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Full text of "Essai sur l'inégalité des races humaines"

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COLIjEOTED bt 

MAX STI/VIUS HASTDMAN 1885-19 39 

PROPESSOR OF EOONOMIOS 1031-1939 

UNIVERSITY OF MICHIGAN 






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' , , ♦ - 



ESSAI 

SUR L'INÉGALITÉ 

DES 

RAGES HUMAINES. 



TOME IL 



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:n:^- 



W- 



TYPOGRAPHIB FIBMIN-DIDOT. — MESNIL (EURB). 



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ESSAI 

SUR L'INÉGALITÉ 

DES 

RAGES HUMAINES, 

Le Comte de GOBINEAU, [w^ \\Jii^^ 

iB DE PBANCB EN PBBSB, EN OBACB, AU BBESII 
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS. 



t 

TOME SECOND. 



DEUXIÈME ÉDITION, 

Précédée d'un avant-propos et d'nne biographie de l'auteur. 



PARIS, 
LIBEAIBIE DE FIBMIN-DIDOT ET C^», 

IMPRIMEURS DE L*rNSTITDT, RUE JACOB, 66. 
1884. 



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^^^•^ ^?, 



I <?5 






«"'" ESSAI 

SUR L'INEGALITE 



DES 



RAGES HUMAINES. 



LIVRE QUATRIEME. 

CIVILISATIONS SÉMITISÉES DU SUD-OUEST. 

CHAPITRE III. 

Les Grecs autochtones; les colons sémites; les Arians Hellènes. 

La Grèce primordiale se présente moitié sémitique, moitié 
aborigène (1). Ce sont des Sémites qui fondent le royaume de 
Sicyone, premier point civilisé du pays , ce soiït des dynasties 

(1) Quelques mots sur ces aborigènes que les temps historiques ont 
à peine entrevus. Tous les souvenirs primitifs de l'Hellade sont remplis 
d'allusions à ces tribus mystérieuses. Hésiode appelle autochtones les 
plus anciennes populations de TArcadie, qualiûées de pélasgiques. 
Érechthée, Cécrops, étaient des chefs reconnus pour autochtones. Il 
en était de même des nations suivantes : la généralité des Pélasges, 
les Léléges, les Kurètes, les Kaukons, les Aones, les Temmikes, les 
Hvantes, les Béotiens thraces, les Télébes, les Éphyres, les Phlé- 
gvens, etc. (Voir Grote, Eiiiory of Greece, t. I, p. 2-38, 262, 268, et 
t. II, p. 349; Larcher, Chronol. cTHérod., t. VIII; Niebuhr, Rœmische Ges- 
RACES HIJMAHÎES, — T. IL 1 



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i 



2 DE l'inégalité 

purement sémitiques ou autochtones que glorifient les noms 
caractéristiques d'Inachus , de Phoronée , d'Ogygès, d'Agénor, 
deDanaûs, de Codrus, de Cécrops, noms dont les légendes 
établissent la signification ethnique de la manière la plus claire. 
Tout ce qui ne vient pas d'Asie, à ces époques lointaines, se 
dit né sur le sol même, et forme la base populaire des États 
nouvellement éclos. Mais le fait remarquable, c'est que, aux 
âges primordiaux , on n*aperçoit nulle part la moindre trace 
historique des Arians Hellènes. 

Aucun récit mythique ne fait mention d'eux. Ils sont pro- 
fondément inconnus dans toute la Grèce continentale, dans les 
îles à plus forte raison. Pour les rencontrer, il faut descendre 
jusqu'aux jours de Deucalion, qui, avec des troupes de Lé- 
lèges et de Curetés , c'est-à-dire avec des populations locales, 
par conséquent non arianes, vint, bien longtemps après la 
création des États de Sicyone, d'Argos, de Thèbes et d'Athè- 
nes, s'établir dans la Thessalie. Ce conquérant arrivait du 
nord. 

Aii^si, depuis la fondation de Sicyone, placée par les chro- 
nologistes, comitne Larcher, à Tan 2164 avant notre ère, jus- 
qu'à l'arrivée de Deucalion en 1541, autrement dit pendant 
une pé iode de six cents ans, on n'aperçoit en Grèce que des 
peuples antéarians aborigènes et des colonisateurs de race 
chamo-sémitique. 

Où vivaient donc, que faisaient les Arians Hellènes pendant 
cette période de six cents ans ? Étaient-ils vraiment bien loin 
encore de leur future patrie? La tradition les ignore d'une fa- 

chichte, t. I, p. 26 à 64; 0. Mùller, die Etrusker, Einleit., p. 11 et 75 
à 100.) — Sur la rapidité avec laquelle les populations aborigènes dis- 
parurent aussitôt que les Arians Hellènes eurent paru au milieu d'elles, 
consulter Grote, t. II, p. 351. — Hécatée , Hérodote et Thucydide sont 
d'accord sur ce point, qu'il y a eu une époque antéhellénique où dif- 
férents langages étaient parlés entre le cap Malée et l'Olympe. (Grote, 
t. II, p. 317.) — Dès l'an 771 avant J.-C., on ne trouve plus trace d'éta- 
blissements non mêlés d'Arians Hellènes dans l'Hellade entière. — 
Pour ce qui est de la nature ethnique des aborigènes , je suis obligé 
de renvoyer le lecteur au livre suivant, qui traite des populations 
absolument primitives de l'Europe. 



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DES RACES HUMAINES. 3 

"Çon si complète, que Ton serait tenté de croire qu'ils ont exé- 
cuté leur apparition première avec Deucalion , brusquement, 
inopinément, et que, avant cette surprise, on n'avait jamais en- 
. tendu parler d'eux. Puis soudain Deucalion, établi sur les 
terres de conquête , donne le jour à Hellen ; celui-ci a pour fils 
Dorus, jEoIus, Xuthus, qui, à son tour, devient père d'Achaeus 
et d'Ion : toutes les branches de la race , Doriens , ^Eoliens , 
Achéens et Ioniens, entrent en compétition des territoires jadis 
exclusivement acquis aux autochtones et aux Chananéens. Les 
Arians Hellènes sont trouvés. 

Il ne faut pas s'étonner de ce défaut de précédents et de 
transition. Ce sont là les formes mnépaoniques ordinaires des 
récits que conservent les peuples sur leurs origines. Cependant 
il n'y a pas le moindre doute que les invasions et les établisse- 
ments des multitudes blanches ne s'accomplissent point ainsi. 
Une nation menace longtemps un territoire avant de pouvoir 
s'y établir. Elle tourne autour des frontières du pays convoité 
sans les franchir. Elle épouvante d'abord et ne saisit que tar- 
divement. Les Arians Hellènes n'ont pas procédé autrement 
que leurs frères : ils n'ont pas fait exception à la règle. 

Puisque avant rétaWissement de Deucalion en Thessalie il 
n'est pas question du nom de son peuple, cessons de recher- 
•cher ce nom, et, nous attachant à d'autres ressources, voyons 
ce qu'était Deucalion lui-même, bien reconnu comme Hellène, 
par les siècles postérieurs, puisqu'il est proclamé l'éponyme 
même de la race. Observons-le dans sa valeur ethnique, et d'a- 
bord, puisque nous procédons de bas en haut, commençons 
par préciser celle de ses fils, fondateurs des différentes tribus 
helléniques (1). 

j (1)1 Les noms dés différents personnages de la généalogie ariane-heK 
lénique, évidemment s3nnboliques, sont plutôt des qualifications re- 
présentant le trait principal , résumant Thistoire de la vie de chacun 
de ces éponymes i il en est constamment ainsi , chez toutes les na- 

Uions, quant à ces êtres génésiaques. Ainsi, Deucalion, non seule^ 
ment l'auteur de la race hellénique , mais le patriarche qui concentre 
sur sa tête le résumé des antiques souvenirs cosmogoniques, le témoin 
du déluge (dans la tradition sémitique-grecque, Ogygés remplit ce 
rôle) , Deucalion , qui répond au dieu-poisson, au Nô des Assyriens, 



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4 DE UN EGALITE 

Ils naquirent tous , au second degré , de Deucalion et de^ 
Pyrrha, fille de Pandore. Dorus conamença par établir ses tri- 
bus autour de FOlympe, près du Parnasse. iEolus régna dans 
la Thessalie, chez les Magnètes. Xuthus s'avança jusqu'au Pé- 
loponèse. Hellen, père de ces trois héros, les avait eus d'une 
fille dont Torigine autochtone est suffîsanament indiquée par 
son nom : la légende l'appelle Orséis, la montagnarde. Pan- 
dore également n'était pas née de la souche hellénique. For- 
mée de limon, elle se trouvait être d'une autre espèèè que les 
Arians : elle était autochtone , elle avait épousé le frère de son: 
créateur. Ainsi , les patriarches de la famille hellénique ne se 
présentent pas comme étant de race pure. Quant à Pandore, 
cette femme aborigène mariée à un étranger ; quant à sa fille 
Pyrrha, mariée à un autre étranger; quant à ce dernier couple 
qui, après le déluge, se fabrique un peuple avec les pierres du 
sol, il est difficile de ne pas se rappeler, en les observant, le 
mythe tout semblable de l'histoire chinoise, où Pan-Kou forme 
les premiers hommes avec de la glaise , bien qu'il soit homme 
y-' lui-même. La pensée ariane-grecque et ariane-chinoise n'a 
trouvé, à des distances immenses, que le même mode de mani-^ 
festation pour représenter deux idées complètement identiques, 
le mélange d'un rameau arian avec des aborigènes sauvages et 
l'appropriation de ces derniers aux notions sociales. 

Deucalion, le premier des Grecs, à savoir, le premier d'une 
race mêlée , un demi-Sémite , à ce qu'il semble , était fils de 
Prométhée et de Klymène, issue de l'Océan (1). On senttrès^ 

au Noah hébraïque, est nommé ainsi du mot ancien AeOxoç (inusité),. 
vin nouveau^ et àXéo), vieille forme d'àXivôeo), se rouler, Vhomme qui 
se roule (dans l'ivresse du) vin nouveau. — Le nom de lluppà, qui 
. contient le sens de rouge, ne présente pas une explication aussi nette. 
>— Ponrfofe, UavStûpa, celle à qui on a tout donné, est bien, 'en effet, 
un produit sans individualité propre; c'est la femme qui appartient à 
celui qui l'a créée , ou civilisée. 

(1) npo[JiYi0£Ui;, le prévoyant. Il est fils de Japet, le père commun de 
la famille blanche , au dire d'Hésiode et d'Apollonius. Sa mère était 
Asia. C'est la déclaration bien claire et de sa valeur ethnique et de 
son premier séjour. On doniïe encore une autre souche que j'accep- 
terais également. Il serait, suivant quelques commentateurs, fils^ 
4'Ouranos. Je m'explique plus bas à ce sujet. 



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DES RACES HUMAINES. 



bien ici la-déviation de la source pure, d'où Prométhée était 
issu. Si Deucalion devient éponyme de ses descendants , c'est 
qu'il n'a pas la même composition, la même signification ethni- 
que que son père. Rien de plus évident. Cependant les apports 
de sang sémitique ou aborigène ne peuvent constituer son ori- 
ginalité : c'est bien dès lors dans la ligne paternelle qu'il faut 
la chercher, sans quoi Deucalion ne serait nullement consi- 
déré par la légende hellénique comme l'homme type, et, dans 
les récits grecs d'origine sémitique , il serait classé bien après 
les héros chananéens qui l'ont, en effet, précédé suivant l'or- 
dre des temps. Deucalion tire donc tout son mérite spécial de 
son père, et ainsi c'est la race de celui-ci qu'il importe de re- 
connaître. Or, Prométhée était un Titan , ainsi que son frère 
Épiméthée, d'oii les Arians Hellènes descendent également par 
les femmes. En conséquence, personne, je crois, ne pourra 
combattre cette conclusion : les Arians Hellènes avant Deuca- 
lion, les Arians Hellènes, encore à peu près intacts de tous 
mélanges soit sémitiques, soit aborigènes, ce sont les Titans (l). 
La régularité de la filiation ne laisse rien à désirer. 

Jusque-là, il est établi d'une manière irréfragable que les 
Grecs sont des descendants métis de cette nation glorieuse et 
terrible. Pourtant on pourrait douter encore que les Titans 
aient été, eux-mêmes, ces Hellènes, séparés jadis de la famille 
ariane sur les versants de l'Imaûs, et dont nous avons senti, 
plutôt que vu, la longue pérégrination dans les montagnes du 
nord de l'Assyrie, au long de la mer Caspienne. A la vérité, si 
la généalogie ascendante des Titans était complètement per- 
due, le fait n'en serait pas moins établi, avec toute la certitude 

(1) Hésiode dérive le mot Ttxav, de tixaivo), ol xeivovTsç xà; yzi^^^, 
ceux qui étendent les mains. On donna à cette signification la portée 
de paffiXeùç, et on fit de ceux à qui on l'avait attribuée les Rois par 
excellence. De même, les Arians zoroastriens appelaient leurs ancêtres, 
probablement contemporains et frères des Titans, Kai^ ou Kava, 
les Rois. Le Pseudo-Orphée et Diodore représentent les Titans comme 
les premiers des humains, les hommes types. (Diodore, III, 57; V, 66.) 
— Le dialecte thessalien avait conserve fidèlement la trace de l'idée 
ancienne, et Tixav y désignait le seigneur, le chef. (Voir Bœttiger, 
Ideen zur Kunstmythologie (Dresde,, in-8», 1826), t. II, p. 47 et passim.) 



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li 



6 DE l'inégalité 

possible , par la philologie et les arguments physiologiques : 
mais , puisque l'histoire est ici d'une clarté et d'une précision 
trop rares, je ne repousserai certes pas le secours qu'elle m'ap- 
porte, et je compléterai ma démonstration. 

Les Titans étaient les fils directs de cet ancien dieu ariau, 
déjà aperçu par nous dans l'Inde, aux origines védiques, de 
ce Varounas , expression vénérable de la piété des auteurs de 
la race blanche ;, et dont les Hellènes n'avaient même pas dé- 
figuré le nom en le conservant, après tant de siècles, sous la 
forme à peine altérée d'Ouranos. Les Titans, fils d'Ouranos, le 
dieu originel des Arians, étaient bien incontestablement eux- 
mêmes , on le voit , des Arians , et parlaient une langue dont 
les restes, survivant au sein des dialectes helléniques, se rap- 
prochaient, sans nul doute, d'une façon très intime, et du sans- 
crit, et du zend, et du celtique, et du slave le plus ancien. 

Les Titans, ces conquérants altiers des contrées montagneu- 
ses du nord de la Grèce, ces hommes violents et irrésistibles^ 
laissèrent dans la mémoire des populations de THellade, et, 
par contre-coup, dans celle de leurs propres descendants, exac- 
tement cette même idée de leur nature que les antiques Cha- 
mites blancs, que les premiers Hindous, que les Arians égyp- 
tiens, que les Arians chinois, tous conquérants, tous leurs 
parents, ont laissée dans le souvenir des autres peuples (1^. On 
les divinisa, on les plaça au-dessus de la créature humaine, on 
s'avoua plus petits qu'eux , et , ainsi que je l'ai dit quelquefois 
déjà, par une telle façon de comprendre les choses, on rendit 

(1) Il est très vraisemblable qu'on peut considérer comme un monu- 
ment de la législation titanique ces prescriptions de Busygès, qui, 
dit-on, furent la souclie du code de Dracon. Trois commandements 
en formaient tout l'ensemble conservé à travers les siècles : « Honore 
tes parents; offre aux dieux les prémices de la terre; ne fais pas de 
mal au taureau. » C'est évidemment là toute la loi hindoue et zoroas- 
trienne, c'est le pur esprit arian. — On sait que les Grecs ne purent 
se défaire qu'avec peine du respect traditionnel pour le bœuf. Quand 
ils se laissèrent aller à sacrifier cet animal, ils imaginèrent, comme 
palliatif de la mauvaise action qu'ils commettaient, la cérémonie de la 
3ouç6via ou SetTioXia, dans laquelle le sacrificateur, après avoir frappé 
sa victime, s'enfuyait en abandonnant la hache, à qui l'on faisait le 
procès. (Bœttiger, Ideen zur Kunstmythologie, t. II, p. 267.) 



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DES KACES HUMAINES. 7 

exacte justice et aux nations primitives de race blanche pure 
et aux multitudes de valeur médiocre qui leur ont succédé. 

Les Titans occupèrent donc le nord de la Grèce. Leur pre- 
mier mouvement heureux vers le sud fut celui auquel présida 
Deuealion, menant à cette entreprise des troupes d'aborigè- 
nes, c'est-à-dire de gens étrangers à son sang (1). Lui-même 
d'ailleurs, on Fa vu, était un hybride. Ainsi, nous n'avons plus 
affaire désormais aux Titans. Ils restent, ils se mêlent, ils s'é- 
teignent dans les contrées septentrionales de l'Hellade, dans 
la Chaonie, l'Épire, la Macédoine : ils disparaissent, mais non 
sans transmettre et assurer une valeur toute particulière aux 
populations parmi lesquelles ils se fondent (2). 

Ces populations, non plus que celles de la Thrace et de la 
Tauride , n'étaient pas, je l'ai indiqué sommaireinent, de race 
jaune pure. Déjà les nations celtiques et slaves avaient incon- 
testablement poussé leurs marches jusqu'à l'Euxin, jusqu'aux 
montagnes de la Grèce, jusqu'à l'Adriatique. Elles étaient 
même allées beaucoup plus loin. Les grands déplacements de 
peuples blancs septentrionaux, qui, sous l'effort violent des 
masses mongoles opérant au nord , avaient déterminé les Arians 
habitant plus au sud, sur les hauts plateaux asiatiques, à des- 
cendre le long des crêtes de l'Hindou-Koh , agissaient, dès 
longtemps, lorsque les Titans se montrèrent au delà de la 
Thrace. Les Celtes, que l'on trouve, au dix- septième siècle 

(1) Qui d'ailleurs n'étaient point barbares. Elles paraissent avoir eu 
un degré respectable de culture utilitaire. Ces aborigènes labouraient 
le sol, prétendaient avoir inventé l'appropriation du bœuf aux travaux 
agricoles et l'usage du moulin à blé. (Mac Torrens CuUagh, The in- 
dustrial History of free Nations (London, 1846, in-8«), t. I, p. 7.) — Ce 
trait, et d'autres encore, qui les identifient aux autochtones d'Italie, 
servira plus tard à démontrer qu'ils ne pouvaient être que des Celtes 
ou des Slaves, et, peut-être bien, l'un et l'autre. 

(2) De là vont se dégager, avec mille nuances, les Arians Hellènes, 
peuple nouveau, dans un certain sens, bien que devant son énergie 
a des éléments anciens atténués. Ce que cette race eut de particulier 
est bien représenté par sa religion, de même âge que lui. Ce fut le 
culte de Zeus, dont Heyne, dans une note d'Apollodore , a pu dire 
avec vérité : « Inde a Jove novus mythorum ordo initium habet vere 
Hellenicus. » (Bœltiger, t. I, p. 195.) 



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8 DE l'inégalité 

avant Jésus-Christ, fermement établis dans les Gaules, et les 
Slaves, que, pour des motifs à donner en leur lieu, j'aperçois 
en Espagne antérieurement à cette époque , avaient quitté de- 
puis des siècles lï patrie sibérienne et longé les bords supé- 
rieurs du Pont-Euxin. Pour toutes ces causes, une certaine 
somme de mélanges subis par les Titans avait apporté dans les 
veines des Arians Hellènes quelque proportion de principes 
jaunes dus seulement à l'intermédiaire des nations souillées 
d'un contact plus intime avec les peuples finnois (1). 

Après l'époque de Deucalion, à dater du seizième siècle 
avant Jésus-Christ (2), les tribus fixées dans la Macédoine, l'É- 
jpire, l'Acarnanie, l'Étolie, le nord, en un mot, réunirent, à 
un degré tout particulier, les traits, du caractère arian et furent 
les premières à faire connaître le nom des Hellènes. 

Là surtout brilla l'esprit belliqueux. Le héros thessalien, le 
brave aux pieds légers, reste toujours le prototype du courage 
hellénique. Tel que ITliade nous le montre, c'est un guerrier 
véhément, ami du danger, cherchant la lutte pour la lutte, et, 
dans sa religion de loyauté , ne transigeant pas avec le devoir 
qu'il s'impose. Ses nobles sentiments le font aimer. Les pas- 
sions impétueuses qui le perdent le font plaindre. H est digne 
d'être comparé aux vainqueurs de l'épopée hindoue, du Schah- 
nameh et des chansons de geste. 

L'énergie était le trait de cette famille. Cette vertu, quand 
l'intelligence l'éclairé et la conduit, est partout désignée d'a- 

(1) Très vraisemblablement le grec contient des racines thraces et 
illyriennes provenant du contact très ancien des Arians Hellènes, 
et même des Titans avec les populations parlant ces idiomes. 0. Mill- 
ier remarque avec raison que les Hellènes rapportaient aux Thraces 
leur poésie et leur civilisation primordiales. Le pays au nord de 
l'Hémus était, pour les admirateurs d'Orphée, le berceau de la cul- 
ture morale. (Pott, Encycl. Ersch u. Gruber, p. 65.) 

(2) On s'aperçoit du premier coup d'œil combien les antiquités les 
plus lointaines de la Grèce sont humbles en comparaison de ce que 
l'on observe dans l'Inde, en Assyrie, en Egypte, même en Chine, et 
de ce que la Bactriane pourrait montrer. Ainsi Sicyone ne date que de 
l'an 2164 avant J.-C. C'est une fondation chananéenne, et l'arrivée des 
Arians Hellènes, de six siècles plus tardive, rejette aux âges de matu- 
rité des sociétés primitives l'enfance encore antéhistorique de i'Hellade. 



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DES BACES HUMAINES» 9 

vance pour le souverain pouvoir. Le nord de la Grèce fournit 
toujours au midi ses soldats les meilleurs , les plus intrépides , 
les plus nombreux, et longtemps après que le reste du pays 
était étouffé sous l'élément sémitique, il s'entretenait encore 
dans cette région des pépinières de hardis combattants. D'au- 
tre part, il faut l'avouer, les habitants de ces contrées, si ha- 
biles à se battre , à commander, à organiser, à gouverner, ne 
le furent jamais à briller dans les travaux spéculatifs. Chez 
eux, pas d'artistes, pas de sculpteurs, de peintres, d'orateurs, 
de poètes , ni d'historiens célèbres. C'est tout ce que put faire 
le génie lyrique que de remonter du sud jusqu'à Thèbes pour 
y produire Pindare. Il n'alla pas au delà , parce que la race ne 
s'y prêtait pas , et Pindare lui-même fut une grande exception 
dans la Béotie. On sait ce qu'Athènes pensait de l'esprit cad- 
méen, qui, pour n'avoir pas la langue déliée, ni la pensée 
fleurie, n'en suscitait pas moins des soldats mercenaires à toute 
TAsie et , à Toccasion , un grand homme d'État à la patrie hel- 
lénique. Le sang de la Grèce septentrionale avait à Thèbes sa 
frontière (1). 

Le nord fut donc toujours distingué par les instincts mili- 
taires et même grossiers de ses citoyens , et par leur génie pra- 
tique , double caractère dû incontestablement à un hymen de 
l'essence blanche ariane avec des principes jaunes. Il en ré- 
sultait de grandes aptitudes utilitaires et peu d'imagination 
sensuelle. Nous apercevons ainsi, dans les parties de l'Europe 
les plus anciennement au pouvoir des Hellènes, l'antithèse 



(1) Thèbes remplissait parfaitement l'emploi de limite entre deux 
races. Elle affichait sa double origine en racontant sur sa fondation 
deux légendes : l'une ariane, qui attribuait le fait à Amphion et à 
2éthus; l'autre sémitique, et par laquelle le Chananéen Cadmus était 
son premier roi. (Grote, History of Greece, t. I, p. 350.) — Ce sont 
C€S mélanges de traditions asiatiques, helléniques-arianes et abori- 
gènes qui ont rendu longtemps l'histoire primitive et la mythologie 
grecques presque incompréhensibles. Les époques savantes ont aug- 
menté le désordre par la manie du symbolisme, de l'allégorie, et 
par les évhémérismes de toute espèce. Puis sont venus les modernes, 
qui, en généralisant les notions, ont réussi à les rendre absurdes au 
dernier chef. 



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10 DE l'inégalité 

ethnique et morale de ce que nous avons observé dans FlnàB^ 
en Perse et en Egypte. Nous allons faire de même l'application 
de ce contraste aux nations de la Grèce méridionale. La diffé- 
rence sera plus saillante à mesure que'nous passerons du con- 
tinent dans les île^ et des îles dans les colonies asiatiques. 

Je me suis servi, il n'y a qu'un instant, de l'Iliade pour ca- 
ractériser le génie tout à la fois arian et finnique des Grecs du 
nord. Je n'y puise pas de moindres secours lorsque je cherche 
à me représenter l'esprit arian-sémitique des Grecs du sud, et 
il me suffira, dans ce but, d'opposer à Achille et à Pyrrhus le 
sage Ulysse. Voilà bien le type du Grec trempé de phénicien; 
voîlà l'homme qui nommerait certainement , dans sa généalo- 
gie, plus de mères chananéennes que de femmes, arianes. Cou- 
rageux, mais seulement quand il le faut, astucieux par préfé- 
rence, sa langue est dorée, et tout hnprudent qui l'écoute 
plaider est séduit. Nul mensonge ne l'effraye, nulle fourberie 
ne rembarrasse, aucune perfidie ne lui coûte. Usait tout. Sa . 
facilité de compréhension est étonnante , et sans bornes sa té- 
nacité dans ses projets. Sous ce doublé rapport , il est Arian. 
Poursuivons le portrait. 

Le sang sémitique parle de nouveau en lui, quand il se 
montre sculpteur : lui-même il a taillé son lit nuptial dans un 
olivier, et cet ouvrage incrusté ;4'i voire est un chef-d'œuvre. 
Ainsi éloquent, artiste, fourbe et dangereux, c'est un compa- 
triote, un émule du pirate-marchand né à Sidon, du sénateur 
qui gouvernera Carthage, tandis qu'ingénieux à trouver des 
idées, inébranlable dans ses vues, habile à gouverner ses pas- 
sions autant qu'à tempérer celles des autres , modéré quand il 
le veut, modeste parce que l'orgueil est une enflure maladroite 
de la raison, c'est un Arian. H n'y a pas de doute qu'Ulysse 
doit l'emporter sur Ajax, véritable Arian Finnois. La nuance 
du type grec à laquelle appartient le fils de Laërte est destinée 
à une plus haute, plus rapide, mais aussi plus fragile fortune, 
que son opposite. La gloire de la Grèce ,fut Tœuvre de la frac- 
tion ariane, alliée au sang sémitique; tandis que la grande 
prépondérance extérieure de ce pays résulta de l'action des 
populations quelque peu mongolisées du nord. 



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DES BACES HUMAINES. H 

On le sait : de bonne heure, et longtemps avant que les 
premières tribus des Arians Grecs, provenant du mélange des 
aborigènes avecles Titans , fussent descendues dans l'Attique 
et le Péloponèse, des émigrants chananéens avaient déjà con- 
duit leurs barques vers ces plages. On ne croit plus guère au- 
jourd'hui, et cela pour des raisons irréfragables , que parmi 
ces étrangers se soient trouvés des Égyptiens. Les gens de 
Misr ne colonisaient pas : ils restaient chez eux, et même, 
bornés longtemps à la possession du cours supérieur du Nil, 
ils ne sont descendus qu'assez tard jusqu'aux bords de la mer. 
La partie inférieure du Delta était occupée par des peuples de 
race sémitique ou chamitique. C'était le grand chemin des ex- 
péditions vers l'Afrique occidentale. Si donc, ce que je n'ai 
nid motif de contester, certaines bandes , venues pour peupler 
la Grèce, sont parties de ce point, ce n'étaient pas des Égyp- 
tiens : c'étaient des congénères de ces autres envahisseurs qui, 
de l'aveu commun , sont accourus en grand nombre de Phé- 
nicie. Tous les noms des anciens chefs d'États grecs primitifs, 
qui ne présentent pas une apparence aborigène , sont unique- 
ment sémitiques : ainsi Inachus, Azéus, Phégée, Mobé, Agé- 
nor, Cadmus, Codrus. On cite une exception, deux au plus : 
Phoronée, que l'on rapproche du Phra égyptien, et Apis. Mais 
Phoronée est le fils d'Inachus, le frère de Phégée, le père de 
Niobé. On trouve ce héros , dans sa famille même , entouré de 
noms clairement sémitiques , et il ne serait pas plus difficile de 
découvrir au sien une racine de même espèce qu'il ne l'est de 
l'identifier avec Phra (1). 

On a rapproché le nom d'Inachus du mot Anakj dont 
M. de Ewald et d'autres hébraïsants ont fait ressortir l'im- 
portance ethnique. Si ce nom devait avoir, quant au premier 
roi del'Argolide, une signification de race, il indiquerait une 

(1) L'existence de coloDies égyptiennes dans la Grèce primitive 
compte aujourd'hui beaucoup plus d'adversaires que de partisans. 
(Voir à ce sujet Polt, Eûcycl. Ersch u. Gruber, Indo-Germanischer 
Sprachstamm, p. 23, et Grole, Hist. ofGreece, t. ï, p. 32.) — Ce dernier 
ne pense pas qu'avant le vn« siècle il y ait eu des rapports suivis 
entre la Grèce et la terre des Pharaons. 



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^2 DE I^'lNÉGALITÉ ^ 

parenté avec la tribu honteusement abrutie de ces noirs purs 
qui, maîtres dépossédés du Chanaan, erraient dans les buis- 
sons et hantaient les cavernes de Seïr. Mais la vraisemblance 
n'en est pas grande, et je ne crois pas qu'il faille soit confon- 
dre le nom d'Inachus avec le mot Anak, soit, si l'on ne peut 
éviter ce rapport, y trouver un sens plus profond qu'une pure 
similitude de syllabes. C'est ainsi que, pour le mot Kabl, v.^ 
fréquent dans la composition des noms arabes, on aurait le 
plus grand tort de chercher le père de qui le porte parmi les 
individus de Tespèce' canine (1). 

Les colonies venues du sud et de Test se composaient donc 
exclusivement de Chamites noirs et de Sémites différemment 
mélangés. Le degré de civilisation de chacune d'elles n'était 
pas moins nuancé, et les variétés de sang, créées par ces in- 
vasions dans les pays grecs, furent infinies. 

Aucune contrée ne présente, aux époques primitives, phis 
de traces de convulsions ethniques, de déplacements subits et 
d'immigrations multipliées. On y venait par troupes de tous 
les coins de l'horizon , et souvent pour ne faire que passer ou 
se voir tellement assailli, que force était de se confondre aus- 
sitôt parmi les vainqueurs et de perdre son nom. Tandis que, 
à tous moments, des bandes saturées de noir accouraient soit 
des îles, soit du continent d'Asie, d'autres populations mê- 
lées d'éléments jaunes, des Slaves, des Celtes, descendaient 
du nord sous mille dénominations imprégnées d'idées toutes 

(1) Le chananéen pJJ?, anak, qui signifie un homme remarquable 
par rélévalion de la taVue et la longueur du cou, c'est-à-dire un géant 
ou un homme fort, et de là un maître, est la véritable racine de ce 
nom ou plutôt de ce titre d'Inachus, considéré ensuite comme un ap- 
pellatif, ainsi qu'on a fait de Brennus, de Boiorix, de Vercingetorix 
et de tant d'autres mots du même genre. Les Grecs sémitises du sud 
l'ont fidèlement conservé dans le titre d'aval, donné aux dieux , prin- 
cipalement à Apollon , par Homère, et aux Dioscures, ôsot avaxsç, puis 
aux chefs militaires. On peut aussi relever, comme une trace, entre 
tant d'autres, de l'énorme influence des Sémites sur l'esprit grec que 
lia, anêr, désignation que se donnaient les Chananéens, est l'étymo- 
. logie de àvYip qui, pour les contemporains dePériclès, voulait dire un 
homme, vir. (Bœttiger, t. I, p. 206.) 



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DES BACES HUMAINES. t3 

spéciales (1). Pour expliquer ce concours de tant de nationalités 
sur une péninsule étroite et presque séparée du monde, il est 
besoin de ne jamais perdre de vue quelles perturbations énor- 
mes les agitations des peuples finnois amenaient dans les par- 
ties septentrionales du continent. Les guerriers arrivés de la 
Thessalie et de la Macédoine dans les parages de rAcarnanie 
avaient été les victimes directes des dépossessions répétées de 
proche en proche, et, de même, les Chamites noirs et les Sé- 
mites venus de Test et du sud fuyaient devant des événements 
analogues, et abandonnaient, pour aller chercher fortune en 
Grèce, lem's territoires, devenus domaines des invasions hé- 
braïques ou arabes, en un mot, chaldéennes de différentes 
dates. 

Ces armées de fugitifs rejetés, le glaive à la main, dans le 
Péloponèse, l'Attique, FArgolide, la Béotie, l'Arcadie, s'y heur- 
taient les unes contre les autres et s'y livraient bataille. Il ré- 
sultait encore de ces nouveaux conflits de nouveaux vaincus et 
de nouveaux vainqueurs, des tribus asservies, d'autres chas- 
sées, de sorte que, après le combat, des cohues tumultueuses 
repartaient, soit pour se diriger vers l'ouest et gagner la Sicile, 
l'Italie, riUyrie, soit pour retourner sur la côte asiatique et 
y chercher une fortune meilleure (2). L'Hellade ressemblait à 
im de ces abîmes profonds creusés dans le lit des fleuves, où 
les eaux, pressées par le courant, se précipitent en lourdes 
masses et ressortent en tourbillons. 

Pas de repos, pas de trêve. Les temps héroïques sont à peine 
ouverts, l'épopée balbutie ses plus obscurs récits, et, dédai- 
gneuse des hommes, remarque les dieux seuls, que déjà les 
expulsions violentes, les dépossessions de tribus entières, les 

(i) Cet état d'antagonisme ne prit jamais fln. Il continua à être re- 
présenté par Fexistence d'innombrables dialectes. — Inutile de rap- 
peler que la classiflcation en quatre branches, ionique, dorique, 
éolique et attique, est une œuvre artificielle des grammairiens et ne 
reproduit nullement un état de choses dans lequel chaque petite sub- 
<livision de territoire avait, à tout le moins, des idiotismes qui lui 
étaient absolument propres. (Grote, t. I, p. 318.) 

(2) La race de Dardanus et de Teucer, une de celles qui portèrent 
rélément arian-hellénique dans la Troade, fut dans ces derniers. 



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14 DE l'inégalité 

révolutions de toute sorte ont commencé. Puis, lorsque, met- 
tant pied à terre, la Muse parle enfin de isang-froid et dans des 
termes que la raison peut discuter, elle nous montre les nations 
grecques composées à peu près ainsi r 

1° Des Hellènes. — Arians modifiés par les principes jaunes^ 
mais avec grande prépondérance de l'essence blanche et quel- 
aues affinités sémitiques; 

2^ Des aborigènes. — Populations siavo-celtiques salurées 
d'éléments jaunes ; 

3° Des Tliraces. — Arians mêlés de Celtes et de Slaves ; 

4^ Des Phéniciens. — Chamites noirs ; 

5° Des Arabes et des Hébreux. — Sémites très mêlés- 

6*^ Des Philistins. — Sémites peut-être plus purs ; 

7° Des Libyens. — Chamites presque noirs ; 

8° Des Cretois et autres insulaires. — Sémites assez sembla- 
blés aux Philistins. 

Ce tableau a besoin d'être commenté (1). Il ne contient pas, 
à proprement parler, un seul élément pur. Sur sept , six ren- 
ferment, à différents degrés , des principes mélaniens ; deux 



(1) Je suis de Tavis de Grot« {Hist. of Greece, t. II, p. 3!>p et passim) ; 
je ne crois pas aux Pélasges, en tant que formant une race ou une 
nation distincte, et le mot signifie trop bien anciens habitants, pour 
que je lui retire ce sens vague et lui en prête un plus spécial. On 
rencontre les Pélasges en tant d'endroits et pourvus de caractères si 
différents, qu'il me semble impossible de leur attribuer une nationa- 
lité unique. (Voir, à ce sujet, Grole, t. II, p. 349.) — Pott exprime son 
sentiment d'une façon qui mérite d'être reproduite ici : « Les Pélasges, 
* dit-il, sont, quoi qu'on fasse, une simple fumée et dénués de toute 
« réalité historique , aussi bien que les Casci, c'est-à-dire les anciens, 
« les ancêtres, et les aborigènes, c'est-à-dire habitants primitifs. Le 
« nom de Pélasges a été pris à tort pour une appellation de peuple 
t et de race. Il ne s'applique que chronologiquement aux premiers 
« âges de la Grèce et aux tribus qui habitaient alors ce pays, sans 
« distinction d'origine. Si, plus tard, on a cru trouver encore çà et 
là des peuplades qu'on a jugées propres à revêtir cette désigna- 
« tion de Pélasges, c'est par un rapprochement tout semblable à l'idée 
«admise au siècle dernier que les Goths étaient des Scythes, des 
« Gètes, etc. On croyait alors qu'il existait des restes de cette nation 
« germanique dans la Crimée. » (Encyclop. Ersch u. Gruber, 2» sect, 
18« part., p. 18.) 



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DES BACES HUMAINES. 15 

ont des principes jaunes; deux encore contiennent l'élément 
blanc pris à la branche chamitique, et donc extrêmement af- 
faibli ; trois le possèdent emprunté au rameau sémitique, deux 
autres au rameau arian ; trois, enfin, réunissent les deux der- 
nières sources. J'en tire les conséquences suivantes : 

Le principe blanc, en général, domine, et l'essence ariane 
y partage l'influence avec la sémitique, attendu que les inva- 
sions des Arians Hellènes, ayant été les plus nombreuses, ont 
formé le fond de la population nationale. Toutefois l'abondance 
du sang sémitique est telle , sur certains points en particulier, 
que l'on ne peut refuser à ce sang une action marquée , et 
c'est à lui qu'appartient une initiative tempérée par l'action 
ariane appuyée du contingent jaune. Il va sans dire que ce ju- 
gement a pour objet la Grèce méridionale , la Grèce de l'At- 
tique, du Péloponèse, des colonies, la Grèce artiste et savante. 
Au nord, les éléments mélaniens sont presque nuls. Aussi, dans 
les siècles rapprochés de la guerre de ïroie , ces régions exci- 
tèrent, beaucoup moins que les contrées asiatiques, les préoc- 
cupations des Grecs du sud. 

C'est que, en effet, à ces époques , et vers le temps où Hé- 
rodote écrivait, la Grèce était elle-même un pays asiatique, et 
la politique qui l'intéressait le plus s'élaborait à la cour du 
grand roi. Tout ce qui avait trait à l'intérieur, agrandi, enno- 
bli à nos yeux par l'admirable manière dont le souvenir nous 
en a été conservé, n'était pourtant que très secondaire en com- 
paraison des faits extérieurs dont les ressorts restaient aux 
mains des Perses. 

Depuis que l'Egypte était tombée au rang de province ralliée 
aux États achéménides, il n'y avait plus dans le monde occiden- 
tal deux civilisations comme jadis. L'antagonisme de l'Euphrate 
et du Nil avait cessé; plus rien d'assyrien, plus rien d'égyptien, 
et, en place, un compromis auquel je ne trouve d'autre nom 
que celui d'asiatique. Cependant la grande place y apparte- 
nait encore au principe assyrien/ Les Perses, trop peu nom- 
breux, n'avaient pas transformé ce principe , ne l'avaient pas 
même renouvelé. Leur bras s'était trouvé assez fort pour lui 
donner une impulsion que les dynasties chaldéennes n'avaient 



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^6 DE l'inégalité 

pu créer à un même degré, et, sous Tatteinte de ce colosse en 
pourriture, la débile caducité égyptieime s'était réduite en 
poussière et mêlée à lui. Existait-il dans le monde une troi- 
sième civilisation pour prendre la place des champions anciens? 
Nullement : la Grèce ne représentait pas, vis-à-vis de l'Assyrie, 
une culture originale comme l'égyptienne , et Lien que son in- 
telligence eût des nuances très spéciales, la plupart des élé- 
ments qui la composaient se retrouvaient, avec le même sens 
et la même valeur, chez les peuples sémitiques du littoral mé- 
diterranéen. C'est une vérité qui n'a pas besoin de démonstra- 
tion. 

^ Dans leur opinion même, les Grecs faisaient beaucoup plus 
de cas de ce qu'ils appelaient, sans doute, en leur langage, les 
conquêtes de la civilisation, c'est-à-dire les importations de 
dieux, de dogmes, de rites asiatiques, et de rêveries mons- 
trueuses venues des côtes voisines, que de la simplicité ariane 
professée jadis par leurs religieux ancêtres mâles. Ils s'enqué- 
raient avec prédilection de ce qui s'était pensé et fait en Asie. 
Ils se mêlaient de leur mieux aux affaires, aux intérêts, aux 
querelles du grand continent, et, bien que pénétrés de leur 
propre importance, comme tout petit peuple doit l'être, bien 
qu'appelant même l'univers entier barbare, en dehors d'eux, 
leur regard ne se détachait pas de l'Asie. 

Tant que les Assyriens furent indépendants, les Grecs , fai- 
bles et éloignés, ne comptèrent que peu dans le monde ; mais, 
comme le développement hellénique se trouva contemporain 
de la grande fortune des Arians Iraniens, ce fut à cette épo- 
que qu'en face des maîtres de l'Asie antérieure, ils eurent à. 
opter entre l'antagonisme et la soumission. Le choix était in- 
diqué par leur faiblesse. Ils acceptèrent l'mfluence victorieuse, 
dominatrice, irrésistible, du grand roi, et vécurent dans la 
sphère de sa puissance, sinon à l'état de sujets, du moins à 
celui de protégés. 

Tout, je le répète, leur en faisait une obligation. La parenté 
avec les Asiatiques était étroite; la civilisation presque iden- 
tique dans ses bases, et, enfin, sans le bon vouloir des Perses, 
c'en était fait des colonies ioniennes, toujours et traditionnel- 



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DES RACES HUMAINES. 17 

Jement soutenues par la politique des souverains de l'Assyrie. 
Or, de la fortune des colonies dépendait celle des métropo- 
les'(l). 

Il y avait ainsi accord entre les Arians Grecs et les Arians 
Iraniens. Le lien commun était ce vaste élément sémitique sur 
lequel, chacun chez soi, ils avaient dominé , et qui, tôt ou tard, 
par une voie ou par une autre, devait les absorber également 
dans son unité agrandie. 

Il peut paraître singulier que je dise que les Arians Grecs 
eussent jamais dominé chez eux le principe sémitique, après 
avoir démontré que la plus grande partie de leur civilisation 
en était faite. Pour donner raison de cette contradiction ap- 
parente, je n'ai qu'à rappeler une réserve inscrite plus haut.. 
En disant que la culture grecque était principalement d'origine 
sémitique, je réservais un certain état antérieur que je vais 
examiner maintenant, et qui contient, avec trois éléments 
tout à fait arians, l'histoire primitive de l'hellénisme épique. 
Ces éléments sont : la pensée gouvernementale, l'aptitude mi- 
litaire, un genre bien particulier de génie littéraire. Tous les 
trois ressortent de l'hymen de ces deux instincts arians, la rai- 
son et la recherche de l'utile. 

Le fondement de la doctrine gouvernementale des Arians 
Hellènes était la liberté personnelle. Tout ce qui pouvait ga- 
rantir ce droit, dans la plus grande extension possible, était 
bon et légitime. Ce qui le restreignait était à repousser. Voilà 



(1) Le fait qui démontre le mieux cet état de choses, c'est l'altitude 
de la majeure partie des États grecs pendant la guerre persique.»A 
la bataille de Platée, 50,000 fantassins et une nombreuse cavalerie 
hellénique combattirent dans les rangs du grand roi , contre les 
Athéniens et leurs alliés. Ces troupes furent fournies, non pas par les 
Ioniens, que je mets à part, mais par les Béotiens , les Locriens, les 
Maliens, les Thessaliens, c'est-à-dire toute la Grèce orientale. Il faut 
y ajouter encore les Phocéens. Ces derniers envoyèrent 2,000 hommes 
aux Perses. Par conséquent, le Péloponèse et l'Attique, voilà tout ce 
qui résisialuOn a fait depuis, de cette campagne d'une minorité contre 
la majorité de la Grèce, une gloire nationale. (Zumpt, Mémoires de 
l'Académie de Berlin, Ueber den Stand der Bevœlkerung und die 
Volksvermehrung im Aîterthum, p. 5.) 



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18 DE l'inégalité 

le sentiment , voilà l'opinion des héros d'Homère : voilà qui 
ne se retrouve qu'à l'origine des sociétés arianes. 

A l'aurore des âges héroïques, et même longtemps après, 
les États grecs sont gouvernés d'après les données, les notions 
déjà observées dans l'Inde, en Perse, et quelque peu à l'ori- 
gine de la société chinoise, c'est-à-dire pourvus d'un gouver- 
nement monarchique , limité par l'autorité des chefs de famille, 
par la puissance des traditions et la prescription religieuse. 
On y remarque un grand éparpillement national , de fortes tra- 
ces de cette hiérarchie féodale si naturelle aux Arians , préser- 
vatif assez efficace contre les inconvénients principaux du frac- 
tionnement, conséquence de l'esprit d'indépendance (1). Rien 
jde plus surveillé dans Texercice de son pouvoir qu'Agamemnon, 
le roi des rois-, rien de plus limité dans sa puissance que l'ha- 
bile souverain dlthaque. L'opinion est maîtresse dans ces 
grands villages (2), où il n'existe pas, sans doute, de jour- 
naux (3), mais où les ambitieux , plus ou moins éloquents, ne 
manquent pas à la perturbation des affaires. Pour bien com- 
prendre ce que c'était qu'un roi grec aux prises avec les dif- 
ficultés gouvernementales, il n'est rien de mieux que d'étudier 
le coup d'État d'Ulysse contre les amants de Pénélope. On y 

(i) « Between the différent degrees of ïiellenic chivalry a certain 
« equality at ail times prevailed, which Ihe fewness of their numbers 
« comprend with the population amidst whom they dwelt and the 
« hereditary pride of a dominant race , alike tended to préserve. Wo 
« find the doric nobles, too, in after times, assuming to themselves 
« the epithet of the Equals. » C*est un sentiment tout à fait pareil et 
d'une origine ethnique rigoureusement semblable, qui a rendu si cher 
à"la noblesse du moyen âge le nom de pairs, traduction exacte du 
grec '0(1,0101. (W. To'rrens Me. CuUagh, The industrial History offree 
Nations (London, 1846, in-S», t. I, p. 3.) 

(2) Athènes avait commencé par être une agrégation de plusieurs 
hameaux. Sparte était un composé de cinq bourgades et ne fut jamais 
une ville; Mantinée également; Tégée en comptait huit; Dymé, en 
Achaïe, et Élis de même; de même encore Mégare etTanagra. Jusqu'à 
la bataille de Leuctres , la plupart des Arcadiens n'eurent aussi que 
des villages , et les Épirotes les imitèrent. (Grote , t. Il, p. 346.) 

(3) Les poètes, comme Hésiode et Homère, paraissent avoir eu leur 
franc parler contre les excès et probablement le simple usage aussi 
du pouvoir. (Hésiode, les Travaux et les jours, p. 186.) 



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DES BACES HUMAINES. 19» 

voit sur quel terrain scabreux opérait Tautorité du prince, 
même ayant de son côté le droit et le bon sens. 

Dans cette société vive, jeune, altière, le génie arian inspi- 
rait richement la poésie épique. Les hymnes adressés aux dieux 
étaient des récits ou des nomenclatures plutôt que des effusions. 
Le jour du lyrisme n'était pas venu. Le héros grec combattait 
monté sur le char arian , ayant à ses côtés un écuyer de sang 
noble, souvent royal, bien semblable au souta brahmanique, 
et ses dieux étaient des dieux-esprits, indéfinis, peu nom- 
breux et ramenés facilement à une unité qui, mieux que tout 
encore , sentait son origine voisine des monts hymalayens (l). 

A ce moment très ancien, la puissance ci vihsatrice, initia- 
trice, ne résidait pas dans le sud : elle émanait du nord. Elle 
venait de la Thrace avec Orphée , avec Musée , avec Linus. 
Les guerriers grecs apparaissaient grands de taille, blancs et 
blonds. Leurs yeux portaient leur arrogance dans Fazur, et ce 
souvenir resta tellement maître de la pensée des générations 
suivantes, que lorsque le polythéisme noir eut envahi, avec 
Taffluence croissante des immigrations sémitiques , toutes les 
contrées comme toutes les consciences, et eut Substitué ses 
sanctuaires aux simples lieux de prière dont jadis les aïeux se 
contentaient, la plus haute expression de la beauté, de la 
puissance majestueuse , ne fut pas autre pour les Olympiens 
que la reproduction du type arian, yeux bleus , cheveux blonds^ 
teint blanc, stature élevée, dégagée, élancée. 

Autre signe d'identité non moins digne de remarque. En 
Egypte, en Assyrie, dans l'Inde, on avait eu l'idée que les 
hommes blancs étaient dieux ou pouvaient le devenir, et Ton 
admettait la possibilité du combat et de la victoire des guer- 
riers blancs contre les puissances célestes. Les mêmes notions 
se retrouvent au sein des sociétés primitives de la Grèce, ainsi 
que je l'ai dit à propos des Titans, et je le répète ici de leurs 
descendants immédiats, les Deucalionides. Ces braves combat- 
tent audacieusement les êtres surnaturels et les forces person- 

(i) Voir dans le premier volume la note sur le Vourounas ariân, 
le Varouna hindou et TOOpavoç grée, et surtout ce qui a été dit sur 
le Deus, puis sur les Titans. 



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20 DE l'inégalité 

nifiées de la nature. Diomède blesse Vénus ; Hercule tue les 
oiseaux sacrés du lac Stymphalide , il étouffe les géants, en- 
tants de la terre , et fait trembler d'épouvante la voûte des pa- 
lais infernaux; Thésée, parcourant le monde d'en bas l'épée 
à la main, est un vrai Scandinave. En un mot, les Arians 
-Grecs , comme tous leurs parents , ont une si haute opinion 
des droits de la vigueur, que rien ne leur paraît trop au-dessus 
de leurs prétentions légitimes et d'une audace permise. 

Des hommes si avides d'honneur, de gloire et d'indépen- 
dance étaient naturellement portés à se mettre au-dessus les 
uns des autres et à réclamer des égards extraordinaires. Il ne 
leur suf usait pas de limiter de leur mieux l'action du pouvoir 
social et de rendre ce pouvoir dépendant de leurs suffrages : 
ils voulaient se faire compter, estimer, honorer, non seulement 
■comme Arians, libres et guerriers, mais, dans la masse des 
guerriers, des hommes libres, des Arians, comme des indivi- 
dualités d'élite. Cette prétention universelle obligeait chacun 
à de grands efforts , et puisque , pour atteindre à l'idéal pro- 
posé , il n'y avait d'autre voie que d'être le plus Arian possible, 
de résumer le plus les vertus de la race, l'on attacha une très 
grande importance à la pureté des généalogies. 

Durant les temps historiques , cette notion se pervertit. On . 
s'estima alors suffisamment noble , quand la famille put se dire 
vieille. Dans ce cas , elle mettait son orgueil à accuser une des- 
cendance asiatique (1). Mais, au début de la nation, avoir le 
droit de se vanter d'être un pur Arian fut le gage unique d'une 
supériorité incontestable. L'idée de la préexcellence de race 
existait aussi complète chez les Grecs primitifs que chez tou- 
tes les autres familles blanches. C'est un instinct qui ne se 
rencontre bien entier que dans ce cercle , et qui s'y altère par 
le mélange avec les races jaune et noire , auxquelles il fut 
toujours étranger. 

(1) Certaines familles athéniennes semblent avoir pu se rendre, avec 
vérité, ce témoignage. Les Géphyres, d'où descendaient Harmodius et 
Aristogiton, portaient un nom chananéen 12^1, D'^'i^Oi^ geber, geberim, 
les forts, les puissants, les chefs. (Bœttiger, t. I, p. 206.) 



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DES RACES HUMAINES. 21 

Ainsi la société grecque , très neuve encore , se hiérarchisait 
suivant la supériorité de naissance. A côté de la liberté et de 
la liberté jalouse des Arians Hellènes, pas l'ombre d'égalité 
entre les autres occupants du sol et ces maîtres audacieux. Le 
sceptre, bien que donné en principe à l'élection, trouva, par le 
respect dont on entourait les grands lignages, une forte cause 
de se perpétuer exclusivement dans quelques descendances. 
Sous certains rapports même , l'idée de suprématie d'espèce» 
consacrée par celle de famille, conduisit les Arians Grecs à 
des résultats comparables à ceux que nous avons observés en 
Egypte et dans l'Inde, c'est-à-dire que, eux aussi, ils connu- 
rent les démarcations de castes et les lois prohibitives des mé- 
langes. Il y a plus : ils appliquèrent ces lois jusqu'aux derniers 
temps de leur existence politique. On cite des maisons sacer- 
dotales qui ne s'alUaient qu'entre elles, et la loi civile fut tou- 
jours dure pour les rejetons des citoyens mariés à des étran- 
gères. Cependant , je me hâte de le dire, ces restrictions étaient 
faibles. Elles ne pouvaient avoir la même portée que les lois 
du Nil et de l'Arya-varta. La race ariane-grecque , malgré la 
conscience de sa supériorité d'essence et de facultés sur les 
populations sémitiques qui la pénétraient de toutes parts , avait 
ce désavantage d'être jeune d'expérience et de savoir, tandis 
que les autres étaient vieilles de civilisation. Ces dernières 
jouissaient, à son détriment, d'une supériorité extérieure qui ne 
permettait pas de les dédaigner et de se refuser complètement 
a l'alliage. Bfe système des castes resta toujours à l'état d'em- 
bryon : il ne put se développer. L'hellénisme eut trop souvent 
intérêt à permettre les mésalliances, et d'autres fois il se vit 
forcé de les subb-. Sous ce double rapport , sa situation ressem- 
bla beaucoup à ce que fut plus tard celle des Germains. 

Quoi qu'il en soit, l'idée nobiliaire se montra extrêmement 
forte et puissante chez les Arians Grecs. Le classement des 
citoyens ne se faisait que d'après la valeur de chaque descen- 
dance; les vertus individuelles venaient après {!). Je le répète 

(1) Il faut que cette doctrine ait été bien solidement attachée à resr 
prit des tribus helléniques , par la partie ariane de leur sang, puisque, 
dans la période démocratique et à Athènes même, la naissance con- 



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22 DE L INEGALITE 

donc : Fégalité était complètement proscrite. Chacun, se sen- 
tant fier de son extraction, ne voulait pas être confondu dans 
la foule. 

Et de même que chacun prétendait être libre, honoré, 
admii'é, chacun aussi visait à commander autant que possible. 
Il semble qu'une telle tendance dût être difficile à réaliser dans 
une société ainsi faite , que le roi lui-même , le pasteur du peu- 
ple, avant d'exprimer un avis, devait s'enquérir si cet avis . 
convenait aux dieux, aux prêtres, aux gens de haute naissance, 
aux guerriers, au gros du peuple. Heureusement, il restait des 
ressources : il y avait Fesclave , l'ancien autochtone asservi , 
puis enfin les étrangers. Voyons d'abord ce qu'était l'esclave. 

Pour premier point, la créature réduite à cette condition 
n'appartenait, dans aucun cas, à la cité. Tout homme né sur le 
sol consacré et de parents libres avait un droit imprescriptible 
à vivre libre lui-même. Sa servitude était illégitime, emportait 
le caractère de crime, ne durait pas, n'était pas. Si l'on réfléchit 
que la cité grecque primitive renfermait une nation, une tribu 
particulière, et que cette nation, cette tribu, se considérant 
comme unique en son espèce, ne voyait le monde qu'en elle- 
même, on découvre dans cette prescription fondamentale la pro- 
clamation du principe que voici : « L'homme blanc n'est fait 
« que pour Findépendance et la domination ; il ne doit pas subir, 
« dans la perpétration de ses actes-, la direction d'autrui. » 

Cette loi, évidemment, n'est pas une invention locale. On la 
retrouve ailleurs, on la revoit dans toutes les constitutions so- 
ciales de la famille que l'on peut observer d'assez près pour se 
rendre compte des détails. J'en tire la conséquence que, sui- 
vant cette opinion, il n'était pas permis de réduire en servitude 
un homme blanc, c'est-à-dire un homme^ et que l'oppression, 
quand elle était limitée aux individus des espèces noire et 

serva toujours du prix. M. Me. CuUagh le reconnaît sans difficulté : 
« Regard for ancient lineage was, through every change of plight 
« and policy, fast rooted in the lonic mind. The old familles remained 
a every \Yhere, and even in the most démocratie States, preserved 
« certain political privilèges and whât they doubtless prized still more, 
« cerlain social distinction. » (T. I, p. 239.) 



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DES KACES HUMAINES. 23 

jaune, n'était pas censée constituer une violation de ce dogme 
de la loi naturelle. 

Après la séparation des différentes descendances blanches, 
chaque nation s'étant imaginé, dans son isolement au milieu 
de multitudes inférieures ou métisses, être Tunique représen- 
tant de l'espèce , ne se fit aucun scrupule d'user des préroga- 
tives de la force dans toute leur étendue, même sur les parents 
que l'on rencontrait et qui n'étaient plus reconnus pour tels, 
du moment qu'ils appartenaient à d'autres rameaux. Ainsi, 
bien que, dans la règle, il ne dût y avoir que des esclaves jau- 
nes et noirs, il s'en fit pourtant de métis et ensuite de blancs, 
par une corruption de la fâcheuse prescription antique dont 
on avait involontairement altéré le sens , en en restreignant le 
bénéfice aux seuls membres de la cité. 

Une preuve sans réplique que cette interprétation est la 
bonne, c'est qu'en vertu d'une extension très anciennement ap- 
pliquée, on ne voulut pas non plus pour esclaves les habitants 
des colonies, ni les alliés, ni les peuples avec lesquels on avait 
des rapports d'hospitalité; et, plus tard encore, suivant une 
autre règle qui, au point de vue de la loi originelle, et dans un 
sens ethnique, n'était qu'une assimilation arbitraire, on éten- 
dit cette franchise à toutes les nations grecques. 

Je vois ici une preuve que , dans l'Asie centrale, les peuples 
blancs, au temps de leur réunion, s'interdisaient de posséder 
leurs congénères , c'est-à-dire les hommes blancs ; et les Ariaus 
Orecs, observateurs incorrects de cette loi primordiale, ne 
consentaient pas davantage à asservir leurs congénères, c'est- 
à-dire leurs concitoyens. 

En revanche, la situation des prenaiers possesseurs de l'Hel- 
lade, tels que les Hélotes et les Pénestes, ressemblait à du ser- 
vage (1). La différence essentielle était que les populations sou- 
mises n'habitaient pas les demeures (2) du guerrier ainsi que 

(1) « As a bîrthright the HeUenes claimed both in peace and wàr, 
« exclusive sway; and their kiogs are depicted as endued with un- 
rf limited power over the earth-born muUitude. » (Me. CuUagh. 1. 1, p. 6.) 

(2) Ces demeures étaient des citadelles chevaleresques entourées de 
4ïabanes. Elles dominaient les hauteurs et étaient construites en frag« 



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24 DE l'inégalité 

les esclaves : elles vivaient sous leurs toits particuliers, culti- 
vant le sol et payant des redevances, comparables, en ceci, aux 
serfs du moyen âge. Pour achever la ressemblance , au-dessus 
de ces manants se plaçait une espèce de bourgeoisie égale- 
ment exclue de l'exercice des droits politiques, mais mieux 
traitée et plus riche que la classe des paysans. Ces hommes, Per- 
rhèbes et Mag'wèto en Thessalie (1), et en Laconie PériœkeSj 
descendaient certainement de différentes catégories de vaincus. 
Ou bien ils avaient formé les classes supérieures de la société 
dissoute, ou bien ils s'étaient soumis volontairement et par 
capitulations. 

Les étrangers domiciliés avaient des droits analogues ; mais,, 
en somme, esclaves, pénestes, périœkes, étrangers, portaient 
le poids de la suprématie hellénique. 

Telles étaient les institutions par lesquelles les Arians 
Grecs, si amoureux de leur liberté personnelle et si jaloux de 
la conserver les uns vis-à-vis des autres, trouvaient à satisfaire, 
dans l'intérieur de l'État et hors des temps de guerre et de 
conquête, leur besoin de domination. Le guerrier renfermé 
dans sa maison y était roi. Sa compagne ariane, respectée de 
tous et de lui-même, avait aussi son parler franc devant le 
pasteur du peuple. Pareille à Clytemnestre , réponse grecque 
était assez hautaine* Froissée dans ses sentiments , elle savait 
punir comme la fille de Tyndare. Cette héroïne des temps pri- 
mitifs (2) n'est pas autre que la femme altière aux cheveux. 

ments énormes de rochers. Il est très vraisemblable que les cités, à 
proprement parler, n'étaient que l'œutre des colons chananéens. (Me. 
Cullagh, t. I, p. 22.) — Disons à ce propos qu'en Italie on a trop long- 
temps attribué aux populations aborigènes ces vastes et solides cons- 
tructions nommées pélasgiques ou cyclopéennes. Les tribus agricoles, 
qui composaient ces races dites autochtones n'étaient nullement 
capables de concevoir ni d'exécuter de pareils labeurs, et on est 
d'autant plus autorisé à en reporter le mérite soit aux Arians Hellènes, 
soit même à leurs pères, les Titans, que, dans la Péninsule, le sou- 
venir des murailles cyclopéennes est intimement uni à celui des Tyr- 
rhéniens. La porte de Mycènes est aussi une construction essentiel- 
lement hellénique. 

(1) Grote, History of Greece^ t. II, p. 370 et passim. 

(2) Grote, t. II, p. 113. — La femme grecque d'Homère est infiniment 



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DES BACES HUMAINES. 25 

blonds, aux yeux bleus , aux bras blancs, que nous avons déjà 
vue aux côtés des Pandavas, et que nous retrouverons chez les 
Celtes et dans les forêts germaniques. Pour elle, l'obéissance 
passive n'était pas faite. 

Cette noble et généreuse créature, assise vis-à-vis de son belli. 
queux époux, auprès du foyer domestique, apparaissait en- 
tourée d'enfants soumis jusqu'à la mort inclusivement aux vo- 
lontés paternelles. Les flls et les filles marquaient, dans la mai- 
son, le premier degré de l'obéissance : des représentations de 
leur part n'étaient pas de mise. Mais, une fois sorti de la de- 
meure des aïeux, le fils allait fonder une autre souveraineté 
domestique, et pratiquait à son tour ce qu'il avait appris. 
Après les enfants venaient les esclaves : leur situation subor- 
donnée n'avait rien de trop pénible. Qu'ils eussent été achetés 
pour un certain poids d'argent ou d'or, ou acquis par échange 
en retour de taureaux et de génisses , ou bien encore que le 
sort de la guerre les eût jetés aux mains de leurs vainqueurs 
comme épaves d'une ville prise d'assaut , les esclaves étaient 
plutôt des sujets que des êtres abandonnés à tous les caprices 
des propriétaires. 

D'ailleurs, un des caractères saillants des sociétés jeunes, 
c'est la mauvaise entente de ce qui est productif (1), et cette 
heureuse ignorance rendait assez douce l'existence des escla- 
ves grecs. Soit que, confondus avec les serfs, ils gardassent les 
troupeaux sur les rives du Pénée et de l'Achéloûs, soit que, 
dans l'intérieur du manoir, ils eussent à vaquer aux travaux 
sédentaires, ce qu'on exigeait d'eux était minime, parce que 

supérieure à Tépouse des âges civilisés ou sémitisés. Voir Pénélope, 
Hélène, dans VOdyssêe, et la reine des Phéaciens. Elle a, tout à la fois, 
plus de gravité, de considération et de liberté. Cette première insti- 
tution s'était un peu conservée chez les Macédoniens, à en juger par 
le rôle que joue Olympias dans les affaires d'Alexandre. Comparer 
aussi les mœurs des Doriens de Sparte. (Bœttiger, t. Il, p. 61.) 
, (1) Le préjugé général des races arianes engendre d'ailleurs cette 
incapacité : pour elles , la première notion du droit de propriété, c'est 
la conquête, et, comme le dit très bien un historien anglais, « the 
helîenic idea of propertv was spoil whether acquired by land or 
sea. » (Me. Cullagh , t. 1 , 9. 18.) 

2 



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^6 DE l'inégalité 

les maîtres avaient eux-mêmes peu de besoins. Les repas 
étaient promptement apprêtés. Le chef du logis se chargeait, 
le plus souvent, de tuer les bœufs ou les moutons, et de jeter 
leurs quartiers dans les chaudières d'airain. Il y prenait plaisir. 
C'était une politesse envers ses hôtes que de ne pas laisser à 
des mains serviles le soin de leur bien-être. Y avait-il à faire 
dans le domaine œuvre de maçon ou de charpentier, le maî- 
tre encore ne dédaignait pas de manier la doloh-e et la hache. 
Fallait-il garder les troupeaux, il n'y répugnait pas davantage. 
Soigner les arbres du verger, les tailler, les émonder, il s'en 
chargeait volontiers. En somme , les travaux des esclaves ne 
s'accomplissaient pas sans la participation du guerrier, tandis 
que les femmes, réunies autour de réponse, tissaient avec 
elle à la même toile , ou préparaient la laine des mêmes toi- 
sons. ' 

Rien donc ne contribuait nécessairement à empirer la con- 
dition de l'esclave, puisque tout labeur était assez honorable 
pour que le chef de la maison y prît une part constante. Puis 
il y avait au logis identité d'idées et de langage. Le guerrier 
n'en savait guère plus long que ses serviteurs sur les choses 
du monde et de la vie. S'il arrivait mi poète, un voyageur, \m 
sage, qui, après le repas, eût quelques récits à faire entendre, 
les esclaves, rassemblés autour du foyer, avaient leur part de 
l'enseignement. Leur expérience se formait comme celle du 
plus noble champion. Les conseils de leur vieillesse étaient 
aussi bien accueillis que slls étaient sortis d'une bouche libre 
et illustre. 

Que restait-il donc au maître? Il lui restait toutes lespréro- 
:gatives d'honneur, et encore des avantages positifs. Il était le 
seul homme de la maison, le pontife du foyer. Il avait seul le 
droit d'offrir des sacrifices. Il défendait là communauté, et, 
couvert de ses armes, superbement vêtu, prenait sa part de la 
liberté commune et du respect rendu à tous les citoyens de la 
cité. Mais, encore une fois, à moins que son caractère ne fût 
'exceptionnellement cruel, qu'il n'exerçât sur ses entours l'action 
d'un insensé, ni la cupidité ni la coutume ne le portaient à 
opprimer son esclave, qui ne subissait d'autre malheur réel 



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DES RACES HUMAINES. 27 

que celui d'être dominé. Les dieux avaient-ils donné à ce ser- 
viteur un talent quelconque, de la beauté ou de l'esprit, il de- 
venait le conseiller, tenait tête à chacun , et jouait le rôle du 
bossu phrygien chez Xanthus. 

Ainsi l'Arian Grec , souverain chez lui , homme libre sur la 
place publique, vrai seigneur féodal, dominait sans réserve son 
entourage, enfants, serfs et bourgeois. 

Tant que régna Tinfluence du Nord , les choses restèrent à 
peu près partout dans cette situation ; mais lorsque les immi- 
grations asiatiques, les révolutions de toute espèce arrivées à 
rintérieur eurent troublé les rapports originaires, et que l'ins- 
tinct sémitique commença à se faire plus fortement sentir, la 
scène changea tout à fait. 

Pour premier point, la religion se compliqua. Depuis long- 
temps les simples notions arianes avaient été abandonnées. Sans 
doute elles étaient altérées déjà à l'époque où les Titans com- 
mencèrent à pénétrer dans la Grèce. Mais les croyances qui 
leur avaient succédé, assez spiritualistes encore, perdirent pied 
de plus en plus. Kronos, usurpateur, suivant la formule théo-^ 
logique, du sceptre d'Ouranos, fut à son tour détrôné par 
Jupiter. Des sanctuaires s'ouvrirent à l'infini, des pontificats 
inconnus jadis trouvèrent des croyants, et les rites les plus 
extravagants s'emparèrent de la faveur générale. On appelle, 
dans les écoles, cette fièvre d'idolâtrie Y aurore de la civi- 
lisation. 

Je n'y contredis pas : il est certain que le génie asiatique 
était aussi mûr et même pourri que le génie arian-grec était 
inexpérimenté et ignorant de ses voies futures. Ce dernier, en- 
core étourdi de la longue traite que venaient de faire ses au- 
teurs mâles à travers tant de pays et de hasards, n'avait pas 
encore trouvé le loisir de se raffiner. Je ne doute cependant 
pas que, s'il avait eu assez de temps pour se reconnaître avant 
de tomber sous l'influence assyrienne, il n'eût agi mieux, et de 
façon à devancer la civilisation européenne. Il aurait pu faire 
entrer une plus grande part de son originalité dans les desti- 
nées des peuples helléniques. Peut-être aurait-il donné moins 
de hauteur à leurs triomphes artistiques; mais leur vie politi- 



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2S DE l'inégalité 

que, plus digne, moins agitée, plus noble, plus respectable, 
aurait été beaucoup plus longue. Malheureusement, les mas- 
ses arianes-grecques n'étaient pas comparables en nombre aux 
immigrations d'Asie (1). 

Je ne date pas la révolution opérée dans les instincts des 
nations grecques du jour où se firent les mélanges avec les co- 
lonisations sémitiques, ou les établissements des Doriens dans 
le Péloponèse, et, plus anciennement, ceux des Ioniens dans 
l'Attique. Je me contente de partir du moment où les résultats 
de tous ces faits modifièrent la pondération des races. Alors 
l'ancien gouvernement monarchique prit fin. Cette forme de 
royauté équilibrée avec une grande liberté individuelle, par 
raccord des pouvoirs publics , ne convenait plus au tempéra- 
ment passionné, irréfléchi, incapable de modération, de la 
race métisse alors produite. Désormais, il fallait du nouveau. 
L'esprit asiatique était en état d'imposer à ce qui restait d'es- 
prit arian un compromis conforme à ses besoins , et il put, tant 
il était fort, ne laisser à son associé que des apparences pour 
satisfaire ce goût de liberté si indélébile dans la nature blan- 
che, que, quand la chose n'existe pas, c'est alors surtout 
qu'on cherche à mettre le mot en relief. 

Au lieu de la pondération , on voulut de l'excessif. Le génie 
de Sem poussait à l'absolutisme complet- Lemouvement était 
irrésistible. Il ne s'agissait que de savoir entre quelles mains 
la puissance allait résider. La confier, telle qu'on la voulait 
faire, à un roi, à un citoyen élevé au-dessus de tous les autres, 
c'était demander l'impossible à des groupes hétérogènes qui 
n'avaient pas assez d'unité pour se réunir sur un terrain aussi 

(î) On a fait d'immenses orogrès dans la compréhension de la mytho- 
logie hellénique. La distinction est parfaitement établie entre les 
dogmes, les cultes et les rites venus d*Asie et ceux qui ont eu leurs 
sources dans des notions européennes. Ce qui reste à faire mainte- 
nant est d'une grande difficulté, mais aussi d'un grand intérêt. On 
sait que les mystères cabires et lelchines sont sémitiques, et que Tora- 
cle dodonéen est, pour le fond du moins, d'institution septentrionale. 
Ce qu'il faudrait maintenant, c'est séparer les données arianes des 
mélanges finnois. La proportion de ces éléments religieux divers , sémi- 
tique, arian, finnique, donnerait la composition exacte du sang grec. 



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DES RACES HUMAINES. 29 

étroit. L'idée répugnait aux traditions libérales des Arians. 
L'esprit sémitique , de son côté , n'avait pas de fortes raisons 
d'y tenir : il était habitué aux formes républicaines en vigueur 
sur la côte de Chanaan. Incapable d'ailleurs de se plier à la 
régularité de l'hérédité dynastique (1), il ne souhaitait pas une 
institution qui, chez lui, n'avait jamais puisé son origine dans 
le choix fibre du peuple, mais toujours dans la conquête et la 
violence, et, souvent, dans la violence étrangère. Je ne fais 
d'exception que pour le royaume juif. On imagina donc, en 
Grèce, de créer une personne fictive, la Patrie (2), et on or- 
donna au citoyen , par tout ce que l'homme peut imaginer de 
plus sacré et de plus redoutable , par la loi , le préjugé , le pres- 
tige de l'opinion publique, de sacrifier à cette abstraction ses 
goûts, ses idées, ses habitudes, jusqu'à ses relations les plus 
intimes, jusqu'à ses affections les plus naturelles, et cette abné- 
gation de tous les jours , de tous les instants , ne fut que la 
menue monnaie de cette autre obligation qui consistait à don- 
ner, sur un signe, sans se permettre un murmure, sa dignité, 
sa fortune et sa vie , aussitôt que cette même patrie était cen- 
sée vous les demander. 

L'individu , la patrie l'enlevait à l'éducation domestique pour 
le livrer nu, dans un gymnase, aux immondes convoitises de 
maîtres choisis par elle. Devenu homme , elle le mariait quand 
elle voulait. Quand elle voulait aussi, elle lui reprenait sa 
femme pour la transmettre à un autre , ou lui attribuait des 
enfants qui n'étaient pas de lui, ou encore ses enfants propres, 
elle les envoyait continuer une famille près de s'éteindre. Pos- 



(1) « The heroic notion of the unity of Ihe state being centred in 
i< Uie royal Une was already shaken. Many-af the less potent nobles 
« saw, in the greater distribution of authority, a pathway opened to 
« their ambition. » (Me. CuUagh, t. I, p. 21.) 

(2) « In the days of the monarchy the word which subsequently was 
« used to dénote a city (ttoXiç) and finally a state, signified no more than 
i the caslle of the prince. » (Me. Cullagh, t. I, p. 22.) — De même, à 
7iotre époque féodale, on n'employait guère le mot patrie, qui ne nous 
est vraiment revenu que lorsque les couches gallo-romaines ont relevé 
la tête et joué un rôle dans la politique. C'est avec leur triomphe que 
5e patriotisme a recommencé à être une vertu. 

2. 



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1 



30 DE l'inégalité . * 

sédaiMl un meuble dont la forme n'agréait pas à la patrie, la? 
patrie^onfisquait l'objet scandaleux et en punissait sévèrement 
le propriétaire. Votre lyre comptait une corde , deux de plus 
que la patrie ne le trouvait bon, Texil. Enfin, le bruit se ré- 
pandaît-il que le triste citoyen ainsi morigéné obéissait trop 
bien aux caprices incessants , constamment renouvelés de son 
despote nerveux et acariâtre, enuiimot, pouvait-on, non pas 
même prouver, mais penser qu'il était immodérément honnête 
homme, la patrie, perdant patience, lui mettait la besace sur 
le dos, le faisait saisir et conduire, malfaiteur d'un nouveau 
genre , à la frontière la plus voisine , en lui disant : Va et ne 
reviens plus! 

Si, contre tant et de si effroyables exigences, la victime ^ 
cependant un peu émue, tentait de regimber, ne fût-ce qu'en 
paroles, il y avait la mort, souvent avec tortures, le déshon- 
neur, la ruine certaine de la famille entière du coupable, qui^ 
repoussée par tous les gens assez vertueux pour s'indigner du 
crime , mais non pas assez pour encourir le châtiment d'Aris- 
tide, devait s'estimer très heureuse d'échapper à Findignation, 
aux pierres et aux couteaux de tous les patriotes de carre- 
fours. 

En récompense d'une abnégation si grande , on demande si 
la patrie accordait des compensations suffisamment magnifi- 
ques? Sans doute : elle autorisait pleinement chacun à dire de 
lui-même, en délirant d'orgueil : Je suis Athénien, je suis 
Lacédémonien , ïhébain, Argien, Corinthien, titres fastueux,, 
appréciés, au-dessus de tous les autres, au long d'un rayon 
de dix lieues carrées, et qui, au delà et dans le pays grec 
même, pouvait, sous certaines circonstances, valoir le fouet 
ou la corde à qui s'en serait pavané. En tout cas, c'était une 
garantie de haine et de mépris. Pour surcroît d'avantages, le 
citoyen se flattait hautement d'être libre , parce qu'il n'était 
pas soumis à un homme, et que, s'il rampait avec une servilité 
sans égale, c'était aux pieds de la patrie. Troisième et dernière 
prérogative : s'il obéissait à des lois qui n'émanaient pas de- 
l'étranger, ce bonheur, tout à fait indépendant du mérite in- 
trinsèque de la législation, s'appelait posséder l'isonomie , et 



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DES BACES HUMAINES. 3t 

passait pour incomparable. Voilà tous les dédommagements, et 
encore n'ai-je pas épuisé la liste des charges (1). 

Le mot patrie couvrait en définitive une pure théorie. La 
patrie n'était pas de chair et d'os. Elle ne parlait pas, elle- ne 
marchait pas, elle ne commandait pas de vive voix, et, quand 
elle rudoyait, on ne pouvait pas s'excuser parlant à sa per~ 
sonne. L'expérience de tous les siècles a démontré qu'il n'est 
pire tyrannie que celle qui s'exerce au profit des fictions, êtres 
de leur nature insensibles, impitoyables, et d'une impudence 
sans bornes dans leurs prétentions. Pourquoi ? C'est que les 
fictions, incapables de veiller elles-mêmes à leurs intérêts, 
délèguent leurs pouvoirs à des mandataires. Ceux-ci , n'étant 
pas censt. agir par égoïsme , acquièrent le droit de commettre 
les plus grandes énormités. Ils sont toujours innocents lors- 
qu'ils frappent au nom de l'idole dont ils se disent les prêtres. 

Il fallait des représentants à la patrie. Le sentiment arian , 
qui n'avait pu résister à l'importation de cette monstruosité 
chananéenne, fut assez séduit par la proposition de confier la 
délégation suprême aux plus nobles familles de l'État , point 
de vue conforme à ses idées naturelles. A la vérité, dans les 
époques où il avait été livré a lui-même, il n'avait jamais ad- 
mis que les vénérables distinctions de la naissance constituas- 
sent un droit exclusif au gouvernement des citoyens. Désormais 
il était assez perverti pour admettre et subir les doctrines ab- 
solues, et, soit que l'on conservât, dans les nouvelles constitu- 
tions, un ou deux magistrats suprêmes appelés tantôt rois, 
tantôt archontes, soit que la puissance executive résidât dans 
un conseil de notiles, l'omnipotence acquise à la patrie fut 

(l)Les modernes admirateurs du patriotisme grec l'exposent tous,, 
à peu de chose près, comme M. Me. Cullagli. Voilà la définition de cet 
économiste : « However they (the greek states) might differ in internai 
« forms, the but of, al! was to make every free man feel himself a part 
« of the State and so to organise the state as to concentrate its power, 
a when required, in faveur of the least of its injured members or for 
« Ihe punishment of themost powerful contemner of the law. » (Me. Cul- 
lagh, t. I, p. 142.) — Ces principes-là peuvent s'écrire ou se dire; 
mais personne ayant le sens commun, n'ignore qu'ils sont imprati- 
cables, et, par conséquent, ne valent pas ce qu'ils coûtent. 



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32 DE l'inégalité 

exercée uniquement par les chefs des grandes familles; en un 
mot, le gouvernement des.cités grecques se modela complète- 
ment sur celui des villes phéniciennes. 

Avant d'aller plus loin, il est indispensable d'intercaler ici 
une observation d'une haute importance. Tout ce qui précède 
s'applique à la Grèce savante, civilisée, à demi et même déjà 
plus qu'à demi sémitique. Pour la Grèce septentrionale, do- 
minatrice aux premiers âges, et, en ce moment, retombée 
dans l'ombre, les faits que j'expose ne la concernent nulle- 
ment. Cette partie du territoire, restée beaucoup plus ariane 
que l'autre, avait vu ses domaines se circonscrire. 

La frontière sud, envahie par les populations sémitisées, 
s'était resserrée. Plus on montait vers le nord , plus l'ancien 
sang grec avait conservé de pureté. Mais, en somme, la Thes- 
salie était elle-même déjà souillée, et il fallait arriver jusqu'à 
la Macédoine et à l'Épire pour se retrouver au milieu des tra- 
ditions anciennes. 

Au nord-est et au nord-ouest, ces provinces avaient égale- 
ment perdu un voisinage ami. Les Thraces et les lUyriens, en- 
vahis et transformés par les Celtes et les Slaves, ne se comp- 
taient plus comme Arians. Cependant le contact de leurs 
éléments blancs, mêlés de jaunes, n'avait pas pour les Grecs 
septentrionaux les suites à la fois fébriles et débilitantes qui 
caractérisaient les immixtions asiatiques du sud. 

Ainsi limités, les Macédoniens et les Épirotes se maintinrent 
plus fidèles aux instincts de la race primitive. Le pouvoir royal 
se conserva chez eux : la forme républicaine leur demeura in- 
connue aussi bien que l'exagération de puissance accordée au 
dominateur abstrait appelé la patrie. On ne pratiqua pas, dans 
ces contrées peu vantées , le grand perfectionnement attique. 
En revanche , on se gouverna noblement avec des notions de 
liberté qui possédaient en utilité réelle l'équivalent de ce qu'el- 
les avaient de moins en arrogance. On ne fit pas tant parler 
de soi; mais on ne vécut pas non plus d'une existence de ca- 
tastrophes. Bref, même dans le temps où les Grecs du sud , 
ayant peu conscience de l'impureté de leur sang, se deman- 
daient entre eux si vraiment les Macédoniens et leurs alliés 



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DES RACES HUMAINES. 33 

valaient la peiae d'être considérés comme des compatriotes et 
non comme des demi-barbares, ils n'osèrent jamais contester 
à ces peuples un grand et brillant courage et une habileté sou- 
tenue dans l'art de la guerre. Ces nations peu estimées avaient 
encore un autre mérite dont on ne s'apercevait pas alors , et 
qui, plus tard, devait se rendre de lui-même remarquable • 
c'est que , tandis que la Grèce sémitique ne pouvait , au prix 
de torrents de sang, souder ensemble ses antipathiques natio- 
nalités éparses, les Macédoniens possédaient une cohésion et 
une force d'attraction qui s'exerçaient avec succès , et, de pro- 
che en proche , tendaient à agrandir la sphère de leur puissance 
en y incorporant les peuples voisins. Sur ce point , ils suivaient 
exactement, et par les mêmes motifs ethniques , la destinée de 
leurs parents, les Arians Iraniens, que nous avons vus réunir 
de même et concentrer les populations congénères avant de 
marcher à la conquête des États assyriens. Ainsi , le flambeau 
arian, j'entends le flambeau politique, brûlait réellement, 
bien que sans éclairs et sans éclats, dans les montagnes macé- 
doniennes. En cherchant dans toute la Grèce , on ne ie voit 
plus exister que là. 

Je reviens au sud. Le pouvoir absolu de la patrie fut donc 
délégué à des corps aristocratiques , aux meilleurs des hom- 
mes, suivant l'expression grecque (1), et ils l'exercèrent natu- 
rellement , comme ce pouvoir absolu et sans réplique pouvait 
être exercé, avec une âpreté digne de la côte d'Asie. Si les 
populations avaient encore été arianes , il en serait résulté de 
grandes convulsions, et, après un temps d'essai plus ou moins 
prolongé, la race aurait rejeté unanimement un régime mal 
fait pour elle. Mais la tourbe plus qu'à demi sémitique ne pou- 
Ci) on les appelait aussi, comme chez nous, les gens bien nés, 
eÙTrarpiSat. Ces nobles ont laissé quelques noms. On connaît encors 
les Codrides , les Médontides, les Alcméonides, les Géphyres d'Athè- 
nes, les Penthélides de Milylène, les Basilides d'Erythrée, les Néléides 
deMilet, les Bacchiades de Corinthe, les Ctésippides d'Épidaure, les 
Ératldes de Rhodes,, les Hippotadées de Cos et de Cnide, les Aleuades 
de tarisse, les Opheltiades et les Kléonymides de Thébes; les Deuca- 
lionides, qui avaient régné à Delphes depuis l'arrivée de leur éponyme. 
(Mac Cullagh, t. I, p. lo.) 



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34 DE l'inégalité 

vait avoir de ces délicatesses. Elle ne devait jamais s'en pren- 
dre à l'essence du système , et jamais , en effet , il n'y eut en 
(jrèce, jusqu'aux derniers jours, la moindre insurrection ni 
des grands ni du peuple contre le régime arbitraire. Toute la 
discussion resta bornée à cette considération secondaire, de 
savoir à qui devait appartenir la délégation omnipotente. 

Les nobles, arguant du droit de premier occupant, appuyaient 
leurs prétentions sur la possession traditionnelle, et ils éprou- 
vèrent combien cette doctrine était difficile à maintenir en face 
d'un danger permanent, inhérent aux sommées mêmes du sys- 
tème, et qui naissait de l'absolutisme. Toute chose violente pos- 
sède en soi une force d'une nature spéciale : cette force , par 
ses écarts ou même son usage simple, produit des périls qui 
ne peuvent être conjurés qu'au prix d'une tension permanente. 
Or, l'unique moyen de réaUser cette immobilité se trouve dans 
une concentration énergique. C'est pourquoi la délégation des 
pouvoirs illimités de la patrie penchait constamment à se ré- 
sumer entre les mains d'un seul homme. Ainsi, pour combat- 
tre uiîe nuée d'inconvénients , on se mettait à perpétuité sous 
le coup d'un autre embarras jugé très redoutable, fort détesté, 
maudit par toutes les générations, et qu'on nomma la tyrannie. 

L'origine et la fondation de la tyrannie étaient aussi faciles 
à découvrir et à prévoir qu'impossibles à empêcher. Lorsque, 
par suite de l'état de compétition perpétuelle des cités, la pa- 
trie périclitait, ce n'était plus un conseil de nobles qui se trou- 
vait capable de faire face à une crise : c'était un citoyen seul 
qui, bon gré, mal gré , absorbait l'action gouvernementale. Dès 
ce moment, chacun pouvait se demander si, le danger passé, 
le sauveur consentirait à lâcher la délégation, et, au lieu de faire 
frémir tout le monde, s'en retournerait frémir lui-même du trop 
grand 'service qu'il avait rendu à la patrie. 

Autre cas : un citoyen était riche, puissant, considéré; sa 
haute position portait nécessairement ombrage aux nobles; Im- 
possible de ne pas lui laisser deviner quelque chose de cette 
méfiance. A moins d'être aveugle, il s'apercevait qu'un jour 
ou l'autre un piège lui serait tendu, qu'il y tomberait, et qu'il 
serait victime d'aune proscription proportionnée en dureté à 



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DES BAGES HUMAINES. 35 

réclat de ses mérites, à rimportance de sa fortune, à l'étendue 
de son crédit. Plus donc il avait de moyens de renverser l'au- 
torité légitime et de prendre sa place , plus il avait de raisons 
de n'y pas manquer. A défaut d'ambition , il y allait de son 
bien et de sa tête (1). Il s'ensuivit que le prétendu état répu- 
blicain des villes grecques fut presque constamment éclipsé 
par Taccident inévitable des tyrannies , et ce qui devait faire 
l'exception se trouva la règle. 

Aussitôt que régnait un tyran, on se plaignait de ce qu'on 
ne remarquait pas sous le gouvernement légal : on se plaignait 
de voir l'autorité excessive, arbitraire, dégradante; et, avec 
toute raison, on la déclarait différente de l'organisation régu- 
lière des Macédoniens et des Perses, où la royauté, fixée et 
définie par les lois , se conformait aux mœurs et aux intérêts 
des races gouvernées. 

En se montrant si sévère pour l'usurpation, on aurait dû ré- 
fléchir que le pouvoir des tyrans n'était pas une extension de 
Fancien pouvoir : ce n'était rien de plus que les droits dont la 
patrie restait en tout temps investie. Le tyran, si atroce fût-il, 
n'aurait rien su pratiquer qui, un jour ou l'autre, n'eût déjà 
été mis en usage par l'administration normale. Ses prescriptions 
pouvaient sembler absurdes ou vexatoires ; toutefois, la patrie 
avait eu la primeur de l'invention. Le tyran ne se hasardait 
pas dans un seul sentier que les conseils républicains n'eussent 
frayé déjà. 

On se rabattait sur ceci, que les excès de l'usurpateur ne pro- 



(1) Tant que toutes les républiques furent aristocratiques, et là où 
«lies le restèrent, les tyrans sorUrent des maisons nobles. Le régime 
de la démocratie fit naître les tyrans parmi les meneurs libéraux, 
ceux qu'on appelait les -ffisymnètes, gens d'esprit pour la plupart, 
beaux diseurs, amis des arts, possédés du goût de bâtir, mais qui 
n'avaient pas envie de se faire justicier par les jaloux et préféraient 
prendre les devants sur ces derniers. Avec la démagogie, les tyrans 
surgirent de la boue. (Mac. Cullagh, 1. 1, p. 36.) — C'est dans la pein- 
ture des despotes populaires qu'Aristophane excelle. Voir les Cheva- 
liers, la Paixy etc., etc. La tyrannie fut la lèpre dont tous les goîiver- 
nements grecs eurent à souffrir sans pouvoir la guérir jamais. Elle 
était de leur essence. 



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36 DE l'inégalité 

filaient qu'à lui, et qu'au contraire, les sacrifices demandés par 
les souverains à têtes multiples revenaient au bien général. 
L'objection est assez vide. Les gouvernements légaux, pour 
être composés d'une agrégation d'hommes, n'en étaient pas 
moins un assemblage sans frein d'ambitions, de vanités, de pas- 
sions, de préjugés humains. L'oppression pratiquée par eux' 
était d'aussi belle et bonne étoffe que celle d'un seul chef; elle 
avait le même vice moral , elle dégradait tont autant ses victi- 
mes. Peu m'importe si c'est Pisistrate ou les Alcméonides qui, 
suivant leur caprice, peuvent me dépouiller, me violenter, me 
déshonorer, me tuer ; dès que je sais qu'une prérogative si épou- 
vantable existe au-dessus de ma tête, je tremble, je m'abaisse ; 
mes mains se joignent suppliantes ; je n'ai plus la conscience 
d'être un homme , relevant de la raison et de Téquité. Auprès 
de Pisistrate, une fantaisie inattendue peut me perdre; auprès 
des Alcméonides , c'est un hasard de majorité. Avec ou sans 
la tyrannie , le gouvernement des cités grecques était exécra- 
ble, honteux, parce que, dans quelques mains qu'il tombât, il 
ne supposait pas l'existence d'un droit inhérent à la personne 
du gouverné, parce qu'il était au-dessus de toute loi naturelle, 
parce qu'il venait en droite ligne de la théorie assyrienne, parce 
que ses racines premières, certaines, bien qu'inaperçues, plon- 
geaient dans l'avilissante conception que les races noires se 
font de l'autorité. 

Il arriva, mais très souvent, que ces tyrans, si exécrés, si 
abhorrés des peuples grecs, les gouvernèrent pourtant avec 
beaucoup plus de douceur et de sagesse que leui's assemblées 
politiques. Guidé par un sens juste, le possesseur unique d'un 
droit absolu se contente aisément d'une certaine part dans cette 
omnipotence , et trouve tout à la fois peu de plaisir et point 
d'intérêt à tendre ses prérogatives jusqu'à les faire rompre. 
Cette réserve heureuse n'a jamais chance de se rencontrer dans 
des corps constitués, toujours enclins, au contraire, à agrandir 
leurs attribution^, et en Grèce tout y conviait les magistratures, 
rien ne les en écartait. 

Néanmoins, malgré les services que les tyrans pouvaient 
rendre et la douceur de leur joug , le point d'honneur voulait 



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DES RACES HUMAINES. 37 

qu'ils fussent maudits : il fallait donc que cela fût. Leurs rè- 
gnes étaient un enchaînement de conspirations et de supplices. 
Rarement ils se maintenaient jusqu'à leur mort, plus rarement 
encore leurs enfants héritaient de leur sceptre (1). Cette ter- 
rible expérience n'empêchait pas que la nature même des cho- 
ses ne suscitât sans cesse des successeurs aux tyrans dépossé- 
dés. C'est ainsi que ce que je disais tout à l'heure se vérifiait :* 
le gouvernement était la règle, la tyrannie l'exception, et l'ex- 
ception apparaissait beaucoup plus fréquemment que la règle. 
Tandis que les pays grecs avaient ainsi tant de peine à con- 
server ou à reconquérir leur état légal, le courant sémitique y 
augmentait toujours. Il se continuait , s'accélérait et devait 
amener amsi, dans la constitution de l'Etat, des modifications 
analogues à celles que nous avons observées dans les villes 
phéniciennes. De proche en proche , tous les pays helléniques 
du sud furent gagnés par sa prédominance. Cependant les 
points atteints les premiers , ce furent les établissements de la 
côte ionienne et TAttique (2). 

' Sans doute, les grandes immigrations, les colonisations com- 
pactes , avaient cessé depuis longtemps ; mais ce qui avait ac- 
quis à leur place une extension énorme, c'était l'établissement 
individuel de gens de toutes classes et de tous états. L'exclu- 
sivisme jaloux de la cité, né de l'instinct confus des préémi- 
nences ethniques, avait essayé en vain de rejeter tout nouveau 
venu en dehors des droits politiques : rien n'avait pu arrêter 

(4) On ne cite pas un seul cas de tyrannie transmise à la troisième 
génération. Les Gypséiides la gardèrent soixante-treize ans; les Ortha- 
gorides, quatre-vingt-dix-neuf. C'est ce qu'on a de plus long. (Mac 
Cullagh , t. I , p. 40.) 

(2) « With the industrial growth of the commonwealth, the résident 
« aliens, or, as they were termed, metoeci, grew in number and con- 
« sideration. They were more numerous at Athens than in any other 
« State. » (Mac Cullagh , t. I , p. 253.) — Une preuve bien frappante de 
l'omnipotence de la civilisation asiatique, dans la Grèce méridionale, 
se trouve en ceci , que le système monétaire et des poids et mesures 
introduit en 947 par Phéidon, roi d'Argos, et qui s'appelait éginétique 
pour avoir été pratiqué depuis plus longtemps à Égine , était tout à 
fait identique à celui que connaissaient les Assyriens , les Hébreux , etc. 
îœckh l'a solidement établi. (Grote, History of Greece, t. Il, p. 429.) 

RACES HUMAINES. — T. II, 3 



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38 DE l'inégalité 

l'invasion du sang étranger. Il s'infiltrait fyar mille différente& 
voies dans les veines des citoyens. Les familles les plus nobles^ 
déjà bien métisses, quand elles n'étaient pas- purement chana- 
néennes, comme les Géphyres, perdaient de plus en plus leur 
mérite généalogique. Le plus grand nombre d^ailleurs s'étei- 
gnait; le reste s'appauvrissait et tombait dans le flot dévorant 
de la population mélangée. Celle-ci allait se multipliant partout, 
grâce au mouvement créé par le commerce, le plaisir, la paix, 
la guerre. . 

L'aristocratie devint infiniment moins forte. Les classes 
moyennes gagnèrent en influence. 

On se demanda un jour pourquoi les nobles représentaieiit 
seuls la patrie y et pourquoi les riches n'en pouvaient faire au- 
tant (1). 

Les nobleSy il est vrai , ne possédaient plus guère de noblesse/ 
puisque beauco^ip de leurs concitoyens en avaient autant 
qu'eux (2). Le sang sémitique prédominait dans les chaumiè- 
res : il avait gagné aussi les palais. 

Il s'ensuivit des convulsions violentes, et les riches bientôt 
l'emportèrent (3). Mais à peine étaient-ils maîtres de manœu- 



(1) Cette question fut posée un peu partout en Grèce au delà de la. 
Thessalie ; mais les classes moyennes ne remportèrent pas partout la 
victoire. Dans le nord, à Thespies, à Orchomène, àThèbes, après des 
conflits sanglants , la noblesse maintint sa suprématie. A Athènes , au 
contraire , elle se trahit elle-même. On remarquera que les villes que 
je nomme étaient beaucoup moins sémitisées que' celles de Texlrême 
sud. (Mac Cullagh, 1. 1, p. 31.) 

(2) Graduellement aussi , ils avaient perdu la prépondérance que 
donnent la possession du sol et la suprématie de richesse. Cependant 
la loi leur avait longtemps garanti le premier point, et, dans beau- 
coup d'États, à Milet, à Corinthe, à Samos, à Chalcis, à Égine, ils avaient,, 
de bonne heure, admis que faire le commerce, ce n'était pas déroger. 
Ce principe ne fut cependant jamais accepté d'une manière générale. 
(Mac Cullagh, t. I, p. 23.) — Très promptement aussi, les grandes fa- 
milles helléniques, considérant l'influence et les gros revenus de cer- 
taines races plébéiennes , s'étaient alliées à elles et ainsi dégradées. 
(/6w«., t. ï,p. 2d.) 

(â) Sur quelques points , cette victoire ne s'opéra pas sans transition, 
et l'on vit certaines villes se faire une constitution où le pouvoir était 
remis à deux conseils : l'un, la ghérousie (^epouaia), était le collège 



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D£S BACES HUMAINES. 39 

vrer à leur tour le despotisme de la patrie, à peine avaient-ils 
entrepris , à la place de leurs rivaux dépossédés, Téternelle et 
malheureuse défense de l'ordre légal contre la tyrannie pullu- 
lante, que le gros des citoyens posa de nouveau la question 
soumise naguère aux gran^ du pays (l), se trouva également 
digne de gouverner et battit en brèche la position des timocra- 
tes. Et quand une fois le simple peuple eut mis le pied sm* 
cette pente , l'État ne put s'y retenir. Il devint clair qu'après 
les citoyens pauvres allaient veinir et réclamer les demi-citoyens^ 
les étrangers domiciliés , les esclaves , la tourbe. 

Arrêtons-nous ici un moment, et considérons une autre face 
du sujet. 

La seule et souvent déterminante excuse que peut présenter 
de son existence prolongée un régime arbitraire et violent, c'est 
la nécessité d'être fort pour agir contre l'étranger ou dominer 
à l'intérieur. Le système grec donnait-il au moins ce résultat? 

Il avait trois difficultés à résoudre : d'abord celle qui ressor- 
tait de sa situation vis-à-vis du reste du monde civilisé, c'est- 
à-dire de l'Asie; puis les relations des itats grecs entre eux; 
enfin la politique intérieure de chaque cité souveraine. 

Nous savons déjà que l'attitude de la Grèce entière envers 
le grand roi était toute de soumission et d'humilité. De Thè- 
bes, de Sparte, d'Athènes, de partout, des ambassades ne fai- 
saient qu'aller à Suse ou en revenir, sollicitant ou débattant 
les arrêts du souverain des Perses sur les démêlés des villes 
gr«cques entre elles. On ne courait même pas jusqu'au maître. 
La protection d'un satrape de la côte suffisait pour assurer à 
la politique d'une localité une grande prépondérance sur ses 
rivales. Tissapherne ordonnait , et, inquiètes des suites d'une 
désobéissance, les républiques silencieuses obéissaient à Tissa- 



des nobles; l'autre, le boulé (^ovl-fi), l'assemblée des riches. (Mac Cul- 
lagh, t. I, p. 26.) — Ce sont les deux chambres du système parlemen- 
taire anglais. 

(1) A Cumes , tout homme possédant un cheval avait voix dans l'as- 
semblée. A Éphèse et à Erythrée, où l'on pratiquait une sorte de ré- 
gime représentatif, des députés du peuple siégeaient avec la noblesse. 
(Mac Cullagh,t. i, p. 23.) 



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40 DE l'inégalité 

pherne. Ainsi cette force extrême concentrée dans l'État ne 
contrariait pas la tendance de l'élément sémitique grec à subir 
l'influence de la masse asiatique. Si l'annexion tardait, c'est 

que les restes du sang arian maintenaient encore des motifs 
suffisants de séparation nationale. Mais ce préservatif allait 
s'épuisant dans le sud. On pouvait prévoir le jour où l'HelIade 
et la Perse allaient se réunir. 

Avec leurs violents préjugés d'isonomie, les villes grecques, 
cramponnées à leurs petits despotismes patriotiques, mar- 
chaient à rencontre des tendances arianes : il n'était pas ques- 
tion pour elles de simplifier les rapports politiques en agglo- 
mérant plusieurs États en un seul. Ce qui se faisait en Macé- 
doine trouvait un contraste parfait dans le travail du reste de 
la Grèce. Aucune cité ne songeait à dominer un grand terri- 
toire. Toutes voulaient s'agrandir elles-mêmes matériellement, 
et n'avaient à proposer à leurs voisins que l'anéantissement. 
Ainsi, lorsque les expéditions des Lacédémoniens (1) réussis- 
saient, la fin était pour les vaincus d'aller grossir les troupeaux 
d'esclaves des triomphateurs. On conçoit que chacun se défen- 
dît jusqu'à la dernière extrémité. Pas de fusion possible. Ces 
Grecs élégants du temps de Périclès entendaient la guerre en 
sauvages. Le massacre couronnait toutes les victoires. C'était 
chose reçue que le dévouement si vanté à la patrie 'ne pouvait 
amener chaque ville qu'à se traîner dans un cercle étroit de 
succès inféconds et de défaites désastreuses (2). 

♦ 

(1) C'est ce qui rendait les naturalisations d'étrangers fort difficiles 
dans les États doriens. « A rigid exclusiveness characterised several 
« greek communities , the most opposites in almost every other politi- 
« cal sentiment. The people of Megara boasted that they had never 
« conceded the right of citizenship to any foreigner but Hercules. But 
« Sybaris and Athens are said to hâve acted otherwise ; and the inte- 
« rest of Corinth, not to speak of less important mercantile states, 
« tended in the like direction. » (Mac Cullagh, t. I, p. 2o6.) ~ Les mé- 
langes n'en avaient pas moins lieu, bien qu€ plus lentement, chez les 
nations de race dorique. Les constitutions et l'isonomie de ces peuples 
ne durèrent qu'un peu plus que celles des autres, 
i (2) M. Bœckh, grand partisan de la liberté athénienne, fait le plus 
triste tableau des conséquences de la ligue hellénique formée sous la 
présidence de la ville de Minerve , et que la politique du Pnyx voulait 



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DES BACES HUMAINES. 4! 

4u bout des premiers, la ruine de rennemi ; au bout des se- 
condes, celle des citoyens. Pas le moindre espoir de s'enten- 
dre jamais, et la certitude de ne rien fonder de grand. 
, Et à quoi aboutissait de son côté la politique intérieure? 
Nous l'avons vu : sur dix ans, six de tyrannie, le reste de dé- 
bats, de querelles, de proscriptions et de carnages entre l'aris- 
tocratie et les riches, entre les riches et le peuple. Quand, 
dans une ville, tel parti triomphait, tel autre errait au sein des 
cités voisines, recrutant des ennemis à ses adversaires trop 
heureux. Toujours un citoyen grec revenait d'exil ou faisait 
son paquet pour y aller. De sorte que ce gouvernement d'exi- 
gences, cette perpétuelle mise sur pied de la force publique, 
cette monstruosité morale que présentait l'existence d'un sys- 
tème politique dont la gloire était de ne rien respecter des^ 
droits de l'individu, aboutissait à quoi? A laisser l'influence 
perse grossir sans obstacle , à perpétuer le fractionnement de 
nationalités qui, résultant de combinaisons inégales dans les 
éléments ethniques, empêchaient déjà les peuples grecs de 
marcher du même pas et de progresser dans la même mesure. 



faire tourner à l'avantage de l'État, tel qu'on le comprenait alors. Le tré- 
sor commun, d'abord déposé dans le temple de Délos , fut apporté à 
Athènes. On employa les contributions annuelles des villes alliées à 
payer le peuple affamé d'assemblées; on en construisit des monuments, 
on en lit des statues, on en paya des tableaux. Tout naturellement on 
ne laissa passer guère de temps sans déclarer ies contributions insuffi- 
santes. Les cités confédérées furent accablées d'impôts, et, pour bien 
dire, pillées. Afin de les rendre souples, le peuple d'Athènes s'arrogea 
sur elles le droit de vie et de mort. Il y eut des révoltes; on massacra 
ce qu'on put des populations rebelles , et le reste fut jeté en esclavage. 
Plusieurs nations, dégoûtées de ce genre de vie, s'embarquèrent sur 
leurs aisseaux et s'enfuirent ailleurs. Les Athéniens, charmés, peu- 
plèrent à Icui gré les terrains vacants. Voilà ce qu'on appelait, dans 
l'antiquité grecque, le protectorat et l'alliance; car, il ne faut pas s'y 
tromper, c'est l'état d'amitié que je viens de dépeindre d'après les 
doctes pages de M. Bœckh. De mille cités alliées que compte Aristo- 
phane .dans les Guêpes, il n'en restait plus que trois qui fussent libres 
à ^ fin de la guerre du Péloponèse ; Chios, Mylilène de Lesbos etMé- 
thymne. Le reste était non pas assimilé à ses maîtres , non pas même 
sujet, mais asservi dans toute la rigueur du mot. {Die Staatshaushal- 
tung der Athener, t. I, p. 443.) 



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42 DE l'inégalité / 

Grâce à une si terrible contraction de l'esprit de chaque loca- 
lité, la réunion de la race était rendue impossible. 

Enfin, à la puissance extérieure annulée ou paralysée venait 
aussi se joindre rincapacité d'organiser la tranquillité inté- 
rieure. C'était un triste bilan, et, pour en faire l'objet de l'ad- 
miration des siècles , il a fallu l'éloquence admirable des his- 
toriens nationaux. Sous peine de passer pour des monstres, ces 
habiles artistes n'étaient pas libres de discuter, bien moins 
encore de blâmer le révoltant despotisme de la patrie. Je ne 
crois même pas que la magnificence de leurs périodes aurait 
suffi à elle seule à égarer le bon sens des époques modernes 
dans une puérile extase, si l'esprit tortu des pédants et la mau- 
vaise foi des rêveurs théoriciens ne s'étaient ligués pour obte- 
nir ce résultat et recommander l'anarchie athénienne à l'imi- 
tation de nos sociétés. 

L'intérêt que prirent à cette aflTaire les entrepreneurs de 
renommées était bien naturel. Les uns trouvaient la chose belle, 
parce qu'elle était expliquée en grec-, les autres, parce qu'elle 
allait à rencontre de toutes les idées nouvelles sur le juste et. 
l'injuste. Toutes les idées, ce n'est pas trop dire : car, au ta- 
bleau que je viens de tracer, il me reste encore à ajouter quels 
eflfroyables effets l'absolutisme patriotique produisait sur les 
mœurs. 

En substituant l'orgueil factice du citoyen au légitime sen- 
timent de dignité de la créature pensante, le système grec 
pervertissait complètement la vérité morale, et, comme, suivant 
lui, tout ce qui était fait en vue de la patrie était bien , égale- 
ment rien n'était bien qui n'avait pas obtenu l'approbation , la 
sanction de ce maître. Toutes les questions de conscience de- 
meuraient irrésolues dans l'esprit aussi longtemps qu'on ne 
savait ce que la patrie ordonnait qu'on en pensât. On n'était pas 
libre de suivre là-dessus ime donnée plus sérieuse, plus rigou- 
reuse, moins variable, qu'à défaut d'une loi religieuse épurée, 
rhomme arian eût trouvée jadis dans sa raison. 

Ainsi, par exemple , le respect de la propriété était-il, oui 
ou non, d'obligation stricte ? En général , oui ; mais , non , si 
l'on volait bien, si, pour déguiser le vol, on savait à propos et 



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DES BACES HUMAINES. 43 

avec fermeté y ajouter le mensonge, la ruse, la four'berie ou la 
violence. Dans ce cas, le vol devenait une action d'éclat, re- 
<;ommandée, prisée, et le voleur ne passait pas pour un homme 
ordinaire. Était-il bien de garder la fidélité conjugale.^* A dire 
vrai, ce n'était pas crime. Mais si un époux s'attachait à tel 
point à sa femme, qu'il prît plaisir à vivre un peu plus sous 
son toit que sur la place publique, le magistrat s'en inquiétait 
^t un châtiment exemplaire menaçait le coupable. 

Je passe sur les résultats de Téducation publique, je ne di^ 
rien des concours déjeunes filles nues dans le stade, je n'insiste 
pas sur cette exaltation officielle de la beauté physique dont 
le but reconnu était d'établir pour TÉtat des haras à citoyens 
vertement taillés, corsés et vigoureux ; mais je dis que la fin 
de toute cette bestialité était de créer un ramas de misérables 
sans foi, sans probité, sans pudeur, sans humanité, capables de 
toutes les infamies, et façonnés d'avance, esclaves qu'ils étaient, 
à l'acceptation de toutes les turpitudes. Je renvoie là-dessus 
aux dialogues du Démos d'Aristophane avec ses valets (1). 

Le peuple grec, parce qu'il était arian, avait trop de bon 
sens, et, parce qu'il était sémite, avait trop d'esprit, pom' ne 
pas sentir que sa situation ne valait rien et qu'il devait y avoir 
mieux en fait d'organisation politique. Mais par la raison que 
le contenu ne saurait embrasser le contenant, le peuple grec 
ne se mettait pas en dehors de lui-même et ne se haussait pas 

(1) Il est facile de Juger des résultats que le régime de la démocra- 
tie avait amenés à Athènes. A Tépoque de Cécrops, l'Attique passe pour 
avoir eu 20,000 habitants. Sous Périclès, elle en comptait quelque 
chose de moins, et quand, avec les Macédoniens, Tisonomie véritable 
eut été remplacée par la domination étrangère, la cité présenta, dans 
les dénombrements, les chiffres que voici ; 21,000 citoyens, 10,000 mé- 
tœques ou étrangers domiciliés, et 400,000 esclaves. (Clarac, Manuel de 
Vhistoire de Vart chez les anciens (in-12, Paris , 1874) , l'« partie, p. 318.) 
— Ce renseignement statistique , comme ce que j'aurai occasion de 
dire plus tard de la situation de la Rome royale comparée à la Rome 
consulaire, fait, à lui seul, justice de toutes les opinions qui ont eu 
cours chez nous depuis trois cents ans sur le mérite relatif des dif- 
férents gouvernements de Tantiquité. (Voir aussi Bœckh, die Staals- 
.haushaltung der Athener, t. I, p. 3S et passim.) — Ce savant entre 
dans des détails qui concordent avec l'opinion de Clarac. 



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44 DE l'inégalité 

jusqu'à comprendre que la source du mal était dans l'absolu- 
tisme hébétant du principe gouvernemental. Il en cherchait 
vainement le remède dans les moyens secondaires. A la plus 
belle époque, entre la bataille de Marathon et la guerre du 
Péloponèse, tous les hommes éminents inclinaient vers l'opi- 
nion vague que nous appellerions aujourd'hui conservatrice. 
Ils n'étaient pas aristocrates, dans le sens vrai du mot (1). Ni 
Eschyle ni Aristophane ne souhaitaient le rétablissement de 
Tarchontat perpétuel pu décennal ; mais ils croyaient que, dans 
les mains des riches, le gouvernement avait quelque chance 
de fonctionner avec plus de régularité que lorsqu'il était aban- 
donné aux matelots du Pirée et aux fainéants déguenillés du 
Pnyx. 

ils n'avaient certainement pas tort. Plus de lumières étaient 
à trouver dans la noble maison de Xénophon que chez l'intri- 
gant corroyeur de la comédie des Chevaliers. Mais, au fond,, 
le gouvernement de la bourgeoisie et des riches se fût-il conso- 
lidé, le vice radical du système n'en subsistait pas moins. Je 
veux croire que les affairés auraient été conduites avec moins 
de passion, les finances gérées avec plus d'économie; la na- 
tion n'en serait pas devenue d'un seul point meilleure, sa po- 
litique extérieure plus équitable et plus forte, et l'ensemble de 
sa destinée différent. 

Personne ne s'aperçut du véritable mal et ne pouvait s'en 
apercevoir, puisque ce mal tenait à la constitution intime des- 
races helléniques. Tous Jes inventeurs de systèmes nouveaux, 
à commencer par Platon , passèrent à côté , sans le soupçon- 
ner; que dis-je? ils le prirent, au contraire, pour élément 
principal de leurs plans de réforme. Socrate fournit peut-être 
Tunique exception. En cherchant à rendre l'idée du vice et de 
la vertu indépendante de Tintérêt politique, et à élever l'homme 
intérieur à côté et en dehors du citoyen, ce rhéteur avait au 
moins entrevu la difficulté. Aussi je comprends que la patrie 
ne lui ait pas fait grâce, et je ne m'étonne nullement de voir 

(1) Il y a des observations intéressantes sur ce point dans l'intro- 
duction que M. Droysen a mise en tête de sa traduction d'Eschyle* 
{Aschylose Werke, in-12, zw. Aufl.; Berlin, 1841.) 



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DES BâCES HUMAliN'ES. 45 

que dans tous les partis, et surtout parmi les conservateurs 
il se soit trouvé des voix, au nombre desquelles on a compté 
injustement celle d'Aristophane, pour demander son châtiment 
et porter sa condamnation. Socrate était l'antagoniste du pa- 
triotisme absolu. A ce titre, il méritait que ce système le frap- 
pât. Pourtant , il y avait quelque chose de si pur et de si noble 
dans sa doctrine, que les honnêtes gens en étaient préoccupés 
malgré eux. Une fois dans le tombeau, on regretta le sage, et 
le peuple assemblé au théâtre de Bacchus fondit en larmes 
lorsque le chœur de la tragédie de Palamède, inspiré par 
Euripide, chanta ces tristes paroles : « Grecs , vous avez mis 
« à mort le plus savant rossignol des Muses, qui n'avait fait de 
f mal à personne, le plus savant personnage de la Grèce. » 
On le pleura* ainsi disparu. Si le ciel l'eût soudain ressuscité , 
nul ne l'en aurait écouté davantage. C'était bien le rossignol 
des Muses que Ton regrettait, l'homme éloquent, discutem* 
habile, logicien ingénieux. Le dilettantisme artistique pleurait^ 
le cœur s'affligeait; quant au sens politique, il était inconvertis- 
sable, parce qu'il fait partie intime, intégrante, de la nature 
même des races, et reflète leurs défauts comme leurs qualités. 

Je me suis montré assez peu admirateur des Hellènes au 
point de vue de*s institutions sociales pour avoir, maintenant, 
le droit de parler avec une admiration sans bornes de cette 
nation, lorsqu'il s'agit de la considérer sur un terrain où elle 
se montre la plus spirituelle, la plus intelligente, la plus émi- 
nente qui ait jamais paru. Je m'incline avec sympathie devant 
les arts qu'elle a si bien servis, qu'elle a portés si haut, tout 
en réservant mon respect pour des choses plus essentielles. 

Si les Grecs devaient leurs vices à la portion sémitique de 
leur sang , ils lui devaient aussi leur prodigieuse impressionna- 
bilité, leur goût prononcé pour les manifestations de la nature 
physique, leur besoin permanent de jouissances intellectuelles^ 

Plus on s'enfonce vers les origines à demi blanches de l'an- 
tiquité assyrienne , plus on trouve de beauté et de noblesse , 
en même temps que de vigueur, dans les productions des arts. 
De même, en Egypte, l'art est d'autant plus admirable et 
puissant, que le mélange du sang arian, étant moins ancien 

s. 



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46 DE l'inégalité 

et moins avancé, a laissé plus d'énergie à cet élément modé- 
rateur. Ainsi, en Grèce, le génie déploya toute sa force au 
temps où les infusions sémitiques dominèrent, sans l'emporter 
tout à fait , c'est-à-dire isous Périclès , et sur les points du ter- 
ritoire où ces éléments affluaient davantage , c'est-à-dire dans 
les colonies ioniennes et à Athènes (1). 

Il n'est pas douteux aujourd'hui que , de même que les base? 
essentielles du système politique et moral venaient d'Assyrie, 
de même aussi les principes artistiques étaient fidèlement em- 
pruntés à la même contrée; et, à cet égard, les fouilles et les 
découvertes de Khorsabad, en établissant un rapport évident 
entre les bas-reliefs de style ninivite et les productions du 
temple d'Égine et de l'école de Myron , jie laissent désormais 
subsister aucuue obscurité sur cette question (2). Mais parce 
que les Grecs étaient beaucoup plus trempés dans le principe 
blanc et arian que les Chamites noirs , la force régulatrice exis- 
tant dans leur esprit était aussi plus considérable, et, outre 
l'expérience de leurs devanciers assyriens , la vue et l'étude 
de leurs chefs-d'œuvre, les Grecs avaient un surcroît [de rai- 
son et un sentiment du naturel fort impérieux. Ils résis- 
tèrent vivement et avec bonheur aux excès où leurs maîtres 
étaient tombés. Ils eurent dû mérite à s'en^iéfendre parce 
qu'il y eut tentation d'y succomber ; car on connut aussi chez 
les Hellènes les poupées hiératiques à membres mobiles, les 
monstruosités de certaines images consacrées. Heureusement 
le goût exquis des masses protesta contre ces dépravations. 
L'art grec ne voulut généralement admettre ni symboles hideux 
ou révoltants , ni monuments puérils. 

On lui a reproché pour ce fait d'avoir été moins spiritualiste 

(1) Movers, das Phœnizische Alterth.^ t. II, 1« partie, p. 413. 

(2) BœUiger, à propos de la plus ancienne façon de représenter, sur 
les monuments, l'enlèvement de Ganymède, où le petit garçon est ru- 
dement emporté, tout en pleurs, par les cheveux serrés aux serres de 
l'aigle, remarque que les traits caractéristiques de l'art grec primitif 
sont la vivacité, la violence et la recherche de Texpression de la force 
(Heftigkeity Gewaltsamkeit, hœchste Kraftaûsserung). C'est bien net- 
tement le principe assyrien et la marque de ses leçons. (Bœttiger, 
Ideen zur Kunstmythologie^ t. H, p. 64.) 



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DES RACES HUMAINES. 47 

que les sanctuaires d'Asie. Ce blâme est injuste, ou du moins 
repose sur une confusion d'idées. Si Ton appelle spiritualisme 
l'ensemble des théories mystiques, on a raison; mais si, avec 
plus de vérité , Fon considère que ces théories ne prennent 
leur source que dans des poussées d'imagination délivrées de 
raison et de logique, et n'obéissant plus qu'aux éperons de la 
sensation, on conviendra que le mysticisme n'est pas du spiri- 
tualisme , et qu'à ce titre on a mauvaise grâce à accuser les 
Grecs d'avoir donné dans les voies sensualistes en s'en écar- 
tant. Ils furent, au contraire, beaucoup plus exempts que les 
Asiatiques des principales misères du matérialisme , et , culte 
pour culte , celui du Jupiter d'Olympie est moins dégradant 
que celui de Baal. J'ai, du reste , déjà touché ce sujet. 

Cependant les Grecs n'étaient pas non plus très spiritualîs- 
tes. L'idée sémitique régnait chez eux, bien que réduite, et 
s^exprimait par la puissance des mystères sacrés , exercés dans 
les temples. T^es populations acceptaient ces rites en se bornant 
quelquefois à les mitiger, suivant le sentiment d'horreur que 
la laideur physique inspirait. Quant à la laideur morale , nous 
savons qu'on était plus accommodant. 

Cette rare perfection du sentiment artistique ne reposait que 
sur une pondération délicate de l'élément arian et sémitique 
avec une certaine portion de principes jaunes. Cet équilibre, 
sans cesse compromis par l'affîuence des Asiatiques sur le ter- 
ritoire des colonies ioniennes et de la Grèce continentale , de- 
vait disparaître un jour pour faire place à un mouvement de 
déclin bien prononcé. 

On peut calculer approximativement que l'activité artistique 
et littéraire des Grecs sémitisés naquit vers le vii« siècle, au 
moment où fleurirent Archiloque , 718 ans avant J.-C. , et les 
deux fondeurs en bronze Théodore et Rhœcus, 691 ans avant 
J.-C. La décadence commença après l'époque macédonienne , 
quand l'élément asiatique l'emporta décidément , autrement 
dit vers la fin du iv« siècle , ce qui donne un laps de quatre 
cents ans. Ces quatre cents années sont marquées par une 
croissance ininterrompue de l'élément asiatique. Le style de 
Théodore paraît avoir été, dans la Junon de Samos, une sim- 



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48 DE l'inégalité 

pie reproduction des statues consacrées à Tyr et à Sidon. Rien 
n'indique que le fameux coffre de Cypsélus fût d'un travail 
différent; du moins, les restitutions proposées par la critique 
moderne ne me paraissent pas rappeler quelque chose d'excel- 
lent. Pour trouver la révolution artistique qui créa roriginalité 
grecque, force est de descendre jusqu'à l'époque de Phidias, qui, 
le premier, sortit des données , soit du grand goût assyrien ^ 
retrouvé chez les Éginètes , et pratiqué dans toute la Grèce , 
soit des dégénérations de cet art en usage sur la côte phéni- 
cienne. 

Or, Phidias termina la Minerve du Parthènon l'an 438 avant 
J.-C. Son école commençait avec lui , et le système ancien se 
perpétuait à ses côtés. Ainsi , l'art grec fut simplement Fart 
sémitique jusqu'à l'ami de Périclès, et ne forma vraiment une 
branche spéciale qu'avec cet artiste. Par conséquent, depuis 
le commencement du vu® siècle jusqu'au v®, il n'y eut pas 
d'originalité, et le génie national proprement dit n'exista que 
depuis l'an 420 environ jusqu'à l'an 322, époque de la mort 
d'Aristote. Il va sans dire que ces dates sont vagues, et je ne- 
les prends que pour enfermer tout le mouvement intellectuel,, 
celui des lettres, comme celui des arts, dans un seul raison- 
nement. Aussi me montré-je plus généreux que de raison. Ce- 
pendant, quoi que je fasse, il n'y a de l'an 420, où travaillait 
Phidias, à l'an 322, où mourut le précepteur d'Alexandre ^ 
qu'un espace de cent ans. 

Le bel âge ne dura donc qu'un éclair, et s'intercala dans un 
court moment où l'équilibre fut parfait entre les principes 
constitutifs du sang national. L'heure une fois passée , il n'y 
eut plus' de virtualité créatrice , mais seulement une imitation 
souvent heureuse, toujours servile, d'un passé qui ne ressus- 
cita pas. 

Je semble négliger absolument la meilleure part de la gloire 
hellénique , en laissant en dehors de ces calculs l'ère des épo- 
pées. Elle est antérieure à Archiloque, puisque Homère vécut 
au x*' siècle. 

Je n'oublie rien. Cependant je n'infirme pas non plus mon 
raisonnement, et je répète que la grande période de gloire lit- 



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DES BACES HUMAINES. 49 

téraire et artistique de la Grèce fut celle où Ton sut bâtir, scul- 
pter, fondre , peindre , composer des chants lyriques , des li- 
vres de philosophie et des annales crédules. Mais je reconnais 
en même temps qu'avant cette époque, bien longtemps avant, 
il y eut un moment où , sans se soucier de toutes ces belles 
choses, le génie arian, presque libre de Fétreinte sémitique, 
se bornait à la production de l'épopée , et se montrait admi- 
rable, inimitable sur ce point grandiose , autant qu'ignorant, 
inhabile et peu inspiré sur tous les autres (1). L'histoire de 
l'esprit grec comprend donc deux phases très distinctes, celle 
des chants épiques sortis de la même source que les Védas, le 
Ramayana , le Mahabharata , les Sagas , le Schahnameh , les 
chansons de geste : c'est l'inspiration ariane. Puis vint, plus 
tard, rinspiration sémitique, où l'épopée n'apparut plus que 
comme archaïsme, où le lyrisme asiatique et les arts du des- 
sin triomphèrent absolument. 

Homère, soit que ce fût un homme , soit que ce nom résume 
la renommée de plusieurs chanteurs (2), composa ses récits 
au moment où la côte d'Asie était couverte par les descendants 
très proches des tribus arianes venues de la Grèce. Sa nais- 
sance prétendue tombe, suivant tous les avis, entre Fan 1102 
et l'an 947. Les Pollens étaient arrivés dans la Troade en 1162, 
les Ioniens en 1130. Je ferai le même calcul pour Hésiode, né 
en 944 en Béotie, contrée qui, de toutes les parties méridio- 
nales de la Grèce , conserva le plus tard l'esprit utilitaire , té- 
moignage de l'influence ariane. 

Dans la période où cette influence régna, l'abondance de ses 

(1) '( It is the epic poetry whicli fonns at once both the undoubted 
« prérogative and the solitary jewel of the earliest aéra of Greece. ;> 
(Grote, t. II, p. i58et462.) 

(2) L'opinion de Wolf est appuyée sur des considérations décisives, 
Homère, lorsqu'il parle d'un chanteur, de Démodocus, par exemple, ne 
considère jamais les poèmes dont il charme les auditeurs comme 
étant des fragments d'un giand tout. Il dit ; « II chanta ceci, ou bien 
il chanta cela. » L'Iliade et l'Odyssée ne semblent être que des com- 
posés de ballades séparées. Dans le premier de ces ouvrages, observe 
un historien, en isolant les livres I, VIII, XI à XXII, on obtient une 
Achilléide complète. (Grote, t. II, p. 202 et 240.) 



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50 DE l'inégalité 

productions fut extrême, et le nombre des œuvres perdues est 
extraordinaire. Pour V Iliade et V Odyssée que nous connais- 
sons, nous n'avons plus les jEthiopîgues d'Arctinus, la Petite 
Iliade de Leschès, les Fers cypriotes, la Prise d'Œckàlîe, 
le Retour des vainqueurs de Troie, la Thébaïde, les Épi^ 
gones, les Arimaspies (1) , et une foule d'autres. Telle fut la 
littérature du passé le plus ancien des Grecs : elle resta didac- 
tique et narrative, positive et raisonnable, tant qu'elle fut 
ariane. L'infusion puissante du sang mélanien l'entraîna plus 
tard vers le lyrisme, en la rendant incapable de continuer dans 
rses premières et plus admirables voies. 

Il serait inutile de s'étendre davantage* sur ce sujet. Cest 
assez en dire que de reconnaître la supériorité de l'inspiration 
hellénique de Tune comme de l'autre époque sur tout ce qui 
s'est fait depuis. La gloire homérique, non plus qu'athénienne, 
n'a jamais été égalée. Elle atteignit le beau plutôt que le su- 
blime. Certaiijement , elle restera à jamais sans rivale, parce 
que des combinaisons de race pareilles à celles qui la causè- 
j'ent ne peuvent plus se représenter. 



CHAPITRE IV. 

Les Grecs sémitiques. 

J'ai beaucoup devancé les temps et embrassé pour ainsi dire 
l'histoire de la Grèce hellénique dans son entier, après avoir 
montré les causes de son éternelle débilité politique. Mainte- 
nant je reviens en arrière, et, rentrant dans le domaine des 
questions d'État, je continuerai à suivre l'influence du sang 
sur les affaires de la Grèce et des peuples contemporains. 

Après avoir mesuré la durée de l'aptitude artistique, j'en 

, (1) La perte de ce poème est bien regrettable. Il nous aurait beau- 
coup appris sur les Arians de TAsie centrale. (Grote, t. il, p. 158 et 162.) 



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DES BAGES HUMAINES. 51 

ferai autant de celle des différentes phases gouvernementales. 
On verra par là d'une manière nette quelle terrible agitation 
amène dans les destinées d'une société le mélange croissant 
des races. 

Si l'on veut faire commencer à l'arrivée des Arians Hellènes 
avec Deucalion les temps héroïques où l'on vivait à peu près 
suivant la mode des ancêtres de la Sogdiane , sous un régime 
de liberté individuelle restreinte par des lois très flexibles, ces 
temps héroïques auraient leur début à l'an 1541 avant J.-C. 

L'époque primitive de la Grèce est marquée par des luttes 
nombreuses entre les aborigènes ^ les colons sémites dès long- 
temps établis et affluant tous les jours, et les envahisseurs 
arians. 

Les territoires méridionaux furent cent fois perdus et repris. 
Enfin, les Arians Hellènes, accablés par la supériorité de nom- 
bre et de civilisation, se virent chassés ou absorbés moitié, dans 
les masses aborigènes, moitié dans les cités sémitiques , et ainsi 
se constituèrent isolément la plupart des nations grecques (1). 

Grâce à l'invasion des Héraclides et des Doriens, le principe 
arian mongolisé reprit une supériorité passagère; mais il finit 
encore par céder à Tinfluence chananéenne, et le gouverne- 
ment tempéré des rois, aboli pour toujours, fit place au ré- 
gime absolu de la république. 

En 752, le premier archonte décennal gouverna Athènes. Le 
régime sémitique commençait dans la plus phénicienne des 

(i) Les nations heUéniques ont souvent la prétention d'être autoch- 
tones ; mais lorsque Ton en vient à la preuve , on trouve généralement 
qu'elles descendent d'un dieu , quand ce n'est pas d'une nymphe 
topique. Dans le premier cas, Je vois un ancêtre arian ou sémite; 
dans le second, un mélange initial avec les aborigènes. Ainsi, je con- 
çois qu'on puisse appeler le pirate chananéen Inachus fils de l'Océan 
et de Téthys. Il avait surgi de la mer. Ainsi encore Dardanus était fils 
de Jupiter, de Zeus, du dieu arian par excellence. Il était donc Arian 
lui-même, et venait de la Samothrace , de l'Arcadie ou même d'Italie , 
bref du nord. Dans la Laconie, avant l'invasion dorienne, on rencon- 
tre des demi-autochtones, c'est-à-dire des peuples qui ne sont ni 
entièrement arians, ni entièrement sémites. Leurs généalogies remon- 
tent à Lélex et à la nymphe topique Kléocharia. (Voir Grote, t. I, 
p. 133, 230, 387.) 



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52 DE l'inégalité 

villes grecques. Il ne devait être complet que plus tard, chez 
les Dôriens de Sparte et à Thèbes (1). L'âge héroïque et ses 
conséquences immédiates, c'est-à-dire la royauté tempérée, 
avaient duré 800 ans. Je ne dis rien de l'époque bien plus pure,, 
bien plus ariane des Titans; il me suffit de parler de leurs fils, 
les Hellènes, pour montrer que le principe gouvernemental était 
resté longtemps établi entre leurs mains. 

Le système aristocratique n'eut pas autant de longévité. Inau- 
guré à Sparte en 867, et à Athènes en 753, il finit pour cette 
dernière cité, la ville brillante et glorieuse par excellence, il 
finit d'une manière régulière et permanente à l'archontat d'I- 
sagoras, fils de Tisandre, en 508, ayant duré 245 ans. Depuis 
lors jusqu'à la ruine de l'indépendance hellénique , le parti 
aristocratique domina souvent, et persécuta même ses adver- 
saires avec succès ; mais ce fut comme faction et en alternant 
avec les tyrans. L'état régulier depuis lors, si tant est que le 
mot régularité puisse s'appliquer à un affreux enchaînement 
de désordres et de violences, ce fut la démocratie. 

A Sparte, la puissance des nobles, abritée derrière un pauvre 
reste de monarchie, fut beaucoup plus solide. Le peuple aussi 
était plus arian (2). La constitution de Lycurgue ne disparut 
complètement que vers 235 , après une durée de 632 ans (3). 

(1) Cumes, Argos et Cyrène conservèrent aussi le nom de roi (pa- 
(7i>.eu;) à leur principal magistrat, investi d'ordinaire du commande- 
ment de l'armée et de la présidence de l'assemblée générale (àyopà). 
(Mac CuUagh, t. I, p. do.) 

(2) Ils avaient une certaine parenté avec les Thessaliens. Du moins 
lesAleuades se disaijent Héraclides comme les rois de Sparte, et on 
observe de grandes analogies entre l'organisation servile des Hélotes 
et des Périakes des uns et celle des Pœnestes, des Perrhœbes et des 
Magnétos des autres. Les Doriens, bien supérieurs aux autres tribus 
helléniques au point de vue social, furent d'ailleurs les hommes d'une 
migration récente. Us n'avaient aucun renom mythique, et ne sont 
pas même nommés dans l'Hiade. Ce sont des espièces de Pandavas. 
(Grote, t. ir, p. 2.) — Ils paraissent avoir envahi le Péloponése par mer,, 
ainsi que les Arians Hindous ont fait du sud de l'Inde. {Ibid., p. 4.) A 
cet égard, il est curieux d'observer comme les Arians , nation si mé- 
diterranéenne d'origine, sont toujours facilement devenus des marins 
intrépides et habiles. 

