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Full text of "Essai sur l'inégalité des races humaines"

.non 






UNIVERSITY OR 
ILLINOIS LIBRARY 
AX URBANA-CHAMPAIGN 
-^-^BOOKSTACKS 



ESSAI 

SUR L'INÉGALITÉ 



DES 



RACES HUMAINES. 



fias 

.^ TOME I. 



TYPOQRAPHIB FIRMIN-DIDOT. — ME8KIL (KURR). 



ESSAI 

SUR L'INÉGALITÉ 



DES 



RAGES HUMAMES, 



Le Comte de GOBINEAU, 

AVOEKK mXIBTRi; DB rRAXCB BS FKBSB, BN eB^B , AD BRÉSIL KT RN RCÂDR, 
MRVBRR DR LA SOOXlbTA A»IATIQnB DR PARIS. 



TOME PREMIER. 



DEUXIÈME ÉDITION, 
PréoMfe d'nn »Tant-propo» et d'nne hioRrophie de l'nntcnr. 



^ » "ZM^ticr 



PARIS, 
' LIBRAIRIE DB FIRMIN-DIDOT ET C^», 

IMPRIMEURS DE T.'iNSTITUT, RUE JACOB, 5G. 
1884. 



572, Z 

^ ' DÉDICACE 

DE LA PREMIÈRE ^ITION (1854). 



A SA MAJESTÉ 

GEORGES V, 



ROI DE HAÃŽ^OVBB. 



Sire, 

J'ai Thonneur d'offrir ici à Votre Majesté le 
fruit de longues méditations et d'études favorites, 
souvent interrompues, toujours reprises. 

Les événements considérables , révolutions , guer- 
res sanglantes , renversements de lois , qui , depuis 
trop d'années, ont agi sur les États européens, 
tournent aisément les imaginations vers Vexamen 
des faits politiques. Tandis que le vulgaire n'en 
considère que les résultats immédiats et n'admire 
ou ne réprouve que l'étincelle électrique dont ils 
frappent les intérêts, les penseurs plus graves cher- 
chent à découvrir les causes cachées de si terribles 



200060 



ij • A SA MAJESTE GEORGES V, 

ébranlements , et , descendant la lampe à la main 
dans les sentiers obscurs de la philosophie et de 
l'histoire, ils vont demander à l'analyse du cœur 
humain ou à l'examen attentif des annales le mot 
d'une énigme qui trouble si fort et les existences et 
les consciences. 

Comme chacun , j'ai ressenti ce que l'agitation 
des époques modernes inspire de soucieuse curio- 
sité. Mais, en appliquant à en comprendre les mo- 
biles toutes les forces de mon intelligence, j'ai vu 
l'horizon de mes étonnements, déjà si vaste, s'a- 
grandir encore. Quittant, peu à peu, je l'avoue, 
l'observation de l'ère actuelle pour celle des pério- 
des précédentes , puis du passé tout entier, j'ai réuni 
ces fragments divers dans un ensemble immense, 
et , conduit par l'analogie , je me suis tourné , pres- 
que malgré moi, vers la divination de l'avenir le 
plus lointain. Ce n'a plus été seulement les causes 
directes de nos tourmentes soi-disant réformatrices 
qu'il m'a semblé désirable de connaître : j'ai aspiré 
à découvrir les raisons plus hautes de cette identité 
des maladies sociales que la connaissance la plus 
imparfaite des chroniques humaines suffit à faire 
remarquer dans toutes les nations qui furent jamais, 
qui sont , comme , selon toute vraisemblance , dans 
celles qui seront un jour. 

Je crus , d'ailleurs , apercevoir, pour de tels tra- 
vaux des facihtés particulières à l'époque présente. 
Si, par ses agitations, elle pousse à la pratique 



BOI DE HAÃŽNOVBE. UJ 

d'une sorte de chimie historique, elle en facilite 
aussi les labeurs. Le brouillard épais, les ténèbres 
profondes qui nous cachaient , depuis une date im- 
mémoriale, les débuts des civilisations différentes 
de la nôtre , se lèvent et se dissolvent aujourd'hui au 
soleil de la science. Une merveilleuse épuration des 
méthodes analytiques, après avoir, sous les mains 
de Niebuhr, fait apparaître une Rome ignorée de 
Tite-Live , nous découvre et nous explique aussi les 
vérités mêlées aux récits fabuleux de l'enfance hel- 
lénique. Vers un autre point du monde , les peu- 
ples germains , longtemps méconnus , se montrent 
4 nous aussi grands, aussi majestueux que les écri- 
vains du Bas-Empire nous les avaient dits barbares. 
L'Egypte ouvre ses hypogées , traduit ses hiérogly- 
phes, confesse l'âge de ses pyramides. L'Assyrie 
dévoile et ses palais et leurs inscriptions sans fin , 
naguère encore évanouies sous leurs propres 
décombres. L'Iran de Zoroastre n'a su rien cacher 
aux puissantes investigations de Burnouf , et l'Inde 
primitive nous raconte, dans les Védas, des faits 
bien proches du lendemain de la création. De l'en- 
semble de ces conquêtes, déjà si importantes en 
elles-mêmes , résulte encore une compréhension 
plus juste et plus large d'Hérodote, d'Homère et sur- 
tout des premiers chapitres du Livre saint , cet 
abime d'assertions dont on n'admire jamais assez la 
richesse et la rectitude lorsqu'on l'aborde avec un 
«sprit suffisamment pourvu de lumières. 



iv k SA Majesté geobges v, 

Tant de découvertes inattendues ou inespérées ne 
se placent pais , sans doute , au-dessus des atteintes 
de toute critique. Elles sont loin de présenter, sans 
lacunes , les listes des dynasties , l'enchaînement ré- 
gulier des règnes et des faits. Cependant, au milieu 
de leurs résultats incomplets, il en est d'admira- 
bles, pour les travaux qui m'occupent, il en est de 
plus fructueux que ne sauraient l'être les tables 
chronologiques les mieux suivies. Ce que j'y re- 
cueille avec joie , c'est la révélation des usages , des 
mœurs , jusqu'aux portraits , jusqu'aux costumes des 
nations disparues. On connaît désormais l'état de 
leurs arts. On aperçoit toute leur vie , physique et 
morale , publique et privée , et il nous est devenu 
possible de reconstruire, au moyen des matériaux 
les plus authentiques , ce qui fait la personnalité des 
races et le principal critérium de leur valeur. 

Devant un tel amoncellement de richesses toutes 
neuves ou tout nouvellement comprises , personne 
n'est plus autorisé à prétendre expliquer le jeu com- 
pliqué des rapports sociaux , les motifs des élévations 
et des décadences nationales avec l'unique secours 
des considérations abstraites et purement hypothé- 
tiques qu'une philosophie sceptique peut fournir. 
Puisque les faits positifs abondent désormais , qu'ils 
surgissent de partout , se relèvent de tous les sépul- 
cres , et se dressent sous la main de qui veut les in- 
terroger, il n'est plus loisible d'aller, avec les théo- 
riciens révolutionnaires , amasser des nuages pour 



ROI DE HANOVBE. V 

en former des hommes fantastiques et se donner le 
plaisir de faire mouvoir artificiellement des chimè- 
res dans des milieux politiques qui leur ressemblent. 
La réalité , trop notoire , trop pressante , interdit de 
tels jeux, souvent impies, toujours néfastes. Pour 
décider sainement des caractères de l'humanité , le 
tribunal de l'histoire est devenu le seul compétent. 
C'est d'ailleurs, j'en conviens, un arbitre sévère, 
un juge bien redoutable à évoquer à des époques 
aussi tristes que celle-ci. 

Non pas que le passé soit lui-même immaculé. Il 
contient tout, et, à ce titre , on en obtient l'aveu de 
bien des fautes et l'on y découvre plus d'une hon- 
teuse défaillance. Les hommes d'aujourd'hui se- 
raient môme en droit de faire , devant lui , trophée 
de quelques mérites qui lui manquent. Mais, si, 
pour repousser leurs accusations , il vient soudain 
à évoquer les ombres grandioses des périodes hé- 
roïques, que diront-ils? S'il leur reproche d'avoir 
compromis la foi religieuse , la fidélité pohtique , le 
culte du devoir, que répondre? S'il leur affirme 
qu'ils ne sont plus aptes qu'à poursuivre le défri- 
chement de connaissances dont les principes ont été 
reconnus et exposés par lui ; s'il ajoute que l'anti- 
que vertu est devenue un objet de risée ; que l'éner- 
gie a passé de l'homme à la vapeur; que la poésie 
s'est éteinte , que ses grands interprètes ne vivent 
plus; que ce qu'on nomme des intérêts se ravale 
aux considérations les plus mesquines; qu'alléguer? 



Vj À SA MAJESTÉ GEORGES V, 

Rien , sinon que toutes les belles choses , tombées 
dans le silence , ne sont pas mortes et qu'elles dor- 
ment; que tous les âges ont vu des périodes de 
transition, époques où la souffrance lutte avec la 
vie et d'où celle-ci se détache , à la fin , victorieuse 
et resplendissante , et que , puisque la Chaldée trop 
vieillie fut remplacée jadis par la Perse jeune et vi- 
goureuse , la Grèce décrépite par Rome virile et la 
domination abâtardie d'Augustule par les royaumes 
des nobles princes teutoniques , de même les races 
modernes obtiendront leur rajeunissement. 

C'est là ce que j'ai moi-même espéré un instant, 
un bien court instant, et j'aurais voulu répondre 
immédiatement à l'Histoire pour confondre ses ac- 
cusations et ses sombres pronostics , si je n'avais été 
frappé de cette considération accablante, que je 
me hâtais trop d'avancer une proposition dénuée 
de preuves. Je voulus en chercher, et ainsi j'étais 
ramené sans cesse , par ma sympathie pour les ma- 
nifestations de l'humanité vivante, à approfondir 
davantage les secrets de l'humanité morte. 

C'est alors que, d'inductions en inductions, j'ai 
dû me pénétrer de cette évidence , que la question 
ethnique domine tous les autres problèmes de l'his- 
toire , en tient la clef, et que l'inégalité des races 
dont le concours forme une nation , suffit à expli- 
quer tout l'enchaînement des destinées des peuples. 
Il n'est personne, d'ailleurs, qui n'ait été frappé 
de quelque pressentiment d'une vérité si écla- 



BOI DE HANOVBE. Vij 

tante. Chacun a pu observer que certains groupes 
humains, en s'abattant sur un pays, y ont trans- 
formé jadis, par une action subite , et les habitudes 
et la vie , et que , là où , avant leur arrivée , régnait 
la torpeur, ils se sont montrés habiles à faire jailUr 
une activité inconnue. C'est ainsi, pour en citer un 
exemple, qu'une puissance nouvelle fut préparée 
à la Grande-Bretagne par l'invasion anglo-saxonne, 
au gré d'un arrêt de la Providence qui, en conduisant 
dans cette lie quelques-uns des peuples gouvernés 
par le glaive des illustres ancêtres de Votre Majesté, 
se réservait, comme le rémarquait, un jour, avec 
profondeur, une Auguste Personne , de rendre aux 
deux branches de la même nation cette même mai- 
son souveraine, qui puise ses droits glorieux aux 
sources lointaines de la plus héroïque origine. 

Après avoir reconnu qu'il est des races fortes et 
qu'il en est de faibles, je me suis attaché à observer 
de préférence les premières , à démêler leurs apti- 
tudes, et surtout à remonter la chaîne de leurs gé- 
néalogies. En suivant cette méthode, j'ai fini par me 
convaincre que tout ce qu'il y a de grand , de noble, 
de fécond sur la terre , en fait de créations humai- 
nes , la science , l'art , la civilisation , ramène l'ob- 
servateur vers un point unique , n'est issu que d'un 
même germe , n'a résulté que d'une seule pensée , 
n'appartient qu'à une seule famille dont les diffé- 
rentes branches ont régné dans toutes les contrées 
policées de l'Univers. 



viij A SA MAJESTÉ GEORGES V, 

L'exposition de cette synthèse se trouve dans ce 
livre , dont je viens déposer l'hommage au pied du 
trône de Votre Majesté. 11 ne m'appartenait pas, 
et je n'y ai pas songé , de quitter les régions élevées 
et pures de la discussion scientifique pour descendre 
^ sur le terrain de la polémique contemporaine. Je 
n'ai cherché à éclaircir ni l'avenir de demain , ni 
celui même des années qui vont suivre. Les pé- 
riodes que je trace sont amples et larges. Je débute 
avec les premiers peuples qui furent jadis, pour 
chercher jusqu'à ceux qui ne sont pas encore. Je ne 
calcule que par séries de siècles. Je fais , en un 
mot , de la géologie morale. Je parle rarement de 
l'homme , plus rarement encore du citoyen ou du 
sujet, souvent, toujours des différentes fractions 
ethniques , car il ne s'agit pour moi , sur les cimes 
où je me suis placé , ni des nationalités fortuites , ni 
même de l'existence des États , mais des races , des 
sociétés et des civilisations diverses. 

En osant tracer ici ces considérations , je me sens 
enhardi. Sire, par la protection que l'esprit vaste et 
élevé de Votre Majesté accorde aux efforts de l'intel- 
ligence et par l'intérêt plus particulier dont Elle 
honore les travaux de l'érudition historique. Je ne 
saurais perdre jamais le souvenir des précieux 
enseignements qu'il m'a été donné de recueillir de 
la bouche de Votre Majesté, et j'oserai ajouter que 
je ne sais qu'admirer davantage des connaissances 
si brillantes , si solides , dont le Souverain du Ha- 



BOI DE HANOVRE. ÃŽX 

novre possède les moissons les plus variées , ou du 
généreux sentiment et des nobles aspirations qui 
les fécondent et assurent à ses peuples un règne si 
prospère. 

Plein d'une reconnaissance inaltérable pour les 
bontés de Votre Majesté , je La prie de daigner 
accueillir 

L'expression du profond respect avec lequel 
j'ai l'honneur d'être, 

Sire, 

De Votre Majesté, 

Le très humble et très obéissant serviteur, 

A. DB GOBINEAU. 



ESSAI SUR L'INÉGALITÉ 



DES 



RAGES HUMAINES. 



DEUXIÈME ÉDITION. 



AVANT-PROPOS. 



Ce livre a été publié pour la première fois en 1853 
(tome I et tome II) ; les deux derniers volumes (tome III 
et tome IV) sont de 1855, L'édition actuelle n'y a pas 
changé une ligne , non pas que , dans l'intervalle , des 
travaux considérables n'aient déterminé bien des pro- 
grès de détail. Mais aucune des vérités que j'ai émises 
n'a été ébranlée, et j'ai trouvé nécessaire de maintenir 
la vérité telle que je l'ai trouvée. Jadis, on n'avait sur 
les Races humaines que des doutes très timides. On 
sentait vaguement qu'il fallait fouiller de ce côté si l'on 
voulait mettre à découvert la base encore inaperçue de 
l'histoire et on pressentait que dans cet ordre de no- 
tions si peu dégrossies , sous ces mystères si obscurs ,. 
devaient se rencontrer à de certaines profondeurs les 



Xij AVANT-PBOPOS. 

vastes substructions sur lesquelles se sont graduellement 
élevées les assises , puis les murs , bref tous les déve- 
loppements sociaux des multitudes si variées dont l'en- 
semble compose la marqueterie de nos peuples. Mais 
on ne voyait pas la marche à suivre pour rien conclure. 

Depuis la seconde moitié du dernier siècle, on rai- 
sonnait sur les annales générales et on prétendait, 
pourtant, à ramener tous ces phénomènes dont ils pré- 
sentent les séries , à des lois fixes. Cette nouvelle ma- 
nière de tout classer, de tout expliquer, de louer, de 
condamner, au moyen de formules abstraites dont on 
s'efforçait de démontrer la rigueur, conduisait naturelle- 
ment à soupçonner, sous l'éclosion des faits, une force 
dont on n'avait encore jamais reconnu la nature. La 
prospérité ou l'infortune d'une nation, sa grandeur et 
sa décadence, on s'était longtemps contenté de les faire 
résulter des vertus et des vices éclatant sur le point 
spécial qu'on examinait. Un peuple honnête devait être 
nécessairement un peuple illustre, et, au rebours, une 
société qui pratiquait trop librement le recrutement 
actif des consciences relâchées , amenait sans merci la 
ruine de Suse , d'Athènes , de Rome , tout comme une 
situation analogue avait attiré le châtiment final sur les 
cités décriées de la Mer Morte. 

En faisant tourner de pareilles clefs, on avait cru 
ouvrir tous les mystères; mais, en réalité, tout res- 
tait clos. Les vertus utiles aux grandes agglomérations 
doivent avoir un caractère bien particulier d'égoïsme 
collectif qui ne les rend pas pareilles à ce qu'on appelle 
oertu chez les particuliers. Le bandit Spartiate , l'usurier 
romain ont été des personnages publics d'une rare ef- 
ficacité , bien qu'à en juger au point de vue moral , et 



AVANT-PBOPOS. XUJ 

Lysandre et Caton fussent d'assez méchantes gens ; il 
fallut en convenir après réflexion et, en conséquence, 
si on s'avisait de louer la vertu chez un peuple et de 
dénoncer avec indignation le vice chez un autre , on se 
vit obligé de reconnaître et d'avouer tout haut qu'il ne 
s'agissait pas là de mérites et de démérites intéressant 
la conscience chrétienne, mais bien de certaines apti- 
tudes , de certaines puissances actives de l'ûme et même 
du corps , déterminant ou paralysant le développement 
de la vie dans les nations , ce qui conduisit à se deman- 
der pourquoi l'une de celles-ci pouvait ce que l'autre 
ne pouvait pas, et ainsi on se trouva induit à avouer que 
c'était un fait résultant de la race. 

Pendant quelque temps on se contenta de cette dé- 
claration à laquelle on ne savait comment donner la 
précision nécessaire. C'était un mot creux , c'était une 
phrase, etaucune époque ne s'est jamais payée de phrases 
et n'en a eu le goût comme celle d'à présent. Une sorte 
d'obscurité translucide qui émane ordinairement des 
mots inexpliqués était projetée ici par les études phy- 
siologiques et sufflsait , ou, du moins, on voulut quelque 
temps encore s'en contenter. D'ailleurs, on avait un 
peu peur de ce qui allait suivre. On sentait que si la 
valeur intrinsèque d'un peuple dérive de son origine ,• 
il fallait restreindre , peut-être supprimer tout ce qu'on 
appelle Égalité et, en outre, un peuple grand ou misé- 
rable ne serait donc ni à louer, ni à blâmer. Il en se- 
rait comme de la valeur relative de l'or et du cuivre. 
On reculait devant de tels aveux. 

Fallait-il admettre, en ces jours de passion enfantine 
pour l'égalité, qu'une hiérarchie si peu démocratique 
existât parmi les flls d'Adam? combien de dogmes, aussi 



XIV AVANT-PROPOS. 

bien philosophiques que religieux, se déclaraient prêts 
à réclamer I 

Tandis qu'on hésitait, on marchait pourtant; les dé- 
couvertes s'accumulaient et leurs voix se haussaient et 
exigeaient qu'on parlât raison. La géographie racon- 
tait ce qui s'étalait à sa vue ; les collections regorgeaient 
de nouveaux types humains. L'histoire antique mieux 
étudiée, les secrets asiatiques plus révélés, les traditions 
américaines devenues accessibles comme elles ne l'é- 
taient pas auparavant , tout proclamait l'importance de 
la race. Il fallait se décider à entrer dans la question 
telle qu'elle est. 

Sur ces entrefaites, se présenta un physiologiste, 
^_^^j^£tjli;Jiacd, historien médiocre , théologien plus mé- 
diocre encore , qui voulant surtout prouver que toutes 
les races se valaient, soutint qu'on avait tort d'avoir peur 
et se donna peur à lui-même. Il se proposa non pas de 
savoir et de dire la vérité des choses, mais de rassurer 
la philanthropie. Dans cette intention, il cousut les uns 
aux autres un certain nombre de faits isolés , observés 
i plus ou moins bien et qui ne demandaient pas mieux 
I que de prouver l'aptitude innée du nègre de Mozam- 
T bique , et du Malais des îles Mariannes à devenir de 
1 fort grands personnages pour peu que l'occasion s'en 
l présentât. M. Pritchard fut néanmoins grandement à 
estimer par cela seul qu'il toucha réellement à la diffi- 
culté. Ce fut , il est vrai , par le petit côté , mais ce fut 
pourtant et on ne saurait trop lui en savoir gré. 

J'écrivis alors le livre dont je présente ici la seconde 
édition. Depuis qu'il a paru, des discussions nombreuses 
ont eu lieu à son sujet. Les principes en ont été moins 
combattus que les applications et surtout que les con- 



AVANT-PnOPOS. XV 

clusions. Les partisans du progrès illimité ne lui ont 
pas été favorables. Le savant ^waldL émettait l'avis que 
c'était une inspiration des catholiques extrêmes ; l'école 
positiviste l'a déclaré dangereux. Cependant des écri- 
vains qui ne sont ni catholiques ni positivistes, mais 
qui possèdent aujourd'hui une grande réputation, en 
ont fait entrer incognito , sans l'avouer, les principes 
et même des parties entières dans leurs œuvres et , en 
somme , Fallmereyer n'a pas eu tort de dire qu'on s'en 
servait plus souvent et plus largement qu'on n'était dis- 
posé à en convenir. 

Une des idées maîtresses de cet ouvrage, c'est la 
grande influence des mélanges ethniques , autrement dit 
des mariages entre les races diverses. Ce fut la première 
fois qu'on posa cette observation et qu'en en faisant res- 
sortir les résultats au point de vue social , on présenta 
cet axiome que tant valait le mélange obtenu , tant va- 
lait la variété humaine produit de ce mélange et que les 
progrès et les reculs des sociétés ne sont autre chose 
que les effets de ce rapprochement. De là fut tirée la 
théorie de la sélection devenue si célèbre entre les mains 
de Darwin et plus encore de ses élèves. Il en est ré- 
sulté, entre autres, le système de Buckle, et par l'écart 
considérable que les opinions de ce philosophe présen- 
tent avec les miennes , on peut mesurer l'éloignement 
relatif des routes que savent se frayer deux pensées 
hostiles parties d'un point commun. Buckle a été in- 
terrompu dans son travail par la mort , mais la saveur 
démocratique de ses sentiments lui a assuré, dans ces 
temps-ci, un succès que la rigueur de ses déductions 
ne justifie pas plus que la solidité de ses connaissances. 

Darwin et Buckle ont créé ainsi les dérivations} 



XVJ AVANT-PROPOS. 

^principales du ruisseau que j'ai ouvert. Beaucoup d'au- 
tres ont simplement donné comme des vérités trouvées 
par eux-mêmes ce qu'ils copiaient chez moi en y mêlant 
tant bien que mal les idées aujourd'hui de mode. 

Je laisse donc mon livre tel que je l'ai fait et je n'y 
changerai absolument rien. C'est l'exposé d'un système , 
c'est l'expression d'une vérité qui m'est aussi claire et 
aussi indubitable aujourd'hui qu'elle me l'était au temps 
où je l'ai professée pour la première fois. Les progrès 
des connaissances historiques ne m'ont fait changer 
d'opinion en aucune sorte ni dans aucune mesure. Mes 
convictions d'autrefois sont celles d'aujourd'hui, qui 
n'ont incliné ni à droite ni à gauche , mais qui sont res- 
tées telles qu'elles avaient poussé dè's le premier moment 
où je les ai connues. Les acquisitions survenues dans le 
domaine des faits ne leur nuisent pas. Les détails se 
sont multipliés, j'en suis aise. Ils n'ont rien altéré des 
constatations acquises. Je suis satisfait que les témoi- 
gnages fournis par l'expérience aient encore plus dé- 
montré la réalité de l'inégalité des Races. 

J'avoue que j'aurais pu être tenté de joindre ma 
protestation à tant d'autres qui s'élèvent contre le dar- 
winisme. Heureusement, je n'ai pu oublier que mon 
livre n'est pas une œuvre de polémique. Son but est de 
professer une vérité et non de faire la guerre aux erreurs. 
Je dois donc résister à une tentation belliqueuse. C'est 
pourquoi je me garderai également de disputer contre ce 
prétendu approfondissement de l'érudition qui , sous le 
nom d'études préhistoriques , ne laisse pas que d'avoir 
fait dans le monde un bruit assez sonore. Se dispenser 
de connaître et surtout d'examiner les documents ks 
plus anciens de tous les peuples, c'est comme une règle. 



AVANT-PROPOS. XVij 

toujours facile, de ce prétendu genre de travaux. C'est 
une manière de se supposer libre de tous renseigne- 
ments ; on déclare ainsi la table rase , et l'on se trouve 
parfaitement autorisé à l'encombrer à son choix de tel- 
les hypothèses qui peuvent convenir et que l'on peut 
mettre où l'on suppose le vide. Alors , on dispose tout à 
son gré et, au moyen d'une phraséologie spéciale, en 
supputant les temps, par âges de pierre , de bronze, de 
fer, en substituant le vague géologique à des approxima- 
tions de chronologie qui ne seraient pas assez surpre- 
nantes , on parvient à se mettre l'esprit dans un état de 
surexcitation aiguë , qui permet de tout imaginer et de 
tout trouver admissible. Alors au milieu des incohé- 
rences les plus fantasques , on ouvre tout à coup , dans 
tous les coins du globe terrestre, des trous, des caves, 
des cavernes de l'aspect le plus sauvage , et on en fait 
sortir des amoncellements épouvantables de crânes et 
de tibias fossiles, de détritus comestibles, d'écaillés 
d'huîtres et d'ossements de tous les animaux possibles 
et impossibles, taillés, gravés, éraflés, polis et non polis, 
de haches, de tètes de flèches, d'outils sans noms ; et 
le tout s'écroulant sur les imaginations troublées , aux 
fanfares retentissantes d'une pédanterie sans pareille, 
les ahurit d'une manière si irrésistible que les adeptes 
peuventsansscrupule,avecsirJohnLubbocketM.Evans,| 
héros de ces rudes labeurs , assigner à toutes ces belles^ 
choses une antiquité , tantôt de cent mille années , tan- 
tôt une autre de cinq cent mille, et ce sont des diffé-' 
rences d'avis dont on ne s'explique pas le moins du 
monde le motif. 

Il faut savoir respecter les congrès préhistoriques et 
leurs amusements. Le goût en passera quand de pareils 



XViij AVANT-PBOPOS. 

excès auront été poussés encore un peu plus loin, et 
que les esprits rebutés réduiront simplement à rien tou- 
tes ces folies. A dater de cette réforme indispensable on 
enlèvera enfin les haches de silex et les couteaux 
d'obsidienne aux mains des anthropoïdes de M. le pro- 
fesseur Haeiikel , gens qui en font un si mauvais usage. 
Ces rêveries , dis-je , passeront d'elles-même^. On les 
voit déjà passer. L'ethnologie a besoin de jeter ses gour- 
mes avant de se trouver sage. Il fut un temps, et il n'est 
pas loin, où les préjugés contre les mariages consanguins 
étaient devenus tels qu'il fut question de leur donner la 
consécration de la loi. Épouser une cousine germaine 
équivalait à frapper à l'avance tous ses enfants de sur- 
dité et d'autres affections héréditaires. Personne ne 
semblait réfléchir que les générations qui ont précédé 
la nôtre , fort adonnées aux mariages consanguins , n'ont 
rien connu des conséquences morbides qu'on prétend 

""leur attribuer; que les Séleucides, les Ptolémées, les 
Incas , époux de leurs sœurs , étaient , les uns et les au- 
tres, de très bonne santé et d'intelligence fort accep- 
table, sans parler de leur beauté, généralement hors 
ligne. Des faits si concluants, si irréfutables, ne pou- 
vaient convaincre personne, parce qu'on prétendait uti- 
liser, bon gré mal gré , les fantaisies d'un libéralisme , 
qui, n'aimant pas l'exclusivité chapitrale, était con- 
traire à toute pureté du sang, et l'on voulait autant que 
possible célébrer l'union du nègre et du blanc d'où 
provient le mulâtre. Ce qu'il fallait démontrer dange- 
reux, inadmissible, c'était une race qui ne s'unissait et 
ne se perpétuait qu'avec elle-même. Quand on eut suf- 
fisamment déraisonné , les expériences tout à fait con- 

/ cluantes du docteur Broca ont rejeté pour toujours un 



AVANT-PBOPOS. XIX 

paradoxe que les fantasmagories du même genre iront 
rejoindre quand leur fin sera arrivée. 

Encore une fois , je laisse ces pages telles que je les 
ai écrites à l'époque où la doctrine qu'elles contiennent 
sortait de mon esprit , comme un oiseau met la tête hors 
du nid et cherche sa route dans l'espace où il n'y a pas 
de limites. Ma théorie a été ce qu'elle était, avec ses 
faiblesses et sa force, son exactitude et sa part d'erreurs, 
pareille à toutes les divinations de l'homme. Elle a pris 
son essor, elle le continue. Je n'essaierai ni de raccour- 
cir, ni d'allonger ses ailes, ni moins encore de rectifier 
son vol. Qui me prouverait qu'aujourd'hui je le diri- 
gerais mieux et surtout que j'atteindrais plus haut 
dans les parages de la vérité? Ce que je pensais exact, 
je le pense toujours tel et n'ai, par conséquent, aucun 
motif d'y rien changer. 

Aussi bien ce livre est la base de tout ce que j'ai pu 
faire et ferai par la suite. Je l'ai , en quelque sorte, com- 
mencé dès mon enfance. C'est l'expression des instincts 
apportés par moi en naissant. J'ai été avide, dès le pre- 
mier jour où j'ai réfléchi , et j'ai réfléchi de bonne heure, 
de me rendre compte de ma propre nature , parce que 
fortement saisi par cette maxime : « Connais-toi toi- 
même, » je n'ai pas estimé que je pusse me connaître, 
sans savoir ce qu'était le milieu dans lequel je venais 
vivre et qui , en partie , m'attirait à lui par la sympa- 
thie la plus passionnée et la plus tendre, en partie me 
dégoûtait et me remplissait de haine, de mépris et d'hor- 
reur. J'ai donc fait mon possible pour pénétrer de mon 
mieux dans l'analyse de ce qu'on appelle , d'une façon 
un peu plus générale qu'il ne faudrait, l'espèce humaine, 
et c'est celte étude qui m'a appris ce que je raconte ici. 



XX AVANT-PaOPOS. 



Peu i peu est sortit, pour moi, de cette théorie, l'ob- 
servation plus détaillée et plus minutieuse des lois que 
j'avais posées. J'ai comparé les races entre elles. J'en ai 
i choisi une au milieu de ce que je voyais de meilleur 
\et j'ai écrit Y Histoire des Perses, pour montrer par 
l'exemple de la nation arj^ane la plus isolée de tou- 
tes ses congénères , combien sont impuissantes , pour 
changer ou brider le génie d'une race , les différences 
de climat, de voisinage et les circonstances des temps. 
C'est après avoir mis fin à cette seconde patrtie de ma 
tâche que j'ai pu aborder les difficultés de la troisième, 
cause et but de mon intérêt. J'ai fait l'histoire d'une 
famille , de ses facultés reçues dès son origine , de ses 

I aptitudes , de ses défauts , des fluctuations qui ont agi 
sur ses destinées, et j'ai écrit l'histoire dOttar Jarl, 
pirate norvégien, et de sa descendance. C'est ainsi qu'a- 
près avoir enlevé l'enveloppe verte, épineuse, épaisse 
de la noix , puis l'écorce ligneuse , j'ai mis à découvert le 
noyau. Le chemin que j'ai parcouru ne mène pas à un 
de ces promontoires escarpés où la terre s'arrête , mais 
bien à une de ces étroites prairies , où la route restant 
ouverte , l'individu hérite des résultats suprêmes de la 
race, de ses instincts bons ou mauvais, forts ou faibles, 
et se développe librement dans sa personnalité. 

Aujourd'hui on aime les grandes unités , les vastes 
amas où les entités isolées disparaissent. C'est ce qu'on 
suppose être le produit de la science. A chaque époque, 
celle-ci voudrait dévorer une vérité qui la gêne. Il ne 
faut pas s'en effrayer. Jupiter échappe toujours à la vo- 
racité de Saturne, et l'époux et le fils de Rhée, dieux, 
l'un comme l'autre, régnent, sans pouvoir s'entre-dé- 
truire , sur la majesté de l'univers. 



BIOGRAPHIE, 



.•/•/AWft^— - 



Le comte de Gobineau est mort à Turin le 13 octobre 
1882, sans avoir pu voir la seconde édition du livre 
que nous réimprimon?. Né à Ville-d'Avray le 14 juillet 
1816, il venait d'atteindre sa soixante-septième an- 
née; mais l'âge n'avait pas éteint son ardeur au travail, 
et le poème d'Amadis, qui sera prochainement publié 
en entier, montrera la hauteur à laquelle s'était main- 
tenue jusqu'à la fin cette rare intelligence. 

M. de Gobineau était fils d'un officier de la garde 
royale et descendait d'une branche de la grande fa- 
mille normande de Gournay qui s'était établie en 
Guyenne au quatorzième siècle. Son grand-père faisait 
partie du parlement de Bordeaux. 

Dans un livre très curieux publié en 1879 et intitulé : 
Histoire d'Ottar Jarl et de sa descendance, il a raconté 
les vicissitudes de sa famille. 

Il passa ses premières années à Paris et dans les en- 
virons. Vers l'âge de douze ans, il fut envoyé pour son 
éducation en Suisse et habita surtout Bienne. Il avait 
conservé un bon souvenir de cette petite ville , de son 
lac et de l'île de Saint-Pierre rendue si célèbre par les 
descriptions de Rousseau. C'est là que ses premières 
lectures le charmèrent, qu'il apprit l'allemand, et qu'il 



XXÃŽj BIOGRAPHIE. 

commença, comme par instinct, à réfléchir sur la 
question des races. 

Quand il revint en France, ce fut pour gagner le fond 
de la Bretagne, où son père s'était retiré , après avoir 
quitté le service à la suite de la Révolution de 1830. 

Il vécut là quelque temps , dans un milieu de légi- 
timisme provincial fort respectable mais fort étroit , et 
qui ne pouvait qu'ennuyer un jeune homme déjà plein 
d'ardeur et de curiosité d'esprit. 

Il vint donc à Paris dès qu'il le put , et comme tant 
d'autres il chercha sa voie. Les opinions légitimistes de 
sa famille l'empêchaient d'entrer dans une carrière. Il 
n'avait pas de fortune et un frère aîné de son père, assez 
riche et quinteux, était intermittent dans ses libéra- 
lités. 

Ce fut une période difficile qui se prolongea jusqu'en 
1848. 

Cependant ceux qui l'approchaient se rendaient déjà 
compte de sa grande valeur. Des travaux littéraires 
publiés dans le Journal des Débats avaient été appréciés, 
et la famille de Serre , la famille des deux peintres Ary 
et Henri Scheffer, et celle d'Alexis de Tocqueville, pour 
ne citer que les noms les plus connus, l'entouraient 
d'estime et d'affection. Aussi quand ce dernier devint 
ministre des affaires étrangères, il n'hésita pas à nom- 
mer M. de Gobineau au poste de chef de son cabinet. 

On sait l'histoire de ce ministère qui, autant et plus 
qu'un fameux cabinet anglais du commencement de ce 
siècle, aurait mérité le nom de « ministère de tous les 
talents ». Il portait ombrage au prince Louis-Napoléon, 
qui lui fît une sourde guerre et finit par s'en débar- 
rasser. 



BIOGBAPHIE. Xxiij 

M, de Tocqueville se retira sans vouloir rien donner 
ni demander; mais le ministre par intérim des affaires 
étrangères, le général de La Hitte, ancien camarade du 
père de M. de Gobineau à la garde royale, s'intéressa à 
son fils et le nomma secrétaire d'ambassade à Berne. 

Ce fut un choix heureux. La position matérielle de 
M. de Gobineau était assurée. Sa carrière lui laissait 
des loisirs. Il se livra au travail, et le livre dont nous 
présentons aujourd'hui la seconde édition au public 
fut composé vers cette époque à Berne, puis à Hanovre 
et à Francfort où il fut successivement envoyé. 

Le coup d'État de 4831 ne modifia pas sa situation. 
Il ne l'accueillit pas avec le même déplaisir que le 
firent ses amis. Il avait un certain goût pour la force , 
et la basse et féroce populace métisse des grandes villes 
lui inspirait un profond dégoût.. 

A Francfort il connut deux personnages bien diffé- 
rents : le terrible futur grand chancelier qui s'apprêtait à. 
porter le fer et le feu dans l'œuvre de M. de Metternich , 
et le baron de Prockesh, le dernier disciple du prudent 
homme d'État autrichien, qui devait représenter si 
longtemps l'Autriche en Turquie avec tant de sagesse 
et de dignité. Il ne conserva pas de rapports ultérieurs 
avec le premier, mais il se lia avec le second d'une ami- 
tié qui ne se démentit jamais et dont fait foi une longue 
correspondance du plus grand intérêt , qui sera peut-être 
publiée quelque jour. 

En 1834 il fut nommé premier secrétaire en Perse et 
partit à la fin de l'année. Il ne revint en Europe qu'au 
printemps de 1838. Il avait gagné Téhéran par l'Egypte 
et le golfe Persique. A son retour, il vit l'Arménie et 
Constantinople. Ce moment fut le plus heureux de sa vie. 



XXIV BIOGBAPHIE. 

L'Orient l'avait attiré dès sa première jeunesse. Avant 
l'âge de vingt ans il étudiait la langue persane. Il l'ap- 
prit à fond à Téhéran et put entretenir des rapports da- 
mitié intellectuelle avec les docteurs et les philoso- 
phes les plus célèbres de la Perse. Au lieu de se livrer 
à des amusements futiles ou aux plaintes ordinaires 
contre un poste lointain, peu en vue, il s'initiait pro- 
fondément à cette vie , à ces idées si différentes des nô- 
tres, et que nos esprits offusqués par les vanteries d'un 
siècle sans bonne foi ont tort de dédaigner à la légère. 

Rentré en France, il publia Trois ans en Asie. Ce livre 
charmant respire le bonheur. Ce fut l'impression de 
M. de Prockesh, qui lui écrivait le 20 novembre 1859 : 
« Je suis dans vos Trois ans en Asie. Depuis longtemps je 
n'ai rien lu de plus frais. C'est une promenade sous les 
sycomores de Schoubra. C'est la marche à travers une 
prairie parsemée de fleurs comme un tapis de Perse et 
cilles odeurs et les couleurs (frères jumeaux d'une jeune 
mère) vous enguirlandent tout joyeux. » 

En 1861, un Voyage à Terre- IS'euve, livre également 
plein d'une verve joyeuse, est dû à une mission qui 
lui fut donnée pour traiter la question des pêcheries du 
banc de Terre-Neuve avec les commissaires du gouver- 
nement anglais. 

Cette même année , à l'automne, nommé ministre , il 
reprit le chemin de la Perse où il resta deux ans. A son 
retour, il traversa toute la Russie. 

Il avait avec lui à Téhéran un attaché d'un caractère 
un peu étrange, mais plein d'audace et de vivacité d'es. 
prit. M. de Rochechouart voua une profonde affection 
à son chef, et le livre qu'il écrivit plus tard sur la Chine, 
où il fut chargé d'affaires avant d'aller mourir encore 



BIOGRAPHIE. XXV 

jeune à Saint-Dominique, montre l'influence que les 
idées de M. de Gobineau eurent sur sa pensée. 

A cette époque, la Russie n'était pas encore maîtresse 
de l'Asie centrale. Entre cette puissance envahissante 
et l'Angleterre redoutée depuis longtemps par les prin- 
ces asiatiques , il y avait une place toute marquée pour 
une grande influence de la France, qui maintenait l'é- 
quilibre. Notre prestige était encore intact. 

Par ses rapports exceptionnels avec les dépositaires 
de la science asiatique, M. de Gobineau avait les moyens 
d'ouvrir le chemin difficile des khanats de l'Asie cen- 
trale à M. de Rochechouart qui s'offrait pour cette in- 
téressante mission. 

Le ministère des affaires étrangères refusa son con- 
sentement. On y accueillait avec défiance les idées de 
M. de Gobineau. On y prononçait sans doute à leur 
sujet le mot définitif de chimérique; puis, trop fier, trop 
délicat pour se faire valoir lui-même, M. de Gobineau 
négligeait peut-être trop entièrement cet art de la mise 
en scène qui devient quelquefois nécessaire. 
• Aussi, en 1864, au lieu de l'envoyer à Gonstantinople 
où sa connaissance de l'Orient et des Orientaux pouvait 
rendre de si grands services, ce fut le poste secondaire 
d'Athènes qu'on lui offrit. Il y passa quatre ans. Il 
avait des sympathies pour la Grèce ; les merveilleux ho- 
rizons de l'Attique plaisaient à ses yeux. 

Le Traité des inscriptions cunéiformes , \ Histoire des 
Perses, les Religions et les philosophies de l'Asie centrale 
datent de cette époque et de ce milieu favorable au tra- 
vail. Il se remit aussi à la poésie, qui avait été une des 
joies de sa jeunesse, et VAphroessa fut composée alors. 

Non content de cette activité littéraire et comme ins- 

b 



XXV} BIOGRAPHIE. 

pire par les restes de la grande période artistique de 
la Grèce, il s'adonna à la sculpture et arriva bien vite à 
des résultats remarquables par l'intensité de vie et d'ex_ 
pression. 

En 4868 M. de Gobineau fut envoyé à Rio-Janeiro. Il 
trouvait au Brésil une race très mêlée, un climat éner- 
vant. Il n'était pas sensible à la beauté de la nature tro- 
picale sur laquelle tant de phrases ont été faites et qui 
est si inférieure à celle de la zone tempérée. Il appelait 
ces paysages sans histoires « des paysages inédits >>. 
Mais ce lui fut une grande compensation que la per- 
, sonnalité si sympathique du souverain. 

L'empereur du Brésil connaissait déjà M. de Gobi- 
neau par ses œuvres , il fut heureux de le voir accrédité 
auprès de lui. Les auteurs désappointent souvent. Tel 
n'était pas le cas de M. de Gobineau, causeur étincelant 
d'esprit, et cependant bon écouteur, chose si rare, il sé- 
duisait irrésistiblement. 

Il charma l'intelligence si ouverte de Don Pedro. Une 
sincère amitié se forma entre eux. Tous les dimanches 
ils se réunissaient pour de longs entretiens. Après le 
départ de M. de Gobineau ils commencèrent une cor- 
respondance constante; elle ne fut interrompue que 
pendant les séjours qu'ils firent ensemble en 1871, 1876 
et 1877, lors des voyages de l'empereur en Europe. 

Cette correspondance, que nous avons sous les yeux, 
fait le plus grand honneur à ce souverain qui, par un 
phénomène d'atavisme heureux, semble réunir en lui 
les plus précieuses qualités mentales et physiques des 
maisons de Bragance et de Habsbourg. 

Le séjour à Rio avait éprouvé le tempérament de 
M. de Gobineau. 11 prit un congé au printemps de 1870 



BIOGRAPHIE. XXVij 

et vint le passer au château de Trye , qu'il avait acheté 
en 1857 , après la mort de son oncle. Il s'était attaché à 
cette terre qui avait fait partie autrefois des domaines 
de la race d'Ottar Jarl. Il était maire de Trye, et mem- 
bre du conseil général de l'Oise pour le canton de 
Chaumont-en-Vexin. Nos premières défaites le trouvè- 
rent là. Elles le désolèrent sans l'étonner. Il avait fidè- 
lement servi l'Empire, qui lui avait même inspiré beau- 
coup de sympathie à son début ; mais depuis quelques 
années il ne se faisait plus d'illusions et voyait claire- 
ment l'abîme vers lequel une politique d'aventures et 
de caprices conduisait la France. 

Les chants de lai Marseillaise, les cris « à Berlin! » ré- 
pugnaient à sa nature. Il ne donnait pas le nom de pa- 
triotisme à ces surexcitations maladives trop communes 
chez les races latines. Il y voyait des symptômes fu- 
nestes. 

Avec beaucoup de fermeté , il essaya pourtant d'or- 
ganiser la résistance autour de lui ; puis, quand l'inva- 
sion arriva, demeuré calme et digne devant le vainqueur, 
raisonnant avec lui, parlant sa langue, il obtint des 
concessions qui allégèrent le poids du désastre non 
seulement à son canton, mais à tout le département. 

A l'armistice, la ville de Beauvais lui vota des remer- 
ciements publics. On voulait l'envoyer à la Chambre ; 
plus tard il fut question de le porter pour le Sénat. Il 
n'accepta point ces candidatures. Il ne se représenta 
même plus, dans la suite, pour le conseil général. 

Il avait vu de près bien des bassesses , bien des lâ- 
chetés , et le suffrage universel , grossier, plein de mé- 
fiance pour les caractères délicats et élevés , leur ins- 
pire, en retour, un inévitable éloignement. 



-XXViij BIOGnAPHIE. 

Le gouvernement de M. Thiers nomma M. de Gobi- 
neau ministre en Suède. Il s'y rendit en 1872 et il y 
resta cinq ans. Gomme partout ailleurs il fut apprécié 
par l'élément le plus intelligent de la société. L'accueil 
cordial de quelques âmes d'élite le consola des souf- 
frances d'une mauvaise santé et de beaucoup d'autres 
chagrins. Encouragé par cette sympathie, ce séjour à 
Stockholm fut fécond en nouveaux travaux. Dans la pre- 
mière partie de VAmadù, il évoque le moyen âge et la 
personnification la plus pure de la race aryane ; dans la 
' Renaissance, il fait passer devant nous bien vivantes les 
grandes figures du seizième siècle italien. Dans le très 
étrange roman les Pléiades, où il a fait entrer tant de 
ses idées sur la vie, il nous représente les différentes 
manières dont un Anglais, un Allemand, un Français et 
un Slave envisagent la passion de l'amour. Enfin, se 
souvenant du lointain Orient, plein de ce désir de so- 
leil que l'on éprouve pendant les tristes crépuscules et 
les longues nuits du Nord, il écrivait ces Nouvelles Asia- 
tiques tantôt si spirituelles , tantôt si passionnées , tou- 
jours d'une observation si exacte et qui sont un des 
bijoux les plus exquis de son écrin. 

Un voyage en Norwège, à l'époque des fêtes du cou- 
ronnement du roi Oscar à Drontheim , avait été pour 
M. de Gobineau un agréable délassement. Il y avait 
rencontré une population aryane assez pure, et certai- 
nes descriptions de VAtnadis montrent combien il avait 
été frappé par cette nature sauvage du septentrion où 
rOcéan livre à la terre de si rudes combats. 

En 1876, autorisé par son gouvernement, il accompa- 
gna l'empereur Don Pedro dans un intéressant voyage 
en Russie, à Gonstantinople et en Grèce. 



BIOGBAPHIE. XXIX 

Il venait de regagner la Suède quand, en février 1877, 
il fut mis tout d'un coup à la retraite par M. le duc 
Decazes. Nous ignorons les raisons de cette mesure qui 
l'atteignait dans toute la plénitude de son talent. In- 
capable de se plaindre , de solliciter, il ne fît aucune 
observation contre cette injustice, mais il en garda 
un vif ressentiment. 

Vis-à-vis de ceux qui gouvernaient médiocrement, et 
tentaient sans prévoyance et sans énergie un coup 
d'État manqué, il garda "une attitude dédaigneuse et 
hautaine. Il eut à ce moment de grands ennuis. Abso- 
lument désintéressé, ne comptant jamais, il avait laissé 
disparaître sa fortune. Il dut se défaire du château de 
Trye, et la transition entre une existence large et une 
vie gênée lui fut inévitablement assez pénible. Ses goûts 
étaient cependant d'une telle simplicité qu'il se disait 
fait pour être derviche, et il avait raison; mais il était 
sensible au plaisir de donner et il lui était odieux d'a- 
voir à s'occuper des petites économies journalières. 

Après un court séjour à Paris, M. de Gobineau vint 
s'établir à Rome, et c'est là, sauf quelques courses vers 
le Nord en été, qu'il a passé les dernières années de sa 
vie. 

Il y avait retrouvé des amitiés anciennes , il s'en fil 
de nouvelles. Il s'était remis à la sculpture avec une 
ardeur extrême ; il publiait aussi Ottar Jarl et termi- 
nait la seconde , puis la troisième partie de son beau 
poème l'Amadis. 

Mais sa santé était gravement compromise. L'été de 
1879, passé tout entier en Italie, l'avait laissé sans force 
contre les influences morbides du climat de Rome. 

Il avait toujours été sévère pour la race latine. Il 



XXX BIOGRAPHIE. 

supportait mal le contact si proche de sa charlatanerie 
phraseuse. Il voyait se réaliser les prédictions de son 
livre ; mais loin de se complaire dans sa divination , la 
rapidité effrayante de la décadence le remplissait de 
tristesse et de dégoût. Il contemplait avec horreur la 
multitude, métissée par les jaunes et les noirs, et cou- 
rant à l'assaut des dernières forteresses des institu- 
tions aryanes; l'Angleterre elle-même corrompue par 
les éléments finnois-celtes, affaiblie, et poussée vers 
la ruine au bruit sonore des phrases creuses de ses 
criminels rhéteurs ; le monde slave uni prochainement 
peut-être au monde chinois et prêt à faire une poussée 
formidable et finale sur l'Occident dégénéré. Ces idées 
pourront paraître exagérées aux observateurs superfi- 
ciels , mais elles semblaient incontestables à ce puis- 
sant esprit. Qui peut nier que l'agitation nerveuse et 
la prostration sénile n'aient augmenté, avec l'attente 
d'une crise prochaine et la terreur d'un inconnu redou- 
table, dans l'année qui vient de s'écouler depuis la mort 
de M. de Gobineau? 

L'hiver de 1881 à 1882 lui fut pénible à passer. A ses 
autres souffrances s'était ajoutée une maladie des yeux 
qui lui enlevait la ressource de la lecture, de ce plaisir 
qui est une des récompenses les plus solides du culte 
des choses de l'esprit. Au printemps il se rendit à Bay- 
reuth auprès du grand maître Richard Wagner, pour 
lequel il avait une vive admiration. Il y fut accueilli 
avec la sollicitude la plus empressée, mais il ne put 
séjourner. Les médecins l'envoyèrent à Gastein, où il 
se sentit mieux. 

De là, accompagné par un ami fidèle qui vint d'Italie 
pour faire ce voyage avec lui , il se dirigea vers l'Au- 



BIOGBAPHIE. XXXJ 

vergne. Il y rejoignait ceux de ses amis qui, parmi 
tous , avaient été les plus constamment dévoués, les plus 
étroitement unis à lui d'esprit et de sentiments. C'est 
grâce à eux, pendant ses dernières années, que sa pen- 
sée jouit d'un peu de calme et que sa santé fut entourée 
de soins affectueux. 

Mais le froid d'un automne pluvieux le glaçait. De 
jour en jour il demandait en vain un rayon de soleil. 
Le 11 octobre, il partait pour Pise; le 13, une mort su- 
bite et imprévue arrêtait en quelques heures ce noble 
cœur qui n'avait jamais battu que pour le Bien et le 
Beau. 

B. 

Paris, 1883. 



ESSAI 

SUR L'INÉGALITÉ 



DES 



RAGES HUMAINES. 



LIVRE PREMIER. 

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES; DÉFINITIONS, 

RECHERCHE ET EXPOSITION DES LOIS NATURELLES 

QUI RÉGISSENT LE MONDE SOCIAL. 



CHAPITRE PREMIER. 

La condition mortelle des civilisations et des sociétés résulte d'une 
cause générale et commune. 

La chute des civilisations est le plus frappant et en même 
temps le plus obscur de tous les phénomènes de l'histoire. En 
effrayant l'esprit, ce malheur réserve quelque chose de si 
mystérieux et de si grandiose, que le penseur ne se lasse pas 
de le considérer, de l'étudier, de tourner autour de son secret. 
Sans nul doute, la naissance et la formation des peuples pro- 
posent à l'examen des observations très remarquables : le dé- 
veloppement successif des sociétés, leurs succès, leurs con- 
quêtes, leurs triomphes, ont de quoi frapper bien vivement 

EACSS HOUIIiES. — T. I. X 



2 DE L INEGALITE 

l'imagination et l'attacher; mais tous ces faits, si grands qu'on 
les suppose, paraissent sexpliquer aisément; on les accepte 
comme les simples conséquences des dons intellectuels de 
l'homme; une fois ces dons reconnus, on ne s'étonne pas de 
leurs résultats; ils expliquent, par le fait seul de leur exis- 
tence, les grandes choses dont ils sont la source. Ainsi, pas 
de difficultés, pas d'hésitations de ce côté. Mais quand, après 
un temps de force et de gloire, on s'aperçoit que toutes les 
sociétés humaines ont leur déclin et leur chute, toutes , dis-je, 
et non pas telle ou telle; quand on remarque avec quelle 
taciturnité terrible le globe nous montre, épars sur sa surface, 
les débris des civilisations qui ont précédé la nôtre, et non 
seulement des civilisations connues, mais encore de plusieurs 
autres dont on ne sait que les noms , et de quelques-unes qui , 
gisant en squelettes de pierre au fond de forêts presque con- 
temporaines du monde (1), ne nous ont pas même transmis 
cette ombre de souvenir; lorsque l'esprit, faisant un retour 
sur nos États modernes, se rend compte de leur jeunesse ex- 
trême, s'avoue qu'ils ont commencé d'hier et que certains 
d'entre eux sont déjà caducs : alors on reconnaît , non sans 
une certaine épouvante philosophique, avec combien de ri- 
gueur la parole des prophètes sur l'instabilité des choses s'ap- 
plique aux civilisations comme aux peuples, aux peuples 
comme aux États, aux États comme aux individus, et l'on est 
contraint de constater que toute agglomération humaine, 
même protégée par la complication la plus ingénieuse de 
liens sociaux, contracte, au jour même où elle se forme, et 
caché parmi les éléments de sa vie, le principe dune mort 
inévitable. 

Mais quel est ce principe ? Est-il uniforme ainsi que le ré- 
sultat qu'il amène , et toutes les civilisations périssent-elles par 
ime cause identique ? 

Au premier aspect, on est tenté de répondre négativement; 
car on a vu tomber bien des empires , l'Assyrie , TÉgypte , la 



(1) M. A. de Humboldt, Examen critique de Vhisloire de la géogra- 
phie du nouveau continent. Paris, in-8°. , 



DES RACES HUMAINES. « 

Grèce, Rome , dans des conflits de circonstances qui ne se res- 
semblaient pas. Toutefois, en creusant plus loin que l'écorce, 
on trouve bientôt, dans cette nécessité même de finir qui pèse 
impérieusement sur toutes les sociétés sans exception, l'exis- 
tence irrécusable, bien que latente, d'une cause générale, et, 
parlant de ce principe certain de mort naturelle indépendant 
de tous les cas de mort violente, on s'aperçoit que toutes les 
civilisations , après avoir duré quelque peu , accusent à l'obser- 
vation des troubles intimes , difficiles à définir, mais non moins 
difficiles à nier, qui portent dans tous les lieux et dans tous 
les temps un caractère analogue; enfin, en relevant une dif- 
férence évidente entre la ruine des États et celle des civilisa- 
tions, en voyant la même espèce de culture tantôt persister 
dans un pays sous une domination étrangère , braver les événe- 
ments les plus calamiteux, et tantôt, au contraire, en présence 
de malheurs médiocres, disparaître ou se transformer, on 
s'arrête de plus en plus à celte idée, que le principe de mort, 
visible au fond de toutes les sociétés , est non seulement ad- 
hérent à leur vie, mais encore uniforme et le même pour 
toutes. 

J'ai consacré les études dont je donne ici les résultais , à 
l'examen de ce grand fait. 

C'est nous modernes, nous les premiers, qui savons que 
toute agglomération d'hommes et le mode de culture intellec- 
tuelle qui en résulte doivent périr. Les époques précédentes 
ne le croyaient pas. Dans l'antiquité asiatique, l'esprit religieux, 
ému comme d'une apparition anormale par le spectacle des 
grandes catastrophes politiques, les attribuait à la colère cé- 
leste frappant les péchés d'une nation-, c'était là, pensait- 
on, un châtiment propre à amener au repentir les coupa- 
bles encore impunis. Les Juifs , interprétant mal le sens de la 
Promesse, supposaient que leur empire ne finirait jamais. 
Rome, au moment même où elle commençait à sombrer, ne 
doutait pas de l'éternité du sien (i). Mais, pour avoir vu da- 
vantage , les générations actuelles savent beaucoup plus aussi ; 

(i) Amédée Thierry, la Gaule iotttt administration romaine, 1. 1, p. 2iV. 



4 DE L INEGALITE 

et, de même que personne ne doute de la condition universel- 
lement mortelle des hommes, parce que tous les hommes qui 
nous ont précédés sont morts, de même nous croyons ferme- 
ment que les peuples ont des jours comptés, bien que plus 
nombreux; car aucun de ceux qui régnèrent avant nous ne 
poursuit à nos côtés sa carrière. Il y a donc , pour l'éclaircis- 
sement de notre sujet, peu de choses à prendre dans la sagesse 
(antique, hormis une seule remarque fondamentale, la recon- 
naissance du doigt divin dans la conduite de ce monde , base 
solide et première dont il ne faut pas se départir, l'acceptant 
avec toute l'étendue que lui assigne l'Église catholique. Il est 
incontestable que nulle civilisation ne s'éteint sans que Dieu le 
\ veuille, et appliquer à la condition mortelle de toutes les so- 
ciétés l'axiome sacré dont les anciens sanctuaires se servaient 
pour expliquer quelques destructions remarquables, consi- 
dérées par eux, mais à tort, comme des faits isolés, c'est pro- 
i clamer une vérité de premier ordre , qui doit dominer la re- 
cherche des vérités terrestres Ajouter que toutes les sociétés 
périssent parce qu'elles sont coupables, j'y consens aisément; 
ce n'est encore qu'établir un juste parallélisme avec la condi- 
tien des individus , en trouvant dans le péché le germe de la 
destruction. Sous ce rapport, rien ne s'oppose, à raisonner 
même suivant les simples lumières de l'esprit , à ce que les 
sociétés suivent le sort des êtres qui les composent , et , cou- 
pables par eux , finissent comme eux ; mais , ces deux vérités 
admises et pesées, je le répète, la sagesse antique ne nous 
offre aucun secours. 

Elle ne nous dit rien de précis sur les voies que suit la vo- 
lonté divine pour amener la mort des peuples; elle est, au con- 
traire, portée à considérer ces voies comme essentiellement 
mystérieuses. Saisie d'une pieuse terreur à l'aspect des ruines, 
elle admet trop aisément que les États qui s'écroulent ne peu- 
vent être ainsi frappés, ébranlés, engloutis , si ce n'est à l'aide 
de prodiges. Qu'un fait miraculeux se soit produit dans certai- 
nes occurrences, en tant que les livres saints l'afflrment, je 
me soumets sans peine à le croire ; mais là où les témoignages 
sacrés ne se prononcent pas d'une manière formelle, et c'est 



DES RACES HUMAINES. 5 

le plus grand nombre des cas , on peut légitimement considé- 
rer l'opinion des anciens temps comme incomplète, insuffisam- 
ment éclairée , et reconnaître , contrairement au côté où elle 
: penche , que , puisque la sévérité céleste s'exerce sur nos so- 
ciétés constamment et par suite d'une décision antérieure à 
l'établissement du premier peuple, l'arrêt s'exécute d'une ma- 
nière prévue, normale et en vertu de prescriptions définitive- 
ment inscrites au code de l'univers , à côté des autres lois qui, 
dans leur imperturbable régularité, gouvernent la nature ani- 
mée tout comme le monde inorganique. 

Si l'on est en droit de reprocher justement à la philosopliie 
sacrée des premiers temps de s'être, dans son défaut d'expé- 
rience, bornée, pour expliquer un mystère, à l'exposition 
d'une vérité théologique indubitable, mais qui elle-même est 
un autre mystère, et de n'avoir pas poussé ses recherches jus- 
qu'à l'observation des faits tombant sous le domaine de la rai- 
son, du moins ne peut-on pas l'accuser d'avoir méconnu la 
grandeur du problème en cherchant des solutions au ras de 
terre. Pour bien dire , elle s'est contentée de poser noblement 
la question , et , si elle ne l'a point résolue ni même éclaireie , 
du moins n'en a-t-elle pas fait un thème d'erreurs. C'est en 
cela qu'elle se place bien au-dessus des travaux fournis par les 
écoles rationalistes. 

Les beaux esprits d'Athènes et de Rome ont établi cette doc- 
trine acceptée jusqu'à nos jours, que les États, les peuples, 
les civilisations ne périssent que par le luxe, la mollesse, la 
mauvaise administration, la corruption des mœurs, le fana- 
tisme. Toutes ces causes , soit réunies , soit isolées , furent dé- 
clarées responsables de la fin des sociétés ; et la conséquence 
nécessaire de cette opinion , c'est que là où elles n'agissent 
point, aucune force dissolvante ne doit exister non plus. Le 
résultat final, c'est d'établir que les sociétés ne meurent que 
de mort violente , plus heureuses en cela que les hommes , et 
que, sauf à éluder les causes de destruction que je viens d'é- 
numérer, on peut parfaitement se figurer une nationalité aussi 
durable que le globe lui-même. En inventant cette thèse, les 
anciens n'en apercevaient nullement la portée; ils n'y voyaient 



6 DE LINEGÂLITE 

autre chose qu'un moyen d'étayer la doctrine morale, seul 
but, comme on sait, de leur système historique. Dans les 
récits des événements, ils se préoccupaient si fort de relever 
avant tout l'influence heureuse de la vertu, les déplorables 
effets du crime et du vice , que tout ce qui sortait de ce cadre 
moral , leur important médiocrement , restait le plus souvent 
inaperçu ou négligé. Cette méthode était fausse , mesquine , et 
trop souvent même marchait contre l'intention de ses auteurs, 
car elle appliquait, suivant les besoins du moment, le nom de 
vertu et de vice d'une façon arbitraire; mais, jusqu'à un cer- 
tain point , le sévère et louable sentiment qui en faisait la base 
lui sert d'excuse , et , si le génie de Plutarque et celui de Tacite 
n'ont tiré de cette théorie que des romans et des libelles , ce 
sont de sublimes romans et des libelles généreux. 
Je voudrais pouvoir me montrer aussi indulgent pour l'ap- 
4 plication qu'en ont faite les auteurs du dix-huitième siècle ; mais 
! il y a entre leurs maîtres et eux une trop grande différence : 

Iles premiers étaient dévoués jusqu'à l'exagération au maintien 
de rétablissement social ; les seconds furent avides de nouveau- 
tés et acharnés à détruire : les uns s'efforçaient de faire fruc- 
tifler noblement leur mensonge ; les autres en ont tiré d'épou- 
I vantables conséquences, en y sachant trouver des armes contre 
^ tous les principes de gouvernement, auxquels tour à tour ve- 
nait s'appliquer le reproche de tyrannie, de fanatisme, de 
i corruption. Pour empêcher les sociétés de périr, la façon vol- 
1 tairienne consiste à détruire la religion, la loi, l'industrie, le 
î commerce, sous prétexte que la religion, c'est le fanatisme; 
H la loi , le despotisme ; l'industrie et le commerce , le luxe et la 
■ corruption. A coup sûr, le règne de tant d'abus , c'est le mau- 
vais gouvernement. 

Mon but n'est pas le moins du monde d'entamer une polé- 
mique ; je n'ai voulu que faire remarquer Combien l'idée com- 
mune à Thucydide et à l'abbé Raynal produit des résultats 
divergents; pour être conservatrice chez l'im, cyniquement 
agressive chez l'autre , c'est partout une erreur. Il n'est pas 
vrai que les causes auxquelles sont attribuées les chutes des 
nations en soient nécessairement coupables, et, tout en recon- 



DES BACBS HUMAINES. 



naissant volontiei's qu'elles peuvent se faire voir au moment 
de la mort (rtin peuple , je nie qu'elles aient assez de force , 
qu'elles soient douées d'une énergie assez sûrement destructive 
poiu' déterminer à elles seules la catastrophe irrémédiable. 



CHAPITRE II. 

Le fanatisme, le luxe, les mauvaises mœurs et l'irréligion n'amènent 
pas nécessairement la chute des sociétés. 

Il est nécessaire de bien expliquer d'abord ce que j'entends 
par une société. Ce n'est pas le cercle plus ou moins étendu 
dans lequel s'exerce , sous une forme ou sous une autre , une 
souveraineté distincte. La république d'Athènes n'est pas une 
société, non plus que le royaume de Magadha, l'empire du 
Pont ou le califat d'Egypte au temps des Fatimites. Ce sont des 
fragments de société qui se transforment sans doute, se rap- 
prochent ou se subdivisent sous la pression des lois naturelles 
que je cherche, mais dont l'existence ou la mort ne constitue 
pas l'existence ou la mort d'une société. Leur formation n'est 
qu'un phénomène le plus souvent transitoire , et qui n'a qu'une 
action bornée ou même indirecte sur la civilisation au miUeu 
de laquelle elle éclôt. Ce que j'entends par société , c'est une 
réimion, plus ou moins parfaite au point de vue politique, 
mais complète au point de vue social , d'hommes vivant sous la 
direction d'idées semblables et avec des instincts identiques. 
Ainsi l'Egypte , l'Assyrie , la Grèce , l'Inde , la Chine , ont été 
ou sont encore le théâtre où des sociétés distinctes ont déroulé 
leurs destinées, abstraction faite des perturbations survenues 
dans leurs constitutions politiques. Comme je ne parlerai des 
fractions que lorsque mon raisonnement pourra s'appliquer à 
l'ensemble , j'emploierai le mot de nation ou celui de peuple 
dans le sens général ou restreint, sans que nulle amphibologie 
puisse en résulter. Cette déûnition faite, je reviens à l'examen 



8 DE L^INÉGALITÉ 

de la question , et je vais démontrer que le fanatisme , le luxe, 
les mauvaises mœurs et l'irréligion ne sont pas des instruments 
de mort certaine pour les peuples. 

