puisque vous avez les mêmes raisons de les 
aimer. Si les filles portent la flatterie jusqu'à vous 
faire entendre qu'elles vous goûtent bien plus 
qu'elles ne goûtent les autres, témoignez un si pro- 
fond mépris de ces bassesses, et un si grand désir 
que vos sœurs ne soient ni moins estimées ni moins 
aimées que vous, qu'elles connoissent que vous êtes 
bien éloignées de prendre plaisir à leur discours. 
11 seroit très-mal de leur faire apercevoir qu'on a 
cette foiblesse. » 



ENTRETIEN XXXVllI». 

IR8TEUCTIOIC AUX PXTITBS D KM OISBLLBS. 

(Qai avoient fait ce jonr-là leur première commanion. ) 

juin 1703. 

« Je voulois, mes chères enfants, vous envoyer 
chercher hier, mais je n'en ai pas eu le temps; 
je vous prends aujourd'hui pour vous congratuler 
du bonheur que vous avez eu de communier ce 
matin, et voir si vous comprenez bien la grandeur 
de l'action que vous venez de faire. » Et s'adressant 
à M"" de Villers : « Savez-vous, ma fille, lui dit-elle, 
ce que vous venez de recevoir en communiant? » Elle 
répondit que c'étoit Notre-Seigneur. « Oui, lui dit 

^ l^ettreif édifiantes, t. V, p. 67 , 



INSTRUCTION AUX PETITES DEMOISELLES (1703). 153 

M'"* de Maintenon, c'est son corps, son sang, son 
âme et sa divinité. C'est une grâce au-dessus de 
tous les mérites imaginables-, ni les saints, ni les 
anges n'en sont pas dignes, et cependant Notre- 
Seigneur Jésus-€brist veut bien s'abaisser jusqu'à 
cet excès de bonté de se donner à nous d'une ma- 
nière si intime ^ nous ne pouvons assez lui témoigner 
notre reconnoissance. Voilà que vous avez fait pour 
la première fois cette grande action ; on a pris tous 
les soins possibles pour vous y bien préparer; mais 
comptez, mes enfants^ qu'il faudra toute votre vie y 
apporter les mêmes dispositions, autant de désirs, 
d'amour et de ferveur que vous en avez eu en cette 
première fois ; et plus vos communions seront fré- 
quentes, plus il faut que toutes ces saintes disposi- 
tions croissent en vous. Souvenez-vous, mes chères 
enfants, de ne vous jamais familiariser avec les sa- 
crements, et de n'en approcher jamais, la centième 
et la millième fois, qu'avec un tremblement et le 
même respect que vous venez de faire. Je voudrois 
que vous vissiez le Roi, comme il montre sa foi dans 
cette occasion ; tout le monde est pénétré de le voir 
approcher de la sainte table; il le fait avec une si 
grande humilité qu'il paroit tout anéanti en lui- 
même à la vue de ce divin sacrement. Rien ne fait 
mieux connoitre l'abaissement où tout chrétien doit 
être devant Dieu que de le voir en ces occasions. 
(( Vous ne devez plus vous regarder comme des en- 
fants depuis que vous avez communié ; votre conduite 
doit être à présent toute pieuse et raisonnable-, vous 
devez avoir grand soin de tenir votre conscience 



154 naiTRBTfEirs sur l'éducation. 

pure, et exempte de tous péchés volontaires, quelque 
petits qu'ils puissent être. Que vous serez heureuses, 
mes chères enfants, à Theure de votre mort, et même 
dans tout le cours de votre vie, si, à commencer dès 
aujourd'hui, votre conscience vous rend le témoi- 
gnage que depuis votre première communion, vous 
n'avez &it que des fautes d'inadvertance, et pas une 
de volontaire ^ vous paroitriez devant Dieu avec une 
grande confiance, et vous auriez sujet d'en être 
bien reçues. 

ft II y a trois choses que j'ai toujours désirées 
dans les filles de Siunt-Cyr, et que je vous re* 
commande d'une manière particulière, persuadée 
que vous y ferez une grande attention en un jour 
comme celui-ci : c'est l'horreur du péché, la pré- 
sence de Dieu et la docilité. Qu'entendez-vous par 
l'horreur du péché, Parthenay? — C'est, dit la de- 
moiselle, avoir pour le péché plus que de la haine. — 
Fort bien, dit M"' de Maintenons il est sûr que 
d'avoir quelque chose en horreur est encore plus que 
de le haïr. Que fait-on ordinairement pour les cho- 
ses que l'on a en horreur? — On les fuit de toutes ses 
forces. — Oui, dit M"® de Maintenon, et voilà ce que 
nous devons faire à l'égard de tout ce qui est péché. 
Mes enfants, haïssez-le et l'ayez en horreur toute 
votre vie. Je me souviens que quand M"*^ la duchesse 
de Bourgogne, qui étoit à peu près de votre âge, 
vint en France, elle paroissoit être indifférente pour 
toutes sortes de plaisirs, et elle étoit de même pour 
les richesses et pour les honneurs dont il ne sembloit 
pas qu'elle se souciât *, mais quand je lui disois : Il y 



INSTRUCTION AUX PETITES DEMOISELLES (1703). 155 

aura du péché si vous faites cela, elle reprenoit avec 
une grande vivacité : Il y aura du péché? voilà qui 
est fait) je ne le ferai point ^ et j'avois le plaisir de 
lui voir toujours le même mouvement de vivacité, 
toutes les fois que je la faisois apercevoir qu'il pdur- 
roit y avoir du péché à quelque chose; et quelque 
envie qu'elle eût de le vouloir faire, elle s'arrêtoit 
tout court. Voilà comme je vous désire, mes enfants, 
et que vous ajoutiez à cette heureuse disposition la 
présence de Dieu, qui vous entretiendra infaillible- 
ment dans c^tte horreur du péché que je vous re- 
commande. 

« Montfalcon , savez - vous ce que c'est que la 
pratique de la personne de Dieu ? — ', Madame, dit 
la petite demoiselle, c'est de penser toujours à lui. 
— Nous serions infiniment heureuses, répondit 
M"" deMaintenon, si nous pouvions avoir le bonheur 
de penser toujours à Dieu sans aucune distraction, 
mais je ne vous en demande pas encore tant; cela 
pourra venir dans la suite ; commencez seulement 
par offrir à Dieu, tous les matins, tout ce que vous 
ferez dans la journée, élevez votre cœur vers lui de 
temps en temps, par exemple, quand Vhorloge 
sonne*, et si l'occasion se présente de faire quelque 
chose qui déplaise à Dieu, abstenez-vous-en en disant 
en vous-mêmes : Dieu me voit, cela me suffît pour ne 
le jamais faire. S'il vous arrive quelque bonheur ou 
quelque peine, recevez l'un et l'autre comme de la 
main de Dieu, lui rendant grâce de ce qui vous fait 
plaisir et vous soumettant humblement à ce qui vous 
fait de la peine, sans murmurer, sachant qu'il ne 



156 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

nous peut jamais rien arriver contre son ordre ou 
sans sa permission. Par exemple, c'est lui qui per- 
met que je vous parle à présent, c'est lui qui vous a 
conduites ici pour vous faire instruire de votre re- 
ligion, afin que vous soyez de bonnes chrétiennes -, 
c'est lui qui ordonne tous les événements de la vie 
des hommes, et qui veut qu'ils en fassent un bon 
usage, de quelque nature qu'ils soient. Vous voyez 
bien que cette pratique n'est pas seulement pour le 
temps que vous avez à rester ici, mais que c'est pour 
toute la suite de votre vie que je vous la recom- 
mande, et vous devez l'observer jusqu'au milieu du 
monde, et môme du plus grand monde, si vous y 
êtes engagées. Vous trouverez peut-être étrange 
que je vous parle de la présence de Dieu à votre 
âge-, je vous assure, mes chères enfants, que vous ne 
pouvez commencer de trop bonne heure à vous ac- 
coutumer à regarder Dieu en tout, et à reconnoître 
sa main qui agit sur nous dans tous les différents 
événements de cette vie. 

« La troisième qualité que je souhaite à mes 
filles, c'est la docilité^ je voudrois bien savoir ce 
que vous entendez par la docilité. — C'est, ré- 
pondit M"* de Moléon, de bien obéir aux maîtresses. 
— Non-seulement aux maîtresses, dit M"*® de Main- 
tenon, mais encore plus à votre confesseur. Rien 
n'est d'un meilleur augure pour l'avenir que cette 
docilité à se laisser conduire, à embrasser le bien 
qui nous est recommandé ou inspiré. Et ne croyez 
pas que ce soit une vertu d'enfant^ cette docilité 
convient à tout âge, et je suis persuadée que c'est 



INSTRUCTION AUX PETITES DEMOISELLES (1703). 157 

ce que Noire-Seigneur recommandoit à ses apôtres 
lorsqu'il leur disoit : Si vous ne devenez comme 
des enfants vous n'entrerez point dans le royaume 
de Dieu. Ayez donc l'esprit et le cœur dociles à 
présent, et conservez cette docilité jusqu'à la mort. 
Adieu, mes enfants, n'oubliez jamais la grande 
action que vous venez de faire aujourd'hui, et son- 
gez à mettre en pratique ma petite instruction; je 
vous reverrai dans quelque temps pour voir si vous 
l'avez bien retenue. » 

Puis revenant sur ses pas elle leur dit : « Nous 
avons une jeune princesse de dix ans (M"* de Gonti *) 
qui vient aussi de faire sa première communion : 
elle vint quelques jours auparavant voir le Roi 
dans ma chambre-, il lui recommanda avec une 
piété et un zèle admirables de bien prendre garde 
à ce qu'elle alloit faire, d'en comprendre toute 
l'importance , et d'y apporter toute l'attention pos- 
sible. J'étois charmée de l'entendre. Il lui répéta 
plusieurs fois que c'étoit la plus grande action 
qu'elle pût jamais faire en sa vie-, elle l'écoutoit 
d'un air respectueux et touché. Je lui dis : a Prenez 
bien garde, princesse, de ne pas conserver la piété 
dans laquelle vous êtes élevée, et fortifiez - vous 
contre les railleries que Ton vous fera sur vos 
communions et sur vos autres exercices de piété. » 
Elle répondit : « Il y en a déjà beaucoup qui s'en mo- 
quent. — Comment, dit le Roi' il se trouveroit des 
gens qui se moqueroient de votre piété ? — Oui, 



* Petite-ûlle du Roi. 

44 



158 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

dit-elle, on me raille quand je vas à confesse. — 
Ce sera assurément, ajouta M""" de Maintenon, un 
miracle si cette jeune princesse persévère ^ priez 
Dieu qu'il lui en fasse la grâce. J'espère cependant 
de ses bonnes inclinations et du fond de religion 
qu'on lui inspire, car elle n'a autour d'elle que des 
personnes vraiment chrétiennes et pleines de vertu. 
J'ai voulu, mes enfants, vous dire enclore ce petit 
mot pour vous faire peser le bonheur que vous avez 
ici d'être poussées et excitées à la piété générale* 
ment par tout le monde, bien loin d'en être détour- 
nées par qui que ce soit. » 



ENTRETIEN XXXIX*. 

llfSfftVCTIOR AVX DBVUl8Vt<L«0 1» K LA CtASSt JAtJTIB. 

(De l'otilité des réflexions, et qu'il ne faut point éviter la peine. ) 

Juillet i703. 

« Je suis fort contente, mes chères enfants, d'avoir 
trouvé en vous la même docilité et la même simplicité 
que dans les petites classes-, je prétends par là vous 
donner une grande louange. Si les Dames de Saint- 
Louis ne vous aimoient solidement et ne cherchoient 
que leurs commodités, elles se tiendroient en repos 
sans exiger autre chose de vous que ce que vous 
faites, contentes de ce que l'extérieur va bien ; mais 
comme nous vous aimons pour vous-mêmes, et que 
nous cherchons votre plus grand bien, nous allons 

* Lettres édifiantes, U V, p. 65. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1703). 159 

travailler à former l'intérieur. Je veux commencer 
par vous apprendre à profiter des temps de silence 
que nous avons mis dans le règlement, ce que nous 
n'avons fait que pour de bonnes raisons-, je veux 
bien vous les dire-, je crois que vous serez assez rai- 
sonnables pour les comprendre. La première, c'est 
de vous apprendre à vous taire ; rien ne sied si mal 
à une fille que de toujours parler, quand même elle 
auroit le plus grand esprit du monde et qu'elle diroit 
des merveilles. Une autre raison de ce silence qu'on 
vous fait observer, c'est pour vous donner le temps de 
faire de sérieuses réflexions, persuadées que si vous 
le savez bien employer, rien ne. contribuera tant à 
vous rendre raisonnables. Mais pour cela il faut 
savoir ce que c'est que réfléchir : c'est penser plu- 
sieurs fois avec attention à la même chose. Je crains 
que vous ne perdiez tout le temps qu'on a prétendu 
que vous emploieriez aux réflexions-, celles qui vous 
conviennent présentement sont, par exemple, sur 
l'état de vie que vous devez choisir, sur ce que vous 
deviendrez quand vous ne serez plus à Saint-Cyr, 
sur ce que vous entendez dire de bon pour vous 
l'appliquer, sur la conduite des personnes raisonna- 
bles pour y conformer la vôtre. Les plus pieuses 
prendront ce temps-là pour penser à Dieu et pour 
s'entretenir avec lui. Vous pourriez quelquefois 
conter de mémoire, répéter une instruction pour 
tâcher de bien la comprendre, répéter ce que vous 
avez appris par cœur, ou apprendre quelque chose, 
narrer une histoire que vous voulez retenir ou raconter 
ou écrire ^ en un mot, vous occuper toujours utile- 



160 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

ment. Si je pouvois contenter ma curiosité et con- 
noitre à quoi s'occupe votre esprit, et quelles sont 
vos pensées quand vous êtes obligées de garder le 
silence, j'auroisbien envie de le savoir-, au moins 
apprenez à le garder comme il faut, et à vous rendre 
ce temps utile. 

« Je veux encore traiter avec vous des précautions 
que vous prenez pour éviter toutes peines et tout 
travail. Il semble qu'il y en a qui croient pouvoir 
s'exempter de la loi commune, et qui voudroient ne 
pas souffrir la moindre chose ^ cependant ce que 
vous avez à souffrir présentement n'est rien du tout 
en comparaison de ce que vous trouverez dans le 
monde. Il n'y a personne qui ne souffre; j'ai l'hon- 
neur depuis longtemps de voir le Roi de fort près : 
s'il y avoit quelqu'un qui pût secouer le joug, et 
n'avoir point de peine, ce seroit assurément lui ; ce- 
pendant il en a continuellement : il est quelquefois 
toute une journée dans son cabinet à faire des 
comptes -, je le vois souvent s'y casser la tête, cher- 
cher, recommencer plusieurs fois, et il ne les quitte 
point qu'il ne les ait achevés, et il ne s'en décharge 
point sur ses ministres. Il ne se repose sur personne 
du règlement de ses armées 5 il possède le nombre 
de ses troupes et de ses régiments en détail comme 
je possède les bandes de vos classes *. Il tient plu- 



^ Louis XIV, depuis la mort de Mazarin, a travaillé constam- 
ment huit heures par jour aux affaires de TÉtat ; dans les dernières 
années de son règne, il travaillait souvent pendant dix à douze 
heures. On sait que Napoléon possédait, comme Louis XIV, « le 
nombre de ses troupes et de ses régiments en détail. » 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE lAUME (1708). 161 

sieurs conseils par jour, où Ton traite d'affaires sou- 
vent fâcheuses et toujours ennuyantes , comme des 
guerres, des pestes, des famines, et autres afflictions, 
n a présentement le gouvernement de deux grands 
royaumes \ car rien ne se règle en Espagne que 
suivant son ordre 5 le roi d'Espagne n'a point d'ar- 
gent, cela donne de nouveaux embarras à notre roi, 
il n'est presque plus question de plaisirs pour lui^ 
les affaires prennent tout son temps. Cependant y 
a-t-il une condition en apparence qui devroit être 
plus exempte de fatigues que celle de la royauté? 
Les ministres, dont les places sont si briguées et si 
enviées, quoique sans raison, méritent bien le profit 
de leur charge par les peines et les fatigues qu'ils 
ont à essuyer. M. de Ghamillard^ est dans un travail 
continuel : il n'est plus question pour lui de délasse- 
ments, encore moins de plaisirs -, il ne saurait voir 
sa famille qu'il aime passionnément, parce qu'il ne 
trouve pas un moment à lui donner, étant depuis le 
matin jusqu'au soir à entendre des affaires désagréa- 
bles, à voir, par exemple, qui a raison de Pierre ou 
de Jacques, etc. On craint qu'il ne tombe bientôt 
malade, il est très-change -, il a fait venir, sa fille au- 
près de lui pour la marier, il ne peut la voir; c'est 
pourtant un homme qu'on croit très-heureux. 

* Le royaume de France et le royaume d'Espagne. 

* Chargé à la fois du contrôle général des finances et de Tad- 
ministration de la guerre, et incapable de ce lourd fardeau. C'é- 
tait un homme d'une admirable probité, et populaire malgré son 
incapacité : quand il fut nommé au ministère des finances, on di- 
sait de lui aux portes des églises : «En voici un qui aime le peuple. » 
C'est M°>e de Maintenon qui nous a révélé ce détail. 

44. 



16S ENTRETIENS 6UR l'ËDDGATION. 

« Les juges ont aussi beaucoup de peine ; ils passent 
leur vie à examiner des affaires où ils n'ont aucun 
intérêt, à voir de quel côté est la justice, et souvent 
à prendre le parti des pauvres qui sont hors d'état de 
reconnoitre le bien qu'ils leur font. Les évoques ont 
encore de très-grandes peines quand ils font leur 
devoir: ils se font haïr bien souvent parce qu'ils se 
croient obligés de reprendre ceux qui ne font pas 
bien*, ils refusent continuellement des dispenses qui 
leur sont demandées sans de vraies nécessités -, ils 
essuient d'étranges fatigues dans la visite de leurs 
diocèses. Il y a quelque temps que M* de Noyon * 
me dit qu'il avoit donné la confirmation en un même 
jour à quatre mille personnes ; il avoit, par consé- 
quent, répété quatre mille fois les paroles qui sont la 
forme de ce sacrement, ce qui lui avoit donné une 
extinction de voix. 

(( Je n'ai pas le temps de parcourir les autres 
états pour vous faire voir qu'il n'en est aucun où 
il n'y ait de la peine et du travail, d*esprit ou de 
corps. A la guerre, dans le mariage, tout le monde 
a de la peine -, je ne connois que les demoiselles 
de Saint-Cyr qui n'en voudroient point avoir, au 
moins pour la plupart. Nous voyons cela même 
jusque dans vos jeux : vous ne voulez point chercher 
ce qu'il convient de dire \ on ne sauroit vous faire un 
plus grand plaisir que de vous le souffler sur-le- 
champ. J'ai toujours aimé les enfants, et je crois que 
Dieu m'a donné ce goût pour vous autres. J'en ai 

^ C'était un d'Aobigné, parent éloigné de Ho^ de Maintenon;U 
devint archevêque de Rouen. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1703). 163 

élevé plusieurs, et qui jouoient comme vous à des 
jeux où il falloit penser, chercher», mais loin d'évi- 
ter la peine, ils tàchoient de l'augmenter en se re- 
tranchant la liberté de chercher généralement sur 
toutes choses, mais seulement sur quelques-unes ] 
par exemple, ce qu'il faut pour un habillement, une 
cuisine, sur l'ameublement d'une chambre, sur ce 
qu'il faut à un repas -, plus leur esprit agissoit, et plus 
ils trouvoient de plaisir. Votre goût est bien diffé- 
rent du leur, et la première chose que vous dites 
sur tout ce qu'on vous propose, est toujours : Cela 
est trop difficile, cela est impossible, je ne saurois. 
Si vous faites un compte, vous ne cherchez pas à le 
trouver, mais que quelqu'un vous le dise pour vous 
en épargner la peine 5 vous êtes bien aises d'entendre 
une histoire, mais vous ne voudriez pas être obli- 
gées de la raconter à d'autres. Je n'ai jamais été que 
trois ans avec ma mère*, et je me souviens qu'elle 
me défendit, à mon frère et à moi, de parler entre 
nous d'autres choses que de ce que nous lisions dans 
Plutarque -, c'est un livre où sont contenus les faits 
des grands hommes et des femmes qui se sont dis- 
tingués par leurs vertus ou par quelque action mé- 
morable. Nous ne finissions d'en parler. Après avoir 
lu, nous étions toujours à comparer les faits des uns 



* Elle parle de son séjour à la Martinique; elle avoit alors 
de huit à dix ans. La mère de Mme de Maintenon étolt une femme 
trèft-Bévère, qui éleva ses enfants fort durement. « ^me de Main- 
tenon ne se souvenoit d'avoir été embras&ée de sa mère que deux 
fois, et seulement au front, cela après une séparation assez lon- 
goe. 9{Métnoires des Dames de Salnt'Cyr, ) 



164 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

et des autres. Une telle femme, lui disoîs-je, s'est 
plus signalée qu'un tel homme, elle a fait telle et 
telle chose. Mon frère me prouvoit que son héros 
étoît plus merveilleux. Cette belle action, me disoit- 
il, est de lui; et je courois vite regarder dans mon 
livre s'il n'y avoit rien à opposer à ce qu'il disoit: 
nous soutenions bien l'un et l'autre notre parti fort 
vivement \ cela nous divertissoit beaucoup, et de- 
puis que ma mère nous eut défendu de parler d'autre 
chose, nous y mimes tout notre plaisir, bien loin de 
regarder cette espèce d'assujettissement comme fâ- 
cheuse et pénible. Il y en a bien d'entre vous qui 
auroient trouvé cet ordre trop gênant, et qui s'en 
seroient peut-être fait un sujet de peine. 

« Tous les exemples que je viens de vous citer, mes 
enfants, ne sont que des bagatelles, mais qui nous font 
voir que vous étendez cette crainte de la peine à tout, 
et jusque dans vos divertissements ; il faut, assuré- 
ment, que vous vous vous croyiez de meilleure condi- 
tion que le reste du monde, puisque vous voulez vous 
exempter d'avoir part à tout ce qui est généralement 
pour tous. Ce que je vous dis, mes enfants, je le dis 
pour vous piquer un peu d'émulation, et vous forcer 
à être plus courageuses, à compter pour rien la peine, 
à savoir en prendre de toutes les sortes et de bonne 
grâce quand elles se présentent et sont ou utiles, ou 
convenables, ou nécessaires et inévitables. Ne vaut-il 
pas infiniment mieux, en ces occasions, faire de bon 
cœur et courageusement les choses, que de suivre 
ses répugnances, son dégoût et son ennui ? Je vous 
parle pour ainsi dire humainement, car à des filles 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1704). 165 

pieuses, comme je me persuade que vous Têtes, je 
devrois ne parler que de motifs de piété, et vous 
faire comprendre avec quelle fidélité tout bon chré- 
tien a soin de ménager, pour Tamour de Dieu et pour 
son salut, toutes les peines et les contraintes qui se 
présentent, de quelque nature qu'elles soient, pe^ 
tites et grandes, et surtout celles de son état ^ il sait 
faire un saint usage de tout. Et voilà, mes enfants, 
comme je vous désire toutes. » 



ENTRETIEN XL^ 

AVBC LB8 DAMBS DB SAlNT*LOUIS. 

(Se renoQveler souvent dans la vigilance ë Pégard des demoiselles. ) 

Juiu 1704. 

Un jour de la fête du Saint-Sacrement, Madame 
dit, à la récréation : a Faisant ce matin réflexion sur 
les austérités que plusieurs de vous voudroient faire 
et qui ne sont pas en usage dans votre maison 
comme en d'autres communautés, j'ai trouvé que 
c'en étoit une bonne que cette vigilance continuelle 
et sans relâche qu'il faut avoir sur les demoiselles -, je 
la crois même plus diflScile parce qu'elle est de tous 
les jours, et que naturellement nous aimons le chan- 
gement. Il est bien aisé de se relâcher sur ce point, 
qui est pourtant très-important, si on a soin de s'y 
renouveler souvent. Il faudroit le faire dans les re- 
traites, aux grandes fêtes , dans les temps de dévo- 

> Recueil des Réponses, p. 3G5. 



166 ENTRETIEN SUR L'ÉDUCATION. 

tion, dans les examens, et se demander à soi-méone : 
Ne me suis-je point relâchée sur la veille des de- 
moiselles pendant cette année, ce mois, cette se- 
maine, aujourd'hui? ai- je pris garde d'assez près 
à leur conduite dans cette occasion? leur ai-je dit 
ce qui convenoit dans cette autre ? ai^^je empêché 
qu'elles ne liassent une conversation ? ou bien ai-je 
été attentive à ce qu'elles disoient? ai-je regardé 
ce que faisoient telles et telles ensemble? à ce 
qu'elles écrivoient? Quand je suis à leurs bandes, 
pensé-je à leur être utile, prévois-je quelquefois 
ce que je leur dirai ? ne me suis-je point trop reposée 
sur une sœur ou une noire à qui je les ai confiées? 
Ce renouvellement est d'autant plus nécessaire à 
faire à présent, que vos demoiselles paroissent plus 
portées au bien et plus dociles que jamais. Vous 
pouviez penser qu'il y auroit moins de nécessité à 
les suivre de si près; mais soyez persuadées que c'est 
à cause que vous êtes si exactes à les veiller qu'elles 
sont si aisées à conduire, et qu'aussitôt que vous 
cesserez de les observer, elles deviendront liber- 
tines K n ne paroitra pas d'abord grand changement 
à l'extérieur 5 elles vous charmeront peut-être 
même par leur conduite , et vous serez tout éton- 
nées qu'un beau matin vous découvrirez dans 
le plus grand nombre un mauvais esprit, point de 
piété et un si grand relâchement que vous aurez 
toutes les peines du monde à en venir à bout, et à 
rétablir parmi elles cette droiture, cette simplicité, 

i Voir la note de la page 62 des Lettrée mr l'éducation. 



AVEC LES DEM0ISEU.88 OB tA CLASSB VERTE (1704). 167 

cette docilité et cette innocence de vie si aimable. 
Le moyen d'éviter les petits désordres qui pour- 
roient arriver dans vos classes^ je vous le redis en* 
core, c'est cette vigilance sans relâche, dans les 
temps mêmes qu'elle vous paroît le moins nécesr 
saire. )» 



ENTRETIEN XLP. 

infTBocfioir àvx BiaoïsiLLsi db la cbAvai vkbti, 

(De 1« reeoniiilgsailtfe.) 

Jaid 1704. 

M"** de Maintenon, étant à la classe verte, de- 
manda aux demoiselles sur quoi elles vouloient qu'on 
leur parlât-, M"® d'Elscoublant' lui proposa la reconnois- 
sance 5 plusieurs furent du môme avis. M"® de Main- 
tenon dit à M"* de Ségonzague d'opiner du bonnet, 
lui demandant si elle savoit ce que c'étoit. — Elle 
répondit que c'étoit d'être du même sentiment que 
ceux qui donnent leur avis avec nous sur quelque 
chose. « Oui, dit M""' de Maintenon, et par exemple 
quand les juges sont assemblés pour terminer quel- 
que affaire, et que le rapporteur a expliqué le fait 
en question, chacun dit son sentiment , et quand 
les premiers ont parlé , si les autres sont de même, 
ils ne font qu'ôter leur bonnet, pour marquer qu'ils 



* Lettres édifiantes, t. V, p. 191. 

* Anne-Françoise d'Escoublant de Tourneville. Cette demoi- 
selle devint Dame de Saint-Louis; elle fit profession le 15 mars 
1711. 



168 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

sont de même avis que les autres*, cela s'appelle 
opiner du bonnet , parce que c'est en effet un bon- 
net qu'ils ont quand ils jugent, — Mais savez-vous, 
ajouta-t-elle , ce que c'est qu'opiner? » Une demoi- 
selle répondit qu'elle croyoit que ce mot venoit 
d'opinion, et qu'opiner, c'étoit prendre l'avis ou le 
sentiment de ceux qui doivent délibérer sur quel- 
que chose. M"' de Maintenon approuva cette ré- 
ponse et dit agréablement : a Nous avons déjà 
appris aujourd'hui ce que c'est qu'opiner du 
bonnet : passons à la reconnoissance. Solare, qu'en 
pensez-vous ? — C'est, dit-elle, faire tout son pos- 
sible pour plaire aux personnes qui vous ont fait du 
bien. — Non-seulement vouloir leur plaire, ré- 
pondit W^ de Maintenon, mais se souvenir du bien 
qu'elles nous ont fait et le témoigner dans les occa- 
sions qui s'en présentent. Et l'ingratitude, la con- 
noissez-vous ?» La demoiselle dit que c'étoit tout 
le contraire. « Il est vrai , dit M™* de Maintenon, 
c'est oublier les bienfaits qu'on a reçus. Savez- 
vous pour qui vous devez avoir de la reconnois- 
sance? C'est premièrement pour Dieu, et puis pour 
les personnes qui vous font du bien^ par exemple, 
devez-vous avoir de la reconnoissance pour l'in- 
struction que je vous fais à présent ?» La demoi- 
selle fut embarrassée : elle en sentoit beaucoup 
pour M"' de Maintenon, et elle voyoit qu'elle en 
devoit avoir encore plus pour Dieu ^ elle ne savoit 
que dire. « N'en doutez point, lui dit M"** de 
Maintenon; c'est principalement pour Dieu qu'il 
en faut avoir ; c'est lui qui a permis que je vinsse 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (1704). 169 

ici plutôt qu'ailleurs; c'est lui qui m'inspire de vous 
parler, et qui fiait que l'on vous dit des choses con- 
venables. Mais pensez-vous qu'il soit indigne de 
Dieu de se mêler de si petites choses, et croyez- 
vous en effet qu'il s'en môle ? — Oui, madame, dit 
M*^' de Merbouton. — Assurément, reprit-elle-, il 
vous les rend profitables et utiles. Y a-t-il rien dans 
l'Évangile qui marque que Dieu ordonne et permet 
tout ? » M"® de Cateuil * répondit que notre Seigneur 
Jésus-Christ dit qu'il ne tombe pas un seul cheveu 
de notre tête sans son ordre. « S'il ne tombe pas 
un seul cheveu de notre tête sans son ordre, reprit 
gaiement M"* de Maintenon, combien plus se mô- 
lera-t-il de mon instruction , car ne vaut-elle pas 
mieux qu'un cheveu ? » 

Puis elle demanda à M^^'' de Morangle si elle pou- 
voit avoir de la reconnoissance pour une personne 
qu'elle n'aimeroit pas. Elle répondit que cela étoit 
difficile, mais qu'il faudroit se contraindre. «Laissons 
la reconnoissance, ajouta-t-elle, pour un moment; 
dites-moi tout simplement si vous pourriez aimer une 
personne pour qui vous n'auriez pas d'estime? » Elle 
répondit que non. « Il est vrai, dit M™* de Main- 
tenon , qu'il n'est pas possible d'aimer d'une vraie 
amitié une personne qu'on n'estime point, parce 
que la vraie et solide amitié est fondée sur l'es- 
time , et l'estime sur le mérite. Revenons à la re- 
connoissance. Il faut rapporter à Dieu tout le bien 
qu'on nous fait , mais il ne faut pas se faire de cela 

* Voir la note de la p. 142. 

46 



170 BNTRITIEM6 SUR l'ÉDUGAT10N« 

un mauvais prétexte pour être ingrates à Tégard 
des personnes de qui Dieu s'est servi pour nous 
faire du bien; ce seroit un très-mauvais raisonne- 
ment de dire : Cest pour Dieu que je dois avoir de 
la reconnoissance, je ne dois rien aux créatures. Il 
veut qu'on leur doive après lui tout le bien qu'il 
nous fait par elles. Il y a des personnes de si mau- 
vais cœur, qu'elles voudroient n'avoir obligation à 
qui que ce soit *, j'en ai connu une qui disoit : Je 
voudroii^ que cette personne fût morte ^ car me 
voilà engagée à lui être obligée toute ma vie. » 
Elle demanda ensuite s'il n'y avoit point d'ingrates 
dans la classe ; elles répondirent toutes que non *, elle 
dit encore : « Que les ingrates se lèvent 1 » personne 
ne remua de son siège -, ce qui lui fit dire que l'in- 
gratitude est un défaut qu'on ne veut point avouer, 
parce qu'il est bas, et qu'il montre un bien mau- 
vais cœur ; chacun le désavoue, et cependant il est 
fort commun. Il y a d'autres défauts dont on con^ 
vient plus aisément : je suis sûre, par exemple, que 
si je demandois les paresseuses, il y en aiu'oit 
qui se lèveroient pour peu qu'elles fussent simples, 
car il n'est pas qu'il n'y en ait ici quelqu'une qui 
s'en sente coupable. » Puis parlant à la première 
maîtresse : « Consolez-vous, ma sœur, lui dit-elle, 
vous n'avez pas une seule ingrate dans votre classe; 
cependant je vous apprendrai bien à les connoître : 
ce sont celles qui donnent de la peine et qui ne 
font pas leur devoir; elles sont ingrates, puis- 
qu'elles ne savent pas reconnoître par leur bonne 
conduite les bontés qu'on a pour elles et les soins 



AVEC LES DEMOISBUBS DBS GRANDES CLASSES (1704). 171 

({u'on en prend, qu'elles sont indociles, et qu'elles 
ne se souciait pas de donner du contentement, car 
les cœurs reconnoissants font tout ce qu'ils peuvent 
pour satisfaire les personnes à qui ils ont obligar 
tion^ il n'y en a pas de plus grande que d'être éle- 
vées et instruites comme l'on est ici. » 

Elle demanda ensuite s'il n'y avoit point de dispu- 
tes dans la classe et si elles étoient toutes bien unies 
ensemble? La maîtresse assura qu'elles s'aimoient 
toutes comme des sœurs , et qu'on ne voyoit aucun 
démêlé parmi elles. « Si cela est, répondit M"' de 
Maintenon, vous avez la paix, qui est un si grand 
bien, que Jésus-Christ a tant de fois recommandée à 
ses apôtres, et que saint Paul souhaitoit aux chré- 
tiens a qui il écrivoit. C'est une excellente dispo* 
sition pour vous préparer à recevoir le Saint-Es* 
prit. Adieu , mes enfants , je vous reviendrai voir 
avant cette fête pour nous exciter ensemble à la 
bien célébrer, et à tacher de mériter d'y recevoir 
l'abondance des grâces qui y sont attachées. » 



ENTRETIEN XLIH. 

1H8TEVCTION AUX p P1I018BJ.L Bg DB» P8VX 0BAH1I88 ef,A8SB8. 

( De la aéceaiiU de se eonvertir) et da boaheur qaUl y a d'être k Dieu 

sang réserve. ) 

1704. 

M** de Maintenon leur dît : u Je commence aujour- 
d'hui par vous exhorter à bien profiter de cette re- 

^ Lettres édifiantes, t. V, p. 820. 



172 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

traite ' , à ne vous pas attendre à apprendre des choses 
nouvelles, puisque les vérités de la religion sont tou- 
jours les mêmes; mais à les méditer avec plus de 
goût que jamais, et à y faire une attention toute 
nouvelle et encore plus grande que par le passé. 
Allons, mes chères enfants, que ces saints jours 
soient ceux de votre conversion ; vous savez que 
tout le monde en a besoin, du petit au grand, et qu il 
y a toujours beaucoup à réformer en nous tant que 
nous sommes en cette misérable vie. Les prédica- 
teurs prêcheront toujours la patience et le retour 
vers Dieu, parce qu'on aura toujours besoin de se 
convertir à lui^ les uns plus, les autres moins; ce 
seroit un grand orgueil et une grande présomption 
de croire n'en avoir pas besoin. Prenez de bonnes 
mesures avec Dieu pour détruire en vous tout ce qui 
lui déplaît, pour y établir en la place les vertus qui 
vous manquent, et pour vous fonder et enraciner si 
solidement dans la piété, que rien dans la suite ne 
puisse vous en détourner. Comptez, mes enfants, 
qu'il n'y a que cela de bon même dans ce monde-ci, 
et que hors de ce chemin, on est toujours dans un 
péril évident de se perdre, et que l'on se perd effec- 
tivement pour l'éternité siDieu ne fait une espèce de 
miracle sur lequel il ne nous est pas permis de 
compter, pour nous rappeler à lui. 

« Quelques-unes d'entre vous pourroient peut-être 
me dire : Mais nous sommes encore bien jeunes, et 

^ « Celle de trois jours que les demoiselles de Saint-Cyr ont 
coutume de faire tous les ans. » 



AVEC LES DEMOISELLES DES GRANDES CLASSES (1704). 173 

nous aurons tout le temps, après nous être diverties, 
de rentrer en nous-mêmes et de revenir à Dieu. Je 
leur réponds que Ton ne peut commencer trop tôt 
à bien servir Dieu ; que plus tôt elles auront com- 
mencé, et plus elles l'auront fait avec ferveur et avec 
fidélité, plus leur récompense sera grande. Je crois 
qu'un écueil assez ordinaire aux jeunes personnes, 
c'est de compter sur une pénitence à venir qu'elles 
ont dessein de faire un jour après s'être donné du 
bon temps ^ elles se flattent que Dieu, comme à un 
saint Augustin et à une sainte Thérèse, etc., leur 
fera la grâce de se convertir, et qu'elles deviendront 
saintes à leur tour. Mais, hélas ! que le nombre de ces 
heureux pénitents est petit! et que celui des pé- 
cheurs qui ont compté sur la pénitence, et sont 
morts malheureusement sans avoir eu le temps de la 
faire, est innombrable ! J*espère, mes chères enfants, 
qu'aucune de vous ne prendra ce travers si péril- 
leux, et je suis bien aise en passant de vous faire 
faire attention sur le grand avantage que les âmes 
innocentes, et ferventes en même temps, ont sur les 
âmes pénitentes, je dis même sur les saints péni- 
tents 5 car n'est-il pas ordinaire que les âmes inno- 
centes, qui ont toujours été pénétrées de son amour 
et de la crainte de lui déplaire en la moindre chose, 
pleurent et gémissent sur leurs plus petites infidé- 
lités avec la même contrition, la même douleur et 
la même ardeur que les saints véritablement péni- 
tents le font sur leurs plus grands péchés ?Ce que je 
ne dis pas pour diminuer le mérite de ces saints pé- 
nitents dont l'exemple est si consolant pour les pé- 

15. 



174 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

cheurs, mais pour vous encourager à faire vos 
efforts, et à prendre toutes sortes de précautions 
pour conserver chèrement le précieux trésor de Tin- 
nocence, qui est le moyen le plus sûr et le plus 
doux pour se sauver, et qui porte toujours avec lui 
de si grands avantages, même dans ce monde. 

c( Je ne puis mieux faire, ce me semble, pour vous 
encourager à embrasser généreusement pour le 
reste de vos jours la pratique d'une vie chrétienne, 
que de vous proposer l'exemple de M. le duc de 
Bourgogne ^ \ c'est un jeune prince à peu près de 
votre âge, puisqu'il n'a pas encore vingt-deux ans. 
Depuis sa première communion, nous avons vu peu à 
peu disparoître tous les défauts de son enfance, qui 
nous donnoient de grandes craintes pour l'avenir ; 
sa piété a toujours été croissant, son progrès étoit 
visible d'une communion à l'autre; il a surmonté 
généreusement toutes les railleries qu'il a eu à es- 
suyer dans le commencement; et à présent il est 
l'admiration de tout le monde. Il communie trè&- 
souvent, entend la messe tous les jours, où il y a 
presse d'aller avec lui pour s'édifier de la manière 
respectueuse et pleine de religion avec laquelle il y 
assiste ; il s'enferme seul dans son cabinel une ou 
deux heures de l'après-dîné, ce qui est fort rare à la 
cour ; il a plusieurs livres de piété sur sa table, ce qui 
fait juger qu'il emploie ce temps à les lire ou à prier. 
M^s ce qui marque davantage la solidité de sa piété, 
c'est la violence qu'il continue de se faire à lui-même 

^ On sait qu*il fot élevé par Fénelon. 



AVEC LES DEMOISELLES DES GRANDES CLASSES (1704). 175 

pour détruire entièrement ses défauts; et, comme 
Ton dit. il se tient à quatre pour ne se point fâcher; 
mais la piété Ta tellement métamorphosé, que d*em« 
porté et violent qu'il étoit, il est devenu modéré, 
doux, complaisant, et si attentif sur lui-même qu'on 
a peine à discerner si c'est son naturel K Quand il 
se détermina à servir Dieu tout de bon, il cessa le 
jeu qu'il aimoit passionnément. Je lui demandois un 
jour confidemment quelles raisons il avoit eues de 
s'interdire le jeu auquel nous savons qu'il est le plus 
attaché, et qui est une des occupations les plus 
innocentes de la cour ^, où les conversations sont 
ordinairement plus dangereuses; il me répondit 
qu'ayant fait ses réflexions, il avoit reconnu que ce 
qui lui faisoit aimer le jeu étoit le désir du gain ; qu'à 
la vérité il ne se soueioit pas beaucoup de perdre, 
mais qu'il sentoit une grande joie de gagner ; qu'il 
craignoit que cela ne vint d'un fonds d'avarice, et 
qu'il lui sembloit impossible que ce qui vient du pé* 
ché mortel fût innocent en soi-même. Il pense de 
même sur tous les autres articles, et quelque envie 
qu'il ait de faire quelque chose, c'est assez de lui 
dire qu'il peut y avoir de l'offense de Dieu pour 
l'arrêter tout court. Madame, sa femme, qui sait bien 
cela, qui connolt sa grande simplicité malgré son 
grand esprit, abuse un peu de cette délicatesse de 



^ TociB les historiens confirment ces détails. Voir Saint-Simon* 
T. XV, p. 79, de rëdition in-12. 

' Point di innocentes que le dit Mme de Maintenon. On jouait 
à la cour de Louis XIV un jeu effréné et de tous les instants. 
Plusieurs courtisans firent au jeu des fortunes scandaleuses. 



176 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

conscience pour le faire abstenir des choses qui lui 
déplaisent, quoiqu'elles ne soient pas péché, car il 
suffit qu'elle lui dise : « Monsieur, si vous continuez à 
faire cela, vous serez cause que Dieu sera offensé, 
parce que je me mettrai en colère. » II n'en faut pas 
davantage pour l'arrêter. Certaines gens pensoient 
que c'étoit par avarice qu'il avoit quitté le jeu, mais 
les aumônes secrètes qu'il fait depuis qu'il s'est 
adonné à la dévotion le justifient parfaitement de ce 
soupçon, et ce qui montre davantage que c'est véri- 
tablement par vertu qu'il se prive du plaisir du jeu, 
et que ce n'est point par entêtement de soutenir son 
entreprise, c'est qu'il ne fait pas difficulté de jouer 
quand cela est nécessaire pour condescendre au 
goût de M™* la duchesse de Bourgogne \ mais il se 
contente pour lors d'un petit jeu, comme d'une 
pistole ou deux tout au plus ; à peine lui arrive-t-il 
de jouer une fois en huit jours. Il prend de même 
avec modération et par complaisance d'autres plai- 
sirs innocents, comme la chasse, la promenade, etc.^ 
et bien loin que sa piété s'oppose à ces sortes de plai- 
sirs, elle les lui rend plus agréables qu'ils ne le sont à 
ceux qui, n'ayant pas la ressource de la piété, se lais- 
sent tyranniser par leurs passions, ne savent à quoi 
passer le temps, et cherchent à s'étourdir depuis le 
matin jusqu'au soir en faisant succéder un plaisir à 
un autre, sans en trouver aucun qui les satisfasse 
entièrement. Ils vont à la comédie, à la chasse, à 
une promenade ; je voudrois que vous pussiez les 
voir revenir, rien n'est plus propre à faire faire la 
méditation-, vous les verriez avec un visage chagrin, 



AVG LES DEMOISELLES DES GRANDES CLASSES (1704). 177 

se plaignant que rien n'a réussi selon leurs désirs : 
la comédie a été mal jouée, on y mouroit de chaud, 
le mauvais temps les a privés du plaisir de la prome- 
nade, les chiens ont mal chassé, on n'a point bien 
pris ses mesures; enfin, à en juger par leur air, 
on diroit qu'ils viennent d'avoir les plus grandes 
mortifications; au lieu que le jeune prince, de la 
piété duquel je vous parle est toujours content, 
parce qu'il sait remplir son temps d'exercices pieux 
et utiles. 

« On voit les religieuses les plus austères et les plus 
régulières être gaies et contentes dans une vie si pé* 
nible à la nature, et cette innocente joie est le par- 
tage de tous ceux qui font le bien. Plusieurs d'entre 
vous sont pressées de sortir d'ici; que feront-elles 
si elles n'ont amassé un bon fonds de piété? Elles ne 
savent pas ce qui les attend. Quelques-unes paye- 
ront pension dans des communautés et elles y auront 
bien des contraintes et des désagréments ; d'autres 
se trouveront peut-être avec un mari jaloux, bizarre, 
débauché, joueur, etc.; d'autres éprouveront dif- 
férentes sortes de peines et de contradictions ; com- 
ment pourront-elles supporter toutes ces choses si 
elles n'ont pas une grande piété ? Demandez-la donc 
à Dieu sans relâche, mes chères enfants, travaillez de 
toutes vos forces à l'aflermir et à la perfectionner 
pendant que vous êtes encore ici; demandez-la 
instamment à Dieu pendant votre retraite, et de- 
mandez-la avec grande confiance et une grande foi 
en la parole qu'il a bien voulu donner lui-même 
dans son Évangile, d'accorder les vrais biens à ceux 



178 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

qui les lui demanderout. Prie; pour moi, mes chères 
enfants. » 



ENTRETIEN XLIin. 

