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Full text of "Entre ville et campagne : l'essor du village dans les seigneuries du Bas-Canada"

Serge COURVILLE 






HCA 



VILLE 





L'essor du village 

dans les seigneuries du Bas*Canada 



LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL 



TRE VILLE 

ET CAMPAGNE 



Serge Courville 



ENTRE VILLE 

ET CAMPAGNE 



L'essor du village 
dans les seigneuries du Bas-Canada 



LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL 
Québec, 1990 



Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention 
de la Fédération canadienne des sciences sociales, 
dont les fonds proviennent du Conseil de recherches 
en sciences humaines du Canada. 



Données de catalogage avant publication (Canada) 

Courville, Serge, 1943- 

Entre ville et campagne: l'essor du village dans les seigneuries du 
Bas-Canada 

Comprend des références bibliographiques. 

ISBN 2-7637-7232-3 

1. Villages - Québec (Province) - Histoire - 19 e siècle. 

2. Québec (Province) - Conditions sociales - 19 e siècle. 

3. Québec (Province) - Conditions rurales. I. Titre. 

HN110.Z9C6 1990 971.4'02 C90-096501-0 



Conception graphique 

Norman Dupuis 

Couverture 

Baie-Saint-Paul, de Philip John Bainbrigge, aquarelle, 1841 
ANC, C-11833. 



Les Presses de l'Université Laval 1990 
Tous droits réservés. Imprimé au Canada. 
Dépôt légal (Québec et Ottawa), 3 e trimestre 1990 
ISBN 2-7637-7232-3 



Table des matières 






Remerciements XI 

Introduction 1 

CHAPITRE 1 

UN PHÉNOMÈNE AMPLE AUX RACINES ANCIENNES 1 3 

LES ANTÉCÉDENTS HISTORIQUES 13 

LA POUSSÉE DES ANNÉES 1815-1851 26 

La mesure du phénomène 27 

Les variations régionales 33 

QUELQUES FACTEURS D'EXPLICATION 35 

La poussée démographique . 37 
L'accélération des échanges et la montée 

des industries rurales 40 

Les initiatives seigneuriales 43 

Les autres facteurs 46 

CHAPITRE 2 

UN CADRE PHYSIQUE VARIÉ 49 

LA FORME DES BOURGS 49 

LA STRUCTURE INTERNE DES BOURGS 53 

L'aire sacrée 53 

L'aire profane 55 

LA TAILLE DES BOURGS 57 

LA QUALITÉ DE L'HABITAT 62 

Le tissu résidentiel . 63 

Les équipements économiques et sociaux 65 

Les équipements de prestige 65 

Les équipements de travail 70 

L'AMÉNAGEMENT DES BOURGS 73 

Les plans de villages 74 

Quelques exemples d'interventions seigneuriales 82 

Les facteurs d'explication 88 



VII 



CHAPITRE 3 

LA POPULATION VILLAGEOISE 93 

LES SOURCES 93 

LES TRAITS DÉMOGRAPHIQUES 95 

L'ORIGINE GÉOGRAPHIQUE 106 

LA COMPOSITION ETHNIQUE 115 

LA SOCIÉTÉ VILLAGEOISE 121 

Un éventail large d'activités 121 

Les statuts et les rôles 132 

Le seigneur 132 

Le curé 133 

Les notables 134 

Les marchands 138 

Les artisans 140 

Les journaliers 141 

Les rentiers 143 

Ceux dont on préfère taire la présence 147 

CHAPITRE 4 

LES FONCTIONS DU VILLAGE ET LES TYPES DE BOURGS 1 53 

LE CONTEXTE 153 

DES VOCATIONS VARIÉES 157 

La fonction militaire 158 

Les fonctions économiques et sociales 158 

La fonction commerciale 159 

La fonction industrielle 168 

La fonction d'accueil et de services 179 

La fonction administrative et religieuse 186 

LE CUMUL DES FONCTIONS ET LA HIÉRARCHIE 

VILLAGEOISE 188 

BOURGS RIVERAINS, BOURGS DE L'INTÉRIEUR 194 

VILLAGES « BOURGEOIS », VILLAGES « POPULAIRES » 201 

CHAPITRE 5 

LA VIE DANS LES BOURGS 207 

DES CONTEXTES HUMAINS DIFFÉRENCIÉS 208 

LES RAPPORTS AU CADRE BÂTI 213 

LES RAPPORTS D'ALTÉRITÉ 223 
LES MINORITÉS ETHNIQUES ET LA RECHERCHE 

D'APPARTENANCE 226 

LES RYTHMES ET LES CYCLES DE VIE 237 

Conclusion: Village, économie et société 241 



VIII 



Annexe A: Méthodologie de repérage des bourgs dans les 

recensements de 1831 et de 1851-1852 259 

Annexe B: Noyaux villageois (1815, 1831, 1851) 273 

Annexe C: Population villageoise (1815, 1831, 1851) 281 

Annexe D : Principales mentions de métier, de profession, d'état et 

de statut dans les recensements de villages (1831, 1851) 288 

Annexe E: Équipements économiques et sociaux (1851) 302 

Annexe F: Structure de la main-d'œuvre (1831, 1851) 304 

Bibliographie 309 

Liste des codes 325 

Liste des sigles 327 

Liste des figures 329 

Liste des tableaux 331 

Index des noms de villages 333 



IX 



Remerciements 



La recherche à l'origine de cet ouvrage s'est échelonnée sur tant 
d'années et a mobilisé tant de personnes qu'il m'est difficile aujourd'hui 
de leur rendre justice à toutes. J'aimerais toutefois souligner l'apport 
extrêmement important de mes étudiants qui, depuis juin 1982, m'ont 
permis d'aller bien au-delà de mes premières intuitions. Je pense ici tout 
particulièrement à ceux de la première génération qui, pendant trois ans, 
ont envahi la salle des microfilms de la bibliothèque de l'Université Laval 
et des Archives nationales du Québec pour dépouiller les recensements 
de 1831 et de 1851. Parmi eux, Andrée Héroux, la première à m'avoir 
efficacement secondé, Jacques Crochetière, André Crochetière, Johanne 
Salois et quelques autres, venus durant un été se joindre à l'équipe. 
Ensemble, ils ont dépouillé plus d'une cinquantaine de bobines de 
microfilms pour réunir les données que Denis Hébert devait placer sur 
support informatique. C'est à eux aussi que je dois certains inventaires 
d'archives et divers dépouillements d'œuvres anciennes. Qu'il me soit 
permis de leur exprimer ma plus profonde gratitude, car sans eux le 
projet n'aurait jamais connu le départ qu'il a eu. Je pense aussi à tous 
ces étudiants de la deuxième génération qui, pendant plus de deux ans, 
ont bien voulu m'assister dans ma tâche de révision des données. Ce 
travail, que j'avais moi-même amorcé à l'automne de 1984, m'avait 
permis alors de corriger certaines imprécisions de la première banque de 
données. Il s'est poursuivi grâce aux apports de Maryse Poudrier, de 
Johanne Lachance et de Claude Boudreau auxquels sont venus se 
joindre pendant un temps André Crochetière, Brigitte Dufour, Nancy 
Gagné, Johanne Noël, John Willis et Corinne Thomas. Leur intelligence 
et leur générosité ne se sont jamais taries, même dans les moments les 
plus difficiles. Enfin, je dois remercier Jean Martin de sa collaboration 
dans le dépouillement de certaines cartes anciennes et Philippe Desaul- 
niers, devenu depuis professionnel de recherche en cartographie histo- 
rique, à qui je dois une assistance précieuse pour l'illustration de cet 
ouvrage. 

Je voudrais souligner également tout l'appui obtenu du Fonds 
pour la formation de chercheurs et l'aide à la recherche (FCAR) dans la 
réalisation de mes recherches; sans son aide et la confiance qu'il a mise 



XI 



dans mes travaux, ces derniers auraient piétiné et cet ouvrage n'aurait 
jamais vu le jour. Je remercie également le Conseil de recherches en 
sciences humaines du Canada (CRSHC) de l'aide qu'il m'a consentie 
pour la reconstitution des découpages administratifs anciens de la région 
de Montréal, lesquels m'ont permis de mieux saisir la socio-économie 
québécoise durant la première moitié du XIX e siècle. Je voudrais dire 
aussi à tous ceux qui m'ont facilité la tâche, tant aux Archives nationales 
du Canada (ANC) et aux Archives nationales du Québec (ANQ) qu'au 
ministère de l'Énergie et des Ressources du Québec (MER) et à l'Univer- 
sité Laval, à quel point je leur suis redevable. Ceux envers qui j'ai 
contracté une dette sont trop nombreux pour être cités ici. Qu'il me soit 
permis néanmoins de souligner l'apport extrêmement chaleureux de 
Patricia Kennedy et Gilles Langelier des ANC, de Gilles Héon et Jean- 
Marc Garant des ANQ à Québec et des ANQ à Montréal, et de Fernand 
Martel du Service de l'arpentage du MER. Ils n'ont pas hésité à mettre à 
ma disposition et à celle de mes assistants les ouvrages et documents 
dont ils avaient la garde. Quant à mes collègues et au personnel de 
l'Université Laval, ils m'ont consenti des collaborations précieuses, en 
commençant par celle de Jacques Mathieu du Département d'histoire, 
qui a gracieusement offert de mettre à ma disposition sa documentation 
sur les aveux et dénombrements du Régime français; Jean-Pierre Asse- 
lin, du CELAT, m'a efficacement secondé dans la révision de la première 
version de mon manuscrit, Benoît Robitaille, directeur du Département 
de géographie, n'a pas hésité à m'offrir l'équipement dont j'ai eu besoin 
pour poursuivre mes travaux, Louise Dion et Marcel Hudon, de la 
bibliothèque, et Yves Tessier, de la cartothèque, m'ont facilité l'accès 
aux ouvrages et collections nécessaires à la recherche. Enfin, Jean 
Cameau et Serge Duchesneau ont contribué à l'illustration de cet ouvrage. 
Je remercie également mon collègue Jean-Claude Robert du Dépar- 
tement d'histoire de l'Université du Québec à Montréal, qui a été 
associé au projet dès le départ et à qui je dois de fructueux échanges. 

Quant au personnel des Presses de l'Université Laval, il sait à 
quel point je lui suis reconnaissant. Je lui dois non seulement d'utiles 
commentaires, mais aussi de précieuses suggestions qui m'ont permis 
d'améliorer la version finale de mon manuscrit. À Jacques Chouinard, 
Suzanne Allaire et leurs principaux collaborateurs de l'extérieur, Gene- 
viève Laplante et Norman Dupuis, le plus cordial merci. 

S. C. 
Mars 1990 



Introduction 



Cet ouvrage est avant tout un constat. Il traite de l'un des 
phénomènes les plus marquants de l'histoire du Québec, celui de la 
croissance villageoise au cours de la première moitié du XIX e siècle dans 
les seigneuries laurentiennes. C'est donc du village qu'il sera question 
ici, vu non seulement dans ses caractéristiques propres, spatiales no- 
tamment, mais aussi comme un reflet des changements que connaissait 
alors la campagne québécoise. Car la géographie n'est pas qu'une 
science de l'espace, elle est aussi une science du social, qui étudie la 
société par l'espace. Le mot n'est pas de nous mais de Fernand Braudel 
qui avait su voir dans cette discipline beaucoup plus qu'une simple 
description de la terre. « Il n'y a de véritable géographie, disait-il, que 
celle qui saisit à pleine main la réalité sociale, à la fois matière d'histoire, 
d'économie politique et de sociologie 1 . » C'est à cette enseigne que ce 
travail s'inscrit: observer le village pour en dégager les traits et obtenir 
des indices sur l'évolution de la société. 

Tout ne sera pas dit ni même exploré dans ce livre. Mais dans le 
développement des connaissances vient un moment où un bilan, si 
sommaire soit-il, rend plus de services qu'une suite d'articles spéciali- 
sés. C'est un tour d'horizon que le chercheur s'accorde avant de 
poursuivre ses explorations, un effort d'intégration qui doit permettre 
une meilleure vision de ce qu'il perçoit comme un problème. L'histoire 
du village au Québec semble en être arrivée là. Sans cette vue d'ensem- 
ble, sans cette mise au point nécessaire que constitue la première 
synthèse, on ne peut aller. plus loin. 

On sait beaucoup de choses du village et cet ouvrage en rappellera 
plusieurs qui ont déjà été présentées dans nos publications antérieures. 
Pourtant, aujourd'hui encore, le passif reste lourd. Nous nous sommes 
efforcé, ici, de n'en rien dissimuler. Nous n'avons pas voulu non plus 
taire les insuffisances de notre documentation, ni les lacunes d'une 
lecture faite à partir de sources dont la fiabilité n'est pas toujours 
assurée. Mais pour éviter d'alourdir inutilement l'exposé, seules ont été 



1. Fernand Braudel, Écrits sur l'histoire, p. 173. 



retenues les limites principales de ces sources, sans les critiques 
détaillées qu'elles auraient méritées. D'ailleurs, plusieurs d'entre elles 
sont connues pour avoir déjà fait l'objet de divers exposés. 

Quand nous avons amorcé nos recherches en juin 1982, notre but 
était moins de fournir une histoire détaillée du village que de poser le 
problème de sa vertigineuse croissance à une époque où tout semblait 
justifier les thèses relatives à une crise profonde du monde rural québé- 
cois: forte augmentation de population, accidents climatiques, épidé- 
mies, maladies du blé, troubles politiques, rébellions, etc. Pour poser ce 
problème, il fallait une perspective large, qui dépasserait le cadre res- 
treint de la localité. Car, comme le rappelait autrefois Marc Bloch 2 , si les 
monographies peuvent rendre compte des particularismes locaux, elles 
ne sont guère capables d'éclairer les phénomènes d'ensemble. Pour 
cela, il faut changer d'échelle et observer un vaste territoire, afin d'éviter 
que les grands reliefs ne se perdent dans la masse confuse des petits. 
Même une région est insuffisante parfois pour cerner la nature et 
l'étendue d'un fait ou d'une évolution, et laisse croire en des réalités que 
nuancent ou défont les comparaisons avec d'autres régions. 

C'est là un point de méthode important: sans ce tour d'horizon 
des grands espaces, il n'est pas possible de saisir dans leur singularité 
les développements propres à chacune des parties d'un territoire. Il ne 
s'agit pas de nier ici l'intérêt des études locales, ni d'être téméraire en 
voulant tout embrasser. Au contraire, il faut réunir assez de données, sur 
un nombre suffisant de cas, pour dégager les originalités par la recher- 
che de contrastes et de caractères communs. C'est ce que permet 
l'étude d'un vaste territoire, dont l'un des mérites est précisément 
d'éclairer les organisations d'ensemble dans lesquelles s'inscrivent les 
particularités locales ou régionales. C'est ce que permettent aussi certai- 
nes sources, colligées pour de vastes espaces. Les données qu'elles 
offrent au chercheur n'ont sans doute pas la précision de celles que l'on 
retrouve dans d'autres documents parfois plus riches et plus sûrs, mais 
dont la couverture territoriale est restreinte. 

Les limites de temps et d'espace retenues pour cette enquête 
sont assez larges: elles couvrent les années 1815-1851 et l'ensemble 
des seigneuries comprises depuis l'ouest de Montréal jusqu'à l'aval de 
Québec, à la hauteur de Charlevoix, sur la rive nord du Saint-Laurent, et 
de Matane sur la rive sud. C'est à cette époque et dans ce territoire qu'a 



•2. Marc Bloch, Les caractères originaux de l'histoire rurale française, vol. I, p. VIII et 
suiv. 



pris forme le phénomène villageois. Non que le village date de cette 
période ou se limite aux seules seigneuries; son origine, on le verra, est 
beaucoup plus ancienne - on le retrouve aussi dans les cantons - mais 
c'est dans cet espace-temps bien précis que sa poussée a été la plus 
vive et la plus significative économiquement et socialement. En moins 
de 35 ans, le village est devenu l'un des traits dominants de la campa- 
gne et de la vie paysanne. 

En effet, pendant longtemps, on a cru que l'apparition du village 
dans les cantons était en quelque sorte normale et qu'elle était issue de 
ce vieux fond d'urbanité des civilisations britannique et anglo-américaine. 
Dans cet ouvrage nous démontrerons que des phénomènes similaires 
se produisent dans les seigneuries et que, si la ruralité de l'habitant 
canadien diffère de celle qui a cours dans les établissements anglopho- 
nes du Canada ou des États-Unis, en Nouvelle-Angleterre notamment, il 
s'agit d'une distinction de degré: les mutations observées quant aux 
formes d'habitat laissent voir une réalité très différente de celle en 
laquelle on a cru pendant longtemps. Il faut observer cette poussée pour 
saisir le sens des changements que connaît alors la société rurale au 
Bas-Canada, ce qui contribuera à éclairer un aspect encore obscur de 
l'histoire du Québec. 

L'une des premières et des plus sérieuses difficultés que pose 
l'étude du village dans la première moitié du XIX e siècle au Québec 
réside dans le peu de mentions de cette forme d'habitat dans les 
sources documentaires de la période. Au recensement de 1831 par 
exemple, on ne trouve que 37 mentions de villages, bourgs ou fau- 
bourgs dans les listes nominatives de seigneuries, contre 38 dans 
l'agrégé. Dans celui de 1851, on en remarque à peine plus, dont une 
quinzaine seulement sont mentionnées comme telles ou comme villes 
dans la copie abrégée de ce recensement. Sachant par d'autres sources 
l'importance du phénomène villageois à l'époque - Joseph Bouchette 3 , 
par exemple, en dénombre 114 dans l'un des tableaux statistiques de 
son dictionnaire de 1832, contre 136 dans le texte -, on peut se 
demander pourquoi ce fait n'a pas été mieux enregistré dans les 



3. Joseph Bouchette a produit deux ouvrages majeurs destinés à accompagner ses 
cartes du Bas-Canada de 1815 et de 1831. Le premier, intitulé Description topogra- 
phique de la province du Bas-Canada, a été publié à Londres en 1815 par William 
Faden et réédité à Montréal en 1978 aux Éditions Elysée; c'est cette dernière 
édition que nous citons ici. Le second ouvrage est une réédition revue et augmen- 
tée du premier. Intitulé A Topographical Dictionary of the Province of Lower 
Canada, il a également été publié à Londres en 1832, chez Longman, Rees, Orme, 
Brown, Green and Longman. 



documents officiels et pourquoi aussi il n'a pas été rapporté par ces 
autres observateurs qui, contrairement à Bouchette, n'ont fait mention 
que de quelques villages dans la vallée du Saint-Laurent. 

Le problème, on le sait, passe par la définition même du village, 
non seulement chez les contemporains, mais chez ceux qui, plus d'un 
siècle après, tentent de l'étudier. Il découle aussi des perceptions de 
ceux qui ne sont venus visiter le Québec que pour de courts laps de 
temps, à la recherche d'un quelconque exotisme garanti par les guides 
publicitaires de l'époque; le village, pour eux, n'est souvent rien de plus 
qu'un élément ambiant du paysage, que l'on a tendance à idéaliser et à 
comparer aux petits bourgs agraires paisibles, si chers à la gentry 
britannique. Pour s'en convaincre, il suffit de relire le Hunter's Panoramic 
Guide from Niagara to Québec, publié à Cleveland en 1857 et qui 
commence par ces mots : « The following work is intended to supply 
what has long appeared a desideratum to the tourist who visits Niagara 
and the St. Lawrence, - a Panoramic or Picture Map of ail the most 
celebrated and picturesque points along this noble river 4 . » Sans doute 
est-ce là un bien mauvais exemple qui ne rend compte qu'imparfaite- 
ment de la valeur que peuvent prendre certains témoignages de l'épo- 
que. Mais même chez des auteurs comme Isaac Weld 5 à la fin du XVIII e 
siècle, Joseph Samson et John Lambert 6 en début de période, ou Henry 
David Thoreau 7 vers le milieu du XIX e siècle, le village reste peu traité, 
comme si la campagne ne vivait qu'au rythme des travaux et des jours. 
Cette difficulté, associée à toutes les omissions des autres sources, qu'il 
s'agisse des recensements, du matériel iconographique de l'époque ou 
de la carte ancienne, complique la tâche du chercheur qui veut prendre 
la mesure du phénomène. Elle l'est d'autant plus que la définition du 
village varie même chez les contemporains : chacun a sa manière de le 
saisir, selon ses besoins ou ceux de l'organisme ou de l'institution qu'il 
représente. Mais qu'est-ce donc que le village? En quoi se distingue-t-il 
des autres formes d'habitat de la campagne? Et surtout, comment et à 
partir de quoi l'étudier? 



4. Wm. S. Hunter Jr.. Hunter's Panoramic Guide from Niagara Faits to Québec, p. VII. 

5. Isaac Weld, Travels through the States of North America and the Province of Upper 
and Lower Canada in the Years 1795, 1796 & 1797. 

6. Voir: Joseph Samson, Travels in Lower Canada, with the Author's Recollections of 
the Soil, and Aspect; the Morals, Habits and Religious Institutions of that Country; 
John Lambert, Travels through Lower Canada and the United States of North 
America in the Years 1806, 1807 and 1808. 

7. Henry David Thoreau, Un Yankee au Canada. L'ouvrage original, A Yankee in 
Canada, a été écrit en 1850, mais publié seulement en 1866, quatre ans après la 
mort de l'auteur. 



Reconnaissons d'emblée que le village puisse se définir par ceux- 
là mêmes qui l'habitent 8 . Convenons aussi que le statut administratif ou 
juridique accordé à certains bourgs puisse trahir leur emprise réelle dans 
l'espace. Admettons enfin que des hameaux ou de petits villages 
puissent parfois exister sans cette reconnaissance officielle. Puisque le 
problème posé ici est globalement d'un autre ordre, il faut s'appuyer sur 
des définitions beaucoup plus précises pour traiter du phénomène 
villageois durant la première moitié du XIX e siècle. 

En simplifiant, on peut dire que la littérature scientifique reconnaît 
au moins deux grandes acceptions au terme « village ». La première le 
définit comme une forme d'habitat inscrite de manière précise dans 
l'espace: c'est ce « groupement d'édifices 9 » dont parlait autrefois Max 
Sorre, en rappelant qu'il s'agissait là d'un critère morphologique de 
définition du village. Plus densément construit que le territoire environ- 
nant, il évoque l'image d'un noyau relativement compact d'habitations 
réparties le long d'une ou de plusieurs rues, et au sein duquel se 
retrouvent divers établissements de commerce, de services et de fabri- 
cation. Chacun a une configuration propre que le langage géographique a 
résumée par des expressions telles que village-rue ou village en long 
(c'est le straggling village de la littérature anglophone), village linéaire, en 
lisière ou rectangulaire, village en étoile, village en tas, village massif, 
village rond, village à place centrale, etc., qui se présentent en ordre 
tantôt serré, tantôt lâche, selon la densité du tissu construit 10 . Mais on a 
tenté aussi d'établir des distinctions selon d'autres critères, comme la 
taille ou les fonctions, différentes selon qu'il s'agit d'un hameau, d'un 
bourg ou d'une petite ville. Toutefois, de toutes les définitions, celles qui 
font appel à des seuils statistiques ou à des considérations fonction- 
nelles sont les plus aléatoires, et varient considérablement selon les 
auteurs et d'une période à l'autre 11 . 

À l'autre extrême, on trouve une définition élargie du village, qui 
le décrit non pas comme une forme d'habitat plus ou moins dense, mais 
comme l'ensemble de la communauté humaine qui vit dans le finage (la 



8. Gilles Boileau, « Réflexions sur les villages du Québec », Forces, 53, 1980, p. 5-17. 

9. Max Sorre, Les fondements de la géographie humaine, tome 2, p. 68-69. 

10. Pour une description plus complète de ces formes, voir Roger Lebeau, Les grands 
types de structure agraire dans le monde, p. 22 et suiv. 

11. Pour l'historien Marcel Trudel, par exemple, qui décrit le village de la première 
moitié du XVII e siècle au Québec, il suffit de quelques emplacitaires pour que le 
noyau observé mérite l'appellation de village ou début de village. Selon le géogra- 
phe Richard C. Harris, qui étudie le village du XVIII e siècle, il faut au moins 500 
habitants pour constituer un village. Voir: Marcel Trudel, Les débuts du régime 
seigneurial au Canada; Richard C. Harris, The Seigneurial System in Early Canada. 



paroisse ou la municipalité au Québec). Ce n'est donc plus la notion 
étroite de point de cristallisation de la population dans l'espace qui 
intéresse ici, mais la communauté elle-même des habitants, dans ses 
rapports avec la terre qu'elle exploite. C'est cette dernière acception, 
très proche d'ailleurs de la définition sociologique du village 12 , qu'a 
retenue en général l'historiographie française, parce que beaucoup de 
villages européens se présentent comme des lieux de résidence de 
paysans qui exploitent leurs terres à proximité. Cette notion n'a aucune 
connotation populaire au Québec, où le village signifie un lieu distinct de 
la côte 13 , auquel on accorde un statut particulier: « Quand on vit au 
village [entendre au bourg], on ne vit pas dans les rangs. » 

Laquelle de ces deux acceptions faut-il retenir pour juger du 
développement villageois durant la première moitié du XIX e siècle au 
Québec? Tout dépend du problème étudié, de l'échelle d'analyse et des 
sources disponibles. Si l'enquête a pour but de définir le cadre physique 
dans lequel a vécu une partie de la population rurale, on retiendra surtout 
une approche qui voit le village comme une forme d'habitat plus ou 
moins densément construite, distincte tout à la fois dans sa morpholo- 
gie, ses attributs et ses fonctions de celle qui caractérise la côte, et qui 
différencie localement le paysage. À la notion d'habitat semi-dispersé (la 
côte) s'opposera donc ici celle d'habitat groupé (le village) qui pourra 
même déborder le territoire défini comme village dans les recense- 
ments, quand les côtes avoisinantes présentent les mêmes traits. S'il 
s'agit au contraire d'apprécier un changement de société, il pourra être 
intéressant d'élargir la notion de village à celle d'aire villageoise, comme 
l'ont suggéré récemment René Hardy, Pierre Lanthier et Normand 
Séguin 14 . Cette aire correspond à l'espace de relation du village et elle 
équivaut à l'ensemble des lieux avec lesquels le bourg entretient des 
rapports et sur lesquels son influence s'étend: par exemple, les côtes 
de résidence des parents de la population villageoise, celles où les 
villageois possèdent des propriétés, celles d'où sont originaires les 
ruraux venus s'établir au village à la recherche d'un emploi, ou encore 



12. Voir, entre autres, Henri Desroches et Placide Rambaud (dir.). Villages en dévelop- 
pement. Contribution à une sociologie villageoise. 

13. Par « côte » il faut entendre ici « rang » ou « concession », termes dont l'usage se 
répand au XIX e siècle. Pour une définition du rang, voir Louis-Edmond Hamelin, 450 
ans de noms de lieux français en Amérique du Nord. Voir aussi, du même auteur, 
« Le rang d'habitat: étude pluridisciplinaire de signification ». 

14. René Hardy, Pierre Lanthier et Normand Séguin, « Les industries rurales et l'exten- 
sion du réseau villageois dans la Mauricie pré-industrielle [...] », dans François 
Lebrun et Normand Séguin (dir.), Sociétés villageoises et rapports villes-campagnes 



celles où sont localisées les industries rurales qui emploient une partie 
de la main-d'œuvre villageoise. 

La problématique introduite sera alors d'un autre ordre et com- 
mandera une échelle d'analyse différente, qui pourra aller jusqu'aux 
limites extrêmes de la paroisse et parfois même au-delà. Selon la nature 
des phénomènes observés, les espaces seront très mouvants, façonnés 
par des systèmes et des réseaux de relations très divers (échanges de 
biens et services, mariages, relations de travail, etc.), dont l'empreinte 
au sol ne sera pas toujours évidente, c'est-à-dire attestée par des 
organisations visibles dans le paysage. Tel est le problème de sources 
que pose généralement ce genre d'analyse qui, pour être probante, doit 
aller bien au-delà des exercices de repérage que peuvent autoriser les 
données de recensement reportées sur les plans de cadastre. En effet, 
rien n'indique que le journalier, le marchand ou l'artisan des côtes, 
même quand il réside à proximité du bourg ou dans le périmètre que 
celui-ci occupera 20, 30 ou 40 ans plus tard, participe nécessairement à 
la vie du village. C'est sans doute le cas mais, pour en juger vérita- 
blement, il faudra avoir recours à une masse d'autres informations qui 
peuvent être tirées des greffes de notaires, des papiers familiaux, des 
archives d'entreprises situées dans le village, des archives paroissiales 
ou autres, cela dans le but d'établir les réseaux de travail, de parenté ou 
d'échange entretenus avec les employeurs ou les résidents du village. 

Autrement dit, tout ce que le recensement peut autoriser ici, c'est 
la délimitation assez grossière de l'aire d'attraction du village auprès de 
certaines catégories de travailleurs. Il en faudra beaucoup plus pour 
étendre les limites concrètes du bourg à cette aire, d'autant plus que le 
problème se présente différemment selon les espaces observés. Dans 
la région de Montréal par exemple, le village est beaucoup plus gros et 
beaucoup mieux équipé sur les plans économique et social que dans 
celles de Trois-Rivières et de Québec. S'il fallait le délimiter par son aire 
d'influence dans l'espace, c'est parfois à la localité entière qu'il faudrait 
l'étendre pour respecter la réalité. Sans doute serait-ce là un indice 
extraordinaire de la pénétration du marché dans les campagnes proches 
de Montréal, mais un bien mauvais moyen de saisir la place qu'a 
occupée le bourg comme forme construite dans l'espace. 

Il ne s'agit pas ici d'opposer la notion de village à celle d'aire 
villageoise, mais plutôt de montrer en quoi elles se distinguent et se 
prolongent, pour révéler chacune un aspect différent mais complémen- 
taire de la réalité villageoise. La première s'intéresse à la forme physique 
du village, que dynamisent des facteurs de proximité et de voisinage: 



structure d'emplacement, densité de l'habitat, place publique, réseau de 
rues, équipements divers, en sont les caractères distinctifs qui font de 
cette forme d'habitat un lieu précis dans l'espace. La seconde s'intéresse 
surtout à l'aire d'expression de la socio-économie du village, comme 
réalité englobante du bourg et de son aire d'influence. À la limite, elle 
pourra même s'intéresser au village comme réalité future, en recher- 
chant les aires initiales de concentration de travailleurs et d'industries 
rurales, d'où pourront émerger plus tard des villages. On en a un 
exemple avec la seigneurie de la Rivière-du-Chêne (Mille-Îles) au nord- 
ouest de Montréal, où l'on observe de telles concentrations bien avant 
que ne se forme le hameau de Grande-Fresnière. Le recensement 
n'indique pas encore d'équipements ou de lotissements importants, 
mais déjà se dessinent des concentrations socioprofessionnelles qui 
introduisent une rupture dans la continuité sociale des côtes. 

Envisageable à l'échelle locale ou sous-régionale, la recherche sur 
les aires villageoises n'est plus possible pour notre enquête, car la 
masse des données à traiter et surtout à vérifier devient beaucoup trop 
imposante. Aussi est-ce au périmètre le plus densément construit du 
village, sans son aire d'attraction, que nous nous sommes intéressé 
dans nos travaux, en considérant comme noyau villageois ces portions 
d'espace caractérisées par la présence d'une structure d'emplacement, 
d'une population dotée d'un profil socioprofessionnel distinct et d'équi- 
pements à pouvoir structurant et agglomérant dans l'espace. Peu importe 
que ces noyaux aient coïncidé ou non avec les limites reconnues du 
bourg ou qu'ils se soient établis ailleurs que sur le territoire réservé 
initialement par le seigneur pour le développement d'un bourg: c'est la 
réalité concrète et matérielle du village qui a été étudiée ici dans ses 
expressions les plus évidentes, que ce soit au sein du territoire défini 
comme bourg dans les sources 15 ou ailleurs dans l'espace. Nous avons 
surtout mis l'accent sur la place que ces rassemblements ont occupée 
dans le paysage des campagnes et qui reflète les changements que 



15. Certaines sources ne donnent que la structure d'emplacement des bourgs, sans 
leur aménagement concret dans l'espace. C'est le cas, entre autres, de certains 
livres terriers ou livres censiers, et surtout des cadastres abrégés de seigneuries 
parus en 1861-1863. Or, il n'y a pas toujours coïncidence dans l'espace entre l'aire 
reconnue officiellement comme village et la réalité concrète du bourg qui déborde 
parfois cette aire. Le même constat vaut pour les plans de villages, retrouvés dans 
les archives, qui indiquent parfois des bourgs ou des quartiers projetés, mais dans 
lesquels on ne retrouve encore aucune habitation ou aucune densité d'habitations 
dans les recensements civils ou religieux. Seuls les établissements qui présentent 
de telles densités ont été retenus comme bourgs ou villages dans nos travaux, sans 
les structures d'emplacement signalées par les cadastres mais sur lesquelles nous 
n'avons pu retrouver d'habitations au moment des recensements. 



connaissait alors le monde rural québécois. Car même restreint à ses 
réalités premières, le village reste un lieu privilégié d'expression de ces 
changements. Groupement d'édifices, il est aussi un lieu de densité, non 
seulement physique mais humaine, rendu cohésif par un facteur de 
proximité qui lui donne tout son sens. Surtout, il est un produit de la 
campagne et de la relation ville-campagne, construit à travers diverses 
médiations qu'il appartiendra à d'autres d'explorer, en analysant plus à 
fond les aires où s'exprime la socio-économie villageoise. Du moins 
bénéficieront-ils d'une vision d'ensemble du phénomène villageois dans 
ce qu'il a eu de plus manifeste dans l'espace. 

L'observation de la croissance du village dans un espace-temps 
aussi vaste que celui que nous avons retenu - et avec l'arrière-plan 
historique que nous avons voulu lui donner -, nous a imposé de choisir 
parmi les sources disponibles celles qui pouvaient nous renseigner sur le 
plus grand nombre de cas possibles, pour une même année ou pour une 
même période d'observation. C'est donc dire qu'aux matériaux habituel- 
lement exploités pour les études de cas (actes notariés, papiers sei- 
gneuriaux, registres paroissiaux, cahiers de délibérations des premiers 
officiers municipaux, que nous avons surtout utilisés pour des tests de 
concordance et des enquêtes témoins), nous avons préféré les grandes 
séries documentaires (matériel cartographique ancien, textes de lois, 
recensements, œuvres topographiques de l'époque, rapports et récits 
de voyageurs, histoires et monographies locales), d'autant plus que la 
qualité et la disponibilité des papiers seigneuriaux sont très variables 
d'une seigneurie à l'autre et que les archives notariales et paroissiales 
pour le XIX e siècle sont beaucoup trop abondantes, sans parler de leur 
dispersion dans les différents fonds d'archives publics ou privés. 

Cela dit, et même si nous pouvions compter sur un matériau riche 
et abondant, notamment pour la période postérieure à 1830, les difficul- 
tés d'exploitation ont été nombreuses. Les premières sont venues des 
recensements eux-mêmes qui, en dépit de leur richesse, se sont sou- 
vent révélés incomplets et imprécis. Par ailleurs, le contenu des œuvres 
topographiques de l'époque ne coïncide pas toujours avec la cartogra- 
phie réalisée par leurs auteurs. De plus, un écart est apparu dans les 
plans et les gravures de la période entre la réalité concrète du village et 
les vues prospectives ou symboliques du seigneur ou de l'artiste. 
Néanmoins, en utilisant chaque document comme source de contrôle 
par rapport aux autres et en définissant des techniques de collecte qui 
respectent l'originalité et l'intégrité de chaque source, il a été possible 
de s'assurer, sinon de la parfaite exactitude des données, du moins de 
leur cohérence. En outre, en ne nous limitant pas dans nos relevés de 



recensements aux seules formes d'habitat qui pouvaient plus certaine- 
ment être considérées comme des villages à cause de leur taille ou de 
leurs fonctions, critères toujours très variables, rappelons-le, selon les 
auteurs et d'une période à l'autre 16 , il a été possible de repérer et de 
caractériser plusieurs autres formes secondaires d'habitat, qui se pré- 
sentent tantôt comme de simples nodules autour d'une église ou d'un 
moulin, tantôt comme de véritables petites villes dont l'importance à 
l'époque semble refléter une transformation profonde de l'économie des 
campagnes. 

On trouvera au fil des chapitres une présentation complète des 
outils consultés. Signalons seulement qu'en plus des recensements et 
des œuvres topographiques de base, systématiquement dépouillés, 
nous avons aussi compulsé une masse imposante de plans et de cartes 
anciennes, que sont venus compléter des dessins, des gravures, des 
rapports administratifs, des histoires, des mémoires, des thèses et des 
monographies locales, retenus surtout pour enrichir et valider notre 
banque des données. Enfin, nous avons mis à profit les études en cours 
de nos étudiants sur l'un ou l'autre des villages de la vallée du Saint- 
Laurent. Puisque la source unique qui fournirait une information complète 
et cohérente sur le sujet n'existe pas, il a fallu faire flèche de tout bois et 
accumuler un à un les indices offerts par chaque document, même 
quand ceux-ci paraissaient sans grand intérêt. Ce n'est qu'après avoir 
été mis en rapport avec d'autres que ces indices ont pris souvent toute 
leur importance et leur signification. Aussi avons-nous eu tendance, dès 
le départ, à recueillir le plus grand nombre d'informations possible, quitte 
à en faire le tri au moment de la mise en ordre des fichiers. 

Quant à l'exploitation de cette masse de données, elle a été faite 
par ordinateur. Les techniques utilisées ont été plus ou moins élaborées 
selon les besoins (tris automatiques, statistiques descriptives, cartogra- 
phie assistée par ordinateur, etc.). Toutefois, comme ces techniques ne 
produisent ni interprétations ni hypothèses, il a fallu préparer ces derniè- 
res par des travaux préalables de codification des données. Les princi- 
paux ont porté sur le village lui-même, dont il a fallu d'abord faire 
ressortir les traits pour en étudier ensuite les changements dans le 
temps. En outre, comme il s'agissait ici d'étudier le phénomène villa- 
geois dans son ensemble, c'est-à-dire dans son essor, ses caractéristi- 
ques, son ampleur, il fallait tout à la fois en saisir les tendances et 
l'évolution, à partir des données relatives à chacun des villages, mais en 



16. A ce sujet, voir Serge Courville, « Esquisse du développement villageois au Québec 
[...]». CGQ, 28(73-74), 1984, p. 9-46. 



10 



tenant compte également de leur position dans l'espace, ainsi que de 
leur contextualité changeante dans le temps. En effet, si la situation des 
bourgs reste sensiblement la même pendant la période, leurs conditions 
individuelles de croissance, elles, évoluent en fonction de la distance à la 
ville, de l'accessibilité par voie d'eau ou de terre et du degré d'insertion 
dans les circuits commandés par la ville. Par exemple, tel bourg peut se 
situer en contexte pionnier en 1815, mais être définitivement établi en 
1831 ou en 1851. Aussi chaque village s'est-il vu attribuer un géocode 
qui tient compte à la fois de ces spatialités et de ces temporalités 
distinctes, cela dans le but de nous aider à mieux définir ses traits aux 
différents moments de son évolution et de caractériser finalement le 
phénomène villageois. Ce géocode avait surtout pour but de faire 
ressortir la situation géographique du village à l'intérieur du territoire, 
selon qu'il se situe en milieu insulaire ou sur l'une ou l'autre des rives du 
fleuve. Mais, en certains cas et pour certaines questions plus particuliè- 
res (démographiques ou économiques par exemple), il a fallu le détailler 
de manière à pouvoir qualifier la position du bourg par rapport à l'exten- 
sion du peuplement : un bourg peut se situer à l'extrémité de l'écoumène 
en 1815, mais se retrouver en position de bourg de l'intérieur en 1831 
ou en 1851. L'analyse en serait d'autant plus juste qu'elle pourrait tenir 
compte de la position physique du village dans l'espace et de sa 
contextualité propre par rapport aux changements économiques et so- 
ciaux de la période. 

Le résultat de toute cette enquête est présenté ici, sous la forme 
d'une série de dossiers consacrés aussi bien à l'origine du village et du 
phénomène villageois qu'à son évolution. À elles seules, les questions 
de population, d'économie et de société occupent plus de la moitié de 
l'ouvrage, puisque c'est par elles surtout que sont définis les fonctions 
du village et son rôle dans la vie des campagnes et dans les rapports 
ville-campagne. On y retrouve également une présentation des facteurs 
d'origine du village et de ce qui en fait une forme particulière d'habitat et 
un lieu de significations multiples pour la population qui l'habite et celle 
qu'il dessert. Enfin, comme l'échelle choisie pour aborder le phénomène 
laisse dans l'ombre l'histoire individuelle des bourgs, iJ a fallu compenser 
par quelques exemples concrets de croissance villageoise, présentés au 
fil des chapitres. Quant aux dessins, cartes ou tableaux statistiques qui 
émaillent l'ouvrage, ils ont pour but surtout de suppléer aux contraintes 
de la synthèse et de plonger le lecteur dans cette atmosphère d'époque 
qui nous a tant passionné. 



11 





Sorel, de John Lambert, aquarelle. Tiré de John Lambert, Travels through Lower Canada and the 
United States [...], 1810, vol. 2. ANC, C-1459. 




Saint-Thomaz, de W. J. Bennett. Tiré de Joseph Bouchette, Description topographique de la 
province du Bas-Canada, 1815. ANC, C-8049. 



UN PHENOMENE AMPLE 
AUX RACINES ANCIENNES 



La croissance villageoise de la première moitié du XIX e siècle au 
Québec constitue sans doute l'un des aspects les plus frappants, les 
plus géographiques aussi, de la transformation des campagnes. Le 
terme même de phénomène lui convient d'ailleurs assez bien, car ce 
n'est pas à une simple progression que l'on assiste, mais à une véritable 
explosion préparée de longue date et qui bouleverse complètement le 
paysage des campagnes. 

En effet, aussi loin que l'on remonte dans le temps, le village est 
présent et s'affirme partout où le peuplement progresse. Jusqu'à la fin 
du XVIII e siècle, sa croissance est à peu près régulière : elle augmente au 
rythme moyen de 4 ou 5 tous les 30 ans. Après 1815 cependant, tout 
s'accélère: un semis nouveau d'agglomérations apparaît, qui prolonge 
jusque dans l'arrière-pays seigneurial l'ancienne trame riveraine des 
bourgs. En moins de 35 ans, un seuil est franchi: on passe d'un horizon 
de développement à un autre en une brève mais intense transition, qui 
fait de cette époque une sorte de prologue aux transformations de la 
seconde moitié du XIX e siècle. 

LES ANTÉCÉDENTS HISTORIQUES 

On a cru pendant longtemps que le village en Nouvelle-France 
s'était limité aux bourgs de Talon et aux quelques noyaux dont l'existence 
était confirmée par une charte. S'il est vrai que sous le Régime français 
le village est encore embryonnaire, cela ne veut pas dire qu'il n'existe 



1 



13 



pas; au contraire, son apparition suit de près les progrès de la colonisa- 
tion. Comme la côte domine alors le paysage 1 et que le village épouse 
parfois une forme en long qui le laisse mal percevoir dans les sources, 
on a eu tendance à en sous-estimer l'importance d'autant plus qu'il 
s'élève aussi sur des sites qui échappent aux descriptions habituelles de 
ces sources 2 . En fait, ce n'est qu'assez récemment, avec les travaux du 
géographe Richard C. Harris et de l'historien Marcel Trudel, que la place 
du village sous le Régime français a pu être un peu mieux connue 3 . 

Les débuts sont modestes et traduisent le climat d'incertitude qui 
règne dans la colonie. En effet, tant que plane la menace iroquoise et 
anglaise, la colonisation piétine et le peuplement se limite aux abords 
immédiats des agglomérations de Québec, de Trois-Rivières et de 
Montréal. Le village cède alors la place aux ouvrages de défense (forts 
ou fortins que l'on élève dans tous les lieux stratégiques), quand il ne 
sert pas lui-même de réduit en cas d'incursions ennemies. La première 
moitié du XVII e siècle est à cet égard la période la plus critique. En juin 
1663, soit une soixantaine d'années après la fondation de Québec, on ne 
compte encore, selon l'historien Marcel Trudel, qu'une dizaine d'établis- 
sements ou de débuts d'établissements villageois dans les seigneuries, 
presque tous situés dans le gouvernement de Québec (voir le tableau 1). 
De ce nombre, deux seulement paraissent des fondations définitives : le 



Cette importance de la côte est d'ailleurs au cœur du problème. En effet, lorsque la 
France entreprend d'établir une colonie dans la vallée du Saint-Laurent, on adopte 
un mode de partage des terres qui laisse peu de place au village. Ce mode, c'est la 
côte ou plutôt la division des terres en longues bandes rectangulaires perpendiculai- 
res au fleuve, qui deviendront bientôt la forme accoutumée des censives. Le village 
comme tel n'est pas interdit, mais il faudra le construire sur des emplacements 
déterminés à l'avance, pour éviter que ne soit fragmenté le terroir où doivent 
s'établir les colons. Ce que recherche alors l'État français, c'est moins une concen- 
tration de la population dans l'espace que son égrenage le long des rives du fleuve. 
Cette option, de pure géopolitique, vise à lui assurer la maîtrise complète du couloir 
laurentien, axe qui permet d'accéder aux richesses de l'hinterland continental. Elle 
aura une incidence directe sur la forme des villages qui prendront souvent un 
aspect allongé, sauf peut-être dans les villages planifiés, mais rares sont ceux qui 
comptent un réseau de rues secondaires, du moins avant le XVIII e siècle. On n'agira 
pas différemment en Louisiane où, mis à part l'établissement de La Nouvelle- 
Orléans, on trouve un mode similaire de partage des terres en longues bandes 
perpendiculaires au Mississippi: c'est qu'en Amérique la France fait face à de 
graves problèmes d'immigration qui lui imposent d'essaimer ses effectifs dans 
l'espace. C'est par voie d'eau qu'elle entend conquérir le continent, et non par des 
établissements côtiers ou urbains comme l'ont fait les Anglais ou les Espagnols. À 
ce sujet, voir Serge Courville, « Contribution à l'étude de l'origine du rang au 
Québec: la politique spatiale des Cent-Associés », CGQ, 25(65), 1981, p. 197-236. 
C'est le cas, entre autres, dans les aveux et dénombrements de seigneuries de la 
première moitié du XVIII e siècle. 

Voir: Richard C Harris, The Seigneurial System in Early Canada; Marcel Trudel, Les 
débuts du régime seigneurial au Canada. 



14 



Tableau 1 
NOYAUX SIGNALÉS PAR MARCEL TRUDEL (JUIN 1663) 

Seigneurie Village 

Gouvernement de Québec 

Côte-de-Beaupré - village de Château-Richer (1 2 emplacements) 

île d'Orléans village Beaulieu (3 emplacitaires) 

Beauport bourg du Fargy (21 emplacements) 

Saint-François village Saint-François (2 emplacements) 

Saint-Michel village Saint-Michel (3 emplacements) 

Sillery village du fort Saint-François-Xavier (68 habitants) 

Gaudarville village du fort de Gaudarville (2 emplacements) 

Gouvernement de Trois-Rivières 

Cap-de-la-Madeleine village du fort Sainte-Marie (21 habitants) 

village du fort Saint-François 
village du fort du Moulin à vent (3 emplacements) 

Source : Marcel Trudel, Les débuts du régime seigneurial au Canada. 

bourg du Fargy dans la seigneurie de Beauport et le village de Château- 
Richer dans la seigneurie de la Côte-de-Beaupré, nés tous deux de 
l'entreprise seigneuriale. Les autres ne sont que des projets éphémères 
ou se confondent avec des ouvrages fortifiés dont l'un seulement 
survivra, celui du fort Saint-François, après s'être radicalement modifié 4 . 

Avec l'introduction du gouvernement royal et la pacification de la 
colonie, le contexte évolue: le peuplement progresse, le rythme des 
concessions s'accélère et de nouveaux cadres apparaissent, religieux 
notamment 5 , qui enrichissent ceux de la seigneurie. En même temps, 
des équipements nouveaux sont construits. Ils définissent autant de 
pôles autour desquels naîtront les villages. Enfin, l'État lui-même inter- 
vient pour créer des agglomérations dont le but est d'assurer la sécurité 
de la population en même temps qu'un meilleur encadrement. La tâche 
en revient à l'intendant Talon qui, dès 1665, écrit au roi : « Je prépare un 
plan pour la création du premier village: aussitôt qu'il sera terminé, je 
vous en enverrai le dessein 6 . » Ce plan sera soumis deux ans plus tard, 
dans le projet de règlement rédigé par Talon et Tracy pour la justice et la 
distribution des terres au Canada. 



4. Marcel Trudel, op. cit., p. 105 et suiv. 

5. Il s'agit de la paroisse dont l'origine au Québec remonte au milieu du XVII e siècle, 
avec la création de la paroisse Notre-Dame-de-Québec en 1664. 

6. Lettre de Talon du 4 octobre 1665, citée dans E. Rameau, La France aux colonies, 
p. 285, note 5. 



15 



Plusieurs motifs sont alors invoqués pour la création de ces 
bourgs: certains sont d'ordre social (« Pour que les habitants du Canada 
s'entrevoyant souvent, s'entreconnoissent, s'entraînent et s'entresecou- 
rent plus aisément »), d'ordre sécuritaire (« Pour que se rassemblans 
aisément yls puissent de même s'opposer aux yncursions des Iro- 
quois »), et d'ordre administratif (pour « Qu'un curé puisse avec plus de 
facilité leur administrer les sacrements et leur annoncer la parolle et les 
Veritez de l'Evangile [et] Que par la résidence d'un juge de quartier qui 
sera désigné au milieu d'un, de deux, ou de trois villages après qu'on 
aura En Egard à l'épargne qu'il convient faire en retranchant la multiplicité 
des juges de même que des autres officiers nécessaires au public »). 
Mais on en retrouve aussi qui relèvent du bien-être de la population 
(pour « Que dans leur maladies ou blessures ils puissent être plus 
promptement secourus »), et des nécessités de la vie en commun (pour 
« Qu'un paistre commun, pour la garde commune des bestiaux puisse 
sauver les blés des dégâts que les dits Bestiaux ont accoutumés de faire 
dans les champs des habitations qui ne sont pas en Corps de Com- 
munauté »). Enfin, et c'est peut-être là que se trouve la véritable clef 
pour comprendre cette initiative de l'État, Talon souhaite établir des 
villages « pour le mutuel secours que [Québec] et [ces] habitations 
s'entre donnerait, celles-cy fournissant à l'autre les productions de leurs 
terres [...] en échange desquels yls recevront des marchandises du dit 
Québec, [et pour assurer la défense de la ville si celle-ci] était attaquée 
par les Européens ou quelques autres nations sauvages », puisque son 
but principal était « de peupler le voisinage de Québec de bon nombre 
de gens capables de contribuer à sa deffense sans que le Roy en ait 
aucun à sa solde 7 ». 

Quant à la forme des villages, elle sera ronde ou carrée, selon les 
potentialités du lieu, et ceux-ci s'élèveront autour d'une commune à 
laquelle s'abouteront des terres d'une superficie de 40 arpents, pour 
distribuer à ceux qui viendront s'établir en Nouvelle-France.. Car le plan 
de Talon concerne moins les anciens résidents que les futurs immi- 
grants. Toutefois, pour favoriser l'adaptation de ces derniers aux con- 
ditions de vie en Nouvelle-France, il prévoit réserver quelques-unes de 
ces terres à de vieux hivernants « capables d'informer les chefs de 
famille nouvellement Venus [et même ceux qui y sont établis depuis 
longtemps] de la manière de cultiver plus utilement la terre, soit de Vive 
Voix, soit par l'exemple de leur application en travail ». Enfin, pour 



7. ANC, Projet de règlement fait par Mre de Tracy, et Talon, pour la justice et la 
distribution des terres du Canada, du 24 janvier 1667, f. 555-560. 



16 



assurer l'attrait du village auprès de ces populations, il espère y amener 
des gens de métier « affin que sans sortir du Bourg toutes les choses 
nécessaires tant à la nourriture qu'au logement et Vêtement de l'homme 
se trouve pour la Commodité Diceluy qui l'habite 8 ». 

C'est donc d'un véritable projet de société qu'il s'agit, que repren- 
dront plus tard tous les émissaires du roi venus enquêter sur l'état de la 
colonie. À témoin, cet écrit de Franquet, qui date du début des années 
1750: 

Mon avis serait que comme les habitants d'une seigneurie de 2 lieues de 
front sur autant de profondeur, sont tous répartis sur les terrains qui leur 
ont été concédés pour la facilité d'y veiller et de les travailler, et par 
conséquent trop éloignés l'un de l'autre pour s'entre secourir au besoin, 
qu'on fixe autour de l'église un espace de 100 à 150 ou 200 toises en 
quarré que l'on couperait par des rues de 24 pieds, dans lequel ceux des 
habitants qui professent un métier, puissent s'établir, et où les autres 
pourraient s'y former un petit domicile pour s'y retirer au besoin avec 
leurs femmes, leurs enfants et leurs effets les plus chers, et enfin que 
cet espace fut fermé d'une enceinte de pieux, et percé de deux portes 
éloignées des maisons de 9 pieds et bien flanqué dans toutes les 
parties 9 . 

Conformément à son plan, Talon fonde trois villages, Bourg-Royal, 
Bourg-la-Reine et Bourg-Talon, un peu au nord de Québec dans la 
seigneurie de Notre-Dame-des-Anges où les jésuites avaient déjà entre- 
pris d'établir Charlesbourg. Quelques concessions y sont effectuées, 
départ prometteur qui n'aura pourtant pas de suite. En 1681, soit 15 ans 
après sa fondation, Bourg-Royal ne réunit encore qu'une quinzaine de 
familles; quant aux deux autres villages, ils ne sont pour ainsi dire pas 
occupés et l'expérience est un échec. Seul Charlesbourg connaîtra un 
certain développement et uniquement au XVIII e siècle 10 , moins parce que 
les colons rejettent la vie en village (on en retrouve déjà quelques-uns 
dans les autres seigneuries) que parce que l'on craint les contrôles 
royaux et que ces constructions étatiques vont à rencontre des concep- 
tions que l'on a de la vie en Nouvelle-France 11 . Aussi leur préfère-t-on un 
établissement dans les côtes. Ce n'est que plus tard, avec les progrès 
du peuplement, que cette forme d'habitat se répand, mais il s'agira alors 
d'entités aux fonctions totalement différentes, habitées moins par des 



8. Ibid. 

9. Institut canadien de Québec, Voyages et mémoires sur le Canada par Franquet, 
p. 59-60. 

10. À ce sujet, voir Richard C. Harris, op. cit., p. 179. 

11. Serge Courville, op. cit., p. 224 et suiv. 



17 



paysans que par des marchands et des artisans. En effet, il ne faut pas 
confondre les villages nés de l'initiative de l'État et ceux qui apparaissent 
ailleurs dans les seigneuries. Les premiers s'apparentent aux bourgs 
agraires des campagnes françaises où réside une population en majorité 
agricole; c'est donc d'une matrice foncière qu'il s'agit, destinée à servir 
de cadre à l'établissement rural. Les seconds ont d'autres fonctions, 
plus en rapport avec la vie d'échange 12 . 

Avec cette initiative de Talon s'achève une première phase de 
croissance du village. La période suivante sera plus active, bien qu'à la 
mesure des effectifs humains qui peuplent la vallée du Saint-Laurent. De 
la demi-douzaine de bourgs apparus vers la fin du XVII e siècle, on passe à 
un peu plus d'une vingtaine vers le milieu du XVIII e , dont huit seulement 
ont une existence administrative reconnue par une charte. Ils ne sont 
pas d'égale importance, mais tous ou presque sont déjà suffisamment 
circonscrits dans l'espace pour que l'on puisse les distinguer sur une 
carte. 