(3) M. Mac CuUagh attribue gravement le déclin et la chute de Sparte 



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DES BAGES HUMAINES. 53 

Pour l'état populaire à Athènes, je ne sais qu'en dire, sinon 
qu'il entasse tant de hontes politiques à côté de magnificences 
intellectuelles inimitables, qu'on pourrait croire au premier 
abord qu'il lui fallut bien des siècles pour accomplir une telle 
œuvre. Mais , en faisant commencer ce régime à l'archontat 
d'Isagoras en 508 , on ne peut le prolonger que jusqu'à la ba-j 
taille de Chéronée, en 339. Le gouvernement continua plus 
tard sans doute à s'intituler république ; toutefois l'isonomie 
était perdue, et, quand les gens d'Athènes s'avisèrent de pren- 
dre les armes contre l'autorité macédonienne, ils furent traités 
moins en ennemis qu'en rebelles. De 508 à 339, il y a 169 ans. 

Sur ces 169 ans, il convient d'en déduire toutes les années 
où gouvernèrent les riches; puis celles où régnèrent, soit les 
Pisistratides , soit les trente tyrans institués par les Lacédé- 
moniens. 11 n'y faut pas comprendre non plus l'administration 
monarchique et exceptionnelle de Périclès, qui dura une tren- 
taine d'années ; de sorte qu'il reste à peine pour le gouverne- 
ment démocratique la moitié des 169 ans ; encore cette période 
ne fut-elle pas d'un seul tenant. On la voit constamment in- 
terrompue par les conséquences des fautes et des crimes d'a- 
bominables institutions. Toute sa force s'employa à conduire 
la Grèce à la servitude. 

Ainsi organisée, ainsi gouvernée, la société hellénique tomba, 
vers l'an 504, dans une attitude bien humble en face de la 
puissance iranienne. La Grèce continentale tremblait. Les co- 
lonies ioniennes étaient devenues tributaires ou sujettes. 



à la fâcheuse persistance des institutions aristocratiques, n a aussi 
des paroles de pitié pour ces infortunés Doriens de la Crète , dont la 
constitution restera inébranlable pendant de longues séries de siècles. 
La comparaison des dates indiquées ici aurait dû le consoler; ou du 
moins, s'il voulait persister à gémir sur le peu de longévité des lois 
de Lycurgue, ne se maintenant que le court espace de 632 ans, il eût 
pu réserver la plus grande part de sa sympathie pour la démocratie 
athénienne, encore bien plus promptement décédée. (Mac Cullagh, 
1. 1, p. 208 et 227.) — Mais M. Mac Cullagh, en sa qualité d'antiquaire 
libre-échangiste, a particulièrement l'horreur de la race dorienne. Je 
doute qu'il vicqne à bout des préférences toutes contraires d'O. Mùl- 
ler (die Dorier). L'érudit allemand est un bien rude antagoniste. 



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M DE l'inégalité 

Le conflit devait éclater par reffet de Tattraction naturelle 
de la Grèce à demi sémitique vers la côte d'Asie, vers le cen- 
tre assyrien , et de la côte d'Asie elle-même un peu arianisée 
vers THellade. On allait voir lé succès de la première tentative 
d'annexion. On y était préparé; mais il trompa tout le monde, 
car il s'accomplit en sens contraire à ce qu'on avait dû prévoir. 

La puissance perse, si démesurément grosse et redoutée, 
prit de mauvaises mesures. Xérxès se conduisit en Agramant. 
Sdi giovenil furore n'accorda aucun égard aux conseils des 
hommes sages. Les Grecs eurent beau, s'abandonnant les uns 
les autres, commettre des lâchetés impardonnables et les plus 
lourdes fautes , le roi s'obstina à être plus fou qu'ils n'étaient 
maladroits, et, au lieu de les attaquer avec des troupes régu- 
lières, il voulut s'amuser à repaître les yeux de sa vanité du 
spectacle de sa puissance. Dans ce but, il rassembla une co- 
hue de 700,000 hommes, leur fît passer l'Hellespont sur des 
ouvrages gigantesques, s'irrita contre la turbulence des flots, 
et alla se faire battre, à la stupéfaction générale , par des gens 
plus étonnés que lui de leur bonheur et qui n'en sont jamais 
revenus. 

Dans les pages des écrivains grecs, cette histoire des Ther- 
mopyles, de Marathon, de Platée, donne lieu à des récits bien 
émouvants. L'éloquence a brodé sur ce thème avec une abon- 
dance qui ne petit pas surprendre de la part d'une nation si 
spirituelle. Comme déclamation^ c'est enthousiasmant; mais, à 
parler sensément, tous ces beaux triomphes ne furent qu'un 
accident, et le courant naturel des choses , c'est-à-dire l'effet 
inévitable de la situation ethnique, n'en fut pas le moins du 
monde changé (1). 

(1) Les dates sont persuasives : la bataille de Platée fut gagnée le 
22 novembre 479 avant J.-C, et l'enivrement des Grecs dure encore et 
se perpétue dans nos collèges. Mais , outre que la plus grande partie 
•de la Grèce avait été ralliée des Perses, Sparte, le plus fort de leurs 
antagonistes , se hâta de conclure une paix séparée en 477, c'est-à-dire 
deuic ans après la victoire. Si Athènes résista plus longtemps à cet 
«entraînement naturel , c'est qu'elle trouvait du profit à maintenir la 
confédération pour avoir des alliés à opprimer et piUer. (Mac Cul- 
Jagh, t. I, p. 157.) — On peut juger du caractère de cette politique 



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DES BACES HUMAINES. 55 

Après comme avant la bataille de Platée, la situation se 
trouve celle-ci : 

L'empire le plus fort doit absorber le plus faible ; et de même 
que rÉgypte sémitisée s'est agrégée à la monarchie perse, 
gouvernée par Tesprit arian, de même la Grèce, où le principe 
sémitique domine désormais, doit subir la prédominance de la 
grande famille d'où sont sorties les mères de ses peuples, parce 
que du moment qu'il n'existe pas à Athènes, à Thèbes et même 
à Lacédémone de plus purs Arians qu'à Suze, il n'y a pas de 
motifs pour que la loi prépondérante du nombre et de l'éten- 
due du territoire suspende son action. 

C'était une querelle entre deux frères. Eschyle n'ignorait pas 
ce rapport de parenté, lorsque, dans le songe d'Atossa, il fait 
dire à la mère de Xerxès : 

« Il me semble voir deux vierges aux superbes vêtements. 

« L'une richement parée à la mode des Perses, l'autre selon 
« la coutume des Doriens. Toutes deux dépassant en majesté 
<{ les autres femmes. Sans défaut dans leur beauté. Toutes deux 
« soeurs d'une même race (1). » 

Malgré l'issue inespérée de la guerre persique, la Grèce 
était contrainte par la puissance sémitique de son sang de se 
rallier tôt ou tard aux destinées de l'Asie, elle qui avait subi si 
longtemps l'influence de cette contrée. 

En vérité la conclusion fut telle; mais les surprises continuè- 
rent, et le résultat fut produit d'une manière différente encore 
de ce qu'on se croyait en droit d'attendre. 

Aussitôt après la retraite des Perses, l'influence de la cour 
de Suze avait repris sur les cités helléniques ; comme aupara- 
vant, les ambassadeurs royaux donnaient des ordres. Ces or- 
dres étaient suivis. Les nationalités locales s'exaspérant dans 
leur haine réciproque, ne négligeant rien pour s'entre-détruire, 
le moment approchait où la Grèce épuisée allait se réveiller 

par le décret rendu sur la proposition de Périclès et en vertu duquel 
le peuple athénien déclarait ne devoir aucun compte de remploi des 
fonds communs de la ligue. {Ibid., p. 161; Bœckh, die Staatshaus- 
haltung der Athener, t. I, p. 429.) 
(1) Eschyle, les Perses. 



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56 DE l'inégalité 

province perse, peut-être bien heureuse de l'être et de connaî- 
tre ainsi le repos. 

De leur côté, les Perses, avertis par leurs échecs, se condui- 
saient avec autant de prudence et de sagesse que leurs petits 
voisins en montraient peu. Ils avaient soin d'entretenir dans 
leurs armées des corps nombreux d'auxiliaires hellènes ; ils les 
aflfectionnaient à leur service en les payant bien, en ne leur 
ménageant pas les honneurs. Souvent ils les employaient avec 
profit contre les populations ioniennes, et ils avaient alors la 
secrète satisfaction de ne pas voir s'alarmer la conscience cal- 
leuse de leurs mercenaires. Ils ne manquaient jamais d'incor- 
porer dans ces troupes les bannis jetés sous leur protection par 
les révolutions incessantes de TAttique, de la Béotie, du Pélo- 
ponèse; hommes précieux, car leurs villes natales étaient 
précisément celles contre qui s'exerçaient de préférence leur 
courage et leurs talents militaires. Enfin quaiid un illustre 
exilé, homme d'État célèbre, guerrier renommé, écrivain d'in- 
fluence, rhéteur admiré , se réclamait du grand roi , les pro- 
fusions de l'hospitalité n'avaient pas de bornes; et qu'un 
revirement politique ramenât cet homme dans son pays, il rap- 
portait au fond de sa conscience, fût-ce involontairement, un 
bout de chaîne dont l'extrémité était rivée au pied du trône 
des Perses. Tels étaient les rapports des deux nations. Le gou- 
vernement raisonnable, ferme, habile de l'Asie avait certaine- 
ment gardé plus de qualités arianes que celui des cités grec- 
ques méridionales, et celles-ci étaient à la veille d'expier 
durement leurs victoires de parade, lorsque l'état de faiblesse 
inouïe où elles gémissaient fut justement ce qui amena la péri- 
pétie la plus inattendue. 

Tandis que les Grecs du sud se dégradaient en s'illustrant, 
ceux du nord, dont on ne parlait pas, et qui passaient pour des 
demi-barbares, bien loin de décliner, grandissaient à tel point, 
sous l'ombre de leur système monarchique, qu'un matin, se 
trouvant assez lestes, fermes et dispos, ils gagnèrent les Perses 
de vitesse, et, s'emparant de la Grèce pour leur propre compte, 
firent front aux Asiatiques et leur montrèrent un adversaire 
tout neuf. Mais si les Macédoniens mirent la main sur la Grèce, 



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DES RACES HUMAI?îES. o7 

ce fut d'une manière et avec des formes qui révélaient assez 
la nature de leur sang. Ces nouveaux venus différaient du tout 
au tout des Grecs du sud, et leurs procédés politiques le prou- 
vèrent. 

Les Hellènes méridionaux, après la conquête , s'empressaient 
de tout bouleverser. Sous le prétexte le plus léger, ils rasaient 
une ville et transplantaient chez eux les habitants réduits en 
esclavage. C'était de la même manière que les Chaldéens sé- 
mites avaient agi à l'époque de leurs victoires. Les Juifs en 
avaient su quelque chose lors du voyage forcé à Babylone ; 
les Syriens aussi, quand des bandes entières de leurs popula- 
tions furent envoyées dans le Caucase. Les Carthaginois usaient 
du même système. La conquête sémitique pensait d'abord à 
Fanéantissement; puis elle se rabattait tout au plus à la trans- 
formation. Les Perses avaient compris plus humainement et 
plus habilement les profits de la victoire. Sans doute, on relève 
chez eux plusieurs imitations de la notion assyrienne; cepen- 
dant, en généra], ils se contentaient de prendre la place des 
dynasties nationales, et ils laissaient subsister les États soumis 
par leur épée, dans la forme où ils les avaient trouvés. 

Ce qui avait été royaume gardait ses formes monarchiques, 
les républiques restaient républiques, et les divisions par satra- 
pies, moyen d'administrer et de concentrer certains droits ré- 
galiens, n'enlevaient aux peuples que Fisonomie : l'état des 
colonies ioniennes au temps de la guerre de Darius et au mo- 
ment des conquêtes d'Alexandre en fait suffisamment foi. 

Les Macédoniens restèrent fidèles au même esprit arian. 
Après la bataille de Chéronée , Philippe ne détruisit rien , ne 
réduisit personne en servitude, ne priva pas les cités de leurs 
lois, ni les citoyens de leurs mœurs. Il se contenta de domi- 
ner sur un ensemble, dont il acceptait les parties telles qu'il les 
trouvait, de le pacifier et d'en concentrer les forces de manière 
'à s'en servir suivant ses vues. Du reste, on a vu que cette 
sagesse dans l'exploitation du succès avait été devancée, chez 
les Macédoniens, par la sagesse à conserver précieusement 
leurs propres institutions. Avec tous les droits possibles de 
faire commencer leur existence politique plus haut encore que 



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58 DE L'iNiiGALlTE 

la fondation du royaume de Sicyone, les Grecs du nord arri- 
vèrent jusqu'au jour où ils se subordonnèrent le reste de la 
Grèce sans avoir jamais varié dans leurs idées sociales. 11 me 
serait difficile d'alléguer une plus grande preuve de la pureté 
comparative de leur noble sang. Ils représentaient bien un 
peuple belliqueux, utilitaire, point artiste, point littéraire, 
mais doué de sérieux instincts politiques. 

Nous avons trouvé un spectacle à peu près analogue chez 
les tribus iraniennes d'une certaine époque. Il ne faut pour- 
tant pas en décider à la légère. Si nous comparons les deux 
nations au moment de leur développement, l'une quand , sous 
Philippe, elle déborda sur la Grèce, et l'autre , dans un temps^ 
antérieur, quand, avec Phraortes, elle commença ses conquê- 
tes, les Iraniens nous apparaissent plus brillants et semblent à 
beaucoup d'égards plus vigoureux. 

Cette impression est juste. Sous le rapport religieux, les 
doctrines spiritualistes des Mèdes et des Perses valaient mieux 
que le polythéisme macédonien, bien que celui-ci de son côté, 
attaché à ce qu'on nommait dans le sud les vieilles divinités y. 
se tînt plus dégagé des doctrines sémitiques que les théologies 
athéniennes ou thébaines. Pour être exact , il faut néanmoins 
avouer que ce que les doctrines religieuses de la Macédoine 
perdaient en absurdités d'imagination, elles le regagnaient un 
peu en superstitions à demi finnoises, qui, pour être plus som- 
bres que les fantaisies syriennes, n'en étaient guère moins fu- 
nestes. En somme, la religion macédoQienne ne valait pas celle 
des Perses, travaillée qu'elle était par les Celtes et les Slaves. 

En fait de civilisation, l'infériorité existait encore. Les na- 
tions iraniennes , touchant d'un côté aux peuples vratyas , aux 
Hindous réfractaires, éclakés d'un reflet lointain du brahma- 
nisme, de l'autre aux populations assyriennes, avaient vu se 
dérouler toute leur existence entre deux foyers lumineux qui 
n'avaient jamais permis à l'ombre de trop s'épaissû- sur leurs 
lêtès. Parents des Vratyas, les Iraniens de l'est n'avaient pas 
cessé de contracter avec eux des alliances de sang. Tributaires 
des Assyriens, les Iraniens de l'ouest s'étaient également im- 
prégnés de cette autre race, et de tous côtés ainsi l'ensemble 



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DES KACES HUMAINES. ÔD» 

des tribus fit des cîmprunts aux civilisations qui les environ, 
naient. 

Les Macédoniens furent moins favorisés. Ils ne touchaient 
aux peuples raffinés que par leur frontière du sud. Partout 
ailleurs ils ne s'alliaient qu'à la barbarie. Ils n'avaient donc 
pas le frottenaent de la civilisation à un aussi grand degré que 
les Iraniens, qui, la recevant par un double hymen , lui don- 
naient une forme originale due à cette combinaison même. 

En outre, l'Asie étant le pays vers lequel convergeaient les 
trésors de l'univers, la Macédoine demeurait en dehors des 
routes commerciales, et les Iraniens s'enrichissaient tandis que 
leurs remplaçants futurs restaient pauvres. 

Eh bien, malgré tant d'avantages assurés jadis aux Mèdes 
de Phraortes, la lutte ne devait pas être douteuse entre leurs 
descendants, sujets de Darius, et les soldats d'Alexandre. La 
victoire appartenait de droit à ces derniers, car lorsque le dé- 
mêlé commença, il n'y avait plus de comparaison possible 
entre la pureté ariane des deux races. Les Iraniens , qui déjà 
au temps de la prise de Babylone par Cyaxares étaient moins 
blancs que les Macédoniens, se trouvèrent bien plus sémitisés 
encore lorsque, 269 ans après, le fils de Philippe passa en Asie. 
Sans l'intervention du génie d'Alexandre , qui précipita la so- 
lution, le succès aurait hésité un instant, vu la grande diffé- 
rence numérique des deux peuples rivaux ; mais Tissue défini- 
tive ne pouvait en aucun cas être douteuse. Le sang asiatique 
attaqué était condamné d'avance à succomber devant le nou- 
veau groupe arian, comme jadis il avait passé sous le joug des 
Iraniens eux-mêmes, désormais assimilés aux races dégénérées 
du pays, qui, elles également, avaient eu leurs jours de triom- 
phe, dont la durée s'était mesurée à la conservation de leurs 
éléments blancs. 

Ici se présente une application rigoureuse du principe de 
l'inégalité des races. A chaque nouvelle émission du sang des 
blancs en Asie, la proportion a été moins forte. La race sémi- 
tique, dans ses nombreuses couches successives, avait plus fé- 
condé les populations chamites que ne le put l'invasion ira- 
nienne, exécutée par des masses beaucoup moindres. Quand 



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60 DE l'inégalité 

les Grecs conquirent l'Asie, ils arrivèrent en nombre plus mé- 
diocre encore ; ils ne firent pas précisément ce qu'on appelle 
une colonisation. Isolés par petits groupes au milieu d'un im- 
mense empire, ils se noyèrent tout d'un coup dans l'élément 
sémitique. Le grand esprit d'Alexandre dut comprendre qu'a- 
près son triomphe, c'en était fait de l'Heliade ; que son épée 
venait d'accomplir l'œuvre de Darius et de Xerxès, en renver- 
sant seulement les termes de la proposition; que, si la Grèce, 
n'avait pas été asservie lorsque le grand roi avait été à elle, 
elle l'était maintenant qu'elle avait marché vers lui ; elle se 
trouvait absorbée dans sa propre victoire. Le sang sémitique 
engloutissait tout. Marathon et Platée s'effaçaient sous les vé- 
néneux triomphes d'Arbelles et d'Issus, et le conquérant grec, 
le roi macédonien, se transfigurant, était devenu le grand roi 
lui-même. Plus d'Assyrie, plus d'Egypte, plus de Perside, mais 
aussi plus d'Hellade : l'univers occidental n'avait désormais 
qu'une seule civilisation. 

Alexandre mourut -, ses capitaines détruisirent l'unité politi- 
que; ils n'empêchèrent pas que la Grèce entière, et, cette fois, 
avec la Macédoine comprimée, envahie, possédée par l'élément 
sémitique, ne devînt le complément de la rive d'Asie. Une so- 
ciété unique, bien variée dans ses nuances, réunie cependant 
sous les mêmes formes générales, s'étendit sur cette portion 
du globe qui , commençant à la Bâctriane et aux montagnes 
de l'Arménie, embrassa toute l'Asie inférieure, les pays du Nil, 
leurs annexes de l'Afrique, Carthage , les îles de la Méditer- 
ranée , l'Espagne , la Gaule phocéenne , l'Italie hellénisée , le 
continent hellénique. La longue querelle des trois civilisations 
parentes qui , avant Alexandre , avaient disputé de mérite et 
d'invention, se termina dans une fusion de forces également 
du sang sémitique amenant la proportion trop forte d'éléments 
noirs, et de cette vaste combinaison naquit un état de choses 
qu'il est aisé de caractériser. 

La nouvelle société ne possédait plus le sentiment du su- 
blime, joyau de l'ancienne Assyrie comme de l'antique Egypte ; 
elle n'avait pas non plus la sympathie de ces nations trop mé- 
laniennes pom^ le monstrueux physique et moral. En bien 



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DES BACES HUMAINES. 61 

comme en mal, la hauteur avait diminué par la double influence 
ariane des Iraniens et des Grecs. Avec ces derniers, elle prit 
de la modération dans les idées d'art, ce qui la conduisit à imi- 
ter les procédés et les formes helléniques; mais d'un autre 
côté, et comme un cachet du goût sémitique raccourci, elle 
abonda dans l'amour des subtilités sophistiques , dans le raf- 
finement du mysticisme, dans le bavardage prétentieux et les 
folles doctrines des philosophes. En cherchant le brillant, faux 
et vrai, elle eut de l'éclat, rencontra quelquefois la bonne 
veine, resta sans profondeur et montra peu de génie. Sa fa- 
culté principale , celle qui fait son mérite, c'est l'éclectisme -, 
elle ambitionna constamment le secret de concilier des élé- 
ments inconciliables, débris des sociétés dont la mort faisait sa 
vie. Elle eut l'amour de l'arbitrage. On reconnaît cette ten- 
dance dans les lettres , dans la philosophie , dans la morale, 
dans le gouvernement. La société hellénistique sacrifia tout à 
la passion de rapprocher et de fondre les idées, les intérêts 
les plus disparates , sentiment très honorable sans doute , in- 
dispensable dans un milieu de fusion, mais sans fécondité, et 
qui implique l'abdication un peu déshonorante de toute voca- 
tion et de toute croyance. 

Le sort de ces sociétés de moyen terme, formées de décom- 
bres, est de se débattre dans les difficultés, d'épuiser leurs 
maigres forces, non pas à penser, elles n'ont pas d'idées pro- 
pres; non pas à avancer, elles n'ont pas de but; mais à coudre 
et recoudre en soupirant des lambeaux bizarres et usés qui ne 
peuvent tenir ensemble. Le premier peuple un peu plus ho- 
mogène qui leur met la main sur l'épaule, déchire sans peine 
le fragile et prétentieux tissu. 

Le nouveau monde comprit l'espèce d'unité qui s'établissait. 
11 voulut que les choses fussent représentées par les mots. Dès 
lors, pour marquer le plus haut degré possible de perfection 
intellectuelle, on s'accoutuma à se servir du terme d'atticisme, 
idéal auquel les contemporains et compatriotes de Périclès 
auraient eu peine à prétendre. On plaça au-dessous le nom 
d'Hellène; plus bas, on étagea des dérivés comme helléni- 
sant , hellénistique, afin d'indiquer des mesures dans les de- 

4 



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62 DE l'inégalité 

grés de civilisation. Un homme né sur la côte de la mer Rouge^ 
dans la Bactriane, dans l'enceinte d'Alexandrie d'Egypte, au 
bord de l'Adriatique, se considéra et fut tenu pour un Hellène 
parfait. Le Péloponèse n'eut plus qu'une gloire territoriale ; 
ses habitants ne passaient pas pour des Grecs plus authenti- 
ques que les Syriens ou les gens de la Lydie, et ce sentiment 
était parfaitement justifié par l'état des races. 

Sous les premiers successeurs d'Alexandre, il n'existait plus 
dans la Grèce entière une nation qui eût le droit de refuser 
la parenté , je ne dis pas l'identité , avec les hellénisants les 
plus obscurs d'Olbia ou de Damas. Le sang barbare avait tout 
envahi. Au nord, les mélanges accomplis avec les populations 
slaves et celtiques attiraient les races hellénisées vers la ru- 
desse et la grossièreté trônant sur les rives du Danube, tandis 
qu'au sud les mariages sémitiques répandaient une dépravation 
purulente pareille à celle de la côte d'Asie; pourtant, ce n'é- 
taient là au fond que des différences peu essentielles^ et qui 
ne tournaient pas au profit des facultés arianes. Certes, les vain- 
queurs de Troie , s'ils fussent revenus des enfers , auraient en 
vain cherché leur descendance ; ils n'auraient vu que des bâ- 
tards sur remplacement de Mycènes et de Sparte (1). 



(d) On suit, avec une grande facilité, les transformations de la po- 
pulation lacédémonienne. A la bataille de Platée , la ville de Lycurguç 
avait mis en ligne 50,000 combattants , savoir : 

5,000 Spartiates et 7 Hélotes par Spartiate, 

soit 35,000 Hélotes armés, 

5,000 hoplites j périœkes 
6,000 peltastes j ^'eriœKes. 

Total 50,000 

Sur le champ de bataille de Leuctres, il ne paraît plus que 4,00a 
Spartiates. Depuis longtemps, TÉtat ne soutenait ses guerres exté- 
rieures qu'au moyen d'Hélotes affranchis (Neo6a{xa)8£iç). En 370, avant 
J.-C. , lorsque Épaminondas envahit la Laconie , il fallut encore donner 
la liberté à 6,000 Hélotes pour pouvoir se défendre. Cent ans après, 
on ne comptait plus que 700 familles de citoyens, et 100 seulement 
possédaient des terres; le reste était ruiné. On reforma alors une 
aristocratie avec des Périœkes, des étrangers, et des Hélotes. A Sel-> 
lasie, toute cette bourgeoisie nouvelle fut exterminée par le roi Anti" 
gone et les Achéens, sauf 200 hommes. Machanidas et son successeur 



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DES BACES HUMAINES. 63 

Quoi qu'il en soit, l'unité du monde civilisé était fondée. A 
ce monde il fallait une loi, et cette loi où Tappuyer? De quelle 
source la faire jaillir, quand les gouvernements ne présidaient 
plus qu'à un immense amas de détritus, où toutes les nationa- 
lités anciennes étaient venues éteindre leurs forces viriles? 
Comment tirer des instincts mélaniens , qui désormais avaient 
pénétré jusqu'aux derniers replis de cet ordre social, la recon- 
naissance d'un principe intelligent et ferme , et en faire une 
règle stable? Solution impossible-, et pour la première fois 
dans le monde on vit ce phénomène , qui depuis s'est reproduit 
deux fois encore, de grandes masses humaines conduites sans 
religion politique, sans principes sociaux définis, et sans autre 
but que de les aider à vivre. Les rois grecs adoptèrent, faute 
de pouvoir mieux, la tolérance universelle' en tout et pour tout, 
et bornèrent leur action à exiger l'adoration des actes émanés 
de leur puissance. Qui voulait être république le restait ; telle 
ville tenait aux formes aristocratiques, à elle permis ; telle au- 
tre, un district, une province, choisissaient la monarchie pure, 
on n'y contredisait pas. Dans cette organisation, les souverains 
ne niaient rien et n'affirmaient pas davantage. Pourvu que le 
trésor royal touchât ses revenus légaux et extralégaux , et que 
les citoyens ou les sujets ne fissent pas trop de bruit dans le 
coin où ils étaient censés se gouverner à leur guise, ni les Pto- 
lémées, ni les Séleucides n'étaient gens a y trouver à redire. 

La longue période qu'embrassa cette situation ne fut pas 
absolument vide d'individualités distinguées ; mais elle n'offrit 
pas à celles qui surgirent un public suffisamment sympathique, 
et dès lors tout resta daus le médiocre. On s'est souvent de- 
mandé pourquoi certains temps ne produisent pas telle caté- 
gorie de supériorité : on a répondu, tantôt que c'était par dé- 
faut de liberté , tantôt par pénurie d'encouragement. Les uns 
ont fait honneur à l'anarchie athénienne du mérite de Sophocle 

Nabis employèrent le moyen ordinaire pour relever la république : 
il y eut une vaste promotion de citoyens. Mais peu après, malgré cette 
ressource, Sparte, encore vaincue et découragée, se fondit dans la ligue 
achéenne. Cette histoire est celle de tous les États grecs, d'Argos, de 
Thèbes, comme d'Athènes. (Zumpt, p. 7 et passim.) 



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64 DE L INEGALITE 

et de Platon, affirmé, et en conséquence , que sans les troubles 
perpétuels des communes d'Italie, Pétrarque, Boccace, le Dante 
surtout, n'auraient jamais étonné le monde par la magnificence 
de leurs écrits. D'autres penseurs, tout au rebours, attribuent 
la grandeur du siècle de Périclès aux générosités de cet homme 
d'Etat, l'élan de là muse italienne à la protection des Médicis, 
rère classique de notre littérature et ses lauriers à l'influence 
bienfaisante du soleil de Louis XIV. On voit qu'en s'en pre- 
nant aux circonstances ambiantes, on trouve des avis pour tous 
les goûts , tels philosophes reportant à l'anarchie ce que tels 
autres donnent au despotisme. 

Il est encore un avis : c'est, celui qui voit dans la direction 
prise par les mœurs d'une éppque la cause de la préférence 
des contemporains pour tel ou tel genre de travaux , qui mène, 
comme fatalement, les natures d'élite à se distinguer, soit dans 
la guerre , soit dans la littérature , soit dans les arts. Ce der- 
nier sentiment serait le mien, s'il concluait; malheureusement 
il reste en route, et lorsqu'on lui demande la cause génératrice 
de l'état des mœurs et des idées, il ne sait pas répondre qu'elle 
est tout entière dans l'équilibre des principes ethniques. C'est , 
en effet, nous l'avons vu jusqu'ici, la raison déterminante du 
degré et du mode d'activité d'une population. 

Lorsque l'Asie était partagée en un certain nombre d'États 
délimités par des différences réelles de sang entre les nations 
qui les habitaient, il existait sur chaque point particulier, en 
Egypte, en Grèce, en Assyrie, au sein des territoires iraniens, 
un motif à une civilisation spéciale, à des développements d'i- 
dées propres, à la concentration des forces intellectuelles sur 
des sujets déterminés, et cela parce qu'il y avait originalité 
dans la combinaison des éléments ethniques de chaque peuple. 
Ce qui donnait surtout le caractère national , c'était le nombre 
limité de ces éléments, puis la proportion d'intensité qu'ap- 
portait chacun d'eux dans le mélange. Ainsi, un Égyptien 
du XX® siècle avant notre ère, formé, j'imagine, d'un tiers de 
sang arian, d'un tiers de sang chamite blanc et d'un tiers de 
nègre, ne ressemblait pas à un Égyptien du viii^ dans la na- 
ture duquel l'élément mélanien entrait pour une moitié, le 



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DES RACES HUMAINES. 65 

principe cliamite blanc pour un dixième, le principe sémitique 
pour trois , et le principe arian à peine pour un. Je n'ai pas 
besoin de dire que je ne vise pas ici à des calculs exacts ; je 
ne veux que mettre ma pensée en relief. 

Mais l'Égyptien du vin® siècle, bien que dégénéré, avait 
pourtant encore une nationalité , une originalité. Il ne possé- 
dait plus, sans doute, la virtualité des ancêtres dont il était le 
représentant ; néanmoins la combinaison ethnique dont il était 
issu continuait, en quelque chose, à lui être particulière. Dès 
le V® siècle il n'en fut plus ainsi. 

A cette époque Télénient arian se trouvait tellement subdi- 
visé, qu'il avait perdu toute influence active. Son rôle se bor- 
nait à priver les autres éléments à lui adjoints de leur pureté, 
et dès lors de leur liberté d'action. 

Ce qui est vrai pour l'Egypte s'applique tout aussi bien aux 
Grecs, aux Assyriens, aux Iraniens; mais on pourrait se de- 
mander comment, puisque l'unité s'établissait dans les races, il 
n'en résultait pas une nation compacte , et d'autant plus vi- 
goureuse qu'elle avait à disposer de toutes les ressources ve- 
nues des anciennes civilisations fondues dans son sein, ressour- 
ces multipliées à l'infini par l'étendue incomparablement plus 
considérable d'une puissance qui ne se voyait aucun rival ex- 
térieur. Pourquoi toute l'Asie antérieure, réunie à la Grèce et à 
l'Egypte, était-elle hors d'état d'accomplir la moindre partie des 
merveilles que chacune de ses parties constitutives avait multi- 
pliées, lorsque ces parties étaient isolées, et, de plus, lorsqu'elles 
auraient dû souvent être paralysées par leurs luttes intestines? 

La raison de cette singularité , réellement très étrange , gît 
dans ceci , que l'unité exista bien , mais avec une valeur néga- 
tive. L'Asie était rassemblée, non pas compacte; car d'où 
provenait la fusion ? Uniquement de ce que les principes ethni- 
ques supérieurs, qui jadis avaient créé sur tous les points di- 
vers des civilisations propres à ces points, ou qui, les ayant 
reçues déjà vivantes, les avaient modifiées et soutenues , quel- 
quefois même améliorées , s'étaient , depuis lors, absorbés dans 
la masse corruptrice des éléments subalternes , et , ayant perdu 
toute vigueur, laissaient l'esprit national sans direction , sans 

4. 



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66 DE l'inégalité 

initiative, sans force, vivant, sans doute, toutefois sans ex- 
pression. Partout les trois principes, chamite, sémite et arîan, 
avaient abdiqué leur ancienne initiative, et ne circulaient plus 
dans le sang des populations qu'en filets d'une ténuité extrême 
et chaque jour plus divisés. Néanmoins , les proportions dif- 
férentes dans la combinaison des principes ethniques inférieurs 
se perpétuaient éternellement là où avaient régné les ancien- 
nes civilisations. Le Grec, l'Assyrien, l'Égyptien, l'Iranien du 
V® siècle étaient à peine les descendants de leurs homonymes 
du xx« : on les voyait de plus rapprochés entre eux par une 
égale pénurie de principes actifs; ils l'étaient encore par la 
coexistence dans leurs masses diverses de beaucoup de grou- 
pes à peu près similaires; et cependant, malgré ces faits très 
véritables, des contrastes généraux, souvent imperceptibles, 
cependant certains, séparaient les nations. Celles-ci ne pou- 
vaient pas vouloir et ne voulaient pas des choses bien différen- 
tes ; mais elles ne s'entendaient pas entre elles , et dès lors , 
forcées de vivre ensemble, trop faibles chacune pour faire pré- 
valoir des volontés d'ailleurs à peine senties, elles penchaient 
toutes à considérer le scepticisme et la tolérance comme des 
nécessités, et la disposition d'âme que Sextiis Empirlcus vante 
sous le nom d'ataraxie comme la plus utile des vertus. 

Chez un peuple restreint quant au nombre , l'équilibre ethni- 
que ne parvient à s'établir qu'après avoir détruit toute effica- 
cité dans le principe civilisateur, car ce principe , ayant néces- 
sairement pris sa source chez une race noble, est toujours 
troppeu abondant pour être impunément subdivisé. Cependant, 
aussi longtemps qu'il reste à l'état de pureté relative, il y a 
prédominance de sa part, et donc pas d'équilibre avec les élé- 
ments inférieurs. Que peut-il arriver, dès lors , quand la fu- 
sion ne se fait plus qu'entre des races qui, ayant passé déjà 
par cette transformation première, sont en conséquence épui- 
sées? Le nouvel équilibre ne pourrait s'établir (je dis ne pour- 
rait^ car l'exemple ne s'en est pas encore présenté dans l'his- 
toire du monde) qu'en amenant non plus seulement la dégé- 
nération des multitudes, mais leur retour presque complet aux 
aptitudes normales de leur élément ethnique le plus abondant. 



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A 



DES BACES HUMAINES. 67 

Cet élément ethnique le plus abondant, c'était pour l'Asie 
le noir. Les Chamites, dès les premières marches de leur inva- 
sion, l'avaient rencontré bien haut dans le nord, et probable* 
ment les Sémites, quoique plus purs, s'étaient, à leurs débuts, 
aussi laissé tacher par lui. 

Plus nombreuses que toutes les émigrations blanches dont 
l'histoire ait fait mention , les deux premières familles venues 
de l'Asie centrale sont descendues si loin vers l'ouest et vers 
le sud de l'Afrique, que l'on ne sait encore où trouver la 
limite de leurs flots. Pourtant on peut attester, par l'analyse 
des langues sémitiques , que le principe noir a pris partout le 
dessus sur l'élément blanc des Chamites et de leurs associés. 

Les invasions arianes furent, pour les Grecs comme pour 
leurs frères les Iraniens, peu fécondes en comparaison des 
masses plus d'aux deux tiers mélanisées dans lesquelles elles 
vinrent se plonger. Il était donc inévitable qu'après avoir mo- 
difié , pendant un temps plus ou moins long , l'état des popu- 
lations qu'elles touchaient, elles Se perdissent à leur tour dans 
l'élément destructeur où leurs prédécesseurs blancs s'étaient 
successivement absorbés avant elles. C'est ce qui arriva aux 
époques macédoniennes ; c'est ce qui est aujourd'hui. 

Sous la domination des dynasties grecques ou hellénisées , 
l'épuisement, grand sans doute, était loin encore de ressem- 
bler à l'état actuel, amené par des mélanges ultérieurs d'une 
abondance extrême. Ainsi, la prédominance finale, fatale, 
nécessaire, de plus en plus forte, du principe mélanien a été 
le but de l'existence de l'Asie antérieure et de ses annexes. On 
pourrait affirmer que depuis le jour où le premier conquérant 
chamite se déclara maître , en vertu du droit de conquête , de 
ces patrimoines primitifs de la race noire , la famille des vain- 
cus n'a pas perdu une heure pour reprendre sa terre et saisir 
dû même coup ses oppresseurs. De jour en jour, elle y par- 
vient avec cette inflexible et sûre patience que la nature ap- 
porte dans l'exécution de ses lois. 

A dater de l'époque macédonienne, tout ce qui provient de 
l'Asie antérieure ou de la Grèce a pour mission ethnique d'é- 
tendre les conquêtes mélaniennes. 



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68 DE l'inégalité 

J'ai parlé des nuances persistant au sein de l'unité négative 
des Asiatiques et des hellénisants : de là, deux mouvements 
en sens contraire qui venaient encore augmenter l'anarchie de 
cette société. Personne n'étant fort, personne ne triomphait 
exckisivement. Il fallait se contenter du règne toujours chan- 
celant, toujours renversé, toujours relevé d'un compromis 
aussi indispensable qu'infécond. La monarchie unique était 
impossible, parce qu'aucune race n'était de taille à la vivifier 
et à la faire durer. Il n'était pas moins impraticable de créer 
des États multiples, vivant d'une vie propre. La nationalité 
ne se manifestait en aucun lieu d'une façon assez tranchée 
pour être précise. On s'accommodait donc de refontes perpé- 
tuelles de territoire ; on avait l'instabilité , et non le mouve- 
ment. Il n'y eut guère que deux courtes exceptions à cette règle : 
Tune causée par l'invasion des Galates ; la seconde par l'éta-, 
blissement d'un peuple plus important, les Parthes (1), nation 
ariane mêlée de jaune, qui, sémitisée de bonne heure comme 
ses prédécesseurs, s'enfonça à son tour dans les masses hétéro- 
gènes. 

En somme, cependant , les Galates et les Parthes étaient 
trop peu nombreux pour modifier longtemps la situation de 
l'Asie. Si une action plus vive de la puissance blanche n'avait 
pas dû se manifester, c'en était fait déjà , à cette époque , de 
l'avenir intellectuel du monde, de sa civilisation et de sa gloire. 
Tandis que l'anarchie s'établissait à demeure dans l'Asie anté- 
rieure , préludant avec une force irrésistible aux dernières con- 
séquences de l'abâtardissement final , l'Inde allait de son côté^ 
quoique avec une lenteur et une résistance sans pareilles, au- 
devant de la même destinée. La Chine seule continuait sa mar- 



(1) Ils parlaient le pelilvi et y substituèrent ensuite le parsi , où af- 
fluèrent un plus grand nombre de racines sémitiques, résultat du long- 
séjour des Arsacides à Ctésiphon et à Séleucie. Suivant Justin , le fond 
original est scytliique; mais les Scythes parlaient un dialecte arian. 
Le Mahabharata connaît les Parthes , qu'il nomme Parada. Il les allie 
aux Saka (Sacae), certainement Mongols. Les Parthes donnent, par 
leur composition ethnique, une assez juste idée de ce que deraient 
être plusieurs races touraniennes 



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DES BAGES HUMAINES. 69 

che normale et se défendait avec d'autant plus de facilité contre 
toute déviation, que, parvenue mom§ haut que ses illustres 
sœurs , elle éprouvait aussi des dangers moins actifs et moins 
destructeurs. Mais la Cliine ne pouvait représenter le monde; 
elle était isolée, vivait pour elle-même, bornée surtout au soin 
modeste de régler Talimentation de ses masses. 

Les clioses en étaient là quand , dans un coin retiré d'une 
péninsule méditerranéenne, une lueur commença à briller. 
Faible d'abord , elle s'accrut graduellement, et, s'étendant sur 
un horizon d'abord restreint, éclaira d'une aurore inattendue 
la région occidentale de l'hémisphère. Ce fut aux lieux mêmes 
où, pour les Grecs, le dieu Hélios descendait chaque soir dans 
la couche delà nymphe de l'Océan, que se leva l'astre d'une 
civilisation nouvelle. La victoire, sonnant de hautaines fanfa- 
res, proclama le nom du Latium et Rome se montra. 



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LIVRE CINQUIEME. 

CIVILISATION EUROPÉENNE SÉMITISÉE. 
CHAPITRE PREMIER. 

Populations primitives de TEurope. 

On a considéré longtemps comme impossible de découvrir 
entre le Bosphore de Thrace et la mer qui borde la Galice, et 
depuis le Sund jusqu'à la Sicile, un point quelconque où des 
hommes appartenant à la race jaune, mongole, ugrienne, 
finnoise, en un mot, à la race aux yeux bridés, au nez plat, 
à la taille obèse et ramassée, se soient jamais trouvés établis de 
manière à y former une ou plusieurs nations permanentes. 
Cette opinion , si bien acceptée qu'on ne l'a guère controversée 
que dans ces dernières années, ne reposait d'ailleurs sur aucune 
démonstration. Elle n'avait pas d'autre raison d'être qu'une 
ignorance à peu près absolue des faits concluants dont l'en- 
semble, aujourd'hui, la renverse et l'efface. Ces faits sont de 
différente nature , appartiennent à différents ordres d'obser- 
vations, et le faisceau de preuves qu'ils composent est d'une 
complète rigueur (1). 

(i) Schaflfarik a été un des premiers à démontrer la présence pri- 
mordiale et la diffusion des Finnois asiatiques en Europe; mais il 
s'est borné à l'examen de la région septentrionale , en affirmant seu- 
lement que la race jaune était descendue beaucoup plus loin vers 
Test et le sud qu'on ne le suppose généralement. (Slawische Alter- 
thûmer, t. I, p. 88.) — Millier {Der ugrische Volksstamm, t. I, p. 399) 
signale des traces d'établissements lapons dans la partie la plus mé- 
ridionale de la Scandinavie et jusqu'à Schonen. — Pott (Indogerm- 
Sprachstamnif Encycl. Ersch u. Grubert p. 23) pose en principe l'ori- 
gine asiatique de toutes les tribus finnoises d'Europe, et pense que, 
dans des temps très anciens, cette famille s'étendait fort avant vers le 



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72 DE L INEGALITE 

Une certaine classe de monuments fort irréguliers, d'une 
antiquité très haute, et se montrant, à peu près, dans toutes 
les contrées de l'Europe , a depuis longtemps préoccupé les 
érudits. La tradition, de son côté, y rattache bon nombre de 
légendes. Ce sont tantôt des pierres brutes en forme d'obélis- 
ques dressées au milieu d'une lande ou sur le bord d'une côte, 
tantôt des espèces de boîtes de granit composées de quatre ou 
cinq blocs , dont un , deux au plus , servent de toiture. Ces 
blocs sont toujours de proportions gigantesques , et ne portent 
qu'exceptionnellement des traces de travail. Dans la même ca- 
tégorie se rangent des amoncellements de cailloux souvent 
très considérables , ou des rochers posés en équilibre de ma- 
nière à vibrer sous une très légère impulsion. Ces monuments, 
la plupart d'une forme extrêmement saisissante, même pour 
les yeux les plus inattentifs , ont engagé les savants à proposer 
plusieurs systèmes d'après lesquels il faudrait en faire honneur 
aux Phéniciens , ou bien aux Romains , peut-être aux Grecs , 
mieux encore aux Celtes , ou même aux Slaves. Mais les pay- 
sans, fidèles aux croyances de leurs pères, repoussent, sans 
le savoir, ces opinions si diverses, et adjugent les objets en 
litige aux fées et aux nains. On va voir que les paysans ont 
raison. Il en est dès récits légendaires comme de la philosophie 
des Grecs, au jugement de saint Clément d'Alexandrie. Ce 
Père la comparait aux noix , âpres d'abord au goût du chré- 
tien; mais si l'on sait en briser Técorce, on y trouve un fruit 
savoureux et nourrissant. 

Les créations architecturales des Phéniciens, des Grecs, des 
Ptomains, des Celtes, ou même des Slaves n'offrent rien de 
commun avec les monuments dont il est ici question. On pos- 
sède des œuvres de tous ces peuples à différents âges; on con- 
naît les procédés dont ils usaient : rien ne rappelle ce que 
nous avons ici sous les yeux. Puis, autre raison bien autrement 
puissante , et , même sans réplique , on rencontre des pierres 

sud. — Ilask mêle à des opinions plus hardies nombre d'assertions 
suspectes. — Wormsaae est un des auteurs qui ont commencé avec 
beaucoup de sagacité et d'érudition à poser la question sur le véri- 
table terrain 



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DES RACES HUMAINES. 73 

debout , des cairns et des dolmens dans cent endroits où les 
conquérants de Tyr et de Rome , où les marchands de Mar- 
seille, où les guerriers celtes, où les laboureurs slaves n'ont, 
jamais passé. Il faut donc envisager le problème à nouveau et 
de très près. 

En partant de ce principe unanimement reconnu que toutes 
les antiquités de l'Europe occidentale ici mises en question 
sont, quant à leur style, antérieures à la domination romaine, 
on pose une base chronologique assurée, et l'on tient la clef du 
problème. J'insiste sur cette circonstance qu'il ne s'agit ici que 
de la date du style , et nullement de celle de la construction 
de tel ou teï monument en particulier, ce qui compliquerait 
la difficulté d'ensemble de beaucoup d'incertitudes de détail. 
Il faut s'en tenir d'abord à un exposé aussi général que pos- 
sible , quitte à particulariser plus tard. 

Puisque les armées des Césars occupaient la Gaule entière 
et une partie des îles Britanniques au premier siècle avant no- 
tre ère, le système générateur des antiquités gauloises et bre- 
tonnes remonte à des temps plus anciens. Mais l'Espagne aussi 
possède des monuments parfaitement identiques à ceux-là (1). 
Or les Romains ont pris possession de cette contrée longtemps 
avant de s'établir dans les Gaules, et, avant eux, les Cartha- 
ginois et les Phéniciens y avaient jeté d'abondantes importa- 
tions de leur sang et de leurs idées. Les peuples qui ont érigé 
les dolmens espagnols ne sauraient donc les avoir imaginés 



(1) Borrow, The Bible in Spain, in-12, Lond., 1849, chap. VII, p. 35 : 
« Whilsttoiling among this wilds waste, I observed, a liWle.way to my 
« left, a pile of stones of rather a singular appearance and rode up tô 
« it. It was a druîdica! altar and the most perfect and beautiful one 
« of the kind which I hâve never seen. It was circular, and consisted 
« of stones immensely larges and heavy at the bottom, which towards 
« the top became thinner and thinner, having been fashioned by the 
« hand of art to something of thé shape of scallop sheUs. Thèse were 
« surmounted by a very large flat stone, which slanted down towards 
« the earth , where was a door. » — Bien peu d'observations ont été 
faites en Espagne sur cette classe de monuments. M. Mérimé a visité 
cependant, près d'Antéquera, un souterrain clairement marqué des 
caractères pseudo-cci tiques. 

BAOES HUAIAINES. — T. II. 6 



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74 DE l'inégalité 

postérieurement à la première migration ou colonisation phé- 
nicienne. Pour ne pas déroger à une prudence même exces- 
sive, il est bon de ne pas user de cette certitude dans toute son 
étendue. Ne remontons pas plus haut que ie troisième siècle 
avant Jésus-Christ. 

Il faut être plus hardi en Italie. Nul doute que les construc- 
tions semblables aux monuments gaulois et espagnols qu'on 
y trouve ne soient antérieures à la période romaine , et , qui 
plus est, à la période étrusque. Les voilà repoussées du troi- 
sième siècle au huitième à tout le moins. 

Mais, parce que les antiquités que nous venons d'apercevoir 
dans les îles Britanniques, la Gaule , l'Espagne et l'Italie, dé- 
rivent d'un type absolument le même , elles inspirent naturel- 
lement la pensée que leurs auteurs appartenaient à une même 
r. ce. Aussitôt que cette idée se présente, on veut en éprouver 
la valeur en calculant la diffusion de cette race d'après celle 
des monuments qui révèlent son existence. On cesse donc de 
se tenir renfermé dans les quatre pays nommés ci-dessus, et 
Ton cherche, au dehors de leurs limites , si rien de semblable 
à ce qu'ils contiennent ne se peut rencontrer ailleurs. On ar- 
rive à un résultat qui d'abord effraye Timagination. 

La zone ouverte alors aux regards s'étend depuis les deux 
péninsules méridionales de l'Europe, en couvrant la Suisse, 
la Gaule et les îles Britanniques, sur toute l'Allemagne, en- 
veloppe le Danemark et le sud de la Suède, la Pologne et la 
Russie, traverse l'Oural, embrasse la haute Sibérie, passe le 
détroit de Behring, enferme les prairies et les forêts de l'Amé- 
rique du Nord, et va finir vers les rives du Mississipi supérieur, 
si toutefois elle ne descend pas plus bas (1). 

(1) Keferstein, Ansichten ûber die keltischen Altherthûmer, t. I, pass. 
— Ouvrage qui témoigne des plus laborieuses recherches et du plus 
grand dévouement à la science. C'est un véritable et indispensable ma- 
nuel pour la connaissance des antiquités primitives. — Wormsaae, 
The Primeval Antiquities of Denmark, translated by W. J. Thoms, 
Lond., in-8o, 1849. — Schaflfarik, Slawische AUerthûmer, 1. 1. «Squier, 
Observations on the Aboriginal Monuments of the Mississipi Valley^ 
New-York, 1847. — Abeken, Mittel Italien vor der Zeit der rœmischen 
Serrschaft, Stuttgart u. Tubingen, etc., 1843. — Dennis, Die Stsedte und 



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DES RACES HUMAINES. 75 

On conviendra que, s'il fallait adjuger soit aux Celtes, soit 
aux Slaves, pour ne parler ni des Phéniciens, ni des Grecs, 
ni des Romains , une si vaste série de régions , on devrait , en 
même temps , s'attendre à rencontrer toutes les autres caté- 
gories d'antiquités ^ue ces pays recèlent aussi identiques en- 
tre elles que le sont les monuments dont l'abondance conduit 
à tracer ces vastes limites. Que les aborigènes de tant de con- 
trées aient été des Celtes ou des Slaves , ils auront laissé par- 
tout des restes de leur culture , aisément comparables à ceux 
que Ton décrit en France , en Angleterre , en Allemagne , en 
Danemark, en Russie, et que l'on sait, de science certaine, 
ne pouvoir être attribués qu'à eux. Mais, précisément, cette 
condition n'est pas remplie. 

Sur les mêmes terrains que les constructions de pierre brute, 
abondent des dépôts de toute nature, gages de l'industrie hu- 
maine , qui , différant entre eux d'une manière radicale de 
contrée à contrée, accusent, d'une manière évidente, Texis-^ 
tence sporadique de nationalités très distinctes et auxquelles, 
ils ont appartenu. De sorte que Ton contemple dans les Gaules 
des restes complètement étrangers à ceux des pays slaves, qui 
le sont à leur tour à des produits sibériens , comme ceux-ci à 
des produits américains. 

Incontestablement donc l'Europe a possédé, avant tout 
contact avec les nations cultivées des rives de la Méditerranée, 
Phéniciens, Grecs ou Romains, plusieurs couches de popula- 
tions différentes, dont les unes n'ont tenu que certaines pro- 
vinces du continent, tandis que d'autres, ayant laissé partout 
des traces semblables , ont bien évidemment occupé la totalité 
du pays, et cela à une époque très certainement antérieure 
au huitième siècle avant Jésus-Christ. 

La question qui se présente maintenant, c'est de savoir 
quelles sont les plus anciennes des diverses classes d'antiquités 

BegreebnUse Etruriens, deutsch von Meissner, in-S" , Leipzig, 1852, 1. 1, 
pass., etc., etc. — Pour ce qui concerne les monuments de la Suisse, 
je dois beaucoup aux obligeantes communications de M. Troyon, dont 
les investigations si habiles et si patientes agrandissent tous les jours 
Je champ de Tarchéologie primitive. 



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76 I)E l'inégalité 

primitives, ou de celles qui sont sporadiques, ou de celles^ 
qui sont ré|fandues partout. 

Celles qui sont sporadiques accusent un degré d'industrie , 
de connaissances techniques et de raffinement social fort su- 
périeur à celles qui occupent le plus vaste espace. Tandis que 
ces dernières ne montrent qu'exceptionnellement la trace de 
l'emploi des instruments de métal, les autres oifrent deux 
époques où le bronze, puis le fer, se présentent sous les for- 
mes les plus habilement variées; et ces formes, appliquées^ 
comme elles le sont , ne peuvent pas laisser le moindre doute 
qu'elles n'aient été la propriété ici des Celtes, là des Slaves-,; 
car le témoignage de la littérature classique exclut toute hési- 
tation. 

Conséquemment, puisque les Celtes et les Slaves sont d'ail- 
leurs les derniers propriétaires connus de la terre européenne 
antérieurement au huitième siècle qui précéda notre ère , les* 
deux périodes appelées par d'habiles archéologues les âges de. 
bronze et de fer s'appliquent aussi à ces peuples. Elles em- 
brassent les derniers temps de l'antiquité primordiale de nos 
contrées , et il faut reporter par delà leurs limites une époque 
plus ancienne, justement qualifiée d'âge de pierre par les mê- 
mes classificateurs (1). C'est à celle-là qu'appartiennent les 
monuments objets de notre étude. 

Un point, subsiste encore qui pourrait sembler obscur. L'ha- 
bitude enracinée de ne rien apercevoir en Europe avant les 
Celtes et les Slaves peut induire certains esprits à se persuader 
que les trois âges de pierre , de bronze et de fer ne marquent 
que des gradations dans la culture des mêmes races. Ce seraient 
les aïeux encore sauvages des habiles mineurs, des artisans in- 
dustrieux dont maintes découvertes récentes font admu*er le& 
œuvres , qui auraient produit les monuments bruts de la plus 
lointaine période. On s'expliquerait tant de barbarie par un. 
état d'enfance sociale, encore ignorant des ressources techni- 
ques créées plus tard. 

Une objection sans réplique renverse cette hypothèse d'ail- 

(1) Wormsaae, The Primeval Antiquities ofDenmark, p, 8. 



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DES BACES HUMAINES. 77 

leurs foncièrement inadnaissible pour bien d'autres motifs (1). 
Entre l'âge de bronze et Tâge de fer, il n'y a de différence que 
la plus grande variété des matières employées et la perfec- 
tion croissante du travail. La pensée dirigeante ne change 
pas; elle se continue, se modifie, se raffine, passe du bien au 
mieux , mais en se maintenant dans les mêmes données. Tout 
au contraire, entre les productions de l'âge de pierre et celles 
de rage de bronze, on relève, au premier coup d'œil, les con- 
trastes les plus frappants; pas de transition des unes aux au- 
tres, quant à l'essentiel : le sentiment créateur se transforme 
du tout au tout. Les instincts, les besoins auxquels il est satis- 
fait, ne se correspondent pas. Donc l'âge de pierre et l'âge de 
bronze ne sont point dans les mêmes rapports de cohésion où 
ce dernier se trouve avec l'âge de fer (2). Dans le premier cas, 
il y a passage d'une race à une autre, tandis que, dans le se- 
cond, il n'y a qu'un simple progrès au sein de races, sinon 
complètement identiques , du moins très près parentes. Or il 
n'est pas douteux que les Slaves sont établis en Europe depuis 
quatre mille ans au moins. D'autre part, les Celtes combattaient 
^ur la Garonne au dix-huitième siècle avant notre ère. Nous 
voilà donc arrivés pied à pied à cette conviction, résultat ma- 
thématique de tout ce qui précède : les monuments de l'âge 
de pierre sont antérieurs, quant à leur style, à l'an 2000 avant 
J.-C. ; la race particulière qui les a construits occupait les con- 

(1) Keferstein, Ansichten, 1. 1, p. 451 : « Si l'on observe la marche de 
« la science et de Tart en Europe, on n'aperçoit nulle part un dévelop- 
« pement graduel , mais bien une sorte de fluctuation , et la condition 
« des choses s'élève ou s'abaisse comme les flots de la mer. Certaines 
« circonstances amènent un progrès, d'autres une déchéance. Il est 

« impossible de découvrir aucune trace du passage des peuples com- * 
« plètement sauvages à l'état de bergers et de chasseurs, puis d'habi- 
« tants sédentaires, puis enBn d'agriculteurs et d'artisans. Si haut que 
« nous remontions dans les temps primitifs, au delà des périodes hé- 
« roïques, nous trouvons que les nations sédentaires et sociables ont 
« été, de tout temps, pourvues de ce caractère. » — J'ai eu occasion, 
à la fin du deuxième livre de cet ouvrage, de démontrer rexaclitude 
de cette assertion; comme elle va à rencontre des opinions vulgaires, 
je ne me lasse pas de l'appuyer de témoignages imposants. 

(2) Wormsaae, The Primeval Antiquilies ef Denmark, p. 124 et sp'jq. 



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78 DE l'inégalité 

trées où on les trouve avant toute autre nation ; et commey 
d'ailleurs, Ils se présentent en plus grande abondance à me-- 
sure que l'observateur, quittant le sud, s'avance davantage vers 
le nôfd- ouest, le nord et le nord-est, cette même race était 
plus primitivement encore et, en tout cas, plus solidement sou- 
veraine dans ces dernières régions. Si Ton veut fixer d'une 
manière approximative l'époque probable de l'apogée de sa 
force, rien ne s'oppose à ce que Ton accepte la date de 3000 ans 
avant J.-C, proposée par un antiquaire danois, aussi ingénieux 
observateur que savant profond (1). 

Ce qui reste maintenant à déterminer d'une manière positive, 
c'est la nature ethnique de ces populations primordiales si lar- 
gement répandues dans notre hémisphère. Bien certainement 
elles se rattachent de la façon la plus intime aux groupes di- 
vers de l'espèce jaune, généralement petite, trapue, laide, dif- 
forme, d'une intelligence fort limitée, mais non nulle, grossière- 
ment utilitaire et douée d'instincts mâles très prédominants (2). 

^attention s'est portée récemment , en Danemark (3) et en 
Norv^ège, sur d'énormes amoncellements d'écaillés d'huîtres 
et de coquillages,' mêlés de couteaux en os et en silex fort 
brutalement travaillés. On exhume aussi de ces détritus des 
squelettes de cerfs et de sangliers, d'où la moelle a été enlevée 
par fracture. M. Wormsaae, en analysant cette découverte, 

(1) Wormsaae, ouvr. cité, p. 135 : « If the Celts possessed settled abo- 
« deè în'the west of Europe more than two thousand years ago, how 
« much more ancient must be Ihe populations which preceded the ar- 
« rival of the Celts? A grèat numberof years must pass away before a 
« people like the Celts could spread themselves in the west of Europe 

. « and render the land productive. It is therefore no exaggeration if we 
« attribute to the stone period an antiquity of, at least, three thousand 
« years. » 

(2) Je me suis étendu suffisamment ailleurs sur les traits caractéris- 
tiques de la race jaune, quant à ce qui est du domaine de la physio- 
logie. Le tableau dressé par M. Morton donne tous les résultats dési- 
rables quant à la valeur comparative de cette race à l'égard des deux 
autres. 

(3) Moniteur universel du 14 avril 1853, n« 104, Mérimée, Sur les An- 
tiquités prétendues celtiques. — Munch, Det norske Folkshistorie, 
deutsch von Claussen, in-8«, Lubeck, 1853, p. 3. 



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DES BACES HUMAINES. 79 

regrette que des recherches analogues à celles qui Font amenée 
n'aient pas eu lieu jusqu'ici sur les côtes de France. Il ne doute 
pas qu'il n'en dût sortir des observations semblables à celles 
qu'il a eu l'occasion de faire dans sa patrie, et il pense surtout 
que la Bretagne serait explorée avec grand avantage. Il ajoute : 
« Tout le monde sait combien ces amas de coquillages et d'os 
« sont fréquents en Amérique. Ils renferment des instruments 
« non moins grossiers (que ceux que l'on a trouvés dans les 
« détritus danois et norwégiens), et attestent le séjour des aii- 
« ciennes peuplades aborigènes. » 

Ces monuments sont d'un genre si particulier, et si peu pro- 
pre à frapper les yeux et à attirer Tattention, qu'on s'explique 
sans peine l'obscurité qui les a si longtemps couverts. Le mé- 
rite n'en est que plus grand pour les observateurs auxquels la 
science est redevable d'un présent, certes bien curieux, puis- 
qu'il en résulte au moins une forte présomption que le nord 
de l'Europe possède des traces identiques à celles qu'offrent 
encore les plages du nouveau monde dans le voisinage du dé- 
troit de Behring. Il permet aussi de commenter une autre 
trouvaille du même genre, plus intéressante encore, faite, il 
y a peu de mois, aux environs de Namur. Un savant belge, 
M. Spring, a retiré d'une grotte à Ghauvaux, village de la com- 
mune de Godine, un amas de débris doublement enterrés sous 
une couche de stalagmite et sous une autre de limon, parmi 
lesquels il a reconnu des fragments d'argile calcinée, du char- 
bon végétal, puis des os de bœufs, de moutons, de porcs, de 
cerfs, de chevreuils, de lièvres, enfin de femmes, de jeunes 
hommes et d'enfants. Particularité curieuse qui se remarque 
aussi dans les détritus du Danemark et de la Norwège : tous 
les os à moelle sont rompus, aussi bien ceux qui ont appartenu 
à des individus de notre espèce que les autres, et M. Spring en 
conclut avec raison que les auteurs de ce dépôt comestible 
étaient anthropophages (1). C'est là un goût étranger à toutes 
les tribus de la famille blanche, même les plus farouches, 

(1) Moniteur universel du 18 mars 1854, n» 77. Communication faite 
par M. Spring à l'Académie royale de Belgique. 



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80 DE l'ipTégalité 

mais très fréquemment constaté chez les nations américaines. 
Passant à un autre genre (inobservations, on trouve comme 
objets remarquables certains tumulus de terre qui, par la ru- 
desse de leur construction, n'ont rien de commun avec les sé- 
pultures arianes de la haute Asie, pas plus qu'avec ces tom- 
beaux somptueux que l'on peut observer encore dans la Grèce, 
dans la Troade, dans la Lydie, dans la Palestine, et qui témoi- 
gnent, sinon d'un goût artistique très raffiné chez leurs cons- 
tructeurs, du moins d'une haute conception de ce que sont la 
grandeur et la majesté (1). Ceux dont il s'agit ici ne consis- 
tent , comme il vient d'être dit , qu'en simples accumulations de 
glaise ou de terre crayeuse, suivant la qualité du sol qui les 
porte. Cette enveloppe renferme des cadavres non brûlés, 
ayant à leurs côtés quelques tas de cendres (2). Souvent le 
corps paraît avoir été déposé sur un lit de branchages. Cette 
circonstance rappelle le fagot sépulcral des aborigènes de la 
Chine. Ce sont là des sépultures bien élémentaires , bien sau- 
vages. Elles ont été rencontrées un peu partout au sein des 
régions européennes. Or des constructions toutes semblables, 
oii'rant les mêmes particularités, couvrent également la vallée 
supérieure du Mississipi. M. E.-G. Squier affirme que les sque- 

(4) Von Prokesch-Oslen, Kleine Schrifterij die Tumuli der Alteriy t. v, 
p. 317. 

(2) On considère généralement l'absence d'incinération des os comme 
un des caractères auxquels se peuvent reconnaître les sépultures, 
finniques, car les Celtes et les Slaves brûlaient leurs morts. L'obser- 
vation est juste, elle ne saurait néanmoins servir à fixer l'âge du mo- 
nument où l'on trouve à l'appliquer. M. Troyon veut bien me commu- 
niquer à cet égard une opinion que je crois devoir consigner ici : 
« Je crois, » m'écrivait ce savant, « qu'on peut poser en fait que les pre- 
« miers habitants de l'Europe ont inhumé leurs morts sans les brûler. 
<i Plus tard, dans l'âge de bronze, l'ustion est générale, mais bien des 
« familles de la race primitive ont poursuivi leur ancien mode de sépul- 
« ture. C'est ainsi que, dans le canton de Vaud, on rencontre tous les 
« instruments en bronze, des tumuli, anneaux, poignards, celts, épin- 
« gles, etc., dans des tombes construites sous la surface du sol, auprès 
« de squelettes reployés ou étendus sur le dos. Le même fait se retrouve 
« en quelques parties de l'Allemagne et de l'Angleterre, et on le remar- 
« quera dans bien d'autres contrées quand les observations seront 
« complètes. » 



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DES RACES HUMAINES. 81 

lettes enfouis dans ces tombes sont tellement fragiles que le 
moindre contact les résout en poussière. C'est pour lui un mo- 
tif d'attribuer à ces cadavres et aux monuments qui les ren- 
ferment une excessive antiquité (1). 

De tels tumulus, toujours semblables, érigés en Amérique, 
dans le nord de l'Asie et en Europe, viennent renforcer l'idée que 
ces contrées ont été possédées jadis par la même race, qui ne 
saurait être que la race jaune. Ils sont partout voisins de longs 
remparts de terre, quelquefois doubles et triples, couvrant des 
espaces de plusieurs milles en ligne droite. Il en existe de tels 
entre la Vistule et l'Elbe, dans l'Oldenbourg, dans le Hanovre. 
M. Squier donne sur ceux de l'Amérique du Nord des détails tel- 
lement précis, et, ce qui vaut mieux, des dessins si concluants, 
que l'on ne peut conserver le plus léger doute sur l'identité 
complète de la pensée qui a présidé à ces systèmes de défense. 

On doit inférer de ces faits suffisamment nombreux et con- 
cordants : 

Que les populations jaunes venant d'Amérique et accumu- 
lées dans le nord de l'Asie , ont jadis débordé sur l'Europe en- 
tière, et que c'est à elles qu'il faut attribuer l'ensemble de ces 
monuments grossiers de terre ou de pierre brute qui témoi- 
gnent partout de l'unité de la population primordiale de notre 
continent. Il faut renoncer à voir dans de telles œuvres des 
résultats qui n'ont pu sortir de la culture sporadique, et d'ail- 
leurs bien connue aujourd'hui pour avoir été plus développée, 
des nations celtiques et des tribus slaves. Ce point établi, il reste 
encore à suivre la marche des peuples finnois vers l'occident 
pour apercevoir, avec les moyens d'action dont ils disposaient, 
le détail des travaux qu'ils ont exécutés et qui nous étonnent 
aujourd'hui. Ce sera, en même temps, reconnaître les traits 
principaux de la condition sociale où se trouvaient les premiers 
habitants de notre terre d'Europe. 

Cheminant avec lenteur à travers les steppes et les marais 
glacés des régions septentrionales, leurs hordes avaient devant 
elles un chemin le plus souvent plane et facile. Elles suivaient 

(1) E. G. Squier, ouvr. cité. 



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82 DE l'inégalité 

les bords de la mer et le cours dés grands fleuves, lieux où les 
forêts étaient clairsemées, où les rochers et les montagnes s'a- 
baissaient et livraient passage. Dénués de moyens énergiques 
pour se frayer des routes à travers des obstacles trop puis- 
sants, ou du moins n'en pouvant user qu'avec une grande dé- 
pense de temps et de forces individuelles , elles n'appliquaient 
5 l'usage journalier que des haches de silex mal emmanchées 
d'une branche d'arbre. Pour opérer leur navigation côtière 
dans l'océan Arctique ou le long des rives fluviales, ou encore 
dans les contrées coupées de grands marécages, elles usaient 
de canots formés d'un unique tronc d'arbre abattu et creusé 
au feu, puis dégrossi tant bien que mal à l'aide de leurs instru- 
ments imparfaits. Les tourbières d'Angleterre et d'Ecosse re- 
celaient et ont livré à la curiosité moderne quelques-uns de ces 
véhicules. Plusieurs sont garnis à leurs extrémités de poignées 
en bois, destinées à faciliter le portage. Il en est un qui ne 
mesure pas moins de trente-cinq pieds de longueur. 

On vient de voir que, lorsqu'il s'agissait de jeter à bas quel- 
ques arbres, les Finnois employaient le procédé encore en usage 
aujourd'hui chez les peuplades sauvages de leur continent na- 
tal. Les bûcherons pratiquaient de légères entailles dans un 
tronc de chêne ou de sapin, au moyen de leurs haches de^ 
silex, et suppléaient à Tinsuffisance de ces outils par une appli- 
cation patiente de charbons enflammés introduits dans les 
trous ainsi préparés (1). 

A en juger d'après les vestiges aujourd'hui existants, les 
principaux établissements des hommes jaunes ont été riverains 
de la mer et des fleuves. Mais cette donnée ne saurait cepen- 
dant fournir une règle sans, exception. On rencontre des traces 
finniques assez nombreuses et fort importantes dans l'intérieur 
des terres. M. Mérimée, éclaircissant ce point, a fort judicieu- 
sement signalé l'existence de monuments de ce genre dans le 
centre de la France (2). On en constate plus loin encore. Les 

(1) Wormsaae, ouv. cité, p. 13. Ceci n*est point une hypothèse, mais 
une observation confirmée par les faits. 

(2) Moniteur universel du 44 avril 1853. U s'agit de la Marche , du 
pays chartrain, du Vendômois,du Limousin, etc. 



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DES BACES HUMAINES. 83 

émigrants de race jaune primitive ont connu , en fait de pays 
d'un accès ditûcile, les solitudes des Vosges, les vallées du Jura, 
les bords du Léman. Leur séjour dans ces différentes parties de 
l'intérieur est attesté par des vestiges qui ne sauraient provenir 
que d eux. Ou en reconnaît même d'une manière certaine dans 
quelques parties du nord de la Savoie (1), et les habiles re- 
cherches de M. Troyon sur des habitations très antiques, ense- 
velies aujourd'hui sous les eaux de plusieurs lacs de la Suisse, 
mettront probablement un jour hors de doute que les pêcheurs 
finnois avaient placé jusque sur l^s rives du lac de Zurich les 
pilotis de leurs misérables cabanes (2). 

Il convient de donner rapidement une nomenclature des 
prmcipales espèces de débris qui ne peuvent avoir appartenu 
qu'aux aborigènes de race jaune, de ces débris que les archéo- 
lûgues du Nord considèrent unanimement comme portant le 
cachet de l'âge de pierre. Déjà j'ai cité les amoncellements de 
coquillages comestibles, d'os de quadrupèdes et d'êtres hu- 
mains, mêlés de couteaux de pierre, d'os et de corne; j'ai en- 
core mentionné les haches, les marteaux de silex, les canots 
formés d'un seul tronc d'arbre, et les vestiges d'habitations 
sur pilotis qui viennent , pour la première fois , d'être obser- 
vées sur les rives de plusieurs lacs helvétiques. A ce fond , on 
doit ajouter des têtes de flèches en caillou ou en arête de pois- 
son, des pointes de lance et des hameçons pour la pêche en 
mêmes matières, des boutons destinés à assujettir des vête- 

(1) Keferstein, Ansichten, t. I, p. 173 et 183. — Mémoires et docu- 
ments de la Société d'histoire et d' archéologie de Genève-, in-S®, 1847, 
t. V, p. 498 etpass. 

(2) Cette découverte est toute récente. Elle a eu lieu cette année, 
d*abord à Meilen, canton de Zurich, ensuite sur le lac de Bienne près 
de Nidau, enfin sur les lacs de Genève et de Neuchâtel. Ces restes 
consistent en pilotis qui portaient autrefois des habitations construites 
•au-dessus dé la surface de Teau. On y trouve de nombreux fragments 

de poterie, et même des petits vases intacts, des ossements, d'ani- 
maux, des charbons, des pierres destinées à moudre et à broyer, etc. 
Comme on y rencontre aussi çà et là quelques débris de bronze, il 
esta présumer que ces habitations datent de la période où les Celtes 
étaient déjà arrivés dans le pays. — Je dois ces communications à 
M. Troyon. 



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84 DE l'inégalité 

ments de peaux, des morceaux d'ambre ou percés ou bruts, des 
boules d'argiie teintes en rouge pour être enfilées et servir de 
colliers (1)V enfin des poteries souvent fort grandes, puisqu'il 
en est qui servent de bières à des cadavres entiers, aux côtés 
desquels paraissent avoir été déposés des aliments. 

Mais ce qui domine tout le reste, ce sont les productions ar- 
chitectoniques , côté surtout frappant de ces antiquités. Leur 
trait principal et dominant, celui qui crée leur sjtyle particulier^ 
c'est l'absence complète, absolue, de maçonnerie. Dans ce 
mode de construction, il n'est fait usage que de blocs toujours 
considérables. Tels sont les menhirs, ou peulvens , appelés en 
Allemagne Hunensteiiie (2) ; les obélisques de pierre brute, 
d'une hauteur plus ou moins grande, enfoncés dans le sol, or- 
dinairement jusqu'au quart de leur élévation totale; les crom- 
lechs, Hunenbette, cercles ou carrés formés par des séries de 
blocs posés à côté les uns des autres, et embrassant un espace 
souvent assez éten.du. Ce sont encore des dolmens, lourdes 
cases, construites de trois ou quatre fragments de rocher ac- 
cotés à angle droit, recouverts d'une cinquième masse, pavées^ 
en cailloux plats et quelquefois précédées d'un corridor de 
même style. Souvent ces monstrueuses masures sont ouvertes 



(1) Wormsaae, ouvr. cité, p. 17 etpass. — Keferstein, t. I, p. 314. — 
Un beau dolmen, découvert à la Motte-Sain t-Héraye (Loire-Inférieure), 
en 1840, contenait, entre autres objets, un de ces colliers de terre cuite. 

(2) Keferstein, ouvr. cité, t. I, p. 205. Le mot hune ne signifie pas les 
Huns, comme on le croit généralement; il vient du celtique hen, an- 
cien, vieux, ou de hun, le dormeur. Il a passé dans le frison avec le 
sens de mort. Ainsi Hunensteine doit se traduire par pierres des an- 
ciens, des dormeurs, ou des morts. Peut-être faut-il appliquer cette 
observation à plus d'un passage de Sigebert et des chroniques gaéli- 
ques, où l'intervention des Huns, en tant que cavaliers d'Attila, est 
tout à fait absurde. — Dieffenbach, Celtica II, 2® Abth., p. 269. Voir 

*une citation de Fordun où THumber s'appelle Hunne, et où le prince 
mythique Humber est nommé Rex Hynorum. (Loc. cit., p. 267). — On 
trouve aussi dans Geoffroy de Monmouth, II, 1 : « Applicuit Humber, 
« rex Hunnorum, in Albaniam. » — Les traditions germaniques, en se 
mêlant aux fables indigènes, n'ont pas hésité à déposer dans le mot 
Tiun des souvenirs qui leur étaient très présents, et, par suite, à in- 
tercaler le nom d'A.ttila dans les généalogies iriando-milésieuncs. 



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DES EACES HUMAINES. 85 

d'un côté ; dans d'autres cas, elles ne présentent pas d'issue, 
de ne peut être que des tombeaux. Sur certains points de la 
Bretagne, on les compte par groupes de trente à la fois; le 
Hanovre n'en est pas moins richement pourvu (1). La plupart 
contiennent ou contenaient, au moment où elles furent décou- 
vertes, des squelettes non brûlés. 

Autant par leur masse, qui en fait le monument le plus ap- 
parent qu'ait produit la race finnoise, que par les débris qu'ils 
contiennent, les dolmens doivent être considérés comme un 
des témoignages les plus concluants de la présence des peu- 
plades jaunes sur un point donné. Les fouilles les plus minu- 
tieuses n'ont jamais pu y faire apercevoir d'objets en métal, 
mais seulement ces sortes d'outils ou d'ustensiles, aussi élé- 
mentaires par la matière que par la forme, qui ont été énu- 
mérés plus haut. Les dolmens ont encore un caractère précieux, 
c'est leur vaste diffusion. On en connaît dans toute l'Europe. 

Viennent maintenant les cairns, qui ne sont guère moins 
commuas. Ce sont des amas de pierres de différentes dimen- 
sions (2). Plusieurs recèlent un cadavre, toujours non brûlé, 
avec quelques objets d'os ou de silex. Il est des exemples où le 
corps est déposé sous un petit dolmen érigé au centre du 
cairn (3). On voit aussi tel de ces monuments qui est à base 
pleine et ne semble avoir eu qu'une destination purement com- 
mémorsttive ou indicative. Il en est de fort petits, mais aussi 
d'énormes : celui de New-Grange, en Irlande, représente une 
masse de quatre millions de quintaux. 

La combinaison du dolmen et du cairn n'est qu'une imita- 
tion, souvent suggérée par la nature du terrain, d'une réunion 

(1) Moniteur universel déjà cité. M. Mérimée démontre le fait par une 
série d'arguments incontestables. 

(2) Keferstein, ouvr. cité, t. I, p. 132. Cet auteur dénombre ainsi les 
monuments pseudo-celtiques du Hanovre : 290 constructions de pierre, 
350 groupes de terre, 133 tumulus isolés, 65 remparts, etc. Il arrive 
au chififre de 7,000. 

(3) Très fréquemment le cadavre n'est pas posé à plat, mais assis et 
la tête reposant sur les genoux repliés. Celte coutume est extrêmement 
-répandue chez les aborigènes américains. — Wormsaae, ouvr. cité, 
j). 89. 



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86 DE ^.'inégalité 

semblable du dolmen etdu tumulus (1). On signale des spé- 
cimens de cette espèce un peu partout, entre autres dans le La- 
liùm, près de Cività-Vecchia, à vingt-deux milles de Rome, 
non loin de Tancienne Alsium et de Santa-Marinella. Il en est 
encore un à Chiusa, un autre près de Pratina, sur l'emplace- 
ment de Lavinium (2). 

Les squelettes tirés des dolmens ont permis de constater, 
chez les premiers habitants de la terre d'Europe , certains ta- 
lents qu'assurément on n'aurait pas été enclin, à priori, à 
leur supposer. Ils savaient pratiquer plusieurs opérations chi- 
rurgicales. Déjà les tumulus américains en avaient offert la 
preuve en livrant aux observateurs des têtes renfermant des 
dents fausses. Un dolmen ouvert récemment, près de Mantes, 
a fourni le corps d'un homme adulte dont le tibia, fracturé en 
flûte , présente une soudure artificielle. 

Il est d'autant plus curieux de rencontrer chez la race jaune 
ce genre de savoir^ que, parmi les descendants purs pu métis 
de la variété mélanienne , on n'en aperçoit pas vestige aux épo- 
ques correspondantes. L'art de soulager les souffrances n'est 
guère allé, chez ces derniers, au delà de l'usage des simples 
et des topiques extérieurs. L'intérieur du corps humain et sa 
structure leur étaient complètement inconnus. C'est la suite de 
l'horreur que leur inspiraient les morts, horreur toute d'ima- 
gination, née des craintes superstitieuses qui ont de longtemps 
précédé le respect, et qui empêchait toute curiosité de s'aven- 
turer dans un domaine jugé redoutable. Au contrah-e, les 
jaunes, défendus par leur tempérament flegmatique contre 
l'excès des impressions de ce genre, envisagèrent très peu 
solennellement les dépouilles de leurs conquêtes. L'anthropo- 

(1) Le cairn n*a guère été mis en usage que dans les contrées pier- 
reuses. On en voit beaucoup dans le sud-ouest de la Suéde, tandis 
qu'il ne s'en rencontre aucun en Danemark. — Wormsaae, ouw» citéf 
p. 107. 

(2) Suivant Varron , toute chambre sépulcrale marquée des carac- 
tères du dolmen a été primitivement recouverte d'un tumulus de terre, 
détruit postérieurement. Ce passage est des plus importants pour 
établir l'existence des hordes finniques en Italie.. — Abeken, ouvr. 
cité, p. 241. 



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DES BACES HUMAINES. 87 

phagie leur fournissait toutes les occasions désirables de s'ins- 
truire sur Tostéologie de l'homme. Le soin même de leur sen- 
sualité, en les portant à étudier la nature des os, afin de sa- 
voir, à point nommé, où trouver la moelle, leur procurait 
Texpérience pratique. C'est ainsi que se montrent si savants les 
habitants actuels de la Sibérie méridionale. Leurs connaissan- 
ces anatomiques, en ce qui concerne les différentes catégories 
d'animaux , sont aussi sûres que détaillées (1). 

De l'habitude de voir des squelettes, de les manier, de les 
rompre, à l'idée de raccommoder un membre brisé ou de rem- 
plir une alvéole , le passage est extrêmement court. Il ne faut 
ni une intelligence extraordinaire ni un degré de culture géné- 
rale bien avancé pour le franchir. Néanmoins il est intéressant 
de constater que les Finnois le savaient faire, parce qu'on 
s'explique ainsi un fait resté jusqu'à présent énigmatique, le 
plombage des dents malades chez les plus anciens Romains, 
habitude à laquelle fait allusion un article de la loi des XII 
Tables. Ce procédé médical, inconnu aux populations delà 
Grande-Grèce, provenait des tribus sabines ou des Rasênes, 
qui ne pouvaient l'avoir reçu que des anciens possesseurs jaunes 
de la péninsule. Voilà comment le bien sort du mal, et com- 
ment l'ostéologie, avec ses applications bienfaisantes, a sa 
source première dans l'anthropophagie. 

Si l'on a quelque droit de s'étonner d'avoir pu tirer de pa- 
reilles conclusions de l'examen des squelettes trouvés dans les 
dolmens , on était fondé à en attendre les moyens de préciser 
physiologiquement le caractère ethnique des populations aux- 
quelles ils ont appartenu. Malheureusement les résultats ob- 
tenus jusqu'ici n'ont pas justifié cette espérance : ils sont des 
plus pauvres. 

Pour première difficulté , on a peu de corps entiers. Le plus 
souvent les cadavres, altérés par des accidents mévitables, à 
la suite de si longs siècles d'inhumation , n'offrent qu'un objet 
d'examen fort incomplet. Trop fréquemment aussi, les explo- 



(1) Hue, Souvenirs d'un voyage dans la Tar tarie, le Thibet et la 
Chine, t. II. 



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S8 DE l'inégalité 

rateurs, ignorants ou maladroits, ne les ont pas assez ménagés 
en pénétrant dans leurs asiles. Bref, jusqu'à ce jour, la phy- 
siologie n'a rien ajouté de bien concluant aux preuves offertes 
par d'autres ordres de connaissances touchant le séjour pri- 
mordial des Finnois sur toute la surface du continent d'Europe. 
Comme cette science n'est pas non plus parvenue à démontrer 
l'identité typique des squelettes trouvés en différents lieux, 
elle ne peut servir même à reconnaître si l'ancienne population 
a été ou non bien nombreuse. Pour se former une opinion à 
cet égard, il faut revenir aux témoignages fournis parles mo- 
numents que d'ailleurs on trouve en si étonnante abondance. 

Déjà l'ubiquité du dolmen tendait à établir que les envahis- 
. seurs avaient pénétré jusque dans le centre, jusque dans les 
régions montagneuses de notre partie du monde. Mal pourvus 
des moyens matériels de rendre ces invasions faciles, ils n'ont 
dû y être déterminés que par une surabondance de nombre 
qui leur a rendu impossible de continuer à vivre tous agglo- 
mérés sur les premiers points de débarquement. 

Cette induction puissante est renforcée encore par un argu- 
ment direct, argument matériel qui saisit la conviction de la 
manière la plus forte, en augmentant la liste des monuments 
finniques de la description du plus vaste, du plus étonnant 
dont on ait encore eu connaissance (1). 

La vallée de la Seille, en Lorraine , occupée aujourd'hui par 
les villes de Dieuze, de Marsal, de Moyenvic et de Vie, ne 
formait, avant que Thomme y eût mis les pieds, qu'un im- 
mense marécage boueux et sans fond, créé et entretenu par 
une multitude de sources salines, qui, perçant de toutes parts 
sous la fange, ne laissaient pas un endroit stable et solide. En- 
touré de hauteurs , ce coin de pays était , en outre , aussi peu 
accessible qu'habitable. Une horde finnoise jugea qu'il lui serait 
possible de s'y faire une retraite à l'abri de toutes les agres- 
sions, si elle réussissait à y créer un terrain capable de la porter. 

(1) F. de Saulcy, Notice sur une Inscription découverte à Marsal, 
Paris, in-8°, 1846. Se trouve aussi dans les Mémoires de l'Académie des 
inscriptions. — Ce travail n'est pas un des moins ingénieux ni des 
moins sagaces du savant académicien. 



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DES KACES HUMAINES. 89 

Pour y parvenir, elle fabriqua , avec l'argile des collines 
environnantes, une immense quantité de morceaux de terre 
pétris à la main. On retrouve encore aujourd'hui, sur ceux de 
ces fragments que Ton exhume de la vase, les traces recon- 
naissablesde doigts d'hommes, de femmes et d'enfants. Quel- 
quefois, pour abréger sa besogne, l'ouvrier sauvage s'est avisé 
de prendre un bloc de bois et de le recouvrir d'une faible cou. 
che de glaise. Tous ces fragments ainsi préparés furent en- 
suite soumis à Faction du feu et transformés en briques on ne 
peut plus irrégulières, dont les plus grandes, qui sont aussi 
les plus rares , ont environ 25 centimètres de circonférence 
sur une longueur à peu près égale. La plupart n'ont que des 
dimensions beaucoup plus faibles. 

Les matériaux ainsi préparés furent transportés dans le ma- 
rais, et jetés pêle-mêle sur la boue, sans mortier ni ciment. 
Le travail s'étendit de telle manière que le radier artificiel, re- 
couvert aujourd'hui d'une couche de vase solidifiée de sept à 
onze pieds de profondeur, a, dans ses parties les plus minces, 
trois pieds de hauteur, et dans les plus épaisses sept environ. 
Ainsi fut créé sur l'abîme une espèce de croûte que le temps a 
rendue très compacte, et qui est évidemment très solide ,^ 
puisqu'on la voit porter plusieurs villes , habitées par une po- 
pulation totale de vingt-neuf à trente mille âmes. 

L'étendue de cet ouvrage bizarre , connu dans le pays sous 
le nom de briquetage de Marsal, paraît êtr** , .*4itant que les 
sondages exécutés au dernier siècle par l'ingénieur la Sauva- 
gère ont pu le faire connaître, de cent quatre-vingt-douze 
mille toises carrées sous la ville de Marsal , et de quatre-vingt- 
deux mille quatre cent quatre-vingt-dix-neuf toises sous 
Moy envie. 

En comparant entre elles les différentes mesures, M. de Saul- 
«y a calculé approximativement, et en ayant soin de modérer, 
même à l'extrême , toutes ses appréciations, le nombre de bras 
et la durée de temps indispensables pour achever ce singulier 
monument de barbarie et de patience , et il a trouvé que qua- 
tre mille ouvriers actuels , usant des mêmes procédés , n'ayant 
d'ailleurs à s'occuper ni de l'extraction de l'argile , ni du char- 



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90 DE l'inégalité 

i 

riage de cette matière sur les lieux de manutention , ni de la 
coupe, ni du transport du bois nécessaire à la cuisson des bri" 
ques , ni enfin de celui de ces briques sur les points d'immer- 
sion, et opérant pendant huit heures par jour, mettraient 
vingt-cinq ans et demi pour arriver à la fin de leur tâche. On 
peut juger par là quelle est l'importance du travail exécuté. 

Il est à peine utile de dire que ce ne sont pas de telles con- 
ditions qui ont présidé à la construction du briqu étage de 
Marsal. Ce ne sont pas, dis-je, des ouvriers astreints réguliè- 
rement et uniquement à leur labeur qui l'ont exécuté. Il a été 
conduit à fin par des familles de travailleurs barbares, agis- 
sant lentement , maladroitement , mais avec une persévérance 
imperturbable qui comptait pour rien et le temps et la peine. 
Il est aussi vraisemblable que , dans la pensée de ceux qui les 
premiers se sont mis à l'œuvre , le briquetage ne devait pas 
acquérir Textension qu'il a prise. Ce n'est qu'à mesure oïi la 
population, favorisée par la sécurité des lieux, s'y est recrutée 
et étendue, qu'on a pu sentir l'opportunité de faire à la de- 
meure commune des augmentations correspondantes. Plusieurs 
siècles se sont donc passés avant que le radier en arrivât à pou- 
voir porter des masses d'habitants à coup sûr respectables, car 
tant de fatigues n'ont pas été dépensées pour créer des espaces 
vides. 

S'il était possible d'organiser des fouilles intelligentes sur ce 
terrain, et de sonder avec un peu de bonheur les boues qui le 
recouvrent, ou mieux encore celles dont il cache les abîmes , il 
est à présumer que l'on y découvrirait beaucoup plus de restes 
fÎQniqnes qu'on ne saurait l'espérer partout ailleurs (î) , 



(1) Je n'ai ici l'intention ni l'opportunité d'énumérer absolument 
toutes les catégories de monuments finniques répandus en Europe* 
Je ne m'attache qu'aux principaux. 3'aurais pu mentionner, entre au-. 
très, certaines excavations en forme de plats ou de disques remar- 
quées par M. Troyon sur plusieurs blocs erratiques du Jura. Ils ap- 
partiennent probablement à l'époque où les Finnois, entrés en rapport 
avec les peuples blancs, se trouvèrent pourvus de quelques instru- 
ments de métal qui leur rendirent ce travail possible. Je fais allusion 
plus bas à cette dernière circonstance. 



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DES RACES HUMAIINES. 9î 

Ces populations d'hommes d'autrefois , ces tribus dont les 
vestiges se retrouvent préférablement au bord des mers , des 
rivières, des lacs, au sein même des marais, et qui semblent 
avoir eu pour le voisinage des eaux un attrait tout particulier, 
doivent paraître bien grossières assurément ; toutefois on ne 
peut leur refuser ni les instincts d'un certain degré de socia- 
bilité, ni la puissance de quelques conceptions qui ne sont pas 
dénuées d'énergie , bien qu'elles le soient totalement de beauté. 
Les arts n'étaient évidemment pas l'affaire de ces peuples , à 
en juger d'ailleurs par les dessins bien misérables que l'on con- 
naît d'eux. 

Des poteries ornementées sont trouvées assez souvent dans 
les dolmens. Les lignes spirales simples, doubles ou même triples 
s'y reproduisent presque constamment. Il est même rare qu'il s'y 
présente autre chose, à part quelques dentelures. L'aspect de 
ces arabesques rappelle complètement les compositions dont 
les indigènes américains embellissent encore leurs gourdes. Ces 
spirales, trait principal du goût finnique, et au delà desquelles 
une invention stérile n'a pu guère aller, se voient non seule- 
ment sur les vases , mais sur certains monuments architectu- 
raux qui , faisant exception à la règle générale , portent quel- 
ques traces de taille. Il est vraisemblable que ces constructions 
appartiennent aux époques les plus récentes, à celles où les 
aborigènes ont eu à leur disposition soit les instruments, soit 
même le concours de quelques Celtes , circonstance très ordi- 
naire dans les temps de transition. Un grand dolmen, à Nevt^- 
Grange , dans le comté irlandais dé Meath , est non seulement 
orné de lignes spirales , il a encore des entrées en ogives. Un 
autre, près de Dowth, est même embelli de quelques croix 
inscrites dans des cercles. C'est le nec plus ultra, A Gavr-In- 
nis , près de Lokmariaker, M. Mérimée a observé des sculptu- 
res ou plutôt des gravures du même genre. Il existe aussi, au 
musée de Cluny , un os sur lequel a été entaillée assez profon- 
dément l'image d'un cheval. Tout cela est fort mal fait, et sans 
rien qui révèle une imagination supérieure à Texécution, ob- 
servation que l'on a si souvent lieu de faire dans les œuvres les 
plus mauvaises des métis mélaniens. Encore n'est-il pas bien 



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^2 DE l'inégalité 

Bssui'é que le dernier objet soit finnique, bien qu'il ait été 
trouvé dans une grotte et recouvert d'une sorte de gangue 
pierreuse qui semble lui assigner une assez lointaine antiquité. 

Je n'ai démontré jusqu'ici que par voie de comparaison et 
d'élimkiation la présence primordiale des peuples jaunes en 
Europe. Quelle que soit la force de cette méthode, elle ne suf- 
fit pas. Il est nécessaire de recourir à des éléments de persua- 
sion plus directs. Heureusement ils ne font pas défaut. 

Les plus anciennes traditions des Celtes et des Slaves, les 
premiers des peuples blancs qui aient habité le nord et l'oi^est 
de l'Europe, et, par conséquent, ceux qui ont gardé les sou- 
^ venirs les plus complets de l'ancien ordre des choses sur ce 
continent, se montrent riches de récits confus ayant pour 
objets certaines créatures complètement étrangères à leurs 
races. Ces récits, en se transmettant de bouche en bouche, à 
à travers les âges, et par l'intermédiaire de plusieurs généra- 
tions hétérogènes, ont nécessairement perdu depuis longtemps 
leur précision et subi des modifications considérables. Chaque 
siècle a un peu moins compris ce que le passé lui livrait, et c'est 
ainsi que les Finnois , objets de ce qui n'était d'abord qu'un 
fragment d'histoire , sont devenus des héros de contes bleus , 
des créations surnaturelles. 

Ils sont passés de très bonne heure du domaine de la réalité 
dans le milieu nuageux et vague d'une mythologie toute parti- 
culière à notre continent. Ce sont désormais ces nains , le plus 
souvent difformes, capricieux, méchants, et dangereux, quel- 
quefois, au contraire, doux, caressants, sympathiques et 
d'une beauté charmante (1), cependant toujours nains, dont 
les bandes ne cessent pas d'habiter les monuments de l'âge de 
pierre , dormant le jour sous les dolmens , dans la bruyère , au 

(1) Shakespeare, Midsummer-Night's Dream et the Tempest. — Ro- 
bin Good Fellow dans les Relies of Ancient English Poetry , de Thomas 
Percy, in-8*>, Lond., 1847. Les nains abondent chez tous les peuples de 
l'Europe. — Partout où les nains sont braves , bienveillants et aimables, 
on doit reconnaître l'influence de la mythologie Scandinave ou des 
fables orientales. Les renseignements italiotes, celtiques et slaves les 
traitent constamment avec une extrême sévérité. 



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DES RACES HUMAINES. 9?^ 

pied des pierres levées, la nuit se répandant à travers les lan- 
des, au long des chemins creux, ou bien encore, errant au 
bord des lacs et des sources , parmi les roseaux et les grandes 
herbes. 

C'est une opinion commune aux paysans de l'Ecosse, de la 
Bretagne et des provinces allemandes que les nains cherchent 
surtout à dérober les enfants et à déposer à leur place leurs 
propres nourrissons (1). Quand ils ont réussi à mettre en défaut 
la surveillance d'une mèrç, il est très difficile de leur arracher 
leur proie. On n'y parvient qu'en battant à outrance le petit 
monstre qu'ils lui ont substitué. Leur but est de procurer à 
leur progéniture l'avantage de vivre parmi les hommes , et 
quant à l'enfant volé , les légendes sont partout unanimes sur 
ce qu'ils en veulent faire : ils veulent le marier à quelqu'un 
d'entre eux, dans le but précis d'améliorer leur race (2). 

Au jpremier abord, on est tenté de les trouver bien modestes 
d'envier quelque chose à notre espèce, puisque, par la longé- 
vité et la puissance surnaturelle qu'on leur attribue d'ailleurs, 
ils sont très supérieurs et [très redoutables aux fils d'Adam. 
Mais il n'y ^ pas à raisonner avec les traditions : telles qu'el- 
l3S sont, il îaut les écouter ou les rejeter. Ce dernier parti 
serait ici peu judicieux, car l'indication est précieuse. Cette 
ambition ethnique des nains , n'est autre que le sentiment qui 
se retrouve aujourd'hui chez les Lapons. Convaincus de leur 
laideur et de leur infériorité , ces peuples ne sont jamais plus 
contents que lorsque des hommes d'une meilleure origine, 
s'approchant de leurs femmes ou de leurs filles , donnent au 
père ou au mari , ou même au fiancé , l'espérance de voir sa 
hutte habitée un jour par un métis supérieur à lui (3) . 

Les pays de l'Europe où la mémoire des nains s'est conser- 
vée le plus vivace sont précisément ceux où le fond des popu- 
lations est resté le plus purement celtique. Ces pays sont la 

(1) La Villemarqué , Chants populaires de la Bretagne, t. I. Voir la 
ballade intitulée l'Enfant supposé. « A sa place on avait mis un mons- 
tre; sa face est aussi rousse que celle d'un crapeau. » (P. 51.) 

fâ) Ibid., Introduction, p. xlix. 

(3) Regnard , Voyage en Laponie. 



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94 DE l'inégalité 

Bretagne, l'Irlande, l'Ecosse, l'Allemagne. La tradition s'est, 
au contraire, affaiblie dans le midi de la France, en Espagne, 
en Italie. Chez les Slaves, qui ont subi tant d'invasions et de 
bouleversements provenant de races très différentes, elle n'a 
pas disparu, tant s'en faut, mais elle s'est compliquée d'idées 
étrangères. Tout cela s'explique sans peine. Les Celtes du nord 
et de l'ouest , soumis principalement à des influences germani- 
ques^^, en ont reçu et leur ont prêté des notions qui ne pou- 
vaient faire disparaître absolument le fond des premiers ré- 
cits. De même pour les Slaves. Mais les populations sémitisées 
du sud de l'Europe ont de bonne heure connu des légendes 
venues d'Asie, qui, tout à fait disparates avec celles de l'an- 
cienne Europe, ont absorbé leur attention et exigé presque 
tout leur intérêt. 

Ces petits nains , ces voleurs d'enfants , ces êtres si persuadés 
de leur infériorité vis-à-vis de la race blanche, et qui, en 
même temps, possèdent de si beaux secrets, un pouvoir im- 
mense, une sagesse profonde, n'en sont pas moins tenus, par 
Topinion , dans une situation des plus humbles et même véri- 
tablement servile. Ce sont des ouvriers (1), et surtout des ou- 
vriers mineurs. Ils ne dédaignent pas de battre delà fausse 
monnaie. Retirés dans les entrailles de la terre, ils savent fa- 
briquer, avec les métaux les plus précieux, les armes delà plus 
fine trempe. Ce n'est pourtant jamais à des héros de leur race 
qu'ils destinent ces chefs-d'œuvre. Ils les font pour les hommes 
qui seuls savent s'en servir. 

Il est arrivé parfois, dit la Fable, que des ménétriers, re- 
venant tard de noces de village, ont rencontré, sur la lande, 
après minuit sonné, une foule de nains fort affairés aux car- 
refours des chemins creux. D'autres témoins rustiques les ont 
vus s'agitant par essaims au pied des dolmens, leurs demeures 
d'habitude, s'escrimant de lourds marteaux, de fortes tenail- 



(4) Dîeflfenbach, Celtica II, 2« Abth., p. 210. Les montagnards gaëls 
de l'Ecosse attribuent les monuments pseudo-celtiques de leur pays 
à un peuple mystérieux, antérieur à leur race et qu'ils nomment 
drinnach, les ouvriers. 



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DES BACES HUMAINES. 95 

les, transportant les blocs de granit, et tirant du minerai d'or 
des entrailles de la terre. C'est surtout en Allemagne que l'on 
raconte des aventures de ce dernier genre. Presque toujours 
ces ouvriers laborieux ont donné lieu à la remarque qu'ils 
étaient singulièrement chauves. On se rappellera ici que la 
débilité du système pileux est un trait spécifique chez la plu- 
part des Finnois. 

Dans maintes occasions , ce ne sont plus des mineurs que 
l'on a surpris occupés à leur travail nocturne, mais des fileuses 
décrépites ou bien de petites lavandières battant le linge de 
tout leur coeur, sur le bord du marécage. Il n'est même pas 
besoin que le villageois irlandais, écossais, breton, allemand, 
Scandinave ou slave, sorte de chez lui pour faire de pareilles 
rencontres. Bien des nains se blottissent dans les métairies, et 
y Asont d'un grand secours à la buanderie , à la cuisine , à l'é- 
table. Soigneux , propres et discrets ; ils ne cassent ni ne per- 
dent rien , ils aident les servantes et les garçons de ferme avec 
le zèle le plus méritoire. Mais de si utiles créatures ont aussi 
leurs défauts, et ces défauts sont grands. Les nains passent 
universellement pour être faux , perfides, lâches, cruels, gour- 
mands à l'excès , ivrognes jusqu'à la furie, et aussi lascifs que 
les chèvres de Théocrite. Toutes les histoires d'ondines amou- 
reuses, dépouillées des ornements que la poésie littéraire y a 
joints, sont aussi peu édifiantes que possible (1). 

Les nains ont donc, par leurs qualités comme par leurs 
vices , la physionomie d'une population essentiellement servile, 
ce qui est une marque que les traditions qui les concernent se 
sont primitivement formées à une époque où , pour la plupart 
du moins , ils étaient déjà tombés sous le joug des émigrants 
de race blanche. Cette opinion est confirmée , ainsi que l'au- 
thenticité des récits de la légende moderne, par les traces très 
reconnaissables, très évidentes, que nous retrouvons de tous 
les faits qu'elle indique et attribue aux nains, de tous, sans 
exception aucune, dans l'antiquité la plus haute. La philologie, 

(i) Ces contes ont cours en Allemagne absolument comme en Ecosse 
^t en Bretagne. 



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96 DE l'inégalité 

les mythes , et même l'histoire des époques grecques , étrus- 
ques et sabines , vont démontrer cette assertion. 

Les nains sont connus , en Europe , sous quatre noms prin- 
cipaux, aussi vieux que la présence des peuples blancs. Ces 
noms appartiennent , par leurs racines , au fond le plus ancien 
des langues de l'espèce noble. Ce sont, sous réserve de quel- 
ques altérations de formes peu importantes, les mots ptjgmée 
fad, gen et nar. 

Le premier se trouve dans une comparaison de Vlliade^ où 
le poète, parlant des cris et du tumulte qui s'élèvent des rangs 
des Troyens prêts à commencer le combat, s'exprime ainsi : 

« De même montent vers le ciel les clameurs des grues, 
« lorsque , fuyant l'hiver et la pluie incessante , elles volent en 
« criant vers le fleuve Océan, et apportent le meurtre et la 
« mort aux hommes pygmées. » ^ 

Le fait seul que cette allusion est destinée à faire bien saisir 
aux auditeurs du poème quelle était l'attitude des Troyens 
prêts à combattre, prouve que Ton avait, au temps d'Homère, 
une notion très générale et très familière de l'existence des 
pygmées. Ces petits êtres, demeurant du côté du fleuve Océan, 
se trouvaient à Fouest du pays des Hellènes , et comme les 
grues allaient les chercher à la fin de l'hiver, ils étaient au 
nord; car la migration des oiseaux de passage a lieu à cette 
époque dans cette direction. Ils habitaient donc l'Europe occi- 
dentale. C'est là, en effet, que nous les avons jusqu'à présent 
reconnus à leurs œuvres. Homère n'est pas le seul dans l'an- 
tiquité grecque qui ait parlé d'eux. Hécatée de Milet les men- 
tionne , et en fait des laboureurs minuscules réduits à couper 
leurs blés à coups de hache. Eustathe place des pygmées 
dans les régions boréales , vers la hauteur de Thulé. Il les fait 
extrêmement petits, et ne leur assigne pas une vie très longue. 
Enfin Aristote lui-même s'occupe d'eux. Il déclare ne les^ 
considérer nullement comme fabuleux. Mais il explique la taille 
minime qu'on leur attribue par d'assez pauvres raisons, en 
disant qu'elle est due à la petitesse comparative de leurs che- 
vaux; et comme ce philosophe vivait à une époque oii la mode 
scientifique voulait que tout vînt de l'Egypte, il les relègue 



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DES RACES HUMAIiNES. 97 

aux sources du Nil. Après lui la tradition se corrompt de plus 
en plus dans ce sens, et Strabon, comme Ovide, ne donne 
que des renseignements complètement fantastiques , et qui ne 
sauraient ici trouver leur place. 

Le mot de pygmée , m>Y{Aaîoç, indique la longueur du poing 
au coude. Telle aurait été la hauteur du petit homme ; mais il 
est facile de concevoir que les questions de grandeur et de 
quantité , tout ce qui exige de la précision , est surtout mal- 
traité par les récits légendaires. L'histoire , même la plus cor- 
recte, n'est pas d'ailleurs à l'abri des exagérations et des er- 
reurs de ce genre. IIuyjjLaro; est donc le pendant du Petit 
Poucet des contes français, et du Daumling des contes alle- 
mands. En supposant cette étymologie irréprochable pour les 
époques historiques , qui ont su donner au mot la forme con- 
gruante à Fidée qu'elles lui faisaient rendre , il n'y a pas lieu 
d'en être pleinement satisfait et de s'y tenir pour ce qui ap- 
partient à une époque antérieure, et, par conséquent, à des 
notions plus saines. £n se plaçant à ce pomt de vue , la forme 
primitive perdue de «uyfxatbç dérivait certainement d'une ra- 
cine voisiae du sanscrit pît, au féminin ^a, qui veut dire 
jaune, et d'une expression voisine des formes pronominales 
sanscrite, zende et grecque , aham, azem, iy(h>t, qui, renfer- 
mant surtout ridée abstraite de ïêtre, a donné naissance au 
gothique guma, homme, IIuYfJiaîbç ne signifie donc autre chose 
quH homme jaune. 

Il est digne de remarque que la racine pronominale de ce 
mot guma^ se rapprochant, dans les langues slaves, de l'ex- 
pression sanscrite gan, qui indique la production de l'être ou 
la génération, intercale un w là où les autres idiomes d'origine 
blanche actuellement connus ont abandonné cette lettre. Elle 
survit cependant en allemand, dans une expression fort an- 
cienne, qui est gnome. Le gnome est donc parfaitement iden- 
tique et de nom et de fait au pygmée ; dans sa forme actuelle, 
ce vocable ne signifie, au fond, pas autre chose qu*un être; 
c'est qu'il est mutilé, sort commun des choses intellectuelles 
et matérielles très antiques. 

Après ces dénominations grecque et gothique àe pygmée et 

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98 DE l'inégalité 

de gnome ^ se présente l'expression celtique de fad. Les Galls 
appelaient ainsi l'homme ou la femme qu'ils considéraient 
comme inspirés (1). Cestlevates des peuples italiotes, et, par 
dérivation, c'est aussi cette puissance occulte dont les devins 
avaient le pouvoir de pénétrer les secrets, fatum (2). Une telle 
identification originelle des deux mots n'est d'ailleurs point ta- 
eultativè. Fad, devenu aujourd'hui, dans le patois du pays de 
Vaud, fatha ou fada, dans le dialecte savoyard du Chablais 
flhes, dans le genevois /a e/e , dans le français fée, dans le ber- 
richon fadet^ au féminin fadette, dans le marseillais fada^ 
désigne partout un homme ou une femme élevés au-dessus 
du niveau commun par des dons surnaturels, et rabaissés au- 
dessous de ce même niveau par la faiblesse de la raison. Le 
fada, le fadet est tout à la fois sorcier et idiot, un être fatal. 

En suivant cette trace, on trouve les mêmes notions réunies 
sur le même être, sous une autre forme lexicologique, chez 
les races blanches aborigènes de l'Italie. C'est faunus, au fé- 
minin fauna. Il y a longtemps déjà que les érudits ont remar- 
qué comme une singularité que ces divinités sont à la fois une 
et multiples, faunus et fauni, faune et les faunes, et, plus 
encore, que le nom de la déesse est identique à celui de son 
mari, circonstance dont, en effet, la mythologie classique n'of- 
fre peut-être pas un second exemple. D'autre explication n'est 
pas possible que d'admettre qu'il s'agit ici, non pas de déno- 
mination de personnes, mais d'appellations génériques ou na- 
tionales. Faune et les faunes ont, en Grèce, leurs pareils dans 
Pan et les pans, les œgipans, transformation facile à expliquer 
d'un même mot. La permutation du p et de Vf est trop fré- 
quente pour qu'il soit nécessaire de la justifier. 

Le faune aussi bien que le pan étaient des êtres grotesques 
par leur laideur, touchant de près à Fanimalité, ivrognes, dé- 
bauchés, cruels, grossiers de toutes façons, mais connaissant 



(1) Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'ar-^ 
chéologie de Genève, t. V, p. 496. 

(2) Le nom des fées en italien, fata, s'y rapporte étroitement. Il en 
^st probablement de môme de l'espagnol hada. 



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DES BAGES HUMAINES. 99* 

l'avenir et sachant le dévoiler (l). Qui ne voit ici le portrait 
moral et physique de l'espèce jaune, comme les premiers émi- 
grants blancs se le sont représenté? Un penchant invincible 
à toutes les superstitions, un abandon absolu aux pratiques 
magiques des sorciers, des jeteurs de sorts, des chamans, c'est 
encore là le trait dominant de la race finnique dans tous les 
pays où on peut l'observer. Les Celtes métis et les Slaves, en 
accueillant dans leur théologie, aux époques de décadence, les 
aberrations religieuses de leurs vaincus , appelèrent très na- 
turellement du nom même de ces derniers leurs magiciens, hé- 
ritiers ou imitateurs d'un sacerdoce barbare. On aperçoit dans 
la lasciveté des ondines ce vice si constamment reproché aux 
femmes de la race jaune, et qui est tel qu'il a, dit-on, fait naî- 
tre l'usage de la mutilation des pieds, pratiquée comme précau- 
tion paternelle et maritale sur les filles chinoises, et que là où 
il ne, ;rencontre pas les obstacles d'une société réglée , il donne 
lieu, comme au Kamtschatka, à des orgies trop semblables 
aux courses des Ménades de la Thrace, pour qu'on ne soit 
pas disposé à reconnaître dans les fougueuses meurtrières d'Or- 
phée, des parentes de la courtisane actuelle de Sou-Tcheou- 
Fou et de Nanking (2). On ne remarque pas moins chez les 
faunes le gpût absorbant du vin et de, la pâture, cette sensua- 
lité ignoble de la famille mongole, et, enfin, on y relève cette 
aptitude. aux occupations rurales et ménagères (3) que les lé- 
gendes modernes attribuent à leurs pareils, et que, du temps 
des Celtes primitifs, on pouvait obtenir avec facilité d'une race^ 



(1) Pan était sorcier dans toute la force du terme : 

Munere sic nîveo lanae, si credere dignum est, 
Pan, deus Arcadiae, captam te, Luna, fefellit. 
In nemora alta vocans; nec tu adspernata vocantem. 
Virg. ^ GeorôT. , m, 391-393. 

(2) Callery et Ivan , l^ Insurrection en Chine, in-12, Paris, 1853, p. 224. 

(3) Et vos, agrestum praesentia numina, Fauni, 

Ferte simul, Faunique, pedem, dryadesque puellae : 

Munera vestra cano. 

Virg. , Georg., I, 10-12. 

Pan , ovium custos. 

Ibid. , I, 17. 



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100 DE l'inégalité 

Utilitaire et essentiellement tournée vers les choses matérielles. 

L'assimilation complète des deux formes, faunus et :uav, 
n'offre pas de difficultés. On doit la pousser plus loin. Elle est 
applicable également, quoique d'une manière d'abord moins 
évidente, aux mots hkorrigan et khoridwen. Cest ainsi que 
les paysans armoricains désignent les nains magiques de leurs 
pays. Les Gallois disent Gwrachan (1)* Ces expressions sont 
Tune et l'autre composées de deux parties. Khorr et Gwr ne 
valent autre chose que gon et gwn, ou gan (2), chez les La- 
tms genius, en français génie, employé dans le même sens. Je 
m'explique. 

La lettre r, dans les langues primitives de la famille blan- 
che, a été d'une extrême débilité. L'alphabet sanscrit la pos- 
sède trois fois, et, pas une seule ne lui accorde la force et la 
place d'une consonne. Dans deux cas, c'est une voyelle ; dans 
un, c'est une demi-voyelle comme VI et le w qui, pour nos idio- 
mes modernes, a conservé par sa facilité à se confondre, même 
graphiquement, avec Vu ou l'ow, une égalé mobilité. 

Cette r primordiale, si incertaine d'accentuation, paraît 
avoir eu les plus grands rapports avec Vain, Va emphatique 
des idiomes sémitiques, et c'est amsi seulement qu'on peut 
s'expliquer le goût marqué de l'ancien scandmave pour cette 
lettre. On la retrouve dans une grande quantité de mots où le 
sanscrit mettait un a, comme, par exemple, ddjis gardhr, sy- 
nonyme de garta, enceinte, maison, ville. 

Cette faiblesse organique la rend plus susceptible qu'aucune 
autre des nombreuses permutations dont les principales ont 
lieu, comme on doit s'y attendre, avec des sons d'une faiblesse 
à peu près égale, avec VI, avec le v, avec Vs ou l'w, consonne 
à la vérité, mais reproduite trois fois en sanscrit, et, par con- 

(i) On nomme aussi quelquefois les khorrigans, duz, les dieux, 
c'est un dérivé de l'arian déwa. — La Villemarqué, ouvr. cité, Introduct.] 
t. I, p. XL VI. — Voir Farticle Dwergar, dans YEncycl. Ersch u. Gruber, 
sect. I, 28 th., p. 190 et pass. — Dieffenbach, Celtica II, Abth. 2, p. 211. 

(2) Gan est encore un nom très communément appliqué, par les 
paysans bretons, aux khorrigans. Dans l'Inde, on connaît aussi les 
gâni pour être des démons malfaisants d'une espèce inférieure. — Gor- 
resio, Ramayana, t. VI, p. 125. 



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DES BACES HUMAINES. 101 

séquent, peu clairement marquée, enfin avec le g, par suite de 
l'affinité intime qui unit ce dernier son au w, principalement 
4ans les langues celtiques (1). Citer trop d'exemples de Tappli- 
cation de cette loi de muabilité serait ici hors de place : mais 
comme il n'est pas sans intérêt pour le sujet même que je 
traite, d'en alléguer quelques-uns, en voici des principaux : 

Ilàv et faunus sont corrélatifs de forme et de sens au per- 
san : ^^, péri^ une fée, et, en anglais, a faîry, et en fran- 
çais, à la désignation générale de féerie, et en suédois à al far, 
et en allemand à elfen (2). Dans le kymrique, on a l'adjectif 
ffyrnig, méchant, cruel, hostile, criminel, qui se trouve en 
parenté étymologique bien remarquable avec ffur, sage , sa- 
vant, et fumer, sagesse, prudence, d'où est venu notre mot 
finesse (3). C'est ainsi que gan, wen, khorr et genius, et fen, 
sont des reproductions altérées d'un seul et même mot. 

Les dieux appelés par les aborigènes italiotes, et par les 
étrusques, genii, étaient considérés comme supérieurs aux 
puissances célestes les plus augustes. On les saluait des titres 
celtiques de lar ou larth, c'est-à-dire seigneurs , et de péna- 
tes , penaeth, les premiers, les sublimes. On les représentait 
sous la forme de nains chauves , fort peu avenants. On les di- 
sait doués d'une sagesse et d'une prescience infinies. Chacun 
d'eux veillait, en particulier, au salut d'une créature humaine, 
et le costume qui leur était attribué était une sorte de sac 
sans manches, tombant jusqu'à mi-jambes. 

Les Romains les nommaient, pour cette raison, dii involuti, 
les dieux enveloppés. Qu'on se figure les grossiers Finnois 
revêtus d'un sayon de peaux de bêtes , et l'on a cet accoutre- 
ment peu recherché dont les auteurs de certaines pierres gra- 



(1) Bôpp, Vergleichende Grammatik, p. 39 et pass. — Aufrecht u. Kir- 
chhoff, Die umbrischen Spracfidenkmaeler, p. 97, % 256. — Le mot 
ceUique bara, pain, devenu panis, offre un exemple certain de mu- 
tation de Vr en n. 

(2) La première syllabe al ou el n*est que Tarticle celtique. — Richter, 
die Elfen, Encycl. Ersch. u. Gruber, sect. I, 33, p. 301 et seqq. 

(3) Dieffenbach, Vergleichendes Woerterbuch der gothischen Spi-ache, 
Frankfurt a. M., iSol, in-8«>, t. I, p. 358-339. 

6. 



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102 DE l'inégalité 

vées ont probablement eu en vue de reproduire l'image (1). 

Ces genii, ces larths^ esprits élémentaires, n'ont pas be- 
soin d'être comparés longuement aux Finnois pour qu'on re- 
connaisse en eux ces derniers. L'identité s'établit d'elle-même. 
La haute antiquité de cette notion, son extrême généralisation, 
son ubiquité, dans toutes les régions européennes, sous les 
différentes formes d'une même dénomination, faunus, Tcdtv, 
gen ou genius, fee, khorrigan, fairy, ne permettent pas de 
douter qu'elle ne repose sur un fond parfaitement historique. 
Il n'y a donc nulle nécessité d'y insister davantage, et on peut 
passer à la dernière face de la question en examinant le mot 
nar. 

Il est identique avec nanus, ou mieux encore avec le celti- 
que nan^ par suite de la loi de permutation qui a été établie 
plus haut. Dans les dialectes tudesques modernes, il signifie 
un /bw, comme jadis, chez les peuples italiotes, fat'"':"' ''^rivé 
de fad. Les langues néo-latines l'ont consacré à désigner ex- 
clusivement un nain , abstraction faite de toute idée de déve- 
loppement moral. Mais, dans l'antiquité, les deux notions au- 
jourd'hui séparées se présentaient réunies. Le 'aaift ou le nar 
était un être laborieux et doué d'un génie magique , mais sot, 
borné, fourbe, cruel et débauché, toujours de taille remarqua- 
blement petite, et généralement chauve. 

Le casnar des Étrusques était une sorte de polichinelle ra- 
bougri, contrefait, nain et aussi sot que méchant, gourmand 
et porté à s'enivrer. Chez les mêmes peuples , le nanus était 

(1) Tel est le personnage de Tagès. Le mythe qui le concerne est des 
plus significatifs. Un laboureur tyrrhénien ayant un jour creusé un 
sillon d'une profondeur peu commune, Tagés, fils d'un genius Jovia- 
lis, d'un génie divin, d'un Gan, sortit tout à coup de la terre et adressa 
la parole au laboureur. Celui-ci effrayé, poussa des cris, et tous les 
Tyrrhéniens accoururent. Alors Tagés leur révéla les mystères de 
l'aruspicine. Il avait à peine fini de parler qu'il expira. Mais les audi- 
teurs avaient soigneusement écouté ses paroles , et la science divina- 
toire leur fut acquise. De là, le pouvoir augurai particulier aux Étrus- 
ques. Tagès était de la taille d'un enfant; sa sagesse était profonde, 
Ainsi expliquaient les Rasènes l'héritage sacerdotal que leur avaient 
légué les peuples qui les avaient précédés en Italie. — Cic, de Div.^ 
.2,i3; Ovid., Metam.; 10,008; FesUis, S. v. Tagés, Isid., Orig., 8. 9. 



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DES BAGES HUMAINES. 103 

un pauvre hère sans feu ni lieu, un vagabond, situation qui 
était assurément, sur plus d'un point, celle des Finnois dépos- 
sédés par les vainqueurs blancs ou métis, et, sous ce rapport, 
ces misérables fournissent aux annales primitives de FOcci- 
dent le pendant exact de ce que sont, dans les chroniques 
orientales , ces tristes Chorréens , ces Enakim , ces géants , ces 
Goliaths vagabonds, eux aussi dépouillés de leur patrimoine 
natal et réfugiés dans les villes des Philistins (1). 

Au sentiment de mépris qui s'attachait ainsi au nan, réduit 
a errer de lieux en lieux, s'unissait, dans la péninsule italique, 
le respect des connaissances surhumaines qu'on prêtait à ce 
malheureux. On montrait à Cortone , avec une pieuse vénéra- 
tion, le tombeau d'un nan voyageur (2). 

On avait les mêmes idées dans l'Aquitaine. Le pays de Né- 
ris révérait une divinité topique appelée Nen-nerio (3). Je re- 
lève en passant qu'il semble y avoir dans cette expression un 
pléonasme semblable à celui des mots korid-wen et khorri- 
gan. Peut-être aussi faut-il entendre l'un et l'autre dans un 
sens réduplicatif destiné à donner à ces titres une portée de 
siiperiâtif ; ils signifieraient alors le gan ou le nan par ex- 
cellence. 

De l'Aquitaine passons au pays des Scythes, c'est-à-dire à 
la région orientale de l'Europe qui, dans le vague de sa déno- 
mination, s'étend du Pont-Euxin à la Baltique. Hérodote y 
montre des sorciers fort consultés, fort écoutés, et qui portaient 
le nom d'Énarées et de Neuves (4). Les peuples blancs au mi- 
lieu desquels vivaient ces hommes, tout en accordant une con- 
fiance très grande à leurs prédictions, les traitaient avec un 
mépris outrageaixt, er, à l'occasion, avec une extrême cruauté. 



(1) Cf. t. I, p. 486, note. — Dennis, ouvr. cité, t. I, p. xix. 

(2) Le mot cas-nar est lui-même composé des deux mots nar et casy 
racine ariane qui, en sanscrit, signifie aller, marcher. Benfey, Glos- 
sarium, p. 73. — Voir, sur le tombeau de Cortone, Dionys. Halic, 
Antiq. rom., 1, XXIII. ~ Abeken, ouv. cité, p. 26. 

(3) Barailon, Recherches sur plusieurs monuments celtiques et ro- 
mains, in-8°, Paris, 1806, p. 143. 

(4) Hérod., IV, 17, G", 00, cl ailleurs. 



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i04 DE l'inégalité 

Lorsque les événements annoncés ne s'accomplissaient pas, on 
brûlait vivants les devins maladroits. La science des Enarées 
provenait, disaient-ils eux-mêmes, d'une disposition physique 
comparable à l'hystérie des femmes. Il est probable, en effet, 
qu'ils imitaient les convulsions nerveuses des sibylles. De tel- 
les maladies éclatent beaucoup plus fréquemment chez les 
peuples jaunes que dans les deux autres ^aces. C'est pour cette 
raison que les Russes sont, de tous les peuples métis de l'Eu- 
rope moderne, ceux qui en sont le plus atteints. 

Cet être, rencontré par toutes les anciennes nations blanches 
de l'Europe sur l'étendue entière du continent, et appelé par 
elles pygmée, fad, genius et nar, décrit avec les mêmes ca- 
ractères physiques, les mêmes aptitudes morales, les mêmes 
vices, les mêmes vertus, est évidemment partout un être pri- 
mitivement très réel. Il est impossible d'attribuer à l'imagina- 
tion collective de tant de peuples divers qui ne se sont jamais 
revus ni consultés, depuis Tépoque immémoriale de leur sé- 
paration dans la haute Asie , l'invention pure et simple d'une 
créature si clairement définie et qui ne serait que fantastique. 
Le bon sens le plus vulgaire se refuse à une telle supposition. 
La linguistique n'y consent pas davantage; on va le voir par le 
dernier mot qu'il faut encore lui arracher, et qui va bien pré- 
ciser qu'il s'agit ici, à l'origine, d'êtres de chair et d'os, d'hom- 
mes très véritables. 

Cessons un moment de lui demander quel sens spécial les 
Hellènes primitifs, peut-être même encore les Titans, atta- 
chaient au mot de pygmée y les Celtes à celui de fad, les Ita- 
liotes à celui de genius, presque tous à celui de nan et de 
nar. Envisageons ces expressions uniquement en elles-mêmes. 
Dans toutes les langues , les mots commencent par avoir un 
sens large et peu défini, puis, avec le cours des siècles, ces 
mêmes mots perdent leur flexibilité d'application et tendent à 
se limiter à la représentation d'une seule et unique nuance d'i- 
dée. Ainsi, Haschaschi a voulu dire un Arabe soumis à la doc- 
trine hérétique des princes montagnards du Liban, et qui, 
ayant reçu de son maître un ordre de mort, mangeait du has- 
chisch pour se donner le courage du crime. Aujourd'hui, un 



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DES RACES HUMAINES. 105^ 

assassin n'est plus un Arabe , n'est plus un hérétique musul- 
man, n'est plus un sujet du Vieux de la Montagne, n'est plus 
un séide agissant sous l'impulsion d'un maître , n'est plus un 
mangeur de haschisch , c'est tout uniment un meurtrier. On 
pourrait faire des observations semblables sur le mot gentil, 
sur le mot franc, sur une foule d'autres ; mais, pour en revenir 
à ceux qui nous occupent plus particulièrement, nous trouve- 
rons que tous renferment dans leur sens absolu des applica- 
tions très vagues, et que ce n'est que l'usage des siècles qui 
les a fixés peu à peu à un sens précis. 

Pit-goma serait encore celui qui pourrait le plus échapper 
à cette définition, car, formé de deux racines, il particularise, 
au premier aspect, l'objet auquel il s'applique. Il indique un 
homme jaune, partant s'applique bien à un homme de la race 
finnique. Mais, en même temps, comme il ne contient rien 
qui fasse allusion aux qualités particulières de cette race , au- 
tres que la couleur, c'est-à-dire à la petitesse, à la sensualité, 
à la superstition , à l'esprit utilitaire , il ne suffit que faible- 
ment à la désigner. D'ailleurs, il ne s'arrête pas à cette phase 
incomplète de son existence ; il subit une modification, et, de- 
venant TwyjJiaîbç, il prend toutes les nuances qui lui man- 
quaient pour se spécialiser. Un pygmée n'est plus seulement 
un homme jaune, c'est un homme pourvu de tous les carac- 
tères de l'espèce finnique, et, dès lors, le mot ne saurait plus 
s'appliquer à personne autre. Dans le dialecte des Hellènes, la 
modification avait porté sur la lettre t, de façon, en la reje- 
tant, à contracter les deux mots Pit-goma en une seule et 
même racine factice , parce que là où il n'y a pas une racine 
simple, factice ou réelle, il n'y a pas un sens précis. Mais, dans 
la région extra-hellénique, l'opération se fit autrement, et, pour 
atteindre à la forme concrète d'une racine, on rejeta tout à fait 
le mot pit, qui aurait semblé pourtant devoir être considéré 
comme essentiel, et, se servant uniquement de goma, très lé- 
gèrement altéré, on désigna les Finnois par une forme du mot 
homme, consacrée à eux seuls, et le but fut atteint. Bien que 
gnome ne signifie pas autre chose qu'homme, il ne saurait 
plus éveiller une autre idée que celle appliquée parlasupersti- 



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106 DE l'inégalité 

tion aux Fiimois errants cachés dans les rochers et les ca* 
vernes. * 

Il est peut-être plus difficile d'analyser à fond le mot fad. 
On doit croire que, mutilé comme pit-goma, par la nécessité 
d'en faire une racine, il a perdu la partie que gnome a conser- 
vée, et rejeté celle que ce dernier vocable a gardée. Dans cette 
hypothèse, fad ne serait autre chose que pit, en vertu de 
mutations d'autant plus admissibles que la voyelle, étant lon- 
gue dans la forme sanscrite, était toute préparée à recevoir au 
gré d'un autre dialecte une prononciation plus large. 

Avec le mot gen ou gan ou kkorry la même modification 
de ti-ansformation que dans gnome se retrouve. Le sens pri- 
mitif est simplement la descendance j la race, les hommesy^ 
genus. Il se peut aussi que la question ne soit pas aussi facile 
à résoudre, et qu'au lieu d'une mutilation, il s'agisse ici d'une 
contraction, aujourd'hui peu visible, et qui pourtant se laisse 
concevoir. L'affinité des sons p, f, w, g, ou, â, permet de 
comprendre la progression suivante : 

pït-gen, 

fït-gen, 

fï-gen, 

fï-ouen, 

gân, 

finn et fen. 

Ce dernier mot n'a rien de mythologique, c'est le nom anti- 
que des vrais et naturels Finnois, et Tacite le témoigne, non 
seulement par l'usage qu'il en fait , mais par la description 
^physique et morale donnée par lui des gens qui le portent. 
Ses paroles valent la peine d'être citées : « Chez les Fmnois, 
« dit-il, étonnante sauvagerie, hideuse misère; ni armes, ni 
« chevaux, ni maisons. Pour nourriture, de l'herbe; pour vê- 
(( tements, des peaux; pour lit, le sol. L'unique ressource, ce 
« sont les flèches que, par manque de fer, on artoe d'os. Et la 
« chasse repaît également hommes et femmes. Ils ne se quit- 
« tent pas, et chacun prend sa part du butin. Aux enfants, 
« pas d'autre refuge contre les bêtes et les pluies, que de s'a* 



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DES BACES HUMAINES. 107 ' 

« briter dans quelque entrelacs de branches. Là reviennent les 
« jeunes; là se retirent les vieillards (1). » 

Aujourd'hui ce mot de Finnois a perdu , dans Fusage ordi- 
naire, sa véritable acception, et les peuples auxquels on le 
donne sont, pour la plupart du moins, des métis germaniques 
ou slaves, de degrés très différents. 

Avec nar ou nan^ il y a évidemment mutilation. Ce mot, 
pour le sanscrit et le zend, signifie également homme (2), On 
a encore dans l'Inde la nation des Naïrs, comme on a eu dans 
la Gaule , à Tembouchure de la Loire , les Nannètes. Ailleurs 
lemêmenom se présente fréquemment (3). Quantau mot perdu, 
il est retrouvé à l'aide de deux noms mythologiques, dont l'un 
est appliqué par le Ramayana aux aborigènes du Dekkhan, 
considérés comme des démons, les Naïrriti, autrement dit les 
hommes horribles j redoutables (4); dont l'autre est le nom 
d'une divinité celtique, adoptée par les Suèves Germains, ri- 
verains de la Baltique. C'est Nerthus ou Hertha; son culte 
était des plus sauvages et des plus cruels, et tout ce qu'on en 
sait tend à le rattacher aux notions dégénérées que le sacer- 
doce druidique avait empruntées des sorciers jaunes. 

(1) De mor. Germ. , XLVI. 

(2) En zend, c'est, au nominatif, nairya. 

(3) J'ai sous les yeux quatre médailles gréco-bactriennes ou gréco- 
indiennes, deux de cuivre, deux d'argent. La première porte sur une 
face une figure debout, tournée de profil, vêtue d'une robe longue; 
légende , à droite , NONO, à gauche , effacée. Au revers , figure de face, 
le bras droit étendu, le bras gauche relevé vers la tête, tunique courte; 
légende à gauche, illisible, La seconde : face, figure nimbée sur un 
éléphant t légende à droite, NANO; à gauche, illisible. Revers, di- 
vinité à plusieurs bras nimbée, debout, de profil, traitée dans le style 
grec; monogramme say tique, légende à gauche ; illisible. La troi- 
sième, médaille d'argent : face , tête royale de profil, tournée à droite, 
légende à droite : AHAII (?); à gauche : OEPKIKOPAS (?); au revers, 
deux figures très effacées, se faisant face; Tïlonogramme say tique, au 
milieu : légende à droite : NAN ; à gauche : OKTO. La quatrième ; face, 
tête royale de face^ le bras droit levé : légende à droite ; AHAIIOT (?); 
à gauche : OEPKIKOP (?). — Cabinet de S. E. M. le gén. baron de Pro- 
kesch-Osten. 

(4) On lit aussi Naîriti; Gorresio, Ramayana, t. VI, introducL, p. 7, 
«t notes , p. 40S. 



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108 DE l'inégalité 

Voici les aborigènes de l'Europe , considérés en personnes, 
décrits avec leurs caractères physiques et moraux. Nous n'avons 
pas à nous plaindre cette fois de la pénurie des renseignements. 
On voit que les témoignages et les débris abondent de toutes 
parts, et établissent les faits sous la pleine clarté d'une com- 
plète certitude. Pour que rien ne manque, il n'est plus besoin 
que de voir l'antiquité nous livrer des portraits matériels de 
ces nains magiques dont elle était si préoccupée. Nous avons, 
déjà pu soupçonner que l'image de Tagès et d'autres, qui se 
rencontrent sur les pierres gravées , étaient propres à remplir 
ce but. En désirant davantage, on demande presque une es- 
pèce de miracle , et pourtant le miracle a lieu. 

