Serge COURVILLE
HCA
VILLE
L'essor du village
dans les seigneuries du Bas*Canada
LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL
TRE VILLE
ET CAMPAGNE
Serge Courville
ENTRE VILLE
ET CAMPAGNE
L'essor du village
dans les seigneuries du Bas-Canada
LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL
Québec, 1990
Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention
de la Fédération canadienne des sciences sociales,
dont les fonds proviennent du Conseil de recherches
en sciences humaines du Canada.
Données de catalogage avant publication (Canada)
Courville, Serge, 1943-
Entre ville et campagne: l'essor du village dans les seigneuries du
Bas-Canada
Comprend des références bibliographiques.
ISBN 2-7637-7232-3
1. Villages - Québec (Province) - Histoire - 19 e siècle.
2. Québec (Province) - Conditions sociales - 19 e siècle.
3. Québec (Province) - Conditions rurales. I. Titre.
HN110.Z9C6 1990 971.4'02 C90-096501-0
Conception graphique
Norman Dupuis
Couverture
Baie-Saint-Paul, de Philip John Bainbrigge, aquarelle, 1841
ANC, C-11833.
Les Presses de l'Université Laval 1990
Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 3 e trimestre 1990
ISBN 2-7637-7232-3
Table des matières
Remerciements XI
Introduction 1
CHAPITRE 1
UN PHÉNOMÈNE AMPLE AUX RACINES ANCIENNES 1 3
LES ANTÉCÉDENTS HISTORIQUES 13
LA POUSSÉE DES ANNÉES 1815-1851 26
La mesure du phénomène 27
Les variations régionales 33
QUELQUES FACTEURS D'EXPLICATION 35
La poussée démographique . 37
L'accélération des échanges et la montée
des industries rurales 40
Les initiatives seigneuriales 43
Les autres facteurs 46
CHAPITRE 2
UN CADRE PHYSIQUE VARIÉ 49
LA FORME DES BOURGS 49
LA STRUCTURE INTERNE DES BOURGS 53
L'aire sacrée 53
L'aire profane 55
LA TAILLE DES BOURGS 57
LA QUALITÉ DE L'HABITAT 62
Le tissu résidentiel . 63
Les équipements économiques et sociaux 65
Les équipements de prestige 65
Les équipements de travail 70
L'AMÉNAGEMENT DES BOURGS 73
Les plans de villages 74
Quelques exemples d'interventions seigneuriales 82
Les facteurs d'explication 88
VII
CHAPITRE 3
LA POPULATION VILLAGEOISE 93
LES SOURCES 93
LES TRAITS DÉMOGRAPHIQUES 95
L'ORIGINE GÉOGRAPHIQUE 106
LA COMPOSITION ETHNIQUE 115
LA SOCIÉTÉ VILLAGEOISE 121
Un éventail large d'activités 121
Les statuts et les rôles 132
Le seigneur 132
Le curé 133
Les notables 134
Les marchands 138
Les artisans 140
Les journaliers 141
Les rentiers 143
Ceux dont on préfère taire la présence 147
CHAPITRE 4
LES FONCTIONS DU VILLAGE ET LES TYPES DE BOURGS 1 53
LE CONTEXTE 153
DES VOCATIONS VARIÉES 157
La fonction militaire 158
Les fonctions économiques et sociales 158
La fonction commerciale 159
La fonction industrielle 168
La fonction d'accueil et de services 179
La fonction administrative et religieuse 186
LE CUMUL DES FONCTIONS ET LA HIÉRARCHIE
VILLAGEOISE 188
BOURGS RIVERAINS, BOURGS DE L'INTÉRIEUR 194
VILLAGES « BOURGEOIS », VILLAGES « POPULAIRES » 201
CHAPITRE 5
LA VIE DANS LES BOURGS 207
DES CONTEXTES HUMAINS DIFFÉRENCIÉS 208
LES RAPPORTS AU CADRE BÂTI 213
LES RAPPORTS D'ALTÉRITÉ 223
LES MINORITÉS ETHNIQUES ET LA RECHERCHE
D'APPARTENANCE 226
LES RYTHMES ET LES CYCLES DE VIE 237
Conclusion: Village, économie et société 241
VIII
Annexe A: Méthodologie de repérage des bourgs dans les
recensements de 1831 et de 1851-1852 259
Annexe B: Noyaux villageois (1815, 1831, 1851) 273
Annexe C: Population villageoise (1815, 1831, 1851) 281
Annexe D : Principales mentions de métier, de profession, d'état et
de statut dans les recensements de villages (1831, 1851) 288
Annexe E: Équipements économiques et sociaux (1851) 302
Annexe F: Structure de la main-d'œuvre (1831, 1851) 304
Bibliographie 309
Liste des codes 325
Liste des sigles 327
Liste des figures 329
Liste des tableaux 331
Index des noms de villages 333
IX
Remerciements
La recherche à l'origine de cet ouvrage s'est échelonnée sur tant
d'années et a mobilisé tant de personnes qu'il m'est difficile aujourd'hui
de leur rendre justice à toutes. J'aimerais toutefois souligner l'apport
extrêmement important de mes étudiants qui, depuis juin 1982, m'ont
permis d'aller bien au-delà de mes premières intuitions. Je pense ici tout
particulièrement à ceux de la première génération qui, pendant trois ans,
ont envahi la salle des microfilms de la bibliothèque de l'Université Laval
et des Archives nationales du Québec pour dépouiller les recensements
de 1831 et de 1851. Parmi eux, Andrée Héroux, la première à m'avoir
efficacement secondé, Jacques Crochetière, André Crochetière, Johanne
Salois et quelques autres, venus durant un été se joindre à l'équipe.
Ensemble, ils ont dépouillé plus d'une cinquantaine de bobines de
microfilms pour réunir les données que Denis Hébert devait placer sur
support informatique. C'est à eux aussi que je dois certains inventaires
d'archives et divers dépouillements d'œuvres anciennes. Qu'il me soit
permis de leur exprimer ma plus profonde gratitude, car sans eux le
projet n'aurait jamais connu le départ qu'il a eu. Je pense aussi à tous
ces étudiants de la deuxième génération qui, pendant plus de deux ans,
ont bien voulu m'assister dans ma tâche de révision des données. Ce
travail, que j'avais moi-même amorcé à l'automne de 1984, m'avait
permis alors de corriger certaines imprécisions de la première banque de
données. Il s'est poursuivi grâce aux apports de Maryse Poudrier, de
Johanne Lachance et de Claude Boudreau auxquels sont venus se
joindre pendant un temps André Crochetière, Brigitte Dufour, Nancy
Gagné, Johanne Noël, John Willis et Corinne Thomas. Leur intelligence
et leur générosité ne se sont jamais taries, même dans les moments les
plus difficiles. Enfin, je dois remercier Jean Martin de sa collaboration
dans le dépouillement de certaines cartes anciennes et Philippe Desaul-
niers, devenu depuis professionnel de recherche en cartographie histo-
rique, à qui je dois une assistance précieuse pour l'illustration de cet
ouvrage.
Je voudrais souligner également tout l'appui obtenu du Fonds
pour la formation de chercheurs et l'aide à la recherche (FCAR) dans la
réalisation de mes recherches; sans son aide et la confiance qu'il a mise
XI
dans mes travaux, ces derniers auraient piétiné et cet ouvrage n'aurait
jamais vu le jour. Je remercie également le Conseil de recherches en
sciences humaines du Canada (CRSHC) de l'aide qu'il m'a consentie
pour la reconstitution des découpages administratifs anciens de la région
de Montréal, lesquels m'ont permis de mieux saisir la socio-économie
québécoise durant la première moitié du XIX e siècle. Je voudrais dire
aussi à tous ceux qui m'ont facilité la tâche, tant aux Archives nationales
du Canada (ANC) et aux Archives nationales du Québec (ANQ) qu'au
ministère de l'Énergie et des Ressources du Québec (MER) et à l'Univer-
sité Laval, à quel point je leur suis redevable. Ceux envers qui j'ai
contracté une dette sont trop nombreux pour être cités ici. Qu'il me soit
permis néanmoins de souligner l'apport extrêmement chaleureux de
Patricia Kennedy et Gilles Langelier des ANC, de Gilles Héon et Jean-
Marc Garant des ANQ à Québec et des ANQ à Montréal, et de Fernand
Martel du Service de l'arpentage du MER. Ils n'ont pas hésité à mettre à
ma disposition et à celle de mes assistants les ouvrages et documents
dont ils avaient la garde. Quant à mes collègues et au personnel de
l'Université Laval, ils m'ont consenti des collaborations précieuses, en
commençant par celle de Jacques Mathieu du Département d'histoire,
qui a gracieusement offert de mettre à ma disposition sa documentation
sur les aveux et dénombrements du Régime français; Jean-Pierre Asse-
lin, du CELAT, m'a efficacement secondé dans la révision de la première
version de mon manuscrit, Benoît Robitaille, directeur du Département
de géographie, n'a pas hésité à m'offrir l'équipement dont j'ai eu besoin
pour poursuivre mes travaux, Louise Dion et Marcel Hudon, de la
bibliothèque, et Yves Tessier, de la cartothèque, m'ont facilité l'accès
aux ouvrages et collections nécessaires à la recherche. Enfin, Jean
Cameau et Serge Duchesneau ont contribué à l'illustration de cet ouvrage.
Je remercie également mon collègue Jean-Claude Robert du Dépar-
tement d'histoire de l'Université du Québec à Montréal, qui a été
associé au projet dès le départ et à qui je dois de fructueux échanges.
Quant au personnel des Presses de l'Université Laval, il sait à
quel point je lui suis reconnaissant. Je lui dois non seulement d'utiles
commentaires, mais aussi de précieuses suggestions qui m'ont permis
d'améliorer la version finale de mon manuscrit. À Jacques Chouinard,
Suzanne Allaire et leurs principaux collaborateurs de l'extérieur, Gene-
viève Laplante et Norman Dupuis, le plus cordial merci.
S. C.
Mars 1990
Introduction
Cet ouvrage est avant tout un constat. Il traite de l'un des
phénomènes les plus marquants de l'histoire du Québec, celui de la
croissance villageoise au cours de la première moitié du XIX e siècle dans
les seigneuries laurentiennes. C'est donc du village qu'il sera question
ici, vu non seulement dans ses caractéristiques propres, spatiales no-
tamment, mais aussi comme un reflet des changements que connaissait
alors la campagne québécoise. Car la géographie n'est pas qu'une
science de l'espace, elle est aussi une science du social, qui étudie la
société par l'espace. Le mot n'est pas de nous mais de Fernand Braudel
qui avait su voir dans cette discipline beaucoup plus qu'une simple
description de la terre. « Il n'y a de véritable géographie, disait-il, que
celle qui saisit à pleine main la réalité sociale, à la fois matière d'histoire,
d'économie politique et de sociologie 1 . » C'est à cette enseigne que ce
travail s'inscrit: observer le village pour en dégager les traits et obtenir
des indices sur l'évolution de la société.
Tout ne sera pas dit ni même exploré dans ce livre. Mais dans le
développement des connaissances vient un moment où un bilan, si
sommaire soit-il, rend plus de services qu'une suite d'articles spéciali-
sés. C'est un tour d'horizon que le chercheur s'accorde avant de
poursuivre ses explorations, un effort d'intégration qui doit permettre
une meilleure vision de ce qu'il perçoit comme un problème. L'histoire
du village au Québec semble en être arrivée là. Sans cette vue d'ensem-
ble, sans cette mise au point nécessaire que constitue la première
synthèse, on ne peut aller. plus loin.
On sait beaucoup de choses du village et cet ouvrage en rappellera
plusieurs qui ont déjà été présentées dans nos publications antérieures.
Pourtant, aujourd'hui encore, le passif reste lourd. Nous nous sommes
efforcé, ici, de n'en rien dissimuler. Nous n'avons pas voulu non plus
taire les insuffisances de notre documentation, ni les lacunes d'une
lecture faite à partir de sources dont la fiabilité n'est pas toujours
assurée. Mais pour éviter d'alourdir inutilement l'exposé, seules ont été
1. Fernand Braudel, Écrits sur l'histoire, p. 173.
retenues les limites principales de ces sources, sans les critiques
détaillées qu'elles auraient méritées. D'ailleurs, plusieurs d'entre elles
sont connues pour avoir déjà fait l'objet de divers exposés.
Quand nous avons amorcé nos recherches en juin 1982, notre but
était moins de fournir une histoire détaillée du village que de poser le
problème de sa vertigineuse croissance à une époque où tout semblait
justifier les thèses relatives à une crise profonde du monde rural québé-
cois: forte augmentation de population, accidents climatiques, épidé-
mies, maladies du blé, troubles politiques, rébellions, etc. Pour poser ce
problème, il fallait une perspective large, qui dépasserait le cadre res-
treint de la localité. Car, comme le rappelait autrefois Marc Bloch 2 , si les
monographies peuvent rendre compte des particularismes locaux, elles
ne sont guère capables d'éclairer les phénomènes d'ensemble. Pour
cela, il faut changer d'échelle et observer un vaste territoire, afin d'éviter
que les grands reliefs ne se perdent dans la masse confuse des petits.
Même une région est insuffisante parfois pour cerner la nature et
l'étendue d'un fait ou d'une évolution, et laisse croire en des réalités que
nuancent ou défont les comparaisons avec d'autres régions.
C'est là un point de méthode important: sans ce tour d'horizon
des grands espaces, il n'est pas possible de saisir dans leur singularité
les développements propres à chacune des parties d'un territoire. Il ne
s'agit pas de nier ici l'intérêt des études locales, ni d'être téméraire en
voulant tout embrasser. Au contraire, il faut réunir assez de données, sur
un nombre suffisant de cas, pour dégager les originalités par la recher-
che de contrastes et de caractères communs. C'est ce que permet
l'étude d'un vaste territoire, dont l'un des mérites est précisément
d'éclairer les organisations d'ensemble dans lesquelles s'inscrivent les
particularités locales ou régionales. C'est ce que permettent aussi certai-
nes sources, colligées pour de vastes espaces. Les données qu'elles
offrent au chercheur n'ont sans doute pas la précision de celles que l'on
retrouve dans d'autres documents parfois plus riches et plus sûrs, mais
dont la couverture territoriale est restreinte.
Les limites de temps et d'espace retenues pour cette enquête
sont assez larges: elles couvrent les années 1815-1851 et l'ensemble
des seigneuries comprises depuis l'ouest de Montréal jusqu'à l'aval de
Québec, à la hauteur de Charlevoix, sur la rive nord du Saint-Laurent, et
de Matane sur la rive sud. C'est à cette époque et dans ce territoire qu'a
•2. Marc Bloch, Les caractères originaux de l'histoire rurale française, vol. I, p. VIII et
suiv.
pris forme le phénomène villageois. Non que le village date de cette
période ou se limite aux seules seigneuries; son origine, on le verra, est
beaucoup plus ancienne - on le retrouve aussi dans les cantons - mais
c'est dans cet espace-temps bien précis que sa poussée a été la plus
vive et la plus significative économiquement et socialement. En moins
de 35 ans, le village est devenu l'un des traits dominants de la campa-
gne et de la vie paysanne.
En effet, pendant longtemps, on a cru que l'apparition du village
dans les cantons était en quelque sorte normale et qu'elle était issue de
ce vieux fond d'urbanité des civilisations britannique et anglo-américaine.
Dans cet ouvrage nous démontrerons que des phénomènes similaires
se produisent dans les seigneuries et que, si la ruralité de l'habitant
canadien diffère de celle qui a cours dans les établissements anglopho-
nes du Canada ou des États-Unis, en Nouvelle-Angleterre notamment, il
s'agit d'une distinction de degré: les mutations observées quant aux
formes d'habitat laissent voir une réalité très différente de celle en
laquelle on a cru pendant longtemps. Il faut observer cette poussée pour
saisir le sens des changements que connaît alors la société rurale au
Bas-Canada, ce qui contribuera à éclairer un aspect encore obscur de
l'histoire du Québec.
L'une des premières et des plus sérieuses difficultés que pose
l'étude du village dans la première moitié du XIX e siècle au Québec
réside dans le peu de mentions de cette forme d'habitat dans les
sources documentaires de la période. Au recensement de 1831 par
exemple, on ne trouve que 37 mentions de villages, bourgs ou fau-
bourgs dans les listes nominatives de seigneuries, contre 38 dans
l'agrégé. Dans celui de 1851, on en remarque à peine plus, dont une
quinzaine seulement sont mentionnées comme telles ou comme villes
dans la copie abrégée de ce recensement. Sachant par d'autres sources
l'importance du phénomène villageois à l'époque - Joseph Bouchette 3 ,
par exemple, en dénombre 114 dans l'un des tableaux statistiques de
son dictionnaire de 1832, contre 136 dans le texte -, on peut se
demander pourquoi ce fait n'a pas été mieux enregistré dans les
3. Joseph Bouchette a produit deux ouvrages majeurs destinés à accompagner ses
cartes du Bas-Canada de 1815 et de 1831. Le premier, intitulé Description topogra-
phique de la province du Bas-Canada, a été publié à Londres en 1815 par William
Faden et réédité à Montréal en 1978 aux Éditions Elysée; c'est cette dernière
édition que nous citons ici. Le second ouvrage est une réédition revue et augmen-
tée du premier. Intitulé A Topographical Dictionary of the Province of Lower
Canada, il a également été publié à Londres en 1832, chez Longman, Rees, Orme,
Brown, Green and Longman.
documents officiels et pourquoi aussi il n'a pas été rapporté par ces
autres observateurs qui, contrairement à Bouchette, n'ont fait mention
que de quelques villages dans la vallée du Saint-Laurent.
Le problème, on le sait, passe par la définition même du village,
non seulement chez les contemporains, mais chez ceux qui, plus d'un
siècle après, tentent de l'étudier. Il découle aussi des perceptions de
ceux qui ne sont venus visiter le Québec que pour de courts laps de
temps, à la recherche d'un quelconque exotisme garanti par les guides
publicitaires de l'époque; le village, pour eux, n'est souvent rien de plus
qu'un élément ambiant du paysage, que l'on a tendance à idéaliser et à
comparer aux petits bourgs agraires paisibles, si chers à la gentry
britannique. Pour s'en convaincre, il suffit de relire le Hunter's Panoramic
Guide from Niagara to Québec, publié à Cleveland en 1857 et qui
commence par ces mots : « The following work is intended to supply
what has long appeared a desideratum to the tourist who visits Niagara
and the St. Lawrence, - a Panoramic or Picture Map of ail the most
celebrated and picturesque points along this noble river 4 . » Sans doute
est-ce là un bien mauvais exemple qui ne rend compte qu'imparfaite-
ment de la valeur que peuvent prendre certains témoignages de l'épo-
que. Mais même chez des auteurs comme Isaac Weld 5 à la fin du XVIII e
siècle, Joseph Samson et John Lambert 6 en début de période, ou Henry
David Thoreau 7 vers le milieu du XIX e siècle, le village reste peu traité,
comme si la campagne ne vivait qu'au rythme des travaux et des jours.
Cette difficulté, associée à toutes les omissions des autres sources, qu'il
s'agisse des recensements, du matériel iconographique de l'époque ou
de la carte ancienne, complique la tâche du chercheur qui veut prendre
la mesure du phénomène. Elle l'est d'autant plus que la définition du
village varie même chez les contemporains : chacun a sa manière de le
saisir, selon ses besoins ou ceux de l'organisme ou de l'institution qu'il
représente. Mais qu'est-ce donc que le village? En quoi se distingue-t-il
des autres formes d'habitat de la campagne? Et surtout, comment et à
partir de quoi l'étudier?
4. Wm. S. Hunter Jr.. Hunter's Panoramic Guide from Niagara Faits to Québec, p. VII.
5. Isaac Weld, Travels through the States of North America and the Province of Upper
and Lower Canada in the Years 1795, 1796 & 1797.
6. Voir: Joseph Samson, Travels in Lower Canada, with the Author's Recollections of
the Soil, and Aspect; the Morals, Habits and Religious Institutions of that Country;
John Lambert, Travels through Lower Canada and the United States of North
America in the Years 1806, 1807 and 1808.
7. Henry David Thoreau, Un Yankee au Canada. L'ouvrage original, A Yankee in
Canada, a été écrit en 1850, mais publié seulement en 1866, quatre ans après la
mort de l'auteur.
Reconnaissons d'emblée que le village puisse se définir par ceux-
là mêmes qui l'habitent 8 . Convenons aussi que le statut administratif ou
juridique accordé à certains bourgs puisse trahir leur emprise réelle dans
l'espace. Admettons enfin que des hameaux ou de petits villages
puissent parfois exister sans cette reconnaissance officielle. Puisque le
problème posé ici est globalement d'un autre ordre, il faut s'appuyer sur
des définitions beaucoup plus précises pour traiter du phénomène
villageois durant la première moitié du XIX e siècle.
En simplifiant, on peut dire que la littérature scientifique reconnaît
au moins deux grandes acceptions au terme « village ». La première le
définit comme une forme d'habitat inscrite de manière précise dans
l'espace: c'est ce « groupement d'édifices 9 » dont parlait autrefois Max
Sorre, en rappelant qu'il s'agissait là d'un critère morphologique de
définition du village. Plus densément construit que le territoire environ-
nant, il évoque l'image d'un noyau relativement compact d'habitations
réparties le long d'une ou de plusieurs rues, et au sein duquel se
retrouvent divers établissements de commerce, de services et de fabri-
cation. Chacun a une configuration propre que le langage géographique a
résumée par des expressions telles que village-rue ou village en long
(c'est le straggling village de la littérature anglophone), village linéaire, en
lisière ou rectangulaire, village en étoile, village en tas, village massif,
village rond, village à place centrale, etc., qui se présentent en ordre
tantôt serré, tantôt lâche, selon la densité du tissu construit 10 . Mais on a
tenté aussi d'établir des distinctions selon d'autres critères, comme la
taille ou les fonctions, différentes selon qu'il s'agit d'un hameau, d'un
bourg ou d'une petite ville. Toutefois, de toutes les définitions, celles qui
font appel à des seuils statistiques ou à des considérations fonction-
nelles sont les plus aléatoires, et varient considérablement selon les
auteurs et d'une période à l'autre 11 .
À l'autre extrême, on trouve une définition élargie du village, qui
le décrit non pas comme une forme d'habitat plus ou moins dense, mais
comme l'ensemble de la communauté humaine qui vit dans le finage (la
8. Gilles Boileau, « Réflexions sur les villages du Québec », Forces, 53, 1980, p. 5-17.
9. Max Sorre, Les fondements de la géographie humaine, tome 2, p. 68-69.
10. Pour une description plus complète de ces formes, voir Roger Lebeau, Les grands
types de structure agraire dans le monde, p. 22 et suiv.
11. Pour l'historien Marcel Trudel, par exemple, qui décrit le village de la première
moitié du XVII e siècle au Québec, il suffit de quelques emplacitaires pour que le
noyau observé mérite l'appellation de village ou début de village. Selon le géogra-
phe Richard C. Harris, qui étudie le village du XVIII e siècle, il faut au moins 500
habitants pour constituer un village. Voir: Marcel Trudel, Les débuts du régime
seigneurial au Canada; Richard C. Harris, The Seigneurial System in Early Canada.
paroisse ou la municipalité au Québec). Ce n'est donc plus la notion
étroite de point de cristallisation de la population dans l'espace qui
intéresse ici, mais la communauté elle-même des habitants, dans ses
rapports avec la terre qu'elle exploite. C'est cette dernière acception,
très proche d'ailleurs de la définition sociologique du village 12 , qu'a
retenue en général l'historiographie française, parce que beaucoup de
villages européens se présentent comme des lieux de résidence de
paysans qui exploitent leurs terres à proximité. Cette notion n'a aucune
connotation populaire au Québec, où le village signifie un lieu distinct de
la côte 13 , auquel on accorde un statut particulier: « Quand on vit au
village [entendre au bourg], on ne vit pas dans les rangs. »
Laquelle de ces deux acceptions faut-il retenir pour juger du
développement villageois durant la première moitié du XIX e siècle au
Québec? Tout dépend du problème étudié, de l'échelle d'analyse et des
sources disponibles. Si l'enquête a pour but de définir le cadre physique
dans lequel a vécu une partie de la population rurale, on retiendra surtout
une approche qui voit le village comme une forme d'habitat plus ou
moins densément construite, distincte tout à la fois dans sa morpholo-
gie, ses attributs et ses fonctions de celle qui caractérise la côte, et qui
différencie localement le paysage. À la notion d'habitat semi-dispersé (la
côte) s'opposera donc ici celle d'habitat groupé (le village) qui pourra
même déborder le territoire défini comme village dans les recense-
ments, quand les côtes avoisinantes présentent les mêmes traits. S'il
s'agit au contraire d'apprécier un changement de société, il pourra être
intéressant d'élargir la notion de village à celle d'aire villageoise, comme
l'ont suggéré récemment René Hardy, Pierre Lanthier et Normand
Séguin 14 . Cette aire correspond à l'espace de relation du village et elle
équivaut à l'ensemble des lieux avec lesquels le bourg entretient des
rapports et sur lesquels son influence s'étend: par exemple, les côtes
de résidence des parents de la population villageoise, celles où les
villageois possèdent des propriétés, celles d'où sont originaires les
ruraux venus s'établir au village à la recherche d'un emploi, ou encore
12. Voir, entre autres, Henri Desroches et Placide Rambaud (dir.). Villages en dévelop-
pement. Contribution à une sociologie villageoise.
13. Par « côte » il faut entendre ici « rang » ou « concession », termes dont l'usage se
répand au XIX e siècle. Pour une définition du rang, voir Louis-Edmond Hamelin, 450
ans de noms de lieux français en Amérique du Nord. Voir aussi, du même auteur,
« Le rang d'habitat: étude pluridisciplinaire de signification ».
14. René Hardy, Pierre Lanthier et Normand Séguin, « Les industries rurales et l'exten-
sion du réseau villageois dans la Mauricie pré-industrielle [...] », dans François
Lebrun et Normand Séguin (dir.), Sociétés villageoises et rapports villes-campagnes
celles où sont localisées les industries rurales qui emploient une partie
de la main-d'œuvre villageoise.
La problématique introduite sera alors d'un autre ordre et com-
mandera une échelle d'analyse différente, qui pourra aller jusqu'aux
limites extrêmes de la paroisse et parfois même au-delà. Selon la nature
des phénomènes observés, les espaces seront très mouvants, façonnés
par des systèmes et des réseaux de relations très divers (échanges de
biens et services, mariages, relations de travail, etc.), dont l'empreinte
au sol ne sera pas toujours évidente, c'est-à-dire attestée par des
organisations visibles dans le paysage. Tel est le problème de sources
que pose généralement ce genre d'analyse qui, pour être probante, doit
aller bien au-delà des exercices de repérage que peuvent autoriser les
données de recensement reportées sur les plans de cadastre. En effet,
rien n'indique que le journalier, le marchand ou l'artisan des côtes,
même quand il réside à proximité du bourg ou dans le périmètre que
celui-ci occupera 20, 30 ou 40 ans plus tard, participe nécessairement à
la vie du village. C'est sans doute le cas mais, pour en juger vérita-
blement, il faudra avoir recours à une masse d'autres informations qui
peuvent être tirées des greffes de notaires, des papiers familiaux, des
archives d'entreprises situées dans le village, des archives paroissiales
ou autres, cela dans le but d'établir les réseaux de travail, de parenté ou
d'échange entretenus avec les employeurs ou les résidents du village.
Autrement dit, tout ce que le recensement peut autoriser ici, c'est
la délimitation assez grossière de l'aire d'attraction du village auprès de
certaines catégories de travailleurs. Il en faudra beaucoup plus pour
étendre les limites concrètes du bourg à cette aire, d'autant plus que le
problème se présente différemment selon les espaces observés. Dans
la région de Montréal par exemple, le village est beaucoup plus gros et
beaucoup mieux équipé sur les plans économique et social que dans
celles de Trois-Rivières et de Québec. S'il fallait le délimiter par son aire
d'influence dans l'espace, c'est parfois à la localité entière qu'il faudrait
l'étendre pour respecter la réalité. Sans doute serait-ce là un indice
extraordinaire de la pénétration du marché dans les campagnes proches
de Montréal, mais un bien mauvais moyen de saisir la place qu'a
occupée le bourg comme forme construite dans l'espace.
Il ne s'agit pas ici d'opposer la notion de village à celle d'aire
villageoise, mais plutôt de montrer en quoi elles se distinguent et se
prolongent, pour révéler chacune un aspect différent mais complémen-
taire de la réalité villageoise. La première s'intéresse à la forme physique
du village, que dynamisent des facteurs de proximité et de voisinage:
structure d'emplacement, densité de l'habitat, place publique, réseau de
rues, équipements divers, en sont les caractères distinctifs qui font de
cette forme d'habitat un lieu précis dans l'espace. La seconde s'intéresse
surtout à l'aire d'expression de la socio-économie du village, comme
réalité englobante du bourg et de son aire d'influence. À la limite, elle
pourra même s'intéresser au village comme réalité future, en recher-
chant les aires initiales de concentration de travailleurs et d'industries
rurales, d'où pourront émerger plus tard des villages. On en a un
exemple avec la seigneurie de la Rivière-du-Chêne (Mille-Îles) au nord-
ouest de Montréal, où l'on observe de telles concentrations bien avant
que ne se forme le hameau de Grande-Fresnière. Le recensement
n'indique pas encore d'équipements ou de lotissements importants,
mais déjà se dessinent des concentrations socioprofessionnelles qui
introduisent une rupture dans la continuité sociale des côtes.
Envisageable à l'échelle locale ou sous-régionale, la recherche sur
les aires villageoises n'est plus possible pour notre enquête, car la
masse des données à traiter et surtout à vérifier devient beaucoup trop
imposante. Aussi est-ce au périmètre le plus densément construit du
village, sans son aire d'attraction, que nous nous sommes intéressé
dans nos travaux, en considérant comme noyau villageois ces portions
d'espace caractérisées par la présence d'une structure d'emplacement,
d'une population dotée d'un profil socioprofessionnel distinct et d'équi-
pements à pouvoir structurant et agglomérant dans l'espace. Peu importe
que ces noyaux aient coïncidé ou non avec les limites reconnues du
bourg ou qu'ils se soient établis ailleurs que sur le territoire réservé
initialement par le seigneur pour le développement d'un bourg: c'est la
réalité concrète et matérielle du village qui a été étudiée ici dans ses
expressions les plus évidentes, que ce soit au sein du territoire défini
comme bourg dans les sources 15 ou ailleurs dans l'espace. Nous avons
surtout mis l'accent sur la place que ces rassemblements ont occupée
dans le paysage des campagnes et qui reflète les changements que
15. Certaines sources ne donnent que la structure d'emplacement des bourgs, sans
leur aménagement concret dans l'espace. C'est le cas, entre autres, de certains
livres terriers ou livres censiers, et surtout des cadastres abrégés de seigneuries
parus en 1861-1863. Or, il n'y a pas toujours coïncidence dans l'espace entre l'aire
reconnue officiellement comme village et la réalité concrète du bourg qui déborde
parfois cette aire. Le même constat vaut pour les plans de villages, retrouvés dans
les archives, qui indiquent parfois des bourgs ou des quartiers projetés, mais dans
lesquels on ne retrouve encore aucune habitation ou aucune densité d'habitations
dans les recensements civils ou religieux. Seuls les établissements qui présentent
de telles densités ont été retenus comme bourgs ou villages dans nos travaux, sans
les structures d'emplacement signalées par les cadastres mais sur lesquelles nous
n'avons pu retrouver d'habitations au moment des recensements.
connaissait alors le monde rural québécois. Car même restreint à ses
réalités premières, le village reste un lieu privilégié d'expression de ces
changements. Groupement d'édifices, il est aussi un lieu de densité, non
seulement physique mais humaine, rendu cohésif par un facteur de
proximité qui lui donne tout son sens. Surtout, il est un produit de la
campagne et de la relation ville-campagne, construit à travers diverses
médiations qu'il appartiendra à d'autres d'explorer, en analysant plus à
fond les aires où s'exprime la socio-économie villageoise. Du moins
bénéficieront-ils d'une vision d'ensemble du phénomène villageois dans
ce qu'il a eu de plus manifeste dans l'espace.
L'observation de la croissance du village dans un espace-temps
aussi vaste que celui que nous avons retenu - et avec l'arrière-plan
historique que nous avons voulu lui donner -, nous a imposé de choisir
parmi les sources disponibles celles qui pouvaient nous renseigner sur le
plus grand nombre de cas possibles, pour une même année ou pour une
même période d'observation. C'est donc dire qu'aux matériaux habituel-
lement exploités pour les études de cas (actes notariés, papiers sei-
gneuriaux, registres paroissiaux, cahiers de délibérations des premiers
officiers municipaux, que nous avons surtout utilisés pour des tests de
concordance et des enquêtes témoins), nous avons préféré les grandes
séries documentaires (matériel cartographique ancien, textes de lois,
recensements, œuvres topographiques de l'époque, rapports et récits
de voyageurs, histoires et monographies locales), d'autant plus que la
qualité et la disponibilité des papiers seigneuriaux sont très variables
d'une seigneurie à l'autre et que les archives notariales et paroissiales
pour le XIX e siècle sont beaucoup trop abondantes, sans parler de leur
dispersion dans les différents fonds d'archives publics ou privés.
Cela dit, et même si nous pouvions compter sur un matériau riche
et abondant, notamment pour la période postérieure à 1830, les difficul-
tés d'exploitation ont été nombreuses. Les premières sont venues des
recensements eux-mêmes qui, en dépit de leur richesse, se sont sou-
vent révélés incomplets et imprécis. Par ailleurs, le contenu des œuvres
topographiques de l'époque ne coïncide pas toujours avec la cartogra-
phie réalisée par leurs auteurs. De plus, un écart est apparu dans les
plans et les gravures de la période entre la réalité concrète du village et
les vues prospectives ou symboliques du seigneur ou de l'artiste.
Néanmoins, en utilisant chaque document comme source de contrôle
par rapport aux autres et en définissant des techniques de collecte qui
respectent l'originalité et l'intégrité de chaque source, il a été possible
de s'assurer, sinon de la parfaite exactitude des données, du moins de
leur cohérence. En outre, en ne nous limitant pas dans nos relevés de
recensements aux seules formes d'habitat qui pouvaient plus certaine-
ment être considérées comme des villages à cause de leur taille ou de
leurs fonctions, critères toujours très variables, rappelons-le, selon les
auteurs et d'une période à l'autre 16 , il a été possible de repérer et de
caractériser plusieurs autres formes secondaires d'habitat, qui se pré-
sentent tantôt comme de simples nodules autour d'une église ou d'un
moulin, tantôt comme de véritables petites villes dont l'importance à
l'époque semble refléter une transformation profonde de l'économie des
campagnes.
On trouvera au fil des chapitres une présentation complète des
outils consultés. Signalons seulement qu'en plus des recensements et
des œuvres topographiques de base, systématiquement dépouillés,
nous avons aussi compulsé une masse imposante de plans et de cartes
anciennes, que sont venus compléter des dessins, des gravures, des
rapports administratifs, des histoires, des mémoires, des thèses et des
monographies locales, retenus surtout pour enrichir et valider notre
banque des données. Enfin, nous avons mis à profit les études en cours
de nos étudiants sur l'un ou l'autre des villages de la vallée du Saint-
Laurent. Puisque la source unique qui fournirait une information complète
et cohérente sur le sujet n'existe pas, il a fallu faire flèche de tout bois et
accumuler un à un les indices offerts par chaque document, même
quand ceux-ci paraissaient sans grand intérêt. Ce n'est qu'après avoir
été mis en rapport avec d'autres que ces indices ont pris souvent toute
leur importance et leur signification. Aussi avons-nous eu tendance, dès
le départ, à recueillir le plus grand nombre d'informations possible, quitte
à en faire le tri au moment de la mise en ordre des fichiers.
Quant à l'exploitation de cette masse de données, elle a été faite
par ordinateur. Les techniques utilisées ont été plus ou moins élaborées
selon les besoins (tris automatiques, statistiques descriptives, cartogra-
phie assistée par ordinateur, etc.). Toutefois, comme ces techniques ne
produisent ni interprétations ni hypothèses, il a fallu préparer ces derniè-
res par des travaux préalables de codification des données. Les princi-
paux ont porté sur le village lui-même, dont il a fallu d'abord faire
ressortir les traits pour en étudier ensuite les changements dans le
temps. En outre, comme il s'agissait ici d'étudier le phénomène villa-
geois dans son ensemble, c'est-à-dire dans son essor, ses caractéristi-
ques, son ampleur, il fallait tout à la fois en saisir les tendances et
l'évolution, à partir des données relatives à chacun des villages, mais en
16. A ce sujet, voir Serge Courville, « Esquisse du développement villageois au Québec
[...]». CGQ, 28(73-74), 1984, p. 9-46.
10
tenant compte également de leur position dans l'espace, ainsi que de
leur contextualité changeante dans le temps. En effet, si la situation des
bourgs reste sensiblement la même pendant la période, leurs conditions
individuelles de croissance, elles, évoluent en fonction de la distance à la
ville, de l'accessibilité par voie d'eau ou de terre et du degré d'insertion
dans les circuits commandés par la ville. Par exemple, tel bourg peut se
situer en contexte pionnier en 1815, mais être définitivement établi en
1831 ou en 1851. Aussi chaque village s'est-il vu attribuer un géocode
qui tient compte à la fois de ces spatialités et de ces temporalités
distinctes, cela dans le but de nous aider à mieux définir ses traits aux
différents moments de son évolution et de caractériser finalement le
phénomène villageois. Ce géocode avait surtout pour but de faire
ressortir la situation géographique du village à l'intérieur du territoire,
selon qu'il se situe en milieu insulaire ou sur l'une ou l'autre des rives du
fleuve. Mais, en certains cas et pour certaines questions plus particuliè-
res (démographiques ou économiques par exemple), il a fallu le détailler
de manière à pouvoir qualifier la position du bourg par rapport à l'exten-
sion du peuplement : un bourg peut se situer à l'extrémité de l'écoumène
en 1815, mais se retrouver en position de bourg de l'intérieur en 1831
ou en 1851. L'analyse en serait d'autant plus juste qu'elle pourrait tenir
compte de la position physique du village dans l'espace et de sa
contextualité propre par rapport aux changements économiques et so-
ciaux de la période.
Le résultat de toute cette enquête est présenté ici, sous la forme
d'une série de dossiers consacrés aussi bien à l'origine du village et du
phénomène villageois qu'à son évolution. À elles seules, les questions
de population, d'économie et de société occupent plus de la moitié de
l'ouvrage, puisque c'est par elles surtout que sont définis les fonctions
du village et son rôle dans la vie des campagnes et dans les rapports
ville-campagne. On y retrouve également une présentation des facteurs
d'origine du village et de ce qui en fait une forme particulière d'habitat et
un lieu de significations multiples pour la population qui l'habite et celle
qu'il dessert. Enfin, comme l'échelle choisie pour aborder le phénomène
laisse dans l'ombre l'histoire individuelle des bourgs, iJ a fallu compenser
par quelques exemples concrets de croissance villageoise, présentés au
fil des chapitres. Quant aux dessins, cartes ou tableaux statistiques qui
émaillent l'ouvrage, ils ont pour but surtout de suppléer aux contraintes
de la synthèse et de plonger le lecteur dans cette atmosphère d'époque
qui nous a tant passionné.
11
Sorel, de John Lambert, aquarelle. Tiré de John Lambert, Travels through Lower Canada and the
United States [...], 1810, vol. 2. ANC, C-1459.
Saint-Thomaz, de W. J. Bennett. Tiré de Joseph Bouchette, Description topographique de la
province du Bas-Canada, 1815. ANC, C-8049.
UN PHENOMENE AMPLE
AUX RACINES ANCIENNES
La croissance villageoise de la première moitié du XIX e siècle au
Québec constitue sans doute l'un des aspects les plus frappants, les
plus géographiques aussi, de la transformation des campagnes. Le
terme même de phénomène lui convient d'ailleurs assez bien, car ce
n'est pas à une simple progression que l'on assiste, mais à une véritable
explosion préparée de longue date et qui bouleverse complètement le
paysage des campagnes.
En effet, aussi loin que l'on remonte dans le temps, le village est
présent et s'affirme partout où le peuplement progresse. Jusqu'à la fin
du XVIII e siècle, sa croissance est à peu près régulière : elle augmente au
rythme moyen de 4 ou 5 tous les 30 ans. Après 1815 cependant, tout
s'accélère: un semis nouveau d'agglomérations apparaît, qui prolonge
jusque dans l'arrière-pays seigneurial l'ancienne trame riveraine des
bourgs. En moins de 35 ans, un seuil est franchi: on passe d'un horizon
de développement à un autre en une brève mais intense transition, qui
fait de cette époque une sorte de prologue aux transformations de la
seconde moitié du XIX e siècle.
LES ANTÉCÉDENTS HISTORIQUES
On a cru pendant longtemps que le village en Nouvelle-France
s'était limité aux bourgs de Talon et aux quelques noyaux dont l'existence
était confirmée par une charte. S'il est vrai que sous le Régime français
le village est encore embryonnaire, cela ne veut pas dire qu'il n'existe
1
13
pas; au contraire, son apparition suit de près les progrès de la colonisa-
tion. Comme la côte domine alors le paysage 1 et que le village épouse
parfois une forme en long qui le laisse mal percevoir dans les sources,
on a eu tendance à en sous-estimer l'importance d'autant plus qu'il
s'élève aussi sur des sites qui échappent aux descriptions habituelles de
ces sources 2 . En fait, ce n'est qu'assez récemment, avec les travaux du
géographe Richard C. Harris et de l'historien Marcel Trudel, que la place
du village sous le Régime français a pu être un peu mieux connue 3 .
Les débuts sont modestes et traduisent le climat d'incertitude qui
règne dans la colonie. En effet, tant que plane la menace iroquoise et
anglaise, la colonisation piétine et le peuplement se limite aux abords
immédiats des agglomérations de Québec, de Trois-Rivières et de
Montréal. Le village cède alors la place aux ouvrages de défense (forts
ou fortins que l'on élève dans tous les lieux stratégiques), quand il ne
sert pas lui-même de réduit en cas d'incursions ennemies. La première
moitié du XVII e siècle est à cet égard la période la plus critique. En juin
1663, soit une soixantaine d'années après la fondation de Québec, on ne
compte encore, selon l'historien Marcel Trudel, qu'une dizaine d'établis-
sements ou de débuts d'établissements villageois dans les seigneuries,
presque tous situés dans le gouvernement de Québec (voir le tableau 1).
De ce nombre, deux seulement paraissent des fondations définitives : le
Cette importance de la côte est d'ailleurs au cœur du problème. En effet, lorsque la
France entreprend d'établir une colonie dans la vallée du Saint-Laurent, on adopte
un mode de partage des terres qui laisse peu de place au village. Ce mode, c'est la
côte ou plutôt la division des terres en longues bandes rectangulaires perpendiculai-
res au fleuve, qui deviendront bientôt la forme accoutumée des censives. Le village
comme tel n'est pas interdit, mais il faudra le construire sur des emplacements
déterminés à l'avance, pour éviter que ne soit fragmenté le terroir où doivent
s'établir les colons. Ce que recherche alors l'État français, c'est moins une concen-
tration de la population dans l'espace que son égrenage le long des rives du fleuve.
Cette option, de pure géopolitique, vise à lui assurer la maîtrise complète du couloir
laurentien, axe qui permet d'accéder aux richesses de l'hinterland continental. Elle
aura une incidence directe sur la forme des villages qui prendront souvent un
aspect allongé, sauf peut-être dans les villages planifiés, mais rares sont ceux qui
comptent un réseau de rues secondaires, du moins avant le XVIII e siècle. On n'agira
pas différemment en Louisiane où, mis à part l'établissement de La Nouvelle-
Orléans, on trouve un mode similaire de partage des terres en longues bandes
perpendiculaires au Mississippi: c'est qu'en Amérique la France fait face à de
graves problèmes d'immigration qui lui imposent d'essaimer ses effectifs dans
l'espace. C'est par voie d'eau qu'elle entend conquérir le continent, et non par des
établissements côtiers ou urbains comme l'ont fait les Anglais ou les Espagnols. À
ce sujet, voir Serge Courville, « Contribution à l'étude de l'origine du rang au
Québec: la politique spatiale des Cent-Associés », CGQ, 25(65), 1981, p. 197-236.
C'est le cas, entre autres, dans les aveux et dénombrements de seigneuries de la
première moitié du XVIII e siècle.
Voir: Richard C Harris, The Seigneurial System in Early Canada; Marcel Trudel, Les
débuts du régime seigneurial au Canada.
14
Tableau 1
NOYAUX SIGNALÉS PAR MARCEL TRUDEL (JUIN 1663)
Seigneurie Village
Gouvernement de Québec
Côte-de-Beaupré - village de Château-Richer (1 2 emplacements)
île d'Orléans village Beaulieu (3 emplacitaires)
Beauport bourg du Fargy (21 emplacements)
Saint-François village Saint-François (2 emplacements)
Saint-Michel village Saint-Michel (3 emplacements)
Sillery village du fort Saint-François-Xavier (68 habitants)
Gaudarville village du fort de Gaudarville (2 emplacements)
Gouvernement de Trois-Rivières
Cap-de-la-Madeleine village du fort Sainte-Marie (21 habitants)
village du fort Saint-François
village du fort du Moulin à vent (3 emplacements)
Source : Marcel Trudel, Les débuts du régime seigneurial au Canada.
bourg du Fargy dans la seigneurie de Beauport et le village de Château-
Richer dans la seigneurie de la Côte-de-Beaupré, nés tous deux de
l'entreprise seigneuriale. Les autres ne sont que des projets éphémères
ou se confondent avec des ouvrages fortifiés dont l'un seulement
survivra, celui du fort Saint-François, après s'être radicalement modifié 4 .
Avec l'introduction du gouvernement royal et la pacification de la
colonie, le contexte évolue: le peuplement progresse, le rythme des
concessions s'accélère et de nouveaux cadres apparaissent, religieux
notamment 5 , qui enrichissent ceux de la seigneurie. En même temps,
des équipements nouveaux sont construits. Ils définissent autant de
pôles autour desquels naîtront les villages. Enfin, l'État lui-même inter-
vient pour créer des agglomérations dont le but est d'assurer la sécurité
de la population en même temps qu'un meilleur encadrement. La tâche
en revient à l'intendant Talon qui, dès 1665, écrit au roi : « Je prépare un
plan pour la création du premier village: aussitôt qu'il sera terminé, je
vous en enverrai le dessein 6 . » Ce plan sera soumis deux ans plus tard,
dans le projet de règlement rédigé par Talon et Tracy pour la justice et la
distribution des terres au Canada.
4. Marcel Trudel, op. cit., p. 105 et suiv.
5. Il s'agit de la paroisse dont l'origine au Québec remonte au milieu du XVII e siècle,
avec la création de la paroisse Notre-Dame-de-Québec en 1664.
6. Lettre de Talon du 4 octobre 1665, citée dans E. Rameau, La France aux colonies,
p. 285, note 5.
15
Plusieurs motifs sont alors invoqués pour la création de ces
bourgs: certains sont d'ordre social (« Pour que les habitants du Canada
s'entrevoyant souvent, s'entreconnoissent, s'entraînent et s'entresecou-
rent plus aisément »), d'ordre sécuritaire (« Pour que se rassemblans
aisément yls puissent de même s'opposer aux yncursions des Iro-
quois »), et d'ordre administratif (pour « Qu'un curé puisse avec plus de
facilité leur administrer les sacrements et leur annoncer la parolle et les
Veritez de l'Evangile [et] Que par la résidence d'un juge de quartier qui
sera désigné au milieu d'un, de deux, ou de trois villages après qu'on
aura En Egard à l'épargne qu'il convient faire en retranchant la multiplicité
des juges de même que des autres officiers nécessaires au public »).
Mais on en retrouve aussi qui relèvent du bien-être de la population
(pour « Que dans leur maladies ou blessures ils puissent être plus
promptement secourus »), et des nécessités de la vie en commun (pour
« Qu'un paistre commun, pour la garde commune des bestiaux puisse
sauver les blés des dégâts que les dits Bestiaux ont accoutumés de faire
dans les champs des habitations qui ne sont pas en Corps de Com-
munauté »). Enfin, et c'est peut-être là que se trouve la véritable clef
pour comprendre cette initiative de l'État, Talon souhaite établir des
villages « pour le mutuel secours que [Québec] et [ces] habitations
s'entre donnerait, celles-cy fournissant à l'autre les productions de leurs
terres [...] en échange desquels yls recevront des marchandises du dit
Québec, [et pour assurer la défense de la ville si celle-ci] était attaquée
par les Européens ou quelques autres nations sauvages », puisque son
but principal était « de peupler le voisinage de Québec de bon nombre
de gens capables de contribuer à sa deffense sans que le Roy en ait
aucun à sa solde 7 ».
Quant à la forme des villages, elle sera ronde ou carrée, selon les
potentialités du lieu, et ceux-ci s'élèveront autour d'une commune à
laquelle s'abouteront des terres d'une superficie de 40 arpents, pour
distribuer à ceux qui viendront s'établir en Nouvelle-France.. Car le plan
de Talon concerne moins les anciens résidents que les futurs immi-
grants. Toutefois, pour favoriser l'adaptation de ces derniers aux con-
ditions de vie en Nouvelle-France, il prévoit réserver quelques-unes de
ces terres à de vieux hivernants « capables d'informer les chefs de
famille nouvellement Venus [et même ceux qui y sont établis depuis
longtemps] de la manière de cultiver plus utilement la terre, soit de Vive
Voix, soit par l'exemple de leur application en travail ». Enfin, pour
7. ANC, Projet de règlement fait par Mre de Tracy, et Talon, pour la justice et la
distribution des terres du Canada, du 24 janvier 1667, f. 555-560.
16
assurer l'attrait du village auprès de ces populations, il espère y amener
des gens de métier « affin que sans sortir du Bourg toutes les choses
nécessaires tant à la nourriture qu'au logement et Vêtement de l'homme
se trouve pour la Commodité Diceluy qui l'habite 8 ».
C'est donc d'un véritable projet de société qu'il s'agit, que repren-
dront plus tard tous les émissaires du roi venus enquêter sur l'état de la
colonie. À témoin, cet écrit de Franquet, qui date du début des années
1750:
Mon avis serait que comme les habitants d'une seigneurie de 2 lieues de
front sur autant de profondeur, sont tous répartis sur les terrains qui leur
ont été concédés pour la facilité d'y veiller et de les travailler, et par
conséquent trop éloignés l'un de l'autre pour s'entre secourir au besoin,
qu'on fixe autour de l'église un espace de 100 à 150 ou 200 toises en
quarré que l'on couperait par des rues de 24 pieds, dans lequel ceux des
habitants qui professent un métier, puissent s'établir, et où les autres
pourraient s'y former un petit domicile pour s'y retirer au besoin avec
leurs femmes, leurs enfants et leurs effets les plus chers, et enfin que
cet espace fut fermé d'une enceinte de pieux, et percé de deux portes
éloignées des maisons de 9 pieds et bien flanqué dans toutes les
parties 9 .
Conformément à son plan, Talon fonde trois villages, Bourg-Royal,
Bourg-la-Reine et Bourg-Talon, un peu au nord de Québec dans la
seigneurie de Notre-Dame-des-Anges où les jésuites avaient déjà entre-
pris d'établir Charlesbourg. Quelques concessions y sont effectuées,
départ prometteur qui n'aura pourtant pas de suite. En 1681, soit 15 ans
après sa fondation, Bourg-Royal ne réunit encore qu'une quinzaine de
familles; quant aux deux autres villages, ils ne sont pour ainsi dire pas
occupés et l'expérience est un échec. Seul Charlesbourg connaîtra un
certain développement et uniquement au XVIII e siècle 10 , moins parce que
les colons rejettent la vie en village (on en retrouve déjà quelques-uns
dans les autres seigneuries) que parce que l'on craint les contrôles
royaux et que ces constructions étatiques vont à rencontre des concep-
tions que l'on a de la vie en Nouvelle-France 11 . Aussi leur préfère-t-on un
établissement dans les côtes. Ce n'est que plus tard, avec les progrès
du peuplement, que cette forme d'habitat se répand, mais il s'agira alors
d'entités aux fonctions totalement différentes, habitées moins par des
8. Ibid.
9. Institut canadien de Québec, Voyages et mémoires sur le Canada par Franquet,
p. 59-60.
10. À ce sujet, voir Richard C. Harris, op. cit., p. 179.
11. Serge Courville, op. cit., p. 224 et suiv.
17
paysans que par des marchands et des artisans. En effet, il ne faut pas
confondre les villages nés de l'initiative de l'État et ceux qui apparaissent
ailleurs dans les seigneuries. Les premiers s'apparentent aux bourgs
agraires des campagnes françaises où réside une population en majorité
agricole; c'est donc d'une matrice foncière qu'il s'agit, destinée à servir
de cadre à l'établissement rural. Les seconds ont d'autres fonctions,
plus en rapport avec la vie d'échange 12 .
Avec cette initiative de Talon s'achève une première phase de
croissance du village. La période suivante sera plus active, bien qu'à la
mesure des effectifs humains qui peuplent la vallée du Saint-Laurent. De
la demi-douzaine de bourgs apparus vers la fin du XVII e siècle, on passe à
un peu plus d'une vingtaine vers le milieu du XVIII e , dont huit seulement
ont une existence administrative reconnue par une charte. Ils ne sont
pas d'égale importance, mais tous ou presque sont déjà suffisamment
circonscrits dans l'espace pour que l'on puisse les distinguer sur une
carte.
L'une des sources les plus utiles pour juger de la montée des
villages durant la première moitié du XVIII e siècle reste les aveux et
dénombrements des seigneuries. Demandés par l'administration colo-
niale, ces documents donnent un aperçu de l'aménagement et de l'état
de développement de la seigneurie. Toutefois, comme ils s'intéressent
surtout au territoire de la côte, c'est-à-dire au nombre de terres concé-
dées, à leurs titulaires et à leur mise en valeur, ils ne fournissent que
très peu d'informations sur les hameaux ou les bourgs que compte la
seigneurie. Or la côte, à l'époque, est très peu fragmentée. Si elle
comprend un village ou un début de village, il sera le plus souvent
construit en long, à même le terroir initialement concédé et constitué
d'habitations qui se succèdent de distance en distance dans l'espace. Il
n'est donc pas possible, sur le seul critère de la morphologie, de repérer
les bourgs construits au fil des côtes, surtout que l'on ne dispose ici que
de rares indications sur les métiers ou professions des chefs de ménage
recensés. Il faut donc s'en tenir aux renseignements signalés formelle-
ment par les documents, encore qu'il faille souvent distinguer entre les
véritables villages et les côtes dénommées villages, ce qui n'est pas du
tout la même chose 13 .
12. Pour une discussion de ces fonctions, voir Fernand Ouellet, « Un problème écono-
mique et social », BRH. 59(3), 1953, p. 157-161.
13. A la suite des interventions de Talon, plusieurs seigneurs déclarent la présence de
villages dans leur fief. Toutefois, il ne s'agit souvent que de côtes ou de portions de
côtes qui ne se transformeront jamais en villages.
18
Sur les quelque 180 relevés consultés pour la période 1723-1745,
une douzaine seulement font mention de villages existants ou projetés,
et quelques-uns donnent la liste de leurs habitants 14 . Par contre, la
majeure partie d'entre eux signalent des domaines personnels de sei-
gneurs 15 dont plusieurs sont déjà établis et où l'on retrouve diverses
constructions, tant sacrées que profanes : manoir, église, presbytère,
chapelle, maison de ferme, grange, étable, moulin (à farine et à scie),
forge, boulangerie, hangar, fournil, etc., sans oublier les ouvrages de
défense (fort, palissade, réduit) que certains d'entre eux accueillent (voir
le tableau 2).
On est frappé par l'intensité de cette mise en valeur et du rôle
que semble jouer le domaine personnel des seigneurs dans l'établis-
sement rural. Lieu privilégié pour la localisation des équipements de
production et de services, il prend très souvent l'aspect d'un hameau, si
ce n'est d'un véritable village comme dans les seigneuries de Beaupré,
Beauport, Terrebonne, Boucherville et Saint-Gabriel. Certes, tous les
équipements de la seigneurie ne sont pas ainsi concentrés sur les terres
personnelles des seigneurs, encore que ce soit le cas pour bon nombre
d'entre eux 16 ; de même, tous les domaines ne sont pas des lieux
d'établissement de villages. Toutefois, il faut considérer ici le rôle que
semble jouer le domaine dans la mise en valeur initiale de la seigneurie:
lieu privilégié pour les équipements de prestige du fief (église, manoir,
moulin), il contribue à faire du secteur géographique où il est situé une
aire de croissance qui pourra devenir plus tard un lieu d'apparition du
village. Mais il y en aura aussi beaucoup d'autres, définies par les
circonstances.
Avec les aveux et dénombrements de seigneuries, c'est un
premier pan de l'histoire du village qui nous est révélé et que confirment
diverses autres sources dont les plus riches datent de l'époque de la
Conquête. Celles-ci ne livrent pourtant que des indices fragmentaires.
14. Ces documents sont conservés aux Archives nationales du Québec à Québec.
Nous devons à notre collègue Jacques Mathieu, du Département d'histoire de
l'Université Laval, de nous avoir permis de consulter ses fiches de dépouillement
en 1987.
15. Rappelons qu'au Canada le seigneur était tenu de démembrer son fief, c'est-à-dire
de concéder des terres aux colons. Toutefois, il pouvait en réserver une partie pour
son usage personnel. Ce sont les domaines auxquels s'ajoutent parfois des terres
réservées pour d'autres fins (construction d'une église, d'un village, etc.). Pour une
présentation plus complète de la seigneurie et de ses composantes, voir Serge
Courville et Serge Labrecque, Seigneuries et fiefs du Québec: nomenclature et
cartographie.
16. Il ne faut pas oublier que le peuplement est alors riverain et en pleine expansion, ce
qui explique la nécessité de cette concentration dans l'espace.
19
Tableau 2
MENTIONS DE VILLAGES RETROUVÉES DANS LES AVEUX
ET DÉNOMBREMENTS DU RÉGIME FRANÇAIS
Seigneurie
(année du relevé)
Mention
Seigneurie
(année du relevé)
Mention
Gouvernement de Québec
Villages existants
Beauport(1725)
Notre-Dame-des-Anges
(1723)
Saint-Gabriel (1723)
«Le bourg du Fargy», qui comprend
15 emplacements dont 14 construits
« La « ville » de Charlesbourg »
« Le Trait carré du bourg appelé
Lauvergne »
« Le Trait carré du Bourg Royal »
«Village des Hurons de Lorette»
Côtes mentionnées comme villages
Beauport(1725) «Village Saint-Joseph:
Grondines (1723)
Neuville (1725)
Notre-Dame-des-Anges
(1723)
«Village Saint-Michel»
«Village Saint-Ignace»
«Village de Saint-Joseph»
«Village Saint-Jean»
«Village Saint-Nicolas»
«Village des Méloizes»
une « Coste » appelée le « Petit
Village»
le «Village» du «Gros Pin»
le «Village Saint-Pierre»
le «Village Saint-Claude»
Autre
Saint-François (1725)
Gouvernement de Montréal
Villages existants
Boucherville (1724)
«emplacement d'un ancien village»
île de Montréal (1731)
le village de Boucherville, érigé
dans le domaine et comprenant
60 emplacements dont 43 construits,
répartis le long de rues disposées
en damier et occupant au total une
superficie de 12 arpents de terre
le village fortifié de la Pointe-aux-
Trembles, construit sur un terrain de
100 sur 90 toises, dans lequel on
retrouve une église, un presbytère, un
cimetière, la maison des sœurs de
la Congrégation, et 40 emplacements
dont 22 bâtis, distribués par rues
« en forme de Bourg »
le village «commencé» de la Rivière-
des-Prairies, d'un arpent en super-
ficie, où l'on retrouve 4 emplacitaires.
Ce village est situé à proximité d'une
terre de 3 sur 20 arpents cédée par
Lac-des-Deux-
Montagnes(1731)
Terrebonne(1736)
Varennes(1723)
Villages projetés
Baronnie de Longueuil
(1723)
Berthier (1723)
Contrecœur (1723)
Autres
Chambly(1723)
île de Montréal (1731)
les seigneurs, et où l'on retrouve une
église et un presbytère et, quelques
arpents plus loin, un moulin à vent,
un village de 100 «cabannes»
occupé par les Iroquois, les
Algonquins et les Népissingues
le village Saint-Louis, situé dans le
domaine et composé de 5 empla-
cements
mention de redevances à payer
pour des emplacements dans le
village
mention d'un espace réservé par
le seigneur et destiné à accueillir
un village qui sera «sous la
défence »
mention d'une terre de 3 arpents de
front destinée à l'église, au pres-
bytère, à un village et aux sœurs de la
Congrégation
mention d'une terre appartenant au
seigneur (2,5 sur 30 arpents), dont
2,25 sur 5 arpents sont réservés pour
un village et sur laquelle se trouve
l'église paroissiale
pas de mention de village, mais l'aveu
et dénombrement rapporte la pré-
sence d'un fort
Lachine
pas de mention de village, mais l'aveu
et dénombrement rapporte une église,
un presbytère, une maison pour les
sœurs et un fort clos de pieux
bastonné sur un terrain de 2 sur 2
arpents donné par feu Millot, titulaire
de l'arrière-fief du même nom
Sainte-Anne
pas de mention de village, mais l'aveu
et dénombrement rapporte la
présence d'une église et d'un presby-
tère dans un petit fort entouré de
pieux élevé sur une terre d'environ
12 arpents en superficie apparte-
nant aux seigneurs
20
Seigneurie
(année du relevé)
Mention
Seigneurie
(année du relevé)
Mention
Laprairie (1733)
Sault-Saïnt-Louis (1733)
Sorel (1724)
Vaudreuil (1725)
Saint-Laurent
pas de mention de village, mais
l'aveu et dénombrement rapporte la
présence d'une terre de 150 arpents
en superficie appartenant aux
seigneurs et où la nouvelle église et
son presbytère sont en construction
pas de mention de village, mais men-
tion d'un fort et de 14 emplacements
près du domaine
pas de mention de village, mais men-
tion de la mission iroquoise
mention d'un fort à palissade flanqué
de 4 bastions
mention d'un fort dans l'île aux
Tortues
Gouvernement de Trois-Rivières
Village existant (début de village)
Cap-de-la-Madeleine
(1733)
Côte appelée village
Champlain (1738)
Autres
Bécancour(1724)
Saint-François (1723)
le «Village du Cap», de 4 arpents en
superficie, situé en partie dans
le domaine des jésuites et en partie
sur la terre de Jean-Baptiste
Duplessis; comprend l'église, le
presbytère et un emplacement
le «Petit village de la Borde»
mention d'un village occupé par les
Abénaquis «pour le tant [sic] de
la mission »
mention du «Village des Sauvages
Abénaquis»
Source : ANQ-Q, Aveux et dénombrements de la colonie.
Par exemple, la documentation officielle de la fin du Régime français ne
contient que huit chartes d'établissement de villages 17 . Dans la même
veine, les recensements de 1760-1765, réalisés à la demande des
autorités britanniques, ne permettent tout au plus qu'une approximation
du phénomène, grâce aux traces de morcellement foncier qui apparais-
sent dans les listes et aux quelques indications socioprofessionnelles
qu'elles révèlent. Au total, cette source ne permet de repérer qu'une
douzaine de noyaux, répartis pour moitié dans la région de Québec et
pour moitié dans la région de Montréal 18 . C'est donc à la carte qu'il faut
finalement avoir recours pour prendre la mesure d'ensemble. La plus
intéressante à cet égard reste celle de Murray 19 , qui indique environ 24
noyaux regroupés d'habitat dans les seigneuries, dont 4 sont des villa-
ges amérindiens et l'un, un faubourg urbain. Certains ne sont encore que
17. Ces chartes furent obtenues à la suite de requêtes adressées à l'administration
entre 1753 et 1758 par les seigneurs de Beaupré, de Saint-Michel de la Durantaye,
de Lotbinière, de Neuville, de l'île Jésus, de L'Assomption, de Soulanges et de
Contrecœur, pour obtenir l'autorisation d'établir un village dans leur seigneurie. Voir
EO. vol. Il, p. 410-412, 412-413, 414, 415, 419, 420; vol. III, p. 401-402.
18. Ces noyaux sont, pour le district de Montréal, Boucherville, Chambly, Pointe-Claire,
Saint-Denis, Sainte-Jeanne de l'île Perrot, Verchères; pour le district de Québec,
Beauport, Charlesbourg, Château-Richer, le bourg de la rivière Saint-Charles, Saint-
Joachim et Saint-Vallier; dans le district de Trois-Rivières, on n'en retrouve aucun.
Voir Serge Courville, « Esquisse du développement villageois au Québec [...] »,
CGQ, 28(73-74), 1984, p. 19 et suiv.
19. Plan of Canada or the Province of Québec from the Uppermost Settlements to the
Island of Coudre as Surveyed by Order of His Excellency Governor Murray in the
Year 1760, 61 & 62.