AVKC LBB DA«K8 DB 8ÀIH T»LODIf, 

1705. 

Une de nos sœurs demanda à Madame si elle 
approuvoit que pour humilier une enfant portée à 
Torgueil, on ne l'avançât pas autant qu'elle seroit 
capable de l'être. « Quoi ! dit Madame , parce 
qu'une petite fille est glorieuse, il faudra la laisser 
aller aux grandes classes sans savoir lire et écrire, 
afin de l'humilier! — Ce n'est pas cela, reprit la 
même personne, ce seroit, par exemple, de ne pas 
lui montrer un ouvrage particulier qu'elle auroit 
de la facilité à apprendre. — Vous n'en avez point 
ici, reprit Madame, qui doivent beaucoup inspirer 
de vanité -, ceux que vous faites sont des plus com- 
muns, et ce ne seroit pas une raison de les laisser 
ignorer à une fille par la crainte qu'elle ne fût en- 
flée de les savoir. — Mais ne seroit-il pas bon , dit 
une maltresse, de ne lui pas faire faire des choses 
qui ne sont pas nécessaires, comme dire des vers, 
être d'une conversation ? — Ce que vous dites là ne 
faisant pas une partie de leur éducation, répondit 
Madame, si je voyois une fille bien orgueilleuse qui 
méprisât les autres, je pourrois bien une fois en 
passant ne la pas mettre d'une tragédie ou d'une 

^ Recueil des Réponses, p. 395. 



AVEC LEB DAMES DE gAINT-LOUlS (1705). 179 

conversation ; mais, pour règle générale, je la for» 
merois, autant qu'elle en seroit capable, sur tout 
ce qui a rapport à Téducation *, je cultiverois ses 
talents comme ceux d'une autre, et je ne la prive- 
rois du reste que d'une manière passagère. )> 



ENTRETIEN XLIV«. 

ATBC LIS DAMBS DB S AINT-LOU If. 

1705. 

Madame, étant à la récréation , dit à la maîtresse 
des ouvrages de n'en pas exiger beaucoup des maî- 
tresses des classes *, qu'elles n'en dévoient avoir que 
par contenance, leur capital étant d'être toujours 
occupées des demoiselles, non pas en demeurant im^ 
mobiles au bout d'une table sans oser détourner un 
moment les yeux de dessus elles, mais en s'occu* 
pant de les former sur toutes sortes de choses, 
allant montrer à une à tenir son aiguille, à une 
autre à faire son ourlet, s' asseyant un moment 
auprès d'une troisième et prenant son ouvrage pour 
lui montrer à travailler de bonne grâce. Elle ajouta : 
« Je ne demande de vous que deux choses, la bonne 
foi et la vigilance : la bonne foi vous portera à vous 
donner tout entières à leur éducation sans rien né- 
gliger de ce qui est propre à les former, et la vigi- 
lance vous mettra en état de leur faire éviter mille 
fautes, et de leur faire prendre toutes sortes de 
bonnes habitudes. Cette continuelle attention qui 

*■ Recueil des Réponses, p. 391. 



180 ENTRETIENS SUR l'ÉDQGATION. 

leur est si nécessaire, vous est également bonne pour 
l'exercice de votre vertu -, car, à parler franchement, 
si^ns ces sortes d'assujettissements qui nous ont obli- 
gées à vous retrancher les autres austérités, votre 
vie serait trop douce pour des personnes consacrées 
à Dieu. » 



ENTRETIEN XLV ». 

▲ VBC LB8 DAMES I) B SAINT-LOUIS. 



1705. 



Madame dit qu'elle approuvoit tout à fait qu'on 
se servît des demoiselles les plus avancées pour 
montrer aux autres : a Outre que cela vous donne, 
dit-elle, la facilité de veiller davantage sur elles et 
de vous appliquer à perfectionner les plus capa- 
bles, c'est que par là vous les stylez elles-mêmes, et 
vous vous fatiguez moins que vous ne feriez en 
montrant Talphabet. — Vous ne voudriez pas , dit 
une de nos sœurs, que ce fût par attache à son ou- 
vrage qu'on fît faire les exercices par les demoi- 
selles. — Quelle attache peuvent avoir les maîtresses 
à leur ouvrage? reprit Madame; elles n'en doivent 
tenir que par contenance et parce qu'il leur en- 
nuieroit fort de tenir les bras croisés. Combien leur 
aî-je recommandé de n'en point avoir d'appliquant, 
afin que toute leur attention soit sur les demoi- 
selles! Quand je dis qu'on se serve d'elles pour faire 

* Recueil des Réponses, p. 398. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1705). 181 

lire, écrire, etc., les autres, je ne dis pas qu'on s'en 
repose sur leur bonne foi, il faut que les maîtresses 
voient si elles le font bien, et que la première exa- 
mine souvent le progrès de ses filles. » 



ENTRETIEN XLVI». 

▲ TEC LES RBLIGIBOSBS DB 8A I If T- LO C I i. * 

(Sur lemiriage'.) 

1705. 

M"*" de Maintenon ayant marié M"® de Norman- 
ville', qu'elle avoit gardée pendant quelques années 
depuis qu elle étoit sortie de Saint-Cyr, à M. le pré- 
sident Brunet de Chailly, lui fit l'honneur de se 
trouver à ses noces; le lendemain elle dit aux reli- 
gieuses de Saint-Louis que M. l'abbé Brunet, son 
oncle, lui avoit fait eii la mariant une excellente 
exhortation dans laquelle il avoit blâmé la délicate 
modestie des personnes qui se récrient dès qu'un 

» Lettres édifiantes, t. VII. 

^ Voir \e& Lettres sur Véducation, p. 125. 

* Cette demoiselle était restée pendant plusiears années auprès 
de M»>® de Maintenon pour raccompagner et lui servir de secré- 
taire. « Elle étoit venue ici, disent les Mémoires des Dames de 
Sanit-^yr, à Tâge de huit ou neuf ans ; elle avoit donné dès cet 
âge des marques d'un bon naturel et d'un aimable esprit ; elle se 
distingua dans toutes les classes par des qualités très-estimables, 
et se rendit agréable à tout le monde. Lorsqu'elle fut à la cour, 
elle y réussit parfaitement , et gagna non-seulement les bonnes 
grâces de Mme de Maintenon, mais aussi celles du Roi. 11 se ser- 
Yoit d'elle assez souvent pour écrire sous lui et faire des calculs. 
Après avoir passé quelques années de cette sorte, elle fut mariée 
à M. le président de Chailly, et en considération de ce mariage, 

4G 



182 ENTRETIENS SUR l'ÉDCGATION. 

prêtre ouvre la bouche pour parler dans Téglise 
d'un sacrement qu'on y administre, que Jésus-Christ 
a institué, que saint Paul appelle grand eijt hono- 
rable, pendant que leurs oreilles ne se font pas scru- 
pule d'entendre hors de Téglise des chansons d'a- 
mour, des mots à double sens, etc. « Cette fausse 
délicatesse est un des travers que je voudrois ne pas 
voir chez vous, mes chères filles 5 la plupart des 
religieuses n'osent prononcer le nom de mariage ; 
saint Paul n'avoit pas cette sorte de scrupule, car il 
en parle très-ouvertement 5 je vous ai vu ce faible, 
je voudrois bien qu'il fût détruit ici pour toujours. 
— Il est vrai, répondit M°*® de Jas, que nous pas- 
sions ordinairement cet article du catéchisme , et 
Ton consultoit la supérieure pour savoir si on en 
parleroit^ nous ne l'avons même fait au chcçur que 
depuis que vous nous ave^ dit qu'il falloit en parler 
comme des autres matières du catéchisme quand 
l'occasion s'en présente. — Ne comprenez-vous 



le Roi remit à lui et à sa famille une très-grosse somme. Les noces 
se firent chez M. de Ghamlilard, pour lors ministre d*État, qui 
a voit beaucoup contribué à l'établissement de cette demoiselle, 
pour faire plaisir à W^^ de Maintenon. Dès le lendemain des noces, 
M. de Chailly emmena sa femme à Paris ; elle y reçut de grands 
compliments et de grandes marques d'amitié de tous les parents 
et amis de son mari; la dame étoit fort gracieuse, d'une jolie 
figure, pleine d'esprit et bien raisonnable. Elle étoit si pradente 
dans ses paroles qu'on disolt d'elle : M°*^ de Chailly ne dit que 
ce qu'elle veut dire. EUe se fit estimer et aimer, non-seulement 
de son mari et de sa famille, mais aussi de tous ceux qui la connu- 
rent. Elle eut deux ou trois enfants qui moururent jeunes, et après 
plusieurs années de mariage, elle mourut aussi de la peUte- 
vérole^ » 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (l705}. l6S 

pas, mes chères eD&ats, reprit M*"' de Maintenons 
que c'est un travers qui est insoutenable dans une 
maison comme la vôtre de n'oser y parler d'un état 
que plusieurs de vos demoiselles embrassc»ront, qui 
est approuvé par l'Église, et que Jésu8-€hrist même 
a honoré de sa présence? Gomment les rendrez-vous 
capables de bien rempUr les devoirs des divers états 
où Dieu les peut appeler, si vous ne leur en parlez 
jamais, et, qui pis est, si vous leur laissez entrevoir 
la peine que vous avez à en parler? Il y a certaine- 
ment moins de modestie et de bienséance à ces 
façons que lorsque vous leur en parlerez bien se* 
rieusement et bien chrétiennement comme d'un état 
saint qui a de grandes obligations à remplir. Grai* 
gnez que les omissions qu'elles feront par ignorance 
des devoirs de cet état ne retombent sur vous qui 
aurez manqué de les en instruire. » 

« Ayez la bonté, madame, dit encore M"' de Jas, 
de nous faire un petit détail de ce qu'il nous con- 
vient de leur dire à ce sujet. — Vous ne sauriez trop 
leur prêcher, reprit M'"'' de Maintenon, l'édification 
qu'elles doivent à leur mari, le support, l'attache- 
ment à sa personne et à tous ses intérêts, tout le 
service et les soins qui dépendent d'elles, surtout le 
zèle sincère et discret pour son salut dont tant de 
femmes vertueuses leur ont donné l'exemple^ aussi 
bien que pelui de la patience ^ le soin de l'éducation 
des enfants qui s'étend bien loin, celui des domes- 
tiques et du ménage qui sont plus indispensables aux 
mères de famille que les prières de surérogation que 
quantité d'entre elles ont coutume de faire au pré- 



184 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

judice de ces premiers et plus importants devoirs de 
leur état. Quand vous parlerez du mariage à vos de- 
moiselles de cette manière-là, elles n'y trouveront 
pas de quoi rire, rien n'étant plus sérieux qu'un 
«pareil engagement; établissez donc chez vous de 
leur parler sur cette matière quand elle se présente 
comme toutes lès auti:es qui leur conviennent, et ne 
souffrez pas que, sous prétexte de modestie et de 
perfection, on n'ose y nommer le nom de mariage ; 
cette sotte affectation, si j'ose m'exprimer ainsi, 
vous rejetterait bien bas dans toutes les petitesses 
que j'ai tâché de vous faire éviter avec tant de 
soin. » 



ENTRETIEN XLVIP. 

INSTRUCTION ÂVX DRMOISELLES DE LA CLISSE JAUNE. 

(Aa sujet d'un avantage remporté sur les ennemis.) 

170S. 

M™' de Mainténon, ayant appris la bonne nou- 
velle d'une défaite des ennemis, vint exhorter les 
demoiselles à en remercier Dieu, et leur dit : « C'est 
toujours par là qu'il faut commencer quand on re- 
çoit quelques bonnes nouvelles. — Leur premier 
mouvement, dit M"*' de Vandam, a été un cri de 
joie. — Cela est tout naturel, dit M"' de Mainténon, 
et je leur saurois bien mauvais gré de n'y être pas 
sensibles. Mais pourquoi, mes enfants, cette af- 
faire^ci vous fait-elle tant de plaisir ? Voyons celles 

* Lettres édifiantes , t. V, p. 246. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA. CLASSE JAUNE (1705). 185 

d'entre vous qui m'en donneront de bonnes rai- 
sons. )) Chacune à Fenvi en dirent de toutes les fa- 
çonS) comme : que cela achemineroit à la paix ; que 
c'étoit autant d'ennemis de moins; que cela relève- 
roit le courage de nos troupes et abattroit celui de 
nos ennemis; que le peuple en seroit soulagé, et 
plusieurs autres semblables, auxquelles M"*"* de 
Maintenon répondoit de petits mots d'approbation. 
Enfin il y en eut une qui dit que ce qui la réjouis- 
soit le plus étoit que cela faisoit plaisir au Roi et 
soutenoit sa confiance. « Ah ! voilà la première, dit- 
elle, qui pense au Roi; je ne doute pourtant point 
que les autres ne l'aient fait , mais personne jus- 
qu'ici ne Ta encore dit. Oui, assurément, cela lui 
fait un très-grand plaisir, et vous y devez prendre 
part, mes chères enfants, quand même il n'y auroit 
pas toutes les autres bonnes raisons que vous venez 
de dire ; il est votre Roi , votre protecteur, votre 
fondateur; vous êtes ses filles, et vous manqueriez 
a votre devoir si vous vous oubliiez dans cette occa- 
sion de la reconnoissance que vous lui devez. Je 
vous sais bon gré. Fortin (c' étoit le nom de la de- 
moiselle), du sujet de votre joie-, vous pourriez en- 
core ajouter le plaisir que cela me fait à moi-même, 
et combien de telles nouvelles peuvent contribuer 
à me faire bien porter. Voilà, mes enfants, de quelle 
manière il faut profiter de tout pour vous former, et 
ne point vous réjouir sans savoir pourquoi : c'est 
ce qui m'a fait vous demander les raisons de votre 
joie. Il y en a encore beaucoup d'autres que vous 
n'avez pas encore touchées. » 

46 



186 INTRETIENS SUR L ÉDUCATION. 

« Que ne faites-vous de ces sortes de choses le sujet 
de vos conversations? Vous diriez de bonne amitié 
vos sentiments différents^ l'une soutiendroit une rai- 
son, et une autre la sienne; cela vous amuseroit agréa- 
blement et vous donneroit occasion de faire de 
bonnes réflexions. C'est en profitant ainsi de tout ce 
qui arrive, de tout ce que l'on voit ou entend que 
Ton se forme *, de pareilles cohversations avec vos 
maîtresses, où vous feriez bonnement toutes vos ob- 
jections et où vous agiteriez le pour et le contre, 
pourroient suppléer en plusieurs choses à votre peu 
d'expérience. 

« Je suis ravie de pouvoir vous dire que je n'ai ja- 
mais été aussi contente que je le suis de vous toutes ; 
jamais, ce me semble, vous n'avez été moins glo- 
rieuses ni plus pieuses ; je ne puis vous exprimer 
combien cela me fait de plaisir. J'espère que plus 
nous irons en avant et plus vos progrès seront grands, 
et qu'autant les demoiselles de Saint-Cyr étoient, 
dans le commencement de cet établissement^ orgueil- 
leuses, hautes et fières, autant elles se distingueront 
à l'avenir par l'humilité, la douceur, la simplicité et 
la déférence pour tout le monde. 

« On m'assure aussi qu'il n'y a pas un seul 
mauvais esprit parmi vous, et que vous vous portez 
mutuellement au bien par vos exemples et par vos 
discours -, je vous en féUcite, et j'en bénis Dieu de 
tout mon cœur. Oh ! que la vertu ^t charmante et 
que le bien est aimable ! n'est-il pas vrai, mes en- 
fants? Je ne comprends pas qu'on le puisse con- 
noltre et en voir la beauté sans l'aimer. Mais quel- 



AVEC LES DEMOISELLES OB LA CLASSE JAUNE (1705). 187 

que belle que soit la vertu, quelque plaisir qu'il y 
ait à la pratiquer, et quelque honneur qui y soit 
attaché, ne croyez pas qu'elle ne souffre aucune 
difficulté ', elle ne seroit pour ainsi dire plus vertu 
si on n'avoit jamais rien à surmonter, et si elle 
n'exBrçoît pas notre courage et notre gén^osité. 
Faites présentement, mes chères enfants, un grand 
fonds de piété, de vertu et de bons principes pour 
qu'ils vous soient une ressource au besoin dans la 
suite de votre vie , qui ne sera pas toujours aus^ 
douce et aussi unie qu'elle l'est ici. Vous aurez 
bien des traverses et des obstacles à surmonter , car 
la vie ne se passe point sans cela ; bien des chagrins 
à éprouver et à supporter piUiemment et chrétien- 
nement. M"'*' de La Lande ^ me mandoit Tautre 
jour qu'elle avoit besoin de se rappeler les instruc- 
tions qu'on lui a données ici, pour se soiltenir 
dans l'affliction où elle est de la mort de son fils 
aîné, arrivée dans le temps qu'elle commençoit 
à en jouir, et qu'il lui donnoit de grandes espé- 
rances. Vous ne connoissez presque point les afflic- 
tions, mes enfants^ mais comptez que vous n'en 
manquerez point dans la suite , et que vous ne sau- 
riez mieux faire pour vous fortifier contre celles 
qui vous attendent, que de faire un usage pieux et 
chrétien des petites contradictions qui peuvent vous 
arriver présentement. 

« Mais revenons à ce bon exemple que vous vou$ 

* MUe de Gastéja^ demoiselle de Saint-Gyr qui avaU été lotig-*- 
temps attachée à la personne de Mine de Maintenon. 



188 ENTRETIENS SUR L'ÉDUGÀTiON. 

donnez les unes aux autres; rien au inonde ne peut 
me causer une plus grande satisfaction, car il y a lieu 
d'espérer que par ce moyen le bien se perpétuera 
parmi vous, et que le travail des religieuses de Saint- 
Louis produira tout le fruit que Ton a eu lieu d'es- 
pérer en établissant cette maison. Comprenez bien, 
s'il se peut, mes enfants, toute l'étendue du bien que 
vous faites en donnant bon exemple aux autres, et en 
leur inspirant la piété de quelque manière que ce 
soit que vous le fassiez, et je suis persuadée que vous 
vous affectionnerez de plus en plus à cette sorte de 
bonne œuvre, qui est la meilleure que vous puissiez 
faire, et même au-dessus de l'aumône à laquelle je 
vois avec plaisir que vous êtes si portées*, car celles 
de vos compagnes à qui vous inspirez de la piété et 
les maximes de l'Évangile les iront répandre dans 
le monde si elles y retournent. Si elles se marient, 
elles élèveront leurs enfants dans la crainte de Dieu 
et dans la piété ; puis ils communiqueront aux leurs 
ce qu'ils auront reçu d'elles, et ainsi successive- 
ment à l'infini. Si elles sont religieuses, quel bien 
ne feront-elles pas par leurs bons exemples, et par 
les instructions qu'elles donneront à leur tour aux 
pensionnaires dont elles pourront être chargées ! Ces 
pensionnaires, élevées dans la piété, en élèveront 
d'autres dans les mêmes principes, et le bien ira 
toujours en augmentant, et le principal mérite et la 
principale récompense retomberont sur les pre- 
mières, qui auront inspiré le bien aux autres ; cela 
n'est-il pas bien encourageant et bien engageant 
a tâcher d'être utile au salut du prochain ? Mais en 



< 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1705). 189 

retournant la médaille, comme Ton dit, il n'y a 
rien de pire et de plus dangereux pour son propre 
salut que de donner ou de mauvais exemples ou de 
mauvais conseils aux autres, de les détourner du 
bien ou de les porter au mal*, c'est le métier du 
démon, ce sont de ces péchés d'autrui qu'il est si 
difficile et même comme impossible de réparer, et 
dont je prie Dieu instamment, mes enfants, de vous 
préserver, et toutes celles qui viendront après 
vous. » 



ENTRETIEN XLVIIP. 

INSTkUCTIUlV AOX DBMOISELLBS DE LA CLASSE BLEUE. 

( Des vertus cardinales. ) 

Juin 1705. 

M"* de Maintenon , se trouvant à la classe bleue , 
parla aux demoiselles sur les vertus cardinales, et 
dit premièrement que ce mot était pris d'un mot 
latin qui signifie un gond, parce que de même 
qu'une porte roule sur ses gonds, aussi toute la 
conduite de notre vie doit rouler sur ces quatre 
vertus qui renferment toutes les autres; elle les 
exhorta à les aimer et à ne s'en pas tenir à les sa- 
voir définir, mais à les pratiquer, afin d'acquérir 
de bonne heure du mérite. M"* de Villeneuve lui 
demanda en quoi consistait le mérite *, elle répon- 

* Lettres édifiantes, t. V, p. 356. 



190 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

dit : « A avdr un assemblage de vertus et de bonnes 
qualités, et surtout de la religion et de la raison, d 
Puis elle expliqua la justice, disant que celle d'ac- 
tion consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû et 
à consentir qu'on nous rende à nous-mêmes ce que 
nous méritons: « Qu'est-ce que Ton mérite quand on 
a tort? Mademoiselle de Laudonie, répondez. — 
On mérite le blâme, répondit la demoiselle. — Oui, 
dit M"* de Maintenon, et c'est une justice de souf- 
frir qu'on nous blâme quand nous avons tort, et 
outre cela, c'est une des meilleures manières de 
réparer ses fautes 5 il n'y a personne qui n'en puisse 
faire , mais c'est la marque d'un très-bon esprit de 
les reconnaître et d'en convenir, et, au contraire, 
c'est une marque de très-petit esprit que de ne 
pouvoir convenir de ses torts, et de chercher de 
fausses excuses pour les couvrir. )> 

Elle dit ensuite qu'outre cette sorte de justice, qui 
se doit trouver dans nos actions, il y en a une de ju- 
gement qui s'appelle équité, qui fait que, sans se 
laisser préoccuper par ses inclinations ou ses répu- 
gnances, on se forme de justes idées de toutes choses, 
on discerne le bien d'avec le mal, jusqu'à voir les 
défauts de ses amis sans se laisser aveugler en leur 
faveur par l'amitié qu'on a pour eux , et à recon- 
naître dé bonne foi les bonnes qualités qui se peu- 
vent trouver dans les personnes que nous aimons 
le moins ou qui nous sont le plus contraires. » Non 
que nous soyons obligés de découvrir les défauts 
de nos amis, puisque l'amitié nous engage à les 
couvrir et à les excuser, si ce n'est qu'il fût néces- 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1705). 191 

saire d'arrêter le mal; mais la justice veut que nous 
jugions mauvais ce qui est mauvais et bon ce qui 
est bon, indépendamment de nos dispositions à re- 
gard des personnes en qui Tun ou l'autre se trouve. 
La plus sûre règle pour ne se point tromper dans 
ses jugements, c'est de les approcher le plus près 
que Ton peut de ceux de Dieu, qui nous sont mani- 
festés dans rËcriture sainte et dans FÉvangile, et 
la seconde règle, qui est aussi tirée de TÉvangile, 
est de juger les autres comme nous voulons être 
jugés, de penser et de parler d'eux comme nous 
voulons quMls pensent et jugent de nous, et de les 
traiter en tout comme nous voudrions en être trai- 
tés. Hais il y a encore un degré de justice plus 
excellent que celui-là et qui demande bien une au- 
tre vertu : c'est le désintéressement, qui nous rend 
capables de décider contre nous-mêmes en faveur de 
ceux qui ont le bon droit de leur côté. U se trouve 
bien des gens qui sont assez équitables pour juger 
justement les causes des autres*, mais dès qu'ils y 
sont intéressés^ on les trouve tout préoccupés en 
leur faveur; cela est opposé à la justice, qui veut 
qu'on se déclare pour la bonne cause en qui que ce 
soit qu'elle se trouve. Le Roi a fait sur cela une 
action louable et qui a été fort admirée. Il y a quel- 
que temps qu'il eut un procès contre plusieurs par- 
ticuliers de Paris , qui avoient cru que les remparts 
de la ville ayant été négligés, ils pouvoient s'ap- 
proprier cet espace de terre et y bâtir des maisons. 
Bien des années après, les gens chargés des revenus 
du Roi firent réflexion que cette terre étant à lui, 



192 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

les maisons qui y étoient situées dévoient par la 
même raison lui appartenir, ou du moins qu'il 
falloit lui payer la valeur du fonds où elles étoient 
bâties; les particuliers prétendoient que le long 
temps qu'il y avoit qu'ils étoient en possession de 
ces maisons étoit un titre suffisant pour se les con- 
server. L'affaire fut rapportée au Roi et jugée en 
sa présence : une partie des juges fut pour lui ; l'au- 
tre, en pareil nombre, se déclara pour les particu- 
liers -, ce qui fut bien louable, le Roi étant présent. 
Or, c'est une loi du royaume que dans les procès 
qui sont ainsi^ jugés devant le Roi, à la pluralité des 
opinions, en cas de partage égal, celle qu'il embrasse 
a gain de cause; il ne tenoit ainsi au Roi de gagner 
son procès , puisque, les opinions étant également 
partagées, il pouvoit embrasser le parti qui lui étoit 
favorable ; mais au lieu de le faire, il se mit du côté 
qui lui étoit contraire, en disant que, puisqu'il y 
y avoit de bonnes raisons de part et d'autre , il 
aimoit mieux relâcher de ses droits que de les por- 
ter trop loin au préjudice de ses sujets. 

« Passons à la prudence : c'est une vertu qui règle 
toutes noç paroles et nos actions selon la raison et 
la religion; elle fait discerner ce qu'il faut faire ou 
omettre, dire ou taire, selon les occasions et les 
circonstances; elle est opposée â l'indiscrétion qui 
fait parler mal à propos. » Et sur cela, elle demanda 
à M"* de Saint-Maixant * ce qu'elle croyoit de plus 
contraire à la charité, de railler une personne d'un 

> Ou SAinl-Mçs«int. (Voir Ica Lettres sur Vcducation^ p. 343.) 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1705). 193 

défaut corporel ou d'un défaut de Vesprit, ou de 
Thumeur? Cette demoiselle répondit que c'étoit 
de reprocher les défauts de l'esprit ou du cœur. 
a n ne convient jamais, dit M""* de Mainteqon, de 
relever aucuns défauts; la charité nous engage à les 
excuser tous; mais je trouve que c'est une bassesse 
et une cruauté de reprocher à quelqu'un un défaut 
naturel auquel il n'a nulle part, et qu'on n'est pas 
maître de corriger. Les bons cœurs et les esprits bien 
faits sont incapables de rire de ces sortes de défauts ; 
ils les supportent et les cachent avec soin et avec 
tendresse pour ceux qui les ont. Mais je trouverois 
plus excusable de reprocher un défaut de l'esprit et 
de rhumeur, car, après tout, la personne en qui il 
est pourrait s'en corriger, ou du moins le diminuer; 
ainsi. elle est blâmable de s'y laisser aller, mais ce- 
pendant la charité nous défend de les reprocher, 
non plus que les autres. Un moyen d'éviter l'indis- 
crétion, qui est si désagréable et si insupportable dans 
la société, est de devenir prudente, de faire réflexion 
à ce que nous voulons dire, afin de prévoir s'il 
n'aura aucune mauvaise suite et ne fâchera per- 
sonne. 

« La prudence fait encore consulter les personnes 
sages et expérimentées ; elle fait prendre de justes 
mesures pour venir à bout de ce qu'on veut entre- 
prendre; et elle n'entreprend rien que de juste, et 
ne le fait point sans apparence de succès* 

tt La tempérance est une vertu qui nous modère en 
toutes choses et nous fait tenir un juste milieu entre 
le trop et le trop peu. Elle est d'un usage continuel, 

47 



194 ENTRETIEHS SUR L'ÉDUCATION. 

elle empêche tout emportement de passion, soit de 
joie, soit de tristesse : si on rit, c'est avec modéra- 
tion et modestie \ si on pleure, c'est sans se livrer 
tout entière à la douleur, la portant paisiblement et 
patiemment; si on mange, c'est avec modération; 
enfin la tempérance empêche tout excès, l'ai connu 
trois personnes qui eurent un grand sujet de tris- 
tesse par la perte d'un frère qui leur était également 
cher *, Tune d'elles étoit si outrée de douleur, qu'elle 
se battoit la tète contre la muraille, ne vouloit ni 
boire ni manger, et 4onnoit toutes les marques 
d'une douleur excessive; les autres, au contraire, 
pleuroient si paisiblement, quoique trèsramèrement, 
qu'elles ne Sûsoient aucun geste qui marquât le moin- 
dre emportement : laquelle de ces tristesses trouvez- 
vous la plus raisonnable? C'est sans doute celle qui 
demeure dans les bornes de la modération et de la 
patience. 

«La tempérance vous est, àvous autres, très-néces- 
saire en toute occasion, car le faible de la jeunesse 
est l'emportement pour la joie et le plaisir ; tout la 
met hors d'elle et l'empêche de se posséder, si elle 
n'a grand soin de retenir la fougue de ce penchant. 
Retenez bien ce que je vais vous dire : Toute per- 
sonne qui n'est pas maîtresse d'elle-même n'aura 
jamais de mérita, ni selon Dieu^ ni selon le monde. 
Il faut être maltresse de sa joie pour ne se pas lais- 
ser aller aux grands éclats de rire , aux démonstra- 
tions excessives : toute joie qui se montre par la 
posture du corps est immodérée, et, par conséquent, 
opposée à la tempérance. On ne doit jamais entendre 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1705). 195 

rire avec éclat une personne modeste et bien élevée ^ 
le Saint-Esprit, comme vous savez, dit lui-même 
que le rire du fou s'entend, parce qu'il rit avec éclat ; 
mais que celui du sage ne s'entend point, et cela, 
parce qu'il est maître de tous ses mouvements et les 
sait modérer. * 

« La force est une vertu qui nous fait poursuivre 
avec courage nos entreprises et surmonter les obsta- 
cles que nous trouverons dans les autres et dans 
nous-mêmes, ou bien que nous avons entrepris, sans 
nous rendre aux difficultés, soutenant les événe- 
ments fâcheux avec fermeté et sans abattement. 

« A qui est-elle le plus nécessaire de nous tous, 
cette vertu de force, Beauvais? — C'est à celle quia 
le plus de défauts, dit la demoiselle, et leis plus diffi- 
ciles à détruire. — Oui, je le pense comme vous, » dit 
M"* de Maintenon. Puis elle ajouta : « Celles qui ont 
le plus de défauts ou qui sentent qu'elles ne sont pas 
si bien nées doivent-elles se décourager et s'imagi- 
ner qu'elles ne pourront jamais venir à bout de les 
détruire? — Non, madame, dit la demoiselle, parce 
que notre mérite dépend de notre travail, aidé de la 
grâce de Dieu. — Voilà une réponse admirable ! dit 
M°" de Maintenon, ne l'oubliez jamais, mes enfants: 
notre mérite dépend de notre travail. Je vous laisse 
sur ce bon mot, et quand je reviendrai nous en par- 
lerons ensemble. » 



196 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION. 

ENTRETIEN XLIX*, 

NSTADCTION AUX DBMO IS B L. LES DB LA CLASSE VVRTB, 

(Sur les jeux d'esprit. ) 

Octobre 1705. 

M*"' de Maintenon dit aux demoiselles de la classe 
verte : « Je vous conseille, mes enfants, de prendre 
goût à tous les. petits jeux d'esprit que nous vous 
avons donnés *, ils ont tous, outre leur amusement 
et le plaisir qu'ils peuvent vous donner, leur utilité; 
on y joue partout et même à la cour, nos jeunes 
princes s'y divertissent volontiers; vous serez bien 
aises de les savoir quand vous serez hors d'ici, et que 
vous verrez que les honnêtes gens s'en amusent ; ce 
sera un agrément pour vous de n'être pas neuves, et 
de vous en savoir aussi bien tirer que les autres. Ces 
jeux-là sont bons à mille choses ; quand vous jouez, 
par exemple, à faime mon amie^ vous dites : Je l'aime 
parce qu'elle est douce, je la haïrais si elle était 
rude; vous voyez par là que la rudesse est le con- 
traire de la douceur. Je l'aime parce qu'elle est 
vigilante, je la haïrais si elle était paresseuse ; cela 
vous donne occasion de réfléchir, et de dire : Mais la 
paresse est-elle le défaut contraire à la vigilance? 
n'est-ce point plutôt la lenteur, ou l'indolence, ouïe 
manque de soin? Chacun dit là-dessus son sentiment 
et prend son parti, puis vous appelez une maîtresse 
pour voir qui a raison, et cela ne peut produire qu'un 
bon effet. De même, si l'on vous conte une histoire, 

* Lettres édifiantes^ t. V, p. 4i7. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (1705). 197 

parlez-en selon qu'elle est gaie ou tragique, belle ou 
édifiante, et faites un peu agir vos esprits pour en 
tirer quelque moralité ou quelques éclaircisse- 
ments. Vous venez de voir jouer Jonathas ^, que ne 
vous en entretenez-vous? que ne dites-vous : je n'en- 
tends pas un tel vers, une telle expression, je ne sais 
que veut dire ce mot, et ainsi des autres choses? 
Toutes vos tragédies vous sont très-utiles, elles vous 
apprennent à bien prononcer, à n'être pas déconte- 
nancées-, elles vous occupent agréablement et sans 
aucune petitesse. Vous avez entre les mains quantité 
de choses merveilleuses dont vous pouvez faire un 
usage également utile et agréable -, il n'y a pas jus- 
qu'à vos proverbes ^ qui , quoique les moindres de 
vos amusements, peuvent aider à vous ouvrir l'esprit. 
Voyez comme je fais parler chacun son langage, 
les laquais comme parlent les laquais -, une honnête 
personne dirait-elle jamais : « Dites-le à Monsieur 
et à Madame aussi, si vous voulez?» Une femme 
y parle poliment et sagement, et vous y trouverez 
bien de quoi vous entretenir raisonnablement quand 
vous le voudrez. Quand vous n'êtes pas de même 
sentiment sur le jeu qu'on jouera, tirez à la plura- 
lité des voix ou autrement, et que celles qui en 
demandoient un autre que celui qui est échu et dont 
le goût n'a pas été suivi se rendent de bonne grâce 
à celui des autres. Prenez aussi l'habitude de parler 
modérément et sensément -, les filles bien élevées ne 

1 Tragédie de Duché, faite à rimitation à'Esther, 
^ C'étuient des dialogues familiers composés par Mi°c*de Main- 
tenon. Ils n'ont pas été conservés. 

M. 



IM BINTRETIBIIIS SUR L ÉDUCATION. 

parlent que d'un ton doux et modeste^ ne se servent 
que de termes polis^ et attendent ordinairement 
qu'on les interroge ; il y a des mères très-sévères là- 
dessus. Je connois une princesse à la cour qui joue 
toqte la journée : sa fille est assise à son côté sans 
dire un seul mot-, les jours ouvriers elle travaille, et 
les dimanches et fêtes, elle est les bras croisés à re- 
garder jouer, et à s'instruire au jeu de sa mère, et 
quelquefois, lasse et ennuyée de regarder, elle ferme 
les yeux. M°^** Colbert, que la reine aimoit beaucoup, 
et à qui elle faisoit Thonneur de jouer avec elle, 
avoit sa fille debout près d'elle qui passoit sa vie sans 
. parler. Et moi, dont tout le monde envie la faveur, et 
qui passe une partie de mes journées avec le Roi, on 
me croit la personne du monde la plus heureuse, et on 
a raison pour les bontés dont Sa Majesté m'honore; 
cependant, il n y a peut-être personne de plus con- 
trainte -, quand il est dans ma chambre, je me tiens 
assez souvent éloignée de lui, parce qu'il écrit 5 on ne 
parle point, ou fort bas, par respect, et de peur de 
l'incommoder. Avant d'être à la cour, où je suis 
venue à trente-deux ans, je me pouvois rendre té- 
moignage que je n'avois jamais connu l'ennui, mais 
j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je n'y pour- 
rois résister si je ne pensois que c'est là où Dieu me 
veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'à servir Dieu, mes 
enfants, et la piété seule peut soutenir d'une bonne 
manière, et donner toujours une conduite égale au 
milieu des peines et des ennuis, de même qu'au mi- 
lieu des prospérités, qui n'est pas un état moins dan- 
gereux pour le salut. Je vous apprends, au cas que 



AVEC LES DAMES BE SAINT-LOUiS (1705). 199 

VOUS ne le sachiez pas encore, qae c'est une bonne 
chose de savoir s'ennuyer, mais c'en est encore une 
meilleure d'êlre d'un assez heureux caractère pour 
ne le pas faire, et de savoir tellement s'accommoder 
de son état qu on en porte toutes les contraintes de 
hon cœur, et sans ennui. 



ENTRETIEN L*. 

AVBC LKS DAHB8 DB SAlKT-LOtlS. 

( Qu'il ne hni pw prewer 1« enbats sor la dévotioii ; dittioctioii d« 

la vivacité et da la l^èrelé. ) 

1705. 

La communauté étant allée à la messe de dix 
heures avec Madame, un jour de récréation, après 
en être revenues, nous lui demandâmes si elle avoit 
remarqué que la première maîtresse des rouges, qui 
étoit en retraite, prioit environnée d'une famille, 
u Oui, répondit Madame , et j'ai espéré qu'elle 
n'avoit pas entendu d'autre messe, ayant bien vu 
que toute la classe n' étoit pas à celle de huit heures, 
car ce seroit se moquer d'en faire entendre deux à 
ces petites filles : elles s'ennuieroient et ne feroient 
que badiner. Les enfants ne sont pas capables d'une 
longue attention*, il ne faut pas les lasser de prières : 
cela dégoûte de la piété, quelque chose qu'elles de- 
mandent là-dessus -, car ce n'est que par hypocrisie, 
pour gagner les gens à qui elles ont affaire^ ils con- 
naissent si vite le goût de la gouvernante et de la 
maîtresse ! U ne faut point du tout compter sur la 

^ Jtecutkl des R^tonses^ p. 367. 



1 



200 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGATION. 

dévotion des rouges, rien n'est moins certain, l'ex- 
périence doit déjà vous Tavoir appris ; vous y avez 
eu quelques petites saintes qui ne Vont pas été 
longtemps. Mais, mon Dieu, dit-elle vivement, ne 
se souvient - on point de sa jeunesse, et combien 
' on s'est ennuyé à l'église, avec sa mère? combien on 
avoit de peine à s'appliquer à écrire, à travailler ? 
comme on se lassoit des choses sérieuses? enfin, 
combien on pensoit différemment de ce qu'on pense ? 
pour moi, je m'en souviens à merveille. Ne l'avez- 
vous pas toutes éprouvé. » Chacune en convint avec 
Madame, qui ajouta : « Je ne comprends pas Tin- 
justice d'exiger des autres ce qu'on sait bien, en sa 
conscience, qui coûtoit tant à faire. Je ne dis pas 
qu'on n'oblige point les enfants d'apprendre tout ce 
qu'il faut qu'ils sachent, ou qu'on ne les mène point 
à l'église, parce que cela leur fait de la peine, puis- 
qu'on nous a bien contraintes, mais je ne voudrois 
pas qu'on en fût étonné, qu'on les pressât trop, 
qu'on ne leur donnât jamais de relâche, ou qu'on 
jugeât qu'une fille est légère parce qu'elle sort vo- 
lontiers de son banc, ou qu'après avoir lu quelques 
lignes, elle regarde un oiseau qui vole. Cette vive 
vaudra peut-être mieux qu une sournoise qui vous 
paroît plus sage. Ce n'est pas même parler juste de 
dire qu'une rouge est légère, car cette joie, cette vi- 
vacité, ce pétillement des enfants, qui fait qu'ils ne 
peuvent demeurer en place, est un effet de la jeu- 
nesse : on est ravi de se sentir jeune, d'avoir de la 
santé, on n'a rien dans l'esprit^ si quelque chose 
fâche, cela ne dure guère. On ne sauroit bien juger 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1705). 201 

qu'une personne est légère qu'elle n'ait dix-huit ou 
vingt ans ; la légèreté est proprement dans les senti- 
ments et dans la conduite : c'est de ne pouvoir se 
fixer, de vouloir tantôt une chose, tantôt une autre, 
de ne rien suivre. Les personnes légères sont encore 
sujettes à des engouements ; elles veulent les choses 
avec passion et s'en dégoûtent de même fort vite 5 
il vaut mieux être modérée, aller plus doucement 
et marcher toujours. Il ne faut pas, encore une fois, 
s'étonner ni s'inquiéter de la vivacité des jeunes per- 
sonnes, et, si vous voulez, de leur légèreté ; elle passe 
si vite, on deyient si fort sérieuse 5 l'âge, les affaires, 
les chagrins modèrent bientôt cette joie de la jeu- 
nesse ; chacun l'a éprouvé en soi-même. On me re- 
prochoit tant, au commencement, la liberté que je 
laissois à M*"^ la duchesse de Bourgogne pour se di- 
vertir, ses promenades, ses courses, ses jeux qui 
lassoient toutes ses dames; mais je n'en étois point 
du tout en peine, jet j'avois raison, car, quoiqu'elle 
soit encore bien jeune, elle est déjà trop sérieuse : 
elle est, sur les affaires de TÉtat, comme si elle avoit 
quarante ans. » 



ENTRETIEN LI*. 

AVEC LES DAMES DE S A I N T -L O C 1 f . 

(Sur l'esprit d'intérêt qui dëtourne la plupart des religieuses de l'intention 
des fondatears ; en qnoi nous y pourrions tomber. ) 

1706. 

Madame nous renouvelant un jour avec un grand 

^ Recueil des Réponses ^ p. 454. 



203 ENTRETIENS SUR L'ÉDirCÀTHNI. 

sentiment de crainte les prédietions qu'^e nous 
fait quelquefois, que nous tomberons dans la suite 
dans Tavarice et l'esprit d'intérêt, qui nous feront 
manquer aux iiitentions de nos fondateurs, nous 
rassurâmes que nous tâcherions de perpétuer à 
jamais dans la maison Fesprit de désintéressement 
qu'elle nous avoit inspiré, et que les dangers qu'elle 
nous faisoit voir qu'il y auroit ànousen départir, nous 
effrayoient extrèmen^ent. « Ck)mment, reprit-elle 
d'un air touché, ne craindrois- je pas pour vous les 
mêmes dangers qui ont fait tant de tort aux ordres 
les plus parfaits, et établis par des saints? J'ayoue 
que je ne puis m'empêcher de trembler pour vous, 
qui certainement n'avez pas cet avantage. Je sais 
que les personnes particulières n'ont souvent au- 
cune part à ces dérèglements, aussi est-ce au con- 
seil * que j'en veux, dit-elle, en riant. — Faites, jevous 
prie, un examen pour ma charge, dit la sœur d^o- 
sitaire ^. — Vous ne pouvez rien faire toute seule, 
répondit Madame ; c'est pour le conseil qu'il fau- 
droit un examen particulier, sur l'intérêt et sur les 
injustices que l'on fait à des ouvriers qu'on ne paye 
point bien, dont on se défait sur le plus léger mé- 
contentement , sans penser qu'on les décrédite, 
sani se mettre en peine s'ils ont quitté leurs pra- 
tiques pour prendre celle de la maison; voulant 
acheter à trop bon marché, sous prétexte qu'on 
achète beaucoup de choses, et qu'on paye comptant. 

i Le conseil du dedans. (Voir V Histoire de fo maison royale 

deSaint-Cyr, ch. 8.) 
s C'était Mme de Berval. 