Entre Genève et le mont Salève, s'aperçoit, sur un mon- 
ticule naturel, un bloc erratique qui porte sur une de ses 
faces un bas-relief grossier, représentant quatre ligures debout, 
de stature rabougrie et ramassée, sans cheveux, à physio-^ 
nomie large et plate , tenant des deux mains un objet cylin- 
drique dont la longueur dépasse de quelques pouces la largeur 
des doigts (1). Ce monument est encore uni dans le pays aux. 
derniers restes de certaines cérémonies anciennes qui s'y pra- 
tiquent comme dans tous les cantons où se conserve un fond 
de population celtique (2). 

Ce bas-relief a ses analogues dans les statues grossières ap- 
pelées baba^ que tant de collines des bords du Jenisseï, de 
rirtisch, du Samara, de la mer d'Azow, de tout le sud de la 
Russie, portent encore. Il est, connue elles, marqué d'une ma- 
nière évidente du type mongol. Ammien Marcellin faisait foi de 
cette circonstance; Ruysbockl'a encore remarquée auxiii^ siè- 
cle, et, au xviii% Pallas l'a relevée (3). Enfin, une coupe de 

(1) Troyon, Colline des sacrifices de Chavannes sur le Veuron, in-4», 
Londres, 1834, p. 14. 

(2) C'est là a qu'on allume le premier feu des brandons, qui sert de 
a signal pour le feu des autres contrées. » Ibid., note D. — Ces feux 
remontent aux mêmes usages païens que les bûchers de la Saint-Jean 
en France, et le jeu des torches qu'on lance en l'air en Bretagne. 
Les courses de flambeaux dans le Céramique, à Athènes, avaient aussr 
une origine non pas hellénique , mais pélasgique. 

(3) ma. 



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DES BACES HUMAINES. 10^ 

cuivre , trouvée dans uq tumulus du gouvernement d'Oren- 
bourg, est ornée d'une figure semblable, et, pour qu'il ne sub- 
siste pas le plus léger doute sur les personnages qu'on a vou- 
lu reproduire, un des babas du musée de Moscou a une tête 
d'animal, et offre ainsi l'image incontestable d'un de cesNeu- 
r€s qui jouissaient de la faculté de se transformer en loups (1). 

Les deux particularités saillantes de ces représentations hu- 
maines sont la nature mongole , non moins fortement accusée 
sur le bas-relief du mont Salève que sur les monuments 
russes, et aussi cet objet cylindrique, de longueur moyenne, 
que l'on y remarque toujours tenu à deux mains par la figure. 
Or les légendes bretonnes considèrent comme l'attribut prin- 
cipal des Khorrigans un petit sac de toile qui contient des 
crins , des ciseaux et autres objets destinés à des usages ma- 
giques. Le leur enlever, c'est les jeter dans le plus grand em- 
barras, et il n'est pas d'efforts qu'ils.ne fassent pour le ressaisir. 

On ne peut voir dans ce sac que la poche sacrée où les 
Chamans actuels conservent leurs objets magiques, et qui, en 
^fïet , est absolument indispensable , ainsi que ce qu'elle con- 
tient, à Texercice de leur profession. Les babas et la pierre 
genevoise donnent donc, indubitablement , le portrait matériel 
des premiers habitants de l'Europe (2) : ils appartenaient aux 
tribus finniques. 



CHAPITRE IL 

Xes Thraces. — Les lllyriens. — Les Étrusques. — Les Ibères. 

Quatre peuples, dignes du nom de peuples, se montrent 
enfin dans les traditions de l'Europe méridionale , et viennent 
disputer aux Finnois la possession du sol. Il est impossible de 

(1) Hérod., IV, lOo. 

(2) Il est encore évident que je ne me prononce pas plus sur Tâge 
de la pierre du mont Salève que sur celui des babas russes. Il me suf- 

RACES HUMAINES. — T. II. 7 



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lllO DE l'inégalité 

déterminer, même approximativement , l'époque de leur ap- 
parition. Tout ce qu'on peut admettre , c'est que leurs plus 
anciens établissements sont bien antérieurs à l'an 2000 avant 
Jésus-Christ. Quant à leurs noms, la haute antiquité grecque 
et romaine les a connus et révérés , et même , en certains cas»^ 
honorés de mythes religieux. Ce sont les Thraces, les Illyriens,, 
les Étrusques et les Ibères. 

Les Thraces étaient, à leur début et probablement lorsqu'ils 
résidaient encore en Asie, un peuple grand et puissant. La 
Bible garantit le fait, puisqu'elle les nomme parmi les fils de 
Japhet (1). 

Les tribus jaunes, quand on les trouve pures, étant, en 
général, peu guerrières, et le sentiment belliqueux diminuant 
dans un peuple à mesure que la proportion de leur sang y aug- 
mente, il y a lieu de croire que les Thraces n'appartenaient 
pas à leur parenté étroite. Puis les Grecs en parlent fort sou- 
vent aux temps historiques. Ils lès employaient, concurremment 
avec des mercenaires issus des tribus scythiques, en qualité 
de soldats de police, et, s'ils se récrient sur leur grossièreté (2), 
nulle part ils ne paraissent avoir été frappés de cette bizarre 
laideur qui est le partage de la race finnoise. Ils n'auraient 
pas manqué , s'il y avait eu lieu, de nous parler de la cheve- 
lure clairsemée, du défaut de barbe, des pommettes pointues, 
du nez camard, des yeux bridés, enfin de la carnation étrange 
des Thraces, si ceux-ci avaient appartenu à la race jaune (3). 

fit de trouver dans ces monuments une représentation, soit réelle, 
soit légendaire, qui s'applique, avec une exactitude complète, aux 
êtres qu'elle a pour but de figurer. 

(4) La Genèùe les appelle Thiras DI^IH. Hérodote affirme qu'après les 
Indiens, les Thraces sont la nation la plus nombreuse de la terre, et 
qu'il ne leur manque pour être irrésistibles aux autres peuples que 
runion. Ils étaient divisés autant que possible. (V, 3.) 

(2) Horace reproduit cette opinion au début de l'ode XXVII du I«^ livre 

Natis in usum laetitiae scyphis 
Pugnare Thracum est; toUite barbarum 
Morem... 

(3) Une anecdote conservée par les polygraphes donne lieu de sup- 
poser, au contraire, que le type du Thrace était fort beau. C'est celle 



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DES BACES HUMAINES. 111 

Du silence des Grecs sur ce point, et de ce qu'ils ont toujours 
semblé considérer ces peuples comme pareils à eux-mêmes, 
sauf la rusticité, j'induis encore que les Thraces n'étaient pas 
des Finnois. 

Si l'on avait conservé d'eux quelque monument figuré cer- 
tain pour les époques vraiment anciennes, voire seulement 
des débris de leur langue, la question serait simple. Mais de la 
première classe de preuves, on est réduit à s'en passer tout à 
fait. Il n'y a rien. Pour la seconde , on ne possède guère qu'un 
petit nombre de mots, la plupart allégués par Dioscoride (1). 

Ces faibles restes linguistiques semblent autoriser à assigner 
aux Thraces une origine ariane (2). D'autre part, ces peuples 
paraissent avoir éprouvé un vif attrait pour les mœurs grec- 
ques. Hérodote en fait foi. Il y voit la marque d'une parenté 
qui leur permettait de comprendre la civilisation au spectacle 
de laquelle ils assistaient; or l'autorité d'Hérodote est bien 
puissante (3). Il faut se rappeler, en outre, Orphée et ses tra- 
vaux. Il faut tenir compte du respect profond avec lequel les 
chroniqueurs de la Grèce parlent des plus anciens Thraces, et 
de tout cela on devra conclure que, malgré une décadence 
irrémédiable, amenée par les mélanges, ces Thraces étaient 

qui a trait au jeune Smerdiès, esclave issu de cette nation, aimé de 
Polycrate de Samos et d'Anacréon. Il était surtout remarquable par 
sa chevelure, que le tyran lui fit couper pour faire pièce au poète. Le 
nom même de Smerdiès est arian. 

(1) Dioscor. lib. octo grœce et latine, in-12, Paris, d589, 1. IV, cap. xv. 
-— Voir aussi quelques mots dans Slrabon : xauvoêcxTai, scansores 
fumi;Y.'zi<5'zoLi,conditores; ââtot, absque fœminis viventes. (Vll^SS^ etc.) 

(2) M. Munch trouve à tous les mots thraces une physionomie décidé- 
ment indo-européenne. (Trad. ail. de Claussen, p. 13.) Suivant cet 
auteur, on les rapproche aisément de racines lettonnes et slaves. 
(Ibid.) Plusieurs noms de lieux thraces sont clairement arians, comme, 
par exemple, le mot Hémus, corrélatif au sanscrit hima , neige, — D'a- 
près Athénée, 13, 1, Philippe de Macédoine, père d'Alexandre, avait 
épousé Méday fille d'un certain Ktôi^Xa, Thrace. — Etienne de By- 
zance nomme cette femme rétiç. Jornandès nomme le père Got- 
hila, et la fille Medopa, Tous ces mots sont arians, mais l'époque où 
on les trouve est assez basse. 

(3) Il n'hésite pas, non plus, un instant, à les confondre absolument 
avec les Gétes, Arians incontestables. (V, 3.) 



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112 DE l'inégalité 

une nation métisse de blanc et de jaune , où le blanc arian 
avait dominé jadis, puis s'était un peu trop effacé, avec le 
temps, au sein d'alluvions celtiques très puissantes et d'al- 
liages slaves (1). 

Pour découvrir le caractère ethnique des Illyriens , les dif- 
ficultés ne sont pas moindres, mais elles se présentent autre- 
ment, et les moyens de les aborder sont tout autres. Des ado- 
rateurs de Xalmoxîs (2) il n'est rien demeuré. Des Illyriens , 
au contraire , appelés aujourd'hui Arnautes ou Albanais , il 
reste un peuple et une langue qui, bien qu'altérés, offrent 
plusieurs singularités saisissables. 

Parlons d'abord de l'individualité physique. L'Albanais, 
dans la partie vraiment nationale de ses traits , se distingue 
tien des populations environnantes. Il ne ressemble ni au 
Grec moderne ni au Slave. Il n'a pas plus de rapports essen- 
tiels avec le Valaque. Des alliances nombreuses, en le rappro- 
chant physiologiquement de ses voisins , ont altéré considéra- 
blement son type primitif, sans en faire disparaître le caractère 
propre. On y reconnaît , comme signes fondamentaux , ime 
taille grande et bien proportionnée , une charpente vigoureuse, 
des traits accusés et un visage osseux qui, par ses saillies et 
ses angles, ne rappelle pas précisément la construction du 
fades kalmouk, mais fait penser au système d'après lequel ce 



(1) Rask en fait des Arians sans donner aucune preuve à l'appui de 
son opinion. Il ne tient pas compte des différences notables existant 
entre ces peuples et les Hellènes , différences qui semblent s'opposer, 
jusqu'à présent, non pas à ce qu'on reconnaisse entre eux un degré 
d'affinité, mais à ce qu'on rapporte l'ensemble de leurs origines à la 
même source. — Consulter à ce sujet Pott, Encycl. Ersch u. Gruber, 
indo-germ. Sprachst., p. 25. — Comme indice à l'appui du mélange 
des Thraces avec des nations celtiques, je ferai remarquer combien 
se ressemblent les noms des villes de BuSJàvTtov , très antique cité de 
la Thrace, et de Vesuntio, vîlle gallique dont la fondation se perd dans 
la nuit des temps. A la vérité , Byzance fut colonisé par Mégare , mais 
certainement sur l'emplacement d'une bourgade indigène. Le nom n'a 
rien de grec. 

(2) Le nom de cette divinité paraît être de provenance slave, et se 
rattacher au mot szalmas, casque. — Munch, trad. allem. de Claus- 
sen, p. 43. 



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DES RACES HUMAIXES. 113 

faciès est conçu. On dirait que l'Albanais est au Mongol 
comme est à ce dernier le Turk, surtout le Hongrois. Le nez 
se montre saillant, proéminent, le menton large et fortement 
carré. Les lignes, belles d'ailleurs, sont rudement tracées 
comme chez le Madjar, et ne reproduisent, en aucune façon ^ 
la délicatesse du modelé grec. Or, puisqu'il est irrécusableque 
le Madjar est mêlé de sang mongol par suite de sa descen- 
dance hunnique (1) , de même je n'hésite pas à conclure que 
l'Albanais est un produit analogue. 

Il serait à désirer que l'étude de la langue vînt donner son 
appui à cette conclusion. Malheureusement cet idiome mutilé 
et corrompu n'a pu jusqu'ici être analysé d'une manière plei- 
nement satisfaisante (2). Il faut en élaguer d'abord les mots 
tirés du turk, du grec moderne, des dialectes slaves, qui s'y 
sont amalgamés récemment en assez grand nombre. Puis on 
aura encore à écarter les racines helléniques , celtiques et la- 
tines. Après ce triage délicat, il reste un fond difficile à ap- 
précier, et dont jusqu'à présent on n'a pu rien affirmer de 
définitif, si ce n'est qu'il n'est rien moins que parent de l'ancien 
grec. On n'ose donc l'attribuer à une branche de la famille 
ariane. Est-on en droit de croire que cette affinité absente est 
remplacée par un rapport avec les langues finniques? C'est une 
question jusqu'à présent irrésolue. Force est donc de s'accom- 
moder provisoirement du doute, de rejeter toutes démons- 
trations philologiques trop hâtives et de se borner à celles que 
j'ai tirées précédemment de la physiologie. Je dirai donc que 
les Albanais sont un peuple blanc, arian, directement mélangé 
de jaune , et que, s'il est vrai qu'il ait accepté des nations au 
milieu desquelles il a vécu un langage étranger à son essence, 

(1) T. I, p. 221 et pass. 

(2) L'ouvrage de M. de XylaDder, die Sprache der Albanesen oder 
Schkipetaren, 1835, est à bon droit estimé; mais le livre que vient de 
publier M. de Hdihn ^ Albanesische Studien, in-8°, Wien, 1833, est beau- 
coup plus complet. Écrit sur les lieux et loin de tout secours scienti- 
fique, cet ouvrage excellent sera d'un grand secours aux philologues 
qui voudront faire entrer l'albanais dans le cercle des études com- 
parées. 



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114 DE l'inégalité 

il n'a fait en cela qu'imiter un assez grand nombre de tribus 
humaines, coupables du même tort (1). 

Les Thraces et les Illyriens (2) ont assez noblement soutenu 
leur origine ariane pour n'en pas être déclarés indignes. Les 
premiers avaient pris une grande part à l'invasion des peuples 
arians hellènes dans la Grèce. 

Les seconds, en se mêlant aux Grecs Épirotes, Macédoniens 
et Thessaliens, les ont aidés à gravir jusqu'à la domination de 
l'Asie antérieure (3). Si, dans les temps historiques, les deux 
groupes auxquels sont donnés les noms de Thraces et dll- 
lyriens ont toujours, malgré leur énergie et leur intelligence 
reconnues, été réduits, en tant que nations, à un état subal- 
terne, se contentant, au moins pour les derniers, de fournir 
€n abondance des individualités illustres d'abord à la Grèce, 
puis aux empires romain et byzantin, enfin à la Turquie, il 
faut attribuer ce phénomène à leur fractionnement amené par 
des hymens locaux de valeurs différentes, à la faiblesse relative 
des groupes, et à leur séjour au milieu de tribus prolifiques, 
qui, les contenant dans des territoires montagneux et inferti- 
les, ne leur ont jamais permis de sie développer sur place. En 
tout état de cause, les Thraces et les Illyriens, considérés indé- 

(i) T. I, p. 329 et 344. 

(2) L'IUyrle a changé très fréquemment d'étendue et de limites. Elle 
a embrassé les races les plus diverses sous une même dénomination. 
Ce fut d'abord le pays riverain de l'Adriatique , entre la Neretwa au 
nord et le Drinus au sud. Les Triballes formaient la frontière de Test. 

Ensuite, cette circonscription s'étendit depuis le territoire des Tau- 
risques Celtes jusqu'à l'Épire et la Macédoine. La Mœsie y était com- 
prise. Après le second siècle de notre ère, l'iUyrie, s'agrandissant 
encore, contint les deux Noriques, les deux Pannonies , la Valérie, la 
Savoie, la Dalmatie, les deux Dacies, la Mœsie et la Thrace. Enfin 
Constantin en détacha ces deux dernières provinces, mais y réunit la 
Macédoine, la Thessalie, TAchaïe, les deux Épires, Praevallis et la 
Crète. A cette époque, l'illyrie contenait dix-sept provinces. C'est pro- 
bablement par suite de cette organisation administrative qu'à un cer- 
tain moment on a confondu les Thraces et les Illyriens comme n'étant 
qu'un même peuple. Cette opinion est d'ailleurs soutenable; quelques 
<îrecs l'ont anciennement professée. — Schafifarik, Slawische AUerthû^ 
mer, 1. 1, p. 25T. 

(3) Pott, owor. cité, p. 64. 



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DES KACES HDiMAINES. 115 

pendâmment de leurs alliages, représentent deux rameaux 
humains singulièrement bien doués , vigoureux et nobles , où 
l'essence ariane se fait très aisément deviner. Je me transporte 
maintenant à Tautre extrémité de l'Europe méridionale. J'y 
trouve les Ibères, et, avec eux, l'obscurité historique paraît 
s'amoindrir. Il serait oiseux de rappeler tous les efforts tentés 
jusqu'ici pour déterminer la nature de ce peuple mystérieux 
dont les Euskaras ou Basques actuels sont, avec plus ou moms 
de justesse , considérés coname les représentants. Le nom de 
ce peuple s'étant rencontré dans le Caucase, on a cherché à 
établir une sorte de ligne de route par laquelle il serait venu 
de l'Asie en Espagne (1). Ces hypothèses sont demeurées fort 
obscures. On sait mieux que la famille ibérique a couvert la 
pénmsule, habité la Sardaigne, la Corse, les îles Baléares, 
quelques points, sinon toute la côte occidentale de l'Italie. Ses 
enfants ont possédé le sud de la Gaule jusqu'à l'embouchure 
de la Garonne, couvrant ainsi l'Aquitaine et une partie du 
Languedoc. 

Les Ibères n'ont laissé aucun monument figuré, et il serait 
impossible d'établir leur caractère physiologique, si Tacite ne 
nous en avait parlé (2). Suivant lui, ils étaient bruns de peau et 
de petite taille. Les Basques modernes n'ont pas conservé cette 
apparence. Ce sont visiblement des métis blancs à la manière 

(1) Ewald , Geschichte des Volkes Israël, t. I, p. 336. Ce savant ajoute 
que les Ibères du Caucase devaient appartenir à la souche de Hebr, 
Ce qui rendrait le rapprochement avec les Ibères d'Espagne impos- 
sible; mais rien ne prouve que la supposition soit exacte. — Ce qui 
donne du prix au rapprochement du nom des Ibères du Caucase de 
celui des Ibères d'Espagne , c'est ce fait qu'une montagne de la Grèce 
continentale s'est très anciennement appelée les Pyrénées, tandis 
qu'un fleuve de la Thrace se nommait VHèbre, Ce sont là des jalons 
dignes d'être remarqués. 

(2) Dieffenbach, Celtica lly 2« Abth., p. 10. Toutefois le passage de 
Tacite n'est pas très concluant, et on peut lui opposer d'autres auto- 
rités, comme celle de Silius Italiens, qui fait les habitants de l'Es- 
pagne blonds. Mais à ces contradictions apparentes il y a à dire que 
l'Espagne contenait, à l'époque romaine, des populations de descen- 
dances bien diverses, et qu'il devait être fort difficile déjà d'y rencon- 
trer un Ibère de race pure. 



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116 DE l'inégalité 

des populations voisines. Je n'en suis pas surpris. Rien ne ga- 
rantit là pureté du sang chez les montagnards des Pyrénées, 
et je ne tirerai pas de l'examen qu'on en a pu faire les mêmes 
résultats que pour le guerrier albanais. 

Dans celui-ci j'ai vu une différence marquée , un contraste- 
notable avec les nations avoisinantes. Impossible de confondre 
des Amantes avec des Turcs, des Grecs, des Bosniaques. Il 
est très difficile , au contraire , de démêler un Euskara parmî 
ses voisins de la France et de l'Espagne. La physionomie du 
Basque, très avenante assurément , n'offre rien de particulier. 
Son sang est beau , son organisation énergique ; mais le mé-, 
lange, ou plutôt la confusion des mélanges , est évidente chez* 
lui. Il n'a nullement ce trait des races homogènes, la ressem- 
blance des individus entre eux, ce qui a lieu à un haut degré 
chez les Albanais. 

Comment d'ailleurs l'Ibère des Pyrénées serait-il de race 
pure? La nation entière a été absorbée dans les mélanges cel- 
tiques, sémitiques, romains, gothiques. Quant au noyau, ré- 
fugié dans les vallées hautes des montagnes, on sait que des 
couches nombreuses de vaincus sont venues successivement 
chercher un asile autour et auprès de lui. Il ne peut donc être 
resté plus intact que les Aquitains et les Roussillonais. 

La langue euskara n'est pas moins énigmatique que l'alba- 
nais (1). Les savants ont été frappés de l'obstination avec la- 
quelle elle se refuse à toute annexion à une famille quelcon- 
que. Elle n'a rien de chamitique et peu d'arian. Les aiïinités' 
jaunes paraissent exister chez elle (2), mais cachées, et on n© 
les constate qu'approximativement. Le seul fait bien avéré jus- 
qu'ici, c'est que, par son polysynthétisme , par sa tendance à 
incorporer les mots les uns dans les autres , elle se rapproche 
des langues américaines (3). Cette découverte a donné nais- 



(1) Les Romains étaient extrêmement rebutés par sa rudesse. — Dief- 
fenbacti, Celtica II, 2^ Abth., p. 48-49. 

(2) Oh croit apercevoir dans Teuskara quelques racines finnoises. — 
Schaffarik , -S?<2Wîsc/ie Aller thûmer, t. I, p. 35 et 293. 

(3) Prescott, History of the Conquest of Mexico, t. III, p. 244, définit 
ainsi cette organisation idiomatique : « A System which bringing the 



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DES BACES HUMAINES. 117 

sance à bien des romans plus hasardés les uns que les autres. 
Des hommes doués d'une imagination véhémente se sont em- 
pressés de faire passer le détroit de Gibraltar aux Ibères, de 
les acheminer au long de la côte occidentale de l'Afrique , de 
reconstruire, tout exprès pour eux, l'Atlantide, de pousser ces 
pauvres gens, bon gré, mal gré, et à pied sec, jusqu'aux riva- 
ges du nouveau continent. L'entreprise est hardie, et je n'ose- 
rais m'y associer. J'aime mieux penser que les affinités améri- 
caines de l'euskara peuvent avoir leur source dans le mécanisme 
primitivement commun à toutes les langues finniques (I). Mais, 
comme ce point n^est pas encore éclairci de manière à pro- 
duire une certitude , je préfère surtout le laisser à l'écart (2). 

Rejetons-nous sur ce que l'histoire nous apprend des habi- 
tudes et des mœurs de la nation ibère. Nous y trouverons plus 
de clartés conductrices. 

Ici , la lumière saute aux yeux , et avec assez d'éclat pour 
détruire à peu près toutes les incertitudes. Les Ibères , lourds 
et rustiques, non pas barbares, avaient des lois, formaient des 
sociétés régulières (3). Leur humeur était taciturne , leurs ha- 
bitudes étaient sombres. Ils allaient vêtus de noir ou de cou- 
leurs ternes, et n'éprouvaient pas cet amour de la parure si 
général chez les Mélaniens (4). Leur organisation politique se 



« greatest number of ideas within the smallest possible compass, 
« condenses whole sentences into a single word. » — W. v. Humboldt, 
Prûfung der Untersuchungen ûber die Urbewohner Hispaniens, p. 174 
et sqq. 

(1) DieflFenbach, Celtica II , 2« Abth., p. 15 et seqq. 

(2) M. Muller, Suggestions for the assistance of officers in leàrning 
the languages of the seat of wat in the East, London, 1834, considère 
l'agglutination comme le caractère distinctif de toutes les langues 
finniques. Peut-être y aura-t-îl lieu, d'une part, à mieu^ s'expliquer 
sur les limites exactes de l'agglutination, et, d'une autre , à rechercher 
si les langues arianes elles-mêmes ne possèdent pas , de leur propre 
fonds, ce même procédé. L'étude des langues finniques est malheu- 
reusement bien peu avancée encore, et fait obstacle ainsi à toute 
connaissance définitive des autres familles d'idiomes. 

(3) W. V. Humboldt , Prûfung der Untersuchungen ûber die Urbe- 
wohner HispanienSf p. 152 et pass. 

(4) Ibid., p. 158. 



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118 DE l'inégalité 

montra peu vigoureuse; car, après avoir occupé une étendue 
<ie pays à coup sûr considérable, ces peuples, chassés de llta- 
lie, chassés des îles et dépossédés d'une bonne partie de l'Es- 
pagne par les Celtes, le turent, plus tard encore et sans grand' 
peine, par les Phéniciens et les Carthaginois (1). 

Enfin, et voici le point capital : ils se livraient avec succès 
au travail des mines (2). 

Ce labeur difficile , cette science compliquée qui consiste à 
extraire les métaux du sein de Ja terre et à leur faire subir 
des manipulations assez nombreuses, est incontestablement 
une des manifestations, un des emplois les plus raffinés de la 
pensée humaine. Aucun peuple noir ne l'a connue. Parmi les 
blancs, ceux qui l'ont pratiquée davantage , habitant en Asie, 
au-dessus des Arians, vers le nord, ont reçu dans leurs vei- 
nes, par cette raison même, le mélange le plus considérable 
du sang des jaunes. A cette définition on reconnaît , je pense , 
'es Slaves. J'ajouterai que le sol de l'Espagne portait, dans son 
Morts Vindiùs , le nom que , suivant Schaffarik , les nations 
étrangères, surtout les Celtes, ont toujours donné de préférence 
à ces mêmes Slaves, et je ne sais même si, invoquant la facilité 
que les langues wendes partagent avec les dialectes celtiques et 
îtaliotes pour retourner les syllabes, on ne serait pas en droit de 
reconnaître leur appellation nationale par excellence, le mot 
srh dans le mot ibr (3). Cette étymologie tend la main à la 

(i) Ad temps de Strabon, on vantait beaucoup le développement in- 
tellectuel des habitants de la Bétique. On disait, entre autres choses, 
que les Turdétains avaient des poèmes et des lois dont la rédaction 
remontait à 6,000 ans. Il serait erroné d'attribuer à des Ibères cette 
littérature remarquable. Existant sur un point très anciennement sé- 
mitisé, elle n'offrait, sans aucun doute, que des originaux ou tout au 
plus des copies d'ouvrages chananéens ou puniques. — Strabon , III, i. 
— D'après le géographe d'Apamée, les Ibères étaient, eu guerre, plus 
rusés et plus adroits que braves et forts. — "W. v. Humboldt, ouvr, 
cîté, p. 453. 

(2) L'Espagne, dans la haute antiquité, produisait en quelques an- 
nées 400 pouds d'or, c'est-à-dire autant que le Brésil et l'Oural réunis 
le font actuellement aux époques les plus prospères. — A. v. Humboldt, 
Asie centrale, t. I, p. 540. 

(3) La voyelle ouverte disparaît complètement dans le nom de fleuve, 
Ebre. 



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DES RACES HUMAINES, 119 

mystérieuse peuplade homonyme reléguée dans le Caucase , tt 
ajoute une apparence de plus à Thypothèse que M. W. de 
Humboldt ne repoussait pas (1). 

Les Ibères étaient donc des Slaves. J'en répète ici les rai- 
sons : peuple mélancolique, vêtu de sombre, peu belliqueux (2), 
travailleur aux mines, utilitaire. Il n'est pas un de ces traits 
qui ne se laisse apercevoir aujourd'hui dans les masses du 
nord-est de l'Europe (3). 

Viennent maintenant les Rasènes (4) ou, autrement dit , les 
Étrusques de première formation. Par suite d'invasions pélas- 
giques, ce peuple extrêmement digne d'intérêt s'est trouvé, à 
une époque antérieure au x** siècle avant notre ère , composé 
de deux éléments principaux, dont l'un, dernier venu , imprima 
à l'ensemble un élan civilisateur qui a produit des résultats 
importants. Je ne parle pas, en ce moment, de cette seconde 
période. Je m'attache uniquement à la plus grossière partie du 
sang , qui est en même temps la plus ancienne, et qui seule, à 
ce titre , doit figurer près des populations primordiales , thra- 
ces, illyriennes , ibères. 



(1) Le rapprochement entre srb et tôr n'est pas plus laborieux que 
celui établi par Schaffarik entre Siropoi et srb. Quant à la signification 
4u mot, je la trouverais volontiers dans obr, géante et par dérivation, 
un homme fort et redoutable. Il est admissible que les émigrants 
blancs aient pris et conservé ce nom comme faisant contraste avec la 
faiblesse relative des indigènes finnois, et on verra plus tard que les 
épopées Scandinaves et germaniques attribuaient aux héros wendes 
la même exagération de taille avec le talent de forger des armes 
magiques. 

(2) Schaffarik insiste à plusieurs reprises sur l'esprit profondément 
pacifique et peu guerrier des nations slaves. Il les loue de se montrer, 
dès la plus haute antiquité, paisibles et très laborieuses. — Schaf- 
farik, t. I, p. 467. 

(3) Rask ne voit dans les Ibères que des Finnois, et il prétend 
fonder sa démonstration sur la linguistique. (Ursprung der altnor- 
discJien Sprachen^ p. 112-146.) 

(4) C'est le nom que ce groupe se donnait à lui-même, suivant 
0. MuUer, die Etrusker, p. 68. Mais Dennis, au contraire, prétend que 
cette dénomination appartient aux conquérants tyrrhéniens. (Die 
Stœdte und Begrœbnisse EtrurienSy t. I, p. ix.) Je le crois mal fondé 
dans cette opinion. 



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120 DE l'inégalité 

Les masses rasènes étaient certainement beaucoup plus 
épaisses que ne le furent celles de leurs civilisateurs. C'est là^ 
d'ailleurs , un fait constant dans toutes les invasions suivies de 
conquêtes. Ce fut aussi leur langue qui étouffa celle des vain- 
queurs, et effaça chez ceux-ci presque toutes traces de l'ancien 
idiome. L'étrusque , tel que les inscriptions nous l'ont con- 
servé, se montre assez étranger au grec et même au latin (1). 
Il est remarquable par ses sons gutturaux et son aspect rude 
et sauvage (2). Tous les efforts tentés pour interpréter ce qui 
en reste sont restés à peu près vains jusqu'à présent. M. W. 
de Humboldt inclinait à le considérer comme une transition 
de l'ibère aux autres langues italiotes (3). 

Quelques philologues ont émis la pensée qu'on en pourrait 
retrouver des vestiges dans le romansch des montagnes Rhé- 
tiennes. Peut-être ont-ils raison : cependant les trois dialectes 
parlés au canton des (îrisons, en Suisse, sont des patois formés 
de débris latins, celtiques, allemands, italiens. Ils ne paraissent 
contenir que bien peu de mots issus d'autres sources, sauf des 
noms de lieux, en fort petit nombre. 

Les monuments étrusques sont nombreux , et de différents 
âges. On en découvre tous les jours. Outre les ruines de villes 
et de châteaux, les tombeaux fournissent de précieux rensei- 
gnements physiologiques. L'individu rasène, tel que le repré- 
sente en ronde bosse le couvercle des sarcophages de pierre 
ou de terre cuite, est de petite taille (4). Il a la tête grosse, les 

(1) 0. Muller, die Etrusker. Voir le monument de Pérouse et les 
observations de Vermiglioli. Les Romains appelaient Tctrusque une 
langue barbare, ce qu'ils ne disaient ni du sabin ni de Tosque. Preuve 
qu'ils ne le comprenaient pas. 

(2) 0. Muller, ouvr. cité. 

(3) Cette opinion est adoptée par 0. Muller, ouvr. cité., p. G8. 

(4) Prichard, Hist. natur. de l'homme, t. I, p. 257. — Verhandlun- 
gen der Académie von Berlin^ 4818-4819, p. 2. — Abeken donne, dans 
son ouvrage, tabl. VIII, un dessin copié sur une peinture funéraire 
qui fait. partie du musée de Berlin. Un des personnages surtout est 
remarquable par l'écrasement du visage, la protubérance d'un front 
très fuyant, la disposition des yeux extrêmement obliques, la gros- 
seur des lèvres, les formes massives du corps. — Voir aussi la repré- 
sentation de la statuette 2-a, 2-b, tabî. VII et 4 et 3 de la même table,. 



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DES HACES HUMAINES. 121 

bras épais et courts, le corps lourd et gros, les yeux bridés, 
obliques, de couleur brune, les cheveux jaunâtres. Le menton 
est sans barbe, fort et proéminent; le visage plein et rond, 
le nez charnu. Un poète latin, en quatre mots, résume le por- 
trait : obesos et pingues Etruscos. 

Toutefois, ni cette expression de Virgile, ni les images qu'elle 
commente si bien, ne s'appliquent, dans la pensée du poète, à 
des hommes de la race purement rasène. Images et descrip- 
tions poétiques se reportent aux Étrusques de l'époque ro- 
maine, de sang bien mêlé. C'est une nouvelle preuve, et preuve 
concluante, que l'immigration civilisatrice avait été comparati- 
vement faible , puisqu'elle n'avait pas modifié sensiblement la 
nature des masses. Ainsi il suffît d'unir ces deux phénomènes 
de la conservation d'une langue étrangère à la famille blanche, 
et d'une constitution physiologique non moins distincte, pour 
être en droit de conclure que le sang de la race soumise a 
gardé le dessus dans la fusion, et s'est laissé guider, mais non 
pas absorber, par les vainqueurs de meilleure essence. 

La démonstration de ce fait ressort encore mieux du mode 
de culture particulier aux Étrusques. Encore une fois , je ne 
parle pas ici de l'ensemble raséno-tyrrhénien ; je ne relève que 
ce qui peut m'aider à découvrir la nature véritable de la popur 
lation rasène primitive. 

La religion avait son type spécial. Ses dieux, bien différents 
de ceux des nations helléniques sémitisées, ne descendirent ja- 
mais sur la terre. Ils ne se montraient pas aux hommes, et se 
bornaient à faire connaître leurs volontés par des signes, ou 
par l'intermédiaire de certains êtres d'une nature toute mys- 
térieuse (1). En conséquence, l'art d'interpréter les obscures 

pour la forme pointue de la lête, qui rappelle beaucoup certains types 
américains. — Consulter aussi Micali, Monuments antiques^ in-fol., 
Paris, 4824, tab. XVI, fig. 1,2, 4 et 8; tab. XVII, fig. 3; tab. LXI, fig. 9. 
(1) 0. MuUer, die Etrusker, p. 266. Les Étrusques indigènes ne con- 
naissaient pas le culte des héros topiques, et, par conséquent, n'a- 
vaient pas d'éponymes comme leurs vainqueurs, les Tyrrhéniens, ni 
comme les Grecs. Au-dessus de toutes leurs divinités, même de la plus 
grande, Tima, ils plaçaient ces êtres surnaturels que les Romains 



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122 DE l'inégalité 

manifestations de la pensée céleste fut la principale occupation 
des sacerdoces. Uaruspicine et la science des phénomènes 
naturels, tels que les orages, la foudre, les météores (1), 
absorbèrent les méditations des pontifes, et leur créèrent une 
superstition beaucoup plus étroite et plus sombre, plus méti- 
culeuse, plus subtile, plus puérile que cette astrologie des 
Sémites, qui, au moins, avait pour elle de s'exercer dans un 
champ immense et de s'adonner à des mystères vraiment 
^plendides. Tandis que le prêtre chaldéen, monté sur ime des 
tours dont le relief de Babylone ou de Ninive était hérissé, 
suivait d'un œil curieux la marche régulière des astres semés 
à profusion dans les cieux sans limites, et apprenait peu à peu 
à calculer la courbe de leurs orbites , le devin étrusque , gros, 
gras, court, à large face, errant, triste et effaré, dans les forêts 
et les marécages salins qui bordent la mer Tyrrhénienne , in- 
terprétait le bruit des échos, pâlissait aux roulements de la 
foudre, frissonnait quand le bruissement des feuilles annon- 
çait à sa gauche le passage d'un oiseau, et cherchait à donner 
un sens aux mille accidents vulgaires de la solitude. L'esprit 
du Sémite se perdait dans des rêveries absurdes sans doute, 
mais grandes comme la nature entière, et qur emportaient son 
imagination sur des ailes de la plus vaste envergure. Le Ra- 
mène traînait le sien dans les plus mesquines combinaisons, et, 

nommèrent dit învolutiy les dieux enveloppés. (Dennis, t. I, p. xxiv.) 
J'en ai parlé plus haut. 

(1) Les sources minérales et leurs chaudes exhalaisons étaient aussi 
un grand objet d'épouvante religieuse : 

At rex sollicitus monstris, oracula Faûni 
Fatidici genitoris, adit, lucosque sub alta , 

Consulit Albunea; nemorum quœ maxima sacro 
Fonte sonat, saevamque exhalât opaca mephitim. 
Hinc Italœ gentes, omnisque OEnotria tellus, 
In dubiis responsa petunt. Hue dona sacerdos 
Quum tulit, et csesarum ovium sub nocte silenti 
Pellibus incubuit stratis, somnosque petivit : 
Multa modis simulacra videt volitantia miris , 
Et varias audit voces , fruiturque deorum 
Colloquio , atque imis Acheronta affatur Avernis. 

jEn., VII, 81-91, 



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DES RACES HUMAINES. 123 

«i l'un touchait à la folie en voulant lier la marche des pla- 
nètes à celle de nos existences, l'autre rasait rimbécillité en 
cherchant à découvrir une connexité entre la danse capricieuse 
d'un feu follet et tels événements qu'il lui importait de prévoir. 
C'est là précisément le rapport entre les égarements de la 
créature hindoue, suprême expression du génie arian mêlé au 
sang noir, et ceux de l'esprit chinois, type de la race jaune 
animée par une infusion blanche. En suivant cette indication, 
qui donne pour dernier terme aux erreurs des premiers la dé- 
mence , et aux aberrations des seconds l'hébétement , on voit 
que les Rasènes tombent dans la même catégorie que les peu- 
ples jaunes, faiblesse d'imagination, tendance à la puérilité, 
habitudes peureuses. 

Pour la faiblesse d'imagination , elle est démontrée par cette 
autre circonstance que la nation étrusque, si recommandable à 
quelques égards, et douée d'une véritable aptitude historique (1), 
n'a rien produit dans la littérature proprement dite que des 
traités de divination et de discipline augurale. Si l'on y ajoute 
des rituels, établissant avec les moindres détails l'enchaîne- 
ment complexe des offices religieux, on aura tout ce qui occu- 
pait les loisirs intellectuels d'un peuple essentiellement forma- 
liste (2). Pour unique poésie, la nation se contentait d'hymnes 
contenant plutôt des énumérations de noms divins que des 
«efifusions dé l'âme. A la vérité , une époque assez postérieure 
nous montre dans une ville étrusque, Fescennium, un mode 
de compositions qui, sous forme dramatique, fit longtemps les 
délices de la population romaine. Mais ce genre de jouissance 
même démontre un goût peu délicat. Les vers fescennins n'é- 
taient qu'une sorte de catéchisme poissard , un tissu d'invec- 
tives dont le mérite était la virulence, et qui n'empruntait au- 
cune de ses qualités au charme de la diction , ni , bien moins 

(1) Elle donna aux Romains le modèle de leurs annales; mais il 
semble que ce n'étaient que des catalogues de faits sans autre liaison 
que la chronologie, et tout à fait dénués de grâces narratives. Valérius 
Flaccus, entre autres , et l'empereur Claude se servirent de chroniques 
•étrusques pour composer leurs histoires. (Abeken, ouvr, citéy p. 20.) 

(2) 0. Muller, ouvr. cité y p. 281 et pass. 



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124 DE l'inégalité 

encore, à Félévation de la pensée. Enfin, tout pauvre que serait 
cet unique exemple d'aptitude poétique, on ne peut encore en 
attribuer complètement soit l'invention, soit la confection, aux 
Rasènes : car, si Fescennium comptait parmi leurs villes, elle 
était surtout peuplée d'étrangers, et, en particulier, de Si- 
cules (I). 

Ainsi, privés de besoins et de satisfactions d'esprit, il faut 
chercher le mérite des Rasènes sur un autre terrain. Il faut 
les voir agriculteurs, industriels, fabricants, marins et grands; 
constructeurs d'aqueducs, de routes, de forteresses, de monu- 
ments utiles (2). Les jouissances et, pour me servir d'une ex« 
pression devenue technique, les intérêts matériels étaient la 
grande préoccupation de leur société. Ils furent célèbres, dans, 
l'antiquité la plus haute, par leur gourmandise et leur goût 
des plaisirs sensuejs de toute espèce (3). Ce n'était pas unpeu^ 
pie héroïque, tant s'en faut; mais je m'imagine que, s'il venait 
à sortir aujourd'hui de "ses tombes, il serait, de toutes les na- 
tions du passé, celle qui comprendrait le plus vite la partie 
utilitaire de nos mœurs modernes et s'en accommoderait le 
mieux. Pourtant l'annexion à l'empirç chinois lui conviendrait 
davantage encore . 

De toutes façons, l'Étrusque semblait un anneau détaché de 
ce peuple. Chez lui, par exemple, se présente avec éclat cette 
vertu spéciale des jaunes, le très grand respect du magis- 
trat (4), uni au goût de la liberté individuelle, en tant que cette 
liberté s'exerce dans la sphère purement matérielle. Il y a de 
cela chez les Ibères, tandis que les Illyriens et les Thraces pa- 
raissent avoir compris l'indépendance d'une manière beaucoup 

(1) 0. Muller, ouvr. cité, p. 183. — Sur IMncapacité poétique des Étrus- 
ques, voir Niebuhr, Rœm. Geschichte, t. I, p. 88. 

(2) 0. Muller, ouvr. cité, p. 260. Abeken, p. 31 et 164, et pass. — On 
trouve des traces de ces travaux de mines si dignes dé remarque, 
ethniquement parlant, à Populonia et à Massa Marittima. On en ex- 
trayait du cuivre. 

(3) Idem, ouvr. cité. — Les Étrusques employaient les femmes à la 
divination et aux choses du culte. C'est une coutume finnique, comme 
on le verra plus bas. — Dennis, t. I, p. xxxii. 

(4) 0. Muller, die Elrusker, p. 375. 



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DES BACES HUMAINES. 125 

plus exigeante et plus absolue. On ne voit pas que les popula- 
tions rasènes, dominées par leurs aristocraties de race étran- 
gère, aient possédé une part régulière dans Texercice du pou- 
voir. Cependant, comme on ne trouve pas non plus chez elles 
le despotisme sans frein et sans remords des États sémitiques, 
et que le subordonné y jouissait d'une somme suffisante de 
repos, de bien-être, d'instruction, Tinstinct primordial de ce 
dernier devait se rapprocher beaucoup plus des dispositions à 
risolement individuel, qui caractérisent l'espèce fînnique, que 
des tendances à l'agglomération, inhérentes à la race noire, et 
qui la privent tout aussi bien de l'instinct de la liberté physi- 
que que du goût de l'indépendance morale. 

De toutes ces considérations, je conclus que les Rasènes, 
lorsqu'on les dégage de l'élément étranger apporté par la con- 
quête tyrrhénienne , étaient un peuple presque entièrement 
jaune, ou, si l'on veut, une tribu slave médiocrement blanche (1). 



(1) Abeken, assez empêché de trouver un nom à l'élément étrusque 
de première formation, l'appelle pélasgique, et, lorsqu'il veut définir 
ce qu'il entend par ce mot , il ne sait pas s'en tirer autrement qu'en l'ex- 
pliquant par le mot plus obscur et plus vague encore d'urgriechisch 
(hellénique primitif. Chez lui, le sens définitif paraît être de rattacher 
les Étrusques indigènes à la souche ariane. Cette opinion semblera , 
je n'en doute pas, tout à fait inadmissible. (Abeken, Mittel-Italien 
vor der Zeit der rœmischen Herrschaft, p. 24.) — Du reste, autant de 
savants qui se sont occupés de cette question, autant d'avis. Dans 
l'antiquité, Hérodote fait des Étrusques indigènes un peuple lydien, 
et la plupart des historiens se rangent à son opinion. Denys d'Hali- 
carnasse s'en éloigna le premier et les déclara aborigènes, mais sans 
dire ce qu'il entendait par ce mot. 0. Muller voit en eux une race à 
part, au milieu des populations italiotes. Lepsius n'admet ni des au- 
tochtones, ni même plus tard une conquête tyrrhénienne. A ses 
yeux, l'élément constituUf était formé de peuples umbriques qui, 
vaincus par des Pélasgés, parvinrent à dominer leurs maîtres, et 
créèrent ainsi une nouvelle combinaison nationale qui produisit les 
Étrusques. Sir William Betham assure que les Rasènes, les Tyrrhéniens, 
et autres f^roupes qu'on distingue dans ce peuple, sont autant de fan- 
tômes. Il i]'aperçoit là que des Celtes, et passe légèrement sur los 
objections. Son but est de donner une illustre parenté aux Irlandais. 
Dennis, après avoir énuméré tous ces sentiments si divers, se rallie 
•purement et simplement à la bannière d*Hérodote. (Dennis, die 



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126 DE l'inégalité 

J'ai porté un jugement analogue sur les Ibères, différents 
cependant des Étrusques parle nombre et la quotité des mé- 
langes. De leur côté, les lUyriens et les Thraces, chacun avec 
des mœurs spéciales, m'ont présenté de fortes apparences 
d'alliages finnois. C'est une nouvelle démonstration , mais cette 
fois a posteriori^ et ce ne sera pas la dernière ni la plus frap- 
pante, que le fond primitif des populations de l'Europe méri- 
dionale est jaune. Il est bien clair que cet élément ethnique 
ne se trouvait pas à l'état pur chez les Ibères, ni même chez 
les Étrusques de première formation. Le degré de perfection- 
nement social auquel ces nations étaient parvenues, bien 
qu'assez humble, indique la présence d'un germe civilisateur 
qui n'appartient pas à l'élément finnois, et que cet élément a 
seulement la puissance de servir dans une certaine mesure. 

Considérons donc les Ibères, puis, après eux, les Rasènes, 
les Illyriens et les Thraces, toutes nations de moins en moins 
mongolisées, comme ayant constitué les avant-gardes de la 
race blanche en marche vers l'Europe. Elles ont éprouvé avec 
les Finnois les contacts les plus directs; elles ont acquis au 
plus haut degré l'empreinte spéciale qui devait distinguer Fen- 
semble des populations de notre continent de celles des ré- 
gions méridionales du monde. 

La première et la seconde émigration, Ibères et Rasènes, 
contraintes de se diriger vers l'extrême occident, attendu que 
le sud asiatique était déjà occupé par des déplacements arians, 
percèrent à travers des couches épaisses de nations fînnjques 
déjà éparpillées devant leurs pas. Par suite d'alliages inévita- 
bles, elles devinrent rapidement métisses, et l'élément jaune 
domina chez elles. 

Les Illyriens, puis les Thraces gravitèrent, à leur tour, sur 
des chemins plus rapprochés de la mer Noire. Ils eurent ainsi 
des contacts moins forcés, moins multipliés, moins dégradants 
avec les hordes jaunes. De là, une apparence physique et une 

Stœdte und Begrœbnisse Etruriens, t. I, p. ix et pass.) Niebuhr fait 
venir les Étrusques indigènes des montagnes Rhétiennes. (Rœmische 
-Geschichte, in-8°, Berlin, 1811, 1. 1, p. 74 et pass.) 



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DES BACES HUMAINES. 127 

énergie supérieures, et, tandis que les Ibères et les Rasènes 
furent destinés de bonne lieure à l'asservissement , les Thraces 
maintinrent un rang convenable jusqu'au jour beaucoup plus 
tardif où ils se fondirent, non sans honneur encore, dans les 
populations ambiantes. Quant aux Illyriens, ils vivent aujour- 
d'hui et se font respecter. 



CHAPITRE III. 

Les Galls. 

Puisque les émigrations des Ibères et des Rasènes , celles 
des Illyriens et des Thraces ont précédé tout autre établisse- 
ment des famiUes blanches dans le sud de l'Europe , on doit 
considérer comme démontré que , lorsque les Ibères ont tra- 
versé la Gaule du nord au sud , et les Rasènes la Pannonie et 
un coin des Alpes Rhétîennes, pour gagner leurs demeures 
connues , aucune nation de race noble n'était sur leur chemin 
pour leur barrer le passage. Ibères et Rasènes ne formaient 
que des corps détachés des grandes multitudes slaves déjà 
établies dans le nord du continent , et que harcelaient en plus 
d'un lieu d'autres nations parentes , les Galls. 

L'ensemble de la famille slave n'ayant joué aucun rôle de 
quelque importance aux époques antiques, il est inutile d'en 
~^arler en ce moment. Il suffît d'avoir indiqué son existence 
en Espagne, en Italie, et d'ajouter qu'établie fortement au long 
de la mer Baltique , lans les régions comprises entre les monts 
Krapacks et l'Oural, et au delà encore, nous apercevrons 
bientôt quelques-unes de ses tribus entraînées au milieu du 
torrent celtique. A Texceptionde ces détails que le récit fera 
naître naturellement, la personnalité de ce peuple restera dans 
J'ombre jusqu'au moment où l'histoire l'amènera tout entier 
5ur la scène. 

Déterminer, même vaguement , l'époque de l'acheminement 



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128 DE l'inégalité 

des GaTls vers le nord et Touest présente des difficultés insur- 
montables. Voici tout ce qu'on peut dire à sujet : 

Au XVII® siècle avant notre ère, on voit les Galls occupés à 
forcer le passage des Pyrénées, défendu par les Ibères. C'est le 
premier renseignement positif sur leur existence dans Fouest. 
Ils occupaient cependant les contrées situées entre la Garonne 
et le Rhin, et avaient parcouru et possédé les rives du Danube, 
longtemps avant cette époque. 

D'autre part, il n'y a pas de doute qu'en quittant TAsie, ils 
ne se résignèrent à s'avancer du côté de l'ouest, beaucoup 
moms attrayant que le sud, et, en outre, occupé déjà par des 
essaims de peuples jaunes, que parce que les routes méridiona- 
les leur étaient visiblement fermées et interdites par les encom- 
brements d'Arians en marche vers l'Inde, l'Asie antérieure et 
la Grèce. Dès lors, leur arrivée dans l'Europe occidentale , si 
ancienne qu'on la suppose, est de beaucoup postérieure à l'ap- 
parition des Arians sur les crêtes de l'Himalaya et des Sémites^ 
du côté de l'Arménie. Or nous avons à peu près fixé , d'aprè& 
des données convenables, Tâge de cette apparition à Tan 5000. 
C'est donc entre cette date et l'an 2000 environ, période de 3,000 
ans, qu'il faut chercher l'époque de l'établissement des Celtes 
dans l'ouest. 

La lutte des Ibères et des Galls, du côté de la Garonne,, 
au XVII® siècle, donne naissance, on l'a déjà vu, au plus an- 
cien récit des annales de l'Occident. Là se confirme cette ob- 
servation que l'histoire ne résulte jamais que du conflit des 
intérêts des blancs. Nous trouvons les Ibères, gens laborieux, 
mais relativement faibles , aux prises avec ces multitudes de 
guerriers hardis et turbulents , qui longtemps firent la loi 
dans notr^ partie du monde. 

Le nom de ces guerriers vient de Gall, fort, j'en rapporte 
l'origine à une ancienne racine delà race blanche, très recon- 
naissable encore dans le sanscrit wala ou walya, qui a le 
même sens. Les nations sarmates et, par suite, les gothiques 
restèrent fidèles à cette forme , et appelèrent les GdAh fp^alak. 
Les Slaves altéraient le mot davantage, et en faisaient fVlach, 
Les Grecs le prononçaient TaXarai ou RéXtot, dont les Romams 



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DES RACES HUMAINES. 129 

filent Celtx, pour se rabattre ensuite, couramment, à la 
forme plus régulière Galli (1). 

Outre ce nom, les Galls en avaient un autre : celui de 
Gomer, inscrit dans les généalogies bibliques , au nombre des 
fils de Japhet (2). On a ainsi la mesure de l'antique notoriété 

<1) p. Wachter, Encyl. Ersch u, Gruber, Galli, p. 47. — Le bas bre- 
ton emploie aussi la forme Gallaouet, qui garde bien le t originaire 
de TàXa-rat. Voir, à ce sujet, les médailles où Ton trouve les formes 
KAAETEAOr, KAAAOX, KAAAX, KAAEAÏ et autres. — Vischer, 
Keltische Mûnzen aus Hunningen, in-4'», Baie, p. 17. —Voir aussi Schaf- 
^farik, Slawische Alterth*, t. I, p. 236. Cet auteur indique quelques 
formes intéressantes du nom : Galedin, que s'attribuaient les Belges 
et qui est la racine évidente de Caledonia; Gaoidheal, en usage chez 
.les Irlandais. Les Anglo-Saxons firent de walah le gothique vealh, 
fidèlement conservé dans notre valet. Les Anglais ont depuis abandonné 
cette dérivation insultante, pour cette autre, gallant, qui se rattache 
à. notre vaillant. Ainsi, suivant l'humeur louangeuse ou méprisante 
de telle tribu de conquérants, la .même racine ethnique a fourni l'é- 
loge et l'injure. Une autre transformation de Gall, c'est Wallon, ap- 
pliquée à un peuple de Belgique. Une autre encore, c'est Welche, dans 
la Suisse française, etc. — Schaffarik, ouvr. cité, t. I, p. 50 et pass. 
— On observe la trace du nom des Celtes dans certaines appellations 
de localités modernes, comme ôaus Chaumont = Kaldun, où la der- 
nière syllable est traduite; dans Châlons, dans l'expression pays 
de Caux. Voir aussi la longue et savante dissertation de P.-L. Dieffen- 
bach, Celtica II, in-S", Stuttgart, 1840, l'-e Abth., p. 9 et seqq., qui me 
paraît épuiser la matière. 

(2) ")D2l. Les Arméniens, en transcrivant ce mot dans leurs chroni- 
ques, en ont fait Garnir. Je n'ose décider s'ils le possèdent directement 
ou s'ils l'ont simplement emprunté à des traditions étrangères. Ce- 
pendant la première hypothèse est d'autant plus soutenable qu'ils 
étaient eux-mêmes alliés de très près aux Celtes. Il y a plus : à exa- 
miner le nom que la Bible leur a appliqué à eux-mêmes, ils ne sont 
qu'une branche détachée de ces Gomers ou Gamirs; ils s'appellent dans 
la Genèse (X, 3) , Thogarma, nDl^H et sont les propres fils de Gomer. 
C'est ici le lieu de dire quelques mots de la généalogie japhétide. La 
chronique mosaïque ne la pousse pas très loin , et n'entend évidem- 
ment donner, à ce sujet, qu'un renseignement tout à fait fragmen- 
taire. Il n'est question ni du gros des peuples zoroaslriens , ni, à plus 
for|e raison, des Hindous. Je ne signale que les deux lacunes les plus 
apparentes. En tête des fils de Japhet se trouve Gomer. C'est dobc, 
dans la pensée biblique, le peuple le plus important, le plus consi- 
^dérable de la famille , par la puissance et par le nombre. Au temps 
d'Ézéchiel, on pensait encore de même à Jérusalem, et le prophète 



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130 DE l'inégalité 

d'un si puissant rameau de la famille blanche. A cette période 
très ancienne, où les populations sémitiques étaient encore 
accumulées dans les montagnes de TArménie , et s'adossaient 
au Caucase, elles ont pu, sans doute, entretenir des relations 

s*écriait : « Gomer et toutes ses ti'oupes, la maison de Thogarma, les 
flancs de TAquilon et toute sa force et ses peuples nombreux. » (38, 6.> 
— Ainsi les Celtes unis aux Ai'méniens , comme ne formant qu'une seule 
race, c'est là pour les Hébreux la grande nation japhétide. Après elle 
vient Magog. Ce sont les peuples de la région caucasienne , probable- 
ment arians, Gop' étant la transcription sémitique de Tarian kogh. Le 
livre saint les place dans un rapport d'apposition ou d'opposition avec 
Gomer : car le chef qui doit conduire les armées cimmériennes s'appelle 
Gog. Il n'y a pas hostilité entre Gog et Magog. (Ézéch. 38, 2, 3, 4.) C'est 
le premier qui doit commander Magog tout comme Gomer. En con- 
séquence, je vois dans Magog une nation géographiquement voi- 
sine des Cimmériens , une nation de la même souche , blanche comme 
eux, pouvant se réunir à eux; je vois dans Magog des Slaves, et ne 
crois pas qu'on soit fondé à y voir autre chose. — Après ce peuple 
s'offre Madaîy qui s'explique aisément : ce sont les Médes, cette frac- 
tion des Zoroastriens , la plus anciennement connue, la seule connue 
même des Chamites noirs et des premiers Sémites (t. I, p. 469). Il est 
naturel que la Genèse ne cite qu'elle. Après Madaï se trouve Javan, 
J'ai montré ailleurs (voir t. I«') les différentes destinées de ce mot. 
On ne saurait lui attribuer ici un autre sens que celui d*occidentaL 
Ainsi Javan n'indique ni les Ioniens ni les Grecs, mais seulement 
des populations établies à l'ouest de la Palestine, soit qu'on entende 
par là le nord, le nord-ouest ou simplement l'ouest. — Thubal suc- 
cède à Javan. Les commentateurs y voient un peuple insignifiant dans 
le Pont, les Tibaréniens. Il en est de même pour Meschesch, placé 
entre l'Ibérie, l'Arménie et la Colchide. Ces deux groupes ont pu avoir, 
très anciennement, une importance qui se dissipa dans les siècles 
suivants comme celle des Thiras, des Thraces, dont j'ai suffisamment 
parlé en leur lieu. Ce dernier nom clôt la liste des produits de la 
première génération de Japhet. Après eux viennent les fils de Gomer 
et les fils de Javan, c'est-à-dire les branches de la famille les moins 
inconnues. Les fils de Gomer sont Thogarma dont j'ai déjà fait men- 
tion, les Arméniens^ cités (X, 3) les troisièmes et que je cite les pre- 
miers pour en finir avec eux, puis Aschkenas et Riphath. Aschkenas 
ne s'est prêté jusqu'ici à aucune explication. RosenmuUer incline à y 
voir une peuplade quelconque entre l'Arménie et la mer Noire. Il 
me semble que c'est supposer que la géographie biblique s'appesantîtv 
bien inutilement sur une région qui ne lui tenait pas fort à cœur et 
où elle avait déjà mis suffisamment d'habitants, si c'est à bon droit 
qu'on y place déjà Thubal et Meschesch. Puisque les Aschkenas sont 



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DES BAGES HUMAINES. 131 

directes avec Jes Celtes ou Gomers, dont plusieurs nations 
vivaient alors sur les côtes septentrionales de la mer Noire^ 
Cependant il est également probable que les Celtes avaient eu' 
des contacts avec les Sémites dès avant cette époque. Les ré- 
dacteurs de la Genèse ont puisé , sans doute , plus d'un rensei- 

des fils de Gomer, des Celtes véritables, et que Gomer lui-même, c'est- 
à-dire la souche de la nation, a déjà été reconnu dans son plus ancien 
gîte, sur la côte de la mer Noire, le parti le plus simple serait peut- 
être d'admettre qu'Aschkenas représente les groupes de même sang 
placés plus à Touest, indéfiniment, peut-être les Slaves. Quant à Ri- 
phath, les habitants des monts Riphées, ce sont encore des Celles, 
s'allongeant du côté du nord dans des contrées froides, montagneuses, 
vaguement entrevues, et se confondant au milieu des Carpathes avec 
les Aschkenas. — Si les fils de Gomer paraissent assez difficiles à re- 
connaître, ceux de Javan, Voccidentalf ne le sont pas moins, comme 
le promettait, du reste, le nom de leur père. Ils apparaissent au nombre 
de quatre : Élischahy les habitants de la Grèce continentale, soit ceux 
de TÉlide, soit ceux d'Eleusis, non pas des Hellènes, mais, beaucoup 
plus vraisemblablement, des aborigènes, Celles et Slaves. (Voir plus 
bas, chap. IV.) Tharschisch, les Ibères d'Espagne et, peut-être aussi, 
des îles voisines. Kittim^ dans l'hypothèse la plus ordinaire, les ha- 
bitants de Chypre et des archipels grecs; mais j'en doute, les pre- 
miers colons de ces îles paraissant avoir été des Sémites. Enfin, 
Dodanim, les gens de l'Épire, par conséquent les Illyriens. Consulter, 
entre autres, à ce sujet, Rosenmuller, Biblische Géographie, in-8"^ 
Berlin, 1823, t. I, p. 224 pass.; plus récemment Delitsch, die Genesis, 
p. 284 et sqq. ; et Knobel, Giessen , 1830. M. Richers a également public 
un livre sur ce sujet, mais je ne l'ai pas eu entre les mains. On 
peut tirer de ce qui précède les conclusions suivantes : la géographie 
japhétide de la Genèse, basée sur les souvenirs antiques des Chamites 
et les connaissances acquises, très peu nombreuses, des Sémites 
de Chaldée , n'embrasse pas , tant s'en faut , tout l'ensemble des nations 
blanches du nord. Les Arians n'y figurent que par l'individualité mé- 
dîque, les races du Caucase, les Thraces, et une combinaison ethni- 
que au second degré, les Illyriens. On peut distinguer trois parties 
dans le détail ; 1" les noms de Gomer, de Magog, ôeThubal, de Mes- 
cheschy de Thiras et d'Aschkenas , sont des appellatifs patronymiques 
donnés à des peuples. Ils représentent probablement les produits de 
la plus ancienne tradition. 2» Les mots Javan , Kittim et Dodanim 
sont des noms collectifs de peuples , acquis après le temps des pre- 
mières migrations. 3" Ceux de Madaï, Riphath, Thogarma, Élischah 
et Thraschisch, véritables dénominations géographiques, indiquent 
des contrées plutôt que des peuples, et résultent d'une connaissance 
topographique déjà plus expérimentée. 



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132 DE l'inégalité 

gnement cosmogonique et historique dans les annales des 
Chananéens (1), mais rien ne s'oppose à ce qu'ils aient eu les 
moyens de compléter ces récits par des souvenirs qui leur 
étaient propres , et dont la source remontait à l'âge où toute 
Tespèce blanche se trouvait rassemblée au fond delà haute Asie. 

Ces Gomers, connus traditionnellement des nations chana- 
néennes du sud , le furent plus directement des Assyriens. Il 
y eut, à la fin du xiii® siècle, entre les deux peuples, des 
conflits et des mêlées. Inhabiles à laisser à la postérité des 
monuments de leurs triomphes, les Celtes en perdirent la mé- 
moire; mais leurs rivaux asiatiques, plus soigneux, ont gardé 
des traces d'exploits dont ils s'honoraient. M. le lieutenant- 
colonel Rawlinson a trouvé très fréquemment dans les inscrip- 
tions cunéiformes le nom des Gumiris, entre autres, sur les 
pierres de Bisoutoun (2). C'est donc dans l'Asie occidentale 
que se rencontrent les premières mentions du peuple qui de- 
vait se répandre le plus loin en Europe. 

Outre la Bible et les témoignages assyriens , l'histoire grec- 
que aussi parle dé l'invasion cimmérienne au temps de Cyaxa- 
res (3). Ces Cimmériens, ces Gumiris , qui firent alors tant de 
mal, et furent si rapidement dispersés par les Scythes, nous 
les suivons, dès lors, au delà de l'Euxin où ils retournent , et, 
montant avec eux vers l'ouest et le nord-ouest, nous ne per- 
dons plus de vue leurs vastes pérégrinations. 

Ils s'enfoncent jusqu'aux contrées voisines de la mer du 
Nord, et y portent leur nom de Kimbr ou Cimri (4). Ils oc- 



(1) T. I, p. 441. 

(2) L*-col. Rawlinson, Memoir on the babylonian and assyrian Ins- 
criptions, 4851, p. XXI. 

(3) T. II , p. 379. 

(4) La nationalité celtique des plus anciens Cimbres n*est pas con- 
testable. Ils nommaient l'Océan, sur les bords duquel ils résidaient, 
Uori-Marusa. Ce sont deux mots kymriques qui veulent dire mer 
morte. Ils lui donnèrent aussi le nom de crow , reproduit en latin dans 
la forme cronium^ autre expression kymrique qui signifie glacé. Lors- 
qu'ils vinrent attaquer Marins, un de leurs chefs se nommait Boioricc 
ou le chef boïen, et, les Boïens étant des Galls incontestables, il 
n'y aurait aucun motif qui eût pu porter un guerrier cimbre à prendre 



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DES BACES HUMAINES. 133 

capentla Gaule, et lui font connaître les Kymris. Ils s'éta- 
blissent dans la vallée du Pô, et y répandent la gloire des 
Umbri, des Ambrones (1). En Ecosse, on connaît encore le 
clan de Cameron ; en Angleterre , l'Humber et la Cambrie ; en 
France, les villes de Quimper, de Quimperlé, de Cambrai, 
comme, dans les plaines du pays de Posen, le souvenir des 
Ombrons est resté attaché , jusqu'à nos jours, à un territoire 
nommé Obrz (2). 

On a pensé que ce nom de Gumiri , de Kymri , de Cimbre^ 
pouvait indiquer une branche de la famille celtique, différente 
de celle des Galls, de même que dans les Celtes on ne savait 
pas reconnaître ces derniers. Mais il suffît de considérer com- 
bien les deux dénominations de Ga// et de A^mn s'appliquent 
souvent aux mêmes tribus, aux mêmes peuplades, pour aban- 
donner cette distinction. D'ailleurs, les deux mots ont le même 
sens ou à peu près : si Gall veut dire fort, Kymri signifie 
vaillant (3). 

En réalité, il n'existe aucun motif de scinder les masses 
celtiques en deux fractions radicalement distinctes , mais on 
n'aurait pas moins tort de croire que toutes les branches de la 
famille aient été absolument semblables. Ces multitudes, accu- 
mulées des rives de la Baltique et de la mer du Nord (4) au 

un titre celtique, s'il n'avait pas été Celte lui-même. On retrouve 
encore à côté de ce même Boïorix un Lucius ou mieux Luk^ et ce 
nom, très connu des Latins, leur avait été transmis par les Umbres 
Celtes de la péninsule italique; il était donc gallique comme ses 
possesseurs. 

(1) C'est une règle celtique que le k et le g, deux lettres qui parais- 
sent avoir été tout à fait confondues dans la prononciation , s'efifacent 
souvent devant une voyelle. — Aufrecht et Kirchhoflf, Die umbrischen 
Sprachdenkmesler, Lautlehre^ p. 15 et pass. Il y en a beaucoup 
d'exemples : gwiper, vipère; win et gwiny vin; gwir et fire, vrai; 
gwell, devenu l'anglais well; alon et galon ^ étranger ^ etc. 

(2) Schaffarik, ouvr. cité y t. I, p. M. 

(3) M. Amédée Thierry, Eist, des Gaulois » t. I, Introduction. — Le 
nom est resté dans le danois Kiemper^ avec la signification de conv- 
battant. — Sal verte, Essai sur V origine des noms d hommes, dépeuples 

■et de lieux t 4821, in-S", Paris, t. II, p. 108. 

(4) Je n'affirme nullement que l'inondation celtique se soit arrêtée 
au Danemark. — « Dans le Nord (dit Wormsaae), c'est une opinion 



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134 DE l'inégalité 

détroit de Gibraltar, et de rirlande à la Russie (l), différaient 
notablement entre elles, suivant qu'elles s'étaient plus ou 
moins alliées ici aux Slaves, là aux Thraces et aux Illyriens, 
partout aux Finnois. Bien qu'issues originairement d'une 
même souche, elles n'avaient souvent conservé qu'une sim- 
ple et lointaine parenté dont l'identité de langue, altérée 
d'ailleurs par des modifications infinies de dialectes, était 
l'insigne. Du reste , elles se traitaient à Toccasion en rivales et 
en ennemies, ainsi que plus tard on vit les Franks austrasiens 
guerroyer, en toute tranquillité de conscience, contre les 
Francs neustriens. Elles formaient donc des réunions politiques 
pleinement étrangères les unes aux autres (2). 

Qu'elles aient appartenu à la race blanche dans la partie 
originelle de leur essence, il n'y a pas à en douter. Chez elles, 
les guerriers avaient une carrure solide, des membres vigou- 
reux et une taille gigantesque (3) , les yeux bleus ou gris ^ les 

« fort répandue que les Celtes ont habité la Scandinavie méridionale , 
« et, à défaut de renseignements historiques, on se fonde sur la res- 
« semblance des armes, des instruments et des bijoux en bronze et 
« en or, trouvés dans nos tumulus^ avec ceux qui ont été découverts 
a en Angleterre et en France. Cette opinion a des partisans en Norwège, 
a et les historiens de ce pays l'ont tenue pour démontrée. » — Lettre 
à M. Mérimée , Moniteur du 14 avril 1853. — Voir aussi Munch , ouvr. 
cité, p. 8. 

(1) En établissant les différents flux et reflux de la famille slave , 
Schafifarik donne d'excellentes indications sur l'étendue des établis- 
sements celtiques , principaux compétiteurs des Wendes. Un des points 
qui ressortent le mieux de cet examen, c'est que, sur plus d'une 
frontière, il est fort difficile de distinguer les deux groupes. ( Schaf- 
farik, ouvr. cité, t. I, p. 56, 66, 89, 104, 207, 379.) 

(2) La monnaie d'or que frappaient les États celtiques n'avait cours 
que sur le territoire spécial de chaque nation, parce que le titre en 
était toujours particulier. Bien que cette observation ne puisse s'ap- 
pliquer qu'au iv® siècle avant Jésus-Christ, comme cette époque est 
un temps d'indépendance bien complète pour les peuples celtiques , 
je conclus qu'il y a là une preuve à ajouter à toutes celles qui , par 
ailleurs, témoignent de Tisonomie respective des différents peuples 
kymriques. — Mommsen, Die nordetruskischen Alphabete, dans les 
Mittheilungen der antiquarischen Gesellschaft in Zurich, VH B., 
8Heft, 1853, p. 263. 

(3) Wachter, ouvr. cité, p. 64. . 



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DES BACES HUMAINES. 135 

cheveux blonds ou rouges. C'étaient des hommes à passions 
turbulentes ; leur extrême avidité , leur amour du luxe, les fai- 
saient volontiers recourir aux armes. Ils étaient doués d'une 
compréhension vive et facile, d'un esprit naturel très éveillé, 
d'une insatiable curiosité, très mous devant l'adversité, et, 
pour couronner le tout, d'une redoutable inconsistance d'hu- 
meur, résultat d'une inaptitude organique à rien respecter ni 
à rien aimer longtemps (1). 

Ainsi faites , les nations galliques étaient parvenues de très 
1)onne heure à un état social assez relevé , dont les mérites 
comme les défauts représentaient bien et la souche noble d'où 
ces nations tiraient leur origine, et l'alliage finnois qui avait 
modifié leur nature (2). Leur établissement politique présente 
le même spectacle que nous ont donné, à leurs origines, tous 
les peuples blancs. 

Nous y retrouvons cette organisation sévèrement féodale et 
ce pouvoir incomplet d'un chef électif en usage chez les Hin- 
dous primitifs , chez les Iraniens , chez les Grecs homériques, 
chez les Chinois de la plus ancienne époque. L'inconsistance 
de l'autorité et la fierté onabrageuse du guerrier paralysent 
souvent l'action du mandataire de la loi. Dans le gouverne- 
ment des Galls, comme dans celui des autres peuples issus de 
la même souche , pas de vestiges de ce despotisme insensé 
d'une table d'ab'ain ou de pierre, forte de l'abstraction qu'elle 

(1) César a ainsi dépeint les Gaulois en politique qui, prétendant 
«e servir d'eux, voulait connaître et leur fort et leur faible. (Liv. Il, 
30; IV, 6, et VII, 20.)— Strabon, les jugeant en littérateur désintéressé, 
est beaucoup plus indulgent. Il trouve les Gaulois bonnes gens et sans 
malice, ne se fâchant que quand ils sont les plus forts, et se lais- 
sant, du reste, persuader aisément. (Strab., IV, 4, 2.) 

(2) Schaffarik, après avoir déclaré qu'il considère les Celtes comme 
le premier des peuples blancs établis en Europe, ajoute : < Déjà, dés 
^ les temps les plus anciens, ils étaient non seulement riches et 
« puissants à l'extrême , mais encore extraordinairement cultivés (un- 
« gewœhnlich gebildet). Us occupaient un tiers de l'Europe, et, du 
« in« au n« siècle avant notre ère, ils s'étendaient d'un côté jusqu'à 
« la Vistule, de l'autre, sur le bas Danube, jusqu'au Dniester. » — 
Slawische Aller thûmer, t. I, p. 89. — Il montre, en plus d'un pays 
les Slaves dominés par les Celtes , et vivant en sujets au milieu d'eux. 



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136 DE l'inégalité 

représente, aberration si familière aux républiques sémitiques. 
La loi était assez flottante, médiocrement respectée ; la préro-^* 
gative des chefs incertaine. En un mot, le génie celtique main- 
tenait ces droits hautains que Félément noir détruit partout 
où il parvient à s'introduire. 

Qu'on ne prenne pas ici le change en attribuant à un état de 
barbarie ces instincts peu disciplinables et cette organisation 
tourmentée. On ji'a qu'à jeter les yeux sur la situation politi- 
que de l'Afrique actuelle pour se convaincre que la barbarie 
la plus radicale n'exclut pas, dans les sociétés, un développe- 
ment monstrueux du despotisme. Être libre, être esclave, à 
un moment donné, ce sont là des faits qui dérivent souvent, 
pour un peuple , d'une série de combinaisons historiques fort* 
longues; mais, avoir une prédisposition naturelle à l'une ou à 
l'autre de ces situations, ce n'est jamais qu'un résultat ethni- 
que. Le plus simple examen de la manière dont les idées so- 
ciales sont distribuées parmi les races ne permet pas de s'y 
tromper. 

A côté du système politique se place naturellement le sys- 
tème militaire. Les Galls ne combattaient pas au hasard. Leurs 
armées, à l'image de celles des Arians Hindous, étaient com- 
posées de quatre éléments, l'infanterie (1), la cavalerie, les 
chariots de guerre (2) et les chiens de combat, qui tenaient la 
place des éléphants (3). Ces troupes agissaient suivant les lois 
d'une stratégie sans doute médiocre, si l'on veut la considérer 
au point de vue perfectionné de la légion romaine, mais qui 
n'avait rien de commun avec l'élan grossier de la brute se pré- 
cipitant sur sa proie. On en peut juger d'après la manière in- 



(1) Ils avaient des archers excellents. (Caesar, Comment, de Bello 
Gall, vu, 31.) 

(2) Le char de guerre, covinus, était, comme celui des Assyriens,, 
des Grecs homériques et des Hindous, monté par un guerrier et con- 
duit par un écuyer. Fréquemment le guerrier, après avoir lancé se* 
javelots, mettait pied à terre pour combattre corps à corps. C'est 
absolument la même tactique que nous avons déjà observée en Asie. 
(César, ouvr, cité y IV, 36.) 

■ (3) Strabon, IV, 2. 



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DES BACES HUMAINES. 137 

telligente dont furent conduites les grandes invasions celtiques 
et le mode d'administration établi par les conquérants dans 
les pays occupés, régime original qui n'empruntait que des 
détails aux usages des vaincus. La Gallo-Grèce présente ce 
spectacle. 

Les armes des Kymris étaient de métal (1), quelquefois de 
pierre, mais, en ce cas, très finement travaillées au moyen r 
d'outils de bronze ou de fer. Il semblerait même que les épées \ 
et les haches de cette dernière espèce, qu'on a trouvées dans 
des tombes, étaient plutôt emblématiques ou vouées à des usa- 
ges sacrés qu'à un emploi sérieux. A la même catégorie ap- 
partenaient, incontestablement, des glaives et des masses d'ar- 
mes en argile cuite, richement dorées et peintes, qui né peuvent 
avoir eu qu'une destination purement figurative (2). Du reste, 
il est bien probable aussi que les hommes de la plèbe la plus 
pauvre se faisaient arme de tout. Il leur était meilleur mar- 
ché et plus facile d'emmancher un caillou percé dans un bâton 
que de se procurer une hache de bronze. Mais ce qui étabht 
d'une manière irrécusable que cette circonstance n'impUque 
nullement l'ignorance générale des métaux et l'inhabileté à les 
travailler, c'est que les langues galliques possèdent dès mots 
propres pour dénommer ces produits, des mots dont on ne 
rencontre l'origine ni dans le latin, ni dans le grec, ni dans le 
phénicien. Si tels de ces vocables ont une affinité marquée avec 
leurs correspondants helléniques, ce n'est pas à dire qu'ils 
aient été fournis par les Massaliotes. Ces ressemblances prou- 
vent seulement que les Arians Hellènes, pères des Phocéens et 
les aïeux des Celtes, étaient issus d'une race commune. 

Le fer s'appelle ierne, irne, uirn, jarann; le cuivre co- 
par, et c'était le métal le plus en usage chez les Galls pour la 
fabrication des épées; le plomb, luaid; le sel, hal, sal (3). 

(1) Keferstein, Ansichten ûber die kelHschen Aller thûmer, 1. 1, p. 324 
et pass. — Worrasaae, Primeval antiquities of Denmark, p. 23 et 
puss. 

(2) Ibidem. — Wormsaae donne la gravure d'une hache de ceUe 
espèce, qui est d'une grande élégance. {Ouvr. cité, p. 39.) 

(3) Keferstein, t. Il, Erste Abtheilung, Verzeichniss. Les mois em- 

8. 



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138 DE l'inégalité 

Toutes ces expressions sont entièrement galliques , et c'est 
un témoignage qu'on ne peut récuser de l'antiquité du travaO 
des métaux chez les Kymris. Il serait d'ailleurs bien étrange, 
on en conviendra , que dans cet Occident où les Ibères étaient 
en possession de l'art du mineur, où les Étrusques indigènes 
avaient le même avantage, les Galls en eussent été privés, eux, 
venus les derniers du pays du nord-est, terre classique, terre na» 
taie des forgerons. 

Les monuments des deux âges de bronze et de fer ont fourni 
une énorme quantité d'outils divers, qui donnent encore, une 
haute idée de l'aptitude des nations celtiques au travail du 
minerai. Ce sont des épées, des haches, des fers de lance, des 
hallebardes, des jambards, des casques, le tout d'or ou doré, 
de bronze ou d'argent, ou de fer, ou de plomb, ou de zinc; 

ployés aujourd'hui dans Tart du mineur ont souvent l'avantage de 
fournir des notions fort anciennes. Keferstein fait cette réflexion pour 
TAUemagne, et retrouve dans la langue actuelle des travailleurs sou- 
terrains du Harz des formes et des racines essentiellement celtiques, 
qui, en même temps que les procédés et les outils auxquels on les 
applique, ont passé des Galls aux métis germaniques. Quant à Té- 
tymologie des noms de métaux, on peut remarquer que le mot cel- 
tique aes, aïs, qui devient dans le breton aren et dans le latin aes, 
avec la flexion aerîs, ne désigne pas proprement du bronze, mais 
bien, par excellence, le métal le plus dur. C'est à ce titre seulement 
qu'on le trouve employé dans la plus haute antiquité pour désigner 
le bronze. Le sanscrit le possède sous la forme ayas ou ayasa, et lui 
donne le sens de fer. L'allemand a de même Eisen, dérivé du goiiii- 
que eisarn. L'anglo-saxon a iren, l'anglais iron, l'irlandais iarn. Nous 
avons ici le celtique ierne, et Ton peut voir que dans la forme jarann 
il n'est pas trop loin à*aren. — Schlegel, Indische Bibliothek, t. I, p. 
243 et pass. -— Voir sur le sens de la racine primitive les recherches 
très curieuses de Dieffenbach , Vergleichendes Wœrterbuch der gothis- 
chen Sprache, in-S", Frankfurt a. M., 1851, t. I, p. 14, 15, n" 18. La 
signification de dur paraît être ici en corrélation avec l'idée de /bw- 
damental. — Il résulte aussi de ce mot plusieurs applications plus 
ou moins directes, comme celles de métal en général, de richesses, 
d'armes, harnais ^ harnisch. On le découvre non seulement dans le 
sanscrit, les langues celtiques et gothiques, mais aussi dans le pous- 
chtou ou afghan, le grec, le baloukî, l'ossète, et on l'aperçoit jusque 
dans le chaldéen ^a^J^n, asina, hache. On le remarque dans les lan- 
gues slaves, avec une forme qui le rapproche de certains dialectes 
galliques. 



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DES RACES HUMAINES, 139 

des baudriers, des chaîaes précieuses, destinées aux hommes 
pour suspendre leurs glaives, et aux femmes pour attacher les 
clefs de la ménagère ; des bracelets de fil de métal tourné en 
spirales, des broderies appliquées sur des étoffes, des sceptres, 
des couronnes pour les chefs, etc. (1). 

Les Galls pratiquaient la vie sédentaire. Ils vivaient dans 
de grands villages qui devenaient souvent des villes considé- 
rables. Avant l'époque romaine, plusieurs des capitales de leurs 
nations les plus opulentes avaient acquis un degré notable de 
puissance. Bourges comptait alors quarante mille habitants (2). 
On peut juger, d'après ce seul fait, si ces cités étaient à dédai- 
gner quant à leur étendue et à leur population (3). Autun, 
Reims, Besançon, dans les Gaules, Carrhodunum, en Pologne, 
bien d'autres bourgades, n'étaient certainement pas sans im- 
portance et sans éclat (4). 

L'antiquité latine nous a parlé de la forme des maisons. On 
en possède en France et dans l'Allemagne méridionale (5) de 
nombreux restes. Ce sont ces sortes d'excavations connues 
des antiquaires sous le nom de margelles. Plusieurs mesurent 
cent pas de tour. Elles sont rondes et toujours réunies deux 
par deux. L'une servait d'habitation, l'autre de grange. Quel- 
ques-uns de ces emplacements semblent avoir porté un mur 
de soutènement en pierres, sur lequel s'élevait la bâtisse faite 
de planches et de torchis, souvent recouverte de plâtre. Les 
Galls usaient volontiers, dans leurs constructions, de la com- 
binaison de la pierre ou du mortier avec le bois (6). Ces vieil- 

(1) Keferstein, ouvr. cité, t. I, p. 330 et pass. 

(2) Caesar, de Bello Gallico, VII, 28. 

(3) Les Celtes de Bourges, avant de s'insurger, brûlèrent, en un 
seuljour, vingt de leurs villes qu'ils ne se jugeaient pas en état de 
défendre. Il s'en faut qu'aujourd'hui le Berry soit aussi peuplé. 

(4) Carrhodunum était dans le voisinage de Cracovie. Une autre ville 
celtique de la Pannonie rappelle le nom des Carnutes du pays char- 
train, c'est Carnuntum. (Schaffarik, t. I, p. 104.) 

(5) On en a trouvé également dans le Brunswick et en Suisse, une 
première fois près de Bâle, plus tard dans les Grisons. (Keferstein, 
t. I, p. 292.) 

(6) Ils appliquaient même fort habilement ce système à l'architec- 
ture militaire. César loue beaucoup leur façon de construire certains 



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140 DE l'inégalité 

les maisons, si communes encore dans presque toutes nos 
villes de province, comme en Allemagne, et formées de char- 
pentes apparentes, dont les intervalles sont remplis de pierres 
pu de terre, sont des produits du système celtique. 

Rien if indique que les habitations aient comporté plusieurs^ 
étages. Elles ne semblent pas avoir eu beaucoup de luxe à rin- 
térieur. Les Celtes recherchaient plus que le beau, le bien- 
être. 

Ils avaient des meubles travaillés en bois avec assez de soin ,^ 
des ouvrages d'os et d'ivoire, tels que peignes, aiguilles de tête, 
cuillers, dés à jouer, cornes servant de vases à boire ; puis des 
harnais de chevaux garnis et ornés de plaques de cuivre ou 
de bronze doré, et surtout un grand nombre de vases de tou- 
tes formes, tasses, amphores, coupes, etc. Les objets en verre 
n'étaient pas moins communs chez eux. On en trouve de blancs 
et de coloriés en bleu, en jaune, en orange. On a aussi de& 
colliers de cette matière. On veut que ces ornements aient 
servi d'insignes au sacerdoce druidique pour distinguer les de- 
grés de la hiérarchie (1). 

La fabrication des étoffes avait lieu sur une grande échelle.. 
On a découvert souvent, dans les tombeaux, des restes de 
drap de laine de différents degrés de finesse, et on sait, par les. 
témoignages historiques, que les Celtes, s'ils étaient fort em- 
pressés à se chamarrer de chaînes et de bracelets de métal, 
ne l'étaient pas moins à se vêtir de ces étoffes bariolées dont 
les tartans écossais sont un souvenir direct (2). 

De très bonne heure, cet amour des jouissances matérielles 

remparts. (Comm. de Bello GalL, VII, 23.) En général, les traducteurs- 
rendent mal ce passage. Un historien de la ville d'Orléans me paraît 
l'entendre mieux. Voici sa version : « Ces poutres sont placées à deux. 
« pieds l'une de l'autre à angle droit avec le parement du rempart. Du 
« côté de la ville, elles sont liées à l'aide de terres extraites du fossé; 
« à l'extérieur, de grandes pierres remplissent l'intervalle qui les- 
« sépare, Sur cotte première assise on en établit une seconde, alter- 
« nant en échiquier avec les pierres, et ainsi de suite. » (L. de Buzon- 
nière, Histoire architecturale de la ville d'Orléans, 1849, in-8®, 1. 1, p. 2.) 

(1) Keferstein, ouvr. cité, t. I, p. 32î et pass. 

(2) Tacite les décrit très bien, d'un seul mot : il nonime le sagum- 
celtique, versfco?or. (Hfs^or., II, 20.) 



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DES BACES HUMAINES. 141 

avait porté les Celtes au travail, et du travail productif naquit 
le goût du commerce. Si les Massaliotes prospérèrent , c'est 
qu'ils trouvèrent dans les populations qui les entouraient, et 
dans celles qui couvraient derrière eux les pays du nord , un 
instinct mercantile qui, à sa façon, répondait au leur, et que 
cet instinct avait créé de nombreux éléments d'échange. Il 
avait aussi à sa disposition des moyens de transport abondants 
et faciles. Les Celtes possédaient une marine. Ce n'étaient pas 
les pirogues misérables des Finnois, mais de bons vaisseaux de 
haut bord, bien construits et solidement membres, armés 
d'une forte mâture et de voiles de peaux , souples et bien cou- 
sues. Ces navires, dans Topinion de César, étaient mieux en- 
tendus pour la navigation de l'Océan que les galères romaines. 
Le dictateur s'en servit pour la conquête de l'île de Bretagne, 
et put les apprécier d'autant mieux que, dans la guerre contre 
les Vénètes, il s'en fallut de peu que sa flotte ne succombât à 
la supériorité de celle de ce peuple. Il parle aussi avec admi- 
ration de la quantité de bâtiments dont disposaient les nations 
de la Saintonge et du Poitou (1). 

De sorte que les Celtes avaient sur mer un puissant instru- 
ment d'activité et de fortune. Pour tant de raisons, leurs 
villes. peu brillantes, étant d'ailleurs grandes, populeuses et 
bien pourvues de richesses de tout genre , le caractère belli- 
queux de la race leur faisait courir de fréquents dangers. La 
plupart étaient fortifiées , et non pas sommairement d'une pa- 
lissade et d'un fossé, mais avec toutes les ressources d'un art 
d'ingénieur qui n'était pas méprisable. César rend justice au 
talent des Aquitains gaulois dans l'attaque des places au moyen 
de la mine. Il n'est pas à croire que les Celtes, habiles aux 
travaux souterrains , comme les Ibères, fussent plus maladroits 
que ces derniers dans l'application militaire de leurs connais- 
sances (2). 

Les défenses des villes étaient donc très fortes. Elles consis- 



,1) De Bello GalL, III, 8, 9, 11. 

(2) César dut renoncer à prendre Soissons, à cause de la largeur de 
ses fossés et de l'élévation de ses murailles. (De Bello GalL, II, 12.) 



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142 DE l'inégalité 

taient en murs de bois et de pierres ainsi disposés, que, tandis 
que les poutres paralysaient remploi du bélier par leur élas- 
ticité, les moellons mettaient obstacle à Taction du feu (1). 
Outre ce système, il y en avait un autre , probablement beau- 
coup plus ancien encore et dont on a trouvé de bien curieux 
vestiges en plusieurs endroits du nord de TÉcosse ; à Sainte- 
Suzanne, à Péran, en France; à Gôrlitz , dans la Lusace. Ce 
sont de gros murs dont la surface , mise en fusion par l'action 
du feu, s'est recouverte d'une croûte vitrifiée qui fait du tra- 
vail entier un seul bloc d'une dureté incomparable (2). Ce 
mode de construction est si étrange que longtemps on a douté 
qu'il fût dû à Faction de l'homme , et on l'a pris pour un pro- 
duit volcanique, dans des contrées qui d'ailleurs ne révèlent' 
pas une seule trace de l'existence de feux naturels. Mais on ne 
peut nier l'évidence. Le camp de Péran montre ses substruc- 
tions vitrifiées sous une maçonnerie romaine, et il n'est pas 
douteux que ce genre impérissable de travail ne soit l'ouvrage 
des Celtes. L'antiquité en est certainement des plus reculées. J'en 
vois la preuve dans ce fait, qu'au temps des Romains l'Ecosse 
était tombée en décadence , et que de tels monuments dépas- 
saient, de toutes façons, ses besoins et les ressources dont 
elle disposait. On doit donc les attribuer à une époque où la 
population calédonienne n'avait pas encore subi , à un point 
dégradant, le mélange avec les hordes finniques qui l'entou- 
raient (3). 

(1) Bourges avait aussi des tours revêtues de cuir. ( Caesar, VII , 22.) 

(2) Keferstein, t. I, p. 286. — Geslin de Bourgogne, Notice sur l'en- 
ceinte de Péran , extrait du XVIII® volume des Mémoires de la Société 
des Antiquaires de France, p. 6 et sqq., et 39. 

(3) Au premier siècle avant notre ère, l'Angleterre proprement dite 
comptait deux espèces de populations celtiques ; l'une qui se disait 
autochtone , et qui habitait l'intérieur des terres ; l'autre était due à 
une immigration successive de Belges ou Galls germanisés, qui eut 
lieu vers le vii« siècle de Rome. (Caesar, de Belle GalL, V, 12.) — C'est 
à ces conquérants qu'appartiennent les monnaies celtiques de l'Angle- 
terre. Ces restes numismaliques sont imités de ceux que l'on trouve 
depuis la Schelde jusqu'à Reims et à Soissons. Le type primitif en est 
le statère macédonien. On possède dans ce genre des exemplaires 
fort grossiers d'une monnaie d'or, marqués du cheval à gorge four^ 



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DES RACES HUMAINES. 143 

Des murs vitrifiés , construits en grosses pierres , supposent 
l'existence de l'architecture fragmentaire. En effet, les Celtes, 
fort différents des peuplades jaunes , ne se bornaient pas à 
juxtaposer des quartiers de roches énormes; ils élevaient, Tun 
sur Tautre , des blocs polygones qu'ils conservaient bruts , afin, 

chue, pesant de 6,1 gr. à 5,4 gr. -- Mommsen, Die nord-etruskischen 
Alphabete, dans les Mittheilungen der antiquarischen Gesellschaft 
in Zurich, vn B., 8 Heft, 1813, p. 245. — Les Celtes de Fintérieur de 
rAngleterre étaient devenus fort barbares. Ils allaient vêtus de peaux 
de bêtes. La polyandrie était presque générale parmi eux. Us avaient 
déjà, en se mêlant aux Belges immigrés, communiqué à ceux-ci 
l'usage de se peindre le corps. Ces derniers les surpassaient de beau- 
coup par le raffinement des habitudes et par les richesses. Une po- 
pulation semblable à celle des Bretons de l'intérieur de l'île, et peut- 
être plus avilie encore, c'étaient les Irlandais. On peut admettre 
comme vraisemblable qu'à une époque fort ancienne leur île avait 
reçu quelques colonisations phéniciennes et carthaginoises; mais, 
d'après ce qu'on a Vu en Espagne d'établissements semblables, il est 
douteux que l'influence en ait dépassé les limites du comptoir. Toute- 
fois M. Pictet pense avoir découvert dans l'erse des traces sémitiques. 
Peut-être encore y a-t-il eu des immigrations ibériques ou plutôt 
eeltibériennes. Quoi qu'il en soit, Strabon dépeint les Irlandais comme 
des cannibales, mangeant leurs parents âgés. Diodore de Sicile et 
saint Jérôme racontent d'eux les mêmes choses. Les traditions locales 
avec leurs colonies antédiluviennes , commandées par César, leur Par- 
tholan, cinquième descendant de Magog, fils de Japhet, leur Clanna, 
leur Nemihidh, parents de ce héros, leurs Fir-Bolgs, tous originaires 
dé Thrace, enfin leurs Milésiens, fils de Mileadh, venus d'Egypte en 
Espagne, et d'Espagne en Irlande, sont trop évidemment influencées 
par des romanciers bibliques et classiques pour qu'on puisse leur 
accorder beaucoup d'antiquité et, par suite, de confiance. C'est le 
pendant des histoires de France commençant à Francus, fils d'Hec- 
tor. Il paraît certain que l'île n'a commencé à se relever que vers le 
iv« siècle de l'ère chrétienne. Elle avait alors une marine. — Dief- 
fenbach, Celtica II, Abth. 2, 371 et seqq., est peut-être l'écrivain le 
plus complet sur cette matière ardue, qui constitue un des chapitres 
des chroniques celtiques sur lesquels il a été débité le plus de folies 
et les extravagances les plus monstrueuses. Pour faire juger de l'es- 
prit de ceux qui les ont mises en œuvre, je ne citerai qu'un trait : 
partant de ce point, que Flrlande est une terre sacrée, qualité qu'en 
eff'et lui reconnaissaient les Druides , et qu'ont ensuite maintenue pour 
elle les Sculdées chrétiens, O'Counor raconte, dans ses Proleg., II, 75, 
que, de l'avis d'un savant allemand, l'erse était la seule langue inacces- 
sible au diable , comme trop saint pour qu'il pût jamais l'apprendre , 

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144 DE l'inégalité 

a-t-on dit, de n'en pas diminuer la force (1). C'est là l'origine 
du système connu sous les noms de pélasgique et de cyclp- 
péen (2). On en trouve en France, comme en Grèce, comme 
«n Italie. A cet ordre de constructions appartiennent des en- 
ceintes découvertes dans nos provinces , et les chambres sépul- 
<îrales d'un grand nombre de tumulus, qui se distinguent 
ainsi nettement des ouvrages finniques, dans lesquels les blocs 
ne sont jamais superposés de manière à former muraille (3). 
La puissance extraordinaire de ces débris massifs a résisté, 
€n plus d'un lieu, à l'outrage des siècles. Les Romains s'en 
sont servis, comme des remparts de Sainte-Suzanne, et en ont 



«t qu'à Rome un possédé, « aliis linguis locutum, at hibernice loqui, 
vel noluisse vel non potuisse. » Tout bien pesé cependant, il serait 
imprudent de rejeter absolument les traditions irlandaises; elles con- 
tiennent çà et là des faits dignes d'être observés. 

<1) Keferstein, t. L — Suivant Abeken , les murs les plus rudement 
façonnés de l'Italie se trouvent dans l'Apennin. (Ouvr. cité, p. 139.) Les 
constructions des Aborigènes , dans le Latium et l'Italie centrale, étant 
faites de tuf très tendre, présentèrent promptement des traces de 
taille. — Ibid. Dennis, ouvr. cité, t. II, p. 571 et pass. — Les mines de 
Saturnia, une des plus anciennes villes de l'Étrurie, près d*0rbitelk>, 
renferment un tumulus bien évidemment celtique. Or, Saturnia, avant 
d'être aux Étrusques, appartenait aux aborigènes qui l'avaient fondée; 
C'était une ville umbrique. 

(2) Abeken, ouvr. cité, p. 139. Cet auteur nomme pélasgiques les 
maçonneries non taillées, celles où l'emploi de petites pierres pour 
boucber les interstices est le plus indispensable. Il rappelle que Pau- 
sanias se sert de cette expression en décrivant les murs de Tyrinthe 
et de Mycènes. Les murs cyclopéens marqueraient ainsi un perfec- 
tionnement dans le genre des constructions à blocs polygones. 

(3) Keferstein, Ansichten, etc., t. IV, p. 287. Cet écrivain remarque 
qu'il y a fort peu de constructions celtiques maçonnées en Angleterre 
et en Scandinavie. Son observation s'accorde pleinement avec ce que 
dit César, que les Bretons de l'intérieur de l'île (non pas les Belges 
immigrés) appelaient ville une sorte de camp retranché formé dé pieux 
et de branchages, au milieu des bois. (De Bello Gall., V, 21.) — Les 
contrées où l'on en trouve le plus, soit à l'état de murailles, soit 
comme tombeaux recouverts ou ayant été recouverts d'un tumulus 
de terre , sont les pays que j'ai nommés déjà , la Bohême , la Welteravie , 
la Franconie , la Thuringe , le Jura , l'Asie Mineure. Voir aussi , quant 
•à l'existence des tumulus celtiques, Boettiger, Ideen zur Kunstmy- 
thologie, c. II, p. 294. 



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DES BACES HUMAINES. 145 

fait la base de leurs propres travaux. Puis , les chevaliers du 
moyen âge, à leur tour, élevant leurs donjons sur cette double 
antiquité, sont venus compléter les archives matérielles de 
Farcliitecture militaire en Europe. 

Outre la pierre et le bois, les Galls usaient aussi de la bri- 
que. Ils ont bâti des tours très remarquables, dont quelques- 
unes subsistent encore, une, entre autres, sur la Loire, et 
d'usage inconnu, mais probablement religieux (1). 

Les cités, ainsi bien peuplées, bien bâties, bien défendues, 
bien fournies de meubles, d'ustensiles et de bijoux, communi- 
quaient entre elles à travers le pays , non par des sentiers et 
des gués difficiles , mais par des routes régulières et des ponts. 
Les Romains n'ont pas été les premiers à établir des voies de 
cQmmunication dans les pays kymriques : ils en ont trouvé 
qui existaient avant eux , et plusieurs de leurs chemins les plus 
célèbres , parce qu'ils étaient les plus fréquentés , n'ont été que 
d'anciens ouvrages nationaux entretenus et réparés par leurs 
soins. Quant aux ponts, César en nomme que certes il n'avait 
pas bâtis (2). 

Outre ces communications , les Celtes en avaient organisé 
de plus rapides encore pour les circonstances extraordinaires. 
Ils possédaient une télégraphie véritable. Des agents désignés 
se criaient de l'un à l'autre la nouvelle qu'il fallait transmettre : 
de cette façon, un ordre ou un avis parti d'Orléans, au lever 
du soleil, arrivait en Auvergne avant neuf heures du soir, 
ayant parcouru de la sorte quatre-vingts lieues de pays (3). 

Si les villes étaient nombreuses et rassemblaient beaucoup 
d'habitants, les campagnes paraissent n'avoir pas été moins 
peuplées. On le peut induire du nombre considérable de cime- 
Ci) « Coram adiré alIoquiqueVelledamnegalum. Arcebanturadspectu 
« quo venerationis plus inesset. Ipsa édita in turre; deléctus e pro- 
« pinquis consulta responsaque, ut internuncius numinis, portabat. » 
Tacite, HisL, IV, 65. 

(2)Keferstein,owur. ct7é, t. I, p. 192. Sur plusieurs bornes milliaires 
antiques, on trouve, en France, Tindication de la lieue celtique au 
lieu du mille romain. Quant aux ponts, Orléans et Paris en avaient 
Cœsar, de Bello Gall. , \U, 11. 
(3) Caes., de Bello GalL, VII, 3. 

RACES HTJJIAmES. — T. II. 9 



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146 DE l'inegilité 

tières découverts dans les différentes contrées de l'Europe cel- 
tique. L'étendue de ces champs mortuaires est généralement 
remarquable. On n'y voit pas de tumulus. Cette construction, 
lorsqu'elle contient un dolmen, appartient aux premiers habi- 
tants finnois : il n'est pas question ici de cette variété. Lors- 
qu'elle renferme une chambre sépulcrale en maçonnerie, jslle 
appartient aux princes , aux nobles , aux riches des nations. 
Les cimetières sont plus modestement le dernier asile des 
classes moyennes ou populaires. Ils ne fournissent à l'observa- 
teur que des tombeaux plats, la plupart construits avec soin, 
taillés souvent dans le roc ou établis dans la terre battue. Les 
tombes y sont couvertes de dalles. Les corps ont presque tou- 
jours été brûlés. Bien que ce fait ne soit pas absolument sans 
exception, sa fréquence établit une sorte de distinction sup- 
plémentaire entre les cadavres des plus anciens indigènes, 
toujours entiers , et ceux des Celtes. En tout cas , les tumulus 
à chambres funéraires, pélasgiques et cyclopéennes, monu- 
ments probablement contemporains des cimetières , ne renfer- 
ment jamais de squelettes intacts , mais toujours des ossements 
incinérés contenus dans des urnes. 

Une autre différence existe encore entre celles de ces sépul- 
tures qui appartiennent à l'époque nationale, et celles qui ne 
remontent qu'à la période romaine : c'est que les objets trou- 
vés dans ces dernières ont un caractère mixte où l'élément la- 
tin hellénisé se fait aisément apercevoir. Non loin de Genève, 
on voit un cimetière de cette espèce (1). 

Outre que Fabondance des cimetières purement celtiques 
donne une haute idée de l'ampleur des populations qui les ont 
fondés , elle inspire encore des réflexions d'un autre ordre. Le 
soin et, par suite, les frais qu'on y a employés, le nombre, la 
nature et la richesse des objets divers que renferment les tom- 
bes , tout cela , rapproché de l'observation qu'en les contem- 
plant on n'a pas sous les yeux le lieu de repos des grands et des 
chefs, mais seulement des classes moyennes et inférieures, fait 
naître une très haute idée du bien-être de ces classes , et con- 

(1) Keferstein, ouvr. cité, t. I, 



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DES RACES HUMAINES. 147 

séqiiemment de l'opulence générale des nations dont elles for- 
maient la base (1). Nous voilà bien loin de l'opinion si long- 
temps répandue, et si légèrement adoptée, sur la barbarie 
complète des tribus galliques , opinion qui prenait surtout son 
point d'appui dans la fausse allégation que les monuments fin- 
niques étaient leur œuvre. 

Ce n'est pas encore fuir assez de si lourdes erreurs : plu- 
sieurs détails importants qui restent à dire vont allonger la 
distance. Les Celtes , habiles à tant de travaux divers, ne pou- 
vaient pas être étrangers au besoin de les rémunérer et de 
leur reconnaître un prix. Ils connaissaient l'usage du numéraire, 
et , trois cents ans avant la venue de César, battaient monnaie 
pour les besoins du commerce extérieur. Ils avaient des pièces 
d'or, d'argent, d'or-argent et cuivre, de cuivre et plomb, de 
fer, de cuivre seul, rondes, carrées, radiées, concaves, sphé- 
riques, plates , épaisses , minces, frappées en creux ou en re- 
lief (2). Un très grand nombre de ces monnaies ont été visible- 
ment produites sous Finfluence massaliote, macédonienne ou 
romaine (3). Mais d'autres échappent complètement au soupçon 

(1) Keferstein , t. I, p. 304. 

(2) Id., ouvr. cité, t. I, p. 341. 

(3) Les différentes catégories d'imitations paraissent se limiter à des 
territoires déterminés. Celles qui ont pour objet les monnaies mas- 
saliotes se. trouvent dans la Narbonnaise, sur le cours supérieur du 
Rhône, dans la Lombardie entière, à Berne, à Genève, dans le Valais, 
le Tessin, les Grisons et le Tyrol italien; mais, en France, on n'en a 
pas rencontré jusqu'ici au-dessus de Lyon. — Sur le penchant septen- 
trional des Pjrrénées et les côtes de l'Océan, ce sont les colonies grec- 
ques de Rhodae et d'Emporiae, qui ont fourni les types; il s'en ren- 
contre dans les pays de la Garonne , à Toulouse , dans le Poitou ; on 
«n cite un exemplaire découvert en Sologne. Sur la Loire supérieure, 
sur le Rhin, sur la Schelde, se voient les contrefaçons grossières 
des statères macédoniens de Philippe IL Mommsen pense que cette 
habitude de copier, du moins mal possible, les types grecs pour la i^ 
monnaie , a commencé au IV« siècle avant J.-C. , c'est-à-dire environ 
trois cents ans avant la conquête de César. C'est, à coup sûr, l'indice 

•de relations commerciales fort étendues, fort suivies et telles qu'on 
les pourrait à peine dire supérieures aujourd'hui. — Mommsen , Die 
nordetruskischen Alphabete, dans les Mittheilungen der antiquaris- 
chen Gesellschaft in Zurich, VII B. 8« Heft., in-4° 1833, p. 204, 233, 
â36,236. 



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148 DE L'INEGALITE 

de cette parenté. Ce sont certainement les plus anciennes : elle& 
remontent bien au delà de la date que je viens d'indiquer. Il 
en est, les radiées, qui ont leurs analogues en Étrurie, soit 
que les hommes de ce pays les aient empruntées aux peuples 
umbriques de leur voisinage , soit qu'un grand commerce en- 
tre les deux nations, commerce qui n'est pas à révoquer en. 
doute, et que la présence fréquente du succin dans les tom- 
beaux toscans les plus anciens suffirait à démontrer, ait de 
bonne heure engagé les deux groupes contractants à user de 
moyens d'échange parfaitement semblables (1). 

Avec la monnaie , les Celtes possédaient encore l'art de l'é- 
criture. Plusieurs inscriptions copiées sur des médailles celti- 
bériennes, mais jusqu'à présent non déchiffrées, en font foi 
pour une époque lointaine. 

Tacite signale, de son côté, un fait qui semble remonter à 
un âge au moins aussi éloigné. On disait de son temps qu'il 
existait, dans la Germanie et dans les Alpes Rhétiennes, des. 
monuments antiques couverts d'inscriptions grecques. On ajou- 
tait que ces monuments avaient été élevés par Ulysse, lors de 
ses grandes pérégrinations septentrionales, aventures dont 
nous n'avons pas le récit (2). En rapportant cette tradition, 
Tacite, fort judicieusement, exprime le doute que le fils de 
Laërte ait jamais voyagé dans les Alpes et du côté du Rhin; 
mais sa réserve devient excessive lorsqu'elle s'étend de la 
personne du voyageur à l'existence des inscriptions elles- 
mêmes (3). 

Avec le témoignage de Tacite vient celui de César, qui, 
lorsqu'il eut défait les Helvétiens, trouva dans leur camp un 
état détaillé de la population émigrante, guerriers, femmes, 

(i) Abeken, ouvr. cité, p. 284. — On a découvert de ces monnaies- 
radiées, d'origine étrusque, marquées de Fimage d'une roue, à Posen 
et en Saxe. EUes se trouvaient mêlées à des médailles d'Égine et. 
d'Athènes du VIII« siècle avant notre ère. 

(2) Odyssée, XXIII, 267 et pass. 

(3) Tacite, de Mbribus Germ., 3. — Mommsen considèï*e comme dé- 
montré qu'avant l'époque romaine l'usage de l'écriture s'étendait, par 
delà les Alpes et le cours du Rhône, jusqu'au Danube. {Die norde^ 
truskischen Alphahete, p. 221.) 



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DES RACES HUMAINES. 149 

enfants et vieillards. Ce registre était, à son dire, écrit en let- 
tres grecques (1). 

Dans un autre passage des Commentaires , le dictateur ra- 
conte que, pour toutes les affaires pub ligue s (2) et privées, les 
Celtes faisaient usage des lettres grecques. Par une singulière 
anomalie, les druides ne voulaient rien écrire de leurs doctri- 
nes ni de leurs rites, et forçaient leurs élèves à tout appren- 
dre par cœur (3). C'était une règle stricte. D'après ces rensei- 
gnements, il est hors de discussion qu'avant d'avoir passé par 
l'éducation romaine, les nations celtiques étaient accoutumées 
à la représentation graphique de leurs idées, et, ce qui est ici 
particulièrement intéressant, l'emploi qu'elles faisaient de 
cette science était tout autre que celui dont les grands peuples 
asiatiques de l'antiquité nous ont donné le spectacle. Chez 
ces derniers, récriture servait principalement aux prêtres, 
était révérée à l'égal d'un mystère religieux , et passait si dif- 
ficilement dans l'usage familier que jusqu'à l'époque de Pisis- 
trate, on n'écrivit pas même les poèmes d'Homère, objets, ce- 
pendant, de l'admiration générale. Chez les Celtes, tout au 
rebours, ce sont les sanctuaires qui ne veulent pas de l'alpha- 
bet. La vie privée et l'administration profane s'en emparent : 
on s'en sert pour indiquer la valeur des monnaies et pour ce 
qui est d'intérêt personnel ou public. En un mot, chez les 
Celtes, l'écriture, dépouillée de tout prestige religieux, est une 
science essentiellement vulgarisée. 

Mais Tacite et César ajoutent que ces lettres, que cet alpha- 
bet si usité , dont la présence n'est désormais pas douteuse en 
Allemagne (4), est certaine dans la péninsule hispanique, les 
Gaules et THelvétie, que cet alphabet, dis-je, est hellénique, 
n'a rien de national , et provient d'une importation grecque. 



<i) Cœsar, de Bello GalL, I, 29. 

(2) CîEsar, de Bello Gall. VI, 14: u in reliquis fere rébus (publicis) 
privatisque rationibus. » Publicis n*est pas certain. Le mot semble in- 
terpolé, quoique la plupart des éditions le donnent. 

(3) Caesar, de Bello GalL , VI, 14. 

<4) Mommsen (Die nordetruskischen Alphabete) regarde le fait 
comme indubitable pour les contrées en deçà du Danube. 



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150 DE L INEGALITE 

Aussitôt , pour expliquer cette assertion , les gens qui ne veu- 
lent voir partout que des civilisations importées, se tournent 
vers les Massaliotes. C'est leur grande ressource quand ils ne 
peuvent fermer les yeux sur la réalité d'un état de choses 
étranger à la barbarie dans les pays celtiques. Mais leur hypo* 
thèse n'est pas plus admissible cette fois que dans tant d'au- 
tres occasions où la saine critique en a fait justice. 

Si les Massaliotes avaient eu le pouvoir d'agir sur les idées 
des nations galliques d'une manière assez constante, assez 
puissante, assez générale pour répandre partout l'usage de leur 
alphabet, à plus forte raison auraient-ils fait accepter les for- 
mes séduisantes de leurs armes et de leurs ornements. Cette 
victoire eût été certainement la plus facile de toutes. Cepen-j 
dant ils n'y réussirent pas. Lorsque les nations de la Gaule 
imaginèrent de copier les monnaies grecques , elles cédèrent à 
un sentiment d'utilité positif qui leur révélait tous les avanta- 
ges attachés à l'unité du système monétaire ; mais, au point de 
vue artistique, elles s'y prirent avec une maladresse et une 
grossièreté qui montrent de la manière la plus évidente com- 
bien elles connaissaient peu les intentions du peuple dont elles 
cherchaient à contrefaire les œuvres , et le peu de fréquenta- 
tion intellectuelle qu'elles avaient avec lui. Une race n'em- 
prunte pas à une autre son alphabet sans lui prendre quelque" 
chose de plus, des croyances religieuses, par exemple, et pré- 
cisément les druides ne voulaient pas entendre parler de l'écri- 
ture. Donc l'écriture, chez les Celtes, n'était dépositaire d'au- 
cun dogme. Ou bien, quelquefois, à défaut de doctrines 
théologiques, il pourrait être question d'importation littérai- 
res. Nul écrivain de l'antiquité n'en a jamais remarqué la moin- 
dre ti-ace (1). Enfin, cet usage de l'alphabet si répandu, si fort 



(1) Je dois dire que Strabon, venant au-devant de cette objection, 
affirme que les Gaulois écrivaient leurs contrats en grec, non seule- 
ment avec les caractères, mais même dans la langue de l'Hellade : Ta 
(jupi.66Xaia éXXyivityTl Ypà9oucrt. (Slrab. , IV.) — Mais, soit dit avec tout 
le respect possible pour l'autorité de Strabon, cette assertion n'est 
guère recevable. Si les Celtes avaient à tel point sympathisé avec 
les Grecs, qu'ils eussent fait de l'idiome de ces derniers l'instrument 



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DES RACES humai:nes. 151 

entré dans les mœurs des nations galliques qui avaient entre 
elles le moins de contact, par quelle voie aurait-il passé des 
Helvétiens aux gens de la Celtibérie ? Si ces derniers avaient 
été tentés de demander à des étrangers un moyen graphique 
de conserver le souvenir des faits, ils se fussent tournés cer- 
tainement du côté des Phéniciens. Or, les letteras descono- 
cidas gravées sur les médailles indigènes de la Péninsule n'ont 
pas le moindre rapport avec l'alphabet chananéen ; elles n'en 
ont pas non plus avec celui de la Grèce. 

Ce mot terminera la discussion quant à l'identité njatérielle 
des deux familles de lettres. Ce qui n'est pas vrai pour les 
Celtibériens ne l'est pas non plus pour la plupart des autres 
pations kymriques. Je ne prétends pas néanmoins qu'il n'y 
eut qu'un seul alphabet pour elles toutes (l). Je m'arrête à 
cette limite que le système de l'agencement et des formes était 
identique en principe , bien que pouvant offrir des nuances et 
des variations locales fort tranchées. 

On demandera comment il s'est pu faire que César, si ac- 
coutumé à la lecture des ouvrages grecs, se soit trompé sur 
l'apparence des registres helvétiens, et ait vu des lettres hellé- 
niques là où il n'y en avait pas? Voici la réponse : César a tenu 
dans ses mains , probablement , ces manuscrits , mais c'est un 



ordinaire de leurs transactions de toute nature, ils eussent mérité, 
non pas le nom de barbares, que les écrivains classiques ne leur 
ménageaient pas, mais celui de philologues, d'érudits consommés; 
encore n'ai-je connaissance d*aucun docte personnage, soit ancien, 
soit moderne, pas même Scaliger, qui se soit amusé à passer des actes 
civils, par-devant notaire, dans une langue savante. Tout ce qu'il est 
possible d'accorder, c'est que Strabon, ou plutôt Posidonius, aura vu 
entre les mains de quelques négociants massaliotes des cédules grec- 
ques tracées par ces derniers, et souscrites par des commerçants 
gaulois. 

(1) Mommsen compte jusqu'à neuf alphabets différents, recueillis 
par lui au nord de l'Italie et dans les Alpes. Voici la liste topographique 
qu'il en donne : Todi, Provence, Étrurie , Valais , Tyrol, Styrie, Cone- 
gliano, Vérone, Padoue. — Les déviations qui peuvent créer l'origina- 
lité de chacun de ces alphabets sont considérables, comme le déclare 
lui-même cet éminent et judicieux archéologue. {Die nordetruskis- 
chen Alphabete, p. 221, taf. III.) 



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.^ { 



152 DE l'iiségalité 

interprète qui lui en a donné le sens. Ils étaient tracés, suivant 
ce secrétaire, en caractères grecs, c'est-à-dire en caractères 
qui ressemblaient fort aux grecs , mais la langue était galli- 
que. L'apparence a suffi au dictateur, et, comme il regardait 
comme indubitable que les alphabets italiotes et étrusques 
étaient d'origine grecque , malgré leurs déviations de ce type, 
quand il a vu un ensemble qu'il ne comprenait pas , mais où 
son œil démêlait les mêmes analogies, il a Conclu et dit ce qu'il 
a dit (I). Du reste, cette explication n'est pjbIS facultative : il 
n'y a pas à hésiter : les monuments récemment découverts ont 
fait connaître les alphabets en usage , antérieurement aux Ro- 
mains, chez les Salasses de la Provence, chez les Celtes du 
Saint-Bernard, chez les montagnards du Tessin : tous ces mo- 
des d'écriture sont originaux, ils n'ont que des affinités loin- 
taines avec le grec (2). 

Je ne nie pas en effet que , si l'alphabet ou les alphabets 
celtiques ne sont pas grecs, ils ne soient placés, à l'égard de 
l'alphabet hellénique, dans des rapports très intimes, en un 
mot, qu'ils ne puissent se reporter tous, eux et lui, à une 
même source. Ce ne sont pas des copies, mais ils se foiinent 
sur un même système, sur un mode primordial, antérieur à 
eux-mêmes comme au type hellénique, et qui leur a fourni 
leurs apparences communes, eu même temps qu'un mécanisme 
identique. 

L'ancien alphabet 'grec, celui qui, au dire des experts, fut 
employé le premier par les nations arianes helléniques, était 
composé de seize lettres. Ces lettres ont, il est vrai, des noms 

(1) Denys d'Halicarnasse raconte comme un fait admis que l'alphabet 
avait été apporté chez les Italiotes par les Pélasges arcadiens. Il ne 
tient nul compte des différences extrêmes que chacun peut remarquer 
entre les lettres grecques et celles de la Péninsule. (Dionys. Halic, 
Antiq. rom., 1, XXXIII.) — C'était un axiome scientifique, indiscutable 
pour les lettrés grecs et romains, que tout, le bien, le mal, les ver- 
tus et les vices, l'ennui et le plaisir, l'art de marcher, de manger et 
de boire, avait été inventé dans l'Hellade et s'était de là répandu sur 
le reste du monde. Homère et Hérodote, comme Hésiode, sont com- 
plètement étrangers à cette puérile doctrine. 

(2) Mommscn, Die nordeèruskischen Alphabete. 



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/ 



DES RACES HUMAINES. 153 

sémitiques, ont même plusieurs points de ressemblance avec 
les caractères chananéens et hébreux, mais rien ne prouve que 
Torigine des uns et des autres soit locale et n'ait pas été apportée 
du nord-est par les premiers émigrants de race blanche (1). 

(1) Je ne saurais me rendre à l'observation qui a été faite, que les 
alphabets sémitiques ne peuvent convenir qu'aux langues auxquelles 
e\s sont adaptés, parce qu'ils ne comptent pas de voyelles proprement 
dites. Ces langues ont toutes : ^j ^, i, t, comme les Grecs ont a, e, 
V, i, 0. Les runes, destinées incontestablement à des dialectes qui 
traitent les voyelles tout autrement que les idiomes sémitiques, n'ont 
pas même tous ces caractères : il leur manque Ve. Le rôle de conson- 
nes attribué, dans les temps historiques, aux lettres chananéennes 
que je viens de citer, ne s'oppose nullement à ce qu'on admette que, 
primitivement, elles ont été considérées sous un autre point de vue. 
— Consulter le travail de Gesenius, dans VEncycL Erschund Gruber, 
Palœographie , 3« section, IX Theil, p. 287. et pass. — Le problème de 
l'origine des alphabets est encore loin d'être éclairci comme il est 
désirable qu'il le devienne. Il tient d'aussi près que possible aux ques- 
tions ethniques, et est destiné à prêter de grands secours à bien des 
solutions de détail. Il est, du reste, compliqué par une conception 
à priori, inventée au xvui"^ siècle et sur laquelle on se heurte, à 
chaque instant, quand il s'agit des grands traits, des caractères prin- 
cipaux de l'histoire humaine. Les gens qui font ce qu'ils appellent de 
la philosophie de l'histoire ont imaginé que l'écriture avait commencé 
par le dessin, que du dessin elle était passée à la représentation sym- 
bolique, et qu'à un troisième degré, à un troisième âge, elle avait 
produit, comme terme final de ses développements, les systèmes 
phonétiques. C'est un enchaînement fort ingénieux, à coup sûr, et il 
est vraiment fâcheux que l'observation en démontre si complètement 
l'absurdité. Les systèmes figuratifs, c'est-à-dire ceux des Mexicains et 
des Egyptiens, sont devenus, ou plutôt ont été, dès les premiers mo- 
ments de leur invention , idéographiques , parce qu'en même temps 
qu'on a eu à donner la forme d'un arbre, d'un fruit ou d'un animal, 
il a impérieusement fallu exprimer par un signe graphique l'idée in- 
corporelle qui motivait la représentation de ces objets. Or voilà un des 
deux degrés de transition supprimé. Quant au troisième , il ne semble 
pas s'être produit nécessairement, puisque ni les Mexicains, ni les 
Chinois, ni les Égyptiens n'ont fait sortir de leurs hiéroglyphes un 
alphabet proprement dit. Le procédé que les deux derniers de ces 
peuples emploient pour rendre les noms propres est la plus grande 
preuve à offrir que le principe sur lequel se base leur système de re- 
production du langage oppose des obstacles invincibles à ce prétendu 
développement. Les écritures idéographiques sont donc nécessaire- 
ment symboliques, et, d'autre part, n'ont aucun rapport, ni passé, ni 

9. 



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^ 



154 DE l'inégalité 

L'alphabet grec primitif s'écrivait tantôt de droite à gauche, 

présent, ni futur, avec la méthode de décomposition élémentaire et de 
représentation abstraite des sons. Elles restent ce qu'elles sont, et n'at- 
teignent pas à un but logiquement contraire au principe fondamental 
de leur construction primitive. — Peut-on affirmer de même que les 
alphabets phonétiques que nous possédons ne soient pas des des- 
cendants de systèmes idéographiques oubliés ? Poser une telle ques* 
tion, c'est, je le sais, affronter des axiomes qui ont acquis force de loi, 
mais qu'on juge de leur valeur. On part du type phénicien comme 
paradigme, comme souche de toutes les écritures phonétiques, et Ton 
veut que 3 représente le cou et la forme du chameau; JT» de même, 
est censé rappeler parfaitement un œil; ^ une maison ou une tente, 
etc. Pourquoi? c'est que ;i) 5? et 3 sont les initiales de Sp^i, de T^)^^ 
et de nf^. Mais ;i rest également de 2^, qui veut dire un puits, de 
t^4j q^i signifie un bouc, et, si l'on consent à examiner les choses 
sans prévention , on conviendra que ^ ressemble tout autant à \in puits 
ou à un bouc qu'à un chameau. On pourrait trouver, sans nulle peine, 
d'aussi nombreuses analogies pour toutes les lettres de l'alphabet. Il 
suffit d'un peu de bonne volonté. Voilà ce que c'est que le système 
qui fait dériver, inévitablement, les alphabets phonétiques des séries 
idéographiques, et voilà les puissantes raisons sur lesquelles il s'ap- 
puie. Aussi est-il nécessaire d'y renoncer, et au plus tôt. 

D'autant mieux que les études actuelles sur les alphabets assyriens 
font découvrir une nouvelle méthode graphique qui , de quelque façon 
qu'on la torture , ne saurait nullement être rapprochée du dessin sym- 
bolique. Ces combinaisons claviformes affichent, bien certainement, 
la prétention la mieux justifiée à ne présenter la pensée qu'au moyen 
de signes abstraits. 

Puis, au besoin, on pourrait citer encore tels modes d'écriture qui 
ne sont ni idéographiques, ni phonétiques, ni syllabiques, mais seu- 
lement mnémoniques, et qui se composent de traits sans autre si- 
gnification que celle qui leur est attribuée par l'écrivain. Ce dernier 
système, fort imparfait, assurément, et privé du pouvoir d'exprimer 
des mots, rappelle seulement au lecteur certains objets ou certains 
faits déjà connus. L'écriture lenni-lenape est de ce genre. 

Voilà donc, la question étant prise en gros, quatre catégories de 
ressources graphiques employées par les hommes pour garder la trace 
de leurs pensées. Ces quatre catégories sont fort inégales en mérite, 
et atteignent bien diversement le but pour lequel elles sont inventées. 
Elles résultent d'aptitudes très spéciales chez leurs créateurs , de fa- 
çons très particulières de combiner les opérations de l'esprit et de 
déduire les rapports des choses. Leur étude approfondie mène à des 
résultats pleins d'intérêt, et sur les sociétés qui s'en servent, et sur 
les races dont elles émanent. 



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DES RACES HUMAINES. 155 

tantôt de gauche à droite , et ce n'est que tard que sa marche 
actuelle a été fixée (1). 

11 n'y a là rien d'insolite. On a démontré que le dévanagari , 
qui suit aujourd'hui notre méthode, avait été inventé selon 
les besoins du système contraire. De même encore, les runes 
se placent de toutes les façons , de droite à gauche , de gauche 
à droite , de bas en haut , ou en cercle. On est même en droit 
d'affirmer qu'il n'existait pas primitivement de façon normale 
d'écrire les runes. 

Les seize lettres du modèle grec ne rendaient pas tous les 
sons de la langue mixte formée d'éléments aborigènes , sémi- 
tiques et ari ans-helléniques. Elles ne pouvaient répondre da- 
vantage au besoin des idiomes de l'Asie antérieure , qui tous 
ont des alphabets beaucoup plus nombreux. Mais peut-être 
convenaient-elles mieux à l'idiome de ces habitants primitifs du 
pays, vaguement nommés Pélasges, dont je n'ai encore qu'in- 
diqué Torigine celtique ou slave. Ce qui est certain, c'est que 
les runes du nord , que W. Grimm considère comme n'ayant 
point été inventées pour les dialectes teutoniques (2), n'ont 
aussi que seize lettres, également insuffisantes pour reproduire 
toutes les modulations de la voix chez un Goth. W. Grimm (3), 
comparant les runes aux caractères découverts par Strahlen- 
berg et par Pallas sur les monuments arians des rives du 
Ienisseï, n'hésite pas à voir dans ces derniers le type ori- 
ginel. Il reporte ainsi au berceau même de la race blanche la 
souche de tous nos alphabets actuels , et partant de l'alphabet 
grec ancien lui-même, sans parler des systèmes sémitiques. 
Cette considération deviendra dans l'avenir, je n'en doute pas, 



(1) Bœckh, Ueher die griechischen Inschriften auf Thera, in-4®, Ber- 
lin, 1836, p. 47. — Généralement, et en dehors de l'influence romaine, 
les inscriptions osques, umbriques et étrusques vont de droite à 
gauche ; au contraire , Talphabet sabellien , dans les deux seuls exem- 
ples connus jusqu'ici, suit la forme serpentine. — Mommsen, Die 
nord etruskischen Alphabete, p. 222. 

(2) W. G. Grimm, C/eôer die teutsche Runen. 

(3) W. C. Grimm, ouvr. cité, p. 128. — Strahlenberg, Der nord und 
œsUiche Theil von Europa und Asien, p. 407, 410 et 356, tab. V. 



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156 DE l'inegalixe 

le point de départ des études les plus importantes pour l'his- 
toire primitive. 

Keferstein, poursuivant les traces de Grimm, relève, avec 
beaucoup de sagacité , que des lettres , des plus essentielles aux 
dialectes gothiques , marquent parmi les runes : ce sont les 
suivantes \ c, d, e, f, g^ h^q^w, x. 

Appuyé sur cette observation , il complète fort bien la re- 
marque de son devancier, en concluant que les runes ne sont 
autres que des alphabets à l'usage celtique (1). Les caractères 
runiques, ainsi rendus à leurs véritables inventeurs , trouvent 
à l'instant un analogue très authentique chez un peuple de 
même race : c'est l'alphabet irlandais fort ancien , appelé bo- 
belot ou heluisnon. Il est composé, comme les anciens pro- 
totypes, de seize lettres seulement, et offre avec les runes des 
ressemblances frappantes (2). 

Il ne faut pas perdre de vue que le système de tous ces mo- 
des d'écriture est absolument le même que celui de l'ancien 
grec, et que les rapports généraux de formes avec ce dernier 
ne cessent jamais d'exister. Je termine cette revue générale en 
citantlesalphabetsitaliotes, tels queFumbrique, l'osque, l'eu- 
ganéen, le messapien (3) et les alphabets étrusques (4), égale- 
ment rapprochés du grec par leurs formes, et conséquemment 
ses alliés. Tous ces alphabets sont d'une date très reculée, et, 
bien qu'ayant entre eux de grandes ressemblances , ils ne pré- 

(1) Keferstein, Ansichten, etQ., t. I, p. 353. — Verelius, dans sa Hwno- 
graphia, avait déjà remarqué, il y a longtemps, ainsi queRudbock, 
l'antériorité des runes à l'égard de la civilisation des Ases , et insisté 
sur l'interprétation fautive du Havamaal, qui semble attribuer à Odin 
l'invention des lettres sacrées, tandis que ce dieu ne peut prétendre 
qu'à celle de la poésie. Verelius a, de plus, fait observer que les runes 
étaient d'autant mieux tracées et mieux faites qu'elles étaient plus 
anciennes. — Sal verte. Essai sur l'origine des noms d'hommes, de 
peuples et de lieux, t. II, p. 74, 75. 

(2) Keferstein, t. I, p. 355. — Dieffenbacli, Cellica II, 2^ Abth., p." 19. 

(3) Dennis constate l'extrême similitude de tous ces alphabets. (T. I, 
p. xvin.) 

(4) On en compte plusieurs et dans lesquels le nombre de lettres 
varie. — Bennis , ouvr. cité, t. II, p. 399. — Voir aussi Mommsen, Die 
nordetrusUischen Alphabete. 



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DES RACES HUMAINES- 157 

sentent pas moins de diversités. Ils possèdent des lettres qui 
n'ont rien d'hellénique, et jouissent ainsi d'une physionomie 
vraiment nationale, dont il est fort difficile à la critique la 
plus systématique de les dépouiller (4). En outre, tous, saui 
les étrusques, sont celtiques, comme on le verra plus tard. 
Pour le moment, personne n'en doutera quant à l'euganéen 
et à l'umbrique. 

Les monuments qui nous les ont conservés se montrent , 
pour la plupart , antérieurs à linvasion de l'hellénisme dans la 
péninsule italique. Il faut donc conclure que ces alphabets eu- 
ropéens , parents les uns des autres , parents du grec , ne sont 
pas formés d'après lui ; qu'ils remontent , ainsi que lui , à une 
origine plus ancienne; que , comme le sang des races blanches , 
ils ont leur source dans les établissements primitifs de ces ra- 
ces au fond de la haute Asie; que, comme les peuples qui les 
possèdent , ils sont originaux et vraiment indépendants de toute 
imitation grecque sur le territoire européen où ils ont été em- 
ployés; enfin, que les nations celtiques, n'ayant pas emprunté 
leur genre de culture sociale à la Grèce, non plus que leur 
religion , non plus que leur sang, ne lui devaient pas davantage 
leurs systèmes graphiques (2). 

.(I) Niebuhr reconnaît que l'origine des alphabets étrusques et grecs 
est la même. Il la croit sémitique, à tort, suivant moi, si on veut 
admettre, ce qui me paraît discutable, que les écritures sémitiques 
soient elles-mêmes étrangères à l'invention ariane et nées sur le sol 
même de l'Asie antérieure après les grandes migrations. Mais le sa- 
vant prussien déclare très positivement que, dans son opinion, les 
lettres étrusques ne se sont pas formées sur le type grec , et il en 
donne des raisons tout à fait concluantes. (Rœm. Geschichte, 1. 1, p. 89.) 
Un argument à l'appui de cette assertion, qui ne me paraît pas sans 
valeur, c'est que le mot celtique, le mot latin et le mot grec qui signi- 
fient écrire, ont, avec une même racine, des physionomies si diffé- 
rentes, qu'ils doivent s'être formés sur place et ne pas provenir d'un 
emprunt opéré dans les âges où l'un de ces peuples a pu exercer une 
action sur les autres. Ainsi, ypàçeiv, scribere, et le gallois, crifellu, 
ysgriffen, ysgrifan, ne se ressemblent que de loin, et on remarquera 
que le passage de ypàqpstv à scribere est assez bien marqué par les 
mots celtiques, tandis que scribere, au contraire, n'est pas un inter- 
médiaire entre ces mots et l'expression grecque. 