21
de simples nodules en formation, d'autres des noyaux mieux formés,
d'autres encore de véritables agglomérations où l'on distingue même un
réseau de rues (voir la figure 1). Par contre, beaucoup sont des villages
en long, dans la région de Québec notamment où cette forme domine.
Mais on remarque aussi d'autres dispositions: en section, en arête ou
en rangée, en tas, comme c'est le cas dans la région de Montréal pour
près de la moitié des bourgs (voir le tableau 3).
La carte de Murray n'indique sans doute que les villages qui ont
survécu aux opérations militaires de 1759-1760, mais elle offre suffisam-
ment d'informations pour que l'on puisse saisir les tendances de la
croissance villageoise. En effet, comparée aux relevés de Marcel Trudel
pour la première moitié du XVII e siècle et aux aveux et dénombrements
de la première moitié du XVIII e , elle confirme l'élan que semble avoir pris
cette croissance, notamment dans la région de Montréal où le nombre
de hameaux et de bourgs augmente rapidement. En outre, elle indique
que c'est dans cette dernière région qu'ils sont les plus bâtis et les
mieux circonscrits dans l'espace. Enfin, elle montre le rôle qu'ont pu
jouer les ouvrages de défense dans la définition du semis villageois,
notamment dans les secteurs exposés aux incursions ennemies, comme
la région de Montréal où bon nombre de villages trouvent leur origine
dans ces premiers fortins à l'intérieur desquels s'élevaient souvent une
église, un presbytère et quelques maisons. On en retrouve dans l'archi-
pel de Montréal, sur la rive sud du Saint-Laurent et dans la vallée du
Richelieu où Chaussegros de Léry avait même conçu le plan d'une ville
fortifiée à Chambly 20 .
La Conquête n'arrête pas cet élan, au contraire. Aussitôt la paix
rétablie, la croissance villageoise se poursuit, avec l'apparition de nouvel-
les agglomérations partout où la colonisation progresse. À la fin du XVIII e
siècle, il y en a déjà une trentaine dont on retrouve la trace dans
certaines sources (aveux et dénombrements du Régime anglais, cartes
et plans de seigneuries, etc.). Toutefois, comme ces sources ne sont
jamais complètes, on ne peut qu'estimer grossièrement le nombre et la
taille de ces établissements. Le tableau 4 en donne des exemples; les
informations proviennent des aveux et dénombrements du Régime
anglais (1777-1799) et de diverses autres sources, notamment des
monographies locales.
20. Plan d'un projet pour former un commencement de ville à Chambly, avec fortifica-
tions (1721), cité dans Serge Courville, « Esquisse du développement villageois au
Québec [...] », CGQ, 28(73-74), 1984, p. 19.
22
Figure 1
STRUCTURES D'HABITAT GROUPÉ
SELON LA CARTE DE MURRAY (1760-1762)
I NODULE DE DEPART
STRUCTURE SANS DISCONTINUITE INTERNE
SERREE DIFFUSE
EX: LES ECUREUILS
Il NOYAU EN FORMATION
EX: L'ASSOMPTION
III NOYAU FORME
EX: LONGUEUIL
IV NOYAU DENSE
EX; ST- JOSEPH
(MASKINONGE)
1 KM
J
STRUCTURE AVEC
DISCONTINUITE INTERNE
PERIMETRE 'villageois'
H AIRE PROXIMALE
■H AIRE DISTALE
i Eglise
© MANOIR
tk MOULIN
BÂTIMENT
EX: STE -GENEVIEVE
EX: CHÂTEAU - RICHER
EX: BEAU PORT
EX: VERCHERES
EX: LA PRAIRIE
23
Tableau 3
AGGLOMÉRATIONS RELEVÉES PAR MURRAY (1760-1762)
Autres
Village
Forme Égl
ise bâtiments
Gouvernement de Québec
Beauport
en long
21
Chariesbourg
en arête
40
Château-Richer
en long
8
Jeune-Lorette*
en rangée
18
Saint-Joachim
en long
8
Gouvernement de Trois-Rivières
Les Forges
en section
33
Sainte-Anne
en long
6
Saint-François*
en rangée
20
Gouvernement de Montréal
Boucherville
regroupée (rues)
47
Caughnawaga*
en rangée
n.d.
Chambly
en rangée
4
Faubourg Saint-Laurent
en long (rues)
46
Lac-des-Deux-Montagnes*
en rangée
29
Laprairie
en long (rues)
40
L'Assomption
regroupée
I 5
La Visitation
en long
I 6
Longueuil
en long (rues)
I 16
Pointe-aux-Trembles
regroupée
I 25
Pointe-Claire
regroupée
I 13
Saint-François
regroupée
I 6
Sainte-Rose
regroupée
I 5
Sorel
regroupée
1
Terrebonne
en long (rues)
I 57
Varennes
en long
I 6
Verchères
regroupée
29
* Village amérindien,
n. d. : non disponible.
Source : Plan of Canada or the Province of Québec from the Uppermost Settlements of the Island of Coudre
as Surveyed by Order ofHis Excel lency Governor Murray in the Year 1760, 61 &62.
Quant à l'endroit précis où s'élèvent ces villages, il varie selon la
seigneurie, mais ils sont généralement construits dans le domaine
même des seigneurs ou sur des terres réservées à cette fin par ceux-ci.
Par exemple, dans les seigneuries sulpiciennes, la plupart des bourgs se
retrouvent dans le domaine du Séminaire, sur des terres qui lui appar-
tiennent, ou sur des terrains offerts à d'autres institutions. Ainsi, le
bourg de la Pointe-aux-Trembles est bâti en partie sur le terrain de la
fabrique, en partie sur un terrain qui appartient au Séminaire. Nous en
24
Tableau 4
EXEMPLES DE HAMEAUX ET DE VILLAGES
VERS LA FIN DU XVIII e SIÈCLE
Nombre d'emplacements
Aveu et Autre
Nombre de maisons
Aveu et
Autre
Village
dénombrement
source
dénombrement
source
District de Montréal
Contrecœur
5
4
Lac-des-Deux-Montagnes
n.d.
150
Laprairie
61
54
L'Assomption*
52
37
Pointe-aux-Trembles
47
49
42
41
Pointe-Claire
37
41
32
33
Rivière-des-Prairies
8
8
7
7
Saint-Laurent
5
5
6
5
Sault-aux-Récollets
20
20
18
17
Soulanges
8
4
Varennes
28
27
District de Québec
Château-Richer
7
7
Neuville
9
6
* Confondu avec le village de Saint-Sulpice dans l'aveu et dénombrement de 1781.
n. d.: non disponible.
Sources : ANQ-Q, fonds Terres et forêts, Aveux et dénombrements du Régime anglais, 1777-1799; Raymond
Gariépy, Le village du Château-Richer; Claude Perrault, Montréal en 1781; Christian Roy, Histoire de
L'Assomption; Johanne Salois, «Étude de la structuration d'un village [...]».
avons un autre exemple avec le village du Sault-au-Récollet, construit
dans le domaine de 16 arpents sur 26 que s'était réservé le Séminaire au
Sault. Enfin, c'est le cas aussi du « village commencé » de Rivière-des-
Prairies, apparu sur une terre de 2 arpents sur 3 réservée à cette fin par
le Séminaire, de Pointe-Claire, construit sur un terrain de 20 arpents
appartenant au Séminaire, de L'Assomption, construit également dans le
domaine du Séminaire, et de la mission du Lac-des-Deux-Montagnes,
élevée dans le domaine du même nom. Cette situation n'est pas propre
à la région de Montréal. On la retrouve partout sur le territoire, comme
en témoignent le village de Bourg-Saint-Louis, dans la seigneurie de
Neuville, construit dans le domaine de la famille Brassard Deschenaux,
et le village de Château-Richer, dans la seigneurie de Beaupré, qui
s'élève dans le domaine du Séminaire de Québec. Comme ceux de
Boucherville, de Saint-Eustache, de Sainte-Thérèse, de Terrebonne, de
25
Berthier, de Nicolet et de beaucoup d'autres apparus plus tard (Beauhar-
nois, Saint-Hyacinthe, Saint-Jérôme, Montebello, Plaisance, Sainte-Anne-
de-la-Pérade, Saint-David, Leclercville, Fraserville, Babyville, etc.), ces
villages se développeront sur les sites que leur avaient reconnus autre-
fois les seigneurs, pour s'étendre ensuite aux terres avoisinantes. Le
phénomène est d'autant plus intéressant qu'il s'inscrit dans une conti-
nuité dont l'origine remonte à la première moitié du XVII e siècle, époque
au cours de laquelle la moitié des villages ou débuts de villages dénom-
brés par Marcel Trudel s'élevaient sur de tels emplacements 21 . Il n'y a là
rien de bien étonnant, puisque c'est dans le domaine que l'on retrouve
très souvent, on l'a vu, les équipements de prestige de la seigneurie.
Mais à côté du domaine, il y a aussi les terres réservées dont la seule
présence dans l'espace indique l'intérêt que portent les titulaires de fiefs
au village, du moins au cours de la deuxième moitié du XVIII e siècle. En
effet, sous le Régime français et plus particulièrement à l'époque de
Talon, le village, rappelons-le, n'est souvent qu'une côte et n'a du village
que le nom.
Quoi qu'il en soit, ce qu'il importe de retenir ici, c'est qu'à la fin du
XVIII e siècle le village occupe déjà une place importante dans le paysage
des campagnes, notamment en pays riverain où sa croissance est la plus
ancienne. Toutefois, et même si au début du XIX e siècle on en dénombre
déjà une cinquantaine, nombreux sont les terroirs qui n'en comptent
encore aucun.
LA POUSSÉE DES ANNÉES 1815-1851
À partir de 1815, tout éclate: de nouveaux bourgs surgissent et
un réseau nouveau de hameaux apparaît, en un semis de points qui
jaillissent partout dans l'espace. En quelque 35 ans, soit du lendemain
de la guerre anglo-américaine (1812-1814) jusqu'au milieu du XIX e siècle,
on passe d'une cinquantaine de noyaux à plus de 300 (voir l'annexe B).
Le paysage en est complètement transformé: les structures d'habitat
deviennent plus complexes et des cristallisations nouvelles s'affirment,
qui modifient les anciens équilibres régionaux. Cette poussée se main-
tient jusqu'à l'abolition du régime seigneurial en 1854. Toutefois, la
période la plus active de croissance se situe entre les années 1815 et
1830. Par la suite, les gains demeurent encore imposants, mais au profit
cette fois des fronts pionniers et d'une urbanité qui s'annonce.
21. Marcel Trudel, op. cit.
26
La mesure du phénomène
La première source qui fournit un relevé des villages que comp-
tent les seigneuries au début du XIX e siècle est la Description topogra-
phique de la province du Bas-Canada de Joseph Bouchette, parue en
1815. Dédié au régent, cet ouvrage se présente sous la forme d'un
véritable tableau géographique où le territoire du Bas-Canada est décrit
avec ses seigneuries et ses cantons, et où l'on retrouve diverses
informations quant aux potentialités du milieu et à son état de dévelop-
pement, avec parfois une mention, voire une description sommaire, des
hameaux ou des bourgs existants. Intéressant parce qu'il donne un
aperçu du nombre de villages sur le territoire seigneurial, cet outil gagne
pourtant à être validé par d'autres sources, d'une part parce qu'il est
construit à partir d'observations effectuées à différents moments et dont
la qualité n'est pas toujours sans faille (relevés, rapports, correspondan-
ces, etc.), ensuite parce que les remarques de l'auteur ne portent que
sur les formes les mieux établies et sans doute les plus visibles
d'agglomérations villageoises. Il est donc possible que la cinquantaine de
villages ou de débuts de villages signalés par Bouchette dans les
seigneuries ne représentent en réalité qu'une partie du nombre total de
hameaux et de bourgs que celles-ci accueillent. De fait, d'après le type
de villages recensés et en comparant ceux-ci aux villages du même
genre retrouvés dans d'autres sources plus tardives (le recensement de
1831 par exemple), on constate que Bouchette sous-évalue de quelques
noyaux le nombre total de villages. Ces quelques oublis mis à part, les
établissements qu'il aurait pu omettre ne comptent que quelques dizai-
nes de ménages en 1831. En outre, beaucoup sont situés dans des
terroirs encore inoccupés en 1815. Par conséquent, son évaluation reste
valable et décrit une situation qui n'est probablement pas très éloignée
de celle de l'époque. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas tant le nombre de
noyaux qui importe ici que le changement de rythme que semble
enregistrer la croissance villageoise après 1815, lorsque les données
corrigées de Bouchette sont comparées à celles qu'il est possible de
réunir pour 1831.
Ce changement n'est pas factice; il est au contraire confirmé par
d'autres sources contemporaines de la période observée. La première
est la cartographie même de Bouchette qui, en 1815 et 1831, publie
deux cartes destinées à accompagner ses ouvrages. Comparée à celle
de 1815, la carte de 1831 montre des bourgs là où n'existait encore
aucune concentration villageoise quelque 16 ans auparavant, par exem-
ple le village de Saint-Jacques, dans la seigneurie de Saint-Sulpice
27
(Ruisseau-Vacher). En 1815, le territoire où est situé ce village ne
comprend encore qu'une ligne d'habitat répartie de part et d'autre du
chemin qui dessert la côte du même nom. En 1831, la carte montre une
agglomération de plus d'une vingtaine de bâtiments disposés en tas (voir
la figure 2).
Ce cas n'est pas unique. On en retrouve de semblables dans
diverses autres parties du territoire, qui apparaissent encore inoccupées
en 1815 mais qui présentent un semis parfois impressionnant de villages
en 1831. Par exemple, au sud de Montréal, dans le croissant qui va de la
seigneurie de Beauharnois à l'ouest à la seigneurie de Saint-Hyacinthe
à l'est, en passant par les seigneuries de LaSalle, Longueuil, Lacolle,
Foucault, Noyan, Deléry et Monnoir, on ne compte en 1815 que quel-
ques établissements villageois dont le nombre se multiplie par la suite.
De même, dans la péninsule de Vaudreuil-Soulanges, sur la Rive-Sud de
Trois-Rivières et de Québec, et sur la Côte-du-Sud, la montée villageoise
ne s'affirme qu'après les années 1820, mises à part quelques agglomé-
rations nées aux XVII e et XVIII e siècles.
Il n'y a pas que la cartographie de Bouchette qui confirme cette
croissance. On en retrouve aussi des indices dans les répartitions
d'église retrouvées dans le fonds des commissaires chargés des affaires
de fabrique et de l'érection civile des paroisses 22 . Levées chaque fois
qu'une dépense extraordinaire devait être engagée pour la construction
ou la réparation de l'église, du presbytère ou du cimetière, ces réparti-
tions se présentent sous forme de listes qui donnent pour chaque
propriétaire foncier de la paroisse la superficie de la terre que celui-ci
détient sous forme de lots ou d'emplacements, avec la contribution
demandée à chacun selon que sa propriété est située dans la côte ou au
village. En comparant les listes des quelques paroisses qui fournissent
des relevés pour la période observée, on constate que le nombre
d'emplacements enregistrés d'une année à l'autre dans certains villages
a tendance à augmenter, et que le point principal d'inflexion de la courbe
survient durant les premières décennies du XIX e siècle. C'est le cas,
notamment, du village de Laprairie qui ne compte qu'une soixantaine
d'emplacements en 1811, mais plus de 250 en 1836. De même Lon-
gueuil, qui n'en compte que 25 en 1810 et en 1815, en accueille plus de
60 en 1830.
22. Ce fonds, intitulé Création de paroisses, est conservé aux ANQ-M, sous la cote E-4.
Il couvre l'ensemble du XIX e siècle mais ne concerne que les paroisses de la région
de Montréal.
28
Figure 2
VILLAGE DE SAINT-JACQUES (1815, 1831)
1815
Source: Joseph Bouchette, extrait des cartes topographiques de 1815 et 1831.
29
On observe également des cas de décroissance, tel le village de
Boucherville qui ne compte plus qu'une centaine d'emplacements en
1832, comparativement à 131 enregistrés en 1819 et 144 relevés en
1800. Pour en comprendre la signification, il faut déborder le cadre
restreint de ces répartitions, pour comparer cette information à celle que
nous livrent les aveux et dénombrements du XVIII e siècle et les cadas-
tres abrégés de seigneuries de 1861. L'exercice montre que, loin d'être
uniforme dans le temps, la croissance villageoise connaît alors divers
rythmes : l'un se caractérise par une longue période de quasi-stagnation
suivie, après les années 1815-1820, d'une progression plus régulière
mais timide (Pointe-aux-Trembles et Sault-au-Récollet) ; un autre, par une
progression relativement rapide jusque vers 1800 qui se relâche jusque
dans les années 1830 avant de connaître une certaine reprise (par
exemple, Saint-Eustache, L'Assomption et Boucherville); un troisième,
par une progression spectaculaire qui rompt avec les tendances précé-
dentes, comme à Laprairie, Sorel (William Henry), Longueuil et Saint-
Hyacinthe. La figure 3 en illustre les mouvements.
Figure 3
GRANDS RYTHMES DE CROISSANCE VILLAGEOISE
EXEMPLE DE LA RÉGION DE MONTRÉAL (1800-1861)
800
» 600 -
e
£
400
200 -
Saint-Hyacinthe
Longueuil
Sorel
Laprairie
Saint-Eustache
L'Assomption
Boucherville
Pointe-aux-Trembles
Sault-au-Récollet
1780
1800
1820
1840 1860
— i
1880
année
Source: ANQ-M, fonds Création de paroisses, E-4.
30
Certes, ces exemples ne concernent que la région de Montréal, la
seule pour laquelle les archives des commissaires ont pu être retrou-
vées, et les paroisses pour lesquelles on dispose d'une information
suffisante quant au nombre d'emplacements des villages. Conjugués
aux indices recueillis dans d'autres sources, ils montrent cependant où
s'effectuera désormais la croissance villageoise. Le changement est
d'autant plus marqué qu'il s'inscrit dans un contexte d'expansion rapide
du territoire habité.
En effet, on assiste après la guerre anglo-américaine de 1812 à
une poussée notable de la colonisation qui progresse partout sur le
territoire des basses terres. Des espaces demeurés jusque-là à peu près
vides ou peuplés uniquement par endroits se retrouvent, moins d'une
quinzaine d'années plus tard, presque entièrement occupés ou du moins
concédés. De riverain qu'il était encore à la fin du XVIII e siècle, le
peuplement pénètre cette fois plus franchement vers l'intérieur des
terres, ce qui provoque partout l'apparition de nouvelles côtes et l'arpen-
tage des fonds de seigneuries 23 . On le voit d'ailleurs dans la documenta-
tion cartographique de l'époque et plus particulièrement sur les cartes
de Bouchette. En 1815, le territoire habité se présente encore comme
sous le Régime français, sauf dans les secteurs proches des villes où il
s'épaissit. Partout ailleurs, il se limite aux rives du fleuve et de ses deux
principaux affluents (les rivières Chaudière et Richelieu), sur au plus
quelques kilomètres de profondeur. En 1831, il aura débordé dans toutes
les directions, pour atteindre par endroits les contreforts des Laurentides
au nord, la frontière du Bas et du Haut-Canada à l'ouest, la région de
Matane et la péninsule gaspésienne à l'est, et le cœur des basses terres
seigneuriales au sud, et même en certains cas les cantons où progresse
l'exploitation forestière. Vingt ans plus tard, les basses terres sei-
gneuriales seront à peu près toutes occupées et le peuplement s'étirera
loin dans les cantons, à l'assaut du plateau laurentidien et des vallées
appalachiennes.
La croissance villageoise va de pair avec cette expansion. Plus ou
moins limitée jusqu'en 1815 aux abords immédiats du fleuve et de ses
principaux affluents, elle suit ultérieurement l'évolution des fronts pion-
niers, laissant partout un semis d'établissements dont plusieurs attei-
gnent bientôt des tailles respectables. Fait plus significatif encore, elle
23. Amorcée au début des années 1790 pour favoriser la division des terres de la
couronne en cantons, la cartographie des seigneuries n'est terminée qu'après une
quinzaine d'années, et laisse quantité de limites floues qui ne sont précisées que
dans les premières décennies du XIX e siècle. Pour une présentation des étapes de
cette cartographie, voir Serge Courville et Serge Labrecque, op. cit.
31
coïncide dans le temps avec ce que l'on peut observer dans d'autres
régions du monde, comme en Nouvelle-Angleterre, où la croissance des
bourgs épouse, toutes proportions gardées, les mêmes rythmes 24 (la
période la plus marquante à cet égard est celle de 1780-1840), ainsi
qu'en Europe et en Amérique latine, où les années 1810-1815 représen-
tent également un tournant 25 . Au Québec, cette expansion se traduira
par une augmentation sans précédent du nombre de hameaux et de
bourgs qui surgissent partout sur le territoire habité.
En 1831, les agrégés et les listes nominatives de recensement
révèlent l'existence d'au moins 208 noyaux villageois dans les sei-
gneuries; en 1851, ils en indiquent 253 dont l'existence est attestée par
des critères aussi bien morphologiques que professionnels ou sociopro-
fessionnels 26 . Comme ces sources sont parfois déficientes (listes nomi-
natives manquantes, agrégés qui ne rapportent que les plus gros bourgs
reconnus juridiquement, etc.), leur nombre réel est plus élevé encore -
autour de 210 noyaux en 1831 et de 306 en 1851 -, dont on retrouve la
trace dans l'un ou l'autre dénombrement de la période. En effet, en
ajoutant aux noyaux de 1851 ceux dont on connaît l'existence par le
recensement de 1831 et, inversement, en ajoutant aux noyaux de 1831
ceux de 1851 dont on peut présumer par la taille qu'ils existaient déjà en
1831, c'est entre 2 et 50 noyaux supplémentaires que se situe le
nombre de hameaux et de bourgs dans les seigneuries aux différents
recensements, sans compter les petits établissements repérés autour
d'un moulin ou d'une fabrique en 1831 mais qui ont pu disparaître après
cette date. Au total, cela représente une variation brute de plus de
477 % pendant la période, pour un taux de croissance annuel moyen de
24. Voir, entre autres, l'article de J. S. Wood, « Elaboration of A Settlement System :
the New England Village in the Fédéral Period », JHG. 10(4), 1984, p. 331-356.
25. A ce sujet, voir: Pierre Léon (dir.), Histoire économique et sociale du monde, tome
3, Inerties et révolutions, 1730-1840; Pedro Cunill Grau, « Geographica del pobla-
miento venezolano en el siglo XIX ».
26. Rappelons que le repérage des noyaux villageois dans les listes nominatives de
recensement repose sur trois critères considérés en interrelation: 1. présence
d'une structure d'emplacement qui introduit une rupture dans la séquence des lots;
2. présence d'une population aux métiers variés; 3. présence d'équipements qui
ont un pouvoir structurant et agglomérant dans l'espace. Pour 1831, le travail est
facilité par la facture du recensement qui fournit pour chaque chef de ménage
l'ensemble des informations recensées (personnelles, agraires, etc.). Pour 1851, la
tâche est plus complexe parce que les informations, dans le recensement, sont
partagées entre un relevé personnel détaillé par individu et un relevé agraire qui a
trait uniquement aux occupants de terre dont la séquence de présentation dans les
listes ne coïncide pas toujours avec celle du relevé personnel. C'est donc dire que,
pour reconstituer la population du village, il faut d'abord réordonner les deux listes
pour replacer les noms dans un ordre comparable. L'annexe A présente la métho-
dologie retenue.
32
près de 5 %. Toutefois, c'est entre 1815 et 1831 que la poussée est la
plus vive : elle atteint 3,9 % par année en moyenne (296,23 % de
variation brute), contre 1,9% entre 1831 et 1851 (45,71 % de variation
brute). On est loin ici des rythmes de croissance enregistrés aux XVII e et
XVIII e siècles (voir la figure 4).
Pourtant, cet élan n'a pas la même vigueur partout: certaines
régions affichent des taux supérieurs de croissance, d'autres des taux
inférieurs, pendant qu'à l'intérieur même de ces régions s'affirment des
différences qui marqueront pendant longtemps le paysage des campa-
gnes (voir le tableau 5).
Les variations régionales
Considérée globalement et pour l'ensemble de la période, la
région de Québec connaît l'augmentation annuelle moyenne du nombre
de villages la plus rapide (5,73 % par année, contre 5,05 % dans la
région de Montréal et 2,90 % dans celle de Trois-Rivières). Toutefois,
Figure 4
CROISSANCE VILLAGEOISE (1660-1851)
400
300-
200-
100
o I ' '
1660 1760 1815 1831 1851
Sources: ANC, Recensements du Canada.
33
Tableau 5
ÉVOLUTION DU NOMBRE DE NOYAUX (1815, 1831, 1851)
Taux de croissance annuel
moyen (%)
Secteur
1815
1831
1851
1815-1831
1831-1851
1815-1851
District de Montréal
Archipel
3
15
22
4,57
1,93
5,69
Péninsule
3
8
12
2,76
2,05
3,93
Autre île
1
—
—
—
Rive-Nord
6
38
50
5,26
1,38
6,07
Vill. amérindien
1
1
1
Rive-Sud
13
48
72
3,70
2,05
4,87
Vill. amérindien
1
1
1
—
—
—
Total
27
111
159
4,01
1,81
5,05
District de Trois-Rivières
Rive-Nord
5
10
13
1,94
1,32
2,69
Rive-Sud
4
10
13
2,58
1,32
3,33
Vill. amérindiens
1
1
2
0,00
3,53
1,94
Total
10
21
28
2,08
1,45
2,90
District de Québec
Rive-Nord
7
23
41
3,36
2,93
5,03
Vill. amérindien
1
1
1
0,00
0,00
0,00
Rive-Sud
8
46
69
4,98
2,05
6,17
île d'Orléans
7
6
—
-0,77
—
île aux Coudres
1
1
—
0,00
—
Autre île
1
—
—
—
Total
16
78
119
4,50
2,13
5,73
Total
53
210
306
3,90
1,90
4,99
Vill. amérindiens
4
4
5
0,00
1,12
0,62
Vill. blancs
49
206
301
4,07
1,91
5,17
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et
1851-1852.
c'est dans la région de Montréal qu'elle prend le plus d'ampleur: en
1815, on compte déjà 27 établissements; en 1851, on en dénombre
159, soit une augmentation de 132 noyaux en un peu plus de 35 ans.
Dans la région de Québec, la progression est légèrement plus faible,
mais tout aussi imposante: de 16 agglomérations seulement en 1815,
on passe à 119 en 1851, soit une augmentation de 103 établissements.
Dans celle de Trois-Rivières, l'écart n'est plus que de 18 noyaux, pour un
total de 28 à la fin de la période.
Dans la région de Montréal, la poussée la plus spectaculaire a lieu
d'abord sur la rive nord du fleuve et dans l'archipel d'Hochelaga, où le
34
taux de croissance annuel moyen des villages gravite autour de 5,2 % et
de 4,5 % en 1815 et en 1831. Mais elle est tout aussi notable sur la rive
sud du fleuve où elle dépasse 3,7 %, contre moins de 2,8 % dans la
péninsule de Vaudreuil-Soulanges. Après 1831, les tendances s'inver-
sent: plus élevée sur la rive sud du fleuve (2,05 %) et dans la péninsule
de Vaudreuil-Soulanges (2,05%), elle chute à 1,93% dans l'archipel
d'Hochelaga et à 1,38% sur la rive nord du fleuve où un sommet est
atteint.
Un panorama différent marque la région de Québec: plus pronon-
cée d'abord sur la rive sud du fleuve où elle atteint un taux de croissance
annuel moyen de 4,98 % entre 1815 et 1831, puis de 2,93 % entre 1831
et 1851, la poussée villageoise se poursuit sur la Rive-Nord de Québec
où elle dépasse 3,36% entre 1815 et 1831, puis 2,93% entre 1831 et
1851, pendant qu'elle se stabilise autour de six ou sept noyaux dans l'île
d'Orléans qui ne compte encore aucun village reconnu en 1815, à
l'exception peut-être d'une petite concentration d'habitations et d'équi-
pements à la pointe est de l'île où Bouchette rapporte un important trafic
vers Québec.
Quant à la région de Trois-Rivières, elle connaît une croissance
plus symétrique: d'une dizaine d'établissements en 1815, on passe à 21
en 1831, puis à 28 en 1851, répartis également entre les rives nord et
sud du fleuve, sauf les villages amérindiens, tous situés sur la rive sud.
Au total, c'est donc d'abord sur la Rive-Nord de Montréal et la
Rive-Sud de Québec que la croissance villageoise est la plus élevée,
précédant celle de l'archipel de Montréal. Après 1831 toutefois, elle se
manifeste sur la Rive-Nord et la Rive-Sud de Québec, où les taux
atteignent ceux de la Rive-Sud de Montréal, et dans la péninsule de
Vaudreuil-Soulanges. Les autres secteurs connaissent des taux d'aug-
mentation plus faibles, bien que non négligeables (voir la figure 5).
QUELQUES FACTEURS D'EXPLICATION
Comment expliquer ce foisonnement de villages à un moment où
tout semble encore si loin des changements de la seconde moitié du
siècle? Plusieurs facteurs semblent en cause, les uns plus englobants
que les autres ou, au contraire, plus immédiats. Les principaux sont
d'ordre démographique, économique et social, mais il faut aussi considé-
rer les initiatives individuelles, mixtes ou institutionnelles, les besoins
administratifs et les changements culturels.
35
Figure 5
POUSSÉE VILLAGEOISE DANS LES SEIGNEURIES LAURENTIENNES
(1815, 1831, 1851)
Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval.
Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval.
Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval.
36
La poussée démographique
Du début du XVII e siècle jusqu'à la fin du XVIII e , la population de la
vallée du Saint-Laurent progresse à peu près régulièrement, pour attein-
dre quelque 65 000 habitants au lendemain de la Conquête et un peu
plus de 1 12 000 vers 1784, dont environ 87 % sont ruraux, tous répartis
sur le territoire seigneurial. Après cette date, un bond est franchi : en
1815, la population du Bas-Canada se chiffre autour de 335 000 habi-
tants, dont près de 89 % habitent la campagne et environ 283 000, les
seigneuries rurales. En 1831, elle grimpe à plus de 510 000 habitants,
dont encore près de 87 % résident à la campagne et plus de 384 000
dans les seigneuries. En 1851, elle atteindra presque les 900 000 habi-
tants dont 80 % vivent encore à la campagne et un peu plus de 600 000
dans les seigneuries rurales, où la population a crû cependant moins vite
que dans les cantons où la colonisation va bon train (voir les tableaux 6
et 7). Mise en rapport avec la progression du nombre de bourgs, cette
croissance montre tout le changement qu'amorcent les années 1815-
1820 sur le territoire seigneurial.
En effet, jusque dans les années 1780 environ, l'apparition du
village avait suivi de près l'expansion du peuplement, pour répondre
surtout aux besoins de la colonisation. Après 1784 et jusqu'en 1815, une
première rupture se produit: la population augmente plus vite que le
nombre de bourgs dont la progression épouse les mêmes rythmes
qu'auparavant. Tout se passe comme si l'on assistait à une expansion
sans précédent de l'établissement rural qui profite aussi bien de l'abon-
dance des terres neuves que de l'accroissement du commerce du blé
sur le marché impérial. Le village lui-même en est transformé; toutefois,
à l'exception de quelques gros bourgs bien situés dans les circuits du blé
et qui sont dès cette époque d'activés places de commerce (Sorel,
Saint-Thomas de Montmagny, etc.) et de ceux où s'établissent des
marchands intéressés par l'économie du blé, la plupart des noyaux
villageois de cette période conservent leurs fonctions antérieures de
soutien à l'établissement rural et de services pour les campagnes
environnantes; leurs principaux équipements demeurent le moulin banal
et le moulin à scie. Après 1815, en dépit de gains démographiques plus
imposants encore, la courbe d'évolution du village dépasse celle de la
population dont l'établissement dans une ferme est de plus en plus gêné
par le manque relatif de terres, sauf peut-être dans les terroirs neufs de
l'intérieur où la colonisation est plus récente (voir la figure 6). Certes,
l'effet de ciseau est ici exagéré, compte tenu de l'échelle adoptée.
Néanmoins, l'écart entre les deux rythmes de croissance est réel; il
37
Tableau 6
POPULATION DU BAS-CANADA (1765-1851)
Population
de l'aire seigneuriale*
Population
des
Population
totale du
Année
Urbaine**
Rurale
Totale
cantons
Bas-Canada
1765
65 000
1784
13 679
98 741
112 420
112 420
1815 (estimation)
37 000
283100
320100
14 900
335 000
1831
61734
384 386
446120
64 480
510 600
1851
113414
604 307
717 721
172 540
890 261
Tableau 7
TAUX DE CROISSANCE ANNUEL MOYEN (%) (1765-1851)
Population
de l'aire seigneuriali
î*
Population
des
cantons
Population
totale du
Bas-Canada
Période
Urbaine**
Rurale
Totale
1765-1784
1,78
1784-1815
3,26
3,46
3,43
3,58
1815-1831
3,25
1,93
1,08
9,59
2,67
1831-1851
3,09
2,29
1,55
5,04
2,82
1815-1851
3,16
2,13
2,64
7,04
2,75
* Ne comprend que la population des districts de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec, sans le district de Gaspé.
** Ne comprend que les populations des villes de Montréal, de Trois-Rivières, de Québec (1784, 1815, 1831, 1851), de Sorel (1831 et 1851)
et de Saint-Hyacinthe (1851).
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et
1851-1852.
montre que ce n'est plus tant l'ancien horizon agraire qui domine qu'un
nouveau, stimulé par l'émergence et la multiplication des bourgs 27 .
Pourtant, la terre ne manque pas, du moins pas encore, et
l'agriculture reste une activité importante. Mais comme le marché fon-
cier est actif et la plupart des bonnes terres déjà concédées ou monopo-
lisées par le seigneur ou par la population elle-même qui les réserve aux
enfants, il se produit une pénurie relative de sol qui entraîne une
libération importante de la main-d'œuvre. Celle-ci est d'ailleurs encoura-
gée par toutes les transformations que connaît alors cette agriculture et
27. Pour un aperçu des transformations que connaît alors la campagne, voir Serge
Courville, « Un monde rural en mutation [...] », HS, XX(40), 1987, p. 237-258.
38
Figure 6
COURBES COMPARÉES DE CROISSANCE DE LA POPULATION
ET DU NOMBRE DE BOURGS (1760-1851)
1000000
800000
2 600000
m
ex
o
400000 -
200000 -
400
300
200
100
t « r
1740 1760 1780 1800 1820 1840 1860
année
population totale du Bas-Canada /Québec
population rurale (seigneuries seulement)
nombre de bourgs (seigneuries seulement)
Sources: ANC, Recensements du Canada.
qui l'amènent à une rationalité nouvelle dans l'espace 28 . Une certaine
proportion de cette population se dirige vers la ville et les États-Unis, une
autre vers les cantons, où la croissance des bourgs s'accélère (en 1831,
par exemple, celui de Sherbrooke, le plus volumineux, ne compte que
350 habitants, contre près de 3 000 en 1851-1852, dont 16% sont
d'origine francophone). Toutefois, la plus grande partie se dirige vers les
28. À ce sujet, voir Serge Courville, « Le marché des subsistances [...] », RHAF, 42(2),
1988, p. 193-239.
39
villages de l'aire seigneuriale où les possibilités d'emploi sont nombreu-
ses 29 .
L'accélération des échanges
et la montée des industries rurales
Une telle poussée démographique n'est pas sans conséquence
sur l'économie; en effet, à l'augmentation de population correspond une
demande accrue en biens et services, qui encourage aussi bien les
échanges extérieurs et intérieurs que la montée des activités de produc-
tion. On le constate dans la hausse du commerce international et dans la
multiplication des foires régionales. On le voit aussi dans la diffusion,
partout sur le territoire, des industries rurales 30 ; leur progression est
d'autant plus vive qu'elle coïncide dans le temps avec une disponibilité
accrue de la main-d'œuvre, non seulement abondante mais prête écono-
miquement et mentalement à répondre aux stimuli du marché et aux
offres d'emploi que ces industries suscitent.
On ne saurait trop insister sur le rôle qu'ont joué ces facteurs
dans la croissance villageoise 31 . Favorisés par les besoins nouveaux de la
population et l'importance accrue de la ville dans la vie de relation, ils
apparaissent comme les moteurs principaux de cette croissance, qui
mettent en relief la place qu'occupe désormais la ville dans le paysage
économique et social du Bas-Canada. En 1784, les agglomérations de
Québec, de Trois-Rivières et de Montréal ne réunissent encore qu'un
peu moins de 14 000 habitants et présentent des traits assez sembla-
bles à ceux qu'elles avaient sous le Régime français. Ce sont avant tout
des centres administratifs et commerciaux, dont l'intérêt premier n'est
pas nécessairement tourné vers le village, mais qui, parce qu'elles sont
de véritables pépinières de marchands et d'ouvriers pour l'arrière-pays 32 ,
contribuent à sa croissance. En 1815, les agglomérations qualifiées
29. Ce qui explique l'extrême jeunesse de sa population et la part prise par la main-
d'œuvre (voir le chapitre 3). Le village, à l'époque, n'est pas encore ce lieu de
résidence de rentiers que décrira plus tard le géographe Pierre Deffontaines, « Le
rang, type de peuplement rural du Canada français », CGQ, ancienne série, 5, 1953,
p. 3-30. Toutefois, on y retrouve un certain nombre de « bourgeois » et de chefs de
ménage qui se déclarent « à leur rente » dans les recensements, ainsi que
plusieurs veufs et veuves, ce qui nuance les fonctions des bourgs.
30. C'est le cas notamment dans la plaine de Montréal où ces industries sont particuliè-
rement nombreuses. Voir Serge Courville, « Le marché des subsistances [...] »,
RHAF, 42(2), 1988, p. 202 et suiv.
31. Et dans la montée du capitalisme au Bas-Canada. À ce sujet, voir Stanley-Bréhaut
Ryerson, Capitalisme et confédération.
32. Louise Dechêne, « Quelques aspects de la ville de Québec au XVIII e siècle d'après
les dénombrements paroissiaux », CGQ, 28(75), 1984, p. 485-505.
40
d'urbaines par Bouchette regroupent déjà quelque 37 000 habitants et
s'affirment de plus en plus comme villes marchandes. En 1831, celles
qui sont mentionnées comme cités et villes dans le recensement en
accueillent plus de 60 000, contre environ 113 000 en 1851-1852, soit
une variation annuelle moyenne de 3,09 % en 20 ans, ce qui est de loin
supérieur aux rythmes de progression démographique enregistrés à la
campagne (2,29 %) quand on ne tient compte que de la population
présente au moment des dénombrements. Une telle croissance marque
un tournant dans l'histoire de l'économie urbaine et de son organisation
d'ensemble 33 . Si on reste encore loin de la taille et surtout du rôle que
jouent certaines villes européennes ou américaines dans la structuration
de l'espace rural, il n'en demeure pas moins que des changements se
produisent, qui favorisent l'émergence de nouvelles fonctions et de
structures économiques susceptibles d'étendre bientôt l'influence de la
ville à des pans importants du territoire.
Dès les premières décennies du XIX e siècle, un premier système
bancaire apparaît autour de la Banque de Montréal, puis de la Banque de
Québec et de la Banque du Canada. Plus tard, dans les années 1830, s'y
ajoutent la City Bank of Montréal et la Banque du Peuple, et diverses
banques d'épargne qui fleurissent dans tous les centres importants 34 .
Parce qu'elle concentre la plupart des établissements financiers qui
apparaissent alors au Bas-Canada, qu'elle favorise l'extension du crédit,
et qu'elle est au cœur de la révolution que connaissent l'industrie et les
transports (dragage du fleuve, installations portuaires, aménagement de
canaux dont celui de Lachine, etc.) 35 , la ville occupe une place de plus en
plus importante qui annonce déjà le rôle qu'elle sera plus tard amenée à
jouer dans l'économie des campagnes. Ce rôle est encore mal connu,
33. À titre de comparaison, rappelons que la plus grande ville du Haut-Canada en 1830
est celle de Kingston, avec environ 4 000 habitants. Toronto n'en réunit guère plus
et Hamilton en compte 1 400. La montée du fait urbain dans le Haut-Canada est
donc postérieure aux années 1830. De fait, elle ne prendra sa véritable ampleur que
durant la seconde moitié du XIX e siècle, favorisée par des facteurs à la fois
géographiques, économiques et sociaux. Mais en 1850, la population de Toronto
n'est encore que de 30 800 habitants, celle de Hamilton, de 14 000 et celle de
Kingston, de 11 600. À ce sujet, voir: Louis Trotier, « La genèse du réseau urbain
du Québec », RS. IX(1-2), 1968, p. 23-32; John McCallum, Unequal Beginnings [...].
34. Voir: Fernand Ouellet, Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850,
vol. 2, p. 305-309; Ronald Rudin, Banking en français: the French Banks of
Québec, 1835-1925.
35. Voir, entre autres: Raoul Blanchard, L'Ouest du Canada français, tome 1, Montréal
et sa région, p. 153 et suiv. ; Gerald J. J. Tulchinsky, The Hiver Barons, Montréal
Businessmen and the Growth of Industry and Transportation, 1837-1853; John
Willis, The Process of Hydraulic Industrialization on the Lachine Canal, 1840-1880:
Origins, Bise and Fall.
41
mais on en a un exemple avec les entreprises de certains marchands, tel
John Molson qui, en se lançant dans la navigation à vapeur, contribue
aux aménagements riverains profitables aux villages. Certains hommes
d'affaires se servent également de leurs activités urbaines pour accéder
à la propriété seigneuriale et y implanter des entreprises autour desquel-
les se développeront des hameaux. C'est le cas, entre autres, de
l'avocat montréalais François-Pierre Bruneau, qui s'associe en 1829 à
Henri Desrivières, déjà titulaire par sa mère des deux sixièmes du fief,
pour acheter la seigneurie de Montarville où il compte construire et
exploiter des moulins 36 . L'endroit est avantageux et les conditions de
vente favorables. L'affaire est promptement conclue et, dès le début des
années 1830, un premier moulin est construit, avec des capitaux fournis
par Bruneau qui est également actif dans le marché immobilier de
Montréal. L'affaire est rentable pourvu qu'on s'en occupe et Bruneau
perçoit vite les bénéfices possibles d'une seigneurie (construction et
exploitation de moulins, achat et revente de lots, émission de nouveaux
titres, réclamation d'arrérages, etc.). Tout devient source potentielle de
profits, notamment cette fabrique de « sleighs de travers » que La
Minerve du 9 décembre 1847 présente comme les « sleighs Bruneau »,
du nom de celui qui sera bientôt considéré comme le père de ce genre
de véhicule dans la province. Mais il contribuera aussi à la naissance du
village qui perpétue aujourd'hui son nom (Saint-Bruno). Établi dans le
voisinage du moulin, celui-ci compte à son décès (1851) un peu plus de
300 habitants, ce qui témoigne du rapport parfois très étroit qui existe
entre le capital urbain et la croissance villageoise, et entre la localisation
des industries rurales et celle des bourgs.
Ces rapports sont d'autant plus marqués qu'ils s'inscrivent dans la
logique même des localisations industrielles qui recherchent non seule-
ment les matières premières et le marché, mais aussi l'énergie; l'amé-
nagement du canal de Lachine en témoigne. Toutefois, mis à part le
potentiel qu'offre cet ouvrage, c'est vers la campagne surtout qu'il
faudra se tourner pour s'en assurer. Comme, à l'époque, la technologie
fait surtout appel à l'hydraulique (la vapeur n'apparaît à toutes fins utiles
qu'en fin de période), on recherche les cours d'eau au débit faible mais
stable où l'on pourra établir des moulins destinés à actionner les machi-
nes les plus diverses (meules, scies, martinets, battants, soufflets, etc.)
pour moudre le grain, débiter le bois, piler le chanvre ou battre le fer.
36. Voir Serge Courville, « Bruneau, François-Pierre», DBC, vol. VIII, p. 120-122.
42
Beaucoup sont établis dans le voisinage de villages apparus plus tôt au
XVIII e siècle; mais comme cette fois le mouvement est plus ample, on
se dirige aussi vers de nouveaux secteurs où l'implantation de ces
moulins préparera en quelque sorte l'établissement futur d'un village 37 .
Ajoutons à cela l'extension marquée du réseau routier qu'entraînent ces
implantations et toutes les conditions sont réunies pour qu'on assiste à
une croissance sans précédent du nombre de hameaux et de bourgs
dans les seigneuries. Cela est vrai jusque dans les années 1840 car, par
la suite, et en dépit de gains encore imposants, la croissance villageoise
semble se stabiliser ou du moins changer de rythme. Quant à l'industrie,
elle se redistribue dans l'espace et se concentre dans les villes et
certains gros bourgs.
Les initiatives seigneuriales
D'autres facteurs interviennent également dans la croissance
villageoise: parmi ceux-ci, les initiatives seigneuriales qui profitent de
toutes les occasions de bénéfices qu'entraîne l'expansion des échanges,
de l'industrie et des transports. Elles ne sont pas toujours à l'origine du
village, mais comme le seigneur détient un pouvoir sur l'espace et qu'il
dispose de revenus non négligeables issus du produit de sa seigneurie,
elles figurent souvent en bonne place dans son processus de croissance.
Cependant, à la différence du marchand, de l'homme d'affaires, de
l'entrepreneur, voire de l'habitant lui-même avec qui le seigneur entre-
tient des liens très divers mais dont les interventions dans l'espace et
dans le temps sont plus ponctuelles, liées aux possibilités du moment,
les initiatives seigneuriales s'inscrivent plutôt dans le temps long et
concernent surtout les infrastructures du village, encore qu'il existe des
cas d'interventions plus directes.
Il est d'ailleurs significatif de constater que les bourgs les plus
populeux de la période restent ceux qui ont pu bénéficier d'une interven-
tion active des seigneurs. On en a un exemple dans la seigneurie de
Beauharnois, où André Larose a distingué trois types de villages selon
qu'ils étaient nés de l'entreprise seigneuriale, d'initiatives mixtes ou
d'interventions individuelles plus spontanées, par exemple celles d'habi-
tants qui lotissent leur terre après en avoir cédé une partie à la fabrique
37. Entre autres, dans le voisinage de Lachute, sur le cours inférieur de la rivière du
Nord, les cartes d'époque rapportent la présence de plusieurs moulins bien avant
que n'y apparaisse un village. En 1851, ce dernier compte 340 habitants.
43
ou y avoir érigé un moulin 38 . Le plus important de ces villages reste
Beauharnois, construit dans le domaine principal du seigneur, qui ac-
cueille 393 habitants en 1831 et 874 en 1851. Le second est Sainte-
Martine, né de l'initiative privée, mais où le seigneur a joué un rôle
important par la suite comme promoteur immobilier: on y compte 92
habitants en 1831 et 565 en 1851. Le troisième est Saint-Timothée, né
comme Sainte-Martine d'entreprises mixtes, qui compte 387 habitants
en 1851. Enfin, le quatrième est Durham (Ormstown), construit sur des
lots réservés par le seigneur, qui compte quelque 430 habitants en 1850.
En fait, les seuls gros villages nés de l'initiative privée ne regroupent
encore qu'environ 300 ou 350 habitants en 1851 ; ce sont Saint-Jean-
Chrysostome et Melocheville. Tous les autres n'en accueillent que
moins de 100 ou 200 à la fin de la période. Tel est également le cas de la
seigneurie de Saint-Hyacinthe 39 où le bourg du même nom domine le
réseau local de villages avec plus de 1 000 habitants en 1831 et plus de
2 800 en 1851, contre moins de 300 pour les autres en 1831 et de 900
en 1851. Enfin, la même situation peut être observée dans d'autres
seigneuries où les chefs-lieux d'origine seigneuriale connaissent une
croissance accélérée: les villages de Saint-Eustache, de Saint-André-
d'Argenteuil, de Terrebonne, de L'Assomption, de Berthier, de Sorel, de
Nicolet, de Neuville, sont de ceux-là. Apparus plus tôt au XVIII e siècle, ils
dominent eux aussi le réseau local de bourgs. Et que dire des villages de
L'Industrie (Joliette 40 ), de Saint-Jérôme, de Saint-Charles (Debartzch 41 ),
de Saint-Bruno et de Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup (Louiseville),
apparus au XIX e siècle, dont l'origine est également liée aux initiatives
seigneuriales!
Bref, il semble y avoir une relation très étroite entre le rôle qu'ont
pu jouer les seigneurs dans la croissance de certains bourgs et la place
de ces derniers dans la hiérarchie villageoise. Cette relation existe sans
doute, comme en témoignent leurs prétentions à l'utilisation exclusive
38. André Larose, « La seigneurie de Beauharnois [...] », en particulier le chapitre VIII.
Dans sa thèse, l'auteur ne donne que le nombre d'emplacements par village. Les
données de population indiquées ici proviennent de nos travaux dans les recense-
ments de 1831 et de 1851-1852, versions nominatives et agrégées.
39. Christian Dessureault, « Les fondements de la hiérarchie sociale [...] ».
40. Le village de L'Industrie est probablement le cas le plus évident de bourg né de
l'initiative seigneuriale. À ce sujet, voir l'étude de Jean-Claude Robert, « L'activité
économique de Barthélémy Joliette [...] ».
41. Sur l'origine et la vie de ce village, voir Pierre Meunier, L'insurrection de 1837 à
Saint-Charles et le seigneur Debartzch.
44
des cours d'eau 42 . Mais à travers leurs initiatives, c'est en fait toute la
montée du capitalisme qui s'exprime et à laquelle il faut attribuer
véritablement la croissance villageoise. En effet, même si les titulaires
de fiefs prennent parfois une part active dans le développement des
bourgs, du moins jusqu'au début des années 1840, ils n'en sont pas
pour autant les seuls -responsables; bien d'autres agents interviennent,
sensibles également aux promesses de l'économie de marché. Toute-
fois, les seigneurs tiendront un rôle qu'on ne peut banaliser, d'autant
que leur intervention est parfois non seulement initiale mais aussi
dominante 43 . Il ne faudrait pas non plus en faire un absolu car, outre les
seigneurs-entrepreneurs, il y a également ceux qui se contentent d'ap-
puyer le mouvement. De plus, on a constaté des échecs flagrants ou
des demi-réussites, notamment au village de Baby dans la seigneurie de
Saint-Pierre-les-Becquets, et à Brownville et à Howick dans la seigneurie
de Beauharnois qui, outre qu'ils éprouvent des difficultés de démarrage
même quand ils profitent de la présence d'un noyau formé à leur
périphérie 44 , connaissent des difficultés de croissance 45 . Tel est le cas
également du village de Caldwell (Ville d'Aubigny) dans la seigneurie de
Lauzon, qui ne comprend encore, à l'époque de Bouchette, qu'une
quarantaine d'habitations, parce que le seigneur exige des redevances
trop élevées 46 . À côté d'eux, on retrouve aussi des villages nés de
42. À ce sujet, voir la compilation des questions et plaidoiries présentées devant la
Cour spéciale à la suite de l'abolition du régime seigneurial en 1854 et ouverte à
Québec le 4 septembre 1855. Cette compilation fait état notamment de ces
prétentions et du droit qui s'y applique. Elle est parue dans un petit ouvrage intitulé
De l'abolition du régime féodal en Canada.
43. À Saint-Jérôme, entre autres, les seigneurs définissent le plan du village et
prévoient même la place de l'église, du presbytère et du cimetière et une rue
complantée d'arbres. C'est ce qui se produit aussi à Montebello où le seigneur
insiste pour l'aménagement d'une place publique (voir le chapitre 2).
44. Le village de Baby est né dans le domaine de Lapérade, à proximité du manoir et de
l'église. Au moment de la confection du plan du domaine par Pierre-Louis Morin le
14 décembre 1844, il apparaît comme un quartier du village déjà constitué de Saint-
Pierre-les-Becquets. Ce plan montre bien un lotissement régulier composé d'empla-
cements et de rues, mais seuls trois d'entre eux ont été concédés en 1850; on en
comptera une douzaine en 1853. Voir Jacques Crochetière, « La dynamique compa-
rée de deux villages québécois [...] ».
45. Le village de Brownville est apparu au début des années 1830 dans le domaine du
Ruisseau Norton dans Williamstown. À la fin du régime seigneurial, seuls trois
emplacements ont été concédés sur la vingtaine qui avaient été prévus et ce, en
dépit de la proximité de moulins qui auraient dû, selon le régisseur de la seigneurie,
en favoriser la croissance. Mal situé, il subira la concurrence de Saint-Jean-
Chrysostome placé à moins de dix kilomètres. Celui de Howick est apparu à la fin
des années 1830 sur des lots réservés à cette fin par le seigneur. Après un départ
prometteur, et en dépit d'une position géographique favorable et de la présence de
moulins, il n'est encore qu'un hameau quelque 20 ans plus tard. Voir André Larose,
op. cit.. chap. VIII.
46. À ce sujet, voir Andrée Héroux, « Caldwell, sir John », DBC, vol. VII, p. 145-149.
45
l'initiative seigneuriale où les concessions se succèdent à un rythme
régulier et qui deviendront avec le temps des chefs-lieux réputés. C'est
le cas, entre autres, du village de Neuville apparu plus tôt au XVIII e siècle
dans le domaine personnel du seigneur, mais dont la croissance vérita-
ble est postérieure à 1800, appuyée par un plan réalisé en 1802 à la
demande du seigneur Charles-Joseph Descheneaux qui concède alors à
lui seul près de 90 % de la superficie totale prévue pour le bourg 47 . C'est
également la situation du village de Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup
dont le premier vrai lotissement s'amorce avec l'arrivée des Hart,
marchands de Trois-Rivières et de Montréal et titulaires du fief de
Niverville 48 .
Les autres facteurs
À cela s'ajoutent enfin divers autres facteurs nés du rôle accru de
l'Église catholique dans la vie des campagnes et de tous les besoins
administratifs nouveaux qu'entraînent l'expansion démographique et la
multiplication des échanges. En 1815, on ne compte encore qu'un
diocèse (celui de Québec) qui ait juridiction sur tout le territoire, et
l'organisation religieuse se limite à quelques paroisses au statut incer-
tain. Au cours de la décennie suivante, des districts épiscopaux sont
formés, et pendant que l'on s'emploie à faire reconnaître civilement les
paroisses créées sur le plan religieux, on érige deux nouveaux diocèses,
ceux de Trois-Rivières et de Montréal (1836), auxquels viendront bientôt
s'ajouter ceux de Bytown (1847) et de Saint-Hyacinthe (1852). La recon-
naissance civile des paroisses est alors acquise depuis 1831 (elle sera
confirmée en 1839), et leur territoire a déjà servi de cadre à l'implan-
tation des premières municipalités locales (1845).
Parce qu'elle est omniprésente, l'Église est intimement liée à
l'histoire du village: nul village sans église ou du moins sans chapelle ou
presbytère pour servir de lieu de culte temporaire, nul village sans
cimetière ni école. Ces équipements sont la marque essentielle du
village, celle par laquelle le bourg sera définitivement établi. Aussi
multiplie-t-on les efforts pour les obtenir: requêtes à l'évêque, cessions
de terrains, mises de fonds, garanties diverses offertes pour la venue
d'un curé résident, etc. Aussitôt que ces avantages ont été consentis,
l'Église intervient et surveille de près les travaux des syndics et les
47. Voir Johanne Salois, « Étude de la structuration d'un village [...] ».
48. Sur les principaux membres de la famille Hart, voir: Denis Vaugeois, « Hart, Aaron
Ezekiel » et « Hart, Moses », ainsi que Carman Miller, « Hart, Benjamin », DBC,
vol. VIII, p. 403 et suiv. ; Jocelyn Morneau, « Agriculture et industries rurales [...] ».
46
interventions toujours possibles de l'État en matière d'instruction primaire.
Enfin, comme elle est responsable de l'enregistrement civil, elle confère
au bourg un statut que n'ont pas les hameaux sans église, sans parler du
rôle qu'elle joue dans les lieux de pèlerinage ou de rassemblements
religieux.
Quant aux besoins administratifs que l'État doit satisfaire, ils sont
nombreux et concernent aussi bien la défense que la justice ou les
postes. Les services mis en place ne sont pas réellement à l'origine du
village, bien qu'ils puissent y être mêlés mais, parce qu'ils ont tendance
à favoriser les chefs-lieux, ils en stimulent la croissance.
Enfin, les changements culturels eux-mêmes se conjuguent aux
facteurs strictement économiques pour faire du village un lieu de rési-
dence recherché qui préparera plus tard la montée vers la ville. On en
trouve l'écho dans les journaux locaux ainsi que dans diverses organisa-
tions qui montrent tout l'attrait qu'exercent les valeurs urbaines sur la vie
des campagnes (mouvements associatifs divers, bonnes œuvres, etc.).
Les populations les plus touchées restent sans doute celles qui habitent
des terroirs situés non loin d'un gros bourg et qui entretiennent des
rapports plus suivis avec la ville, mais on en retrouve la trace même dans
les paroisses plus humbles, grâce à l'apparition d'institutions nouvelles
(municipales, scolaires, etc.) qui encouragent les échanges avec l'exté-
rieur. Aussi le terrain devient-il vite favorable à la croissance des bourgs,
d'autant plus que ceux-ci offrent des moyens nouveaux afin de mieux
répondre aux aspirations d'aise du ménage. Mais n'anticipons rien;
malgré une pénétration croissante de l'économie et des valeurs urbaines
à la campagne, cette dernière présente encore des traits bien différents
de ceux de la ville. Toutefois, les îlots de modernité sont de plus en plus
nombreux et influents, surtout quand ils sont dominés par des bourgs où
s'affirme une bourgeoisie montante dont les valeurs sont tout entières
imprégnées des idéologies nouvelles en provenance de la ville.
En faisant du village un relais sur le territoire de l'économie et des
valeurs urbaines, tous ces facteurs en définissent le rôle dans la socio-
économie locale. Surtout, ils en expliquent l'emprise croissante dans
l'espace. Eux aussi doivent être pris en considération dans la montée du
phénomène villageois, car ce n'est plus une simple progression qu'ils
expriment, mais un véritable éclatement qui prend à la fois toutes les
directions.
47
Châtedu-Richer, de James Pattison Cockburn, aquarelle, 18 septembre 1829. ANC, C-40026.
SflHË
Saint-Hyacinthe, de Robert-Shore-Milnes Bouchette, dessin. Tiré de Joseph Bouchette, The British
Dominions in North America [...], 1832, vol. 2. ANC, C-
UN CADRE PHYSIQUE VARIÉ
Avec plus de 300 bourgs en 1850 par rapport à une cinquantaine
en 1815, la campagne québécoise prend un nouveau visage. Aux struc-
tures traditionnelles d'habitat, caractérisées par un égrènement des
habitations le long des routes, s'ajoute un nouvel élément dont l'emprise
dans l'espace est beaucoup plus importante qu'auparavant et qui en-
traîne un fractionnement accéléré du terroir.
Ce nouvel élément, c'est le village. Parce qu'il occupe une posi-
tion définie dans l'espace, il différencie localement le paysage en une
infinité de profils qui varient selon la taille du bourg et les caractéristi-
ques physiques du lieu où celui-ci s'élève. Au XIX e siècle, beaucoup de
villages se présentent encore en lisière sur le territoire, mais on en
trouve aussi qui prennent d'autres formes. Certains sont en T ou en
croix, selon qu'ils sont nés à l'embouchure de rivières ou à la croisée de
chemins; d'autres, en étoile autour d'une place centrale en carré ou en
rectangle; d'autres encore, en cercle ou en tas plus ou moins bien
circonscrits. Toutes ces formes ont une existence et des caractéristi-
ques propres, mais il arrive que l'une soit antérieure à l'autre, ce qui
marque autant d'étapes dans la croissance du village.
LA FORME DES BOURGS
La forme de bourg la plus simple et la plus répandue reste le
village-rue ou village en long qui épouse les sinuosités de la côte où il est
né et avec laquelle il se confond souvent. Il apparaît dans le paysage
2
49
comme une longue ligne d'habitat à peine plus densément construite
que le terroir environnant, mais où l'on retrouve une plus grande concen-
tration de services répartis dans le voisinage de l'église. Sa caractéristi-
que principale est d'être constitué de grandes terres dont seul le front
est subdivisé en parcelles. C'est la forme initiale de plusieurs bourgs
apparus de part et d'autre d'un chemin, d'un pont ou d'un carrefour,
avant qu'ils ne se transforment en établissements plus importants.
On rencontre ce genre de village partout sur le territoire, autant
dans les vieux terroirs densément occupés que dans ceux qui, plus
récents, ont une population plus faible. Nombreux dans la région de
Québec où ils sont parfois très anciens, on les retrouve également dans
les régions de Trois-Rivières et de Montréal, où ils évoluent cependant
plus rapidement vers d'autres formes plus ramassées. La carte ancienne
en témoigne (voir la figure 7), tout comme les recensements qui
indiquent en général plus de grands lots (dix arpents et plus) dans les
villages des régions de Québec et de Trois-Rivières que dans ceux de la
région de Montréal, en dépit d'un nombre d'emplacements parfois
comparable mais qui sont inégalement enregistrés dans les listes 1 (voir
le tableau 8). Cette évolution n'est toutefois jamais acquise, et il faudra
parfois un certain temps avant qu'un village en long ne devienne plus
compact, d'abord parce que la concurrence est vive entre les bourgs,
ensuite parce que la disponibilité de terres dans les villages en lisière
n'est souvent qu'apparente: leur profondeur est généralement réservée
aux champs, surtout dans les riches terroirs agricoles. Ce type de village
grandira alors à partir de son centre, d'abord autour de l'église ou à la
croisée des chemins, puis peu à peu vers la périphérie, à moins qu'un
événement imprévu (la construction d'un moulin ou d'une fabrique par
exemple) ne vienne contrarier ce mouvement. Mais il arrive aussi que
ces constructions nuisent à la croissance du village, en favorisant l'appa-
rition, à proximité, d'un noyau secondaire qui pourra même devenir avec
le temps plus important que le noyau initial 2 , comme il arrive que le
village tout entier se transporte, sous l'effet de divers facteurs qui vont
1. Contrairement aux grandes terres dont la superficie fait à peu près toujours l'objet
d'un relevé dans les listes nominatives de recensement, celle des emplacements
n'est pas toujours indiquée, surtout quand il s'agit de terrains d'une superficie
inférieure à un arpent. C'est aux papiers terriers ou aux cadastres abrégés de
seigneuries qu'il faut alors avoir recours pour la connaître, et savoir si l'emplace-
ment en cause est bel et bien dans le village.
2. Ce fut le cas, entre autres, à Saint-Pascal de Kamouraska, où le noyau-moulin a
grandi plus vite que le village, de même que dans la seigneurie de Lavaltrie où le
village de Saint-Paul a été très rapidement supplanté par le village de L'Industrie.
50
Figure 7
FORME DES BOURGS (1831)
Région de Québec, secteur de Kamourask
a
^ ^ iilIBrtli^
>* ^
f Jm
'tzsaâSsa
L_-tiâ
, ,1
Région de Trois-Rivières, rive nord du lac Saint-Pierre
Source: Joseph Bouchette, extraits de la carte topographique de 1831.
51
Tableau 8
LOTS ET EMPLACEMENTS (1831, 1851)
Superficie en arpents
Moins de 1
1,1
à 10
10 à
100
100 et
plus
Non déclarée
District
NNO
%
NNO
%
NNO
%
NNO
%
NNO
%
Montréal
1831
81
29,20
79
6,96
91
11,84
91
6,78
101
45,23
1851
95
38,31
100
10,87
100
19,91
100
9,24
95
21,67
Trois-Rivières
1831
15
9,14
14
4,29
20
15,51
13
7,34
21
63,71
1851
22
36,53
22
12,46
22
26,79
22
21,35
22
2,87
Québec
1831
76
24,47
70
7,54
72
14,79
73
11,16
78
42,04
1851
95
39,00
95
12,14
95
26,11
95
17,42
95
5,32
Total
1831
172
26,06
163
6,89
183
13,01
177
8,10
200
45,93
1851
212
38,39
217
11,44
217
22,63
227
13,10
212
14,43
NNO : Nombre de noyaux observés.
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
des inondations au déplacement de l'église 3 . Toutefois, si l'on considère
l'importance que prennent les industries rurales à l'époque, c'est à des
facteurs d'ordre économique surtout qu'il faut attribuer la plupart de ces
mouvements; les autres ne viennent qu'en second lieu 4 .
La forme la plus achevée de bourg reste pourtant le village en tas
qui se présente sous des formes très diverses dans l'espace. Plus
massif que le village en lisière, il comprend généralement une Grande
Place que prolonge une Grande Rue sur laquelle débouche un réseau de
rues secondaires très souvent disposées en damier. C'est l'aspect que
prennent habituellement les gros bourgs, surtout quand ils ont fait l'objet
d'une planification initiale. Mais on en trouve aussi de plus composites,
où seuls le cœur du village ou ses quartiers adjacents sont de forme
régulière, ou dont l'ensemble du tissu construit s'est constitué au gré
52
Par exemple, le village de Maskinongé a vu son lieu initial déplacé en raison des
crues printanières. De même, le village de Sainte-Claire s'est établi autour de
l'église et non sur l'emplacement arrêté par le seigneur.