Tous ces faits se sont rencontrés , quelquefois isolément, 
quelquefois simultanément et avec une très grande intensité , 
chez des nations qui ne s'en portaient que mieux, ou qui, tout 
au moins, n'en allaient pas plus mal. 

C'était pour la plus grande gloire du fanatisme que l'empire 
américain des Aztèques semblait surtout exister. Je n'imagine 
rien de plus fanatique qu'un état social qui , comme celui-là , 
reposait sur une base religieuse , incessamment arrosé du sang 
des boucheries humaines (1). On a nié récemment (2), et peut- 
être avec quelque apparence de raison, que les anciens peu- 
ples européens aient jamais pratiqué le meurtre religieux sur 
des victimes considérées comme innocentes, les prisonniers de 
guerre ou les naufragés n'étant pas compris dans cette caté- 
gorie; mais, pour les Mexicains, toutes victimes leiu* étaient 
bonnes. Avec cette férocité qu'un physiologiste moderne recon- 
naît être le caractère général des races du nouveau monde (3), 
ils massacraient impitoyablement sur leurs autels des conci- 
toyens , et sans hésitation comme sans choix , ce qui ne les em- 
pêchait pas d'être un peuple puissant , industrieux , riche , et 
qui certainement aurait encore longtemps duré, régné , égorgé, 
si le génie de Fernand Cortez et le courage de ses compagnons 
n'étaient venus mettre fin à la monstrueuse existence d'un tel 
empire. Le fanatisme ne fait donc pas mourir les États. 

Le luxe et la mollesse ne sont pas des coupables plus avérés; 
leurs effets se font sentir dans les hautes classes, et je doute 
que chez les Grecs, chez les Perses, chez les Romains, la 
mollesse et le luxe, pour avoir d'autres formes, aient eu plus, 
d'intensité qu'on ne leur en voit aujourd'hui en France, en 

(1) Prcscott, History of the conquest of Mejico. In-8«. Paris, 1844. 

(2) C. F. Weber, M. A. Lucani Pharsalia. In-8». Leipzig, 1828, t. I, p. 
132-123, note. 

(3) Pricbard, Histoire naturelle de Vhomme (trad. de M. Roulin. In-8*. 
Paris, 1843). — Le D' Martius est encore plus explicite. Voir Martiu» 
und Spix, Reise in Brasilien. In-4*. Munich, t I, p. 379-380. 



DES BACES HUMAINES. 9 

Allemagne, en Angleterre, en Russie, en Russie surtout et| 
chez nos voisins d'outre-Manche; et précisément ces deux der- 1 
niers pays semblent doués d'une vitalité toute particulière parmi * 
les États de l'Europe moderne. Et au moyen âge, les Vénitiens, ■ 
les Génois, les Pisans, pour accumuler dans leurs magasins, 
étaler dans leurs palais, promener dans leurs vaisseaux, sur 
toutes les mers , les trésors du monde entier, n'en étaient cer- 
tainement pas plus faibles. La mollesse et le luxe ne sont donc 
pas pour un peuple des causes nécessaires d'airaiblissemeut et 
de mort. 

La corruption des mœurs elle-même, le plus horrible des 
fléaux, ne joue pas inévitablement un rôle destructeur. Il fau- 
drait, pour que cela fût, que la prospérité d'une nation, sa 
puissance et sa prépondérance se montrassent développées en 
raison directe de la pureté de ses coutumes ; et c'est ce qui n'est 
pas. On est assez généralement revenu de la fantaisie si bizarre 
qui attribuait tant de vertus aux premiers Romains (1). On ne 
voit rien de bien édiQant , et on a raison , dans ces patriciens 
de l'ancienne roche qui traitaient leurs femmes en esclaves , 
leurs enfants comme du bétail, et leurs créanciers comme des 
bêtes fauves; et, s'il restait à une si mauvaise cause des dé- 
fenseurs qui voulussent arguer d'une prétendue variation dans 
le niveau moral aux diverses époques , il ne serait pas bien dif- 
flcile de repousser l'argument et d'en démontrer le peu de soli- 
dité. Dans tous les temps, l'abus de la force a excité une indi- 
gnation égale ; si les rois ne furent pas chassés pour le viol de 
Lucrèce , si le tribunat ne fut pas établi pour l'attentat d'Ap- 
pius, du moins les causes plus profondes de ces deux grandes 
révolutions, en s'armant de tels prétextes, témoignaient assez 
des dispositions contemporaines de la morale publique. Non, 
ce n'est pas dans la vertu plus grande qu'il faut chercher la 
cause de la vigueur des premiers temps chez tous les peuples -, 
depuis le commencement des époques historiques , il n'est pas 
d'agrégation humaine, fût-elle aussi petite qu'on voudra se la 
figurer, chez qui toutes les tendances répréhensibles ne se 

. (1) Balzac, Lettre à madame la duchesse de Monlaitsier. 



10 DE l'inégalité 

soient trahies-, et cependant, ployant sous cet odieux bagage > 
les États ne s'en maintiennent pas moins, et souvent, au con- 
traire , semblent redevables de leur splendeur à d'abominables 
institutions. Les Spartiates n'ont vécu et gagné l'admiration 
que par les effets d'une législation de bandits. Les Phéniciens 
ont-ils dû leur perte à la corruption qui les rongeait et qu'ils 
allaient semant partout ? Non ; tout au contraire , c'est cette 
corruption qui a été l'instruraent principal de leur puissance et 
de leur gloire-, depuis le jour où , sur les rivages des îles grec- 
ques (l),ils allaient, traôquants fripons, hôtes scélérats, sé- 
duisant les femmes pour eu faire marchandise , et volant çà et 
là les denrées qu'ils couraient vendre, leur réputation fut, à 
coup sûr, bien et justement flétrissante; ils n'en ont pas moins 
grandi et tenu dans les annales du monde un rang dont leur 
rapacité et leur mauvaise foi n'ont nullement contribué à les 
faire descendre. 

Loin de découvrir dans les sociétés jeunes une supériorité de 
morale , je ne doute pas que les nations en vieillissant , et par 
conséquent en approchant de leur chute , ne présentent aux 
yeux du censeur un état beaucoup plus satisfaisant. Les usages 
s'adoucissent, les hommes s'accordent davantage, chacun 
trouve à vivre plus aisément , les droits réciproques ont eu le 
temps de se mieux définir et comprendre; si bien que les 
théories sur le juste et l'injuste ont acquis peu à peu un plus 
haut degré de délicatesse. Il serait difficile de démontrer qu'au 
temps où les Grecs ont jeté bas l'empire de Darius, comme à 
l'époque où les Goths sont entrés dans Rome, il n'y avait pas 
à Athènes , à Babylone et dans la grande ville impériale beau- 
coup plus d'honnêtes gens qu'aux jours glorieux d'Harmodius, 
de Cyrus le Grand et de Publicola. 

Sans remontera ces époques éloignées, nous pouvons en 
juger par nous-mêmes. Un des points du globe où le siècle est 
le plus avancé , et présente un plus parfait contraste avec l'âge 
naïf, c'est bien certainement Paris; et cependant grand nom- 
bre de personnes religieuses et savantes avouent que dans 

(1) Odytsée, xv. 



DES BACES HUMAINES. 11 

aucun lieu, dans aucun temps, on ne trouverait autant de 
vertus efficaces, de solide piété, de douce régularité, de 
finesse de conscience , qu'il s'en rencontre aujourd'liui dans 
cette grande ville. L'idéal que l'on s'y fait du bien est tout 
aussi élevé qu'il pouvait l'être dans l'âme des plus illustres 
modèles du dix-septième siècle, et encore a-t-il dépouillé cette 
amertume, cette sorte de roideur et de sauvagerie, oserais-je 
dire cette pédanterie , dont alors il n'était pas toujours exempt ; 
de sorte que, pour contre-balancer les épouvantables écarts 
de l'esprit moderne , on trouve , sur les lieux mêmes où cet 
esprit a établi le principal siège de sa puissance , des contras- 
tes frappants , dont les siècles passés n'ont pas eu , à un aussi 
haut degré que nous, le consolant spectacle. 

Je ne vois pas même que les grands hommes manquent aux 
périodes de corruption et de décadence , je dis les grands 
hommes les mieux caractérisés par l'énergie du caractère et 
les fortes vertus. Si je cherche dans le catalogue des empereurs 
romains, la plupart d'ailleurs supérieurs à leurs sujets par le 
mérite comme par le rang, je relève des noms comme ceux 
de Trajan, d'Antonin le Pieux, de Septime Sévère, de Jovien; 
et au-dessous du trône , dans la foule même , j'admire tous les 
grands docteurs , les grands martyrs , les apôtres de la primi- 
tive Église , sans compter les vertueux païens. J'ajoute que les 
esprits actifs, fermes, valeureux, remplissaient les camps et 
les municipes de façon à faire douter qu'au temps de Ciiicin- 
natus, et proportion gardée, Rome ait possédé autant d'hom- 
mes émiuents dans tous les genres d'activité. L'examen des 
faits est complètement concluant. 

Ainsi gens de vertu , gens d'énergie , gens de talent , loin de 
faire défaut aux périodes de décadence et de vieillesse des so- 
ciétés, s'y rencontrent au contraire avec plus d'abondance 
peut-être qu'au sein des empires qui viennent de naître , et , 
en outre, le niveau commun de la moralité y est supérieur. Il 
n'est donc pas généralement vrai de prétendre que , dans les 
États qui tombent , la corruption des mœurs soit plus intense 
que dans ceux qui naissent ; que cette même corruption dé- 
truise les peuples est également sujet à contestation , puisque 



12 DE l'inégalité 

certains États, loin de mourir de leur perversité, en ont vécu-, 
mais on peut aller même au delà , et démontrer que l'abaisse- 
ment moral n'est pas nécessairement mortel, car, parmi les 
maladies qui affectent les sociétés , il a cet avantage de pou- 
voir se guérir, et quelquefois assez vite. 

En effet , les mœurs particulières d'un peuple présentent de 
très fréquentes ondulations suivant les périodes que l'histoire 
de ce peuple traverse. Pour ne s'adresser qu'à nous , Français, 
constatons que les Gallo-Romains des cinquième et sixième 
siècles, race soumise, valaient certainement mieux que leurs 
héroïques vainqueurs, à tous les points de vue que la morale 
embrasse-, ils n'étaient même pas toujours, individuellement 
pris , leurs inférieurs en courage et en vertu militaire (1). Il 
semblerait que, dans les âges qui suivirent, lorsque les deux 
races eurent commencé à se mêler, tout s'empira , et que, vers 
le huitième et le neuvième siècle, le territoire national ne pré- 
sentait pas un tableau dont nous ayons à tirer grande vanité. 
Mais aux onzième, douzième et treizième siècles, le spectacle 
s'était totalement transformé, et, tandis que la société avait 
réussi à amalgamer ses éléments les plus discords, l'état des 
mœurs était généralement digne de respect; il n'y avait pas, 
dans les notions de ce temps , de ces ambages qui éloignent 
du bien celui qui veut y parvenir. Le quatorzième et le quin- 
zième siècle furent de déplorables moments de perversité et de 
conflits; le brigandage prédomina; ce fut de mille façons, et 
dans le sens le plus étendu et le plus rigoureux du mot, une 
période de décadence; on eût dit qu'en face des débauches, 
des massacres , des tyrannies , de l'affaiblissement complet de 
tout sentiment honnête dans les nobles qui volaient leurs vi- 
lains , dans les bourgeois qui vendaient la patrie à l'Angleterre, 
dans un clergé sans régularité , dans tous les ordres enfin , la 
société entière allait s'écrouler, et sous ses ruines engloutir et 
cacher tant de hontes. La société ne s'écroula pas , elle con- 
tinua de vivre, elle s'ingénia, elle combattit, elle sortit de 



(1) Augustin Thierry, Récils des (emps mérovingiens. Voir, enU^ autres, 
i'iustoire de Muinmoius. 



DES BACES HUMAINES. 13 

peine. Le seizième siècle , malgré ses folies sanglantes , consé- 
quences adoucies de l'âge précédent , fut beaucoup plus hono- 
rable que son prédécesseur; et, pour l'humanité, la Saint-Bar- 
théleniy n'est pas ignominieuse comme le massacre des Arma- 
gnacs. Enfin, de ce temps à demi corrigé, la société française 
passa aux lumières vives et pures de l'âge des Fénelon, des 
Bossuet et des Montausier. Ainsi, jusqu'à Louis XIV, notre 
histoire présente des successions rapides du bien au mal , et 
la vitalité propre à la nation reste en dehors de l'état de ses 
mœurs. J'ai tracé en courant les plus grandes différences; 
celles de détail abondent ; il faudrait bien des pages pour les 
relever; mais, à ne parler que de ce que nous avons presque 
vu de nos yeux , ne sait-on pas que tous les dix ans , depuis 
1787, le niveau de la moralité a énormément varié? Je con- 
clus que , la corruption des mœurs étant, en définitive , un fait 
transitoire et flottant, qui tantôt s'empire et tantôt s'améliore, 
on ne saurait la considérer comme une cause nécessaire et dé- 
terminante de ruine pour les États. 

Ici je me trouve amené à examiner un argument d'espèce 
contemporaine qu'il n'entrait pas dans les idées du dix-huitième 
siècle de faire valoir ; mais, comme il s'enchaîne à merveille 
avec la décadence des mœurs, je ne crois pas pouvoir en par- 
ler plus à propos. Plusieurs personnes sont portées à penser 
que la fin d'une société est imminente quand les idées religieu- 
ses tendent à s'affaiblir et à disparaître. On observe une sorte 
de corrélation à Athènes et à Rome entre la profession publi- 
que des doctrines de Zenon et d'Épicure, l'abandon des cultes 
nationaux qui s'en est suivi , dit-on, et la fin des deux républi- 
ques. On néglige d'ailleurs de remarquer que ces deux exem- 
ples sont à peu près les seuls que l'on puisse citer d'un pareil 
synchronisme ; que l'empire des Perses était fort dévot au culte 
des mages lorsqu'il est tombé; que Tyr, Carthage, la Judée, 
les monarchies aztèque et péruvienne ont été frappées de mort 
en embrassant leurs autels avec beaucoup d'amour, et que par 
conséquent il est impossible de prétendre que tous les peuples 
qui voient se détruire leur nationalité expient par ce fait un 
.2d[)andon du culte de leurs pères. Mais ce n'est pas tout : dans 



14 DE L'mÉGALITÉ 

les deux seuls exemples que l'on me paraisse fondé à Invoquer, 
le fait que l'on relève a beaucoup plus d'apparence que de 
fond, et je nie tout à fait qu'à îlome comme à Athènes, le culte 
antique ait jamais été délaissé, jusqu'au jour où il fut remplacé 
dans toutes les consciences par le triomphe complet du chris- 
tianisme ; en d'autres termes, je crois qu'en matière de foi re- 
ligieuse, il n'y a jamais eu chez aucun peuple du monde une 
véritable solution de continuité; que, lorsque la forme ou la 
nature intime de la croyance a changé, le Teutatès gaulois a 
saisi le Jupiter romain, et le Jupiter le christianisme, absolu- 
ment comme, en droit, le mort saisit le vif, sans transition 
d'incrédulité ; et dès lors, s'il ne s'est jamais trouvé une nation 
dont on fût en droit de dire qu'elle était sans foi, on est mal 
fondé à mettre en avant que le manque de foi détruit les États. 

Je vois bien sur quoi le raisonnement s'appuie. On dira que 
c'est un fait notoire qu'un peu avant le temps de Périclès, à 
Athènes, et chez lés Romains, vers l'époque des Scipions, 
l'usage se répandit, dans les classes élevées, de raisonner sur 
les choses religieuses d'abord, puis d'en douter, puis décidé- 
ment de n'y plus croire et de tirer vanité de l'athéisme. De 
proche en proche, cette habitude gagna, et il ne resta plus, 
ajoute-t-on, personne, ayant quelques prétentions à un juge- 
ment sain, qui ne défiât les augures de s'entre-regarder sans 
rire. 

Cette opinion, dans un peu de vrai, mêle aussi beaucoup de 
faux. Qu'Aspasie, à la fin de ses petits soupers, et Lélius, au- 
près de ses amis, se fissent gloire de bafouer les dogmes sacrés 
de leur pays, il n'y a, à le soutenir, rien que de très exact; 
mais pourtant, à ces deux époques, les plus brillantes de l'his- 
toire de la Grèce et de Rome, on ne se serait pas permis dé* 
professer trop publiquement de pareilles idées. Les impruden- 
ces de sa maîtresse faillirent coûter cher à Périclès lui-même ; 
on se souvient des larmes qu'il versa en plein tribunal, et qui , 
seules, n'auraient pas réussi à faire absoudre la belle incrédule. 
On n'a pas oublié non plus le langage officiel des poètes du 
temps, et comme Aristophane avec Sophocle, après Eschyle, 
s'établissait le vengeur impitoyable des divinités outragées. 



DES RACES HUMAINES. IS 

C'est que la nation tout entière croyait à ses dieux, regardait 
Socrate comme un novateur coupable, et voulait voir juger et 
condamuer Anaxagore. Mais, plus tard?... Plus tard, les théo- 
ries philosophiques et impies réussirent-elles à pénétrer dans 
les masses populaires? Jamais, dans aucun temps, à aucun 
jour, elles n'y parvinrent. Le scepticisme resta une habitude 
des gens élégants, et ne dépassa pas leur sphère. On va objecter 
qu'il est bien inutile de parler de ce que pensaient des petits 
bourgeois, des populations villageoises, des esclaves, tous sans 
influence dans la conduite de l'État, et dont les idées n'avaient 
pas d'action sur la politique. La preuve qu'elles en avaient, 
c'est que, jusqu'au dernier soupir du paganisme, il fallut leur 
conserver leurs temples et leurs chapelles ; il fallut payer leurs 
hiérophantes; il fallut que les hommes les plus éminents, les 
plus éclairés, les plus fermes dans la négation religieuse , non 
seulement s'honorassent publiquement de porter la robe sacer- 
dotale, mais remplissent eux-mêmes, eux, accoutumés à tour- 
ner les feuillets du livre de Lucrèce, manu diurna, manu 
nocturna, les emplois les plus répugnants du culte, et non seu- 
lement s'en acquittassent aux jours de cérémonie, mais encore 
employassent leurs rares loisirs, des loisirs disputés péniblement 
aux plus terribles jeux de la politique, à écrire des traités d'a- 
ruspicine. Je parle ici du grand Jules (1). Eh quoi! tous les 
empereurs après lui furent et durent être des souverains ponti- 
fes, Constantin encore; et, tandis qu'il avait des raisons bien 
plus fortes que tous ses prédécesseurs pour repousser une 



(1) César, démocrate et sceptique, savait mettre son langage en désac- 
cord avec ses opinions lorsque la circonstance le requérait. Rien de 
curieux comme l'oraison funèbre qu'il prononça pour sa tante : « L'ori- 
gine maternelle de ma tante Julia, dit-il, remonte aux rois; la pater- 
nelle se rattache aux dieux immortels; car les rois Marciens, dont fut 
le nom de sa mère, étaient issus d'Ancus Marcius, et c'est de Vénus 
que viennent les Jules, race à laquelle appartient notre famille. Ainsi, 
dans ce sang, il y avait tout à la fois la sainteté des rois, les plus puis- 
sants des hommes, et l'adorable majesté (cerimonia) des dieux, qui 
tiennent les rois eux-mêmes en le.ur pouvoir. » (Suétone, Julius, 5.) 

On n'est pas plus monarchique; mais aussi, pour un athée, on n'est 
pas plus religieux. 



16 DE l'inkgalite 

charge si odieuse à son honneur de prince chrétien, il dut, 
contraint par l'opinion publique, évidemment bien puissante, 
quoiqu'à la veille de s'éteindre, il dut compter encore avec 
l'antique religion nationale. Ainsi, ce n'était pas la foi des pe- 
tits bourgeois, des populations villageoises, des esclaves, qui 
était peu de chose, c'était l'opinion des gens éclairés. Cette 
dernière avait beau s'insurger, au nom de la raison et du bon 
sens, contre les absurdités du paganisme; les masses populaires 
ne voulaient pas, ne pouvaient pas renoncer à une croyance 
avant qu'on leur en eût fourni une autre, donnant là une grande 
démonstration de cette vérité, que c'est le positif et non le né- 
gatif qui est d'emploi dans les affaires de ce monde ; et la pres- 
sion de ce sentiment général fut si forte qu'au troisième siècle 
il y eut, dans les hautes classes, une réaction religieuse, réac- 
tion solide, sérieuse, et qui dura jusqu'au passage définitif du 
monde aux bras de l'Église; de sorte que le règne du philoso- 
phisme aurait atteint son apogée sous les Antonins, et com- 
mencé son déclin peu après leur mort. Mais ce n'est pas le lieu 
de débattre cette question, d'ailleurs intéressante pour l'his- 
toire des idées ; qu'il me suffise d'établir que la rénovation ga- 
gna de plus en plus, et d'en faire ressortir la cause la plus 
apparente. 

Plus le monde romain alla vieillissant, plus le rôle des armées 
fut considérable. Depuis l'empereur, qui sortait inévitablement 
des rangs de la milice, jusqu'au dernier officier de son prétoire, 
jusqu'au plus mince gouverneur de district, tous les fonction- 
naires avaient commencé par tourner sous le cep du centurion. 
Tous sortaient donc de ces masses populaires dont j'ai déjà si- 
gnalé l'indomptable piété, et, en arrivant aux splendeurs d'un 
rang élevé, trouvaient pour leur déplaire, les choquer, les 
blesser, l'antique éclat des classes municipales, de ces sénateurs 
des villes, qui les regardaient volontiers comme des parvenus, 
et les auraient raillés de grand coeur, n'eût été la crainte. Il y 
avait ainsi hostilité entre les maîtres réels de l'État et les famil- 
les jadis supérieures. Les chefs de l'armée étaient croyants et 
fanatiques, témoin Maximin, Galère, cent autres; les sénateurs 
et les décurions faisaient encore leurs délices de la littérature 



DES RACES HUMAINES. 17 

sceptique; mais comme on vivait, en définitive, à la cour, donc 
parmi les militaires, on était contraint d'adopter un langage et 
des opinions officielles qui ne fussent pas dangereuses. Tout 
devint, peu à peu, dévot dans l'empire, et ce fut par dévotion 
que les philosophes eux-mêmes, conduits par Evhémère, se 
mirent à inventer des systèmes pour concilier les théories ra- 
tionalistes avec le culte de l'État, méthode dont l'empereur 
Julien fut le plus puissant coryphée. Il n'y a pas lieu de louer 
beaucoup cette renaissance de la piété païenne, puisqu'elle 
causa la plupart des persécutions qui ont atteint nos martyrs. 
Les populations, offensées dans leur culte par les sectes athées, 
avaient patienté aussi longtemps que les hautes classes les 
avaient dominées; mais, aussitôt que la démocratie impériale 
eut réduit ces mêmes classes au rôle le plus humble, les gens 
d'en bas se voulurent venger d'elles, et, se trompant de victi- 
mes, égorgèrent les chrétiens, qu'ils appelaient impies et pre- 
naient pour des philosophes. Quelle différence entre les épo- 
ques! Le païen vraiment sceptique, c'est ce roi Agrippa qui, 
par curiosité, veut entendre saint Paul (1). Il l'écoute, discute 
avec lui, le tient pour un fou, mais ne songe pas à le punir de 
penser autrement qu'il ne fait lui-même. C'est l'historien Ta- 
cite, plein de mépris pour les nouveaux religionnaires, mais 
blâmant Néron de ses cruautés envers eux; Agrippa et Tacite 
étaient des incrédules. Dioclétien était un politique conduit par 
ks clameurs des gouvernés; Décius, AuréUen étaient des fana- 
tiques comme leurs peuples. 

Et combien de peine n'éprouva-t-on pas encore, lorsque le 
gouvernement romain eut définitivement embrassé la cause du 
christianisme, à conduire les populations dans le giron de la 
foi ! En Grèce, de terribles résistances éclatèrent, aussi bien 
dans la chaire des écoles que dans les bourgs et les villages, 
et partout les évêques éprouvèrent tant de difficultés à triom- 
pher des petites .divinités topiques, que, sur bien des points, 
la victoire fut moins l'œuvre de la conversion et de la persua- 
sion que de l'adresse, de la patience et du temps. Le génie des 

(i) Act. Apost. XXVI, 34,%, 31. 



18 DE l'inégalité 

hommes apostoliques, réduit à user de fraudes pieuses, substi-/ 
tua aux divinités des bois, des prés, des fontaines, les saints, 
les martyrs et les vierges. Ainsi les hommages continuèrent, 
pendant quelque temps s'adressèrent mal, et finirent par trou- 
ver la bonne voie. Que dis-je? Est-ce vraiment certain? Est-il 
avéré que, sur quelques points de la France même, il ne se 
trouve pas telle paroisse où quelques superstitions aussi tena- 
ces que bizarres, n'inquiètent pas encore la sollicitude des cu- 
rés? Dans la catholique Bretagne, au siècle dernier, un évêque 
luttait contre des populations obstinées dans le culte d'une 
idole de pierre. En vain on jetait à l'eau le grossier simulacre, 
ses adorateurs entêtés savaient l'en retirer, et il fallut l'inter- 
vention d'ime compagnie d'infanterie pour le mettre en pièces. 
Voilà quelle fut et quelle est la longévité du paganisme. Je 
conclus qu'on est mal fondé à soutenir que Rome et Athènes 
se soient trouvées un seul jour sans religion. . 

Puisque donc il n'est jamais arrivé, ni dans les temps an- 
ciens, ni dans les temps modernes, qu'une nation abandonnât, 
son culte avant d'être bien et dûment pourvue d'un autre, il 
est impossible de prétendre que la ruine des peuples soit la 
conséquence de leur irréligion. 

Après avoir refusé une puissance nécessairement destructive 
au fanatisme , au luxe , à la corruption des mœurs , et la réa- 
lité politique à l'irréligion, il me reste à traiter de l'influence 
d'un mauvais gouvernement ; ce sujet vaut bien qu'on lui ou- 
vre un chapiti'e à part. 



CHAPITRE III. 

Le mérite relatif des gouvernements n'a pas d'influence sur la 
longévité des peuples. 

Je comprends quelle difficulté je soulève. Oser seulement 
l'aborder semblera à beaucoup de lec^urs une sorte de para- 
doxe. On est convaincu, et l'on fait très bien de l'être, que 



DES BACES HUMAINES. 19 

les bonnes lois, la bonne administration , influent d'une ma- 
nière directe et puissante sur la santé d'une nation; mais on 
l'est si fort , que l'on attribue à ces lois, à cette administration, 
le fait même de la durée d'une agrégation sociale , et c'est ici 
qu'on a tort. 

On aurait raison , sans doute , si les peuples ne pouvaient 
vivre que dans l'état de bien-être ; mais nous savons bien qu'ils 
subsistent pendant longtemps, tout comme l'individu, 'en por- 
tant dans leurs flancs des aflections désorganisatrices , dont les 
ravages éclatent souvent avec force au dehors. Si les nations 
devaient toujours mourir de leurs maladies, il n'en est pas qui 
dépasseraient les premières années de formation ; car c'est pré- 
cisément alors que l'on peut leur trouver la pire administration, 
les plus mauvaises lois et les plus mal observées; mais elles 
ont précisément ce point de dissemblance avec l'organisme 
humain , que , tandis que celui-ci redoute , surtout dans l'en- 
fance , une série de fléaux à l'attaque desquels on sait d'avance 
qu'il ne résisterait pas, la société ne reconnaît pas de tels 
maux, et des preuves surabondantes sont fournies par l'his- 
toire, qu'elle échappe sans cesse aux plus redoutables, aux 
plus longues, aux plus dévastatrices invasions des soufl'rances 
politiques , dont les lois mal conçues et l'administration op- 
pressive ou négligente sont les extrêmes (1). 

Essayons d'abord de préciser ce que c'est qu'un mauvais 
gouvernement. 

Les variétés de ce mal paraissent assez nombreuses ; il serait 
même impossible de les compter toutes; elles se multiplient à 
l'infini suivant la constitution des peuples, les lieux , les temps. 
Toutefois , en les groupant sous quatre catégories principales, 
peu de variétés échapperont. 

Un gouvernement est mauvais lorsqu'il est imposé par l'in- 
fluence étrangère. Athènes a connu ce gouvernement sous les 
trente tyrans ; elle s'en est débarrassée , et l'esprit national , 

(i) On comprend assez qu'il ne s'agit pas ici de l'existence politique 
d'un centre de souveraineté, mais de la vie d'une société entière, de 
la perpétuité d'une civilisation. C'est ici le lieu d'appliquer la distinction 
indiquée plus haut, p. 11. 



20 DE L INEGALITE 

loin de mourir chez elle dans le cours de cette oppression , ne 
fit que s'y retremper. 

Un gouvernement est mauvais lorsque la conquête pure et 
simple en est la base. La France , au quatorzième siècle , a , 
dans sa presque totalité, subi le joug de l'Angleterre. Elle en est 
sortie plus forte et plus brillante. La Chine a été couverte et 
prise par les hordes mongoles; elle a flni par les rejeter hors 
de ses limites, après leur avoir fait subir un singulier travail 
d'énervement. Depuis cette époque , elle est retombée sous un 
autre joug; mais, bien que les Mantchoux comptent déjà un 
règne plus que séculaire, ils sont à la veille d'éprouver le 
même sort que les Mongols, après avoir passé par une sembla- 
ble préparation affaiblissante. 

Un gouvernement est surtout mauvais lorsque le principe 
dont il est sorti , se laissant vicier, cesse d'être sain et vigou- 
reux comme il était d'abord. Ce fut le sort de la monarchie 
espagnole. Fondée sur l'esprit militaire et la liberté commu- 
nale, elle commença à s'abaisser, vers la fln du règne de Phi- 
lippe II, par l'oubli de ses origines. Il est impossible d'imagi- 
ner un pays où les bonnes maximes fussent plus tombées en 
oubh , où le pouvoir parût plus faible et plus déconsidéré , où 
l'organisation religieuse elle-même donnât plus de prise à la 
critique. L'agriculture et l'industrie , frappées comme tout le 
reste, étaient quasi ensevelies dans le marasme national. L'Es- 
pagne est-elle morte? Non. Ce pays, dont plusieurs désespé- 
raient, a donné à l'Europe l'exemple glorieux d'une résistance 
obstinée à la fortune de nos armes , et c'est peut-être celui de 
tous les États modernes dont la nationalité se montre en ce 
moment la plus vivace. 

Un gouvernement est encore bien mauvais lorsque, par la 
nature de ses institutions, il autorise un antagonisme, soit 
entre le pouvoir suprême et la masse de la nation , soit entre 
les différentes classes. Ainsi l'on a vu , au moyen âge , des rois 
d'Angleterre et de France aux prises avec leurs grands vas- 
saux, les paysans en lutte avec leurs seigneurs; ainsi, en Al- 
lemagne , les premiers effets de la liberté de penser ont amené 
les guerres civiles des hussites, des anabaptistes et de tant 



DES BACES HUMAINES. 3t 

d'autres sectaires; et, à une époque un peu plus éloignée, 
l'Italie souffrit tellement par le partage d'une autorité tiraillée 
entre l'empereur, le pape, les nobles et les communes, que 
les masses, ne sachant à qui obéir, finirent souvent par ne plus 
obéir à personne. La société italienne est-elle morte alors? 
Non. Sa civilisation ne fut jamais plus brillante, son industrie 
plus productive, son influence au dehors plus incontestée. 

Et je veux bien croire que parfois , au milieu de ces orages, 
un pouvoir sage et régulier, semblable à un rayon de soleil , 
se fit jour quelque temps pour le plus grand bien des peuples; 
mais c'était une fortune courte, et, de même que la situation 
contraire ne donnait pas la mort , l'exception , pas davantage , 
ne donnait la vie. Pour parvenir à un tel résultat , il s'en man- 
qua de tout que les époques prospères aient été fréquentes et 
de durée assez longue. Et si les règnes judicieux furent alors 
clairsemés , il en fut en tout temps de même. Pour les meil- 
leurs même , que de contestations et que d'ombres aux plus 
heureux tableaux ! Tous les auteurs regardent-ils également le 
temps du roi Guillaume d'Orange comme une ère de prospé- 
rité pour l'Angleterre? Tous admirent-ils Louis XIV, le Grand, 
sans nulle réserve ? Au contraire. Les détracteurs ne manquent 
pas, et les reproches savent où se prendre ; c'est cependant, à 
peu près , ce que nos voisins et nous avons , soit de mieux or- 
donné , soit de plus fécond , dans le passé. Les bons gouverne- 
ments se distribuent d'une manière si parcimonieuse au milieu 
du cours des temps, et, lorsqu'ils se produisent, sont tellement 
contestables encore ; cette science de la politique , la plus haute, 
la plus épineuse de toutes , est si disproportionnée à la faiblesse 
de l'homme, qu'on ne peut pas prétendre, en bonne foi, que, 
pour être mal conduits, les peuples périssent. Grâce au ciel, 
ils ont de quoi s'habituer de bonne heure à ce mal , qui , même 
dans sa plus grande intensité, est préférable, de mille façons, 
à l'anarchie; et c'est un fait avéré, et que la plus mince étude 
de l'histoire suffira à démontrer, que le gouvernement, si 
mauvais soit-il, entre les mains duquel un peuple expire, est 
souvent meilleur que telle des administrations qui le précé- 
dèrent. 



22 DE l'inégalité 



CHAPITRE IV. 



De ce qu'on doit entendre par le mot dégénération ; du mélange des 
principes ethniques, et comment les sociélcs se forment et se 
défont. 



Pour peu que l'esprit des pages précédentes ait été compris , 
on n'en aura pas conclu que je ne donnais aucune importance 
aux maladies du corps social , et que le mauvais gouvernement, 
le fanatisme , l'irréligion , ne constituaient , à mes yeux , que 
des accidents sans portée. Ma pensée est certainement tout 
autre. Je reconnais, avec l'opinion générale, qu'il y a bien lieu 
de gémir lorsque la société souffre du développement de ces 
tristes fléaux, et que tous les soins, toutes les peines, tous les 
efforts que l'on peut appliquer à y porter remède , ne sauraient 
être perdus; ce que j'affirme seulement, c'est que si ces mal- 
heureux éléments de désorganisation ne sont pas entés sur un 
principe destructeur plus vigoureux , s'ils ne sont pas les con- 
séquences d'un mal caché plus terrible , on peut rester assuré 
que leurs coups ne seront pas mortels , et qu'après ime période 
de souffrance plus ou moins longue , la société sortira de leiu's 
filets peut-être rajeunie, peut-être plus forte. 

Les exemples allégués me semblent concluants; on pourrait 
en grossir le nombre à l'infini ; et c'est pour cette raison sans 
doute que le sentiment commun a fini par sentir l'instinct de 
la vérité. Il a entrevu qu'en définitive il ne fallait pas donner 
aux fléaux secondaires une importance disproportionnée, et 
qu'il convenait de chercher ailleurs et plus profondément les 
raisons d'exister ou de mourir qui dominent les peuples. Indé- 
pendamment donc des circonstances de bien-être ou de malaise, 
,on a commencé à envisager la constitution des sociétés en elle- 
•même, et on s'est montré disposé à admettre que nulle cause 
extérieure n'avait sur elle une prise mortelle, tant qu'un prin- 
cipe destructif né d'elle-même et dans son sein, inhérent, atta- 
ché à ses entrailles, n'était pas puissamment développé, et 



DES BACES HUMAINES. 23 

qu'au contraire, aussitôt que ce fait destructeur existait, le 
peuple, chez lequel il fallait le constater, ne pouvait manquer 
de mourir, fùt-il le mieux gouverné des peuples, absolument 
comme un cheval épuisé s'abat sur une route unie. 

En prenant la question sous ce point de vue, ou faisait un 
grand pas, il faut le reconnaître, et on se plaçait sur un ter- 
rain, dans tous les cas, beaucoup plus philosophique que le 
premier. En effet, Bichat n'a pas cherché à découvrir le grand 
mystère de l'existence en étudiant les dehors; il a tout demandé 
à l'intérieur du sujet humain. En faisant de même, on s'atta- 
chait au seul vrai moyen d'arriver à des découvertes. INIalheu- 
reuseraent celte bonne pensée, n'étant que le résultat de l'ins- 
tinct, ne poussa pas très loin sa logique, et on la vit se briser 
sur la première difficulté. On s'était écrié : Oui, réellement, 
c'est dans le sein même d'un corps social qu'existe la cause de 
sa dissolution ; mais quelle est cette cause ? — La dégénéra- 
tion, fut-il répliqué ; les nations meurent lorsqu'elles sont com- 
posées d'éléments dégénérés. La réponse était fort bonne, 
étymologiquement et de toute manière; il ne s'agissait plus 
que de définir ce qu'il faut entendre par ces mots : nation dégé- 
nérée. C'est là qu'on fit naufrage : on expliqua un peuple dé- 
généré par un peuple qui, mal gouverné, abusant de ses riches- 
ses, fanatique ou irréligieux, a perdu les vertus caractéristiques 
de ses premiers pères. Triste chute ! Ainsi une nation périt 
sous les fléaux sociaux parce qu'elle est dégénérée, et elle est 
dégénérée parce qu'elle périt. Cet argument circulaire ne prouve 
que l'enfance de l'art en matière d'anatomie sociale. Je veux 
bien que les peuples périssent parce qu'ils sont dégénérés, et 
non pour autre cause; c'est par ce malheur qu'ils sont rendus 
définitivement incapables de souffrir le choc des désastres am- 
biants, et qu'alors, ne pouvant plus supporter les coups de la 
fortune adverse, ni se relever après les avoir subis, ils donnent 
le spectacle de leurs illustres agonies; s'ils meurent, c'est qu'ils 
n'ont plus pour traverser les dangers de la vie la même vigueur 
que possédaient leurs ancêtres, c'est, en un mot enfin, qu'ils 
sont dégénérés. L'expression, encore une fois, est fort bonne; 
mais il faut l'expliquer un peu mieux et lui donner un sens. 



24 DE l'inégalité 

Comment et pourquoi la vigueur se perd-elle? Voilà ce qu'il 
faut dire. Comment dégéuère-t-on ? C'est là ce qu'il s'agit d'ex- 
poser. Jusqu'ici on s'est contenté du mot, on n'a pas dévoilé 
la chose. C'est ce pas de plus que je vais essayer de faire. 

Je pense donc que le mot dégénéré, s'appliquant à un peu- 
ple, doit signifier et signifie que ce peuple n'a plus la valeur 
intrinsèque qu'autrefois il possédait, parce qu'il n'a plus dans 
ses veines le même sang, dont des alliages successifs ont gra- 
duellement modifié la valeur; autrement dit, qu'avec le même 
nom, il n'a pas conservé la même race que ses fondateurs ; en- 
fin, que l'homme de la décadence, celui qu'on appelle l'homme 
dégénéré, est un produit différent, au point de vue ethnique, 
du héros des grandes époques. Je veux bien qu'il possède quel- 
que chose de son essence ; mais, plus il dégénère, plus ce quel- 
que chose s'atténue. Les éléments hétérogènes qui prédominent 
désormais en lui composent une nationalité toute nouvelle et 
bien malencontreuse dans son originalité ; il n'appartient à ceux 
qu'il dit encore être ses pères, qu'en ligne très collatérale. Il 
mourra définitivement, et sa civilisation avec lui, le jour où 
l'élément ethnique primordial se trouvera tellement subdivisé 
et noyé dans des apports de races étrangères, que la virtualité 
de cet élément n'exercera plus désormais d'action suffisante. 
Elle ne disparaîtra pas, sans doute, d'une manière absolue; 
mais, dans la pratique, elle sera tellement combattue, telle- 
ment affaiblie, que sa force deviendra de moins en moins sen- 
sible, et c'est à ce moment que la dégénération pourra être 
considérée comme complète, et que tous ses effets apparaîtront. 

Si je parviens à démontrer ce théorème, j'ai donné un sens 
au mot de dégénération. En montrant comment l'essence dune 
nation s'altère graduellement, je déplace la responsabilité de 
la décadence; je la rends, en quelque sorte, moins honteuse; 
car elle ne pèse plus sur des fils , mais sur des neveux, puis 
sur des cousins, puis sur des alliés de moins en moins proches ; 
et lorsque je fais toucher au doigt que les grands peuples, aa 
moment de leur mort, n'ont qu'une bien faible, bien impondé- 
rable partie du sang des fondateurs dont ils ont hérité, j'ai suf- 
fisamment expliqué comment il se peut faire que les civilisa- 



DES BACES HUMAINES. 2& 

lions finissent, puisqu'elles ne restent pas dans les mêmes 
mains. Mais là, en même temps, je touche à un problème en- 
core bleu plus hardi que celui doot j'ai tenté réclaircissenieut 
dans les chapitres qui précèdent, puisque la question que j'a- 
borde est celle-ci : 

Y a-t-il entre les races humaines des différences de valeur 
intrinsèque réellement sérieuses, et ces différences sont-elles- 
possibles à apprécier ? 

Sans tarder davantage, j'entame la série des considérations 
relatives au premier point; le second sera résolu par la discus- 
sion même. 

Pour faire comprendre ma pensée d'une manière plus claire 
et plus saisissable, je commence par comparer une nation, 
toute nation, au corps humain, à l'égard duquel les physiolo- 
gistes professent cette opinion, qu'il se renouvelle constam- 
ment, dans toutes ses parties constituantes, que le travail de 
transformation qui se fait eu lui est incessant, et qu'au bout de 
certaines périodes, il renferme bien peu de ce qui en était d'a- 
bord partie intégrante, de telle sorte que le vieillard n'a rien 
de l'homme fait, l'homme fait rien de l'adolescent, l'adolescent 
rien de l'enfant, et que l'individualité matérielle n'est pas autre- 
ment maintenue que par des formes internes et externes qui 
se sont succédé les unes aux autres en se copiant à peu près. 
Une différence que j'admettrai pourtant entre le corps humain 
et les nations, c'est que, dans ces dernières, il est très peu ques- 
tion de la conservation des formes, qui se détruisent et dis- 
paraissent avec infiniment de rapidité. Je prends un peuple, ou, 
pour mieux dire, une tribu, au moment où, cédant à un instinct 
de vitalité prononcé, elle se donne des lois et commence à jouer 
un rôle en ce monde. Par cela même que ses besoins, que ses 
forces s'accroissent, elle se trouve en contact inévitable avec 
d'autres familles, et, par la guerre ou par la paix, réussit à se 
les incorporer. 

Il n'est pas donné à toutes les familles humaines de se haus- 
ser à ce premier degré, passage nécessaire qu'une tribu doit 
franchir pour parvenir un jour à l'état de nation. Si un certain 
nombre de races, qui même ne sont pas cotées très haut sur 

2 



26 DE l'inégalité 

réchelle civilisatrice, l'ont pourtant traversé, on ne peut pas 
dire avec vérité que ce soit là une règle générale ; il semblerait, 
au contraire, que l'espèce humaine éprouve une assez grande 
difficulté à s'élever au-dessus de l'organisation parcellaire, et 
que c'est seulement pour des groupes spécialement doués qu'a 
lieu le passage à une situation plus complexe. J'invoquerai, en 
témoignage, l'état actuel d'un grand nombre de groupes répan- 
i dus dans toutes les parties du monde. Ces tribus grossières, 
surtout celles des nègres pélagiens de la Polynésie, les Samoyè- 
des et autres familles du monde boréal et la plus grande par- 
tie des nègres africains, n'ont jamais pu sortir de cette impuis- 
sance, et nvent juxtaposées les unes aux autres et en rapports 
de complète indépendance. Les plus forts massacrent les plus 
faibles, les plus faibles cherchent à mettre une distance aussi 
grande que possible entre eux et les plus forts; là se borne 
toute la politique de ces embryons de sociétés qui se perpé- 
tuent depuis le commencement de l'espèce humaine, dans un 
état si imparfait, sans avoir jamais pu mieux faire. On objec- 
tera que ces misérables hordes forment la moindre partie de 
la population du globe ; sans doute, mais il faut tenir compte 
de toutes leurs pareilles qui ont existé et disparu. Le nombre 
en est incalculable, et il compose certainement la grande ma- 
jorité des races pures dans les variétés jaune et noire. 

Si donc il faut admettre que, pour un nombre très impor- 
tant d'humains, il a été impossible et l'est à jamais de faire 
même le premier pas vers la civilisation; si, en outre, nous 
considérons que ces peuplades se trouvent dispersées sur la face 
entière du monde, dans les conditions de lieux et de climats 
les plus diverses, habitant indifféremment les pays glacés, tem- 
pérés, torrides, le bord des mers, des lacs et des rivières, le 
fond des bois, les prairies herbeuses, ou les déserts arides, nous 
sommes induits à conclure qu'une partie de l'humanité est, en 
elle-même, atteinte d'impuissance à se civiliser jamais, même 
au premier degré, puisqu'elle est inhabile à vaincre les répu- 
gnances naturelles que l'homme, comme les animaux, éprouve 
pour le croisement. 

Nous laissons donc ces tribus insociables de côté, et nous 



DES BACES HUMAINES. 37 

continuons la marche ascendante avec celles qui comprennent 
que, soit par la guerre, soit parla paix, si elles veulent auguien- 
ter leur puissance et leur bien-être, c'est une absolue nécessité 
que de forcer leurs voisins d'entrer dans leur cercle d'existence. 
La guerre est bien incontestablement le plus simple des deux 
moyens. La guerre se fait donc; mais, la campagne finie, quand 
les passions destructives sont satisfaites, il reste des prisonniers, 
ces prisonniers deviennent des esclaves, ces esclaves travail- 
lent ; voilà des rangs, voilà une industrie, voilà une tribu de- 
venue peuplade. C'est un degré supérieur qui, à son tour, n'est 
pas nécessairement franchi par. les agrégations d'hommes qui 
ont su s'y élever-, beaucoup s'en contentent et y croupissent. 

Mais certaines autres, de beaucoup plus Imaginatives et plus 
énergiques, comprennent quelque chose de mieux que le sim- 
ple maraudage; elles font la conquête d'une vaste .terre, et 
prennent en propriété, non plus les habitants seulement, mais 
le sol avec eux. Une véritable nation est dès lors formée. Sou- 
vent alors, pendant un temps, les deux races continuent à vi- 
vre côte à côte sans se mêler; et cependant, comme elles sont 
devenues indispensables l'une à l'autre, que la communauté de 
travaux et d'intérêts s'est à la longue établie, que les rancunes 
de la conquête et son orgueil s'émoussent, que, tandis que 
ceux qui sont dessous tendent naturellement à monter au ni- 
veau de leurs maîtres, les maîtres rencontrent aussi mille motifs 
de tolérer et quelquefois de servir cette tendance, le mélange 
du sang finit par s'opérer, et les hommes des deux origines, 
cessant de se rattacher à des tribus distinctes, se confondent 
de plus en plus. 

L'esprit d'isolement est toutefois tellement inhérent à l'es- 
pèce humaine que, même dans cet état de croisement avancé, 
il y a encore résistance à un croisement ultérieur. Il est des 
peuples dont nous savons d'une manière très positive que leur 
origine est multiple, et qui pourtant conservent avec une force 
extraordinaire l'esprit de clan. Nous le savons pour les Ara- 
bes, qui font plus que de sortir de différents rameaux de la 
souche sémitique; ils appartiennent, tout à la fois , à ce qu'on 
nomme la famille de Sem et à celle de Cham , sans parler 



28 DE l'inégalité 

d'autres parentés locales infinies. Malgré cette diversité d« 
sources , leur attachement à la séparation par tribu forme un 
des traits les plus frappants de leur caractère national et de 
leur histoire politique ; si bien qu'on a cru pouvoir attribuer, 
en grande partie, leur expulsion de l'Espagne, non seulement 
au fractionnement de leur puissance dans ce pays, mais encore 
et surtout au morcellement plus intime que la distinction con- 
tinue , et par suite la rivalité des familles , perpétuait au sein 
des petites monarchies de Valence, de Tolède, de Cordoue et 
de Grenade (1). Pour la plupart des peuples on peut faire la 
même remarque , en ajoutant que là où la séparation par tribu 
s'est eflacée , celle par nation la remplace , agissant avec une 
énergie presque semblable, et telle que la communauté de re- 
ligion ne suffit pas à la paralyser. Elle existe entre les Arabes 
et les Turks comme entre les Persans et les Juifs, les Parsis 
et les Hindous, les Nestoriens Syriens et les Kurdes; on la 
retrouve également dans la Turquie d'Europe ; on suit sa trace 
en Hongrie, entre les Madjars, les Saxons, les Valaques, les 
Croates, et je puis affirmer, pour l'avoir vu, que dans cer- 
taines parties de la France , ce pays où les races sont mélan- 
gées plus que partout ailleurs peut-être , il est des populations 
qui, de village à village, répugnent encore aujourd'hui à con- 
tracter alliance. 

Je me crois en droit de conclure , d'après ces exemples qui 
embrassent tous les pays et tous les siècles , même notre pays 
et notre temps, que l'humanité éprouve, dans toutes ses 
branches, une répulsion secrète pour les croisements; que, 
chez plusieurs de ces rameaux , cette répulsion est invincible; 
que, chez d'autres, elle n'est domptée que dans une certaine 
mesure; que ceux, enfin, qui secouent le plus complètement 



(1) Cet attachement des nations arabes à l'isolement ethnique se 
manifeste quelquefois d'une manière bien bizarre. Un voyageur (M. 
Fulgence Fresnel, si je ne me trompe) raconte qu'à Djiddah, où les 
mœurs sont très relâchées, la même Bédouine qui ne refuse rien à la 
plus légère séduction d'argent, se trouverait déshonorée, si elle épousait 
en légitime mariage soit le Turk, soit l'Européen auquel elle se prêle 
en le méprisant. 



DES RACES HUMAINES. 29 

le joug de cette idée ne peuvent cependant s'en débarrasser de 
telle façon qu'il ne leur en reste au moins quelques traces : 
ces derniers forment ce qui est civilisable dans notre espèce. 

Ainsi le genre humain se trouve soumis à deux lois , l'une 
de répulsion , l'autre d'attraction , agissant , à différents degrés, 
sur ses races diverses ; deux lois , dont la première n'est res- 
pectée que par celles de ces races qui ne doivent jamais s'éle-^ 
ver au-dessus des perfectionnements tout à fait élémentaires 
de la vie de tribu, tandis que la seconde, au contraire, règne 
avec d'autant plus d'empire , que les familles ethniques sur 
lesquelles elle s'exerce sont plus susceptibles de développe- 
ments. 

Mais c'est ici qu'il faut surtout être précis. Je viens de pren-| 
dre un peuple à l'état de famille , d'embryon ; je l'ai doué de 
l'aptitude nécessaire pour passer à l'état de nation; il y est; 
l'histoire ne m'apprend pas quels étaient les éléments consti- 
tutifs du groupe originaire ; tout ce que je sais , c'est que ces 
éléments le rendaient apte aux transformations que je lui ai 
fait subir; maintenant agrandi, deux possibilités sont seules! 
présentes pour lui; entre deux destinées, l'une ou l'autre esti 
inévitable : ou il sera conquérant, ou il sera conquis. Ij 

Je le suppose conquérant; je lui fais la plus belle part : il 
domine, gouverne et civilise tout à la fois; il n'ira pas, dans 
les provinces qu'il parcourt , semer inutilement le meurtre et 
l'incendie; les monuments, les institutions, les moeurs,^ lui 
seront également sacrés ; ce qu'il changera , ce qu'il trouvera 
bon et utile de modifier, sera remplacé par des créations su- 
périeures; la faiblesse deviendra force dans ses mains; il se 
comportera de telle façon que , suivant le mot de l'Écriture, il 
sera grand devant les hommes. 

Je ne sais si le lecteur y a déjà pensé , mais , dans le tableau 
que je trace, et qui n'est autre, à certains égards, que celui 
présenté par les Hindous, les Égyptiens, les Perses, les Ma- 
cédoniens , deux faits me paraissent bien saillants. Le premier, 
c'est qu'une nation, sans force et sans puissance, se trouve tout 
à coup, par le fait d'être tombée aux mains de maîtres vigou- 
reux , appelée au partage d'une nouvelle et meilleure destinée^ 

2. 



30 DE l'inégalité 

ainsi qu'il arriva aux Saxons de l'Angleterre , lorsque les Nor- 
mands les eurent soumis ; la seconde , c'e^t qu'un peuple d'é- 
lite, un peuple souverain , armé , comme tel , d'une propension 
marquée à se mêler à un autre sang, se trouve désormais en 
contact intime avec une race dont l'infériorité n'est pas seule-r 
ment démontrée par la défaite , mais encore par le défaut des 
[qualités visibles chez les vainqueurs. Voilà donc, à dater pré- 
cisément du jour où la conquête est accomplie et où la fusion 
commence , une modification sensible dans la constitution du 
sang des maîtres. Si la nouveauté devait s'arrêter là, on se 
trouverait , au bout d'un laps de temps d'autant plus consi- 
dérable que les nations superposées auraient été originaire- 
ment plus nombreuses, avoir en face une race nouvelle, moins 
puissante, à coup sûr, que le meilleur de ses ancêtres, forte 
encore cependant , et faisant preuve de qualités spéciales résul- 
tant du mélange même , et inconnues aux deux familles géné- 
ratrices. Mais il n'en va pas ainsi d'ordinaire, et l'alliage n'est 
pas longtemps borné à la double race nationale seulement. 

L'empire que je viens d'imaginer est puissant ; il agit sur ses 
voisins. Je suppose de nouvelles conquêtes; c'est encore un 
nouveau sang qui, chaque fois, vient se mêler au courant. 
Désormais, à mesure que la nation grandit, soit par les armes, 
soit par les traités, son caractère ethnique s'altère de plus 
en plus. Elle est riche, commerçante, civilisée; les besoins 
et les plaisirs des autres peuples trouvent chez elle , dans ses 
capitales, dans ses grandes villes, dans ses ports, d'amples 
satisfactions , et les mille attraits qu'elle possède fixent au mi- 
lieu d'elle le séjour de nombreux étrangers. Peu de temps se 
passe, et une distinction de castes peut, à bon di'oit, succéder 
à la distinction primitive par nations. 

Je veux que le peuple sur lequel je raisonne soit confirmé 
dans ses idées de séparation par les prescriptions religieuses 
les plus formelles, et qu'une pénalité redoutable veille à l'en- 
tour pour épouvanter les délinquants. Parce que ce peuple est 
civilisé , ses mœurs sont douces et tolérantes , même au mépris 
de sa foi ; ses oracles auront beau parler, il naîtra des gens dé- 
castés : il faudra créer tous les jours de nouvelles distinctions, 



DES BACES HUMAINES. 3ÃŽ 

inventer de nouvelles classifications, multiplier les rangs , ren- 
dre presque impossible de se reconnaître au milieu de subdi- 
visions variant à l'infini, changeant de province à province , de 
canton à canton, de village à village ; faire enfin ce qui a lieu dans 
les pays hindous. Mais il n'est guère que le brahmane qui ait 
montré autant de ténacité dans ses idées séparatrices ; les peu- 
ples civilisés par lui, en dehors de son sein , n'ont jamais adopté , 
ou du moins ont rejeté depuis longtemps , des entraves gênan- 
tes. Dans tous les États avancés en culture intellectuelle , on 
ne s'est pas même arrêté un instant aux ressources désespérées 
que le désir de concilier les prescriptions du code de Manon 
avec le courant irrésistible des choses inspira aux législateurs 
de l'Aryavarta. Partout ailleurs, les castes, lorsqu'il y en a 
eu réellement , ont cessé d'exister au moment où le pouvoir 
de faire fortune , de s'illustrer par des découvertes utiles ou 
des talents agréables, a été acquis à tout le monde, sans dis- 
tinction d'origine. Mais aussi , à dater du même jour, la nation 
primitivement conquérante, agissante, civilisatrice, a com-t 
mencé à disparaître : son sang était immergé dans celui de 
tous les affluents qu'elle avait détournés vers elle. 

Le plus souvent, en outre, les peuples dominateurs ont 
commencé par être infinimentj noius^ ombreux que leurs vain- 
cus, et il semble, d'autre part, que certaines races qui ser- 
vent de base à la population de contrées fort étendues , soient 
singulièrement prolifiques -, je citerai les Celtes, les Slaves. Rai- 
son de plus pour que les races maîtresses disparaissent rapi- 
dement. Encore un autre motif, c'est que leur activjté plus 
grande , le rôle plus direct qu'elles jouent dans les affaires de 
leur Etat , les exposent particulièrement aux funestes résultats 
des batailles, des proscriptions et des révoltes. Ainsi, tandis 
que, d'une part, elles amassent autour d'elles, par le fait 
même de leur génie civilisateur, des éléments divers où elles 
doivent s'absorber, elles sont encore victimes d'une cause pre- 
mière , leur petit nombre originel , et d'une foule de causes 
secondes, qui toutes concourent à les détruire. 

Il est assez évident de soi que la disparition de la race vic- 
torieuse est soumise, suivant les différents milieux, à des cou* 



32 DE l'inégalité 

ditioDS de temps variant à l'infini. Toutefois elle s'achève par- 
tout, et partout elle est aussi parfaite que de besoin, longtemps 
avant la fia de la civilisation qu'elle est censée animer, de 
sorte qu'un peuple marche, vit, fonctionne, souvent même 
grandit après que le mobile générateur de sa vie et de sa gloire 
a cessé d'être. Croit-on trouver là une contradiction avec ce 
qui précède? Nullement; car, tandis que l'influence du sang 
civilisateur va s'épuisant par la division , la force de propulsion 
jadis imprimée aux masses soumises ou annexées subsiste en- 
core ; les institutions que le défunt maître avait inventées , les 
lois qu'il avait formulées , les mœurs dont il avait fourni le 
type se sont maintenues après lui. Sans doute, mœurs, lois, 
institutions, ne survivent que fort oublieuses de leur antique 
esprit, défigurées tous les jours davantage, caduques et per- 
dant leur sève; mais, tant qu'il en reste une ombre, l'édifice 
se soutient, le corps semble avoir une âme, le cadavre marche. 
Quand le dernier eflfort de cette impulsion antique est achevé, 
tout est dit; rien ne reste , la civilisation est morte. 

Je me crois maintenant pourvu de tout le nécessaire pour 
résoudre le problème de la vie et de la mort des nations, et je 
dis qu'un peuple ne mourrait jamais en demeurant éternelle- 
ment composé des mêmes éléments nationaux. Si l'empire de 
Darius avait encore pu mettre en ligne, à la bataille d'Arbelles, 
des Perses, des Arians véritables ; si les Romains du Bas-Em- 
pire avaient eu un sénat et une milice formés d'éléments ethni- 
ques semblables à ceux qui existaient au temps des Fabius, 
leurs dominations n'auraient pas pris fin, et, tant qu'ils auraient 
conservé la même intégrité de sang, Perses et Romains auraient 
vécu et régné. On objectera qu'ils auraient néanmoins, à la 
longue, vu venir à eux des vainqueurs plus irrésistibles qu'eux- 
mêmes et qu'ils auraient succombé sous des assauts bien com- 
binés, sous une longue pression, ou, plus simplement, sous le 
hasard d'une bataille perdue. Les États, en effet, auraient pu 
prendre fin de cette manière, non pas la civilisation, ni le corps 
social. L'invasion et la défaite n'auraient constitué que la triste 
mais temporaire traversée d'assez mauvais jours. Les exemples 
à fournir sont en grand nombre. 



DES BACES HUMAINES. 33 

Dans les temps modernes, les Chinois ont été conquis à deux 
reprises : toujours ils ont forcé leurs vainqueurs à s'assimiler 
à eux ; ils leur ont imposé le respect de leurs mœurs ; ils leur 
ont beaucoup donné, et n'en ont presque rien reçu. Une fois 
ils ont expulsé les premiers envahisseurs, et, dans un temps 
donné, ils en feront autant des seconds. 

Les Anglais sont les maîtres de l'Inde, et pourtant leur ac- 
tion morale sur leurs sujets est presque absolument nulle. Ils 
subissent eux-mêmes, en bien des manières, l'influence de la 
civilisation locale, et ne peuvent réussir à faire pénétrer leurs 
idées dans les esprits d'une foule qui redoute ses dominateurs, 
ne plie que physiquement devant eux, et maintient ses notions 
debout en face des leurs. C'est que la race hindoue est devenue i 
étrangère à celle qui la maîtrise aujourd'hui, et sa civilisation 1 
échappe à la loi du plus fort. Les formes extérieures, les royau- 
mes, les empires ont pu varier, et varieront encore, sans que 
le fond sur lequel de telles constructions reposent, dont elles 
ne sont qu'émanées, soit altéré essentiellement avec elles; et 
Haïderabad, Lahore, Dehli cessant d'être des capitales, la so- 
ciété hindoue n'en subsistera pas moins. Un moment viendra 
où, de façon ou d'autre, l'Inde recommencera à vivre publi- 
quement d'après ses lois propres, comme elle le fait tacitement , 
et, soit par sa race actuelle, soit par des métis, reprendra la 
I plénitude de sa personnalité politique. 

Le hasard des conquêtes ne saurait trancher la vie d'un peu- 
ple. Tout au plus, il en suspend pour un temps les manifesta- 
tions, et, en quelque sorte, les honneurs extérieurs. Tant que 
le sang de ce peuple et ses institutions conservent encore, dans 
une mesure suffisante, l'empreinte de la race initiatrice, ce 
peuple existe; et, soit qu'il ait affaire, comme les Chinois, à des 
conquérants qui ne sont que matériellement plus énergiques 
que lui ; soit, coçime les Hindous, qu'il soutienne une lutte de 
I patience, bien autrement ardue, contre une nation de tous 
points supérieure, telle qu'on voit les Anglais, son avenir cer- 
tain doit le consoler; il sera libre un jour. Au contraire, ce 
peuple, comme les Grecs, comme les Romains du Bas-Empire, 
a-t-il absolument épuisé son principe ethnique et les conséquen- 



34 DE l'inégalité 

ces qui en découlaient, le moment de sa défaite sera celui de sa 
mort : il a usé les temps que le ciel lui avait d'avance concédés, 
car il a complètement changé de race, donc de nature, et par 
conséquent il est dégénéré. 

En vertu de cette observation, on doit considérer comme ré- 
solue la question, souvent agitée, de savoir ce qui serait advenu, 
si les Carthaginois, au lieu de succomber devant la fortune de 
Rome, étaient devenus maîtres de l'Italie. En tant qu'apparte- 
nant à la souche phénicienne, souche inférieure en vertus poli- 
tiques aux races d'où sortaient les soldats de Scipion, l'issue 
contraire de la bataille de Zama ne pouvait rien changer à leur 
sort. Heureux un jour, le lendemain les aurait vus tomber de- 
vant une revanche; ou bien encore, absorbés dans l'élément 
italien par la victoire, comme ils le furent par la défaite, le ré- 
sultat final aurait été identiquement le même. Le destin de& 
civilisations ne va pas au hasard, il ne dépend pas d'un coup 
de dé ; le glaive ne tue que des hommes ; et les nations les plus 
belliqueuses, les plus redoutables, les plus triomphantes, quand 
elles n'ont eu dans le cœur, dans la tête et dans la main, que 
bravoure, science stratégique et succès guerriers, sans autre 
instinct supérieur, n'ont jamais obtenu une plus belle fln que 
d'apprendre de leurs vaincus, et de l'apprendre mal, comment 
on vit dans la paix. Les Celtes , les hordes nomades de l'Asie , 
ont des annales pour ne rien raconter de plus. 

Après avoir assigné un sens au mot dégénération, et avoir 
traité, avec ce secours, le problème de la vitalité des peuples, 
il faut prouver maintenant ce que j'ai dû, pour la clarté de la 
discussion, avancer à priori : qu'il existe des différences sen- 
sibles dans la valeur relative des races humaines. Les consé- 
quences d'une pareille démonstration sont considérables ; leur 
portée va loin. Avant de les aborder, on ne saurait les étayer 
d'un ensemble trop complet de faits et de rayons capables de 
soutenir un aussi grand édifice. La première question que j'ai 
résolue n'était que le propylée du temple. 



DES BACES HUMAINES. 35 

CHAPITRE V. 

Les inégalités ethniques ne sont pas le résultat des institutions. 