(2) César, après avoir dit que les Celtes se servaient de caractères 



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158 DE l'inégalité 

^ Ce qui est bien frappant chez elles ^ c'est remploi tout à fait 
utilitaire qui y était fait de la pensée écrite. Nous n'avons en- 
core rien rencontré de semblable dans les sociétés féminines 
élevées à un degré correspondant sur Téchelle de la civilisa- 
tion, et, l'esprit encore tout plein des faits que l'examen du 
monde asiatique a fournis aux pages du premier volume, nous 
devons nous reconnaître ici sur un terrain tout nouveau. Nous 
sommes au milieu de gens qui comprennent et éprouvent l'em- 
pire d'une raison plus sèche, et qui obéissent aux suggestions 
d'un intérêt plus terre à terre. 

Les nations celtiques étaient guerrières et belliqueuses^ sans 
doute; mais, en définitive, beaucoup moins qu'on ne le sup- 
pose généralement. Leur renommée militaire se fonde sur les 
quelques invasions dont elles ont troublé la tranquillité des 
autres peuples. On oublie que ce furent là des convulsions pas- 
sagères d'une multitude que des circonstances transitoires je- 
taient hors de ses voies naturelles, et que, pendant de très 
longs siècles , avant et après leurs grandes guerres , les États 
celtiques ont profondément respecté leurs voisins. En effet, 
leur organisation sociale avait elle-même besoin de repos pour 
se développer. 

Ils étaient surtout agriculteurs, industriels et commerçants. 
S'il leur arrivait, comme à toutes les nations du monde, mênje 
les plus policées, de porter la guerre chez autrui, leurs ci- 

gfecs, prouve, du reste, lui-même, l'inexactitude de son renseigne- 
ment. Il raconte qu'ayant à envoyer une lettre à un de ses lieutenants, 
assiégé par les Belges, et ne voulant pas qu'elle pût être lue en route, 
il l'écrivit, non pas en langue grecque, mais en caractères grecs. 
Donc les caractères grecs étaient inconnus de ses adversaires. (Caes., 
de Bello GalL, V.) — Tout ce qu'il y a de peu satisfaisant dans l'asser- 
tion que les lettres en usage chez les Celtes étaient d'origine grecque 
a, du reste, frappé les commentateurs de César. Pour concilier les 
nombreuses difficultés qui leur sautaient aux yeux, ils ont eu recours, 
à des subtilités infinies, mais dont ils se montrent, eux-mêmes tout 
les premiers, fort médiocrement satisfaits. ~ Voir l'édition d'Ouden- 
dorp, in-8°, Lipsiœ, 1805. — Il est effectivement inadmissible que les 
Celtes, ayant pour les légendes de leurs monnaies des alphabets na- 
tionaux, comme les médailles le démontrent, aient employé, dans les 
détails de leur vie, des caractères étrangers. 



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DES BACES HUMAINES 159 

toyens s'occupaient , beaucoup plus ordinairement, de faire pâ- 
turer leurs bœufs et leurs immenses troupeaux de porcs dans 
les vastes clairières des forêts de cbênes qui couvraient le pays. 
Ils étaient sans rivaux dans la préparation des viandes fumées 
et salées. Ils donnaient à leurs jambons un degré d'excellence 
qui rendit célèbre , au loin et jusqu'en Grèce , cet article de 
commerce (1). Longtemps avant l'intervention des Romains, 
ils débitaient dans la péninsule italique , aussi bien que sur les 
marchés de Marseille , et leurs étoffes de laine , et leurs toiles 
de lin, et leurs cuivres, dont ils avaient inventé Fétamage. A 
ces différents produits ils joignaient la vente du sel , des es- 
claves, des eunuques, des chiens dressés pour la chasse; ils 
étaient passés maîtres dans la charronnerie de toute espèce , 
chars de guerre, de luxe et de voyage (2). En un mot, les 
Kymris, comme je le faisais remarquer tout à l'heure, aussi 
avides marchands, pour le moins, que soldats intrépides, se 
classent, sans difficulté, dans le sein des peuples utilitaires, 
autrement dit, des nations mâles. On ne saurait lés assigner 
à une autre catégorie. Supérieurs auic Ibères, militairement 
parlant, voués comme eux et plus qu'eux aux travaux lucra- 
tifs , ils ne semblent pas les avoir dépassés en besoins intellec- 
tuels. Leur luxe était surtout d'une nature positive : de belles 
armes, de bons habits, de beaux chevaux. Ils poussaient d'ail- 
leurs ce dernier goût jusqu'à la passion , et faisaient venir à 
grands frais des coursiers de prix des pays d'outre-mer (3). 

Ils paraissent cependant avoir possédé une littérature. Puis- 
qu'ils avaient des bardes, ils avaient des chants. Ces chants 
exposaient l'ensemble des connaissances acquises par leur race, 
et conservaient les traditions cosmogoniques , théologiques, 
historiques. 

La critique moderne n'a pas à la disposition de ses études 
des compositions écrites remontant à la véritable époque na- 
tionale. Toutefois il est, dans le fonds commun des richesses 



(1) Strabon, IV, 3. 

(2) M. Amédée Thierry, Hist. des Gaulois, Introduct. 

(3) Cœs., de Bello GalL, IV, 2. 



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160 DE L INEGALITE 

intellectuelles appartenant aux nations romanes comme aux 
peuples germaniques, un certain coin marqué d'une origine 
toute spéciale, que l'on peut revendiquer pour les Celtes. On 
trouve aussi , chez les Irlandais , les montagnards du nord de 
l'Ecosse et les Bretons de l'Armorique, des productions en 
prose et en vers composées dans les dialectes locaux. 

L'attention des érudits s'est fixée avec intérêt sur ces œuvres; 
de la muse populaire. Elle leur a dû quelquefois de ressaisir 
les traces de quelques linéaments de l'ancienne physionomie 
du monde kymrique. Malheureusement, je le répète, ces com- 
positions sont loin d'appartenir à la véritable antiquité. C'es^. 
tout ce que peuvent faire leurs admirateurs les plus enthou- 
siastes, que d'en reporter quelques fragments au cinquième 
siècle (1), date bien jeune pour permettre de juger de ce que 
pouvaient être les ouvrages celtiques à l'époque anté-romaine, 
au temps où l'esprit de la race était indépendant comme sa 
politique. En outre, on ressent, à l'aspect de ces œuvres, une 
défiance dont il n'est guère possible de se débarrasser, si l'on 
veut garder l'oreille ouverte à la voix de la raison. Bien que 
leur authenticité, en tant que produits des bardes gallois ou 
armoricains, des sennachies irlandais ou gaéliques, soit incon- 
testable, on est frappé de leur ressemblance extrême avec les 
inspirations romaines et germaniques des siècles auxquels elles 
appartiennent. 

La comparaison la plus superficielle rend cette vérité par 
trop notoire. Les allures de la pensée, les formes matérielles 
de la poésie, sont identiques (2). Le goût est tout semblable 
pour la recherche énigmatique , pour la tournure sentencieuse 
du récit, pour l'obscurité sibyllienne, pour la combinaison 
ternaire des faits, pour ralhtération. A la vérité, on peut 
admettre que ces marques caractéristiques sont dues précisé- 
ment à des emprunts primordiaux opérés sur le génie celti- 
que par le monde germanique naissant. Tout porte à croire, 



(1) La Villemarqué, Barzaz Breiz, t. I, p. xiv. 

(2) Voir le chant gallois attribué à Tallesin. (La Villemarqué, t. I, 
p. XIV.) C'est un véritable sermon chrétien de l'époque. 



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DES BACES HUMAINES. 161 

en effet, que, dans le domaine moral, les Àrians Germains 
ont dû prendre énormément des Rymris, puisque, dans Tordre 
des faits etlmiques et linguistiques , ils se sont laissé si puis- 
samment modifier par eux. Mais , tout en reconnaissant comme 
admissible et même comme nécessaire ce point de départ, il 
n'en est pas moins très vraisemblable que les formes , les ha- 
bitudes littéraires, désormais communes, ont pu, à la suite 
des invasions du v® siècle , rentrer dans le patrimoine des 
Celtes , et, cette fois , fortement développées et enrichies par 
des apports dus à l'essence particulière des conquérants. 

Les Kymris des quatre premiers siècles de l'Église étaient, 
en tant que Kymris, tombés bien bas et devenus fort peu de 
chose. Leur vie intellectuelle, dépouillant son originalité, fut, 
comme le sang de la plupart de leurs nations, extrêmement 
altérée par l'influence romaine. La question n'en est pas une 
pour ce qui concerne la Gaule. Les compositions des ovates 
avaient péri en laissant peu de traces. Il n'en fut nullement de 
ces œuvres comme de celles des Étrusques, qui, bien que 
frappées d'impopularité auprès des vieux Sabins par la pré- 
tendue barbarie de la langue , n'en maintinrent pas moins leur 
importance et leur dignité, grâce à leur valeur historique. Le 
généalogiste et l'antiquaire se virent contraints d'en tenir 
compte, de les traduire, de les faire entrer, bien qu'en les 
transformant, dans la littérature dominante. La Gaule n'eut 
pas autant de bonheur. Ses peuples consentirent à l'abandon 
presque complet d'un patrimoine qu'ils apprirent rapidement 
à mépriser, et, sous toutes les faces où ils pouvaient s'examiner 
eux-mêmes , ils s'arrangèrent de façon à devenir aussi Latins 
que possible. Je veux que les idées de terroir, peut-être même 
quelques anciens chants, traduits et défigurés, se soient con- 
servés dans la mémoire du peuple. Ce fonds, resté celtique 
an point de vue absolu, a cessé de l'être littérairement parlant , 
puisqu'il n'a vécu qu'à la condition de perdre ses formes. 

Il faut donc consiâérer, à partir de l'époque romaine, les 
nations celtiques de la Gaule, de la Germanie, du pays helvé- 
tien, de la Rhétie , comme devenues étrangères à la nature 
spéciale de leur inspiration antique, et se borner à ne plus re- 



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162 DE l'inégalité 

connaître chez elles que des traditions de faits et certaines dis- 
positions d'esprit qui, persistant avec la mesure du sang des 
Kymris demeuré dans le nouveau mélange ethnique, ne gar- 
daient d'autre puissance que de prédisposer les populations 
nouvelles à reprendre un jour quelques-unes des voies jadis 
familières à l'intelligence spéciale delà race gallique. 

Les Celtes du continent, ainsi mis hors de cause longtemps 
avant la venue des Germains , il reste à examiner si ceux des 
îles de Bretagne , d'Irlande , ont conservé quelques débris du 
trésor intellectuel de la famille , et ce qu'ils en ont pu trans- 
mettre à leur colonie armoricaine. 

César considère les indigènes de la grande île comme fort 
grossiers. Les Irlandais Tétaient encore davantage. A la vérité, 
les deux territoires passaient pour sacrés, et leurs sanctuaires 
étaient en vénération auprès des druides. Mais, autre chose 
est la science hiératique, autre la science profane. J'indiquerai 
plus bas les motifs qui me portent à croire la première très 
anciennement corrompue et avilie chez les Bretons. La se- 
conde était évidemment peu cultivée par eux, non pas parce 
que ces insulaires vivaient dans les bois; non pas parce qu'ils 
n'avaient pour villes que des circonvallations de branches d'ar- 
bres au milieu des forêts ; non pas parce que la dureté de leurs 
mœm-s autorisait, à tort ou à raison, à les accuser d'anthropo- 
phagie; mais parce que les traditions génésiaques qu'on leui 
attribue contiennent une trop faible proportion de faits ori- 
ginaux. 

La prédominance des idées classiques y est évidente. Elle 
saute aux yeux, et elle ne nous apparaît même pas sous le cos- 
tume latin ; c'est dans la forme chrétienne, dans la formé mo- 
nacale, dans le style de pensée germano-romain, qu'elle s'of- 
fre à nos regards (1). Aucun observateur de bonne foi ne peut 
se refuser à reconnaître que les pieux cénobites du vi® siècle 
ont, sinon composé toutes ses oeuvres, du moins donné le ton 
à leurs compositeurs, même païens. Dans tous ces livres, à 
côté de César et de ses soldats, on voit apparaître les histoires 

(1) Dieffenbach, Celtica II, 2« Abth., p. 55. 



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DES RACES HUMAINES. 163 

bibliques : Magog et les fils de Japhet, les Pharaons et la terre 
d'Egypte; puis le reflet des événements contemporains : les 
Saxons, la grandeur de Constantinople , la. puissance redoutée 
d'Attila. 

De ces remarques je ne tire pas la conséquence qu'il 
n'existe absolument aucun reste de souvenir véritablement an- 
cien dans cette littérature; mais je pense qu'elle appartient, 
totalement dans ses formes et presque entièrement^ dans le 
fond, à répoque où les indigènes n'étaient plus seuls à habiter 
leurs territoires, à l'époque oii leur race avait cessé d'être uni- 
quement celtique, à celle où le christianisme et la puissance 
«germanique , bien que trouvant encore parmi eux de grandes 
résistances, n'en étaient pas moins victorieux, dominateurs, et 
capables de plier à leurs vues l'intelligence intimidée des plus 
haineux ennemis. 

Toutes ces raisons, en établissant que les groupes parlant, 
depuis l'ère chrétienne, des dialectes celtiques, avaient, depuis 
longtemps, perdu toute insph-ation propre, appuient encore 
cette proposition, avancée tout à l'heure, que, si le génie ger- 
manique s'est, à son origine, enrichi d'apports kymriques, c'est 
sous son influence, c'est avec ce qu'il a rendu aux peuplades 
gaéliques, galloises et bretonnes, que s'est composée, vers 
le ye siècle, la littérature de ces tribus, littérature que dès lors 
on est en droit d'appeler moderne. Celle-ci n'est plus qu'un 
dérivé de courants multiples, non pas une source originale. 
Je ne répéterai donc pas, avec tant de philologues, que les 
habitants celtiques de l'Angleterre possédaient, à l'aurore de 
l'âge féodal, des chants et dés romans purement tirés de leur 
propre invention, et qui ont fait le tour de l'Europe; mais, tout 
au contraire, je dirai que, de même que les moines irlandais, 
les sculdées ont brillé d'un éclat de science théologique, d'une 
énergie de prosélytisme tout à fait admirable et étranger aux 
habitudes égoïstes et peu enthousiastes des races galliques, de 
même leurs poètes, placés sous les mêmes influences étran- 
gères, ont puisé dans le conflit d'idées et d'habitudes qui en ré- 
sultèrent, dans le trésor des traditions si variées ouvert sous 
leurs yeux, enfin dans le faible et obscur patrimoine qui leur 



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164 DE l'inégalité 

avait été légué par leurs pères, cette série de productions qui 
a, en effet, réussi dans toute l'Europe, mais qui a dû son vaste 
succès à ce motif même qu'elle ne reflétait pas les tendances 
absolues d'une race spéciale et isolée : tout au contraire , elle 
était à la fois le produit de la pensée celtique , romaine et ger- 
manique, et de là son immense popularité. 

Cette opinion ne serait assurément pas soutenable, elle se- 
rait même opposée à toutes les doctrines de ce livre, si la 
pureté de race qu'on attribue généralement aux populations 
parlant encore le celtique était prouvée. L'argument, et c'est 
le seul dont on se sert pour l'établir, consiste dans la persis- 
tance de la langue. On a déjà vu plusieurs fois, et notamment 
à propos des Basques, combien cette manière de raisonner est 
peu concluante (1). Les habitants des Pyrénées ne sauraient 
passer pour les descendants d'une race primitive, encore moins 
d'une race pure; les plus simples considérations physiologi- 
ques s'y opposent. Les mêmes raisons ne font pas moins de 
résistance à ce que les Irlandais, les montagnards de l'Ecosse, 
les Gallois, les habitants de la Cornouaille anglaise et les Bre- 
tons soient considérés comme des peuples typiques et sans 
mélange. Sans doute, on rencontre, en général, parmi eux, et 
chez les Bretons surtout, des physionomies marquées d'un ca- 
chet bien particulier ; mais nulle part on n'aperçoit cette res- 
semblance générale des traits, apanage, sinon des races pures, 
au moins des races dont les éléments sont depuis assez long- 
temps amalgamés pour être devenus homogènes. Je n'insiste 
pas sur les différences très graves que présentent les groupes 
néo-celtiques quand on les compare entre eux. La persistance 
de la langue n'est donc pas, ici plus qu'ailleurs, une garantie 
certaine de pureté quant au sang. C'est le résultat des cir- 
constances locales, fortement servies par les positions géo- 
graphiques. 

Ce que la physiologie ébranle, Thistoire le renverse. On sait 
de la manière la plus positive que les expéditions et les établis- 
sements des Danois et des Norwégiens dans les îles semées 

(1) Vid. supra et livre I". 



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DES RACES HUMAINES. 165 

autour de la Grande-Bretagne et de l'Irlande ont commencé 
de très bonne heure (1). Dublin a appartenu à des populations 
et à des rois de race danoise , et un écrivain on ne peut plus 
compétent a solidement établi que les chefs des clans écossais^^ 
étaient, au moyen âge, d'extraction danoise, comme leurs no^ 
blés ; que leur résistance à la couronne avait pour appuis les 
dominateurs danois des Orcades, et que leur chute, au xn^ siè- 
cle , fut la conséquence de celle de ces dynastes , leurs pa^ 
rents (2). 

Dieffenbach constate, en conséquence, l'existence d'un mé- 
lange Scandinave et même saxon très prononcé chez les Hi- 
ghlanders. Avant lui, Murray avait reconnu l'accent danois 
dans le dialecte du Buchanshire, et Pinkerton, analysant les 
idiomes de l'île entière, avait également signalé, dans une pro- 
vince qui passe d'ordinaire pour essentiellement celtique, le 
pays de Galles , des traces si évidentes et si nombreuses du 
saxon, qu'il nomme le gallois a saxonised celtic (3). 

Ce sont là les principaux motifs qui me semblent s'opposer 
à ce que l'on puisse considérer les ouvrages gallois, erses ou 
bretons comme reproduisant, même d'une manière approxi- 
mative , soit les idées , soit le goût des populations kymriques 
de l'occident européen. Pour se former une idée juste à ce 
sujet , il me paraît plus exact de choisir im terrain d'abstrac- 
tion. Prenons en bloc les productions romaines et germani- 
ques; résumons, d'autre part, tout ce que les historiens et les 
polygraphes nous ont transmis d'aperçus et de détails sur le 



(1) Dieffenbach, Celtica II, 2« Abth., p. 310 et pass. — Tacite n'hé- 
sitait déjà pas à reconnaître parmi les habitants de la Calédonie la 
présence d'une race germanique : « Rutilae Caledoniam habitantium 
« comae, magni ârtus germanicam originem adseverant. » {Vita Agric, 
II.) — Je n'en conclus pas que tous les Calédoniens étaient des Ger- 
mains; mais rien ne s'oppose à ce qu'eç effet il y eût alors des im- 
migrants germains en Ecosse. 

(2) Ibid. 

(3) Dieffenbach, Celtica II, 2» Abth , p. 28G. Sur l'extrême appau- 
vrissement du breton et les mutilations qu'il a subies en se rappro- 
chant dans ses formes grammaticales du français moderne , voir la 
Villemarqué, Barzaz Breiz, t. I, p. lxi. 



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166 DE l'inégalité 

§énie particulier des Celtes, et nous en pourrons tirer les con- 
clusions suivantes. 

L'exaltation enthousiaste , observée en Orient, n'était pas le 
fait de la littérature des Galls. Soit dans les ouvrages histori- 
ques, soit dans les récits mythiques, elle aimait l'exactitude, 
ou , à défaut de cette qualité , ces formes affirmatives et pré- 
cises qui, auprès de l'imagination, en tiennent lieu (1). Elle 
cherchait les faits plus que les sentiments ; elle tendait à pro- 
duire l'émotion, non pas tant par la façon de dire, comme les 
Sémites, que par la valeur intrinsèque , soit tristesse, soit éner- 
gie, de ce qu'elle énonçait. Elle était positive, volontiers des- 
criptive, ainsi que le voulait l'alliance intime qui la rapprochait 
du sang finnique , ainsi qu'on en voit l'exemple dclns le génie 
chinois, et, par son défaut intime de chaleur et d'expansion, 
volontiers elliptique et concise. Cette austérité de forme lui 
permettait d'ailleurs une sorte de mélancolie vague et facile- 
ment sympathique qui fait encore le charme de la poésie po- 
pulaire dans nos pays. 

On trouvera, je l'espère, cette appréciation admissible, si 
l'on se rappelle qu'une littérature est toujours le reflet du peu- 
ple qui l'a produite, le résultat de son état ethnique, et si l'on 
compare les conclusions qui ressorteut de cette vérité avec 
l'ensemble des qualités et des défauts que le contenu des pa- 
ges précédentes a fait apercevoir dans le mode de culture des 
nations celtiques. 

Il en résulte sans doute que les Kymris ne pouvaient pas 
être doués, intellectuellement, à la manière des nations mélani- 
sées du sud. Si cette condition mettait son empreinte sur leurs 
productions littéraires, elle n'était pas moins sensible dans le 
domaine des arts plastiques. De tout le bagage que les Galls 
ont laissé derrière eux en ce genre, et que leurs tombes nous 
ont rendu, on peut admirer la variété, la richesse, la bonne et 

(l)M. de la Villemarqué relève avec raison , chez les auteurs des 
chants populaires de l'Europe, l'habitude de fixer aussi exactement 
que possible le lieu el la date des faits rapportés. (Barzaz Breiz, t. I, 
p. XXVI.) Le but de ce qu'il appelle le poète de la nature « est toujours, 
dit-il, de rendre la réalité. » (P. xxviii.) 



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DES BACES HUMAINES. 167 

solide confection : il n'y a pas lieu de s'extasier sur la forme. 
Elle y est des plus vulgaires , et ne fournit aucune trace qui 
puisse faire reconnaître un esprit amusé, comme dans l'Asie 
antérieure, à donner de belles apparences aux moindres objets 
ou sentant le besoin de plaire à des yeux exigeants (1). 

Il est vraiment curieux que César, qui s'étend avec assez de 
complaisance sur tout ce qu'il a rencontré dans les Gaules, et 
qui loue avec beaucoup d'impartialité ce qui le mérite, ne se 
montre aucunement séduit par la valeur artistique de ce qu'il 
observe. Il voit des villes populeuses, des remparts très bien 
conçus et exécutés : il ne mentionne pas une seule fois un 
beau temple (2). S'il parle des sanctuaires aperçus par lui dans 
les cités, cet aspect ne lui inspire ni éloge ni blâme, ni expres- 
sion de curiosité. Il paraît que ces constructions étaient, comme 
toutes les autres, appropriées à leur but, et rien de plus. J'i- 
magine que ceux de nos édifices modernes qui ne sont copiés 
ni du grec, ni du romain, ni du gothique, ni de l'arabe, ni de 
quelque autre style, inspirent la même indifférence aux obser- 
vateurs désintéressés. 

On a trouvé , outre lés armes et les ustensiles , un très petit 
nombre de représentations figurées de l'homme ou des ani- 
maux. J'avoue même que je n'en connais pas d'exemple bien 
authentique. 

Le goût général , semblerait-il donc , ne portait pas les fa- 
bricants ou les artistes à ce genre de travail. Le peu qu'on en 
possède est fort grossier et tel que le moindre manœuvre en 
saurait faire autant. L'ornementation des vases, des objets en 
bronze ou en fer, des parures en or ou en argent , est de même 
dénuée de goût, à moins que ce ne soient des copies d' œuvres 
grecques ou plutôt romaines , particularité qui indique, lors- 

(1) Keferstein, Ansichten, 1. 1, p. 334. 

(2) Le fait que les Celtes élevaient des sanctuaires dans leurs villes, 
à Toulouse entre autres, prouve que les dolmens n'appartenaient pas 
à leur culte ordinaire. Strabon, parlant de Tancienne splendeur des 
Tectosages, raconte qu'ils déposaient leurs trésors dans les chapelles, 
(Hixotç, ou dans les étangs sacrés, âv >t{ivatç lepaîç. si les dolmens 
avaient été ces otixoI, leur forme les aurait rendus trop remarquables 
pour que Posidonius n'en eût pas fait la description. (Strab., IV, 13.) 



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168 DE L'iNLGALITÉ 

qu'elle se rencontre, que l'objet observé appartient à Tépoque 
de la domination des Césars, ou du moins à un temps qui en est 
assez rapproché. Dans les périodes nationales, les dessins en 
spirales simples et doubles ou en lignes ondulées sont extrême- 
ment communs : c'est même le sujet le plus ordinaire. 

Nous avons vu que les gravures observées sur les plus beaux 
dolmens de construction fmnique affectaient ordinairement 
cette forme. Il semblerait donc que les Celtes, tout en gardant 
leur supériorité vis-à-vis des habitants antérieurs du pays, se 
sont sentis assez pauvrement pourvus du côté de l'imagination 
pour ne pas dédaigner les leçons de ces malheureux (IJ. Mais, 
comme de pareils emprunts ne s'opèrent jamais qu'entre na- 
tions parentes, en trouver la marque peut servir à faire remar- 
quer qu'outre les mélanges jaunes, déjà subis pendant la durée 
de la migration à travers l'Europe, les Celtes en contractèrent 
beaucoup d'autres avec les édifîcateurs des dolmens dans la 
plupart des contrées où ils s'établirent, sinon dans toutes. 
Cette conclusion n'a rien d'inattendu pour l'esprit du lec- 
teur : de puissants indices l'ont déjà signalée. 

Il en est d'ailleurs d'autres encore, et d'une nature plus re- 
levée et plus importante que de simples détails d'éducation 
artistique. C'est ici le lieu d'en parler avec quelque insistance. 

Quand j'ai dit que le système aristocratique était en vigueur 
chez les Galls, je n'ai pas ajouté, ce qui pourtant estnéces- 
sah'e, que l'esclavage existait également parmi eux. 

On voit que leur mode de gouvernement était assez compli- 
qué pour mériter une sérieuse étude. Un chef électif, un corps 
de noblesse moitié sacerdotale, moitié militaire, une classe 
moyenne, bref l'organisation blanche, et, au-dessous, une po- 
pulation servile. Sauf le brillant des couleurs, on croit se re- 
trouver dans l'Inde. 

Dans ce dernier pays, les esclaves, aux temps primitifs, se 

(1) Telle est la persistance des goûts dans les races qu'aux environs 
de Francfort-sur-le-Mein, où Ton trouve beaucoup de maisons cons- 
truites à la manière celtique, les dessins dont ces maisons sont ornées 
reproduisent constamment les mêmes spirales qui se voient sur les 
monuments de Gavr-Innis. 



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DES KACES HUMAINES. 16^ 

composaient de noirs soumis par les Arians. En Egypte, les 
basses castes ayant été également formées , et presque en to- 
talité, de nègres, force est d'en conclure qu'elles jdevaient de 
même leur situation à la conquête ou à ses conséquences. Dans 
les États chamo-sémitiques, à Tyr, à Carthage, il en était ainsi. 
En Grèce, les Hélotes lacédémoniens, les Pœnestes thessaliens 
et tant d'autres catégories de paysans attachés à la glèbe^ 
étaient les descendants des aborigènes soumis. II résulte de ces 
exemples que l'existenèe de populations serviles, même avec des 
nuances notables dans le traitement qui leur est infligé, dénote 
toujours des différences originelles entre les races nationales. 

L'esclavage, ainsi que toutes les autres institutions humaines^ 
repose sur d'autres conditions encore que le fait de la con- 
trainte. On peut, sans doute, taxer cette institution d'être l'a- 
bus d'un droit ; une civilisation avancée peut avoir des raisons 
philosophiques à apporter au secours déraisons ethniques, 
plus concluantes, pour la détruire : il n'en est pas moins incon- 
testable qu'à certaines époques l'esclavage a sa légitimité, et 
on serait presque autorisé à affirmer qu'il résulte tout autant 
du consentement de celui qui le subit que de la prédominance 
morale et physique de celui qui l'impose. 

On ne comprend pas qu'entre deux hommes doués d'une in- 
telligence égale ce pacte subsiste un seul jour sans qu'il y ait 
protestation et bientôt cessation d'un état de choses iDogique. 
Mais on est parfaitement en droit d'admettre que de tels rap- 
ports s'établissent entre le fort et le faible, ayant tous deux 
pleine conscience de leur position mutuelle, et ravalent ce der- 
nier à une sincère conviction que son abaissement est justifia- 
ble en saine équité. 

La servitude ne se maintient jamais dans une société dont 
les éléments divers se sont un tant soit peu fondus. Longtemps 
avant que Tam^lgarae arrive à sa perfection, cette situation se 
modifie, puis s'abolit. Bien moins encore est-il possible que la 
moitié d'une race dise à son autre moitié : « Tu me serviras, » 
et que l'autre obéisse (1). 

(1) On opposera peut-être à ceci qu'en Russie comme en Pologne 

10 



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170 DE l'inégalité 

De tels exemples ne se sont jamais produits, et ce que le poids 
des armes pourrait consacrer un moment, n-étant jamais rati- 
fié par la conscience des opprimés, fragile et vacillant, s'anéan- 
tirait bientôt. Ainsi, partout où il y a esclavage, il y a dualité 
^ ou ptoalité de races. Il y a des vainqueurs et des vaincus, et 
l'oppression est d'autant plus complète que les races sont plus 
distinctes. Les esclaves, les vaincus, chez les Galls, ce furent 
les Finnois. Je ne m'arrêterai pas à combattre l'opinion qui 
veut apercevoir dans la population servile de la Celtique des 
tribus ibériennes proprement dites. Rien n'indique que cette 
famille hispanique ait jamais occupé les provinces situées au 
nord de la Garonne (1). Puis les différences n'étaient pas tel- 
les entre les Galls et les maîtres de l'Espagne, que ces derniers 
aient pu être abaissés en masse au rôle d'esclaves vis-à-vis de 
leurs dominateurs. Quand des expéditions kymriques, péné- 
trant dans la Péniiislile, allèrent y troubler tous les rapports 
antérieurs, nous en voyons résulter des expulsions et des mé- 
langes; mais tout démontre que, la guerre finie, il y eut, en- 
tre les deux parties contendantes, des relations généralement 
basées sur la reconnaissance d'une certaine égalité (2). 

le servage est d'institution récente; mais il faut observer, d'abord, que 
la situation du paysan de l'empire mérite à peine ce nom ; puis, dans 
les deux pays, elle se transforme rapidement en liberté complète, 
preuve qu'elle n'a jamais été subie sans protestation. Elle n'aura donc 
constitué qu'un accident transitoire, résultat naturel de la superposi- 
tion de races différemment douées; car, en Pologne aussi bien qu'en 
Russie, la noblesse est issue de conquérants étrangers. Aujourd'hui, 
cette ligne de démarcation ethnique disparaissant ou ayant disparu, 
le servage n'a plus de raison d'être et le prouve en s'éteignant. 

(1) Le rapprochement que l'on peut établir entre le nom de la nation 
hispanique métisse des Ligures et celui du Ûeuve de Loire, Lt^er, prou- 
verait simplement que les Ligures avaient adopté le nom de la tribu 
austro-celtique paternelle, qui leur semblait plus honorable que celui 
de tout autre peuple, ibère d'origine, dont ils pouv'aient également 
descendre. L'héritage de cette parUe de leur généalogie se composait 
de souvenirs moins brillants. (Dieffenbach, Celtica II, l'^* Abth., p. 22.) 
— Voir encore le même auteur pour le nom des Llœgrwys, que les 
Triades gaéliques rattachent à la souche primitive des Kvmris. (Ibid., 
3« Abth., p. 71 et 130.) 

(-2) Les Celtibériens, produit de l'hymen des deux peuples, se mon- 



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DES BACES HUMAINES. 17t 

Il en fut absolument de même pour d'autres groupes à demi 
blancs, apparentés aux Ibères d'assez près, et plus tard aux 
Galls. Ces groupes étaient composés de Slaves qui, semés sur 
plusieurs points des pays celtiques, y vivaient sporadiquement, 
côte à côte avec les Kymris. Les mêmes motifs qui empêchaient 
les Ibères d'Espagne, envahis par les Celtes, d'être réduits en 
esclavage, assuraient à ces Wendes, perdus loin du gros de 
leur race , une attitude d'indépendance. On les voit formant 
dans TArmorique une nation distincte, et y portant leur nom 
national de Veneti, Ces Vénètes avaient aussi dans le pays de 
Galles actuel une partie des leurs (1), dont la résidence était 
Wenedotia ou Gwineth. La Vilaine s'appelait, d'après eux, 
Vindilis, La ville de Vannes garde aussi dans son nom une 
trace de leur souvenir, et ce qui est assez curieux, c'est qu'elle 
le garde dans la forme que les Finnois donnent au mot JVende : 
JTane (2). 

Une tribu gallique, parente des Vénètes, les Osismii, possé- 
dait un port qu'elle nommait Vindana (3). Bien loin de là en- 
core, sur l'Adriatique et tout à côté des Celtes Euganéens, ré- 
sidaient les Veneti y Heneti ou Eneti, dont la nationalité est 
un fait historiquement reconnu, mais qui^ bien que parlant une 
langue particulière, avaient absolument les mêmes mœurs que 
les Galls, leurs voisins. Plusieurs autres' populations slaves, 

trèrent peut-être un peu supérieurs aux familles d'où ils sortaient. J'ai 
déjà fait remarquer que ce fait était assez ordinaire dans les alliages 
d'espèces inférieures ou secondaires. (Voir 1. 1, livre V\) Dieffenbach 
{Celticà II, 2« Abth., p. 47) fait cette même observation, précisément à 
propos du sujet dont il s'agit ici. 

(1) Schaffarik, Slawische Alterth., t. I, p. 260. 

(2) Schaffarik , ouvr, cité, t. I, p. 260. 

(3) En breton , Gwenet et Wenet. C'est une règle curieuse que là où 
les Hellènes mettaient le digamma et où les Grecs modernes placent 

e C, les Celtes, les Latins et les Slaves emploient le W. Le digamma 
se confond avec l'esprit rude; les dialectes gothiques, et le sanscrit 
même, remplacent le W par le H. (Shaffarik, iSlawische Alterthûmer, 
1. 1, p. 160.) On trouve encore en France la racine Vend dans plusieurs 
autres noms de lieux à l'ouest, tels que Vendôme et la Vendée. Stra- 
bon nomme encore des OOevoveç ou Vennones au-dessus de Côme, à 
côté des Rhétiens, non loin, par conséquent, des Vénètes de l'Adria- 
tique. L. IV, 6.) — Dieffenbach, Celtica II, i" Abth., p. 3i-2, 219, 220, 222» 



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172 DE l'inégalité 

<;eltiséesdaiis des proportions diverses, vivaient au nord-est de 
l'Allemagne et sur la ligne des Krapacks, côte à côte avec les 
nations galliques. 

Tous ces faits démontrent que les Slaves de la Gaule et de 
l'Italie, comme les Ibères d'Espagne, conservaient un rang 
assez digne et faisaient nombre parmi les États kymriques 
auxquels ils s'étaient alliés. Sans donc songer à déshonorer 
gratuitement leur mémoire , cherchons la race servile où elle 
put être : nous ne trouvons que les Finnois. 

Leur contact immédiat devait nécessairement exercer sur 
leurs vainqueurs, bientôt leurs parents, une influence délétère. 
On en retrouve les preuves évidentes. 

Au premier rang il faut mettre l'usage des sacrifices hu- 
mains, dans la forme où on les pratiquait, et avec le sens qu'on 
leur donnait. Si l'instinct destructif est le caractère indélébile 
fcie l'humanité entière, comme de tout ce qui a vie dans la na- 
ture, c'est assurément parmi les basses variétés de l'espèce 
qu'il se montre le plus aiguisé. A ce titre, les peuples jaunes 
le possèdent tout aussi bien que les noirs. Mais , attendu que 
les premiers le manifestent au moyen d'un appareil spécial de 
sentiments et d'actions, il s'exerçait aussi chez les Galls, at- 
teints par le sang finnique, d'une autre façon que chez les na- 
tions sémitiques, imbues de l'essence mélanienne. On ne voyait 
pas, dans les cantons celtiques, les choses se passer comme 
aux bords de l'Euphrate. Jamais, sur des autels publiquement 
élevés au milieu des villes, au centre de places inondées de la 
clarté du soleil, les rites homicides du sacerdoce druidique ne 
s'accomplirent impudemment, avec une sorte de rage bruyante, 
solennelle, délirante, joyeuse de nuire. Le culte morose et cha- 
grin de ces prêtres d'Europe ne visait pas à repaître des ima- 
ginations ardentes par le spectacle enivrant de cruautés raffi- 
nées. Ce n'était pas à des goûts savants dans l'art des tortures 
qu'il fallait arracher des applaudissements. Un esprit de som- 
bre superstition , amant des terreurs taciturnes , réclamait des 
scènes plus mystérieuses et non moins tragiques. A cette fin, 
on réunissait un peuple entier au fond des bois épais. Là, pen- 
dant la nuit, des hurlements poussés par des invisibles frap- 



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DES RACES HUMAINES. 173 

.q)aient Foreille effrayée des fidèles. Puis, sous la voûte consa- 
crée du feuillage humide qui laissait à peine tomber sur une 
scène terrible la clarté douteuse d'une lune occidentale, sur un 
autel de granit grossièrement façonné , et emprunté à d'an- 
ciens rites barbares, les sacrificateurs faisaient approcher les 
victimes et leur enfonçaient, en silence, le couteau d'airain 
dans la gorge ou dans le flanc. D'autres fois, ces prêtres rem- 
;pUssaient de gigantesques mannequins d'osier de captifs et de 
criminels , et faisaient tout flamber dans une des clairières de 
ileurs grandes forêts. 

Ces horreurs s'accomplissaient comme secrètement; et , tan- 
•dis que le Chamite sortait de ses boucheries hiératiques ivre de 
carnage, rendu insensé par l'odeur du sang dont on venait de 
lui gonfler les narines et le cerveau, le Gall revenait de ses 
solennités religieuses, soucieux et hébété d'épouvante. Voilà 
la différence : à l'un, la férocité active et brûlante du principe 
mélanien; à l'autre, la cruauté froide et triste de l'élément 
jaune. Le nègre détruit parce qu'il s'exalte, et s'exalte parce 
qu'il détruit. L'homme jaune tue sans émotion et pour répon- 
dre à un besoin momentané de son esprit. J'ai montré, ailleurs, 
qu'à la Chine l'adoption de certaines modes féroces, comme 
d'enterrer des femmes et des esclaves avec le cadavre d'un 
prince, correspondait à des invasions de nouveaux peuples 
jaunes dans l'empire. 

Chez les Celtes , tout l'ensemble du culte portait également 
témoignage de cette influence. Ce n'est pas que les dogmes et 
certains rites fussent absolument dépouillés de ce qu'ils de- 
vaient à l'origine primitivement noble de la famille. Les mytho- 
logues y ont découvert de frappantes analogies avec les idées 
hindoues, surtout quant aux théories cosmogoniqu.es. Le sa- 
cerdoce lui-même, voué à la contemplation et à l'étude, fa- 
çonné aux austérités et aux fatigues, étranger à l'usage des ar- 
mes, placé au-dessus, sinon au dehors de la vie mondaine, et 
jouissant du droit de la guider, tout en ayant le devoir d'en 
faire peu de cas, ce sont là autant de traits qui rappellent assez 
bien la physionomie des purohitas. 

Mais ces derniers ne dédaignaient aucune science et prati- 

10. 



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174 DE l'inégalité 

quaient toutes les façons de perfectionner leur esprit. Les drui- 
des avilis s'en tenaient à des enseignements à jamais fermés et 
à des formes traditionnelles. Ils ne voulaient rien savoir au 
delà, ni surtout rien communiquer, et les terreurs dangereu- 
ses dont ils entouraient leurs sanctuaires, les périls matériels 
qu'ils accumulaient autour des forêts ou des landes qui leur 
servaient d'école, étaient moins rébarbatifs encore que les 
obstacles moraux apportés par eux à la pénétration de leurs 
connaissances. Des nécessités analogues à celles qui dégradè- 
rent les sacerdoces chamitiques pesaient sur leur génie. 

Ils craignaient l'usage de l'écriture. Leur doctrine entière 
était confiée à la mémoire. Bien différents des purohitas sur ce 
point capital , ils redoutaient tout ce qui aurait pu faire appré- 
cier et juger leurs idées. Ils prétendaient, seuls de leurs na- 
tions , avoir les yeux ouverts sur les choses de la vie future. 
Forcés de reconnaître l'imbécillité religieuse des masses ser- 
viles, et plus tard des métis qui les entouraient, ils n'avaient 
pas pris garde que cette imbécillité les gagQait, parce qu'ils 
étaient des métis eux-mêmes. En effet, ils avaient omis ce qui 
aurait pu seul maintenir leur supériorité en face des laïques : 
ils ne s'étaient pas organisés en caste ; ils n'avaient pris nul 
soin de garder pure leur valeur ethnique. Au bout d'un cer- 
tain temps, la barbarie, dont ils avaient cru sans doute se 
garantir par le silence, les avait envahis, et toutes les plate& 
sottises et les atroces suggestions de leurs esclaves avaient pé- 
nétré au sein de leurs sanctuaires si bien clos , en s'y glissant 
dans le sang de leurs propres veines. Rien de plus naturel. 

Comme tous les autres grands faits sociaux, la religion 
d'un peuple se combine d'après l'état ethnique. Le catholi- 
cisme lui-même condescend à se plier, quant aux détails , aux 
instincts, aux idées, aux goûts de ses fidèles. Une église de la 
Westphalie n'a pas l'apparence d'une cathédrale péruvienne \. 
mais, lorsque c'est de religions païennes qu'il s'agit, comme 
elles sont issues presque entièrement de l'instinct des races, 
au lieu de dominer cet instinct, elles lui obéissent sans ré- 
serve, reflétant son image avec la fidélité la plus scrupuleuse. 
Il n'y a pas de danger, d'ailleurs, qu'elles s'inspirent avec 



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DES BACES HUMAINES. I75. 

partialité de la partie la plus noble du sang. Existant surtout 
pour le plus grand nombre, c'est au plus grand nombre qu'el- 
les doivent parler et plaire. S'il est abâtardi, la religion se 
conforme à la décomposition générale, et bientôt se fait fort d'en 
sanctifier toutes les erreurs, d'en refléter tous les crimes (1). 
Les sacrifices humains, tels qu'ils furent consentis par les drui- 
des , donnent une nouvelle démonstration de cette vérité. 

Parmi les nations galliques du continent, les plus attachées 
à ce rite épouvantable étaient celles de TArmorique. C'est , en 
même temps , une des contrées qui possèdent le plus de mo- 
numents finnois. Les landes de ce territoire, le bord de ses 
rivières , ses nombreux marécages , virent se conserver long- 
temps l'indépendance des indigènes de race jaune. Cependant 
les îles normandes, la Grande-Bretagne, l'Irlande et les archi- 
pels qui l'entourent, furent encore plus favorisés à cet égard (2). 

Dans ses provinces intérieures, l'Angleterre possédait des 
populations celtiques inférieures de tous points à celles de la 
Gaule (3) , et qui, plus tard, ayant renvoyé à l'Armorique des 
habitants pour repeupler ses campagnes désertes , lui donnè- 
rent cette colonie singuhère qui, au milieu du monde moderne, 
a conservé l'idiome des Kymris. Certains Bas-Bretons, avec 
leur taille courte et ramassée, leur tête grosse, leur face 
carrée et sérieuse, généralement triste, leurs yeux souvent 



(1) Voir tome I«'. 

(2) Il ne serait pas impossible qu'au temps de César, les îles situées 
à rembouchure du Rhin aient été encore occupées par des tribus pu- 
rement finnoises. Le dictateur raconte que les hommes qui les habi- 
taient étaient extrêmement barbares et féroces, et vivaient unique- 
ment de poissons et d*œufs d'oiseaux. Il les distingue complètement 
des Belges. (De Bello GalL, IV, 10.) Quant à la situation ethnique des 
Celtes des îles de l'ouest, on peut juger combien elle était dégradée, 
par ce fait que certaines tribus avaient adopté le nom même des 
jaunes et s'appelaient les Féniens. On trouve également l'indication 
d'un mélange avoué dans le nom caractéristique de Fin-gai. 

(3) Strabon (IV, chap. v, 2) raconte que plusieurs peuplades de la 
Grande-Bretagne étaient tellement grossières qu'ayant beaucoup de 
lait, elles ne savaient pas même en confectionner du fromage. Ce dé- 
tail emprunte de l'intérêt à la même incapacité signalée chez plusieurs 
peuples jaunes. — Voir plus loin. 



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176 DE l'inégalité 

bridés et relevés à l'angle extrême, trahissent, pour l'observa- 
teur le moins exercé , la présence irrécusable du sang fînnique 
à très forte dose. 

Ce furent ces hommes si mélangés, tant de l'Angleterre que 
de l'Armorique, qui se montrèrent le plus longtemps attachés 
aux superstitions cruelles de leur religion nationale. De tels 
rites étaient abandonnés et oubliés par le reste de leur famille, 
qu'eux s'y cramponnaient avec passion. On peut juger du de- 

. gré d'amour qu'ils lui portaient, en songeant qu'ils conservent 
actuellement, dans leur préoccupation pour le droit débris, 
des notions tirées du code de morale honoré chez leurs anti- 
ques compatriotes, les Cimmériens de la Tauride. 

Les. druides avaient placé parmi ces Armoricains leur séjour 
de prédilection. C'était chez eux qu'ils entretenaient leurs 
principales écoles (1). 

Conformément à l'instinct le plus obstiné de l'espèce blan- 
che , ils avaient admis les femmes au premier rang des inter- 
prètes de la volonté divine. Cette institution, impossible à main- 
tenir dans les régions du sud de l'Asie, devant les notions mé- 
laniennes, leur avait été facile à conserver en Europe. Les hor- 
des jaunes, tout en repoussant leurs mères et leurs filles dans 

. un profond état d'abjection et de servilité , les emploient volon- 
tiers, aujourd'hui encore, aux œuvres magiques. L'extrême ir- 
ritabilité nerveuse de ces créatures les rend propres à ces em- 
plois. J'ai déjà dit qu'elles étaient, des trois races qui composent 
l'humanité , les femmes les plus soumises aux influences et 



(1) Les réunions druidiques annuelles du pays Ciiartrain n'avaient 
pas pour but de traiter des questions religieuses ; il ne s'agissait là que 
d'affaires temporelles. (Cœs., de Bello GalL, VI, 13.) — Une singulière 
opinion des druides voulait que le peuple entier des Celtes descendît 
de Pluton. Celte doctrine, reproduite par une bouche et avec des for- 
mes romaines, pourrait bien se rattacher à des idées finnoises, et se 
rapprocher de celles qui mêlent constamment celte race de petite 
taille aux rochers, aux cavernes et aux mines. (Caesar, de Bello 
GalL, YI, 18.) Peut-être aussi n'était-ce qu'un jeu de mots sur le nom 
commun à toutes les tribus : gai , qui signifie aussi obscurité, et qui, 
dans cette acception, est la racine des mots teutoniques : Hœlle et 
llell, l'enfer, comme du latin : caligo, les ténèbres. 



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DES RACES HUMAINES. 177 

-aux maladies hystériques. Delà, dans la hiérarchie religieuse 
4e toutes les nations celtiques, ces druidesses , ces prophétes- 
ses qui, soit renfermées à jamais dans une tour solitaire, soit 
réunies en congrégations sur un îlot perdu dans l'océan du 
Nord, et dont Fabord était mortel pour les profanes, tantôt 
vouées à un éternel célibat, tantôt offertes à des hymens tem- 
poraires ou à des prostitutions fortuites , exerçaient sur l'ima- 
gination des peuples un prestige extraordinaire , et les domi- 
naient surtout par l'épouvante. 

C'est en employant de tels moyens que les prêtres, flattant 
la populace jaune de préférence aux classes moins dégradées , 
maintenaient leur pouvoir en rappu}'ant sur des instincts dont 
ils avaient caressé et idéalisé les faiblesses. Aussi n'y a-t-il 
rien d'étrange à ce que la tradition populaire ait rattaché le 
souvenir des druides aux cromlechs et aux dolmens. La reli- 
gion était de toutes les choses kymriques celle qui s'était mise 
le plus intimement en rapport avec les constructeurs de ces 
•horribles monuments . 

Mais ce n'était pas la seule. La grossièreté primitive avait 
pénétré de toutes parts dans les mœurs du Celte. Comme l'I- 
bère, comme l'Étrusque, le Thrace et le Slave, sa sensualité, 
dénuée d'imagination, le portait communément à segorgerde 
viandes et de liqueurs spiritueuses, simplement pour éprouver 
im surcroît de bien-être physique. Toutefois, disent les docu- 
ments, cette habitude avait d'autant plus de prise sur le Gall 
qu'il se rapprochait davantage des basses classes (1). Les chefs 
ne s'y abandonnaient qu'à demi. Dans le peuple , mieux assi- 
milé aux populations esclaves, on rencontrait souvent des 
hommes qu'une constante ivrognerie avait conduits par de- 
grés à un complet idiotisme. C'est encore de nos jours chez 
ies nations jaunes que se trouvent les exemples les plus frap- 

(1) Am. Thierry, Hist. des Gaulois, t. II, p. 62. — Il ne faut pas con- 
fondre cet amour de la débauche avec la puissance de consommation 
dont s'honoraient les Arians Hellènes et les Scandinaves. Pour ces 
derniers peuples, c'était uniquement un signe de force chez les héros. 
On ne voit nulle part d'allusion qui puisse indiquer que l'ivresse en 
fût le résultat et parût excusable. 



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178 DE l'inégalité 

pants de cette bestiale habitude. Les Galls l'avaient évidem- 
ment contractée par suite de leurs alliances finnoises, puis- 
qu'ils y étaient d'autant moins soumis que le sang des individus 
était plus indépendant de ces mélanges (1). 

A tous ces effets moraux ou autres , il ne reste plus qu'à 
joindre les résultats produits dans la langue des Kymris par 
l'association des éléments idiomatiques provenus de la race 
jaune. Ces résultats sont dignes de considération. 

Bien que la conformation physique des Galls, très pareille 
à celle qu'on observa plus tard chez les Germains, ait con- 
servé longtemps aux premiers la marque irréfragable d'une 
alliance étroite avec Fespèce blanche, la linguistique n'est ar- 
rivée que très tard à appuyer cette vérité de son assentiment (2). 

Les dialectes celtiques faisaient tant de résistance à se laisser 
assimiler aux langues arianes, que plusieurs érudits crurent 
même pouvoir les dire de source différente. Toutefois, après 
des recherches plus minutieuses, plus scrupuleuses, on a fini 
par casser le premier arrêt , et d'importantes conversions ont 
décidément revisé le jugement. Il est aujourd'hui reconnu et 
établi que le breton, le gallois, l'erse d'Irlande, le gaélique 
d'Écossé, sont bien des rameaux de la grande souche ariane, 
et parents du sanscrit, du grec et du gothique (3). Mais com- 

(1) Dans les populations de l'Europe actuelle l'ivrognerie est surtout 
répandue chez les Slaves, les restes de la race kymrique, les Alle- 
mands slavisés du sud, et les Scandinaves métis de Finnois; mais le& 
Lapons y sont les plus abandonnés de tous. 

(2) Il est bon de remarquer que la numismatique favorise ce doute. 
Je citerai, entre autres, une médaille d'or des Médiomatrices, dont la 
face porte une figure marquée du type le plus laid, le plus vulgaire, 
le plus commun, et dans lequel l'influence flnnique est impossible à 
méconnaître. Nos rues et nos boutiques sont remplies aujourd'hui de 
ce genre de physionomies. — Cabinet de S. E. M. le général baron 
de Prokesch-Osten. 

(3) Pott, Encycl. Ersch u. Gruber; Indo-germanischer Sprachst, 
p. 87. — M. Bopp pense que le celtique ne le cède à aucune langue 
européenne en abondance de mots provenant de la souche indo-ger- 
manique. ( ?7e6er die keltischem Sprachen, et Mémoires de V Acadé- 
mie de Berlin, 4838, p. 189.) Il ajoute encore que, pour la désignation 
des rapports grammaUcaux, les dialectes celtiques n'ont pas inventé 
de formes neuves non indo-germaniques, ni rien emprunté,, sous ce- 



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DES RACES HUMAINES. 179 

bien ne faut-il pas que les idiomes celtiques soient défigurés 
pour avoir rendu cette démonstration si lente et si laborieuse ! 
Combien ne faut-il pas que d'éléments hétérogènes se soient 
mêlés à leur contexture pour leur avoir donné un extérieur 
si différent de celui de toutes les langues de leur famille î Et, 
en effet, une invasion considérable de mots étrangers, des 
mutilations nombreuses et bizarres , voilà les éléments de leur 
originalité. 

Tels sont les dégâts accomplis dans le sang, les croyances, 
les habitudes, l'idiome des Celtes,, par la population esclave 
qu'ils avaient d'abord soumise , et qui ensuite , suivant l'usage, 
les pénétra de toutes parts et les fît participer à sa dégrada- 
tion. Cette population n'était pas restée et ne pouvait rester 
longtemps reléguée dans son abjection, loin du lit de ses maî- 
tres. Les Celtes, par des mariages contractés avec elle, firent 
de bonne heure éclore, de leur propre abaissement , des séries 
nouvelles de capacités, d'aptitudes, et par suite de faits, qui 
ont, à leur tour, servi et serviront de mobile et de ressort à 
toute l'histoire du monde. Les antagonismes et les mélanges 
de ces forces hybrides ont, suivant les temps, favorisé le pro- 
grès social et la décadence transitoire ou définitive. De même 
que dans la nature physique les plus grandes oppositions con- 
tribuent mutuellement à se faire ressortir, de même ici les 
qualités spéciales des alliages jaunes et blancs forment un 
repoussoir des plus énergiques à celles des produits blancs et 
noirs. Chez ces derniers , sous leur sceptre , au pied de leurs 
trônes magnifiques, tout embrase l'imagination, la splendeur 
des arts, les inspirations de la poésie s'y décuplent et couvrent 
leurs créateurs des rayons étincelants d'une gloire sans pa- 
reille. Les égarements les plus insensés , les plus lâches fai- 
blesses, les plus immondes atrocités , reçoivent de cette surex- 
citation perpétuelle de la tête et du cœur un ébranlement, un 
je ne sais quoi favorable au vertige. Mais , quand on se retourne 



même rapport, des familles de langues étrangères au sanscrit. Tous 
leurs idiotismes proviennent uniquement de mutilations et de pertes. 
iOuvr. cité, p. 19o.) 



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180 DE l'inégalité 

vers la sphère du mélange blanc et jaune , l'imagination se* 
calme soudain. Tout s'y passe sur un fond froid. 

Là , on ne rencontre plus que des créatures raisonnables , 
ou , à ce défaut , raisonneuses. On n'aperçoit plus que rarement,, 
et comme des accidents remarqués , de ces despotismes sans 
bornes qui, chez les Sémites, n'avaient pas même besoin de 
s'excuser par*le génie. Les sens ni l'esprit n'y sont plus étonnés 
par aucune tendance au sublime. L'ambition humaine y est 
toujours insatiable, mais de petites choses. Ce qu'on y appelle 
jouir, être heureux , se réduit aux proportions les plus immé- 
diatement matérielles. Le commerce , l'industrie , les moyens 
de s'enrichir afin d'augmenter un bien-être physique réglé 
sur les facultés probables de consommation, ce sont là les- 
sérieuses affaires de la variété blanche et jaune. A différentes 
époques, l'état de guerre et Fabus de la force, qui en est la 
suite , ont pu troubler la marche régulière des transactions et 
mettre obstacle au tranquille développement du bonheur dé- 
cès races utilitaires. Jamais cette situation n'a été admise par 
la conscience générale, comme devant être définitive. Tous 
les instincts en étaient blessés » et les efforts pour en amener 
la modification ont duré jusqu'au succès. 

Ainsi , profondément distinctes dans leur nature , les deux; 
grandes variétés métisses ont été au-devant de destinées qui 
ne pouvaient pas l'être moins. Ce qui s'appelle durée de force 
active, intensité de puissance, réalité d'action, la victoire, le- 
royaume, devait, nécessairement, rester un jour aux êtres qui, 
voyant d'une manière plus étroite, touchaient, par cela même, 
le positif et la réalité; qui, ne voulant que des conquêtes pos- 
sibles et se conduisant par un calcul terre à terre, mais exact, 
mais précis, mais approprié rigoureusement à l'objet, ne pou- 
vaient manquer de le saisir, tandis que leurs adversaires nour- 
rissaient principalement leur esprit de bouffées d'exagérations 
et de non-sens. 

Si l'on consulte les moralistes pratiques les mieux écoutés 
par les deux catégories, on est frappé de l'éloignement de leurs^ 
points de vue. Pour les philosophes asiatiques, se soumettre* 
au plus fort, ne pas Contredire qui peut vous perdre, se con* 



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DES BACES HUMAINES. 181 

tenter de rien pour braver en sécurité la mauvaise fortune, 
voilà la vraie sagesse. 

L'homme vivra dans sa Jtête ou dans son cœur, touchera la 
terre comme une ombre , y passera sans attache , la quittera 
sans regret. 

Les penseurs de l'Occident ne donnent pas de telles leçons 
à leurs disciples. Ils les engagent à savourer l'existence le 
mieux et le plus longtemps possible. La haine de la pauvreté 
est le premier article de leur foi. Le travail et l'activité en 
sforment le second. Se défier des entraînements du cœur et 
de la tête en est la maxime dominante : jouir, le premier et le 
dernier mot. 

Moyennant renseignement sémitique, on fait d'un beau pays 
un désert dont les sables, empiétant chaque jour sur la terre 
fertile, engloutissent avec le présent l'avenir. En suivant l'au- 
4;re maxime , on couvre le sol de charrues et la mer de vais- 
seaux ; puis un jour, méprisant l'esprit avec ses jouissances 
impalpables, on tend à mettre le paradis ici-bas, et finale- 
jnent à s'avilir. * 



CHAPITRE IV. 

Les peuplades italiotes aborigènes. 

Les chapitres qui précèdent ont montré que les éléments 
fondamentaux de la population européenne, le jaune et le blanc, 
56 sont combinés de bonne heure d'une manière très com- 
plexe. S'il est resté possible d'indiquer les groupes dominants, 
de dénommer les Finnois, les Thraces, les lUyriens, les Ibères, 
lesRasènes, lesGalls, les Slaves, il serait complètement illu- 
soire de prétendre spécifier les nuances, retrouver les particu- 
larités, préciser la quotité des mélanges dans les nationalités 
fragmentaires. Tout ce qu'on est en droit de constater avec 

RACES HUMAINES. — T. II. 11 



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182 DE L INEGALITE 

certitude, c'est que ces dernières étaient déjà fort nombreuses 
avant toute époque historique , et cette seule indication suffira 
pour établir combien il est naturel que leur état linguistique 
porte dans sa confusion la trace irrécusable de l'anarchie ethni- 
que du sang d'où elles étaient issues. C'est là le motif qui dé- 
ligure les dialectes des Galls, et rend Teuskara, l'illyrien, le peu 
que nous savons du thrace, l'étrusque, même les dialectes ita- 
Ilotes , si difficiles à classer. 

Cette situation problématique des idiomes se prononce d'au- 
tant mieux que l'on considère des contrées plus méridionales 
en Europe. 

Les populations immigrantes, se poussant de ce côté et y 
rencontrant bientôt la mer et l'impossibilité de fuir plus loin,^ 
sont revenues sur leurs pas, se sont renversées les unes sur les 
autres , se sont déchirées , enveloppées , enfin mélangées plus 
confusément que partout ailleurs, et lem's langues ont eu le 
même sort. 

Nous avons déjà contemplé ce jeu dans la Grèce continen- 
tale. Mais l'Italie surtout était réservée à devenir la grande 
impasse du globe. L'Espagne n'en approcha pas. Il y eut, dans 
cette dernière contrée, des tourbillonnements de peuples, mais 
de peuples grands et entiers quant au nombre, tandis qu'en 
Italie ce furent surtout des bandes hétérogènes qui se mon. 
trèrent et accoururent de toutes parts. De l'Italie on passa 
en Espagne, mais pour coloniser quelques points épars. D'Es- 
pagne on vint en Italie en masses diverses, comme on y venait 
delà Gaule, de l'Helvétie, des contrées du Danube, de l'Illyrie, 
comme on y vint de la Grèce continentale ou insulaire. Paria 
largeur de l'isthme qui la tient attachée au continent aussi bien 
que par le développement étendu de ses côtes de l'est et de 
l'ouest, l'Italie semblait convier toutes les nations européen- 
nes à se réfugier sur ses territoires d'un aspect si séduisant et 
d'un abord si facile. Il semble qu'aucune peuplade errante 
n'ait résisté à cet appel. 

Quand furent achevés les temps donnés à la domination obs- 
cure des familles finnoises, les Rasènes se présentèrent, et^ 
après eux, ces autres nations qui devaient former la première 



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DES BACES HUMAINES. 183 

coucjjrdes métis blancs, maîtres du pays depuis les Alpes jus- 
qu'au détroit de Messine. 

Elles se séparaient en plusieurs groupes qui comptaient plus 
ou moins de tribus. Les tribus, comme les groupes, portaient 
des noms distinctifs, et parmi ces noms le premier qui se 
montre, c'est, absolument comme dans la Grèce primitive, ce- 
lui des Pélasges (1). A leur suite, les chroniqueurs amènent 
bientôt d'autres Pélasges sortis de l'Hellade, de sorte qu'au- 
cun lieu ne saurait être mieux choisi et aucune occasion plus 
convenable pour examiuer à fond ces multitudes qui, aux yeux 
des Grecs et des Romains, représentaient les sociétés primiti- 
vement cultivées, voyageuses et conquérantes de leur histoire. 

La dénomination de Pélasge n'a pas de sens ethnique. Elle 
ne suppose pas une nécessaire identité d'origine entre les mas- 
, ses auxquelles on l'attribue (2). Il se peut que cette identité 
ait existé; c'est même, dans certains cas, l'opinion plausible, 
mais assurément l'ensemble des Pélasges y échappe, et, par 
conséquent , le mot, en tant qu'indiquant une nationalité spé- 
ciale, est absolument sans valeur (3). 

Sous un certain point de vue cependant, il acquiert un 
mérité relatif. Tout ainsi que son synonyme aborigène, il n'a 
jamais été appliqué, par les annalistes anciens, qu'à des popu- 
lations blanches ou à demi blanches, de la Grèce ou de l'Italie, 
que l'on supposait primitives (4). Il est donc pourvu, au moins, 

ri) Mommsen, Die unter-italischen Dialekte, p. 206. 

(2) Voir plus iiaut. 

(3) Hérodote, parlant des Pélasges de Dodone, remarque qu'ils con- 
sidéraient les dieux comme de simples régulateurs anonymes de l'uni- 
vers , et nullement conime en étant les créateurs. C'est le naturalisme 
arian. Ces Pélasges semblent donc avoir été des Illyriens Arians, ce 
que n'étaient pas d'autres Pélasges. (Hérod., Il, 52.) 

(4) Abeken , Mittel-Italien vor der Zeit der rœmischen Herrschaft, 
p. 18 et 12o : « Si nous considérons cette race grecque primitive que 
« rialie se partage avec l'Hellade,' il est à remarquer qu'on la recon- 
« naît sur les deux points, non seulement aux bases des deux langues, 
« qui sont identiques, mais encore dans les plus anciens restes d'archi- 
« lecture. » — Voir encore même ouvrage, p. 82. — 0. Muller, die 
Etrusker, p. 27 et 56. — Mommsen, Die unter-italischen Diaîekte, 
p. 363. — Strabon, V, 2, 4. 



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184 DE l'inégalité 

dune signification géographique, ce qui n'est pas dénué d'uti- 
lité pour élaborer réclaircissement de la question de race. 
Mais là s'arrêtent les services qu'il faut en attendre. Si ce 
n'est pas Beaucoup, encore est-ce quelque chose. 

En Grèce, les populations pélasgiques jouent le rôle d'op- 
primées, d'abord devant les colonisateurs sémites, ensuite 
devant les émigrants arians-hellènes. Il ne faut pas surfaire le 
malheur de ces victimes : la sujétion qu'on leur imposait avait 
des bornes (1). Dans son étendue la plus grande, elle s'arrê- 
tait au servage. L'aborigène vaincu et soumis devenait le ma- 
nant du pays. Il cultivait la terre pour ses conquérants, il tra- 
vaillait à leur profit. Mais, ainsi que le comporte cette situation, 
il restait maître d'une partie de son travail et conservait suf- 
fisamment d'individualité (2). Toute subordonnée qu'elle était, 
cette attitude valait mieux , à mille égards , que l'anéantisse- 
ment civil auquel étaient réduites partout les peuplades jaunes. 
Puis , les Pélasges de la Grèce n'avaient pas été indistincte- 
ment asservis. Nous avons vu que la plupart des Sémites, puis 
des Arians Hellènes s'établirent sur l'emplacement des villa- 
ges aborigènes, en conservèrent souvent les noms anciens, et 
s'allièrent avec les vaincus de manière à produire bientôt un 
nouveau peuple. Ainsi les Pélasges ne furent pas traités en sau- 
vages. On les subordonna sans les annihiler. On leur accorda 
un rang conforme à la somme et au genre de connaissances et 
de richesses qu'ils apportaient dans la communauté. 

Cette dot était certainement d'une nature grossière : les 
aptitudes et les produits agricoles en faisaient le fond. Le poète 
de ces aborigènes, qui est Hésiode , non pas comme issu de 
leur race, mais parce qu'il a surtout envisagé et célébré leurs 
travaux, nous les montre fort attachés aux emplois rustiques. 
Ces pasteurs sont également habiles à élever de grands murs, 
à bâtir des chambres funéraires , à amonceler des tumulus de 
terre d'une imposante étendue (B). Or, toutes ces œuvres, nous 

(1) Voir plus haut. 

(2) Voir plus haut. 

(3) Ou ne doit pas oublier que ces constructions, formées de blocs 
entassés et encastrés l'un sur l'autre, d'après leurs formes naturelles. 



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DES BACES HUMAINES. 185 

les avons déjà observées dans les pays celtiques. Nous les re- 
connaissons pour semblables, quant aux traits généraux, à 
celles qui ont couvert le sol de la France et de l'Allemagne, 
sous l'action des premiers métis blancs. 

Les auteurs grecs ont analysé les idées religieuses des abo- 
rigènes. Ils ont dit leur respect pour le chêne (1), l'arbre 
druidique. Ils les ont montrés croyant aux vertus prophétiques 
de ce patriarche des bois, et cherchant dans la solitude des 
vertes forêts .la présence de la Divinité. Ce sont là des habi- 
tudes, des notions toutes galliques. Ces mêmes Pélasges avaient 
encore l'usage d'écouter les oracles de femmes consacrées, de 
prophétesses semblables aux Alrunes, qui exerçaient sur leurs 
esprits une domination absolue (2). Ces devineresses furent les 
mères des sibylles, et, dans un rang moins élevé, elles eurent 
aussi pour postérité les magiciennes de la Thessalie (3). 

On ne doit pas non plus oublier que le théâtre des supersti- 
tions les moins conformes à la nature de l'esprit asiatique 
resta toujours fixé au sein des contrées septentrionales de la 
Grèce. Les ogres, les lémures, l'entrée du Tartare, toute cette 
fantasmagorie sinistre s'enferma dans l'Épire et la Chaonie, 
provinces où le sang sémitisé ne pénétra que très tard , et où 
les aborigènes maintinrent le plus longtemps leur pureté. 

Mais, si ces derniers semblent, pour toutes ces causes, devoir 
être comptés au rang des nations celtiques , il y a des motifs 
d'admettre des exceptions pour d'autres tribus. 

Hérodote a raconté que plusieurs langages étaient parlés, à 
une époque anté-hellénique, entre le cap Malée et l'Olympe (4). 

n'ont rien de commun avec les édifices arians-helléniques , où les pier- 
res sont taillées d'une façon régulière. 

(1) Bœttiger, Ideen zur Kunstmythologie, t. I, p. 203. Cette adoration 
se perpétua longtemps parmi les populations agricoles de l'Arcadie. — 
« Habitœ Graiis oracula quercus. » (Georg., II, 16.) 

(2) Bœttiger, loc. cit. 

(3) Parmi d'autres traces de la présence des Celtes dans la popula- 
tion primiUve de la Grèce, on peut encore relever le nom tout à fait 
significatif du pays de Calydon, KaXuSwv, et des Calydoniens, KaXu- 
Sôvwv, qui l'habitent. Le mythe entier de Méléagre semble également 
faire partie de la tradition aborigène. 

(4) Voir plus haut. 



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186 DE l'inégawté 

Le texte de Thistorien , peu précis en cette occasion , se prête 
sans doute à des ambiguïtés. Il peut avoir voulu dire qu'il exis- 
tait sur cet espace des dialectes chananéens et des dialectes 
kymriques. Toutefois une telle explication, n'étant qu'hypo- 
thétique, ne s'impose pas inévitablement , et on est autorisé à 
la prendre encore dans un autre sens non moins vraisemblable. 

Les usages religieux de la Grèce primitive offrent plusieurs 
particularités absolument étrangères aux habitudes kymriques, 
par exemple, celle qui existait à Pergame, à Samos, à Olym- 
pîe, de construire des autels avec la cendre des victimes mê- 
lée de monceaux d'ossements incinérés. Ces monuments dé- 
passaient quelquefois une hauteur de cent pieds (1). Ni en 
Asie, chez les Sémites, ni en Europe, chez les Celtes, nous 
n'avons rencontré trace d'une pareille coutume. En revanche, 
nous la trouvons chez les nations slaves. Là , il n'est pas une 
ruine de temple qui ne nous montre son tas de cendres consa- 
cré, et souvent même ce tas de cendres, entouré d'un mur çt 
d'un fossé ^ forme tout le sanctuaire (2). Il devient ainsi très 
probable que parmi les aborigènes kymriques il se mêlait 
aussi des Slaves. Ces deux peuples, si fréquemment unis l'un 
à l'autre, avaient ainsi succédé aux Finnois, jadis parvenus en 
plus ou moins grand nombre sur ce point du continent, et s'é- 
taient alliés à eux dans des mesures différentes (3). 

Je ne trouve plus dès lors impossible que , dans les gran- 
des révolutions amenées par la présence des colons sémites et 
des conquérants arians-titans , puis arians-hellènes, des fugi- 



(1) Pausanias, in-8«, Lips., 1823, l. Il, chap. xiii : « Olympii quidem 
<i Jovis ara pari intervallo a Pelopis et Junonis aede distat... Congesta 
« illa est e cinere collecta ex adustis victimarum fenioribus. Talis et 
« Pergami ara est, talis Samiae Junonis, nihilo illa quidem ornatior 
« quam in Attica quos Rudes appellant focos. Arae olympicse una cre- 
« pido... ambitum peragit centum et amplius quinque et viginti. » 

(2) Keferslein, OMur. dfé, t. I, p. 236 et pass. 

(3) Les collines de sacrifices, de création slave, se trouvent avec 
abondance jusqu'en Servie. M. Troyon pense qu'il, faut en faire remon- 
ter l'époque au v* et yi« siècle de notre ère seulement. En tout cas, 
c'est un mode de construction fort antique et tout à fait semblable 
aux autels d'Olympie et de Samos. 



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DES BACES HUMAINES. 187 

tifs aborigènes de race slave aient pu passer en Asie à dif- 
férentes époques, et y porter dans la Paphlagonie le nom 
wende des Enètes ou Henètes (1). Ces malheureux Pélasges , 
Slaves, Celtes, Illyriens ou autres, mais toujours métis blancs, 
attaqués par des forces trop considérables, et souvent assez 
forts cependant pour ne pas accepter un esclavage absolu, 
émigraient de tçus côtés, se faisaient à leur tour pillards, 
ou, si l'on veut, conquérants , et devenaient Felfroi des pays 
où ils portaient leur belliqueuse misère. 

La terre italique était déjà peuplée de leurs pareils, appelés, 
comme eux , Pélasges ou aborigènes , reconnus de même 
pour être les auteurs de grandes constructions massives en 
pierres brutes ou imparfaitement taillées, voués également 
aux travaux agricoles, ayant des prophétesses ou des sibylles 
toutes pareilles, enfin leur ressemblant de tous points, et con- 
séquemment identifiés de plein droit avec eux. 

Ces aborigènes italiotes paraissent avoir appartenu le plus 
généralement à la famille celtique. Néanmoins ils n'étaient 
pas seuls , non plus que ceux de la Grèce , à occuper leurs pro- 
vinces. Outre les Rasènes, dont le caractère slave a déjà été 
reconnu, on y aperçoit encore d'autres groupes de provenance 
wende, tels que lesVénètes (2). Il n'y a pas non plus de mo- 
tifs pour refuser à Festus l'origine illyrienne des Peligni (3j. 

(1) Schaffarik, Slawische AUerthûmer, t. I, p. 159. — Tite-Live con- 
tient ce passage digne de remarque : « Casibus deinde variis Antdno- 
rem, cum multitudine Henetum, qui seditione ex Paphiagonia pulsi, 
et sedes et ducem, rege Pylœmene ad Trojam amisso, quaerebant. » — 
Liv. Gron., in-S», Basileae, 1740, t. I, p. 8. 

(2) Hérodote les confond avec les Illyriens. Leur territoire s'étendait, 
au sud, jusqu'à l'embouchure de l'Etsch, et, à l'ouest, jusqu'aux hau- 
teurs qui vont de cette rivière au Bacciglione. (0. MuUer, die Etrusker, 
p. 134.) 

(3) Abeken, ouvr. cité, p. 85. — Cependant Ovide range cette nation 
parmi les tribus sabines. Les deux opinions peuvent se soutenir, et 
les Peligni n'être, comme la plupart des nations italiotes, que le résul- 
tat de nombreux mélanges où des émigrants ill3rrîens, probablement 
Liburnes , auront eu leur .place. Pour montrer combien les travaux 
auxquels donne lieu l'ethnographie d'un peuple sont épineux, et doi- 
Tent tendre plutôt, d'abord, à concilier qu'à rejeter les traditions, 



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188 DE l'inégalité 

Les Japyges, venus vers Tan 1186 avant notre ère, et établis 
dans le sud-est du royaume de Naples, semblent avoir apparu 
tenu à la même famille. De son côté, M. W. de Humboldt a 
donné aussi de trop bonnes raisons pour qu'on puisse nier, 
après lui, que des populations ibériennes aient vécu et exercé* 
une assez notable influence sur le sol de la Péninsule (1). 
Quant aux Troyens d'Énée, la question est, plus difficile. Il 
semble plus que probable que l'ambition de se rattacher à cette 
souche épique ne vint aux Romains qu'à la suite de leurs rap- 
ports avec la colonie grecque de Cumes , qui leur en fit sentir 
la beauté. 

Voilà, dès le début, ime assez grande variété d'éléments 
ethniques. Mais, de tous le plus répandu, c'était incontesta- 
blement celui des Kymris ou des aborigènes , reconnus par les 
ethnographes, comme Caton, pour avoir appartenu à une 
seule et même race. 

Ces aborigènes, lorsque les Grecs voulurent leur imposer 



même les plus disparates, il n'y a qu'à étudier ce que Tacite dit des- 
Juifs, lorsque, au livre V, ch. ii des Histoires^ il recherche leur ori- 
gine. II énumére quatre opinions : la première les fait venir de Crète, 
et dérive le nom de Judaei du mont Ida. Ceux qui lui avaient donné 
cet avis confondaient tous les habitants en une seule race , et leur 
sentimeut, juste par rapport aux Philistins, se trouvait inexact en ce 
qui avait trait aux Abrahamides. La seconde opinion les faisait venir 
d'Egypte, et les accusait de descendre des lépreux expulsés de ce • 
pays qu'ils infectaient de leur mal. En laissant de côté le trait de 
haine nationale, il n'y a rien que de vrai dans cette assertion. Cepen- 
dant elle rie détruit pas la valeur de la troisième , qui fait des Juifs 
une colonie d'Éthiopiens. Seulement Tacite paraît entendre, par ce 
mot, des Abyssins, et nous savons (voir t. I) que, dans la plus haute 
antiquité, il s'appliquait aux hommes de l'Assyrie. Cette vérité contri- 
bue à faire agréer du même coup la quatrième opinion citée par l'his- 
torien romain, et qui disait les Juifs Assyriens d'origine. Us l'étaient,, 
sans doute, en tant que Chaldéens. Je n'ai voulu ici que donner un 
exemple de l'attention soutenue et scrupuleuse, de la réserve pru- 
dente qui doit diriger les élucidalions et surtout les conclusions ethno- 
logiques. 

(1) Voir Prûfung der Untersuchungen ûber die Urbewohner Hispa- 
nîens, p.- 49. — M. W. de Humboldt fait dériver le mot latin murus de 
l'euskara murua. {Ibid., p. 3 et pass.) 



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DES BACES HUMAINES. 189 

un nom spécial et géographique, furent qualifiés d'abord 
à'Ausoniens (1). 

Ils étaient composés de différentes nations , telles que les 
CEnotriens, les Osques, les Latins, toutes subdivisées en frac- 
tions d'inégale puissance. C'est ainsi que le nom des Osques 
ralliait les Samnites, les Lucaniens, les Apuliens, les Cala- 
brais, les Campaniens (2). 

Mais, comme les Grecs n'avaient noué leurs premiers rap-^ 
ports qu'avec l'Italie méridionale, le terme à'Jusonien ne dé~ 
signait que Tensemble des masses trouvées dans cette partie 
du pays, et le sens ne s'en étendait pas aux habitants delà 
contrée moyenne. 

L'appellation 'qui échut à ces derniers fut celle de Sabel^ 
liens (3). Au delà , vers le nord, on connut encore les Latins ^ 
puis les Rasènes et les Timbres (4). 

Cette classification, tout arbitraire qu'elle est, a pour pre- 
mier et assez grand avantage de restreindre considérablement 
l'application du titre vague d'aborigène. En toutes circonstan- 
ces, on croit connaître ce qu'on a dénommé. On mit donc à 
part les peuples déjà classés, Ausoniens, Sabelliens , Rasènes,. 
Latins et Timbres, et on fit une catégorie spéciale de ceux qui 
ne restèrent aborigènes que parce qu'on n'avait pas eu de 
contact assez intime avec eux pour leur attribuer un nom. De 
ce nombre furent les JEques, les Volsques et quelques tribus 
de Sabins (5). 

Les inconvénients du système étaient flagrants. Les Samni- 
tes, rangés parmi les Osques, et les Osques eux-mêmes, avee 
toutes celles de leurs peuplades citées plus haut, et ensuite 
les Mamertins et d'autres, n'étaient pas étrangers aux Sabel- 

(1) 0. Muller, die Etrusker, p. 27. 

(2) Ouvr. cité, p. 40. 

(3) Mommsen, Unter-ital. Dialekle, p. 363. 

(4) Ibidem. Dont les trois subdivisions principales sont essentielle-^ 
ment celtiques, quant au nom : les Olombri.&Q ol, hauteur, habitaient 
les Alpes; les Isombri, de is, bas, les plaines de la vallée du Pô; les- 
Vilombri, de bely le rivage, rombrie actuelle, sur l'Adriatique. 

(y) Mommsen, ouvr. cité, p. 324. 

11. 



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190 DE l'inégalité 

liens. Ces groupes tenaient à la souche Sabine. Par conséquent, 
ils avaient des affinités certaines avec les gens de l'Italie 
moyenne, et tous, ce qui est significatif, avaient émigré, de 
proche en proche, de la partie septentrionale des montagnes 
Apennines (1). Ainsi, en laissant à part les Rasènes et en re- 
montant du sud au nord de la Péninsule , on arrivait , de pa- 
rentés en parentés, à la frontière des timbres, sans avoir re- 
marqué une solution de continuité dans la partie dominante de 
cet enchaînement. 

On a dit longtemps que les Umbres ne dataient, dans la 
Péninsule , que de l'invasion de Bellovèse , et qu'ils avaient rem- 
placé une population qui ne portait pas le même nom qu'eux. 
Cette opinion est aujourd'hui abandonnée (2). Les Umbres 
occupaient la vallée du Pô et le revers méridional des Alpes 
bien antérieurement à l'irruption des Kymris de la Gaule. Ils 
se rattachaient par leur race aux nations qui ont continué à 
être nommées aborigènes ou pélasgiques, tout comme les 
Osques, et les Sabelliens (3), et même on les reconnaissait pour 
la souche d'où les Sabins étaient dérivés, et, avec ces derniers, 
les Osques. 

Les Umbres donc, étant la racine même des Sabins, c'est- 
à-dire des Osques, c'est-à-dire encore des Ausoniens, et se 
trouvant ainsi germains des Sabelliens (4) et de toutes les po- 
pulations appelées du nom peu compromettant d'aborigènes , 
on serait, par cela seul , autorisé à affirmer que la masse entière 

<1) 0. Muller, die Etrusker, p. 45 et pass. 

(2) 0. Muller, ouvr. cité y p. 58. 

(3) 0. Muller, ouvr. cité, p. 56. — Ibeken, p. 82. — Mommsen, p. 206. 

(4) Suivant Mommsen, les alphabets découverts dans la Provence, le- 
Valais, le Tyrol, la Styrie, sont plus parents de l'alphabet sabellien que. 
de tous les autres de l'Italie, c'est-à-dire que de ceux de l'Étrurie pro- 
prement dite et de la Campanie, et plus rapprochés du type grec 
archaïque. Cependant il établit, entre tous ces systèmes d'écriture, 
un caractère commun. (Mommsen , Die nord-etruskischen Alphabete, 
p. 222.) Il est utile de se reporter ici à ce qui a été dit plus haut des 
alphabets celtiques en général. Dans un sujet si difficile et si compli- 
qué, les plus petits faits se portent mutuellement secours pour s'élever 
au rang de preuves, et il est indispensable de pouvoir compter sur 

j l'attention soutenue du lecteur. 



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DES BACES HUMAINES. 191 

de ces aborigènes, desceadus du nord vers le sud, était de race 
unabrique , toujours à l'exception des Étrusques , des Ibères , 
des Vénètes et de quelques Illyriens. Ayant répandu sur la 
Péninsule les mêmes modes et le même style d'architecture , 
se réglant sur la même doctrine religieuse, montrant les mêmes 
mœurs agricoles , pastorales et guerrières , cette identification 
semblerait assez solidement justifiée pour ne devoir pas être 
révoquée en doute (1). Ce n'est pas assez cependant : l'examen 
des idiomes italiotes , autant qu'on le peut faire , enlève encore 
à la négative sa dernière ressource. 

Mommsen pose en fait que la langue des aborigènes offre 
un mode de structure antérieur au grec , et il réunit dans un 
même groupe les idiomes umbriques, sabelliens et samnites , 
qu'il distingue de l'étrusque , du gaulois et du latin. Mais il 
ajoute ailleurs qu'entre ces six familles spéciales il existait de 
nombreux dialectes qui, se pénétrant les uns les autres, for- 
maient autant de liens, établissaient la fusion et réunissaient 
l'ensemble (2). 

En vertu de ce principe, il corrige son assertion séparatiste, 
et affirme que les Osques parlaient une langue très parente du 
latin (3). 

O. Muller remarque, dans cette langue composite, des rap- 
ports frappants avec l'umbrique, et le savant archéologue danois 
dont je viens d'invoquer le jugement donne leur véritable sens 
et toute leur portée à ces rapports, en affirmant que l'umbri- 
que est, de toutes les langues italiotes, celle qui est restée le plus 

(1) Voir les autorités dénombrées par Dieffenbach, Celtica II, l'« 
Abth., p. 112 et seqq. 

(2) Mommsen, ouvr, cité, p. 364. 

(3) Ibidem, p. 205, — Opici ou Opsci. Leur langue était encore en 
«sage à Rome dans certaines pièces de tliéâtre, soixante ans après le 
début de l'ère chrétienne. (Strabon, V, 3, 6.) On trouve à Pompéi des 
inscriptions osques, et, comme rensevelissement de la ville ne date 
que de Tan 79 après J.-C, on peut comprendre, par cela seul, quelle 
fut la longévité de cet idiome. Peut-être y aurait-il grand profit à ap- 
pliquer les dialectes populaires actuels de Fltalie au déchiffrement des 
inscriptions locales. On arriverait plus sûrement à un résultat qu'en 
se servant du latin, qui, en définitive, fut seulement la langue franque 
ou malaye, l'hindoustani de la Péninsule. 



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192 DE l'inégalité 

près des sources aborigènes (1). En d'autres termes, Fosque^ 
comme le latin, tel que nous l'offrent la plupart des monu- 
ments, est d'un temps où les mélanges ethniques avaient exercé 
une grande influence et développé des corruptions considéra- 
bles , tandis que, les circonstances géographiques ayant permis, 
à l'umbrique de recevoir moins d'éléments grecs et étrusques» 
ce dernier langage s'était tenu plus près de son origine et avait 
mieux conservé sa pureté. 11 mérite , en conséquence , d'être 
pris comme prototype , lorsqu'il s'agit de juger dans leur es- 
sence les dialectes itaUotes. 

Nous avons donc bien conquis ce point capital : les popula- 
tions aborigènes de l'Italie, sauf les exceptions admises, se 
rattachent fondamentalement aux Timbres; et quant aux Uni- 
bres, ce sont, ainsi que leur nom Tindique, des émissions de 
la souche kymrique , peut-être modifiées d'une manière locale 
par la mesure de l'infusion finnique reçue dans leur sein. 

Il est difficile de demander à l'umbrique même une confir- 
mation de ce fait. Ce qui en reste est trop peu de chose, et, 
jusqu'ici, ce qu'on en a déchiffré offre sans doute des ra- 
cines appartenant au groupe des idiomes de la race blanche^, 
mais défigurées par une influence qui n'a pas encore été dé- 
terminée dans ses véritables caractères. Adressons-nous donc 
d'abord aux noms de lieux , puis à la seule langue italiote qui 
nous soit pleinement accessible, c'est le latin. 

Pour ce qui est des noms de lieux, l'étymologie du mot 
Italie est naturellement offerte par le celtique talamh^ tellus^ 
la terre par excellence, Saturnia tellus^ Œnotria tellus (2). 

Deux peuplades umbriques, les Euganéens et les Tauris- 
ques, portent des noms purement celtiques (3). Les deux 



(1) Mommsen, ouw. cité, p. 206. — C'est pourquoi il ajoute aussi que 
le Volsque avait de plus grands rapports avec l'umbrique que, l'osqua 
(p. 322). 

(2) Dieffenbach, Celtica II, 4« Abth., p. 114. 

(3) Euganéens, d'agucn, eau; c'étaient les riverains des lacs de Lu- 
gano, Como et Garda. Les Taurisques, comme les Taurini, tirent leur 
nom de tor, montagne. Niebuhr, pour établir un lien intime entre les 
Rhétiens et les Rasènes, incline à faire des Euganéens des Étrusques^ 



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DES RACES HUMAINES. 193 

.grandes chaîaes de montagnes qui partagent et bornent le sol 
italien, les Apennins et les Alpes , ont des dénominations em- 
pruntées à la même langue (1). Les villes d'Alba, si nombreu- 
ses dans la Péninsule et toujours de fondation aborigène , pui- 
sent rétymologie de leur nom dans le celtique (2). Les faits de 
ce genre sont abondants. Je me borne à en indiquer la trace , 
et je passe de préférence à Fexamen de quelques racines 
kymro-latines. 

On remarque , en premier lieu, qu!elles appartiennent à cette 
catégorie d'expressions formant Fessencemême du vocabulaire 
de tous les peuples , d'expressions qui , tenant au fond des ha- 
bitudes d'une race, ne se laissent pas aisément expulser par 
des influences passagères. Ce sont des noms de plantes , d'ar- 
bres , d'armes. Je ne m'étonnerais , dans aucun cas , de voir 
les dialectes celtiques et ceux des aborigènes de l'Italie pos- 
séder des racines semblables pour tous ces emplois , puisque , 
même en mettant à part la question actuelle, il faudrait tou- 
jours reconnaître qu'issus également de la souche blanche, ils 
ont assis leurs développements postérieurs sur une base uni- 
que. Mais, si les mêmes mots se présentent avec les mêmes 
formes , à peine altérées dans le celtique et dans l'italiote , il 
devient bien difficile de ne pas confesser Tévidence de l'identité 
d'origine secondaire. 

Voyons d'abord le vocable employé pour désigner le chêne. 
C'est un sujet cligne d'attention. Chez les Celtes de l'Europe 
septentrionale, chez les aborigènes de la Grèce et de l'Italie ,. 
cet arbre jouait un grand rôle, et, par l'importance religieuse 



Mais il n'exprime ceUe idée que timidement et comme entraîné par 
le besoin de sa cause. {Rœmische Geschichte, t. I, p. 70.) 

(1) A peu gwin, la crête, la montagne blanche. 

(2) Alh ou Alp, l'élévation, la montagne, la colline; Albany, la con- 
trée montagneuse de l'Ecosse; V Albanie, les montagnes de l'illyrie; 
Albania., une partie du Caucase; Albion, Vile aux grandes falaises^ 
et les nombreuses villes d'Alba^ placées sur des éminences. On con- 
naissait aussi, dans la Narbonnaise, les Ligures albienseset les Albiœci, 
peuples demi-celtiques. Alb signifie également blanc et donne la ra- 
cine &*albus. — Consulter Dieffenbach, Celtica I, p. 18, 13, et Celtica 11^ 
4" Abth., p. 3i0, 6. 



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194 DE l'inégalité 

qui lui était attribuée, il tenait de près aux idées les plus in- 
times de ces trois groupes. 

Le mot breton est cheingen, qui, au moyen de la permu- 
tation locale de Yn en r, devient chergen , d'où il y a peu de 
chemin jusqu'au latin quercus. 

Le mot guerre fournit un rapport non moins frappant. La 
forme française reproduit presque pur le celtique , queir. Le 
sabin queir le garde tout entier. Mais, outre que ce mot, en 
•celtique, a le sens que je viens d'indiquer, il a aussi celui de 
lance. En sabin, il en est encore de même, et de là le nom 
«t l'image du dieu héroïque Quirinus , adoré sous Faspect 
d'une lance chez les premiers Romains, vénéré encore chez 
les Falisques , qui avaient leur Pater curis, et divinisé à Tibur, 
où la Jujion Pronuba portait l'épithète de Curitis ou Qui- 
riiis (1). , 

u4rm en breton, airm en gaélique, équivaut à Varma la- 
tin. 

Le gallois pill est le latin pilum, le trait (2). 

Le bouclier, scutum , apparaît dans le sgiath gaélique; gla- 
diusy le glaive^ dans le cleddyf gaYloïs et le c/efi?6^ gaélique; 
l'arc, arcus, dans Varchelte breton; là flèche^ sagitta, dans 
le saeth gallois, le saighead gaélique; le char, currus, dans 
le car gaélique et le carr breton et gallois. 

Si je passe aux termes d'agriculture et de vie domestique , 
je trouve la maison, casa, et l'erse cas; œdes et le gaélique > 
aite; cella et le gallois cell; sedes et le sedd du même dia- 



(1) Bœttiger, /deew zur Kunst- Mythologie, t. I, p. 20; t. II, p. 227 
•et pass. 

(2) Et le sanscrit pi7ie. — A. V. Schlegel, Indische Bibliothek, t. I, 
p. 209. — D'ailleurs, MM. Aufrecht et Kirchhof , Die umbrischen Spra- 

^hdenkmœler, établissent très bien le rapport de l'umbrique avec le 
«anscrit et les langues de la race blanche. Voir, Lautlehre, p. lo et 
pass. — Abeken exprime la même opinion : « Quant à la langue 
« (umbrique), dit-il, elle est aussi incompréhensible aujourd'hui que 
a rétrusque; bien qu'en somme on y démêle beaucoup mieux une 
« souche grecque primitive (on n'oublie pas que pour Abeken ce 
■0 mot composé est synonyme de pélasgique). L'umbrique semble être 
« une langue sœur de l'osque et du latin. » {Ouvr, cité, p. 28.) 



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DES BACES HUMAINES. 195 

lecte. Je trouve le bétail, pecusy et le gaélique beo,- car le 
bétail par excellence , ce sont les bêtes bovines. Je trouve le 
vieux latin bus, le bœuf, et 60, gaélique, ou buh, breton; le 
bélier, aries, et reithe, gaélique; la brebis, ovis, et le 
breton ovein, avec le gallois oen; le cheval, eguus, et le gal- 
lois echw; la laine, lana, et le gaélique olann, et le gallois 
givlan; Veau, aqua, et le breton aguen, et le gallois aw; 
le lait, lactum, et le gaélique lachd; le chien , canis , et le 
gallois can; le poisson, piscis, et le gallois pj/sg; Y huître, 
ostrea, et le breton oistr; la chair, caro , et le gaélique carn, 
qui présenterai des flexions de caro; le verbe immoler, mac- 
tare, et le gaélique mactadh; mouiller, madère, et le gal- 
lois madrogi. 

Le verbe labourer, arare, et le gaélique m avec les deux 
formes galloises aru et aredig; le champ, arvum, avec le 
gaélique ar et le gallois arw ; le blé, hordeum, et le gaélique 
eorma; la 7noisson, seges, et le breton segall; la /*èye, faba, 
et le gallois jifa; lat^igfwe, vitis, et le gallois gwydd,- V avoine, 
avena, et le breton havre; le fromage, caseus, et le galli- 
quecaêse, avec le breton casu; butyrum, le beurre, et le 
gaélique butar; la chandelle, candela, et le breton cantol; 
le A^^re, /*agws, et l'erse feagha, avec le breton /ao et 
faouenn; la «;e29ère, vipera,et le gallois gwiper; le serpent, 
serpens, et le gallois saryf ; la Tioia? , Tiî^a?, et le gaélique cww, 
exemple notable de ces renversements de sons fréquemment 
subis par les monosyllabes, dans le passage d'un dialecte à un 
autre. 

Puis j'énumère pêle-mêle des mots comme ceux-ci : la mer, 
mare, gaélique muir, breton et gallois mor; se servir, uti, 
^ë\ï<{\ieusinnich;V homme, vir, gallois gwir; Vannée, annus, 
gaélique ann^ la vertu, gaélique feart, qui se confond bien 
avec le mot fortis , courageux (1) ; le fleuve , amnis , gaélique 
amha, amhuin; revenir, redire, gallois rhetw, le roi, rex, 
gaélique righ; mensis,\e mois, gallois mis; la mort, murn, 

(1) Ce mot feart se rapproche aussi du grec àpsro et de la racine 
typique ar. (Voir tome I".) 



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196 DE l'inégalité 

gallois, et mourir^ mori^ breton marheuein. Je terniineraî 
par 'pénates, qui n'a pas d'étymologie ailleurs qu'en celti- 
que (1) : ce mot ne se dérive d'une manière simple et complè- 
tement satisfaisante que du gdWoh joenaf, qui veut dire élever 
et qui a pour ^Vi^QûdWï penaeth , très élevé, le plm élevé (2). 
On pourrait étendre ces exemples bien loin. Les trois cents 
mots allégués par le cardinal Maï, au tome V de sa collection 
des classiques édités sur les manuscrits du Vatican, seraient 
dépassés. Cependant c'en est assez , j'en ai la confiance , pour 
fixer toute indécision (3). On peut choisir des verbes tout aussi 

(1) Rien ne le saurait mieux prouver que la lecture du passage où 
Denys d'Halicarnasse s'acharne à trouver à cette dénomination ethno- 
logique un sens qui lui échappe, malgré tous ses efforts; ainsi qu'à 
ses commentateurs. (C. XLVII.) 

(2) J'aurais pu de même et, peut-être, dû donner une liste semblable 
poui^ les Kymris Grecs, et montrer le grand nombre de mots celtiques 
demeurés dans les dialectes de THellade; mais ce soin me paraît su- 
perflu. Je me borne à renvoyer le lecteur au vocabulaire de M. Keferstein 
{Ansichten, etc., t. II, p. 3); il ne contient pas moins de soixante pages ,^ 
et, bien que plusieurs mots gréco-gallois ou gréco -bretons y soient 
évidemment d'importation très moderne, le fond est décisif et présente 
un. tableau plus curieux encore, s'il est possible , que ce qui résulte 
de la comparaison que j'e fais ici. 

(3) Je ne saurais cependant passer soiis silence les noms de nombre t 

latins : celtiques : 

1. unus, un, aon. 

2. duo, dau. 
.. 3. très, tri. 

4. quatuor, ceither. 

î). quinque, cinq. 

6. sex, chuech. 

7. septem, saiti). 

8. octo, ochd. 

9. novem, naw. 
10. decem , deich. 

Enfin, je ne ferai plus qu'une dernière observation : des liens géné- 
raux paraissent avoir uni assez étroitement les langues primitives de 
toute l'Europe occidentale, quelque différents que se présentent, au- 
jourd'hui, l'un de l'autre, l'ibère, l'étrusque, les dialectes italiotes et 
les kymriques. On a vu que des règles analogues s'appliquent, dans 
toutes ces langues, à la permutation des consonnes. Il faut ajouter 
qu'elles pratiquaient, avec une égale facilité, le renversement des syl- 



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DES BACES HUMAINES. 1^7 

bien que des substantifs : les résultats de l'examen seront les 
mêmes, et lorsqu'on découvre des rapports aussi frappants, 
aussi intimes entre deux langues, que d'ailleurs les formes de 
l'oraison sont, de leur côté , parfaitement identiques, le procès 
est jugé : les Latins, descendants, en partie, des Timbres, 
étaient bien , comme leur nom l'indique , apparentés de près 
aux Galls, ainsi que leurs ancêtres, et, partant, les aborigènes 
de l'Italie, non moins que ceux de la Grèce, appartenaient, 
pour une forte part, à ce groupe de nations. 

C'est ainsi, et seulement ainsi, que s'explique cette sorte 
de teinte uniforme, cette couleur terne qui couvre également, 
aux âges héroïques , tout ce que nous savons et pénétrons des 
faits et des actes de la masse appelée pélasgique, comme de 
celle qui porte son vrai nom de kymrique. On y observe une 
pareille allure grossière et soldatesque, une pareille façon de 
laboureur et de pasteur de bœufs. Quoi! c'est une pareille 
manière de s^'orner et de se parer. Nous ne retrouvons pas 
moins de bracelets et d'anneaux dans le costume des Sabins de 
la Rome primitive que dans celui des Arvernes et des Boïens 
de Vercingetorix (1). Chez les deux peuples , le brave se mon- 
tre à nous sous le même aspect physique et moral, bataillant 
et travaillant, austère et sans rien de pompeux (2). 

labes, si familier au latin et qu'on retrouve dans la manière d'écrire 
indifféremment Pratica ou Patrica, nom d'une ville aborigène, La- 
nuviumou Lavinium, Agendicum ou Agedincum. Les dialectes slaves 
ne sont pas moins aptes que les celtiques à celte évolution. 

(1) Liv., 1, 129 : « Vulgo Sabini aureas armillas magni ponderis brachio 
« laevo gemmatosque magna specie annulos habuerint. » 

(2) Niebuhr signale cliez les aborigènes de Htalie cet usage, tout à 
fait étranger aux races sémitiques et sémitisées, de porter des noms 
propres permanents, qui maintenaient la notion généalogique de la 
famille. Probablement il en était ainsi chez les premiers habitants 
blancs de la Grèce, mais on ne possède plus aucun moyen de s'en as- 
surer. Celte coutume fut conservée par les Romains. (Niebuhr, Rœm, 
Geschichte, t. I, p. H5. — Sal verte, Essai sur l'origine des noms propres 
d:hommes, de peuples et de lieux, 1. 1, p. 187.) L'auteur de ce livre paraît 
croire que l'usage des noms propres permanents cessa, vers le in« siè- 
cle pour n'être repris- que vers le x* siècle. C'est, je crois, une opinion 
erronée, et j'inclinerais à penser que jamais l'habitude ne fut complè- 
tement abandonnée dans les couches celtiques de la population. Il y 



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^^8 DE l'inégalité 

Cependant les œuvres des aborigènes italîotes furent des 
plus considérables. Il n'y a pas dans la Péninsule de vieille 
ville en ruines, depuis des siècles, où l'on ne découvre encore 
la trace de leurs mains. Longtemps on a même attribué aux 
Étrusques telle de leurs œuvres. C'est ainsi que Pise (1) , Sa- 
turnia, Agylla, Alsium, très anciennement acquises aux Ra- 
sènes, avaient commencé par être des villes kymriques, des 
<;ités fondées par les aborigènes. Il en était de même de Cor- 
tone(2). 

Dans un autre genre de construction, Qpai-aît certain que 
la partie de la voie Appienne qui va de Terracine à Fondi était 
d'origine kymrique, et de beaucoup antérieure au tracé ro- 
main qui fit entrer ce tronçon dans un plan général (3). 

Mais il n'était pas au pouvoir des races italiotes de maintenir 

avait à Bordeaux une famille de Paulins au iv« siècle. (Voir Élie Vinet, 
V Antiquité de Bourdeaus et de Bourg. Bourdeaus, petit in-40, 1554.) — 
Notons en passant que cette habitude, très commode et très simple, de 
conserver indéfiniment aux descendants le nom du père , paraît faire 
partie des instincts de plusieurs groupes jaunes. Les Chinois la prati- 
quent de toute antiquité et avec une telle ténacité que certaines fa- 
milles originaires de leur pays, qui se sont transportées et fixées en 
vArménie, ont bien pu, en changeant de langue, oublier leurs noms pri- 
mitifs; mais elles en ont pris de locaux et le: conservent fidèlement au 
milieu d'une population qui n'en a pas. Ce sont les Orpélians, les Ma- 
migonéans, d'autres encore. Au Japon, la même coutume existe, et, fait 
plus notable encore, elle est immémoriale chez les Lapons européens, 
chez les Boudâtes, les Ostiaks, les Baschkirs. (Salverte, ouvr. cité, 
t. I, p. 135, 141 et 144.) 

(1) Deux ruines remarquables sont Testrina , la plus ancienne cité 
Sabine, située sur une montagne au-dessus d'Amiternum. On y trouve 
des restes de murs gigantesques dont les blocs, extraits d'un tuf assez 
tendre, portent des marques d'une taille grossière. (Abeken, Mittel- 
Italien, etc., p. 86 et 140.) 

(2) Abeken, Mittel-Italien, etc., p. 125. Cortone présente une singu- 
larité remarquable. Comme d'autres villes métisses, et entre autres 
Thèbes, elle avait deux légendes : l'une probablement tyrrhénienne, 
qui lui attribuait un éponyme grec ; puis une autre plus ancienne, et, 
quoi qu'en dise Abeken, aussi facilement kymrique que rasène, qui en 
faisait le lieu où avait été enterré ce personnage mystérieux appelé 7e 
Nain, le Nàvaç, voyageur. (Diouys. Halic, I, xxni. Abeken, ouvr. cité, 
p. 26.) 

(3) Abeken, ibidem^ p. 141. 



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DES RACES HUMAINES. 199 

en rien leur pureté. Ibères, Étrusques , Vénètes, Illyriens, Cel- 
tes, engagés dans des guerres permanentes, devaient tous, à 
chaque instant, perdre ou gagner du terrain. C'était l'état or- 
dinaire. Cette situation s'empirait par l'effet des mœurs socia- 
les qui avaient créé, sous le nom àe printemps sacré, une 
cause puissante de confusion ethnique. A Toccasion d'une di- 
sette ou d'un surcroît de population, une tribu vouait à un 
dieu quelconque une partie de sa jeunesse, lui mettait les ar- 
mes à la main, et l'envoyait se faire une nouvelle patrie aux 
dépens du voisinage. Le dieu patron était chargé de l'y ai- 
der (1). De là des conflits perpétuels qui, enfin, s'empirèrent 
par l'effet et le contre-coup de grands événements dont la 
source inconnue se cachait fort loin dans le nord-est du con- 
tinent. 

De tumultueuses nations de Galls transrhénans , probable- 
ment chassées par d'autres Galls que dérangeaient des Slaves 
harcelés par des Arians ou des peuples jaunes, firent invasion 
au delà du fleuve, poussèrent sur leurs congénères, entrèrent 
en partage de leurs territoh'es , et, bon gré, mal gré., se cul- 
butant avec eux, parvinrent, les armes à la main, jusque sur 
la Garonne , où leur avant-garde s'établit de force au milieu 
des vaincus. Puis ces derniers, mal contents d'un domaine de- 
venu trop étroit, se portèrent en masse du côté des Pyrénées, 
les franchirent en longeant les côtes du golfe de Gascogne, et 
allèrent imposer aux Ibères une pression toute semblable à 
celle dont il* venaient de souffrir eux-mêmes. 

Les Ibères, à leur tour, malmenés, s'ébranlèrent. Après 
s'être débattus et mêlés en partie à leurs conquérants, voyant 
leur pays insuffisant pour sa nouvelle population, ils partirent, 
non plus seulement Ibères , mais aussi Celtibères , sortirent par 
l'autre extrémité des montagnes, c'est-à-dire par les plages 
orientales de la Méditerranée, et, vers l'an 1600 avant notre 
ère, se répandirent sur les parties maritimes du Roussillon et 
de la Provence. Pénétrant ensuite en Italie par la côte génoise, 
fie montrant en Toscane , enfin passant partout où ils purent 

(1) Dionys. Halic, Ant. Rom., I, xvi. 



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200 de; l'inégalité 

mettre le. pied, ils apprirent à ces vastes contrées à connaître 
leurs noms nouveaux de Ligures et de Sicules. Puis , confondus 
avec des aborigènes de diverses peuplades (1), ils semèrent au 
loin un élément ou plutôt une combinaison ethnique destinée 
à jouer un rôle considérable dans l'avenir. Sous plus d'un rap- 
port, ils ajoutaient un lien de plus à ceux qui unissaient déjà 
les It'aliotes aux populations transalpines. 

Ce que leur présence occasionna surtout, ce furent de terri- 
bles commotions dont toutes les parties de la Péninsule éprou- 
vèrent le contre-coup. Les Étrusques, repoussés sur les pro- 
vinces umbriques , y subirent des mélanges qui probablement 
ne furent pas les premiers. Beaucoup de Sabelliens ou de Sa- 
bins, beaucoup d'Ausoniens eurent le même sort, et le sang 
ligure lui-même s'infiltra partout d'autant plus avant que la 
masse de cette nation immigrante , établie principalement dans 
la campagne de Rome (2), ne put jamais se créer une patrie 
suffisamment vaste. Elle «n'eut pas la force de prévaloir con- 
tre toutes les résistances qui lui étaient opposées. Elle se con- 
tenta de vivre à l'état flottant dans les contrées où les abori- 
gènes, comme les Étrusques, surent se maintenir ; de sorte que 
les Ligures, intrus et tolérés en plus d'un lieu, ne parent que 
s'y confondre avec la plèbe (3). 

Tandis qu'ils supportaient ainsi les conséquences de leur ori- 
gine, en se voyant forcés, tout envahisseurs qu'ils, étaient, de 
rester au rang d'égaux , parfois d'inférieurs vis-à-vis des na- 
tions dont ils venaient troubler les rapports, une autre révolu- 
tion s'opérait , mais presque en silence , à l'autre extrémité , à 
la pointe méridionale de la Péninsule. Vers le x® siècle avant 
Jésus-Christ, des Hellènes, déjà sémitisés, commençaient à y 
établir des colonies, et, bien que formant, comparés aux mas- 
ses ligures ou sicules, un contraste marqué par leur petit nom- 
bre, on les voyait déployer sur celles-ci et sur les aborigènes 
une telle supériorité de civilisation et de ressources , que la 



(1) 0. Muller, die Etrusker, p. 16. 

(2) Ibid., p. 10. 

(3) Ibid., p, 11 et pass. 



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DES BACES HUMAINES. 201 

conquête de tout ce qu'ils voudraient prendre semblait d'avance 
leur être assurée. 

Ils s'étendirent à leur aise. Ils placèrent des villes là où il 
leur plut. Ils traitèrent les Pélasges italiotes ainsi que leurs pères 
avaient traité les parents de ceux-ci dans l'Hellade. Ils les 
subjuguèrent ou les forcèrent de reculer, quand ils ne se mêlè- 
>rent pas à eux, comme il en advint avec les Osques. Ceux-ci, at- 
teints, d'assez bonne heure, par Talliage hellénique sémitisé, 
portèrent témoignage de cette situation dans leurs mœurs 
comme dans leur langue. Plusieurs de leurs tribus cessèrent 
d'être, à proprement parler, aborigènes. Elles offrirent tm 
spectacle analogue à celui que présentèrent plus tard, vers le 
milieu du ii« siècle avant notre ère , les gens de la Provence 
soumis à Thymen romain. C'est ce qu'on appelle la seconde 
formation des Osques (1). 

Mais la plupart des nations pélasgiques éprouvèrent un trai- 
tement moins heureux. Chassées de leurs territoires par les 
colonisateurs hellènes , il ne leur resta que l'alternative de se 
porter sur des groupes de Sicules, établis un peu plus au nord 
dans le Latium (2), et elles se mêlèrent à eux. L'alliance, ainsi 
conclue, se renforça graduellement (3) de nouvelles victimes 
des colons grecs. A la fin , cette masse confuse , ballottée et 
pressée de tous côtés par des rassemblements rivaux, et sur- 
tout par des Sabins, demeurés plus Kymris que les autres, et, 
par conséquent, supérieurs en mérite guerrier aux Osques 
déjà sémitisés, comme aux Sicules demi-Ibères, comme aux 
Rasènes demi-Finnois, cette masse confuse, dis-je, recula pied 
à pied, et, un millier d'années à peu près avant l'ère chré- 
tienne, s'en alla chercher un refuge en Sicile. 

Voilà ce qu'on sait, ce que l'on peut voir des plus anciens 
actes de la population primitive de l'Italie, population qui, en 
général, échappe à l'accusation de barbarie , mais qui, à l'ins- 
tar des Celtes du nord , bornait sa science sociale à la recher- 

(1) 0. Muller, die Etrusker, p. 43. 

(2) Ibidem. 

(3) Ammien Marceliin affirme (1, 15, 9) que les aborigènes du Latium 
étaient des Celtes. 



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202 DE l'inégalité 

che de l'utilité matérielle. Bien des guerres la divisaient, et 
cependant l'agriculture florissait chez elle , ses champs étaient 
cultivés et productifs. Malgré la difficulté de passer les mon- 
tagnes et les forêts , de traverser les fleuves , son commerce 
allait chercher les peuples les plus septentrionaux du conti- 
nent. De nombreux morceaux de succin, conservés bruts ou 
taillés en colliers, se rencontrent fréquemment dans ses tom- 
beaux (1), et lldentité, déjà signalée, ainsi que ce fait, de cer- 
taines monnaies rasènes avec des monnaies de la Gaule , dé- 
montre irrésistiblement l'existence de relations régulières et 
permanentes entre les deux groupes (2). 

A cette époque si reculée, les souvenirs ethniques encore 
récents des races européennes, leur ignorance des pays' du 
sud, la similitude de leurs besoins et de leurs goûts, devaient 
tendre nécessairement à les rapprocher (3). Depuis la Baltique 
jusqu'à la Sicile (4), une civilisation existait incomplète, mais 

(1) Abeken, Unter-Italien, p. 267. — Voir la description que fait cet 
auteur du tumulus d'Alsiui». 

(2) Abeken, Unter-Italien, p. 282. — Aristote assure qu'une route 
allait d'Italie dans la Celtique et en ESpagne. 

(3) Tité-Live a pu écrire au sujet du roi Mézence : « Cœre opulente 
tam oppido imperitans. » 

(1) « Plus je m'avance profondément dans l'antiquité, dit Schaffarik, 
« plus je demeure convaincu de la fausseté complète des opinions 
« émises et reçues jusqu'ici sur la comparaison des peuples antiques 
« du sud de l'Europe (des Grecs et des Romains) avec ceux du nord, 
« principalement des riverains de la Vistule et de la Baltique, com- 
« paraison qui semblait convaincre ces derniers de sauvagerie, de ru- 
« desse et de misère, et rendre inadmissible toute idée de relations 
« commerciales entre les deux groupes. » (SchafFarik, Slawische Al- 
terthûmer, 1. 1, p. 107, note 1.) — Voici, sur le même propos, un Ju- 
gement de Niebuhr : « Les aborigènes sont dépeints par Salluste et 
« Virgile comme des sauvages qui vivaient par bandes, sans lois, sansi 
« agriculture, se nourrissant des produits de la chasse et de fruits sau- 
« vages. Cette façon de parler ne paraît être qu'une pure spéculation 
« destinée à montrer le développement graduel de l'homme , depuis la 
« rudesse bestiale jusqu'à un état de culture complète. C'est l'idée que, 
« dans le dernier demi-siècle, on a ressassée jusqu'à donner le dégoût, 
a sous le prétexte de faire de l'histoire philosophique. On n'a pas même , 
oublié la prétendue misère idiomatique qui rabaisse les hommes au 
» niveau de l'animal. Cette méthode a fait fortune, surtout à l'étranger, 



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DES BACES HUMAINES. 20Z 

réelle et partout la inênae , sauf des nuances correspondantes 
aux nuances ethniques découlant des hymens, sporadiquement 
contractés, entre des groupes issus des deux rameaux blanc et 
jaune. 

Les Tyrrhéniens asiatiques vinrent troubler cette organisa- 
tion sans éclat, et aider les colons de la Grande-Grèce dans la 
tâche de rallier l'Europe à la civilisation adoptée par les peu- 
ples de Test de la Méditerranée (1). 

« (Niebuhr veut dire en France). Elle s*appuie de myriades de récits de 
« voyageurs soigneusement recueillis par ces soi-disant philosophes. 
« Mais ils n'ont pas pris. garde qu'il n'existe pas un seul exemple d'un 
« peuple véritablement sauvage qui soit passé librement à la civilisa- 
« tion, et que, là où la culture sociale a été imposée du dehors, elle 
« a eu pour résultat la disparition du groupe opprimé, comme on Ta 
«vu, récemment, pour les Natticks, les Guaranis, les tribus de la 
« Nouvelle-Californie, et les Hottentots des Missions. Chaque race hu- 
« maine a reçu de Dieii son caractère, la direction qu'elle doit suivre 
<^ et son empreinte spéciale. De même, encore, la société existe avant 
« l'homme isolé, comme le dit très sagement Aristote; le tout est an- 
« térieur à la partie et les auteurs du système du développement €uc- 
« cessif de l'humanité ne voient pas que l'homme bestial n'est qu'une 
« créature dégénérée ou originairement un demi-homme. » (Rœm. Ges- 
chichte, 1. 1, p. 121.) 

(1) Les médailles grecques de la plus ancienne époque présentent, 
ainsi que quelques statues qui sont venues jusqu'à nous , un type fort 
étrange, complètement différent de la physionomie hellénique, et que 
Ton ne peut attribuer qu'aux anciens Pélasges. Le nez est long, droit 
et pointu, courbé en dedans, au milieu, de façon que l'extrémité se 
relève légèrement. Les pommettes sont un peu saillantes; les yeux 
montrent une légère tendance à l'obliquité; la bouche est grande, et 
affecte une sorte de sourire singulier qu'on pourrait dire impitoyable. 
La tête est oblongue, le front bas et assez fuyant, sans exclure une 
certaine ampleur des tempes. Il n'y a pas de doute que ce type est pé- 
lasgique. Son centre paraît avoir été dans la Samothrace et les pays 
environnants, à Thasos, Lete, Orreskia, Selybria. Les médailles de 
Thasos l'ofifrent uni à la représentation d'une scène phallique qui fait 
allusion, sans doute, à quelque tradition d'enlèvement et de violence 
analogue à celle dont les Pélasges Tyrrhéniens, chassés de l'Attique, se 
rendirent coupables envers les femmes hellènes d'Athènes au milieu 
du xn* siècle avant J.-C. On le contemple sur les vieilles monnaies de 
la ville de Minerve, sur celles d'Égine, d'Arcadie, d'Argos, de Potidée, 
de Pharsale; puis, en Asie, sur celles de Gergitus, de Mysie, d'Harpagia, 
de Lampsaque; enfin, en Kalie, sur celles de Velia; en Sicile, sur celles 



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504 DE l'inégalité 

CHAPITRE V. 

Les Étrusques TyrrhénieDS. — Rome étrusque. 

Il semble peu naturel, au premier abord, de voir les souve- 
nirs positifs en Étrurie ne remonter qu'au commencement 
du X® siècle avant notre ère. C'est une antiquité en somme bien 
médiocre. 

Cette particularité s'explique de deux manières qui ne s'ex- 
cluent pas. Pour premier point, l'arrivée des nations blanches 
dans la partie occidentale du monde est postérieure à leur 
apparition dans le sud. Ensuite le mélange des blancs avec les 
noirs a donné , tout d'abord, naissance à la civilisation qu'on 
pourrait appeler apparente et visible, tandis que l'union des 
blancs avec les Finnois n'a créé qu'un mode de culture latente, 
tîachée, utilitaire. Longtemps, confondant les apparences avec 
la réalité, on n'a voulu reconnaître le perfectionnement social 
que là où des formes extérieures très saillantes accusaient 
moins sa présence qu'une nature, qu'une façon d'être plus or- 
née dans sa manière de se produire. Mais, comme il n'est pas 
possible de nier que les Ibères et les Celtes aient eu le droit de 
se dire régulièrement constitués en sociétés civiles, il faut leur 
reconnaître, et, avec eux, à toute l'Europe primitive de l'ouest 
et du nord, un rang légitime dans la hiérarchie des peuples 
cultivés. 

de Syracuse; peut-être même, en Espagne, sur une médaille d'argent 
d'Obulco. Tous ces pays, sauf le dernier, ont été historiquement oc- 
cupés par des populations soit aborigènes, soit immigrées, appartenant 
aux groupes pélasgiqùes, et toutes les médailles dont il est ici question 
^t qui tranchent, de la manière la plus frappante, la plus impossible 
à méconnaître, avec le caractère hellénique, qui n'ont rien de commun 
avec sa régularité, sa beauté, appartiennent toutes à la plus ancienne: 
époque. Certaines sculptures en Sicile, remarquables par leur laideur,' 
s'y peuvent rapporter; mais ce qui ne laisse pas le moindre doute sur 
cette corrélaUon, ce sont les statues du fronton d'Égîne et quelques 
figures italiotes anté-romaines. — Cabinet de S. E. M. le général ba- 
ron de Prokesch-Osten. 



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DES RACES HUMAINES. 205 

Je suis loin toutefois de traiter avec indifférence ce que j'ap- 
pelle ici question de forme, et, de même que je ne prendrai 
jamais pour type de l'homme social Tindustriel consommé, ou 
le marchand le plus habile dans sa partie , et que je mettrai tou- 
jours au-dessus d'eux, mais certes à une hauteur incompara- 
ble, soit le prêtre, soit le guerrier, l'artiste, Tadministratem-, 
ou ce qu'on appelle aujourd'hui l'homme du monde, et qu'on 
nommait au temps de Louis XIV Y honnête homme; comme, 
de même, je préférerai toujours, dans l'ordre des hommes 
d'élite, saint Bernard à Papin ou à Watt, Bossuet à Jacques 
Cœur, Louvois, Turenne, l'Arioste ou Corneille à toutes les il- 
lustrations financières , je n'appelle pas civilisation active, ci- 
vilisation de premier ordre, celle qui se contente de végéter 
obscurément, ne donnant à ses sectateurs que des satisfactions 
en définitive fort incomplètes et par trop humbles, confinant 
leurs désirs sous une sphère bornée , et tournant dans cette 
spirale de perfectionnements limités dont la Chine a atteint le 
sommet. Or, tant qu'un groupe de peuples est réduit, pour 
tout mélange, à l'élément jaune combiné avec le blanc, il n'ac- 
quiert dans les qualités, les capacités, les aptitudes, soit mix- 
tes , soit nouvelles , que cet hymen procrée , rien qui l'attire 
dans le courant nécessaire de l'élément féminin , et lui fasse 
rechercher la divination de ce qu'il y a de transcendantale- 
ment utile à cultiver les jouissances que l'imagination pure ré- 
pand sur une société. 

Si donc les peuples occidentaux avaient dû rester bornés à 
la combinaison de leurs premiers principes ethniques, il est 
plus que probable qu'à force d'efforts ils auraient fini par ar- 
river à un état comparable à celui du Céleste Empire, sans ce- 
pendant trouver le même calme. Il y avait déjà trop d'affluents 
divers dans leur essence, et surtout trop d'apports blancs. Pour 
cette raison, le despotisme raisonné du Fils du Ciel ne se serait 
jamais établi. Les passions militaires auraient, à chaque ins- 
tant, bouleversé cette société vouée ainsi à une culture mé- 
diocre et à de longs et inutiles conflits. 

Mais les invasions du Sud vinrent apporter aux nations eu- 
ropéennes ce qui leur manquait. Sans détruire encore leur ori- 

12 



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206 DE L INEGALITE 

ginalité, cette heureuse immixtion alluma Tâme qui les fit 
marcher , et le flambeau qui, en les éclairant , les conduisit à 
associer leur existence au reste du monde. 

Deux cent cinquante ans avant la fondation de Rome (1), 
des bandes pélasgiques sémitisées pénétrèrent en Italie par la 
voie de mer, et ayant fondé, au milieu des Étrusques conquis 
et domptés , la ville de Tarquinii , en firent le centre de leur 
puissance. De là ils s'étendirent, de proche en proche, sur une 
très grande partie de la Péninsule'. 

Ces civilisateurs , appelés plus particulièrement Tyrrhéniens 
ou Tyrséniens, venaient de la côte ionienne, où ils avaient ap- 
pris beaucoup de choses des Lydiens, auxquels ils s'étaient al- 
liés (2). Ils apparurent aux yeux des Rasènes couverts d'armu- 
res d'airain, animant les combats du son des trompettes, ayant 
les flûtes pour égayer leurs banquets , et important une forme 
et des éléments de société inconnus partout ailleurs qu'en Asie 
et en Grèce , où les Sémites en avaient introduit de sembla- 
bles. 

Au lieu d'imiter les constructions puissantes, mais grossières, 
des populations italiotes, les nouveaux venus, plus habiles parce 
qu'ils étaient métis de nations plus cultivées, apprirent à leurs 
sujets à bâtir sur les hauteurs, sur les crêtes de montagnes, 
des villes fortifiées avec un art tout nouveau, des refuges inex- 
pugnables, aires redoutées, d'où la domination planait sur les 
contrées environnantes (3). Les premiers dans l'Occident, ils 

(1) Cette date est celle d'O. Muller. Abeken reporte l'arrivée des Tyr- 
rhéniens à l'an 290 avant Rome. (Abeken , Mittel-Italien vor der Zeit der 
rœmischen Herrschafl, p. 23.) 

(2) Les peintures étrusques montrent ces Tyrrhéniens comme ayant 
parfaitement le type blanc. Ils ressemblent aux Celtes et aux Grecs , 
et cette ressemblance est d'autant plus saillante que l'on voit mêlés à 
eux les anciens Rasènes avec leurs statures et leurs visages de métis 
finnois. (Abeken, ouvr. cité, tabl. IX et X.) Dans le n° 7 de la tabl. VII 
on peut constater la fusion des deux types. 

(3) Ce fut probablement le genre de mérite qui éclata le plus en eux, 
et leur valut le surnom de Tyrrhéniens^ dont la racine semble se 
trouver dans le mot turs, tour, fortification, et dériver primitivement 
de tur ou tor, élévation, montagne. — On pourrait, du reste, tirer ainsi 
des habitudes architecturales des différentes populations pélasgiques. 



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DES BACES HUMAINES. 207 

taillèrent, au moyen de la règle de plomb, des blocs de pierre 
qui, s'encastrant les uns dans les autres par des angles rentrants 
et saillants adroitement ménagés (1), formèrent des murailles 
épaisses et d'une solidité dont on peut juger encore, puisque, 
en plus d'un lieu, elles ont survécu à tout (2). 

Après avoir ainsi créé des fortifications gigantesques, redou- 
tables à leurs sujets autant qu'aux peuples rivaux (3), les Tyr- 
rhéniens ornèrent leurs vDles de temples , de palais , et leurs 
palais et leurs temples de statues et de vases de terre cuite, 
dans ce qu'on appelle l'ancien style grec , et qui n'était autre 
que celui de la côte d'Asie (4). C'est ainsi qu'un groupe pélas- 
gique se trouvait en état , par ses alliances avec le sang sémi- 
tique, d'apporter aux Rasènes ce qui leur manquait, non pour 
devenir une nation , mais pour le paraître et le révéler à tout 
ce qui dans le monde tenait le même rang. 

Il est probable que le nombre des Tyrrhéniens était petit en 
comparaison de celui des Rasènes. Ces vainqueurs parvinrent 
donc à donner à la société, pour le plus grand honneur de 
celle-ci, ses formes extérieures; cependant ils ne réussirent 
pas à l'entraîner jusqu'à une assimilation complète avec l'hel- 
lénisme. Ils ne le possédaient d'ailleurs eux-mêmes que sous 
ime dose assez faible , n'étant pas Hellènes , mais seulement 
Kymris, Slaves ou Illyriens Grecs. Puis ils s'accommodèrent 
sans peine de partager nombre d'idées essentielles que la part 
sémitique de leur sang n'avait pas détruites dans leur propre 
sein. De là , cette continuité de l'esprit utilitaire chez la race 



<;ertains noms encore , ou , au rebours , faire sortir ceux des nations 
de leur façon de se loger. Oppidum ^ le bourg ouvert, serait en corré- 
lation intime avec les habitudes des Opsci, des Osques , et arx, la 
forteresse fermée, avec celui des Argiens. Abeken, ouvr. cité, 
p. 128-135.) 

(1) 0. Muller, l, c. 

(2) Ibid. , p. 260. 

(3) Dans plusieurs endroits, les Tyrrhéniens avaient construit leurs 
demeures à part de celles des vaincus et de manière à tenir en bride 
la ville ancienne. Ainsi FidenîE et Veies avaient des citadelles placées 
en dehors de leurs murs. (Abeken, ouvr. cité, p. 132.) 

(4) 0. Muller, t. II, p. 247. 



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208 DE l'inégalité 

étrusque; de là, cette prédominance du culte et des croyances 
antiques sur la mythologie importée; de là, en un mot, la per- 
sistance des aptitudes slaves. Le gros de la nation resta , sauf 
peu de différences, tel qu'il était avant la conquête. Comme 
cependant les vainqueurs se trouvèrent , malgré leurs conces- 
sions et leurs mélanges ultérieurs avec la population, marqués 
d'un cachet spécial dû à leur origine à demi asiatique , la fu- 
sion ne fut jamais complète, et des tiraillements nombreux pré- 
parèrent les révolutions et les déchirements. 

Les Tyrrhéniens, que j'appellerai aussi , d'après leurs titres, 
les lars (1), les lucumons^ les nobles^ car, ayant perdu l'u- 
sage de leur langue primitive, remplacée par l'idiome de leurs 
sujets, et s'étant assez mariés à ces derniers, ils ne constituè- 
re4t bientôt plus une nation à part, les nobles, dis-je, avaient 
conservé le goût des idées grecques, et, comme un moyen d'y 
satisfaire, Tarquinii était restée leur ville de prédilection (2). 
Cette cité servait de lien à des communications constantes avec 
les nations helléniques (3). On doit donc la considérer comme 



(1) Ce mot n'appartenait pas à l'étrusque proprement dit. Soit qu'il 
ait été importé par les Tyrrhéniens eux-mêmes, soit que les anciennes 
alliances des Rasènes avec les Kymris ilaliotes l'eussent mis en usage 
avant l'arrivée des immigrants vainqueurs, ce mot était celtique : c'est 
le larth que l'on retrouve dans le laird écossais , et le lord anglais. Il 
est assez curieux de voir les grands seigneurs de Tempire britannique 
glorifier encore la qualification que se donnait le larth Porsenna. 

(2) Tarquinii , bâtie sur un rocher au bord de la Marta , n'était pas 
une ville maritime; mais Graviscœ, qui lui appartenait, lui servait de 
port. (Abeken, ouvr. cité, p. 36.) Longtemps après la chute de l'Étrurie 
comme nation indépendante , Tarquinii conservait encore une assez 
grande valeur pour fournir les flottes romaines de toiles à voile lors 
de la seconde guerre punique. (Liv., XXVIII, 45.) 

(3) Ces relations étaient intimes, et Tite-Live a pu mettre en avant 
l'idée que la maison de Tarquin avait une origine hellénique. Ce roî 
même, au dire de l'historien, avait consulté, par députés, l'oracle 
de Delphes. — Abeken signale des traces nombreuses de l'influence 
assyrienne dans les vases, les peintures murales et les ornements 
des tombeaux à une époque où cette influence ne pouvait s'exercer 
que par l'intermédiaire des Hellènes. ( Abeken , ouvr. citéy p. 274.) — 
Je ne parle pas des nombreuses productions égyptiennes que l'on ren- 
contre dans les hypogées étrusques; elles appartiennent toutes ù la 



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DES BACES HUMAINES. 209 

le siège de la culture naturelle en Étrurie, et le point d'appui 
de Taristocratie et de sa puissance (1). 

Tant que les Rasènes avaient été abandonnés à leurs seuls 
instincts, ils n'avaient pas dû être, pour les autres nations ita- 
Uotes, des rivaux particulièrement à craindre. Occupés surtout 
de leurs travaux agricoles et industriels, ils aimaient la paix 
et cherchaient à la maintenir avec leur voisinage. Mais, lors- 
qu'une noblesse d'essence belliqueuse, se trouvant à leur tête, 
leur eut distribué des armes et construit de nobles forteres- 
ses , les Rasènes furent contraints de chercher aussi la gloire 
et les aventures : ils. se jetèrent dans la vie de conquêtes. 

L'Italie n'était pas encore devenue , tant s'en faut , une ré- 
gion tranquille. Au milieu des agitations incessantes des Italio- 
tes aborigènes, des Illyriens, des Ligures, des Sicules, au mi- 
lieu des déplacements de tribus, causés parles envahissements 
des colonies de la Grande-Grèce , les Étrusques s'emparèrent 
d'un rôle capital. Ils profitèrent de tous les déchirements pour 
s'étendre à leur convenance. Ils s'agrandirent aux dépens des 
Umbres dans toute la vallée du Pô (2). Conservant ce qu'avait 
déjà produit l'industrie de ce peuple dans les trois cents villes 
que l'histoire lui attribue (3), ils augmentèrent leur propre ri- 
chesse et leur importance. Puis (4), du nord tournant leurs ar- 
mes vers le sud et refoulant sur les montagnes les nations ou 
plutôt les fragments de nations réfractaires , ils s'étendirent 



période romaine avec les monuments qui les renferment. (Ibidem, 
p. 268. — Dennis, die Stœdte und Begrœbnisse Etruriens, 1. 1, p. xlii.) 
(4) Les Annales étrusques ^ d*où le Romain Verrius Flaccus avait tiré 
les éléments de ses Libri rerum memoria dignarum, affirmaient que 
le héros Tarclion avait fondé Tarquinii, puis les douze villes étrus- 
ques du pays plat, et, en outre, tout le nomen etruscum. Tarquinii 
était donc la cité historique et illustre par excellence, aux yeux de 
la famille tyrrhénienne. (Abeken, ouvr. cité, p. 20.) 

(2) 0. Muller, die Etrusicer, p. 116. 

(3) Ou 358. — Nous savons déjà, pour parer à tout étonnement de 
ce côté, combien la race des Celtes était abondante et prolifique. 
(Keferstein, Ansichten, etc., t. II, p. 3-23.) 

(4) Ils fondèrent Adria et Spezia entre le Pô et l'Etsch. (0. Muller, 
ouvr. cité, p. 140.) 

12. 



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2i0 DÉ l'inégalité 

jusque dans la Campanie (1), en prenant pour limite occiden-i 
taie le cours inférieur du Tibre. Ainsi ils touchaient aux deux' 
mers (2). L'État rasène devint, de la sorte, le plus puissant de 
la Péninsule, et même un des plus respectables de l'univers 
civilisé d'alors. Il ne se borna pas aux acquisitions continen- 
tales : il s'empara de plusieurs îles, porta des colonies sur la 
côte d'Espagne (3). Puissance maritime, il imita l'exemple des 
Phéniciens et des Grecs en couvrant les mers de navires tout 
à la fois commerçants et pirates (4). 