A Saint-Joseph-de-Maskinongé, les inondations n'ont pas été seules en cause : il
faut aussi considérer l'apparition de moulins plus au sud. En 1831. le noyau principal
compte quelque 400 habitants contre moins d'une cinquantaine dans le noyau-
moulin. Vingt ans plus tard, les deux noyaux comportent environ le même nombre
d'habitants, soit de 250 à 300, mais le plus populeux est le noyau-moulin. Voir ANC,
Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
d'établissements individuels effectués sans plan de lotissement, sur des
terres agricoles à l'origine, mais où la densité d'emplacements a fini par
constituer un hameau transformé progressivement en village ou intégré
peu à peu au bourg voisin. Leur visage est alors plus torturé, régulier par
endroits, anarchique ailleurs. Toutefois, comme la plupart de ces établis-
sements s'élèvent sur une matrice cadastrale elle-même géométrique à
l'origine, il est rare de trouver des villages à l'aspect complètement
désordonné. C'est plutôt dans l'orientation générale des habitations que
cette évolution se fait sentir: les unes se tournent vers l'ancien chemin
de côte, les autres vers les rues nouvelles qu'accueille le bourg.
LA STRUCTURE INTERNE DES BOURGS
Quelle que soit sa forme, et pourvu qu'il ait dépassé un certain
seuil de croissance, le village au Québec présente presque toujours la
même morphologie de base: en position relativement centrale, on
retrouve d'abord l'aire sacrée qui occupe souvent tout le front du village
puis, tout autour, l'aire profane qui se dispose par quartiers plus ou
moins contigus dans l'espace (voir la figure 8). Parfois l'aire sacrée est
multiple, constituée de plusieurs sous-ensembles groupés autour d'édifi-
ces de confessions différentes. Mais il ne s'agit en général que de
taches discrètes; l'aire centrale est celle où l'on retrouve le lieu de culte
principal du village, par exemple l'église catholique dans les villages
amérindiens et francophones, ou la chapelle protestante dans les villa-
ges anglophones. Dans ce dernier cas toutefois, il arrive que l'aire sacrée
reste éclatée, au profit d'une aire centrale occupée plutôt par une public
house ou un community hall.
L'aire sacrée
S'il n'est pas un simple nodule autour d'un moulin ou d'une
fabrique, tout hameau comporte au moins une chapelle que remplace
une église dans les villages mieux constitués. C'est l'élément central de
l'aire sacrée : construite sur un site en vue, une pointe de terre ou une
terrasse par exemple, la façade dégagée par un large espace, elle
domine le paysage environnant, imposante à la fois par son volume et sa
hauteur. Ensuite, face à l'église ou à angle droit avec elle, il y a le
presbytère dont la taille est moins massive, mais dont les matériaux et
l'architecture rappellent l'église; c'est le deuxième élément de l'aire
sacrée, qui sert souvent de lieu de culte quand l'église n'est pas encore
construite ou achevée. Entre l'église et le presbytère, on retrouve parfois
un oratoire consacré au saint sous le patronage duquel la paroisse est
53
Figure 8
VILLAGE DE SAINT-EUSTACHE (1837)
Source: ANC. NMC-6260
54
placée et où l'assemblée des fidèles vient se recueillir lors de certaines
fêtes religieuses. Enfin, derrière l'église ou dans son voisinage immédiat,
s'étend le cimetière, avec sa clôture de pierre ou sa palissade de bois,
son charnier, ses monuments, ses pierres tombales, ses humbles croix,
dont les épitaphes rappellent l'histoire du village et de ses habitants.
Toujours bien en- vue, l'aire sacrée forme le cœur du village auquel
elle s'intègre par divers éléments de transition, en premier lieu par les
établissements d'enseignement, la « maison d'écolle » d'abord, que l'on
veut la plus centrale possible, mais surtout le couvent qui, contrairement
à l'académie ou au collège, s'élève presque toujours à proximité de
l'église. De taille plus ou moins imposante selon qu'il s'agit d'une simple
école primaire ou d'un bâtiment plus prestigieux, ces édifices prolongent
le tissu construit de l'aire sacrée qu'ils contribuent à délimiter. Mais il
arrive aussi que l'on retrouve à proximité le manoir du seigneur quand
celui-ci réside au village. Cependant, nombreux sont les titulaires de fiefs
qui préfèrent un endroit moins bruyant et plus discret (ailleurs dans le
village ou à l'extérieur du bourg) mais, dans les plus anciens ou les très
gros bourgs, il n'est pas rare de les y retrouver, ce qui accentue le
caractère respectable des lieux. Quant à l'espace sur lequel s'ouvrent
tous ces édifices, il forme la Grande Place ou place publique, dont tout
village cherche tôt ou tard à se doter; c'est le cœur du village, le point
central autour duquel gravite la vie collective.
L'aire profane
Même quand elle est de taille respectable, la Grande Place
n'occupe qu'une partie de l'espace villageois, le reste constitue l'aire
profane. En général, cette aire est composée de quartiers d'autant plus
circonscrits dans l'espace que le village remplit parfois des fonctions qui
ressemblent à celles des petites villes 5 . Le plus animé, le plus diversifié
aussi, est celui de la Grande Rue qui borde ou prolonge la Grande Place;
résidences, boutiques, ateliers, petits commerces s'y côtoient, au milieu
d'auberges, de magasins et d'emplacements libres qui servent d'enclos
pour les bêtes ou qui sont laissés en friche. C'est l'élément central de
l'aire profane, l'artère de vie du village, l'axe le long duquel se répartis-
sent les principaux équipements économiques du bourg et, comme la
Grande Place, c'est un lieu de sociabilité intense, où se nouent les
échanges.
5. Voir le chapitre 4.
55
Dans le village en long, la Grande Rue présente presque toujours
le même aspect, avec des résidences aisées ou plus humbles, de petits
commerces de détail, des échoppes d'artisans, une forge, un moulin qui
en marquent les limites extrêmes quand ce genre d'équipement n'est
pas placé plus loin dans la côte. Dans le village en tas, ses traits sont à
peine différents mais s'adaptent à la forme du bourg. Dans les villages
en étoile, par exemple, la Grande Rue se limite à la portion de route qui
longe le devant de l'église; elle est alors occupée par les résidences des
notables, pendant que les commerces se déplacent vers les rues latéra-
les. Dans les villages en T ou en croix, elle hésite souvent entre divers
tracés, confirme tantôt l'un, tantôt l'autre, quand elle ne partage pas plus
franchement ses fonctions entre les deux. Enfin, dans les villages de
forme rectangulaire ou octogonale, elle s'étire généralement, comme
dans les villages en long, de part et d'autre de l'aire sacrée. Moins
densément construite à proximité de l'église où s'élèvent les résidences
des notables, elle adopte un aspect plus serré au fur et à mesure qu'on
s'en éloigne, dans un mélange de boutiques, d'ateliers et de commerces
au sein desquels s'insèrent l'auberge, le bureau de poste, le relais de
diligence, des résidences plus humbles, à un ou deux étages dont
l'appendice ou le rez-de-chaussée sert souvent d'échoppe ou de bouti-
que. C'est la partie de la Grande Rue la plus animée, celle où travaille la
majeure partie de la population villageoise. Au-delà, cette densité se
relâche et les résidences deviennent moins nombreuses et surtout plus
distantes; encore quelques boutiques, quelques ateliers, une auberge,
puis c'est la côte, toujours proche, intimement liée à l'histoire du village.
D'étendue variable, l'aire profane peut comporter d'autres quar-
tiers d'importance spatiale variée et dont les fonctions sont aussi très
diverses. Les uns, répartis derrière la Grande Rue, sont surtout résiden-
tiels, bien que l'on y retrouve également quantité d'ateliers et de
commerces dont la logique de distribution est parfois étonnante 6 : c'est
là que résident la plupart des artisans du village, entourés de petits
boutiquiers, de journaliers, d'ouvriers du bâtiment, de navigateurs, bref
de tous ceux qui, attirés par l'économie ou la vie villageoise, sont venus
s'y établir sans beaucoup de moyens ou qui n'ont pu trouver mieux
A Neuville, par exemple, les commerces occupent deux secteurs bien distincts, l'un
dans l'axe central du village, de l'église au fleuve, et l'autre, moins important, à
l'ouest. Quant aux artisans et autres hommes de métier, ils en occupent les
franges: les maîtres-menuisiers par exemple sont tous à l'est du village, à l'excep-
tion d'un seul établi plus à l'ouest; les journaliers sont à peu près tous en
périphérie, au sud, près du fleuve, ou alors non loin des boutiques d'artisans; et les
cordonniers et les tanneurs, tous à l'est, sauf un. Voir Johanne Salois, « Étude de la
structuration d'un village [...] », p. 42 et suiv.
56
ailleurs. Les autres quartiers prolongent la Grande Rue et ont pour
vocation d'accueillir notamment les entreprises bruyantes ou qui présen-
tent davantage de risques d'incendie : surtout des forges, mais aussi des
brasseries, des distilleries, des fonderies, des entrepôts de toutes sor-
tes, avec leurs hangars, leurs ateliers et leurs baraques. C'est également
en périphérie qu'ont lieu les foires et les encans, quand n'existe aucune
place de marché ou lorsque les rassemblements prévus sont trop
imposants. Tous ces quartiers confèrent aux bourgs leur originalité, qui
varie selon la taille des établissements et la qualité de leur tissu
construit, toujours très différente d'une agglomération à l'autre.
LA TAILLE DES BOURGS
Si le bourg différencie tant l'espace, c'est qu'il exerce sur lui une
emprise qu'on peut mesurer à partir de diverses variables qui vont du
nombre de maisons recensées dans l'agglomération à la superficie et au
nombre d'emplacements ou de terres qu'elle comprend. De toutes ces
variables, seule la première paraît suffisamment sûre pour apprécier la
taille des bourgs, du moins dans la perspective où nous nous plaçons,
car les autres s'avèrent incomplètes ou incertaines, ou renvoient à une
réalité qui n'est pas celle que nous recherchons ici 7 . Comme beaucoup
d'autres cependant, elle pose des difficultés d'utilisation que l'on ne
peut résoudre qu'en partie, faute de sources témoins suffisantes 8 et
7. Dans les recensements, seul le total d'acres ou d'arpents occupés par les chefs de
ménage est enregistré, et encore partiellement, sans référence aux parcelles qui
composent l'exploitation. En 1831 et encore en 1851, on n'indique pas toujours le
détail de la propriété paysanne. Comme l'exploitation est parfois composée de
plusieurs parcelles éparpillées dans la localité (bourgs, côtes ou même paroisses
voisines), il n'est pas possible d'apprécier la taille des bourgs uniquement sur cette
base. Par ailleurs, le nombre d'emplacements ne témoigne que de la réalité
juridique du bourg, non de sa taille réelle qui ne peut être établie que dans ce
groupement d'édifices dont parlait autrefois Max Sorre, c'est-à-dire dans le nombre
d'emplacements bâtis. L'utilisation de cette variable pose donc certaines difficultés
dans le repérage des bourgs non mentionnés dans les recensements. Pour les
résoudre, il faut avoir recours à d'autres données (voir l'annexe A).
8. Dans ses travaux, Bouchette ne fournit qu'une approximation du nombre de
maisons dans les villages, et ses relevés ne concernent qu'environ 60 % d'entre
eux. En outre, il n'en précise ni l'état (habitées, inhabitées ou en construction), ni
les matériaux sauf de rares exceptions où il signale la présence de « plusieurs »
maisons de pierre ou de maisons « bien bâties ». Dans les recensements, l'informa-
tion est plus précise mais, contrairement à celui de 1851-1852 qui indique même le
nombre d'étages des habitations, celui de 1831 ne donne qu'une information
minimale sur le nombre de maisons habitées, inhabitées et en construction, parfois
avec quelques informations quant aux matériaux. De plus, comme les recenseurs
sont alors rémunérés en fonction du nombre de maisons visitées et que ce salaire
est moins élevé dans les bourgs que dans les côtes, ils ont tendance à gonfler
l'inventaire, comme à Sorel où chaque invalide, en 1831, est déclaré titulaire d'une
résidence. Les données ont été corrigées dans nos relevés.
57
surtout de séries suffisamment continues dans le temps pour autoriser
des comparaisons d'ensemble. Nous avons donc eu recours à diverses
méthodes d'analyse et de traitement, en procédant tantôt par échantil-
lonnage, tantôt par analyse plus systématique de l'information fournie
par certaines sources plus complètes, les recensements notamment.
Les résultats montrent que, loin d'être figé dans l'espace, le tissu
construit des bourgs connaît alors une importante expansion, variable
selon les régions et selon les périodes, mais dont le paysage tout entier
porte la trace.
En effet, en ne retenant que la vingtaine de noyaux pour lesquels
on dispose de données pour 1815, 1831 et 1851, on constate que la
taille moyenne des bourgs fait plus que doubler au cours de la période,
passant d'environ 65 maisons en 1 81 5, à 95 en 1 831 et à près de 1 50 en
1851, soit une progression de plus de 131 % en quelque 36 ans (voir le
tableau 9). Les plus gros se retrouvent à peu près tous dans la région de
Montréal où le village moyen compte 74 maisons en 1815, 112 en 1831
et 168 en 1851. Dans la région de Québec, où les villages sont aussi de
taille respectable, les proportions s'établissent à 42 maisons en 1815, 49
en 1831 et 112 en 1851. Quant à la situation dans la région de Trois-
Rivières, elle est plus difficile à cerner car l'échantillon ne compte que
deux établissements, tous deux sur la rive nord du fleuve; néanmoins, le
village moyen y compte déjà 32 maisons en 1815, 46 en 1831 et 68 en
1851.
Analysées dans l'espace et dans le temps, les données montrent
que c'est d'abord dans la péninsule de Vaudreuil-Soulanges que la taille
des villages progresse le plus rapidement, ensuite sur la Rive-Sud et la
Rive-Nord de Montréal, puis dans le secteur nord des districts de Trois-
Rivières et de Québec. Toutefois, entre 1831 et 1851, les poussées les
plus vives ont lieu sur la Rive-Sud de Québec où l'on assiste à un
gonflement important du tissu construit, surtout dans des bourgs
comme Saint-Thomas de Montmagny et Saint-Michel-de-Bellechasse.
Ces rythmes ne doivent pourtant pas faire illusion car, comparés à des
bourgs comme Chambly, Sorel ou Saint-Hyacinthe dans la région de
Montréal, ceux de la région de Québec ont une taille bien inférieure et
ce, quelle que soit l'année de recensement. En effet, dès 1815, ceux de
la Rive-Nord de Montréal regroupent déjà une centaine de maisons, 150
en 1831 ; en 1851, la première place ira à ceux de la Rive-Sud, où le
nombre total d'habitations dépasse 216 en moyenne. Mais il est vrai
qu'on en compte alors un peu plus de 191 sur la Rive-Sud de Québec,
contre environ 162 sur la Rive-Nord de Montréal. Ce phénomène est
toutefois tardif et très circonscrit dans l'espace. Quant aux villages
58
Tableau 9
EXEMPLES D'ÉVOLUTION DE LA TAILLE DES BOURGS (1815, 1831, 1851)
Nombre de maisons
Taux de croissance annue
1815-1831 1831-1851
1 moyen (%)
Village
1815*
1831
1851
1815-1851
District de Montréal
Lachine
20
62
155
7,33
4,69
5,85
Pointe-Claire
95
60
56
-2,83
-0,34
-1,46
Pointe-aux-Trembles
50
28
40
-3,56
1,80
-0,62
Archipel (moyenne par bourg)
55,0
50,0
83,7
-0,59
2,61
1,17
Vaudreuil
23
43
50
3,99
0,76
2,18
Saint-Eustache
85
159
126
3,99
-1,16
1,10
Terrebonne
150
180
166
1,15
-0,40
0,28
L'Assomption
85
158
163
3,95
0,16
1,83
Berthier
80
102
194
1,53
3,27
2,49
Rive-Nord (moyenne par bourg)
100,0
149,8
162,3
2,56
0,40
1,35
Laprairie
100
214
241
4,87
0,60
2,47
Longueuil
15
91
151
11,93
2,56
6,62
Chambly
95
78
140
-1,22
2,97
1,08
Dorchester
80
149
413
3,96
5,23
4,67
Philipsburg
60
48
88
-1,38
3,08
1,07
Frelighsburg
17
31
25
3,83
-1,07
1,08
Boucherville
95
90
133
-0,34
1,97
0,94
Saint-Ours
60
93
88
2,78
-0,28
1,07
Saint-Hyacinthe
85
182
348
4,87
3,29
3,99
Sorel
150
251
534
3,27
3,85
3,59
Rive-Sud (moyenne par bourg)
75,7
122,7
216,1
3,06
2,87
2,96
Mission du Lac
60
124
90
4,64
-1,59
1,13
Total du district
1 405
2 143
3 201
2,67
2,03
2,31
Moyenne par bourg
73,9
112,8
168,5
District de Trois-Rivières
Rivière-du-Loup
35
57
84
3,10
1,96
2,46
Sainte-Anne-de-la-Pérade
30
35
51
0,97
1,90
1,48
Total du district
65
92
135
2,20
1,94
2,05
Moyenne par bourg
32,5
46,0
67,5
District de Québec
Neuville
25
33
89
1,75
5,09
3,59
Charlesbourg
40
59
53
2,46
-0,53
0,78
Rive-Nord
32,5
46
71
2,20
2,19
2,19
Saint-Michel-de-Bellechasse
12
38
104
7,47
5,16
6,18
Saint-Thomas de Montmagny
90
79
278
-0,81
6,49
3,18
Rive-Sud
51
58,5
191
0,86
6,09
3,74
Jeune-Lorette
45
36
36
-1,38
0,00
-0,62
Total du district
212
245
560
0,91
4,22
2,73
Moyenne par bourg
42,4
49,0
112,0
Total
1 682
2 480
3 896
2,46
2,28
2,36
Moyenne par bourg
64,7
95,4
149,9
2,46
2,28
2,36
* Le nombre de maisons en 1815 a été évalué d'après le nombre d'habitations mentionné par Bouchette. Lorsque celui-ci donne plus
d'un chiffre («village de 90 à 100 maisons»), seule la moyenne a été retenue.
Sources: Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et
1851-1852.
59
amérindiens, ils constituent un cas à part, car ils connaissent diverses
variations qui s'expriment tantôt par des augmentations, tantôt par des
reculs, surtout à cause des recensements dont la tenue coïncide sou-
vent avec les saisons de chasse ou de trappe, ce qui se traduit par une
diminution importante de la population villageoise et du nombre de
« cabannes ».
Enfin, il existe aussi des cas de régression. Des villages, apparem-
ment plus bâtis à une époque, se retrouvent quelque 15 ou 20 ans plus
tard amputés d'une partie de leurs habitations. C'est le cas, entre autres,
de Pointe-Claire, Pointe-aux-Trembles, Boucherville, Charlesbourg, qui
subissent de telles pertes. Parfois celles-ci sont mineures ou temporai-
res, imputables à un événement, douloureux certes, mais qui permettra
de redonner un nouveau visage au bourg (incendie, inondation); d'autres
au contraire sont plus sérieuses, liées à un fait militaire (par exemple, la
destruction du village de Saint-Eustache lors des troubles de 1837), ou à
une évolution économique qui désavantage le bourg ; par exemple Saint-
Ours et Terrebonne, dont les fonctions ont été longtemps liées à
l'économie du blé, ont subi le contrecoup de sa décroissance. Enfin,
d'autres ne sont qu'illusoires, et tiennent aux défauts d'enregistrement
des données par Bouchette qui, en surestimant la taille de certains
bourgs en 1815, fausse l'analyse: Philipsburg et Chambly, entre autres,
dont l'état de développement est certes important à l'époque mais dont
la véritable croissance est postérieure à cette date. D'ailleurs, Bouchette
lui-même nous en donne des indices, en décrivant ces établissements
en des termes différents de ceux qu'il utilise pour la description d'autres
bourgs pourtant nettement plus importants.
Considérées dans leur ensemble, les données confirment ces
tendances. En effet, en examinant le nombre de maisons que comptent
les bourgs pour lesquels on dispose de données dans les sources
documentaires de la période, on constate qu'après 1815 une rupture
survient et que le nombre d'habitations dans les gros bourgs, limité
jusque-là à quelque 150 ou 200 maisons, passe successivement à un
peu plus de 250 ou 300, puis à plus de 500. En même temps, on assiste
à une hausse sans précédent du nombre de hameaux dont la part dans
l'échantillon global compte pour plus de 70 % après 1831 contre environ
41 % en 1815. Enfin, et même si beaucoup de données font défaut,
notamment pour 1851, on observe une nette progression dans le temps
entre le nombre de noyaux enregistré dans une classe et ceux de la
classe suivante ou de celle qui vient immédiatement après (voir le
tableau 10), ce qui nuance les cas de régression enregistrés pendant la
période.
60
Tableau 10
TAILLE MOYENNE DES BOURGS (1815, 1831, 1851)
Nombre de maisons
1815
1831
1851
Moins de 50
14
146
178
51-100
16
43
43
101-200
4
15
22
201-300
4
3
301-400
1
401-500
1
500 et plus
2
NNO
34
208
250
NTN
53
210
306
NNO : Nombre de noyaux observés.
NTN : Nombre total de noyaux.
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements
du Bas-Canada. 1831 et 1851-1852.
Intéressantes dans la mesure où elles permettent de suivre une
évolution, ces données gagnent toutefois à être étayées par une analyse
plus fine, effectuée sur une base régionale. En effet, parce que la
croissance villageoise est variable non seulement dans le temps mais
aussi dans l'espace, c'est encore sur le terrain lui-même qu'elle prend
toute sa signification. Toutefois, comme l'information colligée n'est pas
nécessairement continue - certaines données font défaut d'une source
à l'autre -, l'exercice ne vaut qu'à titre indicatif, d'autant plus que le
nombre de hameaux enregistré en 1815 est de loin inférieur à celui de
1831 et de 1851. Sans doute les données précisent-elles la structure du
phénomène villageois à la fois dans le temps et dans l'espace, mais non
la taille réelle des bourgs qui dépasse largement les seuils indiqués dans
le tableau 1 1 . Ce qui frappe tout de même dans ce relevé, c'est la place
qu'occupe le village dans le paysage de la région montréalaise et celle
qu'il prend sur la Rive-Sud de Montréal où, après 1815, sa taille progresse
plus vite que sur la rive opposée. Ailleurs, les situations sont plus
nuancées; toutefois, après 1831, les plus gros bourgs se retrouvent
presque tous sur la Rive-Sud de Québec et sur la Rive-Nord de Trois-
Rivières, où ils dominent le réseau local de villages. Tout se passe donc
comme si, après avoir connu une expansion considérable dans certains
secteurs plus anciens de peuplement, la croissance villageoise avait suivi
les mouvements du front pionnier 9 , en jaillissant là où la colonisation
9. Voir le chapitre 1.
61
Tableau 1 1
NOMBRE MOYEN DE MAISONS PAR BOURG (1815, 1831, 1851)
1815
1831
1851
NNO
Moyenne
NNO
Moyenne
En cons-
NNO
Moyenne
En cons-
Secteur
truction
truction
District de Montréal
Archipel
3
55,00
15
45,33
2
19
52,89
4
Péninsule
2
31,50
8
29,63
1
11
32,45
1
Autre île
1
4,00
Rive-Nord
5
84,00
37
52,24
30
39
49,59
17
Rive-Sud
11
76,09
47
60,09
61
58
74,91
17
Vill. amérindiens
2
100,00
2
186,50
7
1
90,00
Total
23
73,26
109
55,48
101
129
59,96
39
District de Trois-Rivières
Rive-Nord
2
32,50
10
36,40
9
13
38,62
13
Rive-Sud
1
50,00
10
26,70
6
8
31,25
10
Vill. amérindien
1
28,00
1
77,00
1*
10,00
Total
4
35,75
21
33,71
15
22
34,64
23
District de Québec
île d'Orléans
7
16,86
5
23,40
Autre île
1
8,00
1
30,00
Rive-Nord
3
43,33
23
29,57
14
34
26,35
8
Rive-Sud
3
49,00
46
33,59
41
58
50,55
54
Vill. amérindien
1
45,00
1
36,00
1
36,00
Total
7
46,00
78
30,60
55
99
40,52
62
Total
34
63,24
208
43,95
171
250
50,03
124
* Le village recensé ici est le village temporaire de Bécancour, parce que les données pour Saint-François (village abénaquis) n'étaient
pas disponibles dans le recensement.
NNO : Nombre de noyaux observés.
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et
1851-1852.
progresse et en imprimant partout son emprise. Mais la taille physique
des bourgs n'est que l'un des facteurs qui distinguent les régions entre
elles : outre celui-ci, il y a la qualité de l'habitat et surtout des équipe-
ments économiques et sociaux.
LA QUALITÉ DE L'HABITAT
Différents par leur forme et par leur structure, les bourgs le sont
aussi par la qualité et la diversité de leur tissu construit. Certains, plus
anciens, paraissent avantagés et prétendent à une place supérieure dans
la hiérarchie villageoise; d'autres, de création plus récente, présentent
encore des traits qui les rapprochent de leur origine pionnière. Mais
quels que soient leur âge et l'état de leur développement, les bourgs
62
offrent à l'époque l'image d'agglomérations animées où tout reste
encore à venir.
Le tissu résidentiel
Par son importance dans le paysage villageois, la maison consti-
tue l'un des premiers traits distinctifs des bourgs. Si l'on en juge par les
données disponibles, on en construit de nouvelles dans presque tous les
bourgs en 1831 et encore dans un bourg sur deux en 1851. Certaines
sont en pierre, d'autres en brique, d'autres encore « en charpente » ou
en pièce sur pièce, ou composées de tous ces matériaux à la fois, par
exemple dans les villages de la Rive-Sud de Trois-Rivières où plus de
huit maisons sur dix sont en pierre et en bois. La plupart n'ont qu'un
étage et n'abritent qu'un ménage, mais quelques-unes ont des maison-
nées plus nombreuses, réparties sur un, deux ou trois étages. C'est du
moins ce qui ressort du recensement de 1851, le seul à faire un tel
relevé pendant la période (voir le tableau 12). Quant à Bouchette, il est
relativement silencieux sur le sujet; il limite ses observations à quelques
villages et presque toujours aux seules maisons de pierre. Toutefois,
comme il lui arrive d'indiquer si le bourg observé est bien ou mal
construit, s'il est propre, accueillant ou prospère 10 , ses observations
peuvent permettre une certaine visualisation du village, que vient parfaire
l'iconographie ancienne (voir les pages 12, 48, 92, 152 et 206), encore
que les limites de cette dernière source soient nombreuses 11 .
Ce qui frappe avant tout dans les données de 1851, c'est la place
que prennent les maisons de bois dans le paysage villageois : près de
45% sont en pièce sur pièce et environ 20% « en charpente ». Plu-
sieurs, soit 7 %, sont en pierre et à peine plus de 2 % en brique. Les
autres allient deux matériaux ou davantage, la pierre et le bois le plus
souvent, comme dans les villages de l'archipel de Montréal et ceux de la
Rive-Sud de Trois-Rivières et de la plupart des îles du Saint-Laurent. La
10. Le village de Beauport, par exemple, lui paraît «propre et régulier», celui de
Charlesbourg « respectable », celui de Sorel « beau », celui de Saint-Eustache
« beau » et « salubre », etc. Par contre, le village des Abénaquis (mission amé-
rindienne de Saint-François-du-Lac) lui semble « mal construit ». Voir Joseph Bou-
chette, Description topographique de la province du Bas-Canada et A Topographical
Dictionary of the Province of Lower Canada.
1 1 . En effet, il faut se méfier des dessins et des gravures de l'époque. Chargés de
symbolisme, ils ont surtout un but esthétique tout imprégné de l'esprit des
physiocrates. Le fait est particulièrement apparent dans les images laissées du Bas-
Canada, où les scènes de bourgs sont souvent paisibles, calmes, presque vides de
toute population et confondues dans l'harmonie du paysage environnant. Celles du
Haut-Canada donnent généralement une autre image, plus animée, où abondent les
scènes de marché, de moulin, de circulation fluviale ou terrestre.
63
Tableau 12
MATÉRIAUX DE CONSTRUCTION (1851)
« En char-
Pièce sur
Matériaux
Brique
Pierre
pente »
pièce
divers
Secteur
NNO
(%)
(%)
(%)
(%)
(%)
District de Montréal
Archipel
Péninsule
19
0,70
20,00
13,33
16,12
49,85
11
1,12
5,60
6,72
51,54
35,01
Rive-Nord
39
1,40
7,55
18,41
44,16
28,49
Rive-Sud
58
5,18
5,06
36,39
31,30
22,07
Autre île
1
0,00
25,00
0,00
25,00
50,00
Vill. amérindien*
1
0,00
4,44
73,33
22,22
0,00
Total
129
3,40
7,65
27,94
33,37
27,64
District de Trois-Rivières
Rive-Nord
13
0,00
3,98
0,40
67,13
28,49
Rive-Sud
8
1,20
4,00
0,40
12,40
82,00
Vill. amérindien**
1
0,00
0,00
0,00
0,00
100,00
Total
22
0,39
3,94
0,39
48,29
46,98
District de Québec
Rive-Nord
34
0,56
13,84
8,48
39,62
37,50
Rive-Sud
58
0,38
3,07
8,77
71,42
16,37
île d'Orléans
5
0,00
11,11
0,00
79,49
9,40
Autre île
1
0,00
0,00
0,00
53,33
46,67
Vill. amérindien
1
0,00
0,00
0,00
100,00
0,00
Total
99
0,40
5,66
8,30
64,67
20,97
Total
250
2,25
6,79
19,96
44,32
26,68
* Ne concerne que le village du Lac-des-Deux-Montagnes.
** Ne concerne que le village de Bécancour.
NNO : Nombre de noyaux observés.
Source : ANC, Recensement du Bas-Canada, 1851-1852.
maison de pierre ne semble dominer que dans les bourgs de l'archipel
montréalais et l'île du Pads, ceux de la Rive-Nord de Québec et de l'île
d'Orléans; quant à la maison de brique, elle est surtout répandue dans
la région de Montréal, sur la rive sud du fleuve notamment, où les
anglophones sont plus nombreux. Tel est aussi le cas de la maison « en
charpente », plus fréquente dans la région de Montréal et sur la rive sud
du fleuve que partout ailleurs sur le territoire, plus répandue même que
la maison en pièce sur pièce, sauf dans la mission indienne du Lac-des-
Deux-Montagnes où trois maisons sur quatre sont « en charpente ». Par
contre, elle est presque absente des bourgs de la région de Trois-
Rivières et de ceux du milieu insulaire. Quant à la maison en pièce sur
pièce, dont le nombre est partout important, on la retrouve surtout dans
la région de Québec, sur la rive sud du fleuve et à l'île d'Orléans, sur la
64
Rive-Nord des régions de Trois-Rivières et de Montréal, et dans la
péninsule de Vaudreuil-Soulanges.
Si les matériaux de construction donnent un premier indice de la
qualité générale de l'habitat villageois, la taille et la densité d'occupation
des maisons en donnent d'autres, tout aussi révélateurs (voir le tableau
13). Sauf dans quelques bourgs de l'archipel montréalais où les édifices
à deux étages sont un peu plus nombreux (Les Tanneries, Lachine,
Sainte-Geneviève, etc.), partout ailleurs la maison à un étage domine,
dans des proportions qui dépassent 90 %. Dans les villages amérindiens
et dans celui de l'île du Pads, c'est même l'unique type de maison
recensé; les seuls édifices en hauteur sont les églises, parfois les
presbytères. Il en est de même du nombre de ménages que ces
résidences abritent : il est presque partout limité à un, dans des propor-
tions qui dépassent 80 % et même 85 %, sauf dans le petit bourg de
l'île du Pads et dans celui de la mission amérindienne de Bécancour où
les doubles maisonnées sont nettement plus nombreuses. Toutefois,
elles sont aussi légèrement plus élevées sur la rive sud du fleuve, dans
la région de Montréal et de Québec notamment, où le quart des
habitations environ abritent plus d'un ménage.
Les équipements économiques et sociaux
Le village n'est pas qu'un lieu de résidence, il est aussi un lieu de
services et de production caractérisé par la présence de divers équipe-
ments qui lui donnent sa personnalité. D'une part, les équipements de
prestige qui embellissent le bourg. D'autre part, les équipements de
travail qui attestent la vitalité des lieux, mais dont la multiplication pose
aussi diverses difficultés quant à la qualité de l'habitat. Entre ces deux
catégories, une gamme variée d'échoppes, de boutiques, d'ateliers, dont
la répartition dans le bourg n'est pas toujours en harmonie avec l'image
que l'on s'en fait.
Les équipements de prestige
Les bourgs les mieux construits sont en général ceux qui comp-
tent le plus d'établissements de prestige: l'église, le presbytère, le
manoir et les grandes maisons d'enseignement, couvent, collège, acadé-
mie, qui servent souvent de résidence aux congrégations ou communau-
tés enseignantes. S'y ajoutent aussi, en certains cas, le temple protes-
tant et l'école primaire; celle-ci est de moindre importance mais son
statut au village est supérieur à celui de l'école de rang. Seuls les très
gros bourgs qui abritent de tels établissements peuvent prétendre à une
65
Tableau 13
TAILLE ET OCCUPATION DES HABITATIONS (1851)
Nombre d'étages
Nombre de ménages
1
2
Plus de 2
1
2
Plus de 2
Secteur
NNO
(%)
(%)
(%)
(%)
(%)
(%)
District de Montréal
Archipel
19
89,25
10,35
0,40
82,85
15,01
2,14
Péninsule
11
92,16
6,44
1,40
80,28
17,22
2,50
Rive-Nord
39
92,92
6,72
0,36
84,80
13,13
2,07
Rive-Sud
58
90,91
8,61
0,48
77,15
19,74
3,11
Autre île
1
100,00
0,00
0,00
50,00
50,00
0,00
Vill. amérindien*
1
97,78
2,22
0,00
73,68
21,05
5,26
Total
129
91,34
8,18
0,48
80,13
17,18
2,68
District de Trois-Rivières
Rive-Nord
13
94,22
5,38
0,40
81,72
15,76
2,52
Rive-Sud
8
98,40
1,60
0,00
88,11
11,89
0,00
Vill. amérindien**
1
100,00
0,00
0,00
60,00
30,00
10,00
Total
22
95,67
4,07
0,26
83,56
14,66
1,78
District de Québec
Rive-Nord
34
92,52
7,37
0,11
84,79
13,82
1,38
Rive-Sud
58
92,22
7,47
0,31
78,95
18,52
2,53
île d'Orléans
5
94,02
5,98
0,00
85,47
14,53
0,00
Autre île
1
96,67
3,33
0,00
86,67
13,33
0,00
Vill. amérindien
1
100,00
n.d.
n.d.
n.d.
n.d.
n.d.
Total
99
92,45
7,30
0,25
80,52
17,30
2,18
Total
250
91,96
7,65
0,39
80,49
17,06
2,45
* Ne concerne que le village du Lac-des-Deux-Montagnes.
** Ne concerne que le village de Bécancour.
n. d. : non disponible.
NNO : Nombre de noyaux observés.
Source: ANC, Recensement du Bas-Canada, 1851-1852.
préséance dans la hiérarchie villageoise. Le plus souvent, ils n'en ac-
cueillent que quelques-uns, l'église et l'école généralement, quelquefois
le couvent dans les bourgs plus importants. C'est le signe premier de la
qualité de l'habitat, celui par lequel le bourg se distingue de ses voisins.
Le second tient à la qualité même de ces édifices. Si les habitants du
bourg sont à l'aise, ils recherchent des constructions vastes, aux lignes
élégantes et richement ornées, et font porter leurs efforts sur le choix
des matériaux. Le plus usuel reste le bois, le plus noble, la pierre, suivie
de ia brique dont l'utilisation est cependant moins courante en milieu
francophone qu'anglophone.
Le bourg le plus en vue, c'est d'abord celui qui possède une
église, une vraie, et non une simple chapelle ou un presbytère-église.
66
Même le manoir passe ici au second plan, malgré toute la puissance de
son symbole. D'ailleurs, les seigneurs en sont si bien conscients qu'ils
ne ménagent aucun effort pour convaincre l'évêque de la nécessité de
construire une église dans leur bourg. On la voudra en pierre et agréa-
blement décorée 12 , flanquée d'un presbytère aux attraits tout aussi
recherchés. Mais cela coûte cher, terriblement cher, aussi ne retrouve-t-
on ce genre d'édifice que dans les bourgs les mieux nantis, capables
non seulement de corvées mais riches d'espèces sonnantes qui feront
de cette œuvre collective un véritable monument à la grandeur non
seulement du village, mais de la paroisse tout entière. Durant le premier
tiers du XIX e siècle par exemple, le coût de construction d'une belle
église en pierre « de rang », dotée d'un portail en pierre de taille et de
deux clochers recouverts de fer-blanc, est environ de 70 000 à 80 000
livres; après 1840, il dépasse facilement 100 000 livres. Pour un presby-
tère, également en pierre, il faudra prévoir entre 10 000 et 20 000 livres,
et jusqu'à 30 000 livres entre 1840 et 1850. Enfin, s'il s'agit d'un
presbytère-église, il faudra débourser environ 30 000 livres, sans parler
de tout ce qu'il en coûtera bientôt pour construire un véritable temple 13 .
En 1815, Bouchette ne signale encore qu'une quarantaine d'égli-
ses dans les bourgs, contre plus du double en 1832. En 1851-1852, on
en recense quatre fois plus (138 sur les 253 bourgs pour lesquels on
dispose d'une information statistique dans le recensement), auxquelles
s'ajoutent encore une quarantaine de temples protestants. Les plus
belles sont en pierre, réparties pour la plupart dans les vieilles paroisses
riveraines; en effet, plus on pénètre à l'intérieur des terres, plus les
matériaux changent, conséquence à la fois de la jeunesse du peuple-
ment (les premiers édifices sont souvent en bois) et de sa moindre
aisance. Même parmi les églises en pierre, des différences s'affirment,
que sanctionnent les matériaux du toit (la plupart sont en bardeau,
quelques-uns en fer-blanc), le nombre de clochers et leur revêtement (en
12. Pour une synthèse de l'histoire architecturale des églises au Québec, voir Luc
Noppen, Les églises du Québec (1600-1850). Pour une étude de cas, voir Made-
leine Gobeil-Trudeau, Bâtir une église au Québec, Saint-Augustin-de-Desmaures :
de la chapelle primitive à l'église actuelle.
13. Par exemple, le coût de construction de l'église de Longueuil a été évalué à 75 400
livres en 1810, l'église de Sorel à plus de 53 500 livres en 1824, l'église de Sainte-
Scholastique à un peu plus de 71 650 livres en 1835 (le presbytère-chapelle avait
été évalué à plus de 31 600 livres en 1824), l'église de Saint-Pie à plus de 104 000
livres en 1849. Quant au coût de construction du presbytère, il varie du simple au
double ou au triple, selon les paroisses et les époques : à Saint-Antoine-de-Lavaltrie,
il a été estimé à 8 757 livres en 1813, il s'est élevé à 12 000 livres à Longueuil en
1830, à plus de 15 600 livres à Boucherville en 1832, et à plus de 23 500 livres à
Laprairie en 1847. Voir ANQ-M, fonds Création de paroisses, E-4.
67
bardeau également, mais aussi en fer-blanc dans les bourgs les plus
riches), le portail, le nombre d'ouvertures et les ornements de façade
(niches, balustrades, etc.). Par exemple, comparée à celles qui l'entou-
rent, l'église de Saint-Eustache apparaît d'un autre ordre. Construite à la
fin du XVIII e siècle, réparée en 1818, puis agrandie et dotée d'un nouveau
portail et de deux clochers par le curé Paquin au début des années 1830,
elle a inspiré la description suivante:
L'église placée près du presbytère, sur une belle pointe qui s'avançait
dans la rivière des Mille-lsles, offrait un beau coup-d'œil, soit de la rive
opposée, soit du village où elle terminait la grande et belle rue à laquelle
elle imposait son imposante façade de pierres de taille d'une construction
élevée, solide et dégagée des ordres Dorique et Ionique; de chaque côté
de la façade s'élevaient deux superbes clochers à deux lanternes, cou-
verts en fer-blanc, et dont les flèches hardies et brillantes annonçaient au
loin le temple du Seigneur. Une de ces tours était décorée d'un bel et
bon cadran en bois, ouvrage de M. Vaillancourt, excellent ouvrier de Ste-
Scholastique. L'intérieur de l'église était très bien orné de riches sculptu-
res et de beaux tableaux. La sculpture et les colonnades étaient ri-
chement dorées. Lorsque l'on entrait dans l'église, on était d'abord
frappé par l'aspect d'une statue de St-Eustache, de grandeur d'homme,
placée derrière le maître-autel qu'elle dominait. Le coup d'œil qu'offrait
cette statue dorée à l'antique, la colonnade qui entourait le chœur, et les
tableaux qui l'ornaient, firent une profonde impression sur les premières
personnes de l'armée qui entrèrent dans cette église 14 .
Incendiée le 14 décembre 1837, lors de la bataille de Saint-
Eustache, cette église fut reconstruite quelques années plus tard dans le
style qui la caractérise encore aujourd'hui, avec son ancien portail et ses
deux clochers. On en a fait un édifice plus riche encore que les églises
voisines de Saint-Benoît et de Saint-Augustin, dont la réfection ou la
construction datent pourtant de la même époque.
Les presbytères sont également nombreux, davantage même que
les églises dont ils épousent souvent l'harmonie d'ensemble. Plusieurs
sont en pierre et ne comptent qu'un étage ou un étage et demi, comme
celui de Saint-Antoine-de-Lavaltrie (1813) ou celui de Saint-Laurent
(1829). D'autres sont en planches, dont le coût est nettement moins
élevé que la pierre; on les rencontre surtout dans les pays neufs de
l'intérieur, où ils ont été construits dès les premières années de la
colonisation. Quelques-uns, plus rares, sont en brique ou plus impo-
sants : ils comptent deux étages, comme à Sainte-Rose, Longueuil ou
14. Charles-Auguste-Maximilien Globensky, La rébellion de 1837 à Saint-Eustache.
p. 65-66.
Laprairie ou comprennent une chapelle ou une salle publique comme à
Sainte-Scholastique ou à Saint-Eustache. Ils sont alors plus massifs et
plus distinctifs.
Quant aux maisons d'enseignement, elles sont plus nombreuses
encore. Généralement, les petites écoles élémentaires sont réparties en
périphérie du bourg ou sur une rue adjacente à la Grande Rue, là où
l'espace est encore disponible. Mais certaines sont centrales, édifiées
dans le voisinage de l'église. Construites le plus souvent en bois, elles
accueillent une population nombreuse, qui représente davantage que la
moitié des enfants du village, dont quelques-uns seulement iront au
couvent ou au collège et qui enseignent des instituteurs ou des
institutrices laïques. En 1815, Bouchette n'en recense encore qu'une
dizaine dans les bourgs, en 1831 on en compte 222 et, en 1851, on en
dénombre 140 sur les 253 noyaux de notre échantillon. Toutefois, les
édifices les plus imposants restent les établissements d'enseignement
supérieur, couvents, collèges ou académies, dirigés par des congréga-
tions religieuses et qui dominent le tissu construit non seulement par
leur masse, mais aussi par leur emplacement et la qualité des maté-
riaux: on les bâtit d'abord en pierre mais l'usage de la brique pour ce
genre d'édifice se répand après les années 1840. En 1815, Bouchette
n'en dénombre que quatre dans les bourgs (deux couvents et deux
collèges), en 1831 on en compte une douzaine, alors qu'en 1851 ces
constructions représentent de 12 % à 15 % de l'ensemble des établisse-
ments d'enseignement; les plus nombreuses sont les couvents pré-
sents dans presque chaque gros village. C'est ainsi que les bourgs
affirment leur rang, et ces édifices deviennent en quelque sorte le signe
tangible de leur statut social.
Le bourg le plus en vue, c'est aussi celui où s'élève un manoir,
c'est-à-dire où réside un seigneur établi sur place ou dans le voisinage
immédiat. Son importance sur le plan social est d'autant plus réelle que
seule une infime partie des villages (moins de 10%) comptent un tel
équipement, et certains sont encore plus altiers que les autres. Dans
son dictionnaire de 1832 par exemple, Bouchette ne dénombre qu'une
douzaine de manoirs dans les bourgs, chiffre que l'on peut hausser à 19
si l'on en juge par le nombre de seigneurs enregistré au recensement de
1831. En 1851, la situation est plus ambiguë en raison des lacunes du
recensement. Néanmoins, en conjuguant les informations de cette
source avec celles des inventaires disponibles 15 , il semble que l'on ne
15. Les plus utiles demeurent ceux de Pierre-Georges Roy, Vieux manoirs, vieilles
maisons, et de Raymonde Gauthier, Les manoirs du Québec.
puisse évaluer à plus d'une trentaine le nombre de bourgs où s'élève
une maison seigneuriale.
Plusieurs de ces maisons sont en pierre, d'autres en bois ou en
brique, et la plupart, tels l'ancien manoir Dumont ou le manoir De
Bellefeuille à Saint-Eustache, n'ont qu'un étage ou un étage et demi, et
épousent, en l'enrichissant, l'architecture de la maison dite « québé-
coise », avec son larmier, ses lucarnes et son perron-galerie. D'autres
adoptent un style plus classique ou inspiré de l'architecture britannique.
Ils sont en général plus imposants, bâtis en pierre ou en brique, la façade
dégagée par un vaste terrain entouré d'une clôture en pierre ou en bois.
La plupart s'élèvent à l'extérieur du bourg comme le manoir Campbell à
Saint-Hilaire, ceux de Montebello, de Pointe-du-Lac et de Kamouraska.
D'autres, tels le manoir Globensky à Saint-Eustache, celui de la famille
Masson à Terrebonne ou celui de Barthélémy Joliette au village de
L'Industrie, sont mieux intégrés dans le tissu villageois.
Avec le manoir, le village accède à un rang supérieur. Cela
n'enlève rien au rôle joué par certains seigneurs dans le destin des
autres bourgs, mais démontre quelle place particulière occupent, dans la
hiérarchie villageoise, les bourgs qui en sont nantis. Toutefois, bien
d'autres édifices contribuent également à la renommée des bourgs,
certains plus prestigieux que les autres ou au contraire plus humbles
mais non moins importants : hôpital, cour de justice, bureau d'enregistre-
ment, public house, bureau de poste, maison de tempérance, bibliothè-
que, etc. Leur présence dans le village atteste non seulement son rang
mais son rôle dans l'espace. Tous n'en sont pas pourvus, loin de là, mais
ceux qui en disposent ont une position d'autant plus avantageuse qu'ils
bénéficient également, en général, d'avantages économiques.
Les équipements de travail
Outre les résidences et les édifices de prestige, le village com-
prend également des équipements de commerce, de services, d'héber-
gement, de transport, et surtout de production, dont le nombre augmente
considérablement au cours de la période. On est loin ici de l'impression
de calme évoquée par l'iconographie ancienne et de celle qu'en ont
laissée certains auteurs qui ont vu le village comme le mouroir de toute
une société, un lieu de résidence pour rentiers venus s'y établir après
une dure vie de labeur. La réalité est tout autre, du moins à l'époque:
c'est un fatras de boutiques, d'ateliers, d'équipements de toutes sortes,
où entrepôts, moulins, fabriques, manufactures, auberges, etc., s'entre-
mêlent pour créer un paysage animé dont l'ambiance est différente de
70
celle que l'on a évoquée précédemment. Certes, les situations particuliè-
res demeurent très diverses et très changeantes dans le temps et
dépendent de la situation du bourg sur le territoire 16 . Mais en dépit de la
logique qui explique chacune de ces situations, s'impose ici l'image d'un
milieu qui bouge et qui n'a rien du calme serein des hameaux agricoles.
En 1815, le village semble surtout caractérisé par des fonctions
de services, auxquelles s'ajoutent d'importantes fonctions commerciales
attestées par les diverses mentions de Bouchette relatives aux auber-
ges, boutiques, magasins, entrepôts, greniers à blé, retrouvés dans
certains gros bourgs et qui confirment non seulement la place du village
dans la vie d'échange, mais le rôle que jouent certains d'entre eux dans
l'économie du blé. Les villages de Berthier, de L'Assomption et de Saint-
Denis, dans la région de Montréal, sont de ceux-là, tout comme ceux de
Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup dans la région de Trois-Rivières et
de Saint-Thomas de Montmagny dans celle de Québec. Toutefois, par
rapport aux installations de commerce et d'hébergement, les équipe-
ments de production semblent plus nombreux, attestés encore là par les
mentions de Bouchette ou ses relevés statistiques. Ils le sont d'autant
plus que seuls les grands équipements comme les moulins, les scieries
et les fabriques retiennent son attention, alors qu'il néglige générale-
ment de relever les boutiques et les ateliers d'artisans 17 .
Après 1815 le panorama est différent et révèle un tout autre
contexte plus marqué cette fois par les fonctions de production. En
1831, les fonctions de services et de commerce restent importantes,
mais les activités de transformation et de fabrication paraissent plus
dominantes, dans des proportions qui doublent et même triplent par
16. On en a un exemple sur la Rive-Sud de Montréal, dans la portion de territoire situé
entre les rivières Richelieu et Yamaska, à la hauteur de Saint-Charles et de Saint- .
Hyacinthe, où le seul bourg de l'endroit, celui de La Présentation, n'est qu'un petit
centre de services pour les côtes environnantes. Placé à mi-chemin entre deux gros
bourgs, il apparaît comme un relais sur la route qui mène du Richelieu à Saint-
Hyacinthe. Ses fonctions sont donc essentiellement locales et tout entières tour-
nées vers des activités de services qui ne laissent pas beaucoup de place aux
activités de fabrication plutôt concentrées dans les gros bourgs voisins. Par compa-
raison, le village de Saint-Pie, situé à l'est de la rivière Yamaska, paraît plus favorisé
par sa situation sur le front pionnier: plus éloigné de Saint-Hyacinthe que le
précédent et sans concurrent de taille à proximité, ses fonctions sont plus diversi-
fiées et il attire une population de journaliers, d'artisans et d'ouvriers du bâtiment
dont le nombre, déjà respectable en 1831 compte tenu de sa taille, quintuple après
cette date. Voir ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
17. Seuls quelques villages méritent de telles mentions chez Bouchette, entre autres
ceux de Terrebonne et de Saint-Jean dans la région de Montréal, et ceux de
Beauport et de Saint-Michel-de-Bellechasse dans celle de Québec.
71
rapport à 1815. La grande différence concerne les ateliers et les bouti-
ques d'artisans, non enregistrés dans le recensement, mais dont le
nombre peut être évalué à partir des déclarations des chefs de ménage.
En ne retenant que les métiers relatifs à la fabrication pour éviter de trop
grandes distorsions, on obtient plus de 1 400 ateliers et boutiques
d'artisans dans les villages, soit 6,7 en moyenne par bourg, contre un
peu moins d'un moulin. Il est vrai que le calcul ici n'est qu'indicatif
puisque chaque artisan ne possédait pas nécessairement son échoppe 18 .
Compte tenu du nombre d'artisans recensés dans les bourgs, ce chiffre
n'a rien d'excessif; au contraire, il se peut même qu'il ait été plus élevé.
En 1851, les relevés sont beaucoup plus sûrs, car les ateliers et les
boutiques font alors l'objet d'un dénombrement particulier 19 . Toutefois,
comme le nombre de bourgs pour lesquels on dispose d'une information
statistique est incomplet, les chiffres ne sont encore qu'indicatifs d'une
tendance. Ils montrent néanmoins qu'à cette époque les activités de
production justifient encore la moitié des équipements du village contre
plus des deux tiers 20 ans auparavant. Quant au commerce, il est alors
presque trois fois plus important qu'en 1815 (voir le tableau 14).
Bref, de 1815 à 1851, on assiste à d'importants changements qui
se traduisent, dans l'habitat villageois, par une montée sans précédent
des équipements de commerce et de production qui ajoutent à ses
fonctions traditionnelles de services quantité d'autres rôles dont l'impor-
tance sera capitale dans la croissance des bourgs 20 . Les transformations
les plus notables surviennent d'abord dans les activités de commerce et
d'hébergement déjà présentes en 1815, mais qui connaissent une
croissance importante tout au long de la période. Elles surviennent
ensuite dans le domaine des activités de production, dont l'importance
s'accroît après 1815 pour atteindre un sommet en 1831, puis dans les
activités de services elles-mêmes qui, de dominantes qu'elles étaient en
1815, connaissent une part relative moindre en 1831, et de nouveau
croissante par la suite.
18. Ces données ne comprennent pas les femmes ou les veuves qui font de la
confection et dont le travail peut s'effectuer à la maison, ni les tisserands ou
« tisseranes » dont un certain nombre travaillent aussi à domicile.
19. Comme nos relevés ont été effectués dans les listes nominatives, il est possible
d'avoir une assez bonne idée de la vocation de ces boutiques, même quand celle-ci
n'est pas précisée. Il suffit de se reporter au métier déclaré par le chef de ménage
au nom duquel la boutique est enregistrée. Dans nos travaux, cette distinction a été
faite sous neuf rubriques : commerce, fabrication alimentaire, confection de vête-
ments, construction, travail du bois, travail du cuir, travail des métaux, fabrication de
matériel de transport et autres (voir le chapitre 4).
20. Voir le chapitre 4.
72
Tableau 14
ÉQUIPEMENTS RECENSÉS DANS LES BOURGS (1815, 1831, 1851)
(en % du nombre total d'équipements)
Équipements
1815
1831
1851
NNO
49
208
250
Communautaires
(maisons de culte, d'enseignement)
64,54
13,22
16,70
De commerce et d'hébergement
(auberges, magasins, entrepôts)
13,48
20,51
34,78
De production
Grands équipements (moulins, fabriques, manufactures)
21,99
11,18
11,96
Ateliers, boutiques
n.d.
55,10
36,56
n. d. : non disponible.
NNO : Nombre de noyaux observés.
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1 81 5 ; ANC, Recensements
du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
La nature de ces changements, ainsi que leur succession rapide
dans le temps, font du village un lieu animé et d'aménagement difficile.
Mis à part quelques-uns, parmi les plus anciens ou dont les fonctions
sont nettement plus locales, qui échappent en partie à cette évolution et
à ses inconvénients, les autres, parce qu'ils sont plus jeunes ou mieux
situés dans le circuit des échanges, connaissent des difficultés dont
l'ensemble du tissu construit porte la marque.
L'AMÉNAGEMENT DES BOURGS
Comme beaucoup de villes coloniales à leur début 21 , c'est dans
un ordre tout relatif que s'édifie d'abord l'habitat villageois : rues étroites
et encombrées, non pavées, qui deviennent à chaque dégel et à chaque
pluie de véritables bourbiers, absence de trottoirs, maisons souvent mal
alignées qui infléchissent les perspectives, boutiques ou échoppes aux
façades saillantes, anciens bâtiments de ferme qui jouxtent des résiden-
ces plus récentes, forges ou auberges mal situées, tavernes bruyantes
où les rixes sont nombreuses, chantiers omniprésents et quasi perma-
nents, courses d'attelage, détritus de toutes sortes qui jonchent la place
publique les jours de marché et les lendemains d'élections, cimetières
laissés en friche, etc., tout cela fait partie du décor habituel des bourgs.
Certes, il faudrait nuancer et distinguer entre le paysage des bourgs
21. Voir André Lachance, La vie urbaine en Nouvelle-France.
73
industriels, celui des bourgs de services, et celui des villages où, à cause
des nombreuses constructions d'importance (église, manoir, école, cou-
vent, etc.), les panoramas sont différents. Mais si l'on en juge par la
législation de l'époque, il semble que ce désordre fut beaucoup plus
répandu que ne l'indiquent certaines œuvres littéraires ou iconographi-
ques anciennes 22 .
Les plans de villages
Dès 1818, une loi est adoptée pour les bourgs qui, « par l'aug-
mentation de leur population et leur importance, exigent que la police en
soit réglée, tant pour la sûreté des propriétés en iceux que pour leur
avancement ultérieur 23 »; en 1825, une recommandation est faite par
Jacques Viger au comité spécial nommé pour enquêter sur l'état des
chemins afin de réglementer la formation des villages. Celui-ci suggère
que:
Du moment qu'il y aura dans une paroisse, seigneurie ou township trente
maisons de rassemblées près des unes des autres ou sur un espace de
« tant » d'arpents en superficie, cette réunion de bâtiments sera dès lors
appelée village et soumise à certains règlements [...], il sera fait un plan
régulier des lieux, pour la distribution future des rues, places publiques et
emplacements [...], et les propriétaires seront forcés de suivre le plan
indiqué 24 .
L'idée d'avoir recours à de tels plans pour réglementer la forma-
tion des villages n'était pas nouvelle: aussi loin que l'on remonte dans le
temps, on en retrouve la trace, disséminée dans les papiers seigneu-
riaux. En outre, dès 1796 et 1799, des lois semblables avaient été
22. On en retrouve d'ailleurs des échos dans la correspondance de l'époque, les lettres
des curés notamment, et jusque dans les délibérations des premières corporations
municipales, ce qui tend à démontrer l'ampleur du problème et sa persistance dans
le temps. Par leurs interdictions, leurs premiers règlements sont à ce titre révéla-
teurs : celui de Saint-Eustache, par exemple, défend encore de « trotter dans les
rues », même dans la deuxième moitié du siècle (voir le chapitre 5).
23. Il s'agit de SBC, 58 Geo. III, c. 16, «Acte pour pourvoir à la Police de certains
Bourgs et Villages ». Sanctionnée le 1 er avril 1818, cette loi rétablissait celle qui avait
été adoptée en 1802 pour régir les bourgs de plus de 30 habitants; elle sera
reconduite plusieurs fois par la suite. À ce sujet, voir Jean-Marie Fecteau, « La
pauvreté, le crime, l'État (...) », chap. III.
24. JALBC. 1825, app. X. Cité aussi dans O.-M. Lapalice, Histoire de la seigneurie
Massue et de la paroisse Saint-Aimé, p. 147-148, qui attribue toutefois cette
suggestion au grand voyer Taschereau.
74
adoptées pour réglementer le développement des villes 25 . Ce qui semble
nouveau dans la suggestion de Viger, c'est l'institutionnalisation de ces
plans comme outils d'aménagement et de gestion des bourgs. Cepen-
dant, si de tels plans ont pu contribuer à introduire plus de symétrie dans
les villages, leur effet s'est surtout fait sentir en dehors des aires déjà
construites et dans les bourgs dont on préparait alors l'implantation 26 .
Plusieurs de ces plans ont été conservés. Réalisés par des
arpenteurs spécialement mandatés à cette fin par les seigneurs, ils
donnent un assez juste aperçu des bourgs et de leurs singularités.
Toutefois, certains les montrent sous la forme de projets, très sembla-
bles à ceux qui avaient été réalisés plus tôt pour le compte de seigneurs
désireux de former un village. Le plus éloquent à cet égard reste sans
doute celui de Neuville, préparé dès 1802 pour le compte du seigneur
Charles-Joseph Brassard Deschenaux: on y retrouve non seulement la
position de l'église, du presbytère et du couvent, mais aussi celle des
quelques habitations existantes, en plus du dessin des rues et des
emplacements (voir la figure 9). Il préfigure déjà la teneur des plans qui
suivront, qu'il s'agisse de villages existants ou projetés. Celui de Baby
(Babyville) en témoigne (voir la figure 10), tout comme celui d'Aimé
Massue (Massueville) dont O.-M. Lapalice nous dit ce qui suit: « le 12
décembre 1830, Jean-Olivier Arcand, autorisé par Aimé Massue, en
conformité avec l'Acte de l'Assemblée législative touchant la formation
[des villages] déposait dans le greffe du notaire Chevrefils, un plan du
village que le dit Arcand avait arpenté et divisé dans le cours de cette
25. SBC, 36 Geo. III, 1796, c. 9, « Acte pour faire, réparer et changer les chemins et
ponts dans cette Province et pour d'autres effets »; SBC, 39 Geo. III, 1799, c. 5,
« Acte qui amende un acte passé dans la trente-sixième année du règne de sa
présente Majesté intitulé « Acte pour faire, réparer et changer les chemins et ponts
dans cette Province et pour d'autres effets » ». On trouvera en outre dans les
JALBC divers rapports concernant l'état des chemins et la nécessité de faire des
plans et de contraindre les lotisseurs à les respecter pour l'ouverture de nouvelles
rues. Le plus intéressant à cet égard reste celui de Jacques Viger, « Observations
en amélioration des lois des chemins telles qu'en force dans le Bas-Canada en
1825 », JALBC, 1825, app. X.
26. À Montmagny par exemple, tout comme à Lévis, on voit encore le quadrillage initial
des rues qui contraste fortement avec celui du village d'Aubigny proposé en 1825
par le seigneur Caldwell mais qui ne connaîtra pas le succès escompté. À ce sujet,
voir: Municipalité régionale du comté de Montmagny, Une fenêtre sur notre
patrimoine. Guide de sensibilisation au patrimoine de la M.R.C de Montmagny;
Groupe d'initiatives et de recherches appliquées au milieu, Évolution des axes
commerciaux traditionnels de Lévis et Lauzon. Il est d'ailleurs intéressant de
comparer les plans des différents bourgs apparus à cette époque. En plus des plans
d'arpentage, on peut avoir recours à ceux qui ont été réalisés par les compagnies
d'assurance pour évaluer les risques de sinistres dans les différents quartiers où se
trouvent les édifices à assurer. Pour un inventaire de ces plans, voir Robert J.
Hayward, Plans d'assurance-incendie de la Collection nationale de cartes et plans.
75
Figure 9
VILLAGE DE NEUVILLE (1802)
Î'VX tf. ****** 'T w *** 9tb9Hl9**^ &.-W- 1 ** ï-
Source: MER, Service de l'arpentage, B-10.
76
Figure 10
VILLAGE DE BABY (1847)
ÏKt.
Source: ANQ-Q, Pierre-Louis Morin, arp.
77
même année 27 ». C'est que le plan de village est alors devenu une
nécessité d'autant plus ressentie que bourgs et hameaux sont en pleine
expansion et que les difficultés sont nombreuses. D'ailleurs, comment
pourrait-il en être autrement à une époque où tout n'est qu'arpentage?
On connaît encore mal le rôle des seigneurs dans cette régle-
mentation souhaitée de l'espace villageois. Ce que l'on sait par contre,
c'est que plusieurs d'entre eux ont partie liée avec le pouvoir politique.
Le président du comité chargé d'enquêter sur l'état des chemins, Pierre-
Thomas-Joseph Taschereau, est lui-même un seigneur, titulaire d'une
partie de la seigneurie de Jolliet (Sainte-Claire) 28 . En outre, comme les
titulaires de fiefs sont sensibles aux idéologies de l'époque et très au fait
des modes venues d'ailleurs - d'Europe notamment et particulièrement
d'Angleterre dont la beauté des villages les fascine 29 -, on peut croire
qu'ils ont eu une certaine influence. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas tant
ce rôle qui nous intéresse ici que celui qu'ils auront dans l'aménagement
concret du bourg.
L'intervention des seigneurs dans l'aménagement du bourg se
fait sentir de plusieurs manières, en premier lieu par le lotissement qu'ils
prennent souvent beaucoup de soin à définir, surtout quand il s'agit du
bourg principal de la seigneurie ou d'un village dont on prépare la
formation. Qu'il s'agisse de seigneurs laïques ou ecclésiastiques, leurs
plans montrent alors une symétrie qui tranche par rapport à l'ancien tissu
construit. Celui de Baby par exemple, étudié par Jacques Crochetière
dans son histoire de Saint-Pierre-les-Becquets et de Manseau 30 , com-
prend plusieurs rues et 99 emplacements dont 89 sont de dimensions
identiques, de 50 pieds sur 77 pieds; les autres sont de forme irrégufière,
en raison d'un ravin à proximité et d'un emplacement déjà concédé à un
aubergiste. Celui de L'Assomption est tout aussi ordonné, comme celui
de Saint-Jérôme où les seigneurs prévoient même une rangée d'arbres
le long de la Grande Rue (voir la figure 11). L'intervention des seigneurs
27. O.-M. Lapalice, op. cit., p. 148.
28. Pierre-Georges Roy, Inventaire des concessions en fiefs et seigneuries, fois et
hommages et aveux et dénombrements conservés aux Archives de la province de
Québec, vol. IV, p. 144 et suiv.
29. Beaucoup de seigneurs d'alors sont des anglophones qui entretiennent des liens
suivis avec la métropole. Plusieurs ont épousé des francophones et, parmi les
seigneurs d'origine canadienne, nombreux sont ceux qui voyagent outre-mer ou qui
ont des rapports fréquents avec l'Europe, ce qui les met en contact avec d'autres
cultures et d'autres façons de faire. En outre, les journaux bas-canadiens regorgent
d'informations européennes qui les tiennent très au fait de ces modes.
30. Jacques Crochetière, « La dynamique comparée de deux villages québécois [...] »,
p. 82 et suiv.