AVEC LES DAMES DB SAINT-LOUIS (1706). 203 

Mais une autre injustice dont vous serez tentées et a 
laquelle je cr^ns bien plus que vous ne succombiez, 
c'est de ne pas toujours donner à vos demoiselles 
tout leur nécessaire, pendant que peut-être vous 
ne voudrez manquer de rien (quoique la maison 
soit faite pour elles), ou que vous vouliez faire des 
dépenses superflues en ornements et en curiosités, 
malgré toutes les dMenses qu'on vous en a faites. 
— Nous changerons donc beaucoup, dit M*"^ de La 
Neuville, car nous donnons bien volontiers aux de- 
moiselles leurs besoins, et si largement que vous nous 
en reprenez quelquefois. — Oui, répondit llfadame, 
tant qu'il ne vous en coûte pas de vous retrancher à 
vous-mêmes ^ mais s'il falloit vous ôter une jupe pour 
les habiller, je ne sais si vous seriez aussi exactes à 
leur donner ce qu'il leur faut. Pendant que vous au- 
rez assez pour vous et pour elles, je ne crois pas que 
vous les laissiez manquer-, il faudroit un fond de 
mauvaise volonté dont vous n'êtes pas capables. 
Mais si vos revenus diminuoient de manière qu'ils 
ne fussent plus suffisants, je craindrois bien qu'on 
ne se portât d'abord à retrancher aux demoiselles, 
et rien sur vous autres-, car, ajouta-t-elle en riant, 
la grande pente est de pratiquer la pauvreté en ce 
qui ne va qu'à prendre sur autrui. Vous aurez de 
beaux prétextes pour tomber plutôt sur vos demoi- 
selles: la communauté, direz-vous, est composée de 
personnes avancées en âge, elles ont des besoins que 
nos jeunes filles n'ont pas *, l'épargne que l'on feroit 
sur la communauté reviendroit à peu de chose, 
mais la moindre sur les demoiselles fera une grosse 



204 ENTRETIENS SUR L*ÉDLCATION. 

somme à cause de leur grand nombre. Vous trou- 
veriez ainsi des raisons d'excuser Tinjustice de votre 
procédé. Cependant, étant religieuses, vous êtes en- 
gagées par le vœu de pauvreté à épargner et à n'avoir 
pas toutes vos commodités, au lieu que vos demoi- 
selles sont des séculières. J'avoue qu'il y a des extré- 
mités àcraindre dans le zèle mal réglé que pourroient 
avoir quelquQS-unes qui trouveroient qu'on ne leur 
donne jamais assez. Quand j'appréhende qu'on ne 
prenne trop sur elles, je ne prétends pas blâmer 
l'épargne qu'on pourroit faire sur les choses qui ne 
sont pas essentielles à leur éducation, et il est bon 
qu'elles apprennent à être ménagères. J'approuve- 
rois fort que dans une grande disette on leur laissât 
porter leurs habits avec des pièces, qu'on leur don- 
nât du ruban et des gants moins souvent, qu'on leur 
en laissât même manquer d'une manière passagère, 
et qu'on leur fît sentir d'autres privations qui ne 
nuisent ni a leur santé, ni à leur taille, ni à leur édu- 
cation; je voudrois seulement en ce cas que la com- 
munauté commençât d'épargner sur elle aussi bien 
que sur les demoiselles. Mais il y a des choses sur 
lesquelles je désapprouverois beaucoup le moindre 
retranchement, par exemple, sur la nourriture : vous 
leur en devez une bonne et suffisante; elle est néces- 
saire pour les faire croître, pour les fortifier et pour 
leur faire un bon tempérament; et vous ne sauriez 
retrancher de ce qui est réglé pour elles sur cet 
article sans leur faire tort. Je voudrois aussi toujours 
un grand soin de leur donner des corps aussi sou- 
vent qu'il est nécessaire pour conserver leur taille, 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (l706). 200 

quoi qa'il en peut coûter^ qu'on ne retranche rien de 
la lumière, il les faut éclairer pour les bien veiller, 
cela est essentiel à leur éducation -, qu'on donne au 
dehors ce qu'on ne pourra faire au dedans, sans oc- 
cuper une Dame de Saint-Louis qui seroit nécessaire 
aux classes. Voilà des dépenses que vous ne pourriez 
retrancher sans injustice et sans manquer aux in- 
tentions de votre fondateur. J'appréhende bien ce- 
pendant que vous n'y manquiez insensiblement. Vous 
le ferez d'abord avec scrupule ^ mais on s'accoutume 
aux choses, et l'expérience de ce qui arrive dans la 
plupart des établissements, fait que je n'ose espérer 
que vous serez fidèles au vôtre. Je prie Dieu cepen- 
dant qu'il vous en fasse la grâce. » 

Quelques jours après. M""® de Maintenon parlant 
sur le même sujet. M""" de la Rozière lui demanda 
ce que lès reUgieuses de Saint-Louis devroient faire 
si elles se trouvoient quelque jour hors d'état d'en- 
tretenir leurs demoiselles aussi bien que les règles 
le marquent, et s'il ne faudroit pas plutôt les faire 
travailler davantage, afin de gagner de quoi les faire 
subsister, que de proposer d'en diminuer le nombre, 
ou de retrancher sur leur nourriture et sur leur ha- 
billement. « Sans doute, répondit-elle, qu'il seroit 
bon de commencer par les faire beaucoup travailler ^ 
il seroit même à souhaiter qu'elles le fissent assez 
habilement pour pouvoir vivre de leur travail en cas 
de besoin^ mais il seroit difiicile de leur donner pour 
cela plus de temps qu'elles n'en ont, car elles le font 
presque tous les jours, excepté le temps des exer- 
cices qu'il ne leur faut point ôter; vous ne pourriez 

48 



206 ENTRETIENS SUR L^ÉDUGATlOBi. 

y ajouter que Vheure des vêpres, qui ne vous feroii 
pas une grande avance, r— Ne pourroitron pas, dit 
M""* de Veilbant, les faire lever plus matin, ou les 
faire travailler plus tôt qu'elles ne le font? — Tout 
cela, répondit M"*' de Maintenon, ne se devroit faire 
que d'une manière passagère, autrement il embar- 
rasseroit beaucoup. Pour leur nourriture, je vous 
répète sans cesse qu'il n'y a point de superflu dans 
ce qui est réglé, et que vous leur devez toujours le 
nécessaire. Mais c'est alors que vous pourriez faire 
les petites épargnes dont nous parlions l'autre jour, 
pourvu, encore une fois, que cela ne fût pas poussé 
trop loin, car j'aimerois beaucoup mieux n'avoir 
que cent filles au lieu de deux cent cinquante, que 
de renverser tous les règlements, et de m'âoigner 
des intentions du fondateur, afin d'en fiûre subsister 
un plus grand nombre. Comme ce seront toujours 
les rois qui donneront les places aux demoiselles, si 
vous étiez assez mal dans vos affaires pour ne plus 
pouvmr garder les conditions de la fondation, vous 
pourriez lui représenter que, vos biens étant beau- 
coup diminués, vous n'êtes plus en état de la sou- 
tenir. Si le roi qui régnera alors a de la bonté pour 
votre maison, il augmentera votre revenu plutôt que 
de diminuer le nombre de vos filles, ainsi qu'a fait 
le Roi, qui a mieux aimé l'augmenter de trente mille 
livres que de toucher à ce nombre de deux cent cin- 
quante, comme on le lui proposoit. Si vous avez un 
roi qui ne se soucie point de conserver votre établis- 
sement, il consentira volontiers à vous laisser moins 
prendre de filles quand vous aurez fait voir, par vos 



AVEC LES DAMES BE SAiNT-LOUIS (1706). 207 

comptes dressés en bonne forme, et par Fétat de 
votre bien, que vous ne pouvez entretenir le nombre 
qui vous est marqué. Mais je ne crois pas que votre 
temporel dépérisse tant que le spirituel se sou- 
tiendra-, c'est pourquoi je vous ai dit souvent que le 
renversement ou la conservation de votre institut 
est entre vos mains. Si vous êtes régulières, si vous 
remplissez avec fidélité les obligations de votre fon- 
dation, si vous conservez soigneusement votre tem- 
porel, si vous ne faites aucunes folles dépenses, qui 
est-ce qui se fera un plaisir de vous détruire? Per- 
sonne n'aura de raisons de souhaiter votre ruine ; 
toute la noblesse, au contraire, est intéressée à vous 
conserver. Ce n'est pas le dehors que je crains, c'est 
le dedans -, si jamais vous vous éloignez des iii tentions 
de votre fondateur, vous donnerez lieu à des per- 
sonnes puissantes d'entreprendre sur votre temporel, 
et si la division se mettoit entre vous, en sorte que 
vous eussiez besoin de chercher du secours du de- 
hors, votre maison tomberoit bientôt en ruine. Si, 
par exemple, vous ne vous accordiez pas pour vos 
élections, pour les réceptions de vos novices, et pour 
toutes autres choses où il fallût faire intervenir l'au- 
torité de l'évêque ou du supérieur, il viendroit à la 
vérité pour vous accorder^ mais, quelque bien inten- 
tionné qu'il fût, il faudroit qu'il embrassât quelqu'un 
des partis, il seroit facile de le prévenir, et vous 
verriez que la fille la plus adroite, et qui sauroit 
mieux parler pour soutenir son sentiment, l'empor- 
teroit sur celles qui seroient les plus raisonnables, 
les plus vertueuses, et qui sauroient le moins s'intri- 



208 ENTRETIENS SUJf L'ÉDUCATION. 

guer. Un évêque, un supérieur peuvent avoir des 
raisons particulières de connoissance, de parenté 
pour s'intéresser à la réception d'une fille ^ ils vous 
prieront de la recevoir à leur considération, et puis 
vous vous trouverez chargées d'umnauvais sujet. 
Un évéque, qui ne connoîtroit pas votre maison au- 
tant qu'il convient qu'il la connoisse, et que vous 
appelleriez pour vous mettre d'accord sur quelque 
point de vos constitutions et de vos lettres patentes, 
les expliquera à sa mode ; insensiblement il voudra 
entrer dans le détail de votre gouvernement et 
tourner la conduite de votre maison selon ses vues. 
On aime à se rendre nécessaire, et à faire plutôt un 
nouvel ouvrage que d'en soutenir un déjà com- 
mencé. Ainsi, peu à peu, votre Institut changeroit 
de forme et se détruiroit entièrement. Je vous l'ai 
dit bien des fois, et je vous le répéterai jusqu'à la 
mort : votre force et votre sûreté est et sera toujours 
dans votre union et dans l'uniformité de votre con- 
duite et de vos sentiments. » 



ENTRETIEN LU*. 

m 

IKSTROCTlOrr AUX DBMOIBBLLBB DE LA C L A S S Tu J A U S E. 

(Sur les excuses et les réponses mal k propos.). 

1706. 

« Je voudrois, mes chères enfants, dit M*°* de 
Maintenon aux demoiselles, vous défaire de la pente 

> Lettres édifiantes, t. V, p. 566. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA €LASSE JAUNE (1706). 209 

que vous avez à vous excuser. Je sais qu'elle est na- 
turelle, et que c'est même une pratique religieuse de 
ne le jamais faire, quoique Ton soit reprise à tort -, 
aussi ce n'est pas ce que j'exige de vous : je vous 
demande seulement en ces occasions d'écouter d'a- 
bord bien respectueusement et tranquillement ce 
que vos maîtresses vous disent, et, quand elles ont 
fini, de leur demander, d'un ton doux et modeste, 
permission de leur dire vos raisons, pourvu qu'elles 
soient bonnes, car il faut mille fois mieux avouer 
bonnement que l'on a tort que de donner une seule 
mauvaise excuse. Aussi ce que je vous dis est pour 
le premier cas, oi je suppose que vous êtes reprises 
d'une faute dont vous n'êtes point coupables, ce qui 
peut arriver quelquefois, rien n'étant si aisé parmi 
votre nombre que de prendre Tune pour l'autre. 
Mais dans le second cas, où je suppose qu'effective- 
ment vous avez fait la chose dont on vous reprend, 
vous ne devez pas avoir le moindre petit mot à dire, 
si ce n'est pour témoigner que vous êtes vraiment 
fâchées de l'avoir faite, que vous êtes bien obligées 
de l'avis qu'on vous donne, et résolues d'en profiter 
et de ne plus jamais tomber dans la faute dont on 
vous fait apercevoir. Je vous assure, mes enfants, 
qu'il n'y a personne, si animée contre vous qu'elle 
pût être, qui ne fût aussitôt désarmée par cette 
bonne manière 5 et je vous prie d'être bien persua- 
dées que je ne vous demande en cela rien d'extraor- 
dinaire ; que non-seulement toute fille bien élevée 
en use de la sorte, mais encore toute personne rai- 
sonnable et qui a l'esprit bien fait. Comptez qu'il 

18. 



210 B^lTHETI^Nfi SUft L*ÉtteCATION. 

est plus honcarabla d'avouer ingéaument et simple* 
ment que Ton a tort, que de s'exeuser mal à propos : 
c'est la marque d'un très-petit esprit et d'une mé- 
chante éducation. Que je n'entende done plus parler 
ici de mauvaises r^onses, ou méchantes défaites. Si 
vous avez, par ejgemple, fait un oubli ou un message 
de travers, au lieu de dire que vous aviez tant de 
choses à faire à la fois que vous n'avez pu vous en 
souvenir, dites que vous êtes très-^nortifiées d'avoir 
ainsi oubUé ou mal fait la chose dont vous étiez char- 
gées, et bien fâchées de l'embarras que votre oubli 
ou votre étourdérie ont causé. Agissez avec droi- 
tui'e, franchise et simpUeité en toutes les occa^ons 
semblables, et comptez que rien n'est plus grand, 
plus généreux et plus noble, aussi bien que plus 
juste et plus riaisonnable, que cette manièrt>^là. A des 
personnes comme vous, je devrois me contenter de 
vous dire, que la piété et la vérité seules l'exigent 
de vous, mais je suis bien aise de me servir de toutes 
sortes de motifs pour vous engager plus sClrement à 
m' accorder ce que je vous demande, J'aimerois cent 
fois mieux une fille qui feroit quelquefois les choses 
de travers, et qui tout bonnement l'avoueroit et en 
paroitroit fâchée par rapport à l'embarras que cela 
donneroit, qu'une autre qui feroit ordinairement 
fort bien les choses, mais qui ne voudroit point 
avouer son tort quand elle auroit manqué. Je dirois 
de la première : Voilà une fille vraiment candide, 
quoiqu'un peu incommode par ses bévues, mais il 
y a apparence qu'elle se corrigera, et sa droiture 
seule y contribuera beaucoup *, et je vous assure que 



AVEC LES DEMOISELLES t)E LA CLASSE JAUNE (1706). 211 

j'aurois une bien moindre opinion de la seconde, 
quoique plus capable. Encore une fois vous ne sau* 
riez recevoir avec trop de respect et de reconnois- 
sance tous les avis que l'on vous donnera, car c'est 
ordinairement un principe d'amitié et d'intérêt pour 
vous qui nous porte à les donner *, mais quand cela 
ne seroit pas, un esprit bien fait profite toujours de 
Favis, quand même il partiroit d'un principe d'ani- 
mosité. J'admire souvent M"" la duchesse de Bour- 
gogne, qui est la première princesse du royaume^ et 
sur laquelle je n'ai naturellement nulle autorité : 
vous ne sauriez comprendre avec quelle docilité, 
quelle bonne manière et même quelle reconnois- 
sance elle reçoit les avis que je prends la liberté de 
lui donner. Mais, bien plus, je la trouvai l'autre 
jour, assise sur un degré, à la porte de ma chambre, 
avec Jeanne, qui est une grosse villageoise de bon 
sens que j'ai chez moi, qui lui disoit tous ses dé- 
fauts et tout ce qu'elle entendoit dire d'elle de dés- 
avantageux à Paris; cette charmante princesse, au 
lieu de se choquer de la franchise de cette bonne 
femme, se jeta à son col, et l'embrassa plusieurs fois 
en lui disant : — Je te suis bien obligée, Jeanne, je 
te remercie de tout ce que tu viens de me dire, car 
je sens bien que c'est par amitié pour moi. Et toutes 
les fois qu'elle la voit, non-seulement elle lui fait 
amitié, mais elle l'embrasse de tout son cœur, quoi- 
qu'elle soit laide, vieille et dégoûtante. — Eh bien ! 
mes enfants, qu'avez-vous à répondre à cet exemple ? 
n'est-il pas plus que suffisant pour vous convaincre 
que rien n'est si louable, si convenable et si à sa place 



212 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

que de bien recevoir les avis que l'on donne, ou sar 
nos défauts, ou sur nos manières, ou sur quelques 
autres manquements. Travaillez, dès aujourd'hui, 
dès ce moment, à prendre cette bonne habitude, et 
conservez-la tout le reste de votre vie, car on peu tfaire 
des fautes à tout âge, et il n'y en a point où on ne 
doive être reconnoissant d'en être averti. 

c( Donnez-moi, mes enfants, la même consolation 
que vos anciennes compagnes, qui recevoient de 
si bonne grâce ce que Ton jugeoit à propos de leur 
dire pour leur bien -, aussi sont-elles devenues la plu- 
part d'excellentes reUgieuses. M"* de Ponbriant, par 
exemple, qui est présentement une si fervente carmé- 
lite, avoit mille défauts, et nous ne cessions de la re- 
prendre; quand on me dit qu'elle vouloit être reli*- 
gieuse, je m'en moquai, mais voyant que cela étoit 
véritable, je voulus lui parler sur sa vocation, et je 
lui dis : « Est-il possible, mon enfant, que vous pen- 
siez à être religieuse avec le goût que vous avez pour 
le monde ? Elle me répondit : — Il est vrai, madame, 
que je Taime fort, je sens que je m'y perdrois, c'est 
pour cela que je ne veux point y aller. — Mais, lui 
dis-je, tu es si vaine, tu aimes tant à t'ajuster, à par- 
ler, à te réjouir ! — C'est justement à cause de tout 
cela, dit-elle, que je veux être religieuse. — Voilà 
ce qui s'appelle avoir du courage, ajouta M"® de 
Main tenon, et une excellente vocation. — M. Ti- 
berge, dit M""' de Champigny, la respecte fort -, il y 
a quelque temps que je lui dis qu'elle m'avoit écrit, 
il me dit : — Gardez précieusement sa lettre comme 
venant d'une sainte. » A quoi M"' de Maintenon 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1706). 213 

répondit : «Je la regarde aussi comme telle; je ne 
puis VOUS dire combien j'en fus édifiée quand je 
[allai voir. Je la trouvai toute pleine de Dieu, ne 
respirant que lui et tout ce qui a rapport à lui. » 



ENTRETIEN LUI*. 

AVBC LES DAMBS BK SAIH T»LO VIS. 

( Qu'il est difficile de faire une juste application des maximes générales, 
et sur la liberté de prendre des filles do dehors pour dire religieuses dans 
notre maison.) 

1706. 

Gomme on pressoit Madame sur un écrit qu'on 
Tavoit priée de faire pour notre instruction, elle dit : 
« Je suis résolue de ne plus rien écrire, je ne l'ai 
que trop fait; tout ce qu'on peut dire est général, 
rimportant est d'en faire une juste application, et 
c'est ce qu'il y a de difficile; ce qui convient aux 
unes ne convient point aux autres; ce qui est bon 
dans un temps ne l'est plus dans la suite, par la dif- 
férence des circonstances qui se rencontrent. J'ai 
trouvé, par exemple, des maîtresses qui étoient re- 
butées des classes, parce qu'elles ne pouvoient de- 
meurer tout le jour sur un siège au bout d'une table, 
et qu'elles craignoient d'anticiper sur les droits de 
la première maîtresse, ou de manquer à l'attention 
qu'elles doivent avoir sur les demoiselles, si elles 
eussent changé de situation. J'ai dit à ces filles-là 
que rien ne les obligeoit à demeurer à la même place, 

> Recueil des réponses, p. 4'29. 



3(4 ENTRETISffS SUR L'ÉDUGATieif. 

qu'il seroit bien plus utile aux demoisdles qu'elles se 
plaçassent, tantôt auprès d'une^ à qui elle montreroit 
a travaiUer) tantôt auprès d'une autre pour Tempè- 
cher de lier une conversation avec sa compagne ; 
d'en aller redresser une troisième qui se gâte la 
taille à force de de se tenir de travers-, de faire de 
temps en temps le tour de la classe, quand elles n'au- 
roient point d'autre raison que d'avoir envie de 
marcher 5 cette manière de veiller les demoiselles 
leur étant tout aussi bonne que d'être assises auprès 
d'une table pour les regarder. Sur cela, il est venu 
d'autres maîtresses me dire qu'en vérité les classes 
étoient tuantes, qu'elles ne pouvoient demeurer de- 
bout pour veiller les demoiselles. A celles-là, je leur 
dis : Tenez-vous assises ^ il faut avoir pour soi les 
ménagements qu'on auroit ^omt les autres et ne 
point tomber dans les extrémités. Un jour, vous 
serez en disposition de parler pour les exhorter ou 
les reprendre à l'heure de l'instruction : eh bien ! 
faites moins lire et parlez davantage; un autre jobr, 
il ne vous viendra rien à dire, ou vous aurez mal à 
la tète : faites continuer la lecture et ne dites mot. 
II faut ainsi se ménager dans les choses indifférentes 
et se réserver pour les nécessaires. 

« Vous m'avez encore souvent pressée de vous 
dire les qualités que je croyois néoessaires pour 
faire un bon sujet, et les défauts qui mériteroient 
l'exclusion \ je vous les ai dites, mais cela vous em- 
pêche-t-il d'être eùibarrassées pour faire l'applica- 
tion des mg-ximes générales? On dit bien qu'il ne 
faut pas d'esprits de travers ni dissimulés, de filles 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1706). 215 

de mauTaise hum^r ^ mais le fait est de savoir n la 
personne proposée a un mauvais caractère d'esprit 
ou non ; si ces inégalités qu'on y remarque viennent 
d'un fonds de mauvaise humeur ou d'accident; si 
c'est une bizarrerie véritable ou une tentation*, si 
elle est dissimulée et pense à ne se pas montrer , ou 
si c'est qu'elle ait peu à dire , et ainsi des autres 
caractères : rien n est si difficile à discerner. » 

M°^ de Rocquemont demanda s'il faudroit hésiter 
a renvoyer une postulante qu'on trouveroit bizarre. 
« Si elle l'est, en effet, dit Madame ^ ce seroit 
un sujet de l'exclure, mais reste à savoir si c'est 
une véritable bizarrerie, car toutes les personnes 
qui en ont fait quelque acte ne sont pas pour cela 
bizarres, comme, selon notre bon saint François 
de Sales, on ne doit pas dire qu'un homme est ivro- 
gne pour l'avoir vu ivre. » 

Mous demandâmes à Madame son sentiment sur 
l'usage qu'on devroit faire de la liberté qu'on nous 
avoit données, par les dernières lettres patentes, de 
prendre des filles du dehors pour être religieuses dans 
notre maison. « Je crois, dit-elle, que vous devez 
user rarement de cette permission^ et pour des sujets 
excellentissimes, car pour les médiocres, vos demoi- 
selles leur doivent être préférées. Il ne faut pas que 
ce que nous avons fait jusqu'ici vous autorise; nous 
sommes sorties de toutes les règles, dans le com- 
mencement de l'établissement, où nous avions be- 
soin de plusieurs filles du monde qui eussent l'ex- 
périence que l'on ne peut trouver dans les vôtres. 
Mous nous sommes munies pour cela d'une permis- 



216 ENTRETIENS SUR L*£D|]CAT10N. 

sion verbale du Roi; mais je croiâ qu'il vous en 
faudra moins à Tavenir, et que vous devez réserver 
vos places aux demoiselles de ^Saint-Cyr. Je suis 
cependant persuadée qu'il y aura des cas où vous 
serez obligées d'en prendre. — Quels peuvent être 
ces cas ? dit M"" de Glapion. — Par exemple^ répon- 
dit Madame, si quelqu'un de connoissance et de pro- 
bité vous indiquoit un excellent sujet, vous pourriez 
en essayer; il pourroit aussi arriver des temps où il 
n'y auroit presque aucunes de vos filles qui vous con- 
vinssent ou qui eussent vocation pour la maison ; il 
faudroit bien pour lors ouvrir vos portes aux sujets 
du dehors plutôt que d'en manquer ou d'en prendre 
de mauvais chez vous. » 



ENTRETIEN LIV*. 

IXSTRCCTIOX AUX DKMOISBLLBS DB SÀINT-CYR. 

(Sur la communion.) 

1706. 

Je viens, meschères enfants, vous parler de la com- 
munion que vous aurez le bonheur de faire demain. 
Je suis charmée de la piété que vous faites paroître 
à l'approche des sacrements, et je suis persuadée 
qu'elle est encore plus vive dans votre cœur qu'elle 
ne le paroît à l'extérieur, et c'est ce qui me rassure 
sur les craintes que j'ai quelquefois que vous n'ap- 
prochiez, ou du moins quelques-unes d'entre vous, 
de ce divin sacrement par routine, pour suivre les 

* Lettres édifiantes, t. V, p. 517. 



INSTRUCTION AUX DEMOISELLES DE SA1NT-«YR(1706). 217 

autres, pour faire ce qui est marqué dans votre rè- 
gle, et parce que Ton a soin de vous avertir quelque 
temps auparavant de vous y préparer pour tel ou tel 
jour; mais que, quand vous serez chacune chez 
vpus, sans être avisées et suivies par personne sur 
cet article, vous ne tombiez dans le relâchement et 
dans Vindolence, négligeant de vous confesser et de 
communier aussi souvent qu'il convient à tout bon 
chrétien de le faire , et surtout à des filles qui, 
comme vous, ont été élevées jusqu'à vingt ans dans 
la plus grande piété. Je puis vous assurer que, dans 
le monde même, les personnes qui ont un peu de 
soin de leur salut ne mettent pas ordinairement 
plus d'un mois de distance entre leurs communions. 
M. le duc de Bourgogne communie tous les mois ; 
c'est la règle que saint François de Salles prescrit 
aux personnes séculières, et il ne suppose pas qu'une 
personne pieuse puisse le faire moins souvent. Le 
Roi et la Reine d'Espagne communient aussi tous 
les mois, comme M. le duc de^Bourgogne, et avan- 
cent et reculent seulement cette communion de 
quelques jours, selon que les fêtes se rencontrent. 
Je vous nomme ces personnes-là , qui sont par leur 
état dans des occasions qui sembleroient les devoir 
naturellement éloigner de cette sainte coutume, 
pour vous convaincre que c'est celle de tous les bons 
chrétiens et pour vous prévenir contre les railleries 
que les gens du monde pourroient faire de votre 
dévotion. Si vous en trouvez de cette sorte, au 
sortir d'ici, laissez-les dire et suivez toujours le plan 
que vous vous êtes fait d'une vie vraiment chré- 

49 



218 ENTttBTIËNS Sun L*ÊDOCATtON. 

tienne. Le^ saints évoques et autres pèfsôntiélt de 
vertu, auxquelles je fais quelquefois voir votre mai- 
son, me disent sôuvéiit qu'elles sont étonnées que, 
menant une vie si pure et si innocenté comme vous 
faites ici , vos communions iié t^ôieut pâsi {dus fré- 
quentes. A cela je réponds que je sei*bis fort aise de 
Vous voir communier plus souvent qu'une fois le 
mois, mais que vous ti'êtes pas toutes dëstitiées à être 
religieuses, et que plusieurs d'entre vouS devant 
retourner dans le monde et y pretidrè des élàblii»- 
sements, je crois plus convenable^ en faveur de cel- 
lîes-là , de vous faire prendre ici une pratique que 
vous puissiez continuer dahs le monde en quelque 
condition que vous 6oye2 ^ et que j'aimé beaucoup 
mieux que vous ayez alors A augmenter le nombre 
de vos communions^ à mesure que votre piété croîtra, 
qu'à les diminuer. Xe suppose, en vous parlant ainsi 
sur la fréquente communion, que vous meniez une 
vie vraiment chrétienne •, car si vous étie* assez md- 
heureuses pour oublier tous les bons principes que 
l'on vous donne ici et pour vous livrer aux plaisirs, 
à la vanité, aux jeux , aux spectacles, en un mot à 
une vie toute mondaine, ce seroit bien une nécessité 
de diminuer le nombre de vos communions ; mais 
vous seriez alors bien à plaindre» Je prie Dieu de 
tout mon cœur qu'il vous préservée de ce malheur. 
n faudroit du moins, en ce cas, avoir toujours un 
confesseur arrêté, et prendre ses conseils et ses avis 
et les suivre \ ce seroit un bon moyen pour vous 
aider à rentrer dans votre devoir. Mais celui que 
vous avez présentement entre les mains, dont je 



INSTRUCTION AVX P^IKHSÇI^I^ES DE SAlNTrGYR (1706). ^^ 

YQU8 eoBJiir^ , P^e^ obères enf^ts, de faire un paint 
usftgQ, est vQtpe CQOimimipn de çbitqvia n^oi^ çt celles 
que Von veiit bîep eacpre vous fioçorder, pqtre c^l- 
leMà \ faite&rles toujours popime si chacune dPYOit 
être li| dernière de YPtre yio» Pt apportez-y toutes Ifig 
saintes di^positioiis qu'il yous est possible, et voup 
ferez sûrement UQ grand amas* de grâces, de forcefli 
et 4q ^ecpurs pour le temps à venir, ^o^ Dieu ! ipes 
enfant ^ que tapt de çompiiuions bien faites vous 
rendront fermes et cpurageu^es pour le bien! qu'el- 
les vous peront d'upe grande utilité, pour la suite de 
votre vie,' pour obtenir les grâces spéciales dont vous 
aurez besoin dans les occasions périlleuses dan^ |e^ 
quelles vous pourrez voqs trouver! Il est moralement 
si^ que vou^ étant accoutumées a trouver ce secoure 
daps la sainte communion, si vous étiez dans la suite 
quelque temps sans vous en approcher, vous y seriez 
rappelées en sentant intérieurement; que quelque 
chose vous manque. Mais j'aime bien mieuic espérer 
que le grand nombre d'entre vous pe s'écarteront 
jamais de ce divin sacrement et persévéreront dans 
la sainte habitude qu'elles prennent ici. 

«Souvenez-vous aussi toute votre vie de la manière 
dont vous passez les veilles de vos communions, pour 
faire à peu près de même quand vous serez chez 
vous, n n'y a personne dans le monde qui ne se 
retire ces jours-là , qui ne les passe en exercices de 
piété ou dans les égUses ou dans sa maison, et vous 
ne serez point singuUères en conservant eette bonne 
coutume, autant qu'il vous sera possible; car si un 
père, une mère, un mari, vouloiept vous tenir tout 



220 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGATIO!V. 

ce jour-là auprès d'eux pour les servir et autre chose, 
alors votre premier devoir est d'avoir cette complai- 
sance pour eux , et il faut savoir suppléer par le re- 
cueillement intérieur, par les fréquents retours vers 
Dieu et par les actes redoublés de désir de recevoir 
Notre-Seigneur, de foi, d'amour, etc., aux exercices 
extérieurs que vous ne pourriez faire. 

<( Je ne puis m'empècher de vous dire combien je 
suis souvent édifiée de la manière dont la plupart 
des gens de guerre s'approchent de la sainte com- 
munion, du profond respect qu'ils font paroltre ; ils 
y vont les mains jointes, le corps prosterné, sans 
armes et avec une dévotion charmante. J'eus encore 
ce plaisir l'autre jour. Vous auriez été aussi ravies 
que moi si vous aviez vu la piété et la ferveur de 
deux gardes du corps en communiant, et cela tout 
ouvertement , sans respect humain , et aussi sans 
hyjpocrisie; car ils ne savoient pas que lious les pou- 
vions voir 5 j'en suis encore tout embaumée. Adieu, 
mes enfants ; vous voyez que je profite de tout ce 
que je vois qui peut vous être utile. » 



ENTRETIEN LV«. 

infTRt'CTIO?! lux DEMOISELLES DE LA CLASSE JAU5E. 

(Da plaisir de se faire aioier, et de plusieurs fondations du Roi.) 

1706. 

M"" de Maintenon , en entrant dans cette classe, 

" lettres édifiantes^ t. V,p. 755. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LÀ CLASSE JAUNE (1706). 221 

dit avec sa bonté ordinaire et en riant, à M"* de\an- 
dam , qui en étoit la première maltresse ' : a Eh 
bien ! ma sœur, cette classe continue-t-elle tou- 
jours d'être la merveille du monde ? » Elle répondit 
que leur sagesse se soutenoit. a Je crois, dit 
M""' de Maintenon, qu'elles sont bien aises de voir 
que tout le monde est content d'elles, et c'est un 
grand plaisir pour les maîtresses de n'avoir qu'à 
leur donner des témoignages du contentement 
qu'elles ont de leur conduite, et de pouvoir passer 
avec elles paisiblement et utilement la journée. » 
M""" de Yandam dit : a J'entendois hier M"* du 
Mesnil qui disoit qu'il n'y avoit rien de si agréable 
que de bien faire son devoir, de savoir que tout le 
monde étoit content de la classe, et qu'on n'avoit 
point de peine à la conduire. — Je suis ravie, 
dit M"* de Maintenon, de voir ces réflexions dans la 
tète de du Mesnil, car c'est une de nos éveillées. 
Quand on ne pratiqueroit le bien que dans la vue de 
contenter les personnes de qui on dépend, et de ne 
leur point donner de peine , ce seroit toujours très- 
bien, car cela part d'un bon cœur, et quand on n'est 
pas encore assez heureuse ni assez bien disposée 
pour le pratiquer dans la seule vue de Dieu , sans 
avoir besoin d'être soutenue ou animée par les 
louanges, ce qui s'appelle vertu chrétienne et solide, 
il faut toujours mieux, en attendant qu'on y soit par- 
venue, faire son devoir par le désir de l'approbation 
des personnes chargées de notre conduite , et de 



* Voir les Lettres iur Véducation, p. 20Q. 

19. 



228 ENTRETIENS SUR {.'ÉDUCATION* 

celles dont il est raisonDable de vouloir mériter W 
time. Je parlois tout à Theure à la classe bleue d^ la 

différente sortie de M^^ de M et de celle de M""* du 

Mesnil (autre demoiselle que celle doot on venoit 

de parler): on a été fort aise quand M^^*' de M 

s en est allée *, toutes ses compagnes en ont été ra- 
vies, parce que^ faisant fort mal, elle étoit a charge 
à tout le monde, et n' étoit ni aimée ni esUmée ^ au 
lieu que M^"" du Mesnil* est fort aimée et regrettée, 
parce qu'elle a toujours eu une conduite sag^ et rai- 
sonnable. 

(( Je ne comprends pas ce qui peut consoler 
une personne de se voir balte et point estimée ^ 
toute la faveur ne m'en consoleroit pa^ ^ il suffît ce^ 
pendant d'être en faveur pour avoir peu d^ gens 
bien sincèrement affectionnés^ je le dois bien savoir, 
et je le vois tous les jours, ûs n'est pas que je sois 
haïe, et je n'ai jamais été mieux persuadée de l'a- 
mitié de tout le monde que depuis que je sui^ ma^ 
lade. Quand M. l'archeyéque de Paris ^ me dit, il y ai 
quelques jours, que le peuple demandoit de me$ mu- 
velles : ((Comment se porte-trdle? » disent ces bon- 
nes gens ; je lui dis que cela me faisoit plus de plai- 
sir que toutes les marques d'honneur qu^ je reçois 
des grands. M. de Chamillard étoit fort aimé avant 
d'être à la charge de contrôleur général ^ pu e^jb hisi^ 
ordinairement dans ces sortes de places, parjçe qu'é- 
tant chargé des finances, on ne peut guère ^ diisr- 



i Le (ordinal de Noailies, prélat très-vertueux et très-aimé de 
Mme de MainicnoD. 



AVEC LES D^l^lSIÇM'jSi^ 0£ |.A C^iSSE iMJSE (1706). 2SB 

penser de mettre des iiQpdtç mf les peqplés, oa qui 
oe bit poiôt isdwer p/ir spi-môn^ \ ic'est ce ministre 
qui fourpîjt Turg^at Q£ce^saûre aux biesoips de rÉt^t, 
et po^r pay^ le^ gen^ 4q gf^^rre, Jl me demande de 
temps 0a ieii^p§ .: ^ Ifad^ine , eoijoiaeneé-je d*ètre 
bai?» je iMi réponds toMJoji^irs : <<iPas enpor^^ du mpÎQs 
cel^ n^ ^l'est pa3 r^yamn, » (2ua»d il fut élQvé à eei(e 
char^, le peiiple disôit am portes des égUses : << Ppnir 
cette fois, ea voilii un bon, il aime le peuple, p r-r 
Mqul f)ri^re ^le disoit Ta^itre jour, dit M^^ d^ Cham- 
pigay, qgie toujt étpijt biea cliapgé aux burieaux depuis 
que Mf de OiieuviiU^rd est ^i»is(i'e d'Étfstt i autres- 
fpi$ , OB m pouYoit «border les ministres ; pu e$r 
suyoît, dit-il, bien des brusqueries de leurs poipmjis, 
et il faUoit ^tendre des jpiuraées w^ pprteç ^ pré- 
«entemenlt, m est écouté,, ^t jM. de ChwiUvd m 
Mse avec touit|3 rbonnèteté ppssible. r— E^n effet , dit 
M^*' de Maintefîon , c'est up homme admir^|.e , il 
n'a p^int d'huoieur, ou, pour mieus: dire, il en a 
uzi^ très-bonpie . et c'est ce qgi le fait aimer ^ car 
toutes les fp}& qu'on le voit, il est toujpurs le mêip^* 
Qi^and jl w^ (^7 le Hpi., i^u lieu de se faire porter en 
chi^iae, il ¥a À pied, sa chaise le suit, afin de donner 
un libre accès a ceux qui ye.ul^t lui parler i il est 
toujours entouré de vingt ou trente officiers a qui il 
parl0, et qu'il écoute les uns après les autres avec 
une grande bonté, comme s'il n'avoit que cela à 
faire ^ Comprenez, mes enfants, que rien ne rend 

^ Salnt-SimoD est d'accord avec M^e de Maintenon Siur les qaa- 
11^ prWées de Ghamillard. « Il ne se xebutoit point, dit-il, des 
propositions les plus ineptes, ni des demandes les plus .absurdes 



224 ENTRETIENS SUR L* ÉDUCATION. 

si aimable que la bonté, la bonne humeur, et Vafia- 
bilité ^ e'est ce qui fait aussi que le Roi est si chéri de 
ses peuples, jamais il n*a rebuté personne. » 

Puis, faisant un moment de réflexion, elle dit : 
i( Mais, quand même il ne seroit pas bon, il le faudroit 
aimer. Savez*vousbien, dit-elle en adressant la parole 
à M"* de Flavigny, qu*on est obligé de Faimer et de 
lui obéir quoiqu'il fût méchant? )> Elle répondit 
qu'oui. c(Quoi 1 répondit M"'^ de Maintenon,'s'il agis- 
soit en tyran et s'il accabloit ses peuples, on seroit 
obligé de Taimer ? — Oui, Madame, répondit la demoi- 
selle, Dieu nous l'ordonne. — Cela est bien vrai , ré- 
pondit M"** de Maintenon, c'est un devoir du chris- 
tianisme d'obéir aux rois et de les honorer -, je ne dis 
pas qu'il faille avoir autant d'inclination et sentir les 
mêmes attachements pour un mauvais roi que pour 
un bon , cela n'est pas possible ; mais il faut être 
aussi soumis en tout, et avoir le même respect pour 
l'un que pour l'autre, en ce qui n'est point péché. 
On ne veut point croire cela, dans le monde; 
quand on a un mauvais roi, il y a bien des gens qui 
ne se croient pas obligés de lui obéir; il n'y auroit 
donc aussi qu'à se croire dispensé d'obéir aux ma- 
gistrats, et à toute puissance et autorité, parce qu'on 
ne les croit pas honnêtes gens; il s'ensuivroit de là 
une conséquence étrange, qui est qu'on ne seroit 



et lea plus réitérées ; son tempérament y contribuoit par son 
flegme qoi ne se démentoit jamais, mais qai n'avoit rien de rebu- 
tant : sa manière de refuser persiiadoit du déplaisir qu'il en res- 
sentoit, et celle d'accorder ajoutoK à la grâce. » ( T^ IV^ p. 1 49, 
de l'édition in-f 3.] 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1706). 225 

plas obligé d'obéir à personne , si on s'imaginoit 
que toutes celles qui sont constituées en dignité sont 
défectueuses. Ce raisonnement, comme vous voyez 
est très-roauvais, car toute puissance vient de Dieu, 
et nous devons le regarder dans toutes les personnes 
qu'il met au-dessus de nous *, quand il nous donne 
un mauvais roi, c'est qu'il veut nous punir, et quand 
il nous en donne un bon, c'est qu'il nous regarde 
dans sa miséricorde. — Il nous en fait une grande, 
dit M''^ de Boissauveur^ en nous donnant celui 
que nous avons. — Assurément , répondit M"* de 
Maintenon , c'est véritablement un bon roi ; c'eût 
été un grand malheur pour la France s'il avoit été 
autrement , puisqu'on n'a point encore vu de règne 
si long que le sien-, je pense qu'il signe de la 
soixante-troisième année de son règne, aussi a-t-il 
régné bien jeune, il n'avoit que quatre ans et demi.» 
tt Madame, dit M""* de Boissauveur, notre Roi a fait 
de grands établissements? — Oui, répondit M"* de 
Maintenon en riant, quand il n'y auroit que celui de 
Saint-Cyr, il seroit admirable, n'est-il pas vrai ? Et 
ne l'est-il pas encore davantage dans l'établissement 
des Invalides ? ma sœur, vous seriez surprise de voir 
la règle qu'il y a dans cette maison : ils sont plus de 
deux mille hommes qui gardent le silence aussi 
exactement que vous dites que les jaunes font pré- 
sentement *, on entendroit, comme on dit, une souris 
trotter *, ce sont cependant des soldats grossiers. Il 
y a des officiers, chacun tient son rang. On a établi 
des punitions pour ceux qui font des fautes : il y a 
la table de la Samaritaine, où Von ne boit que de 



9M SNTRETIVNS SUR |.*âDUCUIOI|. 

l'eau *) il y a aussi le cheval de bois pour eeu% qui 
foot des fautes plus considérables ; il est daQS un en- 
droit où il peut être vu de tout le monde, et o^ui^ â| 
qui on imposa cette punition, outre la douleur, ont 
encore la honte. 

m, Y étant allée une fois, le euré des Invalides me 
dit que de deux mille hommes il n'y en avoit que 
soixante qui n'étoient pas tout à fait convertis, et 
qui leur faisoient un peu de peine, Qu'étoit-ee que 
ce manque de conversion? C'est qu'ils n'appro- 
choient pas si souvent des sacrements , et qu'ils n'é* 
toient pas si dévots que les autres. A peine tous ces 
hommes connoissoientrils Dieu à Tarmée, et présen- 
tement ils sont d'une piété et d-un^ dévotion surpre* 
nantes. Il y en a grand nombre qui communient 
tous les huit jours , et plusieurs le font encore dans 
la semaine ; ils font leurs deux heures d'oraison par 
jour, quoique cela ne soit pas de règle. J'allai dans 
une tribune de leur église, qui est parfaitement belle 
et fort grande : elle inspire du respect par sa beauté 
et sa grandeur^ je vis dedans trois ou quatre cents 
invalides qui prioient Dieu avec une dévotion ad* 
mirable. Je demandai quel exercice c'étoit, on me 
répondit que ce n'étoit point un exercice, que c'é- 
tait seulement quelques particuliers qui faisoient IV 
raison. Ce sont cependant des hommes, et des hom** 
mes de guerre, qui sont avec ce respect dans les 
églises et qui prient si dévotement^ » Quelqu'un 
demanda si c'étoit le Roi qui avoit fait leurs règles. 
icOui, dit^Ue, c'est lui-même, excepté certains détails 
ou il ne pouvoit entrer ; mais tout ce qui est es- 



AVEC LES DBMOISfiLLfiS DE LÀ CLASSE lÀUNE (1706). 2S7 

setitiel est dé lui« Ils ont yingt messieui^ de Saitit- 
lAvsTe et trente sœurs de la Charité^ quel respect 
n'ont-ils pas pour ces filles! ils n'osent leur dire un 
mot. Jamais ces gens ne jurent, quoiqu'ils y aient 
été accoutumés à l'armée. -^ Ne sortent -ils ja*- 
mais^dit une maîtresse? — ^PArdontiez-moi, répondit 
M"'* de Maintenon, mais avec congé , et on leur 
marque l'heure où ils reriendront. Mais ce n'est pas 
là le s0eul établissement que le Roi ait fait ; c'est 
encore lui qui a établi les hôpitaux qui sont dans 
les armées. Quand on campe en quelque lieu, on 
choisit dans la ville oii le village le plus proche une 
maison pour traiter les blessés et les malades, ce 
qui se fait aux dépens du Roi \ quand on décalmpe, 
ce qui arrive souvent, on cherche un autre lieu pour 
servir d'hôpital, el on recommence ainsi à tous les 
décampements. » 

Quelqu'un dit que l'Hôtel-Dieu était aus» un 
bel établissement* «Oui, répondit M°^" de Maintenon, 
on y reçoit tous ceux qui se présentent , mais ce 
n'est pas le Roi qui l'a fait, il y a longtemps qu'il 
subsiste ^ ce sont des religieuses qui en sont char- 
gées et qui les gouvernent', ces gens-là ne sont pas 
aussi bien réglés que les invalides, aussi ce sont des 
malades.. — Est-ce que les invalides ne sont pas des 
hialades? dit M»Me Marais.— Non, dit M"* de Main- 
tenon, ce sont des gens qui, faute de quelque mem- 
bre ou par quelque autre blessure, ne sont pas en 
état de servir -, ils ont seulement une infirmerie pour 
ceux qui tombent malades. A l'Hôtel-Dieu , dont 
nous parlions tout à l'heure, il y a des salles diffè- 



228 ENTRETIENS SUR L*ÉDI]CAT10N. 

rentes pour chaque espèce de maladie, et toutes 
sont doubles, parce que les hommes et les femmes 
sont séparés. » 

M*"' de Yandam dit que le Roi empèchoit bien 
du mal et faisoit de grands biens. « Il me semble 
que vous nous avez dit qu'il est très-sensible au 
plaisir de sauver des âmes? — Il est vrai, dit M*^' de 
Maintenon , et c'est ce qui me fait le plus espé- 
rer de son salut , puisque , s'il est vrai que pour 
avoir sauvé une seule âme, on est presque assuré du 
salut de la sienne , que sera-ce quand on aura pro* 
curé de grands biens à un nombre presque infini? 
Combien d'hérétiques lui doivent, après Dieu, leur 
salut ^ ? Avant même qu'il se fût déclaré contre eux, 
il disoit à quelques-uns : «Je ne vous demande pas de 
vous convertir, mais, pour l'amour de moi, écoutez 
ceux qui prêchent la vérité catholique. » Ils le fai- 
soient, et il étoit rare qu'ils ne changeassent pas. 
Que d'enfants n'a-t-il pas fait enlever du sein de 
leurs mères huguenotes pour les faire élever dans 

^ Mme de Maintenon n'a point foit ni conseillé, ainsi qae ses 
ennemis le lui ont tant reproché, la révocation de Fédit de 
Nantes, c*est un point liistoriqae aujourd'hui parfaitement démon- 
tré ; mais, comme la majorité de la France, elle Ta approuvée; et 
rien ne témoigne mieux l'aveuglement qui inspira cet acte déplo- 
rable, que la facilité avec laquelle M">« de Maintenon parle de la con- 
version des hérétiques, même après les conséquences désastreuses 
qu'il avait eues. Il est cependant certain qu'elle s'opposa, autant 
qu'elle le put faire, aux mesures violentes de Louvois, « tout en 
désirant de tout son cœur, disent les Mémoires des Dames, la 
réunion des huguenots à l'Église, elle auroit voulu que c'eût été 
plutôt par la /voie de la persuasion que de la rigueur. » (Voir 
V Histoire de la Maison royale de Saint-Cyr, p. 187.) 