L'idée d'une inégalité native, originelle, tranchée et perma- 
nente entre les diverses races, est, dans le monde, une des opi- 
nions les plus anciennement répandues et adoptées; et, vu 
l'isolement primitif des tribus, des peuplades, et ce retirement 
vers elles-mêmes que toutes ont pratiquée une époque plus ou 
moins lointaine, et d'où un grand nombre n'est jamais sorti . 
on n'a pas lieu d'en être étonné. A l'exception de ce qui s'est 
passé dans nos temps les plus modernes, cette notion a servie 
de base à presque toutes les théories gouvernementales. Pas de 
peuple, grand ou petit, qui n'ait débuté par en faire sa première 
maxime d'État. Le système des castes, des noblesses, celui des 
aristocraties, tant qu'on les fonde sur les prérogatives de la nais- 
sance, n'ont pas d'autre origine-, et le droit d'aînesse, en sup- 
posant la préexcellence du fils premier-né et de ses descendants 
n'en est aussi qu'un dérivé. Avec cette doctrine concordent 
répulsion pour l'étranger et la supériorité que chaque nation 
s'adjuge à l'égard de ses voisines. Ce n'est qu'à mesure que les 
groupes se mêlent et se fusionnent, que, désormais agrandis, 
civilisés et se considérant sous un jour plus bienveillant par 
suite de l'utilité dont ils se sont les uns aux autres, l'on voit 
chez eux cette maxime absolue de l'inégalité, et d'abord de 
l'hostilité des races, battue en brèche et discutée. Puis, quand 
le plus grand nombre des citoyens de l'État sent couler dans 
ses veines un sang mélangé, ce plus grand nombre, transfor- 
mant en vérité universelle et absolue ce qui n'est réel que pour 
lui, se sent appelé à affirmer que tous les hommes sont égaux. 
Une louable répugnance pour l'oppression, la légitime horreur 
de l'abus de la force, jettent alors, dans toutes les intelligences, 
im assez mauvais vernis sur le souvenir des races jadis domi- 
nantes et qui n'ont jamais manqué, car tel est le train du monde, 
de légitimer, jusqu'à un certain point, beaucoup d'accusations. 



s. 



36 DE l'inégalité 

De la déclamation contre la tyrannie, on passe à la négatioiï 
des causes naturelles de la supériorité qu'on insulte ; on la dé- 
clare non seulement perverse, mais encore usurpatrice ; on 
nie, et bien à tort, que certaines aptitudes soient nécessaire- 
ment , fatalement , l'héritage exclusif de telles ou telles des- 
cendances; enfin, plus un peuple est composé d'éléments hé- 
térogènes, plus il se complaît à proclamer que les facultés les 
plus diverses sont possédées ou peuvent l'être au même degré 
par toutes les fractions de l'espèce humaine sans exclusion. 
Cette théorie, à peu près soutenable pour ce qui les concerne, 
les raisonneurs métis l'appliquent à l'ensemble des générations 
qui ont paru, paraissent et paraîtront sur la terre, et ils finis- 
sent un jour par résumer leurs sentiments en ces mots, qui . 
comme l'outre d'Éole, renferment tant de tempêtes : « Tous 
les hommes sont frères (1) ! » 

Voilà l'axiome politique. Veut-on l'axiome scientifique? 
« Tous les hommes, disent les défenseurs de l'égalité humaine, 
sont pourvus d'instruments intellectuels pareils, de même 
nature, de même valeur, de même portée. » Ce ne sont pas les 
paroles expresses, peut-être, mais du moins c'est le sens. Ainsi, 
le cervelet du Huron contient en germe un esprit tout à fait 
semblable à celui de l'Anglais et du Français ! Pourquoi donc, 
dans le cours des siècles, n'a-t-il découvert ni l'imprimerie ni 
la vapeur? Je serais en droit de lui demander, à ce Huron, s'il 
est égal à nos compatriotes, d'où il vient que les guerriers de 
sa tribu n'ont pas fourni de César ni de Charlemagne, et par 
quelle inexplicable négligence ses chanteurs et ses sorciers ne 
sont jamais devenus ni des Homères ni des Hippocrates? A 
cette difficulté on répond, d'ordinaire, en mettant en avant l'ia- 



(1) The man 

Of virtuous soûl commands not, nor obeys, 
Power, like a desolating pestilence, 
PoUutes vrhate'er it touches; and obédience, 
Bane of ail geuius, virtue, freedom, truth, 
Makes slaves of men, and of the human frame 
A mechanized automaton. 

Shelley. (Queen Mab.) 



DES RACES HUMAINES. 87 

fîuence souveraine des milieux. Suivant cette doctrine , une île 
ne verra point, en fait de prodiges sociaux, ce que connaîtra 
un continent; au nord, on ne sera pas ce qu'on est au midi; 
les bois ne permettront pas les développements que favorisera 
la plaine découverte; que sais-je? L'humidité d'un marais fera 
pousser une civilisation que la sécheresse du Sahara aurait in- 
failliblement étouffée. Quelque ingénieuses que soient ces pe- 
tites hypothèses, elles ont contre elles la voix des faits. Malgré 
le vent, la pluie, le froid, le chaud, la stérilité, la plantureuse 
abondance, partout le monde a vu fleurir tour à tour, et sur 
les mêmes sols, la barbarie et la civilisation. Le fellah abruti 
se calcine au même soleil qui brûlait le puissant prêtre de Mem- . 
phis ; le savant professeur de Berlin enseigne sous le même ciel j 
inclément qui vit jadis les misères du sauvage finnois. || 

Le plus curieux, c'est que l'opinion égalitaire , admise par la 
masse des esprits, d'où elle a découlé dans nos institutions et 
dans nos mœurs , n'a pas trouvé assez de force pour détrôner 
l'évidence , et que les gens les plus convaincus de sa vérité font 
tous les jours acte d'hommage au sentiment contraire. Per- 
sonne ne se refuse à constater, à chaque instant , de graves 
différences entre les nations, et le langage usuel même les 
confesse avec la plus naïve inconséquence. On ne fait, en cela, 
qu'imiter ce qui s'est pratiqué à des époques non moins per- 
suadées que nous , et pour les mêmes causes , de l'égaUté ab- 
solue des races. 

Chaque nation a toujours su , d coté du dogme libéral de la 
fraternité , maintenir, auprès des noms des autres peuples, des 
qualifications et des épithètes qui indiquaient des dissemblan- 
ces. Le Romain d'Italie appelait le Romain de la Grèce, Grae- 
culus, et lui attribuait le monopole de la loquacité vaniteuse 
et du manque de courage. Il se moquait du colon de Carthage, 
et prétendait le reconnaître entre mille à son esprit processif 
et à sa mauvaise foi. Les Alexandrins passaient pour spirituels, 
insolents et séditieux. Au moyen âge, les monarques anglo- 
normands taxaient leurs sujets gallois de légèreté et d'incon- 
sistance d'esprit. Aujourd'hui qui n'a pas entendu relever les 
traits distinctifs de l'Allemand, de l'Espagnol, de l'Anglais et 

RACES HUMAINES. — T. I. g 



38 DE l'inégalité 

du Russe? Je n'ai pas à me prononcer sur l'exactitude des ju- 
gements. Je note seulement qu'ils existent, et que l'opinion 
courante les adopte. Ainsi donc, si, d'une part, les familles 
humaines sont dites égales , et que , de l'autre , les unes soient 
frivoles, les autres posées; celles-ci âpres au gain, celles-là à 
la dépense; quelques-unes énergiquement amoureuses des 
combats , plusieurs économes de leurs peines et de leurs vies , 
il tombe sous le sens que ces nations si différentes doivent avoir 
des destinées bien diverses , bien dissemblables , tranchons le 
mot, bien inégales. Les plus fortes joueront dans la tragédie 
du monde les personnages des rois et des maîtres. Les plus 
faibles se contenteront des bas emplois. 

Je ne crois pas qu'on ait fait de nos jours le rapprochement 
entre les idées généralement admises sur l'existence d'un carac- 
tère spécial pour chaque peuple et la conviction non moins 
répandue que toi s les peuples sont égaux. Cependant cette 
contradiction frafpe bien fort; elle est flagrante, et d'autant 
plus grave que les partisans de la démocratie ne sont pas les 
derniers à célébrer la supériorité des Saxons de l'Amérique 
du Nord sur toutes les nations du même continent. Ils attri- 
buent, à la vérité, les hautes prérogatives de leurs favoris à 
la seule influence de la forme gouvernementale. Toutefois ils 
ne nieùt pas , que je sache, la disposition particulière et native 
des compatriotes de Penn et de Washington à établir dans 
tous les lieux de leur séjour des institutions libérales, et, ce 
qui est plus , à les savoir conserver. Cette force de persistance 
n'est-elle pas, je le demande, une bien grande prérogative 
départie à cette branche de la famille humaine, prérogative 
d'autant plus pi'écieuse que la plupart des groupes qui ont 
peuplé jadis ou peuplent encore l'univers semblent en être 
privés? 

Je n'ai pas la prétention de jouir sans combat de la vue de 
cette inconséquence. C'est ici , sans doute , que les partisans 
de l'égalité objecteront bien haut la puissance des institutions 
et des mœurs ; c'est ici qu'ils diront , encore une fois , combien 
l'essence du gouvernement par sa seule et propre vertu , com- 
bien le fait du despotisme ou de la liberté, influent puissamment 



DES lUCES HUMAINES. 39 

sur le mérite et le développement d'une nation : mais c'est ici 
que moi, de même, je contesterai la force de l'argument. 

Les institutions politiques n'ont à choisir qu'entre deux 
origines : ou bien elles dérivent de la nation qui doit vivre 
sous leur règle, ou bien, inventées chez un peuple influent, 
elles sont appliquées par lui à des États tombés dans sa sphère 
d'action. 

Avec la première hypothèse il n'y a pas de difficulté. Le 
peuple évidemment a calculé ses institutions sur ses instincts 
et sur ses besoins? il s'est gardé de rien statuer qui pût gêner 
les uns ou les autres ; et si , par mégarde ou maladresse , il l'a 
fait, bientôt le malaise qui en résulte l'amène à corriger ses 
lois et à les mettre dans une concordance plus parfaite avec 
leur but. Dans tout pays autonome , on peut dire que la loi 
émane toujours du peuple ; non pas qu'il ait constamment la 
faculté de la promulguer directement , mais parce que, pour 
être bonne, il faut qu'elle soit modelée sur ses vues, et telle 
que, bien informé, il l'aurait imaginée lui-même. Si quelque 
très sage législateur semble, au premier abord, l'unique source 
de la loi , qu'on y regarde de bien près , et l'on se convaincra 
aussitôt que, par. l'effet de sa sagesse même, le vénérable 
maître se borne à rendre ses oracles sous la dictée de sa na- 
tion. Judicieux comme Lycurgue , il n'ordonnera rien que le 
Dorien de Sparte ne puisse admettre, et, théoricien comme 
Dracon, il créera un code qui bientôt sera ou modifié ou 
abrogé par l'Ionien d'Athènes , incapable , comme tous les en- 
fants d'Adam, de conserver longtemps une législation étrangère 
à ses vraies et naturelles tendances. L'intervention d'un génie 
supérieur dans cette grande affaire d'une invention de lois 
n'est jamais qu'une manifestation spéciale de la volonté éclairée 
d'un peuple, ou, si ce n'est que le produit isolé des rêveries 
d'un individu , nul peuple ne saurait s'en accommoder long- 
temps. On ne peut donc admettre que les institutions ainsi 
trouvées et façonnées par les races fassent les races ce qu'on 
les voit être. Ce sont des effets , et non des causes. Leur in- 
fluence est grande évidemment : elles conservent le génie 
national, elles lui frayent des chemins, elles lui indiquent 



40 DB l'inégalité 

son but, et même, jusqu'à ua certaia point , échauffent ses 
instincts , et lui mettent à la main les meilleurs instruments 
d'action ; mais elles ne [créent pas leur créateur, et , pouvant 
servir puissamment ses succès en l'aidant à développer ses 
qualités innées , elles ne sauraient jamais qu'échouer miséra- 
blement quand elles prétendent trop agrandir le cercle ou le 
changer. En un mot, elles ne peuvent pas l'impossible. 

Les institutions fausses et leurs effets ont cependant joué un 
grand rôle dans le monde. Quand Charles I«', fâcheusement 
conseillé par le comte de Strafford, voulait plier les Anglais 
au gouvernement absolu , le roi et son ministre marchaient sur 
le terrain fangeux et sanglant des théories. Quand les calvinis- 
tes rêvaient chez nous une administration tout à la fois aris- 
tocratique et républicaine, et travaillaient à l'implanter par les 
armes , ils se mettaient également à côté du vrai. 

Quand le régent prétendit donner gain de cause aux cour- 
tisans vaincus en 1652, et essayer du gouvernement d'intrigue 
qu'avaient souhaité le coadjuteur et ses amis (1), ses efforts ne 
plurent à personne , et blessèrent également noblesse , clergé, 
parlement et tiers état. Quelques traitants seuls se réjouirent, 
âlais, lorsque Ferdinand le Catholique institua contre les 
Maures d'Espagne ses terribles et nécessaires moyens de des- 
truction ; lorsque Napoléon rétablit en France la religion , flatta 
l'esprit militaire , organisa le pouvoir d'une manière à la fois 
protectrice et restrictive, l'un et l'autre de ces potentats 
avaient bien écouté et bien compris le génie de leurs sujets , et 
ils bâtissaient sur le terrain pratique. En im mot , les fausses 
institutions , très belles souvent sur le papier, sont celles qui , 
n'étant pas conformes aux qualités et aux travers nationaux , 
ne conviennent pas à un État, bien que pouvant faire fortune 



(1) M. le comte de Saint-Priest, dans un excellent article de la Revue 
des Deux Mondes, a très justement démontré que le parti écrasé par le 
cardinal de Richelieu n'avait rien de commun avec la féodalité ni avec 
les grands systèmes aristocratiques. MM. de Montmorency, de Cinq- 
Mars, de Marillac, ne cherchaient à bouleverser l'État que pour obtenir 
des honneurs et des faveurs. Le grand cardinal est tout à fait innocent 
du meurtre de la noblesse française, qu'on lui a tant reproché. 



DES BACES HUMAINES. 41 

dans le pays voisin. Elles ne créent que le désordre et l'anar- 
chie, fussent-elles empruntées à la législation des anges. Les 
autres , tout au rebours , qu'à tel ou tel point de vue , et mêrae 
d'une manière absolue, le théoricien et le moraliste peuvent 
blâmer, sont bonnes pour les raisons contraires. Les Spartia- 
tes étaient petits de nombre, grands de cœur, ambitieux et 
violents : de fausses lois n'en auraient tiré que de pâles co- 
quins ; Lycurgue en fit d'héroïques brigands. 

Qu'on n'en doute pas. Comme la nation est née avant la loi, 
la loi tient d'elle et porte son empreinte avant de lui donner 
la sienne. Les modifications que le temps amène dans les ins- 
titutions en sont encore une bien grande preuve. 

Il a été dit plus haut qu'à mesure que les peuples se civili- 
saient, s'agrandissaient, devenaient plus puissants, leur sang 
se mélangeait et leurs instincts subissaient des altérations gra- 
duelles. En prenant ainsi des aptitudes différentes , il leur de- 
vient impossible de s'accommoder des lois convenables pour 
leurs devanciers. Aux générations nouvelles , les mœurs le sont 
également et les tendances de même, et des modifications pro- 
fondes dans les institutions ne tardent pas à suivre. On voit 
ces modifications devenir plus fréquentes et plus profondes, à 
mesure que la race change davantage, tandis qu'elles restaient 
plus rares et plus graduées, tant que les populations elles-- 
mêmes étaient plus proches parentes des premiers inspirateurs 
de l'État. En Angleterre, celui de tous les pays de l'Europe 
où les modifications du sang ont été les plus lentes et jusqu'ici 
les moins variées, on voit encore les institutions du quator- 
zième et du quinzième siècle subsister dans les bases de l'édi- 
fice social. On y retrouve , presque dans sa vigueur ancienne, 
l'organisation communale des Plantagenets et desïudors, la 
mêrae façon de mêler la noblesse au gouvernement et de 
composer cette noblesse , le même respect pour l'antiquité des 
familles uni au même goût pour les parvenus de mérite (1). 
Mais cependant, comme, depuis Jacques !•■•, et surtout depuis 
l'Union de la reine Anne, le sang anglais a tendu de plus en 

(1) Macaulay, History of England. In-8*. Paris, 1819, t. I. 



42 DE l'inégalité 

plus à se mélanger avec celui d'Kcosse et d'Irlande, que d'au- 
! très nations ont aussi contribué , bien qu'imperceptiblement, à 
altérer la pureté de la descendance, il en résulte que les in- 
. novations , tout en restant toujours assez fidèles à l'esprit pri- 
mitif de la constitution, sont devenues, de nos jours, plus 
fréquentes qu'autrefois. 

En France, les mariages ethniques ont été bien autrement 
nombreux et variés. Il est même arrivé que, par de brusques 
revirements , le pouvoir a passé d'une race à une autre. Aussi 
y a-t-il eu , dans la vie sociale , plutôt des changements que 
des modifications, et ces cliangements ont été d'autant plus 
graves que les groupes qui se succédaient au pouvoir étaient 
plus différents. Tant que le nord de la France est resté pré- 
pondérant dans la politique du pays, la féodalité, ou, pour 
mieux dire , ses restes informes , se sont défendus avec assez 
d'avantage , et l'esprit municipal a tenu bon avec eux. Après 
l'expulsion des Anglais , au quinzième siècle , les provinces du 
centre, bien moins germaniques que les contrées d'outre-Loire, 
et qui , venant de restaurer l'indépendance nationale sous la 
' conduite de Charles VII , voyaient naturellement leur sang 
gallo-romain prédominer dans les conseils et dans les camps, 
firent régner le goût de la vie militaire, des conquêtes exté- 
,rieures , bien particulier à la race celtique, et l'amour de l'au- 

Jtorité, infus dans le sang romain. Pendant le seizième siècle, 
elles préparèrent largement le terrain sur lequel les compa- 
gnons aquitains de Henri IV, moins celtiques et plus romains 
encore, vinrent, en 1599, placer une autre et plus grosse 
pierre du pouvoir absolu. Puis, Paris ayant, à la fin, acquis 
! la domination par suite de la concentration que le génie méri- 
dional avait favorisée , Paris, dont la population est assurément 
un résumé des spécimens ethniques les plus variés, n'eut plus 
de motif pour comprendre, aimer ni respecter aucune tradition 
aucune tendance spéciale , et cette grande capitale , cette tour 
de Babel , rompant avec le passé , soit de la Flandre , soit du 
Poitou, soit du Languedoc, attira la France dans les expérimen- 
tations multipliées des doctrines les plus étrangères à ses cou- 
tumes anciennes. 



DES RACES HUMAINES. 4S 

On ne peut donc admettre que les institutions fassent les 
peuples ce qu'on les voit, quand ce sont les peuples qui les ont 
inventées. INlais en est-il de même dans la seconde hypothèse, 
c'est-à-dire lorsqu'une nation reçoit son code de mains étran- 
gères pourvues de la puissance nécessaire pour le lui faire ac- 
cepter, bon gré mal gré? 

Il est des exemples de pareilles tentatives. Je n'en trouverai 
pas, à la vérité, qui aient été exécutées sur une grande échelle 
par les gouvernements vraiment politiques de l'antiquité ou 
des temps modernes; leur sagesse ne s'est jamais appliquée à 
transformer le fond même de grandes multitudes. Les Ro- 
mains étaient trop habiles pour se livrer à d'aussi dangereuses 
«xpériences. Alexandre, avant eux, ne les avait pas essayées; 
€t convaincus, par l'instinct ou la raison, de l'inanité de pa- 
reils efforts, les successeurs d'Auguste se contentèrent, comme 
le vainqueur de Darius, de régner sur une vaste mosaïque de 
peuples qui tous conservaient leurs habitudes, leurs mœurs, 
leurs lois, leurs procédés propres d'administration et de gou- 
vernement, et qui, pour la plupart , tant que du moins ils res- 
tèrent par la race assez identiques à eux-mêmes, n'acceptèrent, 
en commun avec leurs cosujets, que des prescriptions de fisca- 
lité ou de précaution militaire. 

Toutefois il est une circonstance qu'il ne faut pas négliger. 
Plusieurs des peuples asservis aux Romains avaient, dans leurs 
codes, des points tellement en désaccord avec les sentiments 
de leurs maîtres, qu'il était impossible à ces derniers d'en to- 
lérer l'existence : témoin les sacrifices humains des druides, 
qu'en effet poursuivirent les défenses les plus sévères. Eh bien, 
les Romains, avec toute leur puissance, ne réussirent jamais 
complètement à extirper des rites aussi barbares. Dans la Nar- 
bonnaise, la victoire fut facile : la population gallique avait 
été presque entièrement remplacée par des colons romains; 
mais, dans le centre, chez les tribus plus intactes, la résistance 
s'obstina, et, dans la presqu'île bretonne, où, au quatrième 
siècle, une colonie rapporta d'Angleterre les vieilles mœurs 
avec le vieux sang, les peuplades persistèrent, par patriotisme, 
par attachement à leurs traditions , à égorger des hommes sur 



44 DE l'inégalité 

leurs autels aussi souvent qu'elles l'osèrent. La surveillance la 
plus active ne réussissait pas à leur arracher des mains le 
couteau et le flambeau sacrés. Toutes les révoltes commen- 
çaient par la restauration de ce terrible trait du culte national, 
et le christianisme, vainqueur encore indigné d'un polythéisme 
sans morale, vint, chez les Armoricains, se heurter avec 
épouvante contre des superstitions plus repoussantes encore > 
Il ne parvint à les détruire qu'après des efforts bien longs, 
pulsqu'au dix-septième siècle, le massacre des naufragés et 
l'exercice du droit de bris subsistaient dans toutes les parois- 
ses maritimes où le sang kimrique s'était conservé pur. C'est 
que ces coutumes barbares répondaient aux instincts et aux 
sentiments indomptables d'une race qui, n'ayant pas été sufû- 
samment mélangée, n'avait pas eu jusqu'alors de raisons dé- 
terminantes pour changer d'avis. 

Ce fait est digne de réflexion ; mais les temps modernes présen- 
tent surtout des exemples d'institutions imposées et non subies. 
Un caractère remarquable de la civilisation européenne , c'est 
son intolérance, conséquence de la conscience qu'elle a de sa 
valeur et de sa force. Elle se trouve dans le monde , soit en 
face de barbaries décidées , soit à côté d'autres civilisations. 
Elle traite les unes et les autres avec un dédain presque égal, 
et, voyant dans tout ce qui n'est pas elle des obstacles à ses 
conquêtes, elle est fort disposée à exiger des peuples une com- 
plète transformation. Toutefois les Espagnols , les Anglais et 
les Hollandais, et nous aussi quelquefois, nous n'avons pas osé 
nous abandonner trop complètement aux impulsions du génie 
novateur, là où nous avions des masses un peu considérables 
devant nous, imitant ainsi la discrétion forcée des conquérants 
de l'antiquité. L'Orient et l'Afrique, soit septentrionale, soit 
occidentale, sont des témoins irréfragables que les nations les 
plus éclairées ne parviennent pas à donner à des peuples con- 
quis des institutions antipathiques à leur nature. J'ai déjà rap- 
pelé que l'Inde anglaise continue son mode de vie séculaire 
sous les lois qu'elle s'est jadis données. Les Javanais, bien que 
très soumis, sont fort éloignés de se sentir entraînés vers des 
institutions approchant de celles de la Néerlaude. Ils conti- 



DES BACES HUMAINES. 45 

Duent à vivre en face de leurs maîtres comme ils vivaient li- 
bres, et, depuis le seizième siècle, où l'action européenne dans 
le monde oriental a commencé, on ne s'aperçoit pas qu'elle 
ait le moindrement influé sur les mœurs des tributaires les 
mieux domptés. 

Mais tous les peuples vaincus ne sont pas assez forts par le 
nombre pour que le maître européen soit disposé à se con- 
traindre. Il en est sur lesquels on a pesé avec toute la puissance 
du sabre pour aider à celle de la persuasion. On a résolument 
voulu cbanger leur mode d'existence, leur donner des institu- 
tions que nous savons bonnes et utiles. A-t-on réussi ? 

L'Amérique nous offre à ce sujet le champ d'expériences le 
plus riche. Dans tout le sud, où la puissance espagnole a ré- 
gné sans contrainte, à quoi a-t-elle abouti? A déraciner les 
anciens empires, sans doute, non pas à éclairer les popula- 
tions ; elle n'a pas créé des hommes semblables à leurs pré- 
cepteurs. 

Dans le nord, avec des procédés différents, les résultats ont 
été aussi négatifs; que dis-je? ils ont été plus nuls quant à la 
bienfaisante influence, plus calamiteux au point de vue de l'hu- 
manité, car, du moins, les Indiens espagnols multiplient d'une 
manière remarquable (1) ; ils ont même transformé le sang de 
leurs vainqueurs, qui ainsi sont descendus à leur niveau, tau- 
dis que les hommes à peaux rouges des États-Unis, saisis par 
l'énergie anglo-saxonne, sont morts du contact. Le peu qui 
en reste encore disparaît chaque jour, et disparaît tout aussi 
incivilisé, tout aussi incivilisable que ses pères. 

Dans rOcéanie, les observations concluent de même : les 
peuplades aborigènes vont partout s'éteignant. On réussit 
quelquefois à leur arracher leurs armes, à les empêcher de 
nuire ; on ne les change pas. Partout où l'Européen est le maî- 
tre, elles ne s'entre-mangent plus, elles se gorgent d'eau-de- 
vie, et cet abrutissement nouveau est tout ce que notre esprit 
initiateur réussit à leur faire aimer. EnGn il est au monde deux 

(1) M. Al. do Humboldt, Examen critique de Chiatoire de la gcogr. du 
N. C, t. II, p. Ii9-i30. 

8. 



j46 de l'ineg alite 

gouvernements formés par des peuples étrangers à nos races 
sur des modèles fournis par nous : l'un fonctionne aux îles 
Sandwich , l'autre à Saint-Domingue. L'appréciation de ces 
deux États achèvera de démontrer l'impuissance de toutes 
tentatives pour donner à un peuple des institutions qui ne lui 
sont pas suggérées par son propre génie. 

Aux îles Sandwich , le système représentatif brille de tout 
son éclat. On y trouve une chambre haute, une chambre basse, 
un ministère qui gouverne, un roi qui règne ; rien n'y man- 
que. Mais tout cela n'est que décoration. Le rouage indispen- 
sable de la machine, celui qui la met en branle, c'est le corps 
des missionnaires protestants. Sans eux, roi, pairs et députés, 
ignorant la route à suivre, cesseraient bientôt de fonctionner. 
Aux missionnaires seuls revient l'honneur de trouver les idées, 
de les présenter, de les faire accepter, soit par le crédit dont 
ils jouissent sur leurs néoph)tes, soit, au besoin, par la menace. 
Je doute cependant que , si les missionnaires n'avaient pour 
instruments de leur volonté que le roi et les chambres, ils ne 
se vissent obligés, après avoir lutté quelque temps contre l'inap- 
titude de leurs écoliers, de prendre dans le maniement des 
affaires une part très grande, très directe, et par conséquent 
trop apparente. Ils ont paré à cet inconvénient au moyen d'un 
ministère qui est tout simplement composé d'hommes de race 
européenne. Ainsi , les affaires se traitent et se décident , en 
fait, entre la mission protestante et ses agents ; le reste n'est 
là que pour la montre. 

Quant au roi Kamehameha III , c'est , paraît-il , un prince 
de mérite. Il a, pour son compte, renoncé à se tatouer la fi- 
gure, et, bien que n'ayant pas encore converti tous ses cour- 
tisans, il éprouve déjà la juste satisfaction de ne les plus voir 
tracer sur leurs fronts et leurs joues que d'assez légers des- 
sins. Le gros de la nation, nobles de campagne et gens du 
peuple, persiste sur ce point, comme sur les autres , dans les 
vieilles idées. Toutefois des causes très nombreuses amènent 
chaque jour aux îles Sandwich un surcroît de population euro- 
péenne. Le voisinage de la Californie fait du royaume hawaïen 
un point très intéressant pour la clairvoyante énergie de nos 



DES BACES HUMAINES. 47 

nations. Les baleiniers déserteurs et les matelots réfractaires 
de la marine militaire n'y sont plus les seuls colons de race 
blanche : des marchands, des spéculateurs, des aventuriers de 
toute espèce, accourent, y bâtissent des maisons et s'y fixent. 
La race indigène, envahie, va peu à peu se mélanger et dispa- 
raître. Je ne sais si le gouvernement représentatif et indépen- 
dant ne fera pas bientôt place à une simple administration 
déléguée, relevant de quelque grande puissance étrangère; ce 
dont je ne doute pas, c'est que les institutions importées fini- 
ront par s'établir solidement dans ce pays, et le jour de leur 
triomphe verra, synchronisme nécessaire , la ruine totale des 
naturels. 

A Saint-Domingue , l'indépendance est complète. Là , point 
de missionnaires exerçant une autorité voilée et absolue; 
point de ministère étranger fonctionnant avec l'esprit euro- 
péen : tout est abandonné aux inspirations de 'a population elle- 
même. Cette population, dans la partie espagnole , est coiDpusée 
de mulâtres. Je n'en parlerai pas. Ces gens paraissent imiter, 
tant bien que mal, ce que notre civilisation a de plus facile : 
ils tendent, comme tous les métis, à se fondre dans la branche 
de leiu* généalogie qui leur fait le plus d'honneur; ils sont donc 
susceptibles, jusqu'à un certain point, de mettre en pratique 
nos usages. Ce n'est pas chez eux qu'il faut étudier la question 
absolue. Passons donc les montagnes qui séparent la républi- 
que dominicaine de l'État d'Haïti. 

Nous nous trouvons là en face d'une société dont les insti- 
tutions sont non seulement pareilles aux nôtres , mais encore 
dérivent des maximes les plus récentes de notre sagesse politi- 
que. Tout ce que, depuis soixante ans , le libéralisme le plus 
raffiné a fait proclamer dans les assemblées délibérantes de 
l'Europe, tout ce que les penseurs les plus amis de l'indépen- 
dance et de la dignité de l'homme ont pu écrire, toutes les dé- 
clarations de droits et de principes , ont trouvé leur écho sur 
les rives de l'Artibonite. Rien d'africain n'a survécu dans les 
lois écrites ; les souvenirs de la terre chamitique ont officiel- i 
lement disparu des esprits; jamais le langage officiel n'en a | 
montré la trace; les institutions, je le répète, sont complète- 



48 DE l'inégalité 

ment européennes. Voyons maintenant comment elles s'adap-> 
tent avec les mœurs. 

; ) Quel contraste! Les mœurs? on les voit ausskulépravées, 
ausslJirutaI«6> aussiJiériices. que dans le Dahomey ou le pays 
des Fellatahs (1). Le même amour barbare de la parure s'al- 
lie à la même indifTérence pour le mérite de la forme ; le beau 
réside dans la couleur, et, pourvu qu'un vêtement soit d'un 
rouge éclatant et garni de faux or, le goût ne s'occupe guère 
des solutions de continuité de l'étoffe-, et, quant à la propreté, 
personne ne s'en soucie. Veut-on, dans ce pays-là, s'approcher 
d'un haut fonctionnaire ? on est introduit près d'un grand nè- 
gre étendu à la renverse sur un banc de bois, la tête envelop- 
pée d'un mauvais mouchoir déchiré et couverte d'un chapeau 
à cornes largement galonné d'or. Un sabre immense pend à 
côté de cet amas de membres ; l'habit brodé n'est pas accom- 
pagné d'un gile*. ; le général a des pantoufles. L'interrogez-vous, 
cherchez-vous à pénétrer dans son esprit pour y apprécier la 
nature de idées qui l'occupent.' vous trouvez l'intelligence la 
plus inculte unie à l'orgueil le plus sauvage, qui n'a d'égal qu'une 
aussi profonde et incurable nonchalance. Si cet homme ouvre 
la bouche, il va vous débiter tous les lieux communs dont les 
journaux nous ont fatigués depuis un demi-siècle. Ce barbare 
les sait par cœur; il a d'autres intérêts, des instincts très diffé- 
rents ; il n'a pas d'autres notions acquises. Il parle comme le 
baron d'Holbach, raisonne comme M. de Grimm, et, au fond , 
il n'a de sérieux souci que de mâcher du tabac, boire de l'alcool, 
éventrer ses ennemis et se concilier les sorciers. Le reste du 
temps il dort. 

L'État est partagé en deux fractions, que ne séparent pas des 
incompatibilités de doctrines, mais de peaux : les mulâtres se 
. tiennent d'un côté, les nègres de l'autre. Aux mulâtres appar- 
_tiçnt, sans aucun doute, plus d'intelligence, un esprit plus ou- 
vert à la conception. Je l'ai déjà fait remarquer pour les Domi- 
nicains : le sang européen a modifié la nature africaine, et ces 

(1) Voir, quant aux détails les plus récents, les articles publiés par 
M. Gustave d'Alaux dans la Revue des Deux Monde*. 



DES BACES HUMAINES. 49 

hommes pourraient, fondus dans une masse blanche, et avec 
de bons modèles constamment sous les yeux, devenir ailleurs 
des citoyens utiles. Par malheur la suprématie du nombre et 
de la force appartient, pour le moment, aux nègres. Ceux-là, 
bien que leurs grands-pères, tout au plus, aient connu la terre 
dAfrique. en subissent encore l'influence entière; leur suprême 
joie, c'est la paresse ; leur suprême raison, c'est le meurtre. En- 
tre les deux partis qui divisent l'île, la haine la plus intense 
n'a jamais cessé de régner. L'histoire d'Haïti, de la démocra- 
tique Haïti, n'est qu'une longue relation de massacres : mas- 
sacres des mulâtres par les nègres, lorsque ceux-ci sont les plus 
forts ; des nègres par les mulâtres, quand le pouvoir est aux 
mains de ces derniers. Les institutions, pour philanthropiques 
qu'elles se donnent, n'y peuvent rien; elles dorment impuissan- 
tes sur le papier où l'on les a écrites; ce qui règne sans frein, 
c'est le véritable esprit des populations. Conformément à une 
loi naturelle indiquée plus haut, la variété noire, appartenant 
à ces tribus humaines qui ne sont pas aptes à se civiliser, nour- 
rit l'horreur la plus profonde pour toutes les autres races; aussi 
voit-on les nègres d'Haïti repousser énergiquement les blancs 
et leur défendre l'entrée de leur territoire ; ils voudraient de 
même exclure les mulâtres, et visent à leur extermination. La 
haine de l'étranger est le principal mobile de la politique locale. 
Puis, en conséquence de la paresse organique de l'espèce, l'a- 
griculture est annulée, l'industrie n'existe pas même de nom, 
le commerce se réduit de jour en jour, la misère, dans ses dé- 
plorables progrès, empêche la population de se reproduire, 
tandis que les guerres continuelles, les révoltes, les exécutions 
militaires, réussissent constamment à la diminuer. Le résultat 
inévitable et peu éloigné d'une telle situation sera de rendre 
désert un pays dont la fertilité et les ressources naturelles ont 
jadis enrichi des générations de planteurs, et d'abandonner 
aux chèvres sauvages les plaines fécondes, les magniiiques valr 
lées, les mornes grandioses de la reine des Antilles ( 1 ). 

(1) La colonie de Saint-Domingue, avant son émancipation, était un 
des lieux de la terre où la ricticsse et l'élégance des mœurs avaient 
poussé le plus loin leurs raffinements. Ce que la Havane est devenue en 



50 DE l'inégalité 

Je suppose le cas où les populations de ce malheureux pays 
auraient pu agir conformément à l'esprit des races dont elles 
sont issues, où, ne se trouvant pas sous le protectorat inévitable 
et l'impulsion de doctrines étrangères, elles auraient formé leur 
société tout à fait librement et en suivant leurs seuls instincts. 
Alors, il se serait fait, plus ou moins spontanément, mais ja- 
mais sans quelques violences, une séparation entre les gens 
des deux couleurs. 

Les mulâtres auraient habité les bords de la mer, afin de se 
tenir toujours avec les Européens dans des rapports qu'ils re- 
cherchent. Sous la direction de ceux-ci, on les aurait vus mar- 
chands, courtiers surtout, avocats, médecins, resserrer des 
liens qui les flattent, se mélanger de plus en plus, s'améliorer 
graduellement, perdre, dans des proportions données, le carac- 
tère avec le sang africain. 

Les nègres se seraient retirés dans l'intérieur, et ils y auraient 
formé de petites sociétés analogues à celles que créaient jadis 
les esclaves marrons à Saint-Domingue même, à la Martini- 
que, à la Jamaïque et surtout à Cuba, dont le territoire étendu 
et les forêts profondes offrent des abris plus sûrs. Là, au milieu 
des productions si variées et si brillantes de la végétation antil- 
Uenne, le noir américain, abondamment pourvu des moyens 
d'existence que prodigue, à si peu de frais, une terre opulente, 
serait revenu en toute liberté à cette organisation despotique- 
ment patriarcale si naturelle à ceux de ses congénères que les 
vainqueurs musulmans de l'Afrique n'ont pas encore contraints. 
L'amour de l'isolement aurait été tout à la fois la cause et le 
résultat de ces institutions. Des tribus se formant seraient, au 
bout de peu de temps, devenues étrangères et hostiles les unes 
aux autres. Des guerres locales auraient été le seul événement 
politique des différents cantons, et l'île, sauvage, médiocrement 
peuplée, fort mal cultivée, aurait cependant conservé une dou- 
' ble population, maintenant condamnée à disparaître, par suite 
de la funeste influence de lois et d'institutions sans rapports 



fait d'activité commerciale, Saint-Domingue le montrait avec surcroît 
Les esclaves affranchis y ont mis bon ordre. 



DES BACES HUMAINES. 51 

avec la structure de rintelligeuce des nègres, avec leurs inté- 
rêts, avec leurs besoins. 

Ces exemples de Saint-Domingue et des îles Sandwich sont 
assez concluants. Je ne puis cependant résister au désir de tou- 
cher encore, avant de quitter définitivement ce sujet, à un au- 
tre fait analogue et dont le caractère particulier prête une bien 
grande force à mon opinion. J'ai appelé en témoignage un état 
où les institutions, imposées par des prédicateurs protestants , 
ne sont qu'im calque assez puéril de l'organisation britannique ; 
ensuite j'ai parlé d'un gouvernement matériellement libre, mais 
intellectuellement lié à des théories européennes, et qui a dû 
mettre en pratique l'application de ces théories, d'où la mort 
s'ensuit pour les malheureuses populations haïtiennes. Voici 
maintenant un exemple d'une tout autre nature, qui m'est of- 
fert par les tentatives des pères jésuites pour civiliser les indi- 
gènes du Paraguay (1). - 

Ces missionnaires, par l'élévation de leur intelligence et la 
beauté de leur courage, ont excité l'admiration universelle; et 
les ennemis les plus déclarés de leur ordre n'ont pas cru pou- 
voir leur refuser un ample tribut d'éloges. En effet, si des ins- 
titutions issues d'un esprit étranger à une nation ont eu jamais 
quelques chances de succès, c'étaient assurément oelles-là, 
fondées sur la puissance du sentiment religieux et appuyées de 
ce qu'un génie d'observation, aussi juste que fin, avait pu trou- 
ver d'idées d'appropriation. Les Pères s'étaient persuadés, opi- 
nion du reste fort répandue, que la barbarie est à la vie des 
peuples ce que l'enfance est à celle des individus, et que plus 
une nation se montre sauvage et inculte, plus elle est jeune. 

Pour mener leurs néophytes à l'adolescence, ils les traitèrent 
donc comme des enfants, et leur firent un gouvernement des- 
potique aussi ferme dans ses vues et volontés, que doux et af- 
fectueux dans ses formes. Les peuplades américaines ont, en 
général, des tendances républicaines, et la monarchie ou l'aris- 
tocratie, rares chez elles, ne s'y montrent jamais que très limi- 
tées. Les dispositions natives des Guaranis, auxquelles les jé- 

(i) Voir, à ce sujet, Prichard, d'Orbigny, A. de Humboldt, etc. 



52 DE l'inégalité 

suites venaient s'adresser, ne contrastaient pas, sur ce point, 
avec celles des autres indigènes. Toutefois, par une circonstance 
heureuse, ces peuples témoignaient d'une intelligence relative- | 
ment développée, d'un peu moins de férocité peut-être que cer- - 
tains de leurs voisins, et de quelque facilité à concevoir des 
besoins nouveaux. Cent vingt mille âmes environ furent réunies 
dans les villages des missions sous la conduite des Pères. Tout 
ce que l'expérience, l'étude journalière, la vive charité, appre- 
naient aux jésuites, portait profit; on faisait d'incessants efforts 
pour hâter le succès sans le compromettre. Malgré tant de 
soins, on sentait cependant que ce n'était pas trop du pouvoir 
absolu pour contraindre les néophytes à persister dans la bonne 
voie, et l'on pouvait se convaincre, en maintes occasions, du 
peu de solidité réelle de l'édifice. 

Quand les mesures du comte d'Aranda vinrent enlever au 
Paraguay ses pieux et habiles civilisateurs, on en reçut la plus 
triste et la plus complète démonstration. Les Guaranis, privés 
de leurs guides spirituels, refusèrent toute confiance aux chefs 
laïques envoyés par la couronne d'Espagne. Ils ne montrèrent 
aucune attache à leurs nouvelles institutions. Le goût de la vie 
sauvage les reprit, et aujourd'hui, à l'exception de trente-sept 
petits villages qui végètent encore sur les bords du Parana, du 
Paraguay et de l'Uruguay, villages qui contiennent certaine- 
ment un noyau de population métisse, tout le reste est retourné 
aux forêts et y vit dans un état aussi sauvage que le sont à l'oc- 
cident les tribus de même souche, Guaranis et Cirionos. 1 
fuyards ont repris, je ne dis pas leurs vieilles coutumes dans 
toute leur pureté, mais du moins des coutumes à peine rajeu- 

Inies et qui en découlent directement, et cela parce qu'il n'est 
donné à aucune race humaine d'être infidèle à ses instincts, 
ni d'abandonner le sentier sur lequel Dieu l'a mise. On peut 
oroire que, si les jésuites avaient continué à régir leurs missions 
du Paraguay, leurs efforts, servis parle temps, auraient amené 
•des succès meilleurs. Je l'admets ; mais à cette condition uni- 
que, toujours la même, que des groupes de population euro- 
péenne seraient venus peu à peu, sous la protection de leur 
dictature, s'établir dans le pays, se seraient mêlés avec les na- 



DES BACES HUMAINES. 53 

tifs, auraient d'abord modifié, puis complètement changé le 
sang, et, à ces conditions, il se serait formé dans ces contrées 
un État portant peut-être un nom aborigène, se glorifiant peut- 
être de descendre d'ancêtres autochthones , mais par le fait, 
mais dans la vérité, aussi européen que les institutions gui l'au- 
raient régi. 

Voilà ce que j'avais à dire sur les rapports des institutions 
avec les races. 



CHAPITRE VI. 

Dans le progrès ou la stagnation, les peuples sont indépendants 
des lieux qu'ils habitent. 

Il est impossible de ne pas tenir quelque compte de l'in- 
fluence accordée par plusieurs savants aux climats, à la nature 
du sol , à la disposition topographique sur le développement 
des peuples; et, bien qu'à propos de la doctrine des milieux (1), 
j'y aie touché en passant, ce serait laisser une véritable 
lacune que de ne pas en parler à fond. 

On est généralement porté à croire qu'une nation établie 
sous un ciel tempéré , non pas assez brûlant pour énerver les 
hommes , non pas assez froid pour rendre le sol improductif, 
au bord de grands fleuves, routes larges et mobiles, dans des 
plaines et des vallées propres à plusieurs genres de culture , 
au pied de montagnes dont le sein opulent est gorgé de mé- 
taux , que cette nation , ainsi aidée par la nature , sera bien 
promptement amenée à quitter la barbarie, et, sans faute , se 
civilisera (2). D'autre part, et par une conséquence de ce rai- 
sonnement , on admet sans peine que des tribus brûlées par le 

(1) Voir plus haut, p. 61. 

(2) Consulter, entre autres, Carus : Ueber ungleiche Befœhigung der 
verschiedenen MenachheiUtœmme fur hœhere geiatige Entwickelung, 
in-S"; Leipzig, 1849, p. 96 et passim. 



Ô4 DE L'INEGALITE 

soleil ou engourdies sur les glaces éternelles, n'ayant d'autre 
territoire que des rochers stériles , seront beaucoup plus ex- 
posées à rester dans l'état de barbarie. Alors il va sans dire 
que, dans cette hypothèse, l'humanité ne serait perfectible 
qu'à l'aide du secours de la nature matérielle , et que toute sa 
valeur et sa grandeur existeraient en germe hors d'elle-même. 
Pour assez spécieuse, au premier aspect, que semble cette 
opinion, elle ne concorde sur aucun point avec les réalités nom- 
breuses que l'observation procure. 

Nuls pays certainement ne sont plus fertiles , nuls climats 
plus doux que ceux des différentes contrées de l'Amérique. 
Les grands fleuves y abondent, les golfes, les baies, les ha- 
vres y sont vastes, profonds, magniOques, multipliés; les mé- 
taux précieux s'y trouvent à fleur de terre ; la nature végétale y 
prodigue presque spontanément les moyens d'existence les plus 
abondants et les plus variés, tandis que la faune , riche en es- 
pèces alimentaires , présente des ressources plus substantielles 
encore. Et pourtant la plus grande partie de ces heureuses 
contrées est parcourue , depuis des séries de siècles, par des 
peuplades restées étrangères à la plus médiocre exploitation 
de tant de trésors. 

Plusieurs ont été sur la voie de mieux faire. Une maigre 
<nilture, un travail barbare du minerai, sont des faits qu'on 
observe dans plus d'un endroit. Quelques arts utiles , exercés 
avec une sorte de talent, surprennent encore le voyageur. 
Mais tout cela , en déflnitive , est très humble et ne forme pas 
xm ensemble , un faisceau dont une civilisation quelconque soit 
jamais sortie. Certainement il a existé, à des époques fort 
lointaines, dans la contrée étendue entre le lac Érié et le golfe 
du Mexique, depuis le Missouri jusqu'aux montagnes Rocheu- 
ses (1), une nation qui a laissé des traces remarquables de sa 
présence. Les restes de constructions , les inscriptions gravées 

(1) Prichard, Histoire naturelle de thomme, t. II, p. 80 et pass. Voir 
surtout les récentes recherches de E. G. Squicr, consignées dans ses 
Observation» on the aboriginal monuments of the Mississipi Valley, 
New-York, 1817, et dans plusieurs publications, revues et journaux 
-qui ont récemment paru en Amérique. 



DES BACES HUMAINES. 55 

sur des rochers, les tumulus (1), les momies indiquent une 
culture intellectuelle avancée. Mais rien ne prouve qu'entre 
cette mystérieuse nation et les peuplades errant aujourd'hui 
sur ses tombes, il y ait une parenté bien proche. Dans tous 
les cas, si, par suite d'un lien naturel quelconque , ou d'une 
initiation d'esclaves, les aborigènes actuels tiennent des an- 
ciens maîtres du pays la première notion de ces arts qu'ils pra- 
tiquent à l'état élémentaire , on ne pourrait qu'être frappé da- 
vantage de l'impossibilité où ils se sont trouvés de perfectionner 
ce qu'on leur avait appris , et je verrais là un motif de plus 
pour rester persuadé que le premier peuple venu , placé dans 
les circonstances géographiques les plus favorables, n'est pas 
destiné par cela même à se civiliser. 

Au contraire , il y a , entre l'aptitude d'un climat et d'un 
pays à servir les besoins de l'homme et le fait même de la 
civilisation , une indépendance complète. L'Inde est une con- 



(1) La construction très particulière de ces tumulus, et les nom- 
breux ustensiles et instruments qu'ils recèlent, occupent beaucoup, 
en ce moment, la perspicacité et le talent des antiquaires américains. 
J'aurai occasion, dans le quatrième volume de cet ouvrage, d'expri- 
mer une opinion sur la valeur de ces reliques, au point de vue de 
la civilisation; pour le moment, je me bornerai à en dire que leur 
excessive antiquité est impossible à révoquer en doute. M. Squier est 
parfaitement fondé à en trouver une preuve dans ce fait seul, que les 
squelettes découverts dans les tumulus tombent en poussière au moin- 
dre contact de l'air, bien que les conditions, quant à la qualité du sol, 
soient des meilleures, tandis que les corps enterrés sous les crom- 
lechs bretons, et qui ont au moins 1,800 ans de sépulture, «ont parfai- 
tement solides. On peut donc concevoir aisément qu'entre ces très an- 
ciens possesseurs du sol de l'Amérique et les tribus Lenni-Lénapés et 
autres, il n'y ait pas de rapports. Avant de clore cette note, je ne puis 
me dispenser de louer l'industrieuse habileté que déploient les savants 
américains dans l'étude des antiquités de leur grand continent. Fort 
embarrassés par l'excessive fragilité des crânes exhumés, ils ont ima- 
giné, après plusieurs autres essais infructueux, découler dans les 
cadavres, avec des précautions inouïes, une préparation bitumineuse 
qui, en se solidifiant aussitôt, préserve les ossements de la dissolu- 
tion. Il parait que ce procédé, fort délicat à employer, et qui demande 
autant d'adresse que de prompUtude, obUent généralement un entier 
succès. 



56 DE l'inégalité 

trée qu'il a fallu fertiliser, l'Egypte de même (1). Voilà deux 
centres bien célèbres de la culture et du perfectionnement 
humains. La Chine, à côté de la fécondité de certaines de ses 
parties, a présenté, dans d'autres, des difficultés très labo- 
rieuses à vaincre. Les premiers événements y sont des combats 
contre les fleuves ; les premiers bienfaits des antiques empe- 
reurs consistent en ouvertures de canaux , en dessèchements 
de marais. Dans la contrée mésopotamique de l'Euphrate et 
du Tigre, théâtre de la splendeur des premiers États assyriens, 
territoire sanctifié par la majesté des plus sacrés souvenirs ,. 
dans ces régions où le froment, dit-on, croît spontanément (2),. 
le sol est cependant si peu productif par lui-même, que de 
vastes et courageux travaux d'irrigation ont pu seuls le rendre 
propre à nourrir les hommes. Maintenant que les canaux sont 
détruits, comblés ou encombrés, la stérilité a repris ses droits. 
Je suis donc très porté à croire que la nature n'avait pas autant 
favorisé ces régions qu'on le pense d'ordinaire. Toutefois je ne 
discuterai pas sur ce point. J'admets que la Chine, l'Egypte, 
l'Inde et l'Assyrie aient été des lieux complètement appropriés 
à l'établissement de grands empires et au développement de 
puissantes civilisations ; j'accorde que ces lieux aient réuni les 
meilleures conditions de prospérité. On l'avouera aussi , ces 
conditions étaient de telle nature, que, pour en profiter, il 
était indispensable d'avoir atteint préalablement , par d'autres 
voies, un haut degré de perfectionnement social. Ainsi, pour 
que le commerce pût s'emparer des grands cours d'eau, il fal- 
lait que l'industrie , ou pour le moins l'agriculture, existassent 
déjà , et l'attrait sur les peuples voisins n'aurait pas eu lieu 
avant que des villes et des marchés ne fussent bâtis et enrichis 
de longue main. Les grands avantages départis à la Chine , à 
l'Inde et à l'Assyrie supposent donc , chez les peuples qui en 

(1) L'Inde antique a nécessité, de la part des premiers colons de race 
blanche, de très grands travaux de défrichement. Voir Lassen, In- 
dische Aller Ihumskunde, t. \. Pour l'Egypte, voir ce que dit M. de Bun- 
sen, Algyptens Stelle in der Wellgeschichle , de la fertilisation du 
Fayouni , œuvre gigantesque des premiers souverains. 

(i) Syncellus. *£pEiv Se aOrriv «ypoù; àYptoy; xaî xpi9à;,xat côxpov, 
xai <n^(Taiiov, xat ta; èv toïc ti.tai çuoiLévai; ^î!ia; iabizaiiai. 



DES BACES HUMAINES. 57 

ont tiré bon parti, une véritable vocation intellectuelle et 
même une civilisation antérieure au jour où l'exploitation de 
^es avantages put commencer. Mais quittons les régions spé- 
cialement favorisées, et regardons ailleurs. 

Lorsque les Phéniciens, dans leur migration, vinrent de 
Tylos , ou de quelque autre endroit du sud-est que l'on voudra, 
que trouvèrent-ils dans le canton de Syrie où ils se fixèrent ? 
Une côte aride, rocailleuse, serrée étroitement entre la mer 
et des chaînes de rochers qui semblaient devoir rester à tout 
jamais stériles. Un territoire si misérable contraignait la nation 
à ne jamais s'étendre , car, de tous côtés , elle se trouvait en- 
serrée dans une ceinture de montagnes. Et cependant ce lieu, 
qui devait être une prison , devint , grâce au génie industrieux 
du peuple qui l'habita, un nid de temples et de palais. Les 
Phéniciens, condamnés pour toujours à n'être que de grossiers 
ichtyophages, ou tout au plus de misérables pirates, furent 
pirates à la vérité , mais grandement , et , de plus , marchands 
hardis et habiles, spéculateurs audacieux et heureux. Bon ! dira 
quelque contradicteur, nécessité est mère d'invention ; si les fon- 
dateurs de Tyret de Sidon avaient habité les plaines de Damas, 
contents des produits de l'agriculture, ils n'auraient peut- 
être jamais été un peuple illustre. La misère les a aiguillonnés, 
la misère a éveillé leur génie. 

Et pourquoi donc n'éveille-t-elle pas celui de tant de tribus 
africaines, américaines, océaniennes, placées dans des cir- 
constances analogues.' Pourquoi voyons-nous les Kabyles du 
Maroc, race ancienne et qui a eu, bien certainement, tout le 
temps nécessaire pour la réflexion, et, chose plus surprenante 
encore , toutes les incitations possibles à la simple imitation , 
n'avoir jamais conçu une idée plus féconde , pour adoucir son 
sort malheureux, que le pur et simple brigandage maritime? 
Pourquoi, dans cet archipel des Indes, qui semble créé pour 
le commerce, dans ces îles océaniennes, qui peuvent si aisé- 
ment communiquer l'une avec l'autre, les relations pacifique- 
ment fructueuses sont-elles presque absolument dans les mains 
•des races étrangères, chinoise, malaise et arabe? et là où des 
peuples à demi indigènes, où des nations métisses ont pu s'en 



58 DE l'inégalité 

emparer, pourquoi l'activité diminue-t-elle ? Pourquoi la cir- 
culation u'a-t-elle lieu que d'après des données de plus en plus 
élémentaires ? C'est qu'en vérité , pour qu'un État commercial 
s'établisse sur une côte ou sur une île quelconque, il faut 
quelque chose de plus que la mer ouverte, que les excitations 
nées de la stérilité du sol, que même les leçons de l'expérience 
d'autrui : il faut, dans l'esprit du naturel de cette côte ou de 
cette île , l'aptitude spéciale qui seule l'amènera à profiter des 
instruments de travail et de succès placés à sa portée. 

I\Iais je ne me bornerai pas à montrer qu'une situation géo- 
graphique, déclarée convenable parce qu'elle est fertile, ou, 
précisément encore, parce qu'elle ne l'est pas, ne donne pas 
aux nations leur valeur sociale : il faut encore bien établir que 
cette valeur sociale est tout à fait indépendante des circons- 
tances matérielles environnantes. Je citerai les Arméniens, 
renfermés dans leurs montagnes , dans ces mêmes montagnes 
où tant d'autres peuples vivent et meurent barbares de géné- 
rations en générations, parvenant, dès une antiquité très re- 
culée , à une civilisation assez haute. Ces régions pourtant 
étaient presque closes , sans fertilité remarquable , sans com- 
munication avec la mer. 

Les Juifs se trouvaient dans une position analogue , entourés 
de tribus parlant des dialectes d'une langue parente de la leur, 
et dont la plupart leur tenaient d'assez près par le sang ; ils 
devancèrent pourtant tous ces groupes. On les vit guerriers , 
agriculteurs , commerçants ; on les vit , sous ce gouvernement 
singulièrement compliqué, où la monarchie, la théocratie, le 
pouvoir patriarcal des chefs de famille et la puissance démo- 
cratique du peuple , représentée par les assemblées et les pro- 
phètes, s'équilibraient d'une manière bien bizarre, traverser 
de longs siècles de prospérité et de gloire , et vaincre , par un 
système d'émigration des plus intelligents , les difficultés qu'op. 
posaient à leur expansion les limites étroites de leur domaine. 
Et qu'était-ce encore que ce domaine .' Les voyageurs moder- 
nes savent au prix de quels efforts savants les agronomes Is- 
raélites en entretenaient la factice fécondité. Depuis que cette 
race choisie n'habite plus ses montagnes et ses plaines , le puits 



J 



DES BACES HUMAINES. S9 

OÙ buvaient les troupeaux de Jacob est comblé par les sables, 
la vigne de Naboth a été envahie par le désert, tout comme 
l'emplacement du palais d'Acbab par les ronces. Et dans ce 
misérable coin du monde, que furent les Juifs? Je le répète, 
im peuple habile en tout ce qu'il entreprit , un peuple libre , 
un peuple fort, un peuple intelligent, et qui, avant de perdre 
bravement, les armes à la main, le titre de nation indépen- 
dante, avait fourni au monde presque autant de docteurs que 
de marchands (1). 

Les Grecs, les Grecs eux-mêmes, étaient loin d'avoir à se 
louer en tout des circonstances géographiques. Leur pays n'était, 
en bien des parties, qu'une terre misérable. Si l'Arcadie fut un 
pays aimé des pasteurs, si la Béotie se déclara chère à Gérés et 
à Triptolème, l'Arcadie et la Béotie jouent un rôle bien mince 
dans l'histoire hellénique. La riche Corinthe elle-même, la 
ville favorite de Plutus et de Vénus Mélanis, ne brille ici qu'au 
second rang. A qui revient la gloire? à Athènes, dont une 
poussière blanchâtre couvrait la campagne et les maigres oli- 
viers; à Athènes, qui, pour commerce principal, vendait des 
statues et des livres ; puis à Sparte , enterrée dans une vallée 
étroite , au fond des entassements de rocs où la victoire allait 
la chercher. 

Et Rome , dans le pauvre canton du Latium où la mirent ses 
fondateurs, au bord de ce petit Tibre, qui venait déboucher 
sur une côte presque inconnue, que jamais vaisseau phénicien 
ou grec ne touchait que par hasard , est-ce par sa disposition 
topographique qu'elle est devenue la maîtresse du monde? 
Mais, aussitôt que le monde obéit aux enseignes romaines, la 
politique trouva sa métropole mal placée, et la ville éternelle 
commença la longue série de ses affronts. Les premiers em- 
pereurs, ayant surtout les yeux tournés vers la Grèce, y ré- 
sidèrent presque toujours. Tibère, en Italie, se tenait à Ca- 
prée, entre les deux moitiés de son univers. Ses successeurs 
allaient à Antioche. Quelques-uns, préoccupés des affaires gau- 
loises, montèrent jusqu'à Trêves. Enfin un décret final enleva 

(1) Salvador, Ristoire des Juifs. la-S». Paris. 



GO DE l'inégalité 

à Rome le titre même de capitale pour le donner à Milan. 
Que si les Romains ont fait parler d'eux dans le monde , c'est 
Wen certainement malgré la position du district d'où sortaient 
leurs premières armées , et non pas à cause de cette position. 

En descendant aux temps modernes, la multitude des faits 
doDt je puis m'étayer m'embarrasse. Je vois la prospérité quit- 
ter tout à fait les côtes méditerranéennes , preuve sans ré- 
plique qu'elle ne leur était pas attachée. Les grandes cités 
commerçantes du moyen âge naissent là où nul théoricien des 
époques précédentes n'aurait été les bâtir. Novogorod s'élève 
dans un pays glacé; Brème, sur une côte presque aussi froide. 
Les villes banséatiques du centre de l'Allemagne se fondent au 
milieu de pays qui s'éveillent à peine ; Venise apparaît au fond 
d'un golfe profond. La prépondérance politique brille dans des 
lieux à peine aperçus jadis. En France, c'est au nord de la 
Loire et presque au delà de la Seine que réside la force. Lyon, 
Toulouse, Narbonne, Marseille, Bordeaux, tombent du haut 
rang où les avait portées le choix des Romains. C'est Paris qui 
devient la cité importante , Paris , une bourgade trop éloignée 
de la mer quand il s'agit du commerce , et qui en sera trop 
près quand viendront les barques normandes. En Italie, des 
villes, jadis du dernier ordre, priment la cité des papes; Ra- 
venne s'éveille au fond de ses marais, Âmalfi est longtemps 
puissante. Je note, en passant, que le hasard n'a eu aucune 
part à tous ces revirements , que tous s'expliquent par la pré- 
sence sur le point donné d'une race victorieuse ou prépondé- 
rante. Je veux dire que ce n'était pas le lieu qui faisait la valeur 
de la nation , qui jamais l'a faite , qui la fera jamais : au con- 
traire, c'était la nation qui donnait, a donné et donnera au 
territoire sa valeur économique, morale et politique. 

Afin d'être aussi clair que possible , j'ajouterai cependant que 
ma pensée n'est pas de nier l'importance de la situation pour 
certaines villes, soit entrepôts, soit ports de mer, soit capitales. 
Les observations que l'on a faites , au sujet de Constantinople 
et d'Alexandrie notamment, sont incontestables (1). Il est ccr- 

(1) H. Saint-Uarc Girardin , fi«vu« de» Deux Monde*. 



DES BACES HUMAINES. 61 

tain qu'il existe sur ]e globe difTérents points qu'on peut ap- 
peler les clefs du monde , et ainsi Ton conçoit que , dans le cas 
du percement de l'isthme de Panama, la puissance qui possé- 
derait la ville encore à construire sur ce canal hypothétique 
aurait un grand rôle à jouer dans les affaires de l'univers. Mais 
ce rôle , une nation le joue bien , le joue mal , ou même ne le 
joue pas du tout, suivant ce qu'elle vaut. Agrandissez Ciiagres, 
et faites que les deux mers s'unissent sous ses murs ; puis soyez 
libre de peupler la ville d'une colonie à votre gré : le choix 
auquel vous vous arrêterez déterminera l'avenir de la cité 
nouvelle. Que la race soit vraiment digne de la haute fortune 
à laquelle elle aura été appelée , si l'emplacement de Chagres 
n'est pas précisément le plus propre à développer tous les 
avantages de l'union des deux Océans, cette population le 
quittera et ira ailleurs déployer en toute liberté les splendeurs 
de son sort (1). 



(I) Voici, sur le sujet débattu dans ce chapitre, l'opinion, un peu 
durement exprimée, d'un savant historien et philologue : 
< Un assez grand nombre d'écrivains s'est laissé persuader que le 

* pays faisait le peuple; que les Bavarois ou les Saxons avaient été 
« prédestinés par la nature de leur sol à devenir ce qu'ils sont aujour- 
« d'hui; que le christianisme protestant ne convenait pas aux régions 
â–  du sud; que le catholicisme n'allait pas h celles du nord, et autres 
■t choses semblables. Des hommes qui interprètent l'histoire d'après 
« leurs maigres connaissances, ou même leurs cœurs étroits et leurs 
« esprits myopes, voudraient bien aussi établir que la nation qui fait 

• l'objet de nos récits (les Juifs) a possédé telle ou telle qualité, bien. 
« ou mal comprise, pour avoir habité la Palestine et non pas l'Inde 
« ou la Grèce. Mais si ces grands docteurs, habiles à tout prouver, 
« voulaient réOéchir que le sol de la terre sainte a porté dans son 
« espace resserré les religions et les idées des peuples les plus diffé- 
« rents, et qu'entre ces peuples si variés et leurs héritiers actuels, il 
« existe encore des nuances à l'infini, bien que la contrée soit restée 
« la même, ils verraient alors combien peu le territoire matériel a 
« d'influence sur le caractère et la civilisation d'un peuple. » 

(Evald, Getchichte de» Volkes Israël, t. I, p. 259.) 



62 DE L INEGALITE 



CHAPITRE VII. 



Le christianisme ne crée pas et ne transforme pas l'aptitude 

civilisatrice. 

Après les objections tirées des institutions , des climats , il 
en vient une qu'à vrai dire, jaurais dû placer avant toutes les 
autres, non pas que je la juge plus forte, mais pour la révé- 
rence naturellement inspirée par le fait sur lequel elle s'appuie. 
En adoptant comme justes les conclusions qui précèdent, deux 
affirmations deviennent de plus en plus évidentes : c'est , d'a- 
bord , que la plupart des races humaines sont inaptes à se ci- 
viliser jamais , à moins qu'elles ne se mélangent ; c'est , en- 
suite , que non seulement ces races ne possèdent pas le ressort 
intérieur déclaré nécessaire pour les pousser en avant sur l'é- 
chelle du perfectionnement, mais encore que tout agent ex- 
térieur est impuissant à féconder leur stérilité organique , bien 
que cet agent piusse être d'ailleurs très énergique. Ici l'on de- 
mandera , sans doute , si le christianisme doit briller en vain 
pour des nations entières? s'il est des peuples condamnés à ne 
jamais le connaître? 