78
Figure 11
VILLAGE DE SAINT-JÉRÔME (1834)
Source : Archives de l'évêché de Saint-Jérôme, fonds Sainte-Anne-des-Plaines.
79
ne s'arrête pas là : une fois défini, le plan servira de cadre aux conces-
sions prévues d'emplacements. Pour assurer une uniformité dans l'ad-
ministration de leur projet, plusieurs seigneurs font imprimer un contrat
type. Celui de Baby est à ce titre particulièrement éloquent, assorti
d'obligations diverses qui expliquent, en partie tout au moins, le peu de
faveur dont jouira son village. En plus d'une charge de cens envers le
domaine et d'une rente annuelle d'une livre dix chelins courants, l'acqué-
reur devra, dans les quatre mois, clore son emplacement en planches de
6 pieds, entretenir les chemins qui le desservent, accepter les rues ou
ruelles qui pourront être tracées, bâtir dans un délai variable mais
raisonnable une maison de 25 pieds carrés « habitable et logeable » et,
clause ajoutée en 1851, blanchir à la chaux maisons et bâtiments tous
les deux ans. En outre, il verra son droit de mutation limité d'un droit de
retrait de trois mois sur toute transaction, et ne pourra diviser sa rente
foncière sans l'accord du seigneur 31 .
Baby, en fait, utilise toutes les facettes du droit seigneurial pour
faire de son village un établissement bien organisé et attrayant, un lieu
d'ordre et d'harmonie qui lui permettra en outre de se constituer une
rente confortable. Il n'est pas le seul à avoir de telles ambitions: à
Neuville, le seigneur Brassard Deschenaux en a de très semblables, qui
rejoignent celles de Barthélémy Joliette au village de L'Industrie, d'Ellice
et de Brown dans Beauharnois, de Dumont et De Bellefeuille à Saint-
Jérôme et de la famille Delorme à Saint-Hyacinthe. Quant aux redevances
à payer pour un emplacement au village, elles sont partout importantes
mais dans des proportions qui varient selon les régions et l'ancienneté
des établissements car, si le village justifie en général des taux supé-
rieurs à ceux de la côte, les seigneurs sont tenus de respecter les
termes des anciens contrats de concession. Le recensement de 1831
permet d'ailleurs une observation sommaire: calculées par arpent, pour
trois catégories de superficie (emplacements de moins d'un arpent,
lopins de moins de 10 arpents et terres de 10 à 100 arpents), les
redevances apparaissent plus élevées dans la région de Montréal où les
villages sont plus récents, et plus faibles dans les régions de Québec et
de Trois-Rivières où elles ne sont plus que de quelques deniers (voir le
tableau 15). À elles seules, ces données montrent quels bénéfices les
seigneurs peuvent espérer du lotissement, surtout dans les secteurs de
31. Ibid.. p. 85 et suiv.
80
Tableau 15
RENTES PAYÉES DANS LES BOURGS (1831)
(en sols courants*)
District
Montréal Trois-Rivières Québec
Superficie des Moyenne
emplacements (en arpents) NN0 = 8 NNO = 4 NN0 = 36 par bourg
0,1-1,0
32,84
0,61
5,51
16,51
1,1-10,0
6,98
0,17
1,22
1,63
10,1-100,0
0,26
0,10
0,10
0,13
* 20 sols valent une livre, un sol vaut 12 deniers. Une livre courante vaut 24 livres françaises de 20 sols.
NNO : Nombre de noyaux observés.
Source: ANC, Recensement du Bas-Canada, 1831.
peuplement récent où ils peuvent prendre plus de liberté avec les taux
de concession 32 .
Pourtant, l'âge du bourg n'explique pas tout. En effet, il faut aussi
tenir compte de la situation géographique du village. C'est ainsi qu'à
Cap-Rouge les redevances sur les emplacements de moins d'un arpent
sont plus élevées qu'à Neuville (3,50 sols courants par arpent en
moyenne contre 1,26 au Bourg-Saint-Louis) et qu'à la Pointe-du-Lac elles
dépassent celles qui sont exigées à Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup
(0,18 contre 0,01). Mais c'est surtout dans la région de Montréal que ces
écarts sont les plus notables : à Sorel et à Saint-Ours, les taux s'élèvent
respectivement à 1,26 et 1,29 sol par arpent en moyenne, contre 1,89 et
2,25 à Saint-Denis et à Saint-Charles situés tous deux au cœur de la
vallée du Richelieu. Ils sont du même ordre au village des Cèdres, situé
sur la voie de passage vers l'ouest, où ils dépassent 2,15 sols.
Tout cela suggère une rente de localisation dont les effets se font
surtout sentir dans les secteurs proches des villes, c'est-à-dire là où la
propriété bourgeoise a le plus de chance de s'épanouir. Toutefois, il
semble que l'éloignement joue aussi un rôle, surtout lorsque le bourg
est une tête de pont vers l'intérieur. À Cap-Santé par exemple, les taux
32. Rappelons que, dans les seigneuries du Québec, le taux des cens et rentes exigés
pour le sol agricole est en principe fixé dans le contrat de concession. Toutefois,
comme plusieurs seigneurs demandent une partie de leur paiement en nature, leur
produit suit le prix des denrées, notamment dans les secteurs géographiques où la
culture du blé est importante. Pour ce qui est du village, une différence s'impose:
comme le sol a d'autres fonctions et qu'il appartient souvent au seigneur (domaine
ou terres réservées), ce dernier peut plus facilement hausser ses exigences, ce qui
arrive dans bon nombre de bourgs situés notamment dans les seigneuries laïques.
81
s'élèvent à 5 sols par emplacement de moins d'un arpent, tandis qu'en
Beauce ils atteignent 2,98 sols l'arpent à Sainte-Marie, ils descendent à
0,53 sol l'arpent à Saint-Joseph, puis remontent à 0,83 sol l'arpent à
Saint-François, village le plus éloigné de la région. Les seigneurs ne
seraient donc pas indifférents aux avantages de situation des bourgs
dans l'espace. Jusqu'où en sont-ils conscients? Il est encore trop tôt
pour le dire car plusieurs études de cas restent à faire. Quoi qu'il en soit,
ce n'est là qu'un aspect de leurs sensibilités face à l'espace et au
développement villageois; ils en auront bien d'autres!
En effet, la préparation d'un plan de lotissement ne constitue
qu'une première étape dans la formation du village; la deuxième
consiste à y installer des équipements qui l'établiront plus sûrement. Le
premier et le plus important des édifices est l'église, dont les seigneurs
tentent par tous les moyens de hâter la venue, même quand ils se
déclarent agnostiques ou ouvertement athées comme Denis-Benjamin
Papineau. Elle sera située au cœur du village et déterminera très souvent
celui de la Grande Place, dont la mode se répand à l'époque. L'exemple
du village de Notre-Dame-de-Bonsecours dans la seigneurie de la Petite-
Nation est à ce titre révélateur, tout comme le sont ceux de plusieurs
autres villages apparus antérieurement ou en même temps que celui-ci.
Quelques exemples d'interventions seigneuriales
Le village de Notre-Dame-de-Bonsecours est apparu entre 1815
et 1820 dans le domaine de la Côte-du-Front, près de l'endroit où
s'étaient installés les premiers colons-défricheurs amenés par Joseph
Papineau quelque dix années plus tôt, à proximité d'un petit moulin à
scie et du premier cimetière (1808), et non loin du lot de dix arpents
réservé en 1813 pour la construction du moulin banal 33 . Il ne sera
définitivement établi qu'à l'automne de 1818, après que Denis-Benjamin
Papineau, fondé de pouvoir de son frère Louis-Joseph qui vient d'acqué-
rir la seigneurie (1817), aura cédé un terrain de 2 arpents de front sur 6
de profondeur pour la construction d'une chapelle. Le seigneur lui-même
s'était établi ailleurs, dans l'île Arowsen (île Roussin), où Joseph Papi-
neau avait fait construire son manoir. Quant au terrain cédé, il devait être
pris pour moitié sur la terre de Louis Renaud dit Dumoulin, et pour
moitié sur la terre de Denis-Benjamin Papineau, depuis le pied du coteau
situé au sud du chemin du roi et jusqu'à la rivière où chacun s'engageait
à céder l'espace nécessaire pour un chemin à déboiser de concert. En
33. Abbé Michel Chamberland, Histoire de Montebello, 1815-1928.
82
outre, on devait y réserver une superficie de deux arpents pour une
place publique, d'un arpent pour une école de garçons et autant pour
une école de filles. C'est là que se formera le cœur du village. Dès 1820-
1821, on procède à la construction et à la bénédiction de la chapelle, et
en 1826 on bénit le nouveau cimetière 34 . En 1831, on obtient l'érection
canonique de la paroisse, qui ne sera cependant reconnue civilement
qu'assez tard dans le siècle.
Le village présente alors tous les traits d'un petit bourg pionnier.
S'il apparaît relativement bien circonscrit dans l'espace, il se confond
vite avec la Côte-du-Front dont il ne se distingue que par son centre. Il
ne sera définitivement constitué que plus tard, sur l'initiative de Louis-
Joseph Papineau qui ne viendra s'établir en permanence dans sa sei-
gneurie qu'après 1845, époque où il entreprend la construction de son
manoir. L'entreprise, cette fois, est nettement plus volontaire, et ne vise
rien de moins qu'à créer un nouveau bourg, destiné sinon à remplacer
ou à englober l'ancien bourg, du moins à lui imposer de nouvelles règles
de croissance. Cet extrait d'une lettre adressée à Mgr Guigues le 29
mars 1856 en témoigne:
Je souhaite commencer un village près de l'église Notre-Dame de
Bonsecours, et je souhaite le distribuer régulièrement en rues larges et
ornées de plantations d'arbres [...] En échange [du] chemin [situé en front
de l'église, au bas de la côte et de la place publique], je donnerais un
emplacement de village, et j'y bâtirais la maison du bedeau et une petite
chapelle pour y recevoir le corps des fidèles décédés [...] Je souhaiterais,
en plus, que la fabrique me cédât une lisière de dix pieds de large sur
environ cinq arpents [...] pour une rue de cinquante pieds de large dont
j'aurai pris aussi dix pieds sur mon terrain [...], où existe actuellement une
rue de trente pieds qui conduit à la maison d'école [...] Au delà de cette
maison, je donne quarante pieds pour la rue, quand la fabrique n'en
donne que dix. Cette rue permettra à la fabrique, si plus tard elle désirait
vendre des emplacements, à les vendre beaucoup plus tôt et plus cher.
[Et] si le Gouvernement finit par nous donner quelque portion [...] de ce
qu'il nous vole [...], je me trouverai en état, l'an prochain, [d'aider la
fabrique] à rebâtir cette maison sur un plan convenable et à y loger
quelques-unes des bonnes sœurs qui se dévouent à l'enseignement 35 .
Nous ignorons si la fabrique donna suite aux possibilités de
bénéfices que lui proposait Louis-Joseph Papineau, mais le village fut
aménagé comme prévu et, en moins de 30 ans, il devint l'un des plus
beaux de la région, flanqué d'un magnifique manoir qui fait aujourd'hui
34. Ibid. Pour le détail de cet établissement, voir aussi Claude Baribeau, La seigneurie
de la Petite-Nation, 1801-1854.
35. Lettre citée par l'abbé Michel Chamberland, op. cit.
83
encore l'orgueil du Québec. Ce n'est là qu'un exemple du rôle joué par
certains seigneurs dans l'aménagement villageois. Il existe beaucoup
d'autres cas où leur action fut tout aussi décisive, même avant celle de
Louis-Joseph Papineau, par exemple à Saint-Eustache, établi dans le
domaine que s'était réservé autrefois le seigneur Eustache Lambert
Dumont du côté nord de la rivière des Mille îles, à l'embouchure de la
rivière du Chêne 36 .
Ce seigneur, le premier d'une longue série, ne viendra jamais
habiter sa seigneurie, du moins en permanence, laquelle demeure un
espace frontière jusqu'à la fin du XVIII e siècle. Décédé en 1760, c'est à
son fils, Eustache-Louis Lambert Dumont, qu'il reviendra d'établir le fief.
Dès l'hiver de 1762, le nouveau seigneur conclut une entente avec
François Maisonneuve, son futur homme d'affaires, pour la construction
d'une digue et de deux moulins (à farine et à scie) sur le cours inférieur
de la rivière du Chêne, dans ce qui deviendra bientôt le haut du village.
Huit ans plus tard, en juin 1770, il cède à la fabrique une pointe de terre
d'une superficie de sept ou huit arpents pour la construction d'une
église, d'un presbytère et d'un cimetière, en plus d'une vieille maison
qui sert de manoir principal et dont on pourra prendre les matériaux pour
la construction des édifices religieux. Toutefois, il se réserve un demi-
arpent de terre pour aller de son domaine à la rivière et demande qu'une
quantité de pierre équivalente à celle qui formait la cheminée de son
ancien manoir lui soit remise, afin de se construire une nouvelle rési-
dence.
C'était déjà définir la structure interne du bourg qui allait compren-
dre deux pôles principaux de croissance, l'un sur le front du domaine
autour de l'église et du manoir, et l'autre plus au nord autour du moulin à
farine. L'impulsion est donnée : les édifices prévus sont construits, non
sans peine cependant, puisque l'érection de l'église ne sera réglée par
contrat qu'en 1780, soit huit ans après celle du presbytère, et qu'elle ne
s'achèvera qu'en 1783. Bientôt une Grande Rue se dessine, le long de
laquelle on concède les premiers emplacements. En 1793, un premier
coseigneur apparaît, Antoine Lefebvre de Bellefeuille qui, en épousant la
fille du seigneur Dumont, obtient une partie de la seigneurie. Il s'installera
au village, où il s'adonnera au commerce du bois et à la construction de
moulins à scie. En 1807, à la mort du seigneur Dumont, il reconnaît le
fils de ce dernier, Eustache-Nicolas Lambert Dumont, comme seigneur
principal des Mille-Îles et unique propriétaire du moulin banal. Il conserve
36. À ce sujet, voir Serge Courville, « Minorités ethniques et recherche d'appartenance
[...] ». PH, XXXV(142), 1985, p. 377-400.
84
toutefois la copropriété d'un terrain de plusieurs dizaines d'arpents situé
dans le haut du village, face au moulin, où un jardin est bientôt aménagé
qui deviendra un modèle du genre. Quant au nouveau seigneur Dumont,
il sera surtout connu pour la part active qu'il prendra dans l'amélioration
de l'agriculture locale et dans le développement institutionnel du village.
À la demande du curé, il. concède à la fabrique un terrain d'une superficie
de près de trois arpents à prendre sur son domaine pour la création et le
soutien d'une école élémentaire (1825), puis participe à la réfection de
l'église et à la construction du couvent, deux initiatives dues toutefois au
curé Paquin qui en fut lui-même le maître d'œuvre. En 1815, le village
compte de 80 à 90 maisons. Quelques années avant les troubles, soit en
1831, il en compte 150. Il est alors devenu un important centre d'affaires
où, selon Bouchette, les marchands « carry on a lucrative commerce »,
et où les artisans « enjoy an easy and honest livelihood ». Outre qu'il est
doté de ponts et de traverses qui le relient à l'île Jésus et aux sei-
gneuries voisines, il accueille plusieurs entreprises dont les principales
sont « a brewery, a potash-work, a pottery, two tanneries, a manufactury
for cigars and tobacco in great repute, one for hats and another for
chairs, ail enjoying considérable réputation 37 ».
Un autre exemple concerne le village de L'Industrie 38 , né des
entreprises de Barthélémy Joliette qui, après avoir épousé l'aînée des
filles de Lanaudière (1813) et géré les biens de la famille à compter de la
mort de Mme de Lavaltrie, veuve du seigneur de Lanaudière (1822),
s'associe avec ses deux beaux-frères, Pierre-Paul Tarieu de Lanaudière
(vite évincé de l'affaire) et Pierre-Charles Loedel, pour remembrer le
domaine de Saint-Paul, y construire un important moulin à scie (1823) et
établir un village où il viendra lui-même résider bientôt (1825). Joliette et
Loedel procèdent alors à un premier lotissement et, dès novembre
1824, les premières parcelles sont concédées, sous forme d'emplace-
ments d'un demi-arpent de front sur un arpent de profondeur, situés le
long de rues perpendiculaires au chemin qui va du moulin au village de
Saint-Paul, dont l'une porte le nom de « rue du Marché ». En 1825, on
compte 16 nouvelles concessions et, en 1826, Barthélémy Joliette fait
ériger deux manoirs en pierre à proximité du moulin, l'un pour lui, qu'il
ne pourra habiter que trois ans plus tard à cause d'un incendie, et l'autre
pour son beau-frère Loedel. En 1829, l'aveu et dénombrement donne
déjà 42 censitaires, dont 35 possèdent une maison. Le village de
L'Industrie est né.
37. Joseph Bouchette, A Topographical Dictionary of the Province of Lower Canada.
« Mille Isles ».
38. Voir Jean-Claude Robert, « L'activité économique de Barthélémy Joliette [...] ».
Par la suite, Juliette et Loedel multiplient les initiatives. Dès 1837,
un édifice en bois est construit pour abriter le marché et un second
moulin apparaît sur la rivière L'Assomption. Puis, vers 1840, Joliette lui-
même, profitant des revenus du bois, se lance dans une série d'entrepri-
ses destinées à élargir l'éventail de ses activités économiques. Certaines
sont des échecs complets, tels cette distillerie rasée par le feu en 1841
et qui ne sera jamais reconstruite, ou cette manufacture de verre à
laquelle il aurait songé mais qui ne vit jamais le jour, ou encore son
moulin à farine dont le produit a toujours été de qualité inférieure.
D'autres sont plus heureuses et confirment la place qu'occupera désor-
mais le village de L'Industrie dans la socio-économie locale. La plus
considérable entreprise est l'établissement, entre les années 1847 et
1850, d'un chemin de fer jusqu'au fleuve pour acheminer le bois vers le
marché de Québec. Mais la plus difficile reste sans doute la construction
d'une église, dont la requête a été maintes fois rejetée par les autorités
religieuses qui ne voyaient là qu'un moyen pour Barthélémy Joliette
d'assurer l'avancement de son village. Cette autorisation n'est donnée
qu'en 1841 pour une chapelle remplacée l'année suivante par une église
dont il assumera les déficits. Aussitôt celle-ci terminée, Joliette obtient
l'érection canonique de la nouvelle paroisse (1843) et entreprend la
construction d'un collège confié aux clercs de Saint-Viateur en 1847. À
partir de cette date jusqu'à sa mort en 1850, il en assumera également
les déficits et ce, en dépit d'un certain ralentissement de ses affaires. Le
village est alors bien établi et compte environ un millier d'habitants.
Un troisième exemple concerne le village de Saint-Hyacinthe 39 , né
près du moulin banal dans le domaine de la Cascade, autour du lieu
pressenti par les autorités religieuses pour la construction d'une église
et d'un presbytère. Dès 1771, on y inhume les morts, sur un terrain
réservé à cette fin par le seigneur et concédé par la seigneuresse. Huit
ans plus tard, on arrête l'emplacement de l'église, sur le coteau de la
Cascade près du moulin banal, sur une terre également concédée par le
seigneur qui se réserve alors à proximité un second domaine de 270
arpents comprenant, entre autres, la presqu'île de la Cascade où le
village s'étendra plus tard. En 1780, l'église et le presbytère sont
construits, et on songe déjà aux premiers lotissements. Toutefois, il
faudra attendre l'expansion du peuplement avant que les emplacements
prévus ne puissent être concédés. Le mouvement s'amorce à compter
de 1794; après cette date et jusqu'en 1805, on procède à 68 conces-
sions, soit un total de 134 emplacements de 7 200 pieds carrés chacun
39. Voir Christian Dessureault, « Les fondements de la hiérarchie sociale [...] ».
86
(90 sur 80 pieds), cédées selon l'usage sans garantie de mesure précise
et à charge pour l'acquéreur de les faire arpenter. Enfin, en 1796, le
seigneur Hyacinthe-Marie Delorme concède deux terrains dans le voisi-
nage du moulin et de l'église pour une place de marché. En 1805, le
bourg compte environ 90 maisons et un peu plus de 300 habitants, et
déjà s'affirment les fonctions qui en feront plus tard un important centre
régional.
De tous les villages apparus pendant la période, Saint-Hyacinthe
est sans doute celui qui connaîtra la croissance la plus rapide. Très tôt
appuyés par le clergé, les seigneurs interviennent non seulement dans
son aménagement physique, mais aussi dans la mise en place d'équipe-
ments stratégiques dont la construction est rendue nécessaire par
l'expansion du peuplement régional. Ces équipements seront à la fois
cause et effet de cette croissance. De plus, ils confèrent au bourg une
place qui lui permettra de supplanter les villages voisins. En effet,
jusqu'à l'apparition du bourg à la fin du XVIII e siècle et même jusque vers
1815, la communauté locale est subordonnée au village voisin de Saint-
Denis, qui fait alors figure de petite métropole régionale. L'arrivée
massive de nouveaux colons au début du siècle modifie cette vocation.
Parce qu'il est au centre des différents secteurs de la plaine maskou-
taine et qu'il comprend tous les équipements de prestige de la sei-
gneurie, le domaine de Saint-Hyacinthe fait vite figure de carrefour
stratégique, où marchands et artisans gagnent à s'installer. Ils y vien-
dront d'autant plus aisément qu'il est doté d'une infrastructure d'accueil
favorable et qu'il est le lieu de pouvoirs importants (ecclésiastique,
seigneurial, etc.). Que les redevances sur les emplacements s'élèvent à
plus de six livres ancien cours ou que les contrats de concession soient
assortis de réserves qui obligent à des constructions de qualité ou
interdisent les ventes ou les transports en mainmorte (les seigneurs
feront pourtant une exception pour le terrain du collège) importe peu,
bien au contraire. Comme tous les bourgs où résident des familles
seigneuriales aisées, celui de Saint-Hyacinthe offre des avantages qui
compensent largement le coût qu'entraîne le fait de s'y établir.
Enfin, on a un exemple similaire avec Massueville, né des initiati-
ves d'un marchand de Varennes, Aimé Massue, qui achète dès 1833 les
fiefs Bonsecours et Saint-Charles. L'année suivante, il fait réaliser un
premier plan de son futur village et cède un terrain à la fabrique pour la
construction d'une église. En 1835, année de la construction de son
manoir, il acquiert les seigneuries voisines de Bourchemin-Ouest et de
Bourgmarie-Ouest, vraisemblablement pour y exploiter des moulins. Un
87
deuxième plan est alors réalisé, qui lancera le village, sur le site même
où les premiers seigneurs de l'endroit avaient établi leur domaine 40 .
Les facteurs d'explication
Comment expliquer ce rôle des titulaires de fiefs dans l'aménage-
ment de l'espace villageois? Pour en saisir les motifs, il faut remonter
aussi loin que les XVIII e et XVII e siècles, c'est-à-dire lors des premiers
établissements seigneuriaux de la vallée du Saint-Laurent. En effet, en
comparant les cartes du XIX e siècle à celles du Régime français et celles-
ci aux cartes topographiques modernes, on constate qu'à l'exception de
quelques bourgs apparus plus tard dans les seigneuries de l'intérieur, la
situation des principaux chefs-lieux du territoire seigneurial est définie
depuis longtemps lorsque s'amorcent les premiers lotissements. Elle
correspond aux sites où s'étaient d'abord établis les seigneurs, à l'em-
bouchure des rivières où il était plus facile d'entreprendre la mise en
valeur du fief. De là à y construire un quai, près duquel s'élèveraient
bientôt le manoir, puis le moulin et l'église, et divers autres équipements
nécessaires aux échanges, il n'y eut souvent qu'un pas vite franchi pour
préparer la venue éventuelle d'un village. Mais à cette raison d'ordre
structurel s'ajoutent des motifs d'ordre économique. En effet, comme le
peuplement de la seigneurie dépend souvent des services qu'on y
trouve, le seigneur a tout intérêt à les y introduire ou à en favoriser la
venue, par des concessions appropriées de terres ou de parcelles
situées non loin du lieu initial d'établissement, contribuant ainsi à sa
densification progressive. En outre, comme la parcelle dans le village
justifie en général des taux de rente supérieurs à ceux des côtes, encore
que cette pratique soit surtout caractéristique du XIX e siècle, c'était là. un
moyen supplémentaire de rentabiliser la seigneurie. Enfin, il faut égale-
ment tenir compte du prestige que confère au titulaire de fief l'établis-
sement d'un bourg respectable dans sa seigneurie, surtout quand celui-
ci regroupe une population et des équipements de qualité.
Ces motifs ne changent pas après 1760. Au contraire, on assiste
à leur renforcement, surtout après 1800, avec l'expansion du commerce
du blé, du bois et des produits associés (par exemple, la potasse dont la
demande est forte sur le marché britannique), et enfin de tout le négoce
intérieur qui profite d'une demande accrue, non seulement pour les
denrées alimentaires, mais aussi pour les produits ouvrés et manufactu-
rés. Pour beaucoup de seigneurs, il se produit alors ce qu'on a déjà pu
40. Pour l'histoire de ce village, voir O.-M. Lapalice, op. cit.
observer dans certains pays d'Europe : la conversion de plusieurs d'entre
eux à l'industrie rurale rendue d'autant plus facile au Québec que
plusieurs titulaires de fiefs sont des marchands qui ont partie liée avec le
monde du commerce, de l'industrie et des transports, et qui aspirent à
l'utilisation libre du sol et des cours d'eau, sans parler des honneurs que
leur apporte leur titre. Certains tirent parti des agglomérations existantes
pour y établir des moulins ou des fabriques qui donneront un nouvel élan
au village, ou en créent parfois de nouvelles dont les emplacements sont
en outre concédés ou vendus à prix fort. Ils profitent de leurs alliances
avec tous les agents de la vie politique, économique et sociale pour
élargir le champ de leurs activités traditionnelles. Par exemple, dans la
seigneurie de la Petite-Nation, les entreprises des Papineau et de leurs
associés sont à l'origine de beaucoup de scieries autour desquelles
naîront bientôt des hameaux. De même, dans la seigneurie de Lotbinière,
un petit bourg se développe près de la scierie du seigneur Joly qui
prévoit même la construction, à proximité, de résidences destinées aux
employés du moulin. On observera le même phénomène près du moulin
de Saint-Roch-des-Aulnaies. Cette situation ressemble à celle de certains
quartiers de petites villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre, à cette
différence près que l'échelle n'est pas du même ordre ici.
Telle est l'origine de beaucoup de villages apparus durant la
première moitié du XIX e siècle, tant sur les rives du fleuve qu'à l'intérieur
des terres où les seigneurs s'étaient aussi réservé des domaines secon-
daires. Nés souvent de décisions anciennes, mais qui n'avaient pu se
concrétiser jusque-là, ces villages devront leur création puis leur crois-
sance aux équipements qu'y implantent les seigneurs en association
souvent très étroite avec des collaborateurs qu'ils auront eux-mêmes
recrutés ou qui les auront sollicités à cette fin. On le voit d'ailleurs très
nettement sur les plans de villages: ceux-ci ne comportent pas toujours
d'indications quant à l'origine, la propriété ou la nature des équipements
retrouvés dans le bourg, mais tous ou presque font état de lotissements
ou de projets de lotissements dont la régularité du découpage en dit
long sur le rôle ou les intentions des seigneurs.
Les succès de ces entreprises seigneuriales demeurent, on l'a vu,
très divers, comme la nature des interventions. Mais si l'on ne peut faire
du rôle des seigneurs un absolu dans l'explication du phénomène
villageois, on ne saurait non plus le banaliser. En effet, si certains se sont
montrés passifs et se sont contentés de répondre aux besoins ou aux
pétitions du moment, d'autres ont été beaucoup plus actifs, parce qu'ils
voyaient l'établissement d'un village comme un moyen de rentabiliser la
89
seigneurie. Toutefois, même s'ils recherchent les bénéfices, ils crai-
gnent les désordres, car si l'expansion rapide du peuplement favorise le
développement des bourgs, elle peut aussi être une source d'ennuis
graves et conduire à une croissance désordonnée des villages. En outre,
si cette expansion profite à l'économie locale, en favorisant notamment
la montée des activités marchandes, elle peut aussi lui nuire en suscitant
des contraintes dont souffrira le bourg. Aussi certains seigneurs tentent-
ils d'en régir la croissance en limitant le nombre d'emplacements à
concéder ou en adoptant une logique de concession du sol qui favorise
une plus grande harmonie des activités économiques dans l'espace. Tel
semble avoir été le cas de Bourg-Saint-Louis à Neuville, où l'on a pu
observer des préoccupations en ce sens. Peut-être est-ce le cas ailleurs
également. Toutefois, il ne s'agit pas de verser ici dans l'anachronisme
et de voir des plans modernes d'urbanisme là où le simple bon sens
était en cause. Mais, compte tenu de la montée du rationalisme à
l'époque et de l'importance accordée à l'aménagement des seigneuries,
il faut reconnaître qu'il existe de sérieux indices qui montrent que
l'action des seigneurs a peut-être été beaucoup plus consciente qu'on
ne le croit généralement. Quoi qu'il en soit, dans beaucoup de villages,
c'est aux seigneurs surtout qu'il revient d'avoir assuré la mise en place
des infrastructures initiales; tout ce qui est venu par la suite a dû s'y
adapter. Cependant, c'est finalement à la population elle-même qu'il
reviendra d'aménager le bourg dans ce qu'il a de plus intime. Il convient
donc que l'on s'y attarde, d'autant plus que son évolution sanctionne
celle des bourgs, avec ses mouvements en avant ou ses reculs.
90
**É£*
Saint-Denis, de Philip John Bainbrigge, aquarelle, 1837. ANC, C-2060.
Chambly, de Philip John Bainbrigge, aquarelle, 1838. ANC, C-11856.
LA POPULATION VILLAGEOISE
Décrire une population, c'est forcément aborder sa démographie
tout autant que sa sociologie. Dans nos travaux, nous avons tenté
d'observer les grands traits de la population villageoise - la rapidité de
sa croissance, sa structure par âge et par sexe, sa composition ethnique,
l'éventail de ses activités, ses clivages économiques et sociaux -, pour
en saisir les contrastes dans le temps et dans l'espace. Ce qui ressort
globalement de ce constat, c'est le caractère intermédiaire de cette
population qui, tout en demeurant essentiellement rurale, épouse parfois
certains traits citadins, notamment dans les bourgs où existe un nombre
de notables important, comme dans ceux où le nombre de marchands et
d'artisans spécialisés est élevé et où s'affirment des minorités ethniques
aisées. Mais cette situation est loin d'être générale car à l'époque
nombreux sont les bourgs qui ne bénéficient d'aucune fonction entraî-
nante, sinon celles que leur confèrent leur position dans l'espace ou la
présence sur place d'un moulin ou d'une fabrique qui assurent leur
existence. C'est le cas de bien des bourgs agraires, dont la taille est tout
juste suffisante pour accueillir un prêtre, un marchand, quelques arti-
sans, ce qui en fait de petits centres de services pour les côtes
avoisinantes. Dans ces agglomérations, la ville reste un univers plus
lointain, tamisé par l'intermédiaire du chef-lieu dont elles dépendent.
LES SOURCES
S'il est un aspect complexe du village, c'est bien celui de sa
population : non seulement ne se laisse-t-elle jamais bien cerner, mais
3
93
rarement fait-elle l'objet de relevés fiables et complets. Elle impose
toujours une double, voire une triple comptabilité, dans des sources
aussi diverses que les recensements, les registres d'état civil ou les
archives paroissiales ou diocésaines. Possible dans le cadre d'études
locales, cette démarche ne l'est plus quand l'observation s'étend à un
vaste territoire. Il faut alors avoir recours au recensement qui, en dépit
de ses limites - et elles sont nombreuses 1 -, fournit suffisamment
d'indications sur la population des bourgs pour que l'on puisse en
mesurer les contours, surtout quand ils sont mis en rapport avec
d'autres sources, les répartitions d'église par exemple, et validés par
différents moyens de vérification 2 , qui ne peuvent cependant pas tout
résoudre 3 . C'est donc surtout le recensement que nous avons privilégié
ici pour tenter d'appréhender la population villageoise et en décrire les
traits. Toutefois, comme cette source n'est pas disponible pour 1815, il
nous a aussi fallu avoir recours à l'ouvrage de Bouchette, qui ne fournit
pas beaucoup d'indications sur le sujet mais permet tout de même
certaines observations intéressantes.
1. Plusieurs confusions et omissions rendent leur exploitation difficile: erreurs d'addi-
tion, illisibilité de certaines listes ou de certains caractères, multiplication des
systèmes d'enregistrement des données (classes d'âge, âge au dernier anniver-
saire, etc.), sous-enregistrement de certaines informations, surenregistrement de
certaines autres telles que naissances, décès, personnes absentes, filles encore
pubères, métiers féminins, etc.
2. Au recensement de 1831, par exemple, le nombre total d'individus déclarés dans le
ménage ne correspond pas toujours au résultat obtenu par l'addition des individus
déclarés par tranche d'âge; par ailleurs, le nombre d'enfants enregistrés sous les
mentions « de cinq ans, et au-dessous » et « au-dessus de cinq et au-dessous de
14 ans » inclut tantôt des garçons, tantôt des filles, tantôt les deux, ce qui nous a
imposé de revoir les déclarations cas par cas. Au recensement de 1851-1852, les
séquences d'enregistrement des vivants ne sont pas toujours consécutives et les
noms ne correspondent pas à ceux des chefs de ménage enregistrés dans le
dénombrement agraire. La plupart du temps, les listes ont pu être réordonnées et
les données corrigées. Toutefois, des cas subsistent où les difficultés n'ont pu être
résolues, même en ayant recours à d'autres sources témoins comme les cadastres
abrégés des seigneuries de 1861 pour ce qui est des séquences d'enregistrement
des occupants de terre. Pour éviter qu'elles ne faussent l'analyse, nous n'en avons
pas tenu compte dans nos calculs qui ne portent que sur les données les plus
sûres.
3. Au recensement de 1831, l'âge de la population ne nous est connu que par une
information cumulée par tranche d'âge, contrairement à celui de 1851 où l'âge « au
jour anniversaire suivant » de chaque individu est précisé. Pour rendre les données
comparables dans le temps, il nous a donc fallu regrouper l'information de 1851 en
catégories qui épousent les seuils de 1831, ce qui permet d'intéressantes observa-
tions, mais nous prive de beaucoup de renseignements et introduit une légère
distorsion entre les séries. Les études de cas ne peuvent combler tout à fait ces
lacunes.
94
LES TRAITS DEMOGRAPHIQUES
L'une des premières grandes caractéristiques du paysage villa-
geois au cours de la première moitié du XIX e siècle concerne l'important
écart de taille qui distingue les bourgs entre eux. À une extrémité de la
courbe, on observe d'abord une foule de petits établissements, des
hameaux en fait, ou plutôt des nodules en formation, qui ne réunissent
encore que quelques dizaines d'habitants; à l'autre, de très grosses
agglomérations, qui ne méritent déjà plus l'appellation de villages mais
celle de gros bourgs urbains dont les effectifs dépassent le millier
d'habitants, quand ils n'en comptent pas deux ou même trois comme
c'est le cas de quelques-uns au milieu du siècle; entre ces deux points
extrêmes, plusieurs noyaux qui tiennent franchement du village, disper-
sés autour de valeurs moyennes (voir les figures 12 et 13 et l'annexe C).
Cumulées pour l'ensemble de la période, les données montrent
une croissance extrêmement rapide des effectifs villageois qui passent
de moins de 20 000 habitants en 1 81 5 4 , à plus de 45 000 en 1 831 , puis à
plus de 88 000 en 1851, soit une augmentation moyenne supérieure à
4% par année pour l'ensemble de la période; c'est plus que le taux de
croissance de la population qui vit dans les côtes (voir le tableau 16).
C'est davantage aussi que le taux de croissance de la population urbaine
ou même que celui de la population du Bas-Canada (voir les tableaux
6 et 7). Toutefois, on remarque des distinctions majeures entre les
régions; les bourgs les plus populeux demeurent, en 1831, ceux des
régions de Montréal qui comptent plus de 280 habitants en moyenne, de
Trois-Rivières (166 habitants), de Québec (165 habitants) et, en 1851,
ceux des régions de Montréal (415 habitants) et de Québec (280
habitants), puis de la région de Trois-Rivières (243 habitants). On consta-
te également des différences entre la rive nord et la rive sud du fleuve :
la rive sud comporte en général davantage de gros bourgs que la rive
nord, sauf dans la région de Trois-Rivières où la situation des deux rives,
s'inverse (voir le tableau 17), en raison peut-être de l'absence de
certaines données (celles de Nicolet, par exemple, en 1851). Dans ce
dernier cas, ce facteur ne semble pas déterminant, car la rive sud
4. Sur la base de cinq personnes en moyenne par maison, le calcul donne environ
10150 habitants dans les bourgs dénombrés par Bouchette; à six personnes par
ménage, il indique un peu plus de 12 900 habitants, auxquels il faut encore ajouter
tous ceux qui habitent la vingtaine de bourgs dont Bouchette ne précise pas le
nombre de maisons. Toutefois, comme il s'agit en général de hameaux, la popula-
tion villageoise de 1815 ne dépasse probablement pas 16 000 ou 17 000 habitants.
95
Figure 12
TAILLE DES BOURGS (1831, 1851)
2000 -,
1831
■ 1
100 200 300
nombre de noyaux
4000
3000-
I
5 2000
1000
□ G
1851
100 200
nombre de noyaux
— i
300
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
96
Figure 13
POPULATION VILLAGEOISE (1815, 1831, 1851)
Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval.
Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval.
^fisnr \ ■ te*
LA POPULATION VILLAOIOIIE IN 1IB1
Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval.
97
Tableau 16
CROISSANCE COMPARÉE DE LA POPULATION VILLAGEOISE (1815, 1831, 1851)
(aire seigneuriale seulement*)
Évolution de la population
Année
Rurale
Villageoise
Des côtes
181 5 (estimation)
1831
1851
283100
384 386
604 307
20 000
46 408
88 377
263100
337 978
515 930
Taux de
croissance annuel moyen de la
population (%)
Période
Rurale
Villageoise
Des côtes
1815-1831
1831-1851
1815-1851
1,93
2,29
2,13
5,40
3,27
4,21
1,58
2,14
1,89
* Ne comprend que la population des districts de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec, sans le district
de Gaspé.
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements
du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
trifluvienne s'est développée différemment et plus tardivement que la
rive nord et bénéficiait de moins d'avantages sur le plan économique 5 .
Cette suprématie apparente de la rive sud doit pourtant être
nuancée car, jusqu'à la fin des années 1830 et peut-être 1840, c'est sur
la rive nord du fleuve que le village occupe le plus de place dans le profil
démographique local. En 1831 par exemple, environ 13,5 % de la popula-
tion rurale vit dans des bourgs: 15,1 % dans la région de Montréal,
12,1 % dans celle de Québec et 8,7% dans celle de Trois-Rivières. À
elle seule, la rive nord en accueille la plus grande part et ce, quelle que
soit la région, encore que dans celle de Montréal l'écart avec la rive sud
soit moins grand que dans les deux autres régions. Par contre, en 1851,
on observe une situation inverse: sauf dans la région de Trois-Rivières
où 11,5 % de la population des localités vivent dans des bourgs, partout
ailleurs la rive sud domine avec des écarts parfois substantiels, qui
oscillent entre 18% et 24% du total. Mais c'est dans l'archipel de
5. Sur la rive nord par exemple, l'exploitation forestière et l'industrie métallurgique
existent depuis longtemps et chaque bourg est plus ou moins mêlé à la vie du
fleuve en raison des conditions de navigation particulières sur le lac Saint-Pierre. À
ce sujet, voir Serge Courville, Jean-Claude Robert et Normand Séguin, « La vie de
relation dans l'axe laurentien au XIX e siècle: l'exemple du lac Saint-Pierre », ABPO,
95(4), 1988, p. 347-359.
Tableau 17
PLACE DU BOURG DANS LE PAYSAGE HUMAIN DE LA LOCALITÉ (1831, 1851)'
Population
moyenne
En % de la population
NNO
des bourgs
de la localité
Secteur
1831
1851
1831
1851
1831
1851
District de Montréal
Archipel
7
19
203,71
376,84
14,93
29,95
Autre île
1
28,00
2,58
Péninsule
8
11
178,88
247,82
11,87
18,39
Rive-Nord
38
40
276,29
343,40
16,47
18,73
Sans levill. amérindien
37
39
266,59
336,18
15,64
18,03
Rive-Sud
48
59
339,42
533,02
16,04
23,97
Sans levill. amérindien
47
58
324,30
520,50
15,17
23,30
Total
101
130
293,54
423,83
15,86
22,55
Sans lesvill. amérindiens
99
128
282,45
415,73
15,10
21,98
District de Trois-Rivières
Rive-Nord
10
13
203,00
274,31
11,35
13,39
Sans Les Forges
9
12
188,33
264,08
9,66
12,32
Rive-Sud
11
10
163,27
199,20
8,21
9,51
Sans lesvill. amérindiens
10
8
146,40
212,38
7,82
10,25
Total
21
23
182,19
241,65
9,62
11,68
Sans lesvill. amérindiens
20
21
174,70
250,71
9,55
12,18
Sans Les Forges
19
20
166,26
243,40
8,71
11,51
District de Québec
îles
8
6
78,13
147,67
14,87
20,30
Rive-Nord
24
35
151,21
182,91
13,89
19,22
Sans levill. amérindien
23
34
150,26
181,88
13,23
18,69
Rive-Sud
46
58
188,70
352,29
11,58
19,99
Total
78
99
165,82
280,01
12,28
19,82
Sans levill. amérindien
77
98
165,73
280,64
12,12
19,69
Total
200
252
232,04
350,70
13,98
20,46
Sans lesvill. amérindiens
196
247
225,60
348,11
13,52
20,23
Sans Les Forges
195
246
225,04
347,91
13,43
20,18
* Le calcul ne porte que sur les localités qui comprennent un bourg.
NNO : Nombre de noyaux observés.
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
99
Montréal que cette part est la plus élevée, car près de 30% de la
population habitent les bourgs, contre moins de 15 % en 1831 . Il est vrai
que ces données sont partielles, puisque le recensement de la partie
rurale de l'île de Montréal n'a pas été retrouvé. Néanmoins, en ne
considérant que les îles pour lesquelles on dispose de telles données 6
(île Jésus, île Bizard et île Perrot), on constate une progression impor-
tante de la part de population qui réside dans les bourgs entre 1831 et
1851, sauf dans l'île Perrot où le petit village de Sainte-Jeanne semble
avoir connu une décroissance. Quant à la situation dans l'île de Mont-
réal, elle est on ne peut plus explicite: plus de 35% de la population
rurale vivent dans les bourgs (voir le tableau 18).
Ce qui frappe également dans cette population, c'est le caractère
très distinctif de son profil par âge et par sexe. En effet, en comparant
les données de population recueillies pour les bourgs à celles de la
population totale du Bas-Canada, on constate des écarts qui suggèrent
une situation différente sur le plan démographique, intermédiaire entre la
campagne et la ville, mais où s'affirment des traits particuliers (voir le
tableau 19).
Tableau 18
BOURGS DE L'ARCHIPEL MONTRÉALAIS (1831, 1851)
Population moyenne En % de la population
NNO des bourgs de la localité
iiea ut;
l'archipel
1831
1851
1831
1851
1831
1851
île de Montréal
île Jésus
île Bizard
île Perrot
5
1
1
14
3
1
1
253,20
22,00
138,00
393,21
457,00
177,00
107,00
15,88
2,75
17,67
35,01
21,63
18,63
12,01
Total
7
19
203,71
376,84
14,93
29,95
NNO : Nombre de noyaux observés.
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
6. Et non celles des localités dont les limites ont pu changer entre 1831 et 1851 . À ce
sujet, voir Serge Courville (dir.), Jacques Crochetière, Philippe Desaulniers et
Johanne Noël, Paroisses et municipalités de la région de Montréal au XIX e siècle
(1825-1861) [...].
100
Tableau 19
STRUCTURE DE LA POPULATION AU BAS-CANADA (1831, 1851)
Répartition par sexe (adultes seulement)
Jeunes
1831
s r
1851
Entité observée
1831
(%)
1851
(%)
Hommes
(%)
Femme:
(%)
lommes I
(%)
Femmes
(%)
Villages
Données brutes
Données de l'échantillon
65,19
41,14
44,38
40,35
49,73
50,08
50,27
49,92
49,05
48,44
50,95
51,96
Bas-Canada
Sans les villes
44,17
45,24
43,78
45,52
50,68
51,18
49,32
48,82
49,55
49,73
50,45
50,27
Villes
Montréal
Québec
35,00
35,41
34,56
37,93
40,25
34,75
40,07
47,48
46,66
52,93
52,52
53,34
45,17
45,58
51,58
51,42
54,42
48,42
Population adulte
Hommes
de m
de 30
es
1831
(%)
1831
1851
> mariés
oins
Entité observée
Jeunes
gens
(%)
Adultes
(%)
Personnes
âgées
(%)
Jeunes
gens
(%)
Personn
Adultes âgées
(%) (%)
I ans
1851
(%)
Villages
Données brutes
Données de l'échantillon
6,99
6,83
19,23
43,97
8,59
8,06
7,12
7,79
39,78
42,45
8,72
9,41
21,16
21,81
23,56
23,43
Bas-Canada
Sans les villes
7,09
7,14
40,76
39,56
7,98
8,06
5,59
5,64
43,29
42,53
7,35
7,31
21,25
21,02
24,10
23,89
Villes
Montréal
Québec
6,72
6,50
6,94
51,00
50,23
51,76
7,29
7,82
6,74
5,20
5,31
5,04
49,27
48,65
50,11
7,60
5,79
10,99
23,06
24,00
22,14
25,80
26,11
25,38
Sources : ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
101
Arrêtons-nous aux jeunes d'abord 7 . En 1831, ils représenteraient,,
selon les données brutes de recensement, plus de 65 % des effectifs
villageois, contre à peine plus de 44 % pour l'ensemble du Bas-Canada
et 35% dans les villes de Montréal et de Québec. En fait, cette
proportion est nettement exagérée, en raison des erreurs de toutes
sortes qui touchent le relevé des enfants et des jeunes adolescents
dans les listes. En effet, calculée uniquement pour les noyaux où une
information complète et cohérente sur l'âge des résidents de moins de
14 ans est disponible (environ 42% des noyaux pour lesquels on
dispose de données nominatives), leur proportion tombe à un peu plus
de 41 %, ce qui paraît nettement plus plausible. En 1851, les données
sont plus sûres, bien qu'encore sujettes à caution. Au total, les moins de
15 ans représentent alors un peu plus de 44% des effectifs (contre
43,8 % pour l'ensemble du Bas-Canada et un peu moins de 38 % pour
les villes mentionnées), mais à peine 40 % si l'on ne tient compte que
des noyaux pour lesquels on dispose de données cohérentes. Dans
l'ensemble, et abstraction faite du léger décalage d'âge qui sépare les
jeunes de 1831 de ceux de 1851, il semble que leur part dans la
population villageoise reste à peu près constante entre les deux recense-
ments; les changements touchent plutôt la population adulte, chez
laquelle on constate un certain vieillissement des effectifs entre les deux
dates. Même là, des nuances s'imposent, car on note des différences
de croissance entre les groupes d'âge.
En effet, en ne considérant cette fois que les sujets âgés de 14 à
20 ans et de 15 à 21 ans, on constate que la proportion des jeunes gens
augmente légèrement entre 1831 et 1851, que celle des adultes fléchit
et que celle des personnes âgées progresse. Mises en rapport avec les
données relatives aux enfants et aux jeunes adolescents, celles-ci sem-
blent indiquer un certain vieillissement des effectifs villageois entre les
deux dates; ceux-ci, tout en restant relativement jeunes (dans les
villages, un habitant sur deux a moins de 20 ou 21 ans, encore un peu
Compte tenu des particularités des recensements, il a fallu considérer comme
« jeunes » les personnes âgées de à 13 ans au recensement de 1831 et de à 14
ans au recensement de 1851 ; comme « adultes », les hommes de 14 à 59 ans et
les femmes de 14 à 45 ans au recensement de 1831, et les hommes de 15 à 60
ans et les femmes de 15 à 46 ans au recensement de 1851 ; comme « personnes
âgées », les hommes de plus de 60 ans et les femmes de plus de 45 ans au
recensement de 1831, et les hommes de plus de 61 ans et les femmes de plus de
46 ans au recensement de 1851. Ces seuils sont les meilleurs que l'on puisse
obtenir à partir des données de recensement pour une comparaison dans le temps.
Toutefois, ils ne sont pas sans difficultés puisque, dans le cas des femmes par
exemple, le palier de 45 ou de 46 ans sanctionne plutôt la fin de la période de
fertilité.
102
moins dans les villes), sont malgré tout moins âgés qu'ailleurs au Bas-
Canada. En outre, en ne tenant compte que des personnes de plus de
14 ou 15 ans, le seul groupe qui a fait l'objet d'un relevé un peu plus
cohérent, on constate qu'en 1831 le village comporte un peu plus
d'hommes que de femmes, situation qui s'inverse dans les villes; par
contre, en 1851, la situation avantage plutôt les femmes dont la propor-
tion dans la population villageoise se rapproche de celle qui a été
observée dans les villes.
Cette inégale répartition entre les sexes confirme l'impression de
« vieillissement » laissée par les données précédentes. Elle suggère
même une certaine transformation du village sur le plan économique et
social, qui passerait de 1831 à 1851 d'une situation pionnière à une
situation plus stable, caractérisée par de nouveaux équilibres sur le plan
démographique. Cette transformation est d'autant plus marquée que
l'on constate également une augmentation du nombre de personnes
mariées entre les deux dates. C'est le cas notamment des hommes
mariés de moins de 30 ans, dont les effectifs, par rapport à l'ensemble
des hommes qui se déclarent mariés dans les recensements, passent
de 21 % à 23%.
Sur le plan régional toutefois, les contrastes sont nombreux et
laissent voir des situations très diverses que nuancent des temporalités
distinctes. En 1831 par exemple, les bourgs qui comptent le plus de
jeunes sont ceux de la rive nord du fleuve, du moins dans les régions de
Montréal et de Trois-Rivières, et ceux de la péninsule de Vaudreuil-
Soulanges; en 1851, ce sont ceux de la région péri-urbaine de Montréal.
En ce qui concerne les personnes âgées, la situation évolue très rapide-
ment entre les deux dates : d'abord plus élevées dans les bourgs de la
rive sud, les proportions s'équilibrent 20 ans plus tard, sauf sur la Rive-
Sud de Montréal où elles chutent légèrement. Quant à la répartition par
sexe et au pourcentage d'hommes mariés de moins de 30 ans, ils sont
plus contrastés encore, et révèlent un panorama qui colore les socio-
économies régionales. Mais quelle que soit la région observée, on
assiste alors aux mêmes phénomènes, à savoir un accroissement impor-
tant du nombre de femmes et d'hommes mariés de moins de 30 ans
dans les bourgs, sauf dans la région de Montréal où cette croissance est
légèrement moins accentuée (voir le tableau 20).
Riche en contrastes, la population villageoise l'est d'autant plus
qu'elle vient de milieux géographiques variés, qui débordent parfois
largement le territoire de la localité. C'est l'une des grandes caractéristi-
ques des bourgs à cette époque d'être constitués de populations très
103
i-s-ii
| | E^
« C 05 a,
= "O -H
05
IE
IE
o
I
s
LU
00
CM —
< 2
as
o.
o
3
(A
0) C/5
3 CD o-
a» o>"-
#
3, g
II
s
Oî Oî Oî Oî 0O » — Oî Oî
o oq t— t— ltî cm en ^
t — 0O r — * — Oî O CTJ O
Ln^-ir3Ln^-ijn^-Ln
T— T— T— T— CSICT)T— T—
oî t- cq_ oq ^ r-» cd in
0O t — 0O 0O CD Oî CD Oî
r^Lfîcocoooaor^r^
r- CD CI) O) CD CD n
•"l T L ^ ^ ^ ^ *R
*d-~ ^-"" cd" o en en cm"
CD Oî Lfî LTÎ CD CD CD
O «-^ oj oj r*. r^ en
CD t — CT) CT) CT) CT) O
LT) LT> ^" ^J" ^1" ^" LO
cn n cd cm o o r- œs
cm ct) lo ^j- r» œ cxd cd t—
cnT t -" cm" oo" oî" ctT t— > *— " *— *
CM CM CM *— t— t— CNJCNICSI
t— t— CNI^-r^T— CM Oî CD
r^ in cxî cm oq ctî ctî *— __ oj
OO CTî CT) CD Oî" Oî" CTî CD~ CD
en ^t ^t ir> ^r ^t ^ ldld
in cd t— t— Noon œ
r-* Lfî CTî CTÎ CD^ LD LTÎ r^
Oo" l*C LD Lfî" CD" LTÎ CD* LTÎ
OLOLfOLDCDCM^-CO
LD r-«_ Lfî Lfî CD CO CD Oî
cm" ro ^j-"" *a-" x—" cm" cm" cm"
OOCMCMCDOOLOLn
COCDCDCÛLDOLDO
x— CTÎ CTÎ CO CD CO CO
t— t— Lfî ^f r-» CD
CO CD ^t ^t CTî CTÎ t —
CD CD CD CD CO CO CD
Lfî O CD CD r- ^ ^
CD CD~ CD* CD" CM" CM" CsT
^ ^" ^J" ^3- ^" ^" "3"
1^ CM CM CM t <t CM
CTÎ t- ^ -^ CD^ CD CO
cd" cd" ctî" ctî" r--" r-." r>."
CO CO ^J" ^" CD CD CD
cm ^ co_ oq cd en ltî
^■" en CTî" ctî" cd" cd" oo"
«^ ^t CM CM <■ ^t CD
Lfî cd cm cm r-». r-. CM
CD 1^ CO 0O CO OO Lfî
CD CD CO CO CO CO CD
CD Lfî CD CD CM CM r—
CTÎ CD CD ^3- CD CD
C3 CTÎ LTÎ CO OO I —
ctî" cd" cd" oo" r-»" r-»"
oo r-- r»»
CM t— CD Lfî r>- CD
00 t— CD^ Cî C3 t— ■
CTî
O Lfî
CD CD
*— " r*T r-." ^-" ud" m"
■**■ ■**■ -«d- ^- ^- ^3-
co"
LfîCDcor^cîîT— cocjîr-.
^t CD^ CTÎ CO C3 CTÎ CO co cq
Lfî" cd" Lfî" r»-" r-»" cd" cd" cd" cd"
^ Oî CM xf œ 0O -!t CD LD
CD^ CO CTÎ CM CTÎ r- *- CD CO^
CO CTÎ CTÎ CD CTÎ CD * — t — * —
t CO CO xt CO xt ^J-x^-^-
Uî CD CO t— CM CTÎ ^ t— 0O
Lfî Oî CM O LO fv œ MB
co ltî cm oî r-. t— oî oo
t— *— CO "^- ^3- xt CM CM
LfîœooNCDivcnrv
t— ro co ^ 'j- o o
co ^j- co
CD CD CD
CM CM CM
-CD
E
CD
mm
E
CD
03 "O _ÇD _ÇD
.çx ^ ^ c: oo c: _
^- ^cu .^ .> o
< o_ ce ce J—
00
Ui
eo
CD
O)
c
c=
cz
cz
c=
CD
T3
-03
.2
'"D
C
CD
c
CD
TD
CT
'S
_cz
«œ
£
■£Z
'~
vCD
E
■
00
-CD
-CD
00
0)
-a3
vCD
E °°
3! O
CD
>
'S
CD
CD
O
Ll_
E
CD
E
CD
CD
en
1—
Ll_
-a
3
E
CD
E
CO
OO
a»
00
>
>
O0
a»
>
■>
co co
_CD
oo
o
■p
o
CD
00
-0
_CD
OO
_QÎ
00
CD
00
■0
T3
O
CD
00
■a
Z3
JD
CO
c:
'C
O
2:
a
°?
c:
C
C
2:
c:
0O
cz
cz cz
CD
OO
cù
>
ce
co
00
>
ce
CD
OO
O
h-
CD
OO
CD
OO
a
CD .^
= ce
CD
OO
CD
>
ce
CO
h-
CO
00
s
co co
00 00
iili-
= 00)
X -B -H
0)
E£
o
si*
Q_
3 0) £
a» , ,
B -°
3 ^.
a» —
t5 2
co r-. r--
r->" oo co" ct>~ o p co co co"
*— CM CM *— CM CM CM CM CM
oo
p
Csl
CD
Csl
OD
CNI
CD
CO
CD
CD
CO
LO
co
in
CO
25
co"
LO
CD
LO
LO
CD
LO
LO
LO
LO
LO
LO
COCDCDLOCDCsICSIt— CO
co^ cxd ccj in ^ co m «- o
co" co" r-." inT r-»" co" co" co" co"
■^-^-lo^-^-^-^-^--^-
co r--» r--. cd cd cd cd cd cd
oœnœcooocDr-
|»* CSJ_ "5t LO CD t— «— CO •**■
*— r CNj" CD" *— " i-^ CO" CO" Csl" Cm"
CDCOCT5^d-CO"îl-^i-r^CD
csi^ co cm cd oo rv r-~ rv r».
r*T r»." ^t" rC r»" rv rv r-»"" r-»*
CD CD CO CO ' — * — i —
r** rv co ctd «* «vf ^t
r-»* r^" cd" cd" co" co" co"
-vj- ^- LO lo «3- ^- ^j-
CD CD OO CO CD CD CD
Csl co co oo ^- ^- ^TCSICSI
OO CD CD_ CD CD OO ^ *J" *3"
co" cd" cd" cd" co" co" co" co" co"
LO r— t— CM CD CD t—
cd rv r»~ r^ co co^ ^r
CD CD CD CD CD CD
CD CD CD
oo co co rv cd cd lo rv r-»
o cd cd q in lo ^-^-"3-
csi" csT cm" cm" cm" cm"
^ ■** ^" "3" ^" *3" *3"
55
NrsOOCONM^
œcDOOLOOoor^cN
^■cncn^-cmniv^oo
COIN Tt 00OOCD05
CMt— NCDOOr-O
^— t- CM CM
en n rvrvooo
lo lo r--. r- co co co
r- r-« cd cd oo oo co
CD CN CN st IV r» CD
co ^ ■* co co_ co rv
co" co" co" oo" r-." r-»~ r»"
'-OOIS't t LOLOLO
cq c-g c-j co oq oo_ cn^ co^ co_
t — CD CD CD CD CD CD CD ^
^-cococococo ^i-*3-^-
CD ^ ^J- t— r— t— CO COCO
CO COCO LOCMCM CO^-^-
COLOLOCNrvN t— LO LO
-g E
t= co
€ § g s
CD — — >
"O > > co
qj CD "O CD CD CD
— j— ^- o — —
cz oo cz cz
Q. CD oo ^ oo «J OO
k- vCD CD -^
< D_<ZZ QC
CD
CD
IV
rv
r*.
rv
r~-
co
rv
r~-
co
co
CD
■*3-
co
co
^!_
*f
co
CD
co
co
CD
LfO
CO
a>
cô
œ
CO
CM
,_
CD
^r
CNJ
T _
co
LO
^r
oo
CD
OO
co
co
(V.
CD
-a
co
T
T
T
CN
CNI
CM
co
co
LO
CD
CD
LO
■^1-
"3-
CM
CM
CM
>0J
c
co
CD
.1
CO
OO
00
00
CD
X —.
a>
cz
cz
cz
=3 =
œ
CD
cz
CZ
CD
s
co ^>
ai
X3
-a
CD
CD
TZ>
o
X
3
>-
S s
>
oc
cz
^a3
cz
^a3
O
a>
xs
s
a
TD
^ÇZ
X3
CZ
_CZ
-CD
■s Ê
03
ô
1-
an
CD
CT>
O
LL.
E
co
>
E
co
■>
00
CD
CD
O
^CD
E
co
vCD
E
CO
E
co
>
co
CD
Oî
O
c:
a>
-a
ÇD
-Q
O CD
J3
0)
00
00
OO
OO
CD
>
'>
co
E
E o
•a
"D
CD
1
-a
_ÇD
_ÇD
CD
1
■o
■a
03
TD
_CD
_çp
CD
1
o o z
2: z <
o
O
00
=j
00
00
00
o
o
oo
Z3
CO
oo
CO
^
C
oo
cz
C
cz
z
cz
OO
cz
cz
CZ
o
Z ^
1
CD
>
CD
OO
cb
>
co
oo
"cô
o
CO co
oo oo
C
.2
oo
_ÇD
CD
>
co
oo
CD
>
75
o
CO
oo
2
o
co
oo
co
oo
^
^
l^ co
o
a
co
bc
I—
Q
'en
Cd
h—
H
co
diverses venant d'horizons géographiques parfois très lointains. Il n'y a
de civilisation vivante, disait Fernand Braudel, que celle qui se déplace.
Or on se déplace alors beaucoup dans la vallée du Saint-Laurent.
L'ORIGINE GÉOGRAPHIQUE
D'où viennent tous ces résidents des bourgs? Les sources sont
peu loquaces sur le sujet 8 : Bouchette n'en dit mot et, au recensement
de 1831, seul le nombre d'immigrants par voie d'eau ou de terre ou en
transit est enregistré, sans beaucoup d'exactitude. Toutefois, il est
possible de s'en faire une idée grâce au recensement de 1851, le
premier à fournir une information relativement détaillée sur le lieu de
naissance des personnes recensées et ce, pour l'ensemble de la popula-
tion. Il va sans dire que cette information n'est pas aussi probante que
celle que l'on pourrait obtenir des registres d'état civil ou du jumelage
systématique des noms des individus d'un recensement à l'autre, sur-
tout qu'elle laisse en suspens plusieurs aspects. Par exemple, il est
difficile de savoir si la localité indiquée comme lieu de naissance dans les
listes l'est vraiment ou s'il ne s'agit pas plutôt de la dernière localité de
résidence de la personne recensée. Par ailleurs, qu'en est-il du moment
précis d'arrivée au village? Mais comme il s'agit ici de reconnaître une
tendance, cette information reste valable, d'autant plus que l'observation
ne porte que sur les noyaux pour lesquels on dispose d'un relevé par
localité, soit 148 au total.
En 1851, un peu plus de 58% de la population qui vit dans les
bourgs viennent de la localité même où est situé le bourg. Les autres
arrivent des localités voisines ou situées dans le même district adminis-
tratif (25 %), de la ville ou d'une autre région (5 %), d'ailleurs au Canada
(entre 1 % et 3 %), de l'étranger (environ 4 %), auxquels s'ajoutent les
personnes nées au Bas-Canada (4 %) mais dont on ne connaît pas la
localité d'origine (voir le tableau 21).
Parmi la population qui déclare une origine locale, une partie vient
du bourg et une autre des côtes avoisinantes. Toutefois, il n'est pas
possible encore de distinguer ces deux courants. Pour cela, il faudrait
pouvoir disposer de données sûres quant au nombre de naissances et
de décès enregistré au cours de l'année précédant le recensement et
8. Par exemple, le recensement de 1831 ne donne qu'un aperçu de l'immigration en
provenance de l'extérieur du Bas-Canada (moins de 3% de la population villa-
geoise; les plus forts contingents se retrouvent dans les bourgs de la rive nord du
fleuve). Quant aux répartitions d'église, elles ne précisent pas l'origine de la
population.
106
«22
O *»
CD CD
d.s»
> o
O 3
CN Q. "g
5 O O
< W 13
LU "^
m «a: w
o o
... m
S E
O O
lu e
C9 s
— cT~
CP e
7 «
eu •_
I 1
iS.2
*- ce
•s
:= <J
< a
«
■ TO
.2 i
00 co
O
ce
(B
B
CC
O
*
CD
i_
3
<
lî
■s i
CD O
O CD
CD CD*
CD CD
CD
CD
CD*
CD
CD
CO
cd*
CD
CD
CD
cd"
CD
CD
C3
CD*
CD
CD
CD
cd"
CD
O
CZ3
cd"
CD
CD
<ZJ
cd"
CD
CD
C3
cd"
CD
CD
CD
cd"
CD
CD
CD
cd"
CD
CD CD
CD CD^
CD~ CD
CD CD
CD
<ZD
cd"
CD
CD
CD
CD
CD
t— CO
^r co
cd*
OO
°°
co"
CO
OJ
■***
CO
CD*
CO
cd"
CO
o"
O»
CO
cd"
CO
CO
cd"
CD
CD
cd"
CO
65
O CD_
r— * CO"
1^
co"
CD
L75
co"
Ol OJ
OJ^ CD
CD* CD*
CNI
CO
CD*
r-»
Csl*
UO
OO
OJ
cd"
LO
CD
^"
OJ
^-
CD CNI
CO
r-«-
cd co en
Ol
CD
t— CO CD
t— ^— CD
^
Ol
CD CO
CD t—
•*T ^t
CO
CO
CO
^j- Csl CD
CD
T—
CD CD CD
CD
CD
CD CD
CD CD
CD
CD
CD CD CD
O CD_ <ZD
CD* CD" CD
CO «-^ Csl_
CD" CD' w^
O) O O
co r*» «-;
cd" cd" ^-*
r-~ »—
cd r->.