AYfiC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (l706). 229 

la religion catholique M M**"" deMailly^ est de ce 
nombre *, elle étoit attachée à la religion de ses pères 
etavoit beaucoup d'éloignement pour la catholique, 
mais, depuis qu'elle est convertie, je ne connois 
guère de femmes qui aient une plus solide dévotion, 
et surtout à la sainte Vierge. » 

M'''' de Boissauveur dit qu'elle avoit oui dire que 
le Roi rapportoit tout à Dieu , et recevoit humble- 
ment de sa main les disgrâces et les pertes qui lui 
arrivoient. « Oui, dit M"*^ de Main tenon, quand il re- 
çoit de mauvaises nouvelles de la guerre, c*est avec 
une grande soumission à Dieu, et sans perdre la con- 
fiance en lui. Je lui ai oui dire dans ces occasions : 
« J'espère que Dieu nous aidera et que les choses 
iront mieux*, il faut toujours nous confier en lui.» 

1 M°^e de Maintenon, à son retour d'Amérique et étant âgée de 
dix ans, fut confiée à salante, M^e de Villette, calviniste très-austère 
qui l*éleva dans la religion protestante pendant près de deax ans. 
Alors une autre de ses parentes, M^e de Neuillant, obtint un 
ordre de la reine- régente, Anne d'Autriche, Tenleva d'autorité 
aux mains de M^^ de Viliette, et la mit dans un couvent, où Ton 
eut beaucoup- de peine à la ramener à la religion catholique. 
Mme de Maintenon ne recula point à faire subir à d'autres le trai- 
tement qu*on lui avait fait : elle fit enlever ainsi la petite-fille de 
M"** de Viliette (M<»« de Caylus), et la fit élever auprès d'elle dana 
la religion catholique. Elle en fit de même pour Mlle de Saint- 
Hermine, dont elle va parler, et qui était aussi sa cousine. Enfin 
elle n'a cessé de regarder cet odieux moyen d'enlever aux mères 
leurs enfants comme le plus efficace pour ruiner le protestan- 
tisme. Ses ennemis le lui ont vivement reproché , et , il faut le 
dire, avec justice. 

' U^^ la comtesse de Mailly était fille du marquis de Saint- 
Hermine, cousin germain de M"^* de Maintenon. Celle-ci réleva 
près d'elle à Versailles, la maria au comte de Mailly, et la fit 
nommer daD\e d'atours de la duchesse de Chartres. 

20 



280 ETITRETIEEïS SUR L'ÉDUCATION. 

M'** de Segon2ftgue demanda ce que c'étoil que 
rétablissement qu'on nomme la Charité : « La Cha- 
rité, dit M*"' de Maintenon, est un endroit où Ton 
donne à manger à tous les pauvres; la feue Reine* y 
alloit tous les jeudis, les servoit^ et, après leur avoir 
donné à chacun un potage et une portion, elle leur ' 
distribuoit à tous un demi-louis. 11 y a encore ailleurs 
de ces sortes de Charité : comme à Saint-Germain, à 
Fontainebleau. — Il faut, dit M"*' de Pincrée, qu'il 
y ait bien des pauvres, puisque tant d'endroits ne 
suffisent pas pour les soulager? — Ah! reprit M°* de 
Maintenon, le nombre en est infini, et surtout des 
pauvires honteux; ce sont là les meilleures charités 
que Ton puisse faire -, ces pauvres gen&4à qui n'osent 
demcunder leur pain sont encore plus à plaindre que 
les autres. J'en connois bien de ce rang; on leur 
peut faire la charité en leur faisant tenir de l'argent, 
soit par un confesseur, soit par soi-même, sous pré- 
texte de leur rendre des visites, mais toujours d'une 
manière qui ne leur fasse point de peine. 

K De toutes les charités que j'ai faites en ma vie, 
je n'ai jamais ressenti tant de joie que de celle que 
j'aî faite à une jeune demoiselle. On me donna avis 
que sa mère l'élevoit comme une princesse dans de 
mauvais desseins. On me donne tant d'avis sembla- 
bles, qu'il y en a un grand nombre auxquels je ne 
puis remédier ; mais quand Dieu veut les choses, elles 
se font. J'écrivis sur-le-champ à M. l'abbé Tiberge, 
pour savoir si cela étoit vrai ; il me manda que cela 

1 Marie-Thérèse d'Aatricba, épouse de Louis XIV. 



AVEC LES DEMOlSBiLfiS DE LA CUSSfi JAUNE (1706). 331 

ne Vétoit que trop^ j'envoyai prendre cette fille, 
j'usai un peu d'autorité ; on me l'amena ici à mon 
parloir. On me l'avoit faite belle comme le jour; 
elle étoit à la vérité jolie et bien faite, mais point 
aussi belle qu'on me l'avoit dépeinte ; elle dansoit 
parfaitement bien, jouoit à merveille du clavecin, 
savoit très-bien la musique, paroissoit la fille du 
monde la mieux née. Je la mis à l'abbaye de Saint-* 
Cyr * ; elle n'y eut pas été trois mois, qu'elle demanda 
à être religieuse ; elle ne put y être reçue à cause de 
son peu de santé. Je l'ai mise dans un autre couvent, 
où la règle est plus douce ; elle y est une excellente 
religieuse, et y emploie au service de Dieu et à chan- 
ter ses louanges les talents que le monde lui avoit 
donnés pour le mal. — Je crois, Madame, dit M™' de 
Vandam, que vous vous êtes fait un grand plaisir 
d'ôter cette proie ati démon? — Il est vrai, reprit- 
elle, que j'en ai beaucoup de penser que Dieu s'est 
servi de moi, pour retirer cette pauvre enfant d'un 
si grand péril! Elle passe sa vie à gémir sur l'état de 
sa mère, qui menoit une si mauvaise vie qu'on a été 
obligé de l'enfermer. Voilà une sorte de charité 5 il 
y en a bien d'autres, si chacun vouloit se servir de sei^ 
talents pour contribuer au soulagement de ceux qui 
souffrent , il y auroit moins de malheureux, et on 
feroit beaucoup de bien, sans grande peine, car 
Dieu ne demande que ce que l'on peut faire \ les uns 
donneroient de leur esprit, les autres de leurs biens, 

< L'abbaye de Notre-Dame-des-Anges, qui était dans le village 
de Saint-Cyr; on en faisait remonter la fondation aux rois méro- 
vingiens. 






232 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

d'autres de leur adresse, d'autres de leur crédit, etc.» 
M"' de Boissauveur dit : « Il y en auroit qui ne don- 
neroient que leurs bras pour le service des malades. 
— C'est une belle cbaritél dit M°*' de Main tenon, 
Dieu en seroit aussi content, et peut-être plus que 
des autres, et ils auroient une grande récompense, 
puisqu'ils emploieroient tout ce qu'Us ont. Adieu, 
mes enfants. » 



ENTRETIEN LVI'. 

AVKC LB8 DAMBS DE SAINT-LOt'lS. 

(Sar rédacation solide. ) 

Novembre 1706, 

M"® de Glapion demanda à M"' de Maintenon ce 
qu'elle entendoit par cette éducation solide qu'elle 
avoit si à cœur que l'on donnât aux demoiselles. « Je 
comprends, dit-elle, que c'est de s'appliquer, avant 
toutes choses et par-dessus toutes choses , à former 
la piété, la raison et les mœurs de vos filles, à leur 
inspirer l'amour et la pratique de toutes les vertus 
qui peuvent leur convenir pour le présent et pour 
l'avenir-, et pour cela il faut travailler sans cesse à 
détruire et à planter en ces jeunes cœurs, ce qui se 
fait chaque jour par les entretiens publics et parti- 
culiers que vous devez avoir avec elles, et ménageant 
habilement toutes les occasions de leur inculquer de 
bons principes, de bonnes maximes, et encore plus 
de bons sentiments et de bonnes habitudes^ car tout 

< Lettres édifiantes, t. VII, p. J263. 



AVEC LES DAMES IJE SAINT-LOUIS (1706). 233 

n'est pas fait, par exemple, quand vous avez réussi à 
tenir vos filles si recueillies à l'église qu'elles n'osent 
y lever les yeux 5 il est vrai que cela édifie et leur 
est utile à elles-mêmes pour les accoutumer à la 
contrainte et à l'assujettissement si nécessaire aux 
jeunes personnes *, mais ne les en croyez pas plus 
dévotes si vous n'avez eu soin d'établir dans leup 
cœur un vrai amour de la piété. On pourroit quel- 
quefois leur dire à ce sujet : « Je suis fort contente de 
votre extérieur, cela va à merveille; mais c'est à 
vous à voir si c'est par respect pour la présence de 
Dieu que vous vous contraignez, car si vous ne le 
faisiez que pour les créatures, votre peine serait bien 
inutile. » Et s'il arrivoit que la communauté se plai- 
gnît que les demoiselles soient dérangées et causeuses 
pendant que la maîtresse sauroit qu'il n'y a, grâce à 
Dieu, aucun défaut considérable parmi elles, et 
qu'elles sont vraiment pieuses et vertueuses, elle ne 
devroit pas être bien aflligée de ces plaintes, parce 
qu'il faut chercher à être plutôt quà paraître; ce 
qui ne devroit pas cependant l'empêcher d'y remé- 
dier autant qu'elle pourroit. Je dis hier, sur cela, à 
celles de la communauté qui étoient ici, que je crai- 
gnois qu'il y eût des maîtresses plus affligées quand 
leur classe a fait du bruit dans un corridor que le 
jour qu'il se sera fait parmi elles quelque chose qui 
aura déplu à Dieu, quoiqu'il n'y ait que les yeux des 
hommes qui aient été blessés de la première faute et 
que Dieu l'ait été de la seconde. Une d'entre elles 
me dit fort simplement qu'elle ne pouvoit souffrir 

que ses filles fussent trouvées en faute, et que 

20. 



234 ENTRETIENS SCR L'ÉDCCÀTI<m. 

c'étoit là son (aible. Il est grand, lui dis-je, et se 
fait bien sentir à la jeunesse à qui rien n'échappe, et 
qui remarque aisément qu'une maîtresse se soucie 
moins d'établir la vertu dans sa classe que de la 
faire parottre dans un ordre merveilleux. Je ne puis 
assez vous répéter combien je crains qu'on se con» 
tente de régler l'extérieur ; votre vœu d'éducation 
vous engage sur toutes choses à les élever chrétien- 
nement et à les accoutumer à bien régler leurs 
mœurs ] pour cela il faut des personnes qui se livrent 
de bonne foi et tout entières à l'œuvre* que Dieu 
leur confie, et qui se comptent elles-mmes pour 
rien-, ce n'est pas se livrer tout entière comme on y 
est obligée quand on se contente de s'amuser de ses 
demoiselles, peut-être d'en tirer quelque service, 
sans songer à leur donner de bonne foi ceux aux- 
quels on est absolument obligé par sa vocation. 

« Il ne faut point éviter d'entrer dans leurs jeux, 
dans leurs conversations, même dans leurs démêlés: 
il y a du bien à faire partout quand on le veut sin- 
cèrement, et tout cela fait partie de leur éducation. 
Ne leur souffrez ni raffinements ni petitesses dans 
leur piété, mais enseignez-leur le saint Évangile 
dans toute sa force; dites--leur qu'il n'y a que ceux 
qui se font violence qui remportent le royaume de 
Dieu; qu'il faut nécessairement porter sa croix et se 
renoncer soi-même pour être sauvé ; qu'il faut par- 
donner du fond du cœur à ceux qui nous ont offensés; 
qu'il faut adorer Dieu en esprit et en vérité et le ser- 
vir de même ; qu'il faut avoir le péché en horreur, 
en éviter toutes les occasions et s'attacher de tout 



>. 



v 



\ 



AVEC LES DAMES DE SAINT-L0UI8 (1706). 235 

son cœur à la pratique des vertus que Noire-Sei- 
gneur nous a recommandées. 

a Prèchez4eur, tantôt les maximes fortes et solides 
de la religion, et tantôt celles de l'honneur et de la 
bienséance. Ne vous lassez point de leur rebattre 
souvent, à présent et après ma mort, Timportânce 
et la nécessité de cette piété solide et simple que je 
vous recommandois presque incessamment et peut- 
être jusqu'à vous ennuyer. 

« M*" la duchesse de Bourgogne en fit, il y a 
quelque temps, un trait qui me plut infiniment. 
Vous savez qu'elle avoit été fort malade, et tout le 
monde se récrioit sur le bon effet des remèdes qui 
Tavoient si promptement tirée du danger. Elle me 
dit tout bas : « Je suis bien persuadée que c'est 
sainte Geneviève plutôt que les remèdes qui m'a 
guérie, parce que je me suis sentie soulagée dès que 
je lui ai commencé une neuvaine et bu de l'eau où on 
àvoit trempé de son pain. — Je suis ravie. Madame, 
lui dis-je, de trouver en vous cette simplicité de foi 
si rare dans les grands et que Dieu récompense assez 
souvent par des guérisons miraculeuses qui, pour 
l'ordinaire, sont réservées pour le simple peuple, à 
cause de la vivacité et de la simplicité de sa foi. » 
Puis, rappelant quelques miracles de l'Evangile, je lui 
fis remarquer que Notre-Seigneur les avoit faits en 
faveur de la foi de ceux qui avoient eu recours à lui, 
disant à la Cananéenne. «(Votre foi est grande,» à une 
autre : ((Qu'il vous soit fait selon votre foi, etc.)) Si 
je ne vous voyois point. Madame, ajoutai-je, d'autress 
mu* ques de piété que cette confiance à une neuvaine 



2S6 • ENTRETIENS SUR L ÉDUCATION. 

OU au pain de sainte Geneviève, je n'en ferois point 
de cas et j'y craindrois de la superstition, parce que 
ces pratiques, quoique bonnes et autorisées de VÉ- 
glise, ne sont pas essentielles, et se tournent même 
en abus quand on y met toute sa confiance sans se 
soucier de manquer à des devoirs plus importants, 
comme font ceux qui ne voudroient pour rien au 
monde omettre leur chapelet, et qui n'ont aucun 
scrupule de blasphémer.ou de se venger -, qui gar- 
dent Fabstinence du samedi et qui mangent de la 
viande le vendredi -, qui croient qu'il est impossible 
d'être damné quand on porte le scapulaire ou qu'on 
dit le rosaire, quoiqu'on demeure volontairement 
dans le péché. Mais quand ces pratiques extérieures 
sont accompagnées d'une vertu fidèle à tous les de- 
voirs du christianisme, et qu'on leur préfère, ainsi 
que vous faites, ce qui est d'obligation, et que je 
vous vois attentive à attaquer vos défauts, à vous 
convaincre de la nécessité de vous faire violence 
pour vous sauver, à profiter de vos communions, à 
vous tenir en garde contre votre humeur, a faire 
excuse à vos femmes dès qu'il vous est échappé 
quelques paroles trop vives, et surtout à fuir le péché 
et à mieux servir Dieu, je reconnois avec plaisir que 
votre piété a les qualités nécessaires. La dévotion 
qui, sous prétexte de s'attacher au solide, dédaigne 
et méprise les moindres pratiques de l'Église, tient 
de la superbe : celle, au contraire, qui la fait con- 
sister en ces sortes de choses, sans s'acquitter des 
premiers devoirs de la religion, est superstitieuse. 
.(( Je vous dis tout ceci, mes chères filles, ajouta 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1706). 237 

M*^ de Maintenon, pour vous convaincre de plus en 
plus de l'obligation oii vous êtes d'inspirer à vos 
demoiselles ces mêmes sentiments, et que vous pre- 
niez un grand soin d'éviter de leur laisser prendre 
une piété orgueilleuse qui méprise ou raille tout ce 
qui tient du miracle, sans cependant les laisser tom- 
ber dans toutes les petitesses de certaines personnes 
peu éclairées. Il faut qu'elles aient un profond 
respect pour les dévotions approuvées de l'Église, 
quelque petites qu'elles paroissent, mais vous devez 
les rappeler toujours aux pratiques essentielles 
qui sont : la fuite du péché, l'amour de Dieu et du 
prochain, et l'accomplissement des devoirs de son 
état, leur faisant bien comprendre que la vraie piété 
consiste à aimer Dieu, à penser a lui, à le consulter 
dans ses entreprises, à ne se pas contenter d'être à 
lui quand on est à l'Église ou qu'on approche des 
sacrements, mais à y être tous les jours de sa vie par 
la fidélité à éviter ce qui peut lui déplaire et à faire 
ce qu'on sait lui être agréable. )) 



ENTRETIEN LVIP. 

AVEC LBS DAMBS DK 8 A I If T- LO U IS. 

(So Taire estimer des demoiselles. ) 

Décembre 1706. 

« Je ne puis me lasser de vous rebattre sans cesse 
les mêmes choses touchant votre quatrième vœu. 
Vous savez combien j'ai à cœur que vous en com- 

< Letires édifiantes, t. V|. 



338 ENTRETIENS SUR L'ÉDUGÂTieN. 

preniez toute l'étendue et Tétroite obligation où il 
vous met de donner de bons exemples en tout à vos 
demoiselles.. Ce n'est rien de les instruire, de les 
prêcher, de les reprendre, si vous ne les édifiez. 
Comptez que c'est cette conduite édifiante et régu- 
lière en tout qui leur fera le plus d'impression. 
Tout est perdu pour elles et pour vous, si elles 
peuvent vous reprocher avec justice des irrégula- 
rités, des manques de droiture/ des bizarreries, des 
partialités où des négligences dans les soins que 
vous devez avoir d'elles. Souvenez-vous toujours, et 
celles qui viendront après vous, qu'il faut avec les 
enfants paroitre irréprochable. On ne sauroit s'imar 
giner combien ils voient clair , et le peu de cas 
qu'ils font des personnes qu'ils n'estiment point. 
Avant le mariage de M""* la duchesse de Bourgogne, 
les dames du palais couchoient tour à tour dans sa 
chambre -, il me revint qu'elle marquoit beaucoup 
d'éloignement pour une d'entre elles et un grand 
goût pour quelques autres. Je lui parlai sur les in- 
convénients de cette préférence, et je tâchai de la 
porter à avoir plus d'estime pour celle pour qui elle 
paroissoit si mal disposée *, mais elle me dit que cela 
lui étoit impossible, parce qu'elle n'avoit aucune 
piété. Je lui demandai sur quoi elle se fondoit pour 
en juger si mal. « C'est, dit-elle, que je ne la vois 
presque jamais prier Dieu : à peine se met-elle un 
moment à genoux, au lieu que M"""".... prie Dieu 
très-longtemps, . tous les soirs, et fait toujours une 
heure d'oraison avant de s'aller habiller. » Voilà com- 
ment les enfants jugent des personnes qui les gou- 



AVEC LES RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1707). 239 

yement. Soyez assurées que les vôtres ne sont ptô 
moins clairvoyantes, et que vos demoiselles n'auront 
de créance en vous qu'autant qu'elles vous estime- 
ront. Il ne faut pas se persuader qu'on en imposera 
aux enfants : ils savent démêler la mauvaise foi des 
personnes qui cherchent des prétextes pour couvrir 
leurs défauts et leurs passions. La vérité, comme 
vous savez, perce les murailles, et tôt ou tard elle se 
découvre, quelque soin qu'on prenne de la cacher. 
Rien n'est si fort que la vertu; elle ne manque 
guère de faire son effet ; et quoiqu'il paroisse quel- 
quefois qu elle ne produise rien sur certains sujets, 
croyez qu'elle ne laisse pas de leur être utile, et qu'ils 
feroient apparemment encore plus mal si on n'ës- 
sayoit de la leur faire goûter. » 



ENTRETIEN LVIIP. 

AVBC LES BBL1G1KU8KS DK 4 A llf T -L OU fS. 

( Tnits AWets sur Pexoelleoce de leur lostitat. ] 

1707. 

M"^ de Maintenon leur disoit souvent que l'éduca- 
tion de leurs demoiselles et la charge de leurs 
classes sont un ouvrage immense pour des personnes 
qui «'y donnent de bonne foi, et qu'il n'est pas pos- 
sible d'en soutenir le travail et d'en remplir les de- 
voirs sans une sainteté éminente; c'est à quoi elle 
les exhortoit sans cesse, même dans les commence- 
ments ; « Vous 4evez , leur disoit-elle , traiter 

^ Lettres édifiantes, t. V, p. 1 13* 



240 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

toujours VOS demoiselles d'une manière raisonnable, 
les élevant jusqu'à vous, au lieu de vous abaisser à 
elles. 11 faut beaucoup de fermeté pour les conduire 
à la fin qu'on se propose sans se rebuter des diffi- 
cultés^ et une grande douceur pour y parvenir. » 
Quelqu'un ayant dit que M. d'Aubigné, archevêque 
de Rouen \ ne parloit qu'avec admiration de la 
grandeur de Tlnstitutdes religieuses de Saint-Louis. 
(i II est vrai, reprit M"* de Maintenon, qu'il y en a 
peu où l'on puisse faire de plus grands biens à la 
jeunesse de notre sexe*, la plupart des maisons 
établies pour l'élever n'ayant pas ordinairement 
assez de temps pour leur apprendre suffisamipent 
tout ce qu'il faut qu'elles sachent, pour former leur 
raison, leur jugement et leurs mœurs; c'est cepen- 
dant l'essentiel, et ce doit être là votre capital; 
comptez pour peu le savoir si vous ne réglez bien la 
conduite. » 

Une maîtresse de classe voulant la suivre à la 
communauté. M"'"' de Maintenon lui dit de rester 
plutôt à sa classe pour y faire le bien que Dieu de- 
mandoit d'elle, et comme cette personne marquoit 
du regret de ne pas entendre ce qu'elle alloit dire 
d'utile, M*"^ de Maintenon lui dit : « Il vaut beaucoup 
mieux faire des choses utiles que d'en entendre. » 

Un jour que M"® de Maintenon suivoit l'ordre du 
jour de la classe rouge, une maîtresse lui faisoit faire 
attention à l'innocence de leur vie ; M"* de Main- 
tenon lui dit d'un air pénétré : u Que cela est agréable 

1 Pareat de IP« de Maintenon. 



AVEC LES RËUGIEGSES DE SAINT-LOUIS (1707). 241 

à qui aime Dieu I Mais il faut, en effet, l'aimer pour 
en être capable et pour y trouver du plaisir. » 

Parlant à une maîtresse, elle lui dit : u Je ne 
trouve rien de si pénible à la nature qu'un gouver- 
nement chrétien, parce que dès qu'on veut remplir 
ses devoirs il faut s'oublier, se compter pour rien, se 
livrer aux autres, faire souvent tout autre chose que 
ce que l'on vouloit, ne jamais montrer d'humeur, de 
passion, de foiblesse, d'acception de personne^ 
enfin se livrer tout entière à l'emploi dont on est 
chargé sans aucun rapport à soi-même. Un gouver- 
nement humain est bien plus doux : on prend ce qui 
plait, on laisse le reste parce qu'on rapporte tout à 
soi, et qu'on ne cherche que son plaisir et son repos. 
Si j'agissois ainsi, et que sans me mettre en peine de 
ce qui se passe dans la maison, je prisse trois ou 
quatre Dames de Saint-Louis des plus spirituelles, 
que je m'en fisse une espèce de cour pour m' entre- 
tenir et me divertir, je ne serois pas fort fatiguée. 
Une première maîtresse de même qui ne se laisseroit 
approcher que des plus agréables et des plus spiri- 
tuelles de sa classe, qui passeroit le jour dans un 
fauteuil à leur faire dire des vers, des conversations, 
et autres Ichoses propres à réjouir, ou qui s'entre- 
tiendroit avec elles quand elle seroit d'humeur de le 
faire, éloignant le reste de ses filles, et ne souffrant 
point qu'on l'abordât quand elle voudroit se reposer 
ou se livrer à ses pensées, seroit, comme vous voyez, 
fort à son aise *, mais aussi ne feroit-elle rien moins 
que son devoir. 

« Je demande tous les jours à Dieu que Saint" 

24 



242 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

Oyr soit détruit si les Daines ne sont des sainteSj 
parce qu'il est comme impossible que vous rem- 
plissiez les desseins de vos institutions, si tous 
n'êtes très-parfaites. Toute là France est intéressée 
à votre conservation tant que vous ferez votre de- 
voir dans l'éducation des demoiselles, et au contraire 
tout le monde demandera que votre maison soit dé- 
truite si par votre irrégularité et votre négligence 
cette bonne éducation dégénère. Vos devoirs deman- 
dent une grande vertu, et vous n'avez pas les mêmes 
ressources qu'ont les autres religieuses pour se 
maintenir dans l'esprit de leur dévotion ; au con- 
traire, tout ce qui vous environne vous servira de 
pièges et de prétexte pour vous relâcher. La vie 
austère et pénitente de la plupart des religieuses les 
rappelle même à l'esprit de leur vocation ; elles ne 
peuvent guère s'en éloigner que l'on ne s'en aper- 
çoive, parce qu'il faut que l'extérieur aille toujours, 
et ce qu'elles ont seulement à craindre ^t une di- 
minution de la ferveur intérieure, qu'il leur est 
facile de renouveler à l'approche d'une fête, d'une 
retraite, d'une visite, d'une communion -, tout cela 
les réveille, et répare le mal avant même qu'il ait 
paru. Il n'en est pas de même chez vous : le petit 
peuple qui vous environne, et qui ne cherche qu'à 
secouer le joug, ne favoriseroit que trop votre relâ- 
chement, qui ne se renfermeroit pas i vous seules, 
car votre jeunesse y participeroit bientôt ; et je ne 
donnerois pas quelques mois pour détruire le bien 
que nous tâchons d'établir depuis plus de vingt ans. 
Tout roule sur votre vertu, et les remèdes que vous 



AVEC LES RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1707). 243 

pourriez chercher au dehors même dans ce qu il y a 
de plus saint de votre contioissance achèveroit 
plutôt de tout ruiner qu'il ne vous aideroit à vous 
rétablir, parce qu'il est presque impossible, quel- 
que éclairés que puissent être ceux que vous pourriez 
consulter, qu'ils comprennent assez vos obligations 
particulières pour vous rendre l'esprit de votre Insti- 
tut, si vous l'aviez perdu. » 

Une maifresse avoit de la peine à se donner si fort 
aux soins de sa classe parce qu elle en étoit souvent 
distraite, M*"^ de Maintenon lui répondit : <( Personne 
n'est exempt de distractions ; il vaut mieux avoir 
celles-là que d'autres plus mauvaises. J'avoue qu'il 
faut travailler à se modérer, mais après tout un peu 
trop d'activité vaut mieux que de la lenteur ou de 
l'indifférence, et les naturels vifs sont ordinaire- 
ment les meilleurs et les plus propres à rendre ser- 
vice. A qui croyez-vous, par exemple, que le Roi 
sache meilleur gré d'un courtisan uniquement oc- 
cupé à faire sa cour, qui est de tous ses plaisirs sans 
avoir jamais aucune peine, ou d'un fidèle sujet qui 
passe sa vie à combattre pour lui, exposé à de con- 
tinuels dangers, toujours dans la peine et dans les 
fatigues, qui n'est soutenu que par son courage et 
par son attachement au service de .son prince, 
n'ayant même que très-rarement le plaisir de l'ap- 
procher? Il n'est pas difficile de voir que c'est le 
dernier^ faites'-vous-en l'application, et voyez si 
vous avez sujet d'être affligée que la multitude des 
soins inséparables de votre charge rende votre 
présence de Dieu moins douce qu'autrefois* Pour 



244 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

moi qui suis aussi fort vive, je me trouve accablée 
de distractions aussi différentes que sont les affaires 
dont j'ai la tête remplie : tantôt c'est Saint-Cyr qui 
m'occupe, une autre fois ce sont les affaires de l'État, 
ou ce que j'ai appris du quiétisme, du jansénisme, 
et autres maux qui menacent l'Église ; enfin, je ne 
me présente guère devant Dieu qu'au travers d'une 
multitude de pensées qui remplissent mon imagina- 
tion, mais je me console en lui disant : « Il est vrai, 
(c Seigneur, que je mêle dans mes actions une viva- 
<c cité naturelle qui n'est pas exempte de plusieurs 
(( défauts dont je suis confuse; mais aussi, vous 
(c savez que je ne les entreprends que pour vous 
« plaire et pour vous servir, et que si je consultois 
(( mon goût, j'aimerois mieux me reposer que de me 
(C donner bien du mouvement pour des affaires qui 
« me seroient étrangères, si tout autre que vous y 
« étoit intéressé. » Vous voyez bien, ajouta M"' de 
Maintenoix, que ce n'est pas pour mon plaisir que je 
me lève avant le jour pour venir à Saint-Cyr, malgré 
le brouillard et le mauvais temps, et que je fais mille 
autres choses fort contraires à mon inclination. Ce 
qui doit donc consoler une personne vive, c'est de 
penser qu'elle agit pour Dieu -, sans cela elle seroit 
accablée de ses défauts. » 

La maîtresse reprit que ce qui faisoit sa peine 
étoit, qu'au lieu de se prêter simplement aux oc- 
cupations de sa charge, elle ne pouvoit s'empêcher 
de s'y livrer tout entière. « Pourquoi, lui dit M"** de 
Maintenon , ne vous donneriez-vous pas tout en- 
tière à un emploi qui vous vient de la part de Dieu, 



INSTRUCTION AUX RELIGIEUSES DE SAINTrLOUIS (1707). 245 

et qui est pour sa gloire ? C'est précisément ce que 
j'estime en vous, et si Dieu me donnoit le pouvoir de 
former une personne comme je le souhaiterois avec 
promesse de lui accorder tout ce que je pourrois 
désirer pour elle, je la demanderois d'un caractère 
à se donner tout entière à ce qu'elle fait sans rien 
réserver pour son plaisir, ni pour son repos, et c'est 
même ce qui s'appelle bon naturel. Mais il faut avoir 
soin de le sanctifier par l'intention pure de plaire à 
Dieu, de procurer sa gloire, de se rappeler de temps 
en temps en sa présence avec tranquillité et dou- 
ceur, de ne jamais manquer par sa faute à aucun 
des exercices de piété marqués par la règle. » 



ENTRETIEN LIX'. 

INSTRUCTIUX A ex IlELIGIBUSES DE SÀIXT-LOUIS. 

(Pour les disposer à prendre l'habit rcligiem ^.) 

1707. 

Le 9 août 1707, dans une assemblée capitulaire, 
après qu'on eut fait la lecture de la réponse de 

* Lettres édifiantes, t. V. 

* Quand la maison de Saint-Louis fut changée en monastère 
régulier de Tordre de Saint-Augustin, on laissa aux Dames leur 
ancien costume, qui était aussi modeste qu'élégant, mais en 1707 , 
M™*^ de Maintenon jugea à propos de leur donner le costume sé- 
vère de Vordre de Saint-Augustin : « Elle étoit persuadée, disait- 
elle aux Dames, que Thabit religieux a quelque chose qui inspire 
de la gravité, du recueillement et du mépris pour soi-même ; que 
dans le monde on étoit toujours en doute si elles étoient reli- 
gieuses ou non, etc. » [Mémoires des Dames de Saint-Cyr, 

ch. 28.) 

21. 



2^ ENTRETIENS SOR L'ÉDUCATION. 

M. révèque de Chartres, à lasupplique des religieuses 
de Saint-Louis, pour lui demander la permission de 
prendre l'habit religieux, M"** de Maintenon dit : 
<( Plusieurs d'enti^ vous m'ont priée de vous dire, a 
l'occasion de ce changement d^ habit, ce qu'il y au- 
Toit à souhaiter de votre communauté pour qu'elle 
fût au point où l'on peut la désirer -, je vous dirai 
simplement ce qui m*est venu à l'esprit en parcou- 
rant vos vœux ^ 

« Sur l'obéissance, il me semble que vous y êtes 
présentement bien fondées : vous respectez , aimez 
et obéissez cordialement à tous vos supérieurs ] il 
n'y a qu'à bénir Dieu des progrès que vous avez faits 
sur cet article, et il y a tout lieu d'espérer que cette 
pratique si bien établie se soutiendra à l'avenir. Tou- 
chant la chasteté, on n'a, grâces à Dieu, rien à vous 
reprocher : vous ne cherchez aucun plaisir hors de 
votre maison, vous avez un éloignement sincère 
pour le monde, vous fuyez le commerce avec les sé- 
culiers^ il ne parolt aucun attache ni amitié parti- 
culière entre vous , non plus que pour les autres 
personnes du dedans. 

«Je ne vous trouve pas si avancées sur le vœu de 
pauvreté ; quoique vous ayez fait du progrès, il vous 
«n reste encore beaucoup à faire ; vous vous sentez 
toujours de l'abondance où vous avez été dès votre 
établissement, et de la mollesse que je vous sd in- 
spirée et communiquée. Je ne dis point cela par un 

* Les Dames de SaiaMjOuis faisaient les vœux ordinaires de 
j)auvreté, de chasteté, d'obéissance, «t un quatrième de oeasa- 
crer leur vie à l'éducation des demoiselles de Saiht-Cyr. 



INSTRUCTION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1707). 247 

sentiment d'humilité ; je reconnois sincèrement en 
être la cause ; je suis portée à donner largement 
toutes les commodités ; ma délicatesse, qui me les 
fait chercher pour moinnème, fait que je les procure 
aux autres ^ ; je suis accoutumée à l'opulence, vous 
vous sentez encore des décisions trop relâchées 
que je vous ai faites. Je suis bien fâchée et confuse 
d'être la première coupable des défauts que je vous 
reproche-, mais enfin, mes chères filles, ce n'est pas 
une raison pour les excuser en vous *, car, après tout, 
je ne suis pas religieuse et vous Tètes , et par cette 
qualité, Ueu sans doute vous demande une perfec- 
tion plus grande que celle qu'il attend de moi. Me 
mettez point de bornes à* celle que votre saint état 
exige de vous -, soyez en garde contre cette pente^ 
qu'on a ici à l'abondance et la recherche de ses 
commodités ; aimez à sentir les privations qui doi- 
vent rendre votre pauvreté réelle et effective, et 
sachez les porter courageusement ^ ne vous donnez 
pas la liberté d'imaginer des commodités, de les de- 
mander expressément^ penchez plutôt à vous re- 
trancher qudques-unes de celles qu'on donne ici 
largement; soyez ravies le jour que la Providence 

« Mino de MalnteBon exagère sa délicatesse et son goût pour le 
luxe : au milieu de la cour la plus fastueuse de TEurope, elle me- 
D^t une vie très-simple, ayant à peine trois ou quatre domesti- 
ques, dépensant tout son reyenu en aumônes : « Pendant les vingt 
iftemières années de sa vie, dit Languet de Gergy, je l'ai vue fort 
flouveot et jamais je ne lui ai vu d'autre habit que de quelque 
damas ou de quelque raz de Saint-Maur de feuille morte, sans 
or ni broderie ; une marchande de Paris est ordinairement plus 
ric^hement v^tue. » {Mémoires^ 1. 1, p. 229. ) 



248 ENTRETIENS SUR L ÉDUCATION. 

VOUS procurera Foccasion de sentir votre vœu de 
pauvreté par quelques privations qui coûtent à la 
nature et qui mortifient ; car la pratique de la mor- 
tification est inséparable de celle de la pauvreté, ce 
sont deux vertus essentiellement nécessaires à la vie 
religieuse et dont la pratique détruira les défauts 
que nous vous avons si souvent reprochés. Ne crai- 
gnez pas tout ce qui peut faire un peu souffrir votre 
corps ] remettez-vous entre les mains de vos supé- 
rieurs du soin de votre santé-, lâchante qui s'établit 
ici dans les supérieurs, et que j'espère s'y con- 
servera, saura bien prévenir vos véritables besoins 
et y remédier. Vous n'avez pas lieu de craindre d'être 
mises à de trop fortes épreuves sur cet article, puis- 
qu'ils y veilleront avec une charitable prévoyance 5 
reposez-vous en donc sur eux sans vous en inquié- 
ter, et appliquez encore là cette vertu de pauvreté 
et de mortification à laquelle votre état vous en- 
gage. 

« Pour votre quatrième vœu de l'éducation, on a 
sujet d'être content de l'état où sont vos classes ; les 
règlements qu'on y a établis s'y maintiennent; il 
reste néanmoins dans les jeunes maîtresses un dé- 
faut dont j'ai vu depuis peu plusieurs exemples, 
c'est qu'elles ne paroissent pas assez entièrement 
auprès des demoiselles lorsqu'elles sont avec elles, 
principalement pendant les récréations. Cependant, 
mes chères filles, c'est un des temps où vous pouvez 
leur être le plus utiles ; tout ce qu'elles font, tout ce 
qu'elles disent, vous doit donner matière de former 
leur raison, et de les redresser sur leurs fausses idées 



INSTRUCTION AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (t 707). 249 

OU leurs mauvaises manières*, vous devez dans ce 
temps-là, comme dans tous les autres que vous êtes 
aux classes, vous occuper uniquement de vos filles 
sans vous permettre de vous en distraire un mo- 
ment, ni de vous reposer de cette vigilance sur qui 
que ce soit, au réfectoire, au dortoir, ou ailleurs. 
Vous me répondrez peut-être : Nous ne respirerons 
donc pas? Et je vous répondrai: Non, tant que vous 
serez auprès d'elles. Si vous n'aviez pas des heures 
pour sortir de vos classes, je vous demanderois une 
chose impossible en exigeant une attention si con- 
tinuelle -, mais votre ordre de journée est merveil- 
leusement bien tourné pour vous donner le délasse- 
ment et le repos dont vous avez besoin. Il y a cha- 
que jour des heures où vous perdez de vue vos de- 
moiselles et où vous avez la consolation de voir vos 
sœurs, de prier Dieu avec elles, d'y manger, de vous 
récréer; ayez donc la fidélité de remettre à ces 
heures-là le relâchement qui vous est nécessaire, 
car pour celles que vous passez auprès des demoi- 
selles, vous ne devez pas, encore une fois, vous relâ- 
cher un instant de cette appUcation à les veiller et à 
les former. Si vous les menez au jardin , vous res- 
pirez l'air avec elles ; mais vous ne devez pas vous 
livrer entièrement au plaisir de la promenade, ni 
vous amuser d'entretenir quelques personnes ; vous 
vous y devez occuper uniquement de vos filles, et 
tenir la main que toutes les grandes demoiselles qui 
sont dans vos classes pour vous aider, aussi bien que 
tous vos petits chefs, s'en occupent dans ces heures 
de récréation comme dans les autres, sans craindre 



350 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

qu'elles s'ennuyent, et sans chercher à les récréer 
elles-mômes dans un temps où toute votre attention 
doit être réservée pour votre classe. 

a Un autre article, sur lequel je me suis proposée 
de vous parler, pour vous congratuler de ce que 
Dieu a fait en vous qui tient du miracle, c'est le désir 
que vous témoignez souvent d'être regardées comme 
de petites religieuses *, il n'est certainement pas na- 
turel; c'est lui qui vous donne une disposition si op- 
posée aux sentiments d'élévation que la grandeur 
de votre établissement auroit pu naturellement vous 
inspirer; car s'il y a quelques religieuses pour qui on 
dût craindre, avec sujet, la fierté, c'est vous autres, 
qui êtes fondées par le plus grand Roi du monde, 
qui avez de grands biens, qui êtes, on peut le dire, 
des favorites aimées, caressées, considérées, com- 
blées de ses bienfaits ; qui voyez tous les jours au 
miUeu de vous une personne en faveur auprès de 
lui. Quelle joie pour moi, mes chères filles, de voir 
qu'au milieu de tant de sujets d'élévation et de gloire 
vous ne respirez que Thumilité et la simpUcité, jus- 
qu'à n'ambitionner que le nom de petites religieuses, 
et à aimer sincèrement et dans la pratique d'être 
regardées et traitées comme telles ! Par cette hum- 
ble simplicité, vous expiez ce qu'il y a eu de gran- 
deur humaine dans votre établissement, et vous af- 
fermissez inébranlablement votre Institut-, il n'y a 
aucun sujet de craindre qu'il dégénère jamais tant 
que vous serez dansées sentiments. Conservez donc 
précieusement, je vous en conjure, ces fortes dis- 
positions d'humilité , de simplicité, et, si j'ose ainsi 



4VEC LBS DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1707). 251 

parler, d'une bienheureuse petitesse, qui vous atti« 
rera les bénédictions de Dieu. Étendez cette simpli^ 
cité jusqu'à vos sœurs converses : elles sont reli- 
gieuses, regardez-les et traitez-les comme vos sœurs ; 
n'ayez point envers elles une conduite de maîtresses 
à l'égard des domestiques : la religion égale tout; 
il n'y a de différence que dans V exercice de vos «m- 
plois; elles doivent faire la lessive et les autres gros 
ouvrages, comme vous faites le catéchisme aux de- 
moiselles, n faut encore qu'elles vous soient soumises 
dans les charges comme à leurs ofliicières, et qu'elles 
demeurent dans la séparation d'avec vous, marquée 
dans vos règlements-, hors de là le traitement doit 
être uniforme entre les religieuses du chœur et les 
sœurs converses; aimez-les comme vos sœurs, en 
conservant pourtant la réserve que la prudence doit 
vous inspirer pour ne vous point familiariser avec 
elles, ni leur faire des confidences dont il seroit à 
craindre qu'elles n'abusassent. » 



ENTRETIEN LX«. 

iTf 8T1IUCT10H Alll EHO ISKL LBS DB LA CLASSIt BLBVB. 

(Sur l'esprit mal fait, et l'éducation Je Saint-Cyr. } 

1707. 

Les demoiselles de la classe bleue prièrent M*^ de 
Maintenon de leur expliquer ce que c'est qu'un 
esprit de travers, contre lequel elles l'entendoient 

* Letirei édifiantes, t. V, p. 9*3. 