Certains auteurs ont répondu affirmativement. Se mettant 
sans scrupule en contradiction avec la promesse évangélique , 
ils ont nié le caractère le plus spécial de la loi nouvelle, qui 
est précisément d'être accessible à l'universalité des hommes. 
Une telle opinion reproduisait la formule étroite des Hébreux. 
C'était y rentrer par une porte un peu plus large que celle de 
l'ancienne alliance; néanmoins c'était y rentrer. Je ne sens 
nulle disposition à suivre les partisans de cette idée condamnée 
par l'Église, et n'éprouve pas la moindre difficulté à reconnaî- 
tre pleinement que toutes les races humaines sont douées d'une 
égale capacité à entrer dans le sein de la communion chré- 
tienne. Sur ce point-là, pas d'empêchement originel, pas d'en- 
traves dans la nature des races; leurs inégalités n'y font rien. 
Les reUgions ne sont pas, comme on a voulu le prétendre, 



DES RACES HUMAINES. 63 

parquées par zones sur la surface du globe avec leurs secta- 
teurs. Il n'est pas vrai que, de tel degré du méridien à tel au- 
tre, le christianisme doive dominer, tandis qu'à dater de telle 
limite, l'islamisme prendra l'empire pour le garder jusqu'à la 
frontière infranchissable où il devra le remettre au bouddhisme 
ou au brahmanisme, tandis que les chamanistes, les fétichistes 
se partageront ce qui restera du monde. 

Les chrétiens sont répandus dans toutes les latitudes et soùs 
tous les climats. La statistique, imparfaite sans doute, mais 
probable en ses données, nous les montre en grand nombre, 
Mongols errant dans les plaines de la haute Asie, sauvages chas- 
sant sur les plateaux des Cordillères, Esquimaux péchant dans 
les glaces du pôle arctique, enfin Chinois et Japonais mourant 
sous le fouet des persécuteurs. L'observation ne permet plus 
sur cette question le plus léger doute. Mais la même observa- 
tion ne permet pas non plus de confondre, comme on le fait 
journellement, le christianisme, l'aptitude universelle des hom- 
mes à en reconnaître les vérités, à en pratiquer les préceptes, 
avec la faculté, toute différente, d'un tout autre ordre, d'une 
tout autre nature, qui porte telle famille humaine, à l'exclu- 
sion de telles autres, à comprendre les nécessités purement 
terrestres du perfectionnement social, et à savoir en préparer 
et eo traverser les phases, pour s'élever à l'état que nous ap- 
pelons civilisation, état dont les degrés marquent les rapports 
d'inégalité des races entre elles. 

On a prétendu, à tort bien certainement, dans le dernier 
siècle, que la doctrine du renoncement, qui constitue une par- 
tie capitale du christianisme, était, de sa nature, très opposée 
au développement social, et que des gens dont le suprême mé- 
rite doit être de ne rien estimer ici-bas, et d'avoir toujours les 
yeux fixés et les désirs tendus vers la Jérusalem céleste, ne sont 
guère propres à faire progressât les intérêts de ce monde. 
L'imperfection humaine se charge de rétorquer l'argument. Il 
n'a jamais été sérieusement à craindre que l'iiumanité renonrit 
aux choses du siècle, et, si expresses que fussent à cet égard les 
recommandations et les conseils, on peut dire que, luttant con- 
tre un courant reconnu irrésistible, on demandait beaucoup à 



64 DE l'inégalité 

cette seule lin d'obtenir nn peu. En outre, les préceptes chré- 
tiens sont un grand véhicule social, en ce sens qu'ils adoucis- 
sent les mœurs, facilitent les rapports par la charité, condam- 
nent toute violence, forcent d'en appeler à la seule puissance 
du raisonnement, et réclament ainsi pour Tâme une plénitude 
d'autorité qui, dans mille applications, tourne au bénéfice bien 
entendu de la chair. Puis, par la nature toute métaphysique et 
intellectuelle de ses dogmes, la religion appelle l'esprit à s'é- 
lever, tandis que, par la pureté de sa morale, elle tend à le 
détacher d'une foule de faiblesses et de vices corrosifs, dange- 
reux pour le progrès des intérêts matériels. Contrairement donc 
aux philosophes du dix-huitième siècle, on est fondé à accor- 
der au christianisme l'épithète de civilisateur : mais il y faut de 
la mesure, et cette donnée trop amplifiée conduirait à des er- 
reurs profondes. 

Le christianisme est civilisateur en tant qu'il rend l'homme 
plusréfléchi et plus doux; toutefois il ne l'est qu'indirectement, 
car cette douceur et ce développement de l'intelligence, il n'a 
pas pour but de les appliquer aux choses périssables, et partout 
on le voit se contenter de l'état social où il trouve ses néophy- 
tes, quelque imparfait que soit cet état. Pourvu qu'il en puisse 
élaguer ce qui nuit à la santé de l'âme, le reste ne lui importe 
en rien. 11 laisse les Chinois avec leurs robes, les Esquimaux 
avec leurs fourrures, les premiers mangeant du riz, les seconds 
du lard de baleine, absolument comme il les a trouvés, et il 
n'attache aucune importance à ce qu'ils adoptent un autre genre 
d'existence. Si l'état de ces gens comporte une amélioration 
conséquente à lui-même, le christianisme tendra certainement 
à l'amener ; mais il ne changera pas du tout au tout les habi- 
tudes qu'il aura d'abord rencontrées et ne forcera pas le pas- 
sage d'une civilisation à une autre, car il n'en a adopté aucune; 
il se sert de toutes, et est au»-dessus de toutes. Les faits et les 
preuves abondent : je vais en parler; mais, auparavant, qu'il me 
soit permis de le confesser, je n'ai jamais compris cette doc- 
trine toute moderne qui consiste à identifier tellement la loi du 
Christ avec les intérêts de ce monde, qu'on en fasse sortir un 
prétendu ordre de choses appelé la civilisation chrétienne. 



DES RACES HUMAINES. 65 

Il y a indiibitoblcment une civilisation païenne, une civilisa- 
tion brahmanique, bouddhique, judaïque. Il a existé, il existe 
des sociétés dont la religion est la base, a donné la forme, com- 
posé les lois, réglé les devoirs civils, marqué les limites, indi- 
qué les hostilités; des sociétés qui ne subsistent que sur les 
prescriptions plus ou moins larges d'une formule théocratique, 
et qu'on ne peut pas imaginer vivantes sans leur foi et leurs 
rites, comme les rites et la foi ne sont pas possibles non plus 
sans le peuple qu'ils ont formé. Toute l'antiquité a plus ou 
moins vécu sur cette règle. La tolérance légale, invention de 
la politique romaine, et le vaste système d'assimilation et de 
fusion des cultes, œuvre d'une théologie de décadence, furent, 
pour le paganisme, les fruits des époques dernières. Mais, tant 
qu'il fut jeune et fort, autant de villes, autant de Jupiters, de 
Mercures, de Vénus différents, et le dieu, jaloux, bien autre- 
ment que celui des Juifs et plus exclusif encore, ne reconnais- 
sait, dans ce monde et dans l'autre, que ses concitoyens. Ainsi 
chaque civilisation de ce genre se forme et grandit sous l'égiiie 
d'une divinité, d'une religion particulière. I^ culte et l'État s'y 
sont unis d'une façon si étroite et si inséparable, qu'ils se trou- 
vent également responsables du mal et du bien. Que l'on recon- 
naisse donc à Carthage les traces politiques du culte de l'Hercule 
tyrien, je crois qu'avec vérité l'on pourra confondre l'action 
de la doctrine préchée par les prêtres avec la politique des suffè- 
teset ladirection du développement social. Je ne doute pas non 
plus que l'Anubis à tête de chien, l'Isis Neith et les Ibis n'aient 
appris aux hommes de la vallée du Nil tout ce qu'ils ont su et 
pratiqué ; mais la plus grande nouveauté que le christianisme 
ait apportée dans le monde, c'est précisément d'agir d'une ma- 
nière tout opposée aux religions précédentes. Elles avaient 
leurs peuples, il n'eut pas le sien : il ne choisit personne, il 
s'adressa à tout le monde, et non seulement aux riches comme 
aux pauvres, mais tout d'abord il reçut de l'Esprit-Saint la lan- 
gue de chacun (1), afln de parler à chacun l'idiome de sou pays 
et d'annoncer la foi avec les idées et au moyen des images les 

(i) Act. Apost., II, 4, S, 9, 10, ii. 

4. 



66 DE l'inégalité 

plus compréhensibles pour chaque nation. Il ne venait pas 
changer l'extérieur de l'homme, le monde matériel, il venait 
apprendre à le mépriser. Il ne prétendait toucher qu'à l'être 
intérieur. Un livre apocryphe, vénérable par son antiquité, a 
dit : « Que le fort ne tire point vanité de sa force, ni le riche 
de ses richesses ; mais celui qui veut être glorifié se glorifie dans 
le Seigneur (1). » Force, richesse, puissance mondaine, moyens 
de l'acquérir, tout cela ne compte pas pour notre loi. Aucune 
civilisation, de quelque genre qu'elle soit, n'appela jamais son 
amour ni n'excita ses dédains, et c'est pour cette rare impar- 
tialité, et uniquement par les effets qui en devaient sortir, que . 
cette loi put s'appeler avec raison catholique, universelle, car 
elle n'appartient en propre à aucune civilisation, elle n'est venue 
préconiser exclusivement aucune forme d'existence terrestre, 
elle n'en repousse aucune et veut les épurer toutes. 

Les preuves de cette indifférence pour les formes extérieures 
de la vie sociale, pour la vie sociale elle-même, remplissent les 
livres canoniques d'abord, puis les écrits des Pères, puis les 
relations des missionnaires, depuis l'époque la plus reculée 
jusqu'au jour présent. Pourvu que, dans un homme quelcon- 
que, la croyance pénètre, et que, dans les actions de sa vie, 
cette créature tende à ne rien faire qui puisse transgresser les 
prescriptions religieuses, tout le reste est indifférent aux yeux 
de la foi. Qu'importent, dans un converti, la forme de sa mai- 
son, la coupe et la matière de ses vêtements, les règles de son 
gouvernement, la mesure de despotisme ou de liberté qui anime 
ses institutions publiques? Pêcheur, chasseur, laboureur, navi- 
gateur, guerrier, qu'importe? Est-il, dans ces modes divers de 
l'existence matérielle, rien qui puisse empêcher l'homme, je 
dis l'homme de quelque race qu'il soit issu. Anglais, Turc, Si- 
bérien, Américain, Hottentot, rien qui puisse l'empêcher d'ou- 
vrir les yeux à la lumière chrétienne ? Absolument quoi que ce 
soit; et, ce résultat une fois obtenu, tout le reste compte peu. 
Le sauvage Galla est susceptible de devenir, en restant Galla , 

(1) Évangiles apocryphes. Histoire de Joseph le Charpentier, chap. i. 
In-12. Paris, i8t9. 



DES BACES HUMAINES. 67 

un croyant aussi parfait, un élu aussi pur que le plus saint pré- 
lat d'Europe. Voilà la supériorité saillante du christianisme, ce 
qui lui donne son principal caractère de grâce. Il ne faut pas 
le lui ôter simplement pour complaire à une idée favorite de 
notre temps et de nos pays, qui est de chercher partout, même 
dans les choses les plus saintes, un côté matériellement utile. 

Depuis dix-huit cents ans qu'existe l'Église, elle a converti 
bien des nations, et chez toutes elle a laissé régner, sans l'at- 
taquer jamais, l'état politique qu'elle avait trouvé. Son début, 
vis-à-vis du monde antique, fut de protester qu'elle ne voulait 
toucher en rien à la forme extérieure de la société. On lui a 
même reproché, à l'occasion, un excès de tolérance à cet égard. 
J'en veux pour preuve l'affaire des jésuites dans la question 
des cérémonies chinoises. Ce qu'on ne voit pas, c'est qu'elle 
ait jamais fourni au monde un type unique de civilisation au- 
quel elle ait prétendu que ses croyants dussent se rattacher. 
Elle s'accommode de tout, même de la hutte la plus grossière, 
et là où il se rencontre un sauvage assez stupide pour ne pas 
vouloir comprendre l'utilité d'un abri, il se trouve également 
un missionnaire assez dévoué pour s'asseoir à côté de lui sur la 
roche dure, et ne penser qu'à faire pénétrer dans son âme les 
notions essentielles du salut. Le christianisme n'est donc pas 
civilisateur comme nous l'entendons d'ordinaire ; il peut donc 
être adopté par les races les plus diverses sans heurter leurs 
aptitudes spéciales, ni leur demander rien qui dépasse la limite 
de leurs facultés. 

Je viens de dire plus haut qu'il élevait l'âme par la sublimité 
de ses dogmes, et qu'il agrandissait l'esprit par leur subtilité. 
Oui, dans la mesure où l'âme et l'esprit auxquels il s'adresse 
sont susceptibles de s'élever et de s'agrandir. Sa mission n'est 
pas de répandre le don du génie ni de fournir des idées à qui 
«n manque. iSi le génie ni les idées ne sont nécessaires pour le 
salut. I>e christianisme a déclaré, au contraire, qu'il préférait 
aux forts les petits et les humbles. Il ne donne que ce qu'il veut 
qu'on lui rende. Il féconde, il ne crée pas; il soutient, il ap- 
puie, il n'enlève pas ; il prend l'homme comme il est, et seule- 
ment l'aide ù marcher : si l'homme est boiteux, il ne lui de- 



68 I>G L INEGALITE 

mande pas de courir. Ainsi, j'ouvrirai la vie des saints : y 
trouverai-je surtout des savants? Non, certes. La foule des 
bienlieureux dont l'Église honore le nom et la mémoire se com- 
pose surtout d'individualités précieuses par leurs vertus ou 
leur dévouement, mais qui, pleines de génie dans les choses 
du ciel, en manquaient pour celles de la terre; et quand on me 
montre sainte Rose de Lima vénérée comme saint Bernard, 
sainte Zite implorée comme sainte Thérèse, et tous les saints 
anglo-saxons, la plupart des moines irlandais, et les solitaires 
grossiers de la Thébaïde d'Egypte, et ces légions de martyrs 
qui, du sein de la populace terrestre, ont dû à un éclair de 
courage et de dévouement de briller éternellement dans la 
gloire, respectés à l'égal des plus habiles défenseurs du dogme, 
des plus savants panégyristes de la foi, je me trouve autorisé 
à répéter que le christianisme n'est pas civilisateur dans le sens 
étroit et mondain que nous devons attacher à ce mot, et que, 
puisqu'il ne demande à chaque homme que ce que chacun a 
reçu, il ne demande aussi à chaque race que ce dont elle est 
capable, et ne se charge pas de lui assigner, dans l'assemblée 
politique des peuples de l'univers, un rang plus élevé que ce- 
lui où ses facultés lui donnent le droit de s'asseoir. Par consé- 
quent, je n'admets pas du tout l'argument égalitaire qui coi>- 
ifond la possibilité d'adopter la foi chrétienne avec l'aptitude à 
ijun développement intellectuel indéfini. Je vois la plus grande 
partie des tribus de l'Amérique méridionale amenées depuis 
des siècles au giron de l'Église, et cependant toujours sauvages, 
|toujours inintelligentes de la civilisation européenne qui se pra- 
'tique sous leurs yeux. Je ne suis pas surpris que, dans le nord 
du nouveau continent, les Chérokees aient été en grande partie 
convertis par des ministres méthodistes; mais je le serais beau- 
coup si cette peuplade venait jamais à former, en restant pure, 
bien entendu, un des États de la confédération américaine, et 
à exercer quelque influence dans le congrès. Je trouve encore 
tout naturel que les luthériens danois et les Moraves aient ou- 
vert les yeux des Esquimaux à la lumière religieuse; mais j«^ 
ne le trouve pas moins que leurs néophytes soient restés d'ail- 
leurs absolument dans le même état social où ils végétaient 



I 



DES RACES HUMAIiNES. 09 

auparavant. Enfîn, pour terminer, c^est, à mes yeux, un fait 
simple et naturel que de savoir les Lapons suédois dans l'état 
de barbarie de leurs ancêtres, bien que, depuis des siècles, les 
doctrines salutaires de l'Évangile leur aient été apportées. Je 
crois sincèrement que tous ces peuples pourront produire, ont 
produit peut-être déjà, des personnes remarquables par leur 
piété et la pureté de leurs mœurs, mais je ne m'attends pas à 
en voir sortir jamais de savants théologiens, des militaires in- 
telligents, des mathématiciens habiles, des artistes de mérite, 
en un mot cette élite d'esprits raffinés dont le nombre et la 
succession perpétuelle font la force et la fécondité des races do- 
minatrices, bien plus encore que la rare apparition de ces gé- 
nies hors ligne qui ne sont suivis par les peuples, dans les 
Toies où ils s'engagent, que si ces peuples sont eux-mêmes con- 
formés de manière à pouvoir les comprendre et avancer sous 
leur conduite. Il est donc nécessaire et juste de désintéresser 
entièrement le christianisme dans la question. Si toutes les ra- 
ces sont également capables de le connaître et de goilter ses 
bienfaits, il ne s'est pas donné la mission de les rendre pareil- 
les entre elles : son royaume, on peut le dire hardiment, dans 
le sens dont il s'agit ici, n'est pas de ce monde. 

Malgré ce qui précède, je crains que quelques personnes, 
trop accoutumées, par une participation naturelle aux idées du 
temps, à juger les mérites du christianisme à travers les pré- 
jugés de notre époque, n'aient quelque peine à se détacher de 
notions inexactes, et, tout en acceptant en gros les observations 
que je viens d'exposer, ne se sentent portées à donner à l'ac- 
tion indirecte de la religion sur les mœurs, et des mœurs sur 
les institutions, et des institutions sur l'ensemble de l'ordre so- 
cial, une puissance déterminante que je conclus à ne pas lui 
reconnaître. Ces contradicteurs penseront que, ne fût-ce que 
par l'influence personnelle des propagateurs de la foi, il y a , 
dans leur seule fréquentation, de quoi modifier sensiblement 
la situation politique des convertis et leurs notions de bien- 
être matériel. Ils diront, par exemple, que ces apôtres, sortis 
presque constamment, bien que non pas nécessairement, d'une 
nation plus avancée que celle ù laquelle ils apportent la foi , 



70 DE l'inégalité 

Tont se trouver portés d'eux-mêmes, et comme par instinct, a 
réformer les habitudes purement humaines de leurs nPDphytes, 
en même temps qu'ils redresseront leurs voies morales. Ont-ils 
affaire à des sauvages, à des peuples réduits, par leur ignorance, 
à supporter de grandes misères? ils s'efforceront de leur ap- 
prendre les arts utiles et de leur montrer comment on échappe 
à la famine par des travaux de campagne, dont ils voudront 
leur fournir les instruments. Puis ces missionnaires, allant plus 
loin encore, leur apprendront à construire de meilleurs abris, 
à élever du bétail, à diriger le cours des eaux, soit pour aména- 
ger les irrigations, soit pour prévenir les inondations. De pro- 
che en proche, ils en viendront à leur donner assez de goût 
des choses purement intellectuelles pour leur apprendre à se 
servir d'im alphabet, et peut-être encore, comme cela est ar- 
rivé chez les Chérokees (1), à en inventer un eux-mêmes. En- 
fin, s'ils obtiennent des succès vraiment hors ligne, ils amène- 
ront leur peuplade bien élevée à imiter de si près les mœurs 
qu'ils lui auront prêchées, que désormais, complètement façon- 
née à l'exploitation des terres, elle possédera, comme ces 
mêmes Chérokees dont je parle, et comme les Creeks de la rive 
sud de l'Arkansas, des troupeaux bien entretenus et même de 
nombreux esclaves noirs pour travailler aux plantations. 

J'ai choisi exprès les deux peuples sauvages que l'on cite 
comme les plus avancés ; et, loin de me rendre à l'avis' des 
égalitaires, je n'imagine pas, en observant ces exemples, qu'il 
puisse s'en trouver de plus frappants de l'incapacité générale 
des races à entrer dans une voie que leur nature propre n'a 
pas suffi à leur faire trouver. 

Voilà deux peuplades, restes isolés de nombreuses nations 
détruites ou expulsées par les blancs, et d'ailleurs deux peu- 
plades qui se trouvent naturellement hors de pair avec les au- 
tres, puisqu'on les dit descendues de la race ailéghanienne, 
à laquelle sont attribués les grands vestiges d'anciens monu- • 
meuts découverts au nord du Mississipi (2). Il y a là déjà, duos 



(i) Prichard , Histoire naturelle de Chomme, t. II, p. 120. 
(2) Id., ibid., t. II, p. 119 et pass. 



DES BACES HUMAIXE9. 71 

l'esprit de ceux qui prétendent constater l'égalité entre les 
Chérokees et les races européennes, une grande déviation à 
l'ensemble de leur système, puisque le premier mot de leur dé- 
monstration consiste à établir que les nations alléglianiennes 
ne se rapprochent des Anglo-Saxons que parce qu'elles sont su- 
périeures elles-mêmes aux autres races de l'Amérique septen- 
trionale. En outre, qu'est-il arrivé à ces deux tribus d'élite? 
Le gouvernement américain leur a pris les territoires sur les- 
quels elles vivaient anciennement, et, au moyen d'un traité de 
transplantation, il les a fait émigrer l'une et l'autre sur un ter- 
rain choisi, où il leur a marqué à chacune leur place. Là, sous 
la surveillance du ministère de la guerre et sous la conduite des 
missionnaires protestants, ces indigènes ont dû embrasser, bon 
gré mal gré, le genre de vie qu'ils pratiquent aujourd'hui. L'au- 
teur où je puise ces détails, et qui les tire lui-même du grand 
ouvrage de M. Gaîlatin (1), assure que le nombre des Chéro- 
kees va augmentant. Il allègue pour preuve qu'au temps où 
Adair les visita, le nombre de leurs guerriers était estimé à 
2,300, et qu'aujourd'hui le chiffre total de leur population est 
porté à 1.5,000 âmes, y compris, à la vérité, 1,200 nègres es* 
claves. devenus leur propriété; et, comme il ajoute aussi que 
leurs écoles sont, ainsi que leurs églises, dirigées par les mis- 
sionnaires; que ces missionnaires, en leur qualité 'de protes- 
tants, sont mariés, sinon tous, au moins pour la plupart; ont 
des enfiints ou des domestiques de race blanche, et probable- 
ment aussi une sorte d'état-major de commis et d'employés 
européens de tous métiers, il devient très difficile d'apprécier 
si réellement il y a eu accroissement dans le nombre des indi- 
gènes, tandis qu'il est très facile de constater la pression vigou- 
reuse que la race européenne exerce ici sur ses élèves (2). 



(i) Gallatin , Synopsis ofthe indian tribes of North-America. 

(S) Je n'ai pas voulu taquiner H. Prichard sur la valeur de ses asser- 
tions, et je les discute sans les contredire. J'aurais pu cependant me 
borner à les nier complètement, et j'aurais eu pour moi l'imposante 
autorité de M. A. de Tocqueville , qui , dans son admirable ouvrage De 
la Démocratie en Amérique, s'exprime ainsi au sujet des Chérokees : 
< Ce qui a singulièrement favorisé le développement rapide dos habi- 



72 DE L'INÉGALITÉ 

Placés dans une impossibilité reconnue de Taire la guerre, 
dépaysés, entourés de tous côtés par la puissance américaine 
incommensurable pour leur imagination, et, d'autre part, con- 
vertis à la religion de leurs dominateurs, et l'ayant adoptée, je 
pense, sincèrement; traités avec douceur par leurs instituteurs 
spirituels et bien convaincus de la nécessité de travailler comme 
ces maîtres-là l'entendent et le leur indiquent, à moins de vou- 
loir mourir de faim, je comprends qu'on réussisse à en faire 
des agriculteurs. On doit flnir par leur inculquer la pratiqué 
de ces idées que tous les jours, et constamment, et sans relâ- 
che, on leur représente. 

Ce serait ravaler bien bas l'intelligence même du dernier ra- 
meau , du plus humble rejeton de l'espèce humaine , que de 
se déclarer surpris , lorsque nous voyons qu'avec certains pro- 
cédés de patience, et en mettant habilement enjeu la gour- 
mandise et l'abstinence, on parvient à apprendre à des animaux 
ce que leur instinct ne les portait pas le moins du monde à 
savoir. Quand les foires de village ne sont remplies que de 
bêtes savantes auxquelles on fait exécuter les tours les plus 
bizarres , faudrait-il se récrier de ce que des hommes soumis 
à une éducation rigoureuse , et éloignés de tout moyen de s'y 
soustraire comme de s'en distraire, parviennent à remplir celles 
des fonctions de la vie civilisée qu'en définitive, dans l'état 
\sauvage, ils pourraient encore comprendre, même avec la vo- 
ilonté de ne pas les pratiquer? Ce serait mettre ces hommes 
|au-dessous , bien au-dessous du chien qui joue aux cartes et 
idu cheval gastronome! A force de vouloir tirer à soi tous les 
faits pour les transformer en arguments démonstratifs de l'in- 

< tudes européennes chez ces Indiens, a été la présence des métis. 
« Participant aux lumières de son père, sans abandonner entièrement 
c les coutumes sauvages de sa race maternelle, le métis forme le lien 
c naturel entre la civilisation et la barbarie. Partout oii les métis se 
« sont multiplies, on a vu les sauvages modifier peu à peu leur état so- 
« cial et changer leurs mœurs. » (De la Démocratie en Amérique, in-12; 
Bruxelles, 1837; t. III, p. 142.) M. A. de Tocqueville termine en présa- 
geant que, tout métis qu'ils sont, et non aborigènes, comme l'affirme 
M. Prichard, les Chérokees et les Creeks n'en disparaîtront pas moins, 
avant peu , devant les envahissements des blancs. 



DES BACES HUMAINES. 73 

telligence de certains groupes humains, on flnit par se montrer 
par trop facile à satisfaire , et par ressentir des enthousiasmes 
peu flatteurs pour ceux-là même qui les excitent. 

Je sais que des hommes très érudits, très savants, ont 
donné lieu à ces réhabilitations un peu grossières, en préten- 
dant qu'entre certaines races humaines et les grandes espèces 
de singes il n'y avait que des nuances pour toute séparation. 
Comme je repousse sans réserve une telle injure, il m'est éga- 
lement permis de ne pas tenir compte de l'exagération par la- 
quelle on y répond. Sans doute, à mes yeux, les races humai- 
nes sont inégales; mais je ne crois d'aucune qu'elle ait la brute 
à côté d'elle et semblable à elle. La dernière tribu, la plus 
grossière variété, le sous-genre le plus misérable de notre 
espèce est au moins susceptible d'imitation , et je ne doute pas 
qu'en prenant un sujet quelconque parmi les plus hideux Bos- 
chimens . on ne puisse obtenir, non pas de ce sujet même , 
s'il est déjà adulte, mais de son fils, à tout le moins de son 
petit-fils, assez de conception pour apprendre et exercer un 
état , voire même un état qui demande un certain degré d'é- 
tude. En conclura-t-on que la nation à laquelle appartient cet 
individu pourra être civilisée à notre manière ? C'est raisonner 
légèrement et conclure vite. Il y a loin entre la pratique des 
métiers et des arts , produits d'une civilisation avancée , et 
cette civilisation elle-même. Et d'ailleurs les missionnaires 
protestants , chaînon indispensable qui rattache la tribu sau- 
vage à convertir au centre initiateur, est-on bien certain qu'ils 
soient suffisants pour la tâche qu'on leur impose? Sont-ils 
donc les dépositaires d'une science sociale bien complète.' J'en 
doute; et si la communication venait soudain à se rompre 
entre le gouvernement américain et les mandataires spirituels 
qu'il entretient chez les Chérokees , le voyageur, au bout de 
quelques années , retrouverait dans les fermes des indigènes 
des institutions bien inattendues, bien nouvelles, résultat du 
mélange de quelques blancs avec ces peaux rouges , et il ne 
reconnaîtrait plus qu'un bien pâle reflet de ce qui s'enseigne à 
New-York. 

On parle souvent de nègres qui ont appris la musique , de 

RACES niMAINES. T. I. 5 



74 DK L INEGALITE 

l nègres qui sont commis dans des maisons de banque , de nègres 
j qui savent lire, écrire, compter, danser, parler comme des 
1 blancs; et l'on admire, et l'on conclut que ces gens-là sont 
1 propres à tout ! Et à côté de ces admirations et de ces con- 
clusions hâtives, les mêmes personnes s'étonneront du contraste 
que présente la civilisation des nations slaves avec la notre. 
Elles diront que les peuples russe, polonais, serbe, cependant 
bien autrement parents à nous que les nègres, ne sont civilisés 
qu'à la surface; elles prétendront que, seules, les hautes clas- 
ses s'y trouvent en possession de nos idées , grâce encore à ces 
incessants mouvements de fusion avec les familles anglaise, 
française , allemande ; et elles feront remarquer une invincible 
inaptitude des masses à se confondre dans le mouvement du 
\ monde occidental , bien que ces masses soient chrétiennes de- 
\ puis tant de siècles , et que plusieurs même l'aient été avant 
nous ! Il y a donc une grande différence entre l'imitation et la 
conviction. L'imitation n'indique pas nécessairement une rup- 
ture sérieuse avec les • tendances héréditaires, et l'on n'est 
vraiment entré dans le sein d'une civilisation que lorsqu'on se 
trouve en état d'y progresser soi-même, par soi-même et sans 
gnide (I). Au lieu de nous vanter l'habileté des sauvages, de 
r quelque partie du monde que ce soit , à guider la charrue 
j quand on le leur a enseigné , ou à épeler ou lire quand on le 
I leur a appris, qu'on nous montre, sur un des points de la 
terre en contact séculaire avec les Européens , et il en est cer- 
tainement beaucoup, un seul lieu où les idées, les institutions, 
les mœurs d'une de nos nations aient été si bien adoptées avec 

(1) Carus, en raisonnant sur les listes de nègres remarquables don- 
nées primitivement par Blumenbach et qu'on peut enriciiir, fait très 
bien remarquer qu'il n'y a jamais eu ni politique, ni littérature, ni 
conception supérieure de l'art chez les peuples noirs; que lorsque des 
individus de cette variété se sont signalés d'une manière quelconque, 
ce n'a jamais été que sous l'influence des blancs, et qu'il n'est pas 
un seul d'entre eux que l'on puisse comparer, je ne dirai pas à un de 
nos hommes de génie, mais aux héros des peuples jaunes, à Confu- 
cius, par exemple. 

Carus, Ueber die ungleiche Befmhigung der Menschheitsstsemmen 
zur geùtigen Entwickelung, p. 34-35. 



DES BACES HUMAINES. 75 

nos doctrines religieuses , que tout y progresse par un mouve- 
ment aussi propre , aussi franc , aussi naturel qu'on le voit dans 
nos États ; un seul lieu où l'imprimerie produise des effets ana- 
logues à ce qui est chez nous, oîi nos sciences se pcrrection- 
nent , où des applications nouvelles de nos découvertes s'es- 
sayent, où nos philosophies enfantent d'autres philosophies, 
4es systèmes politiques , une littérature, des arts, des livres, 
des statues et des tableaux ! 

Non! je ne suis pas si exigeant, si exclusif. Je ne demande 
plus qu'avec notre foi un peuple embrasse tout ce qui fait no- 
tre individualité ; je supporte qu'il la repousse ; j'admets qu'il 
en choisisse une toute différente. Eh bien! que je le voie du 
moins , au moment où il ouvre les yeux aux clartés de l'Évan- 
gile , comprendre subitement combien sa marche terrestre est 
aussi embarrassée et misérable que l'était naguère sa vie spiri- 
tuelle ; que je le voie se créer à lui-même un nouvel ordre so- 
cial à sa guise , rassemblant des idées jusqu'alors restées in- 
fécondes, admettant des notions étrangères qu'il transforme. 
Je l'attends à l'œuvre ; je lui demande seulement de s'y mettre. 
Aucun ne commence. Aucun n'a jamais essayé. On ne m'indi- 
quera pas , en compulsant tous les registres de l'histoire , une 
seule nation venue à la civilisation européenne par suite de 
l'adoption du christianisme , pas une seule que le même grand 
fait ait portée à se civiliser d'elle-même lorsqu'elle ne l'était 
pas déjà. 

Mais , en revanche , je découvrirai dans les vastes régions de 
l'Asie méridionale et dans certaines parties de l'Europe, des 
États formés de plusieurs masses superposées de religionnaires 
différents. Les hostilités des races se maintiendront inébranla- 
blement à côté, au milieu des hostilités des cultes, et l'on dis- 
tinguera le Patan devenu chrétien de l'Hindou converti, avec 
autant de facilité que l'on peut séparer aujourd'hui le Russe 
d'Orenbourg des tribus nomades christianisées au milieu des- 
quelles il vit. Encore une fois, le christianisme n'est pas civi- 
lisateur, et il a grandement raison de ne pas l'être. 



76 DK l'inégalité 



CHAPITRE VIII. 

Définition du mot civilisation; le développement social rCsuIte 
d'une double source. 

Ici trouvera sa place une digression indispensable. Je me 
sers à chaque instant d'un mot qui enferme dans sa signiûca- 
tion un ensemble d'idées important à définir. Je parle souvent 
de la civilisation, et, à bon droit sans doute, car c'est par 
l'existence relative ou l'absence absolue de cette grande parti- 
cularité que je puis seulement graduer le mérite respectif de& 
races. Je parle de la civilisation européenne, et je la distingue 
de civilisations que je dis être différentes. Je ne dois pas laisser 
subsister le moindre vague, et d'autant moins que je ne me 
trouve pas d'accord avec l'écrivain célèbre qui, en France, 
s'est spécialement occupé de fixer le caractère et la portée de 
l'expression que j'emploie. 

M. Guizot, si j'ose me permettre de combattre sa grande 
autorité , débute , dans son livre sur la Civilisation en Eu- 
rope, par une confusion de mots d'où découlent d'assez gra- 
ves erreurs positives. Il énonce cette pensée que la civilisation 
est un fait. 

Ou le mot fait doit être entendu ici dans un sens beaucoup 
moins précis et positif que le commun usage ne l'exige , dans 
un sens large et un peu flottant, j'oserais presque dire élasti- 
que et qui ne lui a jamais appartenu , ou bien , il ne convient 
pas pour caractériser la notion comprise dans le mot civilisa- 
tion. La civilisation n'est pas un fait , c'est une série, un en- 
chaînement de faits plus ou moins logiquement unis les uns 
aux autres , et engendrés par un concours d'idées souvent assez 
multiples; idées et faits se fécondant sans cesse. Un roulement 
incessant est quelquefois la conséquence des premiers prin- 
cipes; quelquefois aussi cette conséquence est la stagnation ; 
dans tous les cas , la civilisation n'est pas un fait , c'est un 
faisceau de faits et d'idées, c'est un état dans leqivel une so- 



DES RACES HUMAINES. 77 

ciété humaine se trouve placée, un milieu dans lequel elle a 
réussi à se mettre , qu'elle a créé , qui émane d'elle , et qui à 
son tour réagit sur elle. 

Cet état a un grand caractère de généralité qu'un fait ne 
possède jamais ; il se prête à beaucoup de variations qu'un fait 
ne saurait pas subir sans disparaître , et , entre autres , il est 
complètement indépendant des formes gouvernementales , se 
développant aussi bien sous le despotisme que sous le régime 
de la liberté , et ne cessant pas même d'exister lorsque des 
commotions civiles modifient ou même transforment absolu- 
ment les conditions de la vie politique. 

Ce n'est pas à dire cependant qu'il faille estimer peu de chose 
les formes gouvernementales. Leur choix est intimement lié 
à la prospérité du corps social : faux, il l'entrave ou la détruit; 
judicieux, il la sert et la développe. Seulement, il ne s'agit pas 
ici de prospérité; la question est plus grave : il s'agit de l'exis- 
tence même des peuples et de la civilisation , phénomène in- 
timement lié à certaines conditions élémentaires, indépendan- 
tes de l'état politique, et qui puisent leur raison d'être, les 
motifs de leur direction , de leur expansion , de leur fécondité 
ou de leur faiblesse , tout enfln ce qui les constitue , dans des 
racines bien autrement profondes. Il va donc sans dire que , 
devant des considérations aussi capitales, les questions de con- 
formation politique, de prospérité ou de misère se trouvent 
rejetées à la seconde place ; car, partout et toujours , ce qui 
prend la première, c'est cette question fameuse d'Hamlet : 
être ou ne pas être. Pour les peuples aussi bien que pour les 
individus, elle plane au-dessus de tout. Comme M. Guizot ne 
paraît pas s'être mis en face de cette vérité, la civilisation est 
pour lui , non pas un état, non pas un milieu, mais un fait; 
et le principe générateur dont il le tire est un autre fait d'un 
caractère exclusivement politique. 

Ouvrons le livre de l'éloquent et illustre professeur : nous 
y trouvons un faisceau d'hypothèses choisies pour mettre la 
pensée dominante en relief. Après avoir indiqué un certain 
nombre de situations dans lesquelles peuvent se trouver les 
sociétés, l'auteur se demande « si iinstinct général y recon- 



78 DE l'inégalité 

« naîtrait l'état d'un peuple qui se civilise ; si c'est là le sens 
« que le genre humain attache naturellement au mot civilisa- 
« tion (1), » 

La première hypothèse est celle-ci : « Voici un peuple dont 
« la vie extérieure est douce , commode : il paye peu d'impôts, 
« il ne souffre point; la justice lui est bien rendue dans les 
« relations privées : en un mot , l'existence matérielle et mo- 
« raie de ce peuple est tenue avec grand ,soin dans un état 
« d'engourdissement , d'inertie , je ne veux pas dire d'oppres- 
« sion, parce qu'il n'en a pas le sentiment, mais de compres- 
« sion. Ceci n'est pas sans exemple. Il y a eu im grand nombre 
« de petites républiques aristocratiques, où les sujets ont été 
« ainsi traités comme des troupeaux , bien tenus et matérielle- 
« ment heureux , mais sans activité intellectuelle et morale. 
« Est-ce là la civilisation? Est-ce là un peuple qui se civilise? » 

Je ne sais pas si c'est là un peuple qui se civilise, mais certaine- 
ment ce peut être un peuple très civilisé , sans quoi il faudrait 
repousser parmi les hordes sauvages ou barbares toutes ces 
républiques aristocratiques de l'antiquité et des temps mo- 
dernes qui se trouvent , ainsi que M. Guizot le remarque lui- 
même, comprises dans les limites de son hypothèse; et l'ins- 
tinct public, le sens général, ne peuvent manquer d'être 
blessés d'une méthode qui rejette les Phéniciens , les Cartha- 
ginois, les Lacédémoniens, du sanctuaire de la civilisation, 
pour en faire de même ensuite des Vénitiens , des Génois , des 
Pisans , de toutes les villes libres impériales de l'Allemagne , 
en un mot , de toutes les municipalités puissantes des derniers 
siècles. Outre que cette conclusion paraît en elle-même trop 
violemment paradoxale pour que le sentiment commun auquel il 
est fait appel soit disposé à l'admettre, elle me semble affronter 
encore une difficulté plus grande. Ces petits États aristocrati- 
ques auxquels, en vertu de leur forme de gouvernement, M. Gui- 
zot refuse l'aptitude à la civilisation , ne se sont jamais trou- 
vés , pour la plupart, en possession d'une culture spéciale et qui 
n'appartînt qu'à eux. Tout puissants qu'on en ait vu plusieurs, 

(I) il. Guiaot, Histoire de la civilisation en Europe, p 11 et passim. 



DES BACES HUMAINES. 79 

•ils se confondaient, sous ce rapport, avec des peuples diffé- 
remment gouvernés, mais de race très parente, et ne faisaient 
que participer à un ensemble de civilisation. Ainsi , les Car- 
tliaginois et les Phéniciens , éloignés les uns des autres , n'en 
étaient pas moins unis dans un mode de culture semblable et 
qui avait son type en Assyrie. Les républiques italiennes s'unis- 
saient dans le mouvement d'idées et d'opinions dominant au 
sein des monarchies voisines. Les villes impériales souabes et 
thuringiennes, fort indépendantes au point de vue, politique, 
étaient tout à fait annexées au progrès ou à la décadence géné- 
rale de la race allemande. Il résulte de ces observations que 
M. Guizot, en distribuant ainsi aux peuples des numéros de 
mérite calculés sur le degré et la forme de leurs libertés, crée 
dans les races des disjonctions injustifiables et des différences 
qui n'existent pas. Une discussion poussée trop loin ne serait 
pas à sa place ici , et je passe rapidement ; si pourtant il y 
avait lieu d'entamer la controverse, ne devrait-on pas se re- 
fuser à admettre pour Pise , pour Gênes , pour Venise et les 
autres, une infériorité vis-à-vis de pays tels que Milan, Naples 
et Rome? 

Mais M. Guizot va lui-même au-devant de cette objection. 
S'il ne reconnaît pas la civilisation chez un peuple « douce- 
« ment gouverné , mais retenu dans une situation de compres- 
« sion, » il ne l'admet pas davantage chez un autre peuple 
« dont l'existence matérielle est moins douce, moins commode, 
« supportable cependant; dont, en revanche, on n'a point 
négligé les besoins moraux, intellectuels...; dont ou cultive 
« les sentiments élevés, purs; dont les croyances religieuses, 
« morales, ont atteint un certain degré de développement, 
« mais chez qui le principe de la liberté est étouffé ; où l'on 
« mesure à chacun sa part de vérité ; où l'on ne permet à per- 
« soune de la chercher à lui tout seul. C'est l'état où sont 
a tombées la plupart des populations de l'Asie, où les doniina- 
a tions théocratiques retiennent l'humanité ; c'est l'état des 
« Hindous, par exemple (1). » 

(1) M. Guizot, Histoire de la civilitalion en Europe, p. Il et passim. 



80 DE L INEGALITE 

Ainsi , dans la même exclusion que les peuples aristocrati- 
ques , il faut repousser encore les Hindous , les Égyptiens , les 
Étrusques, les Péruviens, les Thibétains, les Japonais, et 
même la moderne Rome et ses territoires. 

Je ne touche pas à deux dernières hypothèses, parla raison 
que , grâce aux deux premières, voilà l'état de civilisation déjà 
tellement restreint que, sur le globe, presque aucune nation 
ne se trouve plus autorisée à s'en prévaloir légitimement. Du 
moment que, pour posséder le droit d'y prétendre, il. faut jouir 
d'institutions également modératrices du pouvoir et de la li- 
berté , et dans lesquelles le développement matériel et le pro- 
grès moral se coordonnent de telle façon et non de telle autre; 
où le gouvernement, comme la religion, se confine dans des 
limites tracées avec précision; où les sujets, enOn. doivent de 
toute nécessité posséder des droits d'une nature définie, je 
m'aperçois qu'il n'y a de peuples civilisés que ceux dont les 
institutions politiques sont constitutionnelles et représentatives. 
Dès lors , je ne pourrai pas même sauver tous les peuples 
européens de l'injure d'être repoussés dans la barbarie, et si, 
de proche en proche , et mesurant toujours le degré de civili- 
sation à la perfection d'une seule et unique forme-politique, 
je dédaigne ceux des États constitutionnels qui usent mal de 
l'instrument parlementaire , pour réserver le prix exclusive- 
ment à ceux-là qui s'en servent bien , je me trouverai amené 
à ne considérer comme vraiment civilisée, dans le passé et 
dans le présent , que la seule nation anglaise. 

Certainement je suis plein de respect et d'admiration pour le 
grand peuple dont la victoire, l'industrie, le commerce racon- 
tent en tous lieux la puissance et les prodiges. Mais je ne me 
sens pas disposé pourtant à ne respecter et à n'admirer que lui 
seul : il me semblerait trop humiliant et trop cruel pour l'hu- 
manité d'avouer que, depuis le commencement des siècles, elle 
n'a réussi à faire fleurir la civilisation que sur une petite île de 
l'Océan occidental , et n'a trouvé ses véritables lois que depuis 
le règne de Guillaume et de Marie. Cette conception , on l'a- 
vouera, peut sembler un peu étroite. Puis voyez le danger ! Si 
l'on veut attacher fidée de civilisation à une forme politique. 



DES BACES HUMAINES. 81 

le raisonnement, l'observation , la science vont bientôt perdre 
toute chance de décider dans cette question, et la passion seule 
des partis en décidera. Il se trouvera des esprits qui , au gré 
de leurs préférences , refuseront intrépidement aux institutions 
britanniques Phonneur d'être l'idéal du perfectionnement hu- 
main : leur enthousiasme sera pour l'ordre établi à Saint- 
Pétersbourg ou à Vienne. Beaucoup enûn, et peut-être le plus 
grand nombre, entre le Rhin et les monts Pyrénées, soutien- 
dront que, malgré quelques taches, le pays le plus policé du 
monde, c'est encore la France. Du moment que déterminer le 
degré de culture devient une affaire de préférence, une ques- 
tion de sentiment, s'entendre est impossible. L'homme le plus 
noblement développé sera , pour chacun , celui-là qui pensera 
comme lui sur les devoirs respectifs des gouvernants et des 
sujets, tandis que les malheureux doués de visées différentes 
seront les barbares et les sauvages. Je crois que personne 
n'osera affronter cette logique , et l'on avouera , d'un commun 
accord , que le système où elle prend sa source est , à tout le 
moins , bien incomplet. 

Pour moi , je ne le trouve pas supérieur, il me semble infé- 
rieur même à la déûnition donnée par le baron Guillaume de 
Humboldt : a La civilisation est l'humanisation des peuples 
« dans leurs institutions extérieures, dans leurs mœurs et dans 
« le sentiment intérieur qui s'y rapporte (1). » 

Je rencontre là un défaut précisément opposé à celui que je 
me suis permis de relever dans la formule de M. Guizot. Le 
lien est trop lâche , le terrain indiqué trop large. Du moment 
que la civilisation s'acquiert au moyen d'un simple adoucisse- 
ment des mœurs , plus d'une peuplade sauvage , et très sau- 
vage, aura le droit de réclamer le pas sur telle nation d'Eu- 
rope dont le caractère offrira tant soit peu d'âpreté. Il est dans 
les îles de la mer du Sud, et ailleurs, plus d'une tribu fort 
inoffensive , d'habitudes très douces , d'humeur très accorte , 

(1) W. V. Humboldt, Ueber die Kavoi-Sprache aufder Insel Java; Ein- 
leitung, 1. 1, p. xxxvii, Berlin, in-t». « Die Civilisation ist die Vermcnsch- 
« lichuiig der Voeiker in ihren ftusseren EinrichluiiKon und Gebrâu- 
< rticn und der daraufBczug haben den innern Gesinnung. > 

5. 



82 DE l'inégalité 

que cependant on n'a jamais songé, tout en la louant, à mettre 
au-dessus des Norwégiens assez durs, ni même à côté des 
Malais féroces qui, vêtus de brillantes étoffes fabriquées par 
eux-mêmes, et parcourant les flots sur des barques habilement 
construites de leurs propres mains , sont tout à la fois la ter- 
reur du commerce maritime et ses plus intelligents courtiers 
dans les parages orientaux de l'océan Indien, Cette observation 
ne pouvait pas échapper à un esprit aussi éminent que celui de 
M. Guillaume de Humboldt ; aussi , à côté de la civilisation et 
sur un degré supérieur, il imagine la culture, et il déclare 
que, pareils, les peuples, adoucis déjà, gagnent la science 
et l'art (1). 

D'après cette hiérarchie, nous trouvons le monde peuplé, 
au second âge (2), d'êtres affectueux et sympathiques , de 
plus érudits , poètes et artistes, mais , par l'effet de toutes ces 
qualités réunies , étrangers aux grossières besognes , aux né- 
cessités de la guerre, comme à celles du labourage et des 
métiers. 

En réfléchissant au petit nombre des loisirs que l'existence 
perfectionnée et assurée des époques les plus heureuses donne 
à leurs contemporains pour se livrer aux pures occupations de 
l'esprit , en regardant combien est incessant le combat qu'il 
faut livrer à la nature et aux lois de l'univers pour seulement 
parvenir à subsister, on s'aperçoit vite que le philosophe ber- 
linois a moins prétendu à dépeindre les réalités qu'à tirer du 
sein des abstractions certaines entités qui lui paraissaient bel- 
les et grandes, qui le sont en effet, et à les faire agir et se 
mouvoir dans une sphère idéale comme elles-mêmes. Les dou- 
tes qui pourraient rester à cet égard disparaissent bientôt quand 
on parvient au point culminant du système , consistant en un 
troisième et dernier degré supérieur aux deux autres. Ce point 
suprême est celui où se place l'homme formé, c'est-à-dire 
l'homme qui, dans sa nature, possède « quelque chose de plus 

(!) G. V. Humboldt, Veber die Kawi-Sprache , Einll., p. xxxvii : Die 
€ KuUur fùgt dicser Veredelung des gesellschaftlichen Zustandes Wis- 
« senschaft und Kunst hinzii. > 

(2) C'est-à-dire sur le second degré de perf^tionnement 



DES BACES HUMAINES. 83 

« haut, de plus intime à la fois, c'est-à-dire une façon de 
« comprendre qui répand harmonieusement sur la sensibilité 
« et le caractère les impressions qu'elle reçoit de l'activité in- 
« tellectuelle et morale dans son ensemble (Ij. » 

Cet enchaînemept, un peu laborieux, va donc de l'homme 
civilisé ou adouci, humanisé, à l'homme cultivé, savant, poète 
et artiste , pour arriver enfin au plus haut développement où 
notre espèce puisse parvenir, à l'homme formé, qui, si je com- 
prends bien à mon tour, sera représenté avec justesse parce qu'on 
nous dit qu'était Gœtlie dans sa sérénité olympienne. L'idée 
d'où sort cette théorie n'est rien autre que la profonde différence 
remarquée par M. Guillaïune de Humboldt entre la civilisation 
d'un peuple et la hauteur relative du perfectionnement des 
grandes individualités; différence telle que les civilisations 
étrangères à la nôtre ont pu , de toute évidence , posséder des 
hommes très supérieurs sous certains rapports à ceux que nous 
admirons le plus : la civilisation brahmanique, par exemple. 

Je partage sans réserve l'avis du savant dont j'expose ici les 
idées. Rien n'est plus exact : notre état social européen ne pro- 
duit ni les meilleurs ni les plus sublimes penseurs^ ni les plus 
grands poètes, ni les plus habiles artistes. Néanmoins je me 
permets de croire, contrairement à l'opinion de l'illustre philo- 
logue, que, pour juger et définir la civilisation en général, il 
faut se débarrasser avec soin, ne fût-ce que pour un moment, 
des préventions et des jugements de détail concernant telle ou 
telle civilisation en particulier. Il ne faut être ni trop large, 
comme pour l'homme du premier degré, que je persiste à ne 
pas trouver civilisé, uniquement parce qu'il est adouci ; ni trop 
étroit, comme pour le sage du troisième. Le travail améliora- 
teur de l'espèce humaine est ainsi trop réduit. II n'aboutit qu'à 
des résultats purement isolés et typiques. 

(I) W. V. Humboldt, ouvrage cité, p. xxxvii : c Wenn wir in unserer 
t Sprache Bildung sagen, so meincn wir damit etwas zuglcich liOhe- 
€ res und mclir iniicriiches, n&mlich die Sinnesarl, die sich aus der 
c Erkenntniss und dem Gefûhle des gesammten geistigen und sitt- 
« lichen Strebcns liarmonisch auf die Empfindung und dem Kharakter 
€ crgieszt. ». 



8t DE l'inégalité 

Le système de M. Guillaume de Humboldt fait, du reste, 
le plus grand honneur à la délicatesse grandiose qui était le 
trait dominant de cette généreuse intelligence, et on peut Je 
comparer, dans sa nature essentiellement abstraite, à ces mon- 
des fragiles imaginés par la philosophie hindoue. Nés du cer- 
veau d'un Dieu endormi, ils s'élèvent dans l'atmosphère pareils 
aux bulles irisées que souffle dans le savon le chalumeau d'un 
enfant, et se brisent et se succèdent au gré des rêves dont s'a- 
muse le céleste sommeil. 

Placé par le caractère de mes recherches sur un terrain plus 
rudement positif, j'ai besoin d'arriver à des résultats que la pra- 
tique et l'expérience puissent palper un peu mieux. Ce que 
l'angle de mon rayon visuel s'efforce d'embrasser, ce n'est pas, 
avec M. Guizot, l'état plus ou moins prospère des sociétés; ce 
n'est pas non plus, avec M. G. de Humboldt, l'élévation isolée 
des intelligences individuelles : c'est l'ensemble de la puissance, 
aussi bien matérielle que morale, développée dans les masses. 
Troublé, je l'avoue, par le spectacle des déviations où se sont 
égarés deux des hommes les plus admirés de ce siècle, j'ai be- 
soin, pour suivre librement une route écartée de la leur, de 
me recorder avec moi-même et de prendre du plus haut pos- 
sible les déductions indispensables afin d'arriver d'un pas ferme 
à mon but. Je prie donc le lecteur de me suivre avec patience 
et attention dans les méandres où je dois m'engager, et je vais 
m'efforcer d'éclairer de mon mieux l'obscurité naturelle de 
mon sujet. 

Il n'y a pas de peuplade si abrutie chez laquelle ne se dé- 
mêle un double instinct : celui des besoins matériels, et celui 
de la vie morale. La mesure d'intensité des uns et de l'autre 
donne naissance à la première et la plus sensible des différen- 
ces entre les races. Nulle part, voire dans les tribus les plus 
grossières, les deux instincts ne se balancent à forces égales. 
Chez les unes, le besoin physique domine de beaucoup; chez 
les autres, les tendances contemplatives l'emportent au con- 
traire. Ainsi les basses hordes de la race jaune nous apparais- 
sent dominées par la sensation matérielle, sans cependant être 
absolument privées de toute lueur portée sur les choses surhu- 



DES B4CES HUMAINES. 85 

maines. Au contraire, chez la plupart des tribus nègres du de- 
gré correspondant, les habitudes sont agissantes moins que ( 
pensives, et l'imagination y donne plus de prix aux choses qui ' 
ne se voient pas qu'à celles qui se touchent. Je n'en tirerai pas. 
la conséquence d'une supériorité de ces dernières races sau- 
vages sur les premières, au point de vue de la civilisation, car, 
elles ne sont pas, l'expérience des siècles le prouve, plus sus-j 
ceptibles d'y atteindre les unes que les autres. Les temps ont] 
passé et ne les ont vues rien faire pour améliorer leur sort, en- 
fermées qu'elles sont toutes dans une égale incapacité de com- 
biner assez d'idées avec assez de faits pour sortir de leur 
abaissement. Je me borne à remarquer que, dans le plus bas 
degré des peuplades humaines, je trouve ce double courant, 
diversement constitué, dont je vais avoir à suivre la marche à 
mesure que je monterai. 

Au-dessus des Samoyèdes, comme des nègres Fidas et Péla- 
giens, il faut placer ces tribus qui ne se contentent pas tout à 
fait d'une cabane de branchage et de rapports sociaux basés 
sur la force seule, mais qui comprennent et désirent un état 
meilleur. Elles sont élevées d'un degré au-dessus des plus bar- 
bares. Appartiennent-elles à la série des races plus actives que 
pensantes, on les verra perfectionner leurs instruments de tra- 
vail, leurs armes, leur parure; avoir un gouvernement où les 
guerriers domineront sur les prêtres, où la science des échan- 
ges acquerra un certain développement, où l'esprit mercantile 
paraîtra déjà assez accusé. Les guerres, toujours cruelles, au- 
ront cependant une tendance caractérisée vers le pillage; en 
un mot, le bien-élre, les jouissances physiques, seront le but 
principal des individus. Je trouve la réalisation de ce tableau 
dans plusieurs des nations mongoles; je la découvre encore, 
bien qu'avec des différences honorables, chez les Quichuas et 
les Aymaras du Pérou ; et j'en rencontrerai l'antithèse, c'est- 
à-dire plus de détachement des intérêts matériels, chez les 
Dahomeys de l'Afrique occidentale et chez les Cafres. 

Maintenant je poursuis la marche ascendante. J'abandonne 
•ces groupes dont le système social n'est pas assez vigoureux 
pour savoir s'imposer, avec la fusion du sang, à des multitudes 



86 DE l'inégalité 

bien grandes. J'arrive à celles dont le principe constitutif pos- 
sède une virtualité si forte, qu'il relie et enserre tout ce qui 
avoisine son centre d'action, se l'incorpore et élève sur d'im- 
menses contrées la domination incontestée d'un ensemble d'i- 
dées et de faits plus ou moins bien coordonné, en un mot ce 
qui peut s'appeler une civilisation. La même différence, la 
même classiflcation que j'ai fait ressortir pour les deux premiers 
cas, se retrouve ici tout entière, bien plus reconnaissable en- 
core; et même ce n'est qu'ici qu'elle porte des fruits véritables, 
et que ses conséquences ont de la portée. Du moment où, de 
l'état de peuplade, une agglomération d'hommes étend assez 
ses relations, son horizon, pour passer à celui de peuple, on 
remarque chez elle que les deux courants, matériel et intellec- 
tuel, ont augmenté de force, suivant que les groupes qui sont 
I entrés dans son sein et qui s'y fusionnent appartiennent en 
plus grande quantité à l'un ou à l'autre. Ainsi, quand la fa- 
culté pensive domine, il arrive tels résultats ; quand c'est la fa- 
culté active, il s'en produit tels autres. La nation déploie des 
qualités de nature différente, suivant que règne celui-ci ou ce- 
lui-là des deux éléments. On pourrait ici appliquer le symbo- 
lisme hindou, en représentant ce que j'ai appelé le courant 
intellectuel par Prakriti, principe femelle, et le courant maté- 
riel par Pouroucha, principe mâle, à condition toutefois, bien 
entendu, de ne comprendre sous ces mots qu'uneidée de fécon- 
dation réciproque, sans mettre d'un côté un éloge et de l'autre 
un blâme (1). 

On remarquera, en outre, qu'aux différentes époques de la 
vie d'un peuple et dans une stricte dépendance avec les inévi- 
tables mélanges du sang, l'oscillation devient plus forte entre 
les deux principes, et il arrive que l'un l'emporte alternative- 
ment sur l'autre. Les faits qui résultent de cette mobilité sont 

H) M. Klemm (Angemeine Kuîturgeschichte der Menschheit, Leipzig, 
1846) imagine une distinction de l'iiumanité en races actives et races 
passives. Je n'ai pas eu ce livre entre les mains, et ne puis savoir si 
l'idée de son auteur est en rapport avec la mienne. Il serait naturel 
qu'en battant les mêmes sentiers, nous fussions tombés sur la même 
vérité. 



DES BÀCES HUMAINES. 87 

très importants, et modifient d'une manière sensible le carac- 
tère d'une civilisation en agissant sur sa stabilité. 

Je partagerai donc, pour les placer plus particulièrement, 
mais jamais absolument, qu'on s'en souvienne, sous l'action 
d'un des courants, tous les peuples en deux classes. A la tête 
de la catégorie mâle, j'inscrirai les Chinois-, et comme proto- 
type de la classe adverse, je choisirai les Hindous. 

A la suite des Chinois, il faudra inscrire la plupart des peu- 
pies de l'Italie ancienne, les premiers Romains de la républi- 
que, les tribus germaniques. Dans le camp contraire, je vois 
les nations de l'Egypte, celles de l'Assyrie. Elles prennent place 
derrière les hommes de l'Hindoustan. 

En suivant le cours des siècles, on s'aperçoit que presque 
tous les peuples ont transformé leur civilisation par suite des 
oscillations des deux principes. Les Chinois du nord, popula- 
tion d'abord presque absolument matérialiste, se sont alliés peu 
à peu à des tribus d'un autre saûg, dans le Yunnan surtout, 
et ce mélange a rendu leur génie moins exclusivement utilitaire. 
Si ce développement est resté stationnaire, ou du moins fort 
lent depuis des siècles, c'est que la masse des populations mâ- 
les dépassait de beaucoup le faible appoint de sang contraire 
qu'elles se sont partagé. 

Pour nos groupes européens, l'élément utilitaire qu'appor- 
taient les meilleures 'des tribus germaniques s'est fortifié sans 
cesse dans le nord, par l'accession des Celtes et des Slaves./. 
Mais, à mesure que les peuples blancs sont descendus davan-i 
tage vers le sud , les influences mâles se sont trouvées moins 
en force, se sont perdues dans un élément trop féminin (ilj 
faut faire quelques exceptions, comme , par exemple, pour le 
Piémont et le nord de l'Espagne), et cet élément féminin a 
triomphé. 

Passons maintenant de l'autre côté. Nous voyons les Hindous 
pourvus à un haut degré du sentiment des choses supernaturel- 
les, et plus méditatifs qu'agissants. Comme leurs plus ancien- 
nes conquêtes les ont mis surtout en contact avec des races 
pourvues d'une organisation de même ordre, le principe mâle 
n'a pu se développer suffisamment. La civilisation n'a pas pris 



88 DE L'inkGALITÉ 

dans ces milieux un essor utilitaire proportionné à ses succès 
de l'autre genre. Au contraire, Rome antique, naturellement 
utilitaire, n'abonde dans le sens opposé que lorsqu'une fusion 
complète avec les Grecs, les Africains et les Orientaux, trans- 
forme sa première nature et lui crée un tempérament tout nou- 
veau. 

Pour les Grecs, le travail intérieur fut encore plus compara- 
ble à celui des Hindous. 

De l'ensemble de tels faits, je tire cette conclusion, que toute 
activité humaine, soit intellectuelle, soit morale, prend primi- 
tivement sa source dans l'un des deux courants, mâle ou fe- 
melle, et que c'est seulement chez les races assez abondamment 
pourvues d'un de ces deux éléments, sans qu'aucun soit jamais 
complètement dépourvu de l'autre, que l'état social peut par- 
venir à un degré satisfaisant de culture, et par conséquent à la 
civilisation. 

Je passe maintenant à d'autres points qui sont encore dignes 
de remarque. 



CHAPITRE IX. 

Suite de la définition du mot civilisation; caractères 

différents des sociétés humaines ; notre civilisation n'est pas supérieure 

à celles qui ont existé avant elle. 

Lorsqu'une nation, appartenant à la série féminine ou mas- 
culine, possède un instinct civilisateur assez fort pour imposer 
sa loi à des multitudes, assez heureux surtout pour cadrer 
avec leurs besoins et leurs sentiments en s'emparant de leurs 
convictions, la culture qui doit en résulter existe de ce moment 
même. Cest là, pour cet instinct, le plus essentiel, le plus pra- 
tique des mérites, et ce qui seulement le rend usuel et peut lui 
donner la vie ; car les intérêts individuels sont, de leur nature, 
portés à s'isoler. L'association ne manque jamais de les léser 



DES BACES HUMAINES. 89 

partiellement; ainsi, pour qu'une conviction puisse avoir lieu 
d'une manière intime et féconde, il faut qu'elle s'accorde dans 
ses vues avec la logique particulière et les sentiments du peu- 
ple qu'elle sollicite. 

Quand une façon de comprendre le droit est acceptée par des 
masses, c'est qu'en réalité elle donne satisfaction, sur les points 
principaux, aux besoins considérés comme les plus chers. Les 
nations mâles voudront surtout du bien-être; les nations fémi- 
nines se préoccuperont davantage des exigences d'imagination; 
mais, du moment, je le répète, que des multitudes s'enrôlent 
sous une bannière, ou, ce qui est plus exact ici, du moment 
qu'un régime particulier parvient à se faire accepter, il y a ci- 
vilisation naissante. 

Un second caractère indélébile de cet état, c'est le besoin de 
la stabilité, et il découle directement de ce qui précède ; car, 
aussitôt que les hommes ont admis, en commun, que tel prin- 
cipe doit les réunir, et ont consenti à des sacrifices individuels 
pour faire régner ce principe, leur premier sentiment est de le 
respecter, pour ce qu'il leur rapporte comme pour ce qu'il leur 
«oûte, et de le déclarer inamovible. Plus une race se maintient 
pure, moins sa base sociale est attaquée, parce que la logique 
de la race demeure la même. Cependant il s'en faut que ce be- 
soin de stabilité ait longtemps satisfaction. Avec les mélanges de 
sang, viennent les modifications dans les idées nationales; avec 
ces modifications, un malaise qui exige des changements cor- 
rélatifs dans l'édifice. Quelquefois ces changements amènent 
des progrès véritables, et surtout à l'aurore des sociétés où le 
principe constitutif est, en général, absolu, rigoureux, par suite 
de la prédominance trop complète d'une seule race. Ensuite, 
quand les variations se multiplient au gré de multitudes hété- 
rogènes et sans convictions communes, l'intérêt général n'a 
plus toujours à s'applaudir des transformations. Toutefois, aussi 
longtemps que le groupe aggloméré subsiste sous la direction 
des impressions premières, il ne cesse pas de poursuivre, à tra- 
vers l'idée du mieux-être qui l'emporte, une chimère de stabi- 
lité. Varié, inconstant, changeant à chaque heure, il se croit 
étemel et en marche vers une sorte de but paradisia(|ue. Il 



90 DE L INEGALITE 

conserve, môme en la démentant à chaque heure par ses actes, 
cette doctrine, que l'un des traits principaux de la civilisation, 
c'est d'emprunter à Dieu, en faveur des intérêts humains, quel- 
que chose de son immutabilité ; et si cette ressemblance visi- 
blement n'existe pas, il se rassure et se console en se persua- 
dant que demain il va y atteindre. 

A côté de la stabilité et du concours des intérêts individuels 
se touchant sans se détruire, il faut placer un troisième et un 
quatrième caractère, l'anathème de la violence, puis la socia- 
bilité. 

Enfin, de la sociabilité et du besoin de se défendre moins avec 
le poing qu'avec la tête, naissent les perfectionnements de l'in- 
telligence, qui, à leur tour, amènent les perfectionnements ma- 
tériels, et c'est à ces deux derniers traits que l'œil reconnaît 
surtout un état social avancé (1). 

Je crois maintenant pouvoir résumer ma pensée sur la civi- 
lisation, en la définissant comme un état de stabilité relative, 
où des multitudes s'efforcent de chercher pacifiquement la 
satisfaction de leurs besoins, et raffinent leur intelligence 
et leurs mœurs. 