Avec des progrès si vastes, les Étrusques, déjà métis et for- 
tement métis , soit qu'on les envisage dans leurs classes infé- 
rieures , soit qu'on décompose le sang de leur noblesse , ne 
s'étaient pas soustraits à de plus nombreux mélanges. Soumis 
au sort de toutes les nations dominatrices, ils avaient, à chacune 
de leurs conquêtes, annexé à leur individualité la masse des 
populations domptées , et des Unabres , des Sabins , des Ibères, 
des Sicules, probablement aussi beaucoup de Grecs, étaient 
venus se confondre dans la variété nationale , en en modifiant 
incessamment et les penchants et la nature. 



(1) 0. Muller, ouvr. cité, p. 178. — Ils restèrent fort longtemps à 
l'état de puissance prépondérante dans cette province, et n'en furent 
chassés que Tan 332 de Rome par les Samnites. 

(2) Il existe des monuments tyrrhéniens en Corse et en Sardaigne. 
On en trouve encore sur la, côte méridionale de l'Espagne, et le nom 
de Tarraco, Tarragone, est très vraisemblablement un indice d'autant 
moins à négliger que, non loin de cette cité, s'élève Suessa, qui rap- 
pelle les villes campaniennes de Suessa , Veseia et Sinuessa. (Abeken, 
ouvr. cité, p. 129.) Seulement, je ne suis pas aussi convaincu que 
cet auteur de l'origine tyrrhénienne des Sepolcri dei giganti en Sar- 
daigne. On peut les revendiquer, sans grande difficulté, pour les 
Rasènes de la première formation, ou pour les Ibères. — Eu égard 
à la racine Tur, Turs, Tusc, il est à noter aussi qu'on la retrouve, 
aujourd'hui même, chez les Albanais. Entre Durazzo et Alessio on con- 
naît une ville appelée Tupdcwea. Une autre qncore existe aux environs 
de Kroja, dans l'Albanie méridionale, qui elle-même se nomme Toaxepta, 
et ses habitants Toaxot. (Voir Hahn, Albanesische Studien, p. 232 
233. Cet auteur fait dériver ce mot de l'arnaute Toupp , cownr, se 
précipiter, d'où Toyppeiç, le coureur^ l'envahisseur, j 

(3) 0. Muller, p. 109 et pass.; p. 478. 

(4) Ibid., P. 105. 



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DES BACES HUMAINES. 211 

A l'inverse de ce qui a lieu d'ordinaire , les altérations subies 
par l'espèce étrusque étaient , en général , de nature à Tamé- 
liorer. D'une part, le sang kymrique italiote, en se mêlant 
aux éléments rasènes , relevait leur énergie ; de l'autre , l'es- 
sence ariane sémitisée, apportée par les Grecs, donnait à l'en- 
semble un mouvement, une ardeur, trop faible pour le jeter 
dans les frénésies helléniques ou asiatiques, mais suffisantes 
pour corriger quelque peu ce que les alliages occidentaux 
'avaient de trop absolument utilitaire. Malheureusement ces 
transformations s'opéraient surtout dans les classes moyen- 
nes et basses, dont la valeur se trouvait ainsi rapprochée de celle 
des familles nobles, et ce n'était pas là de quoi maintenir l'é- 
quilibre politique intact et la puissance aristocratique incon- 
testée. 

Puis, cette grande bigarrure d'éléments ethniques créait trop 
de mélanges fragmentaires et de petits groupes séparés. Des 
antagonismes s'établirent dans le sein de la population*, pres- 
que comme en Grèce , et jamais l'empire étrusque ne put par- 
venir à l'unité. Puissant pour la conquête, doué d'institutions 
militaires si parfaites que les Romains n'ont eu, plus tard, 
rien de mieux à faire que de les copier, tant pour l'organisa- 
tion des légions que pour leur armement , les Étrusques n'ont 
jamais su concentrer leur gouvernement (1). Ils en sont toujours 
restés, dans les moments de crise, à la ressource celtique de 
Vèmbratur, Vimperator, qui guidait leurs troupes confédérées 
avec un pouvoir absolu, mais temporaire. Hors de là , ils n'ont 
réalisé que des confédérations de villes principales , entraînant 
les cités inférieures dans l'orbite de leurs volontés. Chaque 
centre politique était le siège de quelques grandes races , maî- 
tresses des pontificats, interprètes des lois, directrices des con- 
seils souverains , commandant à la guerre , disposant du trésor 
public. Quand une de ces familles acquérait une prépondérance 
décidée sur ses rivales, il y avait, en quelque sorte, royauté, 



(1) La royauté existait de nom chez les Étrusques, mais elle resta 
de fait une magistrature très faiblement constituée; à Veies, ellç était 
élective. (Niebuhr, Rœm. Geschichte, t. I, p. 83.) 



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212 DE l'inégalité 

mais toujours entachée de ce vice originel , de cette fragilité 
implacable , qui constituait en Grèce le premier ciiâtiment de 
la tyrannie. Pendant longtemps, il est vrai , la prédominance 
que to.utes les cités étrusques s'accordaient à laisser à Tar- 
quinii sembla corriger ce que cette constitution fédérative avait 
de bien débile. Mais une déférence si salutaire n'est jamais 
étemelle : en butte à mille accidents, elle périt au premier 
choc. Les peuples gardent plus longtemps le respect pour une 
dynastie , pour un homme , pour un nom que pour une en- 
ceinte de murailles. On le voit donc, les Tyrrhéniens avaient 
implanté en Italie quelque chose des vices inhérents aux gou- 
vernements républicains du monde sémitique. Néanmoins, 
comme ils n'eurent pas l'influence de modeler complètement 
l'esprit de leurs populations sur ce type dangereux, ils ne pu- 
rent détruire une aptitude finnoise que j'ai déjà eu l'occasion 
de relever: les Étrusques^ professaient pour la personne des 
chefs et des magistrats un respect tout à fait illimité (1). 

Ni chez les Arians , ni chez les Sémites , il ne se rencontra 
jamais rien de semblable. Dans l'Asie antérieure, on vénère à 
l'excès, on idolâtre, pour ainsi dire, la puissance; on se tient 
prêt à en supporter tous les caprices comme des calamités lé- 
gitimes. Que le maître s'appelle roi ou patrie, on adore en lui 
jusqu'à sa démence. C'est qu'on redoute la possibilité de la 
contrainte, et qu'on se prosterne devant le principe abstrait de 
la souveraineté absolue. Quant à la personne revêtue du pou- 
voir et des prérogatives du principe, on n'en fait nul cas. 
C'est une notion commune aux nations ser viles et aux déma- 
gogies que de considérer le magistrat comme un simple dé- 
positaire de l'autorité qui , du jour où, par cessation régulière 
ou bien par dépossession violente, il est jeté hors de sa charge, 
n'est pas plus respectable que le dernier des hommes, et n'a 
pas plus de droits à la déférence. De ce sentiment naissent le 
proverbe oriental qui accorde tout au sultan vivant, rien au 
sultan mort, et encore cet axiome, cher aux révolutionnaires 
modernes, en vertu duquel on prétend honorer le magistrat 

(1) 0. Mullcr, die Etrusker, p. 375. 



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DES BACES HUMAINES. 213 

en couTi'ant l'homme de bruyantes injures et d'outrages dé- 
clarés. 

La notion étrusque , toute différente , aurait sévèrement ré- 
primé chez Aristophane les attaques contre Cléon, chef de 
l'Etat, ou contre Lamachus, général de l'armée. Elle jugeait 
la personne même du représentant de la loi comme tellement 
sacrée, que le caractère auguste des fonctions publiques ne 
s'en séparait pas , ne pouvait en être distrait. J'insiste sur ce 
point , car cette vénération fut la source de la vertu que plus 
tard on admira , à juste titre , chez les Romains. 
' Dans ce système, on admet que le pouvoir est, de soi, si 
salutaire et si vénérable , qu'il impose un caractère en quelque 
sorte indélébile à celui qui l'exerce ou Fa exercé. On ne croit 
pas que l'agent de la puissance souveraine redevienne jamais 
l'égal du vulgaire. Parce qu'il a participé au gouvernement 
des peuples , il reste à jamais au-dessus d'eux. Reconnaître un 
tel principe, c'est placer l'État dans une sphère d'éternelle 
admiration , donner une récompense incomparable aux servi- 
ces qu'on lui rend, et en proposer l'exemple aux émulations 
les plus nobles. Ainsi on n'accepte jamais qu'il soit loisible 
d'ouvrir, même respectueusement, la robe du juge^ pour 
frotter de boue le cœur de celui qui la porte , et l'on pose 
une infranchissable barrière devant les emportements de cette 
prétendue liberté , avide de déshonorer qui commande , pour 
arriver d'un pas plus sûr à déshonorer le commandement 
même. 

La nation étrusque , riche de son agriculture et de son in- 
dustrie, agrandie par ses conquêtes, assise sur deux mers, 
commerçante, maritime (1), recevant, par Tarquinii et par 
les frontières du sud , tous les avantages intellectuels que sa 



(1) Les Tyrrhéniens exerçaient en grand la piraterie , et mirent en 
mer des flottes assez considérables pour lutter contre les villes grec- 
ques. Les Massaliotes n'osaient, à cause d'eux, traverser les mers oc- 
cidentales qu'avec des convois armés. (Niebuhr, Rcem. Geschichte, 
t. I, p. 84.) L'Étrurie avait conclu avec Carthage des traités de navi- 
gation et de commerce qui sortaient encore leur plein effet au temps 
d'Aristote, vers 430 de Rome. {Ibid.y p. 85.) 



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214 DE l'inégalité 

constitution ethnique lui permettait d'emprunter à la race des 
Hellènes , exploitant les richesses que lui valaient ses travaux 
utiles et sa puissance territoriale, au proflt des arts d'agré- 
ment, bien que, dans une mesure toute d'imitation (l), livrée 
à un grand luxe, à un vif entraînement sensuel vers les plaisirs 
de tout genre , la nation étrusque faisait honneur à Fltalie , et 
semblait n'avoir à craindre pour la perpétuité de sa puissance 
que le défaut essentiel d'une constitution fédérative et la pres- 
sion des grandes masses de peuples celtiques, dont l'énergie 
pouvait un jour, dans le nord, lui porter de terribles coups. 

Si ce dernier péril avait existé seul , il est probable qu'il eûf 
été combattu avec avantage , et qu'après quelques essais d'in- 
vasion vigoureusement déjoués, les Celtes de la Gaule aiiraient 
été contraints de plier sous l'ascendant d'un peuple plus intel- 
ligent. 

La variété étrusque formait certainement, prise en masse, 
une nation supérieure aux Kymris, puisque l'élément jaune y 
était ennobli par la présence d'alliages, sinon toujours meil- 
leurs en fait, du moins plus avancés en culture. Les Celtes 
n'auraient donc eu d'autre instrument que leur nombre. Les 
^Étrusques, déjà en voie de conquérir la Péninsule entière, 
avaient assez de forces pour résister, et auraient facilement 
rembarré ïes assaillants dans les Alpes. On aurait vu alors 
s'accomplir, et beaucoup plus tôt, ce que les Romains firent 
ensuite. Toutes les nations italiotes, enrôlées sous les aigles 
étrusques, eussent franchi, quelques siècles avant César, la 
limite des montagnes, et un résultat d'ailleurs semblable à 
eelui qui eut lieu, puisque les éléments ethniques se seraient 
trouvés les mêmes, eût seulement avancé l'heure de la con- , 
quête et de la colonisation des Gaules. Mais cette gloire n'était 
pas réservée à un peuple qui devait laisser échapper de son 
propre sein un germe fécond dont l'énergie lui porta bientôt 
la mort. 

Les Étrusques , pleins du sentiment de leur force , voulaient 



(1) Voir., pour les détails des rapports intellectuels des Tyrrhénicns 
avec<les Grecs, Niebulir, Rœm. Geschichte, l. I, p. 88.. 



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DES BACES HUMAINES. 215 

continuer leurs progrès. Apercevant du côté du sud les écla-; 
tants foyers de lumières que la colonisation grecque y avait 
allumés dans tant de cités magnifiques, c'était là que les con- 
fédérations tyrrhéniennes cherchaient surtout à s'étendre. Elles 
y trouvaient l'avantage de se mettre dans un rapport plus di- 
rect que par la voie de mer avec la civilisation la plus parente. 
Les lucuQions avaient déjà porté les efforts de leurs armes 
vers la Campanie. Ils y avaient pénétré assez loin dans l'est. 
A l'ouest , ils s'étaient arrêtés au Tibre. 

Désormais ils souhaitaient de franchir ce fleuve, ne fût-ce 
que pour se rapprocher du détroit , où Gumes les attirait tout 
autant que Vulturnum. 

Ce n'était pas une entreprise facile. La rive gauche était 
longée par le territoire des Latins , peuple de la confédération 
Sabine. Ces hommes avaient prouvé qu'ils étaient capables 
d'une résistance trop vigoureuse pour qu'on pût les déposséder 
à force ouverte. On préféra, avant de s'engager dans des hos- 
tilités sans issue , user de ces moyens à demi pacifiques, fami- 
liers à tous les peuples civilisés avides du bien d'autrui (1). 

Deux aventuriers latins, bâtards, disait-on, de la fille d'un 
chef de tribu, furent les instruments dont s'arma la politique 
irasène. Romulus et Rémus , c'.étaient leurs noms , accostés de 
conseillers étrusques et d'une troupe de colons de la même na- 
tion, s'établirent dans trois bourgades obscures , déjà existan- 
tes sur la rive gauche du Tibre (2), non pas au bord de la mer, 
on ne voulait pas faire un port ; non pas sur le cours supérieur du 

(1) Les populations italiotes tenaient beaucoup à ce que les Étrus- 
ques ne passassent pas le fleuve. Il y avait eu un traité entre les Latins 
et les Tyrrijéniens qui en stipulait la défense : « Pax ita convenerat 
< ut Etruscis Latinisque fluvlus Albula, quem nunc Tiberim vocant, 
« finis esset. » (Liv. 1, 12.) 

(2) Qui mérita dès lors le nom de Tuscum Tiberim que lui donne 
Virgile {Georg., 1,499). — Suivant toute probabilité, les deux jumeaux 
se cantonnèrent sur l'Aventin, à côté d'une bourgade peuplée de 
Latins, prisci Latini, qui occupait, antérieurement, le Janicule. 
(Abéken, Mitlel-Italienvor der Zeit der rœmischen Herrschaft, p. 70.) 

— Un autre établissement latin couronnait le sommet du Palatin. — 
Des Étrusques prirent possession plus tard du mons Cœlius. (Ibidem, 

— Tac, Ann., IV, 63.) 



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216 DE l'inégalité 

fleuve, on ne pensait pas à créer une place de commerce qui 
ralliât plus tard les intérêts des deux parties nord et sud de 
l'Italie centrale , mais indifféremment sur le point qu'on put 
saisir, attendu que le résultat , pour les promoteurs de cette 
fondation, n'était que de faire passer le. fleuve à leurs établis- 
sements. Ils s'en remettaient ensuite aux circonstances pour 
développer ce premier avantage (1). 

Comme il fallait agrandir trois hameaux destinés à devenir 
une ville, les deux fondateurs appelèrent, de toutes parts, les 
gens sans aveu. Ceux-ci , trop heureux de se créer des foyers, 
et, pour la plupart, Sabins ouSicules errants, formèrent le gros 
des nouveaux citoyens. • 

Mais il n'aurait pas été conforme aux vues des directeurs de 
l'entreprise de laisser des races étrangères s'emparer de la tête 
de pont qu'ils jetaient dans le Latium. On donua donc à cette 
agglomération de vagabonds une noblesse tout étrusque. On 
reconnaît sa présence aux noms significatifs des Ramnes , des 
Luceres, des Tities (2). Le gouvernement local porta la même 
empreinte (3). Il fut sévèrement aristocratique, et l'élément re- 
ligieux, ou, pour mieux dire, pontifical, s'y présenta stricte- 
ment uni au commandement militaire , ainsi que le voulaient 
les notions sémitisées des Tyrrhéniens, si différentes , sur ce 
point, des idées galliques. Enfin, le pouvoir judiciaire, con- 
fondu avec les deux autres, fut également remis aux mains du 

(1) Denys d'Halicarnasse remarque que plusieurs historiens ont ap- 
pelé Rome une ville tyrrhénienne. Ces historiens avaient parfaitement 
raison de le faire, et ils exprimaient une vérité incontestable. T9)v 
6è Tco{j.Yiv auTTiv TroXXa tc5v GruYypaçscDv , Tuppyjviôa ttoXiv elvai ^Tiép- 
êaXov. (I, XXIX.) 

(2) 0.- Muller, die Etrusker, p. 381 et pass. — Cette opinion' me paraît 
avoir tout avantage sur celle d'Abeken , qui voit dans les Ramnes les 
habitants primitifs du Palatin, dans les Luceres ceux du Cœlius, dans' 
les Tities ceux du Capitole. {Ouvr. cité, p. 136.) Les deux opinions 
peuvent, du reste, se concilier, si Ton admet que les trois noms, égale- 
ment étrusques, ont été donnés non pas au gros des trois populations, 
mais seulement à leurs nobles, ce qui serait une conception parfaite- 
ment conforme aux idées italiotes et tyrrhéniennes. (0. Muller, ouvr. 
cité, p. -381 et pass.) 

(3) Niebuhr, Rœm. Geschichte, t. I, p. 181. 



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DES BACES HUMAINES. 217 

patriciat, de sorte que , suivant le plan des organisateurs, il ne 
resta à la disposition des rois , sauf les bribes de despotisme, 
glanées dans les moments de crise, que Faction adminis- 
trative (1). 

Si le gouvernement s'institua ainsi tout étrusque , la forme 
extérieure de la civilisation, et même l'apparence de la nouvelle 
cité, ne le furent pas moins (2). On construisit, sous le nom de 
Capitale , une citadelle de pierre à la mode tyrrhénienne , on 
bâtit des égouts et des monuments d'utilité publique , tels que 
les populations latines n'en connaissaient pas (3). On érigea, 
pour les dieux importés, des temples ornés de vases et de sta- 
tues de terre cuite fabriquées à Fregellae (4). On créa des ma- 
gistratures qui portèrent les mêmes insignes que celles de ïar- 
quinii, de Falerii, de Volterra. On prêta à la ville naissante les 
armes, les aigles, les titres militaires (5), on lui donna enfin le 
culte (6), et, en un mot, Rome ne se distingua des établisse- 

(1) Niebuhr, Rœm. Geschichtey t. I, p. 206. — Il n'était pas indispen- 
sal3le que les rois fussent nés dans la ville. On les prenait comme 
on les trouvait, ou, mieux, comme ils étaient imposés du deliors. {Ibi- 
dem. , p. 213 et 220.) 

(2) Liv. , I •• « Me haud pœnitet eorum sententiae quibus et appari- 
« tores et hoc genus ab Etruscis finitimis unde sella curilis unde toga 
praetexta sumpta est, numerum quoque ipsum ductum est : et ita 
« liabuisse Etruscos quod, ex duodecîm populis communiter creato 
« rege, singulos singuli populi lectores dederint. » 

(3) 0. Muller, die Etrusker, p. 120. 

(4) 0. Muller, die Etrusker, p. 247. — Voir, sur la statue de Turanius 
de Fregellae qui représentait un Jupiter, ce que dit Bœttiger, Ideen 
zur Kunstmythologie (t. II, p. 193.) 

(5) La tunique triomphale, le bâton de commandement du dictateur, 
en ivoire, surmonté d*un aigle, les jeux équestres, etc., etc. (0. Mul- 
ler, ouvr. cité, p. 121.) —^ Jusqu'à l'expulsion des rois, le système 
militaire , à Rome et en Étrurie , fut absolument le même dans les dé- 
tails comme dans l'ensemble. {Ibidem, p. 391.) 

(6) Tite-Live déclare qu'on n'admit qu'une seule divinité non étrus- 
que , c'était celle de la ville d'Albe à laquelle les deux maîtres nomi- 
naux de la ^Ue avaient probablement conservé leur dévotion natale : 
« Sacra diis aliis, albano ritu, graeco Herculi, ut ab Evandro instituta 
« erant, facit. Haec tum sacra Romulus una ex omnibus peregrina 
« suscepit. » (Liv. I.)— Toutefois, cette assertion de l'historien de Padoue 
me paraît ne devoir pas être prise au pied de la lettre. Elle s'appli- 

RACES HUMAINES. — T. II, 13 



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218 DE L'INEGALITE 

ments purement rasènes que par ce fait intime, très important 
d'ailleurs, que le gros de sa population, autrement composé, 
avait beaucoup plus de vigueur et de turbulence (1). 

Les plébéiens n'y ressemblaient nullement à la masse pacifi- 
que et molle jadis soumise par les Tyrrhéniens, sans quoi les 
colonisateurs, plus heureux, auraient obtenu de leurs sa- 
vantes combinaisons les résultats qu'ils s'en promettaient. Il 
y avait un élément de trop dans cette population plébéienne, 
qu'on avait si fort mélangée, peut-être avec l'intention de la 
rendre faible par le défaut d'homogénéité. Si ce calcul présida, 
en effet, au mode de recrutement adopté pour elle, on peut 
dire que les précautions de la politique étrusque allèrent tout 
à fait contre leur espoir de s'assurer une domination plus fa- 
cile. Ce fut précisément ce qui inculqua dans le jeune établis- 
sement les premiers instincts d'émancipation, les premiers ger- 
mes et mobiles de grandeur future, et cela par une voie si 
particulière, si bizarre, qu'un fait analogue ne s'est pas présenté 
deux fois dans l'histoire. 

Au milieu du concours de gens sans aveu, de toutes tribus^ 
appelés à devenir les habitants de la ville, on avait des Sicules. 
Cette nation métisse et errante possédait partout des repré- 
sentants. Plusieurs des villes de FÉtrurie en comptaient en 
majorité dans leur plèbe; des parties entières du Latium en 
étaient couvertes -, le pays sabin en renfermait des multitudes. 
Ces gens-là furent, en quelque sorte, le fil conducteur qui 
amena l'élément hellénique, plus ou moins sémitisé, dans la 
nouvelle fondation. Ce furent eux qui, en mêlant leur idiome 
au sabin, créèrent le latin proprement dit, commencèrent à lui 
donner une forte teinture grecque, et opposèrent ainsi l'obs- 

que, sans doute, au culte officiel seulement; cai' il est bien probable 
que les gens de races si diverses qui peuplaient Rome avaient con- 
servé, dans Tintérieur de leurs maisons, leurs divinités nationales. 
Ainsi se prépara la vaste confusion des cultes qui devait avoir lieu 
au sein de Rome impériale. 
(1) Virg., Geor^'., n, 163: 

Haec genus acre virum Marsos, pubesque Sabellam, 
Adsuetumque malo Ligurem, Volscosque verutos 
Extulit. 



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DES BACBS HUMAINES. 219 

tacle le plus vigoureux à ce que la langue étrusque passât ja- 
mais le Tibre (1). Le nouveau dialecte , se posant comme une 
digue devant l'idiome envahisseur, fut toujours considéré par 
les grammairiens romains comme un type dont l'osque et le 
sabin , altérés de leur valeur première , étaient devenus des 
variétés, mais qui se tenait dans un dédaigneux éloignement 
de la langue des lucumons, traitée d'idiome barbare. Ainsi 
les Sicules , en tant qu'habitants plébéiens de Rome , ont été 
surtout les adversaires du génie des fondateurs, comme Tim- 
pôrtation de leur langue devait être le plus grand empêche- 
ment à l'adoption du rasène. 

Il n'est pas nécessaire de faire remarquer, sans doute, qu'il 
ne s'agit ici que d'un antagonisme organique, instinctif, entre 
les Sicules et les Étrusques , et nullement d'une lutte ouverte 
et matérielle. Assurément cette dernière n'aurait pas eu de 
chance de succès. Ce fut TÉtrurie elle-même qui, bien malgré 
elle, se chargea de jeter Rome naissante dans la voie des agi- 
tations politiques. 

La petite colonie était, depuis son premier jour, l'objet des 
haines déclarées des peuples du Latium. Bien que l'attrait des 
avantages divers qu'elle avait à offrir, sa construction étrusque, 
son organisation du même cru et la civilisation de son patri- 
ciat eussent porté quelques peuplades assez misérables, les 
Crustumini, les Antemnati, les Caeninenses (2), et, un peu plus 
tard, les Albains, à se fondre dans ses habitants, les vrais pos- 
sesseurs du sol sabin la considéraient de très mauvais œil. Ils 
reprochaient à ses fondateurs d'être des gens de rien, de ne 
représenter aucune nationalité, et de n'avoir d'autre droit à. 

(1) 0. MuUer, die Etrusker, p. 66. — Il est, en effet, très remarquable, 
que rétrusque, resté toujours pour les Romains, et même au temps 
des empereurs, une espèce de langue sacrée, n'ait jamais pu se 
répandre chez eux. Cependant, jusque vers Tépoque de Jules, les pa- 
triciens rapprenaient et en faisaient cas comme d'un instrument de 
civilisation. Plus tard elle fut abandonnée aux augures. A aucun mo- 
ment elle n'avait pu devenir populaire. 

(2) Liv., 1, 28. — Les Sabins de Tatius, pères des femmes enlevées, des 
Sabinœ mulieres, ne s'incorporèrent au nouvel État qu'après les trois 
tribus que je viens de nommer. 



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220 DE l'inégalité 

la patrie qu'ils s'étaient faite que le vol et l'usurpation. Ainsi 
sévèrement jugée, Rome était tenue en dehors de la confédé- 
ration dont Amiternum était la cité principale, et exposée isur 
la rive gauche du Tibre, où elle se voyait isolée, à des attaques 
que très probablement elle n'aurait pas eu la force de repous- 
ser, si elle s'était trouvée sans soutiens. 

Dans l'intérêt de son salut , elle se rattachait de toutes ses 
forces à la confédération étrusque dont elle était une émana^ 
tion, et, quand les discordes civiles eurent éclaté au sein de ce 
corps politique, Rome ne put songer à rester neutre : il lui 
fallut prendre parti pour se conserver des amis actifs au milieu 
de ses périls. 

L'Étrurie en était à cette phase politique où les races civi- 
lisatrices d'une nation se montrent abaissées par les mélanges 
avec les vaincus, et les vaincus relevés quelque peu par ces 
mêmes mélanges. Ce qui contribuait à hâter l'arrivée de cette 
crise , c'était la présence d'un trop grand nombre d'éléments 
kymiiques plus ou moins hellénisés, et parfaitement de nature 
et de force à contester la suprématie aux descendants bâtards 
de la race tyrrhénienne. Il Se développa, en conséquence, dans 
les cités rasènes un mouvement libéral qui déclara la guerre 
aux institutions aristocratiques, et prétendit substituer aux pré- 
rogatives de la naissance celles de la bravoure et du mérite. 

C'est le caractère constant de toute décomposition sociale 
que de débuter par la négation de la suprématie de naissance. 
Seulement le programme de la sédition varie suivant le degré 
de civilisation des races insurgées. Chez les Grecs, ce furent 
les riches qui remplacèrent les nobles 5 chez les Étrusques, ce 
furent les braves, c'est-à-dire les plus hardis. Les métis raséno- 
tyrrhéniens, mêlés à la plèbe, sujets umbres, sabins, samnites, 
sicules, se déclarèrent candidats au partage de l'autorité sou- 
veraine. Les doctrines révolutionnaires obtinrent leurs plus 
nombreux partisans dans les villes de l'intérieur où les anciens 
vaincus abondaient. Volsinii paraît avoir été le principal point 
de ralliement des. novateurs (1), tandis que le centre de la ré- 

(1) Suivant Abeken, les villes principalement libérales auraient été 



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DES BACES HUMAINES. 221 

sistance aristocratique s'établit à Tarquinii, où le sang tyrrhé- 
nien avait conservé quelque force en gardant plus d'homogé- 
néité. Le pays se partagea entre les deux partis. Il est même 
vraisemblable que chaque cité eut à la fois une majorité et une 
minorité au service de l'un et de l'autre. Ce qui occupait tout 
Je nomen etruscum eut son retentissement naturel dans la co- 
lonie transtibérine , et Rome , obéissant aux raisons que j'ai 
déduites plus haut, prit fait et cause dans le mouvement. 

On devine déjà pour quel ordre d'idées elle devait se pro- 
noncer. Le caractère de sa population répondit d'avance de 
ses sympathies libérales. Son sénat étrusque , d'ailleurs mêlé 
4éjà de Sabms, n'était pas en état de contenir l'opinion géné- 
rale dans le camp dé Tarquinii (1). L'esprit ambitieux et ar- 
dent des Sicules , des Quirites et des Albains y parlait trop 
haut. La majorité se prononça donc pour les novateurs, et le 
roi Servius TuUius essaya de réaliser la révolution en achemi- 
nant Rome vers le régime des doctrines anti-aristocratiques. 

La constitution servienne donna satisfaction à l'élément po- 
pulaire , en appelant à un rôle politique tout ce qui pouvait 
porter les armés (2). On demandait, il est vrai, au membre de 
V exercitus urbanus quelques conditions de fortune, mais non 
pas telles qu'elles constituassent une timocratie à la manière 
grecque. C'était plutôt un cens dans le genre de celui qui, au 
moyen âge, était exigé des bourgeois de plusieurs communes. 

Le but n'était pas , dans ce dernier exemple , de créer chez 
le citoyen des garanties de puissance ou d'influence, mais seu- 



Arrelium, Volaterrae, Rusellae et Clusium; et ainsi s'expliquerait, 
pour le dernier de ces États, la promptitude avec laquelle son chef, 
le larth Porsenna, s'empressa de conclure la paix avec les Romains 
insurgés contre les Tarquiniens, après s'être laissé émouvoir à la 
commencer par un intérêt patriotique opposé à ses intérêts de parti. 
{Ouvr. cité, p. 24.) — Je remarquerai, en passant, que le nom de Vo- 
Zaterrœ est latin ; les Étrusques appelaient cette ville Felathriy ce qui 
est beaucoup plus prés du Velletri moderne. C'est un argument de 
plus en faveur de l'étude des anciens idiomes de l'Italie au moyen 
des dialectes locaux actuels. 

(1) 0. Muller, die Etrusker, p. 316. 

(2) Niebuhr, Rœm. Geschickte , t. I, p. 252 et pass 



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222 DE l'inégalité 

lement de moralité politique. Chez les plébéiens de Roma-Qui- 
rium, il s'agissait de moins encore : on ne voulait qu'obtenir 
des guerriers qui fussent en état de s'armer convenablement et 
de se suffire à eux-mêmes pendant une campagne. 

Cette organisation , soutenue par les sympathies générales, 
ne put cependant que s'asseoir à côté des institutions tyrrhé-- 
. niennes ; elle ne parvint pas à les renverser. Il y avait encore 
trop de force dans la façon dont était combiné l'élément mili- 
taire et sacerdotal avec la puissance juridique. L'attaque, d'ail- 
leurs, ne fut pas d'assez longue durée pour briser le faisceau et 
arracher le pouvoir aux races nobles. On y serait parvenu peut- 
être en recourant aux violences d'un coup de main. Il paraît 
qu'on ne voulut pas user de ce moyen contre des hommes que 
le pontificat revêtait d'un caractère sacré. Ce que les sociétés 
bien vivaces haïssent davantage, c'est l'impiété, et évitent le 
plus longtemps, c'est le sacrilège. 

Servius TuUius et ses partisans, manquant donc de ce qu'il 
eût fallu pour vaincre complètement leur noblesse étrusque, 
se contentèrent de placer le code militéire nouveau auprès de 
l'ancien , laissant aux progrès de leur cause dans les autres ci- 
tés rasènes le soin de fournir la possibilité d'aller plus loin. 
Ces espérances furent trompées. Bientôt l'opposition libérale 
en Étrurie, battue par le parti aristocratique, se trouva ré- 
duite a la soumission. Volsinii fut prise, et un des chefs les 
plus éminents de la révolte, Cœlius, ne se trouva d'autre res- 
source que de fuir, d'aller chercher quelque part un asile pour 
ses plus chauds partisans et pour lui-même. 

Cet asile, quel pouvait-il être, sinon la ville étrusque qui^ 
après Volsinii , avait montré le plus de dévouement à la révo- 
lution, et dû très probablement à sa position territoriale excen- 
trique, à son isolement au delà du Tibre, d'en pousser le plus 
loin les doctrines et d'en appliquer le plus ouvertement les 
idées? Rome vit ainsi accourir Mastarna, Cœlius, et leur 
monde; et le tuscus vicus^ devenant le séjour de ces bannis (1), 
agrandit encore l'enceinte d'une ville qui , au point de vue de 

(1) 0. MuUer, p. 116 et pass. 



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DES RAGES HUMAINES. 223 

ses fondateurs aristocratiques, comme à celui des réformateurs 
libéraux, était une espèce de camp ouvert à tous ceux qui 
cherchaient^une patrie , et voulaient bien la prendre au sein 
de la négation de toutes les nationalités. 

Mais rarrivée de Mastarna, non moins que la réforme de 
Servius Tullius (1) , ne pouvaient être des faits indifférents à 
la réaction victorieuse. Les lucumons n'étaient pas disposés à 
souffrir qu'une ville fondée pour leur ouvrir le sud-ouest de 
l'Italie devînt une sorte de place d'armes aux mains de leurs 
ennemis intérieurs. Les nobles de Tarquinii se chargèrent d'é- 
touffer l'esprit de sédition dans son dernier asile. Coryphées 
du parti qui avait créé la civilisation et la gloire nationales , 
ils en étaient restés les représentants ethniques les plus piu*s 
et les agents les plus vigoureux. Ils devaient à leurs relations 
plus constantes avec la Grèce et l'Asie Mineure de surpasser 
les autres Étrusques en richesse et en culture. C'était à eux 
d'achever la pacification en jdétruisant l'œuvre des niveleurs 
dans la colonie transtibérine. 

Ils y parvinrent. La constitution de Servius Tullius fut ren- 
versée , l'ancien régime rétabli. La partie sabine du sénat et 
la population mélangée formant la plèbe rentrèrent dans leur 
état passif (2) , rôle où la pensée étrusque les avait toujours 
voulu contenir, et les Tarquiniens se proclamèrent les arbitres 
suprêmes et les régulateurs du gouvernement restauré. Ce fut 
ainsi que le libéralisme vit se fermer son dernier asile (3). 

(1) L'origine latine de Servius, Fusurpation par laquelle il succédait 
à la dynastie étrusque , la façon dont il flattait les intérêts populaires 
le rendaient très propre à rallier et à protéger toutes les idées hostiles 
à la suprématie tyrrhénienne. (Dionys. Halic, 4, I-XL.) 

(2) Dionys. Halic, Anliq. Rom., XLII , XLIII. — Le sénat fut renouvelé, 
et les pères, nommés par Tullius, chassés. Les plébéiens rentrèrent 
dans leur condition de nullité primitive. 

(3) A ce moment, le parti qui conduisait les affaires à Tarquinii se 
trouva très fort dans tout le nomen etruscum. Il tenait, d'un côté, sa' 
capitale et Rome, puis Veies, Caerae, Gabii, Tusculum, Antium, et,au 
sud, s'appuyait sur les sympathies de Cumes, colonie hellénique qui 
ne pouvait pas voir sans plaisir des efforts si soutenus pour maintenir 
la civilisation sémitisée dans la Péninsule. (Abeken, ouvrage cité^ 
p. 24.) 



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224 DE l'inégalité 

On ne sait trop rhistorique des luttes ultérieures de ce 
parti dans le reste du territoire rasène. Il est cependant 
certain qu'il releva la tête après un temps d'abattement. Les 
causes ethniques qui l'avaient suscité ne pouvaient que devenir 
plus exigeantes à mesure que les races sujettes gagnaient en 
importance par l'extinction graduelle du sang tyrrhénien. 
Toutefois, la race rasène du fond national étant de valeur mé- 
diocre, il eût fallu beaucoup de temps pour que le résultat 
égalitaire s'opérât , même avec l'appoint des vaiacus , Timbres, 
Samnites et autres. De sorte que la résistance aristocratique 
avait des chances de se prolonger indéfiniment dans les villes 
anciennes (1). 

Mais précisément l'inverse de cette situation se rencontrait 
à Rome. Outre que les nobles étrusques, natifs de la ville, 
même appuyés parles Tarquiniens, n'étaient qu'une minorité, 
ils avaient contre eux une population qui valait infiniment plus 
que la plèbe rasène. La compression ne pouvait être que dif- 
ficilement maintenue. Les idées de révolution continuaient à 
prendre un développement irrésistible en s'appuyant sur les 
idées d'indépendance, et, un jour ou Tautre, inévitablement, 
Rome allait secouer le joug. Si , par un coup du sort , Popu- 
lonia , Pise ou toute autre ville étrusque , possédant jusqu'au 
fond de ses entrailles non seulement du sang tyrrhénien , mais 
surtout du sang rasène, avait réussi dans sa campagne contre 
les idées aristocratiques , l'usage que la cité victorieuse aurait 
fait de son triomphe se serait borné à changer sa constitution 
politique intérieure , et , du reste , elle serait restée fidèle à sa 
race en ne se séparant pas de la partie collective , en conti- 
nuant à tenir au nonien etruscum. 

Romç, n'avait, elle, aucua motif pour s'arrêter à ce point. 

(1) C'est ce qui fut en eifet, et, même au temps de la guerre d'An- 
nibal , le gouvernement de la plupart des cités étrusques était resté en- 
tier dans les mains de la noblesse, non pas toutefois sans résistances. 
(Niebuiir, iîcem. Geschichte, 1. 1, p. 81.) Volsinii, la ville démocratique 
par excellence, réussit à maintenir une administration révolution- 
naire entre les mains de la plèbe , depuis la campagne de Pyrrhus 
iusau*à la première guerre punique. (Ouvr. cité, t. I, d. 82.) 



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DES HACES HUMAINES. 225 

Précisément les raisons qui la poussaient si chaudement dans 
îe parti libéral, qui lui en avaient fait appliquer les théories, 
qui l'avaient désignée pour servir, en quelque sorte, de se- 
conde capitale à la révolution, ces raisons-là , par leur énergi- , 
la conduisaient bien au delà d'une simple réforme politique. 
Si elle ne goûtait pas la domination des lars et des lucumonr, 
c'était , avant tout , parce que ceux-ci , avec les meilleurs droits 
de se dire ses fondateurs, ses éducateurs, ses maîtres, ses 
bienfaiteurs (1), n'avaient pas celui d'ajouter qu'ils étaient ses 
concitoyens. Dans la débilité de ses premiers jours, elle avait 
trouvé un grand profit, une véritable nécessité à se faire pro- 
téger par eux ; mais , pourtant , son sang ne s'était pas fondu 
avec le leur, leurs idées n'étaient pas devenues les siennes, 
ni leurs intérêts ses intérêts. Au fond, elle était sabine, elle 
était sicule , elle était hellénisée , puis encore elle était sépare e 
géographiquement de l'Etrurie : elle lui était donc, en fait, 
étrangère , et voilà pourquoi la réaction des Tarquiniens no 
pouvait avoir là qu'un temps de succès plus court que dans les 
autres villes , réellement étrusques , et pourquoi , l'aristocratie 
tyrrhénienne une fois renversée, on devait s'attendre à ce que 
Rome se précipitât dans les nouveautés fort au delà de ce que 
souhaitaient les libéraux de FÉtrurie. Bien plus, nous allons 
voir, tout à l'heure, la ville émancipée revenir sur les théories 
libérales, source première de sa jeune indépendance, et ré- 
tablir l'aristocratie dans toute sa plénitude. Les révolutions, 
d'ailleurs, sont remplies de pareilles surprises. 

Ainsi Rome, après un temps de soumission aux Tarquiniens, 
réussit à accomplir un soulèvement heureux (2). Elle chassa 

(1) Dans la guerre de Romulus contre les Sabins de Quirium, le roi 
romain avait été ouvertement soutenu par une armée étrusque sous 
le commandement d*un lucumon de Solonium; celui-ci avait partagé 
Fautorité avec lui. (Dionys. Halic. , Antiq. Rom., 2, XXXVII.) 

(2) La domination des Tarquiniens avait été, matériellement parlant, 
on ne peut plus heureuse pour Rome. Ces nobles pleins de génie ra- 
valent beaucoup embellie. Ils y avaient importé la construction en 
pierres quadrangulaires sans ciment. (Abeken, ouvr. cité, p. 141.) 
Ils avaient étendu ses fortifications en agrandissant son enceinte. 
(0. MuUer, ouvr, cité, p. 120.) ils y avaient fait venir des artisans 

IC. 



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226 DE l'inégalité 

de ses murailles ses dominateurs, et, avec eux, cette partie du 
sénat qui, bien gue née dans la cité, parlait la langue des 
maîtres et se vantait d'être de leur parentage. De cette façon, 
l'élément tyrrhénien disparut à peu près de sa colonie , et n'y 
exerça plus qu'une simple influence morale. A dater de cette 
époque , Rome cesse d'être un instrument dirigé par la politi- 
que étrusque contre l'indépendance des autres nations ita-» 
liotes. La cité entre dans une phase où elle va vivre pour elle- 
même. Ses rapports avec ses fondateurs tourneront désormais 
au profit de sa grandeur et de sa gloire , et cela d'une façon 
que ceux-ci n'avaient certainement jamais soupçonnée. 



CHAPITRE V- 

Rome italiote. 

J'ai déjà indiqué que , si l'aristocratie étrusque avait con- 
servé sa prépondérance dans la Péninsule , il ne serait arrivé rien 
autre que ce qui s'est produit dans le monde sous le nom de 
Rome. Tarquinii aurait absorbé à la longue les indépendances 
des autres villes fédérées , et , ses éléments de pression sur les 
peuples voisins, comme sur ceux de l'Espagne, de la Gaule, 



habiles de toutes les villes d*Étrurie : « Fabris undique ex Etruria 
accitis. » (Liv., I.) Ils avaient placé Ronie à la tête de la confédération 
latine, détruite de fait par la chute d'Alba Longa. (Abeken, ouvr. citéj 
p. 52.) Ils a valent même augmenté cette confédération en y réunis- 
sant quarante-sept villes nouvelles , tant en deçà qu'au delà du Tibre. 
{Ibidem.) Enfin , des cités telles que Circeii et Signia avaient été fon- 
dées, ou du moins agrandies par eux. Rome fit donc une très mauvaise 
affaire dès le premier moment où sa séparation d'avec Tarquinii fut 
consommée. L'œuvre entière de l'habileté tyrrhénienne s'écroula, 
du reste, en même temps. La confédération fut dissoute et le parti 
aristocratique très affaibli dans toute l'étendue de la domination 
étrusque. (0. Muller, ouvr, cité, p. 124.) 



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DES BACES HUMAINES. 227 

de l'Asie et du nord de l'Afrique , étant les mêmes que ceux 
dont Rome disposa plus tard , le résultat final serait demeuré 
identique. Seulement la civilisation y aurait gagné de se déve- 
lopper plus tôt. 

Il ne faut pas se le dissimuler : le premier effet de l'expul- 
sion des Tarquiniens fut d'abaisser considérablement le niveau 
social dans l'ingrate cité (1). 

Qui possédait la science sous toutes ses formes, politique, 
judiciaire, militaire, religieuse, augurale? Les nobles étrusques , 
et presque personne avec eux. C'étaient eux qui avaient dirigé 
ces grandes constructions de la Rome royale dont plusieurs 
survivent encore, et qui dépassaient de si loin tout ce qu'on 
pouvait voir dans les capitales rustiques des autres nations ita- 
liotes. C'étaient eux qui avaient élevé les temples admirés du 
premier âge , eux encore qui avaient fourni le rituel indispen- 
sable pour l'adoration des dieux. On en tombait si bien d'ac- 
cord que, sans eux, la Rome républicaine ne pouvait ni cons- 
truire , ni juger, ni prier. Pour cette dernière et importante 
fonction de la vie domestique autant que sociale, leur concours 
resta toujours tellement nécessaire que, même sous les em- 
pereurs , quand depuis longtemps il n'y avait plus d'Étrurie, 
quand depuis des siècles les Romains, absorbés par les idées grec- 
ques, n'apprenaient plus même la langue, organe vénérable de 
l'ancienne civilisation, il fallait encore, pour maints emplois du 
sanctuaire, se confier à des prêtres que la Toscane instruisait 
seule (2). Mais, au dernier moment, il ne s'agissait que de ri- 

(1) 0. Muller, die Etrusker, p. 259. — Les possessions de Rome s'ar- 
rêtaient à ce moment au Janicule. Elle avait perdu tout le reste. 
Servius avait partagé le peuple en trente tribus; il n'en restait plus 
que vingt en 271 de la ville. (Abeken, ouvr. cité, p. 25.) 

(2) Tac, Anw-, XI, 15 ; « Retulit (Claudins) deinde ad senatum super 
a coUegio aruspicum . ne vetustissîma Italiae disciplina per desidiam 
« exolesceret : ssepe adversis reipublicae temporibus accitos, quorum 
« monitu redinlegratas cœrimonias et in poslerum rectius habitas; 
a primoresque Etruriœ , sponte aut patrum romanorum impulsu re- 
«tinuisse scientiam aut in familias propagasse; quod nunc segnius 
« fieri, publica circa bonas artes socordia et quia externae supersti- 
'X liones valescant : et laeta quidam in prœsens omnia; sed benignitati 



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228 DE l'inégalité 

tes ; sous la Rome républicaine , il s'agissait de tout. En chas- 
sant les fondateurs de l'État^ on arracha les éléments les plus 
essentiels de la vie publique, et on n'eut d'autre ressource, 
après s'être assez félicité de la liberté acquise , que de s'ac- 
commoder de la misère et d'en faire l'éloge sous le nom de 
vertu austère. Au lieu des riches étoffes dont s'étaient habillés 
les seigneurs de la Rome royale, les patriciens de la Rome ré- 
publicaine s'enveloppèrent dans de grossiers sayons. Au lieu 
de belles poteries, de plats de métal, entassés sur les tables, et 
pleins d'une nourriture somptueuse, ils n'eurent plus qu'une 
rude vaisselle, mal fabriquée par eux-mêmes, où ils s'offrirent 
leurs pois chiches et du lard. En place de maisons bien or- 
nées (1), ils durent se contenter de métairies sauvages, où, 
parmi les porcs et les poules , vivaient les consuls et les séna- 
teurs qui se louaient judicieusement d'une pareille vie, faute 
de pouvoir l'échanger contre une meilleure. Bref, pour faire 
eomprendre, par un seul trait, combien la Rome républicaine 
était au-dessous de son aînée, qu'on se rappelle que, lorsque, 
après l'invasion des Gaulois, la ville incendiée fut rétablie par 
Camille, on avait si bien oubUé les nécessités d'une grande 
capitale, que l'on rebâtit les maisons au hasard, et sans tenir 
aucun compte de la direction des égouts construits par les 
fondateurs. On ne savait plus même l'existence de la cloaca 
maxima (2). C'est que, grâce à ces mœurs farouches, si admi- 
rées depuis , les Romains de cette époque étaient fort au-des- 
sous de leurs pères, et tout autant que leur bourg l'était de la 
ville régulière fondée jadis par la noblesse étrusque. 

Voilà cependant la civilisation partie avec le bagage des Tar- 
quiniens. Eut-on au moins la liberté , je dis cette liberté dont 



« deum gratiam referendam , ne ri lus sacroruQi, inter ambigua culti, 
« per prospéra oblitarentur. — Factura ex eo senatusconsultum , vi- 
« derent pontifices quse retinenda firmandaque aruspicum. » 

(1) Un des griefs les plus violents de la population romaine contre 
Tarquin le Superbe était qu'il employait la plèbe à construire des 
palais, des temples et des portiques afln d'embellir la ville. (Dionys.. 
Halic. , Antiq. Rom., 4, XLIV, LXl, etc.) 

(2) 0. MuUer, die Etrusker, p. 259. . 



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DES RACES HUMAINES. 229 

les rêves des classes moyennes d'Étrurie avaient cru déposer 
le germe dans le système de Servius Tullius? J'ai laissé entre- 
voir qu'il n'en fut rien, et, en effet, il n'en pouvait rien être. 

Une fois les Tyrrhéniens chassés , la population se trouva 
composée en grande majorité de Sabins, gens rudes, austères, 
belliqueux, et qui, très susceptibles de se développer dans le 
sens matériel, très capables de résistance contre les agressions, 
très aptes à imposer leurs notions par la force, n'étaient pas 
disposés à céder du premier coup leurs droits de suprématie 
aux Sicules plus spirituels , mais moins vigoureux, aux Rasè- 
nes descendants des soldats de Mastarna, bref, au chaos de 
tant de races qui avaient des représentants dansJes rues de 
Rome (1). De sorte qu'après s'être débarrassés de la partie 
étrusque de la nation, les libéraux se trouvèrent avoir sur les 
bras la partie sabine, et celle-ci fut assez forte pour attirer 
à elle tout le pouvoir. 

Suivant l'esprit des blancs , l'amour et le culte de la famille 
étaient très forts chez les Sabins, et, pour être mal vêtus, mal 
nourris et assez ignorants, les nobles de cette descendance n'é- 
taient pas moins aristocratiquement inspirés que les lucumons 
les plus orgueilleux. Les Valériens, les Fabiens, les Claudiens, 
tous de race sabine, ne souffrirent pas que d'autres que leurs 
égaux partageassent avec eux les soins du gouvernement, et la 
seule satisfaction qu'ils laissèrent aux plébéiens fut d'abolir 
cette royauté qu'eux-mêmes auraient difficilement soufferte. 
Du reste , ils s'ingénièrent à imiter de leur mieux les maîtres 
dépossédés en concentrant sous leurs mains jalouses toutes les 
prérogatives sociales (2). 

Ils n'étaient pourtant pas dans cette position de supériorité 
complète où les Tyrrhéniens, Pélasges sémitisés, s'étaient trou- 
vés vis-à-vis des Rasènes , de sorte que les plébéiens ne re- 
connurent pas très explicitement la légitimité de leur puissance, 
et n'en supportèrent le joug qu'en murmurant. L'embarras ne 
-se bornait pas là : eux-mêmes, pour peu qu'ils fussent illustres 



(1) 0. Muller, ouvr. cité, p. 204. 
<2) Id., îôiU, p. 204. 



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230 DE l'inégalité 

et puissants, gardaient des splendeurs de la royauté un sou- 
venir siecret qui leur faisait souhaiter le pouvoir suprême , et 
redouter que des compétiteurs ne le saisissent avant eux , de 
sorte que la république commença sa carrière avec toutes les 
difficultés' que voici : 

Une civilisation très abaissée ; 

Une aristocratie qui voulait gouverner seule ; 

Un peuple, tourmenté par elle, qui s'y refusait (1); 

L'usurpation imminente chez un noble quelconque ; 

La révolte non moins imminente dans la plèbe ; 

Des accusations perpétuelles contre tout ce qui s'élevait au- 
dessus du niveau vulgaire par le talent ou les services; 

Des ruses incessantes chez les gens d'en bas pour renverser 
ceux d'en haut sans employer la force ouverte. 

Une telle situation ne valait rien. La société romaine, placée 
dans de telles conditions, ne subsistait qu'à l'aide d'une com- 
pression permanente de tout le monde ; de là un despotisme 
qui n'épargnait personne , et cette anomalie que , dans un 
Etat qui fondait son plus cher principe sur l'absence du gou- 
vernement d'un seul, qui proclamait son amour jaloux pour 
. une légalité émanant de la volonté générale , et qui déclarait 
tous les patriciens égaux, le réghne ordinaire fut l'autorité 
d'un dictateur, sans bornes, sans contrôle, sans rémission, et 
empruntant à son caractère soi-disant transitoire un degré de 
violence hautaine inconnu à l'administration de tout monar- 
que avoué. 

Au milieu de la terrible éruption des fureurs politiques , on 
est cependant surpris de voir cette Rome, ainsi faite qu'elle 
semblait une offrande à la discorde, ne pas représenter ce 
qu'on a observé chez les Grecs. Si la passion du pouvoir y 



(1) Liv., T : « Civitas secum ipsa discors intestino in ter patres plebem- 
« que (laij rabat odio, maxime propter nexos ob œs alienum. Fremebant 
« seforis pro libertate et imperio dimicantes, domi a civibus captos 
« ot oppresses esse : tutioremque in bello quam in pace, inter hostes 
« quam inter cives, libertatem plebis esse. » — Tac, Ann., VI, 16 : 
« Sane vêtus Urbi fœnebre maium, et seditionum discordiarumque 
« creberrima causa. » 



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DES BACES HUMAINES. 231 

tourmente toutes les têtes, c'est une passion qui tend chez les 
ambitieux, patriciens ou plébéiens, à s'emparer de la loi pour 
lui donner une forme régulatrice conséquente à telle et telle 
notion de l'utile ; mais on n'a pas le spectacle répugnant, si 
constamment étalé sur les places publiques d'Athènes, d'un 
peuple se ruant en forcené dans les horreurs de l'anarchie 
avec une sorte de conscience de cette tendance abominable. 
Ces Romains sont honnêtes, ce sont des hommes ; ils compren- 
nent souvent mal le bien et donnent à gauche, mais au moins 
est-il évident qu'ils croient alors marcher à droite. Ils ne 
manquent ni de désintéressement ni de loyauté (1). Exami- 
nons la question dans le détail. 

Les patriciens se supposent un droit natif à gouverner l'Etat 
exclusivement. 

Ils ont tort. Les Étrusques pouvaient réclamer cette préro- 
gative; les Sabins, non, car il n'y a pas de leur côté de supé- 
riorité ethnique bien clairement prouvée sur les autres ItaUo- 
tes qui les entourent et qui sont devenus leurs nationaux. Tout 
au plus, les Fabiens, les grandes familles possèdent-elles un 
degré de pureté de plus que la plèbe. En le concédant, on ne 
peut encore supposer ce mérite assez tranché pour conférer le 
pouvoir du civilisateur sur le peuple vaincu et dominé (2). II 

(1) Voir dans Tite-Live la violente insurrection apaisée par les consuls 
P. Servilius et Ap. Claudius, et l'affaire du mont Sacré. (Liv., I.) 

(2) Dès le temps des rois, il y avait eu des modifications très impor- 
tantes dans la constitution ethnique du patriciat. Tarquin l'Ancien 
y avait appelé tout l'ordre équestre en masse. (Niebuhr, Rœm. Geschi- 
chte, 1. 1, p. 239.) De sorte qu'aux premiers jours de la république, 
les plébéiens étaient fondés à se considérer comme du même sang ou 
d'un sang égal en valeur à celui de leurs gouvernants. Bien mieux, 
beaucoup de familles plébéiennes rivalisaient de noblesse reconnue 
avec les plus fières maisons sénatoriales , et formaient , réunies à l'or- 
dre équestre, une classe en réalité aristocratique, avide de saisir les 
emplois , et toutefois forcée de faire cause commune avec la plèbe. 
{Ibid., t. I, p. 375.) Beaucoup de maisons plébéiennes, comme les 
Marciens, les Mamiliens, les Papiens, les Cilniens, les Marruciniens , se 
trouvaient dans les mêmes rapports vis-à-vis du patriciat où furent 
à Venise , dans les temps modernes , les nobles de terre ferme vis-à-vis 
des nobles de Saint-Marc. 



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232 DE l'inégalité 

n'y avait pas, dans la Rome républicaine, deux races placées 
sous des rapports inégaux , mais uniquement un groupe plus 
nombreux que les autres. Ce genre de hiérarchie était de na- 
ture à disparaître assez promptement. La défaite du patriciat 
romain ne fut donc pas une révolution anormale et violant les 
lois ethniques, mais un fait malheureux et inopportun, comme 
l'est constamment la chute d'une aristocratie. 

La lutte des partis grecs tourna constamment autour des 
théories extrêmes. Les riches d'Athènes ne tendaient qu'à gou- 
verner eux-mêmes, qu'à absorber les avantages de l'autorité; 
le peuple d'Athènes ne visait qu'à la dilapidation des caisses 
publiques par les mains de l'écume démocratique. Quant aux 
gens impartiaux, ils imaginaient des doctrines toutes littérai- 
res, toutes d'imagination, et voulaient solidifier des rêves pour 
corriger des faits. Dans tous les partis, à tous les points de 
vue, on ne désirait que table rase, et la tradition, Thistoire ne 
comptaient pour rien sur un sol où le sentiment du respect 
était absolument inconnu. 

On n'aurait aucun droit de s'en étonner. Avec l'égrenage 
ethnique qui faisait le fond de la société athénienne, avec cette 
dissolution complète de la race qui réunissait, sans avoir ja- 
mais pu les fondre , les éléments les plus divers, avec cette pré- 
dominance, surtout, de l'élément spirituel, mais insensé, des 
Sémites , c'était bien là ce qui devait arriver. Une seule chose 
siu-nageait au milieu de l'anarchie des notions politiques, l'ab- 
solutisme du pouvoir incarné dans le mot de patrie. 

Mais à Rome il en fut très différemment, et les partis eu- 
rent nécessairement d'autres allures. Les races étaient sur- 
tout utilitaires. Elles possédaient un sens pratique étranger à 
l'imagination grecque, et toutes comprenaient, à travers les 
passions engagées dans la défense de ce qu'on supposait le 
vrai bien de l'État, une égale horreur pour l'anarchie. C'est 
ce sentiment qui les rejeta bien souvent dans la ressource ex- 
trême de la dictature ; car nativement , il faut le reconnaître, 
elles étaient sincères , et beaucoup plus que les Grecs , quand 
elles protestaient de leur haine pour la tyrannie. Métisses de 
blanc et de jaune, elles avaient le goût de la liberté, et, mal- 



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DES BACES HUMAINES. 233 

gré les sacrifices en ce genre, presque permanents, que les 
nécessités du salut social leur imposaient, on peut encore 
trouver la marque de leur esprit natif d'indépendance dans le 
rôle que le sentiment appelé par eux aussi Vamour de la pa- 
trie jouait au milieu de leurs vertus politiques. 

Cette passion, vive coname chez les nations helléniques, 
n'avait pas le même despotisme cassant. La délégation que la 
patrie faisait à la loi de ses pouvoirs donnait au culte des Ro- 
mains pour cette divinité quelque chose de beaucoup plus ré- 
gulier, de bien autrement grave , et , en somme , de plus mo- 
déré. La patrie régnait sans doute , mais ne gouvernait pas , et 
nul ne songeait , comme chez les Grecs , à justifier les caprices 
des factions, leurs énormités et leurs exactions en les couvrant 
de ce mot unique : la volonté de la patrie (1t). La* loi, pour les 
Grecs, faite et défaite tous les jours, et constamment au nom 
du pouvoir supérieur, la loi n'avait ni prestige, ni autorité, ni 
force. Au contraire, à Rome, la loi ne s'abrogeait, pour ainsi 
dire , jamais ; elle était toujours vivante , toujours agissante , on 
la rencontrait partout, elle seule ordonnait, et, de fait, la 
patrie restait à son état d'abstraction, et n'avait pas le droit, 
bien que très honorée , de s'engouer tous les matins de quel- 
que mauvais révolutionnaire nouveau, comme cela n'avait lieu 
que trop souvent sur le Pnyx. 

Il n'est rien de mieux , pour comprendre ce que c'était que 
V omnipotence de la loi dans la société romaine, que de voir 
le pouvoir des conventions augurales se perpétuer jusqu'à la 



(1) Rien ne le montre mieux que la grande commotion civile qui 
porta les plébéiens à se retirer sur le mont Sacré, en laissant dans la 
ville les patriciens avec leurs clients et leurs esclaves. Toute cette af- 
faire est admirablement exposée dans ses causes et sa conduite par 
Niebuhr. (Rœm. Geschichle^ t. I, p. 412.) C'est un des morceaux les 
plus remarquables qui aient jamais été écrits sur l'antiquité. L'éléva- 
tion de la pensée, comme sa justesse, en donnant au style du grand 
historien une beauté inattendue, le fait échapper cette fois au juge- 
ment d'ailleurs équitable de M. Macaulay : « Niebuhr, a man who 
< whould hâve been the lirst writer of his time, if his talent for com- 
« municating thoughts had borne any proportion to his talent for in- 
« vestigating them. » {Lays of Ancient Rom. Préface.) 



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234 DE l'inégalité 

i 

fia de la république. Quand on Ut qu'au temps de Cicérôn^ 
l'annonce d'un prodige météorologique suffisait encore pour 
faire rompre les comices et lever la séance, alors que les 
hommes politiques se moquaient non seulement des prodiges, 
mais des dieux même , on trouve là certainement un indice 
irrécusable d'un grand respect pour la loi, même jugée ab- 
surde (1). 

Les Romains furent ainsi le premier peuple d'Occident qui 
sut faire tourner au profit de sa stabilité , en même temps que 
de sa liberté, ces sortes de défauts de la législation qui sont 
ou organiques ou produits par les changements survenus dans 
les mœurs. Ils constatèrent qu'il y avait dans les constitutions 
politiques deux éléments nécessaires, Faction réelle et la comé- 
die, vérité si bien^reconnue et exploitée depuis par les Anglais. 
Ils surent pallier les inconvénients de leur système parleur 
patience à chercher et leur habileté à découvrir les moyens de 
paralyser les vices de la législation, sans toucher jamais à ce 
grand prmcipe de vénération sans bornes dont ils avaient fait 
leur palladium , marque évidente d'une raison saine et d'une 
grande profondeur de jugement. 

Enfin rien de tout ce qu'on pourrait accumuler d'exemples 
ne rendrait plus claires les différences de la liberté grecque et 
de la romaine que ce simple mot : les Romains étaient des 
hommes positifs et pratiques , les Grecs des artistes ; les Ro- 
mains sortaient d'une race mâle, les Grecs s'étaient féminisés; 
et c'est pourquoi les Romains Italiotes purent conduire leurs 
successeurs, leurs héritiers au seuil de l'empire du monde 
avec tous les moyens d'achever la conquête , tandis que les 

(1) M. d'Eckstein {Recherches historiques sur l'humanité primitive) 
a peint avec succès l'immobilité des idées romaines. Ses paroles s'a- 
dressent surtout à la religion, mais on peut sans difficulté en faire 
l'application à la loi. « Tandis que nous vivons, dit cet écrivain, dans 
« une plus ou moins heureuse inconséquence de nos œuvres et de nos 
« pensées, les vieux peuples poussaient l'esprit de conséquence sou- 
« vent jusqu'aux dernières limites de l'absurde... Seuls les Grecs ont 
« pu s'affranchir jusqu'à un certain point de cette tyrannie dans leurs 
« temps religieux même; jamais les Romains , esclaves absolus de leurs 
« rites et du forum sacré. » (P. 63.) 



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DES RACES HUMAINES. 235 

Grecs, au point de vue politique , n'eurent que la gloire d'avoir 
poussé la décomposition gouvernementale aussi loin qu'elle 
peut aller avant de rencontrer la barbarie ou la servitude 
étrangère. 

Je reviens à l'examen de l'état ethnique du peuple de Rome, 
après l'expulsion des Étrusques , et à l'étude de ses destinées. 

Les Sabins étaient, nous l'avons reconnu, la portion la plus 
nombreuse et la plus influente de cette nationalité de hasard. 
L'aristocratie sortait d'eux, et ce furent eux qui dirigèrent les 
premières guerres. Ils ne s'y épargnèrent pas; cette justice leur 
est due (l). En leur qualité de rameau kymrique,ils étaient 
naturellement hardis. Ils se portaient aisément aux entreprises 
militaires. Ils étaient très propres à présider aux périlleux 
travaux d'une république qui ne voyait guère autour de son 
territoire que des haines ou, à tout le moins, des malveil- 
lances. 

On ne l'a pas oublié : les Romains, bien que de race italiote 
et Sabine, étaient l'objet de la violente animad version des tri- 
bus latines. Celles-ci ne trouvaient dans ce ramas de guerriers 
que des renégats de toutes les nationalités de la Péninsule , des 
gens sans foi ni loi, des bandits qu'il fallait exterminer, et 
d'autant plus détestables qu'ils étaient des proches parents. 
Tous ces peuples, ainsi animés, étaient sous les armes contre 
Rome, ou prêts à s'y mettre. 

Autrefois, du temps des rois, la confédération étrusque 
avait constamment pris fait et cause pour sa colonie; mais, 
depuis l'expulsion des Tarquiniens, l'amitié avait fait place à 

(1) * XXXI. 

For RomaDS in Rbme's quarrel 
Spared neither land nor gold , 
Nor son, nor wife, nor limb, nor life, 
In the brave days of old. 

XXXII. 

Then none was of a party; 
Then ail were for state , etc. 

Macaulay's Lays of Ancient Rom. Eoratius. 



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^36 DE l'inégalité 

des sentiments tout différents (1). Ainsi, n'ayant pas plus d'al- 
liés sur la rive droite du Tibre que sur la rive gauche , Rome, 
malgré son courage, eût succombé, si la diversion la plus- 
heureuse n'avait été faite en sa faveur par des masses puissan- 
tes qui, certes, ne songeaient pas à elle; et ici vient se placer 
une de ces grandes périodes de l'histoire que les interprètes 
religieux des annales humaines , tels que Bossuet, ont coutume 
de considérer avec un saint respect coname le résultat admi- 
rable des longues et mystérieuses combinaisons de la Provi- 
dence. 

Les Galls d'au delà des Alpes, faisant un mouvement agres- 
sif hors de leur territoire , inondèrent tout à coup le nord de 
l'Italie, asservirent le pays des Umbres, et vinrent présenter 
la bataille aux Étrusques (2j. 

Les ressources diminuées de la confédération rasène suf- 
firent à peine à résister à des antagonistes si nombreux , et 
Rome, quitte de son principal adversaire, prit autant de loi- 
sirs qu'il lui en fallut pour répondi'e à ses ennemis de la la rive 
gauche. 

Elle réussit : elle les abaissa. Puis , lorsque ae ce côté ses 
armes lui eurent assuré , non seulement le repos , mais la do- 
mination , elle mit à profit les embarras inextricables où les 
efforts des Galls plongeaient ses anciens maîtres , et , les pre- 
nant à dos , remporta sur eux des triomphes qui , sans cette 
drconstance , eussent probablement été mieux disputés et fort 
incertains. 

(1) Les Tarquiniens semblent avoir même un moment rallié contre les 
Romains , renégats de l'Étrurie , jusqu'aux villes libérales : Clusium , par 
exemple. — Liv., I : « Incensus Tarqulnius non dolore solum tantae ad 
« irritum cadenlis spei, sed etiam odio iraque... bellum aperte molien- 
« dum ratus, circumire supplex Etrurise urbes; orare maxime Veientes 
« Tarquiniensesqae , ne se orlum cjusdem sanguinis... perire sine-; 
« rent. » 

(2) 0. Muller, ouvr. cité, p. 165. — Cet auteur fait très bien ressortir 
la nécessité où se trouvèrent les Étrusques, par suite de l'invasion gal- 
lique, de tolérer les agrandissements de Rome. Il les montre forcés, de 
laisser prendre Véies, de voir, sans y intervenir, la soumission des 
Sabinsjdes Latins et des Osques, et cependant servant de rempart à 
ce cruel rival contre les ennemis qui les dévoraient eux-mêmes. 



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DES RACES HUMAINES. 237 

Tandis que les Étrusques, culbutés dans le nord par les 
agresseurs sortis de la Gaule , fuyaient en bandes effarées jus- 
qu'au fond de la Campanie (1) , l'armée romaine , avec toute son 
ordonnance et son attirail jadis imités de ses victimes d'aujour- 
d'hui, passait le fleuve et faisait sa main sur ce qui lui con- 
venait. Elle n'était pas l'alliée des Gaulois, heureusement, car, 
n'ayant pas à partager le butin, elle le gardait tout entier-, 
mais elle combinait de loin ses entreprises avec les leurs, et, 
pour mieux assurer ses coups, ne les assenait qu'en même 
temps. Elle y trouva encore un autre profit. 

Les Tyrrhénieos Rasènes, assaillis de toutes parts, défen- 
dirent leur indépendance aussi longtemps que faire se put. 
Mais , lorsque le dernier espoir de rester libres eut disparu 
pour eux, il leur fallut raisonnablement peser à quel vain- 
queur il valait mieux se rendre. Les Gaulois , on ne saurait 
trop insister sur cette vérité méconnue , n'avaient pas agi en 
barbares, car ils ne l'étaient pas. Après s'être abandonnés,' 
dans la première ardeur de l'invasion , à saccager des cités 
umbriques , ils avaient à leur tour fondé des villes , comme 
Milan, Mantoue et autres (2). Ils avaient adopté le dialecte des 
vaincus et, probablement, leur manière de vivre. Cependant, 
en somme, ils étaient étrangers au pays, avides, arrogants, 
brutaux. Les Étrusques espérèrent sans doute un sort moins 
dfu- sous la domination du peuple qui leur devait la vie. On vit 
donc des cités ouvrir aux consuls leurs citadelles, et se dé- 
clarer sujettes, quelquefois alliées, du peuple romain (3). C'était 
le meilleur parti à prendre. Le sénat, dans sa politique sérieuse 
et froide , eut longtemps la sagesse de ménager l'orgueil des 
nations soumises. 



(1) 0. Muller, oMvr. ct7é, p. 162 

(2) Ibid. , p. 139. 

(3) Ibid. , p. 128-130. —Le derDier soupir de TÉtrurle indépendante fut 
recueilli par le consul Marcius Philippus, qui triompha en 471 de 
Rome. Cependant la nationalité se maintint jusqu'au temps de Sylla. 
Ce dictateur inonda le pays de colonies sémitisées. César continua, 
Octave acheva, et le sac de Pérouse mit le sceau à la dispersion de 
la race. 



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238 DE l'inégalité 

Une fois l'Étrurie annexée aux possessions de la république, 
comme les nations les plus voisines de Rome avaient , pendant 
ce temps, subi le même sort les imes après les autres, le plus 
fort, le plus difficile du thème romain se trouva fait , et, quard 
l'invasion gauloise eut été rejetée loin des murs du Capitole, 
la conquête de la Péninsule tout entière ne fut plus qu'une 
question de temps pour les successeurs de Camille. 

A la vérité, s'il avait alors existé dans l'Occident une nation 
énergique , issue de la race ariane , les destinées du monde 
eussent été différentes : on eût vu bientôt les ailes de l'aigle 
tomber brisées; mais la carte des États contemporains ne nous 
montre que trois catégories de peuples en situation de lutter 
avec la république. 

P Les Celtes. — Brennus avait trouvé son maître, et ses 
bandes, après avoir dompté les Kymris métis de l'Umbrie et 
les Rasènes de l'Italie moyenne, avaient dû s'en tenir là. Les 
'Celtes étaient divisés en trop de nations, et ces nations étaient 
chacune trop petites, pour qu'il leur fût loisible de recom- 
mencer des expéditions considérables. La migration de Bel- 
lovèse et de Sigovèse fut la dernière jusqu^à celle des Helvé- 
tiens au temps de César. 

2° Les Grecs. — Comme nationalité ariane , ils n'existaient 
plus depuis longtemps, et les brillantes armées de Pyrrhus 
n'auraient pas été en état de faire une trouée au milieu des 
redoutables bandes kymriques vaincues par les Romains. Que 
prétendre contré les Italiotes ? 

3° Les Carthaginois. — Ce peuple sémitique , appuyé sur 
l'élément noir, ne pouvait , dans aucune supposition, prévaloir 
contre une quantité moyenne de sang kymrique. 

La prépondérance était donc assurée aux Romains. Ils n'au- 
raient pu la perdre que si leur territoire , au lieu d'être situé 
dans l'occident du monde , les avait faits voisins de la civilisa- 
tion brahmanique d'alors, ou, encore, s'ils avaient eu déjà 
sur les bras les populations germaniques qui ne vinrent qu'au 
v® siècle. 

Tandis que Rome marchait ainsi à la rencontre d'une gloire 
immense en s'appuyant sur la force respectée de ses constitu- 



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DES RACES HUMAINES. 239 

lions, les crises les plus graves s'accomplissaient dans son en- 
ceinte, je ne dirai pas sans violences Liatérielles , car il y en 
eut beaucoup, mais sans destruction des lois. L'émeute triom- 
phante ne fit jamais que modifier, et jamais ne renversa Fédi- 
. fice légal de fond en comble , de telle sorte que ce patriciat si 
odieux à la plèbe, dès le lendemain de l'expulsion des Étrus- 
ques, subsista jusque sous les empereurs, constamment détesté, 
constamment attaqué, affaibli par de perpétuelles atteintes, 
mais point assassiné : la loi ne le souffrait pas (1). 

Ces luttes , ces querelles avaient pour causes véritables les 
modifications ethniques subies sans cesse par la population 
urbaine , et pour modérateur la parenté plus ou moins loin- 
taine de tous les affluents; autrement dit, les institutions se 
modifiaient parce que la race variait , mais elles ne se trans- 
formaient pas du tout au tout, elles ne passaient pas d*un ex- 
trême à l'autre , parce que ces variations de race , n'étant en- 
core que relatives , tournaient à peu près dans le même cer- 
cle. Ce n'est pas à dire que les oscillations perpétuelles ainsi 
entretenues dans l'État ne fussent pas senties ni comprises. 
Le patriciat se rendait parfaitement compte du tort que les in- 
cessantes adjonctions d'étrangers causaient à son influence , et 
il prit pour maxime fondamentale de s'y opposer autant que 
possible, tandis que le peuple, au contraire, également éclairé 
«ur ce qu'il gagnait en nombre, en richesses, en savoir, à 
tenir grandes ouvertes les portes de la cité devant des nou- 
veaux venus qui, repoussés par la noblesse, n'avaient rien à 
faire qu'à s'adjoindre à lui , le peuple , la plèbe , se montra 
partisan déclaré des gens du dehors (2). Elle aspira toujours 
à les attirer, et rendit ainsi éternel le principe qui avait jadis 



(1) Je n*ai pas besoin d'ajouter que le patriciat subsista, mais uon 
pas les races nobles sabines, sauf un bien petit nombre. Elles furent 
graduellement remplacées par des familles plébéiennes. Sous Tibère, 
Gallus pouvait dire avec vérité dans le sénat : « Distinctes senatus et 
« equitum census, non quia diversi natura^ sed ut locis, ordinibus, 
« dignationibus antistent et aliis quae ad requiem animi aut salubri- 
•« tatem corporum parenlur. » (Tacit., Ann., Il, 33.) 

(2) Amédée Thierry, Hist, de la Gaule sous Vadmin. rom., 1. 1, p. 3 



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240 DE L'INEGALITE 

fortifié la cité naissante, et qui consistait à inviter au festin de 
ses grandeurs tous les vagabonds du monde connu (!•). Comme 
Tunivers d'alors était infirme, Rome ne pouvait manquer de 
devenir la sentine de toutes les maladies sociales (2). 

Cette soif immodérée d'agrandissement aurait paru mons- 
trueuse dans les villes grecques , car il en résultait de terribles 
atteintes aux doctrines d'exclusivité de la patrie (3). Des mul- 
titudes toujours ofifrant, toujours prêtes à conférer le droit de 
cité à qui le souhaitait, n'avaient pas un patriotisme jaloux. 
Les grands historiens des siècles impériaux , ces panégyristes 
si fiers des temps anciens et de leurs mœurs , ne s'y trompent 
nullement. Ce qu'ils célèbrent dans leurs mâles et emphati- 
ques périodes sur l'antique liberté, c'est le patricien romain ^ 
et non pas jamais l'homme de la plèbe (4). Lorsqu'ils parlent 
avec adoration de ce citoyen vénérable dont les années se sont 
écoulées à servir l'État, qui porte sur son corps les cicatrices 

(1) a Ne vanaurbis magnitude esset, adficiendae multitudinis causa... 
« locum qui nunc septus descendentibus inter duos lucos est, Asylum 
« aperit. Eo ex finitimis populis, turba omnis, sine discrimine, liber 
« an servus esset, avida novarum rerum perfugit. » (Liv., I.) L*horreur 
que les gens de tous les ordres prirent de très bonne heure pour le 
mariage régulier ne contribua guère moins que la guerre à détruire 
la population de souche italiote. En 131 avant J.-C, Q. MéteUus Ma- 
cédonicus , censeur, porte plainte aux sénateurs , et un décret engage 
les citoyens à renoncer au célibat. Ce ne fut pas le seul effort de la loi» 
et aucun n*eut de succès. (Zumpt, ouvr. cité, p. 2S.) Il faut encore 
tenir compte de Tusage qui permettait aux parents d'exposer leurs 
enfants, cause puissante de dépopulation. 

(2) En principe, des citoyens seuls pouvaient entrer dans les lé- 
gions. Lors de la seconde guerre punique, on y admit des affranchis. 
Marins y reçut indistinctement tous les prolétaires. (Zumpt, ouvr. cité, 
p. 23 et 27.) 

(3) Denys d'Halicarnasse fait ressortir la différence des points de 
^rue hellénique et romain , et donne , comme de juste chez un homme 
de son temps, toute louange et tout avantage à la méthode qui lui 
avait conféré à lui-même son rang de citoyen. {Antiq. Rom., 2, XVII.) 

(4) Il ne faut pas s'y méprendre lorsqu'on lit dans Tacite : « Igitur, 
« verso civitatis statu, nihil usquam prisci et integri moris : omnes, 
« exuta œqualitate, jussa principis adspectare. » {Ann., 1. 1,4.) Cette 
égalité, c'est régalité patricienne qui n'a que des inférieurs et pBS 
de maîtres. 



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DES BACES HUMAINES. 24t 

de tant de batailles gagnées contre les ennenis de la majesté 
romaine , qui a sacrifié non seulement ses membres , mais sa 
fortune, celle de sa famille, et quelquefois ses enfants, et, 
quelquefois même , a tué ses fils de sa propre main pour un 
manquement aux lois austères du devoir civique; lorsqu'ils 
représentent cet homme des anciens âges, honoré jadis de la 
robe triomphale, une ou deux fois consul, questeur, édile, 
sénateur héréditaire, et préparant, de cette même main qui ne 
trouva jamais trop lourdes Tépée et la lance, les raves de son 
souper (1) , puis, avec cette rectitude de jugement, cette froide 
raison si utile à la république, calculant les intérêts de ses 
prêts usuraires , d'ailleurs méprisant les arts et les lettres , et 
ceux qui les cultivent, et les Grecs qui les aiment : ce vieillard, 
cet homme vénérable , ce citoyen idéal , ce n'est jamais qu'un 
patricien, qu'un vieux sabin. Ûhomme du peuple est, au con- 
traire, ce personnage actif, hardi, intelligent, rusé, qui, pour 
renverser ses chefs, cherche d'abord à leur enlever le mono- 
pole judiciaire , y parvient, non pas par la violence, mais par 
l'infidélité et le vol; qui, exaspéré de l'énergique résistance 
des nobles , prend enfin le parti , non de les attaquer, la loi 
ne le veut pas , et il faudrait les tuer tous sans espoir d'en faire 
céder un seul , mais le parti de s'en aller pour ne revenir 
qu'après avoir commenté avec profit la fable des membres et 
de l'estomac. Le plébéien romain, c'est un homme qui n'aime 
pas la gloire autant que le profit (2) , et la liberté autant que 

(1) 

Gratus insigni referam Camœna, 

Fabriciumque 
Hune, et incomptis Curtium capillis, 
Utilem bello tulit, et Camillum, 
Saeva paupertas, et avitus apto 

Cum lare fundus. 

aor. , Od. 1 , 12, 39. 

(2) Il ne faut pas perdre de vue un seul instant, quand il s*agit de 
la Roine italiote , l'esprit profondément utilitaire de sa population. Les 
lois concernant les débiteurs, l'usure, le partage du butin et des terres 
conquises , voilà le fond , voilà l'essentiel de ses constitutions , et les 
causes réelles de plus d'une de ses agitations politiques. (Niebuhr, 
Rœm. GeschichtCf 1. 1, p. 394 et pass. ; t. II, 22, 23i , 310, etc.) 

14 



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242 DE l'inégalité 

ses avantages ; c'est le préparateur des grandes conquêtes , 
des grandes adjonctions par rextei^ion du droit civique aux 
villes étrangères ; c'est , en un mot , le politique pratique qui 
comprendra plus tard la nécessité du régime impérial, et se 
trouvera heureux de le voir éclore, échangeant volontiers 
l'honneur de se gouverner, et le monde avec soi, pour les mé- 
rites plus solides d'une administration mieux ordonnée. Les 
écrivains à grands sentiments n'ont jamais eu la moindre in- 
tention de louer ce plébéien toujours égoïste au milieu de son 
amour pour l'humanité, et si médiocre dans ses grandeurs. 

Tant que le sang italiote, ou même gaulois, ou, encore, 
celui de la Grande-Grèce, se trouvèrent seuls à satisfaire les 
besoins de la politique plébéienne, en affluant dans Rome et 
dans les villes annexées , la constitution républicaine et aris- 
tocratique ne perdit pas ses traits principaux. Le plébéien d'ori- 
gme Sabine ou samnite désirait l'agrandissement de son rôle 
sans vouloir abroger complètement le régime du patriciat, dont 
ses idées ethniques sur la valeur relative des familles, dont 
ses doctrines raisonnables en matière de gouvernement lui 
faisaient apprécier les irremplaçables avantages. La dose de 
sang hellénique qui se glissait dans cet amalgame avivait le tout , 
et n'avait pas encore réussi à le dominer. 

Après le coup d'éclat qui termina les guerres puniques, la 
scène changea. L'ancien sentiment romain commença à s'alté- 
rer d'une manière notable : je dis s'altérer, et non plus se mo- 
difier. Au sortir des guerres d'Afrique, vinrent les guerres 
d'Asie. L'Espagne était déjà acquise à la république. La Grande- 
Grèce et la Sicile tombèrent dans son domaine, et ce que 
l'hospitalité intéressée du parti plébéien (1) fit désormais affluer 

(1) Am. Thierry, la Gaule sous l'administration romaine, Introduct., 
t. I, p. 62 : « Il serait injuste, sans doute, de faire peser sur les hom- 
« mes du parti patricien .tout Todieux de ces abominables excès (les 
« rapines de Verres et de ses pareils). Le parti populaire ne possédait 
« assurément ni tant de désintéressement ni tant de vertu; mais, 
« comme les accusations contre les vols publics et les réclamations en 
« faveur des provinciaux sortirent presque toujours de ses rangs, 
« comme il promettait beaucoup de réformes, que l'appui qu'il avait 
« prêté aux Italiens avant et depuis la guerre sociale inspirait confiance 



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DES RACES HUMAINES. 245 

dans la ville, ce ne fut plus du sang celtique plus ou moins al- 
téré, mais des éléments sémitiques ou sémitisés. La corruption 
s'accumula à grands flots. Rome, entrant en communion étroite 
avec les idées orientales, augmentait, avec le noaibre de ses élé- 
ments constitutifs , la difficulté déjà grande de les amalgamer 
jamais. De là, tendances irrésistibles à ranarchie pure, au des- 
potisme, à rénervement, et, pour conclure, à la barbarie; delà ^ 
haine chaque jour mieux prononcée pour ce que le gouverne- 
ment ancien avait de stable, de conséquent et de réfléchi. 

Rome Sabine avait été marquée, vis-à-vis de la Grèce, d'une 
originalité tranchée dans sa physionomie ; désormais ses idées, 
ses mœurs , perdent graduellement cette empreinte. Elle de- 
vient à son tour hellénistique, comme jadis la Syrie, l'Egypte, 
bien qu'avec des nuances particulières. Jusqu'alors , bien mo- 
deste dans toutes les choses de l'esprit, quand ses armes com- 
mandaient aux provinces , elle s'était souvenue avec déférence 
que les Étrusques étaient la nation cultivée de l'Italie, et elle 
avait persisté à apprendre leur langue, à imiter leurs arts, à 
leur emprunter savants et prêtres , sans s'apercevoir que , sur 
beaucoup de points, FÉtrurie répétait assez mal la leçon des 
Grecs, et d'ailleurs que les Grecs eux-mêmes traitaient de su- 
ranné et de hors de mode ce que les Étrusques continuaient à 
admirer sur la foi des modèles anciens. Graduellement Rome 
ouvrit les yeux à ces vérités , elle renia ses antiques habitudes 
vis-à-vis des descendants asservis de ses fondateurs. Elle ne 
voulut plus entendre parler de leurs mérites, et prit un engpue- 

a en sa parole, les provinces s'attachèrent à lui. Elles lui rendirent 
a promesses pour promesses, espérance pour espérance. Il se forma 
entre elles et les agitateurs des derniers temps de la république des 
« liens analogues à ceux qui avaient, un siècle auparavant, compromis 
« les alliés latins dans les entreprises des Gracques. On peut se rap- 
« peler avec quel héroïsme l'Espagne adopta et défendit de son sangles 
« derniers chefs du parti de Marins. Catilina lui-même parvint à en- 
« rôler sous son drapeau la province gauloise cisalpine, et déjà il 
« entraînait quelques parties de la transalpine, réduites aussi en 
* province. » — Le parti démocratique à Rome, outre qu'il tendait 
essentiellement à la destruction de la forme républicaine, résultat 
qu'il obtint, était aussi avec ferveur ce que la phraséologie moderne 
appellerait le parti de l'étranger. 



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^44 DE l'inégalité 

ment de parvenue pour tout ce qui se taillait, se sculptait, s'é- 
crivait, se pensait ou se disait dans le fond de la Méditerranée. 
Même au siècle d'Auguste, elle ne perdit jamais, dans ses rap- 
ports avec la Grèce dédaigneuse, cette humble et niaise attitude 
du provincial devenu riche qui veut passer pour connaisseur. 

Mummius, vainqueur des Corinthiens, expédiait tableaux et 
statues à Rome en signifiant aux voituriers qu'ils auraient à 
remplacer les chefs-d'œuvre endommag.és sur la route. Ce 
Mummius était un vrai Romain : un objet d'art n'avait pour 
lui que le prix vénal. Saluons ce digne et vigoureux descendant 
des confédérés d'Amiternum. Il n'était pas dilettante, mais 
avait la vertu romaine, et on ne riait que tout bas dans les 
villes grecques qu'il savait si bien prendre. 

Le latin, jusqu'alors, avait gardé une forte ressemblance 
avec les dialectes osques (1). Il inclina davantage vers le grec, 
et si rapidement qu'il varia presque avec chaque génération. 
Il n'y a peut-être pas d'exemple d'une mobilité aussi extrême 
dans un idiome, coname il n'y en a pas non plus d'un peuple 
aussi constamment modifié dans son sang. Entre le langage des 
Douze Tables et celui que parlait Cicéron, la différence était telle 
que le savant orateur ne pouvait s'y reconnaître. Je ne parle 
pas des chants sabins, c'était encore pis. Le Jatin, depuis En- 
nius, tint à honneur de mettre en oubli ce qu'il avait d'italique. 

Ainsi, pas de langue vraiment et uniquement nationale, un 
engouement de plus en plus prononcé pour la littérature, les 
idées d'Athènes et d'Alexandrie, des écoles et des professeurs 
helléniques, des maisons à l'asiatique, des meubles syriens, le 
dédain profond des usages locaux : voilà ce qu'était devenue 
la ville qui, ayant commencé par la dommation étrusque, avait 
grandi sous l'oligarchie sabine : le moment de la démocratie 
sémitique n'était pas loin désormais. 

La foule entassée dans les rues s'abandonnait tout entière à 
l'étreinte de cet élément. L'âge des institutions libres et de la 
légalité allait se clore. L'époque qui succéda fut celle des coups 

(1) Le livre de Meier présente cette vérité dans un jour vraiment 
frappant. (Voir Meier, Lateinische Anthologie.) 



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DES RACES HUMAINES. 245 

-d'État violents, des grands massacres, des grandes perversités, 
des grandes débauches. On se croit transporté à Tyr, aux jours 
de sa décadence; et en effet, avec un plus grand espace aréal, 
la situation est pareille : un conflit des races les plus diverses, 
ne pouvant parvenir à se mélanger, ne pouvant se dominer, 
ne pouvant pas transiger, et n'ayant de choix possible qu'en- 
tre le despotisme et l'anarchie. 

Dans de pareils moments, les douleurs publiques trouvent 
souvent un théoricien illustre pour les comprendre et pour 
inventer un système supposé capable d'y mettre fin. Tantôt 
cet homme bien intentionné n'est qu'un simple particulier. Il 
ne devient alors qu'un écrivain de génie : tel fut, chez les 
Orecs , Platon. Il chercha un remède aux maux d'Athènes, et 
offrit, dans une langue divine, un résumé de rêveries admira- 
bles. D'autres fois, ce penseur se trouve, par sa naissance ou 
par les événements, placé à la tête des affaires. Si, attristé 
d'une situation tellement désastreuse , il est d'un naturel hon- 
nête, il voit avec trop d'horreur les maux et les ruines ac- 
<;umulées sous ses pas pour accepter l'idée de les agrandir en- 
<îore, il reste impuissant. De telles gens sont médecins, non 
chirurgiens, et, comme Épaminondas et Philopœmen, ils se 
couvrent de gloire sans rien réparer. 

Mais il apparut une fois, dans l'histoire des peuples en dé- 
xîadence, un homme mâlement indigné de l'abaissement de sa 
nation, apercevant d'un coup d'œil perçant, à travers les va- 
peurs des fausses prospérités, l'abîme vers lequel la démorali- 
sation générale traînait la fortune publique, et qui, maître de 
tous les moyens d'agir, naissance , richesses , talents , illustra- 
tion personnelle, grands emplois, se trouva être, en même 
temps, fort d'un naturel sanguinaire, déterminé à ne reculer 
devant aucune ressource. Ce chirurgien, ce boucher, si l'on 
veut, ce scélérat auguste, si on le préfère, ce Titan, se mon- 
tra dans Rome au moment où la république , ivre de crimes, 
de domination et d'épuisement triomphal, rongée par la lèpre 
de tous les vices, s'en allait roulant sur elle-même et vers l'a- 
bîme. Ce fut Lucius Cornélius Sylla. 

Véritable patricien romain, il était pétri de vertus politi- 

14. 



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246 DE l'inégalité 

qués (1), vide de vertus privées; sans peur pour lui, pour les 
autres; pour les autres pas plus que pour lui, il n'avait de fai- 
blesse. Un but à saisir, un obstacle à écarter, une volonté à 
réaliser, il n'apercevait rien en dehors. Ce qu'il fallait briser 
de choses ou d'hommes pour faire pont n'entrait pas dans ses 
calculs. Arriver, c'était tout, et, après, reprendre l'essor. 

Les dispositions impitoyables de son sang , de sa race , s'é- 
taient d'ailleurs fortifiées à l'odieux contact de ce soldat que, 
dans la personne bestiale de Marius, le parti populaire oppo- 
sait à ses desseins. 

Sylla n'était pas allé chercher dans les théories idéales le 
plan du régime régénérateur qu'il se proposait d'imposer. Il 
voulait simplement restaurer en son entier la domination pa- 
tricienne, et, par ce moyen, rendre l'ordre avec la discipline à 
la république raffermie. Il s'aperçut bientôt que le plus dif- 
ficile n'était pas de mettre en déroute les émeutes ou même les 
armées plébéiennes, mais bien de trouver une aristocratie di- 
gne de la grande tâche qu'il voulait lui livrer. Il lui fallait des 
Fabius, il lui fallait des Horaces; il eut beau les appeler, il ne 
les fit pas sortir de ces maisons luxueuses où résidaient leurs 
images, et, comme il ne reculait devant rien, il voulut recréer 
les nobles qu'il ne trouvait plus. 

On le vit alors, plus redoutable à ses amis qu'à ses rivaux, 
tailler et retailler d'un bras impitoyable l'arbre de la noblesse 
romaine. Pour rendre la virilité à un corps appauvri, il fit 
tomber les têtes par centaines, ruina, exila ceux qu'il ne mit 
pas à mort, et traita avec la dernière férocité -bien moins les 
gens de la plèbe, francs ennemis, que les grands, obstacles di- 
rects de ses desseins par leur impuissance à les servir. A force 
de receper le vieux tronc, il s'imaginait en tirer des bourgeons 
nouveaux, porteurs d'autant de suc que ceux d'autrefois. Il 
espérait quaprès avoir élagué les branches indignes, il réussi- 
rait, à force d'effrayer, à fabe des braves, et qu'ainsi la démo-, 

(1) Dion. Cass. , Hist. rom., Hamb. CIoIoCCL, in-fol. , 1. 1, p. 47, fragm. 
CXVII : AÙTÔç (SOXXaç) te ouv xaixoi ôeivoraxoç wv Taç t£ Yvwjxaç 
Twv àvôpwTTtov (jyviôeîv... — Dion Cassius est un écrivain très démo- 
cratique et fort ennemi du dictateur. 



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DES BACES HUMAINES. 



247 



cralie recevrait de sa main, pour être matée à jamais, des chefs 
inflexibles et des maîtres résolus. 

Il serait dur d'avoir à reconnaître que de tels moyens se 
soient trouvés bons. Lui-même il cessa de le croire. Au bout 
d'une longue carrière, après des efforts dont l'intensité se me- 
sure aux violences qu'ils accumulèrent, Sylla, désespérant de 
l'avenir, triste, épuisé, découragé, déposa de lui-même la ha- 
che de la dictature, et, se résignant à vivre inoccupé au milieu 
de cette population patricienne ou plébéienne que sa vue seule 
faisait encore frémir, il prouva du moins qu'il n'était pas un 
ambitieux vulgaire, et qu'ayant reconnu l'inanité de ses espé- 
rances, il ne tenait pas à garder un pouvoir stérile. Je n'ai pas 
d'éloges à donner à Sylla , mais je laisse à ceux que ne frappe 
pas d'une respectueuse admiration le spectacle d'un tel homme, 
échouant dans une telle entreprise, le soin de lui reprocher 
ses excès. 

Il n'y avait pas moyen qu'il réussît. Le peuple qu'il voulait 
ramener aux mœurs et à la discipline des vieux âges ne res- 
semblait en rien au peuple républicain qui les avait pratiquées. 
Pour s'en convaincre, il suffit de comparer les éléments ethni- 
ques des temps de Cincinnatus à ceux qui existaient à l'époque 
où vécut le grand dictateur. 



Temps de Cincinnatus. 



iSabinS; «n ma- \ 
jorite. 
Quelques Étrus- 
ques. 
Quelques Italio- 
tes. 

ISabins. 
Samnites. 
Sabelliens. 
Sicules. 
Quelques Hellè- 
nes. 



i° Majorité 
métisse de 
blanc et de 
jaune; 



2° Très fai- 
ble apport 
sémitique. 



Temps de Sylla. 

Iltaliotes mêlés ^^ 
de sang hel-» 
lénique (1). 

Italiotes. 

Grecs de la 
Grande - Grèce 
et de la Sicile. 

I Hellénistes d'A- 
sie. 
1^ Sémites d'Asie. 

1 Sémites d'Afri- 
que. 

sémites d'Espa- 
gne. 



1** Majorité 
sémitisée; 



2° Minorité 
ariane ; 



3" Subdivi- 
Ision extrême 
|du principe 
jaune. 



(i) Quand, sous Néron, il fut question au sénat de restreindre les 
droits des afifranchis, on rencontra beaucoup d'oppositions basées sur 



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248 DE l'inégalité 

Impossible de ramener dans un même cadre deux nations 
qui, sous le même nom, se ressemblaient si peu (1). Toutefois 
réquité n'est pas aussi sévère 4)our l'œuvre de Sylla que le fut 
son auteur. Le dictateur eut raison de perdre courage , car il 
compara son résultat à ses plans. Il n'en avait pas moins 
donné au patriciat une vigueur factice, renforcée, il est vrai, 
par la terreur qui paralysait le parti contraire , et la républi- 
que lui dut plusieurs années d'existence qu'elle n'aurait pas 
eues sans lui. Après la mort du réformateur, l'ombre corné- 
lienne protégea encore quelque temps le sénat. Elle se dres- 
sait derrière Cicéron, lorsque ce rhéteur, devenu consul, dé- 



des raisons très dignes d*être rapportées ici comme aveux complets de 
ïa part des patriciens : « Disserebatur contra paucorum culpam ipsis 
« exitiosamesse debere, nihiluniversorum juri derogandum; quippe 
« latefusum id corpus; hinc plerumque tribus, decurias, minisleria 
« magistratibus et sacerdotibus , cohortes etiam in urbe conscriptas; 
« et plurimis equitum, plerisque senatoribus, non aliunde originem 
<f trahi. Si separarentur ïibertini , manifestam fore penuriam inge- 
« nuorum. » (Tac, Ann., XIII, 27.) Déjà du temps de Cicéron, l'u- 
sage s'était introduit d'affranchir un esclave après six ans de bons 
services et de bonne conduite. A dater de la même époque , un Romain 
de la classe riche se faisait un devoir en mourant de donner la li- 
berté à toute sa maison, et l'opinion publique considérait cet acte 
comme une affaire de conscience. (Zumpt, loc. cit., p. 30.) Il me 
semble bien difficile de ne pas conclure de ces faits que la déca- 
dence de l'esclavage dans tout pays est correspondante à la confusion 
des races , et résulte directement de la parenté de plus en plus proche 
entre les maîtres et les serviteurs. 

(1) Denys d'Halicarnasse rend très bien compte de cette situation et 
de ses conséquences : Aï ôè twv papSàpcov èiïi{J.i|tai , 6i' 6cç -^ iroXiç 
TToXXà Tc5v àpxaiwv èirtTYiôeujAàTwv àiréjjiaÔe, (tùv XP^'^V èYsvovxo' xat 
6au{Jia jJLEV toOto ttoXXoTç àv eivat 66^eie xà elxoTa XoYKrapiévoiç, tcôç 
ovx ^"f*^ è^eêap6aptii)6Y), 'Ottixouç tô 07co8e^a{JL£vyi , xal Mapdoùç, xal 
SauviTaç, xat Tvppy]voùç, xat BpexTtoyç, 'OjjLêpixwv ts xat AiyOtov, 
xal 'lêvipcûv, xai KsXtwv tjMyyàç {/.udiàSaç, àXXà ts upôç xoïç slpY)- 
(xévoiç iOvYi, Ta piev è| aOxri; 'IxaXia;, xà S' èl éxépwv à9iY(x,éva xoiuwv 
piupta ô(7a, ouxe o^o^Xtodcra, ouxe ojjioSCaixa* d)ç ouxe 9tovà(; oûxe 
ôtaixav, xai ^icL ffUYxXuôaç àvaxapaxOévxaç, èx xo(rauTy)ç ôiaçwvCaç 
TcoXXà xoO TtaXaiov xoapiou xyjç TioXecoç V£ox(Jt<to<J"at. e'.xôç ^v. {Antiq. 
Rom., i, LXXXIX.) 



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DES RACES HUMAINES. 249 

fendait si maigrement la cause publique contre les audaces em- 
portées des factions. Sylla réussit donc à entraver la course 
qui entraînait Rome vers d'incessantes transformations. Peut- 
^tre, sans lui, l'époque qui s'écoula jusqu'à la mort de César 
n'aurait-elle été qu'un enchaînement bien plus lamentable en- 
core de proscriptions et de brigandages, qu'une lutte perpé- 
tuelle entre des Antoines et des Lépides prématurés, écrasés 
dans l'œuf par sa farouche intervention. 

Voilà la part à lui faire ; mais il est incontestable que le plus 
terrible génie ne peut arrêter bien longtemps l'action des lois 
naturelles, pas plus que les travaux de l'homme ne sauraient 
empêcher le Gange de faire et de défaire les îles éphémères 
dont ce fleuve peuple son lit spacieux (1). 

Il s'agit maintenant de contempler Rome avec la nouvelle 
nationalité que les alluvions ethniques lui ont donnée. Voyons 
ce qu'elle devint quand un sang de plus en plus mêlé lui eut 
imprimé avec un nouveau caractère une nouvelle direction. 



CHAPITRE VII. 

Rome sémitique. 

Depuis la conquête de la Sicile jusque assez avant dans les 
temps chrétiens, l'Italie n'a pas cessé de recevoir de nom- 
breux, d'innombrables apports de Télément sémitique, de 
telle façon que le sud entier fut hellénisé et que le courant des 
races asiatiques remontant vers le nord ne s'arrêta que devant 
les invasions germaniques (2). Mais le mouvement de recul, le 

(1) Niebuhr s'indigoe contre les écrivains modernes qui, prétendant 
signaler, au vn* siècle de Rome, l'existence de factions patriciennes 
<lans cet État, oublient ou ignorent que Sylla fut la dernière expression 
légitime de cet ordre d'idées. (Niebuhr, Rœm. Geschichte, 1. 1, p. 375.) 

(2) Les dernières immigrations hellénistiques dans le royaume de 



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250 DE l'inégalité 

point où s'arrêtèrent les alluvions du sud dépassa Rome. Cette 
ville alla toujours perdant son caractère primitif. Il y eut gra- 
dation sans doute dans cette déchéance, jamais temps d'arrêt 
véritable. L'esprit sémitique étouffa sans rémission son rivaL 
Le génie romain devint étranger au premier instinct italiote, 
et reçut une valeur oii l'on reconnaît bien aisément l'influence 
asiatique. 

Je ne mets pas au nombre des moins significatives manifes- 
tations de cet esprit importé la naissance d'une littérature mar- 
quée d'un sceau particulier, et qui mentait à l'instinct italiote 
déjà par cela seul qu'elle existait. 

Ni les Étrusques , je l'ai dit , ni aucune tribu de la Péninsule^ 
pas plus que les Galls, n'avaient eu de véritable littérature ^ 
car on ne saurait appeler ainsi des rituels, des traités de divi- 
nation, quelques chants épiques servant à conserver les sou- 
venirs de l'histoire, des catalogues de faits, des satires, des^ 
farces triviales dont la maliguité des Fescennins et des Atellans 
amusaient les rires des désœuvrés. Toutes ces nations utilitai- 
res, capables de comprendre au point de vue social et politi- 
que le mérite de la poésie , n'y avaient pas de tendance natu- 
relle, et, tant qu'elles n'étaient pas fortement modifiées par 
des mélanges sémitiques, elles manquaient des facultés néces- 
saires pour rien acquérir dans ce genre (1). Ainsi ce ne fut 
que lorsque le sang hellénistique domina les anciens alliages 
dans les veines des Latins, que de la plèbe la plus vile, ou de 
la bourgeoisie la plus humble, exposées surtout à l'action des 
apports sémitisés, sortirent les plus beaux génies qui ont fait 

Naples, la Sicile, la basse Italie sont byzantines et arabes. En 1461, 
1532 et 1744, il vint encore des Albanais en Sicile et en Calabre. 

(1) Dyon. Halicarn., Antiq. Rom., 1, LXXIII : « IlaXatôç piàv ouv ouxêr 
<yyYYP*9£^Ç 0^"^^ XoyoYpàcpoç iax\ 'PwpLaiwv o08è sTç . ïy. TtaXaiôv (iévrot 
Xoywv èv lepaïç ôéXxoiç <y(o2;o{j.£va)v, exacjtoç Ttç uapaXaêwv àvsYpa<|;s. 
— Sans me faire le champion de la confiance vaniteuse d'Ennius 
dans son propre mérite, je suis tout disposé à croire avec lui qu'a- 
vant le temps où il se mit à écrire , en cherchant l'imitation des chefs- 
d'œuvre grecs, il y avait des chants, mais pas de poésie dans le La- 
tium : » Quum neque Musarum scopulos quisquam superarat, Nec dicti 
studiosus crat. » 



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DES RACES HUMAINES. 251 

la gloire de Rome. Certes, Mucius Scévola aurait tenu en bien 
petite estime l'esclave Plaute , le Mantouan Virgile , et Horace , 
Vénusien , l'homme qui jetait son bouclier à la bataille et en 
racontait l'anecdote pour faire rire Pompéius Varus (1). Ces 
hommes étaient de grands esprits, mais non pas des Romains, 
à parler chimie. 

Quoi qu'il en soit, la littérature naquit^ et avec elle une 
bonne part, sans contredit , de l'illustration nationale, et la 
cause du bruit qu'a fait le reste ; car on ne disconviendra pas 
que la masse sémitisée d'où sont sortis les poètes et les his- 
toriens latins dût à son impureté seule le talent d'écrire avec 
éloquence , de sorte que ce sont les doctes emphases des bâ- 
tards collatéraux qui nous ont mis sur la voie d'admirer les 
hauts faits d'ancêtres qui, s'ils avaient pu reviser et consulter 
leurs généalogies, n'auraient rien eu de plus pressé à faire que 
de renier ces respectueux descendants (2). 

Avec les livres, le goût du luxe et de l'élégance étaient de 
nouveaux besoins qui témoignaient aussi des changements sur- 
venus dans la race. Caton les dédaignait , mais il y mettait de 
l'affectation. N'en déplaise à la gloii^e de ce sage, les préten- 
dues vertus romaines dont il se parait étaient plus conscien- 
cieuses encore chez les antiques patriciens , et toutefois plus 
modestes (3). De leur temps, il n'était pas besoin d'en faire 
parade pour se singulariser; tout le monde était sage à leur 



(i) Tecum Phîlippos et celerem fugam 

Sensi, r'elicta non bene parmula, 
Quum fracta virtus et minaces 
Turpe solum tetigere mento. 

Hor.,Orf., 11,7,9. 

(2) Voir, sur la richesse des annales latines, et la différence exis- 
tant entre elles et les histoires grecques , Niebuhr, fîcem. Geschiehte, 
t. II, p. 1 et pass. — La méthode hellénique offre la transition des épo- 
pées hindoues et persanes, complètement nulles sous le rapport de la 
chronologie et de l'exactitude matérielle, aux fastes italiotes, qui n'a- 
vaient, au contraire, que ces deux qualités. 

(3) Polybe rend justice entière à l'avarice sordide de l'esprit romain : 
*A7cX(3ç yàp oy6elç oOSevt ôiStoort lôv lôicov Oîtapxovtwv éxà)V oùSêv. 
(Fragm., libr. XXXII, c. 12.) 



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252 DE l'inégalité 

manière. Au contraire, après avoir reçu le sang de mères 
orientales et d'affranchis grecs ou syriens, le marchand, de- 
venu chevalier, riche de son trafic ou de ses extorsions, ne 
comprenait rien, pour sa part, aux mérites de l'austérité pri- 
mitive. Il voulait jouir en Italie de ce que ses ancêtres méri-^ 
dionaux avaient créé chez eux , et il l'y transportait. Il poussa 
du pied sous sa table le banc de bois où s'était assis Dentatus ; 
il remplaça de telles misères par des lits de citronnier incrus- 
tés de nacre et d'ivoire. Il lui fallut , comme aux satrapes de 
Darius , des vases d'argent et d'or pour contenu* les vins pré- - 
cieux dont se repaissait son intempérance , et des plats de cris- 
tal pour servir les sangliers farcis , les oiseaux rares , les gibiers 
exotiques que dévorait sa fastueuse gloutonnerie. Il ne se 
contenta plus , pour ses demeures particulières , des construc- 
tions que les gens d'autrefois eussent trouvées assez splendides 
pour héberger les dieux; il voulut des palais immenses avec 
des colonnades de marbre , de granit , de porphyre , des sta- 
tues, des obélisques, des jardins, des basses-cours, des vi- 
viers (1), et, au milieu de ce luxe, afin d'animer l'aspect de tant, 
de créations pittoresques, Lucullus faisait circuler des multi- 
tudes d'esclaves désœuvrés , d'affranchis et de parasites dont 
la servilité bassement intéressée n'avait rien de commun avec 
le dévouement martial et la sérieuse dépendance des clients 
d'un autre âge. 

Mais , au milieu de ce débordement de splendeurs , persistait 
une souillure singulière qui, pour l'opinion même des contem- 
porains , s'attachait, à tout , enlaidissait tout. La gloire et la 
puissance , le pouvoir de faire des profusions et la volonté de 
s'y abandonner appartenaient, la plupart du temps, à des 
gens inconnus la veille (2). On ne savait d'où sortaient tant 
d'opulents personnages (3), et tour à tour, soit que ce fussent 

(1) « Quid enim premium prohibere et priscum ad morem recidere- 
« aggrediarX Villarumne infinita spatia? familiarum numerum et na- 
« tiones? argenti et auri pondus? œris tabularumque miracula? » 
(Tac. , Ann. , III , 53.) 

(2) Am. Thierry, la Gaule sous Vadm.rom. Introd., 1. 1, p. 143. 

(3) Petron., Satyr., XXXVII : « Uxor, inquit, Trimalchionis, Fortuiiata. 



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DES BACES HUMAINES. 253 

• 

les flatteurs ou les envieux qui parlassent, on prêtait à Tri- 
malcion la plus illustre ou la plus immonde origine (I). Toute 
cette brillante société était, en outre, un ramas d'ignorants ou 
d'imitateurs. Au fond , elle n'inventait rien , et tirait tout ce 
qu'elle savait des provinces helléniques. Les innovations qu'elle 
y mêlait étaient des altérations, non des embellissements. Elle 
s'habillait à la grecque ou à la phrygienne, se coiffait de la 
mitre persane , osait même , au grand scandale des louangeurs 
du temps passé, porter des caleçons à la mode asiatique sous 
une toge douteuse ; et tout cela qu'était-ce ? Des emprunts à 
l'hellénisme, et quoi de plus? Rien, pas même les dieux nou- 
veaux, les Isis, les Sérapis, les Astarté, et, plus tard, les Mithra 
et les Élagabal que Rome vit s'impatroniser dans ses temples, il 
ne perçait de tous côtés que ce sentiment d'une population 
asiatique transplantée, apportant dans le pays qui s'imposait à 
elle les usages, les idées, les préjugés, les opinions, les ten- 
dances, les superstitions, les meubles, les ustensiles, les vê- 
tements , les coiffures , les bijoux , les aliments , les boissons , 
les livres, les tableaux, les statues, en un mot, toute l'exis- 
tence de la patrie. 
Les races italiotes s'étaient fondues dans cette masse amenée 



« appeUatur, quae nummos modio metitur. » — « Ipse nescit quid 
« liabeat adeo zaplutus (ZàTrXouxoç,) est. » — « Argentum in hostiarii 
« illius plus jacetquam quisquam in fortunis habet. Familia vero babîe: 
« babae! non me hercules puto decumatn parlera esse quae dominum 
« suum novit, etc., etc. »— .XXXVIII : « Reliquos autem collibertos ejus 
a cave contemnas, valde succosi sunt. Vides illum qui in imo imus 
a recumbit? Hodie sua octingenta possidet; de nihilo crevit; solebal 
a coUo modo suo ligna portare. » 

(1) Am. Thierry, ibid., t. I, p. 208 : « CeUe nouvelle société qui se 
« formait alors, et qui, en Ualie, depuis la guerre sociale, ne se 
« recrutait plus que parmi les affranchis. » Il n'y a rien d'étonnant 
à ce que des hommes de cette étoffe répétassent volontiers avec Tri- 
malcion : « Amici et servi homines sunt, et aeque unum lactem bibe- 
« runt. » (Pelron., Satyr.^ LXXI.) Ils n'en étaient pas meilleurs pour 
cela, et n'écrivaient pas moins sur la porte de leur maison, comme 
ce même financier : Tout esclave qui, sans ma permission^ sortira 
d'ici y recevra cent coups. « Quisquis servus sine dominico jussu foras 
exierit, accipiet plagas centum. » (Pelron., Satyr., XXViii.) 

RACES HUMAINES. — T. H. 15 



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254 de^l'inégalité 

par ses défaites sur le sein des vainqueurs que son poids ache- 
vait d'étouffer; ou bien les nobles Sabins , méconnus, croupis- 
saient dans les plus obscurs bas-fonds de la populace , mou- 
rant de faim sûr le pavé de la ville illustrée par leurs ancêtres. 
Ne vit-on pas les descendants des Gracques gagner leur pain, 
cochers du cirque (1), et ne fallut- il pas que les empereurs 
prissent en pitié la dégradante abjection où le patriciat était 
tombé? Par une loi, ils refusèrent aux matrones issues des 
vieilles familles le droit de vivre de prostitution (2). Du reste, 
la terre d'Italie elle-même était traitée comme ses indigènes 
par les vaincus devenus tout-puissants. Elle ne comptait plus 
parmi les régions dignes de nourrir les hommes. Elle n'avait 
plus de métairies , on n'y traçait plus de sillons , elle ne pro- 
duisait plus de blé (3). C'était un vaste jardin semé de maisons 
de campagnes et de châteaux de plaisance. On va voir bientôt 
le jour où il fut même défendu aux Italiotes de porter les 
armes (4). Mais ne devançons pas les temps. 

Lorsque l'Asie , prédominant ainsi dans la population de la 
Ville, eut enfin amené la nécessité prochaine du gouvernement 
d'un maître , César, pour illustrer d'habiles loisirs , s'en alla 
conquérh^ la Gaule. Le succès de son entreprise eut des consé- 

(1) Am. Thierry, HisL de la Gaule. sous Vadministr. rom. , 1. 1, p. 181. 

(2) « Eodem anno, gravibus senatus decretis libido feminarum coer- 
« cita, cautumque ne quaestum corpore faceret cui avus, aut pater aut 
« mari tus eques romanus fuisset. Nam Vistiiia, prœtoria familia genita, 
« licentiam stupri apud sediles vulgaverat. » (Tacit., Ann., Il, 83.) 

(3) « At, hercule, nemo refert quod Italia externse opis indiget quod 
« vita populi romani per incerta maris et tempestatum quotidie vol- 
et vitur, ac, nisi provinciaruni copiae et dominis et servitiis et agris 
« subveiierint, nostra nos scilicet nemora nostraeque villae tuebuntur ! » 
(Tac, ^nn., 111,54.) 

(4) Dans la guerre Flavienne, Antonius traita bien dédaigneusement 
les prétoriens licenciés parVitellius et recueillis par lui, lorsque, 
leur rappelant qu'ils étaient nés en Italie, à la différence des légion- 
naires de son armée, Germains ou Gaulois, il les appelle pagani, 
paysans. {Hist., III, 24.) Ce fut dans cette garde spéciale, qui ne quit- 
tait jamais les résidences impériales et portait fort peu les armes, que 
les Italiotes continuèrent encore un certain temps à servir; mais, à la 
fm, les empereurs se lassèrent d'eux, et les remplacèrent par de vrais 
soldats levés dans le Nord. 



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DES RACES HUMAINES. 255 

qiiences ethniques tout opposées à celles des autres guerres 
romaines. Au lieu d'amener des Gaulois en Italie, la conquête 
entraîna surtout des Asiatiques au delà des Alpes, et, bien qu'un 
certain nombre de familles de race celtique ait , depuis lors, 
apporté leur sangàTépouvantable tohu-bohu qui se mélangeait 
et se battait dans la métropole, cette immigration toujours 
restreinte n'eut pas une importance proportionnée à celle des 
colonisations sémitisées qui furent jetées à travers les provinces 
transalpines. 

La Gaule , la proie future de César, n'avait pas l'étendue de 
la France actuelle, et, entre autres différences, le sud-est de ce 
territoire, ou , suivant l'expression romaine, la Province, avait 
dès longtemps subi le joug de la république, et n'en faisait 
plus réellement partie. 

Depuis la victoire de Marins sur les Cimbres et leurs alliés, 
la Provence et le Langiiedoe étaient devenus le poste avancé 
de l'Italie contre les agressions du Nord (1). Le sénat s'était 
laissé aller à cette fondation d'autant plus aisément que les 
Massaliotes, avec leurs colonies diverses, Toulon, Antibes, 
Nice , n'avaient rien épargné pour lui en prouver l'utilité. Ils 
espéraient gagner, à cette nouveauté, un repos plus profond et 
une extension notable de leur commerce. 

II n'y a pas à douter non plus que les populations originai- 
rement phocéennes, mais très sémitisées, établies à l'em- 
bouchure du Rhône et dans les environs, n'aient modifié, à 
lia longue, les populations galliques et ligures de leur voisinage 
immédiat en se mêlant à elles. Les tribus de ces contrées 
apparaissent dès lors comme les moins énergiques de toute 
leur parenté. 

Les hommes d'État romains avaient annexé solidement tous 
ces territoires au domaine de la république, en y envoyant des 
colonies, en y établissant des légionnaires vétérans, en y fai- 
sant naître, pour tout dire, une multitude aussi romaine que 
possible. C'était, certes, le meilleur moyen de s'en rendre maî- 
tres à jamais. 

<1) Am. Thierry, la Gaule sous Vadministr. rom. Introd., 1. 1, p. 419. 



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256 DE l'inégalité 

Mais avec quels éléments créa-t-on ces gens de la Province^ 
ou, comme ils s'appelaient eux-mêmes, ces véritables Ro- 
mains? Deux siècles plus tôt, on aurait pu composer leur sang 
d'un mélange italiote. Désormais, le mélange italiote lui-même 
étant presque absorbé dans les apports sémitisés, ce fut surtout 
de ces derniers que se forma la nouvelle population. On y mêla, 
en foule, d'anciens soldats recrutés en Asie ou en Grèce. Ceux.^ 
ci vinrent, avec leurs familles, déposséder les habitants du" 
leur prendre leurs chaumières et leurs cultures, et essayer^ 
sol, avec cette fortune conquise, de fonder pour l'avenir souche 
d'honnêtes gens. On donna aux villes gauloises une physiono- 
mie aussi romame que possible -, on défendit aux habitants de 
conserver ce que les pratiques druidiques avaient de trop vio- 
lent ; on les força de croire que leurs dieux n'étaient autres que 
les dieux romains ou grecs défigurés par des noms barbares , 
et, en mariant les jeunes Celtes aux filles des colons et des sol- 
dats, en obtmt bientôt une génération qui aurait rougi de por- 
ter les mêmes noms que ses ancêtres paternels et qui trouvait 
les appellations latines bien plus belles. 

Avec les groupes sémitiques attirés sur le sol gallique paj^ 
l'action directe du gouvernement, il y eut encore plusieurs 
classes d'individus dont le séjour temporaire ou l'établissement 
fortuit et permanent vinrent contribuer à transformer le sang 
galUque. Les employés militaires et civils de la république ap- 
portèrent, avec leurs mœurs faciles , de grandes causes de re- 
nouvellement dans la race. Les marchands, les spéculateurs 
arrivèrent aussi; ceux qui faisaient le commerce d'esclaves 
ne se rendirent pas les moins actifs, et la déroute morale des 
Galls fut achevée, comme l'est aujourd'hui celle des indi- 
gènes de l'Amérique , par le contact d'une civihsation inac- 
ceptable par ceux à qui elle était offerte, tant que leur sang 
restait pur, et partant leur intelligence fermée aux notions 
étrangères. 

Tout ce qui était romain ou métis romain devint naaître 
absolu. Les Celtes ou bien s'en allèrent chercher des mœurs 
analogues aux leurs chez leurs parents du centre des Gaules, 
ou bien tombèrent dans la foule des travailleurs ruraux, espèce 



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DES RACES HUMAINES. 257 

d'hommes que Ton supposait libres, mais qui en réalité me- 
naient la vie d'esclaves. En peu d'années, la Province se trouva 
aussi bien transfigurée et sémitisée que nous voyons aujour- 
d'hui la ville d'Alger être devenue, après vingt ans, une ville 
française. 

Ce que désormais on appela Gaulois ne désigna plus un Gall , 
mais seulement un habitant du pays possédé autrefois par les 
Galls, de même que, lorsque nous disons un Anglais, nous n'en- 
tendons pas indiquer un fils direct des Saxons à longues bar- 
bes rouges, oppresseurs des tribus bretonnes , mais un homme 
issu du mélange breton, frison, anglais, danois, normand, et, 
par conséquent, moins Anglais que métis. Un Gaulois de la 
Province représenta, à prendre les choses au pied de la lettre, 
le produit sémitisé des éléments les plus disparates 5 un homme 
qui n'était ni Italiote , ni Grec , ni Asiatique , ni Gall , mais de 
tout cela un peu, et qui portait dans sa nationalité , formée 
d'éléments inconciliables, cet esprit léger, ce caractère effacé 
et changeant, stigmate de toutes les races dégénérées. L'homme 
de la Province était peut-être le spécimen le plus mauvais de 
tous les alliages opérés dans le sein de la fusion romaine; il se 
montrait, entre autres exemples, très inférieur aux populations 
du littoral hispanique. 

Celles-ci avaient au moins plus d'homogénéité. Le fond ibère 
«'était marié avec un apport très puissant de sang directement 
sémitique où la dose des éléments mélaniens était forte. Au 
fond des provinces que les invasions anciennes avaient rendues 
celtiques, Taptitude à embrasser la civilisation hellénisée resta 
toujours faible; mais, sur le littoral, le penchant contraire se 
trouva très marqué. Les colonies implantées par les Romains , 
venant d'Asie et de Grèce, peut-être encore d'Afrique, trou- 
vèrent assez facilement accueil , et, tout en gardant un carac- 
tère particulier que lui assuraient les mélanges ibères et celti- 
ques, déposés au fond de sa nature, le groupe d'Espagne se 
haussa sur un degré honorable de la civilisation romano-sémi- 
tique (1). Même, à un certain moment, on le verra devancer 

(I) Am. Tliierry, la Gaule sous Vadministr. rom. Inirod.y t. I, p. 415 
etpass., IGô, 211. 



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258 DE l'inégalité 

ritalie dans la voie littéraire, par cette raison que le voisinage 
de TAfrique, en renouvelant incessamment la partie méla- 
nienne de son essence, le pouèsa vigoureusement dans cette 
voie. Rien donc de surprenant à ce que l'Espagne du sud fût 
un pays supérieur à la Province, et maintînt sa préséance aussi 
longtemps que la civilisation sémitisée eut la haute main dans 
le monde occidental. 

Mais, de ce que la Gaule romaine se sémitisait, le sang celti- 
que, loin de servir à rectifier ce que l'essence féminine asiatique 
apportait d'excessif dans la péninsule italique, était obligé, au 
contraire, de fuir devant sa puissance , et cette fuite-là ne de- 
vait jamais finir (1). 

Gésar donc, ayant pour point d'appui la Province, complè- 
tement romanisée (2), entreprit et conduisit à bien la conquête 
des Gaules supérieures. Lui et ses successeurs continuèrent à 
tenir les Celtes sous les pieds de la civilisation du sud. Toutes 

(1) A cette époque, il ne faut plus guère parler de nations celtiques 
indépendantes au delà du Rhin. Par conséquent, la race des Kymris 
n'occupait plus, avec sa liberté plus ou moins complète, que la 
Gaule au-dessus de la Province, l'Helvétie et les îles Britanniques. 
Toutes ces contrées étaient certainement fort peuplées , mais elles ne 
pouvaient entrer en comparaison sous ce rapport avec Tempire. 
Rome seule comptait pour le moins deux miUions d'habitants. Alexan- 
drie en avait 600,000 (58 avant J.-C). Jérusalem, pendant le siège de Titus, 
perdit 1,100,000 personnes, et 97,000 ayant été réduites en esclavage 
parles Romains, cette multitude, qui représentait d'ailleurs à peu 
près la population de toute la Judée , doit être considérée comme ayant 
formé, avant la guerre, 1,200,000 à 1,300,000 âmes pour cette très 
petite province. L'empire, sous les Antonins, comptait 160 millions 
d'âmes, et Gibbon, pour la même époque, n'en attribue que 107 à 
l'Europe entière. Il n'y avait donc aucune proportion entre la résistance 
que pouvaient offrir les nations galliques et l'énergie numérique dont 
Rome disposait contre elles. — Voir Zumpt, dans les Mémoires de 
l'Académie des sciences de Berlin, 1840, p. 20. 

(2) On inventa, sous les empereurs, un mot spécial pour exprimer 
Tensemble hétérogène de l'univers romain : ce fut celui de romanité, 
romanitas; on l'opposait à la barbaria, qui comprenait toutes les na- 
tions, soit du sud , soit du nord , soit de l'Asie, soi t de l'Europe , les Parthes 
comme les Germains, vivant en dehors de cette confusion. — Voir 
Améd. Thierry, Hist. de la Gaule sous Vadministrat. rom. Introd 
1. 1, p. 199. '* 



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DES BACES HUMAINES. 259 

,les colonies, en si grand nombre, qui s'abattirent sur le pays, 
devinrent de véritables garnisons, agissant vigoureusement 
pour la diffusion du sang et de la culture asiatiques. Dans ces 
municipes gaulois où tout, depuis la langue officielle jusqu'aux 
costumes, jusqu'aux meubles, était romain, où l'indigène était 
tellement considéré comme un barbare que ce pouvait être un 
sujet de vanité pour un grand que de devoir le jour à l'intri- 
gue de sa mère avec un homme d'Italie (l) ; dans ces rues bor- 
dées de maisons à la mode grecque et latine, personne ne s'é- 
tonnait de voir, gardant le pays et circulant partout, des 
légionnaires nés en Syrie ou en Egypte, de. la cavalerie cata- 
phracte recrutée chez les Thessaliens, des troupes légères ar- 
rivant de Numidie, et des frondeurs baléares. Tous ces guerriers 
exotiques , au teint cuivré de mille nuances ou même noirs, 
passaient incessamment du Rhin aux Pyrénées, et modifiaient 
la race à tous les degrés sociaux. 

Tout en démontrant Fimpuissance du sang celtique et sa 
passivité dans l'ensemble du monde romain , il ne faut pas 
pousser les choses trop avant, et méconnaître l'influence con- 
servée par la civilisation kymrique sur les instincts de ses mé- 
tis. L'esprit utilitaire des Galls , bien qu'agissant dans l'ombre, 
qui ne lui est d'ailleurs que favorable, continua à croître et à 
soutenir l'agriculture , le commerce et rindustrie. Pendant 
toute la période impériale , la Gaule eut dans ce genre , mais 
dans ce genre seul, de perpétuels succès. Ses étoffes communes, 
ses métaux travaillés, ses chars, continuèrent à jouir d'une 
vogue générale. Portant son intelligence sur les questions in- 
dustrielles et mercantiles , le Celte avait gardé et même per- 
fectionné ses antiques aptitudes. Par-dessus tout, il était brave, 
et l'on en faisait aisément un bon soldat , qui allait tenir gar- 
nison le plus ordinairement en Grèce , dans la Judée , au bord 

(1) Am. Thierry, Hisl. de la Gaule sous Vadminist. rom. , t. I , p. 13. 
— Tac, Hist., IV, 55 : « Sabinus, super insitam vanitatem, falsae stirpis 
« gloria incendebatur : proaviam suain divo Julio, per Galllas bellaiiti, 
a corpore atque adulterio.placuisse. » Ce qui rendait cette prétentioii 
encore plus bizarre, c'est que Sabinus ne la faisait valoir que pour 
faire mieux sentir ses droits à diriijer uue insurrection contre la puis- 
sance romaine. 



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260 DE l'inégalité 

de FEuphrate. Sur ces différents points, il se mêlait à la po- ' 
pùlation indigène. Mais là, en fait de désordre , tout était opéré 
depuis longtemps, et un peu plus, un peii moins d'alliage dans 
ces masses innombrables , n'était pas pour changer rien à leur 
incohérence, d'une part, à la prédominance foncière des élé- 
ments mélanisés, de l'autre. 

On n'oubliera pas que ce n^'est qu'épisodiquement si je parle 
en ce moment de la Gaule , et seulement pour expliquer com- 
ment son sang n'eut pas d'action pour empêcher Rome et l'Ita- 
lie de se sémitiser. Par la même occasion, j'ai montré ce que 
cette province elle-même était devenue après sa conquête. Je 
rentre dans le courant du grand fleuve romain. 

Les races italiotes pures n'existaient donc plus, à l'époque 
de Pompée, en Italie : le pays était devenu jardin. Cependant, 
quelque temps encore, les multitudes jadis vaincues, glorifiées 
par leur défaite, n'osèrent pas proposer pour le gouvernement 
de l'univers des hommes nés dans leurs pays déshonorés. 
L'ancienne force d'impulsion subsistait, bien que mourante, 
et c'était sur le sol sacripar la victoire qu'on s'accommodait 
encore de chercher le maître universel. Comme les institutions 
ne découlent jamais que de l'état ethnique des peuples , cette 
situation doit être bien assise avant que les institutions s'éta- * 
blissent et surtout se complètent. Jadis l'Italie n'avait obtenu le 
droit de cité romaine que longtemps après l'invasion complète 
de Rome par les Italiotes. Ce ne fut également que lorsque le 
désordre le plus complet dans la ville et la Péninsule eut effacé 
l'influence de leurs populations nationales que les provinces 
furent admises en masse aux droits civiques, et que l'on vit 
l'Arabe au fond de son désert , le Batave dans ses marais , s'in- 
tituler, mais sans trop d'orgueil , citoyen romain. 

Néanmoins, avant qu'on en fût là, et que l'état des faits eût 
été confessé par celui de la loi , l'incohérence ethnique et la 
disparition des races itahotes s'étaient déjà affichées dans 
Tacte le plus considérable que pût amener la politique, je di^, 
dans le choix des empereurs. 

Pour une société arrivée au même point que l'agglomération 
assyrienne, la royauté persane et le despotisme macédonien, 



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DES BACES HUMAINES. 261 

et qui ne cherchait plus que la tranquillité , et , autant que 
possible , la stabilité , on peut être étonné que l'empire n'ait 
pas, dès le premier jour, accepté le principe de l'hérédité mo- 
narchique. Certainement, ce n'est pas le culte d'une liberté 
trop prude qui Fen tenait d'avance dégoûté. Ses répugnances 
provenaient de la même source qui avait ailleurs empêché la 
domination sur le monde gréco-asiatique de se perpétuer dans 
la famille du fils d'Olympias. 

Les royaumes ninivites et babyloniens avaient pu inaugurer 
des dynasties. Ces États étaient dirigés par des conquérants 
étrangers qui imposaient aux vaincus une certaine forme , en 
se passant de tout assentiment , et ainsi la loi constitutive n'é- 
tait pas assise sur un compromis, mais bien sur la force. Ce 
fait est si vrai que les dynasties ne se succédaient pas autre- 
ment que par le droit de victoire. Dans la monarchie persane, 
il en fut de même. La société macédonienne , issue elle-même 
d'un pacte entre les diverses nationalités de la Grèce, et en- 
globée dès son premier pas dans l'anarchie des idées asiatiques, 
ne fonctionna pas d'une manière aussi aisée ni aussi simple. 
Elle ne put fonder r^n d'unitaire ni même de stable , et , pour 
vivre, elle dut consentir à éparpiller ses forces. Toutefois son 
influence agit encore assez fortement sur les Asiatiques pour 
déterminer la fondation des différents royaumes de la Bac- 
triane, des Lagides, des Séleucides. Il y eut là des dynasties, 
sans doute médiocrement régulières, quant à l'observation 
domestique des droits de successibilité , mais du moins iné- 
branlables dans la possession du trône, et respectées de la rac3 
indigène. Cette circonstance fait bien voir à quel point étaient 
reconnus la suprématie ethnique des vainqueurs et les droits 
qui en découlaient. 

C'est donc un fait incontestable que l'élément macédonien- 
arian parvenait à maintenir en Asie sa supériorité , et , bien 
que fort combattu et même annulé sur la plupart des points , 
demeurait capable de produire des résultats pratiques d'une 
assez notable importance {!). 

<I) L'hellénisme avait encore assez d'individualité pour que les Sé- 

15. 



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2e2 DE l'inégalité 

Mais il n'en pouvait être de même chez les Romains. Puis- 
qu'il n'avait jamais existé au monde de nation romaine, de 
race romaine , il n'y avait jamais eu non plus , pour la cité qui 
ralliait le monde, de race paisiblement prédominante. Tour à 
tour, les Étrusques, mêlés au sang jaune, les Sabins, dont le 
principe kymrique était moins brillamment modifié que Tes- 
sence ariane des Hellènes , et enfin la tourbe sémitique avaient 
gagné le dessus dans la population urbaine. Les multitudes 
occidentales étaient vaguement réunies par l'usage commun du 
latin; mais que valait ce latin, qui de l'Italie avait débordé 
surTAfrique, l'Espagne, les Gaules et le nord de l'Europe, en 
suivant la rive droite du Danube, et la dépassant quelquefois? 
Ce n'était nullement le pendant du grec , même corrompu , 
répandu dans l'Asie antérieure jusqu'à la Bactriane, et même 
jusqu'au Pendjab ; c'était à peine l'ombre de la langue de Ta- 
cite ou de Pline; un idiome élastique connu sous le nom de 
lingua rustica, ici se confondant avec l'osque, là s'appariant 
avec les restes de l'umbrique , plus loin empruntant au celti- 
que et des mots et des formes, et, dans la bouche des gens 
qui visaient ,à la politesse du langage, se rapprochant le plus 
possible du grec. Un langage d'une personnalité si peu exi- 
geante convenait admirablement aux détritus de toutes nations 
forcées de vivre ensemble et de choisir un moyen de com- 
muniquer. Ce fut pour ce motif que le latin devint la langue 
universelle de TOccident, et qu'en même temps on aura tou- 
jours quelque peine à décider s'il a expulsé les langues indi- 
gènes, et, dans ce cas, l'époque où il s'est substitué à elles, ou 
bien s'il s'est borné à les corrompre et à s'enrichir de leurs 
débris. La question demeure si obscure qu'on a pu soutenir en 
Italie cette thèse, vraie sous beaucoup de rapports, que la 
langue moderne exista de tous temps parallèlement au langage 
cultivé de Cicéron et de Virgile. 