252 ENTRETIENS SUR L'ÉnUCATiON. 

souvent parler. « C'est, dit-elle, par exemple, de ne 
point vouloir se soumettre aux règles des lieux où 
Ton est 5 d'être difficile en tout, de ne s'accommoder 
de rien, ni des personnes ni des choses qu'on leur 
donne, ou de celles qu'on leur propose ; d'être tou- 
jours d'un avis difiérent de celui des autres, de ne 
se soucier point de faire plaisir, guère plus de faire 
de la peine ; ce sont les esprits qui sont contrariants 
et entêtés de leurs fantaisies, croyant toujours avoir 
raison^ qui ne savent point s'accommoder au goût, à 
l'humeur de ceux avec lesquels ils ont à vivre, et quan- 
tité de choses semblables qui, je suissûre, vous déplai- 
sent à mesure que vous me les entendez nommer. 
Mais cela ne suffît pas^ il faut que chacune de vous 
s'examine et se dise de bonne foi, et sans se flatter : 
Oui, je reconnois en moi tel et tel travers, j'ai tort en 
cela, etc. , et que vous preniez toutes une bonne et 
forte résolution de détruire absolument en vous un 
défaut qui vous paroît si méprisable et si insuppor- 
table dans les autres -, et que celles qui sont assez 
heureuses pour sentir en elles bien de l'opposition à 
tous les défauts dont je viens de parler rendent 
grâces à Dieu, car, en vérité, elles sont bien heu- 
reuses, les vertus naturelles étant toujours les plus 
sûres. N'est-il pas vrai, mes enfants, que vous trouvez 
très-aimable et recherchez de bon cœur la société 
de celles qui sont douces, toujours prêtes à fairç ce 
que l'on veut, qui ne sont ni difficultueuses, ni con- 
trariantes, ni bizarres, mais toujours égales et de 
bon accord? Tâchez de devenir toutes comme vous 
étés bien aises de trouver les autres, et mettez-vous 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1707). 3d.3 

bien dans la télé que Ton ne vous fait pas plus de 
grâce sur les défauts qui vous déplaisent et vous 
choquent si fort en votre voisine, que vous ne lui en 
faites. 

a Vous seriez bien coupables , mes enfants , si 
vous ne profitiez de Téducation que vous recevez ici. 
J'ai vu le Roi plusieurs fois prendre plaisir à expli- 
quer aux seigneurs de sa cour la manière dont on 
vous élève; M. le duc d'Harcourt, entre autres, étoit 
ravi de Fentendre, et dit au Roi qu'il se souve- 
noit bien d'y avoir eu des parentes de son nom. 
M*"* la maréchale de Noailles m'a proposé bien des 
fois de mettre ici ses huit ou dix filles, à condition 
qu'elle payeroit la pension d'un pareil nombre de 
demoiselles de Saint-Cyr, dans un autre couvent ^ 
Tout cela vous fait voir combien on vous estime heu- 
reuses; goûtez donc votre avantage, mes enfants, ne 
prenez aucun travers, et que les petites contraintes 
(le votre règle ne troublent point votre bonheur. 
Croyez-vous, de bonne foi, être les seules personnes 
au monde qui soient obUgéesà en garder une? II n'y 
a point de maisons un peu réglées où cela ne se fasse. 
La première chose que fait une personne raisonnable, 
qui se met en pension dans une communauté, est de 
s'informer des heures, de l'ordre de la maison, pour 
s'y conformer et se lever avec les autres, aller à la 

1 Cette proposition fut souvent faite à M°>« de Maintenon, et 
Jamais acceptée, comme étant contraire an but de la fondation. 
m Kn tous lieux, disent les Mémoires des Dames de SainUCyr, 
on se faisoit un honneur singulier de mettre des filles à SaintCyr, 
pour qu'elles eussent le bonheur et Tavantage d*étre élevées sous 
les yeux de UP^ de Maintenon. » 

il 



SM fiNTRisrieNÂ sur L*ÉlDl7GATtON. 

messe à Ift même heure, observer^ pour le parloir, ce 
qui est en ufiâgQ, n'y allant point tro^ matin, et en 
sortant d'àssé2 bonne heure pour ne pas int^m^ 
moder; si ce sont des maisons où Ton sort, revenir 
assex tôt pour qu'il ne Éiè fasse rien contre Tordre 
établi, et on fait toutes ces attentions à trente H à 
quarante ans quand on a Tesprit bien raisonnable et 
bien fait, avec la même attention et dépendance que 
le pourroient faire les plus jeunei^ personnes» 

d II faut que je vous dise, pour votre consolation, 
que je remarque parmi vous un certain bon ef&prit 
que je n'y ai pas mis etquej*y ai trouvé; c'est cette 
docilité qui vous fait répondre à une de vos compa>- 
gnaS) quoique plus jeune que vous, comme vous 
feriez à une maîtresse quand elle la charge de vous 
faire apprendre ou répéter quelque chose, et je 
vous exhorte à ne point perdre cette bonne manière 
qui va au soulagement de la maîtresse, et aide en 
môme temps à former les unes et a simpli&er les 
autres. Il faut rendre ôette justice aux demoiselles 
de Saint<iyr, que Ton a eu toujours à les louer sur 
la soumission qu'elles ont pour celles de leurs com- 
pagnes que Ton établit au-dessus d'elles, et du bon 
esprit avee lequel elles reçoivent les avis qu'elles leur 
font quelquefois donner par leurs maîtresses ; aussi 
sui&^je persuadée que ces avis ne se donnent jamais 
que comme ils doivent être donnés, c'est-à-dire pour 
des choses qui seroient véritablement mal^ car nous 
ne prétendons pas qu'elles soient rapporteuses, et 
qu'elles sé fassent un plaisir d'accuser leuis compa- 
gnes pour des riens, ce qui seroit le plus méchant 



AVEC IW DAIIS6 BE «AINTH^OUI» (1708). Sft& 

curliotèi^ du monde* Quand on est obligé d'Avertir, 
il ne le feut faire qu'avec une sorte de peine, comme 
malgré loi, fai^nt violence à 9on caractère, et uni- 
quement pour le bien de la personne, et pour aatith 
faire sa propre conscience qui peut obliger en cer*< 
tains cas, même sous peine de péché, à donner ses 
avis) mais, encore une fois, je suia bien éloignée 
d'exiger que vous portiez à vos maltressea mille baga>« 
telles qu'il faut laisser tomber, ou reprendre vou»» 
mêmes de bonne amitié. )> 



ENTRETIEN LXI ', 

AVBC LK8 DAIIB8 D l( SAINT-LUOIS^ 

demoiselles, ^i 

Quelques jours après, M** de Maintenon, parlant 
avec les religieuses de Saint-Louis des bons ou mau- 
vais événements de la guerre pour la nouvelle cam- 
pagne, elle leur dit qu'il y avoit actuellement à 
la cour deux sortes de généraux, les uns qui vou- 
loient demeurer pour voir le Roi, et attendoient ses 
ordres pour partir *, les autres , au contraire , qui 
mouroient d'envie de s'en aller au lieu où ils dé- 
voient passer la campagne, quoiqu'ils n'y fussent 
pas obligés, les armées n'étant point encore rassem- 
blées, parce qu'en attendant ils pourroient rendre 

1 LeUre^ édifianieg, t. V, p. 981. — Recu^ii des Répoftsei, 
p. 33S. 



256 ENTRETIENS SUR L* ÉDUCATION. 

quelques services au Roi , en considérant les che- 
mins, les passages, en observant les mouvements de 
Tennemi, etc., pendant qu'ils étoient inutiles auprès 
de lui; et que Tun d'eux, nommé M. de Berwick *, 
qui n'étoit arrivé que depuis quelques jours, lui 
avoit dit que si le Roi ne lui donnoit son congé , il 
le demanderoit incessamment. Puis elle demanda à 
M"* de Veilhant lesquels étoient les plus affection- 
nés au service du prince et le servoient le mieux ? 
Elle dit que Rodriguez ^ répondoit à la questionl. 
M"* de Maintenon , l'interrompant vivement, lui 
dit : « Je veux votre pensée, ma sœur, et non pas 
celle de Rodriguez. » Elle répondit donc que c'é- 
toient ceux qui vouloient partir. « Faites l'applica- 
tion, répondit M°** de Maintenon ; et Je crois qu'une 
religieuse de Saint-Louis qui voudroit faire des 
prières extraordinaires, qui déroberoit pour cela tout 
ce qu'elle pourroit sur sa classe au lieu de ménager 
du temps pour en employer davantage auprès des 
demoiselles, qui s'estimeroit heureuse et bien dé- 
vote d'avoir su gagner quelques petits quarts d'heure 
de lecture ou d'oraison , ne seroit pas, à beaucoup 
près, si agréable à Dieu que celle qui, pour lui plaire, 
et s'acquitter le plus qu'elle peut de son quatrième 
vœu, donne tout son temps libre à ses demoiselles.» 



^ Jacques Fitz-James, duc de Berwick, fils naturel de Jacques H , 
maréchal de France en 1706, [et qui gagna en 1107 la bataille 
d'Âlmanza. 

' Jésuite espagnol, auteur de la Pratique de la perfection 
chrétienne , ouvrage très-estimé dans le dix-septième siècle et 
traduit six fois en français. On le lisait beaucoup à Saint-Cyr. 



AV£C LES DAMBS DE SAINT-LOUIS (l708). 257 

Toutes les maîtresses s'écrièrent sur Vamour 
qu'elles avoient pour les classes, assurant qu'elles ne 
prenoient rien sur le temps qu'elles y doivent être, 
et né faisoient que les exercices d'obligation, mais 
qu'étant quelquefois obligées de les avancer, on 
croyoit peut - être alors qu'elles les déroboient. 
(c Je sais bien, dit M"** Maintenon, qu'on aime les 
classes, que vous êtes ponctuelles à y aller dans les 
temps marqués-, mais je crois, ajouta-t-elle d'un ton 
de raillerie , qu'il y en a quelques-unes qui le sont 
encore plus à en sortir-, que l'on donne aux classes 
ce qui est absolument nécessaire , et que l'on seroit 
bien fâchée d'en donner davantage ou d'y aller un 
peu plus tôt qu'il ne faut^ ce sont nos généraux qui 
attendent les ordres pour partir. H y a cependant 
une différence bien consolante pour vous entre ceux 
qui veulent s'en aller et vous, parce qu'en partant 
ils s'éloignent de la présence du Roi, et que vous ne 
vous éloignez de celle de Dieu en quittant l'oraison 
pour aller faire sa volonté, puisqu'il est toujours avec 
vous, et qu'on le trouve plus sûrement où il nous 
veut qu'où notre volonté propre et notre dévotion 
particulière nous portent. 

(( Il est encore à craindre, dit-elle, que ce ne soit 
pas toujours la piété qui excite à faire des prières 
extraordinaires, mais l'amour du repos. On se trouve 
bien à l'oraison, parce qu'on se délasse, qu'on cesse 
de penser à des choses désagréables et ennuyantes, 
qu'on n'a point le bruit des enfants, ni la conversa- 
tion des grandes, ni les contraintes qu'il faut avoir 
auprès d'elles sans s'en apercevoir ; on y cherche sa 

39. 



2èg EKTiiBTifiNSi Wf^ C^QUI^TION* 

consolation^ ramour'^prQpre s' an nourrit , w est 
quelquefois plus satisfait d'un quart d'heure de prière 
qu on a fait en particulier que de toutes celles qui «le 
font avec les autres. Supposons m^me qu'on ne 
cherche qu à servir Dieu, si Tamour qu'on a pour 
Toraison fait aller à V Église dans lea temps où la rè- 
gle en donne la liberté, comme les dimanches çt 
fêtes, le zèle des classes ne doit**il pas faire faire U. 
m6me chose ? Vous devriez plutôt être portées à y 
aller trop souvent qu'à vous en retirer volontiers. 
Quand on aime Dieu , on est ravi de faire quelque 
chose pour lui plaire , et on n'y regarde pas de si 
près pour n^ rien faire de trop; Leç personnes cha- 
ritables qui ont du bien ne se contentent pas de 
donner à un pauvre seulement pour l'empédier de 
mourir, on lui donne largement et au delà de ce qui 
seroit absolument nécessaire. » 

Puis elle dit, d'un air touché : « Vous verrez un 
jour ce que vous deviez à vos classes , c'est sur quoi 
Dieu vous jugera. Une Carmélite qui, au lieu de s'ap- 
pliquer à l'oraison, voudroit aller au parloir instruire 
U jeunesse, comme les Ursulines, seroit fort en dan- 
ger de son salut 5 elle feroit une œuvre exoellente 
en elle-même, mais je suis assurée que cette bonne 
œuvre ne la conduiroit pas au ciel, parce qu'elle 
n'est pas pour elle dans l'ordre de Dieu. Je dis la 
n^ême chose d'une religieuse de Saint-Louis qui 
n'iroit pas volontiers aux classes, ou qui les quitte- 
roit pour aller méditer *, la fin de votre établissement 
est l'éducation, comme celle des Bernardines est de 
chanter les louanges de Dieu, et celle des Hospita- 



AVEC LES PAHi;» HB SAINT*U>UI8 (1708). 259 

lières de servir le$ m^dades^ Si vous oompreniez 
Texcellence de votre œuvre, et combien vou^ plaisez 
à Dieu quand vous vous appliquez à inspirer la piété 
à vQs demoi^QlleS) que vous leui* donnez une bonne 
maxime, que vous leur ôtez Voccasion de faire ou de 
dire du mal en demeurant avec elles et les an^usant 
innocemment \ car tout est bon quand il est fait dans 
h vue de glorifier Dieu , d'empêcher qu'il ne soit 
offensé , ou pour Futilité du prochain ) si , dis-je^ 
vous étiez bien persuadée^ de ces avantages, vous 
iriez plus aux classes que Ton ne voudroit, et il fau^ 
droit vous retenir^ Je ne désapprouve cependant pas 
le goût que vous avez pour la prière \ au contraire, 
car votre vie doit être une oraison continu^llQ ; il 
faut que vous viviez de Dieu, que vous m§rçhie% en 
sa présence et que vous l'ayez en vue d$ins toute 
votre conduite , sans cela vous vous lasseriez et ne 
pourriez vous soutenir-, mais je trouve qu'il n'y a 
point de charge plus propre à ce recueillement con- 
tinuel que vos classes : tout vous y porte ou vous y 
appelle : vous y faites de saintes instructions, vou9 y 
entendez des lectures pieuses, on y chante dés psau- 
mes et des cantiques, on y garde le silence; tout cela 
éloigne-t-il bien de Dieu ? Quand saint Paul a dit : 
« Priez sans cesse, » il n'a pas prétendu qu'oç" soit 
tout le jour à l'église, parce qu'il parloit à des chré- 
tiens de tQutes sortes de professions dans lesquelles il 
vouloit qu'ils demeurassent ; il explique aussi de 
quelle manière on le doit entendre en disant : «Soit 
que vous buviez, soit que vous mangiez, ou fassiez 
autre chose, faites tout au nom du Seigneur. 



260 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

a C'est une wreur, dit-elle, de croire que la vie 
intérieure ne consiste qu'à prier : elle consiste de 
plus à remplir les devoirs de son état et à travailler 
dans la vue de plaife à Dieu. Croyez-vous que dans 
le monde nous ne connoissions point la vie inté- 
rieure, et que, parce Çué nous ne sommes point re- 
ligieuses, nous ne puisons y parvenir ? Ces bonnes 
dames, dit-etté agréablement, s'imaginent apparem- 
ment qu'il y à un paradis particulier pour elles, et 
que iious n'y aùfôtis point de part? Vous vous trom- 
pez, nous sommes souvent plus droites que vous 
dans notre piété. M. le duc deBeauvilliers', dont je 
vous ai parlé bien des fois, entend tous les jours une 
petite messe de grand matin *, quand il y communie, 
il fait une courte action de grâces; il va en- 
suite au conseil, où il demeure jusqu'à une heure 
après midi, et il ne pense point à le quitter pour aller 
prier, parce qu'il est persuadé qu'il plaît à Dieu en 
écoutant parler des affaires de l'Etat-, je le crois aussi 
intérieur que vous autres. )> 

Puis regardant en souriant M"' du Pérou qui étoit 
supérieure, elle lui dit : « Si vous leur donniez la li- 
berté de faire ce qu'elles voudroient, on les verroit 
toutes aller chercher des petits coins pour prier , et 
je cràindrois bien qu'il n'y en allât guère aux classes, 
excepté quelques-unes, que je sais qui les aiment 
beaucoup et qui sont toujours prêtes d'y voler dans 

' <i L'un des plus sages hommes de ma cour et de mon 
royaume, » disait Louis XIV en 1670. Il fut gouverneur du duc de 
Bourgogne, ministre d'État et chef du conseil des finances. (Voir 
les Mémoh'cs de Sai fit -Simon, t. XXÏ, p. 67,) 



AVEC IZS DAMES DE SAIlfT-LOUlS (1708). 261* 

tous les moments qu'elles le peuvent. — Il est vrai, ré- 
pondit M"* du Pérou^ qu*il y en a qui en trouvent tou- 
jours les moyens, car, ayant un jour demandé à une 
de nos sœurs comment elle faisoit pour donner des 
temps extraordinaires aux classes, elle me répondit : 
ce C'est que je veux accomplir mon quatrième vœu. » 
j^vM de Fontaines, qui étoit assistante, dit que de- 
puis deux jours elle avoit passé quelques heures à une 
classe à la place des maîtresses que la mère supé- 
rieure avoit assemblées*, que le temps s'étoit passé à 
chanter et à garder le silence, parce qu'elle n' avoit 
osé s'avancer de leur faire l'instruction, n'étant que 
suppléante -, que trois heures lui avoient paru fort 
courtes, tant elle y avoit trouvé du plaisir, et qu'elle 
y avoit bien pensé à Dieu. M"' de Maintenon lui 
répondit en riant : « C'est que vous n'êtes pas dé- 
vote *, celles qui le sont ne s'y seroient peut-être pas 
si bien trouvées. » Sur cela M"* de Boissauveur la 
fit ressouvenir qu'il y avoit longtemps que, parlante 
la communauté sur le même sujet, elle avoit dit 
iju'il ne falloit pas recevoir des novices plus dé- 
votes que M"*® de Fontaines. « Je le dis encore, dit 
M"* de Maintenon, ce seroit bien assez-, » ajoutant : 
« Vous ne devez recevoir aucune fille à la profession 
qui n'ait une inclination particulière pour les classes, 
et qui ne s'y porte avec une grande ardeur. Une no- 
vice qui n'aimeroit pas tout ce qu'on y fait, ou qui 
s'y donneroit avec peine, marqueroit assez qu'elle 
n'a pas de vocation pour cet état \ comme une fille 
pleine de répugnance pour les malades n'en auroit 
pas pour les Hospitalières. » 



363 BNTRETISNS SUR fc'e^lJCATIQNt 

o^CQ & SQ8 ^ides qui Qtoient du noviciat, dit qu'un 
jour qu'on leur s^voit (Jqpm permis^ioft de priw Ww, 
dims les teinps qu'elles pourroient avoir de libre, 
elles lui avoient demandé si elle trouvoit bon qu'elles 
profitassent de cette permission, <( Je suis sûre^ re- 
prit M""'' de Maintenon, qu elles auroient bien voulu 
que vous leur eussiez laissé toute liberté, » Et sur oe 
qu'elle assura qu'elles étoient demeurées de fort 
bonne grâce à travailler avec elle, sans marquer 
trop d'empressement ni aucune peine, k Yoilà, dit 
M°' de Maintenon, comme il faut être dans toutes 
les charges, puisqu'on trouve Dieu partout et que 
nous ne devons chercher que lui, » 

^me ^^ péf ou ajouta : « Ce qui détourne un peu 
des classes, c'est ce jour de retraite que la constitu*- 
tion permet^ vous avei bien voulu qu'on le pût 
prendre un jour ouvrier, et sur cela il paroît qu'on 
a plus de peine à la faire les dimanches et les fêtes, 
parce que, dit-on, ils sont déjà consacrés à la prière : 
je crois pourtant que ce n'est pas tout à fait votre 
intention, — N'est-il -pas aussi marqué, reprit M""* de 
Maintenon, que la supérieure est en droit de refuser 
ce jour de retraite, dès qu'elle le jugera à propos? 
Mais on la presse peut-être, et elle ne peut pas tou- 
jours refuser. Il faut pourtant considérer qu'en pre- 
nant des jours ouvriers pour faire ces retraites, on 
retire une maîtresse de la classe *, et si vous en faites 
une par mois, c'est l'ôter quatre fois la semaine, car 
vous êtes quatre a chacune. Cela, joint à toutes les 
autres, qui vous en retireront nécessairement, seroit 



AVEC LË!^ DAMË^ DÉ SAiNt-LOVId (1708). 263 

bien préjudiciable A vos demoiselles à qtd vous êtes 
toujours nécessaires. Pour moi, j'aimeroîs mieux 
roir à ma classe cinq maltresses que quatre, et je 
fterôis ravie qu'outre cela il me vint encore dés de- 
moiselles noires et des rubans couleur de feu'. » 



ENTRETIEN LXII». 

AfIC bKS DililS Dl ■AIST^LOV IS. 

{^uHl ftiiit éTÎtei- le trop grand eAipresséikië&t de fairfe pUibir aûs 

«{«moiseUesi)) 

17D9. 

Un jour de récréation que Madame demeura avec 
nous depuis deux heures jusqu'à quatre et demie, 
elle dît plusieurs choses fort utiles en répondant à 
différentes questions. 

« Quand vous apportez ici quelques écrits curieux 
et agréables ^ lui dit-on , peut-on les faire voir 
aux demoiselles? — Ôui^ répondit Madame, si la 
maîtresse générale juge que cela leur soit propre, 
et il seroit bon même qu'elle prît l'ordre de la supé- 
rieure, si la chose le lïiérite. Je voudrois que la maî- 
tresse générale fût entièrement libre, soit de refuser, 
soit de différer oe les donner d'abord à une classe ou à 
Tautre, et qUe Cjelle des bleues^ par exemple, croie 
qu^on lui fait tort si l'on commence par les jaunes^ 

^ « Grandes demoiselles qui aident aux maîtresses dans les 
classes. > 
> Lettres édifiatUeê, t» V, p. 676. 



â64 ENTRETIENS SUR L*ÉDUCATION. 

ni que la maîtresse des jaunes dise : u Cela a été aux 
bleuesy donc c'est à notre tour à Tavoir; » car la 
maîtresse générale peut le donner aux vertes aupa- 
ravant, et il n'est point nécessaire de le montrer à 
toutes. Les maîtresses, ajouta-t-elle , sont aussi 
vives sur cela que les demoiselles*, elles ont une pas- 
sion de leur faire plaisir, et je n en sache aucune qui 
en soit exempte. Les égards et les attentions les 
gâtent ] elles croient que tout leur est dû -, elles ont 
des prétentions : les bleues s'offenseroient si on corn- 
mençoit par les jaunes à faire voir une pièce nou- 
velle, et moi je voudrois que la maltresse générale 
fût libre de commencer par les rouges, et, bien loin 
de vous empresser pour avoir promptement une 
nouvelle conversation \ une nouvelle tragédie, je 
voudrois que vous profitassiez de cette occasion de 
modérer la vivacité de vosfiUes. Si je vous en disois 
les moyens, dit-elle agréablement, vous les écri- 
riez pour les mieux retenir, et quand l'occasion s'en 
présente, vous n'en profitez pas. Si j'apporte ici 
quelque chose, c'est à qui l'aura la première pour 
contenter l'inclination de ses filles^ et puis, contre 
l'intention des supérieurs, qui voudroient bannir 
les écritures de la maison, l'on se dépêche de faire 
copier cette conversation y afin qu^ ïes demoiselles 
la sachent plus tôt 5 on prend le temps des exer- 
cices, du travail, pour la leur montrer, parce qu'on 
veut qu'elle soit aussitôt sue que donnée, et vous me 
venez ensuite demander de quoi occuper vos filles 

^ Voir les Lettres sur Véducatlon,p. 146. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1708). 265 

à la récréation, parce qu'au lieu de leur faire ap- 
prendre une tragédie à loisir pendant ces heures-là, 
vous les distribuez au commencement de janvier 
pour qu'elles soient jouées avant le carême 5 et pen- 
dant cet intervalle, il faut faire une espèce de cessa- 
tion de travail et d'exercices, et livrer ce temps à 
leur plaisir. En vérité, cela est-il raisonnable? Je 
voudrois qu'on les leur donnât un an avant que de 
jouer, afin qu'elles ne missent point d'autre temps 
que celui de leur récréation à les répéter. Je ne dés- 
approuverois pas que, durant le carnaval, on prit 
des heures extraordinaires pour jouer •, il faut bien 
leur donner quelques relâchements, mais vous avez 
peur de faire mal à vos enfants. Si vous leur faites 
apprendre une conversalion ou des vers dans les 
heures de récréation : « Cela est bien sérieux, dites- 
vous, pour des petites \ il n'y a que les grandes et 
raisonnables qui puissent goûter ce plaisir. » Quel 
inconvénient y a-t-il, ajouta-t-elle , qu'elles s'en- 
nuient? Ne faut-il pas les y accoutumer ? Cela leur 
arrivera souvent ailleurs. Pour moi, si je remar- 
quois quelques filles qui témoignassent de l'ennui 
du jeu d'une pièce, d'un livre, je ne ferois pas sem- 
blant de m'en apercevoir \ et, bien loin d'éviter ce 
qui les peut contraindre ou lasser, je leur ferois 
faire si souvent et si longtemps, que je les habitue- 
rois à s'accommoder de tout. Je n'iroispas pressentir 
leur goût pour le satisfaire, ni creuser pour savoir 
si elles s'ennuient ou non *, c'est un abîme où plus on 
creuse, plus on trouve de misère : le plus sûr est de le 
combler sans le sonder. Je sais bien qu'il est bon que 

23 



286 ÈNfltÉTfENlS StJR L'fet)tICATiÔN. 

les maîtresses fassent attention à diversifier leufs lec- 
tures et leur$ divertissements : la jeuiiesâe a besoin 
de cette condescendance ; mais je ne voudrôis pas 
que ce fût parce que les demoiselles ont marqué du 
dégoût, ni qu'elles s'aperçussent que j'ai cette atten- 
tion à nales point rebuter. 

c( — . Vous chercheriez donc, dit uûe de nos soeurs, 
Un livre de lecture commune, quoique vous vissiez 
qu elles en sont lasses? — Oui, répondit Madame. 
Quoi ! parce qu'elles ne pourroient souffrir d*enten- 
dre une explication d' évangile, vous la retrancheriei! 
n faut aller votre chemin, et ne faire ni plus ni moins, 
pour ce qu*elles peuvent dire ou montrer. Quand 
j'ai dit dans mes écrits quHl nefalloîtpas trop parler 
de Dieu, et qu'il y auroit moins d^incônvénièttt à 
ne point contenter entièrement l'ardeur des pieuses 
que fatiguer les autres, j'ai prétendu parler des dis- 
cours de morale qu'on voudroit tenir au temps des- 
tiné à l'instruction, de peur de rebuter celles qui 
s'y ennuient, quoiqu'en général il faille les diver- 
sifier pour réveiller leur attention et ne pas toujours 
parler de piété. 

«—Ne pourrions-nous pas, dit une de nos sœurs, 
rendre leurs lectures moins sérieuses dans les temps 
de récréation , c'est-à-dire depuis les Roîs jus- 
qu'au carême, afin qu* elles écoutassent ensuite les 
autres plus volontiers? — Fort bien, dit Madame; 
vous êtes maîtresses de diversifier ainsi les temps t 
Vous avê* des livres d'histoire agréables qui, en 
les réjouissant, Vous fôurniroient une ample ma- 
tière de les instruire-, car il ne fkut pas regarder 



AVEC hm^ dans;» dis SAINT-M>yi3 (1708). 3$7 

cet exeroioç comme uue simple lecture qui leur fa^se 
passer le temps, et que vous vous contentiez de 
leur demander ce qu'elles ont retenu , mais il 
faut qu'elles le comprennent, que vous en fassiez 
l'application à elles-mêmes pour le règlement de 
leur conduite, en leur apprenant à réduire en pra* 
tique ce qu'elles entendent lire. Mais je ne permet- 
trois pas, ajouta-t-elle,.aux maîtresses des petites 
classes d'être un mois sans parler à leurs filles du ca- 
téchisme ; elles Toublieroient bien vite, et vous devez 
avoir une grande attention à en venir dans vos ca- 
téchismes à la pratique. Vous y pouvez faire entrer 
tout ce qui regarde leurs mœurs aussi bien quç 
leur instruction , et pour cela il faut songer à se 
faire entendra et à se proportionner à la portée de 
l^ur esprit. Je vous entendois faire' hier, dit-elle i 
cette maltresse; vous y disiez de bonnes choses;, 
mais vous y parliez trop éloquemment -, je suis ^ùre 
qu'elles n'entendoient pas la plupart des mots que 
vous disiez, qui convenoient cependant fort bien au 
sujet que vous traitiez. Je ne dis pas qu'il n'échappe 
quelquefois de ces expressions éloquentes, car vous 
parlez toutes bien ; mais quand il en est échappé 
quelques-unes, il faut les expliquer» 

« — Pourrions-nous, dit M""* de Veilbant, au temps 
de l'instruction, lire quelquefois aux demoiselles cer- 
tains chapitres du Nouveau Testament qui convien- 
nent à tout le monde, en leur faisant l'explication et 
l'application? — Assurément j répondit Madame 5 il 
est bon de leur montrer que la morale la plus sévère 
souvent n'approche pas de la force de certains pas- 



268 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION. 

sages de TËvangile, qui est cependant d'obligation à 
tous les chrétiens. C'est ce que je fais remarquer 
au Roi quand il lit dans ma chambre le Nouveau Tes- 
tament-, je lui dis, sur ceux où Notre-Seigneur parle 
si fortement de la nécessité de renoncer à soi-même, 
de porter sa croix, de ne point aimer le monde : 
« Voyez, sire, combien l'on a tort quand on se plaint 
(c que les prédicateurs demandent des choses trop 
« difficiles*, tout ce qu'ils disent approche-t-il de ce 
« que Jésus-Christ dit lui-même? » 

Une autre demanda si une première maîtresse ne 
feroit pas bien, quand elle parle aux demoiselles en 
particulier, de tirer dans le Nouveau Testament ou 
dans l'Imitation quelques versets et leur en faire 
l'application. « Non, ma sœur, répondit-elle-, ces en- 
tretiens particuliers ne sont pas pour dire simplement 
de bonnes choses à ces filles, telles qu'on les trouve- 
roit à l'ouverture d'un livre, mais pour en venir au 
détail de leur conduite, et leur dire : Vous faites 
bien telle chose , continuez ^ mais ayez soin de lé 
faire avec un bon motif, car, sans cela, il vous 
seroit inutile 5 je m'aperçois que vous prenez un 
mauvais esprit, songez à vous en défaire -, vous mar- 
quez une mauvaise humeur, qui seroit fort incom- 
mode aux autres , travaillez à la vaincre. Ainsi du 
reste. » 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUÏS (1708). 269 
ENTRETIEN LXIIP. 

AVBC LIS VAMBt DB 8 A ITf T -L OU !■• 

( De la manière de faire le catéchisme aux demoiaellea, et qu'il faut 
cultiver la mémoire sans en faire trop de cas. ) 

1708. 

On demanda àMadame si la manière de faire le caté- 
chisme n'étoit pas de ces choses qu'on doit laisser à la 
liberté des maîtresses, ou s'il falloit observer l'uni- 
formité dans les classes, puisqu'on doit se propor- 
tionner à la capacité des demoiselles: a Vous pouvez 
bien, dit Madame, en vous proportionnant à la portée 
de vos demoiselles, être cependant uniformes dans la 
méthode d'enseigner le catéchisme. Les classes 
sont partagées de façon que vous le pouvez aisé- 
ment, puisque les demoiselles y sont à peu près de 
même âge-, car je conviens que la manière d'instruire 
les rouges est différente de celle qui convient aux 
bleues. — Dans la classe rouge, dit une autre, n'y 
a-t-il pas de la différence à faire selon les temps? 
lors, par exemple, qu'il y a des nouvelles venues, 
ne doit-on pas s'en tenir à la lettre? — Comme cette 
classe, dit Madame, sera toujours composée, par- 
tie d'ignorantes nouvelles venues, partie de plus 
avancées, vous ne pouvez mieux faire que d'en 
venir toujours aux premiers principes pour 
qu'elles sachent bien les éléments de la doctrine 
chrétienne, entremêlant cependant la lettre du ca- 



Recueil des Repenses, p. 686. 



%7Ù «:^T|lHTI«N» ^ï^ L*É»yÇATlQN» 

téchisme de quelques explications pour vos plus 
avancées qui s*ennuieroient d'entendre toujours la 
même chose. Mais vous nç pouvez manquer sur cela 
de vous tenir à la manière dont MM. de la Mission ' 
vous apj)rennent à le faire, qui est de poser d'abord 
pour fondement ce que dit le catéchisme, et puis 
d'ajouter des questions qui leur fassent comprendre 
par jugement ce qu'elles savent par mémoire^ et |ie 
pas embrasser trop de matières à la fois. — E\\ea 
font, ajouta-t-on, une multitude de questions qui 
n'ont souvent aucun rapport au sujet de Tinstruc- 
tion et du catéchisme ; ne faut-il pas leur répondre, 
afin qu'elles soient instruites sur tout? -^ Pourquoi 
leur souffrez-vous cela ? dit Madame j n'est-ce pas 
ce que j'attaque depuis si longtemps, et ce qui les 
rend raisonneuses, peu simples? C'est ce qui rçnd 
aussi les classes tuantes. Je l'ai éprouvé dans les 
temps que j'y allois plus souvent : elles m'accabloient 
par cette multitude de questions ; j'avois beau ré- 
soudre leurs difficultés ou répondre que j'ignoroîs 
ce qu'elles me demandoient-, elles revenoient tou- 
jours sur les mêmes questions, ravies de discourir et 
d'embarrasser. C'est un des plus mauvais caractères 
qu'elles puissent avoir : il faut l'attaquer et le cor- 
riger dès les rouges, en leur ôlant la liberté de faire 
des questions inutiles et curieuses qui ne servent 
point à former leur raison et leurs mœurs. Tout ce 
qu'on doit leur permettre, c'est 4' exposer simple- 



^ Les prêtres de Saint-Lazare altachés à la maison de Saint- 
Cyr. 



AVEC L|;S PAIIP8 DE SAINT*L01JIS (1708). 371 

ment ce qu'elle n'entendent pas et d'en demander 
riQtelligence, Vous devez môme être attentives à les 
prévenir sur cela en leur expliquant tous les mots de 
la lecture ou du catécbi^me dont vous croyez qu'elles 
ne savent pas la signification : mais gardez^vous d'en 
faire des discoureuses qui questionnent pour le plai- 
sir de parler, et qui veulent se divertir en sortant de 
l'attention aux instructions pour se jeter dans une 
multiplicité de questions frivoles sur tout ce qui 
leur passe par Vesprit. » 

On demanda encore à Madame si elle approu- 
voit qu'on fit faire les demandes du catéchisme par 
une demoiselle, ce Pourquoi non ? dit Madame \ plus 
vous pourrez ainsi les exercer, et mieux vous les for- 
merez. Cette manière n'est pas nouvelle : je l'ai vu 
pratiquer parfaitement aux vertes j cela leur donne 
de Témulation et leur apprend à parler haut, surtout 
quand celle qui fait les questions est à une table 
différente de celle qui répond. Il ne faut pas aussi 
vous lier de telle manière que vous n'osiez les faire 
vous-même \ mais si vous vouliez faire faire vos ques- 
tions au chœur par une demoiselle, ce seroit une 
innovation, parce que vous êtes dans une pratique 
contraire, et il y auroit du danger de commettre vos 
filles à faire des fautes qui pourroient être une oc- 
casion à quelque irrévérence devant le saint-sacre- 
ment. 

« —«N'est-il pas nécessaire, dit une autre, que les 
demoiselles sachent le catéchisme par cœur ? — Il 
est bon, dit Madame, qu'elles exercent leur mé- 
moire, et il n'y a rien qu'il convienne mieux de leur 



272 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGATIOIf. 

faire apprendre que le catéchisme ^ mais, du reste, 
je fais peu de fond sur ce qu'elles apprennent ainsi : 
j'aimerois mieux qu'elles ne retinssent que six 
lignes et qu'elles les comprissent que d'apprendre 
un volume entier sans savoir ce qu'elles disent. 

« — Ne trouvez-vous pas de la diflférence, dit une 
autre, entre la facilité d'apprendre par cœur quel- 
que chose d'un livre ou de retenir un sermon d'un 
bout à l'autre ? Il me semble que pour le premier on 
n'a besoin que de la mémoire et que pour le second 
il faut avoir été attentive et l'avoir un peu compris. 
— Je ne sais, dit Madame, s'il faut plus de jugement 
pour retenir un sermon qu'on a entendu que pour 
apprendre par cœur dans un livre -, mais je ne ferois 
pas grand cas de l'un ni de l'autre : la mémoire n'est 
pas un talent bien rare, elle ne fait rien au mérite, 
et j'aimerois mieux une fille qui auroit retenu les 
meilleurs endroits du sermon et qui en sauroit faire 
une juste application, qu'une qui le sauroit d'un 
bout à l'autre par mémoire. » 

Madame de Yandam, qui a beaucoup de mémoire, 
déploroit ce talent, comme s'il eût été incompatible 
avec le jugement. Madame lui dit : « Il ne faut pas 
le mépriser, il a son utilité comme un autre : on 
doit le conserver et même le cultiver quand Dieu l'a 
donné Qt le mettre à profit, mais je ne voudrois pas 
qu'on estimât une fille pour ce seul avantage : une 
marque qu'il est peu solide, c'est qu'on l'attribué à 
notre sexe au lieu qu'on réserve le jugement aux 
hommes. — Est-il impossible, lui dit-on, d'avoir 
l'un et l'autre de ces talents à la fois? — Nullement, 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1708). 273 

dit Madame, il y a des personnes qui ont du juge- 
ment sans avoir de mémoire, je ne les trouve pas 
beaucoup à plaindre*, d'autres qui étant dépourvues 
de jugement y suppléent par une grande mémoire, 
et c'est peu de chose ; pour celles qui n'ont ni mé- 
moire ni jugement, elles sont bien mal dans leurs 
affaires. — Seriez-vous d'avis, dit une de nos sœurs, 
que pour cultiver la mémoire des demoiselles, on 
leur fît apprendre beaucoup de choses? — Non, dit 
Madame, cela prendroit un temps qu'on emploieroit 
bien plus utilement si on formoit leur raison. Il 
n'est pas question de remplir leur esprit, mais 
qu'elles comprennent ce qu'elles pratiquent. — La 
plupart^ dit M""* de Berval, retiennent plutôt par 
mémoire qu'elles ne comprennent ce qu'elles enten- 
dent : une preuve de cela, c'est que ces ménïoires 
prodigieuses, qui savent tant de choses par cœur, ne 
peuvent rapporter ce qu'il y a de principal dans une 
lecture qu'on leur fait, au lieu qu'on en voit d'autres 
qui apprennent diflScilement et qui redisent d'une 
manière fort juste les meilleurs endroits de l'instruc- 
tion et des lectures qu'elles ont entendues. — C'est 
une marque, dit Madame, que les premières ont 
plus de mémoire que de jugement et les secondés 
plus de jugement que de mémoire, et en cela elles 
leur sont préférables. » 



974 fNTui^Ti^^ wn l'iwchixo^n 

ENTRETIEN LXIV». 

(Sur U ri4icv)e dw pièofs compo^éet fv 1m religiena^t, s'iB tepir k «dlM 
que Madame noua t donaéea ; tre aobre sur les leetares. ] 

t70g. 

Madame, ayant entendu dire que quelques petites 
demoiselles de la classe rouge avoiept osé gâter la 
tragédie de Jormihffs^ mettant au lieu des person- 
nages de Samuel et de Saûl des fiqm^ d'animaux et 
faisant de tout cela un assemblage bizarre, elle 
marqua un très^grand mécontentement à la com*- 
munauté de ce qu'au lieu de les reprendre, on s'é* 
toit anmsé a les écouter, « Est-il rien de ci ridicule? 
dit*elle *) ce n'est pas assez dire, il faut le nommer 
profanation. Quoi! tourner ainsi sottement des pa- 
roles de rÉcriture sainte dont cette pi^oe est com- 
posée ! Si vous le regardez du côté de la piété, c'est 
ce qu'on appelle profaner une cbose sainte ^ si vous 
consultez le bon sens, vous m'avouerea; que c'est 
une impertinence de gâter une bonne cbose. Quand 
cette pièce seroit profane, un esprit raisonnable ne 
pourroit prendre plaisir à ce ridicule : c'est ce qu'on 
appelle une farce. Je ne connoUrois que Polichinelle 
capable de cette sotte plaisanterie : on lui parle 
d'hymenée; il répond ; cheminée i tout le menu 
peuple éclate de rire -, mais les honnêtes ^ gens haus- 
sent les épaules. Est-il possible qu'à Saint-Cyr on 
souffre quelque chose de pis, et qu'au lieu de faire 

' Lettres édifiantes , t. VI, p. 733. — Recueil des Réponses, 
p. 593. 

* Les gens bien élevés. 



AVEC Au DAMttA bB ftAITCNLÔt}» (1708). Vf^ 

lAira à Ift première parole de gotâ enfants a qui de 
pareilles âottises passent par Tesprit, on les donne en 
spectacle ? Vous ne deveis pas donner à vos demoi^ 
selles une éducation trop élevée ni curieuse comme 
nous avions fait d'abord -, mais' aussi il ne faut pas 
que vous leur en donniez une rampante et peu rai^ 
sonnable, ni tolérer, par une simplicité qu'on doit 
plutôt appeler petitesse, des choses pitoyables, tel 
qu'est , par exemple , de faire jouer un noel où la 
sainte Vierge et saint Joseph sont introduits sur le 
théâtre allant de porte en porte mendier un loge- 
ment. 

i( Cela vient , ajouta Madame, de ce qu'on fait les 
choses sans demander conseil : devroit-^oti jamais 
tolérer dans la maison aucun de ces tioéls ridicules 
qui mêlent des circonstances sottes et risibles aui 
plus saints de nos mystères ? Quelle utilité trouvez- 
vous à les îhite chanter à vos demoiselles? Si c'est 
pour les divertir, fout41 qu'elles se récréent au^ dé^ 
pend de ce qu'il y a de plus auguste dans notre 
religion? Si c'est pour exciter leur piété, l'eici-^ 
tereï-voud par des choses aussi peu sérieuses? On 
soufiRre cela parmi le peuple qui est plus simple : on 
les a d'abord composés pour les instruire du mystère 
d'une manière aisée à retenir, et puis il s'y est mêlé 
des choses tout à fait sottes à quoi Ton ne prend pas 
garde, et qui ne sont pas si dangereuses à tous ces 
gens4à qu'à vos filles, qui en prendroient plutôt ocv 
casion de s'en réjouir qu'elles ne s'en édifieroient 
et qui pourroient même en abuser. Ne ravon»-nous 
pas vu au commencement ^ quand on fit représenter 



276 ENTRETIENS SUR L ÉDUGATIOD^^ 

répoux et répouse du Cantique des cantiques^ quoi? 
que ce fussent de beaux vers ? De plus^ votre foa-r 
dation vous obligeant d'élever, la noblesse du 
royaume, il faut inspirer à vos demoiselles une 
piété solide et raisonnable qui puisse se soutenir dans 
les différents états où il plaira à Dieu de les appeler. 
Remplirez-vous les intentions de vos fondateurs, 
quand vous ferez de toutes les séculières que vous 
avez ici des filles pleines de petitesses, de travei-s, 
d'idées basses et grossières de notre religion ? Com- 
bien seront-elles déconcertées quand elles se trou- 
veront tournées en ridicule par les personnes de bon 
sens sur des choses qu elles auront reçues de vous 
comme merveilleuses? Comment conserveront-elles 
les instructions solides que vous leur aurez don-r 
nées, si elles se sont confondues avec toutes ces 
puérilités? C'est ce qui me rend si vive à attaquer 
ces travers par la crainte qu'ils ne deviennent des 
défauts généraux et perpétuels dans la communauté, 
parce qu'en bonne philosophie on ne sauroit donner 
auxautres ce qu'on n'a pas. Comment donc donnerez-? 
vous à vos demoiselles cette droiture et cette solidité 
dont je vous parle si souvent, si vous ne les avez pas 
vous-mêmes ? 

« — Il faut espérer, lui dîmes-nous, Madame, que 
vous nous les communiquerez, et. qu'étant notre 
mère et notre institutrice, vous nous laisserez votre 
bon esprit : c'est de quoi nous avons bonne envie. 
— Oh! pour ce bon esprit, je ne présume pas de 
l'avoir, répondit-elle *, mais si Dieu m'a donné quel-* 
que droiture, il ne tiendra pas à moi que je ne 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (|708). 277 

vous la communique; vous savez avec quelle ardeur 
je VOUS' souhaite un bon esprit et avec quelle fran- 
chise je vous parle. Je connois votre bonne volonté 5 
vous êtes ravies d'être éclairées, d'être reprises, 
d'être redressées-, mais ce n'est pas assez, il faut en- 
trer dans la pratique. Vous me parlez de vous laisser 
mon esprit 5 vous auriez un goût bien dififérent du 
mien, si vous preniez plaisir à ces cantiques et à ces 
fades représentations qui inspirent si peu de respect 
pour nos mystères. Je n'ai jamais pu souffrir qu'on 
se fît un jeu des choses saintes; j'ai toujours cru 
qu'on devoit parler de Dieu comme de Dieu, c'est- 
à-dire sérieusement et respectueusement; je voudrois 
que l'on cessât d'en parler plutôt que de le faire 
d'une manière qui ne serq^t pas convenable. C'est - 
ce qui m'afflige à l'occasion des religieuses : comme 
elles sont pleines de Dieu, elles le veulent toujours 
mêler dans leurs conversations, et parce qu'elles ont 
cependant besoin de se délasser et de relâcher l'arc, 
elles rient et plaisantent sur des choses de piété 
comme sur des indifférentes. Cela ne convient point 
en général aux religieuses, combien plus devez-vous 
l'éviter, vous qui élevez de jeunes séculières à qui il 
faut inspirer un grand respect pour tout ce qui 
regarde la religion ! 

« — Pourroit-on, dit une de nos sœurs, employer 
dans un jeu quelques circonstances d'une histoire de 
l'Ancien Testament, par exemple, pour représenter 
un proverbe ou figurer l'histoire même sans dis- 
cours, comme qui représenteroit le sacrifice d'Isaac? 
— Non, dit Madame, cela n'en seroit pas meilleur 

24 



278 ENTRETIENS SUR L'ÊDCCATION. 

pour être fait eti silence. Vos filles doivent avoir 
tant de vénération pour les choses saintes, qu'elles 
n*ôsent les faire entrer dans leurs divertissements. 
Il n'en faut parler que d'une manière qui élève 
l'esprit à bien, avec autant de solidité que vous en 
pouvez remarquer dans ces excellentes pièces que 
je vous ai données. Vous voyez même que je n'ai 
pas voulu qu'elles Vous missent dans leurs jeux, 
qu'elles fissent des prises d'habits, des professions, 
parce que cela ne m'a pas paru assez respectueux. 
Comment tolérei'ois-je qu'elles y employassent l'his- 
toire sainte ? On doit leur apprendre à traiter tou- 
jours sérieusement les choses sérieuses, et vous 
devez absolument retrancher des jeux de vos de- 
moiselles tout ce qui contrefait les cérémonies 
de l'église ou certaines actions respectables des 
Couvents , par exemple , l'élection d'une supé- 
rieure, l'exhortation que lui fait l'évêque en pareil 
cas, etc. 

« — On raconte cependant dans la vie des saints, 
dit une de nos sœurs, comme une chose de bon au- 
gure, que dans leurs jeux ils imitassetit les cérémo- 
nies de l'Église, qu'ils fissent des sermons, des 
prédications, qu'ils chantassent la messe. — Nous 
ne savons pas, dit Madame, comment les saints 
faisoient ces sortes de représentations-, elles pou- 
voient être accompagnées d'une simplicité qui les 
rendoit louables; le monde étoit plus simple au- 
trefois, et l'on a été obligé de défendre bien des 
choses dont l'institution étoit pieuse et utile. Par 
exemple, l'hôtel de Bourgogne, à Paris, avoit été 



AVEC W;$ PAME^ DE SAINT-WVXS (t^OS). J79 

établi pour représeuter 1^ Passion de Jésus-Christ^ 
l'on y mettoît un homme en croix., Von portoit à s* 
bouche une éponge pleine de vinaigre, et Ton imi- 
toit ainsi toutes les autres circonstances de la Passion 
de Notre-Seigneur ; le peuple y assistoit avec tant de 
piété qu'il fondoit en larmes, ta simplicité ayant di- 
minué, il s'y est mêlé de si grands abus que l'on ^ 
été obligé de défendre cette représentation, et cet 
hôtel de Bourgogne \ qui avoit été destiné pour une 
fin si édifiante, sert à présent de théâtre pour reprér 
senter les plus mauvaises pièces. Yoilà comme l'on 
peut abuser des plus merveilleuses choses et ce qui 
oblige d'en blâmer et d'en retrancher comme dange- 
reuses d'autres qui en elles-mêmes et dans leur ori- 
gine étoient très-bonnes. C'est pourquoi l'exemple 
des saints, qui dans leur jeunesse contrefaisoient les 
cérémonies de l'Église, ne doit pas être une raison 
pour vous de le tolérer à vos demoiselles, quoique 
Je ne les condamne point en général, 

« — Désapprouveriez-vous, lui dit M"' de Bouju, 
que comme elles jouent quelquefois à la madame, 
faisant des visites et en recevant, elles jouassent aux 
religieuses? — Non, répondit Madame, ce jeu n'a 
rien de mauvais en lui-même \ il est assez indifierent 

1 L'hôtel de Bourgogne était situé à Paris, rue Mauconseil, là 
où se trouve aujourd'hui la halle aux cuirs. Les confrères de la 
Passion s'y établirent, en effet, sous le règne de François W, 
pour y jou^r les pièces saintes qu/on appelait mystères. Plus tard, 
on y joua des bouffonneries, des pastorales, des comédies, et 
enfin, jusqu'en 1680, les chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine. 
En 1680, \9i farce italienne s'y établit, et c'est de oes pièces, en 
effet, très-mauvaises, que Mme de Muintenop veut parler. 