Dans cette formule tous les peuples que j'ai cités jusqu'ici 
comme civilisés entrent les uns aussi bien que les autres. Il s'a- 
git maintenant de savoir si, les conditions indiquées étant rem- 
plies, toutes les civilisations sont égales. C'est ce que je ne 
pense pas ; car, les besoins et la sociabilité de toutes les nations 
d'élite n'ajant pas la même intensité ni la même direction, leur 
intelligence et leurs mœurs prennent, dans leiu* qualité, des 
degrés très divers. De quoi l'Hindou a-t-il besoin matérielle- 
ment? de riz et de beurre pour sa nourriture, d'une toile de 
coton pour son vêtement. On sera tenté, sans doute, d'attri- 
buer cette sobriété extrême aux conditions climatériques. Mais 

(1) C'est là aussi que se trouve la source principale des faux juge- 
ments sur l'état des peuples étrangers. De ce que l'extérieur de leur 
civilisation ne ressemble pas à la partie correspondante delà nôtre, 
nous sommes souvent portés à conclure hâtivement, ou qu'ils sont 
barbares ou qu'ils sont nos inférieurs en mérite. Rien n'est plus super- 
liciel, et partant ne doit être plus suspect, qu'une conclusion tirée de 
pareilles prémisses. 



DES RACES HUMAINES. 9t 

les Thibétains habitent un climat rigoureux ; cependant leur 
sobriété est encore très notable. Ce qui domine pour l'un et 
l'autre de ces peuples, c'est le développement philosophique et 
religieux chargé de donner un aliment aux exigences, bien . 
autrement inquiètes, de l'àme et de l'esprit. Ainsi, là, aucun \ 
équilibre entre les deux principes mâle et femelle ; la prédo- 
minance, étant du côté de la partie intellectuelle, lui donne 
trop de poids, et il en résulte que tous les travaux de cette ci- 
vilisation sont presque uniquement portés vers un résultat au 
détriment de l'autre. Des monuments immenses, des monta- 
gnes de pierre, seront sculptés au prix d'efforts et de peines 
qui épouvantent l'imagination. Des constructions gigantesques 
couvriront la terre : dans quel but? celui d'honorer les dieux, 
et on ne fera rien pour l'homme, à moins que ce- ne soient des 
tombes. A côté des merveilles produites par le ciseau du scul- 
pteur, la littérature, non moins puissante, créera d'admirables 
chefs-d'œuvre. Dans la théologie, dans la métaphysique, elle 
sera aussi ingénieuse, aussi subtile que variée, et la pensée hu- 
maine descendra, sans s'effrayer, jusqu'à d'incommensurables 
profondeurs. Dans la poésie lyrique, la civilisation féminine 
sera l'orgueil de l'humanité. 

Mais si du domaine de la rêverie idéaliste Je passe aux in- 
ventions matériellement utiles et aux sciences qui en sont la 
théorie génératrice , d'un sommet je tombe dans un abîme , 
et le jour éclatant fait place à la nuit. Les inventions utiles 
demeurent rares, mesquines, stériles; le talent d'observation 
n'existe pour ainsi dire pas. Tandis que les Chinois trouvaient 
beaucoup, les Hindous n'imaginaient qu'assez peu, et n'en pre- 
naient guère souci ; les Grecs, de même, nous transmettaient 
des connaissances souvent indignes d'eux, et les Romains, une 
fois arrivés au point culminant de leur histoire, tout en faisant 
plus, ne purent aller bien loin, car le mélange asiatique, dans 
lequel ils s'absorbaient avec une rapidité effrayante, leur refu- 
sait les qualités indispensables pour une patiente investigation 
des réalités. Ce qu'on peut dire d'eux toutefois, c'est que leur 
•génie administratif, leur législation et les monuments utiles 
dont ils pourvoyaient le sol de leurs territoires, attestent suf- 



92 DE l'inégalité 

lisamment le caractère positif que revêtit leur pensée sociale à 
\ un certain moment, et prouve que si le midi de l'Europe n'a- 
vait pas été si promptement couvert par les colonisations inces- 
santes de l'Asie et de l'Afrique, la science positive y aurait ga- 
gné, et l'initiative germanique aurait, par la suite, récolté moins 
de gloire. 

Les vainqueurs du v" siècle apportèrent en Europe un esprit 
de la même catégorie que l'esprit chinois, mais bien autrement 
doué. On le vit armé, dans une plus grande mesure, de facul- 
tés féminines. Il réalisa un plus heureux accord des deux mo- 
biles. Partout où domina cette branche de peuples, les ten- 
dances utilitaires, ennoblies, sont imméconnaissables. En An- 
gleterre, dans l'Amérique du Nord, en Hollande, en Hanovre, 
ces dispositions dominent les autres instincts nationaux. Il en 
est de même en Belgique, et encore dans le nord delà France, 
où tout ce qui est d'application positive a constamment trouvé 
des facilités merveilleuses à se faire comprendre. A mesure 
qu'on avance vers le sud, ces prédispositions s'affaiblissent. Ce 
n'est pas à l'action plus vive du soleil qu'il faut l'attribuer, car 
certes les Catalans , les Piémontais habitent des régions plus 
chaudes que les Provençaux et les habitants du bas Langue- 
doc ; c'est à l'influence du sang. 

La série des races féminines ou féminisées tient la plus grande 
place sur le globe; cette observation s'applique à l'Europe en 
particulier. Qu'on en excepte la famille teutonique et une par- 
tie des Slaves, on ne trouve, dans notre partie du monde, que 
des groupes faiblement pourvus du sens utilitaire, et qui, ayant 
déjà joué leur rôle dans les époques antérieures, ne pourraient 
plus le recommencer. Les masses, nuancées dans leurs varié- 
tés, présentent, du Gaulois au Celtibérien, du Celtibérien au 
mélange sans nom des nations italiennes et romanes, une 
échelle descendante non pas quant à toutes les aptitudes du 
principe mâle, du moins quant aux principales. 

Le mélange des tribus germaniques avec les races de l'ancien 
monde, cette union de groupes mâles à un si haut degré avec 
des races et des débris de races consommés dans les détritus 
d'anciennes idées, a créé notre civilisation; la richesse, la diver- 



DES BACES ROMAINES. 93 

site, la fécondité, dont nous faisons honneur à nos sociétés, est 
un résultat naturel des éléments tronqués et disparates qu'il 
t'tait dans le propre de nos tribus paternelles de savoir, jusqu'à 
un certiiin point, mêler, travestir et utiliser. 

Partout où s'étend notre mode de culture, il porte deux ca- 
ractères communs : l'un, c'est d'avoir été au moins touché par 
le contact germanique; l'autre, d'être chrétien. Mais, je le dis 
encore, ce second trait, bien que le plus apparent et celui qui 
d'abord saute aux yeux, parce qu'il se produit à l'extérieur de 
nos États, dont il semble en quelque sorte le vernis, n'est pas 
absolument essentiel, attendu que beaucoup de nations sont 
chrétiennes, et un plus grand nombre encore pourra le devenir-^ 
sans faire partie de notre cercle de civilisation. Le premier ca-|[ 
ractère est, au contraire, positif, décisif. Là où l'élément ger-jl 
manique n'a jamais pénétré, il n'y a pas de civilisation à notr^ 
manière. 

Ceci m'amène naturellement à traiter cette question : Peut- 
on affirmer que les sociétés européennes soient entièrement 
civilisées? que les idées, les faits qui se produisent à leurs sur- 
faces, aient leur raison d'être bien profondément enracinée 
dans les masses, et que les conséquences de ces idées et de ces 
principes répondent aux instincts du plus grand nombre? On 
y doit encore ajouter cette demande, qui en est le corollaire : 
Les dernières couches de nos populations pensent-elles et agis- 
sent-elles dans le sens de ce qu'on appelle la civilisation euro- 
péenne ? 

On a admiré avec raison l'extrême homogénéité d'idées et 
de vues qui, d;ins les États grecs de la belle époque, dirigeait 
ie corps entier des citoyens. Sur chaque point essentiel, les 
données, souvent hostiles, partaient pourtant de la même sour- 
ce : on voulait plus ou moins de démocratie, plus ou moins 
d'oligarchie en politique; en religion, on adorait de préférence 
ou la Cérès Éleusinienne ou la Minerve du Parthénon ; en ma- 
tière de goût littéraire, on pouvait préférer Eschyle à Sopho- 
cle, Alcéeà Pindare; au fond, les idées sur lesquelles on dispu- 
tait étaient toutes ce qu'on pourrait appeler nationales; la 
discussion n'en attaquait que la mesure. A. Rome, avant les 



94 DE l'inégalité 

guerres puniques, il en était de même, et la civilisation du pays 
était uniforme, incontestée. Dans sa façon de procéder, elle 
s'étendait du maître à l'esclave; tout le monde y participait à 
des degrés divers, mais ne participait qu'à elle. 

Depuis les guerres puniques chez les successeurs de Romu- 
lus, et cliez tous les Grecs depuis Périclès et surtout depuis 
Philippe, ce caractère d'homogénéité tendit de plus en plus 
à s'altérer. Le mélange plus grand des nations amena le mé- 
lange des civilisations, et il en résulta un produit extrêmement 
multiple, très savant, beaucoup plus raffiné que l'antique cul- 
ture, qui avait cet inconvénient capital, en Italie comme dans 
l'Hellade, de n'exister que pour les classes supérieures, et de 
laisser les couches du dessous tout à fait ignorantes de sa na- 
ture, de ses mérites et de ses voies. La civilisation romaine, 
après les grandes guerres d'Asie, fut sans doute une manifes- 
tation puissante du génie humain ; cependant, à l'exception des 
rhéteurs grecs, qui en fournissaient la partie transcendantale, 
des jurisconsultes syriens, qui vinrent lui composer un système 
de lois athée, égalitaire et monarchique, des hommes riches, 
engagés dans l'administration publique ou dans les entreprises 
d'argent, et enfin des gens de loisir et de plaisir, elle eut ce 
malheur de ne jamais être que subie par les masses, attendu 
que les peuples d'Europie ne comprenaient rien â ses éléments 
asiatiques et africains, que ceux de l'Egypte n'avaient pas da- 
vantage l'intelligence de ce qu'elle leur apportait de la Gaule et 
de l'Espagne, et que ceux de Numidie n'appréciaient pas plus ce 
qui leur venait du reste du monde. De sorte qu'au-dessous de 
ce qu'on pourrait appeler les classes sociales, vivaient des mul- 
titudes innombrables, civilisées autrement que le monde of- 
ficiel, ou n'ayant pas du tout de civilisation. C'était donc la 
minorité du peuple romain qui , en possession du secret, y 
attachait quelque prix. Voilà un exemple d'une civilisation ac- 
ceptée et régnante, non plus par la conviction des peuples 
qu'elle couvre, mais par leur épuisement, leur faiblesse, leur 
abandon. 

En Chine, un tout autre spectacle se présente. Le territoire 
est sans doute immense; mais, d'un bout à l'autre de cette 



DES RACES HUMAINES. 95 

vaste étendue, circule, chez la race nationale (je laisse les au- 
tres à l'écart), un même esprit, une même intelligence de la 
civilisation possédée. Quels qu'en puissent être les principes, 
soit qu'on en approuve ou blâme les Ans, il faut avouer que les 
multitudes y prennent une part démonstrative de l'intelligence 
qu'elfes en ont. Et ce n'est pas que ce pays soit libre dans le 
sens où nous l'entendons, qu'une émulation démocratique 
pousse tout le monde à bien faire, aOn de parvenir à la place 
que les lois lui garantissent. Non ; j'éloigne tout tableau idéal. 
Les paysans comme les bourgeois sont fort peu assurés, dans 
l'empire du Milieu, de sortir de leur position par la seule puis- 
sance du mérite. A cette extrémité du monde, et malgré les 
promesses officielles du système des examens appliqué au re- 
cnitement des emplois publics, il n'est personne qui ne se doute 
que les familles de fonctionnaires absorbent les places, et que 
les suffrages scolaires coûtent souvent plus d'argent que d'ef- 
forts de science (1); mais les ambitions lésées, en gémissant 
sur les torts de cette organisation, n'en imaginent pas de meil- 
leure , et l'ensemble de la civilisation existante est pour le peu- 
ple entier l'objet d'une imperturbable admiration. 

Chose assez remarquable , l'instruction est en Chine très 
répandue , générale ; elle atteint et dépasse des classes dont 
on ne se figure pas aisément, chez nous, qu'elles puissent 
même sentir des besoins de ce genre. Le bon marché des 
livres (2) , la multiplicité et le bas prix des écoles , mettent les 

(1) « Il n'y a encore que la Chine où un pauvre étudiant puisse se 

• présenter au concours impérial et en sortir ^rand personnage. C'est 

• le côté brillant de l'organisation sociale des Chinois, et leur théorie 

• est incontestablement la meilleure de toutes; malheureusement Tap- 

• plication est loin d'être parfaite. Je ne parle pas ici des erreurs de 
« jugement et de la corruption des examinateurs, ni même de la vente 

• de& titres littéraires, expédient auquel le gouvernement a quelque- 

• fois recours en temps de détresse Gnancicre... » (F. J. MohI, Rapport 
annuel fait à la Société asiatiqtie, 1846, p. 49.) 

(2) John F. Davis, The Chinese, in-16, London, i840, p. 274. ^ Three 
^r four volumes of any ordinary work of the octavo size and sha|»c, 
niay be had for a sum équivalent to two shillings. A Canton booksel- 
ler's manuscript catalogue marked the pricc of Ihe four books of 
Confucius, including the commentary at a pricc ratber under half a 



96 DE l'inégalité 

gens qui le veulent en état de s'instruire, au moins dans une 
mesure suliisante. Les lois, leur esprit, leurs tendances, sont 
très bien connues, et même le gouvernement se pique d'ouvrir 
à tous l'entendement sur cette science utile. L'instinct commun 
a la plus profonde horreur des bouleversements politiques. 
Un juge fort compétent en cette matière , qui non seulement 
a habité Canton, mais y a étudié les affaires avec l'attention 
d'un homme intéressé à les connaître, M. John Francis Davis, 
commissaire de S. M. Britannique en Chine, affirme qu'il a vu 
là une nation dont l'histoire ne présente pas une seule tenta- 
tive de révolution sociale, ni de changement dans les formes du 
pouvoir. A son avis , on ne peut mieux la définir qu'en la dé- 
clarant composée toute entière de conservateurs déterminés (1). 
C'est là un contraste bien frappant avec la civilisation du 
monde romain, où les modifications gouvernementales se 
suivirent dans une si effrayante rapidité jusqu'à l'arrivée des 
nations du Nord. Sur tous les points de cette grande société 
on trouvait toujours et facilement des populations assez désin- 
téressées de l'ordre existant pour se montrer prêtes à servir 
les plus folles tentatives. Il n'y eut rien d'inessayé pendant 
cette longue période de plusieurs siècles, pas de principe res- 
pecté. La propriété, la religion, la famille soulevèrent, là 
conome aillem's , des doutes considérables sur leur légitimité et 
des masses nombreuses se trouvèrent disposées, soit au nord, 
soit au sud , à appliquer de force les théories des novateurs. 
Rien, non rien, ne reposa, dans le monde gréco-romain, sur 
mie base solide , pas même l'unité impériale , si indispensable 
pourtant, ce semble, au salut conmiun, et ce ne furent pas 
seulement les armées, avec leurs nuées d'Augustes improvisés, 
qui se chargèrent d'ébranler constamment ce palladium de la 
société; les empereurs eux-mêmes, à commencer par Dioclétien, 
croyaient si faiblement à la monarchie, qu'ils essayèrent vo- 
lontairement le dualisme dans le pouvoir, puis se mirent à 

crown. The cheapness of their common liUerafur is occasîoned partly 
by the mode of printing, but parUy also by the low price of paper. » 
(1) Ouvr. cilé, p. 100 : « They are, in short, a nation of steady conser- 
valires. » 



DES BACES HLMAIXES. 97 

(juatre pour gouverner. Je le répète , pas une institution , pas 
un prlDcipe ne fut stable dans cette misérable société , qui ne 
possédait pas de meilleure raison d'être que l'impossibilité 
physique d'échouer d'un côté ou de l'autre, jusqu'au moment 
où des bras vigoureux vinrent, en la démantelant, la forcer de 
devenir quelque chose de défini. 

Ainsi nous trouvons chez deux grands êtres sociaux, l'Em- 
pire Céleste et le monde romain , une parfaite opposition. A 
la civilisation de l'Asie orientale j'ajouterai la civilisation brah- 
manique, dont il faut en même temps admirer l'intensité et 
la diffusion. Si , en Chine , un certain niveau de connaissances 
atteint tout le monde , ou presque tout le monde , il en est de 
même parmi les Hindous : chacun, dans sa caste, est animé 
d'un esprit séculaire, et connaît nettement ce qu'il doit appren- 
dre, penser et croire. Chez les bouddhistes du Thibet et des 
autres parties de la haute Asie, rien de plus rare que de ren- 
contrer un paysan ne sachant pas lire. Tout le monde y a des 
convictions pareilles sur les sujets importants. 

Trouvons-nous la même homogénéité dans nos nations eu- 
ropéennes? La question ne vaut pas la peine d'être posée. A 
peine l'empire gréco-romain nous offre-t-il des nuances, des^ 
couleurs aussi tranchées, non pas entre les différents peuples, 
mais je dis dans le seùi des mêmes nationalités. Je glisserai sur 
ce qui concerne la Russie et une grande partie des États au- 
trichiens ; ma démonstration y serait ,trop facile. Voyons l'Al- 
lemagne, ou bien l'Italie, l'Italie méridionale surtout; l'Es- 
pagne , bien qu'à un moindre ^degré , présenterait un pareil, 
tableau -, la France , de même. 

Prenons la France : je ne dirai pas seulement que la diffé- 
rence des manières y frappe si bien les observateurs les plus 
superficiels, que l'on s'est aperçu depuis longtemps qu'entre 
Paris et le reste du territoire il y a un abîme , et qu'aux portes 
mêmes de la capitale, commence une nation tout autre que 
celle qui est dans les murs. Rien de plus vrai ; les gens qui se 
fient à l'unité politique établie chez nous pour en conclure l'u- 
nité des idées et la fusion du sang , se livrent à une grand» 
illusion. 

6 



98 DE l'inégalité 

Pas une loi sociale , pas un principe générateur de la civilisa- 
tion compris de la même manière dans tous nos départements. 
Il est inutile de faire comparaître ici le Normand, le Breton, 
l'Angevin, le Limousin, le Gascon, le Provençal; tout le monde 
doit savoir combien ces peuples se ressemblent peu et varient 
dans leurs jugements. Ce qu'il faut signaler, c'est que, tandis 
qu'en Chine, au Thibet et dans l'Inde, les notions les plus essen- 
tielles au maintien de la civilisation sont familières à. toutes les 
classes , il n'en est aucunement de même chez nous. La pre- 
mière, la plus élémentaire de nos connaissances , la plus abor- 
dable , reste un mystère fort négligé par la masse de nos popu» 
lations rurales : car très généralement on n'y sait ni lire ni 
écrire , et on n'attache aucime importance à l'apprendre , parce 
qu'on n'en voit pas l'utilité, parce qu'on n'en trouve pas 
l'application. Sur ce point-là , je croFs peu aux promesses des 
lois, aux beaux semblants des institutions, beaucoup à ce que 
j'ai vu' moi-même , et aux faits constatés par de bons observa- 
teurs. Les gouvernements ont épuisé les efforts les plus loua- 
bles pour tu'er les paysans de leur ignorance 5 non seulement 
les enfants trouvent, dans leurs villages, toutes facilités pour 
s'instruire, mais les adultes même, saisis, à l'âge de vingt 
ans, par la conscription, rencontrent, dans les écoles régimen- 
taires, les meilleurs moyens d'acquérir les connaissances les 
plus indispensables. Malgré ces précautions, malgré cette pa- 
ternelle sollicitude et ce perpétuel competle intrare dont, tous 
les jours , l'administration répète l'avis à ses agents , les clas- 
ses agricoles n'apprennent rien. J'ai vu, et toutes les person- 
nes qui ont habité la province l'ont vu comme moi , les 
parents n'envoyer leurs enfants à l'école qu'avec une répu- 
gnance marquée , et taxer de temps perdu les heures qui s'y 
passent; les en retirer en hâte, sous le plus léger prétexte, 
ne jamais permettre que les premières années de force s'y pro- 
longent ; et quand une fois l'école est quittée , le jeune homme 
n'a rien de plus pressé que d'oublier ce qu'il y a appris. 11 s'en 
fait, en quelque sorte, un point d'honneur, ce en quoi il est 
imité par les soldats congédiés , qui , dans plus d'une partie de 
la France, non seulement ne veulent plus avoir su lire et écrire, 



DES BACES HUMAINES. 99 

mais, affectant même d'oublier le français, y parviennent sou- 
vent. J'approuverais donc , avec plus de tranquillité d'âme , | 
tant d'efforts généreux vainement dépensés pour instruire nos 1 
populations rurales, si je n'étais convaincu que la science \ 
qu'on veut leur donner ne leur convient pas , et qu'il y a , au i\ 
fond de leur nonchalance apparente , un sentiment invincible- \ 
ment hostile à notre civilisation. J'en trouve une preuve dans 
cette résistance passive ; mais ce n'est pas la seule , et là où on • 
parvient , avec l'aide de circonstances qui semblent favorables^ 
à faire céder cette obstination , une autre preuve plus convain- 
cante encore m'apparaît et me poursuit. Sur quelques points, 
on réussit mieux dans les tentatives d'instruction. Nos dépar- 
tements de l'est et nos grandes villes manufacturières comptent 
beaucoup d'ouvriers qui apprennent volontiers à lire et à écrire. 
Ils vivent dans un milieu qui leur en démontre l'utilité. Mais 
aussitôt que ces hommes possèdent à un degré suffisant les 
premiers éléments de l'instruction , qu'en font-ils pour la plu- 
part ? Des moyens d'acquérir telles idées et tels sentiments non 
plus instinctivement, mais désormais activement hostiles à 
l'ordre social. Je ne fais une exception que pour nos popula- 
tions agricoles et même ouvrières du nord-ouest , où les con- 
naissances élémentaires sont beaucoup plus répandues que 
partout ailleurs , conservées une fois acquises , et ne portent [ 
généralement que de bons fruits. On remarquera que ces po- l 
pulations tiennent de beaucoup plus près que toutes les autres | 
à la race germanique , et je ne m'étonne pas de les voir ce ! 
qu'elles sont. Ce que je dis ici de nos départements du nord- 
ouest s'applique à la Belgique et à la Néerlande. 

Si , après avoir constaté le peu de goût pour notre civilisa- 
tion, nous considérons le fond des croyances et des opinions , 
l'éloignement devient encore plus remarquable. Quant aux 
croyances, c'est encore là qu'il faut remercier la foi chrétienne 
de n'être pas exclusive et de n'avoir pas voulu imposer un 
formulaire trop étroit. Elle aurait rencontré des écueils bien 
dangereux. Les évêques et les curés ont à lutter, non moins 
aujourd'hui qu'il y a un siècle, qu'il y en a cinq, qu'il y en a 
quinze , contre des préventions et des tendances transmises 



100 DE L'INEGALITE 

héréditairement, et d'autant plus à redouter que , ne s'a vouant 
presque jamais, elles ne se laissent ni combattre ni vaincre. Il 
n'est pas de prêtre éclairé , ayant évangélisé des villages , qui 
ne sache avec quelle astuce profonde le paysan , même dévot, 
continue à cacher, à caresser au fond de son esprit , quelque 
idée traditionnelle dont l'existence ne se révèle que malgré lui 
et dans de rares instants. Lui en parle-t-on? il nie, n'accepte 
jamais la discussion et demeure inébranlablement convaincu. 
Il a dans son pasteur toute confiance, toute , jusqu'à ce qu'on 
pourrait appeler sa religion secrète exclusivement, et de là 
cette taciturnité qui, dans toutes nos provinces, est le carac- 
tère le plus marqué du paysan vis-à-vis de ce qu'il appelle le 
bourgeois, et cette ligne de démarcation si infranchissable 
entre lui et les propriétaires les plus aimés de son canton. Voilà, 
à rencontre de la civilisation , l'attitude de la majorité de ce 
peuple qui passe pour y être le plus attaché; je serais porté à 
croire que si, dressant une sorte de statistique approximative, 
on disait qu'en France 10 millions d'âmes agissent dans notre 
sphère de sociabilité, et que 26 millions restent en dehors, on 
serait au-dessous de la vérité. 

Et encore si nos populations rurales n'étaient que grossières 
et ignorantes, on pourrait se préoccuper médiocrement de 
cette séparation, et se consoler par l'espoir vulgaire de les 
canquérir peu à peu et de les fondre dans les multitudes déjà 
éclairées. Mais il en est de ces masses absolument comme de 
certains sauvages : au premier abord , on les juge irréfléchis- 
santes et à demi brutes, parce que l'extérieur est humble et 
elïacé; puis à mesure qu'on pénètre , si peu que ce soit, au sein 
de leur vie particulière, on s'aperçoit qu'elles n'obéissent pas, 
dans leur isolement v.olontaire , à un sentiment d'impuissance. 
Leurs affections et leurs antipathies ne vont pas au hasard, et 
tout, chez elles, concorde dans un enchaînement logique 
d'idées fort arrêtées. En parlant tout à l'heiu-e de la religion , 
j'aurais pu faire remarquer aussi quelle distance immense sé- 
pare nos docti'ines morales de celles des paysans (1), combien 

(1) Une nourrice tourangelle avait mis un oiseau dans les mains de 
son nourrisson, enfant de trois ans, et l'excitait à lui arracher plumes 



DES RACES HUMAINES. 101 

«e qu'ils appelleraient délicatesse est diiïérent de ce que nous 
entendons sous ce nom; et, enfin, avec quelle ténacité ils 
continuent à regarder tout ce qui n'est pas, comme eux, pay- 
san, sous le même aspect que les hommes de la plus lointaine 
antiquité considéraient l'étranger. A la vérité , ils ne le tuent 
pas , grâce à la terreur, même singulière et mystérieuse , que 
leur inspirent des lois qu'ils n'ont point faites ; mais ils le haïs- 
sent franchement , s'en défient , et, quant à ce qui est de le 
rançonner, s'en donnent à cœur joie , lorsqu'ils le peuvent sans 
trop de risques. Sont-ils donc méchants? Non, pas entre eux; 
on les voit échanger de bons procédés et des complaisances. 
Seulement ils se regardent comme une autre espèce , espèce , à 
les en croire , opprimée , faible , qui doit avoir son recours à 
la ruse , mais qui garde aussi son orgueil très tenace , très mé- 
prisant. Dans quelques-unes de nos provinces, le laboureur 
s'estime de beaucoup meilleur sang et de plus vieille souche 
que son ancien seigneur. L'orgueil de famille, chez certains 
paysans , égale aujourd'hui , pour le moins , ce qu'on observait 
dans la noblesse du moyen âge (1). . 

Qu'on n'en doute pas, le fond de la population française n'a ^ 
que peu de points communs avec sa surface ; c'est un abîme l 
au-dessus duquel la civilisation est suspendue, et les eaux pro- y^ 

«t ailes. Comme les parents lui reprochaient cette leçon de méchan- 
ceté : « C'est pour le rendre fler, ■> répliqua-t-elle. Celte réponse de 1847 
descend des maximes d'éducation en vigueur au temps de Vercingé- 
torix. 

(1) Il s'agissait, il y a très peu d'années, d'élire un marguillicr dans 
une très petite et très obscure paroisse de la Bretagne française, cette 
partie de l'ancienne province que les vrais Bretons appellent le pays 
gallais. Le conseil de fabrique, composé de paysans, délibéra pendant 
deux jours sans pouvoir se décider à faire un choix, attendu que le 
candidat présenté, fort honnête homme, très bon chrétien, riche et 
considéré, était pourtant étranger. On n'en démordait pas, et pourtant 
cet étranger était né dans le pays, son père également; mais on se 
souvenait encore que son grand-père, mort depuis longues années et 
que personne de l'assemblée n'avait connu, était venu d'ailleurs. — 
Une fille de cultivateur-propriétaire se mésallie quand elle épouse un 
tailleur, un meunier ou même un fermier à gages, fùt-il plus riche 
qu'elle, et la malédiction paternelle punit souvent ce crime-là. Ne sont- 
ce pas des opinions bien chapitrales? 

6. 



102 DE l'inégalité 

fondes et immobiles, dormant au fond du gouffre , se montre- 
ront, quelque jour, irrésistiblement dissolvantes. Les événe- 
ments les plus tragiques ont ensanglanté le pays, sans que la 
nation agricole y ait cherché une autre part que celle qu'on la 
forçait d'y prendre. Là où son intérêt personnel et direct ne 
s'est pas trouvé en jeu, elle a laissé passer les orages sans s'y 
mêler, même par la sympathie. Effrayées et scandalisées à ce 
spectacle, beaucoup de personnes ont prononcé que les paysans 
étaient essentiellement pervers -, c'est tout à la fois une injus- 
tice et une très fausse appréciation. Les paysans nous regar- 
dent presque comme des ennemis. Ils n'entendent rien à notre 
civilisation, ils n'y contribuent pas de leur gré, et, en tant 
qu'ils le peuvent, ils se croient autorisés à profiter de ses désas- 
tres. Si on les considère en dehors de cet antagonisme, quel- 
quefois actif, le plus souvent inerte, on ne révoque plus en 
doute que de hautes qualités morales, quoique souvent très 
singulièrement appliquées, ne résident chez eux. 

J'applique à toute l'Europe ce que je viens de dire de la 
France, et j'en infère que, pareil en ceci à l'empire romain, 
le monde moderne embrasse infiniment plus qu'il n'étreint. 
On ne peut donc accorder beaucoup de confiance à la durée 
de notre état social, et le peu d'attachement qu'il inspire, 
même dans des couches de population supérieures aux classes 
rurales, m'en paraît une démonstration patente. Notre civilisa- 
tion est comparable à ces îlots temporaires poussés au-dessus 
des mers par la puissance des volcans sous-marins. Livrés à 
l'action destructive des courants et abandonnés de la force qui 
les avait d'abord soutenus, ils fléchissent un jour, et vont en- 
gloutir leurs débris dans les domaines des flots conquérants. 
Triste fin, et que bien des races généreuses ont dû subir avant 
nous! Il n'y a pas à détourner le mal, il est inévitable. La sa- 
gesse ne peut que prévoir, et rien djavantage. La prudence la 
plus consommée n'est pas capable de contrarier un seul instant 
les lois immuables du monde. 

Ainsi, inconnue, dédaignée ou haïe du plus grand nombre 
des hommes assemblés sous son ombre, notre civilisation est 
pourtant un des monuments les plus glorieux que le génie de 



DES BACES HUMAINES. lOî 

l'espèce ait jamais édiflé. Ce n'est pas, à la vérité, par l'inven- 
tion qu'elle se signale. Cette qualité mise à part, disons qu'elle 
a poussé loin l'esprit compréhensif et la puissance de la con- 
quête, qui en est une conséquence. Comprendre tout, c'est 
tout prendre. Si elle n'a pas créé les sciences exactes, elle leur 
a donné du moins leur exactitude et les a débarrassées des 
divagations dont, par un singulier phénomène, elles étaient 
peut-être encore plus mêlées que toutes les autres connaissan- 
ces. Grâce à ses découvertes, elle connaît mieux le monde ma- 
tériel que ne faisaient les sociétés précédentes. Elle a deviné 
une partie de ses lois principales, elle sait les exposer, les dé- 
crire et leur emprunter des forces vraiment merveilleuses pour 
centupler celles de l'homme. De proche en proche et par la 
rectitude avec laquelle elle manie l'induction, elle a reconstruit 
d'immenses fragments de l'histoire, dont les anciens ne s'é- 
taient jamais doutés, et, plus elle s'éloigne des époques primi- 
tives, plus elle les voit et pénètre leurs mystères. Ce sont là de 
grandes supériorités, et qu'on ne saurait lui disputer sans in-* 
justice. 

Ceci admis, est-on bien en droit d'en conclure, comme on 
le fait généralement avec trop de facilité, que notre civilisation 
ait la préexcellence sur toutes celles qui ont existé et existent j 
en dehors d'elle? Oui et non. Oui, parce qu'elle doit à la pro- \ 
digieuse diversité des éléments qui la composent, de reposera 
sur un esprit puissant de comparaison et d'analyse, qui lui | 
rend plus facile l'appropriation de presque tout ; oui, parce | 
que cet éclectisme favorise ses développements dans les sens 
les plus divers; oui, encore, parce que, grâce aux conseils du 
génie germanique, trop utilitaire poui' être destructeur, elle" 
s'est fait une moralité dont les sages exigences étaient incon- 
nues généralement jusqu'à elle. Mais, si l'on pousse cette idée 
de son mérite jusqu'à la déclarer supérieure absolument et 
sans réserve, je dis non, car précisément elle n'excelle en pres- 
que rien. 

Dans l'art du gouvernement, on la voit soumise, en esclave, 
aux oscillations incessantes amenées par les exigences des ra- 
ces si tranchées qu'elle renferme. En Angleterre, en Hollande, 



104 DE l'inégalité 

il Naples, en Russie, les principes sont encore assez stables, 
parce que les populations sont plus homogènes, ou du moins 
appartiennent à des groupes de la même catégorie et ont des 
instincts similaires. Mais, partout ailleurs, surtout en France, 
dans l'Italie centrale, en Allemagne, où la diversité ethnique 
est sans bornes, les théories gouvernementales ne peuvent ja- 
mais s'élever à l'état de vérités, et la science politique est en 
perpétuelle expérimentation. Notre civilisation, rendue ainsi 
incapable de prendre une croyance ferme en elle-même, man- 
que donc de cette stabilité qui est un des principaux caractères 
que j'ai dû comprendre plus haut dans la formule de défini- 
tion. Gomme on ne trouve pas cette triste impuissance au mi- 
lieu des sociétés bouddhiques et brahmaniques, comme le Cé- 
leste Empire ne la connaît pas non plus, c'est un avantage que 
ces civilisations ont sur la nôtre. Là, tout le monde est d'ac- 
cord quant à ce qu'il faut croire en matière politique. Sous 
une sage administration, quand les institutions séculaires por- 
tent de bons fruits, on se réjouit. Lorsque, entre des mains 
maladroites, elles nuisent au bien-être public, on les plaint 
comme on se plaint soi-même. Mais, en aucun temps, le res- 
pect ne cesse de les entourer. On veut quelquefois les épurer, 
jamais les mettre à néant ni les remplacer par d'autres. Il fau- 
drait être aveugle pour ne pas voir là une garantie de longé- 
vité que notre civilisation est bien loin de comporter. 

Au point de vue des arts, notre infériorité vis-à-vis de l'Inde 
est marquée, tout autant qu'en face de l'Egypte, de la Grèce 
et de l'Amérique. Ni dans le grandiose, ni dans le beau, nous 
n'avons rien de comparable aux chefs-d'œuvre des races anti- 
ques, et lorsque, nos jours étant consommés, les ruines de nos 
monuments et de nos villes couvriront h face de nos contrées, 
certainement le voyageur ne découvrira rien, dans les forêts et 
les marécages des bords de la Tamise, de la Seine et du Rhin, 
qui rivalise avec les somptueuses ruines de Philae, de Ninive, 
du Parthénon, de Salsette, de la vallée de Tenochtitlan. Si , 
dans le domaine des sciences positives, les siècles futurs ont 
à apprendre de nous, il n'en est pas ainsi pour la poésie. L'ad- 
miration désespérée que nous avons vouée, avec tant de jus- 



DES BACES HCMAINES. 105 

tice, aux merveilles intellectuelles des civilisations étrangères, 
en est une preuve surabondante. 

Parlant maintenant du rafCnement des mœurs, il est de toute 
évidence que nous y sommes primés de tous côtés. Nous le 
sommes par notre propre passé, où il se trouve des moments 
pendant lesquels le luxe , la délicatesse des habitudes et la 
somptuosité de la vie étaient compris d'une manière inOniment 
plus dispendieuse, plus exigeante et plus large que de nos 
jours. A la vérité, les jouissances étaient moins généralisées. 
Ce qu'on appelle bien-être n'appartenait comparativement qu'à 
peu de monde. Je le crois : mais, s'il faut admettre, fait incon- 
testable, que l'élégance des mœurs élève autant l'esprit des 
multitudes spectatrices qu'elle ennoblit l'existence des indivi- 
dus favorisés, et qu'elle répand sur tout le pays dans lequel 
elle s'exerce un vernis de grandeur et de beauté, devenu le 
patrimoine commun, notre civilisation, essentiellement mes- 
quine dans ses manifestations extérieures, n'est pas compara- 
ble à ses rivales. 

Je terminerai ce chapitre en faisant observer que le caractère 
primitivement organisateur de toute civilisation est identique 
avec le trait le plus saillant de l'esprit de la race dominatrice ; 
que la civilisation s'altère, change, se transforme à mesure 
que cette race subit elle-même de tels effets \ que c'est dans 
la civilisation que se continue, pendant une durée plus ou 
moins longue, l'impulsion donnée par une race qui cependant 
a disparu, et, par conséquent, que le genre d'ordre établi dans 
une société est le fait qui accuse le mieux les aptitudes parti- 
culières et le degré d'élévation des peuples ; c'est le miroir le 
plus clair où ils puissent refléter leur individualité. 

Je m'aperçois que j'ai fait une digression bien longue, et 
dont les ramiQcations se sont étendues plus loin que je ne comp- 
tais. Je ne le regrette pas trop. J'ai pu émettre, à cette oc- 
casion, certaines idées qui devaient nécessairement passer sous 
les yeux du lecteur. Cependant il est temps que je rentre dans 
le courant naturel de mes déductions. La série est encore loin 
d'être complète. 

J'ai posé d'abord cette vérité, que la vie ou la mort des so- 



106 DE l'inégalité 

ciétés résultait de causes internes. J'ai dit quelles étaient ces 
causes. Je me suis adressé à leur nature intime pour les pou- 
voir reconnaître. J'ai démontré la fausseté des origines qu'on 
leur attribue généralement. En cherchant un signe gui pût les 
dénoncer constamment, et servir à constater, dans tous les 
cas, leur existence, j'ai trouvé l'aptitude à créer la civilisation, 
mise en regard de l'impossibilité de concevoir cet état. C'est 
de cette recherche que je sors en ce moment. Maintenant quel 
est le premier point dont je dois m'occuper? C'est incontesta- 
blement, après avoir reconnu en elle-même la cause latente de 
la vie ou de la mort des sociétés à un signe naturel et cons- 
tant, d'étudier la nature intime de cette cause. J'ai dit qu'elle 
dérivait du mérite relatif des races. La logique exige donc que 
je précise immédiatement ce que j'entends par le mot race, et 
c'est ce qui fera l'objet du chapitre suivant. 



CHAPITRE X. 

C^taius anatomistes attribuent à l'humanité des origines multiples. 

Il faut interroger, d'abord, le mot race dans sa portée 
physiologique. 

L'opinion d'un grand nombre d'observateurs, procédant de 
la première impression et jugeant sur les extrêmes (1), déclare 
que les familles humaines sont marquées de différences telle- 
ment radicales, tellement essentielles, qu'on ne peut faire moins 
que de leur refuser l'identité d'origine. A côté de la descen- 
dance adamique, les érudits ralliés à ce système supposent 
plusieurs autres généalogies. Pour eux l'unité primordiale 
n'existe pas dans l'espèce, ou, pour mieux dire, il n'y a pas 

(1) M. Flourens, Éloge de Blumenbach, Mémoires de l'Académie des 
saVnces, Paris, 1847, in-4'', p. xiii. Ce savant se prononce, avec raison^ 
contre celte méthode. 



DES BACES HUMAINES. 107 

une seule espèce ; il y en a trois, quatre, et davantage , d'où 
sont issues des générations parfaitement distinctes, qui, par 
leurs mélanges, ont formé des hybrides. 

Pour appuyer cette théorie, on s'empare assez aisément de 
la conviction commune en plaçant sous les yeux du critique 
les dissemblances évidentes , claires, frappantes des groupes 
humains. Lorsque l'observateur se voit mettre en face d'un su- 
jet à carnation jaunâtre, à barbe et cheveux rares, à masque 
large , à crâne pyramidal , aux yeux fortement obliques , à la 
peau des paupières si étroitement tendue vers l'angle externe 
que l'œil s'ouvre à peine , à la stature assez humble et aux 
membres lourds (1) , cet observateur reconnaît un type bien 
<;aractérisé, bien marqué, et dont il est certainement facile de 
garder .les principaux traits dans la mémoire. 

Un autre individu paraît : c'est un nègre de la côte occiden- 
tale d'Afrique, grand, d'aspect vigoureux, aux membres lourds, 
avec une tendance marquée à l'obésité (2). La couleur n'est 
plus jaunâtre, mais entièrement noire; les cheveux ne sont 
plus rares et effilés, mais, au contraire, épais, grossiers, lai- 
neux et poussant avec exubérance; la mâchoire inférieure 
avance en saillie, le crâne affecte cette forme que l'on a appelée 
prognathe, et quant à la stature, elle n'est pas moins parti- 
culière. « Les os longs sont déjetés en dehors, le tibia et le 
n péroné sont, en avant, plus convexes que chez les Européens, 
a les mollets sont très hauts et atteignent jusqu'au jarret; les 
« pieds sont très plats, et le calcanéum, au lieu d'être arqué, 
'' € se continue presque en ligne droite avec les autres os du pied, 
« qui est remarquablement large. La main présente aussi, 
€ dans sa disposifion générale , quelque chose d'analogue (3). » 

Quand l'œil s'est fixé un instant sur un individu ainsi con- 
firmé, l'esprit se rappelle involontairement la structure du 
singe et se sent enclin à admettre que les races nègres de l'A- 
frique occidentale sont sorties d'une souche qui n'a rien de 

<1) Prichard, Histoire nat. de Vhomme, 1 1, p. 133, 146, 102. 
(i) Id., ibid., 1. 1, p. 108, 134, 174. 
(3) id., ibid., passim. 



108 DB l'inégalité 

commun, sinon certains rapports généraux dans les formes ^ 
avec la famille mongole. 

Viennent ensuite des tribus dont l'aspect flatte moins encore 
que celui du nègre congo l'amour-propre de l'humanité. C'est 
un mérite particulier de l'Océanie que de fournir les spéci- 
mens à peu près les plus dégradés , les plus hideux , les plus 
repoussants de ces êtres misérables, formés, en apparence, 
pour servir de transition entre l'homme et la brute pure et 
simple. Vis-à-vis de plusieurs tribus australiennes, le nègre 
africain, lui-même, se rehausse, prend de la valeur, semble 
trahir une meilleure descendance. Chez beaucoup des malheu- 
reuses populations de ce monde dernier trouvé , la grosseur de 
la tête , l'excessive maigreur des membres , la forme famélique 
du corps, présentent un aspect hideux. Les cheveux sont plats 
ou ondulés, plus souvent laineux, la carnation est noire, sur 
un fond gris (1). 

Enfin , si , après avoir examiné ces types pris dans tous les 
coins du globe , on revient aux habitants de l'Europe , du sud 
et de l'ouest de l'Asie , on leur trouve une telle supériorité de 
beauté , de justesse dans la proportion des membres, de régu- 
larité dans les traits du visage , que , tout de suite , on est 
tenté d'accepter la conclusion des partisans de la multiplicité 
des races. Non seulement, les derniers peuples que je viens 
de nommer sont plus beaux que le reste de l'humanité , com- 
pendium assez triste , il faut en convenir, de bien des lai- 
deurs (2); non seulement ces peuples ont eu la gloire de four- 
nir les modèles admirables de la Vénus , de l'Apollon et de 
l'Hercule Farnèse; mais, de plus, entre eux, une hiérarchie 
visible est établie de toute antiquité, et, dans cette noblesse 

(1) Prichard, ouvrage cité, t. Il, p. "1. 

(2) C'est parce que Meiners était extrêmement frappé de cet aspect 
lepchissant de la plus grande parUe des variétés humaines, qu'il avait 
imaginé une classiflcation des plus simples; elle n'était composée que 
de deux catégories : la belle, c'est-à-dire la race blanche, et la laide, 
qui renfermait toutes les autres. (Meiners, Grmirtriss der Geschichte 
der Menschheit.) On s'apercevra que je n'ai pas cru devoir passer en re- 
vue tous les systèmes ethnologiques. Je ne me suis arrêté qu'aux plus 
importants. 



DES BÀCES HUMAINES. 109 

hiiiuaine, les Européens sont les plus éminents par la beauté 
des formes et la vigueur du développement muscuhiirei Rien 
donc qui semble plus raisonnable que de déclarer les famille.» 
dont l'humanité se compose aussi étrangères, l'une à l'autre, 
que le sont , entre eux , les animaux d'espèces différentes. 

Telle fut aussi la conclusion tirée des premières remarques , 
et , tant que l'on ne prononça que sur des faits généraux , il 
ne sembla pas que rien pût l'infirmer. 

Camper, un des premiers , systématisa ces études. Il ne se 
contenta plus de décider uniquement d'après des témoignages 
superficiels ; il voulut asseoir ses démonstrations d'une ma- 
nière mathématique , et chercha à préciser, anatomiquement, 
les différences caractéristiques des catégories humaines. En 
réussissant, il établissait une méthode stricte qui ne laissait 
plus de place aux doutes, et ses opinions acquéraient cette ri- 
gueur sans laquelle il n'y a point véritablement de science. Il 
imagina donc de prendre la face latérale de la tête osseuse, et 
de mesurer l'ouverture du profil au moyen de deux lignes ap- 
pelées, par lui, lignes faciales. Leur intersection formait un 
angle, qui, par sa plus ou moins grande ouverture, devait 
donner la mesure du degré d'élévation de la race. L'une de 
ces lignes allait de la base du nez au méat auditif; l'autre était 
tangente à la saillie du front par le haut , et par en bas à la 
partie la plus proéminente de la mâchoire inférieure. Au moyen 
de l'angle ainsi formé, on établissait, non seulement pour 
l'homme, mais pour toutes les classes d'animaux, une échelle 
dont l'Européen formait le sommet ; et plus l'angle était aigu , 
plus les sujets s'éloignaient du type qui , dans la pensée de 
Camper, résumait le plus de perfection. Ainsi, les oiseaux 
formaient, avec les poissons, le plus petit angle. Les mammi- 
fères des différentes classes l'agrandissaient. Une certai le es- 
pèce de singe montait jusqu'à 42 degrés, même jusqu'à 50. 
Puis venait la tête du nègre d'Afrique, qui, ainsi que celle du 
Kalmouk, en présentait 70. L'Européen atteignait 80, et, pour 
citer les paroles mêmes de l'inventeur, paroles si flatteuses 
pour notre congénère : o C'est , dit-il , de cette différence de 
« 10 degrés que dépend sa beauté plus grande , ce qu'on peut 

BAOES HUMAINES. T. I. 7 



t 



\ 



110 DE l'inégalité 

(' appeler sa beauté comparative. Quant à cette beauté abso- 
« lue qui nous frappe à un si haut degré dans quelques œu- 
« vres de la statuaire antique , comme dans la tête de l'Apol- 
« Ion et dans la Méduse de Sosiclès , elle résulte d'une ouver- 
« ture encore plus grande de l'angle, qui, dans ce cas,, atteint 
« jusqu'à 100 degrés (1). » 

Cette méthode était séduisante par sa simplicité. Malheu- 
reusement, elle eut contre elle les faits, accident arrivée bien 
des systèmes. Owèn établit, par une série d'observations sans 
réplique, que Camper n'avait étudié la conformation de la 
tête osseuse des singes que sur de jeunes sujets, et que, chez 
les individus parvenus à l'âge adulte, la croissance des dents, 
l'élargissement des mâchoires et le développement de l'arcade 
zygomatique n'étant pas accompagnés d'un agrandissement 
correspondant du cerveau, les différences avec la tête humaine 
sont tout autres que celles dont Camper avait établi les chif- 
fres, puisque l'angle facial de l'oi-ang noir ou du chimpanzé 
le plus favorisé de la nature ne dépasse pas 30 et 35 degrés 
au plus. De ce chiffre aux 70 degrés du nègre et duKalmouk, 
il y a trop loin pour que la série imaginée par Camper de- 
meure admissible. 

La phrénologie avait marié beaucoup de ses démonstrations 
à la théorie du savant hollandais. On aimait à reconnaître, 
dans la série ascendante des animaux vers l'homme, des dé- 
veloppements correspondants dans les instincts. Cependant les 
faits furent encore contraires à ce point de vue. On objecta, 
entre autres, que l'éléphant, dont Tintelligence est incontes- 
tablement supérieure à celle des orangs-outangs , présente un 
angle facial beaucoup plus aigu que le leur, et , parmi les sin- 
ges eux-mêmes, il s'en faut que les plus intelligents, les plus 
susceptibles de recevoir une sorte d'éducation domestique, ap- 
partiennent aux plus grandes espèces. 

Outre ces deux graves défauts, la méthode de Camper pré- 
sentait encore un côté très attaquable. Elle ne s'appliquait pas 
à- toutes les variétés de la race humaine. Elle laissait en dehors 

(1) Priobard, ouvrage cité, t. I, p. 153. 



DES RACES HUMAINES. 111 

de ses catégories les tribus à tête pyramidale , et c'est là ce- 
pendant un caractère assez frappant. 

Blumenbach , ayant beau jeu contre son prédécesseur, pro- 
posa , à son tour, un système : c'était d'étudier la tête de 
l'homme par en haut. Il appela son invention, norma verti- 
calis, la méthode verticale. Il assurait que la comparaison de 
la largeur supérieure des têtes faisait ressortir les principales 
différences dans la configuration générale du crâne. Suivant 
lui, l'étude de cette partie du corps soulève tant de remarques, 
surtout quant aux points déterminant le caractère national, 
qu'il est impossible de soumettre toutes ces diversités à une 
mesure unique de lignes et d'angles, et que, pour parvenir à 
une classification satisfaisante, il faut considérer les têtes sous 
l'aspect qui peut embrasser, d'un seul coup d'oeil, le plus 
grand nombre de variétés. Or, son idée devait présenter cet 
avantage. Elle se résumait ainsi : « Placer la série des crânes 
« que l'on veut comparer de manière à ce que les os malaires 
« se trouvent sur une même ligne horizontale , comme cela a 
« lieu quand ces crânes reposent sur la mâchoire inférieure; 
« puis se placer derrière en amenant l'œil successivement au- 
« dessus du vertex de chacun ; de ce point , en effet , on saisira 
« les variétés dans la forme des parties qui contribuent le plus 
« au caractère national , soit qu'elles consistent dans la direc- 
« tion des os maxillaires et malaires , soit qu'elles dépendent 
« de la largeur ou de l'étroitesse du contour ovale présenté 
« par le vertex ; soit , enfin , qu'elles se trouvent dans la con- 
« figuration aplatie ou bombée de l'os frontal (1). » 

La conséquence de ce système fut , pour Blumenbach , une 
division de l'humanité en cinq grandes catégories , partagées à 
leur tour en un certain nombre de genres et de types. 

Plusieurs doutes s'attachèrent à cette classification. On put 
lui reprocher, avec raison , comme à celle de Camper, de né- 
gliger plusieurs caractères importants, et ce fut, en partie, 
pour en éviter les objections principales qu'Owen proposa 
d'examiner les crânes non plus par leur sonmiet, mais par 

<1) Pricbard, ouvrage cité, 1. 1, p. 157. 



112 DE l'IKÉGALITÉ 

leur base. Un des résultats principaux de cette nouvelle fa- 
çon de procéder était de trouver définitivement une ligne de 
démarcation si nette et si forte entre l'homme et l'orang , qu'il 
devenait à jamais impossible de retrouver entre les deux espèces 
le lien imaginé par Camper. En effet, le premier coup d'oeil 
jeté sur deux crânes, l'un d'orang, l'autre d'homme, exami- 
nés par leurs bases , suffit pour faire apercevoir des différences 
capitales. Le diamètre antéro -postérieur est plus allongé chez 
l'orang que chez l'homme; l'arcade zygomatique, au lieu de 
se trouver comprise dans la moitié antérieure de la base crâ- 
nienne, forme, dans la région moyenne, juste un tiers de la 
longueur totale du diamètre-, enfin, la position du trou occi- 
pital , si intéressante par ses rapports avec le caractère général 
des formes de l'individu, et surtout par l'influence qu'elle 
exerce sur les habitudes, n'est nullement la même. Chez 
l'homme , elle occupe presque le milieu de la base du crâne -, 
chez l'orang , elle se trouve repoussée au milieu du tiers pos- 
térieur (1). 

Le mérite des observations d'Owen est grand , sans doute ; 
je préférerais cependant le plus récent des systèmes craniosco- 
piques, qui en est, en même temps, le plus ingénieux, à bien 
des égards, celui du savant américain M. Morton, adopté par 
M. Garus (2). Voici en quoi il consiste : 

Pour démontrer la différence des races, les deux savants 
que je cite sont partis de cetle idée , que plus les crânes sont 
vastes, plus, en thèse générale, les individus auxquels appar- 
tiennent ces crânes se montrent supérieurs (3). La question 
posée est donc celle-ci : Le développement du crâne est-il égal 
chez toutes les catégories humaines? 

Pour obtenir la solution voulue , M. Morton a pris un cer- 
tain nombre de têtes appartenant à des blancs, à des Mongols, 
à des nègres, à des Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, et, 
bouchant avec du coton toutes les ouvertures, sauf le foramen 
magnum, il a rempli complètement l'intérieur de grains de 

(1) Prichard, ouvrage cité, 1. 1, p. 60. 

(2) Carus, Veber ungleiche Befeehigung, etc., p. 19. 

(3) Id., ibid., p. 20. 



DES BACES HUMAINES. 



118 



poivre soigneusement séchés ; puis il a comparé les quantités 
ainsi contenues. Cet examen lui a fourni le tableau suivant (i) : 





i 


i 


3 


4 


Peuples blancs 


Nombre 
dM ertne* 
menues. 


Moyenne 
du chlCfre 
«le caïaicité. 


M&ximnm 

de 
capacité. 


Uinimnm 

de 
capacitî'. 


52 

10 

18 

147 

29 


87. 

83* 

81 

82 

78 


109 
93 

89 
100 
94 


75 
69 

64 
60 
65 


Peuples jaunesi"""»"'"- 
^Malais .. 

Peaux-Rouges 

Nègres 



Les résultats inscrits dans les deux premières colonnes sont 
certainement très curieux. En revanche , j'attache peu de prix 
à ceux des deux dernières; car pour que la violente perturba- 
tion qu'elles semblent apporter dans les observations de la se- 
conde colonne fût réelle, il faudrait, d'abord, que M. Morton 
eût opéré sur un nombre beaucoup plus considérable de crânes, 
et, ensuite, qu'il eût spécifié la position sociale des personnes 
auxquelles les crânes auraient appartenu. Ainsi il a pu avoir 
d'assez beaux sujets pour les blancs et les Peaux-Rouges : il 
s'est procuré là des têtes ayant appartenu à des hommes au- 
dessus du niveau tout à fait vulgaire; tandis que, pour les 
noirs, il n'est pas probable qu'il ait eu à sa disposition des crâ- 
nes de chefs de peuplades, et, pour les jaunes, des têtes de 
mandarins. C'est ce qui m'explique comment il a pu attribuer 
le chiffre 100 à un indigène américain, tandis que le Mongol 
le plus intelligent qu'il ait examiné ne dépasse pas 93, et se 
laisse ainsi primer par le nègre même , qui atteint 94. De tels 
résultats sont tout à fait incomplets, fortuits et sans valeur 
scientifique et, dans de telles questions, on ne saurait éviter 
avec trop de soin des jugements fondés sur l'examen des indivi- 



(1) Ouvrage cité, p. l'J. 



114 DE l'inégalité 

dualités. Je serais donc porté à rejeter tout à fait la seconde 
moitié des calculs de M. Morton. 

Je me sens également disposé à contester un détail des au- 
tres. Ainsi, dans la seconde colonne, entre les chiffres 87, in- 
dicatif de la capacité du crâne blanc, 83 du jaune et 78 du 
noir, il y a gradation claire et évidente. Mais les mesures de 
83, 81 et 82, données pour les Mongols , les Malais et les Peaux- 
Rouges, sont des moyennes qui, évidemment, se confondent, 
et d'autant noieux que M. Carus n'hésite pas à comprendre les 
Mongols et les Malais dans une seule et même race , c'est-à- 
dire, à réunir les chiffres 83 et 81. Pourquoi, dès lors, pren- 
dre 82 pour caractéristique d'une race distincte , et créer ainsi 
tout à fait arbitrairement , une quatrième grande subdivision 
humaine? 

Cette anomalie soutient d'ailleurs la partie faible du système 
de M. Carus. Le savant saxon aime à supposer que, ainsi que 
l'on voit notre planète passer par les quatre états de jour, de 
nuit, de crépuscule du soir et de crépuscule du matin, de 
même, il faut qu'il y ait dans l'espèce humaine, quatre sub- 
divisions correspondantes à ces variations de la lumière. Il 
aperçoit là un symbole (1), tentation toujours bien dangereuse 
pour un esprit raffiné. M. Carus y a cédé , comme beaucoup 
de ses savants compatriotes l'eussent fait à sa place. Les peu* 
pies blancs sont les peuples du jour; les noirs, ceux de la n it; 
les jaunes, ceux du matin ou du crépuscule d'orient; les rou- 
ges, ceux du soir ou du crépuscule d'occident. On devine assez 
tous les rapprochements ingénieux qui viennent se rattacher à 
ce tableau. Ainsi, les nations européennes , par l'éclat de leurs 
sciences et la netteté de leur civilisation, ont les rapports les 
plus évidents avee l'état lumineux, et, tandis que les noirs 
dorment dans les ténèbres de l'ignorance, les Chinois vivent 
dans un demi-jour qui leur donne une existence sociale incom- 
plète , cependant puissante. Pour les Peaux-Rouges , disparais- 
sant peu à peu de ce monde , où trouver une plus belle image 
de leur sort que le soleil qui se couche ! 

(I) Carus, ouvrage cité, p. 12. 



DES RACES HUMAINES. It5 

Malheureusement , comparaison n'est pas raison , et , pour 
s'être abandonné indûment à ce courant poétique , M. Carus a 
gâté quelque peu sa belle théorie. Du reste, il faut avouer en- 
core ici ce que j'ai dit pour toutes les autres doctrines ethno- 
logiques, celles de Camper, de Blumenbach, d'Owen : M. Carus 
ne parvient pas à systématiser régulièrement l'ensemble des 
diversités physiologiques remarquées dans les races (1). 

Les partisans de l'unité ethnique n'ont pas manqué de s'em- 
parer de cette impuissance, et de prétendre que, du moment 
où les observations sur la conformation de la tête osseuse sem- 
blent ne pouvoir être classées de manière à formuler im sys- 
tème démonstratif de la séparation originelle des types , il faut 
en considérer les divergences, non plus comme de grands 
traits radicalement distinctifs, mais comme les simples résul- 
tats de causes secondes indépendantes , tout à fait destituées 
du caractère spéciflque. 

C'est chanter victoire un peu vite. La difûculté de trouver 
une méthode n'autorise pas toujours à conclure à l'impossibi- 
lité de la découvrir. Les unitaires cependant n'ont pas admis 
cette réserve. Pour étayer leur opinion, ils ont fait remarquer 
que certaines tribus appartenant à une même race , loin de pré- 
senter le même type physique, s'en écartent, au contraire, as- 
sez notablement. Pour exemple , sans t.enir compte de la quotité 
des éléments dans chaque mélange, ils ont cité les différentes 
branches de la famille métisse malayo-polynésienne , et ils ont 
ajouté que, si des groupes dont l'origine est commune (2) peu- 
vent cependant revêtir des formes crâniennes et faciales tota- 
lement différentes, il en résulte que les plus grandes diversités 

(1) II ea est de légères qui sont pourtant fort caractéristiques. Je 
mettrais de ce nombre un certain renflement des chairs aux côtés de 
la lèvre inférieure qui se rencontre chez les Allemands et les Anglais. 
Je retrouve aussi cet indice d'une origine germanique dans quelques 
figures de l'école flamande, dans la Madone de Rubens du musée de 
Dresde, dans les Satyres et Nymphes de la même collection, dans une 
Joueuse de luth de Miéris, etc. Aucune méthode cranioscopique n'esl 
en état de relever de tels détails, qui ont cependant leur valeur dans 
nos races si mélangées. 

(-2) Prichard, ouvrage cité, t. Il, p. 3S. 



116 DE L INEGALITE 

dans ce genre ne prouvent pas la multiplicité première des origi- 
nes ; que , dès lors , si étranges que puissent paraître, à des yeux 
européens, les types nègres ou mongols, ce n'est pas une dé- 
monstration de cette multiplicité d'origines, et que les causes 
de la séparation des familles humaines devant être cherchées 
moins haut et moins loin, on peut considérer les déviations 
physiologiques comme les simples résultats de certaines cau- 
ses locales agissant pendant un laps de temps plus ou moios 
long (1). 

Poursuivis par tant d'objections bonnes et mauvaises, les 
partisans de la multiplicité des races ont cherché à agrandir 
le cercle de leurs arguments ; et, cessant de s'en tenir à la seule 
étude des crânes, ils ont passé à celle de l'individu humain 
tout entier. Pour montrer, ce qui est vrai , que les différences 
n'existent pas uniquement dans l'aspect de la face et dans la 



(1) Job Ludolf, dont les données sur ceUe matière étaient nécessaire- 
ment fort incomplètes et inférieures à celles que nous possédons au- 
jourd'hui, n'en combat pas moins, en termes très piquants, et avec des 
raisons sans réplique pour ce qui concerne les nègres, l'opinion ac- 
ceptée par M. Pricliard. Je ne résiste pas au plaisir de citer : « De nigre- 
dine ^tliiopum hic agcre nostri non est instituti, plerique ardoribus 
solis atque zonae torridae id tribuant. Verum etiam intra solis orbitam 
populi dantur, si non plane albi, sallem non prorsus nigri. Multi extra 
iitrumque tropicum a média mundi lineà longius obsunt quam Persae 
aut Syri, veluti promontorii Bonœ Spei habitantes, et tamen isti sunt 
nigerrimi. Si Africae tantum et Chami posteris id inspectare velis, Ma- 
labares et Ceilonii aliique remotiores Asiae populi aeque nigri exci- 
piendi erunt. Quod si causam ad cœli solique naturam referas, non 
liomines albi in illis regionibus renascentes non nigrescunt? Aut qui 
ad occultas qualitates confugiunt, melius fecerint si sese nescire fa- 
leantur. — Jobus Ludolfus, Commentarium ad Historiam Ailhiopicam^ 
in-fol., Norimb., p. 56. —J'ajouterai encore un passagedeM. Pickering; 
ce passage est court et concluant. Parlant des séjours de la race noire, 
le voyageur américain s'exprime ainsi : « Excluding the northern and 
« southern extrems with the tableland of Abyssinia, it holds ail the 
« more temperale, and fertiles parts of the Continent. » Ainsi, là où il 
se trouve moins de noirs purs, c'est là qu'il fait le moins chaud... 

Pickering, The Races of Man, and their geographical distribution, 
dans l'ouviage intitulé ; United States exploring Expédition during 
the years 1838, 1839, 1840, 1841 and 1842, under the command of Charles 
Wilkes, U. S. N.; Philadclphia, 1848, in-4», vol. IX. 



DES BACES HUMAINES. 117 

construction osseuse des têtes, ils ont allégué des faits non 
moins graves , comme la forme du bassin , la proportion rela- 
tive des membres, la couleur de la peau, la nature du système 
pileux. 

Camper et d'autres anatomistes avaient reconnu, depuis 
longtemps, que le bassin du nègre présentait quelques parti- 
cularités. Le docteur V«)tfK, étendant plus loin ses recherches, 
a observé que , pour fes Européens , les différences entre le 
bassin de l'homme et celui de la femme sont beaucoup moins 
marquées, et dans la race nègre il voit, chez les deux sexes, 
un caractère très saillant d'animalité. Le savant d'Amster- 
dam ^ partant de l'idée que la conformation du bassin influe 
nécessairement sur celle du fœtus, conclut à des différences 
originelles (1). 

M. Wd)^r est venu attaquer cette théorie; toutefois, avec 
peu d'avsmtages. Il lui a fallu reconnaître que certaines formes 
de bassin se rencontraient plus fréquemment dans une race 
que dans une autre, et tout ce quil a pu faire, c'est de mon- 
trer que la règle n'est pas sans exception, et que tels sujets 
américains, africains, mongols, présentent des formes ordi- 
naires aux Européens. Ce n'est pas là prouver beaucoup, d'au- 
tant que M. Weber, en parlant de ces exceptions, ne parait 
pas avoir été préoccupé de l'idée que leur conformation par- 
ticulière pouvait n'être que le résultat d'un mélange de sang. 

Pour ce qui est de la dimension des membres , les adversai- 
res de l'unité de l'espèce prétendent que l'Européen est mieux 
proportionné. On leur répond que la maigreur des extrémités, 
chez les nations qui se nourrissent particulièrement de végé- 
taux , ou dont l'alimentation est imparfaite , n'a rien qui doive 
surprendre -, et cette réplique est bonne assurément. Mais lors- 
(|u'on objecte, en outre, le développement extraordinaire du 
buste chez les Quichuas , les critiques , décidés à ne pas le re- 
connaître comme caractère spéciûque, réfutent l'argument 
d'une manière moins concluante : car prétendre, ainsi qu'ils 
le font, que cette ampleur de la poitrine s'explique, chez les 

(1) Prichard, Histoire natur. de l'homme, l. I , p. 168. 