Ainsi cette nation qui n'en était pas une, cet amas de peu- 
ples dominé par un nom commun, mais non pas par une race 

leucides fussent amenés par fanatisme religieux à persécuter les Juifs. 
(Voir Bœttiger, ouvr. cité, t. I, p. 28.) 



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DES BACES HUMAINES. 263 

commune , ne pouvait avoir et n'eut pas d'hérédité monarchi- 
que, et ce fut plutôt même le hasard qu'une conséquence des 
principes ethniques qui, en mettant pour le début le comman- 
dement dans la famille des Jules et les maisons ses parentes, 
conféra à une sorte de dynastie trop imparfaite , mais issue de 
la Ville, les premiers honneurs du pouvoir absolu. Ce fut ha- 
sard, car rien n'empêchait, dans les dernières années de la 
république, qu'un maître d'extraction italiote, ou asiatique, ou 
africaine, fît valoir avec succès les droits du génie (1). Aussi, 
ni le conquérant des Gaules , ni Auguste , ni Tibère , ni aucun 
des Césars, ne songea-t-il un instant au' rôle de monarque hé- 
réditaire. Vaste comme était l'empire , on n'aurait pas reconnu 
à dix lieues de Rome, on n'aurait ni admis ni compris l'illus- 
tration d'une race sabine , et bien moins encore les droits uni- 
versels que ses partisans eussent prétendu en faire découler. 
En Asie , au contraire , on connaissait encore les vieilles sou- 
ches macédoniennes, et on ne leur contestait ni la gloire su- 
périeure , ni les prérogatives dominatrices. 

Le principat ne fut donc pas une dignité fondée sur les pres- 
tiges du passé, mais, au contraire, sur toutes les nécessités 
matérielles du présent. Le consulat lui apporta son contingent 
de forces; la puissance tribunitienne y adjoignit ses droits 
énormes; lapréture, la questure, le censorat, les différentes 
fonctions républiçames vinrent tour à tour se fondre dans cette 
masse d'attributions aussi hétérogènes que les masses de peu- 



Ci) La populaUon noble italiote commença à disparaître de Rome 
vers la seconde guerre punique. En 220 av. J.-C, deux ans avant l'ouver- 
ture des hostilités, le cens avait donné 270,213 citoyens romains. En 
204, il n'y en avait plus que 214,000; cependant 8,00a esclaves avaient 
été affranchis pour pouvoir être incorporés dans les légions. (Zumpt, 
ouvr. cité, p. 13.) Après la guerre, il se trouva que huit légions 
avaient été anéanties à Cannes, et deux autres, avec les alliés italiotes, 
si bien massacrées dans la forêt Litana qu'il n'en avait échappé que 
dix hommes. On combla ces vides terribles au moyen d'étrangers, et 
les familles plébéiennes d'ancienne extraction passèrent au sénat et 
dans l'ordre équestre. (Ibidem, p. 25.) On voit a quel point les 
veilles maisons d'origine sabine devaient être devenues rares parmi les 
patriciens au temps des premiers Césars. 



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264 DE L INÉGALITÉ 

pies sur lesquelles elles devaient s'exercer (1), et quand plus 
tard on voulut joindre le brillant, l'imposant à l'utile comme 
couronnement nécessaire, on put décerner au maître du monde 
les honneurs de l'apothéose , on put en faire un dieu (2) , mais 
jamais on ne parvint à introniser ses fils nés ou à naître dans 
la possession régulière de ses droits. Amasser sur sa tête des 
nuages d'honneurs , faire fouler à ses pieds l'humanité pros- 
ternée, concentrer dans ses mains tout ce que la science poli- 
tique , la hiérarchie religieuse , la sagesse administratfve , la 
discipline militaire avaient jamais créé de forcés pour plier les 
volontés : ces prodigBs s'accomplirent, et nulle réclamation 
ne s'éleva; mais c'était a un homme que l'on prodiguait tous 
ces pouvoirs, jamais à une famille, jamais à une race. Le senti- 
ment universel, qui ne reconnaissait plus nulle part de supério- 
rité ethnique dans le monde dégénéré , n'y aurait pas consenti. 
On put croire un instant , sous les premiers Antonins , qu'une 
dynastie sacrée par ses bienfaits allait s'établir pour le bonheur 
du monde. Caracalla se montra soudain, et le monde, qui 
n'avait été qu'entraîné, non encore convaincu, reprit ses an- 
ciens doutes. La dignité impériale resta élective. Cette forme 
de commandement était décidément la seule possible, parce 
que , dans cette société sans principes fixes , sans besoins cer- 
tains, enfin, en un mot qui dit tout, sans honwgénéité de sang, 
on ne pouvait vivre, quoi qu'on en eût, qu'en laissant toujours 
la porte ouverte aux changements , et en prêtant les mains de 
bonne grâce à l'instabilité (3). 



(1) « ... Poteslatem Iribunitiam ... Id summi fastigii vocabulum Au- 
« gustus repperit, ne régis aut dictatoris nomen assumeret, ac 
« tamen appellatione aliqua caetera iraperia praemineret. » (Tac, 
Ann., III, 56.) 

(2) « ... Cuncta legum et magistratum munera in se trahens prin- 
ceps ... » (Tac, Ann., XI, 5.) — Suet., Dom., 13 : « Dominus et deus 
noster sic lieri jubet. » 

(3) On dit beaucoup que ce sont les guerres qui troublent la cons- 
cience des peuples, les ramènent vers l'ignorance et les empêchent 
de se créer une idée juste de leurs besoins. Or, depuis la bataille 
d*Actium jusqu'à la mort de Commode, il n'y eut dans l'intérieur de 
lempire d'autre levée de boucliers que la lutte des Flavieus contre 



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DES BACES HUMAINES. 265 

Rien ne démontre mieux la variabilité ethnique de l'empire 
romain que le catalogue des empereurs. D'abord, et par le ha- 
sard assez ordinaire qui mit le génie sous le front d'un patri- 
cien démocrate , les premiers princes sortirent de la race Sa- 
bine. Comment le pouvoir se perpétua un temps dans le cercle 
de leurs alliances, sans qu'une hérédité réelle pût s'établir ja- 
mais , c'est ce que Suétone raconte avec perfection. Les Jules, 
les Claude, les Néron eurent chacun leur jour, puis bientôt 
ils disparurent, et la famille italiote des Flavius les remplaça. 
Elle s'effaça promptement, et à qui fit-elle place? A des Espa- 
gnols. Après les Espagnols, vinrent des Africains ^ après les 
Africains, dont Septime Sévère se montra le héros , et l'avocat 
Macrinus le représentant, non le plus fou, mais le plus vil, 
parurent les Syriens, bientôt supplantés par de nouveaux Afri- 
cains, remplacés à leur tour par un Arabe, détrôné par un 
Pannonien. Je ne pousse pas plus loin la .série, et je me con- 
tente de dire qu'après le Pannonien il y eut de tout sur le 
trône (1) impérial, sauf un homme de famille urbaine. 

Il faut considérer encore la manière dont le monde romain 
s'y prenait pour former l'esprit de ses lois (2). Le demandait- 
il à l'ancien instinct, je ne dirai pas romain, puisqu'il n'y eut 



Vitellius. La prospérité matérielle fut très grande; mais le pouvoir 
resta irrégulier, garda son inconsistance, et l'intelligence nationale 
alla toujours déclinant. (Voir Ani. Thierry, Histoire de la Gaule sous 
l'administration romaine, t. I, p. 241.) 

(1) Am. Thierry, la Gaule sous l'administration romaine. Intro- 
duction, t. I, p. 163 et pass. 

(2) César avait désiré un code établi sur un principe unitaire. 11 
mourut trop tôt pour réaliser son projet. (Am. Thierry, la Gaule 
sous Vadministr. rom. Introd., t. I , p. 73. ) Je crois aussi que le temps 
n'en était pas encore arrivé. Il aurait eu à vaincre des résistances qui , 
un peu plus tard, n'existèrent plus. (Voir Am. Thierry, Hist. de la 
Gaule sous Vadm. rom. Introd., t. I, p. 233 et pass.) — Savigny, Ges- 
chichte des rœmischen Rechtes im Mittelalter, 1. 1, p. 4 et pass. : « Très 
« promptement, remarque l'illustre écrivain, le droit romain cessa 
« d'être animé d'un véritable esprit créateur. Les grands.jurisconsullcs 
« de l'époque de Caracalla et d' Alexandre furent à peu prés les derniers 
« qui aient pu répandre la vie dans la doctrine. » Celle opinion est 
encore trop favorable. 



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266 DE l'inégalité 

jamais rien de romain, mais du moins étrusque ou italique? 
Nullement. Puisqu'il lui fallait une législation de compromis, 
il alla la chercher dans le pays qui oJBfrait , après la ville éter- 
nelle, la population la plus mélangée : sur la côté syrienne, et 
il entoura, avec raison du reste, de toute son estime l'école 
d'où sortit Papinien. En fait de religion, il avait dès longtemps 
été large dans ses vues (1). La Rome républicaine, avant de 
posséder un panthéon, s'était adressée à tous les coins de la 
terre pour se procurer des dieux (2). Il vint un jour où, dans 
ce vaste éclectisme , on eut encore peur de s'être mis trop à 
rétroit, et, pour ne pas sembler exclusif, on inventa ce mot 
vague de Providence, qui est, en effet, chez des nations pen- 
sant différemment, mais ennemies des querelles, le meilleur à 
mettre en avant. Ne sigoifiant pas grand'chose, il ne peut cho- 
quer personne. La Providence devint le dieu officiel de l'em- 
pu-eCa). 

(1) L*étonneinent des républicains peu idéalistes de la Rome sabine 
n'avait pas dû être médiocre en voyant Annibal mettre en avant contre 
eux des griefs théologiques. Le Carthaginois se présenta en apôtre de 
Milytta, et, au nom de cette divinité chananéenne, il détruisait les 
temples italiotes et faisait fondre les idoles de métal. (Voir Bœttiger, 
Ideen zur Kunst-Mythoîogie, t. I, p. 29.) 

(2) M. Am. Thierry félicite chaudement Adrien de ce que , dans ses 
voyages perpétuels à travers l'empire, le touriste-administrateur étu- 
diait toutes les religions, et, pour bien en pénétrer l'esprit et les méri- 
tes, se faisait révéler tous leurs mystères en agréant toutes leurs ini- 
tiations. {La Gaule sous Vadministr. rom. Introd., t. I, p. 173.) — 
Pétrone, Satyr., XVÏI, dit excellemment : « Nostra regio tam praesen- 
« tibus plena est numinibus, ut facilius possis deum quam hominem 
» invenire. » 

(3) Avant l'invention de la Providence , qui offrait cet avantage poli- 
tique de ne trancher aucune question, les Grecs sémitisés avaient 
éprouvé le même besoin que les Romains et pour les mêmes causes, 
de réunir les cultes reconnus dans la sphère de l'action politique ; mais, 
au lieu de les accepter également, ils avaient cherché querelle à tous. 
Deux rhéteurs, Charax et Lampsacus, s'étaient fait fort de réduire 
tous les mythes au pied d'une explication rationnelle. Évhémére gé- 
néralisa cette méthode, et il n'y eut plus pour lui dans les récits 
divins que des faits fort ordinaires, ou mal compris, ou défigurés; en- 
fin, à son avis, toutes les religions reposaient sur des malentendus 
de la nature la plus mesquine. Il avait découvert que Cadmus était un 



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DES BACES HUMAINES. 267 

Les peuples se trouvaient ainsi ménagés autant que possible 
dans leurs intérêts , dans leurs croyances , dans leurs notions 
du droit , dans leur répugnance à obéir toujours aux mêmes 
noms étrangers ; bref, il semblait qu'il ne leur manquât rien en 
fait de principes négatifis. On leur avait donné une religion qui 
n'en était pas une , une législation qui n'appartenait à aucune 
race , des souverains fournis par le hasard , et qui ne se récla- 
maient que d'une force momentanée. Et, cependant, que Von 
s'en fût tenu là en fait de concessions, deux points auraient pu 
blesser encore. Le premier, si l'on eût conservé à Rome les 
anciens trophées : les provinciaux y auraient ravivé le souvemr 
de leurs défaites; le second, si la capitale du monde était restée 
dans les mêmes lieux d'où s'étaient élancés les vainqueurs dis- 
parus. Le régime impérial comprît ces délicatesses et leur 
donna pleine satisfaction. 

L'engouement des derniers temps de la république pour le 
grec, la littérature grecque et les gloires de la Grèce, avait été 
poussé jusqu'à l'extrême. Au temps de Sylla, il n'y avait 
homme de bien qui n'aflfectât de considérer la langue latine 
comme un patois grossier. On parlait grec dans les maisons 
qui se respectaient. Les gens d'esprit faisaient assaut d'atti- 
cisme, et les amants qui savaient vivre se disaient , dans leurs 
rendez- vous : ^^xA P"? ^^ ^i^^ d'anima mea (1). 

Après l'empire établi, cet hellénisme alla se renforçant; 
Néron s'en fit le fanatique. Les héros antiques de la Ville furent 
considérés comme d'assez tristes hères , et on leur préféra tout 
haut le Macédonien Alexandre et les moindres porte-glaives 
de l'Hellade. Il est vrai qu'un peu plus tard une réaction se 
fit en faveur des vieux patriciens et de leur rusticité ; mais on 
peut soupçonner cet enthousiasme de n'avoir été qu'une mode 

cuisinier du roi de Sidon, qui s'était enfui en Béotie avec Harmonia, 
joueuse de flûte de ce même monarque. (Bœttiger, Ideen zur Kunst- 
Mythologie, t. I, p. 187 et pass.) Le grand écueil de i'évhémérisme, 
c'est d'avancer des explications qui ont autant besoin de preuves que 
les faits qu'ils prennent à partie. 

(1) Pétrone, Satyr., XXXVII : « Nunc nec quid nec quare in cœlum 
abiit et Trimalchionis tapanta est (xà TravTct). » 



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268 DE l'inégalité 

littéraire : il n'eut, du moins, pour organes que des hommes fort 
éloquents sans doute, mais très étrangers au Latium, l'Espa- 
gnol Lucain, par exemple. Comme ces louangeurs inattendus 
ne purent déranger les préoccupations générales , le courant 
continua à pousser vers les illustrations grecques ou sémiti- 
ques. Chacun se sentait plus attiré, plus intéressé par elles. Ce 
que le gouvernement fit de mieux pour complaire à ces ins- 
tincts fut accompli par Septime Sévère, lorsque ce grand prince 
érigea de riches monuments à la mémoire d'Annibal, et que 
son fils Antonin Caracalla dressa à ce même vainqueur de Can- 
nes et de Trébie des statues triomphales en grand nombre (!)• 
Ce qu'il faut admirer davantage,* c'est qu'il en remplit Rome 
même. J'ai dit ailleurs que, si Cornélius Scipion avait été vaincu 
à Zama, la victoire n'aurait pu cependant changer l'ordre na- 
turel des choses, et amener les Carthaginois à dominer sur les 
races italiotes. De même, le triomphe des Romains, sous l'ami 
de Lselius, n'empêcha pas non plus ces mêmes races , une fois 
leur œuvre accomplie, de s'englouth* dans Télément sémitique, 
et Carthage, la malheureuse Carthage, une vague de cet océan, 
put savourer aussi son heure de joie dans le triomphe collec- 
tif, et dans l'outrage posthume appliqué sur la joue de la 
vieille Rome. 

Il semble que, le jour où les simulacres vermoulus des Fabius 
et des Scipions virent le borgne de la Numidie obtenir son 
marbre au milieu d'eux , il ne dut plus se trouver dans tout 
l'empire un seul provincial humilié : chacun de ses citoyens 
put librement chanter les louanges des héros topiques. Le 
Gétule, le Maure célébra les vertus de Massinissa, et Jugurtha 
fut réhabilité. Les Espagnols vantèrent les incendies de Sagonte 
et de Numance, tandis que le Gaulois éleva plus haut que les 
nues la vaillance de Vercingétorix. Personne n'avait désormais 
à s'inquiéter des gloires urbaines insultées par ces gens qui se 
disaient citoyens, et le plus piquant, c'est que ces citoyens 
romains eux-mêmes, métis et bâtards qu'ils étaient à l'égard 



(1) Âm. Thierry, la Gaule sous Vadministr. rom. Introduct., 1. 1, p. 187 
«et pass. 



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DES BACES HUMAINES. 269 

de toutes les vieilles races, n'avaient pas plus de droits à s'ap- 
proprier les mérites des héros barbares dont il leur plaisait de 
se réclamer, que de honnir les grandes ombres patriciennes du 
Latium (1). 

Reste la question de suprématie pour la Ville. Sur cet ar- 
ticle, comme sur les autres , le monde de vaincus abrité sous 
les aigles impériales fut parfaitement traité. 

Les Étrusques, constructeurs de Rome, n'avaient pas eu la 
prévision des hautes destinées qui attendaient leur colonie. Ils 
n'avaient pas choisi son territoire dans la vue d'en faire le cen- 
tre du monde, ni même d'en rendre l'abord facile. Aussi, dès 
le règne de Tibère, on comprit que, puisque l'administration 
impériale se chargeait de surveiller les intérêts universels des 
nations amalgamées , il fallait qu'elle se rapprochât des pays 
où la vie était le plus active. Ces pays n'étaient pas les Gaules, 
nulles d'influence, n'étaient pas l'Italie dépeuplée : c'était 
l'Asie, où la civilisation croupissante, mais générale, et surtout 
l'accumulation de masses énormes d'habitants, rendaient né- 
cessaire la surveillance incessante de l'autorité. Tibère, pour 
ne pas rompre du premier coup avec les anciennes habitudes, 
se contenta de s'établir à l'extrémité de la Péninsule. Il y avait 
alors plus d'un siècle que le dénouement des grandes guerres 
civiles et les résultats solides de la victoire ne s'acquéraient 
plus là, mais en Orient, ou, à tout le moins, en Grèce. 

Néron, moins scrupuleux que Tibère, vécut le plus possible 
dans la terre classique, si douce à ce terrible ami des arts. 
Après lui, le mouvement qui entraînait les souverains vers l'est 
devint de plus en plus fort. Tels empereurs, comme Trajan ou 
Septime Sévère , passèrent leur vie à voyager -, tels autres , 
comme Héliogabale, visitèrent à peine et en étrangers, la ville • 
éternelle. Un jour, la vraie métropole du monde fut Antioche. 

(4) Les gens réfléchis se rendaient bien compte de celte indignité des 
populations nouvelles vis-à-vis de la gloire des anciennes : « On. Pison, 
« accusant indirectement Germanicus, lui reprocha d'avoir, à la honte 
« du nom romain , montré trop de bienveillance, non pour les Athé- 
« niens, éteints par tant de désastres, mais pour l'écume des nations 
a qui les avait remplacés. » (Tac, Ann., II, 55.) 



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270 DE l'inégalité 

Quand les affaires du Nord prirent une importance majeure, 
Trêves devint la résidence ordinaire des chefs de TÉtat. Mi- 
lan en reçut ensuite le titre officiel, et, cependant, que de- 
venait Rome? Rome gardait un sénat pour jouer dans les af- 
faires un rôle triste, passif, et tel qu'un grand seigneur imbécile, 
produit adultérin des affranchis de ses aïeules, mais protégé 
par les souvenirs de son nom, peut encore l'avoir. De fait, ce 
sénat servait à peu de choses. Quelquefois , quand on y son- 
geait, on le priait de reconnaître les empereurs issus de la vo- 
lonté des légions. Des lois formelles interdisaient aux mem- 
bres de la curie le métier des armes, et comme d'autres lois, 
en apparence bienveillantes, excluaient tous les Italiotes du 
service militaire actif, ces honnêtes sénateurs, qui d'ailleurs 
n'avaient rien de commun avec les pères conscrits des temps 
passés (1), n'auraient pas rencontré de soldats qui les connus- 
sent , s'ils avaient voulu de force se faire chefs d'une aimée. 
Réduits pour toute occupation à la plus médiocre intrigue, ils 
ne trouvaient dans le monde personne qu'eux-mêmes pour 
croire à leur importance. Quand , par un malheur, quelque 
prince les employait dans ses combinaisons, leur autorité d'em- 
prunt ne manquait jamais de les conduire à quelque abîme. 
Malheureux hommes, parvenus de hasard, vieillards sans di- 
gnité, ils aimaient encore à parader dans leurs séances oiseuses, 
combinant des périodes et jouant à l'éloquence dans ces jours 
terribles où l'empke n'appartenait qu'aux poignets vigoureux. 
Ces sénateurs impuissants auraient pu s'avouer un défaut de 

(1) « lisdem diebus in numerum patriciorum adscivit Cœsar (Clau- 
« dius) vetustissimum quemque e senatu aut quibus clari parentes 
« fuerant; paucis jam reliquis familiarum quas Romulus majorum et 
« L. Brutus minorum geiilium appellaverant; exhaustis etiam quae 
a dictator Caesar lege Cassia et princeps Augustus lege Sœnia, sub- 
« légère. » (Tac, Ann., XI, 25.) Claude venait de déclarer que, l'an- 
tique coutume de la république étant de s'adjoindre tous les chefs 
des peuples conquis, les Gaulois pouvaient être reçus dans le sénat, 
et il y avait admis les Éduens. (Ibidem, 24.) Il est à remarquer que 
les plus vieilles maisons de Rome, les plus illustres avaient à peine 
six cents ans de durée, et on en comptait bien peu qui fussent dans 
ce cas, tant la fusion des races italiotes avait été rapide. 



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DES BACES HUMAINES. 271 

plus, qui plus tard, du reste, leur porta grand préjudice, ce 
fut leur affectation de goûts littéraires, quand personne autre 
ne se souciait plus de savoir ce que c'était qu'un livre. Rome 
comptait parmi ses illustrations civiles des amateurs très pré- 
tentieux ; mais, sur ce point encore, Rome n'était plus le champ 
fécond de la littérature latine. Avouons aussi qu'elle ne l'avait 
jamais été. 

A compter tous les beaux génies qui ont illustré les muses 
ausoniennes, poètes, prosateurs, historiens ou philosophes, de- 
puis le vieux Ennius et Plante, peu sont nés dans les murs de 
la Ville ou appartinrent à des familles urbaines. C'était une sorte 
de stérilité décidée, jetée comme une malédiction sur le sol 
de la cité guerrière, qui pourtant, il faut lui rendre cette jus- 
tice, accueillit toujours noblement, et d'une façon conséquente 
au génie utilitaire du premier esprit italique , tout ce qui put 
rehausser sa splendeur. Ennius, Livius Andronicus, Pacuvius, 
Plaute et Térence n'étaient pas Romains. Ne l'étaient pas non 
plus : Virgile, Horace, Tite-Live, Ovide, Vitruve, Cornélius 
Népos, Catulle, Valérius Flaccus, Pline. Encore bien moins 
cette pléiade espagnole venue à Rome avec ou après Portius 
Latro , les quatre Sénèque , le père et les trois fils , Sextilius 
Héna, Statorius Victor, Sénécion, Hygin, Columelle, Pom- 
ponius Mêla, Silius Italiens, Quintilien, Martial, Florus, Lu- 
eain, et une longue liste encore (1). 

Les puristes urbains trouvaient toujours quelque chose à re- 
dire aux plus grands écrivains. Ceux de ces derniers qui ve- 
naient d'Italie avaient de trop la saveur du terroir, qui rendait 
leur style provincial. Ce reproche était plus mérité encore par 
les Espagnols. Toutefois la vogue de personne n'en était dimi- 
nuée, et le mérite , quoi qu'on en ait dit depuis cent ans chez 
nous, était tout aussi reconnu chez les poètes de Cordoue que 
s'ils avaient écrit justement comme Gcëron. Nous ne pouvons 
trop juger la portée des critiques adressées au Padouan Tite- 
Live. mais nous sommes parfaitement en mesure de constater 

(1) Ara. Thierry, la Gaule sous l'administration romaine, 1. 1, p. 200 
et pass. 



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272 DE l' INÉGALITÉ 

la vérité de celles qui poursuivaient les Sénèque, et Lucain , et 
Silius Italicus. Ces critiques se rattachent trop bien au sujet 
de ce livre pour n'en pas toucher un mot. On accusait donc 
l'école espagnole d'afficher à un degré choquant ce que je 
nomme le caractère sémitique, c'est-à-dire l'ardeur, la couleur, 
le goût du grandiose poussé jusqu'à l'emphase, et une vigueur 
dégénérant en mauvais goût et en dureté. 

Acceptons toutes ces attaques. On a remarqué déjà combien 
elles étaient méritées par le génie des peuples mélanisés. Il n'y 
a donc pas lieu de les repousser quand il s'agit des œuvres de 
<îe génie sur le sol espagnol , car on ne perd pas de vue que 
nous observons ici une poésie et une littérature qui ne floris- 
saient dans la péninsule ibérique que là où il y avait du sang 
noir largement infusé, c'est-à-dire sur le littoral du sud. En 
conséquence, retournant le fait pour le faire entrer dans le 
rang de mes démonstrations, j'observe de nouveau combien la 
poésie, la littérature , sont plus fortes, et en même temps plus 
défectueuses par exubérance , partout où le sang mélanien se 
trouve abondamment, et, suivant cette veine, il n'y a qu'à pas- 
ser jusqu'à la province qui marqua le plus dans les lettres après 
l'Espagne, ce fut l'Afrique (1). 

Là, autour de la Carthage romaine, la culture de l'imagina- 
tion et de l'esprit était une habitude et, pour ainsi dire, un 
besoin général. Le philosophe Annseus Cornutus, né à Leptis, 
Septimius Sévérus, de la même ville , l'Adrumétain Salvius 
Julianus, le Numide Cornélius Fronton, précepteur de Marc- 
Aurèle, et enfin Apulée, élevèrent au plus haut point la gloire 
de l'Afrique dans la période païenne , tandis que l'Église mili- 
tante dut à cette contrée de bien puissants et bien illustres apo- 
logistes dans la personne des Tertullien , des Minutius Félix, 
des saint Cyprien, des Arnobe, des Lactance, des saint Augus- 
tin. Chose plus remarquable encore : quand les invasions ger- 
maniques couvrirent de leurs masses régénératrices la face du 
monde. occidental, ce fut sur les points où l'élément sémitique 

<1) Am. Thierry, la Gaule sous Vadminislr. rom. Introd.^i. l^p. 182 
et seqq. 



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DES BACES HUMAINES. 275 

restait fort que les lettres romaines obtinrent leurs derniers 
succès. Je nomme donc cette même Afrique, cette même Car- 
thage, sous le gouvernement des rois vandales (1). 

Ainsi , Rome ne fut jamais , ni sous l'empire , ni même sous 
la république, le sanctuaire des muses latines. Elle le sentait 
si bien que , dans ses propres murailles , elle n'accordait à sa 
langue naturelle aucune préférence. Pour instruire la popula- 
tion urbaine, le fisc impérial entretenait des grammairiens la- 
tins, mais aussi des grammairiens grecs. Trois rhéteurs latins, 
mais cinq grecs, et, en même temps, comme les gens de let- 
tres de langue latine trouvaient des honneurs et un salaire et 
un public partout ailleurs qu'en Italie, de même les écrivains 
helléniques étaient attirés et retenus à Rome par des avanta- 
ges pareils : témoin Plutarque de Chéronée , Arrien de Nico- 
médie, Lucien de Samosate, Hérode Atticus de Marathon, 
Pausanias de Lydie, qui, tous, vinrent composer leurs ouvra- 
ges et s'illustrer au pied du Capitole. 

Ainsi, à chaque pas que nous faisons, nous nous enfonçons 
davantage dans les preuves accumulées de cette vérité que 
Rome n'avait rien en propre, ni religion, ni lois, ni langue, ni 
littérature , ni même préséance sérieuse et effective , et c'est 
ce que de nos jours on a proposé de considérer sous un point 
de vue favorable et d'approuver comme une nouveauté heu- 
reuse pour la civilisation. Tout dépend de ce qu'on aime et 
cherche, de ce qu'on blâme et réprouve (2). 

(1) Meyer, Lateinische Anthologie, t. IL 

(2) Savigny (Geschichte des rœmisctien Rechtes im Mittelalter) a très 
bien exprimé l'opinion ancienne en la raisonnant : « Lorsque Rome 
« était petite, dit cet homme éminent, et qu'elle rangeait sous sa dé- 
« pendance quelques cités italiotes par l'octroi de son droit civique , 
« on pouvait supposer entre ces dernières et la ville conquérante une 
« sorte d'égalité, et c'est sur cette notion que reposa la constitution 
« libre de ces villes. Mais, lorsque l'empire se fut étendu sur trois 
« parties du monde, cette égalité cessa complètement, de sorte que 
« la liberté locale dut diminuer. Vint ensuite la pression de Tadminis- 
« tration impériale , qui , en imposant partout un même niveau d'obéis- 
« sance , fit disparaître peu à peu les différences qui existaient entre 
« l'Italie et les provinces. La Péninsule, jadis la partie du territoire la 
« plus favorisée, perdit de sa valeur individuelle, les terres autrefois 



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.274 DE l'inégalité 

Les détracteurs de la période impériale font remarquer, de 
leur côté, que, sur toute la face du monde romain depuis Au- 
guste , aucune individualité illustre ne ressort plus. Tout est ef- 
facé ; plus de grandeur honorée, plus de bassesse flétrie ; tout vit 
en silence. Les anciennes gloires ne passionnent que les dé- 
damateurs rhétoriciens à l'heure des classes ; elles n'appar- 
tiennent plus à personne, et les têtes vides seulement peuvent 
prendre feu pour elles. Plus de grandes familles; toutes sont 
éteintes, et celles qui, occupant leur place , essayent de jouer 
leur rôle, sorties ce matin de la tourbe, y rentreront ce soir (1). 
Puis cette antique liberté patricienne qui , avec ses inconvé- 
nients, avait aussi ses beaux et nobles côtés, c'en est fini d'elle. 
Personne ^y songe, et ceux-là qui, dans leurs livres, balan- 
cent encore devant son souvenir un encens théorique, recher- 
chent, en bons courtisans, l'amitié des puissants de l'époque, 
et seraient désolés qu'on prît au mot leurs regrets. En même 
temps , les nationalités quittent leurs insignes. Elles vont les 
unes chez les autres porter le désordre de toutes les notions 
sociales, elles ne croient plus en elles-mêmes. Ce qu'elles ont 
gardé de personnel, c'est la soif d'empêcher Tune d'entre elles 
de se soustraire à la décadence générale. 

Avec l'oubli de la race, avec l'extinction des maisons illus- 
tres dont les exemples guidaient jadis les multitudes , avec le 
syncrétisme des théologies , sont venus en foule , non pas les 
grands vices personnels, partage de tous les temps, mais cet 
universel relâchement de la morale ordinaire, cette incertitude 
de tous les principes , ce détachement de toutes les individua- 
lités de la chose publique, ce scepticisme tantôt riant, tantôt 
morose, indifféremment porté sur ce qui n'est pas d'intérêt ou 

« conquises se relevèrent quelque peu , puis enfin tout s'abîma en- 
« semble dans un affaiblissement incurable. Pour Rome même, cet 
« énervement est de toute évidence... » (T. ï, p. 31.) 

(4) Am. Thierry, la Gaule sous Vadministr, rom. Introd., 1. 1, p. 181 : 
« Le parti des idées républicaines et aristocratiques n'eut mémo 
a bientôt plus pour chefs que des hommes nouveaux; ni Corbulon, ni 
« Paetus Thraséas, ni Agricola, ni Helvidius, n'appartinrent à l'ancien 
« pâtriciat. Dès le second siècle, et surtout au troisième, les familles 
« sénatoriales étaient pour la plupart étrangères à l'Italie. » ' 



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DES RACES HUMAIINES. 275 

d'usage quotidien, enfin ce dégoût effrayé de l'avenir, et ce 
sont là des malheurs bien autrement avilissants pour les socié- 
tés. Quant aux éventualités politiques, interrogez la foule ro- 
maine. Plus rien ne lui répugne, plus rien ne Tétonne. Les con- 
ditions que les peuples homogènes exigent de qui veut les 
gouverner, elles en ont perdu jusqu'à l'idée.' Hier c'était un 
Arabe qui montait sur le trône, demain ce sera le fouet d'un 
berger pannonien qui mènera les peuples. Le citoyen romain 
de la Gaule ou de l'Afrique s'en consolera en pensant qu'après 
tout ce ne sont pas là ses alBfaires, que le premier gouvernant 
venu est le meilleur, et que c'est une organisation acceptable 
que celle où son fils, sinon lui-même , peut à son tour devenir 
l'empereur. 

Tel était le sentiment général au iii« siècle, et, pendant 
seize cents ans, tous ceux, païens ou chrétiens, qui ont réfléchi 
à cette situation ne l'ont pas trouvée belle. Les politiques 
comme les poètes, les historiens comme les moralistes, ont dé- 
versé leurs mépris sur les immondes populations auxquelles on 
ne pouvait faire accepter un autre régime. C'est là le procès 
que des esprits d'ailleurs éminents, des hommes d'une érudi- 
tion vaste et solide s'efforcent aujourd'hui de faire reviser. Ils 
sont emportés à leur insu par une sympathie bien naturelle et 
que les rapprochements ethniques n'expliquent que trop. 

Ce n'est pas qu'ils ne tombent d'accord de l'exactitude des 
reproches adressés aux multitudes de l'époque impériale ; mais 
-Is opposent à ces défauts de prétendus avantages qui, à leurs 
yeux, les rachètent. De quoi se plaint-on? du mélange des re- 
ligions ? Il en résultait une tolérance universelle. Du relâche- 
ment de la doctrine officielle sur ces matières? Ce n'était rien 
que l'athéisme dans la loi (1). Qu'importent les effets d'un tel 
exemple partant de si haut? 

A ce point de vue, l'avilissement et la destruction des gran- 
des familles, voire même des traditions nationales qu'elles con- 

(1) Tibère avait émis ceUe maxime toute moderne : « Deorum injurias 
o diis curœ. » (Tacit., Ann., liv. I, 73.) C'était à propos de la loi sur 
les crimes de lése-majesté, dont il cherchait à étendre les effets, non 
pour les dieux, mais pour lui. 



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276 DE l'inégalité 

servaient, sont des résultats acceptables. Les classes moyennes 
du temps n'ont pu manquer de bien accueillir cet holocauste 
quand on Fa jeté sur leurs autels. Voir des hommes héritié*s des 
plus augustes noms , des hommes dont les pères avaient donné 
à la patrie mille victoires et mille provmces, voir ces hommes, 
pour gagner leur vie, réduits à porter la balle et à faire les 
gladiateurs; voir des matrones, nièces de CoUatin, réduites 
au pain de leurs amants, ce ne sont pas là des spectacles à dé- 
daigner pour les fils d'Habinas , pas plus que pour les cousins 
de Spartacus. La seule différence est que le fabricant de cer- 
cueils mis en scène par Pétrone désire en arriver là doucement 
et sans violence, tandis que la bête des ergastules savoure 
mieux la misère qu'elle-même, en personne, a faite, surtout 
si elle est ensanglantée. Un État sans noblesse , c'est le rêve de 
bien des époques. Il n'importe pas que la nationalité y perde 
ses' colonnes, son histoire morale, ses archives : tout est bien 
quand la vanité de l'homme médiocre* a abaissé le ciel à la por- 
tée de sa main. 

Qu'importe la nationalité elle-même.? Ne vaut-il pas mieux 
pour les différents groupes humains perdre tout ce qui peut 
les séparer, les différencier? A ce titre, en effet, l'âge impérial 
est une des plus belles périodes que l'humanité ait jamais par- 
courues. 

Passons aux avantages effectifs. D'abord, dit-on , une admi- 
nistration régulière et unitaire. Ici il faut examiner. 

Si l'éloge est vrai', il est grand; cependant on peut douter 
de son exactitude. J'entends bien qu'en principe tout aboutis- 
sait à l'empereur, que les moindres officiers civils et mihtairés- 
devaient attendre hiérarchiquement l'ordre descendu du 
trône, et que, sur le vaste pourtour comme au (fentre de l'État^ 
la parole du souverain était censée décisive. Mais que disait- 
elle, cette parole, et que voulait-elle? Jamais qu'une seule et 
même chose : de l'argent, et, pourvu qu'elle en obtînt, l'inter- 
vention d'en haut ne prenait pas souci dç l'administration in- 
térieure des provinces, des royaumes, à plus forte raison des 
villes et des bourgades, qui, organisées sur l'ancien plan mu- 
nicipal, avaient le droit de n'être gouvernées que par leur curie.. 



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DES RACES HUMAINES. 271 

Ce droit survivait, énervé à la vérité, parce que le caprice d'en 
haut en troublait en mille occasions l'exercice , mais il existait 
seul, privé de bien des avantages et offrant tous les inconvé- 
nients de l'esprit de clocher. 

Les écrivains démocratiques font grand éclat du titre de ci- 
toyen romain conféré à l'univers entier par Antonin Caracalla. 
J'en suis moins enthousiaste. La plus belle prérogative n'a de 
valeur que lorsqu'elle n'est pas prodiguée. Quand tout le 
monde est illustre, personne ne l'est plus, et ce fut ainsi qu'il 
en advint à la cohue innombrable des citoyens provinciaux (1). 

Tous ils furent astreints à payer l'impôt, tous ils devinrent 
passibles des peines que la jurisprudence impériale appliquait; 
et, sans souci de ce qu'eût pensé de cette innovation le civis 
romanus d'autrefois, on les soumettait à la torture quand s'en 
présentait la moindre tentation juridique. Saint Paul avait dû 
à sa qualité civique réclamée à propos un traitement d'hon- 
neur-, mais les confesseurs, les vierges de la primitive Église, 
bien que décorés du droit de cité , n'en étaient pas moins me- 
nés en esclaves. C'était désormais l'usage commun. L'édit de 
nivellement put donc plaire un jour aux sujets, en leur mon- 
trant abaissés ceux qu'ils enviaient naguère; mais, pour eux, 
il ne les releva pas : ce fut simplement une grande prérogative 
abolie et jetée à l'eau (2). 

Et quant aux sénats municipaux, maîtres, soi-disant, d'admi- 
nistrer leurs villes suivant l'opinion* de la localité, leur félicité 
n'était pas non plus si grande qu'on le donne à croire (3). Je 

(1) Rien ne fut changé par la constitution de Caracalla dans le mode 
d'administration des villes, aucun avantage nouveau ne fut introduit ^ 
et Savigny n*y aperçoit qu'une simple évolution de l'état personnel des 
gouvernés. {Geschichte des rœmischen Rechtesim Mittelalter, t.I, p. 63.) 

(2) Pour n'en citer qu'un exemple, voir ce que dit Suétone de l'admi- 
nistration financière de Vespasien. (Fesp., 16.) 

(3) Consulter, sur l'organisation municipale pendant l'époque impé- 
riale, YHistoire du droit municipal en France, par M. Raynouard, 
Paris, 1829, 2 vol. in-S®, et YHistoire critique du pouvoir municipal en 
France, par C. Leber, Paris, 1829, in-8°. — Bien que spécialement des- 
tinés à l'examen des institutions gallo-romaines, ces deux ouvrages 
renferment un grand nombre d'observations générales. M. Raynouard^ 

16 



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278 DE l'inégalité 

veux que, dans les petites affaires, leur action demeurât assez 
libre. Il ne faut pas l'oublier, aussitôt qu'il s'agissait des de- 
mandes du fisc, plus de délibération, pas de' raisonnements, 
bourse déliée ! Or ces demandes étaient fréquentes et peu dis- 
crètes (1). Pour quelques empereurs qui, dans un long princi- 
pat, trouvèrent le loisir de régler leur appétit, combien n'en 
vit-on pas davantage qui, pressés de s'asseoir à la table du 
monde, n'eurent que le temps d'y dévorer ce que leurs mains 
purent saisir? Et encore, parmi les princes favorisés d'un beau 
règne , combien y en eut-il que des guerres presque incessan- 
tes ne. forcèrent pas de dévorer la substance de leurs peuples? 
Et enfin, parmi les pacifiques, combien encore en peut-on 
citer dont les plus belles années ne se soient passées à diriger 
les meilleures ressources de l'empire contre les flots d'usurpa- 
teurs sans cesse renaissants, qui, de leur côté, emportaient aux 
villes tout ce qui était à prendre? Le fisc ne fut donc presque 
jamais, excepté sous les Antonihs, en disposition de ménager 
ses exigences; et ainsi les magistrats municipaux avaient pour 

homme de cabinet et d'origine provençale, est un admirateur enthou- 
siaste des idées et des procédés romains. M. Leber, érudit d'un im- 
mense savoir, mais en même temps administrateur pratique, et né 
dans une province moins complètement romanisée que M. Raynouard, 
est infiniment plus prudent dans ses éloges, et souvent cette prudence 
va jusqu'au blâme. Ce sont deux ouvrages curieux, bien que le second 
soit supérieur au premier. J'en ai beaucoup usé dans ces pages ; mais 
comme, malheureusement, je ne les ai pas sous les yeux, je suis ré- 
duit à citer de souvenir. — Savigny, Geschichte des rœmischen Rechtes 
im Mittelalter, in-8», Heidelberg, 1815, 1. 1, p. 18 et pass. 

(1) Je n'oserais ici me montrer aussi sévère, quoique je puisse le 
sembler beaucoup, qu'un écrivain dont le secours m'était assez inat- 
tendu dans une lutte contre des opinions dont M. Amédée Thierry est 
le principal propagateur. Je vais me couvrir de son autorité bien puis- 
sante en cette rencontre. Voici ce qu'il dit : « Sous le prétexte humain 
« de gratifier le monde d'un titre flatteur, un Antonin appela dans ses 
« édits du nom de citoyens romains les tributaires de l'empire romain, 
« ces hommes qu'un consul pouvait légalement torturer, battre de 
« coups, écraser de corvées et d'impôts. Ainsi fut démentie la puis- 
« sance de ce titre autrefois inviolable, et devant lequel s'arrêtait la 
« tyrannie la plus éhontée ; ainsi périt ce vieux cri de sauvegarde qui 
« faisait reculer les bourreaux : Je suis citoyen romain. » (Augustin 
Thierry, Dix ans d'études historiques, in-12, Paris, 1846, p. 188.) 



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DES BACES HUMAINES. 279^^ 

principale fonction, pour préoccupation première, de jeter de 
l'argent dans les caisses impériales, ce qui ôtait beaucoup au 
mérite de leur quasi-indépendance sur le reste , ou plutôt la 
réduisait à néant. 

Le décurion , le sénateur, les vénérables membres de la cu- 
rie, comme ils s'intitulaient, car ces gens-là, descendus de 
quelques méchants affranchis, de marchands d'esclaves, de 
vétérans colonisés, tranchaient du patricien et du vieux Qui- 
rite, n'étaient pas toujours en mesure de remettre à l'agent 
du fisc la quote-part que celui-ci avait ordre d'exiger. Voter 
n'était rien, il fallait percevoir, et quand la commune était 
épuisée, à bout dévoies, ruinée, les citoyens romains qui la 
composaient pouvaient sans doute être bâtonnés jusqu'à extinc- 
tion de force par les appariteurs et gardes de police de la lo- 
calité j mais en espérer des sesterces , c'était illusoire. Alors 
l'officier impérial, victime lui-même de ses supérieurs, n'hési- 
tait pas longtemps. Il faisait, à son tour, appel à ses propres 
licteurs, et demandait sans façon aux vénérables, aux illustres 
sénateurs de parfaire sur leurs propres fonds la somme à lui 
nécessaire pour établir ses comptes. Les illustres sénateurs re- 
fusaient, trouvant l'exigence mal placée , et aloi^, mettant de 
côté tout respect, on leur infligeait le même traitement, les 
mêmes ignominies dont ils se montraient si prodigues envers 
leurs libres administrés (1). 

Il arriva de ce régime que bientôt les curîales, désabusés sur 
les mérites d'une toge qui ne les garantissait pas des meurtris- 
sures, fatigués de siéger dans un capitole qui ne préservait 
pas leurs denaeures des visites domiciliaires et de la spoliation, 
épouvantés des menaces de l'émeute qui, sans se préoccuper de 
rechercher les légitimes objets de sa colère , se ruait sur eux, 
tristes instruments, ces misérables curiales s'accordèrent à 
penser que leurs honneurs étaient trop lourds et qu'il valait 

(1) Savigny, Geschichte des rœmischen Rechtes im Mittelalier, t. I, 
p. 25. — Certains dignitaires des curies municipales jouissaient d'heu- 
reux privilèges au point de vue des peines corporelles, auxquelles ils 
n'étaient pas astreints comme leurs collègues; mais, en revanche, on 
était en droit de leur imposer de plus fortes amendes. (Ibid., p. 71. > 



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;280 DE l'inégalité 

mieux préférer une existence moins en vue, mais plus calme. 
Il s'en trouva qui émigrèrent et allèrent s'établir, simples ci- 
toyens, dans d'autres villes. Quelques-uns entrèrent dans la 
milice, et, quand le christianisme fut devenu religion légale, 
l)eaucoup se firent prêtres. 

Mais ce n'était pas le compte du fisc. L'empereur rendit 
donc des lois pour dénier aux curiales, sous les peines les plus 
sévères, le droit d'abandonner jamais le lieu de leurs fonctions. 
Peut-être était-ce la première fois que des malheureux étaient 
cloués, de par la loi, au pilori des grandeurs (1). Puis, de 
même que, pour abaisser et avilir le sénat de Rome, on avait 
interdit à ses membres le métier de la guerre, de même , pour 
conserver au fisc les sénateurs provinciaux et l'exploitation de 
leurs fortunes, on défendit à ceux-là de se faire soldats, et par 
extension de quitter la profession de leurs pères, et, par exten- 
sion encore, la même loi fut appliquée aux autres citoyens de 
l'empire ; de sorte que, par le plus singulier concours de con- 
venances politiques, le monde romain, qui n'avait plus de ra- 
ces différentes à isoler les unes des autres, fit ce qu'avaient 
décrété le brahmanisme et le sacerdoce égyptien ; il prétendit 
créer des castes héréditaires, lui , le vrai génie de la confusion! 
Mais il est dés moments où la nécessité du salut force les États 
comme les individus aux plus monstrueuses inconséquences. 

Voilà les curiales qui ne peuvent être ni soldats, ni mar- 
chands, ni grammairiens , ni marins ; ils ne peuvent être que 

(1) Voir, pour la situation quasi-aristocratique de Vordo decurionum 
sous les empereurs, Savigny, Geschichte des rœmischen Rechtes im 
Mittelaltery 1. 1, p. 22 et seqq. Au même lieu, le détail de la vie misé- 
rable du curiale. L'auteur que je cite est d'avis que rien ne peut don- 
ner une plus juste idée de la décomposition intérieure de l'État sous 
les principats chrétiens que les constitutions théodosiennes ayant 
trait aux curies municipales. Non seulement les curiales ne voulaient 
pas l'être, mais ils préféraient même le servage, et il fallait une loi 
pour leur fermer ce refuge. On en vint même à cette étrange ressource 
de condamner des gens poursuivis pour crime à l'état de décurions. 
A la vérité, un décret impérial restreignit l'usage de cette singulière 
pénalité au châtiment des ecclésiastiques indignes, et des militaires 
qui, par lâcheté, s'étaient soustraits aux ordres de leurs chefs. 
< Savigny, loc. cit.) 



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DES RACES HUMAINES. 281 

curiales, et, tyrannie plus monstrueuse au milieu de la ferveur 
passionnée du christianisme naissant, on vit, au grand mépris 
de la conscience, la loi empêcher ces misérables d'entrer dans 
les ordres sacrés, toujours parce que le fisc, tenant en eux le 
meilleur de ses gages, ne voulait pas les lâcher (1). 

De pareilles extrémités ne sauraient se produire chez des 
nations où un génie ethnique un peu noble souffle encore ses 
inspirations aux multitudes. La honte en retombe tout entière, 
non pas sur les gouvernements, que l'avilissement des peu- 
ples contraint d'y avoir recours, mais sur ces peuples dégé- 
nérés (2). Ceux-ci s'accommodaient de vivre sous ce joug. On 
connut à la vérité , dans le monde romain , quelques insurrec- 
tions partielles , causées par l'excès des maux ; mais ces bagau- 
deries , stimulées par la chair en révolte et ne s'appuyant sur 
rien de généreux , ne furent toujours qu'un surcroît de fléaux, 
qu'une occasion de pillages, de massacres, de viols, dlncen- 
die. Les majorités n'en apprenaient l'explosion qu'avec une 
légitime horreur, et, la révolte une fois étouffée dans le sang, 
chacun s'en félicitait, et avait raison de le faire. Bientôt, n'y 
songeant plus, on continuait à souffrir le plus patiemment pos- 

(1) Tacite a pu mettre avec toute vérité ces mots dans la bouche 
d'Arminius : « Aliis gentibus, ignorantia imperii romani, inexperta 
« esse supplicia, nescia tributa. » (Ann., 1. I, 69.) 

(2) Au milieu de ses déclamations, toujours défavorables à la puis- 
sance suprême, Tacite se laisse aller une fois à un singulier aveu. Il 
raconte qu'après avoir épié les délibérations du sénat, Tibère allait 
s'asseoir dans un angle du prétoire et assistait aux jugements; puis il 
ajoute : « Bien des arrêts, par l'effet de sa présence, furent rendus con- 
« trairement aux intrigues, aux prières des puissants; mais, tandis- 
« que-l'équité était sauve, la liberté se perdait. » (Ann., 1, 75.) La liberté 
àe quoi? la liberté de faire pendre l'innocent et de ruiner le pauvre? 
Quand une nation en est au point des Romains de l'empire, le premier 
de ses besoins, c'est un maître; un maître seul peut lui éviter des 
convulsions incessantes. Le génie de Tibère suppléait à la honteuse 
Ineptie du sénat et du peuple; sa férocité était à tout le moins excu- 
sée par l'abjection sanguinaire de l'un et de l'autre. Ce qu'il tuait va- 
lait à peine la pitié, et il eût sans doute ménagé davantage des hom- 
mes qui n'eussent pas mérité de sa'part cette réflexion empreinte du 
plus profond dégoût, et qui lui échappait chaque fois qu'il sortait du 
^énat : « homines ad servitutem paratos! » (Tac, Ann., III, 65.) 

16. 



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282 BE l'inégalité 

sible; et, comme rien ne se prend plus vite que les mœurs de 
la servitude, il devint bientôt impossible aux gens du fisc d'ob- 
tenir le payement des impôts sans recourir à des violences. Les 
curiales ne tiraient rien de leurs administrés les plus solvables 
qu'en les faisant assommer, et, à leur tour, ils ne lâchaient guère 
que sur reçu de coups de verges. Morale particulière très com- 
prise en Orient, où elle forme une sorte de point d'honneur. 
Même en temps ordinaire et sous des prétextes d'utilité locale, 
les curiales en arrivèrent à dépouiller leurs concitoyens, et les 
magistrats impériaux les en laissaient libres , trop heureux de 
savoir où trouver l'argent au jour du besoin. 

Jusqu'ici , j'ai admis très bénévolement que les gens de 
l'empereur se tenaient immaculés de la corruption générale ; 
mais la supposition était gratuite. Ces hommes avaient tout 
autant de rapacité que les anciens proconsuls de la républi- 
que. De plus, ils étaient bien autrement nombreux, et, quand 
les provinces épuisées prétendaient réclamer auprès du maître 
commun, on peut juger si la chose était facile. Tenant l'admi- 
nistration des postes impériales , dirigeant une police nom- 
breuse et active, ayant seuls le droit d'accorder des passeports, 
les tyrans locaux rendaient presque impossible le départ de 
mandataires accusateurs. Si toutes ces précautions préalables 
se trouvaient déjouées, que venaient faire dans le palais du 
prince d'obscurs provinciaux , desservis par tous les amis , par 
les créatures, les protecteurs de leur ennemi? Telle fut l'ad- 
ministration de la Rome impériale, et, bien que je concède 
aisément que tout le monde y jouissait du titre de citoyen, que 
l'empire était gouverné par un chef unique , et que les villes, 
maîtresses de leur régime intérieur, pouvaient s'intituler à 
leur gré autonomes^ frapper monnaie , se dresser des statues 
et tout ce qu'on voudra , je n'en comprends pas davantage le 
bien qui en résultait pour personne (1). 

(1) Les magistratures locales étaient, en principe, dispensatrices 
suprêmes du droit sur tout leur territoire; mais, en fait, elles n'exer- 
çaient que le jugement en preiùière instance ; Tappel se faisait aux 
officiers impériaux, et même elles n'appliquaient leur juridiction que 
dans le s affaires minimes ne dépassant pas une certaine somme. Les 



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DES RACES HUMAINES. 283 

Le suprême éloge adressé à ce système romain , c'est done 
d'avoir été ce qu'on nomme régulier et unitaire. J'ai dit de 
quelle régularité; voyons maintenant de quelle unité. 

Il ne suffit pas qu'un pays ait un maître unique pour que le 
fractionnement et ses inconvénients en soient bannis. A ce ti- , 
tre , l'ancienne administration de la France aurait été unitaire, 
ce qui n'est l'avis de personne. Unitaire également se fût mon- 
tré l'empire de Darius , autre chose fort contredite , et , à ce 
prix-là, ce qu'on avait connu sous telle monarchie assyrienne 
était aussi de l'unité. La réunion des droits souverains sur une 
seule tête, ce n'est donc pas assez ; il faut que l'action du pou- 
voir se répande d'une manière normale jusqu'aux dernières 
extrémités du corps politique; qu'un même souffle circule dans 
tout cet être et le fasse tantôt mouvoir, tantôt dormir dans un 
juste repos. Or, quand les contrées les plus diverses s'adminis- 
trent chacune d'après les idées qui leur conviennent, ne relè- 
vent que financièrement et militairement d'une autorité loin- 
taine , arbitraire , mal renseignée, il n'y a pas là cohésion vé- 
ritable, amalgame réel. C'est une concentration approximative 
des forces politiques, si l'on veut; ce n'est pas de l'unité. 

Il est encore une condition indispensable pour que l'unité 
s'établisse et témoigne du mouvement régulier qui est son 
principal mérite; c'est que le pouvoir suprême soit sédentaire, 
toujours présent sur un point désigné, et de là fasse diverger 
sa sollicitude, par des moyens, par des voies, autant que pos- 
sible, uniformes, sur les villes et les provinces. Alors seulement 
les institutions, bonnes ou mauvaises, fonctionnent comme une 
machine bien montée. Les ordres circulent avec facilité, et le 
temps , ce grand et indispensable agent de tout ce qui se fai 
de sérieux dans le monde, peut être calculé, mesuré et em- 
ployé sans prodigalité inutile, comme aussi sans parcimonie 
désastreuse. 
Cette condition manqua toujours à l'organisation impériale. 

contestations entre les cités, entre les autorités d'une même ville, le 
jugement au criminel, etc., ressortaient des tribunaux du souverain. 
(Savigny, Geschichte des rœmischen Rechtes ira Mittelalter, t. I, p. 35 
et seqq.) 



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284 DE l'inégalité 

J'ai montré comment la plupart des maîtres de l'État avaient, 
dès le principe , abandonné Rome , pour se fixer tantôt à Tex- 
trémité méridionale de l'Italie , tantôt dans les territoires asia- 
tiques, tantôt au nord des Gaules, tandis que d'autres voya- 
gèrent pendant toute la durée de leur règne. Que pouvait être 
une administration dont les agents ne savaient où trouver sû- 
rement le chef de qui émanait leur pouvoir, et dont ils étaient 
censés n'exécuter que les ordres ? Si l'empereur s'était cons- 
tamment tenu à Antioche, il aurait fallu, sans doute, beaucoup 
de temps pour faire parvenir ses instructions aux prétoires de 
Cadix, de Trêves ou de l'île de Bretagne; cependant, à tout 
prendre , on aurait pu calculer sur cet éloignement la consti- 
tution de ces provinces lointaines, l'étendue de la responsabilité 
accordée aux magistrats pour les régir et les défendre : on serait 
parvenu ainsi, tant bien que mal, à leur donner une organi- 
sation régulière. 

Mais , quand un messager parti de Paris ou d'Italica pour 
prendre des ordres, arrivait lentement à Antioche, et ap- 
prenait là que l'empereur était parti pour Alexandrie; que, le 
mandataire provincial parvenu dans cette ville , un nouveau 
départ l'amenait à Naples, et pouvait l'entraîner au delà du 
Rhin vers les limites décumates, en quoi, je le demande, une 
telle organisation avait-elle }e caractère unitaire ? L'affirmer, 
c'est soutenir l'absurde ; l'empereur devait laisser, et laissait 
en effet, à l'initiative du préfet et des généraux une indépen- 
dance d'action d'où résultaient les conséquences les plus gra- 
ves , tant pour la bonne administration du territoire que pour 
les plus hautes questions, l'hérédité impériale, par exemple. 

Si le gouvernement avait été unitaire , ses forces vives étant 
rassemblées autour du trône, c'eût été à la cour même du 
prince décédé que la capacité de succession aurait été débat- 
tue ; il n'en était nullement ainsi. Quand l'empereur mourait 
en Asie, son héritier se révélait parfaitement en ïllyrie, en 
Afrique ou dans l'île de Bretagne , suivant que , dans l'une ou 
l'autre de ces provinces , il s'improvisait un souverain qui avait 
su rattacher à sa cause plus d'intérêts, et qui ainsi jouissait 
d'un pouvoir plus étendu. Chaque grande circonscription de 



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DES BACES HUMAINES. 285 

rÉtat possédait dans sa ville priacipale une cour en miniature 
où le pouvoir, tout délégué qu'il fût , prenait les allures d'une 
autorité suprême et absolue , disposait de tout en conséquence, 
et interprétait les lois mêmes, allant jusqu'à confisquer l'impôt, 
-sans souci du trésor. Je ne nie pas que la foudre du dieu mor- 
tel , du héros souverain , n'éclatât quelquefois sur la tête des 
audacieux ; pourtant , dans la plupart des cas , ce n'était qu'a- 
près une longue tolérance d'où naissait l'excuse de l'abus. 
D'ailleurs, il n'était pas extrêmement rare que le magistrat 
récalcitrant, renvoyant la foudre d'où elle était partie et se 
déclarant empereur lui-même , ne démontrât le ridicule de ce 
fantôme d'unité monarchique qui cherchait, sans y parvenir, 
à embrasser et à féconder un monde soumis par son seul ac- 
cablement. Ainsi, je ne saurais rien accorder de tout ce qu'on 
réclame désormais de sympathie théorique et de louanges pour 
l'époque impériale. Je me borne à être exact ; c'est pourquoi 
je termine en avouant que, si le régime inauguré par Auguste 
ne fut en lui-même ni beau, ni fécond, ni louable, il eut un 
genre de supériorité bien préférable encore : c'est qu'en face 
des populations multiples tombées au pouvoir des aigles, il 
était le seul possible. Tous les efforts , il les fit pour gouverner 
avec raison et honneur les masses qui lui étaient confiées. Il 
échoua. La faute n'en fut pas à lui : qu'elle retombe sur ces 
populations elles-mêmes. 

Si le gouvernement fiit sa religion d'une formule théologique 
sans valeur, d'un mot complètement vide de sens, je l'en absous. 
Il y avait été contraint par la nécessité de rester impartial en- 
tre mille croyances. Si , abolissant dans ses tribunaux d'appel 
les législations locales, il leur substitua une jurisprudence 
éclectique dont les trois bases étaient la servilité, l'athéisme et 
l'équité approximative, c'est qu'il s'était senti dominé parla 
même nécessité de nivellement. S'il avait, enfin, soumis ses 
procédés d'administration à une balance compliquée , relâchée, 
mal équilibrée entre la mollesse et la violence , c'est que , dans 
l'intelligence des masses sujettes , il n'avait pas trouvé de se- 
cours pour étayer un régime plus noble. Nulle part n'existait 
désormais la moindre trace d'aucune compréhension des de- 



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286 DE l'inégalité 

voirs sérieux. Les gouvernés n'étaient engagés à rien avec les 
gouvernants : faut-il donc accuser le chef, la tête de Fempire, 
de l'impuissance du corps (1)? Ses défauts, ses vices, ses fai- 
blesses, ses cruautés, ses oppressions , ses défaillances , iet, de 
nouveau, ses enivrements furieux de domination, ses efforts 
insensés pour faire descendre le ciel sur la terre , et le mettre 
sous les pieds de son pouvoir que personne n'imaginait jamais 
assez énorme, assez divinisé, entouré d'assez de prestige, 
assez obéi, qui, avec tout cela, ne pouvait parvenir à se don- 
ner simplement l'hérédité, toutes ces folies ne provenaient 
d'autre chose que de l'épouvantable anai'chie ethnique domi- 
nant cette société de décombres. 

Les mots sont aussi impuissants à la rendre que la pensée, à 
se la figurer. Essayons pourtant d'en prendre une idée en ré- 
capitulant à grands traits les principaux, seulement les princi- 
paux alliages auxquels avaient abouti les décadences assyrienne, 
égyptienne, grecque, celtique, carthaginoise, étrusque, et les 
colonisations de l'Espagne, de la Gaule et de l'Illyrie ; car c'est 
bien de tous ces détritus que l'empire romain était formé. 
Qu'on se rappelle que dans chacun des centres que j'indique 
il y avait déjà des fusions presque innombrables. Qu'on ne 
perde pas de vue que, si la première alliance du noir et du blanc 
atait donné le type chamitique, l'individualité de^ Sémites, 
des plus anciens Sémites, avait résulté de ce triple hymen noir, 
blanc et encore blanc, d'où était sortie une race spéciale ; que 
cette race, prenant un autre apport d'éléments noir, ou blanc, 
ou jaune, s'était, dans la partie atteinte, modifiée de manière 
à former une nouvelle combinaison. Ainsi à l'infini; de sorte 
que l'espèce humaine, soumise à une telle variabilité de combi- 
naisons, ne s'était plus trouvée séparée en catégories distinctes. 
Elle l'était désormais par groupes juxtaposés, dont l'économie 

(1) c. Toute nation a le gouvernement qu'elle mérite. De longues ré- 
« flexions et une longue expérience, payée bien cher, m'ont convaincu 
« de ceUe vérité comme d'une proposition de mathématiques. Toute 
« loi est donc inutile et même funeste (quelque excellente qu'elle 
« puisse être en elle-même), si la nation n'est pas digne de la loi et 
« faite pour la loi. » (Le comte de Maistre, Lettres et opuscules in- 
édits, t. I, p. 215.) 



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DES RACES HUMAINES. 287 

se dérangeait à chaque instant, et qui, changeant sans cesse 
de conformation physique , d'instincts moraux et d'aptitudes, 
présentaient un vaste égrenage d'individus qu'aucun sentiment 
commun ne pouvait plus réunir, et que la violence seule par- 
venait à faire marcher d'un même pas (1). J'ai appliqué à la 
période impériale le nom de sémitique. II ne faut pas prendre 
ce mot comme indiquant une variété humaine identique à celle 
qui résulta des anciens mélanges chaldéens et chamites. J'ai 
seulement prétendu indiquer que , dans les multitudes répan- 
dues avec la fortune de Rome sur toutes les contrées soumises 
aux Césars , la majeure partie était affectée d'un alliage plus 
ou moins grand de sang noir, et représentait ainsi , à des de- 
grés infinis, une combinaison, non pas équivalente, mais analo- 
gue à la fusion sémitique. Il serait impossible de trouver assez 
de noms pour en marquer les nuances innombrables et douées 
pourtant, chacune, d'une individualité propre que l'instabilité 
des aUiances combinait à tout moment avec quelque autre. 
Cependant, comme l'élément noir se présentait en plus grande 
abondance dans la plupart de ces produits, certaines des apti- 
tudes fondamentales de Tespèce mélanienne dominaient le 
monde, et l'on sait que, si, contenues dans de certaines limites 
d'intensité, et appariées avec des qualités blanches, elles ser- 
vent au développement des arts et aux perfectionnements in- 
tellectuels de la vie sociale, elles se montrent peu favorables à 
la solidité d'une civilisation sérieuse. 

(1) Dans ce pêle-mêle les éléments septentrionaux étaient moins nom- 
breux sans doute que ceux qui provenaient des régions méridionale?. 
Ils méritent pourtant d'être remarqués plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici. 
Beaucoup d'esclaves de race wende étaient répandus en Italie comme 
en Grèce bien avant le dernier siècle de la république. Les noms 
donnés aux personnages serviles par les poètes de la nouvelle comé- 
die et par l'école latine de Plante et de Térence en font foi. On peut 
aussi attribuer à des Slaves romanisés certaines inscriptions, gravées 
sur des tombes ou sur des instruments, que Mommsen et Lepsius ont 
citées et que M. Wolanski a interprétées d'une manière exacte par le 
slave. Je crois seulement que Mommsen, comme M. Wolanski, attribue 
une antiquité beaucoup trop haute à ces monuments d'ailleurs cu- 
rieux en eux-mêmes. — Voir Mommsen, Die unter-italischen DialeMe^ 
«t Wolanski, Schriftdenkmale der Slawen. 



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288 DE L INEGALITE 

Mais régrenage des races n'aboutissait pas uniquement à 
rendre impossible un gouvernement régulier, en détruisant les^ 
instincts et les aptitudes générales d'où seulement résulte la 
stabilité des institutions ; cet état de choses attaquait encore, 
d'une autre façon, la santé normale du corps social en faisant 
éclore une foule d'individualités pourvues fortuitement de trop^ 
de forces, et exerçant une action fimeste sur l'ensemble des 
groupes dont elles faisaient partie. Comment la société serait- 
elle restée assise et tranquille quand, à tout instant, quelque 
combinaison des éléments ethniques en perpétuelle pérégrina- 
tion et fusion créait en haut, en bas, au milieu de Féchelle, et 
plus souvent en bas qu'ailleurs , parce que là il y a plus de 
place pour les appariements de hasard , des individualités qui 
naissaient armées de facultés assez puissantes pour agir, cha- 
cune dans un sens différent, sur leurs voisins et leurs contem- 
porains? 

Dans les époques où les races nationales se combinent har- 
monieusement, les hommes de talent jettent un plus vif éclat 
parce qu'ils sont plus rares, et ils sont plus rares parce que, ne 
pouvant, issus qu'ils sont d'une masse homogène , que repro- 
duire des aptitudes et des instincts très répandus autour 
d'eux, leur distinction ne vient pas du disparate de leurs fa- 
cultés avec celles des autres hommes , mais bien de l'opulence 
plus grande dans laquelle ils possèdent les mérites généraux. 
Ces créatures-là sont donc bien réellement grandes, et, comme 
leur pouvoir supérieur ne consiste qu'à mieux démêler les 
voies naturelles du peuple qui les entoure, elles sont comprises,, 
elles sont suivies et font faire, non pas des phrases brillantes, 
non pas même toujours de très illustres choses, mais des 
choses utiles à leur groupe. Le résultat de cette «oncordanue 
parfaite, intime, du génie ethnique d'un homme supérieur avec 
celui de la race qu'il guide, se manifeste par ceci, que, si le 
peuple est encore dans Fâge héroïque, le chef se confond plus 
tard, pour les annalistes, avec la population, ou bien la po- 
pulation avec le chef (1). C'est ainsi que l'on parle de FHer- 

(1) Ainsi les récits mythologiques de la Grèce parlent des exploits^ 

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DES RACES HUMAINBS. 289 

Cille Tyrien seul sans mentionner les compagnons de ses voya- 
ges, et, au rebours, dans les grandes migrations, on a oublié 
généralement le nom du guide pour ne se souvenir que de 
celui des masses conduites. Puis, lorsque la lumière de Tbis- 
toire, devenue trop intense, empêche de telles confusions, 
on a toujours bien de la peine à distinguer, dans les actions 
et les succès d'un souverain éminent, ce qui constitue son 
œuvre personnelle de ce qui appartient à l'intelligence de sa 
nation. 

A de pareils moments de la vie des sociétés, il est très diffi- 
cile d'être un grand homme, puisqu'il n'y a pas moyen d'être 
un homme étrange. L'homogénéité du sang s'y oppose, et pour 
se distinguer du vulgaire il faut, non pas être autrement fait 
que lui, mais, au contraire, en lui ressemblant , dépasser tou- 
tes ses proportions. Quand on n'est pas très grand, on se perd 
toujours plus ou moins dans la multitude , et les médiocrités 
ne sont pas remarquées , puisqu'elles ne font que reproduire 
un peu mieux la physionomie commune. Ainsi les hommes 
d'élite demeurent isolés , comme le sont des arbres de haute 
futaie au milieu d'un taillis. La postérité, les découvrant de 
loin dans leur stature immense, les admire plus qu'elle ne fait 
leurs analogues à des époques où les principes ethniques trop 
nombreux et mal amalgamés font sortir la puissance indivi- 
duelle de faits complètement différents. 

Dans ces derniers cas, ce n'est plus uniquement parce qu'un 
homme a des facultés supérieures qu'il peut être déclaré grand. 
Il n'existe plus de niveau ordinaire ; les masses n'ont plus une 
manière uniforme de voir et de sentir. C'est donc tantôt parce 
que cet homme a saisi un côté saillant des besoins de son 
temps, ou bien même parce qull a pris son époque à rebours, 
qu'il se rend glorieux. Dans la première alternative, je recou- 

d'Hercule sans jamais mentionner ses compagnons, et les chefs de dif- 
férents peuples voyageurs ne sont autres que la personnification des 
nations elles-mêmes; Leck ou Tschek, suivant les légendes, a dirigé 
les exploits des Lecks, Suap ceux des Souabes, Saxneat ceux des 
Saxons, Francus ceux des Franks, etc. (Schaffarik,, Slawische A lier- 
ihûmer, t. I, p. 23o.) 

BACES HUMAINES. — T. II, 17 



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290 ,DE L INEGALITE 

nais César; dans la seconde, Sylla ou Julien. Puis, à la faveur 
d'une situation ethnique bien composite , des myriades de nuan- 
ces se développent au sein des instincts et des facultés hu- 
maines ; de chacun des groupes formant les masses , sort néces- 
sairement une supériorité quelconque. Dans l'état homogène, 
le nombre des hommes remarqués était restreint; ici, au sein 
d'une société formée de disparates , ce nombre se montre tout 
à coup très considérable, bigarré de mille manières, et de- 
puis le grand guerrier qui étend les bornes d'un empire jus- 
qu'au joueur de violon qui réussit à faire grincer d'une manière 
acceptable deux notes jusque-là ennemies, des légions de gens 
acquièrent la renommée. Toute cette cohue s'élance au-dessus 
des multitudes en perpétuelle fermentation , les tire à droite, 
les tire à gauche, abuse de leur impossibilité fatalement acquise 
de discerner le vrai, même d'avoir une vérité au-dessus d'elles, 
et fait pulluler les causes de désordre. C'est en vain que les 
supériorités sérieuses s'efforcent de remédier au mal : ou bien 
elles s'éteignent dans la lutte, ou bien elles ne parviennent, au 
prix d'efforts surhumains, qu'à bâtir une digue momentanée. 
A peine ont-elles quitté la place que le flot se désenchaîne et 
emporte leur ouvrage. 

Dans la Rome sémitique, les natures grandioses ne manquè- 
rent pas. Tibère savait, pouvait, voulait et faisait. Yespasien, 
Marc-Aurèle, Trajan, Adrien , je compterais en foule les Césars 
dignes de la pourpre, mais tous, et le grand Septirae Sévère 
lui-même, se reconnurent impuissants à guérir le mal incura- 
ble et rongeur d'une multitude incohérente , sans instincts ni 
penchants définis , rebelle à se laisser diriger longtemps vers 
le même but, et pourtant affamée de direction. Trop imbécile 
pour rien comprendre d'elle-même, et d'ailleurs empoisonnée 
par les succès des coryphées infimes qui , se faisant un public 
d'abord, un parti ensuite, arrivaient à la fin où il plaisait au 
ciel : plusieurs àd'éminents emplois, le plus grand nombre à 
la plantureuse opulence des délateurs , pas assez à l'échafaud. 
Il faut encore distinguer dans ces supériorités subalternes deux 
classes exerçant une action fort différente : Tune suivait la car- 
rière civile, l'autre prenait la casaque militaire, et entrait dans 



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DES RACES HUMAINES. 291 

les camps. Je ne saurais faire de celle-là , au point de vue so- 
cial, que des éloges (1). 

En effet, la nécessité unique, pour me servir de l'expression 
d'un antique chant des Celtes (2) , n'admet pour les armées 
qu'un seul mode d'organisation, le classement hiérarchique et 
l'obéissance. Dans quelque état d'anarchie ethnique que se 
trouve un corps social, dès qu'une armée existe, il faut sans 
biaiser lui laisser cette règle invariable. Pour ce qui concerne 
le reste de l'organisme politique, tout peut être en question. 
On y doutera de tout; on essayera, raillera, conspuera tout; 
mais, quant à l'armée, elle restera isolée au milieu de l'État, 
peut-être mauvaise quant à son but principal, mais toujours plus 
énergique que son entourage, immobile, comme un peuple 
facticement homogène. Un jour, elle sera la seule partie saine 
et partant agissante de la nation (3). C'est dire qu'après beau- 
coup de mouvement, de cris, de plaintes, de chants de triom- 
phe étouffés bientôt sous les débris de l'édifice légal, qui, sans 
cesse relevé , sans cesse s'écroule , l'armée finit par éclipser le 
reste, et que les masses peuvent se croire encore quelquefois 



(4) On m'objectera les perturbations que les révoltes militaires 
amenèrent souvent dans l'empire. Je répondrai que l'armée, pouvant 
tout, abusa souvent, et que c'est là un inconvénient de l'omnipotence; 
mais je renvoie au spectacle même de ces commotions, par exemple, 
aux luttes sanglantes des légions de Germanie contre les Flaviens dans 
Rome, pour qu'on ait à se convaincre que les soldats étaient, malgré 
leur brutalité, bien supérieurs en toute manière à la population civile. 
Je n'en veux pour gage que leur bizaiTe fidélité à Vitellius. (Tac, 
HisL, III.) 

(2) La Villemarqué, Chants populaires de la Bretagne, t. I, p. i. 

(3) Toutefois l'armée n'aura de mérite réel , outre une plus grande 
subordination , ce qui est, après tout, une valeur négative, tout indis- 
pensable qu'elle soit, que si elle est composée de meilleurs éléments 
ethniques que le corps social auquel elle prête son appui. C'est pré- 
cisément ce qui arriva pour les légions de Rome, ainsi que je l'expose 
en lieu utile. De même, en notre temps, les troupes mantchoues sont 
certainement supérieures aux populations chinoises; mais, comme 
elles sont aussi recrutées un peu trop parmi ces populations, leur 
mérite* militaire laisse beaucoup à désirer. Ce qu'il y a d'excellent 
dans la loi des camps ne saurait neutraliser que dans une certaine 
mesure les mauvaises conséquences des mélanges. 



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292 DE l'inégalité 

aux temps heureux de leur vigoureuse enfance où les fonctions 
les plus diverses se réunissaient sur les mêmes têtes, le peuple 
étant l'armée, l'armée étant le peuple. Il n'y a pas trop à s'ap- 
plaudir, toutefois, de ces faux semblants d'adolescence au sein 
de la caducité; car, parce que l'armée vaut mieux que le reste, 
elle a pour premier devoir de contenir, de mater, non plus 
tes ennemis de la patrie , mais ses membres rebelles, qui sont 
ks masses. 

Dans l'empire romain, les légions furent ainsi la seule cause 
de salut qui empêchât la civilisation de s'engloutir trop vite au 
milieu des convulsions sans cesse déterminées par le désordre 
ethnique. Ce furent elles seules qui fournirent les administra- 
teurs de premier rang , les généraux capables do maintenir le 
bon ordre, d'étouffer les révoltes, de défendre les frontières, 
et, bref, ces généraux étaient la pépinière d'où sortaient les 
empereurs, la plupart assurément moins considérables encore 
par leur dignité que par leurs talents ou leur caractère. La 
raison en est transparente et facile à pénétrer. Sortis presque 
tous des rangs inférieurs de la milice, ils étaient, par la vertu 
de quelque grande qualité , montés de grade en grade, avaient 
dépassé le niveau commun par quelque heureux effort, et, 
portés aux alentours du dernier et plus sublime degré, s'étaient 
mesurés avant de le franchir avec des rivaux dignes d'eux et 
sortis des mêmes épreuves. Il y eut des exceptions à la règle ; 
mais je tiens le catalogue impérial sous mes yeux, et je ne me 
laisserai pas dire que la majorité des noms ne confirme pas ce 
que j'avance. 

L'armée était donc non seulement le dernier refuge, le der- 
nier appui, l'unique flambeau, l'âme de la société, c'était elle 
encore qui, seule, fournissait les guides suprêmes, et généra- 
lement les donnait bons. Par l'excellence du principe éternel 
sur lequel repose toute organisation militaire, principe qui 
n'est d'ailleurs que Timitation imparfaite de cet ordre admira- 
ble résultant de l'homogénéité des races, l'armée faisait tour- 
ner à l'avantage général le mérite de ses supériorités de pre- 
mier rang, et contenait l'action des autres d'une manière 
encore profitable par Tinfluence de la hiérarchie et de la disci- 



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DES RACES HUMAINES. 293 

pline. Mais, dans l'ordre civil, il en était tout autrement : les 
choses ne s'y passaient pas si bien. 

Là, un homme, le premier venu, qu'une combinaison for- 
tuite des principes ethniques accumulés dans sa famille rendait 
quelque peu supérieur à son père et à ses voisins, se mettait 
le plus souvent à travailler dans un sens étroit et égoïste, in- 
dépendant du bien social. Les professions lettrées étaient na- 
turellement la tanière où se tapissaient ces ambitions, car là, 
pour captiver l'attention et agiter le monde, il n'est besoin que 
d'une feuille de papier, d'un cornet d'encre et d'un médiocre 
bagage d'études. Dans une société forte, un écrivain ou un ora- 
teur ne se mettent pas en crédit sans être d'une haute volée. 
Personne ne s'arrêterait à écouter des massacres, car tout le 
monde a sur chaque chose le même parti pris et vit dans une 
atmosphère intellectuelle plus ou moins délicate, mais toujours 
sévère. Il n'en est pas de même aux temps des dégénérations. 
Chacun ne sachant que croire , ni que penser, ni qu'admirer, 
écoute volontiers celui qui Tinterpelle , et ce n'est plus même 
ce que dit Thistrion qui plaît, c'est comme il le dit, et non pas 
s'il le dit bien, mais s'il le présente d'une manière nouvelle, et 
pas même nouvelle, mais bizarre, et pas toujours bizarre, seu- 
lement inattendue. De sorte que, pour obtenir les bénéfices 
du mérite , il n'est pas nécessaire d'en avoir, il suffît de l'affir- 
mer, tant on a affaire à des esprits appauvris, engourdis, dé- 
pravés, hébétés. 

A Rome, depuis des siècles et à l'image de la Grèce crou- 
pissante, elle aussi, dans la période sémitique, la carrière de 
tout adolescent sans fortune et sans courage était celle du 
grammairien. Le métier consistait à composer des pièces de 
vers pour les riches, à faire des lectures publiques, à prêter sa 
plume aux factums, aux pétitions^ aux mémoires destinés aux 
curiales, voire aux préfets des provinces. Les téméraires ris- 
quaient des libelles, au risque de voir quelque jour leur dos 
et leur muse ressentir la mauvaise humeur d'un tribunal peu 
littéraire (1). Beaucoup encore se faisaient délateurs. La plu- 

(1) Suet. , Dow. , 8 : o Scripta famosa, vulgoque édita, quibus pri- 



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294 DE l'inégalité 

part de ces grammairiens menaient la vie d'Encolpe et d*As- 
€ylte, héros débraillés du roman de Pétrone. On les rencon- 
trait dans les bains publics, pérorant sous les colonnades (1), 
chez les personnes qui donnaient à souper, et plus régulière- 
ment dans les maisons de débauche , dont ils étaient les hôtes 
habituels et souvent les introducteurs. Ils menaient cette vie 
capricieuse et déboutée que l'euphémisme moderne appelle la 
vie d'artiste ou de bohème (2). Ils s'introduisaient dans les fa- 
milles opulentes à titre de précepteurs , et n'y donnaient pas 
toujours à leurs élèves les meilleures leçons de morale (3). 

Plus tard, ceux qui ne s'arrêtaient pas aux débuts de cette 
existence de fantaisie, soit plus heureux, soit plus habiles, 
devenaient professeurs publics, rhéteurs patentés dans quel- 
que municipe (4). Alors ils se gourmaient en fonctionnaires, et 
ajoutaient un commentaire de leur façon aux milliers de glo- 
ses déjà publiées sur les auteurs. De cette catégorie sortaient 
les simples pédants ; ceux-là se mariaient et tenaient leur place 
au sein de la bourgeoisie. Mais le plus grand nombre ne se 
faisait pas jour dans ces fonctions laborieuses et enviées, bien 
que modestes ; il fallait donc continuer à vivre en dehors des 
classifications sociales. Avocats, rien ne distinguait les débu- 

« mores viri ac feminse nptabantur, abolevit non sine auctorum 
« ignominia. » 

(1) Bormanni, T. Petron. , Satyr., VI : « Ingens scholasticorum turba 
« in porticum venit. » 

(2) Ibid. , X : « Quid ego , homo stultissime , facere debui , quum famé 
« morerer?... multo me turpior es tu, hercule, qui, ut foris cœnares, 
« poetam laudasti. Itaque ex turpissima lite in risum diffusi, pacatius 
« ad reliqua secessimus. » 

(3) Ibid. , LXXXV. 

(4) Ce furent les méthodes d'enseignement adoptées par ces éduca- 
teurs d'enfants dont un personnage de Pétrone , rhéteur lui-même, parle 
en ces termes : « Et ideo ego adolescentulos existimo in scholiis stul- 
« tissimos fieri, quia nihil ex iis qu» in usu habemus aut audiuiit 
a aut vident. Sed piratas cum catenis in liUore stantes et tyrannos 
* edicta scribentes quibus imperent filiis, ut patrum eorum capiia 
<i praecidant; sed responsa in pestilentia data ut virgines très aut 
« plures immolentur; sed mellilos verborum globulos el omnia dicta, 
« factaque quasi papavere et sesàmo sparsa. » (T. Petronii A,. Sa- 
iyricon, I.) 



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À 



DES BACES HUMAINES. 295 

tants romains des hommes de même profession dans tous les 
temps et tous les pays (1), Ceux qui savaient marquer par l'é- 
clat de leur parole ou la solidité de leur doctrine sortaient des 
barreaux obscurs et pouvaient prétendre aux augustes fonc- 
tions du prétoire. Plus d'un héros s'est trouvé parmi ceux-là. 
Les autres se nourrissaient de procès et gonflaient les basili- 
ques de sophismes et d'arguties (2). Mais l'avocature , le pro- 
fessorat , le métier de libelliste ,. ce n'était pas là ce qui attirait 
surtout la foule des lettrés, c'était la profession de philosophe. 
On ne distinguait plus guère, quant aux mœurs, les différen- 
tes écoles : philosophe était l'homme portant barbe, besace et 
manteau à la grecque. Fût-il né dans les montagnes extrêmes 
de la Mauritanie, un manteau à la grecque était indispensable 
au vrai sage. Un tel vêtement donnait infailliblement cet air 
capable qui attirait le respect des amateurs. Du reste, on était 
platonicien, pyrrhonien, stoïcien, cynique ; on développait sous 
les portiques des villes les doctrines de Proclus, de Fronton 
ou, plus souvent, de leurs commentateurs, aujourd'hui ignorés, 
alors à la mode, peu importait ; l'essentiel était de savoir occu- 
per les oisifs et mériter Tadmiration du citadin, le mépris du 
soldat (3). La plupart de ces philosophes étaient des athées 



(1) Petron., Satyr.^ XV : « Advocati , tamen, jam pêne nocturni , qui 
« volebant pallium lucrifacere , flagitabant, uti apud se utraque de- 
« ponerentur, ac postero die judex querelam inspiceret... Tarn se- 
» questri placebant, et nescio quis ex concionibus, cal vus, tuberosis- 
<' simae frontis, qui solebat aliquando et caussas agere, invaserat 
« pallium, exhibiturunique crastino die adfirmabat. » 

(2) Petron., Satyr., V : 

Det primos versibus annos, 
Maeoniumque bibat felici pectore fontem; 
BIox et Sôcratico plenus grege, mutet habenas 
Liber et ingentis quatiat magni Demosthenis arma. 

(3) Petron. , Satyr. , III : « Minimum in his exercitationibus doclores 
peccant, qui necesse habent cum insanientibus furere. Nam, nisi 
« dixerint quae adolescentuli probent, ut ait Cicero, soli in scholiis 
« relinquentur; sicut ficU adulatores, quum cœnas divitum captant, 
« nihil prius meditantur quam id quod pulant gratissimum auditoribus 
« fore (née enim aliter impetrabunt, quod petunt, nisi quasdam 
« insidias auribus fecerint) : sic eloquentiae magister, nisi, tanquam 



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296 DE l'jnégalité 

confirmés, et prêchaient des doctrines qui menaient là, ou pas 
loin. Quelques-uns, doués d'une éloquence hors ligne, par- 
venaient à plaire aux grands personnages , et , vivant à leurs 
frais , agissaient sur leurs résolutions ou sur leur conscience. 
Beaucoup, après avoir professé qu'il n'y avait pas de Dieu, ne 
trouvant pas leur métier assez lucratif, se faisaient isiaques, 
ou prêtres de Mithra , ou desservants d'autres divinités asiati- 
ques découvertes par eux et qu'ils avaient l'air d'inventer. C'é- 
tait le goût dominant dans les hautes classes que d'aller jeter 
à la tête d'idoles, inconnues la veille, des flots d'adoration su- 
perstitieuse qui ne savaient plus où se répandre, depuis que les 
cultes réguliers n'étaient pas moins discrédités par la mode que 
les autres traditions nationales. Tous ces philosophes, tous ces 
savants, tous ces rhéteurs sémitisés étaient le plus souvent 
gens d'esprit. Ils tenaient généralement dans un coin de leur 
cervelle un système propre à régénérer le corps social ; mais, 
par un malheur fâcheux et qui paralysait tout, autant de têtes, 
autant d'avis , de sorte que les multitudes dont ils rêvaient de 
régler la vie intellectuelle se plongeaient de plus en plus, avec 
eux, dans un chaos inextricable. 

Puis , effet naturel de rabaissement des puissances ethniques 
et de l'énervement des races fortes , les aptitudes littéraires et 
artistiques avaient été chaque jour déclinant. Ce qu'on était 
contraint, par pauvreté, de considérer comme mérite, de- 
venait très misérable. Les poètes ressassaient ce qu'avaient dit 
et redit les anciens. Bientôt le suprême talent se borna à copier 
d'aussi près que possible la forme de tel ou tel classique. On 
en arriva à s'extasier sui* les centons. Le métier poétique en 
devint plus difficile. La palme appartenait à qui savait com- 
poser le plus de vers possible avec des hémistiches pris à Vir- 
gile ou à Lucain. De théâtres, depuis longtemps, plus l'ombre. 
Les mimes jadis avaient détrôné la comédie ; les acrobates , 
les gladiateurs , les coqs et les courses de chars avaient fait 
taire les mimes. 



a piscator, eam imposuerit hamis escam, quam scierit appetituros. 
« esse pisciculos, sine spe prsedae moralur in scopulo. » 



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DES RACES HUMAINES. 297 

La sculpture et la peinture eurent le même sort : ces deux 
arts se dégradèrent. D'un public sans idées il ne sortait plus 
de vrais artistes. Veut-on savoir dans quel genre d'écrits se 
réfugia la dernière étincelle de composition originale? Dans 
l'histoire: et par qui fut-elle le mieux écrite? Par des militai- 
res. Ce furent des soldats qui, surtout, rédigèrent l'Histoire 
Auguste. En dehors des camps , il y eut aussi sans doute des 
écrivains de génie et d'une rare élévation, mais ceux-là étaient 
inspirés par un sentiment surhumain , illuminés d'une flamme 
qui n'est pas terrestre : ce furent les Pères de l'Église. 

On arguera peut-être, des œuvres de ces grands hommes» 
que, malgré ce qui précède, il était encore des cœurs fermes 
et honnêtes dans l'empire. Qui le nie? Je parle des multitudes, 
et non des individualités. Bien certainement, au milieu de ces 
flots de misère , il subsistait encore çà et là , nageant dans le 
vaste gouffre , les plus belles vertus, les plus rares intelligen- 
ces. Ces mêmes conjonctions fortuites d'éléments ethniques 
dispersés créaient, et , comme je l'ai remarqué dans le premier 
volume (1), en nombre même très considérable, les hommes 
les plus respectables par leur intégrité solide, leurs talents 
innés ou acquis. On en trouvait quelques-uns dans les sénats,, 
on en voyait sous la saie des légionnaires , il s'en rencontrait 
à la cour. L'épiscopat, le service des basiliques, les réunions 
monacales en nourrissaient en foule, et déjà d'ailleurs des ban- 
des de martyrs avaient certifié de leur sang que Sodome conte- 
nait encore bien des justes. 

Je ne prétends pas contredire cette évidence; mais, je le de- 
mande, à quoi tant de vertus, à quoi tant démérites, à quoi 
tant de génie servaient-ils au corps social? Pouvaient-ils d'une 
minute arrêter sa pourriture? Non; les plus nobles esprits ne 
convertissaient pas la foule, ne lui donnaient pas du cœur. Si 
les Chrysostome et les Hilaire rappelaient à leurs contemporains 
l'amour de la patrie , c'était de celle d'en haut; ils ne songeaient 
plus à la misérable terre que foulaient leurs sandales. Assuré- 
ment on eût pu dénombrer beaucoup de gens de vertu qui, 

(1) Voir tome I". 

17. 



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298 DE l'inégalité 

trop persuadés de leur impuissance , ou bien vivaient de leur 
mieux en sachant s'accommoder au tenaps, ou bien, et c'étaient 
les plus noblement inspirés , abandonnaient le monde à sa dé- 
crépitude et s'en allaient demander à la pratique de l'héroïsme 
catholique et au désert le moyen de se dégager sans faiblesse 
d'une société gangrenée. L'armée encore était un asile pour ces 
âmes froissées , un asile où l'honneur moral se conservait sous 
l'égide fraternelle de l'honneur militaire. Il s'y trouva en abon- 
dance des sages qui, le casque en tête, le glaive au côté et la 
lance à la main, allèrent par cohortes, sans regrets, tendre 
la gorge au couteau du sacrifice. 

Aussi, quoi de plus ridicule que cette opinion, cependant 
consacrée , qui attribue à l'invasion des barbares du Nord la 
ruine de la civilisation! Ces malheureux barbares, on les fait 
apparaître au v® siècle comme des monstres en délire qui, se 
précipitant en loups affamés sur l'admirable organisation ro- 
maine , la déchirent pour déchirer, la brisent pour briser, la 
ruinent uniquement pour faire des décombres! 

Mais , en acceptant même , fait aussi faux qu'il est bien ad- 
mis, que les Germains aient eu ces instincts de brutes, il n'y 
avait pas de désordres à inventer au v® siècle. ""Tout existait 
déjà en ce genre; d'elle-même, la société romaine avait aboli 
depuis longtemps ce qui jadis avait fait sa gloire. Rien n'était 
comparable à son hébétement, sinon son impuissance. Du génie 
utilitaire des Étrusques et des Rymris Italiotes , de l'imagina- 
tion chaude et vive des Sémites , il ne lui restait plus que l'art 
de construire encore avec solidité des monuments sans goût , 
et de répéter platement , comme un vieillard qui radote , les 
belles choses autrefois inventées. En place d'écrivains et de 
sculpteurs , on né connaissait plus que des pédants et des ma- 
çons , de sorte que les barbares ne purent rien étouITer, par ce 
concluant motif que talents, esprit, mœurs élégantes, tout 
avait dès longtemps disparu (1). Qu'était, au physique et au 

(1) Au temps de Trajan , on avait déjà contracté Thabitude de se servir 
clés anciennes statues pour glorifier les contemporains. On se con- 
tentait de changer les têtes , ce qui épargnait beaucoup de peine et 
d'invention. — Voir, entre autres, la statue de Plotine, du musée du 



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A 



DES BACES HUMAINES. 299 

moral, un Romain du iii^, du iv®, du v® siècle? Un homme 
de moyenne taille, faible de constitution et d'apparence, gé- 
néralement basané, ayant dans les veines, un peu du sang de 
toutes les races imaginables ; se croyant le priemier homme de 
l'univers, et, pour le prouver, insolent, rampant, ignorant, 
voleur, dépravé, prêt à vendre sa sœur, sa fille, sa femme, 
son pays et son maître , et doué d'une peur sans égale de la 
pauvreté , de la souffrance , de la fatigue et de la mort. Du 
reste, ne doutant pas que le globe et son cortège de planètes 
n'eussent été faits pour lui seul. 

En face de cet être méprisable, qu'était-ce que le barbare? 
Un homme à blonde chevelure , au teint blanc et rosé, large 
d'épaules, grand de stature, vigoureux comme Alcide, témé- 
raire comme Thésée, adroit, souple, ne craignant rien au 
monde, et la mort moins que le reste. Ce Léviathan possédait 
sur toutes choses des idées justes ou fausses, mais raisonnées, 
intelligentes et qui demandaient à s'étendre. Il s'était, dans 
sa nationalité, nourri Tesprit des sucs d'une religion sévère et 
raffinée , d'une politique sagace , d'une histoire glorieuse. Ha- 
bile à réfléchir, il comprenait que la civilisation romaine était 
plus riche que la sienne, et il en cherchait le pourquoi. Ce 
n'était nullement cet enfant tapageur que l'on s'imagine d'or- 
dhiaire, mais un adolescent bien éveillé sur ses intérêts posi- 
tifs , qui savait comment s'y prendre pour sentir, voir, com- 
parer, juger, préférer. Quand le Romain vaniteux et misérable 
opposait sa fourberie à l'astuce rivale du barbare , qui décidait 
la victoire ? Le poing du second. Tombant comuie une masse 
de fer sur le crâne du pauvre neveu de Rémus , ce poing mus- 
culeux lui apprenait de quel côté était passée la force. Et com- 
ment alors se vengeait le Romain écrasé ? Il pleurait, et criait 
d'avance aux siècles futurs de venger la civilisation opprimée 

Louvre, n» 692. (Clarac, Manuel de l'Histoire de VArt, 1'* partie, 
p. 238.) — Pétrone parle plusieurs fois de la profonde décadence des 
arts et surtout de la peinture, causée par l'amour exclusif que ses 
contemporains avaient pour le lucre : « Noiito ergo mirari , si pictura 
« déficit, quum omnibus diis hominibusque formosior videatur massa 
« auri, quam quidquid Apelles, Phidiasve, Graeculi délirantes, fe- 
« cerunt. » {Satyr. , LXXXix.) 



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300 DE L*INÉGALÏTÉ 

en sa personne. Pauvre vermisseau ! il ressemblait au contem- 
porain de Virgile et d'Auguste comme Schylock au roi Salo^- 
mon. 

Le Romain mentait, et ceux qui, dans le monde moderne, 
par haine de nos origines germaniques et de leurs conséquen- 
ces gouvernementales au moyen âge, ont amplifié ces hâ- 
bleries , n'ont pas été plus vérîdiques. 

Bien loin de détruire la civilisation, Thomme du Nord a 
sauvé le peu qui en survivait. Il n'a rien négligé pour restaurer 
ce peu et lui rendre de l'éclat. C'est son intelligente sollicitude 
qui nous l'a transmis, et qui , lui donnant pour protection son, 
génie particulier et ses inventions personnelles, nous a appris 
à en tirer notre mode de culture. Sans lui, nous ne serions 
rien. Mais ses services ne commencent pas là. Bien loin d'at- 
tendre l'époque d'Attila pour se précipiter, torrent aveugle 
et dévastateur, sur une société florissante , il était déjà depuis 
cinq cents ans l'unique soutien de cette société chaque jour 
plus caduque et plus avilie. A défaut de sa protection, de son 
bras , de ses armes , de son talent de gouverner, elle serait 
tombée , dès le ii® siècle , au point misérable où la réduisit 
Alaric, le jour qu'il culbuta si justement d'un trône ridicule 
Tavorton qui s'y prélassait. Sans les barbares du Nord , la 
Rome sémitique n'aurait pu maintenir la forme impériale qui 
la fit subsister, parce qu'elle ne serait jamais parvenue à créei' 
cette armée qui seule conserva le pouvoir, lui recruta ses sou- 
verains, lui donna ses administrateurs, et, çà et là, sut allu- 
mer encore les derniers rayons de gloire qui enorgueillirent sa 
vieillesse. 

Pour tout dire et sans rien outrer, presque tout ce que la 
Rome impériale connut de bien sortit d'une source germani- 
que. Cette vérité s'étend si loin que les meilleurs laboureurs de 
Tempire, les plus braves artisans, on pourrait l'affirmer, fu- 
rent ces lètes barbares colonisés en si grand nombre dans les 
Gaules et dans toutes les provinces septentrionales (1).. 

(1) Suivant Grimm, Deutsche Rechtsalterth., p. 305 et pass., les lètes 
formaient une classe intermédiaire entre les hommes libres et les- 



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DES BACES HUMAINES. 301 

Quand enfin les nations gothiques vinrent en corps exercer 
un pouvoir qui, depuis des siècles, appartenait à leurs compa- 
triotes, à leurs enfants mal romanisés, furent-elles coupables 
d'une révolution inique? Non; elles saisirent avec justice les 
fruits mûris par leurs soins, conservés par leurs labeurs, et 
que l'abâtardissement des races romaines laissait par trop cor- 
rompre. La prise de possession des Germains fut l'œuvre lé- 
gitime d'une nécessité favorable. Depuis longtemps la démo- 
cratie énervée ne subsistait que grâce à la délégation perpétuelle 
du pouvoir absolu aux mains des soldats. Cet arrangement 
avait fini par ne plus suffire , l'abaissement général était de- 
venu trop grand. Dieu alors, pour sauver l'Église et la civili- 
sation, donna au monde ancien, non plus une troupe, mais 
des nations de tuteurs. Ces races nouvelles , le soutenant et le 
pétrissant de leurs larges mains , lui firent subir avec plein 
succès le rajeunissement d'Éson. Rien de plus glorieux dans 
les annales humaines que le rôle des peuples du Nord ; mais , 
avant de le caractériser avec l'exactitude qu'il exige , avant de 
montrer combien on a eu tort de clore la société romaine au 
jour des grandes invasions, puisqu'elle vécut encore longtemps 
après sous Fégide des envahisseurs, il convient de faire un 
temps d'arrêt et de rechercher ime dernière fois ce que la réu- 
nion des anciens éléments ethniques du monde occidental, 
dans le vaste bassin de la romanité, avait, en définitive, of- 
fert de neuf à l'univers. On doit donc se demander si le colon 
romain avait su remanier de telle sorte ce que lui avaient lé- 
gué les civilisations précédentes, qu'il en ait fait sortir des prin- 
cipes inconnus jusqu'à lui, et constituant ce qu'on aurait droit 
d'appeler une civilisation romaine. 

La question posée, qu'on entre dans les champs d'observa- 

esclaves. Schaflfarik (t. I, p. 2G1 , note 1) les considère comme descendus 
originairement des Lettes, LeUons ou Lithuaniens. Le mot allemand, 
Leute, auquel M. Aug. Thierry rapporte cette étymologie, n'en 'serait 
que le dérivé. On disait lœti Franci, laeti Batavi, lœli Suevi, etc., 
probablement pour indiquer l'origine de ces différents létes. (Gué- 
rard, Polyptiqiie d'Irminon, t. I, p. 251. — Revue des Deux-Mondes, 
l«f mars i8^i2, p. 934 et 948.) 



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302 DE l'INÉ« ALITÉ . 

tion qu'elle ouvre aussitôt, vastes champs, démesurés comme 
les territoires ajoutés les uns aux autres qu'elle fait parcourir 
aux yeux. Tous sont déserts. Rome, n'ayant jamais eu de race 
originale, n'a jamais élaboré non plus une pensée qui le fût. 
L'Assyrie avait une empreinte particulière ; l'Egypte, la Grèce, 
l'Inde et la Chine de même. Les Perses avaient jadis dévoilé 
des principes aux regards des populations maîtrisées par leur 
glaive. Les Celtes, les aborigènes italiotes, les Étrusques pos- 
sédèrent également leur patrimoine, à la vérité peu brillant, 
peu digne d'exciter l'admiration, mais réel, mais solide, mais 
positif et bien caractérisé. 

Rome attira à elle un peu, un coin, un lambeau de toutes 
ces créations, à des moments où elles étaient déjà vieillies, sa- 
lies, usées, à peu près hors de service. Dans ses murs, elle ins- 
talla, non pas un atelier de civilisation où , d'un génie supé- * 
rieur, elle ait jamais travaillé des œuvres frappées d'un cachet 
qui lui fût propre, mais un magasin d'oripeaux où elle entassa 
sans choix tout ce qu'elle déroba sans peine à l'impuissante 
vieillesse des nations de son temps. Imposante comme la fit la 
faiblesse de ses entours, elle ne le fut jamais assez pour com- 
biner quoi que ce soit de général, ne fût-ce qu'un compromis 
étendu partout et à tout. Elle ne l'essaya même pas. Dans les 
localités diverses, elle laissa la religion, les mœurs, les lois, les 
constitutions politiques, à peu près comme elle les avait trou- 
vées, se contentant d'énerver ce qui aurait pu gêner le contrôle 
donvnateur que la nécessité la portait à se réserver. 

Conduite par ce mobile unique, il lui fallut cependant déro- 
ger parfois plus gravement à ses habitudes d'inerte tolérance. 

L'étendue de ses possessions constituait un fait qui, à lui seul, 
créait une situation et des obligations nouvelles. Ce fut donc 
5ur ce terrain que, bon gré, mal gré, elle eut à montrer son 
savoir faire. Il fut petit. Elle inventa très peu; elle agit à la 
façon du jardinier qui taille les orangers et les buis de manière 
à leur faire prendre certaines formes , sans s'inquiéter autre- 
ment des lois naturelles qui dirigent la croissance de ces ar- 
bres. 

L'action particulière de Rome se renferma dans Tadministra- 



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^ 



DES BACES HUMAINES. 303 

tion et le droit civil (1). Je ne sais jusqu'à quel point il serait 
jamais possible, en se bornant à ces deux spécialités, de donner 
naissance à des résultats réellement civilisateurs dans le sens 
large du mot. La loi n'est que la manifestation écrite de l'état 
des mœurs. C'est un des produits majeurs d'une civilisation, 
ce n'est pas la civilisation elle-même. Elle n'enrichit pas ma- 
tériellement ni intellectuellement mie société; elle réglemente 
l'usage de ses forces, et son mérite est d'en amener une meil- 
leure dispensation ; elle ne les crée pas. Cette définition est 
incontestable chez les nations homogènes. Toutefois il faut 
avouer qu'elle ne se présente pas d'une manière aussi claire, 
aussi immédiatement évidente, dans le cas particulier de la 
loi romaine. Il se pourrait, à la rigueur, que les éléments de 
ce code recueillis chez une multitude de nations vieillies , et 
partant expérimentées, résumassent une sagesse plus générale 
que ne faisait chacune des législations antérieures en son par- 
ticulier, et de la constatation théorique de cette possibilité, on 
est facilement induit à conclure, sans y regarder de plus près, 
qu'en effet elle s'était réalisée dans la loi romaine. C'est l'opi-. 
nion généralement reçue aujourd'hui. Cette opinion admet,, fort 
à la légère, que le droit impérial découle d'une conception 
d'équité abstraite, dégagée de toute influence traditionnelle , 
hypothèse parfaitement gratuite. La philosophie du droit ro- 
main, comme la philosophie de toutes choses, a été faite après 
coup. Elle a surtout été inspirée par des notions complètement 
étrangères à l'antiquité, et qui eussent grandement surpris les 
légistes aux œuvres desquels elle se rattache. 

Pour être nombreuses, les sources de cette jurisprudence 
ne sont pas infinies, et elles sont très positives. Les doctrines 
analytiques ont dû les influencer ; mais ces doctrines elles-mê- 
mes, n'étant que des émanations de l'esprit italiote ou de l'ima- 
gination hellénistique, ne pouvaient rien y introduire de plus 
général. Quant au christianisme, il a été bien peu deviné par 
les juristes , car un des caractères remarquables de leur mo- 
nument, c'est l'indifférence religieuse. Certainement une telle 

(I) Tu, regere imperio populos, Romane, mémento. 



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304 DE l'inégalité 

donnée est des plus antipathiques aux tendances naturelles de 
l'Église, et elle Ta témoigné par la manière dont elle a réformé 
le droit romain, en en faisant le droit canonique. 

Rome, étrangère dans ses propres murs, ne put, dès son ori- 
gine, jamais avoir que des lois empruntées. Dans sa toute pre- 
mière période, sa législation était modelée sur celle du Latium, 
et, lorsque les Douze Tables furent instituées pour répon- 
dre aux vues d'une population déjà composite, on y conserva 
quelques stipulations anciennes en les soutenant par une dose 
suffisante d'articles choisis dans les codes de la Grande-Grèce. 
Mais ce n'était pas encore satisfaire aux besoins d'une nation 
qui changeait à tout moment de nature et , par conséquent, de 
visées. Les immigrants abondant dans la Ville ne voulaient pas 
de cette compilation des décemvirs , étrangère en tout ou en 
partie à leurs idées nationales de justice. Les anciens habitants, 
qui, de leur côté, ne pouvaient modifier leur loi avec la même 
rapidité que leur sang , instituèrent un magistrat spécial chargé 
de régler les conflits entre les étrangers et les Romains, et les 
étrangers entre eux. Ce magistrat, le prxtor peregrinus^ eut 
pour obligation distinctive de prendre sa jurisprudence en 
dehors des dispositions des Douze Tables. 

Quelques auteurs, trompés par la faveur dont jouissait, aux 
derniers temps de la république , la qualité de citoyen romain 
parmi les populations soumises, ont cru que cette préoccupa- 
tion avait toujours existé , et ils l'ont supposée à tort pour les 
époques antérieures. C'est une faute grave. La concession du 
droit latin ou italiote n'était pas, à l'origine, une marque d'in- 
fériorité laissée par le sénat à ses vaincus. C'était, tout au con- 
traire, un acte dicté par une prudente réserve vis-à-vis de 
peuples qui voulaient bien se soumettre à la suprématie politi- 
que des Romains, m^is non pas à leur système juridique. Ces 
nations tenaient à leurs coutumes. On les leur laissa, et le 
prxtor peregrinus, qui devait juger ceux de leurs citoyens 
domiciliés dans la Ville, n'eut pas pour mission, en laissant de 
côté la loi locale , de chercher dans son imagination un idéal 
fantastique d'équité, mais d'appliquer de son mieux ce qu'il 
connaissait des principes de la justice positive en usage chez les 



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À 



DES BACES HUMAINES. 30S 

Italiotes , les Grecs , les Africains , les Espagnols , les Gaulois 
amenés , pour la protection de leurs intérêts , devant son tri- 
bunal. 

Et, en effet, si ce magistrat avait dû faire appel à sa force 
d'invention, celle-ci se fût adressée aussitôt à sa conscience. Or 
il était Romain, il avait les notions de son pays sur le juste et 
l'injuste; il eût argumenté en Romain et, tout couramment, 
appliqué les prescriptions des Douze Tables, les plus belles du 
monde à ses yeux. C'était précisément là ce qu'il lui était com- 
mandé d'éviter. Il n'existait que pour ne pas prononcer ainsi. 
Il était donc tout naturellement forcé de s'enquérir des idées 
de ses justiciables, de les évudier, de les comparer, de les ap- 
précier, et de tirer, pour son usage , des résultats de cette re- 
cherche, une conviction officielle, qui devenait pour lui le droit 
naturel, le droit des gens, \ejus gentium. Mais ce pot pourri de 
doctrines positives ainsi combiné par un individu isolé, aujour- 
d'hui magistrat, demain néant, n'avait rien d'évidemment 
juste et vrai. Aussi changeait-il avec les préteurs. Chacun 
d'eux arrivait en charge avec le sien, qui était contredit au 
bout de l'année d'exercice par celui d'un autre. Suivant que 
tel ou tel juge comprenait ou connaissait mieux telle législation 
étrangère, celle d'Athènes ou de Corinthe, de Padoue ou de 
Tarente, c'était la coutume d'Athènes, de Corinthe, de Padoue 
, ou de Tarente qui composait la meilleure part de ce que, cette 
année-là, on nommait à Rome le droit des gens. 

Quand le mélange romanisé fut à son comble, on s'ennuya 
avec raison de cette indigente mobilité. On força lesprœtores 
peregrini à juger d'après des règles fixes, et, pour se procurer 
ces règles, on eut recours à la seule ressource admissible : on 
étudia, compila, amplifia des articles de lois pris dans tous les 
codes dont on put acquérir connaissance, et l'on produisit 
ainsi une législation sans nulle originalité, une législation qui 
ressemblait parfaitement aux races métisses et épuisées qu'elle 
était appelée à régir, qui avait gardé quelque chose de toutes, 
mais quelque chose d'indécis, d'incertain, d'à peine reconnais- 
sable, et qui, dans cet état, se trouva convenir si bien à Fen- 
semble de la société qu'elle étouffa l'esprit sabin resté dans les 



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306 DE l'inégalité 

Douze Tables, s'incorpora ce qu'elle en put conserver, peu de 
chose, et étendit son empire de toutes parts jusqu'aux points 
ou finissaient les voies romaines dans le dernier avant-poste 
des légions. 

Pourtant une objection subsiste. Les grands légistes de la 
belle époque n'ont-ils pu réussir à extraire de tous ces lam- 
beaux disparates , de tous ces membres arrachés à des codes 
souvent antipathiques, un suc tout nouveau devenu l'élément 
vital de ce corps de doctrines si laborieusement combiné , et 
donner à son ensemble une valeur que ses parties n'avaient 
pas? Je répondrai que les plus éminents parmi les jurisconsultes 
ne s'appliquèrent pas à cette tâche. Pour la remplir, il leur 
aurait fallu sortir non seulement d'eux-mêmes , mais surtout 
de la société qui les absorbait. C'est une figure de rhétorique 
que de dire qu'un homme est plus grand que son siècle; il n'est 
donné à personne d'avoir des yeux si perçants qu'ils dépassent 
l'horizon. Le nec plus ultra du génie consiste à bien voir tout 
ce que cet horizon renferme. Les hommes spéciaux ne pou- 
vaient acquérir et n'eurent de notions que celles existant au- 
tour d'eux. Il ne leur était pas loisible de prêter à leurs travaux 
une originalité qui ne s'offrait nulle part. Ils firent merveille 
dans l'appropriation des matériaux dont ils disposaient, dans 
l'art d'en tirer les conséquences pratiques que les plus subtils 
replis du texte pouvaient renfermer. Voilà ce qui les a faits 
grands, rien de plus, et c'est assez. 

Mais, ajoutent quelques-uns, oubliez-vous ce suprême éloge 
mérité par le droit romain : son universalité? Qu'est-ce à dire? 
Il fut universel dans l'empire romain, oui. Il fut, il est en haute 
estime chez les peuples romanisés de tous les temps, j'en con- 
viens. Mais, en dehors de ce cercle, nul esprit n'a jamais mon- 
tré la moindre velléité de l'admettre. Lorsqu'il régnait avec 
toute sa plénitude sous la protection des aigles, il n'a pas fait 
une conquête hors de ses frontières. Les Germains l'ont vu 
pratiquer, l'ont même protégé chez leurs sujets, et ne l'ont ja- 
mais pris. Une grande partie de l'Europe actuelle, l'Améri- 
que, l'étudient et ne l'adoptent pas. Que , dans les écoles , tel 
docteur lui voue son admiration, c'est une question de contro- 



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A 



DES BACES HUMAINES. 307 

verse; mais, en mille endroits, en Angleterre, en Suisse, dans 
telles contrées de l'Allemagne, les mœurs le repoussent. En 
France même et en Italie, on ne saurait l'accepter sans des 
modifications profondes. Ce n'est donc pas la raison écrite, 
comme on l'a dit ambitieusement. C'est la raison d'un temps,, 
d'un lieu, vaste sans doute, mais loin de l'être autant que la 
terre. C'est la raison spéciale d'une agglomération d'hommes, 
et nullement de la plupart des hommes; en un mot, c'est une 
loi locale , comme toutes celles qui furent jusqu'ici. Ce n'est 
donc^ en aucune manière, une invention qui mérite le nom 
d'universelle. Elle n'est pas suffisante pour se gagner toutes les 
consciences et réglementer tous les intérêts humams. Dès lors, 
puisqu'elle est si loin de pouvoir revendiquer avec justice un 
tel caractère ; puisque, d'ailleurs, elle ne contenait rien qui ne 
provienne d'une source qui, dans sa pureté, n'appartenait pas 
à Rome; puisqu'elle n'a rien d'entier, de vivant, d'original, la 
4oi romaine ne se trouve pas douée d'une action civilisatrice 
plus puissante que celle des autres législations. Elle ne fait 
donc pas exception , elle n'est qu'un résultat et non pas une 
cause de culture sociale ; elle ne saurait en aucune façon servir 
à caractériser une civilisation particulière. 

Si le droit était ainsfdénué de principes vraiment nationaux, 
on en peut dire tout autant de l'administration, je l'ai montré 
ailleurs, et ce qu'on blâme aujourd'hui, avec tant de raison, dans 
les empires asiatiques modernes, cette indifférence profonde 
pour le gouverné, qui ne connaît le gouvernant et n'est connu de 
lui qu'à l'occasion de l'impôt et de la milice, existait absolument 
au même degré dans la Rome républicaine et dans la Rome im- 
périale. La hiérarchie des fonctionnaires et leur manière de pro- 
céder étaient semblables, avec une nuance de despotisme de 
plus, à celle qui régissait les Perses, modèle que les Romains ont 
imité beaucoup plus souvent qu'on ne l'a dit. Du reste, l'admi- 
nistration comme la justice civile restaient soumises, dans la 
pratique, aux notions de moralité communément reçues. C'est 
sur ces points que l'on reconnaît le mieux combien l'empire des 
Césars est loin d'avoir rien produit de nouveau, d'avoir mis en 
circulation une idée ou un fait qui ne lui fût pas antérieur. 



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308 DE l'inégalité 

Un honnête homme romain, je l'ai dit en phis d'un lieiv 
n'était pas, très certainement, un phénix introuvable (1). Dans 
toutes les situations sociales, on rencontrait en abondance, au 
déclin de Tempire , de beaux et nobles caractères naturelle- 
ment portés au bien et ne demandant pas mieux que de le 
faire. Mais l'honnête homme, dans toute société, se dirige en 
vue de l'idéal particulier créé par la civilisation au centre de 
laquelle il se trouve. Le vertueux Hindou , le Chinois intègre,. 
l'Athénien de bonnes mœurs , sont des types qui se ressem- 
blent surtout dans leur volonté commune de bien agir, et, de 
même que les différentes classes, les différentes professions, 
ont des devoirs spéciaux qui souvent s'excluent , de même là 
créature humaine est partout dominée, suivant les milieux 
qu'elle occupe, par une théorie préexistante au sujet des per- 
fections dignes d'être recherchées. Le monde romain subissait 
cette loi comme les autres; il avait, comme eux, son idéal du 
bien. Scrutons-le, et voyons s'il contenait ce principe nouveau 
que nous poursuivons , et qui jusqu'à ce moment nous a tou- 
jours échappé. 

Hélas ! il en est ici de même que lorsqu'il s'est agi de la lé- 
gislation ; on n'aperçoit que des doctrines empruntées et écour^ 
tées. Tout ainsi que la philosophie venait en grande partie des 
Grecs, et n'abonda plus particulièrement vers le stoïcisme, 
dogme , en définitive , malgré ses beaux semblants , grossier et 
stérile, que sous l'influence du sang celtique-italiote, de même 
les vertus sabines, graduellement sémitisées, ne recelèrent rien 
que de très connu des premières races européennes. Le plus 
honnête homme et le plus doux ne croyait pas mal faire en ex- 
posant sa progéniture. Il eût estimé duperie et démence de 
pratiquer ou seulement de ressentir ces beaux mouvements 
d'abnégation qui font la base de la morale germanique et che- 
valeresque, et dont le christianisme tira si grand parti. J'ai 
beau regarder, je ne vois pas se développer dans la société ro- 
maine un seul sentiment, une seule idée morale dont je ne 
puisse retrouver l'origine, soit dans rancienne rudesse des abo- 

(1) Voir lome P^ 



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DES RACES HUMAINES. 309 

Tigènes, soit dans la culture utilitaire des Étrusques, soit dans 
le raffinement composite des Grecs sémitisés, soit dans la spi- 
Tituelle férocité de Carthage et de FEspagne. 

La tâche de Rome ne fut donc pas de donner au monde une 
floraison de nouveautés. L'immense puissance qui s'accumula 
dans ses mains ne produisit aucune amélioration, tout au con- 
traire. Mais si Ton veut parler d'éparpillement de notions et 
de croyances, alors il faut tenir un bien autre langage. Rome 
exerça dans ce sens une action vraiment extraordinaire. Seuls, 
les Sémites et les Chinois seraient recevables à lui contester la 
prééminence. Rien de plus vrai, de plus évident. Si Rome n'é- 
claira pas, ne grandit pas les fractions de l'humanité tombées 
dans son orbite , elle hâta puissamment leur amalgame. J'ai 
dit les motifs qui m'empêchent d'applaudir à un tel résultat : 
le dénommer encore , c'est indiquer suffisamment que je suis 
loin de m'incliner devant la majesté du nom romain. 

Cette majesté, cette grandeur ne dut la vie qu'à la prostra- 
tion commune de tous les peuples antiques. Masse informe de 
corps expirants ou expirés , la force qui la soutint pendant la 
moitié de sa longue et pénible marche fut empruntée à ce 
qu'elle détestait le plus, à son antipode, à la barbarie, pour me 
servir de son expression. Acceptons, si l'on veut, et ce nom et 
l'intention insultante qui s'y attache. Laissons la tourbe ro- 
maine se hausser sur ses piédestaux ; il n'en est pas moins vrai 
que ce fut seulement à mesure que cette barbarie protectrice 
agrandit davantage et son influence et son action, qu'on voit 
poindre et régner enfin des notions dont le germe ne se trou- 
vait plus nulle part dans l'ancien monde occidental , ni parmi 
les doctes concitoyens de Périclès, ni sous les ruines assyrien- 
nes, ni chez les premiers Celtes. 

Cette action commença de bonne heure et se prolongea long- 
temps. De même, en eflfet, qu'il y avait eu une Rome étrus- 
que, une Rome italioté, une Rome sémitique, il devait y avoir 
et il y eut une Rome germanique. 



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LIVRE SIXIEME. 

LA CIYILISATION OCCIDENTALE. 

CHAPITRE PREMIER. 

Les Slaves. — Domination de quelques peuples arians anté- 
germaniques. 

Depuis le iv^ siècle jusque vers Tan 50 avant Jésus- Christ^ 
les parties dii monde qui se considéraient comme exclusivement 
civilisées, et qui nous ont fait partager cette opinion , c'est-à- 
dire les pays de sang et de coutumes helléniques , les contrées 
de sang et de coutumes italo-sémitiques , n'eurent que peu de 
contacts apparents avec les nations établies au delà des Alpes. 
On eût pu croire que les seules de celles-ci qui eussent jamais 
menacé sérieusement le Sud, les Gaulois, s'étaient englouties 
dans les entrailles de la terre. Peu de bruit de ce qui se passait 
chez elles se répan^dait chez leurs voisins. Pour les savoir vi- 
vantes encore et même bien vivantes , il fallait être, comme les 
Massaliotes, involontairement soumis aux contre-coups de leurs 
discordes, ou, comme Posidonius, avoir voyagé dans ces ré- 
gions qu'un peu bénévolement l'on avait peuplées jadis de ter- 
reurs plus fantastiques que réelles. 

Les invasions celtiques ne s'étaient plus renouvelées. Leur 
fleuve dévastateur, qui jadis avait abouti à la fondation des 
États galates, était tari. Les descendants de Sigovèse avaient 
pris des allures si modestes que , quelques bandes d'entre eux 
s'étant pacifiquement transportées dans la haute Italie, avec 
l'mtention d'y cultiver des terres vacantes, elles en sortirent 
sur une simple injonction du sénat, après avoir vu échouer les 
plus humbles supplications. 

Ce repos que les Gaulois n'osaient plus troubler chez les au- 



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312 DE l/lNiiiGALITÉ 

très peuples, ils n'en jouissaient pas eux-mêmes. La période 
de trois cents ans qui précéda la conquête de César fut pour 
eux une époque de douleur. Ils pratiquèrent , ils connurent à 
fond les phases les plus misérables de la décadence politique. 
Aristocratie, théocratie, royauté héréditaire ou élective, tyran- 
nie , démocratie , démagogie , ils goûtèrent de tout , et tout fut 
transitoire (1). Leurs agitations ne réussissaient pas à produire 
de bons fruits. La raison en est que la généralité des nations 
celtiques en était arrivée à ce point de mélange , et partant 
de confusion, qui ne permet plus de progrès nationaux. Elles 
avaient dépassé le point culminant de leurs perfectionnements 
naturels et possibles -, elles ne pouvaient désormais que descen- 
dre. Ce sont là cependant les masses qui servent de bases à 
notre société moderne, associées dans cet emploi avec d'autres 
multitudes, non moins considérables, qui sont les Slaves ou 
Wendes. 

Ceux-ci, à l'époque dont il s'agit, étaient encore plus dépri- 
més, dans la plupart de leurs nations, et Tétaient depuis beau- 
coup plus longtemps. Par la position topographique qu'occu- 
paient et occupent encore leurs principales branches , ils sont 
évidemment les derniers de tous les grands peuples blancïs 
qui, dans la haute Asie, ont cédé sous les efforts des hordes 
finniques, et surtout ceux qui ont été le plus constamment en 
contact direct avec elles (2). Ceci soit dit en faisant abstraction 
de quelques-unes de leurs bandes, entraînées dans les tourbil- 
lons voyageurs des Celtes , ou même les devançant , tels que 
les Ibères, les Rasènes, les Venètes des différentes contrées de 
l'Europe et de l'Asie. Mais , pour ce qui est du gros de leurs 
tribus, expulsées de la patrie primitive postérieurement au 
départ des Galls, elles n'ont plus trouvé à s'établir que dans 
les parties du nord-est de notre continent , et là jamais n'a 
cessé pour elles le voisinage dégradant de l'espèce jaune (3). 
Plus elles en ont absorbé de familles, plus elles ont été cons- 

(1) Caes., de Bell. Gall, VI. 
<'2) Schaflfarik, Slawische Alterth., t. I, p. 57. 

(3) Ouvr. cité, t. I, p. 74. — SchafiFarik considère comme formant la 
première extension des Slaves en Europe, la région située entre l'O- 



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à 



DES RACES HUMAINES.. 313 

tammeat disposées à abonder dans de nouveaux hymens de 
même sorte (1). Aussi leurs caractères physiques sont-ils 
faciles à déchiffrer; les voici, tels que les décrit Schaffarik : 
« Tête approchant de la forme carrée, plus large que longue, 
« front aplati, nez court avec tendance à la concavité-, les 
« yeux horizontaux, mais creux et petits; sourcils minces rap- 
« proches de Toeil à l'angle interne, et dès lors montants. Trait 
« général, peu de poil (2). » 

Les aptitudes morales étaient en parfait accord, et n'ont 
jamais cessé de s'y maintenir, avec ces marques extérieures. 
Toutes leurs tendances principales aboutissent à la médiocrité, 
à l'amour du repos et du calme , au culte d'un bien-être peu 
exigeant, presque entièrement matériel, et aux dispositions les 
plus ordinairement pacifiques (3). De même que le génie du 
Chamite, métis du noir et du blanc, avait tiré des aspirations 
véhémentes du nègre la sublimité des arts plastiques, de même 
le génie du Wende, hybride de blanc et de finnois, transforma 
le goût de l'homme jaune pour les jouissances positives en 
esprit industriel, agricole et commercial (4). Les plus anciennes 
nations formées par cet alliage devinrent des nids de spécula- 
teurs, moins ardents sans doute, moins véhéments , moins ac- 
tivement rapaces, moins généralement intelligents que les 
€hananéens, mais tout aussi laborieux et tout aussi riches, 
bien que d'une façon plus terne. 

Dans mie antiquité fort respectable, un affluent énorme de 
denrées diverses provenant des pays occupés par les Slaves 
appela vers le bassin de la mer Noire de nombreuses colonies 
sémitiques et grecques. L'ambre recueilli sur les rives de la 
Baltique, et que nous avons vu figurer dans le commerce des 



der, la Vistule, le Niémen, le Bug, le Dnieper, le Dniester et le Da- 
nube. Mais ces limites ont très souvent changé. 

(1) Ouvr. cité. — Le slave, pourvu des affinités originelles nécessaires 
avec les autres langues arianes , montre la. trace d'une grande influence 
exercée par la famille finnoise sur ses éléments constituUfs. (T. I, p. 47,) 

(2) Ouvr. cité, t. I, p. 33. 

(3) Ibidem, t. I, p. 66, d67, 

(4) Ibidem, t. I, p. i, o9. 

2S 



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314 DE l'inégalité 

peuples galliques, passait aussi dans celui des nations wendes. 
Elles se le transmettaient de l'une à Tautre, l'amenaient jus- 
qu'à l'embouchure du Borysthène et des autres fleuves de la 
contrée. Ce précieux produit répandait ainsi l'aisance chez ses 
différents facteurs, et faisait pénétrer jusqu'à eux une part des 
trésiors métalliques et des objets fabriqués de TAsie anté- 
rieure. A ce transit s'unissaient d'autres branches de spécula- 
tion non moins importantes, celle du blé, par exemple, qui, 
cultivé sur une très grande échelle dans les régions de la Scy- 
thie (1) et jusqu'à des latitudes impossibles à préciser, parve- 
nait, au moyen d'une navigation fluviale organisée et exploitée 
par les indigènes, jusqu'aux entrepôts étrangers de l'Euxin. On 
le voit, les Slaves ne méritaient pas plus le reproche de barbarie 
que les Celtes (2). 

Ce ne sont pas non plus des peuples que l'on puisse dire 
avoir été civilisés, dans la haute signification du mot. Leur 
intelligence était trop obscurcie par la mesure du mélange où 

(1) Ouvr. cité, t. I, p. 271. — Schaffarik fait venir une grande partie 
de cette production des pays situés derrière les Karpatlies. Mais il 
y avait aussi plus bas, dans la difection du sud-est, une natio'n à demi 
wende, celle des Alazons, qui se livrait au même commerce. (Hérod., 
IV, 17.) 

(2) Ils vivaient dans des villages, à la façon des peuples blancs purs, 
leurs ancêtres. (Schalf., t. I, p. 59.) S*il était besoin d'en donner une 
preuve, on la trouverait dans le nom d'une tribu slave, les Budini, 
Bouôivot, dont la racine est budy, maison; par conséquent, les hom- 
mes qui habitent des maisons , des demeures permanentes. Ce nom 
de Budini rappelle une des plus singulières erreurs auxquelles la 
science ait pu se complaire. Hérodote raconte que les gens ainsi 
nommés étaient «pÔEipoTpayéovTeç; tous les traducteurs ont compris et 
dit qu*'ils mangeaient de la vermine, ou plus clairement des poux. 
Cette circonstance , qui parlait peu en faveur des Budini , n'a pas em- 
pêché les érudits allemands et les slavistes de se disputer ce peuple, 
les uns le réclamant pour germain , les autres pour wende. Larcher, 
Mannert, Buchon, bien d'autres, ont répété que les Budini mangeaient 
des poux; enfin Ritter, se rapportant à l'abréviateur de Tzetzès, et 
guidé par le sens commun, a démontré que, comme beaucoup de 
populations actuelles de l'extrême nord, ils se nourrissaient de jets 
de sapin; mais l'habitude de l'absurde est si bien prise que Passow 
lui-même, dans son dictionnaire, tout en donnant les deux versions 
montre une prédilection marquée pour la plus ancienne. 



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A 



DES RACES HUMAINES. 315 

elle s'était absorbée , et , loin d'avoir développé les instincts 
natifs, de l'espèce blanche, ils les avaient, au contraire, en 
grande partie émoussés ou perdus. Ainsi , leur religion et le 
naturalisme qui en fournissait Fétofife s'étaient ravalés plus 
bas que ce qu'on voyait même chez les Galls. Le druidisme 
de ceux-ci, qui n'était assurément pas une doctrine exempte 
des influences corruptrices de l'alliance finnique, en était ce- 
pendant moins pénétré que la théologie des Slaves. C'est en 
celle-ci que se montrait la source des opinions les plus grossiè- 
rement superstitieuses, la croyance à la lycanthropie , par 
exemple. Ils fournissaient aussi des sorciers de toutes les es- 
pèces désirables (1). 

Cette contemplation superstitieuse de la nature, qui n'était 
pas moins absorbante pour l'esprit des Slaves septentrionaux 
que pour celui de leurs parents, les Rasènes de l'Italie, tenait 
une très grande place dans Fensemble de leurs notions. Les 
monuments nombreux qu'ils ont laissés, tout en attestant chez 
eux un certain degré d'habileté, et surtout un génie patient et 
laborieux, ne valent pas ce qu'on trouve sur les terres celti- 
ques, et, ce qui met le sceau à la démonstration de leur infé- 
riorité, c'est qu'ils n'ont jamais pu agir sur les autres familles 
d'une façon dominatrice. La vie de conquête leur a été cons- 
tamment inconnue. Ils n'ont pas même su créer pour eux- 
mêmes un État politique véritablement fort (2). 

Quand, dans cette race prolifique , la tribu devenait quelque 
peu populeuse, elle se scindait. Trouvant par trop pénible 
pour sa dose de vigueur intellectuelle le gouvernement de trop 
de têtes réunies et Tadministration de trop d'intérêts, elle s'em- 
pressait d'envoyer au dehors de ses limites une ou plusieurs 
communautés sur lesquelles elle ne prétendait conserver qu'une 
sorte de préséance maternelle-, leur laissant d'ailleurs pleine 
liberté de se régir à leur guise. Les dispositions politiques du 
Wende, essentiellement sporadiques, ne lui permettaient pas 
de comprendre, encore moins de pratiquer le gouvernement 

(l) Schaffarik, ouvr. cité, t. I, p. J93. 
<2) Id., ibid.y t. I, p. d67. 