CD CO
Ol
co
LO
cd r\
CD OO
CD
en
CO
cd' co"
CD OJ
OO
OO
CO
■o
ca
co
CD CD
CD CD
en
^
co tD
O CD
CD CD
*t
un
-03 CO
CD CQ
cd" cd"
CD CD
cm"
Ol
8 =J
"g "S
x c
= CD
CD CO
•*t CO
CD
§ S!
cd' co"
OJ CD
cd" *— *
00
cd"
co
CD*
CD S
"O CJ
s d
co r».
OJ CO
co
CD
-C3
E ^
O Z
cq r*»
LO CO
co
^
r- ' CO*
oi" oj"
OJ*
CNI*
z <
OJ OJ OO
Cs L •*£ ***"-
CD* CD* CD*
CD
CD*
LO
CD*
*— r^ *—
co co ^
CD
CO
co
OJ co
CSI CT5
CD* CD*
CD LO
LO ^"
CD* CD*
en
LO
CD*
LO^
CD*
OO t— CO
CO Csj OI_
*— * *— * CM*
LO
CM
CM*
OO
C3
OJ*
^a- oi lo
(O co^ i— __
OO OO co
OO
"53-"
co
Ol
Csl OO
cm oq
CD* CD*
OO CO
^" LO
CD* CD
"=3-
OJ
co
oj r-.
CO oo_
OO
CD
h»»
CO
*5£
co
OO
CD
co
CD
LO
oq
LO oo
oq oo_
CD
Csl
co
LO
co
r-^
LO* r-*
Ol OJ
oo'
CM
Ol
Csl
LO*
CO
CO*
OO
co*
r-."
OO* CD*
^— Csl
■*3*
OJ
oo"
OJ
LO*
OJ
LO*
Csl
^- LO
r~~ lo^
CD
cq
°l
o>
CD
CO_
S:
œ
CD
OO
CD
oq
CD CD
t— _ CD_
•st
OJ
CN
LO
1^
CD
OO* OO*
LO LO
LO*
CO
co"
CD*
LO
CD*
co"
co
OO*
OO
CD*
CO
r-»*
co
CD* Csl*
r- LO
CD*
LO*
co
oo"
LO
LO
OO t—
^a-
CD
Csl
Csl
CO
OJ
-
Ol
^~
oo
LO OO
Csl
CD
oo
Csl
oo
«3-
c=
c
CD
CD
CD
TD
TD
TD
CZ
co
_çz
C
'ZZ
-CD
-CD
s
-CD
E
-CD
E
E
CD
o
CD
ca
s
:
;
—
>
Q)
>
>
oo
■a
_ÇD
T3
CD
CD
CD
-a
o
CD
=3
O
00
=3
00
OO
cD.
en
2:
e
oo
C
C
Lc=
C_)
cz
'c=
CD
>
eu
oo
CD
>
CD
OO
CD
CD
OO
-CD
O
o
<
D_
ce
hz
h-
vCD
oo p
s» *
o ==
— ' -a
or ^
c: oo
co j. co
.3 >
Q en
CD — CD CD
OO CD OO «2 OO OO
O
ce
a
■o -a
I I
| 88.1
a <= ce
CZ OO
E w
S CD
B
=: o
> LL -
|S
oo oo
™ oo
o
quant aux migrants venus s'établir au village au cours de la même
période. Or, ces données ne sont disponibles qu'à demi dans le recense-
ment: le nombre de naissances et de décès n'est pas certain et la date
d'arrivée au village ne nous est pas connue. Cependant, des indices
existent qui suggèrent un taux naturel de croissance relativement élevé,
conjugué à une forte migration interne.
En effet, en comparant le nombre de naissances enregistré dans
les bourgs au nombre de décès, on constate un important écart entre les
deux, trop grand pour ne résulter que d'un mauvais enregistrement des
données. Cet écart se traduit par un taux brut de croissance naturelle
d'environ 21 pour 1 000, ce qui donne environ sept habitants de plus par
village en moyenne, par année (voir le tableau 22). Même en admettant
que ce taux soit erroné, il reste que, pour une bonne part, le village se
reproduit lui-même, comme le suggère la proportion d'hommes mariés
de moins de 30 ans établis dans les bourgs (voir le tableau 23).
Toutefois, celui-ci n'est pas le seul artisan de sa croissance. En effet, en
supposant que le taux brut de croissance naturelle observé en 1851 soit
demeuré constant dans le temps, c'est-à-dire depuis 1831, la population
villageoise aurait dû être d'environ 83 000 habitants en 1851. Or, les
données indiquent un peu plus de 88 300 habitants, ce qui représente un
surplus d'environ 5 500 habitants venus d'ailleurs dans la localité au
cours d'une période de 20 ans et ce, indépendamment des départs qu'il
n'est pas encore possible de bien mesurer. Ces mouvements migra-
toires internes ont-ils vraiment été aussi importants? Il est difficile de le
dire. Quand on en compare l'importance théorique aux rythmes de
croissance réels de certains bourgs, ces chiffres n'ont rien d'excessif,
bien au contraire, surtout qu'ils s'inscrivent dans un contexte très
particulier qui en éclaire la logique.
En effet, au sein de la localité, côtes et villages ne sont pas des
entités distinctes, des mondes coupés l'un de l'autre. Au contraire, entre
les deux se tissent des liens très divers, de parenté d'abord, mais aussi
de voisinage et de travail ; les côtes paraissent même en certains cas de
véritables bassins de main-d'œuvre pour les aires industrialisées de la
paroisse, au sein desquelles le village est souvent situé 9 . Elles le sont
d'autant plus que ce phénomène s'accorde à un processus de reproduc-
tion sociale selon lequel, pour préserver l'intégrité de l'exploitation et
9. À ce sujet, voir Serge Courville, « Le marché des subsistances [...] », RHAF, 42(2)
1988, p. 193-239.
108
Tableau 22
TAUX BRUTS DE CROISSANCE NATURELLE (1851)
Taux de
Taux de
Taux de
croissance
Population
natalité
mortalité
naturelle
Secteur
NNO
observée
Naissances
Décès
(%o)
(%»)
(%o)
District de Montréal
Archipel
19
7 160
279
88
38,97
12,29
26,68
Péninsule
9
2 589
82
25
31,67
9,66
22,02
Rive-Nord
38
13 440
480
211
35,71
15,70
20,01
Sans levill. amérindien
37
12815
449
196
35,04
15,29
19,74
Rive-Sud
54
29 628
945
373
31,90
12,59
19,31
Sans levill. amérindien*
Total
120
52 817
1786
697
33,81
13,20
20,62
Sans les vill. amérindiens
119
52 192
1755
682
33,63
13,07
20,56
District de Trois-Rivières
Rive-Nord
13
3 566
100
37
28,04
10,38
17,67
Sans Les Forges
12
3 169
100
34
31,56
10,73
20,83
Rive-Sud
8
1 699
65
25
38,26
14,71
23,54
Sans les vill. amérindiens*
Total
21
5 265
165
62
31,34
11,78
19,56
Sans les vill. amérindiens*
Sans Les Forges
20
4 868
165
59
33,89
12,12
21,77
District de Québec
îles
6
886
33
12
37,25
13,54
23,70
Rive-Nord
32
6 275
241
82
38,41
13,07
25,34
Sans levill. amérindien
31
6 057
241
78
39,79
12,88
26,91
Rive-Sud
58
20 433
785
326
38,42
15,95
22,46
Total
96
27 594
1 059
420
38,38
15,22
23,16
Sans le vill. amérindien
95
27 376
1 059
416
38,68
15,20
23,49
Total
237
85 676
3 010
1 179
35,13
13,76
21,37
Sans les vill. amérindiens
235
84 833
2 979
1 160
35,12
13,67
21,44
Sans Les Forges
234
84 436
2 979
1 157
35,28
13,70
21,58
* Les données pour les villages amérindiens ne sont pas disponibles.
NNO : Nombre de noyaux observés.
Source: ANC, Recensement du Bas-Canada, 1851-1852.
109
3.
(0
-LU
s
"(B
3
<
»
o
w
o
■o
_l
(A
3
;0>
(0
00
E
Z
C/3
<
05
O
E
co CO
cnj lu
E
o
< S:
9 =■>
m O
,< O
»- c*
LU
Z
3
a»
LU
05
-s
2
00
0}
<
a.
»
en
»
3
O
00
M
-05
fc>
(0
E
(/}
(A
-05
0)
«g
E
E
"<5
o
o
o
OCMOCOOOLDCD^-CT)
CD ^t OO O O œ CO CT3 OO
co" co" in «=*-" «=J-~ co" ci co" co"
cor^r^cD'ïocMCûco
n, cd io co cq co o_ cd t— ^
oo" ^ cd" cni" cnj" cnj" co co* co"
^^■CDCDlDOI^^Csl
co lo cni co cx> in co_ in in
co" co" m" co" co" co" co" co" co"
CM^-cDinorocooo
Or- lo n CTÏCOID "*
co^a- ^ ^ en oo <■ co
csi cnj co co in in
CDt— t— COCO*— t— LOLD
CD t— CDNt-i-CO(D
CNI t— co co cd cd co co
T-lDINCDOO'tCnLDID
iNCNiLDCNiCDLO«d-cocD
CO LO oocooo r^ t- O
CNI CNI "3" ^t CD CD
ntocû'-coNoror-
't eninr- o m in coin
INOOCDCDrvCOCMCO
ocoœcDt-œœoo't
CO CNI CNI OO r— "S" OO CD t—
*— r- r-» t— *3- t— cd cm
cocM«ti-tN|NLOCDT— lo
CDCNICO^-t— CDCOCOCO
œooocoiN. CNIDOOO
OO «3" t— OO CM t— CD «vf CNI
cnjt— fN in co cm i* «3-
*— r— CM CM
œ»-i-oo5cnœoco
*— «— «3" OO LO LO OO CM
I
-a a
° £
== e
cd c:
> -CD
cE E
e: cd
^ c:
CU
-a >
CD CD "O CD
"5 o O CO
S2 oZ
o c:
V- -CD CD -^
< 0_<= CC
s- s <S s> £ s <55
O) CO CD 03 CD IN n
O CD "«* CM CM r— t—
co" co" co" co" co" co" co"
CNI CD r— t— CO CD t—
CO r— CNJ i «^ lo in 1X3
«3-" ^-" cnj" cnj" co" co" co"
co co co co co co co
CO CO CO CD CD CO CO
t— OD LO OO CO CD in
|N CD CD «* CO CN t-
in co o t— r-» co *=*■
CD »- O CO CD O) ^t
co oo in lo lo co co
LO CD ^1" CNJ oo r*- CNI
IN CD CO I — CO «3" CO
CD LO CD CO CD co ^r
CO CNJ OO «3" CNI r» in
CNI CNJ t— t— *3" CO CO
CO CD CNJ CD OO LO CO
CO CO CD CD LO CD CD
LO t— CD CD LO CNJ OO
CO CO t— t— LO LO ^3-
«— CD CD t— |N CNI CD
*v|- CNI LO IN CD t— CD
co r» CD LO LO CNI CO
t— CO CO CNJ CO co cococo
O ID (DOO ^f IN OO^l-CO
CO CD CZD t— CD CD *— __ CM CN
CNJ CO «tî" co co co co co co
CD OO CO
LO 5/ «9F
t— " co" co" cnT co" co" co" co" cd"
CNILOOOCOCDCO CDCOCD
CDCOLOLOOOrN CDt— oo
O OCO «t »J CNICDCD
t— t— CNI OO CO CM CNI t—
COCOCOCDCDCO CDCDCNI
CNJLOLOLOCNJCNJ CDCOCD
CNJCNICDCOCD COINN.
LO OO t— CO CD CD OOCNIOO
OO t— t— CD CD CD CO CD ■^î-
CO CO CD tj" CO t — OO |N
«— *— co «<r «*
CD CD CD iT CM CM ^ O LD
INCDCDCOINN. rNINLO
«îT CD CD r» t— t— «=J- CD «5f
CO CO CD r— CNI CNI COCOCO
CM CM CO r- t- ri" CO CO
r — t — CO CO CO
CO CNI «3- CO t— CO
CO CD CO CO CNI CD
CO «^" t— «^" |N LO
LO t— CO fN CO LO
CO r— CD t— CD |N
CO CO CD CNJ OO CD
00
CD
en
_ÇD CD 73 -p
-a —
E w £
» S» S
= CD =
■> u_ a
CO £ ®
CD «^
O (E
o co z: oo co co
"^ c: oo c: ce
00 „', ro "^; co co
m CD oo £3 oo oo
ÇD CO CD
O0 OO #*
co co .fc
•a -a CD
*- te — "a
ÇD
çz
-ai
E
co
■>
CD
O co
— - OO
co ^OO ÇD
I — CNI LO
IN 0O CO
CO CD LO
t— CNI CD
LO LO «3"
CO OO CD
CNJ |N CD
LO -«3- «3-
CNI CNI CNI
vCD
E °°
■ i
= o
> "-
co S
_ÇU _ÇD
co co
œ
co"
co
co
<A CD
^ÇU in
eu Cu
5- E
o eu
CD .=^ ■=- O O
:= en cc i— H
m CO CO
"coco
éviter sa trop grande fragmentation entre les héritiers, on exclut les
enfants au moment de leur mariage 10 .
En 1815, la terre est encore disponible. Elle se fera plus rare en
1830, notamment dans les vieux terroirs, où l'on assiste en outre à un
épanouissement de la propriété bourgeoise. Aussi l'établissement rural
gagne-t-il l'arrière-pays, alimenté par des courants de migration venus
des paroisses les plus anciennes, riveraines pour la plupart. Pourtant, ce
ne sont pas tous les jeunes gens qui cherchent à s'établir ainsi dans une
ferme. Plusieurs sont attirés par d'autres champs d'activité: transport,
services, bâtiment, fabrication, etc. Or, c'est au village surtout ou dans
ses environs immédiats que ces activités abondent, d'abord parce que
celui-ci est au cœur de la vie de relation, ensuite parce qu'il domine les
aires de marché et de localisation des industries rurales. Aussi vient-on
s'y établir en grand nombre, dans l'espoir d'une vie plus facile ou d'un
travail rémunéré qui permettra de fonder un foyer.
Bref, si l'on ne peut encore établir avec certitude le nombre
d'individus et de ménages qui, des côtes environnantes, viennent s'éta-
blir au village, le mouvement de migration interne, lui, ne fait aucun
doute, inscrit dans toute une logique de rapports économiques et
sociaux dont l'espace lui-même porte la trace. Ce n'est pourtant pas le
seul mouvement et, de fait, il en existe bien d'autres. Certains ont pour
origine la ville ou les localités voisines, c'est-à-dire situées dans le même
secteur géographique ou dans un secteur proche, d'autres ont pour
point de départ les régions contiguës ou plus éloignées, quand ce n'est
pas l'étranger.
Il est fascinant de constater à quel point la mobilité est grande,
alors, dans la vallée du Saint-Laurent. On vient de partout, à destination
non seulement des gros bourgs mais aussi des petits, surtout quand ils
accueillent une entreprise créatrice d'emplois. Ce qui peut sembler
caractéristique d'une région ou d'un secteur géographique donné l'est
10. Sur le système de reproduction sociale au Québec et ses effets dans l'espace, voir:
Gérard Bouchard, « Les systèmes de transmission des avoirs familiaux et le cycle
de la société rurale au Québec, du XVII e au XX e siècle: nouvelles propositions », HS,
XVK31), 1983, p. 35-60, et, du même auteur, «Sur la reproduction familiale en
milieu rural: systèmes ouverts et systèmes clos », RS. XXVIIK2-3), 1987, p. 229-
251 ; Louise Dechêne, Habitants et marchands de Montréal au XVII e siècle;
Jacques Mathieu et collab., « Peuplement colonisateur au XVIII e siècle dans le
gouvernement de Québec », dans R. L. Emerson, W. Kinsley et W. Moser,
L'homme et la nature, p. 127-138; Jacques Mathieu, « Mobilité et sédentarité:
stratégies familiales en Nouvelle-France », RS, XXVIIK2-3), 1987, p. 211-227; Jac-
ques Mathieu et Serge Courville (dir.). Peuplement colonisateur aux XVII e et XVIII e
siècles.
111
en fait de tous les milieux 11 ; seules les proportions changent, à l'avan-
tage tantôt de l'un, tantôt de l'autre. Par exemple, la migration anglo-
phone se dirige surtout vers l'archipel de Montréal, la péninsule de
Vaudreuil-Soulanges, la Rive-Nord de Québec et la Rive-Sud de Mont-
réal. Mais on retrouve des anglophones dans presque tous les bourgs.
Quant à la population venue des autres régions, elle se dirige dans tous
les sens, de l'est à l'ouest ou inversement, et de ces deux pôles vers le
centre, si bien que rares sont les bourgs dont la population n'a qu'une
origine locale. Mais jugeons-en plutôt par quelques exemples (voir le
tableau 24). Quelle que soit la taille du bourg, la part de la population
venue de l'extérieur reste importante et déborde presque toujours le
secteur géographique immédiat du village, sauf dans le cas des petits
noyaux-moulins et encore (par exemple Saint-Xavier-de-Verchères), ou
des bourgs situés dans les paroisses neuves de colonisation (par exem-
ple Sainte-Julie). Par contre, en ce qui concerne la contribution de
chacune des régions, toutes sont à la fois des aires d'arrivée et de
départ, à des degrés divers bien sûr, mais que semblent nuancer
uniquement la position excentrique de certains bourgs ou leur contexte
particulier.
Enfin, à tous ces mouvements s'ajoutent ceux que l'économie
locale ou la présence d'un collège ou d'un couvent favorise et qui
montrent, encore là, le caractère très diversifié de la population villa-
geoise. Sur les 148 bourgs observés, tous accueillent un certain nombre
d'individus qui déclarent un autre lieu de résidence (voir le tableau 25).
Le plus souvent, il s'agit d'une localité située dans la même région
administrative (de 31 % à 69 % des cas, selon la région) ou du centre
régional (de 10% à 55%). Mais nombreux sont ceux qui déclarent
résider dans une région voisine (de 1,7% à 5,4%), ailleurs au Canada
(de 3 % à 1 1 %), aux États-Unis (de 4 % à 15 %) ou en Europe (environ
1 %). Sauf dans l'archipel de Montréal et dans la péninsule de Vaudreuil-
Soulanges où les apports semblent plutôt venir des localités voisines,
partout ailleurs ils arrivent de l'extérieur, de la ville notamment et de
11. Dans ses travaux sur Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup par exemple, Jocelyn
Morneau évalue à 594 le nombre de personnes nées à l'extérieur de la localité en
1851-1852. Au total, celles-ci viennent de 83 localités ou endroits différents, dont
11 situés hors du Bas-Canada; les localités limitrophes fournissent à elles seules
environ 60 % des contingents. Des 460 migrants âgés de plus de 15 ans, 58,5 %
sont des femmes et 41,5 % des hommes; 55 % sont mariés et 36 % célibataires.
Et, fait notable, sur les 242 migrants dont le métier ou la profession sont connus,
19,4% se déclarent cultivateurs, 28,1 % œuvrent dans les secteurs de la fabri-
cation et de la construction, 27,7 % travaillent dans les transports et les services,
domestiques surtout, 20,2 % sont journaliers et 4,5 % prêtres ou rentiers. Voir
Jocelyn Morneau, « Agriculture et industries rurales (...) ».
112
m
oo
uj g*
SE =
M
C9
< f/3 (0
SE
o JS
LU 0)
O "O
c/ï o £j
U
« c .£ B
■ 2 E I
I >
o o ^- O ^1" oo
O CD t— O r— CNI
CD CD CD* CD~ CD" CD*
CD CD CD CD CD CD
© CD CD (ZD CD CD
CD~ CD CD~ o" Cd" CD"
CD CD CD CD CD CD
OOOOCDCM
O CD^ CD C3 CD_ CO
CD CD CD" CD" CD* i-"*
csi o ^- o n oo
"^1 °L Q '-l °°. c -l
CD* CD" •<— ~ CD" CD CnT
CT)
ob
CD"
ld
CO
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD
CD"
CO CD
OD. «T
cd" cd"
-3-
UD
CM*
CD
CD
O*
CD
CD_
O
CD
CD^
cd"
CD
CD^
O
LO CO
CO CM
*3 r CD
CM
^1" CD CD CD CD CNI
*— nOr-
CD
CD
CM
CD
CO
CO CNl LD
CO
cm"
CD
CD
CSJ
tri
CD
CD
cd"
■d
CD CNI t—
CD C*D OD
cd" cd" cni"
CNI
CD CD
O CD
cd" cd"
CO
CM
cd"
CD
cd"
UD
CD
CO
ld*
CO
00
CO
CNI
CD
CO
OO
en"
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
CD
cd"
CD
CD_
CD*
CD
CD CD
CD ^
CD~ CD"
CD
O
cd"
CD
CD
CD~
CM
OD
LD*
OO
CD
«"F
CD
CD
CD*
OD
en"
CD
CZ3
cd"
CD
CD
cd"
en
cd"
CD
CD
cd"
O
CD
CD*
CD
CD CD
CD CD^
cd" cd"
cd"
CD
CO
cd"
CD
co"
CD
CD
CO
cd"
CD~
CD
CNI
CD
LD
LD
cd"
CD
O
cd"
cd"
CD
CD^
cd"
CD
CD
cd"
O
CD CD
CD CD
cd" cd"
CD
CD
cd"
CD
CD_
cd"
CD
cd"
OO
CD
<*
LD
OD
co"
LD
en
co"
CO
CNI
LD"
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD_
cd"
CD
CD CNI
CO CO
cd" cni"
CO
CM
LD
OO
OD.
CD
CD
CD~
CNI
cd"
CD
CD
cd"
CO
CO
co'
CO
OO
cd"
CD
CD
cd"
CM
cd"
CM
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD_
cd"
CD
CD CD
CD CD
cd" cd'
CD
CD_
cd"
CD
CD
CD~
CD
CD
cd"
CD
CD^
CD*
CD
CD_
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD
CD*
CD
CD^
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD_
cd"
CD
CD^
cd"
CD
CD CD
O CD_
cd" cd"
CD
CD^
cd"
CD
CD^
cd"
CD
CD^
cd"
OD
*3-
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
UD
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD^
cd"
CD
CD CD
O CD
cd" cd"
CO
CM»
cd"
CD
CD^
cd"
CD
CD^
cd"
OO
CSI
CD*
CD
CD
cd'
OD
en
cd"
CO
CN
cd"
CD
cd"
CNl
cd"
CNl
<*
cd'
CO
CN
cd"
CD
CD_
cd"
CD
CD CD
CD CD
cd" cd'
CD
CD
CD*
CD
CD
cd"
CD
CD
cd"
CD
CD
CD*
CD
CD
CD*
LD
cd"
CD
CD
cd"
cd"
en
CN
cd"
<3-
cd'
CD
CD
cd"
CD
C3
cd"
CD
CD CD
CD O
cd" cd"
CD
cd"
CD
CNI^
cd"
CD
CD_
cd"
CD
CD*
CD
CD
CD*
CD
CD
cd"
en
cd"
co
CNl"
CO
CO
r-.
cm"
CD
OJ
cd"
CD
CD^
cd"
CD
CD CD
O CD
cd" cd"
cd"
CD
CD_
cd"
CD
CD^
cd"
CD
CD
CD*
CD
CD
CD*
CD
CO
cd"
CD
CD
cd"
CD
LD
cd"
CD~
oo
CO
cd"
en
cd"
CD
CD^
cd"
CD
OO
CD
CD CD T-: r— OO co
CO CD_ ^^ i— ^ «* CM_
CD CD
LD
OO
CD O
r-»
*tf"
CM* CD* d CD •<— " CNI*
CD* CD*
t—
r^
»—
CD CD
CD CD
CD
CD
LD
OO
CD
CD
CO LD
CVJ CNI
r-« cd
LD_ CD
CD
CD
CD* CD*
CD*
CD
cd"
CD* t— *
LD* CD
cd"
CD
O
E
CO
-Q
O
o
^
S
J9 ^CD
TD
CD ~
CZ
O
-a
E <o
CO
o
Q.
.2
CD =
O
Q_
a
Q Q
CD <—
Q. Vi
■— CD
°* CO „, "^
0C ^ S
A ' £ S "S -a
■g 00 .> o ^
2 g oc Zw
»- — .çô *£3 CD CD
03 "O
5 o
CD
"O m -
ES
S
a
a»
CD
vCD D
.-5 |
OO
CO CO q
£ SB
CD CD CD
ai Q Q > Q
^ -g « ô cfa cfa
laSo-xŒ
E cd .£2 ^Z S2 J2
co "5? ?2 CD CD CD
— S£ Ei Q Q Q
cd — -"""""
Q > Q
Ê S s s s
m
oo
O -05
Z •
3 °-
0.-S
C9
(B
fi "S
3 e
« «
< 3
ce
O O O t—
CD CD CD r— r-
O CD_ CD cq c»
CD CD CD~ CD CD
CD CD
CD CD
CO CNI
O C3
in
en
en
CD~ CD
i— «— *
cd"
CD*
co en o
r-~ co CD
CD
LO
CD
en
en r-»' cd'
*— *
cnT
CD CD OO
O cd en
CD
LO
CM
CD CD~ CO
co"
co'
■^ CNl •
OJ <T5 ^
en en d
co co -h
oq en ^
in in c
1^
co
<3-
en
CD *—
CD CNI
cd in
in
in
co
co"
co"
cd" t— "
t— " «-! "
co"
co"
in
co
en
co_
CD CD
CD CD
CD CD
CD CD
en
co
in"
m"
cd" cd"
cd" cd"
CNl'
CM t—
co en -h
co co_ ^
co
CM
in
CNI
CD t—
CO CNl
in cd
co" co" c:
co"
co"
CD" t— "
CD" t— '
a» a>
= E
> <a>
E
« c
(Q E
o <o
.3 E
rv oo o
co in cd
CD
CD
CD
CNI_
-=*-" ^f' cd'
CNI cni ^i-
in"
CNI
in"
CNI
O C3
cd" cd"
CO t—
in in
cd" cd"
co in co
CO^ CD CM
CD
CD^
3:
CO
•ç*-' co" o"
*— co
co"
■^f"
OO
co
co
CD CO
O in
r>« crj
co
m"
cd"
cd" m'
in
cd' cnT
CNI CNl
co'
o "Z.
2 <
t— CNI CO
■^ oo in
CD
in
CO
in
co' co' en
CD fv. CO
in
co
CNl'
co
CD CNI
O CM
00 in
in
cd' cnT
CNl
*— ' en'
r->. co
co'
in
oo'
in
t— CO CO CNl CNl
"3" CNl "«tf- LO CO
t— CNl
co •**
CD
en
co en
CO
r^
i— *—
in
LO
mj
v<D
E
E
CD
CD
-g > > s
« CD "C3 _ÇD _ÇD CD
■C a « z c w c a
Q < o_ ce ce h-
vCD
oo p
CD =
O =
^- — i -cj
O co ^ co
^ °°
CD
= O
CD &
3
O
CD
TD
_çz
'l—
vCD
E
CD
"O CD
CO CO Q O oo Z5
ScE cE £ q^ cl £ ,2
cz
CD
CD
a?
'-a
cr
co
_£=
*c
_œ
vCD
vCD
E
CD
E
CD
00
CD
CD
3
oo -Q
=
>
O
CD ^
f 1
'>
co
00
I 1
_ÇD
_ÇD
CD
° ^
-a t=>
co
c:
oo
00
cz
00 t=
eu o
_J c=
CD
«
co
CD
CO
OO
oo
-a
l'étranger. Toutefois, dans la région de Québec, plus de la moitié des
effectifs viennent de la ville, alors que leur origine est plus variée dans
les régions de Montréal et de Trois-Rivières.
Tout cela contribue à accentuer les contrastes entre les bourgs et
leurs résidents, car les clivages sont nombreux dans le village, sur les
plans économique et social. Cela tient pour une bonne part aux activités
mêmes de cette population, lesquelles sont très diverses. Mais ces
distinctions découlent aussi de bien d'autres facteurs, liés ceux-là à la
présence de divers groupes sociaux dont les ambitions ne sont pas
toujours conciliables. Dans ce panorama, l'étranger occupe une bonne
place, car il représente parfois jusqu'à 10 %, 20 %, 30 % et même 40 %
de la population locale.
LA COMPOSITION ETHNIQUE
Observée sous l'angle de sa composition ethnique, la population
villageoise est loin d'être homogène. À côté du groupe dominant,
francophone ou anglophone selon les cas, on remarque la présence de
plusieurs groupes minoritaires qui font du village un lieu de contact et
d'échange important entre les représentants de diverses populations.
Les sources disponibles sont trop sommaires pour une étude appro-
fondie du phénomène. Néanmoins, grâce aux recensements, il est
possible de l'appréhender du moins globalement. Parmi l'information
disponible, il y a d'abord le nom du chef de ménage, qui permet de
distinguer l'élément francophone des autres groupes ethniques. Ensuite,
les confessions religieuses donnent également un aperçu de la composi-
tion ethnique de la population, mieux que les variables relatives à
l'immigration qui ne sont pas toujours enregistrées avec la même
précision d'une localité à l'autre. Enfin, la structure ethnique des couples
permet d'apprécier la qualité et l'importance des échanges entre les
groupes.
L'un des intérêts de l'approche patronymique est de permettre
une meilleure saisie de l'élément allogène, qu'il n'est pas toujours
possible de bien circonscrire uniquement à partir du relevé des confes-
sions religieuses. Par exemple, les Irlandais catholiques ne font pas
l'objet d'un relevé particulier dans les recensements de la période. Cette
approche n'est pourtant pas sans limite, puisque rien ne permet de
distinguer les personnes qui, tout en portant un nom étranger, sont
parfaitement intégrées à la majorité, tant par la langue que par la religion
ou la culture. C'est le cas, notamment, des descendants de couples
mixtes, dont plusieurs ont fini par adopter la langue et la religion du
115
groupe dominant, et de bien des marchands et artisans qui, pour
pratiquer leur métier, ont appris la langue de leurs clients. Les monogra-
phies locales en donnent des exemples; toutefois, ces gens ne partage-
ront pas nécessairement la religion ou la culture de la majorité.
Toutes ces informations ne sont pas également présentes dans
les recensements ni accessibles de la même manière. Par exemple, ce
n'est qu'en 1851 qu'il est possible de connaître la composition ethnique
des ménages. Ce qui ressort par contre des données disponibles, c'est
tout à la fois l'importance de la présence étrangère dans le village, son
inégale répartition dans l'espace et sa relative diminution dans le temps.
En 1831, sur 100 chefs de ménage résidents du village, 83 en moyenne
sont francophones, 12 sont anglophones et 5 sont d'une autre origine
ethnique (voir le tableau 26). En 1851, les proportions demeurent sensi-
blement les mêmes, encore que l'on remarque une légère croissance du
nombre de couples unilingues francophones par rapport au nombre de
couples unilingues anglophones : 85 % contre environ 1 1 % respective-
ment (voir le tableau 27). Par ailleurs, on remarque aussi plusieurs
couples mixtes (plus de 3 %), dont un peu moins de la moitié sont sous
la responsabilité d'un chef de ménage francophone et les autres dépen-
dent d'un chef de ménage anglophone ou allophone. Quant à la réparti-
tion des confessions religieuses, elle épouse sensiblement le même
profil. En 1831 par exemple, les catholiques forment environ 92 % de la
population, en incluant les Irlandais; en 1851, leur proportion augmente
à 94 %, comme si le village prenait entre les deux dates un visage de
plus en plus catholique et français. En fait, ce n'est vrai qu'en partie,
puisque cette évolution est très circonscrite dans l'espace et qu'elle ne
concerne que les bourgs des régions de Québec et de Trois-Rivières,
notamment ceux qui sont situés sur la rive nord du fleuve et en milieu
insulaire. Partout ailleurs, sur la rive sud du fleuve et dans la région de
Montréal, on assiste plutôt à une diminution du nombre de catholiques,
variable selon les régions, mais qui semble plus marquée dans la plaine
de Montréal qu'ailleurs.
Analysées par sous-région, les variations sont plus grandes
encore et montrent que c'est autour des villes surtout, dans les gros
bourgs et sur les fronts pionniers de l'ouest et de l'est du Québec que
se répartissent les villages qui accueillent beaucoup d'étrangers. Par
contre, c'est dans l'archipel de Montréal que la proportion des catholi-
ques diminue le plus entre 1831 et 1851, puis dans la péninsule de
Vaudreuil-Soulanges et sur la rive nord du fleuve. Ailleurs, le phénomène
est moins évident et révèle un écart de plus en plus grand entre la partie
méridionale de l'aire seigneuriale et la partie septentrionale.
16
s
V)
o
CD
—i
LU
CO
ce
CNJ
1-
3
LU
S
c/d
_J
LU
CL)
<
3
1-
a
co
LU
QL
O
CC
C3
5«£
lé
<
è
ils
tflz
LU ^ ■
pz
(A
fii
jjl
E-g-2
ooo
O CD C3
O CD CD
CD CD CD
CD CD CD
CD~ O CD
CD CD CD
CDCDCO OO ON OO
O Or- NO CD CD CD
cd" cd" cd" cd" cd' cd" 0~ Cd"
CD CD
CD CD CD
CD CD CD
CD* CD' CD"
CD CD CD
CD CD CD
CD CD" CD"
CD CD CD
UT) LO
CD CD
O CD
incotD
CD CD CD
r^ LO
CD CD
CO CO
CD CD
CD CD CD
CD CD
CD CD
CD CD CD
co r- lo
r-ncD
r^- lo
CNJ OO
"3- OO
cd r^
CO CO CD
CO CO CO
CO CO
CO CO
CO r-
OO CO
CD CO CO
CD LO LO
N CO
CD OO
CD ■rj-
CO r-
OO LO (NI
CD CO M
cd" cd" cd"
CD CD CD
LO LO
CD OO
co" r-»"
CO co
LO OO
CO CXD
r-T r-»""
co co
OO co
CO_ CD
co" co"
CD CD
OO r- CD
CD OO LO
cni" r-" co"
en en co
LO
cd"
CD
CD
co"
CD
oo r-^
êo oo_
co" co"
CD CD
OCDIS
OO CO r-
CD •>*
CNi CNI
CD CD
CNJ CNJ
CNJ CO
CO r-
OO CNI LO
r- CO LO
CD
LO
CD
OO
CO ^1"
CO CO
r- r- CD CD CD
CNI CO LO
CD r^ LO
OO CD
CD OO
CO 1 —
cd r^
CD LO
CD -rj-
r^ co oo
CD CD CO
(NI
*3-
LO
CO
LO CD
CO CNI CD
CD r-
CNI «—
CD ■rj-
•rj- ,— cni
CNI
co
-rj- ■rj-
cd ■rr co
r- CNI
CD LO
«* CO
r- OO CD
r-^ cni
CO LO
co ^
CD CD OO
rj- OO
^T r-
CD CD
O CD CD
cd" cd" cd"
(NI r- r-
CD CD CD CD CD CD CD
1^ rj- CNI
CO OO CNI
CD CD CD CD CD
LO
CD
OO
CO
OO
CD
CO
■rj-
^
5
CD
CD
CD
CD
CD
CD
CD
CD
CD
r- CD r-
r- CD
LO CD
CD CD
CO CD
•rj- r» CD
LO OO
■rj" r-
■rj- CD
CO OO
LO CNI LO
r^ cd cd r~ r-
r- CNI CNJ
CNI
cd"
CO
CD
■ri-"
oo
CO
CD
oo"
OO
co
LO
LO"
1^
co r~
CO r-
r-" CD"
OO oo
CD
CD
CNI
co
CNI
CNI
CD
LO
CO
CO
CD
CD
LO CD
co r»
CO r-
CNI
T—
CNI
CM LO
CD
CNI
co
■rj-
CD
CD
CD
OO
CNJ
LO
CD
CNI oo
CD CD
CD "**•
T—
T—
CD
CO
^j-
co r»>
r- CNI
1 —
co
CO
CO
1^
CO
co r^
■rj- CD
on n
r- OO -rj-
LO r-
LO CD
CD CD
co r»
r~ r-
CD CNJ
t— co co
t in n
CNJ CNI -d-
CD CD OO
CNJ OO
CD OO
CNI CNJ
CD CD
r- -rj-
CD OO
■"=1- CD OO
OO CD OO
r^ r~- co cnj co cd cd
CD CD CD CO N rj- OO
CO CO CO CNI CD CD LO
cni co r»» cni r-«-
co o cd •rf r»
r- r-» CD LO co
rj- CD CO
co r-~ r*N_
co" cd" cd"
OO OO OO
CO CD CNJ
CNJ r— CD
CNI OO OO
CD LO CD
■rj- CD
■rf CD
LO CD
CD CD rj-
CO CD CD
CD CNI
CD LO
CNI (NI
LO OO CO
OCO N
^ OO
■rj- r-
CD CD
«3- CD CD
CD "C «—
o 9 S ° » Jr,
== c= — ; c:
> | > .2
il
oo
'CD
' ro E ' m E -= ra
cîwnj^coroiSoo
< Q_ QC I
o
CD r- CD CO
I g 1 g 1 8 S S S le '%
gjoog£ooco^2oocooo «5 co ¥ OO CO
.> .> O ■— CD -^
CC ce h- 0<= CC
°? —
cb co
> s
co E
00 co
OO LO
r«- 00
CD OO
en
— c= ^s c=
œ co E co
O 00 co 00
co CD
^ co
2 «s
CO OD
co — ,
-§-
si
E
CD
co
O CD
T3 o
£oz
E H
o z:
z <
Tableau 27
GROUPES ETHNIQUES ET RELIGIONS (1851)
Mixte
Mixte
Mixte
chef
chef
chef
Couples
Français
Anglais
Autres
français
anglais
autre
Total
Secteur
NNO
observés
(%)
(%)
<%)
(%)
(%)
(%)
(%)
District de Montréal
Archipel
19
1016
83,27
14,17
0,00
1,77
0,79
0,00
100,00
Péninsule
11
382
75,13
17,02
0,00
2,09
5,76
0,00
100,00
Autre île
1
4
100,00
0,00
0,00
0,00
0,00
0,00
100,00
Rive-Nord
39
1 797
85,70
11,19
0,00
1,34
1,73
0,06
100,00
Sans le vil 1. amérindien
38
1 767
85,46
11,38
0,00
1,36
1,75
0,06
100,00
Rive-Sud
55
3 823
79,00
17,50
0,03
1,67
1,65
0,16
100,00
Sans le vill. amérindien*
Total
125
7 022
81,13
15,37
0,01
1,62
1,77
0,10
100,00
Sans les vill. amérindiens
124
6 992
81,05
15,43
0,01
1,63
1,77
0,10
100,00
District de Trois-Rivières
Rive-Nord
13
529
94,14
0,57
0,00
2,27
3,02
0,00
100,00
Sans Les Forges
12
462
93,72
0,65
0,00
2,38
3,25
0,00
100,00
Rive-Sud
9
253
96,84
2,37
0,00
0,40
0,40
0,00
100,00
Sans le vill. amérindien**
8
242
96,69
2,48
0,00
0,41
0,41
0,00
100,00
Total
22
782
95,01
1.15
0,00
1,66
2,17
0,00
100,00
Sans le vill. amérindien**
21
771
94,94
1,17
0,00
1,69
2,20
0,00
100,00
Sans Les Forges
20
704
94,74
1,28
0,00
1,70
2,27
0,00
100,00
District de Québec
îles
6
130
100,00
0,00
0,00
0,00
0,00
0,00
100,00
Rive-Nord
34
977
80,96
13,20
0,00
4,20
1,43
0,20
100,00
Sans le vill. amérindien*
Rive-Sud
58
3 330
94,53
3,51
0,00
0,69
1,26
0,00
100,00
Total
98
4 437
91,71
5,54
0,00
1,44
1,26
0,05
100,00
Sans le vill. amérindien*
Total
245
12 241
85,85
10,90
0,01
1,56
1,61
0,07
100,00
Sans les vill. amérindiens
243
12 200
85,80
10,93
0,01
1,57
1,61
0,07
100,00
Sans Les Forges
242
12 133
85,74
10,99
0,01
1,57
1,62
0,07
100,00
* Les données pour le village amérindien ne sont pas disponibles.
** Ne concerne que le village de Bécancour.
NNO : Nombre de noyaux observés.
Source: ANC, Recensement du Bas-Canada, 1851-1852.
118
Église
d'Angle-
Bap-
Catho-
Métho-
Presbyté-
Protes-
Population Religion
terre
tistes
liques
Juifs
distes
riens
tants
Autres
Total
Noirs
Indiens
NNO
observée
connue
(%)
(%)
(%)
(%)
<%)
(%)
(%)
(%)
(%)
(%)
(%)
19
7160
7 157
2,72
0,00
91,84
0,00
0,14
4,08
0,84
0,38
100,00
0,00
0,01
11
2 726
2 726
7,70
0,26
84,92
0,00
1,28
2,53
3,01
0,29
100,00
0,00
0,00
1
28
28
0,00
0,00
100,00
0,00
0,00
0,00
0,00
0,00
100,00
0,00
0,00
40
13 736
13 658
3,33
0,50
90,44
0,00
1,01
3,24
0,07
1,41
100,00
0,03
4,57
39
13111
13 031
3,49
0,52
89,98
0,00
1,06
3,39
0,08
1,48
100,00
0,03
0,02
59
31448
31207
4,66
0,42
87,28
0,04
1,71
2,47
2,34
1,08
100,00
0,04
4,01
58
30189
29 948
4,86
0,44
86,75
0,04
1,79
2,58
2,43
1,13
100,00
0,04
0,00
130
55 098
54 776
4,22
0,38
88,55
0,02
1,31
2,88
1,61
1,03
100,00
0,03
3,43
128
53 214
52 890
4,38
0,39
88,15
0,02
1,36
2,98
1,67
1,07
100,00
0,03
0,01
13
3 566
3 567
0,03
0,00
99,19
0,00
0,06
0,00
0,73
0,00
100,00
0,00
0,00
12
3169
3169
0,00
0,00
99,15
0,00
0,06
0,00
0,79
0,00
100,00
0,00
0,00
11
1992
1 990
0,65
0,00
98,79
0,00
0,00
0,20
0,35
0,00
100,00
0,00
14,71
9
1699
1697
0,77
0,00
98,59
0,00
0,00
0,24
0,41
0,00
100,00
0,00
0,00
24
5 558
5 557
0,25
0,00
99,05
0,00
0,04
0,07
0,59
0,00
100,00
0,00
5,27
22
5 265
5 264
0,27
0,00
98,99
0,00
0,04
0,08
0,63
0,00
100,00
0,00
0,00
21
4 868
4 866
0,27
0,00
98,95
0,00
0,04
0,08
0,66
0,00
100,00
0,00
0,00
6
886
886
0,00
0,00
100,00
0,00
0,00
0,00
0,00
0,00
100,00
0,00
0,00
35
6 402
6 343
0,46
0,13
95,90
0,00
0,16
1,07
1,92
0,36
100,00
0,00
3,41
34
6184
6125
0,47
0,13
95,76
0,00
0,16
1,11
1,99
0,38
100,00
0,00
0,00
58
20 433
20 419
0,85
0,01
97,76
0,00
0,11
0,55
0,69
0,03
100,00
0,00
0,03
99
27 721
27 648
0,73
0,04
97,41
0,00
0,12
0,65
0,95
0,11
100,00
0,00
0,81
98
27 503
27 430
0,74
0,04
97,39
0,00
0,12
0,66
0,96
0,11
100,00
0,00
0,03
253
88 377
87 981
2,88
0,25
92,00
0,01
0,85
2,00
1,34
0,68
100,00
0,02
2,72
248
85 982
85 584
2,96
0,25
91,77
0,01
0,88
2,06
1,37
0,70
100,00
0,02
0,01
247
85 585
85186
2,97
0,25
91,74
0,01
0,88
2,06
1,38
0,70
100,00
0,02
0,01
119
On retrouve cette distinction entre l'ouest et l'est de la province
dans la répartition des personnes de race noire. En 1851, on n'en relève
à peu près que dans la région de Montréal, sur la rive nord et la rive sud
du fleuve. Toutefois, comme on n'en dénombre aucune dans l'archipel
de Montréal, là où la domesticité est élevée, il se peut que cette
répartition soit plus large, masquée par une mauvaise qualité d'enregis-
trement des données. On observe le même écart dans la répartition des
populations amérindiennes. Plus nombreuses dans la région de Mont-
réal, elles reflètent surtout la répartition géographique des missions:
celles du Lac-des-Deux-Montagnes et du Sault-Saint-Louis dans la région
de Montréal, celles de Bécancour et de Saint-François dans la région de
Trois-Rivières et celle de la Jeune-Lorette (Village-des-Hurons) dans la
région de Québec. Mais il arrive qu'on en retrouve ailleurs dans les
bourgs; c'est le cas notamment dans la région de Montréal, dans des
villages tels Berthier, Sainte-Elisabeth, Saint-François-de-Sales et Lon-
gueuil. De même, on dénombre quelques résidents amérindiens à
Lauzon, en banlieue de Québec.
Cette présence de divers groupes ethniques dans le village en fait
un milieu ouvert aux influences extérieures. Jusqu'à quel point? Nul ne
saurait le dire, du moins dans l'état actuel de la recherche. Mais parce
qu'elles sont parfois importantes, les minorités ethniques influent sur la
vie du village, quand elles ne contribuent pas plus franchement à son
développement. Tel n'est pas toujours le cas, mais rares sont les villages
qui ne profitent pas de la venue de nouveaux éléments, auxquels ils
doivent parfois un savoir-faire, de nouvelles entreprises ou de nouveaux
services. Cela ne veut pas dire que les villages privés de tels apports
sont incapables de changement, mais cela signifie que, dans les bourgs
qui comportent une présence étrangère, des contacts se nouent, de
nouveaux liens se tissent, qui profiteront à terme à l'ensemble de la
communauté villageoise, tant francophone qu'anglophone. D'ailleurs, il
est significatif de noter que les régions les mieux nanties sur le plan
économique accueillent toutes une part importante de ressortissants
d'origine étrangère qui entretiennent des rapports très divers avec la
population locale. La situation n'est pas différente dans les bourgs dont
plus des deux tiers comprennent au moins quelques ménages d'origine
étrangère, quelle que soit la région.
Les socio-économies locales se ressentent de ces apports, d'au-
tant plus que l'étranger est souvent un employeur potentiel. Aussi est-il
généralement bien vu de la majorité, mieux parfois que certains anciens
résidents, dont on ne peut espérer le même support. Les exemples
120
abondent de marchands ou d'entrepreneurs anglophones bien accueillis
par l'élément francophone. Dans la seconde moitié du siècle, on ira
même jusqu'à faire des levées de fonds pour attirer les entreprises de
l'extérieur. Bien sûr, il faudra bien des années avant que l'étranger ne se
sente vraiment accepté. C'est généralement par le mariage que cette
intégration s'effectue. Une certaine distance peut demeurer, selon la
personnalité du nouvel arrivant, mais elle ne sera plus celle du début.
Dans l'ensemble, et sauf exceptions d'ailleurs célèbres, on est donc loin
des tensions qui ont pu marquer d'autres milieux, du moins au cours de
la première moitié du siècle, alors que la société villageoise n'est pas
encore tout à fait établie. Il y aura des difficultés mais elles seront d'un
autre ordre.
LA SOCIÉTÉ VILLAGEOISE
Y a-t-il vraiment une société villageoise, au sens d'une société
distincte de celle qui habite les côtes? Nous le croyons, dans la mesure
où l'on retrouve au village une densité de métiers et de professions que
l'on ne retrouve pas ailleurs sur le territoire. Ne chicanons pas sur les
mots : ce n'est que par commodité de présentation que nous adoptons
ici l'expression « société villageoise ». Dans les faits, il ne s'agit que d'un
segment de la société rurale qui vit dans le village. Mais comme ce
segment est en contact plus fréquent avec l'extérieur, la ville notam-
ment, il se trouve doté d'un attribut supplémentaire qui le distingue du
monde environnant. Quelle différence, en effet, entre le marchand du
village et le petit boutiquier des côtes; quelle distance, aussi, entre le
collège ou le couvent du village et l'école de rang, et entre le maître du
village et la maîtresse d'école des côtes! Il n'est pas toujours possible
de mesurer ces écarts ni d'en connaître les causes, mais on en sent
partout l'importance, comme si le fait de résider au village rehaussait le
rang social. À vrai dire, cela n'est pas tout à fait faux puisque c'est au
village que résident généralement les notables.
Un éventail large d'activités
Si le village attire autant, c'est qu'il offre des perspectives de vie
et d'emploi intéressantes dont les ruraux cherchent à profiter. Et de fait,
le travail ne manque pas, comme en témoigne la quantité de métiers et
de professions consignées dans les recensements : plus de 200 intitulés
différents en 1831 et près du triple en 1851 (voir l'annexe D). Cette
diversification des mentions entre les deux dates provient en grande
partie de systèmes différents d'enregistrement des données dans les
121
recensements: celui de 1831, par exemple, ne cite que les métiers et
professions des chefs de ménage, alors que celui de 1851 étend son
information à tous les membres du ménage et mentionne même les
doubles métiers (par exemple, avocat et cultivateur, charron et peintre,
maçon et menuisier, pilote et cultivateur, etc.); parfois, il va jusqu'à
attribuer le métier du père aux enfants en bas âge ! Elle découle aussi de
la variété de termes utilisés pour désigner certains métiers (par exemple,
laboureur, fermier, cultivateur, agriculteur, habitant, yeoman, etc.) qui ne
revêtent pas toujours la même signification sur les plans économique et
social. Enfin, cette diversité s'explique par un plus grand nombre de
mentions relatives au travail féminin et au statut social des personnes
(par exemple, gentilhomme, bourgeois, étudiant). Mais ce ne sont pas
les seules causes. En effet, entre 1831 et 1851, surviennent des
changements profonds qui favorisent cette diversification: intensifica-
tion des échanges, émergence de nouvelles technologies dans les
domaines de l'industrie et des transports, complexité croissante de la
société, etc. Il en résulte une variété de besoins qui entraîne à son tour
celle du travail et une spécialisation de l'emploi dont l'écho se fait sentir
jusque dans le vocabulaire (par exemple, gardien d'écluse, steamer, etc.)
et les panoramas régionaux; généralement, les intitulés sont plus variés
dans la région de Montréal que partout ailleurs.
Afin de mieux saisir le sens de cette évolution et sa signification
sur les plans économique et social, nous avons regroupé les métiers et
professions recensés sous 12 en-têtes inspirés de la classification propo-
sée par le Groupe de recherche sur la société montréalaise au XIX e
siècle 12 ; cependant, nous avons retouché cette nomenclature pour tenir
compte des métiers et professions exercés dans les bourgs. Ces caté-
gories sont les suivantes: commerce, transport, fabrication, construc-
tion, professions libérales, clergé, services, fonction publique, agricul-
ture, journaliers, domestiques, pêcheurs. En chiffres absolus, les don-
nées qu'elles regroupent ne sont pas comparables dans le temps, en
raison des différences d'enregistrement mentionnées précédemment.
12. Cette classification est parue dans Jean-Paul Bernard, Paul-André Linteau et Jean-
Claude Robert, « La structure professionnelle de Montréal en 1825 », RHAF, 30(3),
1976, p. 383-415. Outre les retouches apportées pour tenir compte des métiers et
professions relevés dans les bourgs, nous y avons inclus les doubles métiers, en
les regroupant pour moitié ou au tiers dans les classes concernées (0,5 cultivateur
et 0,5 journalier pour les personnes qui se présentent comme journalier-cultivateur
par exemple, et 0,33 si trois occupations sont déclarées), cela pour éviter de gonfler
les classes par rapport au total de personnes dénombrées dans les bourgs. Sans
doute consacraient-elles plus de temps à une occupation qu'à l'autre mais, sans
aucun moyen de le savoir, mieux valait procéder ainsi plutôt que de perdre
l'information et de fausser les perspectives.
122
Toutefois, mises en rapport avec les données de population, elles
révèlent la structure de la population active qui évolue beaucoup en
20 ans.
En 1831, plus de 46 % des chefs de ménage sont employés dans
la fabrication, le bâtiment et l'agriculture; les autres sont ou journaliers
(28 %) ou engagés dans les services (7,5 %), le commerce (6,5 %) ou
les transports (3,9 %). Quant aux professions libérales et à la fonction
publique, elles regroupent respectivement 3 % et 1,5 % de la population
adulte, et le clergé moins de 2 %. Deux secteurs sont peu représentés:
la pêche, avec moins de 0,3 % de la main-d'œuvre, et la domesticité,
avec moins de 0,1 %. Dans ce dernier cas toutefois, les données sont
sujettes à caution, car rares sont les chefs de ménage qui se déclarent
domestiques; cette occupation se retrouve parmi les membres du
ménage qui ne sont pas recensés nominalement en 1831. En 1851, le
panorama a changé: les secteurs de la fabrication, du bâtiment et de
l'agriculture accueillent cette fois moins de 38 % de la main-d'œuvre,
alors que les secteurs du commerce et des transports en cumulent
12%. La part des journaliers augmente (plus de 31 % de la population
adulte), tout comme celle des domestiques (10%), dont on connaît
mieux maintenant le nombre exact. Quant aux autres secteurs d'activité,
tels services, professions libérales, clergé, fonction publique, pêche, ils
occupent presque autant de main-d'œuvre qu'en 1831, avec de légères
diminutions liées surtout aux distorsions qu'introduisent les données
relatives à la domesticité, sauf peut-être dans le cas des services où la
chute semble plus prononcée.
Analysées dans l'espace, les données montrent d'importantes
variations régionales (voir les tableaux 28 et 29). En 1831 par exemple,
on compte en moyenne plus de personnes engagées dans le commerce
dans les bourgs de la région de Trois-Rivières que dans les deux autres
régions, sauf dans la péninsule de Vaudreuil-Soulanges où le pourcen :
tage dépasse 12% de la population active. Par contre, en ce qui
concerne le pourcentage de personnes engagées dans la fabrication et la
construction, celles de la région de Montréal dominent, d'autant plus
que la part des journaliers y est également plus élevée. En 1851, la
situation est différente: le pourcentage de personnes engagées dans le
commerce est plus grand dans les bourgs de la région de Montréal alors
que la fabrication occupe une plus grande part de la main-d'œuvre dans
la région de Trois-Rivières. Quant aux journaliers, ils sont proportionnelle-
ment plus nombreux dans la région de Québec; leur nombre décroît
ensuite légèrement dans les bourgs trifluviens, puis de nouveau dans
123
Si?
s. s
2 E
oo 00 g,
«x *£ eo
< <~Q)
- JP
m O =
< LU Q>
t- Q-O
z ®
2 o
00 Q)
00-e
§1
oo
tïj 3
E =
ô 5
oooooooo
CD CD O O CO O^ CD O^
o" CD* CD* CD o" o" CD CD
CDCDCDCDCDCDCDCD
CD CD CD CD CD CD CD
O O O O 0_ 0_ CD
CD CD~ CD~ CD~ CD CD CD~
CD CD CD CD CD CD CD
cd'cdcdcdcdcdcdcd
0000050500
CD O O^ CD_ i— ^ *— «-^ t—
o" o" cd~ o" o" o" o" o"
LO O^ CSI_ CO 0_ O^ OJ C*D
LO" CD* CSl" CSj" CD" CD* CD~ CD
co co co co co co co
csjloodlolococsiio
°° **-: °î „ ^S. ^ °l cr l
co cd' csT co" od" od" cd" o"
CD CD CD O CD CD CD
CD CD CD CD CD_ CD O
cd" cd" o" o" cd" CD~ CD
OOOON œo
CSI CD_ O^ O^ t— ;_ t— O^
O* CD* CD" CD CD" CD CD"
CD O O t— CD CD O OO
OCOCÛN 05 05
CD ^— t— O O CD
o" o" cd" cd" cd" cd"
CD CD O
CD O" CD"
m LO un
^" ^f" *3""
t— cor--r^-T— csi od csi
O r- ^ CSI^ C3 t— «— en co
r--" r-." r--~ r-."" co" od" r--" r-«""
n œ o co r>. rv h«
CSl CO CSl CSI CSl CSl CSI
oo co co co co co r-^ r^. r-«
CO CSl CSI CSl CSl CSl *—
cocsiodt— loco*3-lo
en csi^ ^r un r>~ r». o_ o^
o" ud" co" co" es? csT co" co"
(DOOt-S^-SCD
CO ^T CO CO LO LO OD en
co" co" csT csT *— " ^-" csT csT
cot— loo m o) lolo
CO CO_ C-J OJ CO O^ CO CO
io" oo" csT csT csT csi" csT csT
*— COCSICSICSICSICSICSI
OOCSICSILOIOCOCO
^rnooincosLOLO
r->- CD OD CO t— t— CSI CSI
co" csT *3-" ■**-" r-." r-»" co" co"
CO CO CO "^ CO CO O
CO t— UD O t— CO ^3-
CD CM CO_ lo un r-» co
io" co" r->r co" csT csT co"
CSI t— ,— ,— CSI CSI t—
t— CSI CSI CO CSI CSI
r^eno^f cm r^
CO CO CM t— CO OD
r--" o" *—" co" co" co"
t— CO <3"
co co co
CSI CSI CSI
co
00
co"
r--.
CO
co ^- ^*
-* «* ^r
CD cd" CsT
cm"
co
o"
CO t— co
00 «-^ OJ
r>-~ co" co"
LO CD
LO" LO"
CO
LO"
CD
CO
co"
CO "*
co on
co" co"
LO
OO
r^
csi r^ lo
r— CO LO
co
co
co
CO
LO CO CSI
O LO CO
OO CD
OO LO
CO
co
LO
r- r-»
LO LO
CO CD CO OO CO CO OD
î
"■5 '«
■c !E
'Xi ce
I .2
i — CO co CO CO CO CO CO CO
"^ OJ "O 03 03
** — — b: — "O —
■g S. | i g à "
aoccÉ^œ^^^
Q < Q_ oc
•c d o
co "03 >(B co *
03 f= P Q3 ja
E° cd ra P ( g
o • o 3
U - 7= = "- C*
co > > co
-a 03
^ "O
.2 oo o co coco ta Oco
W c ce. S Z ce/
co — co co £■ i. ca
-> •> co o >
_ÇD _03 _0j "O TD _03
v<JJ
E £9
" I
= o
i^ CE
o Z
^ ra J. fo t= co co i: ico'
'£. ~ C3 ■— 03 ^
□C I—
iS co
o
m
u -
O o
1- «
z to
LU oj
^ T,
Z^
LU C
o «
LU —
Ï =
3 O
(NI
<-o
a
<
CLARÉS
rsonnes
LU
CD
«■LU *>
O °-
if
o iï
55-S
o 5
LU O
u_ =
O 3
oc -a
LU C
co3
flC
LU
ooooooo
5 CD CD O CD CD CD
cd" cd~ CD cd" cd" cd" cd'
CD CD CD CD CD CD CD
CD CD
CD CD
CD" CD"
CD CD
CD CD
CD CD
CD~ cd'
CD CD
CD CD CD
CD CD CD
cd' cd' cd'
CD CD CD
CD CD CD CD CD CD
CD UD CD CO CTi CD
OO CO
O CZ3
cd" cd"
cd cd cd cd cd cd cd
5 cd. o co co cd_ cd
cd" cd" cd" cd" cd" cd" cd"
CD CD
CD CD
cd' o"
■Çj- CM
UD ■<—
CO
cd"
cd" cd"
CO CO
CO CO
CO O CO CX5 CM CM CO
co cd n r^ co co co
CO CO
CM *3-
CT) CT)
«* CD
-
CD •*?
CNI CNI
OO CT) OO OO OO OO CT)
^T CT) t— ,—
O OO
OO
co
px."
CO
CNJ
CO
^r
CM
CD
CO
CD
OO
cd"
CO
OO
px.
ai
CNJ
CO
CT)"
CNI
CO
o"
CO
CO
co-
co
co
CD
CO
lo
CD
CD
OO
px.
cô
LO
*3-
CO
CO
OO
CD
I — CT) CD co r-» CO
""*■, °\ 25 cni^ <nj oq
px.
LO
LO"
CO
CD
CD
CD
CD
CNJ
CO
co-
OO
co-
CD
CO
CNI
CO
^ï"
CO
CO
CO
oq
OO
CD
CD
CD
CM
co
CNl"
co
CN
r-
cq
CNI
CD
CM
CD
CNJ-
CD
CNI
CO
lo
CD
CD
CNI
CD
co
LO
OO
CO
CNI
px
ct> px. px. p^ cm cm cd
co co_ r-._ r* oo_ oo_ lo_
cm" co" co" co" cm" cm" co"
LO CD CD CD LO LO CO
uo lo^ cni_ cm r*. p^ px-
cd" cd" i-~" *— * cd" cd" cd"
CM CM CM CM CM CM CM
CO LO
,- L °"l
cm" px."
CM CO
CD
cô
CO
p-x
cm"
co
CO
CD
cô
CO t—
CT) CT)
cd" o"
CO CO
CO LO
un cm
p*T co"
CO
CM
cm"
«3-
CD
co"
px.
■x*
co"
px. *—
t— CM
cd" cd'
"~
*" "~
CD CM
CD CD
CD
CD
O
CO
LO LO
CO CO
CD r—
* —
* —
' —
» — * —
OO co
O co_
Cst" CM*
CT) CO
oq r**
cm" cm"
co_
co"
CO OO
co co_
co" co"
r— CO
LO CO
px. CT)
CD t—
OO
co
px OO
co co
CNI CM CD CO CO CM
CM (M CO CO CO CO CO i—
CO CM
CM CO
CT) CM
CO CM
LO
LO
px. CO
LO LO
T— ■<—
CM CM
CM
CM CM
LO
CT)
cd"
OO CD ;*
CD CD 03
px." CD" CD
CNI
LO
CM
cd'
CM
CO
OO
LO
CTJ
CO
OO
CT>"
-
LO CD CM
CO CD CD
en
CO
CO
CM
CO
CO
px. I — px. px. I — P-. px.
CM CO
CD CO
LO CD
P». CO
OO
CD
^J- CO
LO 1 —
CO CO
CD
CT) CT)
CT) OO
CT) CT)
CD CO
CO OO
CO
CM r-
Px. CO
P-. CO
CO CO
P-.
Px. px.
Px CD CD LO CO CO COCNI
Locqocococo co_ en
lo" lo" cd" co" co" co" co" co"
^t CO CD *— LO CO
""*".. "Î ^ C-L ^ *""".
lo" ct>" cd" Px." px." co"
px. rx. ^- ^i- co co co
CO px. Px px. co CO px.
LO r— CO CM
oq co "^ «— ^
co" co" px." px."
CD
^~
,—
CD
OO
LO
LO
^r
co
CNI
CO
co
LO
*
CM
<NJ
00
C
00
"O
c
c
CD
o
9
.2
'td
-5
CD
^
T=5
TD
C
_c=
■>
CD
cb
'C
'l_
«ai
ac
«—
>
-CD
-CD
E
03
■
00
C
oc
E
E
.2
CD
O
_ÇD
ra
co
'5
^
i—
o
■s
CD
=z
—
>
^
LJ_
a)
X3
>
>
OO
eu
00
■a
o
"5
=3
CD
xz
o
o
_ÇD
00
-a
=3
00
CD
OO
T3
o
"g
o
OO
a.
OO
o
2:
C
OO
c
C
2:
c
~I
cz
CD
CD
03
G
CO
.ïï
U
c=
^cu
s.
CD
CD
>
OO
CD
>
OO
o
OO
j&
CD
>
OO
o
<
D_
ce
az
1—
O
en
*CD co
E S,
co "~?
o
u
u
-a
s = fi=i£ = =£o
co co
-a —
13 co
OO cz
i CO — 03 CO
ço oo £2 oo oo
• ^ o
ce \—
E
-a œ
^ — "C"
o co ^
Z C0O
■ co ■
ÇD OO CD
O
LO LO LO
CO CO CO
LO CO CM
■xj- -xi" "xl-
CM CM CM
<D
E w
* S>
= o
> u-
co 52
CD O"
a co co
S oo oo
o
ro "O co O
03 Q) ^ cô
fS'IcS
■5 -§=!■§
a cr o ai
co 03 = £
S E «u œ
"» a5 "a o
o „ ^
O -O
E CD
ceux de la région de Montréal. Autrement dit, tout se passe comme si
l'on assistait à un déplacement des activités dans l'espace entre les
deux dates : rappelons simplement qu'il s'agit ici de pourcentages et non
de chiffres absolus. Il ne faudrait donc pas en déduire des traits qu'infir-
meraient de tels chiffres, notamment pour ce qui est du marché que
signalent les activités de commerce: en 1831, comme en 1851 d'ail-
leurs, celui-ci est beaucoup plus important dans la région de Montréal
que partout ailleurs au Bas-Canada, ne serait-ce qu'en raison du nombre
de personnes recensées à la campagne. En fait, ce que révèle le
pourcentage d'individus engagés dans tel ou tel domaine d'activité, c'est
la fonction du bourg et non les orientations de l'économie régionale. Il y
a une différence entre le gros négociant et le petit marchand général :
tous deux sont des commerçants au sens général du terme, mais on
connaît bien l'écart qui les sépare.