118 DE L'iNKGALITÉ 

montagnards du Pérou , par l'élévation de la chaîne des Andes, 
ce n'est pas donner une raison bien sérieuse (t). Il est duns le 
monde nombre de populations de montagnes, et qui sont cons- 
tituées tout différemment que les Quiclmas (2). 

Viennent ensuite les observations sur la couleur de la peau. 
Les Unitaires soutiennent que là ne peut se trouver aucun ca- 
ractère spécifique : d'abord, parce que cette coloration tient à 
des circonstances climatériques , et n'est pas permanente, as- 
sertion plus que hardie; ensuite, parce que la couleur se 
prête à l'établissement de gradations infinies, par lesquelles 
on passe insensiblement du blanc au jaune , du jaune au noir, 
sans pouvoir découvrir une ligne de démarcation suffisamment 
tranchée. Ce fait prouve simplement l'existence d'innombrables 
hybrides , observation à laquelle les Unitaires ont le tort fonda- 
mental d'être constamment inattentifs. Sur le caractère spéci- 
fique des cheveux, M. Flourens apporte sa grande autorité ai 
faveur de l'unité originelle des races. 

Après avoir passé rapidement en revue les arguments in- 
consistants, j'arrive à la véritable citadelle scientifique des 
Unitaires. Ils possèdent un argument d'une grande force, .et 
je l'ai réservé pour le dernier : je veux dire la faciiité avec la- 
quelle les différents rameaux de l'espèce humaine produisent 
des hybrides , et la fécondité de ces mêmes hybrides. 
1 Les observations des naturalistes semblent avoir démontré 
que, dans le monde animal ou végétal, les métis ne peuvent 
naître que d'espèces assez parentes , et que , même dans ce 
cas, leurs produits sont condamnés d'avance à la stérilité. On 
jl a observé, en outre, qu'entre les espèces rapprochées , bien que 
I la fécondation soit possible , l'accouplement est répugnant et 
1 ne s'obtient , en général , que par la ruse ou la force -, ce qui 
I indiquerait que , dans l'état libre , le nombre des hybrides est 
encore plus limité que l'intervention de l'homme n'est par- 
venue à le faire. On en a conclu qu'il fallait mettre au nombre 

(1) Prichard, Histoire naturelle de Vhomme, L II, p. 180 et passini. 

(2) Ni les Suisses, ni les Tyroliens, ni les Highlanders de l'Ecosse, ni 
les Slaves des Balkans, ni les tribus de l'Hyaialaya n'offrent l'aspect 
monstrueux des Quichuas. 



DES BACES HUMAINES. 119 

des caractères spécifiques la faculté de produire des individus 
féconds. ' 

Comme rien n'autorise à croire que l'espèce humaine soit 
exempte de cette règle, rien non plus, jusqu'ici, n'a pu ébran- 
ler la force de l'objection qui , plus que toutes les autres , tient 
en échec le système des adversaires de l'unité. On affirme, il 
est vrai, que, dans certaines parties de l'Océanie, les femmes 
indigènes , devenues mères de métis européens , ne sont plus 
aptes à être fécondées par leurs compatriotes. En admettant 
ce renseignement comme exact, il serait digne de servir de 
point de départ à des investigations plus approfondies ; mais , 
quant à présent, on ne saurait encore s'en servir pour infirmer 
les principes admis sur la génération des hybrides. Il n.'. 
prouve rien contre les déductions qu'on en tire. 



CHAPITRE XI. 
Les différences ethniques sont permanentes. 

Les Unitaires affirment que la séparation des races est ap- 
parente , et due uniquement à des circonstances locales telles 
que celles dont nous éprouvons aujourd'hui l'influence , ou à 
des déviations accidentelles de conformation dans l'auteur 
d'une branche. Toute l'humanité est , pour eux , accessible aux 
mêmes perfectionnements ; partout le type originel commun , 
plus ou moins voilé , persiste avec une égale force , et le nègre, 
le sauvage américain , le Tongouse du nord de la Sibérie peu- 
vent et doivent, sous l'empire d'une éducation similaire, par- 
venir à rivaliser avec l'Européen pour la beauté des formes. 
Cette théorie est inadmissible. 

On a vu plus haut quel était le plus solide rempart scienti- 
fique des Unitaires : c'est la fécondité des croisements hu- 
mains. Cette observation, qui paraît présenter jusqu'ici à la 
réfutation de grandes difficiûtés, ne sera peut-être pas toujours 



120 DE l'inégalité 

aussi invincible, et elle ne suffirait pas à m'arrêter si je ne la 
voyais appuyée par un autre argument, d'une nature bien dif- 
férente, qui, je l'avoue, me touche davantage : on dit que la 
Genèse n'admet pas, pour notre espèce, plusieurs origines. 

Si le texte est positif, péremptoire, clair, incontestable, il 
faut baisser la tête : les plus grands doutes doivent céder, la 
raison n'a qu'à se déclarer imparfaite et vaincue, l'origine de 
l'humanité est une , et tout ce qui semble démontrer le con- 
traire n'est qu'une apparence à laquelle on ne doit pas s'ar- 
rêter. Car mieux vaut laisser l'obscurité s'épaissir sur un point 
d'érudition que de se hasarder contre une autorité pareille. 
Mais si la Bible n'est pas explicite? Si les livres saints, con- 
sacrés à tout autre chose qu'à l'éclaircissement de questions 
ethniques, ont été mal compris, et que, sans leur faire vio- 
lence, on puisse en extraire un autre sens, alors je n'hésiterai 
pas à passer outre. 

Qu'Adam soit l'auteur de notre espèce blanche , il faut l'ad- 
mettre certainement. Il est bien clair que les Écritures veu- 
lent qu'on l'entende ainsi , puisque de lui descendent des gé- 
nérations qui incontestablement ont été blanches. Ceci posé, 
rian ne prouve que , dans la pensée des premiers rédacteurs 
des généalogies adamites, les créatures qui n'appartenaient pas 
à la race blanche aient passé pour faire partie de l'espèce. Il 
n'est pas dit un mot des nations jaunes , et ce n'est que par 
f une interprétation dont je réussirai , je pense , dans le livre 
i suivant, à faire ressortir le caractère arbitraire, que l'on attri- 
\ bue au patriarche Cham la couleur noire. Sans doute, les tra- 
ducteurs, les commentateurs, en affirmant qu'Adam a été 
l'auteur de tout ce qui porte le nom d'homme, ont fait entrer 
dans les familles de ses fils l'ensemble des peuples venus de- 
puis. Suivant eux, les Japhétides sont la souche des nations 
européennes , les Sémites occupent l'Asie antérieure , les Cha- 
mites , dont on fait , sans bonnes raisons , je le répète , une 
race originairement mélanienne, occupent les régions afri- 
caines. Voilà pour une partie du globe : c'est à merveille; et 
la population du reste du monde , qu'en fait-on ? Elle demeure 
eu dehors de cette classification. 



DES BACES HUMAINES. 121 

Je n'insiste pas, en ce moment, sur cette idée. Je ne veux pas 
entrer en lutte apparente, même avec de simples interpréta- 
tions, du moment qu'elles sont accréditées. Je me contente 
d'indiquer qu'on pourrait, peut-être, sans sortir des limites 
imposées par lÉglise, en contester la valeur; puis je me ra- 
bats à chercher si, en admettant, telle quelle, la partie fon- 
damentale de l'opinion des Unitaires, il n'y aurait pas encore 
moyen d'expliquer les faits autrement qu'ils ne font, et d'exa- 
miner si les différences physiques et morales les plus essen- 
tielles ne peuvent pas exister entre les races lumiaines et avoir 
toutes leurs conséquences, indépendamment de l'unité ou de 
la multiplicité d'origine première? 

On admet l'identité ethnique pour toutes les variétés cam- 
nes (I); qui donc, cependant, ira entreprendre la thèse difûcile 
de constater chez tous ces animaux, sans distinction de genres, 
les mêmes formes, les mêmes tendances, les mêmes habitudes, 
les mêmes qualités? Il eu est de même pour d'autres espèces 
telles que les chevaux, la race bovine, les ours, etc. Partout 
identité quant à l'origine, diversité pour tout le reste, et di- 
versité si profondément établie qu'elle ne peut se perdre que 
par les croisements , et même alors les types ne reviennent pas 
à une identité réelle de caractère. Tandis que , tant que la 
pureté de race se maintient , les traits spéciaux restent perma- 
nents et se reproduisent, de génération en génération, sans 
offrir de déviations sensibles. 

Ce fait, qui est incontestable, a conduit à se demander si, 
dans les espèces animales soumises à la domesticité et en ayant 
<îontracté les habitudes , on pouvait reconnaître les formes et 
les instincts de la souche primitive. La question paraît devoir 
demeurer insoluble. Il est impossible de déterminer quelles 
■devaient être les formes et le naturel de l'individu primitif, et 
de combien s'en éloignent ou s'en rapprochent les déviations 
placées aujourd'hui sous nos yeux. Un très grand nombre de 
végétaux offrent le même problème. L'homme surtout, la 
créature la plus intéressante à connaître dans ses origines, 
semble se refuser à tout déchiffrement , sous ce rapport. 

(1) il. Frédéric Cuvier, entre aulres, Annales du Muséum, t. XI, p. ViS. 



122 DE l'inégalité 

Les différentes races n'ont pas douté que Tauteur antique 
de l'espèce n'eût précisément leurs caractères. Sur ce point, 
sur celui-là seul, leurs traditions sont unanimes. Les blancs se 
sont fait un Adam et une Eve que Blumenbach aurait déclarés 
caucasiques ; et un livre , frivole en apparence , mais rempli 
d'observations justes et de faits exacts, les Mille et une Nuits, 
raconte que certains nègres donnent pour noirs Adam et sa 
femme; que, ces auteurs de l'humanité ayant été créés à 
l'image de Dieu , Dieu est noir aussi , et les anges de même , 
et que le prophète de Dieu était naturellement trop favorisé 
pour montrer une peau blanche à ses disciples. 

Malheureusement, la science moderne n'a pu rien faire pour 
simplifler le dédale de ces opinions. Aucime hypothèse vrai- 
semblable n'a réussi à éclairer cette obscurité, et, en toute 
vraisemblance, les races humaines diffèrent autant de leur 
générateur commun , si en effet elles en ont eu un , qu'elles le 
font entre elles. Reste à expliquer, sur le terrain modeste et 
étroit où je me confine , en admettant l'opinion des Unitaires, 
cette déviation du type primitif. 

Les causes en sont fort difficiles à démêler. L'opinion des 
Unitaires l'attribue, je l'ai dit, à l'influence du climat, de la 
position topographique et des habitudes. Il est impossible de 
se ranger à un pareil avis (1), attendu que les modifications 



(1) Les unitaires se servent constamment, pour appuyer cette thèse, 
de la comparaison de l'Iiomme avec les animaux. Je viens de me prêter 
à ce mode de raisonnement. Cependant, je n'en voudrais pas abuser, 
et je ne le saurais faire, en conscience, lorsqu'il s'agit d'expliquer les 
modifications des espèces au moyen de l'influence des climats; car, sur 
ce point, la différence entre les animaux et l'iiomme est radicale, et on 
pourrait dire spécifique. Il y a une géographie des animaux, comme 
unegéographie des plantes; il n'ya pasde géographie des hommes. Il est 
telle latitude où tels végétaux, tels quadrupèdes, tels reptiles, tels pois- 
sons, tels mollusques peuvent vivre ; et l'bomme, de toutes les variétés, 
existe également partout. C'est là plus qu'il n'en faut pour expliquer 
une immense diversité d'organisation. Je conçois, saiTS nulle difficulté, 
que les espèces qui ne peuvent franchir tel degré du méridien ou telle 
élévation du relief de la terre sans mourir, subissent avec soumission 
l'influence des climats et en ressentent rapidement les effets dans leurs 
formes et leurs uislincts; mais c'est précisément parce que l'homme 



DES BACES HUMAINES. 123 

dans la constitution des races, depuis le commencement des 
temps historiques, sous l'empire des circonstances ici indi- 
quées, ne paraissent pas avoir eu l'importance qu'il faudrait 
leur prêter pour expliquer suffisamment tant et de si pro- 
fondes dissemblances. On va le comprendre à l'instant. 

Je suppose que deux tribus, pareilles encore au type primi- 
tif, se trouvent habiter, l'une une contrée alpestre, située 
dans l'intérieur d'un continent, l'autre ime île de la région 
maritime. La condition de l'air ambiant sera toute différente 
pour les deux populations , la nourriture le sera de même. Si, 
de plus, j'attribue des moyens d'alimentation abondants à 
l'une, précaires à l'autre; qu'en outre, je place la première 
sous l'action d'un climat froid, la seconde sous celle d'un soleil 
tropical , il est bien certain que j'aurai accumulé les contrastes 
locaux les plus essentiels. Le cours du temps venant ajouter 
ce qu'on lui suppose de forces à l'activité naturelle des agents 
physiques , peu à peu les deux groupes finiront certainement 
par revêtir quelques caractères propres qiU aideront à les dis- 
tinguer. Mais, fût-ce au bout d'une série de siècles, rien d'es- 
sentiel, rien d'organique n'aura changé dans leur conforma- 
tion ; et la preuve, c'est qu'on rencontre des populations séparées 
par le monde entier, placées dans des conditions de climat et 
d'existence très disparates, dont les types offrent cependant la 
ressemblance la plus parfaite. Tous les ethnologistes en con- 
viennent. On a même voulu que les Hottentots fussent une co- 
lonie chinoise , tant ils ressemblent aux habitants du Céleste 
Empire, supposition d'ailleurs inacceptable (1). On découvre, 
de même, une grande similitude entre le portrait qui nous est 
resté des anciens Étrusques et le type des Araucaus de l'A- 

échnppe complètement à cet esclavage, que je refuse de comparer per- 
pétuellement sa posiUoD, vis-à-vis des forces de la nature, à celle des 
animaux. 

(I) C'est Barrow qui a émis cette idée, se fondant sur quelques res- 
semblances dans les formes de la tète et sur la carnation, en effet jau- 
néltre, des indigènes du cap de Bonne-Espérance. Un voyageur dont le 
nom m'écliappe a même corroboré cette opinion de la remarque que 
les Hotteiiiots portent, en général, une coiffure qui ressemble au cha- 
peau coui(|ué des Chinois. 



124 DE L'INEGALITE 

mérique méridionale. La figure , les formes corporelles des 
Chérokees semblent se confondre tout à fait avec celles de 
plusieurs populations italiennes, telles que les Calabrais. La 
physionomie accusée des habitants de l'Auvergne, surtout chez 
les femmes , est bien plus éloignée du caractère commun des 
nations européennes que celui de plusieurs tribus indiennes de 
l'Amérique du Nord. Ainsi , du moment que , sous des climats 
éloignés et différents , et dans des conditions de vie si peu pa- 
reilles, la nature peut produire des types qui se ressemblent, 
il est bien clair que ce ne sont pas les agents extérieurs au- 
jourd'hui agissants qui imposent aux types humains leurs ca- 
ractères. 

Néanmoins, on ne saurait méconnaître que les circonstances 
locales peuvent au moins favoriser l'intensité plus ou moins 
grande de certaines nuances de carnation , la tendance à l'obé- 
sité, le développement relatif des muscles de la poitrine, l'al- 
longement des membres inférieurs ou des bras, la mesure de 
la force physique. Mais, encore une fois, il n'y a rien là d'es- 
sentiel, et à juger d'après les très faibles modifications que ces 
causes, lorsqu'elles changent dénature, apportent dans la con- 
formation des individus, il n'y a pas à croire non plus, et c'est 
encore une preuve qui a du poids , qu'elles aient exercé jamais 
beaucoup d'action. 

Si nous ne savons pas quelles révolutions ont pu survenir 
dans l'organisation physique des peuples jusqu'à l'aurore des 
temps historiques, nous pouvons du moins remarquer que cette 
période ne comprend environ que la moitié de l'âge attribué à 
notre espèce; et si donc, pendant trois ou quatre mille ans, 
l'obscurité est impénétrable, il nous reste trois mille autres 
années , jusqu'au début desquelles nous pouvons remonter 
pour quelques nations, et tout prouve que les races alors 
connues , et restées , depuis ce temps , dans un état de pureté re- 
lative , n'ont pas notablement changé d'aspect , bien que quel- 
ques-unes aient cessé d'habiter les mêmes lieux, d'être soumi- 
ses, par conséquent, aux mêmes causes extérieures. Je citerai 
les Arabes. Comme les monuments égyptiens nous les repré- 
sentent, ainsi les trouvons-nous encore, non seulement dans 



DBS BACES HUMAINES. 125 

les déserts arides de leur pays, mais daus les contrées fertiles, 
souvent humides, du Malabar et de la côte de Coromandel, 
dans les îles de la mer des Indes, sur plusieurs points de la 
côte septentrionale de l'Afrique, où ils sont, à la vérité, plus 
mélangés que partout ailleurs; et leur trace se rencontre en- 
core dans quelques parties du Roussillon, du Languedoc et de 
la plage espagnole, bien que deux siècles, à peu près, se soient 
écoulés depuis leur invasion. La seule influence des milieux , 
si elle avait la puissance , comme on le suppose , de faire et de 
défaire les démarcations organiques, n'aurait pas laissé subsis- 
ter une telle longévité de types. En changeant de lieux , les 
descendants de la souche ismaélite auraient également changé 
de conformation. 

Après les Arabes, je citerai les Juifs, plus remarquables en- 
core en cette affaire, parce qu'ils ont émigré dans des climats 
extrêmement différents , de toute façon , de celui de la Pales- 
tine, et qu'ils n'ont pas conservé davantage leur ancien genre 
de vie. Leiu* type est pourtant resté semblable à lui-même, 
n'offrant que des altérations tout à fait insigniGantes , et qui 
n'ont suffi, sous aucune latitude, dans aucune condition de 
pays, à altérer le caractère général de la race. Tels on voit les 
belliquedx Réchabites des déserts arabes , tels nous apparais- 
sent aussi les pacifiques Israélites portugais, français, allemands 
et polonais. J'ai eu occasion d'examiner un homme appartenant 
à cette dernière catégorie. La coupe de son visage trahissait 
parfaitement son origine. Ses yeux surtout étaient inoubliables. 
Cet habitant du Nord , dont les ancêtres directs vivaient , de- 
puis plusieurs générations, dans la neige, semblait avoir été 
bruni, de la veille, par les rayons du soleil syrien. Ainsi, force 
est d'admettre que le visage du Sémite a conservé , dans ses 
traits principaux et vraiment caractéristiques, l'aspect (|u'on 
lui voit sur les peintures égyptiennes exécutées il y a trois ou 
quatre mille ans et plus ; et cet aspect se retrouve dans les cir- 
constances climatériques les plus multiples, les mieux tran- 
chées , également frappant , également reconnaissable. L'iden- 
tité des descendants avec les ancêtres ne s'arrête pas aux traits 
du visage : elle persiste, de même, dans la conformation des 



126 DE l'inégalité 

membres et dans la nature du tempérament. Les Juifs alle- 
mands sont , en général , plus petits , et présentent une struc- 
ture plus grêle que les hommes de race européenne , parmi 
lesquels ils vivent depuis des siècles. En outre , l'âge de la nu- 
bilité est, pour eux , beaucoup plus précoce que pour leurs 
compatriotes d'une autre race (1). 

Voilà, du reste, une assertion diamétralement opposée au 
sentiment de M. Prichard. Ce physiologiste, dans son zèle à 
prouver l'unité de l'espèce, cherche à démontrer que l'époque 
de la puberté, dans les deux sexes, est la même partout et pour 
toutes les races (2). Les raisons qu'il met en avant sont tirées 
de l'Ancien Testament pour les Juifs, et, pour les Arabes, de 
la loi religieuse du Coran par laquelle l'âge du mariage des 
femmes est fixé à 15 ans et même à 18, dans l'opinion d'Abou- 
Hanifah. 

Ces deux arguments paraissent fort discutables. D'abord, 
les témoignages bibliques ne sont guère recevables en cette 
matière, puisqu'ils émettent souvent des faits en dehors de la 
marche habituelle des choses, et que, pour en citer un, l'en- 
fantement de Sarah, arrivé dans son extrême vieillesse, et 
quand Abraham lui-même comptait 100 ans, est un événement 
sur lequel ne peut s'appuyer un raisonnement ordinaire (3). 
Passant à l'opinion et aux prescriptions de la loi musulmane, 
je remarque que le Coran n'a pas eu uniquement l'intention de 
constater l'aptitude physique avant d'autoriser le mariage : il 
a voulu aussi que la femme fût assez avancée d'intelligence et 
d'éducation pour être en état de comprendre les devoirs d'un 
état si sérieux. La preuve en est que le Prophète met beaucoup 
de soin à ordonner, à l'égard des jeunes filles, la continuation 
de l'enseignement religieux jusqu'à l'époque des noces. A un 
tel point de vue, il était tout simple que ce moment fût retardé 
autant que possible, et que le législateur trouvât très important 
de développer la raison avant de se montrer aussi hâtif, dans 



0) MûIIer, Handbuch der Physiologie des Menschen, U II, p. 639. 

(2) Prichard, Histoire naturelle de Thomme, t. n, p. 248, et passim- 

(3) Gen., XXI, 5. 



DES BACES HUMAINES. 137 

ses autorisatious, que la nature l'était dans les siennes. Ce n'est 
pas tout. Contre les graves témoignages qu'invoque M. Pri- 
chard, il en est d'autres plus concluants, quoique plus légers, 
et qui tranchent la question en faveur de mon opinion.. 

Les poètes, attachés seulement, dans leurs récits d'amour, à 
montrer leurs héroïnes à la fleur de leur beauté, sans se sou- 
cier du développement moral, les poètes orientaux ont toujours 
£ait leurs amantes bien plus jeunes que l'âge indiqué par le 
Coran. Zélika, Leïla n'ont certes pas quatorze ans. Dans l'Inde, 
la différence est pUi§ marquée encore. Sakontala serait en Eu- 
rope une toute jeune fille, une enfant. Le bel âge de l'amour 
pour une femme de ce pays-là, c'est de neuf à douze ans. 
Voilà donc une opinion très générale, bien établie, bien admise 
dans les races indiennes, persanes et arabes, que le printemps 
de la vie, chez les femmes, éclôt à une époque un peu précoce 
pour nous. Longtemps nos écrivains ont pris l'avis, en cette 
matière, des anciens modèles de Rome. Ceux-ci, d'accord avec 
leurs instituteurs de la Grèce, acceptaient quinze ans pour le 
bel âge. Depuis que les idées du Nord (1) ont influé sur notre 
littérature, nous n'avons plus vu dans les romans que des ado- 
lescentes de dix-huit ans, et même au delà. 

Si, maintenant, on retourne à des arguments moins gais, on 
ne les trouvera pas en moindre abondance. Outre ce qui a déjà 
été dit, plus haut, sur les Juifs allemands, on pourra relever 
que, dans plusieurs parties de la Suisse, le développement physi- 
que de la population est tellement tardif, que, pour les hom- 
mes, il n'est pas toujours achevé à la vingtième année. Une 
autre série d'observations, très facile à aborder, serait offerte 

(1) Il faut faire exception pour Shalispeare, composant sur des cane- 
vas italiens. Ainsi, dans Roméo et Juliette, voici comment parle Capulet : 

My child is yet a slrangcr iu the world, 
£hc liath not scen the change of fourtcen years, 
LpI two more summers wlther in their pride, 
Ere we may think hcr ripe to be a bride. 

Ce à quoi Paris répond : 

Younger tlian slic aie liappy motbers made. 



128 DE l'inégalit^: 

par les bohémiens ou zingaris (1), Les individus de cette race 
présentent exactement la même précocité piiysique que les Hin- 
dous, leurs parents; et sous les cieux les plus âpres, en Russie, 
sa Moldavie, on les voit conserver, avec leurs notions et leurs 
iiabitudes anciennes, l'aspect, la forme des visages et les pro- 
portions corporelles des parias. Je ne prétends cependant pas 
combattre M, Prichard sur tous les points. Il est une de ses 
observations que j'adopte avec empressement : c'est que « la 
:< différence du climat n'a que peu ou point d'effet pour pro- 
« duire des diversités importantes dans les époques des chan- 
;< gements physiques auxquels la constitution humaine est 
assujettie (2). » Cette remarque est très fondée, et je ne 
chercherais pas à l'inBrmer, me bornant à ajouter seulement 
qu'elle semble contredire un peu les principes défendus par le 
savant physiologiste et antiquaire américain. 

On n'aura pas manqué de s'apercevoir que la question de 
permanence dans les types est, ici, la clef de la discussion. S'il 
est démontré que les races humaines sont, chacune, enfermées 
dans une sorte d'individualité d'où rien ne les peut faire sor- 
tir que le mélange, alors la doctrine des Unitaires se trouve 
bien pressée et ne peut se soustraire à reconnaître que, du 
moment où les types sont si complètement héréditaires, si cons- 
tants, si permanents, en un mot, malgré les climats et le 
temps, l'humanité n'est pas moins complètement et inébranla- 



(1) D'après M. Krapff, missionnaire protestant dans l'Afrique orientale, 
les Wanikas se marient à douze ans avec des filles du même âge. (Zet- 
Ischrift der deutschen morgenlœndischen GeselUchaft , l. III, p. 317.) 
Au Paraguay, les jésuites avaient établi la coutume, qui s'est conservée, 
de marier leurs néophytes, à 10 ans les filles, à 13 les garçons. On voit, 
dans ce pays, des veuves et des veufs de H et M ans. (A. d'Orbiguy, 
VHomme américain, t I, p. 40.) — Dans le Brésil méi'idional, les fem- 
mes se marient vers 10 à H ans. La menstruation paraît de très bonne 
heure et passe de même. (Martius et Spix, Reise in Çrasilien, t. I, 
p. 384.) On pourrait multiplier ces citations à l'infini; je n'en ajouterai 
qu'une : c'est que, dans le roman d'Yo-Kiao-li, l'héroïne chinoise a IG 
ans, et que son père est désolé qu'à un tel âge, elle ne soit pas encore 
mariée. 

(2) Prichard, ouvrage cité, t. Il, p. 353. 



DES BACES HUMAINES. 129 

blement partagée , que si les distinctions spécifiques prenaient 
leur source dans une diversité primitive d'origine. 

Cette assertion, si importante, nous est devenue facile à sou- 
tenir désormais. On l'a vue appuyée par le témoignage des 
sculptures égyptiennes, au sujet des Arabes, et par l'observa- 
tion des Juifs et des Zingaris. Ce serait se priver, sans nul 
motif, d'un précieux secours que de ne pas rappeler, en même 
temps, que les peintures des temples et des hypogées de la 
vallée du Nil attestent également la permanence du tj-pe nègre 
à chevelure crépue, à tête prognathe, à grosses lèvres, et que 
la récente découverte des bas-reliefs de Khorsabad (1), venant 
confirmer ce que proclamaient déjà les monuments figurés de 
Persépolis, établit, à son tour, d'une manière incontestable, 
l'identité physiologique des populations assyriennes avec telles 
nations qid occupent aujourd'hui le même territoire. 

Si l'on possédait, sur un plus grand nombre de races encore 
vivantes, des documents semblables, les résultats demeureraient 
les mêmes. La permanence des types n'en serait que plus dé- 
montrée. Il suffit cependant d'avoir établi le fait pour tous les 
cas oii l'étude en est possible. C'est maintenant aux adversaires 
à proposer leurs objections. 

Les ressources leur manquent, et dans la défense qu'ils es- 
sayent, ils se démentent eux-mêmes, dès le premier mot, ou 
se mettent en contradiction avec les réalités les plus palpables. 
Ainsi, ils allèguent que les Juifs ont changé de type suivant les 
climats, et les faits démontrent le contraire. Leur raison, c'est 
qu'il y a en Allemagne beaucoup d'Israélites blonds avec des 
yeux bleus. Pour que cette allégation ait de la valeur, au point 
de vue où se placent les Unitaires, il fimt que le climat soit 
reconnu comme étant la cause unique ou du moins principale 
de ce phénomène, et précisément les savants de cette école 
assurent, d'autre part, que la couleur de la peau, des yeux et 
des cheveux ne dépend, en aucune façon, de la situation géo- 
graphique, ni des influences du froid ou du chaud (2). Ils trou- 

H) Botta, Monuments de Ninive ; Paris, 1880. 

(i) Edinburgh Review, Ethnology or the Science of Races, October 
1848, p. 4lt Rt passim : < Tlicre is probably do évidence of original 



130 DE l'inégalité 

vent et signalent, avec raison, des yeux bleus et des cheveux 
blonds chez les Cinghalais (1) ; ils y observent même une grande 
variété de teint passant du brun clair au noir. D'autre part 
encore, ils avouent que les Samoyèdes et les Tongouses, bien 
que vivant sur les bords de la mer Glaciale, sont extrêmement 
basanés (2). Le climat n'est donc pour rien dans la carnation 
fixe, non plus que dans la couleur des cheveux et des yeux. Il 
faut dès lors laisser ces marques ou comme indifférentes eu 
elles-mêmes, ou comme annexées à la race, et puisqu'on sait 
d'une manière très précise que les cheveux rouges ne sont pas 
rares en Orient et ne l'ont jamais été, personne, non plus, ne 
peut être surpris d'en voir aujourd'hui à des Juifs allemands. 
Il n'y a là de quoi rien établir, ni la permanence des types ni 
le contraire. 

Les Unitaires ne sont pas plus heureux lorsqu'ils appellent 
à leiu- aide les preuves historiques. Ils n'en fournissent que 
deux : l'une s'applique aux Turcs, l'autre aux Madjars. Pour 
les premiers, l'origine asiatique est considérée comme hors 
de question. On croit pouvoir en dire autant de leur étroite 
parenté avec les rameaux fînniques des Ostiaks et des Lapons. 
Dès lors ils ont eu primitivement la face jaune , les pommettes 
saillantes, la taille petite des Mongols. Ce point établi, on se 
tourne vers leurs descendants actuels, et, voyant ceux-ci 
pourvus du type européen , avec la barbe épaisse et longue , 

« diversity of race which is so generallyand unhesitatinglyrclicd upon, 
« as that derived from Ihe colour of the skin and the charakter of the 
« hoir... but it will not, we think, stand the test of a serious examina- 
« Uon... Âmong the Kabyles of Algier and Tunis, tbeTuarikesof Sahara, 

< the Shelahs or mountaineers of Southern Horocco and other people 
« of the same race, there are very considérable différence of com- 
« plexion (p. 4i8). » 

(1) Ed. Rew., I. c, p. 453 : c The Cinghalese are described by D' Davy, 
« as varying in colour from light brown to black, the prévalent hue 
€ of their hair and eyes is black, but hazel eyes and brown hair are 
« not very uncommon ; grey eyes and red hair are occasionally seen, 

< thou^h rarely, and sometimes the light blue or red eye and flaxen 

< hair of the Albino. » 

(3) Ibid. , 1. c. : • The Samoiedes, Tungusians, and others living on the 
€ borders of the Icy sea hâve a dirty brown or swarthy compl«xion. » 



DES BACES HUMAINES. 131 

les yeux coupés en amande et non plus bridés, on conclut vic- 
torieusement que les races ne sont pas permanentes, puisque 
les Turcs se sont ainsi transformés (1). « A la vérité, disent 
« les Unitaires , quelques personnes ont prétendu qu'il y avait 
« eu des mélanges avec les familles grecque , géorgienne et 
€ circassienne. Mais, ajoutent-ils aussitôt, ces mélanges n'ont 
< pu être que très partiels : tous les Turcs n'étaient pas assez 
« riches pour acheter leurs femmes dans le Caucase; tous n'a- 
a valent pas des harems peuplés d'esclaves blanches, et, d'autre 
n part, la haine des Grecs pour leurs conquérants et les anti- 
« pathies religieuses n'ont pas favorisé les alliances , puisque 
« les deux peuples , bien que vivant ensemble , sont encore 
« aujourd'hui aussi séparés qu'au premier jour de la con- 
« quête (2). » 

Ces raisons sont plus spécieuses que solides. On ne saurait 
admettre que sous bénéûce d'inventaire l'origine finnique de la 
race turque. Cette origine n'a été démontrée, jusqu'ici, qu'au 
moyen d'un seul et unique argument : la parenté des langues. 
J'établirai plus bas combien cet argument, lorsqu'il se présente 
isolé, laisse de prise à la critique et de place au doute. En 
supposant, toutefois, que les premiers auteurs de la nation 
aient appartenu au type jaune, les moyens abondent d'établir 
qu'ils ont eu les meilleures raisons de s'en éloigner. 

Entre le moment où les premières hordes touraniennes des- 
cendirent vers le sud-ouest et le jour où elles s'emparèrent de 
ia cité de Constantin , entre ces deux dates que tant de siècles 
séparent , il s'est passé bien des événements -, les Turcs occi- 
dentaux ont eu bien des fortunes diverses. Tour à tour, vain- 
queurs et vaincus, esclaves ou maîtres, ils se sont installés au 
milieu de nationalités très diverses. Suivant les annalistes (3), 
leurs ancêtres Oghouzes, descendus de l'Altaï, habitaient, au 
temps d'Abraham , ces steppes immenses de la haute Asie qui 
s'étendent du Kataï au lac Aral, de la Sibérie au Thibet, pré- 



(f) Ethnology, p. 439. 

fi) Ibid. , p. 439. 

<3) Hammer, Getehichte des 0$inani»cfwn Reicfu, t. I, p. 3. 



132 DE l'in.cgalitk 

cisément l'ancien et mystérieux domaine où vivaient encore, 
à cette époque, de nombreuses nations germaniques (1). Cir- 
constance assez singulière : aussitôt (pie les écrivains de l'Orient 
commencent à parler des peuples du Turkestan, c'est pour 
vanter la beauté de leur taille et de leur visage (2). Toutes les 
hyperboles leur sont, à ce sujet, familières, et comme ces écri- 
vains avaient, sous les yeux, pour leur servir de point de 
comparaison, les plus beaux types de l'ancien monde , il n'est 
pas très probable qu'ils se soient enthousiasmés à l'aspect de 
créatures aussi incontestablement laides et repoussantes que 
le sont d'ordinaire les individus de sang mongol. Ainsi, mal- 
gré la linguistique, peut-être mal appliquée (3) , il y aurait là 
quelque chose à dire. Admettons pourtant que les Oghouzes 
de l'Altaï aient été, comme on le suppose, un peuple finnois, 

(1) Ritter, Erdkunde, Asien, t. I, p. 433 et passim, p. 1113, etc.; 
Tassen, Zeitschrifl fur die Kunde des Morgcnlandes , t. II, p. 65; 
Beufey, Encyclopœdie de Ersch et Gruber. Indien, p. 12. M le 
baron Alexandre de Humboldt, en parlant de ce fait, le signale 
comme une des découvertes les plus importantes de nos temps. 
{Asie centrale, t. II, p. 639.) Au point de vue des sciences histori- 
ques, rien n'est plus vrai. 

(2) Nouscliirwan, dont le règne tombe dans la première moitié 
du sixième siècle de notre ère, épousa Schahrouz, fille du Khakan 
des Turcs. C'était la plus belle personne de son temps. (Haneberg,. 
Zeitsch f. d. K. des Morgenl., t. I, p. 187.) Le Schahnameh fournit 
beaucoup de faits du même genre. ' 

(3) De même que les Scythes, peuples mongols, avaient accepté 
une langue ariane, il n'y aurait rien de surprenant à ce que Tes 
Oghouzes fussent une nation ariane, tout en parlant un idiome fin- 
nois; et cette hypothèse est singulièrement appuyée par une phrase 
naïve du voyageur Rubruquis, envoyé par saint Louis auprès du 
souverain des Mongols : -« Je fus frappé, dit ce bon moine, de la 
« ressemblance du prince avec feu M. Jean de Beaumont, dont le 
< teint coloré avait la même fraîcheur. » M. le baron Alexandre de 
Humboldt, intéressé, à bon droit, par cette remarque, ajoute avec, 
non moins de sens : « Cette observation physionomique mérite 
« quelque attention, si l'on se rappelle que la famille de Tchinguiz 
« était vraisemblablement de race turque non mongole. » Et pour- 
suivant celte donnée, le judicieux érudit corrobore le résultat par 
ces mots : « L'absence des traits mongols frappe aussi dans les por- 
« traits que nous possédons des Baburides, dominateurs de l'Inde. » 
{Asie centrale, t. I, p. 218 et note.) 



DES RACES HUMAINES. 183 

et descendons à l'époque musulmane où les tribus turques se 
trouvaient établies dans la Perse et l'Asie Mineure sous dif- 
Térentes dénominations et dans des situations non moins va- 
riées. 

Les Osmanlis n'existaient pas encore, et les Seldjoukis, d'où 
ils devaient sortir, étaient fortement mélangés déjà avec les 
races de l'islamisme. Les princes de cette nation, tels que 
Ghaïaseddin-Keïkosrew, en 1237, épousaient librement des 
femmes arabes. Ils faisaient mieux encore, puisque la mère 
d'un autre dynaste seldjouki, Aseddin, était chrétienne ; et, du 
moment que les chefs , en tous pays , plus jaloux que le vul- 
gaire de garder la pureté généalogique, se montraient si dé- 
gagés de préjugés, il est, au moins, permis de supposer qUe 
les sujets n'étaient pas plus scrupuleux. Comme leurs courses 
perpétuelles leur donnaient tous les moyens d'enlever des 
esclaves sur le vaste territoire qu'ils parcouraient , nul doute 
que dès le xiii* siècle l'ancien rameau oghouze, auquel appar- 
tenaient de loin les Seldjoukis du Roum, ne fût extrêmement 
imprégné de sang sémitique. 

Ce fut de ce rameau que sortit Osman, fils d'Ortoghroul et 
père des Osmanlis. Les familles ralliées autour de sa tente 
étaient peu nombreuses. Son armée ne valait guère mieux 
qu'une bande, et si les premiers successeurs de ce Romulus 
errant purent réussir à l'augmenter, ce ne fut qu'en usant du 
procédé pratiqué par le frère de Rémus, c'est-à-dire, en ou- 
vrant leurs tentes à tous ceux qui en souhaitèrent l'entrée. 

Je veux supposer que la ruine de l'empire seldjouki con- 
tribua à leur envoyer des recrues de leur race. Cette race était 
bien altérée , on le voit , et d'ailleurs la ressource fut insuffi- 
sante , puisqu'à dater de ce moment les Turcs firent la chasse 
aux esclaves dans le but avoué d'épaissir leurs rangs. Au com- 
mencement du xiv« siècle, Ourkari, conseillé par KhaHI Tjen- 
dereli le Noir, instituait la milice des janissaires. D'abord , il 
n'y en eut que mille. Mais , sous Mahomet IV , les nouvelles 
milices comptaient cent quarante mille soldats , et , comme 
jusqu'à cette époque, on fut soigneux de ne remplir les compa- 
gnies que d'enfants chrétiens enlevés en Pologne , en Allema- 

8 



134 DE l'inégalité 

gne et en Italie, ou recrutés dans la Turquie d'Europe, puis 
convertis à l'islamisme , ce furent au moins cinq cent mille 
chefs de famille qui, dans une période de quatre siècles, vin- 
rent infuser Un sang européen dans les veines de la nation 
turque. 

Là ne se bornèrent pas les adjonctions ethniques. La pira- 
terie, pratiquée sur une si grande échelle dans tout le bassin de 
la Méditerranée, avait surtout pour but de recruter les harems, 
et, ce qui est plus concluant encore, pas de bataille n'étafit 
livrée et gagnée qui n'augmentât de même le peuple croyant. 
Une bonne partie des captifs mâles abjurait, et dès lors comp- 
tait parmi les Turcs. Puis les environs du champ de combat 
parcourus par les troupes livraient toutes les femmes que les 
vainqueurs pouvaient saisir. Souvent ce butin se trouva telle- 
ment abondant, qu'il ne se plaçait qu'avec peine-, on échan- 
geait la plus belle fille pour une botte (l). En rapprochant ces 
observations du chiffre bien connu de la population turque, 
tant d'Asie que d'Europe, et qui n'a jamais dépassé 12 millions, 
on restera convaincu que la question de la permanence du 
type n'a rien absolument à emprunter, en fait d'arguments 
pour ou contre, à l'histoire d'un peuple aussi mélangé que les- 
Turcs. Et cette vérité est si claire, qu'en retrouvant, ce qui 
arrive quelquefois, dans des individus osmanlis, quelques traits 
assez reconnaissables de la race jaune, ce n'est pas à une ori- 
gine finnique directe qu'il faut attribuer cette rencontre ; c'est 
simplement aux effets d'une alliance slave ou tatare, livrant, 
de seconde main, ce qu'elle avait reçu elle-même d'étranger. 
Voilà ce qu'on peut observer sur l'ethnologie des Ottomans. 
Je passe maintenant aux Madjars. 

La prétention des Unitaires est fondée sur le raisonnement 



(1) Hammer, ouvrage cité, t. I, p. 448. — « Der Kampf war heiss 
« (gegen die Ungarn), die Beute gross. Es wurde etne solche Anzahl von 
« Knaben und Msedchen erbeutet, dass die schœnste Skiavinn fiir eineo 
« SUefel eingetauscht ward, dass Aaschikpaschazadeh , der Geschich- 
« ischreiber, welcher selbst mitkaempfte und mitplûnderte, fiinf Skla- 
< ven hernach zu Skopi nicht theuerer als um fûnfhundert Aspern vcr- 
« kaufen kœnnte. » 



DES RACES HUMAINES. ISS 

quQ roici : c Les Madjars sont d'origine finnoise , parents des 
B Lapons, des Samoyèdes , des Esquimaux, tous gens de petite 
« taille, à faces larges et à pommettes saillantes, à teints jau- 
« nâtres ou bruns sales. Cependant les Madjars ont une sta- 
€ ture élevée et bien prise , des membres longs , souples et vi- 
« goureux , des traits pareils à ceux des nations blanches et 
a d'une évidente beauté. Les Finnois ont toujours été faibles , 
« inintelligents, opprimés. Les Madjars tiennent parmi les 
c conquérants du monde un rang illustre. Ils ont fait des es- 

« claves et ne l'ont pas été; donc , puisque les Madjars 

« sont Finnois, et, au physique comme au moral, diffèrent de 
si loin de tous les autres rameaux de leur souche primitive, 
« c'est qu'ils ont énormément changé (1). » 

Le changement serait tellement extraordinaire , s'il avait eu 
lieu, qu'il serait inexplicable, même pour les Unitaires, en 
supposant, d'ailleurs, les types doués de la mobilité la plus 
excessive; car la métamorphose se serait opérée entre la fin 
du IX" siècle et notre époque , c'est-à-dire dans un espace de 
800 ans seulement, pendant lequel on sait que les compatrio- 
tes de saint Etienne se sont assez peu mêlés aux nations au 
milieu desquelles ils vivent. Heureusement pour le sens com- 
mun , il n'y a pas lieu à s'étonner, puisque le raisonnement 
que je vais combattre , parfait d'ailleurs , pèche dans l'essen- 
tiel ; les Hongrois ne sont certainement pas des Finnois. 

Dans une notice fort bien écrite, M. A. deGérando (2) a 
désormais réduit à rien les théories de Schlotzer et de ses par- 
tisans, et prouvé, par les raisons les plus solides, tirées des 
historiens grecs et arabes, par l'opinion des annalistes hon- 
grois, par des faits constatés et des dates qui bravent toute 
critique, par des raisons philologiques enfin, la parenté des 
Sicules avec les Huns et l'identité primitive de la tribu transyl- 



(1) Ethnology, etc., p. 439. — « The Ungarian nobility... is 

• proved by historical and pbilological évidence to hâve bcen a 
« branch of the great Northern-Asiatic stock, closely allied in blood 

• to Ihe stupid ann feeble Ostiaks and the untamablc Laplanders. * 
(i) Essai historique sur Forigine des Hongrois; Parie, in-S", 18*4. 



J36 DE l'inégalité 

vaine avec les derniers envahisseurs de la Parmonie. Les Hon- 
grois sont donc des Huns. 

Ici se produira sans doute une objection nouvelle. On dira 
qu'il en résulte seulement pour les Madjars une parenté diffé- 
rente, mais non moins intime avec la race jaune. C'est une er- 
reur. Si la dénomination de Huns est un nom de nation, c'est- 
aussî, historiquement parlant, un mot collectif, et qui ne dé- 
signe pas une masse homogène. Dans la foule des tribus enrô- 
lées sous la bannière des ancêtres d'Attila, on a distingué, entre 
autres, de tous temps, certaines bandes appelées les Huns 
blancs, où l'élément germanique dominait (1). 

A la vérité, le contact avec les groupes jaunes avait altéré la 
pureté du sang : mais c'est aussi ce que le faciès un peu an- 
guleux et osseux du Madjar confesse avec une remarquable 
sincérité. La langue est très voisine, dans ses afflnités, des dia- 
lectes turcs : les Madjars sont donc des Huns blancs, et cette 
nation, dont on a fait improprement un peuple jaune, parce 
qu'elle était confondue, par des alliances volontaires ou for-' 
cées, avec cette race, se trouve ainsi composée de métis à base 
germanique. La langue a des racines et une terminologie tout 
étrangères à leur espèce dominante, absolument comme il en 
était pour les Scythes jaunes, qui parlaient un dialecte arian (2), 
et pour les Scandinaves de la Neustrie, gagnés, après quelques 



(1) Il semblerait qu'il y a beaucoup à modifier, désormais, dans les 
opinions reçues au sujet des peuples de l'Asie centrale. Maintenant 
que l'on ne peut plus nier que le sang des nations jaunes s'y 
trouve affecté par des mélanges plus ou moins considérables avec 
celui de peuples blancs, ait dont on ne se doutait pas autrefois, 
toutes les notions anciennes se trouvent atteintes et sujettes à re- 
vision. M. Alexandre de Humboldt fait une remarque très impor- 
tante, à ce sujet, en parlant des Kirghiz-Kazalies, cités par Ménandre 
de Byzance et par Constantin Porphyrogénéte, et il montre, très juste- 
ment, que, lorsque le premier de ces écrivains parle d'une concubine 
kirghize (X^P/jî)» présent du chagan turc Dithouboul à l'ambassadeur 
Jîémarch, envoyé par l'empereur Justin II, en 569, il s'agit d'une fille 
métisse. C'est le pendant exact des belles filles turques si vantées pel- 
les Persans et qui n'avaient pas, plus que celle-là, le type mongol. 
(Voir .4ste centrale, t. I, p. 237 et passim, et t. II, p. 130-131.) 

(2) Scliaffarik, Slavische Alterlhûmer, t. I, p. 279 et passim. 



DES RACES HUMAINES. 137 

années de conquête, au dialecte celto-latin de leurs sujets (i). 
Rien, dans tout cela, n'autorise à supposer que le temps, l'effet 
des climats divers et du changement d'habitudes aient, d'un 
Lapon ou d'un Ostiak, d'un Tongouse ou d'un Permien, fait 
un saint Etienne. En vertu de cette réfutation des seuls argu- 
ments présentés par les Unitaires, je conclus que la permanence 
^es types chez les races est au-dessus de toute contestation, 
et si forte, si inébranlable, que le changement de milieu le 
plus complet ne peut rien pour la détruire, tant qu'il n'y a 
pas mélange d'une branche humaine avec quelque autre. 

Ainsi , quelque parti qu'on veuille prendre sur l'unité ou la 
multiplicité des origines de l'espèce, les différentes familles 
sont aujourd'hui parfaitement séparées les unes des autres, 
puisque aucune influence extérieure ne saurait les amener à se 
ressembler, à s'assimiler, à se confondre. 

Les races actuelles sont donc des branches bien distinctes 
d'une ou de plusieurs souches primitives perdues, que les temps 
historiques n'ont jamais connues, dont nous ne sommes nul- 
lement en état de nous figurer les caractères même les plus 
généraux ; et ces races, différant entre elles par les formes ex- 
térieures et les proportions des membres, par la structure de 
la tête osseuse, par la conformation interne du corps, par la 
nature du système pileux, par la carnation, etq., ne réussis- 
sent à perdre leurs traits principaux qu'à la suite et par la 
puissance des croisements. 

Cette permanence des caractères génériques suffit pleine- 
ment à produire les effets de dissemblance radicale et d'iné- 
galité, à leur donner la portée de lois naturelles, et à appUquer 
à la vie physiologique des peuples les mêmes distinctions que 
j'appliquerai plus tard à leur vie morale. 

Puisque je me suis résigné, par respect pour un agent scien- l 
tifique que je ne puis détruire, et, plus encore, par une inter- | 
prétation religieuse que je n'oserais attaquer, à laisser de côté I 
les doutes véhéments qui m'assiègent au sujet de la question t 

(I) Aug. Thierry, Hittoire de la Conquête de FAngleterre; Paris, 
in-13,1816; 1. 1, p. 15S. 

8. 



188 DE l'inégalité 

d'unité primordiale, je vais maintenant tâcher d'exposer, au- 
tant que faire . se peut, par les moyens qui me restent, les 
causes probables de divergences physiologiques si indélébiles. 
Personne ne sera tenté de le nier, il plane au-dessus d'une 
question de cette gravité une mystérieuse obscurité, grosse de 
causes à la fois physiques et immatérielles. Certaines raisons 
ressortant du domaine divin, et dont l'esprit effrayé sent le 
voisinage sans en deviner la nature, dominent au fond des plus 
épaisses ténèbres du problème, et il est bien vraisemblable que 
les agents terrestres, auxquels on demande la clef du secret^ 
ne sont eux-mêmes que des instruments, des ressorts inférieurs 
de la grande œuvre. Les origines de toutes choses, de tous les 
mouvements, de tous les faits, sont, non pas des infiniment 
petits, comme on s'amuse souvent à le dire, mais tellement 
immenses, au contraire, tellement vastes et démesurées vis-à- 
vis de notre faiblesse, que nous pouvons les soupçonner et in- 
diquer que peut-être elles existent, sans jamais pouvoir espérer 
les toucher du doigt ni les révéler d'une manière sûre. De 
même que, dans une chaîne de fer destinée à supporter un 
grand poids, il arrive fréquemment que l'anneau le plus rap- 
proché de l'objet est le plus petit, de même la cause dernière 
peut sembler souvent presque insignifiante, et si on s'arrête à 
la considérer isolément, on oublie la longue série qui la pré- 
cède et la soutient, et qui, forte et puissante, prend son attache 
hors de la vue. Il ne faut donc pas, avec l'anecdote antique, 
s'émerveiller de la puissance de la feuille de rose qui fit débor- 
der l'eau : il est plus juste de considérer que l'accident gisait 
au fond du liquide surabondamment renfermé dans les flancs 
du vase. Rendons tout respect aux causes premières, généra- 
trices , célestes et lointaines, sans lesquelles rien n'existerait, 
et qui, confidentes du motif divin, ont droit à une part de la 
vénération rendue à leur auteur omnipotent ; cependant, abs- 
tenons-nous d'en parler ici. Il n'est pas à propos de sortir de 
là sphère humaine où seulement on peut espérer de rencontrer 
des certitudes, et il convient de se borner à saisir la chaîne, 
sinon par son dernier et moindre anneau, du moins par sa 
partie visible et tangible, sans avoir la prétention, trop difficile 



DES BACES HUMAINES. 139- 

à soutenir, de remonter au delà de la portée du bras. Ce n'est 
pas de l'Irrévérence ; c'est, au contraire, le sentiment sincère 
d'une faiblesse insurmontable. 

L'homme est un nouveau venu dans le monde. La géologie, 
ne procédant que par inductions, il est vrai, toutefois avec 
une persistance bien remarquable, constate son absence dans 
toutes les formations antérieures du globe ; et, parmi les fos- 
siles, elle ne le rencontre pas. Lorsque, pour la première fois, 
nos parents apparurent sur la terre déjà vieille. Dieu, suivant 
les livres saints, leur apprit qu'ils en seraient les maîtres, et 
que tout plierait sous leur autorité. Cette promesse de domina- 
tion s'adressait moins aux individus qu'à leur descendance; 
car ces faibles créatures semblaient pourvues de bien peu de 
ressources, je ne dirai pas pour dompter toute la nature, mais 
seulement pour résister à ses moindres forces (1). Les cieux 
éthérés avaient vu, dans les périodes précédentes, sortir, du li- 
mon terrestre et des eaux profondes, des êtres bien autrement 
imposants que l'bonime. Sans doute, la plupart des races gi- 
gantesques avaient disparu dans les révolutions terribles où le 
monde inorganique témoigna d'une puissance si fort éloignée 
de toute proportion avec celle de la nature animée. Pourtant 
un grand nombre de ces bétes monstrueuses vivaient encore. 
Les éléphants et les rhinocéros hantaient par troupeaux tous 
les climats, et le mastodonte même laisse encore les traces de 
son existence dans les traditions américaines (2). 

Ces monstres attardés devaient suffire et au delà pour im- 
primer aux premiers individus de notre espèce, avec un senti- 
ment craintif de leur infériorité, des pensées bien modestes 
sur leur royauté problématique. Et ce n'étaient pas les animaux 
seuls auxquels il fallait disputer et enlever l'empire. On pou- 
vait, à la rigueur, les combattre, employer contre eux la ruse, 
à défaut de la force, et sinon les vaincre, du moins les éviter 
et les fuir. Il n'en était pas de même de cette immense nature 
qui, de toutes parts, embrassait, enfermait les familles primi- 
tives et leur faisait sentir lourdement son effrayante domina- 

(I) Lyell's, Principles of Geology, t. 1, p. ^^8. 

(i) Link, die Urwelt unddas AUerlhum, t. I, p. Si. 



140 DE l'inégalité 

tion (I). Les causes cosmiques auxquelles on doit attribuer les 
antiques bouleversements agissaient toujours, bien qu'affaiblies. 
Des cataclysmes partiels dérangeaient encore les positions re- 
latives des terres et des océans. Tantôt le niveau des mers 
s'élevait et engloutissait de vastes plages; tantôt une terrible 
éruption volcanique soulevait du sein des flots quelque con- 
trée montagneuse qui venait s'annexer à un continent. Le 
monde était encore en travail, et Jéhovah ne l'avait pas calmé 
en lui disant : Tout est bien ! 

Dans cette situation, les conditions atmosphériques se res- 
sentaient nécessairement du manque général d'équilibre. Les 
luttes entre la terre, l'eau, le feu, amenaient des variations ra- 
pides et tranchées d'humidité, de sécheresse, de froid, de 
«haud, et les exhalaisons d'un sol encore tout frémissant exer- 
çaient sur les êtres une action irrésistible. Toutes ces causes 
enveloppant le globe d'un souffle de combats, de souffrances, 
de peines, redoublaient nécessairement la pression que la na- 
ture exerçait sur l'homme, et l'influence des milieux et lés 
différences climatériques ont alors possédé, pour réagir sur 
nos premiers parents, une tout autre efficacité qu'aujourd'hui. 
Cuvier affirme, dans son Discours sur les Révolutions du 
Globe, que l'état actuel des forces inorganiques ne pourrait, 
en aucune façon, déterminer des convulsions terrestres, des 
soulèvements, des formations semblables à celles dont la géo- 
logie constate les effets. Ce que cette nature, si terriblement 
douée, exerçait alors sur elle-même de modifications devenues 
aujourd'hui impossibles, elle le pouvait aussi sur l'espèce hu- 
maine, et ne le peut plus désormais. Son omnipotence s'est 
tellement perdue, ou du moins tellement amoindrie et rapetis- 
sée, que dans une série d'années équivalant à peu près à la 
moitié du temps que notre espèce a passé sur la terre, elle n'a 
produit aucun changement de quelque importance, encore 
bien moins rien de comparable à ces traits arrêtés qui ont sé- 
paré à jamais les différentes races (2). 

(1) Link, ouvrage cité, t. I, p. 91. 

(i) Cuvier, Discours sur les Révolutions du Globe. — Voici , égale- 



DES BACES HUMAINES. 141 

Deux points ne sont pas douteux : c'est que les principales 
différences qui séparent les branches de notre espèce ont été 
flxées dans la première moitié de notre existence terrestre, et, 
ensuite que, pour concevoir un moment où, dans cette pre- 
mière moitié, ces séparations physiologiques aient pu s'effec- 
tuer, il faut remonter aux temps où l'influence des agents ex- 
térieurs a été plus active que nous ne la voyons être dans l'état 
ordinaire du monde, dans sa santé normale. Cette époque ne 
saurait être autre que celle qui a immédiatement entouré la 
création, alors qu'émue encore par les dernières catastrophes, 
elle était soumise sans réserve aux influences horribles de leurs 
derniers tressaillements. 

En s'en tenant à la doctrine des Unitaires, il est impossible 
-d'assigner à la séparation des types une date postérieure. 

Il n'y a pas à tirer parti de ces déviations fortuites qui se 
produisent quelquefois dans certains individus, et qui, si elles 
se perpétuaient, créeraient, incontestablement, des variétés 
très dignes d'attention. Sans parler de plusieurs affections, 
comme la gibi>osité, on a relevé des faits curieux qui semblent, 
au premier abord, propres à expliquer la diversité des races. 
Pour n'en citer qu'un seul, M. Prichard parle, d'après M. Ba- 
ker (t), d'un homme couvert sur tout le corps, à l'exception 
de la face, d'une sorte de carapace de couleur obscure , analo- 
gue à une immense verrue fort dure, insensible et calleuse, et 
qui, lorsqu'on l'entamait, ne donnait point de sang. A diffé- 

lucnt, sur ces matières, l'opinion exprimée par H. le baron Alexan- 
dre de Humboldt : • Dans les temps qui ont précédé l'existence 

< de la race humaine , l'action de l'intérieur du globe sur la croûte 
« solide, augmentant d'épaisseur, a dû modifier la température de 

< l'atmosphère et rendre le globe entier habitable aux productions 
■• que Ton regarde comme exclusivement tropicales; depuis que, par 
-• reffet du rayonnement et du refroidissement, les rapports de po- 

< sition de notre planète avec un corps central (le soleil) ont com- 
•« inencé à déterminer presque exclusivement les climats à diverses 
« latitudes. C'est dans ces temps primitirs aussi que les fluides élas- 
« tiques, ou forces volcaniques de l'intérieur, plus puissantes qu'au- 

■■■' jourd'hui , se sont fait jour à travers la croûte oxydée et peu soli- 
« (Hfiée de la planète. » (Aiie centrale, t. I, p. 47.) 
(1) Pricbard , ouvrage cité, 1. 1 , p. m. 



142 D£ l'inégalité 

rentes époques, ce tégument singulier, ayant atteint une épais- 
seur de trois quarts de pouce, se détacliait, tombait, et était 
remplacé par un autre tout pareil. Quatre fils naquirent de cet 
homme. Ils étaient semblables à leur père. Un seul survécut : 
mais JM. Baker, qui le vit dans son enfance, ne dit pas s'il est 
parvenu à l'âge adulte. II conclut seulement que, puisque le 
père avait produit de tels rejetons , une famille particulière au- 
rait pu se former, qui aurait conservé un type spécial, et que, 
le temps et l'oubli aidant, on se serait cru autorisé, plus tard, 
à considérer cette variété d'hommes comme présentant des 
caractères spécifiques particuliers. 

La conclusion est admissible. Seulement, les individus, si 
différents de l'espèce en général , ne se perpétuent pas. Leur 
postérité rentre dans la règle commune ou s'éteint bientôt. 
Tout ce qui dévie de l'ordre naturel et normal ne peut qu'em- 
prunter la vie et n'est pas apte à la conserver. Sans quoi, les 
accidents les plus étranges auraient écarté , depuis longtemps , 
l'humanité des conditions physiologiques observées de tous 
I temps chez elle. Il faut en inférer qu'une des conditions essen- 
I tielles, constitutives, de ces anomalies est précisément d'être 
j transitoires , et on ne saurait dès lors faire rentrer dans de 
telles catégories la chevelure du nègre , sa peau noire , la cou- 
I leur jaune du Chmois, sa face large, ses yeux bridés. Ce sont 
t autant de caractères permanents qui n'ont rien d'anormal et 
\qui, en conséquence, ne proviennent pas d'une déviation ac- 
•cidentelle. ■ 

' Résumons ici tout ce qui précède. ■{! 

Devant les difficultés que présentent l'interprétation la plo» 
répandue du texte biblique et l'objection tirée de la loi qui ré- 
git la génération des hybrides , il est impossible de se pronon- 
cer catégoriquement et d'affirmer, pour l'espèce, la multiplicité 
d'origines. 

Il faut donc se contenter d'assigner des causes inférieures à 
ces variétés si tranchées dont la permanence est incontesta- 
blement le caractère principal , permanence qui ne peut se 
perdre que par l'effet des croisements. Ces causes, on peut les 
apercevoir dans l'énergie climatérique que possédait notre 



DES RACES HUMAINES. 143 

globe aux premiers temps où parut la race humaine. Il n'y a 
pas de doute que les conditions de force de la nature inorga- 
nique étaient , alors , tout autrement puissantes qu'on ne les a 
connues depuis, et il a pu s'accomplir, sous leur pression, des 
modifications ethniques devenues impossibles. Probablement 
aussi, les êtres exposés à cette action redoutable s'y prêtaient 
beaucoup mieux que ne le pourraient les types actuels. L'homme, 
étant nouvellement créé , présentait des formes encore incer- 
taines , peut-être même n'appartenait d'une manière bien tran- 
chée ni à la variété blanche, ni à la noire, ni à la jaune. Dans 
ce cas, les déviations qui portèrent les caractères primitifs de 
l'espèce vers les variétés aujourd'hui établies, eurent beaucoup 
moins de chemin à faire que n'en aurait maintenant la race 
noire , par exemple , pour être ramenée au type blanc , ou la 
jaune pour être confondue avec la noire. Dans cette supposi- 
tion , on devrait se représenter l'invividu adamite comme éga- 
lement étranger à tous les groupes humains actuels ; ceux-ci 
auraient rayonné autour de lui et se seraient éloignés, les uns 
des autres, du double de la distance existant entre lui et cha- 
cun d'eux. Qu'auraient dès lors conservé les individus de tou- 
tes races du spécimen primitif? Uniquement les caractères les 
plus généraux qui constituent notre espèce : la vague ressem- 
blance de formes que les groupes les plus distants ont en com- 
mun ; la possibilité d'exprimer leurs besoins au moyen de sons 
articulés par la voix ; mais rien davantage. Quant au surplus des 
traits les plus spéciaux de ce premier type , nous les aurions t )us 
perdus, aussi bien les peuples noirs que les peuples non noirs; 
«t , quoique descendus primitivement de lui, nous aurions reçu 
d'influences étrangères tout ce qui constitue désormais notre 
nature propre et distincte. Dès lors, produits tout à la fois de 
la race adamique primitive et des milieux cosmogoniques , les 
races humaines n'auraient entre elles que des rapports très 
faibles et presque nuls. Le témoignage persistant de cette fra- 
ternité primordiale serait la possibilité de donner naissance à 
des hybrides féconds , et il serait unique. Il n'y aurait rien de 
plus, et en même temps que les dilTérences des milieux primor- 
diaux auraient distribué à chaque groupe son caractère isolé. 



144 DE l'inégalité 

ses formes, ses traits, sa couleur d'une manière permanente t 
elles auraient brisé décidément l'unité primitive , demeurée k 
l'état de fait stérile quant à son influence sur le développement 
ethnique. La permanence rigoureuse , indélébile des traits et 
;des formes, cette permanence que les plus lointains documents 
"historiques affirment et garantissent, serait le cachet, la con- 
Ifirmation de cette éternelle séparation des races. 



CHAPITRE XII. 

Comment les races se sont séparées physiologiquement, et quelles 
variétés elles ont ensuite formées par leurs mélanges. Elles sonr 
inégales en force et en beauté. 

Il est bon d'éclairer complètement la question des influences 
cosmogoniques, puisque les arguments qiàen sortent sont ceux 
dont je me contente ici. Le premier doute à écarter est le sui- 
vant : Comment les hommes , réunis sur im seul point par suite 
d'une origine commune , ont-ils pu être exposés à des actions 
physiques totalement diverses ? Et si leurs groupes , quand les 
différences de races ont commencé, étaient déjà assez nom- 
breux pour se répandre dans des climats distincts , comment 
se fait-il qu'ayant à lutter contre des difficultés immenses, tel- 
les que traversées de forêts profondes et de contrées maréca- 
geuses , de déserts de sable ou de neige , passages de fleuves , 
rencontres de lacs et d'océans , ils soient parvenus à réaliser 
des voyages que l'homme civilisé, avec toute sa puissance, 
n'accomplit encore qu'avec grand'peine? Pour répondre à ces 
objections, il faut examiner quelle a pu être la première station 
de l'espèce. 