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316 DE l'inégalité 

aécessairement compliqué d'un empire vaste et compact. Vi- 
vre citoyen d'un municipe aussi étroit que possible, c'était là 
son rêve. Les conceptions orgueilleuses de domination, d'in- 
fluence, d'action extérieure, y trouvaient sans doute peu leur 
compte -, mais , précisément , le Slave ne les connaissait pas. 
L'agrandissement de son bien-être direct et personnel, la pro- 
tection de son travail, l'assistance pour ses besoins physiques^ 
la satisfaction de ses attachements, sentiment vit chez cet 
être doux et affectueux , bien que froid , tout cela lui était as- 
suré par son régime municipal, avec une facilité, une liberté, 
une abondance qu'un état social plus perfectionné ne saurait 
jamais produire, il faut l'avouer. Il s'y tenait donc, et la mo- 
dération de ces goûts si humbles doit lui mériter, au moins, 
rhommage des moralistes, tandis que les politiques, plus diffi- 
ciles à satisfaire, considèrent que les résultats en furent déplo- 
rables. L'antique gouvernement de la race blanciie, si naturel- 
lement propre à servir toutes les dispositions d'indépendance, 
les plus dangereuses comme les plus utiles , se laissa énerver 
sans peine par tant de mollesse. On le voulait de plus en plus 
faible et incertain; il s'y prêta. Les magistrats, pères fictifs de 
la commune, continuèrent à ne devoir qu'à l'élection une au- 
torité temporaire,- étroitement limitée par le concours inces- 
sant d'une assemblée souveraine composée de tous les chefs 
de famille. Il est bien évident que ces aristocraties rurales et 
marchandes composaient les républiques les moins exposées 
aux usurpations de pouvoir que l'espèce blanche ait jamais 
réalisées ; mais elles en étaient , en même temps , les plus fai- 
bles, les plus incapables de résister aux troubles intérieurs 
comme à l'agression étrangère. 

Il n'est pas même sans vraisemblance que les nombreux in- 
convénients de cet isolement si mesquin ne fissent parfois dé- 
sirer, à ceux-là même qui en aimaient les douceurs, un chan- 
gement d'état résultant de la conquête d'un peuple plus ha- 
bile. Cette calamité, au milieu du dommage qu'elle entraîne 
nécessairement, leur devait apporter d'une manière non moins 
sûre plusieurs avantages capables de les frapper, de leur plaire, 
et, jusqu'à un certain point , de leur fermer les yeux sur la 



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DES BACES HUMAINES. 317 

/ 

perte de leur indépendance. On peut mettre de ce nombre l'ac- 
croissement des bénéfices matériels , conséquence facile d'un 
agrandissement de population et de territoire. Une commune 
isolée a peu de ressources; deux réunies en ont davantage. 
La chute des barrières politiques trop rapprochées facilite les 
relations entre pays frontières; elle les crée même souvent. Les 
denrées et les produits circulent plus abondamment, vont plus 
loin; les gains et les profits s'accumulent, et l'instinct com- 
mercial émerveillé , séduit, gagné, renonçant à ses préjugés 
contre les concurrences pour se livrer tout entier au charme 
de la possession d'un marché plus étendu, renie un excès pour 
se jeter dans l'autre, et devient l'apôtre le plus ardent de cette 
fraternité universelle que des sentiments un peu plus nobles, 
que des opinions plus clairvoyantes repoussent comme n'étant 
autre chose que la mise en commu,n de tous les vices et l'a- 
vènement de toutes les servitudes. 

Mais les conquérants des Slaves aux époques primitives n'é- 
taient pas en état de pousser le système d'agglomération jus- 
qu'à l'excès. Leurs groupes étaient trop peu considérables par 
le nombre et trop mal pourvus de moyens intellectuels ou ma- 
tériels pour exécuter de si gigantesques fautes. Ils ne les ima- 
ginaient même pas, et leurs sujets, qui en auraient accepté 
sans doute les pires conséquences, pouvaient encore, assez 
raisonnablement , se réjouir de l'extension gagnée à leurs tra- 
vaux économiques. 

Puis , sous la loi d'un vainqueur dispensant de tels bienfaits, 
leur existence moins libre était, en définitive, mieux garantie. 
Tandis que l'isolement national les avait toujours livrés, pres- 
que sans défense , à toutes les agressions du dehors , leur cons- 
titution nouvelle, sous des maîtres vigoureux, les soustrayait 
à ce genre de fléaux , et les envahisseurs rencontraient désor- 
mais, entre leur soif de pillage et les laboureurs qu'ils voulaient 
dépouiller, l'arc et l'épée d'un dominateur jaloux. Donc, pour 
bien des raisons , les Wendes étaient enclins à prendre la su- 
jétion politique en patience, de même qu'ils avaient ignoré et 
repoussé les moyens d'y échapper. Et , d'ailleurs , cette sujé- 
tion qu'ils n'avaient pas l'orgueil ni même la fierté de haïr, le 

18. 



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318 DE l'inégalité 

temps se chargeait, comme toujom-s, d'en adoucir les aspéri- 
tés. A mesm-e qu'une longue cohabitation amenait entre les 
étrangers et leurs humbles tributaires les alliances inévitables, 
le rapprochement des esprits s'effectuait. Les relations mu- 
tuelles perdaient de leur rigueur première; la protection se 
faisait mieux sentir, et le commandement beaucoup moins. A 
la vérité, les conquérants , victimes de ce jeu, devenaient gra- 
duellement des Slaves, et, s'affaissant à leur tour, à. leur tour 
aussi subissaient la domination étrangère, qu'ils ne savaient 
plus écarter ni de leurs sujets ni d'eux-mêmes. Mais les 
mêmes mobiles poursuivant incessamment leui* action, avec 
une régularité toute semblable aux mouvements du pendule, 
amenaient constamment des effets identiques, et les races 
wendes n'apprenaient pas, et même, arianisées au point mé- 
diocre où elles ont pu Têtre, n'ont jamais appris que d'une 
manière imparfaite le besoin et Fart d'organiser un gouverne- 
ment qui fût à la fois national et plus complexe que celui d'une 
municipalité. Elles n'ont jamais pu se soustraire à la nécessité 
de subir un pouvoh* étranger à leur race. Bien éloignées d'a- 
voir rempli dans le monde antique un rôle souverain, ces fa- 
milles, les plus anciennement dégénérées des groupes blancs 
d'Europe, n'ont même jamais eu, aux époques historique^, 
un rôle apparent (1) , et c'est tout ce que peut faire l'érudition 
la plus sagace que d'apercevoir leurs masses, cependant si 
nombreuses , si prolifiques , derrière les poignées d'aventuriers 
heureux qui les régissent pendant les périodes lointaines. En 
un mot, par suite des alliages jaunes immodérés d'où résulta 
pour elles cette situation éternellement passive, elles furent 
plus mal partagées , moralement parlant, que les Celtes, qui, 
du moins , outre de longs siècles d'indépendance et d'isonomie, 
eurent quelques moments bien courts, il est vrai, mais bien 
marqués, de prépondérance et d'éclat. 

La situation subordonnée des Slaves, dans l'histoire, ne 
doit cependant pas faire prendre le change sur leur caractère 
:Lorsqu'un peuple tombe au pouvoir d'un autre peuple, les 

(i) Schaff., ouvr. cité, t. I, p. 128. 



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DES BACES HUMAINES. 319 

narrateurs de ses misères n'éprouvent généralement aucun 
scrupule de prononcer que l'un est vaillant et que l'autre ne l'est 
pas. Lorsqu'une nation, ou plutôt une race, s'adonne exclusive- 
ment aux travaux de la paix , et qu'une autre , déprédatrice et 
toujours armée, fait de la guerre son métier unique, les mê- 
mes juges proclament hardiment que la première est lâche et 
amolUe , la seconde virile. Ce sont là des arrêts rendus à la 
légère, et qui donnent aux conséquences qu'on en tire autant 
de maladresse que d'inexactitude. 

Le paysan de la Beauce, plein d'aversion pour le service 
militaire et d'amour pour sa charrue , n'est certes pas le reje- 
ton d'une souche héroïque, mais il est, à coup sûr, plus réel- 
lement brave que l'Arabe guerrier des environs du Jourdain. 
On l'amènera facilement , ou , pour mieux dire , il s'amènera 
lui-même , en un besoin , à faire des actions d'une intrépidité 
admirable pour défendre ses foyers , et , une fois enrégimenté, 
son drapeau, tandis que l'autre n'attaquera que rarement à 
force égale, n'affrontera que le danger le plus petit, et ce petit 
danger, il s'y soustraira même sans honte , en répétant à part 
lui l'adage favori du guerrier asiatique : « Se battre, ce n'est 
« pas se faire tuer. » Cependant cet homme circonspect fait 
profession presque exclusive de manier le fusil. A son avis, 
c'est là le seul lot convenant à un homme , ce qui ne Tem- 
pêche pas , depuis des siècles , de se laisser subjuguer par qui 
veut s'en donner la peme. 

Tous les peuples sont braves , en ce sens qu'ils sont tous 
également capables , sous une direction appropriée à leurs ins- 
tincts, d'affronter certains périls et de s'exposer à la mort. Le 
courage , pris dans ses effets , n'est le caractère particulier 
d'aucune race. Il existe dans toutes les parties du monde, et 
c'est un tort que de le considérer comme la conséquence de 
l'énergie, encore plus de le confondre avec l'énergie elle- 
même : il en diffère essentiellement. 

Ce n'est pas que l'énergie ne le produise aussi, mais d'une 
façon bien reconnaissable. Surtout cette faculté est loin de 
n'avoir que cette manière de se manifester. En conséquence , 
si toutes les races sont braves, toutes ne sont pas énergiques. 



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320 BE l'inégalité 

et , fondamentalement , il n'y a que respèce blanche qui le soit. 
On ne rencontre que cliez elle la source de celte fermeté de 
la volonté , produite par ]a sûreté du jugement. Une nature 
énergique veut fortement, par la raison qu'elle a fortement 
saisi le point de vue le plus avantageux ou le plus nécessaire. 
Dans les arts de la paix , sa vertu s'exerce aussi naturellement 
que dans les fatigues d'une existence belliqueuse. Si les races 
blanches, fait incontestable , sont plus sérieusement braves que 
les autres familles, ce n'est aucunement parce qu'elles font 
moins de cas de l'existence, au contraire; c'est que, tout aussi 
obstinées quand elles attendent du travail intellectuel ou ma- 
tériel un résultat précieux que lorsqu'elles prétendent jeter 
bas les remparts d'une ville , elles sont surtout pratiquement 
intelligentes , et perçoivent le plus distinctement leur but. Leur 
bravoure résulte de là , et non pas de la surexcitation des or~ 
ganes nerveux , comme chez les peuples qui n'ont pas eu ou 
qui ont laissé perdre ce mérite distinctif. 

Les Slaves , trop mélangés , étaient dans ce dernier cas. Ils 
y sont encore , et plus peut-être qu'autrefois. Ils déployaient 
beaucoup de valeur guerrière quand il le fallait , mais leur in- 
telligence, affaiblie par les influences fînniques, ne s'élevait 
que dans un cercle d'idées trop étroit , et ne leur montrait pas 
assez souvent ni assez clairement les grandes nécessités qui 
s'imposent à la vie des nations illustres. Quand le combat était 
inévitable , ils y marchaient , mais sans entraînement , sans en- 
thousiasme , sans autre désir que celui de se retirer bien moins 
du péril que des fatigues, infructueuses à leurs yeux, dont 
l'état de guerre est hérissé. Ils souscrivaient à tout pour en 
finir, et retournaient avec joie au travail des champs , au com- 
merce, aux occupations domestiques. Toutes leurs prédilec- 
tions se concentraient là. 

Cette race, ainsi faite, ne posséda donc son isonomie que 
d'une manière fort obscure, puisque cette isonomie ne s'exerça 
que dans des centres trop petits pour être encore visibles à 
travers les ténèbres des âges, et ce n'est guère que par son 
association à ses conquérants mieux doués que l'on réussit à 
l'apercevoir et à juger ses qualités comme ses défauts. Trop 



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DES BACES HUMAINES. 321 

faible et trop douce pour exciter de bien longues colères chez 
les hommes qui l'envahissaient , sa facilité à accepter le rôle 
secondaire dans les nouveaux États fondés par la conquête, 
son naturel laborieux qui la rendait aussi utile à exploiter 
qu'elle était aisée à régir, toutes ces humbles facultés lui fai- 
saient conserver la propriété du sol, en lui en laissant perdre 
le haut domaine. Les plus féroces agresseurs repoussaient bien 
vite la pensée de créer inutilement des solitudes qui ne leur 
auraient rien rapporté. Après avoir envoyé qiielques milliers 
de captifs sur les marchés lointains de la Grèce , de l'Asie , des 
colonies italiotes, un moment arrivait où la soumission de 
leurs vaincus lassait leur furie (1). Ils prenaient en pitié ce 
travailleur débonnaire qui opposait si peu de résistance, et 
désormais ils le laissaient cultiver ses champs. Bientôt la fé- 
condité du Slave avait comblé les vides de la population. L'an- 
cien habitant était plus solidement établi que jamais sur le sol 
qui lui était laissé, et , pour peu que ses souverains conservas- 
sent les faveurs de la victoire , il gagnait du terrain avec eux ; 
car il poussait l'obéissance jusqu'au point d'être intrépide à leur 
profit , quand on lui commandait une telle vertu. 

Ainsi, indissolublement mariés à la terre d'où rien ne pou- 
vait les arracher, les Slaves occupaient dans l'orient de l'Eu- 
rope le même emploi d'influence muette et latente, mais irré- 
sistible , que remplissaient en Asie les masses sémitiques. Ils 
formaient , comme ces dernières , le marais stagnant où s'en- 
gloutissaient , après quelques heures de triomphe, toutes les 
supériorités ethniques. Immobile comme la mort, actif comme 
elle , ce marais dévorait dans ses eaux dormantes les principes 
les plus chauds et les plus généreux , sans en éprouver d'autre 
modification, quant à lui-même , que çà et là une élévation re- 
lative du fond , mais pour en revenir finalement à ime corrup- 
tion générale plus compliquée. 

Cette grande fraction métisse de la famille humaine, ainsi 
prolifique, ainsi patiente devant l'adversité, ainsi obstinée 
dans son amour utilitaire du sol , ainsi attentive à tous les 

(1) Schaff. , ouvr. cité, t. I, p. 2ii. 



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322 DE l'inégalité 

moyens de le conquérir matériellement , avait étendu de fort 
bonne heure le réseau vivant de ses milliers de petites com- 
munes sur une énorme étendue de pays. Deux mille ans avant 
Jésus-Christ, des tribus wendes cultivaient les contrées du 
bas Danube et les rives septentrionales de la mer Noire , cou- 
vrant d'ailleurs, autant qu'on en peut juger, en concurrence 
avec des hordes finnoises , tout l'intérieur de la Pologne et de 
la Russie. Maintenant que nous les avons reconnues dans la 
véritable nature de leurs aptitudes et de leur tâche historique, 
laissons-les à leurs humbles travaux, et considérons leurs di- 
vers conquérants. 

Au premier rang il convient de placer les Celtes. A l'époque 
très ancienne où ces peuples occupaient la Tauride et faisaient 
la guerre aux Assyriens, et, même au temps de Darius, ils 
avaient des sujets slaves dans ces régions (1). Plus tard ils en 
avaient également sur les Krapacks et dans la Pologne et pro- 
bablement dans les contrées arrosées par l'Oder. Quand ils 
firent, venant de la Gaule, la grande expédition qui porta les 
bandes tectosages jusqu'en Asie (2) , ils semèrent dans toute la 



(1) Hérodote (IV, 11) indique clairement cette situation, quand il ra- 
conte qu'au moment où les Scythes vinrent attaquer les Cimmériens, 
ceux-ci se consultèrent sur ce qu'il y avait à faire. Les rois étaient 
d'avis de résister, le peuple voulait émigrer ; les deux partis en vinrent 
aux mains, et, comme ils étaient égaux en nombre, la bataille fut 
sanglantQ; enfin le peuple eut le dessus, c'est-à-dire les Slaves, et, 
après avoir enterré les morts, on s'enfuit devant les Scythes. — Ce 
passage donne le sens de cet autre du même livre (102) où les Scythes, 
attaqués par Darius, demandent secours à leurs voisins. Alors se 
réunirent les rois des Taures, des Agathyrses, des Neures, des Andro- 
phages, des Mélanchlènes, des Gelons, des Boudini et des Sauromates. 
Le mot roi5, pacd^sç, doit être entendu ici comme au § 11. Il indique 
les tribus nobles, étrangères, qui régnaient sur les Taures Celtiques, les 
Agathyrses Slaves, les Neures, les AHdrophages, les Mélanchlènes Fin- 
nois, les Gelons, les Boudini, les Sauromates Slaves. Dans ces derniers, 
il y a à remarquer que c'étaient des Sarmates Satages ou servants 
qui formaient la couche inférieure de la population. Ces Satages, bien 
qu'ayant déjà pris le nom de leurs maîtres, étaient inconstetablement 
de race wende. — Un roi des Agathyrses porte un nom arian : il s'ap- 
pelle Spargapithès (IV, 78). 

(2) Schaflf. , I, 243. 



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-^ 



DES BACES HUMAINES. 323 

vallée du Danube, et dans les pays des Thraces et des Illyrlens, 
de nombreux groupes de noblesse qui restèrent à la tête des 
peuplades wendes , jusqu'à ce que des envahisseurs nouveaux 
fussent venus les soumettre eux-mêmes avec elles (1). En plu- 
sieurs occasions les Kymris avaient exercé , et ils exercèrent 
encore vers la fin du iii^ siècle avant notre ère , une pression 
victorieuse sur telle ou telle des nations slaves. 

Cependant, s'il faut les nommer en première ligne, c'est sur- 
tout parce que les raisons de voisinage multiplièrent les in- 
cursions de détail. Ils ne furent ni les plus puissants, ni les plus 
apparents , ni , peut-être même , les plus anciens des domina- 
teurs que les Slaves virent abonder chez eux. Cette supréma- 
tie revient surtout à différentes nations fort célèbres qui, sous 
leurs noms divers, appartiennent toutes à la' race ariane. Ce 
furent ces nations qui opérèrent avec le plus de force et d'au- 
torité dans les contrées pontiques, et jusqu'au delà vers le plus 
extrême nord. C'est d'elles que les annales de ce pays s'entre- 
tiennent surtout, et c'est sur elles que l'attention doit ici se 
concentrer pour des causes plus graves encore. 

Le fait que, malgré les mélanges qui déterminèrent succes- 
sivement la chute et la disparition de la plupart d'entre elles, 
ces nations appartenaient originairement à la fraction la plus 
noble de l'espèce blanche serait déjà de nature à leur mériter 
le plus vif intérêt; mais un si grand motif est encore renforcé 
par cette circonstance que c'est de leur sein, que c'est du mi- 
lieu de leurs multitudes, et des plus pures et des plus puissantes, 
que se dégagèrent les groupes d'où sortirent les nations ger- 
maniques. Ainsi reconnues dans leur étroite intimité originelle 
avec le principe générateur de la société moderne , elles ap- 

(1) Ce fut aux invasions kymriques que les poètes de la comédie grec- 
que durent Jes noms de Davus et de Geta, si souvent appliqués par 
eux aux esclaves qui jouaient un rôle dans leurs fables. Les hommes 
portant ces noms appartenaient originairement à la classe supérieure 
des nations slaves vaincues, et provenaient d'une autre source pre- 
mière. (SchaflF. , t. I, p. 244.) — Ce même auteur pense que l'extension 
des Celtes , à cette dernière époque , alla jusqu'à la Save et à la Drave 
dans l'est, et au nord jusqu'aux sources de la Vistule et au Dniester. 
(T. I, p. 397.) 



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324 DE l'inégalité 

paraissent comme plus importantes pour nous, et comme plus 
sympathiques , dans le sens général de l'histoire , que ne le 
peuvent être même les groupes de pareille origine, fondateurs 
ou restaurateurs des autres civilisations du monde. 

Les premiers de ces peuples qui aient pénétré en Europe , à 
des époques extrêmement obscures , et quand des groupes de 
Finnois, peut-être même des Celtes et des Slaves, occupaient 
déjà quelques contrées du nord de la Grèce , paraissent avoir 
été les lUy riens et les Thraces. Ces races subirent nécessaire- 
ment les mélanges les plus considérables ; aussi leur prépon- 
dérance a-t-elle laissé le moins de vestiges. Il n'est vraiment 
utile d'en parler ici que pour montrer l'étendue approximative 
de la plus ancienne expansion des Arians extra-hindous et ex- 
tra-iraniens. Vers l'ouest les Illyriensetdes Thraces occupaient 
alors en maîtres les vallées et les plaines, de l'Hellade au 
Danube, et, poussant jusqu'en Italie, ils étaient sm'tout établis 
fortement sur les versants septentrionaux de THémus (1). 

Bientôt ils furent suivis par une autre branche de la famille, 
les Gètes, qui s'établirent à côté d'eux, souvent au milieu d'eux, 
et enfin beaucoup plus loin qu'eux, vers le nord-ouest et le 
nord (2). Les Gètes se cpnsidéraient comme immortels, dit 
Hérodote. Ils pensaient que le passage au monde d'en bas, 
loin de les conduire au néant ou à une condition souffrante, 
les menait aux célestes et glorieuses demeures de Xamolxis (3). 
Ce dogme est purement arian. 

(1) Schaifarik (1, 271) croit reconnaître des vestiges de leur domination 
jusque dans la Bessarabie. 

(2) Pline {Hist. natur., IV, 18) place une nation de Gètes après les 
Thraces , au nord de l'Hémus. 

(3) Hérod. , IV, 93. — Il est à remarquer que, dans ce même paragra- 
phe, il y a une identification complète des Gètes avec les Thraces, 
ce qui peut servir d'argument supplémentaire pour appuyer l'origine 
ariane de ces derniers. — Les médailles apportent ici leur secours. 
Toutes celles qui appartiennent aux nations situées au nord de l'Hémus 
et à l'ouest de la Caspienne montrent des types souvent fort grossiers 
d'expression comme d'exécution ; la plupart sont évidemment arians, 
quelques-uns sont slaves, aucun ne montre la plus légère trace de la 
physionomie finnoise. Je citerai , entre autres , les monnaies de Cotys V, 
ype slave; celles de la ville de Panticapée, type arian, etc. 



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A 



DES RACES HUiMAINES. 32Ô 

Mais rétablissement des Gètes en Europe est tellement an- 
cien qu'à peine est-il possible de les y entrevoir à l'état pur 
La plupart de leurs tribus , telles qu'elles sont nommées dans 
les plus vieilles annales, avaient été profondément afFectées 
déjà par des alliages slaves, kymriques, ou même jaunes. Les 
Thyssagètes ou Gètes géants, les Myrgètes ou apparentés à 
la tribu fînnique des Merjans, les Samogètes à la race des 
Suomis, comme s'appellent eux-mêmes les Finnois, formaient, 
de leur propre aveu, autant de tribus métisses qui, ayant uni 
le plus beau sang de l'espèce blancbe à l'essence mongole, en 
portaient la peine par l'infériorité relative dans laquelle elles 
étaient tombées vis-à-vis de leurs parents plus purs. Les Jutes 
de la Scandinavie , les lotuns , pour employer l'expression de 
l'Edda, paraissent avoir été les plus septentrionaux, et, au 
point de vue moral, les plus dégradés de tous les Gètes (1). 

Du côté de l'Asie , du côté de la Caspienne, vivaient encore 
d'autres branches de la même nation, que les historiens grecs 
et romains connaissaient sous le nom de Massagètes (2). Plus 
tard, on les nomma Scytho-Gètes ou Hindo-Gètes. Les écri- 
vains chinois les nommaient Khou-te (3), et l'authenticité, 
l'exactitude parfaite de cette transcription est garantie d'une 
manière rare par le témoignage décisif des poèmes hindous 
qui, à une époque infiniment plus ancienne, la produisent sous 
la forme du mot Khéta. Les Rhétas sont un peuple vratya, 
réfractaire aux lois du brahmanisme , mais incontestablement 
arian et vivant au nord de l'Himalaya (4). 

(1) Au point de vue physique, ils étaient restés très vigoureux et très 
grands, puisqu'ils sont assimilés aux géants. (Schaff., I, 307.) — Wach- 
ter, qui tient aussi les Jotuns pour un peuple métis , les croit issus 
d'un mélange celte et finnois. (Encycl. Ersch u. Gr., 83.) — Il est 
plus que vraisemblable qu'avec le temps toute espèce d'alliage s'opéra 
dans le sang des différentes tribus gètes; mais que la base première 
ait été ariane, c'est ce dont il n'est pas possible de douter. 

(2) Les Chinois les nommaient très régulièrement Ta-Yueti, grands 
Gètes; ta est la traduction exacte de massa ou maha, grand. (Rit- 
ter, 7« Th., 3« Buch, Y« Band., page 609.) — Voir les deux notes qui 
suivent. 

(3) Voir tome 1". 

(4) Les Chinois nommaient aussi certaines nations gétiques, et pro- 

R4CES HUMAINES. — T. II. 19 



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326 DE l'inégalité 

Au II® siècle de notre ère, celles des tribus gétiques qui 
étaient restées dans la haute Asie se transportèrent sur le Si- 
houn, puis vers la Sogdiane, et eurent la gloire de substituer un 
empire de leur fondation à TEtat bactro-macédonien. Ce succès 
toutefois fut peu de chose, comparé à Tëclat que leur nom ac- 
quit au IV® et au v® siècle en Europe. Un groupe descendu de 
leurs frères émigrés, et que nous allons retrouver tout à Theure 
avec sa généalogie , partit alors des rives orientales de la Bal- 
tique et du sud du pays Scandinave pour effacer tout ce que ses 
homonymes avaient pu faire de grand. La vaste confédération 
des Goths promena son étendard radieux en Russie, sur le 
Danube, en Italie, dans la France méridionale, et sur toute la 
face de la péninsule hispanique. Que les deux formes Goth et 
Gète soient absolument identiques, c'est ce dont témoigne au 
mieux un historien national fort instruit des antiquités de sa 
race, Jomandès. Il n'hésite pas à intituler les annales des rois 
et des tribus gothiques, Res geticœ, 

A côté des Gètes et un peu moins anciennement, se présente 
sur la Propontide et dans les régions avoisinantes un autre peu- 
ple également arian. Ce sont les Scythes, non pas les Scythes 
laboureurs, véritables Slaves (1), mais les Scythes belliqueux, 

bablement les groupes les plus d ombreux, Yti^ti ou Yuei-tchi. La 
première de ces formes se rapproche beaucoup de Jotun, ce qui semble 
indiquer que, bien que cette dernière nous soit surtout connue par les 
Scandinaves, elle était déjà employée dès la noire antiquité au fond 
de la haute Asie. — (Ritter, Asien, 7« Th., 3* Buch, V« Band., p. 604.) 
Les renseignements si importants donnés par les écrivains du Céleste 
Empire sur les naUons arianes de la haute Asie empruntent une nuance 
d'intérêt de plus à ce fait qu'ils ne datent que du n^ siècle avant J.-C, 
ce qui prouve qu'à cette époque encore, et, par conséquent, bien 
longtemps après le départ des peuples d'où sont sortis les Scandinaves, 
puis les Germains, il y avait encore de grandes masses blanches dans 
l'ouest de la Chine, et que ces masses portaient en partie ces mêmes 
noms que leurs parents européens , probablement bien oubliés par 
eux, allaient illustrer, quelques siècles plus tard, sur le Rhin et sur le 
Danube. — On peut ainsi se faire une idée de l'heureuse influence que 
les invasions et les infiltrations latentes de ces peuples eurent sur 
les races jaunes ou malayes de la Chine. 

(1) Le mot de yetopYoi employé par Hérodote marque, de l'aveu com- 
mun, une catégorie de populations qui étaient soumises à des tribu» 



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y 



DES BACES HUMAINES. 327 

les Scythes invincibles, les Styches royaux, que l'écrivain d'IIa- 
licarnasse nous dépeint comme des hommes de guerre par ex- 
cellence. Suivant lui, ils parlent une langue ariane ; leur culte 
est celui des plus anciennes tribus védiques, helléniques, ira- 
niennes. Ils adorent le ciel, la terre, le feu, l'air. Ce sont bien 
là les différentes manifestations de ce naturalisme divinisé chez 
les plus anciens groupes blancs. Ils y joignent la vénération du 
génie inspirateur des batailles; mais, dédaignant l'anthropo- 
morphisme, à l'exemple de leurs ancêtres, ils se contentent de 
représenter l'abstraction qu'ils conçoivent par le symbole 
d'une épée plantée en terre. 

Le territoire des Scythes en Europe s'étend dans k même 
direction que celui des Gètes, et, pour les connaissances italo- 
grecques, se confond avec cette région, comme les deux popu- . 
lations se confondaient en réalité (1). Des Celto-Scythes , des 
Thraco-Scythes, voilà ce que les plus anciens géographes de 
l'Hellade connaissent dans le nord de l'Europe, et ils n'ont 
pas aussi tort qu'on le leur a reproché dans les temps moder- 
nes. Cependant leur terminologie n'était ni claire ni précise, 
il faut en convenir, et, bien qu'elle s'appliquât assez correcte- 
ment à l'état réel des choses, c'était à leur insu : le vague ser- 
vait leur igQorance et ne l'égarait pas. 

Dans la direction de l'est, les Scythes guerriers donnaient 
la main à leurs frères, les peuples du nord de la Médie, que 
les Grecs avaient tort de considérer comme étant leurs auteurs, 
mais qu'ils avaient raison de leur donner pour parents. Ils s'é- 

militaires, et, par conséquent, une classe inférieure, une race diffé- 
rente et soumise. Il n*esl pas sans intérêt de remarquer qu'elle se 
retrouvait chez d'autres nations arianes , les Sarmates , par exemple. 
C'étaient partout des Slaves, soit purs, soit mêlés de débris de no- 
blesses subjuguées avec eux. (Schaff., 1. 1, p. 184-183, 3o0.) Un exemple 
de celte dernière situation existait au in« siècle de notre ère dans 
la Dacie, où les Sarmates Yazyges dominaient des tribus gétiques, 
et, par contre-coup, les Slaves qui en formaient la base sociale. 
(Schaff. , I, 250.) 

(1) Les pays situés sur la Baltique et sur le golfe de Finlande s'ap- 
pelaient, longtemps avant Ptolémée, la Scythie. Pythéas les nommait 
ainsi, et il était dans le vrai, comme on va le voir plus bas. (Schaff., 
I, 221.) 



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328 DE l'inégalité 

tendaient jusque dans les montagnes arméniennes où ils s& 
nommaient Sakasounas. Puis, au nord de la Bactriane, ils se 
confondaient avec les Indo-Scythes, appelés par les Chinois 
les Szou. Ils recevaient là une dénomination légèrement alté- 
rée et évidemment ojfferte par ce dernier nom, et devenaient 
pour les Romains les Sacae; puis, en reprenant les traditions 
écrites du Céleste Empire, c'étaient ces Hakas, établis encore, 
aune époque assez basse, sur les rives du Jénisséi (1). On ne^ 
peut voir en eux que les Sakas du Ramayana, du Mahabha- 
rata, des lois de Manou : des vratyas rebelles aux prescrip- 
tions sacrées de VJrya-varta, comme les Khétas, mais, 
comme eux aussi, incontestablement parents des Arians de 
l'Inde (2). Ils l'étaient de même et d'une façon aussi reconnue 
•de ceux de l'Iran; et, s'il pouvait rester quelque doute que 
tous ces Scythes cavaliers de l'Asie et de l'Europe, ces Scythes 
que les Chinois voyaient errer sur les bords du Hoang-Ho et 
dans les solitudes du Gobi, que les Arméniens reconnaissaient 
pour maîtres sur plusieurs points de leur pays (3) , et que les^ 
rivages de la Baltique, que les provinces kymriques (4) redou- 

(1) VSTestergaard; dans ses études sur les inscriptions cunéiformes 
de la seconde espèce, observe que le mot Saka doit y être lu avec 
deux A:, pour exprimer la palatale dure avec Vs aspirée , que les Perses 
n'avaient pas. Ceci rapproche d'autant Haka de Saka, et semble in- 
diquer que les tribus arianes du nord avaient conservé un dialecte 
plus rude, qui confondait volontiers la sibilante avec l'aspiration. (P. 
32.)— Les Sakas ou Hakas sont aussi nommés, dans les annales chinoi- 
ses, Sse. (Ritter, l c. , p. 60S et pass.) 

(2) Sûr celte origine commune , ouvertement consentie par la tradi- 
tion brahmanique, je ne puis que donner le passage du Ramayana 
qui l'expose; je me sers de l'admirable traduction de M. Gorresio : 
« Di nuovo ella (la vacca Sabalâ) produsse i fieri Saci, misti insieme 
« cogli Yavani. Da questi Saci , commisti cogli Yavani, fu inondata la 
« terra, Erano scorridori, robustissimi, condensati, in frotte corne fibre 
« di loio ; portavano bipenni e lunghe spade, avean armi e armadure 
« d' oro. » — (Gorresio, Ramayana, t, VI, Adicanda, cap. lv, p. 150.> 
Voilà une description qui fait, avec justice, des Sakas tout autre chose 
qu'une borde misérable de pillards mongols. — Voir aussi Manava- 
Dharma-Sasfra, ch. x, 44. 

(3) Sharon-Turner, Hist. of the Anglo-Saxons, 1. 1. 

(4) Une des stations avancées, non pas la plus avancée, des Arians- 



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DES R^CES HUMAINES. 329 

taient tout autant; que ces Scythes, dis-je, errant dans le 
ïouran (1) et dans le Pont, ces Skolotes (2), comme ils se 
nommaient eux-mêmes, ne fussent absolument d'une même 
origine sur les points les plus divers où ils se montraient , sur 
l'Hémus, autant que sur le Bolor, il y aurait encore à alléguer 
le témoignage décisif des épigraphistes de la Perse. Les ins- 
xîriptions achéménides connaissent en effet deux nations de 
Sakas, l'une résidant aux environs du laxartes, l'autre dans le 
voisinage des Thraces (3). 

vers le sud-ouest, était, au viii'' siècle avant notre ère, celle des 
Sigynnes, qui, vêtus comme les Mèdes et vivant, disait-on, dans des 
chariots, se disaient colonie médique au temps d*Hérodote. Ils étaient 
voisins des Vénètes de l'Adriatique. (V, 9.) 

(1) Spiegel , Benfey et Weber se sont récemment occupés de Oxer la 
signification du mot persan .,\Uj^t zend, tuirya^ sanscrit, tûrya. Il 

est d*un grand intérêt de préciser, en effet, si cette dénomination, qui 
faisait naître dans les esprits des Hindous et des Iraniens de si fortes 
idées de haine et de crainte, renferme une notion de différence ethni- 
que entre ces peuples et leurs adversaires. Il paraît qu'il n*en est 
rien, tûrya ne signifie q\i*ennemù — Voir Spiegel, Studien ûber das 
Zend-Avesta, Zeitschrift d. deutsch. morg. Gesellsch., t. V, p. 223. 

(2) 2>co>.6Tat, Hérod., IV, 6. ~ Ce mot semble formé de Saka et de lot^ 
ou d'une racine parente de cette expression sanscrite qui signifie être 
hors de soi, exalté, furieux; les Saka Iota auraient été les Sakas 
au courage inspiré, téméraire, sans bornes, pareils aux Berserkars 
Scandinaves. 

(3) Westergaard et Lassen , Inscript, de Darius, p. 94-95. — Hérodote, 
Pline et Strabon se prononcent dans le même sens. Le dernier est 
encore plus péremptoire, puisqu'il confond nettement les Sakas avec 
les Massagètes et les Dahae : 01 jx-àv 59) itXstoyç xtSv Ixuôôiv àizù xtiÇ 
KaOTiiàç ôaXdcTTYiç àp^ofxsvoi, Aaàt TrpojayopeuovTat xoùç 8a Tcpocre^uç 
TOUTCûv (jLôcXXwv Ma(7(7aY£Taç xal Sàxaç ôvo{JLà^ou(7t, toOç 8' àXXouç xot- 
vtoç pLsv SxuOaç ôvofxàî^oufftv, I8tâ ô- wç èxà(7Touç. — Ainsi il est bien 
convenu pour Strabon que , sur les bords de la Caspienne , les Dahae 
et les Scythes sont un même peuple; qu'à l'orient de ces contrées, les 
Massagètes et les Saces sont dans des rapports égaux d'identité, et que, 
de plus, le nom de Scythe convient à l'un comme à l'autre de ces 
groupes. — J'ai longtemps hésité à classer les Scythes, les Skolotes 
comme ils doivent l'être, au nombre des groupes arians et non pas 
mongols, bien que soutenu par l'imposante autorité d'hommes tels 
que M. Ritter et M. A. de Humboldt. Je répugnais à rompre en visière, 
sans nécessité bien démontrée, à une opinion fortement établie, et, 



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330 DE l'inégaxité 

V Ce nom antique des Sakas s'est maintenu non moins long- 

temps et a parcouru plus de régions encore que celui des Khé* 
tas. Aux époques des migrations germaniques , il était appli- 

dans le premier volume de cet ouvrage, j*ai même raisonné dans le 
sens routinier ; mais 11 m*a fallu me rendre à Tévidence, et comprendre 
qu'une complaisance exagérée me jetterait dans des erreurs et des 
non-sens trop graves., Je me suis donc résigné. Ayant allégué déjà 
plusieurs des motifs sur lesquels j'appuie mon opinion , je me bornerai 
surtout, pour en bien établir la force, à résumer Tétat de la question. 
D'une voix presque unanime, la science moderne considère les Scy- 
thes Skolotes comme des Finnois. Elle a pour cela trois raisons : d'a- 
bord, qu'Hippocrate les décrit comme tels; ensuite que les Grecs ap- 
pelaient Scythie tout le nord de l'Europe, et ne faisaient aucune 
distinction entre les populations de ce pays; enfin que, puisqu'elle a 

y ^ prononcé une fois, elle ne veut pas se déjuger. Laissant respectueuse- 

ment à l'écart le troisième motif, je ne m'occuperai que des deux 
premiers. Il est bien vrai qu'Hippocrate décrit des hommes habitant 

> sur les rives de la Propontide comme ayant le caractère physiologique 

de la race finnoise, et ces hommes, il les qualifie de Scythes. Mais^ 
de la façon dont il emploie ce nom, il est de toute évidence qu'il 
n'entend par là que des gens établis en Scythie parmi beaucoup 
d'autres qui ne leur ressemblaient pas. Or, qu'au temps d'Hippocrate ^ 

-)■' c'est-à-dire deux cents ans après Hérodote, des tribus jaunes pussent 

être descendues jusque dans le voisinage de la Propontide, et, y ha- 
bitant pêle-mêle avec bien d'autres races, y eussent reçu des Grecs 
le nom de Scythes , il n'y a rien là que de très naturel et de très 
admissible. Il ne s'ensuit pas nécessairement qu'à une époque anté- 
rieure, ces mêmes gens fussent déjà dans le pays. Hérodote parle 
beaucoup des Scythes, il les avait visités, il avait conversé avec eux, il 
savait leur histoire ; nulle part il ne témoigne qu'ils eussent le moin- 
dre trait de là nature finnique; tout au contraire,, quand ii décrit 
cette nature , à l'occasion du récit qu'il fait des mœurs des Argippéens^ 
il avoue qu'il n'a pas vu lui-même ces hommes chauves, au nez aplati, 
au menton allongé et que tout ce qu'il en rapporte , il ne le sait que 
par tradition des marchands et des voyageurs. Et non seulement il 
n'indique pas par un seul mot, lui , observateur si soigneux et si atten- 
tif, que les Scythes aient eu le moindre trait différent de la physio- 
nomie grecque ou thrace, mais aucun écrivain d'Athènes, de cette 
ville d'Athènes où la garde de police était composée , en partie , de 
soldats Scythes, n'a jamais fait la moindre allusion à une particularité 
qui aurait, au moins, pu fournir l'étoffe d'une plaisanterie à Aristo- 
phane, lequel introduit un Scythe fort grossier dans une de ses pièces. 
Ce n'est pas tout : Hérodote , parlant de la Scythie , proteste contre 
l'usage de ses compatriotes de la considérer comme étant d'un seul 



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DES RACES HUMAINES. aSl 

que à la contrée noble par excellence, Skanzia, la Scandina- 
vie, l'île ou la presqu'île des Sakas. Enfin, une dernière trans- 
formation, qui fait dans ce moment Torgueil de TAmérique, 
après avoir brillé dans la haute Germanie et dans les îles Britan- 
niques , est celle de Saxna , Sachsen , les Saxons , véritables 
Sakasunas, fils des Sakas des dernières époques (1). 

tenant et habitée par une seule race; il déclare, au contraire, que le 
nombre des Skolotes y est relativement très petit; avec eux il nomme 
un grand nombre de nations qui ne leur sont apparentées en rien (IV, 
20, 21, 22, 23, 46, 57, 99). Il les considère comme le peuple dominateur 
de la région pontique, et, en outre, comme le plus intelligent (IV, 46). 
Il leur attribue une langue médique, et, en effet, d'après tous les mots 
el tous les noms qu'il allègue, les Scythes parlaientincontestablement 
une langue ariane; enfin, il n'y a pas de doute à conserver que, pour 
lui, les Skolotes ne soient les Sakas des Hindous et les Iraniens. Beau- 
coup plus tard , c'est encore l'avis de Strabon. Il est inévitable désormais 
de s'y ranger et de convenir, dans le cas actuel, comme dans bien 
d'autres , que c'est un mauvais système que de ne vouloir jamais aper- 
cevoir dans un pays qu'une seule race; d'attribuer à cette race le pre- 
mier type venu , en dépit des réclamations des gens mieux informés, 
et il faut donner raison, en l'affaire présente, au plus récent historien 
de la Norwége, M. Munch,, qui, dans l'admirable préambule de son 
récit , montre les régions pontiques, avant le x« siècle qui précéda 
notre ère, comme incessamment parcourues et dominées par des na- 
tions de cavaliers arians qui se succédaient les unes aux autres , cour- 
bant les populations slaves, finniques et métisses sous leur souffle, 
comme le vent d'est courbe les épis sous le sien. (Munch, Pet norske 
folk Historié, trad. ail. p. 13.) — En dernier lieu, enfin, il faut^n croire 
les médailles des rois scythes, qui ne portent jamais dans leurs ef- 
figies l'ombre d'un trait mongol, comme on peut s'en convaincre 
aisément en jetant un coup d'œil sur les monnaies de Leuko I", de 
Phascuporis I", de Gegaepirès, de Rhaemetalcès , de Rhescuporis, etc. 
Toutes ces médailles montrent la physionomie ariane parfaitement 
évidente, ce qui constitue une démonstration matérielle à laquelle 
il n'y a pas de réplique. — Voir aussi toute la série des démonstra- 
tions appuyées sur des faits et des témoignages historiques, puisés 
dans les écrivains grecs, romains et chinois. Ritter, Asien, I" Th., 
YP Buch, West-Asien, Band. V, p. 583 à p. 716.) J'ai emprunté de nom- 
breux détails à cette admirable et féconde accumulation de recherches. 
(1) A l'ordinaire, on fait dériver le nom de Saxon du mot sax ou 
seax, couteau. Cette étymologie convient d'autant moins que les 
Saxons étaient remarqués pour la grandeur de leurs épées , et se ser- 
vaient d'ailleurs préférablement des haches d'armes : « Securibus 
gladiisque longis, » dit Henri de Huntingdon. — Kemble produit un 



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332 DE l'inégalité 

LesSakaset les Rhétas constituent, en fait, une seule et 
même chaîne de nations primitivement arianes. Quel qu'ait pu 
être, çà et là, le genre et le degré de dégradation ethnique 
subi par leurs tribus, ce sont deux grandes branches de la fa- 
mille qui, moins heureuses que celles de l'Inde et de l'Iran, ne 
trouvèrent dans le partage du monde que des territoires déjà 
fortement occupés, relativement à ce qu'avaient eu leurs frè- 
res, et surtout bien inférieurs en beauté. Longtemps embar- 
rassés de fixer leur existence tourmentée par les Finnois du 
nord, par leurs propres divisions et par Tantagonisme de leurs 
parents plus favorisés, la plupart de ces peuples périrent sans 
avoir pu fonder, que des empires éphémères, bientôt médiati- 
sés, absorbés ou renversés par des voisins trop puissants (1). 
Tout ce qu'on aperçoit de leur existence dans ces régions ya- 
gues et illimitées du Touran, et des plaines pontiques, le Tou- 
ran européen, qui étaient leurs lieux de passage, leurs stations 
inévitables, révèle autant d'infortune que de courage, une ar- 

passage d'un document ancien qui repousse de même cette opinion : 
« Incipit linea Saxonum et Anglorum descendens ab Adamo linealiter 
« usque ad Sceafum de quo Saxones vocabantur, » — MuUenhoff ne 
me paraît nullement bien fondé dans la critique qu'il fait de ce texte. 
(Voir Zeilschrift fûn d. d. Alterth., t. VII, p. 415.) — Sceaf est un 
personnage tellement ancien , au jugement de la légende germanique, 
qu'il est placé à la tête des aïedx d'Odin. Les Scandinaves chrétiens 
ont exprimé cette idée en le faisant naître dans l'arche de Noé. Mul- 
lenhoff lui-même considère les aventures qui sont attribuées à ce 
personnage comme un mythe de l'arrivée par mer des Roxolans 
dans la Suède. {Loc cit., p. 413.) 

(1) On compte cependant dans ces États, souvent réduits à un bien 
faible périmètre, de nombreuses villes. On y ^remarque la présence 
de familles royales très inspectées pour leur antiquité ;une agriculture 
développée et surtout la mise en rapport de vignobles célèbres, l'élève 
de superbes races de chevaux, une grande réputation de bravoure 
militaire, une habileté commerciale dont les annalistes chinois, excel- 
lents juges en cette matière, se préoccupent beaucoup, et, ce qui 
est plus honorable encore, l'existenc^e d'une littérature nationale et 
d'un ou plusieurs alphabets particuliers. (Ritter, loc. cit., pass.) — Je 
rappellerai que les traits distinctifs physiologiques de tous ces peu- 
ples, aux yeux des écrivain s. chinois, sont d'avoir eu les yeux bleus, 
la barbe et la chevelure blondes et épaisses, et le nez proéminent. 
{Loc, cit.) 



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- • ■ 1 



DES RACES HUMAINES. ' 333 

dente intrépidité, la passion la plus chevaleresque des aventu- 
res, plus de grandeur idéale que de succès durables. En mettant 
à part celles de ces nations qui réussirent, mais beaucoup plus 
tard, à dominer notre continent, les Parthes furent encore une 
des plus chanceuses parmi les tribus arianes de l'ouest (1). 

Ce n'est pas assez que de montrer par les faits que les Rhé- 
tas, lesSakas, et les Arians, pris4ansleur ensemble et à leurs 
origines, sont toutun. Les trois noms, analysés en eux-mêmes, 
donnent le même résultat : ils ont tous trois le même sens; ce 
ne sont que des synonymes : ils veulent dire également les 
hommes honorables, et,- s'appliquant aux mêmes objets, ex- 
posent clairement que la même idée réside sous leurs apparen- 
ces dififérentes (2). 

1) Les médailles des rois barbares, des rois sakas, qui renversèrent 
l'empire gréco-macédonien, ne permettent pas non plus de douter 
que les conquérants ne parlassent une langue ariane, qu'ils n'eussent 
un culte arian , et enfin que leurs traits ne fussent tout à fait ceux de 
la famille blanche, sans rien qui rappelle le type mongol. (Bcnfey, 
Bemerkungen ûber die Gœtler-namen auf Indo-skythischen-mûnzen, 
Zeitsch. d. d. m. Gesellsch., t. VIII, p. 450 et seqq.) 

(2) J'ai déjà parlé ailleurs du changement normal de Yr en s dans les 
langues arianes, et de la cause de cette loi. Je n'en donnerai ici que 
quelques exemples, amenés par le sujet, et pour montrer qu'elle s'exé- 
cute partout également. Dans les inscriptions achéménides de la se- 
conde espèce , Westergaard observe que le mot asa peut également 
être lu arsa; ainsi Parsa ou Pasa. Le savant indianiste ajoute que 
le médique n'admettait pas Vr devant une consonne et le supprimait 
(pp. 87, 115.) On se rappelle involontairement ici la façon complexe 
dont Ammien Marcellin et Jornandès transcrivirent le nom des dieux 
Scandinaves : au lieu d*ases, ils disent anses ou anseis. (On sait com- 
bien la mutation de Vr en n est d'ailleurs fréquente.) Cette forme 
ansi était connue des Chinois, qui disent indifféremment asi et-ansi. 
(Ritter, loc. cit. , pass.) — Chez les Doriens, la même mobilité avait lieu 
. entre l's et l'r. On lit, dans le décret des Spartiates contre Timothée, 
Tt{JL66£oç ô Mi>.£(7iop pour Ti[jt.66eoç ô MiXédioç, etc. — Chez les Latins, 
même observation, mais en sens inverse; ainsi genus^ generis, majo- 
sibus, majoribus, plurima, plusima^ Papisius, Papirius, arbos, 
arbor. On en trouve des traces dans un dialecte français, le poitevin, 
où on dit : il ertait pour : il estait, et dans les romans du xu« siècle. 

— Ainsi, Arya et Asa sont identiques. L'Asie, Asia, c'est le pays des 
Arians. Sak ou hak veut dire honorer. (Lassen et Westergaard, p. 25.) 

— Ket, .Jl^^i en persan moderne, veut dire honorable. 

19 



L 



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334 DE l'inégalité 

Ce point établi, suivons maintenant dans les phases ascen- 
dantes de leur histoire les tribus les mieux prédestinées de 
cette agglomération de maîtres que la Providence amenait gra- 
duellement au milieu des peuples de l'ancien monde , et, d'a- 
bord, des Slaves. 

II se trouvait parmi elles une branche particulière et fort 
étendue de nations d'essence très pure, du moins au moment 
où elles arrivèrent en Europe. Cette circonstance importante 
est garantie par les documents; je parle des Sarmates. Ils 
descendaient, disaient les Grecs du Pont, d'une alliance entre 
les Sakas et les Amazones, autrement dit, les mères des Ases 
ou des Arians (1). Les Sarmates, comme tous les autres peu- 
ples de leur famille, se reconnaissent des frères dans les con- 
trées les plus distantes. Plusieurs de leurs nations habitaient 
au nord de la Paropamise , tandis que d'autres , connues des 
géographes du Céleste Empire sous les noms de Suth , Suthle, 
Alasma et Jan-thsaï, vinrent , au ii® siècle avant Jésus-Christ, 
occuper certams cantons orientaux de la Caspienne (2). Les 
Iraniens se mesurèrent maintes fois avec ces essaims de guer» 
riers, et la crainte excessive qu'ils avaient de leur opiniâtreté 
martiale s'était perpétuée dans les traditions bactriennes et sog- 
des. C'est de là que Firdousi les a fait passer dans son poème (3). 

Ces vigoureuses populations , arrivées en Europe , pour la 
première fois, un millier d'années avant notre ère, pas davan- 
tage (4), avaient mis le pied dans le monde occidental avec des 

(1) Le mot mère est, en sanscrit, âmaba. Il s'agit ici d'une forme 
dialectique plus courte. 

(2) Voir Tome I". 

(3) Les trois fils de Féridoun sont Iredj, Tour et Khawer. Ce sont les 
personnifications des trois rameaux blancs de la Perse , de l'Iran , pro- 
prement dit, puis de l'intérieur de l'Asie, puis des contrées occiden- 
tales du monde. La parenté de ces trois groupes est ainsi rigoureu- 
sement reconnue. On ne manquera pas de retrouver dans la forme 
Khawer une transcription toute naturelle de l'antique expression de 
Yavana. C'est un témoignage de plus de l'antiquité des renseignements 
dont s'est servi Firdousi. (Voir tome I«^ — Schaffarik, Slawiscke 
Alterth., t. I, p. 350-351.) 

(4) Hérodote fournit trois traditions sur l'origine des Scythes et une 
sur celle des Sarmates. La première, considérant les Scythes comme 



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à 



DES RACES HUMAINES. 335 

mœurs toutes semblables à celles des Sakas , leurs cousins et 
leurs antagonistes prûicipaux. Revêtus de Téquipage héroïque 
des champions du Schahnameh, leurs guerriers ressemblaient 
assez bien déjà à ces paladins du moyen âge germanique, dont 
Ds étaient les lointains ancêtres. Un casque de métal sur le 
front, sur le corps une armure écailleuse de plaques de cuivre 
ou de corne, ajustées en manière de peau de dragon, Fépée au 
côté, l'arc et le carquois au dos, à la main une lance démesuré- 
ment longue et pesante (1), ils cheminaient à travers les soli- 

autochtones, les déclarait les derniers nés de tous les peuples de la 
terre et leur donnait une antiquité de quinze cents ans environ avant 
J.-C. (Livre IV, 5.) La seconde, fournie par les Grecs du Pont, les 
faisant descendre d*Hercule et d'une nymphe du pays, ne leur assigne 
que treize cents et quelques années avant notre ère. (Livre IV, 8.) 
La troisième, due à Aristée de Proconnèse, qui l'avait rapportée de 
ses voyages dans l'Asie centrale, n'a rien de mythique, et fait simple- 
ment venir les Scythes de l'est, d'où ils avaient été chassés par les 
Issédons, fuyant à leur tour devant les Arimaspes. Il ne serait nulle- 
ment difficile de montrer le point de concordance de ces trois manières 
d'envisager le même fait. Quant à la formation des peuples sarmates, 
nés des Scythes et des Amazones, je l'ai déjà indiquée. Ils parlaient 
un dialecte arian, dififérent de celui des Skolotes. (Livre IV, 17.) Pline, 
Pomponius Mêla et Ammien Marcellin font les Sarmates beaucoup 
plus jeunes que je ne crois devoir l'admetlre ici avec Hérodote. Ils 
supposent que les premiers groupes de leurs tribus furent établis sur 
le Don par les Scythes, au retour de l'expédition de ces derniers en 
Asie, vers la fin du vii« siècle avant notre ère. Au fond, de telles ques- 
tions sont peu réelles ; 1° parce que les Sarmates ne sont qu'une simple 
variété des Sakas; 2° parce que leurs nations, venant de l'est, dans la 
direction du Touran, se succédèrent à des époques très rapprochées, 
et qu'il n'y a pas lieu d'en choisir une à l'exclusion des autres pour 
servir aux éphémérides. 

'(1) Ces détails de costume et d'armement se trouvent dans les écri- 
vains romains et grecs qui ont parlé des Sarmates avec détail. Quant 
à l'équipement général des autres peuples de la même famille, on a 
vu plus haut que le Ramayana attribuait aux Sakas des armures d'or^ 
de lourdes haches et de longues épées. Hérodote, en parfait accord 
avec ce livre, montre les Massagétes avec des baudriers, des cuiras- 
ses et des casques revêtus d'or, et employant le cuivre à forger les 
pointes de leurs lances, de leurs javelots et de leurs flèches. (Hé- 
rodote, II, 215.) — Dans l'expédition de Xerxès, les Arians Perses 
avaient des cuirasses de fer travaillées en écailles de poisson. ( Héro- 
dote, VII, 61.) Cette coutume, dit l'historien, avait été empruntée aux 



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336 DE l'inégalité 

tudes sur des chevaux lourdement caparaçonnés, escortant et 
surveillant d'immenses chariots couverts d'un large toit. Dans 
ces vastes machines étaient renfermés leurs femmes, leurs 
enfants , leurs vieillards , leurs richesses. Des bœufs gigantes- 
ques les traînaient pesamment en faisant vaciller et crier leurs 
roues de bois plein sur le sable ou l'herbe courte de la steppe. 
Ces maisons roulantes étaient les pareilles de celles que la plus 
ténébreuse antiquité avait vues transporter vers le Pendjab, 
la contrée opulente des cinq fleuves, les familles des premiers 
Arians. C'étaient les pareilles encore de ces constructions am- 
bulantes dont, plus tard, les Germains formèrent leurs camps-, 
c'était, sous des formes austères, l'arche véritable portant l'é- 
tincelle de vie aux civilisations à naître et le rajeunissement 
aux civilisations énervées, et, si les temps modernes peuvent 
encore fournir quelque image capable d'en évoquer le souvenir, 
c'est bien assurément la puissante charrette des émigrants 
américains, cet énorme véhicule, si connu dans l'ouest du nou- 
veau continent, où il apporte sans cesse jusqu'au delà des 
montagnes Rocheuses, les audacieux défricheurs anglo-saxons 
et les viragos intrépides, compagnes de leurs fatigues et de 
leurs victoires sur la barbarie du désert. 

L'usage de ces chariots décide un point d'histoire. Il éta- 
blit une différence radicale entre les nations qui l'ont adopté 
et celles qui lui ont préféré la tente. Les premières sont voya- 
geuses; elles ns répugnent pas à changer absolument d'ho- 
rizon et de climats ; les autres seules méritent la qualification 
de nomades. Elles ne sortent qu'avec peine d'une circonscrip- 
tion territoriale assez limitée. C'est être nomade que d'imagi- 
ner l'unique espèce d'habitation qui, par sa nature , soit éter- 
nellement mobile et présente le symbole le plus frappant de 



Mèdes. (Livre VII, 62.) — Les Arians Cissiens la suivaient aussi. (Ibidem), 
ainsi que les Arians Hyrcaniens. (Ibidem). II en était de même des 
Parthes, des Chorasrniens, des Sogdiens, des Gandariens, des Dadices 
et des Bactriens. (Ibidem., 64 et 66.) — Il n'y a donc nul doute possible 
que les armures complètes de métal et en forme d'écàilles ne fussent 
d'un usage général chez toutes les nations arianes désignées par les 
Hindous sous le nom de Sakas. 



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DES RACES HUMAINES. 337 

l'instabilité. Le chariot ne saurait jamais être une demeure 
définitive. Les Arians qui s'en sont servis, et qui, pendant un 
temps plus ou moins long, ou même jamais, n'ont pu se créer 
d'autres abris, ne possédaient pas et ne voulaient pas de tentes. 
Pourquoi ? C'est qu'ils voyageaient, non pour changer de place, 
mais, au contraire, pour trouver une patrie, une résidence 
fixe , une maison. Poussés par des événements contraires ou 
particulièrement excitants, ils ne réussissaient à s'emparer 
d'aucun pays de manière à y pouvoir bâtir d'une manière dé- 
finitive. Aussitôt que ce problème a pu se résoudre, l'habita- 
tion roulante s'est attachée au sol et n'en a plus bougé. Le 
mode de demeure encore en usage dans la plupart des pays 
européens qui ont possédé des établissements arians en offre 
la preuve : la maison nationale n'y est autre chose qu'un cha- 
riot arrêté. Les roues ont été remplacées par une base de pierre 
sur laquelle s'élève l'édifice de bois. Le toit est massif, avancé; 
il enveloppe complètement l'habitation , à laquelle on ne par- 
vient que par un escalier extérieur, étroit et tout semblable à 
une échelle. C'est bien, à très peu de modifications près, l'an- 
€ien chariot arian. Le chalet helvétique , la cabane du moujik 
moscovite, la demeure du paysan norwégien , sont également 
la maison errante du Saka, du Gète et du Sarmate, dont les 
événements ont enfin permis de dételer les bœufs et d'enlever 
les roues (1). En arriver là, c'était l'insthict permanent, sinon 
le vœu avoué des guerriers qui ont traîné en tant de lieux et si 
loin cette demeure vénérable par les héroïques souvenues 
qu'elle rappelle. Malgré leurs pérégrinations multipliées, quel- 
quefois séculaires, ces hommes n'ont jamais consenti à accep- 
ter l'abri définitivement mobile de la tente; ils l'ont abandonné 
aux peuplades d'espèce ou de formation inférieure. 

(1) Weinhold, Die deutschen Frauen in dem Mittelalter, Wien 1831, 
p. 327. — A. de Haxthausen , dans son excellent ouvrage sur la Russie, 
fait une remarque qui aboutit au même résultat: « Les ornements, 
« dit-il, et les découpures qui ornent les toits (des maisons des pay- 
« sans russes aux environs de Moscou), les galeries et l'escalier con- 
a duisant à l'intérieur, rappellent les habitations des Alpes, et parti- 
« culièrement les chalets suisses. » (T. I, p. 19-20.) 



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338 DE L INEGALITE 

Les Sarmates (1), les derniers venus des Arians, au x® siè- 
cle avant notre ère, et conséquemment les plus purs, ne tar- 
dèrent pas à faire sentir aux anciens conquérants des Slaves la 
force supérieure de leur bras et de leur intelligence , dans les 
contestations qxii ne manquèrent pas de s'élever. Bientôt ils se 
firent une grande place. Ils dominèrent entre la Caspienne et la 
mer Noire, et commencèrent à menacer les plaines du nord (2). 
Longtemps, toutefois, les pentes septentrionales du Caucase 
demeurèrent leur point d'appui. C'est dans les défilés de cette^ 
grande chaîne que , plusieurs siècles après , quand ils eurent 
perdu l'empire exclusif des régions pontiques, celles de leurs 
tribus qui n'avaient pas émigré allèrent chercher un refuge 
parmi quelques peuplades parentes plus anciennement établies 
dans ces gorges (3). Elles durent à cette circonstance, heureuse 
pour le maintien de leur intégrité ethnique, Thonneur dont 
elles jouissent aujourd'hui d'avoir été choisies par la science 
physiologique pour représenter le type le plus accompli de 
l'espèce blanche. Les nations actuelles de ces montagnes con- 
tinuent à être célèbres par leur beauté corporelle, par leur génie 
guerrier, par cette énergie indomptable qui intéresse les peu- 
ples les plus cultivés et les plus amollis aux chances de leurs 
combats, et par une résistance plus difficile encore à ce souffle 
d'avilissement qui , sans pouvoir les toucher, atteint autour 

(1) Ce nom est formé des deux racines sâr et mat, qui signifient 
destructeur des peuples. L'une, sâr, est médique. (Westergaard, p. 81.) 
L'autre, mat, répond au verbe sanscrit déchirer. — Je crois avoir 
déjà dit, mais je le répète encore, qu'il ne s'agit pas de trouver, pour 
des mots touraniens, une source directe dans le sanscrit, mais seu- 
lement des analogies de dialectes qui puissent faire entrevoir le sens 
à travers la forme peu concordante des vocables. — Le mot sâr, ha- 
bitant, est le même qui apparaît dans le nom de la capitale de la 
Lydie, SàpSsiç, de sâr et de dhâ, Sarda, le lieu où Von établit des ha- 
bitants, la colonie. 

(2) Schaflfarik, Slaw. Alterth., 1. 1, p. 120-121, 141. 

(3) Les Ossètes du Caucase, nommés, dans les anciennes annales 
russes, lasi ou Osi, et par Plan-Carpin, au xm» siècle, Alani et Asses, 
s'attribuent à eux-mêmes le titre d'Iron, et à leur pays celui d'Iro- 
nistan. C'est un nouvel exemple de permutation de Yr en s. ( Schafif ., 
Slaw. Alterth., t. 1,141, 353.) 



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DES RACES HUMAINES. 33^ 

d'elles les multitudes sémitiques, tatares et slaves. Loin de dé- 
générer, elles ont contribué , dans la proportion où leur sang 
s'est mêlé à celui des Osmanlis et des Persans, à réchauffer ces 
races. Il ne faut pas oublier non plus les hommes éminents 
qu'elles ont fournis à l'empire turc , ni la puissante et romanes- 
que domination des beys circassieiis en Egypte. 

Il serait ici hors de place de prétendre suivre dans le détail: 
les innombrables mouvements des groupes sarmates vers l'oc- 
cident de l'Europe. Quelques-unes de ces migrations, comme 
celle des Limigantes, s'en allèrent disputer la Pologne à des 
noblesses celtiques, et, sur leur asservissement, fondèrent des 
États qui, parmi leurs villes principales, ont compté Bersovia, 
la Varsovie moderne. D'autres, les lazyges, conquirent la Pan- 
nonie orientale , malgré les efforts des anciens vainqueurs de 
race thrace ou kymrique , qui déjà y dominaient les masses 
slaves. Ces invasions et bien d'autres n'intéressent que des his- 
toires spéciales (1). Elles ne furent pas exécutées sur une assez 
grande échelle ni avec des forces suffisantes pour affecter d'une 
manière durable la valeur active des groupes subjugués. Il 
n'en est pas de même du mouvement qu'une vaste association 
de tribus de la même famille, issues de la grande branche des 
Alains, Alani, peut-être, plus primitivement, Arani ou 
Arians, et portant pour nom fédératif celui dé Roxolans (2), 
opéra du côté des sources de la Dwina, dans les contrées ar- 
rosées par le Wolga et le Dnieper, en un mot dans la Russie 

(1) Schaffarik reconnaît quelques faibles restes d'une tribu de Sar- 
mates lazyges dans la population aujourd'hui clairsemée sur la rive 
gauche de la Pialassa. Ils sont d'une carnation très brune , s'habillent 
de noir, et conservent des usages différents de ceux des races qui 
les entourent. Ils parlent le russe blanc, mais avec un accent lithua- 
nien. Ils sont nommés par les gens du pays latwjèses ou lodwezaj. 
C'est une formation de métis tout à fait tombés. (Schaff., Slawische 
Aller Ih. y t. I, p. 338, 340, 343, 349.) 

(2) Munch {Det Norske Folk Historié (traduct. allem.) , p. 63) cherche 
assez péniblement à établir l'étymologie de ce mot. Il veut que, de 
même que les Allemands sont appelés par les Slaves Njemzi, muets, 
parce qu'on ne comprend pas ce qu'ils disent, ces mêmes Slaves, 
mieux instruits du langage des Sai'mates, leur aient donné le nom de 
Ruotslainej Rootslaine, de la racine rot, le peuple de ceux qui parlent* 



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3i0 DE l'inégalité 

centrale, vers le vii^ ou vin® siècle avant Tère chrétienne (1). 
Cette époque, marquée par de grands changements dans la 
situation ethnique et topographique d'un grand nombre de na- 
tions asiatiques et européennes, constitue également pour les 
Arians du nord un nouveau point de départ, et par conséquent 
une date importante dans Fhistoire de leurs migrations. 

Il n'y avait guère que deux à trois cents ans qu'ils étaient 
arrivés en Europe , et cette période avait été remplie tout en- 
tière par les conséquences violentes de l'antagonisme qui les 
opposait aux nations limitrophes. Livrés sans réserve à leurs 
haines nationales , absorbés par les soins uniques de l'attaque 
et de la défense , ils n'avaient pas eu le temps sans doute de 
perfectionner leur état social; mais cet inconvénient avait été 
largement compensé, au point de vue de l'avenir, par l'isole- 
ment ethnique, gage assuré de pureté, qui en avait été la con- 
séquence. Maintenant ils se voyaient contraints de se transpor- 
ter dans une nouvelle station. Cette station leur était assignée, 
exclusivement à toute autre , par des nécessités impérieuses. 

La propulsion qui les jetait en avant venait du sud-est. Elle 
était donnée par des congénères, évidemment irrésistibles, puis- 
qu'on ne leur résistait pas. Il n'y avait donc pas moyen que 
les Arians -Sarmates-Roxolans prissent leur marche contre 
cette direction. Ils ne pouvaient davantage s'avancer indéfini- 
ment vers l'ouest, parce que les Sakas, les Gètes, les Thraces, 
les Kymris , y étaient demeurés par trop forts , et surtout par 
trop nombreux. C'eût été affronter une série de difficultés et 
d'embarras inextricables. Incliner vers le nord-est était non 
moins difficile. Outre les amoncellements finnois qui opéraient 
sur ce point, des nations arianes encore considérables, des mé- 
tis arians jaunes qui augmentaient chaque jour d'importance, 
devaient très légitimement faire repousser lldée d'ime marche 
rétrograde vers les anciens gîtes de la famille blanche. Pvestalt 
l'accès du nord-ouest. De ce côté, les barrières, les empêche- 
ments étaient sérieux encore , mais pas insurmontables. Peu 
d' Arians , beaucoup de Slaves , des Finnois, en quantité moin- 

(1) Munch, p. 14, 52-53. 



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DES BACES HUMAINES. 341 

dre que dans l'est , il y avait là des probabilités de conquêtes 
plus grandes que partout ailleurs. Les Roxolans le comprirent ; 
le succès leur donna raison. Au milieu des populations diver- 
ses que leurs traditions conservées nous font encore connaître 
sous leurs noms significatifs de Wanes, de lotuns et d'Alfarsî 
ou fées, ou nains, ils réussirent à établir un état stable et ré- 
gulier dont la mémoire , dont les dernières splendeurs projet- 
tent encore, à travers Tobscurité des temps, un éclat vif et glo- 
rieux sur Faurore des nations Scandinaves. 

C'est le pays que l'Edda nonama le Gardarike , ou V empire 
de la ville des Arians (1). Les Sarmates Roxolans y purent 
dételer leurs bœufs voyageurs, y remiser leurs chariots. Ils con- 
nurent enfin des loisirs qu'ils n'avaient plus eus depuis bien des 
séries de siècles , et en profitèrent pour s'établir dans des de- 
meures permanentes. Asgard, la ville des Ases ou des Arians, 
fut leur capitale. C'était problabement un grand village orné 
de palais à la façon des anciennes résidences des premiers 
conquérants de l'Inde et de la Bactriane. Son nom n'était d'ail- 
leurs pas prononcé pour la première fois dans le monde. En- 
tre autres applications qui en furent faites, il exista longtemps, 
non loin du rivage méridional de la Caspienne, un établisse- 
ment médique appelé de même Açagarta (2). 

(1) Garta est employé dans les Védas dans le double sens de chariot 
et de maison. On en voit la cause. Sur une inscription achéménide, 
karta signifie château. Dans ce sens, il fait partie de la composition 
du nom de plusieurs capitales asiatiques , entre autres Tigranocerta , 
le château de Tigrane. Efi latin, en gothique, et dans toutes les lan- 
gues dérivées de cette double source, hortus, gard, gardun, gurten, 
giœrd, giardino , jardin , garden, veut dire principalement une en- 
ceinte, et c'est là, certainement, le sens intime du mot. (Dieffen- 
bach, Vergleichendes Wœrterbuch der gothischen Sprache, t. II, p. 382.) 

— Lassen et Westergaard, Die Achem. Keilinschriften, p. 29 et 72. — 
yfemho\d,DieDeutschenFraiienin dem Mittelalter, Wien,18ol, p. 327. 

— Pott {EtymologîscheForschun gen, th. I, p. 144) y joint très bien le 
^opToç grec et le mot italiote chors. J'y ajouterai le terme militaire 
de même origine cohors, qui garde dans ses flexions le t primitif. 

(2) Ptolémée nomme le peuple de ce pays SavàpTot. Une inscription 
perse recueillie par Niebuhr, I, tabl. xxxi, le mentionne également, 
Hérodote compte huit mille Sagartes dans l'armée de Darius (VII, 85). 
(Lassen et Westergaard, Achem. Keilinschriften, p. 54.) 



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342 DE l'inégalité 

Les traditions concernant Asgard sont nombreuses et même^ 
minutieuses. Elles nous montrent les pères des dieux, les dieux 
eux-mêmes, exerçant avec grandeur dans cette royale cité la plé- 
nitude de leur puissance souveraine, rendant la justice, décidant 
la paix ou la guerre , traitant avec une hospitalité splendide et 
leurs guerriers et leurs hôtes. Parmi ceux-ci nous apercevons 
quelques princes wanes (1) et iotuns, voire des chefs finnois. 
Les nécessités du voisinage, les hasards de la guerre forçaient 
les Roxolans de s'appuyer tantôt sur les uns, tantôt sur les au- 
tres , pour se maintenir contre tous. Des alliances ethniques 
furent alors contractées et étaient inévitables (2). Toutefois le 
nombre, et par conséquent l'importance, en resta minime, 
VÈdda le démontre, parce que l'état de guerre moins constant 
que jadis, lorsque les Roxolans résidaient aux environs du Cau- 
case, n'en fut pas moins très ordinaire, et surtout parce que le 
Gardarike , bien qu'ayant jeté beaucoup d'éclat sur l'histoire 
primitive des Arians Scandinaves, dura trop peu de temps pour 
que la race qui le possédait ait eu le temps de s'y corrompre. 
Fondé du vu® au viii® siècle avant l'ère chrétienne , il fut 
renversé vers le iv® (3) , malgré le courage et l'énergie de ses 
fondateurs, et ceux-ci, forcés encore une fois de céder à la for- 
tune qui les conduisait à travers tant de catastrophes à l'em- 
pire de l'univers , remirent leurs familles et leurs biens dans 
leurs chariots , remontèrent sur leurs coursiers, et, abandonr 
nant Asgard, s'enfoncèrent, à travers les marais désolés des 
régions septentrionales , au-devant de cette série d'aventures 
qui leur était réservée , et dont rien assurément ne pouvait 
leur faire présager les étonnantes péripéties et le succès final. 

(1) VEdda place les Ases, les Roxolans, sur la rive orientale du Don^ 
tandis que les nations wendes indépendantes occupent la rive occi- 
dentale. (Schaffarik, t. I, p. 134, 307, 358.) 

(2) Suivre la trace et Tindication de ces mélanges dans l'Edda, prin- 
cipalement dans la Vœluspa. La forme mythique du récit n'empêche 
en aucune façon d'apercevoir le noyau historique. 

(3) Munch attribue la ruine du Gardarike à la pression des nations 
de Sakas qui avaient remplacé les Sarmates dans les régions du Cau- 
case, et qui étaient elles-mêmes dépossédées par les Achéménides.. 
(P. 61.) 



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A 



DES KACES HUMAINES. 343 

CHAPITRE II 

Les Arians Germains 

Arrivée à nn certain point de sa route , l'émigration des 
nobles nations roxolanes se sépara en deux rameaux. L'un se 
dirigea vers la Poméranie actuelle , s'y établit , et de là con- 
quit les îles voisines de la côte et le sud de la Suède (1). Pour 
la première fois les Arians devenaient navigateurs et s'empa- 
raient d'un mode d'activité dans lequel il leur était réservé 
de dépasser un jour, en audace *et en intelligence , tout ce que 
les autres civilisations avaient jamais pu exécuter. L'autre 
rameau, qui, à son heure, ne fut pas moins remarquable ni 
moins comblé dans ce genre , continua à marcher dans la di- 
rection de îa mer Glaciale, et, arrivé sur ces tristes rivages, 
fît un coude , les longea, et , redescendant ensuite vers le midi, 
entra dans cette Norwège, Nord-wegr, le chemin septen- 
trional (2), contrée sinistre, peu digne de ces guerriers, les 
plus excellents des êtres. Ici l'ensemble des tribus qui s'arrêta 
abandonna les dénominations de Sarmates, de Roxolans, 
d'Ases, qui jusqu'alors avaient servi à le distinguer au milieu 
des autres races. Il reprit le titre de Sakas. Le pays s'appela 
Skanzia , la presqu'île des Sakas. Très probablement ces na- 
tions avaient toujours continué entre elles à se donnçr le titre 
à^ hommes honorables, et, sans un trop grand souci du mot 
qui rendait cette idée, elles se nommaient indifféremment 
Khétas, Sakas, Arians ou Ases. Dans la nouvelle demeure, ce 
fut la seconde de ces dénominations qui prévalut, tandis que, 
pour le groupe établi dans la Poméranie et les terres adjacen- 

(1) Munch, ouvr. cité, p. 61. 

(2) Munch, p. 9 et 61. — Il donne, par extension, au mot Norwégien 
le senskie gens qui marchent vers le nord, et, par induction, de gens 
qui marchent vers le nord relativement à leurs compatriotes, Suédois 
et Poméraniens, ou, autrement dit, Golhs restés au sud. 



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344 DE L'iN EGALITE 

tes , celle de Rhéta devint d'un usage commun (1). Néanmoins, 
les peuples voisins n'admirent jamais cette dernière modifica- 
tion, dont ils ne comprenaient pas sans doute la simplicité, et 
avec une ténacité de mémoire des plus précieuses pour la clarté 
des annales, les peuples finniques continuent encore d'appeler 
les Suédois d'aujourd'hui Ruotslaine ou Rootslane, tandis 
que les Russes ne sont pour eux que des H^œnalnine ou 
fVaenelane^ des Wendes (2). 

Les nations Scandinaves étaient à peine établies dans leur 
péninsule, quand un voyageur d'origine hellénique vint pour 
la première fois visiter ces latitudes, patrie redoutée de toutes 
les horreurs, au sentiment des nations de la Grèce et de lltalie. 
Le Massaliote Pythias poussa ses voyages jusque sur la côte 
méridionale de la Baltique. 

Il ne trouva encore dans le Danemark actuel que des Teu- 
tons, alors celtiques, comme leur nom en fait foi (3). Ces 
peuples possédaient le genre de culture utilitaire des autres 
nations de leur race ; mais à l'est de leur territoire se trouvaient 
les Guttons, et avec ceux-ci nous revoyons les Khétas; c'était 
une fraction de la colonie poméranienne (4). Le navigateur 
grec les visita dans un bassin intérieur de la mer qu'il nomme 
Mentonomon, Ce bassin est, à ce qu'il semble, Frische-Haff, 

(1) Munch, ouvr. cité y p. 59. 

(2) Ibid., p. 56. 

(3) Le nom de Teut, que se donnent aujourd'hui les AUemands, est 
d'un usage fort ancien parmi les nations des Kymris, et n*a absolu- 
ment rien de germanique. On trouve dans l'Italie aborigène Teuta pour 
le nom primitif de Pise. Les habitants s'appelaient Teutanes, Teutani 
ou Teutœ. (Pline, Hist. natur., III, 8.) — Les guerriers de la Gaule 
avaient établi en Cappadoce la tribu des Teutobodiaci , en Pannonie, 
la ville de TeuToêoupyiov , dans le nord de la Grèce, les Tsyrat (Id.> 
ibid.) — On connaît une foule de noms d'hommes celtiques dans la 
composition desquels entre ce motj Teutobochus, Teutomalus, etc. 
(Diefifenbach, Celtica II, I Abthj p. !93, 338.) — Munch considère les 
Thjust du Smaaland comme des Celtes d'origine. (P. 46.) — Deutsch 
ne paraît pas avoir été pris collectivement avant le ix« siècle de 
notre ère. 

(4) Ils s'étaient établis sur les terres des nations slaves qu'ils avaient 
forcées au partage, et dont ils paraissent avoir expulsé la noblesse. 
(SchSiïïdirik, iSlaw. Alterth., t. îy p. i06.) 



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DES BACES HUMAINES. 345 

et la ville qui s'élève sur ses bords, Kônigsberg (1). Les Gut- 
tons s'étendaient alors très peu vers l'ouest; jusqu'à l'Elbe, le 
pays était partagé entre des commîmes slaves et des nations 
celtiques (2). En deçà du fleuve, jusqu'au Rhin d'une part, 
jusqu'au Danube de l'autre , et par delà ces deux cours d'eau, 
les Kymris régnaient à peu près seuls. Mais il n'était pas pos- 
sible que les Sakas de la Norwège , que les Khétas de la Suède, 
des îles et du continent, avec leur esprit d'entreprise, leur 
courage et le mauvais lot territorial qui leur était échu, lais- 
sassent bien longtemps les deux amas de métis blancs qui bor- 
daient leurs frontières en possession tranquille d'une isonomie 
qui n'était pas trop difficile à troubler. 

Deux directions s'ouvraient à l'activité des groupes arians 
du nord. Pour la branche gothique, la façon la plus naturelle 
de procéder, c'était d'agir sur le sud-est et le sud, d'attaquer 
de nouveau les provinces qui avaient fait anciennement partie 
du Gardarike et les contrées où antérieurement encore tant 
de tribus arianes de toutes dénominations étaient venues com- 
mander aux Slaves et aux Finnois et avaient subi Tinévitable 
dépréciation qu'amènent les mélanges. Pour les Scandinaves, 
au contraire , la pente géographique était de s'avancer dans le 
sud et l'ouest, d'envahir le Danemark, encore kymrique, 
puis les terres inconnues de l'Allemagne centrale et occiden- 
tale, puis les Pays-Bas, puis la Gaule. Ni les Goths ni les Scan- 
dinaves ne manquèrent aux avances de la fortune (3). 

(1) Pythias, Ptolémée, Mêla et Pline ont montré les Goths tendant 
vers la Vislule. Ce fut longtemps leur frontière. Ils touchaient là à 
des peuples arians qu'on nommait les Scytho-Sarmates , et qui, bien 
que de même souche qu'eux, faisaient partie d'un autre groupe d'in- 
vasion. (Munch , 36-37, 52-53.) 

(2) Munch, loc. cit. , 31. 

(3) Cette séparation des premières nations véritablement germani- 
ques en Scandinaves et en Goths me paraît commandée par les faits, et 
je la préfère aux traditions généalogiques que nous ont conservées 
Tacite et Pline. Celles-ci font descendre les races du Nord d'un homme- 
type, appelé Tuisto, et de ses trois fils, Istaewo, Irmino et Ingaevo. 
Tout prouve que ce mythe n'a jamais existé dans les pays purement 
germaniques, et s'est (féveloppé surtout dans l'Allemagne centrale et 
méridionale. Il parait donc être d'origine celtique, bien qu'il ait été 



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346 DE l'inégalité 

Dès le second siècle avant notre ère , les nations norwégien- 
nés donnaieint des marques irrécusables de leur existence aux 
Kymris , qu'ils avaient pour plus proches voisins. De redou- 
tables bandes d'envahisseurs , s'échappant des forêts , vinrent 
réveiller les habitants de la Chersonnèse cimb'rique , et , fran- 
chissant toutes les barrières, traversant dix nations, passèrent 
le Rhin , entrèrent dans les Gaules , et ne s'arrêtèrent qu'à 
la hauteur de Reims et de Beauvais (1). 

Cette conquête fut rapide, heureuse, féconde. Pourtant elle 
ne déplaça personne. Les vainqueurs, trop peu nombreux, 
n'eurent pas besoin d'expulser les anciens propriétaires du 
sol. Ils se contentèrent de les faire travailler à leur profit, 
comme toute leur race avait l'habitude de s'y prendre chez les 
métis blancs soumis. Bientôt même , nouvelle marque du peu 
d'épaisseur de cette couche d'arrivants , ils se mêlèrent suffi- 
samment avec leurs sujets pour produire ces groupes germa- 
nisés si fort célébrés par César, comme représentant la partie 
la plus vivace des populations gauloises de son temps , et qui 
avaient conservé l'antique nom kymrique de Belges (2). 



adopté et peut-être modifié dans quelques parties par les Germains 
métis. Les efforts de W. Muller pour retrouver dans les noms de Tuisto, 
d'Ingaevo, d'Irmino et d*Istaevo des surnoms de dieux Scandinaves ne 
sont pas certainement très heureux. (AUdeutsche Religion j p. 292 et 
seqq.) — Comme exemple des changements que cette tradition a subis 
<lans le cours des temps , on peut présenter le tableau donné par Nem- 
nius (éd. Gunn, p. 53-54), où, au lieu de Tuisto, dans lequel on ne 
peut, en tout cas, reconnaître que Teut, transformé en éponyme de 
la race celtique, le chroniqueur donne Alanus, et quant aux noms 
des trois héros fils de cet Alanus, il les écrit Hisicion^ Armenon et 
Neugio. 

(1) Munch, ouvr. cité, p. 18. 

(2) n se passa alors chez les populations celtiques de l'occident ce 
qui arrivait depuis des siècles, dans Torient de l'Europe, à d'autres 
Celtes et surtout aux Slaves. Des maîtres arians commencèrent par s'im- 
poser à elles , puis acceptèrent leur nom national en se mêlant. C'est 
là un des motifs qui portèrent si longtemps les Romains à confondre 
les deux groupes et Strabon à proposer cette singulière étymologie 
du mot de Germain, venu, disait-il, de ce que les Gaulois les appellent 
Frères, TspiLdyoï. (VII, 1, 2.) Ils étaient frères^, en effet, au moment 
ou le géographe d'Apamée les observait, mais non pas frères d'origine. 



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DES KACES HUMAINES. 347 

Cette première alliivion fit grand bien aux nations qu'elle 
pénétra. Elle restitua leur vitalité , atténua chez elles Tin- 
fluence des alliages finniques, leur rendit pour un certain 
temps une activité conquérante , qui leur valut une partie des 
Gaules et les cantons orientaux de l'île de Bretagne; bref, elle 
leur donna une supériorité si marquée sur tous les autres 
Galls que , lorsque les Cimbres et les Teutons , s'ébranlant à 
leur tour, franchirent le Rhin, ces émigrants passèrent à côté 
des territoires belges sans oser les attaquer, eux qui affron- 
taient sans crainte les légions romaines. C'est qu'ils reconnais- 
saient sur l'Escaut , la Somme et l'Oise des parents qui les va- 
laient presque. 

Le caractère de furie et de rage déployé par ces antagonis- 
tes de Marius, leur incroyable audace, leur pesante avidité 
sont tout à fait dignes de remarque , parce que rien de tout 
cela n'était plus ni dans les habitudes ni dans les moyens des 
peuples celtiques proprement dits. Toutes ces tribus cimbriques 
et teutonnes avaient été , plus particulièrement encore que les 
Celtes, fortifiées par des accessions Scandinaves. Depuis que 
les Arians du nord vivaient dans leur voisioage immédiat et 
avaient commencé à leur faire sentir plus activement leur pré- 
sence , depuis que les Jotuns avaient aussi pénétré dans leurs 
domaines , elles avaient subi de grandes transformations , qui 
les mettaient au-dessus du reste de leur ancienne famille. C'é- 
taient toujours des Celtes fondamentalement, mais des Celtes 
régénérés. 

En cette qualité, ils n'étaient pas cependant devenus les 

i\ ôir yf diChter, Ency cl. Ersch u. Gruber, Go^M, p. 47. — Diefifenbach, 
Celtica II, p. 68.) — De même que les premiers clans germaniques de 
rorient, ceux qui venaient de la Norwège, se mêlèrent aux Celles, 
qu'ils trouvèrent sur leur chemin, de même les premières expéditions 
gothiques contractèrent des alliances qui les modifièrent profondé- 
ment. Ainsi les Gothini de la Silésie avaient adopté la langue de leurs 
sujets de race kymrique. Tacite le dit expressément. (Germ,, 45. "> 
J'insiste d'autant plus fortement sur les faits de ce genre , qu'ils for- 
ment la partie essentielle de l'histoire^ qu'ils expliquent une multitude 
d'énigmes, jusqu'ici insolubles, et que jamais on ne les a pris en 
>considération. 



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348 DE l'inégalité 

égaux de ceux qui leur avaient communiqué une part de leur 
puissance; et quand les Scandinaves , quittant un jour en nom- 
bre suffisant leur péninsule » étaient venus réclamer non plus 
seulement la suprématie souveraine , mais le domaine direct 
de ces métis , ces derniers s'étaient vus contraints de leur faire 
place. C'est ainsi qu'une grande partie d'entre eux, quittant 
un pays qui n'avait plus à leur offrir que la pauvreté et la su- 
jétion , composèrent ces bandes exaspérées qui renouvelèrent 
un moment dans le monde romain la vision des jours désas- 
treux de Tantique Brennus. 

Tous les Teutons , tous les Cimbres n'eurent pas recours 
sans exception à ce violent parti et ne se jetèrent pas dans 
Texil. Ce furent les plus hardis, les plus nobles, les plus ger- 
manisés qui le firent. S'il est dans les instincts des familles 
guerrières et dominantes d'abandonner en masse une contrée 
où l'attrait de leurs anciens droits ne les retient plus , il n'en 
est point ainsi des couches inférieures de la population, vouées 
aux travaux agricoles et a la soumission politique. Pas d'exem- 
ple qu'elles aient jamais été ni expulsées en masse, ni absolu- 
ment détruites dans aucune contrée. Ce fut le cas des Cimbres 
et de leurs alliés. I^a couche germanisée disparut, pour faire 
place à une couche plus homogène dans sa valeur Scandinave. 
Les substructions celtiques mêlées d'éléments finnois se con- 
servèrent. La langue danoise moderne le révèle nettement (1). 
Elle a conservé des traces profondes du contact celtique , qui 
n'a pu s'opérer qu'à cette époque. Un peu plus tard on trouve 
encore, chez les diverses nations germaniques de ces pays, de 
nombreuses croyances et pratiques druidiques. 

L'époque de l'expulsion des Teutons et des Cimbres consti- 
tue un second déplacement des Arians du nord, plus impor- 



(1) Munch {ouvr.'cité, p. 8) ne pense pas qu*avant le ym® siècle de 
notre ère on puisse affirmer que les populations danoises aient été ger- 
maniques. L*extrême nord du JuUand paraît avoir porté un grand 
nombre de populations diverses, d*abord des Finnois , puis des Celtes, 
puis des Slaves, puis des Jotuns, enfin des Scandinaves. — Wachter 
(Galli) considère les Danois comme un mélange primitif de Finnois et 
de Celles. 



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DES BACES HUMAINES. 849^ 

tant déjà que le premier, celui qui avait créé les Belges de se- 
conde formation. Il en résulta trois grandes conséquences, 
dont les Romains éprouvèrent les contre-coups. Je viens d'en 
citer une : ce fut la convulsion eimbrique. La seconde, en 
donnant pied aux Scandinaves de la JSorwège sur la rive mé- 
ridionale du Sund, fit arriver dans le nord de l'Allemagne, et 
peu à peu jusqu'au Rhin, des peuples nouveaux, de race mixte, 
plus arianisés que les Belges, pour la plupart, car ils apportè- 
rent des dénominations nationales nouvelles au sein des masses 
celtiques qu'ils conquirent. Le troisième effet fut d'amener, au 
i^r siècle avant Jésus-Ciirist, jusqu'au centre de la Gaule, une 
conquête germanique bien caractérisée, bien nette , celle dont 
Arioviste se montra le seul meneur apparent. Ces deux derniers 
faits demandent quelque attention, et, nous occupant d'abord 
du premier, remarquons à quel point le dictateur connaît peu 
les nations transrhénanes de son temps. Ce ne sont plus pour 
lui, comme jadis pour Aristote, des populations kymriques, 
mais des groupes parlant une langue toute particulière, et que 
leur mérite, dont il a pu juger par expérience personnelle, rend 
fort supérieurs à la dégénération où sont en proie les Gaulois 
contemporains. La nomenclature donnée par lui de ces famil- 
les, si dignes d'intérêt, n'est pas plus riche que les détails qu'il 
rapporte sur leurs mœurs. Il n'en connaît et n'en cite que 
quelques tribus; et encore si' les ïrévires et les Nerviens se 
déclarent Germains d'origine, comme ils en avaient le droit 
jusqu'à un certain point, il les range non moins légitimement 
parmi les Belges. Les Boïens vaincus avec les Helvètes sont 
à ses yeux demi-germains, mais d'une autre façon que les Rè- 
mes; et il n'a pas tort. Les Suèves, malgré l'origine celtique 
de leur nom, lui semblent pouvoir être comparés aux guerriers 
d' Arioviste (1). Enfin, il met absolument dans cette dernière 
catégorie d'autres bandes, également originaires d'outre-Rhin, 

(1) Les Suèves avaient une très grande réputation parmi les métis 
germaniques. Ils n'étaient cependant pas de race pure. Leur organisa- 
tion politique était celle des Kymris, leur religion était druidique. 
Us habitaient des villes , ce que ne faisait aucune nation Scandinave 
ou gothique; ils cultivaient même la terre, au dire de César. 

20 



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:35a DE l'inégalité 

qui un peu avant son consulat avaient pénétré, l'épée au poing, 
au sein du pays des Arvernes, et qui, s'y étant établies dans des 
terres concédées de gré, ou plutôt de force , par les indigènes, 
avaient ensuite appelé auprès d'eux un assez grand nombre de 
leurs compatriotes pour former là une colonisation de vingt 
mille âmes à peu près. Ce trait suffit, soit dit en passant, pour 
expliquer cette terrible résistance qui, parmi les habitants 
énervés de la Gaule, fit rivaliser les sujets de Vercingétorix 
avec le courage des plus hardis champions du Nord (1). 

C'est à ce peu de renseignements que se bornait, au i^' siècle 
avant notre ère, la connaissance qu'on avait dans le monde 
romain de ces vaillantes nations qui allaient un jour exercer 
une si grande influence sur Tunivers civilisé. Je ne m'en étonne 
pas : elles venaient d'arriver ou à peine de se former, et n'a- 
vaient pu encore révéler qu'à demi leur présence. On serait en 
droit de considérer ces détails incomplets comme à peu près 
nuls, quant au jugement à porter sur la nature spéciale des 
peuples germaniques de la seconde invasion, si, par la descrip- 
tion spéciale que l'auteur de la guerre gallique a laissée du 
camp et de la personne d'Arioviste , il ne se trouvait heureu- 
sement avoir suppléé, dans une mesure utile, à ce que ses au- 
tres observations avaient de trop vague pour autoriser une con-, 
clusion. 

Arioviste, aux yeux du grand homme d'État romain , n'est 
pas seulement un chef de bande, c'est un conquérant politique 
de la plus haute espèce, et ce jugement, à coup sûr, fait hon- 
neur à celui qui l'a mérité. Avant d'entrer en lutte avec le 
peuple-roi, il avait inspiré une bien forte idée de sa puissance 
au sénatj puisque celui-ci avait cru devoir le reconnaître déjà 
pour souverain et le déclarer ami et allié. Ces titres si recher- 
chés, si appréciés des riches monarques de l'Asie , ne l'infa- 

(1) Il paraît qu'avant l'époque de César les nations de la Gaule, les 
plus considérables, avaient eu recours, pour augmenter leur puis- 
sance, à ce moyen familier aux peuples en décadence, de coloniser 
chez eux des étrangers sous la condition du service militaire. Ce 
qu'avaient fait les Arvernes, peut-être un peu de force, leurs rivaux, 
les Éduens, l'avaient essayé de bonne grâce. 



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DES RACES HUMAINES. 35i 

tuaient pas. Lorsque le dictateur, avant d'en venir aux mains 
avec lui, cherche à l'étudier et, dans une négociation astucieuse, 
tente de discuter son droit à s'introduire dans les Gaules , il 
répond pertinemment que ce droit est égal et tout pareil à 
celui du Romain lui-même, qu'il est venu, comme lui, appelé 
par les peuples du pays, et pour intervenir dans leurs discordes. 
Il maintient sa position d'arbitre légitime ; puis, déchirant avec 
fierté les voiles hypocrites dont son compétiteur cherche à en- 
velopper et à cacher le fond sérieux de la situation : « Il ne 
« s'agit, dit-il, ni pour toi ni pour moi, de protéger les cités 
« gauloises, ni d'arranger leurs débats , en pacificateurs désin- 
« téressés. Nous voulons, l'un et l'autre, les asservir. » 

En parlant ainsi, il pose le débat sur son véritable terrain et 
se déclare digne de disputer la proie. Il connaît bien les affai- 
res de la contrée, les partis qui la divisent, les passions, les 
intérêts de ceux-ci. Il parle le gaulois avec autant de facilité 
que sa propre langue. Bref, ce n'est pas plus un barbare par ses 
habitudes qu'un subalterne par son intelligence. 

Il fut vaincu. Le sort prononça contre lui , contre son armée, 
mais non pas, on le sait, contre sa race. Ses hommes, qui 
n'appartenaient à aucune des nations riveraines du Rhin, se dis- 
persèrent. Ceux que César, ébloui de leur valeur, ne put pren-* 
dre à son service, allèrent se mêler, sans bruit, aux tribus 
mixtes qui couvraient derrière eux le terrain. Ils apportèrent 
de nouveaux éléments à leur génie martial. 

C'étaient eux, bien qu'ils ne fussent pas une nation, mais 
seulement une armée (1), qui avaient fait connaître les pre* 
miers dans l'Occident le nom des Germains. C'était d'après 
la plus ou moms grande ressemblance que les Trévires , les 
Boïens, les Suèves, les Nerviens avaient avec eux, soit dans 
l'apparence corporelle, soit dans les mœurs et le courage, que 
César avait accordé à ceux-ci l'honneur de leur trouver quel- 



(1) Ariovisle dit à César que depuis quatorze ans, que ses campagnes 
dans la Gaule avaient commencé, ni lui ni ses hommes n'avaient dormi 
sous un toit. CeUe remarque indique bien la situaUon absolument 
militaire des gens de ce chef. 



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-352 DE l'inégalité 

que chose de germanique. C'est donc à leur propos qu'il faut 
s'enquérir de ce que signifie ce nom glorieux, que j'ai déjà 
employé en attendant Toccasion vraie de l'expliquer.. 

Puisque les gens d'Arioviste n'étaient pas un peuple et ne 
constituaient qu'une troupe en expédition , voyageant , suivant 
l'usage des nations arianes, avec ses femmes, ses enfants et ses 
biens, ils n'avaient pas lieu de se parer d'un nom national; 
peut-être même, comme il arriva souvent depuis à leurs con- 
génères, s'étaient-ils recrutés dans bien des tribus différentes. 
Ainsi privés d'un nom collectif, que pouvaient-ils répondre aux 
Oaulois qui leur demandaient : Qui êtes-vous? Des guerriers, 
répliquaient-ils nécessairement , des hommes honorables , des 
nobles, des Arimanni, Heermanni, et suivant la prononcia- 
tion kymrique, des Germanni, C'était en effet la dénomina- 
tion générale et commune qu'ils donnaient à tous les cham- 
pions de naissance libre (1). Les noms synonymes de Saka, de 
Khéta, d'Arian, avaient cessé de désigner, comme autrefois, 
l'ensemble de leurs nations; certaines branches particulières 
et quelques tribus se les appliquaient exclusivement (2). Mais 
partout, comme dans l'Inde et la Perse, ce nom, dans une de 
ses expressions, et plus généralement dans celle d'Arian, con- 
tinuait à s'appliquer à la classe la plus nombreuse de la société 
ou à la plus prépondérante. L'Arian chez les Scandinaves, 
c'était donc le chef de famille , le guerrier par excellence , ce 
que nous appellerions le citoyen. Quant au chef de l'expédition 

(1) Savigny, D. Rœmische Recht im Mittelalter, L I, p. 193. — Jusqu'aux 
ix« et x« siècles on a dit indifféremment Germanus et Arimannus, pour 
Indiquer un homme libre parmi Jes populations germaniques de 
l'Italie. { Ibidem f p. 166.) Il y en a jnême des exemples au xn^ siècle. 
On appelait alors Arimannia l'ensemble des hommes libres d'une 
même circonscription et aussi la propriété libre d'un ariman. (Ibid., 
170-171.) 

(2) Outre les Oses Sarmates, qui habitaient encore la Pannonie, mais 
fort dégénérés et tributaires d'autres Sarmates et des Quades germani- 
ques, on avait les Osyles dans la Baltique; c'étaient des Roxolans 
d'origine. (Munch, p. 34.) On avait ainsi des Arii germaniques au 
delà de la Vistule (Tac, 43), des Guttes, des Chattes, des Gotonos, 
etc., etc. Pline, Strabon, Ptolémée et Mêla donneraient, au besoin, 
tous les éléments d'une longue liste 



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DES RACES HUMAINES. 353 

dont il s'agit ici, et qui, de même que Brennus, Vercingétorix 
et tant d'autres, paraît n'avoir reçu de l'histoire que son titre, 
et non pas son nom propre, Arioviste, c'était l'hôte des héros, 
celui qui les nourrissait, les payait, c'est-à-dire, d'après toutes 
les traditions, leur général. Arioviste, c'est ^riogast, ou y^ria- 
gast^ l'hôte des Arians. 

Avec le second siècle de l'ère chrétienne commence cette 
époque où les émissions Scandinaves s'étant déjà multipliées 
dans la Germanie , l'instinct d'initiative y est devenu patent et 
éveille toutes les préoccupations des hommes d'État romains. 
L'âme de Tacite est en proie à de poignantes inquiétudes, et 
il ne sait qu'espérer de l'avenir. « Qu'elle persiste, s'écrie-t-il, 
a qu'elle dure, j'en adjure tous les dieux, non l'affection que 
« ces peuples nous portent , mais la haine dont ils s'entre-dé- 
« chirent. Une société telle que la nôtre n'a rien de mieux à 
« attendre de la fortune que les discordes de ses voisins (1). » 

Ces terreurs si naturelles furent cependant trompées par Té- 
vénement. Les Germains , limitrophes de l'empire au temps 
de Trajan, devaient, malgré leurs apparences effrayantes, 
rendre à la chose romaine les plus éminents services et ne 
prendre guère de part à sa transformation future , si toutefois 
ils en ont pris. Ce n'était pas à eux qu'était promise la gloire 
de régénérer le monde et de constituer la société nouvelle. 
Tout énergiques qu'ils étaient comparativement aux hommes 
de la république, ils étaient déjà trop affectés par les mélanges 
celtiques et Slaves pour accomplir une tâche qui exigeait tant 
de jeunesse et d'originalité dans les instincts. Les noms de la 
plupart de leurs tribus disparaissent sans éclat avant le x® siècle. 
Un bien petit nombre se montre encore dans l'histoire de la 
grande migration ; encore sont-ils très loin d'y paraître aux 
premiers rangs. Ils s'étaient laissé gagner par la corruption 
romaine. 

Pour trouver le foyer véritable des invasions décisives qui 



(1) a Maneat, quaeso , duretque gentibus , sinon amor nostri , at certe 
« odium sui; quando urgentibus imperii fatis, niliil jam prîestare 
' -a fortuna majus potest quam hostium discordiam. » {Germ., 33). 

• 20. 



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354 DE l'inégalité 

créèrent le germe de la société moderne, il faut se transporter 
sur la côte baltique et dans la péninsule Scandinave. Voilà 
cette contrée que les plus anciens chroniqueurs nomment 
justement, et avec un ardent enthousiasme, la source des 
peuples, la matrice des nations (1). Il faut lui associer aussi, 
dans une si illustre désignation, ces cantons de l'est où , depuis 
le départ du Gardarike de rAsaland,la branche ariané des 
Goths avait fixé ses principales demeures. Au temps où nous 
les avons quittés y^ces peuples étaient fugitifs et contraints à 
se contenter de misérables territoires. Nous les retrouvons à 
cette heure tout-puissants, dans d'immenses régions conquises 
par leurs armes. 

Les Romains commencèrent à connaître non pas toutes leurs 
forces, mais celles des provinces extrêmes de leur empire, 
dans la guerre des Marcomans, autrement dit, des hommes 
de la frontière (2). Ces populations furent, à la vérité, con- 
tenues par Trajan; mais la victoire coûta fort cher, et ne fut 
. nullement définitive. Elle ne préjugea rien contre les destinées 
futures de cette grande agglomération germanique , qui , bien 
que touchant déjà au bas Danube, plongeait encore ses racines 
dans les terres les plus septentrionales, et partant les plus 
franches, les plus pures, les plus vivifiantes de la famille (3). 
En effet, quand, vers le v^ siècle, les grandes invasions 
commencent, ce sont des masses gothiques toutes nouvelles 
qui se présentent , en même temps que sur toutç la ligne des 
limites romaines, depuis la Dacie jusqu'à Tembouchure du 
Rhin, des peuples, à peine connus naguère , et . qui se sont 
graduellement rendus redoutables, deviennent irrésistibles. 
Leurs noms, indiqués par Tacite et Pline comme appartenant 
à des tribus extrêmement reculées vers le nord, n'avaient 
paru à ces écrivains que très barbares ; ils avaient considéré 
les peuples qui les portaient comme les moins propres à éveil- 
ler leur sollicitude. Ils s'étaient trompés du tout au tout. 

(1) Jornandès , c. 4 : « Scandia insula , quasi officina gentium , aut 
certe velut vagina nationum. » 

(2) Munch, p. 31 et 38. 

(3) Ibid., p. 40. — Kefersjein , iCe^f îsc/ie AUerth. , 1. 1, p. xxxi. 



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a 



DES BAGES HUMAINES. 355 

C'étaient, comme je viens de le dire, et en première ligne, 
les Goths, arrivés en masse de tous les coins de leurs posses- 
sions, d'où les expulsait la puissante d'Attila, appuyée plus 
encore sur des races arianes ou arianisées que sur ses hordes 
mongoles (1). L'empire des Amalungs, la domination d'Her- 
manarik, s'étaient écroulés sous ces assauts terribles. Leur gou- 
vernement, plus régulier, plus fort que celui des aùti^es races 
germaniques (2) , et qui reproduisait sans doute les mêmes for- 
mes en s'appuyant sur les mêmes principes que celui de l'an- 
tique Asgard, n'avait pu les sauver d'une ruine inévitable. 
Cependant ils avaient fait des prodiges de valeur. Tout vaincue 
qu'ils étaient , ils avaient conservé leur grandeur entière ; leurs 
rois ne dégénéraient pas de la souche divine à laquelle remon- 
tait leur maison, non plus que du nom brillant qu'elle leur 
valait, les Amâls^ les Célestes, les Purs (3); enfin, la supré- 
matie de la famille gothique était, en quelque sorte, avouée 
parmi les nations germaines , car elle éclate dans toutes les 
pages de l'Edda , et ce livre , compilé en Islande d'après des 
chants et dés récits norwégiens, célèbre principalement le 
Visigoth Théodorik. Ces honneurs extraordinaires étaient 

(1) M. Amédée Thierry, dans ses travaux sur le v« siècle, est entré, 
le premier, dans une voie qui jette des lueurs toutes nouvelles sur les 
faits politiques de ces époques. On ne saurait trop louer la méthode 
employée par cet écrivain pour étudier et juger l'action d'Attila. — 
Schaffarik, Slaw. Aller th., 1. 1, p. 124. — La grande migration fut sur- 
tout composée des Vandales, des Suèves et des Alains, quant aux 
masses envahissantes, mais non pas quant à la direction qui leur 
était donnée. (Munch, p. 40.) 

(2) C'est à Tacite qu'on doit cette remarque. 

(3) Strahlenberg {Der nœrdl. u. oestl. Theil Europas u. AsienSy 
p. 104) avait déjà remarqué que les Visigoths appelaient le ciel amal. 
— Schlegel Ind. Biblioth., 1. 1, p. 235) a fait observer, après lui , que le 
mot amala, qui en gothique signifie pur, sans tache, a exactement 
le même sens en sanscrit. — Les Amala, en anglo-saxon, Amalunguy 
dans le Nibelungenlied , Amalungen, les Amalungs descendaient de 
Géat ou Khéla. Suivant W. MuUer {Alt. deutsche Religion, p. 297), Géat 
est un surnom d'Odin. Je suis plutôt porté à voir dans ce nom une 
forme antique du nom national des Goths, comme Séaf est une forme 
de Saka. (Voir une note précédente.) Les Amalungs descendaient 
ainsi de la plus pure souche ariane. 



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356 DE l'inégalité 

complètement mérités. Ceux auxquels ils étaient rendus as- 
pirèrent à tous les genres de gloire. Ils comprirent beaucoup 
mieux que ne le faisaient les Romains l'importance et le prix 
des monuments de toute espèce provenus de l'ancienne civili- 
sation; ils exercèrent l'influence la plus noble dans tout l'Oc- 
cident. Ils en furent récompensés par une gloire durable; au 
xii^ siècle , un poète français se faisait encore honneur d'être 
issu de leur sang (l) , et , beaucoup plus tard , les derniers tres- 
saillements de l'énergie gothique inspirèrent l'orgueil de la 
noblesse espagnole. 

Après les Goths , les Vandales tiendraient un rang distingué 
dans l'œuvre du renouvellement social , si leur action avait pu 
se soutenir et durer davantage. Leurs bandes nombreuses 
n'étaient pas purement germaniques , ni par les recrues dont 
elles s'étaient renforcées, ni par l'origine même du noyau : 
l'élément slave tendait à y dominer (2). Bientôt la fortune les 
jeta au milieu de populations plus civilisées de beaucoup qu'ils 
ne l'étaient, et infiniment plus nombreuses. Les alliages par- 
ticuliers qui s'opérèrent furent d'autant plus pernicieux , pour 
. la partie germanique de leur essence , qu'étrangers à la com- 
binaison première des éléments vandales , ces alliages y créè- 
rent et y développèrent plus de désordres. Un mélange fon- 
damentalement slave, jaune et arian, acceptant de proche en 
proche, en Italie et en Espagne, le sang romanisé de diffé- 
rentes formations pour prendre ensuite toutes les nuances 
mélanisées répandues sur le littoral africain, ne pouvait que 
dégénérer d'autant plus promptement qu'il cessa bientôt de 
recevoir tout affluent germanique. Carthage vit les Vandales 
accepter avec empressement sa civilisation décrépite et en mou- 



(1) Rigord, mort vers 1209, se qualifie, dans sa chronique : « Magis- 
ter Rigordus, natione Gothu. » (Hist. litt. de France, t. XVII, p. 7.) 

(2) Schaffarik {Slaw. Alterth., t. I, p. 163) pense que les Slaves, dans 
leurs établissements situés entre la Vistule et l'Oder, ayant reçu des 
immixtions, des Suèves (Celtes germanisés), donnèrent naissance aux 
Vandales. La terminaison il, ul, al indique un dérivé. Parmi les Van- 
dales se mêlèrent plusieurs bandes dont l'origine purement germani- 
que est incontestable. Cependant ces bandes étaient peu nombreuses. 



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DES RACES HUMAINES. 357 

rir. Ils disparurent. Les Kabyles, que l'on prétend descendre 
d'eux , ont conservé en effet quelque chose de la physionomie 
septentrionale, et cela d'autant plus aisément que les habitu- 
des sporadiques dans lesquelles leur décadence les a fait choir, 
en les rangeant au niveau des peuplades voisines , continuent 
à maintenir un certain équilibre entre les éléments ethniques 
dont ils sont actuellement formés. Mais, examinés avec quel- 
que attention, ils laissent constater que le peu de traits teutoni- 
ques survivant dans leur physionomie est contrasté par beaucoup 
d'autres appartenant aux races locales. Et pourtant ces Kabyles 
si dégénérés sont encore les plus laborieux, les plus intelligents 
et les plus utilitaires des habitants de l'occident africain. 

Les Longobards ont mieux défendu leur pureté que les 
Vandales; ils ont eu aussi cet avantage de pouvoir se retrem- 
per à plusieurs reprises dans la source d'oii sortait leur sang; 
aussi ont-ils duré plus longtemps et exercé une plus grande 
action. Tacite les avait à peine remarqués aux environs de la 
Baltique, où ils vivaient de son temps, ils y touchaient encore 
au berceau commun des nobles nations dont ils faisaient partie. 
Descendant ensuite plus au sud, ils gagnèrent les contrées 
moyennes du Rhin et le haut Danube, et ils y séjournèrent 
assez pour s'empreindre de la nature des races locales , ce dont 
le caractère celtisé de leur dialecte porte témoignage (1). 
Malgré ces mélanges, ils n'avaient' nullement oublié ce qu'ils 
étaient , et longtemps après qu'ils se furent établis dans la 
vallée du Pô , Prosper d'Aquitaine , Paul diacre et l'auteur du 
poème anglo-saxon de Beowulf\oydd&al encore en eux des 
descendants primitifs des Scandinaves (2). 

Les Burgondes, placés jadis par Pline dans le Jutland, peu 
de temps sans doute après qu'ils .venaient d'y arriver, appar- 
tenaient , comme les Longobards, à la branche norwégienne (3) ; 



(1) Munch, p. 46 et 48. 

<2) Ibid. 

(3) Keferstein {Keltische Aller th., t. I, p. xxxi) signale dans leur 
composition, au moment où ils arrivèrent sur le Rhin, des mélanges 
gothiques et vandales. Il n*y a, en effet, rien de plus vraisemblable. 
Je n'entends parler ici que de leur état premier. 



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358 DE l'inégalité 

ils s'étaient dirigés vers le sud, postérieurement au m® siècle, 
et ayant dominé longtemps dans l'Allemagne méridionale, ils 
s'y étaient mariés aux Germains celtisés des invasions précé- 
dentes, comme aussi à tous les éléments divers, kymriques et 
slaves , qui pouvaient s'y trouver en fusion. Leur destinée res- 
sembla en beaucoup de points à celle des Longobards, avec 
cette nuance cependant que leur sang put se. conserver un peu 
davantage. Ils eurent le bonheur de se trouver directement , 
à dater du vii^ siècle, scrus le coup d'un groupe germanique 
dont la pureté correspondait à celle des Goths, la nation des 
Franks. S'ils se virent promptement réduits à obéir à ces su- 
périeurs, ils leur durent des immixtions ethniques très favo- 
rables. 

Les Franks, qui survécurent comme nation puissante à pres- 
que toutes les autres branches de la souche commune, même 
à celle des Goths, n'avaient été qu'à peine entrevus, dans le 
noyau de leur race, par les historiens romains du i°' siècle de 
notre ère (1). Leur tribu royale,'les Mérowings, habitait alors 
et jusqu'au vi® siècle compta encore des représentants sur un 
territoire, assez borné, situé entre les embouchures de TElbe 
et de l'Oder, aux bords de la Baltique, au-dessus de l'ancien 
séjour des Longobards. Il est évident, d'après cette situation 
géographique, que les Mérowings étaient issus de la Norwègë, 
et n'appartenaient pas à la branche gothique (2). Ils acquirent 

(4) Pline connaît ce peuple. 

(2) C'est le pays appelé par l'anonyme de Ravenne, Maurungania, 
la terre des Mérowings. — Le poème de Beowulf établit bien la relation 
entre les Mérowings et les Franks lorsqu'il dit, v. 5836 : 
Us waes à-Syddan 
Mere-wionigas 
Milts un-gyfede. 

« Depuis ce temps, la bienveillance des Mérowings nous a toujours 
été refusée , » c'est-à-dire depuis que les Franks sont en guerre avec 
celui qui parle. (Kemble, Anglo-saxon Poëm of Beowulf, p. 206. — 
Ettmuller, Beowulfslied ^ 21. — J. Bachlechner, Zeitschrift f. d. Alt.y 
t. VIII, p. S26.) — Keferstein montre bien comment, par la route qu'ils 
suivirent dans leur migration de l'extrême nord , les Franks ont pu ar- 
river jusque dans la Gaule sans avoir été nullement mêlés aux 
Slaves et presque point aUx Celtes purs. (T. I, p. xxxiv.) 



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DES BACES HUMAINES. 359 

une grande prépondérance dans l'histoire des territoires gau- 
lois postérieurement au v® siècle. Toutefois, aucune des généa- 
logies divines que Ton possède aujourd'hui ne les mentionne 
et ne permet de les rattacher à Odin , circonstance essentielle 
cependant, au gré des nations germaniques, pour fonder les 
droits à la royauté, et que remplirent, aussi bien que les Ama- 
iungs gothiques, les Skildings danois, les Astings suédois, et 
toutes les dynasties de l'heptarchie anglo-saxonne (1). TMalgré 
ce silence des documents, il n'y a pas à douter, en voyant la 
prééminence incontesté^ des Mérowings parmi les Franks , et 
la gloire de cette nation, que l'origine divine , la descendance 
odinique, autrement dit la condition de pureté ariane, ne fai- 
sait pas défaut à cette famille de rois, et que c'est uniquement 
par l'effet destructeur des temps que ses titres ne sont pas 
venus jusqu'à nous. 

Les Franks étaient descendus assez promptement sur le 
Rhin inférieur, où le poème de Beoivulflés montre en posses- 
sion des deux rives du fleuve, et séparés de la mer par les Fla- 
mands, Flaemings, et les Frisons, deux peuples avec lesquels 
leur alliance était étroite (2). Là, ils ne trouvèrent sous leurs 
pas que des races extrêmement et de longue main germani- 
sées (3), et de ce fait uni à leur départ tardif des pays les plus 

(1) Les généalo§:ies héroïques qui nous ont été conservées, soit dans 
l'Edda, soit dans les annales compilées par des moines, soit dans les 
préaml)ules des différents codes, constituent une des sources les 
plus importantes que l'on puisse consulter pour l'histoire germaniffuo 
des plus anciennes époques. (Voir à ce sujet Grimm, W. Muller, Elt- 
muUer, etc.) La forme des noms, l'ordre dans lequel ils sont pla- 
cés, le nombre des aïeux donnés à Odin lui-même, enfin les traces 
d'allitération qui se retrouvent dans les compilations en pros3 sont 
autant de traits dignes d'être observés avec la plus extrême attention 
pour les résultats importants auxquels ils amènent. Je remarque sur- 
tout trois noms parmi les aïeux d'Odin, Suaf^ Heremod et Géat; ce 
sont autant de souvenirs ethniques se rapportant aux grandes déno- 
minations nationales de Saka, d'Arya, et de Khéta. On en peut signa- 
ler encore deux autres, indiquant des mélanges qui certainement ont 
eu lieu : Hwala, Gall, et Funi, Fenn. 

(2) Les Frisons s'étaient autrefois appelés Eotenas, Eotan ou Jutœ, 
jC'étaient des Jotuns germanisés. (EttmuUer, Beowulfslied , p. 36.) 

j(3) Parmi celles qui l'étaient le moins , on peut compter les Ubiens. 



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360 DE l'inégalité 

arians, ils emportèrent de puissantes garanties de force et de 
durée pour l'empire qu'ils allaieiit fonder. Cependant , sur le 
dernier point, plus favorisés que les Vandales, que les Longo- 
bards , que les Bourguignons , et même que les Goths , ils le 
furent moins que les Saxons, et, s'ils eurent plus d'éclat, ils 
leur cédèrent en longévité. Ceux-ci ne furent jamais portés par 
leurs conquêtes extérieures dans les parties vives du monde 
romain (1). En conséquence, ils n'eurent pas de contact avec 
les races les plus mélangées, les plus anciennement cultivées, 
mais aussi les plus affaiblissantes. A peine peut-on les compter 
au nombre des peuples envahisseurs de l'empire, bien que 
leurs mouvements aient commencé presque en même temps 
que ceux des Franks. Leurs principaux efforts se portèrent 
sur l'est de l'Allemagne et sur les îles bretonnes de l'Océan 
occidental. Ils ne contribuèrent donc nullement à régénérer 
les masses romaines. Ce défaut de contact avec les parties vi- 
ves du monde civilisé, qui les priva d'abord de beaucoup d'il- 
lustration, leur a été avantageux au plus haut degré. Les An- 
glo-Saxons représentent , parmi tous les peuples sortis de la 
péninsule Scandinave , le seul qui , dans les temps modernes, 
ait conservé une certaine portion apparente de l'essence ariane. 
C'est le seul qui, à proprement parler, vive encore de nos 
jours. Tous les autres ont plus ou moins disparu, et leur in- 
ihience ne s'exerce plus qu'à l'état latent. 

Dans le tableau que je viens de tracer, j'ai laissé de côté les 
détails. Je ne me suis pas arrêté à décrire les innombrables 
petits groupes qui, toujours en mouvement, sans cesse traver- 
sant et retraversant les voies des masses plus considérables, 

Mais l'élément celtique n'en avait pas moins été très fortement affaibli 
chez cette nation par les mélanges d'autre nature qu'avaient apportés 
les Romains. (Dieffenbach, Celtica I, p. 68.) Les Sicambres, dont le 
nom joue un rôle dans nos premières annales , étaient nécessaire- 
ment germanisés à un très haut point, leur situation géographique le 
voulant ainsi. Cependant leur nom est celtique et rappelle celui des 
Segobrigi, nation qui très anciennement était connue de la colonie 
phocéenne de Marseille. Ce nom paraît signifier les illustres Ambres. 
ou Kymris. 
(1) Keferstein, ouvr, cité, t. I, p. xxxiv. 



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DES BACES HUMAINES. 361 

contribuent à donner aux invasions des iv® et v® siècles cette 
apparence fiévreuse et tourmentée qui n'est pas une des moin- 
dres causes de leur grandeur. Il faudrait, pour bien faire, se 
représenter vivement et dans un incessant tumulte ces myria- 
des de tribus, d'armées, de bandes en expédition, qui, poussées 
par les causes les plus diverses, tantôt la pression des nations 
rivales, tantôt le surcroît de population , ici la famine, là une 
ambition subitement éveillée, d'autres fois le simple amour de 
la gloire et du butin, se mettaient en marche, et, secondées 
par la victoire , déterminaient de proche en proche les plus 
terribles ébranlements (1). Depuis la mer Noire, depuis la Cas- 
pienne jusqu'à l'océan Atlantique , tout s'agitait. Le fond cel- 
tique et slave des populations rurales débordait incessamment 
^'un pays sur l'autre, emporté par l'impétuosité ariane; et, au 
milieu de mille cohues, les cavaliers mongols d'Attila et de ses 
alliés, se faisant jour au travers de ces forêts d'épées et de ces 
troupeaux effarés de laboureurs, y traçaient dans tous les sens 
d'ineffaçables sillons. C'était un désordre extrême. Si à la sur- 
face apparaissaient de grandes causes de régénération , dans 
les profondeurs tombaient de nouveaux éléments ethniques 
d'abaissement et de ruine que l'avenu^ allait avoir beau jeu à 
développer. 

Résumons maintenant Tensemble des mouvements arians 
«n Europe, je dis des mouvements qui aboutirent à la forma- 
tion des groupes germaniques et à la descente de ceux-ci sur 
les frontières de l'empire romain. Vers le viii^ siècle avant 
notre ère , les tribus sarmates roxolanes se dirigent vers les 
plaines du Volga. Au iv®, elles occupent la Scandinavie et 
quelques points de la côte baltique vers le sud-est. Au iii°, 
elles commencent à refluer en deux directions vers les contrées 
moyennes du continent. Dans la région occidentale, leurs pre- 

(1) De ce nombre sont les Astings, les Scyrres, les Ruges, les Gépides 
et surtout les Hérules. Tous ces groupes, qui de même que les gens 
d'Arioviste, constituaient plutôt des armées, ou même des bandes en 
expédition , que des peuples à la recherche d'un gîte , retournaient 
très souvent dans le Nord après avoir beaucoup épouvanté le Sud. 
.(Munch, p. 44.) 

RACES HUMAINES. — T. Il, 21 



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362 DE l'inégalité 

mières nappes rencontrent des Celtes et des Slaves; à Test, 
outre ces derniers, d'assez nombreux détritus arians, provenant 
des invasions très anciennes des Sarmates, des Gètes, des 
ïhraces, bref des collatéraux de leurs propres ancêtres, sans 
compter les dernières nations de race noble qui continuaient 
à sortir de l'Asie. De là, supériorité marquée chez les tribus 
gothiques, que de tels mélanges ne pouvaient affaiblir. Peu à 
peu cependant l'égalité , l'équilibre ethnique entre les deux 
courants se rétablit. A mesure que les premières émissions 
occidentales sont recouvertes par de nouvelles plus pures, l'in- 
vasion Scandinave s'élève aux plus majestueuses proportions; 
de telle sorte que, si les Sicambres et les Chérusques avaient 
promptement cessé d'équivaloir aux hommes de l'empire go- 
thique, les Franks peuvent être hardiment considérés comme 
les dignes frères des guerriers d'Hermanrik, et à plus forte rai- 
son les Saxons de la même époque ont droit au même éloge. 
Mais, en même temps que tant de grandes races affluaient 
vers la Germanie méridionale, la Gaule et l'Italie, les catastro- 
phes hunniques, arrachant les Goths et les derniers Alains à 
leurs sujets slaves, les reportaient en masse sur les points où. 
les autres nations germaniques tendaient également à se con- 
centrer. Il en résulta que l'orient de l'Europe, à peu près dé- 
pouillé de ses forces arianes, fut rendu au pouvoir des Slaves 
et des envahisseurs de race finnique, qui devaient plonger dé- 
finitivement ces derniers dans l'abaissement irrémédiable dont 
de plus nobles dominateurs n'avaient jamais eu l'influence de 
les tirer. Il en résulta aussi que toutes les forces de l'essence 
germanique tendaient à s'accumuler d'une façon à peu près 
exclusive dans les parties les plus occidentales du continent, 
voire dans le nord-ouest. De cette disposition des principes 
ethniques devait résulter toute Torganisation de l'histoire mo- 
derne. Maintenant, avant d'aller plus loin, il convient d'exami- 
nier en elle-même cette famille ariane germanique dont nous 
venons de suivre les étapes. Rien de plus nécessaire que de 
préciser exactement sa valeur avant de l'introduire au milieu 
de la dégénération romaine. 



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l/-{j^r- 



DES BACES HU^fAIlNES. 363 

CHAPITRE III. 

Capacité des races germaniques natives. 

Les nations arianes d'Europe et d'Asie, prises dans leur tota- 
lité, observées dans leurs qualités communes et typiques, nous 
ont également étonnés par cette attitude impérieuse et domi- 
natrice qu'elles exercèrent constamment sur les autres peuples, 
même sur les peuples métis et blancs au milieu desquels ou 
auprès desquels elles vécurent. A ce seul aspect, il est déjà 
difficile de ne pas leur reconnaître à l'égard du reste de l'es- 
pèce humaine une suprématie réelle ; car en pareilles matières 
ce qui semble existe nécessairement. Il ne faudrait cependant 
pas prendre le change sur la nature de cette suprématie et la 
chercher ou prétendre la trouver dans des faits qui ne lui ap- A' '^ 
partiendraient pas. Il ne faut pas davantage la croire obscur- 
cie et mise en question par certains détails qui choquent les 
préventions vulgaires sur l'idée généralement admise de supé- 
riorité. Celle des Arians ne réside pas dans un développement 
exceptionnel et constant des qualités morales ; elle existe dans 
une plus grande provision des principes d'où ces qualités 
découlent. 

11 ne faut jamais oublier que , lorsqu'on étudie l'histoire des 
sociétés , il ne s'agit en aucune façon de la moralité en elle- 
même. Ce n'est ni par des vices ni par des vertus que des ci- 
vilisations se distinguent essentiellement les unes des autres, 
bien que , prises dans l'ensemble , elles valent mieux sous ce 
rapport que la barbarie ; mais c'est là une conséquence pure- 
ment accessoire de leur travail. Ce qui fait essentiellement leur 
physionomie, ce sont les capacités qu'elles possèdent et déve- 
loppent. 

L'homme est l'animal méchant par excellence. Ses besoins 
plus multipliés le harcèlent de plus d'aiguillons. Dans son es- 
pèce, il a d'autant plus de besoins, partant de souffrances, par- 



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^ut" 



M'1 



-^ 



S64 DE L'INEGALITE 

tant d'excitations au mal, qu'il est plus intelligeat. Il sem- 
blerait donc naturel que ses mauvais instincts augmentassent 
^p/: -en raison directe de la nécessité de briser plus d'obstacles pour 
arriver à un état de satisfaction. Mais, par un heureux retour, 
il n'en est pas ainsi. La raison, plus perfectionnée en même 
5^vr temps qu'elle vise plus haut et est plus exigeante, éclaire la 
créature qu'elle conduit sur les inconvénients matériels d'un 
abandon trop absolu à toutes les suggestions de l'intérêt. La 
religion, même imparfaite ou fausse, que cet être conçoit tou- 
jours d'une façon quelque peu élevée, lui interdit de céder en 
toute occasion à ses penchants destructeurs. 

C'est ainsi que l'Arian est toujours sinon le meilleur des 
hommes au poiut de vue de la pratique morale , du moins le 
plus éclairé sur la valeur intrinsèque en ce genre des actes 
qu'il commet. Ses idées dogmatiques sont toujours en cette ma- 
tière les plus développées et les plus complètes , bien que dé- 
pendant étroitement de l'état de sa fortune. Tant qu'il est le 
jouet d'une situation trop précaire, son corps reste cuirassé et 
son cœur de même ; dur envers sa propre personne , rien de 
moins étonnant qu'il soit impitoyable pour autrui, et c'est dans 
cette donnée inflexible qu'il pratique cette justice dont Héro- 

x^SuL dote vantait l'intégrité chez le Scythe belliqueux. Le mérite 
consiste ici dans la loyauté avec laquelle est acceptée une loi 

/y/, d'ailleurs si féroce peut-être , et qui ne s'adoucit que dans la 
proportion où l'atmosphère sociale ambiante réussit elle-même 
à se tempérer. /' 

L'Arian est donc supérieur aux autres hommes , principale- 
ment dans la mesure de son intelligence et de son énergie; et 
c'est par ces deux facultés que, lorsqu'il parvient à vaincre ses 
passions et ses besoins matériels, il lui est également donné 
d'arriver à une moralité infiniment plus haute , bien que, dans 
le cours ordinaire des choses , on puisse relever chez lui tout 
autant d'actes répréhensibles que chez les individus des deux 
autres espèces inférieures. 

Cet Arian se présente maintenant à notre observation dans 
le rameau occidental de sa famille, et là il nous apparaît aussi 
vigoureusement bâti, aussi beau d'aspect, aussi belliqueux de 



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DES BACES HUMAINES. 365 

cœur, que nous l'ayons admiré jadis dans l'Inde (1) et dans la 
Perse , coname dans i*Hellade homérique. Une des premières 
considérations auxquelles l'aspect du monde germanique donne 
lieu, c'est encore celle-ci , que l'homme y est tout et la nation 
peu de chose. On y aperçoit l'individu avant de voir la masse 
associée, circonstance fondamentale, qui excitera d'autant 
plus l'intérêt qu'on prendra plus de soin de la comparer avec 
le spectacle offert par les agrégations de métis sémitiques, hel- 
léniques, romains, kymris et slaves. Là on ne voit presque que 
les multitudes ; l'homme ne compte pour rien, et il s'efface 
d'autant plus que , le mélange ethnique auquel il appartient 
étant plus compliqué , la confusion est devenue plus considé- 
rable. 

Ainsi placé sur une sorte de piédestal , et se dégageant du 
fond sur lequel il agit, l'Arian Germain est une créature puis- 
sante, qui attire d'abord l'examen sur lui-même avant de per- 
mettre de le porter sur le milieu qui l'entoure. Tout ce que 
cet homme croit, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, acquiert 
de la sorte une importance majeure. 

En matière de religion et de cosmogonie, voici quels sont ses 
dogmes : la nature est éternelle , la matière infinie (2). Cepen- 
dant le vide béant, gap gunninga, le chaos, a précédé toutes ' 
choses (3). « En ce temps, dit la Vœluspa, il n'y avait ni sable, 
« ni mer, ni les molles vagues. La terre ne se trouvait nulle 
« part, ni le ciel enveloppant. Du sein des ténèbres sortirent 
« douze fleuves, qui en coulant gelèrent. » 

Alors l'air doux qui venait du sud, de la contrée du feu, fit 
fondre la glace ; ses gouttes d'eau prirent vie, et le géant Imir^ 
personnification de la nature animée, apparut. Bientôt il s'en- 
dormit, et de sa main gauche ouverte, et de ses pieds fécondés 
l'un par l'autre, sortit la race des géants (4). 

Cependant la glace continuant à dégeler, il en provint la 

(1) « L*iDclito mio figlio Rama dagli occhi del color del loto. » (Ra- 
mayana, t. vil, Ayodhyacanda, cap. m, p. 218.) 

(2) W. Muller, Altdeutsche Religion, p. 163. 

(3) Vœluspa, 3. 

(4) W. Muller, p. 16i. 



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366 DE l'inégalité 

vache Audhumbha. C'est le symbole de la force organique, 
qui donne le mouvement à toutes choses. A ce moment, un 
être nommé Buri sortit encore de ces gouttes d'eau , et il eut 
un fils, Borr, qui, s'unissant à la fille d'un géant, donna le jour 
aux trois premiers dieux, les plus anciens, les plus vénérables, 
Odhin, Vili et Ve (1). 

Cette trinité, ainsi venue quand les grandes créations cos- 
miques étaient déjà achevées, n'avait à réaliser qu'un travail 
d'organisation, et en effet ce fut là sa tâche. Elle ordonna le 
monde , et de deux troncs d'arbre échoués sur le rivage de la 
mer, elle façonna les durs auteurs de l'espèce humaine. Un 
chêne fut l'homme, un saule devint la femme (2). 

Cette doctrine n'est toujours que le naturalisme arian, mo- 
difié par des idées développées dans l'extrême Nord (3). La 
matière vivante et intelligente, représentée encore par le my- 
the tout asiatique de la vache Audhumbha, s'y maintient (au- 
dessus des trois grands dieux eux-mêmes. Ils sont nés après 
elle : rien de moins étonnant qu'ils ne soient pas copartageants 
de son éternité. Ils doivent périr; ils doivent disparaître un 
jour, vaincus par les géants, par les forces organiques de la 
nature, et cette organisation du monde dont ils senties ordon- 
nateurs est destinée à s'engloutir avec eux , avec les hommes 

(1) W. Muller, p. 165. — Il est inutile de donner ici les développe- 
ments ultérieurs de cette formule théologique, qui finit par contenir 
douze grands dieux et une foule de personnalités célestes de tout 
ordre et de toute provenance; car il y eut des dieux wanes, jotuns et 
nanis, comme il y avait des dieux ases. 