L'une des sources les plus utiles pour juger de la montée des 
villages durant la première moitié du XVIII e siècle reste les aveux et 
dénombrements des seigneuries. Demandés par l'administration colo- 
niale, ces documents donnent un aperçu de l'aménagement et de l'état 
de développement de la seigneurie. Toutefois, comme ils s'intéressent 
surtout au territoire de la côte, c'est-à-dire au nombre de terres concé- 
dées, à leurs titulaires et à leur mise en valeur, ils ne fournissent que 
très peu d'informations sur les hameaux ou les bourgs que compte la 
seigneurie. Or la côte, à l'époque, est très peu fragmentée. Si elle 
comprend un village ou un début de village, il sera le plus souvent 
construit en long, à même le terroir initialement concédé et constitué 
d'habitations qui se succèdent de distance en distance dans l'espace. Il 
n'est donc pas possible, sur le seul critère de la morphologie, de repérer 
les bourgs construits au fil des côtes, surtout que l'on ne dispose ici que 
de rares indications sur les métiers ou professions des chefs de ménage 
recensés. Il faut donc s'en tenir aux renseignements signalés formelle- 
ment par les documents, encore qu'il faille souvent distinguer entre les 
véritables villages et les côtes dénommées villages, ce qui n'est pas du 
tout la même chose 13 . 



12. Pour une discussion de ces fonctions, voir Fernand Ouellet, « Un problème écono- 
mique et social », BRH. 59(3), 1953, p. 157-161. 

13. A la suite des interventions de Talon, plusieurs seigneurs déclarent la présence de 
villages dans leur fief. Toutefois, il ne s'agit souvent que de côtes ou de portions de 
côtes qui ne se transformeront jamais en villages. 



18 



Sur les quelque 180 relevés consultés pour la période 1723-1745, 
une douzaine seulement font mention de villages existants ou projetés, 
et quelques-uns donnent la liste de leurs habitants 14 . Par contre, la 
majeure partie d'entre eux signalent des domaines personnels de sei- 
gneurs 15 dont plusieurs sont déjà établis et où l'on retrouve diverses 
constructions, tant sacrées que profanes : manoir, église, presbytère, 
chapelle, maison de ferme, grange, étable, moulin (à farine et à scie), 
forge, boulangerie, hangar, fournil, etc., sans oublier les ouvrages de 
défense (fort, palissade, réduit) que certains d'entre eux accueillent (voir 
le tableau 2). 

On est frappé par l'intensité de cette mise en valeur et du rôle 
que semble jouer le domaine personnel des seigneurs dans l'établis- 
sement rural. Lieu privilégié pour la localisation des équipements de 
production et de services, il prend très souvent l'aspect d'un hameau, si 
ce n'est d'un véritable village comme dans les seigneuries de Beaupré, 
Beauport, Terrebonne, Boucherville et Saint-Gabriel. Certes, tous les 
équipements de la seigneurie ne sont pas ainsi concentrés sur les terres 
personnelles des seigneurs, encore que ce soit le cas pour bon nombre 
d'entre eux 16 ; de même, tous les domaines ne sont pas des lieux 
d'établissement de villages. Toutefois, il faut considérer ici le rôle que 
semble jouer le domaine dans la mise en valeur initiale de la seigneurie: 
lieu privilégié pour les équipements de prestige du fief (église, manoir, 
moulin), il contribue à faire du secteur géographique où il est situé une 
aire de croissance qui pourra devenir plus tard un lieu d'apparition du 
village. Mais il y en aura aussi beaucoup d'autres, définies par les 
circonstances. 

Avec les aveux et dénombrements de seigneuries, c'est un 
premier pan de l'histoire du village qui nous est révélé et que confirment 
diverses autres sources dont les plus riches datent de l'époque de la 
Conquête. Celles-ci ne livrent pourtant que des indices fragmentaires. 



14. Ces documents sont conservés aux Archives nationales du Québec à Québec. 
Nous devons à notre collègue Jacques Mathieu, du Département d'histoire de 
l'Université Laval, de nous avoir permis de consulter ses fiches de dépouillement 
en 1987. 

15. Rappelons qu'au Canada le seigneur était tenu de démembrer son fief, c'est-à-dire 
de concéder des terres aux colons. Toutefois, il pouvait en réserver une partie pour 
son usage personnel. Ce sont les domaines auxquels s'ajoutent parfois des terres 
réservées pour d'autres fins (construction d'une église, d'un village, etc.). Pour une 
présentation plus complète de la seigneurie et de ses composantes, voir Serge 
Courville et Serge Labrecque, Seigneuries et fiefs du Québec: nomenclature et 
cartographie. 

16. Il ne faut pas oublier que le peuplement est alors riverain et en pleine expansion, ce 
qui explique la nécessité de cette concentration dans l'espace. 



19 



Tableau 2 

MENTIONS DE VILLAGES RETROUVÉES DANS LES AVEUX 
ET DÉNOMBREMENTS DU RÉGIME FRANÇAIS 



Seigneurie 
(année du relevé) 



Mention 



Seigneurie 
(année du relevé) 



Mention 



Gouvernement de Québec 



Villages existants 
Beauport(1725) 

Notre-Dame-des-Anges 
(1723) 



Saint-Gabriel (1723) 



«Le bourg du Fargy», qui comprend 
15 emplacements dont 14 construits 
« La « ville » de Charlesbourg » 
« Le Trait carré du bourg appelé 
Lauvergne » 

« Le Trait carré du Bourg Royal » 
«Village des Hurons de Lorette» 



Côtes mentionnées comme villages 
Beauport(1725) «Village Saint-Joseph: 



Grondines (1723) 

Neuville (1725) 



Notre-Dame-des-Anges 
(1723) 



«Village Saint-Michel» 

«Village Saint-Ignace» 

«Village de Saint-Joseph» 

«Village Saint-Jean» 

«Village Saint-Nicolas» 

«Village des Méloizes» 

une « Coste » appelée le « Petit 

Village» 

le «Village» du «Gros Pin» 

le «Village Saint-Pierre» 

le «Village Saint-Claude» 



Autre 
Saint-François (1725) 

Gouvernement de Montréal 



Villages existants 
Boucherville (1724) 



«emplacement d'un ancien village» 



île de Montréal (1731) 



le village de Boucherville, érigé 
dans le domaine et comprenant 
60 emplacements dont 43 construits, 
répartis le long de rues disposées 
en damier et occupant au total une 
superficie de 12 arpents de terre 
le village fortifié de la Pointe-aux- 
Trembles, construit sur un terrain de 
100 sur 90 toises, dans lequel on 
retrouve une église, un presbytère, un 
cimetière, la maison des sœurs de 
la Congrégation, et 40 emplacements 
dont 22 bâtis, distribués par rues 
« en forme de Bourg » 
le village «commencé» de la Rivière- 
des-Prairies, d'un arpent en super- 
ficie, où l'on retrouve 4 emplacitaires. 
Ce village est situé à proximité d'une 
terre de 3 sur 20 arpents cédée par 



Lac-des-Deux- 
Montagnes(1731) 

Terrebonne(1736) 
Varennes(1723) 



Villages projetés 
Baronnie de Longueuil 
(1723) 



Berthier (1723) 



Contrecœur (1723) 



Autres 
Chambly(1723) 

île de Montréal (1731) 



les seigneurs, et où l'on retrouve une 
église et un presbytère et, quelques 
arpents plus loin, un moulin à vent, 
un village de 100 «cabannes» 
occupé par les Iroquois, les 
Algonquins et les Népissingues 
le village Saint-Louis, situé dans le 
domaine et composé de 5 empla- 
cements 

mention de redevances à payer 
pour des emplacements dans le 
village 



mention d'un espace réservé par 
le seigneur et destiné à accueillir 
un village qui sera «sous la 
défence » 

mention d'une terre de 3 arpents de 
front destinée à l'église, au pres- 
bytère, à un village et aux sœurs de la 
Congrégation 

mention d'une terre appartenant au 
seigneur (2,5 sur 30 arpents), dont 
2,25 sur 5 arpents sont réservés pour 
un village et sur laquelle se trouve 
l'église paroissiale 



pas de mention de village, mais l'aveu 
et dénombrement rapporte la pré- 
sence d'un fort 
Lachine 

pas de mention de village, mais l'aveu 
et dénombrement rapporte une église, 
un presbytère, une maison pour les 
sœurs et un fort clos de pieux 
bastonné sur un terrain de 2 sur 2 
arpents donné par feu Millot, titulaire 
de l'arrière-fief du même nom 
Sainte-Anne 

pas de mention de village, mais l'aveu 
et dénombrement rapporte la 
présence d'une église et d'un presby- 
tère dans un petit fort entouré de 
pieux élevé sur une terre d'environ 
12 arpents en superficie apparte- 
nant aux seigneurs 



20 



Seigneurie 
(année du relevé) 



Mention 



Seigneurie 
(année du relevé) 



Mention 



Laprairie (1733) 

Sault-Saïnt-Louis (1733) 
Sorel (1724) 
Vaudreuil (1725) 



Saint-Laurent 

pas de mention de village, mais 
l'aveu et dénombrement rapporte la 
présence d'une terre de 150 arpents 
en superficie appartenant aux 
seigneurs et où la nouvelle église et 
son presbytère sont en construction 
pas de mention de village, mais men- 
tion d'un fort et de 14 emplacements 
près du domaine 

pas de mention de village, mais men- 
tion de la mission iroquoise 
mention d'un fort à palissade flanqué 
de 4 bastions 

mention d'un fort dans l'île aux 
Tortues 



Gouvernement de Trois-Rivières 

Village existant (début de village) 



Cap-de-la-Madeleine 
(1733) 



Côte appelée village 
Champlain (1738) 

Autres 
Bécancour(1724) 

Saint-François (1723) 



le «Village du Cap», de 4 arpents en 
superficie, situé en partie dans 
le domaine des jésuites et en partie 
sur la terre de Jean-Baptiste 
Duplessis; comprend l'église, le 
presbytère et un emplacement 



le «Petit village de la Borde» 



mention d'un village occupé par les 

Abénaquis «pour le tant [sic] de 

la mission » 

mention du «Village des Sauvages 

Abénaquis» 



Source : ANQ-Q, Aveux et dénombrements de la colonie. 

Par exemple, la documentation officielle de la fin du Régime français ne 
contient que huit chartes d'établissement de villages 17 . Dans la même 
veine, les recensements de 1760-1765, réalisés à la demande des 
autorités britanniques, ne permettent tout au plus qu'une approximation 
du phénomène, grâce aux traces de morcellement foncier qui apparais- 
sent dans les listes et aux quelques indications socioprofessionnelles 
qu'elles révèlent. Au total, cette source ne permet de repérer qu'une 
douzaine de noyaux, répartis pour moitié dans la région de Québec et 
pour moitié dans la région de Montréal 18 . C'est donc à la carte qu'il faut 
finalement avoir recours pour prendre la mesure d'ensemble. La plus 
intéressante à cet égard reste celle de Murray 19 , qui indique environ 24 
noyaux regroupés d'habitat dans les seigneuries, dont 4 sont des villa- 
ges amérindiens et l'un, un faubourg urbain. Certains ne sont encore que 



17. Ces chartes furent obtenues à la suite de requêtes adressées à l'administration 
entre 1753 et 1758 par les seigneurs de Beaupré, de Saint-Michel de la Durantaye, 
de Lotbinière, de Neuville, de l'île Jésus, de L'Assomption, de Soulanges et de 
Contrecœur, pour obtenir l'autorisation d'établir un village dans leur seigneurie. Voir 
EO. vol. Il, p. 410-412, 412-413, 414, 415, 419, 420; vol. III, p. 401-402. 

18. Ces noyaux sont, pour le district de Montréal, Boucherville, Chambly, Pointe-Claire, 
Saint-Denis, Sainte-Jeanne de l'île Perrot, Verchères; pour le district de Québec, 
Beauport, Charlesbourg, Château-Richer, le bourg de la rivière Saint-Charles, Saint- 
Joachim et Saint-Vallier; dans le district de Trois-Rivières, on n'en retrouve aucun. 
Voir Serge Courville, « Esquisse du développement villageois au Québec [...] », 
CGQ, 28(73-74), 1984, p. 19 et suiv. 

19. Plan of Canada or the Province of Québec from the Uppermost Settlements to the 
Island of Coudre as Surveyed by Order of His Excellency Governor Murray in the 
Year 1760, 61 & 62. 



21 



de simples nodules en formation, d'autres des noyaux mieux formés, 
d'autres encore de véritables agglomérations où l'on distingue même un 
réseau de rues (voir la figure 1). Par contre, beaucoup sont des villages 
en long, dans la région de Québec notamment où cette forme domine. 
Mais on remarque aussi d'autres dispositions: en section, en arête ou 
en rangée, en tas, comme c'est le cas dans la région de Montréal pour 
près de la moitié des bourgs (voir le tableau 3). 

La carte de Murray n'indique sans doute que les villages qui ont 
survécu aux opérations militaires de 1759-1760, mais elle offre suffisam- 
ment d'informations pour que l'on puisse saisir les tendances de la 
croissance villageoise. En effet, comparée aux relevés de Marcel Trudel 
pour la première moitié du XVII e siècle et aux aveux et dénombrements 
de la première moitié du XVIII e , elle confirme l'élan que semble avoir pris 
cette croissance, notamment dans la région de Montréal où le nombre 
de hameaux et de bourgs augmente rapidement. En outre, elle indique 
que c'est dans cette dernière région qu'ils sont les plus bâtis et les 
mieux circonscrits dans l'espace. Enfin, elle montre le rôle qu'ont pu 
jouer les ouvrages de défense dans la définition du semis villageois, 
notamment dans les secteurs exposés aux incursions ennemies, comme 
la région de Montréal où bon nombre de villages trouvent leur origine 
dans ces premiers fortins à l'intérieur desquels s'élevaient souvent une 
église, un presbytère et quelques maisons. On en retrouve dans l'archi- 
pel de Montréal, sur la rive sud du Saint-Laurent et dans la vallée du 
Richelieu où Chaussegros de Léry avait même conçu le plan d'une ville 
fortifiée à Chambly 20 . 

La Conquête n'arrête pas cet élan, au contraire. Aussitôt la paix 
rétablie, la croissance villageoise se poursuit, avec l'apparition de nouvel- 
les agglomérations partout où la colonisation progresse. À la fin du XVIII e 
siècle, il y en a déjà une trentaine dont on retrouve la trace dans 
certaines sources (aveux et dénombrements du Régime anglais, cartes 
et plans de seigneuries, etc.). Toutefois, comme ces sources ne sont 
jamais complètes, on ne peut qu'estimer grossièrement le nombre et la 
taille de ces établissements. Le tableau 4 en donne des exemples; les 
informations proviennent des aveux et dénombrements du Régime 
anglais (1777-1799) et de diverses autres sources, notamment des 
monographies locales. 



20. Plan d'un projet pour former un commencement de ville à Chambly, avec fortifica- 
tions (1721), cité dans Serge Courville, « Esquisse du développement villageois au 
Québec [...] », CGQ, 28(73-74), 1984, p. 19. 



22 



Figure 1 

STRUCTURES D'HABITAT GROUPÉ 
SELON LA CARTE DE MURRAY (1760-1762) 



I NODULE DE DEPART 



STRUCTURE SANS DISCONTINUITE INTERNE 

SERREE DIFFUSE 




EX: LES ECUREUILS 



Il NOYAU EN FORMATION 




EX: L'ASSOMPTION 
III NOYAU FORME 




EX: LONGUEUIL 
IV NOYAU DENSE 





EX; ST- JOSEPH 
(MASKINONGE) 



1 KM 

J 



STRUCTURE AVEC 
DISCONTINUITE INTERNE 



PERIMETRE 'villageois' 

H AIRE PROXIMALE 

■H AIRE DISTALE 

i Eglise 

© MANOIR 

tk MOULIN 

BÂTIMENT 




EX: STE -GENEVIEVE 




EX: CHÂTEAU - RICHER 




EX: BEAU PORT 




EX: VERCHERES 



EX: LA PRAIRIE 




23 



Tableau 3 
AGGLOMÉRATIONS RELEVÉES PAR MURRAY (1760-1762) 







Autres 


Village 


Forme Égl 


ise bâtiments 


Gouvernement de Québec 






Beauport 


en long 


21 


Chariesbourg 


en arête 


40 


Château-Richer 


en long 


8 


Jeune-Lorette* 


en rangée 


18 


Saint-Joachim 


en long 


8 


Gouvernement de Trois-Rivières 






Les Forges 


en section 


33 


Sainte-Anne 


en long 


6 


Saint-François* 


en rangée 


20 


Gouvernement de Montréal 






Boucherville 


regroupée (rues) 


47 


Caughnawaga* 


en rangée 


n.d. 


Chambly 


en rangée 


4 


Faubourg Saint-Laurent 


en long (rues) 


46 


Lac-des-Deux-Montagnes* 


en rangée 


29 


Laprairie 


en long (rues) 


40 


L'Assomption 


regroupée 


I 5 


La Visitation 


en long 


I 6 


Longueuil 


en long (rues) 


I 16 


Pointe-aux-Trembles 


regroupée 


I 25 


Pointe-Claire 


regroupée 


I 13 


Saint-François 


regroupée 


I 6 


Sainte-Rose 


regroupée 


I 5 


Sorel 


regroupée 


1 


Terrebonne 


en long (rues) 


I 57 


Varennes 


en long 


I 6 


Verchères 


regroupée 


29 



* Village amérindien, 
n. d. : non disponible. 
Source : Plan of Canada or the Province of Québec from the Uppermost Settlements of the Island of Coudre 
as Surveyed by Order ofHis Excel lency Governor Murray in the Year 1760, 61 &62. 



Quant à l'endroit précis où s'élèvent ces villages, il varie selon la 
seigneurie, mais ils sont généralement construits dans le domaine 
même des seigneurs ou sur des terres réservées à cette fin par ceux-ci. 
Par exemple, dans les seigneuries sulpiciennes, la plupart des bourgs se 
retrouvent dans le domaine du Séminaire, sur des terres qui lui appar- 
tiennent, ou sur des terrains offerts à d'autres institutions. Ainsi, le 
bourg de la Pointe-aux-Trembles est bâti en partie sur le terrain de la 
fabrique, en partie sur un terrain qui appartient au Séminaire. Nous en 



24 



Tableau 4 

EXEMPLES DE HAMEAUX ET DE VILLAGES 
VERS LA FIN DU XVIII e SIÈCLE 





Nombre d'emplacements 
Aveu et Autre 


Nombre de maisons 




Aveu et 


Autre 


Village 


dénombrement 


source 


dénombrement 


source 


District de Montréal 










Contrecœur 


5 




4 




Lac-des-Deux-Montagnes 


n.d. 




150 




Laprairie 


61 




54 




L'Assomption* 


52 




37 




Pointe-aux-Trembles 


47 


49 


42 


41 


Pointe-Claire 


37 


41 


32 


33 


Rivière-des-Prairies 


8 


8 


7 


7 


Saint-Laurent 


5 


5 


6 


5 


Sault-aux-Récollets 


20 


20 


18 


17 


Soulanges 


8 




4 




Varennes 


28 




27 




District de Québec 










Château-Richer 


7 




7 




Neuville 




9 


6 





* Confondu avec le village de Saint-Sulpice dans l'aveu et dénombrement de 1781. 
n. d.: non disponible. 
Sources : ANQ-Q, fonds Terres et forêts, Aveux et dénombrements du Régime anglais, 1777-1799; Raymond 
Gariépy, Le village du Château-Richer; Claude Perrault, Montréal en 1781; Christian Roy, Histoire de 
L'Assomption; Johanne Salois, «Étude de la structuration d'un village [...]». 



avons un autre exemple avec le village du Sault-au-Récollet, construit 
dans le domaine de 16 arpents sur 26 que s'était réservé le Séminaire au 
Sault. Enfin, c'est le cas aussi du « village commencé » de Rivière-des- 
Prairies, apparu sur une terre de 2 arpents sur 3 réservée à cette fin par 
le Séminaire, de Pointe-Claire, construit sur un terrain de 20 arpents 
appartenant au Séminaire, de L'Assomption, construit également dans le 
domaine du Séminaire, et de la mission du Lac-des-Deux-Montagnes, 
élevée dans le domaine du même nom. Cette situation n'est pas propre 
à la région de Montréal. On la retrouve partout sur le territoire, comme 
en témoignent le village de Bourg-Saint-Louis, dans la seigneurie de 
Neuville, construit dans le domaine de la famille Brassard Deschenaux, 
et le village de Château-Richer, dans la seigneurie de Beaupré, qui 
s'élève dans le domaine du Séminaire de Québec. Comme ceux de 
Boucherville, de Saint-Eustache, de Sainte-Thérèse, de Terrebonne, de 



25 



Berthier, de Nicolet et de beaucoup d'autres apparus plus tard (Beauhar- 
nois, Saint-Hyacinthe, Saint-Jérôme, Montebello, Plaisance, Sainte-Anne- 
de-la-Pérade, Saint-David, Leclercville, Fraserville, Babyville, etc.), ces 
villages se développeront sur les sites que leur avaient reconnus autre- 
fois les seigneurs, pour s'étendre ensuite aux terres avoisinantes. Le 
phénomène est d'autant plus intéressant qu'il s'inscrit dans une conti- 
nuité dont l'origine remonte à la première moitié du XVII e siècle, époque 
au cours de laquelle la moitié des villages ou débuts de villages dénom- 
brés par Marcel Trudel s'élevaient sur de tels emplacements 21 . Il n'y a là 
rien de bien étonnant, puisque c'est dans le domaine que l'on retrouve 
très souvent, on l'a vu, les équipements de prestige de la seigneurie. 
Mais à côté du domaine, il y a aussi les terres réservées dont la seule 
présence dans l'espace indique l'intérêt que portent les titulaires de fiefs 
au village, du moins au cours de la deuxième moitié du XVIII e siècle. En 
effet, sous le Régime français et plus particulièrement à l'époque de 
Talon, le village, rappelons-le, n'est souvent qu'une côte et n'a du village 
que le nom. 

Quoi qu'il en soit, ce qu'il importe de retenir ici, c'est qu'à la fin du 
XVIII e siècle le village occupe déjà une place importante dans le paysage 
des campagnes, notamment en pays riverain où sa croissance est la plus 
ancienne. Toutefois, et même si au début du XIX e siècle on en dénombre 
déjà une cinquantaine, nombreux sont les terroirs qui n'en comptent 
encore aucun. 

LA POUSSÉE DES ANNÉES 1815-1851 

À partir de 1815, tout éclate: de nouveaux bourgs surgissent et 
un réseau nouveau de hameaux apparaît, en un semis de points qui 
jaillissent partout dans l'espace. En quelque 35 ans, soit du lendemain 
de la guerre anglo-américaine (1812-1814) jusqu'au milieu du XIX e siècle, 
on passe d'une cinquantaine de noyaux à plus de 300 (voir l'annexe B). 
Le paysage en est complètement transformé: les structures d'habitat 
deviennent plus complexes et des cristallisations nouvelles s'affirment, 
qui modifient les anciens équilibres régionaux. Cette poussée se main- 
tient jusqu'à l'abolition du régime seigneurial en 1854. Toutefois, la 
période la plus active de croissance se situe entre les années 1815 et 
1830. Par la suite, les gains demeurent encore imposants, mais au profit 
cette fois des fronts pionniers et d'une urbanité qui s'annonce. 



21. Marcel Trudel, op. cit. 
26 



La mesure du phénomène 

La première source qui fournit un relevé des villages que comp- 
tent les seigneuries au début du XIX e siècle est la Description topogra- 
phique de la province du Bas-Canada de Joseph Bouchette, parue en 
1815. Dédié au régent, cet ouvrage se présente sous la forme d'un 
véritable tableau géographique où le territoire du Bas-Canada est décrit 
avec ses seigneuries et ses cantons, et où l'on retrouve diverses 
informations quant aux potentialités du milieu et à son état de dévelop- 
pement, avec parfois une mention, voire une description sommaire, des 
hameaux ou des bourgs existants. Intéressant parce qu'il donne un 
aperçu du nombre de villages sur le territoire seigneurial, cet outil gagne 
pourtant à être validé par d'autres sources, d'une part parce qu'il est 
construit à partir d'observations effectuées à différents moments et dont 
la qualité n'est pas toujours sans faille (relevés, rapports, correspondan- 
ces, etc.), ensuite parce que les remarques de l'auteur ne portent que 
sur les formes les mieux établies et sans doute les plus visibles 
d'agglomérations villageoises. Il est donc possible que la cinquantaine de 
villages ou de débuts de villages signalés par Bouchette dans les 
seigneuries ne représentent en réalité qu'une partie du nombre total de 
hameaux et de bourgs que celles-ci accueillent. De fait, d'après le type 
de villages recensés et en comparant ceux-ci aux villages du même 
genre retrouvés dans d'autres sources plus tardives (le recensement de 
1831 par exemple), on constate que Bouchette sous-évalue de quelques 
noyaux le nombre total de villages. Ces quelques oublis mis à part, les 
établissements qu'il aurait pu omettre ne comptent que quelques dizai- 
nes de ménages en 1831. En outre, beaucoup sont situés dans des 
terroirs encore inoccupés en 1815. Par conséquent, son évaluation reste 
valable et décrit une situation qui n'est probablement pas très éloignée 
de celle de l'époque. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas tant le nombre de 
noyaux qui importe ici que le changement de rythme que semble 
enregistrer la croissance villageoise après 1815, lorsque les données 
corrigées de Bouchette sont comparées à celles qu'il est possible de 
réunir pour 1831. 

Ce changement n'est pas factice; il est au contraire confirmé par 
d'autres sources contemporaines de la période observée. La première 
est la cartographie même de Bouchette qui, en 1815 et 1831, publie 
deux cartes destinées à accompagner ses ouvrages. Comparée à celle 
de 1815, la carte de 1831 montre des bourgs là où n'existait encore 
aucune concentration villageoise quelque 16 ans auparavant, par exem- 
ple le village de Saint-Jacques, dans la seigneurie de Saint-Sulpice 



27 



(Ruisseau-Vacher). En 1815, le territoire où est situé ce village ne 
comprend encore qu'une ligne d'habitat répartie de part et d'autre du 
chemin qui dessert la côte du même nom. En 1831, la carte montre une 
agglomération de plus d'une vingtaine de bâtiments disposés en tas (voir 
la figure 2). 

Ce cas n'est pas unique. On en retrouve de semblables dans 
diverses autres parties du territoire, qui apparaissent encore inoccupées 
en 1815 mais qui présentent un semis parfois impressionnant de villages 
en 1831. Par exemple, au sud de Montréal, dans le croissant qui va de la 
seigneurie de Beauharnois à l'ouest à la seigneurie de Saint-Hyacinthe 
à l'est, en passant par les seigneuries de LaSalle, Longueuil, Lacolle, 
Foucault, Noyan, Deléry et Monnoir, on ne compte en 1815 que quel- 
ques établissements villageois dont le nombre se multiplie par la suite. 
De même, dans la péninsule de Vaudreuil-Soulanges, sur la Rive-Sud de 
Trois-Rivières et de Québec, et sur la Côte-du-Sud, la montée villageoise 
ne s'affirme qu'après les années 1820, mises à part quelques agglomé- 
rations nées aux XVII e et XVIII e siècles. 

Il n'y a pas que la cartographie de Bouchette qui confirme cette 
croissance. On en retrouve aussi des indices dans les répartitions 
d'église retrouvées dans le fonds des commissaires chargés des affaires 
de fabrique et de l'érection civile des paroisses 22 . Levées chaque fois 
qu'une dépense extraordinaire devait être engagée pour la construction 
ou la réparation de l'église, du presbytère ou du cimetière, ces réparti- 
tions se présentent sous forme de listes qui donnent pour chaque 
propriétaire foncier de la paroisse la superficie de la terre que celui-ci 
détient sous forme de lots ou d'emplacements, avec la contribution 
demandée à chacun selon que sa propriété est située dans la côte ou au 
village. En comparant les listes des quelques paroisses qui fournissent 
des relevés pour la période observée, on constate que le nombre 
d'emplacements enregistrés d'une année à l'autre dans certains villages 
a tendance à augmenter, et que le point principal d'inflexion de la courbe 
survient durant les premières décennies du XIX e siècle. C'est le cas, 
notamment, du village de Laprairie qui ne compte qu'une soixantaine 
d'emplacements en 1811, mais plus de 250 en 1836. De même Lon- 
gueuil, qui n'en compte que 25 en 1810 et en 1815, en accueille plus de 
60 en 1830. 



22. Ce fonds, intitulé Création de paroisses, est conservé aux ANQ-M, sous la cote E-4. 
Il couvre l'ensemble du XIX e siècle mais ne concerne que les paroisses de la région 
de Montréal. 



28 



Figure 2 
VILLAGE DE SAINT-JACQUES (1815, 1831) 



1815 











Source: Joseph Bouchette, extrait des cartes topographiques de 1815 et 1831. 



29 



On observe également des cas de décroissance, tel le village de 
Boucherville qui ne compte plus qu'une centaine d'emplacements en 
1832, comparativement à 131 enregistrés en 1819 et 144 relevés en 
1800. Pour en comprendre la signification, il faut déborder le cadre 
restreint de ces répartitions, pour comparer cette information à celle que 
nous livrent les aveux et dénombrements du XVIII e siècle et les cadas- 
tres abrégés de seigneuries de 1861. L'exercice montre que, loin d'être 
uniforme dans le temps, la croissance villageoise connaît alors divers 
rythmes : l'un se caractérise par une longue période de quasi-stagnation 
suivie, après les années 1815-1820, d'une progression plus régulière 
mais timide (Pointe-aux-Trembles et Sault-au-Récollet) ; un autre, par une 
progression relativement rapide jusque vers 1800 qui se relâche jusque 
dans les années 1830 avant de connaître une certaine reprise (par 
exemple, Saint-Eustache, L'Assomption et Boucherville); un troisième, 
par une progression spectaculaire qui rompt avec les tendances précé- 
dentes, comme à Laprairie, Sorel (William Henry), Longueuil et Saint- 
Hyacinthe. La figure 3 en illustre les mouvements. 



Figure 3 

GRANDS RYTHMES DE CROISSANCE VILLAGEOISE 
EXEMPLE DE LA RÉGION DE MONTRÉAL (1800-1861) 



800 



» 600 - 

e 



£ 



400 



200 - 




Saint-Hyacinthe 

Longueuil 

Sorel 

Laprairie 



Saint-Eustache 

L'Assomption 

Boucherville 

Pointe-aux-Trembles 

Sault-au-Récollet 



1780 



1800 



1820 



1840 1860 



— i 
1880 



année 



Source: ANQ-M, fonds Création de paroisses, E-4. 



30 



Certes, ces exemples ne concernent que la région de Montréal, la 
seule pour laquelle les archives des commissaires ont pu être retrou- 
vées, et les paroisses pour lesquelles on dispose d'une information 
suffisante quant au nombre d'emplacements des villages. Conjugués 
aux indices recueillis dans d'autres sources, ils montrent cependant où 
s'effectuera désormais la croissance villageoise. Le changement est 
d'autant plus marqué qu'il s'inscrit dans un contexte d'expansion rapide 
du territoire habité. 

En effet, on assiste après la guerre anglo-américaine de 1812 à 
une poussée notable de la colonisation qui progresse partout sur le 
territoire des basses terres. Des espaces demeurés jusque-là à peu près 
vides ou peuplés uniquement par endroits se retrouvent, moins d'une 
quinzaine d'années plus tard, presque entièrement occupés ou du moins 
concédés. De riverain qu'il était encore à la fin du XVIII e siècle, le 
peuplement pénètre cette fois plus franchement vers l'intérieur des 
terres, ce qui provoque partout l'apparition de nouvelles côtes et l'arpen- 
tage des fonds de seigneuries 23 . On le voit d'ailleurs dans la documenta- 
tion cartographique de l'époque et plus particulièrement sur les cartes 
de Bouchette. En 1815, le territoire habité se présente encore comme 
sous le Régime français, sauf dans les secteurs proches des villes où il 
s'épaissit. Partout ailleurs, il se limite aux rives du fleuve et de ses deux 
principaux affluents (les rivières Chaudière et Richelieu), sur au plus 
quelques kilomètres de profondeur. En 1831, il aura débordé dans toutes 
les directions, pour atteindre par endroits les contreforts des Laurentides 
au nord, la frontière du Bas et du Haut-Canada à l'ouest, la région de 
Matane et la péninsule gaspésienne à l'est, et le cœur des basses terres 
seigneuriales au sud, et même en certains cas les cantons où progresse 
l'exploitation forestière. Vingt ans plus tard, les basses terres sei- 
gneuriales seront à peu près toutes occupées et le peuplement s'étirera 
loin dans les cantons, à l'assaut du plateau laurentidien et des vallées 
appalachiennes. 

La croissance villageoise va de pair avec cette expansion. Plus ou 
moins limitée jusqu'en 1815 aux abords immédiats du fleuve et de ses 
principaux affluents, elle suit ultérieurement l'évolution des fronts pion- 
niers, laissant partout un semis d'établissements dont plusieurs attei- 
gnent bientôt des tailles respectables. Fait plus significatif encore, elle 



23. Amorcée au début des années 1790 pour favoriser la division des terres de la 
couronne en cantons, la cartographie des seigneuries n'est terminée qu'après une 
quinzaine d'années, et laisse quantité de limites floues qui ne sont précisées que 
dans les premières décennies du XIX e siècle. Pour une présentation des étapes de 
cette cartographie, voir Serge Courville et Serge Labrecque, op. cit. 



31 



coïncide dans le temps avec ce que l'on peut observer dans d'autres 
régions du monde, comme en Nouvelle-Angleterre, où la croissance des 
bourgs épouse, toutes proportions gardées, les mêmes rythmes 24 (la 
période la plus marquante à cet égard est celle de 1780-1840), ainsi 
qu'en Europe et en Amérique latine, où les années 1810-1815 représen- 
tent également un tournant 25 . Au Québec, cette expansion se traduira 
par une augmentation sans précédent du nombre de hameaux et de 
bourgs qui surgissent partout sur le territoire habité. 

En 1831, les agrégés et les listes nominatives de recensement 
révèlent l'existence d'au moins 208 noyaux villageois dans les sei- 
gneuries; en 1851, ils en indiquent 253 dont l'existence est attestée par 
des critères aussi bien morphologiques que professionnels ou sociopro- 
fessionnels 26 . Comme ces sources sont parfois déficientes (listes nomi- 
natives manquantes, agrégés qui ne rapportent que les plus gros bourgs 
reconnus juridiquement, etc.), leur nombre réel est plus élevé encore - 
autour de 210 noyaux en 1831 et de 306 en 1851 -, dont on retrouve la 
trace dans l'un ou l'autre dénombrement de la période. En effet, en 
ajoutant aux noyaux de 1851 ceux dont on connaît l'existence par le 
recensement de 1831 et, inversement, en ajoutant aux noyaux de 1831 
ceux de 1851 dont on peut présumer par la taille qu'ils existaient déjà en 
1831, c'est entre 2 et 50 noyaux supplémentaires que se situe le 
nombre de hameaux et de bourgs dans les seigneuries aux différents 
recensements, sans compter les petits établissements repérés autour 
d'un moulin ou d'une fabrique en 1831 mais qui ont pu disparaître après 
cette date. Au total, cela représente une variation brute de plus de 
477 % pendant la période, pour un taux de croissance annuel moyen de 



24. Voir, entre autres, l'article de J. S. Wood, « Elaboration of A Settlement System : 
the New England Village in the Fédéral Period », JHG. 10(4), 1984, p. 331-356. 

25. A ce sujet, voir: Pierre Léon (dir.), Histoire économique et sociale du monde, tome 
3, Inerties et révolutions, 1730-1840; Pedro Cunill Grau, « Geographica del pobla- 
miento venezolano en el siglo XIX ». 

26. Rappelons que le repérage des noyaux villageois dans les listes nominatives de 
recensement repose sur trois critères considérés en interrelation: 1. présence 
d'une structure d'emplacement qui introduit une rupture dans la séquence des lots; 
2. présence d'une population aux métiers variés; 3. présence d'équipements qui 
ont un pouvoir structurant et agglomérant dans l'espace. Pour 1831, le travail est 
facilité par la facture du recensement qui fournit pour chaque chef de ménage 
l'ensemble des informations recensées (personnelles, agraires, etc.). Pour 1851, la 
tâche est plus complexe parce que les informations, dans le recensement, sont 
partagées entre un relevé personnel détaillé par individu et un relevé agraire qui a 
trait uniquement aux occupants de terre dont la séquence de présentation dans les 
listes ne coïncide pas toujours avec celle du relevé personnel. C'est donc dire que, 
pour reconstituer la population du village, il faut d'abord réordonner les deux listes 
pour replacer les noms dans un ordre comparable. L'annexe A présente la métho- 
dologie retenue. 



32 



près de 5 %. Toutefois, c'est entre 1815 et 1831 que la poussée est la 
plus vive : elle atteint 3,9 % par année en moyenne (296,23 % de 
variation brute), contre 1,9% entre 1831 et 1851 (45,71 % de variation 
brute). On est loin ici des rythmes de croissance enregistrés aux XVII e et 
XVIII e siècles (voir la figure 4). 

Pourtant, cet élan n'a pas la même vigueur partout: certaines 
régions affichent des taux supérieurs de croissance, d'autres des taux 
inférieurs, pendant qu'à l'intérieur même de ces régions s'affirment des 
différences qui marqueront pendant longtemps le paysage des campa- 
gnes (voir le tableau 5). 

Les variations régionales 

Considérée globalement et pour l'ensemble de la période, la 
région de Québec connaît l'augmentation annuelle moyenne du nombre 
de villages la plus rapide (5,73 % par année, contre 5,05 % dans la 
région de Montréal et 2,90 % dans celle de Trois-Rivières). Toutefois, 

Figure 4 
CROISSANCE VILLAGEOISE (1660-1851) 

400 



300- 



200- 



100 



o I ' ' 



1660 1760 1815 1831 1851 



Sources: ANC, Recensements du Canada. 



33 



Tableau 5 
ÉVOLUTION DU NOMBRE DE NOYAUX (1815, 1831, 1851) 











Taux de croissance annuel 


moyen (%) 


Secteur 


1815 


1831 


1851 


1815-1831 


1831-1851 


1815-1851 


District de Montréal 














Archipel 


3 


15 


22 


4,57 


1,93 


5,69 


Péninsule 


3 


8 


12 


2,76 


2,05 


3,93 


Autre île 








1 


— 


— 


— 


Rive-Nord 


6 


38 


50 


5,26 


1,38 


6,07 


Vill. amérindien 


1 


1 


1 








Rive-Sud 


13 


48 


72 


3,70 


2,05 


4,87 


Vill. amérindien 


1 


1 


1 


— 


— 


— 


Total 


27 


111 


159 


4,01 


1,81 


5,05 


District de Trois-Rivières 














Rive-Nord 


5 


10 


13 


1,94 


1,32 


2,69 


Rive-Sud 


4 


10 


13 


2,58 


1,32 


3,33 


Vill. amérindiens 


1 


1 


2 


0,00 


3,53 


1,94 


Total 


10 


21 


28 


2,08 


1,45 


2,90 


District de Québec 














Rive-Nord 


7 


23 


41 


3,36 


2,93 


5,03 


Vill. amérindien 


1 


1 


1 


0,00 


0,00 


0,00 


Rive-Sud 


8 


46 


69 


4,98 


2,05 


6,17 


île d'Orléans 





7 


6 


— 


-0,77 


— 


île aux Coudres 





1 


1 


— 


0,00 


— 


Autre île 








1 


— 


— 


— 


Total 


16 


78 


119 


4,50 


2,13 


5,73 


Total 


53 


210 


306 


3,90 


1,90 


4,99 


Vill. amérindiens 


4 


4 


5 


0,00 


1,12 


0,62 


Vill. blancs 


49 


206 


301 


4,07 


1,91 


5,17 



Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 
1851-1852. 



c'est dans la région de Montréal qu'elle prend le plus d'ampleur: en 
1815, on compte déjà 27 établissements; en 1851, on en dénombre 
159, soit une augmentation de 132 noyaux en un peu plus de 35 ans. 
Dans la région de Québec, la progression est légèrement plus faible, 
mais tout aussi imposante: de 16 agglomérations seulement en 1815, 
on passe à 119 en 1851, soit une augmentation de 103 établissements. 
Dans celle de Trois-Rivières, l'écart n'est plus que de 18 noyaux, pour un 
total de 28 à la fin de la période. 

Dans la région de Montréal, la poussée la plus spectaculaire a lieu 
d'abord sur la rive nord du fleuve et dans l'archipel d'Hochelaga, où le 



34 



taux de croissance annuel moyen des villages gravite autour de 5,2 % et 
de 4,5 % en 1815 et en 1831. Mais elle est tout aussi notable sur la rive 
sud du fleuve où elle dépasse 3,7 %, contre moins de 2,8 % dans la 
péninsule de Vaudreuil-Soulanges. Après 1831, les tendances s'inver- 
sent: plus élevée sur la rive sud du fleuve (2,05 %) et dans la péninsule 
de Vaudreuil-Soulanges (2,05%), elle chute à 1,93% dans l'archipel 
d'Hochelaga et à 1,38% sur la rive nord du fleuve où un sommet est 
atteint. 

Un panorama différent marque la région de Québec: plus pronon- 
cée d'abord sur la rive sud du fleuve où elle atteint un taux de croissance 
annuel moyen de 4,98 % entre 1815 et 1831, puis de 2,93 % entre 1831 
et 1851, la poussée villageoise se poursuit sur la Rive-Nord de Québec 
où elle dépasse 3,36% entre 1815 et 1831, puis 2,93% entre 1831 et 
1851, pendant qu'elle se stabilise autour de six ou sept noyaux dans l'île 
d'Orléans qui ne compte encore aucun village reconnu en 1815, à 
l'exception peut-être d'une petite concentration d'habitations et d'équi- 
pements à la pointe est de l'île où Bouchette rapporte un important trafic 
vers Québec. 

Quant à la région de Trois-Rivières, elle connaît une croissance 
plus symétrique: d'une dizaine d'établissements en 1815, on passe à 21 
en 1831, puis à 28 en 1851, répartis également entre les rives nord et 
sud du fleuve, sauf les villages amérindiens, tous situés sur la rive sud. 

Au total, c'est donc d'abord sur la Rive-Nord de Montréal et la 
Rive-Sud de Québec que la croissance villageoise est la plus élevée, 
précédant celle de l'archipel de Montréal. Après 1831 toutefois, elle se 
manifeste sur la Rive-Nord et la Rive-Sud de Québec, où les taux 
atteignent ceux de la Rive-Sud de Montréal, et dans la péninsule de 
Vaudreuil-Soulanges. Les autres secteurs connaissent des taux d'aug- 
mentation plus faibles, bien que non négligeables (voir la figure 5). 

QUELQUES FACTEURS D'EXPLICATION 

Comment expliquer ce foisonnement de villages à un moment où 
tout semble encore si loin des changements de la seconde moitié du 
siècle? Plusieurs facteurs semblent en cause, les uns plus englobants 
que les autres ou, au contraire, plus immédiats. Les principaux sont 
d'ordre démographique, économique et social, mais il faut aussi considé- 
rer les initiatives individuelles, mixtes ou institutionnelles, les besoins 
administratifs et les changements culturels. 



35 



Figure 5 

POUSSÉE VILLAGEOISE DANS LES SEIGNEURIES LAURENTIENNES 
(1815, 1831, 1851) 




Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval. 




Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval. 




Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval. 



36 



La poussée démographique 

Du début du XVII e siècle jusqu'à la fin du XVIII e , la population de la 
vallée du Saint-Laurent progresse à peu près régulièrement, pour attein- 
dre quelque 65 000 habitants au lendemain de la Conquête et un peu 
plus de 1 12 000 vers 1784, dont environ 87 % sont ruraux, tous répartis 
sur le territoire seigneurial. Après cette date, un bond est franchi : en 
1815, la population du Bas-Canada se chiffre autour de 335 000 habi- 
tants, dont près de 89 % habitent la campagne et environ 283 000, les 
seigneuries rurales. En 1831, elle grimpe à plus de 510 000 habitants, 
dont encore près de 87 % résident à la campagne et plus de 384 000 
dans les seigneuries. En 1851, elle atteindra presque les 900 000 habi- 
tants dont 80 % vivent encore à la campagne et un peu plus de 600 000 
dans les seigneuries rurales, où la population a crû cependant moins vite 
que dans les cantons où la colonisation va bon train (voir les tableaux 6 
et 7). Mise en rapport avec la progression du nombre de bourgs, cette 
croissance montre tout le changement qu'amorcent les années 1815- 
1820 sur le territoire seigneurial. 

En effet, jusque dans les années 1780 environ, l'apparition du 
village avait suivi de près l'expansion du peuplement, pour répondre 
surtout aux besoins de la colonisation. Après 1784 et jusqu'en 1815, une 
première rupture se produit: la population augmente plus vite que le 
nombre de bourgs dont la progression épouse les mêmes rythmes 
qu'auparavant. Tout se passe comme si l'on assistait à une expansion 
sans précédent de l'établissement rural qui profite aussi bien de l'abon- 
dance des terres neuves que de l'accroissement du commerce du blé 
sur le marché impérial. Le village lui-même en est transformé; toutefois, 
à l'exception de quelques gros bourgs bien situés dans les circuits du blé 
et qui sont dès cette époque d'activés places de commerce (Sorel, 
Saint-Thomas de Montmagny, etc.) et de ceux où s'établissent des 
marchands intéressés par l'économie du blé, la plupart des noyaux 
villageois de cette période conservent leurs fonctions antérieures de 
soutien à l'établissement rural et de services pour les campagnes 
environnantes; leurs principaux équipements demeurent le moulin banal 
et le moulin à scie. Après 1815, en dépit de gains démographiques plus 
imposants encore, la courbe d'évolution du village dépasse celle de la 
population dont l'établissement dans une ferme est de plus en plus gêné 
par le manque relatif de terres, sauf peut-être dans les terroirs neufs de 
l'intérieur où la colonisation est plus récente (voir la figure 6). Certes, 
l'effet de ciseau est ici exagéré, compte tenu de l'échelle adoptée. 
Néanmoins, l'écart entre les deux rythmes de croissance est réel; il 



37 



Tableau 6 
POPULATION DU BAS-CANADA (1765-1851) 





Population 


de l'aire seigneuriale* 


Population 
des 


Population 
totale du 










Année 


Urbaine** 


Rurale 


Totale 


cantons 


Bas-Canada 


1765 










65 000 


1784 


13 679 


98 741 


112 420 




112 420 


1815 (estimation) 


37 000 


283100 


320100 


14 900 


335 000 


1831 


61734 


384 386 


446120 


64 480 


510 600 


1851 


113414 


604 307 


717 721 


172 540 


890 261 



Tableau 7 
TAUX DE CROISSANCE ANNUEL MOYEN (%) (1765-1851) 





Population 


de l'aire seigneuriali 


î* 


Population 

des 

cantons 


Population 

totale du 

Bas-Canada 


Période 


Urbaine** 


Rurale 


Totale 


1765-1784 










1,78 


1784-1815 


3,26 


3,46 


3,43 




3,58 


1815-1831 


3,25 


1,93 


1,08 


9,59 


2,67 


1831-1851 


3,09 


2,29 


1,55 


5,04 


2,82 


1815-1851 


3,16 


2,13 


2,64 


7,04 


2,75 



* Ne comprend que la population des districts de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec, sans le district de Gaspé. 
** Ne comprend que les populations des villes de Montréal, de Trois-Rivières, de Québec (1784, 1815, 1831, 1851), de Sorel (1831 et 1851) 
et de Saint-Hyacinthe (1851). 
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 
1851-1852. 



montre que ce n'est plus tant l'ancien horizon agraire qui domine qu'un 
nouveau, stimulé par l'émergence et la multiplication des bourgs 27 . 

Pourtant, la terre ne manque pas, du moins pas encore, et 
l'agriculture reste une activité importante. Mais comme le marché fon- 
cier est actif et la plupart des bonnes terres déjà concédées ou monopo- 
lisées par le seigneur ou par la population elle-même qui les réserve aux 
enfants, il se produit une pénurie relative de sol qui entraîne une 
libération importante de la main-d'œuvre. Celle-ci est d'ailleurs encoura- 
gée par toutes les transformations que connaît alors cette agriculture et 



27. Pour un aperçu des transformations que connaît alors la campagne, voir Serge 
Courville, « Un monde rural en mutation [...] », HS, XX(40), 1987, p. 237-258. 



38 



Figure 6 

COURBES COMPARÉES DE CROISSANCE DE LA POPULATION 
ET DU NOMBRE DE BOURGS (1760-1851) 



1000000 



800000 



2 600000 

m 



ex 

o 



400000 - 



200000 - 




400 



300 



200 



100 



t « r 

1740 1760 1780 1800 1820 1840 1860 

année 



population totale du Bas-Canada /Québec 
population rurale (seigneuries seulement) 
nombre de bourgs (seigneuries seulement) 



Sources: ANC, Recensements du Canada. 



qui l'amènent à une rationalité nouvelle dans l'espace 28 . Une certaine 
proportion de cette population se dirige vers la ville et les États-Unis, une 
autre vers les cantons, où la croissance des bourgs s'accélère (en 1831, 
par exemple, celui de Sherbrooke, le plus volumineux, ne compte que 
350 habitants, contre près de 3 000 en 1851-1852, dont 16% sont 
d'origine francophone). Toutefois, la plus grande partie se dirige vers les 



28. À ce sujet, voir Serge Courville, « Le marché des subsistances [...] », RHAF, 42(2), 
1988, p. 193-239. 



39 



villages de l'aire seigneuriale où les possibilités d'emploi sont nombreu- 
ses 29 . 

L'accélération des échanges 

et la montée des industries rurales 

Une telle poussée démographique n'est pas sans conséquence 
sur l'économie; en effet, à l'augmentation de population correspond une 
demande accrue en biens et services, qui encourage aussi bien les 
échanges extérieurs et intérieurs que la montée des activités de produc- 
tion. On le constate dans la hausse du commerce international et dans la 
multiplication des foires régionales. On le voit aussi dans la diffusion, 
partout sur le territoire, des industries rurales 30 ; leur progression est 
d'autant plus vive qu'elle coïncide dans le temps avec une disponibilité 
accrue de la main-d'œuvre, non seulement abondante mais prête écono- 
miquement et mentalement à répondre aux stimuli du marché et aux 
offres d'emploi que ces industries suscitent. 

On ne saurait trop insister sur le rôle qu'ont joué ces facteurs 
dans la croissance villageoise 31 . Favorisés par les besoins nouveaux de la 
population et l'importance accrue de la ville dans la vie de relation, ils 
apparaissent comme les moteurs principaux de cette croissance, qui 
mettent en relief la place qu'occupe désormais la ville dans le paysage 
économique et social du Bas-Canada. En 1784, les agglomérations de 
Québec, de Trois-Rivières et de Montréal ne réunissent encore qu'un 
peu moins de 14 000 habitants et présentent des traits assez sembla- 
bles à ceux qu'elles avaient sous le Régime français. Ce sont avant tout 
des centres administratifs et commerciaux, dont l'intérêt premier n'est 
pas nécessairement tourné vers le village, mais qui, parce qu'elles sont 
de véritables pépinières de marchands et d'ouvriers pour l'arrière-pays 32 , 
contribuent à sa croissance. En 1815, les agglomérations qualifiées 



29. Ce qui explique l'extrême jeunesse de sa population et la part prise par la main- 
d'œuvre (voir le chapitre 3). Le village, à l'époque, n'est pas encore ce lieu de 
résidence de rentiers que décrira plus tard le géographe Pierre Deffontaines, « Le 
rang, type de peuplement rural du Canada français », CGQ, ancienne série, 5, 1953, 
p. 3-30. Toutefois, on y retrouve un certain nombre de « bourgeois » et de chefs de 
ménage qui se déclarent « à leur rente » dans les recensements, ainsi que 
plusieurs veufs et veuves, ce qui nuance les fonctions des bourgs. 

30. C'est le cas notamment dans la plaine de Montréal où ces industries sont particuliè- 
rement nombreuses. Voir Serge Courville, « Le marché des subsistances [...] », 
RHAF, 42(2), 1988, p. 202 et suiv. 

31. Et dans la montée du capitalisme au Bas-Canada. À ce sujet, voir Stanley-Bréhaut 
Ryerson, Capitalisme et confédération. 

32. Louise Dechêne, « Quelques aspects de la ville de Québec au XVIII e siècle d'après 
les dénombrements paroissiaux », CGQ, 28(75), 1984, p. 485-505. 



40 



d'urbaines par Bouchette regroupent déjà quelque 37 000 habitants et 
s'affirment de plus en plus comme villes marchandes. En 1831, celles 
qui sont mentionnées comme cités et villes dans le recensement en 
accueillent plus de 60 000, contre environ 113 000 en 1851-1852, soit 
une variation annuelle moyenne de 3,09 % en 20 ans, ce qui est de loin 
supérieur aux rythmes de progression démographique enregistrés à la 
campagne (2,29 %) quand on ne tient compte que de la population 
présente au moment des dénombrements. Une telle croissance marque 
un tournant dans l'histoire de l'économie urbaine et de son organisation 
d'ensemble 33 . Si on reste encore loin de la taille et surtout du rôle que 
jouent certaines villes européennes ou américaines dans la structuration 
de l'espace rural, il n'en demeure pas moins que des changements se 
produisent, qui favorisent l'émergence de nouvelles fonctions et de 
structures économiques susceptibles d'étendre bientôt l'influence de la 
ville à des pans importants du territoire. 

Dès les premières décennies du XIX e siècle, un premier système 
bancaire apparaît autour de la Banque de Montréal, puis de la Banque de 
Québec et de la Banque du Canada. Plus tard, dans les années 1830, s'y 
ajoutent la City Bank of Montréal et la Banque du Peuple, et diverses 
banques d'épargne qui fleurissent dans tous les centres importants 34 . 
Parce qu'elle concentre la plupart des établissements financiers qui 
apparaissent alors au Bas-Canada, qu'elle favorise l'extension du crédit, 
et qu'elle est au cœur de la révolution que connaissent l'industrie et les 
transports (dragage du fleuve, installations portuaires, aménagement de 
canaux dont celui de Lachine, etc.) 35 , la ville occupe une place de plus en 
plus importante qui annonce déjà le rôle qu'elle sera plus tard amenée à 
jouer dans l'économie des campagnes. Ce rôle est encore mal connu, 



33. À titre de comparaison, rappelons que la plus grande ville du Haut-Canada en 1830 
est celle de Kingston, avec environ 4 000 habitants. Toronto n'en réunit guère plus 
et Hamilton en compte 1 400. La montée du fait urbain dans le Haut-Canada est 
donc postérieure aux années 1830. De fait, elle ne prendra sa véritable ampleur que 
durant la seconde moitié du XIX e siècle, favorisée par des facteurs à la fois 
géographiques, économiques et sociaux. Mais en 1850, la population de Toronto 
n'est encore que de 30 800 habitants, celle de Hamilton, de 14 000 et celle de 
Kingston, de 11 600. À ce sujet, voir: Louis Trotier, « La genèse du réseau urbain 
du Québec », RS. IX(1-2), 1968, p. 23-32; John McCallum, Unequal Beginnings [...]. 

34. Voir: Fernand Ouellet, Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850, 
vol. 2, p. 305-309; Ronald Rudin, Banking en français: the French Banks of 
Québec, 1835-1925. 

35. Voir, entre autres: Raoul Blanchard, L'Ouest du Canada français, tome 1, Montréal 
et sa région, p. 153 et suiv. ; Gerald J. J. Tulchinsky, The Hiver Barons, Montréal 
Businessmen and the Growth of Industry and Transportation, 1837-1853; John 
Willis, The Process of Hydraulic Industrialization on the Lachine Canal, 1840-1880: 
Origins, Bise and Fall. 