C'est une notion fort ancienne, et adoptée par de grands es- 
prits des temps modernes, tels que Georges Cuvier, que les 
difl"érents systèmes de montagnes ont dû servir de points de 
départ à certaines catégories de races. Ainsi les blancs, et 



DES RACES HUMAINES. 145 

même quelques variétés africaines, qui , par la forme de la tête 
osseuse, se rapprochent des proportions de nos familles, auraient 
eu leur première résidence dans le Caucase. La race jaune 
serait descendue des hauteurs glacées de l'Altaï. A leur tour, 
les tribus de nègres prognathes auraient, sur les versants 
méridionaux de TAtlas, construit leurs premières cabanes, 
tenté leurs premières migrations; et, de cette façon, ce que 
les temps originels auraient le mieux connu , ce seraient pré- 
cisément ces lieux redoutables, de difflcile accès, pleins de 
sombres horreurs, torrents, cavernes, glaces, neiges éternel- 
les , infranchissables abîmes ; tandis que toutes les terreurs de 
l'inconnu se seraient trouvées , pour nos plus antiques parents, 
tlans les plaines découvertes , sur les grandes rives des fleuves, 
des lacs et des mers. 

Le motif premier qui semble avoir conduit les philosophes 
anciens à émettre cette théorie, et les modernes à la renouveler, 
Tî'est l'idée que , pour traverser les grandes crises physiques de 
notre globe, l'espèce humaine a dû se rallier sur des sommets 
au les flots des déluges ne pouvaient l'atteindre. Mais cette ap- 
plication agrandie et généralisée de la tradition de l'Ararat, 
'bien que convenant peut-être à des époques postérieures aux 
temps primitifs , à des temps où les populations avaient déjà 
couvert la ftice du monde, devient tout à fait inadmissible pour 
les temps où précisément l'espèce a dû naître dans le calme 
au moins relatif de la nature, et, soit dit en passant, elle est 
tout à fait contraire aux notions d'unité de l'espèce. De plus , 
les montagnes ont toujours été, dès les temps les plus reculés, 
Tobjet d'une profonde crainte, d'im respect superstitieux. C'est 
là que toutes les mythologies ont placé le séjour des dieux. 
<rest sur la cime nuageuse de l'Olympe, c'est sur le mont 
Mérou que les Grecs et les Brahmes ont rêvé leurs assemblées 
divines; c'est sur le haut du Caucase que Prométhée souffrait 
le châtiment mystérieux d'un crime plus mystérieux encore; 
et, si les hommes avaient coumnencé par habiter ces hautes 
retraites , il est peu probable que leur imagination les eût ainsi 
jrelevées si fort que de les porter jusque dans le ciel. On vénère 
médiocrement ce que l'on a vu , connu , foulé aux pieds ; il n'y 

RACES HUMAIi'SES. T. I. 9 



146 DE l'iivégalitk 

aurait eu de divinités que dans les eaux et les plaines. Je suis 
donc induit à admettre l'idée contraire, et à supposer que les 
terrains découverts et plats ont été les témoins des premiers 
pas de l'homme. Du reste, c'est la notion biblique (1), et du 
moment où le premier séjour se trouve ainsi établi, les difficul- 
tés des migrations sont sensiblement diminuées; car les ter- 
rains plats , généralement coupés par des fleuves , aboutissent 
à des mers , et il n'est plus besoin de se préoccuper de la tra- 
versée bien autrement difficile des forêts , des déserts et des 
grands marécages. 

Il y a deux genres de migrations : les unes volontaires ; de 
celles-là il ne saurait être question dans les âges tout à fait 
génésiaques. Les autres sont imprévues et plus possibles et 
plus probables encore chez des sauvages imprudents, mal- 
adroits, que chez des nations perfectionnées. Il suffit d'une 
famille embarquée sur un radeau qui dérive , de quelques mal- 
heureux surpris par une irruption de la mer, cramponnés à 
des troncs d'arbres et saisis par les courants , pour donner la 
raison d'une transplantation lointaine. Plus l'homme est faible, 
plus il est le jouet des forces inorganiques. Moins il a d'expé- 
rience, plus il obéit en esclave à des accidents qu'il n'a pas su 
prévoir et qu'il ne peut éviter. On connaît des exemples frap- 
pants de la facilité avec laquelle des êtres de notre espèce peu- 
vent être transportés , malgré eux , à des distances considéra- 
bles. Ainsi l'on raconte qu'en 1696 , deux pirogues d'Ancorso, 
montées d'une trentaine de sauvages, hommes et femmes, 
furent saisies par le mauvais temps, et, après avoir vogué 
quelque temps à la dérive , arrivèrent enfin à l'une des îles 
Philippines, Samal, distante de trois cents lieues du point 
d'où les pirogues étaient parties. Autre exemple : Quatre na- 
turels d'Ulea , se trouvant dans un canot , furent emportés par 

(1) Gen. II, S et passim : < Plantaverat autem Dominus Deus 
« paradisum volirptatis a principio, in quo posuit hominem qucm 
« formaverat. — 10. Et fluvius egrediebatur de loco voluptatis, ad 
« irrigandum paradisum. — 15. Tulit ergo Dominus Deus hominem, 
« et posait eum in paradiso voluptatis, ut operaretur et custodiret 
< illum. > 



DES RACES HUMAINES. 147 

un coup de vent , errèrent pendant huit mois en mer, et finirent 
par arriver à l'une des îles de Radack , à l'extrémité orientale 
de l'areliipel des Carolines, ayant ainsi fait involontairement 
une traversée de 550 lieues. Ces malheureux vivaient unique- 
ment de poisson; ils recueillaient les gouttes de pluie avec le 
plus grand soin. Cette ressource venait-elle à leur manquer, 
ils plongeaient au fond de la mer, et buvaient de cette eau , qui, 
dit-on, est moins salée. Il va sans dire qu'en arrivante Ra- 
dack, les navigateurs étaient dans l'état le plus déplorable; 
cependant ils se remirent assez promptement, et recouvrèrent 
la santé (1). 

Ces deux citations suflisent pour rendre admissible l'idée 
d'une rapide diffusion de certains groupes humains dans des 
climats très différents , et sous l'empire des circonstances lo- 
cales les plus opposées. Si, cependant, il fallait encore d'autres 
preuves, on pourrait parler de la facilité avec laquelle les in- 
sectes, les testacés, les plantes, se répandent partout, et cer- 
tainement il n'est pas nécessaire de démontrer que ce qui ar- 
rive pour les catégories d'êtres que je viens de nommer est , à 
plus forte raison, moins difficile pour l'homme (2). Les testacés 
terrestres sont entraînés dans la mer par la destruction des 
falaises, puis emportés jusqu'à des plages lointaines au moyen 
des courants. Les zoophytes , attachés à la coquille des mol- 
lusques , ou laissant flotter leurs bourgeons sur la surface de 
l'Océan , vont , où les vents les emportent , établir de lointai- 
nes colonies; et ces mêmes arbres d'espèces inconnues, ces 
mêmes poutres sculptées qui, dans le xv« siècle, vinrent s'é- 
chouer, après tant d'autres inobservées, sur les côtes des 
Canaries, et servant de texte aux méditations de Christophe 

(1) hjeWs, Principlet 0^ Geology , t. II, p. H9. 

(3) H. Alexandre de Humboldt ne pense pas que ceUe hypothèse 
puisse s'appliquer à la migration des plantes. « Ce que nous savons, 
« dit cet crudit, de l'action délétère qu'exerce l'eau de mer dans 
« un trajet de 500 à 600 lieues sur l'excitabilité germinalive de la 
« plupart des grains, n'est d'ailleurs pas en faveur du système trop 
« généralisé sur la migration des végétaux au moyen des courants 
• pélagiques. » {Examen critique de VHistoire delà géographie du 
nouveau continent, t. II, p. 78.) 



148 DE l'inégalité 

Colomb, contribuèrent à la découverte du nouveau monde, 
portaient probablement aussi, sur leurs surfaces, des œufs 
d'insectes, que la chaleur d'une sève nouvelle devait faire 
éclore bien loin du lieu de leur origine et du terrain où vi- 
vaient leurs congénères. 

Ainsi nulle difficulté à ce que les premières familles hu- 
maines aient pu habiter promptement des climats très divers, 
des lieux très éloignés les uns des autres. Mais , pour que la 
température et les circonstances locales qui en résultent soient 
diverses, il n'est pas nécessaire, même dans l'état actuel du 
globe , que les lieux se trouvent à de longues distances. Sans 
parler des pays de montagnes, comme la Suisse, où, dans 
l'espace d'une à deux lieues de terrain, les conditions de l'at- 
mosphère et du sol varient tellement que l'on y trouve con- 
fondues, en quelque sorte, la flore de la Laponie et celle de 
l'Italie méridionale-, sans rappeler que l'Isola-Madre , sur le 
lac Majeur, nourrit des orangers en pleine terre , de grands 
cactus et des palmiers nains à la vue du Simplon, personne 
n'ignore combien la température de la Normandie est plus 
rude que celle de l'île de Jersey. Dans un triangle étroit, et 
sans qu'il soit besoin de faire appel aux déductions de l'oro- 
graphie , nos côtes de l'ouest présentent le spectacle le plus 
varié en fait d'existences végétales (1). 

(1) H. Alexandre de Humboldt expose la loi déterminante de 
cette vérité lorsqu'il dit (Asie centrale, t. III, p. 23) : « La pre- 
« miére base de la climatologie est la connaissance précise des iné- 
« galités de la surface d'un continent. Sans cette connaissance 
« hypsométrique , on attribuerait à l'élévation du sol ce qui est 
« l'effet d'autres causes, qui influent, dans les basses régions, dans 
« une surface qui a une même courbure avec la surface de l'Océan t 
« sur l'inflexion des lignes isothermes (ou d'égale chaleur d'été). » 
En appelant l'attention sur cette grande multiplicité d'influences qui 
agissent sur la température d'un point géographique indiqué, le 
grand érudit berlinois conduit l'esprit à concevoir sans peine que, 
dans des lieux très voisins, et indépendamment de l'élévation du 
sol, il se forme des phémonénes climatériques très divers. Ainsi, il 
est un point de l'Irlande, dans le nord-est de l'île, sur la côte de 
Glenarn, qui, contrastant avec ce qui est possible aux environs, 
nourrit des myrtes en pleine terre, et aussi vigoureux que ceux du 
Portugal, sous le parallèle de Koenigsberg en Prusse. « Il y gèle à 



DES BACES HUMAINES. 14^ 

Quelle ne devait pas être la valeur des contrastes , sur l'es- 
pace le plus resserré, dans les époques redoutables au lett- 
demain desquelles se reporte la naissance de notre espèce ! Un 
seul et même lieu devenait aisément le théâtre des plus gran- 
des révolutions atmosphériques, lorsque la mer s'en éloignait 
ou s'en approchait par l'inondation ou la mise à sec des ré- 
gions voisines; lorsque des montagnes s'élevaient, tout à coup, 
en masses énormes^ ou s'abaissaient au niveau commun du 
globe , de manière à laisser des plaines remplacer leurs crêtes; 
lorsque, enfin, des tressaillements dans l'axe de la terre et, 
par suite, dans l'équilibre général et dans l'inclinaison des 
pôles sur l'écliptique, venaient troubler l'économie générale de 
la planète. 

On doit ainsi considérer comme écartée toute objection tirée 
de la difficulté du changement de lieux et de température aux 
premiers âges du monde, et rien ne s'oppose à ce que la fa- 
mille humaine ait pu, soit étendre fort loin quelques-uns de 
ses groupes, soit, en les conservant réunis tous dans un espace 
assez resserré, les voir subir des influences très multiples. C'est 
de cette manière que purent se former les types secondaires 
dont sont descendues les branches actuelles de l'espèce. Quant 
à l'homme de la création première, quant à l'Adamite, puis- 
qu'il est impossible de rien savoir de ses caractères spécifiques, 
ni combien chacune des familles nouvelles a conservé ou perdu 
de sa ressemblance, laissons-le, tout à fait, en dehors de la 
controverse. De cette façon, nous ne remontons pas plus haut 
dans notre examen que les races de seconde formation. 

Je rencontre ces races bien caractérisées au nombre de trois 



.« peine en hiver, et cependant les chaleurs de l'été ne suffisent pas 
c (>our mûrir le raisin... Les mares et les petits lacs des îles 
« Fœroé ne se couvrent pas de glace pendant l'hiver, malgré leur 
« latitude de (ii*... En Angleterre, sur les côtes du Devonshire» 
« les myrtes, lo camélia japonica, le Tuchsia coccinea et le boddieya 
« globosa passent l'hiver sans abri en pleine terre... A Salcombe, 
« 1rs hivers sont tellement doux, qu'on y a tu des orangers en espa- 
« tiers portant du fruit et à peine abrités par le moyen des estères 
• (p. 147-148). > 



150 DE l'inégalité 

seulement : la blanche, la noire et la jaune (1). Si je me sers de 
dénominations empruntées à la couleur de la peau, ce n'est pas 
que je trouve l'expression juste ni heureuse, car les trois caté- 
gories dont je parle n'ont pas précisément pour trait distinctif 
la carnation, toujours très multiple dans ses nuances, et on a 
vu plus haut qu'il s'y joignait des faits de conformation plus 
importants encore. Mais, à moins d'inventer moi-même des 
noms nouveaux, ce que je ne me crois pas en droit de faire, 
il faut bien me résoudre à choisir, dans la terminologie en 
usage, des désignations non pas absolument bonnes, mais moins 
défectueuses que les autres, et je préfère décidément celles 
que j'emploie ici et qui, après avertissement préalable, sont 
assez inoffensives, à tous ces appellatifs tirés de la géographie 
ou de l'histoire, qui ont jeté tant de désordre sur un terrain 
, déjà assez embarrassé par lui-même. Ainsi, j'avertis, une fois 
pour toutes, que j'entends par blancs ces hommes que l'on 
désigne aussi sous le nom de race caucasique, sémitique, ja- 
phétide. J'appelle noirs, les Chamites, et jaunes, le rameau 
altaïque, mongol, finnois, tatare. Tels sont les trois éléments 
purs et primitifs de l'humanité. Il -fl'y a pas plus de raisons 
d'admettre les vingt-huit variétés de Blumenbach que les sept 
de M. Prichard, l'un et l'autre classant dans leurs séries des 
hybrides notoires. Chacun des trois types originaux, en son 
particulier, ne présenta probablement jamais une unité par- 
faite. Les grandes causes cosmogoniques n'avaient pas seule- 
ment créé dans l'espèce des variétés tranchées : elles avaient 
aussi, sur les points où leur action s'était exercée, déterminé , 
dans le sens de chacune des trois variétés principales, l'appari- 
tion de plusieurs genres qui possédèrent, outre les caractères 
généraux de leur branche, des traits distinctifs particuUers. 

(1) J'expliquerai en leur lieu les motirs qui me portent à ne 
pas compter les sauvages peaux-rouges de l'Amérique au nombre 
des types purs et primitifs. J'ai déjà laissé entrevoir mon opinion , à 
ce sujet, à la page 114 de ce volume. D'ailleurs, je ne fais ici que 
me rallier à l'avis de M. Flourens, qui ne reconnaît aussi que trois 
grandes subdivisions dans l'espèce : celles d'Europe, d'Asie et 
d'Afrique. Ces dénominations me semblent prêter le flanc à la cri- 
tique, mais le fond est juste. 



DES RACES HUMAINES. 151 

Il n'y eut pas besoin de croisements ethniques pour amener ces 
modifications spéciales; elles préexistèrent à tous les alliages. 
C'est vainement qu'on chercherait aujourd'hui à les constater 
dans rag2;lomération métisse qui constitue ce qu'on nomme 
la race blanche. Cette impossibilité doit exister aussi pour la 
jaune. Peut-être le type mélanien s'est-il conservé pur quel- 
que part; du moins, il est certahiement resté plus original, et 
il démontre ainsi, sur le vu même, ce que nous pouvons, pour 
les deux autres catégories humaines, admettre, non pas d'après 
le témoignage de nos sens, mais d'après les mductions four- 
nies par l'histoire. 

Les nègres ont continué d'offrir différentes variétés originel- 
les, telles que le type prognathe à chevelure laineuse, celui 
du nègre hindou du Kamaoun et du Dekkhan, celui du Péla- 
gien de la Polynésie. Très certainement des variétés se sont 
formées entre ces genres au moyen de mélanges, et c'est de 
là que dérivent, tant pour les noirs que pour les blancs et les 
jaunes, ce qu'on peut appeler les types tertiaires. 

On a relevé un fait bien digne de remarque, dont on pré- 
tend se servir aujourd'hui comme d'un critérium sûr pour re- 
connaître le degré de pureté ethnique d'une population. C'est 
la ressemblance des visages, des formes, de la constitution et, 
partant, des gestes et du maintien. Plus une nation serait 
exempte d'alliage et plus tous ses membres auraient en com- 
mun ces similitudes que j'énumère. Plus au contraire elle se 
serait croisée, et plus on trouverait de différences dans la 
physionomie, la taille, le port, l'apparence enfin des indivi- 
dualités. Le fait est incontestable, et le parti à en tirer est pré- 
cieux; mais ce n'est pas tout à fait celui que l'on pense. 

La première observation qui a fait découvrir ce fait, a eu 
lieu sur des Polynésiens ; or, les Polynésiens ne sont pas une 
race pure, tant s'en faut, puisqu'ils sont issus de mélanges dif- 
féremment gradués entre les noirs et les jaunes. La transmis- 
sion intégrale du type dans les différents individus n'indique 
donc pas la pureté de la race, mais seulement ceci : que les 
éléments, plus ou moins nombreux, dont cette race est com- 
posée, sont arrivés à se fondre parfaitement ensemble, de 



152 DE L INEGALITE 

manière à ce que la combinaison en est, à la fln, devenue ho- 
mogène, et que chaque individu de l'espèce n'ayant pas, dans 
les veines, d'autre sang que son voisin, il n'y a pas moyen 
qu'il en diffère physiquement. De même que les frères et sœurs 
se ressemblent souvent, comme provenant d'éléments sembla- 
bles, ainsi, lorsque deux races productrices sont parvenues à 

y s'amalgamer si complètement qu'il n'y a plus dans la nation 

' de groupes ayant plus de l'essence de l'une que de l'autre, il 
s'établit, par équilibre, une sorte de pureté fictive, un type 
artificiel, et tous les nouveau-nés en apportent l'empreinte. 

t De cette façon, le type tertiaire, dont j'ai défini le mode de 
formation, put avoir de bonne heure le cachet faussement at- 
tribué à la pureté absolue et vraie de race, c'est-à-dire la res- 
semblance de ses individualités, et cela fut possible dans un 
délai d'autant plus court que deux variétés d'un même type 
furent relativement peu différentes entre elles. C'est pour ce 
motif que, dans une famille, si le père appartient à une nation 
autre que celle de la mère, les enfants ressembleront soit à 
l'un, soit à l'autre de leurs auteurs, et auront peine à établir 
une identité de caractères physiques entre eux ; tandis que, si 
les parents sont issus tous deux d'une même souche nationale, 
cette identité se produira sans aucune peine. 

Il est encore une loi à signaler avant d'aller plus loin : les 
croisements n'amènent pas seulement la fusion de deux varié- 
tés. Us déterminent la création de caractères nouveaux, qui 
deviennent dès lors le côté le plus important par lequel on 
puisse envisager un sous-genre. On va en voir bientôt des exem- 
ples. Je n'ai pas besoin d'ajouter, ce qui s'entend assez de soi^ 
que le développement de cette originalité nouvelle ne peut être 
complet sans cette condition que la fusion des types généra- 
teurs sera préalablement parfaite, sans quoi la race tertiaire 
ne pourrait passer pour véritablement fondée. On devine donc 
qu'il faut ici des conditions de temps d'autant plus considéra- 
bles, que les deux nations fusionnées seront plus nombreuses. 
Jusqu'à ce que le mélange soit complet et que la ressemblance 
et l'identité physiologique des individualités aient été établies, 

■ il n'y a pas sous-genre nouveau, il n'y a pas développement 



DES BACES HUMAINES. 153 

normal d'une originalité propre, bien que composite; il n'existe 
que la confusion et le désordre qui naissent toujours de la 
combinaison inachevée d'éléments naturellement étrangers 
l'un à l'autre. 

Nous n'avons qu'une très faible connaissance historique des 
races tertiaires. Ce n'est qu'aux débuts les plus brumeux des 
chroniques humaines que nous pouvons entrevoir, sur certains 
points, l'espèce blanche dans cet état qui ne paraît, nulle part,^ 
avoir duré longtemps. Les penchants essentiellement civilisa- 
teurs de cette race d'élite la poussaient constamment à se mé- 
langer avec les autres peuples. Quant aux deux types jaune et 
noir, là où on les trouve à cet état tertiaire, ils n'ont pas d'his* 1 
toire, car ce sont des sauvages (1). I 

Aux races tertiaires en succèdent d'autres que j'appellerai 
quarteuaires. Elles proviennent de l'hymen de deux grandes 
variétés. Les Polynésiens , nés du mélange du type jaune avec 
le type noir (2) , les mulâtres , produits par les blancs et les 
noirs, voilà des générations qui appartiennent au type quar- 



(1) M. Canis donne son puissant appui à la loi que j'ai établie 
au sujet de l'aptitude particulière des races civilisatrices à se mé- 
langer, lorsqu'il fait ressortir la variété extrême de l'organisme hu- 
main perfectionné et la simplicité des corpuscules microscopique» 
qui occupent le plus bas degré de l'échelle des ôlres. Il tire de cette 
remarque ingénieuse l'axiome suivant : « Toutes les fois qu'entre 
• les éléments d'un tout organique, il y a la plus grande similitude 
« possible, leur état ne peut être considéré comme l'expression 
c haute et parfaite d'un développement complet. Ce n'est qu'un 
«' développement primitif et élémentaire. > ( Ueber die ungl. B. 
d. versch. Menschheitst f. hœh geist. Entwick., p. 4.) Ailleurs, H 
ajoute : « La plus grande diversité, c'est-à-dire inégalité possible 
« des parties, jointe à l'unité la plus complète de l'ensemble, ap- 
« parait partout comme la mesure de la plus haute perfection 
« d'un organisme. » C'est, dans l'ordre poliUquc, l'état d'une so- 
ciété où les classes gouvernantes, habilement hiérarchisées, sont 
strictement distinctes, ethniquement parlant, des classes populaires^ 

(3) C'est probablement par suite d'une faute de typographie que 
M. Flourens (Éloge de Blumenbach, p. xi) donne la race polyné- 
sienne comme • un mélange de deux autres, la caucasique et la 
mongolique «. C'est la noire et la mongolique que le savant 

académicien a certainement voulu dire. 

SJ. 



154 DE l'inégalité 

tenaire. Inutile de faire remarquer, une fois de plus, que le 
nouveau type unit d'une manière plus ou moins parfaite des 
caractères spéciaux aux traits qui rappellent sa double descen- 
dance. 

Du moment qu'une race quartenaire est encore modifiée par 
l'intervention d'un type nouveau , le mélange ne se pondère 
plus que difficilement , ne se combine plus que lentement et 
a grand'peine à se régulariser. Les caractères originels entrés 
dans sa composition, déjà considérablement affaiblis, sont de 
plus en plus neutralisés. Ils tendent à disparaître dans une 
confusion qui devient le principal cachet du nouveau produit. 
Plus ce produit se multiplie et se croise , plus cette disposition 
augmente. Elle arrive à l'infini. La population où on la voit 
s'accomplir est trop nombreuse pour que l'équilibre ait quel- 
que chance de s'établir avant des séries de siècles. Elle ne pré- 
sente qu'un spectacle effrayant d'anarchie ethnique. Dans les 
individualités , on retrouve , çà et là , tel trait dominant qui 
rappelle d'une manière sûre que cette population a dans les 
veines du sang de toute provenance. Tel homme aura la che- 
velure du nègre, tel autre le faciès mongol; celui-ci les yeux 
du Germain , celui-là la taille du Sémite , et ce seront tous des 
parents! Voilà le phénomène offert par les grandes nations 
civilisées, et on l'observe surtout dans leurs ports de mer, 
leurs capitales et leurs colonies , lieux où les fusions s'accom- 
plissent avec le plus de facilité. A Paris , à Londres , à Cadix , 
à Constantinople , on trouvera, sans sortir de l'enceinte des 
miu*s , et en se bornant à l'observation de la population qui se 
dit indigène , des caractères appartenant à toutes les branches 
de l'humanité. Dans les basses classes, depuis la tête progna- 
the du nègre jusqu'à la face triangulaire et aux yeux bridés du 
Chinois , on verra tout ; car, depuis la domination des Romains 
principalement , les races les plus lointaines et les plus dispa- 
rates ont fourni leur contingent au sang des habitants de nos 
grandes villes. Les invasions successives, le commerce, les 
colonies implantées , la paix et la guerre ont contribué, à tour 
de rôle, à augmenter le désordre, et si l'on pouvait remonter 
un peu haut sur l'arbre généalogique du premier homme venu. 



DES BACES HUMAINES. 155 

«n aurait chance d'être étonné de l'étrangeté de ses aïeux (i). 

Après avoir établi la différence physique des races, il reste 
encore à décider si ce fait est accompagué d'inégalité, soit dans 
la beauté des formes , soit dans les mesures de la force mus- 
culaire. La question ne saurait rester longtemps douteuse. 

J'ai déjà constaté que, de tous les groupes humains, ceux 
qui appartiennent aux nations européennes et à leur descen 
dance sont les plus beaiix. Pour en être pleinement convaincu, 
il sufflt de comparer les types variés répandus sur le globe, et 
l'on voit que depuis la construction et le visage , en quelque 
sorte, rudimentaires du Pélagien et du Pécherai jusqu'à la 
taille élevée , aux nobles proportions de Charlemagne, jusqu'à 
l'intelligente régularité des traits de Napoléon , jusqu'à l'im- 
posante majesté qui respire sur le visage royal de Louis XIV, 
il y a une série de gradations par laquelle les peuples qui ne 
sont pas du sang des blancs approchent de Ir' beauté , mais ne 
l'atteignent pas. 

Ceux qui y touchent de plus près sont nos plus proches pa- 
rents : telles la famille ariane dégénérée de l'Inde et de la 
Perse, et les populations sémitiques les moins rabaissées par le 
contact noir (2). A mesure que toutes ces races s'éloignent 
trop du type blanc, leurs traits et leurs membres subissent des 
incorrections de formes, des défauts de proportion qui, en 
s'amplifiant , de plus en plus, chez celles qui nous sont deve- 
nues étrangères , finissent par produire cette excessive laideur, 

(1) Les caractères physiologiques des différents ancêtres se re- 
présentent dans les descendants suivant des règles lixes. Ainsi l'on 
observe dans l'Amérique du Sud que les produits d'un blanc et 
d'une négresse peuvent, à la première génération , avoir les cheveux 
plats et souples; mais, invariablement, à la seconde, le lainage crépu 
apparaît. (A. d'Orbigny, l'Homme américain, t. I, p. 143.) 

(i) Il est à remarquer que les mélanges les plus heureux, au! 
point de vue de la beauté, sont ceux qui sont formés par l'hymen 1 
des blancs et des noirs. On n'a qu'à mettfe en parallèle le charme 1 
souvent puissant des mulâtresses, des capresses, des quarteronnes,/ 
avec les produits des jaunes et des blancs, comme les femmes russes \ 
et hongroises. La comparaison ne tourne pas à l'avantage de ces \ 
<lernières. Il n'est pas moins certain qu'un beau Radjepout est plus V 
idéalement beau que le Slave le plus accompli. l 



156 DE l'inégalité 

partage antique, caractère ineffaçable du plus grand nombre 
des branches humaines. On n'en est plus à écouter la doctrine 
reproduite par Helvétius dans son livre de ï Esprit, et qui 
consiste à faire delà notion du beau une idée purement factice 
et variable. Que tous ceux qui pourraient conserver encore 
quelques scrupules à cet égard consultent l'admirable essai de 
M. Gioberti (1), il ne leur restera rien à contester. Nulle part 
on n'a mieux démontré que le beau est- une idée absolue et né- 
cessaire , qui ne saurait avoir une application facultative , et 
c'est en vertu des principes solides établis par le philosophe 
piémontais que je n'hésite pas à reconnaître la race blanche 
pour supérieure en beauté à toutes les autres , qui , entre elles,, 
diffèrent encore dans la mesure où elles se rapprochent ou 
s'éloignent du modèle qui leur est offert. Il y a donc inégalité 
de beauté dans les groupes humains, inégalité logique, expli- 
quée, permanent ; et indélébile. 

Y a-t-il aussi inégalité de forces ? Sans contredit, les sau- 
vages de l'Amérique , comme les Hindous , sont de beaucoup 
nos inférieurs sur ce point. Les Australiens se trouvent dans 
le même cas. Les nègres ont également moins de vigueur mus- 
culaire (2). Tous ces peuples supportent inflniment moins les 
fatigues. Mais il y a lieu de distinguer entre la force purement 
musculaire, celle qui n'a besoin pour vaincre que de se dé- 
ployer à un seul moment donné , et cette puissance de résis- 
tance dont le caractère le plus remarquable est la durée. Cette 
dernière est plus typique que la première, qui rencontrerait 
au besoin des rivales , même dans les races les plus notoire- 
ment faibles. La pesanteur du poing , si on voulait la prendre 
comme unique critérium de la force , trouve chez des peupla- 



(•1) Gioberti, Essai sur le Beau, traduction de M. Bertinatti, p. 6 
et 2o. 

(2) Voir, entre autres, pour. les indigènes américains, Martius et 
Spix, Reise in Brasilien, t. I, p. 259; pour les nègres, Pruner, der 
Neger, eine aphoristische Skizze aus der medicinischen Topographie 
von Cairo, dans la Zeitsch. d. deulsch. morgenl. Gesellsch., t. I, 
p. 131; pour la supériorité musculaire des blancs sur toutes les 
autres races, Carus, Ueber die hungl, Befaehigung, etc., p. 84. 



DES RACES HUMAINES. 157 

des nègres fort abruties , cliez des Nouveaux-Zélandais très 
débilement constitués , chez des Lascars , chez des Malais , 
quelques individus qui peuvent l'exercer de manière à contre- 
balancer les exploits de la populace anglaise ; tandis qu'à pren- 
dre les nations en masse , et en les jugeant d'après la somme 
de travaux qu'elles endurent sans flécliir, la palme appartient 
à nos peuples de race blanche. 

Parmi ces peuples même, pour la force comme pour la 
beauté , l'inégalité se rencontre encore dans les différents grou- 
pes tout aussi bien , quoiqu'à un degré inférieur. Les Italiens 
sont plus beaux que les Allemands et que les Suisses, plus 
beaux que les Français et que les Espagnols. De même les 
•Anglais présentent un caractère de beauté corporelle supérieur 
à celui des nations slaves. 

Quant à la force du poing, les Anglais priment toutes les 
autres races européennes; tandis que les Français et les Espa- 
gnols possèdent une puissance supérieure de résistance à la 
fatigue , aux privations , aux intempéries des climats les plus 
durs. La question a été mise hors de doute pour les Français, 
lors de la funeste campagne de Russie. Là, où les Allemands 
et les troupes du Nord , habituées cependant aux rigueurs de 
la température, s'affaissèrent, presque en totalité, sous la neige, 
nos régiments , tout en payant un horrible tribut aux rigueurs 
de la retraite, purent cependant sauver le plus de monde. On 
a voulu attribuer cette prérogative à la supériorité de l'éduca- 
tion morale et du sentiment guerrier. L'explication est peu 
satisfaisante. Les officiers allemands , qui périrent par centai- 
nes, avaient tout autant d'honneur et une conception aussi 
élevée du devoir que nos soldats, et ils n'en succombèrent pasj 
■moins. Concluons donc que les populations françaises possè- 
dent certaines qualités physiques supérieures à celles de la fa- 
mille allemande et qui leur permettent de braver, sans mourir, 
les neiges de la Russie comme les sables brûlants de l'Egypte. 



tS$ DE l'inégalité 



CHAPITRE XIII. 



Les racec humaines sont intellectuellement inégales; rbumanité 
n'est pas perfectible à l'inGni. 

Pour bien apprécier les différences intellectuelles des races, 
le premier soin doit être de constater jusqu'à quel degré de 
stupidité riiumanité peut descendre. Nous connaissons déjà le 
plus bel effort qu'elle puisse produire : c'est la civilisation. 

La plupart des observateurs scientiGques ont eu jusqu'ici une 
tendance marquée à rabaisser, au delà de la vérité, les types 
les plus inCmes. 

Presque tous les premiers renseignements siu" une tribu sau- 
vage la dépeignent sous des couleurs faussement horribles . et 
lui assignent une telle impuissance d'intelligence et de raison- 
nement , qu'elle tombe au niveau du singe et au-dessous de 
l'éléphant. Ce jugement, il est vrai, a ses contrastes. Un navi- 
gateiu* est-il bien reçu dans une île , croit-il trouver, chez les 
habitants, de la douceur et un accueil hospitalier, réussit-il à 
en déterminer quelques-uns à travailler, un tant soit peu, avec 
les matelots, aussitôt les éloges s'accumulent sur l'heureuse 
peuplade-, elle est déclarée bonne à tout, propre à tout, ca- 
pable de tout, et quelquefois l'enthousiasme, franchissant 
toutes limites, jure avoir trouvé chez elle des esprits supérietu's. 

Il faut en appeler du jugement trop favorable comme du 
trop sévère. Parce que certains Taïtiens auront contribué au 
radoubage d'un baleinier, leur nation n'est pas pour cela civi- 
lisable. Parce que tel homme de Tonga-Tabou aura montré de 
la bienveillance à des étrangers , il n'est pas nécessairement ac- 
cessible à tous les progrès, et, de même, on n'est pas autorisé 
à ravaler jusqu'à la brute tel indigène d'une côte longtemps 
inconnue, parce qu'il aura reçu les premiers visiteurs à coups 
de flèche , ou même parce qu'on l'aura trouvé mangeant des 
lézards crus et des boules de terre. Ce genre de repas n'an- 
nonce pas, sans doute, une intelligence bien relevée ni des 



DES RACES HUMAINES. 159 

mœurs bien cultivées. Mais, qu'on en soit certain toutefois, 
chez le cannibale le plus répugnant, il reste une étincelle du 
feu divin , et la compréhension peut s'allumer chez lui au 
moins jusqu'à un certain degré. Pas de tribus si humbles qui 
ne portent, sur les choses dont elles sont entourées, des juge- 
ments quelconques, vrais ou faux, justes ou erronés, qui, par 
le fait seul qu'ils existent, prouvent sufOsamment la persis- 
tance d'un rayon intellectuel dans toutes les branches de l'hu- 
manité. C'est par là que les sauvages les plus dégradés sont 
accessibles aux enseignements de la religion et qu'ils se distin- 
guent, d'une manière toute particulière et toujours reconnais- 
sable, des brutes les plus intelligentes. 

Cependant, cette vie morale, placée au fond de la conscience 
de chaque individu de notre espèce, est-elle capable de se di- 
later à l'infini? Tous les hommes ont-ils, à un degré égal, le 
pouvoir illimité de progresser dans leur développement intel- 
lectuel? Autrement dit, les différentes races humaines sont- 
•elles douées de la puissance de s'égaler les unes les autres? 
Cette question est, au fond, celle de la perfectibilité indéfinie 
de l'espèce et de l'égalité des races entre elles. Sur les deux 
points, je réponds non. 

L'idée de la perfectibilité à l'inGni séduit beaucoup les mo- 
dernes, et ils s'appuient sur cette remarque que notre mode 
de civilisation possède des avantages et des mérites que nos 
prédécesseurs, différemment cultivés, n'avaient pas. On cite 
tous les faits qui distinguent nos sociétés. J'en ai parlé déjà; 
je me prête volontiers à les énumérer de nouveau. 

On assure donc que nous possédons, sur tout ce qui ressort 
du domaine de la science, des opinions plus vraies ; que nos 
moeurs sont, en général, douces, et notre morale préférable à 
•celles des Grecs et des Romains. Nous avons aussi, ajoute-t-on, 
au sujet de la liberté politique, des idées et des sentiments, 
des opinions, des croyances, des tolérances qui prouvent mieux 
que tout le reste notre supériorité. Il ne manque pas de théo- 
riciens à belles espérances pour soutenir que les conséquences 
de nos institutions doivent nous conduire tout droit à ce jar- 
din des Hespérides, si cherché et si peu trouvé depuis que les 



160 DE l'inégalité 

plus anciens navigateurs en ont constaté l'absence aux îles Ca- 
naries. 

Un examen un peu plus sérieux de l'histoire fait justice de 
ces hantes prétentions. 

Nous sommes, à la vérité, plus savants que les anciens. C'est 
que nous avons profité de leurs découvertes. Si nous possé- 
dons plus de connaissances, c'est imiquement parce que nous 
sommes leurs continuateurs, leurs élèves et leurs héritiers. 
S'ensuit -il que la découverte des forces de la vapeur et la so- 
lution de quelques problèmes de la mécanique nous achemi- 
nent vers l'onmiscience ? Tout au plus, ces succès nous con- 
duiront à pénétrer dans tous les secrets du monde matériel. 
Lorsque nous aurons achevé cette conquête, pour laquelle il y 
a encore à faire bien et bien des choses qui ne sont pas même 
commencées, ni entrevues, aurons-nous avancé d'un seul pas 
au delà de la pure et simple constatation des lois physiques.' 
Nous aurons, je le veux, beaucoup augmenté nos forces pour 
réagir sur la nature et la plier à nos besoins. Nous aurons en- 
core traversé la terre de part en part, ou reconnu définitive- 
ment ce trajet impraticable. Nous aurons appris à nous diriger 
dans les airs, et, en nous rapprochant de quelques miUiers de 
mètres des limites de l'air respirable, découvert et éclairci cer- 
tains problèmes astronomiques ou autres ; rien de plus. Tout 
cela ne nous mène pas à l'infini. Et eussions-nous compté tous 
les systèmes planétaires qui se meuvent dans l'espace, serions- 
nous plus près de cet infini? Avons-nous appris, sur les grands 
mystères, une chose ignorée des anciens? Nous avons, ce me 
semble, changé les méthodes employées avant nous, pour tour- 
ner autour du secret. Nous n'avons pas fait un pas de plus 
dans ses ténèbres. 

Puis, en admettant que nous soyons plus éclairés sur cer- 
tains faits, combien, d'autre part, nous avons perdu de notions 
familières à nos plus lointains ancêtres! Est-il douteux qu'au 
temps d'Abraham, on ne sût de l'histoire primordiale beau- 
coup plus que nous n'en connaissons ? Combien de choses dé- 
\ couvertes par nous, à grand'peine, ou par hasard, ne sont 
1 en définitive que des connaissances oubliées et retrouvées! Et 



DES BACES HUMAINES. I6t 

comme, sur bien des points, nous sommes inférieurs à ce' 
qu'on a été jadis ! Que pourrait-on comparer, ainsi que je 
le disais plus liant pour un autre objet, oui, que pourrait-on 
comparer, en choisissant dans nos plus spiendides travaux, à ! 
ces merveilles que l'Egypte, l'Inde, la Grèce, l'Amérique! 
nous montrent encore, attestant la magniQcence sans bornes J 
de tant d'autres édiflces que le poids des siècles a fait dis-( 
paraître, bien moins que les ineptes ravages de l'homme? Qre, 
sont nos arts auprès de ceux d'Athènes? Que sont nos pen- 
seurs auprès de ceux d'Alexandrie et de l'Inde? Que sont 
nos poètes auprès de Valmiki , de Kalidasa , d'Homère et de 
Pindare ? 

En somme, nous faisons autrement. Nous appliquons notre 
esprit à d'autres buts, à d'autres recherches que les autres 
groupes civilisés de l'humanité; mais, en changeant de terrain, 
nous n'avons pu conserver dans toute leur fertilité les terres 
qu'ils cultivaient déjà. Il y a donc eu abandon d'un côté , en 
même temps qu'il y avait conquête de l'autre. C'était une triste 
compensation, et, loin d'annoncer un progrès, elle n'indique 
qu'un déplacement. Pour qu'il y eût acquisition réelle, il fau- 
drait qu'ayant au moins gardé dans toute leur intégrité les 
principales richesses des sociétés antérieures, nous eussions 
réussi il édifier, à côté de leurs travaux, certains grands résul- 
tats qu'elles et nous avons cherchés également; que nos scien- 
ces et nos arts, appuyés sur leurs arts et leurs sciences, eussent 
trouvé quelque nouveauté profonde touchant la vie et la mort, 
la formation des êtres, les principes primordiaux du monde. 
Or, sur toutes ces questions, la science moderne n'a plus ces 
lueurs qui se projetaient, on a lieu de le penser, à l'aurore des 
temps antiques, et, de son propre cru et de ses propres efforts, 
elle n'est parvenue encore qu'à cet humiliant aveu : « Je cher- 
che et ne trouve pas. » Il n'y a donc guère de progrès réels 
dans les conquêtes intellectuelles de l'homme. Notre critique 
seule est incontestablement meilleure que celle de nos devan- 
ciers. C'est un grand point; mais critique veut dire classe- 
ment, et non pas acquisition. 

Pour ce qui est de nos idées prétendues neuves sur la poli- 



162 DE L'INEGALITE 

tique, on peut sans inconvénient prendre avec elles des liber- 
tés plus vives encore qu'avec nos sciences. 

Cette fécondité de tiiéories, dont nous aimons à nous faire 
honneur, on la retrou vç tout aussi grande à Athènes après 
Périclès. Le moyen de s'en convaincre, c'est de relire ces co- 
médies d'Aristophane, amplifications satiriques, dont Platon 
recommandait la lecture à qui voulait connaître les mœurs 
publiques de la ville de Minerve. On récuse la comparaison 
depuis que l'on s'est avisé de prétendre qu'entre notre ordre 
social actuel et l'éiat de l'antiquité grecque la servitude crée 
une différence fondamentale. La démagogie n'en était que plus 
profonde, si l'on veut, et voilà tout. On parlait alors des escla- 
ves sur le même ton où l'on parle aujourd'hui des ouvriers et 
des prolétaires, et combien n'était-il pas avancé, ce peuple 
athénien qui fît tant pour plaire à sa plèbe servile après le com- 
bat des Arginuses ! 

Transportons-nous à Rome. Ouvrons les lettres de Cicéron. 
Quel tory modéré que cet orateur romain! quelle similitude 
parfaite entre sa république et nos sociétés constitutionnelles, 
quant au langage des partis et aux luttes parlementaires ! Là , 
aussi, dans les bas-fonds , s'agitait une population d'esclaves 
dépravés, toujours la révolte dans le cœur, quand ils ne l'a- 
vaient pas au bout des poings. Laissons cette tourbe. Nous le 
pouvons d'autant mieux que la loi ne lui reconnaissait pas 
d'existence civile, qu'elle ne comptait pas dans la politique, et 
n'agissait sur les décisions, aux jours d'émeute, que comme 
auxiliaire des perturbateurs de naissance libre. 

Eh bien ! les esclaves rejetés dans le néant, n'avons-nous pas, 
sur le Forum, tout ce qui constitue un état social à la mo- 
derne? La populace, qui demandait du pain, des jeux, des 
distributions gratuites et le droit de jouir; la bourgeoisie, qui 
voulait et obtint le partage des emplois publics; le patriciat. 
transformé successivement et reculant toujours, et toujours 
perdant de ses droits, jusqu'au moment où ses défenseurs 
mêmes acceptèrent, comme unique système de défense, de re- 
fuser toute prérogative en ne réclamant que la liberté pour 
tous.' Ne sont-ce pas là des ressemblances parfaites? 



DES BACES HUMAINES. 163 

Croit-on que, dans les opinions qui s'expriment aujourd'hui, 
si variées qu'elles puissent être, il en existe une seule, il se 
trouve même une nuance qui n'ait été connue à Rome? Je par- 
lais tout à l'heure des lettres écrites de Tusculum : c'est la pen- 
sée d'un conservateur progressiste. Vis-à-vis de Sylla, Pompée 
et Qcéron étaient des libéraux. Ils ne l'étaient pas encore assez 
pour César. Ils l'étaient trop pour Caton. Plus tard, sous le 
principat, nous voyons, dans Pline le jeune, un royaliste mo- 
déré, ami du repos quand même. Il ne veut ni de trop de li- 
berté, ni d'excès de pouvoir, et, positif dans ses doctrines, te- 
nant très peu aux grandeurs évanouies de l'âge des Fabius, il 
leur préférait la prosaïque administration de Trajan. Ce n'était 
pas l'avis de tout le monde. Beaucoup de gens pensaient, re- 
doutant quelque résurrection de l'ancien Spartacus, que l'em- 
pereur ne pouvait trop faire sentir sa puissance. Quelques pro- 
vinciaux, au rebours, demandaient et obtenaient ce que nous 
appellerions des garanties constitutionnelles; tandis que les 
opinions socialistes ne trouvaient pas de moindres interprètes 
que le césar gaulois C. Junius Posthumus, qui s'écriait dans 
ses déclamations : Dives et pauper, inimici, le riche et le 
pauvre sont des ennemis nés. » 

Bref, tout homme ayant quelque prétention à participer aux 
lumières du temps soutenait avec force l'égalité du genre hu- 
main, le droit universel à posséder les biens de cette terre, la 
nécessité évidente de la civilisation gréco-latine, sa perfection, 
sa douceur, ses progrès futurs plus grands encore que ses avan- 
tages actuels, et, pour couronner le tout, son éternité. Ces 
idées n'étaient pas seulement la consolation et l'orgueil des 
païens ; c'était aussi l'espoir solide des premiers, des plus illus- 
tres Pères de l'Église, dont Tertullien se faisait l'interprète (1). 

Enfin, pour achever le tableau d'un dernier trait frappant, 
le plus nombreux de tous les partis était celui des indiiîérents, 
de ces gens trop faibles, trop dégoûtés, trop craintifs ou trop 
indécis pour saisir une vérité au milieu de toutes les théories 
<lisparates qu'ils voyaient sans cesse miroiter à leurs yeux, et 

(1) Amàdée Thierry, Histoire de la Gaule tous l'administration r#- 
maine, t. I, p. 3*1. 



164 DE l'inégalité 

qui, jouissant de l'ordre quand il existait, supportant, tant bien 
que mal, le désordre quand il venait, admiraient, en tous temps, 
le progrès des jouissances matérielles inconnues à leurs pères, 
et, sans trop vouloir penser au reste , se consolaient en répé^ 
tant à satiété : 

On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux. 

Il y aurait plus de raisons de croire à des perfectionnements 
dans la science politique, si nous avions inventé quelque rouage 
inconnu jusqu'à nous, et qui n'ait pas été auparavant pratiqué, 
au moins dans l'essentiel. Cette gloire nous manque. Les mo- 
narchies limitées ont été connues de tous temps. On en voit 
même des modèles curieux chez certaines peuplades américai- 
nes restées cependant barbares. Les républiques démocratiques 
et aristocratiques de toutes formes et pondérées suivant les 
méthodes les plus variées ont existé dans le nouveau monde 
comme dans l'ancien. Tlascala est, en ce genre , un spécimen 
complet tout comme Athènes, Sparte, et la Mecque avant Maho- 
met. Et quand même, d'ailleurs, il serait vrai que nous eus- 
sions appliqué à la science gouvernementale quelque perfec- 
tionnement secondaire de notre invention , en serait-ce assez 
tv pour justifier une prétention si grosse que celle de la perfec- 
! tibilité illimitée? Soyons modestes, comme le fut un jour le 
plus sage des rois : Nil nooi sub sole (i). 



(1) On est quelquefois disposé à considérer le gouvernement des 
États-Unis d'Amérique comme UHe création tout à fait originale et 
particulière à notre époque , et ce qu'on y relève de surtout remar- 
quable, c'est la part restreinte abandonnée dans cette société à 
l'initiative et même à la simple intervention de l'autorité gouvernemen- 
tale ou administrative. Si l'on veut jeter les yeux sur tous les com- 
mencements d'États fondés par la race blanche , on aura identique- 
ment le même spectacle. Le self-government n'est pas aujourd'hui 
plus triomphant, à New-York, qu'il ne le fut jadis à Paris, au temps 
des Frarks. Les Indiens, il est vrai, sont traités beaucoup plus inhu- 
mainement par les Américains que ne le furent les Gaulois par les 
Icudos de Khlodowig. Mais il faut considérer que la distance ethnique 
est bien plus grande entre les républicains éclairés du nouveiu 



DES RACES HUMAINES. 165 

Voyons nos mœurs, maintenant. On les dit plus douces que 
«elles des autres grandes sociétés humaines : c'est encore une 
affirmation qui tente bien fort la critique. 

Il est des rhétoriciens qui voudraient aujourd'hui faire dis- 
paraître du code des nations le recours à la guerre. Ils ont pris 
•cette théorie dans Sénèque. Certains sages de l'Orient profes- 
saient aussi , à cet égard , des idées toutes conformes à celles 
des Frères moraves. Mais quand bien même les amis de la 
paix universelle réussiraient à dégoûter l'Europe de l'appel aux 
armes, il leur faudrait encore amener les passions humaines à 
se transformer pour toujours. Ni Sénèque ni les brahmanes 
n'ont obtenu cette victoire. Il est douteux qu'elle nous soit 
réservée, et pour ce qui est de notre mansuétude, regardez 
dans nos champs, dans nos rues, la trace sanglante qu'elle y 
creuse. 

Nos principes sont purs et élevés, je le veux. La pratique y 
répond-elle .' 

Attendons, pour nous vanter, que nos pays, qui depuis le 
commencement de la civilisation moderne ne sont pas encore 
restés cinquante ans sans massacres, puissent se glorifier, 

monde et leurs victimes, qu'elle ne l'était entre le conquérant ger- 
main et ses vaincus. 

Du reste, lorsque, par la suite, j'exposerai les débuts de toutes 
les sociétés arianes, on verra que toutes ont commencé par l'exa- 
gération de l'indépendance vis-à-vis du magistrat et vis-à-vis de 
la loi. 

Les inventions politiques de ce monde ne sauraient, ce me semble^ 
sortir des deux limites tracées par deux peuples situés, l'un dans le 
nord-est de l'Europe, l'autre dans les pays riverains du Nil, à l'ex- 
trême sud de l'Egypte. Le gouvernement du premier de ces peuples^ 
à Bolgari , près de Kazan , avait l'habitude de faire pendre les gens 
dCesprit, comme moyen préventif. C'est au voyageur arabe Ibn Foszlan 
que nous devons la connaissance de ce fait. (A. de Humboldt, Asie 
centrale , t. I , p. 494.) 

Chez l'autre nation, habitant le Fazoql, lorsque le roi ne convient 
plus, ses parents et ses ministres viennent le lui annoncer, et on lui 
fait remarquer que, puisqu'il ne plaît plus aux hommes, aux femmes, 
aux enfants, aux bœufs, aux ânes, etc., le mieux qu'il puisse faire, 
f.'est de mourir, et on l'y aide aussitôt. (Lepsius, Briefe aux ^Egyp- 
ten, éthiopien und der Halbinsel des Sinai; Berlin, iS&i.) 



166 DE l'inégalité 

comme l'Italie romaine , de deux siècles de paix , qui n'ont 
d'ailleurs, hélas! rien prouvé pour l'avenir (1)! 

La perfectibilité humaine n'est donc pas démontrée par l'é- 
tat de notre civilisation. L'homme a pu apprendre certaines 
choses, il en a oublié beaucoup d'autres. Il n'a pas ajouté un 
sens à ses sens , un membre à ses membres , une faculté à son 
âme. Il n'a fait que tourner d'un autre côté du cercle qui lui 
'est dévolu , et la comparaison de ses destinées à celles de nom- 
breuses familles d'oiseaux et d'insectes n'est pas même propre 
à inspirer toujours des pensées bien consolantes sur son bon- 
heur d'ici-bas. 

Depuis le moment où les termites , les abeilles , les fourmis 
noires ont été créées , elles ont trouvé spontanément le genre 
de vie qui leur convenait. Les termites et les fourmis , dans 
leurs communautés, ont d'abord découvert, pour leurs de- 
meures, un mode de construction, et pour leurs provisions un 
emmagasinement, pour leurs œufs un système de soins, dont 
les naturalistes pensent qu'il n'admet pas de variations ni de 
perfectionnements (2). Du moins tel qu'il est, il a constam- 
ment suffi aux besoins des pauvres êtres qui l'emploient. De 
même les abeilles , avec leur gouvernement monarchique ex- 
posé à des renversements de souveraines , jamais à des révolu- 
tions sociales , n'ont pas , un seul jour, ignoré la manière de 
vivre la plus appropriée à ce que désire leur nature. Il a été 
loisible longtemps aux métaphysiciens d'appeler les animaux 
des machines, et de reporter à Dieu, anima brutorum, la 
cause de leurs mouvements. Aujourd'hui que , d'un œil un peu 
plus soigneux , on étudie les mœurs de ces prétendus automa- 
tes, on ne s'est pas borné à abandonner cette doctrine dé- 
daigneuse : on a reconnu à l'instinct ime portée qui l'approche 
de la dignité de la raison. 

Que dire lorsque , dans les royaumes des abeilles , on voit 
les souveraines exposées à la colère des sujettes , ce qui sup- 
pose, ou l'esprit de mutinerie chez ces dernières , ou l'inapti- 

(1) Amédée Thierry, Bistoire de la Gaule sous l'administration rO' 
maine, t. I, p. S41. 
(3) Hartius und Spix, Reise in Brasilien, t. III, p. 930 et passim. 



DES RACES HUMAINES. 167 

tude à remplir de légitimes obligations chez les reines? Que 
dire, lorsqu'on voit les termites épargner leurs ennemis vain- 
cus, puis les enchaîner et les employer à l'utilité publique en 
les forçant d'avoir soin des jeunes individus? 

Sans doute nos États, à nous, sont plus compliqués, satis- 
font à plus de besoins; mais, lorsque je regarde le sauvage 
errant, sombre, sale, farouche, désœuvré, traînant pares- 
seusement ses pas et le bâton pointu qui lui sert de lance sur 
un sol sans culture ; quand je le contemple, suivi de sa femme, 
unie à lui par un hymen dont une violence férocement inepte 
a constitué toute la cérémonie (1); quand je vois celte femme 
portant son enfant , qu'elle va tuer elle-même s'il tombe ma- 
lade , ou seulement s'il l'ennuie (2) ; que tout à coup , la faim 
se faisant sentir, ce misérable groupe, îi la recherche d'un gi- 
bier quelconque , s'arrête charmé devant une de ces demeures 
d'intelligentes fourmis, donne du pied dans l'édifice, en ravîl» 
et en dévore les œufs, puis , le repas fait, se retire tristement! 
dans un creux de rocher, je me demande si les insectes qui^ 
viennent de périr n'ont pas été plus favorablement doués qut/ 
la stupide famille du destructeur; si l'instinct des animaux, | 
borné à im court ensemble de besoins, ne les rend pas plusi 
heureux que cette raison avec laquelle notre humanité s'est i 
trouvée nue sur la terre , et plus exposée cent fois que les au-i 
très espèces aux souffrances que peuvent causer l'air, le soleil,! 

(1) Chez plusieurs peuplades de rocéanie, Toici comme on a conçu 
l'inslitution du mariage : l'homme remarque une ûlle. Elle lui convient. 
Il l'obtient du père moyennant quelques cadeaux, parmi lesquels une 
bouteille d'eau-de-vie , quand le futur a pu l'offrir, tient le rang le plus 
distingué. Alors le prétendu va s'embusquer au coin d'un buisson ou 
derrière un rocher. La fille passe sans songer à mal. Il la renverse 
d'un coup de bâton; la frappe jusqu'à ce qu'elle ait perdu connais- 
sance et l'emporte amoureusement chez lui , baignée dans son sang. 
Il est en règle. L'union légale est accomplie. 

(3) H. d'Orbigny raconte que les mères indiennes aiment leurs en- 
fants à l'excès, qu'elles les chérissent au point d'en être véritable- 
ment les esclaves; que cependant, par une bizarrerie sans exemple, 
si l'enfant vient à les gêner un jour, elles le noient ou l'écrasent , ou 
l'abandonnent, sans nul regret, dans les bois. (D'Orbigny, l'Homme 
américain , t. II , p. 93t.) 



168 DE l'inégalité 

la neige et la pluie conjurés. Pauvre humanité ! elle n'est ja- 
mais parvenue à inventer un moyen de vêtir tout le monde et 
de mettre tout le monde à l'abri de la soif et de la faim. Cer- 
tes le moindre des sauvages en sait plus long que les animaux -, 
mais les animaux connaissent ce qui leur est utile , et nous l'i- 
gnorons. Us s'y tiennent, et nous ne le pouvons garder, quand 
parfois nous l'avons découvert. Ils sont toujours, en temps 
normal, assurés, par leurs instincts, de trouver le nécessaire. 
Nous , nous voyons de nombreuses hordes qui , depuis le com- 
mencement des siècles, n'ont pu sortir d'un état précaire et 
souffreteux. En tant qu'il n'est question que du bien-être ter- 
restre, nous n'avons de mieux que les animaux, rien de mieux 
qu'un horizon plus étendu à parcourir, mais fini et borné 
comme le leur. 

Je n'ai pas assez insisté sur cette triste condition humaine , 
de toujours perdre d'un côté quand nous gagnons de l'autre ; 
c'est là cependant le grand fait qui nous condamne à errer 
dans nos domaines intellectuels, sans réussir jamais , tout li- 
mités qu'ils sont , à les posséder dans leur entier. Si cette loi 
fatale n'existait pas, on comprendrait qu'à un jour donné, 
lointain peut-être , en tous cas , probable , l'homme , se trou- 
vant en possession de toute l'expérience des âges successifs , 
sachant ce qu'il peut savoir, s'étant emparé de ce qu'il peut 
prendre, aurait enfin appris à appliquer ses richesses, vivrait 
au milieu de la nature, sans combat avec ses semblables non 
plus qu'avec la misère, et, tranquille à la fin, se reposerait, 
sinon à l'apogée des perfections , au moins dans un état suf- 
fisant d'abondance et de joie. 

Une telle félicité , toute restreinte qu'elle serait , ne nous est 
même pas promise , puisqu'à mesure que l'homme apprend , il 
désapprend ; puisqu'il ne peut gagner sous le rapport intellec- 
tuel et moral sans perdre sous le rapport physique , et qu'il ne 
tient assez fortement aucune de ses conquêtes pour être assuré 
de les garder toujours. 

Nous croyons, nous, que notre civilisation ne périra jamais, 
parce que nous avons l'imprimerie, la vapeur, la poudre à 
canon. L'imprimerie, qui n'est pas moins connue au Tonquin, 



DES RACES HUMAINES. 169 

dans l'empire d'Annam et au Japon (l) que dans l'Europe 
actuelle, a-t-elle, par hasard, donné aux peuples de ces con- 
trées une civilisation même passable ? Ils ont cependant des 
Mvres , beaucoup de livres, des livres qui se vendent à bien plus 
bas prix que les nôtres. D'où vient que ces peuples soient si 
abaissés, si faibles, si rapprochés du degré où l'homme civilisé, 
corrompu, faible et lâche, ne vaut pas, en puissance intellec- 
tuelle, tel barbare qui, l'occasion s'offrant, va l'opprimer (2)? 
D'où cela vient-il? Uniquement de ce que l'imprimerie est un 
moyen, et non pas un principe. Si vous l'employez à repro- 
duire des idées saines, vigoureuses, salutaires, elle fonction- 
nera de la manière la plus fructueuse , et contribuera à soutenir 
la civilisation. Si, au contraire , les intelligences sont tellement 
abâtardies que personne n'apporte plus sous les presses des œu- 
vres philosophiques, historiques, littéraires, capables de nour- 
rir fortement le génie d'une nation ; si ces presses avilies ne 
servent plus qu'à multiplier les malsaines et venimeuses com- 
positions de cerveaux énervés, les productions empoisonnées 
d'une théologie de sectaires, d'une politique de libellistes, d'une 
poésie de libertins, comment et pourquoi l'imprimerie sauverait- 
elle la civilisation ? 

On suppose sans doute que , par la facilité avec laquelle elle 
peut répandre en grand nombre les chefs-d'œuvre de l'esprit, 
l'imprimerie contribue à les conserver, et même, dans les 
temps où la stérilité intellectuelle ne permet pas de leur don- 
ner de rivaux, de les offrir au moins aux méditations des gens 



(i) H. J. Molli, Rapport annuel à la Société asiatique, 1851, p. 93 : 

< La librairie indienne indigène est extrêmement active, et les ou- 
« vrages qu'elle fournit n'entrent jamais dans la librairie européenne 
« même de l'Inde. H. Sprenger dit, dans une lettre, qu'il y a dans la 

< seule ville de Luknau treize établissements lithographiques unique- 
« ment occupés à multiplier les livres pour les écoles, et ii donne 
« une liste considérable d'ouvrages dont probablement aucun n'est 
« parvenu en Europe. U en est de même à Debli , Agra , Cawnpour, 

< Allahabad et d'autres villes. » 

(8) Les Siamois sont le peuple le plus déhonté de la terre. Us gisent 
au plus bas degré de la civilisation indo-chinoise; cependant ils sa- 
vent tous lire et écrire. (Rltter, Erdkunde, Asien, t. III, p. llSâ.) 

10 



170 DE l'inégalité 

honnêtes. Il en est ainsi en effet. Toutefois, pour aller cher- 
cber un livre du passé et s'en servir à sa propre amélioration , 
il faut déjà posséder, sans ce livre, le meilleur des biens, la 
force d'une âme éclairée. Dans les temps mauvais, témoins 
du départ des vertus publiques , on fait peu de cas des ancien- 
nes compositions , et personne ne se soucie de troubler le si- 
lence des bibliothèques. C'est valoir beaucoup déjà que de son- 
ger à fréquenter ces lieux augustes, et à de telles époques on 
ne vaut rien... 

D'ailleurs on s'exagère beaucoup la longévité assurée aux 
productions de l'esprit par la découverte de Gutenberg. A l'ex- 
ception de quelques ouvrages reproduits pendant une certaine 
période, tous les livres meurent aujourd'hui, comme jadis 
mouraient les manuscrits. Tirés à quelques centaines d'exem- 
plaires, les œuvres de la science surtout disparaissent avec ra- 
pidité du domaine commun. On peut encore les trouver, bien 
qu'avec peine , dans les grandes collections. Il en était absolu- 
ment de même des richesses intellectuelles de l'antiquité , et , 
encore une fois , ce n'est pas l'érudition qui sauve un peuple 
arrivé à la décrépitude. 

Cherchons ce que sont devenues ces myriades d'excellents 
ouvrages publiés depuis le jour où fonctionna la première 
presse. La plupart sont oubliés. Ceux dont on parle encore 
n'ont plus guère de lecteurs , et tel qui se recherchait il y a 
cinquante ans voit son titre même disparaître peu à peu de 
toutes les mémoires. 

Pour rehausser le mérite de l'imprimerie , on a trop nié la 
diffusion des manuscrits. Elle était plus grande qu'on ne se 
l'imagine. Aux temps de l'empire romain , les moyens d'ins- 
truction étaient très répandus , les livres étaient même com- 
muns , si l'on en doit juger d'après ce nombre extraordinaire 
de grammairiens déguenillés qui pullulaient jusque dans les 
plus petites villes, sortes de gens comparables aux avocats, 
aux romanciers, aux journalistes de notre époque, et dont le 
Satyricon de Pétrone nous raconte les mœurs dévergondées , 
la misère et le goût passionné des jouissances. Quand la déca- 
dence fut complète, tous ceitx qui voulaient des livres en trou- 



DES RACES HUMAINES. 171 

valent encore. Virgile était lu partout. Les paysans, qui l'en- 
tendaient vanter, le prenaient pour un dangereux enchanteur. 
Les moines le copiaient. Ils copiaient aussi Pline , Dioscoride, 
Platon et Aristote. Ils copiaient de même Catulle et Martial. 
Dans le moyen âge, on peut, au grand nombre qui nous en 
reste après tant de guerres, de dévastations, d'incendies d'ab- 
bayes et de châteaux , deviner combien les œuvres littéraires , 
scientiflques , philosophiques, sorties de la plume des contem- 
porains, avaient été multipliées au delà de ce qu'on pense. On 
s'exagère donc les mérites réels de l'imprimerie envers la 
science, la poésie, la moralité et la vraie civilisation, et l'on 
serait plus exact si, glissant modestement sur cette thèse, on 
s'attachait surtout à parler des services journaliers rendus par 
cette invention aux intérêts religieux et politiques de toutes 
venues. L'imprimerie, je le répète, est un merveilleux instru- 
ment ; mais , lorsque la main et la tête font défaut , l'instru- 
ment ne saurait bien fonctionner par lui-même. 

Une longue démonstration n'est pas nécessaire pour établir 
que la poudre à canon ne peut non plus sauver une société en 
danger de mort. Cest une connaissance qui ne s'oubliera cer- 
tainement pas. D'ailleurs il est douteux que les peuples sauva- 
ges qui la possèdent aujourd'hui comme nous, et s'en servent 
autant, la considèrent jamais à un autre point de vue que celui 
de la destruction. 

Pour la vapeur et toutes les découvertes industrielles, je 
dirai aussi, comme de l'imprimerie, que ce sont de grands 
moyens; j'ajouterai que l'on a vu quelquefois des procédés nés 
de découvertes scientifiques se perpétuer à l'état de rou- 
tine , quand le mouvement intellectuel qui les avait fait naître 
s'était arrêté pour toujours , et avait laissé perdre le secret 
théorique d'où ces procédés émanaient. Enfin, je rappellerai 
que le bien-être matériel n'a jamais été qu'une annexe exté- 
rieure de la civilisation , et qu'on n'a jamais entendu dire d'une 
société qu'elle avait vécu uniquement parce qu'elle connaissait 
les moyens d'aller vite et de se bien vêtir. 