Cela dit, et tout intéressantes qu'elles soient, ces données ne
donnent qu'un aperçu des activités de la population villageoise; elles ne
tiennent pas compte de la situation particulière des bourgs. Pour en avoir
une meilleure vision, il faut définir le profil du bourg par rapport à
l'ensemble. Le village de Saint-Eustache peut servir d'exemple (voir le
tableau 30). Prospère jusqu'à la fin des années 1830, il perd par la suite
plusieurs de ses anciennes fonctions, victime à la fois de la rébellion de
1837 et de la concurrence de la ville, des bourgs voisins et de l'arrière-
pays seigneurial où progresse de plus en plus l'industrie rurale.
En 1831, ce village compte 156 chefs de ménage; il fait alors
figure de petit bourg industriel, avec plus d'une quarantaine de ceux-ci
qui sont engagés dans les activités de fabrication. En 1851, soit 14 ans
après l'insurrection, il n'en compte plus que 144, dont à peine plus d'une
trentaine sont des artisans. La même situation existe dans le transport
et la construction. En 1831, ces activités occupent une trentaine de
chefs de ménage; en 1851, elles en occupent 24. Même le nombre de
journaliers diminue, comme si la décroissance des activités précédentes
avait un effet direct sur la répartition des manœuvres dans l'espace.
Pourtant, la gamme des métiers s'est élargie, mais la progression se fait
surtout au profit des agriculteurs, des représentants des professions
libérales, les notaires notamment, des marchands et des commerçants.
Bref, tout se passe comme si, après un bref intermède, le village
retrouvait ses anciennes fonctions du XVIII e siècle, alors qu'il n'était
souvent qu'un centre de services pour les campagnes environnantes.
Les activités artisanales restent importantes, mais sans l'ampleur
qu'elles avaient auparavant.
126
La rébellion de 1837 explique sans doute cette évolution: détruit
par les troupes, le village mettra plus de dix ans à renaître de ses
cendres. Mais là n'est pas la seule cause. En effet, de 1831 à 1851, il
aura à subir la concurrence des villages voisins, par exemple Saint-
Jérôme plus au nord, où la population passe alors de 80 habitants
environ à plus de 445 entre les deux dates (contre 832 pour Saint-
Eustache en 1831, qui en compte 500 en 1815 et 783 en 1851).
Avantageusement situé sur les bords de la rivière du Nord, au contact de
Tableau 30
MÉTIERS, STATUTS ET PROFESSIONS DÉCLARÉS
DANS LE VILLAGE DE SAINT-EUSTACHE (1831, 1851)
(chefs de ménage seulement)
1831
1851*
1 arpenteur
8
marchands
1 arpenteur
2
médecins
4 aubergistes
3
médecins
4 aubergistes
6
menuisiers
1 bedeau
9
menuisiers
1 avocat
2
meuniers
3 bouchers
2
meuniers
1 bedeau
1
modiste
1 boulangère
4
notaires
1 boucher
1
notaire et seigneur
4 boulangers
2
officiers demi-paie
4 boulangers
1
notaire public
14 bourgeois
1
potier
1 cardeur
5
notaires
3 bourgeoises
1
prêtre
9 charpentiers
3
plâtriers
1 brewer
1
revendeuse
1 charretier
1
postier
1 chapelier
1
scieur
1 charroyeur
3
potiers
6 charpentiers
2
seigneurs
1 clerc de notaire
1
prêtre et curé
5 charretiers
2
tailleurs
4 commerçants
1
rentier et cultivateur
1 charron
1
tanneur
2 commis
4
rentières
6 cordonniers
3
tisserands
6 cordonniers
2
rentiers
1 couturier
1
tisseranne
2 couturières
1
sage-femme
1 couturière
1
tonnelier
10 cultivateurs
1
secrétaire trésorier
4 cultivateurs
3
tourneurs
1 écuyer seigneur
1
seigneuresse
1 faiseur de chaises
1
yeoman
2 ferblantiers
1
sellier
8 forgerons
1 fermier
2
servantes
2 huissiers
4 forgerons
1
serviteur
2 instituteurs
1 gentilhomme
2
tanneurs
1 institutrice
2 huissiers
1
tailleur
29 journaliers
1 instituteur
1
tisserand
10 maçons
27 journaliers
1
tonnelier
1 laboureur
1
tourneur
4 maçons
1
veuve
1 marchande
n.d.
dames de la
3 marchands
Congrégation de
Notre-Dame
Total: 156
Total: 144
* Selon les listes du dénombrement personnel et du dénombrement agraire.
n. d.: non disponible.
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
127
la plaine et du plateau laurentidien, ce village doit son origine à l'initiative
des seigneurs Dumont et De Bellefeuille de Saint-Eustache, qui en
planifient l'implantation dès les années 1830. D'abord emplacement
d'une petite filature, il deviendra avec le temps l'un des principaux pôles
industriels de la région au nord de Montréal, à la tête de tout un réseau
de moulins établis de part et d'autre de la rivière du Nord.
L'exemple de Saint-Eustache n'a rien d'unique. Le cas est le
même pour tous les bourgs qui ont eu à souffrir de l'apparition de
nouveaux centres industriels mieux situés le long des voies de com-
munication ou avantagés sur le plan des ressources. Celui de L'Assomp-
tion en offre un autre exemple, victime celui-là de la croissance du
village de L'Industrie où le seigneur Barthélémy Joliette avait autrefois
établi des moulins. Même l'agriculture en subira les effets: privée de
ses débouchés traditionnels, elle connaîtra une longue phase d'hésita-
tions, avant de se tourner finalement vers la production de lait et de
plantes fourragères à destination des marchés citadin et extérieur. Et il
n'y a pas que sur la rive nord que ce phénomène se produit. On
l'observe également sur la rive sud du fleuve où, après les années 1840,
l'essor industriel n'avantage plus que des bourgs bien marqués comme
Saint-Hyacinthe, Saint-Jean (Dorchester), Valleyfield, etc.
Ce bref tour d'horizon ne saurait être complet sans un aperçu du
travail féminin et du travail des enfants. On sait, grâce aux données de
recensement, que le travail féminin a été important. On peut en juger
par le type de métier ou de profession enregistré dans les listes. La
femme travaille comme aubergiste ou hôtelière, brodeuse, cardeuse,
chanteuse, commerçante ou marchande, cordonnière, couturière, cuisi-
nière, cultivatrice, directrice d'école, domestique ou servante, engagée,
institutrice, femme de journée, fileuse, gardienne, gouvernante, journa-
lière, laveuse, maçon, menuisière, mercière, modiste, musicienne, plâ-
trière, religieuse, revendeuse, sage-femme, secrétaire, tailleuse, tanneuse,
« tisseranne », vendeuse, etc., sans compter les mentions relatives à son
rang ou à son statut: seigneuresse, gentlewoman, mendiante, veuve ou
autre. Outre le fait que les métiers changent entre 1831 et 1851, la
fréquence des emplois n'est pas la même.
Le village de Saint-Eustache nous servira encore d'exemple. En
1831, ce village compte 14 femmes enregistrées comme chefs de
ménage, dont 1 1 sont veuves. De ce nombre, une se déclare journalière,
deux sont tisseranes, deux sont couturières, une est institutrice, une est
revendeuse, une est boulangère, une est maçon, trois sont recensées
comme bourgeoises et deux sont sans métier ou statut connu. Au total,
128
donc, ce sont les activités de fabrication qui réunissent la majorité. En
1851, le panorama aura quelque peu changé, en raison d'un enregistre-
ment plus complet des personnes. À cette époque, ce village compte au
total quelque 415 femmes et jeunes filles, qui représentent 52,9 % de la
population locale. De ce nombre, un peu moins d'une centaine vaquent à
des activités diverses. La plupart sont domestiques (39,8 %), modistes
ou apprenties modistes (19,4%), couturières (9,7%), journalières
(9,7 %), ce qui en laisse encore environ 30 % dans la fabrication. Deux
sont religieuses, une est marchande et une est sage-femme. Quant aux
autres, elles se déclarent rentières (7,5 %), ménagères (4,3 %), men-
diantes (2,2 %) ou seigneuresses (1,1 %). Cette situation est caractéristi-
que des bourgs qui comptent une importante bourgeoisie locale. Pour-
tant, elle n'est pas très différente dans les autres villages où l'on
observe également un nombre important de femmes dans la domesticité
et dans la fabrication. Par exemple, à Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-
Loup, on ne dénombre pas moins d'une soixantaine de jeunes femmes
occupées à du travail de broderie sur écorce de bouleau à la même
époque. Au total, elles représentent à elles seules 10 % de la population
du village qui compte alors 600 habitants. De même, dans les villages de
L'Assomption et de Saint-Jacques, la fabrication des ceintures fléchées
(les Assomption Sash) prend la forme d'une véritable petite industrie 13 .
Quant au travail des enfants, il est plus difficile à cerner en raison
d'un mauvais enregistrement des données dans les recensements qui
attribuent souvent aux enfants en bas âge (souvent de moins de cinq
ans, selon les localités) le métier de leurs parents. Néanmoins, si l'on en
juge par les villages où le relevé est bien fait, il semble que celui-ci ne
s'amorce que vers l'âge de 12 ou 13 ans chez les garçons, un peu plus
tard chez les filles, par exemple chez les artisans où les fils sont initiés
tôt au travail du père (boulanger, charpentier, meunier, sellier, etc.). Le
cas est le même chez les journaliers où l'apprentissage prend cependant
un tout autre aspect. Enfin, il arrive que de toutes jeunes filles soient
parfois reconnues comme servantes dès l'âge de huit ou neuf ans, mais
c'est l'exception : la jeune fille n'entre vraiment sur le marché du travail
qu'à l'âge nubile et très souvent comme apprentie.
13. Cette activité aurait été introduite vers 1837 par un ancien commerçant du nord-
ouest, Salomon Bélanger, devenu depuis l'agent de la Hudson's Bay Company;
celui-ci distribue alors lui-même la laine aux tisseuses, pour acheminer ensuite le
produit fini sur le marché. Le commerce, semble-t-il, était florissant. Il le sera
jusqu'à la fin du siècle. Voir Guy Courteau et François Lanoue, Une nouvelle Acadie,
Saint-Jacques de l'Achigan, 1772-1947, p. 270-271.
129
Pourtant, ce ne sont pas tous les enfants qui travaillent, du moins
sur une base permanente. En effet, les recensements font également
état d'une importante clientèle scolaire, qui varie selon les bourgs mais
qui peut représenter en moyenne jusqu'au tiers de la population locale
en 1831, mais seulement 15% en 1851. Cette variation du nombre
d'écoliers entre les deux dates appelle une explication, car elle n'est pas
nécessairement due à un mauvais enregistrement des données. C'est
qu'on assiste à l'époque à la mise en place d'un système d'écoles
publiques 14 qui suscite bien des remous. Assumé jusque-là par l'Église,
l'enseignement ne devient une responsabilité d'État qu'au début du XIX e
siècle, après que l'on eut tenté en vain de faire adopter une loi pour
établir les premières écoles primaires gratuites vers la fin des années
1780.
La première loi date de 1801. Elle visait la création d'écoles
« royales » placées sous la responsabilité de maîtres, de commissaires
et de syndics nommés par le gouverneur. Voyant là une menace
d'assimilation et de protestantisme accru, le clergé catholique s'y était
opposé, si bien que l'initiative tourna court, du moins dans les milieux
francophones. En 1824, une nouvelle loi fut adoptée, qui autorisait les
fabriques à consacrer le quart de leur budget à la création et à l'entretien
d'écoles. Là encore, l'initiative tourna court, face à l'apathie de la
population et au peu de revenus de certaines fabriques. En 1830, il n'y a
encore qu'une soixantaine d'écoles de fabrique au Bas-Canada, auxquel-
les il faut ajouter quelques écoles privées et une douzaine d'écoles
« royales » nées de la loi de 1801 . Le véritable essor ne viendra qu'avec
les écoles dites de syndic créées par la loi de 1829 « pour encourager
l'éducation élémentaire ». Adoptée pour trois ans, cette loi prévoyait
cette fois une aide importante de l'État, qui pouvait aller jusqu'à la moitié
du coût d'achat et de construction des écoles (jusqu'à concurrence de
50 livres courantes), et assurait aux instituteurs et institutrices un
traitement annuel de 20 livres et une allocation de 10 chelins par enfant
pauvre. Cette loi sera reprise et augmentée en 1832, poursuivie en 1834
pour être finalement abolie en 1836 devant le refus du Conseil législatif
d'en adopter le renouvellement. On compte alors tout près de 1 400
écoles de syndic au Bas-Canada. Par la suite, leur nombre diminua, en
raison de l'introduction, à partir de 1841, d'un nouveau principe de
14. A ce sujet, voir: Louis-Philippe Audet, Histoire de l'enseignement au Québec;
Québec, Rapport de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la
province de Québec, première partie, « Les structures supérieures du système
scolaire », p. 1 et suiv.
130
partage des charges entre le gouvernement et la population locale (lois
de 1841, de 1845 et de 1846). Des conseils de district furent créés, avec
le mandat de diviser les paroisses et les cantons en arrondissements
scolaires. Dans chaque arrondissement, des commissaires élus avaient
entre autres pour responsabilité de réunir les sommes nécessaires au
financement des écoles publiques. Ce dernier devait être assuré par un
« fonds commun des écoles », qui pouvait verser des octrois aux autori-
tés locales, en fonction du nombre d'enfants de 5 à 16 ans dans le
district, pourvu que celles-ci réunissent une somme au moins égale au
montant versé par l'État, soit par une taxe sur les propriétés foncières,
soit par une contribution mensuelle des parents. Opposée à ce principe
de taxation à des fins scolaires, la population brûla quelques écoles et en
ferma d'autres (guerre des Éteignoirs); ce principe fut cependant main-
tenu (loi de 1849) et, en 1855, les contributions locales représentaient
déjà quatre fois les sommes versées par l'État.
C'est dans ce contexte qu'il faut interpréter les données de
recensement. En 1831, le système d'écoles publiques est assez récent
et l'on construit des écoles dans les bourgs, ce qui explique le grand
nombre d'écoliers: les enfants des côtes s'ajoutent à ceux du village
pour atteindre un nombre qui dépasse parfois celui de la population
villageoise. Tel est le cas à Sainte-Famille, dans l'île d'Orléans, où l'on ne
compte encore qu'une école, construite dans le village, et dont le
nombre d'écoliers et d'écolières en 1831 dépasse celui de la population
du bourg (97 enregistrements pour moins d'une cinquantaine d'habi-
tants). Ce sera moins vrai par la suite, avec la multiplication des écoles
de rang et les désordres qui entourent la loi de 1846. Autrement dit, plus
élevé en début de période, alors que l'on assiste à l'implantation d'un
système d'écoles publiques subventionné qui favorise la construction
d'écoles dans les bourgs, le nombre d'écoliers baisse quand se multi-
plient les écoles de rang. Par ailleurs, en hausse quand il s'agit d'obtenir
des octrois, ce nombre baisse également quand il s'agit de protester
contre une loi que l'on réprouve, ce qui entraîne également une diminu-
tion du nombre d'instituteurs, que l'on ne retrouve plus que dans 35 %
des bourgs en 1851, contre les deux tiers 20 ans auparavant. Il est vrai
que notre échantillon n'est pas le même entre les deux dates, ce qui
peut expliquer en partie cette variation. Toutefois, même si les données
restent sujettes à caution, il n'en demeure pas moins qu'elles traduisent
un malaise, particulièrement vif dans les régions de Trois-Rivières, de
Nicolet, de Berthier, de Lanoraie et de Beaumont et dans les milieux
131
irlandais de la région de Québec: Valcartier, Sainte-Catherine, Saint-
Raymond et Saint-Basile-de-Portneuf, ainsi qu'à Saint-Gilles et Saint-
Sylvestre, dans le comté de Lotbinière 15 .
Les statuts et les rôles
Dans le village, les clivages sont nombreux. Cela tient au caractère
très diversifié de la population. Nous ne sommes pas encore en mesure
de les saisir tous. Néanmoins, on peut en déceler l'importance à travers
les statuts et les rôles de certains individus ou groupes sociaux.
Le seigneur
De tous les personnages en vue dans le bourg, le seigneur reste
le plus important. Par son titre et sa situation de grand propriétaire
foncier, il est celui dont la supériorité et la prééminence sont reconnues
de tous, mais parfois discutées comme en témoignent plusieurs inci-
dents locaux. Il est le premier partout: premier au village, ce qui lui vaut
toutes sortes d'honneurs et de sollicitations; premier à l'église où il a
son banc réservé; premier dans l'ordre des sépultures, car il peut
prétendre à un lieu à part; premier très souvent dans l'habitat, par sa
fortune; premier enfin dans l'ordre des percepteurs, ce qui l'assimile
parfois à un maître tyrannique, surtout s'il a quelque travers de person-
nalité. Certes, il faudrait distinguer ici entre le seigneur laïque, dont les
exigences sont généralement plus élevées, et les seigneurs ecclésiasti-
ques pour qui la gestion d'une seigneurie n'a pas la même signification.
Mais quelles que soient leurs multiples dissemblances, ils prélèvent leur
dû. Par contre, ils n'en sont pas moins généreux, notamment quand il
s'agit d'établir le village ou de soutenir les bonnes œuvres. Il reste que
les contrats de concession sont souvent assortis de conditions qui
varient d'un seigneur à l'autre.
En 1831, rappelons-le, seuls une vingtaine de bourgs comptent un
ou plusieurs seigneurs parmi leurs résidents, une trentaine en 1851. En
général, ceux-ci habitent plutôt à l'écart, dans une côte avoisinante ou
sur l'autre rive du cours d'eau qui jouxte le village, mais plusieurs
habitent la ville ou un quelconque autre bourg s'ils possèdent plusieurs
seigneuries. Même quand ils résident ailleurs, ils demeurent présents
par leur régisseur ou leur homme de confiance. On connaît mal encore
le rôle de ces régisseurs dans la gestion des seigneuries. Des recher-
ches récentes montrent toutefois que celui-ci fut important, non seule-
15. Louis-Philippe Audet et Armand Gauthier, Le système scolaire du Québec, p. 16-19.
132
ment sur le plan administratif et financier (collecte des redevances,
tenue des livres, prêts divers, etc.), mais aussi quant à l'aménagement
des fiefs (construction de moulins, ouverture de nouveaux chemins, de
nouvelles côtes, etc.) 16 . Très souvent, leurs exigences égalent celles des
seigneurs quand elles ne les dépassent pas. C'est qu'en plus du devoir
de protéger les intérêts du titulaire du fief, ils recherchent très souvent
les leurs; dans ce cas, ils n'hésitent pas à se livrer à des exactions qui
pouvent même devenir préjudiciables au seigneur. D'ailleurs, il est
significatif de noter que, dans les seigneuries dont le maître est absent,
les conditions d'établissement sur la terre sont en général plus difficiles
que dans les fiefs où il réside, en raison des gratifications exigées par
certains régisseurs pour la concession d'un lot. Tous ne sont évidem-
ment pas des gens malhonnêtes, loin de là, et il existe des exemples de
régisseurs dévoués à leur maître et à ses censitaires. Mais ils suscitent
généralement plus de méfiance que le seigneur, envers qui l'on affiche
plutôt une réserve prudente.
Le curé
L'imagerie dévote et le roman paysan ont imposé l'image du curé
qui agit en pasteur éclairé d'une communauté respectueuse des directi-
ves du clergé. Sans être totalement fausse, cette représentation est loin
d'être générale. À l'époque qui nous intéresse, bien peu de curés
peuvent se vanter d'avoir pleine autorité sur leurs paroissiens, même
quand ils sont fils d'habitant et en partagent les codes. Au contraire, il
leur faut consacrer beaucoup d'efforts pour s'imposer et amortir les
heurts qu'entraînent les conflits de personnalité (avec le seigneur, l'au-
bergiste, les marguilliers, etc.), les débats soulevés au sujet de la
construction ou de la réparation des édifices religieux (choix de l'empla-
cement, évaluation et répartition du coût, qui relèvent en principe de
commissaires spécialement mandatés à cette fin mais qui concernent
également le curé), de l'implantation d'une école, de la perception des
dîmes et de la fréquentation des sacrements. La situation est particulière-
ment difficile dans les bourgs industriels où le taux d'alcoolisme est
élevé. Elle est un peu meilleure dans les villages les plus anciens où,
parce que la population est plus « bourgeoise », le curé jouit davantage
d'autorité morale. Cependant, même là des difficultés surgissent, qui
montrent que l'Église, durant la première moitié du XIX e siècle, n'a pas
encore vraiment réussi à s'imposer.
16. Voir, entre autres: André Larose. « La seigneurie de Beauharnois [...] »; Françoise
Noël, « Gabriel Christie's Seigneuries [...] ».
133
Caractéristique des années 1830, cette situation est beaucoup
moins réelle au cours des années 1850, alors que l'on assiste à une
certaine stabilisation de la croissance villageoise. Le nombre de prêtres
augmente - on en retrouve dans plus de 62% des bourgs en 1851,
contre 44 % en 1831 - ainsi que les communautés religieuses auxquel-
les on fait appel pour enseigner dans les collèges et les couvents.
Surtout, de nouvelles structures administratives apparaissent qui favori-
sent le contrôle social : commissions scolaires, corporations municipales,
où le curé est souvent appelé à siéger comme aumônier. Ajoutées aux
bonnes œuvres et aux systèmes de gestion déjà en place (notamment
les assemblées de fabrique), elles finissent par faire du village un lieu
d'édiction de normes pour l'ensemble de la communauté. Mais n'antici-
pons rien: en 1850, il reste encore bien des batailles à livrer, dont celles
de l'alcoolisme et des bonnes mœurs.
Cela dit, et quelle que soit l'époque considérée, le curé reste un
personnage important avec qui il faudra toujours composer. C'est qu'en
plus de sa fonction strictement pastorale et de ce qui s'y rattache sur le
plan civil (instruction primaire, administration paroissiale, surveillance des
activités de la fabrique, tenue des registres d'état civil, entretien et
décoration des lieux de culte, etc.), il est au cœur de tous les débats qui
animent la communauté villageoise et, plus largement, la société rurale
tout entière 17 . Médiateur entre Dieu et les hommes, il est donc appelé à
devenir également un intermédiaire entre les personnes : ce rôle, surtout
s'il se l'octroie lui-même, lui vaudra parfois de solides inimitiés dont
l'écho peut parvenir jusqu'à l'évêque. Mais pourvu qu'il sache se faire
aimer de ses paroissiens, il deviendra vite leur confident et leur arbitre,
celui à qui l'on peut même emprunter quelque argent dans les moments
difficiles. C'est ce rôle élargi qui lui conférera finalement son autorité.
Les notables
Il est peu de villages où l'on ne trouve au moins quelques
représentants de ce que l'on appelle les notables (voir le tableau 31).
Cette notion n'est pas facile à circonscrire, d'une part parce qu'elle
renvoie à la perception des différences sociales, d'autre part parce
qu'elle suppose une bonne connaissance de la hiérarchie sociale et des
17. Sur le rôle du curé, voir Richard Chabot, Le curé de campagne.
134
CD Csl
OO OO
CD i— *
co oo
oo oo i — r~- *— r— m
O «— C£3 C£D CO CO CO
CO ç-* r-^ r-^ O CD" r- •
OO CO CO CO OO OO OO
CO "ïf OO oo co co
o co cd r*» «-^ oo
oo" oo" ld~ Osj" co" co"
csj lo m r~ co co
LO LO LO
tN O t
co" ««r ^j-"
COLOCOCOf^CncOLOOO
LO^ LO O Œ5 Œ3 "^f LO CO CO
OsT CO" CO" Csl" CsT CNj" Csl" Csl" Csl"
t— t— co co co co
CNllOCDr^OO^-'3-CNJCNI
**1 lo co_ r^ co oq oo_ ** co
csl" un" co" co" ici lo" lo" co" co"
CD r— CsICsICOCOOOOO
^- m ^t st ro ro
OOOOOOO
co co co co co co co
co co co co co co co
co" co" co" co" co" co" co"
COCOCOOOCsICsl OsJCsICsl
oooooo o oo
CD co co co co co co
un
S" 3
- Û.S
oo Ç0 ».
< s °-
£ 3 =
LU E
o
o
00
CO CO CD CD LO OO
CO C0 CD CO LO^ Csj
co" oo" r-^" oo" r-" r^"
rs ^t «ï ^ m m
r— Cs|_ CSJ CO ^T "^
r»" r».* r~" csT co" co"
r>* r— LO
*— __ CNJ Csj
co" co" cd"
m isoo
co *fr cn_
LO" LO" LO"
st n in ^ en cd
CM *r lo oq co_ co
cd" cd" cd" cd" oo" oo"
stCDOCDCÛCDCTlpsrv
s
Csl Csl OO OO Csl Csl
co<-ooisLnLntDO)
T L °î < — !. "î °l ^H ^ ^H ^
oo" csT cd" co" oo" lo" lo" ^r" ^-"
Csl Csl Csj Csl Csl Csl
o rs cm o si- m en
r^_ co co csi_ i— ^r cxd
oo" lo" oo" ^" co" co" *=t-"
m to sf st in in Lfi
CD OO CO CD OO LO OO
es co r** co co ^r uo
OO" CO" r— " t— " Csl" Csl" Csl"
in csj co coin o o
is en ps r- r~._ cd co
Csl" Csl" Csl" CO* Csl" Csl" CO"
coLOLOLOLOLO r^r-r^
i— Osl Csl LO ^ ^r LOCOCO
CD t— ,— Csl ,— t—
CD r^ I — CD oo oo
25 •* "^ r— *f *t
CD" *— * «— * OO" Csl" OsT
Csl Csl Csl
CD Csl CO
oo oo oo
o
2
CO
(/>
"O
c
c:
c:
CD
o
CD
CD
T3
m
-2L
CZ
TD
CZ
_C
">
i)
'C
"C
*CD
ce
>
vCD
vQJ
E
CD
ce
E
E
M
CD
CD
CD
'5
ÇD
CZ
E
CD
CD ~ — >
"O > > co
CD CD "O CD CD CD
_ c ^- "O — —
CDO(_j°G0OC/0 co
awoZccoc_c
jg •£ Q.ÇD00 iôo 2oo
■ ^ o
or i—
« K-e-a-S
vCD co
^ S,
CD f?
_: o
r= LJ -
">
_ÇD _
co co
CD
ÇD
'-XD
cz
-CD
E
CD
vq3
E °°
5; CD
w c ce
II CD — CD CD
.> o
ce h-
Cfl co
■— CD ■-
a <= oc
> >
TD CD CD
i_ o —
O co O CO
Z cw c: _
i oo œ ro oo 2
—
o
CD
>
u_
00
_ÇD
t J
CD
2
<
CO
co
C
CZ
co
CD
CD
C/3
OO
=3
pouvoirs de chacun, groupes ou individus 18 . Nous ne sommes pas allé
jusque-là dans notre enquête. Néanmoins, concernant le début des
années 1830, nous disposons des quelques opinions émises par les
curés au Comité spécial de la Chambre d'assemblée relativement aux
affaires de fabrique 19 . Comme il arrive souvent en pareil cas, les diver-
gences sont nombreuses: les uns limitent ce qualificatif au seigneur,
aux magistrats et aux capitaines de milice, les autres retendent au
contraire à toute personne « de bon sens », pourvu qu'elle possède un
bien-fonds et qu'elle fasse preuve de probité et de mérite. Par ailleurs,
d'autres répondent par la négative: ne devraient pas faire partie des
assemblées de fabrique (donc des notables) les gens qui ne cherchent
qu'« à semer le trouble », qui « indisposent les esprits » contre le curé,
ou qui sont « notablement vicieux » ou qui font preuve d'« irréligion ».
Enfin, certains refusent de se prononcer, soit parce qu'ils sont opposés
au projet de loi, soit parce qu'ils trouvent la question « trop délicate ».
La difficulté reste donc entière, et ce n'est que par commodité
que nous limiterons ici l'appellation de notables aux couches supérieures
du corps social, puisque seules ces données nous sont accessibles pour
l'instant. Qui sont ces notables? Outre le seigneur, ce sont les magistrats,
les représentants des professions libérales et les importants proprié-
taires terriens qui résident au village ou dans ses environs immédiats et
qui disposent de revenus qui les placent au-dessus de la masse des
travailleurs manuels. On pourrait sans doute inclure tous ceux qui se
déclarent gentilshommes sans autre indication, ce qui laisse à penser
qu'ils se contentent de vivre de revenus accumulés ou du produit de
quelque ferme ou autres entreprises. De même, pourraient s'y ajouter
18. Sur les notables au Québec et les difficultés que pose l'étude de la structure
sociale, voir: Jean-Claude Robert, « Les notables de Montréal au XIX e siècle », HS,
8(15), 1975, p. 54-76; Gérard Bouchard, Yves Otis et France Markowski, « Les
notables du Saguenay au 20 e siècle à travers deux corpus biographiques », RHAF,
39(1), 1985, p. 3-23; François Guérard, « Les notables trifluviens au dernier tiers du
19 e siècle [...] », RHAF, 42(1), 1988, p. 27-46. Voir aussi: Gérald Bernier, « La
structure de classes québécoise au 19 e siècle et le problème de l'articulation des
modes de production », RCSP, XIV(3), 1981, p. 487-518; Alfred Dubuc, « Problems
in the Study of the Stratification of the Canadian Society from 1760 to 1840 »,
Canadian Association Historical Report, 1965, p. 13-29, et, du même auteur, « Les
classes sociales au Canada », AESC, 22(4), 1967, p. 829-844; Gilles Paquet et Jean-
Pierre Wallot, « Groupes sociaux et pouvoir: le cas canadien au tournant du XIX e
siècle », RHAF, 27(4), 1974, p. 509-564; Paul-André Linteau, « Quelques réflexions
autour de la bourgeoisie québécoise, 1850-1914», RHAF, 30(1), 1976, p. 55-66;
Normand Séguin, La conquête du sol au 19 e siècle. Sur le notable comme « agent
d'influence », voir, entre autres, Alain Croix, « Les notables ruraux dans la France du
XVIII e siècle: une clé de la sociabilité », dans Roger Levasseur (dir.), De la sociabi-
lité. Spécificité et mutations, p. 39-58.
19. JALBC. 1832, app. QQ, « Quelques questions soumises [...] ». Nous devons ces
données à l'amabilité de Jacques Crochetière.
136
certains gros agriculteurs dont l'exploitation est située dans le village ou
à proximité - il y en a dans presque tous les bourgs -, et une partie de
ceux qui se déclarent bourgeois et rentiers. Tous ne disposent pas de
revenus supérieurs, mais plusieurs sont d'anciens marchands en vue ou
ont été d'importants agriculteurs sur qui l'on peut toujours compter pour
une hypothèque ou un prêt à court terme. Enfin, on inclurait les person-
nes les plus en vue du village, quel que soit leur champ d'activité:
commerce, artisanat, industrie, etc. À vrai dire, celles-ci forment cepen-
dant un groupe à part, car on ne perçoit pas forcément comme notables
tous les marchands, les artisans ou les entrepreneurs ; tout dépend de
leur personnalité plus souvent que de leurs revenus.
En chiffres absolus, ces notables sont peu nombreux. On n'en
compte encore que quelques-uns par village : moins de deux en moyenne
en 1831, si l'on ne tient compte que des personnages les plus impor-
tants, près de quatre en 1851. Ils habitent généralement les bourgs
situés sur la rive sud du fleuve où ils sont deux, voire trois fois plus
nombreux que dans ceux de la rive nord et des îles. Comme il existe ici
une corrélation positive entre la taille des bourgs et le nombre de
notables (les coefficients sont supérieurs à 0,8 quelle que soit la date de
recensement), et comme la rive sud du fleuve compte plus de gros
bourgs que la rive nord et les milieux insulaires, ce nombre reste, toutes
proportions gardées, assez semblable. Par contre, ces notables sont au
cœur de la vie du village qu'ils influencent à plus d'un égard, par leur
formation d'abord, mais aussi et peut-être davantage par leur profession
et leurs relations qui les font percevoir bien souvent comme des demi-
citadins par les résidents du bourg et des campagnes environnantes.
Bien sûr, il existe des lieux que même les notables les plus
respectés ne parviennent pas à pénétrer. Cependant, chaque fois que le
bien de la communauté est en cause, on fait appel à eux, ne serait-ce
que pour bénéficier de leur appui, financier notamment, ou de celui de
leurs réseaux d'affaires, de parents ou d'amis. Aussi les voit-on siéger
autant dans les organisations civiles que dans les organismes religieux
ou parareligieux, qu'ils président très souvent. Enfin, comme ils partici-
pent par leur instruction aux courants d'idées qui entraînent les bour-
geoisies citadines, ils contribuent à faire du village un lieu de diffusion
des valeurs urbaines que tous n'adopteront pas, mais qui finiront peu à
peu par s'imposer. En fait, ce sont des intermédiaires entre la paysanne-
rie et la société rurale, des diffuseurs de la culture dite savante, à qui l'on
doit souvent de nouvelles idées et des pratiques originales sur le plan
économique, et surtout d'autres habitudes de consommation. Pour plus
137
d'un, ils sont des exemples de promotion sociale sinon des modèles
qu'on pourra envier, voire contester, mais dont on parlera pour vanter la
qualité du bourg.
Dans ce groupe de notables, le médecin et le notaire occupent
une place particulière : tantôt conseillers, tantôt confidents, on a recours
à eux pour tous les événements importants de la vie courante. Tel est le
cas du « ramancheur » et de la sage-femme, qui ne font pas vraiment
partie du groupe des notables, mais qui sont souvent perçus comme des
personnes de confiance - souvent davantage que les notables -, et
sur qui l'on peut toujours compter avant de recourir au médecin. Quant
au maître d'école, qui n'est pas non plus généralement considéré
comme un notable, à moins d'être lui-même une personne de haut rang
pour qui l'enseignement est un passe-temps, il ne jouit pas de la même
confiance. Il en existe quelques-uns dans les bourgs, à qui l'on doit
tantôt une école de latin, tantôt une classe de jeunes filles réservée aux
enfants de la petite bourgeoisie locale. Le coseigneur Laviolette et le
docteur Labrie, de Saint-Eustache, sont de ceux-là.
Enfin, c'est dans ce groupe de notables qu'est choisi, générale-
ment, le capitaine de milice. Mais il arrive aussi que celui-ci vienne d'un
autre groupe social, pourvu qu'il présente alors les qualités (et les
garanties, puisqu'il est nommé par l'État) nécessaires.
Les marchands
À cette petite bourgeoisie de seigneurs et de représentants de
professions libérales, on pourrait rattacher les marchands, plus nom-
breux et parfois plus riches, du moins si l'on en juge par la taille de
certains biens-fonds. Eux aussi sont des demi-citadins, peut-être plus
encore que les membres du groupe précédent, sinon par leur instruc-
tion, du moins par leurs relations. Certains, parmi les plus importants,
sont même très bien vus de leurs concitoyens. La plupart cependant ne
sont que de petits commerçants, bien loin de la puissance et du rang
social des négociants chez qui ils s'approvisionnent. Mais petits ou gros,
eux aussi sont à l'écoute des idées urbaines, peut-être plus encore que
certains notables. Si le métier de marchand n'évoque encore dans bien
des cas qu'un genre de vie - qui sera sanctionné plus tard par
l'expression « marchand général » - , les commerçants ont tout de même
des contacts avec la ville, soit directement, soit grâce à des intermédiai-
res qui véhiculent les valeurs urbaines. Il est d'ailleurs significatif de
noter que les premiers qui ressentiront cette influence seront leurs
138
enfants, parmi lesquels plusieurs se dirigeront bientôt vers les couvents
et les collèges classiques.
Au total, notre échantillon compte environ 450 marchands en
1831, contre un peu plus de 1 460 en 1851, ce qui représente en
moyenne deux marchands par village en début de période, contre six au
milieu du siècle. Comme pour les notables, leur répartition avantage
surtout les bourgs de la rive sud du fleuve, sauf dans la région de Trois-
Rivières où les proportions s'inversent, au profit cette fois de la rive
nord. La seule corrélation positive ici (supérieure à 0,7 aux deux dates)
concerne le rapport marchands-artisans; sur la base des données dispo-
nibles, il semble en effet que là où les artisans sont nombreux, les
marchands le sont aussi, ce qui tendrait à démontrer que les marchands
de l'époque représentaient l'étage supérieur de la stratification sociale
des artisans, phénomène que Paul Bois a déjà observé dans la France de
l'Ouest 20 .
Mi-commerçant, mi-artisan, pratiquant parfois plusieurs métiers,
l'aubergiste occupe lui aussi une place à part dans le village. Il en existe
de deux sortes: l'aubergiste, le vrai, c'est-à-dire celui qui tient une
maison d'accueil pour les voyageurs, et le cabaretier, qui tient un débit
de boissons. Les recensements ne permettent pas vraiment de distin-
guer les deux, sauf celui de 1831 qui établit une différence entre les
auberges et les « magasins où se débitent des liqueurs fortes ». Comme
il y a souvent confusion entre les deux, les données ne sont cependant
pas très sûres. Néanmoins, on relève alors 266 auberges dans les
bourgs et 257 débits de boissons, ce qui représente en moyenne un peu
plus de deux établissements par bourg, à l'avantage généralement des
auberges, sauf dans la région de Trois-Rivières où le nombre de débits
est deux fois plus élevé. C'est contre le cabaretier surtout que le curé
tonnera, en prétendant que son établissement est un lieu de perdition.
En 1831, on compte un aubergiste dans au moins un village sur deux. En
1851, ils ne sont plus mentionnés que dans 20 % des bourgs, en raison
des campagnes de tempérance menées par l'Église à partir des années
1840. Lancées à Beauport par l'abbé Chiniquy, elles seront fortement
épaulées par les retraites de Mgr de Forbin-Janson 21 et l'apparition,
20. Paul Bois, Paysans de l'Ouest.
21. À ce propos, voir, entre autres: Claude Galarneau, « Mgr de Forbin-Janson au
Québec en 1840-1841 », dans Jean Hamelin et Nive Voisine (éd.), Les ultramon-
tains canadiens-français. Études d'histoire religieuse présentées en l'honneur du
professeur Philippe Sylvain, p. 121-142; Louis Rousseau, « Les missions populaires
de 1840-1842: acteurs principaux et conséquences», dans SCHEC, Sessions
d'étude, 53, 1986, p. 7-21.
139
presque partout, de sociétés de tempérance (dites de la Croix noire) qui
arriveront à faire réglementer la vente d'alcool dans les hôtels et les
auberges de la province (lois de 1851 et de 1855). D'ailleurs, il n'y a pas
que dans les bourgs que le nombre d'hôtels et d'auberges diminue. En
1831, un relevé par côte en a recensé 218 dans les seigneuries rurales
de la région de Montréal (sans compter celles des comtés de Montréal
et de Chambly ni celle de la Petite-Nation, dont les listes n'ont pas été
retrouvées); en 1851, on n'en compte plus que 47 sur le territoire,
auxquels s'ajoutent 74 cabaretiers, soit un total de 121 tenanciers. Il
s'agit donc d'une réelle diminution qui traduit un changement.de con-
texte.
Les artisans
La société villageoise ne serait pas ce qu'elle est sans ses
artisans, c'est-à-dire sans ces gens de métier dont on décrivait déjà
l'importance dans les chartes du Régime français. Leur métier, leur
genre de vie en font un groupe à part, qui inspire le respect en fonction
de la qualité du travail effectué. Certains, tels les horlogers, les orfèvres,
les armuriers, sont très spécialisés; d'autres, tels les charrons, les
ferblantiers, les forgerons, les meuniers le sont moins, mais leur métier
exige tout de même un certain savoir-faire. À l'exception du meunier qui
n'est souvent qu'un employé - il travaille généralement pour le sei-
gneur -, plusieurs ont leur propre boutique où ils travaillent seuls ou
avec leurs enfants ou, s'ils sont très connus, avec un ou deux apprentis.
Ceux-ci sont très souvent considérés comme des membres à part
entière du ménage, à qui l'on peut confier certaines responsabilités qui
s'accroissent avec le temps. On en trouve de toutes sortes : apprentis
boulangers, chapeliers, charpentiers, charrons, cordonniers, ferblantiers,
forgerons, imprimeurs, mécaniciens, menuisiers, meubliers, modistes,
peintres, pilotes, selliers, servantes, tanneurs, tisserands, voituriers, etc.,
jusqu'à l'« apprenti constructeur de moulins », sans parler des aides
dont dispose l'architecte, l'arpenteur, le médecin ou le notaire. On a
vraiment l'impression, en parcourant les listes de recensement, qu'il
s'agit là d'une pratique très répandue, d'autant plus recherchée qu'elle
assure habituellement un établissement dans le métier au terme de
l'apprentissage. De fait, son origine remonte loin dans l'histoire corpora-
tive. En outre, elle n'est qu'une composante d'un système plus large
d'entraide sociale, qui prolonge l'action de la famille en subordonnant les
jeunes, tout au long de leur phase d'apprentissage, à une autorité de
type familial. Pourtant, ce n'est qu'à partir de 1851 qu'on en constate
vraiment l'importance, avec l'enregistrement des membres du ménage.
140
Dans le village de Saint-Eustache par exemple, Isabelle Dungerell,
une vieille dame écossaise de 78 ans qui se déclare rentière au recense-
ment, possède une boutique de mode qui emploie sept jeunes femmes.
De ce nombre, trois résident dans le ménage et elles se déclarent toutes
modistes. Deux sont âgées de 22 ans et une a 27 ans. Les quatre autres
sont toutes des jeunes filles (15-18 ans), dont deux sont modistes de
fraîche date (17 et 18 ans) et deux sont apprenties (15 et 17 ans). Fait
intéressant, à l'exception de l'une d'entre elles, Christina McPherson, les
autres sont des Forbes, des McCallum et des McDann, toutes origi-
naires du Bas-Canada, comme s'il existait une relation organique, sur le
plan du travail et de l'apprentissage, entre ces familles et l'entreprise de
Mme Dungerell. Le même processus existe chez les marchands où l'on
s'engage d'abord comme apprenti, puis comme commis. On connaît
l'histoire de Joseph Masson, le dernier seigneur de Terrebonne, qui
débute ainsi à l'âge de 16 ans chez le marchand Duncan McGillis de
Saint-Eustache, qui fait commerce de la potasse 22 . Engagé plus tard par
un marchand écossais de Montréal dont il sera bientôt l'associé, il finira
par devenir lui-même l'un des plus gros marchands de la ville et gardera
toujours un profond respect pour son premier maître.
Parce qu'ils sont à la fois commerçants, employeurs et éduca-
teurs, les artisans, surtout les plus spécialisés, occupent une place
importante dans le panorama social des bourgs. Celle-ci est d'autant plus
grande que ce groupe de travailleurs représente une bonne part de la
population villageoise, la plus grande après les journaliers. De tous, ce
sont les forgerons, les menuisiers et les cordonniers qui sont les plus
nombreux. On les rencontre dans plus de 75 % des bourgs et ce, quelle
que soit la date du recensement, à l'exception peut-être des cordon-
niers, un peu moins nombreux en 1831 (on ne les rencontre alors que
dans 60 % des bourgs, proportion qui augmentera jusqu'à trois villages
sur quatre par la suite). En 1 831 , on en compte sept ou huit en moyenne
par bourg, le double en 1851. Avec eux, c'est toute la vie du village qui
s'exprime jusque dans ses bruits les plus divers.
Les journaliers
Rares sont les villages qui ne comprennent pas également leur
contingent de journaliers. On en retrouve dans près de 80 % des bourgs
en 1831, 95% en 1851. Sans métier défini, ils vont et viennent d'un
emploi à l'autre, selon les saisons et les besoins du moment. C'est le
22. Voir Henri Masson, Joseph Masson, dernier seigneur de Terrebonne, 1791-1847.
141
groupe de travailleurs le plus important numériquement et pourtant le
plus mal connu. Composé d'une part de fils d'habitants qui n'ont pu ou
n'ont pas voulu s'établir sur une terre et, d'autre part, de gens de plus de
40 ans pour qui la pluriactivité est devenue un genre de vie, ils représen-
tent en moyenne entre le quart et le tiers de la main-d'œuvre, selon les
recensements, quand ce n'est pas davantage. Partout présents, leur part
s'accroît dans les bourgs de la région de Montréal, mais diminue
légèrement dans la région trifluvienne et remonte dans la région de
Québec. C'est sur la rive nord du fleuve surtout qu'on en trouve le plus,
sauf dans la région de Trois-Rivières où ils paraissent plus nombreux
dans les bourgs de la rive sud.
Il n'est pas facile de déterminer les activités auxquelles s'adon-
nent ces journaliers. Dans les régions très agricoles, plusieurs trouvent
sans doute à s'employer dans les fermes du village ou du voisinage,
notamment à l'époque des semences et des récoltes, où ils travaillent à
la journée comme engagés agricoles, pour un ou deux sols par jour.
Comme ce sont là des activités très concentrées dans le temps, on les
retrouve aussi dans bien d'autres domaines tels les services, les trans-
ports, le bâtiment, l'industrie et la navigation, où ils s'occupent à des
tâches diverses. C'est du moins ce que suggère l'étude de la résidence
déclarée des journaliers de la campagne, qui coïncide très souvent avec
les lieux d'implantation des villages et des industries rurales (et des
équipements fluviaux: quais, débarcadères, entrepôts, etc.). C'est ce
que suggèrent également les coefficients de corrélation obtenus par la
mise en rapport des données relatives aux chefs de ménage qui se
déclarent journaliers dans le recensement, au nombre de moulins et de
fabriques rencontrés dans les localités, et aux superficies cultivées. Telle
est la situation dans la plaine de Montréal où il a été possible d'observer
le phénomène de plus près. La distribution des journaliers a tendance à
s'accroître dans les aires de forte activité paraagricole qui sont aussi des
lieux d'intégration de l'agriculture au marché (voir la figure 14). Sans
doute la proximité de grandes fermes bourgeoises (celles du seigneur,
du marchand, de certains notables) explique-t-elle en partie leur pré-
sence. Mais si l'on considère la gamme d'emplois que créent le village
et les industries rurales, et qui occupent plusieurs chefs de ménage
même quand ceux-ci déclarent des activités agricoles, on peut se
demander s'il ne faut pas les mettre également en rapport avec d'autres
champs d'activité pour lesquels ils formeraient un bassin de main-
d'œuvre à bon marché. Et ce qui est vrai pour les journaliers de la
campagne vaudrait à plus forte raison pour ceux qui résident dans les
bourgs.
142
Toute cette question est éminemment complexe, d'autant plus
que la progression du nombre de journaliers à l'époque se fait dans un
contexte très particulier d'accroissement des densités rurales. Dans les
seigneuries de la région de Montréal, où il a été possible de les mesurer,
elles s'élèvent à près de 18 habitants au kilomètre carré en 1831, mais à
près de 27 en 1851 . Comme le marché foncier est alors très actif et que
les bonnes terres se font de plus en plus rares dans les vieux terroirs, on
pourrait croire qu'il s'agit là d'un chômage larvé, qui découlerait d'une
économie rurale chancelante. Les choses ne sont pas aussi simples car,
outre les journaliers venus s'établir au village parce qu'ils étaient dans
l'impossibilité de s'établir sur une terre, il y a ceux qui en font une
profession ou pour qui ce choix est temporaire, jusqu'à ce qu'ils appren-
nent un métier ou qu'ils trouvent un emploi plus stable. Il ne faut pas
perdre de vue que les recensements ne sont qu'un instantané dans le
temps. Pour vraiment savoir ce que signifie le métier de journalier à
l'époque, il faudrait pouvoir retracer les itinéraires professionnels des
individus. Peut-être découvririons-nous des dimensions demeurées
insoupçonnées jusqu'ici, qui éclaireraient les raisons d'une telle augmen-
tation. Cette démarche apparaît d'autant plus nécessaire que les jeunes
gens ne sont pas les seuls à se déclarer journaliers. Le recensement de
1851 permet d'intéressantes observations à cet égard. Dans le village de
Saint-Eustache par exemple, près de 18% des journaliers sont des
femmes, dont près des deux tiers sont âgées de plus de 30 ans. Chez
les hommes, la répartition est plus équilibrée mais, si l'on ne tient pas
compte des effectifs de moins de 15 ans, seulement 30 % d'entre eux
ont moins de 30 ans (voir le tableau 32). Quant aux plus de 30 ans, ils
sont surtout nombreux dans le groupe des 40-60 ans, où ils représentent
plus du quart des effectifs. Il ne s'agit donc pas de fils d'habitant privés
de moyens de s'établir sur une terre.
Les rentiers
Même s'ils sont encore peu nombreux, les rentiers forment un
groupe à part dans le village. Mentionnés parfois comme « bourgeois »
dans les recensements 23 , ils représentent moins de 1 % de la population
locale, mais sont cinq fois plus nombreux en 1851 qu'en 1831. Plusieurs
sont d'anciens résidents du bourg, qui ont choisi de finir leurs jours sur
les lieux mêmes de leur vie de travailleurs. D'autres sont venus des
23. En ne tenant compte que des mentions « rentiers » et « rentières » dans les listes,
on en dénombre moins d'une centaine dans les bourgs en 1831, mais 527 en 1851.
Quant aux bourgeois, ils sont environ 150 à chacune des deux dates.
I43
Figure 14
RAPPORTS JOURNALIERS, AGRICULTURE ET INDUSTRIES RURALES
EXEMPLE DE LA PLAINE DE MONTRÉAL (1831)
Principales
industries rurales
Source: Recensement du Bas-Canada, 183
% journaliers
Superficie cultivée
Corrélations
(Test de Pearson)
% journaliers
Équipements
0.75 à 1 .00 H 0.26 à 0.50 H -0.01 à 0.00 □ absence de données oi
0.51 à 0.75 U 0.00 à 0.25 données incomplètes
144
Principales zones de concentration
Elevage ovin
Fermes de 120
arpents et plus
Données supérieures à un écart-type au-dessus de la moyenne
145
Tableau 32
ÂGE DES JOURNALIERS DANS LE VILLAGE DE SAINT-EUSTACHE (1851)
Journaliers
Distribution
Femmes
Hommes
Total
Femmes
Hommes
Moyenne
Groupe d'âge
(%)
(%)
(%)
Groupe d'âge
(%)
(%)
(%)
Moins de 15 ans
12,50
87,50
100,00
Moins de 15 ans
11,11
16,67
15,69
16-20 ans
0,00
100,00
100,00
16-20 ans
0,00
9,52
7,84
21-30 ans
16,67
83,33
100,00
21-30 ans
22,22
23,81
23,53
31-40 ans
25,00
75,00
100,00
31-40 ans
22,22
14,29
15,69
41-60 ans
8,33
91,67
100,00
41-60 ans
11,11
26,19
23,53
Plus de 61 ans
42,86
57,14
100,00
Plus de 61 ans
33,33
9,52
13,73
Total
17,65
82,35
100,00
Total
100,00
100,00
100,00
Source: ANC, Recensement du Bas-Canada, 1851-1852.
côtes avoisinantes pour profiter des services que leur offre le village,
grâce à leur pécule ou à la rente que leur assurent les enfants à qui ils
ont cédé leurs biens. Ils habitent alors seuls ou avec l'un de leurs
enfants, parfois une domestique si leur fortune le permet.
En général, leur vie est sans histoire et se passe à échanger avec
les voisins, à se rendre à l'église faire leurs dévotions ou à s'occuper à
quelques menues tâches pour agrémenter l'ordinaire ou celui de leurs
enfants ou petits-enfants. Il arrive qu'elle soit plus animée, surtout quand
il s'agit de personnes en vue qui disposent en outre de quelque argent à
prêter, ou d'individus qui tiennent une boutique ou une maison de
pension. Dans ce dernier cas, il ne s'agit pas vraiment d'une vie de
rentier, mais d'une vie active qui se prolonge, à un autre rythme sans
doute, mais qui les distingue des véritables retraités.
Ainsi, plusieurs sont des veufs et des veuves qui, malgré leur âge
avancé, déclarent encore une activité au moment du recensement. Leur
nombre est particulièrement élevé dans les bourgs: en 1851, on en
compte près de 900, soit trois ou quatre en moyenne par village. Mais
dans presque tous les cas, les femmes sont plus nombreuses que les
hommes : trois fois plus en moyenne dans les régions de Québec et de
Trois-Rivières, mais jusqu'à cinq, six et sept fois plus dans celle de
Montréal. On rencontre les plus forts contingents dans les bourgs de la
péninsule de Vaudreuil-Soulanges et de l'archipel de Montréal, soit en
périphérie immédiate de la ville où il est plus facile d'exercer quelque
activité.
146
Ceux dont on préfère taire la présence
Enfin, rares sont les villages où l'on ne retrouve pas un mendiant,
un pauvre, un infirme et divers autres individus dont on préfère taire la
présence. Ce sont les marginaux du village, c'est-à-dire ceux qui gravi-
tent à l'extérieur du noyau social principal, soit parce qu'ils ont un genre
de vie différent, soit parce qu'ils ne partagent pas les valeurs de la
majorité 24 .
Plus nombreux dans les bourgs de la région de Montréal, ceux de
la Rive-Nord notamment et de son prolongement dans la région de Trois-
Rivières, puis dans celle de Québec où la moyenne par bourg progresse
considérablement de 1831 à 1851, les infirmes ne sont représentés
dans les recensements que par les aveugles, les sourds-muets et les
insensés, dont les ménages prennent habituellement charge. On connaît
à peine plus le mendiant dont on ne retrouve la trace, pour l'essentiel,
que dans moins de 4% des bourgs et uniquement dans certaines
régions, celle de Montréal notamment. Le plus souvent, il s'agit de
personnes âgées, hommes ou femmes, de plus de 80 et même de 90
ans, qui n'ont pas d'autres moyens de subsistance. Mais il arrive parfois
que l'on en rencontre de plus jeunes, des femmes très souvent, parfois
des enfants, qu'une difformité ou un veuvage précoce ont laissés sans
moyens. Ils sont assez mal dénombrés, tant en 1831 qu'en 1851 : on
n'aime pas faire état de sa pauvreté! Pourtant, ils n'en sont pas moins
présents dans les bourgs, comme le laissent parfois entendre les
histoires locales et, dans le cas des pauvres, certains relevés relatifs au
nombre de « personnes qui subsistent par le moyen d'aumônes » dans
les recensements, celui de 1831 notamment (voir les tableaux 33 et 34).
Leur sort est lié à celui de la communauté, meilleur si le bourg est riche
et compte des communautés religieuses, plus incertain si le bourg est
moins bien nanti.
24. Peut être considéré comme marginal tout individu qui vit en dehors des normes ou
des pratiques acceptées par le groupe. Pour le définir, il faudrait donc connaître ces
normes, à la fois dans le temps et dans l'espace, ainsi qu'au sein du corps social
concerné. Car ce qui vaut pour un moment, un lieu ou un groupe social donné, n'est
pas nécessairement vrai pour les autres. Au Québec, l'histoire des marginaux reste
à faire. Tout au plus pouvons-nous en repérer quelques-uns, à travers l'analyse du
discours et les attitudes des groupes humains observés. Mais comme ceux-ci
renvoient à des territorialités distinctes, il devient difficile de saisir les systèmes de
normes et de valeurs de ces groupes. Aussi faut-il avoir recours à un autre moyen,
fondé moins sur l'analyse des rapports au sein des groupes que sur les rangs et les
rôles sociaux. C'est peu pour résoudre le problème mais suffisamment pour
l'éclairer, à la condition de distinguer entre les marginaux acceptés par la com-
munauté et rejetés pour des raisons d'ordre moral. Pour une discussion de cette
notion, voir Lucille Guilbert, Pauvre ou vagabond, le quêteux et la société québé-
coise.
147
s
00
LU
OC
>
<
a.
oo
LU
— I
■3
s
,2
S fc
|2 tt
<
e
e
3
co
CD
LO
r~-
ro
r-
co
LO
O
r-
CD
UD
LiD
T
* —
CM
CNI
-O
>»
CD
CD
CD
CD
CNI
CNJ
o
s
(0
a.
e/>
(A
_a>
a>
CD
CNJ
CM
^r
^t"
Ê
>
t —
CM
CM
CD
CD
co
co
3
r—
T—
■—
T—
° z
2 S.
co
CD
oooooooo
oor<>rv^"a-T-^
OOOOi-r-OO
CD CD t— t— CD CD CD
ooh> r>. r» i — r-»
CD CD OO CD m i_n LT>
CD CD_ CD «— ^ CD C3 CD^
CD~ cd" cd' cd" cd" cd" cd"
r^ oo cx>
cq cq oq
CD" CD CD" CD" CD* CD" CD~ CD*" Cd"
cd *a- r>- cd co m r».
CO ^ cm_ cq -^ ^ cq
CD CD' CD' CD CD~ CD' CD
CO ^J- CO CO CO CD r-.
LD ^" *— ,— CD CD LD
CD CD CM CNI CNI CM CNJ
CD CD CD t— ,— CD
oooooo o oo
OOOOOO CMCSICM
CO CO CO CO LD LD LT> CO ^T
*— _ ^ *r cq cq cq cd cd cd
cd" cd" cd" cd" cd" cd" cd" cd" cd"
cd ^r *3- co r-» r*»
t— CM CM CNI If) LD
co -^ co
CD CD CD
CNI CNI CM
c
CD
c
CD
CD
2
'0»
1
cz
>CD
-CD
_cz
-ai
E
CD
ce
s
E
E
«2
o
CD
ra
'5
5
=
=r
'>
1-
CB
>
>
CO
cu
"O
CD
"g
_ÇD
_aj
CD
^
o
'C
1
CD
CD-
Z3
OO
c:
'e
*CD
O
00
c:
3
00
00
cz
co
cz
o
CD
CD
>
co
oo
CD
>
co
oo
CD
o
co
oo
'C
s—
C0
a
<
Q_
OC
bc
h—
b
"O _ÇD _ÇD
O CO 3 CO CO CO
Z CC/3 c c cz
«i. ro J. fo "r; ca co
Ç£ OO CD oo <S oo oo
• — .^ o
oc ar i—
T3
■g o
-CD co g
co e? £
— : cd J2
> co o>
_ÇD _ÇD "O
co co t*
E E ■=
CD
TD
_cz
E
co
«3
-a> in
CD 0D
S _Ô3
oo
T5 co «oo ço
•— CD -^ .^
£2 oo
o
cE^ K
a» « s
>• Q. O
O J3
a» g. o
"° 1 "S
£
oo
oo
■g 2
^ a»
3 3
° E
E
E
o
GO «— CD
CM
CN
-
-
CM
CNI
<J> (A
■s s
3 3
° E
Ci
E
E
>2î
CNI CD CD
en
CDD
CD
CD
CNJ
CNJ
M
03
a»
3
"5>
V
E
E
o
CNI *— CD
^r
^T
CNJ
CNI
en
CD
g
'
'
'
'
2b
00
LU
— I
CD
LU
>
<
00
II
Il
il
ce 2
ooooooooo
CD CD CD CD CD CD CD
CD CD CD CD CD CD CD
CT) en m ^ ^ oo co
t— <— CD CD *— t— ,—
«3-cocncncoco oo «3- ^f
CO CNJ CNJ OO CO CO CO CO CO
CD C=> CD CD* CD~ CD" CD* Cd" CD*
co qo oo en o o t— en en
t— <— in oo en œœ
i— t— CNJ CNJ CNI
CD CNJ CNJ CNJ
^r-OO^^r- ^-OOO^-r-
cnicnicd'— »— csiCNir^r».
O CD OO CD «- OO CDD CO ^T
COCMCMCO'— ^OOCDDt—
*— r--. r» *— ^- ••— cd cm
co » — * — cd en en co cd oo
*— <— t co ifi m n c\
CNI CNI CD CD CNJ CNJ CNJ
CD CD t— CD <— CD CD
cm cm co co m m m
CO CO «— «— ^T ^" ^3"
co od cni en oo lo oo
co co on on un co co
LO «— CDD CO LO CNJ OO
co co r- ^ m m <■
CD CO CO OO «— t—
CD t— ,— ^J- LO LO
LO ^" ^1"
co cni ■^ co ^— co
OO CD OO CO CNJ CD
oo -^r -— ^i- r». lo
r^ CNI LO
rN œ co
CO CDD LO
coLO^-ooenoo co. en oo
cocoLOcncn lo «nT ^r
cni CNI CNJ
CD CD "a _CU _ÇD _ÇD
CD ID o ^3 00 ZD OO OO
o." oZ coo c ce
•— ce k_ i co i eu — co
■£'E °- Q<y> <£ oo £3 oo
i- vQj CD .£. .■£. O
< Q_<= CC CC h-
"S _tî
O co
^a> oo
£ s,
cd en
■ o
— U_
> oo
co oo
ce ce
co co
O CC
Sf OO £2 OO OO
^ o
TD CD CD
^_ o —
o oo ej oo
^ c: op c:
cb oo <±> f2 oo
vCD
S CD
E?
= o
•> LJ -
8 3
oo oo
ce ce
co co
OD OO
<= 'ce.
co co
CD c
eu co
03 > £
en C co
co a> 00
— ■ M Z3
E eu eu
eu "° C_)
i sJ
■ZL -Z. <
* r- i CD
CD o
Puis il y a tous les autres, ceux dont on soupçonne la présence
sans que l'on puisse vraiment en connaître le nombre précis. Ce sont les
déviants du village, ceux dont on ne peut espérer rien de bon, qui
troublent l'ordre public, donnent le mauvais exemple et portent atteinte
aux bonnes mœurs. C'est le cas de l'ivrogne, le vrai, dont on ne compte
plus les frasques, et de certains « voyageurs », qui oublient qu'ils sont
désormais parmi les « gens bien », mais surtout de la « pute » -
comme on l'appelle déjà à l'époque -, qui représente un danger bien
plus grand. On n'en retrouve qu'une mention dans les listes; pourtant, si
l'on considère les orientations de l'économie à l'époque, il est difficile de
croire qu'elle fut la seule à exercer ce métier dans les bourgs. Avec elle,
on entre dans un tout autre monde, un univers interdit dont on a peine à
saisir les contours mais que le curé est loin d'être le seul à condamner.
Pour le connaître, c'est aux archives judiciaires surtout qu'il faudrait
s'adresser. Contentons-nous plutôt d'en signaler la présence, en rappe-
lant que si la situation n'a pas été générale, elle a sans doute été
beaucoup plus répandue que ne l'indiquent les données de recense-
ment, notamment dans les bourgs bien situés dans le circuit des
échanges et où transite une importante population de voyageurs. À
travers le procès de ces bourgs, c'est celui des fonctions qui est posé et
qu'il faut maintenant aborder pour comprendre le sens du phénomène
villageois.
150
Les Cèdres, attribué à William Henry Bartlett, lavis brun, vers 1838. ANC, C-40325.
Lachine, de A. Sandham. Tiré de G. P. Scrope (éd.), Memoir of the Life of (...) Lord Sydenham, 1843.
ANC, C-5955.
LES FONCTIONS DU VILLAGE
ET LES TYPES DE BOURGS
Si la croissance villageoise est si ample, c'est qu'elle répond à des
besoins qui donnent au bourg sa raison d'être, c'est-à-dire ses fonctions.
Certaines sont purement locales, commandées par les besoins immé-
diats des résidents: ce sont les fonctions banales. D'autres sont plus
larges, stimulées par l'évolution des besoins extérieurs: ce sont les
fonctions « spécifiques » ou dominantes. Chacune de ces fonctions est
importante. Toutefois, à l'instar des fonctions urbaines 1 , ce sont les
secondes surtout qui définissent la vocation des bourgs. D'abord parce
qu'elles traduisent l'aire de relation du village, ensuite parce qu'elles
éclairent son rôle dans l'organisation des espaces qui l'entourent; enfin,
comme elles s'inscrivent dans une durée, elles peuvent mieux rendre
compte de la mobilité du corps social. Ce n'est donc pas sans raison que
tant de bourgs de l'époque cherchent à établir leur statut: outre qu'ils
sont des centres de services pour les campagnes avoisinantes, ils
servent aussi de relais pour l'économie et les valeurs urbaines. Ils sont
donc porteurs d'attributs nouveaux qui leur confèrent une place à part
dans la hiérarchie villageoise.
LE CONTEXTE
Dans ce procès des fonctions villageoises, une mise en contexte
s'impose, temporelle d'abord, puis géographique. De 1815 jusque dans
1. Sur les fonctions urbaines, voir, entre autres: Jacqueline Beaujeu-Garnier et Geor-
ges Chabot, Traité de géographie urbaine; Pierre George, Précis de géographie
urbaine; Paul Claval (éd.), Géographie historique des villes d'Europe occidentale.