41 



mais on en a un exemple avec les entreprises de certains marchands, tel 
John Molson qui, en se lançant dans la navigation à vapeur, contribue 
aux aménagements riverains profitables aux villages. Certains hommes 
d'affaires se servent également de leurs activités urbaines pour accéder 
à la propriété seigneuriale et y implanter des entreprises autour desquel- 
les se développeront des hameaux. C'est le cas, entre autres, de 
l'avocat montréalais François-Pierre Bruneau, qui s'associe en 1829 à 
Henri Desrivières, déjà titulaire par sa mère des deux sixièmes du fief, 
pour acheter la seigneurie de Montarville où il compte construire et 
exploiter des moulins 36 . L'endroit est avantageux et les conditions de 
vente favorables. L'affaire est promptement conclue et, dès le début des 
années 1830, un premier moulin est construit, avec des capitaux fournis 
par Bruneau qui est également actif dans le marché immobilier de 
Montréal. L'affaire est rentable pourvu qu'on s'en occupe et Bruneau 
perçoit vite les bénéfices possibles d'une seigneurie (construction et 
exploitation de moulins, achat et revente de lots, émission de nouveaux 
titres, réclamation d'arrérages, etc.). Tout devient source potentielle de 
profits, notamment cette fabrique de « sleighs de travers » que La 
Minerve du 9 décembre 1847 présente comme les « sleighs Bruneau », 
du nom de celui qui sera bientôt considéré comme le père de ce genre 
de véhicule dans la province. Mais il contribuera aussi à la naissance du 
village qui perpétue aujourd'hui son nom (Saint-Bruno). Établi dans le 
voisinage du moulin, celui-ci compte à son décès (1851) un peu plus de 
300 habitants, ce qui témoigne du rapport parfois très étroit qui existe 
entre le capital urbain et la croissance villageoise, et entre la localisation 
des industries rurales et celle des bourgs. 

Ces rapports sont d'autant plus marqués qu'ils s'inscrivent dans la 
logique même des localisations industrielles qui recherchent non seule- 
ment les matières premières et le marché, mais aussi l'énergie; l'amé- 
nagement du canal de Lachine en témoigne. Toutefois, mis à part le 
potentiel qu'offre cet ouvrage, c'est vers la campagne surtout qu'il 
faudra se tourner pour s'en assurer. Comme, à l'époque, la technologie 
fait surtout appel à l'hydraulique (la vapeur n'apparaît à toutes fins utiles 
qu'en fin de période), on recherche les cours d'eau au débit faible mais 
stable où l'on pourra établir des moulins destinés à actionner les machi- 
nes les plus diverses (meules, scies, martinets, battants, soufflets, etc.) 
pour moudre le grain, débiter le bois, piler le chanvre ou battre le fer. 



36. Voir Serge Courville, « Bruneau, François-Pierre», DBC, vol. VIII, p. 120-122. 
42 



Beaucoup sont établis dans le voisinage de villages apparus plus tôt au 
XVIII e siècle; mais comme cette fois le mouvement est plus ample, on 
se dirige aussi vers de nouveaux secteurs où l'implantation de ces 
moulins préparera en quelque sorte l'établissement futur d'un village 37 . 
Ajoutons à cela l'extension marquée du réseau routier qu'entraînent ces 
implantations et toutes les conditions sont réunies pour qu'on assiste à 
une croissance sans précédent du nombre de hameaux et de bourgs 
dans les seigneuries. Cela est vrai jusque dans les années 1840 car, par 
la suite, et en dépit de gains encore imposants, la croissance villageoise 
semble se stabiliser ou du moins changer de rythme. Quant à l'industrie, 
elle se redistribue dans l'espace et se concentre dans les villes et 
certains gros bourgs. 

Les initiatives seigneuriales 

D'autres facteurs interviennent également dans la croissance 
villageoise: parmi ceux-ci, les initiatives seigneuriales qui profitent de 
toutes les occasions de bénéfices qu'entraîne l'expansion des échanges, 
de l'industrie et des transports. Elles ne sont pas toujours à l'origine du 
village, mais comme le seigneur détient un pouvoir sur l'espace et qu'il 
dispose de revenus non négligeables issus du produit de sa seigneurie, 
elles figurent souvent en bonne place dans son processus de croissance. 
Cependant, à la différence du marchand, de l'homme d'affaires, de 
l'entrepreneur, voire de l'habitant lui-même avec qui le seigneur entre- 
tient des liens très divers mais dont les interventions dans l'espace et 
dans le temps sont plus ponctuelles, liées aux possibilités du moment, 
les initiatives seigneuriales s'inscrivent plutôt dans le temps long et 
concernent surtout les infrastructures du village, encore qu'il existe des 
cas d'interventions plus directes. 

Il est d'ailleurs significatif de constater que les bourgs les plus 
populeux de la période restent ceux qui ont pu bénéficier d'une interven- 
tion active des seigneurs. On en a un exemple dans la seigneurie de 
Beauharnois, où André Larose a distingué trois types de villages selon 
qu'ils étaient nés de l'entreprise seigneuriale, d'initiatives mixtes ou 
d'interventions individuelles plus spontanées, par exemple celles d'habi- 
tants qui lotissent leur terre après en avoir cédé une partie à la fabrique 



37. Entre autres, dans le voisinage de Lachute, sur le cours inférieur de la rivière du 
Nord, les cartes d'époque rapportent la présence de plusieurs moulins bien avant 
que n'y apparaisse un village. En 1851, ce dernier compte 340 habitants. 



43 



ou y avoir érigé un moulin 38 . Le plus important de ces villages reste 
Beauharnois, construit dans le domaine principal du seigneur, qui ac- 
cueille 393 habitants en 1831 et 874 en 1851. Le second est Sainte- 
Martine, né de l'initiative privée, mais où le seigneur a joué un rôle 
important par la suite comme promoteur immobilier: on y compte 92 
habitants en 1831 et 565 en 1851. Le troisième est Saint-Timothée, né 
comme Sainte-Martine d'entreprises mixtes, qui compte 387 habitants 
en 1851. Enfin, le quatrième est Durham (Ormstown), construit sur des 
lots réservés par le seigneur, qui compte quelque 430 habitants en 1850. 
En fait, les seuls gros villages nés de l'initiative privée ne regroupent 
encore qu'environ 300 ou 350 habitants en 1851 ; ce sont Saint-Jean- 
Chrysostome et Melocheville. Tous les autres n'en accueillent que 
moins de 100 ou 200 à la fin de la période. Tel est également le cas de la 
seigneurie de Saint-Hyacinthe 39 où le bourg du même nom domine le 
réseau local de villages avec plus de 1 000 habitants en 1831 et plus de 
2 800 en 1851, contre moins de 300 pour les autres en 1831 et de 900 
en 1851. Enfin, la même situation peut être observée dans d'autres 
seigneuries où les chefs-lieux d'origine seigneuriale connaissent une 
croissance accélérée: les villages de Saint-Eustache, de Saint-André- 
d'Argenteuil, de Terrebonne, de L'Assomption, de Berthier, de Sorel, de 
Nicolet, de Neuville, sont de ceux-là. Apparus plus tôt au XVIII e siècle, ils 
dominent eux aussi le réseau local de bourgs. Et que dire des villages de 
L'Industrie (Joliette 40 ), de Saint-Jérôme, de Saint-Charles (Debartzch 41 ), 
de Saint-Bruno et de Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup (Louiseville), 
apparus au XIX e siècle, dont l'origine est également liée aux initiatives 
seigneuriales! 

Bref, il semble y avoir une relation très étroite entre le rôle qu'ont 
pu jouer les seigneurs dans la croissance de certains bourgs et la place 
de ces derniers dans la hiérarchie villageoise. Cette relation existe sans 
doute, comme en témoignent leurs prétentions à l'utilisation exclusive 



38. André Larose, « La seigneurie de Beauharnois [...] », en particulier le chapitre VIII. 
Dans sa thèse, l'auteur ne donne que le nombre d'emplacements par village. Les 
données de population indiquées ici proviennent de nos travaux dans les recense- 
ments de 1831 et de 1851-1852, versions nominatives et agrégées. 

39. Christian Dessureault, « Les fondements de la hiérarchie sociale [...] ». 

40. Le village de L'Industrie est probablement le cas le plus évident de bourg né de 
l'initiative seigneuriale. À ce sujet, voir l'étude de Jean-Claude Robert, « L'activité 
économique de Barthélémy Joliette [...] ». 

41. Sur l'origine et la vie de ce village, voir Pierre Meunier, L'insurrection de 1837 à 
Saint-Charles et le seigneur Debartzch. 



44 



des cours d'eau 42 . Mais à travers leurs initiatives, c'est en fait toute la 
montée du capitalisme qui s'exprime et à laquelle il faut attribuer 
véritablement la croissance villageoise. En effet, même si les titulaires 
de fiefs prennent parfois une part active dans le développement des 
bourgs, du moins jusqu'au début des années 1840, ils n'en sont pas 
pour autant les seuls -responsables; bien d'autres agents interviennent, 
sensibles également aux promesses de l'économie de marché. Toute- 
fois, les seigneurs tiendront un rôle qu'on ne peut banaliser, d'autant 
que leur intervention est parfois non seulement initiale mais aussi 
dominante 43 . Il ne faudrait pas non plus en faire un absolu car, outre les 
seigneurs-entrepreneurs, il y a également ceux qui se contentent d'ap- 
puyer le mouvement. De plus, on a constaté des échecs flagrants ou 
des demi-réussites, notamment au village de Baby dans la seigneurie de 
Saint-Pierre-les-Becquets, et à Brownville et à Howick dans la seigneurie 
de Beauharnois qui, outre qu'ils éprouvent des difficultés de démarrage 
même quand ils profitent de la présence d'un noyau formé à leur 
périphérie 44 , connaissent des difficultés de croissance 45 . Tel est le cas 
également du village de Caldwell (Ville d'Aubigny) dans la seigneurie de 
Lauzon, qui ne comprend encore, à l'époque de Bouchette, qu'une 
quarantaine d'habitations, parce que le seigneur exige des redevances 
trop élevées 46 . À côté d'eux, on retrouve aussi des villages nés de 



42. À ce sujet, voir la compilation des questions et plaidoiries présentées devant la 
Cour spéciale à la suite de l'abolition du régime seigneurial en 1854 et ouverte à 
Québec le 4 septembre 1855. Cette compilation fait état notamment de ces 
prétentions et du droit qui s'y applique. Elle est parue dans un petit ouvrage intitulé 
De l'abolition du régime féodal en Canada. 

43. À Saint-Jérôme, entre autres, les seigneurs définissent le plan du village et 
prévoient même la place de l'église, du presbytère et du cimetière et une rue 
complantée d'arbres. C'est ce qui se produit aussi à Montebello où le seigneur 
insiste pour l'aménagement d'une place publique (voir le chapitre 2). 

44. Le village de Baby est né dans le domaine de Lapérade, à proximité du manoir et de 
l'église. Au moment de la confection du plan du domaine par Pierre-Louis Morin le 
14 décembre 1844, il apparaît comme un quartier du village déjà constitué de Saint- 
Pierre-les-Becquets. Ce plan montre bien un lotissement régulier composé d'empla- 
cements et de rues, mais seuls trois d'entre eux ont été concédés en 1850; on en 
comptera une douzaine en 1853. Voir Jacques Crochetière, « La dynamique compa- 
rée de deux villages québécois [...] ». 

45. Le village de Brownville est apparu au début des années 1830 dans le domaine du 
Ruisseau Norton dans Williamstown. À la fin du régime seigneurial, seuls trois 
emplacements ont été concédés sur la vingtaine qui avaient été prévus et ce, en 
dépit de la proximité de moulins qui auraient dû, selon le régisseur de la seigneurie, 
en favoriser la croissance. Mal situé, il subira la concurrence de Saint-Jean- 
Chrysostome placé à moins de dix kilomètres. Celui de Howick est apparu à la fin 
des années 1830 sur des lots réservés à cette fin par le seigneur. Après un départ 
prometteur, et en dépit d'une position géographique favorable et de la présence de 
moulins, il n'est encore qu'un hameau quelque 20 ans plus tard. Voir André Larose, 
op. cit.. chap. VIII. 

46. À ce sujet, voir Andrée Héroux, « Caldwell, sir John », DBC, vol. VII, p. 145-149. 



45 



l'initiative seigneuriale où les concessions se succèdent à un rythme 
régulier et qui deviendront avec le temps des chefs-lieux réputés. C'est 
le cas, entre autres, du village de Neuville apparu plus tôt au XVIII e siècle 
dans le domaine personnel du seigneur, mais dont la croissance vérita- 
ble est postérieure à 1800, appuyée par un plan réalisé en 1802 à la 
demande du seigneur Charles-Joseph Descheneaux qui concède alors à 
lui seul près de 90 % de la superficie totale prévue pour le bourg 47 . C'est 
également la situation du village de Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup 
dont le premier vrai lotissement s'amorce avec l'arrivée des Hart, 
marchands de Trois-Rivières et de Montréal et titulaires du fief de 
Niverville 48 . 

Les autres facteurs 

À cela s'ajoutent enfin divers autres facteurs nés du rôle accru de 
l'Église catholique dans la vie des campagnes et de tous les besoins 
administratifs nouveaux qu'entraînent l'expansion démographique et la 
multiplication des échanges. En 1815, on ne compte encore qu'un 
diocèse (celui de Québec) qui ait juridiction sur tout le territoire, et 
l'organisation religieuse se limite à quelques paroisses au statut incer- 
tain. Au cours de la décennie suivante, des districts épiscopaux sont 
formés, et pendant que l'on s'emploie à faire reconnaître civilement les 
paroisses créées sur le plan religieux, on érige deux nouveaux diocèses, 
ceux de Trois-Rivières et de Montréal (1836), auxquels viendront bientôt 
s'ajouter ceux de Bytown (1847) et de Saint-Hyacinthe (1852). La recon- 
naissance civile des paroisses est alors acquise depuis 1831 (elle sera 
confirmée en 1839), et leur territoire a déjà servi de cadre à l'implan- 
tation des premières municipalités locales (1845). 

Parce qu'elle est omniprésente, l'Église est intimement liée à 
l'histoire du village: nul village sans église ou du moins sans chapelle ou 
presbytère pour servir de lieu de culte temporaire, nul village sans 
cimetière ni école. Ces équipements sont la marque essentielle du 
village, celle par laquelle le bourg sera définitivement établi. Aussi 
multiplie-t-on les efforts pour les obtenir: requêtes à l'évêque, cessions 
de terrains, mises de fonds, garanties diverses offertes pour la venue 
d'un curé résident, etc. Aussitôt que ces avantages ont été consentis, 
l'Église intervient et surveille de près les travaux des syndics et les 



47. Voir Johanne Salois, « Étude de la structuration d'un village [...] ». 

48. Sur les principaux membres de la famille Hart, voir: Denis Vaugeois, « Hart, Aaron 
Ezekiel » et « Hart, Moses », ainsi que Carman Miller, « Hart, Benjamin », DBC, 
vol. VIII, p. 403 et suiv. ; Jocelyn Morneau, « Agriculture et industries rurales [...] ». 



46 



interventions toujours possibles de l'État en matière d'instruction primaire. 
Enfin, comme elle est responsable de l'enregistrement civil, elle confère 
au bourg un statut que n'ont pas les hameaux sans église, sans parler du 
rôle qu'elle joue dans les lieux de pèlerinage ou de rassemblements 
religieux. 

Quant aux besoins administratifs que l'État doit satisfaire, ils sont 
nombreux et concernent aussi bien la défense que la justice ou les 
postes. Les services mis en place ne sont pas réellement à l'origine du 
village, bien qu'ils puissent y être mêlés mais, parce qu'ils ont tendance 
à favoriser les chefs-lieux, ils en stimulent la croissance. 

Enfin, les changements culturels eux-mêmes se conjuguent aux 
facteurs strictement économiques pour faire du village un lieu de rési- 
dence recherché qui préparera plus tard la montée vers la ville. On en 
trouve l'écho dans les journaux locaux ainsi que dans diverses organisa- 
tions qui montrent tout l'attrait qu'exercent les valeurs urbaines sur la vie 
des campagnes (mouvements associatifs divers, bonnes œuvres, etc.). 
Les populations les plus touchées restent sans doute celles qui habitent 
des terroirs situés non loin d'un gros bourg et qui entretiennent des 
rapports plus suivis avec la ville, mais on en retrouve la trace même dans 
les paroisses plus humbles, grâce à l'apparition d'institutions nouvelles 
(municipales, scolaires, etc.) qui encouragent les échanges avec l'exté- 
rieur. Aussi le terrain devient-il vite favorable à la croissance des bourgs, 
d'autant plus que ceux-ci offrent des moyens nouveaux afin de mieux 
répondre aux aspirations d'aise du ménage. Mais n'anticipons rien; 
malgré une pénétration croissante de l'économie et des valeurs urbaines 
à la campagne, cette dernière présente encore des traits bien différents 
de ceux de la ville. Toutefois, les îlots de modernité sont de plus en plus 
nombreux et influents, surtout quand ils sont dominés par des bourgs où 
s'affirme une bourgeoisie montante dont les valeurs sont tout entières 
imprégnées des idéologies nouvelles en provenance de la ville. 

En faisant du village un relais sur le territoire de l'économie et des 
valeurs urbaines, tous ces facteurs en définissent le rôle dans la socio- 
économie locale. Surtout, ils en expliquent l'emprise croissante dans 
l'espace. Eux aussi doivent être pris en considération dans la montée du 
phénomène villageois, car ce n'est plus une simple progression qu'ils 
expriment, mais un véritable éclatement qui prend à la fois toutes les 
directions. 



47 




Châtedu-Richer, de James Pattison Cockburn, aquarelle, 18 septembre 1829. ANC, C-40026. 



SflHË 




Saint-Hyacinthe, de Robert-Shore-Milnes Bouchette, dessin. Tiré de Joseph Bouchette, The British 
Dominions in North America [...], 1832, vol. 2. ANC, C- 



UN CADRE PHYSIQUE VARIÉ 



Avec plus de 300 bourgs en 1850 par rapport à une cinquantaine 
en 1815, la campagne québécoise prend un nouveau visage. Aux struc- 
tures traditionnelles d'habitat, caractérisées par un égrènement des 
habitations le long des routes, s'ajoute un nouvel élément dont l'emprise 
dans l'espace est beaucoup plus importante qu'auparavant et qui en- 
traîne un fractionnement accéléré du terroir. 

Ce nouvel élément, c'est le village. Parce qu'il occupe une posi- 
tion définie dans l'espace, il différencie localement le paysage en une 
infinité de profils qui varient selon la taille du bourg et les caractéristi- 
ques physiques du lieu où celui-ci s'élève. Au XIX e siècle, beaucoup de 
villages se présentent encore en lisière sur le territoire, mais on en 
trouve aussi qui prennent d'autres formes. Certains sont en T ou en 
croix, selon qu'ils sont nés à l'embouchure de rivières ou à la croisée de 
chemins; d'autres, en étoile autour d'une place centrale en carré ou en 
rectangle; d'autres encore, en cercle ou en tas plus ou moins bien 
circonscrits. Toutes ces formes ont une existence et des caractéristi- 
ques propres, mais il arrive que l'une soit antérieure à l'autre, ce qui 
marque autant d'étapes dans la croissance du village. 

LA FORME DES BOURGS 

La forme de bourg la plus simple et la plus répandue reste le 
village-rue ou village en long qui épouse les sinuosités de la côte où il est 
né et avec laquelle il se confond souvent. Il apparaît dans le paysage 



2 



49 



comme une longue ligne d'habitat à peine plus densément construite 
que le terroir environnant, mais où l'on retrouve une plus grande concen- 
tration de services répartis dans le voisinage de l'église. Sa caractéristi- 
que principale est d'être constitué de grandes terres dont seul le front 
est subdivisé en parcelles. C'est la forme initiale de plusieurs bourgs 
apparus de part et d'autre d'un chemin, d'un pont ou d'un carrefour, 
avant qu'ils ne se transforment en établissements plus importants. 

On rencontre ce genre de village partout sur le territoire, autant 
dans les vieux terroirs densément occupés que dans ceux qui, plus 
récents, ont une population plus faible. Nombreux dans la région de 
Québec où ils sont parfois très anciens, on les retrouve également dans 
les régions de Trois-Rivières et de Montréal, où ils évoluent cependant 
plus rapidement vers d'autres formes plus ramassées. La carte ancienne 
en témoigne (voir la figure 7), tout comme les recensements qui 
indiquent en général plus de grands lots (dix arpents et plus) dans les 
villages des régions de Québec et de Trois-Rivières que dans ceux de la 
région de Montréal, en dépit d'un nombre d'emplacements parfois 
comparable mais qui sont inégalement enregistrés dans les listes 1 (voir 
le tableau 8). Cette évolution n'est toutefois jamais acquise, et il faudra 
parfois un certain temps avant qu'un village en long ne devienne plus 
compact, d'abord parce que la concurrence est vive entre les bourgs, 
ensuite parce que la disponibilité de terres dans les villages en lisière 
n'est souvent qu'apparente: leur profondeur est généralement réservée 
aux champs, surtout dans les riches terroirs agricoles. Ce type de village 
grandira alors à partir de son centre, d'abord autour de l'église ou à la 
croisée des chemins, puis peu à peu vers la périphérie, à moins qu'un 
événement imprévu (la construction d'un moulin ou d'une fabrique par 
exemple) ne vienne contrarier ce mouvement. Mais il arrive aussi que 
ces constructions nuisent à la croissance du village, en favorisant l'appa- 
rition, à proximité, d'un noyau secondaire qui pourra même devenir avec 
le temps plus important que le noyau initial 2 , comme il arrive que le 
village tout entier se transporte, sous l'effet de divers facteurs qui vont 



1. Contrairement aux grandes terres dont la superficie fait à peu près toujours l'objet 
d'un relevé dans les listes nominatives de recensement, celle des emplacements 
n'est pas toujours indiquée, surtout quand il s'agit de terrains d'une superficie 
inférieure à un arpent. C'est aux papiers terriers ou aux cadastres abrégés de 
seigneuries qu'il faut alors avoir recours pour la connaître, et savoir si l'emplace- 
ment en cause est bel et bien dans le village. 

2. Ce fut le cas, entre autres, à Saint-Pascal de Kamouraska, où le noyau-moulin a 
grandi plus vite que le village, de même que dans la seigneurie de Lavaltrie où le 
village de Saint-Paul a été très rapidement supplanté par le village de L'Industrie. 



50 



Figure 7 
FORME DES BOURGS (1831) 



Région de Québec, secteur de Kamourask 


a 






^ ^ iilIBrtli^ 


>* ^ 






f Jm 


'tzsaâSsa 


L_-tiâ 






, ,1 



Région de Trois-Rivières, rive nord du lac Saint-Pierre 




Source: Joseph Bouchette, extraits de la carte topographique de 1831. 



51 



Tableau 8 
LOTS ET EMPLACEMENTS (1831, 1851) 













Superficie en arpents 












Moins de 1 


1,1 


à 10 


10 à 


100 


100 et 


plus 


Non déclarée 


District 


NNO 


% 


NNO 


% 


NNO 


% 


NNO 


% 


NNO 


% 


Montréal 






















1831 


81 


29,20 


79 


6,96 


91 


11,84 


91 


6,78 


101 


45,23 


1851 


95 


38,31 


100 


10,87 


100 


19,91 


100 


9,24 


95 


21,67 


Trois-Rivières 






















1831 


15 


9,14 


14 


4,29 


20 


15,51 


13 


7,34 


21 


63,71 


1851 


22 


36,53 


22 


12,46 


22 


26,79 


22 


21,35 


22 


2,87 


Québec 






















1831 


76 


24,47 


70 


7,54 


72 


14,79 


73 


11,16 


78 


42,04 


1851 


95 


39,00 


95 


12,14 


95 


26,11 


95 


17,42 


95 


5,32 


Total 






















1831 


172 


26,06 


163 


6,89 


183 


13,01 


177 


8,10 


200 


45,93 


1851 


212 


38,39 


217 


11,44 


217 


22,63 


227 


13,10 


212 


14,43 



NNO : Nombre de noyaux observés. 
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



des inondations au déplacement de l'église 3 . Toutefois, si l'on considère 
l'importance que prennent les industries rurales à l'époque, c'est à des 
facteurs d'ordre économique surtout qu'il faut attribuer la plupart de ces 
mouvements; les autres ne viennent qu'en second lieu 4 . 

La forme la plus achevée de bourg reste pourtant le village en tas 
qui se présente sous des formes très diverses dans l'espace. Plus 
massif que le village en lisière, il comprend généralement une Grande 
Place que prolonge une Grande Rue sur laquelle débouche un réseau de 
rues secondaires très souvent disposées en damier. C'est l'aspect que 
prennent habituellement les gros bourgs, surtout quand ils ont fait l'objet 
d'une planification initiale. Mais on en trouve aussi de plus composites, 
où seuls le cœur du village ou ses quartiers adjacents sont de forme 
régulière, ou dont l'ensemble du tissu construit s'est constitué au gré 



52 



Par exemple, le village de Maskinongé a vu son lieu initial déplacé en raison des 
crues printanières. De même, le village de Sainte-Claire s'est établi autour de 
l'église et non sur l'emplacement arrêté par le seigneur. 

A Saint-Joseph-de-Maskinongé, les inondations n'ont pas été seules en cause : il 
faut aussi considérer l'apparition de moulins plus au sud. En 1831. le noyau principal 
compte quelque 400 habitants contre moins d'une cinquantaine dans le noyau- 
moulin. Vingt ans plus tard, les deux noyaux comportent environ le même nombre 
d'habitants, soit de 250 à 300, mais le plus populeux est le noyau-moulin. Voir ANC, 
Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



d'établissements individuels effectués sans plan de lotissement, sur des 
terres agricoles à l'origine, mais où la densité d'emplacements a fini par 
constituer un hameau transformé progressivement en village ou intégré 
peu à peu au bourg voisin. Leur visage est alors plus torturé, régulier par 
endroits, anarchique ailleurs. Toutefois, comme la plupart de ces établis- 
sements s'élèvent sur une matrice cadastrale elle-même géométrique à 
l'origine, il est rare de trouver des villages à l'aspect complètement 
désordonné. C'est plutôt dans l'orientation générale des habitations que 
cette évolution se fait sentir: les unes se tournent vers l'ancien chemin 
de côte, les autres vers les rues nouvelles qu'accueille le bourg. 

LA STRUCTURE INTERNE DES BOURGS 

Quelle que soit sa forme, et pourvu qu'il ait dépassé un certain 
seuil de croissance, le village au Québec présente presque toujours la 
même morphologie de base: en position relativement centrale, on 
retrouve d'abord l'aire sacrée qui occupe souvent tout le front du village 
puis, tout autour, l'aire profane qui se dispose par quartiers plus ou 
moins contigus dans l'espace (voir la figure 8). Parfois l'aire sacrée est 
multiple, constituée de plusieurs sous-ensembles groupés autour d'édifi- 
ces de confessions différentes. Mais il ne s'agit en général que de 
taches discrètes; l'aire centrale est celle où l'on retrouve le lieu de culte 
principal du village, par exemple l'église catholique dans les villages 
amérindiens et francophones, ou la chapelle protestante dans les villa- 
ges anglophones. Dans ce dernier cas toutefois, il arrive que l'aire sacrée 
reste éclatée, au profit d'une aire centrale occupée plutôt par une public 
house ou un community hall. 

L'aire sacrée 

S'il n'est pas un simple nodule autour d'un moulin ou d'une 
fabrique, tout hameau comporte au moins une chapelle que remplace 
une église dans les villages mieux constitués. C'est l'élément central de 
l'aire sacrée : construite sur un site en vue, une pointe de terre ou une 
terrasse par exemple, la façade dégagée par un large espace, elle 
domine le paysage environnant, imposante à la fois par son volume et sa 
hauteur. Ensuite, face à l'église ou à angle droit avec elle, il y a le 
presbytère dont la taille est moins massive, mais dont les matériaux et 
l'architecture rappellent l'église; c'est le deuxième élément de l'aire 
sacrée, qui sert souvent de lieu de culte quand l'église n'est pas encore 
construite ou achevée. Entre l'église et le presbytère, on retrouve parfois 
un oratoire consacré au saint sous le patronage duquel la paroisse est 



53 



Figure 8 
VILLAGE DE SAINT-EUSTACHE (1837) 




Source: ANC. NMC-6260 



54 



placée et où l'assemblée des fidèles vient se recueillir lors de certaines 
fêtes religieuses. Enfin, derrière l'église ou dans son voisinage immédiat, 
s'étend le cimetière, avec sa clôture de pierre ou sa palissade de bois, 
son charnier, ses monuments, ses pierres tombales, ses humbles croix, 
dont les épitaphes rappellent l'histoire du village et de ses habitants. 

Toujours bien en- vue, l'aire sacrée forme le cœur du village auquel 
elle s'intègre par divers éléments de transition, en premier lieu par les 
établissements d'enseignement, la « maison d'écolle » d'abord, que l'on 
veut la plus centrale possible, mais surtout le couvent qui, contrairement 
à l'académie ou au collège, s'élève presque toujours à proximité de 
l'église. De taille plus ou moins imposante selon qu'il s'agit d'une simple 
école primaire ou d'un bâtiment plus prestigieux, ces édifices prolongent 
le tissu construit de l'aire sacrée qu'ils contribuent à délimiter. Mais il 
arrive aussi que l'on retrouve à proximité le manoir du seigneur quand 
celui-ci réside au village. Cependant, nombreux sont les titulaires de fiefs 
qui préfèrent un endroit moins bruyant et plus discret (ailleurs dans le 
village ou à l'extérieur du bourg) mais, dans les plus anciens ou les très 
gros bourgs, il n'est pas rare de les y retrouver, ce qui accentue le 
caractère respectable des lieux. Quant à l'espace sur lequel s'ouvrent 
tous ces édifices, il forme la Grande Place ou place publique, dont tout 
village cherche tôt ou tard à se doter; c'est le cœur du village, le point 
central autour duquel gravite la vie collective. 

L'aire profane 

Même quand elle est de taille respectable, la Grande Place 
n'occupe qu'une partie de l'espace villageois, le reste constitue l'aire 
profane. En général, cette aire est composée de quartiers d'autant plus 
circonscrits dans l'espace que le village remplit parfois des fonctions qui 
ressemblent à celles des petites villes 5 . Le plus animé, le plus diversifié 
aussi, est celui de la Grande Rue qui borde ou prolonge la Grande Place; 
résidences, boutiques, ateliers, petits commerces s'y côtoient, au milieu 
d'auberges, de magasins et d'emplacements libres qui servent d'enclos 
pour les bêtes ou qui sont laissés en friche. C'est l'élément central de 
l'aire profane, l'artère de vie du village, l'axe le long duquel se répartis- 
sent les principaux équipements économiques du bourg et, comme la 
Grande Place, c'est un lieu de sociabilité intense, où se nouent les 
échanges. 



5. Voir le chapitre 4. 

55 



Dans le village en long, la Grande Rue présente presque toujours 
le même aspect, avec des résidences aisées ou plus humbles, de petits 
commerces de détail, des échoppes d'artisans, une forge, un moulin qui 
en marquent les limites extrêmes quand ce genre d'équipement n'est 
pas placé plus loin dans la côte. Dans le village en tas, ses traits sont à 
peine différents mais s'adaptent à la forme du bourg. Dans les villages 
en étoile, par exemple, la Grande Rue se limite à la portion de route qui 
longe le devant de l'église; elle est alors occupée par les résidences des 
notables, pendant que les commerces se déplacent vers les rues latéra- 
les. Dans les villages en T ou en croix, elle hésite souvent entre divers 
tracés, confirme tantôt l'un, tantôt l'autre, quand elle ne partage pas plus 
franchement ses fonctions entre les deux. Enfin, dans les villages de 
forme rectangulaire ou octogonale, elle s'étire généralement, comme 
dans les villages en long, de part et d'autre de l'aire sacrée. Moins 
densément construite à proximité de l'église où s'élèvent les résidences 
des notables, elle adopte un aspect plus serré au fur et à mesure qu'on 
s'en éloigne, dans un mélange de boutiques, d'ateliers et de commerces 
au sein desquels s'insèrent l'auberge, le bureau de poste, le relais de 
diligence, des résidences plus humbles, à un ou deux étages dont 
l'appendice ou le rez-de-chaussée sert souvent d'échoppe ou de bouti- 
que. C'est la partie de la Grande Rue la plus animée, celle où travaille la 
majeure partie de la population villageoise. Au-delà, cette densité se 
relâche et les résidences deviennent moins nombreuses et surtout plus 
distantes; encore quelques boutiques, quelques ateliers, une auberge, 
puis c'est la côte, toujours proche, intimement liée à l'histoire du village. 

D'étendue variable, l'aire profane peut comporter d'autres quar- 
tiers d'importance spatiale variée et dont les fonctions sont aussi très 
diverses. Les uns, répartis derrière la Grande Rue, sont surtout résiden- 
tiels, bien que l'on y retrouve également quantité d'ateliers et de 
commerces dont la logique de distribution est parfois étonnante 6 : c'est 
là que résident la plupart des artisans du village, entourés de petits 
boutiquiers, de journaliers, d'ouvriers du bâtiment, de navigateurs, bref 
de tous ceux qui, attirés par l'économie ou la vie villageoise, sont venus 
s'y établir sans beaucoup de moyens ou qui n'ont pu trouver mieux 



A Neuville, par exemple, les commerces occupent deux secteurs bien distincts, l'un 
dans l'axe central du village, de l'église au fleuve, et l'autre, moins important, à 
l'ouest. Quant aux artisans et autres hommes de métier, ils en occupent les 
franges: les maîtres-menuisiers par exemple sont tous à l'est du village, à l'excep- 
tion d'un seul établi plus à l'ouest; les journaliers sont à peu près tous en 
périphérie, au sud, près du fleuve, ou alors non loin des boutiques d'artisans; et les 
cordonniers et les tanneurs, tous à l'est, sauf un. Voir Johanne Salois, « Étude de la 
structuration d'un village [...] », p. 42 et suiv. 



56 



ailleurs. Les autres quartiers prolongent la Grande Rue et ont pour 
vocation d'accueillir notamment les entreprises bruyantes ou qui présen- 
tent davantage de risques d'incendie : surtout des forges, mais aussi des 
brasseries, des distilleries, des fonderies, des entrepôts de toutes sor- 
tes, avec leurs hangars, leurs ateliers et leurs baraques. C'est également 
en périphérie qu'ont lieu les foires et les encans, quand n'existe aucune 
place de marché ou lorsque les rassemblements prévus sont trop 
imposants. Tous ces quartiers confèrent aux bourgs leur originalité, qui 
varie selon la taille des établissements et la qualité de leur tissu 
construit, toujours très différente d'une agglomération à l'autre. 

LA TAILLE DES BOURGS 

Si le bourg différencie tant l'espace, c'est qu'il exerce sur lui une 
emprise qu'on peut mesurer à partir de diverses variables qui vont du 
nombre de maisons recensées dans l'agglomération à la superficie et au 
nombre d'emplacements ou de terres qu'elle comprend. De toutes ces 
variables, seule la première paraît suffisamment sûre pour apprécier la 
taille des bourgs, du moins dans la perspective où nous nous plaçons, 
car les autres s'avèrent incomplètes ou incertaines, ou renvoient à une 
réalité qui n'est pas celle que nous recherchons ici 7 . Comme beaucoup 
d'autres cependant, elle pose des difficultés d'utilisation que l'on ne 
peut résoudre qu'en partie, faute de sources témoins suffisantes 8 et 



7. Dans les recensements, seul le total d'acres ou d'arpents occupés par les chefs de 
ménage est enregistré, et encore partiellement, sans référence aux parcelles qui 
composent l'exploitation. En 1831 et encore en 1851, on n'indique pas toujours le 
détail de la propriété paysanne. Comme l'exploitation est parfois composée de 
plusieurs parcelles éparpillées dans la localité (bourgs, côtes ou même paroisses 
voisines), il n'est pas possible d'apprécier la taille des bourgs uniquement sur cette 
base. Par ailleurs, le nombre d'emplacements ne témoigne que de la réalité 
juridique du bourg, non de sa taille réelle qui ne peut être établie que dans ce 
groupement d'édifices dont parlait autrefois Max Sorre, c'est-à-dire dans le nombre 
d'emplacements bâtis. L'utilisation de cette variable pose donc certaines difficultés 
dans le repérage des bourgs non mentionnés dans les recensements. Pour les 
résoudre, il faut avoir recours à d'autres données (voir l'annexe A). 

8. Dans ses travaux, Bouchette ne fournit qu'une approximation du nombre de 
maisons dans les villages, et ses relevés ne concernent qu'environ 60 % d'entre 
eux. En outre, il n'en précise ni l'état (habitées, inhabitées ou en construction), ni 
les matériaux sauf de rares exceptions où il signale la présence de « plusieurs » 
maisons de pierre ou de maisons « bien bâties ». Dans les recensements, l'informa- 
tion est plus précise mais, contrairement à celui de 1851-1852 qui indique même le 
nombre d'étages des habitations, celui de 1831 ne donne qu'une information 
minimale sur le nombre de maisons habitées, inhabitées et en construction, parfois 
avec quelques informations quant aux matériaux. De plus, comme les recenseurs 
sont alors rémunérés en fonction du nombre de maisons visitées et que ce salaire 
est moins élevé dans les bourgs que dans les côtes, ils ont tendance à gonfler 
l'inventaire, comme à Sorel où chaque invalide, en 1831, est déclaré titulaire d'une 
résidence. Les données ont été corrigées dans nos relevés. 



57 



surtout de séries suffisamment continues dans le temps pour autoriser 
des comparaisons d'ensemble. Nous avons donc eu recours à diverses 
méthodes d'analyse et de traitement, en procédant tantôt par échantil- 
lonnage, tantôt par analyse plus systématique de l'information fournie 
par certaines sources plus complètes, les recensements notamment. 
Les résultats montrent que, loin d'être figé dans l'espace, le tissu 
construit des bourgs connaît alors une importante expansion, variable 
selon les régions et selon les périodes, mais dont le paysage tout entier 
porte la trace. 

En effet, en ne retenant que la vingtaine de noyaux pour lesquels 
on dispose de données pour 1815, 1831 et 1851, on constate que la 
taille moyenne des bourgs fait plus que doubler au cours de la période, 
passant d'environ 65 maisons en 1 81 5, à 95 en 1 831 et à près de 1 50 en 
1851, soit une progression de plus de 131 % en quelque 36 ans (voir le 
tableau 9). Les plus gros se retrouvent à peu près tous dans la région de 
Montréal où le village moyen compte 74 maisons en 1815, 112 en 1831 
et 168 en 1851. Dans la région de Québec, où les villages sont aussi de 
taille respectable, les proportions s'établissent à 42 maisons en 1815, 49 
en 1831 et 112 en 1851. Quant à la situation dans la région de Trois- 
Rivières, elle est plus difficile à cerner car l'échantillon ne compte que 
deux établissements, tous deux sur la rive nord du fleuve; néanmoins, le 
village moyen y compte déjà 32 maisons en 1815, 46 en 1831 et 68 en 
1851. 

Analysées dans l'espace et dans le temps, les données montrent 
que c'est d'abord dans la péninsule de Vaudreuil-Soulanges que la taille 
des villages progresse le plus rapidement, ensuite sur la Rive-Sud et la 
Rive-Nord de Montréal, puis dans le secteur nord des districts de Trois- 
Rivières et de Québec. Toutefois, entre 1831 et 1851, les poussées les 
plus vives ont lieu sur la Rive-Sud de Québec où l'on assiste à un 
gonflement important du tissu construit, surtout dans des bourgs 
comme Saint-Thomas de Montmagny et Saint-Michel-de-Bellechasse. 
Ces rythmes ne doivent pourtant pas faire illusion car, comparés à des 
bourgs comme Chambly, Sorel ou Saint-Hyacinthe dans la région de 
Montréal, ceux de la région de Québec ont une taille bien inférieure et 
ce, quelle que soit l'année de recensement. En effet, dès 1815, ceux de 
la Rive-Nord de Montréal regroupent déjà une centaine de maisons, 150 
en 1831 ; en 1851, la première place ira à ceux de la Rive-Sud, où le 
nombre total d'habitations dépasse 216 en moyenne. Mais il est vrai 
qu'on en compte alors un peu plus de 191 sur la Rive-Sud de Québec, 
contre environ 162 sur la Rive-Nord de Montréal. Ce phénomène est 
toutefois tardif et très circonscrit dans l'espace. Quant aux villages 



58 



Tableau 9 
EXEMPLES D'ÉVOLUTION DE LA TAILLE DES BOURGS (1815, 1831, 1851) 





Nombre de maisons 


Taux de croissance annue 
1815-1831 1831-1851 


1 moyen (%) 


Village 


1815* 


1831 


1851 


1815-1851 


District de Montréal 














Lachine 


20 


62 


155 


7,33 


4,69 


5,85 


Pointe-Claire 


95 


60 


56 


-2,83 


-0,34 


-1,46 


Pointe-aux-Trembles 


50 


28 


40 


-3,56 


1,80 


-0,62 


Archipel (moyenne par bourg) 


55,0 


50,0 


83,7 


-0,59 


2,61 


1,17 


Vaudreuil 


23 


43 


50 


3,99 


0,76 


2,18 


Saint-Eustache 


85 


159 


126 


3,99 


-1,16 


1,10 


Terrebonne 


150 


180 


166 


1,15 


-0,40 


0,28 


L'Assomption 


85 


158 


163 


3,95 


0,16 


1,83 


Berthier 


80 


102 


194 


1,53 


3,27 


2,49 


Rive-Nord (moyenne par bourg) 


100,0 


149,8 


162,3 


2,56 


0,40 


1,35 


Laprairie 


100 


214 


241 


4,87 


0,60 


2,47 


Longueuil 


15 


91 


151 


11,93 


2,56 


6,62 


Chambly 


95 


78 


140 


-1,22 


2,97 


1,08 


Dorchester 


80 


149 


413 


3,96 


5,23 


4,67 


Philipsburg 


60 


48 


88 


-1,38 


3,08 


1,07 


Frelighsburg 


17 


31 


25 


3,83 


-1,07 


1,08 


Boucherville 


95 


90 


133 


-0,34 


1,97 


0,94 


Saint-Ours 


60 


93 


88 


2,78 


-0,28 


1,07 


Saint-Hyacinthe 


85 


182 


348 


4,87 


3,29 


3,99 


Sorel 


150 


251 


534 


3,27 


3,85 


3,59 


Rive-Sud (moyenne par bourg) 


75,7 


122,7 


216,1 


3,06 


2,87 


2,96 


Mission du Lac 


60 


124 


90 


4,64 


-1,59 


1,13 


Total du district 


1 405 


2 143 


3 201 


2,67 


2,03 


2,31 


Moyenne par bourg 


73,9 


112,8 


168,5 








District de Trois-Rivières 














Rivière-du-Loup 


35 


57 


84 


3,10 


1,96 


2,46 


Sainte-Anne-de-la-Pérade 


30 


35 


51 


0,97 


1,90 


1,48 


Total du district 


65 


92 


135 


2,20 


1,94 


2,05 


Moyenne par bourg 


32,5 


46,0 


67,5 








District de Québec 














Neuville 


25 


33 


89 


1,75 


5,09 


3,59 


Charlesbourg 


40 


59 


53 


2,46 


-0,53 


0,78 


Rive-Nord 


32,5 


46 


71 


2,20 


2,19 


2,19 


Saint-Michel-de-Bellechasse 


12 


38 


104 


7,47 


5,16 


6,18 


Saint-Thomas de Montmagny 


90 


79 


278 


-0,81 


6,49 


3,18 


Rive-Sud 


51 


58,5 


191 


0,86 


6,09 


3,74 


Jeune-Lorette 


45 


36 


36 


-1,38 


0,00 


-0,62 


Total du district 


212 


245 


560 


0,91 


4,22 


2,73 


Moyenne par bourg 


42,4 


49,0 


112,0 








Total 


1 682 


2 480 


3 896 


2,46 


2,28 


2,36 


Moyenne par bourg 


64,7 


95,4 


149,9 


2,46 


2,28 


2,36 



* Le nombre de maisons en 1815 a été évalué d'après le nombre d'habitations mentionné par Bouchette. Lorsque celui-ci donne plus 
d'un chiffre («village de 90 à 100 maisons»), seule la moyenne a été retenue. 
Sources: Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 
1851-1852. 



59 



amérindiens, ils constituent un cas à part, car ils connaissent diverses 
variations qui s'expriment tantôt par des augmentations, tantôt par des 
reculs, surtout à cause des recensements dont la tenue coïncide sou- 
vent avec les saisons de chasse ou de trappe, ce qui se traduit par une 
diminution importante de la population villageoise et du nombre de 
« cabannes ». 

Enfin, il existe aussi des cas de régression. Des villages, apparem- 
ment plus bâtis à une époque, se retrouvent quelque 15 ou 20 ans plus 
tard amputés d'une partie de leurs habitations. C'est le cas, entre autres, 
de Pointe-Claire, Pointe-aux-Trembles, Boucherville, Charlesbourg, qui 
subissent de telles pertes. Parfois celles-ci sont mineures ou temporai- 
res, imputables à un événement, douloureux certes, mais qui permettra 
de redonner un nouveau visage au bourg (incendie, inondation); d'autres 
au contraire sont plus sérieuses, liées à un fait militaire (par exemple, la 
destruction du village de Saint-Eustache lors des troubles de 1837), ou à 
une évolution économique qui désavantage le bourg ; par exemple Saint- 
Ours et Terrebonne, dont les fonctions ont été longtemps liées à 
l'économie du blé, ont subi le contrecoup de sa décroissance. Enfin, 
d'autres ne sont qu'illusoires, et tiennent aux défauts d'enregistrement 
des données par Bouchette qui, en surestimant la taille de certains 
bourgs en 1815, fausse l'analyse: Philipsburg et Chambly, entre autres, 
dont l'état de développement est certes important à l'époque mais dont 
la véritable croissance est postérieure à cette date. D'ailleurs, Bouchette 
lui-même nous en donne des indices, en décrivant ces établissements 
en des termes différents de ceux qu'il utilise pour la description d'autres 
bourgs pourtant nettement plus importants. 

Considérées dans leur ensemble, les données confirment ces 
tendances. En effet, en examinant le nombre de maisons que comptent 
les bourgs pour lesquels on dispose de données dans les sources 
documentaires de la période, on constate qu'après 1815 une rupture 
survient et que le nombre d'habitations dans les gros bourgs, limité 
jusque-là à quelque 150 ou 200 maisons, passe successivement à un 
peu plus de 250 ou 300, puis à plus de 500. En même temps, on assiste 
à une hausse sans précédent du nombre de hameaux dont la part dans 
l'échantillon global compte pour plus de 70 % après 1831 contre environ 
41 % en 1815. Enfin, et même si beaucoup de données font défaut, 
notamment pour 1851, on observe une nette progression dans le temps 
entre le nombre de noyaux enregistré dans une classe et ceux de la 
classe suivante ou de celle qui vient immédiatement après (voir le 
tableau 10), ce qui nuance les cas de régression enregistrés pendant la 
période. 



60 



Tableau 10 
TAILLE MOYENNE DES BOURGS (1815, 1831, 1851) 



Nombre de maisons 


1815 


1831 


1851 


Moins de 50 


14 


146 


178 


51-100 


16 


43 


43 


101-200 


4 


15 


22 


201-300 





4 


3 


301-400 








1 


401-500 








1 


500 et plus 








2 


NNO 


34 


208 


250 


NTN 


53 


210 


306 



NNO : Nombre de noyaux observés. 
NTN : Nombre total de noyaux. 
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements 
du Bas-Canada. 1831 et 1851-1852. 



Intéressantes dans la mesure où elles permettent de suivre une 
évolution, ces données gagnent toutefois à être étayées par une analyse 
plus fine, effectuée sur une base régionale. En effet, parce que la 
croissance villageoise est variable non seulement dans le temps mais 
aussi dans l'espace, c'est encore sur le terrain lui-même qu'elle prend 
toute sa signification. Toutefois, comme l'information colligée n'est pas 
nécessairement continue - certaines données font défaut d'une source 
à l'autre -, l'exercice ne vaut qu'à titre indicatif, d'autant plus que le 
nombre de hameaux enregistré en 1815 est de loin inférieur à celui de 
1831 et de 1851. Sans doute les données précisent-elles la structure du 
phénomène villageois à la fois dans le temps et dans l'espace, mais non 
la taille réelle des bourgs qui dépasse largement les seuils indiqués dans 
le tableau 1 1 . Ce qui frappe tout de même dans ce relevé, c'est la place 
qu'occupe le village dans le paysage de la région montréalaise et celle 
qu'il prend sur la Rive-Sud de Montréal où, après 1815, sa taille progresse 
plus vite que sur la rive opposée. Ailleurs, les situations sont plus 
nuancées; toutefois, après 1831, les plus gros bourgs se retrouvent 
presque tous sur la Rive-Sud de Québec et sur la Rive-Nord de Trois- 
Rivières, où ils dominent le réseau local de villages. Tout se passe donc 
comme si, après avoir connu une expansion considérable dans certains 
secteurs plus anciens de peuplement, la croissance villageoise avait suivi 
les mouvements du front pionnier 9 , en jaillissant là où la colonisation 



9. Voir le chapitre 1. 

61 



Tableau 1 1 
NOMBRE MOYEN DE MAISONS PAR BOURG (1815, 1831, 1851) 







1815 




1831 






1851 






NNO 


Moyenne 


NNO 


Moyenne 


En cons- 


NNO 


Moyenne 


En cons- 


Secteur 










truction 






truction 


District de Montréal 


















Archipel 


3 


55,00 


15 


45,33 


2 


19 


52,89 


4 


Péninsule 


2 


31,50 


8 


29,63 


1 


11 


32,45 


1 


Autre île 












1 


4,00 





Rive-Nord 


5 


84,00 


37 


52,24 


30 


39 


49,59 


17 


Rive-Sud 


11 


76,09 


47 


60,09 


61 


58 


74,91 


17 


Vill. amérindiens 


2 


100,00 


2 


186,50 


7 


1 


90,00 





Total 


23 


73,26 


109 


55,48 


101 


129 


59,96 


39 


District de Trois-Rivières 
















Rive-Nord 


2 


32,50 


10 


36,40 


9 


13 


38,62 


13 


Rive-Sud 


1 


50,00 


10 


26,70 


6 


8 


31,25 


10 


Vill. amérindien 


1 


28,00 


1 


77,00 





1* 


10,00 





Total 


4 


35,75 


21 


33,71 


15 


22 


34,64 


23 


District de Québec 


















île d'Orléans 






7 


16,86 





5 


23,40 





Autre île 






1 


8,00 





1 


30,00 





Rive-Nord 


3 


43,33 


23 


29,57 


14 


34 


26,35 


8 


Rive-Sud 


3 


49,00 


46 


33,59 


41 


58 


50,55 


54 


Vill. amérindien 


1 


45,00 


1 


36,00 





1 


36,00 





Total 


7 


46,00 


78 


30,60 


55 


99 


40,52 


62 


Total 


34 


63,24 


208 


43,95 


171 


250 


50,03 


124 



* Le village recensé ici est le village temporaire de Bécancour, parce que les données pour Saint-François (village abénaquis) n'étaient 
pas disponibles dans le recensement. 
NNO : Nombre de noyaux observés. 
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 
1851-1852. 



progresse et en imprimant partout son emprise. Mais la taille physique 
des bourgs n'est que l'un des facteurs qui distinguent les régions entre 
elles : outre celui-ci, il y a la qualité de l'habitat et surtout des équipe- 
ments économiques et sociaux. 

LA QUALITÉ DE L'HABITAT 

Différents par leur forme et par leur structure, les bourgs le sont 
aussi par la qualité et la diversité de leur tissu construit. Certains, plus 
anciens, paraissent avantagés et prétendent à une place supérieure dans 
la hiérarchie villageoise; d'autres, de création plus récente, présentent 
encore des traits qui les rapprochent de leur origine pionnière. Mais 
quels que soient leur âge et l'état de leur développement, les bourgs 



62 






offrent à l'époque l'image d'agglomérations animées où tout reste 
encore à venir. 

Le tissu résidentiel 

Par son importance dans le paysage villageois, la maison consti- 
tue l'un des premiers traits distinctifs des bourgs. Si l'on en juge par les 
données disponibles, on en construit de nouvelles dans presque tous les 
bourgs en 1831 et encore dans un bourg sur deux en 1851. Certaines 
sont en pierre, d'autres en brique, d'autres encore « en charpente » ou 
en pièce sur pièce, ou composées de tous ces matériaux à la fois, par 
exemple dans les villages de la Rive-Sud de Trois-Rivières où plus de 
huit maisons sur dix sont en pierre et en bois. La plupart n'ont qu'un 
étage et n'abritent qu'un ménage, mais quelques-unes ont des maison- 
nées plus nombreuses, réparties sur un, deux ou trois étages. C'est du 
moins ce qui ressort du recensement de 1851, le seul à faire un tel 
relevé pendant la période (voir le tableau 12). Quant à Bouchette, il est 
relativement silencieux sur le sujet; il limite ses observations à quelques 
villages et presque toujours aux seules maisons de pierre. Toutefois, 
comme il lui arrive d'indiquer si le bourg observé est bien ou mal 
construit, s'il est propre, accueillant ou prospère 10 , ses observations 
peuvent permettre une certaine visualisation du village, que vient parfaire 
l'iconographie ancienne (voir les pages 12, 48, 92, 152 et 206), encore 
que les limites de cette dernière source soient nombreuses 11 . 

Ce qui frappe avant tout dans les données de 1851, c'est la place 
que prennent les maisons de bois dans le paysage villageois : près de 
45% sont en pièce sur pièce et environ 20% « en charpente ». Plu- 
sieurs, soit 7 %, sont en pierre et à peine plus de 2 % en brique. Les 
autres allient deux matériaux ou davantage, la pierre et le bois le plus 
souvent, comme dans les villages de l'archipel de Montréal et ceux de la 
Rive-Sud de Trois-Rivières et de la plupart des îles du Saint-Laurent. La 



10. Le village de Beauport, par exemple, lui paraît «propre et régulier», celui de 
Charlesbourg « respectable », celui de Sorel « beau », celui de Saint-Eustache 
« beau » et « salubre », etc. Par contre, le village des Abénaquis (mission amé- 
rindienne de Saint-François-du-Lac) lui semble « mal construit ». Voir Joseph Bou- 
chette, Description topographique de la province du Bas-Canada et A Topographical 
Dictionary of the Province of Lower Canada. 

1 1 . En effet, il faut se méfier des dessins et des gravures de l'époque. Chargés de 
symbolisme, ils ont surtout un but esthétique tout imprégné de l'esprit des 
physiocrates. Le fait est particulièrement apparent dans les images laissées du Bas- 
Canada, où les scènes de bourgs sont souvent paisibles, calmes, presque vides de 
toute population et confondues dans l'harmonie du paysage environnant. Celles du 
Haut-Canada donnent généralement une autre image, plus animée, où abondent les 
scènes de marché, de moulin, de circulation fluviale ou terrestre. 



63 



Tableau 12 
MATÉRIAUX DE CONSTRUCTION (1851) 











« En char- 


Pièce sur 


Matériaux 






Brique 


Pierre 


pente » 


pièce 


divers 


Secteur 


NNO 


(%) 


(%) 


(%) 


(%) 


(%) 


District de Montréal 














Archipel 
Péninsule 


19 


0,70 


20,00 


13,33 


16,12 


49,85 


11 


1,12 


5,60 


6,72 


51,54 


35,01 


Rive-Nord 


39 


1,40 


7,55 


18,41 


44,16 


28,49 


Rive-Sud 


58 


5,18 


5,06 


36,39 


31,30 


22,07 


Autre île 


1 


0,00 


25,00 


0,00 


25,00 


50,00 


Vill. amérindien* 


1 


0,00 


4,44 


73,33 


22,22 


0,00 


Total 


129 


3,40 


7,65 


27,94 


33,37 


27,64 


District de Trois-Rivières 














Rive-Nord 


13 


0,00 


3,98 


0,40 


67,13 


28,49 


Rive-Sud 


8 


1,20 


4,00 


0,40 


12,40 


82,00 


Vill. amérindien** 


1 


0,00 


0,00 


0,00 


0,00 


100,00 


Total 


22 


0,39 


3,94 


0,39 


48,29 


46,98 


District de Québec 














Rive-Nord 


34 


0,56 


13,84 


8,48 


39,62 


37,50 


Rive-Sud 


58 


0,38 


3,07 


8,77 


71,42 


16,37 


île d'Orléans 


5 


0,00 


11,11 


0,00 


79,49 


9,40 


Autre île 


1 


0,00 


0,00 


0,00 


53,33 


46,67 


Vill. amérindien 


1 


0,00 


0,00 


0,00 


100,00 


0,00 


Total 


99 


0,40 


5,66 


8,30 


64,67 


20,97 


Total 


250 


2,25 


6,79 


19,96 


44,32 


26,68 



* Ne concerne que le village du Lac-des-Deux-Montagnes. 
** Ne concerne que le village de Bécancour. 
NNO : Nombre de noyaux observés. 
Source : ANC, Recensement du Bas-Canada, 1851-1852. 



maison de pierre ne semble dominer que dans les bourgs de l'archipel 
montréalais et l'île du Pads, ceux de la Rive-Nord de Québec et de l'île 
d'Orléans; quant à la maison de brique, elle est surtout répandue dans 
la région de Montréal, sur la rive sud du fleuve notamment, où les 
anglophones sont plus nombreux. Tel est aussi le cas de la maison « en 
charpente », plus fréquente dans la région de Montréal et sur la rive sud 
du fleuve que partout ailleurs sur le territoire, plus répandue même que 
la maison en pièce sur pièce, sauf dans la mission indienne du Lac-des- 
Deux-Montagnes où trois maisons sur quatre sont « en charpente ». Par 
contre, elle est presque absente des bourgs de la région de Trois- 
Rivières et de ceux du milieu insulaire. Quant à la maison en pièce sur 
pièce, dont le nombre est partout important, on la retrouve surtout dans 
la région de Québec, sur la rive sud du fleuve et à l'île d'Orléans, sur la 



64 



Rive-Nord des régions de Trois-Rivières et de Montréal, et dans la 
péninsule de Vaudreuil-Soulanges. 