280 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

qu'elles se réjouissent à représenter une commu- 
nauté, qu'elles établissent une maîtresse, des pen- 
sionnaires, qu'elles aillent au parloir, pourvu qu'elles 
n'y mêlent ni cérémonies de l'Église ni pratiques re- 
ligieuses *, qu'elles pourroient tourner en ridicule 
et pour lesquelles on doit leur inspirer un grand 
respect. 

« Il faut ainsi, ajouta-t-elle, retrancher de leurs 
plaisirs les choses dont elles pourroient abuser : 
l'industrie de l'éducation est de les rendre utiles ; 
mais si Ton n'a pas assez d'esprit et d'adresse pour 
y mêler de l'utile, il faut au moins en bannir tout 
ce qui pourroit être dangereux. Mais vous n'éviterez 
pas tous les inconvénients dont nous venons de 
parler, tant que vous aurez cette avidité que je 
vous reproche à leur chercher de nouveaux chants, 
de nouveaux jeux, de nouveaux spectacles. Rien 
n'est si dangereux que ce goût pour la nouveauté, 
et il est naturel à l'homme, surtout à la jeunesse 5 
mais bien loin de le nourrir et de le satisfaire, 
vous devez plutôt l'amortir pour ainsi dire en ne 
lui donnant point d'aliments. Toute votre sûreté 
est de ne rien innover : il faut vous contenter des 
pièces et des conversations que je vous ai données 5 
il y en a assez pour diversifier. Croyez-vous que ceux 
qui donnent des spectacles publics en changent si 
souvent? Les tragédies qu'on joue aujourd'hui sont 
les mêmes que celles qu'on jouoit il y a quatorze ans-, 
le mieux qu'on puisse faire est d'entremêler quel- 
ques nouvelles pièces à ces anciennes qui reviennent 

> Pratiques de couvent. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1708). 281 

toujours. Pourquoi vos demoiselles seront-elles plus 
dégoûtées que tous les gens du monde ? Où est la 
raison de leur chercher quelque chose de nouveau ? 
Tout ce que vous pourrez leur permettre, c'est de 
jouer des proverbes, pourvu qu'on supprime dans la 
représentation ce qui sentiroit l'amour ou quelque 
passion dangereuse, et que cela se compose sur-le- 
champ sans écritures, car il n'en faut pas faire une 
pièce. » 

- On demanda à Madame si elle appelleroit faire 
quelque chose de nouveau de joindre des morceaux 
de différentes pièces-, qu'on mêlât^, par exemple, des 
morceaux de la tragédie à^Esther^ avec des stances 
de M. l'abbé Testu*, et que de tout cela ensemble 
on en fit une représentation. « On peut, répondit 
Madame, ne jouer qu'un acte à^Esther, si l'on n'a 
pas le temps de la jouer entièrement -, mais où est 
l'utilité d'y mêler des stances? Chantez-les seule- 
ment, quand vous voudrez vous donner un opéra 
spirituel. N'est-ce pas dommage de démembrer ces 
excellentes pièces pour en faire un mélange et un 
galimatias qui, dans le fond, ne vaudra rien, et que 
les gens de bon goût ne pourront approuver, quoique 
celles qui l'ont arrangé le croient merveilleux? Qui 
vous a dit que ces pièces rapportées conviennent 
les unes aux autres ? Tout cela ne prend-il pas votre 
temps ? Encore une fois, il ne faut rien de nouveau, 
vous avez de tout ce qu'on peut désirer : des tragé- 
dies, delà musique, des conversations 5 jouissez-en, 

* Les Stances chrétiennes de Tabbé Testu, mises en musique 
par Oiïdot, étaient souvent chantées à Saint-G\r. 

24. 



1 



283 ENTIiETIfINS $UR CëOUCATIQN. 

et vous en réjouis^z, puisqu'on vous les n données-, 
nwi» bomez-^vQus donc là, Cest à quoi je crains 
que vous n'ayez bien de la peine, car vous avez un 
grand penchant à leur chorcber de^ plaisir^ nou- 
veaux* 

^(c II y a une chose, ajouta Madame, que jq vou- 
drois bien obtenir des maîtresses, c'est qu'on laissai 
à chaque classe les livres qu'on y a mis, sans les 
prêter aux autres. Les livres sont un article bien 
important dans votre maison , vous ne sauriez obser- 
ver trop exactement la règle de n'en laisser entrer 
aucun qui n'ait été examiné et approuvé par vos 
supérieurs : je ne dis pas seulement les livres de 
conséquence , mais je dis généralement j vous ne 
devriez pas laisser entrer un manuscrit, un imprimé, 
sans cette précaution ^ vous ne sauriez croire com« 
bien elle est essentielle. Où seroit la bonne foi, de ne 
psts lire les meilleurs livres sans la permission de 
son évêque^ et de laisser introduire tous ces petits 
livres, couverts de papier bleu, qui pour l'ordiniare 
ne contiennent que des sottises ? Est-ce qu'il n'y a 
que les bons livres qui ont besoin de l'examen ? Mon 
Dieu î que cçtte facilité à donner l'entrée i ces petits 
livres sans approbation vousexposeroità de terri- 
bles dangers? Si les jansénistes et les quiétjstes vous 
connoissoient ce foihle, ils auroient bientôt trouvé 
le secret de vous débiter toutes leurs erreurs par de 
petits imprimés, des maximes, des sentences qui se 
vendent presque pour rien , des cantiques nouveaux 
et spirituels. C'est dans ces sortes de livres qu'on 
trouve les choses les plus dangereuses, parce qu'ils 



AVEC LISS DAIll&S DE SAINT-LOUIS (1708). 293 

De 9ont pas sujets à Vexamen et à la censure. Vous 
y trouverez des pauvretés pareilles à celles dont les 
noels, la plupart, sont remplis, ou des erreurs se- 
mées avec des choses qui paroissent les plus pré- 
cieuses et contre lesquelles on n'est point en garde, 
parce qu'on n'y soupçonne point de mal. Souvenez- 
vous de ce cantique que nous fîmes chanter à M. de 
Meau^S pwM"' de BeauUeu, quiVappeloit un pom- 
peux gîdimatias ; n'est-il pas rempli d'erreurs des 
quiétistes? Au nom de Dieu, bannissez tout cela de 
votre maison ; ne laissez jamais entrer chez vous 
aucuns livres ni manuscrits, sans approbation, sans 
examen ou permission de vos supérieurs, ni par le 
canal de ce qu'on appelle honnêtes gens, ni par celui 
des dévots, ni même par celui des filles qui entrent 
pour vous servir. On pourroit bien faire passer par 
elles ce qu'on n'oseroit pas vous donner autrement, » 
M"* de Blosset dit qu'il venoit quelquefois de ces 
imprimés, par des enveloppes, des paquets qu'on 
porte de Paris, que les demoiselles ramassent^ et 
qu'elles avoient trouvé depuis peu une partie du 
Mercure ^àlant^j dont elles avoient ramassé les 
feuilles. (( Quoi ! dit Madame, vous souffrez que ces 



1 Bossuçty évéque de Meaux. W vint souvent à Saint-Cyr, à 
l'époque du quiétisme, dont les erreurs avaient été adoptées par 
quelques Dames. H s^agit sans doute ici d*un des cantiques de 
MiM Quyon, qu'on fit chanter doTapt lui par M"** de Beaulieu, l'uno 
des belles voix à'Enthef. 

* Recueil qui paraissait tous les mois, et contenait des nou- 
velles politiques, des anecdotes, des contes, des pièces de vers, etc. 
11 avait commencé en 1605, sous le nom de Mercure françoU, 
et il finit en xin. 



284 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGAT10N. 

feuilles qui servent d'enveloppes tombent ainsi dans 
les mains des demoiselles ! qu'elles les ramassent ! 
qu'elles les relient! qu'elles les lisent! Voilà ce que 
j'appellerois matière de confession pour une maîtresse 
si cela m'étoit arrivé! — Nous voilà instruites pour 
jamais sur cet article, dirent-elles toutes. — Je le 
désire, repartit Madame, et que vous transmettrez 
à celles qui viendront après vous cette même fidé- 
lité et cette même exactitude à ce qu'il n'entre rien 
de suspect chez vous. » 

A la fin dé cette conversation, M™' de La Rozière 
demanda à Madame ce qqe devoit faire une maîtresse 
qui auroit souffert ou fait faire aux demoiselles quel- 
que chose de mal à propos, par exemple, de chanter 
des noêls, dont il étoit question de faire une repré- 
sentation, uni jeu peu convenable, si l'on pouvoit se 
contenter de ne les plus faire faire aux demoiselles, 
comptant qu'insensiblement elles l'oublieront. « Il 
faudroit, dit Madame, leur défendre de continuer, 
car, croyez-moi, s'il y en a d'assez simples pour croire 
cela bon, vous en avez d'assez spirituelles pour voir 
qu'il ne vaut rien et pour conclure que, puisque vous 
né voulez plus qu'elles jouent et qu'elles chantent 
comme auparavant, c'est une marque que vous vous 
êtes ravisée et qu'on n'a pas approuvé ce qu'on avoit 
fait. Le détour que vous prendriez pour trouver des 
prétextes de l'abolir, sans leur en dire la raison, ne 
serviroit qu'à leur faire voir que vous n'êtes pas de 
bonne foi. — Ce ne seroit donc pas, ajouta-t-on, 
une imprudence d'attirer leur mépris, que de leur 
dire tout franchement : « Mes enfants, je vous avois 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1709). 285 

fait apprendre ce jeu, cette chanson, où je ne croyois 
point de mal; mais après y avoir bien pensé, je 
trouve que cela ne vaut pas grand'chose par telle et 
telle raison ; ainsi je vous conseille de l'oublier et de 
vous remplir de choses plus solides ; je ne veux plus 
du tout qu'on le fasse.» — Je goûterois fort, dit Ma« 
dame, ce procédé droit et simple-, je suis persuadée 
que, bien loin de vous faire mépriser de vos demoi- 
selles, elles vous estimeroient davantage-, vous leur 
donneriez par là Texemple de la bonne foi et de la 
simplicité qu'elles doivent pratiquer en semblables 
rencontres. Il n'y a rien de si grand que cette droi- 
ture qui va jusqu'à n'être point honteuse de se ré- 
tracter quand on a eu tort. — Ne pourroit-on pas 
simplement leur dire : « Nous ne faisons plus telle 
chose parce que les supérieurs l'ont désapprouvé?» 
— Onlepourroit, dit Madame, maisj'aimerois mieux 
leur dire les raisons que l'on a eues de changer 
d'avis, parce que cela leur formera à elles-mêmes lé 
jugement et la raison. 



ENTRETIEN LXV». 

i:«STRt'CTIOR AUX DBSIOISBLLKS DB LA CLA8SB BLBUl. 

(Contre l'esprit de cachotterie et sur Pobéiuuoe. ) 

1709. 

« Mes chères enfants, je viens vous parler de deux 
choses importantes, et bien différentes Tune de 

^ Lettres édifiantes, t. YI, p. 143. 



386 ENTRETIENS SUR I^'ÉPUGATION. 

r«,qtre, mais qui ne $e nuisent point, et doivent même 
s'accorornoder ei^semble : la première est sur Vesprit 
de oachotterie, que je vous prie de détruire absolu^ 
ment parmi vous. Soyez bien aises que vos maîtresses 
voient tout ce que vous faites, parce que vous n'êtes 
pas encore assez mûres et expérimentées pour juger 
de ce qui est bien ou mal, et ceux qui veillent sur votre 
conduite sont en état de vous le faire remarquer, ce 
qui vous formera extï*êmement la raison. Dans le 
monde on jugeroit très-mal d'une fille qui voudroit 
se eacber de sa mère, ou d'une femme qui, voyant 
entrer son mari, cacberoit un livre, un papier, ou 
se cacberoit elle-même y il en concevroit de terribles 
soupçons. Quand donc vous voyez arriver une de vos 
maltresses, il ne faut pas vous cacher de ce que vous 
dites ou de ce que vous faites, et, si elle vous le de- 
mande, il faut lui dire simplement ce que c'est. Ce 
qui retient quelquefois les jeunes personnes sur cela, 
c'est, qu'elles croient qu'on va les blâmer et les re- 
prendre. Ne craignez rien, vous ne serez reprises 
que pour votre bien, et selon la qualité de la faute 
que vous faites; si elle est considérable, on vous le 
fera voir avec bonté, car on ne se servira jamais de 
votre propre aveu pour vous punir 5 au contraire, on 
vous saura gré de votre droiture 5 si c'est une en- 
fance, on vous le fera remarquer, et si c'est une 
chose indifférente, on vous dira qu'il n'y a point de 
mal, et ainsi on vous apprendra à faire un discerne- 
ment juste. Plus je vis, et plus l'expérience me fait 
voir que l'esprit de cachotterie est ce qui perd la 
plupart des jeunes personnes; et tout ce qu'il y a de 



AVEC LES DEMOîSELLÉS DÉ LA CLASSE BLEUE (1709). 287 

gens éclairés, que j'ai consultés, m'ont toujours dît 
de tnéttie. 

« Quand je reviendrai Vous voir, je prétends qu'on 
me puisse dire qu'il n'y en a aucune d'entre vous 
qui fasse des fautes considérables; pour les fautes 
légères, il n'est pas étonnant que vous en fassiez 
quelques-unes, et elles ne m'empêcheront pas de 
vous venir voir, quand d'ailleurs vos maîtresses seront 
contentes de vous, et je prendrai plaisir à écouter 
toutes les demandes que vous voudrez me faire, et 
à vous faire connoître ce qui est mal en soi, et les 
raisons qui le rendent tel. J'emploierai de bon cœur, 
et avec plaisir, tout ce que Dieu m'a donné de lu- 
mières et de raison, à votre service ; mais promettez- 
moi donc que vous prendrez pour toujours une 
conduite franche, ouverte, sans aucun déguisement 
ni détour, n'ayant rien de caché pour vos maîtresses 
tarit que vous serez ici, et que vous conserverez ce 
même bon esprit à l'égard des personnes dont vous 
dépendrez, comme vos pères, vos mères, oncles ou 
tantes, maris ou autres personnes, quand vous serez 
dehors. )> 

Elles le lui promirent toutes. Puis elle ajouta ï 
« Croyez, mes enfants, que ce que je vous demande 
est très-raisonnable, et pour votre seul bien 5 vous 
le pouvez voir vous-mêmes, pour peu que vous 
réfléchissiez sur ce que je viens de vous dire ; j^y 
ajouterai encore, pour achever de vous convaincre, 
que j'ai connu une femme de qualité et de grand 
mérite qui avoit pris auprès d'elle une jeune demoi- 
selle dans le dessein de lui faire sa fortune en Téta- 



288 ENTRETIENS SUR L*ÉD(JCATION. 

blissant après qu'elle y auroit demeuré quelque 
temps ; mais qu'elle en fût dégoûtée, et la renvoya 
sans avoir rien fait pour elle de ce qu'elle avoit pro- 
jeté, uniquement parce qu'elle lui trouva un air 
mystérieux; dès qu'elle entroit dans sa chambre elle 
avoit toujours quelque chose à cacher, tantôt un 
livre, tantôt un ouvrage, une autre fois un papier, 
et je vous assure que toute femme sage et raison- 
nable en auroit fait autant qu'elle, et que qui que ce 
soit ne s'accommode d'une personne dans la con- 
duite de laquelle on ne voit point clair. 

<( I^ seconde chose que je vous demande est de 
vous appliquer à l'obéissance, de la pratiquer de bon 
cœur, d'en prendre une bonne habitude, et ne point 
regarder cette vertu comme ne convenant qu'aux 
jeunes personnes ou aux religieuses. Je puis vous 
assurer, avec cette sincérité que vous me connoissez 
et avec laquelle je vous parle toujours, qu'elle est de 
tous les états et de tous les âges. Demandez à cette 
demoiselle, ajouta-t-elle en montrant M^^" d'Âumale 
qui avoit l'honneur d'être chez elle à la cour*, si elle 
n'a pas besoin de beaucoup de soumission, et si elle 
sait à quelle heure elle se lèvera et se couchera, et 
ce qu'elle peut faire à chaque heure du jour. Il n'en 
est pas, dans le monde, comme de vous, a qui tout 
est réglé et marqué-, on ne sait pas souvent, d'une 
heure à l'autre, ce que l'on fera, surtout quand on 
est dans la dépendance : plût à Dieu que lés per- 
sonnes qui y sont eussent fait auparavant un bon 

^ Voir les Lettres sur t éducation, p. 353. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1709). 289 

noviciat, où on leur eût bien appris à se soumettre, 
et à rompre leur volonté, elles en seroient bien plus 
heureuses et plus contentes, car celles qui y ont été 
accoutumées dès leur jeunesse le font avec bien 
plus de facilité que les autres. 

« Ce qu'on appelle proprement une personne bien 
née est une personne prête à faire tout ce que Ton 
a raisonnablement raison d'exiger d'elle. Je ne puis 
trop vous exhorter, mes chères enfants, à vous ac- 
coutumer à rompre votre volonté; vous vous en trou- 
verez bien en quelque état que vous soyez dans la 
suite. Si votre fortune, par exemple, vous oblige à 
être chez quelque personne ^e condition, il faut 
obéir continuellement, être toujours prête à tout, et 
dans une sujétion continuelle ; il faut ordinairement, 
dans ces sortes de postes, rompre dix à douze fois les 
projets qu'on pouvoit avoir faits. Si vous êtes mariées, 
vous ne ferez point vos volontés avec un mari, mais 
il faudra nécessairement faire la sienne. Si vous êtes 
religieuses, le vœu d'obéissance que vous ferez vous 
y obligera doublement. Ne vous imaginez donc point 
que la dépendance soit une pratique d'enfant. Qu'on 
me demande, à moi-même, si je reviendrai demain 
à Saint-Cyr : je n'en sais rien -, à quelle heure je 
dînerai : je ne le sais pas, parce que, si je suis à Saint- 
Cyr, ce sera à onze heures, si je demeure chez moi, 
c'est à midi ; à la cour je dîne à deux heures. Il en 
est de même pour mon coucher, ce n'est quelquefois 
qu'après minuit. On pourroit croire que c'est pour 
son plaisir qu'on se couche si tard, ou parce qu'on 

ne se soucie pas de le faire plus tôt ; point du tout, on 

26 



290 ENTRETIENS SUR L ÉDUCATION. 

seroit quelquefois fort aise de se coucher de bonne 
heure, mais on n'est pas libre de disposer de soi. 
Vous qui êtes si bien instruites, à qui on tâche d'ap- 
prendre si tôt à obéir, faites-le volontiers, soumettez- 
vous sans peine à tout ce que Ton désire de vous ; 
rien n'est meilleur, cest le partage de notre $exe^ et 
j'espère que vous profiterez des leçons qu'on vous 
donne là-dessus, et que vous excellerez dans l'art 
merveilleux de savoir se vaincre soi-même, et de 
plier à toutes mains, selon la volonté de ceux dont 
vous dépendez; car ce n'est pas seulement pour le 
temps que vous êtes à Saint-Cyr que je vous prêche 
cette obéissance, c'est pour tout le temps de votre 
vie. Je vous Tai dit cent fois, et je vous le redis 
encore, il ne s'en trouve point où il ne faille se sou- 
mettre, à quelqu'un; les princes et les magistrats 
obéissent, quoique ce soit eux qui ont Tautorité en 
main : ils se soumettent aux lois, aux remontrances 
qu'on leur fait. Le pape même ft' obéit-il pas à son 
confesseur, en ce qui regarde sa conscience? etc. 
Vous ne trouverez personne sur la terre de raison- 
nable qui ne se soumette. » 



ENTRETIEN LXVP. 

Avne LBB DAIIICS DB SAlNT-Lo'ciB* 

(Quels jenx cooyiennent aux «leraoiselles, et ceux dont il ett convenable 

de faire la dépense. ] 

1709. 

Pour traiter toutes sortes de matières, la première 

< necueil des Réponses, p. 615. — Lettres édi/., t. VIT. 



AVEC LES DAMES DP SAINT-LOUIS (1709). 391 

maîtresse des rovges demanda un jour à Madsiine si 
elle pourroit permettre aux plus jeunes de faire dôs 
poupées aux récréations , que cela serviront à les 
rendre adroites en les réjouissant. « J'aimerpis tou- 
jours mieux tout autre chose que l'oisiveté^ dit Ma- 
dame -, mais vous les rendrez bien plus adroites en 
leur faisant faire des choses utiles qui les formeront 
encore mieux, et je ne crois pas que vous leur deviez 
laisser faire des poupées. Les filles commencent à 
être capables d'apprendre à travailler de bonne 
heure, et les moins habiles savent bien vite tirer 
quelque utilité de leurs doigts, Vous n'en avez point 
qui n'aient sept ans accomplis, et vous ne pouvez 
trop tôt les occuper utilement pour elles, afin d'a- 
vancer leur éducation le plus qu'il est possible. Les 
enfants, d'ordinaire, prennent plaisir à tout ce que 
l'on leur fait faire, et il n'y a que manière de s'y 
prendre avec eux, en leur montrant avec douceur et 
patience, prenant la peine de remettre ou de faire 
remettre par quelqu'un de raisonnable leur ouvrage 
en bon train quand on a été obligé de leur défaire, 
car il ne faut rien négliger afin de parvenir à leur 
donner à toutes le goût de l'ouvrage, qui s'acquiert 
communément par l'habitude. Quant aux poupées, 
outre la perte du temps, où trouveroient-ellesde quoi 
les faire ? Vous les mettrez dans la tentation de cou- 
per leurs dentelles, d'effiler leurs rubans, et de pren- 
dre tout ce qu'elles pourront trouver pour les habiller^ 
car je ne crois pas que vous leur fournissiez de quoi 
le faire, n'ayant rien dans la maison dont on ne fasse 
usage, et que vous vendez vos guenilles pour faire du 



292 ENTRETIENS SUR L*ÉDUGAT10N. 

papier. Je n'aimeroîs pas, encore une fois, à laisser 
faire des poupées à de pauvres filles qui manqueroient 
de tout si elles étoient chez leurs parents. — A quoi 
donc les réjouir aux heures de récréation, reprit la 
maîtresse, car elles ont besoin de quelques amuse- 
ments, et on leur défend plusieurs jeux, ou parce 
qu'ils sont d'un grand bruit, ou qu ils font de la pous- 
sière? — Il faut bien qu'elles jouent, dit Madame, et 
qu'elles se divertissent à tous les jeux d'usage parmi 
les enfants-, mais l'on ne doit permettre à la classe 
que des jeux paisibles, et réserver pour le jardin tous 
les jeux de mouvements, ceux où il faut sauter, cou- 
rir, etc., et ne jamais souffrir qu'elles se pressent, se 
'poussent, se tiraillent, qu'elles se jettent par terre, 
qu'elles jouent à des jeux de mains, qu'elles mar- 
chent et sautent sur les bancs et sur les tables, et 
encore moins sur des tabourets, qu'elles se fassent 
porter, qu'elles se traînent dans une chaise, qu'elles 
se coiffent de leur ouvrage, et d'autres jeux sem- 
blables qui causent une grande ruine. » 

Madame a eu la bonté de donner aux classes un 
grand nombre de jeux d'échecs, de dames, etc., et 
a fort recommandé de les y entretenir toujours aussi 
régulièrement que les livres, parce qu'il est de grande 
conséquence d'occuper la jeunesse innocemment et 
utilement, et que ces sortes de jeux sont propres à 
cela, (c Je crois, nous a-t-elle dit bien des fois agréa- 
blement, cette dépense si nécessaire que j'ai presque 
envie de la fonder, de crainte qu'à l'avenir vous ne 
la voulussiez pas faire, la regardant inutile. » Lors- 
que Madame va aux classes les dimanches, elle parait 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1710). 293 

ravie de voir les demoiselles occupées d'une partie 
de dames ou d'échecs, et plusieurs fois elle a mis de 
l'argent pour celle qui gagneroit, afin de les aflfec- 
tionner à ces petits jeux. 

« Est-il vrai, Madame, lui dit-on encore, que vous 
désapprouveriez qu'on oblige les demoiselles d'avoir 
des gants dans leurs classes lorsqu'il fait froid ? — 
Oui, dit-elle, je désapprouverois infiniment qu'elles 
en eussent lorsqu'elles font quelque chose où il ne 
convient pas d'en avoir-, par exemple : en portant 
un bouillon à une malade, en pliant du linge, ou en 
des occasions semblables où c'est une malpropreté 
et une vraie négligence d'en avoir-, mais je voudrois 
que l'on tâchât de les préserver des engelures, parce 
que tant qu'elles durent elles les rendent inhabiles à 
toutes sortes d'ouvrages. On pourroit, pendant les 
grands froids, faire tiédir l'eau avec laquelle elles se 
lavent les mains, et leurs sœurs converses en seroient 
chargées : ceci pour les petites classes. » 



ENTRETIEN LXVIP. 

ATBC LES VÂUUê DB SAINT-LOUIS. 

(Dtt soin qu'il faat prendre de former les demoiselles du ruban noir, 
que Ton les doit traiter avec distinction. ) 

Juillet 1710. 

Madame me^ dit un jour qu'il y avoit longtemps 



' Recueil des Béponses, p. 626. 
» Mme de Berval. 

25. 



294 ENTRETIENS SUR l'ÉDUCAHON. 

qu'elle avoit envie de me parler sur les demoiselles 
du ruban noir, qu'elle craignoit que les oflScières qui 
en avoient dans leurs offices ne s'en regardassent pas 
assez chargées, a Elles le sont cependant, dit-elle, 
autant qu'une maîtresse l'est des demoiselles de sa 
classe, au moins pour la conduite extérieure; ainsi, 
elles doivent les former, les veiller, les reprendre, 
et ne s'en pas reposer sur la maîtresse générale, 
puisque c'est elle qui les voit le moins, et qu'elle ne 
peut répondre de ce qu'elles font dans leurs char- 
ges. C'est ce qui doit engager les officières à en 
prendre un plus grand soin, à profiter de toutes les 
occasions de leur montrer quelque chose, de les 
rendre raisonnables, de leur apprendre à bien eni- 
ployer leur temps, à être exactes à faire ce qu'on 
leur dit, fidèles à se trouver aux lieux où elles doivent 
être, enfin il faut leur servir de mères et les re- 
prendre avec charité de leurs défauts et de leurs mau- 
vaises manières. Par tous ces soins, les oflScières 
peuvent avoir autant de part à l'éducation que les 
maîtresses des classes, et comme elles n'en ont la 
plupart qu'une dans leur office, elles ont encore plus 
de moyens qu'elles de leur être utile. 

« Quoique vous les deviez reprendre, continua 
Madame, il est cependant bon de les ménager de- 
vant les demoiselles sur qui elles ont souvent quel- 
que autorité et qui les doivent regarder comme 
leurs aînées ; ainsi je ne voudrois pas prendre le 
temps qu'elles sont avec elles (lors par exemple 
qu'elles en gardent dans les charges), pour leur 
dire tout ce qu'on trouve à redresser dans leur con- 



AVbC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1710). 295 

duite ou des fautes qu'elles n'ont pas faites devant 
les demoiselles, car pour celles qu'elles leur vwent 
faire il est bop de les reprendre devant elles ; une 
mère gronde bien sa fille devant la compagnie si 
elle fait une incivilité ou qu'elle dise une sottise. Il 
seroit plus contre leur honneur de faire des choses 
mal à propos devant les demoiselles que d'en être 
reprises, quand elles sont ï^ssez sottes pour n y pas 
prendre garde. 

Autant, dit-elle encore, qu'il faut être attentive à 
former les demoiselles du ruban noir, à les re- 
prendre, à ne leur rien laisser passer, autant seroit- * 
il à souhaiter que vous eussiez beaucoup de con- 
sidération pour ce corps-là : vous en avez besoin, 
vous voyez même que vous ne sauriez vous en 
passer. Il faut donc songer à le conserver, et pour 
cela les bien traiter, leur témoigner en toute occa- 
sion qu'on les considère et qu'on les aime, leur 
donner la préférence sur les classes, leur choisir ce 
qu'il y a de meilleur-, si l'on a, par exemple, quelque 
plaisir à faire aux demoiselles, commencer par les 
noires; en un mot, Je voudrois les bien traiter et les 
bien reprendre. » 

Elle ajouta : « Je crois qu'il faudroit aussi leur 
faire trouver une utilité sensible à être noires. 
Vos filles commencent à compter; elles voient que 
huit sous par jour, qu'elles auront de la rente de 
leurs mille écus, ne sont pas grand'chose; elles sen- 
tent le besoin où elles pourront être de gagner le 
reste par leur travail, surtout depuis qu'on fait faire 
aux classes certains ouvrages dont elles espèrent du 



296 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

profit; elles n'ont pas beaucoup d'empressement pour 
avoir le ruban noir . nous nous en sommes bien 
aperçues ; il est même assez naturel qu'elles aiment 
mieux apprendre des ouvrages qui leur peuvent être 
utiles, que d'employer le temps à vous servir dans vos 
charges, et si vous leur donnez ce ruban sans qu'elles 
le désirent, elles feront mille fautes, puisqu'elles 
en font bien lors même qu'elles l'ont désiré long- 
temps. Il faut donc tâcher qu'il y ait une grande 
émulation dans les classes pour parvenir à cette dis- 
tinction-, c'est pourquoi je pense qu'il seroit peut- 
être à propos de faire quelques présents à ces filles- 
là quand elles sortent, régler une certaine somme 
pour leur donner de plus qu'aux autres, à proportion 
du temps qu'elles auroient été noires , afin de leur 
faire désirer cet état et de les affectionner au service 
de votre maison. » 

Madame nous a souvent donné l'exemple de ce 
qu'elle nous propose à ses dépens : elle leur envoie 
souvent des fruits, des oranges, de la pâtisserie, elle 
leur fait des présents. Un jour, elle mit deux dou- 
zaines de gants blancs fort beaux sur la table de leur 
chambre-, comme elle n'y trouva personne, elle écrivit 
un petit billet adressé à la maîtresse générale : « Voilà 
des gants pour les noires^ que vous leur donnerez 
quand vous serez contente d'elles. )> Elle a mené 
quelques-unes des demoiselles noires à Versailles, à 
Marly, à la paroisse du village, et lorsque ces demoi- 
selles, pénétrées de reconnoissance de sa bonté, s'as- 
semblent en corps pour la remercier, elle les reçoit 
toujours fort bien et s'arrête pour leuf faire ^es 



AVEC MADAME DE 6LAPI0N (1711). 297 

amitiés, leur disant avec bonté : « Vous êtes les filles 
aînées de Saint-Cyr, vous êtes Télite des classes, vous 
êtes le bras droit des Dames de Saint-Louis, leur 
bâton de vieillesse. » Et elle leur donne ainsi mille 
témoignages de considération et de bonté, jusque-là 
qu'elle veut qu'elles se chauffent à son appartement. 
En attendant qu'on fût convenu de leur donner 
quelque chose quand elles sortiroient de la maison, 
elle y a suppléé en donnant elle-même quinze louis à 
toutes celles qui sortirent, depuis qu'on proposa de 
leur donner quelque chose jusqu'au temps qu'on en 
prit la résolution. 



ENTRETIEN LXVIII». 

AVEC Mine DB 6LAPI0N, ALORS 1IA1TRK88B GBHBBALB 

DBS CLA88BS. 

(Qu'il ne faat^rien retrancher de ce qai a été réglé poar les demoiselles, 
pour Phabilieiuent et pour la nourriture, que dans des temps de grande 
disette, et toujours après avoir commencé par la communauté, ni les faire 
traTailler à l'excès. — C'est M°i« de Glapton qui parle. ) 

30 janvier 1711. 

Madame de Maintenon ayant parlé à plusieurs 
personnes de la communauté, et craignant que nous 
eussions excédé en certaines choses et poussé trop 
loin l'épargne et le ménage, craignant aussi qu'on ne 
chargeât les demoiselles de trop d'ouvrage dans la 
maison, me marqua combien cela lui faisoit de peine : 
« Je suis ttès-persuadée, ;ne dit-elle, que, dès que 

> Lettres édifiantes, t.V,p. 807. — Mémoires de Languetde 
Gergy, p. 401. 



2SI8 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

j'aurai parlé sur cela, on y remédiera 5 je ne suis 
point en peine qu'on y manque^ j'ai hieu plus à 
craindre, au contraire, qu'on ne se porte trop tôt à 
ce que je veux \ mais ce qui m'afflige, c'est la craii^te 
que j'ai pour l'avenir, et \^ pente qu'on aura peut- 
être à retomber dans ce que je reprends aujourd'hui, 
car si on s'y laisse aller de mon temps, que ne fera- 
t-on point un jour? Cependant, quelle injustice se- 
roit-ce? Quoi! si ces pauvres enfants ne se plaignent 
pas, si elles souffrent tout sans dire un mot, fau- 
droit-il pour cela retrancher et prendre sur elles ? 
Et quoique ce qui a été réglé pour leur habillement 
soit très-simple, trouver encore à diminuer quelque 
chose, et cela, pour de petits ménages qu'on peut 
appeler de vraies vilenies, des lésines et des ravaude- 
ries pitoyables ! Car, en vérité, ma sœur, quand vos 
grandes filles, par exemple, ont porté plus d'un an 
leurs habits, il est excessif de les faire durer encore 
aussi longtemps sur les petites ; c'est ce que je ne puis 
souffrir. Il en est de môme de je ne sais combien d'au- 
tres choses, que l'on a poussées à un tel degré, de- 
puis quelque temps, que je ne sais comment on peut 
fournir aux raccommodages, car voilà ce que cela 
fait : on rapetasse continuellement, sans songer que 
si d'un côté cela épargne quelque chose, on y met 
tant de soie, de fil et de temps, que l'un revient bien 
à l'autre. 

a Qu'est-ce encore que cet honneyr que les maî- 
tresses se sont fait de faire tant d'ouvrage dans 
leurs classes? Elles n'ont qu'à le laisser si on leur en 
donne trop, si on les presse excessivement; qu'elles 



AVEC mXdAME de GLAPION {l7ll). 299 

aillent à la supérieure et qu'on fasse faire au dehors 
ce qui embarrasse; pourquoi se piquer de faire faire 
tout dans la maison ? Vos demoiselles n'ont-elles pas 
assez de temps à travailler dans leur règlement, sans 
les faire lever plus matin, pour qu^elles le fassent 
encore davantage? Sont-elles des ouvrières? le Roi 
vous les a-t-il données pour cela? et croyez- vous 
leur avoir rendu un bon service quand vous leur 
avez montré à bien faire des manteaux? Il leur est 
bien meilleur qu'elles sachent faire un peu de tout. 
Vous les pressez, vous les poussez vous-mêmes, et 
qu'en arrivera -t-il? c'est qu'au milieu de cela 
vous rie pouvez les bien élever. Comment voulez- 
vous qu'elles vous écoutent et leur parler vous- 
mêmes,* comme il faut, quand vous n'avez, comme 
elles, dans la tête, que l'envie d'avoir fini votre tâ- 
che? Cet empressement-là ne vaut rien, il faut un 
peu de tranquillité. 

<( Revenons à l'épargne-, prenez-la pour vous, qui 
êtes religieuses-, ménagez une chemise, Une guimpe ; 
portez des pièces à vos habits, cela convient fort à 
votre vœu de pauvreté ; mais je ne crains point que 
vous poussiez cela trop loin pour la communauté. 
Je crois bien que vous ne manquez de rien en santé 
et en ttiàladie, et si oti retranchoit quelque chose, 
on verroit peut-être bien à tort des représentations ; 
mais, parce que les demoiselles ne disent mot, fera- 
t-on des ménages pitoyables pour elles sur le linge, 
sur des draps? les lalssera-t-on pourrir aux lits dé 
certains enfants qui ont des incommodités, ce qui 
fait après cela qu'on ne les peut blanchir ? On re- 



\ 



300 ENTRETIENS SUR L*ÊDUCATION. 

tranche leurs rubans, leurs gants -, et ce qai m'in- 
quiète, c'est qu'on sera toujours tenté d'y revenir, 
car, pour peu qu'on leur ôte, cela ne laisse pas d'être 
considérable à cause du grand nombre, et encore 
une fois, voilà ce que je crains pour l'avenir. Cepen- 
dant, il faudroit s'en tenir à ce qui a été réglée qui 
ne peut être plus simple ^ je vous assure que rien 
n'auroit si mauvaise grâce que de vous voir, vous 
autres, bien étoffées , bien vêtues et bien en linge 
blanc, pendant qu'elles seroient dans la saleté et la 
négligence. Quand il viendra des temps bien miséra- 
bles et bien fâcheux, où il faudra faire faire quelques 
retranchements, qu'on les fasse d'abord sur la com- 
munauté*, qu'on vous voie un peu éguenillées-, qu'on 
diminue vos portions ; et puis, quand vous aurez fait 
cela du temps, je vous permettrai de voir s'il fau- 
droit de là passer à faire de même aux demoiselles. 
Mais que vous soyez bien traitées en tout, et qu'on 
ne prenne que sur elles, c'est une injustice que les 
supérieures ne doivent jamais souffrir. Souvenez- 
vous donc de tout ceci dans la suite, et veillez, 
vous qui êtes maîtresse générale, à tous les besoins 
de vos filles : il faut qu'elles soient traitées selon 
vos règlements -, il n'y a rien en vérité à retran- 
cher-, parlez pour elles, regardez si elles n'ont pas 
ce qui leur faut, représentez -le à la supérieure; 
mais que je vous plains, quand dans la suite du 
temps, il faudra peut-être que vous ayez sur cela 
recours à un visiteur, à un évêque, parce que vous 
ne serez pas toutes d'accord, et qu'une supé- 
rieure, par exemple, et la n^altresse générale seront 



/ I 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (l71l). 301 

d'avis différents-, que Tune voudra trop d'épargne 
et fera taire celle qui voudra soutenir l'intérêt des 
demoiselles*. Dès que vous en serez là, tout ira bien 
mal, et vos filles seront bien à plaindre, car une par- 
ticulière ne peut faire autre chose que d'avertir de 
ce qu'elle voit, de représenter à la supérieure : si on 
ne récoute pas, il faut bien qu'elle se taise, et que 
pour tout remède elle attende la visite. Mais quel 
secours peut donner le visiteur qui ne voit pas les 
choses par lui-môme, et qui souvent est bien embar- 
rassé à déinêler la vérité et nécessité des divers avis 
qu'il reçoit. Au nom de Dieu, ma chère fille, inspirez 
à vos jeunes sœurs ce soin et ce zèle, pour que les 
demoiselles soient toujours aussi bien traitées que 
vos fondateurs l'ont prétendu, et que le bon esprit 
de les regarder en tout comme le premier objet de 
la fondation et de l'Institut se perpétue à jamais 
dans votre maison. » 



ENTRETIEN LXIX*. 

INSTRUCTION AOX DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE. 

(Qu'il y a un Téritable contentement à servir Dieu. ) 

24 août 1711. 

M"* de Main tenon, ayant fait lire la vie de saint 
Augustin, fit remarquer aux demoiselles le trouble 
dont il étoit agité avant qu'il fût déterminé à être 

1 Les recommandations de Mme de Maintenon furent fidèle- 
ment observées, et jusqu'à sa destruction, la maison de Saint-Cyr 
n'eut besoin ni d'être visitée, ni d'être réformée. 

* Lettres édifiantes, t. VI. p. 3C6. 

26 



302 ENTRETIENS SUR L^ÉDUCATION. 

entièrement à Dieu, et en prît occasion de les assurer 
cpi'il n'y a de paix et de joie que dans la piété, que 
c'est une erreur de se persuader qu'en se rendant 
dévote on renonce à la joie et aux plaisirs pour mener 
une vie triste, qu*au contraire il n'y a personne de 
si content que ceux qui sont à Dieu, parce que la joie 
de la bonne conscience, l'assurance d'être dans la 
voie du salut, le plaisir de sentir qu'on platt à Dieu, 
est mille fois plus doux que le plaisir qu'on trouve à 
contenter ses passions, qui est toujours suivi de re- 
mords. Elle leur prouva cela par une comparaison 
familière : « N' est-il pas vrai, Martînville, dit-elle en 
adressant la parole à cette demoiselle, que si je vous 
disois : Mon enfant, jeûnez aujourd'hui pour l'amour 
de moi, vous me ferez plaisir, je vous en tiendrai 
compte ; vous vous feriez une joie de vous rendre ce 
témoignage à vous-même : Je donne à M™^ de Main- 
tenon une marque de mon amitié, je lui plais, je lui 
fais plaisir ; cette pensée vous donneroit sans doute 
plus de joie que vous n'en auriez de satisfaire votre 
appétit, car je suppose que vous avez le cœur assez 
bien fait pour cela. Si vous êtes ainsi disposée pour une 
créature, aurez-vous peine à croire ce que dit saint 
Augustin, qu'il y a un plaisir véritable à se priver de 
tous plaisirs défendus, et même permis, pour l'amour 
de Dieu? — Mais, répliqua M"** de Verdille, n'y au- 
roit-il pas de l'orgueil à se persuader qu'on fait 
quelque chose qui plaît à Dieu? — Non, dit M"" de 
Maintenon, puisqu'il nous assure lui-même que les 
œuvres vertueuses lui sont agréables, et qu'il nous 
en tiendra compte. — Mais, dit M"* de Saint-Pol, 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUIffi (171 1). 303 

je pourrois donc penser que je suis une petite sainte ? 
— Non, dit M™* de Maintenon, quelques bonnes 
œuvres que vous fassiez, il s'en faut bien que vous 
approchiez de ce qu'ont fait les saints, et si Dieu vous 
fait la grâce de le devenir, comme je l'espère, il 
vous en coûtera bien davantage -, mais vous pouvez 
du moins vous réjouir dans la pensée que vous êtes 
dans le chemin qui conduit à la sainteté, et que voqs 
y arriverez si vous êtes fidèle à le suivre. Il vous est 
permis de penser avec plaisir que si vous ne vous 
en détournez point au dedans par des péchés inté- 
rieurs, car je suppose que vous n'en pouvez faire 
d'autres bien considérables, vous mènerez une vie 
innocente, et qu'on peut même appeler une vie 
d'ange. Tous vos exercices sont pieux, vous ne lisez 
que de saints livres, tout vous porte à Dieu , on vous 
en parle, vous en parlez ^ si vous accompagnez ces 
exercices extérieurs d'un cœur fidèle et qui aime 
Dieu, qui ait intention d'agir pour lui, vous pouvez 
vous assurer que vous lui êtes agréable, et dans la 
voie du salut. Est-il un plaisir plus doux que de 
pouvoir, avec fondement, se rendre ce témoignage : 
Je puis espérer que je plais à Dieu, et que je suis 
dans la bonne voie? Non, mes enfants, il n'y a 
point d'orgueil dans cette espérance, pourvu qu'on 
reconnoisse que cette bonne disposition vient de lui. 
L'orgueil seroit de se l'attribuer à soi-même, de 
compter sur ses propres forces, et de se persuader 
qu'on aura assez de courage et de force d'esprit pour 
soutenir la vie dévote quand on l'aura une fois en- 
treprise. » 



304 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

ENTRETIEN LXX'. 

IHtTftOCTlOR AOX SSaOItBLLBS SB LA CLAfSB BI.BUB. 

(Au tvjet d'ane lettre de wint Fnsçois de Sales, dont on lear feisoit 

ie lecture.) 

Mars 1712. 

M°" de Maintenon interrompit cette lecture et 
demanda à M"* du Mesnil ce qu'elle entendoit par 
rhumilité gaie et généreuse dont parloit saint Fran- 
çois de Sales. « Je crois, dit la demoiselle, qu'en 
cette occasion la gaieté consisteroit à ne se point 
décourager des défauts dont l'humilité nous a fait 
convenir avec un bas sentiment de nous-mêmes ; et 
la générosité à nous donner de bon cœur et bien 
courageusement toute la peine nécessaire pour venir 
à bout de nous en corriger. » M™* de Maintenon fut 
très-contente de cette réponse, et fit ensuite remar- 
quer aux demoiselles la bonté et la solidité de l'es- 
prit Ae saint François de Sales, sa droiture, sa dou- 
ceur, et la manière raisonnable et insinuante avec 
laquelle il conduit les âmes à Dieu, et même à la 
plus haute perfection, quasi sans qu'elles s'en aper- 
çoivent. « Que le vieux langage de ses ouvrages, 
ajouta-t-elle, ne vousrebutepas, je trouve qu'il n'en 
ôte point la beauté ^ mais quand cela seroit, il n'en 
ôteroit jamais la vérité et l'utilité. Le connoissez- 
vous, mes enfants, ce saint, et goûtez- vous ses 
maximes? — Oui, Madame, répondirent toutes les 
demoiselles, nous l'aimons et le goûtons beaucoup. 