Toutes les civilisations qui nous ont précédés ont pensé, 
eomme nous, s'être cramponnées au rocher du temps par leurs 



172 DE l'inégalité 

inoubliables découvertes. Toutes ont cru à leur immortalité. 
Les familles des Iiicas, dont les palanquins parcouraient avec 
rapidité ces admirables cbaussées de cinq cents lieues de long 
qui unissent encore Cuzco à Quito, étaient convaincues cer- 
tainement de l'éternité de leurs conquêtes. Les siècles, d'un 
coup d'aile, ont précipité leur empire, à côté de tant d'autres, 
) dans le plus profond du néant. Ils avaient, eux aussi, ces sou- 
I verains du Pérou, leurs sciences, leurs mécaniques, leurs puis- 
' santés machines dont nous admirons avec stupeur les œuvres 
, sans pouvoir en deviner le secret. Ils connaissaient, eux aussi, 
le secret de transporter des masses énormes. Ils construisaient 
des forteresses où l'on entassait les uns sur les autres des blocs 
de pierre de trente-huit pieds de long sur dix-huit de large. 
Les ruines de Tihuanaco nous montrent un tel spectacle, et 
ces matériaux monstrueux étaient apportés de plusieurs lieues 
de distance. Savons-nous comment s'y prenaient les ingénieurs 
de ce peuple évanoui pour résoudre un tel problème.' Nous 
ne le savons pas plus que les moyens appliqués à la construc- 
tion des gigantesques murailles cyclopéennes dont les débris 
résistent encore, sur tant de points de l'Europe méridionale, 
aux efforts du temps. 

Ainsi, ne prenons pas les résultats d'une civilisation pour 
ses causes. Les causes se perdent, les résultats s'oublient quand 
disparaît l'esprit qui les avait fait éclore, ou, s'ils persistent, 
c'est grâce à un nouvel esprit qui va s'en emparer, et souvent 
leur donner une portée différente de celle qu'ils avaient d'a- 
bord. L'intelligence humaine, constamment vacillante, court 
d'un point à un autre, n'a point d'ubiquité, exalte la valeur de 
ce qu'elle tient, oublie ce qu'elle lâche, et, enchaînée dans le 
cercle qu'elle est condamnée à ne jamais franchir, ne réussit 
à féconder une partie de ses domaines qu'en laissant l'autre en 
friche, toujours à la fois supérieure et inférieure à ses ancê- 
tres. L'humanité ne se surpasse donc jamais elle-même; l'hu- 
manité n'est donc pas perfectible à l'infini. 



DES RACES HUMAINES. 173 



CHAPITRE XIV. 

Suite do la démonstration de l'inégalité intellectuelle des races. I^& 
civilisations diverses se repoussent mutuellement. Les races métis- 
ses ont des civilisations également métisses. 



Si les races humaines étaient égales entre elles, l'histoife nous 
présenterait un tableau bien touchant, bien magnifique et bien 
glorieux. Toutes intelligentes, toutes l'œil ouvert sur leurs in- 
térêts véritiibles, toutes habiles au même degré à trouver le 
moyen de vaincre et de triompher, elles auraient, dès les pre- 
miers jours du monde, égayé la face du globe par une foule 
de civilisations simultanées et identiques également florissantes. 
En même temps que les plus anciens peuples sanscrits fon- 
daient leur empire, et, par la religion et par le glaive, cou- 
vraient l'Inde septentrionale de moissons, de villes, de palais et 
de temples ; en même temps que le premier empire d'Assyrie 
illustrait les plaines du Tigre et de l'Euphrate par ses somp- 
tueuses constructions, et que les chars et la cavalerie de Nem- 
rod défiaient les peuples des quatre vents , on aurait vu , sur 
la côte africaine, parmi les tribus des nègres à tête prognathe, 
surgir un état social raisonné, cultivé, savant dans ses moyens, 
puissant dans ses résultats. 

Les Celtes voyageurs auraient apporté au fond de l'extrême 
occident de l'Europe, avec quelques débris de la sagesse orien- 
tale des âges primitifs, les éléments indispensables d'une grande 
société, et auraient certainement trouvé chez les populations 
ibériennes alors répandues sur la face de l'Italie, dans les îles 
de la Méditerranée, dans la Gaule et l'Espagne, des rivaux 
aussi bien renseignés qu'eux-mêmes sur les traditions ancien- 
nes, aussi experts dans les arts nécessaires et dans les inven- 
tions d'agrément. 

L'humanité unitaire se serait promenée noblement à travers 
le monde, riche de son intelligence, fondant partout des socié- 
tés similaires, et peu de temps eût suffi pour que toutes les 

10. 



174 DE l'inégalité 

nations, jugeant leurs besoins de la même façon, considérant 
la nature du même œil, lui demandant les mêmes choses, se 
trouvassent dans un contact étroit et pussent lier ces relations, 
ces échanges multiples, si nécessaires partout et si profltables 
aux progrès de la civilisation. 

Certaines tribus, malheureusement confinées sous des cli- 
mats stériles, au fond des gorges de montagnes rocheuses, sur 
le bord de plages glacées, dans des steppes incessamment ba- 
layées par les vents du nord, auraient pu avoir à lutter plus 
longtemps que les nations favorisées contre l'ingratitude de la 
nature. Mais enfin ces tribus, n'ayant pas moins que les autres 
d'intelligence et de sagesse, n'auraient pas tardé à découvrir 
qu'il est des remèdes contre l'âpreté des climats. On les aurait 
vues déployer l'intelligente activité que montrent aujourd'hui les 
Danois , les Norwégiens , les Islandais. Elles auraient dompté 
le sol rebelle , contraint malgré lui de produire. Dans les ré- 
gions montagneuses, elles auraient, comme les Suisses, exploité 
les avantages de la vie pastorale, ou, comme les Cachemiriens, 
recouru aux ressources de l'industrie, et si leur pays avait été 
si mauvais, sa situation géographique si défavorable que l'im- 
possibilité d'en tirer jamais parti leur eût été bien démontrée, 
elles auraient réfléchi que le monde était grand, possédait bien 
des vallons, bien des plaines douces à leurs habitants, et, quit- 
tant leur rétive patrie, elles n'auraient pas tardé à rencontrer 
des terres où déployer fructueusement leur intelligente activité. 

Alors les nations d'ici-bas, également éclairées, également 
riches, les unes par le commerce, se multipliant dans leurs 
cités maritimes, les autres par l'agriculture, florissant dans 
leurs vastes campagnes, celles-ci par l'industrie exercée dans 
les lieux alpestres, celles-là par le transit, résultat heureux de 
leur situation mitoyenne, toutes ces nations, malgré des dis- 
sensions passagères, des guerres civiles, des séditions, malheurs 
inséparables de la condition humaine, auraient imaginé bien- 
tôt, entre leurs intérêts, un système de pondération quelcon- 
que. Les civilisations identiques d'origine se prêtant beaucoup, 
s'empruntant de même, auraient fini par se ressembler à peu 
près de tous points, et l'on aurait vu s'établir cette confédéra- 



I 



DES BACES HUMAINES. * 175 

tion universelle , rêve de tant de siècles , et que rien ne pourrait 
empêcher de se réaliser, si, en effet, toutes les races étaient 
pourvues de la même dose et de la même forme de facultés. 

On sait de reste que ce tableau est fantastique. Les premiers 
peuples, dignes de ce nom, se sont agglomérés sous l'empire 
d'une idée d'association que les barbares, vivant plus ou moins 
loin d'eux, non seulement n'avaient pas eue aussi prompte- 
œent, mais n'ont pas eue depuis. Ils ont émigré de leur premier 
domaine et ont rencontré d'autres peuplades : ces peuplades 
ont été domptées, elles n'ont jamais ni embrassé sciemment 
ni compris l'idée qui dominait dans la civilisation qu'on venait 
leur imposer. Bien loin de témoigner que l'intelligence de tou- 
tes les tribus humaines fût semblable, les nations civilisables ont 
toujours prouvé le contraire, d'abord en asseyant leur état so- 
cial sur des bases complètement diverses, ensuite en montrant 
les unes pour les autres un éloignement décidé. La force de 
l'exemple n'a rien éveillé chez les groupes qui ne se trouvaient 
pas poussés par un ressort intérieur. L'Espagne et les Gaules 
ont vu tour à tour les Phéniciens, les Grecs, les Carthaginois 
établir sur leurs côtes des villes florissantes. Ni l'Espagne ni 
les Gaules n'ont conséhti à imiter les mœurs, les gouverne- 
ments de ces marchands célèbres, et, quand les Romains sont 
venus, ces vainqueurs ne sont parvenus à transformer leur 
nouveau domaine qu'en le saturant de colonies. Les Celtes et 
les Ibères ont prouvé alors que la civilisation ne s'acquiert pas 
sans le mélange du sang. 

Les peuplades américaines, à quel spectacle ne leur est-il 
pas donné d'assister en ce moment? Elles se trouvent placées 
aux côtés d'un peuple qui veut grandir de nombre pour aug- 
menter de puissance. Elles voient sur leurs rivages passer et 
repasser des milliers de navires. Elles savent que la force de 
leurs maîtres est irrésistible. L'espoir de voir, un jour, leurs 
contrées natales délivrées de la présence des conquérants 
n'existe chez aucune d'elles. Toutes ont conscience que leur 
continent tout entier est désormais le patrimoine de l'Européen. 
.Elles n'ont qu'à regarder pour se convaincre de la fécondité 
de ces institutions exotiques qui ne font plus dépendre la pro- 



176 DE l'INëGALITE 

longation de la vie de l'abondance du gibier et de la richesse 
de la pêche. Elles savent, puisqu'elles achètent de l'eau-de-vie, 
des couvertures, des fusils, que même leurs goûts grossiers 
trouveraient plus aisément satisfaction dans les rangs de cette 
société qui les appelle, qui les sollicite à venir, qui les paye et 
les flatte pour avoir leur concours. Elles s'y refusent, elles 
aiment mieux fuir de solitudes en solitudes; elles s'enfoncent 
de plus en plus dans l'intérieur des terres. Elles abandonnent 
tout, jusqu'aux os de leurs pères. Elles mourront, elles le sa- 
vent ; mais une mystérieuse horreur les maintient sous le joug 
de leurs invincibles répugnances, et, tout en admirant la force 
et la supériorité de la race blanche, leur conscience, leur na- 
ture entière, leur sang enûn, se révoltent à la seule idée d'a- 
voir rien de commun avec elle. 

Dans l'Amérique espagnole on croit rencontrer moins d'a- 
version chez les indigènes. C'est que le gouvernement métro- 
politain avait jadis laissé ces peuples sous l'administration de 
leurs caciques. Il ne cherchait pas à les civiliser. Il leur per- 
mettait de conserver leurs usages et leurs lois, et, pourvu qu'ils 
fussent chrétiens, il ne leur demandait qu'un tribut d'argent. 
Lui-même ne colonisait guère. La conquête une fois achevée , 
il s'abandonna à une tolérance indolente, et n'opprima que par 
boutades. C'est pourquoi les Indiens de l'Amérique espagnole 
sont moins malheureux et continuent à vivre, tandis que les 
voisins des Anglo-Saxons périront sans miséricorde. 

Ce n'est pas seulement pour les sauvages que la civilisation 
est incommunicable, c'est aussi pour les peuples éclairés, La 
bonne volonté et la philanthropie française en font, en ce mo- 
ment, l'épreuve dans l'ancienne régence d'Alger d'une manière 
non moins complète que les Anglais dans l'Inde et les Hollan- 
dais à Batavia. Pas d'exemples, pas de preuves plus frappan- 
tes, plus concluantes de la dissemblance et de l'inégalité des 
races entre elles. 

Car si l'on raisonnait seulement d'après la barbarie de cer- 
tains peuples, et que, déclarant celte barbarie originelle, on 
en conclût que toute espèce de culture leur est refusée, on 
s'exposerait à des objections sérieuses. Beaucoup de nations 



DES RACES HUMAINES. 177 

sauvages ont conservé des traces d'une situation meilleure que 
celle où nous les voyons plongées. Il est des tribus, fort bruta- 
les d'ailleurs, qui, pour la célébration des mariages, pour la 
répartition des héritages, pour l'administration politique, ont 
des règlements traditionnels d'une complication curieuse, et 
dont les rites, aujourd'hui privés de sens, dérivent évidemment 
d'un ordre d'idées supérieur. On en cite, comme témoignage , 
les tribus de Peaux-Rouges errant dans les vastes solitudes que 
l'on suppose avoir vu jadis les établissements des AUégha- 
niens (1). Il est d'autres peuples qui possèdent des procédés 
de fabrication dont ils ne peuvent être les inventeurs : tels les 
naturels des îles Mariannes. Ils les conservent sans réflexion, 
et les metteut en usage, pour ainsi dire, machinalement. 

Il y a donc lieu d'y regarder de près lorsque, voyant une na- 
tion dans l'état de barbarie, on se sent porté à conclure qu'elle 
y a toujours été. Pour ne commettre aucune erreur, tenons 
compte de plusieurs circonstances. 

Il y a des peuples qui, saisis par l'activité d'une race parente, 
s'y soumettent à peu près, en acceptent certaines conséquen- 
ces, en retiennent certains procédés ; puis, lorsque la race do- 
minatrice vient à disparaître, soit par expulsion, soit par im- 
mersion complète dans le sein des vaincus, ceux-ci laissent périr 
la culture presque entière, les principes surtout, et n'en gar- 
dent que le peu qu'ils en ont pu comprendre. Ce fait ne peut 
d'ailleurs arriver qu'entre des nations alliées par le sang. Ainsi 
ont agi les Assyriens envers les créations chaldéennes; les 
Grecs syriens et égyptiens , vis-à-vis des Grecs d'Europe ; les 
Ibères, les Celtes, les lUyriens, à rencontre des idées romaines. 
Si donc les Chérokees, les Catawhas, les Muskhogees, les Sé- 
minoles, les Natchez, etc., ont gardé une certaine empreinte 
de l'intelligence alléghanienne, je n'en conclurai pas qu'ils sont 
les descendants directs et purs de la partie initiatrice de la 
race, ce qui entraînerait la conséquence qu'une race peut 
avoir été civilisée et ne l'être plus : je dirai que, si quelqu'une 
de ces tribus tient encore ethniquement à l'ancien type domi- 
nateur, c'est par un lien indirect et très bâtard, sans quoi les 

(1) Prichard, Histoire naturelle de Vhomme, t. II, p. 78. 



178 DE l'inégalité 

Chérokees ne seraient jamais tombés dans la barbarie, et, 
quant aux autres peuplades moins bien douées, elles ne me 
représentent que le fond de la population étrangère, conquise, 
vaincue, agglomérée de force, sur laquelle reposait jadis l'état 
social. Dès lors, il n'est pas étonnant que ces détritus sociaux 
aient conservé, sans les comprendre, des habitudes, des lois, 
des rites combinés par plus habile qu'eux, et dont ils n'ont ja- 
mais su la portée et le secret, n'y devinant rien de plus qu'un 
objet de superstitieux respect. Ce raisonnement s'applique à la 
perpétuité des débris d'arts mécaniques. Les procédés qu'on 
y admire peuvent provenir primitivement d'une race d'élite 
depuis longtemps disparue. Quelquefois aussi la source en re- 
monte plus loin. Ainsi, pour ce qui concerne l'exploitation des 
mines chez les Ibères, les Aquitains et les Bretons des îles 
Cassitérides, le secret de cette science était dans la haute Asie, 
d'où les ancêtres des populations occidentales l'avaient jadis 
apporté dans leur émigration. ' 

Les habitants des Carolines sont les insulaires à peu près les 
plus intéressants de la Polynésie. Leurs métiers à tisser, leurs 
barques sculptées, leur goût pour la navigation et le commerce 
tracent entre eux et les nègres pélagiens une ligne profonde 
de démarcation. L'on découvre sans peine d'où leur viennent 
leurs talents. Ils les doivent au sang malais infusé dans leurs 
veines, et comme, en même temps, ce sang est loin d'être pur, 
les dons ethniques n'ont pu que se conserver parmi eux sans 
fructifier et en se dégradant. 

Ainsi, de ce que chez un peuple barbare il existe des traces 
de civilisation, il n'est pas prouvé par là que ce peuple ait ja- 
mais été civilisé. 11 a vécu sous la domination d'une tribu pa- 
rente et supérieure, ou bien, se trouvant dans son voisinage, 
il a humblement et faiblement profité de ses leçons. Les races 
aujourd'hui sauvages l'ont toujours été, et, à raisonner par 
analogie, on est tout à fait en droit de conclure qu'elles con- 
tinueront à l'être jusqu'au jour où elles disparaîtront. 

Ce résultat est inévitable aussitôt que deux types, entre les- 
quels il n'existe aucune parenté, se trouvent dans un contact 
actif, et je n'en connais pas de meilleure démonstration que le 



DES BACES HUMAINES. 179 

Sort des familles polynésiennes et américaines. Il est donc éta- 
bli, par les raisonnements qui précèdent : 

10 Que les tribus actuellement sauvages l'ont toujours été, 
quel que soit le milieu supérieur qu'elles aient pu traverser, 
et qu'elles le seront toujours ; 2"» que, pour qu'une nation sau- 
vage puisse même supporter le séjour dans un milieu civilisé , 
il faut que la nation qui crée ce milieu soit un rameau plus 
noble de la même race ; 3* que la même circonstance est en- 
core nécessaire pour que des civilisations diverses puissent, 
non pas se confondre, ce qui n'arrive jamais, seulement se 
modifier fortement l'une par l'autre, se faire de riches em- 
prunts réciproques, donner naissance à d'autres civilisations 
composées de leurs éléments ; 4° que les civilisations issues de 
races complètement étrangères l'une à l'autre ne peuvent que 
se toucher à la surface, ne se pénètrent jamais et s'excluent 
toujours. Comme ce deraier point n'a pas été sufflsamment 
éclairci, je vais y insister. 

Des conflits ont mis en présence la civilisation persane avec 
la civilisation grecque, l'égyptienne avec la grecque et la ro- 
maine, la romaine avec la grecque -, puis la civilisation moderne 
de l'Europe avec toutes celles qui existent aujourd'hui dans 
le monde, et notamment la civihsation arabe. 

Les rapports de l'intelligence grecque avec la culture per- 
sane étaient aussi multipliés que forcés. D'abord, une grande 
partie de la population hellénique, et la plus riche, sinon la 
plus indépendante, était concentrée dans ces villes du littoral 
syrien, dans ces colonies de l'Asie Mineure et du Pont, qui, 
très promptemenl réunies aux États du grand roi, vécurent 
sous la surveillance des satrapes, en conservant, jusqu'à un cer- 
tain point, leur isonomie. La Grèce continentale et libre entre- 
tenait, de son côté, des rapports très intimes avec la côte d'Asie. 

Les civilisations des deux pays vinrent-elles à se confondre.' 
On sait que non. Les Grecs traitaient leurs puissants antago- 
nistes de barbares, et probablement ceux-ci le leur rendaient 
bien. Les mœurs politiques, la forme des gouvernements, la 
direction donnée aux arts, la portée et le sens intime du culte 
public, les mœurs privées de nations entremêlées sur tant de 



180 DE l'inégalité 

points demeurèrent pourtant distinctes. A Ecbatane, on ne 
comprenait qu'une autorité unique, héréditaire, limitée par 
certaines prescriptions traditionnelles, absolue dans le reste. 
Dans l'Hellade, le pouvoir était subdivisé en une foule de pe- 
tites souverainetés. Le gouvernement, aristocratique chez les 
uns, démocratique chez les autres, monarchique chez ceux-ci, 
tyrannique chez ceux-là, affichait à Sparte, à Athènes, à Si- 
cyone, en Macédoine, la plus étrange bigarrure. Chez les Per- 
ses, le culte de l'État, beaucoup plus rapproché de l'émanatisme 
primitif, montrait la même tendance à l'unité que le gouver- 
nement, et surtout avait une portée morale et métaphysique 
qui ne manquait pas de profondeur. Chez les Grecs, le symbo- 
lisme, ne se prenant qu'aux apparences variées de la nature, 
se contentait de glorifier les formes. La religion abandonnait 
aux lois civiles le soin de commander à la conscience, et du 
moment qu'étaient parachevés les rites voulus, les honneurs 
rendus au dieu ou au héros topique, la foi avait rempli sa mis- 
sion. Puis ces rites, ces honneurs, ces dieux et ces héros chan- 
geaient à chaque demi-lieue. Au cas où , dans quelques sanc- 
tuaires, comme à Olympie, par exemple, ou à Dodone, on 
voudrait reconnaître, non plus l'adoration d'une des forces ou 
d'un des éléments de la nature, mais celle du principe cosmi- 
que lui-même, cette sorte d'unité ne ferait que rendre le frac- 
tionnement plus remarquable, comme n'étant pratiquée que 
dans des lieux isolés. D'ailleurs l'oracle Dodonéen, le Jupiter 
d'Olympia étaient des cultes étrangers. 

Pour les usages, il n'est pas besoin de faire ressorth- à quel 
point ils différaient de ceux de la Perse. C'était s'exposer au 
mépris public, lorsqu'on était jeune, riche, voluptueux et cos- 
mopolite, que de vouloir imiter les façons de vivre de rivaux 
bien autrement luxueux et raffinés que les Hellènes. Ainsi, 
jusqu'au temps d'Alexandre, c'est-à-dire, pendant la belle et 
grande période de la puissance grecque, pendant la période 
féconde et glorieuse, la Perse, malgré toute sa prépondérance, 
ne put convertir la Grèce à sa civilisation. 

Avec Alexandre, ce fait reçut une confirmation singulière. 
En voyant l'Hellade conquérir Tempire de Darius, on crut. 



DES BACES HUMAINES. 181 

«ans doute, un moment, que l'Asie allait devenir grecque ,et 
d'autant mieux, que le vainqueur s'était permis, dans une nuit 
d'égarement, contre les monuments du pays, des actes d'iine 
agression tellement violente qu'elle semblait témoigner d'au- 
tant de mépris que de haine. Mais l'incendiaire de Persépolis 
changea bientôt d'avis , et si complètement que l'on put de- 
viner son projet de se substituer purement et simplemait à la 
dynastie des Achéménides et de gouverner comme son prédé- 
cesseur ou comme le grand Xerxès, avec la Grèce de plus dans 
ses États. De cette façon, la sociabilité persane aurait absorbé 
celle des Hellènes. 

Cependant, malgré toute l'autorité d'Alexandre, rien de sem- 
blable n'arriva. Ses généraux, ses soldats ne s'accommodèrent 
pas de le voir revêtir la robe longue et flottante, ceindre la 
mitre, s'entourer d'eunuques et renier son pays. Il mourut. 
Quelques-uns de ses successeurs continuèrent son système. Ils 
furent pourtant forcés de le mitiger, et pourquoi encore purent- 
ils établir ce moyen terme qui devint l'état normal de la côte 
asiatique et des hellénisants d'Egypte? Parce que leurs sujets 
se composèrent d'une population bigarrée de Grecs, de SjTiens, 
d'Arabes, qui n'avait nul motif pour accepter autre chose 
qu'un compromis en fait de culture. Mais là où les races res- 
tèrent distinctes, point de transaction. Chaque pays garda ses 
mœurs nationales. 

De même encore, jusqu'aux derniers jours de l'empire' 
romain, la civilisation métisse qui régnait dans tout l'Orient, 
y compris alors la Grèce continentale, était devenue beaucoup 
plus asiatique que grecque, parce que les masses tenaient 
beaucoup plus du premier sang que du second. L'intelligence 
semblait , U est vrai , se piquer de formes helléniques. Il n'est 
cependant pas malaisé de découvrir, dans la pensée de ces 
temps et de ces pays, un fond oriental qui vivifie tout ce qu'a 
fait l'école d'Alexandrie, comme les doctrines unitaires des 
jurisconsultes gréco-syriens. Ainsi la proportion , quant è la 
quantité respective du sang , est gardée : la prépondérance 
appartient à la part la plus abondante. 

Avant de terminer ce parallèle, qui s'applique au contact de 

BACKS HUMAINKS. — T. I. 11 



182 DE L INEGALITE 

toutes les civilisations, quelques mots seulement sur la situa- 
tiop de la culture arabe vis-à-vis de la nôtre. 

Quant à la répulsion réciproque , il n'y a pas à en douter. 
Nos pères du moyen âge ont pu admirer de près les merveilles 
de l'État musulman , lorsqu'ils ne se refusaient pas à envoyer 
leurs étudiants dans les écoles de Cordoue. Cependant rien 
d'arabe n'est resté en Europe hors des pays qui ont gardé 
quelque peu de, sang ismaélite, et l'Inde brahmanique ne s'est 
pas montrée de meilleure composition que nous. Comme nous, 
soumise à des maîtres mahométans , elle a résisté avec succès 
à leurs efforts. 

Aujourd'hui , c'est notre tour d'agir sur les débris de la ci- 
vilisation arabe. Nous les balayons , nous les détruisons : nous 
ne réussissons pas à les transformer, et, pourtant, cette civi- 
lisation n'est pas elle-même originale, et devrait dès lors 
moins résister. La nation arabe , si faible de nombre , n'a fait 
notoirement que s'assimiler des lambeaux des races soumises 
par son sabre. Ainsi les Musulmans , population extrêmement 
mélangée , ne possèdent pas autre chose qu'une civilisation de 
ce même caractère métis dont il est facile de retrouver tous 
les éléments. Le noyau des vainqueurs, on le sait, n'était pas, 
avant Mahomet, un peuple nouveau ni inconnu. Ses traditions 
lui étaient communes avec les familles chamites et sémites d'où 
il tirait son origine. Il s'était frotté aux Phéniciens comme aux 
Juifs. Il avait dans les veines du sang des uns et des autres, 
et leur avait servi de courtier pour le commerce de la mer 
Rouge, de la côte orientale d'Afrique et de l'Inde. Auprès 
des Perses et des Romains , il avait joué le même rôle. Plu- 
sieurs de ses tribus avaient pris part à la vie politique de la 
Perse sous les Arsacides et les fils de Sassan , tandis que tel 
de ses princes , comme Odénat , s'instituait César, que telle de 
ses filles, comme Zénobie, fille d'Amrou, souveraine de Pal- 
myre , se couvrait d'une gloire toute romaine , et que tel de 
ses aventuriers , comme Philippe , put même s'élever jusqu'à 
revêtir la pourpre impériale. Cette nation bâtarde n'avait donc 
jamais cessé , dès l'antiquité la plus haute , d'entretenir des re- 
lations suivies avec les sociétés puissantes qui l'avoisinaient. 



DES RACES HUMAINES. 183 

Elle avait pris part à leurs travaux et , semblable à un corps 
moitié plongé dans l'eau, moitié exposé au soleil., elle tenait, 
tout à Ja fois, d'une culture avancée et de la barbarie. 

Mahomet inventa la religion la plus conforme aux idées de 
son peuple , où l'idolâtrie trouvait de nombreux adeptes, mais 
où le christianisme , dépravé par les hérétiques et les judaï- 
sants, ne faisait guère moins de prosélytes. Le thème religieux 
du prophète koréischite fut une combinaison telle, que l'ac- 
cord entre la loi de Moïse et la foi chrétienne, ce problème si 
inquiétant pour les premiers catholiques et toujours assez pré- 
sent à la conscience des populations orientales, s'y trouva plus 
balancé que dans les doctrines de l'Église. C'était déjà un ap- 
pât d'une saveur séduisante , et du reste, toute nouveauté théo- 
logique avait chance de gagner des croyants parmi les Syriens 
et les Égyptiens. Pour couronner l^œuvre , la religion nouvelle 
se présentait le sabre à la main, autre garantie de succès chez 
des masses sans lien commun, et pénétrées du sentiment de 
leur impuissance. 

C'est ainsi que l'islamisme sortit de ses déserts. Arrogant , 
peu inventeur, et déjà , d'avance, conquis, aux deux tiers, à 
la civilisation gréco-asiatique , à mesure qu'il avançait, il trou- 
vait, sur les deux plages de l'est et du sud de la Méditerranée, 
toutes ses recrues saturées d'avance de cette combinaison 
compliquée. Il s'en imprégna davantage. Depuis Bagdad jus- 
qu'à Montpellier, il étendit son culte emprunté à l'Église, à la 
Synagogue, aux traditions défigurées de l'Hedjazet de l'Yé- 
men, ses lois persanes et romaines, sa science gréco-syrienne (1) 
et égyptienne , son administration , dès le premier jour, tolé- 
rante comme il convient, lorsque rien d'unitaire ne réside dans 
un corps d'État. On a eu grand tort de s'étonner des rapides 
progrès des Musulmans dans le raffinement des mœurs. Le 



(1) W. de Humboldt, Ueber die Kawie-Sprache , Einleitung, 
p. ccLxiii : < Durch die Richtung auf dièse Bildung und durch iunere 
€ Stammesverwandtschaft werden sic wirkiich fur griechischen 
« Geist und griechische Sprache empfaenglich, da die Araber vor- 
€ zugswcise nur an den wissentschafUichen Rasultaten griechischer 
> Forschung hingen. » 



t84 DE L INEGALITE 

gros de ce peuple avait simplement changé d'habits, et on l'a 
méconnu quand il s'est rais à jouer le rôle d'apôtre sur la scène 
du monde, où, depuis longtemps, on ne le remarquait plus 
sous ses noms anciens. Il faut tenir compte encore d'un fait 
capital. Dans cette agrégation de familles si diverses, chacun 
apportait sans doute sa quote-part à la prospérité commune. 
Qui , pourtant , avait donné l'impulsion , qui soutint l'élan tant 
qu'on le vit durer, ce qui ne fut pas long ? Uniquement , le pe- 
tit noyau de tribus arabes sorties de l'intérieur de la péninsule, 
et qui fournirent non pas des savants, mais des fanatiques, 
des soldats, des vainqueurs et des maîtres. 

La civilisation arabe ne fut pas autre chose que la civilisa- 
tion gréco-syrienne, rajeunie, ravivée par le souffle d'un génie 
assez court , mais plus neuf, et altérée par un mélange persan 
de plus. Ainsi faite, disposée à beaucoup de concessions, elle 
ne s'accorde cependant avec aucune formule sociale sortie 
d'autres origines que les siennes; non, pas plus que la culture 
grecque ne s'était accordée avec la romaine, parente si proche 
et qui resta renfermée tant de siècles dans les limites du même 
empire. C'est là ce que je voulais dire sur l'impossibilité des 
civilisations possédées par des groupes ethniques étrangers l'un 
à l'autre, de se confondre jamais. 

Quand l'histoire établit si nettement cet irréconciliable anta- 
gonisme entre les races et leurs modes de culture , il est bien 
évident que la dissemblance et l'inégalité résident au fond de 
ces répugnances constitutives , et du moment que l'Européen 
ne peut pas espérer de civiliser le nègre , et qu'il ne réussit à 
transmettre au mulâtre qu'un fragment de ses aptitudes ; que 
ce mulâtre, à son tour, uni au sang des blancs, ne créera pas 
encore des individus parfaitement aptes à comprendreq'uelque 
chose de mieux qu'une culture métisse d'un degré plus avancé 
vers les idées de la race blanche , je suis autorisé à établir 
l'inégalité des intelligences chez les différentes races. 

Je répète encore ici qu'il ne s'agit nullement de retomber dans 
une méthode malheureusement trop chère aux ethnologistes, 
et , pour le moins, ridicule. Je ne discute pas, comme eux , sur 
la valeur morale et intellectuelle des individus pris isolément. 



DES BACES HUMAINES. 185 

Pour la valeur morale , je l'ai mise complètement hors de 
question quand j'ai constaté l'aptitude de toutes les familles 
humaines à reconnaître , dans un degré utile, les lumières du 
christianisme. Lorsqu'il s''agit du mérite intellectuel, je me 
refuse absolument à cette façon d'argumenter qui consiste à 
dire : Tout nègre est inepte (1), et ma principale raison pour 
m'en abstenir, c'est que je serais forcé de reconnaître, par 
compensation, que tout Européen est intelligent, et je me 
tiens à cent lieues d'un pareil paradoxe. 

Je n'attendrai pas que les amis de l'égalité des races viennent 
me montrer tel passage de tel livre de missionnaire ou de na- 
vigateur, d'où il conste qu'un Yolof s'est montré charpentier jl 
vigoureux , qu'un Hottentot est devenu bon domestique, qu'un 
Cafre danse et joue du violon , et qu'un Bambara sait l'arith- 
métique. 

J'admets, oui, j'admets , avant qu'on me le prouve, tout ce 
qu'on pourra raconter de merveilleux , dans ce genre , de la 
part des sauvages les plus abrutis. J'ai nié l'excessive stupi- 
dité, l'ineptie chronique, même chez les tribus les plus bas 
ravalées. Je vais même plus loin que mes adversaires, puisque 
je ne révoque pas en doute qu'un bon nombre de chefs nègres 
dépassent , par la force et l'abondance de leurs idées , par la 
puissance de combinaison de leur esprit, par l'intensité de 
leurs facultés actives, le niveau commun auquel nos paysans, 
voire même nos bourgeois convenablement instruits et doués 
peuvent atteindre. Encore une fois , et cent fois , ce n'est pas 
sur le terrain étroit des individualités que je me place. Il me 
parait trop indigne de la science de s'arrêter à de si futiles 
arguments. Si Mungo-Park ou Lander ont donné à quelque 
nègre un certiGcat d'intelligence , qui me répond qu'un autre 
voyageur, rencontrant le même phénix, n'aura pas fondé sur 
sa tête une conviction diamétralement opposée? Laissons donc 
ces puérilités, et comparons, non pas les hommes, mais les 

(1) Le jugement le plus rigoureux peut-élre qui ait été porté sur la 
variété niélaniennc émane d'un des patriarches de la doctrine éga 
litaire. Voici comment Franklin déHnissait le nègre : « C'est un ani< 
« mal qui mange le plus possible et travaille le moins possible. » 



186 DE l'inégalité 

groupes. C'est lorsqu'on aura bien reconnu de quoi ces der- 
niers sont ou non capables , dans (Quelle limite s'exercent leurs 
facultés, à quelles hauteurs intellectuelles ils parviennent, et 
quelles autres nations les dominent depuis le commencement 
des temps historiques , que l'on sera , peut-être un jour, au- 
torisé à entrer dans le détail , à rechercher pourquoi les gran- 
des individualités de telle race sont inférieures aux beaux génies 
de telle autre. Ensuite , comparant entre elles les puissances 
des hommes vulgaires de tous les types, on s'enquerra des 
côtés par où ces puissances s'égalent et de ceux par où elles 
se priment. Ce travail difficile et délicat ne pourra s'accomplir 
tant qu'on n'aura pas balancé de la manière la plus exacte, et, 
en quelque sorte, par des procédés mathématiques, la situation 
relative des races. Je ne sais même si jamais on obtiendra des 
résultats d'une clarté incontestable , et si, libre de ne plus pro- 
noncer uniquement sur des faits généraux , on se verra maître 
de serrer les nuances de si près que l'on puisse définir, recon- 
naître et classer les couches inférieures de chaque nation et 
les individualités passives. Dans ce cas, on prouvera sans peine 
que l'activité, l'énergie, l'intelligence des sujets les moins 
doués dans les races dominatrices , surpassent l'intelligence , 
l'énergie , l'activité des sujets correspondants produits par les 
autres groupes (1). 

Voici donc l'humanité partagée en deux fractions très dis- 
semblables, très inégales, ou, pour mieux dire, en une série 
de catégories subordonnées les unes aux autres, et où le de- 
gré d'intelligence marque le degré d'élévation. 

Dans cette vaste hiérarchie , il est deux faits considérables 
agissant incessamment siu* chaque série. Ces faits, causes éter- 
nelles du mouvement qui rapproche les races et tend à les 

(1) Je n'hésite pas à considérer comme une marque spéciflque, 
dénotant l'infériorité intellectuelle, le développement exagéré des 
instincts qui se remarque chez les races sauvages. Certains sens y 
acquièrent un développement qui ne s'ouvre qu'au détriment des 
facultés pensantes. Voir, à ce sujet, ce que dit M. Lesson des Papous, 
dans un mémoire inséré au 10' volume des Annales des sciences na- 
turelles. 



DES CACES HUMAINES. 187 

confoudre, sont, comme je l'ai déjà indiqué (1) : la similitude 
approximative des principaux caractères physiques, et l'apti- 
tude générale à exprimer les sensations et les idées par les 
modulations de la voix. 

J'ai surabondamment parlé du premier de ces phénomènes 
en le renfermant dans ses limites vraies. 

Je vais m'occuper,- maintenant , du second et rechercher 
quels rapports existent entre la puissance ethnique et la valeur 
du langage : autrement dit, si les plus beaux idiomes appar- 
tiennent aux fortes races; dans le cas contraire , comment l'a- 
nomalie peut s'expliquer. 



CHAPITRE XV. 

Les langues, inégales entre elles, sont dans un rapport parfait avec 
le mérite relatif des races. 

S'il était possible que des peuples grossiers , placés au bas 
de l'échelle ethnique, ayant aussi peu marqué dans le déve- 
loppement mâle que dans l'action féminine de l'humanité, 
eussent cependant inventé des langages philosophiquement 
profonds, esthétiquement beaux et souples, riclies d'expres- 
sions diverses et précises , de formes caractérisées et heureu- 
ses, également propres aux subUuiités, aux grâces de la poé- 
sie, comme à la sévère précision de la politique et de la science, 
il est indubitable que ces peuples auraient été doués d'un génie 
bien inutile : celui d'inventer et de perfectionner un instru- 
ment sans emploi au milieu de facultés impuissantes. 

Il faudrait croire alors que la nature a des caprices sans 
but, et avouer que certaines impasses de l'observation abou- 
tissent non pas à l'inconnu, rencontre fréquente, non pas à 
llndéchifTiable, mais tout simplement à l'absurde. 

(1) Voir p. «42-144. 



188 DE L INÉGALITÉ 

Le premier coup d'oeil jeté sur la question semble favoriser 
cette solution fàclîeuse. Car, en prenant les races dans leur 
état actuel , on est obligé de convenir que la perfection des 
idiomes est bien loin d'être partout proportionnelle au degré 
de civilisation. A ne considérer que les langues de l'Europe 
moderne, elles sont inégales entre elles, et les plus belles , les 
plus riches n'appartiennent pas nécessairement aux peuples les 
plus avancés. Si on compare , en outre , ces langues à plusieurs 
de celles qui ont été répandues dans le monde , à différentes 
époques , on les voit sans exception rester bien en arrière. 

Spectacle plus singulier, des groupes entiers de nations ar- 
rêtées à des degrés de culture plus que médiocre sont en pos- 
session de langages dont la valeur n'est pas niable. De sorte 
que le réseau des langues , composé de mailles de différents 
prix, semblerait jeté au hasard sur l'humanité : la soie et l'or 
couvrant parfois de misérables êtres incultes et féroces; la 
laine, le chanvre et le crin embarrassant des sociétés inspi- 
rées, savantes et sages. Heureusement, ce n'est là qu'une ap- 
parence et , en y appliquant la doctrine de la diversité des ra- 
ces, aidée du secours de l'histoire , on ne tarde pas à en avoir 
raison , de manière à fortiGer encore les preuves données plus 
haut sur l'inégalité intellectuelle des types humains. 

Les premiers philologues commirent une double erreur : la 
première, de supposer que, parallèlement à ce que racontent 
les Unitaires de l'identité d'origine de tous les groupes, toutes 
les langues se trouvent formées sur le même principe ; la se- 
conde, d'assigner l'invention du langage à la pure influence des 
besoins matériels. 

Pour les langues, le doute n'est même pas permis. Il y a di- 
versité complète dans les modes de formation et, bien que les 
classifications proposées par la philologie puissent être encore 
susceptibles de revision, on ne saurait garder, une seule mi- 
nute, l'idée que la famille altaïque, l'ariane, la sémitique ne 
procèdent pas de sources parfaitement étrangères les unes aux 
autres. Tout y diffère. La lexicologie a, dans ces différents 
milieux linguistiques, des formes parfaitemeat caractérisées à 
part. La modulation de la voix y est spéciale : ici, se servant 



DES BACES HUMAINES. 189 

surtout des lèvres pour créer les sops; là, les rendant par la 
contraction de la gorge ; dans un autre système, les produisant 
par l'émission nasale et comme du haut de la tête. La compo- 
sition des parties du discours n'oiTre pas des marques moins 
distinctes, réunissant ou séparant les nuances de la pensée, et 
présentant, surtout dans les flexions des substantifs et dans la 
nature du verbe, les preuves les plus frappantes de la différertce 
de logique et de sensibilité qui existe entre les catégories hu- 
maines. Que résulte-t-il de là? C'est que, lorsque le philosophe 
s'efforçant de se rendre compte, par des conjectures purement 
abstraites, de l'origine des langages, débute dans ce travail 
par se mettre en présence de l'homme idéalement conçu, de 
l'homme dépourvu de tous caractères spéciaux de race, de 
Vhomme enfln, il commence par un véritable non-sens, et con- 
tinue infailliblement de même. Il n'y a pas d'homme idéal, 
l'Aomnie n'existe pas, et si je suis persuadé qu'on ne le décou- 
vre nulle part, c'est surtout lorsqu'il s'agit de langage. Sur ce 
terrain, je connais le possesseur de la langue finnoise, celui du 
système arian ou des combinaisons sémitiques; mais Vhomme 
absolu, je ne le connais pas. Ainsi, je ne puis pas raisonner 
d'après cette idée, que tel point de départ unique ait conduit 
l'humanité dans ses créations idiomatiques. Il y a eu plusieurs! 
points de départ parce qu'il y avait plusieurs formes d'intelli» ' 
gence et de sensibilité (1). 

Passant maintenant à la seconde opinion, je ne crois pas 
moins à sa fausseté. Suivant cette doctrine, il n'y aurait eu dé- 

(1) M. Guillaume de Huniboldt, dans un de ses plus brillants opus- 
cules, a exprimé, d'une manière admirable, la partie essentielle de 
cette vérité : « Partout, dit ce penseur de génie, l'œuvre du temps 
« s'unit dans les langages à l'œuvre de l'originalité nationale, et ce 
o qui caractérise les idiomes des hordes guerrières de l'Amérique et 
« de l'Asie septentrionale, n'a pas nécessairement appartenu aux 

< races primiUves de l'Inde et de la Grèce. II n'est pas possible 
« d'attribuer une marche parfaitement pareille et, en quelque sorte, 

< imposée par la nature, au développement, soit d'une langue ap- 
« partenant à une nation prise isolément, soit d'une autre qui 
« aura servi à plusieurs peuples. » (W. v. Humboldt's, Ueber <!a» 
«ntttehen der grammatischen Formen, und ihren Ein/luss auf die 
Ideenentwickelung.) 

11. 



190 DE l'inégalité 

veloppement que dans la mesure où il y aurait eu nécessité. II 
en résulterait que les races mâles posséderaient un langage 
plus précis, plus abondant, plus riche que les races femelles, 
et, comme, en outre, les besoins matériels s'adressent à des 
objets qui tombent sous les sens et se manifestent surtout par 
des actes, la lexicologie serait la partie principale des idiomes. 

Le mécanisme grammatical et la syntaxe n'auraient jamais 
eu occasion de dépasser les limites des combinaisons les plus 
élémentaires et les plus simples. Un enchaînement de sons bien 
ou mal liés suffît toujours pour exprimer un besoin, et le geste, 
commentaire facile, peut suppléer à ce que l'expression laisse 
d'obscur (1), comme le savent bien les Chinois. Et ce n'est 
pas seulement la synthèse du langage qui serait demeurée dans 
l'enfance. Il aurait fallu subir un autre genre de pauvreté non 
moins sensible, en se passant d'harmonie, de nombre et de 
rythme. Qu'importe, en effet, le mérite mélodique là où il 
s'agit seulement d'obtenir un résultat positif? Les langues au- 
raient été l'assemblage irréfléchi, fortuit, de sons indifférem- 
ment appliqués. 

Cette théorie dispose de quelques arguments. Le chinois, 
langue d'une cace masculine, semble, d'abord, n'avoir été conçu 
que dans un but utilitaire. Le mot ne s'y est pas élevé au-des- 
sus du son. Il est resté monosyllabe. Là, point de développe- 
ments lexicologiques. Pas de racine donnant naissance à des 
familles de dérivés. Tous les mots sont racines, ils ne se mo- 
difient pas par eux-mêmes, mais entre eux, et suivant im mode 
très grossier de juxtaposition. Là se rencontre une simplicité 
grammaticale d'où il résulte une extrême uniformité dans le 
discours, et qui exclut, pour des intelligences habituées aux 
formes riches, variées, abondantes, aux intarissables combinai- 
sons d'idiomes plus heureux, jusqu'à l'idée même de la perfec- 
tion esthétique. Il faut cependant ajouter que rien n'autorise à 
admettre que les Chinois eux-mêmes éprouvent cette dernière 
impression, et, par conséquent, puisque leur langage a un but 
de beauté pour ceux qui le parlent, puisqu'il est soumis à cer- 

(1) W. de Humboldt, Ueber die Kawi-Sprache. EinU 



DES BACES HUMAINES. 191 

taines règles propres à favoriser le développement mélodique 
des sons, s'il peut être taxé, au point de vue comparatif, d'ut- 
teindre à ces résultats moins bien que d'autres langues, ou 
n'est pas en droit de méconnaître que, lui aussi, les poursuit. 
Dès lors, il y a dans les premiers éléments du chinois autre 
chose et plus qu'un simple amoncellement d'articulations uti- 
litaires (1). 



(1) Je serais porté à croire que la nature monosyllabique du 
chinois ne constitue pas un caractère linguistique spécifique, et, 
malgré ce que cette particularité offre de saillant, elle ne me parait 
pas essentielle. Si cela était, le chinois serait une langue isolée et 
se rattacherait, tout au plus, aux idiomes qui peuvent offrir la 
même structure. On sait qu'il n'en est rien. Le chinois fait partie 
du système tatare ou finnois, qui possède des branches i)arfaite- 
ment polysyllabiques Puis, dans des groupes de tout autre origine, 
on retrouve des spécimens de la même nature. Je n'Insisterai pas 
trop sur l'othomi. Gel idiome mexicain, suivant du Ponceau, pré- 
sente, à la vérité, les traces que je relève ici dans le chinois, et 
cependant, placé au milieu des dialectes américains, comme le chi- 
nois parmi les langues tatares, l'othomi n'en fait pas moins partie 
de leur réseau. (Voir Morton, An Inguiry into the diatinctive cha- 
raclerialic» of the aboriginal race of America, Philadelphia, 18+4. 
voir aussi Prescott, History of the conquest of Mejico, t. III, p. 245.) 
Ce qui m'empêcherait d'attacher à ce fait toute l'importance qu'il sem- 
ble comporter, c'est qu'on pourrait alléguer que les langues améri- 
caines, langues ultra-polysyllabiques, puisque, seules au monde avec 
l'euskara, elles poussent la faculté de combiner les sons et les idées 
jusqu'au polysynthétisme, seront peut-être un jour reconnues comme 
ne formant qu'un vaste rameau de la famille tatare, et qu'en consé- 
quence l'argument que j'en tirerais se trouverait corroborer seulement 
ce que j'ai dit de la parenté du chinois avec les idiomes ambiants, 
parenté que ne dément, en aucune façon, la nature particulière de 
la langue du Céleste Empire. Je trouve donc un exemple plus concluant 
dans le copte, qu'on supposera difGcilemcnt allié au chinois. Là, éga- 
lement, toutes les syllabes sont des racines et des racines qui se mo- 
dilient par de simples affixes tellement mobiles, que, mémo pour 
marquer les temps du verbe, la particule déterminante ne reste pas 
toujours annexée au mot. Par exemple : hôn veut dire ordonner; 
a-hon, il ordonna ;3/owe ordonna, se dit : a Moyaes hôn. (Voir E. Meier's, 
hebraeisches Wurzelwœrlerbuch , in-8*; Hannbeim, 1845.) 11 me parait 
donc que le monosyllabisme peut se présenter chez toutes les familles 
d'idiomes. C'est une sorte d'infirmité déterminée par des accidents 
d'une nature encore inconnue, mais point un trait spécifique propre 



192 DE l'inégalité 

Néanmoins, je ne repousse pas l'idée d'attribuer aux races 
nasculines une infériorité esthétique assez marquée (1;, qui se 
•eproduirait dans la construction de leurs idiomes. J'en trouve 
'indice, non seulement dans le chinois et son indigence rela- 
ive, mais encore dans le soin avec lequel certaines races mo- 
lernes de l'Occident ont dépouillé le latin de ses plus belles 
acuités rythmiques, et le gothique de sa sonorité. Le faible 
nérite de nos langues actuelles, même des plus belles, com- 
jarées au sanscrit, au grec, au latin même, n'a pas besoin 
l'être démontré, et concorde parfaitement avec la médiocrité 
le notre civilisation et de celle du Céleste Empire, en matière 
i'art et de littérature. Cependant, tout en admettant que cette 
lifférence puisse servir, avec d'autres traits, à caractériser les 
angues des races masculines, comme il existe pourtant dans 
;es langues un sentiment, joindre sans doute, cependant 
)uissant encore , de l'eiirij^tlîmie, et une tendance réelle à créer 
ît à maintenir des lois d'enchaînement entre les sons et des 
îonditions particulières de formes et de classes pour les modi- 
îcations parlées de la pensée, j'en conclus que, même au sein 
les idiomes des races masculines, le sentiment du beau et de 
a logique, l'étincelle intellectuelle se fait encore apercevoir et 
jréside donc partout à l'origine des langages, aussi bien que 
e besoin matériel. 

Je disais, tout à l'heure, que, si cette dernière cause avait 
3u régner seule, un fond d'articulations formées au hasard au- 
rait suffi aux nécessités humaines, dans les premiers temps de 
'existence de l'espèce. Il paraît établi que cette hypothèse n'est 
pas soutenable. 

Les sons ne se sont pas appliqués fortuitement à des idées. 
Le choix en a été dirigé par la reconnaissance instinctive d'un 
îertain rapport logique entre des bruits extérieurs recueillis 

i séparer le langage qui en esl revêtu du reste des langages humains, 
en lui constituant une individualité spéciale. 

(1) Gœthe a dit dans son roman de Wilhelm Meister : « Peu d'AI- 
« lemands et peut-être peu d'hommes, dans les nations modernes, 
« possèdent le sens d'un ensemble esthétique. Nous ne savons louer 
« et blâmer que par morceaux, nous ne sommes ravis que d'une façon 
« fragmentaire. » 



DES RACES HUMAINES. 193 

par l'oreille de Ihonime, et une idée que son gosier ou sa lan- 
gue voulait rendre. Dans le dernier siècle, on avait été frappé 
de cette vérité. Par malheur, l'exagération étymologique, dont 
on usait alors, s'en empara, et l'on ne tarda pas à se heurter 
contre des résultats tellement absurdes, qu'une juste impopu- 
larité vint les frapper et en faire justice. Pendant longtemps, 
ce terrain, si follement exploité par ses premiers explorateurs, 
a effrayé les bons esprits. Maintenant, on y revient, et, en pro- 
Ctant des sévères leçons de l'expérience pour se montrer pru- 
dent et retenu, on pourra y recueillir des observations très 
dignes d'être enregistrées. Sans pousser des remarques, vraies 
en elles-mêmes, jusqu'au domaine des chimères, on peut ad- 
mettre, en effet, que le langage primitif a su, autant que pos- 
sible, profiter des impressions de l'ouïe pour former quelques 
catégories de mots, et que, dans la création des autres, il a été 
guidé par le sentiment de rapports mystérieux entre certaines 
notions de nature abstraite et certains bruits particuliers. C'est 
ainsi, par exemple, que le son de Vi semble propre à exprimer. 
la dissolution ; celui du w, le vague physique et moral, le vent, 
les vœux; celui de Vm, la condition de la maternité (I). Cette 
doctrine, contenue dans de très prudentes limites, trouve assez 

(1) w. de Huinboldt, Ueber die Kawi-Sprache, Einleit., p. xcv : 
« Man kann heriiach eine dreifachc Bezeichnung der Begriffe unters- 
cheiden : ... S). Die nicht unmittelbar, sondern in einer driUen, dem 
Laute und dem Gegenstande gemeinschaftlichen BescbafTenheit nacha- 
hmende Bezeichnung. Man Kann dièse, obgleich der Begriff des Sym- 
bols in der Sprache viel weiter geht, die Symbolische nenncn. Sie 
wzhll fur die zu bezeichnenden Gegenstxnde Laute aus, welche, 
thcils au sich, tlicils in Vergleichung mit anderen, fur das Olir einen 
dem desGcgenslandes auf die Scele xhniichcn Eindruk hervorbringen, 
wic stehen, sltelig, $larr, den Eindruck des Festcn, das sanskriti6ch(- 
il, schmelzen, ausemandcrgchcn , der des Zerfliessenden, nichl, na- 
gen, Neid den des fein und scharf Abschneidenden. Auf dièse Weise 
erhalten aehulichc Eindruck hervorbringender Gegenstaende Wœrter 
mit vorherrschend gleichen Lauten, wie Wehen, Wind, Wolke, Wir- 
ren, Wunsch, in welchen allcn die schwankende, unruhige, vor den 
Sinnen undeutlich durch einandergelicnde Bewegung durch das aus 
dem, an sich sclion dumpfen und liolileii u verhœrtete to ausgedriickt 
wird. Dièse Art der Bezeichnung, die auf einer gewissen Bedeulsam- 
kcit jedes einzeincn Buchstabcn und ganzer Gattungen derselbcn be- 



1U4 DE l'inégalité 

fréquemment son application pour qu'on soit contraint de lui 
reconnaître quelque réalité. Mais, certes, on ne saurait en user 
avec trop de réserve, sous peine de s'aventurer dans des sen- 
tiers sans clarté, où le bon sens se fourvoie bientôt. 

Ces indications, si faibles qu'elles soient, démontrent que le 
besoin matériel n'a pas seul présidé à la formation des langa- 
ges, et que les hommes y ont mis en jeu leurs plus belles fa- 
cultés. Ils n'ont pas appliqué arbitrairement les sons aux choses 
et aux idées. Ils n'ont procédé, en cette matière, qu'en vertu 
d'un ordre préétabli dont ils trouvaient en eux-mêmes la ré- 
vélation. Dès lors, tel de ces premiers langages, si rude, si 
pauvre et si grossier qu'on se le représente, n'en contenait pas 
moins tous les éléments nécessaires pour que ses rameaux fu- 
turs pussent se développer un jour dans un sens logique, rai- 
sonnable et nécessaire. 

M. Guillaume de Humboldt a remarqué, avec sa perspicacité 
ordinaire, que chaque langue existe dans une grande indépen- 
dance de la volonté des hommes qui la parlent. Se nouant étroi- 
tement à leur état intellectuel, elle est, tout à fait, au-dessus 
de la puissance de leurs caprices, et il n'est pas en leur pouvoir 
de l'altérer arbitrairement. Des essais dans ce genre en four- 
nissent de curieux témoignages. 

Les tribus des Boschismans ont inventé un système d'altéra- 
tion de leur langage, destiné à le rendre inintelligible à tous 
ceux qui ne sont pas initiés au procédé modiCcateiu*. Quelques 
peuplades du Caucase pratiquent la même coutume. Malgré 
tous les efforts, le résultat obtenu ne dépasse pas la simple ad- 
jonction ou intercalation d'une syllabe subsidiaire au commen- 
cement, au milieu ou] à la fin des mots. A part cet élément pa- 
rasite, la langue est demeurée la même, aussi peu altérée dans 
le fond que dans les formes. 

Une tentative plus complète a été relevée par M. Sylvestre 
de Sacy, à propos de la langue balaïbalan. Ce bizarre idiome 
avait été composé par les Soufis, à l'usage de leurs livres mysti- 



ruht, bat unstreitig aof die primitire Wortbezeichnuog, eine grosse, 
vielleicht ausscbliessHcbe Herrschaft ausgeûbt. > 



DES BACES HUMAINES. 19& 

ques, et ccyiime moyen d'entourer de plus de mystères les rê- 
veries de leurs théologiens. Ils avaient inventé, au hasard, les 
mots qui leur paraissaient résonner le plus étrangement à l'o- 
reille. Cependant, si cette prétendue langue n'appartenait à 
aucune souche, si le sens attribué aux vocables était entière- 
ment factice, la valeur eurythmique des sons, la grammaire, 
la syntaxe, tout ce qui donne le caractère typique fut invinci- 
blement le calfiue exact de l'arabe et du persan. Les Soufis 
produisirent donc un jargon sémitique et arian tout à la fois, 
un chiffre, et rien de plus. Les dévots confrères de Djelat-Ed- 
din-Roiuni n'avaient pas pu inventer une langue. Ce pouvoir, 
évidemment, n'a pas été donné à la créature (1). 

J'en tire cette conséquence, que le fait du langage se trouve 
intimement lié à la forme de l'intelligence des races, et, dès 
sa première manifestation, a possédé, ne fût-ce qu'en germe^ 
les moyens nécessaires de répercuter les traits divers de cette 
intelligence à ses différents degrés (2). 

(1) Un jargon semblable au balaîbainn est probablement cette lan- 
gue nommée afnskoé qui se parle entre les maquignons et colporteurs 
de la Grande-Russie, surtout dans le gouvernement de Wladimir. Il n'y 
a que les hommes qui s'en servent. Les racines sont étrangères au russe ; 
mais la grammaire est entièrement de cet Idiome. (Voir Polt, Ency- 
clopœdie Ersch und Gruber, Indogerman. Sprachstamm, p. 110.) 

(2) Je ne résiste pas à la tentation de copier ici une admirable page 
de C. 0. Millier, où cet érudit, plein de sentiment et de tact, a précisé, 
d'une manière rare, la véritable nature du langage. * Notre temps, 
dit-ll, a appris par l'étude des langues hindoues, et plus encore par 
celle des langues germaniques, que les idiomes obéissent à des lois 
aussi nécessaires que le font les êtres organiques eux-mêmes. Il a 
appris qu'entre les différents dialectes, qui, une fois séparés, se dé- 
veloppent indépendamment l'un de l'autre, des rapports mystérieux 
continuent à subsister, au moyen desquels les sons et la liaison des 
sons se déterminent réciproquement. Il sait de plus, désormais, que 
la littérature et la science, tout en modérant et en contenant, il est 
vrai, le bel et riche développement de cette croissance, ne peuvent 
lui imposer aucune règle supérieure à celle que la nature, mère de 
toutes choses , lui a imposée dés le principe. Ce n'est pas que les lan- 
gues, longtemps avant les époques de fantaisie et de mauvais goût, ne 
puissent succomber à des causes internes et externes de maladie et 
souffrir de profondes perturbations; mais, aussi longtemps que la vie 
réside en elles, leur virtualité intime suffit à guérir leurs blessures, à 



196 DE L INEGALITE 

Mais, là où rintelUgence de.s races a rencontré de^ impasses 
et éprouvé des lacunes, la langue en a eu aussi. C'est ce que 
démontrent le chinois, le sanscrit, le grec, le groupe sémitique. 
J'ai déjà relevé, pour le chinois, une tendance plus particuliè- 
rement utilitaire conforme à la voie où chemine l'esprit de la 
variété. La plantureuse abondance d'expressions philosophi- 
ques et ethnologiques du sanscrit, sa richesse et sa beauté eu- 
rythroiques sont encore parallèles au génie de la nation. Il en 
est de même dans le grec, tandis que le défaut de précision des 
idiomes parlés par les peuples sémites s'accorde parfaitement 
avec le naturel de ces familles. 

Si, quittant les hauteurs un peu vaporeuses des âges reculés, 
nous descendons sur des collines historiques plus rapprochées 
de nos temps, nous assistons, cette fois, à la naissance même 
d'une multitude d'idiomes, et ce grand phénomène nous fait 
voir plus nettement encore avec quelle fidélité le génie ethni- 
que se mire dans les langages. 

Aussitôt qu'a lieu le mélange des peuples, les langues res- 
pectives subissent une révolution, tantôt lente, tantôt subite, 
toujours inévitable. Elles s'altèrent, et, au bout de peu de temps, 
meurent. L'idiome nouveau qui les remplace est un compromis 
entre les types disparus, et chaque race y apporte une part 
d'autant plus forte qu'elle a fourni plus d'individus à la société 
naissante (1). C'est ainsi que, dans nos populations occidenta- 
les, depuis le xiii" siècle, les dialectes germaniques ont dû 
céder, non pas devant le latin, mais devant le roman (2), à 



réparer leurs maux, à réunir leurs membres lacérés, à rétablir une 
unité, une régularité sufflsanle, alors même que la beauté et la per- 
fection de ces nobles plantes a déjà presque entièrement disparu. » 
(C. 0. Millier, die Elrusker, p. 63.) 

(1) Pott, Encycl. Ersch und Gruber, Indo-german. Sprachst., p. 7t. 

(2) Le mélange des idiomes, proportionnel au mélange des races 
dans une nation , avait déjà été observé lorsque la science philolo- 
gique n'existait, pour ainsi dire, pas «ncore. J'en citerai le témoi- 
gnage que voici : « On peut poser comme une règle constante qu'à 
« proportion du nombre des étrangers qui s'établiront dans un pays, 
« les mots de la langue qu'ils parlent entreront dans le langage d' 
€ ce pays-là, et par degrés s'y naturaliseront, pour ainsi dire, et de- 



DES BACES HUMAINES. 197 

mesure que renaquit la puissance gallo-romaine. Quant au cel- 
tique, il n'avait point reculé devant la civilisation italienne, 
c'est devant la colonisation qu'il avait fui, et encore peut-on 
dire avec vérité qu'il avait remporté en fin de compte, grâce 
au nombre de ceux qui le parlaient, plus qu'une demi-victoire 
puisqu'il lui avait été donné, quand la fusion des Galls, des Ro» 
mains et des hommes du Nord s'était opérée définitivement, de 
préparer à la langue moderne sa syntaxe, d'éteindre en elle les 
accentuations rudes venues de la Germanie et les plus vives 
sonorités apportées de la Péninsule, et de faire triompher l'eu- 
rythmie assez terne qu'il possédait lui-même. Le développe- 
ment graduel de notre français n'est que l'effet de ce travail 
latent, patient et sûr. Les causes qui ont dépouillé l'allemand 
moderne des formes assez éclatantes remarquées dans le gothi- 
que de l'évêque Ulphila, ne sont pas autres, non plus, que la 
présence d'une épaisse population kygjrique sous le petit nom- 
bre d'éléments germaniques demeurés au delà du Rhin (1), 
après les grandes migrations qui suivirent le v« siècle de notre 
ère. 

Les mélanges de peuples présentant sur chaque point des 
caractères particuliers issus du quantum des éléments ethni- 
ques, les résultats linguistiques sont également nuancés. On 
peut poser en thèse générale qu'aucun idiome ne demeure pur 
après un contact intime avec un idiome différent; que même, 
lorsque les principes respectifs offrent le plus de dissemblances, 
l'altération se fait au moins sentir dans la lexicologie; que, si la 
langue parasite a quelque force, elle ne manque pas d'attaquer 
le mode d'eurythmie, et même les côtés les plus faibles du 
système grammatical, d'où il résulte que le langage est une des 
parties les plus délicates et les plus fragiles de l'individualité 
des peuples. Ou aura donc souvent le singulier spectacle d'une 



« viendront aussi familiers aux iiabitants que s'ils étaient de leur cru. » 
(Kaempfer, Histoire du Japon , in-fol., la Haye, i729, liv. I", p. 73.) 
(1) Keferstein (Ansichten uber die keltischen Alterthûmer, Halle, 
1846-1851; Einleit., 1, xxxvm) prouve que l'allemand n'est qu'une lan- 
gue mélisse composée de celtique et de gothique. Grimm exprime le 
même avis. 



198 DE l'inégalité 

langue noble et très cultivée passant, par son union avec un 
idiome barbare, à une sorte de barbarie relative, se dépouillant 
par degrés de ses plus belles facultés, s'appauvrissant de mots, 
se desséchant de formes, et témoignant ainsi d'un irrésistible 
penchant à s'assimiler, de plus en plus, au compagnon de mé- 
rite inférieur que l'accouplement des races lui aura donné. 
C'est ce qui est arrivé au valaque et au rhétien, au kawi et au 
birman. L'un et l'autre de ces derniers idiomes sont imprégnés 
d'éléments sanscrits, et, malgré la noblesse de cette alliance, 
les juges compétents les déclarent inférieurs en mérite au de- 
laware (1). 

Issue du tronc des Lenni-Lénapes, l'association de tribus qui 
parle ce dialecte vaut primitivement plus que les deux groupes 
jaunes remorqués par la civilisation hindoue, et si, malgré 
cette prérogative, elle est au-dessous d'eux, c'est que les Asia- 
tiques en question vivent sous l'impression des inventions so- 
ciales d'une race noble, et profitent de ces mérites, tout en 
étant peu de chose par eux-mêmes. Le contact sanscrit a suffi 
pour les élever assez haut, tandis que les Lénapes, que rien de 
semblable n'a fécondés jamais, n'ont pu monter, en civilisation, 
au-dessus de la valeur qu'on leur voit. C'est ainsi, pour me ser- 
vir d'une comparaison facile à apprécier, que les jeunes mulâ- 
tres élevés dans les collèges de Londres et de Paris, peuvent, 
tout en restant mulâtres et très mulâtres, présenter, sous cer- 
tains rapports, une apparence de culture plus satisfaisante que 
tels habitants de Wtalie méridionale dont la valeur intime est 
incontestablement plus grande. Il faut donc, lorsqu'on rencon- 
tre un peuple sauvage en possession d'un idiome supérieur à 
celui de n