Si les matériaux de construction donnent un premier indice de la 
qualité générale de l'habitat villageois, la taille et la densité d'occupation 
des maisons en donnent d'autres, tout aussi révélateurs (voir le tableau 
13). Sauf dans quelques bourgs de l'archipel montréalais où les édifices 
à deux étages sont un peu plus nombreux (Les Tanneries, Lachine, 
Sainte-Geneviève, etc.), partout ailleurs la maison à un étage domine, 
dans des proportions qui dépassent 90 %. Dans les villages amérindiens 
et dans celui de l'île du Pads, c'est même l'unique type de maison 
recensé; les seuls édifices en hauteur sont les églises, parfois les 
presbytères. Il en est de même du nombre de ménages que ces 
résidences abritent : il est presque partout limité à un, dans des propor- 
tions qui dépassent 80 % et même 85 %, sauf dans le petit bourg de 
l'île du Pads et dans celui de la mission amérindienne de Bécancour où 
les doubles maisonnées sont nettement plus nombreuses. Toutefois, 
elles sont aussi légèrement plus élevées sur la rive sud du fleuve, dans 
la région de Montréal et de Québec notamment, où le quart des 
habitations environ abritent plus d'un ménage. 

Les équipements économiques et sociaux 

Le village n'est pas qu'un lieu de résidence, il est aussi un lieu de 
services et de production caractérisé par la présence de divers équipe- 
ments qui lui donnent sa personnalité. D'une part, les équipements de 
prestige qui embellissent le bourg. D'autre part, les équipements de 
travail qui attestent la vitalité des lieux, mais dont la multiplication pose 
aussi diverses difficultés quant à la qualité de l'habitat. Entre ces deux 
catégories, une gamme variée d'échoppes, de boutiques, d'ateliers, dont 
la répartition dans le bourg n'est pas toujours en harmonie avec l'image 
que l'on s'en fait. 

Les équipements de prestige 

Les bourgs les mieux construits sont en général ceux qui comp- 
tent le plus d'établissements de prestige: l'église, le presbytère, le 
manoir et les grandes maisons d'enseignement, couvent, collège, acadé- 
mie, qui servent souvent de résidence aux congrégations ou communau- 
tés enseignantes. S'y ajoutent aussi, en certains cas, le temple protes- 
tant et l'école primaire; celle-ci est de moindre importance mais son 
statut au village est supérieur à celui de l'école de rang. Seuls les très 
gros bourgs qui abritent de tels établissements peuvent prétendre à une 



65 



Tableau 13 
TAILLE ET OCCUPATION DES HABITATIONS (1851) 







Nombre d'étages 


Nombre de ménages 




1 


2 


Plus de 2 


1 


2 


Plus de 2 


Secteur 


NNO 


(%) 


(%) 


(%) 


(%) 


(%) 


(%) 


District de Montréal 
















Archipel 


19 


89,25 


10,35 


0,40 


82,85 


15,01 


2,14 


Péninsule 


11 


92,16 


6,44 


1,40 


80,28 


17,22 


2,50 


Rive-Nord 


39 


92,92 


6,72 


0,36 


84,80 


13,13 


2,07 


Rive-Sud 


58 


90,91 


8,61 


0,48 


77,15 


19,74 


3,11 


Autre île 


1 


100,00 


0,00 


0,00 


50,00 


50,00 


0,00 


Vill. amérindien* 


1 


97,78 


2,22 


0,00 


73,68 


21,05 


5,26 


Total 


129 


91,34 


8,18 


0,48 


80,13 


17,18 


2,68 


District de Trois-Rivières 
















Rive-Nord 


13 


94,22 


5,38 


0,40 


81,72 


15,76 


2,52 


Rive-Sud 


8 


98,40 


1,60 


0,00 


88,11 


11,89 


0,00 


Vill. amérindien** 


1 


100,00 


0,00 


0,00 


60,00 


30,00 


10,00 


Total 


22 


95,67 


4,07 


0,26 


83,56 


14,66 


1,78 


District de Québec 
















Rive-Nord 


34 


92,52 


7,37 


0,11 


84,79 


13,82 


1,38 


Rive-Sud 


58 


92,22 


7,47 


0,31 


78,95 


18,52 


2,53 


île d'Orléans 


5 


94,02 


5,98 


0,00 


85,47 


14,53 


0,00 


Autre île 


1 


96,67 


3,33 


0,00 


86,67 


13,33 


0,00 


Vill. amérindien 


1 


100,00 


n.d. 


n.d. 


n.d. 


n.d. 


n.d. 


Total 


99 


92,45 


7,30 


0,25 


80,52 


17,30 


2,18 


Total 


250 


91,96 


7,65 


0,39 


80,49 


17,06 


2,45 


* Ne concerne que le village du Lac-des-Deux-Montagnes. 












** Ne concerne que le village de Bécancour. 














n. d. : non disponible. 
















NNO : Nombre de noyaux observés. 














Source: ANC, Recensement du Bas-Canada, 1851-1852. 













préséance dans la hiérarchie villageoise. Le plus souvent, ils n'en ac- 
cueillent que quelques-uns, l'église et l'école généralement, quelquefois 
le couvent dans les bourgs plus importants. C'est le signe premier de la 
qualité de l'habitat, celui par lequel le bourg se distingue de ses voisins. 
Le second tient à la qualité même de ces édifices. Si les habitants du 
bourg sont à l'aise, ils recherchent des constructions vastes, aux lignes 
élégantes et richement ornées, et font porter leurs efforts sur le choix 
des matériaux. Le plus usuel reste le bois, le plus noble, la pierre, suivie 
de ia brique dont l'utilisation est cependant moins courante en milieu 
francophone qu'anglophone. 

Le bourg le plus en vue, c'est d'abord celui qui possède une 
église, une vraie, et non une simple chapelle ou un presbytère-église. 



66 



Même le manoir passe ici au second plan, malgré toute la puissance de 
son symbole. D'ailleurs, les seigneurs en sont si bien conscients qu'ils 
ne ménagent aucun effort pour convaincre l'évêque de la nécessité de 
construire une église dans leur bourg. On la voudra en pierre et agréa- 
blement décorée 12 , flanquée d'un presbytère aux attraits tout aussi 
recherchés. Mais cela coûte cher, terriblement cher, aussi ne retrouve-t- 
on ce genre d'édifice que dans les bourgs les mieux nantis, capables 
non seulement de corvées mais riches d'espèces sonnantes qui feront 
de cette œuvre collective un véritable monument à la grandeur non 
seulement du village, mais de la paroisse tout entière. Durant le premier 
tiers du XIX e siècle par exemple, le coût de construction d'une belle 
église en pierre « de rang », dotée d'un portail en pierre de taille et de 
deux clochers recouverts de fer-blanc, est environ de 70 000 à 80 000 
livres; après 1840, il dépasse facilement 100 000 livres. Pour un presby- 
tère, également en pierre, il faudra prévoir entre 10 000 et 20 000 livres, 
et jusqu'à 30 000 livres entre 1840 et 1850. Enfin, s'il s'agit d'un 
presbytère-église, il faudra débourser environ 30 000 livres, sans parler 
de tout ce qu'il en coûtera bientôt pour construire un véritable temple 13 . 

En 1815, Bouchette ne signale encore qu'une quarantaine d'égli- 
ses dans les bourgs, contre plus du double en 1832. En 1851-1852, on 
en recense quatre fois plus (138 sur les 253 bourgs pour lesquels on 
dispose d'une information statistique dans le recensement), auxquelles 
s'ajoutent encore une quarantaine de temples protestants. Les plus 
belles sont en pierre, réparties pour la plupart dans les vieilles paroisses 
riveraines; en effet, plus on pénètre à l'intérieur des terres, plus les 
matériaux changent, conséquence à la fois de la jeunesse du peuple- 
ment (les premiers édifices sont souvent en bois) et de sa moindre 
aisance. Même parmi les églises en pierre, des différences s'affirment, 
que sanctionnent les matériaux du toit (la plupart sont en bardeau, 
quelques-uns en fer-blanc), le nombre de clochers et leur revêtement (en 



12. Pour une synthèse de l'histoire architecturale des églises au Québec, voir Luc 
Noppen, Les églises du Québec (1600-1850). Pour une étude de cas, voir Made- 
leine Gobeil-Trudeau, Bâtir une église au Québec, Saint-Augustin-de-Desmaures : 
de la chapelle primitive à l'église actuelle. 

13. Par exemple, le coût de construction de l'église de Longueuil a été évalué à 75 400 
livres en 1810, l'église de Sorel à plus de 53 500 livres en 1824, l'église de Sainte- 
Scholastique à un peu plus de 71 650 livres en 1835 (le presbytère-chapelle avait 
été évalué à plus de 31 600 livres en 1824), l'église de Saint-Pie à plus de 104 000 
livres en 1849. Quant au coût de construction du presbytère, il varie du simple au 
double ou au triple, selon les paroisses et les époques : à Saint-Antoine-de-Lavaltrie, 
il a été estimé à 8 757 livres en 1813, il s'est élevé à 12 000 livres à Longueuil en 
1830, à plus de 15 600 livres à Boucherville en 1832, et à plus de 23 500 livres à 
Laprairie en 1847. Voir ANQ-M, fonds Création de paroisses, E-4. 



67 



bardeau également, mais aussi en fer-blanc dans les bourgs les plus 
riches), le portail, le nombre d'ouvertures et les ornements de façade 
(niches, balustrades, etc.). Par exemple, comparée à celles qui l'entou- 
rent, l'église de Saint-Eustache apparaît d'un autre ordre. Construite à la 
fin du XVIII e siècle, réparée en 1818, puis agrandie et dotée d'un nouveau 
portail et de deux clochers par le curé Paquin au début des années 1830, 
elle a inspiré la description suivante: 

L'église placée près du presbytère, sur une belle pointe qui s'avançait 
dans la rivière des Mille-lsles, offrait un beau coup-d'œil, soit de la rive 
opposée, soit du village où elle terminait la grande et belle rue à laquelle 
elle imposait son imposante façade de pierres de taille d'une construction 
élevée, solide et dégagée des ordres Dorique et Ionique; de chaque côté 
de la façade s'élevaient deux superbes clochers à deux lanternes, cou- 
verts en fer-blanc, et dont les flèches hardies et brillantes annonçaient au 
loin le temple du Seigneur. Une de ces tours était décorée d'un bel et 
bon cadran en bois, ouvrage de M. Vaillancourt, excellent ouvrier de Ste- 
Scholastique. L'intérieur de l'église était très bien orné de riches sculptu- 
res et de beaux tableaux. La sculpture et les colonnades étaient ri- 
chement dorées. Lorsque l'on entrait dans l'église, on était d'abord 
frappé par l'aspect d'une statue de St-Eustache, de grandeur d'homme, 
placée derrière le maître-autel qu'elle dominait. Le coup d'œil qu'offrait 
cette statue dorée à l'antique, la colonnade qui entourait le chœur, et les 
tableaux qui l'ornaient, firent une profonde impression sur les premières 
personnes de l'armée qui entrèrent dans cette église 14 . 

Incendiée le 14 décembre 1837, lors de la bataille de Saint- 
Eustache, cette église fut reconstruite quelques années plus tard dans le 
style qui la caractérise encore aujourd'hui, avec son ancien portail et ses 
deux clochers. On en a fait un édifice plus riche encore que les églises 
voisines de Saint-Benoît et de Saint-Augustin, dont la réfection ou la 
construction datent pourtant de la même époque. 

Les presbytères sont également nombreux, davantage même que 
les églises dont ils épousent souvent l'harmonie d'ensemble. Plusieurs 
sont en pierre et ne comptent qu'un étage ou un étage et demi, comme 
celui de Saint-Antoine-de-Lavaltrie (1813) ou celui de Saint-Laurent 
(1829). D'autres sont en planches, dont le coût est nettement moins 
élevé que la pierre; on les rencontre surtout dans les pays neufs de 
l'intérieur, où ils ont été construits dès les premières années de la 
colonisation. Quelques-uns, plus rares, sont en brique ou plus impo- 
sants : ils comptent deux étages, comme à Sainte-Rose, Longueuil ou 



14. Charles-Auguste-Maximilien Globensky, La rébellion de 1837 à Saint-Eustache. 
p. 65-66. 



Laprairie ou comprennent une chapelle ou une salle publique comme à 
Sainte-Scholastique ou à Saint-Eustache. Ils sont alors plus massifs et 
plus distinctifs. 

Quant aux maisons d'enseignement, elles sont plus nombreuses 
encore. Généralement, les petites écoles élémentaires sont réparties en 
périphérie du bourg ou sur une rue adjacente à la Grande Rue, là où 
l'espace est encore disponible. Mais certaines sont centrales, édifiées 
dans le voisinage de l'église. Construites le plus souvent en bois, elles 
accueillent une population nombreuse, qui représente davantage que la 
moitié des enfants du village, dont quelques-uns seulement iront au 
couvent ou au collège et  qui enseignent des instituteurs ou des 
institutrices laïques. En 1815, Bouchette n'en recense encore qu'une 
dizaine dans les bourgs, en 1831 on en compte 222 et, en 1851, on en 
dénombre 140 sur les 253 noyaux de notre échantillon. Toutefois, les 
édifices les plus imposants restent les établissements d'enseignement 
supérieur, couvents, collèges ou académies, dirigés par des congréga- 
tions religieuses et qui dominent le tissu construit non seulement par 
leur masse, mais aussi par leur emplacement et la qualité des maté- 
riaux: on les bâtit d'abord en pierre mais l'usage de la brique pour ce 
genre d'édifice se répand après les années 1840. En 1815, Bouchette 
n'en dénombre que quatre dans les bourgs (deux couvents et deux 
collèges), en 1831 on en compte une douzaine, alors qu'en 1851 ces 
constructions représentent de 12 % à 15 % de l'ensemble des établisse- 
ments d'enseignement; les plus nombreuses sont les couvents pré- 
sents dans presque chaque gros village. C'est ainsi que les bourgs 
affirment leur rang, et ces édifices deviennent en quelque sorte le signe 
tangible de leur statut social. 

Le bourg le plus en vue, c'est aussi celui où s'élève un manoir, 
c'est-à-dire où réside un seigneur établi sur place ou dans le voisinage 
immédiat. Son importance sur le plan social est d'autant plus réelle que 
seule une infime partie des villages (moins de 10%) comptent un tel 
équipement, et certains sont encore plus altiers que les autres. Dans 
son dictionnaire de 1832 par exemple, Bouchette ne dénombre qu'une 
douzaine de manoirs dans les bourgs, chiffre que l'on peut hausser à 19 
si l'on en juge par le nombre de seigneurs enregistré au recensement de 
1831. En 1851, la situation est plus ambiguë en raison des lacunes du 
recensement. Néanmoins, en conjuguant les informations de cette 
source avec celles des inventaires disponibles 15 , il semble que l'on ne 



15. Les plus utiles demeurent ceux de Pierre-Georges Roy, Vieux manoirs, vieilles 
maisons, et de Raymonde Gauthier, Les manoirs du Québec. 



puisse évaluer à plus d'une trentaine le nombre de bourgs où s'élève 
une maison seigneuriale. 

Plusieurs de ces maisons sont en pierre, d'autres en bois ou en 
brique, et la plupart, tels l'ancien manoir Dumont ou le manoir De 
Bellefeuille à Saint-Eustache, n'ont qu'un étage ou un étage et demi, et 
épousent, en l'enrichissant, l'architecture de la maison dite « québé- 
coise », avec son larmier, ses lucarnes et son perron-galerie. D'autres 
adoptent un style plus classique ou inspiré de l'architecture britannique. 
Ils sont en général plus imposants, bâtis en pierre ou en brique, la façade 
dégagée par un vaste terrain entouré d'une clôture en pierre ou en bois. 
La plupart s'élèvent à l'extérieur du bourg comme le manoir Campbell à 
Saint-Hilaire, ceux de Montebello, de Pointe-du-Lac et de Kamouraska. 
D'autres, tels le manoir Globensky à Saint-Eustache, celui de la famille 
Masson à Terrebonne ou celui de Barthélémy Joliette au village de 
L'Industrie, sont mieux intégrés dans le tissu villageois. 

Avec le manoir, le village accède à un rang supérieur. Cela 
n'enlève rien au rôle joué par certains seigneurs dans le destin des 
autres bourgs, mais démontre quelle place particulière occupent, dans la 
hiérarchie villageoise, les bourgs qui en sont nantis. Toutefois, bien 
d'autres édifices contribuent également à la renommée des bourgs, 
certains plus prestigieux que les autres ou au contraire plus humbles 
mais non moins importants : hôpital, cour de justice, bureau d'enregistre- 
ment, public house, bureau de poste, maison de tempérance, bibliothè- 
que, etc. Leur présence dans le village atteste non seulement son rang 
mais son rôle dans l'espace. Tous n'en sont pas pourvus, loin de là, mais 
ceux qui en disposent ont une position d'autant plus avantageuse qu'ils 
bénéficient également, en général, d'avantages économiques. 

Les équipements de travail 

Outre les résidences et les édifices de prestige, le village com- 
prend également des équipements de commerce, de services, d'héber- 
gement, de transport, et surtout de production, dont le nombre augmente 
considérablement au cours de la période. On est loin ici de l'impression 
de calme évoquée par l'iconographie ancienne et de celle qu'en ont 
laissée certains auteurs qui ont vu le village comme le mouroir de toute 
une société, un lieu de résidence pour rentiers venus s'y établir après 
une dure vie de labeur. La réalité est tout autre, du moins à l'époque: 
c'est un fatras de boutiques, d'ateliers, d'équipements de toutes sortes, 
où entrepôts, moulins, fabriques, manufactures, auberges, etc., s'entre- 
mêlent pour créer un paysage animé dont l'ambiance est différente de 



70 



celle que l'on a évoquée précédemment. Certes, les situations particuliè- 
res demeurent très diverses et très changeantes dans le temps et 
dépendent de la situation du bourg sur le territoire 16 . Mais en dépit de la 
logique qui explique chacune de ces situations, s'impose ici l'image d'un 
milieu qui bouge et qui n'a rien du calme serein des hameaux agricoles. 

En 1815, le village semble surtout caractérisé par des fonctions 
de services, auxquelles s'ajoutent d'importantes fonctions commerciales 
attestées par les diverses mentions de Bouchette relatives aux auber- 
ges, boutiques, magasins, entrepôts, greniers à blé, retrouvés dans 
certains gros bourgs et qui confirment non seulement la place du village 
dans la vie d'échange, mais le rôle que jouent certains d'entre eux dans 
l'économie du blé. Les villages de Berthier, de L'Assomption et de Saint- 
Denis, dans la région de Montréal, sont de ceux-là, tout comme ceux de 
Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup dans la région de Trois-Rivières et 
de Saint-Thomas de Montmagny dans celle de Québec. Toutefois, par 
rapport aux installations de commerce et d'hébergement, les équipe- 
ments de production semblent plus nombreux, attestés encore là par les 
mentions de Bouchette ou ses relevés statistiques. Ils le sont d'autant 
plus que seuls les grands équipements comme les moulins, les scieries 
et les fabriques retiennent son attention, alors qu'il néglige générale- 
ment de relever les boutiques et les ateliers d'artisans 17 . 

Après 1815 le panorama est différent et révèle un tout autre 
contexte plus marqué cette fois par les fonctions de production. En 
1831, les fonctions de services et de commerce restent importantes, 
mais les activités de transformation et de fabrication paraissent plus 
dominantes, dans des proportions qui doublent et même triplent par 



16. On en a un exemple sur la Rive-Sud de Montréal, dans la portion de territoire situé 
entre les rivières Richelieu et Yamaska, à la hauteur de Saint-Charles et de Saint- . 
Hyacinthe, où le seul bourg de l'endroit, celui de La Présentation, n'est qu'un petit 
centre de services pour les côtes environnantes. Placé à mi-chemin entre deux gros 
bourgs, il apparaît comme un relais sur la route qui mène du Richelieu à Saint- 
Hyacinthe. Ses fonctions sont donc essentiellement locales et tout entières tour- 
nées vers des activités de services qui ne laissent pas beaucoup de place aux 
activités de fabrication plutôt concentrées dans les gros bourgs voisins. Par compa- 
raison, le village de Saint-Pie, situé à l'est de la rivière Yamaska, paraît plus favorisé 
par sa situation sur le front pionnier: plus éloigné de Saint-Hyacinthe que le 
précédent et sans concurrent de taille à proximité, ses fonctions sont plus diversi- 
fiées et il attire une population de journaliers, d'artisans et d'ouvriers du bâtiment 
dont le nombre, déjà respectable en 1831 compte tenu de sa taille, quintuple après 
cette date. Voir ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 

17. Seuls quelques villages méritent de telles mentions chez Bouchette, entre autres 
ceux de Terrebonne et de Saint-Jean dans la région de Montréal, et ceux de 
Beauport et de Saint-Michel-de-Bellechasse dans celle de Québec. 



71 



rapport à 1815. La grande différence concerne les ateliers et les bouti- 
ques d'artisans, non enregistrés dans le recensement, mais dont le 
nombre peut être évalué à partir des déclarations des chefs de ménage. 
En ne retenant que les métiers relatifs à la fabrication pour éviter de trop 
grandes distorsions, on obtient plus de 1 400 ateliers et boutiques 
d'artisans dans les villages, soit 6,7 en moyenne par bourg, contre un 
peu moins d'un moulin. Il est vrai que le calcul ici n'est qu'indicatif 
puisque chaque artisan ne possédait pas nécessairement son échoppe 18 . 
Compte tenu du nombre d'artisans recensés dans les bourgs, ce chiffre 
n'a rien d'excessif; au contraire, il se peut même qu'il ait été plus élevé. 
En 1851, les relevés sont beaucoup plus sûrs, car les ateliers et les 
boutiques font alors l'objet d'un dénombrement particulier 19 . Toutefois, 
comme le nombre de bourgs pour lesquels on dispose d'une information 
statistique est incomplet, les chiffres ne sont encore qu'indicatifs d'une 
tendance. Ils montrent néanmoins qu'à cette époque les activités de 
production justifient encore la moitié des équipements du village contre 
plus des deux tiers 20 ans auparavant. Quant au commerce, il est alors 
presque trois fois plus important qu'en 1815 (voir le tableau 14). 

Bref, de 1815 à 1851, on assiste à d'importants changements qui 
se traduisent, dans l'habitat villageois, par une montée sans précédent 
des équipements de commerce et de production qui ajoutent à ses 
fonctions traditionnelles de services quantité d'autres rôles dont l'impor- 
tance sera capitale dans la croissance des bourgs 20 . Les transformations 
les plus notables surviennent d'abord dans les activités de commerce et 
d'hébergement déjà présentes en 1815, mais qui connaissent une 
croissance importante tout au long de la période. Elles surviennent 
ensuite dans le domaine des activités de production, dont l'importance 
s'accroît après 1815 pour atteindre un sommet en 1831, puis dans les 
activités de services elles-mêmes qui, de dominantes qu'elles étaient en 
1815, connaissent une part relative moindre en 1831, et de nouveau 
croissante par la suite. 



18. Ces données ne comprennent pas les femmes ou les veuves qui font de la 
confection et dont le travail peut s'effectuer à la maison, ni les tisserands ou 
« tisseranes » dont un certain nombre travaillent aussi à domicile. 

19. Comme nos relevés ont été effectués dans les listes nominatives, il est possible 
d'avoir une assez bonne idée de la vocation de ces boutiques, même quand celle-ci 
n'est pas précisée. Il suffit de se reporter au métier déclaré par le chef de ménage 
au nom duquel la boutique est enregistrée. Dans nos travaux, cette distinction a été 
faite sous neuf rubriques : commerce, fabrication alimentaire, confection de vête- 
ments, construction, travail du bois, travail du cuir, travail des métaux, fabrication de 
matériel de transport et autres (voir le chapitre 4). 

20. Voir le chapitre 4. 



72 



Tableau 14 

ÉQUIPEMENTS RECENSÉS DANS LES BOURGS (1815, 1831, 1851) 
(en % du nombre total d'équipements) 



Équipements 


1815 


1831 


1851 


NNO 


49 


208 


250 


Communautaires 








(maisons de culte, d'enseignement) 


64,54 


13,22 


16,70 


De commerce et d'hébergement 
(auberges, magasins, entrepôts) 


13,48 


20,51 


34,78 


De production 

Grands équipements (moulins, fabriques, manufactures) 


21,99 


11,18 


11,96 


Ateliers, boutiques 


n.d. 


55,10 


36,56 



n. d. : non disponible. 
NNO : Nombre de noyaux observés. 
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1 81 5 ; ANC, Recensements 
du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



La nature de ces changements, ainsi que leur succession rapide 
dans le temps, font du village un lieu animé et d'aménagement difficile. 
Mis à part quelques-uns, parmi les plus anciens ou dont les fonctions 
sont nettement plus locales, qui échappent en partie à cette évolution et 
à ses inconvénients, les autres, parce qu'ils sont plus jeunes ou mieux 
situés dans le circuit des échanges, connaissent des difficultés dont 
l'ensemble du tissu construit porte la marque. 

L'AMÉNAGEMENT DES BOURGS 

Comme beaucoup de villes coloniales à leur début 21 , c'est dans 
un ordre tout relatif que s'édifie d'abord l'habitat villageois : rues étroites 
et encombrées, non pavées, qui deviennent à chaque dégel et à chaque 
pluie de véritables bourbiers, absence de trottoirs, maisons souvent mal 
alignées qui infléchissent les perspectives, boutiques ou échoppes aux 
façades saillantes, anciens bâtiments de ferme qui jouxtent des résiden- 
ces plus récentes, forges ou auberges mal situées, tavernes bruyantes 
où les rixes sont nombreuses, chantiers omniprésents et quasi perma- 
nents, courses d'attelage, détritus de toutes sortes qui jonchent la place 
publique les jours de marché et les lendemains d'élections, cimetières 
laissés en friche, etc., tout cela fait partie du décor habituel des bourgs. 
Certes, il faudrait nuancer et distinguer entre le paysage des bourgs 



21. Voir André Lachance, La vie urbaine en Nouvelle-France. 

73 



industriels, celui des bourgs de services, et celui des villages où, à cause 
des nombreuses constructions d'importance (église, manoir, école, cou- 
vent, etc.), les panoramas sont différents. Mais si l'on en juge par la 
législation de l'époque, il semble que ce désordre fut beaucoup plus 
répandu que ne l'indiquent certaines œuvres littéraires ou iconographi- 
ques anciennes 22 . 

Les plans de villages 

Dès 1818, une loi est adoptée pour les bourgs qui, « par l'aug- 
mentation de leur population et leur importance, exigent que la police en 
soit réglée, tant pour la sûreté des propriétés en iceux que pour leur 
avancement ultérieur 23 »; en 1825, une recommandation est faite par 
Jacques Viger au comité spécial nommé pour enquêter sur l'état des 
chemins afin de réglementer la formation des villages. Celui-ci suggère 
que: 

Du moment qu'il y aura dans une paroisse, seigneurie ou township trente 
maisons de rassemblées près des unes des autres ou sur un espace de 
« tant » d'arpents en superficie, cette réunion de bâtiments sera dès lors 
appelée village et soumise à certains règlements [...], il sera fait un plan 
régulier des lieux, pour la distribution future des rues, places publiques et 
emplacements [...], et les propriétaires seront forcés de suivre le plan 
indiqué 24 . 

L'idée d'avoir recours à de tels plans pour réglementer la forma- 
tion des villages n'était pas nouvelle: aussi loin que l'on remonte dans le 
temps, on en retrouve la trace, disséminée dans les papiers seigneu- 
riaux. En outre, dès 1796 et 1799, des lois semblables avaient été 



22. On en retrouve d'ailleurs des échos dans la correspondance de l'époque, les lettres 
des curés notamment, et jusque dans les délibérations des premières corporations 
municipales, ce qui tend à démontrer l'ampleur du problème et sa persistance dans 
le temps. Par leurs interdictions, leurs premiers règlements sont à ce titre révéla- 
teurs : celui de Saint-Eustache, par exemple, défend encore de « trotter dans les 
rues », même dans la deuxième moitié du siècle (voir le chapitre 5). 

23. Il s'agit de SBC, 58 Geo. III, c. 16, «Acte pour pourvoir à la Police de certains 
Bourgs et Villages ». Sanctionnée le 1 er avril 1818, cette loi rétablissait celle qui avait 
été adoptée en 1802 pour régir les bourgs de plus de 30 habitants; elle sera 
reconduite plusieurs fois par la suite. À ce sujet, voir Jean-Marie Fecteau, « La 
pauvreté, le crime, l'État (...) », chap. III. 

24. JALBC. 1825, app. X. Cité aussi dans O.-M. Lapalice, Histoire de la seigneurie 
Massue et de la paroisse Saint-Aimé, p. 147-148, qui attribue toutefois cette 
suggestion au grand voyer Taschereau. 



74 






adoptées pour réglementer le développement des villes 25 . Ce qui semble 
nouveau dans la suggestion de Viger, c'est l'institutionnalisation de ces 
plans comme outils d'aménagement et de gestion des bourgs. Cepen- 
dant, si de tels plans ont pu contribuer à introduire plus de symétrie dans 
les villages, leur effet s'est surtout fait sentir en dehors des aires déjà 
construites et dans les bourgs dont on préparait alors l'implantation 26 . 

Plusieurs de ces plans ont été conservés. Réalisés par des 
arpenteurs spécialement mandatés à cette fin par les seigneurs, ils 
donnent un assez juste aperçu des bourgs et de leurs singularités. 
Toutefois, certains les montrent sous la forme de projets, très sembla- 
bles à ceux qui avaient été réalisés plus tôt pour le compte de seigneurs 
désireux de former un village. Le plus éloquent à cet égard reste sans 
doute celui de Neuville, préparé dès 1802 pour le compte du seigneur 
Charles-Joseph Brassard Deschenaux: on y retrouve non seulement la 
position de l'église, du presbytère et du couvent, mais aussi celle des 
quelques habitations existantes, en plus du dessin des rues et des 
emplacements (voir la figure 9). Il préfigure déjà la teneur des plans qui 
suivront, qu'il s'agisse de villages existants ou projetés. Celui de Baby 
(Babyville) en témoigne (voir la figure 10), tout comme celui d'Aimé 
Massue (Massueville) dont O.-M. Lapalice nous dit ce qui suit: « le 12 
décembre 1830, Jean-Olivier Arcand, autorisé par Aimé Massue, en 
conformité avec l'Acte de l'Assemblée législative touchant la formation 
[des villages] déposait dans le greffe du notaire Chevrefils, un plan du 
village que le dit Arcand avait arpenté et divisé dans le cours de cette 



25. SBC, 36 Geo. III, 1796, c. 9, « Acte pour faire, réparer et changer les chemins et 
ponts dans cette Province et pour d'autres effets »; SBC, 39 Geo. III, 1799, c. 5, 
« Acte qui amende un acte passé dans la trente-sixième année du règne de sa 
présente Majesté intitulé « Acte pour faire, réparer et changer les chemins et ponts 
dans cette Province et pour d'autres effets » ». On trouvera en outre dans les 
JALBC divers rapports concernant l'état des chemins et la nécessité de faire des 
plans et de contraindre les lotisseurs à les respecter pour l'ouverture de nouvelles 
rues. Le plus intéressant à cet égard reste celui de Jacques Viger, « Observations 
en amélioration des lois des chemins telles qu'en force dans le Bas-Canada en 
1825 », JALBC, 1825, app. X. 

26. À Montmagny par exemple, tout comme à Lévis, on voit encore le quadrillage initial 
des rues qui contraste fortement avec celui du village d'Aubigny proposé en 1825 
par le seigneur Caldwell mais qui ne connaîtra pas le succès escompté. À ce sujet, 
voir: Municipalité régionale du comté de Montmagny, Une fenêtre sur notre 
patrimoine. Guide de sensibilisation au patrimoine de la M.R.C de Montmagny; 
Groupe d'initiatives et de recherches appliquées au milieu, Évolution des axes 
commerciaux traditionnels de Lévis et Lauzon. Il est d'ailleurs intéressant de 
comparer les plans des différents bourgs apparus à cette époque. En plus des plans 
d'arpentage, on peut avoir recours à ceux qui ont été réalisés par les compagnies 
d'assurance pour évaluer les risques de sinistres dans les différents quartiers où se 
trouvent les édifices à assurer. Pour un inventaire de ces plans, voir Robert J. 
Hayward, Plans d'assurance-incendie de la Collection nationale de cartes et plans. 



75 



Figure 9 
VILLAGE DE NEUVILLE (1802) 




Î'VX tf. ****** 'T w *** 9tb9Hl9**^ &.-W- 1 ** ï- 



Source: MER, Service de l'arpentage, B-10. 



76 



Figure 10 
VILLAGE DE BABY (1847) 




ÏKt. 



Source: ANQ-Q, Pierre-Louis Morin, arp. 



77 



même année 27 ». C'est que le plan de village est alors devenu une 
nécessité d'autant plus ressentie que bourgs et hameaux sont en pleine 
expansion et que les difficultés sont nombreuses. D'ailleurs, comment 
pourrait-il en être autrement à une époque où tout n'est qu'arpentage? 

On connaît encore mal le rôle des seigneurs dans cette régle- 
mentation souhaitée de l'espace villageois. Ce que l'on sait par contre, 
c'est que plusieurs d'entre eux ont partie liée avec le pouvoir politique. 
Le président du comité chargé d'enquêter sur l'état des chemins, Pierre- 
Thomas-Joseph Taschereau, est lui-même un seigneur, titulaire d'une 
partie de la seigneurie de Jolliet (Sainte-Claire) 28 . En outre, comme les 
titulaires de fiefs sont sensibles aux idéologies de l'époque et très au fait 
des modes venues d'ailleurs - d'Europe notamment et particulièrement 
d'Angleterre dont la beauté des villages les fascine 29 -, on peut croire 
qu'ils ont eu une certaine influence. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas tant 
ce rôle qui nous intéresse ici que celui qu'ils auront dans l'aménagement 
concret du bourg. 

L'intervention des seigneurs dans l'aménagement du bourg se 
fait sentir de plusieurs manières, en premier lieu par le lotissement qu'ils 
prennent souvent beaucoup de soin à définir, surtout quand il s'agit du 
bourg principal de la seigneurie ou d'un village dont on prépare la 
formation. Qu'il s'agisse de seigneurs laïques ou ecclésiastiques, leurs 
plans montrent alors une symétrie qui tranche par rapport à l'ancien tissu 
construit. Celui de Baby par exemple, étudié par Jacques Crochetière 
dans son histoire de Saint-Pierre-les-Becquets et de Manseau 30 , com- 
prend plusieurs rues et 99 emplacements dont 89 sont de dimensions 
identiques, de 50 pieds sur 77 pieds; les autres sont de forme irrégufière, 
en raison d'un ravin à proximité et d'un emplacement déjà concédé à un 
aubergiste. Celui de L'Assomption est tout aussi ordonné, comme celui 
de Saint-Jérôme où les seigneurs prévoient même une rangée d'arbres 
le long de la Grande Rue (voir la figure 11). L'intervention des seigneurs 



27. O.-M. Lapalice, op. cit., p. 148. 

28. Pierre-Georges Roy, Inventaire des concessions en fiefs et seigneuries, fois et 
hommages et aveux et dénombrements conservés aux Archives de la province de 
Québec, vol. IV, p. 144 et suiv. 

29. Beaucoup de seigneurs d'alors sont des anglophones qui entretiennent des liens 
suivis avec la métropole. Plusieurs ont épousé des francophones et, parmi les 
seigneurs d'origine canadienne, nombreux sont ceux qui voyagent outre-mer ou qui 
ont des rapports fréquents avec l'Europe, ce qui les met en contact avec d'autres 
cultures et d'autres façons de faire. En outre, les journaux bas-canadiens regorgent 
d'informations européennes qui les tiennent très au fait de ces modes. 

30. Jacques Crochetière, « La dynamique comparée de deux villages québécois [...] », 
p. 82 et suiv. 



78 



Figure 11 
VILLAGE DE SAINT-JÉRÔME (1834) 




Source : Archives de l'évêché de Saint-Jérôme, fonds Sainte-Anne-des-Plaines. 



79 



ne s'arrête pas là : une fois défini, le plan servira de cadre aux conces- 
sions prévues d'emplacements. Pour assurer une uniformité dans l'ad- 
ministration de leur projet, plusieurs seigneurs font imprimer un contrat 
type. Celui de Baby est à ce titre particulièrement éloquent, assorti 
d'obligations diverses qui expliquent, en partie tout au moins, le peu de 
faveur dont jouira son village. En plus d'une charge de cens envers le 
domaine et d'une rente annuelle d'une livre dix chelins courants, l'acqué- 
reur devra, dans les quatre mois, clore son emplacement en planches de 
6 pieds, entretenir les chemins qui le desservent, accepter les rues ou 
ruelles qui pourront être tracées, bâtir dans un délai variable mais 
raisonnable une maison de 25 pieds carrés « habitable et logeable » et, 
clause ajoutée en 1851, blanchir à la chaux maisons et bâtiments tous 
les deux ans. En outre, il verra son droit de mutation limité d'un droit de 
retrait de trois mois sur toute transaction, et ne pourra diviser sa rente 
foncière sans l'accord du seigneur 31 . 

Baby, en fait, utilise toutes les facettes du droit seigneurial pour 
faire de son village un établissement bien organisé et attrayant, un lieu 
d'ordre et d'harmonie qui lui permettra en outre de se constituer une 
rente confortable. Il n'est pas le seul à avoir de telles ambitions: à 
Neuville, le seigneur Brassard Deschenaux en a de très semblables, qui 
rejoignent celles de Barthélémy Joliette au village de L'Industrie, d'Ellice 
et de Brown dans Beauharnois, de Dumont et De Bellefeuille à Saint- 
Jérôme et de la famille Delorme à Saint-Hyacinthe. Quant aux redevances 
à payer pour un emplacement au village, elles sont partout importantes 
mais dans des proportions qui varient selon les régions et l'ancienneté 
des établissements car, si le village justifie en général des taux supé- 
rieurs à ceux de la côte, les seigneurs sont tenus de respecter les 
termes des anciens contrats de concession. Le recensement de 1831 
permet d'ailleurs une observation sommaire: calculées par arpent, pour 
trois catégories de superficie (emplacements de moins d'un arpent, 
lopins de moins de 10 arpents et terres de 10 à 100 arpents), les 
redevances apparaissent plus élevées dans la région de Montréal où les 
villages sont plus récents, et plus faibles dans les régions de Québec et 
de Trois-Rivières où elles ne sont plus que de quelques deniers (voir le 
tableau 15). À elles seules, ces données montrent quels bénéfices les 
seigneurs peuvent espérer du lotissement, surtout dans les secteurs de 



31. Ibid.. p. 85 et suiv. 

80 



Tableau 15 

RENTES PAYÉES DANS LES BOURGS (1831) 
(en sols courants*) 



District 



Montréal Trois-Rivières Québec 

Superficie des Moyenne 

emplacements (en arpents) NN0 = 8 NNO = 4 NN0 = 36 par bourg 



0,1-1,0 


32,84 


0,61 


5,51 


16,51 


1,1-10,0 


6,98 


0,17 


1,22 


1,63 


10,1-100,0 


0,26 


0,10 


0,10 


0,13 



* 20 sols valent une livre, un sol vaut 12 deniers. Une livre courante vaut 24 livres françaises de 20 sols. 
NNO : Nombre de noyaux observés. 
Source: ANC, Recensement du Bas-Canada, 1831. 

peuplement récent où ils peuvent prendre plus de liberté avec les taux 
de concession 32 . 

Pourtant, l'âge du bourg n'explique pas tout. En effet, il faut aussi 
tenir compte de la situation géographique du village. C'est ainsi qu'à 
Cap-Rouge les redevances sur les emplacements de moins d'un arpent 
sont plus élevées qu'à Neuville (3,50 sols courants par arpent en 
moyenne contre 1,26 au Bourg-Saint-Louis) et qu'à la Pointe-du-Lac elles 
dépassent celles qui sont exigées à Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup 
(0,18 contre 0,01). Mais c'est surtout dans la région de Montréal que ces 
écarts sont les plus notables : à Sorel et à Saint-Ours, les taux s'élèvent 
respectivement à 1,26 et 1,29 sol par arpent en moyenne, contre 1,89 et 
2,25 à Saint-Denis et à Saint-Charles situés tous deux au cœur de la 
vallée du Richelieu. Ils sont du même ordre au village des Cèdres, situé 
sur la voie de passage vers l'ouest, où ils dépassent 2,15 sols. 

Tout cela suggère une rente de localisation dont les effets se font 
surtout sentir dans les secteurs proches des villes, c'est-à-dire là où la 
propriété bourgeoise a le plus de chance de s'épanouir. Toutefois, il 
semble que l'éloignement joue aussi un rôle, surtout lorsque le bourg 
est une tête de pont vers l'intérieur. À Cap-Santé par exemple, les taux 



32. Rappelons que, dans les seigneuries du Québec, le taux des cens et rentes exigés 
pour le sol agricole est en principe fixé dans le contrat de concession. Toutefois, 
comme plusieurs seigneurs demandent une partie de leur paiement en nature, leur 
produit suit le prix des denrées, notamment dans les secteurs géographiques où la 
culture du blé est importante. Pour ce qui est du village, une différence s'impose: 
comme le sol a d'autres fonctions et qu'il appartient souvent au seigneur (domaine 
ou terres réservées), ce dernier peut plus facilement hausser ses exigences, ce qui 
arrive dans bon nombre de bourgs situés notamment dans les seigneuries laïques. 



81 



s'élèvent à 5 sols par emplacement de moins d'un arpent, tandis qu'en 
Beauce ils atteignent 2,98 sols l'arpent à Sainte-Marie, ils descendent à 
0,53 sol l'arpent à Saint-Joseph, puis remontent à 0,83 sol l'arpent à 
Saint-François, village le plus éloigné de la région. Les seigneurs ne 
seraient donc pas indifférents aux avantages de situation des bourgs 
dans l'espace. Jusqu'où en sont-ils conscients? Il est encore trop tôt 
pour le dire car plusieurs études de cas restent à faire. Quoi qu'il en soit, 
ce n'est là qu'un aspect de leurs sensibilités face à l'espace et au 
développement villageois; ils en auront bien d'autres! 

En effet, la préparation d'un plan de lotissement ne constitue 
qu'une première étape dans la formation du village; la deuxième 
consiste à y installer des équipements qui l'établiront plus sûrement. Le 
premier et le plus important des édifices est l'église, dont les seigneurs 
tentent par tous les moyens de hâter la venue, même quand ils se 
déclarent agnostiques ou ouvertement athées comme Denis-Benjamin 
Papineau. Elle sera située au cœur du village et déterminera très souvent 
celui de la Grande Place, dont la mode se répand à l'époque. L'exemple 
du village de Notre-Dame-de-Bonsecours dans la seigneurie de la Petite- 
Nation est à ce titre révélateur, tout comme le sont ceux de plusieurs 
autres villages apparus antérieurement ou en même temps que celui-ci. 

Quelques exemples d'interventions seigneuriales 

Le village de Notre-Dame-de-Bonsecours est apparu entre 1815 
et 1820 dans le domaine de la Côte-du-Front, près de l'endroit où 
s'étaient installés les premiers colons-défricheurs amenés par Joseph 
Papineau quelque dix années plus tôt, à proximité d'un petit moulin à 
scie et du premier cimetière (1808), et non loin du lot de dix arpents 
réservé en 1813 pour la construction du moulin banal 33 . Il ne sera 
définitivement établi qu'à l'automne de 1818, après que Denis-Benjamin 
Papineau, fondé de pouvoir de son frère Louis-Joseph qui vient d'acqué- 
rir la seigneurie (1817), aura cédé un terrain de 2 arpents de front sur 6 
de profondeur pour la construction d'une chapelle. Le seigneur lui-même 
s'était établi ailleurs, dans l'île Arowsen (île Roussin), où Joseph Papi- 
neau avait fait construire son manoir. Quant au terrain cédé, il devait être 
pris pour moitié sur la terre de Louis Renaud dit Dumoulin, et pour 
moitié sur la terre de Denis-Benjamin Papineau, depuis le pied du coteau 
situé au sud du chemin du roi et jusqu'à la rivière où chacun s'engageait 
à céder l'espace nécessaire pour un chemin à déboiser de concert. En 



33. Abbé Michel Chamberland, Histoire de Montebello, 1815-1928. 
82 



outre, on devait y réserver une superficie de deux arpents pour une 
place publique, d'un arpent pour une école de garçons et autant pour 
une école de filles. C'est là que se formera le cœur du village. Dès 1820- 
1821, on procède à la construction et à la bénédiction de la chapelle, et 
en 1826 on bénit le nouveau cimetière 34 . En 1831, on obtient l'érection 
canonique de la paroisse, qui ne sera cependant reconnue civilement 
qu'assez tard dans le siècle. 

Le village présente alors tous les traits d'un petit bourg pionnier. 
S'il apparaît relativement bien circonscrit dans l'espace, il se confond 
vite avec la Côte-du-Front dont il ne se distingue que par son centre. Il 
ne sera définitivement constitué que plus tard, sur l'initiative de Louis- 
Joseph Papineau qui ne viendra s'établir en permanence dans sa sei- 
gneurie qu'après 1845, époque où il entreprend la construction de son 
manoir. L'entreprise, cette fois, est nettement plus volontaire, et ne vise 
rien de moins qu'à créer un nouveau bourg, destiné sinon à remplacer 
ou à englober l'ancien bourg, du moins à lui imposer de nouvelles règles 
de croissance. Cet extrait d'une lettre adressée à Mgr Guigues le 29 
mars 1856 en témoigne: 

Je souhaite commencer un village près de l'église Notre-Dame de 
Bonsecours, et je souhaite le distribuer régulièrement en rues larges et 
ornées de plantations d'arbres [...] En échange [du] chemin [situé en front 
de l'église, au bas de la côte et de la place publique], je donnerais un 
emplacement de village, et j'y bâtirais la maison du bedeau et une petite 
chapelle pour y recevoir le corps des fidèles décédés [...] Je souhaiterais, 
en plus, que la fabrique me cédât une lisière de dix pieds de large sur 
environ cinq arpents [...] pour une rue de cinquante pieds de large dont 
j'aurai pris aussi dix pieds sur mon terrain [...], où existe actuellement une 
rue de trente pieds qui conduit à la maison d'école [...] Au delà de cette 
maison, je donne quarante pieds pour la rue, quand la fabrique n'en 
donne que dix. Cette rue permettra à la fabrique, si plus tard elle désirait 
vendre des emplacements, à les vendre beaucoup plus tôt et plus cher. 
[Et] si le Gouvernement finit par nous donner quelque portion [...] de ce 
qu'il nous vole [...], je me trouverai en état, l'an prochain, [d'aider la 
fabrique] à rebâtir cette maison sur un plan convenable et à y loger 
quelques-unes des bonnes sœurs qui se dévouent à l'enseignement 35 . 

Nous ignorons si la fabrique donna suite aux possibilités de 
bénéfices que lui proposait Louis-Joseph Papineau, mais le village fut 
aménagé comme prévu et, en moins de 30 ans, il devint l'un des plus 
beaux de la région, flanqué d'un magnifique manoir qui fait aujourd'hui 



34. Ibid. Pour le détail de cet établissement, voir aussi Claude Baribeau, La seigneurie 
de la Petite-Nation, 1801-1854. 

35. Lettre citée par l'abbé Michel Chamberland, op. cit. 



83 



encore l'orgueil du Québec. Ce n'est là qu'un exemple du rôle joué par 
certains seigneurs dans l'aménagement villageois. Il existe beaucoup 
d'autres cas où leur action fut tout aussi décisive, même avant celle de 
Louis-Joseph Papineau, par exemple à Saint-Eustache, établi dans le 
domaine que s'était réservé autrefois le seigneur Eustache Lambert 
Dumont du côté nord de la rivière des Mille îles, à l'embouchure de la 
rivière du Chêne 36 . 

Ce seigneur, le premier d'une longue série, ne viendra jamais 
habiter sa seigneurie, du moins en permanence, laquelle demeure un 
espace frontière jusqu'à la fin du XVIII e siècle. Décédé en 1760, c'est à 
son fils, Eustache-Louis Lambert Dumont, qu'il reviendra d'établir le fief. 
Dès l'hiver de 1762, le nouveau seigneur conclut une entente avec 
François Maisonneuve, son futur homme d'affaires, pour la construction 
d'une digue et de deux moulins (à farine et à scie) sur le cours inférieur 
de la rivière du Chêne, dans ce qui deviendra bientôt le haut du village. 
Huit ans plus tard, en juin 1770, il cède à la fabrique une pointe de terre 
d'une superficie de sept ou huit arpents pour la construction d'une 
église, d'un presbytère et d'un cimetière, en plus d'une vieille maison 
qui sert de manoir principal et dont on pourra prendre les matériaux pour 
la construction des édifices religieux. Toutefois, il se réserve un demi- 
arpent de terre pour aller de son domaine à la rivière et demande qu'une 
quantité de pierre équivalente à celle qui formait la cheminée de son 
ancien manoir lui soit remise, afin de se construire une nouvelle rési- 
dence. 

C'était déjà définir la structure interne du bourg qui allait compren- 
dre deux pôles principaux de croissance, l'un sur le front du domaine 
autour de l'église et du manoir, et l'autre plus au nord autour du moulin à 
farine. L'impulsion est donnée : les édifices prévus sont construits, non 
sans peine cependant, puisque l'érection de l'église ne sera réglée par 
contrat qu'en 1780, soit huit ans après celle du presbytère, et qu'elle ne 
s'achèvera qu'en 1783. Bientôt une Grande Rue se dessine, le long de 
laquelle on concède les premiers emplacements. En 1793, un premier 
coseigneur apparaît, Antoine Lefebvre de Bellefeuille qui, en épousant la 
fille du seigneur Dumont, obtient une partie de la seigneurie. Il s'installera 
au village, où il s'adonnera au commerce du bois et à la construction de 
moulins à scie. En 1807, à la mort du seigneur Dumont, il reconnaît le 
fils de ce dernier, Eustache-Nicolas Lambert Dumont, comme seigneur 
principal des Mille-Îles et unique propriétaire du moulin banal. Il conserve 



36. À ce sujet, voir Serge Courville, « Minorités ethniques et recherche d'appartenance 
[...] ». PH, XXXV(142), 1985, p. 377-400. 



84 



toutefois la copropriété d'un terrain de plusieurs dizaines d'arpents situé 
dans le haut du village, face au moulin, où un jardin est bientôt aménagé 
qui deviendra un modèle du genre. Quant au nouveau seigneur Dumont, 
il sera surtout connu pour la part active qu'il prendra dans l'amélioration 
de l'agriculture locale et dans le développement institutionnel du village. 
À la demande du curé, il. concède à la fabrique un terrain d'une superficie 
de près de trois arpents à prendre sur son domaine pour la création et le 
soutien d'une école élémentaire (1825), puis participe à la réfection de 
l'église et à la construction du couvent, deux initiatives dues toutefois au 
curé Paquin qui en fut lui-même le maître d'œuvre. En 1815, le village 
compte de 80 à 90 maisons. Quelques années avant les troubles, soit en 
1831, il en compte 150. Il est alors devenu un important centre d'affaires 
où, selon Bouchette, les marchands « carry on a lucrative commerce », 
et où les artisans « enjoy an easy and honest livelihood ». Outre qu'il est 
doté de ponts et de traverses qui le relient à l'île Jésus et aux sei- 
gneuries voisines, il accueille plusieurs entreprises dont les principales 
sont « a brewery, a potash-work, a pottery, two tanneries, a manufactury 
for cigars and tobacco in great repute, one for hats and another for 
chairs, ail enjoying considérable réputation 37 ». 

Un autre exemple concerne le village de L'Industrie 38 , né des 
entreprises de Barthélémy Joliette qui, après avoir épousé l'aînée des 
filles de Lanaudière (1813) et géré les biens de la famille à compter de la 
mort de Mme de Lavaltrie, veuve du seigneur de Lanaudière (1822), 
s'associe avec ses deux beaux-frères, Pierre-Paul Tarieu de Lanaudière 
(vite évincé de l'affaire) et Pierre-Charles Loedel, pour remembrer le 
domaine de Saint-Paul, y construire un important moulin à scie (1823) et 
établir un village où il viendra lui-même résider bientôt (1825). Joliette et 
Loedel procèdent alors à un premier lotissement et, dès novembre 
1824, les premières parcelles sont concédées, sous forme d'emplace- 
ments d'un demi-arpent de front sur un arpent de profondeur, situés le 
long de rues perpendiculaires au chemin qui va du moulin au village de 
Saint-Paul, dont l'une porte le nom de « rue du Marché ». En 1825, on 
compte 16 nouvelles concessions et, en 1826, Barthélémy Joliette fait 
ériger deux manoirs en pierre à proximité du moulin, l'un pour lui, qu'il 
ne pourra habiter que trois ans plus tard à cause d'un incendie, et l'autre 
pour son beau-frère Loedel. En 1829, l'aveu et dénombrement donne 
déjà 42 censitaires, dont 35 possèdent une maison. Le village de 
L'Industrie est né. 



37. Joseph Bouchette, A Topographical Dictionary of the Province of Lower Canada. 
« Mille Isles ». 

38. Voir Jean-Claude Robert, « L'activité économique de Barthélémy Joliette [...] ». 



Par la suite, Juliette et Loedel multiplient les initiatives. Dès 1837, 
un édifice en bois est construit pour abriter le marché et un second 
moulin apparaît sur la rivière L'Assomption. Puis, vers 1840, Joliette lui- 
même, profitant des revenus du bois, se lance dans une série d'entrepri- 
ses destinées à élargir l'éventail de ses activités économiques. Certaines 
sont des échecs complets, tels cette distillerie rasée par le feu en 1841 
et qui ne sera jamais reconstruite, ou cette manufacture de verre à 
laquelle il aurait songé mais qui ne vit jamais le jour, ou encore son 
moulin à farine dont le produit a toujours été de qualité inférieure. 
D'autres sont plus heureuses et confirment la place qu'occupera désor- 
mais le village de L'Industrie dans la socio-économie locale. La plus 
considérable entreprise est l'établissement, entre les années 1847 et 
1850, d'un chemin de fer jusqu'au fleuve pour acheminer le bois vers le 
marché de Québec. Mais la plus difficile reste sans doute la construction 
d'une église, dont la requête a été maintes fois rejetée par les autorités 
religieuses qui ne voyaient là qu'un moyen pour Barthélémy Joliette 
d'assurer l'avancement de son village. Cette autorisation n'est donnée 
qu'en 1841 pour une chapelle remplacée l'année suivante par une église 
dont il assumera les déficits. Aussitôt celle-ci terminée, Joliette obtient 
l'érection canonique de la nouvelle paroisse (1843) et entreprend la 
construction d'un collège confié aux clercs de Saint-Viateur en 1847. À 
partir de cette date jusqu'à sa mort en 1850, il en assumera également 
les déficits et ce, en dépit d'un certain ralentissement de ses affaires. Le 
village est alors bien établi et compte environ un millier d'habitants. 