^ Lettres édifiantes, t. VI, p. 403. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (l712). 305 

— Ne pourriez-vous citer quelques-unes de ses 
maximes? 

<c Madame , dit M"* de G)nflans, il dit, dans un 
chapitre de son Introduction à la vie dévote^ qui 
traite de la manière de conserver la pauvreté au 
milieu des richesses, que les jardiniers des princes 
sont plus curieux et plus diligents à cultiver et à em- 
bellir les jardins dont ils sont chargés que s'ils leur 
appartenoient en propre, parce qu'ils les considèrent 
comme étant aux rois et aux princes auxquels ils 
désirent de se rendre agréables par leurs services, et 
que de même nous ne devons pas regarder les biens 
que nous avons comme étant à nous, mais à Dieu 
qui nous en a donné le maniement pour les employer 
à sa gloire, à notre salut, et à Futilité du prochain, 
et qu'avec ces bonnes vues-là, nous lui sommes 
agréables d'en prendre soin. 

<c Oui , dit M"* de Maintenon , cela me fait sou- 
venir d'un mot d'une de ses lettres qui me charme 
toujours, oir il dit qu'il faut avoir autant de soin que 
d'attachement. Remarquez qu'il ne veut pas qu'on 
soit sans soin, mais qu'on ait autant de l'un comme 
de l'autre, c'est-à-dire qu'il veut un juste-milieu en 
tout. — Dites-moi, Mademoiselle, en parlant à la 
même, si vous étiez mariée et que vous ayez quinze ou 
vingt mille livres de rentes, et que vous fussiez bien à 
votre aise, ce que vous feriez de votre bien? — Je 
nourrirois et habillerois bien mes enfants, dit la de- 
moiselle, je payerois mes dettes, j'assisterois mes 
proches qui seroient dans le besoin, j'auroissoin des 
pauvres honteux, de tous ceux quevje verrois dans la 

26. 



306 ENTRETIENS SUR L*ÊDLCATIOM. 

misère, j'irois porter mes charités dans les hôpitaux. 
— ^Tout cela est excellent, dit M"* de Maintenon, mais, 
entre toutes ces sortes de charités, vous devriez 
d'abord préférer vos pauvres parents, et les pauvres 
de vos terres. Mais si votre revenu venoit à manquer 
par quelque malheur imprévu, ne pourriez-vous pas 
emprunter pour pouvoir soutenir vos charités, dans 
le dessein de rendre la somme dans six mois o^ un 
an? cela seroit-il injuste? » M"*' de Chaunac répondit 
que non. a Si vous croyez véritablement, ma fille, 
que cela fût bien fait, répondit M°^ de Maintenon, 
vous vous trompez ; il ne faut pas emprunter pour 
faire des charités -, et si vous mettiez votre bien en 
charité, de quoi vivroient vos enfants? qui payeroit 
vos domestiques? Il y a peu de personnes à^qui il soit 
permis de mettre tout son bien en aumônes, comme 
à moi, par exemple, qui n'ai point d'enfants, et qui ai 
la terre de Main tenon en propre*, ne l'ayant pas 
reçue en héritage de mes parents^ ce qui fait que je 
puis en disposer sans faire tort à personne. Il faut 
penser à conserver son bien pour ses héritiers, et 
même l'augmenter s'il n'est pas suffisant, surtout 
vous autres qui en avez peu ; il faut tâcher d'aug- 
menter votre fonds par vos économies. » 

* Elle Pavait achetée en 1674 avec un don de cent mille livres 
qqe lui fit le roi pour la récompenser de la manière dont elle 
avait élevé ses enfants naturels. 



AVEC LES de9ioise;lles de la classe MUNE (1714). 307 

ENTRETIEN LXXÎ^. 

INSTRVCTIOIf AUX DIVOISBLLBS DB LA CLA8SB 7AQ7IR. 

(Sur ce quMl ne faut rien affecter d'extraordinaire dans la piété. ) 

Janvier 1714. 

M"' de Maintenon, après avoir entendu la lecture 
de la vie de saint Simon Salus, qui, par huinilité , 
contrefit le fou pendant quelque temps, prit la pa- 
role et dit aux demoiselles : «c II y a deux sortes de 
gens qui prennent mal la vie des saints ; les uns sont 
de mauvais esprits, qui se moquent de tout ce qui est 
au-dessus de leur compréhension ou de leur goût 
dépravé, et les autres de bonnes consciences , mais 
trop peu éclairées pour faire un juste discernement 
de ce qu il faut imiter ou seulement admirer dans 
les saints ] car Dieu a une conduite différente sur les 
uns ou sur les autres selon ses desseins, qui- sont tou- 
jours respectables et adorables-, mais comme il est 
rare qu'il nous attire à une sorte de vie singulière et 
extraordinaire, et que communément il nous donne 
pour moyen infaillible de notre salut la pratique 
fidèle des commandements de Dieu et de TËgUse, et 
du devoir de F état où il nous a appelés, il ne faut 
rien faire de singulier, et qui surprenne le monde 
et nous donne un renom extraordinaire, sans llavis 
d'un saint et savant directeur \ car, outre que sans 
cela on s*égareroit très-certainement soi-même, on 
rendrpit souvent, par une telle conduite, la piété 
méprisable et rebut^te pour le re$tedu mondes car, 

^ Lettres édifianUs, t. VI, p. 519. 



308 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

généralement parlant, il faut tacher d'attirer à la 
vertu pour la faire voir aux hommes avec toute sa 
beauté, sa raison, sa douceur et sa droiture. Les saints 
qui ont contrefait les fous, comme celui dont on 
vient de lire la vie, sont plus admirables qu'imita- 
bles, et, adorant avec respect la conduite de Dieu 
sur eux, il n'en faut tirer d'autre profit que celui de 
louer en eux la force de la grâce, et de nous exciter 
nous-mêmes à nous vaincre courageusement en tant 
de petites choses, qui paroissent, pour ainsi dire, des 
monstres à notre lâcheté dans la vie commune que 
Dieu demande de nous. Les bonnes âmes sont frap- 
pées de ce qu'elles voient ainsi de merveilleux dans 
les saints -, ces affreuses austérités qu'ils ont prati- 
quées, cette solitude, cet éloignement de toute so- 
ciété pour vaquer jour et nuit à la prière, les tou- 
chent, et elles voudroient de tout leur cœur en faire 
autant : cela vient d'un fonds excellent, mais il faut 
le régler par la prudence et la droiture chrétienne. 
C'est ce que je dis sans cesse aux Dames de Saint-Louis 
qui, après avoir entendu la lecture au réfectoire, en 
reviennent souvent à la récréation toutes pénétrées, 
(c Eh ! mon Dieu, disent-elles, nous ne souffrons rien 
en comparaison de ce que nous venons d'entendre ! 
Gomment serons-nous sauvées ? » Elles voudroient de 
tout leur cœur se déchirer le corps de disciplines, 
coucher sur la dure, porter la haire, jeûner comme 
les filles de l'Ave-Maria, Mais ne savez-vous pas, 
leur dis-je, que chacun doit se sauver selon la voca- 
tion où Dieu l'a appelé, et qu'on ne sera jugé que sur 
les devoirs du christianisme et sur ceux de son état 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1714). 309 

et profession? On ne vous demandera pas, au jour du 
jugement, si vous avez macéré votre corps de morti- 
fications, mais si vous avez bien instruit et bien élevé 
vos demoiselles, si vous avez veillé sans cesse sur 
leur conduite, et si vous en avez pris tout le soin 
marqué par vos règles. C'est en pratiquant cela avec 
zèle que vous vous sauverez, comme les filles de F Ave- 
Maria se sauvent par les austérités. Elles me répon- 
dent : « Mais tout le monde n'est-il pas obligé de faire 
pénitence ? » Oui, leur dis-je, et vous la ferez bonne 
en remplissant tous vos devoirs, et en prenant, en 
échange des austérités que vous voudriez faire, toutes, 
les contraintes et sujétions de votre état 5 et je vous 
assure que vous ne deviendrez jamais saintes en 
étant singulières contre l'intention de vos règles et 
de vos instituteurs. 

« Il seroit assez plaisant, ajouta-t-elle en adres- 
sant la parole aux demoiselles, qu'après avoir en- 
tendu la vie de saint Philippe de Néri, je dise : 
(( Voilà un saint qui a fait le fou par humilité, nous 
devons imiter les saints, donc je m'en vais faire la 
folle pour m'humilier ^ )) et que je vinsse faire des folies 
devant vous le matin et puis une instruction bien 
grave l'après-midi. Avouez que je n'aurqis pas grand 
poids sur vos esprits, et qu'il me siérôit bien mal de 
vous reprendre de vos enfances et de vos légèretés. 
Les personnes qui gouvernent doivent s'attirer le 
respect et la créance de ceux avec qui elles sont, 
non point pour leur propre gloire, mais pour celle de 
Dieu, qui nous oblige par sa loi à ne rien faire qui 
puisse aliéner notre prochain de nous. Il serait assu- 



310 ENTRETIENS SUR l'ÉDUCATION. 

rément bien convenable et bien à propos, ajouU-t- 
elle en riant, que je m'babiUas^e de papier et que je 
misse un bonnet vert, parce que j'ai lu qu'un saint 
Favoit fait, et que Je m'en retournasse comme cela à 
la cour, je me rendrais certainement incapable d'y 
faire le moindre bien, et on m'y toumeroit avec 
raison en ridicule. Je dois, par exemple, dans la 
place où jp guis, désirer que vous m'estimiez et que 
vous m'aimiez, et même rechercher que vous ayez 
ces sentiments-là pour moi sans pécher contre l'hu- 
milité, car, en même temps que je désire votre es- 
time, je suis très-persuadée que je n'en mérite au- 
cune, qu'au contraire je ne mérite que dq mépris. 
Retenez bien, î^es enfants, que nous devons avoir de 
bas sentiments de nous-mêmes, et bien recevoir de 
la main de Dieu les humiUations qui nous arrivent, 
mais que nous ne devons rien faire pour nouS avilir 
quand cela peut être préjudiciable au bien que nous 
sommes obligées de faire pstr notre vocation. Encore 
un coup, respectez tout ce qui se trouve de singulier 
et d'extraordinaire dans la vie des saints, ne révo- 
quez point en doute les miracles et les autres mer- 
veilles que Dieu a opérés en eux, mais alfectionnez- 
vous à une sorte de vie, la plus pieuse et la plus 
chrétienne qu'il vous sera possible, et en même temps 
la plus commune à l'extérieur. Si Dieu exigeoit de 
vous dans la suite quelque chose de singulier et au- 
dessus des voies ordinaires par lesquelles il a cou- 
tume de nous sauver, il sauroit bien vou? le faire 
connoître ou par lui-même ou par ceux qui seroient 
alors chargés de votre conduite. Soyez fidèles aux 



INSTRUCTION AUX DEMOISELLES DE SAINT-CYR (1714). 311 

grâces présentes que Dieu vous fait, mes enfants, 
c'est tout ce que vous avez à faire, et ce qui vous en 
assurera la continuation et même Taugmentatioil 
pour Tavenir. 



ENTRETIEN LXXII '. 

INSTRUCTION AUX DBHOISBLLB9 DB 8AINT-CYB. 

(Sur les amitiés.) 

Mki 1714. 

M""' de Maintenon leur dit : « J'ai dessein, aujour- 
d'hui, mes enfants, de vous parler sur l'amitié. Il y 
en a de deux sortes, une bonne et une mauvaise : la 
bonne fait qu'on se porte mutuellement au bien, et 
la mauvaise, au contraire, en détourne. Vous ne 
pouvez être trop unies ensemble, mes enfants, et 
avoir trop d'amitié les unes pour les autres ; mais il 
faut, pendant que vous êtes ici, que cette amitié soit 
générale et qu'elle n'exclue aucune de vos compa- ' 
gnes5 car les amitiés particulières, qui sont très-per- 
mises dans le monde, où il est fort libre et même 
convenable de se faire une société de gens choisis et 
de personnes de mérite, ne le sont pas dans les com- 
munautés, où elles font toujours des partages qui 
blessent le cœur de celles qui se sentent moins 
aimées, et comme abandonnées. Votre règle est 
tournée de façon que vous ne sauriez vous associer 
ainsi plusieurs ensemble ; il faut vous accommoder 
avec celles avec qui vous vous trouvez, et les traiter 

^ Lettres édifiantes, U VI, p. 5G4. 



.312 ENTRETIENS SUR L*ÉDUCAT10N. 

aussi honnêtement les unes que les autres, quoiqu'il 
vous soit fort permis de vous sentir plus de goût, 
d'estime et d'amitié pour quelques-unes que pour 
les autres 5 mais je vous exhorte fort à prendre la 
bonne habitude de ne pas laisser paroître ces incli- 
nations particulières, pour ne point troubler la cha- 
rité et l'union parfaite qui doit être égale entre vous 
toutes. Cette leçon est celle que Ton donne à toutes 
les personnes de communauté, et l'on dit ordinaire- 
ment que toutes les amitiés particulières sont la peste 
des religions K L'amitié, qui est une vertu si aimable 
et si douce, n est donc point une vertu religieuse^ ^ 
mais bien une vertu propre aux personnes séculières, 
et, quoique vous soyez séculières, elle ne vous con- 
vient pas encore, parce que vous êtes en commu- 
nauté-, mais quand vous serez hors d'ici, il vous sera 
fort libre d'avoir des amitiés particulières \ il faudra 
seulement user d'une grande prudence et de discré- 
tion pour faire un bon choix, car vous hasarderiez 
de perdre votre réputation par la seule liaison que 
vous auriez avec certaines femmes ou filles qui ne 
seroient pas elles-mêmes d'un bon renom. 

« On dit que vous aimez fort vos maîtresses ; je 
vous en loue, cela marque un bon cœur -, je vous 
exhorte seulement à leur témoigner votre amitié 
beaucoup plus par votre docilité et votre application 
à profiter de tout ce qu'elles vous recommandent, 
que par des caresses et des empressements, qu'il con- 



* C'est-à-dire des couvents. 

< C'est-à-dire une vertu de couvent, une vertu monacale. 



INSTRUCTION AUX DEMOISELLES DE SAINT-CYR (1714). 313 

vient cependant que vous ayez pour elles jus- 
qu'à un certain point. Je me souviens que j'ai aimé 
une de mes maîtresses étant pensionnaire dans 
un couvent*, à un point que je ne puis dire; je 
n'avois pas de plus grand plaisir que de me sacrifier 
pour son service-, j'étois fort avancée dans les exer- 
cices, de sorte que, dès qu elle étoit sortie, je faisois 
lire, écrire, compter, l'orthographe et jouer toute 
la classe, et je me faisois un plaisir de faire tout son 
ouvrage sans qu'il me fallût d'autre récompense que 
celle de lui faire plaisir. Je passois les nuits entières 
à empeser le linge fin des pensionnaires, afin qu'elles 
fussent toujours propres et qu'elles fissent honneur 
à la maîtresse sans qu'elle en eût la peine *, j'étois 
charmée de voir son étonnement de trouver tout 
son ouvrage fait sans elle. Je faisois coucher promp- 
tement mes compagnes, je les pressois tant qu'elles 
n'avoient pas le temps de se reconnoître ; elles se cou- 
choient pourtant diligemment et de bonne grâce par 
complaisance pour moi, car j'étois fort aimée. J'amas- 
sois beaucoup de bouts de chandelle, et je faisois en 
sorte qu'on ne brûlât pas autre chose dans toute la 
classe pendant une semaine, pour que j'eusse le 
plaisir de donner de temps en temps une chandelle 
entière à ma maîtresse pour des lectures et autres 
exercices qu'elle faisoit pendant la nuit. Je pensai 
mourir de chagrin quand je sortis de ce couvent, 
et j'eus l'innocence, pendant plus de deux ou trois 
mois, de demander à Dieu tous les jours, soir et 

* Aux Ursulines de Niort. Elle n'avait alors que dix à onze ans. 

27 



314 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

matin, de mourir, ne pouvant comprendre que je 
pusse vivre sans la voir, et cependant j*étoîs, en 
ce temps-là, dans de grandes ferveurs-, mais c'étoit 
manque d'instruction, car si j'avois su qu'il ne faut 
pas souhaiter la mort pour de tels motifs, je ne Tau- 
rois pas fait ; mais j'y alloîs bien simplement et bien 
franchement, puisque je m'adressois à Dieu, et que 
ce n'étoit pas par aigreur ni par amertume de cœur 
que je faisois cette prière. Je croîs que, voyant mon 
innocence , il ne m'en a pas su mauvais gré. Je 
priois pour elle tous les jours, et, étant ensuite entrée 
dans le monde, et même dans le grand monde, je ne 
Tai jamais oubliée; je lui écrivois régulièrement 
deux fois la semaine, je ne le pouvois faire davan- 
tage, la poste pour le Poitou ne partant pas plus sou- 
vent ; mais, quelque affaire pressée que j'eusse, je ne 
manquois point de lui écrire le mercredi et le di- 
manche. Tout le monde me louoit de ma recoiinois- 
sance et d'avoir un si bon cœur, et mon amitié pour 
elle n'a fini qu'avec sa vie. Quand je fus établie*, je 
demandai d'aller faire un voyage en Poitou pour 
voir mes parents, mais c'étoit en effet pour voir ma 
chère mère Céleste, car c'étoit son nom 5 je fis cin- 
quante lieues exprès, mais sous un autre prétexte ^ 
a J'ai toujours aimé les personnes qui ont eu soin 
de moi : la mère de Delisle, mon maître d'hôtel, étoit 
ma gouvernante, et la femme de chambre de ma 



^ A la cour. 

* On retrouve ces détails dans' les Mémoires des Dames de 
Saint-Cyr. 



INSTRUCTION AUX PEMOISELL^S DE SAINT-GYR (1714). 3l5 

tante ' , chez laquelle je demeurois \ je Taimois avec 
une tendresse surprenante, je lui montrois à lire et 
à écrire, et, quand j'avois fait quelque faute, elle me 
disoit : «Vous avez fait quelque chose mal à propos, 
vous ne me montrerez point à lire aujourd'hui par 
punition. » J'étois affligée et pleurois amèrement. Je 
la peignois aussi ^ et elle me disoit, quand j'avois fait 
quelque faute : « Vous ne me peignerez point de- 
main. » Je me désolois, j'étois inconsolable, et 
j'ai toujours conservé une grande amitié pour cette 
femme-là, jusqu'à la faire venir trente ans après 
auprès de moi à la cour. Pour Delisle, qui est 
son fils, je l'aime tout à fait, non-seulement parce que 
c'est un très-bon homme, mais encore parce qu'il 
est le fils de cette femme qui étoit ma gouvernante. 
Voilà de ces amitiés fortes, et qui cependant ne sont 
point blâmables, et je vous louerai toujours du goût 
que vous montrez pour vos maîtresses, et de la recon- 
noissance que vous leur témoignez; il faut seulement 
que les marques extérieures que vous en donnez 
soient égales envers toutes, quoique, comme je vous 
le dis, il vous soit fort permis d'avoir plus d'inclina- 
tion pour l'une que pour Vautre-, mais, encore une 
fois, toutes les marques de préférence font de très- 
mauvais effets dans les communautés. 

<( Quant à vos compagnes, je vous répète qu'il faut 
tâcher de ne point montrer ici, du moins d'une ma- 
nière trop marquée, plus d'amitié pour les unes que 
pour les autres, à moins que ce ne soit pour les plus 

> Mme de VilleUe. ( Voir la note de la page 229. ) 



316 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

raisonnables, les plus vertueuses et les plus pieuses, 
et qu'un chacun en voie le motif ^ ce goût-là est la 
marque d'un bon esprit et d'un cœur incliné au 
bien. » 



ENTRETIEN LXXIIP. 

INSTRVCTIOIf AUX DKHOI8BLLK8 DB LA CLA8SB BLBUK. 

( Sur les scrupules de déyotion. ) 

Janvier t7l5. 

« Je veux, mes chers enfants, parler aujourd'hui 
pour celles d'entre vous qui sont scrupuleuses 5 vous 
ne sauriez mieux faire pour vous corriger de ce dé- 
faut , qui est plus grand et plus dangereux que vous 
ne croyez peut-être , que de vous soumettre aveu- 
glément aux décisions de messieurs vos confesseurs, 
qui, outre qu'ils sont gens habiles, savants, éclairés, 
sont encore sages , très-prudents et expérimentés -, 
et je ne vois pas comment vous pourriez ne leur pas 
obéir en tout ce qu'ils vous disent pour le bien de 
votre âme. Je vous assure que vous pouvez avoir en 
eux toute la confiance possible, et que vous ne gué- 
rirez jamais de vos scrupules que par une docilité 
et une obéissance entière. Je comprends bien que 
vous ayez à votre âge une petite pointe de scrupule, 
et cela est même très-bon et très-louable, ne pou- 
vant venir que d'une source qui est la crainte d'of- 
fenser Dieu ^ mais Tentêtement, l'opiniâtreté, l'in- 
docilité et les raisonnements sans fin , qui sont les 

* Lettres édifiantes, t, VI, p. 631. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1715). 3l7 

défauts ordinaires des caractères scrupuleux , sont 
insupportables, très-nuisibles à ces personnes-là , et 
très-sûi'ement ne sont point de l'esprit de Dieu. Je 
sais qu'il fait quelquefois passer certaines âmes par 
ces sortes de peines intérieures , mais je sais aussi 
que quand ces peines viennent de lui , elles sont 
accompagnées d'humilité, de docilité et d'obéis- 
sance. Je vois que quand elles viennent du carac- 
tère d'esprit, elles sont ordinairement accompagnées 
de tous les défauts dont je viens de parler, et que si 
Fon n'est assez courageux , assez pieux et assez do- 
cile pour surmonter, par une obéissance aveugle, 
tous les faux raisonnements de son esprit, on s'égare 
bien dangereusement, on se donne bien de la 
peine à soi-même et souvent encore plus aux autres. 
Encore une fois, la docilité est le seul moven de re- 
venir de ces sortes de peines, même si elles viennent 
de Dieu, et de redresser son caractère, si elles vien- 
nent de la tournure de l'esprit, et d'empêcher 
qu'elles n'aient des suites fâcheuses. Ne croyez pas 
qu'il n'y ait que les jeunes personnes qui aient be- 
soin de cette docilité pour leurs confesseurs ; toutes 
les personnes pieuses et raisonnables s'en font un 
devoir, un mérite et une espèce d'honneur. Devenez 
donc bien dociles, mes enfants, à messieurs vos con- 
fesseurs -, portez-leur un profond respect et ne les 
faites pas revenir sans cesse au confessionnal pour 
des riens -, ne croyez pas qu'ils soient gagés pour 
vous entendre depuis le matin jusqu'au soir. Pour 
moi, je ne voudrois pas même faire venir plusieurs 

fois mon domestique pour lui dire dès bagatelles ^ à 

27 



318 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

plus forte raison , faut-il avoir cette considération 
pour des ministces de Jésus-Christ , qui nous tien- 
nent sa place. Si vous étiez dans vos paroisses, vos 
curés n'auroient pas le temps de vous écouter, ils 
ne quitteroient pas l'autel pour cela. Au nom de 
Dieu, mes chers enfants, faites-vous des consciences 
droites, simples, ouvertes et dociles. » 



ENTRETIEN LXXIV*. 

ATBC LB8 llBi:.10IBDSB9 DB 8 ▲ I II T- LO U 18. 

(Sur Feotrée des princes et princesses dans la maison. ) 

1715. 

Les religieuses de Saint-Louis voulant savoir le 
sentiment de M*"^ de Maintenon sur Tarticle de leur 
cérémonial qui traite de l'entrée des rois et des 
princes, elles le lurent devant elle au commencement 
d'une de leurs récréations, et sur ce qu'il y est mar- 
qué qu'on prendroit la précaution d'éloigner les 
demoiselles qu'il pourroit être dangereux de laisser 
voir, elle s'écria : « AH ! votre maison est perdue si 
vous en êtes là ; et si jamais les entrées de séculiers 
chez vous deviennent assez fréquentes et assez fami- 
lières pour faire des connoissances avec vos demoi- 
selles, comptez que c'en est fait de toute votre régu- 
larité; mais j'espère que la cour s'éloignant de 
Yersaitlas, comme il y a toute apparence ^, vous serez 

* lettres édifiantes, t. VI, p. 666. 

3 i^me de Maintenon n'aimait pas Versailles, et croyait que les 
successeurs de Louis XIV reprendraient leur résidence à Paris. 



AVEC LES RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (1715). 319 

moins exposées à ces visites, qui ne peuvent être 
que d'une reine pieuse qui viendroit pour prier 
Dieu et s'éloigner du monde. Il est à croire qu'en ce 
cas elle ne voudroit pas causer de désordre dans 
votre maison, et^ qu'ainsi elle n'amèneroit pas une 
grande suite, ou bien des princes ou princesses que 
des particuliers prieroient de leur faire ces plaisirs. 
Quand cela n'arrivera que rarement, vous ne pouvez 
pas vous y opposer ; s'il étoit trop fréquent , il fau- 
droit vous adresser aux personnes de piété et en 
crédit que vous connoîtriez dans vos intérêts , 
comme le confesseur du Roi, la reine même, si elle 
vous honoroit de ses bontés, et les prier de remon- 
trer au Roi que vous auriez tout à craindre pour 
votre régularité de l'entrée des séculiers chez vous -, 
mais faire cela avec beaucoup de prudence et de 
précautions, car après tout ils sont vos maîtres, et ce 
seroit assez pour les porter à ouvrir toutes vos por- 
tes que de prétendre avoir des droits contre eux , 
comme firent les Carmélites, qui se prévalurent d'un 
bref apostolique pour régler le nombre des per- 
sonnes qui entroient à la suite de la reine, qui alloit 
chez elles fort souvent -, le Roi en fut si choqué que 
peu s'en fallut qu'il n'y fit entrer Paris. Avec ses 
maîtres, ajouta-t-elle, on n'a d'autres droits que la 
prière et les très -humbles remontrances. Toute 
votre sûreté, comme je vous l'ai dit bien des fois , 
sera d'être un peu sauvages et farouches avec les 
-gens du monde quand ils entreront dans votre mai- 
son , de répondre simplement à ce qu'ils vous deman- 
deront d'une manière respectueuse, sans chercher à 



320 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

s'insinuer et à faire aucune liaison et connoissance 
particulière ni avec les grands ni avec ceux de leur 
suite, vous contentant de les édifier ; et en cas qu'ils 
voulussent voir toute la communauté , il faudroit 
qu'elle parût dans le même respect et avec toute la 
gravité religieuse. » 

M"* de Glapion lui demanda ce qu'il y auroit à 
faire si une princesse vouloit passer la récréation 
avec la communauté, quoiqu'on lui représentât ce 
qui est marqué là-dessus dans les règles. « Il 
faudroit, répondit M"* de Main tenon, y paroître ti- 
mides et embarrassées, y parler peu , et vous con- 
tenter de répondre ace qu'elle vous feroit l'honneur 
de vous demander ^ ne vous pas beaucoup mettre 
en peine de la divertir, car c'est le vrai moyen d'é- 
loigner ces personnes-là , qui ne cherchent ordinai- 
rement que leur plaisir. — Pourroit-on , dit une 
autre, les faire amuser par les demoiselles en faisant 
jouer des tragédies, des conversations, etc. ? — 
Gardez-vous bien de le leur proposer, reprit-elle , c'est 
tout ce que vous pourriez faire si elles Texigeoient : 
cachez vos demoiselles encore plus que vous, et 
si vous êtes obligées de les montrer, que ce soit 
toujours en votre présence-, faites voir les classes 
bien rangées et en bon ordre, mais ne cherchez pas 
à donner du plaisir aux séculiers ^ tâchez , au con- 
traire, de les dégoûter de venir chez vous , et bien 
loin de vous mettre en frais pour des collations, si on 
en demande, il faut répondre que vous ne les savez 
pas apprêter, et leur présenter simplement quelques 
fruits ou semblables choses. — Si une reine pieuse 



AVG LES DEMOISELLES DE LÀ CLASSE BLEUE (1715). 321 

venoit ici de temps en temps par dévotion pour se 
retirer , la devrions-nous recevoir ? dit M™* de 
Vandam. — A la bonne heure, dit M"* de Main- 
tenon, ce vous seroit une protection : il faudroit lui 
tenir un oratoire bien propre, Ty laisser prier Dieu 
tant qu'elle voudroît , et ne point faire de connois- 
sance avec les dames de sa suite *. — Faudroit-il 
aussi l'ennuyer ? — Oui, répondit M™* de Maintenon 
en riant, je suis fort du goût qu'on ennuie les sécu- 
liers ; du moins ne faudroit-il point chercher à de- 
venir la favorite de cette reine, ni de ses dames , 
mais chercher de bonne foi et avec désintéressement 
le vrai bien général de la maison , évitant que cette 
reine, toute pieuse qu'elle pût être, entrât dans les 
secrets de votre maison, en voulant se mêler du gou- 
vernement et des charges ; rien ne vous seroit plus 
dangereux. » 



ENTRETIEN LXXV». 

IHSTRUCTIOff AUX 9 BMOISILLBS Dl LA CLA8SB BLBDB. 

( Pour les précautionner contre les nouTcautés en matière de religion. ) 

1715. 

La maîtresse des demoiselles de [a classe bleue 
pria M*"^ de Maintenon de précautionner ses filles 

1 C'est ce qui arriva sous le règne suivant. La reine Marie 
Leczinska avait un appartement et un oratoire à Saint-Cyr, et y 
venait souvent passer des journées dans la retraite, ou dans la 
conversation des Dames. (Voir l'Histoire de la Maison royale de 
Saint'Cyr, ) 

* Lettres édifiantes, t. VI, p. 707. Nous avons insérS cette in- 



322 ENTRETIENS SUR L*ÉDUCAT10N. 

contre les nouveautés qui sont en règne dans ce 
siècle \ M°® de Maintenon répondit : a Elles sont trop 
heureuses de n'être pas obligées de savoir toutes ces 
différentes opinions, puisque ce n'est pas à elles à 
en juger \ c'est ce qui m'a fait souvent bénir Dieu 
d'être femme, parce qu'il est de notre condition de 
n'en point parler, et même de les ignorer, et que 
c'est pour nous un péril de moins. t.e meilleur 
moyen que je puisse vous donner, mes chères filles, 
ajouta-t-elle en s'adressant aux demoiselles, pour 
éviter de tomber dans l'erreur, c'est de fuir toutes 
nouveautés et de n'avoir aucune liaison avec ceux qui 
sont infectés de ces fausses maximes*, quelque mé- 
rite qu'ils aient d'ailleurs 5 mais de vous en tenir 
toujours à une croyance simple de notre religion, 
sans embrasser aucun des partie opposés à la foi 
catholique et à l'obéissance que tout bon chrétien 
doit à l'Église romaine. Si on vous demande du quel 
vous êtes, répondez que vous n'êtes d'aucun parti 
sur les opinions non décidées par l'Eglise, que vous 
croyez tout ce qu'elle croit et quei vou$ condamnez 
ce qu'elle condamne-, que vous suspendez votre 
jugement sur les propositions sur lesquelles elle n'a 
pas encore prononcé, et que vous ne voulez point 
entrer dans le détail de ces disputes qui sont si en 
vogue présentement, ni raffiner dans votre croyance. 
C'est le parti que je pris dans ma jeunesse, que j'ai 



structioD pour donner une idée de l'importance et de l'animqsité des 
discussions relatives au jansénisme, puisque Mme de Maintenon 
croyait nécessaire d'en entretenir les demoiselles de Saint-Cyr. 



AVEC LBS DEMOISELLES DE LÀ CLASSE BLEUE (1715). 32â 

passée avec de grands esprits qui disputoient conti- 
nuellement sur ces sortes de matières -, je n*y suis 
jamais entrée, et quand je voyois Taigreur et Vani- 
mosité qui se mêloient dans ces disputes, je disois 
en moi-même : Si je suis jamais dévote, je ne serai 
ni de ceux-ci, ni de ceux-là 5 ce n'est pas la peine, 
disois-je, d'embrasser la vie dévote pour se damner 
par la haine et Forgueil que cet esprit de cabale 
inspire 5 car la présomption est tellement le carac- 
tère de ces dévotions de parti, que communément, 
pour parler d'une personne qui est de la cabale, on 
dit : C'est une femme élevée au-dessus du commun, 
comme s'il vous étoit marqué dans TÉvangile qu'il 
faut avoir une dévotion élevée et singulière. Ne 
nous est-il pas recommandé, au contraire, d'en avoir 
une qui soit humble et simple? notre religion ne 
nous apprend-elle point à choisir toujours la dernière 
place? saint Paul ne dit-il pas à touS les chrétiens 
que chacun par humilité considère tous les autres 
comme élevé au-dessus de lui? Cependant le propre 
de ces dévotions de parti est d'inspirer un profond 
mépris pour ceux qui ne sont pas du sien. Deux 
sortes de personnes donnent plus facilement dans le 
jansénisme : les unes par orgueil, à cause des grands 
esprits qui ont été d'abord les soutiens de cette ca- 
bale , afin de passer elles-mêmes pOut* femmes d'es- 
prit et de bon goût ; elles se font un honneur de se 
déclarer de leur parti, croyant y servir Dieu plus 
parfaitement, éblouies par l'austérité dont les jansé- 
nistes font gloire dans leurs maximes ; mais Dieu ne 
permet guère que ces dernières personnes aillent 



324 ENTRETIENS SUR L*ÉDI}CÂTION. 

bien loin sans être éclairées , en considération de 
leur bonne foi. Un bon moyen pour se préserver 
d*entrer dans ce parti, c'est de s'en tenir pour ses 
lectures aux auteurs anciens et approuvés, comme 
sont Grenade et Rodriguez , saint François de 
Sales, etc •, car ceux de MM. de Port-Royal portent 
un venin d'autant plus dangereux, que leur style 
flatte davantage le goût naturel et élève l'esprit. 
Pour moi, ajouta-t-elle, je n'ai jamais goûté aucun 
de leurs livres, quoique très-beaux : l'esprit en est 
content, mais le cœur n'en est pas plus porté à ser- 
vir Dieu, et je ne me suis jamais sentie portée au 
bien par leur lecture. Il n'en est pas ainsi de mon 
bon saint François de Sales : je n'en saurois lire une 
page sans mourir d'envie de servir Dieu, et sans 
qu'il me semble que je m'en vais faire des mer- 
veilles. » M"' de Maintenon ajouta : « Défiez-vous 
surtout de tous les livres qu'on vous donne en ca- 
chette, car , s'ils sont bons, pourquoi en faire un 
mystère ? s'ils sont suspects, pourquoi les lire ? » 

Un jour, M°** de Maintenon ayant entendu lire 
aux demoiselles de la grande classe la vie de saint 
Charles Dorromée, elle fit peser sur l'endroit où il 
étoit dit qu'il faut respecter tout ce que font les per- 
sonnes en autorité, surtout les souverains pontifes. 
c( Vous comprenez bien , mes chers enfants , que 
c'est de notre saint-père le pape dont on parle ; je 
voudrois que le principal fruit que vous remportas- 
siez de l'éducation de Saint-Cyr fût une grande sou- 
mission pour l'Eglise et un profond respect pour le 
pape. Quand vous sortirez dïci , vous trouverez des 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE BLEUE (1715). 325 

personnes qui tâcheront de vous en détourner, en 
vous disant que le pape n'est qu'un homme comme 
les autres. Il est vrai , c'est un homme ] mais un 
homme qui nous tient la place de Jésus-Christ, à qui 
il a promis son secours particulier, et qu'il ne lui 
refuse pas, surtout dans les décisions qu'il fait en 
qualité de chef de l'Église*, c'est pourquoi elles sont 
toujours très-respectables, quand bien même il ne 
seroit pas aussi irréprochable dans ses mœurs et 
aussi saint dans sa conduite que son caractère le 
demanderoit *, nous ne lui devrions pas, même en 
ce cas, porter moins de respect et lui être moins sou- 
mises. Il faut faire une grande différence entre la 
personne et le personnage : il se pourra trouver des 
papes déréglés dans leurs moeurs , mais ils seront 
toujours infaillibles dans leurs décisions , lorsqu'ils 
prononceront sur la doctrine à la tète de l'Église, et 
avec l'union du corps des évèques. Il est le succes- 
seur de saint Pierre, à qui Jésus-Christ a dit : Vous 
êtes Pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon Église, 
et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre 
elle. Il y a eu , poursuivit M'"'' de Maintenon , dans 
tous les siècles des erreurs qui se sont élevées contre 
la saine doctrine; elles ont toujours été condamnées 
par l'Église de Rome, qui est le centre de la catho- 
licité. C'est pour cela que les évoques ne se conten- 
tent pas d'examiner et de condamner dans leurs 
synodes les erreurs qui naissent de leur temps ; ils 
envoient leurs décisions à notre saint-père le pape, 
persuadés que sa décision comme chef de l'Église 
confirme la leur et sert de règle aux autres Églises. 

28 



SS0 EKTREtlKHS SUR L'ÉDOCATIOP. 

« Vous devez vous attendre que tes Uberiiiis ou 
les hérétiques vous appelleront les filles du pape. Ob! 
la grande louange, mes chères filles ! plaise à Dieu 
qu*on ait à voua la donner souvent ! On voua dira 
que réducatioD de Saînt-^yr est trop simple, et que 
vous n'êtes pas assez savantes sur votre religion. Il 
est vrai que cette éducation est simple, et c'est en 
eela qu'eUe est meilleure que celle que ces peraon- 
ne»-là goûteroient davantage. Nous ne cherchons 
qu'à vous rendre de honnes chrétiennes , trè&*rai* 
sonnables, et à vous bien fonder dans la religion 
catholique, afin que vous la portiez partout où vous 
irei. 

^ Mais, Madame, dit la maîtresse, i quoi uos 
demoiselles eoonoltrontrelles les gens qui sont de 
ces partis opposés à la vraie catholicité ? — D'abord, 
répondit M""' de Malntenon , on leur donnera d'au- 
tres maximes que celles qu'on leur enseigne ici, qui 
sont conformes i la foi générale de TÉglise. Je vous 
dirois volontiers comme saint Paul aux Galates : h Si 
quelqu'un vous annonce un autre Evangile que 
celui que je vous ai annoncé, quand ce seroit moi- 
même, ou un ange, qu'il soit anathème. » Quelque 
apparence de vertu , d'austérité, de sainteté, d'hu- 
milité même que vous voyez dans ces personnes, ne 
vous y laissez pas séduire, car les hérétiques ont 
toujours paru sous le pasque d'une piété feinte \ on 
dirait, à les voir, qu'ils sont d'une mortification et 
d'une humilité parf«iites*, mais on ne trouve, dans le 
fond de leur doctrine, qu*orgueil et que mépris du 
prochain. Avec cet extérieur si édifiant, qu'on les 



t 

AVEC LES DEMÔfôBLLttB DS U CbABSB BLBUV (l7t4). 3i7 

attaque, qu'on les nomme des noms qu'ils méri^ 
tent ! vous connoltrez bientôt ce qu'ils sont. D'ail- 
leurs, ils censurent et critiquent tous ceux qui ne 
sont pas de leur parti et qui ne pensent pas comme 
eux* 

(( Les jansénistes ont écrit des lettres diffamantes, 
pleines d'aigreur, d'animosité et de médisances coa* 
tre les jésuites ' , parce que cet ordre a toujours tenu 
plus ferme contre les nouveautés. Ces lettres sont si 
mauvaises, qu'elles ont été brûlées par la main du 
bourreau, et qu on ne peut les lire sans danger de 
commettre un péché mortel , puisque s'il y a du 
péché mortel à entendre une médisance faite d'une 
personne particulière, à plus forte raison y en a-t-il 
éprendre plaisir à lire ces libelles, qui dénigrent 
tout un ordre respectable. 

K Tout le but de cette instruction , mes chères 
enfants, tend à vous porter à demeurer toujours 
attachées à la simplicité de la croyance catholique 
et à ne chercher aucun raffinement dans la dévo- 
tion. Ne vous piquez donc point d'avoir ce qu'on 
appelle un esprit élevé au-dessus du commun -, vous 
l'aurez assez étendu si vous savez vous sauver : il 
n'en faut guère plus à notre sexe ^ le surplus lui est 
ordinairement nuisible, car Torgueil et la superbe 
s'y mêlent presque toujours, et vous savez que c'est 
un péché que Dieu déteste et qu'il punit avec sévé- 
rité, souvent même dans ce monde» » 

1 Mme de Mainlenon veut parler des Lettres provinciales de 
Pascal. 



328 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

ENTRETIEN LXXV». 

IHBTKDCTIOir AUX DBMOI SBLLR8 DB LA CLA88B VBETR. 

1715. 

M"* de Maintenon étant entrée dans la classe verte 
pendant qu'on y lisoit la vie de saint Edmond, où il 
est d'abord parlé de la piété de sa mère, elle de- 
manda à M"* de Bourneuf si elle croyoit qu'il fût fort 
nécessaire d'avoir de la piété dans le monde, et la 
demoiselle ayant répondu que oui, M"' de Mainte- 
non ajouta : a Oui, assurément, et bien plus que 
dans les couvents, où on ne voit que de bons exem- 
iples, et où tout ce que l'on fait et tout ce que Ton 
entend a rapport à Dieu, et y rappelle incessam- 
ment. Cependant, grâce à sa bonté, quoiqu'il soit 
difficile de se sauver dans le monde, il n'est pas im- 
possible ; mais quelles précautions croyez-vous qu'il 
faut prendre pour ne pas manquer cette grande af- 
faire du salut même au milieu du monde, mademoi- 
selle deVandeuil, lorsqu'on y est nécessairement 
engagé par son état? — Madame, dit la demoiselle, 
je crois qu'il faut avoir un grand recours à la prière 
et une grande fidélité à ses exercices de piété, et à 
fréquenter les sacrements. — Cela est bien dit, re- 
prit M"® de Maintenon ; il est de foi que notre salut 
est attaché à la prière, et personne n'a tant besoin 
de prier que ceux qui demeurent dans le monde 5 je 
pense quelquefois que c'est à eux principalement 
que Notre-Seigneur a dit : Cherchez, frappez et de- 

* lettres édifiantes, t. Vil, p. 43. 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (1715). 329 

mandez, car pour les personnes de communauté il 
semble que toutes les grâces et tous les moyens de 
salut viennent en foule au-devant d'elles^ au lieu 
que nous autres, pauvres misérables mondains, il 
nous faut ramer sans cesse pour nous procurer ces 
secours qui seuls peuvent nous soutenir contre les 
mauvais exemples et la perversité du siècle, et pour 
nous faire marcher dans le chemin étroit par le- 
quel il faut nécessairement passer pour être sauvé 
et parvenir à ce royaume céleste pour l'acquisition 
duquel nous devons sacrifier toutes les choses de 
ce monde et notre vie, s'il était nécessaire^ cela 
est-il aisé, Saint-Maixant? — Non, Madame, dit la 
demoiselle, je trouve que le chemin large Test bien 
davantage, car il n'y a qu'à ne se contraindre en 
rien. — Oui, reprit M^'de Maintenon, mais où 
mène-t-il, ce grand chemin? — A l'enfer, répondit 
la demoiselle. — Oui, dit M"* de Maintenon , à la 
perdition éternelle -, il faut donc bien se garder de 
le suivre, et, quoi qu'il nous en coûte, nous efforcer 
démarcher parle chemin que Jésus-Christ a tracé. » 
En continuant la lecture de la vie de saint Ed- 
mond, il fut dit que sa mère avait soin de lui en- 
voyer de temps en temps de petits cilices et autres 
instruments de pénitence qu'elle mettait secrète- 
ment dans les paquets de linge et de bardes qu'elle 
lui envoyait ; sur quoi plusieurs demoiselles secouè- 
rent la tête, faisant voir que ces sortes de présents 
n'auraient pas été de leur goût-, M""* de Maintenon 
s'en étant aperçue, dit : « J'en vois quelques-unes 
d'entre vous à qui le soin de cette sainte femme 

28. 



S30 ENTRETIRNS SUR L*ÈDIIGAT10N. 

n'aurut pas fait plaisir-, mais elles ne penseront 
peutrétre pas longtemps de même, et nous pourrons 
bien les voir les plus empressées à imiter celles de 
leurs compagnes qui sont mortes il y a quelque 
temps en odeur de sainteté-, je vous avoue que je tie 
pense jamais à ces chères enfants qu'avec une con«^ 
solation infinie. La petite de Polignac, par exemple, 
qui avoit eu une conduite si édifiante, et a qui on 
trouva de petits recueils de ce qu'elle avoit retenu 
des conférences, des instructions et des lectures 
qu'elle avoit entendues sur la vie cachée -, elle n'a- 
voit pas naturellement beaucoup d'esprit ni de mé- 
moire, mais elle avoit mis toute son application à 
suivre l'attrait que Dieu lui donnoit pour cette vie 
cachée dans laquelle elle avoit déjà fait bien des pro- 
grès, selon le témoignage de son confesseur et de 
ses maîtresses. La petite d' Argetiteuil, qui étoit aussi 
de votre âge et de votre classe, n'avoit-elle pas 
mille inventions pour se faire souffrir? elle ne man- 
geoit jamais de fruit, ni rien qui pût flatter son goût. 
L'attrait général des vertus étoit alors la mortifica- 
tion ] il falioit les retenir et veiller continuellement 
sur elles pour les empêcher d'en trop faire ;^ce que 
je ne vous dis pas, mes enfants, pour exiger de vous 
des choses semblables -, mais, en vérité, il est bien 
juste que nous tachions de souffrir quelque chose 
pour Notre-Seigneur, qui a tant souffert pour nous-, 
cependant les mortifications auxquelles je vous 
exhorte davantage, et qui lui seront les plus agréa- 
bles, et à vous les plus utiles, ne sont pas tant celles 
da corps que celles de l'esprit. Retenir une réponse 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE VERTE (t715). 331 

mal à propos que Ton est sur le point de faire, une 
parole contre la charité, une raillerie, un bon mot 
qui feroit briller notre esprit, une excuse point né-* 
cessaire, et qui ne feroit que contenter notre amour- 
propre *, ^ retenir de cueillir une fleur, de regarder 
quelque chose d'agréable, ne se pas plaindre du 
froid, du chaud et des autres incommodités légères 
qui se rencontrent, et cent choses de cette nature 
qui ne peuvent faire tort à votre santé, mais un très« 
grand bien à votre àme. 