4
153
les années 1830, on assiste au Bas-Canada à une importante redéfinition
de la socio-économie rurale qui, d'agraire qu'elle était encore au début
du siècle devient de plus en plus industrielle, non pas au sens de la
grande industrie - qui ne viendra que plus tard, encore que certaines
entreprises soient déjà de taille respectable -, mais de la floraison
d'ateliers et de fabriques que suscitent la poussée démographique et la
montée de l'économie de marché 2 . À l'ère du blé succède celle du bois,
avec ses retombées diverses dans les domaines du commerce, de la
construction, de la fabrication, des services, de la navigation et des
transports. En même temps, on assiste à une diversification du travail
artisanal, qui germe partout où existe un marché à satisfaire ou une
ressource à exploiter. Enfin, on observe des concentrations nouvelles de
la main-d'œuvre dont ne font pas toujours état les sources documentai-
res de la période, mais qui sont parfois importantes 3 ; elles renvoient à
des organisations économiques nouvelles, distinctes de l'artisanat local
et domestique, mais qui peuvent s'y alimenter à l'amont 4 .
2. Au Bas-Canada, le « démarrage » industriel a pris trois grandes directions : l'exploi-
tation forestière et le commerce du bois (scieries, chantiers maritimes, etc.), la
fabrication manufacturière des villes et les industries rurales. Pour une présentation
de ces orientations, voir Stanley-Bréhaut Ryerson, Capitalisme et confédération,
p. 31-33. Voir aussi Fernand Ouellet, Histoire économique et sociale du Québec,
1760-1850. On en trouvera également des éléments dans John McCallum, Unequal
Beginnings, Agriculture and Economie Development in Québec and Ontario until
1870. Quant au rôle des hommes d'affaires dans l'essor de l'industrie urbaine, à
Montréal notamment, voir Gerald J. J. Tulchinsky, The River Barons, Montréal
Businessmen and the Growth of Industry and Transportation, 1837-1853.
3. Au bourg Saint-Denis par exemple, dans la vallée du Richelieu, la fabrique de
chapeaux (de castor) fondée par Charles Saint-Germain en 1825 emploie déjà une
trentaine d'ouvriers, la distillerie qui appartient aux docteurs Nelson et Kimber et à
Louis Deschambault emploie une douzaine d'hommes, la fabrique de voitures de
François Gadbois, une dizaine, sans oublier ceux qu'occupent la carderie, les
poteries et les autres petites entreprises enregistrées dans les sources. Voir
Stanley-Bréhaut Ryerson, op. cit., p. 32. La même situation existe dans d'autres
villages, comme à Saint-Charles où le journal L'Écho du pays rapporte la présence
d'une distillerie qui appartient au seigneur Debartzch, ainsi qu'un moulin à farine mû
à la vapeur, une brasserie et un moulin à carder, mais sans préciser le nombre
d'employés, celui de Belle-Rivière dans la paroisse de Sainte-Scholastique, où le
moulin à carder et à scie emploie une quarantaine d'hommes, et celui de Saint-
Eustache, où Bouchette fait état d'une fabrique de potasse, d'une poterie, de deux
tanneries, d'une manufacture de cigares et de tabac « in great repute », d'une
fabrique de chapeaux et d'une autre de chaises « ail enjoying considérable réputa-
tion », mais sans parler du nombre d'employés. Voir Joseph Bouchette, A Topog-
raphical Dictionary of the Province of Lower Canada. « Mille Isles ».
4. Voir: Serge Courville, « Croissance villageoise et industries rurales [...] »; René
Hardy, Pierre Lanthier et Normand Séguin, « Les industries rurales et l'extension du
réseau villageois dans la Mauricie pré-industrielle [...] », dans François Lebrun et
Normand Séguin (dir.), Sociétés villageoises et rapports villes-campagnes [...],
p. 205-219 et 239-253.
154
Parallèlement, le nombre de foires s'accroît. En 1815, Bouchette
n'en signale encore aucune dans les seigneuries. Entre 1823 et 1825, on
en autorise une quinzaine dans l'ensemble du Bas-Canada, qui pourront
se tenir deux fois l'an, au printemps et à l'automne. De ce nombre, neuf
se tiendront dans des agglomérations situées dans l'aire seigneuriale:
deux dans des villes et sept dans des bourgs 5 . Enfin, on procède à de
grands aménagements portuaires et fluviaux, et de nouvelles liaisons
sont créées avec les États-Unis et le Haut-Canada. Le réseau de routes
s'étend et devient plus dense, et les services publics se multiplient
(bureaux de poste et, bientôt, bureaux d'enregistrement, etc.), pendant
que de nouveaux diocèses sont créés, qui portent leur nombre à quatre
au Bas-Canada en 1852 (Québec, Montréal, Trois-Rivières et Saint-
Hyacinthe), contre un seulement en 1815 (Québec).
Tout cela aura une influence directe sur la vocation des bourgs,
qui pourra varier selon les régions et les sous-régions, mais qui expliquera
les orientations de certains d'entre eux. Les uns, mieux situés dans le
circuit des échanges, consolideront leur fonction commerciale; les au-
tres, plus favorisés sur le plan des ressources, deviendront de petits
bourgs industriels. D'autres encore, moins bien nantis sur les plans du
marché et des ressources, verront leur position s'affaiblir ou demeurer
ce qu'elle était, pour ne plus remplir que des fonctions locales de
centres de services pour les campagnes environnantes, à moins bien sûr
d'évoluer vers des fonctions plus administratives, religieuses ou autres,
de villégiature notamment.
Même l'espace intime du bourg en subira les effets, selon son
âge et la densité de son tissu construit. Dans les bourgs les plus
anciens, où l'espace est compté, les activités de commerce et de
services domineront, surtout quand n'existe aucun terrain disponible
près des lieux favorables aux implantations de type industriel, par
exemple les seuils naturels des cours d'eau le long desquels beaucoup
de villages ont été fondés. Tout au plus y aura-t-il place pour la fabri-
cation artisanale, qui se disséminera alors dans le village, le long de la
Grande Rue notamment. Quant aux implantations nouvelles, elles s'ins-
talleront plus loin, à distance parfois respectable du bourg. Dans les
agglomérations plus récentes, où l'espace est encore disponible (ou
réservé à cette fin), la croissance s'orientera plutôt vers des activités de
fabrication et de transformation des denrées ou des produits. On assis-
tera donc à la mise en place de moulins et de fabriques autour desquels
5. ANC, fonds Proclamations, Lower Canada and Canada East, 1766-1860, série RG 4,
B3.
155
se répartira le tissu résidentiel. En fait, tout se passe comme si l'on
assistait à une progression accordée à des temporalités distinctes, dont
on retrouvera plus tard l'expression dans la montée industrielle et
urbaine du Haut-Canada.
Dans l'est du Québec, où la colonisation est plus ancienne et où
les campagnes paraissent plus stabilisées autour d'activités telles l'agri-
culture, l'exploitation de la mer et de la forêt, les bourgs semblent plus
orientés vers des fonctions traditionnelles de services. C'est le cas,
entre autres, sur la rive sud du fleuve où, parce que les sols riches sont
plus abondants, les bourgs paraissent plus « agraires », en tout cas
davantage tournés vers l'agriculture. Par contre, en bordure du fleuve,
sur les marges forestières et dans les zones de contact, où la proximité
de la ville, la présence d'une ressource ou un potentiel hydraulique
avantageux favorisent d'autres vocations, les bourgs sont plus orientés
vers des activités d'échange et de fabrication. Le village de Lévis,
emplacement de chantiers navals importants, Saint-Thomas de Montma-
gny, Saint-Gervais, Saint-Nicolas et Saint-Michel-de-Bellechasse en sont
des exemples. Quant à la situation sur la rive nord du fleuve, où le
domaine agricole n'est jamais très profond et où la proximité des
Laurentides favorise les ruptures de pente, le paysage est plus « indus-
triel », encore que ce phénomène soit très localisé dans l'espace, autour
de Québec notamment, à Beauport, Charlesbourg et Loretteville par
exemple. Partout ailleurs, la campagne domine, plantée de bourgs plus
fréquemment orientés vers des fonctions de services et de petite
fabrication.
On retrouve les mêmes distinctions dans les régions de Trois-
Rivières et de Montréal, mais avec une présence plus marquée des
fonctions commerciales et industrielles à mesure que l'on va vers
l'ouest, à partir de l'axe Gentilly-Sainte-Anne-de-la-Pérade. Sur la rive
sud du fleuve, où le paysage reste également plus « agraire », les
villages s'orientent vers des fonctions de services, sauf dans des sec-
teurs bien circonscrits où l'on observe une poussée de bourgs à vocation
commerciale et industrielle, par exemple dans la vallée du Richelieu, sur
les rives du fleuve et dans l'arrière-pays seigneurial. Sur la rive nord du
fleuve, où le relief est plus tourmenté et les sols fertiles enserrés par
des nappes de sable et de moraine, le nombre de bourgs à vocation
industrielle s'accroît, à cause d'un réseau hydrographique qui permet les
échanges. Mais comme il existe aussi de riches terroirs, on y observe
également quantité de bourgs agraires qui apparaissent comme autant
de petits centres de services pour les campagnes environnantes.
56
DES VOCATIONS VARIÉES
Pour déterminer les fonctions villageoises, deux directions sont
possibles. La première consiste à les reconnaître directement à partir
d'une analyse fine des activités du bourg où l'on distinguerait entre les
activités destinées aux résidents et celles qui veulent joindre la popula-
tion extérieure; la deuxième a pour objet de les établir indirectement à
partir d'une comparaison entre les données locales et les données
régionales. Compte tenu de l'information disponible dans les sources, il
n'est pas possible d'opter pour la première direction qui pose des
difficultés techniques considérables et des problèmes ardus de défini-
tion. Par exemple, qu'est-ce qu'un marchand ou un commerçant dans le
contexte particulier des années 1815-1850? Est-ce un marchand géné-
ral, un négociant en gros, en détail? Par ailleurs, à partir de quels
éléments peut-on définir le marché que dessert le moulin, la fabrique?
Et même si l'on disposait d'une information sûre, comment distinguer
les activités mixtes ou la gamme de marchés que ces entreprises
desservent? Mieux vaut tenter d'établir ces fonctions à partir de compa-
raisons entre les données disponibles pour chaque bourg et des repères
établis à l'échelle régionale et nationale. On peut au moins obtenir des
indices de spécialisation du village 6 qui deviennent en outre très utiles
pour le classement hiérarchique des bourgs et la définition de leur rôle
dans un contexte géographique donné.
Bien sûr, cette technique a ses limites, entre autres celle de ne
pas toujours permettre la distinction entre les fonctions dominantes et
les fonctions banales, notamment dans les très gros bourgs, où ces
dernières sont plus répandues et masquent parfois les fonctions domi-
nantes. C'est le cas également des très petits bourgs où la moindre
activité prend souvent l'allure de fonction dominante vu la faible popula-
tion résidente. Néanmoins, en ne tenant compte que des bourgs où se
concentre la majeure partie de la main-d'œuvre dans les secteurs
L'un de ces indices est dit « de concentration ». Il consiste à calculer le pourcenta-
ge de la main-d'œuvre accueilli par chaque bourg dans un domaine donné d'activité
par rapport à l'ensemble de la main-d'œuvre recensée dans ce domaine dans tous
les bourgs. Un autre, appelé indice « de spécialisation », consiste à comparer le
pourcentage de la main-d'œuvre engagée localement dans un domaine d'activité
par rapport au pourcentage de la main-d'œuvre du même secteur pour l'ensemble
des bourgs. On obtient ce dernier indice à partir du calcul suivant: Si = (Ni - Nj) / Nj,
où Si est l'indice de spécialisation du bourg de rang / dans l'activité N; Ni, le
pourcentage de la main-d'œuvre engagée dans cette activité; et A/y, le même
pourcentage à l'échelle régionale ou nationale. En tenant compte également des
équipements locaux, il est possible de se faire une idée assez juste des fonctions
dominantes du bourg. À ce sujet, voir Peter Haggett, L'analyse spatiale en géogra-
phie humaine.
157
d'activité observés et de ceux qui mobilisent un pourcentage local de la
main-d'œuvre supérieur au pourcentage enregistré dans l'ensemble des
bourgs, il est possible d'obtenir un aperçu de leur vocation, qu'il faudra
sans doute nuancer mais que pourront confirmer d'autres sources, plus
qualitatives celles-là, par exemple l'ouvrage de Bouchette ou la docu-
mentation officielle. C'est cette méthode que nous avons retenue pour
déterminer et qualifier les fonctions villageoises, en ne retenant dans
nos calculs que les bourgs situés à plus d'un écart-type de la moyenne,
soit les plus susceptibles d'assumer un rôle bien défini.
La fonction militaire
Né d'abord d'un besoin de protection associé aux impératifs de la
colonisation, le village au Québec perd assez tôt sa fonction initiale de
défense. Au XIX e siècle, c'est-à-dire après la guerre de 1812-1814 avec
les États-Unis, il ne subsiste pour ainsi dire plus de bourgs à fonction
militaire. Tout au plus compte-t-on quelques bourgs-garnisons où canton-
nent des contingents plus ou moins importants. La plupart sont répartis
dans la région de Montréal, dans la vallée du Richelieu surtout et dans la
péninsule de Vaudreuil-Soulanges. À Sorel par exemple, on trouve une
redoute, un hôpital et plusieurs bâtiments gouvernementaux, mais les
ouvrages de défense paraissent assez légers à Bouchette. De même,
près de Chambly, s'élève le fort du même nom. Le bourg de Saint-Jean
occupe une position stratégique sur la route vers les États-Unis et, enfin,
le village des Cèdres abrite une caserne. Ailleurs, il y a bien quelques
fortins, dans la mission amérindienne du Sault-Saint-Louis notamment,
ou à la frontière canado-américaine, mais aucun n'a suscité l'apparition
d'un bourg. Quant aux anciens villages fortifiés ou élevés dans le
voisinage d'un fort (Longueuil, Pointe-aux-Trembles, Terrebonne, Saint-
Antoine-de-la-Rivière-du-Loup, etc.), ils ont depuis longtemps perdu leurs
palissades, si bien que la fonction militaire de ces bourgs n'est recon-
naissable qu'aux traces qui en subsistent.
Les fonctions économiques et sociales
Les premières et les plus anciennes fonctions du village au
Québec sont d'ordre économique et social. Lieu de cristallisation de la
population dans l'espace, il est aussi propre à la concentration d'équipe-
ments et de services qui en font un relais dans la vie de relation. Ce
relais sera d'autant plus animé que le village est de bonne taille.
Cependant, même dans le cas de petits bourgs, des rôles s'affirment qui
font de certains des points d'appui importants dans l'expansion de
l'écoumène.
158
La fonction commerciale
La première et la plus importante fonction du village est commer-
ciale. Quels que soient son âge, sa taille ou les motifs qui l'ont fait
naître, celui-ci vit de l'échange; il est même l'un des premiers paliers de
la vie de relation, là où l'on va se procurer des denrées, vendre ou
échanger ses produits, offrir ses services, etc. En fait, aussi loin que l'on
remonte dans le temps, le village apparaît comme un lieu de circulation
et d'échange, où s'exerce toujours quelque commerce; c'est là un trait
inhérent à la vie du bourg, même quand celui-ci n'est encore qu'un
hameau. Toutefois, selon le village et sa position dans l'espace, cette
fonction n'a pas toujours la même importance: certaines agglomérations
paraissent plus favorisées que d'autres ou plus susceptibles de s'adap-
ter aux changements.
En 1815, Bouchette signale déjà une douzaine de bourgs où la
fonction commerciale semble élaborée, dont sept dans la seule région
de Montréal. Du village des Cèdres par exemple, il dira qu'il est très
fréquenté par les voyageurs et les marchands; de Lachine, qu'il y a
plusieurs magasins et qu'il est le centre du commerce entre le Bas et le
Haut-Canada, d'où partent les bateaux à fond plat pour Kingston et les
canots de la Compagnie du Nord-Ouest; de Terrebonne, qu'il y a
beaucoup de marchands et d'artisans; de Saint-Jean, Saint-Denis, L'As-
somption et Berthier, qu'il y a de nombreux entrepôts ou de vastes
magasins pour le blé. Même remarque pour le village de Saint-Antoine-
de-la-Rivière-du-Loup dans la région de Trois-Rivières, qui ne compte
encore que 30 ou 40 maisons à cette époque, mais où les établisse-
ments de chaque côté de la route sont si bien habités qu'on peut
presque les considérer comme une prolongation du village à grande
distance. Quant à la région de Québec, elle compte également quelques
bourgs où la fonction d'échange est importante: Beauport, où les
marchands sont nombreux et où Bouchette rapporte la présence d'une
grosse distillerie et de vastes moulins, Saint-Thomas de Montmagny,
situé dans « le grenier du bas-district », où il dénombre plusieurs maga-
sins, et Kamouraska qu'il décrit comme un centre important d'expédition
du bois et des produits agricoles, et un centre de villégiature médicinale 7 .
Une quinzaine d'années plus tard, le nombre de ces bourgs aura doublé,
ce qui conduira Bouchette à des descriptions plus saisissantes encore.
Certains villages lui semblent alors des lieux de circulation considérables
(Lachine, Berthier, Saint-Hyacinthe, etc.), d'autres des lieux de négoce
7. Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada.
159
importants (Laprairie, L'Assomption, Terrebonne, etc.) ou des places de
commerce avantagées (Saint-Jean, Sorel, Philipsburg, Nicolet, Saint-
Antoine-de-la-Rivière-du-Loup, Beauport, Kamouraska, Saint-Thomas de
Montmagny, etc.); d'autres encore, des centres actifs d'expédition de
produits agricoles ou forestiers (Saint-Ours où l'on compte plusieurs
grainetiers, Georgeville réputé pour son commerce de la potasse, Henry-
ville pour le bois de charpente, etc.).
Ce qui ressort surtout de ces observations de Bouchette, c'est
non seulement le rôle que jouent certains bourgs dans la vie d'échange,
mais aussi la place qu'ils occupent dans le maillage villageois. En effet, à
l'exception de quelques-uns, ils sont de taille respectable, voire supé-
rieure, ce qui en fait des agglomérations dominantes dans la hiérarchie
des bourgs. En 1831 par exemple, Laprairie, Berthier et Saint-Hyacinthe
comptent déjà plus de 1 000 habitants, L'Assomption, Saint-Jean et
Terrebonne, plus de 800; quant à Beauport, Saint-Thomas de Montma-
gny et Saint-Ours, ils en comptent de 400 à 500. Il est donc en quelque
sorte normal d'y retrouver une fonction commerciale importante. La
plupart sont des places de commerce actives et parfois dotées d'équipe-
ments particuliers (entrepôts, hangars, quais, débarcadères, etc.) qui en
marquent le rôle. Quelques-uns sont même des lieux de foire impor-
tants, avec le consentement des autorités. Bouchette, dans son ouvrage,
n'en signale que quelques-uns, notamment Frelighsburg et Terrebonne.
En fait, on en compte trois fois plus qui sont détenteurs d'une charte: le
plus important, Sorel, a obtenu la sienne le 16 juin 1823. Puis ce fut le
tour de Terrebonne, de Nicolet et de Frelighsburg, qui l'ont obtenue en
même temps que les villes de Montréal et de Trois-Rivières, soit le 10
octobre 1823. Ont suivi Sainte-Marie-de-la-Nouvelle-Beauce, qui en est
devenue titulaire le 13 décembre de la même année, et finalement
Charlesbourg et Laprairie qui l'ont obtenue le 29 janvier et le 4 octobre
1824 respectivement. Ce sont donc autant de bourgs caractérisés par
une importante vie de relation. Bien situés dans le circuit des échanges,
ils marquent les progrès du peuplement en même temps que les axes
de l'économie montante. Ils sont à la fois des pôles sous-régionaux de
croissance et, dans certains cas, des têtes de pont vers l'intérieur.
Surtout, ils définissent déjà les lignes de force du futur réseau urbain du
Québec.
Les recensements confirment ces observations et permettent
une meilleure appréhension du phénomène (voir le tableau 35 et la
figure 15). En 1831 par exemple, on compte environ 450 chefs de
ménage qui font commerce dans les bourgs. De ce nombre, un peu
160
moins de la moitié se concentrent dans 24 agglomérations dont 14 sont
situées dans la région de Montréal, 4 dans celle de Trois-Rivières et 6
dans celle de Québec. De toutes, l'agglomération de Laprairie paraît la
plus avantagée avec environ 5% de la main-d'œuvre totale. Suivent,
dans l'ordre, Sorel et Saint-Hyacinthe avec plus de 3 %, et Yamachiche,
Saint-Thomas de Montmagny, Saint-Denis et Frelighsburg avec plus de
2%. Quant aux autres, leur part varie de 1,98% à 1,32%.
Sauf pour 7 villages, soit Yamachiche, Frelighsburg, Baie-Saint-
Paul, Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup, La Malbaie, Yamaska et Saint-
Roch-des-Aulnaies, qui ne comptent pas encore 400 habitants, la plupart
des bourgs qui semblent actifs quant au commerce sont d'assez bonne
taille, ce qui suggère un rôle régional important. En outre, ils compren-
nent une forte proportion de francophones, ce qui nuance l'affirmation
que le commerce au Bas-Canada n'était qu'une affaire d'anglophones.
Ces bourgs ne sont cependant pas les seuls à évoluer ainsi dans le
circuit des échanges; plusieurs petits villages ont également une fonc-
tion commerciale. En effet, en ne tenant compte que des bourgs où le
pourcentage de la main-d'œuvre locale engagée dans le commerce est
supérieur au pourcentage de la main-d'œuvre de cette même activité
pour l'ensemble des bourgs, on en compte une vingtaine, dont 8
correspondent à des bourgs déjà reconnus et 14 à de petites aggloméra-
tions. Leur commun dénominateur est d'être à peu près toutes situées
en contexte pionnier, c'est-à dire dans les secteurs de colonisation
récente ou entre pays pleins et secteurs vides, où les besoins de la
colonisation ainsi que le travail en forêt en font des lieux d'approvision-
nement importants.
En 1851, le panorama aura quelque peu changé. En effet, sur
l'ensemble des bourgs qui comportent une main-d'œuvre engagée dans
le commerce, 14 seulement cumulent des pourcentages supérieurs, ce
qui semble indiquer une redéfinition générale de fonctions au profit de
quelques bourgs plus favorisés. La plupart sont d'assez bonne taille, ce
qui est révélateur d'un réseau villageois qui s'affermit. Qui plus est, 1 1
d'entre eux sont situés dans la région de Montréal, comme si c'était
désormais l'endroit où se concentre la vie de marché. Dans la région de
Québec, seules les agglomérations de Lauzon et de Fraserville domi-
nent, tandis que le village de Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup persiste
dans celle de Trois-Rivières.
Tout se passe donc comme si l'on assistait à un recul majeur de
l'économie de marché, qui ne s'exprime plus désormais que dans la
région de Montréal et uniquement le long de certains axes largement
161
o
»•-
"» CO
0, £
o c
le
o
o
s
<
o
o
H 8
co cni csi cnj
CDOMoocTt^-oinooroni — co
^■csioinr-cDa)OCû05iN.cMN00
cdcoi — iv^-or^LnmmocDoiv
CM CM CO r- ,— ,— ,— *— t—
o.
O a) ffl I
'"S. = S E S =>
cd . F" > •— "C = v ro -a
c :s .s s £ S 5 E -o » g
_i_im_iuwcoLLWtr_i
«— m w ^ in «o r» oo O) o r- cm en *
h- t— o i— i—
h- h- I— oi— cet— h-
O
I-
o
o
LL.
5
le
o
o
r^CNJCX3CDCDCDCDCX)OOOOCOCX3CXDCDCO«d-^l-^-^i-^-CSICNICNICSI
cd ltî cd cni_ c-j o-j cnj^ co co o r<. px i — r^r^LnLOi_nLnLncooococo
tri ro ro" es? csT cnT cnT ^-" *— ~ ^-" ,— ' ,— ~ ,— "" ,— ~ ,— ~ ,— ' ,— " ,— " r— " ,— ~ ,— ~ ,— ~ ,— " ^-~
CNirocoLnLnT— ^-cooocnji — lOoot-t-rNincûcnoNOoni —
ocDT-cDi^mt-oomnocMCDr^n^rtmcMiv^^cDoo
cooon^-CDCsia)c\icooooooooif)CDLnT-r>. *— co oo *3-
5<Z
CD CJ
>- cd
=Ç E
♦^ ro
co >-
°2
'>
I
_ ro
cn-a Z3
— — ca
CD
— i Q_ 4-; _ •
=~<
-C $ OO co £> .ï
2 ^ '5 ^ > ro <
l_l_ OO CQ OO CC QQ L_l
.ro eu E
Ë g g - .22 M 1
eu +L :— +L ro ro
-wZco_jZ
CD
o -*:
ro 52
o ro
"7 E
4^ CD
OO >-
V ro
||
CC O
^ ro
»- CN CO ^ Lf) CD |v
tt^cco|— ^oot— ecl— •— i— »— ccool— occoi— t—
g
OOtX)OOOOOCDLf)OOCT)CDŒIlDOO
^ CD CD OJ CD CD CD CD CD^ CD LD «sfr OJ t— i— T -
crT csT csT csT csT »— ~ *— ~ r— " r— " t— " t— " ,— ~ •<— ~ *— ~ *— ~ *— '
cDOOCsih-cûcooo^ino'^coœotNcsj
*— Ci r— t- LT3
oooooooooooo
cnjcot— otûCDCDCûtninifir- co ld
r— en r— r— ocvjLnr^oo^-T— csi co
oo
'0
co
eu
C
■ — ■
PZ
co
^
O
CD
S
'Cl)
eu
X
Z3
ro
eu
c
GO
^
CD
>
eu
cz
F
c
eu
^Z -eu
eu
F
_o
'ro
ta
^
ID
eu E,
S CO
ro^
ro
JZ>
><
_o
■a
03
00
Le:
Q_
-O
3
03
13
03
Q_
à)
03
3j
le_
Q_
ni
eu
<
^
CO
C/O
oo
OO
e/3
e/j
C/J
CO
CO
CD
00
^2
ro
rvi
C
O
CD
-ru
cm
cz
ro
>
eu
'co
LE
ulin
-du-B
boule
X3
UJ
C
cz
03
CZL
3
03
-eu
-ru
m n -1 - 1 1 1
a)
C_J
r\i
^>
<
eu
eu o c: Qj
£3 • — o c 53
00 °- tr" '-P „, ro
03 E E m •- "
>- S .S2 ^ ro ô
C/D ^> cû -°-
8-8
.5 <
eu
E
o
co
o
.52 ±
<=V- ro
si? -^
'o '
&cn&Ôo<£&u?u?^^oooo&&~^^&^&'cc^^&
T-cNro^tLncDr^ooa5o»-cNco^-mcû
h- I— i— 1— o o co h- 1— 1— 1— o
C_> o
a a
COCOCNICXICNICNICNICNI
'tmoœcsiocDCDLn^i — csiomintDinr^Lnifiooirj
>-c\inLfiT-oocnor^cDCDcncMmo^tooocDOO'-i s s
CM «— t- r— «— CNJ t— t— CO CO CO *3"
co
co
P» Z Z^ £
ET 2 ^- s, 2- eu
(5 8. « ro s 5
-Si j*
CD E 2 ro ro o
" ro 4: > E Q_
•«— < -4— • ro ■•— >
>-— ro
— - >
rô {S
t ro
eu
Q_
eu *^
— _t_ ^_.^j tu .»-j m <jj .»-< +-j .^j +- > *-> iu «+-'■»-'
LJ_OC/DCyD>-GO^OGO(y3COCOCy3mcaCvOCO
o
=> -v 92
co "r eu •— t? • =
o -t-« — »-■-£=
COCO — —
tS .92 8 £ 3: s
«L (D 0> 4^> «1< ■£ (D
QC >-
CD
t (D w
eu -a co
i= o o
=3 O _C
UOÇh-
1— ccooazi— oooa=cn!=ocj!— ooara:t=oo
^h=aah=^aaai-i-^c3a^aai— i-2aa
S
Figure 15
PRINCIPALES PLACES DE COMMERCE (1831, 1851)
r
Bourgs où se concentrent plus de 1,17 96 de le main-d'oeuvre recensée dans le secteur commercial
n. de bourgs observés» 196
moyenne» 0,48 %
écart -type» 0,69 %
1,32-1,50 1,51-1,70 1,71-2,00 2,01-3,00
3,01-5,00
5,07
Bourgs où se concentrent plus de 1,12 % de la main-d'oeuvre recensée dans le secteur commercial
n. de bourgs observés» 252
moyenne» 0,40 %
écart-type» 0,72* ^^
• • •
1,16 - 1,25 1,26 - 1,50 1,26-2,50 2,51 - 4,50 4,50 -6,75
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
6.76
164
pourvus de grands centres. En fait, ces données traduisent davantage la
montée, à côté des grandes agglomérations, d'un nouveau maillage
urbain composé de quelques gros bourgs qui font déjà office de petites
villes, qu'un recul véritable de la fonction commerciale. En effet, analy-
sées sous l'angle du pourcentage de la main-d'œuvre engagée locale-
ment dans le commerce, les données révèlent une trentaine de bourgs
où les taux sont supérieurs à un écart-type de la moyenne générale. De
ce nombre, 3 seulement correspondent aux bourgs précédents et 27 à
d'autres agglomérations dont la taille varie de quelques résidents à 500.
Autrement dit, ce qui n'avait été jusque-là qu'un simple semis de villages
plus ou moins organisé autour d'agglomérations dominantes, notam-
ment dans les secteurs à grande circulation et à forte densité de
population, apparaît désormais comme un ensemble d'agglomérations
davantage hiérarchisées. Parmi celles-ci, au niveau le plus élevé, domi-
nent trois villes marchandes en voie plus ou moins rapide d'industrialisa-
tion - Montréal, Québec et Trois-Rivières - puis, à un niveau intermé-
diaire, quelques gros bourgs urbains (Saint-Jean, Saint-Hyacinthe,
Laprairie, Berthier, L'Assomption, etc.) qui étendent leur suprématie à un
ensemble de petites places situées en périphérie ou, comme précédem-
ment, sur les fronts pionniers. Il s'agit donc d'une hiérarchie nouvelle et
non d'un recul de la circulation ou de l'échange.
Les données relatives au transport nous fournissent un indice
(voir le tableau 36). En 1831, seuls une dizaine de bourgs affichent des
pourcentages de la main-d'œuvre supérieurs à la moyenne générale. Les
plus gros, Sorel et Saint-Joseph-de-Lévis, comptent à eux seuls près de
30 % des effectifs employés dans le transport, pendant que Laprairie en
cumule environ 10%. Parallèlement, on observe des spécialisations qui
en disent long sur la place que certains bourgs, même très petits,
occupent sur les axes de communication. La plupart sont situés le long
du Saint-Laurent, comme s'ils étaient des haltes naturelles pour la
batellerie du fleuve. En 1851, le phénomène est plus marquant encore.
Les pourcentages de concentration de la main-d'œuvre sont cette fois
légèrement plus faibles, en raison d'un nombre accru de bourgs où
transitent des marchandises. Quant aux bourgs où la fonction de trans-
port semble plus importante, ils sont également plus nombreux, ce qui
est l'indice d'un réseau plus complexe d'échange le long du fleuve et de
ses principaux affluents, et de là vers les concentrations industrielles de
l'intérieur. Les travaux de Jean-Claude Robert sur Joliette l'ont d'ailleurs
bien montré, en signalant tout le caractère impératif des liaisons entre
65
c
o
</)
e
co
l-
**
»
(A
e
co
•a
eu
,Q}
lo
(0
c
00
o
o
fc
0)
^
k.
S
0)
^"
>
""■*'
3
1-
cc
8
o
^
co
Ou
e
co
M
ZD
js»
"cô
<
LU
<
E
_J
Où
<
OC
1-
JO
O
s
z
o
LL.
3
o
QJ -
o e
"2 o
oo ■cj-t— ocnocMLnLnoOLncûr^ooooi- cm ro n n "f ^t
PO COLf5CDI^I^mCMCMO) CO C"J t— O C7Î Oî f»» CO LO IA LO ""T ^
«■^ cx>" un ^t-~ co" co" co" co" co" cni" cm" cm" cnj" csi" •-* r— <— ' *— * *— * «— " «*■** *— " ■«— "
A
cMCMnœcnroLncD'ïi^cMooLnoor^cDCDronLno
O I — *— OOOr- CO ■<— CTîr^COLnCTÎCOCsICsJCDCXDCslT— O | —
^r^cor-f^^-«*mcNOCNjr>-mmoo'ttococDooc\it-
00»— *— «— C-J *— ■<— •— CsJt— i—
EZ — -s oo
32 -^ m cz cz eu eu
ço ,o .92 co CD -S cz
S «=^ -£Z CD CD oo • =
<ro ^ E "? "? C -g
SZ +L. CD +Z. +1. -CZ CD
UC0CQ00 00O-I
D_ CD
g "2
_l CD
A E
-,hD CD co CD
Q.
CD
CJ> i
=3
CD
=3
en
cz
OO
CD
CZ
cz
<
"C5
CD
CD
Q
S
o
cz
'o
cz
<
cz
o
-Q
s
(1)
— i
t/J
UC_
^z
CO
1—
S
«.2
^ as
COCOMLnmlvLnLntQCM
CDCOOCMcoCNiri'^T-CO
ocncoo^j-iNCOLncMco
^ "a
CD i
CD
CD
= *-B*-c|.Bï1
.55 o co _c j^ cd^ o ^ Z3
= "? a. C97 ^-j^uj
>-^ CD 03 ■>-> *-> CD+- , -^ J -t-'
>00_jCQ0000_jCv000C>0
Q_
. Q_
'-CMco'd-Lncûp^cocno
tutttoiroui-
o> vs
•a ce
05.52
o
a) .52
Ln*3-^J-COCOCMCMCMCMCMCNl<—
LncsiinnocnrocNCMCDCDt-
ntDOr- cd o cm œ ifl œ r- <—
't cn cm oo cr> r^ ' «— co *— cm
rv^oocococncDCMi — iflininco
^- ^r cnj oj t— o cd cd co cq c» cq c»
<--" *— " ^-" *— " ,— " *— " i—* ^-" CD CD CD CD" CD"
inocsirsir-rocncDocDi^r^oocDoiDCDOcx)^
cm csi iv o co »- »t n inœ i — rvLDocoi->-iDnoo
<— rvi^cMrocMcri'tr- o cm cm cû coco *3-
oo
O - £
o 2 — «L ■«= cb
o
c=
03
CD
cd
co
— >
->
+— i
m
oo
i
eu ci^r_ E O
E cn^ cd 'JE °r
o T E. -c o c:
co co
-a
■a CD c eu
a>
c: ce o_ qj o,
e ° ^ ?5
o
E ç
CD ,
CD CD
CD O
CO
T S" S"^ "7 "? § cd -T •= -
+_i CD CO -f-" -t-* *- -CZ -j-i *-• CO o CD -^
ooooc/3c/3c/3c_jcoc/3ca:=._ioo
S «
CD O
CD CD
+L O
en
S CD
CD ^
03 .E
<CO
? CD
CD •= +-
CD
2? CD
o .E ><
en o o
i go
S-Ç=Ht^c5<
— ■— co
OO OO OO
CD
en
c=
<
co
CD
CD
TD
=J ^CD
co »-
CD CD
CD
co c:
E
CO <[
eu
=3 +^-
_L
ce 00
T-CMOO^-mCÛ^CDCTlOr-CM
OCECOOOOOOO0CC_>t:
ai— Œ)oaaooa\— a ^»
c_> t— o o i— 1— 1—
^ ^ ^E a a a 1— cd a o^><=)
m conCT)OT^tr^^-cMCDLncD^-r^LncD'-«-«-<-D5T-^^-
*^ -çj- rv o œ œ r«. r>« n cm cq lo oj co oj cd^ cq cq cq cq lo ^r oj cm
«■^ co m" m" ^" ^r ««r ^r ^r" ^ •ç* r co co" cm" cm cm" 1— " *— * «— " »— "* *— * i-^ «— " «— *
A
_cDir><!tnomcM05Cûooir)CM'-oom<-LDCDO
CMCO*— OOI^COOOCOCOCOCOCD^rCDCO^l-COLni^CM^-CM
CMCDCM *— CD CO'— ^r «— m co <— O <- r-
ro n cdcd in <*
co
ce _
co co
CD O
cr^ co o
_ ® ♦- co ôg- °r
r: k— = — î <— 1 t - 1 - »—
CD
CD M
ç d = J3-.^d
^00 [ÇC3r
ϕ^o
e3cowwww>iy)_jHOOCLCyDcyD_j
CD
OO
co
>
'CD
^
2:
>
KB
CD
CD
T
>_
C
CD
CD
CD
CD
n
CD
-C
-a
C
Cl)
CD
1
00
CQ
O
LLJ
co .2 E ^
CD
CD
9-" c°
*- .2 ^
E = o
1E CD O
■t: > ce
CD +^ 4^
CQ OO OO
oc^oooi— t— occot— coootzccooocjl— o|—
S
l'intérieur et le fleuve où circule une batellerie hétéroclite qui assure le
transport à distance, vers les villes notamment 8 .
Cela dit, il reste que des changements se sont produits qui ont
entraîné des reculs ou des mouvements en avant. Nous croyons qu'ils
renvoient aux transformations générales de l'économie et au rôle encore
mal connu des anciennes agglomérations coloniales dans l'économie
des campagnes. C'est le cas, entre autres, de Québec dont la centralité
à l'époque s'estompe de plus en plus devant celle de Montréal qui, plus
favorisée sur le plan des échanges, notamment avec le Haut-Canada et
les États-Unis, deviendra bientôt la métropole du Canada. C'est peut-être
ce phénomène qui trouve ici une résonance dans l'évolution du réseau
villageois, en préparant la montée d'un ensemble de gros bourgs satelli-
tes qui donnera plus tard son visage à l'armature urbaine régionale. Quoi
qu'il en soit, la fonction commerciale et son corollaire, la fonction de
transport, ne sont pas les seules à expliquer ce phénomène: il en existe
bien d'autres dont le rôle est tout aussi déterminant.
La fonction industrielle
La deuxième grande fonction du village est industrielle. En effet,
aussi loin que l'on remonte dans le temps, les bourgs sont des lieux de
concentration de gens de métier, auxquels viennent s'ajouter quantité
d'ouvriers semi-spécialisés ou non qui travaillent également, en partie du
moins, dans les secteurs de la fabrication et de la transformation des
produits. En elle-même, cette fonction répond à des besoins tout aussi
immédiats sinon davantage que le commerce, mais elle ne tend pas de
la même façon à la concentration de l'habitat. En effet, pour échanger, il
faut un point de contact avec la population, tandis qu'il peut suffire d'être
chez soi pour fabriquer.
Pourtant, même sous sa forme la plus primitive, l'industrie tend à
la forme villageoise. C'est alors à son évolution qu'elle le doit, pour
satisfaire aux exigences du marché et s'assurer d'une main-d'œuvre et
d'un approvisionnement en matières premières plus stables. La machine
accélère ce processus, d'abord au profit de la campagne où existent de
meilleures conditions d'exploitation de la puissance hydraulique et
éolienne, ensuite au bénéfice de la ville avec l'arrivée de la machine à
8. Voir Jean-Claude Robert, « L'activité économique de Barthélémy Joliette [...] ».
Avec le temps, ces échanges iront en s'accentuant avant de connaître une
décroissance dans les dernières décennies du XIX e siècle. À ce sujet, voir France
Normand, « Navigation intérieure et faits d'échange à Québec au dernier quart du
XIX e siècle ».
168
vapeur. Ces facteurs expliquent l'apparition de petites concentrations
industrielles dont l'existence pourra être éphémère, mais qui donneront
parfois naissance à des hameaux susceptibles de devenir des villages,
de même que l'éclosion d'ateliers et de fabriques dans les bourgs déjà
établis. En effet, le mouvement est alternatif : autant l'industrie favorise
la croissance villageoise, autant cette dernière stimule l'industrie.
Selon les évaluations que l'on peut faire à partir de l'ouvrage de
Joseph Bouchette et des agrégés de recensements 9 , on ne compte
encore, en 1815, que quelque 607 moulins et fabriques dans les sei-
gneuries. En 1831, on en compte environ 1 349, contre un peu moins
(1277) en 1851. En général, ces entreprises sont modestes. Nées le
plus souvent de l'initiative locale, elles évoluent dans des rapports étroits
avec la paysannerie et sont intimement liées à la satisfaction des
besoins locaux ou sous-régionaux. Quelques-unes, qui ont une origine
capitaliste, sont de taille plus imposante et s'appuient pour leur crois-
sance aussi bien sur la campagne que sur la ville. Elles sont beaucoup
moins nombreuses et concentrées surtout autour des villes; elles ne se
multiplient vraiment que durant la seconde moitié du siècle 10 .
Au Québec, l'origine de ces industries est lointaine. On en retrouve
la trace dès le Régime français, aux endroits mêmes où les seigneurs
avaient entrepris d'établir leur fief (souvent sur l'emplacement même de
leur domaine), ou dans leur voisinage plus ou moins immédiat. Ce qui
change au XIX e siècle, c'est l'ampleur de leur croissance et la propension
qu'elles ont de s'agglutiner dans l'espace. Bouchette en a laissé d'ail-
leurs des images saisissantes, telle cette description des moulins Harro-
wer dans la seigneurie de Saint-Jean Port-Joli :
At the mouth of the river Trois Saumons the valuable mills and distillery
belonging to Mr. Harrower are very eligibly placed: the latter is an
establishment of considérable magnitude, with every convenience of
9. Il n'est pas facile d'évaluer la montée des industries rurales au Bas-Canada. Dans sa
Description topographique de la province du Bas-Canada par exemple, Bouchette
n'en donne qu'un aperçu, en insistant surtout sur les « moulins à grain » et les
« moulins à scie » vus dans les seigneuries. Ce n'est qu'avec le recensement de
1831 que l'information se précise, mais le relevé ne concerne encore que les
grands équipements des localités (moulins, fonderies, distilleries, etc.). Quant à
celui de 1851, le premier à fournir une information détaillée à la fois sur les grands
équipements et sur les ateliers et les boutiques des localités (voir l'annexe E), il est
incomplet, du moins sous sa forme nominative, ce qui oblige à recourir à la copie
publiée du recensement où les informations sont souvent présentées uniquement
par comté, notamment pour les manufactures. Dans nos travaux, seuls les équipe-
ments de village ont fait l'objet d'un relevé détaillé dans les listes nominatives.
D'autres recherches, déjà amorcées, apporteront des précisions quant aux localités.
10. John McCallum, op. cit., p. 83 et suiv.
169
carrying on an extensive business; at high water decked vessels of
twenty tons may corne up the premises. Over the river is a good bridge
[...] From the St Lawrence the view of the mills and surrounding objects,
heightened by the pleasing natural scenery of the environs is very
agréable 11 .
Cet exemple n'a rien d'unique; on retrouve ce paysage partout où
existe un cours d'eau au potentiel hydraulique intéressant. Les emplace-
ments les plus recherchés se situent sur les berges des petites rivières
au débit faible mais stable, plus faciles à endiguer et qui présentent
moins de risques d'inondation au printemps 12 . Cette situation est d'au-
tant plus répandue que, toutes proportions gardées, les îles comptent
peu de cours d'eau de ce genre, ce qui requiert une technologie
différente, moins efficace et souvent plus coûteuse. Aussi l'industrie
gagne-t-elle la terre ferme, à la recherche de sites plus favorables ; elle
profite de la vocation de certains terroirs pour s'y établir et contribue
ainsi, par sa présence, à la renforcer.
Omniprésente, l'industrie imprime sa marque tant au village que
dans les côtes, en un semis étendu parfois à tout un bassin-versant. On
en a un exemple dans le comté de L'Assomption, sur la Rive-Nord de
Montréal; après avoir signalé la douzaine de moulins placés le long de la
rivière L'Achigan, affluent de la rivière L'Assomption, Jean-Baptiste
Meilleur ajoute:
La Rivière de l'Assomption reçoit encore les eaux de la Rivière du Petit
St. Esprit, sur laquelle sont construits un moulin à carder et une distillerie,
à la distance d'environ trois milles du village de l'Assomption [...] L'on [y]
voit encore [...] plusieurs établissements dignes de remarques, et spécia-
lement les beaux Moulins et le Village d'Industrie [...] Sur la rivière du Lac
Ouaro se trouve le beau moulin à farine des M. M. du Séminaire de St.
Sulpice de Montréal, un moulin à carder, un moulin à faire des étoffes en
laine et plusieurs moulins à scier le bois de construction. [Quant à la
rivière Rouge voisine, elle accueille] le moulin florissant du Capt. P.
Dugas et celui d'un dénommé Pratt dans le Township de Rawdon 13 .
Si l'industrie progresse tant, c'est que l'économie elle-même
évolue, stimulée par les besoins nouveaux qu'entraînent la croissance
démographique, l'extension de la demande intérieure et la meilleure
1 1 . Joseph Bouchette, A Topographical Dictionary of the Province of Lower Canada.
« St. Jean Port Joli ».
12. Entre autres dans la région de Montréal où l'on ne compte pas moins d'une
quinzaine de rivières dont les bassins-versants sont « industrialisés ». Voir Serge
Courville. « Le marché des subsistances [...] », RHAF, 42(2), 1988, p. 193-239.
13. Jean-Baptiste Meilleur, Extrait du recensement du comté de L'Assomption de
l'année 1831, p. 10-11.
170
insertion de la campagne dans les circuits d'échange commandés par la
ville. Aussi le paysage se transforme-t-il rapidement. Si le panorama
semble différent en 1851, moins riche en entreprises dont le nombre
accuse une certaine chute, ce n'est pas que l'industrie soit en baisse,
c'est qu'elle s'est déplacée dans l'espace (vers la ville, les fronts
pionniers et certains gros bourgs bien marqués) et que les entreprises
sont plus grandes, ce qui favorise des concentrations de la main-d'œuvre
inconnues auparavant. Par exemple, les scieries remplacent de plus en
plus les petits moulins à scie traditionnels.
Cette montée de l'industrie rurale n'est pourtant pas égale par-
tout. D'abord plus vive dans la région de Montréal où se répartissent
plus de 80% des moulins et des fabriques en 1815, elle s'étendra
bientôt à toutes les régions, avant de dominer finalement dans l'est du
Québec. Dans le temps, cette expansion marque les progrès du peuple-
ment et surtout de l'exploitation forestière. Toutefois, elle laisse dans
l'ombre bien d'autres développements que ne rapportent pas les agré-
gés de recensement, mais qui sont également importants. C'est la
montée de petits ateliers, toujours plus présents dans la partie ouest du
Bas-Canada, d'abord parce que les agglomérations qui les accueillent
sont plus nombreuses, ensuite parce qu'elles sont plus volumineuses,
ce qui nuance le paysage industriel de la vallée du Saint-Laurent. À l'est
d'abord, une petite industrie locale est accordée à une colonisation plus
ancienne et orientée principalement vers l'établissement rural, mais
placée à côté de grosses implantations consacrées à la construction
navale. Au centre et à l'ouest, une industrie également locale est
flanquée de certaines grosses implantations d'origine plus ou moins
récente, et d'une foule de petits ateliers et de fabriques bien insérés
dans la vie d'échange et les circuits du marché. Enfin, après les années
1830, une poussée industrielle différente, ou du moins d'ampleur nou-
velle, centrée sur l'exploitation forestière et le travail manufacturier,
fleurira sur les fronts pionniers surtout et dans les grosses aggloméra-
tions urbaines et villageoises.
Accordée à des mises en place distinctes, de temporalités diffé-
rentes, cette évolution influencera le destin des villages dont certains
prendront très tôt un aspect industriel. Dès 1815, Bouchette rapporte la
présence de quelques bourgs où la fonction de fabrication semble
importante : le village des Cascades d'abord et celui de Rigaud dans la
péninsule de Vaudreuil-Soulanges, puis celui de Terrebonne sur la rive
nord du fleuve, Chambly, Saint-Hyacinthe et Frelighsburg sur la rive sud
et, dans la région de Québec, Beauport, Saint-Michel-de-Bellechasse et
171
Kamouraska. Quant à la région de Trois-Rivières, elle n'en compterait
encore aucun, à l'exception du village des Forges qui date du Régime
français. En 1832, cet auteur en repère une quinzaine, dont l'un, Sainte-
Marie-de-Monnoir, est encore en puissance sur un emplacement d'ail-
leurs réservé à cette fin près du moulin et d'un carrefour. Parmi les
villages établis, il signale alors Saint-André-d'Argenteuil qui compte déjà
plusieurs moulins dont l'un à papier, Beauharnois, où les bateaux à
vapeur font escale, Chambly, Châteauguay et le village de L'Industrie,
fondé par Barthélémy Joliette, Saint-Eustache, Sainte-Thérèse, Sault-au-
Récollet, Henryville, Frelighsburg et Sainte-Scholastique. Dans la région
de Trois-Rivières, il rapporte ceux de Batiscan, de Bécancour et des
Forges; dans celle de Québec, ceux de Beauport, de Saint-Vallier et de
Saint-Michel-de-Bellechasse 14 . Quant au cas de Sainte-Marie-de-
Monnoir, il n'a rien d'unique, puisque bien des bourgs faisaient alors
l'objet d'interventions planifiées, conjuguées avec l'évolution du con-
texte qui favorise les initiatives capitalistes, d'origine seigneuriale ou
autre, notamment celles des marchands et des paysans aisés.
De nouveau, les recensements corroborent ces observations (voir
le tableau 37 et la figure 16). En 1831, ils rapportent un peu moins de
675 artisans dans les bourgs, parmi lesquels environ 45,5 % se répartis-
sent dans 25 noyaux dont 20 sont situés dans la région de Montréal.
Vingt ans plus tard, le nombre d'artisans s'élève à un peu plus de 1 500,
dont 42 % se répartissent dans 22 bourgs, encore situés pour la plupart
dans la région montréalaise. En 1831, dix bourgs cumulent plus de 2 %
14. Tout en étant explicite, cet inventaire de Bouchette est cependant loin d'être
complet. Sur les villages comme Saint-Denis, Terrebonne, Saint-Hyacinthe, il ne
s'étend pas beaucoup, du moins quant aux activités de fabrication. Par contre, du
village de Saint-André-d'Argenteuil, qui comptait une trentaine de maisons en 1824,
il dira : « it now increased to 55 houses and about 330 soûls, composed of
Americans and British born subjects. It also contains a grist and a saw mill and an
extensive paper-mill, belonging to Mr. Brown, opposite whose résidence is a
handsome bridge over the river. » De celui de Saint-Eustache, « among whom are
many merchants carrying on a lucrative commerce », qu'il comporte « a brewery, a
potash-work, a pottery, two tanneries, a manufactury for cigars and tobacco in great
repute, one for hats and another for chairs, ail enjoying considérable réputation.
Joiners, turners, blacksmiths and other artisans, amounting in number to 25, enjoy
an easy and honest livelihood. » De celui de Sainte-Thérèse, qu'il est « a considér-
able village of 90 houses and enjoys an extensive commerce. A whisky distillery, a
strong béer brewery on a large scale belonging to James Porteous Esq., and a little
distillery established by Dr. Buchanan, bring hither a great number of farmers from
the adjacent seigniories, where they find an excellent market for the sale of their
barley and rye, and can purchase various articles necessary for the use of their
families. This village also contains 4 stores [...] There are also two potash works,
tanneries, and good artisans whose industry is recompensed by an easy and honest
subsistence. » Voir Joseph Bouchette, A Topographical Dictionary of the Province
of Lower Canada. « Argenteuil » et « Mille Isles ».
172
de là main-d'œuvre totale enregistrée dans les activités de fabrication
des bourgs : Laprairie - le plus « industrialisé » de tous avec plus de
3 % de la main-d'œuvre -, Saint-Denis, Saint-Eustache, Saint-Hyacinthe,
Berthier, L'Assomption, Les Forges, Terrebonne, Lévis et Sorel. En
1851, on n'en compte plus que sept: Saint-Hyacinthe, qui domine avec
plus de 6 % de la main-d'œuvre, Saint-Jean, Lauzon, Philipsburg, Saint-
André-d'Argenteuil, Berthier et L'Assomption.
Parallèlement, on assiste à une poussée de petits regroupements
nés autour d'un ou de plusieurs moulins, où le pourcentage local de la
main-d'œuvre dépasse la moyenne générale. En 1831, on en compte 27
qui présentent ainsi un fort indice de spécialisation, dont quelques-uns
seulement sont des bourgs déjà reconnus: 13 sont situés dans la région
de Montréal, 1 1 dans celle de Québec et 3 dans celle de Trois-Rivières.
En 1851, il y en aura deux de plus mais, cette fois, répartis autrement:
12 dans la région de Québec, 10 dans celle de Montréal et le reste dans
la région trifluvienne. À l'exception de quatre ou cinq d'entre eux, tous
sont de petite taille.
Enfin, fait intéressant, là où la fonction de fabrication est impor-
tante, la présence des journaliers l'est également et ce, quelle que soit la
taille du bourg (voir le tableau 38). Toute cette main-d'œuvre n'est sans
doute pas liée à cette fonction, du moins directement, mais comme il
s'agit là d'un domaine d'activité qui en attire d'autres, à l'amont comme
à l'aval, plusieurs y trouvent leur avantage. Cependant, cette population
est importante surtout dans les noyaux-moulins, occupée à des tâches
de transport, d'approvisionnement ou de services. Comme ces noyaux
sont en pleine croissance à l'époque, leur nombre augmente en consé-
quence, jusqu'à représenter parfois l'essentiel des métiers déclarés
dans le hameau.
Bref, à la poussée d'industries rurales enregistrée à l'époque
correspond la montée parallèle d'un ensemble de bourgs et de hameaux
où la fonction industrielle est parfois étonnamment importante. Cela ne
veut pas dire que la campagne ne vit désormais qu'au rythme de
l'industrie: il existe des secteurs davantage consacrés à l'agriculture, où
les villages évoluent selon une autre logique, par exemple dans certaines
parties de la plaine de Montréal, dans la vallée du Richelieu notamment
ou dans celle de la rivière Yamaska 15 . Par contre, cela signifie qu'à part
15. À ce sujet, voir: Allan Gréer, Peasant, Lord and Merchant; Christian Dessureault,
« Crise ou modernisation ? La société maskoutaine durant le premier tiers du XIX e
siècle», RHAF. 42(3), 1989, p. 359-387.
173
m
3 ?
co 3
g OÙ
GO ^
o
o
o
» ■ -
^ (O
a» £
o c
le
o
o
s
oœcsiaioo^-CMCD'-LnLncM'-cocoocMCO'-»-'-^-
i- ^ 10 ^ ^ o o ot m iv iv r^ in n co ro cn q q q q o
CD co cnT cnT oj oj" cnT ^-" <— • t— ~ »— " t— ' ^-~ t— " ^-' ,— ~ •<— " ^-~ ^-" t— ,— •<—
ocDcsicnnco^-n<vrcMromor^ooomcDi^oomLn
Nt-Oi-I — i-CDCSI05( > s00CD(^CMinOmO0)05'tr-
œo)i^ino^j - ocDcsirvr s >Ln'-'ti^inT-(vncni^oo
CNJOJOO t— <— t— r— ,— ,— t— t—
CD
m
"S-o eu
^ m CD
O £ X!
lo r9£ 2
-? ^ ■= < t ^ -^
■^ ro-c:-^ cd < •> -<=
0O_lCLCOCÛ_lCCU
>(D CD
c _c c:
CD CD J- £ =3
E to^ _g ^
cË ^
O
c/3
CO
eu
• = E w
C/3 C/3
2? -^ CD â3 _^
Q Se
CD CO
_ co »—
CO ^CD ^)
CD O
CD
£ £ *1
t-cMco<-mcDi^cocno»-CMCo
i— h-oi— »—»— i— ce"— o»— h-l— I— i— ^ ecl— cco»— »—
C^CNJCNICNJCNJCNICsICNlCNICXl
CM'-CMOOinCOtDi-CDCO'-COI^COlOPvCOCnOlOl^COCO^-CM
ocTJcoT-csjcocoi^cocDcocn^i^r^cor-csioi^^-cDoor^a)
c^coœc30cx3(r5œcT50Lncr3co^^^i^i^LncNjLr5c>vjcr>c>gc>j
Q-
Q_
CO CD
CD . — .
CD _c Q_
o cz ==■
co -r; >-
+L, CD
OO CO
O
■»-> co
a. cd
E E?
Ç2 o ,
GO
^CD CD
CO 'CD ~
CD
CD
co »— , r=
= < co
o _
° 55 ±
CD
_ÇD /CD
CO "^
'> £ ~ .£ co -Q -cz -a
i5 CO CD +^ "
CD S
-> +L +L • — qj +^ +2 ^: ra co eu v +Jr +j cd
>WWZ>OOWOZ>QÛOOWÛ-00_I
i— »— h-i— i— i— Q-h-oi— »— i— ari— c_)i— i— I— •— ►— oi— i— •— •—
o
.£ '-=
■a ce
o
vflj
riONCSIM
oomœœcMi-ooocDCûnooors^o
co co_ t— *— r- q o q q œ m 05 en cq cq oo_ co_
^-" ^-' ,— ~ ^-" ,— " ,— " ^-" ,— " <— * CD CD CD CD CD CD CD~ CD
noîCMin>-02^-roi^csj
ojco^-Ln^T— i^ojcoLn
t— m t— co
° s?
o <ço <i>
_j o co
CD
03 CO "O CD
cB à s S
rNoicDrvinœcocncDCDCocommi-o^i-
oocMn^tcDoorMnr-nmrv^-oîco^tcM
LO CO t— ,— CNI t— ^-r— COr-
CJ
03 E*."
-o zj .c
"S «S a.
£ «9 o
JE clco
co +^ -t-> >"
>ai °^ co
— 5 CJ LU Q_
CO Q_ CO CO
— 3 v— 1 LU Q_ co O D_
CD -^ ZJ +^ -^ Q) C +1,
_ico-acococD<co
*»
CJ>
CD
CO
r
<dL
en
CD
CD
:> cl
c
co
co
>
co
CD
i)
c
e
CD
C
co
-s
00 1
co z>
S "9
CD
'"O
CO
CD
CD
"cz
CD
3
co
00
CD
O
co
b_
CD
e
cz
03
Z3
-Q
00
C
eu
-CD
C
CD
ZJ
ÇJ
'cz
CD
-q
!2
.o
CD
-a
>
CO
CD
O
ce
en
e
00
<
CD
-CD
co
m
ZJ
-CZ
co
n
CQ
ai
<
c 1
Q)
CD
-^
< co co ce.
1
co
1—
CO
Li-
CO
CO
co
co
<-c\oo^tLncDrvOoaio <— csi
oj-ucc
O CO
0'300t3t-"CC c - )c -^ c - )c --3t-'CJ>GCO
I
as
a.
(0
o
■a co
S
o r^ corn rv^^-'ïcoLnLnLnLnLncDooooLncococooocDt-ooî
f*. ^t 00^ lo iq co csi_ t— «— cq cq cq cq cq cq œ q œ œ co_ r^ rv r^ 1^ r^ r^ co
CnT CSJ CnT t- • ,— *" *— * ^-* ,— ~ ^-* t- ' !— * ^-* ,— " ^-" CD~ CD~ CD~ CD~ CD~ CD~ CD~ CD CD CD CD~ CD~ CD"
CD LO CD CD
CO co co co
co
Lnin^ifiLTiivr-cncoinoO'-criT-^^-rocD^coi^Lnn
(vcoLnœrvtcDLn^tivcnNLncncoi^cocDT-cMi^i^cD
CNI COCNICOt— CS1 t— CSJ
O ZJ 1-
U_ CO "CD
CD
'>
ce.
CO CD
«1
co co
CO CD
Z «
> 00
"CD 'CD ^
or> —
CD
>- tr
en _q Jz
= eo£;co
S» CD - S
ezo
9 5 «
jz -5 JE
■ - 00
en
— 2?
co •-;
00 00
ZJ ^ «l co -^ co
J2.CO CO _l CO CQ
ô g «
-£ CD ro ^ c5 q^LU _=2 & co o .9. > çpo = co ;co
^> _ rZ CD ^ L_3 ">~ ce -^ ^ -Z: ' <X Q_ CD
P S-" cd^^ o^^ c5 cdQJ^^tV
_ioocoZcy)Q.ZLLcy30ocyDcy3
« 22 *L C CD *L
^ CO CO CD QC CO
utroj-
c_5 »— 1 — cj>i — aitr ou 1 — 1 — c_j> 1 — 1 — 1— 1— t— o •— cjcdcdi—
Figure 16
PRINCIPAUX LIEUX DE FABRICATION (1831, 1851)
Bourgs où se concentrent plus de 1,08 * de la main-d'oeuvre recensée dans le secteur de la fabrication
n. de bourgs observés = 196
moyennes 0,48 96
écart-types 0,60 96 ^b^
1,08-1,15 1,16-1,54 1,55-1,75 1,76-2,25 2,26-2,75
>275
Bourgs où se concentrent plus de 1,00 96 de la main-d'oeuvre recensée dans le secteur de la fabrication
n. de bourgs observés» 252
moyenne» 0,40 96
écart-types 0,60 96
1,01-1,20 1,20-1,70 1,71-1,95 1,96-2,45
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
2,45-3,50
6,10
176
£
B
lo
3
00
O
03
E
E
o
o
eu
.03
m
c
o
o
U)
0)
00
03
*■
>
S3 8
^ 00
S uj
< <
oc
O
ço MMnmcorvinmnm'-oommrvrNi — co o œ r-- lt> csi
en CD cd_ lo co O o)oqrNh-«a-^(Mcsi»-»-r-t-T-»-oooo
e ^ cnT cnT om" cvT «— ■ *— " ,— " ^-~ *— ' ,— " ,— ~ ,— " ,— ~ r— " ,_" ,_r ,_r ,_"■ ,_"" ,_" ,_" ,_-
A
en cjo ro
CD CD CD
(=3 CD <=3
csicDor~.œœoo3(Nnm^-'*ir)(ûnr^tnin'*cûcDoi — co o o
CD» — CNCNOTLnoœrvr^^too)c\io<-i — r— *— co cd r-- i — en o m i —
i — cnao'jcniv'^'-rNorvaicMcors^-ooomo^faDMCON"-!-
cocnjcm»— •«—*—»— ,— *— ,— ,— ,— ,— ,—
œ ro >
cz
C CJ
CD
F
CD ro
Z3
^=r
CD
cz
CD
ÇO CD
Q.F-
eu
GO OO
o
1
U_
.Ï2
m CD g =
CD CD
'■•-• 13
CD
c5 cd
_i u i ^ c_>
en en ,_,
zj ro S
ro p "a cd
— +-* ro CJ -C ^— ^— i CD m -4— * -i— * ^** ■*— i
W_l0ÛO2C0Cfl_lC0CO_lW
Ei^ CD Ç0
ro — c:
—
:=
C/3
U C4 J3
>
ro o cd
_!
~~ 3 — 3 t=
m
m
*±
U
en
O0 OO H-
j— o j— o t o
2 a ^ a ^ a
I— i— h— i— i— t— uuo
rororocNicNiojcNjcsicsioMcsicNi
cnini-corMr-r-rorooon«-rvCDCoœor-cMmoocnco
rMrMn<-or^csicD'-aD'*cn^-oor^'-'-corO'-i^oo'4-
r^otooncoCTior^co^-cDtoo)'-fro'tco^tr-nro
CD
E
o
co Q_
o o_
un
ië
O et
Q_
«et
CD
C
c! œ
03 g
c: o
ro çp
CD >-
'ro
O
-O
£-~
-3 m
ro cd
n>
2 CD
oo oo
il «o 8J?
•i. p e ® « g
i-i CD — , o i= V CD +_.
a s «s o u £ « " à) a"f «
o.— to co ;— cd-— o ;= :s -c^ — ^
■^ — - CO 2 O P — 1 5 m O J. LU
E J =§? § «o
o c a» fc: o
m ^ •— (-1 i-i
+^>^C<^+^^-^ CD CD+i.
co>u_jwooZoo
CD
m oo oo oo ce
•— oj ro
I— I— c_Dl— h- I— I— I— I— (— CJ>I— CCOOO
oooooooooooooo
oonsonoocooNco^inooi — rvmcDtr-csiocnoifiCNJcnoîoocvjnrvco
mmœ<-ontDoootcDonor>.LnncDNncD<-o>îj-i-'-ooin(omœcom^
*— cm n -- co cnicni^*— cni^cn!*— co »— co cni co >— m <— en ^coi^
00 — i—
ro eu
E -a
CO Q3
ro iT
O '
z: oo
<U
=i
05
■ CJ>
C"
CD
r;
>
"? OO
o
T'
C 1
CD Z
Ll_
=5
CD
55 g
c
oo
CD
m
m
= o
u_
CD
CO
CD
co =
Q_
°?
eu
'ro
CD
Q-
53 cd
CD
en
S
>
CD
1
CQ
m oo
OO O
CO
CD
Z —
^
— ro
-J
CD O
oo
CD CO
cz
ro o
2? ^ o e. E ^o è
-ro ro ro -^ ,a> g > — - P
o cb ^,co.5?°?F^ g m coac CD
o = .5? Q_ o a. -g œ.2û-7 X —>
CZ
CD
CD
sz
oo
cr
CD
CD CD
E
-a
V A
O
_cp
eu
CD
CD
m
ro -?