Un troisième exemple concerne le village de Saint-Hyacinthe 39 , né 
près du moulin banal dans le domaine de la Cascade, autour du lieu 
pressenti par les autorités religieuses pour la construction d'une église 
et d'un presbytère. Dès 1771, on y inhume les morts, sur un terrain 
réservé à cette fin par le seigneur et concédé par la seigneuresse. Huit 
ans plus tard, on arrête l'emplacement de l'église, sur le coteau de la 
Cascade près du moulin banal, sur une terre également concédée par le 
seigneur qui se réserve alors à proximité un second domaine de 270 
arpents comprenant, entre autres, la presqu'île de la Cascade où le 
village s'étendra plus tard. En 1780, l'église et le presbytère sont 
construits, et on songe déjà aux premiers lotissements. Toutefois, il 
faudra attendre l'expansion du peuplement avant que les emplacements 
prévus ne puissent être concédés. Le mouvement s'amorce à compter 
de 1794; après cette date et jusqu'en 1805, on procède à 68 conces- 
sions, soit un total de 134 emplacements de 7 200 pieds carrés chacun 



39. Voir Christian Dessureault, « Les fondements de la hiérarchie sociale [...] ». 
86 



(90 sur 80 pieds), cédées selon l'usage sans garantie de mesure précise 
et à charge pour l'acquéreur de les faire arpenter. Enfin, en 1796, le 
seigneur Hyacinthe-Marie Delorme concède deux terrains dans le voisi- 
nage du moulin et de l'église pour une place de marché. En 1805, le 
bourg compte environ 90 maisons et un peu plus de 300 habitants, et 
déjà s'affirment les fonctions qui en feront plus tard un important centre 
régional. 

De tous les villages apparus pendant la période, Saint-Hyacinthe 
est sans doute celui qui connaîtra la croissance la plus rapide. Très tôt 
appuyés par le clergé, les seigneurs interviennent non seulement dans 
son aménagement physique, mais aussi dans la mise en place d'équipe- 
ments stratégiques dont la construction est rendue nécessaire par 
l'expansion du peuplement régional. Ces équipements seront à la fois 
cause et effet de cette croissance. De plus, ils confèrent au bourg une 
place qui lui permettra de supplanter les villages voisins. En effet, 
jusqu'à l'apparition du bourg à la fin du XVIII e siècle et même jusque vers 
1815, la communauté locale est subordonnée au village voisin de Saint- 
Denis, qui fait alors figure de petite métropole régionale. L'arrivée 
massive de nouveaux colons au début du siècle modifie cette vocation. 
Parce qu'il est au centre des différents secteurs de la plaine maskou- 
taine et qu'il comprend tous les équipements de prestige de la sei- 
gneurie, le domaine de Saint-Hyacinthe fait vite figure de carrefour 
stratégique, où marchands et artisans gagnent à s'installer. Ils y vien- 
dront d'autant plus aisément qu'il est doté d'une infrastructure d'accueil 
favorable et qu'il est le lieu de pouvoirs importants (ecclésiastique, 
seigneurial, etc.). Que les redevances sur les emplacements s'élèvent à 
plus de six livres ancien cours ou que les contrats de concession soient 
assortis de réserves qui obligent à des constructions de qualité ou 
interdisent les ventes ou les transports en mainmorte (les seigneurs 
feront pourtant une exception pour le terrain du collège) importe peu, 
bien au contraire. Comme tous les bourgs où résident des familles 
seigneuriales aisées, celui de Saint-Hyacinthe offre des avantages qui 
compensent largement le coût qu'entraîne le fait de s'y établir. 

Enfin, on a un exemple similaire avec Massueville, né des initiati- 
ves d'un marchand de Varennes, Aimé Massue, qui achète dès 1833 les 
fiefs Bonsecours et Saint-Charles. L'année suivante, il fait réaliser un 
premier plan de son futur village et cède un terrain à la fabrique pour la 
construction d'une église. En 1835, année de la construction de son 
manoir, il acquiert les seigneuries voisines de Bourchemin-Ouest et de 
Bourgmarie-Ouest, vraisemblablement pour y exploiter des moulins. Un 



87 



deuxième plan est alors réalisé, qui lancera le village, sur le site même 
où les premiers seigneurs de l'endroit avaient établi leur domaine 40 . 

Les facteurs d'explication 

Comment expliquer ce rôle des titulaires de fiefs dans l'aménage- 
ment de l'espace villageois? Pour en saisir les motifs, il faut remonter 
aussi loin que les XVIII e et XVII e siècles, c'est-à-dire lors des premiers 
établissements seigneuriaux de la vallée du Saint-Laurent. En effet, en 
comparant les cartes du XIX e siècle à celles du Régime français et celles- 
ci aux cartes topographiques modernes, on constate qu'à l'exception de 
quelques bourgs apparus plus tard dans les seigneuries de l'intérieur, la 
situation des principaux chefs-lieux du territoire seigneurial est définie 
depuis longtemps lorsque s'amorcent les premiers lotissements. Elle 
correspond aux sites où s'étaient d'abord établis les seigneurs, à l'em- 
bouchure des rivières où il était plus facile d'entreprendre la mise en 
valeur du fief. De là à y construire un quai, près duquel s'élèveraient 
bientôt le manoir, puis le moulin et l'église, et divers autres équipements 
nécessaires aux échanges, il n'y eut souvent qu'un pas vite franchi pour 
préparer la venue éventuelle d'un village. Mais à cette raison d'ordre 
structurel s'ajoutent des motifs d'ordre économique. En effet, comme le 
peuplement de la seigneurie dépend souvent des services qu'on y 
trouve, le seigneur a tout intérêt à les y introduire ou à en favoriser la 
venue, par des concessions appropriées de terres ou de parcelles 
situées non loin du lieu initial d'établissement, contribuant ainsi à sa 
densification progressive. En outre, comme la parcelle dans le village 
justifie en général des taux de rente supérieurs à ceux des côtes, encore 
que cette pratique soit surtout caractéristique du XIX e siècle, c'était là. un 
moyen supplémentaire de rentabiliser la seigneurie. Enfin, il faut égale- 
ment tenir compte du prestige que confère au titulaire de fief l'établis- 
sement d'un bourg respectable dans sa seigneurie, surtout quand celui- 
ci regroupe une population et des équipements de qualité. 

Ces motifs ne changent pas après 1760. Au contraire, on assiste 
à leur renforcement, surtout après 1800, avec l'expansion du commerce 
du blé, du bois et des produits associés (par exemple, la potasse dont la 
demande est forte sur le marché britannique), et enfin de tout le négoce 
intérieur qui profite d'une demande accrue, non seulement pour les 
denrées alimentaires, mais aussi pour les produits ouvrés et manufactu- 
rés. Pour beaucoup de seigneurs, il se produit alors ce qu'on a déjà pu 






40. Pour l'histoire de ce village, voir O.-M. Lapalice, op. cit. 



observer dans certains pays d'Europe : la conversion de plusieurs d'entre 
eux à l'industrie rurale rendue d'autant plus facile au Québec que 
plusieurs titulaires de fiefs sont des marchands qui ont partie liée avec le 
monde du commerce, de l'industrie et des transports, et qui aspirent à 
l'utilisation libre du sol et des cours d'eau, sans parler des honneurs que 
leur apporte leur titre. Certains tirent parti des agglomérations existantes 
pour y établir des moulins ou des fabriques qui donneront un nouvel élan 
au village, ou en créent parfois de nouvelles dont les emplacements sont 
en outre concédés ou vendus à prix fort. Ils profitent de leurs alliances 
avec tous les agents de la vie politique, économique et sociale pour 
élargir le champ de leurs activités traditionnelles. Par exemple, dans la 
seigneurie de la Petite-Nation, les entreprises des Papineau et de leurs 
associés sont à l'origine de beaucoup de scieries autour desquelles 
naîront bientôt des hameaux. De même, dans la seigneurie de Lotbinière, 
un petit bourg se développe près de la scierie du seigneur Joly qui 
prévoit même la construction, à proximité, de résidences destinées aux 
employés du moulin. On observera le même phénomène près du moulin 
de Saint-Roch-des-Aulnaies. Cette situation ressemble à celle de certains 
quartiers de petites villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre, à cette 
différence près que l'échelle n'est pas du même ordre ici. 

Telle est l'origine de beaucoup de villages apparus durant la 
première moitié du XIX e siècle, tant sur les rives du fleuve qu'à l'intérieur 
des terres où les seigneurs s'étaient aussi réservé des domaines secon- 
daires. Nés souvent de décisions anciennes, mais qui n'avaient pu se 
concrétiser jusque-là, ces villages devront leur création puis leur crois- 
sance aux équipements qu'y implantent les seigneurs en association 
souvent très étroite avec des collaborateurs qu'ils auront eux-mêmes 
recrutés ou qui les auront sollicités à cette fin. On le voit d'ailleurs très 
nettement sur les plans de villages: ceux-ci ne comportent pas toujours 
d'indications quant à l'origine, la propriété ou la nature des équipements 
retrouvés dans le bourg, mais tous ou presque font état de lotissements 
ou de projets de lotissements dont la régularité du découpage en dit 
long sur le rôle ou les intentions des seigneurs. 

Les succès de ces entreprises seigneuriales demeurent, on l'a vu, 
très divers, comme la nature des interventions. Mais si l'on ne peut faire 
du rôle des seigneurs un absolu dans l'explication du phénomène 
villageois, on ne saurait non plus le banaliser. En effet, si certains se sont 
montrés passifs et se sont contentés de répondre aux besoins ou aux 
pétitions du moment, d'autres ont été beaucoup plus actifs, parce qu'ils 
voyaient l'établissement d'un village comme un moyen de rentabiliser la 



89 



seigneurie. Toutefois, même s'ils recherchent les bénéfices, ils crai- 
gnent les désordres, car si l'expansion rapide du peuplement favorise le 
développement des bourgs, elle peut aussi être une source d'ennuis 
graves et conduire à une croissance désordonnée des villages. En outre, 
si cette expansion profite à l'économie locale, en favorisant notamment 
la montée des activités marchandes, elle peut aussi lui nuire en suscitant 
des contraintes dont souffrira le bourg. Aussi certains seigneurs tentent- 
ils d'en régir la croissance en limitant le nombre d'emplacements à 
concéder ou en adoptant une logique de concession du sol qui favorise 
une plus grande harmonie des activités économiques dans l'espace. Tel 
semble avoir été le cas de Bourg-Saint-Louis à Neuville, où l'on a pu 
observer des préoccupations en ce sens. Peut-être est-ce le cas ailleurs 
également. Toutefois, il ne s'agit pas de verser ici dans l'anachronisme 
et de voir des plans modernes d'urbanisme là où le simple bon sens 
était en cause. Mais, compte tenu de la montée du rationalisme à 
l'époque et de l'importance accordée à l'aménagement des seigneuries, 
il faut reconnaître qu'il existe de sérieux indices qui montrent que 
l'action des seigneurs a peut-être été beaucoup plus consciente qu'on 
ne le croit généralement. Quoi qu'il en soit, dans beaucoup de villages, 
c'est aux seigneurs surtout qu'il revient d'avoir assuré la mise en place 
des infrastructures initiales; tout ce qui est venu par la suite a dû s'y 
adapter. Cependant, c'est finalement à la population elle-même qu'il 
reviendra d'aménager le bourg dans ce qu'il a de plus intime. Il convient 
donc que l'on s'y attarde, d'autant plus que son évolution sanctionne 
celle des bourgs, avec ses mouvements en avant ou ses reculs. 



90 




**É£* 




Saint-Denis, de Philip John Bainbrigge, aquarelle, 1837. ANC, C-2060. 




Chambly, de Philip John Bainbrigge, aquarelle, 1838. ANC, C-11856. 



LA POPULATION VILLAGEOISE 



Décrire une population, c'est forcément aborder sa démographie 
tout autant que sa sociologie. Dans nos travaux, nous avons tenté 
d'observer les grands traits de la population villageoise - la rapidité de 
sa croissance, sa structure par âge et par sexe, sa composition ethnique, 
l'éventail de ses activités, ses clivages économiques et sociaux -, pour 
en saisir les contrastes dans le temps et dans l'espace. Ce qui ressort 
globalement de ce constat, c'est le caractère intermédiaire de cette 
population qui, tout en demeurant essentiellement rurale, épouse parfois 
certains traits citadins, notamment dans les bourgs où existe un nombre 
de notables important, comme dans ceux où le nombre de marchands et 
d'artisans spécialisés est élevé et où s'affirment des minorités ethniques 
aisées. Mais cette situation est loin d'être générale car à l'époque 
nombreux sont les bourgs qui ne bénéficient d'aucune fonction entraî- 
nante, sinon celles que leur confèrent leur position dans l'espace ou la 
présence sur place d'un moulin ou d'une fabrique qui assurent leur 
existence. C'est le cas de bien des bourgs agraires, dont la taille est tout 
juste suffisante pour accueillir un prêtre, un marchand, quelques arti- 
sans, ce qui en fait de petits centres de services pour les côtes 
avoisinantes. Dans ces agglomérations, la ville reste un univers plus 
lointain, tamisé par l'intermédiaire du chef-lieu dont elles dépendent. 

LES SOURCES 

S'il est un aspect complexe du village, c'est bien celui de sa 
population : non seulement ne se laisse-t-elle jamais bien cerner, mais 



3 



93 



rarement fait-elle l'objet de relevés fiables et complets. Elle impose 
toujours une double, voire une triple comptabilité, dans des sources 
aussi diverses que les recensements, les registres d'état civil ou les 
archives paroissiales ou diocésaines. Possible dans le cadre d'études 
locales, cette démarche ne l'est plus quand l'observation s'étend à un 
vaste territoire. Il faut alors avoir recours au recensement qui, en dépit 
de ses limites - et elles sont nombreuses 1 -, fournit suffisamment 
d'indications sur la population des bourgs pour que l'on puisse en 
mesurer les contours, surtout quand ils sont mis en rapport avec 
d'autres sources, les répartitions d'église par exemple, et validés par 
différents moyens de vérification 2 , qui ne peuvent cependant pas tout 
résoudre 3 . C'est donc surtout le recensement que nous avons privilégié 
ici pour tenter d'appréhender la population villageoise et en décrire les 
traits. Toutefois, comme cette source n'est pas disponible pour 1815, il 
nous a aussi fallu avoir recours à l'ouvrage de Bouchette, qui ne fournit 
pas beaucoup d'indications sur le sujet mais permet tout de même 
certaines observations intéressantes. 



1. Plusieurs confusions et omissions rendent leur exploitation difficile: erreurs d'addi- 
tion, illisibilité de certaines listes ou de certains caractères, multiplication des 
systèmes d'enregistrement des données (classes d'âge, âge au dernier anniver- 
saire, etc.), sous-enregistrement de certaines informations, surenregistrement de 
certaines autres telles que naissances, décès, personnes absentes, filles encore 
pubères, métiers féminins, etc. 

2. Au recensement de 1831, par exemple, le nombre total d'individus déclarés dans le 
ménage ne correspond pas toujours au résultat obtenu par l'addition des individus 
déclarés par tranche d'âge; par ailleurs, le nombre d'enfants enregistrés sous les 
mentions « de cinq ans, et au-dessous » et « au-dessus de cinq et au-dessous de 
14 ans » inclut tantôt des garçons, tantôt des filles, tantôt les deux, ce qui nous a 
imposé de revoir les déclarations cas par cas. Au recensement de 1851-1852, les 
séquences d'enregistrement des vivants ne sont pas toujours consécutives et les 
noms ne correspondent pas à ceux des chefs de ménage enregistrés dans le 
dénombrement agraire. La plupart du temps, les listes ont pu être réordonnées et 
les données corrigées. Toutefois, des cas subsistent où les difficultés n'ont pu être 
résolues, même en ayant recours à d'autres sources témoins comme les cadastres 
abrégés des seigneuries de 1861 pour ce qui est des séquences d'enregistrement 
des occupants de terre. Pour éviter qu'elles ne faussent l'analyse, nous n'en avons 
pas tenu compte dans nos calculs qui ne portent que sur les données les plus 
sûres. 

3. Au recensement de 1831, l'âge de la population ne nous est connu que par une 
information cumulée par tranche d'âge, contrairement à celui de 1851 où l'âge « au 
jour anniversaire suivant » de chaque individu est précisé. Pour rendre les données 
comparables dans le temps, il nous a donc fallu regrouper l'information de 1851 en 
catégories qui épousent les seuils de 1831, ce qui permet d'intéressantes observa- 
tions, mais nous prive de beaucoup de renseignements et introduit une légère 
distorsion entre les séries. Les études de cas ne peuvent combler tout à fait ces 
lacunes. 






94 



LES TRAITS DEMOGRAPHIQUES 

L'une des premières grandes caractéristiques du paysage villa- 
geois au cours de la première moitié du XIX e siècle concerne l'important 
écart de taille qui distingue les bourgs entre eux. À une extrémité de la 
courbe, on observe d'abord une foule de petits établissements, des 
hameaux en fait, ou plutôt des nodules en formation, qui ne réunissent 
encore que quelques dizaines d'habitants; à l'autre, de très grosses 
agglomérations, qui ne méritent déjà plus l'appellation de villages mais 
celle de gros bourgs urbains dont les effectifs dépassent le millier 
d'habitants, quand ils n'en comptent pas deux ou même trois comme 
c'est le cas de quelques-uns au milieu du siècle; entre ces deux points 
extrêmes, plusieurs noyaux qui tiennent franchement du village, disper- 
sés autour de valeurs moyennes (voir les figures 12 et 13 et l'annexe C). 

Cumulées pour l'ensemble de la période, les données montrent 
une croissance extrêmement rapide des effectifs villageois qui passent 
de moins de 20 000 habitants en 1 81 5 4 , à plus de 45 000 en 1 831 , puis à 
plus de 88 000 en 1851, soit une augmentation moyenne supérieure à 
4% par année pour l'ensemble de la période; c'est plus que le taux de 
croissance de la population qui vit dans les côtes (voir le tableau 16). 
C'est davantage aussi que le taux de croissance de la population urbaine 
ou même que celui de la population du Bas-Canada (voir les tableaux 
6 et 7). Toutefois, on remarque des distinctions majeures entre les 
régions; les bourgs les plus populeux demeurent, en 1831, ceux des 
régions de Montréal qui comptent plus de 280 habitants en moyenne, de 
Trois-Rivières (166 habitants), de Québec (165 habitants) et, en 1851, 
ceux des régions de Montréal (415 habitants) et de Québec (280 
habitants), puis de la région de Trois-Rivières (243 habitants). On consta- 
te également des différences entre la rive nord et la rive sud du fleuve : 
la rive sud comporte en général davantage de gros bourgs que la rive 
nord, sauf dans la région de Trois-Rivières où la situation des deux rives, 
s'inverse (voir le tableau 17), en raison peut-être de l'absence de 
certaines données (celles de Nicolet, par exemple, en 1851). Dans ce 
dernier cas, ce facteur ne semble pas déterminant, car la rive sud 



4. Sur la base de cinq personnes en moyenne par maison, le calcul donne environ 
10150 habitants dans les bourgs dénombrés par Bouchette; à six personnes par 
ménage, il indique un peu plus de 12 900 habitants, auxquels il faut encore ajouter 
tous ceux qui habitent la vingtaine de bourgs dont Bouchette ne précise pas le 
nombre de maisons. Toutefois, comme il s'agit en général de hameaux, la popula- 
tion villageoise de 1815 ne dépasse probablement pas 16 000 ou 17 000 habitants. 



95 



Figure 12 
TAILLE DES BOURGS (1831, 1851) 



2000 -, 




1831 



■ 1 

100 200 300 

nombre de noyaux 



4000 



3000- 



I 

5 2000 



1000 



□ G 



1851 







100 200 

nombre de noyaux 



— i 
300 



Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



96 



Figure 13 
POPULATION VILLAGEOISE (1815, 1831, 1851) 




Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval. 




Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval. 



^fisnr \ ■ te* 



LA POPULATION VILLAOIOIIE IN 1IB1 





Laboratoire de cartographie, Département de géographie, Université Laval. 



97 



Tableau 16 

CROISSANCE COMPARÉE DE LA POPULATION VILLAGEOISE (1815, 1831, 1851) 
(aire seigneuriale seulement*) 







Évolution de la population 




Année 


Rurale 


Villageoise 


Des côtes 


181 5 (estimation) 

1831 

1851 


283100 
384 386 
604 307 


20 000 
46 408 
88 377 


263100 
337 978 
515 930 




Taux de 


croissance annuel moyen de la 


population (%) 


Période 


Rurale 


Villageoise 


Des côtes 


1815-1831 
1831-1851 
1815-1851 


1,93 
2,29 
2,13 


5,40 
3,27 
4,21 


1,58 
2,14 
1,89 



* Ne comprend que la population des districts de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec, sans le district 
de Gaspé. 
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1815; ANC, Recensements 
du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



trifluvienne s'est développée différemment et plus tardivement que la 
rive nord et bénéficiait de moins d'avantages sur le plan économique 5 . 

Cette suprématie apparente de la rive sud doit pourtant être 
nuancée car, jusqu'à la fin des années 1830 et peut-être 1840, c'est sur 
la rive nord du fleuve que le village occupe le plus de place dans le profil 
démographique local. En 1831 par exemple, environ 13,5 % de la popula- 
tion rurale vit dans des bourgs: 15,1 % dans la région de Montréal, 
12,1 % dans celle de Québec et 8,7% dans celle de Trois-Rivières. À 
elle seule, la rive nord en accueille la plus grande part et ce, quelle que 
soit la région, encore que dans celle de Montréal l'écart avec la rive sud 
soit moins grand que dans les deux autres régions. Par contre, en 1851, 
on observe une situation inverse: sauf dans la région de Trois-Rivières 
où 11,5 % de la population des localités vivent dans des bourgs, partout 
ailleurs la rive sud domine avec des écarts parfois substantiels, qui 
oscillent entre 18% et 24% du total. Mais c'est dans l'archipel de 



5. Sur la rive nord par exemple, l'exploitation forestière et l'industrie métallurgique 
existent depuis longtemps et chaque bourg est plus ou moins mêlé à la vie du 
fleuve en raison des conditions de navigation particulières sur le lac Saint-Pierre. À 
ce sujet, voir Serge Courville, Jean-Claude Robert et Normand Séguin, « La vie de 
relation dans l'axe laurentien au XIX e siècle: l'exemple du lac Saint-Pierre », ABPO, 
95(4), 1988, p. 347-359. 



Tableau 17 
PLACE DU BOURG DANS LE PAYSAGE HUMAIN DE LA LOCALITÉ (1831, 1851)' 









Population 


moyenne 


En % de la population 






NNO 


des bourgs 


de la localité 


Secteur 


1831 


1851 


1831 


1851 


1831 


1851 


District de Montréal 














Archipel 


7 


19 


203,71 


376,84 


14,93 


29,95 


Autre île 




1 




28,00 




2,58 


Péninsule 


8 


11 


178,88 


247,82 


11,87 


18,39 


Rive-Nord 


38 


40 


276,29 


343,40 


16,47 


18,73 


Sans levill. amérindien 


37 


39 


266,59 


336,18 


15,64 


18,03 


Rive-Sud 


48 


59 


339,42 


533,02 


16,04 


23,97 


Sans levill. amérindien 


47 


58 


324,30 


520,50 


15,17 


23,30 


Total 


101 


130 


293,54 


423,83 


15,86 


22,55 


Sans lesvill. amérindiens 


99 


128 


282,45 


415,73 


15,10 


21,98 


District de Trois-Rivières 














Rive-Nord 


10 


13 


203,00 


274,31 


11,35 


13,39 


Sans Les Forges 


9 


12 


188,33 


264,08 


9,66 


12,32 


Rive-Sud 


11 


10 


163,27 


199,20 


8,21 


9,51 


Sans lesvill. amérindiens 


10 


8 


146,40 


212,38 


7,82 


10,25 


Total 


21 


23 


182,19 


241,65 


9,62 


11,68 


Sans lesvill. amérindiens 


20 


21 


174,70 


250,71 


9,55 


12,18 


Sans Les Forges 


19 


20 


166,26 


243,40 


8,71 


11,51 


District de Québec 














îles 


8 


6 


78,13 


147,67 


14,87 


20,30 


Rive-Nord 


24 


35 


151,21 


182,91 


13,89 


19,22 


Sans levill. amérindien 


23 


34 


150,26 


181,88 


13,23 


18,69 


Rive-Sud 


46 


58 


188,70 


352,29 


11,58 


19,99 


Total 


78 


99 


165,82 


280,01 


12,28 


19,82 


Sans levill. amérindien 


77 


98 


165,73 


280,64 


12,12 


19,69 


Total 


200 


252 


232,04 


350,70 


13,98 


20,46 


Sans lesvill. amérindiens 


196 


247 


225,60 


348,11 


13,52 


20,23 


Sans Les Forges 


195 


246 


225,04 


347,91 


13,43 


20,18 



* Le calcul ne porte que sur les localités qui comprennent un bourg. 
NNO : Nombre de noyaux observés. 
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



99 



Montréal que cette part est la plus élevée, car près de 30% de la 
population habitent les bourgs, contre moins de 15 % en 1831 . Il est vrai 
que ces données sont partielles, puisque le recensement de la partie 
rurale de l'île de Montréal n'a pas été retrouvé. Néanmoins, en ne 
considérant que les îles pour lesquelles on dispose de telles données 6 
(île Jésus, île Bizard et île Perrot), on constate une progression impor- 
tante de la part de population qui réside dans les bourgs entre 1831 et 
1851, sauf dans l'île Perrot où le petit village de Sainte-Jeanne semble 
avoir connu une décroissance. Quant à la situation dans l'île de Mont- 
réal, elle est on ne peut plus explicite: plus de 35% de la population 
rurale vivent dans les bourgs (voir le tableau 18). 

Ce qui frappe également dans cette population, c'est le caractère 
très distinctif de son profil par âge et par sexe. En effet, en comparant 
les données de population recueillies pour les bourgs à celles de la 
population totale du Bas-Canada, on constate des écarts qui suggèrent 
une situation différente sur le plan démographique, intermédiaire entre la 
campagne et la ville, mais où s'affirment des traits particuliers (voir le 
tableau 19). 



Tableau 18 
BOURGS DE L'ARCHIPEL MONTRÉALAIS (1831, 1851) 

Population moyenne En % de la population 
NNO des bourgs de la localité 






iiea ut; 

l'archipel 


1831 


1851 


1831 


1851 


1831 


1851 


île de Montréal 
île Jésus 
île Bizard 
île Perrot 


5 
1 
1 


14 
3 
1 
1 


253,20 

22,00 

138,00 


393,21 
457,00 
177,00 
107,00 


15,88 

2,75 

17,67 


35,01 
21,63 
18,63 
12,01 


Total 


7 


19 


203,71 


376,84 


14,93 


29,95 



NNO : Nombre de noyaux observés. 
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



6. Et non celles des localités dont les limites ont pu changer entre 1831 et 1851 . À ce 
sujet, voir Serge Courville (dir.), Jacques Crochetière, Philippe Desaulniers et 
Johanne Noël, Paroisses et municipalités de la région de Montréal au XIX e siècle 
(1825-1861) [...]. 



100 



Tableau 19 
STRUCTURE DE LA POPULATION AU BAS-CANADA (1831, 1851) 











Répartition par sexe (adultes seulement) 






Jeunes 


1831 


s r 


1851 




Entité observée 


1831 

(%) 


1851 

(%) 


Hommes 

(%) 


Femme: 

(%) 


lommes I 

(%) 


Femmes 

(%) 


Villages 

Données brutes 
Données de l'échantillon 




65,19 
41,14 


44,38 
40,35 


49,73 
50,08 


50,27 
49,92 




49,05 
48,44 


50,95 
51,96 


Bas-Canada 

Sans les villes 




44,17 
45,24 


43,78 
45,52 


50,68 
51,18 


49,32 
48,82 




49,55 
49,73 


50,45 
50,27 


Villes 

Montréal 
Québec 




35,00 
35,41 
34,56 


37,93 
40,25 
34,75 


40,07 
47,48 
46,66 


52,93 
52,52 
53,34 




45,17 
45,58 
51,58 


51,42 
54,42 
48,42 








Population adulte 






Hommes 
de m 
de 30 
es 

1831 
(%) 








1831 






1851 




> mariés 
oins 


Entité observée 


Jeunes 
gens 

(%) 


Adultes 

(%) 


Personnes 
âgées 

(%) 


Jeunes 
gens 

(%) 


Personn 
Adultes âgées 

(%) (%) 


I ans 

1851 

(%) 


Villages 

Données brutes 
Données de l'échantillon 


6,99 
6,83 


19,23 
43,97 


8,59 
8,06 


7,12 
7,79 


39,78 
42,45 


8,72 
9,41 


21,16 
21,81 


23,56 
23,43 


Bas-Canada 

Sans les villes 


7,09 
7,14 


40,76 
39,56 


7,98 
8,06 


5,59 
5,64 


43,29 
42,53 


7,35 
7,31 


21,25 
21,02 


24,10 
23,89 


Villes 

Montréal 
Québec 


6,72 
6,50 
6,94 


51,00 
50,23 
51,76 


7,29 
7,82 
6,74 


5,20 
5,31 
5,04 


49,27 
48,65 
50,11 


7,60 

5,79 

10,99 


23,06 
24,00 
22,14 


25,80 
26,11 
25,38 



Sources : ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



101 



Arrêtons-nous aux jeunes d'abord 7 . En 1831, ils représenteraient,, 
selon les données brutes de recensement, plus de 65 % des effectifs 
villageois, contre à peine plus de 44 % pour l'ensemble du Bas-Canada 
et 35% dans les villes de Montréal et de Québec. En fait, cette 
proportion est nettement exagérée, en raison des erreurs de toutes 
sortes qui touchent le relevé des enfants et des jeunes adolescents 
dans les listes. En effet, calculée uniquement pour les noyaux où une 
information complète et cohérente sur l'âge des résidents de moins de 

14 ans est disponible (environ 42% des noyaux pour lesquels on 
dispose de données nominatives), leur proportion tombe à un peu plus 
de 41 %, ce qui paraît nettement plus plausible. En 1851, les données 
sont plus sûres, bien qu'encore sujettes à caution. Au total, les moins de 

15 ans représentent alors un peu plus de 44% des effectifs (contre 
43,8 % pour l'ensemble du Bas-Canada et un peu moins de 38 % pour 
les villes mentionnées), mais à peine 40 % si l'on ne tient compte que 
des noyaux pour lesquels on dispose de données cohérentes. Dans 
l'ensemble, et abstraction faite du léger décalage d'âge qui sépare les 
jeunes de 1831 de ceux de 1851, il semble que leur part dans la 
population villageoise reste à peu près constante entre les deux recense- 
ments; les changements touchent plutôt la population adulte, chez 
laquelle on constate un certain vieillissement des effectifs entre les deux 
dates. Même là, des nuances s'imposent, car on note des différences 
de croissance entre les groupes d'âge. 

En effet, en ne considérant cette fois que les sujets âgés de 14 à 
20 ans et de 15 à 21 ans, on constate que la proportion des jeunes gens 
augmente légèrement entre 1831 et 1851, que celle des adultes fléchit 
et que celle des personnes âgées progresse. Mises en rapport avec les 
données relatives aux enfants et aux jeunes adolescents, celles-ci sem- 
blent indiquer un certain vieillissement des effectifs villageois entre les 
deux dates; ceux-ci, tout en restant relativement jeunes (dans les 
villages, un habitant sur deux a moins de 20 ou 21 ans, encore un peu 



Compte tenu des particularités des recensements, il a fallu considérer comme 
« jeunes » les personnes âgées de à 13 ans au recensement de 1831 et de à 14 
ans au recensement de 1851 ; comme « adultes », les hommes de 14 à 59 ans et 
les femmes de 14 à 45 ans au recensement de 1831, et les hommes de 15 à 60 
ans et les femmes de 15 à 46 ans au recensement de 1851 ; comme « personnes 
âgées », les hommes de plus de 60 ans et les femmes de plus de 45 ans au 
recensement de 1831, et les hommes de plus de 61 ans et les femmes de plus de 
46 ans au recensement de 1851. Ces seuils sont les meilleurs que l'on puisse 
obtenir à partir des données de recensement pour une comparaison dans le temps. 
Toutefois, ils ne sont pas sans difficultés puisque, dans le cas des femmes par 
exemple, le palier de 45 ou de 46 ans sanctionne plutôt la fin de la période de 
fertilité. 



102 



moins dans les villes), sont malgré tout moins âgés qu'ailleurs au Bas- 
Canada. En outre, en ne tenant compte que des personnes de plus de 
14 ou 15 ans, le seul groupe qui a fait l'objet d'un relevé un peu plus 
cohérent, on constate qu'en 1831 le village comporte un peu plus 
d'hommes que de femmes, situation qui s'inverse dans les villes; par 
contre, en 1851, la situation avantage plutôt les femmes dont la propor- 
tion dans la population villageoise se rapproche de celle qui a été 
observée dans les villes. 

Cette inégale répartition entre les sexes confirme l'impression de 
« vieillissement » laissée par les données précédentes. Elle suggère 
même une certaine transformation du village sur le plan économique et 
social, qui passerait de 1831 à 1851 d'une situation pionnière à une 
situation plus stable, caractérisée par de nouveaux équilibres sur le plan 
démographique. Cette transformation est d'autant plus marquée que 
l'on constate également une augmentation du nombre de personnes 
mariées entre les deux dates. C'est le cas notamment des hommes 
mariés de moins de 30 ans, dont les effectifs, par rapport à l'ensemble 
des hommes qui se déclarent mariés dans les recensements, passent 
de 21 % à 23%. 

Sur le plan régional toutefois, les contrastes sont nombreux et 
laissent voir des situations très diverses que nuancent des temporalités 
distinctes. En 1831 par exemple, les bourgs qui comptent le plus de 
jeunes sont ceux de la rive nord du fleuve, du moins dans les régions de 
Montréal et de Trois-Rivières, et ceux de la péninsule de Vaudreuil- 
Soulanges; en 1851, ce sont ceux de la région péri-urbaine de Montréal. 
En ce qui concerne les personnes âgées, la situation évolue très rapide- 
ment entre les deux dates : d'abord plus élevées dans les bourgs de la 
rive sud, les proportions s'équilibrent 20 ans plus tard, sauf sur la Rive- 
Sud de Montréal où elles chutent légèrement. Quant à la répartition par 
sexe et au pourcentage d'hommes mariés de moins de 30 ans, ils sont 
plus contrastés encore, et révèlent un panorama qui colore les socio- 
économies régionales. Mais quelle que soit la région observée, on 
assiste alors aux mêmes phénomènes, à savoir un accroissement impor- 
tant du nombre de femmes et d'hommes mariés de moins de 30 ans 
dans les bourgs, sauf dans la région de Montréal où cette croissance est 
légèrement moins accentuée (voir le tableau 20). 

Riche en contrastes, la population villageoise l'est d'autant plus 
qu'elle vient de milieux géographiques variés, qui débordent parfois 
largement le territoire de la localité. C'est l'une des grandes caractéristi- 
ques des bourgs à cette époque d'être constitués de populations très 



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de civilisation vivante, disait Fernand Braudel, que celle qui se déplace. 
Or on se déplace alors beaucoup dans la vallée du Saint-Laurent. 

L'ORIGINE GÉOGRAPHIQUE 

D'où viennent tous ces résidents des bourgs? Les sources sont 
peu loquaces sur le sujet 8 : Bouchette n'en dit mot et, au recensement 
de 1831, seul le nombre d'immigrants par voie d'eau ou de terre ou en 
transit est enregistré, sans beaucoup d'exactitude. Toutefois, il est 
possible de s'en faire une idée grâce au recensement de 1851, le 
premier à fournir une information relativement détaillée sur le lieu de 
naissance des personnes recensées et ce, pour l'ensemble de la popula- 
tion. Il va sans dire que cette information n'est pas aussi probante que 
celle que l'on pourrait obtenir des registres d'état civil ou du jumelage 
systématique des noms des individus d'un recensement à l'autre, sur- 
tout qu'elle laisse en suspens plusieurs aspects. Par exemple, il est 
difficile de savoir si la localité indiquée comme lieu de naissance dans les 
listes l'est vraiment ou s'il ne s'agit pas plutôt de la dernière localité de 
résidence de la personne recensée. Par ailleurs, qu'en est-il du moment 
précis d'arrivée au village? Mais comme il s'agit ici de reconnaître une 
tendance, cette information reste valable, d'autant plus que l'observation 
ne porte que sur les noyaux pour lesquels on dispose d'un relevé par 
localité, soit 148 au total. 

En 1851, un peu plus de 58% de la population qui vit dans les 
bourgs viennent de la localité même où est situé le bourg. Les autres 
arrivent des localités voisines ou situées dans le même district adminis- 
tratif (25 %), de la ville ou d'une autre région (5 %), d'ailleurs au Canada 
(entre 1 % et 3 %), de l'étranger (environ 4 %), auxquels s'ajoutent les 
personnes nées au Bas-Canada (4 %) mais dont on ne connaît pas la 
localité d'origine (voir le tableau 21). 

Parmi la population qui déclare une origine locale, une partie vient 
du bourg et une autre des côtes avoisinantes. Toutefois, il n'est pas 
possible encore de distinguer ces deux courants. Pour cela, il faudrait 
pouvoir disposer de données sûres quant au nombre de naissances et 
de décès enregistré au cours de l'année précédant le recensement et 



8. Par exemple, le recensement de 1831 ne donne qu'un aperçu de l'immigration en 
provenance de l'extérieur du Bas-Canada (moins de 3% de la population villa- 
geoise; les plus forts contingents se retrouvent dans les bourgs de la rive nord du 
fleuve). Quant aux répartitions d'église, elles ne précisent pas l'origine de la 
population. 



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quant aux migrants venus s'établir au village au cours de la même 
période. Or, ces données ne sont disponibles qu'à demi dans le recense- 
ment: le nombre de naissances et de décès n'est pas certain et la date 
d'arrivée au village ne nous est pas connue. Cependant, des indices 
existent qui suggèrent un taux naturel de croissance relativement élevé, 
conjugué à une forte migration interne. 

En effet, en comparant le nombre de naissances enregistré dans 
les bourgs au nombre de décès, on constate un important écart entre les 
deux, trop grand pour ne résulter que d'un mauvais enregistrement des 
données. Cet écart se traduit par un taux brut de croissance naturelle 
d'environ 21 pour 1 000, ce qui donne environ sept habitants de plus par 
village en moyenne, par année (voir le tableau 22). Même en admettant 
que ce taux soit erroné, il reste que, pour une bonne part, le village se 
reproduit lui-même, comme le suggère la proportion d'hommes mariés 
de moins de 30 ans établis dans les bourgs (voir le tableau 23). 
Toutefois, celui-ci n'est pas le seul artisan de sa croissance. En effet, en 
supposant que le taux brut de croissance naturelle observé en 1851 soit 
demeuré constant dans le temps, c'est-à-dire depuis 1831, la population 
villageoise aurait dû être d'environ 83 000 habitants en 1851. Or, les 
données indiquent un peu plus de 88 300 habitants, ce qui représente un 
surplus d'environ 5 500 habitants venus d'ailleurs dans la localité au 
cours d'une période de 20 ans et ce, indépendamment des départs qu'il 
n'est pas encore possible de bien mesurer. Ces mouvements migra- 
toires internes ont-ils vraiment été aussi importants? Il est difficile de le 
dire. Quand on en compare l'importance théorique aux rythmes de 
croissance réels de certains bourgs, ces chiffres n'ont rien d'excessif, 
bien au contraire, surtout qu'ils s'inscrivent dans un contexte très 
particulier qui en éclaire la logique. 

En effet, au sein de la localité, côtes et villages ne sont pas des 
entités distinctes, des mondes coupés l'un de l'autre. Au contraire, entre 
les deux se tissent des liens très divers, de parenté d'abord, mais aussi 
de voisinage et de travail ; les côtes paraissent même en certains cas de 
véritables bassins de main-d'œuvre pour les aires industrialisées de la 
paroisse, au sein desquelles le village est souvent situé 9 . Elles le sont 
d'autant plus que ce phénomène s'accorde à un processus de reproduc- 
tion sociale selon lequel, pour préserver l'intégrité de l'exploitation et 



9. À ce sujet, voir Serge Courville, « Le marché des subsistances [...] », RHAF, 42(2) 
1988, p. 193-239. 



108 



Tableau 22 
TAUX BRUTS DE CROISSANCE NATURELLE (1851) 

















Taux de 












Taux de 


Taux de 


croissance 






Population 






natalité 


mortalité 


naturelle 


Secteur 


NNO 


observée 


Naissances 


Décès 


(%o) 


(%») 


(%o) 


District de Montréal 
















Archipel 


19 


7 160 


279 


88 


38,97 


12,29 


26,68 


Péninsule 


9 


2 589 


82 


25 


31,67 


9,66 


22,02 


Rive-Nord 


38 


13 440 


480 


211 


35,71 


15,70 


20,01 


Sans levill. amérindien 


37 


12815 


449 


196 


35,04 


15,29 


19,74 


Rive-Sud 


54 


29 628 


945 


373 


31,90 


12,59 


19,31 


Sans levill. amérindien* 
















Total 


120 


52 817 


1786 


697 


33,81 


13,20 


20,62 


Sans les vill. amérindiens 


119 


52 192 


1755 


682 


33,63 


13,07 


20,56 


District de Trois-Rivières 
















Rive-Nord 


13 


3 566 


100 


37 


28,04 


10,38 


17,67 


Sans Les Forges 


12 


3 169 


100 


34 


31,56 


10,73 


20,83 


Rive-Sud 


8 


1 699 


65 


25 


38,26 


14,71 


23,54 


Sans les vill. amérindiens* 
















Total 


21 


5 265 


165 


62 


31,34 


11,78 


19,56 


Sans les vill. amérindiens* 
















Sans Les Forges 


20 


4 868 


165 


59 


33,89 


12,12 


21,77 


District de Québec 
















îles 


6 


886 


33 


12 


37,25 


13,54 


23,70 


Rive-Nord 


32 


6 275 


241 


82 


38,41 


13,07 


25,34 


Sans levill. amérindien 


31 


6 057 


241 


78 


39,79 


12,88 


26,91 


Rive-Sud 


58 


20 433 


785 


326 


38,42 


15,95 


22,46 


Total 


96 


27 594 


1 059 


420 


38,38 


15,22 


23,16 


Sans le vill. amérindien 


95 


27 376 


1 059 


416 


38,68 


15,20 


23,49 


Total 


237 


85 676 


3 010 


1 179 


35,13 


13,76 


21,37 


Sans les vill. amérindiens 


235 


84 833 


2 979 


1 160 


35,12 


13,67 


21,44 


Sans Les Forges 


234 


84 436 


2 979 


1 157 


35,28 


13,70 


21,58 



* Les données pour les villages amérindiens ne sont pas disponibles. 
NNO : Nombre de noyaux observés. 
Source: ANC, Recensement du Bas-Canada, 1851-1852. 



109 



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éviter sa trop grande fragmentation entre les héritiers, on exclut les 
enfants au moment de leur mariage 10 . 

En 1815, la terre est encore disponible. Elle se fera plus rare en 
1830, notamment dans les vieux terroirs, où l'on assiste en outre à un 
épanouissement de la propriété bourgeoise. Aussi l'établissement rural 
gagne-t-il l'arrière-pays, alimenté par des courants de migration venus 
des paroisses les plus anciennes, riveraines pour la plupart. Pourtant, ce 
ne sont pas tous les jeunes gens qui cherchent à s'établir ainsi dans une 
ferme. Plusieurs sont attirés par d'autres champs d'activité: transport, 
services, bâtiment, fabrication, etc. Or, c'est au village surtout ou dans 
ses environs immédiats que ces activités abondent, d'abord parce que 
celui-ci est au cœur de la vie de relation, ensuite parce qu'il domine les 
aires de marché et de localisation des industries rurales. Aussi vient-on 
s'y établir en grand nombre, dans l'espoir d'une vie plus facile ou d'un 
travail rémunéré qui permettra de fonder un foyer. 

Bref, si l'on ne peut encore établir avec certitude le nombre 
d'individus et de ménages qui, des côtes environnantes, viennent s'éta- 
blir au village, le mouvement de migration interne, lui, ne fait aucun 
doute, inscrit dans toute une logique de rapports économiques et 
sociaux dont l'espace lui-même porte la trace. Ce n'est pourtant pas le 
seul mouvement et, de fait, il en existe bien d'autres. Certains ont pour 
origine la ville ou les localités voisines, c'est-à-dire situées dans le même 
secteur géographique ou dans un secteur proche, d'autres ont pour 
point de départ les régions contiguës ou plus éloignées, quand ce n'est 
pas l'étranger. 

Il est fascinant de constater à quel point la mobilité est grande, 
alors, dans la vallée du Saint-Laurent. On vient de partout, à destination 
non seulement des gros bourgs mais aussi des petits, surtout quand ils 
accueillent une entreprise créatrice d'emplois. Ce qui peut sembler 
caractéristique d'une région ou d'un secteur géographique donné l'est 



10. Sur le système de reproduction sociale au Québec et ses effets dans l'espace, voir: 
Gérard Bouchard, « Les systèmes de transmission des avoirs familiaux et le cycle 
de la société rurale au Québec, du XVII e au XX e siècle: nouvelles propositions », HS, 
XVK31), 1983, p. 35-60, et, du même auteur, «Sur la reproduction familiale en 
milieu rural: systèmes ouverts et systèmes clos », RS. XXVIIK2-3), 1987, p. 229- 
251 ; Louise Dechêne, Habitants et marchands de Montréal au XVII e siècle; 
Jacques Mathieu et collab., « Peuplement colonisateur au XVIII e siècle dans le 
gouvernement de Québec », dans R. L. Emerson, W. Kinsley et W. Moser, 
L'homme et la nature, p. 127-138; Jacques Mathieu, « Mobilité et sédentarité: 
stratégies familiales en Nouvelle-France », RS, XXVIIK2-3), 1987, p. 211-227; Jac- 
ques Mathieu et Serge Courville (dir.). Peuplement colonisateur aux XVII e et XVIII e 
siècles. 



111 



en fait de tous les milieux 11 ; seules les proportions changent, à l'avan- 
tage tantôt de l'un, tantôt de l'autre. Par exemple, la migration anglo- 
phone se dirige surtout vers l'archipel de Montréal, la péninsule de 
Vaudreuil-Soulanges, la Rive-Nord de Québec et la Rive-Sud de Mont- 
réal. Mais on retrouve des anglophones dans presque tous les bourgs. 
Quant à la population venue des autres régions, elle se dirige dans tous 
les sens, de l'est à l'ouest ou inversement, et de ces deux pôles vers le 
centre, si bien que rares sont les bourgs dont la population n'a qu'une 
origine locale. Mais jugeons-en plutôt par quelques exemples (voir le 
tableau 24). Quelle que soit la taille du bourg, la part de la population 
venue de l'extérieur reste importante et déborde presque toujours le 
secteur géographique immédiat du village, sauf dans le cas des petits 
noyaux-moulins et encore (par exemple Saint-Xavier-de-Verchères), ou 
des bourgs situés dans les paroisses neuves de colonisation (par exem- 
ple Sainte-Julie). Par contre, en ce qui concerne la contribution de 
chacune des régions, toutes sont à la fois des aires d'arrivée et de 
départ, à des degrés divers bien sûr, mais que semblent nuancer 
uniquement la position excentrique de certains bourgs ou leur contexte 
particulier. 

Enfin, à tous ces mouvements s'ajoutent ceux que l'économie 
locale ou la présence d'un collège ou d'un couvent favorise et qui 
montrent, encore là, le caractère très diversifié de la population villa- 
geoise. Sur les 148 bourgs observés, tous accueillent un certain nombre 
d'individus qui déclarent un autre lieu de résidence (voir le tableau 25). 
Le plus souvent, il s'agit d'une localité située dans la même région 
administrative (de 31 % à 69 % des cas, selon la région) ou du centre 
régional (de 10% à 55%). Mais nombreux sont ceux qui déclarent 
résider dans une région voisine (de 1,7% à 5,4%), ailleurs au Canada 
(de 3 % à 1 1 %), aux États-Unis (de 4 % à 15 %) ou en Europe (environ 
1 %). Sauf dans l'archipel de Montréal et dans la péninsule de Vaudreuil- 
Soulanges où les apports semblent plutôt venir des localités voisines, 
partout ailleurs ils arrivent de l'extérieur, de la ville notamment et de 



11. Dans ses travaux sur Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup par exemple, Jocelyn 
Morneau évalue à 594 le nombre de personnes nées à l'extérieur de la localité en 
1851-1852. Au total, celles-ci viennent de 83 localités ou endroits différents, dont 
11 situés hors du Bas-Canada; les localités limitrophes fournissent à elles seules 
environ 60 % des contingents. Des 460 migrants âgés de plus de 15 ans, 58,5 % 
sont des femmes et 41,5 % des hommes; 55 % sont mariés et 36 % célibataires. 
Et, fait notable, sur les 242 migrants dont le métier ou la profession sont connus, 
19,4% se déclarent cultivateurs, 28,1 % œuvrent dans les secteurs de la fabri- 
cation et de la construction, 27,7 % travaillent dans les transports et les services, 
domestiques surtout, 20,2 % sont journaliers et 4,5 % prêtres ou rentiers. Voir 
Jocelyn Morneau, « Agriculture et industries rurales (...) ». 



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l'étranger. Toutefois, dans la région de Québec, plus de la moitié des 
effectifs viennent de la ville, alors que leur origine est plus variée dans 
les régions de Montréal et de Trois-Rivières. 

Tout cela contribue à accentuer les contrastes entre les bourgs et 
leurs résidents, car les clivages sont nombreux dans le village, sur les 
plans économique et social. Cela tient pour une bonne part aux activités 
mêmes de cette population, lesquelles sont très diverses. Mais ces 
distinctions découlent aussi de bien d'autres facteurs, liés ceux-là à la 
présence de divers groupes sociaux dont les ambitions ne sont pas 
toujours conciliables. Dans ce panorama, l'étranger occupe une bonne 
place, car il représente parfois jusqu'à 10 %, 20 %, 30 % et même 40 % 
de la population locale. 

LA COMPOSITION ETHNIQUE 

Observée sous l'angle de sa composition ethnique, la population 
villageoise est loin d'être homogène. À côté du groupe dominant, 
francophone ou anglophone selon les cas, on remarque la présence de 
plusieurs groupes minoritaires qui font du village un lieu de contact et 
d'échange important entre les représentants de diverses populations. 
Les sources disponibles sont trop sommaires pour une étude appro- 
fondie du phénomène. Néanmoins, grâce aux recensements, il est 
possible de l'appréhender du moins globalement. Parmi l'information 
disponible, il y a d'abord le nom du chef de ménage, qui permet de 
distinguer l'élément francophone des autres groupes ethniques. Ensuite, 
les confessions religieuses donnent également un aperçu de la composi- 
tion ethnique de la population, mieux que les variables relatives à 
l'immigration qui ne sont pas toujours enregistrées avec la même 
précision d'une localité à l'autre. Enfin, la structure ethnique des couples 
permet d'apprécier la qualité et l'importance des échanges entre les 
groupes. 

L'un des intérêts de l'approche patronymique est de permettre 
une meilleure saisie de l'élément allogène, qu'il n'est pas toujours 
possible de bien circonscrire uniquement à partir du relevé des confes- 
sions religieuses. Par exemple, les Irlandais catholiques ne font pas 
l'objet d'un relevé particulier dans les recensements de la période. Cette 
approche n'est pourtant pas sans limite, puisque rien ne permet de 
distinguer les personnes qui, tout en portant un nom étranger, sont 
parfaitement intégrées à la majorité, tant par la langue que par la religion 
ou la culture. C'est le cas, notamment, des descendants de couples 
mixtes, dont plusieurs ont fini par adopter la langue et la religion du 



115 



groupe dominant, et de bien des marchands et artisans qui, pour 
pratiquer leur métier, ont appris la langue de leurs clients. Les monogra- 
phies locales en donnent des exemples; toutefois, ces gens ne partage- 
ront pas nécessairement la religion ou la culture de la majorité. 

Toutes ces informations ne sont pas également présentes dans 
les recensements ni accessibles de la même manière. Par exemple, ce 
n'est qu'en 1851 qu'il est possible de connaître la composition ethnique 
des ménages. Ce qui ressort par contre des données disponibles, c'est 
tout à la fois l'importance de la présence étrangère dans le village, son 
inégale répartition dans l'espace et sa relative diminution dans le temps. 
En 1831, sur 100 chefs de ménage résidents du village, 83 en moyenne 
sont francophones, 12 sont anglophones et 5 sont d'une autre origine 
ethnique (voir le tableau 26). En 1851, les proportions demeurent sensi- 
blement les mêmes, encore que l'on remarque une légère croissance du 
nombre de couples unilingues francophones par rapport au nombre de 
couples unilingues anglophones : 85 % contre environ 1 1 % respective- 
ment (voir le tableau 27). Par ailleurs, on remarque aussi plusieurs 
couples mixtes (plus de 3 %), dont un peu moins de la moitié sont sous 
la responsabilité d'un chef de ménage francophone et les autres dépen- 
dent d'un chef de ménage anglophone ou allophone. Quant à la réparti- 
tion des confessions religieuses, elle épouse sensiblement le même 
profil. En 1831 par exemple, les catholiques forment environ 92 % de la 
population, en incluant les Irlandais; en 1851, leur proportion augmente 
à 94 %, comme si le village prenait entre les deux dates un visage de 
plus en plus catholique et français. En fait, ce n'est vrai qu'en partie, 
puisque cette évolution est très circonscrite dans l'espace et qu'elle ne 
concerne que les bourgs des régions de Québec et de Trois-Rivières, 
notamment ceux qui sont situés sur la rive nord du fleuve et en milieu 
insulaire. Partout ailleurs, sur la rive sud du fleuve et dans la région de 
Montréal, on assiste plutôt à une diminution du nombre de catholiques, 
variable selon les régions, mais qui semble plus marquée dans la plaine 
de Montréal qu'ailleurs. 

Analysées par sous-région, les variations sont plus grandes 
encore et montrent que c'est autour des villes surtout, dans les gros 
bourgs et sur les fronts pionniers de l'ouest et de l'est du Québec que 
se répartissent les villages qui accueillent beaucoup d'étrangers. Par 
contre, c'est dans l'archipel de Montréal que la proportion des catholi- 
ques diminue le plus entre 1831 et 1851, puis dans la péninsule de 
Vaudreuil-Soulanges et sur la rive nord du fleuve. Ailleurs, le phénomène 
est moins évident et révèle un écart de plus en plus grand entre la partie 
méridionale de l'aire seigneuriale et la partie septentrionale. 