(( J'oubliois encore la fidélité à garder votre si- 
lence et votre règle, robeissance et le respect en- 
vers vos maîtresses 5 voyez que d'excellentes prati- 
ques vous pouvez faire sans nuire à votre santé, car 
malgré Fadmiration que vous me voyez pour vos 
anciennes compagnes, que je regarde comme des 
saintes, je suis fort d'avis que vous ménagiez et 
fortifiez votre santé pour être dans la suite plus en 
état de soutenir la règle des différentes maisons re- 
ligieuses auxquelles, selon les apparences, Dieu des- 
tine plusieurs d'entre vous. Priez donc de tout votre 
cœur, aimez Dieu sincèrement, servez-le fidèle- 
ment par vos exercices de chaque jour-, fuyez soi- 
gneusement tout ce qui peut lui déplaire^ ne faites 
jamais si vous le pouvez des fautes volontaires, quel- 
que légères qu'elles soient 5 gardez exactement les 
commandements de Dieu et ceux de l'Église -, ména- 
gez bien toutes les occasions de peine que Dieu vous 
envoie -, ayez l'habileté d'en faire votre profit pour le 
ciel, car il veut bien nous tenir compte de tout ce 
que nous endurons avec soumission a ses ordres, 



332 ENTRETIENS SUR l'ÉDUGATION. 

quoiqu'ils soient désagréables à notre nature. Une 
bonne ménagère dans le monde ne laisse rien per- 
dre, et met tout à profit, de même une bonne mé- 
nagère pour Dieu profite de toutes les occasions pour 
pratiquer la vertu, et sait souffrir mille petites choses 
secrètement entre Dieu et elle, sans que personne 
s'en aperçoive-, cette vertu, mes enfants, quoique 
bien parfaite, n*est point au-dessus de votre âge ; 
elle me parait très-droite et très-solide, et telle que 
je la désire à moi-même. Adieu, mes enfants. » 



ENTRETIEN LXXVI*. 

mSTRUCTlON ADX DBM018BLLI8 DB tk CLAISB JAVIfB. 

(Sur l'indiscrétion.) 

1716. 

M"** de Maintenon avant demandé aux demoi- 
selles de la classe jaune sur quoi elles désiraient 
qu'on leur fit l'instruction, M"* de Chardon proposa 
l'indiscrétion 5 M"* de Maintenon la renvoya à la 
Conversation ^ qu'elle avoit faite sur cette matière. 

Elles demandèrent ce que c'étoit que de rompre en 
visière'. « C'est, dit M"* de Maintenon, dire des choses 
désobligeantes en face, comme de reprocher ouver- 
tement à une personne les défauts de l'esprit ou du 
corps , quelque malheur arrivé dans sa famille et 
choses semblables. Elles demandèrent des exemples 

^ Lettres édifiantes^ t. VU, p. 143. 
* Conversation XI. — ; On lit cette conversation et les demoi- 
selles font des question» sur ce qu'elles n'entendent pas. 
' C'est une expression de la Conversatiinn, 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (t716). 333 

sur rindiscrétion : C'en est une, répondit M"* de 
Maintenon, de parler d'un défaut devant une per*- 
sonne qui Fa, relever les avantages d'une belle taille 
en présence d'un bossu, de parler du désagrément 
d'une personne qui a quelque autre difformité devant 
quelqu'un qui seroit borgne ou qui auroit la bouche 
de travers ou qui boiteroit et pareilles choses ; dire 
qu'on seroit bien fâché d'avoir des parents qui fussent 
morts sur un échafaud devant une qui a un semblable 
malheur dans sa famille *, vanter la noblesse devant 
des personnes qui ne sont pas nobles et qui tiennent 
cependant un certain rang par leur fortune. 

« Une personne indiscrète fait tout mal à pro- 
pos, elle entre à contre-temps, elle sort de même ^ 5 
entrer mal à propos, c'est rendre visite à une per- 
sonne quand elle est en affaires ou qu'elle est avec 
une autre qui lui est assez intime pour être bien aise 
de se trouver seule avec elle-, on sort à contre-temps 
quand, après avoir fait cette indiscrétion , on fait 
sentir à la personne qu'on s'aperçoit qu'elle seroit 
bien aise de se trouver seule avec son amie et qu'on 
s(frt sur-le-champ -, c'est l'embarrasser et ToMiger à 
se défendre, car il n'y a personne qui ose convenir 
tout franchement qu'elle est de trop dans la conver- 
sation *, quand on a tant fait que de faire une visite 
mal à propos , il faut faire comme si on ne s'aper- 
cevoit pas de l'embarras qu'on cause , rendre sa 
visite très-courte, et chercher un prétexte pour en 
sortir honnêtement, et le plus tôt qu'on peut, sans 
faire sentir que c'est parce qu'on s'aperçoit qu'on 

^ Phrase de la Conversation. 



SS4 nmBnns sue L'imicATioii* 

interrompt la conversatioii oommencée avec Fauire 
perBonne, à moins que cdie qu'on va voir ne fût en 
affiûre, car pour lors il seroit de la prudence de ne 
pas passer outre et de remettre la visite à un autre 
jour. Une personne indiscrète n'entend point ce 
qu'on veut qu'elle sache et elle écoute ce qu'on ne 
veut pas qu'elle entende ^ parce que dans le premier 
cas, au lieu d'écouter ceux qui parlent et d'entrer 
dans le sujet de la conversation, elle l'interrompt 
pour dire ce qui lui vient dans l'esprit ; elle écoute 
ce qu'on ne veut pas qu'elle entende dans une con* 
versation dont elle ne devroit pas être, au lieu de se 
retirer prudemment quand elle voit des personnes 
qui parlent bas^ rien ne rend si indiscrète que de 
n'être occupé que de soi, c'est ce qui fait qu'on les 
ennuie ; rapportant tout à soi, ne parlant que de soi, 
de ses maux, de ses afiTaires, rien ne rend si désa- 
gréable dans la société. Je connois une jeune per- 
sonne de la cour qui est haïe de tout le monde sans 
être mauvaise , mais seulement parce qu'elle n'est 
occupée que d'elle-même et qu'elle veut toujours en 
parler. On m'en faisoit des plaintes un de ces jouft, 
on prétendoit qu'elle nuisoit aux autres par les rap- 
ports qu'elle m'en faisoit. Je répondis : Comment me 
diroit-elle ce que font les autres, elle qui ne parle 
que d'elle-même ? La personne qui m'en faisoit des 
plaintes convint avec moi que c'étoit là en effet son 
tort et ce qui Ta fait hair. Je ne sache pas d'ailleurs 
qu'elle ait jamais fait ni dit de mal à personne. 

« Pour éviter les indiscrétions, il faut, comme je 
vous le disois tout à l'heure, être occupé des autres 



AVEC LES DEMOISELLES DE LA CLASSE JAUNE (1716). 38S 

plus que de soi; penser avant que de parler si ce 
qu'on va dire ne fera de peine à personne, s'il n'aura 
pas de mauvaises suites ^ prendre garde si en se plar 
çant on n'incommode point quelqu'un. — N'est-^ce 
pas une indiscrétion , dit M^*^ de Chabot , de révéler 
un secret ? *^ Cela passe l'indiscrétion, répondit 
M** de Maintenon ; c'est une perfidie qui est bien 
opposée à la probité dont nous parlions l'autre jour, 
c'est une infamie dont une personne d'honneur n'est 
pas capable. Lequel aimeriez-vous mieux, dit*-eUe, 
en apostrophant M"** de Vandeuil, de dire indiscrète- 
ment votre secret à quoiqu'un ou de déclarer celui 
qu'un autre vous auroit confié?^ — J'aimerois mieux, 
dit la demoiselle, dire celui d'un autre. -^ Ce sen- 
timent est plus naturel que généreux, repartit H'*' de 
Maintenon, car révéler un secret qu'on vous a confié 
est une trahison, une bassesse, une infamie, et si 
vous dites le vôtre ce n'est qu'une imprudence qui 
ne porte d'ordinaire préjudice à personne \ votre 
secret est à vous, vous êtes maîtresse de le dire à qui 
il vous plaît, si vous le places mal tant pis pour vous : 
c'est une indiscrétion ; mais le secret qu'on vous a 
confié est un dépôt qui doit être sacré et dont vous 
ne pouvez disposer *) c'est pourquoi toutes les règles 
du christianisme et de l'honneur voua imposent la 
nécessité de ne le pas violer ; mais il est de la pru- 
dence de ne vous pas engager au secret avant de sa- 
voir si vous pouvez, en conscience, ne pas déclarer 
ce qu'on veut vous donner sous le secret, 

(( Voici un petit détail des plus communes in- 
discrétions qu'il faut tâcher d'éviter avec soin, si 



336 ENTRETIENS SUR l/fiUllCATIO»i. 

l'on ne veut pas être fort désagréable en société : 
« Choisir la place la plus commode ; prendre ce 
qu'il y a de meilleur sur la table ^ interrompre ceux 
qui parlent ^ parler trop haut ; montrer par quelque 
air du visage que ce que Ton dit vous fâche ou vous 
ennuie, ou qu'on le trouve trop long*, parler de soi, 
de ses sentiments, de ses aventures, de sa naissance, 
de sa famille, de ses répugnances, de ses inclina- 
tions, de sa santé, de ses maladies ^ non point que 
l'on ne puisse faire quelquefois quelques-unes de ces 
choses-là, mais il faut que cela soit rare-, dire dans 
ce que l'on raconte des circonstances inutiles; allon- 
ger ce que Ton dit au lieu de le raccourcir -, ne pas 
montrer d'attention à ce l'on nous dit; parler bas à 
l'oreille devant quelques personnes à qui l'on doit 
du respect ; parler ou faire du bruit à un spectacle 
en cérémonie ; parler de quelque défaut devant ceux 
qui l'ont-, parler pour parler, sans qu'il y ait de l'u- 
tilité ou du plaisir pour les autres; rire immodéré- 
ment-, se mettre devant le jour de quelqu'un qui tra- 
vaille ou qui fait quelque autre chose -, s'approcher 
trop près de quelqu'un qu'on respecte -, ne pas écou- 
ter une lecture où l'on se trouve ; ne pas attendre la 
fin d'une histoire qui nous ennuie -, se trop presser 
de dire ce qu'on vient d'apprendre-, montrer qu'on 
savoit ce qu'on veut dire ; se servir de ce qui est aux 
autres ; parler trop vivement -, hasarder de gâter ce 
qui est aux autres-, montrer qu'on voit et qu'on en- 
tend ce qu'on veut vous cacher-, écouter quelqu'un 
qui parle bas; dépenser librement ce qui n'est point 
À nous; faire des questions inutiles; montrer qu'on 



AVEC LES RELIGIEUSES DE SAINT-LOUIS (l716). 337 

sait un secret ; quand quelque chose devient public 
montrer qu'on le savoit; montrer qu'on devine ce 
qu'on ne nous veut pas dire ^ s'avancer trop \ ne pas 
craindre de faire attendre «, ne pas craindre d'incom- 
moder les autres ; emprunter trop facilement ; garder 
trop longtemps ce qu'on emprunte-, lire les lettres 
qu'on trouve ; ne pas ménager ses domestiques sur 
leur travail, sur leurs pas, sur leur repos; présumer 
de ses forces, et pour le corps et pour l'esprit ; se 
pousser trop par des austérités qui ne sont pas de 
notre état, sans prévoir que nous manquons ensuite 
à ce qui en est; parler de sa conscience à ceux qui 
n'en sont pas chargés; parler trop de ses confes- 
seurs ; vouloir que les autres pensent et agissent 
comme nous; répondre trop facilement des autres; 
porter son jugement facilement , soit des choses , 
soit des personnes ; agir et parler sans réflexion , 
assurer ce qu'on n'a pas vu ; parler avec décision , 
demander à une dame quel âge elle a; regarder 
par-dessus l'épaule ce qu'elle lit ou ce qu'elle écrit ; 
rire de ce qu'on n'entend point; rire des façons des 
étrangers qui nous paroissent singuliers, ou de leur 
langage quand ils ne parlent pas bien le françois. » 



ENTRETIEN LXXVIP. 

4 

AVIC LKS RBLIOIBDBBS DB 8 A I N T-1.0 V IM. 

(Snrrinstitat) 

Janvier 1716. 

Quelques particulières de la communauté s' étant 

1 Lettres édifiantes, t. VU, p. 157. 

29 



3S6 ENTRETIBNII (HIR L*É0UGATiON. 

récriées à la récré$ttion sur la commodité qu'il y a 
à trouver les habits d'hiver et d'été dans ses cellules 
au commencement de chaque saison, sans avoir eu 
la peine d'y travailler, ni môme d'y songer, M""^ de 
Maintenon leur dit : h Croyez-vous que cela ne se 
fasse que pour vous faire jouir du repos et de l'a- 
bondance, et que pendant que la plupart des re- 
ligieuses pratiquent rigoureusement la pauvreté, 
n'ayant pas le moyen d'en changer, on n'ait eu en 
vue que de vous rendre plus heureuses qu'elles? Mon, 
assurément, mais on a voulu, en vous mettant à 
votre aise, que vous ne fussiez occupées que de vos 
filles, et vous ôter tout ce qui pourroit vous détour- 
ner de l'assiduité nécessaire auprès de vos demoi* 
selles. Prenez donc cela, mes chères filles, dans Tes» 
prit qui l'a fait faire, jouissez des commodités que 
l'on vous donne et du soin que vos supérieures ont 
de vous ; mais en même temps livrez-vous tout en- 
tières à votre principale occupation, et ne la quittez 
jamais. » 

Après cela M*"** de Maintenon parla assez long- 
temps sur ce que cette maison avoit de différent des 
autres maisons religieuses, et elle voulut qu on l'é- 
crivît^ il fut recueilli sur-le-champ, et on le lui lut 
ensuite -, elle le trouva bien, et dit qu'il falloit le con- 
server-, le voici tel quHMui fut montré : 

(( Il faut que les Dames de Saint-Louis se mettent 
bien dans l'esprit et comprennent que leur établis- 
sement est singulier dans l'Église, et que ce qui se 
fait de plus excellent dans les autres communautés 
ne leur doit point servir de règle -, il faut soutenir 



AVEC LES RELIGIEUSES VR SAINT^LOUfô (1716). 339 

votre maison sur le pied où elle est présentement, 
€t ne jamais rien innover sous quelque prétexte que 
ce puisse être. L'intention de vos fondateurs, en 
vous établissant, a été de faire élever chrétienne- 
ment deux cent cinquante demoiselles; on n'avoit 
d'abord point intention que vous fussiez religieuses, 
mais Texpérience nous ayant fait voir que les vœux 
simples ne vous engagent point absolument, vous 
auriez pu vous dégoûter ou on se seroit dégoûté de 
vous, ce qui auroit fait un changement perpétuel 
dans votre maison, et empêché qu'on ne pût rien 
établir de stable. On n'a point trouvé de moyen 
plus propre pour vous fixer que de vous faire faire 
des vœux solennels -, mais en vous faisant religieuses, 
on a compris que vous seriez entièrement différentes 
des autres; on vous a déchargées de la grande quan- 
tité de prières, d'austérités, et généralement tout ce 
qui auroit pu vous détourner de votre bonne œuvre 5 
c'est pourquoi on n'a pas voulu vous donner toutes 
les pratiques, toutes les observances et les régula- 
rités qui sont en usage dans les autres maisons reli- 
gieuses, qui vous auroient empêchées de vous don- 
ner entièrement à l'éducation de vos demoiselles, et 
c'est pour éviter tout ce qui pourroit vous en dé- 
tourner qu'on vous a donné celle de n'aller guère 
au parloir, et de n'écrire que rarement. Vous ne 
pouvez point m'accuser de ne vous point vouloir 
parfaites et de n'avoir voulu ici que des personnes 
qui ne priassent Dieu que le matin et le soir ; je vous 
ai toujours désiré et demandé une grande perfec- 
tion, même dans les commencements; je suis per- 



340 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION, 

suadée que les Dames de Saini-Louis ne peuvent être 
trop parfaites et t^u* elles doivent être des saintes^ 
mais que toute leur perfection consiste à s'acquit- 
ter parfaitement de leurs exercices de religion et 
du soin des demoiselles^ tout doit se rapporter 
à cela. Si on avoit voulu que vous eussiez ici au- 
tant d'offices et d'austérités qu'il y en a dans la 
plupart des monastères, le Roi, votre fondateur, 
étoit assez puissant pour transporter ici une maison 
d'Ursulines ou de filles de Sainte-Marie, plutôt que 
d'y établir de nouvelles religieuses-, mais il ne l'a 
point fait, afin que, votre Institut étant unique et 
singulier, vous ne tinssiez à rien, et que vous n'eus- 
siez ni communautés ni supérieures qui voulussent 
introduire chez vous les coutumes de leurs maisons; 
et, quoique nous ayons pris ici des filles de Sainte- 
Marie des pratiques qui nous ont été très-utiles, et ^ 
que nous leur ayons l'obUgation de nous avoir donné 
une sorte de gouvernement religieux qui est admi- 
rable, nous n'avons pas pris toutes les coutumes ni 
toutes les pratiques de leurs maisons, mais seule- 
ment celles qui ont pu convenir à l'éducation des 
demoiselles. Nous avons laissé tout le reste; car, 
pour ce qui regarde les classes, elles ne nous ont 
rien appris, et elles étoient les premières étonnées 
de la facilité avec laquelle on les gouverne. 

« Vous devez honorer et estimer toutes les autres 
reUgieuses plus que vous, les croire plus saintes, 
vous regarder comme les moindres et les dernières 
de toutes; mais vous devez aimer votre Institut de 
préférence à tous les autres; il seroit impossible, 



AVEC LES RELIGIEUSES UE SAINT-LOUIS (1716). 341 

dans une aussi grande maison qu'est la vôtre, d'ob- 
server les mêmes régularités, par rapport aux hom- 
mes, qu'on fait ailleurs-, par exemple, dans un cou- 
vent de Carmélites, où ils n'entrent que rarement, 
c'est une nouvelle chez elle quand le médecin y est 
venu, et ici vous l'avez tous les jours-, vous ne sauriez 
non plus vous dispenser d'avoir des ouvriers pour 
l'entretien de votre jardin et de vps bâtiments, aussi 
vous ne pouvez observer sur cela les coutumes des 
autres maisons. On a essayé de vous donner les pra- 
tiques des filles de Sainte-Marie comme de baisser 
leur voile, de sonner une clochette lorsqu'il y a des 
hommes dans la maison; mais on n'a pas trouvé que 
cela pût convenir dans la vôtre, où il est si fréquent 
qu'il en devient impraticable, et parce que vous 
avez un grand nombre de demoiselles à qui il faut 
à la vérité inspirer une grande modestie, mais rien 
de singulier. Je compte infiniment davantage sur 
votre piété que sur ces dehors extérieurs de régula- 
rité qui sont incompatibles avec vos emplois, et nous 
voyons que tout ne consiste pas en cela, puisque 
dans les maisons où elles ont été établies avec le plus 
d'exactitude il ne laisse pas d'y avoir quelquefois 
des scandales, et que dans les communautés les plus 
exposées, comme les filles de la Croix et de l'Union- 
Chrétienne, on n'a encore jamais ouï dire rien qui 
en approchât. Encore une fois, c'est votre piété et 
votre vertu qui vous garderont, si vous êtes fidèles 
à' remplir vos devoirs et à garder votre règle; on 
peut dire que votre vie est très-sainte, et qu'il n'y a 
rien de plus grand que ce que vous faites, puisque 

29. 



342 ENTRETIENS SUR L'ÉDUCATION. 

VOUS n'êtes occupées depuis le matin jusqu'au soir 
qu'à faire connoitre Dieu, à empêcher qu'il ne soit 
offensé, et à le bien servir. 

(( Les supérieures doivent avoir soin d'entretenir 
une sainte joie dans la communauté, de donner des 
récréations et de les diversifier-, vous pouvez, même 
très-utilement, vous amuser de vos demoiselles 
comme nous faisions quelquefois par ces répétitions 
si agréables qu'elles font de temps en tetnps; cela 
leur met d'excellentes choses dans l'esprit, cela les 
réjouit elles-mêmes, car elles sont bien aises d'être 
écoutées^ qu'on les voie ^ cela est bon aussi à leur 
donner une bonne contenance, à leur apprendre à 
bien prononcer, et il est bien juste qu'elles contri- 
buent à votre plaisir. » 



ENTREHEN LXXVIIP. 

▲ VliC LES DA>R8 DB BAinT-LOOlB. 

I7t6. 

(( Il y a, dit une autre fois M"' de Bouju à M""" de 
Maintenon, des maîtresses qui ont l'attrait de s'atta- 
cher à perfectionner particulièrement les demoiselles 
les mieux nées et de plus grande espérance-, d'autres 
de s'appliquer aux plus défectueuses ou aux plus 
tardives -, lequel aimeriez-vous mieux ^ ? — Je ne 
voudrois pas, répondit M"® de Maintenon, en né- 
gUger une seule, non plus que de préférer les unes 

* Lettres édîftantes, t. VU. 

* Gtt commenoemeat se trouve dans l'entretien XXXVU^ p. 1 40,^ 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1716). 343 

aux autres, et je vous conjure, mes chères filles, d'é- 
tablir pour jamais cet esprit dans votre maison ; que 
les soins soient égaux pour toutes, que l'intérêt soit 
le même, et qu'aucun de ces enfants, que Dieu et le 
roi vous confient, ne puisse se plaindre avec justice 
d'avoir été moins bien traité que d'autres. J'avois 
pensé autrefois que vous feriez une bonne œuvre de 
vous appliquer davantage, quoique d'une manière 
imperceptible , à former les filles d'une naissance 
plus distinguée ; je vous Tai même écrit en quelque 
endroit * ^ mais, toutes réflexions faites, je pense 
différemment présentement , et je persiste à vous 
recommander d'avoir une conduite égale, et la même 
attention, le même zèle et les mêmes soins, généra- 
lement pour toutes vos demoiselles -, l'expérience 
nous faisant voir qu'il n'y en a point qui ne puisse 
parvenir à des places et à des fortunes où tout ce 
qu elles auront pu prendre ou apprendre ici de bon 
ne sera pas de trop. Ce n'est pas une raison parce 
qu'une fille est excessivement pauvre quand elle 
vient ici de la laisser là et de s'y moins appliquer 
qu'à une autre, sous prétexte qu'elle n'en sera que 
plus malheureuse si elle retombe dans la même mi- 
sère dont la bonté du Roi l'a tirée; croyez que si 
vous avez soin de F élever en bonne chrétienne, 
d'en faire une fille raisonnable et de lui donner le 
plus de talents qu'il vous sera possible, vous lui ren- 
drez un très-grand service ; cette piété, cette raison, 
ces talents, lui aideront à porter la pauvreté avec plus 

• 

^ Voir les Lettres sur V éducation, p. 277. 



344 ENTRETIENS SUR L*£DUCAT10N. 

de courage, à en soulager une partie, et peut-être à 
Ten tirer tout à fait, comme nous Favons déjà vu en 
plusieurs. » 



ENTRETIEN LXXIX'. 

IKSTRUCTION ÂVX DBMOI8RLLRB »B LA CLABBK TKRTK. 

Juillet 1716. 

M°*'' de Maintenon ayant fait venir dans son appar- 
tement ' les six plus raisonnables de la classe verte, 
leur dit : « Ce n'est point, mes enfants, pour vous 
faire le catéchisme que je vous envoie chercher au- 
jourd'hui , mais pour vous parler sur la manière de 
vivre avec la politesse et les bienséances qui con- 
viennent. Puisque Dieu vous a fait naître demoiselles, 
ayez-en les manières -, que celles d'entre vous qui ont 
été bien élevées chez messieurs leurs parents les 
conservent, et que les autres s'appliquent avec soin 
a les acquérir. Cela est plus important que vous ne 
sauriez croire ] la grossièreté rebute tout le monde 
et même les personnes les plus vertueuses 5 cela in- 
spire malgré soi un certain dégoût qui fait qu'on 
évite d'avoir affaire aux personnes qui n'ont ni at- 
tention, ni politesse, ni savoir-vivre. Je vous en ai 
souvent parlé dans les classes, mais votre maison se 

^ Lettres édifiantes, t. VU, p. 219. 

* La vieillesse empêchait Mme de Maintenon d*al1er dans les 
classes aussi souvent qu'autrefois : pour continuer son œuvre 
d'éducation, elle faisait quelquefois venir des demoiselles dans sa 
chambre, et leur donnait ses instructions ordinaires. Quand elle 
fit celle-ci, qui est pleine de grâce et de bon sens, elle avait près de 
quatre-vingt-deux ans. 



AVEC LES DEMOISELLES DE y^ CLASSE VEUTE (1716). 345 

renouvelle en si peu.de temps qu'il faut aussi répéter 
très-souvent les mêmes choses. Je vous dis donc en- 
core, mes enfants, que vous ne sauriez trop tôt 
prendre Thabitude d'être polies entre vous, c'est le 
moyen de l'être avec tout le monde. Ne vous tu- 
toyez point, ne vous appelez pas tout court, défaites- 
vous de ces gros tons rudes et traînants qu'on est 
tout syrpris de trouver en des demoiselles. 

« Que toutes vos actions soient tranquilles, dou- 
ces et modestes-, ne jetez point une porte, ni un 
siège, ni un livre de toutes vos forces, comme un 
manœuvre feroit d'une pierre. Conduisez la porte 
doiicement avec la main, et posez de même de bonne 
grâce le siège, le livre et toutes autres choses. Ne 
passez devant personne sans faire la révérence, 
faites-vous-la les unes aux autres pour vous y accou- 
tumer. Cédez-vous le pas à une porte ou du moins 
faites-vous un petit air de politesse avant que d'en- 
trer, et que ce ne soit pas à qui la fera la première, 
comme je Taf souvent vu. Ne répondez jamais de 
oui et de non tout court ; il vous est absolument 
nécessaire d'y ajouter oui, monsieur, oui, madame, 
non, ma mère, non, mademoiselle, etc., si vous ne 
voulez pas être aussi grossières que les paysannes 
les plus mal apprises. Ne recevez jamais rien et ne 
présentez jamais rien à qui que ce soit, sans faire 
auparavant un geste de politesse. Parlez bon fran- 
çois et n'inventez pas mille mots qui ne signifient 
rien et ne sont en usage nulle part. Encore une fois, 
mes chères enfants, puisque Dieu vous a fait naître 
demoiselles, prenez-en les manières aussi bien que 



r 

346 ENTRETIENS SUft L'ÉDUCATION. 

les sentiments, et mettez-vous dans l'esprit, une fois 
pour toutes, que quelque vertu, quelque mérite, 
quelque talent et quelques bonnes qualités que vous 
puissiez avoir d* ailleurs, vous serez insupportables 
aux honnêtes gens si vous ne savez pas vivre. J'é- 
prouvai cela moi-même, il y a quelque temps, au 
sujet d'une fille très-vertueuse qui se vint présenter 
pour être à notre noviciat -, sa grossièreté, sa mau- 
vaise contenance, son ton, ses méchantes expres- 
sions et toutes ses manières me déplurent si fort 
que je me tins, comme l'on dit, à quatre, pour ne 
Ten pas faire apercevoir. Je n'ai pas la force de 
monter * à vos classes aussi souvent que je le faisois 
autrefois, mais je compte, mes enfants, que vous 
allez reporter à vos compagnes tout ce que je vous 
dis là, et que vous ne manquerez pas, par vos exem- 
ples et par vos paroles, à les renouveler toutes dans 
Tenvie d'acquérir les bonnes manières dont nous 
parlons. Quoique vous soyez chargées d'un certain 
petit commandement sur vos compagnes, cela ne vous 
met pas en droit de leur parler avec empire, ni avec 
hauteur, ni par grossièreté-, au contraire, vous devez 
vous attacher plus qu'aucune autre à le faire avec 
politesse, afin de leur servir de modèles en tout. Par 
exemple, dites doucement et honnêtement à Tune : 
<i Voudriez-vous bien vous reculer pour ne pas ôter le 
jour à une telle? » à une autre : « Je vous prie de faire 
un peu de place à celle-là: » une autre fois : « Vous me 
feriez grand plaisir-, w et à celle-là : a Si vous vouliez 

* L'appartement de M*»® de Maintenun était au rez-de chaussée. 
(Vuir V Histoire de la tnaison royale de Sainl-Cyr. ) 



AVEC LES DEMaiBB|.I.ES PB U CLASSE VERTE (1716). 347 

bien lui aider à faire son ouvrage, ou lui faire répéter 
telle chose sur laquelle la maîtresse la doit examiner 
aujourd'hui. » Ainsi du reste et de mille sortes de 
choses qui se présentent à tous moments. 

<( Que tout votre extérieur soit bien composé, te- 
nez-vous droite, portez bien la tête, n'ayez point le 
menton baissé : la modestie est dans les yeux, qu'il 
faut savoir conduire mQdestement, et non dans le 
menton. Quelque chose que vous disiez ou que vous 
fassiez, prenez garde à ne fâcher personne et à n'in- 
commoder qui que ce soit, c'est de quoi il faut être 
toujours occupée, si l'on ne veut déplaire presque 
incessamment dans la société. 

« Si vous vous asseyez, prenez garde de n'incom- 
moder personne , de n'en être ni trop près, ni trop 
loin ^ prenez la place qui vous convient et point celle 
d'un autre. N'approchez jamais assez près d'une per- 
sonne pour la pousser, et si par malheur cela arri- 
voit, il en faudroit faire de sincères excuses. Une 
d'entre vous, cependant, me poussa assez brusque- 
ment il y a quelques jours pour entrer avant moi, 
sans seulement s'en apercevoir-, cela me fait juger 
que vous êtes accoutumées à avoir ces mauvaises 
manières-là les unes avec les autres, et c'est ce que 
je voudrois détruire pour toujours. Il n y auroitrien 
à désirer à votre éducation si vous pouviez vous 
élever dans cette politesse que nous vous demandons 
et qui vous devroit être naturelle. 

(( Les petits exemples d'attention que je viens de 
vous citer vous doivent servir pour toutes les autres 
occasions. Cette politesse s'étend presque a tout et 



348 ENTRETIENS SUR L'ÉOUCATION. 

doit accompagner toutes vos actions extérieures, soit 
pour le Ion, Fair, la manière et la façon de les faire. 
(( Promettez-moi, mes enfants, de profiter de ce 
petit entretien; allez travailler a le rendre aussi 
utile à vos compagnes, et donnez-leur le bonjour de 
ma part. » 



ENTRETIEN DERNIER». 

AVEC LB8 DAKBS DB SAINT-LOUIS. 

(Traits divers. ) 

1. L'on demanda à Madame si l'esprit du règle- 
ment, qui marque à celle qui préside de ne se pas 
s'appliquer ordinairement à faire faire des exer- 
cices, comme écrire, compter, etc., ne devoit 
pas Tempêcher de faire lire aux demoiselles pour le 
plaisir d'entendre lire. « Oui, assurément, répondit- 
elle; où seroit la bonne foi, de s'appliquer à entendre 
une lecture qui attache naturellement, au lieu de 
veiller sur la classe ? Si l'on avoit cru qu'elle pût avoir 
en môme temps cette attention générale à faire faire 
un exercice particulier, on l'auroit établie comme les 
autres à une famille pour y faire lire et compter. Je 
ne dis pas que l'attention de celle qui préside doive 
être si continuelle qu'il faille toujours qu'elle ait les 
yeux ouverts pour qu'il n'échappe rien à sa vue; elle 
ne pourroit y résister, il faut bien un peu se ména- 
ger pour être en état de soutenir le travail plus long- 
temps ; ainsi elle peut tantôt demeurer à sa place, et 

» Rectteil des Réponses, p. 397. 



AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUIS (1716). 349 

de là observer ce qui se passe, tantôt se mettre auprès 
d'une fille et lui montrer à travailler, tantôt en faire 
écrire une autre ^ mais il faut que cela soit court, et 
elle en doit toujours revenir, de bonne foi, à faire 
son capital de tenir tout dans Tordre. » 

2. On demanda encore à Madame si l'on pourroit 
dire quelques paroles de consolation à une fille qui 
viendroit d'apprendre une mauvaise nouvelle. « Il 
faudroit, dit-elle, la laisser pleurer, être bien aise de 
voir cette marque d'un bon naturel. Mais il seroit 
fort bon, après cela, de la consoler, de prendre part 
à sa douleur et, en la remettant entre les mains de 
sa maîtresse, lui dire : Je vous amène une fille bien 
affligée. Il ne faut point, mes chères filles, ajouta-t- 
elle, tomber dans les extrémités, et, comme il ne faut 
être ni familière ni trop libre, il ne faut point être 
sauvage ni dure*, w 

3. <( Dn ne souffrira rien dans Thabillement des 
demoiselles qui ne soit uniforme. On ne souffrira 
nulle distinction dans ces demoiselles, et Ton établira 
en tout l'esprit de la communauté sans que Ton se 
distingue jamais. 

(( Il faut occuper les demoiselles sans relâche, et 
les accoutumer à prendre leurs divertissements dans 
la présence des maîtresses qui, de leur côté, doivent 
avoir une grande complaisance pour tout ce qui n'est 
pas un mal. 

<( Les demoiselles n'écriront jamais hors de leurs 
classes. 

<( Les maîtresses ne les dispenseront jamais des rè- 

* Lettres édifiantes, t. VII. 

30 



350 ENTRBTIENft SUR L'ÉDUCATION. 

gles, quelques grandes ou sages qu'elles soient, n'y 
ayant point de plus grande sagesse dans une com- 
munauté que de subir toutes les lois, et les dis- 
tinctions pouvant être sujettes à de grands incon- 
vénients. » 

4. .On lui demanda un jour si ce n'étoit point une 
pratique trop forte pour les demoiselles que de leur 
faire passer les trois derniers jours de la semaine 
sainte en retraite, et de leur supprimer alors toute 
récréation, «c Non, dit-elle, il faut les accoutumer à 
entrer véritablement avec piété dans l'esprit de 
l'Église^ mais avoir l'industrie de les occuper, dans 
les temps où elles ne sont pas au chœur, d'une ma*- 
nière pieuse et cependant qui leur soit agréable et 
les délasse un peu de la longueur des offices. D'ail- 
leurs il n'y a personne dans le monde qui ne re- 
tranche, dans ces huit jours, de ses plaisirs, de ses* 
ajustements, et surtout qui n'évite de faire ou de re- 
cevoir des visites. Je me souviens, ajouta-t-elle, 
qu'étant fort jeune et n'étant rien moins que dévote, 
je fus tout à fait choquée de ce qu'une dame m'avoit 
proposé une visite le vendredi saint. Je disois en 
moi-même : Pour qui me prend-elle donc? me croi- 
roit-elle athée. » 



FIN. 



TABLE. 



Pages. 

Préface i 

Entretien premier. — Avis merveilleux pour les maîtresses 
des classes ( 1694) 1 

Entretien 11. — Qu'il faut se faire estimer des demoiselles, 
éviter déparier de leurs défauts (31 décembre 1694). . . 8 

Entretien III. — Des qualités que doit avoir la véritable 
piété (janTier 1695) H 

Entretien IV. — Avec les Dames de Saint- Louis (1C95). . 14 

Entretien V. — Laisser les demoiselles parler en particulier 
à leurs pères et mères, leur inspirer pour eux les senti- 
ments qu'elles doivent avoir , mais ne pas laisser de les 
accompagner ( 1 696 ) 17 

Entretien VI. — Avec les Dames de Saint-Louis (1696). . i8 

Entretien VH. — Tourner à T utilité des enfants les puni- 
tions qu'on leur fait (1695) 19 

Entretien VIll. — Que les lectures profanes les plus inno- 
centes sont toujours dangereuses (juin 1696) 20 

Entretien IX. — Des services que Ton peut tirer des demoi- 
selles, et de la discrétion avec laquelle on doit en user 
(1696) 27 

Entretien X. — Portrait d'une fille propre à bien servir la 
maison (1696) 28 

Entretien XL — Sur le bon usage des talents (septem- 
bre 1697) 30 

Entretien XIL — Exciter les demoiselles à chanter au chœur; 
elles n'y doivent porter que des livres qui servent à prier ; 
ne pas charger leur mémoire (1698) 32 

Entretien XÏU. — Ce qu'il faut dire aux demoiselles lors- 
qu'elles questionnent sur les choses qu'on ignore (1699). 37 



352 TABLE. 

Pages. 

Entretien XIV. — Ne se point décourager snr TéducatioD. 
occuper les demoiselles, trayailler avec elles (1699). . . 38 

Entretien XV. — Qu'on ne devroit point admettre dans la 
communauté une fille qui ne seroit pas propre aux 
classes, quand même elle auroit du talent pour les autres 
charges (1699] 40 

Entretien XVI. — Avec quelle douceur il faudroit remédier 
aux mauvaises coutumes qui se seroient introduites dans 
une classe (1699) 41 

Entretien XVII. — Sur certaines pratiques religieuses (1 699). 4i 

Entretien XVllI. — Ne point remarquer les défauts des de- 
moiselles, quand on n'en est point chargé; en cas qu'on 
leur vit faire des fautes considérables, on en devroit avertir 
(1699) 45 

Entretien XIX. — Sur les demofselles qui vont au parloir 
(28 mars 1700) 46 

Entretien XX. — Des bons et des mauvais caractères d'es- 
prit ; quMl est important de bien connoitre celui des filles 
qu*on reçoit pour la maison ( 12 avril 1700) 50 

Entretien XXI. — De l'utilité d'inspirer le goût de l'ouvrage 
aux demoiselles (18 avril 1700) 54 

Entretien XXII. — Sur Télection de la supérieure et des 
conseillères, et des qualités essentielles auxquelles il faut 
avoir égard dans le choix qu'on en fait (2 mai 1700). . 55 

Entretien XXIII. — Du concert nécessaire entre les mai- 
tresses pour le gouvernement des classes (1700). .. . 68 

Entretien XXIV. — Peu parler aux demoiselles, et leur ôter 
les occasions de le faire beaucoup elles-mêmes ; des petits 
emplois qu'on peut leur donner (1700) 69 

Entretien XXV. — Des occasions où l'on pourroit permettre 
aux demoiselles de sortir, et des précautions qu'on de- 
vroit prendre (1700) 71 

Entretien XXVI. — Instruction sur l'éducation des demoi- 
selles (1701) 78 

Entretien XXVII. — Que chacun aime son ouvrage et le pré- 
fère à celui d'autrui ; de la droiture à soutenir les filles 
en les recevant aux classes à peu près sur le pied qu'on 
les a données (1701) 81 

Entretien XXVllI. — Ne se point fatiguer inutilement, et le 
faire avec courage quand il est nécessaire (1701) 86 



TABLE. 353 

Pages. 

Entretien XXIX. — Portrait d'une personne raisonnable 
(1701) 89 

Entretien XXX. — Que trop d*attention à faire plaisir aux 
demoiselles et à prévenir leurs besoins les rend molles et 
délicates (28 juin 1702) 94 

Entretien XXXI. —Sur la civilité (17 02) 104 

Entretien XXXII. — Sur le désintéressement et la bonne foi 
à former les demoiselles (1702) 110 

Entretien XXXllI. — Gomme il faut conserver la bonne re- 
nommée, pratiquant néanmoins rhumllité (1702). ... 120 

Entretien XXXIV. — Porter les demoiselles à parler peu, et 
leur' inspirer l'amour de leur réputation (1703) 124 

Entretien XXXV. — Sur la vocation religieuse (3 fé- 
vrier 1703) 133 

Entretien XXXVI. — Sur l'éducation et sur l'avantage d'être 
élevé un peu durement (mars 1703). 142 

Entretien XXXVll. — Que pour établir un bon gouverne- 
ment dans les classes, il faut éviter la diversité dans la 
conduite (17 03) 149 

Entretien XXXVIII. — Sur les petites demoiselles , qui avoient 
fait.ee jour-là leur première communion (juin 1703). • . 152 

Entretien XXXIX. — De l'utilité des réflexions, et qu'il ne 
faut point éviter la peine (juillet 1703) 158 

Entretien XL. — Se renouveler souvent dans la vigilance à 
l'égard des demoiselles (juin 1704) 165 

Entretien XLI. — De la reconnoissance (juin 1704), . . . 167 

Entretien XLII. — De la nécessité de se convertir, et du 
bonheur d'être à Dieu sans réserve (1704) 171 

Entretien XLUI. — Avec les Dames de Saint-Louis (1705). 178 

Entretien XLIV. — Avec les Dames de Saint-Louis ( 1 705). 179 

Entretien XLV. — Avec les Dames de Saint-Louis ( 1 705 ). 1 80 

Entretien XLVI. — Sur le mariage (1705) 181 

Entretien XLVII. — Au sujet d'un avantage remporté sur 
les ennemis (1705) 184 

Entretien XLVHI. — Des vertus cardinales (juin 1705). • 189 
• Entretien XLIX. — Sur les jeux d'esprit (octobre 1705). . 196 

Entretien L. — Qu'il ne faut pas presser les enfants sur 
la dévotion; distinction de la vivacité et de la légèreté 

(1705) 199 

<» Entretien LI. — Sur l'esprit d'intérêt qui détourne la plu- 



354 TARLE. 

Pages. 

part des religieuses de IMntention des fondateurs ; en qaol 
nouai y pourrions tomber (1706) 201 

Entretien LU. — Sur les eicoses et les dépenses mai à 
propos (170Q) 208 

Entretien LUI. — Qu'il est difficile de faire une juste appli- 
cation des maximes générales, et sur la liberté de prendre 
des filles du dehors pour être religieuses dans tiotre mai- 
son (1706), 213 

Entretien LIV. — Sur la communion ( 1706) 216 

Entretien LV. — Du plaisir de se faire aimer, et de plusieurs 
fondations du Roi (1706) 220 

Entretien LVI. — Sur l'éducation solide (novembre 1706). 232 

Entretien LVII. -^ Se faire estimer des demoiselles (dé- 
cembre 1706) 237 

Entretien LYHI. — Traits divers sur l'excellence de leur 
Institut (1707) 239 

Entretien LIX. -~ Pour les disposer à prendre l'habit reli< 
gieuK (1707) : , 245 

Entretien LX. — Sur l'esprit mal fait, et l'éducation de 
Saint-Cyr (1707) 261 

Entretien LXI. — Sur le sèle avec lequel les Dames de 
Saint Louis doivent se donner à réducation des demoi- 
selles (1708) 266 

Entretien LXll. — Qu'il faut éviter le trop grand empresae- 
ment de faire plaisir aux demoiselles (1708) 263 

Entretien tXllI. — - De la manière de faire le catéchisme 
aux demoiselles, et qu'il faut cultiver la mémoire sans en 
faire trop de cas (1708) 269 

Entretien LXIV. • — Sur le ridicule des pièces composées par 
les religieuses, s'en tenir à celles que Madame nous a 
données; être sobre sur les lectures (1708) 274 

Entretien LXV. — Contre l'esprit de cachotterie et sur l'o- 
béissance ( 1709) 286 

Entretien LXVl. — Quels jeux conviennent aux demoiselles, 
et ceux dont il est convenable de faire la dépense ( 1 709). 290 

Entretien LXVli. — Du soin qu'il faut prendre de former 
les demoiselles du ruban noir, que l'on les doit traiter avec 
distinction (juillet 17 10) 293 

Entretien LXYUI. — Qu'il ne faut rien retrancher de ce qui 
a été réglé pour les demoiselles, pour l'habillement et 



TABLE. 355 

Pages, 
pour la nourriture, que dans des temps de grande disette, 
et toujours après avoir commencé par la communauté, ni 
les faire travailler à l'excès. — C'est Mme de Glapion qui 
parle (30 janvier 1711) 29T 

Entretien LXIX. — Qu'il y a un véritable contentement à 
servir Dieu (24 août 1711) 301 

Entretien LXX. — Au sujet d'une lettre de saint François 
de Sales, dont on leur faisoit la lecture (mars 1712). . . 304 

Entretien LXXI. — Sur ce qu'il ne faut rien affecter d'ex- 
traordinaire dans la piété (janvier 1714) 307 

Entretien LXXII. — Sur les amitiés (mai 1714) 311 

Entretien LXXIll. — Sur les scrupules de dévotion (jan- 
vier 1715) 310 

Entretien LXXIV. — Sur l'entrée des princes et princesses 
dans la maison ( 1715) , . 318 

Entretien LXXV. — Pour les prëcautionner contre les nou- 
veautés en matière de religion (1715) 321 

Entretien LXXVl. — Instruction aux demoiselles d& la 
classe verte ( 1715) 328 

EntretienLXXVH. — Sur rindiscrétion (1716) 332 

Entretien LXXVlll. — Sur l'Institut (janvier 1715). ... 337 

Entretien LXXIX. — Avec les Dames de Saint-Louis (1716). 342 

Entretien l.XXX. — Instruction aux demoiselles de la 
classe verte (juillet 1716) 544 

Entretien dernier. — Traits divers 348 



FIN. 



* 



* 



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