"d oo
S
ro
CD
en
o
CD
-s =
-Q
jB
oo
CT3
a_
<
00
O
CD _j
<
L-l-
oo
— i
1
OO oo
<-CNCo^fLn(Di^co(j)o»-cNro^-mcor^
I— O *— O ►—
►— C3 C3 O CC ' — ol - UCJl - UUUCJl — I — C_J C_J I — I — C_J I — I - CJ> I — C_3 CC ' — C_3 I —
Q.
V)
8
cMncMconœcocDcxiO'-^i-cD'^LncDcoo'd-ir)
cnji^t— ocnr^i^cNtrMnrvcncDincMtLna)^-
r— CNJ t— *— «— *— ,— [0,— ^ ^ ,_ ,_ ,_
^ ^03
=3 — 2 O0 CD oo
ro oo — Z E >-
a» 2 2 — <2 -c:
ï= "~" ^ CD ;SCO
o_ q ça
oo
CO CD O in O CD
CO ^3" <— CNI ro t—
*— *— CO *— CNI
oo
ti. ça
ro CD la
m
S » ci: _^ ET?
ï° o E — W Z ^
-^ ^ O ro ° cd -^ — —
=• Z ~ ro <" "^ S ~? ~ro E?
— — cd— ro =J< <d ro.™ ^
S g > ? "5 ? ^ E-ro^-Q
c^S &{§."£ 53 e ? <*=» S.
i
ro e > ro
oo — 5 Lj oo oo oo _î
oo
_ro ci_
oô oo •< oo
_cr — : 3 a.,
ro
CD
ro
^ ro
ro -c?
c= ro
S -5 ro tf
CMCOtLncorvcocnot-cNn'd-incDrvoocno
^y^y^t^ccui-uuol-i-Hocncccj
^^^
I— H- I— ce o i—
ces secteurs plus intensément consacrés à l'agriculture il en existe
d'autres où villages et industries se conjuguent pour créer des con-
ditions particulières de croissance qui finiront par transformer les paysa-
ges et les socio-économies locales 16 . D'ailleurs, il n'est pas sans intérêt
de noter que, dans les hameaux constitués autour de moulins, la part de
la population d'origine francophone est presque toujours plus élevée que
celle des anglophones (voir l'annexe C). En effet, il n'y a pas d'opposition
dans le jeu des fonctions, mais des complémentarités qui tantôt les
expliquent, tantôt les entraînent, outre qu'elles créent d'autres équilibres
et d'autres vocations. C'est le cas, entre autres, de la fonction d'accueil
qui n'existe que parce que le village est un lieu de circulation et
d'échange, non seulement de denrées ou de produits fabriqués, mais
aussi de personnes.
La fonction d'accueil et de services
La vie de relation a pour condition première les facilités de
transport par voie de terre et d'eau. Au Québec, bien des bourgs sont
nés de cette circulation ou pour faciliter celle-ci : haltes commodes ou
obligées le long des routes ou aux carrefours, pour la diligence, la poste,
ou simplement pour se restaurer, haltes ponctuelles le long des cours
d'eau, pour refaire le plein de combustible ou procéder à des opérations
de transbordement. Ces haltes rythment des mouvements d'ampleur et
de durée variables qui, dans le contexte technologique de l'époque, sont
liés à la nécessité de s'arrêter de distance en distance ou en fin de
journée pour laisser reposer les attelages ou éviter les risques d'une
navigation de nuit. Les cartes de répartition des bourgs en témoignent et
montrent souvent des points équidistants les uns des autres, notam-
ment à l'est de Québec où le maillage plus lâche des agglomérations
villageoises fait mieux ressortir cette caractéristique (voir le chapitre 1).
Tous les bourgs ne sont pas des étapes le long d'un parcours, mais rares
sont ceux qui ne le deviennent pas à un moment ou l'autre. Quand ils
ont dépassé un certain seuil de croissance, ils comprennent générale-
ment au moins une auberge; les mieux nantis de ce point de vue
demeurent les bourgs situés face aux villes mais sur la rive opposée du
fleuve où les routes convergent quand l'absence de pont impose des
délais dans le transport des personnes et des marchandises. Le village
de Laprairie au sud de Montréal en est un exemple: lieu de départ du
traversier vers Montréal, il compte 23 auberges en 1831 contre une
16. À ce sujet, voir Serge Courville, « Le marché des subsistances [...] », RHAF, 42(2),
1988, p. 193-239.
79
douzaine à Lévis à la même date. En 1851, leur nombre aura considéra-
blement diminué, de moitié dans le cas de Laprairie et de plus de 90 %
pour ce qui est de Lévis, en raison des campagnes de tempérance, de
l'amélioration des transports et de l'apparition du navire à vapeur qui
assure de meilleures liaisons.
C'est donc une fonction du village de servir ainsi de gîte aux
voyageurs et, en certains cas, d'accueillir une population de passage en
quête de repos, de soins médicaux ou de recueillement. Leur caractéris-
tique essentielle est alors d'être animés à certains moments et calmes à
d'autres, pour des périodes qui varient de quelques heures à quelques
jours, voire à quelques semaines, au gré des saisons. C'est le cas du
village de Kamouraska, dont Bouchette nous dit dans son dictionnaire de
1832 qu'il est déjà un lieu très fréquenté par les touristes qui viennent y
refaire leur santé, et du village de Pointe-aux-Trembles, que cet auteur
présente comme un lieu récréatif pour les résidents de Montréal.
Pourtant, que de changements entre 1815 et 1851 ! En début de
période, on ne compte qu'une dizaine de bourgs dotés d'équipements
d'hébergement, sur la cinquantaine de noyaux recensés par Bouchette.
En 1831, on en dénombre près d'une centaine dont le tiers comptent
plus de trois auberges. Vingt ans plus tard, on n'en recensera plus
qu'une cinquantaine sur les 253 de notre échantillon, dont 10 seulement
comptent plus de 3 auberges. Vu le caractère incomplet de nos fichiers,
le nombre de bourgs dotés d'équipements d'hébergement en 1851 est
sans doute plus élevé. Toutefois, même en supposant que la cinquantaine
de bourgs dont nous perdons la trace dans le recensement soient dotés
d'un tel équipement, c'est encore à moins d'une centaine d'aggloméra-
tions que s'élève ce nombre, ce qui semble indiquer une certaine
décroissance par rapport à 1831, liée sans doute au vieillissement relatif
des villages et à leur changement de fonctions, mais aussi aux campa-
gnes de tempérance menées alors dans la province.
Outre cette fonction d'accueil, le village a aussi d'autres raisons
d'être qui accentuent son rôle de relais dans l'espace. Ce sont les
fonctions de services, représentées ici par les résidents qui déclarent
faire partie du clergé, des professions libérales, de la fonction publique
et des services autres que domestiques (maisons d'enseignement, de
repos, etc.). Ces fonctions donnent l'un de leurs premiers attributs aux
bourgs, celui d'être un lieu de commodité pour la population locale. Ces
fonctions sont d'autant plus nombreuses et de haut niveau que le bourg
est ancien et d'assez bonne taille. Mais encore là, il existe des cas de
villages, parfois même de hameaux où, en dépit d'une création plus
180
i
récente ou d'une population restreinte, des vocations s'affirment qui les
distinguent des autres bourgs.
En 1815, Bouchette n'est pas très loquace sur la place qu'occu-
pent les services dans les bourgs. Tout au plus signale-t-il la présence ici
et là de notables, de boutiques, d'écoles ou de divers autres équipe-
ments (bureaux de poste ou de télégraphe, relais de diligence, etc.) qui
en suggèrent l'existence. Au total, seuls une dizaine de villages sem-
blent avoir alors une fonction de services plus structurée: Longueuil,
Chambly, Philipsburg, Boucherville, Saint-Eustache et Terrebonne dans
la région de Montréal, Sainte-Anne-de-la-Pérade dans celle de Trois-
Rivières, et Neuville, Beauport, Saint-Thomas de Montmagny et Kamou-
raska dans la région de Québec. En 1832, ce nombre aura quadruplé et
ce n'est là qu'une estimation sommaire qui ne tient compte que des
mentions formelles de Bouchette. De fait, ces villages sont beaucoup
plus nombreux, trop pour être tous cités ici. En outre, leur situation
évolue considérablement entre les deux recensements. Toutefois, il est
significatif de noter que, mis à part les gros bourgs, où ces fonctions
sont évidemment plus répandues, c'est surtout dans la petite agglomé-
ration qu'elles s'expriment le plus, comme si elles pouvaient seules
expliquer la présence de celle-ci. Telle est la situation de tous les petits
bourgs agraires construits à proximité des villes ou des gros bourgs
urbains, ou à mi-chemin entre deux établissements aux économies
motrices; de même, plusieurs hameaux situés en contexte pionnier
n'ont parfois pas d'autres fonctions que de servir aux fins du peuple-
ment, avec tout juste une scierie ou une potasserie pour satisfaire les
besoins locaux et se rattacher à l'économie globale (voir le tableau 39).
En 1831, un seul village parmi les plus gros cumule un taux
supérieur de services, celui de Laprairie, où se concentrent plus de 4 %
de la main-d'œuvre recensée dans ce secteur d'activité pour l'ensemble
des bourgs. En 1851, on en compte au moins deux: la ville de Saint-
Hyacinthe, suivie du village de Longueuil, qui accueillent plus de 5,6 %
et 4,3 % respectivement de la main-d'œuvre totale dénombrée dans les
bourgs.
Du village de Laprairie, Bouchette dira qu'il est maintenant un
village florissant de 200 maisons bien construites, dont certaines en
pierre et à deux étages, aux toits de tôle, qui lui donnent un air de
propreté et de respectabilité :
This village has the advantage of any other in the province in trade and
population ; its streets are more defined and its buildings more contigu-
ous. Tradesmen of every order, mechanics and shopkeepers are to be
181
u e
< C/3
£ >
C/5
00
«— i_n *a- co csi csi csi
or^cDcoo30concMcor»ooo^-'trMo^-cn
rMCM>-tr)n05«-oooœi N -i^oici)CDr v ««-0'-
oo^tœivcD'-'^'ïi s -r^Or-o5CMOi^LflQm
-CD
CD
CD
cz
CD
>
G_
CD
-a
s
v|_U
+L
c -
C
u
ta
>>
1É
'm
CD
O
CZ
_L
e""?
a.
>
O -t- 1
m
1/3
_J oo
— i
<y>
CL .
g .2
o .c
CD
v Q) 0> CO
co cz .a £- '^3
3-= CO CO CO «
_. LU -g J- 00 — 00
^ tu co ^ ro œ iE-c<
OOCO:>__lOO__l|— U_CJ>^
= "5 Q. O) CD > 3
= >
— CD
I 52 oiE
^ oo co o_
i-CMCTd-LT)Cûr>»C0œO'-CN00^-Lr)CD^CD05
I— I— I— I— h— I— i— i— o •— t— »— oi— ►— oot- t—
» . -
s
s
^rCNICNICNICNJCNJCNICNJ
cm en in oo cd ^- t— cm m oo <- •>— niriMnnon
OCDCM0000CMIvc0CDT-cr)CT)CT)r>v^-05i-OCD
noocomcnoooocooLncoro^-cor-i^incM
cz
CD
ça JS
a_ —
O
OO D_
9zS.
x: oo
CD <
CD
£ Q^Bror
Q.-£Z
CD O
00 CD
O O
—3 "O
00 OO
-CD ■£ D_^ q_
J .S s» w
oo
CD
CO
_j = CD
cd ro "z; - =r oo »—
CD +^ CD-^4^+^-'-i^'+^l=-^JCZ CO +ii
h- OOD_OOOOO00O0O^0OCJ)>0O
«-cMco^rmcoi^como
o i— i— i— o •— t— h— i— c_> ce o •— ►— ►—
CD CD OO <- rv |v CD CD CD CD CO CO OJ CN OJ r- r^q S S O S m OJ S 3 CO
^d- cni cni cni
r-oocoœcocxcoœcMonoLn^-
iDintcsiLorotncN^i-roncDro
CNI CD ^J-
CD CD CD CD CD O
Z3
^-" "O
TD
—
o o
(63
nBa
CO
Q_
GO CO «O
2 " O
semés (Cot
Pie(NS)
Malachie (
Visitation
qa
- -O
CD
cz
cz
<
CD
T3
S
CD
O
B
>
JZ>
LU
Raymond
Malachie
Gilles (NS
udreuil
Paul-d'Ab
CD +--+-- CD
«L
+_j
+- » +- ' -t— • CD -t— ■
O CO CO _i
cooogooogogo:>go
inoiscNoonroifi^t
««*■«— CNI CO CO |v t— CTJOO
cm in ^t CNI CO »—
CO
•< CD5
CD
CO
oo
CD co
'CD p
-CD o
53 £
co co
CD
CO
(— O — " CD ■*-' ' — '
.t= — I CO -o CD CD
00 CD CD ~ .5 i "S 'CD
^"cDcf^-^CD^^^^CD 00
■*— ' ~z 4— 1 O ■*— ' Z3+-J co ■•— ' -t— ' +- ' ■»— > CD
0O<OO_lCOCCOO_iGOO0O0GO_tl
CNn^-mcDrvœmo«-c\icotLfjcûrvooœO'-c\ico'^LDCDi —
«— »— t— •— <— »— t— *—*—*— CNICNICNICNICNICNICNICNI
h- t— [— ^ |— o o ^ o |— t— o^oootttt^cccj)!— \—cj>
o
£0 <— OTCZ3CNlOr^CNICZ3^^^^^CZ3CDCDCDCOCZDœœ^COCZ30Cr>COrvr^rv
oo oïDiDr-œcû^t'tronnncNCNr-t-r-T-j-ooooooœcncococo
co cni cni cni
CD CD CD CD CD
Di-iniDiorooocno'-cncMCDinoœ^-LncDOLnt-ncnooifl'vi-cvitD
- ^J-LDCT3LnCDCNICD^— CD ^ CNI CO CO CD
oi-inmujouucno'-ojcNUJLno
CNJCOCNI^a-CDCNICOCD^rcO'— *— «— OCO N
CD Q, CD r- .^ • —
co :
CD -CZ F
CV CL. CD
4^ -CZ
^89
CD ->-■
= E °-
CO CD _ÇD ^
o r- ) -CD
o»V -cz _^
„ CZ CD t^ CO CD
5? O 2 fe CD CD —
îs -3 ut r£ m ei
CD
CD
CD
CD S
COCOOCOCOCOCO->COCOCCOO>-CO
CD
CD
00
t
•*— >
L
O
o
O
1
o
cz
-a
co
cz
CD
1—
u_
i—
CD
: —
co
CD
CZ
o
ZJ
CD ST
g
ca
c
CD
CO
-CD
Cl
co
co
CD
—>
o
Q_
CD
CZ
co
-CD
CD
<o
CJ
CD
Z3
8
olastiq
C3.4)
Ile
abeth
i ,CD
r9> S
■2: "S
>-
O
u_
CD
>
CD
CD
a5
■4—'
CZ
CO
CD
~3
O
"cz
<
cz
ZJ
o
o
co
■a
cz
<
"câ
a.
co
o
CD
CZ
o
te-Sch
loyan (
enryvi
te-Élis
OC _J
CO
i
co
CO
CO
co
CJ
co
CJ)
co ^: zn co
«— cni co *3- un cd rv
cj t— az cj |— o
a 2» t— a ^ O
t— O CJOH CC* - CJCJCJtCJCJCJCJCJCJt:
seen in every direction, and ail appear to be thriving. Hère is a catholic
church and also a convent of the sisters of Notre Dame, missionaries
from the community formerly founded at Montréal by Madame Bourgeois,
where ail the necessary and some ornamental branches of female
éducation are conducted upon a very good System with a success highly
creditable. Its population is about 1 800, including about 30 artisans,
2 notariés, 4 merchants and 4 justices of peace 17 .
De ceux de Longueuil et de Saint-Hyacinthe, il donnera une
description qui annonce déjà les traits qu'ils prendront plus tard. Le
premier compte alors 65 maisons, notamment un presbytère et deux
écoles, une belle église de 130 pieds sur 55, et sert de lieu de résidence
à beaucoup de personnes respectables, dont l'ancien évêque catholique
de Québec. Celui de Saint-Hyacinthe comprend 200 résidences dont
plusieurs sont construites en pierre et en brique, une belle et grande
église, un presbytère, un collège et deux auberges bien tenues 18 .
Parallèlement, on observe plusieurs autres villages où la fonction
de services est importante. Toutefois, en ne tenant compte que des
bourgs où l'indice de concentration de la main-d'œuvre est le plus élevé,
on constate que ceux-ci sont plus nombreux en 1831 qu'en 1851. En
effet, contrairement à la situation de 1831, alors que l'on compte au
moins huit villages où la main-d'œuvre qui travaille dans les services
dépasse 2 % de la main-d'œuvre engagée dans ce même secteur
d'activité pour l'ensemble des bourgs (Laprairie, Sorel, Berthier, L'As-
somption, Lévis, Châteauguay, Terrebonne et Saint-Eustache), on n'en
compte plus que la moitié en 1851 (Saint-Jean, Laprairie, Saint-Vincent-
de-Paul et Saint-Joseph-de-Chambly). De même, si l'on tient compte des
bourgs où le pourcentage de la main-d'œuvre engagée dans les services
dépasse celui que l'on a enregistré pour l'ensemble des villages, il est
également plus élevé. En 1831, on dénombre 25 bourgs où l'indice de
spécialisation est supérieur à 1 %; en 1851, on n'en compte plus que
21, dont plusieurs sont répartis sur les fronts pionniers de l'intérieur ou
en position mitoyenne entre deux gros bourgs. Comme le nombre de
ces derniers a tendance à augmenter à l'époque, c'est autant de signes
qui montrent le rôle joué désormais par les petits bourgs. Autrement dit,
il se produit ici ce que les géographes appellent un déplacement de
fonctions dans l'espace, d'abord au profit des gros bourgs urbains qui
assument de plus en plus de fonctions de services, ensuite à l'avantage
des petits bourgs ruraux et des milieux pionniers où les services sont
pour ainsi dire des catalyseurs de croissance. Mais qui dit services dit
17. Joseph Bouchette, A Topographical Dictionary of the Province of Lower Canada.
18. Ibid.
184
#C~~ *s-.*A
^fcut**!
%
K
v ï :
3 ■
V
n
V
: -- ------- .-.-_«
%
..--- ~~": =
\ Aj
Ç?Sf^?
Jî
k
^Ar*'
J»» Pnl
Tfrun
3&^>
.^r**-^
X/. -j< t/^&ts^, tut, yj^^jj/^,'
4,yai%&u~„
\
*-3>C
Plan du village de Longueuil, 1847. MER, Service de l'arpentage, L-14.
185
aussi toute une gamme d'activités, dont certaines sont plus spécialisées
que d'autres et qui donnent parfois à certains bourgs des attributs
particuliers, par exemple les activités administratives et religieuses, que
l'on retrouve à des degrés divers dans les bourgs mais qui ont parfois
tendance à se concentrer dans l'espace.
La fonction administrative et religieuse
À l'époque qui nous intéresse, peu de villages ont une vocation
administrative importante. Cette fonction ne viendra que plus tard avec
l'implantation du régime municipal et la mise en place de services
gouvernementaux et judiciaires 19 . Pour l'instant, les seuls bourgs à
pouvoir prétendre à un tel rôle sur le territoire seigneurial sont ceux qui
accueillent une cour de justice et certains services gouvernementaux,
tels la poste et bientôt les bureaux d'enregistrement; les plus représen-
tatifs à cet égard demeurent Berthier, Saint-Hyacinthe, Frelighsburg,
Philipsburg, Sainte-Anne-de-la-Pérade, Sainte-Marie de Beauce, etc., où
Bouchette signale un bureau de poste, une cour de justice, des bâti-
ments gouvernementaux, un poste de télégraphe, etc. Dans sa thèse
sur les seigneuries de Gabriel Christie, Françoise Noël brosse le tableau
suivant: de 1812 à 1841, on ne crée pas moins d'une trentaine de
bureaux de poste sur le territoire compris entre les rives du fleuve et la
frontière canado-américaine, et entre Hemmingford et Saint-Mathias. De
ce nombre, une dizaine sont situés dans les seigneuries de Deléry,
Lacolle, Bleury, Sabrevois, Noyan et Saint-Armand, et la plupart sinon
tous ont un village ou un hameau pour emplacement 20 . Ces bureaux
n'assurent pas l'existence du bourg mais, comme ils s'inscrivent en
réseau, ils la confirment et la renforcent tout en marquant la place de
l'agglomération dans le circuit des échanges. Aussi, à côté des bourgs
qui dominent, tels Laprairie, Chambly ou Saint-Jean, il y en a d'autres,
comme Saint-Mathias, Saint-Rémi ou Clarenceville qui paraissent plus
secondaires, mais dont l'importance dans le réseau de distribution du
courrier et de l'information en général ne fait aucun doute.
Par contre, sur le plan religieux, la situation se présente différem-
ment, puisque la plupart des bourgs sont susceptibles d'accueillir un
prêtre et une communauté religieuse. À l'époque, toutefois, seulement
le tiers ou la moitié des bourgs ont un curé résident, quelquefois un
19. A ce sujet, voir: Serge Courville (dir.), Jacques Crochetière, Philippe Desaulniers et
Johanne Noël, Paroisses et municipalités de la région de Montréal au XIX e siècle
(1825-1861) [...]; Jean-Marie Fecteau, « La pauvreté, le crime, l'État [...] ».
20. Françoise Noël, « Gabriel Christie's Seigneuries [...] ».
186
vicaire. Quant aux communautés religieuses, elles sont beaucoup moins
répandues ; elles se limitent le plus souvent à la congrégation de Notre-
Dame créée par Marguerite Bourgeoys. On n'en retrouve que dans
quelques bourgs, par exemple Laprairie, Saint-Eustache ou Neuville.
Cette pénurie ne se résorbera qu'après les années 1840, avec la venue
de religieux étrangers et la, multiplication des couvents et des collèges
classiques, créés pour favoriser les vocations sacerdotales. Pour l'heure,
il faudra donc faire appel à un prêtre visiteur, ce qui est le fait de la
plupart des petits bourgs apparus entre les années 1815 et 1830. Par
conséquent, de tous les bourgs observés, seuls ceux qui ont atteint une
certaine taille et une notoriété indéniable sont dotés d'une fonction
religieuse importante, entre autres Saint-Hyacinthe et Nicolet qui devien-
dront bientôt des évêchés (après 1850). Ceux qui n'ont qu'un curé ou
une chapelle pour accueillir le prêtre desservant ne dispensent que les
services essentiels; ils assument sans doute leur fonction spirituelle,
mais sans ce rayonnement caractéristique des bourgs où l'on compte
plusieurs représentants du clergé en plus d'une église, d'un couvent ou
d'un collège.
Quant aux autres expressions de la fonction religieuse, elles se
confondent avec le rôle qu'a joué traditionnellement l'Église catholique
du Québec dans la sédentarisation des populations amérindiennes. Dès
le Régime français, des missions sont créées, notamment à Laprairie, au
Sault-Saint-Louis dans l'île de Montréal, puis dans la seigneurie du Lac-
des-Deux-Montagnes, à Saint-François-du-Lac et à la Jeune-Lorette, aux-
quelles viendra bientôt se joindre celle de Bécancour. Elles donneront
naissance à des villages d'un type assez particulier, mi-permanents, mi-
temporaires, élevés non loin de la chapelle et des bâtiments où logent
les missionnaires. Au début du XIX e siècle, la plupart de ces villages
existent encore. Constitués de tentes et de maigres cabanes de bran-
chages ou de bois rond, ils prennent souvent un aspect misérable, du
moins selon les observateurs de l'époque qui ne manquent pas de
rapporter également leur taille variable selon les saisons. Certains com-
prennent même plusieurs noyaux, comme la mission du Lac-des-Deux-
Montagnes où, contrairement au village de Caughnawaga au Sault-Saint-
Louis, habité par les Mohawks (Iroquois), ou à celui de la Jeune-Lorette
occupé par les Hurons, on compte trois villages distincts, l'un habité par
les Algonquins, l'autre par les Iroquois et le troisième par les Népissin-
gues. Chaque bourgade a son administration propre, placée sous la
responsabilité du chef de bande, tandis que la direction de la mission est
confiée à un prêtre du séminaire de Saint-Sulpice de Montréal à qui
appartient la seigneurie où est située la mission.
187
LE CUMUL DES FONCTIONS
ET LA HIÉRARCHIE VILLAGEOISE
Le tour d'horizon précédent a révélé les types de fonctions
rencontrés dans les bourgs. Dans son article sur les villages de la région
nord de Montréal, Jean-Claude Robert a signalé ce qu'il en était dans les
agglomérations de Saint-Eustache, Terrebonne, L'Assomption et Ber-
thier où le panorama socioprofessionnel apparaît plus diversifié que dans
les bourgs voisins moins populeux 21 . La même situation existe à Laprai-
rie, Saint-Jean, Saint-Hyacinthe et Sorel sur la rive sud ainsi que dans
une bonne demi-douzaine d'autres bourgs situés dans les régions de
Trois-Rivières et de Montréal où, à côté d'une vocation commerciale
complexe, s'affirment des fonctions industrielles et de services en plus
des fonctions administratives et religieuses. Ce cumul des fonctions est
surtout caractéristique des gros bourgs, c'est-à-dire des villages où la
population dépasse le millier d'habitants. Dans le contexte de l'époque,
ce sont déjà presque des petites villes, avec un profil de fonctions qui
rappelle celui des grandes villes, sans les services spécialisés cepen-
dant. Au total, ces bourgs ne sont pas très nombreux. Néanmoins, ils
jouent un rôle important dans l'espace, qu'ils organisent à leur niveau.
Ce sont des pôles autour desquels gravitent les autres bourgs et qui
servent souvent de points d'appui pour l'intérieur et d'intermédiaires
avec la ville.
Les autres bourgs ont un profil plus simple. On y retrouve la
plupart des activités précédentes, avec moins d'ampleur cependant.
Comme leur taille est plus restreinte, ils satisfont surtout des besoins
locaux. Toutefois, comme ils sont également en rapport avec la ville et
les autres bourgs, ils servent eux aussi de relais sur le territoire. En fait,
à peu près tous les villages assurent une liaison entre les agglomérations
et entre celles-ci et la campagne, parce qu'il s'y trouve presque toujours
un marchand, un employeur ou un personnage quelconque davantage en
rapport avec l'extérieur. En outre, selon leur situation dans l'espace, ils
peuvent avoir des fonctions plus importantes qui les distinguent des
villages voisins. Parce qu'ils sont bien situés sur les axes d'échange, les
uns voient leurs fonctions commerciales ou de relais valorisées. Les
autres, à cause de la proximité d'un cours d'eau ou d'une ressource
aisément exploitable, notamment la forêt, mettent l'accent sur le travail
en atelier ou en fabrique; enfin, parce qu'ils s'élèvent au cœur d'un riche
21. Jean-Claude Robert, « Aperçu sur les structures socio-professionnelles des villages
de la région nord de Montréal durant la première moitié du XIX e siècle », CGQ.
28(73-74), 1984, p. 63-72.
188
terroir agricole déjà bien nanti de bourgs ou isolés sur les fronts
pionniers, d'autres encore s'orientent vers des activités de services plus
ou moins nombreuses mais toujours nécessaires.
Cette variété de situations nous conduit tout naturellement à
l'idée qu'il existe alors une sorte de hiérarchie villageoise, voire un
réseau de villages. De fait, cette hiérarchie existe, sanctionnée aussi
bien par la taille des agglomérations que par l'éventail de leurs fonctions.
C'est que le bourg n'est pas un simple nœud dans l'espace, il est aussi
partie d'un ensemble. L'idée centrale est ici celle de maillage, sous-
jacente à celle de réseau. En effet, vus à vol d'oiseau, les bourgs
apparaissent comme autant de points sur le territoire, réunis par un
faisceau de lignes, les routes, qui enserrent elles-mêmes des surfaces
aux vocations variées, agricoles le plus souvent, et où s'étend à des
degrés divers l'influence du bourg. Comme ces points ne sont pas tous
de même taille, les flux qui les unissent sont également très divers, plus
nourris en direction des gros bourgs où le volume de population entraîne
une multiplication des fonctions, plus ténus s'ils se dirigent vers un
hameau ou un nodule en formation. Comme les bourgs ne sont pas tous
situés à la même distance les uns des autres, l'ensemble forme un
maillage complexe, plus dense ici, plus lâche là, selon les régions et le
mode privilégié de circulation dans telle ou telle partie du territoire, par
voie d'eau ou de terre, le cas échéant. Mais ce maillage n'est pas le
réseau : il en est le reflet, la trace.
Dans l'état actuel de la recherche, il n'est pas encore possible de
discuter convenablement des rapports qui s'établissent entre les bourgs.
Pour cela, il faudrait pouvoir pénétrer à l'intérieur des systèmes de
relations qui existent sur le territoire. C'est là un défi que même les
historiens intéressés par la période tardent à relever, tant la tâche est
grande et parsemée d'embûches. Car il ne suffit pas de constater le
maillage, encore faut-il l'expliquer, en posant le problème des intercon-
nexions entre les bourgs, tant sur le plan économique que sur le plan
social. Par exemple, où les marchands de tel ou tel village s'approvision-
nent-ils? Est-il raisonnable de penser que seule la campagne ou la ville
jouent ici un rôle? Qu'en est-il alors des gros bourgs? Se peut-il qu'ils
soient aussi des lieux d'approvisionnement pour les bourgs plus petits?
Et si tel était le cas, quels freins ou au contraire quels stimuli ces gros
bourgs introduisent-ils dans l'évolution des petits bourgs ou des bourgs
intermédiaires? Par ailleurs, quelles influences les bourgs exercent-ils
sur la socio-économie locale, sur l'évolution de l'agriculture notamment
et ses rapports avec le marché? Se peut-il que des réseaux se dessinent
189
qui sanctionnent le rôle moteur de certains bourgs et la complémentarité
toute relative de certains autres? Enfin, de quelle importance sont ces
échanges entre les bourgs? De quoi sont-ils composés? Quels en sont
les rythmes journaliers, hebdomadaires, mensuels, saisonniers? Autant
de questions que seule une étude appliquée à un ensemble suffisant de
bourgs peut résoudre, pourvu que le questionnement déborde la simple
reconstitution de flux pour s'étendre également aux agents, à leurs
stratégies et à leurs motifs. En effet, dans ce procès des interrelations
entre les bourgs, c'est celui de toute la vie de relation qui se profile dans
ce qu'elle a de plus dynamique mais aussi de plus difficile à saisir.
Jusqu'ici, les préoccupations des chercheurs ont été d'un autre
ordre. Ils ont surtout tenté de voir comment pouvaient s'exprimer à
l'échelle d'une localité ou d'une agglomération les phénomènes obser-
vés à une échelle plus vaste. Intéressante parce qu'elle nous plonge au
cœur de territorialités particulières, cette démarche n'a porté toutefois
que sur quelques paroisses, villages ou seigneuries observés comme
des entités autonomes ou dans des contextualités trop différentes ou
trop typiques pour qu'en découlent des conclusions valables pour l'en-
semble. Quant à l'influence locale des bourgs, elle n'a pour ainsi dire pas
fait l'objet de recherche; les seules études disponibles sur le sujet
concernent plutôt l'aire villageoise au sens large et ses caractéristiques
topologiques 22 . Aussi devient-il difficile dans ce contexte de parler du
réseau villageois, qui ne nous est révélé pour l'instant que par des
indices liés à la taille des bourgs, au faisceau de routes qui les unit et à
leur position relative dans l'espace. C'est peu pour établir l'existence
d'ensembles organiques; c'est surtout trop peu pour les bien saisir. Tout
au plus pouvons-nous en constater l'armature, en observant les ordres
de grandeur des bourgs.
Au total, on peut distinguer quatre paliers majeurs de bourgs, cinq
peut-être. Au sommet, il y a d'abord les bourgs urbains qui prennent
souvent l'aspect de petites villes et dont la population approche ou
dépasse le millier d'habitants. Puis, en position immédiatement infé-
rieure, ce que l'on pourrait appeler les gros bourgs, dont la taille varie de
800 à 1 000 habitants. Nous trouvons ensuite les villages moyens, dont
la taille varie de 500 à 800 habitants, puis les hameaux dont les plus
volumineux peuvent atteindre jusqu'à une cinquantaine de ménages et,
finalement, les nodules en formation, dont la taille varie d'une vingtaine à
une centaine d'habitants.
22. Voir notamment René Hardy, Pierre Lanthier et Normand Séguin, op. cit.
190
En 1815, on ne compte encore que deux bourgs urbains dans les
seigneuries, Sorel, que Bouchette appelle déjà « ville » (de William
Henry) et où il rapporte la présence de quelque 1 500 résidents, et
Terrebonne dont on peut estimer la population à environ 800 ou 900
habitants. En 1831, ils seront beaucoup plus nombreux. Laprairie compte
alors 1 300 habitants, Sorel, Saint-Hyacinthe et Berthier (village et péri-
phérie immédiate), un peu plus d'un millier chacun, et Saint-Joseph-de-
Lévis près de 1 000. Vingt ans plus tard, 16 bourgs auront franchi le seuil
des 1 000 habitants : Lauzon, environ 3 700 résidents ; Sorel, plus de
3 400; Saint-Jean et Saint-Hyacinthe, entre 2 800 et 2 900 habitants;
Saint-Thomas de Montmagny et Laprairie, plus de 1 700; Longueuil,
près de 1 500; Chambly, Sainte-Thérèse et Lachine, environ un millier.
Outre leur taille, ces bourgs ont tous en commun d'être des places de
commerce animées où se nouent les échanges avec la ville et les
bourgs voisins. Quelques-uns accueillent des foires saisonnières. Tous
ont une place de marché et sont situés à des carrefours ou le long
d'axes routiers achalandés. Lieux de circulation et d'échange, ils ont
aussi des rôles importants dans la fabrication et la concentration de
services que l'on ne retrouve pas toujours ailleurs : évêché, du moins à
Saint-Hyacinthe, hôpital, collège, couvent, représentants des professions
libérales, etc.
Les bourgs de rang immédiatement inférieur présentent globale-
ment les mêmes traits. Également bien situés dans le circuit des
échanges, ils ne se distinguent des bourgs urbains que par la taille et le
caractère moins entraînant de leurs fonctions. En 1815, peu de villages
peuvent être qualifiés de gros bourgs, même en abaissant les seuils de
population à 700 habitants pour tenir compte du contexte démographi-
que de l'époque. De tous, seul le village de Laprairie, le plus volumineux,
semble de ceux-là. Mais comme il se situe non loin de Montréal, ce qui
en fait un lieu obligé de transition, c'est vers des bourgs de moindre
taille qu'il faut se tourner pour repérer les Chefs-lieux. Il n'y en a encore
que quatre ou cinq dans l'ensemble du territoire: Pointe-Claire, Chambly,
Boucherville et Saint-Thomas de Montmagny. On pourrait encore y
ajouter Saint-Eustache, L'Assomption, Saint-Hyacinthe, Berthier, Saint-
Jean et Saint-Denis, qui ne sont pas réellement de gros bourgs, mais qui
semblent jouer un rôle important dans la socio-économie locale et sous-
régionale. Par la suite toutefois, ces bourgs seront nettement plus
nombreux, avec à leur tête L'Assomption, Terrebonne, Châteauguay,
Saint-Eustache, Fraserville, Boucherville, Beauharnois, Saint-Pie et Cap-
Saint-lgnace, qui comptent tous de 800 à 1 000 habitants.
191
Quant aux villages et aux hameaux, ils présentent des profils
extrêmement diversifiés. Les uns, parce qu'ils sont de meilleure taille ou
mieux situés le long des grands axes et qu'ils ont des fonctions qui les
rapprochent des gros bourgs, ce que plusieurs d'entre eux deviendront
bientôt. Les autres, parce qu'ils sont trop jeunes ou à trop grande
distance du fleuve ou de ses principaux affluents, n'ont qu'un rôle local
de services. Puis il y a tous ceux qu'un moulin, une fabrique, une
auberge, un simple carrefour, ont fait naître. Il serait trop long d'énumé-
rer ici la liste de ces bourgs qu'on retrouvera en annexe. Toutefois,
rappelons que ce qu'il convient d'appeler village à l'époque ne peut être
dissocié d'un ensemble qui lui donne sa raison d'être. Cet ensemble a
pour point central la ville et pour marge la forêt et, entre les deux, une
gamme assez étendue de bourgs-relais autour desquels gravitent de
plus petites agglomérations.
En effet, quiconque regarde une carte de répartition des bourgs
dans la vallée du Saint-Laurent constate qu'il n'y a pas de bourgs isolés,
mais des ensembles de bourgs répartis en grappes autour des agglomé-
rations urbaines et autour desquelles gravitent des noyaux plus secon-
daires, captifs eux aussi du champ d'attraction des villes. Déjà décelable
au XVIII e siècle, le phénomène devient de plus en plus apparent au fur et
à mesure que l'on avance dans le temps et que s'accroît le nombre de
bourgs. Qu'il s'agisse de la région de Montréal, de celles de Trois-
Rivières ou de Québec, les configurations sont partout les mêmes et
prennent parfois l'aspect de véritables nébuleuses que seules les con-
ditions locales du milieu physique remodèlent par endroits. Même le
réseau routier, autrefois plus simple et plus linéaire, tend à devenir plus
dense (voir la figure 17), pour rejoindre chaque point du maillage et
définir de nouveaux emplacements pour les bourgs qui agiront alors
comme têtes de pont, chaînes d'étape ou croisements obligés. Dans
quelle mesure cette densification du réseau routier est-elle cause ou
effet de la croissance villageoise? À vrai dire, peu importe, puisque cette
complexité crée des conditions nouvelles de croissance dont bénéficie-
ront les campagnes à des degrés divers.
Ce contexte donne tout son sens à la hiérarchie villageoise,
qu'elle inscrit dans une problématique urbaine ou en tout cas proto-
urbaine. S'il est vrai que la ville dans la vallée du Saint-Laurent a souvent
pris l'aspect d'un corps social étranger né, non pas de la campagne,
mais de décisions politiques extérieures, et qu'elle a accueilli plus de
ressortissants étrangers que d'effectifs autochtones, il ne faudrait pas
faire de ce constat un absolu qui conduirait à l'idée d'une « coupure »
192
Figure 17
EXTENSION DU RÉSEAU ROUTIER (1815, 1831)
Vers 1815
"Topographical Map of the Province of Lower Canada, Sheewing its Divisions into Districts, Counties. Seigneuries and Townships, with ail the Land reserved
both lor the Crown and the Clergy, Ec, Ec Engraved by J. Walker and Son, London, W Faden, Aug. 12, 1815.", Joseph Bouchette, 1 carte en 10 feuilles.
Vers 1831
environs de Québec
^y^sis
i£r~ J --~r
w -
Laboratoire de géographie historique, Université Laval (projets « Villages » et « Axe laurentien
ville-campagne. Il s'agit là d'un mythe dont il faut se défaire, c'est-à-dire
celui d'une société rurale composée d'un ensemble de cellules plus ou
moins autonomes et qui n'entretiennent que peu de rapports avec le
monde extérieur. C'est une chose de constater la territorialisation des
terroirs, c'en est une autre d'en faire des isolats ! Que la géographie des
campagnes prenne l'aspect d'une mosaïque d'aires domestiques cimen-
tées par des solidarités familiales, de provenance ou de voisinage 23 , ne
doit pas faire oublier que ces aires ne sont qu'un palier de la vie
d'échange. Au-dessus se profilent d'autres aires dans lesquelles les
23. À ce sujet, voir Serge Courville, « Espace, territoire et culture en Nouvelle-France:
une vision géographique », RHAF. 37(3), 1983, p. 417-429.
193
premières s'insèrent et dont elles sont plus ou moins dépendantes. On
l'a vu dans les circuits migratoires à destination du village; on peut le
constater également dans la répartition géographique des bourgs qui
fournit elle aussi d'importants indices de ces liaisons.
Parce qu'il fait partie intégrante d'un ensemble, le village est
appelé à jouer des rôles très divers, dont celui de relais sur le territoire
de l'économie et des valeurs urbaines. En effet, contrairement à la
situation qui semble exister sous le Régime français 24 , la liaison ville-
campagne tend à s'affirmer aux XVIII e et XIX e siècles. Certes, Montréal
et Québec restent des villes tournées vers l'extérieur, mais elles exer-
cent également une influence sur leur région dont elles tirent une grande
partie de leur subsistance et de leurs effectifs. Dans le paysage, l'un des
premiers signes tangibles de cette situation est l'apparition de foires et
de marchés dont le nombre augmente sensiblement de 1815 à 1851.
Mais il y en a d'autres, par exemple la multiplication des boutiques de
marchands et d'artisans spécialisés qui desservent parfois un marché
qui n'est pas seulement local, et la densification et la complexité
croissante du réseau routier. Or, c'est au village surtout qu'ont lieu ces
activités et c'est vers lui que les routes convergent. Le « coureur de
côte » du Régime français n'aura jamais le rôle structurant du marchand
de village, encore moins celui du négociant qui habite un gros bourgs.
De fait, ce que l'on appelle l'économie de marché à l'époque ne
progresse que lorsqu'elle relie suffisamment de bourgs (et de villes)
pour commencer à organiser la production et orienter la consommation.
Mais ce ne sont pas tous les bourgs qui peuvent jouer ce rôle : encore
faut-il qu'ils aient les attributs nécessaires et qu'ils soient avantageuse-
ment situés dans l'espace.
BOURGS RIVERAINS,
BOURGS DE L'INTÉRIEUR
À l'époque, rares sont les gros bourgs qui ne sont pas situés sur
la voie d'eau, c'est-à-dire près du fleuve ou de l'un de ses principaux
affluents, ou à l'embouchure d'une rivière. Rares aussi sont ceux qui ne
sont pas situés à un carrefour. C'est même l'un des principaux facteurs
de différenciation des bourgs, avec celui de l'ancienneté qui, au Québec,
lui est associé. Les bourgs riverains bien nantis en voies de communica-
tion bénéficient d'une plus grande ouverture sur le monde extérieur,
24. À ce sujet, voir Jacques Mathieu, « Les relations ville-campagne: Québec et sa
région au XVIII e siècle », dans Joseph Goy et Jean-Pierre Wallot (éd.), Société rurale
dans la France de l'Ouest et au Québec (XVII e -XX e siècles), p. 190-206.
194
tandis que les bourgs situés loin de la voie d'eau ou des grands axes de
circulation terrestre ont parfois des fonctions plus banales orientées vers
la satisfaction des besoins locaux ou sous-régionaux.
La taille est le premier trait distinctif. En effet, il est significatif de
noter que les plus gros bourgs de l'époque sont riverains (voir le tableau
40). En 1815, selon l'évaluation que l'on peut faire à partir de l'informa-
tion contenue dans la Description topographique de la province du Bas-
Canada de Joseph Bouchette, le bourg moyen compte environ 300
habitants 25 . Pour leur part, les bourgs riverains en comptent 304, les
bourgs de l'intérieur, 145, et les bourgs situés en milieu insulaire, 385.
Quinze ans plus tard, à cause de l'importante floraison de hameaux
partout sur le territoire, les données chutent légèrement pour s'établir à
225 habitants dans le bourg moyen, 254 dans les bourgs riverains, 182
dans les bourgs de l'intérieur et 140 dans les bourgs de milieu insulaire.
Quant au panorama de 1851, il traduit la maturation générale des bourgs
au Québec: le village moyen compte alors 346 habitants, les bourgs
riverains, 464, les bourgs de l'intérieur, 240, et les bourgs insulaires, 305.
Tableau 40
POPULATION COMPARÉE DES BOURGS
INSULAIRES, RIVERAINS ET DE L'INTÉRIEUR (1815, 1831, 1851)
Secteur
NNO
Population
Moyenne par bourg
1815
Bourgs insulaires
Bourgs riverains
Bourgs de l'intérieur
Total
3
36
7
46
1 155
10 969
1 015
13 139
385,00
304,69
145,00
285,63
1831
G
Bourgs insulaires
Bourgs riverains
Bourgs de l'intérieur
Total
16
107
69
192
2 244
27 178
12 556
41 978
140,25
254,00
181,97
218,64
1851
Bourgs insulaires
Bourgs riverains
Bourgs de l'intérieur
Total
27
111
109
247
8 245
51 584
26 153
85 982
305,37
464,72
239,94
348,11
NNO : Nombre de noyaux observés.
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1 81 5 ; ANC, Recensements
du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852.
25. Ce calcul est basé sur des maisonnées moyennes de sept personnes (voir les
chapitres 2 et 3).
195
Autrement dit, l'écart déjà décelable en début de période entre les
bourgs insulaires et les bourgs riverains d'une part, et les bourgs de
l'intérieur d'autre part, a tendance non seulement à se maintenir de 1815
et 1851, mais encore à s'accentuer. Les différences les plus notables
peuvent être observées en 1851, quand le nombre des habitants des
bourgs riverains est le double presque partout de celui des bourgs de
l'intérieur.
Cet écart des populations traduit des écarts de fonctions simi-
laires. En 1815, les villages les mieux nantis sur le plan des équipements
économiques et sociaux sont riverains. Des 13 moulins recensés alors
dans les bourgs, 12 sont situés dans ce type de village; de la même
manière, des 34 églises que comptent alors les bourgs de l'aire sei-
gneuriale (à l'exclusion des missions amérindiennes), 29 sont placées
dans des bourgs riverains et 2 dans des bourgs du milieu insulaire, ce
qui n'en laisse plus que 3 pour les bourgs de l'intérieur (voir le tableau
41). Cette situation continue au moins jusqu'à la fin des années 1830,
période à partir de laquelle elle évolue plus rapidement.
En effet, en nous basant cette fois sur l'évolution des métiers et
des professions entre 1831 et 1851, on constate que des changements
majeurs surviennent dans cet intervalle, qui différencient le panorama
socio-économique des bourgs (voir les tableaux 42 et 43). En 1831, les
activités marquantes dans les bourgs insulaires et riverains sont les
activités commerciales auxquelles s'ajoutent la fabrication, le transport
et les services. La fonction publique est également mieux représentée.
Toutefois, si l'on y regarde de plus près, on constate un déplacement d<
la fonction de fabrication vers les bourgs de l'intérieur, tout comme celh
des services assurés par les représentants des professions libérales.
Quant au pourcentage de journaliers, il atteint alors plus du quart des
chefs de ménage dans les bourgs de l'intérieur, contre environ 20 %
dans les bourgs riverains et 22% dans les bourgs insulaires. En 1851
toutes ces fonctions se seront à peu près équilibrées, et les bourgs
riverains comme les bourgs de l'intérieur comprendront à peu près les
mêmes pourcentages de la main-d'œuvre dans les différents domaines
d'activité. La seule différence concerne les activités de transport, tou-
jours plus importantes près du fleuve, et l'agriculture, dont l'expansion
vers l'intérieur des fiefs et l'arrière-pays seigneurial entraîne une plus
grande présence des agriculteurs dans les bourgs situés dans ces
secteurs. Quant aux différences régionales, elles sont également très
nombreuses et varient considérablement d'un recensement à l'autre.
196
00
<
OC
LU
>
OC
00
3
3
00
3 e
O 03
O >
2
™
_0J
00
o
5 °
u
-LU
^ ce
2 o
S
x m
o
a.
< 00
00
00
a. o.
e ■-
S «
*£
i-OOO <- ,— O O O O CD OO O OO CD *— O O <-
ooooo cd oo oo cd on oon co O CO O CO
o moo m un *— oor- ,— oi-oo r- ,— o iv o iv
OOOOO CD • O O O O CD Or- O O *— t— O *— CD
O CM O O CN CM O O O O CD OOOOO CD O CM O CM
O CM O O CM CM O OO O CD OOOOO CD CDCMCDCM
r- CMOt- 't OO O O O O CD O t- O O <- *— t— CO O *3"
CD *— CD O t—
CD CD *— O «— <—
OCDCDO O OOOOO O O *— O
OO <- *— OOOOO CD O <- r- CM
O *— O O t- t— O O O O O Oi-OOr- *— CDCMCDCM
O LO t- O CD OO O O O O O OOOOO CD O LO »— CD
CDCMCDCDCM CM i- O O <- ,— OOOOO CD O CO O CO
ncsiCMors r-- cmcdocm cm o oo o o co co co i^cm cm
O ^" t- O Lf) UD CDOCDCD CD CD t— CD CD t— t— O LO <- CD
OOr-Or- r— ,— 00,— ,_ O <— CD CD r— r—
cd cm t— en
cd i — o cd r». r-»
OOr- *— CDCMCDCDCM CM OOOO
«— Lf) O O CO CO CMCDCDCM CM OOOOO CD t— N O CO
CM
-
-
CM
CO
^t-
LO
CD
-
co
LO
CD
CD
-
—
oo
r^
CM
CM
CM
CM OO
CM
1
1
CM
in
CM
CM
CM
cr>
</>
r*
O
"—
co
r»*
CD
r*»
*""
,—
OO
oo
CM
en
CM
CO ^r
CO
|j .9-
O) C3
CO
co
^t-
CM
r^
LO
0)
OO
^_
,_
CD
en
CD
CD
CM
,
co
CM
OO
co
r^ oo
J3 2
o Q
CM
CM
co
^
CO
_
ir
_
O
J_
= S
cd £2
>- a>
t—
Z3
Z3
Z3
Z3
O JZ
e
o
oo
ÇD
00
cz
'ça
-a3
ÇZ
oo
cz
T3
>
00
c=
CD
"5
00
cz
'ço
CD
-CD
c:
cz
CD
TD
__
cz
CD
JQ
-CD
3
a
OO
ÇD
J5
oo
cz
'ça
CD
CZ
CD
tzs
>
_ÇD
cz
CD
00
ÇD
oo
ÇZ
'ro
_cc
-g 1
13 co
J3 Q.
■a
Z3
00
cz
a5
>
CD
ce
oo
CD
TD
CZ
a»
CD
>
CD
ÇZ
>
CD
'~CD
CZ
a»
■a
Z3
OO
cz
a3
>
CD
CZ
TD
CZ
Z3
o-j
cz
CD
>
CD
F eu
1 i
**
-a
-a3
-a
-CD
-a
-a5
"O
Z -o
o
oo
oo
00
E
00
c:
ro
OO
-a5
o
OO
00
E
OO
cz
co
co
-a5
o
00
oo
00
E
oo
cz
co
GO
-CD
00
oo
CO
'C
.2
çx>
Z3
CD
Z3
CXI
=5
ro
~cv
E
CO
'C
CD
Z3
E?
=3
co
"cô
E
co
'C
.S2
E?
Z3
çzo
Z3
en
Z3
co
~cô
E
co
co
E?
Z3
çzo
Z3
en
O 03
il
O
O
o
<— >
O
a
ri
O
O
O
o
o
O
o
o o
O
QQ co m > t—
a
CO CO > 1—
B
mm en >
h—
1-
CD
co
CO h—
OO
s
00
<
oc
LU
>
OO §
LU .-
E «
CM "3
= S •
< 00"=
ïï CD a>
03 c
00 3
il
a
00
00
CO
o
o
o
00
00
CD C0 O
o-ë'E
^ ai
O A
i (A
0) o
00 -r
a fi-
ig s
et "ri
w 5
'E O
■a -s
CC (0
5 2
e e
O co
« E
Ë 2
o —
oooooo
o o q q cq cq
CO CD CD CD CD CD*
cq *— % cq cd^ cq cq
CD CD CD~ CD* CD* Cd'
CO CD «— CD CO CO
CD <— <— CD »— r—
LO CO CD *— LO CD
LO <— r— CD ^ CO
co ^r co_ cq cni^ cq
cd* OJ* CnT CD* CsT OJ*
CD CD CD CD CD
O CO CD CD Cq
CD CD' CD" CD" CD
*— co *— cni en
lo cq en co_ cq
pC co" cd" lo* r-~*
en i—
CD CD CD CD CD
r-, lo en co ^J-
OJ OJ CD t— CNI
CD CD CD CD CD
LO CO CD LD LD
Nr-Or-r-
LO CD CD pv *—
°° "l R. R. "3".
co" t— " cd" co" co"
CD t— CD CD CNJ CO
O cq cd_ cq r-» r*.
cd' t— " cd" cd' cd' cd"
t— en co cd en en r^coocor^
en cnj t— r^ co co
co^ cq en cq ^r ^
«— * co" co" cd" co" rv*
CD ^T CD CD CNI Csl
OJ cd r^ en cd r^
en cq en cn co_ cq
cni" lo" «3-" cd" «3* «3*
■vt co *— en lo co
CO_ LD_ LD CNI OJ CD
cd" cd" r-.* cd" cnj" co"
CO CNI CNJ CNI CNi
CD CO CD t— t—
N IflOCD CD
CD CD CD CD CD CD
en co co cd in ■^t
cm r-»_ cq r-» oo_ cq
«=r" "çj-" cd" cnj" lo* co'
o cd mo en i-
cn co_ cq r*." cq cni_
cd' ^-' en cni' t— " ,— '
CD r— t— CD CD i—
m ld m cm in in
*3" CNI t— CD CNI CNI
000 N O 't iv
cq iv «— cq ^r ^r
cd" cni" cni" cd" cni' cni*
^r rv co lo iv i —
CO LDCDO LDlD
CD CO CO CD co en
lo en *— cd cm oj
«— * *3* CD* CD* "*3* ^f*
co cd ^- cd r— en
co_ cm cq cq -**-__ ^f
CD' CD* «5T* CD* LO* LO*
CD ^- CD CM
CD CO CD CNI
CD* CD* CD* CD*
CM CTJ CNI CO
en cq «-^ cnj
co* cd* co" en"
CD CD CD CD
CO t— r— •<—
LO LO CO CD
CD CO CD CO
CN LO LO^ LO_
CNj" ,— " *— * ,— "
CD CM CNI CNI
CD CO CO CO
CONNN
«3- -3" CD CO
CD "^ CO CO
cn co^ cq oj
CNj" LO" ^f" LO*
CD C
■-B '»
e ;>
•q3 CC
I .*
CD —
> CD
CD =
TD >
c oo
C CD
-CD
E
CD
• CO
=3 -CD Qi
CD CZ .O.
J2»cu c fo 2Ï CD ço
.^ ■*-> CD ■ «S •— .S
co .E -£ — ° _Ço co
cd — et > a» ,q cd
> CDu CD "O '
'C "O 'CU — «*
co co E !2 O
C ■-
CJ) C35 CD
c= .=
-CD CZ
£4
— cz
CD û
T3 -CD
E
eu
3 =3 _: ^ OO
o o — O
m qq > h-
h. ÇT) CD) (ZD CD
8
CD H u u u
Z3
O O O 7=
DQCÛDÛ>
CZ
~^ co
iS oo
o
CD
c^.
insulaire
riverains
de l'intéi
s
CC
ci
<r
oo oo co
"j; tj) cjj cjj —
m
o o o o o
h mcûmi-
si
3-
S i
œ c
c/) 3
■M?
O
co
o
ÛC
0.
V) V)
il
< =
= ro
o s
■ <u
E 2
o I
CSI *— CNI CD CSJ CM
oooooo
ld ^r cnj «3- ro co
œocDoooco
*— CO LO CD LD OD
oq «-; - m *- m œ cq oq
lo" ld" co" cd" r*T co"
CO CO CO CO CD OD
^r co co cd co co
t— Csl <— CSI <— *—
•— CNJ CSI CD CNI CNI
en co co cm co co
CD LD OD ^ CO CD
^r rr ^ o nco
oo r^ cni cd ^- cnj
r». co lo cd ■**■__ un
^■" r*." co" <— " co" co"
Or-OOO
CD CD CD CD CD
O O CD_ CO CD
CD" CD~ CD~ CD CD'
LOCDN
*-. «-; ^
*— " cnT ^r"
CNI
LO
CNl"
CO (^ «3- CO
CM r*» CX3 i—
CNl" t— " CNl" CNl"
o r^ lo
q o co
CD
CD
CD CO CO OO
CD LO t— CO
CO t— CO t—
CD CD CD CD
CO CNl
CM CD
CNl" *— "
CD
o
CD
CD
co
LO
cm"
oo
CDD
CNl"
co
oo
CO
CDD
cd"
(DO
co
LO"
co
cm"
co co
o oo_
cm" cm"
r» r--
LO 1^
CDD" ^""
CD
CD
cd"
CNl
CD
r^"
co
co
r^"
co
OD
cm"
co
co"
LO
cd"
OD
CDD"
CO
oo"
co
oo
co"
t— CO
CDD OO
co" oo"
LO CO
CNl" CDO~
CD
O
cd"
CNl
LO
CD
cq
co"
LO
co
cd"
LO
CN|_
co"
<3-
co
co
oo
LO"
CD
oo"
«^r co
cd' oo"
'
*" —
*
*""
*"~
T—
T—
CNl ^l"
LO OO
CD
O
CO
co
co
"3-
co
CM
cô
co
co
co
55
CM CD
CDN OCDCO
CO I — CO oo
CO COO N CO
CD CO O CD CO
o" cd" cd" cd" cd'
CD |v
O r**
cd" cd'
CO
cq.
OO
cq
cd"
(35 n or^
O t— _ CNI_ ^-__
CNl CO CD LD CD
i— ^ LO CD CNI_ CNI_
CNl" CNl" CD~ CNl" CNl"
en ld
t- ' CNl"
CO
CD_
CNl"
CNl"
OO CO CD OO
CM 0O LD t—
«3-" cm" co" co"
CM O O ^t ^t
CD r>- CD CNI CM
CDD *—
CNl CDD
CO
LD
CD
CD
CO OD ^" LO
co *d- co ^l-
T— CD T— ,—
CM CM CD CM CM
N LDO CD CO
r-NOCON
■1 ^ Q . '**: ^
r-~" co" cd' ld" ld"
N ^-OCD CD
LD CD CO
oo
CO CNl CD CO
t— CD CD
OD
OO CO CM CM
-— CM CNl *—
•<— CNl CNl CM
CONNN
LD LO CD CO
cq cq cq cq
co" ld" co" ld"
çd
£ -a5 *cz
.E « o
cd — cz
oo
> CD d
'C -a -cd
co (O E
CD) CDD OD CO
o o o _: £
o o o — o
oq en oo > h-
*
cz
Vi
eu
I—
-CD
*
*
cz
If
*
c=
CD
CD
CD
TD
ce
TD
TD
_cz
-CD
ZJ
CZ
-a5
o
0»
=3 *
C
-a5
E
co
■>
.22
"5
i_
l-
0)
oo
CI
2
CD
CD *
"d *
-CD CZ
S*
— cz
E
CO
'>
-a
•eu
3
CI
oo
CD
CD *
£ '-CD *CZ
.E -^ CD
CD — C
E
ro
>
CD
■a
>
CD "C
CD
■o
oo
C
> CD d
CD
-a -cd
—
+—
•c: -a -cd
00
co
oo
o
00
co E
co
CZ
co
oo
o
00
oo co E
OO
CD
=3
CDD CO
o — :
ca
.2
E?
=3
CDD CDD CO
o z — :
CD
co
oo
O
o r=
o
O
o o —
o
Q
m
00 > 1—
b
CQQO Dû>|-
oo
,—
LD CD
r*»
CD
CM «sT
cd"
^r
CDD" LD"
oo
0D
-Q
CO
,_
CNl ^d-
'c
o
Q.
*t
oo
1 — LO
00
co"
ld"
»-" ^r
eu
CD
CO
oo
00
ro
Q.
oo
r^
t— CD
o
^ j^j
LO
CM
CD cq
o &
oo CXD
CD V
*t
co"
ld" CO
X
CD
CD
z:
^ lÔ
IN
co
LD <—
oo
co
-a
o
C
c OO
co
r-«.
<^- CDD
ro
cz ro"
OD
co
CO CO
03
-CD
-a3 £9
E g
ro c_d
CM
CNJ
CNJ CNl
i
■a
GQ
CD
-a
CD
a-
CD
CD
S, ^
_ço
JP
m DD
's -S
>
>
_QJ
_ÇD
CD ^
c:
OD
CD
= 3?
i—
3
=3
o E
Z3
o-
cr
a. qj
co
CD
O
«o
00
cz
q3
CD
-CD
_çz
CD
a3
o
c=
o
o
CD
g
a3
o
e
o
<-J>
oo M
-CD ^
-CD jj
g =
"° CD
>
CD
0D
CD
oo -^
— i <t
i—
"a
Z
2!
co
oo
CO
J
* ^
— OD
DJ
OD
2 r3
Z3
z3 B
* y
o o
O
o o
o
1- oo
Q3
OO 1—
co
Contrairement à la situation de 1831, alors que les fonctions de fabri-
cation et de services semblent plus importantes dans la région de
Montréal, en 1851 les fonctions commerciales dominent, tandis que les
activités liées à la fabrication et au transport tendent à se déplacer vers
les régions de Trois-Rivières et de Québec où l'agriculture continue
toujours d'occuper une plus grande place. On dirait que, après avoir
connu une phase active d'expansion sur le plan des activités indus-
trielles, les bourgs de la région de Montréal deviennent de plus en plus
des places de commerce et de services, alors que les bourgs du centre
et de l'est évoluent plutôt vers des activités de fabrication et de
transport.
Tous ces contrastes définissent un contexte très particulier d'ex-
pansion des bourgs dont la taille et les fonctions changent, selon qu'ils
sont situés ou non sur l'axe du Saint-Laurent et de ses principaux
affluents ou à l'est ou à l'ouest du lac Saint-Pierre qui agit ici comme une
charnière entre deux socio-économies. Cet axe définit un long corridor
d'urbanité, caractérisé par des activités de commerce et de transport
mais où les fonctions de fabrication et de services sont également
importantes. Au-delà de ce corridor, dans un panorama marqué par les
fronts pionniers, les bourgs semblent plutôt dominés par des activités de
fabrication. Avec le temps, les différences s'atténuent: bourgs riverains
et bourgs de l'intérieur finissent par épouser les mêmes fonctions, sans
toutefois les partager toutes et sans que celles-ci aient la même
ampleur. Et tandis que l'on assiste ainsi à un déplacement dans l'espace
de certaines vocations, d'autres s'affirment qui modifient le panorama
initial des bourgs, bien qu'au milieu du siècle rares soient les bourgs qui
aient conservé leur rôle du début.
L'annexe F donne des exemples de cette évolution, en montrant
les différences qui séparent les profils socioprofessionnels de 1831 et
de 1851. Compte tenu de l'écart qui sépare les méthodes d'enregistre-
ment des données dans les deux recensements, les chiffres restent ici
indicatifs. Cependant, ils signalent une tendance, bien illustrée d'ailleurs
par André Crochetière dans son étude de la hiérarchie socioprofession-
nelle des bourgs de l'aire seigneuriale entre 1831 et 1851. Son échantil-
lon porte sur 85 villages dont la taille et les profils socioprofessionnels
ont été reportés sur un graphique triangulaire de manière à indiquer leur
vocation dominante (commerce et services, fabrication et agriculture). Le
résultat est impressionnant. En 1831, la majorité des bourgs tendent
alors vers des activités « primaires » et « secondaires », avec une nette
distinction entre les villages de l'est du Bas-Canada, plus « agricoles »,
200
et ceux de l'ouest, plus « industriels » ; en 1851, le semis s'est déplacé
vers les activités de fabrication, avec encore cette différence entre les
régions de l'est et de l'ouest du Bas-Canada. Mais alors que, dans la
région de Québec, on observe un équilibre relatif entre les fonctions
agricoles, de fabrication, de commerce et de services - sauf dans quel-
ques hameaux en formation où les activités de fabrication dominent -,
celle de Montréal révèle deux tendances majeures: un ensemble de
bourgs bien marqués et plus populeux où dominent les activités de
fabrication et un autre où dominent les activités de commerce et de
services 26 .
VILLAGES « BOURGEOIS »,
VILLAGES « POPULAIRES »
Cet éventail de fonctions et de situations aura des conséquences
notables sur le plan culturel. En effet, il en est des bourgs comme des
individus qui les habitent: chacun rêve d'un rang qui le distingue des
voisins. D'un côté, les bourgs « nobles », bien nantis, qui jettent parfois
un regard hautain sur les établissements qui les entourent; de l'autre,
les hameaux aux avantages moins marqués, qui espèrent toujours
l'équipement ou l'entreprise qui les transformeront en villages plus
importants. Entre les deux existe une gamme étendue d'agglomérations
marquées par la conjoncture et appelées à des destins différents, selon
les capacités de chacune de s'adapter aux changements en cours.
Aux yeux de l'observateur, ces différences s'expriment d'abord
dans l'aspect du tissu construit: d'une part, les gros bourgs avec leur
Grande Place, leur église altière, leur couvent, leur collège, leurs résidences
cossues bâties souvent en pierre; d'autre part, les bourgs plus humbles
avec leur seule Grande Rue, une église en planches, parfois une simple
chapelle, et des résidences plus humbles également en bois que n'or-
donne aucun réseau de rues. Mais la taille n'est pas le seul critère
distinctif. En effet, certains gros bourgs paraissent plus « populaires »
que d'autres, tandis que certains petits hameaux font déjà plus « bour-
geois » que leurs voisins. La différence se situe moins dans le nombre
de résidents qu