16 



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Tableau 27 
GROUPES ETHNIQUES ET RELIGIONS (1851) 















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Mixte 


Mixte 
















chef 


chef 


chef 








Couples 


Français 


Anglais 


Autres 


français 


anglais 


autre 


Total 


Secteur 


NNO 


observés 


(%) 


(%) 


<%) 


(%) 


(%) 


(%) 


(%) 


District de Montréal 




















Archipel 


19 


1016 


83,27 


14,17 


0,00 


1,77 


0,79 


0,00 


100,00 


Péninsule 


11 


382 


75,13 


17,02 


0,00 


2,09 


5,76 


0,00 


100,00 


Autre île 


1 


4 


100,00 


0,00 


0,00 


0,00 


0,00 


0,00 


100,00 


Rive-Nord 


39 


1 797 


85,70 


11,19 


0,00 


1,34 


1,73 


0,06 


100,00 


Sans le vil 1. amérindien 


38 


1 767 


85,46 


11,38 


0,00 


1,36 


1,75 


0,06 


100,00 


Rive-Sud 


55 


3 823 


79,00 


17,50 


0,03 


1,67 


1,65 


0,16 


100,00 


Sans le vill. amérindien* 




















Total 


125 


7 022 


81,13 


15,37 


0,01 


1,62 


1,77 


0,10 


100,00 


Sans les vill. amérindiens 


124 


6 992 


81,05 


15,43 


0,01 


1,63 


1,77 


0,10 


100,00 


District de Trois-Rivières 




















Rive-Nord 


13 


529 


94,14 


0,57 


0,00 


2,27 


3,02 


0,00 


100,00 


Sans Les Forges 


12 


462 


93,72 


0,65 


0,00 


2,38 


3,25 


0,00 


100,00 


Rive-Sud 


9 


253 


96,84 


2,37 


0,00 


0,40 


0,40 


0,00 


100,00 


Sans le vill. amérindien** 


8 


242 


96,69 


2,48 


0,00 


0,41 


0,41 


0,00 


100,00 


Total 


22 


782 


95,01 


1.15 


0,00 


1,66 


2,17 


0,00 


100,00 


Sans le vill. amérindien** 


21 


771 


94,94 


1,17 


0,00 


1,69 


2,20 


0,00 


100,00 


Sans Les Forges 


20 


704 


94,74 


1,28 


0,00 


1,70 


2,27 


0,00 


100,00 


District de Québec 




















îles 


6 


130 


100,00 


0,00 


0,00 


0,00 


0,00 


0,00 


100,00 


Rive-Nord 


34 


977 


80,96 


13,20 


0,00 


4,20 


1,43 


0,20 


100,00 


Sans le vill. amérindien* 




















Rive-Sud 


58 


3 330 


94,53 


3,51 


0,00 


0,69 


1,26 


0,00 


100,00 


Total 


98 


4 437 


91,71 


5,54 


0,00 


1,44 


1,26 


0,05 


100,00 


Sans le vill. amérindien* 




















Total 


245 


12 241 


85,85 


10,90 


0,01 


1,56 


1,61 


0,07 


100,00 


Sans les vill. amérindiens 


243 


12 200 


85,80 


10,93 


0,01 


1,57 


1,61 


0,07 


100,00 


Sans Les Forges 


242 


12 133 


85,74 


10,99 


0,01 


1,57 


1,62 


0,07 


100,00 



* Les données pour le village amérindien ne sont pas disponibles. 
** Ne concerne que le village de Bécancour. 
NNO : Nombre de noyaux observés. 
Source: ANC, Recensement du Bas-Canada, 1851-1852. 



118 









Église 




























d'Angle- 


Bap- 


Catho- 




Métho- 


Presbyté- 


Protes- 












Population Religion 


terre 


tistes 


liques 


Juifs 


distes 


riens 


tants 


Autres 


Total 


Noirs 


Indiens 


NNO 


observée 


connue 


(%) 


(%) 


(%) 


(%) 


<%) 


(%) 


(%) 


(%) 


(%) 


(%) 


(%) 


19 


7160 


7 157 


2,72 


0,00 


91,84 


0,00 


0,14 


4,08 


0,84 


0,38 


100,00 


0,00 


0,01 


11 


2 726 


2 726 


7,70 


0,26 


84,92 


0,00 


1,28 


2,53 


3,01 


0,29 


100,00 


0,00 


0,00 


1 


28 


28 


0,00 


0,00 


100,00 


0,00 


0,00 


0,00 


0,00 


0,00 


100,00 


0,00 


0,00 


40 


13 736 


13 658 


3,33 


0,50 


90,44 


0,00 


1,01 


3,24 


0,07 


1,41 


100,00 


0,03 


4,57 


39 


13111 


13 031 


3,49 


0,52 


89,98 


0,00 


1,06 


3,39 


0,08 


1,48 


100,00 


0,03 


0,02 


59 


31448 


31207 


4,66 


0,42 


87,28 


0,04 


1,71 


2,47 


2,34 


1,08 


100,00 


0,04 


4,01 


58 


30189 


29 948 


4,86 


0,44 


86,75 


0,04 


1,79 


2,58 


2,43 


1,13 


100,00 


0,04 


0,00 


130 


55 098 


54 776 


4,22 


0,38 


88,55 


0,02 


1,31 


2,88 


1,61 


1,03 


100,00 


0,03 


3,43 


128 


53 214 


52 890 


4,38 


0,39 


88,15 


0,02 


1,36 


2,98 


1,67 


1,07 


100,00 


0,03 


0,01 


13 


3 566 


3 567 


0,03 


0,00 


99,19 


0,00 


0,06 


0,00 


0,73 


0,00 


100,00 


0,00 


0,00 


12 


3169 


3169 


0,00 


0,00 


99,15 


0,00 


0,06 


0,00 


0,79 


0,00 


100,00 


0,00 


0,00 


11 


1992 


1 990 


0,65 


0,00 


98,79 


0,00 


0,00 


0,20 


0,35 


0,00 


100,00 


0,00 


14,71 


9 


1699 


1697 


0,77 


0,00 


98,59 


0,00 


0,00 


0,24 


0,41 


0,00 


100,00 


0,00 


0,00 


24 


5 558 


5 557 


0,25 


0,00 


99,05 


0,00 


0,04 


0,07 


0,59 


0,00 


100,00 


0,00 


5,27 


22 


5 265 


5 264 


0,27 


0,00 


98,99 


0,00 


0,04 


0,08 


0,63 


0,00 


100,00 


0,00 


0,00 


21 


4 868 


4 866 


0,27 


0,00 


98,95 


0,00 


0,04 


0,08 


0,66 


0,00 


100,00 


0,00 


0,00 


6 


886 


886 


0,00 


0,00 


100,00 


0,00 


0,00 


0,00 


0,00 


0,00 


100,00 


0,00 


0,00 


35 


6 402 


6 343 


0,46 


0,13 


95,90 


0,00 


0,16 


1,07 


1,92 


0,36 


100,00 


0,00 


3,41 


34 


6184 


6125 


0,47 


0,13 


95,76 


0,00 


0,16 


1,11 


1,99 


0,38 


100,00 


0,00 


0,00 


58 


20 433 


20 419 


0,85 


0,01 


97,76 


0,00 


0,11 


0,55 


0,69 


0,03 


100,00 


0,00 


0,03 


99 


27 721 


27 648 


0,73 


0,04 


97,41 


0,00 


0,12 


0,65 


0,95 


0,11 


100,00 


0,00 


0,81 


98 


27 503 


27 430 


0,74 


0,04 


97,39 


0,00 


0,12 


0,66 


0,96 


0,11 


100,00 


0,00 


0,03 


253 


88 377 


87 981 


2,88 


0,25 


92,00 


0,01 


0,85 


2,00 


1,34 


0,68 


100,00 


0,02 


2,72 


248 


85 982 


85 584 


2,96 


0,25 


91,77 


0,01 


0,88 


2,06 


1,37 


0,70 


100,00 


0,02 


0,01 


247 


85 585 


85186 


2,97 


0,25 


91,74 


0,01 


0,88 


2,06 


1,38 


0,70 


100,00 


0,02 


0,01 



119 



On retrouve cette distinction entre l'ouest et l'est de la province 
dans la répartition des personnes de race noire. En 1851, on n'en relève 
à peu près que dans la région de Montréal, sur la rive nord et la rive sud 
du fleuve. Toutefois, comme on n'en dénombre aucune dans l'archipel 
de Montréal, là où la domesticité est élevée, il se peut que cette 
répartition soit plus large, masquée par une mauvaise qualité d'enregis- 
trement des données. On observe le même écart dans la répartition des 
populations amérindiennes. Plus nombreuses dans la région de Mont- 
réal, elles reflètent surtout la répartition géographique des missions: 
celles du Lac-des-Deux-Montagnes et du Sault-Saint-Louis dans la région 
de Montréal, celles de Bécancour et de Saint-François dans la région de 
Trois-Rivières et celle de la Jeune-Lorette (Village-des-Hurons) dans la 
région de Québec. Mais il arrive qu'on en retrouve ailleurs dans les 
bourgs; c'est le cas notamment dans la région de Montréal, dans des 
villages tels Berthier, Sainte-Elisabeth, Saint-François-de-Sales et Lon- 
gueuil. De même, on dénombre quelques résidents amérindiens à 
Lauzon, en banlieue de Québec. 

Cette présence de divers groupes ethniques dans le village en fait 
un milieu ouvert aux influences extérieures. Jusqu'à quel point? Nul ne 
saurait le dire, du moins dans l'état actuel de la recherche. Mais parce 
qu'elles sont parfois importantes, les minorités ethniques influent sur la 
vie du village, quand elles ne contribuent pas plus franchement à son 
développement. Tel n'est pas toujours le cas, mais rares sont les villages 
qui ne profitent pas de la venue de nouveaux éléments, auxquels ils 
doivent parfois un savoir-faire, de nouvelles entreprises ou de nouveaux 
services. Cela ne veut pas dire que les villages privés de tels apports 
sont incapables de changement, mais cela signifie que, dans les bourgs 
qui comportent une présence étrangère, des contacts se nouent, de 
nouveaux liens se tissent, qui profiteront à terme à l'ensemble de la 
communauté villageoise, tant francophone qu'anglophone. D'ailleurs, il 
est significatif de noter que les régions les mieux nanties sur le plan 
économique accueillent toutes une part importante de ressortissants 
d'origine étrangère qui entretiennent des rapports très divers avec la 
population locale. La situation n'est pas différente dans les bourgs dont 
plus des deux tiers comprennent au moins quelques ménages d'origine 
étrangère, quelle que soit la région. 

Les socio-économies locales se ressentent de ces apports, d'au- 
tant plus que l'étranger est souvent un employeur potentiel. Aussi est-il 
généralement bien vu de la majorité, mieux parfois que certains anciens 
résidents, dont on ne peut espérer le même support. Les exemples 



120 



abondent de marchands ou d'entrepreneurs anglophones bien accueillis 
par l'élément francophone. Dans la seconde moitié du siècle, on ira 
même jusqu'à faire des levées de fonds pour attirer les entreprises de 
l'extérieur. Bien sûr, il faudra bien des années avant que l'étranger ne se 
sente vraiment accepté. C'est généralement par le mariage que cette 
intégration s'effectue. Une certaine distance peut demeurer, selon la 
personnalité du nouvel arrivant, mais elle ne sera plus celle du début. 
Dans l'ensemble, et sauf exceptions d'ailleurs célèbres, on est donc loin 
des tensions qui ont pu marquer d'autres milieux, du moins au cours de 
la première moitié du siècle, alors que la société villageoise n'est pas 
encore tout à fait établie. Il y aura des difficultés mais elles seront d'un 
autre ordre. 

LA SOCIÉTÉ VILLAGEOISE 

Y a-t-il vraiment une société villageoise, au sens d'une société 
distincte de celle qui habite les côtes? Nous le croyons, dans la mesure 
où l'on retrouve au village une densité de métiers et de professions que 
l'on ne retrouve pas ailleurs sur le territoire. Ne chicanons pas sur les 
mots : ce n'est que par commodité de présentation que nous adoptons 
ici l'expression « société villageoise ». Dans les faits, il ne s'agit que d'un 
segment de la société rurale qui vit dans le village. Mais comme ce 
segment est en contact plus fréquent avec l'extérieur, la ville notam- 
ment, il se trouve doté d'un attribut supplémentaire qui le distingue du 
monde environnant. Quelle différence, en effet, entre le marchand du 
village et le petit boutiquier des côtes; quelle distance, aussi, entre le 
collège ou le couvent du village et l'école de rang, et entre le maître du 
village et la maîtresse d'école des côtes! Il n'est pas toujours possible 
de mesurer ces écarts ni d'en connaître les causes, mais on en sent 
partout l'importance, comme si le fait de résider au village rehaussait le 
rang social. À vrai dire, cela n'est pas tout à fait faux puisque c'est au 
village que résident généralement les notables. 

Un éventail large d'activités 

Si le village attire autant, c'est qu'il offre des perspectives de vie 
et d'emploi intéressantes dont les ruraux cherchent à profiter. Et de fait, 
le travail ne manque pas, comme en témoigne la quantité de métiers et 
de professions consignées dans les recensements : plus de 200 intitulés 
différents en 1831 et près du triple en 1851 (voir l'annexe D). Cette 
diversification des mentions entre les deux dates provient en grande 
partie de systèmes différents d'enregistrement des données dans les 



121 



recensements: celui de 1831, par exemple, ne cite que les métiers et 
professions des chefs de ménage, alors que celui de 1851 étend son 
information à tous les membres du ménage et mentionne même les 
doubles métiers (par exemple, avocat et cultivateur, charron et peintre, 
maçon et menuisier, pilote et cultivateur, etc.); parfois, il va jusqu'à 
attribuer le métier du père aux enfants en bas âge ! Elle découle aussi de 
la variété de termes utilisés pour désigner certains métiers (par exemple, 
laboureur, fermier, cultivateur, agriculteur, habitant, yeoman, etc.) qui ne 
revêtent pas toujours la même signification sur les plans économique et 
social. Enfin, cette diversité s'explique par un plus grand nombre de 
mentions relatives au travail féminin et au statut social des personnes 
(par exemple, gentilhomme, bourgeois, étudiant). Mais ce ne sont pas 
les seules causes. En effet, entre 1831 et 1851, surviennent des 
changements profonds qui favorisent cette diversification: intensifica- 
tion des échanges, émergence de nouvelles technologies dans les 
domaines de l'industrie et des transports, complexité croissante de la 
société, etc. Il en résulte une variété de besoins qui entraîne à son tour 
celle du travail et une spécialisation de l'emploi dont l'écho se fait sentir 
jusque dans le vocabulaire (par exemple, gardien d'écluse, steamer, etc.) 
et les panoramas régionaux; généralement, les intitulés sont plus variés 
dans la région de Montréal que partout ailleurs. 

Afin de mieux saisir le sens de cette évolution et sa signification 
sur les plans économique et social, nous avons regroupé les métiers et 
professions recensés sous 12 en-têtes inspirés de la classification propo- 
sée par le Groupe de recherche sur la société montréalaise au XIX e 
siècle 12 ; cependant, nous avons retouché cette nomenclature pour tenir 
compte des métiers et professions exercés dans les bourgs. Ces caté- 
gories sont les suivantes: commerce, transport, fabrication, construc- 
tion, professions libérales, clergé, services, fonction publique, agricul- 
ture, journaliers, domestiques, pêcheurs. En chiffres absolus, les don- 
nées qu'elles regroupent ne sont pas comparables dans le temps, en 
raison des différences d'enregistrement mentionnées précédemment. 



12. Cette classification est parue dans Jean-Paul Bernard, Paul-André Linteau et Jean- 
Claude Robert, « La structure professionnelle de Montréal en 1825 », RHAF, 30(3), 
1976, p. 383-415. Outre les retouches apportées pour tenir compte des métiers et 
professions relevés dans les bourgs, nous y avons inclus les doubles métiers, en 
les regroupant pour moitié ou au tiers dans les classes concernées (0,5 cultivateur 
et 0,5 journalier pour les personnes qui se présentent comme journalier-cultivateur 
par exemple, et 0,33 si trois occupations sont déclarées), cela pour éviter de gonfler 
les classes par rapport au total de personnes dénombrées dans les bourgs. Sans 
doute consacraient-elles plus de temps à une occupation qu'à l'autre mais, sans 
aucun moyen de le savoir, mieux valait procéder ainsi plutôt que de perdre 
l'information et de fausser les perspectives. 



122 



Toutefois, mises en rapport avec les données de population, elles 
révèlent la structure de la population active qui évolue beaucoup en 
20 ans. 

En 1831, plus de 46 % des chefs de ménage sont employés dans 
la fabrication, le bâtiment et l'agriculture; les autres sont ou journaliers 
(28 %) ou engagés dans les services (7,5 %), le commerce (6,5 %) ou 
les transports (3,9 %). Quant aux professions libérales et à la fonction 
publique, elles regroupent respectivement 3 % et 1,5 % de la population 
adulte, et le clergé moins de 2 %. Deux secteurs sont peu représentés: 
la pêche, avec moins de 0,3 % de la main-d'œuvre, et la domesticité, 
avec moins de 0,1 %. Dans ce dernier cas toutefois, les données sont 
sujettes à caution, car rares sont les chefs de ménage qui se déclarent 
domestiques; cette occupation se retrouve parmi les membres du 
ménage qui ne sont pas recensés nominalement en 1831. En 1851, le 
panorama a changé: les secteurs de la fabrication, du bâtiment et de 
l'agriculture accueillent cette fois moins de 38 % de la main-d'œuvre, 
alors que les secteurs du commerce et des transports en cumulent 
12%. La part des journaliers augmente (plus de 31 % de la population 
adulte), tout comme celle des domestiques (10%), dont on connaît 
mieux maintenant le nombre exact. Quant aux autres secteurs d'activité, 
tels services, professions libérales, clergé, fonction publique, pêche, ils 
occupent presque autant de main-d'œuvre qu'en 1831, avec de légères 
diminutions liées surtout aux distorsions qu'introduisent les données 
relatives à la domesticité, sauf peut-être dans le cas des services où la 
chute semble plus prononcée. 

Analysées dans l'espace, les données montrent d'importantes 
variations régionales (voir les tableaux 28 et 29). En 1831 par exemple, 
on compte en moyenne plus de personnes engagées dans le commerce 
dans les bourgs de la région de Trois-Rivières que dans les deux autres 
régions, sauf dans la péninsule de Vaudreuil-Soulanges où le pourcen : 
tage dépasse 12% de la population active. Par contre, en ce qui 
concerne le pourcentage de personnes engagées dans la fabrication et la 
construction, celles de la région de Montréal dominent, d'autant plus 
que la part des journaliers y est également plus élevée. En 1851, la 
situation est différente: le pourcentage de personnes engagées dans le 
commerce est plus grand dans les bourgs de la région de Montréal alors 
que la fabrication occupe une plus grande part de la main-d'œuvre dans 
la région de Trois-Rivières. Quant aux journaliers, ils sont proportionnelle- 
ment plus nombreux dans la région de Québec; leur nombre décroît 
ensuite légèrement dans les bourgs trifluviens, puis de nouveau dans 



123 



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ceux de la région de Montréal. Autrement dit, tout se passe comme si 
l'on assistait à un déplacement des activités dans l'espace entre les 
deux dates : rappelons simplement qu'il s'agit ici de pourcentages et non 
de chiffres absolus. Il ne faudrait donc pas en déduire des traits qu'infir- 
meraient de tels chiffres, notamment pour ce qui est du marché que 
signalent les activités de commerce: en 1831, comme en 1851 d'ail- 
leurs, celui-ci est beaucoup plus important dans la région de Montréal 
que partout ailleurs au Bas-Canada, ne serait-ce qu'en raison du nombre 
de personnes recensées à la campagne. En fait, ce que révèle le 
pourcentage d'individus engagés dans tel ou tel domaine d'activité, c'est 
la fonction du bourg et non les orientations de l'économie régionale. Il y 
a une différence entre le gros négociant et le petit marchand général : 
tous deux sont des commerçants au sens général du terme, mais on 
connaît bien l'écart qui les sépare. 

Cela dit, et tout intéressantes qu'elles soient, ces données ne 
donnent qu'un aperçu des activités de la population villageoise; elles ne 
tiennent pas compte de la situation particulière des bourgs. Pour en avoir 
une meilleure vision, il faut définir le profil du bourg par rapport à 
l'ensemble. Le village de Saint-Eustache peut servir d'exemple (voir le 
tableau 30). Prospère jusqu'à la fin des années 1830, il perd par la suite 
plusieurs de ses anciennes fonctions, victime à la fois de la rébellion de 
1837 et de la concurrence de la ville, des bourgs voisins et de l'arrière- 
pays seigneurial où progresse de plus en plus l'industrie rurale. 

En 1831, ce village compte 156 chefs de ménage; il fait alors 
figure de petit bourg industriel, avec plus d'une quarantaine de ceux-ci 
qui sont engagés dans les activités de fabrication. En 1851, soit 14 ans 
après l'insurrection, il n'en compte plus que 144, dont à peine plus d'une 
trentaine sont des artisans. La même situation existe dans le transport 
et la construction. En 1831, ces activités occupent une trentaine de 
chefs de ménage; en 1851, elles en occupent 24. Même le nombre de 
journaliers diminue, comme si la décroissance des activités précédentes 
avait un effet direct sur la répartition des manœuvres dans l'espace. 
Pourtant, la gamme des métiers s'est élargie, mais la progression se fait 
surtout au profit des agriculteurs, des représentants des professions 
libérales, les notaires notamment, des marchands et des commerçants. 
Bref, tout se passe comme si, après un bref intermède, le village 
retrouvait ses anciennes fonctions du XVIII e siècle, alors qu'il n'était 
souvent qu'un centre de services pour les campagnes environnantes. 
Les activités artisanales restent importantes, mais sans l'ampleur 
qu'elles avaient auparavant. 



126 



La rébellion de 1837 explique sans doute cette évolution: détruit 
par les troupes, le village mettra plus de dix ans à renaître de ses 
cendres. Mais là n'est pas la seule cause. En effet, de 1831 à 1851, il 
aura à subir la concurrence des villages voisins, par exemple Saint- 
Jérôme plus au nord, où la population passe alors de 80 habitants 
environ à plus de 445 entre les deux dates (contre 832 pour Saint- 
Eustache en 1831, qui en compte 500 en 1815 et 783 en 1851). 
Avantageusement situé sur les bords de la rivière du Nord, au contact de 



Tableau 30 

MÉTIERS, STATUTS ET PROFESSIONS DÉCLARÉS 

DANS LE VILLAGE DE SAINT-EUSTACHE (1831, 1851) 

(chefs de ménage seulement) 



1831 








1851* 




1 arpenteur 


8 


marchands 


1 arpenteur 


2 


médecins 


4 aubergistes 


3 


médecins 


4 aubergistes 


6 


menuisiers 


1 bedeau 


9 


menuisiers 


1 avocat 


2 


meuniers 


3 bouchers 


2 


meuniers 


1 bedeau 


1 


modiste 


1 boulangère 


4 


notaires 


1 boucher 


1 


notaire et seigneur 


4 boulangers 


2 


officiers demi-paie 


4 boulangers 


1 


notaire public 


14 bourgeois 


1 


potier 


1 cardeur 


5 


notaires 


3 bourgeoises 


1 


prêtre 


9 charpentiers 


3 


plâtriers 


1 brewer 


1 


revendeuse 


1 charretier 


1 


postier 


1 chapelier 


1 


scieur 


1 charroyeur 


3 


potiers 


6 charpentiers 


2 


seigneurs 


1 clerc de notaire 


1 


prêtre et curé 


5 charretiers 


2 


tailleurs 


4 commerçants 


1 


rentier et cultivateur 


1 charron 


1 


tanneur 


2 commis 


4 


rentières 


6 cordonniers 


3 


tisserands 


6 cordonniers 


2 


rentiers 


1 couturier 


1 


tisseranne 


2 couturières 


1 


sage-femme 


1 couturière 


1 


tonnelier 


10 cultivateurs 


1 


secrétaire trésorier 


4 cultivateurs 


3 


tourneurs 


1 écuyer seigneur 


1 


seigneuresse 


1 faiseur de chaises 


1 


yeoman 


2 ferblantiers 


1 


sellier 


8 forgerons 






1 fermier 


2 


servantes 


2 huissiers 






4 forgerons 


1 


serviteur 


2 instituteurs 






1 gentilhomme 


2 


tanneurs 


1 institutrice 






2 huissiers 


1 


tailleur 


29 journaliers 






1 instituteur 


1 


tisserand 


10 maçons 






27 journaliers 


1 


tonnelier 








1 laboureur 


1 


tourneur 








4 maçons 


1 


veuve 








1 marchande 


n.d. 


dames de la 








3 marchands 




Congrégation de 
Notre-Dame 


Total: 156 






Total: 144 







* Selon les listes du dénombrement personnel et du dénombrement agraire. 
n. d.: non disponible. 
Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



127 



la plaine et du plateau laurentidien, ce village doit son origine à l'initiative 
des seigneurs Dumont et De Bellefeuille de Saint-Eustache, qui en 
planifient l'implantation dès les années 1830. D'abord emplacement 
d'une petite filature, il deviendra avec le temps l'un des principaux pôles 
industriels de la région au nord de Montréal, à la tête de tout un réseau 
de moulins établis de part et d'autre de la rivière du Nord. 

L'exemple de Saint-Eustache n'a rien d'unique. Le cas est le 
même pour tous les bourgs qui ont eu à souffrir de l'apparition de 
nouveaux centres industriels mieux situés le long des voies de com- 
munication ou avantagés sur le plan des ressources. Celui de L'Assomp- 
tion en offre un autre exemple, victime celui-là de la croissance du 
village de L'Industrie où le seigneur Barthélémy Joliette avait autrefois 
établi des moulins. Même l'agriculture en subira les effets: privée de 
ses débouchés traditionnels, elle connaîtra une longue phase d'hésita- 
tions, avant de se tourner finalement vers la production de lait et de 
plantes fourragères à destination des marchés citadin et extérieur. Et il 
n'y a pas que sur la rive nord que ce phénomène se produit. On 
l'observe également sur la rive sud du fleuve où, après les années 1840, 
l'essor industriel n'avantage plus que des bourgs bien marqués comme 
Saint-Hyacinthe, Saint-Jean (Dorchester), Valleyfield, etc. 

Ce bref tour d'horizon ne saurait être complet sans un aperçu du 
travail féminin et du travail des enfants. On sait, grâce aux données de 
recensement, que le travail féminin a été important. On peut en juger 
par le type de métier ou de profession enregistré dans les listes. La 
femme travaille comme aubergiste ou hôtelière, brodeuse, cardeuse, 
chanteuse, commerçante ou marchande, cordonnière, couturière, cuisi- 
nière, cultivatrice, directrice d'école, domestique ou servante, engagée, 
institutrice, femme de journée, fileuse, gardienne, gouvernante, journa- 
lière, laveuse, maçon, menuisière, mercière, modiste, musicienne, plâ- 
trière, religieuse, revendeuse, sage-femme, secrétaire, tailleuse, tanneuse, 
« tisseranne », vendeuse, etc., sans compter les mentions relatives à son 
rang ou à son statut: seigneuresse, gentlewoman, mendiante, veuve ou 
autre. Outre le fait que les métiers changent entre 1831 et 1851, la 
fréquence des emplois n'est pas la même. 

Le village de Saint-Eustache nous servira encore d'exemple. En 
1831, ce village compte 14 femmes enregistrées comme chefs de 
ménage, dont 1 1 sont veuves. De ce nombre, une se déclare journalière, 
deux sont tisseranes, deux sont couturières, une est institutrice, une est 
revendeuse, une est boulangère, une est maçon, trois sont recensées 
comme bourgeoises et deux sont sans métier ou statut connu. Au total, 



128 



donc, ce sont les activités de fabrication qui réunissent la majorité. En 
1851, le panorama aura quelque peu changé, en raison d'un enregistre- 
ment plus complet des personnes. À cette époque, ce village compte au 
total quelque 415 femmes et jeunes filles, qui représentent 52,9 % de la 
population locale. De ce nombre, un peu moins d'une centaine vaquent à 
des activités diverses. La plupart sont domestiques (39,8 %), modistes 
ou apprenties modistes (19,4%), couturières (9,7%), journalières 
(9,7 %), ce qui en laisse encore environ 30 % dans la fabrication. Deux 
sont religieuses, une est marchande et une est sage-femme. Quant aux 
autres, elles se déclarent rentières (7,5 %), ménagères (4,3 %), men- 
diantes (2,2 %) ou seigneuresses (1,1 %). Cette situation est caractéristi- 
que des bourgs qui comptent une importante bourgeoisie locale. Pour- 
tant, elle n'est pas très différente dans les autres villages où l'on 
observe également un nombre important de femmes dans la domesticité 
et dans la fabrication. Par exemple, à Saint-Antoine-de-la-Rivière-du- 
Loup, on ne dénombre pas moins d'une soixantaine de jeunes femmes 
occupées à du travail de broderie sur écorce de bouleau à la même 
époque. Au total, elles représentent à elles seules 10 % de la population 
du village qui compte alors 600 habitants. De même, dans les villages de 
L'Assomption et de Saint-Jacques, la fabrication des ceintures fléchées 
(les Assomption Sash) prend la forme d'une véritable petite industrie 13 . 

Quant au travail des enfants, il est plus difficile à cerner en raison 
d'un mauvais enregistrement des données dans les recensements qui 
attribuent souvent aux enfants en bas âge (souvent de moins de cinq 
ans, selon les localités) le métier de leurs parents. Néanmoins, si l'on en 
juge par les villages où le relevé est bien fait, il semble que celui-ci ne 
s'amorce que vers l'âge de 12 ou 13 ans chez les garçons, un peu plus 
tard chez les filles, par exemple chez les artisans où les fils sont initiés 
tôt au travail du père (boulanger, charpentier, meunier, sellier, etc.). Le 
cas est le même chez les journaliers où l'apprentissage prend cependant 
un tout autre aspect. Enfin, il arrive que de toutes jeunes filles soient 
parfois reconnues comme servantes dès l'âge de huit ou neuf ans, mais 
c'est l'exception : la jeune fille n'entre vraiment sur le marché du travail 
qu'à l'âge nubile et très souvent comme apprentie. 



13. Cette activité aurait été introduite vers 1837 par un ancien commerçant du nord- 
ouest, Salomon Bélanger, devenu depuis l'agent de la Hudson's Bay Company; 
celui-ci distribue alors lui-même la laine aux tisseuses, pour acheminer ensuite le 
produit fini sur le marché. Le commerce, semble-t-il, était florissant. Il le sera 
jusqu'à la fin du siècle. Voir Guy Courteau et François Lanoue, Une nouvelle Acadie, 
Saint-Jacques de l'Achigan, 1772-1947, p. 270-271. 



129 



Pourtant, ce ne sont pas tous les enfants qui travaillent, du moins 
sur une base permanente. En effet, les recensements font également 
état d'une importante clientèle scolaire, qui varie selon les bourgs mais 
qui peut représenter en moyenne jusqu'au tiers de la population locale 
en 1831, mais seulement 15% en 1851. Cette variation du nombre 
d'écoliers entre les deux dates appelle une explication, car elle n'est pas 
nécessairement due à un mauvais enregistrement des données. C'est 
qu'on assiste à l'époque à la mise en place d'un système d'écoles 
publiques 14 qui suscite bien des remous. Assumé jusque-là par l'Église, 
l'enseignement ne devient une responsabilité d'État qu'au début du XIX e 
siècle, après que l'on eut tenté en vain de faire adopter une loi pour 
établir les premières écoles primaires gratuites vers la fin des années 
1780. 

La première loi date de 1801. Elle visait la création d'écoles 
« royales » placées sous la responsabilité de maîtres, de commissaires 
et de syndics nommés par le gouverneur. Voyant là une menace 
d'assimilation et de protestantisme accru, le clergé catholique s'y était 
opposé, si bien que l'initiative tourna court, du moins dans les milieux 
francophones. En 1824, une nouvelle loi fut adoptée, qui autorisait les 
fabriques à consacrer le quart de leur budget à la création et à l'entretien 
d'écoles. Là encore, l'initiative tourna court, face à l'apathie de la 
population et au peu de revenus de certaines fabriques. En 1830, il n'y a 
encore qu'une soixantaine d'écoles de fabrique au Bas-Canada, auxquel- 
les il faut ajouter quelques écoles privées et une douzaine d'écoles 
« royales » nées de la loi de 1801 . Le véritable essor ne viendra qu'avec 
les écoles dites de syndic créées par la loi de 1829 « pour encourager 
l'éducation élémentaire ». Adoptée pour trois ans, cette loi prévoyait 
cette fois une aide importante de l'État, qui pouvait aller jusqu'à la moitié 
du coût d'achat et de construction des écoles (jusqu'à concurrence de 
50 livres courantes), et assurait aux instituteurs et institutrices un 
traitement annuel de 20 livres et une allocation de 10 chelins par enfant 
pauvre. Cette loi sera reprise et augmentée en 1832, poursuivie en 1834 
pour être finalement abolie en 1836 devant le refus du Conseil législatif 
d'en adopter le renouvellement. On compte alors tout près de 1 400 
écoles de syndic au Bas-Canada. Par la suite, leur nombre diminua, en 
raison de l'introduction, à partir de 1841, d'un nouveau principe de 



14. A ce sujet, voir: Louis-Philippe Audet, Histoire de l'enseignement au Québec; 
Québec, Rapport de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la 
province de Québec, première partie, « Les structures supérieures du système 
scolaire », p. 1 et suiv. 



130 



partage des charges entre le gouvernement et la population locale (lois 
de 1841, de 1845 et de 1846). Des conseils de district furent créés, avec 
le mandat de diviser les paroisses et les cantons en arrondissements 
scolaires. Dans chaque arrondissement, des commissaires élus avaient 
entre autres pour responsabilité de réunir les sommes nécessaires au 
financement des écoles publiques. Ce dernier devait être assuré par un 
« fonds commun des écoles », qui pouvait verser des octrois aux autori- 
tés locales, en fonction du nombre d'enfants de 5 à 16 ans dans le 
district, pourvu que celles-ci réunissent une somme au moins égale au 
montant versé par l'État, soit par une taxe sur les propriétés foncières, 
soit par une contribution mensuelle des parents. Opposée à ce principe 
de taxation à des fins scolaires, la population brûla quelques écoles et en 
ferma d'autres (guerre des Éteignoirs); ce principe fut cependant main- 
tenu (loi de 1849) et, en 1855, les contributions locales représentaient 
déjà quatre fois les sommes versées par l'État. 

C'est dans ce contexte qu'il faut interpréter les données de 
recensement. En 1831, le système d'écoles publiques est assez récent 
et l'on construit des écoles dans les bourgs, ce qui explique le grand 
nombre d'écoliers: les enfants des côtes s'ajoutent à ceux du village 
pour atteindre un nombre qui dépasse parfois celui de la population 
villageoise. Tel est le cas à Sainte-Famille, dans l'île d'Orléans, où l'on ne 
compte encore qu'une école, construite dans le village, et dont le 
nombre d'écoliers et d'écolières en 1831 dépasse celui de la population 
du bourg (97 enregistrements pour moins d'une cinquantaine d'habi- 
tants). Ce sera moins vrai par la suite, avec la multiplication des écoles 
de rang et les désordres qui entourent la loi de 1846. Autrement dit, plus 
élevé en début de période, alors que l'on assiste à l'implantation d'un 
système d'écoles publiques subventionné qui favorise la construction 
d'écoles dans les bourgs, le nombre d'écoliers baisse quand se multi- 
plient les écoles de rang. Par ailleurs, en hausse quand il s'agit d'obtenir 
des octrois, ce nombre baisse également quand il s'agit de protester 
contre une loi que l'on réprouve, ce qui entraîne également une diminu- 
tion du nombre d'instituteurs, que l'on ne retrouve plus que dans 35 % 
des bourgs en 1851, contre les deux tiers 20 ans auparavant. Il est vrai 
que notre échantillon n'est pas le même entre les deux dates, ce qui 
peut expliquer en partie cette variation. Toutefois, même si les données 
restent sujettes à caution, il n'en demeure pas moins qu'elles traduisent 
un malaise, particulièrement vif dans les régions de Trois-Rivières, de 
Nicolet, de Berthier, de Lanoraie et de Beaumont et dans les milieux 



131 



irlandais de la région de Québec: Valcartier, Sainte-Catherine, Saint- 
Raymond et Saint-Basile-de-Portneuf, ainsi qu'à Saint-Gilles et Saint- 
Sylvestre, dans le comté de Lotbinière 15 . 

Les statuts et les rôles 

Dans le village, les clivages sont nombreux. Cela tient au caractère 
très diversifié de la population. Nous ne sommes pas encore en mesure 
de les saisir tous. Néanmoins, on peut en déceler l'importance à travers 
les statuts et les rôles de certains individus ou groupes sociaux. 

Le seigneur 

De tous les personnages en vue dans le bourg, le seigneur reste 
le plus important. Par son titre et sa situation de grand propriétaire 
foncier, il est celui dont la supériorité et la prééminence sont reconnues 
de tous, mais parfois discutées comme en témoignent plusieurs inci- 
dents locaux. Il est le premier partout: premier au village, ce qui lui vaut 
toutes sortes d'honneurs et de sollicitations; premier à l'église où il a 
son banc réservé; premier dans l'ordre des sépultures, car il peut 
prétendre à un lieu à part; premier très souvent dans l'habitat, par sa 
fortune; premier enfin dans l'ordre des percepteurs, ce qui l'assimile 
parfois à un maître tyrannique, surtout s'il a quelque travers de person- 
nalité. Certes, il faudrait distinguer ici entre le seigneur laïque, dont les 
exigences sont généralement plus élevées, et les seigneurs ecclésiasti- 
ques pour qui la gestion d'une seigneurie n'a pas la même signification. 
Mais quelles que soient leurs multiples dissemblances, ils prélèvent leur 
dû. Par contre, ils n'en sont pas moins généreux, notamment quand il 
s'agit d'établir le village ou de soutenir les bonnes œuvres. Il reste que 
les contrats de concession sont souvent assortis de conditions qui 
varient d'un seigneur à l'autre. 

En 1831, rappelons-le, seuls une vingtaine de bourgs comptent un 
ou plusieurs seigneurs parmi leurs résidents, une trentaine en 1851. En 
général, ceux-ci habitent plutôt à l'écart, dans une côte avoisinante ou 
sur l'autre rive du cours d'eau qui jouxte le village, mais plusieurs 
habitent la ville ou un quelconque autre bourg s'ils possèdent plusieurs 
seigneuries. Même quand ils résident ailleurs, ils demeurent présents 
par leur régisseur ou leur homme de confiance. On connaît mal encore 
le rôle de ces régisseurs dans la gestion des seigneuries. Des recher- 
ches récentes montrent toutefois que celui-ci fut important, non seule- 



15. Louis-Philippe Audet et Armand Gauthier, Le système scolaire du Québec, p. 16-19. 
132 



ment sur le plan administratif et financier (collecte des redevances, 
tenue des livres, prêts divers, etc.), mais aussi quant à l'aménagement 
des fiefs (construction de moulins, ouverture de nouveaux chemins, de 
nouvelles côtes, etc.) 16 . Très souvent, leurs exigences égalent celles des 
seigneurs quand elles ne les dépassent pas. C'est qu'en plus du devoir 
de protéger les intérêts du titulaire du fief, ils recherchent très souvent 
les leurs; dans ce cas, ils n'hésitent pas à se livrer à des exactions qui 
pouvent même devenir préjudiciables au seigneur. D'ailleurs, il est 
significatif de noter que, dans les seigneuries dont le maître est absent, 
les conditions d'établissement sur la terre sont en général plus difficiles 
que dans les fiefs où il réside, en raison des gratifications exigées par 
certains régisseurs pour la concession d'un lot. Tous ne sont évidem- 
ment pas des gens malhonnêtes, loin de là, et il existe des exemples de 
régisseurs dévoués à leur maître et à ses censitaires. Mais ils suscitent 
généralement plus de méfiance que le seigneur, envers qui l'on affiche 
plutôt une réserve prudente. 

Le curé 

L'imagerie dévote et le roman paysan ont imposé l'image du curé 
qui agit en pasteur éclairé d'une communauté respectueuse des directi- 
ves du clergé. Sans être totalement fausse, cette représentation est loin 
d'être générale. À l'époque qui nous intéresse, bien peu de curés 
peuvent se vanter d'avoir pleine autorité sur leurs paroissiens, même 
quand ils sont fils d'habitant et en partagent les codes. Au contraire, il 
leur faut consacrer beaucoup d'efforts pour s'imposer et amortir les 
heurts qu'entraînent les conflits de personnalité (avec le seigneur, l'au- 
bergiste, les marguilliers, etc.), les débats soulevés au sujet de la 
construction ou de la réparation des édifices religieux (choix de l'empla- 
cement, évaluation et répartition du coût, qui relèvent en principe de 
commissaires spécialement mandatés à cette fin mais qui concernent 
également le curé), de l'implantation d'une école, de la perception des 
dîmes et de la fréquentation des sacrements. La situation est particulière- 
ment difficile dans les bourgs industriels où le taux d'alcoolisme est 
élevé. Elle est un peu meilleure dans les villages les plus anciens où, 
parce que la population est plus « bourgeoise », le curé jouit davantage 
d'autorité morale. Cependant, même là des difficultés surgissent, qui 
montrent que l'Église, durant la première moitié du XIX e siècle, n'a pas 
encore vraiment réussi à s'imposer. 



16. Voir, entre autres: André Larose. « La seigneurie de Beauharnois [...] »; Françoise 
Noël, « Gabriel Christie's Seigneuries [...] ». 



133 



Caractéristique des années 1830, cette situation est beaucoup 
moins réelle au cours des années 1850, alors que l'on assiste à une 
certaine stabilisation de la croissance villageoise. Le nombre de prêtres 
augmente - on en retrouve dans plus de 62% des bourgs en 1851, 
contre 44 % en 1831 - ainsi que les communautés religieuses auxquel- 
les on fait appel pour enseigner dans les collèges et les couvents. 
Surtout, de nouvelles structures administratives apparaissent qui favori- 
sent le contrôle social : commissions scolaires, corporations municipales, 
où le curé est souvent appelé à siéger comme aumônier. Ajoutées aux 
bonnes œuvres et aux systèmes de gestion déjà en place (notamment 
les assemblées de fabrique), elles finissent par faire du village un lieu 
d'édiction de normes pour l'ensemble de la communauté. Mais n'antici- 
pons rien: en 1850, il reste encore bien des batailles à livrer, dont celles 
de l'alcoolisme et des bonnes mœurs. 

Cela dit, et quelle que soit l'époque considérée, le curé reste un 
personnage important avec qui il faudra toujours composer. C'est qu'en 
plus de sa fonction strictement pastorale et de ce qui s'y rattache sur le 
plan civil (instruction primaire, administration paroissiale, surveillance des 
activités de la fabrique, tenue des registres d'état civil, entretien et 
décoration des lieux de culte, etc.), il est au cœur de tous les débats qui 
animent la communauté villageoise et, plus largement, la société rurale 
tout entière 17 . Médiateur entre Dieu et les hommes, il est donc appelé à 
devenir également un intermédiaire entre les personnes : ce rôle, surtout 
s'il se l'octroie lui-même, lui vaudra parfois de solides inimitiés dont 
l'écho peut parvenir jusqu'à l'évêque. Mais pourvu qu'il sache se faire 
aimer de ses paroissiens, il deviendra vite leur confident et leur arbitre, 
celui à qui l'on peut même emprunter quelque argent dans les moments 
difficiles. C'est ce rôle élargi qui lui conférera finalement son autorité. 

Les notables 

Il est peu de villages où l'on ne trouve au moins quelques 
représentants de ce que l'on appelle les notables (voir le tableau 31). 
Cette notion n'est pas facile à circonscrire, d'une part parce qu'elle 
renvoie à la perception des différences sociales, d'autre part parce 
qu'elle suppose une bonne connaissance de la hiérarchie sociale et des 



17. Sur le rôle du curé, voir Richard Chabot, Le curé de campagne. 
134 



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pouvoirs de chacun, groupes ou individus 18 . Nous ne sommes pas allé 
jusque-là dans notre enquête. Néanmoins, concernant le début des 
années 1830, nous disposons des quelques opinions émises par les 
curés au Comité spécial de la Chambre d'assemblée relativement aux 
affaires de fabrique 19 . Comme il arrive souvent en pareil cas, les diver- 
gences sont nombreuses: les uns limitent ce qualificatif au seigneur, 
aux magistrats et aux capitaines de milice, les autres retendent au 
contraire à toute personne « de bon sens », pourvu qu'elle possède un 
bien-fonds et qu'elle fasse preuve de probité et de mérite. Par ailleurs, 
d'autres répondent par la négative: ne devraient pas faire partie des 
assemblées de fabrique (donc des notables) les gens qui ne cherchent 
qu'« à semer le trouble », qui « indisposent les esprits » contre le curé, 
ou qui sont « notablement vicieux » ou qui font preuve d'« irréligion ». 
Enfin, certains refusent de se prononcer, soit parce qu'ils sont opposés 
au projet de loi, soit parce qu'ils trouvent la question « trop délicate ». 

La difficulté reste donc entière, et ce n'est que par commodité 
que nous limiterons ici l'appellation de notables aux couches supérieures 
du corps social, puisque seules ces données nous sont accessibles pour 
l'instant. Qui sont ces notables? Outre le seigneur, ce sont les magistrats, 
les représentants des professions libérales et les importants proprié- 
taires terriens qui résident au village ou dans ses environs immédiats et 
qui disposent de revenus qui les placent au-dessus de la masse des 
travailleurs manuels. On pourrait sans doute inclure tous ceux qui se 
déclarent gentilshommes sans autre indication, ce qui laisse à penser 
qu'ils se contentent de vivre de revenus accumulés ou du produit de 
quelque ferme ou autres entreprises. De même, pourraient s'y ajouter 



18. Sur les notables au Québec et les difficultés que pose l'étude de la structure 
sociale, voir: Jean-Claude Robert, « Les notables de Montréal au XIX e siècle », HS, 
8(15), 1975, p. 54-76; Gérard Bouchard, Yves Otis et France Markowski, « Les 
notables du Saguenay au 20 e siècle à travers deux corpus biographiques », RHAF, 
39(1), 1985, p. 3-23; François Guérard, « Les notables trifluviens au dernier tiers du 
19 e siècle [...] », RHAF, 42(1), 1988, p. 27-46. Voir aussi: Gérald Bernier, « La 
structure de classes québécoise au 19 e siècle et le problème de l'articulation des 
modes de production », RCSP, XIV(3), 1981, p. 487-518; Alfred Dubuc, « Problems 
in the Study of the Stratification of the Canadian Society from 1760 to 1840 », 
Canadian Association Historical Report, 1965, p. 13-29, et, du même auteur, « Les 
classes sociales au Canada », AESC, 22(4), 1967, p. 829-844; Gilles Paquet et Jean- 
Pierre Wallot, « Groupes sociaux et pouvoir: le cas canadien au tournant du XIX e 
siècle », RHAF, 27(4), 1974, p. 509-564; Paul-André Linteau, « Quelques réflexions 
autour de la bourgeoisie québécoise, 1850-1914», RHAF, 30(1), 1976, p. 55-66; 
Normand Séguin, La conquête du sol au 19 e siècle. Sur le notable comme « agent 
d'influence », voir, entre autres, Alain Croix, « Les notables ruraux dans la France du 
XVIII e siècle: une clé de la sociabilité », dans Roger Levasseur (dir.), De la sociabi- 
lité. Spécificité et mutations, p. 39-58. 

19. JALBC. 1832, app. QQ, « Quelques questions soumises [...] ». Nous devons ces 
données à l'amabilité de Jacques Crochetière. 



136 



certains gros agriculteurs dont l'exploitation est située dans le village ou 
à proximité - il y en a dans presque tous les bourgs -, et une partie de 
ceux qui se déclarent bourgeois et rentiers. Tous ne disposent pas de 
revenus supérieurs, mais plusieurs sont d'anciens marchands en vue ou 
ont été d'importants agriculteurs sur qui l'on peut toujours compter pour 
une hypothèque ou un prêt à court terme. Enfin, on inclurait les person- 
nes les plus en vue du village, quel que soit leur champ d'activité: 
commerce, artisanat, industrie, etc. À vrai dire, celles-ci forment cepen- 
dant un groupe à part, car on ne perçoit pas forcément comme notables 
tous les marchands, les artisans ou les entrepreneurs ; tout dépend de 
leur personnalité plus souvent que de leurs revenus. 

En chiffres absolus, ces notables sont peu nombreux. On n'en 
compte encore que quelques-uns par village : moins de deux en moyenne 
en 1831, si l'on ne tient compte que des personnages les plus impor- 
tants, près de quatre en 1851. Ils habitent généralement les bourgs 
situés sur la rive sud du fleuve où ils sont deux, voire trois fois plus 
nombreux que dans ceux de la rive nord et des îles. Comme il existe ici 
une corrélation positive entre la taille des bourgs et le nombre de 
notables (les coefficients sont supérieurs à 0,8 quelle que soit la date de 
recensement), et comme la rive sud du fleuve compte plus de gros 
bourgs que la rive nord et les milieux insulaires, ce nombre reste, toutes 
proportions gardées, assez semblable. Par contre, ces notables sont au 
cœur de la vie du village qu'ils influencent à plus d'un égard, par leur 
formation d'abord, mais aussi et peut-être davantage par leur profession 
et leurs relations qui les font percevoir bien souvent comme des demi- 
citadins par les résidents du bourg et des campagnes environnantes. 

Bien sûr, il existe des lieux que même les notables les plus 
respectés ne parviennent pas à pénétrer. Cependant, chaque fois que le 
bien de la communauté est en cause, on fait appel à eux, ne serait-ce 
que pour bénéficier de leur appui, financier notamment, ou de celui de 
leurs réseaux d'affaires, de parents ou d'amis. Aussi les voit-on siéger 
autant dans les organisations civiles que dans les organismes religieux 
ou parareligieux, qu'ils président très souvent. Enfin, comme ils partici- 
pent par leur instruction aux courants d'idées qui entraînent les bour- 
geoisies citadines, ils contribuent à faire du village un lieu de diffusion 
des valeurs urbaines que tous n'adopteront pas, mais qui finiront peu à 
peu par s'imposer. En fait, ce sont des intermédiaires entre la paysanne- 
rie et la société rurale, des diffuseurs de la culture dite savante, à qui l'on 
doit souvent de nouvelles idées et des pratiques originales sur le plan 
économique, et surtout d'autres habitudes de consommation. Pour plus 



137 



d'un, ils sont des exemples de promotion sociale sinon des modèles 
qu'on pourra envier, voire contester, mais dont on parlera pour vanter la 
qualité du bourg. 

Dans ce groupe de notables, le médecin et le notaire occupent 
une place particulière : tantôt conseillers, tantôt confidents, on a recours 
à eux pour tous les événements importants de la vie courante. Tel est le 
cas du « ramancheur » et de la sage-femme, qui ne font pas vraiment 
partie du groupe des notables, mais qui sont souvent perçus comme des 
personnes de confiance - souvent davantage que les notables -, et 
sur qui l'on peut toujours compter avant de recourir au médecin. Quant 
au maître d'école, qui n'est pas non plus généralement considéré 
comme un notable, à moins d'être lui-même une personne de haut rang 
pour qui l'enseignement est un passe-temps, il ne jouit pas de la même 
confiance. Il en existe quelques-uns dans les bourgs, à qui l'on doit 
tantôt une école de latin, tantôt une classe de jeunes filles réservée aux 
enfants de la petite bourgeoisie locale. Le coseigneur Laviolette et le 
docteur Labrie, de Saint-Eustache, sont de ceux-là. 

Enfin, c'est dans ce groupe de notables qu'est choisi, générale- 
ment, le capitaine de milice. Mais il arrive aussi que celui-ci vienne d'un 
autre groupe social, pourvu qu'il présente alors les qualités (et les 
garanties, puisqu'il est nommé par l'État) nécessaires. 

Les marchands 

À cette petite bourgeoisie de seigneurs et de représentants de 
professions libérales, on pourrait rattacher les marchands, plus nom- 
breux et parfois plus riches, du moins si l'on en juge par la taille de 
certains biens-fonds. Eux aussi sont des demi-citadins, peut-être plus 
encore que les membres du groupe précédent, sinon par leur instruc- 
tion, du moins par leurs relations. Certains, parmi les plus importants, 
sont même très bien vus de leurs concitoyens. La plupart cependant ne 
sont que de petits commerçants, bien loin de la puissance et du rang 
social des négociants chez qui ils s'approvisionnent. Mais petits ou gros, 
eux aussi sont à l'écoute des idées urbaines, peut-être plus encore que 
certains notables. Si le métier de marchand n'évoque encore dans bien 
des cas qu'un genre de vie - qui sera sanctionné plus tard par 
l'expression « marchand général » - , les commerçants ont tout de même 
des contacts avec la ville, soit directement, soit grâce à des intermédiai- 
res qui véhiculent les valeurs urbaines. Il est d'ailleurs significatif de 
noter que les premiers qui ressentiront cette influence seront leurs 






138 



enfants, parmi lesquels plusieurs se dirigeront bientôt vers les couvents 
et les collèges classiques. 

Au total, notre échantillon compte environ 450 marchands en 
1831, contre un peu plus de 1 460 en 1851, ce qui représente en 
moyenne deux marchands par village en début de période, contre six au 
milieu du siècle. Comme pour les notables, leur répartition avantage 
surtout les bourgs de la rive sud du fleuve, sauf dans la région de Trois- 
Rivières où les proportions s'inversent, au profit cette fois de la rive 
nord. La seule corrélation positive ici (supérieure à 0,7 aux deux dates) 
concerne le rapport marchands-artisans; sur la base des données dispo- 
nibles, il semble en effet que là où les artisans sont nombreux, les 
marchands le sont aussi, ce qui tendrait à démontrer que les marchands 
de l'époque représentaient l'étage supérieur de la stratification sociale 
des artisans, phénomène que Paul Bois a déjà observé dans la France de 
l'Ouest 20 . 

Mi-commerçant, mi-artisan, pratiquant parfois plusieurs métiers, 
l'aubergiste occupe lui aussi une place à part dans le village. Il en existe 
de deux sortes: l'aubergiste, le vrai, c'est-à-dire celui qui tient une 
maison d'accueil pour les voyageurs, et le cabaretier, qui tient un débit 
de boissons. Les recensements ne permettent pas vraiment de distin- 
guer les deux, sauf celui de 1831 qui établit une différence entre les 
auberges et les « magasins où se débitent des liqueurs fortes ». Comme 
il y a souvent confusion entre les deux, les données ne sont cependant 
pas très sûres. Néanmoins, on relève alors 266 auberges dans les 
bourgs et 257 débits de boissons, ce qui représente en moyenne un peu 
plus de deux établissements par bourg, à l'avantage généralement des 
auberges, sauf dans la région de Trois-Rivières où le nombre de débits 
est deux fois plus élevé. C'est contre le cabaretier surtout que le curé 
tonnera, en prétendant que son établissement est un lieu de perdition. 
En 1831, on compte un aubergiste dans au moins un village sur deux. En 
1851, ils ne sont plus mentionnés que dans 20 % des bourgs, en raison 
des campagnes de tempérance menées par l'Église à partir des années 
1840. Lancées à Beauport par l'abbé Chiniquy, elles seront fortement 
épaulées par les retraites de Mgr de Forbin-Janson 21 et l'apparition, 



20. Paul Bois, Paysans de l'Ouest. 

21. À ce propos, voir, entre autres: Claude Galarneau, « Mgr de Forbin-Janson au 
Québec en 1840-1841 », dans Jean Hamelin et Nive Voisine (éd.), Les ultramon- 
tains canadiens-français. Études d'histoire religieuse présentées en l'honneur du 
professeur Philippe Sylvain, p. 121-142; Louis Rousseau, « Les missions populaires 
de 1840-1842: acteurs principaux et conséquences», dans SCHEC, Sessions 
d'étude, 53, 1986, p. 7-21. 



139 



presque partout, de sociétés de tempérance (dites de la Croix noire) qui 
arriveront à faire réglementer la vente d'alcool dans les hôtels et les 
auberges de la province (lois de 1851 et de 1855). D'ailleurs, il n'y a pas 
que dans les bourgs que le nombre d'hôtels et d'auberges diminue. En 
1831, un relevé par côte en a recensé 218 dans les seigneuries rurales 
de la région de Montréal (sans compter celles des comtés de Montréal 
et de Chambly ni celle de la Petite-Nation, dont les listes n'ont pas été 
retrouvées); en 1851, on n'en compte plus que 47 sur le territoire, 
auxquels s'ajoutent 74 cabaretiers, soit un total de 121 tenanciers. Il 
s'agit donc d'une réelle diminution qui traduit un changement.de con- 
texte. 