(2) W. Muller, ouvr. cité, p. 164. — Vœlusp, st. 17. — Je ne développe 
ici que les plus grands traits de la théologie et de la cosmogonie Scan- 
dinaves , ne m*arrêtant surtout qu'aux parties les plus anciennes. La 
nouvelle Edda montre de nombreuses traces de mythes qui ne sont 
pas originairement arians ou qui ont été développés dans l'extrême 
Nord postérieurement à l'arrivée des Roxolans. — Le plus vénérable 
document Scandinave, la Vœluspa, a été composé dans la première 
moitié du vni« siècle de notre ère. M. Dietrich y aperçoit des traces 
■de cinq différents poèmes, beaucoup plus antiques. (Dietrich, Alter 
der Vœluspa, dans la Zeitschr. f. deutsch. Allerth., t. VIII, p. 318.) 

(3) César pense que les Germains, ne reconnaissant pour dieux que 
les forces naturelles qui se manifestaient à leur vue, n'adoraient que 
le soleil, la lune et le feu, Sol, Luna, Vulcanus. (De Bello gall., VI, 21.) 



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DES BACES HUMAINES. B67 

leurs créatures, pour faire place à de nouveaux ordonnateurs, 
à un nouvel arrangement de toutes choses, à de nouvelles gé- 
nérations de mortels. Encore une fois, les antiques sanctuaires 
de rinde connaissaient l'essentiel de toutes ces notions (1), 

Des dieux transitoires, si grands qu'ils fussent, n'étaient pas 
trop distants de l'homme. Aussi l'Arian Germain n'avait-il pas 
perdu l'habitude de s'élever jusqu'à eux. Sa vénération pour 
ses ancêtres confondait volontiers ceux-ci avec les puissances 
supérieures, et sans effort se changeait en adoration. Il aimait 
à se croire descendu de plus grand que lui, et de même que 
tant de races helléniques se rattachaient à Jupiter, à Neptune, 
au dieu de Chryse, de même le Scandinave traçait fièrement sa 
généalogie jusqu'à Odin, ou jusqu'aux autres individualités cé- 
lestes que les conséquences naturelles du symbolisme firent 
monter sans peine autour de la trinité primitive (2), 

L'anthropomorphisme était complètement étranger à ces 
notions natives (3) ; il ne s'y associa que fort tard et sous l'in- 
fluence irrésistible des mélanges ethniques. Tant que le fils 
des Roxolans resta pur, il se plaisait à ne voir lés dieux que 
dans le miroir de son imagination ^ et répugna à se faire d'eux 
des images tangibles. Il aimait à se les figurer planant à demi 
cachés au sein des nuages rougis par les lueurs du couchant. 
Les bruits mystérieux des forêts lui révélaient leur présence (4). 
Il croyait aussi trouver et il vénérait une émanation de leur 
nature dans certains objets précieux pour lui. Les Quades prê- 
taient serment sur des épées , ce qu'avaient déjà fait les Thra- 
<;es. Les Longobards honoraient un serpent d'or; les Saxons, 
un groupe mystique formé d'un lion, d'un dragon et d'un 
aigle; les Franks avaient aussi des usages semblables (5). 

(1) W. Muller, ouvr, cité, p. 175. 

(2) Les plus nobles familles , se rappelant le Gardarike , se représen- 
taient leurs aïeux comme ayant vécu dans Asgard, que la tradition 
avait divinisée. (Munch, ouvr. cité, p. S3.) 

(3) W. Muller, ouvr. cité, p. 64 et sqq. — Tac, Germ., 9, 43. 

(4) Tac, Ann., xni, 55; Germ., 45. — Ils n'avaient pas etn 'admettaient 
pas de temples, tandis que les populations celtiques de la Gaule et 
<de l'Allemagne en avaient. 

(5) W. Muller, ouvr. cité, p. 67, 70 et pass. 



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368 DE l'inégalité 

Mais des alliances avec les métis européens leur firent accep- 
ter plus tard, en tout ou en partie, le panthéon matériel des 
Slaves et des Cejtes. Ils devinrent alors idolâtres. Chez les 
Suèves, ils admirent le culte sauvage de la déesse Nerthus,. 
et apprirent à promener, une fois Fan, sa statue voilée dans 
un char (1). Le sanglier de Freya, symbole favori des Galls,. 
fut adopté par la plupart des nations germaniques , qui en sur- 
montèrent le cimier de leurs casques, et le firent briller sur 
les pignons de leurs palais. Jadis , dans les époques purement 
arianes, les Germains n'avaient pas même connu les temples. 
Ils finirent par en avoir, où ils entassèrent des idoles mohs- 
trueuses (2). Comme il était arrivé aux anciens Kymris, il leur 
fallut complaire , à leur tour, aux instincts les plus tenaces 
des races inférieures au milieu desquelles ils s'étaient établis (3).. 

11 en fut de même pour les formes du culte , cependant avec 
plus de mesure dans la dégénération. Primitivement TArian 
Germain était à lui-même son prêtre unique , et même long- 
temps après qu'on eut institué des pontifes nationaux , chaque 
guerrier conserva dans ses foyers la puissance sacerdotale (4). 
Elle resta même annexée à la propriété foncière, et l'aliéna- 
tion d'un domaine entraîna celle du droit d'y sacrifier (5)> 

(1) Tous les cultes indiqués par les écrivains romains portent la trace 
et révèlent la puissance de Tinfluence celtique. Nerthus ^ mater deum, 
se retrouve dans le gallois nerth, force, secours, et dans- le gaélique 
neartj qui a le même sens. — L'usage de consacrer des îles principa- 
lement comme sanctuaires est tout à fait celtique. (W. Muller, ouvr. 

. cité, p. 37.) Cet auteur signale chez les Danois des usages religieux 
d'origine slave (p. 37). — L'isis dont parle Tacite, et qu'il s'étonne de 
trouver chez les Suèves, c'était Hésu ou Hu, divinité celtique par excel- 
lence. (Tac, Germ., 9.) 

(2) Adam de Brème parle d'une statue de Wodan, qui se trouvait de 
son temps dans le temple d'Upsala. (W. Muller, p. 195. ) 

(3) Il arriva même que tel dieu considéré en Scandinavie comme 
des plus puissants, Wodan, par exemple, fut à peu près inconnu chez 
les tribus demi-germanisées du sud de l'Allemagne. Les Bavarois ne 
le connaissaient pas, ou, pour mieux dire, ce qu'ils avaient de ger- 
manique dans leur sang ne l'avait pas conservé. (W. Muller, p. 76.) 

(4) W. Muller, ouvr. cité, p. 52 , 81 , 83. 

(3) Sous l'influence celtique, slave et finnique, les fonctions et, 
comme on dirait aujourd'hui , les spécialités religieuses ou seulement 



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DES BACES HUMAINES. 369 

Lorsqu'on modifia cet état de choses, le prêtre germanique 
n'exerça d'action que pour l'ensemble de la tribu. Il ne fut 
d'ailleurs jamais que ce qu'avait été le purohita chez les Arians 
Hindous , dans les temps antévédiques. Il ne forma pas une 
caste distincte comme les brahmanes, un ordre puissant comme 
les druides , et , non moins sévèrement exclu des fonctions de 
la guerre, il ne lui fut pas laissé la moindre possibilité de do- 
miner, ni même de diriger l'ordre social. Toutefois, par un 
sentiment empreint d'une haute et profonde sagesse, à peine 
les Arians eurent-ils reconnu des prêtres publics qu'ils leur 
confièrent les plus imposantes fonctions civiles, en les chargeant 
de maintenir l'ordre dans les assemblées politiques et d'exécu- 
ter les arrêts de la justice criminelle. De là chez ces peuples 
ce qu'on a appelé les sacrifices humains (l). 

Le condamné, après avoir entendu sa sentence, était re- 
tranché de la société et livré au prêtre , c'est-à-dire au dieu. 
Une main sacrée, lui infligeant le dernier supplice, apaisait 
sur lui la colère céleste. Il tombait , non pas tant parce qu'il 
avait offensé l'humanité que parce qu'il avait irrité la divinité 
protectrice du droit. Le châtiment se trouvait de la sorte moins 
honteux pour la dignité de l'Arian et, il faut Favouer, plus 
moral que ne le rendent nos coutumes juridiques, où un 
homme est égorgé simplement en compensation d'en avoir 
égorgé un autre , ou , suivant une opinion plus étroite encore ^ 
simplement pour le forcer de s'en tenir là (2). 

superstitieuses se développèrent, avec le temps, d'une façon très sura- 
bondante. En même temps qu'il y eut chez les Goths, chez les Thu- 
ringiens, chez les Burgondes, chez les Anglo-Saxons, des grands prê- 
tres, qui finirent même par exercer une certaine action politique, 
principalement chez les Burgondes, il y eut aussi des devins, des sor- 
ciers, des enchanteurs, des schamans de toute espèce. Les uns 
expliquaient les songes, les autres pénétraient l'avenir au moyen de 
cordes nouées. On appelait ces derniers caragni, du gallois carat, 
une cordelette. (W. Muller, ouvr. cité, p. 83.) Mais tout cela ne con- 
cerne pas les nations germaniques. 

(1) W. Muller, ouvr. cité, p. 52. 

(2) Les sacrifices humains sont attestés, par des témoignages positifs 
chez les Goths, chez les Hérules, chez les Saxons, chez les Frisons, 
chez les Thuringiens, chez les Franks, à l'époque où ces derniers 

21. 



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370 DE l'iîîégalite 

On s'est demandé, avec plus ou moins de raison, si les na- 
tions sémitiques avaient eu originairement une idée bien nette 
de l'autre vie. Chez aucune race ariane ce doute n'est possible. 
La mort ne fut jamais pour toutes qu'un passage étroit, à la 
vérité, mais insignifiant, ouvert sur un autre monde. Ils y en- 
trevoyaient diverses destinées, qui, d'ailleurs, n'étaient pas 
déterminées par les mérites de la vertu ou le châtiment qu'au- 
rait dû recevoir le vice. L'homme de noble race, le véritable 
Arian arrivait par la seule puissance de son origine à tous les 
honneurs du Walhalla, tandis que les pauvres, les captifs, les 
esclaves, en un mot, les métis et les êtres d'une naissance in- 
férieure, tombaient indistinctement dans les ténèbres glacia- 
les du Niflheimz (1). 

Cette doctrine ne fut évidemment de mise que pendant les 
époques où toute gloire , toute puissance , toute richesse se 
trouva concentrée entre les mains des Arianset où nul Arian 
ne fut pauvre en même temps que nul métis ne fut riche. Mais 
lorsque l'ère des alliages ethniques eut complètement troublé 
cette simplicité primitive des rapports, et que l'on vit, ce qui 
aurait été jugé impossible autrefois, des gens de noble extrac- 
tion dans la misère , et des Slaves et des Kymris , et même des 
Tchoudes, des Finnois opulents, les dogmes relatifs à l'exis- 
tence future se modifièrent , et Ton accepta des opinions plus 
conformes à la distribution contemporaine des qualités mora- 
les dans les individus (2). 

L'Edda partage l'univers en deux parties (3). Au centre du 



étaient déjà chrétiens. (W. Muller, ouvr. cité, p. 7S-79.) — Le sacri- 
fice des chevaux était aussi , dans la plus ancienne époque germanique, 
comme l'asvamédha, chez les Arians Hindous, une des cérémonies du 
culte les plus solennelles et les plus méritoires. 

(1) Cette notion se conserva très longtemps chez les Arians de l'Inde. 
A l'époque héroïque, elle régnait encore, ainsi que le passage suivant 
en fait foi. « Chi ha sortito il nasèere da una schialta pari alla tua , 
« non puôire in infimo luogo; per laquai cosa tu, privato délia ter- 
« restre sede, vanne ai mondi dove Stella il neltare. » {Ramayanay 
t. VI, Ayodhyacanda, cap. lxvi, p. 394.) 

(2) W. Muller, ouvr. cité, p. 410. 

(3) Vœluspa, st. 2. 



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DES BACES HUMAINES. 371 

système, la terre, résidence des hommes, formée comme un 
disque plat , ainsi que l'a décrite Homère , est entourée de tous 
côtés par l'Océan. Au-dessus d'elle s'étead le ciel , demeure 
des dieux. Au nord s'ouvre un monde sombre et glacé , d'où 
vient le froid; au sud, un monde de feu, où s'engendre la 
chaleur. A l'est , est Jotanheimz , le pays des géants ; à Touest, 
Svartalfraheimz , la demeure des nains noirs et méchants. 
Puis , dans une situation vague , Vanaheimz , la contrée habitée 
par les Wendes (1). 

Si l'on arrête ici cette description, où s'unissent les idées 
CQsmogoniques à la simple géographie, on a l'exacte reproduc- 
tion du système des sept divissas brahmaniques , ou , ce qui 
est pareil, des sept kischwers iraniens (2), et, comme on va 
le voir, un monde complet , au point de vue des premiers 
Arians Germains. Le territoire Scandinave occupe le centre : 
c'est excellemment le pays des hommes. L'empyrée règne au- 
dessus. Le pôle nord lui envoie la froidure; les régions méri- 
dionales, le peu de chaleur qui l'atteint. A Test, c'est-à-dire 



(1) Vœluspa, pass. — On retrouve dans les noms des nains donnés par 
la Vœluspa, des appellations bien significatives, telles que Nar, Naîn, 
st. H ; Noriy Ann et Anar^ puis encore une fois Nar, puis Nyzardz, 
st. 12; Nali, et Hanar, st. 13; Alfr, st. 14, Funiar et Guinar, st. 16. 
— Il est à remarquer que les nains , non plus que les géants , n'ont 
pas été créés par les dieux comme l'homme, mais sont le produit 
direct des forces de la nature. 

(2) C'est même à cette partie de la cosmogonie des Arians primitifs 
<ju'il convient de rattacher celle des Scandinaves, descendants légi- 
times et directs des cavaliers du Touran. Quand on veut suivre la 
filiation des idées arianes, il importe de ne jamais perdre de vue que 
les Hindous, qui en ont, à la vérité, conservé jusqu'à nos jours le 
plus riclie trésor, ne sont cependant pas l'intermédiaire auquel nous 
les devons. En marche vers la vallée du Gange, ils n'ont rien pu faire 
pour éclairer l'Occident; c'est surtout aux groupes arians de la Sog- 
diane et des pays situés au-dessus que nous sommes redevables de 
ce que nous possédons, dans nos antiquités germaniques, de l'ancien 
fonds des connaissances primordiales. Malheureusement la philologie 
justement séduite, d'ailleurs, par Fimportance des Védas, est tout 
occupée , en France surtout, à méconnaître cette vérité, et n'hésite 
même pas à faire émigrer les Germains des bords de la Yamouna, ce 
qui, en soi, constitue une absurdité au premier chef. 



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372 DE L INEGALITE 

tirant vers la côte de la Baltique , sont les principales tribus^ 
des Gètes métis-, à l'ouest, entre la Suède méridionale et la 
côte de l'Océan du Nord, les Lapons, un peu partout, des 
Wendes et des Celtes , justement confondus les uns avec les 
autres. Les connaissances positives de l'époque ne permettent 
pas d'ajouter rien. Mais les cosmographes nationaux , dans le 
travail de leurs idées , ne s'en tinrent pas à ces anciennes no- 
tions; ils voulurent avoir neuf climats, neuf divissas, neuf 
kischwers, au lieu de sept qu'avaient connus leurs ancêtres, 
et, pour atteindre à ce chiffre, ils imaginèrent deux cieux nou- 
veaux , placés au-dessus de celui des dieux , et les nommèrent,, 
l'un Liôsâlfraheimz ou Andlanger, l'autre Vidhblacên (1).- 
Tous deux sont peuplés de nains lumineux. Cette conception, 
serait absolument arbitraire et inutile , si elle ne se fondait pas, 
en quelque chose , sur la distinction que les plus anciens^ 
Arians de la haute Asie paraissent avoir faite entre l'atmos- 
phère immédiate du globe et le ciel proprement dit, l'empyrée,. 
où se meuvent les astres (2). 

Telles étaient les opinions que l'Àrian Germain entretenait 
sur les objets de considération les plus élevés. Il y puisait sans 
peine une haute idée de lui-même et de son rôle dans la créa- 
tion, d'autant plus qu'il s'y contemplait non seulement comme- 
un demi-dieu, mais comme un possesseur absolu d'une portion: 
de ce Mitgardhz , ou terre du milieu^ que la nature lui avait 
assigné pour demeure. Il avait constitué sa propriété foncière 
d'une manière toute conforme à ses fiers instincts. Deux mc-^ 
des de propriété étaient chez lui en usage. 

Le plus ancien incontestablement est celui dont il avait ap- 
porté l'idée constitutive de la haute Asie, c'était Vodel (3). Ce 

(1) W. Muller, ouvr. cité, p. 163. 

(2) Lorsque les doctrÎDes Scandinaves auront été comparées plus ri- 
goureusement qu'on ne l'a fait encore aux idées iraniennes , on recon- 
naîtra sans doute que de grands rapports unissent les habitants célestes 
du Liôsâlfraheimz et du Adlanger aux Ireds et aux Amschespends du 
Zend-Avesta. 

(3) Ce mot est un des plus anciens qui se puissent trouver, et la- 
notion qu'il représente est vieille comme lui. C'est Vasdes latin. — Voir^ 
pour les difrérentes formes et significations dans les langues gothiques^ 



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DES BACES HUMAINES. 373 

mot emporte avec lui les deux idées de noblesse et de posses- 
sion si intimement combinées , que Ton est fort embarrassé de 
découvrir si Thomme était propriétaire parce qu'il était noble, 
ou l'inverse (1). Mais il est peu douteux que l'organisation pri- 
mordiale, ne reconnaissant pour homme véritable que l'Arian, 
ne voyait aussi de propriété régulière et légale qu'entre ses 
mains et n'imaginait pas d'Arian privé de cet avantage. 

L'odel appartenait sans restriction aucune à son maître. Ni 
la communauté ni le magistrat n'avaient qualité pour exercer 
sur cette sorte de possession la revendication la plus légère, le 
droit le plus minime. L'odel était absolument libre de toute 
charge ; il ne payait pas d'impôts. Il constituait ime véritable 
souveraineté, souveraineté inconnue aujourd'hui, où la nue 
propriété , l'usufruit et le haut domaine se confondaient abso- 
lument. Le sacerdoce en était inséparable, et inséparable aussi 
la juridiction à tous ses degrés, au civil comme au criminel. 
L'Arian Germain siégeait à sou foyer, disposait à son gré de la 
terre allodiale et de tout ce qui l'habitait. Femmes, enfants, 
serviteurs, esclaves, ne reconnaissaient que lui, ne vivaient que 
par lui, ne rendaient compte qu'à lui seul, qui ne rendait 
compte à personne. Soit qu'il eût construit sa demeure et mis 
ses champs en culture sur un terrain désert, soit que ses pro- 
pres forces lui eussent suffi pour en dépouiller le Finnois , le 
Slave, le Celte ou le Jotun, tous gens placés nativement hors 
la loi, ses prérogatives ne rencontraient pas de limites. 

Il n'en était pas tout à fait de même lorsque, en société avec 
d'autres Arians, agissant sous la direction commune d'un chef 
de guerre, il se trouvait être participant à la conquête d'un 
territoire dont ime portion , grande ou petite, lui avait été ad- 
jugée. Cette autre situation créait un autre système de tenure 

Dieffenbach, Vergleichendes Wœrterbuch der gothischen Sprache, 
t. l,p. 56. 

(1) Chez les Anglo-Saxons il arriva même que la perte de l'odel en- 
traînait celle des droits politiques, et par conséquent de la qualité 
d'homme libre. (Kemble, 1. 1, p. 70-71 et seqq. ) On peut voir, du reste, 
avec toute raison, dans cette union étroite de la qualité légale d'Arian 
avec celle de propriétaire , à quel point les insUncts de la race étaient 
éloignés des dispositions à la vie nomade. 



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374 DE l'inégalité 

tout différent; et comme elle se réalisa presque seule quand 
furent venues les grandes migrations sur le continent d'Europe, 
on y doit chercher le germe véritable des principales institu- 
tions politiques de la race germanique. Mais pour pouvoir ex- 
poser clairement ce que c'était que cette forme de propriété et 
les conséquences qu'elle entraînait, il faut faire connaître au- 
paravant les rapports de l'homme arian avec sa nation. 

En tant qu'il était chef de famille et possesseur d'un odel, ces 
rapports se réduisaient à fort peu de chose. D'accord avec les 
autres guerriers pour conserver la paix publique, il élisait un 
magistrat, que les Scandinaves nommaient drottinn, et que 
d'autres peuples sortis de leur sang appelèrent graff (1). 
Choisi dans les races les plus anciennes et les plus nobles, dans 
celles qui pouvaient réclamer une origine divine, ce pendant 
exact du viçampati hindou exerçait une autorité des plus res- 
treintes, sinon des plus précaires. Son action légale ressemblait 
fort à celle des chefs chez les Mèdes avant l'époque d'Astyages, 
ou à celle des rois hellènes dans les temps homériques. Sous 
l'empire de cette règle facile, chaque Arian, au seiu de son 
odel, n'était guère plus lié à son voisin de même nation que 
ne le sont entre eux les différents États formant un gouverne- 
ment fédératif. 

Uàe telle organisation, admissible en présence de populations 
numériquement faibles ou complètement subjuguées par la 

(1) Palsgrave a eu pleine raison de dire que la royauté n'existait pas, 
dans les formes et avec la puissance qu'on lui a connues après le 
v« siècle, aux époques véritablement germaniques. {The Rise and 
Progress of the English Commonwealth , in-4«, Lond., 1832, 1. 1, p. 553. ) 
n est moins bien inspiré quand îl ne voit dans le mot king qu'un 
emprunt fait aux langues celtiques. C'est, de toute antiquité, un titre 
porté par les chefs militaires des nations arianes. Nous l'avons vu chez 
les Ou-douns. (Voir tome I«'). C'est le kava de la première période ira^ 
nienne. (Westergaard et Lassen, Die Achem. Keilinschriften , p. 422), 
le ku des inscriptions médiques [ibiU., p. 57). Il est assez remar- 
quable qu'on ne le donnât pas aux magistrats réguliers et ordinaires 
des tribus. — Quant au titre de graff, ou gerefa, chez les Anglo-Saxons 
gravio, il n'est pas bien certain qu'on puisse le rapporter à une racine 
germanique. Peut-être faut-il en chercher l'origine chez les Celtes ou 
chez les Slaves. 



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DES BACES HUMAINES. 375 

Conscience de leur infériorité, n'était nullement compatible avec 
l'état de guerre, ni même avec l'état de conquête au milieu de 
masses résistantes. L'Arian, qui, dans son humeur aventu- 
reuse, vivait principalement dans Tune ou l'autre de ces situa- 
tions difficiles , avait trop de bon sens pratique pour ne pas 
apercevoir le remède du mal et chercher les moyens d'en con- 
cilier l'application avec les idées d'indépendance personnelle 
qui, avant tout, lui tenaient à cœur. Il imagina donc qu'au 
moment d'entrer en campagne , des rapports tout particuliers, 
tout spéciaux , complètement étrangers à l'organisation régu- 
lière du corps politique , devaient intervenir entre le chef et 
les soldats ; voici comment le nouvel ordre de choses se fondait : 

Un guerrier connu se présentait à l'assemblée générale, et 
se proposait lui-même pour commander l'expédition projetée. 
Quelquefois, surtout dans les cas d'agression, il en ouvrait 
même la première idée. En d'autres circonstances, il ne faisait 
que soumettre un plan qui lui était propre et qu'il appliquait 
à la situation. Ce candidat au commandement prenait soin 
d'appuyer ses prétentions sur ses exploits antérieurs, et de 
faire valoir son habileté éprouvée; mais, sur toutes choses, le 
moyen de séduction qu'il pouvait employer avec le plus de 
bonheur, et qui lui assurait la préférence sur ses concurrents, 
c'était l'offre et la garantie , pour tous ceux qui viendraient 
combattre sous ses ordres , de leur assurer des avantages in- 
dividuels dignes de tenter leur courage et leur convoitise. Il 
s'établissait ainsi un débat et une surenchère entre les candi- 
dats et les guerriers. Ce n'était que par conviction ou par sé- 
duction que ceux-ci pouvaient être amenés à s'engager avec 
l'entrepreneur d'exploits, de gloire et de butin. 

On conçoit que beaucoup d'éloquence et un passé quelque 
peu digne d'estime étaient absolument nécessaires à ceux qui 
voulaient commander. On ne leur demandait pas, comme aux 
drottinns, comme aux graffs, la grandeur de la naissance ; mais 
ce qu'il leur fallait indispensablement , c'était du talent mili- 
taire , et plus encore une libéralité sans bornes envers le sol- 
dat. Sans quoi il n'y aurait eu à suivre leur drapeau que des 
dangers, sans espérance de victoire ni de rémunération. 



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376 DE l'inégalité 

Mais une fois que TArian s'était laissé persuader que 
l'homme qui le sollicitait avait bien toutes les qualités requi- 
ses, et qu'après avoir fait ses conditions il s'était engagé avec 
lui, aussitôt un état tout nouveau intervenait entre eux (1). 
L'Arian libre, l'Arian souverain absolu de son odel, abdiquant 
pour un temps donné Tusage de la plupart de ses prérogatives, 
devenait, sauf le respect des engagements réciproques, Thomme 
de soQ chef, dont l'autorité pouvait aller jusqu'à disposer de 
sa vie, s'il manquait aux devoirs qu'il avait contractés. 

L'expédition commençait ; elle était heureuse. En principe, 
le butin appartenait tout entier au chef, mais avec l'obligation 
stricte et rigoureuse de le partager avec ses compagnons, non 
pas seulement dans la mesure des promesses échangées, mais, 
comme je viens de le dire, avec une prodigalité extrême. Man- 
quer à cette loi eût été aussi dangereux qu'impolitique. Les 
chants Scandinaves appellent avec intention le chef de guerre 
illustre « l'ennemi de l'or, » parce qu'il n'en doit pas garder ; 
« rhôte des héros, » parce qu'il doit mettre son orgueil à les 
loger dans sa demeure, à les réunir à sa table, à leur prodi- 
guer les longs banquets, les amusements de toute espèce et les. 
riches présents. Ce sont là les moyens, et les seuls, de conser- 
ver leur amitié, de s'assurer leur appui, et partant de main- 
tenir sa renommée avec sa puissance. Un chef avare et égoïste 
est aussitôt abandonné de tout le monde, et il rentre dans le 
néant (2). 

Je viens de montrer là quel emploi le général vainqueur 
pouvait faire du butin mobilier, de l'argent, des armes, des 
chevaux, des esclaves. Mais lorsque, avec ces avantages, il y 

(1) Le droit de l'homme libre de choisir son chef se conserva très 
longtemps dans les lois anglo-saxonnes. C'est ce que les commenta- 
teurs du Domesday-Book appellent Commendatio. (Palsgrave, Rise 
and Progress ofihe Englisch Commonwealth, i. I, p. 15.) 

(2) Il y a similitude parfaite entre les vertus que l'on exigeait d'un 
chef de guerre et l'idéal du chef de famille arian-hindou, comme le 
décrit le Ramayana : o Capi di famiglia que vissero casti colle lor con- 
(' sorti, coloro che donarono con larghezze vacche, oro, alimienti, e 
« terre, quelli che diedero altrui sicuranza e coloro che furon ve- 
« ridici. » ( Gorresio , ouvr. cité, t. VI, p. 394. ) 



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DES BACES HUMAINES. 377 

avait encore prise de possession d*une contrée, le principe des 
générosités recevait nécessairement des applications difTéren- 
tes. En effet, le pays conquis prenait le nom de rik, c'est-à- 
dire pays gouverné absolument, pays soumis ; titre que les ter- 
ritoires vraiment arians, les pays à odels, se faisaient un point 
d'honneur de repousser, se considérant comme essentiellement 
libres (1). Dans le rik, les populations vamcues étaient entière-^ 
ment placées sous la main du chef de guerre (2), qui se parait 
de la qualification de konungr, titre militaire, gage d'une au- 
torité qui n'appartenait ni au drottinn ni au graff, et dont les 
souverains de l'extrême Nord n'osèrent s'emparer que très 
tard, car ils gouvernaient des provinces qui, n'ayant pas été 
acquises par le glaive à leur couronne , ne leur donnaient pas 
le droit de le prendre. 

Le konungr donc, le konig allemand, le king anglo-saxon, 
le roi^ pour tout dire (3)^ dans son obligation étroite de faire 
participer ses hommes à tous les avantages qu'il recueillait 
lui-même, leur concédait des biens-fonds. Mais comme les guer- 
riers ne pouvaient emporter avec eux ce genre de présents, ils 
n'en jouissaient qu'aussi longtemps qu'ils restaient fidèles à 
leur conducteur, et cette situation comportait pour leur qualité 
de propriétaires toute une série de devoirs étrangers à la cons- 
titution de Todel. 

Le domaine ainsi possédé a condition s'appelait feod. Il 
offrait plus d'avantages que la première forme de tenure pour 



(1) La Norwège n*a jamais porté le titre de rik, ni l'Islande non plus, 
tandis qu'il y avait eu le Gardarike et que toutes les conquêtes ger- 
maniques dans le reste de l'Europe portèrent cette dénomination. 
(Munch , ouvr. cité, p. 112 et note 9.) 

(2) Savigny, D, Rœm. Recht im Mittelalter, 1. 1, p. 229. 

(3) Il ne faut cependant pas perdre de vue que ce roi n'avait nulle- 
ment la physionomie du roi celtique ou italiote, bien qu'il ressemblât 
un peu mieux au pa<rt>eOç macédonien des époques antérieures à 
Alexandre. Un roi , dans le poème de Boewulf, s'appelle : folces hyrde, 
pasteur du peuple, comme dans l'Iliade. (Kemble, The anglo-saxon 
Poem ofBeowulf, v. 1213, p. 44.) — Le theodr gothiqueet l'anglo-saxon 
theoden signifient de même celui qui mène le peuple. Ce sont autant 
de titres militaires, plutôt qu'administratifs. 



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378 DE L'INEGALITE 

le développement de la puissance germanique, parce qu'il con- 
traignait r humeur indépendante de i'Arian à abandonner au 
pouvoir dirigeant une autorité plus grande. Il préparait ainsi 
l'avènement d'institutions propres à mettre en accord les droits 
du citoyen et ceux de l'État, sans détruire les uns au profit 
exclusif des autres. Les peuples sémitisés du midi n'avaient ja- 
mais eu la moindre idée d'une telle combinaison ,''puisqu'il était 
de règle chez eux que l'État devait absorber tous les droits. 
L'institution du féod amenait aussi des résultats latéraux qui 
méritent d'être enregistrés. Le roi qui le concédait, comme le 
guerrier qui le recevait, étaient également intéressés à n'en 
pas laisser péricliter la valeur vénale. Aux yeux du premier, 
c'était un don temporaire, qui pouvait rentrer dans ses mains 
au cas où l'usufruitier viendrait à mourir ou romprait son en- 
gagement pour aller chercher aventure sous un autre chef, 
circonstance assez commune. Dans cette prévision , il fallait 
que le domaine restât digne de servir d'appât à un remplaçant. 
Pour le second, posséder une terre n'était un avantage qu'au- 
tant que cette terre fructifiait ; et comme il n'avait ni le goût 
ni le temps de s'occuper par lui-même de la culture du sol , il 
ne manquait jamais de traiter, sous la garantie de son chef, 
avec les anciens propriétakes, auxquels il abandonnait l'entière 
et paisible possession d'une part, en leur donnant le reste à 
ferme. C'était une sage opération que les Doriens et les Thés- 
saUens avaient très bien pratiquée jadis. Il en résulta que les 
conquêtes germaniques, malgré les excès des premiers mo- 
ments, probablement un peu exagérés d'ailleurs par l'éloquente 
lâcheté des écrivains de Fhistoire Auguste, furent, en défini- 
tive, assez douces, médiocrement redoutées des peuples et, 
sans nulle comparaison, infiniment plus intelligentes, plus hu- 
maines et moins ruineuses que les colonisations brutales des 
iégionnaires et l'administration féroce des proconsuls au temps 
où la politique romaine était dans toute la fleur de sa civilisa- 
tion (1). 

(1) En thèse générale, les prétentions des Germains, arrivés dans les 
contrées de domination romaine, se bornèrent à prendre un tiers 
•des terres. (Savigny, D. Rœm. Recht im Mittelalter, 1. 1, p. 289.) — Les 



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DES BACES HUMAINES. 379 

Il semblerait que le féod, récompense des travaux de la 
guerre, preuve éclatante d'un courage heureux, ait eu tout ce 
qu'il fallait pour se concilier les faveurs de l'opinion chez des 
races belliqueuses et fort sensibles au gain; il n'en était ce- 
pendant pas ainsi. Le service militaire à la solde d'un chef ré- 
pugnait à beaucoup d'hommes, et surtout à ceux de haute 
naissance. Ces esprits arrogants trouvaient de l'humiliation à 
recevoir des dons de la main de leurs égaux , et quelquefois 
même de ceux qu'ils considéraient comme leurs inférieurs en 
pureté d'origine. Tous les profits imaginables ne les aveuglaient 
pas non plus sur l'inconvénient de laisser suspendre pour un 
temps, sinon de perdre pour toujours, l'action plénière de leur 
indépendance. Quand ils n'étaient pas appelés à commander 
eux-mêmes, par une incapacité d'une nature quelconque, ils 
préféraient ne prendre part qu'aux expéditions vraiment na- 
tionales ou à celles qu'ils se sentaient en état d'entreprendre 
avec les seules forces de leur odel. 

Il est assez curieux de voir ce sentiment devancer l'arrêt 
sévère d'un savant historien qui, dans sa haine sentie envers 
les races germaniques, se fonde principalement sur les condi- 
tions du service militaire, et s'en autorise pour refuser aux 
Goths d'Hermanrik, comme aux Franks des premiers Mêro- 
wings, toute notion véritable de liberté politique. Mais il ne 
l'est pas moins assurément de voir les Anglo-Saxons d'aujour- 
d'hui, ce dernier rameau, bien défiguré il est vrai, mais encore 
ressemblant quelque peu aux antiques guerriers germains, les 
habitants indisciplinés du Kentucky et de l'Alabama, braver 
tout à la fois le verdict de leurs plus fiers aïeux et celui du 
savant éditeur du Polyptique d'Irminon. Sans croire porter la 
moindre atteinte à leurs principes de sauvage républicanisme, 



Burgondes furent des plus durs. Ils voulurent avoir la moitié de la 
maison et du jardin, les deux tiers de la terre cultivable, un tiers 
des esclaves; les forêts restèrent en commun. Le Romain fut qualifié 
hospes du Burgonde. Tout guerrier doté ailleurs par le roi dut aban- 
donner à son hôte la terre à laquelle il avait droit, et, s'il voulait vendre 
ce qui lui appartenait du fonds, Vhôte était le premier acquéreur 
légal. {Ibid., p. 234 et seqq.) 



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380 DE l'inégalité 

ils s'engagent en foule à la solde des pionniers qui s'offrent à 
leur faire tenter la fortune au milieu des indigènes du nouveau 
monde et dans les prairies les plus dangereuses de TOuest (1). 
C'est là certainement de quoi répondre, d'une manière suffi- 
sante, aux exagérations anciennes et modernes. 

Possesseur d'un odel , ou jouissant d'un féod , l'Arian Ger- 
main se montre à nous également étranger au sens municipal 
du Slave, du Celte et du Romain. La haute idée de sa valeur 
personnelle, le goût d'isolement qui en est la suite, dominent 
absolument sa pensée et inspirent ses institutions. L'esprit d'as- 
sociation ne saurait donc lui être familier. Il sait y échapper 
jusque dans la vie militaire ; car chez lui cette organisation n'est 
que l'effet d'un contrat passé entre chaque soldat et le général^ 
abstraction faite des autres membres de l'armée. Très avare de 
ses droits et de ses prérogatives, il n'en fait jamais l'abandon ^ 
non pas même de la moindre parcelle ; et s'il consent à en res- 
treindre, à en suspendre l'usage , c'est qu'il trouve dans cette 
concession temporaire un avantage direct , actuel et bien évi- 
dent. Il a les yeux grands ouverts sur ses intérêts. Enfin, per- 
pétuellement préoccupé de sa personnalité et de ce qui s y 
rapporte d'une façon directe , il n'est pas matériellement pa- 
triote, et n'éprouve pas la passion du ciel , du sol, du lieu où 
il est né. Il s'attache aux êtres qu'il a toujours connus, et le 
fait avec amour et fidélité; mais aux choses, point, et il change 
de provmce et de climat sans difficulté. C'est là une des clefs 
du caractère chevaleresque au moyen âge et le motif de l'in- 
différence avec laquelle TAnglo-Saxon d'Amérique, tout en 
aimant son pays, quitte aisément sa contrée natale, et, de 
même, vend ou échange le terrain qu'il a reçu de son père. 

Indifférent pour le génie des lieux , l'Arian Germain l'est 
aussi pour les nationalités, et ne leur porte d'amour ou de 
haine que suivant les rapports que ces milieux inévitables en- 
tretiennent avec sa propre personne. Il considère de prime abord 

(1) L'homme qui prend à son service plusieurs chasseurs , laboureurs 
ou commis, et les mène dans les déserts, est appelé par eux du 
titre militaire de captain, bien que ce soit, au fond, un marchand oa 
un défricheur de forêts. 



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DES RACES HUMAINES. 381 

tous les étrangers, fussent-ils de son peuple, sous un jour à 
peu près égal, et la* supériorité qu'il s'arroge mise à part, une 
certaine partialité pour ses congénères également exceptée , il 
est assez libre de préjugés natifs contre ceux qui l'abordent, 
de quelque contrée éloignée qu'ils puissent venir; de telle sorte 
que, s'il leur est donné de faire éclater à ses yeux des mérites 
réels, il ne refusera pas d'en reconnaître les bienfaits. De là 
vient que , dans la pratique , il accorda de très bonne heure 
aux Kymris et aux Slaves qui l'entouraient une estime propor- 
tionnée à ce qu'ils pouvaient lui montrer de vertus guerrières ou 
de talents domestiques. Dès les premiers jours de ses conquêtes, 
TArian mena à la guerre les serviteurs de son odel, et encore 
plus volontiers les hommes de son féod. Tandis qu'il était, lui, 
le compagnon gagé du chef de guerre , cette suite de rang in- 
férieur combattait sous sa conduite et prenait part à tous ses 
profits. Il lui permit de recueillir de l'honneur, et reconnut 
cet honneur noblement quand il fut bien acquis; il avoua l'il- 
lustration là où elle se trouva ; il fit mieux : il laissa son vaincu 
devenir riche, et l'achemina ainsi, pour toutes ces causes, à 
im résultat qui ne pouvait manquer d'arriver et qui arriva , 
que ce vaincu devint avec le temps son égal. Dès avant les in- 
vasions du v® siècle, ces grands principes et toutes leurs con- 
séquences avaient agi et porté leurs fruits (1). On va en voir 
la démonstration. 

Les nations germaniques ne s'étaient, dans l'origine, com- 
posées que de Roxolans, que d'Arians ; mais au temps où elles 
habitaient encore, à peu près compactes, la péninsule Scandi- 
nave, la guerre avait déjà réuni dans les odels trois classes de 
personnes : les Arians proprement dits, ou les jarls :. c'étaient 
les maîtres (2) ; les karls , agriculteurs , paysans domiciliés, 
tenanciers du jarl, hommes de famille blanche métisse, Slaves, 



(1) Voir tome l", — Je renvoie à ce passage , où j'ai indiqué la double 
lOi d'attraction et de répulsion qui préside aux mélanges ethniques, 
et qui est, dans sa première partie, tout à la fois l'indice de Taptitude 
à la civilisation chez une race et l'agent de sa décadence. 

(2J Rigsmal, st. 23-31. 



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382 DE l'inégalité 

Celtes ou Jotuns (t); puis les traëlls^ les esclaves, race basa» 
née et difforme, dans laquelle il est injpossible de ne pa& 
reconnaître les Finnois (2). 

Ces trois classes, formées aussi spontanément, aussi néces- 
sairement dans les États germains que chez les anciens Hellè- 
nes, composèrent d'abord la société tout entière; mais les 
mélanges, promptement opérés, firent naître des hybrides 
nombreux ; la liberté que les mœui^s germaniques donnaient 
aux karls démarcher à la guerre, et, par suite, de s'enrichir, 
profita aux métis que cette classe de paysans avait produits^ 
en s' alliant à la classe dominatrice ; et tandis que la race pure, 
exposée surtout aux hasards des batailles, tendait à diminuer 
de nombre dans la plupart des tribus , et à se limiter aux fa- 
milles qu'on nommait divines, et parmi lesquelles l'usage per- 
mettait seul de choisir les drottinns et les graffs, les demi- 
Germains voyaient sortir de leurs rangs d'innombrables chefs 
riches, vaillants, éloquents, populaires, et qui, libres de pro- 
poser à leurs concitoyens des plans d'expéditions et des pro- 
jets d'aventures, ne trouvaient pas moins de compagnons prêts 
aies écouter que le pouvaient des héros d'une extraction plus 
noble. Il en advint des résultats de toute espèce, les plus di- 
vergents, les plus disparates, mais tous également faciles à 
comprendre. Dans certaines contrées, où la pureté de descen- 
dance, toujours estimée, était devenue extrêmement rare, le 
titre de jarl prit une valeur énorme, et finit par se confondre 
avec celui de konungr ou de roi ; mais là encore ce dernier 
fut rapidement égalé par les qualifications, d'abord fort mo- 
destes, de fylkir et de hersir, qui n'avaient été portées au 
début que par des capitaines d'un rang inférieur. Ce mode de 
confusion eut lieu en Scandinavie , et à l'ombre du gouverne- 
ment vraiment régulier, suivant le sens de la race, des anciens 
drottinns. Là, sur ce terrain, essentiellement arian, les jarls, 
les konungrs, les fylkirs, les hersirs n'étaient en fait que des 
héros sans emplois et, comme on dirait dans notre langue ad- 

(1) Rigsmaly st. 14-18. 
(2)/64U, st. 2-7. 



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DES BACES HUxMAINES. 385 

ministrative, des généraux en disponibilité. Tout ce que le 
sentiment public pouvait leur accorder, c'était une part égale 
du respect qu'obtenait ia noblesse du sang, bien qu'ils ne 
l'eussent pas tous; mais on n'était nullement tenté de leur 
donner un commandement sur la population. Aussi fut-il très 
difficile à la monarchie militaire, qui est la monarchie moderne, 
issue des chefs de guerre germaniques, de s'établir dans les 
qays Scandinaves. Elle n'y parvint qu'à force de temps et de 
luttes, et après avoir éliminé la foule des rois , au sein de la- 
puelle elle était comme noyée, rois de terre, rois de mer, rois 
des bandes. 

Les choses se passèrent tout autrement dans les pays de 
conquête, comme la Gaule et l'Italie. La qualité de jarl ou 
d'ariman, ce qui est tout un, n'étant plus soutenue là par 
les formes libres du gouvernement national , ni rehaussée par 
la possession de Fodel , fut rapidement abaissée sous le fait de 
la royauté militaire , qui gouvernait les populations vaincues et 
commandait aux Arians vainqueurs. Donc , le titre d'ariman (1), 
au lieu d'augmenter d'importance comme en Scandinavie, s'a- 
baissa, et ne s'appliqua bientôt plus qu'aux guerriers de nais- 
sance libre, mais d'un rang inférieur, les rois s'étant entourés 
d'une façon plus immédiate de leurs plus puissants compa- 
gnons, des hommes formant ce qu'ils nommaient leur truste, 
de leurs fidèles^ tous gens qui, sous le nom de leudes, ou pos- 
sesseurs d'odels, domaines fictivement constitués suivant l'an- 
cienne forme par la volonté du souverain , représentaient seuls 
et exclusivement la haute noblesse. Chez les Franks , les Bur- 
gondes, les Longobards , l'ariman, ou, suivant la traduction la- 
tine, le bonus homo, en arriva à ne plus être qu'un simple pro- 
priétaire rural ; et pour empêcher le seigneur du fief de réduire 
en servage le représentant légal , mais non plus ethnique, des 
anciens Arians, il fallut l'autorité de plus d'un concile, qui 
d'ailleurs ne prévalut pas toujours contre la force des circons- 
tances. 

(1) Chez les Anglo-Saxons, on disait softeman. (Palsgrave, ouvr, cité, 
t.l,p.l5.) 



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:384 DE l'inégalité 

En somme, dans toutes les contrées originairement germani- 
ques, comme dans celles qui ne le devinrent que par conquête, 
les principes des dominateurs furent identiquement les mêmes, 
et d'une extrême générosité pour les races vaincues. 

En dehors de ce qu'on peut appeler les crimes sociaux , les 
mmes d'État, comme la trahison et la lâcheté devant l'ennemi, 
la législation germanique nous paraîtrait aujourd'hui indulgente 
et douce jusqu'à la faiblesse. Elle ne connaissait pas la peine 
de mort (l), et pour les crimes de meurtre n'appliquait que la 
composition pécuniaire. C'était assurément une mansuétude 
bien remarquable, chez des hommes d'une aussi excessive 
énergie et dont les passions étaient assurément fort ardentes. 
On les en a loués, on les en a blâmés ; mais on a peut-être exa- 
miné la question un peu superficiellement. Pour asseoir avec 
pleine connaissance de cause une opinion définitive, il faut dis- 
tinguer ici entre la justice rendue sous l'autorité ou plutôt sous 
la direction du drottinn, et plus tard , par assimilation, du 
konungr, ou roi militaire , et celle qui ,« s'exerçant dans les 
odels, émanait, d'une manière bien autrement puissante et 
tout incontestée, de la volonté absolue et de l'initiative de 
i'Arian, chef de famille. Cette distinction est non seulement 
dans la nature des choses , mais nécessaire pour comprendre 
la théorie génératrice de la composition en argent dans les ju- 
gements criminels. 

Le possesseur del'odel, maître suprême de tous les habitants 
tle sa terre et leur juge sans appel, suivait certainement dans 
ses arrêts les suggestions d'un esprit nativement rigide et porté 
à la doctrine du talion, cette loi la plus naturelle de toutes, et 
dont une sagesse très raffinée , appuyée sur l'expérience de cas 
très complexes, apprend seule à reconnaître l'injustice. Pas de 

(1) Même pour le meurtre du roi, chez les Anglo-Saxons , la com- 
position en argent était admise. On s'était contenté de la porter au plus 
haut degré. (Kemble, t. I, p. 423.) — Cependant les souverains de 
celte branche germanique s'étaient arrangés de façon à réunir sur 
leur tôte au titre de theedr, ou chef militaire, celui de dry ht, ou ma- 
■gistrat civil, ce que ne firent pas les chefs des Goths ni des Franks. 
(Ibid. , t. II, p. 23.} 



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DES RACES HUMAINES. 385 

doute que dans ce cercle de juridiction domestique on ne de- 
mandât œil pour œil et dent pour dent. Il n'y aurait pas même 
eu moyen de recourir à la composition pécuniaire, car rien n'é- 
tablit que les membres inférieurs de l'odel aient eu le droit 
personnel de propriété dans les époques vraiment arianes. 

Mais quand le crime, se produisant en dehors du cercle in- 
térieur gouverné par le chef de famille, avait pour victime un 
homme libre, la répression se compliquait soudain de ces dif- 
ficultés dirimantes qui hérissent toujours le redressement des 
torts d'un souverain . envers son égal. On admettait bien en 
principe, dans l'intérêt évident du lien social , que la commu- 
nauté, représentée par rassemblée des hommes libres sous la 
présidence du drottinn ou du graff, avait le droit de punir les 
infractions à la tranquillité publique, état que ces pouvoirs 
avaient la mission de maintenir de leur mieux. Le point sca- 
breux était de fixer l'étendue de ce droit. Il se trouvait pour 
le circonscrire, dans les plus étroites limites possibles, autant 
de volontés qu'il y avait déjuges impartiaux, c'est-à-dire d'A- 
rians Germains, attentifs à sauvegarder Findépendance de 
chacun contre les empiétements éventuels de la communauté. 
On fut ainsi conduit à envisager sous un jour de compromis 
la position des coupables et à substituer, dans le plus grand 
nombre de cas, à l'idée du châtiment celle de la réparation 
approximative. Placée sur ce terrain, la loi considéra le meur- 
tre comme un fait accompli, sur lequel il n'y avait plus à re- 
venir, et dont elle devait seulement borner les conséquences 
quant à la famille du mort. Elle écarta à peu près toute ten- 
dance à la vindicte, évalua matériellement le dommage, et, 
moyennant ce qu'elle jugea être un équivalent pour la perte de 
rhomme que l'action homicide avait rayé du nombre des vi- 
vants et arraché à ceux parmi lesquels il vivait , elle ordonna 
le pardon, l'oubli et le retour de la paix. Dans ce système, 
plus le défunt était d'un rang élevé, plus la perte était estimée 
considérable. Le chef de guerre valait plus que le simple guer- 
rier, celui-ci plus que le laboureur, et certainement un Ger- 
main devait être mis à plus haut prix qu'un de ses vaincus. 

Avec le temps, cette doctrine, pratiquée dans les camps 

22 



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386 DE l'inégalité 

comme dans les territoires Scandinaves, devint la base de tou- 
tes les législations germaniques, bien qu'elle ne fût à l'origine 
qu'un résultat de l'impuissance de la loi à atteindre ceux qui 
faisaient la loi. Elle étouffa la coutume des odels à mesure que 
ceux-ci diminuèrent de nombre et virent ensuite restreindre 
leurs privilèges, à mesure que l'indépendance des membres de 
la nation fut moins absolue , que, le féod étant devenu le mode 
de tenure le plus ordinaire, les rois prirent plus d'empire, et 
enfin que les multitudes agrégées par la conquête et reconnues 
comme propriétaires du sol devinrent aptes à composer pour 
leurs délits et leurs crimes, comme lés plus nobles personna- 
ges, comme les hommes de la plus haute lignée pour les leurs. 
L'Arian Germain n'habitait pas les villes; il en détestait le 
séjour, et, par suite, en estimait peu les habitants. Toutefois 
il ne détruisait pas celles dont la victoire le rendait maître, et, 
au II® siècle de notre ère, Ptolémée énumérait encore quatre- 
vingt-quatorze cités principales entre le Rhin et la Baltique, 
fondations antiques des Galls ou des Slaves, et encore occupées 
par eux (1). A la vérité, sous le régime des conquérants venus 
du nord, ces villes entrèrent dans une période de décadence. 
Créées par la culture imparfaite de deux peuples métis, assez 
étroitement utilitaires, elles succombèrent à deux effets tout- 
puissants, bien qu'indirects, de la conquête qu'elles avaient 
subie. Les Germains, en attirant la jeunesse indigène à l'adop- 
tion de leurs mœurs , en conviant les guerriers du pays à 
prendre part à leurs expéditions, partant à leurs honneurs et à 
lem' butin, firent goûter promptement leur genre de vie à la 
noblesse celtique. Celle-ci tendit à se mêler étroitement à eux. 
Quant à la classe commerçante , quant aux industriels , plus 
casaniers, l'imperfection de leurs produits ne pouvait que dif- 
ficilement soutenir la concurrence contre ceux des fabricants 
de Rome, qui, établis de très bonne heure sur les limites dé- 
cumates, livraient aux Germains des marchandises italiennes 
ou grecques beaucoup moins chères, ou du moins infiniment 

(t) H. Léo , Vorlesungen ùber die Geschîchte des deutschen Volkes und 
Reiches; in-8°, Hall, 18S4, t. I, p. 194. 



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DES KACES HUMAINES. 387 

plus belles et meilleures que les leurs. C'est le double et cons- 
tant privilège d'une civilisation avancée. Réduits à copier les 
modèles romains pour se prêter aux goûts de leurs maîtres, 
les ouvriers du pays ne pouvaient espérer un véritable proflt 
de ce labsur qu'en se mettant directement au service des 
possesseurs d'odels et de féods, ceux-ci ayant une tendance 
naturelle à réunir dans leur clientèle immédiate et sous leur 
main tous les hommes qui pouvaient leur être de quelque 
utilité. C'est ainsi que les villes se dépeuplèrent peu à peu et 
devinrent d'obscures bourgades. 

Tacite, qui ne veut absolument voir dans les héros de son 
pamphlet que d'estimables sauvages, a faussé tout ce qu'il ra- 
conte d'eux en matière de civilisation (1). Il les représente 
comme des bandits philosophes. Mais , sans compter qu'il se 
contredit lui-même assez souvent, et que d'autres témoignage 
contemporains, d'une valeur au moins égale au sien , permet- 
tent de rétablir la vérité des faits, il ne faut que contempler 
le résultat des fouilles opérées dans les plus anciens tombeaux 
du Nord pour se convaincre que, malgré les emphatiques décla- 
mations du gendre d' Agrippa , les Germains , ces héros qu'il 
célèbre d'ailleurs avec raison, n'étaient ni pauvres, ni ignorants, 
ni barbares (2). 

(1) Entre autres assertions contestables, on remarque celle-ci : 
« Litterarum sécréta viri pariter ac fœminae ignorant. » {Germ. , i8.) — 
On ne peut expliquer ce passage qu'en rappliquant seulement à quel- 
ques tribus très mélangées et exceptionnellement pauvres. — Tous les 
mots qui se rapportent à l'écriture sont gothiques, et, si l'allemand 
moderne a emprunté au latin l'expression schreiben, écrire, c'est que 
les Allemands ne sont pas d'essence germanique. — On trouve dans 
Ulfila spiîda, planchette pour tracer les caractères runiques; vrits, 
une fente, une lettre formée par incision; mêljan, gamêljan, écrire ^ 
peindre; bôka, un livre formé d'écorce de hêtre, etc. (W. G. Grimm, 
Uber deutsche Runen, p. 47.) 

(2) Ils avaient eu leur période de bronze avant d'arriver dans le Nord, 
et probablement avant de conquérir le Gardarike. (Munch, ouvr. cite, 
p. 7.) — Toutes les antiquités de cet âge trouvées en Danemark sont 
celtiques. (Ibidem. — Wormsaœ , Lettre à M. Mérimée, Moniteur uni- 
versel du 14 avril 1833.) — D'ailleuis, si les Germains avaient assez de 
goût pour apprécier les produits des arts, il est certain qu'ils n'avaient 
pas eux-mêmes , eux si richement doués sous le rapport de la poésie, 



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388 DE l'inégalité 

La maison de Todel ne ressemblait pas aux sordides demeu- 
res, à demi enfouies dans la terre, que l'auteur de la Ger- 
mania se plaît tant à décrire sous des couleurs stoïques. Ce- 
pendant ces tristes retraites existaient; mais c'était l'abri des 
races celtiques à peine germanisées ou des paysans, des karis, 
cultivateurs du domaine. On peut encore contempler leurs 
analogues dans certaines parties de TAUemagne méridionale, 
et surtout dans le pays d'Appenzell, où les gens prétendent 
que leur mode de construction traditionnel est particulièrement 
propre à les préserver des rigueurs de l'hiver. C'était la raison 
qu'alléguaient déjà les anciens constructeurs; mais les hom- 
mes libres, les guerriers arians étaient mieux logés, et surtout 
moins à l'étroit (1). 

Lorsqu'on entrait dans leur résidence, on se trouvait d'a- 
bord dans une vaste cour, entourée de divers bâtiments , con- 
sacrés à tous les emplois de la vie agricole, étables , buanderies, 
forges, ateliers et dépendances de toute espèce, le tout plus 
ou moins considérable, suivant la fortune du maître. Cette réu- 
nion de bâtisses était entourée et défendue par une forte palis^ 
sade. Au centre s'élevait le palais, l'odel proprement dit, que 
soutenaient et ornaient en même temps de fortes colonnes de 
bois, peintes de couleurs variées. Leloit, bordé de frises 
sculptées, dorées ou garnies de métal brillant, était d'ordinaire 
surmonté d'une image consacrée, d'un symbole religieux, 

l'inspiration des œuvres plastiques. M. Wormsaœ a dit avec raison : 
« On remarquera que l'influence des arts de Rome est évidente pour 
« l'observateur attentif qui examine nos antiquités de l'âge de fer. 
« Dès avant les grandes expéditions normanniques, les Scandinaves 
« imitaient des modèles romains, tout en donnant par la fabrication 
a un cachet parliculier à leurs armes «t à leurs bijoux. » — Il est 
inutile de répéter ici que les races les mieux douées Me deviennent 
artistes que par un contact quelconque avec l'essence mélanienne; les 
Scandinaves ne l'avaient pas eu. 

(1) On peut trouver sans peine la mention d'un certain nombre de 
palais ou châteaux germaniques dans les auteurs latins. — Le Scopes- 
Vidsidh nomme encore Heorot, dans le pays des Hadubards (EttmuUer,' 
Beowulflied, Eprileit, p.xxxix); puis Hreosnabeorh, dans le pays des, 
Géates; Finnesburh, chez les Frisons; Headhoraemes et Hrones-nœs, 
en Suède. — Le poème de fieoio m ^^ ci te également toutes ces résidences. 



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DES BACES HUMAINES. C89 

comme, par exemple, le sanglier mystique de Freya (1). La plus 
grande partie de ce palais était occupée par une vaste salle, ornée 
de trophées et dont une table immense occupait le milieu. 

C'était là que TArian Germain recevait ses hôtes, rassem- 
blait sa famille, rendait la justice, sacrifiait aux dieux, don- 
nait ses festins, tenait conseil avec ses hommes et leur distri- 
buait ses présents. Quand, la nuit venue, il se retirait dans les 
appartements intérieurs, c'était là que ses compagnons, rani- 
mant la flamme du foyer, se couchaient sur les bancs qui en- 
touraient les murailles, et s'endormaient la tête appuyée sur 
leurs boucliers (2). 

On est sans doute frappé par la ressemblance de cette de- 
meure somptueuse, de ses grandes colonnes, de ses toits éle- 
vés et ornés, de ses larges dimensions, avec les palais décrits 
dans rodyssée et les résidences royales des Mèdes et des Per- 
ses. En effet , les nobles manoirs des Achéménides étaient tou- 
jours situés en dehors des villes de l'Iran et composés d'un 
groupe de bâtiments affectés aux mêmes usages que les dépen- 
dances des palais germaniques. On y logeait également tous les 
ouvriers ruraux du domaine, une foule d'artisans, selliers, tis- 
serands, forgerons, orfèvres, et jusqu'à des poètes, des mé- 
decins et des astrologues. Ainsi, les châteaux des Arians Ger- 
mains décrits par Tacite, ceux dont les poèmes teutoniques 
parlent avec tant de détails , et , plus anciennement encore , la 
divine Asgard des bords de la Dwina, étaient l'image de l'ira- 
nienne Pasagard, au moins dans les formes générales, sinon 
dans la perfection de l'œuvre artistique (3) , ni dans la valeur 

(i) Tacite (Germ., 45) parle de ce sanglier; TEdda de même, dans 
le Hyndluliodhy st. 5. — On appelait cette flgure emblématique hil- 
disvin ou hildigœltr, le porc des combats. (Ettmullcr, ouvr. cité, 
introd. , p. 49.) — Charlemagne avait fait mettre un aigle sur le faîte de 
son palais impérial d'Aix-la-Chapelle. 

(2) Weinhold , Die deutsche Frauen im Mitlelalt. , p. 348-349. 

(3) On a, dans les descriptions qui nous restent d'Ecbatane et de 
son palais, l'exacte reproduction d'une demeure ariane de l'extrême 
nord de l'Europe au vi* siècle. Rien ne manque au portrait : l'édifice 
médique était de bois, formé de grandes salles reposant sur des piliers 
peints de couleurs variées; il n'y manque pas même les frises de raé- 

22. 



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390 DE l'inégalité 

des matériaux (1). Et après tant de siècles écoulés depuis que 
rArian Roxolan avait perdu de vue les frères qu'il avait 
quittés dans la Bactriane et peut-être même beaucoup plus haut 
dans le nord, après tant de siècles de voyages poursuivis par 
lui à travers tant de contrées, et, ce qui est plus remarquable 
encore, après tant d'années passées à n'avoir, dit-on, pour 
abri que le toit de son chariot , il avait si fidèlement conservé 
les instinctif et les notions primitives de la culture propre à sa 
race , que l'on vit se mirer dans les eaux du Sund , et plus tard 
dans celles de la Somme, de la Meuse et de la Marne, des 
monuments construits d'après les mêmes données et pour les 
mêmes mœurs que ceux dont la Caspienne et même l'Euphrate 
avaient reflété les magnificences (2). 

tal au sommet des murs, ni les plaques argentées et dorées pour 
former la toiture. Ce genre de construction , opposé à celui de Persé- 
polis et des villes de l'époque sassanide, qui sont, l'un et l'autre, des 
imitations assyriennes, est essentiellement arian. (Polybe, X, 24, 27.) 
— Cet auteur était tellement ébloui de la splendeur, de la rictiesse et 
de l'étendue (sept stades de tour) du palais d'Ecbatane, qu'il proteste 
d'avance contre ce que son récit peut avoir de semblable au fabuleux. 

(1) Le palais d'Ecbatane était entièrement construit en bois de cyprès 
et de cèdre, et toutes les chambres étaient peintes, dorées et argen- 
tées.. (Polybe, loc. cit.) — Ritter fait la remarque très juste que les 
palais persans de l'époque moderne se rapprochent beaucoup de ce 
style. {West-AsieUf t. YI, 2^ Abth., p. 108.) J'ajouterai les palais chi- 
nois. 

(2) Cette réunion de bâtiments agglomérés, que nous ne savons, 
dans notre langage romano-celtique , autrement nommer que du mot 
fermey ~* "ui éveille ainsi pour nous une idée fausse, est ce que les 
Allemands nomment très justement hof. Cette expression s'applique à 
toute résidence patrimoniale héréditaire, à celle des rois comme à 
celle des nobles et même des paysans. C'est exactement le mot 
persan »)'^j!» ivan, qui se rapporte à la même racine et présente 

absolument le même sens partout où Firdousi l'emploie, comme, par 
exemple , dans ce vers : 

a Vous êtes en sûreté dans mon ivan. » 
Du reste, le poème de Firdousi, à part le placage musulman, et dans 
ses éléments primitifs, peut être considéré, pour les mœurs, les 
caractères, les nctioiis qu'il célèbre, comme étant par excellence un 
poème gcrmaiiique. 



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DES RACES HUMAINES. 391 

Quand rArian Germain se tenait dans sa grand'salle , assis 
sur un siège élevé, au haut bout de la table, vêtu de riches 
habits, les flancs ceints d'une épée précieuse, forgée par les 
mains habiles et estimées magiques des ouvriers jotuns, 
slaves ou finnois , et qu'entouré de ses braves , il les conviait à 
se réjouir avec lui, au bruit des coupes et des cornes à boire, 
garnies d'argent ou dorées sur les bords , ni des esclaves , ni 
même des domestiques vulgaires , n'étaient admis à l'honneur 
de servir cette vaillante assemblée. De telles fonctions sem- 
blaient trop nobles et trop relevées pour être abandonnées à 
des mains si humbles; et de même qu'Achille s'occupait lui- 
même du repas de ses hôtes, de même les héros germaniques 
se faisaient un honneur de conserver cette lointaine tradition 
de la courtoisie particulière à leur famille. Le glaive au côté , 
ils allaient quérir, ils plaçaient sur les tables les viandes, la 
bière, l'hydromel; ensuite ils s'asseyaient librement, et par- 
laient sans crainte, suivant que leur pensée les inspirait. 

Ils n'étaient pas tous sur le même pied dans la maison. Le 
maître estimait avant tous les autres son orateur, son porte- 
glaive, son écuyer, et, lorsqu'il était jeune encore, son père 
nourricier, celui qui lui avait appris le maniement des armes et 
l'avait préparé à l'expérience du commerce des hommes. Ces 
divers personnages , et le dernier surtout , avaient la préséance 
parmi leurs compagnons. On accordait aussi des égards parti- 
culiers au champion d'élite qui avait accompli des exploits hors 
ligne. 

Le festin était commencé. La première faim s'apaisait; les 
coupes se vidaient rapidement , la parole et la joie circulaient 
comme du feu dans toutes ces têtes violentes. Les actions de 
guerre racontées de toutes parts enflammaient ces imagina- 
tions combustibles et multipliaient les bravades. Tout à coup 
un convive se levait bruyamment ; il annonçait la volonté d'en- 
treprendre telle expédition hasardeuse, et, la main étendue sur 
la corne qui contenait la bière , il jurait de réussir ou de tom- 
ber. Des applaudissements terribles éclataient de toutes parts. 
Les assistants , exaltés jusqu'à la folie , entre-choquaient leurs 
armes pour mieux célébrer leur allégresse ; ils entouraient le 



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392 DE l'inégalité 

héros, le félicitaient, l'embrassaient. C'étaient là des délasse- 
ments de lions. 

Passant alors à d'autres idées , ils se mettaient au jeu , pas- 
sion dominante et profonde chez des esprits amoureux d'aven- 
tures, avides de hasards, qui, dans leur façon de s'abandonner, 
sans réserve et sans mesure , à toutes les formes du danger, en 
arrivaient souvent à se jouer eux-mêmes et à affronter l'escla- 
vage, plus redoutable dans leurs idées que la mort même. On 
conçoit que de longues séances ainsi employées pouvaient faii-e 
naître d'épouvantables orages , et il était des moments où le 
seigneur du lieu devait tenir à en écarter même l'occasion. Pre- 
nant donc ces imaginations actives par un de leurs côtés les 
plus accessibles , il avait recours aux récits des voyageurs, tou- 
jours écoutés avec une attention également vive et intelli- 
gente; ou bien encore il proposait des énigmes, amusement 
favori (1); ou enfin, profitant de l'influence incalculable doiit 
jouissait la poésie , il ordonnait à son poète de remplir son of- 
fice. 

Les chants germaniques avaient, sous leurs formes ornées, 
le caractère et la portée de l'histoire, mais de l'histoire pas- 
sionnée, préoccupée surtout de maintenir éternellement l'or- 
gueil des journées de gloire, et de ne pas laisser périr ia mé- 
moire des outrages et le désir de les venger (2). Elle proposait 
aussi les grands exemples des aïeux. On y trouve peu de tra- 
ces de lyrisme. C'étaient des poèmes à la manière des compila- 
tions homériques, et, j'ose même le dire, les fragments mutilés 
qui en sont venus jusqu'à nous respirent une telle grandeur 
avec un tel enthousiasme , sont revêtus d'une si curieuse ha- 

(1) Ce goût des énigmes est un des traits principaux de la race 
ariane, et, comme il a été remarqué déjà ailleurs, il s'unit au person- 
nage mystérieux du sphynx ou griffon, dont la patrie primitive est 
incontestablement l'Asie centrale; c'est de là qu'il est descendu sur 
le Cythéron avec les Hellènes, après avoir habité le Bolor avec les 
Iraniens , qui l'appelèrent Simourgh. Les énigmes font partie du génie 
national des Scythes et des Massagètes dans Hérodote, et c'est de là 
qu'elles ont continué à vivre dans les préoccupations du génie ger~ 
manique. 

(2) Tac, Germ., 2. — W. MuUer, ouvr. cité, p. 297. 



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DES RACES HUMAINES. 393 

bileté de formes, que sous quelques rapports ils méritent pres- 
que d*être comparés aux chefs-d'œuvre du chantre d'Ulysse. 
La rime y est inconnue ; ils sont rythmés et allitérés (1). L'an- 
cienneté de ce système de versification est incontestable. Peut- 
être en pourrait-on retrouver des traces aux époques les plus 
primitives de la race blanche. 

Ces poèmes, qui conservaient les traits mémorables des an- 
nales de chaque nation germanique, les exploits des grandes 
familles, les expéditions de leurs braves, leurs voyages et leurs 
découvertes sur terre et sur mer (2), tout enfin ce qui était di- 
gne d'être chanté, n'étaient pas seulement écoutés dans le cer- 
cle de l'odel, ni même de la tribu où ils avaient pris naissance 
et qu'ils célébraient. Suivant qu'ils avaient un mérite supérieur, 
ils circulaient de peuple à peuple, passant des forêts de la 
Norwège aux marais du Danube, apprenant aux Frisons, aux 
riverams du Weser les triomphes obtenus par les Amalungs 
sur les bords des fleuves de la Russie, et répandant chez les 
Bavarois et les Saxons les faits d'armes du Longobard Alboin 
dans les régions lointaines de Tltalie (3). L'intérêt que l'Arian 
Germain prenait à ces productions était tel , que souvent une 
nation demandait à une autre de lui prêter ses poètes et lui 
envoyait les siens. L'opinion voulait même rigoureusement 



(i) Wackernagel , Geschichte, d. d. Lîtteratur, p. 8 et seqq. — L'al- 
litération cesse d'être en usage en Allemagne au ix» siècle. On la trouve 
dans les généalogies gothiques, vandales, burgondes, longobardes, 
frankes , anglo-saxonnes, dans les anciennes formules juridiques, dans 
quelques recettes d'incantation. C'est un mode d'harmonie poétique 
on ne peut plus ancien chez la race blanche; les noms des trois épo- 
nymes Ingœvo, Irmino et Istaewo, cités par Tacite, sont allitérés. Il ne 
serait pas impossible d'en trouver des vestiges dans les généalogies 
bibliques. 

(2) Les Goths avaient des poèmes qui chantaient leur premier départ 
de l'île de Scanzia et les hauts faits des ancêtres de leurs chefs, les 
annales Ethrpamara, Hanala, Fridigern, Vidicula ou Vidicoja. (W. 
Muller, ouvr. cité, p. 297.) 

(3) M. Amédéc Thierry a éloquemment et exactement décrit celte 
ubiquité des poèmes germaniques et, par suite, des grandes actions 
qui y étaient consacrées. {Revue des Deux-Mondes, i" déc. 1852, 
p. 844-845, 883. — Munch, ouvr. cité, p. 43-44.) 



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394 DE L'INEGALITE 

qu'un jarl, un ariman, un véritable guerrier, ne se bornât pas 
à connaître le maniement des armes, du cheval et du gouver- 
nail, l'art de la guerre, de toutes les sciences assurément les 
premières (1) ; il fallait encore qu'il eût appris par cœur et fût 
en état de réciter les compositions qui intéressaient sa race ou 
qui de son temps avaient le plus de célébrité. Il devait de plus 
être habile à lire les runes , à les écrire et à expliquer les se- 
crets qu'elles renfermaient (2). 

Qu'on juge de la puissante sympathie d'idées , de l'ardente 
curiosité intellectuelle qui, possédant toutes les nations ger- 
maniques, rehait entre eux les odels les plus éloignés, neutra- 
lisait chez leurs fiers possesseurs, et sous les rapports les plus 
nobles, l'esprit d'isolement, empêchait le souvenir de la com- 
mune origine de s'éteindre, et, si ennemis que les circonstan- 
ces pussent les faire, leur rappelait constamment qu'ils pen- 
saient, sentaient, vivaient sur le même fonds commun de 
doctrines, de croyances, d'espérances et d'honneur. Tant qu'il 
y eut un instinct qu'on put appeler germanique , cette cause 
d'unité fit son office. Charlemagne était trop grand pour la mé- 
coanaître; il en comprenait toute la force et le parti qu'il en 
devait tirer. Aussi, malgré son admiration pour la românité et 
son désir de restaurer de pied en cap le monde de Constantin, 
il n'eut jamais la moindre velléité de rompre avec ces tradi- 
tions, bien que méprisées par la triste pédanterie gallo-romaine. 

(1) La tactique germanique avait pour principe le coin ; on en attri- 
buait l'invention à Odin. (W. Muller, AUdeutsche Religion, p. 197.) 

(2) Rigsmal, st. 39-42 : « Alors les fils du jarl grandirent; ils domp- 
« tarent des étalons, peignirent des boucliers, aiguisèrent des flèches, 
« taillèrent des bois de lance. Korner, le cadet, sut lire les runes, 
« comprit les alphabets et les caractères divinatoires. Il apprit par là 
« àdompter les hommes, à émousser les glaives, à contenir les mers. 
« Il connut le langage des oiseaux, sut apaiser l'incendie, calmer les 
« flots, guérir les chagrins. Quelquefois aussi il put se donner la force 
« de huit hommes. Il lutta avec Rigr (le dieu) dans la science des 
« runes et en toutes sortes de talents d'esprit; il remporta la victoire. 
« Alors il lui fut donné, il lui fut accordé de s'appeler Rigr lui-même,- 
« et d'être savant en toutes les choses de Tintelligence. » — Cette 
peinture hyperbolique de tout ce que devait savoir un jarl, ou noble, 
pour être digne de son titre, n'est assurément pas d'une race barbare. 



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DES RACES HUMAINES. 595 

Il fit réunir de toutes parts les poésies nationales , et il ne tint 
pas à lui qu'elles n'échappassent à la destruction. Malheureu- 
sement , des nécessités d'un ordre supérieur contraignirent le 
clergé à tenir une conduite différente. 

Il lui était impossible de tolérer que cette littérature, essen- 
tiellement païenne , troublât incessamment la conscience mal 
assurée des néophytes, et, les faisant rétrograder vers leurs 
affections d'enfance, ralentît le triomphe du christianisme. Elle 
mettait un tel emportement, une obstination si haineuse à cé- 
lébrer les dieux du Walhalla et à préconiser leurs orgueilleu- 
ses leçons , que les évêques ne purent hésiter à lui déclarer la 
guerre. La lutte fut longue et pénible. La vieille attache des 
populations aux monuments de la gloire passée protégeait l'en- 
nemi. Mais enfin, la victoire étant restée à la bonne cause, 
l'Église ne se montra nullement désireuse de pousser son suc- 
cès jusqu'à l'extermination totale. Lorsqu'elle n'eut plus rien 
à craindre pour la foi, elle tâcha elle-même de sauver des dé- 
bris désormais inoffensifs. Avec cette tendre considération 
qu'elle a toujours montrée pour les œuvres de Tintelligence, 
même les plus opposées à ses sentiments, noble générosité 
dont on ne lui sait pas assez de gré , elle fit pour les œuvres 
germaniques exactement ce qu'elle faisait pour les livres pro- 
fanes des Romains et des Grecs. Ce fut sous son influence que 
les Eddas furent recueillies en Islande. Ce sont des moines qui 
ont sauvé le poème de Beowulf^ les annales des rois anglo- 
saxons, leurs généalogies, les fragments du Chant du Voya- 
geur, de la Bataille de Finnesburh, de Hiltibrant (1). 
D'autres religieux. compilèrent tout ce que nous possédons des 
traditions du Nord, non comprises dans l'ouvrage de Saemund, 
les chroniques d'Adam de Brème et du grammairien Saxon ; 
d'autres, enfin , transmirent à l'auteur du Nibelungenlied les 

(1) Dans sa forme actuelle, le poème de Beowulf e^l du Yin« siècle 
environ, (EUmuller, Beowulfslied, Einl. LXIII.)Les événements qu*il 
rapporte ne sont pas postérieurs à ?an 600; et même la mort d'Hy- 
gelak , dont il fait mention , est placée par Grégoire de Tours entre 
515 et 520. Ce poème semble avoir été formé de plusieurs chants dififé- 
rents ; on y remarque des espèces de sutures. 



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396 DE l'inégalité 

légendes d'Attila que le x^ siècle vit mettre en œuvre (1). Ce 
sont là des services qui méritent d'autant plus de reconnais- 
sance, que la critique ne doit qu'à eux seuls de pouvoir ratta- 
cher directement les parties originales des littératures moder- 
nes, les inspirations qui ne proviennent pas absolument de 
l'influence hellénistique ou italiote, aux anciennes sources 
arianes, et par là aux grands souvenirs épiques de la Grèce 
primitive, de l'Inde, de l'Iran bactrien et des nations généra- 
trices de la haute Asie. 

Les poèmes odiniques avaient eu d'exaltés défenseurs, mais 
parmi ceux-ci les femmes s'étaient surtout fait distinguer. Elles 
avaient témoigné d'un attachement particulièrement opiniâtre 
aux anciennes mœurs et aux anciennes idées; et, contraire- 
ment à ce qu'on suppose généralement de leur prédilection 
pour le christianisme , opinion vraie quant aux pays romani- 
ses, mais dénuée de fondement dans les contrées germaniques, 
elles prouvèrent qu'elles aimaient du fond du cœur une reli- 
gion et des coutumes assez austères peut-être, mais qui, leur 
attribuant un esprit sagace et pénétrant jusqu'à la divination,' 
les avaient entourées de ces respects et armées de cette au- 
torité que leur refusaient si dédaigneusement les paganismes 
du Sud sous l'empire de Tancien culte. Bien loin qu'on les crût 
indignes de juger des choses élevées, on leur confiait les soins 
les plus intellectuels : elles avaient la charge de conserver les 
connaissances médicales, de pratiquer, en concurrence avec 
les thaumaturges de profession , la science des sortilèges et 
des recettes magiques. Instruites dans tous les mystères des 
limes (2), elles les communiquaient aux héros, et leur prudence 
avait le droit de diriger, de hâter, de retarder les effets du cou- 
rage de leurs maris ou de leurs frères. C'était une situation 
dont la dignité était faite pour leur plake , et il n'y a rien de 
surprenant à ce qu'elles n'aient pas cru tout d'abord devoir 
gagner au change. Leur opposition, nécessairement limitée, se 
manifesta par leur entêtement pour la poésie germanique 
même. Devenues chrétiennes, elles en excusaient volontiers 

(1) Ara. Thierry, Revue des Deux-Mondes, 1" décembre 1852, p. 845. 

(2) "Weïnholé, ouvr.citéi p. 56. — W. G. Grïram, DmtsckeRunen, p. M. 



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DES BACES HUMAINES. 397 

les défauts hétérodoxes; et ces dispositions mutines persistè- 
rent si bien chez elles, que, longtemps après avoir renoncé au 
culte de Wodan et de Freya, elles restèrent les dépositaires 
attitrées des chants des scaldes. Jusque sous les voûtes bénies 
des monastères, elles maintenaient cette habitude réprouvée, 
et un concile de 789 ne put même réussir, en fulminant les 
défenses les plus absolues et les menaces les plus effrayantes, 
à empêcher d'indisciplinables épouses du Seigneur de trans- 
crire, d'apprendre par cœur et de faire circuler ces œuvres 
antiques qui ne respiraient que les louanges et les conseils du 
panthéon Scandinave (1). 

La puissance des femmes dans une société est un des gages 
Jes plus certains de la persistance des éléments arians. Plus 
cette puissance est respectée, plus on est en droit de déclarer 
Ja race qui s'y montre soumise rapprochée des vrais instincts 
de la variété noble ; or, les Germaines n'avaient rien à envier 
à leurs sœurs des branches antiques de la famille (2). 

La plus ancienne dénomination que leur applique la langue 
gothique est guino; c'est le corrélatif du grec yuv»!. Ces deux 
jnots viennent d'un radical commun, gen, qui signifie cw/aw- 
ter (3). La femme était donc essentiellement, aux yeux des 
Arians primitifs, la mère, la source de la famille, de la race, 
et de là provenait la vénération dont elle était l'objet. Pour 
les deux autres variétés humaines et beaucoup de races métis- 
ses en décadence, bien que fort civilisées, la femme n'est que 
la femelle de l'homme. 

(1) Weinhold, ouvr. cité, p. 91. — Les canons de Chalcédoine avaient 
défendu aux femmes de s'approcher de Taulel et d'y remplir aucune 
fonction. Le pape Gélase renouvela cette interdiction dans ses décré- 
tales, à cause des manquements fréquents qu'v faisaient les popula- 
tions germanisées. 

(2) Une marque singulière de la puissance que les races germaniques 
prêtaient aux femmes s'est empreinte dans cette tradition très tardive 
que Charlemagne, abaUu par la défaite de Roncevaux, leva, d'après 
le conseil d'un ange, une armée de cinquante-trois mille vierges, 
auxquelles les païens n'osèrent résister. (Weinhold, oww. cité, p. 44.) 

(3) Gothique : ginan, genûm, gen; c'est le latin gignere, et le grec 
^evvav, yuvTQ. C'est un radical fort ancien. 

RACES HUMAINES. — T. II. 23 



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398 DE l'inégalité 

De même que l'appellation de l'Arian Germain, du guer-- 
rler,yar/, finit, dans ia patrie du nord, par s'élever à la si- 
gnification de gouvernant et de roi, de même le mot quino, 
graduellement exalté , devint le titre exclusif des compagnes 
du souverain, de celles qui régnaient à ses côtés, en un mot, 
des reines. Pour le commun des épouses, une appellation qui 
n'était guère moins flatteuse y succéda : c'est frau, frouwe, 
mot divinisé dans la personnalité céleste deFreya (1). Après 
ce mot, il en est d'autres encore qui sont tous frappés au 
même cachet. Les langues germaniques sont riches en dési- 
gnations de la femme, et toutes sont empruntées à ce qu'il y a 
de plus noble et de plus respectable sur la terre et dans les» 
deux (2). Ce fut sans doute par suite de cette tendance native 
à estimer à un haut degré l'influence exercée sur lui par sa com- 
pagne, que l'Arian du nord accepta, dans sa théologie, Fidée 
que chaque homme était dès sa naissance placé sous la protec- 
tion particulière d'un génie fémmin, qu'il appelait /•^%-a. Cet 
ange gardien soutenait et consolait , dans les épreuves de la 
vie, le mortel qui lui était confié par les dieux, et, lorsque 
celui-ci touchait à Theure suorême, il lui apparaissait pour 
l'avertir (3). 

Cause ou résultat de ces habitudes déférentes , les mœurs 
étaient généralement si pures, que dans aucun des dialectes 
nationaux il ne se trouve un mot pour rendre l'idée de cour- 
tisane. Il semblerait que cette situation n'ait été connue des 
Germains qu'à la suite du contact avec les races étrangères, 
car les deux plus anciennes dénominations de ce genre sont le 
finnique halkjô et le celtique lenne et laënia (4). 

(1) Sanscrit : pH; zend : frî; gothique : fri^ô, y aime. (Bopp, Ver- 
gleichende Grammalik, p. 123.) 

(2) Weinhold, ouvr. cité, p. 20. — L^expression muine , ancien féminin 
de mann, n'est pas germanique. EUe paraît être d'origine celtique. 
Elle' ne s'est conservée que comme indiquant un démon femelle, dans 
les composés murmuine , sirène , et wuldmuine, dryade. (W. Muller^ 
AUdeutsche Religion, p. 366.) 

(3) Weinhold, ouv7\ cité, p. 49. 

(4) Ibid. , p. 291. — Les crimes contre les femmes ne trouvaient même 
pas toujours d'excuse dans l'emportement de la conquête , et, au sac 



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DES BACES HUMAINES. 39î> 

L'épouse germanique apparaît, dans les traditions, comme 
un modèle de majesté et de grâce , mais de grâce imposante. 
On ne la confinait pas dans une solitude jalouse et avilissante ; 
l'usage voulait, au contraire, que, lorsque le chef de famille 
traitait des hôtes illustres, sa compagne, entourée de ses 
filles et de ses suivantes, toutes richement vêtues et parées, 
vînt honorer la fête de sa présence. C'est avec un enthousiasme 
bien caractéristique que des scènes de ce genre sont décrites 
par les poètes (1). 

« Le plaisir des héros était au comble, a chanté l'auteur de 
« Beowulf, La grand'salle retentissait de paroles bruyantes. 
« Alors entra Wealthéow, réponse de Hrôdhgâr. Gracieuse 
« pour les hommes de son mari , la noble créature , ornée d'or, 
« salua gaiement les guerriers attablés. Puis , charmante 
« femme , elle offrit d'abord la coupe au protecteur des odels 
« danois et avec d'aimables paroles Fencouragea à se réjouir 
« et à bien traiter ses fidèles. 

« Le chef magnanime saisit joyeusement la coupe. Puis la 
« fille des nobles Helmings salua , à la ronde , ceux des con- 
« vives , jeunes ou vieux, à qui leur valeur avait mérité d'illus- 
« très dons ; enfin , elle s'arrêta , la belle souveraine , couverte 
« de bracelets et de chaînes précieuses , la généreuse dame , 
« devant le siège de Beowulf. Elle salua en lui le soutien des 
« Goths et lui versa la bière. Pleine de sagesse, elle prit le ciel 
« à témoin des vœux qu'elle formait pour lui , car elle n'avait 
« foi que dans ce champion valeureux pour punir les crimes 
« de Grendel (2). » 

Après avoir accompli ses devoirs de courtoisie , la maîtresse 
du logis s'asseyait auprès de son époux et se mêlait aux entre- 
tiens. Mais avant que le banquet n'arrivât à sa période la plus 
animée , et quand les fumées de l'ivresse commençaient à ga- 

de Rome par Alaric, un Goth de grande naissance, ayant violé la fille 
d'un Romain, fut condamné à mort, malgré la résistance du roi, et 
exécuté. (Kemble, t. I, p. 190.) 

(1) EttmuIIer, Beowulfslied , Einl., p. xlvii. 

(2) Kemble, The anglo-saxon Poem of Beowulf, v. 1215 et seqq., 



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400 DE l'inégalité 

gner les héros, elle se retirait. C'est encore ainsi qu'on en use 
en Angleterre, le pays qui a le mieux conservé les débris des 
usages germaniques. 

Retirées dans leur intérieur, les soins domestiques , les tra- 
vaux de l'aiguille et du fuseau, la préparation des composi- 
tions pharmaceutiques, l'étude des runes, celle des composi- 
tions littéraires, l'éducation de leurs enfants, les entretiens 
intimes avec leurs époux, composaient aux femmes un cercle 
d'occupations qui ne manquait ni de variété ni d'importance. 
C'était dans le séjour particulièrement intime de la chambre 
nuptiale que ces sibylles de la famille rendaient leurs oracles 
écoutés du mari. Dans cette vie de confiance mutuelle, on 
jugeait que l'affection sérieuse et bien fondée sur le libre choix 
n'était pas de trop; les filles avaient le droit de ne se marier 
qu'à leur convenance. C'était la règle; et, lorsque la politique 
ou d'autres raisons la transgressaient, il n'était pas sans exem- 
ple que la victime apportât dans la demeure qu'on lui imposait 
une rancune implacable et n'y excitât de ces tempêtes qui 
finirent quelquefois, au dire de nombreuses légendes, par la 
ruine complète des plus puissantes familles, tant était grande 
et indomptable la fierté de l'épouse germanique. 

Ce n'est pas à dire toutefois que les prérogatives féminines 
n'eussent leurs limites (1). S'il est plus d'un exemple de la 
participation des femmes aux travaux guerriers , la loi les 
tenait, en prmcipe, pour incapables de défendre la terre (2); 
par conséquent , elles n'héritaient pas de Todel. Encore moms 
pouvaient-elles prétendre à être substituées aux droits de leurs- 
époux défunts sur les féods (3). On les croyait propres au 

(1) La considération vouée aux femmes était plus religieuse que 
civile, plus passive qu'active. On les jugeait faibles de corps et grandes 
par l'esprit. On les consultait, mais on ne leur confiait pas l'action. 
(Weinhold, p. 149.) 

(2) Weinhold cite, d'après Luitprand et Jornandés, une foule de cas 
où les femmes germaniques prenaient les armes. (Ouvr. cité, p. 42.) 

(3) La notion germanique sur l'exercice des droits politiques était 
que celui-là seul y était admis qui pouvait remplir tous les devoirs 
de la communauté. La loi excluait donc les enfants, les esclaves, les 
vaincus et les femmes, tous par des causes inhérentes à leur situation. 
(Weinhold, ouvr. cité, p. 120.) 



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DES BACES HUMAOES. 401 

conseil, impropres à l'action. Si, en outre, on admettait chez 
elles Fesprit divinatoire, on ne pouvait leur confier les fonctions 
sacerdotales, puisque le glaive de Ja loi y était joint. Cette ex- 
clusion était si absolue, que dans plusieurs temples les rites 
voulaient que le pontife portât les habits de l'autre sexe; néan- 
moins c'était toujours un prêtre. Les Arians Germains n'a- 
vaient pu accepter qu'avec cette modification les cultes que 
leur avaient fait adopter les nations celtiques parmi lesquelles 
ils vivaient (1). 

Malgré ces restrictions et d'autres encore, l'influence des 
femmes germaines et leur situation dans la société étaient des 
plus considérables. Vis-à-vis de leurs pareilles de la Grèce et 
de Rome sémitisées , c'étaient de véritables reines en présence 
de serves, sinon d'esclaves. Quand elles arrivèrent avec leurs 
maris dans les pays du sud, elles se trouvèrent dans la meil- 
leure des conditions pour transformer à l'avantage de la mo- 
ralité générale les rapports de famille, et par suite la plupart 
des autres relations sociales. Le christianisme, qui, fidèle à 
son désintéressement de tontes formes et de toutes combi- 
naisons temporelles, avait accepté la sujétion absolue de l'é- 
pouse orientale, et qui pourtant avait su ennoblir cette situa- 
tion en y faisant entrer l'esprit de sacrifice, le christianisme, 
qui avait appris à sainte Morn'que à se faire de l'obéissance con- 
jugale un échelon de plus vers le ciel, était loin de répugner 
aux notions nouvelles, et évidemment beaucoup plus pures,, 
que les Arians Germains introduisaient. Néanmoins il ne faut 
pas perdre de vue ce que nous avons observé tout à l'heure. 
L'Église eut d'abord assez peu à se louer de l'esprit d'opposi- 
tion qui animait les Germaines. Il semblaque les derniers ins- 
tincts du paganisme se fussent retranchés dans les institutions 
civiles qui les concernaient. Sans parler de la chevalerie , dont 
les idées sur cette matière appelèrent souvent la réprobation 
des conciles , il est curieux de voir toute la peine qu'éprouve 
le clergé à faire accepter comme indispensable son intervention 



(1) W. »Iuller, Altdeutsche Religion^ p. 53. — Nerthus même avait 
un prêtre, et non une prêtresse. 



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^02 DE l'inégalité 

dans la célébration des mariages (l). La résistance existait en- 
core , chez certaines populations germanisées , dans le xvi® siè- 
cle (2). On n'y voulait considérer le lien conjugal que comme 
un contrat purement civil, où Faction religieuse n'avait pas 
à s'exercer. 

En combattant cette bizarrerie, dont les causes laissent en- 
trevoir une bien singulière profondeur, TÉglise ne perdit rien 
de sa bienveillance pour les conceptions très nobles auxquelles, 
elle était jointe. En les épurant, elle s'y prêta, et ne contribua 
pas peu à les conserver dans les générations successives où dé- 
sormais les mélanges ethniques tendent à les faire disparaître, 
surtout chez les peuples du midi de l'Europe. 

Arrêtons-nous ici. C'en est assez sur les mœurs, les opinions, 
les connaissances , les institutions des Arians Germains pour 
faire comprendre que dans un conflit avec la société romaine 
cette dernière devait finir par avoir le dessous. Le triomphe 
des' peuples nouveaux était infaUlible. Les conséquences en 
devaient être bien autrement fécondes que les victoires des lé- 
gions sous Scipion, Pompée et César. Que d'idées, non pas 
nées d'hier, très antiques au contraire, mais depuis longtemps 
disparues des contrées du midi, et oubliées avec les nobles 
races qui jadis les avaient pratiquées, allaient reparaître dans 
le monde ! Que d'instincts diamétralement opposés à l'esprit 
hellénistique! Vertus et vices, défauts et qualités, tout dans 
les races arrivantes était combiné de façon à transformer la 
face de l'univers civiUsé. Rien d'essentiel ne devait être dé- 
Ci) Les doubles mariages des MérowÎDgs, qui produisaient réguliè- 
rement tous leurs effets civils, avaient lieu assurément sans la par- 
ticipation de l'Eglise. - Jusqu'au xv« siècle, il fut très difficile de faire 
accepter aux populations allemandes l'intervention d'un prêtre dans 
les cérémonies du mariage. Souvent même, lorsque sa présence fut 
requise, elle n'eut lieu qu'au milieu de la fête et sans qu'il fût ques- 
tion de se rendre à l'église. - On admit aussi la bénédiction ecclé- 
siastique après la consommation du mariage. (Weinhold , ouvr cité 
p. 260.) ' ' 

(2) On cite encore, en 15?»1, un cas de mariage dans la haute bour- 
geoisie protestante où n'intervint aucune action religieuse. (Wein- 
hold, o««n cité, p. 263.) - La bigamie de Philippe de Hesse pouvait 
se défendre à ce point de vue. 



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DES BACES HUMAINES. 403 

truit, tout devait être changé. Les mots même allaient perdre 
leur sens. La liberté, l'autorité, la loi, la patrie, la monar- 
chie , la religion même, se dépouillant peu à peu de costumes 
et d'insignes usés , allaient pour plusieurs siècles en posséder 
d'arutres , bien autrement sacrés. 

Cependant les nations germaniques , procédant avec la len- 
teur qui est la condition première de toute œuvre solide , ne 
devaient pas débuter par cette restauration radicale; elles 
commencèrent par vouloir maintenir et conserver, et cette 
tâche honorable, elles l'acconaplirent. sur la plus vaste échelle. 

Pour assister à. la manière dont elle s'exécuta , reportons- 
nous encore une fois à l'époque du premier César, et nous al- 
lons voir se dérouler sous nos yeux cet état de choses qu'an- 
nonçait la fin du livre précédent : nous allons contempler la 
Rome germanique. 



CHAPITRE IV. 

Rome germanique. — Les armées romano-celtiques et romano- 
germaniques. — Les empereurs germains. 

Le rôle ethnique des populations septentrionales ne com- 
mence qu'au I^' siècle avant notre ère éprendre une impor- 
tance générale et bien marquée. 

Ce fut l'époque où le dictateur crut devoir traiter d'une ma- 
nière si favorable les Gaulois , ces antiques ennemis du nom 
romain. Il fit d'eux les soutiens directs de son gouvernement, 
et ses successeurs, continuant dans la même voie, témoignè- 
rent de leur mieux qu'ils avaient bien compris tous les services 
que les nations habitant entre les Pyrénées et le Rhin pouvaient 
rendre à un pouvoir essentiellement militaire. Ils s'étaient 
aperçus que c'était chez celles-ci une sorte d'instinct que de 
se dévouer sans réserve aux intérêts d'un général , quand sur- 
tout il était étranger à leur sang. 



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404 DE l'inégalité 

Cette condition était indispensable, et voici pourquoi : le 
Celtes de la Gaule , animés d'un esprit de localité bien franc , 
et plein de turbulence , s'attachaient beaucoup plus , dans les 
affaires de leurs cités , aux questions de personnes qu'aux ques- 
tions de fait. La politique de leurs nations avait pris, dans 
cette habitude, une vivacité d'allures qui n'était guère pro- 
portionnée à la dimension des territoires. Des révolutions per- 
pétuelles avaient épuisé la plupart de ces peuples. La théocratie, 
renversée presque partout , d'abord effacée devant la noblesse , 
puis, au moment où les Romains dépassaient les limites de la 
Provence , la démocratie et son inséparable sœur, la démago- 
gie, faisant invasion à leur tour, avaient attaqué le pouvoir des 
nobles. La présence de ce genre d'idées annonçait clairement 
que le mélange des races était arrivé à ce point où la confu- 
sion ethnique crée la confusion intellectuelle et l'impossibilité 
absolue de s'entendre. Bref, les Gaulois, qui n'étaient point 
des barbares, étaient des gens en pleine voie de décadence, 
et, si leurs beaux temps avaient infiniment moins d'éclat que 
les périodes de gloire à Sidon et à Tyr, il n'en est pas moins 
indubitable que les cités obscures des Carnutes, des Rèmes et 
des Éduens mouraient du même mal qui avait terminé l'exis- 
tence des brillantes métropoles chananéennes (1). 

Les populations galliques , mêlées de quelques groupes sla- 
ves, s'étaient diversement alliées aux aborigènes finnois. De 
là des différences fondamentales. Il en était résulté les sépara- 
tions primitives les plus tranchées des tribus et des dialectes. 
Dans le nord, quelques peuples avaient été relevés par le con- 
tact avec les Germains; d'autres, dans le sud-ouest, avaient 
subi celui des Aquitains ; sur la côte de la Méditerranée , le 
mélange s'était opéré avec des Ligures et des Grecs , et depuis, 
un siècle les Germains sémitisés occupant la Province étaient 
venus compliquer encore ce désordre. Le développement du 
mal était d'ailleurs favorisé par la disposition sporadique de 



(1) Tacite, si grand admirateur des Germains, bien que souvent d'une 
manière un peu romanesque, traite les Gaulois de son temps avec 
une extrême sévérité. (Germ., 28, 29.) 



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DES HACES HUMAINES. 405 

ces sociétés minuscules , où l'intercession du moindre élément' 
nouveau développait presque instantanément ses conséquences. 

Si chacune des petites communautés gauloises s'était trouvée 
subitement isolée , au moment même où les principes ethniques 
qui la composaient étaient parvenus à l'apogée de leur lutte , 
l'ordre et le repos, je ne dis pas de hautes facultés, auraient 
pu s'établir, parce que la pondération des races fusionnées 
s'accomplit plus facilement dans un moindre espace. Mais lors- 
qu'un groupe assez restreint reçoit de continuels apports de 
sang nouveau avant d'avoir eu le temps d'amalgamer les an- 
ciens, les perturbations deviennent fréquentes, et sont plus 
rapides comme aussi plus douloureuses. Elles mènent à la dis- 
solution finale. C'était la situation des États de la Gaule lors- 
que les légions romaines les envahirent. 

Gomme les populations y étaient braves, riches, pourvues 
de beaucoup de ressources et, entre autres, de places de guerre 
fortes et nombreuses , l'envie de résister ne leur manquait pas ; 
mais ce qui leur manquait, on le voit, c'était la cohésion, non 
pas seulement entre nations , mais encore entre concitoyens. 
Presque partout les nobles trahissaient le peuple, quand le peu- 
ple ne vendait pas les nobles. Le camp romain était toujours 
encombré de transfuges de toutes les opinions, aveuglément 
acharnés à poignarder leurs ennemis politiques à travers la 
gorge de leur patrie. Il y eut des hommes dévoués , des inten- 
tions généreuses; ce fut sans résultat. Les Geltes germanisés 
sauvèrent presque seuls l'antique réputation. Arvernes, ils s'é- 
levèrent jusqu'aux prodiges ; Belges, ils furent presque décla- 
rés indomptables par le vainqueur; mais quant aux populations 
renommées comme les plus illustres , comme les plus intelli- 
gentes, celles précisément où les révolutions ne cessaient pas, 
lesRèmes, les Èduens, celles-là ou bien résistèrent à peine, 
ou bien s'abandonnèrent du premier coup à la générosité des 
conquérants, ou enfin, entrant «ans honte dans les projets de 
l'étranger, reçurent avec joie, en échange de leur indépen- 
dance, le titre d'amies et d'alliées du peuple romain. En dix 
ans la Gaule fut domptée et à jamais soumise. Des armées qui 
valent bien celles de Rome n'ont pas obtenu de nos jours de si 

23. 



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406 DE l'inégalité 

brillants succès chez les barbares de FAlgérie : triste compa- 
raison pour les populations celtiques. 

Mais ces gens si aisés à subjuguer devinrent immédiatement 
d'irrésistibles instruments de compression aux mains des em- 
pereurs. On les avait vus dans leurs cités, patriciens arrogants 
ou démocrates envieux , passer la majeure partie de leur vie 
dans la sédition; ils furent à Rome du dévouement le plus 
utile au principat. Acceptant pour eux-mêmes le joug et l'ai- 
guillon , ils servirent à y façonner les autres , ne sollicitant en 
retour de leur complaisance que les honneurs soldatesques et 
les émotions delà caserne. On leur prodigua ces biens par sur- 
<îroît. 

César avait composé sa garde de Gaulois. Il lui avait donné 
malicieusement le plus joli emblème de la légèreté et de l'in- 
souciance , et les légionnaires kymris de T Alauda , qui étalaient 
si fièrement sur leurs casques et sur leurs boucliers la figure 
de l'alouette , s'accordèrent avec tous leurs concitoyens pour 
<îhérir le grand homme qui les avait débarrassés de leur isono- 
mie et leur faisait une existence si conforme à leurs goûts. 

Ils étaient donc fort satisfaits ; mais ce ne serait pas rendre 
justice aux Gaulois que de supposer qu'ils aient été constants 
et inébranlables dans leur amour de l'autorité romaine. Main- 
tes fois ils se révoltèrent, mais toujours pour revenir à l'obéis- 
sance, sous la pression d'une inexorable impossibilité de s'en- 
tendre. L'habitude d'être gouvernés par un maître ne leur ap- 
prit jamais le respect d'une loi. S'insurger, pour eux , c'était 
la moindre des difficultés et peut-être le plus vif des plaisirs. 
Mais aussitôt qu'il s'agissait d'organiser un gouvernement na- 
tional à la place du pouvoir étranger que l'on venait de briser, 
aussitôt qu'il s'agissait de revenir à une règle quelconque et 
d'obéir à quelqu'un, l'idée que la prérogative souveraine allait 
appartenir à un Gaulois glaçait tous les esprits. Il eât semblé 
que c'était pourtant là le véritable but de l'insurrection ; mais 
non, les combmaisons les plus ingénieuses s'efforçaient en vain 
de tourner ce terrible écueil ; toutes s'y brisaient. Les assem- 
blées , les conseils discutaient la question avec furie , et se sé- 
paraient tumultueusement sans réussira passer outre. Alors 



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DES BACES HUMAINES. 407 

les gens timides, qui s'étaient tenus à l'écart jusque-là, tous 
les amis secrets delà domination impériale reprenaient courage ; 
on allait répétant avec eux que le pouvoir des aigles pouvait 
être un mal , mais qu'après tout Petilius Cerialis avait eu rai- 
son de dire aux Belges que c'était un mal nécessaire et qu'en 
dehors il n'y avait ^ue la ruine. Cela dit , on rentrait la tête 
basse dans le bercail romain. 

Cette singulière inaptitude d'indépendance se révéla sous 
toutes ses faces. On eût dit que, le sort prenait plaisir à la pous- 
ser à bout. Il arriva un jour aux Gaulois de posséder un em- 
pereur à eux. Une femme le leur avait donné, et ne leur de- 
mandait que de le soutenir contre le concurrent d'Italie. Cet 
empereur, Tetricus, eut à lutter contre les mêmes impossibili- 
tés où s'étaient brisées les insurrections précédentes , et , bien 
qu'appuyé par les légions germaniques, qui le maintenaient 
contre le mauvais vouloir ou plutôt contre la légèreté chroni- 
que de ses peuples, il crut bien faire, et fit bien sans doute, d'é- 
-changer son diadème contre la préfecture de la Lucanie. Les 
États éphémères rentrèrent dans le devoir, en murmurant peut- 
être , au fond très satisfaits de n'avoir pas lâché un pouce de 
leurs jalousies municipales. 

L'expérience journalière le démontrait donc : les Gaulois 
du i«^ et du ii« siècle de notre ère n'avaient que des qualités 
martiales; mais ils les avaient à un degré supérieur. Ce fut 
pour ce motif qu'impuissants dans leur propre cause, ils exer- 
cèrent une influence momentanée si considérable sur le monde 
romain sémifcisé. 

Certainement le Numide était un adroit cavalier, le Baléare 
on frondeur sans pareil ; les Espagnols fournissaient une infan- 
terie qui bravait toute comparaison, et les Syriens, encore in- 
fatués des souvenirs d'Alexandre, donnaient des recrues d'une 
réputation aussi grande que justifiée. Cependant tous ces mé- 
rites pâlissaient devant celui des Gaulois. Ses rivaux de gloire, 
basanés et petits , ou du moins de moyenne taille , ne pouvaient 
lutter d'apparence martiale avec le grand corps du Trévire ou 
du Boïen , plus propre que personne à porter légèrement sur 
ses larges épaules le poids énorme dont la discipline régle- 



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408 DE l'inégalité 

mentaire chargeait le fantassin des légions. C'était donc à bon 
droit que l'État cherchait à multiplier les enrôlements dans la 
Gaule, et surtout dans la Gaule germanisée. Sous les douze 
Césars, alors que l'action politique se concentrait encore chez 
les populations méridionales, c'était déjà le Nord qui était sur- 
tout chargé de maintenir par les armes le repos de l'empire. 

Toutefois il est remarquable que cette estime, qui facilitait 
aux soldats de race celtique l'accès des grandes dignités mili- 
taires, voire de la chaire sénatoriale, ne les rendit pas partici- 
pants au concours ouvert pour la pourpre souveraine. Les^ 
premiers provinciaux qui y parvinrent furent des Espagnols, 
des Africains, des Syriens, jamais des Gaulois, sauf les exem- 
ples irréguliers et peu encourageants de Tetricus et de Pos- 
thume. Décidément les Gaulois n'avaient pas d'aptitudes gou- 
vernementales, et si Othon, Galba, Vitellius pouvaient en faire 
d'excellents suppôts de révolte, il ne venait à l'esprit de per- 
sonne d'en tirer des administrateurs ni des hommes d'État. 
Gais et remuants , ils n'étaient ni instruits ni portés à le de- 
venir. Leurs écoles, fécondes en pédants, fournissaient très 
peu d'esprits réellement distingués. Le premier rang ne leur 
était donc pas accessible, et ce trône qu'ils gardaient si bien, 
ils n'étaient pas aptes à y monter. 

Cette impuissance attachée à l'élément celtique cessa com- 
plètement de peser sur les armées septentrionales aussitôt 
qu'elles eurent commencé à se recruter beaucoup moins chez 
les Gaulois germanisés, bientôt atteints, comme les autres, par 
la lèpre romaine, que chez les Germains méridionaux, quoique 
ces derniers eux-mêmes fussent assez loin, pour la plupart, 
d'être de sang pur. Les effets de cette modification éclatèrent 
dès l'an 252, à l'avènement de Julius Verus Maximinus, lequel 
était fils d'un guerrier goth. La dépravation romaine, dans ses 
progrès sans remède, avait reconnu d'instmct l'unique moyen 
de prolonger sa vie , et tout en continuant de mauidire et de 
dénigrer les barbares du Nord, elle consentait à leur laisser 
prendi^e toutes les positions qui la dominaient elle-même et d'oii 
on pouvait la conduire. 

A dater de ce moment, l'essence germanique éclipse toutes 



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-'\ 



DES BACES HUMAINES. 409 

les autres dans la romanité (1). Elle anime les légions, possède 
ies hautes charges militaires, décide dans les conseils souve- 
rains. La race gauloise , qui d'ailleurs ^'était représentée vis- 
ù-vis d'elle que par des groupes septentrionaux , ceux qui lui 
étaient déjà apparentés, lui cède absolument le pas. L'esprit 
des jarls, chefs de guerre, s'empare du gouvernement prati- 
que, et Ton est déjà en droit de dire que Rome est germanisée, 
puisque le principe sémitique tombe au fond de l'océan social 
et se laisse visiblement remplacer à la surface par la nouvelle* 
couche ariane. 

Une révolution si extraordinaire, bien que latente, cette su- 
perposition contre nature d'une race ennemie , qui , plus sou- 
vent vaincue que victorieuse, et méprisée officiellement comme 
barbare j venait ainsi déprimer les races nationales, une si 
étrange anomalie avait beau s'effectuer par la force des cho- 
ses, elle avait à percer trop de difficultés pour ne pas s'accom- 
pagner d'immenses violences. 

Les Germains, appelés à diriger l'empire, trouvaient en lui un 
corps épuisé et moribond. Pour le faire vivre, ce grand corps, 
ils étaient incessamment obligés de combattre ou les deman- 
des d'un tempérament différent du leur, ou les caprices nés du 
malaise général , ou les exaspérations de la fièvre , également 
fatales au maintien de la paix publique. De là des sévérités 
d'autant plus outrées que ceux qui les jugeaient nécessaires, 
étant imparfaitement éclairés sur la nature complexe de la so- 
ciété qu'ils traitaient, poussaient aisément jusqu'à l'abus l'em- 
ploi des méthodes réactives. Ils exagéraient, avec toute la fou- 
gue intolérante de la jeunesse, la proscription dans l'ordre 
politique et la persécution dans l'ordre religieux. C'est ainsi 
qu'ils se montrèrent les plus ardents ennemis du christianisme. 
Eux qui devaient plus tard devenir les propagateurs de tous 
ses triomphes, ils débutèrent par le méconnaître-, ils se lais- 
sèrent prendre à la calomnie qui le poursuivait. Persuadés 
qu'ils tenaient dans ce culte nouveau une des expressions les 

(1) « IjSl Pannonie et la Mœsie romaiDes... furent, aux iii« et iv« siè- 
cles, la pépinière des légions, et, par les légions, celle des Césars, j» 
Umédée Thierry, Revue des Deux-Mondes, ib juillet 18ti4.) 



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410 DE l'inégalité 

plus menaçantes de rincrédnlité philosophique, leur amour 
inné d'une religion définie, considérée comme base de tout 
gouvernement régulier, le leur rendit d'abord odieux; et ce 
qu'ils détestèrent en lui, ce ne fut pas lui, mais un fantôme 
qu'ils crurent voir. On est donc moins tenté de leur reprocher 
le mal qu'ils ont fait eux-mêmes que celui, beaucoup plus con- 
sidérable, qu'ils ont laissé faire aux partisans sémitisés des an- 
ciens cultes. Cependant il faudrait craindre aussi de leur trop 
'demander. Pouvaient-ils étouffer les conséquences inévitables 
d'une civilisation pourrie qu'ils n'avaient pas créée? Réformer 
la société romaine sans la renverser, c'eût été beau sans doute. 
Substituer doucement, insensiblement, la pureté catholique à 
la dépravation païenne sans rien briser dans l'opération^ c'eût 
été le bien idéal: mais, qu'on y réfléchisse, un tel chef-d'œuvre 
n'aurait été possible qu'à Dieu. 

Il n'appartient qu'à lui de séparer d'un geste la lumière des 
ténèbres et les eaux du limon. Les Germains étaient des hom- 
mes, et des hommes richement doués sans doute, mais sans 
nulle expérience du milieu où ils étaient appelés; ils n'eurent 
pas cette puissance. Leur travail, depuis le milieu du m® siècle 
jusqu'au v^, se borna à conserver le monde tellement quelle- 
ment, dans la forme où on lé leur avait remis. 

En considérant les choses sous ce point de vue, qui est le seul 
véritable, on n'accuse plus, on admire. De même encore, en re- 
connaissant sous leurs toges et leurs armures romaines Decius, 
Aurélien, Claude, Maximien, Dioclétien, et la plupart de leurs 
successeurs, sinon tous, jusqu'à Augustule, pour des Germains 
et fils dé Germains, on convient que l'histoire est complètement 
faussée par ces écrivains, tant modernes qu'anciens, dont l'in- 
variable système est de représenter comme un fait monstrueux, 
comme un cataclysme inattendu , l'arrivée finale des nations 
tudesques tout entières au sein de la société romanisée. 

Rien, au contraire, de mieux annoncé et de plus facile à 
prévoir, rien de plus légitime, rien de mieux préparé que 
cette conclusion. Les Germains avaient envahi Tempire du jour 
où ils étaient devenus ses bras, ses nerfs et sa force. Le pre- 
mier point qu'ils en avaient pris, c'avait été le trône, et non 



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DES BACES HUMAINES. 411 

pas par violence ou usurpation ; les populations indigènes elles- 
mêmes, se reconnaissant à bout de voies , les avaient appelés, 
les avaient payés,- les avaient couronnés. 

Pour gouverner à leur guise, comme ils en avaient incontes- 
tablement le droit et même le devoir, les empereurs ainsi ins- 
tallés s'étaient entourés d'hommes capables de comprendre et 
d'exécuter leur pensée , c'est-à-dire d'hommes de leur race. 
Ils ne trouvaient que chez ces Romains improvisés le reflet 
de leur propre énergie et la facilité nécessaire à les bien ser- 
vir. Mais qui disait Germain , disait soldat. La profession des 
armes devint ainsi la condition première de l'admission aux 
grands emplois. Tandis que dans la vraie conception romaine, 
italique et romaine sémitique , la guerre n'avait été qu'un ac- 
cident, et ceux qui la faisaient que des citoyens momentané- 
ment détournés de leurs fonctions régulières, la guerre fut pour 
la magistrature impériale la situation naturelle , sur laquelle 
durent se façonner l'éducation et l'esprit de l'homme d'État. 
En fait, la toge céda le pas à l'épée. 

A la vérité , le profond bon sens des hommes du IVord ne 
voulut jamais que cette prédilection fût officiellement avouée, 
€t telle fut à cet égard sa discrète et sage réserve, que cette 
convention se maintint à travers tout le moyen âge, et le dé- 
passa pour venir jusqu'à nous. Le guerrier germain romanisé 
comprenait bien que la prépondérance au moms fictive de l'é- 
lément civil importait à la sécurité de la loi et pouvait seule 
maintenir la société existante. 

L'empereur et ses généraux savaient donc, au besoin, dis- 
simuler la cuirasse sous la robe de l'administrateur. Pourtant 
le déguisement n'était jamais si complet qu'il pût tromper des 
gens malveillants. L'épée montrait toujours sa pointe. Les po- 
pulations s'en scandalisaient. Les demi-concessions ne les ra- 
menaient pas. La protection qu'elles recevaient ne faisait pas 
naître leur gratitude. Les talents politiques de leurs gouver- 
nants les trouvaient aveugles. Elles en riaient avec mépris , et 
murmuraient, depuis le Rhin jusqu'aux déserts de la Thébaïde, 
l'injure toujours renouvelée de barbare. On ne saurait dire' 
qu'elles eussent tout à fait tort, suivant leurs lumières. 



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412 DE l'inégalité 

Si les hommes germaniques admiraient l'ensemble de l'or- 
ganisation romaine, sentiment qui n'est pas douteux, ils n'avaient 
pas autant de bienveillance pour tels détails qui précisément 
aux yeux des indigènes en faisaient la plus précieuse parure et 
composaient l'excellence de la civilisation. Les soldats couron- 
nés et leurs compagnons ne demandaient pas mieux que de 
conserver la discipline morale, l'obéissance aux magistrats, de 
protéger le commerce, de continuer les grands travaux d'uti- 
lité publique ; ils consentaient encore à favoriser lés œuvres de 
rintelligence , eu tant qu'elles produisaient des résultats ap- 
préciables pour eux. Mais la littérature à la mode, mais les 
traités de grammaire, mais la rhétorique, mais les poèmes lip- 
pogrammatiques, et toutes les gentillesses de même sorte qui 
faisaient les délices des beaux esprits du temps, ces chefs- 
d'œuvre-là les trouvaient, sans exception, plus froids que 
glace ; et comme , en définitive, les grâces venaient d'eux , et 
que toutes les faveurs tendaient à se concentrer, après les gens 
de guerre, sur les légistes, les fonctionnaires civils , les cons- 
tructeurs d'aqueducs, de routes, de ponts, de forteresses, puis 
sur les historiens, quelquefois sur les panégyristes brûlant leur 
encens, par nuages compacts , aux pieds du maître , et qu'elles 
n'allaient guère plus loin, les classes lettrées ou soi-disant tel- 
les étaient en quelque sorte fondées à soutenir que César man- 
quait de goût. Certes ils étaient barbares, ces rudes dominateurs 
qui, nourris des chants nerveux de la Germanie, restaient insen- 
sibles à la lecture comme à l'aspect de ces madrigaux écrits en 
forme de lyre ou de vase, devant lesquels se pâmaient d'ad- 
miration les gens bien élevés d'Alexandrie et de Rome. lia 
postérité aurait bien dû en juger autrement, et prononcer que 
le barbare existait en effet, mais non pas sous la cuirasse du 
Germain. 

Une autre circonstance blessait encore au vif l'amoùr-pro* 
pre du Romain. Ses chefs , ignorant pour la plupart ses guerres 
passées, et jugeant des Romains d'autrefois d'après les con- 
temporains, ne semblaient pas en prendre le moindre souci^ 
et c'était bien dur pour des gens qui se considéraient si forts. 
Quand Néron avait plus honoré la Grèce que la ville de Qui- 



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DES BACES HUMAINES. 415^ 

rinus, quand Septime Sévère avait élevé la gloire du borgne 
de Trasymène au-dessus de celle des Scipions, ces préférences 
n'étaient du moins pas sorties du territoire national. Le coup 
était plus rude quand on voyait tels des empereurs de rang 
nouveau, et les armées qui leur avaient donné la pourpre, ne 
s'occuper pas plus d'Alexandre le Grand que d'Horatius Co- 
dés. On connut des Augustes qui de leur vie n'avaient entendu 
parler de leur prototype Octave, et ne savaient pas même son 
nom. Ces hommes-là sans nul doute savaient par cœur les gé- 
néalogies et les actions des héros de leur race. 

Il ne résultait pas moins de ce fait, comme de tant d'autres^ 
qu'au m® siècle après Jésus-Christ la nation romaine armée 
et bien portante et la nation romaine pacifique et agonisante 
ne s'entendaient nullement ; et, quoique les chefs de cette com- 
binaison, ou plutôt de cette juxtaposition de deux corps si 
hétérogènes, portassent des noms latins ou grecs et s'habillas- 
sent de la toge ou de la chlamyde, ils étaient foncièrement, et 
très heureusement pour cette triste société, de bons et authen- 
tiques Germains. C'était là leur titre et leur droit à dominer. 

Le noyau qu'ils formaient dans l'empire avait d'abord été 
bien faible. Les deux cents cavaliers d' Arioviste que Jules César 
prit à sa solde en furent le germe. Des développements rapi- 
des succédèrent , et on les remarque surtout depuis que les 
armées, celles principalement qui avaient leurs cantonnements 
' en Europe, étabUrent en pfmcipe de n'accepter guère que des 
recrues germaniques. Dès lors l'élément nouveau acquit une 
puissance d'autant plus considérable qu'elle se retrempa in- 
cessaniment dans ses sources. Puis chaque jour de nouvelles 
causes apparurent et se réunirent pour l'entraîner dans les ter- 
ritoires romains, non plus par quantités relativement minimes, 
mais par masses. 

Avant de passer à l'examen de cette terrible cnse , on peut 
s'arrêter un moment devant une hypothèse dont la réalisa- 
tion aurait paru bien séduisante aux populations romaines du 
iV° siècle. La voici : qu'on suppose un mstant les nations ger- 
maniques qui à cette époque étaient limitrophes de l'empire 
beaucoup plus faibles, numériquement parlant, qu'elles ne Font 



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414 DE l'inégalité 

été en effet ; elles auraient été très promptement absorbées dans 
le vaste réservoir social qui ne se lassait pas de leur demander 
des forces. Au bout d'un temps donné , ces familles auraient 
disparu parmi les éléments romanisés ; puis la corruption gé- 
nérale, poursuivant son cours , aurait abouti à une dégénéra- 
tion chronique qui aujourd'hui permettrait à peine à l'Europe 
de maintenir une sociabilité quelconque. Du Danube à la Si- 
<;ile, et de la mer Noire à l'Angleterre, on en serait à peu près 
au point de décomposition pulvérulente où sont arrivées les 
provinces méridionales du royaume de Naples et la plupart deis 
territoires de l'Asie antérieure. 

Sur cette hypothèse qu'on en greffe une seconde. Si les na- 
tions jaunes et à demi jaunes, à demi slaves, à demi arianes,' 
d'au delà de l'Oural avaient pu garder la possession de leurs 
steppes, les peuples gothiques, à leur tour, conservant les ré- 
gions du nord-est jusqu'aux gorges hercyniennes d'une part, jus- 
qu'à TEuxin de l'autre, n'auraient eu aucune raison de passer le 
Danube. Elles auraient développé sur place une civilisation toute 
spéciale, enrichie de très faibles emprunts romains , livrés parj 
l'inévitable absorption qu'elles auraient faite à la longue des? 
colonies transrhénanes et transdanubiennes. Un jour, profitant 
de la supériorité de leurs forces actives, elles auraient éprouvé 
le désir de s'étendre pour s'étendre ; mais c'eût été bien tard. 
L'Italie, la Gaule et l'Espagne n'auraient plus été, comme elles 
le furent pour les vainqueurs du v® siècle, des conquêtes ins- 
tructives, mais seulement des annexes propres à être exploitées 
matériellement, comme l'est aujourd'hui l'Algérie. 

Cependant il y a quelque chose de si providentiel, ae si 
fatal dans l'application des lois qui amènent les mélanges ethni- 
ques, qu'il ne serait résulté de cette différence, qui paraît si 
considérable à la première vue, qu'une simple perturbation de 
synchronismes. Un genre de culture comparable à celui qui a 
régné du x® au xiii® siècle environ aurait commencé beaucoup 
plus tôt et duré plus longtemps, parce que la pureté du sang 
germanique aurait résisté davantage. Elle aurait néanmoins 
fini par s'épuiser de même en subissant des contacts absolu- 
ment semblables à ceux qui l'ont énervée. Les commotions so- 



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BES BACES HUMAINES. 415 

ciales auraient été transportées à d'autres dates; elles n'en 
auraient pas moins eu lieu. Bref, par un autre chemin, l'hu- 
manité serait arrivée identiquement au résultat qu'elle a ob- 
tenu. 

Venons à l'établissement des Germains par grandes masses 
au sein de la romanité, à la façon dont il s'opéra et à la manière 
dont il doit être jugé. 

Les empereurs de race teutonique avaient à leur disposition, 
pour procurer à l'État des défenseurs de leur sang, un moyen 
infaillible, qui leur avait été enseigné par leurs prédécesseurs 
romains. Ceux-ci l'avaient appris du gouvernement de la répu- 
blique, qui le tenait des Grecs , lesquels , à travers l'exemple 
des Perses, l'avaient emprunté à la politique des plus anciens 
royaumes ninivites. Ce moyen, venu de si loin et d'un emploi 
si général, consistait à transplanter, au milieu des populations 
dont la fidélité ou l'aptitude militaire étaient douteuses, des 
colonisations étrangères destinées, suivant les circonstances, à 
défendre ou à contenir. 

Le sénat, dans ses plus beaux jours d'habileté et d'omnipo- 
tence, avait fait de fréquentes applications de ce système ; les 
premiers Césars, tout autant. La Gaule entière, l'île de Breta- 
gne, THelvétie, les champs décumates, les provinces illyrien- 
nes, la Thrace, avaient fini par être couverts de bandes de 
soldats libérés du service. On les avait mariés, on les avait 
pourvus d'instruments agricoles, on leur avait constitué des 
propriétés foncières, puis on leur avait démontré que la con- 
servation de leur nouvelle fortune , la sécurité de leurs famil- 
les et le solide maintien de la domination romaine dans la 
contrée, c'était tout un. Rien de plus aisé à comprendre en 
effet, même pour les intelligences les plus rétives , d'après la 
manière dont on établissait les droits de ces nouveaux habi- 
tants à la possession du sol. Ces droits ne résidaient que dans 
l'expression de la volonté du gouvernement qui expulsait 
l'ancien propriétaire et mettait à sa place le vétéran. Celui-ci, 
forcé de se roidir contre les réclamations de son prédécesseur, 
ne se sentait fort que de la bienveillance du pouvoir qui l'ap- 
puyait. Il était donc dans les meilleures dispositions imagina- 



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416 DE l'inégalité 

blés pour se conserver cette bienveillance au prix d'un dévoue- 
ment sans bornes. 

Cette combinaison d'effets et de causes plaisait aux politiques 
• de l'antiquité. Leur sagesse l'approuvait, et, si les gens qui 
avaient à en souffrir pouvaient s'en plaindre, la morale publi- 
que acceptait, sans plus de scrupules, un système jugé utile à la 
solidité de l'État, un système consacré par les lois, et qui de 
plus avait pour excuse d'avoir été toujours et partout pratiqué 
par les nations dont un esprit cultivé pouvait invoquer les 
exemples. 

Dès le temps des premiers Césars , on crut devoir apporter 
quelques modifications à la simplicité brutale de ce mécanisme. 
L'expérience avait prouvé que les colonisations de vétérans 
italiotes, asiatiques ou même gaulois méridionaux, ne mettaient 
pas suffisamment les frontières du nord à l'abri des incursions 
de voisins trop redoutables. Les familles romanisées reçurent 
l'ordre de s'éloigner des limites extrêmes, puis l'on offrit à tous 
les Germains cherchant fortune, et le nombre n'en était pas 
médiocre, la libre disposition des terrains restés vacants, le 
titre un peu oppressif quelquefois d'amis du peuple romain et, 
ce qui semblait promettre davantage, l'appui des légions con- 
tre les agressions éventuelles des ennemis de Temph^e. 

Ce fut ainsi que, par la propre volonté, par le choix libre 
du gouvernement impérial, des nations teutoniques furent ins- 
tallées tout entières sur les terres romaines. On espéra de si 
grands avantages de cette manière de procéder que bientôt 
l'on joignit aux aventuriers les prisonniers de guerre. Quand 
une tribu de Germains était vaincue, on l'adoptait, on en com- 
posait une nouvelle bande de gardes-frontières, en ayant soin 
seulement de la dépayser. 

Les autres barbares n'assistaient pas sans jalousie au spec- 
tacle d'une situation si favorisée. Sans même avoir besoin de 
se rendre compte des avantages supérieurs auxquels ces Ro- 
mains factices pouvaient prétendre , ni apercevoir d'une ma- 
nière bien nette les sphères brillantes où cette élite disposait 
des destmées de l'univers, ils voyaient leurs pareils pourvus 
de propriétés depuis longtemps en bon état de culture ; ils les 



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DES BACES HUMAINES. 417 

Toyaient en contact avec un commerce opulent , et en jouis- 
sance de ce que les perfectionnements sociaux avaient pour 
eux de plus enviable. C'en était assez pour que les agressions 
redoublassent d'impétuosité, de fréquence. Obtenir des terres 
impériales devint le rêve obstiné de plus d'une tribu , lasse de 
végéter dans ses marais et dans ses bois. 

Mais , d'un autre côté , à mesure que les attaques devenaient 
plus rudes, la situation des Germains colonisés était aussi plus 
précaire. Des rivaux les trouvaient trop riches; eux, ils se 
sentaient trop peu tranquilles. Ils étaient souvent exposés à la 
tentation de tendre la main à leurs frères au lieu de les com- 
battre , et , pour en obtenir la paix , de se liguer avec eux con- 
tre les vrais Romains, placés derrière leur douteuse protection. 

L'administration impériale germanisée jugea le péril ; elle 
■en comprit toute l'étendue, et, afin de le détourner en redou- 
blant le zèle des auxiliaires , elle ne trouva rien de mieux que 
de leur proposer les modifications suivantes dans leur état 
légal : 

Ils ne seraient plus considérés uniquement comme des co- 
lons, mais bien comme des soldats en activité de service. 
Conséquemment, à tous les avantages dont ils étaient déjà en 
possession , et qui- ne leur seraient point retirés , ils verraient 
s'ajouter encore celui d'une solde militaire. Ils deviendraient 
partie intégrante des armées, et leurs chefs obtiendraient les 
grades, les honneurs et la paye des généraux romains. 

Ces offres furent acceptées avec joie, comme elles devaient 
l'être. Ceux qui en furent les objets ne songèrent plus qu'à 
exploiter de leur mieux la faiblesse d'un empire qui en était 
réduit à de tels expédients. Quant aux tribus du dehors, elks 
n'en devinrent que plus possédées du désir d'obtenir des terres 
•romaines, de devenir soldats romains, gouverneurs de pro- 
vince , empereurs. Il ne s'agissait plus désormais , dans la so- 
ciété civilisée, telle que le cours des événements l'avait faite, 
que d'antagonismes et de rivalités entre les Germains du de- 
dans et ceux du dehors. 

La question ainsi posée, le gouvernement fut entraîné à 
étendre sans fin le réseau des colonisations , et bientôt de fron» 



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418 DE l'inégalité 

tières qu'elles étaient elles devinrent aussi intérieures. De gré 
ou de force, les peuplades chargées de la défense des limites, 
et qu'en cas de péril on était souvent contraint d'abandonner 
àelles-mênaes, ces peuplades faisaient de fréquentes transac- 
tions avec les assaillants. Il fallait bien que l'empereur finît 
par ratifier ces accords dont sa faiblesse était la première 
cause. De nouveaux soldats étaient enrôlés à la solde de l'État; 
il leur fallait trouver les terres qu'on leur avait promises. Sou- 
vent mille considérations s'opposaient à ce qu'on les leur as- 
signât sur des frontières qui, d'ailleurs, étaient encombrées de 
leurs pareils. Puis , ce n'était pas là qu'on avait chance de ren- 
contrer des propriétaires maniables , disposés à se laisser dé- 
posséder sans résistance. On chercha cette espèce débonnaire 
où on savait qu'elle était, dans toutes les provinces intérieu- 
res. Par une sorte d'immunité résultant de la suprématie d'au- 
trefois, l'Italie fut exceptée aussi longtemps que possible de 
cette charge ; mais on ne se gêna pas avec la Gaule. On mit 
des Teutons à Chartres ; Bayeux vit des Bataves ; Goutances , 
le Mans, Glermont furent entourés de Suèves; des Alains et 
des Taïfales occupèrent les environs d'Aulun et de Poitiers; 
des Franks s'installèrent à Rennes (1). Les Gaulois romanisés 
étaient gens de bonne composition ; ils avaient appris la sou- 
mission avec les collecteurs impériaux. A plus forte raison 
n'avaient-ils rien à opposer au Burgonde ou au Sarmate , pré- 
sentant d'un ton péremptoire l'invitation légale de céder la 
place. 

Il ne faut pas oublier une minute que ces revirements de 
propriété étaient , suivant les notions romaines , parfaitement 
légitimes. L'État et l'empereur, qui le représentait , avaient le 
droit de tout faire au monde; il n'existait pas de moralité 
pour eux : c'était le principe sémitique. Du moment donc que 
celui qui donnait avait le droit de donner, le barbare qui béné- 
ficiait de cette concession avait un titre parfaitement régulier 
à prendre. Il se trouvait du jour au lendemain propriétaire , 

(4) Dans l'île de Bretagne, les colons barbares, fort nombreux, ne 
portaient pas le nom ordinaire de lœti, on les appelait gentiles. (Pals- 
grave, Rise and Progress of the English Commonwealthf 1. 1, p. 333.) 



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DES BACES HUMAINES. 419^ 

d'après la même règle dont avaient pu se réclamer jadis les 
Celtes românisés eux-mêmes par la volonté du souverain. 

Vers la fin du iv® siècle , presque toutes les contrées ro- 
maines , sauf ritalie centrale et méridionale , car la vallée du 
Pô était déjà concédée, possédaient un nombre notable de na- 
tions septentrionales colonisées , recevant la plupart une solde, 
et connues officiellement sous le nom de troupes au service 
de l'empire, avec l'obligation, d'ailleurs assez mal remplie, 
de se comporter paisiblement. Ces guerriers adoptaient rapi- 
dement les mœurs et les habitudes qu'ils voyaient pratiquer 
parles Romains; ils se montraient. fort intelligents, et, une 
fois plies aux conséquences de la vie sédentaire , ils devenaient 
la partie la plus intéressante , la plus sage , la plus morale, la 
plus facilement chrétienne des populations. 

Mais jusque-là, c'est-à-dire jusqu'au v® siècle, toutes ces colo- 
nisations , tant intérieures que frontières , n'avaient amené les 
Germains sur les terres de l'empire que par groupes. L'amas 
immense accumulé avec les siècles dans le nord de l'Europo 
n'avait fait encore que ruisseler par jets comparativement 
minces à travers les digues de la romanité. Tout à coup il les 
effondra, et précipita toutes ses masses, fit rouler et écumer 
toutes ses vagues sur cette misérable société que des échappées 
de son génie faisaient seules vivre depuis trois siècles , et qui 
enfin ne pouvait plus aller. Il lui fallait une refonte complète. 

La pression exercée par les Finnois ouraliens , par les Huns 
blancs et noirs, par des populations énormes où se présentaient 
à peu près purs, à tous les degrés de combinaisons, les élé- 
ments slaves, celtiques, arians, mongols; cette pression était 
devenue si violente que l'équilibre toujours chancelant des 
États teutoniques avait été complètement renversé dans l'Est. 
Les établissements gothiques s'étant écroulés , les débris de la 
grande nation d'Hermanaric descendirent sur le Danube, et 
formulèrent à leur tour la demande ordinaire : des terres ro- 
maines, le service militaire et une solde. 

Après des débats assez longs, comme ils n'obtenaient pas ce 
qu'ils voulaient , ils se décidèrent par provision à le prendre. 
Faisant une pointe depuis la Thrace jusqu'à Toulouse, ils s'a- 



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DE L INEGALITE 



battirent comme mie nuée de faucons sur le Languedoc et 
l'Espagne du n