Les artisans 

La société villageoise ne serait pas ce qu'elle est sans ses 
artisans, c'est-à-dire sans ces gens de métier dont on décrivait déjà 
l'importance dans les chartes du Régime français. Leur métier, leur 
genre de vie en font un groupe à part, qui inspire le respect en fonction 
de la qualité du travail effectué. Certains, tels les horlogers, les orfèvres, 
les armuriers, sont très spécialisés; d'autres, tels les charrons, les 
ferblantiers, les forgerons, les meuniers le sont moins, mais leur métier 
exige tout de même un certain savoir-faire. À l'exception du meunier qui 
n'est souvent qu'un employé - il travaille généralement pour le sei- 
gneur -, plusieurs ont leur propre boutique où ils travaillent seuls ou 
avec leurs enfants ou, s'ils sont très connus, avec un ou deux apprentis. 
Ceux-ci sont très souvent considérés comme des membres à part 
entière du ménage, à qui l'on peut confier certaines responsabilités qui 
s'accroissent avec le temps. On en trouve de toutes sortes : apprentis 
boulangers, chapeliers, charpentiers, charrons, cordonniers, ferblantiers, 
forgerons, imprimeurs, mécaniciens, menuisiers, meubliers, modistes, 
peintres, pilotes, selliers, servantes, tanneurs, tisserands, voituriers, etc., 
jusqu'à l'« apprenti constructeur de moulins », sans parler des aides 
dont dispose l'architecte, l'arpenteur, le médecin ou le notaire. On a 
vraiment l'impression, en parcourant les listes de recensement, qu'il 
s'agit là d'une pratique très répandue, d'autant plus recherchée qu'elle 
assure habituellement un établissement dans le métier au terme de 
l'apprentissage. De fait, son origine remonte loin dans l'histoire corpora- 
tive. En outre, elle n'est qu'une composante d'un système plus large 
d'entraide sociale, qui prolonge l'action de la famille en subordonnant les 
jeunes, tout au long de leur phase d'apprentissage, à une autorité de 
type familial. Pourtant, ce n'est qu'à partir de 1851 qu'on en constate 
vraiment l'importance, avec l'enregistrement des membres du ménage. 



140 



Dans le village de Saint-Eustache par exemple, Isabelle Dungerell, 
une vieille dame écossaise de 78 ans qui se déclare rentière au recense- 
ment, possède une boutique de mode qui emploie sept jeunes femmes. 
De ce nombre, trois résident dans le ménage et elles se déclarent toutes 
modistes. Deux sont âgées de 22 ans et une a 27 ans. Les quatre autres 
sont toutes des jeunes filles (15-18 ans), dont deux sont modistes de 
fraîche date (17 et 18 ans) et deux sont apprenties (15 et 17 ans). Fait 
intéressant, à l'exception de l'une d'entre elles, Christina McPherson, les 
autres sont des Forbes, des McCallum et des McDann, toutes origi- 
naires du Bas-Canada, comme s'il existait une relation organique, sur le 
plan du travail et de l'apprentissage, entre ces familles et l'entreprise de 
Mme Dungerell. Le même processus existe chez les marchands où l'on 
s'engage d'abord comme apprenti, puis comme commis. On connaît 
l'histoire de Joseph Masson, le dernier seigneur de Terrebonne, qui 
débute ainsi à l'âge de 16 ans chez le marchand Duncan McGillis de 
Saint-Eustache, qui fait commerce de la potasse 22 . Engagé plus tard par 
un marchand écossais de Montréal dont il sera bientôt l'associé, il finira 
par devenir lui-même l'un des plus gros marchands de la ville et gardera 
toujours un profond respect pour son premier maître. 

Parce qu'ils sont à la fois commerçants, employeurs et éduca- 
teurs, les artisans, surtout les plus spécialisés, occupent une place 
importante dans le panorama social des bourgs. Celle-ci est d'autant plus 
grande que ce groupe de travailleurs représente une bonne part de la 
population villageoise, la plus grande après les journaliers. De tous, ce 
sont les forgerons, les menuisiers et les cordonniers qui sont les plus 
nombreux. On les rencontre dans plus de 75 % des bourgs et ce, quelle 
que soit la date du recensement, à l'exception peut-être des cordon- 
niers, un peu moins nombreux en 1831 (on ne les rencontre alors que 
dans 60 % des bourgs, proportion qui augmentera jusqu'à trois villages 
sur quatre par la suite). En 1 831 , on en compte sept ou huit en moyenne 
par bourg, le double en 1851. Avec eux, c'est toute la vie du village qui 
s'exprime jusque dans ses bruits les plus divers. 

Les journaliers 

Rares sont les villages qui ne comprennent pas également leur 
contingent de journaliers. On en retrouve dans près de 80 % des bourgs 
en 1831, 95% en 1851. Sans métier défini, ils vont et viennent d'un 
emploi à l'autre, selon les saisons et les besoins du moment. C'est le 



22. Voir Henri Masson, Joseph Masson, dernier seigneur de Terrebonne, 1791-1847. 

141 



groupe de travailleurs le plus important numériquement et pourtant le 
plus mal connu. Composé d'une part de fils d'habitants qui n'ont pu ou 
n'ont pas voulu s'établir sur une terre et, d'autre part, de gens de plus de 
40 ans pour qui la pluriactivité est devenue un genre de vie, ils représen- 
tent en moyenne entre le quart et le tiers de la main-d'œuvre, selon les 
recensements, quand ce n'est pas davantage. Partout présents, leur part 
s'accroît dans les bourgs de la région de Montréal, mais diminue 
légèrement dans la région trifluvienne et remonte dans la région de 
Québec. C'est sur la rive nord du fleuve surtout qu'on en trouve le plus, 
sauf dans la région de Trois-Rivières où ils paraissent plus nombreux 
dans les bourgs de la rive sud. 

Il n'est pas facile de déterminer les activités auxquelles s'adon- 
nent ces journaliers. Dans les régions très agricoles, plusieurs trouvent 
sans doute à s'employer dans les fermes du village ou du voisinage, 
notamment à l'époque des semences et des récoltes, où ils travaillent à 
la journée comme engagés agricoles, pour un ou deux sols par jour. 
Comme ce sont là des activités très concentrées dans le temps, on les 
retrouve aussi dans bien d'autres domaines tels les services, les trans- 
ports, le bâtiment, l'industrie et la navigation, où ils s'occupent à des 
tâches diverses. C'est du moins ce que suggère l'étude de la résidence 
déclarée des journaliers de la campagne, qui coïncide très souvent avec 
les lieux d'implantation des villages et des industries rurales (et des 
équipements fluviaux: quais, débarcadères, entrepôts, etc.). C'est ce 
que suggèrent également les coefficients de corrélation obtenus par la 
mise en rapport des données relatives aux chefs de ménage qui se 
déclarent journaliers dans le recensement, au nombre de moulins et de 
fabriques rencontrés dans les localités, et aux superficies cultivées. Telle 
est la situation dans la plaine de Montréal où il a été possible d'observer 
le phénomène de plus près. La distribution des journaliers a tendance à 
s'accroître dans les aires de forte activité paraagricole qui sont aussi des 
lieux d'intégration de l'agriculture au marché (voir la figure 14). Sans 
doute la proximité de grandes fermes bourgeoises (celles du seigneur, 
du marchand, de certains notables) explique-t-elle en partie leur pré- 
sence. Mais si l'on considère la gamme d'emplois que créent le village 
et les industries rurales, et qui occupent plusieurs chefs de ménage 
même quand ceux-ci déclarent des activités agricoles, on peut se 
demander s'il ne faut pas les mettre également en rapport avec d'autres 
champs d'activité pour lesquels ils formeraient un bassin de main- 
d'œuvre à bon marché. Et ce qui est vrai pour les journaliers de la 
campagne vaudrait à plus forte raison pour ceux qui résident dans les 
bourgs. 






142 



Toute cette question est éminemment complexe, d'autant plus 
que la progression du nombre de journaliers à l'époque se fait dans un 
contexte très particulier d'accroissement des densités rurales. Dans les 
seigneuries de la région de Montréal, où il a été possible de les mesurer, 
elles s'élèvent à près de 18 habitants au kilomètre carré en 1831, mais à 
près de 27 en 1851 . Comme le marché foncier est alors très actif et que 
les bonnes terres se font de plus en plus rares dans les vieux terroirs, on 
pourrait croire qu'il s'agit là d'un chômage larvé, qui découlerait d'une 
économie rurale chancelante. Les choses ne sont pas aussi simples car, 
outre les journaliers venus s'établir au village parce qu'ils étaient dans 
l'impossibilité de s'établir sur une terre, il y a ceux qui en font une 
profession ou pour qui ce choix est temporaire, jusqu'à ce qu'ils appren- 
nent un métier ou qu'ils trouvent un emploi plus stable. Il ne faut pas 
perdre de vue que les recensements ne sont qu'un instantané dans le 
temps. Pour vraiment savoir ce que signifie le métier de journalier à 
l'époque, il faudrait pouvoir retracer les itinéraires professionnels des 
individus. Peut-être découvririons-nous des dimensions demeurées 
insoupçonnées jusqu'ici, qui éclaireraient les raisons d'une telle augmen- 
tation. Cette démarche apparaît d'autant plus nécessaire que les jeunes 
gens ne sont pas les seuls à se déclarer journaliers. Le recensement de 
1851 permet d'intéressantes observations à cet égard. Dans le village de 
Saint-Eustache par exemple, près de 18% des journaliers sont des 
femmes, dont près des deux tiers sont âgées de plus de 30 ans. Chez 
les hommes, la répartition est plus équilibrée mais, si l'on ne tient pas 
compte des effectifs de moins de 15 ans, seulement 30 % d'entre eux 
ont moins de 30 ans (voir le tableau 32). Quant aux plus de 30 ans, ils 
sont surtout nombreux dans le groupe des 40-60 ans, où ils représentent 
plus du quart des effectifs. Il ne s'agit donc pas de fils d'habitant privés 
de moyens de s'établir sur une terre. 

Les rentiers 

Même s'ils sont encore peu nombreux, les rentiers forment un 
groupe à part dans le village. Mentionnés parfois comme « bourgeois » 
dans les recensements 23 , ils représentent moins de 1 % de la population 
locale, mais sont cinq fois plus nombreux en 1851 qu'en 1831. Plusieurs 
sont d'anciens résidents du bourg, qui ont choisi de finir leurs jours sur 
les lieux mêmes de leur vie de travailleurs. D'autres sont venus des 



23. En ne tenant compte que des mentions « rentiers » et « rentières » dans les listes, 
on en dénombre moins d'une centaine dans les bourgs en 1831, mais 527 en 1851. 
Quant aux bourgeois, ils sont environ 150 à chacune des deux dates. 



I43 



Figure 14 

RAPPORTS JOURNALIERS, AGRICULTURE ET INDUSTRIES RURALES 
EXEMPLE DE LA PLAINE DE MONTRÉAL (1831) 




Principales 
industries rurales 



Source: Recensement du Bas-Canada, 183 



% journaliers 
Superficie cultivée 




Corrélations 

(Test de Pearson) 

% journaliers 
Équipements 




0.75 à 1 .00 H 0.26 à 0.50 H -0.01 à 0.00 □ absence de données oi 
0.51 à 0.75 U 0.00 à 0.25 données incomplètes 



144 



Principales zones de concentration 





Elevage ovin 




Fermes de 120 
arpents et plus 




Données supérieures à un écart-type au-dessus de la moyenne 



145 



Tableau 32 
ÂGE DES JOURNALIERS DANS LE VILLAGE DE SAINT-EUSTACHE (1851) 







Journaliers 








Distribution 






Femmes 


Hommes 


Total 


Femmes 


Hommes 


Moyenne 


Groupe d'âge 


(%) 


(%) 


(%) 


Groupe d'âge 


(%) 


(%) 


(%) 


Moins de 15 ans 


12,50 


87,50 


100,00 


Moins de 15 ans 


11,11 


16,67 


15,69 


16-20 ans 


0,00 


100,00 


100,00 


16-20 ans 


0,00 


9,52 


7,84 


21-30 ans 


16,67 


83,33 


100,00 


21-30 ans 


22,22 


23,81 


23,53 


31-40 ans 


25,00 


75,00 


100,00 


31-40 ans 


22,22 


14,29 


15,69 


41-60 ans 


8,33 


91,67 


100,00 


41-60 ans 


11,11 


26,19 


23,53 


Plus de 61 ans 


42,86 


57,14 


100,00 


Plus de 61 ans 


33,33 


9,52 


13,73 


Total 


17,65 


82,35 


100,00 


Total 


100,00 


100,00 


100,00 



Source: ANC, Recensement du Bas-Canada, 1851-1852. 



côtes avoisinantes pour profiter des services que leur offre le village, 
grâce à leur pécule ou à la rente que leur assurent les enfants à qui ils 
ont cédé leurs biens. Ils habitent alors seuls ou avec l'un de leurs 
enfants, parfois une domestique si leur fortune le permet. 

En général, leur vie est sans histoire et se passe à échanger avec 
les voisins, à se rendre à l'église faire leurs dévotions ou à s'occuper à 
quelques menues tâches pour agrémenter l'ordinaire ou celui de leurs 
enfants ou petits-enfants. Il arrive qu'elle soit plus animée, surtout quand 
il s'agit de personnes en vue qui disposent en outre de quelque argent à 
prêter, ou d'individus qui tiennent une boutique ou une maison de 
pension. Dans ce dernier cas, il ne s'agit pas vraiment d'une vie de 
rentier, mais d'une vie active qui se prolonge, à un autre rythme sans 
doute, mais qui les distingue des véritables retraités. 

Ainsi, plusieurs sont des veufs et des veuves qui, malgré leur âge 
avancé, déclarent encore une activité au moment du recensement. Leur 
nombre est particulièrement élevé dans les bourgs: en 1851, on en 
compte près de 900, soit trois ou quatre en moyenne par village. Mais 
dans presque tous les cas, les femmes sont plus nombreuses que les 
hommes : trois fois plus en moyenne dans les régions de Québec et de 
Trois-Rivières, mais jusqu'à cinq, six et sept fois plus dans celle de 
Montréal. On rencontre les plus forts contingents dans les bourgs de la 
péninsule de Vaudreuil-Soulanges et de l'archipel de Montréal, soit en 
périphérie immédiate de la ville où il est plus facile d'exercer quelque 
activité. 






146 



Ceux dont on préfère taire la présence 

Enfin, rares sont les villages où l'on ne retrouve pas un mendiant, 
un pauvre, un infirme et divers autres individus dont on préfère taire la 
présence. Ce sont les marginaux du village, c'est-à-dire ceux qui gravi- 
tent à l'extérieur du noyau social principal, soit parce qu'ils ont un genre 
de vie différent, soit parce qu'ils ne partagent pas les valeurs de la 
majorité 24 . 

Plus nombreux dans les bourgs de la région de Montréal, ceux de 
la Rive-Nord notamment et de son prolongement dans la région de Trois- 
Rivières, puis dans celle de Québec où la moyenne par bourg progresse 
considérablement de 1831 à 1851, les infirmes ne sont représentés 
dans les recensements que par les aveugles, les sourds-muets et les 
insensés, dont les ménages prennent habituellement charge. On connaît 
à peine plus le mendiant dont on ne retrouve la trace, pour l'essentiel, 
que dans moins de 4% des bourgs et uniquement dans certaines 
régions, celle de Montréal notamment. Le plus souvent, il s'agit de 
personnes âgées, hommes ou femmes, de plus de 80 et même de 90 
ans, qui n'ont pas d'autres moyens de subsistance. Mais il arrive parfois 
que l'on en rencontre de plus jeunes, des femmes très souvent, parfois 
des enfants, qu'une difformité ou un veuvage précoce ont laissés sans 
moyens. Ils sont assez mal dénombrés, tant en 1831 qu'en 1851 : on 
n'aime pas faire état de sa pauvreté! Pourtant, ils n'en sont pas moins 
présents dans les bourgs, comme le laissent parfois entendre les 
histoires locales et, dans le cas des pauvres, certains relevés relatifs au 
nombre de « personnes qui subsistent par le moyen d'aumônes » dans 
les recensements, celui de 1831 notamment (voir les tableaux 33 et 34). 
Leur sort est lié à celui de la communauté, meilleur si le bourg est riche 
et compte des communautés religieuses, plus incertain si le bourg est 
moins bien nanti. 



24. Peut être considéré comme marginal tout individu qui vit en dehors des normes ou 
des pratiques acceptées par le groupe. Pour le définir, il faudrait donc connaître ces 
normes, à la fois dans le temps et dans l'espace, ainsi qu'au sein du corps social 
concerné. Car ce qui vaut pour un moment, un lieu ou un groupe social donné, n'est 
pas nécessairement vrai pour les autres. Au Québec, l'histoire des marginaux reste 
à faire. Tout au plus pouvons-nous en repérer quelques-uns, à travers l'analyse du 
discours et les attitudes des groupes humains observés. Mais comme ceux-ci 
renvoient à des territorialités distinctes, il devient difficile de saisir les systèmes de 
normes et de valeurs de ces groupes. Aussi faut-il avoir recours à un autre moyen, 
fondé moins sur l'analyse des rapports au sein des groupes que sur les rangs et les 
rôles sociaux. C'est peu pour résoudre le problème mais suffisamment pour 
l'éclairer, à la condition de distinguer entre les marginaux acceptés par la com- 
munauté et rejetés pour des raisons d'ordre moral. Pour une discussion de cette 
notion, voir Lucille Guilbert, Pauvre ou vagabond, le quêteux et la société québé- 
coise. 



147 



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Puis il y a tous les autres, ceux dont on soupçonne la présence 
sans que l'on puisse vraiment en connaître le nombre précis. Ce sont les 
déviants du village, ceux dont on ne peut espérer rien de bon, qui 
troublent l'ordre public, donnent le mauvais exemple et portent atteinte 
aux bonnes mœurs. C'est le cas de l'ivrogne, le vrai, dont on ne compte 
plus les frasques, et de certains « voyageurs », qui oublient qu'ils sont 
désormais parmi les « gens bien », mais surtout de la « pute » - 
comme on l'appelle déjà à l'époque -, qui représente un danger bien 
plus grand. On n'en retrouve qu'une mention dans les listes; pourtant, si 
l'on considère les orientations de l'économie à l'époque, il est difficile de 
croire qu'elle fut la seule à exercer ce métier dans les bourgs. Avec elle, 
on entre dans un tout autre monde, un univers interdit dont on a peine à 
saisir les contours mais que le curé est loin d'être le seul à condamner. 
Pour le connaître, c'est aux archives judiciaires surtout qu'il faudrait 
s'adresser. Contentons-nous plutôt d'en signaler la présence, en rappe- 
lant que si la situation n'a pas été générale, elle a sans doute été 
beaucoup plus répandue que ne l'indiquent les données de recense- 
ment, notamment dans les bourgs bien situés dans le circuit des 
échanges et où transite une importante population de voyageurs. À 
travers le procès de ces bourgs, c'est celui des fonctions qui est posé et 
qu'il faut maintenant aborder pour comprendre le sens du phénomène 
villageois. 






150 







Les Cèdres, attribué à William Henry Bartlett, lavis brun, vers 1838. ANC, C-40325. 




Lachine, de A. Sandham. Tiré de G. P. Scrope (éd.), Memoir of the Life of (...) Lord Sydenham, 1843. 
ANC, C-5955. 



LES FONCTIONS DU VILLAGE 
ET LES TYPES DE BOURGS 



Si la croissance villageoise est si ample, c'est qu'elle répond à des 
besoins qui donnent au bourg sa raison d'être, c'est-à-dire ses fonctions. 
Certaines sont purement locales, commandées par les besoins immé- 
diats des résidents: ce sont les fonctions banales. D'autres sont plus 
larges, stimulées par l'évolution des besoins extérieurs: ce sont les 
fonctions « spécifiques » ou dominantes. Chacune de ces fonctions est 
importante. Toutefois, à l'instar des fonctions urbaines 1 , ce sont les 
secondes surtout qui définissent la vocation des bourgs. D'abord parce 
qu'elles traduisent l'aire de relation du village, ensuite parce qu'elles 
éclairent son rôle dans l'organisation des espaces qui l'entourent; enfin, 
comme elles s'inscrivent dans une durée, elles peuvent mieux rendre 
compte de la mobilité du corps social. Ce n'est donc pas sans raison que 
tant de bourgs de l'époque cherchent à établir leur statut: outre qu'ils 
sont des centres de services pour les campagnes avoisinantes, ils 
servent aussi de relais pour l'économie et les valeurs urbaines. Ils sont 
donc porteurs d'attributs nouveaux qui leur confèrent une place à part 
dans la hiérarchie villageoise. 

LE CONTEXTE 

Dans ce procès des fonctions villageoises, une mise en contexte 
s'impose, temporelle d'abord, puis géographique. De 1815 jusque dans 



1. Sur les fonctions urbaines, voir, entre autres: Jacqueline Beaujeu-Garnier et Geor- 
ges Chabot, Traité de géographie urbaine; Pierre George, Précis de géographie 
urbaine; Paul Claval (éd.), Géographie historique des villes d'Europe occidentale. 



4 



153 



les années 1830, on assiste au Bas-Canada à une importante redéfinition 
de la socio-économie rurale qui, d'agraire qu'elle était encore au début 
du siècle devient de plus en plus industrielle, non pas au sens de la 
grande industrie - qui ne viendra que plus tard, encore que certaines 
entreprises soient déjà de taille respectable -, mais de la floraison 
d'ateliers et de fabriques que suscitent la poussée démographique et la 
montée de l'économie de marché 2 . À l'ère du blé succède celle du bois, 
avec ses retombées diverses dans les domaines du commerce, de la 
construction, de la fabrication, des services, de la navigation et des 
transports. En même temps, on assiste à une diversification du travail 
artisanal, qui germe partout où existe un marché à satisfaire ou une 
ressource à exploiter. Enfin, on observe des concentrations nouvelles de 
la main-d'œuvre dont ne font pas toujours état les sources documentai- 
res de la période, mais qui sont parfois importantes 3 ; elles renvoient à 
des organisations économiques nouvelles, distinctes de l'artisanat local 
et domestique, mais qui peuvent s'y alimenter à l'amont 4 . 



2. Au Bas-Canada, le « démarrage » industriel a pris trois grandes directions : l'exploi- 
tation forestière et le commerce du bois (scieries, chantiers maritimes, etc.), la 
fabrication manufacturière des villes et les industries rurales. Pour une présentation 
de ces orientations, voir Stanley-Bréhaut Ryerson, Capitalisme et confédération, 
p. 31-33. Voir aussi Fernand Ouellet, Histoire économique et sociale du Québec, 
1760-1850. On en trouvera également des éléments dans John McCallum, Unequal 
Beginnings, Agriculture and Economie Development in Québec and Ontario until 
1870. Quant au rôle des hommes d'affaires dans l'essor de l'industrie urbaine, à 
Montréal notamment, voir Gerald J. J. Tulchinsky, The River Barons, Montréal 
Businessmen and the Growth of Industry and Transportation, 1837-1853. 

3. Au bourg Saint-Denis par exemple, dans la vallée du Richelieu, la fabrique de 
chapeaux (de castor) fondée par Charles Saint-Germain en 1825 emploie déjà une 
trentaine d'ouvriers, la distillerie qui appartient aux docteurs Nelson et Kimber et à 
Louis Deschambault emploie une douzaine d'hommes, la fabrique de voitures de 
François Gadbois, une dizaine, sans oublier ceux qu'occupent la carderie, les 
poteries et les autres petites entreprises enregistrées dans les sources. Voir 
Stanley-Bréhaut Ryerson, op. cit., p. 32. La même situation existe dans d'autres 
villages, comme à Saint-Charles où le journal L'Écho du pays rapporte la présence 
d'une distillerie qui appartient au seigneur Debartzch, ainsi qu'un moulin à farine mû 
à la vapeur, une brasserie et un moulin à carder, mais sans préciser le nombre 
d'employés, celui de Belle-Rivière dans la paroisse de Sainte-Scholastique, où le 
moulin à carder et à scie emploie une quarantaine d'hommes, et celui de Saint- 
Eustache, où Bouchette fait état d'une fabrique de potasse, d'une poterie, de deux 
tanneries, d'une manufacture de cigares et de tabac « in great repute », d'une 
fabrique de chapeaux et d'une autre de chaises « ail enjoying considérable réputa- 
tion », mais sans parler du nombre d'employés. Voir Joseph Bouchette, A Topog- 
raphical Dictionary of the Province of Lower Canada. « Mille Isles ». 

4. Voir: Serge Courville, « Croissance villageoise et industries rurales [...] »; René 
Hardy, Pierre Lanthier et Normand Séguin, « Les industries rurales et l'extension du 
réseau villageois dans la Mauricie pré-industrielle [...] », dans François Lebrun et 
Normand Séguin (dir.), Sociétés villageoises et rapports villes-campagnes [...], 
p. 205-219 et 239-253. 



154 



Parallèlement, le nombre de foires s'accroît. En 1815, Bouchette 
n'en signale encore aucune dans les seigneuries. Entre 1823 et 1825, on 
en autorise une quinzaine dans l'ensemble du Bas-Canada, qui pourront 
se tenir deux fois l'an, au printemps et à l'automne. De ce nombre, neuf 
se tiendront dans des agglomérations situées dans l'aire seigneuriale: 
deux dans des villes et sept dans des bourgs 5 . Enfin, on procède à de 
grands aménagements portuaires et fluviaux, et de nouvelles liaisons 
sont créées avec les États-Unis et le Haut-Canada. Le réseau de routes 
s'étend et devient plus dense, et les services publics se multiplient 
(bureaux de poste et, bientôt, bureaux d'enregistrement, etc.), pendant 
que de nouveaux diocèses sont créés, qui portent leur nombre à quatre 
au Bas-Canada en 1852 (Québec, Montréal, Trois-Rivières et Saint- 
Hyacinthe), contre un seulement en 1815 (Québec). 

Tout cela aura une influence directe sur la vocation des bourgs, 
qui pourra varier selon les régions et les sous-régions, mais qui expliquera 
les orientations de certains d'entre eux. Les uns, mieux situés dans le 
circuit des échanges, consolideront leur fonction commerciale; les au- 
tres, plus favorisés sur le plan des ressources, deviendront de petits 
bourgs industriels. D'autres encore, moins bien nantis sur les plans du 
marché et des ressources, verront leur position s'affaiblir ou demeurer 
ce qu'elle était, pour ne plus remplir que des fonctions locales de 
centres de services pour les campagnes environnantes, à moins bien sûr 
d'évoluer vers des fonctions plus administratives, religieuses ou autres, 
de villégiature notamment. 

Même l'espace intime du bourg en subira les effets, selon son 
âge et la densité de son tissu construit. Dans les bourgs les plus 
anciens, où l'espace est compté, les activités de commerce et de 
services domineront, surtout quand n'existe aucun terrain disponible 
près des lieux favorables aux implantations de type industriel, par 
exemple les seuils naturels des cours d'eau le long desquels beaucoup 
de villages ont été fondés. Tout au plus y aura-t-il place pour la fabri- 
cation artisanale, qui se disséminera alors dans le village, le long de la 
Grande Rue notamment. Quant aux implantations nouvelles, elles s'ins- 
talleront plus loin, à distance parfois respectable du bourg. Dans les 
agglomérations plus récentes, où l'espace est encore disponible (ou 
réservé à cette fin), la croissance s'orientera plutôt vers des activités de 
fabrication et de transformation des denrées ou des produits. On assis- 
tera donc à la mise en place de moulins et de fabriques autour desquels 



5. ANC, fonds Proclamations, Lower Canada and Canada East, 1766-1860, série RG 4, 
B3. 



155 



se répartira le tissu résidentiel. En fait, tout se passe comme si l'on 
assistait à une progression accordée à des temporalités distinctes, dont 
on retrouvera plus tard l'expression dans la montée industrielle et 
urbaine du Haut-Canada. 

Dans l'est du Québec, où la colonisation est plus ancienne et où 
les campagnes paraissent plus stabilisées autour d'activités telles l'agri- 
culture, l'exploitation de la mer et de la forêt, les bourgs semblent plus 
orientés vers des fonctions traditionnelles de services. C'est le cas, 
entre autres, sur la rive sud du fleuve où, parce que les sols riches sont 
plus abondants, les bourgs paraissent plus « agraires », en tout cas 
davantage tournés vers l'agriculture. Par contre, en bordure du fleuve, 
sur les marges forestières et dans les zones de contact, où la proximité 
de la ville, la présence d'une ressource ou un potentiel hydraulique 
avantageux favorisent d'autres vocations, les bourgs sont plus orientés 
vers des activités d'échange et de fabrication. Le village de Lévis, 
emplacement de chantiers navals importants, Saint-Thomas de Montma- 
gny, Saint-Gervais, Saint-Nicolas et Saint-Michel-de-Bellechasse en sont 
des exemples. Quant à la situation sur la rive nord du fleuve, où le 
domaine agricole n'est jamais très profond et où la proximité des 
Laurentides favorise les ruptures de pente, le paysage est plus « indus- 
triel », encore que ce phénomène soit très localisé dans l'espace, autour 
de Québec notamment, à Beauport, Charlesbourg et Loretteville par 
exemple. Partout ailleurs, la campagne domine, plantée de bourgs plus 
fréquemment orientés vers des fonctions de services et de petite 
fabrication. 

On retrouve les mêmes distinctions dans les régions de Trois- 
Rivières et de Montréal, mais avec une présence plus marquée des 
fonctions commerciales et industrielles à mesure que l'on va vers 
l'ouest, à partir de l'axe Gentilly-Sainte-Anne-de-la-Pérade. Sur la rive 
sud du fleuve, où le paysage reste également plus « agraire », les 
villages s'orientent vers des fonctions de services, sauf dans des sec- 
teurs bien circonscrits où l'on observe une poussée de bourgs à vocation 
commerciale et industrielle, par exemple dans la vallée du Richelieu, sur 
les rives du fleuve et dans l'arrière-pays seigneurial. Sur la rive nord du 
fleuve, où le relief est plus tourmenté et les sols fertiles enserrés par 
des nappes de sable et de moraine, le nombre de bourgs à vocation 
industrielle s'accroît, à cause d'un réseau hydrographique qui permet les 
échanges. Mais comme il existe aussi de riches terroirs, on y observe 
également quantité de bourgs agraires qui apparaissent comme autant 
de petits centres de services pour les campagnes environnantes. 



56 



DES VOCATIONS VARIÉES 

Pour déterminer les fonctions villageoises, deux directions sont 
possibles. La première consiste à les reconnaître directement à partir 
d'une analyse fine des activités du bourg où l'on distinguerait entre les 
activités destinées aux résidents et celles qui veulent joindre la popula- 
tion extérieure; la deuxième a pour objet de les établir indirectement à 
partir d'une comparaison entre les données locales et les données 
régionales. Compte tenu de l'information disponible dans les sources, il 
n'est pas possible d'opter pour la première direction qui pose des 
difficultés techniques considérables et des problèmes ardus de défini- 
tion. Par exemple, qu'est-ce qu'un marchand ou un commerçant dans le 
contexte particulier des années 1815-1850? Est-ce un marchand géné- 
ral, un négociant en gros, en détail? Par ailleurs, à partir de quels 
éléments peut-on définir le marché que dessert le moulin, la fabrique? 
Et même si l'on disposait d'une information sûre, comment distinguer 
les activités mixtes ou la gamme de marchés que ces entreprises 
desservent? Mieux vaut tenter d'établir ces fonctions à partir de compa- 
raisons entre les données disponibles pour chaque bourg et des repères 
établis à l'échelle régionale et nationale. On peut au moins obtenir des 
indices de spécialisation du village 6 qui deviennent en outre très utiles 
pour le classement hiérarchique des bourgs et la définition de leur rôle 
dans un contexte géographique donné. 

Bien sûr, cette technique a ses limites, entre autres celle de ne 
pas toujours permettre la distinction entre les fonctions dominantes et 
les fonctions banales, notamment dans les très gros bourgs, où ces 
dernières sont plus répandues et masquent parfois les fonctions domi- 
nantes. C'est le cas également des très petits bourgs où la moindre 
activité prend souvent l'allure de fonction dominante vu la faible popula- 
tion résidente. Néanmoins, en ne tenant compte que des bourgs où se 
concentre la majeure partie de la main-d'œuvre dans les secteurs 



L'un de ces indices est dit « de concentration ». Il consiste à calculer le pourcenta- 
ge de la main-d'œuvre accueilli par chaque bourg dans un domaine donné d'activité 
par rapport à l'ensemble de la main-d'œuvre recensée dans ce domaine dans tous 
les bourgs. Un autre, appelé indice « de spécialisation », consiste à comparer le 
pourcentage de la main-d'œuvre engagée localement dans un domaine d'activité 
par rapport au pourcentage de la main-d'œuvre du même secteur pour l'ensemble 
des bourgs. On obtient ce dernier indice à partir du calcul suivant: Si = (Ni - Nj) / Nj, 
où Si est l'indice de spécialisation du bourg de rang / dans l'activité N; Ni, le 
pourcentage de la main-d'œuvre engagée dans cette activité; et A/y, le même 
pourcentage à l'échelle régionale ou nationale. En tenant compte également des 
équipements locaux, il est possible de se faire une idée assez juste des fonctions 
dominantes du bourg. À ce sujet, voir Peter Haggett, L'analyse spatiale en géogra- 
phie humaine. 



157 



d'activité observés et de ceux qui mobilisent un pourcentage local de la 
main-d'œuvre supérieur au pourcentage enregistré dans l'ensemble des 
bourgs, il est possible d'obtenir un aperçu de leur vocation, qu'il faudra 
sans doute nuancer mais que pourront confirmer d'autres sources, plus 
qualitatives celles-là, par exemple l'ouvrage de Bouchette ou la docu- 
mentation officielle. C'est cette méthode que nous avons retenue pour 
déterminer et qualifier les fonctions villageoises, en ne retenant dans 
nos calculs que les bourgs situés à plus d'un écart-type de la moyenne, 
soit les plus susceptibles d'assumer un rôle bien défini. 

La fonction militaire 

Né d'abord d'un besoin de protection associé aux impératifs de la 
colonisation, le village au Québec perd assez tôt sa fonction initiale de 
défense. Au XIX e siècle, c'est-à-dire après la guerre de 1812-1814 avec 
les États-Unis, il ne subsiste pour ainsi dire plus de bourgs à fonction 
militaire. Tout au plus compte-t-on quelques bourgs-garnisons où canton- 
nent des contingents plus ou moins importants. La plupart sont répartis 
dans la région de Montréal, dans la vallée du Richelieu surtout et dans la 
péninsule de Vaudreuil-Soulanges. À Sorel par exemple, on trouve une 
redoute, un hôpital et plusieurs bâtiments gouvernementaux, mais les 
ouvrages de défense paraissent assez légers à Bouchette. De même, 
près de Chambly, s'élève le fort du même nom. Le bourg de Saint-Jean 
occupe une position stratégique sur la route vers les États-Unis et, enfin, 
le village des Cèdres abrite une caserne. Ailleurs, il y a bien quelques 
fortins, dans la mission amérindienne du Sault-Saint-Louis notamment, 
ou à la frontière canado-américaine, mais aucun n'a suscité l'apparition 
d'un bourg. Quant aux anciens villages fortifiés ou élevés dans le 
voisinage d'un fort (Longueuil, Pointe-aux-Trembles, Terrebonne, Saint- 
Antoine-de-la-Rivière-du-Loup, etc.), ils ont depuis longtemps perdu leurs 
palissades, si bien que la fonction militaire de ces bourgs n'est recon- 
naissable qu'aux traces qui en subsistent. 

Les fonctions économiques et sociales 

Les premières et les plus anciennes fonctions du village au 
Québec sont d'ordre économique et social. Lieu de cristallisation de la 
population dans l'espace, il est aussi propre à la concentration d'équipe- 
ments et de services qui en font un relais dans la vie de relation. Ce 
relais sera d'autant plus animé que le village est de bonne taille. 
Cependant, même dans le cas de petits bourgs, des rôles s'affirment qui 
font de certains des points d'appui importants dans l'expansion de 
l'écoumène. 






158 



La fonction commerciale 

La première et la plus importante fonction du village est commer- 
ciale. Quels que soient son âge, sa taille ou les motifs qui l'ont fait 
naître, celui-ci vit de l'échange; il est même l'un des premiers paliers de 
la vie de relation, là où l'on va se procurer des denrées, vendre ou 
échanger ses produits, offrir ses services, etc. En fait, aussi loin que l'on 
remonte dans le temps, le village apparaît comme un lieu de circulation 
et d'échange, où s'exerce toujours quelque commerce; c'est là un trait 
inhérent à la vie du bourg, même quand celui-ci n'est encore qu'un 
hameau. Toutefois, selon le village et sa position dans l'espace, cette 
fonction n'a pas toujours la même importance: certaines agglomérations 
paraissent plus favorisées que d'autres ou plus susceptibles de s'adap- 
ter aux changements. 

En 1815, Bouchette signale déjà une douzaine de bourgs où la 
fonction commerciale semble élaborée, dont sept dans la seule région 
de Montréal. Du village des Cèdres par exemple, il dira qu'il est très 
fréquenté par les voyageurs et les marchands; de Lachine, qu'il y a 
plusieurs magasins et qu'il est le centre du commerce entre le Bas et le 
Haut-Canada, d'où partent les bateaux à fond plat pour Kingston et les 
canots de la Compagnie du Nord-Ouest; de Terrebonne, qu'il y a 
beaucoup de marchands et d'artisans; de Saint-Jean, Saint-Denis, L'As- 
somption et Berthier, qu'il y a de nombreux entrepôts ou de vastes 
magasins pour le blé. Même remarque pour le village de Saint-Antoine- 
de-la-Rivière-du-Loup dans la région de Trois-Rivières, qui ne compte 
encore que 30 ou 40 maisons à cette époque, mais où les établisse- 
ments de chaque côté de la route sont si bien habités qu'on peut 
presque les considérer comme une prolongation du village à grande 
distance. Quant à la région de Québec, elle compte également quelques 
bourgs où la fonction d'échange est importante: Beauport, où les 
marchands sont nombreux et où Bouchette rapporte la présence d'une 
grosse distillerie et de vastes moulins, Saint-Thomas de Montmagny, 
situé dans « le grenier du bas-district », où il dénombre plusieurs maga- 
sins, et Kamouraska qu'il décrit comme un centre important d'expédition 
du bois et des produits agricoles, et un centre de villégiature médicinale 7 . 
Une quinzaine d'années plus tard, le nombre de ces bourgs aura doublé, 
ce qui conduira Bouchette à des descriptions plus saisissantes encore. 
Certains villages lui semblent alors des lieux de circulation considérables 
(Lachine, Berthier, Saint-Hyacinthe, etc.), d'autres des lieux de négoce 



7. Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada. 

159 



importants (Laprairie, L'Assomption, Terrebonne, etc.) ou des places de 
commerce avantagées (Saint-Jean, Sorel, Philipsburg, Nicolet, Saint- 
Antoine-de-la-Rivière-du-Loup, Beauport, Kamouraska, Saint-Thomas de 
Montmagny, etc.); d'autres encore, des centres actifs d'expédition de 
produits agricoles ou forestiers (Saint-Ours où l'on compte plusieurs 
grainetiers, Georgeville réputé pour son commerce de la potasse, Henry- 
ville pour le bois de charpente, etc.). 

Ce qui ressort surtout de ces observations de Bouchette, c'est 
non seulement le rôle que jouent certains bourgs dans la vie d'échange, 
mais aussi la place qu'ils occupent dans le maillage villageois. En effet, à 
l'exception de quelques-uns, ils sont de taille respectable, voire supé- 
rieure, ce qui en fait des agglomérations dominantes dans la hiérarchie 
des bourgs. En 1831 par exemple, Laprairie, Berthier et Saint-Hyacinthe 
comptent déjà plus de 1 000 habitants, L'Assomption, Saint-Jean et 
Terrebonne, plus de 800; quant à Beauport, Saint-Thomas de Montma- 
gny et Saint-Ours, ils en comptent de 400 à 500. Il est donc en quelque 
sorte normal d'y retrouver une fonction commerciale importante. La 
plupart sont des places de commerce actives et parfois dotées d'équipe- 
ments particuliers (entrepôts, hangars, quais, débarcadères, etc.) qui en 
marquent le rôle. Quelques-uns sont même des lieux de foire impor- 
tants, avec le consentement des autorités. Bouchette, dans son ouvrage, 
n'en signale que quelques-uns, notamment Frelighsburg et Terrebonne. 
En fait, on en compte trois fois plus qui sont détenteurs d'une charte: le 
plus important, Sorel, a obtenu la sienne le 16 juin 1823. Puis ce fut le 
tour de Terrebonne, de Nicolet et de Frelighsburg, qui l'ont obtenue en 
même temps que les villes de Montréal et de Trois-Rivières, soit le 10 
octobre 1823. Ont suivi Sainte-Marie-de-la-Nouvelle-Beauce, qui en est 
devenue titulaire le 13 décembre de la même année, et finalement 
Charlesbourg et Laprairie qui l'ont obtenue le 29 janvier et le 4 octobre 
1824 respectivement. Ce sont donc autant de bourgs caractérisés par 
une importante vie de relation. Bien situés dans le circuit des échanges, 
ils marquent les progrès du peuplement en même temps que les axes 
de l'économie montante. Ils sont à la fois des pôles sous-régionaux de 
croissance et, dans certains cas, des têtes de pont vers l'intérieur. 
Surtout, ils définissent déjà les lignes de force du futur réseau urbain du 
Québec. 

Les recensements confirment ces observations et permettent 
une meilleure appréhension du phénomène (voir le tableau 35 et la 
figure 15). En 1831 par exemple, on compte environ 450 chefs de 
ménage qui font commerce dans les bourgs. De ce nombre, un peu 



160 



moins de la moitié se concentrent dans 24 agglomérations dont 14 sont 
situées dans la région de Montréal, 4 dans celle de Trois-Rivières et 6 
dans celle de Québec. De toutes, l'agglomération de Laprairie paraît la 
plus avantagée avec environ 5% de la main-d'œuvre totale. Suivent, 
dans l'ordre, Sorel et Saint-Hyacinthe avec plus de 3 %, et Yamachiche, 
Saint-Thomas de Montmagny, Saint-Denis et Frelighsburg avec plus de 
2%. Quant aux autres, leur part varie de 1,98% à 1,32%. 

Sauf pour 7 villages, soit Yamachiche, Frelighsburg, Baie-Saint- 
Paul, Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup, La Malbaie, Yamaska et Saint- 
Roch-des-Aulnaies, qui ne comptent pas encore 400 habitants, la plupart 
des bourgs qui semblent actifs quant au commerce sont d'assez bonne 
taille, ce qui suggère un rôle régional important. En outre, ils compren- 
nent une forte proportion de francophones, ce qui nuance l'affirmation 
que le commerce au Bas-Canada n'était qu'une affaire d'anglophones. 
Ces bourgs ne sont cependant pas les seuls à évoluer ainsi dans le 
circuit des échanges; plusieurs petits villages ont également une fonc- 
tion commerciale. En effet, en ne tenant compte que des bourgs où le 
pourcentage de la main-d'œuvre locale engagée dans le commerce est 
supérieur au pourcentage de la main-d'œuvre de cette même activité 
pour l'ensemble des bourgs, on en compte une vingtaine, dont 8 
correspondent à des bourgs déjà reconnus et 14 à de petites aggloméra- 
tions. Leur commun dénominateur est d'être à peu près toutes situées 
en contexte pionnier, c'est-à dire dans les secteurs de colonisation 
récente ou entre pays pleins et secteurs vides, où les besoins de la 
colonisation ainsi que le travail en forêt en font des lieux d'approvision- 
nement importants. 

En 1851, le panorama aura quelque peu changé. En effet, sur 
l'ensemble des bourgs qui comportent une main-d'œuvre engagée dans 
le commerce, 14 seulement cumulent des pourcentages supérieurs, ce 
qui semble indiquer une redéfinition générale de fonctions au profit de 
quelques bourgs plus favorisés. La plupart sont d'assez bonne taille, ce 
qui est révélateur d'un réseau villageois qui s'affermit. Qui plus est, 1 1 
d'entre eux sont situés dans la région de Montréal, comme si c'était 
désormais l'endroit où se concentre la vie de marché. Dans la région de 
Québec, seules les agglomérations de Lauzon et de Fraserville domi- 
nent, tandis que le village de Saint-Antoine-de-la-Rivière-du-Loup persiste 
dans celle de Trois-Rivières. 

Tout se passe donc comme si l'on assistait à un recul majeur de 
l'économie de marché, qui ne s'exprime plus désormais que dans la 
région de Montréal et uniquement le long de certains axes largement 



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PRINCIPALES PLACES DE COMMERCE (1831, 1851) 







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n. de bourgs observés» 196 
moyenne» 0,48 % 
écart -type» 0,69 % 




1,32-1,50 1,51-1,70 1,71-2,00 2,01-3,00 



3,01-5,00 



5,07 




Bourgs où se concentrent plus de 1,12 % de la main-d'oeuvre recensée dans le secteur commercial 

n. de bourgs observés» 252 

moyenne» 0,40 % 

écart-type» 0,72* ^^ 

• • • 

1,16 - 1,25 1,26 - 1,50 1,26-2,50 2,51 - 4,50 4,50 -6,75 

Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



6.76 






164 



pourvus de grands centres. En fait, ces données traduisent davantage la 
montée, à côté des grandes agglomérations, d'un nouveau maillage 
urbain composé de quelques gros bourgs qui font déjà office de petites 
villes, qu'un recul véritable de la fonction commerciale. En effet, analy- 
sées sous l'angle du pourcentage de la main-d'œuvre engagée locale- 
ment dans le commerce, les données révèlent une trentaine de bourgs 
où les taux sont supérieurs à un écart-type de la moyenne générale. De 
ce nombre, 3 seulement correspondent aux bourgs précédents et 27 à 
d'autres agglomérations dont la taille varie de quelques résidents à 500. 
Autrement dit, ce qui n'avait été jusque-là qu'un simple semis de villages 
plus ou moins organisé autour d'agglomérations dominantes, notam- 
ment dans les secteurs à grande circulation et à forte densité de 
population, apparaît désormais comme un ensemble d'agglomérations 
davantage hiérarchisées. Parmi celles-ci, au niveau le plus élevé, domi- 
nent trois villes marchandes en voie plus ou moins rapide d'industrialisa- 
tion - Montréal, Québec et Trois-Rivières - puis, à un niveau intermé- 
diaire, quelques gros bourgs urbains (Saint-Jean, Saint-Hyacinthe, 
Laprairie, Berthier, L'Assomption, etc.) qui étendent leur suprématie à un 
ensemble de petites places situées en périphérie ou, comme précédem- 
ment, sur les fronts pionniers. Il s'agit donc d'une hiérarchie nouvelle et 
non d'un recul de la circulation ou de l'échange. 

Les données relatives au transport nous fournissent un indice 
(voir le tableau 36). En 1831, seuls une dizaine de bourgs affichent des 
pourcentages de la main-d'œuvre supérieurs à la moyenne générale. Les 
plus gros, Sorel et Saint-Joseph-de-Lévis, comptent à eux seuls près de 
30 % des effectifs employés dans le transport, pendant que Laprairie en 
cumule environ 10%. Parallèlement, on observe des spécialisations qui 
en disent long sur la place que certains bourgs, même très petits, 
occupent sur les axes de communication. La plupart sont situés le long 
du Saint-Laurent, comme s'ils étaient des haltes naturelles pour la 
batellerie du fleuve. En 1851, le phénomène est plus marquant encore. 
Les pourcentages de concentration de la main-d'œuvre sont cette fois 
légèrement plus faibles, en raison d'un nombre accru de bourgs où 
transitent des marchandises. Quant aux bourgs où la fonction de trans- 
port semble plus importante, ils sont également plus nombreux, ce qui 
est l'indice d'un réseau plus complexe d'échange le long du fleuve et de 
ses principaux affluents, et de là vers les concentrations industrielles de 
l'intérieur. Les travaux de Jean-Claude Robert sur Joliette l'ont d'ailleurs 
bien montré, en signalant tout le caractère impératif des liaisons entre 



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l'intérieur et le fleuve où circule une batellerie hétéroclite qui assure le 
transport à distance, vers les villes notamment 8 . 

Cela dit, il reste que des changements se sont produits qui ont 
entraîné des reculs ou des mouvements en avant. Nous croyons qu'ils 
renvoient aux transformations générales de l'économie et au rôle encore 
mal connu des anciennes agglomérations coloniales dans l'économie 
des campagnes. C'est le cas, entre autres, de Québec dont la centralité 
à l'époque s'estompe de plus en plus devant celle de Montréal qui, plus 
favorisée sur le plan des échanges, notamment avec le Haut-Canada et 
les États-Unis, deviendra bientôt la métropole du Canada. C'est peut-être 
ce phénomène qui trouve ici une résonance dans l'évolution du réseau 
villageois, en préparant la montée d'un ensemble de gros bourgs satelli- 
tes qui donnera plus tard son visage à l'armature urbaine régionale. Quoi 
qu'il en soit, la fonction commerciale et son corollaire, la fonction de 
transport, ne sont pas les seules à expliquer ce phénomène: il en existe 
bien d'autres dont le rôle est tout aussi déterminant. 

La fonction industrielle 

La deuxième grande fonction du village est industrielle. En effet, 
aussi loin que l'on remonte dans le temps, les bourgs sont des lieux de 
concentration de gens de métier, auxquels viennent s'ajouter quantité 
d'ouvriers semi-spécialisés ou non qui travaillent également, en partie du 
moins, dans les secteurs de la fabrication et de la transformation des 
produits. En elle-même, cette fonction répond à des besoins tout aussi 
immédiats sinon davantage que le commerce, mais elle ne tend pas de 
la même façon à la concentration de l'habitat. En effet, pour échanger, il 
faut un point de contact avec la population, tandis qu'il peut suffire d'être 
chez soi pour fabriquer. 

Pourtant, même sous sa forme la plus primitive, l'industrie tend à 
la forme villageoise. C'est alors à son évolution qu'elle le doit, pour 
satisfaire aux exigences du marché et s'assurer d'une main-d'œuvre et 
d'un approvisionnement en matières premières plus stables. La machine 
accélère ce processus, d'abord au profit de la campagne où existent de 
meilleures conditions d'exploitation de la puissance hydraulique et 
éolienne, ensuite au bénéfice de la ville avec l'arrivée de la machine à 



8. Voir Jean-Claude Robert, « L'activité économique de Barthélémy Joliette [...] ». 
Avec le temps, ces échanges iront en s'accentuant avant de connaître une 
décroissance dans les dernières décennies du XIX e siècle. À ce sujet, voir France 
Normand, « Navigation intérieure et faits d'échange à Québec au dernier quart du 
XIX e siècle ». 



168 



vapeur. Ces facteurs expliquent l'apparition de petites concentrations 
industrielles dont l'existence pourra être éphémère, mais qui donneront 
parfois naissance à des hameaux susceptibles de devenir des villages, 
de même que l'éclosion d'ateliers et de fabriques dans les bourgs déjà 
établis. En effet, le mouvement est alternatif : autant l'industrie favorise 
la croissance villageoise, autant cette dernière stimule l'industrie. 

Selon les évaluations que l'on peut faire à partir de l'ouvrage de 
Joseph Bouchette et des agrégés de recensements 9 , on ne compte 
encore, en 1815, que quelque 607 moulins et fabriques dans les sei- 
gneuries. En 1831, on en compte environ 1 349, contre un peu moins 
(1277) en 1851. En général, ces entreprises sont modestes. Nées le 
plus souvent de l'initiative locale, elles évoluent dans des rapports étroits 
avec la paysannerie et sont intimement liées à la satisfaction des 
besoins locaux ou sous-régionaux. Quelques-unes, qui ont une origine 
capitaliste, sont de taille plus imposante et s'appuient pour leur crois- 
sance aussi bien sur la campagne que sur la ville. Elles sont beaucoup 
moins nombreuses et concentrées surtout autour des villes; elles ne se 
multiplient vraiment que durant la seconde moitié du siècle 10 . 

Au Québec, l'origine de ces industries est lointaine. On en retrouve 
la trace dès le Régime français, aux endroits mêmes où les seigneurs 
avaient entrepris d'établir leur fief (souvent sur l'emplacement même de 
leur domaine), ou dans leur voisinage plus ou moins immédiat. Ce qui 
change au XIX e siècle, c'est l'ampleur de leur croissance et la propension 
qu'elles ont de s'agglutiner dans l'espace. Bouchette en a laissé d'ail- 
leurs des images saisissantes, telle cette description des moulins Harro- 
wer dans la seigneurie de Saint-Jean Port-Joli : 

At the mouth of the river Trois Saumons the valuable mills and distillery 
belonging to Mr. Harrower are very eligibly placed: the latter is an 
establishment of considérable magnitude, with every convenience of 



9. Il n'est pas facile d'évaluer la montée des industries rurales au Bas-Canada. Dans sa 
Description topographique de la province du Bas-Canada par exemple, Bouchette 
n'en donne qu'un aperçu, en insistant surtout sur les « moulins à grain » et les 
« moulins à scie » vus dans les seigneuries. Ce n'est qu'avec le recensement de 
1831 que l'information se précise, mais le relevé ne concerne encore que les 
grands équipements des localités (moulins, fonderies, distilleries, etc.). Quant à 
celui de 1851, le premier à fournir une information détaillée à la fois sur les grands 
équipements et sur les ateliers et les boutiques des localités (voir l'annexe E), il est 
incomplet, du moins sous sa forme nominative, ce qui oblige à recourir à la copie 
publiée du recensement où les informations sont souvent présentées uniquement 
par comté, notamment pour les manufactures. Dans nos travaux, seuls les équipe- 
ments de village ont fait l'objet d'un relevé détaillé dans les listes nominatives. 
D'autres recherches, déjà amorcées, apporteront des précisions quant aux localités. 
10. John McCallum, op. cit., p. 83 et suiv. 



169 



carrying on an extensive business; at high water decked vessels of 
twenty tons may corne up the premises. Over the river is a good bridge 
[...] From the St Lawrence the view of the mills and surrounding objects, 
heightened by the pleasing natural scenery of the environs is very 
agréable 11 . 

Cet exemple n'a rien d'unique; on retrouve ce paysage partout où 
existe un cours d'eau au potentiel hydraulique intéressant. Les emplace- 
ments les plus recherchés se situent sur les berges des petites rivières 
au débit faible mais stable, plus faciles à endiguer et qui présentent 
moins de risques d'inondation au printemps 12 . Cette situation est d'au- 
tant plus répandue que, toutes proportions gardées, les îles comptent 
peu de cours d'eau de ce genre, ce qui requiert une technologie 
différente, moins efficace et souvent plus coûteuse. Aussi l'industrie 
gagne-t-elle la terre ferme, à la recherche de sites plus favorables ; elle 
profite de la vocation de certains terroirs pour s'y établir et contribue 
ainsi, par sa présence, à la renforcer. 

Omniprésente, l'industrie imprime sa marque tant au village que 
dans les côtes, en un semis étendu parfois à tout un bassin-versant. On 
en a un exemple dans le comté de L'Assomption, sur la Rive-Nord de 
Montréal; après avoir signalé la douzaine de moulins placés le long de la 
rivière L'Achigan, affluent de la rivière L'Assomption, Jean-Baptiste 
Meilleur ajoute: 

La Rivière de l'Assomption reçoit encore les eaux de la Rivière du Petit 
St. Esprit, sur laquelle sont construits un moulin à carder et une distillerie, 
à la distance d'environ trois milles du village de l'Assomption [...] L'on [y] 
voit encore [...] plusieurs établissements dignes de remarques, et spécia- 
lement les beaux Moulins et le Village d'Industrie [...] Sur la rivière du Lac 
Ouaro se trouve le beau moulin à farine des M. M. du Séminaire de St. 
Sulpice de Montréal, un moulin à carder, un moulin à faire des étoffes en 
laine et plusieurs moulins à scier le bois de construction. [Quant à la 
rivière Rouge voisine, elle accueille] le moulin florissant du Capt. P. 
Dugas et celui d'un dénommé Pratt dans le Township de Rawdon 13 . 

Si l'industrie progresse tant, c'est que l'économie elle-même 
évolue, stimulée par les besoins nouveaux qu'entraînent la croissance 
démographique, l'extension de la demande intérieure et la meilleure 



1 1 . Joseph Bouchette, A Topographical Dictionary of the Province of Lower Canada. 
« St. Jean Port Joli ». 

12. Entre autres dans la région de Montréal où l'on ne compte pas moins d'une 
quinzaine de rivières dont les bassins-versants sont « industrialisés ». Voir Serge 
Courville. « Le marché des subsistances [...] », RHAF, 42(2), 1988, p. 193-239. 

13. Jean-Baptiste Meilleur, Extrait du recensement du comté de L'Assomption de 
l'année 1831, p. 10-11. 



170 



insertion de la campagne dans les circuits d'échange commandés par la 
ville. Aussi le paysage se transforme-t-il rapidement. Si le panorama 
semble différent en 1851, moins riche en entreprises dont le nombre 
accuse une certaine chute, ce n'est pas que l'industrie soit en baisse, 
c'est qu'elle s'est déplacée dans l'espace (vers la ville, les fronts 
pionniers et certains gros bourgs bien marqués) et que les entreprises 
sont plus grandes, ce qui favorise des concentrations de la main-d'œuvre 
inconnues auparavant. Par exemple, les scieries remplacent de plus en 
plus les petits moulins à scie traditionnels. 

Cette montée de l'industrie rurale n'est pourtant pas égale par- 
tout. D'abord plus vive dans la région de Montréal où se répartissent 
plus de 80% des moulins et des fabriques en 1815, elle s'étendra 
bientôt à toutes les régions, avant de dominer finalement dans l'est du 
Québec. Dans le temps, cette expansion marque les progrès du peuple- 
ment et surtout de l'exploitation forestière. Toutefois, elle laisse dans 
l'ombre bien d'autres développements que ne rapportent pas les agré- 
gés de recensement, mais qui sont également importants. C'est la 
montée de petits ateliers, toujours plus présents dans la partie ouest du 
Bas-Canada, d'abord parce que les agglomérations qui les accueillent 
sont plus nombreuses, ensuite parce qu'elles sont plus volumineuses, 
ce qui nuance le paysage industriel de la vallée du Saint-Laurent. À l'est 
d'abord, une petite industrie locale est accordée à une colonisation plus 
ancienne et orientée principalement vers l'établissement rural, mais 
placée à côté de grosses implantations consacrées à la construction 
navale. Au centre et à l'ouest, une industrie également locale est 
flanquée de certaines grosses implantations d'origine plus ou moins 
récente, et d'une foule de petits ateliers et de fabriques bien insérés 
dans la vie d'échange et les circuits du marché. Enfin, après les années 
1830, une poussée industrielle différente, ou du moins d'ampleur nou- 
velle, centrée sur l'exploitation forestière et le travail manufacturier, 
fleurira sur les fronts pionniers surtout et dans les grosses aggloméra- 
tions urbaines et villageoises. 

Accordée à des mises en place distinctes, de temporalités diffé- 
rentes, cette évolution influencera le destin des villages dont certains 
prendront très tôt un aspect industriel. Dès 1815, Bouchette rapporte la 
présence de quelques bourgs où la fonction de fabrication semble 
importante : le village des Cascades d'abord et celui de Rigaud dans la 
péninsule de Vaudreuil-Soulanges, puis celui de Terrebonne sur la rive 
nord du fleuve, Chambly, Saint-Hyacinthe et Frelighsburg sur la rive sud 
et, dans la région de Québec, Beauport, Saint-Michel-de-Bellechasse et 



171 



Kamouraska. Quant à la région de Trois-Rivières, elle n'en compterait 
encore aucun, à l'exception du village des Forges qui date du Régime 
français. En 1832, cet auteur en repère une quinzaine, dont l'un, Sainte- 
Marie-de-Monnoir, est encore en puissance sur un emplacement d'ail- 
leurs réservé à cette fin près du moulin et d'un carrefour. Parmi les 
villages établis, il signale alors Saint-André-d'Argenteuil qui compte déjà 
plusieurs moulins dont l'un à papier, Beauharnois, où les bateaux à 
vapeur font escale, Chambly, Châteauguay et le village de L'Industrie, 
fondé par Barthélémy Joliette, Saint-Eustache, Sainte-Thérèse, Sault-au- 
Récollet, Henryville, Frelighsburg et Sainte-Scholastique. Dans la région 
de Trois-Rivières, il rapporte ceux de Batiscan, de Bécancour et des 
Forges; dans celle de Québec, ceux de Beauport, de Saint-Vallier et de 
Saint-Michel-de-Bellechasse 14 . Quant au cas de Sainte-Marie-de- 
Monnoir, il n'a rien d'unique, puisque bien des bourgs faisaient alors 
l'objet d'interventions planifiées, conjuguées avec l'évolution du con- 
texte qui favorise les initiatives capitalistes, d'origine seigneuriale ou 
autre, notamment celles des marchands et des paysans aisés. 

De nouveau, les recensements corroborent ces observations (voir 
le tableau 37 et la figure 16). En 1831, ils rapportent un peu moins de 
675 artisans dans les bourgs, parmi lesquels environ 45,5 % se répartis- 
sent dans 25 noyaux dont 20 sont situés dans la région de Montréal. 
Vingt ans plus tard, le nombre d'artisans s'élève à un peu plus de 1 500, 
dont 42 % se répartissent dans 22 bourgs, encore situés pour la plupart 
dans la région montréalaise. En 1831, dix bourgs cumulent plus de 2 % 



14. Tout en étant explicite, cet inventaire de Bouchette est cependant loin d'être 
complet. Sur les villages comme Saint-Denis, Terrebonne, Saint-Hyacinthe, il ne 
s'étend pas beaucoup, du moins quant aux activités de fabrication. Par contre, du 
village de Saint-André-d'Argenteuil, qui comptait une trentaine de maisons en 1824, 
il dira : « it now increased to 55 houses and about 330 soûls, composed of 
Americans and British born subjects. It also contains a grist and a saw mill and an 
extensive paper-mill, belonging to Mr. Brown, opposite whose résidence is a 
handsome bridge over the river. » De celui de Saint-Eustache, « among whom are 
many merchants carrying on a lucrative commerce », qu'il comporte « a brewery, a 
potash-work, a pottery, two tanneries, a manufactury for cigars and tobacco in great 
repute, one for hats and another for chairs, ail enjoying considérable réputation. 
Joiners, turners, blacksmiths and other artisans, amounting in number to 25, enjoy 
an easy and honest livelihood. » De celui de Sainte-Thérèse, qu'il est « a considér- 
able village of 90 houses and enjoys an extensive commerce. A whisky distillery, a 
strong béer brewery on a large scale belonging to James Porteous Esq., and a little 
distillery established by Dr. Buchanan, bring hither a great number of farmers from 
the adjacent seigniories, where they find an excellent market for the sale of their 
barley and rye, and can purchase various articles necessary for the use of their 
families. This village also contains 4 stores [...] There are also two potash works, 
tanneries, and good artisans whose industry is recompensed by an easy and honest 
subsistence. » Voir Joseph Bouchette, A Topographical Dictionary of the Province 
of Lower Canada. « Argenteuil » et « Mille Isles ». 



172 



de là main-d'œuvre totale enregistrée dans les activités de fabrication 
des bourgs : Laprairie - le plus « industrialisé » de tous avec plus de 
3 % de la main-d'œuvre -, Saint-Denis, Saint-Eustache, Saint-Hyacinthe, 
Berthier, L'Assomption, Les Forges, Terrebonne, Lévis et Sorel. En 
1851, on n'en compte plus que sept: Saint-Hyacinthe, qui domine avec 
plus de 6 % de la main-d'œuvre, Saint-Jean, Lauzon, Philipsburg, Saint- 
André-d'Argenteuil, Berthier et L'Assomption. 

Parallèlement, on assiste à une poussée de petits regroupements 
nés autour d'un ou de plusieurs moulins, où le pourcentage local de la 
main-d'œuvre dépasse la moyenne générale. En 1831, on en compte 27 
qui présentent ainsi un fort indice de spécialisation, dont quelques-uns 
seulement sont des bourgs déjà reconnus: 13 sont situés dans la région 
de Montréal, 1 1 dans celle de Québec et 3 dans celle de Trois-Rivières. 
En 1851, il y en aura deux de plus mais, cette fois, répartis autrement: 
12 dans la région de Québec, 10 dans celle de Montréal et le reste dans 
la région trifluvienne. À l'exception de quatre ou cinq d'entre eux, tous 
sont de petite taille. 

Enfin, fait intéressant, là où la fonction de fabrication est impor- 
tante, la présence des journaliers l'est également et ce, quelle que soit la 
taille du bourg (voir le tableau 38). Toute cette main-d'œuvre n'est sans 
doute pas liée à cette fonction, du moins directement, mais comme il 
s'agit là d'un domaine d'activité qui en attire d'autres, à l'amont comme 
à l'aval, plusieurs y trouvent leur avantage. Cependant, cette population 
est importante surtout dans les noyaux-moulins, occupée à des tâches 
de transport, d'approvisionnement ou de services. Comme ces noyaux 
sont en pleine croissance à l'époque, leur nombre augmente en consé- 
quence, jusqu'à représenter parfois l'essentiel des métiers déclarés 
dans le hameau. 

Bref, à la poussée d'industries rurales enregistrée à l'époque 
correspond la montée parallèle d'un ensemble de bourgs et de hameaux 
où la fonction industrielle est parfois étonnamment importante. Cela ne 
veut pas dire que la campagne ne vit désormais qu'au rythme de 
l'industrie: il existe des secteurs davantage consacrés à l'agriculture, où 
les villages évoluent selon une autre logique, par exemple dans certaines 
parties de la plaine de Montréal, dans la vallée du Richelieu notamment 
ou dans celle de la rivière Yamaska 15 . Par contre, cela signifie qu'à part 



15. À ce sujet, voir: Allan Gréer, Peasant, Lord and Merchant; Christian Dessureault, 
« Crise ou modernisation ? La société maskoutaine durant le premier tiers du XIX e 
siècle», RHAF. 42(3), 1989, p. 359-387. 



173 



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Figure 16 
PRINCIPAUX LIEUX DE FABRICATION (1831, 1851) 




Bourgs où se concentrent plus de 1,08 * de la main-d'oeuvre recensée dans le secteur de la fabrication 

n. de bourgs observés = 196 

moyennes 0,48 96 

écart-types 0,60 96 ^b^ 



1,08-1,15 1,16-1,54 1,55-1,75 1,76-2,25 2,26-2,75 



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Bourgs où se concentrent plus de 1,00 96 de la main-d'oeuvre recensée dans le secteur de la fabrication 
n. de bourgs observés» 252 
moyenne» 0,40 96 
écart-types 0,60 96 



1,01-1,20 1,20-1,70 1,71-1,95 1,96-2,45 

Sources: ANC, Recensements du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



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ces secteurs plus intensément consacrés à l'agriculture il en existe 
d'autres où villages et industries se conjuguent pour créer des con- 
ditions particulières de croissance qui finiront par transformer les paysa- 
ges et les socio-économies locales 16 . D'ailleurs, il n'est pas sans intérêt 
de noter que, dans les hameaux constitués autour de moulins, la part de 
la population d'origine francophone est presque toujours plus élevée que 
celle des anglophones (voir l'annexe C). En effet, il n'y a pas d'opposition 
dans le jeu des fonctions, mais des complémentarités qui tantôt les 
expliquent, tantôt les entraînent, outre qu'elles créent d'autres équilibres 
et d'autres vocations. C'est le cas, entre autres, de la fonction d'accueil 
qui n'existe que parce que le village est un lieu de circulation et 
d'échange, non seulement de denrées ou de produits fabriqués, mais 
aussi de personnes. 

La fonction d'accueil et de services 

La vie de relation a pour condition première les facilités de 
transport par voie de terre et d'eau. Au Québec, bien des bourgs sont 
nés de cette circulation ou pour faciliter celle-ci : haltes commodes ou 
obligées le long des routes ou aux carrefours, pour la diligence, la poste, 
ou simplement pour se restaurer, haltes ponctuelles le long des cours 
d'eau, pour refaire le plein de combustible ou procéder à des opérations 
de transbordement. Ces haltes rythment des mouvements d'ampleur et 
de durée variables qui, dans le contexte technologique de l'époque, sont 
liés à la nécessité de s'arrêter de distance en distance ou en fin de 
journée pour laisser reposer les attelages ou éviter les risques d'une 
navigation de nuit. Les cartes de répartition des bourgs en témoignent et 
montrent souvent des points équidistants les uns des autres, notam- 
ment à l'est de Québec où le maillage plus lâche des agglomérations 
villageoises fait mieux ressortir cette caractéristique (voir le chapitre 1). 
Tous les bourgs ne sont pas des étapes le long d'un parcours, mais rares 
sont ceux qui ne le deviennent pas à un moment ou l'autre. Quand ils 
ont dépassé un certain seuil de croissance, ils comprennent générale- 
ment au moins une auberge; les mieux nantis de ce point de vue 
demeurent les bourgs situés face aux villes mais sur la rive opposée du 
fleuve où les routes convergent quand l'absence de pont impose des 
délais dans le transport des personnes et des marchandises. Le village 
de Laprairie au sud de Montréal en est un exemple: lieu de départ du 
traversier vers Montréal, il compte 23 auberges en 1831 contre une 



16. À ce sujet, voir Serge Courville, « Le marché des subsistances [...] », RHAF, 42(2), 
1988, p. 193-239. 



79 



douzaine à Lévis à la même date. En 1851, leur nombre aura considéra- 
blement diminué, de moitié dans le cas de Laprairie et de plus de 90 % 
pour ce qui est de Lévis, en raison des campagnes de tempérance, de 
l'amélioration des transports et de l'apparition du navire à vapeur qui 
assure de meilleures liaisons. 

C'est donc une fonction du village de servir ainsi de gîte aux 
voyageurs et, en certains cas, d'accueillir une population de passage en 
quête de repos, de soins médicaux ou de recueillement. Leur caractéris- 
tique essentielle est alors d'être animés à certains moments et calmes à 
d'autres, pour des périodes qui varient de quelques heures à quelques 
jours, voire à quelques semaines, au gré des saisons. C'est le cas du 
village de Kamouraska, dont Bouchette nous dit dans son dictionnaire de 
1832 qu'il est déjà un lieu très fréquenté par les touristes qui viennent y 
refaire leur santé, et du village de Pointe-aux-Trembles, que cet auteur 
présente comme un lieu récréatif pour les résidents de Montréal. 
Pourtant, que de changements entre 1815 et 1851 ! En début de 
période, on ne compte qu'une dizaine de bourgs dotés d'équipements 
d'hébergement, sur la cinquantaine de noyaux recensés par Bouchette. 
En 1831, on en dénombre près d'une centaine dont le tiers comptent 
plus de trois auberges. Vingt ans plus tard, on n'en recensera plus 
qu'une cinquantaine sur les 253 de notre échantillon, dont 10 seulement 
comptent plus de 3 auberges. Vu le caractère incomplet de nos fichiers, 
le nombre de bourgs dotés d'équipements d'hébergement en 1851 est 
sans doute plus élevé. Toutefois, même en supposant que la cinquantaine 
de bourgs dont nous perdons la trace dans le recensement soient dotés 
d'un tel équipement, c'est encore à moins d'une centaine d'aggloméra- 
tions que s'élève ce nombre, ce qui semble indiquer une certaine 
décroissance par rapport à 1831, liée sans doute au vieillissement relatif 
des villages et à leur changement de fonctions, mais aussi aux campa- 
gnes de tempérance menées alors dans la province. 

Outre cette fonction d'accueil, le village a aussi d'autres raisons 
d'être qui accentuent son rôle de relais dans l'espace. Ce sont les 
fonctions de services, représentées ici par les résidents qui déclarent 
faire partie du clergé, des professions libérales, de la fonction publique 
et des services autres que domestiques (maisons d'enseignement, de 
repos, etc.). Ces fonctions donnent l'un de leurs premiers attributs aux 
bourgs, celui d'être un lieu de commodité pour la population locale. Ces 
fonctions sont d'autant plus nombreuses et de haut niveau que le bourg 
est ancien et d'assez bonne taille. Mais encore là, il existe des cas de 
villages, parfois même de hameaux où, en dépit d'une création plus 



180 






i 



récente ou d'une population restreinte, des vocations s'affirment qui les 
distinguent des autres bourgs. 

En 1815, Bouchette n'est pas très loquace sur la place qu'occu- 
pent les services dans les bourgs. Tout au plus signale-t-il la présence ici 
et là de notables, de boutiques, d'écoles ou de divers autres équipe- 
ments (bureaux de poste ou de télégraphe, relais de diligence, etc.) qui 
en suggèrent l'existence. Au total, seuls une dizaine de villages sem- 
blent avoir alors une fonction de services plus structurée: Longueuil, 
Chambly, Philipsburg, Boucherville, Saint-Eustache et Terrebonne dans 
la région de Montréal, Sainte-Anne-de-la-Pérade dans celle de Trois- 
Rivières, et Neuville, Beauport, Saint-Thomas de Montmagny et Kamou- 
raska dans la région de Québec. En 1832, ce nombre aura quadruplé et 
ce n'est là qu'une estimation sommaire qui ne tient compte que des 
mentions formelles de Bouchette. De fait, ces villages sont beaucoup 
plus nombreux, trop pour être tous cités ici. En outre, leur situation 
évolue considérablement entre les deux recensements. Toutefois, il est 
significatif de noter que, mis à part les gros bourgs, où ces fonctions 
sont évidemment plus répandues, c'est surtout dans la petite agglomé- 
ration qu'elles s'expriment le plus, comme si elles pouvaient seules 
expliquer la présence de celle-ci. Telle est la situation de tous les petits 
bourgs agraires construits à proximité des villes ou des gros bourgs 
urbains, ou à mi-chemin entre deux établissements aux économies 
motrices; de même, plusieurs hameaux situés en contexte pionnier 
n'ont parfois pas d'autres fonctions que de servir aux fins du peuple- 
ment, avec tout juste une scierie ou une potasserie pour satisfaire les 
besoins locaux et se rattacher à l'économie globale (voir le tableau 39). 

En 1831, un seul village parmi les plus gros cumule un taux 
supérieur de services, celui de Laprairie, où se concentrent plus de 4 % 
de la main-d'œuvre recensée dans ce secteur d'activité pour l'ensemble 
des bourgs. En 1851, on en compte au moins deux: la ville de Saint- 
Hyacinthe, suivie du village de Longueuil, qui accueillent plus de 5,6 % 
et 4,3 % respectivement de la main-d'œuvre totale dénombrée dans les 
bourgs. 

Du village de Laprairie, Bouchette dira qu'il est maintenant un 
village florissant de 200 maisons bien construites, dont certaines en 
pierre et à deux étages, aux toits de tôle, qui lui donnent un air de 
propreté et de respectabilité : 

This village has the advantage of any other in the province in trade and 
population ; its streets are more defined and its buildings more contigu- 
ous. Tradesmen of every order, mechanics and shopkeepers are to be 



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seen in every direction, and ail appear to be thriving. Hère is a catholic 
church and also a convent of the sisters of Notre Dame, missionaries 
from the community formerly founded at Montréal by Madame Bourgeois, 
where ail the necessary and some ornamental branches of female 
éducation are conducted upon a very good System with a success highly 
creditable. Its population is about 1 800, including about 30 artisans, 
2 notariés, 4 merchants and 4 justices of peace 17 . 

De ceux de Longueuil et de Saint-Hyacinthe, il donnera une 
description qui annonce déjà les traits qu'ils prendront plus tard. Le 
premier compte alors 65 maisons, notamment un presbytère et deux 
écoles, une belle église de 130 pieds sur 55, et sert de lieu de résidence 
à beaucoup de personnes respectables, dont l'ancien évêque catholique 
de Québec. Celui de Saint-Hyacinthe comprend 200 résidences dont 
plusieurs sont construites en pierre et en brique, une belle et grande 
église, un presbytère, un collège et deux auberges bien tenues 18 . 

Parallèlement, on observe plusieurs autres villages où la fonction 
de services est importante. Toutefois, en ne tenant compte que des 
bourgs où l'indice de concentration de la main-d'œuvre est le plus élevé, 
on constate que ceux-ci sont plus nombreux en 1831 qu'en 1851. En 
effet, contrairement à la situation de 1831, alors que l'on compte au 
moins huit villages où la main-d'œuvre qui travaille dans les services 
dépasse 2 % de la main-d'œuvre engagée dans ce même secteur 
d'activité pour l'ensemble des bourgs (Laprairie, Sorel, Berthier, L'As- 
somption, Lévis, Châteauguay, Terrebonne et Saint-Eustache), on n'en 
compte plus que la moitié en 1851 (Saint-Jean, Laprairie, Saint-Vincent- 
de-Paul et Saint-Joseph-de-Chambly). De même, si l'on tient compte des 
bourgs où le pourcentage de la main-d'œuvre engagée dans les services 
dépasse celui que l'on a enregistré pour l'ensemble des villages, il est 
également plus élevé. En 1831, on dénombre 25 bourgs où l'indice de 
spécialisation est supérieur à 1 %; en 1851, on n'en compte plus que 
21, dont plusieurs sont répartis sur les fronts pionniers de l'intérieur ou 
en position mitoyenne entre deux gros bourgs. Comme le nombre de 
ces derniers a tendance à augmenter à l'époque, c'est autant de signes 
qui montrent le rôle joué désormais par les petits bourgs. Autrement dit, 
il se produit ici ce que les géographes appellent un déplacement de 
fonctions dans l'espace, d'abord au profit des gros bourgs urbains qui 
assument de plus en plus de fonctions de services, ensuite à l'avantage 
des petits bourgs ruraux et des milieux pionniers où les services sont 
pour ainsi dire des catalyseurs de croissance. Mais qui dit services dit 



17. Joseph Bouchette, A Topographical Dictionary of the Province of Lower Canada. 

18. Ibid. 



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Plan du village de Longueuil, 1847. MER, Service de l'arpentage, L-14. 



185 



aussi toute une gamme d'activités, dont certaines sont plus spécialisées 
que d'autres et qui donnent parfois à certains bourgs des attributs 
particuliers, par exemple les activités administratives et religieuses, que 
l'on retrouve à des degrés divers dans les bourgs mais qui ont parfois 
tendance à se concentrer dans l'espace. 

La fonction administrative et religieuse 

À l'époque qui nous intéresse, peu de villages ont une vocation 
administrative importante. Cette fonction ne viendra que plus tard avec 
l'implantation du régime municipal et la mise en place de services 
gouvernementaux et judiciaires 19 . Pour l'instant, les seuls bourgs à 
pouvoir prétendre à un tel rôle sur le territoire seigneurial sont ceux qui 
accueillent une cour de justice et certains services gouvernementaux, 
tels la poste et bientôt les bureaux d'enregistrement; les plus représen- 
tatifs à cet égard demeurent Berthier, Saint-Hyacinthe, Frelighsburg, 
Philipsburg, Sainte-Anne-de-la-Pérade, Sainte-Marie de Beauce, etc., où 
Bouchette signale un bureau de poste, une cour de justice, des bâti- 
ments gouvernementaux, un poste de télégraphe, etc. Dans sa thèse 
sur les seigneuries de Gabriel Christie, Françoise Noël brosse le tableau 
suivant: de 1812 à 1841, on ne crée pas moins d'une trentaine de 
bureaux de poste sur le territoire compris entre les rives du fleuve et la 
frontière canado-américaine, et entre Hemmingford et Saint-Mathias. De 
ce nombre, une dizaine sont situés dans les seigneuries de Deléry, 
Lacolle, Bleury, Sabrevois, Noyan et Saint-Armand, et la plupart sinon 
tous ont un village ou un hameau pour emplacement 20 . Ces bureaux 
n'assurent pas l'existence du bourg mais, comme ils s'inscrivent en 
réseau, ils la confirment et la renforcent tout en marquant la place de 
l'agglomération dans le circuit des échanges. Aussi, à côté des bourgs 
qui dominent, tels Laprairie, Chambly ou Saint-Jean, il y en a d'autres, 
comme Saint-Mathias, Saint-Rémi ou Clarenceville qui paraissent plus 
secondaires, mais dont l'importance dans le réseau de distribution du 
courrier et de l'information en général ne fait aucun doute. 

Par contre, sur le plan religieux, la situation se présente différem- 
ment, puisque la plupart des bourgs sont susceptibles d'accueillir un 
prêtre et une communauté religieuse. À l'époque, toutefois, seulement 
le tiers ou la moitié des bourgs ont un curé résident, quelquefois un 



19. A ce sujet, voir: Serge Courville (dir.), Jacques Crochetière, Philippe Desaulniers et 
Johanne Noël, Paroisses et municipalités de la région de Montréal au XIX e siècle 
(1825-1861) [...]; Jean-Marie Fecteau, « La pauvreté, le crime, l'État [...] ». 

20. Françoise Noël, « Gabriel Christie's Seigneuries [...] ». 



186 



vicaire. Quant aux communautés religieuses, elles sont beaucoup moins 
répandues ; elles se limitent le plus souvent à la congrégation de Notre- 
Dame créée par Marguerite Bourgeoys. On n'en retrouve que dans 
quelques bourgs, par exemple Laprairie, Saint-Eustache ou Neuville. 
Cette pénurie ne se résorbera qu'après les années 1840, avec la venue 
de religieux étrangers et la, multiplication des couvents et des collèges 
classiques, créés pour favoriser les vocations sacerdotales. Pour l'heure, 
il faudra donc faire appel à un prêtre visiteur, ce qui est le fait de la 
plupart des petits bourgs apparus entre les années 1815 et 1830. Par 
conséquent, de tous les bourgs observés, seuls ceux qui ont atteint une 
certaine taille et une notoriété indéniable sont dotés d'une fonction 
religieuse importante, entre autres Saint-Hyacinthe et Nicolet qui devien- 
dront bientôt des évêchés (après 1850). Ceux qui n'ont qu'un curé ou 
une chapelle pour accueillir le prêtre desservant ne dispensent que les 
services essentiels; ils assument sans doute leur fonction spirituelle, 
mais sans ce rayonnement caractéristique des bourgs où l'on compte 
plusieurs représentants du clergé en plus d'une église, d'un couvent ou 
d'un collège. 

Quant aux autres expressions de la fonction religieuse, elles se 
confondent avec le rôle qu'a joué traditionnellement l'Église catholique 
du Québec dans la sédentarisation des populations amérindiennes. Dès 
le Régime français, des missions sont créées, notamment à Laprairie, au 
Sault-Saint-Louis dans l'île de Montréal, puis dans la seigneurie du Lac- 
des-Deux-Montagnes, à Saint-François-du-Lac et à la Jeune-Lorette, aux- 
quelles viendra bientôt se joindre celle de Bécancour. Elles donneront 
naissance à des villages d'un type assez particulier, mi-permanents, mi- 
temporaires, élevés non loin de la chapelle et des bâtiments où logent 
les missionnaires. Au début du XIX e siècle, la plupart de ces villages 
existent encore. Constitués de tentes et de maigres cabanes de bran- 
chages ou de bois rond, ils prennent souvent un aspect misérable, du 
moins selon les observateurs de l'époque qui ne manquent pas de 
rapporter également leur taille variable selon les saisons. Certains com- 
prennent même plusieurs noyaux, comme la mission du Lac-des-Deux- 
Montagnes où, contrairement au village de Caughnawaga au Sault-Saint- 
Louis, habité par les Mohawks (Iroquois), ou à celui de la Jeune-Lorette 
occupé par les Hurons, on compte trois villages distincts, l'un habité par 
les Algonquins, l'autre par les Iroquois et le troisième par les Népissin- 
gues. Chaque bourgade a son administration propre, placée sous la 
responsabilité du chef de bande, tandis que la direction de la mission est 
confiée à un prêtre du séminaire de Saint-Sulpice de Montréal à qui 
appartient la seigneurie où est située la mission. 



187 



LE CUMUL DES FONCTIONS 

ET LA HIÉRARCHIE VILLAGEOISE 

Le tour d'horizon précédent a révélé les types de fonctions 
rencontrés dans les bourgs. Dans son article sur les villages de la région 
nord de Montréal, Jean-Claude Robert a signalé ce qu'il en était dans les 
agglomérations de Saint-Eustache, Terrebonne, L'Assomption et Ber- 
thier où le panorama socioprofessionnel apparaît plus diversifié que dans 
les bourgs voisins moins populeux 21 . La même situation existe à Laprai- 
rie, Saint-Jean, Saint-Hyacinthe et Sorel sur la rive sud ainsi que dans 
une bonne demi-douzaine d'autres bourgs situés dans les régions de 
Trois-Rivières et de Montréal où, à côté d'une vocation commerciale 
complexe, s'affirment des fonctions industrielles et de services en plus 
des fonctions administratives et religieuses. Ce cumul des fonctions est 
surtout caractéristique des gros bourgs, c'est-à-dire des villages où la 
population dépasse le millier d'habitants. Dans le contexte de l'époque, 
ce sont déjà presque des petites villes, avec un profil de fonctions qui 
rappelle celui des grandes villes, sans les services spécialisés cepen- 
dant. Au total, ces bourgs ne sont pas très nombreux. Néanmoins, ils 
jouent un rôle important dans l'espace, qu'ils organisent à leur niveau. 
Ce sont des pôles autour desquels gravitent les autres bourgs et qui 
servent souvent de points d'appui pour l'intérieur et d'intermédiaires 
avec la ville. 

Les autres bourgs ont un profil plus simple. On y retrouve la 
plupart des activités précédentes, avec moins d'ampleur cependant. 
Comme leur taille est plus restreinte, ils satisfont surtout des besoins 
locaux. Toutefois, comme ils sont également en rapport avec la ville et 
les autres bourgs, ils servent eux aussi de relais sur le territoire. En fait, 
à peu près tous les villages assurent une liaison entre les agglomérations 
et entre celles-ci et la campagne, parce qu'il s'y trouve presque toujours 
un marchand, un employeur ou un personnage quelconque davantage en 
rapport avec l'extérieur. En outre, selon leur situation dans l'espace, ils 
peuvent avoir des fonctions plus importantes qui les distinguent des 
villages voisins. Parce qu'ils sont bien situés sur les axes d'échange, les 
uns voient leurs fonctions commerciales ou de relais valorisées. Les 
autres, à cause de la proximité d'un cours d'eau ou d'une ressource 
aisément exploitable, notamment la forêt, mettent l'accent sur le travail 
en atelier ou en fabrique; enfin, parce qu'ils s'élèvent au cœur d'un riche 



21. Jean-Claude Robert, « Aperçu sur les structures socio-professionnelles des villages 
de la région nord de Montréal durant la première moitié du XIX e siècle », CGQ. 
28(73-74), 1984, p. 63-72. 






188 






terroir agricole déjà bien nanti de bourgs ou isolés sur les fronts 
pionniers, d'autres encore s'orientent vers des activités de services plus 
ou moins nombreuses mais toujours nécessaires. 

Cette variété de situations nous conduit tout naturellement à 
l'idée qu'il existe alors une sorte de hiérarchie villageoise, voire un 
réseau de villages. De fait, cette hiérarchie existe, sanctionnée aussi 
bien par la taille des agglomérations que par l'éventail de leurs fonctions. 
C'est que le bourg n'est pas un simple nœud dans l'espace, il est aussi 
partie d'un ensemble. L'idée centrale est ici celle de maillage, sous- 
jacente à celle de réseau. En effet, vus à vol d'oiseau, les bourgs 
apparaissent comme autant de points sur le territoire, réunis par un 
faisceau de lignes, les routes, qui enserrent elles-mêmes des surfaces 
aux vocations variées, agricoles le plus souvent, et où s'étend à des 
degrés divers l'influence du bourg. Comme ces points ne sont pas tous 
de même taille, les flux qui les unissent sont également très divers, plus 
nourris en direction des gros bourgs où le volume de population entraîne 
une multiplication des fonctions, plus ténus s'ils se dirigent vers un 
hameau ou un nodule en formation. Comme les bourgs ne sont pas tous 
situés à la même distance les uns des autres, l'ensemble forme un 
maillage complexe, plus dense ici, plus lâche là, selon les régions et le 
mode privilégié de circulation dans telle ou telle partie du territoire, par 
voie d'eau ou de terre, le cas échéant. Mais ce maillage n'est pas le 
réseau : il en est le reflet, la trace. 

Dans l'état actuel de la recherche, il n'est pas encore possible de 
discuter convenablement des rapports qui s'établissent entre les bourgs. 
Pour cela, il faudrait pouvoir pénétrer à l'intérieur des systèmes de 
relations qui existent sur le territoire. C'est là un défi que même les 
historiens intéressés par la période tardent à relever, tant la tâche est 
grande et parsemée d'embûches. Car il ne suffit pas de constater le 
maillage, encore faut-il l'expliquer, en posant le problème des intercon- 
nexions entre les bourgs, tant sur le plan économique que sur le plan 
social. Par exemple, où les marchands de tel ou tel village s'approvision- 
nent-ils? Est-il raisonnable de penser que seule la campagne ou la ville 
jouent ici un rôle? Qu'en est-il alors des gros bourgs? Se peut-il qu'ils 
soient aussi des lieux d'approvisionnement pour les bourgs plus petits? 
Et si tel était le cas, quels freins ou au contraire quels stimuli ces gros 
bourgs introduisent-ils dans l'évolution des petits bourgs ou des bourgs 
intermédiaires? Par ailleurs, quelles influences les bourgs exercent-ils 
sur la socio-économie locale, sur l'évolution de l'agriculture notamment 
et ses rapports avec le marché? Se peut-il que des réseaux se dessinent 



189 






qui sanctionnent le rôle moteur de certains bourgs et la complémentarité 
toute relative de certains autres? Enfin, de quelle importance sont ces 
échanges entre les bourgs? De quoi sont-ils composés? Quels en sont 
les rythmes journaliers, hebdomadaires, mensuels, saisonniers? Autant 
de questions que seule une étude appliquée à un ensemble suffisant de 
bourgs peut résoudre, pourvu que le questionnement déborde la simple 
reconstitution de flux pour s'étendre également aux agents, à leurs 
stratégies et à leurs motifs. En effet, dans ce procès des interrelations 
entre les bourgs, c'est celui de toute la vie de relation qui se profile dans 
ce qu'elle a de plus dynamique mais aussi de plus difficile à saisir. 

Jusqu'ici, les préoccupations des chercheurs ont été d'un autre 
ordre. Ils ont surtout tenté de voir comment pouvaient s'exprimer à 
l'échelle d'une localité ou d'une agglomération les phénomènes obser- 
vés à une échelle plus vaste. Intéressante parce qu'elle nous plonge au 
cœur de territorialités particulières, cette démarche n'a porté toutefois 
que sur quelques paroisses, villages ou seigneuries observés comme 
des entités autonomes ou dans des contextualités trop différentes ou 
trop typiques pour qu'en découlent des conclusions valables pour l'en- 
semble. Quant à l'influence locale des bourgs, elle n'a pour ainsi dire pas 
fait l'objet de recherche; les seules études disponibles sur le sujet 
concernent plutôt l'aire villageoise au sens large et ses caractéristiques 
topologiques 22 . Aussi devient-il difficile dans ce contexte de parler du 
réseau villageois, qui ne nous est révélé pour l'instant que par des 
indices liés à la taille des bourgs, au faisceau de routes qui les unit et à 
leur position relative dans l'espace. C'est peu pour établir l'existence 
d'ensembles organiques; c'est surtout trop peu pour les bien saisir. Tout 
au plus pouvons-nous en constater l'armature, en observant les ordres 
de grandeur des bourgs. 

Au total, on peut distinguer quatre paliers majeurs de bourgs, cinq 
peut-être. Au sommet, il y a d'abord les bourgs urbains qui prennent 
souvent l'aspect de petites villes et dont la population approche ou 
dépasse le millier d'habitants. Puis, en position immédiatement infé- 
rieure, ce que l'on pourrait appeler les gros bourgs, dont la taille varie de 
800 à 1 000 habitants. Nous trouvons ensuite les villages moyens, dont 
la taille varie de 500 à 800 habitants, puis les hameaux dont les plus 
volumineux peuvent atteindre jusqu'à une cinquantaine de ménages et, 
finalement, les nodules en formation, dont la taille varie d'une vingtaine à 
une centaine d'habitants. 



22. Voir notamment René Hardy, Pierre Lanthier et Normand Séguin, op. cit. 
190 



En 1815, on ne compte encore que deux bourgs urbains dans les 
seigneuries, Sorel, que Bouchette appelle déjà « ville » (de William 
Henry) et où il rapporte la présence de quelque 1 500 résidents, et 
Terrebonne dont on peut estimer la population à environ 800 ou 900 
habitants. En 1831, ils seront beaucoup plus nombreux. Laprairie compte 
alors 1 300 habitants, Sorel, Saint-Hyacinthe et Berthier (village et péri- 
phérie immédiate), un peu plus d'un millier chacun, et Saint-Joseph-de- 
Lévis près de 1 000. Vingt ans plus tard, 16 bourgs auront franchi le seuil 
des 1 000 habitants : Lauzon, environ 3 700 résidents ; Sorel, plus de 
3 400; Saint-Jean et Saint-Hyacinthe, entre 2 800 et 2 900 habitants; 
Saint-Thomas de Montmagny et Laprairie, plus de 1 700; Longueuil, 
près de 1 500; Chambly, Sainte-Thérèse et Lachine, environ un millier. 
Outre leur taille, ces bourgs ont tous en commun d'être des places de 
commerce animées où se nouent les échanges avec la ville et les 
bourgs voisins. Quelques-uns accueillent des foires saisonnières. Tous 
ont une place de marché et sont situés à des carrefours ou le long 
d'axes routiers achalandés. Lieux de circulation et d'échange, ils ont 
aussi des rôles importants dans la fabrication et la concentration de 
services que l'on ne retrouve pas toujours ailleurs : évêché, du moins à 
Saint-Hyacinthe, hôpital, collège, couvent, représentants des professions 
libérales, etc. 

Les bourgs de rang immédiatement inférieur présentent globale- 
ment les mêmes traits. Également bien situés dans le circuit des 
échanges, ils ne se distinguent des bourgs urbains que par la taille et le 
caractère moins entraînant de leurs fonctions. En 1815, peu de villages 
peuvent être qualifiés de gros bourgs, même en abaissant les seuils de 
population à 700 habitants pour tenir compte du contexte démographi- 
que de l'époque. De tous, seul le village de Laprairie, le plus volumineux, 
semble de ceux-là. Mais comme il se situe non loin de Montréal, ce qui 
en fait un lieu obligé de transition, c'est vers des bourgs de moindre 
taille qu'il faut se tourner pour repérer les Chefs-lieux. Il n'y en a encore 
que quatre ou cinq dans l'ensemble du territoire: Pointe-Claire, Chambly, 
Boucherville et Saint-Thomas de Montmagny. On pourrait encore y 
ajouter Saint-Eustache, L'Assomption, Saint-Hyacinthe, Berthier, Saint- 
Jean et Saint-Denis, qui ne sont pas réellement de gros bourgs, mais qui 
semblent jouer un rôle important dans la socio-économie locale et sous- 
régionale. Par la suite toutefois, ces bourgs seront nettement plus 
nombreux, avec à leur tête L'Assomption, Terrebonne, Châteauguay, 
Saint-Eustache, Fraserville, Boucherville, Beauharnois, Saint-Pie et Cap- 
Saint-lgnace, qui comptent tous de 800 à 1 000 habitants. 



191 



Quant aux villages et aux hameaux, ils présentent des profils 
extrêmement diversifiés. Les uns, parce qu'ils sont de meilleure taille ou 
mieux situés le long des grands axes et qu'ils ont des fonctions qui les 
rapprochent des gros bourgs, ce que plusieurs d'entre eux deviendront 
bientôt. Les autres, parce qu'ils sont trop jeunes ou à trop grande 
distance du fleuve ou de ses principaux affluents, n'ont qu'un rôle local 
de services. Puis il y a tous ceux qu'un moulin, une fabrique, une 
auberge, un simple carrefour, ont fait naître. Il serait trop long d'énumé- 
rer ici la liste de ces bourgs qu'on retrouvera en annexe. Toutefois, 
rappelons que ce qu'il convient d'appeler village à l'époque ne peut être 
dissocié d'un ensemble qui lui donne sa raison d'être. Cet ensemble a 
pour point central la ville et pour marge la forêt et, entre les deux, une 
gamme assez étendue de bourgs-relais autour desquels gravitent de 
plus petites agglomérations. 

En effet, quiconque regarde une carte de répartition des bourgs 
dans la vallée du Saint-Laurent constate qu'il n'y a pas de bourgs isolés, 
mais des ensembles de bourgs répartis en grappes autour des agglomé- 
rations urbaines et autour desquelles gravitent des noyaux plus secon- 
daires, captifs eux aussi du champ d'attraction des villes. Déjà décelable 
au XVIII e siècle, le phénomène devient de plus en plus apparent au fur et 
à mesure que l'on avance dans le temps et que s'accroît le nombre de 
bourgs. Qu'il s'agisse de la région de Montréal, de celles de Trois- 
Rivières ou de Québec, les configurations sont partout les mêmes et 
prennent parfois l'aspect de véritables nébuleuses que seules les con- 
ditions locales du milieu physique remodèlent par endroits. Même le 
réseau routier, autrefois plus simple et plus linéaire, tend à devenir plus 
dense (voir la figure 17), pour rejoindre chaque point du maillage et 
définir de nouveaux emplacements pour les bourgs qui agiront alors 
comme têtes de pont, chaînes d'étape ou croisements obligés. Dans 
quelle mesure cette densification du réseau routier est-elle cause ou 
effet de la croissance villageoise? À vrai dire, peu importe, puisque cette 
complexité crée des conditions nouvelles de croissance dont bénéficie- 
ront les campagnes à des degrés divers. 

Ce contexte donne tout son sens à la hiérarchie villageoise, 
qu'elle inscrit dans une problématique urbaine ou en tout cas proto- 
urbaine. S'il est vrai que la ville dans la vallée du Saint-Laurent a souvent 
pris l'aspect d'un corps social étranger né, non pas de la campagne, 
mais de décisions politiques extérieures, et qu'elle a accueilli plus de 
ressortissants étrangers que d'effectifs autochtones, il ne faudrait pas 
faire de ce constat un absolu qui conduirait à l'idée d'une « coupure » 



192 



Figure 17 
EXTENSION DU RÉSEAU ROUTIER (1815, 1831) 



Vers 1815 




"Topographical Map of the Province of Lower Canada, Sheewing its Divisions into Districts, Counties. Seigneuries and Townships, with ail the Land reserved 
both lor the Crown and the Clergy, Ec, Ec Engraved by J. Walker and Son, London, W Faden, Aug. 12, 1815.", Joseph Bouchette, 1 carte en 10 feuilles. 

Vers 1831 




environs de Québec 



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Laboratoire de géographie historique, Université Laval (projets « Villages » et « Axe laurentien 



ville-campagne. Il s'agit là d'un mythe dont il faut se défaire, c'est-à-dire 
celui d'une société rurale composée d'un ensemble de cellules plus ou 
moins autonomes et qui n'entretiennent que peu de rapports avec le 
monde extérieur. C'est une chose de constater la territorialisation des 
terroirs, c'en est une autre d'en faire des isolats ! Que la géographie des 
campagnes prenne l'aspect d'une mosaïque d'aires domestiques cimen- 
tées par des solidarités familiales, de provenance ou de voisinage 23 , ne 
doit pas faire oublier que ces aires ne sont qu'un palier de la vie 
d'échange. Au-dessus se profilent d'autres aires dans lesquelles les 



23. À ce sujet, voir Serge Courville, « Espace, territoire et culture en Nouvelle-France: 
une vision géographique », RHAF. 37(3), 1983, p. 417-429. 



193 



premières s'insèrent et dont elles sont plus ou moins dépendantes. On 
l'a vu dans les circuits migratoires à destination du village; on peut le 
constater également dans la répartition géographique des bourgs qui 
fournit elle aussi d'importants indices de ces liaisons. 

Parce qu'il fait partie intégrante d'un ensemble, le village est 
appelé à jouer des rôles très divers, dont celui de relais sur le territoire 
de l'économie et des valeurs urbaines. En effet, contrairement à la 
situation qui semble exister sous le Régime français 24 , la liaison ville- 
campagne tend à s'affirmer aux XVIII e et XIX e siècles. Certes, Montréal 
et Québec restent des villes tournées vers l'extérieur, mais elles exer- 
cent également une influence sur leur région dont elles tirent une grande 
partie de leur subsistance et de leurs effectifs. Dans le paysage, l'un des 
premiers signes tangibles de cette situation est l'apparition de foires et 
de marchés dont le nombre augmente sensiblement de 1815 à 1851. 
Mais il y en a d'autres, par exemple la multiplication des boutiques de 
marchands et d'artisans spécialisés qui desservent parfois un marché 
qui n'est pas seulement local, et la densification et la complexité 
croissante du réseau routier. Or, c'est au village surtout qu'ont lieu ces 
activités et c'est vers lui que les routes convergent. Le « coureur de 
côte » du Régime français n'aura jamais le rôle structurant du marchand 
de village, encore moins celui du négociant qui habite un gros bourgs. 
De fait, ce que l'on appelle l'économie de marché à l'époque ne 
progresse que lorsqu'elle relie suffisamment de bourgs (et de villes) 
pour commencer à organiser la production et orienter la consommation. 
Mais ce ne sont pas tous les bourgs qui peuvent jouer ce rôle : encore 
faut-il qu'ils aient les attributs nécessaires et qu'ils soient avantageuse- 
ment situés dans l'espace. 



BOURGS RIVERAINS, 

BOURGS DE L'INTÉRIEUR 



À l'époque, rares sont les gros bourgs qui ne sont pas situés sur 
la voie d'eau, c'est-à-dire près du fleuve ou de l'un de ses principaux 
affluents, ou à l'embouchure d'une rivière. Rares aussi sont ceux qui ne 
sont pas situés à un carrefour. C'est même l'un des principaux facteurs 
de différenciation des bourgs, avec celui de l'ancienneté qui, au Québec, 
lui est associé. Les bourgs riverains bien nantis en voies de communica- 
tion bénéficient d'une plus grande ouverture sur le monde extérieur, 






24. À ce sujet, voir Jacques Mathieu, « Les relations ville-campagne: Québec et sa 
région au XVIII e siècle », dans Joseph Goy et Jean-Pierre Wallot (éd.), Société rurale 
dans la France de l'Ouest et au Québec (XVII e -XX e siècles), p. 190-206. 



194 



tandis que les bourgs situés loin de la voie d'eau ou des grands axes de 
circulation terrestre ont parfois des fonctions plus banales orientées vers 
la satisfaction des besoins locaux ou sous-régionaux. 

La taille est le premier trait distinctif. En effet, il est significatif de 
noter que les plus gros bourgs de l'époque sont riverains (voir le tableau 
40). En 1815, selon l'évaluation que l'on peut faire à partir de l'informa- 
tion contenue dans la Description topographique de la province du Bas- 
Canada de Joseph Bouchette, le bourg moyen compte environ 300 
habitants 25 . Pour leur part, les bourgs riverains en comptent 304, les 
bourgs de l'intérieur, 145, et les bourgs situés en milieu insulaire, 385. 
Quinze ans plus tard, à cause de l'importante floraison de hameaux 
partout sur le territoire, les données chutent légèrement pour s'établir à 
225 habitants dans le bourg moyen, 254 dans les bourgs riverains, 182 
dans les bourgs de l'intérieur et 140 dans les bourgs de milieu insulaire. 
Quant au panorama de 1851, il traduit la maturation générale des bourgs 
au Québec: le village moyen compte alors 346 habitants, les bourgs 
riverains, 464, les bourgs de l'intérieur, 240, et les bourgs insulaires, 305. 

Tableau 40 

POPULATION COMPARÉE DES BOURGS 
INSULAIRES, RIVERAINS ET DE L'INTÉRIEUR (1815, 1831, 1851) 



Secteur 


NNO 


Population 


Moyenne par bourg 


1815 








Bourgs insulaires 
Bourgs riverains 
Bourgs de l'intérieur 
Total 


3 
36 

7 
46 


1 155 
10 969 

1 015 
13 139 


385,00 
304,69 
145,00 
285,63 


1831 






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Bourgs insulaires 
Bourgs riverains 
Bourgs de l'intérieur 
Total 


16 
107 

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192 


2 244 
27 178 
12 556 
41 978 


140,25 
254,00 
181,97 
218,64 


1851 








Bourgs insulaires 
Bourgs riverains 
Bourgs de l'intérieur 
Total 


27 
111 
109 
247 


8 245 
51 584 
26 153 
85 982 


305,37 
464,72 
239,94 
348,11 


NNO : Nombre de noyaux observés. 
Sources : Joseph Bouchette, Description topographique de la province du Bas-Canada, 1 81 5 ; ANC, Recensements 
du Bas-Canada, 1831 et 1851-1852. 



25. Ce calcul est basé sur des maisonnées moyennes de sept personnes (voir les 
chapitres 2 et 3). 



195 



Autrement dit, l'écart déjà décelable en début de période entre les 
bourgs insulaires et les bourgs riverains d'une part, et les bourgs de 
l'intérieur d'autre part, a tendance non seulement à se maintenir de 1815 
et 1851, mais encore à s'accentuer. Les différences les plus notables 
peuvent être observées en 1851, quand le nombre des habitants des 
bourgs riverains est le double presque partout de celui des bourgs de 
l'intérieur. 

Cet écart des populations traduit des écarts de fonctions simi- 
laires. En 1815, les villages les mieux nantis sur le plan des équipements 
économiques et sociaux sont riverains. Des 13 moulins recensés alors 
dans les bourgs, 12 sont situés dans ce type de village; de la même 
manière, des 34 églises que comptent alors les bourgs de l'aire sei- 
gneuriale (à l'exclusion des missions amérindiennes), 29 sont placées 
dans des bourgs riverains et 2 dans des bourgs du milieu insulaire, ce 
qui n'en laisse plus que 3 pour les bourgs de l'intérieur (voir le tableau 
41). Cette situation continue au moins jusqu'à la fin des années 1830, 
période à partir de laquelle elle évolue plus rapidement. 

En effet, en nous basant cette fois sur l'évolution des métiers et 
des professions entre 1831 et 1851, on constate que des changements 
majeurs surviennent dans cet intervalle, qui différencient le panorama 
socio-économique des bourgs (voir les tableaux 42 et 43). En 1831, les 
activités marquantes dans les bourgs insulaires et riverains sont les 
activités commerciales auxquelles s'ajoutent la fabrication, le transport 
et les services. La fonction publique est également mieux représentée. 
Toutefois, si l'on y regarde de plus près, on constate un déplacement d< 
la fonction de fabrication vers les bourgs de l'intérieur, tout comme celh 
des services assurés par les représentants des professions libérales. 
Quant au pourcentage de journaliers, il atteint alors plus du quart des 
chefs de ménage dans les bourgs de l'intérieur, contre environ 20 % 
dans les bourgs riverains et 22% dans les bourgs insulaires. En 1851 
toutes ces fonctions se seront à peu près équilibrées, et les bourgs 
riverains comme les bourgs de l'intérieur comprendront à peu près les 
mêmes pourcentages de la main-d'œuvre dans les différents domaines 
d'activité. La seule différence concerne les activités de transport, tou- 
jours plus importantes près du fleuve, et l'agriculture, dont l'expansion 
vers l'intérieur des fiefs et l'arrière-pays seigneurial entraîne une plus 
grande présence des agriculteurs dans les bourgs situés dans ces 
secteurs. Quant aux différences régionales, elles sont également très 
nombreuses et varient considérablement d'un recensement à l'autre. 



196 



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Contrairement à la situation de 1831, alors que les fonctions de fabri- 
cation et de services semblent plus importantes dans la région de 
Montréal, en 1851 les fonctions commerciales dominent, tandis que les 
activités liées à la fabrication et au transport tendent à se déplacer vers 
les régions de Trois-Rivières et de Québec où l'agriculture continue 
toujours d'occuper une plus grande place. On dirait que, après avoir 
connu une phase active d'expansion sur le plan des activités indus- 
trielles, les bourgs de la région de Montréal deviennent de plus en plus 
des places de commerce et de services, alors que les bourgs du centre 
et de l'est évoluent plutôt vers des activités de fabrication et de 
transport. 

Tous ces contrastes définissent un contexte très particulier d'ex- 
pansion des bourgs dont la taille et les fonctions changent, selon qu'ils 
sont situés ou non sur l'axe du Saint-Laurent et de ses principaux 
affluents ou à l'est ou à l'ouest du lac Saint-Pierre qui agit ici comme une 
charnière entre deux socio-économies. Cet axe définit un long corridor 
d'urbanité, caractérisé par des activités de commerce et de transport 
mais où les fonctions de fabrication et de services sont également 
importantes. Au-delà de ce corridor, dans un panorama marqué par les 
fronts pionniers, les bourgs semblent plutôt dominés par des activités de 
fabrication. Avec le temps, les différences s'atténuent: bourgs riverains 
et bourgs de l'intérieur finissent par épouser les mêmes fonctions, sans 
toutefois les partager toutes et sans que celles-ci aient la même 
ampleur. Et tandis que l'on assiste ainsi à un déplacement dans l'espace 
de certaines vocations, d'autres s'affirment qui modifient le panorama 
initial des bourgs, bien qu'au milieu du siècle rares soient les bourgs qui 
aient conservé leur rôle du début. 

L'annexe F donne des exemples de cette évolution, en montrant 
les différences qui séparent les profils socioprofessionnels de 1831 et 
de 1851. Compte tenu de l'écart qui sépare les méthodes d'enregistre- 
ment des données dans les deux recensements, les chiffres restent ici 
indicatifs. Cependant, ils signalent une tendance, bien illustrée d'ailleurs 
par André Crochetière dans son étude de la hiérarchie socioprofession- 
nelle des bourgs de l'aire seigneuriale entre 1831 et 1851. Son échantil- 
lon porte sur 85 villages dont la taille et les profils socioprofessionnels 
ont été reportés sur un graphique triangulaire de manière à indiquer leur 
vocation dominante (commerce et services, fabrication et agriculture). Le 
résultat est impressionnant. En 1831, la majorité des bourgs tendent 
alors vers des activités « primaires » et « secondaires », avec une nette 
distinction entre les villages de l'est du Bas-Canada, plus « agricoles », 






200 



et ceux de l'ouest, plus « industriels » ; en 1851, le semis s'est déplacé 
vers les activités de fabrication, avec encore cette différence entre les 
régions de l'est et de l'ouest du Bas-Canada. Mais alors que, dans la 
région de Québec, on observe un équilibre relatif entre les fonctions 
agricoles, de fabrication, de commerce et de services - sauf dans quel- 
ques hameaux en formation où les activités de fabrication dominent -, 
celle de Montréal révèle deux tendances majeures: un ensemble de 
bourgs bien marqués et plus populeux où dominent les activités de 
fabrication et un autre où dominent les activités de commerce et de 
services 26 . 

VILLAGES « BOURGEOIS », 

VILLAGES « POPULAIRES » 

Cet éventail de fonctions et de situations aura des conséquences 
notables sur le plan culturel. En effet, il en est des bourgs comme des 
individus qui les habitent: chacun rêve d'un rang qui le distingue des 
voisins. D'un côté, les bourgs « nobles », bien nantis, qui jettent parfois 
un regard hautain sur les établissements qui les entourent; de l'autre, 
les hameaux aux avantages moins marqués, qui espèrent toujours 
l'équipement ou l'entreprise qui les transformeront en villages plus 
importants. Entre les deux existe une gamme étendue d'agglomérations 
marquées par la conjoncture et appelées à des destins différents, selon 
les capacités de chacune de s'adapter aux changements en cours. 

Aux yeux de l'observateur, ces différences s'expriment d'abord 
dans l'aspect du tissu construit: d'une part, les gros bourgs avec leur 
Grande Place, leur église altière, leur couvent, leur collège, leurs résidences 
cossues bâties souvent en pierre; d'autre part, les bourgs plus humbles 
avec leur seule Grande Rue, une église en planches, parfois une simple 
chapelle, et des résidences plus humbles également en bois que n'or- 
donne aucun réseau de rues. Mais la taille n'est pas le seul critère 
distinctif. En effet, certains gros bourgs paraissent plus « populaires » 
que d'autres, tandis que certains petits hameaux font déjà plus « bour- 
geois » que leurs voisins. La différence se situe moins dans le nombre 
de résidents qu